{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison03", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 138, "titre_corps": "Poussières du chemin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Poussières du Chemin Pour Hélène", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 162, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1886, "texte": "Poussières du Chemin\nPour Hélène.\n                                                      Bergame.\n\n               REPOS, haltes, relais — grande douceur du voyage,\n                 détente du corps et de la pensée... L'action\n                 cède au rêve, la réflexion volontaire à l'ima­\n                 gination hantée... Toute la sensation, qui avait\n                 été poursuite, recherche, fatigue, est, à présent,\n                 jouissance, beauté encore embellie dans le sou­\n                 venir et qui s'offre : Un aspect de ville, une\n                 image de marbre réfléchie dans l'eau immo­\nbile d'un bassin, le regard frémissant d'un portrait, la\nsilhouette héroïque sur son haut piédestal d'une statue équestre,\nles gestes brefs et profilés dans l'or des personnages d'un re­\ntable... Tout cela,qui avait été entre-aperçu plutôt que regardé,\ndurant la course rapide, ressuscite dans la mémoire, au\nhasard. Et c'est en nous comme une féerie de réalité, tandis\nque nous nous reposons un instant, dans ce coin de Bergame,\noù il fait chaud, où il fait frais, où il fait silencieux.\n   C'est dans l'angle d'une vaste plaine. Là, au milieu de\nquelques châtaigniers qui font cercle, il y a une vieille petite\nfontaine. Dans sa vasque unique, soutenue par des figures de\n bronze usées, la pluie fine d'un mince jet d'eau retombe en\n grésillant. Autour de la fontaine, dans l'ombre mélangée de\n soleil des arbres, sont rangés deux ou trois bancs vermoulus,\n occupés par des mendiants qui font la sieste. Debout en face\n de nous, la tête et les jambes nues, un gamin à la fois gauche\n et hardi nous regarde...\n    L'esplanade voisine est toute soleil et solitude. Au-dessus des\n bâtiments rouges qui la limitent,\" on aperçoit au loin la ville\n haute, une échappée des remparts, une vieille tour déman­\n telée où s'épanouit un bouquet d'arbres... Nous demeurons\n"}, {"page_pdf": 163, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2394, "texte": "130                         DURENDAL\n\n\nassis, cependant, dans cette oasis où il n'y a que le pétillement\nmonotone de la fontaine, le glissement de l'eau qui déborde\nde la vasque sur les figures de bronze usées, le sommeil des\nmendiants, la timidité et la curiosité de cet enfant silencieux...\nLà-bas, le poids du soleil et les lents chemins de la montagne...\nEt nous sommes là, désireux de rester, impatients de partir,\nretenus, repoussés, tirés de la beauté dont nous jouissons vers\nla beauté prochaine, inconnue encore et qui nous appelle...\n\n                                    *\n                                *       *\n\n                                            Pise Camposanto.\n\n   C'est un bon endroit pour méditer sur la fragilité des êtres\net des choses que le Camposanto, ou, même, que l'Italie...\nLa beauté et le charme du pays soulignent l'éclat sombre de la\npensée. Et celle-ci n'étant pas déterminée, en partie, par les\ncirconstances du lieu, l'aspect maussade de la contrée, la per­\nsistance des intempéries, comme si souvent dans le Nord, se\nsent plus libre et plus assurée en elle-même... Il est vrai que si\ntout est beauté ici, tout est ruines. Beauté ajoutée à la beauté,\nsouvenir à la splendeur... Heure après heure, les siècles ont\npassé dans le cloître du Camposanto, épaississant toujours\nl'ombre qui recouvre les fresques. Et, ainsi, leur grandeur\naugmentait sans cesse dans leur nouveauté diminuée.\n   Hélas! Des gens sont venus qui la leur rendent, qui ont rafraîchi\nles couleurs et repassé soigneusement les contours évanouis des\nfigures !... Le temps avait laissé ses traces sur le Triomphe de la\nMort, de telle sorte que l'allégorie du peintre et la réalité des\nannées faisaient la même leçon : Sic transit         Par places, la\npeinture s'était écaillée. Ils s'étaient estompés, les masques des\npersonnages, dessinés d'un trait si sec et si incisif, du groupe\ndes chasseurs et de celui des mendiants ; avec tant de noblesse,\nde morbidezza, de celui des oisifs et des nonchalants... Il y\navait du rêve entre le spectateur et ces images à demi effacées.\nIl y avait du passé... Elles semblaient venir de bien loin, les\nparoles inscrites sur la banderole de l'ermite Macaire, qui\ndresse sa silhouette de cénobite entre les seigneurs morts et les\nseigneurs vivants : « Regardez et comprenez. Voilà comment\nla vaine gloire sera déconfite et l'orgueil anéanti !... »\n"}, {"page_pdf": 164, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2568, "texte": "                    POUSSIÈRES DU CHEMIN                       l3l\n\n\n   Et la cavalcade arrêtée devant les cadavres étendus côte à\ncôte, dans la subite épouvante de la macabre rencontre, rece­\nvait des lacunes et des dégradations de l'œuvre un aspect plus\nfantastique encore. Mais, nulle part, l'âpreté de la conception\ndu vieil artiste, l'espèce d'emportement frénétique sous l'empire\nduquel il paraît avoir travaillé, n'impressionnaient davantage\nque dans l'horreur, accrue par le délabrement, du groupe des\nmendiants. La Mort, la faux à la main, vole, escortée d'anges\net de démons, vers le prato fiorito, vers le pré fleuri où, à\nl'ombre d'un bosquet d'orangers, les belles dames et les jeunes\nhommes insouciants font des contes ou de la musique. Elle\nlaisse derrière elle un charnier où elle a couché, dans l'égalité\nde la pourriture, nombre de puissants qui, eux non plus, ne l'at­\ntendaient point. A ses pieds, sur le sol, s'agitent et se contor-\nsionnent des malades, des pauvres, des infirmes, des estropiés,\nun choeur d'extraordinaires calamiteux qui, tous ensemble, les\nregards tournés, les bras convulsivement tendus vers elle,\npoussent une rauque clameur d'appel : « O Mort, viens !... »\n   On reste surpris de l'irruption soudaine dans l'art de\nl'époque, art tout idéaliste de forme et d'expression, de cette\nhorde de truands, aveugles aux faces vides et hagardes, culs-\nde-jatte grimaçants, lépreux à la chair rongée, aux yeux jaillis de\nl'orbite... On dirait que la porte haute et solennelle de la con­\nvention, de la hiérarchie, de la scolastique; que la porte de la\nsociété organisée ait été ouverte subitement d'un coup de pied\nde l'un de ces misérables, pour laisser apparaître dans son em­\nbrasure ces êtres de souffrance et de proie, avec leurs visages\nencolérés et leurs gestes farouches. Ce ne sont pas des hommes,\nce sont, comme les paysans de La Bruyère, on ne sait quelle\nmanière d'animaux... Et, à considérer la physionomie ardente,\nhérissée, haineuse, que le peintre leur a donnée, on s'imagine\nqu'aux cris par lesquels ils imploraient le secours de la Mort,\ndevaient se mélanger des hurlements de vengeance contre la\nsociété impitoyable et contre la vie mal faite... Jusqu'à notre\nvieux Pierre Brueghel, on ne reverra plus dans l'art de figures\npopulaires d'un accent aussi terrible. Car, dans l'expression de\ndétresse morale et physique, dans la rage dont celles-là sont\nempreintes, il semble que l'on pressente déjà les héros exas­\npérés par la misère et la famine, les Jacques Bonhomme des\nguerres de paysans des siècles qui viennent.\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2529, "texte": "I32                         DURENDAL\n\n\n   Et, quand on s'est rempli l'imagination et, en quelque sorte,\nsaturé l'âme des suggestions qui émanent de ces menaçantes\nimages; que l'on a tâché de se représenter l'effroi qu'elles de­\nvaient susciter, à certaines heures, chez les gens d'un temps\nlivré en proie aux excès de la guerre et aux paniques de la\npeste, on se prend à se demander le nom de leur auteur...\n    Quel était le moine qui, dans l'exaltation de sa cellule, rêva\ncette allégorie ? Quel était le peintre qui créa, à son tour, et\nfixa cette vision faite de réalité et de cauchemar ? Qui écrivit\ncette « geste» de la Mort sur les murailles de Camposanto?\nQui, dans la tranquillité de ce cimetière, voulut mettre sous les\nyeux de ceux qui venaient y pleurer sur leurs morts, ces pein­\ntures destinées à les faire pleurer sur eux-mêmes?...\n   Il faut bien se répondre que ce poète de génie, ce peintre\ndont la pensée continue à vivre, là, devant nous, la mort l'a\natteint, non seulement dans sa personne, mais dans son nom...\n Il est pis que mort : il est inconnu. Il est pis qu'inconnu, car\nil n'est point d'artiste célèbre du temps, siennois ou florentin,\nauquel son œuvre n'ait été donnée...\n   Et la question se représente à l'esprit pour l'obséder : Qui ?...\nOn est tenté de se répliquer : Qu'importe ! Les œuvres du\nXIVe siècle ne tiennent-elles pas de leur caractère et des sujets\nauxquels elles sont consacrées quelque chose de la nature\ncollective des légendes populaires, colportées dans la masse et\ndont la beauté, supérieure à toute beauté inventée, n'appartient\nà personne parce que tout le monde y a collaboré ?... Le peintre\ndu Triomphe de la Mort s'est effacé derrière son ouvrage ;\nl'enseignement de néant de l'œuvre est complété par l'anonymat\nde l'ouvrier... Ne sont-ce pas là des raisons de nous résigner\nà notre ignorance, sachant, d'ailleurs, qu'aucune lumière ne\npeut lui venir des documents d'archives... Et des historiens\nd'art, rien qu'un surcroît de ténèbres ! Mais, nous sommes tels\nque nous voulons savoir, connaître l'auteur, où il est né, d'où\nil est venu, quels sont ses maîtres et ses disciples. Nous aspi­\nrons à le classer dans une école, à son rang, à déterminer l'ori­\ngine de son art et l'influence qu'il a subie ou exercé...\n    D'où il est venu? Nous ne savons, mais, son œuvre, du moins,\n est venue de Sienne. Il est de Sienne, cet esprit insinuant,\n amoureux à ia fois des obscurités de l'allégorie et des clartés\n de la réalité; elle est de Sienne, cette méditation sur la Mort,\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2423, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                      133\n\nce commentaire figuré des sentences de mortification et d'humi­\nlité inscrites sur les murs... Ces sentences, qui les lirait où qui,\nles ayant lues, les retiendrait, si l'artiste ne les avait reprises\npour les incarmer en des compositions où l'austérité de la\nleçon est à la fois aggravée et adoucie par les prestiges d'un\nart qui donne aux paroles qu'on oublie une forme visible qu'on\nn'oublie pas ?...\n   Nous sommes ici dans la tradition de Simone di Martino\net des Lorenzetti, des deux Lorenzetti, Ambrogio, l'auteur des\nfresques allégoriques : le Bon et le Mauvais gouvernement, du Palais\npublic de Sienne ; Pietro, l'inventeur d'illustrations delAPassion,\ntrès accentuées et très décoratives dans la Basilique inférieure\nd'Assise; —dans la tradition de cet art si souple, si épris d'élé­\ngance expressive et de précision pittoresque qu'à la comparai­\nson de l'art sobre et mâle de Giotto, il prend une semblance\npresque féminine. En face du puissant dramaturge florentin,\nles maîtres siennois apparaissent comme de poétiques conteurs,\nde plus de rêve que de raison. Leur inclination les entraîne\nvers la fantaisie et la fioriture, qui ornent et qui agréent; vers\nl'allégorie, qui intrigue; vers le détail caractéristique, qui plaît\net qui retient. Ils aiment l'or, les étoffes précieuses, tous les\nsignes de la somptuosité, comme faisaient les Byzantins; ils\naiment les physionomies particularisées et ces silhouettes fières\ncomme feront les quattrocentistes. Leur inspiration va entre le\nmonde de la réalité et le monde de leur imagination; elle prend\nà l'un, elle prend à l'autre, et fusionne ces éléments dispa­\nrates, à la chaleur d'un sentiment dont l'expression s'exalte,\ntantôt jusqu'au lyrisme le plus délicat, tantôt jusqu'à la\nviolence la plus brutale...\n  Tous ces aspects singuliers se rencontrent dans le Triomphe\nde la Mort, qui est allégorie, qui est réalité et qui est fable;\ndans ce poème tragique dont la Mort, désirée par les malheu­\nreux, redoutée par les heureux, indifférente aux justes, est la\n Muse formidable et sombre...\n\n   Nous ne savons donc rien de la personnalité du peintre, de\nl'homme qui, un jour, est venu à l'endroit où nous sommes,\naccompagné de ses aides, de ses garzoni, pour exécuter cet\nouvrage — ce Triomphe de la Mort dont on s'éloigne après\nl'avoir contemplé et qui vous ramène de force devant lui, parce\n"}, {"page_pdf": 167, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2263, "texte": "134                        DURENDAL\n\n\nque tout ce qu'il contient de clarté et tout ce qu'il contient de\nmystère sollicite de nouveau votre pensée.\n   Sans aucun doute, le programme de cette peinture a-t-il été\nélaboré par quelque religieux. Le dessein en est fort clair et,\ndu reste, expliqué par des inscriptions. Tout le mystère est\ndans la forme que l'artiste a donnée aux idées didactiques qu'il\navait assumé la mission d'interpréter. Cette partie de l'ouvrage\nlui appartient, lui seul, car si explicites qu'aient pu être les\nindications reçues par lui, c'est dans son imagination que ces\nabstractions ont pris corps. C'est en elle qu'elles ont acquis\nl'être, l'aspect, l'accent, l'allure qui nous les rendent émou­\nvantes. C'est dans sa propre sensibilité que le maître inconnu a\nregardé la Mort s'avançant du vol lourd et capricieux d'un\noiseau nocturne ; qu'il a entendu retentir la vocifération inhu­\nmaine des déshérités, impatients des apaisements du néant.\nSon âme, peut-être, était pleine de ricanements, tandis qu'il\névoquait les nobles féodaux tremblant devant la Mort qui\nleur souffle au visage son haleine fétide...\n   Plus d'un, parmi les opprimés et les petits, nourrissait, c'est\ncertain, la haine des Grands, comme faisait Boccace, ou ne\ncroyait pas plus au droit divin des princes que le poète du\nRoman de la Rose:\n\n              Un grant vilain entre eux eslurent\n              Le plus ossu de quant ils purent,\n              Le plus corsu et le graiguour\n              Si le firent prince et seignour...\n\n   Cependant, l'expression publique, dans un lieu du culte, un\nlieu en quelque sorte officiel, de tels sentiments semblent\ninsolites dans l'art discipliné du temps. Cette allégorie est nour­\nrie de furieux réalisme; elle confine à la satire. Ses intentions\nsont âcres, et, parfois, caricaturales. Ah! comme l'insolence de\nces fiers chevaliers s'est subitement effondrée devant la sinistre\napparition! Leur cœur altier se serre, leurs yeux se détournent,\ntroublés... Ils marchaient en dominateurs, en maîtres de la\nterre, et voici que leur troupe arrogante s'est, tout à coup, trans­\nformée en un troupeau épeuré !...\n   Quelles passions de caste ou de parti, quelles haines ou\nquelles rancunes héréditaires mêlaient leurs ferments aux\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2447, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                       135\n\ninspirations de l'artisan florentin ou siennois qui associait\nainsi le sarcasme à l'édification? Etait-il sorti de ce popolo\nminuto, de ce petit peuple sur le dos duquel Guelfes et Gibelins,\nBlancs et Noirs, les puissants par les armes et les puissants par\nla richesse, se battaient, à Florence, depuis toujours? Ou bien,\ns'il était de Sienne, appartenait-il à la faction démagogique,\nrécemment chassée, et qui, longtemps, avait régné sur la cité\nde la Vierge?...\n\n   Beaucoup de questions. Aucune réponse. Il est très possible,\nau surplus, que toutes ces inductions sur la pensée de l'auteur\ndu Triomphe de la Mort et, davantage encore, sur ses arrière-pen­\nsées, même inconscientes, soient purement chimériques. Le passé,\ndans l'art et dans l'histoire, fournit surtout à l'imagination...\n   Peut-être pourrait-on dire qu'il n'existe point d'histoire, mais\nseulement des historiens : des hommes tout ensemble savants\net poètes qui, s'étant penchés sur les reliques d'une époque,\nmonuments et archives, ont su faire jaillir la flamme de ces\ncendres, créer en eux-mêmes et nous imposer une image faite\nde réalité et de vraisemblance, forte et cohérente, du temps\nqu'ils avaient proposé à leur étude.\n   L'histoire s'efforce à ressusciter une ère, un siècle, un prince,\nun artiste, dans leur physionomie, leur esprit, leurs tendances,\nen marquant quels ils ont été, comment ils ont agi ou œuvré, la\nnature et l'importance du rôle qu'ils ont assumé dans l'évolu­\ntion générale. Cependant, que lui est-il donné pour asseoir ses\nconclusions : des faits bruts, limités, des écrits contemporains\nou postérieurs, obscurs, contradictoires, tendancieux ou insuffi­\nsants, des monuments défigurés... Mais, si abondante et si véri-\ndique que soit cette documentation, si considérable que l'on\nsuppose l'œuvre issue de la fréquentation de cette dernière,\nque peuvent-elles paraître, l'une, qu'une infime parcelle; l'autre,\nqu'un résumé vague et incertain, au regard de la complexité de\nla matière et de l'étendue du sujet? Qu'ont-elles pu fixer toutes\ndeux, les sources et l'histoire, de l'infinité des temps, des êtres\net des choses; du temps multiple, des choses innombrables,\ndes êtres, les individus et les masses, chacun un, chacun tous,\nagissant et réagissant les uns sur les autres, au milieu de la\ndiversité vertigineuse et inextricable des actes, des volontés et\ndes influences?...\n"}, {"page_pdf": 169, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2379, "texte": "136                         DURENDAL\n\n\n   Comment, sinon par un art qui tient plutôt de la divination,\nsaisir cette vie, disparue sans presque laisser de traces, qui,\ndans son lent acheminement au travers des heures et des jours,\nétait formée à la fois du passé toujours accru qui la suivait pas\nà pas et d'impulsions, de résistances sans nombre, indéfiniment\nengendrées et entrechoquées?...\n   Le présent est action, mais il est aussi mémoire. Pour la\ncollectivité comme pour l'individu, chaque moment, chaque\ngeste, chaque parole est une synthèse, un total où tout le passé\nest confondu dans tout le présent. L'historien devrait donc\nadapter sa mentalité à celle du temps ou de l'homme qu'il veut\npeindre, c'est-à-dire en rejeter toute la pensée des siècles qui le\nséparent d'eux. Et encore, s'il lui était possible réellement de se\ndépouiller de lui-même, à quoi bon? Un peuple est devant la\ndestinée qu'il subit comme un homme devant sa propre pensée :\nil l'a obscurément élaborée et lorsqu'elle surgit dans les\nrégions de la conscience, il la regarde, étonné, ainsi qu'une\némanation du mystère. Car il pense, il sent, il rêve, et les prin­\ncipes lointains de sa sensibilité, les origines profondes de sa\npensée, les éléments occultes de son rêve, se dérobent à son\ninvestigation. Tous les jours il est ancien et tous les jours nou­\nveau devant lui-même.\n   L'inconnu, non seulement il nous environne, mais il est en\nnous, plus inaccessible encore. Sur ce fondement, apprenons\nles empires, les événements et les héros: ils remplissent la scène\nhistorique de leur éclat sanglant ou magnifique, mais la vraie\npièce s'est jouée toujours dans l'impénétrable obscurité des\ncoulisses...\n\n   Car l'existence est faite d'actions mémorables très clairsemées\nau milieu de la multitude des actions insignifiantes en détail,\nsignificatives en masse : soins et soucis minuscules et mono­\ntones dans la continuité uniforme des heures, dans le tous-les-\njours du labeur, de la souffrance, de la joie, où se crée la possi­\nbilité des événements et d'où à la fin ils jaillissent... Et, sans\ndoute, l'observateur attentif surprendra-t-il mieux le secret enfoui\nde la vie dans certaines de ses apparences quotidiennes que\ndans ses rares conjonctures extraordinaires.\n   N'en va-t-il pas ainsi de l'histoire des peuples qui est faite\ndavantage par la foule que par les chefs qui la dominent? Il\n"}, {"page_pdf": 170, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2531, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                        137\n\nsemble qu'elle soit devant nous comme une grande tapisserie,\nourdie maille à maille, mais dont le plus souvent, nous ne\nremarquons que les grands traits, les figures qui, sur le fond\ncontinu et complexe de laine ou de soie, se profilent en relief\net en gloire : Silhouettes de chevaucheurs épiques; apôtres\ndans la lumière de leur supplice ou de leur auréole; consuls ou\nlégistes enveloppés de la toge, précédés de la majesté des fais­\nceaux et de la terreur de la hache... Tous les éponymes, enfin;\nles rois et, mieux que les rois, les prophètes ou les poètes et\naussi, et avant tout, les conquérants, les valeureux carnassiers,\nillustres par l'éclaboussure de sang qu'ils ont laissée sur leurs\ntraces. Tous ceux-là qui sont délégués, placés en vedette, pour\nfaire les gestes, proférer les paroles, dont l'inspiration et l'éner­\ngie émanent en eux du peuple, de la puissance fourmillante et\nténébreuse à laquelle ils paraissent commander. Ils ne sont, en\nsomme, que les noms commémoratifs des péripéties de l'his­\ntoire. Pour pénétrer dans la réalité finale de celles-ci comme\ndans le cheminement de leur élaboration et des causes stimu­\nlantes qui les ont, à la longue, provoquées, il faut se mêler à\nl'ordinaire, à l'usuel de la vie des populations, fréquenter les\nhumbles du chantier, de la boutique ou de la ferme, écouter\nleurs propos, regarder leurs labeurs, compter leurs épargnes,\npartager leurs réjouissances et leurs peines; et connaissant que,\nnécessairement, ils souffrent, connaître pourquoi, et quelle aspi­\nration nourrie silencieusement dans leur cœur, coalisa, un jour,\ntous leurs pareils dans la manifestation subite de leur vœu una­\nnime et caché, pour l'insurrection ou pour la victoire...\n\n   Le soleil de midi dessine avec éclat les ogives régulières des\narcades... Le ciel éblouissant au-dessus de nos têtes; l'herbe\ndrue sous nos pieds; les cyprès pyramidaux et sombres aux\nextrémités du champ mortuaire; tout est silence, couleur, im­\nmobilité brûlante... Personne. C'est lheure du déjeuner. Les\nvivants ont déserté les morts, ou, du moins, ce qui peut subsis­\nter d'eux dans la terre grasse et humide de l'enclos ou, dans le\ncloître, sous les dalles dont le pied indifférent des passants a\nusé les épitaphes. Car, ici, on voit que la mort même meurt ;\nle temps fait de la poussière avec elle et avec ses commé­\nmorations — architectures qui se délabrent, peintures qui,\nlentement, se détachent — de la ruine. Lav ie et la mort cèdent\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1388, "texte": "138                        DURENDAL\n\n\ndevant lui ; la vie dont les vieux peintres avaient fixé avec\namour des aspects sur les murailles; la mort, qui avait rempli\nles tombes qu'il vide... Seul, le silence qui enveloppe toutes\nces choses ; le silence, plus invincible à mesure qu'il se\n prolonge, peut l'affronter et le regarder sans pâlir...\n   Assis sur les marches de l'un des escaliers, le dos tourné au\nTriomphe de la Mort, nous apercevons en face de nous, entre les\nembrasures des arcades, les fresques de Gozzoli, mutilées,\nféeriques, pleines d'histoires interrompues et qui sont comme\nun rêve qui s'évapore. Mais notre attention ne s'y arrête pas.\nNous sommes las de marcher depuis si longtemps dans l'ombre\nillustre des siècles, dans l'obsession du passé impérieux et de\nses œuvres, monuments, marbres, peintures... Nous ne regar­\ndons que ce coin de verdure dans son cadre de pierre, les\ncyprès aigus et noirs, l'herbe moite, caresse pour nos yeux,\nrafraîchissement pour notre pensée... La vie est comme suspen­\ndue entre les morts d'en bas et le soleil d'en haut, dans la\nsaveur de l'air, dans le rayonnement de la lumière, dans\nl'odeur de la terre ; la vie, non point muette, mais silencieuse,\nmais furtive comme les deux petites tortues dont la course\ninvisible lait passer des ondulations dans l'herbe épaisse...\n                                             ARNOLD   GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 139, "page_fin": 141, "titre_corps": "Rebecca au puits", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Rebecca au Puits Quand il vit", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 172, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1375, "texte": "Rebecca au Puits\n\nQuand il vit les champs bleus de Mésopotamie\nEt la ville à ses pieds, le sage Eliézer,\nAvant de pénétrer dans cette enceinte amie,\nArrêta ses chameaux tout poudreux du désert.\n\nEt tandis qu'en silence il regardait la ville,\nCherchant parmi ses toits la maison de Nacor,\nSes chameaux sous leur faix, agenouillés en file,\nEntouraient,  pleins de soif, le puits tranquille encor.\n\nEliézer songeait : « C'est l'heure     coutumière\nOù les vierges, pendant qu'un dernier rayon luit,\nQuittent les seuils plus frais où pâlit la lumière\nPour puiser l'eau du soir en attendant la nuit.\n\n« Va, m'a dit Abraham, au pays de mon père;\n» Prends dix chameaux chargés de présents, et sois         prompt,\n» Et ramène à mon fils l'épouse qu'il espère\n» Depuis que Sarah dort dans la terre    d'Hébron.\n\n» Voici qu'à l'orient déjà monte la lune...\nSeigneur, éclaire-moi ! le moment est venu :\nLes filles de Nacor vont passer une à une,\nPortant la cruche vide appuyée au bras nu.\n\n» Mais comment découvrir, si tu ne la révèles,\nCelle pour qui les bras d'Isaac   s'ouvriront?\nLe maître seul connaît les colombes entre elles :\nQuand elle sera là, mets un signe à son front.\n\n» Toi qui lis dans les cœurs, marque-la de ta flamme,\nAfin que je distingue en l'innombrable  essaim\nL'enfant prédestinée où déjà naît la femme\nPar qui doit s'accomplir ton éternel dessein.\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2117, "texte": "140                             DURENDAL\n\n\n      » Qu'elle soit de cœur simple et de grâce  éclatante,\n      Telle, lorsque ses pas auront franchi le seuil,\n      Qu'une splendeur d'aurore illumine la tente\n      Où le fils de Sarah se lamente en son deuil!\n\n      » J'entends de jeunes voix retentir dans la plaine :\n      Eclaire-moi, Seigneur, car je suis faible et vieux !\n      Que celle dont les mains pencheront l'urne pleine\n      Pour apaiser ma soif et rafraîchir mes yeux,\n\n      » Et qui, prenant pitié de leur troupe altérée,\n      Ira vers mes chameaux et les abreuvera,\n      Que celle-là, mon Dieu! soit l'épouse espérée\n      En laquelle Isaac reconnaîtra Sarah ! »\n\n      Or, comme il attendait l'instant   inévitable,\n      Voici que Rebecca, fille de Bathuel,\n      A l'heure où les troupeaux sont rentrés à l'étable,\n      S'en vint emplir sa cruche au puits     habituel.\n\n      Elle était belle et pure et secrète en ses voiles,\n      Pareille au lys des monts que le ciel seul connaît;\n      Et, gagnant la fontaine aux premières        étoiles,\n      Sa cruche à peine emplie, elle s'en      retournait,\n\n      Sans jamais se mêler à l'oisive querelle\n      Qu'assemble autour des puits le long soleil   couchant.\n      Elle s'en allait donc, si légère et si frêle\n      Qu'à peine ses pieds nus courbaient l'herbe en    marchani.\n\n      Il dit pourtant : « J'ai soif! » Et s'étant    retournée,\n      Elle tendit sa cruche humblement      au    vieillard...\n      Le soleil s'éteignait ; la fin de la journée\n      Assombrissait au loin le pays de Cédar.\n\n      Rebecca cependant, malgré l'ombre    croissante,\n      Abreuva les chameaux. Et quand ils eurent bu,\n      Admirant dans son cœur tant de grâce      innocente,\n      Eliézer s'enquit du nom de sa tribu.\n\n      Et l'enfant répondit : « Bathuel est mon père;\n      Nul regard ne saurait dénombrer ses      troupeaux.\n      Tu trouveras un lit sous notre toit prospère,\n      Et pour tes chameaux las nourriture    et repos,\n\n      » Car le foin et la paille y sont en abondance     :\n      La bénédiction du Seigneur est sur nous,\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 790, "texte": "                   REBECCA AU PUITS                                 141\n\n\nEt Nacor fut comblé jusqu'en sa descendance.     »\nEt le vieillard lui dit, embrassant ses genoux   :\n\n« Loué soit l'Eternel qui par la droite voie,\nDans sa miséricorde et dans sa vérité,\nM'a mené vers ce puits afin que je te voie !\nEt béni soit ton père en sa postérité! »\n\nAlors, sur son épaule ayant replacé   l'urne,\nEliézer suivit les pas de Rebecca...\nLes astres s'allumaient au firmament nocturne,\nComme pour saluer celle que Dieu     marqua.\n\nEt tandis qu'elle allait devant, jetant son ombre\nSur le gazon en fleur où couraient ses pieds blancs,\nL'Envoyé comparaît aux étoiles sans nombre\nLes générations qui dormaient dans ses flancs.\n\n                                                     FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 142, "page_fin": 157, "titre_corps": "La jeunesse et les lettres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Doutrepont", "ancre_debut": "La jeunesse et les lettres Conférence donnée à des jeunes gens", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 175, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 94, "fin_caractere_exclue": 2879, "texte": "La jeunesse et les lettres\n\n         (Conférence donnée à des jeunes gens)\n                   JE débute à la manière de tout conférencier qui se respecte,\n                      c'est-à-dire que je commence par réclamer votre indulgence\n                      en raison du sujet que j'ai choisi et des moyens insuffisants\n                      dont je dispose pour vous récréer. En effet, vous allez peut-\n                      être penser que je suis bien osé de venir vous faire une\n                      causerie sans avoir à vous montrer sur un vaste écran, sur\n                     une immaculée toile blanche des plaques photographiques,\n                      des projections lumineuses. Ainsi que vous le remarquez, je\n                     n'ai point d'appareil. D'ailleurs, je n'ai point de pittoresques\npaysages, de mystérieuses cités, de tableaux célèbres à vous exhiber. Je ne\nreviens pas du Japon, ni de l'Afrique centrale, ni de quelque glorieuse capitale\nde l'Europe. J'arrive de Louvain. Je ne suis qu'un professeur de littérature et\nj'ai formé le téméraire dessein de vous entretenir, pendant une heure,... de litté­\nrature! Le sujet est bien vieux, puisque la littérature est, après tout, vieille\ncomme le monde. Par conséquent, vous voilà prévenus que vous n'êtes pas\nréunis dans cette salle pour entendre des choses extraordinaires, des choses\ninouïes. Que voulez-vous? Il y a des sujets que l'on ne renouvelle pas. Vous\nconnaissez le mot spirituel d'Emile Augier dans sa comédie : Le Fils de\nGiboyer. Une dame y raconte qu'elle a assisté, le matin, à un sermon et que\nle prédicateur a été admirable : « Il a eu, s'exclame-t-elle, sur la charité des\npensées si touchantes, si nouvelles !» — « Tiens, réfléchit à part soi un mon­\nsieur qui l'écoute (c'est Giboyer), des pensées si nouvelles sur la charité : a-t-il\ndit qu'il ne faut pas la faire? » Eh bien, dans la présente circonstance, la pen­\nsée nouvelle, la nouveauté de ma part consisterait à vous adresser le petit\ndiscours suivant : « Messieurs les Etudiants, n'aimez point la littérature! Ne\nla lisez pas! N'écrivez jamais! Gardez-vous bien de laisser monter sur vos\nlèvres les poèmes qui chantent peut-être dans vos cœurs de vingt ans! Fermez\nvos oreilles aux voix enchanteresses de l'harmonie verbale! N'écoutez point\nles appels pressants de la sirène qu'on nomme la beauté artistique ! » Or, je\n\n\n  (1) Les pages que je publie sous ce titre reproduisent une conférence que j'ai faite à des\nEtudiants. Je prie les lecteurs de Durendal qui voudront bien les parcourir de ne pas perdre\nde vue qu'elles s'adressent avant tout à des jeunes gens de dix-huit et vingt ans. J'ai tenu à\nleur conserver l'accent et l'allure d'une conférence destinée à promouvoir parmi la jeunesse\nuniversitaire l'amour des lettres.\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3552, "texte": "                     LA JEUNESSE ET LES LETTRES                               143\n\n\nviens vous dire des paroles beaucoup plus banales. Je viens vous dire: « Faites\nde la littérature, ou tout au moins lisez les beaux livres ! » Mais vous me\ndemanderez peut-être pourquoi je pense devoir vous tenir pareil langage. Et\npeut-être, sans attendre ma réponse, avez-vous déjà répondu mentalement à\nvotre propre question : « Parce que le conférencier, que nous avons devant\nnous est un professeur de littérature. » Et probablement vous ajouterez, men­\ntalement aussi, que je suis à cette tribune pour prononcer un plaidoyer pro\ndomo. Non, rassurez-vous, Messieurs. Il est superflu de plaider la cause de la\nlittérature. C'est, me paraît-il, une cause gagnée d'avance. La littérature est\nune personne avenante à laquelle, du reste, chacun de vous doit avoir déjà\nfait un brin de cour. Au surplus, c'est une cour permise; elle est légitime, elle\nest autorisée, quelle que soit notre tâche ici-bas. Hommes d'Eglise et gens du\nmonde, tous nous avons le droit de lui présenter nos hommages, à la condi­\ntion toutefois de résister à ses charmes lorsqu'ils sont trop charmeurs, c'est-\nà-dire dangereux.\n    Mais si même sa séduction est telle, si vraiment sa cause est gagnée d'avance,\npeut-être n'est-il pas interdit de vous rappeler, très simplement, à vous les\nJeunes, pourquoi et comment vous pouvez aimer les lettres. Très simplement,\ndis-je, et pas très longuement. Le sujet que j'ai choisi — je le répète — est\nvieux comme le monde, mais — j'ajoute — il est vaste comme le monde. For­\ncément, je devrai me limiter à quelques points de vue généraux, points de vue\nque j'appuierai de quelques exemples empruntés, de préférence, à la littéra­\nture française.\n    Voilà donc plusieurs années déjà que vous, collégiens d'hier et d'avant-hier,\nvous cultivez les lettres, d'après l'expression consacrée de vos manuels de\nclasses. Vous êtes-vous demandé souvent ce qu'il fallait entendre par ces\ntermes : les lettres, la littérature ? Oh, certes, je n'ignore pas que vous ne\nressemblez nullement au Bourgeois gentilhomme de Molière, à M. Jourdain,\nqui fut un jour si grandement stupéfait d'apprendre que, quand il disait à sa\n servante : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet\nde nuit », il disait de la prose. Conclusion : M. Jourdain disait de la prose\n depuis plus de quarante ans sans le savoir. Non, vous n'êtes pas comme lui.\n Mais, il pourrait être néanmoins opportun de nous poser, au début de cette\n causerie, la question suivante : Qu'est-ce que la littérature ? Ici, nous sommes\n en présence de l'un de ces mots, nombreux dans la langue française comme\n d'ailleurs dans toute langue, mots qui reviennent à chaque instant sur nos\n lèvres et que cependant nous éprouvons quelque peine à nettement définir : tels\n le goût, la beauté, le talent, l'art, le génie. Permettez-moi de céder la parole à\n un écrivain de théâtre; laissez-moi vous lire la définition de la littérature qu'il\n a mise dans la bouche d'un de ses personnages. Il s'agit de Théodore de Ban­\n ville et de sa comédie de Pierre Gringoire. Le héros de cette délicieuse ceu­\n vrette est, comme vous le savez, un pauvre poète, un poète « ivre de faim » qui\n se voit introduit de force chez un opulent bourgeois de Paris, Simon Four­\n niez. Dans la belle salle gothique où des archers l'amènent, un plantureux\n  repas se trouve servi, et l'un des convives lui promet qu'il en aura sa part s'il\n  consent à réciter la célèbre « Ballade des pendus » qu'il a rimée contre le roi\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2049, "texte": " 144                                DURENDAL\n\n\n de France, Louis XI. Après quelque hésitation, Gringoire la déclame, igno­\n rant qu'il a, parmi ses auditeurs, précisément ce monarque qui pratiquait si\n volontiers l'art de la pendaison. Vous vous rappelez ce qui arrive : l'infortuné\n rimeur est menacé de subir le sort de ceux qu'il a chantés s'il ne parvient pas\n à se faire aimer de Loyse, la fille de Simon Fourniez. Nous voici à la scène\n charmante où Gringoire essaie de lui définir le triste mari, le bizarre époux\n que Louis XI lui destine : un poète!\n\n                                      LOYSE\n\n  Mais comment ce malheureux que vous me dépeignez a-t-il attiré l'attention\ndu Roi?\n                                    GRINGOIRE\n\n  L'attention du Roi? Vous dites bien. Il l'a attirée en effet, et plus qu'il ne\nvoulait. Comment? En faisant des ve'rs.\n\n                                LOYSE (étonnée)\n\n   Des vers?\n                                   GRINGOIRE\n\n   Oui, mademoiselle. Un délassement d'oisif. Cela consiste à arranger entre\neux des mots qui occupent les oreilles comme une musique obstinée ou, tant\nbien que mal, peignent au vif toutes choses, et parmi lesquels s'accouplent de\ntemps en temps des sons jumeaux, dont l'accord semble tintinnabuler folle­\nment, comme clochettes d'or.\n\n                                      LOYSE\n\n  Quoi ! un jeu si frivole, si puéril, quand il y a des épées, quand on peut\ncombattre ! quand on peut vivre !\n\n                                   GRINGOIRE\n\n   Oui, on peut vivre ! mais que voulez-vous, ce rêveur (et dans tous les âges\nil y a eu un homme pareil, à lui) préfère raconter les actions, les amours et les\nprouesses des autres dans des chansons où le mensonge est entremêlé avec la\nvérité.\n                                     LOYSE\n\n  Mais c'est un fou, cela, ou un lâche.\n\n                       GRINGOIRE, bondissant, à part\n  Un lâche! (Haut, avec fierté.) Ce lâche, mademoiselle, dans des temps qui\nsont bien loin derrière nous, il entraînait sur ses pas des armées, et il leur don-\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3389, "texte": "                    LA JEUNESSE ET LES LETTRES                              145\n\n\nnait l'enthousiasme qui gagne les batailles héroïques! Ce fou, un peuple de\nsages et de demi-dieux écoutait son luth comme une voix céleste, et couron­\nnait son front d'un laurier vert !\n\n\n    Messieurs, vous entendez Gringoire : « Un délassement d'oisif! » Et pour­\ntant, il y a toujours eu, sous toutes les latitudes, dans tous les temps (et même,\nquoi qu'en dise Gringoire, dans des temps qui sont les vôtres) il y a toujours\neu des hommes pour s'y complaire. Toujours, dans cette vaste ruche en travail\nqu'est l'humanité, il y eut des rêveurs pour s'amuser à ce « délassement » qui\nest de saisir au vol les plus beaux mots de la langue qu'on parle autour d'eux,\nde leur prêter un pouvoir mystérieux en les arrangeant les uns à la suite des\nautres, de tirer de là je ne sais quelle harmonie, tantôt douce et berceuse, tan­\ntôt vibrante et troublante, une harmonie à travers laquelle résonne l'écho des\njoies, des allégresses, des émotions, des tortures d'un peuple. Toujours il y\neut des rêveurs qui ont aimé, souffert et pensé, qui ont vu leurs frères aimer,\nsouffrir et penser, qui ont redit leurs amours, leurs souffrances et leurs pensées\ncommunes, ou qui, pour m'exprimer simplement, ont fait de la poésie, de\nl'épopée, du roman, du théâtre.\n    Etrange délassement sans doute ou, si vous voulez, étrange métier qui est\n de courir la rime, de chanter des chansons, tristes ou gaies, d'inventer des\n fictions, de combiner et corser des intrigues, de créer des personnages de\n drames ou de comédies. Et cependant, tout singulier qu'il paraisse, ce métier\nest né tout seul ; il est si naturel à l'homme qu'un enfant l'aurait trouvé. Que\n dis-je? l'enfant le trouve, l'exerce tous les jours, ou bien il demande qu'on\n l'exerce pour lui, sans se douter que les grands, les hommes, le pratiquent\ndepuis l'origine des âges. Oui, l'enfant, voyez-le dans sa chambre à jeux; il a\n près de lui son petit frère, sa petite sœur, ses amis; il a sa table et quelques\n chaises; il imite la vie; il joue théâtre; il joue « Papa qui gronde » ou\n « Madame reçoit ». Mais cela ne dure pas. Nos acteurs ou nos spectateurs en\n ont assez de la scène. C'est une « histoire » qu'il leur faut, et si la bonne\n n'est point là pour leur en débiter une, c'est l'un d'eux qui la dira, ou qui\n même la fabriquera. Et nous aurons alors le conte, le roman, nous aurons ce\n que Messieurs les professeurs dénomment, dans leurs cours, la littérature\n narrative, l'épopée !... Dans cette même chambre d'enfants, nous aurons une\n troisième forme de littérature. Après le théâtre et le roman, viendra la poésie,\n  la poésie lyrique, la vraie poésie lyrique, telle qu'elle fut pratiquée dans les\n temps primitifs, la poésie chantée. Une ronde s'organisera, menée par la\n  bonne et, encore une fois, si la bonne est absente, l'un de nos bambins saura\n  bien dénicher dans sa jeune mémoire quelque couplet, à moins qu'il n'en\n  fasse un lui-même.\n     Je ne vais pas plus loin, car vous finiriez peut-être par me trouver trop\n  ingénieux dans mes démonstrations : il nous suffira d'ailleurs d'avoir observé\n   que le mouvement le plus instinctif pousse les enfants, et aussi les grands\n  enfants qu'on appelle les hommes, vers ces fantaisies de l'esprit. Petits et\n  grands, nous voulons des histoires et des chansons. Le bébé demande qu'on\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3361, "texte": "146                                   DURENDAL\n\n\nl'amuse, qu'on le fasse rire et même pleurer. Il demande qu'on le promène\ndans le pays du merveilleux et de la féerie, il demande qu'on lui chausse les\n bottes de sept lieues de l'ogre du Petit Poucet et qu'on l'entraîne au loin, au\nloin, vers l'inconnu; il demande qu'on adapte des ailes à sa frêle imagination\npour qu'elle s'envole vers l'immense et splendide royaume de l'Enchantement.\n Et, lorsque vous consentez à le satisfaire, ses larmes s'arrêtent, ses souffrances,\nses bobos se taisent, son cœur s'égaie, son âme se redresse. Cet enfant,\nattendez qu'il soit homme, vous l'entendrez encore demander de semblables\njeux de l'esprit.\n   Oui, assurément, des jeux de l'esprit, répliquera quelque sceptique, mais\ndes jeux futiles, des jeux inutiles! A quoi bon figurer l'humanité dans des\nlivres et sur des théâtres, puisque nous la rencontrons tous les jours dans la\nrue? Oh, mon Dieu, la réplique est licite. Après tout, il n'est interdit à per­\nsonne d'avoir, sur l'imitation de la vie ou de la nature par les arts,\nla manière de penser d'un paysan qui voyait le peintre français Théodore\nRousseau en train de reproduire sur sa toile un grand chêne. Tandis que\nl'artiste lui désignait l'arbre qu'il voulait faire, le campagnard s'écria :\n«- Mais, monsieur, ce chêne, à quoi bon le peindre, puisqu'il est tout\nfait (1). » Rousseau se trompait peut-être, et l'homme des champs avait peut-\nêtre raison. En somme, il est toujours permis de dire avec certain géomètre\nsortant de la représentation de l'Athalie de Racine : « Qu'est-ce que cela\nprouve ? » Rien si l'on veut ! Je connais également beaucoup d'autres choses\nqui ne prouvent rien : le mont Blanc, les lacs suisses, les fiords de Norvège,\nl'eau bleue de la Méditerranée, nos Ardennes, le Beffroi de Bruges, l'Hôtel\nde ville de Louvain. Et j'ai peut-être tort de m'arrêter en si bon chemin. Je\ncontinue. A la rigueur, la terre pourrait se passer de ce qu'un moine du\nXe siècle appelait la « robe blanche des églises », ou tout au moins l'on pour­\nrait remplacer nos somptueuses cathédrales avec leurs précieux reliquaires,\nleurs délicats tryptiques, leurs châsses triomphales par quatre murs surmontés\nd'un toit avec un autel et quelques bancs à l'intérieur. Cela suffirait pour chan­\nter les gloires de Dieu.\n   Vous le constatez : je m'avance très loin dans la voie des concessions à faire\naux ennemis de l'inutile... ou des plus belles choses, car, ainsi qu'on l'a dit,\nc'est le caractère des plus belles choses, d'être inutiles. L'on a même écrit :\n« Le sublime, c'est l'inutile presque toujours. » Mais, après toutes ces conces­\nsions, vous me permettrez de me' reprendre. On nous fait remarquer : c'est le\ncaractère des plus belles choses, d'être inutiles, mais ayons soin de corriger :\nen apparence seulement. Vous le savez d'ailleurs, et ce n'est pas à vous que\nl'on doit démontrer qu'il faut de l'inutile pour vivre. Il en faut surtout de nos\njours, à une époque qui, pour tant d'esprits, est celle de l'utilitarisme. Vous\nconnaissez le mot terrible : la lutte pour l'existence, et vous connaissez peut-\nêtre aussi, le lutteur terrible qui vous écarte brutalement de sa route et qui\nvous crie pour justifier son geste : « Voyez donc, on se bat ! Croyez-vous que\n\n\n  (1) V. CHERBULIEZ : L'Art et la Nature, 2e éd., Paris, Hachette. 1892, p. 3.\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3383, "texte": "                     LA JEUNESSE ET LES LETTRES                                147\n\nj'aie le temps de m'arrêter pour contempler le ciel radieux ou les capricieuses\névolutions d'un nuage? Croyez-vous que j'aie le temps de me remplir les\nyeux de vos aurores rosées et de vos clartés crépusculaires? Laissez-moi donc\npasser ! En voilà qui me dépassent ! » Et le lutteur se précipite tête baissée\ndans la mêlée ardente ; il court au plus pressé, il court vers l'utile, se disant\nque l'inutile sera pour les autres : les naïfs.\n   A Dieu ne plaise que j'oublie les utilités et les nécessités matérielles de la\nvie. J'entends bien Chrysale de Molière qui me souffle tout bas à l'oreille :\n\n              Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.\n\n    Oui, oui, la bonne soupe nous est indispensable,... quand ce ne serait que\npour être honnête, et c'est ce que saint Thomas d'Aquin doit avoir écrit dans\nune forme plus relevée que celle du bourgeois de Molière : « Une certaine\naisance est indispensable à la pratique de la vertu. » L'on pourrait même affir­\nmer d'une façon générale qu'elle est également indispensable à la pratique des\nbeaux-arts et des belles-lettres. Faisons donc des provisions de bonne soupe,\nles provisions qui nous sont nécessaires. Mais ne soyons pas que des mangeurs\nde bonne soupe. Ne soyons pas que des « ventres dorés », chez qui la fin justifie\nles moyens, et la fin, c'est la conquête de l'or, et les moyens, c'est l'art de duper\nles autres.\n    Heureusement, le cri de Gloire au veau d'or! ne retentit point partout.\nHeureusement, la question d'argent n'en est pas encore à tout dominer. Par­\nticularité curieuse même, spectacle étonnant, n'entendons-nous pas, en notre\népoque dite positiviste, autant qu'en une autre, parler d'idéal ? Combien de nos\ncontemporains, en effet, ont la prétention d'être des professeurs d'énergie et\nclament à tous ceux qui veulent bien les écouter : « Ayez un idéal ! » L'idéal,\nnous l'avons, puisque nous avons notre foi, nos croyances chrétiennes, mais,\nnotre vie terrestre ainsi que nous la concevons avec toutes les obligations\nmorales qu'elle nous impose, pourquoi refuserions-nous de l'embellir, de l'illu­\nminer d'un rayon de clarté qui sera l'exercice ou simplement le culte de l'art\nlittéraire? Aussi bien, n'est-ce pas une source de jouissances presque néces­\nsaires dans la vie, pour chacun de nous, quel qu'il soit, prêtre, médecin,\néducateur, avocat, homme de sciences pures ? Chacun a son arc que viennent\ntendre les occupations professionnelles. Il faut le détendre. Il faut se rafraîchir\nou s'aérer l'esprit trop confiné, trop absorbé dans les applications, peut-être\ntrop techniques, de la tâche quotidienne. Il faut, pour le dire autrement,\nrepousser loin de soi cette étroitesse d'intelligence qu'engendre fatalement la\nspécialisation à outrance.\n    La spécialisation! c'est aussi un mot du jour : parlons-en un instant. L'an­\ncienne société française se vantait d'avoir produit ce qu'elle appelait « l'honnête\nhomme » et par là, elle désignait l'homme de bonne compagnie et qui possède\ndes clartés de tout. Prenons garde, Messieurs ! L'honnête homme s'en va. Il\n s'en va, mis à la porte de nos demeures par les progrès mal entendus de la\nspécialisation. Mal entendus? Evidemment, je ne songe pas à me plaindreet à\n médire de la spécialisation. Elle est fatale et légitime. Mille activités diverses,\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3670, "texte": " 148                               DURENDAL\n\n\n contraires même, sollicitent et doivent inévitablement solliciter les hommes de\n la génération actuelle. L'un tire à dia, l'autre à huhau, l'un marche à gauche,\n l'autre prend la droite. Il le faut bien. Mais gare à la spécialisation à outrance!\n On nous fait actuellement des humanités de toutes les couleurs, et bientôt\nnous aurons autant d'humanités qu'il y a d'élèves. Craignons que les spécia­\nlistes de toutes ces spécialités ne trouvent plus le terrain commun où ils\npourront se rencontrer et se comprendre. Craignons de n'avoir plus, dans nos\ncerveaux, le compartiment des idées et des connaissances générales qui per­\nmettent à des hommes destinés à des carrières différentes d'avoir entre eux ce\nqu'on dénomme d'une très heureuse expression : un commerce d'esprit.\n    Oh! certes, je ne prétends pas que seuls les beaux-arts et la littérature soient\nà même de nous fournir, dans la vie, l'objet d'un commerce d'esprit. Mais on\nne peut nier qu'ils en constituent l'un des thèmes les plus agréables et les plus\nélevés. Dès lors, ne sommes-nous pas en droit de proclamer la nécessité de\ncette chose en apparence frivole et futile : la littérature? Et pourquoi n'ajoute­\nrions-nous même pas que, si la littérature n'existait pas, l'on devrait sur l'heure\nJ'inventer quand ce ne serait que pour l'ériger en manière de digue contre l'uti­\nlitarisme exaspéré qui nous menace? Disons de plus ou répétons qu'il faudrait\nl'inventer pour les jouissances esthétiques dont nous avons vu qu'elle était\ndétentrice. Enfin — autre point que nous n'avons pas encore abordé — il fau­\ndrait l'inventer parce qu'elle peut être pour nous, si nous sommes aptes à nous\nen servir, un délicat et précieux instrument de culture intellectuelle. Sur un\ntel point, nous nous mettrons facilement d'accord, je crois, si vous voulez sous­\ncrire à cette définition de la littérature que j'ai déjà formulée implicitement :\nsavoir que, dans la littérature, dans ce jeu d'imagination que jouent les\nhommes dès le premier éveil de leurs sens, c'est la vie, c'est la société qui se\nreflète avec toutes ses aspirations et ses déceptions, avec toutes ses préoccupa­\ntions philosophiques et morales. Le moment est venu d'entrer un peu plus\navant dans l'examen de cette définition. Vous le remarquez: tout peuple a, par\nexemple, des impressions et des émotions devant le spectacle ondoyant et\ndivers du ciel où tour à tour l'azur et l'orage triomphent, en face des saisons\nqui déroulent leurs gloires ou leurs tristesses et qui passent. Or, dans ce peuple,\nil est des hommes — Gringoire dit : des rêveurs — dont certains sont des êtres\nd'élite et qui, se faisant l'écho des autres, leur rendent ou leur chantent ces\nimpressions et ces émotions. Ce que, par exemple, ils expriment également,\nc'est la crainte qu'a jetée à travers les siècles la terrible faucheuse ou, selon la\npuissante image biblique, le « roi des épouvantements ». Leur bouche nous\ndit en outre la souffrance ou l'allégresse qui passe par les âmes lorsqu'elles\ns'éprennent de quelque idéal, lorsque l'amour les saisit, lorsque la beauté les\nséduit. Par eux, vous saurez aussi de quelle force est la commotion morale\nqui secoue un pays entraîné vers des luttes civiles et religieuses, vers des guerres\nde conquête, vers des victoires sanglantes ou des progrès pacifiques. En\nd'autres termes, tout peuple a ses phénomènes de l'esprit et du cœur ; il a telle\nconception du monde, de l'au-delà, de Dieu ; il a son existence pensante; il a\nce quelque chose d'instable et de mouvant que l'histoire proprement dite ne\npeut raconter qu'imparfaitement et que la littérature a fixé, ou même immor-\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3591, "texte": "                     LA JEUNESSE ET LES LETTRES                              149\n\ntalisé, dans ses œuvres. Oui, Messieurs, ouvrez vos recueils de poésies, vos\nromans, vos pièces de théâtre et vous entendrez là retentir dès voix qui ne sont\npas dans vos livres et vos manuels d'histoire; c'est l'humanité qui parle vrai­\nment là ; c'est là que vous sentirez battre son cœur.\n    Dès lors, lire ou pratiquer les lettres, s'enquérir de l'enseignement qu'elles\nrenferment, n'est-ce pas, comme je l'affirmais à l'instant, recourir à l'un de\nnos meilleurs outils de perfectionnement intellectuel, puisque c'est apprendre\nla vie, puisque c'est apprendre à voir plus clair en nous ? Ne nous flattons\npas de posséder la lumière infuse et d'être en état de tout observer et de tout\ndécouvrir par nous-mêmes. Or, la littérature est un vaste ensemble, un\nimmense répertoire d'observations et de découvertes que d'autres ont réalisées\navant nous, observations et découvertes qui nous élargiront les yeux, nos\ndeux paires d'yeux — du corps et de l'esprit — que nous promenons cons­\ntamment et sur le monde physique et sur le monde moral.\n   En premier lieu, occupons-nous des yeux du corps qui regardent le\nmonde physique. Souvent, c'est un regard superficiel que nous jetons sur les\nsomptuosités de la nature extérieure : nous regardons et nous n'apercevons\npas, ou nous n'apercevons pas assez. Mais alors, laissons venir à nous les\npoètes avec leurs tableaux parlants que sont leurs poèmes et, cette nature, ils\nnous la rendront visible, ils nous la rendront plus sensible. Je n'affirme pas,\nassurément, qu'ils nous la révéleront ainsi qu'à des enfants dont la rétine\nserait frappée pour la première fois par la lumière du ciel, mais ils donneront\nà nos sens comme un éveil nouveau, et nous serons plus séduits, plus conquis\npar cette beauté. Maintes fois, l'on a dit que les poètes sont les « traducteurs »\nde nos rêveries. Le mot est juste. En effet, si chacun de nous se plait à rêver\ndevant les splendeurs toujours fraîches et toujours éblouissantes de la créa­\ntion, ne semble-t-il pas que les poètes traduisent nos impressions lorsqu'ils\nles font passer, du domaine confus de nos cerveaux où elles séjournent, dans\ncette langue colorée, chaude, vivifiante que l'on nomme la poésie? Ne semble-\nt-il pas que leur poésie est une parure nouvelle dont ils décorent la mer­\nveilleuse féerie de la nature? Evidemment, toutes les traductions ne se valent\npas : il en est qui ne sont que du verbiage, et d'autres n'ont que la seule par­\nticularité d'être juxtalinéaires et prosaïques. Mais les traductions que nous\navons en vue sont de celles qu'on peut qualifier de créations, parce que les\npoètes que nous avons en vue sont de ceux qui font de la vie avec la vie, ou\nqui répandent autour d'eux une sorte de sensibilité poétique nouvelle.\nJ'explique ma pensée par des exemples. Il y a quelques minutes, j'évoquais\ndevant vous l'ennemi de nos joies esthétiques : ce n'est pas lé cléricalisme,\ncomme eût pu dire Léon Gambetta, mais l'utilitarisme. Je vous le repré­\nsentais menaçant, je vous le représentais qui rendait ses trop nombreux\ndisciples indifférents à la beauté artistique et littéraire, mais je ne le crois\npoint capable de détruire cette beauté. Sans doute, on prétend souvent,\nlorsque l'on parle de lui, que la soif de l'or, les préoccupations des affaires,\nnotre existence fiévreuse et tourmentée, l'esprit de froide analyse et d'autres\nchoses encore sont en train de tuer la poésie. Ce sont des dangers pour elle,\nmais ce ne sont point des dangers mortels. Allons plus loin et montrons même\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3587, "texte": "150                                DURENDAL\n\n\nque l'industrie engendre une certaine beauté à laquelle certains de nos\npoètes ne sont pas restés indifférents et qu'ils ont su traduire en de très litté­\nraires traductions.\n    L'industrie, on nous la dépeint comme étant la laideur, la vulgarité, la\nprose de la vie. Assurément, l'on a raison de dire qu'un comptable assis à son\nbureau n'a rien de poétique, que les doigts crochus du rapace financier qui\nempile son or n'offrent rien de poétique, qu'une usine sent généralement mau­\nvais et que ses odeurs ne dégagent rien de poétique, enfin que toutes les\npassions de lucre, de jalousie, d'avarice qui naissent dans un bureau et dans\nune usine ne suggèrent à nos âmes rien de particulièrement poétique... Mais\nlaissez-moi m'écarter de ces spectacles et permettez-moi de ne plus en exa­\nminer à la loupe les menus et mesquins détails. Alors, j'aurai devant moi tels\nde nos grands paysages industriels que certes vous connaissez et que j'admire\nbeaucoup dans le lointain où ils se présentent à mes regards. Donnez-moi les\nsens affinés, l'imagination enflammée, les facultés supérieures d'évocation\nqui font les poètes, et, dans tout ce que j'aurai devant moi, je mettrai de la\npoésie ou plutôt j'extrairai, je dégagerai la poésie de tout ce que j'aurai sous\nmes yeux. Si j'en ai l'aptitude, je serai Emile Verhaeren, le grand poète Ver­\nhaeren dont, sans doute, les dires philosophiques appellent bien des réserves,\nmais la puissante originalité n'est point niable, et cette originalité réside,\nentre autres, dans l'art de saisir et d'exprimer la poésie de l'âge présent,\nde la civilisation qui est la vôtre. Songez aux Campagnes hallucinées, aux\nVilles tentaculaires, aux Forces tumultueuses ; songez à ces visions d'un sym­\nbolisme effrayant, à ces évocations du terrible phénomène social auquel nous\nassistons : les « campagnes » abandonnées, la désertion de la terre ou « la\nterre qui meurt ». En face de ce tableau de désolation dont la sombre poésie\nest si prenante, voilà que se dresse la « ville tentaculaire », la ville fiévreuse\net tapageuse, la ville ardente et frénétique, la ville avec ses « forces tumul­\ntueuses », la science, l'art, le travail, l'or, la mort, — la ville avec ses immenses\nénergies qui se déploient, bouillonnent, broient, anéantissent et créent.\n    Vous le voyez donc : la poésie s'empresse de se refaire, de se reformer, à\nmesure qu'une conception toujours plus matérielle de la vie paraît s'acharner\nà la détruire. On lui prend les vastes espaces, on lui enlève les solitudes pleines\nde silence, les bois hantés de mystère, tout ce qui longtemps fut déclaré son\nasile inviolable, son domaine sacré. Mais immédiatement elle revient et, dans\nson empire envahi, elle apporte des chants nouveaux, des chants qui glorifient\nl'humanité en mouvement, en travail, en lutte. Jamais d'ailleurs, sa voix ne\npourrait être étouffée, quand bien même l'implacable machine qu'on nomme\n la civilisation moderne produirait plus de bruit encore, aurait des grincements\nencore plus formidables. N'a-t-on pas dit de la science qu'elle était sa mortelle\nennemie et n'est-ce pas aujourd'hui la science qui se charge d'alimenter la\n poésie ou de lui créer les sujets, les tableaux aux plus lointaines perspectives?\n Ecoutez ces paroles d'un mathématicien, M. Henri Poincaré, reprenant à\n l'Académie française le fauteuil de Sully-Prudhomme, le doux et noble rêveur:\n « La science triomphante doit-elle tuer la poésie? Sa lumière brutale va-t-elle\n dessécher cette fleur délicate qui ne prospérerait que sous l'ombre des futaies\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3202, "texte": "                         LA JEUNESSE ET LES LETTRES                              ï5l\n\n\nobscures? Sully ne le pensait pas. Ce qu'il envie, ce n'est pas l'ignorance naive\ndes poètes d'autrefois, ce sont, au contraire, les vastes et lumineux horizons\nqui s'ouvriront devant ceux de demain :\n\n                   Poètes à venir qui saurez tant de choses...\n\n    Si le mystère est nécessaire à la poésie, il n'y a pas à craindre qu'il disparaisse\njamais, il ne peut que reculer. Quelque loin que la science pousse ses con­\nquêtes, son domaine sera toujours limité; c'est tout le long de ses frontières\nque flotte le mystère, et plus ces frontières seront éloignées, plus elles seront\nétendues. Les abîmes de grandeur et de petitesse que le télescope et le micro­\nscope nous dévoilent, l'harmonie cachée des lois physiques, la vie toujours\nrenaissante et toujours diverse, voilà des sujets bien dignes de tous les\npoètes (1). »\n    Mais, dans le monde, il n'y a pas que la nature extérieure : il n'y a pas que\nl'azur, la terre, la mer, les champs, les forêts, les rochers, les plantes, les ani­\nmaux. 11 y a de plus la nature morale, la nature humaine; il y a J'âme avec\nses penchants, ses habitudes, ses instincts; il y a la société environnante avec\nses mœurs, ses usages, ses croyances; eh somme la nature que nous regardons\npar les yeux de l'esprit. Et c'est là de nouveau que les lettres interviendront\ncomme instrument de culture ; elles interviendront pour nous agrandir ces\nyeux de l'esprit. Nous sommes tous les spectateurs d'un même spectacle : la\nvie. Oui, la vie, la comédie humaine se déroule devant nous, elle se joue con­\nstamment sous nos regards et devant nos intelligences. Mais combien souvent\nn'allons-nous pas au delà des gestes par lesquels les hommes traduisent ou\nmasquent leurs sentiments intérieurs. Eh bien, qu'alors viennent les livres, que\nviennent les romanciers, les philosophes, les moralistes, les dramaturges, que\nviennent un Pascal, un Bossuet, un La Rochefoucauld, un Goethe, un Cer­\nvantes, un Shakspeare, un Racine, un Balzac, un Bourget, un Huysmans,\nun Brunetière, un Tolstoï, un Maeterlinck, et voilà que, pour nous, le monde\nimmatériel s'éclaire d'un jour qui nous manquait: Voilà que ces sondeurs\n d'âmes nous donnent sur le mobile interne et déterminant de nos actes exté­\n rieurs leurs précieuses analyses, leurs fécondes révélations, leurs puissants j e t s\n de lumière. Ils mettent de la clarté dans les régions obscures, dans les téné­\n breuses profondeurs de nos sentiments ; ils démontent devant nous cette\n machine étrange, bizarre, amusante, troublante qui se nomme un coeur\n humain; sous leur conduite, nous faisons un voyage de reconnaissance dans\n les pays embrouillardés de notre être intime, et c'est comme si nous visitions\n à nouveau notre propre maison, comme si l'on nous y montrait des coins :où\"\n nos regards avaient à peine pénétré.\n    Mais veuillez l'observer toutefois : en interprétant ainsi le rôle des grands\n littérateurs, en les dénommant les éclaireurs de la pensée d'autrui, je ne dis\n pas qu'ils ont découvert par eux-mêmes tout ce qu'ils révèlent. Non certes, ils\n\n\n  (1) D'après les Annales politiques et littéraires, 1909, p. 117.\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3566, "texte": "l52                                 DURENDAL\n\n\n\nn'ont pas nécessairement trouvé par eux-mêmes, dans le sens vulgaire et maté­\nriel du mot, tout ce qu'ils disent. Ils profitent assez souvent du travail ou des\ntrouvailles d'autres chercheurs plus obscurs, moins connus, mais c'est là pré­\ncisément que réside la distinction entre ce qui est littéraire et ce qui ne l'est\npas. Que de livres renferment des trésors de science, de philosophie et d'obser­\nvation, sans qu'ils soient vraiment de la littérature! Ces trésors ne deviennent\nde la littérature que le jour où les artistes du verbe ont passé par là; ils ne\ndeviennent des bijoux à facettes éblouissantes qu'après avoir subi l'opération\nde la taille, qu'après avoir été mis en pleine valeur et en plein éclat par ceux\nqui possèdent les dons souverains de la composition et du style : ce sont les\nlittérateurs. Il est banal de dire que les idées sont des forces. Mais, retenons-le,\nelles ne sont des forces qu'à la condition d'être bien habillées,... habillées d'art.\nC'est ce que déclarait Louis Veuillot en ces énergiques propos, un jour qu'il\ndéfinissait aux « jeunes écrivains catholiques » les droits impérieux du style :\n« Dépositaires de la vérité, nous la trahirions en quelque sorte, si nous l'expo­\nsions au milieu du monde, revêtue, ou plutôt indignement affublée de haillons\nqui ne seryiraient qu'à exciter la risée de ses ennemis. Comme nous devons\nnous appliquer à bien savoir, il faut nous appliquer à bien dire. Hé quoi! la\nprobité la plus commune obligera le défenseur de la moindre cause à préparer\nson discours : non seulement, il rassemblera les preuves, les autorités, il les\ndisposera dans un ordre plein d'art, mais encore il s'efforcera de les faire valoir\npar les paroles les plus habiles, les plus fortes, les mieux choisies.... Et nous, à\nqui Dieu a confié la cause la plus sainte et les intérêts les plus précieux, nous\nferions moins! Nous avons notre âme et d'autres âmes à sauver, et nous y\nmettrions de la négligence! et nous ne passerions pas des jours et des nuits sur\nun seul chapitre, sur une seule page, destinée à défendre la cause éternelle du\nprochain! Ah! Dieu nous en ferait un reproche. Nous savons ce que vaut cette\nparole ; songeons-y... Cherchons le style; je m'attache à cette pensée, parce\nqu'elle est essentielle... Après la foi et l'instruction, rien ne nous est plus\nnécessaire; c'est par là que nous serons lus; c'est par là que nous conquerrons\nl'attention et l'estime du monde... (1). »\n    Au sujet des écrivains qui sont lus ou qui se font lire parce qu'ils savent\n écrire, j'ai déjà pris soin de remarquer que, s'ils sont des esprits éclaireurs, ils\n ne brillent pas uniquement de leur propre lumière. J'ajoute qu'ils ne nous\n révèlent ou ne nous apprennent pas tout sur la comédie humaine. En effet,\n nous ne sommes point de parfaits ignorants ou des aveugles-nés en présence\n de tel spectacle. Nous avons donc tous des idées. Seulement, avouons-le, com­\n bien souvent elles dorment en quelque coin poussiéreux de notre intelligence\n ou de notre mémoire. Elles gisent là, informes, incomplètes, inertes, atten­\n dant qu'un bon génie survienne pour leur insuffler la vie. Le bon génie, c'est\n à l'ordinaire le livre : le livre qui les éveille, les anime, en fait des êtres\n conscients, indépendants, féconds. Mais ce rôle, le livre ne le jouera près de\n nous qu'à la condition que nous sachions bien lire. Or, bien lire, ce n'est pas\n\n  (1) Dans ROME ET LORETTE, SOUS le titre Du travail littéraire, avec ce mot d'adresse :\nAux jeunes écrivains catholiques.\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3574, "texte": "                          LA JEUNESSE ET LES LETTRES                                          153\n\n\n simplement avoir un texte imprimé sous les yeux, mais c'est, tout en le lisant,\n promener son regard sur sa conscience et son entourage. Ainsi, l'on assouplit\n ses qualités d'observation, l'on façonne et l'on étend ses aptitudes d'imagination,\n l'on perfectionne son goût et l'on corrige ses erreurs. La lecture est une gym­\n nastique ininterrompue de l'esprit, en même temps qu'un contrôle permanent\n du savoir que l'on possède; c'est une évaluation de ses puissances intellec­\n tuelles, de ses richesses propres, en même temps qu'un moyen d'en acquérir\n de nouvelles. Et ne craignez pas, Messieurs, que la fréquentation des livres,\nentrave ou tue votre originalité, car — veuillez bien le noter — je ne vous\nrecommande pas d'être quelconques, réceptifs, passifs, nuls devant le papier\nimprimé.. Bien au contraire, la lecture, comme on doit l'entendre, exige le\ndéploiement, la mise en activité de tout ce que nous avons en nous d'osé, de\nhardi, de pénétrant, de personnel : « Il faut, suivant le très juste conseil d'un\ncritique littéraire contemporain, se mêler à sa lecture, jeter tout ce qu'on a\nd'esprit et d'idées acquises à la traverse des raisonnements de l'auteur, le con­\ntrôler par sa propre expérience, et contrôler la sienne par lui. Une lecture,\nen un mot, est une lutte, et n'est féconde qu'à ce prix. Même vaincu, on.\nemporte les dépouilles du vainqueur (1). »\n    Lire, c'est combattre, mais ce n'est pas courir à travers tout, ce n'est pas\nprendre une allure d'automobile à du cent à l'heure. La grande affaire n'est\npas d'avoir dévoré beaucoup de kilomètres de littérature en une journée. On\nne gagne rien à s'emballer pour arriver le plus vite possible au mot de la fin\net pour être édifiés... sur le sort d'Euphrasie et de Victorine, pour savoir si,\noui ou non, elles épouseront Alfred et Arthur et si l'avenir leur réserve quan­\ntité d'années prospères et de nombreux enfants...\n    ... Ayant dit : « Il faut bien lire »,nous voyons surgir une autre question :\n« Faut-il tout lire ? n Non. D'abord, c'est impossible. Ensuite, ce n'est pas\nnécessaire. Pour connaître une ville, il n'est pas requis d'avoir fait le tour\nde chacune de ses maisons, d'avoir compté les pavés de chacune de ses rues.\nJe saurai, par exemple, ce que vaut Louvain quand d'un coup d'oeil j'aurai\npris une idée de sa topographie générale, vu les quelques rues pittoresques\nqui avoisinent la Grand'Place, visité l'Hôtel de ville, les églises Saint-Pierre,\nSaint-Michel, Sainte-Gertrude et Notre-Dame-aux-Dominicains, les Halles\nuniversitaires, une • Pédagogie d'étudiants, les Béguinages, et quelque autre\nmonument historique encore. Un choix, un triage du même genre s'impose\nà celui qui lit. Que de livres sont des pavés qui ne comptent pas, des maisons\nà ne pas visiter. Chaque année nouvelle érige un certain nombre de belles\nconstructions d'art, et ce sont les seules qui doivent retenir l'attention du tou­\nriste qu'est un lecteur. Il peut négliger le reste, et, dans le reste, je comprends\nce qui se trouve sous les pavés et les maisons, car, pour connaître une ville, il\nn'est pas indispensable de s'être promené dans ses égouts.\n   Me voici devant une autre question, la grosse question de l'influence et de la\nmoralité de l'art. Stimulant de la pensée, l'art l'est aussi de nos actes; il peut\n\n  (1) G. LANSON ': Conseils sur l'art d'écrire, Paris, Hachette, dans son chapitre Sur la lecture,\nlequel contient de fines observations relatives au sujet que je touche ici.\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3548, "texte": "154                                DURENDAL\n\n\ndonc nous pousser dans des voies bien différentes. Cette autre question\ndemanderait d'assez longs développements, si l'on voulait la traiter et la\nrésoudre par des exemples. Mais le manque de temps nous empêche d'entrer\ndans les détails. Cela étant, ne pouvons-nous pas tout dire en une phrase? Ne\nnous suffit-il pas, en effet, de déclarer que la littérature est loin d'être toujours\nl'école de la vertu, que par conséquent elle est une puissance tour à tour bien­\nfaisante et funeste, une bonne et une mauvaise conseillère, que telles de ses\ncréations brillantes ont de lamentables dessous et qu'un talent supérieur n'est\npas nécessairement l'indice d'une âme supérieure? Au reste, dans les considé­\nrations générales que, seules, je vous ai promises en commençant, j'envi­\nsage la littérature indépendamment des hommes qui l'ont écrite, en tant\nqu'elle est lisible pour vous, en tant qu'elle constitue un patrimoine national.\nAinsi comprise, elle peut devenir un des grands facteurs sociaux d'un\npeuple. N'est-ce pas d'ailleurs pour un peuple digne de ce nom une manière\n— entre plusieurs autres — de s'affirmer et de se poser? N'oserait-on pas dire\nque sa nationalité n'est point complète aussi longtemps qu'elle ne s'est point\naffirmée par l'art? Ne doit-on pas même expliquer ainsi — partiellement du\nmoins — les visions de gloire, les nobles ambitions intellectuelles qui remuent\net soulèvent notre Belgique surtout depuis une trentaine d'années?. Le pays\nqui est le vôtre, après s'être construit de fortes assises économiques et poli­\ntiques, semble avoir voulu consolider son existence sociale par une existence\nlittéraire. Il s'est adjoint une énergie nouvelle : les lettres.\n   En pareil domaine — j'entends dans le déploiement de cette énergie — le\nrôle d'une jeunesse peut être immense. N'est-ce pas à elle qu'il appartient de\nprovoquer les évolutions ou les révolutions ? Au reste, elle en a provoqué plu­\nsieurs durant le cours du XIXe siècle et c'est même un des traits distinctifs de\nce siècle que la vigoureuse intervention de la jeunesse dans les lettres. Cette\njeunesse, vous vous rappelez comment elle se nommait en France vers 1820\net 1830 à l'époque du Romantisme, vers 1865 lors de l'apparition du Par­\nnasse, vers 1880 au temps du Symbolisme. Je n'ai pas davantage à vous\nremémorer ce que, dans un pays voisin de la France — le vôtre — la jeunesse\na voulu et su faire aux environs de 1880. Vous n'ignorez pas les noms de ceux\nqui ont déterminé le victorieux essor des lettres françaises de Belgique. A\nces noms de la première heure, beaucoup d'autres se sont ajoutés. Nous ne\ncessons pas de voir se lever et briller à l'horizon de nouvelles « espérances ».\nLe soin vous incombe d'en accroître le nombre.\n   Mais parler comme je le fais, n'est-ce pas vous engager dans des chemins\nbien aventureux? Assurément, tout n'est pas rose dans le royaume des lettres.\n C'est un royaume qui, de même que le céleste, souffre violence, et l'on n'y\nconquiert pas sa place, sans d'ardents efforts. Les « candidats à la famine n\nn'y manquent pas et l'on pourrait vous conter, à leur sujet, des histoires lamen­\ntables. Mais il est des gens de lettres qui, après vous les avoir contées, vous\nferaient observer que la carrière, malgré l'âpreté de la lutte, garde encore de\nnos jours toute sa puissance d'attraction. Ils vous diraient mêmr qu'elle n'exige\nsouvent aucune mise de fonds et presque aucun outillage, Non, il ne faut\npresque rien pour commencer. L'on n'a guère besoin que d'un toit où\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3621, "texte": "                     LA JEUNESSE ET LES LETTRES                                155\n\n\ns'abriter, d'une mansarde ou d'une chaumière ; l'on peut même se passer d'un\ncoeur... sauf du sien. Avec ce toit, plus une rame de papier, une douzaine de\nplumes et un flacon d'encre de deux sous, on a l'installation et le matériel\nrequis pour écrire un pur chef-d'œuvre ou, si l'on est plus modeste, un roman,\nune comédie, un drame qui peut-être ne rapporteront pas l'immortalité, mais\nau moins quelque gloire, de l'argent, des admirateurs, des commandes de\nlibrairie, des visites de journalistes, quantité d'interviews et... des invitations\nà dîner. Eh oui, à dîner. L'on est reçu... dans les salons et les salles à\nmanger. L'on jouit assez souvent de l'avantage que le bon Eugène Labiche\nindiquait un soir devant une table de choix où il était convié. Il venait\nd'entrer au corps des Immortels, et une dame protectrice des lettres et des\nlittérateurs, M me Aubernon de Nerville, chez laquelle il dînait, lui demanda\nce que pouvait rapporter un fauteuil académique. Le spirituel vaudevilliste\nrépondit : « Fort peu de chose, madame, mais on est nourri. » Dans nos\ngrandes villes, le nombre est considérable encore des hôtels aristocratiques et\nbourgeois où des dames se constituent les mères nourricières de la littérature.\nEt puis, il y a... les écus, comme je le disais à l'instant. On cite des auteurs\nde théâtre qui partis de rien sont morts dans de somptueux palais dont ils\nétaient devenus propriétaires. Malheureusement, ce mot de « théâtre » qui,\ndans certains cas, est le synonyme de Capitole et de Pactole, prend, dans cer­\ntains autres, l'acception de Calvaire. Il en va de même pour le roman. Nous\nconnaissons tous des romanciers qui sont devenus des châtelains et des\nprinces de la finance. Hélas ! nous en connaissons aussi. — et combien ! —\nqui sont restés à l'état de manants et de manœuvres de la littérature.\n    Mais quelle que soit la lutte, ardente ou non, quelle que soit la carrière,\nlucrative ou non, est-il absolument requis que l'on arrive à la grande richesse?\nFaut-il que la littérature soit un moyen de parvenir? Ne doit-on la pratiquer\nqu'en vue du résultat immédiat ou n'y chercher que le seul triomphe du\nmoment? On peut très bien sans rêver les lauriers et sans encaisser les grosses\nrecettes d'un Sardou et d'un Rostand, sans s'établir écrivain de métier, sans\nédifier sa petite Tour Eiffel de livres, on peut très bien « se consacrer aux\nlettres », suivant l'antique et toujours bonne formule. Rien n'exige qu'on soit\nl'homme de dix volumes avant d'avoir trente ans. Composer une bonne page\nde prose pour une revue ou bien un bon sonnet, quand même il ne serait pas\nsans défauts, c'est déjà un louable effort. Petit à petit, le plus et le mieux vien­\ndront. Petit à petit, aux côtés du jeune essayiste auquel je pense en cet instant,\nune experte conseillère, une excellente maîtresse d'école viendra s'asseoir : ce\n sera la vie. Elle arrivera, suivie de l'expérience ; elle ouvrira devant lui son\n Grand Livre, et peut-être y trouvera-t-il le sujet d'un « beau livre », d'un livre\n qui suffirait à faire une réputation et qui augmenterait d'une glorieuse unité,\n la bibliothèque catholique du XXe siècle.\n    Après le discours ou plutôt l'homélie que vous venez d'entendre, n'allez pas\n vous imaginer que je considère la littérature comme l'aliment suprême, incom­\n parable, unique pour vos esprits. Je n'oublie pas que l'homme de lettres est,\n plus souvent qu'on ne voudrait, l'homme des généralisations hâtives et des\n  affirmations impérieuses. Dès lors, concluez de mes paroles qu'une éducation\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2799, "texte": "156                                DURENDAL\n\n\n\nbien entendue doit comprendre du positif et que le positif doit, dans l'éduca­\ntion, contrebalancer la littérature. N'allez pas non plus vous imaginer que je\nregarde cette même littérature comme la seule occupation qui convienne à des\nintelligences que le Ciel a marquées d'un signe d'élection. J'ai déclaré sans\ndoute que l'art est un des facteurs dirigeants d'une société, mais il n'est que\nl'un de ses facteurs. On vous l'a d'ailleurs souvent démontré, et ce serait pro­\nnoncer de vains propos que d'insister sur ce point : une société se perd quand\nil y a manque d'harmonie et rupture d'équilibre entre les différentes forces qui\nsont appelées à la conduire. Respectons, honorons, glorifions l'artiste lorsqu'il\nest grand, mais ne lui laissons pas croire ni dire qu'il est le pain ou le sel de\nl'humanité. Plus d'une fois déjà, dans l'histoire, il l'a cru et l'a dit; plus d'une\nfois, il a prétendu jouer ce rôle d'être unique. Rappelez-vous, par exemple, ce\nqui s'est passé en France à l'époque du Romantisme. Rappelez-vous comment\nalors l'homme de lettres cherche à se déifier. Souvenez-vous, tout particulière­\nment, de Victor Hugo qui se définit le mage, le flambeau, le pasteur, le con­\nducteur des peuples ; souvenez-vous de ses déclamations pompeuses qui\nauraient pu faire dire de lui ce qu'on a dit de Louis XIV, le Roi-Soleil : qu'il\nfinissait par se considérer comme la quatrième personne de la Sainte-\nTrinité....\n         « La littérature, il faut l'aimer, assurément, mais quand on en fait, les\nbénéfices que notre vain orgueil en attend ne valent pas que l'on devienne\nméchant à cause d'elle ni que, pour elle, on perde son âme. » Ainsi parlait,\nil y a quelques années, M. Jules Lemaître dans une très fine réplique à un\n « méchant auteur » dont il avait blessé l'épiderme trop sensible et qui avait\ngagné contre lui et la Revue des Deux-Mondes un procès en droit de\nréponse (1). L'avertissement est sage et je voudrais y joindre, pour terminer,\nces considérations rimées et fort avisées sur l'art de bien vivre ; elles sont de\nLa Fontaine :\n\n              Rien ne m'engage à faire un livre :\n              Mais la raison m'oblige à vivre\n         En sage citoyen de ce vaste univers ;\n         Citoyen qui, voyant un monde si divers,\n         Rend à son auteur les hommages\n              Que méritent de tels ouvrages.\n         Ce devoir acquitté, les beaux vers, les doux sons,\n              Il est vrai, sont peu nécessaires ;\n              Mais qui dira qu'ils sont contraires\n               A ces éternelles leçons'!\n         On peut goûter la joie en diverses façons,\n          Au sein de ses amis répandre mille choses\n         Et, recherchant de tout les effets et les causes,\n\n\n\n (1) Contemporains, VII, réponse à M. Dubout.\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 976, "texte": "                     LA JEUNESSE ET LES LETTRES                                   l57\n\n\n          A table, au bord d'un bois, le long d'un clair ruisseau,\n         Raisonner avec eux sur le bon, sur le beau... (1)\n\n\n   Oui, Messieurs, raisonnons sur le bon, sur le beau! Au cours du voyage\nque nous entreprenons à travers la vie, arrêtons-nous parfois pour faire une\nvisite aux palais merveilleux que les poètes ont édifiés de leurs mains fines et\nsouples. L'entrée en est permanente pour nos imaginations lorsqu'elles\ndésirent s'arracher aux réalités mesquines, aux tristesses et aux misères qui nous\nenvironnent. Il n'est pas nécessaire de posséder une clef d'or pour pénétrer\ndans ces palais ou pour ouvrir devant soi les régions illimitées et enchantées\ndu rêve.\n                                                GEORGES DOUTREPONT,\n                                              Professeur à l'Université de Louvain.\n\n\n\n (1) Lettre à M. de Saint-Evremond, 18 décembre 1687.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-004", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 158, "page_fin": 158, "titre_corps": "Poèmes rustiques : Le village", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "Poèmes rustiques Le Village Comme il sentait bon", "ancre_fin": "primitif autel", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Foins", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 193, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 729, "texte": "Poèmes rustiques\n                      Le Village\nComme il sentait bon, le village,\nDu plus loin qu'on    l'apercevait\nAvec son clocher qui rêvait\nAu creux du moutonnant        sillage\nDes avoines et du colza !\n\nSur le maigre chemin    tournant.\nParmi du vent et du silence,\nBordé d'herbe sèche qui danse.\nDe coquelicots se fanant,\nDe chardons qu'un troupeau     brisa,\n\nDéjà se respirait   l'haleine\n— Dans l'air on dirait assagi —\nSuintant des étables     lointaines,\nBlotties au flanc des vieux logis,\nDes fumiers aux blondeurs de miel.\n\nComme une apaisante      aromate,\nDéjà montait l'odeur du four,\nQui si mollement se dilate\nEt flue au bleu tendre du jour,\nFumée d'un primitif    autel.\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-005", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 158, "page_fin": 159, "titre_corps": "Poèmes rustiques : Les foins", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "Les Foins Dans les prés", "ancre_fin": "la terre nue et rude", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Joutons nos deux grands", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 193, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 729, "fin_caractere_exclue": 1127, "texte": "Les Foins\nDans les prés aux pollens roses, et roux et vermeils,\nLes remous abattus des molles     floraisons,\nElle éclate la rose ardente du soleil,\nDont le tournoiement d'or emplissait     l'horizon.\n\nSes débris ont paré, ainsi qu'une jonchée,\nLes chariots houlant que les grands bœufs     entraînent.\nEt l'herbe qu'on retourne, encore mal séchée,\nEn endains réguliers jusqu'au fond de la plaine.\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 672, "texte": "                   POÈMES RUSTIQUES                          159\n\n\n  Et c'est le soir bientôt, sa suave allégeance ;\n  Le vent est moins brûlant, son geste moins      fougueux\n  N'agite plus autant les hauts peupliers bleus\n  Et la lune paisible au bord du ciel s'avance.\n\n  Un calme sans pareil envahit comme une onde ;\n  Je m'abandonne aux bras du temps lent qui m'endort,\n  Etendue à côté d'une meule      qu'inonde\n  L'agonisant  soleil, et sous ses buées d'or\n\n  S'éloignent les faneurs... Un meuglement    s'éteint...\n  Parmi les sourds parfums des spirées et du thym,\n  Je jouis du silence et de la solitude,\n  De presser contre moi la terre nue et rude.\n\n\n\n       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-006", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 159, "page_fin": 159, "titre_corps": "Poèmes rustiques : Joutons nos deux grands bœufs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "Joutons nos deux grands", "ancre_fin": "le chèvrefeuille", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Seigles", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 194, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 672, "fin_caractere_exclue": 1381, "texte": "Joutons nos deux grands bœufs\nJoutons nos deux grands       bœufs,\n       Au souffle    nuageux,\n  Et puis attachons-les à la charrue     d'érable,\n       Tièdes encore de l'étable.\n\n      Au flanc de la forêt,\n      Notre champ    apparaît,\n  Et nos bœufs, mugissant vers les échos qui dorment,\n  Ebauchent, dans l'éveil du jour, leurs vagues formes.\n\n      Mais bientôt leurs deux     fronts,\n      Unis,    s'empourpreront,\n  Penchés vers le sillon, d'où l'ombre    s'évapore,\n      Quand naîtra la rieuse aurore.\n\n      Jardin rempli de roses,\n      Le ciel vermeil   s'effeuille;\n  Labourons aux chansons que le vent clair       compose\n      Sous la ronce et le chèvrefeuille.\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 159, "page_fin": 160, "titre_corps": "Poèmes rustiques : Les seigles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "Les Seigles J'ai les seigles", "ancre_fin": "ciel indifférent", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Ariette", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 194, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 1381, "fin_caractere_exclue": 1499, "texte": "Les Seigles\n  J'ai les seigles parmi mon cœur,\n  Sous le ciel terne et sans lueur,\n  Houlant, de flexible    douceur;\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 514, "texte": "160                          PURENDAL\n\n\n      Et le silence qui les berce,\n      Que nul son menteur ne transperce,\n      Avec mon cœur muet converse.\n\n      Que me dit son accord cendré ?\n      « A travers lejour     uniforme,\n      Que tout ce qui souffre s'endorme ! »\n      Suis-je en paix, ou désespéré ?...\n\n      Rien ne m'aime, et ne me comprend\n      Et rien d'humain qui me ressemble !.\n      O seigles doux, pleurons      ensemble\n      Au bord du ciel    indifférent.\n\n\n\n                               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 160, "page_fin": 160, "titre_corps": "Poèmes rustiques : Ariette", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "Ariette La voix est fleurie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 195, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 514, "fin_caractere_exclue": 1169, "texte": "Ariette\n              La voix est fleurie\n              Des cigales dans\n              Les chaumes    ardents\n              Et l'herbe  maigrie.\n\n              J'écoute tinter\n              Ces cloches vermeilles ;\n              Les chansons    d'abeilles\n              Au cœur de l'été..\n\n              Quel carillon rose\n              Dans l'air rose éclos ?\n              Un grillon   transpose\n              La lumière en los ;\n\n              Et des parfums     brillent,\n              Brasiers    s'allumant,\n              Aux rosiers où trillent\n              Des rayons     déments.\n\n                                               MARIE   DAUQUET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 161, "page_fin": 165, "titre_corps": "Réconciliés", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jos. 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Elle comptait soixante-dix\n                  printemps, avait des cheveux blancs, la peau\n                  sèche comme celle d'une merluche, des yeux\n                  noirs sans profondeur, mais défiants et inquiets.\n                  A l'écart de ses neveux et de ses nièces, —\nrestes intéressés de sa famille nombreuse, fauchée en quel­\nques années — elle vivait seule dans une modeste maison\nd'Olloy-sur-Viroin, masure de construction curieuse, dont la\nmoitié avait été transformée en une chapelle haute de voûtes,\nproprement chaulée et précédée d'une grille donnant, à décou­\nvert, sur la rue et ses fumiers.\n   La chèvre que la paysanne menait chaque jour sur les tiennes,\nles quelques poules et les lapins qu'elle élevait, lui laissaient\ndes loisirs suffisants pour s'occuper quotidiennement de l'entre­\ntien du petit monument dédié â la Vierge. C'était, en se levant,\naprès avoir soigné ses bêtes, le premier souci de Victoire,\nd'enlever les poussières de l'autel, de passer un linge fin, avec\nmille égards, sur le visage et la robe de velours de la sainte,\nsur les chandeliers d'étain et les vases de porcelaine, sur la\ngrosse boule de verre argentée au mercure, suspendue au milieu\nde la voûte. En embellissant sa chapelle, en consacrant ses\npetites économies à rafraîchir les décorations, Victoire ne son­\ngeait qu'à plaire à la Vierge, éloignant d'elle, malgré les avis\ndu curé et de ses vieilles amies qui lui conseillaient de mettre\nun tronc à la disposition des passants, toute idée de lucre. Avec\nune foi touchante, l'honnête paysanne priait sa Notre-Dame,\nlui donnant, dans ses extases et ses supplications, l'expression\ntoujours pure et naïve d'un amour véritable, reportant en elle\ntous ses espoirs.\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2489, "texte": "162                          DURENDAL\n\n\n   Ce sanctuaire faisait ses seules joies. Elle lui consacrait toute\nla dernière semained'avril, blanchissant elle-même les murailles\nau lait de chaux teinté de bleu, lavant les objets, les linges\ndu tabernacle, redorant la niche, métamorphosant la robe aux\ncouleurs ternes et passées. Et quand venait le jour de fête, celui\noù la Grande Procession devait sortir, Victoire se levait heureuse\nd'avoir pu, la veille, fleurir de guirlandes et de bouquets l'autel\nde Marie; plus heureuse encore à l'idée de pouvoir revêtir, ce\nmatin-là, la robe de jeune fille, en tulle blanc, qu'elle portait\nchaque année, à la même date, depuis un demi-siècle. Elle\najoutait, par usage, pour compléter cette parure, une couronne\nde marguerites cueillies aux champs et qu'elle confectionnait la\nveille. Elle se voulait belle et rajeunie pour porter elle-même,\navec l'aide d'une compagne qu'elle chérissait, sa bonne Vierge.\nEt nul, à Olloy-sur-Viroin, en revoyant la vieille fille sous, sa\nrobe légendaire de tulle, ne songeait plus à rire d'elle.\n   Quoique revêche, vive et colère, défiante, on aimait cette\nfemme pour son honnêteté et l'on oubliait volontiers ses empor­\ntements qu'expliquait trop bien un caractère mal formé par suite\nde l'isolement dans lequel elle avait vécu. Nul homme n'avait\nvoulu d'elle, et cependant des gens affirmaient au village que\nVictoire du Marchaux ne désespérait pas encore de la clémence\ndu Ciel.\n   La paysanne avait un ennemi. C'était Nestor François, le\nsavetier trigaud établi depuis cinq ans dans la maison voisine.\nIl était veuf, sans enfant, un peu riboteur mais bon garçon. Son\ninstallation dans ce quartier avait paru ressusciter les illusions\nde la vieille fille. Mais un soir d'été, Victoire surprit Nestor\ncontant fleurette à Zoé, une veuve de quarante ans qui s'était\nvantée déjà d'être aimée du savetier. Du coup, Victoire rentra\nchez elle, étouffant un désespoir; puis, à la vesprée, comme\nelle guettait son voisin, elle éclata contre lui, prenant un vain\nprétexte. Mais Nestor avait la tête chaude. En acceptant les\ninsultes de Victoire, le paysan contractait envers elle une dette\nqu'il liquida aussitôt en une monnaie résonnante. Exaspérée,\nelle l'avait appelé « vieille bête ». Il lui répliqua, brutalement\net ironique :\n   — Vieille bête?... Mais tu n'a pas craché dessus jusqu'ici!\nSi tu avais pu l'avoir, la vieille bête!... Je comprends que ça\nt'ennuie de penser, à ton âge, qu'on a coiffé sainte Catherine!\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2197, "texte": "                           RÉCONCILIÉS                           163\n\nT'es passée, m'fille, comme la fameuse robe de la Vierge!...\nCrois-moi, va te coucher et laisse le monde en paix! Moi, je\nsuis encore bon pour vingt ans?\n   Ce fut, depuis ce jour, la guerre entre Victoire et son voisin.\nChaque semaine, pour des prétextes futiles, la commère atta­\nquait Nestor, lui décochant les pires épithètes. L'homme\nsouriait, s'amusait de ces colères qu'il provoquait même pour\ndistraire la rue.\n   Cependant, Victoire ne dormait plus depuis des mois. Elle\naccusait son rival des pires forfaits. La nuit, racontait-elle, le\nbandit faisait, en frappant du marteau, un vacarme d'enfer pour\nl'empêcher de dormir; il jetait des trognons de choux dans sa\nchapelle, détournait le purin de sa fosse à fumier pour inonder\nle seuil de sa maison...\n   Mais tous, à Olloy, savaient bien que Nestor n'était pas mau­\nvais garçon et que seule l'imagination malade de sa rivale don­\nnait à celle-ci ces pensées folles.\n   Un jour, elle l'appela voleur, prétendant qu'il lui dérobait ses\nfagots.\n   Nestor traversait en ce moment une crise de mauvaise\nhumeur. Il s'emporta :\n   — Voleur? .. moi?... Je te savais radoteuse, ma vieille, mais\nte voilà devenue, en plus, méchante et menteuse. Tu t'en repen­\ntiras, Victoire !... Je t'ai pardonné tes sottises, mais aujourd'hui,\nfini!... Tiens! S'il ne te fallait qu'un verre d'eau pour t'empê­\ncher de mourir, je ne te le donnerais pas, carogne!\n   Et la querelle continua.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Un matin de mai que le soleil ardent enflammait l'éther\nazuré, que les maisons et les arbres, sur les routes blanches,\nruisselantes de lumière, jetaient des ombres violettes, les\ncloches du dimanche vibrèrent en un joyeux appel. C'était le\njour venu de la Grande Procession. Dés reposoirs avaient été\nmis aux quatre coins du village. La dévote paysanne venait de\nrevêtir sa traditionnelle robe de tulle. On sonnait à messe pour\nla seconde fois. Nerveuse, elle frottait désespérément l'étoffe de\nson corsage au moyen de naphte, versant l'essence sans se\nrendre bien compte de ce qu'elle faisait à cause de sa myopie.\n"}, {"page_pdf": 201, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2249, "texte": "164                         DU 11 E.M DA I-\n\n\n\nUne tache jaune, très évidente, œuvre du temps, que rien ne\npouvait plus enlever, résistait aux efforts de la vieille fille.\n   On sonna pour la troisième fois. Victoire alors très inquiète,\ns'arrêta dans sa vaine tentative. Elle songea à sa couronne de\nmarguerites qu'elle avait confectionnée la veille et avait déposée\nà la cave. Vite elle prit un bougeoir, frotta une allumette, cul­\nbutant dans sa vivacité le flacon d'essence...\n   Une flamme violente pétilla. Victoire jeta un cri, recula\népouvantée. Il était trop tard! La pauvre femme flambait\ncomme une torche vivante ! Les vieilles dentelles, le tulle, la\nrobe entière s'embrasaient de tous les côtés à la fois; et sur ses\nmains, sur son visage, la malheureuse sentit s'agriffer d'atroces\nsouffrances.\n   Alors, affolée, elle se précipita dans la rue en hurlant.\n   Seul, le savetier Nestor l'entendit. Il accourut, vit la scène,\nrentre précipitamment chez lui, en ressort avec un seau d'eau :\n   — Malheur de malheur! s'écria-t-il, j'avais juré cependant\npar tous les saints du paradis, que je ne te donnerais pas un\nverre d'eau pour te sauver! Tiens! je me dédis bien volontiers,\nma pauvre fille!\n   Et il lui envoya adroitement le contenu de son chaudron.\nPuis il bondit, éteignit de ses mains les dernières flammes.\nEn ce moment, Victoire tomba.\n   Alors Nestor vit une chose horrible. Le visage, le cou de la\nmartyre étaient carbonisés. Elle respirait encore, mais le brave\nhomme comprit vite qu'elle ne pouvait plus vivre.\n   — Ma pauvre Victoire! dit-il, très ému. Te voilà, bien à\nplaindre! Pourquoi suis-je arrivé trop tard pour te sauver?\n   Elle murmura, cherchant dans un effort à rouvrir des pau­\npières qui ne laissaient plus que des traces noires, sanguino­\nlentes, en dessous desquelles quelque chose de blanc désespé­\nrément se mouvait :\n   — Merci, Nestor... Tu es bon!... Pardonne le mal que je t'ai\nfait.\n   — Tu es pardonnée, Victoire!... Je suis bien triste de ce qui\nt'arrive!..,\n   — Mon bon Nestor! Ne m'oublie pas dans tes prières... La\nVierge veut que je souffre un peu pour payer mes péchés\navant d'arriver jusqu'à elle... J'en suis heureuse!... Dis bien\nà tous qu'on aie soin de la chapelle... Au revoir, Nestor!\n"}, {"page_pdf": 202, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 486, "texte": "                           RÉCONCILIÉS                          l65\n\n   Et elle tomba inerte, au milieu du chemin, sans voir, avant\nde mourir, les larmes qui coulaient sur les joues du vieux\npaysan.\n  La rue était déserte. Un coq, au milieu de ses poules qui pico­\nraient sur le fumier de Victoire, lança son cri strident; unegénisse\nmeugla dans l'étable voisine... Les cloches jetaient, râlantes,\nleur dernier appel...\n                                                     Jos.   CHOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-010", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 166, "page_fin": 177, "titre_corps": "Joris-Karl Huysmans d’après sa correspondance inédite", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Joris-karl Huysmans d'après sa correspondance inédite", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 203, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1834, "texte": "Joris-karl Huysmans\n  d'après sa correspondance inédite\n                             (Suite)\n\n\n\n\n               EN janvier 1898, parut le nouveau volume catho­\n                  lique de J.-K. Huysmans : La Cathédrale. Les\n                  lettres qui suivent ont presque toutes pour objet\n                  ce livre : son élaboration, sa publication, les\n                  idées qu'il éveilla dans le public, les contro­\n                  verses auxquelles il donna lieu. Cette œuvre\n                  représente un travail de plusieurs années.\n                  L'Oblat avait paru en 1894. Depuis, Huysmans\nn'avait plus rien publié. Peu de livres donnèrent autant de tin­\ntouin à l'écrivain. La raison en est la difficulté du sujet à\ntraiter : la symbolique, une des branches les plus vastes de la\nscience ecclésiastique. Ce ne sont pas les matériaux qui man­\nquaient. Au contraire. On lui en donna plutôt trop. Il voulut, à\ntort ou à raison, utiliser dans son livre tous les documents que\nlui fournirent ses amis, les doctes moines de Solesmes, pour qui\nla symbolique était une science familière. J.-K. Huysmans finit\npar se trouver en face d'une véritable encyclopédie. Il la résuma\ndans un livre qui de ce chef est une somme de toute la symbo­\nlique chrétienne, au même titre que le chef-d'œuvre de saint\nThomas d'Aquin est une somme de toute la théologie catho­\nlique.\n   Il en résulta un livre qui, au premier abord et pour un lecteur\nsuperficiel, paraît quelque peu indigeste. Toutefois l'auteur, en\ny mêlant des tranches de sa vie, en fit une œuvre bien vivante,\nintéressante comme un roman, une œuvre vraiment littéraire.\n   Oui, malgré tous ses défauts, en dépit de l'excès de détails\nsur la symbolique, la Cathédrale est une œuvre remarquable.\nIl faut avoir le courage de la lire page par page, ligne par ligne.\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2508, "texte": "     JORIS-KARL HUYSMANS D'APRES SA CORRESPONDANCE               167\n\n\nIl ne faut rien omettre. Une lecture sérieuse, patiente et atten­\ntive de ce livre procure au penseur catholique des joies telles\nqu'elles le compensent amplement de l'aridité de certaines\nparties.\n   Du reste, tout est loin d'être aride dans ce livre. Il est la\nsuite d'En Route, l'histoire d'une âme, c'est-à-dire la plus belle\nde toutes les histoires. On voit ici l'âme du grand converti\ns'épanouir sous le travail de la grâce, se dilater dans l'amour de\nDieu, se fortifier dans la Foi, se sanctifier par la prière, surtout\npar la pratique de la prière liturgique et par le plus touchant\ndes cultes pour sa Mère la Vierge et enfin s'embraser d'enthou­\nsiasme pour le grand art chrétien, dont la cathédrale est l'incar­\nnation la plus fastueuse et la réalisation la plus parfaite.\n   Une cathédrale, c'est en effet la synthèse de tout l'art chrétien.\nTous les artistes, peintres, sculpteurs, verriers, ferronniers,\narchitectes contribuent à son édification. Elle est en même\ntemps le résumé de toute la doctrine chrétienne dont les\ndogmes sont sculptés dans ses pierres. Enfin, toute l'histoire\ndu peuple élu de Dieu tant de l'ancien que du nouveau\nTestament y est racontée en images par des peintures admi­\nrables, des vitraux flamboyants et des statues incomparables.\n   L'a publication de la Cathédrale fut pour J.-K. Huysmans\nl'occasion de tribulations de tous genres. Mais une fois de plus\nle grand chrétien qu'il était et qu'il resta jusqu'à sa mort le fit\nsortir triomphant de cette nouvelle épreuve. Il eut la douleur\nd'être de nouveau, hélas! l'objet des attaques les plus saugre­\nnues et les plus violentes de la part de ses coreligionnaires. Une\nfois de plus, sa sincérité fut mise en doute. On nia l'orthodoxie\ndu livre. Des prêtres médiocres allèrent jusqu'à le dénoncer à\nl'Index. Heureusement, il y avait en ce moment sur le trône de\nPierre un pape de génie, Léon XIII. Celui-ci s'opposa de la\nfaçon la plus formelle à la condamnation de l'auteur qui eut\nété une gigantesque sottise! Il alla plus loin. Il chargea son\nsecrétaire d'Etat, l'illustre cardinal Rampolla de faire l'apologie\ndu livre et l'éloge de son auteur dans des conférences publiques\ndonnées à Rome même.\n   Tout ceci arrivait au moment où notre œuvre Durendal, elle\naussi, s'agrandissait. Le maître, qui avait pris une part d'au­\ntant plus grande aux joies de notre naissance, qu'elle datait de\nl'année même de sa conversion, suivait, avec le plus vif\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2585, "texte": "168                              DURENDAL\n\n\n\nintérêt et une sympathie fraternelle, l'épanouissement de notre\nœuvre, à laquelle il collabora si gracieusement. Il nous aimait\nd'amour. N'avait-il pas trouvé en nous des admirateurs enthou­\nsiastes, ceux de la première heure, des défenseurs acharnés,\ndes amis fervents, des frères dans la Foi et dans l'Art.\n   Ces lignes suffiront, pensons-nous, au lecteur, pour la compré­\nhension des lettres qui suivent :\n                       CHER MONSIEUR L'ABBÉ,\n   Je n'ai reçu aucun numéro de Durendal en question. Je n'en ai besoin que\nd'un exemplaire. Si vous pouviez me le faire envoyer, je vous en serais bien\nobligé.\n   En ce qui concerne Buet, voici, je crois, la situation exacte. Il est dans\nune misère noire. Tous nous l'avons aidé, mais cela me semble sans issue.\nQuoi qu'il fasse il n'arrive pas à gagner sa vie avec sa plume.\n   Mais il est réellement intéressant. Il a femme, quatre enfants, dont trois\ngrands garçons, bien élevés. Il n'est pas paresseux, travaille sans arrêt et se\ndébat de son mieux. Il y a un fait, c'est un brave homme et, à ce point de vue,\nil mérite d'être adjuvé.\n   La littérature est vraiment une fichue chose, quand on n'a pas de fortune.\nEt Buet est trop âgé maintenant pour faire autre chose. Ce que j'espère c'est\nde placer un des fils. Mais mes efforts n'aboutissent pas.\n   Je me bats dans les épreuves de mon livre dont je ne sors pas. Je n'ai\njamais été si empétré, si peu sûr de moi. Ce volume me crève et me fait\npeur. Ce sont des sujets accablants et le style se meurt, dès qu'on y touche.\nMon Dieu! Quelle misère!\n   Bien à vous, cher Monsieur l'Abbé.\n                                                           J.-K.   HUYSMANS.\n\n                   MON CHER ABBÉ,\n\n   Je trouve, en rentrant de Schiedam où je suis allé pour mon prochain\nvolume sur sainte Lydwine, votre lettre et je vois que vous agrandissez\nDurendal ; cela me fait plaisir de voir votre effort récompensé.\n   Que vous dirais-je aujourd'hui, sinon que pressé par le temps, j'ai dû\nbrûler la Belgique dans mon voyage et revenir d'une traite par le rapide\nd'Amsterdam à Paris sans arrêt à Bruxelles. Je suis éreinté et je trouve\nsur ma table les premières épreuves de la Cathédrale — et tant de lettres\nen retard.\n   Schiedam est, au point de vue catholique, d'une ferveur admirable. Je n'ai\nrien vu encore d'aussi beau que les églises embrasées par la Foi, de cette\npetite ville.\n   J'ai trouvé beaucoup de documents et avec ceux que les amis de\nSolesmes me préparent, je pourrai marcher, dès que la Cathédrale sera\nenfin parue.\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2969, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                        169\n\n\n  A bientôt, dès que je serais sorti de tous mes retards.\n  Bien affectueusement à vous, mon cher Abbé.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n                       MON CHER AMI,\n\n   J'ai donné au Correspondant le premier chapitre de la Cathédrale, pour\nprendre pied dans la grande revue catholique de France qui m'offrait un\npont d'or — mais il m'a fallu me livrer à des recopjages qui m'ont fait\nperdre trois jours. D'autre part, j'ai fait une affaire avec une autre revue\ncatholique qui pourra avoir une certaine influence dans le faubourg\nSaint-Germain, où elle compte ses commanditaires. Et je perds mes vacances,\ndes jours gras, à remettre la symbolique des pierreries sur pieds, pour la\nlivrer. C'est vous dire l'ennui, la perte de temps que tout cela m'occasionne.\nLa meilleure part sera pour vous et deux ou trois mois avant l'appa­\nrition du livre je vous donnerai ce qui vous plaira pour Durendal.\n   L'abbé Klein est un des plus intelligents prêtres en France, un peu pris\npar le côté universitaire, mais comme il est plus ouvert que les autres! Il\na très bonne réputation ici.\n   Avez-vous vu le numéro du Spectateur. Il est un peu vide, mais pas mal\nprésenté et de joli aspect.\n   Ce que vous me dites du sculpteur est enchantant, je suis toujours pour\nma marotte d'une rénovation de l'art religieux. Ah! si les bénédictins\nn'avaient pas parmi eux tant de vieux bonzes et s'ils étaient moins timorés,\nquel beau rôle ils pourraient prendre! A certains symptômes que je vois\npoindre, ce sera peut-être l'ordre de Saint-François qui fera l'affaire, car les\nartistes se dirigent plutôt de ce côté. Bizarre! Moi j'aime mieux 1 ordre de\nSaint-Benoît. Je vous quitte, car je suis débordé de paperasses, non sans\nvous envoyer ma meilleure poignée de main.\n                                                      Bien vôtre,\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n              MON CHER AMI,\n\n   Je reçois à l'instant le superbe volume des Heures de Notre-Dame. Merci à\nvous et à tous. Dites-leur que je suis vraiment touché et du choix du livre et\nde tant d'amitié qu'il m'apporte. Cela paraît étrange — et bon — vous pou­\nvez le croire, venant de catholiques, si différents de ceux de France !\n   Et il est vrai que vous avez aussi quelques singuliers rétrogades en\nBelgique, témoin l'étonnant Père Jésuite que vous avrz si vigoureusement\nrabroué; mais à Paris, il n'y en a pas un, ils sont tous comme cela, dans le\nparti clérical ?\n   Puis vous, vous êtes groupés à quelques-uns, armés pour vous défendre ;\nici nous ne sommes personne.\n   Pour faire parvenir le numéro de Durendal, aux fils de Buet, le plus\nsimple serait d'envoyer un exemplaire au n° 67 de la rue de Clichy. Il doit\nbien y avoir encore quelqu'un. Ou alors au fils, François de Sales Buet,\nchez les prémontrés, à Mondaye (Calvados).\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2593, "texte": "170                              DURENDAL\n\n\n\n  Merci encore, cher Ami, et puisque l'an neuf approche je vous envoie\npour vous et pour tous, pour Durendal tous les souhaits de prospérité.\n  Bien affectueusement à vous.\n                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n\n                   MON CHER AMI,\n\n   Je reçois, ce matin, votre numéro très intéressant de Noël.\n   Je suis criblé d'ennui, Le Figaro, par la plume d'un reporter que je ne\nconnais pas, auquel je n'ai jamais parlé, lequel n'est jamais venu chez moi,\nannonce mon entrée à Solesmes! I Cela me met dans une situation imbécile\nvis-à-vis du P . Abbé, et je suis obligé de faire démentir par les reporters qui\nm'assaillent cette nouvelle poussée je ne sais où. Je prévois, du reste, de nom­\nbreux embêtements avec ce livre.\n   Je vous enverrai un bel exemplaire de mon livre la semaine prochaine, dès\nque j'aurai fait le service de presse.\n   Avez-vous lu un bien joli article de la Chronique, de Bruxelles, à propos de\nl'osmologie mystique que j'ai fait paraître dans l'Echo? On pourrait tout de\nmême, quand on n'a pas la Foi, ne point être aussi bête!\n   A bientôt, cher ami, et bien à vous.\n                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                   MON CHER AMI,\n\n    Nos lettres se sont croisées. Je vis pour l'instant dans un tohu-bohu\nd'ordures. La presse radicale me couvre de boue. L'Aurore demande si j'ai\n avec l'abbesse de Solesmes des relations intimes. L'abjection de cela!\n   Je pense quitter le ministère ces jours-ci. On me prie de prendre ma\nretraite immédiatement ; le catholicisme de la Cathédrale ayant achevé d'exas­\npérer tous ces gens. Heureusement que le volume part à nombre énorme —\nmis en vente lundi, on tire le quinzième mille ce matin. Cela va me sauver.\nPuis j'ai accepté l'offre de l'Echo, deux articles par mois pour 500 francs, ce\nqui m'assure le pain quotidien.\n    Le tournant de vie dont je vous parlais est arrivé brusquement. Ce que\nj'aimerais mieux le cloître que tout cela! Oh! priez pour cela, car tous ces\njournaux me font, horreur.\n   J'ai, en effet, reçu l'album de Melchers; c'est amusant comme joujou de\n Nuremberg.\n   Je n'ai pas de temps à moi, dans l'état de permanente bousculade où je vis.\nQuand pourrai-je travailler, tranquille, à la vie de sainte Lydwine? Hélas!\nQue le couvent serait pour cela utile !\n   A bientôt, cher ami, dès que j'aurai un peu de temps.\n   Etes-vous content du succès de votre numéro de Noël ?\n   Bien à vous.\n                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3257, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                    171\n\n\n                           CHER AMI,\n\n   Je vous envoie ce mot, en hâte, avant d e p r e n d r e le train. J e pars pour\nune huitaine en B o u r g o g n e et à L y o n , car j'ai à voir un ami malade et des\ntableaux. J e reviendrai de là à P a r i s , pour partir à Solesmes.\n   La polémique entre le Correspondant, la Vérité, l'Univers et moi est terminée.\nJe ne veux point la réveiller; puis cela navre la b o n n e abbesse de Solesmes\nqui me supplie de ne pas taper trop sur N . . . qui s'est bien conduit envers\nelle, lors de toutes les attaques d o n t elle a été l'objet. Laissons d a n s dormir\ntout cela, a u t a n t en emporte d'ailleurs le v e n t !\n   Il en est de même en ce qui concerne le sieur X . . . cet h o m m e est si c o n n u\net si méprisé à P a r i s , que ses attaques n e portent point. T o u t lé m o n d e sait\nqu'il ment i m p u d e m m e n t et n'attaque que les gens qui, comme moi, l'ont\npendant des a n n é e s , empêché de crever de faim. C'est u n m a l h e u r e u x h o m m e\ndont l'orgueil est vraiment diabolique et la haine i n c o m m e n s u r a b l e .\n   Je viens d'être avisé p a r l'abbé de la T r a p p e que mon frère Siméon, le bon\nporcher, était mort, en saint. Son oraison funèbre, n'est-elle pas donc ce q u e\nme dit Dom Augustin : « Vous pouvez le prier avec confiance. »\n   Le fait est q u e si celui-là n'était pas au Ciel, qui y serait !\n   Je vous quitte, car j e suis dans les valises.\n   Bien affectueusement à vous, mon cher Ami.\n                                                                    J.K.    HUYSMANS.\n\n                                                                   Paris, 1er janvier 189S.\n                           M O N CHER A M I ,\n\n   Je vous remercie de tous vos souhaits et surtout des prières q u e vous voulez\nbien faire pour que je sois u n p e u éclairé sur les voies que je dois suivre.\n   C'est là l'important; le reste n'est que menuaille. J e n e sais si vous êtes\ncomme moi, mais le premier j o u r de l'année est u n jour p o u r moi d ' u n e\nmélancolie indicible. C'est le vrai j o u r où je revis avec mes morts, où je\ncompte les pertes qui se succédèrent et où j ' a p p r é h e n d e p o u r ceux q u e\nj'aime l'inconnu qui vient. J'ai le cœur en cimetière, à ces moments-là. P u i s\nl'horizon semble si chargé et le ciel si noir!\n   Enfin! il faut se distraire de tout cela, avec le tohu-bohu des visites, des\nleltres, des cartes.\n   Je vous souhaite, bon a m i , tout ce q u e vous pouvez désirer, l'avancement\nconstant dans les voies qui importent, puis h u m a i n e m e n t , un bel aloi de\nsanté et la prospérité de votre fille spirituelle, la Durendal.\n   Et je vous le souhaite de tout cœur.\n                              Votre bien affectueusement dévoué\n                                                                    J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                           M O N BIEN CHER A M I ,\n\n  Merci de votre b o n n e lettre. J e vous envpie à titre de curiosité la b r o c h u r e\nde X... et l'article de l'Univers. Vous jugerez par ceux-là des a u t r e s . J'ai eu\nd abord l'envie d'asséner dans l'Echo de Paris u n e soigneuse raclée à ces gens,\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3173, "texte": "172                                DURENDAL\n\n\n\npuis cela tombait en semaine sainte et un peu de pénitence à s'infliger\nétait nécessaire. Puis l'abbé Mugnier et tous mes amis, un peu effarés par\nces délations à l'Index (ce X... est du reste, paraît-il, un des pourvoyeurs de\ncette machine en France) m'ont supplié de ne pas envenimer les choses, en\nripostant. Je me suis donc tu. Et c'était le parti le plus sage, d'autant que le\nmarquis de Ségur qui est un vrai vieux saint, indigné de la tenue de l'Univers,\nse fâcha de telle sorte qu'on lui laissa passer quelques mots accompagnant\nune citation de la Cathédrale et qui détruisaient en partie l'effet de l'article\ndu chanoine. Enfin, hier a paru, dans les Etudes religieuses, une bonne étude\ndu Père Nourry, remettant un peu toutes les choses en place. Quant\nà Pacheux, il a refusé de faire l'article que lui proposait la Quinzaine. Il a dû\nrecevoir sur les doigts pour son volume.\n  Telle est la situation. Vous voyez qu'il n'y a rien à faire, qu'à laisser couler\ncette boue qui sèchera toute seule. Cela vous donne une idée du catholicisme\nen France. Et cela, c'est Paris! Quant à la province, toutes les Semaines\nReligieuses reproduisent à qui mieux mieux la brochure de X... J'ai tous les\névêques contre moi, sauf celui de Montpellier, je crois. Soyez sûr qu'ils me\ndétestent beaucoup plus que les francs-maçons et les libres-penseurs.\n   Bien affectueusement à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                        MON CHER AMI,\n\n   Je suis toujours en courses pour obtenir la liquidation de ma retraite, au\nMinistère. Je suis, en attendant, en disponibilité. Je ne connais aucun\nphotographe et n'ai point le temps de prendre des rendez-vous avec eux\npour l'instant. Faites votre portrait sur le Valloton que je vous ai envoyé; il\nn'est pas mal et ce serait de beaucoup le plus simple.\n   Si je n'ai pas envoyé le volume à M. L..., c'est que je n'en ai pas. Je suis\naccablé de demandes et j'ai si durement saigné Stock d'exemplaires qu'il ne\nveut plus en donner. J'ai droit à trente et j'en ai pris soixante-dix! ! dont une\npartie de la première édition à 5 francs avec tirage en rouge. Et je ne crois\nmême plus d'ailleurs qu'il ait encore de celle-là, dont j'ai pu vous avoir un\nexemplaire.\n   Je suis embêté par cette situation hybride où je me trouve, je suis\nremplacé au Ministère et je ne suis pas encore à la retraite. Pourvu que le\nConseil d'Etat ne fasse pas de difficultés. Pendant ce temps le sieur\nClemenceau raconte partout que je suis un agent des Jésuites (I) et que ce\nsont eux qui font la grosse vente de la Cathédrale. Le joli de l'histoire, c'est\nqu'ils exècrent ce livre et me l'ont fait dire; ce qui ne m'a pas surpris, ces\ngens abominant la liturgie, la symbolique, le plain-chant, la mystique, tout\nl'art de l'Eglise. Et voilà. La politique s'en mêlant, tous les journaux\nZolistes et Dreyfusards me tombent dessus, voyant une belle occasion\nd'accuser le cléricalisme qui relève la tête ! Quelle insondable bêtise! !\n   A bientôt, bien cher Ami, et bien à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3299, "texte": "        JORlS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                      173\n\n\n                                                                      Paris, 12 mars 1898.\n   Merci, m o n cher A m i , p o u r tout ce q u e v o u s dites d u d é b u t de la Cathé-\ndrale. Ici, il se passe d'assez drôles de choses. L ' E p i s c o p a t est exaspéré\ncontre ce livre. J e me d e m a n d e p o u r q u o i . E t la Voie de Chartres, o r g a n e de\nl'Evêché, d o n n e u n article p u r e m e n t ignoble, déclare que le livre peut être\nmis à l'Index, le d é n o n c e , en u n mot. H e u r e u s e m e n t q u ' a u c u n journal\nreligieux n'a parlé de cela. Mais quelle bassesse !\n   Autrement, il y a eu u n article vraiment très remarquable d ' u n abbé\nBroussolles d a n s la Quinzaine, u n , naturellement très b o n , d a n s le Corres-\npondant. Enfin !\n   Vous le voyez, la cause est difficile à g a g n e r . N ' a y a n t plus de F l o r e n c e à\nse mettre sous la dent, ils s'en p r e n n e n t , bien entendu, a u chapitre sur le\nbégueulisme. P r e u v e qu'il frappe juste. Mais ce q u e ce parti clérical ren­\nferme de mauvaise foi... et de bêtise.\n   A bientôt, cher Ami, je vous griffonne cela en pleine b o u s c u l a d e . Bien\nà vous.\n                                                                       J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                       Paris, 19 avril 1898.\n                    M O N CHER A M I ,\n\n   Il y a bien longtemps que je n e vous ai écrit, mais j ' a i été fort e n n u y é .\nUn certain a b b é X . . . a perpétré u n e b r o c h u r e contre moi, et un chanoine\ny a fait un article à l'Univers qui sont de simples délations à l'Index. Car\nc'est là actuellement où ces braves catholiques veulent en venir, faire\nfrapper En Route et la Cathédrale. Le tout a g r é m e n t é , bien e n t e n d u , d a n s\nces perfides proses, d'ablutions à la Taxil, d'assurance donnée au public\nque la Cathédrale injurie la sainte Vierge ! ! J e vous le d e m a n d e , est-il\npossible de voir a u t a n t de mauvaise foi et de bêtise. E t q u a n d je songe q u e\nce sont des prêtres qui font des métiers pareils !\n   Ajoutez que je suis obligé de ronger mon frein. R é p o n d r e dans l'Echo de\nParis, en tirant un p e u les oreilles à tout ce monde-là, ne ferait qu'aggraver\nles choses. L e mieux est d'accepter cela c o m m e un exercice de pénitence et\nde ne pas attirer l'attention d e l'Index. Solesmes, qui a examiné le livre à ce\npoint de vue, déclare qu'il n'y a pas matière à c o n d a m n a t i o n , mais à R o m e\noù les influences sont tout, il y a toujours à se défier, et le plus sage est de\nbaisser la tête, en a t t e n d a n t la fin de la b o u r r a s q u e .\n   E n somme, les catholiques, ici, sont plus irrités p a r la Cathédrale que par\nEn Route. On les dirait irrités de ne pouvoir plus crier à l'immoralité,\ncomme ils ont fait p o u r l'autre. T o u t cela est mesquin et perfide — et vrai­\n ment triste.\n   A bientôt, mon cher Ami, et bien à vous.\n                                                                       J.-K.    HUYSMANS.\n\n   Je viens d e lire l'article de Van den Bosch q u e j ' a i reçu ce m a t i n . Il m'a\n remis un p e u de b a u m e dans le c œ u r . Merci.\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3125, "texte": "174                                       DURENDAL\n\n\n                 M O N BIEN CHER A M I ,\n\n       Il semble, en effet, q u e quelques prêtres ont dénoncé la Cathédrale à\n l'Index. Ils ne sont d'ailleurs q u e le porte-voix des autres. J e reçois des\n lettres de catholiques me disant : « Ce n'est pas trop tôt, o n va vous con­\n d a m n e r et n o u s verrons alors si vous êtes converti, à la façon dont vous\n supporterez votre c h â t i m e n t . »\n       Bien e n t e n d u que l'on me compare aussi à L é o Taxil en me mettant,\n a u t a n t q u e possible, plus b a s .\n      T o u t cela est bien m i s é r a b l e ; mais j'ai pris le meilleur parti, je crois. J e\n ne réponds m ê m e pas, j ' a i remis mes affaires entre les mains de la sainte\n Vierge qui sait très bien, Elle, ce que j ' a i fait et voulu faire, en son\n h o n n e u r , avec m o n p a u v r e livre.\n       C'est à Elle à m e défendre !\n      P l u s j e vois les catholiques et plus j e trouve exacte la p h r a s e d e N o t r e -\n S e i g n e u r , « les prostituées vous précéderont d a n s le r o y a u m e des cieux »; je\nn e discerne dans ce monde-là que perfidies, qu'hypocrisie, que m a n q u e de\ncharité, que haines d o n t je n'ai pas vu dans l'autre m o n d e d'exemples. E t\nm a l h e u r e u s e m e n t ces h o m m e s existent aussi d a n s les cloîtres !\n      E n s o m m e , en prenant les choses gaîment, le résultat de la Cathédrale est\ncocasse : j'ai été fourré d'office à la retraite pour avoir fait u n pareil livre,\npar les francs-maçons et je suis d é n o n c é à l ' I n d e x par les catholiques ! C'est\nu n comble !\n      P o u r me sortir de tout cela et de P a r i s , je pars, le 6 du mois p r o c h a i n ,\np o u r Solesmes et de là pour le monastère de Saint-Maur-de-Glanfeuil où\nj ' a i des a m i s . J e me consolerai de tous mes déboires dans la splendeur des\n liturgies.\n      J e serai très content de voir votre j e u n e h o m m e , mais dites-lui qu'il\nvienne avant le 6, a u t r e m e n t il ne me trouvera plus.\n      J e m ' e n n u i e . J e suis en train de préparer des articles d'avance, pour\nêtre au m o i n s d é b a r r a s é d e cette corvée en voyage. E t avec toute cela Sainte\nLydwine n'avance p a s !\n      Bien affectueusement à vous.\n                                                                      J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                     Paris, 3 janvier 1899.\n                    M O N BIEN CHER      AMI,\n\n   C'est u n e consolation d a n s la peine q u e les souhaits des amis. Le jour\nde l'an fut s o m b r e . J'ai dû me traîner, malade, pour enterrer le pauvre\npetit D u l a c , le peintre de talent d o n t j'ai p a r l é d a n s la Cathédrale et que je\ndevais e m m e n e r avec moi à L i g u g é .\n   C'était une â m e extraordinaire fort avancée d a n s les voies mystiques, la\nmeilleure pierre du futur édifice. Il avait été aussi u n e réponse d e m a n d é e\nL à - H a u t . E t c'est un véritable effondrement!\n   J e ne sais pas d u tout ce q u e Dieu veut et nous allons remarcher dans le\nnoir. Fiat voluntas sua !\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2930, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                           175\n\n\n   Le X... a le diable au corps, je crois. Il recommence des attaques de plus\nen plus misérables dans les Semaines Religieuses, dont il dispose, et il les\nenvoie dans les cloîtres où il sait que je suis connu! I Le seul résultat est\nun mépris profond . pour lui. Comme me l'écrivait l'abbesse de Solesmes,\n« c'est au-dessous de tout, au point de vue de la critique, de la dignité, du\nsens chrétien ».\n   Il n'y a qu'une chose à faire, le silence. C'est un prêtre affamé de réclame et\nqui espère ainsi se faire connaître; n'en parlons pas; et puis, là, vrai, l'adver­\nsaire est indigne.\n   Je ne suis pas marqué sur le rôle de l'Index de cette année; les démarches\nfaites pour moi à Rome ont au moins abouti à cela. Mais l'épée de Damo­\nclès n'en reste pas moins suspendue sur moi.\n   Quelles chances! et dire que tous ces gens célèbrent la messe le matin!\n   Mais laissons tout cela. Que je vous souhaite, bien cher Ami, bonne santé,\nlongue vie à Durendal, toute prospérité pour les vôtres.\n   Bien affectueusement à vous en Notre Seigneur.\n                                                              J.-K.   HUYSMANS.\n  Pensez à me retourner la brochure X..., car je n'en ai pas d'autre exemplaire.\n\n                   MON CHER AMI,\n\n    Votre lettre me trouve, gardant la chambre, avec une attaque d'influenza\nqui m'empêche tout travail suivi — quelle scie !\n    Je suis avec cela harcelé par les affaires de Rome. Le Pape n'est malheu­\nreusement pas le maître, et il y a un tel effort contre moi que je me demande\ncomment cela va finir. Un prêtre a pondu contre moi tout un volume\nd'injures, d'insinuations ignobles. Il déclare que je ne me suis pas confessé\nsérieusement à la Trappe! I! Mais ce livre, distribué de tous les côtés gratis\net envoyé à Rome, a remis tout en émoi.\n    Jamais je n'aurais pu croire que les catholiques de France fussent aussi\nvenimeux et aussi malpropres !\n    Ajoutez que ces gens rêvent de me mettre en révolte, mais ils en seront\npour leurs mauvais désirs.\n    J'ai vu Esquirol, qui est très content de l'article. Mais, à ce propos, le der­\nnier numéro que j'ai de Durendal est celui de juin. Depuis rien. Aussi n'ai-je\npas vu le dit article.\n    Je ne vois pas possibilité, dans l'état où je suis, de vous envoyer quoi\nque ce soit. Pour faire l'article de l'Echo, qui est mon pain, j'ai dû me tenir le\ncrâne dans une serviette, tant je souffrais'. Il m'est impossible de travailler pour\n l'instant.\n     Et il fait avec cela ici un temps mou, pluvieux, horrible, qui n'est pas fait\n pour remettre. Ce que j'ai hâte que ma maison soit construite à Ligugé.\n pour y filer, lâcher à jamais tout journalisme et travaillera Sainte Lydwine,\n en bon air.\n     A bientôt, bien cher Ami, priez pour toutes les épreuves qui m'accablent et\n bien à vous.                                                  J.-K. HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3332, "texte": "  176                                    DURENDAL\n\n\n                                                                          Paris, 19 mai 1899.\n                        M O N BIEN CHER A M I ,\n\n     Après avoir traîné u n e influenza aggravée p a r un médecin devenu fou et\n qui est parvenu alors à me r e n d r e tout à fait malade, j ' a i fini par me rétablir\n vaguement et je pars demain matin pour L i g u g é , o ù je pense passer quelques\nj o u r s , puis je reviendrai pour préparer mon d é m é n a g e m e n t , et vers la fin du\n mois prochain je serai installé définitivement a u p r è s du cloître.\n     E t il est grand temps —au point d e vue corporel, il m e faut, p o u r remonter\n tout à fait sur m a bête, la c a m p a g n e — et, d'autre part, a y a n t été forcé d e\n faire des articles, malgré mon état de santé, je suis s u r m e n é et ai besoin d'un\n complet repos.\n    J'ajoute qu'au point d e vue de m o n â m e , j ' e n ai plus besoin encore, étant\navec toutes les affaires qui m'assaillent d a n s u n état d'évagation vraiment\ntriste.\n    E n ce qui concerne m o n p a u v r e Dulac, j'ai lancé son exposition posthume\nà P a r i s et elle a bien réussi, avec l'article d e l'Echo, q u e je vous envoie. J e\nn'aurais rien à ajouter à ce que j'ai écrit sur ce bon a m i .\n    L a maison est prête à L i g u g é , mais, à l'heure présente, il n'y a rien à faire\nc o m m e g r o u p e m e n t . Il n'y a p a s d'artiste chrétien en F r a n c e — sinon des\nfumistes genre des Rose-Croix. J e me borne donc, avec mes amis, à vivre\nlà-bas. Si le Seigneur veut autre chose, n o u s le ferons, mais sur indication\nprécise, cette fois.\n    Ce néant des artistes chrétiens en F r a n c e répond à votre d e m a n d e d e vous\ndésigner des artistes qui puissent figurer à votre exposition d'art religieux.\n    Il n'en est a u c u n .\n   Amitiés à Van den Bosch et à Goffin q u a n d vous les verrez et u n e bien\nb o n n e poignée de m a i n p o u r vous, mon cher A m i . P r i e z toujours un peu\npour moi, je vous ferai r e n d r e tout cela à L i g u g é .\n                                                                  Bien vôtre\n                                                                       J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                        Paris, 19 août 1899.\n                       M O N CHER A M I ,\n\n    J'ai reçu un n u m é r o du Sillon, où, interviewé,' vous avez réglé le compte\nde X . . . Merci. Cette affaire a bien t o u r n é . Au reste, c e - p r ê t r e n'a récollé\nque le mépris de ses attaques, surtout lorsqu'il les a renouvelées, paraît-il,\nen envoyant à domicile de nouvelles o r d u r e s sur m o n c o m p t e . Quelques\ncloîtres et abbés de P a r i s ont reçu ce n o u v e a u factum, que personnellement\nj e n'ai d'ailleurs pas lu. C'est de la folie!\n    Rien de nouveau, sinon que je suis toujours assez mal en point. Après une\nattaque violente d'influenza, j ' a i commis l'imprudence de sortir trop tôt et je\nsuis repincé, avec douleurs d a n s le crâne et fièvre.\n   J'ai d û c o n t r e m a n d e r u n voyage que je devais faire à L i g u g é . Cela n'égaie\npoint la vie et n'aide pas u n travail qui se fait mal d a n s cet état.\n   J e pense partir définitivement de P a r i s d a n s les derniers j o u r s de j u i n —\n"}, {"page_pdf": 214, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2520, "texte": "          JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                         177\n\n\ns'il plaît à Dieu — et ignorer désormais les t u r p i t u d e s politiques de ce mal­\nheureux pays. Il semble que l'heure de notre châtiment se r a p p r o c h e .\n    Bien affectueusement à vous, m o n cher Ami.\n                                                                           J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n                              M O N CHER A M I ,\n\n   Je trouve, en revenant de Ligugé à Paris, votre photographie dont je vous\nremercie. J'ai passé des mois affreux dans u n noir d'âmes à pleurer, à\nSolesmes. P u i s tout s'est éclairci. J e vais me fixer, comme oblat, à L i g u g é ,\nen juillet p r o c h a i n , hors clôture, ce qui me permet, tout en suivant la règle,\nde sortir sans permission et d'écrire librement mes livres.\n   C'est chose faite. J e construis près d u monastère une b i c o q u e , à ce. E t u n\nami riche acheta tous les terrains e n v i r o n n a n t s p o u r si plus tard, des artistes\nchrétiens — que n o u s ignorons à l'heure actuelle — voulaient venir méditer\nsous la règle de saint Benoît et essayer de régénérer l'art chrétien. T o u t cela\nest encore lointain, aussi n'en parlons p a s , de m ê m e que je n'ai rien r é p o n d u\nà toute la presse qui se rua sur moi, depuis qu'elle avait appris m o n départ\npour ce cloître.\n   Je vois d o n c , après tant de sursauts et de prières, u n e issue à m a vie,\nlâcher P a r i s , le j o u r n a l i s m e , dans quelques mois et travailler en paix, dans\nla joie liturgique des offices. P l u s tard, si la Vierge le veut, le cloître\nd'art se fera. C'est s o n affaire. Elle aplanira les difficultés qui existent pour\nl'instant. En a t t e n d a n t , toutes mes affaires d'index sont a r r a n g é e s . L é o n X I I I\nest intervenu et j'ai l'assurance que l'on ne me touchera p a s . Au reste, pour\naccentuer la chose, le cardinal Hampolla a, d a n s u n discours public, parlé\ntrès aimablement d e la Cathédrale. Ça clôt le bec à tous les X . . . N o t r e -\n Dame de Chartres fait bien les choses, comme vous voyez.\n   Tout affectueusement à vous.\n                                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   (A continuer.)                                                     HENRY         MOELLER.\n\n\n                               Reproduction interdite (1).\n\n\n\n\n   (1) Nous interdisons formellement la reproduction de cet article et des lettres de\n J.-K. Huysmans qu'il renferme.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-011", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 178, "page_fin": 178, "titre_corps": "Après la bataille de Courtrai", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ch.-Julien Lagasse", "ancre_debut": "Après la Bataille de Courtrai Le fier lion", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 215, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 794, "texte": "Après la Bataille de Courtrai\n\n Le fier lion de Flandre a broyé les lys d'or.\n Sous le rouge éclatant du soleil qui se couche,\n La plaine du combat s'étend morne,     farouche,\n Car les grands preux de France agonisent      encor.\n\n Un vol noir de corbeaux, dans son sinistre essor,\n Fouette les moribonds sur leur sanglante     touche,\n Alors qu'un dernier râle exhalé d'une bouche\n Vient rendre plus poignant cet infernal   décor.\n\n Breydel et de Coninck, seuls parmi les carnages,\n Contemplent, enivrés, ces sombres     marécages,\n Dont la boue est de chair et les mares de sang.\n\n Mais quand vibre, joyeux, le bourdon de la ville.\n Se jetant à genoux, près des morts    grimaçants,\n Pour eux, ils font à Dieu leur prière virile!\n\n                                      CH.-JULIEN   LAGASSE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-012", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 179, "page_fin": 181, "titre_corps": "Nos dix-sept ans !", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L’Abbé Henry Mœller", "ancre_debut": "Nos dix-sept ans Le premier janvier", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 216, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1928, "texte": "Nos dix=sept ans !\n\n               LE premier janvier de cette année 1910 notre revue\n                 Durendal est entrée dans sa dix-septième année!\n                  Dix-sept ans, c'est l'âge de la jeunesse. C'est le\n                 printemps de la vie. Nous avons voulu inaugurer\n                  à l'occasion de ce joyeux événement une nou­\n                 velle couverture. La voici, avec notre numéro\n                  de mars. Elle n'était pas prête pour notre\n                  numéro de janvier. Et puis, ne convenait-il pas,\npuisque nous l'enrobons pour fêter nos dix-sept ans, attendre\npour la revêtir le sourire des fleurs. Au moment où nous\nécrivons ces lignes un soleil magnifique lance les flèches d'or\nde ses rayons de lumière sur notre bonne terre. La nature\nsort de l'engourdissement hivernal. Elle se réveille. Elle revit.\nElle ressuscite. C'est Pâques. Alleluia!\n  Sans doute, les dix-sept ans que nous avons vécu n'ont pas\nété des années de sommeil. Au contraire, elles ont été des\nannées de combat. Lutter c'est vivre. Et nous sommes bien\ndécidé à lutter encore et le plus longtemps possible. Tous les\nPhilistins ne sont pas morts. Et tant qu'il y en aura, ne fût-ce\nqu'un, nous brandirons Durendal.\n   Mais puisque dix-sept ans c'est l'année de la jeunesse, nous\nvoulons aussi être jeune plus que jamais. Nous espérons bien\nle rester toujours. Il y a des vieillards de 17 ans, mais il y a\naussi des âmes que l'âge n'atteint pas, celles qui veulent rester\njeunes. Car on est jeune quand on le veut et aussi longtemps\nqu'on le veut. N'en avons-nous pas en littérature des preuves\nmanifestes. Voyez nos aînés Picard et Lemonnier. Ils ont gardé\ntoute leur verdeur. Ils écrivent encore. Et, Dieu merci, leur\nparole vibre comme jadis et fait encore vibrer même les jeunes.\n   En avant donc, encore une fois, et sursum corda : Haut les\ncœurs! En avant pour la Beauté! pour la Vie! pour Dieu\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2215, "texte": "180                        DURENDAL\n\n\npuisqu'il est la Beauté essentielle, et avec Roland crions,\nDurendal à la main : Montjoie!\n                                *\n                               * *\n\n   Et maintenant il nous reste un devoir à remplir, celui d'ex­\nprimer notre reconnaissance aux amis qui nous sont restés\nfidèles depuis notre naissance à la vie littéraire. De tout cœur,\nmerci aux amis de la première heure. Merci, chers amis, pour\nla sympathie que vous nous témoignez depuis tant d'années\ndéjà. Grâce à votre concours, nous sommes parvenus à faire\nd'une œuvre qui n'était, à ses débuts, qu'un modeste fascicule\nde vingt-cinq pages, une grande et belle revue, luxueusement\néditée, comptant soixante-quatre pages de texte et rehaussée\npar des reproductions très artistiques des plus beaux chefs-\nd'œuvre de l'art ancien et moderne.\n   Les abonnés d'une revue en sont les amis. Ils sont de la\nfamille. Nous les aimons comme des collaborateurs. Ne le\nsont-ils pas, en effet? En faisant chaque année en notre faveur\nun sacrifice, bien léger somme toute si on le compare aux\ndépenses que l'on fait si facilement pour le luxe ou les plaisirs,\nils nous mettent à même d'élever notre petit monument à la\nBeauté, et par le fait même à Dieu, dont elle est le rayonne­\nment dans la nature et dans les œuvres des artistes et des\npoètes.\n   Faire des largesses aux pauvres, qui eux aussi sont, selon les\nparoles de l'Evangile, admirablement commentées par l'immor­\ntel Bossuet dans son merveilleux discours sur l'éminente\ndignité des pauvres, un rayonnement de Dieu, puisque le\nChrist a voulu que, dans leurs traits décharnés par la misère,\non voie les traits mêmes de son auguste physionomie, est\nune œuvre belle et méritoire sans doute. Ce devoir envers les\npauvres, on l'admet facilement et on s'en acquitte sans peine.\n   Pour comprendre l'utilité et l'importance de ce qu'on appelle­\nrait, à juste titre, une bonne œuvre artistique, il faut déjà\navoir l'âme plus haute, appartenir à cette élite pour laquelle\nl'Idéal n'est pas un vain mot, et qui comprend combien il\nimporte d'encourager tout ce qui élève l'âme humaine, lui\nrappelle ses sublimes origines, sa haute dignité et la noblesse\nde ses destinées.\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1121, "texte": "                      NOS D I X - S E P T    ANS                            181\n\n\n   L'art, c'est le souvenir perpétuel de la présence de Dieu,\na dit Ernest Hello. Parole profonde et bien digne d'un artiste\nchrétien.\n   Vous l'avez compris, chers amis, cette parole. Votre sympa­\nthie si enthousiaste et si fidèle pour notre œuvre en est la\npreuve manifeste. Continuez-la-nous. Mais ne vous contentez\npas de cet appui personnel. Soyez avec nous les apôtres de\nl'art. Faites comprendre la grandeur de notre œuvre aux autres,\nà vos amis, à vos connaissances, au monde qui vous entoure.\nAidez-nous à la propager. Amenez-nous de nouveaux adhérents.\nFacilitez-nous ainsi notre tâche. Travaillez, avec nous, au\ndéveloppement d'une œuvre, qui vous est chère comme à nous,\npour que nous puissions la faire de plus en plus belle, de plus\nen plus sérieuse, de plus en plus digne de l'art, cet Ange du\nCiel envoyé par Dieu sur la terre pour rappeler sa divine\nprésence au souvenir des hommes.\n                                            L'Abbé HENRY MŒLLER,\n                                                   Directeur de Durendal.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-013", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 182, "page_fin": 183, "titre_corps": "Le XVIIIe Salon de « Pour l’Art »", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. Verhelst", "ancre_debut": "Le XVIIIe Salon de Pour l'Art Malgré l'absence", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 219, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2806, "texte": "Le XVIIIe Salon de \" Pour l'Art „\n                 MALGRÉ l'absence     des œuvres annoncées par trois de ses\n                     membres les plus distingués : MM. Ciamberlani, Fabry\n                     et Lagae, le cercle « Pour l'Art » expose un ensemble\n                     intéressant à plus d'un titre.\n                        Firmin Baes affirme toujours la même distinction, la\n                     même sincérité élégante dans ses figures saines de pay­\n                     sannes flamandes. Crépuscule exhibe une jolie silhouette\n                     s'enlevant en vigueur sur un ciel de lumière vespérale.\n                     Mais il y a mieux que des qualités de style dans l'admi­\nrable Benedicite. Je retrouve quelque chose du réalisme profond de Leempoels\ndans ces deux tètes pensives, absorbées en une prière presque monacale,\ntant elle est grave et recueillie.\n    Prosper Colmant recherche les qualités décoratives de la peinture murale.\nSes esquisses ne manquent pas de grandeur, et l'on doit savoir gré à un\njeune d'oser s'aventurer en ces régions classiques, si peu explorées de nos\njours. Cependant ce genre exige une maîtrise sans défaillance que M. Col­\nmant ne possède pas encore.\n    Orner Coppens expose une jolie impression nocturne de Bruges, avec une\npointe d'originalité en un sujet peut-être épuisé. — Mais pourquoi ce\ntableau n'est-il pas d'aplomb dans son cadre ? — J'aime moins le ton de\ngrenadine répandu du toit jusque dans les nuages du numéro 2.\n    LPS paysages de François de Haspe sont d'une jolie finesse, et tout\nparticulièrement les maisons blanches au bord de la prairie grisâtre.\n    L'intimité coutumière distingue les jolis intérieurs de René Janssens,\nparmi lesquels un excellent Coin d'auberge.\n    Toujours également étourdissants de verve enjouée les dessins coloriés\nd'Amédée Lynen. La clôture du marché est une pure merveille. Deux paysages\nde grande allure : La Milice de don Pedro d'Alvarez et Partie de plaisir, rappellent\n heureusement le type des anciennes gravures, que M. Lynen affectionne.\n    Charles Michel est toujours le peintre de la « vie heureuse ». Ses petites\nfemmes gardent leurs traits de figurines sans défauts, et ses accessoires la\njoliesse des plus fins décors. Eté et Hiver forment comme un diptyque, avec\n une incontestable supériorité pour le second panneau. Plusieurs choses très\njolies ne sont pas cataloguées, parmi lesquelles une délicieuse tête de jeune\n fille, appartenant à M. A...\n     Henri Ottevaere excelle dans les grisailles d'une belle ampleur de style.\n Il reste très inférieur à lui-même dans ses tableaux colorés. Journée de\n Soleil est d'une dureté de ton extravagante.\n     Les portraits de Franz Van Holder ne témoignent pas d'un sérieux pro­\n grès. La pâte est toujours trop molle et trop blonde.\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3444, "texte": "                  LE XVIII e SALON DE « POUR L'ART »                     183\n\n\n    Les intérieurs d'Alfred Verhaeren se reconnaissent de loin à la somp­\ntuosité chaude de la couleur. La chasuble se recommande par une teinte plus\n rare.\n    Emmanuel Viérin affirme un progrès notable. Sans renouveler ses sujets,\noù dominent les recoins moisis des petites villes flamandes, ainsi que les\ncontrastes du soleil et de l'ombre grise, il leur donne une cohésion plus\ngrande, une atmosphère plus égale, en accordant davantage la vibration\nsourde des recoins d'ombre avec l'éclat rutilant des taches de lumière.\nEn vieille ville flamande est un tableau d'une intense poésie.\n    Deux personnalités dominent le salonnet « Pour l'Art », celles de Camille\nLambert et Maurice Langaskens, encore qu'elles soient fort dissemblables.\n   Il est malaisé de caractériser l'évolution de Camille Lambert. Est-elle\nprogressive ou régressive? Aux coulées Je nuances pâles de son avant-dernière\nétape a succédé le miroitement de rouges intenses dans une pâte grasse et\npresque blanche. Les formes sont à peine esquissées. Le peintre en est à la\npériode de la tache rouge. Il voit uniformément en rouge le panorama d'une\n ville, la vulgarité d'une partie de baignade galante à Ostende et le symbo­\nlisme de la Course à la Fortune. Je n'ai pas retrouvé dans ce dernier panneau\nni le style approprié, ni même la fantaisie de son Carnaval macabre. Autant\nd'indices, pour quelques-uns, d'un pinceau qui se lasse et d'une imagination\nqui s'éteint. Pour d'autres, ce sont de nouvelles expériences d'un esprit\ninquiet, à la recherche de sensations inédites. Cruelle énigme!...\n    Moins énigmatique mais toujours étrange m'apparaît l'art subtil de Mau­\nrice Langaskens. Son portrait décoratif est plus drôle que décoratif. On peut\ny voir une japonaiserie haussée aux proportions de la fresque. La forte per­\nsonnalité de l'artiste apparaît mieux en d'autres panneaux infiniment plus\nharmonieux et plus sensés. L'effort vers la simplicité y est visible, au moins\ndans la composition et le dessin. Lorsque la couleur sera moins truquée et\nmoins asservie à une formule à peu près invariable, lorsque l'artiste aura\ntrouvé le thème qui se suffit à lui-même, il sera bien près d'atteindre à la\ngrande beauté. En attendant il montre, dans ses études au crayon noir,\nune science consommée et un sens parfait de la beauté des formes.\n   Quant à l'Annonciation, pour laquelle deux de ces études ont été dessinées,\nil y a beaucoup à dire. L'artiste n'y a vu que le prétexte d'une mise en scène\nplutôt frivole. Une Vierge-poupée esquissant un geste vague, un ange nu\nsous une gaze fort transparente et jouant à la guirlande avec une branche\nd'épines, un décor formé d'une étoffe algérienne à petites rayures multico­\nlores, à l'horizon un lac bleu sur lequel voguent deux cygnes blancs, et d'où\némerge la blancheur vaporeuse d'un Christ en croix, voilà l'Annonciation !\nSi M. Langaskens ne trouve que cela pour rénover un sujet si grandement\nconçu et si différemment interprété par des générations d'artistes, il fera\nmieux de s'en tenir à l'imagerie puérile et honnête de Pelléas et Mélisande.\n   La sculpture est représentée au salon « Pour l'Art » par de bonnes petites\nesquisses de Jean Gaspar; au surplus l'élégance maniérée du marbre de\nPhilippe Wolfers ne compense pas la manière fruste de Pierre Braecke.\n                                                           F . VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-014", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 184, "page_fin": 187, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Musicale Quatrième et cinquième Concerts Durant", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 221, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2637, "texte": "Chronique Musicale\n           Quatrième et cinquième Concerts Durant\n   Programme agréablement varié où aux rythmes joyeux du Water-Music de\nHändel (un aimable passe-temps que l'auteur du Messie écrivit à Londres à\nl'occasion de fêtes nautiques) venaient s'ajouter la grâce fleurie et la riche\nsève mélodieuse d'une sérénade de Mozart (en si bémol), et, s'opposer le\nlyrisme héroïque de la Trilogie de Wallenstein, de Vincent d'Indy, dont\nl'orchestre exécuta la première partie, le Camp de Wallenstein, avec toute la\nflamme et l'intensité de couleur souhaitables.\n   M. Lucien Capet, professeur au Conservatoire de Paris, qui fut déjà\napplaudi aux Concerts Durant, est un violoniste de talent probe et sérieux\nsans grandes envolées. Il joua le radieux concerto de Bach en mi majeur et le\nconcerto de Brahms, un des plus difficiles de la littérature violonistique.\nChâtiées de style, très généreuses, pures et fermes de sonorité, les interpréta­\ntions de M. Lucien Capet se caractérisent moins pair l'éloquence chaleureuse\nde l'expression que par l'élégance de la ligne, la sobriété du coloris, la lim­\npidité toute classique du phrasé. De même qu'au Conservatoire, on eut\nl'impression nette que les rapprochements entre Bach et Brahms ne sont\nguère favorables à ce dernier, car tandis que l'œuvre de Brahms apparaît\nsouvent d'une beauté purement extérieure et objective, chez Bach au con­\ntraire les splendeurs de la forme sont comme un manteau lumineux venant\n recouvrir des trésors de vie profonde et de vertu expressive.\n   Au cinquième Concert Durant on entendit des œuvres orchestrales fort\n intéressantes à des titres divers. D'abord le Tasse, poème symphonique de\n Liszt, dont nous goûtons surtout le Lamento, d'inspiration expressivement\n mélancolique et attendrie, où le musicien expose « la destinée tragique du\n poète, ses souffrances, ses alternatives d'espoir et de désespoir, son séjour à\n la Cour de Ferrare, et l'amour fatal qui le mène à sa perte ». Puis la Sym-\n phonie en si mineur de Borodine, si admirablement pittoresque et qui, toute\n parfumée de poésie sauvage, apparaît aussi puissante de rythme que de cou­\n leur. Enfin, l'Apprenti Sorcier de Dukas, dont les accents incisifs, l'allure\n capricieusement fantastique et la saveur descriptive si pénétrante obtiennent\n toujours grand succès.\n    M. Joseph Hollmann, qui prêtait son concours à ce concert, jouissait il y a\n quelque vingt-cinq ans d'une véritable célébrité. Il joua un concerto de\n Saint-Saëns qui lui est dédié et ne peut assurément être rangé parmi les\n meilleures productions du maître français. Hollman a rendu 1''Andante du\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2931, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                               l85\n\n\nconcerto avec une jolie délicatesse de sentiment. Mais ce virtuose élégant et\ncharmeur a vieilli et parfois son jeu a paru quelque peu mou et hésitant. En\nrevanche il a fait excellente impression dans un Andante de Molique qu'il a\ndit en un style simple et large, tirant de son instrument des sonorités d'une\nbelle ampleur.\n\n\n                     Quatrième Concert Ysaye\n   Après le plus inspiré des maîtres du violon, on a entendu aux Ysaye le plus\npuissant et le plus penseur des violoncellistes actuels. Pablo Casais offre plus\nd'un trait de ressemblance avec Eugène Ysaye. L'un comme l'autre, isolés\ndans leur rêve, plongés en une sorte de contemplation idéale, ils semblent\nparfaitement détachés de l'auditoire qui les entoure. L'un comme l'autre, ils\nont le don précieux d'illuminer les beautés latentes de l'œuvre qu'ils inter­\nprètent et souvent même de la grandir. Autre point de similitude : à entendre\nCasais ou Ysaye, on oublie complètement leur virtuosité bien que transcen­\ndante et l'impression d'art subsiste seule absolument pure et immatérialisée.\nEt toutefois si nous avions une préférence à exprimer ce serait en faveur du\ngénie interprétatif d'Ysaye, à cause de son rayonnement plus intense, des\nhorizons plus étendus qu'il embrasse, aussi, pour sa si souple et parfaite\nadaptation aux différents styles, en sorte que son inspiration d'un jet tout\naussi spontané dispose de ressources encore plus nombreuses et revêt des\nformes plus diverses.\n   Ce qui caractérise avant tout les interprétations de Casais, c'est la\nnoblesse, la sérénité majestueuse et l'incomparable profondeur d'accent.\nAussi le concerto en sol mineur de Röntgen, œuvre aimable, brillante, mais\nsuperficielle lui fut-elle naturellement moins favorable que le concerto en\nla mineur de Schumann où il fut admirable et que jamais nous n'entendîmes\ninterprété avec tant d'élévation, de poésie et de chaleur.\n   Dans la partie symphonique du concert, notons un Prélude et une Danse\nde Jongen, deux œuvres tout à fait intéressantes, surtout le Prélude, planant\ndans une mystérieuse atmosphère de songe où scintillent des harmonies sub­\ntiles et caressantes. Puis la Catalonia, de ce pauvre Albeniz si plein de pro­\nmesses et que la mort faucha précocement dans sa fleur. Cette sorte de\nrhapsodie ou de fantaisie populaire catalane est d'une surprenante origi­\nnalité en son exubérance déchaînée, ses rythmes trépidants, ses colorations\nultra-rutilantes. Une exécution élégante (particulièrement fine dans l'Andante\ncon moto) de la Symphonie italienne de Mendelssohn complétait le programme\nde ce concert que Théo Ysaye dirigea avec son autorité et son tact habituels.\n\n\n              Deuxième Concert du Conservatoire\n  On a fêté au Conservatoire le centenaire de Chopin dont l'œuvre était\nreprésentée à ce concert par des mélodies polonaises vocales sur des textes\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3330, "texte": "186                             DURENDAL\n\n\noriginaux de Mickiewicz, Witwicki, Zaleski et Krasinski, par le concerto en\nfa mineur et la Polonaise pour piano et violoncelle.\n   Les mélodies polonaises que Mme Pacary, artistement accompagnée par\nM. Minet, chanta avec autant de goût que de simplicité et de louable discré­\ntion, n'offrent guère d'intérêt que par leur saveur folklorique souvent très\naccusée.\n   Le concerto en fa mineur n'avait plus été entendu à Bruxelles depuis que\nPaderewski l'exécuta en 1899 aux Concerts populaires. Par sa forme et son\ndéveloppement, il se rattache à cette conception assez étroite du concerto,\ntelle que la popularisèrent Hummel, Ries, Weber, Mendelssohn, en des\nœuvres similaires, et où le compositeur enchaîné par la préoccupation\nabsorbante de faire éclater les dons du virtuose, encerclé fatalement par là\nmême dans un horizon mesquin et borné, n'arrive point à cette pleine\nliberté de pensée, d'inspiration et d'écriture nécessaire pour créer les chefs-\nd'œuvre, et qui confère à l'admirable concerto de Schumann pour piano de\nsi hautes significations en même temps qu'une si prodigieuse vitalité.\n   Quoi qu'il en soit, le concerto en fa mineur renferme une page délicieuse,\nun pur joyau de tendresse et de mélancolie rêveuse, c'est le Larghetto où se\nmanifeste de la façon la plus insinuante tout ce côté de l'inspiration cho­\npinienne que caractérisent le charme subtil et la suavité de la ligne mélo­\ndique. M. de Greef a ciselé tout ce concerto avec un art très pur et une plasti­\ncité magistrale. Le Larghetto fut sous ses doigls une merveille d'exquise dou­\nceur pénétrée du sentiment le plus délicatement poétique.\n   La Polonaise pour piano et violoncelle (MM. de Greef et Jacobs) est une\nœuvre de jeunesse d'assez superficielle élégance et, malgré le brio de l'exé­\ncution, il eût été bien plus intéressant d'entendre le grand talent de\nM. de Greef s'affirmer une fois de plus dans l'interprétation de quelques-uns\ndes sommets de l'œuvre de Chopin, les Nocturnes, les Scherzos, les Pré­\nludes, les Etudes, les Ballades, pages immortelles qui traduisent en ses\nsignifications les plus élevées le génie de celui qui forme avec Beethoven\net Schumann la trinité souveraine des plus grands poètes du piano.\n   Suivant l'expression pittoresque de notre confrère Systermans, Edgard\nTinel avait eu l'heureuse idée d'encadrer Chopin entre Mendelssohn et Schu­\nmann, ces deux frères d'âme de Chopin, le premier par la grâce mélan­\ncolique et l'élégance racinienne de la phrase mélodique, le second par la\nprofondeur de l'émotion et l'ampleur du lyrisme.\n   Quelle joie d'entendre cette belle suite orchestrale de Schumann, Ouver-\nture, Scherzo et Finale, si lumineuse, si vibrante et se couronnant dans le\nfinale d'un chant de triomphale allégresse !\n   L''Ecossaise de Mendelssohn est un des poèmes les plus exquis qui existent\ndans la littérature de la Symphonie. Plus nous l'entendons et plus nous nous\nétonnons qu'on la rapproche si volontiers de l'Italienne qu'elle surpasse de\nloin et à tous égards. Dans l'Ecossaise l'inspiration mendelssohnienne jaillit\nen flots clairs et roses avec une souplesse et une abondance délicieuses. Elle\nplane sans aucune défaillance en de larges et purs espaces dont l'ombre\nlégère de quelque petit nuage errant altère à peine la glorieuse transpa-\n"}, {"page_pdf": 224, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2138, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                               187\n\n\nrence. Et tandis que la péroraison de la dernière partie atteint à la véritable\ngrandeur, le Scherzo se pare de fantaisie impalpable, ailée, étincelante, et\nl'on entend pleurer dans l'Adagio cantabile le frémissement mélodieux des\nharpes ossianiques où l'âpre souffle des vents du pôle fait résonner sa plainte\nsuppliante. Dans la conduite de ces pages embaumées de mystère, Tinel se\ndépensa sans compter, donnant du chef-d'œuvre une interprétation abso­\nlument adéquate et vécue, tour à tour passionnée, fine, émue et grandiose.\n\n\n\n                      Concert Rollet-Schellinx\n   Signalons le beau concert donné par MIle MargueriteRollet,cantatatrice, élève\nde Mme Labarre, et M lle Germaine Schellinx, violoniste, élève de M. Marchot.\nNous avons déjà rendu hommage en cette revue à l'art fin et personnel de\nMlle Rollet. Elle chante avec autant de grâce que d'émotion, colorant sa\ndiction toujours châtiée de nuances souples et délicates, adaptant avec une\nrare intelligence le style de ses interprétations à des expressions d'art fort\ndiverses. Son programme extraordinairement varié était des plus intéres­\nsants. Elle chanta de façon fort suggestive des lieder de Bach, Schubert,\nHugo Wolff, Brahms, des poèmes de Rinski-Korsakow, Duparc, Chausson,\nDebussy, de Bréville, Vincent d'Indy, etc.\n   Mlle Schellinx prend définitivement sa place parmi nos violonistes belges\nles mieux doués. Son interprétation du concerto en sol majeur de Mozart,\ndont elle chanta délicieusement l'Andante, fut remarquable par l'ampleur\ngénéreuse du coup d'archet, l'élégance limpide du trait, la fermeté de la\ntechnique et surtout, car là est le point essentiel, par raffinement poétique\nde la compréhension. Elle joua en second lieu, avec beaucoup de charme,\nun gracieux caprice de Guiraud. M. Minet remplissait, avec sa distinction\ncoutumière, la mission d'accompagnateur. Très applaudies par un auditoire\nnombreux et choisi, les deux sympathiques artistes obtinrent un grand et\nlégitime succès.\n                                                     GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-015", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 188, "page_fin": 190, "titre_corps": "Chez les Amis de la Littérature", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chez les Amis de la Littérature Conférence de L.", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 225, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2616, "texte": "Chez les Amis de la Littérature\n                 Conférence de L. Damont-Wilden\n   M. Dumont-Wilden, le 26 février, a parlé des influences étrangères dans\nla littérature. Mais son attention s'est portée principalement sur l'influence\nfrançaise. Les autres, a-t-il dit, n'ont agi sur nous que par le canal de la\nFrance. Comment différentes vagues d'émigration française nous apportèrent\ndes idées nouvelles, M. Dumont-Wilden nous l'a dit avec infiniment d'esprit\net de clarté. Moins pittoresque que les précédentes, sa conférence fut peut-\nêtre plus pensée. Il la sema de tableaux historiques du plus grand intérêt,\ncomme celui de la colonie régicide de Bruxelles après 1815, et de digressions\ningénieuses. D'après lui, il n'y a pas de « littérature belge d'expression fran­\nçaise » et la Belgique n'est qu'une province littéraire de la France. Malgré\ndes raisons qui ont paru bonnes à une partie de son public, M. Dumont-\nWilden n'a pas converti tout le monde.\n   Mais il nous a une fois de plus persuadé de l'excellence de son talent\nprofond et souple.\n   Je demande maintenant, comme dit M. G. K..., la parole pour un fait\npersonnel. J'ai écrit ici même, il y a un mois, quelques lignes assez vives à\npropos de la conférence de M. Georges Virrès. Et M. Kaïser dans le\nXXe siècle du 14 mars me le pardonne ; j'en suis bien aise. Qu'on me permette\npourtant de revenir sur cet incident qui, après la bénédiction reçue, devrait\nêtre terminé. Ce n'est pas parce qu'en un compte rendu d'une fête estudiantine\nM. Kaïser avait « mis en balance les gens de la première génération de la\nJeune Belgique et les gens de talent qui ont suivi la voie ouverte » que je lui\nai gardé rancune pendant un an. Non ! C'est parce qu'en ce compte rendu\nd'une fête destinée à célébrer aussi les écrivains de la seconde génération\nM. Kaïser les a tout simplement passés sous silence, pour pouvoir exalter\nsur le mode qui lui est habituel le mouvement dont il fit — raconte-t-on —\npartie. M. Kaïser m'a dit que je lui avais fait de la peine et comme je suis un\n« brave jeune homme » je lui ai répondu : « Monsieur, je ne regrette pas mon\nimpertinence, mais bien qu'elle vous ait fait de la peine... » ; je n'ai pas\nplaidé les circonstances atténuantes comme semble le dire M. Kaïser, d'autant\nplus que je ne l'avais pas un instant — comme il semble le croire aussi —\naccusé de mesquinerie. D'une innocente manie tout au plus. Mais j'aime de\ntout mon cœur vingt amis, jeunes et vieux, qui en ont d'équivalentes.\nM. Kaïser désormais sera le vingt et unième.\n                                                                        P . N.\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3293, "texte": "                  C H E Z L E S AMIS D E LA L I T T É R A T U R E            189\n\n\n\n\n                Conférence de F. Van den Bosch\n   C'est notre collaborateur M. Firmin Van den Bosch qui s'était chargé, à\nla Société des Amis de la Littérature, de traiter le sujet délicat des rapports de\nla littérature avec le journalisme. Il l'a fait avec une hauteur de vue remar­\nquable, une impartialité parfaite et une information sûre, que relevaient\nl'agrément de la forme et le tour d'esprit particulier, humoristique et mor­\ndant, que l'on sait.\n   M. Van den Bosch a montré la littérature nationale et le journalisme pro­\ncédant, dans leurs rapports, en sens inverse de maints ménages, en com­\nmençant par l'incompatibilité d'humeur pour aboutir à l'amour, en passant\npar le mariage de raison. La première période fut celle de l'indifférence\nhostile. Louis Hymans de l'Ofice de Publicité, Tardieu (à l'Indépendance),\nGustave Frédérix, dont la critique se traînait dans l'ornière de Sainte-Beuve,\nentretenaient leurs lecteurs de tout ce qui se publiait à l'étranger, ignorant\nsystématiquement le labeur obscur et opiniâtre des écrivains nationaux.\n   M. Van den Bosch retrace les combats homériques livrés aux pontifes de\nla critique d'antan par les bouillants et agressifs Jeune Belgique (telles, les\nluttes schumannesques des Davidsbündler contre les Philistins). Il a des mots\nparticulièrement durs pour les journaux catholiques du temps et signale\ncomme une circonstance caraclérisiique qu'un homme comme Verspeyen ait\nassisté, indifférent, à ce long et patient effort. Et pourtant, ce fut un catho­\nlique, Prosper de Haulleville, qui le premier parmi les journalistes de l'an­\ncienne école eut le pressentiment de l'avenir réservé aux écrivains nationaux.\nC'est alors qu'éclata comme une bombe l'article de Mirbeau dans le Figaro,\nsacrant Maeterlinck le Shakespeare des temps nouveaux... Du coup, la\nlittérature belge exista. Puis, peu à peu, la pénétration se fit. La presse\ns'occupa des littérateurs d'ici avec autant de sollicitude que s'ils venaient\nd'ailleurs; les littérateurs, eux, entrèrent dans les bureaux de rédaction. Il y\na là pour le talent un incontestable danger, mais ce danger ne paraît pas\neffrayer le conférencier, qui fait des rapports du journalisme et de la litté­\nrature, en Belgique, un tableau d'un optimisme peut-être... avisé. Il estime\nqu'à ce jour le journalisme belge n'a ravi à la littérature nationale aucun de\nses grands écrivains. Par contre, cette fréquentation fut profitable à la\npresse, car les littérateurs introduisirent dans les bureaux de rédaction un\nsouci du style qui y était inconnu auparavant et ils préservèrent les journaux\ndu mercantilisme. M. Van den Bosch est sévère pour les journaux français\nou sévit ce travers, où le livre nouveau est « lancé » à l'aide de réclames\ndythirambiques dûment payées par l'éditeur, mais qui n'engagent pas moins\nle critique littéraire de la feuille. La camaraderie, l'encensement mutuel,\naffirme-t-il, n'existe pas non plus chez nous, parce que les critiques littéraires\nne sont pas eux-mêmes des littérateurs. Il excuse et justifie l'expression du\ngoût personnel du critique; définit les conditions de la critique littéraire dans\nles quotidiens, laquelle doit éviter l'importance de l'article de revue sans\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1244, "texte": "190                               DURENDAL\n\n\ntomber dans le fait-divers, la constance du geste bénisseur et l'obstination du\ndémolissage. Puis il croque avec esprit et humour — sans les nommer\ndirectement — quelques-uns de nos critiques, M. Eugène Gilbert, M. Georges\nRency, le « bénédictin très laïque de notre littérature », et termine en citant\nle nom de Francis Nautet, dont l'œuvre lui apparaît comme un témoignage\ndes services éminents que le journalisme est apte à rendre à la littérature,\nlaquelle grâce à la presse parvient jusqu'au grand public.\n   Le succès de M. Van den Bosch a été très vif. M. Edmond Picard, qui\nprésidait la réunion, avait présenté en termes chaleureux notre collaborateur\nau public, louant en lui le magistrat soucieux de mêler à l'accomplissement\ndû devoir professionnel des préoccupations d'ordre plus élevé. Et c'est aux\napplaudissements unanimes qu'à l'issue de la séance, faisant allusion à l'élé­\ngance verbale du conférencier, il conclut avec humour :\n   — En vous écoutant tout à l'heure, je songeais que ceux contre lesquels\nvous requérez en qualité de ministère public trouvent du moins, à vous\nécouter, quelque consolation...\n                                                          ERNEST CLOSSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison03-016", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 191, "page_fin": 192, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Vient de paraître", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 228, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2289, "texte": "NOTULES\n\n   VIENT DE PARAITRE, sous le titre : LES VERTUS ROUR-\nGEOISES (au temps des Etats-Belgiques-Unis de 1 7 9 0 ) , un nouveau\nroman historique de notre ami et collaborateur HENRY CARTON DE\nWIART, dont les abonnés de « DURENDAL » ont eu la primeur. Le\nlivre est édité par la maison Perrin, de Paris, 3 5 , quai des Grands-\nAugustins. Prix : 3 fr. 5 0 .\n   Nos lecteurs se rappellent le succès du roman précédent du même\nauteur : LA CITÉ ARDENTE.\n   Nous rendrons compte prochainement du nouveau livre de notre\nami.\n                                    *\n                                  * *\n   L a L i b r e E s t h é t i q u e a ouvert son Salon annuel le samedi 12 mars.\nIl est consacré spécialement à l'Evolution du Paysage. Clôture le 17 avril. Des\nauditions musicales ont lieu tous les mardis.\n   Nous rendrons compte du Salon et des conférences dans notre fascicule\nd'avril.\n                                            *\n                                          * *\n    L e s C O m p t e - r e n d u S d e l i v r e s sont différés jusqu'au numéro\nd'avril à cause de la surabondance de matières.\n                                          *\n\n   NOUS r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n  Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nGrand'Place, 17).\n   Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La littérature française au XIX' siècle. I r e et II e parties par PAUL HALFLANTS\n (Bruxelles, Dewit), chaque volume 3 fr. 50.\n   Les saisons mystiques. Poème, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Librairie\n moderne), 3 fr. 50.\n\n                                      *       *\n"}, {"page_pdf": 229, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2932, "texte": " 192                                              DURENDAL\n\n\n     Accusé de réception :\n   A R T : Histoire générale de l'art. Grande-Bretagne et Irlande, p a r W A L T E R\n ARMSTRONG. Ouvrage illustré (Collection : Arsuna-Speciesmille, P a r i s ,\n Hachette).\n\n   H I S T O I R E : Paris sous Napoléon. Le monde des affaires et du travail, p a r\nL . DE LANZAC DE LABORIE (Paris, P l o n ) . — Souvenirs de la comtesse Golovine née\nprincesse de Galitzine, 1760-1821. Avec introduction et note de K. W A L I S ­\nZEWSKI (idem).\n\n     L I T T E R A T U R E : Anthologie des écrivains belges : CAROLINE P O P P , préface\nde     M.    DAXHELET.           MARGUERITE VAN DE W I E L E ,      préface    d'A.   VIERSET,\n2 vol. ( Bruxelles, éditions de l'Association des écrivains belges). — L'histoire\net plaisante chronique du petit Jehan de Saintré et de la jeune dame des Belles-Cousines,\np a r ANTOINE D E LA S A L L E , transposée p a r L o u i s HANYMOND ( P a r i s , S a n s o t ) .\n— L'Italie des romantiques, p a r URBAIN MENGIN ( P a r i s , P l o n ) . — Du sang, de la\nvie et de la mort, p a r MAURICE BARRÈS, nouvelle édition ( P a r i s , E m i l e P a u l ) .\nLe guignol lyonnais, par T . DE VISAN (Paris, Bloud).\n\n   M U S I Q U E : Gluck, par J U L I E N T I E R S O T (Collection : les Maîtres de la\nm u s i q u e , P a r i s , Alcan).\n\n     P H I L O S O P H I E : Dieu et science. Essai de psychologie des sciences, p a r\nE L I E DE GYON ( P a r i s , Alcan).\n\n     POÉSIE:          Marie-Antoinette        à Trianon, p a r ANDRÉ MABILLE DE PONCHVILLE\n( P a r i s , Grasset). — Au large, par H E N R I DELISLE (Paris, E d . d u Beffroi).\n— La guirlande des dieux, par ALBERT GIRAUD (Bruxelles, L a m e r t i n ) . — Le\nsigne double, p a r MENA D'ALBALA (Paris, E d . de l'œuvre d'art international).\n— La maison sur la colline, par J . - R . DE BROUSSE ( P a r i s , P l o n ) . — Quelques\nessais, par JEAN-MARC BERNARD (Paris, Librairie nationale). — Appareillages,\np a r JEAN M A R I E L ( P a r i s , S a n s o t ) .\n\n   R O M A N S : Lifte, p a r R E N É L A U R E T ( P a r i s , Grasset). — Rodney Stone,\npar CONAN DOYLE. T r a d . de l'anglais p a r R E M I LECUYER ( P a r i s , P l o n ) . —\nFulgenet Fulbert l'anticlérical, p a r H E N R I MAUPRAT ( P a r i s , Nouvelle Librairie\nN a t i o n a l e ) . — Ascension, par CHARLES D E POMAIROLS ( P a r i s , P l o n ) . — Les\ncarnets d'un médecin de village, p a r L o u i s DELATTRE (Bruxelles, E d . de l'Asso­\nsociation des écrivains belges). — La vague rouge, p a r L . - H . ROSNY (Paris,\nP l o n ) . — Eros, p a r JEAN DE FOLVILLE (idem).\n\n   V A R I A : Voyage d'un Anglais en France en 1789. Lettres d u D r RIGBY. T r a d .\nde l'anglais p a r M. CAILLET ( P a r i s , Nouvelle Librairie Nationale). — Petite\nbible illustrée.de l'enfance, par J . E C K E S ( P a r i s , Bloud). — Le culte de l'incompé-\ntence, p a r ERN. FAQUET ( P a r i s , Grasset).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 156, "texte": ""}, {"page_pdf": 157, "texte": ""}, {"page_pdf": 158, "texte": ""}, {"page_pdf": 159, "texte": ""}, {"page_pdf": 160, "texte": "Pise. Camposanto.\n\n                    LE T R I O M P H E DE LA MORT\n                           LES MENDIANTS\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": ""}, {"page_pdf": 162, "texte": "            Poussières du Chemin\nPour Hélène.\n                                                      Bergame.\n\n               REPOS, haltes, relais — grande douceur du voyage,\n                 détente du corps et de la pensée... L'action\n                 cède au rêve, la réflexion volontaire à l'ima­\n                 gination hantée... Toute la sensation, qui avait\n                 été poursuite, recherche, fatigue, est, à présent,\n                 jouissance, beauté encore embellie dans le sou­\n                 venir et qui s'offre : Un aspect de ville, une\n                 image de marbre réfléchie dans l'eau immo­\nbile d'un bassin, le regard frémissant d'un portrait, la\nsilhouette héroïque sur son haut piédestal d'une statue équestre,\nles gestes brefs et profilés dans l'or des personnages d'un re­\ntable... Tout cela,qui avait été entre-aperçu plutôt que regardé,\ndurant la course rapide, ressuscite dans la mémoire, au\nhasard. Et c'est en nous comme une féerie de réalité, tandis\nque nous nous reposons un instant, dans ce coin de Bergame,\noù il fait chaud, où il fait frais, où il fait silencieux.\n   C'est dans l'angle d'une vaste plaine. Là, au milieu de\nquelques châtaigniers qui font cercle, il y a une vieille petite\nfontaine. Dans sa vasque unique, soutenue par des figures de\n bronze usées, la pluie fine d'un mince jet d'eau retombe en\n grésillant. Autour de la fontaine, dans l'ombre mélangée de\n soleil des arbres, sont rangés deux ou trois bancs vermoulus,\n occupés par des mendiants qui font la sieste. Debout en face\n de nous, la tête et les jambes nues, un gamin à la fois gauche\n et hardi nous regarde...\n    L'esplanade voisine est toute soleil et solitude. Au-dessus des\n bâtiments rouges qui la limitent,\" on aperçoit au loin la ville\n haute, une échappée des remparts, une vieille tour déman­\n telée où s'épanouit un bouquet d'arbres... Nous demeurons\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": "130                         DURENDAL\n\n\nassis, cependant, dans cette oasis où il n'y a que le pétillement\nmonotone de la fontaine, le glissement de l'eau qui déborde\nde la vasque sur les figures de bronze usées, le sommeil des\nmendiants, la timidité et la curiosité de cet enfant silencieux...\nLà-bas, le poids du soleil et les lents chemins de la montagne...\nEt nous sommes là, désireux de rester, impatients de partir,\nretenus, repoussés, tirés de la beauté dont nous jouissons vers\nla beauté prochaine, inconnue encore et qui nous appelle...\n\n                                    *\n                                *       *\n\n                                            Pise Camposanto.\n\n   C'est un bon endroit pour méditer sur la fragilité des êtres\net des choses que le Camposanto, ou, même, que l'Italie...\nLa beauté et le charme du pays soulignent l'éclat sombre de la\npensée. Et celle-ci n'étant pas déterminée, en partie, par les\ncirconstances du lieu, l'aspect maussade de la contrée, la per­\nsistance des intempéries, comme si souvent dans le Nord, se\nsent plus libre et plus assurée en elle-même... Il est vrai que si\ntout est beauté ici, tout est ruines. Beauté ajoutée à la beauté,\nsouvenir à la splendeur... Heure après heure, les siècles ont\npassé dans le cloître du Camposanto, épaississant toujours\nl'ombre qui recouvre les fresques. Et, ainsi, leur grandeur\naugmentait sans cesse dans leur nouveauté diminuée.\n   Hélas! Des gens sont venus qui la leur rendent, qui ont rafraîchi\nles couleurs et repassé soigneusement les contours évanouis des\nfigures !... Le temps avait laissé ses traces sur le Triomphe de la\nMort, de telle sorte que l'allégorie du peintre et la réalité des\nannées faisaient la même leçon : Sic transit         Par places, la\npeinture s'était écaillée. Ils s'étaient estompés, les masques des\npersonnages, dessinés d'un trait si sec et si incisif, du groupe\ndes chasseurs et de celui des mendiants ; avec tant de noblesse,\nde morbidezza, de celui des oisifs et des nonchalants... Il y\navait du rêve entre le spectateur et ces images à demi effacées.\nIl y avait du passé... Elles semblaient venir de bien loin, les\nparoles inscrites sur la banderole de l'ermite Macaire, qui\ndresse sa silhouette de cénobite entre les seigneurs morts et les\nseigneurs vivants : « Regardez et comprenez. Voilà comment\nla vaine gloire sera déconfite et l'orgueil anéanti !... »\n"}, {"page_pdf": 164, "texte": "                    POUSSIÈRES DU CHEMIN                       l3l\n\n\n   Et la cavalcade arrêtée devant les cadavres étendus côte à\ncôte, dans la subite épouvante de la macabre rencontre, rece­\nvait des lacunes et des dégradations de l'œuvre un aspect plus\nfantastique encore. Mais, nulle part, l'âpreté de la conception\ndu vieil artiste, l'espèce d'emportement frénétique sous l'empire\nduquel il paraît avoir travaillé, n'impressionnaient davantage\nque dans l'horreur, accrue par le délabrement, du groupe des\nmendiants. La Mort, la faux à la main, vole, escortée d'anges\net de démons, vers le prato fiorito, vers le pré fleuri où, à\nl'ombre d'un bosquet d'orangers, les belles dames et les jeunes\nhommes insouciants font des contes ou de la musique. Elle\nlaisse derrière elle un charnier où elle a couché, dans l'égalité\nde la pourriture, nombre de puissants qui, eux non plus, ne l'at­\ntendaient point. A ses pieds, sur le sol, s'agitent et se contor-\nsionnent des malades, des pauvres, des infirmes, des estropiés,\nun choeur d'extraordinaires calamiteux qui, tous ensemble, les\nregards tournés, les bras convulsivement tendus vers elle,\npoussent une rauque clameur d'appel : « O Mort, viens !... »\n   On reste surpris de l'irruption soudaine dans l'art de\nl'époque, art tout idéaliste de forme et d'expression, de cette\nhorde de truands, aveugles aux faces vides et hagardes, culs-\nde-jatte grimaçants, lépreux à la chair rongée, aux yeux jaillis de\nl'orbite... On dirait que la porte haute et solennelle de la con­\nvention, de la hiérarchie, de la scolastique; que la porte de la\nsociété organisée ait été ouverte subitement d'un coup de pied\nde l'un de ces misérables, pour laisser apparaître dans son em­\nbrasure ces êtres de souffrance et de proie, avec leurs visages\nencolérés et leurs gestes farouches. Ce ne sont pas des hommes,\nce sont, comme les paysans de La Bruyère, on ne sait quelle\nmanière d'animaux... Et, à considérer la physionomie ardente,\nhérissée, haineuse, que le peintre leur a donnée, on s'imagine\nqu'aux cris par lesquels ils imploraient le secours de la Mort,\ndevaient se mélanger des hurlements de vengeance contre la\nsociété impitoyable et contre la vie mal faite... Jusqu'à notre\nvieux Pierre Brueghel, on ne reverra plus dans l'art de figures\npopulaires d'un accent aussi terrible. Car, dans l'expression de\ndétresse morale et physique, dans la rage dont celles-là sont\nempreintes, il semble que l'on pressente déjà les héros exas­\npérés par la misère et la famine, les Jacques Bonhomme des\nguerres de paysans des siècles qui viennent.\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "I32                         DURENDAL\n\n\n   Et, quand on s'est rempli l'imagination et, en quelque sorte,\nsaturé l'âme des suggestions qui émanent de ces menaçantes\nimages; que l'on a tâché de se représenter l'effroi qu'elles de­\nvaient susciter, à certaines heures, chez les gens d'un temps\nlivré en proie aux excès de la guerre et aux paniques de la\npeste, on se prend à se demander le nom de leur auteur...\n    Quel était le moine qui, dans l'exaltation de sa cellule, rêva\ncette allégorie ? Quel était le peintre qui créa, à son tour, et\nfixa cette vision faite de réalité et de cauchemar ? Qui écrivit\ncette « geste» de la Mort sur les murailles de Camposanto?\nQui, dans la tranquillité de ce cimetière, voulut mettre sous les\nyeux de ceux qui venaient y pleurer sur leurs morts, ces pein­\ntures destinées à les faire pleurer sur eux-mêmes?...\n   Il faut bien se répondre que ce poète de génie, ce peintre\ndont la pensée continue à vivre, là, devant nous, la mort l'a\natteint, non seulement dans sa personne, mais dans son nom...\n Il est pis que mort : il est inconnu. Il est pis qu'inconnu, car\nil n'est point d'artiste célèbre du temps, siennois ou florentin,\nauquel son œuvre n'ait été donnée...\n   Et la question se représente à l'esprit pour l'obséder : Qui ?...\nOn est tenté de se répliquer : Qu'importe ! Les œuvres du\nXIVe siècle ne tiennent-elles pas de leur caractère et des sujets\nauxquels elles sont consacrées quelque chose de la nature\ncollective des légendes populaires, colportées dans la masse et\ndont la beauté, supérieure à toute beauté inventée, n'appartient\nà personne parce que tout le monde y a collaboré ?... Le peintre\ndu Triomphe de la Mort s'est effacé derrière son ouvrage ;\nl'enseignement de néant de l'œuvre est complété par l'anonymat\nde l'ouvrier... Ne sont-ce pas là des raisons de nous résigner\nà notre ignorance, sachant, d'ailleurs, qu'aucune lumière ne\npeut lui venir des documents d'archives... Et des historiens\nd'art, rien qu'un surcroît de ténèbres ! Mais, nous sommes tels\nque nous voulons savoir, connaître l'auteur, où il est né, d'où\nil est venu, quels sont ses maîtres et ses disciples. Nous aspi­\nrons à le classer dans une école, à son rang, à déterminer l'ori­\ngine de son art et l'influence qu'il a subie ou exercé...\n    D'où il est venu? Nous ne savons, mais, son œuvre, du moins,\n est venue de Sienne. Il est de Sienne, cet esprit insinuant,\n amoureux à ia fois des obscurités de l'allégorie et des clartés\n de la réalité; elle est de Sienne, cette méditation sur la Mort,\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                      133\n\nce commentaire figuré des sentences de mortification et d'humi­\nlité inscrites sur les murs... Ces sentences, qui les lirait où qui,\nles ayant lues, les retiendrait, si l'artiste ne les avait reprises\npour les incarmer en des compositions où l'austérité de la\nleçon est à la fois aggravée et adoucie par les prestiges d'un\nart qui donne aux paroles qu'on oublie une forme visible qu'on\nn'oublie pas ?...\n   Nous sommes ici dans la tradition de Simone di Martino\net des Lorenzetti, des deux Lorenzetti, Ambrogio, l'auteur des\nfresques allégoriques : le Bon et le Mauvais gouvernement, du Palais\npublic de Sienne ; Pietro, l'inventeur d'illustrations delAPassion,\ntrès accentuées et très décoratives dans la Basilique inférieure\nd'Assise; —dans la tradition de cet art si souple, si épris d'élé­\ngance expressive et de précision pittoresque qu'à la comparai­\nson de l'art sobre et mâle de Giotto, il prend une semblance\npresque féminine. En face du puissant dramaturge florentin,\nles maîtres siennois apparaissent comme de poétiques conteurs,\nde plus de rêve que de raison. Leur inclination les entraîne\nvers la fantaisie et la fioriture, qui ornent et qui agréent; vers\nl'allégorie, qui intrigue; vers le détail caractéristique, qui plaît\net qui retient. Ils aiment l'or, les étoffes précieuses, tous les\nsignes de la somptuosité, comme faisaient les Byzantins; ils\naiment les physionomies particularisées et ces silhouettes fières\ncomme feront les quattrocentistes. Leur inspiration va entre le\nmonde de la réalité et le monde de leur imagination; elle prend\nà l'un, elle prend à l'autre, et fusionne ces éléments dispa­\nrates, à la chaleur d'un sentiment dont l'expression s'exalte,\ntantôt jusqu'au lyrisme le plus délicat, tantôt jusqu'à la\nviolence la plus brutale...\n  Tous ces aspects singuliers se rencontrent dans le Triomphe\nde la Mort, qui est allégorie, qui est réalité et qui est fable;\ndans ce poème tragique dont la Mort, désirée par les malheu­\nreux, redoutée par les heureux, indifférente aux justes, est la\n Muse formidable et sombre...\n\n   Nous ne savons donc rien de la personnalité du peintre, de\nl'homme qui, un jour, est venu à l'endroit où nous sommes,\naccompagné de ses aides, de ses garzoni, pour exécuter cet\nouvrage — ce Triomphe de la Mort dont on s'éloigne après\nl'avoir contemplé et qui vous ramène de force devant lui, parce\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "134                        DURENDAL\n\n\nque tout ce qu'il contient de clarté et tout ce qu'il contient de\nmystère sollicite de nouveau votre pensée.\n   Sans aucun doute, le programme de cette peinture a-t-il été\nélaboré par quelque religieux. Le dessein en est fort clair et,\ndu reste, expliqué par des inscriptions. Tout le mystère est\ndans la forme que l'artiste a donnée aux idées didactiques qu'il\navait assumé la mission d'interpréter. Cette partie de l'ouvrage\nlui appartient, lui seul, car si explicites qu'aient pu être les\nindications reçues par lui, c'est dans son imagination que ces\nabstractions ont pris corps. C'est en elle qu'elles ont acquis\nl'être, l'aspect, l'accent, l'allure qui nous les rendent émou­\nvantes. C'est dans sa propre sensibilité que le maître inconnu a\nregardé la Mort s'avançant du vol lourd et capricieux d'un\noiseau nocturne ; qu'il a entendu retentir la vocifération inhu­\nmaine des déshérités, impatients des apaisements du néant.\nSon âme, peut-être, était pleine de ricanements, tandis qu'il\névoquait les nobles féodaux tremblant devant la Mort qui\nleur souffle au visage son haleine fétide...\n   Plus d'un, parmi les opprimés et les petits, nourrissait, c'est\ncertain, la haine des Grands, comme faisait Boccace, ou ne\ncroyait pas plus au droit divin des princes que le poète du\nRoman de la Rose:\n\n              Un grant vilain entre eux eslurent\n              Le plus ossu de quant ils purent,\n              Le plus corsu et le graiguour\n              Si le firent prince et seignour...\n\n   Cependant, l'expression publique, dans un lieu du culte, un\nlieu en quelque sorte officiel, de tels sentiments semblent\ninsolites dans l'art discipliné du temps. Cette allégorie est nour­\nrie de furieux réalisme; elle confine à la satire. Ses intentions\nsont âcres, et, parfois, caricaturales. Ah! comme l'insolence de\nces fiers chevaliers s'est subitement effondrée devant la sinistre\napparition! Leur cœur altier se serre, leurs yeux se détournent,\ntroublés... Ils marchaient en dominateurs, en maîtres de la\nterre, et voici que leur troupe arrogante s'est, tout à coup, trans­\nformée en un troupeau épeuré !...\n   Quelles passions de caste ou de parti, quelles haines ou\nquelles rancunes héréditaires mêlaient leurs ferments aux\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                       135\n\ninspirations de l'artisan florentin ou siennois qui associait\nainsi le sarcasme à l'édification? Etait-il sorti de ce popolo\nminuto, de ce petit peuple sur le dos duquel Guelfes et Gibelins,\nBlancs et Noirs, les puissants par les armes et les puissants par\nla richesse, se battaient, à Florence, depuis toujours? Ou bien,\ns'il était de Sienne, appartenait-il à la faction démagogique,\nrécemment chassée, et qui, longtemps, avait régné sur la cité\nde la Vierge?...\n\n   Beaucoup de questions. Aucune réponse. Il est très possible,\nau surplus, que toutes ces inductions sur la pensée de l'auteur\ndu Triomphe de la Mort et, davantage encore, sur ses arrière-pen­\nsées, même inconscientes, soient purement chimériques. Le passé,\ndans l'art et dans l'histoire, fournit surtout à l'imagination...\n   Peut-être pourrait-on dire qu'il n'existe point d'histoire, mais\nseulement des historiens : des hommes tout ensemble savants\net poètes qui, s'étant penchés sur les reliques d'une époque,\nmonuments et archives, ont su faire jaillir la flamme de ces\ncendres, créer en eux-mêmes et nous imposer une image faite\nde réalité et de vraisemblance, forte et cohérente, du temps\nqu'ils avaient proposé à leur étude.\n   L'histoire s'efforce à ressusciter une ère, un siècle, un prince,\nun artiste, dans leur physionomie, leur esprit, leurs tendances,\nen marquant quels ils ont été, comment ils ont agi ou œuvré, la\nnature et l'importance du rôle qu'ils ont assumé dans l'évolu­\ntion générale. Cependant, que lui est-il donné pour asseoir ses\nconclusions : des faits bruts, limités, des écrits contemporains\nou postérieurs, obscurs, contradictoires, tendancieux ou insuffi­\nsants, des monuments défigurés... Mais, si abondante et si véri-\ndique que soit cette documentation, si considérable que l'on\nsuppose l'œuvre issue de la fréquentation de cette dernière,\nque peuvent-elles paraître, l'une, qu'une infime parcelle; l'autre,\nqu'un résumé vague et incertain, au regard de la complexité de\nla matière et de l'étendue du sujet? Qu'ont-elles pu fixer toutes\ndeux, les sources et l'histoire, de l'infinité des temps, des êtres\net des choses; du temps multiple, des choses innombrables,\ndes êtres, les individus et les masses, chacun un, chacun tous,\nagissant et réagissant les uns sur les autres, au milieu de la\ndiversité vertigineuse et inextricable des actes, des volontés et\ndes influences?...\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "136                         DURENDAL\n\n\n   Comment, sinon par un art qui tient plutôt de la divination,\nsaisir cette vie, disparue sans presque laisser de traces, qui,\ndans son lent acheminement au travers des heures et des jours,\nétait formée à la fois du passé toujours accru qui la suivait pas\nà pas et d'impulsions, de résistances sans nombre, indéfiniment\nengendrées et entrechoquées?...\n   Le présent est action, mais il est aussi mémoire. Pour la\ncollectivité comme pour l'individu, chaque moment, chaque\ngeste, chaque parole est une synthèse, un total où tout le passé\nest confondu dans tout le présent. L'historien devrait donc\nadapter sa mentalité à celle du temps ou de l'homme qu'il veut\npeindre, c'est-à-dire en rejeter toute la pensée des siècles qui le\nséparent d'eux. Et encore, s'il lui était possible réellement de se\ndépouiller de lui-même, à quoi bon? Un peuple est devant la\ndestinée qu'il subit comme un homme devant sa propre pensée :\nil l'a obscurément élaborée et lorsqu'elle surgit dans les\nrégions de la conscience, il la regarde, étonné, ainsi qu'une\némanation du mystère. Car il pense, il sent, il rêve, et les prin­\ncipes lointains de sa sensibilité, les origines profondes de sa\npensée, les éléments occultes de son rêve, se dérobent à son\ninvestigation. Tous les jours il est ancien et tous les jours nou­\nveau devant lui-même.\n   L'inconnu, non seulement il nous environne, mais il est en\nnous, plus inaccessible encore. Sur ce fondement, apprenons\nles empires, les événements et les héros: ils remplissent la scène\nhistorique de leur éclat sanglant ou magnifique, mais la vraie\npièce s'est jouée toujours dans l'impénétrable obscurité des\ncoulisses...\n\n   Car l'existence est faite d'actions mémorables très clairsemées\nau milieu de la multitude des actions insignifiantes en détail,\nsignificatives en masse : soins et soucis minuscules et mono­\ntones dans la continuité uniforme des heures, dans le tous-les-\njours du labeur, de la souffrance, de la joie, où se crée la possi­\nbilité des événements et d'où à la fin ils jaillissent... Et, sans\ndoute, l'observateur attentif surprendra-t-il mieux le secret enfoui\nde la vie dans certaines de ses apparences quotidiennes que\ndans ses rares conjonctures extraordinaires.\n   N'en va-t-il pas ainsi de l'histoire des peuples qui est faite\ndavantage par la foule que par les chefs qui la dominent? Il\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                        137\n\nsemble qu'elle soit devant nous comme une grande tapisserie,\nourdie maille à maille, mais dont le plus souvent, nous ne\nremarquons que les grands traits, les figures qui, sur le fond\ncontinu et complexe de laine ou de soie, se profilent en relief\net en gloire : Silhouettes de chevaucheurs épiques; apôtres\ndans la lumière de leur supplice ou de leur auréole; consuls ou\nlégistes enveloppés de la toge, précédés de la majesté des fais­\nceaux et de la terreur de la hache... Tous les éponymes, enfin;\nles rois et, mieux que les rois, les prophètes ou les poètes et\naussi, et avant tout, les conquérants, les valeureux carnassiers,\nillustres par l'éclaboussure de sang qu'ils ont laissée sur leurs\ntraces. Tous ceux-là qui sont délégués, placés en vedette, pour\nfaire les gestes, proférer les paroles, dont l'inspiration et l'éner­\ngie émanent en eux du peuple, de la puissance fourmillante et\nténébreuse à laquelle ils paraissent commander. Ils ne sont, en\nsomme, que les noms commémoratifs des péripéties de l'his­\ntoire. Pour pénétrer dans la réalité finale de celles-ci comme\ndans le cheminement de leur élaboration et des causes stimu­\nlantes qui les ont, à la longue, provoquées, il faut se mêler à\nl'ordinaire, à l'usuel de la vie des populations, fréquenter les\nhumbles du chantier, de la boutique ou de la ferme, écouter\nleurs propos, regarder leurs labeurs, compter leurs épargnes,\npartager leurs réjouissances et leurs peines; et connaissant que,\nnécessairement, ils souffrent, connaître pourquoi, et quelle aspi­\nration nourrie silencieusement dans leur cœur, coalisa, un jour,\ntous leurs pareils dans la manifestation subite de leur vœu una­\nnime et caché, pour l'insurrection ou pour la victoire...\n\n   Le soleil de midi dessine avec éclat les ogives régulières des\narcades... Le ciel éblouissant au-dessus de nos têtes; l'herbe\ndrue sous nos pieds; les cyprès pyramidaux et sombres aux\nextrémités du champ mortuaire; tout est silence, couleur, im­\nmobilité brûlante... Personne. C'est lheure du déjeuner. Les\nvivants ont déserté les morts, ou, du moins, ce qui peut subsis­\nter d'eux dans la terre grasse et humide de l'enclos ou, dans le\ncloître, sous les dalles dont le pied indifférent des passants a\nusé les épitaphes. Car, ici, on voit que la mort même meurt ;\nle temps fait de la poussière avec elle et avec ses commé­\nmorations — architectures qui se délabrent, peintures qui,\nlentement, se détachent — de la ruine. Lav ie et la mort cèdent\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "138                        DURENDAL\n\n\ndevant lui ; la vie dont les vieux peintres avaient fixé avec\namour des aspects sur les murailles; la mort, qui avait rempli\nles tombes qu'il vide... Seul, le silence qui enveloppe toutes\nces choses ; le silence, plus invincible à mesure qu'il se\n prolonge, peut l'affronter et le regarder sans pâlir...\n   Assis sur les marches de l'un des escaliers, le dos tourné au\nTriomphe de la Mort, nous apercevons en face de nous, entre les\nembrasures des arcades, les fresques de Gozzoli, mutilées,\nféeriques, pleines d'histoires interrompues et qui sont comme\nun rêve qui s'évapore. Mais notre attention ne s'y arrête pas.\nNous sommes las de marcher depuis si longtemps dans l'ombre\nillustre des siècles, dans l'obsession du passé impérieux et de\nses œuvres, monuments, marbres, peintures... Nous ne regar­\ndons que ce coin de verdure dans son cadre de pierre, les\ncyprès aigus et noirs, l'herbe moite, caresse pour nos yeux,\nrafraîchissement pour notre pensée... La vie est comme suspen­\ndue entre les morts d'en bas et le soleil d'en haut, dans la\nsaveur de l'air, dans le rayonnement de la lumière, dans\nl'odeur de la terre ; la vie, non point muette, mais silencieuse,\nmais furtive comme les deux petites tortues dont la course\ninvisible lait passer des ondulations dans l'herbe épaisse...\n                                             ARNOLD   GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "             Rebecca au Puits\n\nQuand il vit les champs bleus de Mésopotamie\nEt la ville à ses pieds, le sage Eliézer,\nAvant de pénétrer dans cette enceinte amie,\nArrêta ses chameaux tout poudreux du désert.\n\nEt tandis qu'en silence il regardait la ville,\nCherchant parmi ses toits la maison de Nacor,\nSes chameaux sous leur faix, agenouillés en file,\nEntouraient,  pleins de soif, le puits tranquille encor.\n\nEliézer songeait : « C'est l'heure     coutumière\nOù les vierges, pendant qu'un dernier rayon luit,\nQuittent les seuils plus frais où pâlit la lumière\nPour puiser l'eau du soir en attendant la nuit.\n\n« Va, m'a dit Abraham, au pays de mon père;\n» Prends dix chameaux chargés de présents, et sois         prompt,\n» Et ramène à mon fils l'épouse qu'il espère\n» Depuis que Sarah dort dans la terre    d'Hébron.\n\n» Voici qu'à l'orient déjà monte la lune...\nSeigneur, éclaire-moi ! le moment est venu :\nLes filles de Nacor vont passer une à une,\nPortant la cruche vide appuyée au bras nu.\n\n» Mais comment découvrir, si tu ne la révèles,\nCelle pour qui les bras d'Isaac   s'ouvriront?\nLe maître seul connaît les colombes entre elles :\nQuand elle sera là, mets un signe à son front.\n\n» Toi qui lis dans les cœurs, marque-la de ta flamme,\nAfin que je distingue en l'innombrable  essaim\nL'enfant prédestinée où déjà naît la femme\nPar qui doit s'accomplir ton éternel dessein.\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "140                             DURENDAL\n\n\n      » Qu'elle soit de cœur simple et de grâce  éclatante,\n      Telle, lorsque ses pas auront franchi le seuil,\n      Qu'une splendeur d'aurore illumine la tente\n      Où le fils de Sarah se lamente en son deuil!\n\n      » J'entends de jeunes voix retentir dans la plaine :\n      Eclaire-moi, Seigneur, car je suis faible et vieux !\n      Que celle dont les mains pencheront l'urne pleine\n      Pour apaiser ma soif et rafraîchir mes yeux,\n\n      » Et qui, prenant pitié de leur troupe altérée,\n      Ira vers mes chameaux et les abreuvera,\n      Que celle-là, mon Dieu! soit l'épouse espérée\n      En laquelle Isaac reconnaîtra Sarah ! »\n\n      Or, comme il attendait l'instant   inévitable,\n      Voici que Rebecca, fille de Bathuel,\n      A l'heure où les troupeaux sont rentrés à l'étable,\n      S'en vint emplir sa cruche au puits     habituel.\n\n      Elle était belle et pure et secrète en ses voiles,\n      Pareille au lys des monts que le ciel seul connaît;\n      Et, gagnant la fontaine aux premières        étoiles,\n      Sa cruche à peine emplie, elle s'en      retournait,\n\n      Sans jamais se mêler à l'oisive querelle\n      Qu'assemble autour des puits le long soleil   couchant.\n      Elle s'en allait donc, si légère et si frêle\n      Qu'à peine ses pieds nus courbaient l'herbe en    marchani.\n\n      Il dit pourtant : « J'ai soif! » Et s'étant    retournée,\n      Elle tendit sa cruche humblement      au    vieillard...\n      Le soleil s'éteignait ; la fin de la journée\n      Assombrissait au loin le pays de Cédar.\n\n      Rebecca cependant, malgré l'ombre    croissante,\n      Abreuva les chameaux. Et quand ils eurent bu,\n      Admirant dans son cœur tant de grâce      innocente,\n      Eliézer s'enquit du nom de sa tribu.\n\n      Et l'enfant répondit : « Bathuel est mon père;\n      Nul regard ne saurait dénombrer ses      troupeaux.\n      Tu trouveras un lit sous notre toit prospère,\n      Et pour tes chameaux las nourriture    et repos,\n\n      » Car le foin et la paille y sont en abondance     :\n      La bénédiction du Seigneur est sur nous,\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                   REBECCA AU PUITS                                 141\n\n\nEt Nacor fut comblé jusqu'en sa descendance.     »\nEt le vieillard lui dit, embrassant ses genoux   :\n\n« Loué soit l'Eternel qui par la droite voie,\nDans sa miséricorde et dans sa vérité,\nM'a mené vers ce puits afin que je te voie !\nEt béni soit ton père en sa postérité! »\n\nAlors, sur son épaule ayant replacé   l'urne,\nEliézer suivit les pas de Rebecca...\nLes astres s'allumaient au firmament nocturne,\nComme pour saluer celle que Dieu     marqua.\n\nEt tandis qu'elle allait devant, jetant son ombre\nSur le gazon en fleur où couraient ses pieds blancs,\nL'Envoyé comparaît aux étoiles sans nombre\nLes générations qui dormaient dans ses flancs.\n\n                                                     FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "                                                                             (1)\n             La jeunesse et les lettres\n\n         (Conférence donnée à des jeunes gens)\n                   JE débute à la manière de tout conférencier qui se respecte,\n                      c'est-à-dire que je commence par réclamer votre indulgence\n                      en raison du sujet que j'ai choisi et des moyens insuffisants\n                      dont je dispose pour vous récréer. En effet, vous allez peut-\n                      être penser que je suis bien osé de venir vous faire une\n                      causerie sans avoir à vous montrer sur un vaste écran, sur\n                     une immaculée toile blanche des plaques photographiques,\n                      des projections lumineuses. Ainsi que vous le remarquez, je\n                     n'ai point d'appareil. D'ailleurs, je n'ai point de pittoresques\npaysages, de mystérieuses cités, de tableaux célèbres à vous exhiber. Je ne\nreviens pas du Japon, ni de l'Afrique centrale, ni de quelque glorieuse capitale\nde l'Europe. J'arrive de Louvain. Je ne suis qu'un professeur de littérature et\nj'ai formé le téméraire dessein de vous entretenir, pendant une heure,... de litté­\nrature! Le sujet est bien vieux, puisque la littérature est, après tout, vieille\ncomme le monde. Par conséquent, vous voilà prévenus que vous n'êtes pas\nréunis dans cette salle pour entendre des choses extraordinaires, des choses\ninouïes. Que voulez-vous? Il y a des sujets que l'on ne renouvelle pas. Vous\nconnaissez le mot spirituel d'Emile Augier dans sa comédie : Le Fils de\nGiboyer. Une dame y raconte qu'elle a assisté, le matin, à un sermon et que\nle prédicateur a été admirable : « Il a eu, s'exclame-t-elle, sur la charité des\npensées si touchantes, si nouvelles !» — « Tiens, réfléchit à part soi un mon­\nsieur qui l'écoute (c'est Giboyer), des pensées si nouvelles sur la charité : a-t-il\ndit qu'il ne faut pas la faire? » Eh bien, dans la présente circonstance, la pen­\nsée nouvelle, la nouveauté de ma part consisterait à vous adresser le petit\ndiscours suivant : « Messieurs les Etudiants, n'aimez point la littérature! Ne\nla lisez pas! N'écrivez jamais! Gardez-vous bien de laisser monter sur vos\nlèvres les poèmes qui chantent peut-être dans vos cœurs de vingt ans! Fermez\nvos oreilles aux voix enchanteresses de l'harmonie verbale! N'écoutez point\nles appels pressants de la sirène qu'on nomme la beauté artistique ! » Or, je\n\n\n  (1) Les pages que je publie sous ce titre reproduisent une conférence que j'ai faite à des\nEtudiants. Je prie les lecteurs de Durendal qui voudront bien les parcourir de ne pas perdre\nde vue qu'elles s'adressent avant tout à des jeunes gens de dix-huit et vingt ans. J'ai tenu à\nleur conserver l'accent et l'allure d'une conférence destinée à promouvoir parmi la jeunesse\nuniversitaire l'amour des lettres.\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                     LA JEUNESSE ET LES LETTRES                               143\n\n\nviens vous dire des paroles beaucoup plus banales. Je viens vous dire: « Faites\nde la littérature, ou tout au moins lisez les beaux livres ! » Mais vous me\ndemanderez peut-être pourquoi je pense devoir vous tenir pareil langage. Et\npeut-être, sans attendre ma réponse, avez-vous déjà répondu mentalement à\nvotre propre question : « Parce que le conférencier, que nous avons devant\nnous est un professeur de littérature. » Et probablement vous ajouterez, men­\ntalement aussi, que je suis à cette tribune pour prononcer un plaidoyer pro\ndomo. Non, rassurez-vous, Messieurs. Il est superflu de plaider la cause de la\nlittérature. C'est, me paraît-il, une cause gagnée d'avance. La littérature est\nune personne avenante à laquelle, du reste, chacun de vous doit avoir déjà\nfait un brin de cour. Au surplus, c'est une cour permise; elle est légitime, elle\nest autorisée, quelle que soit notre tâche ici-bas. Hommes d'Eglise et gens du\nmonde, tous nous avons le droit de lui présenter nos hommages, à la condi­\ntion toutefois de résister à ses charmes lorsqu'ils sont trop charmeurs, c'est-\nà-dire dangereux.\n    Mais si même sa séduction est telle, si vraiment sa cause est gagnée d'avance,\npeut-être n'est-il pas interdit de vous rappeler, très simplement, à vous les\nJeunes, pourquoi et comment vous pouvez aimer les lettres. Très simplement,\ndis-je, et pas très longuement. Le sujet que j'ai choisi — je le répète — est\nvieux comme le monde, mais — j'ajoute — il est vaste comme le monde. For­\ncément, je devrai me limiter à quelques points de vue généraux, points de vue\nque j'appuierai de quelques exemples empruntés, de préférence, à la littéra­\nture française.\n    Voilà donc plusieurs années déjà que vous, collégiens d'hier et d'avant-hier,\nvous cultivez les lettres, d'après l'expression consacrée de vos manuels de\nclasses. Vous êtes-vous demandé souvent ce qu'il fallait entendre par ces\ntermes : les lettres, la littérature ? Oh, certes, je n'ignore pas que vous ne\nressemblez nullement au Bourgeois gentilhomme de Molière, à M. Jourdain,\nqui fut un jour si grandement stupéfait d'apprendre que, quand il disait à sa\n servante : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet\nde nuit », il disait de la prose. Conclusion : M. Jourdain disait de la prose\n depuis plus de quarante ans sans le savoir. Non, vous n'êtes pas comme lui.\n Mais, il pourrait être néanmoins opportun de nous poser, au début de cette\n causerie, la question suivante : Qu'est-ce que la littérature ? Ici, nous sommes\n en présence de l'un de ces mots, nombreux dans la langue française comme\n d'ailleurs dans toute langue, mots qui reviennent à chaque instant sur nos\n lèvres et que cependant nous éprouvons quelque peine à nettement définir : tels\n le goût, la beauté, le talent, l'art, le génie. Permettez-moi de céder la parole à\n un écrivain de théâtre; laissez-moi vous lire la définition de la littérature qu'il\n a mise dans la bouche d'un de ses personnages. Il s'agit de Théodore de Ban­\n ville et de sa comédie de Pierre Gringoire. Le héros de cette délicieuse ceu­\n vrette est, comme vous le savez, un pauvre poète, un poète « ivre de faim » qui\n se voit introduit de force chez un opulent bourgeois de Paris, Simon Four­\n niez. Dans la belle salle gothique où des archers l'amènent, un plantureux\n  repas se trouve servi, et l'un des convives lui promet qu'il en aura sa part s'il\n  consent à réciter la célèbre « Ballade des pendus » qu'il a rimée contre le roi\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": " 144                                DURENDAL\n\n\n de France, Louis XI. Après quelque hésitation, Gringoire la déclame, igno­\n rant qu'il a, parmi ses auditeurs, précisément ce monarque qui pratiquait si\n volontiers l'art de la pendaison. Vous vous rappelez ce qui arrive : l'infortuné\n rimeur est menacé de subir le sort de ceux qu'il a chantés s'il ne parvient pas\n à se faire aimer de Loyse, la fille de Simon Fourniez. Nous voici à la scène\n charmante où Gringoire essaie de lui définir le triste mari, le bizarre époux\n que Louis XI lui destine : un poète!\n\n                                      LOYSE\n\n  Mais comment ce malheureux que vous me dépeignez a-t-il attiré l'attention\ndu Roi?\n                                    GRINGOIRE\n\n  L'attention du Roi? Vous dites bien. Il l'a attirée en effet, et plus qu'il ne\nvoulait. Comment? En faisant des ve'rs.\n\n                                LOYSE (étonnée)\n\n   Des vers?\n                                   GRINGOIRE\n\n   Oui, mademoiselle. Un délassement d'oisif. Cela consiste à arranger entre\neux des mots qui occupent les oreilles comme une musique obstinée ou, tant\nbien que mal, peignent au vif toutes choses, et parmi lesquels s'accouplent de\ntemps en temps des sons jumeaux, dont l'accord semble tintinnabuler folle­\nment, comme clochettes d'or.\n\n                                      LOYSE\n\n  Quoi ! un jeu si frivole, si puéril, quand il y a des épées, quand on peut\ncombattre ! quand on peut vivre !\n\n                                   GRINGOIRE\n\n   Oui, on peut vivre ! mais que voulez-vous, ce rêveur (et dans tous les âges\nil y a eu un homme pareil, à lui) préfère raconter les actions, les amours et les\nprouesses des autres dans des chansons où le mensonge est entremêlé avec la\nvérité.\n                                     LOYSE\n\n  Mais c'est un fou, cela, ou un lâche.\n\n                       GRINGOIRE, bondissant, à part\n  Un lâche! (Haut, avec fierté.) Ce lâche, mademoiselle, dans des temps qui\nsont bien loin derrière nous, il entraînait sur ses pas des armées, et il leur don-\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "Pise. Camposanto\n\n                   LE TRIOMPHE DE LA MORT\n                          LES OISIFS\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": ""}, {"page_pdf": 180, "texte": "                    LA JEUNESSE ET LES LETTRES                              145\n\n\nnait l'enthousiasme qui gagne les batailles héroïques! Ce fou, un peuple de\nsages et de demi-dieux écoutait son luth comme une voix céleste, et couron­\nnait son front d'un laurier vert !\n\n\n    Messieurs, vous entendez Gringoire : « Un délassement d'oisif! » Et pour­\ntant, il y a toujours eu, sous toutes les latitudes, dans tous les temps (et même,\nquoi qu'en dise Gringoire, dans des temps qui sont les vôtres) il y a toujours\neu des hommes pour s'y complaire. Toujours, dans cette vaste ruche en travail\nqu'est l'humanité, il y eut des rêveurs pour s'amuser à ce « délassement » qui\nest de saisir au vol les plus beaux mots de la langue qu'on parle autour d'eux,\nde leur prêter un pouvoir mystérieux en les arrangeant les uns à la suite des\nautres, de tirer de là je ne sais quelle harmonie, tantôt douce et berceuse, tan­\ntôt vibrante et troublante, une harmonie à travers laquelle résonne l'écho des\njoies, des allégresses, des émotions, des tortures d'un peuple. Toujours il y\neut des rêveurs qui ont aimé, souffert et pensé, qui ont vu leurs frères aimer,\nsouffrir et penser, qui ont redit leurs amours, leurs souffrances et leurs pensées\ncommunes, ou qui, pour m'exprimer simplement, ont fait de la poésie, de\nl'épopée, du roman, du théâtre.\n    Etrange délassement sans doute ou, si vous voulez, étrange métier qui est\n de courir la rime, de chanter des chansons, tristes ou gaies, d'inventer des\n fictions, de combiner et corser des intrigues, de créer des personnages de\n drames ou de comédies. Et cependant, tout singulier qu'il paraisse, ce métier\nest né tout seul ; il est si naturel à l'homme qu'un enfant l'aurait trouvé. Que\n dis-je? l'enfant le trouve, l'exerce tous les jours, ou bien il demande qu'on\n l'exerce pour lui, sans se douter que les grands, les hommes, le pratiquent\ndepuis l'origine des âges. Oui, l'enfant, voyez-le dans sa chambre à jeux; il a\n près de lui son petit frère, sa petite sœur, ses amis; il a sa table et quelques\n chaises; il imite la vie; il joue théâtre; il joue « Papa qui gronde » ou\n « Madame reçoit ». Mais cela ne dure pas. Nos acteurs ou nos spectateurs en\n ont assez de la scène. C'est une « histoire » qu'il leur faut, et si la bonne\n n'est point là pour leur en débiter une, c'est l'un d'eux qui la dira, ou qui\n même la fabriquera. Et nous aurons alors le conte, le roman, nous aurons ce\n que Messieurs les professeurs dénomment, dans leurs cours, la littérature\n narrative, l'épopée !... Dans cette même chambre d'enfants, nous aurons une\n troisième forme de littérature. Après le théâtre et le roman, viendra la poésie,\n  la poésie lyrique, la vraie poésie lyrique, telle qu'elle fut pratiquée dans les\n temps primitifs, la poésie chantée. Une ronde s'organisera, menée par la\n  bonne et, encore une fois, si la bonne est absente, l'un de nos bambins saura\n  bien dénicher dans sa jeune mémoire quelque couplet, à moins qu'il n'en\n  fasse un lui-même.\n     Je ne vais pas plus loin, car vous finiriez peut-être par me trouver trop\n  ingénieux dans mes démonstrations : il nous suffira d'ailleurs d'avoir observé\n   que le mouvement le plus instinctif pousse les enfants, et aussi les grands\n  enfants qu'on appelle les hommes, vers ces fantaisies de l'esprit. Petits et\n  grands, nous voulons des histoires et des chansons. Le bébé demande qu'on\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "146                                   DURENDAL\n\n\nl'amuse, qu'on le fasse rire et même pleurer. Il demande qu'on le promène\ndans le pays du merveilleux et de la féerie, il demande qu'on lui chausse les\n bottes de sept lieues de l'ogre du Petit Poucet et qu'on l'entraîne au loin, au\nloin, vers l'inconnu; il demande qu'on adapte des ailes à sa frêle imagination\npour qu'elle s'envole vers l'immense et splendide royaume de l'Enchantement.\n Et, lorsque vous consentez à le satisfaire, ses larmes s'arrêtent, ses souffrances,\nses bobos se taisent, son cœur s'égaie, son âme se redresse. Cet enfant,\nattendez qu'il soit homme, vous l'entendrez encore demander de semblables\njeux de l'esprit.\n   Oui, assurément, des jeux de l'esprit, répliquera quelque sceptique, mais\ndes jeux futiles, des jeux inutiles! A quoi bon figurer l'humanité dans des\nlivres et sur des théâtres, puisque nous la rencontrons tous les jours dans la\nrue? Oh, mon Dieu, la réplique est licite. Après tout, il n'est interdit à per­\nsonne d'avoir, sur l'imitation de la vie ou de la nature par les arts,\nla manière de penser d'un paysan qui voyait le peintre français Théodore\nRousseau en train de reproduire sur sa toile un grand chêne. Tandis que\nl'artiste lui désignait l'arbre qu'il voulait faire, le campagnard s'écria :\n«- Mais, monsieur, ce chêne, à quoi bon le peindre, puisqu'il est tout\nfait (1). » Rousseau se trompait peut-être, et l'homme des champs avait peut-\nêtre raison. En somme, il est toujours permis de dire avec certain géomètre\nsortant de la représentation de l'Athalie de Racine : « Qu'est-ce que cela\nprouve ? » Rien si l'on veut ! Je connais également beaucoup d'autres choses\nqui ne prouvent rien : le mont Blanc, les lacs suisses, les fiords de Norvège,\nl'eau bleue de la Méditerranée, nos Ardennes, le Beffroi de Bruges, l'Hôtel\nde ville de Louvain. Et j'ai peut-être tort de m'arrêter en si bon chemin. Je\ncontinue. A la rigueur, la terre pourrait se passer de ce qu'un moine du\nXe siècle appelait la « robe blanche des églises », ou tout au moins l'on pour­\nrait remplacer nos somptueuses cathédrales avec leurs précieux reliquaires,\nleurs délicats tryptiques, leurs châsses triomphales par quatre murs surmontés\nd'un toit avec un autel et quelques bancs à l'intérieur. Cela suffirait pour chan­\nter les gloires de Dieu.\n   Vous le constatez : je m'avance très loin dans la voie des concessions à faire\naux ennemis de l'inutile... ou des plus belles choses, car, ainsi qu'on l'a dit,\nc'est le caractère des plus belles choses, d'être inutiles. L'on a même écrit :\n« Le sublime, c'est l'inutile presque toujours. » Mais, après toutes ces conces­\nsions, vous me permettrez de me' reprendre. On nous fait remarquer : c'est le\ncaractère des plus belles choses, d'être inutiles, mais ayons soin de corriger :\nen apparence seulement. Vous le savez d'ailleurs, et ce n'est pas à vous que\nl'on doit démontrer qu'il faut de l'inutile pour vivre. Il en faut surtout de nos\njours, à une époque qui, pour tant d'esprits, est celle de l'utilitarisme. Vous\nconnaissez le mot terrible : la lutte pour l'existence, et vous connaissez peut-\nêtre aussi, le lutteur terrible qui vous écarte brutalement de sa route et qui\nvous crie pour justifier son geste : « Voyez donc, on se bat ! Croyez-vous que\n\n\n  (1) V. CHERBULIEZ : L'Art et la Nature, 2e éd., Paris, Hachette. 1892, p. 3.\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                     LA JEUNESSE ET LES LETTRES                                147\n\nj'aie le temps de m'arrêter pour contempler le ciel radieux ou les capricieuses\névolutions d'un nuage? Croyez-vous que j'aie le temps de me remplir les\nyeux de vos aurores rosées et de vos clartés crépusculaires? Laissez-moi donc\npasser ! En voilà qui me dépassent ! » Et le lutteur se précipite tête baissée\ndans la mêlée ardente ; il court au plus pressé, il court vers l'utile, se disant\nque l'inutile sera pour les autres : les naïfs.\n   A Dieu ne plaise que j'oublie les utilités et les nécessités matérielles de la\nvie. J'entends bien Chrysale de Molière qui me souffle tout bas à l'oreille :\n\n              Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.\n\n    Oui, oui, la bonne soupe nous est indispensable,... quand ce ne serait que\npour être honnête, et c'est ce que saint Thomas d'Aquin doit avoir écrit dans\nune forme plus relevée que celle du bourgeois de Molière : « Une certaine\naisance est indispensable à la pratique de la vertu. » L'on pourrait même affir­\nmer d'une façon générale qu'elle est également indispensable à la pratique des\nbeaux-arts et des belles-lettres. Faisons donc des provisions de bonne soupe,\nles provisions qui nous sont nécessaires. Mais ne soyons pas que des mangeurs\nde bonne soupe. Ne soyons pas que des « ventres dorés », chez qui la fin justifie\nles moyens, et la fin, c'est la conquête de l'or, et les moyens, c'est l'art de duper\nles autres.\n    Heureusement, le cri de Gloire au veau d'or! ne retentit point partout.\nHeureusement, la question d'argent n'en est pas encore à tout dominer. Par­\nticularité curieuse même, spectacle étonnant, n'entendons-nous pas, en notre\népoque dite positiviste, autant qu'en une autre, parler d'idéal ? Combien de nos\ncontemporains, en effet, ont la prétention d'être des professeurs d'énergie et\nclament à tous ceux qui veulent bien les écouter : « Ayez un idéal ! » L'idéal,\nnous l'avons, puisque nous avons notre foi, nos croyances chrétiennes, mais,\nnotre vie terrestre ainsi que nous la concevons avec toutes les obligations\nmorales qu'elle nous impose, pourquoi refuserions-nous de l'embellir, de l'illu­\nminer d'un rayon de clarté qui sera l'exercice ou simplement le culte de l'art\nlittéraire? Aussi bien, n'est-ce pas une source de jouissances presque néces­\nsaires dans la vie, pour chacun de nous, quel qu'il soit, prêtre, médecin,\néducateur, avocat, homme de sciences pures ? Chacun a son arc que viennent\ntendre les occupations professionnelles. Il faut le détendre. Il faut se rafraîchir\nou s'aérer l'esprit trop confiné, trop absorbé dans les applications, peut-être\ntrop techniques, de la tâche quotidienne. Il faut, pour le dire autrement,\nrepousser loin de soi cette étroitesse d'intelligence qu'engendre fatalement la\nspécialisation à outrance.\n    La spécialisation! c'est aussi un mot du jour : parlons-en un instant. L'an­\ncienne société française se vantait d'avoir produit ce qu'elle appelait « l'honnête\nhomme » et par là, elle désignait l'homme de bonne compagnie et qui possède\ndes clartés de tout. Prenons garde, Messieurs ! L'honnête homme s'en va. Il\n s'en va, mis à la porte de nos demeures par les progrès mal entendus de la\nspécialisation. Mal entendus? Evidemment, je ne songe pas à me plaindreet à\n médire de la spécialisation. Elle est fatale et légitime. Mille activités diverses,\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": " 148                               DURENDAL\n\n\n contraires même, sollicitent et doivent inévitablement solliciter les hommes de\n la génération actuelle. L'un tire à dia, l'autre à huhau, l'un marche à gauche,\n l'autre prend la droite. Il le faut bien. Mais gare à la spécialisation à outrance!\n On nous fait actuellement des humanités de toutes les couleurs, et bientôt\nnous aurons autant d'humanités qu'il y a d'élèves. Craignons que les spécia­\nlistes de toutes ces spécialités ne trouvent plus le terrain commun où ils\npourront se rencontrer et se comprendre. Craignons de n'avoir plus, dans nos\ncerveaux, le compartiment des idées et des connaissances générales qui per­\nmettent à des hommes destinés à des carrières différentes d'avoir entre eux ce\nqu'on dénomme d'une très heureuse expression : un commerce d'esprit.\n    Oh! certes, je ne prétends pas que seuls les beaux-arts et la littérature soient\nà même de nous fournir, dans la vie, l'objet d'un commerce d'esprit. Mais on\nne peut nier qu'ils en constituent l'un des thèmes les plus agréables et les plus\nélevés. Dès lors, ne sommes-nous pas en droit de proclamer la nécessité de\ncette chose en apparence frivole et futile : la littérature? Et pourquoi n'ajoute­\nrions-nous même pas que, si la littérature n'existait pas, l'on devrait sur l'heure\nJ'inventer quand ce ne serait que pour l'ériger en manière de digue contre l'uti­\nlitarisme exaspéré qui nous menace? Disons de plus ou répétons qu'il faudrait\nl'inventer pour les jouissances esthétiques dont nous avons vu qu'elle était\ndétentrice. Enfin — autre point que nous n'avons pas encore abordé — il fau­\ndrait l'inventer parce qu'elle peut être pour nous, si nous sommes aptes à nous\nen servir, un délicat et précieux instrument de culture intellectuelle. Sur un\ntel point, nous nous mettrons facilement d'accord, je crois, si vous voulez sous­\ncrire à cette définition de la littérature que j'ai déjà formulée implicitement :\nsavoir que, dans la littérature, dans ce jeu d'imagination que jouent les\nhommes dès le premier éveil de leurs sens, c'est la vie, c'est la société qui se\nreflète avec toutes ses aspirations et ses déceptions, avec toutes ses préoccupa­\ntions philosophiques et morales. Le moment est venu d'entrer un peu plus\navant dans l'examen de cette définition. Vous le remarquez: tout peuple a, par\nexemple, des impressions et des émotions devant le spectacle ondoyant et\ndivers du ciel où tour à tour l'azur et l'orage triomphent, en face des saisons\nqui déroulent leurs gloires ou leurs tristesses et qui passent. Or, dans ce peuple,\nil est des hommes — Gringoire dit : des rêveurs — dont certains sont des êtres\nd'élite et qui, se faisant l'écho des autres, leur rendent ou leur chantent ces\nimpressions et ces émotions. Ce que, par exemple, ils expriment également,\nc'est la crainte qu'a jetée à travers les siècles la terrible faucheuse ou, selon la\npuissante image biblique, le « roi des épouvantements ». Leur bouche nous\ndit en outre la souffrance ou l'allégresse qui passe par les âmes lorsqu'elles\ns'éprennent de quelque idéal, lorsque l'amour les saisit, lorsque la beauté les\nséduit. Par eux, vous saurez aussi de quelle force est la commotion morale\nqui secoue un pays entraîné vers des luttes civiles et religieuses, vers des guerres\nde conquête, vers des victoires sanglantes ou des progrès pacifiques. En\nd'autres termes, tout peuple a ses phénomènes de l'esprit et du cœur ; il a telle\nconception du monde, de l'au-delà, de Dieu ; il a son existence pensante; il a\nce quelque chose d'instable et de mouvant que l'histoire proprement dite ne\npeut raconter qu'imparfaitement et que la littérature a fixé, ou même immor-\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                     LA JEUNESSE ET LES LETTRES                              149\n\ntalisé, dans ses œuvres. Oui, Messieurs, ouvrez vos recueils de poésies, vos\nromans, vos pièces de théâtre et vous entendrez là retentir dès voix qui ne sont\npas dans vos livres et vos manuels d'histoire; c'est l'humanité qui parle vrai­\nment là ; c'est là que vous sentirez battre son cœur.\n    Dès lors, lire ou pratiquer les lettres, s'enquérir de l'enseignement qu'elles\nrenferment, n'est-ce pas, comme je l'affirmais à l'instant, recourir à l'un de\nnos meilleurs outils de perfectionnement intellectuel, puisque c'est apprendre\nla vie, puisque c'est apprendre à voir plus clair en nous ? Ne nous flattons\npas de posséder la lumière infuse et d'être en état de tout observer et de tout\ndécouvrir par nous-mêmes. Or, la littérature est un vaste ensemble, un\nimmense répertoire d'observations et de découvertes que d'autres ont réalisées\navant nous, observations et découvertes qui nous élargiront les yeux, nos\ndeux paires d'yeux — du corps et de l'esprit — que nous promenons cons­\ntamment et sur le monde physique et sur le monde moral.\n   En premier lieu, occupons-nous des yeux du corps qui regardent le\nmonde physique. Souvent, c'est un regard superficiel que nous jetons sur les\nsomptuosités de la nature extérieure : nous regardons et nous n'apercevons\npas, ou nous n'apercevons pas assez. Mais alors, laissons venir à nous les\npoètes avec leurs tableaux parlants que sont leurs poèmes et, cette nature, ils\nnous la rendront visible, ils nous la rendront plus sensible. Je n'affirme pas,\nassurément, qu'ils nous la révéleront ainsi qu'à des enfants dont la rétine\nserait frappée pour la première fois par la lumière du ciel, mais ils donneront\nà nos sens comme un éveil nouveau, et nous serons plus séduits, plus conquis\npar cette beauté. Maintes fois, l'on a dit que les poètes sont les « traducteurs »\nde nos rêveries. Le mot est juste. En effet, si chacun de nous se plait à rêver\ndevant les splendeurs toujours fraîches et toujours éblouissantes de la créa­\ntion, ne semble-t-il pas que les poètes traduisent nos impressions lorsqu'ils\nles font passer, du domaine confus de nos cerveaux où elles séjournent, dans\ncette langue colorée, chaude, vivifiante que l'on nomme la poésie? Ne semble-\nt-il pas que leur poésie est une parure nouvelle dont ils décorent la mer­\nveilleuse féerie de la nature? Evidemment, toutes les traductions ne se valent\npas : il en est qui ne sont que du verbiage, et d'autres n'ont que la seule par­\nticularité d'être juxtalinéaires et prosaïques. Mais les traductions que nous\navons en vue sont de celles qu'on peut qualifier de créations, parce que les\npoètes que nous avons en vue sont de ceux qui font de la vie avec la vie, ou\nqui répandent autour d'eux une sorte de sensibilité poétique nouvelle.\nJ'explique ma pensée par des exemples. Il y a quelques minutes, j'évoquais\ndevant vous l'ennemi de nos joies esthétiques : ce n'est pas lé cléricalisme,\ncomme eût pu dire Léon Gambetta, mais l'utilitarisme. Je vous le repré­\nsentais menaçant, je vous le représentais qui rendait ses trop nombreux\ndisciples indifférents à la beauté artistique et littéraire, mais je ne le crois\npoint capable de détruire cette beauté. Sans doute, on prétend souvent,\nlorsque l'on parle de lui, que la soif de l'or, les préoccupations des affaires,\nnotre existence fiévreuse et tourmentée, l'esprit de froide analyse et d'autres\nchoses encore sont en train de tuer la poésie. Ce sont des dangers pour elle,\nmais ce ne sont point des dangers mortels. Allons plus loin et montrons même\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "150                                DURENDAL\n\n\nque l'industrie engendre une certaine beauté à laquelle certains de nos\npoètes ne sont pas restés indifférents et qu'ils ont su traduire en de très litté­\nraires traductions.\n    L'industrie, on nous la dépeint comme étant la laideur, la vulgarité, la\nprose de la vie. Assurément, l'on a raison de dire qu'un comptable assis à son\nbureau n'a rien de poétique, que les doigts crochus du rapace financier qui\nempile son or n'offrent rien de poétique, qu'une usine sent généralement mau­\nvais et que ses odeurs ne dégagent rien de poétique, enfin que toutes les\npassions de lucre, de jalousie, d'avarice qui naissent dans un bureau et dans\nune usine ne suggèrent à nos âmes rien de particulièrement poétique... Mais\nlaissez-moi m'écarter de ces spectacles et permettez-moi de ne plus en exa­\nminer à la loupe les menus et mesquins détails. Alors, j'aurai devant moi tels\nde nos grands paysages industriels que certes vous connaissez et que j'admire\nbeaucoup dans le lointain où ils se présentent à mes regards. Donnez-moi les\nsens affinés, l'imagination enflammée, les facultés supérieures d'évocation\nqui font les poètes, et, dans tout ce que j'aurai devant moi, je mettrai de la\npoésie ou plutôt j'extrairai, je dégagerai la poésie de tout ce que j'aurai sous\nmes yeux. Si j'en ai l'aptitude, je serai Emile Verhaeren, le grand poète Ver­\nhaeren dont, sans doute, les dires philosophiques appellent bien des réserves,\nmais la puissante originalité n'est point niable, et cette originalité réside,\nentre autres, dans l'art de saisir et d'exprimer la poésie de l'âge présent,\nde la civilisation qui est la vôtre. Songez aux Campagnes hallucinées, aux\nVilles tentaculaires, aux Forces tumultueuses ; songez à ces visions d'un sym­\nbolisme effrayant, à ces évocations du terrible phénomène social auquel nous\nassistons : les « campagnes » abandonnées, la désertion de la terre ou « la\nterre qui meurt ». En face de ce tableau de désolation dont la sombre poésie\nest si prenante, voilà que se dresse la « ville tentaculaire », la ville fiévreuse\net tapageuse, la ville ardente et frénétique, la ville avec ses « forces tumul­\ntueuses », la science, l'art, le travail, l'or, la mort, — la ville avec ses immenses\nénergies qui se déploient, bouillonnent, broient, anéantissent et créent.\n    Vous le voyez donc : la poésie s'empresse de se refaire, de se reformer, à\nmesure qu'une conception toujours plus matérielle de la vie paraît s'acharner\nà la détruire. On lui prend les vastes espaces, on lui enlève les solitudes pleines\nde silence, les bois hantés de mystère, tout ce qui longtemps fut déclaré son\nasile inviolable, son domaine sacré. Mais immédiatement elle revient et, dans\nson empire envahi, elle apporte des chants nouveaux, des chants qui glorifient\nl'humanité en mouvement, en travail, en lutte. Jamais d'ailleurs, sa voix ne\npourrait être étouffée, quand bien même l'implacable machine qu'on nomme\n la civilisation moderne produirait plus de bruit encore, aurait des grincements\nencore plus formidables. N'a-t-on pas dit de la science qu'elle était sa mortelle\nennemie et n'est-ce pas aujourd'hui la science qui se charge d'alimenter la\n poésie ou de lui créer les sujets, les tableaux aux plus lointaines perspectives?\n Ecoutez ces paroles d'un mathématicien, M. Henri Poincaré, reprenant à\n l'Académie française le fauteuil de Sully-Prudhomme, le doux et noble rêveur:\n « La science triomphante doit-elle tuer la poésie? Sa lumière brutale va-t-elle\n dessécher cette fleur délicate qui ne prospérerait que sous l'ombre des futaies\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                         LA JEUNESSE ET LES LETTRES                              ï5l\n\n\nobscures? Sully ne le pensait pas. Ce qu'il envie, ce n'est pas l'ignorance naive\ndes poètes d'autrefois, ce sont, au contraire, les vastes et lumineux horizons\nqui s'ouvriront devant ceux de demain :\n\n                   Poètes à venir qui saurez tant de choses...\n\n    Si le mystère est nécessaire à la poésie, il n'y a pas à craindre qu'il disparaisse\njamais, il ne peut que reculer. Quelque loin que la science pousse ses con­\nquêtes, son domaine sera toujours limité; c'est tout le long de ses frontières\nque flotte le mystère, et plus ces frontières seront éloignées, plus elles seront\nétendues. Les abîmes de grandeur et de petitesse que le télescope et le micro­\nscope nous dévoilent, l'harmonie cachée des lois physiques, la vie toujours\nrenaissante et toujours diverse, voilà des sujets bien dignes de tous les\npoètes (1). »\n    Mais, dans le monde, il n'y a pas que la nature extérieure : il n'y a pas que\nl'azur, la terre, la mer, les champs, les forêts, les rochers, les plantes, les ani­\nmaux. 11 y a de plus la nature morale, la nature humaine; il y a J'âme avec\nses penchants, ses habitudes, ses instincts; il y a la société environnante avec\nses mœurs, ses usages, ses croyances; eh somme la nature que nous regardons\npar les yeux de l'esprit. Et c'est là de nouveau que les lettres interviendront\ncomme instrument de culture ; elles interviendront pour nous agrandir ces\nyeux de l'esprit. Nous sommes tous les spectateurs d'un même spectacle : la\nvie. Oui, la vie, la comédie humaine se déroule devant nous, elle se joue con­\nstamment sous nos regards et devant nos intelligences. Mais combien souvent\nn'allons-nous pas au delà des gestes par lesquels les hommes traduisent ou\nmasquent leurs sentiments intérieurs. Eh bien, qu'alors viennent les livres, que\nviennent les romanciers, les philosophes, les moralistes, les dramaturges, que\nviennent un Pascal, un Bossuet, un La Rochefoucauld, un Goethe, un Cer­\nvantes, un Shakspeare, un Racine, un Balzac, un Bourget, un Huysmans,\nun Brunetière, un Tolstoï, un Maeterlinck, et voilà que, pour nous, le monde\nimmatériel s'éclaire d'un jour qui nous manquait: Voilà que ces sondeurs\n d'âmes nous donnent sur le mobile interne et déterminant de nos actes exté­\n rieurs leurs précieuses analyses, leurs fécondes révélations, leurs puissants j e t s\n de lumière. Ils mettent de la clarté dans les régions obscures, dans les téné­\n breuses profondeurs de nos sentiments ; ils démontent devant nous cette\n machine étrange, bizarre, amusante, troublante qui se nomme un coeur\n humain; sous leur conduite, nous faisons un voyage de reconnaissance dans\n les pays embrouillardés de notre être intime, et c'est comme si nous visitions\n à nouveau notre propre maison, comme si l'on nous y montrait des coins :où\"\n nos regards avaient à peine pénétré.\n    Mais veuillez l'observer toutefois : en interprétant ainsi le rôle des grands\n littérateurs, en les dénommant les éclaireurs de la pensée d'autrui, je ne dis\n pas qu'ils ont découvert par eux-mêmes tout ce qu'ils révèlent. Non certes, ils\n\n\n  (1) D'après les Annales politiques et littéraires, 1909, p. 117.\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "l52                                 DURENDAL\n\n\n\nn'ont pas nécessairement trouvé par eux-mêmes, dans le sens vulgaire et maté­\nriel du mot, tout ce qu'ils disent. Ils profitent assez souvent du travail ou des\ntrouvailles d'autres chercheurs plus obscurs, moins connus, mais c'est là pré­\ncisément que réside la distinction entre ce qui est littéraire et ce qui ne l'est\npas. Que de livres renferment des trésors de science, de philosophie et d'obser­\nvation, sans qu'ils soient vraiment de la littérature! Ces trésors ne deviennent\nde la littérature que le jour où les artistes du verbe ont passé par là; ils ne\ndeviennent des bijoux à facettes éblouissantes qu'après avoir subi l'opération\nde la taille, qu'après avoir été mis en pleine valeur et en plein éclat par ceux\nqui possèdent les dons souverains de la composition et du style : ce sont les\nlittérateurs. Il est banal de dire que les idées sont des forces. Mais, retenons-le,\nelles ne sont des forces qu'à la condition d'être bien habillées,... habillées d'art.\nC'est ce que déclarait Louis Veuillot en ces énergiques propos, un jour qu'il\ndéfinissait aux « jeunes écrivains catholiques » les droits impérieux du style :\n« Dépositaires de la vérité, nous la trahirions en quelque sorte, si nous l'expo­\nsions au milieu du monde, revêtue, ou plutôt indignement affublée de haillons\nqui ne seryiraient qu'à exciter la risée de ses ennemis. Comme nous devons\nnous appliquer à bien savoir, il faut nous appliquer à bien dire. Hé quoi! la\nprobité la plus commune obligera le défenseur de la moindre cause à préparer\nson discours : non seulement, il rassemblera les preuves, les autorités, il les\ndisposera dans un ordre plein d'art, mais encore il s'efforcera de les faire valoir\npar les paroles les plus habiles, les plus fortes, les mieux choisies.... Et nous, à\nqui Dieu a confié la cause la plus sainte et les intérêts les plus précieux, nous\nferions moins! Nous avons notre âme et d'autres âmes à sauver, et nous y\nmettrions de la négligence! et nous ne passerions pas des jours et des nuits sur\nun seul chapitre, sur une seule page, destinée à défendre la cause éternelle du\nprochain! Ah! Dieu nous en ferait un reproche. Nous savons ce que vaut cette\nparole ; songeons-y... Cherchons le style; je m'attache à cette pensée, parce\nqu'elle est essentielle... Après la foi et l'instruction, rien ne nous est plus\nnécessaire; c'est par là que nous serons lus; c'est par là que nous conquerrons\nl'attention et l'estime du monde... (1). »\n    Au sujet des écrivains qui sont lus ou qui se font lire parce qu'ils savent\n écrire, j'ai déjà pris soin de remarquer que, s'ils sont des esprits éclaireurs, ils\n ne brillent pas uniquement de leur propre lumière. J'ajoute qu'ils ne nous\n révèlent ou ne nous apprennent pas tout sur la comédie humaine. En effet,\n nous ne sommes point de parfaits ignorants ou des aveugles-nés en présence\n de tel spectacle. Nous avons donc tous des idées. Seulement, avouons-le, com­\n bien souvent elles dorment en quelque coin poussiéreux de notre intelligence\n ou de notre mémoire. Elles gisent là, informes, incomplètes, inertes, atten­\n dant qu'un bon génie survienne pour leur insuffler la vie. Le bon génie, c'est\n à l'ordinaire le livre : le livre qui les éveille, les anime, en fait des êtres\n conscients, indépendants, féconds. Mais ce rôle, le livre ne le jouera près de\n nous qu'à la condition que nous sachions bien lire. Or, bien lire, ce n'est pas\n\n  (1) Dans ROME ET LORETTE, SOUS le titre Du travail littéraire, avec ce mot d'adresse :\nAux jeunes écrivains catholiques.\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                          LA JEUNESSE ET LES LETTRES                                          153\n\n\n simplement avoir un texte imprimé sous les yeux, mais c'est, tout en le lisant,\n promener son regard sur sa conscience et son entourage. Ainsi, l'on assouplit\n ses qualités d'observation, l'on façonne et l'on étend ses aptitudes d'imagination,\n l'on perfectionne son goût et l'on corrige ses erreurs. La lecture est une gym­\n nastique ininterrompue de l'esprit, en même temps qu'un contrôle permanent\n du savoir que l'on possède; c'est une évaluation de ses puissances intellec­\n tuelles, de ses richesses propres, en même temps qu'un moyen d'en acquérir\n de nouvelles. Et ne craignez pas, Messieurs, que la fréquentation des livres,\nentrave ou tue votre originalité, car — veuillez bien le noter — je ne vous\nrecommande pas d'être quelconques, réceptifs, passifs, nuls devant le papier\nimprimé.. Bien au contraire, la lecture, comme on doit l'entendre, exige le\ndéploiement, la mise en activité de tout ce que nous avons en nous d'osé, de\nhardi, de pénétrant, de personnel : « Il faut, suivant le très juste conseil d'un\ncritique littéraire contemporain, se mêler à sa lecture, jeter tout ce qu'on a\nd'esprit et d'idées acquises à la traverse des raisonnements de l'auteur, le con­\ntrôler par sa propre expérience, et contrôler la sienne par lui. Une lecture,\nen un mot, est une lutte, et n'est féconde qu'à ce prix. Même vaincu, on.\nemporte les dépouilles du vainqueur (1). »\n    Lire, c'est combattre, mais ce n'est pas courir à travers tout, ce n'est pas\nprendre une allure d'automobile à du cent à l'heure. La grande affaire n'est\npas d'avoir dévoré beaucoup de kilomètres de littérature en une journée. On\nne gagne rien à s'emballer pour arriver le plus vite possible au mot de la fin\net pour être édifiés... sur le sort d'Euphrasie et de Victorine, pour savoir si,\noui ou non, elles épouseront Alfred et Arthur et si l'avenir leur réserve quan­\ntité d'années prospères et de nombreux enfants...\n    ... Ayant dit : « Il faut bien lire »,nous voyons surgir une autre question :\n« Faut-il tout lire ? n Non. D'abord, c'est impossible. Ensuite, ce n'est pas\nnécessaire. Pour connaître une ville, il n'est pas requis d'avoir fait le tour\nde chacune de ses maisons, d'avoir compté les pavés de chacune de ses rues.\nJe saurai, par exemple, ce que vaut Louvain quand d'un coup d'oeil j'aurai\npris une idée de sa topographie générale, vu les quelques rues pittoresques\nqui avoisinent la Grand'Place, visité l'Hôtel de ville, les églises Saint-Pierre,\nSaint-Michel, Sainte-Gertrude et Notre-Dame-aux-Dominicains, les Halles\nuniversitaires, une • Pédagogie d'étudiants, les Béguinages, et quelque autre\nmonument historique encore. Un choix, un triage du même genre s'impose\nà celui qui lit. Que de livres sont des pavés qui ne comptent pas, des maisons\nà ne pas visiter. Chaque année nouvelle érige un certain nombre de belles\nconstructions d'art, et ce sont les seules qui doivent retenir l'attention du tou­\nriste qu'est un lecteur. Il peut négliger le reste, et, dans le reste, je comprends\nce qui se trouve sous les pavés et les maisons, car, pour connaître une ville, il\nn'est pas indispensable de s'être promené dans ses égouts.\n   Me voici devant une autre question, la grosse question de l'influence et de la\nmoralité de l'art. Stimulant de la pensée, l'art l'est aussi de nos actes; il peut\n\n  (1) G. LANSON ': Conseils sur l'art d'écrire, Paris, Hachette, dans son chapitre Sur la lecture,\nlequel contient de fines observations relatives au sujet que je touche ici.\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "154                                DURENDAL\n\n\ndonc nous pousser dans des voies bien différentes. Cette autre question\ndemanderait d'assez longs développements, si l'on voulait la traiter et la\nrésoudre par des exemples. Mais le manque de temps nous empêche d'entrer\ndans les détails. Cela étant, ne pouvons-nous pas tout dire en une phrase? Ne\nnous suffit-il pas, en effet, de déclarer que la littérature est loin d'être toujours\nl'école de la vertu, que par conséquent elle est une puissance tour à tour bien­\nfaisante et funeste, une bonne et une mauvaise conseillère, que telles de ses\ncréations brillantes ont de lamentables dessous et qu'un talent supérieur n'est\npas nécessairement l'indice d'une âme supérieure? Au reste, dans les considé­\nrations générales que, seules, je vous ai promises en commençant, j'envi­\nsage la littérature indépendamment des hommes qui l'ont écrite, en tant\nqu'elle est lisible pour vous, en tant qu'elle constitue un patrimoine national.\nAinsi comprise, elle peut devenir un des grands facteurs sociaux d'un\npeuple. N'est-ce pas d'ailleurs pour un peuple digne de ce nom une manière\n— entre plusieurs autres — de s'affirmer et de se poser? N'oserait-on pas dire\nque sa nationalité n'est point complète aussi longtemps qu'elle ne s'est point\naffirmée par l'art? Ne doit-on pas même expliquer ainsi — partiellement du\nmoins — les visions de gloire, les nobles ambitions intellectuelles qui remuent\net soulèvent notre Belgique surtout depuis une trentaine d'années?. Le pays\nqui est le vôtre, après s'être construit de fortes assises économiques et poli­\ntiques, semble avoir voulu consolider son existence sociale par une existence\nlittéraire. Il s'est adjoint une énergie nouvelle : les lettres.\n   En pareil domaine — j'entends dans le déploiement de cette énergie — le\nrôle d'une jeunesse peut être immense. N'est-ce pas à elle qu'il appartient de\nprovoquer les évolutions ou les révolutions ? Au reste, elle en a provoqué plu­\nsieurs durant le cours du XIXe siècle et c'est même un des traits distinctifs de\nce siècle que la vigoureuse intervention de la jeunesse dans les lettres. Cette\njeunesse, vous vous rappelez comment elle se nommait en France vers 1820\net 1830 à l'époque du Romantisme, vers 1865 lors de l'apparition du Par­\nnasse, vers 1880 au temps du Symbolisme. Je n'ai pas davantage à vous\nremémorer ce que, dans un pays voisin de la France — le vôtre — la jeunesse\na voulu et su faire aux environs de 1880. Vous n'ignorez pas les noms de ceux\nqui ont déterminé le victorieux essor des lettres françaises de Belgique. A\nces noms de la première heure, beaucoup d'autres se sont ajoutés. Nous ne\ncessons pas de voir se lever et briller à l'horizon de nouvelles « espérances ».\nLe soin vous incombe d'en accroître le nombre.\n   Mais parler comme je le fais, n'est-ce pas vous engager dans des chemins\nbien aventureux? Assurément, tout n'est pas rose dans le royaume des lettres.\n C'est un royaume qui, de même que le céleste, souffre violence, et l'on n'y\nconquiert pas sa place, sans d'ardents efforts. Les « candidats à la famine n\nn'y manquent pas et l'on pourrait vous conter, à leur sujet, des histoires lamen­\ntables. Mais il est des gens de lettres qui, après vous les avoir contées, vous\nferaient observer que la carrière, malgré l'âpreté de la lutte, garde encore de\nnos jours toute sa puissance d'attraction. Ils vous diraient mêmr qu'elle n'exige\nsouvent aucune mise de fonds et presque aucun outillage, Non, il ne faut\npresque rien pour commencer. L'on n'a guère besoin que d'un toit où\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                     LA JEUNESSE ET LES LETTRES                                155\n\n\ns'abriter, d'une mansarde ou d'une chaumière ; l'on peut même se passer d'un\ncoeur... sauf du sien. Avec ce toit, plus une rame de papier, une douzaine de\nplumes et un flacon d'encre de deux sous, on a l'installation et le matériel\nrequis pour écrire un pur chef-d'œuvre ou, si l'on est plus modeste, un roman,\nune comédie, un drame qui peut-être ne rapporteront pas l'immortalité, mais\nau moins quelque gloire, de l'argent, des admirateurs, des commandes de\nlibrairie, des visites de journalistes, quantité d'interviews et... des invitations\nà dîner. Eh oui, à dîner. L'on est reçu... dans les salons et les salles à\nmanger. L'on jouit assez souvent de l'avantage que le bon Eugène Labiche\nindiquait un soir devant une table de choix où il était convié. Il venait\nd'entrer au corps des Immortels, et une dame protectrice des lettres et des\nlittérateurs, M me Aubernon de Nerville, chez laquelle il dînait, lui demanda\nce que pouvait rapporter un fauteuil académique. Le spirituel vaudevilliste\nrépondit : « Fort peu de chose, madame, mais on est nourri. » Dans nos\ngrandes villes, le nombre est considérable encore des hôtels aristocratiques et\nbourgeois où des dames se constituent les mères nourricières de la littérature.\nEt puis, il y a... les écus, comme je le disais à l'instant. On cite des auteurs\nde théâtre qui partis de rien sont morts dans de somptueux palais dont ils\nétaient devenus propriétaires. Malheureusement, ce mot de « théâtre » qui,\ndans certains cas, est le synonyme de Capitole et de Pactole, prend, dans cer­\ntains autres, l'acception de Calvaire. Il en va de même pour le roman. Nous\nconnaissons tous des romanciers qui sont devenus des châtelains et des\nprinces de la finance. Hélas ! nous en connaissons aussi. — et combien ! —\nqui sont restés à l'état de manants et de manœuvres de la littérature.\n    Mais quelle que soit la lutte, ardente ou non, quelle que soit la carrière,\nlucrative ou non, est-il absolument requis que l'on arrive à la grande richesse?\nFaut-il que la littérature soit un moyen de parvenir? Ne doit-on la pratiquer\nqu'en vue du résultat immédiat ou n'y chercher que le seul triomphe du\nmoment? On peut très bien sans rêver les lauriers et sans encaisser les grosses\nrecettes d'un Sardou et d'un Rostand, sans s'établir écrivain de métier, sans\nédifier sa petite Tour Eiffel de livres, on peut très bien « se consacrer aux\nlettres », suivant l'antique et toujours bonne formule. Rien n'exige qu'on soit\nl'homme de dix volumes avant d'avoir trente ans. Composer une bonne page\nde prose pour une revue ou bien un bon sonnet, quand même il ne serait pas\nsans défauts, c'est déjà un louable effort. Petit à petit, le plus et le mieux vien­\ndront. Petit à petit, aux côtés du jeune essayiste auquel je pense en cet instant,\nune experte conseillère, une excellente maîtresse d'école viendra s'asseoir : ce\n sera la vie. Elle arrivera, suivie de l'expérience ; elle ouvrira devant lui son\n Grand Livre, et peut-être y trouvera-t-il le sujet d'un « beau livre », d'un livre\n qui suffirait à faire une réputation et qui augmenterait d'une glorieuse unité,\n la bibliothèque catholique du XXe siècle.\n    Après le discours ou plutôt l'homélie que vous venez d'entendre, n'allez pas\n vous imaginer que je considère la littérature comme l'aliment suprême, incom­\n parable, unique pour vos esprits. Je n'oublie pas que l'homme de lettres est,\n plus souvent qu'on ne voudrait, l'homme des généralisations hâtives et des\n  affirmations impérieuses. Dès lors, concluez de mes paroles qu'une éducation\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "156                                DURENDAL\n\n\n\nbien entendue doit comprendre du positif et que le positif doit, dans l'éduca­\ntion, contrebalancer la littérature. N'allez pas non plus vous imaginer que je\nregarde cette même littérature comme la seule occupation qui convienne à des\nintelligences que le Ciel a marquées d'un signe d'élection. J'ai déclaré sans\ndoute que l'art est un des facteurs dirigeants d'une société, mais il n'est que\nl'un de ses facteurs. On vous l'a d'ailleurs souvent démontré, et ce serait pro­\nnoncer de vains propos que d'insister sur ce point : une société se perd quand\nil y a manque d'harmonie et rupture d'équilibre entre les différentes forces qui\nsont appelées à la conduire. Respectons, honorons, glorifions l'artiste lorsqu'il\nest grand, mais ne lui laissons pas croire ni dire qu'il est le pain ou le sel de\nl'humanité. Plus d'une fois déjà, dans l'histoire, il l'a cru et l'a dit; plus d'une\nfois, il a prétendu jouer ce rôle d'être unique. Rappelez-vous, par exemple, ce\nqui s'est passé en France à l'époque du Romantisme. Rappelez-vous comment\nalors l'homme de lettres cherche à se déifier. Souvenez-vous, tout particulière­\nment, de Victor Hugo qui se définit le mage, le flambeau, le pasteur, le con­\nducteur des peuples ; souvenez-vous de ses déclamations pompeuses qui\nauraient pu faire dire de lui ce qu'on a dit de Louis XIV, le Roi-Soleil : qu'il\nfinissait par se considérer comme la quatrième personne de la Sainte-\nTrinité....\n         « La littérature, il faut l'aimer, assurément, mais quand on en fait, les\nbénéfices que notre vain orgueil en attend ne valent pas que l'on devienne\nméchant à cause d'elle ni que, pour elle, on perde son âme. » Ainsi parlait,\nil y a quelques années, M. Jules Lemaître dans une très fine réplique à un\n « méchant auteur » dont il avait blessé l'épiderme trop sensible et qui avait\ngagné contre lui et la Revue des Deux-Mondes un procès en droit de\nréponse (1). L'avertissement est sage et je voudrais y joindre, pour terminer,\nces considérations rimées et fort avisées sur l'art de bien vivre ; elles sont de\nLa Fontaine :\n\n              Rien ne m'engage à faire un livre :\n              Mais la raison m'oblige à vivre\n         En sage citoyen de ce vaste univers ;\n         Citoyen qui, voyant un monde si divers,\n         Rend à son auteur les hommages\n              Que méritent de tels ouvrages.\n         Ce devoir acquitté, les beaux vers, les doux sons,\n              Il est vrai, sont peu nécessaires ;\n              Mais qui dira qu'ils sont contraires\n               A ces éternelles leçons'!\n         On peut goûter la joie en diverses façons,\n          Au sein de ses amis répandre mille choses\n         Et, recherchant de tout les effets et les causes,\n\n\n\n (1) Contemporains, VII, réponse à M. Dubout.\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                     LA JEUNESSE ET LES LETTRES                                   l57\n\n\n          A table, au bord d'un bois, le long d'un clair ruisseau,\n         Raisonner avec eux sur le bon, sur le beau... (1)\n\n\n   Oui, Messieurs, raisonnons sur le bon, sur le beau! Au cours du voyage\nque nous entreprenons à travers la vie, arrêtons-nous parfois pour faire une\nvisite aux palais merveilleux que les poètes ont édifiés de leurs mains fines et\nsouples. L'entrée en est permanente pour nos imaginations lorsqu'elles\ndésirent s'arracher aux réalités mesquines, aux tristesses et aux misères qui nous\nenvironnent. Il n'est pas nécessaire de posséder une clef d'or pour pénétrer\ndans ces palais ou pour ouvrir devant soi les régions illimitées et enchantées\ndu rêve.\n                                                GEORGES DOUTREPONT,\n                                              Professeur à l'Université de Louvain.\n\n\n\n (1) Lettre à M. de Saint-Evremond, 18 décembre 1687.\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "           Poèmes rustiques\n                      Le Village\nComme il sentait bon, le village,\nDu plus loin qu'on    l'apercevait\nAvec son clocher qui rêvait\nAu creux du moutonnant        sillage\nDes avoines et du colza !\n\nSur le maigre chemin    tournant.\nParmi du vent et du silence,\nBordé d'herbe sèche qui danse.\nDe coquelicots se fanant,\nDe chardons qu'un troupeau     brisa,\n\nDéjà se respirait   l'haleine\n— Dans l'air on dirait assagi —\nSuintant des étables     lointaines,\nBlotties au flanc des vieux logis,\nDes fumiers aux blondeurs de miel.\n\nComme une apaisante      aromate,\nDéjà montait l'odeur du four,\nQui si mollement se dilate\nEt flue au bleu tendre du jour,\nFumée d'un primitif    autel.\n\n\n                      Les Foins\nDans les prés aux pollens roses, et roux et vermeils,\nLes remous abattus des molles     floraisons,\nElle éclate la rose ardente du soleil,\nDont le tournoiement d'or emplissait     l'horizon.\n\nSes débris ont paré, ainsi qu'une jonchée,\nLes chariots houlant que les grands bœufs     entraînent.\nEt l'herbe qu'on retourne, encore mal séchée,\nEn endains réguliers jusqu'au fond de la plaine.\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                   POÈMES RUSTIQUES                          159\n\n\n  Et c'est le soir bientôt, sa suave allégeance ;\n  Le vent est moins brûlant, son geste moins      fougueux\n  N'agite plus autant les hauts peupliers bleus\n  Et la lune paisible au bord du ciel s'avance.\n\n  Un calme sans pareil envahit comme une onde ;\n  Je m'abandonne aux bras du temps lent qui m'endort,\n  Etendue à côté d'une meule      qu'inonde\n  L'agonisant  soleil, et sous ses buées d'or\n\n  S'éloignent les faneurs... Un meuglement    s'éteint...\n  Parmi les sourds parfums des spirées et du thym,\n  Je jouis du silence et de la solitude,\n  De presser contre moi la terre nue et rude.\n\n\n\n       Joutons nos deux grands bœufs\nJoutons nos deux grands       bœufs,\n       Au souffle    nuageux,\n  Et puis attachons-les à la charrue     d'érable,\n       Tièdes encore de l'étable.\n\n      Au flanc de la forêt,\n      Notre champ    apparaît,\n  Et nos bœufs, mugissant vers les échos qui dorment,\n  Ebauchent, dans l'éveil du jour, leurs vagues formes.\n\n      Mais bientôt leurs deux     fronts,\n      Unis,    s'empourpreront,\n  Penchés vers le sillon, d'où l'ombre    s'évapore,\n      Quand naîtra la rieuse aurore.\n\n      Jardin rempli de roses,\n      Le ciel vermeil   s'effeuille;\n  Labourons aux chansons que le vent clair       compose\n      Sous la ronce et le chèvrefeuille.\n\n\n\n                       Les Seigles\n  J'ai les seigles parmi mon cœur,\n  Sous le ciel terne et sans lueur,\n  Houlant, de flexible    douceur;\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "160                          PURENDAL\n\n\n      Et le silence qui les berce,\n      Que nul son menteur ne transperce,\n      Avec mon cœur muet converse.\n\n      Que me dit son accord cendré ?\n      « A travers lejour     uniforme,\n      Que tout ce qui souffre s'endorme ! »\n      Suis-je en paix, ou désespéré ?...\n\n      Rien ne m'aime, et ne me comprend\n      Et rien d'humain qui me ressemble !.\n      O seigles doux, pleurons      ensemble\n      Au bord du ciel    indifférent.\n\n\n\n                               Ariette\n              La voix est fleurie\n              Des cigales dans\n              Les chaumes    ardents\n              Et l'herbe  maigrie.\n\n              J'écoute tinter\n              Ces cloches vermeilles ;\n              Les chansons    d'abeilles\n              Au cœur de l'été..\n\n              Quel carillon rose\n              Dans l'air rose éclos ?\n              Un grillon   transpose\n              La lumière en los ;\n\n              Et des parfums     brillent,\n              Brasiers    s'allumant,\n              Aux rosiers où trillent\n              Des rayons     déments.\n\n                                               MARIE   DAUQUET.\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "Pise. Camposanto.\n\n                    LE TRIOMPHE DE LA MORT\n            LES SEIGNEURS MORTS ET LES SEIGNEURS VIVANTS\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": ""}, {"page_pdf": 198, "texte": "                        Réconciliés\n\n               DEPUIS le bel âge où d'ordinaire les filles se marient,\n                  il s'était passé un demi-siècle sans que Victoire\n                  Paquet, dite Victoire du Marchaux, pût décou­\n                  vrir un amoureux. Elle comptait soixante-dix\n                  printemps, avait des cheveux blancs, la peau\n                  sèche comme celle d'une merluche, des yeux\n                  noirs sans profondeur, mais défiants et inquiets.\n                  A l'écart de ses neveux et de ses nièces, —\nrestes intéressés de sa famille nombreuse, fauchée en quel­\nques années — elle vivait seule dans une modeste maison\nd'Olloy-sur-Viroin, masure de construction curieuse, dont la\nmoitié avait été transformée en une chapelle haute de voûtes,\nproprement chaulée et précédée d'une grille donnant, à décou­\nvert, sur la rue et ses fumiers.\n   La chèvre que la paysanne menait chaque jour sur les tiennes,\nles quelques poules et les lapins qu'elle élevait, lui laissaient\ndes loisirs suffisants pour s'occuper quotidiennement de l'entre­\ntien du petit monument dédié â la Vierge. C'était, en se levant,\naprès avoir soigné ses bêtes, le premier souci de Victoire,\nd'enlever les poussières de l'autel, de passer un linge fin, avec\nmille égards, sur le visage et la robe de velours de la sainte,\nsur les chandeliers d'étain et les vases de porcelaine, sur la\ngrosse boule de verre argentée au mercure, suspendue au milieu\nde la voûte. En embellissant sa chapelle, en consacrant ses\npetites économies à rafraîchir les décorations, Victoire ne son­\ngeait qu'à plaire à la Vierge, éloignant d'elle, malgré les avis\ndu curé et de ses vieilles amies qui lui conseillaient de mettre\nun tronc à la disposition des passants, toute idée de lucre. Avec\nune foi touchante, l'honnête paysanne priait sa Notre-Dame,\nlui donnant, dans ses extases et ses supplications, l'expression\ntoujours pure et naïve d'un amour véritable, reportant en elle\ntous ses espoirs.\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "162                          DURENDAL\n\n\n   Ce sanctuaire faisait ses seules joies. Elle lui consacrait toute\nla dernière semained'avril, blanchissant elle-même les murailles\nau lait de chaux teinté de bleu, lavant les objets, les linges\ndu tabernacle, redorant la niche, métamorphosant la robe aux\ncouleurs ternes et passées. Et quand venait le jour de fête, celui\noù la Grande Procession devait sortir, Victoire se levait heureuse\nd'avoir pu, la veille, fleurir de guirlandes et de bouquets l'autel\nde Marie; plus heureuse encore à l'idée de pouvoir revêtir, ce\nmatin-là, la robe de jeune fille, en tulle blanc, qu'elle portait\nchaque année, à la même date, depuis un demi-siècle. Elle\najoutait, par usage, pour compléter cette parure, une couronne\nde marguerites cueillies aux champs et qu'elle confectionnait la\nveille. Elle se voulait belle et rajeunie pour porter elle-même,\navec l'aide d'une compagne qu'elle chérissait, sa bonne Vierge.\nEt nul, à Olloy-sur-Viroin, en revoyant la vieille fille sous, sa\nrobe légendaire de tulle, ne songeait plus à rire d'elle.\n   Quoique revêche, vive et colère, défiante, on aimait cette\nfemme pour son honnêteté et l'on oubliait volontiers ses empor­\ntements qu'expliquait trop bien un caractère mal formé par suite\nde l'isolement dans lequel elle avait vécu. Nul homme n'avait\nvoulu d'elle, et cependant des gens affirmaient au village que\nVictoire du Marchaux ne désespérait pas encore de la clémence\ndu Ciel.\n   La paysanne avait un ennemi. C'était Nestor François, le\nsavetier trigaud établi depuis cinq ans dans la maison voisine.\nIl était veuf, sans enfant, un peu riboteur mais bon garçon. Son\ninstallation dans ce quartier avait paru ressusciter les illusions\nde la vieille fille. Mais un soir d'été, Victoire surprit Nestor\ncontant fleurette à Zoé, une veuve de quarante ans qui s'était\nvantée déjà d'être aimée du savetier. Du coup, Victoire rentra\nchez elle, étouffant un désespoir; puis, à la vesprée, comme\nelle guettait son voisin, elle éclata contre lui, prenant un vain\nprétexte. Mais Nestor avait la tête chaude. En acceptant les\ninsultes de Victoire, le paysan contractait envers elle une dette\nqu'il liquida aussitôt en une monnaie résonnante. Exaspérée,\nelle l'avait appelé « vieille bête ». Il lui répliqua, brutalement\net ironique :\n   — Vieille bête?... Mais tu n'a pas craché dessus jusqu'ici!\nSi tu avais pu l'avoir, la vieille bête!... Je comprends que ça\nt'ennuie de penser, à ton âge, qu'on a coiffé sainte Catherine!\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                           RÉCONCILIÉS                           163\n\nT'es passée, m'fille, comme la fameuse robe de la Vierge!...\nCrois-moi, va te coucher et laisse le monde en paix! Moi, je\nsuis encore bon pour vingt ans?\n   Ce fut, depuis ce jour, la guerre entre Victoire et son voisin.\nChaque semaine, pour des prétextes futiles, la commère atta­\nquait Nestor, lui décochant les pires épithètes. L'homme\nsouriait, s'amusait de ces colères qu'il provoquait même pour\ndistraire la rue.\n   Cependant, Victoire ne dormait plus depuis des mois. Elle\naccusait son rival des pires forfaits. La nuit, racontait-elle, le\nbandit faisait, en frappant du marteau, un vacarme d'enfer pour\nl'empêcher de dormir; il jetait des trognons de choux dans sa\nchapelle, détournait le purin de sa fosse à fumier pour inonder\nle seuil de sa maison...\n   Mais tous, à Olloy, savaient bien que Nestor n'était pas mau­\nvais garçon et que seule l'imagination malade de sa rivale don­\nnait à celle-ci ces pensées folles.\n   Un jour, elle l'appela voleur, prétendant qu'il lui dérobait ses\nfagots.\n   Nestor traversait en ce moment une crise de mauvaise\nhumeur. Il s'emporta :\n   — Voleur? .. moi?... Je te savais radoteuse, ma vieille, mais\nte voilà devenue, en plus, méchante et menteuse. Tu t'en repen­\ntiras, Victoire !... Je t'ai pardonné tes sottises, mais aujourd'hui,\nfini!... Tiens! S'il ne te fallait qu'un verre d'eau pour t'empê­\ncher de mourir, je ne te le donnerais pas, carogne!\n   Et la querelle continua.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Un matin de mai que le soleil ardent enflammait l'éther\nazuré, que les maisons et les arbres, sur les routes blanches,\nruisselantes de lumière, jetaient des ombres violettes, les\ncloches du dimanche vibrèrent en un joyeux appel. C'était le\njour venu de la Grande Procession. Dés reposoirs avaient été\nmis aux quatre coins du village. La dévote paysanne venait de\nrevêtir sa traditionnelle robe de tulle. On sonnait à messe pour\nla seconde fois. Nerveuse, elle frottait désespérément l'étoffe de\nson corsage au moyen de naphte, versant l'essence sans se\nrendre bien compte de ce qu'elle faisait à cause de sa myopie.\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "164                         DU 11 E.M DA I-\n\n\n\nUne tache jaune, très évidente, œuvre du temps, que rien ne\npouvait plus enlever, résistait aux efforts de la vieille fille.\n   On sonna pour la troisième fois. Victoire alors très inquiète,\ns'arrêta dans sa vaine tentative. Elle songea à sa couronne de\nmarguerites qu'elle avait confectionnée la veille et avait déposée\nà la cave. Vite elle prit un bougeoir, frotta une allumette, cul­\nbutant dans sa vivacité le flacon d'essence...\n   Une flamme violente pétilla. Victoire jeta un cri, recula\népouvantée. Il était trop tard! La pauvre femme flambait\ncomme une torche vivante ! Les vieilles dentelles, le tulle, la\nrobe entière s'embrasaient de tous les côtés à la fois; et sur ses\nmains, sur son visage, la malheureuse sentit s'agriffer d'atroces\nsouffrances.\n   Alors, affolée, elle se précipita dans la rue en hurlant.\n   Seul, le savetier Nestor l'entendit. Il accourut, vit la scène,\nrentre précipitamment chez lui, en ressort avec un seau d'eau :\n   — Malheur de malheur! s'écria-t-il, j'avais juré cependant\npar tous les saints du paradis, que je ne te donnerais pas un\nverre d'eau pour te sauver! Tiens! je me dédis bien volontiers,\nma pauvre fille!\n   Et il lui envoya adroitement le contenu de son chaudron.\nPuis il bondit, éteignit de ses mains les dernières flammes.\nEn ce moment, Victoire tomba.\n   Alors Nestor vit une chose horrible. Le visage, le cou de la\nmartyre étaient carbonisés. Elle respirait encore, mais le brave\nhomme comprit vite qu'elle ne pouvait plus vivre.\n   — Ma pauvre Victoire! dit-il, très ému. Te voilà, bien à\nplaindre! Pourquoi suis-je arrivé trop tard pour te sauver?\n   Elle murmura, cherchant dans un effort à rouvrir des pau­\npières qui ne laissaient plus que des traces noires, sanguino­\nlentes, en dessous desquelles quelque chose de blanc désespé­\nrément se mouvait :\n   — Merci, Nestor... Tu es bon!... Pardonne le mal que je t'ai\nfait.\n   — Tu es pardonnée, Victoire!... Je suis bien triste de ce qui\nt'arrive!..,\n   — Mon bon Nestor! Ne m'oublie pas dans tes prières... La\nVierge veut que je souffre un peu pour payer mes péchés\navant d'arriver jusqu'à elle... J'en suis heureuse!... Dis bien\nà tous qu'on aie soin de la chapelle... Au revoir, Nestor!\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "                           RÉCONCILIÉS                          l65\n\n   Et elle tomba inerte, au milieu du chemin, sans voir, avant\nde mourir, les larmes qui coulaient sur les joues du vieux\npaysan.\n  La rue était déserte. Un coq, au milieu de ses poules qui pico­\nraient sur le fumier de Victoire, lança son cri strident; unegénisse\nmeugla dans l'étable voisine... Les cloches jetaient, râlantes,\nleur dernier appel...\n                                                     Jos.   CHOT.\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "         Joris-karl Huysmans\n  d'après sa correspondance inédite\n                             (Suite)\n\n\n\n\n               EN janvier 1898, parut le nouveau volume catho­\n                  lique de J.-K. Huysmans : La Cathédrale. Les\n                  lettres qui suivent ont presque toutes pour objet\n                  ce livre : son élaboration, sa publication, les\n                  idées qu'il éveilla dans le public, les contro­\n                  verses auxquelles il donna lieu. Cette œuvre\n                  représente un travail de plusieurs années.\n                  L'Oblat avait paru en 1894. Depuis, Huysmans\nn'avait plus rien publié. Peu de livres donnèrent autant de tin­\ntouin à l'écrivain. La raison en est la difficulté du sujet à\ntraiter : la symbolique, une des branches les plus vastes de la\nscience ecclésiastique. Ce ne sont pas les matériaux qui man­\nquaient. Au contraire. On lui en donna plutôt trop. Il voulut, à\ntort ou à raison, utiliser dans son livre tous les documents que\nlui fournirent ses amis, les doctes moines de Solesmes, pour qui\nla symbolique était une science familière. J.-K. Huysmans finit\npar se trouver en face d'une véritable encyclopédie. Il la résuma\ndans un livre qui de ce chef est une somme de toute la symbo­\nlique chrétienne, au même titre que le chef-d'œuvre de saint\nThomas d'Aquin est une somme de toute la théologie catho­\nlique.\n   Il en résulta un livre qui, au premier abord et pour un lecteur\nsuperficiel, paraît quelque peu indigeste. Toutefois l'auteur, en\ny mêlant des tranches de sa vie, en fit une œuvre bien vivante,\nintéressante comme un roman, une œuvre vraiment littéraire.\n   Oui, malgré tous ses défauts, en dépit de l'excès de détails\nsur la symbolique, la Cathédrale est une œuvre remarquable.\nIl faut avoir le courage de la lire page par page, ligne par ligne.\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "     JORIS-KARL HUYSMANS D'APRES SA CORRESPONDANCE               167\n\n\nIl ne faut rien omettre. Une lecture sérieuse, patiente et atten­\ntive de ce livre procure au penseur catholique des joies telles\nqu'elles le compensent amplement de l'aridité de certaines\nparties.\n   Du reste, tout est loin d'être aride dans ce livre. Il est la\nsuite d'En Route, l'histoire d'une âme, c'est-à-dire la plus belle\nde toutes les histoires. On voit ici l'âme du grand converti\ns'épanouir sous le travail de la grâce, se dilater dans l'amour de\nDieu, se fortifier dans la Foi, se sanctifier par la prière, surtout\npar la pratique de la prière liturgique et par le plus touchant\ndes cultes pour sa Mère la Vierge et enfin s'embraser d'enthou­\nsiasme pour le grand art chrétien, dont la cathédrale est l'incar­\nnation la plus fastueuse et la réalisation la plus parfaite.\n   Une cathédrale, c'est en effet la synthèse de tout l'art chrétien.\nTous les artistes, peintres, sculpteurs, verriers, ferronniers,\narchitectes contribuent à son édification. Elle est en même\ntemps le résumé de toute la doctrine chrétienne dont les\ndogmes sont sculptés dans ses pierres. Enfin, toute l'histoire\ndu peuple élu de Dieu tant de l'ancien que du nouveau\nTestament y est racontée en images par des peintures admi­\nrables, des vitraux flamboyants et des statues incomparables.\n   L'a publication de la Cathédrale fut pour J.-K. Huysmans\nl'occasion de tribulations de tous genres. Mais une fois de plus\nle grand chrétien qu'il était et qu'il resta jusqu'à sa mort le fit\nsortir triomphant de cette nouvelle épreuve. Il eut la douleur\nd'être de nouveau, hélas! l'objet des attaques les plus saugre­\nnues et les plus violentes de la part de ses coreligionnaires. Une\nfois de plus, sa sincérité fut mise en doute. On nia l'orthodoxie\ndu livre. Des prêtres médiocres allèrent jusqu'à le dénoncer à\nl'Index. Heureusement, il y avait en ce moment sur le trône de\nPierre un pape de génie, Léon XIII. Celui-ci s'opposa de la\nfaçon la plus formelle à la condamnation de l'auteur qui eut\nété une gigantesque sottise! Il alla plus loin. Il chargea son\nsecrétaire d'Etat, l'illustre cardinal Rampolla de faire l'apologie\ndu livre et l'éloge de son auteur dans des conférences publiques\ndonnées à Rome même.\n   Tout ceci arrivait au moment où notre œuvre Durendal, elle\naussi, s'agrandissait. Le maître, qui avait pris une part d'au­\ntant plus grande aux joies de notre naissance, qu'elle datait de\nl'année même de sa conversion, suivait, avec le plus vif\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": "168                              DURENDAL\n\n\n\nintérêt et une sympathie fraternelle, l'épanouissement de notre\nœuvre, à laquelle il collabora si gracieusement. Il nous aimait\nd'amour. N'avait-il pas trouvé en nous des admirateurs enthou­\nsiastes, ceux de la première heure, des défenseurs acharnés,\ndes amis fervents, des frères dans la Foi et dans l'Art.\n   Ces lignes suffiront, pensons-nous, au lecteur, pour la compré­\nhension des lettres qui suivent :\n                       CHER MONSIEUR L'ABBÉ,\n   Je n'ai reçu aucun numéro de Durendal en question. Je n'en ai besoin que\nd'un exemplaire. Si vous pouviez me le faire envoyer, je vous en serais bien\nobligé.\n   En ce qui concerne Buet, voici, je crois, la situation exacte. Il est dans\nune misère noire. Tous nous l'avons aidé, mais cela me semble sans issue.\nQuoi qu'il fasse il n'arrive pas à gagner sa vie avec sa plume.\n   Mais il est réellement intéressant. Il a femme, quatre enfants, dont trois\ngrands garçons, bien élevés. Il n'est pas paresseux, travaille sans arrêt et se\ndébat de son mieux. Il y a un fait, c'est un brave homme et, à ce point de vue,\nil mérite d'être adjuvé.\n   La littérature est vraiment une fichue chose, quand on n'a pas de fortune.\nEt Buet est trop âgé maintenant pour faire autre chose. Ce que j'espère c'est\nde placer un des fils. Mais mes efforts n'aboutissent pas.\n   Je me bats dans les épreuves de mon livre dont je ne sors pas. Je n'ai\njamais été si empétré, si peu sûr de moi. Ce volume me crève et me fait\npeur. Ce sont des sujets accablants et le style se meurt, dès qu'on y touche.\nMon Dieu! Quelle misère!\n   Bien à vous, cher Monsieur l'Abbé.\n                                                           J.-K.   HUYSMANS.\n\n                   MON CHER ABBÉ,\n\n   Je trouve, en rentrant de Schiedam où je suis allé pour mon prochain\nvolume sur sainte Lydwine, votre lettre et je vois que vous agrandissez\nDurendal ; cela me fait plaisir de voir votre effort récompensé.\n   Que vous dirais-je aujourd'hui, sinon que pressé par le temps, j'ai dû\nbrûler la Belgique dans mon voyage et revenir d'une traite par le rapide\nd'Amsterdam à Paris sans arrêt à Bruxelles. Je suis éreinté et je trouve\nsur ma table les premières épreuves de la Cathédrale — et tant de lettres\nen retard.\n   Schiedam est, au point de vue catholique, d'une ferveur admirable. Je n'ai\nrien vu encore d'aussi beau que les églises embrasées par la Foi, de cette\npetite ville.\n   J'ai trouvé beaucoup de documents et avec ceux que les amis de\nSolesmes me préparent, je pourrai marcher, dès que la Cathédrale sera\nenfin parue.\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                        169\n\n\n  A bientôt, dès que je serais sorti de tous mes retards.\n  Bien affectueusement à vous, mon cher Abbé.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n                       MON CHER AMI,\n\n   J'ai donné au Correspondant le premier chapitre de la Cathédrale, pour\nprendre pied dans la grande revue catholique de France qui m'offrait un\npont d'or — mais il m'a fallu me livrer à des recopjages qui m'ont fait\nperdre trois jours. D'autre part, j'ai fait une affaire avec une autre revue\ncatholique qui pourra avoir une certaine influence dans le faubourg\nSaint-Germain, où elle compte ses commanditaires. Et je perds mes vacances,\ndes jours gras, à remettre la symbolique des pierreries sur pieds, pour la\nlivrer. C'est vous dire l'ennui, la perte de temps que tout cela m'occasionne.\nLa meilleure part sera pour vous et deux ou trois mois avant l'appa­\nrition du livre je vous donnerai ce qui vous plaira pour Durendal.\n   L'abbé Klein est un des plus intelligents prêtres en France, un peu pris\npar le côté universitaire, mais comme il est plus ouvert que les autres! Il\na très bonne réputation ici.\n   Avez-vous vu le numéro du Spectateur. Il est un peu vide, mais pas mal\nprésenté et de joli aspect.\n   Ce que vous me dites du sculpteur est enchantant, je suis toujours pour\nma marotte d'une rénovation de l'art religieux. Ah! si les bénédictins\nn'avaient pas parmi eux tant de vieux bonzes et s'ils étaient moins timorés,\nquel beau rôle ils pourraient prendre! A certains symptômes que je vois\npoindre, ce sera peut-être l'ordre de Saint-François qui fera l'affaire, car les\nartistes se dirigent plutôt de ce côté. Bizarre! Moi j'aime mieux 1 ordre de\nSaint-Benoît. Je vous quitte, car je suis débordé de paperasses, non sans\nvous envoyer ma meilleure poignée de main.\n                                                      Bien vôtre,\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n              MON CHER AMI,\n\n   Je reçois à l'instant le superbe volume des Heures de Notre-Dame. Merci à\nvous et à tous. Dites-leur que je suis vraiment touché et du choix du livre et\nde tant d'amitié qu'il m'apporte. Cela paraît étrange — et bon — vous pou­\nvez le croire, venant de catholiques, si différents de ceux de France !\n   Et il est vrai que vous avez aussi quelques singuliers rétrogades en\nBelgique, témoin l'étonnant Père Jésuite que vous avrz si vigoureusement\nrabroué; mais à Paris, il n'y en a pas un, ils sont tous comme cela, dans le\nparti clérical ?\n   Puis vous, vous êtes groupés à quelques-uns, armés pour vous défendre ;\nici nous ne sommes personne.\n   Pour faire parvenir le numéro de Durendal, aux fils de Buet, le plus\nsimple serait d'envoyer un exemplaire au n° 67 de la rue de Clichy. Il doit\nbien y avoir encore quelqu'un. Ou alors au fils, François de Sales Buet,\nchez les prémontrés, à Mondaye (Calvados).\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "170                              DURENDAL\n\n\n\n  Merci encore, cher Ami, et puisque l'an neuf approche je vous envoie\npour vous et pour tous, pour Durendal tous les souhaits de prospérité.\n  Bien affectueusement à vous.\n                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n\n                   MON CHER AMI,\n\n   Je reçois, ce matin, votre numéro très intéressant de Noël.\n   Je suis criblé d'ennui, Le Figaro, par la plume d'un reporter que je ne\nconnais pas, auquel je n'ai jamais parlé, lequel n'est jamais venu chez moi,\nannonce mon entrée à Solesmes! I Cela me met dans une situation imbécile\nvis-à-vis du P . Abbé, et je suis obligé de faire démentir par les reporters qui\nm'assaillent cette nouvelle poussée je ne sais où. Je prévois, du reste, de nom­\nbreux embêtements avec ce livre.\n   Je vous enverrai un bel exemplaire de mon livre la semaine prochaine, dès\nque j'aurai fait le service de presse.\n   Avez-vous lu un bien joli article de la Chronique, de Bruxelles, à propos de\nl'osmologie mystique que j'ai fait paraître dans l'Echo? On pourrait tout de\nmême, quand on n'a pas la Foi, ne point être aussi bête!\n   A bientôt, cher ami, et bien à vous.\n                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                   MON CHER AMI,\n\n    Nos lettres se sont croisées. Je vis pour l'instant dans un tohu-bohu\nd'ordures. La presse radicale me couvre de boue. L'Aurore demande si j'ai\n avec l'abbesse de Solesmes des relations intimes. L'abjection de cela!\n   Je pense quitter le ministère ces jours-ci. On me prie de prendre ma\nretraite immédiatement ; le catholicisme de la Cathédrale ayant achevé d'exas­\npérer tous ces gens. Heureusement que le volume part à nombre énorme —\nmis en vente lundi, on tire le quinzième mille ce matin. Cela va me sauver.\nPuis j'ai accepté l'offre de l'Echo, deux articles par mois pour 500 francs, ce\nqui m'assure le pain quotidien.\n    Le tournant de vie dont je vous parlais est arrivé brusquement. Ce que\nj'aimerais mieux le cloître que tout cela! Oh! priez pour cela, car tous ces\njournaux me font, horreur.\n   J'ai, en effet, reçu l'album de Melchers; c'est amusant comme joujou de\n Nuremberg.\n   Je n'ai pas de temps à moi, dans l'état de permanente bousculade où je vis.\nQuand pourrai-je travailler, tranquille, à la vie de sainte Lydwine? Hélas!\nQue le couvent serait pour cela utile !\n   A bientôt, cher ami, dès que j'aurai un peu de temps.\n   Etes-vous content du succès de votre numéro de Noël ?\n   Bien à vous.\n                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                    171\n\n\n                           CHER AMI,\n\n   Je vous envoie ce mot, en hâte, avant d e p r e n d r e le train. J e pars pour\nune huitaine en B o u r g o g n e et à L y o n , car j'ai à voir un ami malade et des\ntableaux. J e reviendrai de là à P a r i s , pour partir à Solesmes.\n   La polémique entre le Correspondant, la Vérité, l'Univers et moi est terminée.\nJe ne veux point la réveiller; puis cela navre la b o n n e abbesse de Solesmes\nqui me supplie de ne pas taper trop sur N . . . qui s'est bien conduit envers\nelle, lors de toutes les attaques d o n t elle a été l'objet. Laissons d a n s dormir\ntout cela, a u t a n t en emporte d'ailleurs le v e n t !\n   Il en est de même en ce qui concerne le sieur X . . . cet h o m m e est si c o n n u\net si méprisé à P a r i s , que ses attaques n e portent point. T o u t lé m o n d e sait\nqu'il ment i m p u d e m m e n t et n'attaque que les gens qui, comme moi, l'ont\npendant des a n n é e s , empêché de crever de faim. C'est u n m a l h e u r e u x h o m m e\ndont l'orgueil est vraiment diabolique et la haine i n c o m m e n s u r a b l e .\n   Je viens d'être avisé p a r l'abbé de la T r a p p e que mon frère Siméon, le bon\nporcher, était mort, en saint. Son oraison funèbre, n'est-elle pas donc ce q u e\nme dit Dom Augustin : « Vous pouvez le prier avec confiance. »\n   Le fait est q u e si celui-là n'était pas au Ciel, qui y serait !\n   Je vous quitte, car j e suis dans les valises.\n   Bien affectueusement à vous, mon cher Ami.\n                                                                    J.K.    HUYSMANS.\n\n                                                                   Paris, 1er janvier 189S.\n                           M O N CHER A M I ,\n\n   Je vous remercie de tous vos souhaits et surtout des prières q u e vous voulez\nbien faire pour que je sois u n p e u éclairé sur les voies que je dois suivre.\n   C'est là l'important; le reste n'est que menuaille. J e n e sais si vous êtes\ncomme moi, mais le premier j o u r de l'année est u n jour p o u r moi d ' u n e\nmélancolie indicible. C'est le vrai j o u r où je revis avec mes morts, où je\ncompte les pertes qui se succédèrent et où j ' a p p r é h e n d e p o u r ceux q u e\nj'aime l'inconnu qui vient. J'ai le cœur en cimetière, à ces moments-là. P u i s\nl'horizon semble si chargé et le ciel si noir!\n   Enfin! il faut se distraire de tout cela, avec le tohu-bohu des visites, des\nleltres, des cartes.\n   Je vous souhaite, bon a m i , tout ce q u e vous pouvez désirer, l'avancement\nconstant dans les voies qui importent, puis h u m a i n e m e n t , un bel aloi de\nsanté et la prospérité de votre fille spirituelle, la Durendal.\n   Et je vous le souhaite de tout cœur.\n                              Votre bien affectueusement dévoué\n                                                                    J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                           M O N BIEN CHER A M I ,\n\n  Merci de votre b o n n e lettre. J e vous envpie à titre de curiosité la b r o c h u r e\nde X... et l'article de l'Univers. Vous jugerez par ceux-là des a u t r e s . J'ai eu\nd abord l'envie d'asséner dans l'Echo de Paris u n e soigneuse raclée à ces gens,\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "172                                DURENDAL\n\n\n\npuis cela tombait en semaine sainte et un peu de pénitence à s'infliger\nétait nécessaire. Puis l'abbé Mugnier et tous mes amis, un peu effarés par\nces délations à l'Index (ce X... est du reste, paraît-il, un des pourvoyeurs de\ncette machine en France) m'ont supplié de ne pas envenimer les choses, en\nripostant. Je me suis donc tu. Et c'était le parti le plus sage, d'autant que le\nmarquis de Ségur qui est un vrai vieux saint, indigné de la tenue de l'Univers,\nse fâcha de telle sorte qu'on lui laissa passer quelques mots accompagnant\nune citation de la Cathédrale et qui détruisaient en partie l'effet de l'article\ndu chanoine. Enfin, hier a paru, dans les Etudes religieuses, une bonne étude\ndu Père Nourry, remettant un peu toutes les choses en place. Quant\nà Pacheux, il a refusé de faire l'article que lui proposait la Quinzaine. Il a dû\nrecevoir sur les doigts pour son volume.\n  Telle est la situation. Vous voyez qu'il n'y a rien à faire, qu'à laisser couler\ncette boue qui sèchera toute seule. Cela vous donne une idée du catholicisme\nen France. Et cela, c'est Paris! Quant à la province, toutes les Semaines\nReligieuses reproduisent à qui mieux mieux la brochure de X... J'ai tous les\névêques contre moi, sauf celui de Montpellier, je crois. Soyez sûr qu'ils me\ndétestent beaucoup plus que les francs-maçons et les libres-penseurs.\n   Bien affectueusement à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                        MON CHER AMI,\n\n   Je suis toujours en courses pour obtenir la liquidation de ma retraite, au\nMinistère. Je suis, en attendant, en disponibilité. Je ne connais aucun\nphotographe et n'ai point le temps de prendre des rendez-vous avec eux\npour l'instant. Faites votre portrait sur le Valloton que je vous ai envoyé; il\nn'est pas mal et ce serait de beaucoup le plus simple.\n   Si je n'ai pas envoyé le volume à M. L..., c'est que je n'en ai pas. Je suis\naccablé de demandes et j'ai si durement saigné Stock d'exemplaires qu'il ne\nveut plus en donner. J'ai droit à trente et j'en ai pris soixante-dix! ! dont une\npartie de la première édition à 5 francs avec tirage en rouge. Et je ne crois\nmême plus d'ailleurs qu'il ait encore de celle-là, dont j'ai pu vous avoir un\nexemplaire.\n   Je suis embêté par cette situation hybride où je me trouve, je suis\nremplacé au Ministère et je ne suis pas encore à la retraite. Pourvu que le\nConseil d'Etat ne fasse pas de difficultés. Pendant ce temps le sieur\nClemenceau raconte partout que je suis un agent des Jésuites (I) et que ce\nsont eux qui font la grosse vente de la Cathédrale. Le joli de l'histoire, c'est\nqu'ils exècrent ce livre et me l'ont fait dire; ce qui ne m'a pas surpris, ces\ngens abominant la liturgie, la symbolique, le plain-chant, la mystique, tout\nl'art de l'Eglise. Et voilà. La politique s'en mêlant, tous les journaux\nZolistes et Dreyfusards me tombent dessus, voyant une belle occasion\nd'accuser le cléricalisme qui relève la tête ! Quelle insondable bêtise! !\n   A bientôt, bien cher Ami, et bien à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "        JORlS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                      173\n\n\n                                                                      Paris, 12 mars 1898.\n   Merci, m o n cher A m i , p o u r tout ce q u e v o u s dites d u d é b u t de la Cathé-\ndrale. Ici, il se passe d'assez drôles de choses. L ' E p i s c o p a t est exaspéré\ncontre ce livre. J e me d e m a n d e p o u r q u o i . E t la Voie de Chartres, o r g a n e de\nl'Evêché, d o n n e u n article p u r e m e n t ignoble, déclare que le livre peut être\nmis à l'Index, le d é n o n c e , en u n mot. H e u r e u s e m e n t q u ' a u c u n journal\nreligieux n'a parlé de cela. Mais quelle bassesse !\n   Autrement, il y a eu u n article vraiment très remarquable d ' u n abbé\nBroussolles d a n s la Quinzaine, u n , naturellement très b o n , d a n s le Corres-\npondant. Enfin !\n   Vous le voyez, la cause est difficile à g a g n e r . N ' a y a n t plus de F l o r e n c e à\nse mettre sous la dent, ils s'en p r e n n e n t , bien entendu, a u chapitre sur le\nbégueulisme. P r e u v e qu'il frappe juste. Mais ce q u e ce parti clérical ren­\nferme de mauvaise foi... et de bêtise.\n   A bientôt, cher Ami, je vous griffonne cela en pleine b o u s c u l a d e . Bien\nà vous.\n                                                                       J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                       Paris, 19 avril 1898.\n                    M O N CHER A M I ,\n\n   Il y a bien longtemps que je n e vous ai écrit, mais j ' a i été fort e n n u y é .\nUn certain a b b é X . . . a perpétré u n e b r o c h u r e contre moi, et un chanoine\ny a fait un article à l'Univers qui sont de simples délations à l'Index. Car\nc'est là actuellement où ces braves catholiques veulent en venir, faire\nfrapper En Route et la Cathédrale. Le tout a g r é m e n t é , bien e n t e n d u , d a n s\nces perfides proses, d'ablutions à la Taxil, d'assurance donnée au public\nque la Cathédrale injurie la sainte Vierge ! ! J e vous le d e m a n d e , est-il\npossible de voir a u t a n t de mauvaise foi et de bêtise. E t q u a n d je songe q u e\nce sont des prêtres qui font des métiers pareils !\n   Ajoutez que je suis obligé de ronger mon frein. R é p o n d r e dans l'Echo de\nParis, en tirant un p e u les oreilles à tout ce monde-là, ne ferait qu'aggraver\nles choses. L e mieux est d'accepter cela c o m m e un exercice de pénitence et\nde ne pas attirer l'attention d e l'Index. Solesmes, qui a examiné le livre à ce\npoint de vue, déclare qu'il n'y a pas matière à c o n d a m n a t i o n , mais à R o m e\noù les influences sont tout, il y a toujours à se défier, et le plus sage est de\nbaisser la tête, en a t t e n d a n t la fin de la b o u r r a s q u e .\n   E n somme, les catholiques, ici, sont plus irrités p a r la Cathédrale que par\nEn Route. On les dirait irrités de ne pouvoir plus crier à l'immoralité,\ncomme ils ont fait p o u r l'autre. T o u t cela est mesquin et perfide — et vrai­\n ment triste.\n   A bientôt, mon cher Ami, et bien à vous.\n                                                                       J.-K.    HUYSMANS.\n\n   Je viens d e lire l'article de Van den Bosch q u e j ' a i reçu ce m a t i n . Il m'a\n remis un p e u de b a u m e dans le c œ u r . Merci.\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "174                                       DURENDAL\n\n\n                 M O N BIEN CHER A M I ,\n\n       Il semble, en effet, q u e quelques prêtres ont dénoncé la Cathédrale à\n l'Index. Ils ne sont d'ailleurs q u e le porte-voix des autres. J e reçois des\n lettres de catholiques me disant : « Ce n'est pas trop tôt, o n va vous con­\n d a m n e r et n o u s verrons alors si vous êtes converti, à la façon dont vous\n supporterez votre c h â t i m e n t . »\n       Bien e n t e n d u que l'on me compare aussi à L é o Taxil en me mettant,\n a u t a n t q u e possible, plus b a s .\n      T o u t cela est bien m i s é r a b l e ; mais j'ai pris le meilleur parti, je crois. J e\n ne réponds m ê m e pas, j ' a i remis mes affaires entre les mains de la sainte\n Vierge qui sait très bien, Elle, ce que j ' a i fait et voulu faire, en son\n h o n n e u r , avec m o n p a u v r e livre.\n       C'est à Elle à m e défendre !\n      P l u s j e vois les catholiques et plus j e trouve exacte la p h r a s e d e N o t r e -\n S e i g n e u r , « les prostituées vous précéderont d a n s le r o y a u m e des cieux »; je\nn e discerne dans ce monde-là que perfidies, qu'hypocrisie, que m a n q u e de\ncharité, que haines d o n t je n'ai pas vu dans l'autre m o n d e d'exemples. E t\nm a l h e u r e u s e m e n t ces h o m m e s existent aussi d a n s les cloîtres !\n      E n s o m m e , en prenant les choses gaîment, le résultat de la Cathédrale est\ncocasse : j'ai été fourré d'office à la retraite pour avoir fait u n pareil livre,\npar les francs-maçons et je suis d é n o n c é à l ' I n d e x par les catholiques ! C'est\nu n comble !\n      P o u r me sortir de tout cela et de P a r i s , je pars, le 6 du mois p r o c h a i n ,\np o u r Solesmes et de là pour le monastère de Saint-Maur-de-Glanfeuil où\nj ' a i des a m i s . J e me consolerai de tous mes déboires dans la splendeur des\n liturgies.\n      J e serai très content de voir votre j e u n e h o m m e , mais dites-lui qu'il\nvienne avant le 6, a u t r e m e n t il ne me trouvera plus.\n      J e m ' e n n u i e . J e suis en train de préparer des articles d'avance, pour\nêtre au m o i n s d é b a r r a s é d e cette corvée en voyage. E t avec toute cela Sainte\nLydwine n'avance p a s !\n      Bien affectueusement à vous.\n                                                                      J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                     Paris, 3 janvier 1899.\n                    M O N BIEN CHER      AMI,\n\n   C'est u n e consolation d a n s la peine q u e les souhaits des amis. Le jour\nde l'an fut s o m b r e . J'ai dû me traîner, malade, pour enterrer le pauvre\npetit D u l a c , le peintre de talent d o n t j'ai p a r l é d a n s la Cathédrale et que je\ndevais e m m e n e r avec moi à L i g u g é .\n   C'était une â m e extraordinaire fort avancée d a n s les voies mystiques, la\nmeilleure pierre du futur édifice. Il avait été aussi u n e réponse d e m a n d é e\nL à - H a u t . E t c'est un véritable effondrement!\n   J e ne sais pas d u tout ce q u e Dieu veut et nous allons remarcher dans le\nnoir. Fiat voluntas sua !\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                           175\n\n\n   Le X... a le diable au corps, je crois. Il recommence des attaques de plus\nen plus misérables dans les Semaines Religieuses, dont il dispose, et il les\nenvoie dans les cloîtres où il sait que je suis connu! I Le seul résultat est\nun mépris profond . pour lui. Comme me l'écrivait l'abbesse de Solesmes,\n« c'est au-dessous de tout, au point de vue de la critique, de la dignité, du\nsens chrétien ».\n   Il n'y a qu'une chose à faire, le silence. C'est un prêtre affamé de réclame et\nqui espère ainsi se faire connaître; n'en parlons pas; et puis, là, vrai, l'adver­\nsaire est indigne.\n   Je ne suis pas marqué sur le rôle de l'Index de cette année; les démarches\nfaites pour moi à Rome ont au moins abouti à cela. Mais l'épée de Damo­\nclès n'en reste pas moins suspendue sur moi.\n   Quelles chances! et dire que tous ces gens célèbrent la messe le matin!\n   Mais laissons tout cela. Que je vous souhaite, bien cher Ami, bonne santé,\nlongue vie à Durendal, toute prospérité pour les vôtres.\n   Bien affectueusement à vous en Notre Seigneur.\n                                                              J.-K.   HUYSMANS.\n  Pensez à me retourner la brochure X..., car je n'en ai pas d'autre exemplaire.\n\n                   MON CHER AMI,\n\n    Votre lettre me trouve, gardant la chambre, avec une attaque d'influenza\nqui m'empêche tout travail suivi — quelle scie !\n    Je suis avec cela harcelé par les affaires de Rome. Le Pape n'est malheu­\nreusement pas le maître, et il y a un tel effort contre moi que je me demande\ncomment cela va finir. Un prêtre a pondu contre moi tout un volume\nd'injures, d'insinuations ignobles. Il déclare que je ne me suis pas confessé\nsérieusement à la Trappe! I! Mais ce livre, distribué de tous les côtés gratis\net envoyé à Rome, a remis tout en émoi.\n    Jamais je n'aurais pu croire que les catholiques de France fussent aussi\nvenimeux et aussi malpropres !\n    Ajoutez que ces gens rêvent de me mettre en révolte, mais ils en seront\npour leurs mauvais désirs.\n    J'ai vu Esquirol, qui est très content de l'article. Mais, à ce propos, le der­\nnier numéro que j'ai de Durendal est celui de juin. Depuis rien. Aussi n'ai-je\npas vu le dit article.\n    Je ne vois pas possibilité, dans l'état où je suis, de vous envoyer quoi\nque ce soit. Pour faire l'article de l'Echo, qui est mon pain, j'ai dû me tenir le\ncrâne dans une serviette, tant je souffrais'. Il m'est impossible de travailler pour\n l'instant.\n     Et il fait avec cela ici un temps mou, pluvieux, horrible, qui n'est pas fait\n pour remettre. Ce que j'ai hâte que ma maison soit construite à Ligugé.\n pour y filer, lâcher à jamais tout journalisme et travaillera Sainte Lydwine,\n en bon air.\n     A bientôt, bien cher Ami, priez pour toutes les épreuves qui m'accablent et\n bien à vous.                                                  J.-K. HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "  176                                    DURENDAL\n\n\n                                                                          Paris, 19 mai 1899.\n                        M O N BIEN CHER A M I ,\n\n     Après avoir traîné u n e influenza aggravée p a r un médecin devenu fou et\n qui est parvenu alors à me r e n d r e tout à fait malade, j ' a i fini par me rétablir\n vaguement et je pars demain matin pour L i g u g é , o ù je pense passer quelques\nj o u r s , puis je reviendrai pour préparer mon d é m é n a g e m e n t , et vers la fin du\n mois prochain je serai installé définitivement a u p r è s du cloître.\n     E t il est grand temps —au point d e vue corporel, il m e faut, p o u r remonter\n tout à fait sur m a bête, la c a m p a g n e — et, d'autre part, a y a n t été forcé d e\n faire des articles, malgré mon état de santé, je suis s u r m e n é et ai besoin d'un\n complet repos.\n    J'ajoute qu'au point d e vue de m o n â m e , j ' e n ai plus besoin encore, étant\navec toutes les affaires qui m'assaillent d a n s u n état d'évagation vraiment\ntriste.\n    E n ce qui concerne m o n p a u v r e Dulac, j'ai lancé son exposition posthume\nà P a r i s et elle a bien réussi, avec l'article d e l'Echo, q u e je vous envoie. J e\nn'aurais rien à ajouter à ce que j'ai écrit sur ce bon a m i .\n    L a maison est prête à L i g u g é , mais, à l'heure présente, il n'y a rien à faire\nc o m m e g r o u p e m e n t . Il n'y a p a s d'artiste chrétien en F r a n c e — sinon des\nfumistes genre des Rose-Croix. J e me borne donc, avec mes amis, à vivre\nlà-bas. Si le Seigneur veut autre chose, n o u s le ferons, mais sur indication\nprécise, cette fois.\n    Ce néant des artistes chrétiens en F r a n c e répond à votre d e m a n d e d e vous\ndésigner des artistes qui puissent figurer à votre exposition d'art religieux.\n    Il n'en est a u c u n .\n   Amitiés à Van den Bosch et à Goffin q u a n d vous les verrez et u n e bien\nb o n n e poignée de m a i n p o u r vous, mon cher A m i . P r i e z toujours un peu\npour moi, je vous ferai r e n d r e tout cela à L i g u g é .\n                                                                  Bien vôtre\n                                                                       J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                        Paris, 19 août 1899.\n                       M O N CHER A M I ,\n\n    J'ai reçu un n u m é r o du Sillon, où, interviewé,' vous avez réglé le compte\nde X . . . Merci. Cette affaire a bien t o u r n é . Au reste, c e - p r ê t r e n'a récollé\nque le mépris de ses attaques, surtout lorsqu'il les a renouvelées, paraît-il,\nen envoyant à domicile de nouvelles o r d u r e s sur m o n c o m p t e . Quelques\ncloîtres et abbés de P a r i s ont reçu ce n o u v e a u factum, que personnellement\nj e n'ai d'ailleurs pas lu. C'est de la folie!\n    Rien de nouveau, sinon que je suis toujours assez mal en point. Après une\nattaque violente d'influenza, j ' a i commis l'imprudence de sortir trop tôt et je\nsuis repincé, avec douleurs d a n s le crâne et fièvre.\n   J'ai d û c o n t r e m a n d e r u n voyage que je devais faire à L i g u g é . Cela n'égaie\npoint la vie et n'aide pas u n travail qui se fait mal d a n s cet état.\n   J e pense partir définitivement de P a r i s d a n s les derniers j o u r s de j u i n —\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "          JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                         177\n\n\ns'il plaît à Dieu — et ignorer désormais les t u r p i t u d e s politiques de ce mal­\nheureux pays. Il semble que l'heure de notre châtiment se r a p p r o c h e .\n    Bien affectueusement à vous, m o n cher Ami.\n                                                                           J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n                              M O N CHER A M I ,\n\n   Je trouve, en revenant de Ligugé à Paris, votre photographie dont je vous\nremercie. J'ai passé des mois affreux dans u n noir d'âmes à pleurer, à\nSolesmes. P u i s tout s'est éclairci. J e vais me fixer, comme oblat, à L i g u g é ,\nen juillet p r o c h a i n , hors clôture, ce qui me permet, tout en suivant la règle,\nde sortir sans permission et d'écrire librement mes livres.\n   C'est chose faite. J e construis près d u monastère une b i c o q u e , à ce. E t u n\nami riche acheta tous les terrains e n v i r o n n a n t s p o u r si plus tard, des artistes\nchrétiens — que n o u s ignorons à l'heure actuelle — voulaient venir méditer\nsous la règle de saint Benoît et essayer de régénérer l'art chrétien. T o u t cela\nest encore lointain, aussi n'en parlons p a s , de m ê m e que je n'ai rien r é p o n d u\nà toute la presse qui se rua sur moi, depuis qu'elle avait appris m o n départ\npour ce cloître.\n   Je vois d o n c , après tant de sursauts et de prières, u n e issue à m a vie,\nlâcher P a r i s , le j o u r n a l i s m e , dans quelques mois et travailler en paix, dans\nla joie liturgique des offices. P l u s tard, si la Vierge le veut, le cloître\nd'art se fera. C'est s o n affaire. Elle aplanira les difficultés qui existent pour\nl'instant. En a t t e n d a n t , toutes mes affaires d'index sont a r r a n g é e s . L é o n X I I I\nest intervenu et j'ai l'assurance que l'on ne me touchera p a s . Au reste, pour\naccentuer la chose, le cardinal Hampolla a, d a n s u n discours public, parlé\ntrès aimablement d e la Cathédrale. Ça clôt le bec à tous les X . . . N o t r e -\n Dame de Chartres fait bien les choses, comme vous voyez.\n   Tout affectueusement à vous.\n                                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   (A continuer.)                                                     HENRY         MOELLER.\n\n\n                               Reproduction interdite (1).\n\n\n\n\n   (1) Nous interdisons formellement la reproduction de cet article et des lettres de\n J.-K. Huysmans qu'il renferme.\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": "Après la Bataille de Courtrai\n\n Le fier lion de Flandre a broyé les lys d'or.\n Sous le rouge éclatant du soleil qui se couche,\n La plaine du combat s'étend morne,     farouche,\n Car les grands preux de France agonisent      encor.\n\n Un vol noir de corbeaux, dans son sinistre essor,\n Fouette les moribonds sur leur sanglante     touche,\n Alors qu'un dernier râle exhalé d'une bouche\n Vient rendre plus poignant cet infernal   décor.\n\n Breydel et de Coninck, seuls parmi les carnages,\n Contemplent, enivrés, ces sombres     marécages,\n Dont la boue est de chair et les mares de sang.\n\n Mais quand vibre, joyeux, le bourdon de la ville.\n Se jetant à genoux, près des morts    grimaçants,\n Pour eux, ils font à Dieu leur prière virile!\n\n                                      CH.-JULIEN   LAGASSE.\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                 Nos dix=sept ans !\n\n               LE premier janvier de cette année 1910 notre revue\n                 Durendal est entrée dans sa dix-septième année!\n                  Dix-sept ans, c'est l'âge de la jeunesse. C'est le\n                 printemps de la vie. Nous avons voulu inaugurer\n                  à l'occasion de ce joyeux événement une nou­\n                 velle couverture. La voici, avec notre numéro\n                  de mars. Elle n'était pas prête pour notre\n                  numéro de janvier. Et puis, ne convenait-il pas,\npuisque nous l'enrobons pour fêter nos dix-sept ans, attendre\npour la revêtir le sourire des fleurs. Au moment où nous\nécrivons ces lignes un soleil magnifique lance les flèches d'or\nde ses rayons de lumière sur notre bonne terre. La nature\nsort de l'engourdissement hivernal. Elle se réveille. Elle revit.\nElle ressuscite. C'est Pâques. Alleluia!\n  Sans doute, les dix-sept ans que nous avons vécu n'ont pas\nété des années de sommeil. Au contraire, elles ont été des\nannées de combat. Lutter c'est vivre. Et nous sommes bien\ndécidé à lutter encore et le plus longtemps possible. Tous les\nPhilistins ne sont pas morts. Et tant qu'il y en aura, ne fût-ce\nqu'un, nous brandirons Durendal.\n   Mais puisque dix-sept ans c'est l'année de la jeunesse, nous\nvoulons aussi être jeune plus que jamais. Nous espérons bien\nle rester toujours. Il y a des vieillards de 17 ans, mais il y a\naussi des âmes que l'âge n'atteint pas, celles qui veulent rester\njeunes. Car on est jeune quand on le veut et aussi longtemps\nqu'on le veut. N'en avons-nous pas en littérature des preuves\nmanifestes. Voyez nos aînés Picard et Lemonnier. Ils ont gardé\ntoute leur verdeur. Ils écrivent encore. Et, Dieu merci, leur\nparole vibre comme jadis et fait encore vibrer même les jeunes.\n   En avant donc, encore une fois, et sursum corda : Haut les\ncœurs! En avant pour la Beauté! pour la Vie! pour Dieu\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "180                        DURENDAL\n\n\npuisqu'il est la Beauté essentielle, et avec Roland crions,\nDurendal à la main : Montjoie!\n                                *\n                               * *\n\n   Et maintenant il nous reste un devoir à remplir, celui d'ex­\nprimer notre reconnaissance aux amis qui nous sont restés\nfidèles depuis notre naissance à la vie littéraire. De tout cœur,\nmerci aux amis de la première heure. Merci, chers amis, pour\nla sympathie que vous nous témoignez depuis tant d'années\ndéjà. Grâce à votre concours, nous sommes parvenus à faire\nd'une œuvre qui n'était, à ses débuts, qu'un modeste fascicule\nde vingt-cinq pages, une grande et belle revue, luxueusement\néditée, comptant soixante-quatre pages de texte et rehaussée\npar des reproductions très artistiques des plus beaux chefs-\nd'œuvre de l'art ancien et moderne.\n   Les abonnés d'une revue en sont les amis. Ils sont de la\nfamille. Nous les aimons comme des collaborateurs. Ne le\nsont-ils pas, en effet? En faisant chaque année en notre faveur\nun sacrifice, bien léger somme toute si on le compare aux\ndépenses que l'on fait si facilement pour le luxe ou les plaisirs,\nils nous mettent à même d'élever notre petit monument à la\nBeauté, et par le fait même à Dieu, dont elle est le rayonne­\nment dans la nature et dans les œuvres des artistes et des\npoètes.\n   Faire des largesses aux pauvres, qui eux aussi sont, selon les\nparoles de l'Evangile, admirablement commentées par l'immor­\ntel Bossuet dans son merveilleux discours sur l'éminente\ndignité des pauvres, un rayonnement de Dieu, puisque le\nChrist a voulu que, dans leurs traits décharnés par la misère,\non voie les traits mêmes de son auguste physionomie, est\nune œuvre belle et méritoire sans doute. Ce devoir envers les\npauvres, on l'admet facilement et on s'en acquitte sans peine.\n   Pour comprendre l'utilité et l'importance de ce qu'on appelle­\nrait, à juste titre, une bonne œuvre artistique, il faut déjà\navoir l'âme plus haute, appartenir à cette élite pour laquelle\nl'Idéal n'est pas un vain mot, et qui comprend combien il\nimporte d'encourager tout ce qui élève l'âme humaine, lui\nrappelle ses sublimes origines, sa haute dignité et la noblesse\nde ses destinées.\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                      NOS D I X - S E P T    ANS                            181\n\n\n   L'art, c'est le souvenir perpétuel de la présence de Dieu,\na dit Ernest Hello. Parole profonde et bien digne d'un artiste\nchrétien.\n   Vous l'avez compris, chers amis, cette parole. Votre sympa­\nthie si enthousiaste et si fidèle pour notre œuvre en est la\npreuve manifeste. Continuez-la-nous. Mais ne vous contentez\npas de cet appui personnel. Soyez avec nous les apôtres de\nl'art. Faites comprendre la grandeur de notre œuvre aux autres,\nà vos amis, à vos connaissances, au monde qui vous entoure.\nAidez-nous à la propager. Amenez-nous de nouveaux adhérents.\nFacilitez-nous ainsi notre tâche. Travaillez, avec nous, au\ndéveloppement d'une œuvre, qui vous est chère comme à nous,\npour que nous puissions la faire de plus en plus belle, de plus\nen plus sérieuse, de plus en plus digne de l'art, cet Ange du\nCiel envoyé par Dieu sur la terre pour rappeler sa divine\nprésence au souvenir des hommes.\n                                            L'Abbé HENRY MŒLLER,\n                                                   Directeur de Durendal.\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "   Le XVIIIe Salon de \" Pour l'Art „\n                 MALGRÉ l'absence     des œuvres annoncées par trois de ses\n                     membres les plus distingués : MM. Ciamberlani, Fabry\n                     et Lagae, le cercle « Pour l'Art » expose un ensemble\n                     intéressant à plus d'un titre.\n                        Firmin Baes affirme toujours la même distinction, la\n                     même sincérité élégante dans ses figures saines de pay­\n                     sannes flamandes. Crépuscule exhibe une jolie silhouette\n                     s'enlevant en vigueur sur un ciel de lumière vespérale.\n                     Mais il y a mieux que des qualités de style dans l'admi­\nrable Benedicite. Je retrouve quelque chose du réalisme profond de Leempoels\ndans ces deux tètes pensives, absorbées en une prière presque monacale,\ntant elle est grave et recueillie.\n    Prosper Colmant recherche les qualités décoratives de la peinture murale.\nSes esquisses ne manquent pas de grandeur, et l'on doit savoir gré à un\njeune d'oser s'aventurer en ces régions classiques, si peu explorées de nos\njours. Cependant ce genre exige une maîtrise sans défaillance que M. Col­\nmant ne possède pas encore.\n    Orner Coppens expose une jolie impression nocturne de Bruges, avec une\npointe d'originalité en un sujet peut-être épuisé. — Mais pourquoi ce\ntableau n'est-il pas d'aplomb dans son cadre ? — J'aime moins le ton de\ngrenadine répandu du toit jusque dans les nuages du numéro 2.\n    LPS paysages de François de Haspe sont d'une jolie finesse, et tout\nparticulièrement les maisons blanches au bord de la prairie grisâtre.\n    L'intimité coutumière distingue les jolis intérieurs de René Janssens,\nparmi lesquels un excellent Coin d'auberge.\n    Toujours également étourdissants de verve enjouée les dessins coloriés\nd'Amédée Lynen. La clôture du marché est une pure merveille. Deux paysages\nde grande allure : La Milice de don Pedro d'Alvarez et Partie de plaisir, rappellent\n heureusement le type des anciennes gravures, que M. Lynen affectionne.\n    Charles Michel est toujours le peintre de la « vie heureuse ». Ses petites\nfemmes gardent leurs traits de figurines sans défauts, et ses accessoires la\njoliesse des plus fins décors. Eté et Hiver forment comme un diptyque, avec\n une incontestable supériorité pour le second panneau. Plusieurs choses très\njolies ne sont pas cataloguées, parmi lesquelles une délicieuse tête de jeune\n fille, appartenant à M. A...\n     Henri Ottevaere excelle dans les grisailles d'une belle ampleur de style.\n Il reste très inférieur à lui-même dans ses tableaux colorés. Journée de\n Soleil est d'une dureté de ton extravagante.\n     Les portraits de Franz Van Holder ne témoignent pas d'un sérieux pro­\n grès. La pâte est toujours trop molle et trop blonde.\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                  LE XVIII e SALON DE « POUR L'ART »                     183\n\n\n    Les intérieurs d'Alfred Verhaeren se reconnaissent de loin à la somp­\ntuosité chaude de la couleur. La chasuble se recommande par une teinte plus\n rare.\n    Emmanuel Viérin affirme un progrès notable. Sans renouveler ses sujets,\noù dominent les recoins moisis des petites villes flamandes, ainsi que les\ncontrastes du soleil et de l'ombre grise, il leur donne une cohésion plus\ngrande, une atmosphère plus égale, en accordant davantage la vibration\nsourde des recoins d'ombre avec l'éclat rutilant des taches de lumière.\nEn vieille ville flamande est un tableau d'une intense poésie.\n    Deux personnalités dominent le salonnet « Pour l'Art », celles de Camille\nLambert et Maurice Langaskens, encore qu'elles soient fort dissemblables.\n   Il est malaisé de caractériser l'évolution de Camille Lambert. Est-elle\nprogressive ou régressive? Aux coulées Je nuances pâles de son avant-dernière\nétape a succédé le miroitement de rouges intenses dans une pâte grasse et\npresque blanche. Les formes sont à peine esquissées. Le peintre en est à la\npériode de la tache rouge. Il voit uniformément en rouge le panorama d'une\n ville, la vulgarité d'une partie de baignade galante à Ostende et le symbo­\nlisme de la Course à la Fortune. Je n'ai pas retrouvé dans ce dernier panneau\nni le style approprié, ni même la fantaisie de son Carnaval macabre. Autant\nd'indices, pour quelques-uns, d'un pinceau qui se lasse et d'une imagination\nqui s'éteint. Pour d'autres, ce sont de nouvelles expériences d'un esprit\ninquiet, à la recherche de sensations inédites. Cruelle énigme!...\n    Moins énigmatique mais toujours étrange m'apparaît l'art subtil de Mau­\nrice Langaskens. Son portrait décoratif est plus drôle que décoratif. On peut\ny voir une japonaiserie haussée aux proportions de la fresque. La forte per­\nsonnalité de l'artiste apparaît mieux en d'autres panneaux infiniment plus\nharmonieux et plus sensés. L'effort vers la simplicité y est visible, au moins\ndans la composition et le dessin. Lorsque la couleur sera moins truquée et\nmoins asservie à une formule à peu près invariable, lorsque l'artiste aura\ntrouvé le thème qui se suffit à lui-même, il sera bien près d'atteindre à la\ngrande beauté. En attendant il montre, dans ses études au crayon noir,\nune science consommée et un sens parfait de la beauté des formes.\n   Quant à l'Annonciation, pour laquelle deux de ces études ont été dessinées,\nil y a beaucoup à dire. L'artiste n'y a vu que le prétexte d'une mise en scène\nplutôt frivole. Une Vierge-poupée esquissant un geste vague, un ange nu\nsous une gaze fort transparente et jouant à la guirlande avec une branche\nd'épines, un décor formé d'une étoffe algérienne à petites rayures multico­\nlores, à l'horizon un lac bleu sur lequel voguent deux cygnes blancs, et d'où\némerge la blancheur vaporeuse d'un Christ en croix, voilà l'Annonciation !\nSi M. Langaskens ne trouve que cela pour rénover un sujet si grandement\nconçu et si différemment interprété par des générations d'artistes, il fera\nmieux de s'en tenir à l'imagerie puérile et honnête de Pelléas et Mélisande.\n   La sculpture est représentée au salon « Pour l'Art » par de bonnes petites\nesquisses de Jean Gaspar; au surplus l'élégance maniérée du marbre de\nPhilippe Wolfers ne compense pas la manière fruste de Pierre Braecke.\n                                                           F . VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "                    Chronique Musicale\n           Quatrième et cinquième Concerts Durant\n   Programme agréablement varié où aux rythmes joyeux du Water-Music de\nHändel (un aimable passe-temps que l'auteur du Messie écrivit à Londres à\nl'occasion de fêtes nautiques) venaient s'ajouter la grâce fleurie et la riche\nsève mélodieuse d'une sérénade de Mozart (en si bémol), et, s'opposer le\nlyrisme héroïque de la Trilogie de Wallenstein, de Vincent d'Indy, dont\nl'orchestre exécuta la première partie, le Camp de Wallenstein, avec toute la\nflamme et l'intensité de couleur souhaitables.\n   M. Lucien Capet, professeur au Conservatoire de Paris, qui fut déjà\napplaudi aux Concerts Durant, est un violoniste de talent probe et sérieux\nsans grandes envolées. Il joua le radieux concerto de Bach en mi majeur et le\nconcerto de Brahms, un des plus difficiles de la littérature violonistique.\nChâtiées de style, très généreuses, pures et fermes de sonorité, les interpréta­\ntions de M. Lucien Capet se caractérisent moins pair l'éloquence chaleureuse\nde l'expression que par l'élégance de la ligne, la sobriété du coloris, la lim­\npidité toute classique du phrasé. De même qu'au Conservatoire, on eut\nl'impression nette que les rapprochements entre Bach et Brahms ne sont\nguère favorables à ce dernier, car tandis que l'œuvre de Brahms apparaît\nsouvent d'une beauté purement extérieure et objective, chez Bach au con­\ntraire les splendeurs de la forme sont comme un manteau lumineux venant\n recouvrir des trésors de vie profonde et de vertu expressive.\n   Au cinquième Concert Durant on entendit des œuvres orchestrales fort\n intéressantes à des titres divers. D'abord le Tasse, poème symphonique de\n Liszt, dont nous goûtons surtout le Lamento, d'inspiration expressivement\n mélancolique et attendrie, où le musicien expose « la destinée tragique du\n poète, ses souffrances, ses alternatives d'espoir et de désespoir, son séjour à\n la Cour de Ferrare, et l'amour fatal qui le mène à sa perte ». Puis la Sym-\n phonie en si mineur de Borodine, si admirablement pittoresque et qui, toute\n parfumée de poésie sauvage, apparaît aussi puissante de rythme que de cou­\n leur. Enfin, l'Apprenti Sorcier de Dukas, dont les accents incisifs, l'allure\n capricieusement fantastique et la saveur descriptive si pénétrante obtiennent\n toujours grand succès.\n    M. Joseph Hollmann, qui prêtait son concours à ce concert, jouissait il y a\n quelque vingt-cinq ans d'une véritable célébrité. Il joua un concerto de\n Saint-Saëns qui lui est dédié et ne peut assurément être rangé parmi les\n meilleures productions du maître français. Hollman a rendu 1''Andante du\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                               l85\n\n\nconcerto avec une jolie délicatesse de sentiment. Mais ce virtuose élégant et\ncharmeur a vieilli et parfois son jeu a paru quelque peu mou et hésitant. En\nrevanche il a fait excellente impression dans un Andante de Molique qu'il a\ndit en un style simple et large, tirant de son instrument des sonorités d'une\nbelle ampleur.\n\n\n                     Quatrième Concert Ysaye\n   Après le plus inspiré des maîtres du violon, on a entendu aux Ysaye le plus\npuissant et le plus penseur des violoncellistes actuels. Pablo Casais offre plus\nd'un trait de ressemblance avec Eugène Ysaye. L'un comme l'autre, isolés\ndans leur rêve, plongés en une sorte de contemplation idéale, ils semblent\nparfaitement détachés de l'auditoire qui les entoure. L'un comme l'autre, ils\nont le don précieux d'illuminer les beautés latentes de l'œuvre qu'ils inter­\nprètent et souvent même de la grandir. Autre point de similitude : à entendre\nCasais ou Ysaye, on oublie complètement leur virtuosité bien que transcen­\ndante et l'impression d'art subsiste seule absolument pure et immatérialisée.\nEt toutefois si nous avions une préférence à exprimer ce serait en faveur du\ngénie interprétatif d'Ysaye, à cause de son rayonnement plus intense, des\nhorizons plus étendus qu'il embrasse, aussi, pour sa si souple et parfaite\nadaptation aux différents styles, en sorte que son inspiration d'un jet tout\naussi spontané dispose de ressources encore plus nombreuses et revêt des\nformes plus diverses.\n   Ce qui caractérise avant tout les interprétations de Casais, c'est la\nnoblesse, la sérénité majestueuse et l'incomparable profondeur d'accent.\nAussi le concerto en sol mineur de Röntgen, œuvre aimable, brillante, mais\nsuperficielle lui fut-elle naturellement moins favorable que le concerto en\nla mineur de Schumann où il fut admirable et que jamais nous n'entendîmes\ninterprété avec tant d'élévation, de poésie et de chaleur.\n   Dans la partie symphonique du concert, notons un Prélude et une Danse\nde Jongen, deux œuvres tout à fait intéressantes, surtout le Prélude, planant\ndans une mystérieuse atmosphère de songe où scintillent des harmonies sub­\ntiles et caressantes. Puis la Catalonia, de ce pauvre Albeniz si plein de pro­\nmesses et que la mort faucha précocement dans sa fleur. Cette sorte de\nrhapsodie ou de fantaisie populaire catalane est d'une surprenante origi­\nnalité en son exubérance déchaînée, ses rythmes trépidants, ses colorations\nultra-rutilantes. Une exécution élégante (particulièrement fine dans l'Andante\ncon moto) de la Symphonie italienne de Mendelssohn complétait le programme\nde ce concert que Théo Ysaye dirigea avec son autorité et son tact habituels.\n\n\n              Deuxième Concert du Conservatoire\n  On a fêté au Conservatoire le centenaire de Chopin dont l'œuvre était\nreprésentée à ce concert par des mélodies polonaises vocales sur des textes\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": "186                             DURENDAL\n\n\noriginaux de Mickiewicz, Witwicki, Zaleski et Krasinski, par le concerto en\nfa mineur et la Polonaise pour piano et violoncelle.\n   Les mélodies polonaises que Mme Pacary, artistement accompagnée par\nM. Minet, chanta avec autant de goût que de simplicité et de louable discré­\ntion, n'offrent guère d'intérêt que par leur saveur folklorique souvent très\naccusée.\n   Le concerto en fa mineur n'avait plus été entendu à Bruxelles depuis que\nPaderewski l'exécuta en 1899 aux Concerts populaires. Par sa forme et son\ndéveloppement, il se rattache à cette conception assez étroite du concerto,\ntelle que la popularisèrent Hummel, Ries, Weber, Mendelssohn, en des\nœuvres similaires, et où le compositeur enchaîné par la préoccupation\nabsorbante de faire éclater les dons du virtuose, encerclé fatalement par là\nmême dans un horizon mesquin et borné, n'arrive point à cette pleine\nliberté de pensée, d'inspiration et d'écriture nécessaire pour créer les chefs-\nd'œuvre, et qui confère à l'admirable concerto de Schumann pour piano de\nsi hautes significations en même temps qu'une si prodigieuse vitalité.\n   Quoi qu'il en soit, le concerto en fa mineur renferme une page délicieuse,\nun pur joyau de tendresse et de mélancolie rêveuse, c'est le Larghetto où se\nmanifeste de la façon la plus insinuante tout ce côté de l'inspiration cho­\npinienne que caractérisent le charme subtil et la suavité de la ligne mélo­\ndique. M. de Greef a ciselé tout ce concerto avec un art très pur et une plasti­\ncité magistrale. Le Larghetto fut sous ses doigls une merveille d'exquise dou­\nceur pénétrée du sentiment le plus délicatement poétique.\n   La Polonaise pour piano et violoncelle (MM. de Greef et Jacobs) est une\nœuvre de jeunesse d'assez superficielle élégance et, malgré le brio de l'exé­\ncution, il eût été bien plus intéressant d'entendre le grand talent de\nM. de Greef s'affirmer une fois de plus dans l'interprétation de quelques-uns\ndes sommets de l'œuvre de Chopin, les Nocturnes, les Scherzos, les Pré­\nludes, les Etudes, les Ballades, pages immortelles qui traduisent en ses\nsignifications les plus élevées le génie de celui qui forme avec Beethoven\net Schumann la trinité souveraine des plus grands poètes du piano.\n   Suivant l'expression pittoresque de notre confrère Systermans, Edgard\nTinel avait eu l'heureuse idée d'encadrer Chopin entre Mendelssohn et Schu­\nmann, ces deux frères d'âme de Chopin, le premier par la grâce mélan­\ncolique et l'élégance racinienne de la phrase mélodique, le second par la\nprofondeur de l'émotion et l'ampleur du lyrisme.\n   Quelle joie d'entendre cette belle suite orchestrale de Schumann, Ouver-\nture, Scherzo et Finale, si lumineuse, si vibrante et se couronnant dans le\nfinale d'un chant de triomphale allégresse !\n   L''Ecossaise de Mendelssohn est un des poèmes les plus exquis qui existent\ndans la littérature de la Symphonie. Plus nous l'entendons et plus nous nous\nétonnons qu'on la rapproche si volontiers de l'Italienne qu'elle surpasse de\nloin et à tous égards. Dans l'Ecossaise l'inspiration mendelssohnienne jaillit\nen flots clairs et roses avec une souplesse et une abondance délicieuses. Elle\nplane sans aucune défaillance en de larges et purs espaces dont l'ombre\nlégère de quelque petit nuage errant altère à peine la glorieuse transpa-\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                               187\n\n\nrence. Et tandis que la péroraison de la dernière partie atteint à la véritable\ngrandeur, le Scherzo se pare de fantaisie impalpable, ailée, étincelante, et\nl'on entend pleurer dans l'Adagio cantabile le frémissement mélodieux des\nharpes ossianiques où l'âpre souffle des vents du pôle fait résonner sa plainte\nsuppliante. Dans la conduite de ces pages embaumées de mystère, Tinel se\ndépensa sans compter, donnant du chef-d'œuvre une interprétation abso­\nlument adéquate et vécue, tour à tour passionnée, fine, émue et grandiose.\n\n\n\n                      Concert Rollet-Schellinx\n   Signalons le beau concert donné par MIle MargueriteRollet,cantatatrice, élève\nde Mme Labarre, et M lle Germaine Schellinx, violoniste, élève de M. Marchot.\nNous avons déjà rendu hommage en cette revue à l'art fin et personnel de\nMlle Rollet. Elle chante avec autant de grâce que d'émotion, colorant sa\ndiction toujours châtiée de nuances souples et délicates, adaptant avec une\nrare intelligence le style de ses interprétations à des expressions d'art fort\ndiverses. Son programme extraordinairement varié était des plus intéres­\nsants. Elle chanta de façon fort suggestive des lieder de Bach, Schubert,\nHugo Wolff, Brahms, des poèmes de Rinski-Korsakow, Duparc, Chausson,\nDebussy, de Bréville, Vincent d'Indy, etc.\n   Mlle Schellinx prend définitivement sa place parmi nos violonistes belges\nles mieux doués. Son interprétation du concerto en sol majeur de Mozart,\ndont elle chanta délicieusement l'Andante, fut remarquable par l'ampleur\ngénéreuse du coup d'archet, l'élégance limpide du trait, la fermeté de la\ntechnique et surtout, car là est le point essentiel, par raffinement poétique\nde la compréhension. Elle joua en second lieu, avec beaucoup de charme,\nun gracieux caprice de Guiraud. M. Minet remplissait, avec sa distinction\ncoutumière, la mission d'accompagnateur. Très applaudies par un auditoire\nnombreux et choisi, les deux sympathiques artistes obtinrent un grand et\nlégitime succès.\n                                                     GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": "      Chez les Amis de la Littérature\n                 Conférence de L. Damont-Wilden\n   M. Dumont-Wilden, le 26 février, a parlé des influences étrangères dans\nla littérature. Mais son attention s'est portée principalement sur l'influence\nfrançaise. Les autres, a-t-il dit, n'ont agi sur nous que par le canal de la\nFrance. Comment différentes vagues d'émigration française nous apportèrent\ndes idées nouvelles, M. Dumont-Wilden nous l'a dit avec infiniment d'esprit\net de clarté. Moins pittoresque que les précédentes, sa conférence fut peut-\nêtre plus pensée. Il la sema de tableaux historiques du plus grand intérêt,\ncomme celui de la colonie régicide de Bruxelles après 1815, et de digressions\ningénieuses. D'après lui, il n'y a pas de « littérature belge d'expression fran­\nçaise » et la Belgique n'est qu'une province littéraire de la France. Malgré\ndes raisons qui ont paru bonnes à une partie de son public, M. Dumont-\nWilden n'a pas converti tout le monde.\n   Mais il nous a une fois de plus persuadé de l'excellence de son talent\nprofond et souple.\n   Je demande maintenant, comme dit M. G. K..., la parole pour un fait\npersonnel. J'ai écrit ici même, il y a un mois, quelques lignes assez vives à\npropos de la conférence de M. Georges Virrès. Et M. Kaïser dans le\nXXe siècle du 14 mars me le pardonne ; j'en suis bien aise. Qu'on me permette\npourtant de revenir sur cet incident qui, après la bénédiction reçue, devrait\nêtre terminé. Ce n'est pas parce qu'en un compte rendu d'une fête estudiantine\nM. Kaïser avait « mis en balance les gens de la première génération de la\nJeune Belgique et les gens de talent qui ont suivi la voie ouverte » que je lui\nai gardé rancune pendant un an. Non ! C'est parce qu'en ce compte rendu\nd'une fête destinée à célébrer aussi les écrivains de la seconde génération\nM. Kaïser les a tout simplement passés sous silence, pour pouvoir exalter\nsur le mode qui lui est habituel le mouvement dont il fit — raconte-t-on —\npartie. M. Kaïser m'a dit que je lui avais fait de la peine et comme je suis un\n« brave jeune homme » je lui ai répondu : « Monsieur, je ne regrette pas mon\nimpertinence, mais bien qu'elle vous ait fait de la peine... » ; je n'ai pas\nplaidé les circonstances atténuantes comme semble le dire M. Kaïser, d'autant\nplus que je ne l'avais pas un instant — comme il semble le croire aussi —\naccusé de mesquinerie. D'une innocente manie tout au plus. Mais j'aime de\ntout mon cœur vingt amis, jeunes et vieux, qui en ont d'équivalentes.\nM. Kaïser désormais sera le vingt et unième.\n                                                                        P . N.\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                  C H E Z L E S AMIS D E LA L I T T É R A T U R E            189\n\n\n\n\n                Conférence de F. Van den Bosch\n   C'est notre collaborateur M. Firmin Van den Bosch qui s'était chargé, à\nla Société des Amis de la Littérature, de traiter le sujet délicat des rapports de\nla littérature avec le journalisme. Il l'a fait avec une hauteur de vue remar­\nquable, une impartialité parfaite et une information sûre, que relevaient\nl'agrément de la forme et le tour d'esprit particulier, humoristique et mor­\ndant, que l'on sait.\n   M. Van den Bosch a montré la littérature nationale et le journalisme pro­\ncédant, dans leurs rapports, en sens inverse de maints ménages, en com­\nmençant par l'incompatibilité d'humeur pour aboutir à l'amour, en passant\npar le mariage de raison. La première période fut celle de l'indifférence\nhostile. Louis Hymans de l'Ofice de Publicité, Tardieu (à l'Indépendance),\nGustave Frédérix, dont la critique se traînait dans l'ornière de Sainte-Beuve,\nentretenaient leurs lecteurs de tout ce qui se publiait à l'étranger, ignorant\nsystématiquement le labeur obscur et opiniâtre des écrivains nationaux.\n   M. Van den Bosch retrace les combats homériques livrés aux pontifes de\nla critique d'antan par les bouillants et agressifs Jeune Belgique (telles, les\nluttes schumannesques des Davidsbündler contre les Philistins). Il a des mots\nparticulièrement durs pour les journaux catholiques du temps et signale\ncomme une circonstance caraclérisiique qu'un homme comme Verspeyen ait\nassisté, indifférent, à ce long et patient effort. Et pourtant, ce fut un catho­\nlique, Prosper de Haulleville, qui le premier parmi les journalistes de l'an­\ncienne école eut le pressentiment de l'avenir réservé aux écrivains nationaux.\nC'est alors qu'éclata comme une bombe l'article de Mirbeau dans le Figaro,\nsacrant Maeterlinck le Shakespeare des temps nouveaux... Du coup, la\nlittérature belge exista. Puis, peu à peu, la pénétration se fit. La presse\ns'occupa des littérateurs d'ici avec autant de sollicitude que s'ils venaient\nd'ailleurs; les littérateurs, eux, entrèrent dans les bureaux de rédaction. Il y\na là pour le talent un incontestable danger, mais ce danger ne paraît pas\neffrayer le conférencier, qui fait des rapports du journalisme et de la litté­\nrature, en Belgique, un tableau d'un optimisme peut-être... avisé. Il estime\nqu'à ce jour le journalisme belge n'a ravi à la littérature nationale aucun de\nses grands écrivains. Par contre, cette fréquentation fut profitable à la\npresse, car les littérateurs introduisirent dans les bureaux de rédaction un\nsouci du style qui y était inconnu auparavant et ils préservèrent les journaux\ndu mercantilisme. M. Van den Bosch est sévère pour les journaux français\nou sévit ce travers, où le livre nouveau est « lancé » à l'aide de réclames\ndythirambiques dûment payées par l'éditeur, mais qui n'engagent pas moins\nle critique littéraire de la feuille. La camaraderie, l'encensement mutuel,\naffirme-t-il, n'existe pas non plus chez nous, parce que les critiques littéraires\nne sont pas eux-mêmes des littérateurs. Il excuse et justifie l'expression du\ngoût personnel du critique; définit les conditions de la critique littéraire dans\nles quotidiens, laquelle doit éviter l'importance de l'article de revue sans\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "190                               DURENDAL\n\n\ntomber dans le fait-divers, la constance du geste bénisseur et l'obstination du\ndémolissage. Puis il croque avec esprit et humour — sans les nommer\ndirectement — quelques-uns de nos critiques, M. Eugène Gilbert, M. Georges\nRency, le « bénédictin très laïque de notre littérature », et termine en citant\nle nom de Francis Nautet, dont l'œuvre lui apparaît comme un témoignage\ndes services éminents que le journalisme est apte à rendre à la littérature,\nlaquelle grâce à la presse parvient jusqu'au grand public.\n   Le succès de M. Van den Bosch a été très vif. M. Edmond Picard, qui\nprésidait la réunion, avait présenté en termes chaleureux notre collaborateur\nau public, louant en lui le magistrat soucieux de mêler à l'accomplissement\ndû devoir professionnel des préoccupations d'ordre plus élevé. Et c'est aux\napplaudissements unanimes qu'à l'issue de la séance, faisant allusion à l'élé­\ngance verbale du conférencier, il conclut avec humour :\n   — En vous écoutant tout à l'heure, je songeais que ceux contre lesquels\nvous requérez en qualité de ministère public trouvent du moins, à vous\nécouter, quelque consolation...\n                                                          ERNEST CLOSSON.\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                             NOTULES\n\n   VIENT DE PARAITRE, sous le titre : LES VERTUS ROUR-\nGEOISES (au temps des Etats-Belgiques-Unis de 1 7 9 0 ) , un nouveau\nroman historique de notre ami et collaborateur HENRY CARTON DE\nWIART, dont les abonnés de « DURENDAL » ont eu la primeur. Le\nlivre est édité par la maison Perrin, de Paris, 3 5 , quai des Grands-\nAugustins. Prix : 3 fr. 5 0 .\n   Nos lecteurs se rappellent le succès du roman précédent du même\nauteur : LA CITÉ ARDENTE.\n   Nous rendrons compte prochainement du nouveau livre de notre\nami.\n                                    *\n                                  * *\n   L a L i b r e E s t h é t i q u e a ouvert son Salon annuel le samedi 12 mars.\nIl est consacré spécialement à l'Evolution du Paysage. Clôture le 17 avril. Des\nauditions musicales ont lieu tous les mardis.\n   Nous rendrons compte du Salon et des conférences dans notre fascicule\nd'avril.\n                                            *\n                                          * *\n    L e s C O m p t e - r e n d u S d e l i v r e s sont différés jusqu'au numéro\nd'avril à cause de la surabondance de matières.\n                                          *\n\n   NOUS r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n  Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nGrand'Place, 17).\n   Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La littérature française au XIX' siècle. I r e et II e parties par PAUL HALFLANTS\n (Bruxelles, Dewit), chaque volume 3 fr. 50.\n   Les saisons mystiques. Poème, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Librairie\n moderne), 3 fr. 50.\n\n                                      *       *\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": " 192                                              DURENDAL\n\n\n     Accusé de réception :\n   A R T : Histoire générale de l'art. Grande-Bretagne et Irlande, p a r W A L T E R\n ARMSTRONG. Ouvrage illustré (Collection : Arsuna-Speciesmille, P a r i s ,\n Hachette).\n\n   H I S T O I R E : Paris sous Napoléon. Le monde des affaires et du travail, p a r\nL . DE LANZAC DE LABORIE (Paris, P l o n ) . — Souvenirs de la comtesse Golovine née\nprincesse de Galitzine, 1760-1821. Avec introduction et note de K. W A L I S ­\nZEWSKI (idem).\n\n     L I T T E R A T U R E : Anthologie des écrivains belges : CAROLINE P O P P , préface\nde     M.    DAXHELET.           MARGUERITE VAN DE W I E L E ,      préface    d'A.   VIERSET,\n2 vol. ( Bruxelles, éditions de l'Association des écrivains belges). — L'histoire\net plaisante chronique du petit Jehan de Saintré et de la jeune dame des Belles-Cousines,\np a r ANTOINE D E LA S A L L E , transposée p a r L o u i s HANYMOND ( P a r i s , S a n s o t ) .\n— L'Italie des romantiques, p a r URBAIN MENGIN ( P a r i s , P l o n ) . — Du sang, de la\nvie et de la mort, p a r MAURICE BARRÈS, nouvelle édition ( P a r i s , E m i l e P a u l ) .\nLe guignol lyonnais, par T . DE VISAN (Paris, Bloud).\n\n   M U S I Q U E : Gluck, par J U L I E N T I E R S O T (Collection : les Maîtres de la\nm u s i q u e , P a r i s , Alcan).\n\n     P H I L O S O P H I E : Dieu et science. Essai de psychologie des sciences, p a r\nE L I E DE GYON ( P a r i s , Alcan).\n\n     POÉSIE:          Marie-Antoinette        à Trianon, p a r ANDRÉ MABILLE DE PONCHVILLE\n( P a r i s , Grasset). — Au large, par H E N R I DELISLE (Paris, E d . d u Beffroi).\n— La guirlande des dieux, par ALBERT GIRAUD (Bruxelles, L a m e r t i n ) . — Le\nsigne double, p a r MENA D'ALBALA (Paris, E d . de l'œuvre d'art international).\n— La maison sur la colline, par J . - R . DE BROUSSE ( P a r i s , P l o n ) . — Quelques\nessais, par JEAN-MARC BERNARD (Paris, Librairie nationale). — Appareillages,\np a r JEAN M A R I E L ( P a r i s , S a n s o t ) .\n\n   R O M A N S : Lifte, p a r R E N É L A U R E T ( P a r i s , Grasset). — Rodney Stone,\npar CONAN DOYLE. T r a d . de l'anglais p a r R E M I LECUYER ( P a r i s , P l o n ) . —\nFulgenet Fulbert l'anticlérical, p a r H E N R I MAUPRAT ( P a r i s , Nouvelle Librairie\nN a t i o n a l e ) . — Ascension, par CHARLES D E POMAIROLS ( P a r i s , P l o n ) . — Les\ncarnets d'un médecin de village, p a r L o u i s DELATTRE (Bruxelles, E d . de l'Asso­\nsociation des écrivains belges). — La vague rouge, p a r L . - H . ROSNY (Paris,\nP l o n ) . — Eros, p a r JEAN DE FOLVILLE (idem).\n\n   V A R I A : Voyage d'un Anglais en France en 1789. Lettres d u D r RIGBY. T r a d .\nde l'anglais p a r M. CAILLET ( P a r i s , Nouvelle Librairie Nationale). — Petite\nbible illustrée.de l'enfance, par J . E C K E S ( P a r i s , Bloud). — Le culte de l'incompé-\ntence, p a r ERN. FAQUET ( P a r i s , Grasset).\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": ""}, {"page_pdf": 231, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-03", "signet_source": "Dix-septième année - N°3 - Mars 1910 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. « Nos dix-sept ans ! » (p. 179) annonce la nouvelle couverture « avec notre numéro de mars » et mentionne Pâques ; la conférence Dumont-Wilden est du 26 février, le Salon de la Libre Esthétique a ouvert le samedi 12 mars (Notules, p. 191, compte rendu promis pour le fascicule d’avril) ; pagination 129-192 (livraison de 64 pages).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}