{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison04", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 193, "page_fin": 195, "titre_corps": "Ode coloniale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Ode Coloniale Muscade, riz, cacao", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 240, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1506, "texte": "Ode Coloniale\nMuscade, riz, cacao, thé,     gingembre)\nNoms qui mandez le Tropique en ma chambre\nEt me bercez d'une musique d'or,\nComme la brise aux palmiers de Timor!\nCannelle, clou de girofle,   vanille,\nVous qui fleurez comme la grenadille,\nQuand la mousson souffle sur les Antilles,\nPrenez l'essor, noms      odoriférants,\nEt pour mes vers quittez le prix        courant!\n\nChante d'abord, sucre de la Barbade !\n— Les noirs lippus pilaient la cassonade,\nPrès de la case, en mâchant du bétel.\nDes plumeaux     verts jaillissaient dans le ciel\nEt de leur courbe ombraient la palissade.\nL'azur en feu ruisselait dans la mer.\nUn brun planteur à la mine          maussade,\nHumant le poivre et les poisons de l'air,\nRêvait d'étreinte et de choses de chair...\n\nChante, vanille où le Brésil    brasille!\n— En chasse! Bats des mains,       Botocundo\nTeint de cinabre et le carquois au dos!\nBroie en ta bouche une rouge escarbille\nEt d'un tesson de bouteille   écarquille\nTa lèvre autour du rire de tes dents !\nQue le jaguar à ton-aspect    miaule\nEt, comme un chat, voile de son épaule\nSon front brûlé de deux verres       ardents!...\n\nChante, café de Bourbon et des îles !\n— Le canon tonne. Adieu, chastes       asiles!...\nLa goélette en silence cinglait\nDans les parfums, sur l'océan sans bornes.\nUn crépuscule orange et violet\nIlluminait les pitons et les mornes.\nLes officiers agitaient leurs tricornes,\nLes lataniers tremblaient au vent du soir,\nEt Bernardin pleurait dans son      mouchoir.\n"}, {"page_pdf": 241, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1919, "texte": "194                         DURENDAL\n\n\n\n      Chante, ô cinname où Ceylan se résume,\n      Fauve cannelle! — Une mare. La nuit.\n      Entre les joncs, sur l'eau verte, s'allume\n      Un double rond de topaze... Tout fuit. .\n      Le mufle épais souffle et lape à grand bruit,\n      Mêlant à l'eau du sang et de l'écume...\n      Mais l'éléphant barrit à l'autre bord\n      Et, du balai d'un palmiste qu'il tord,\n      Fait au félin l'insulte du plus fort.\n\n      L'azur immense est comme une fournaise.\n      Vogue, navire aux couleurs hollandaises\n      Qui, lourd de riz et de ballots de thé,\n      Aux soirs de Delft portes la volupté!\n      Ah ! puisses tu faire escale à Surate,\n      Sans que soudain le tribord du pirate\n      T'envoie au flanc sa bordée écarlate,\n      Et qu'au milieu d'une chaleur d'enfer,\n      Tes mâts hurlants soient fauchés par le fer!...\n\n      Rouge piment, tu te souviens des vices\n      Des Espagnols caraïbes ! En vain,\n      Drapé dans son manteau dominicain,\n      Fra Las Casaz levait sa grande main :\n      Leur sang mauresque était brûlé d'épices.\n      Souvent, le soir, un brun caballero\n      D'un nerf de bœuf cinglait les omoplates\n      D'un Indien à plumes écarlates,\n      Pour mieux rythmer, Nina! ton boléro.\n\n      Mais quelles sont ces piques citoyennes?\n      Quoi ! couroucous, cacatoès, aras,\n      Je vous entends grincer le Ça ira?...\n      O cruauté du poivre de Cayenne!\n      La fièvre claque à travers l'air pourri...\n      Mêlant du musc à la sueur des Jungles,\n      Sous les gaïacs où les sapajous jonglent,\n      Les caïmans accroupis sur les ongles\n      Mâchent leur soûl dans le Sinnamary...\n\n      Chantez encore, ô vocables magiques,\n      Lus trop longtemps sur un papier d'un sou!\n      Tapioca, rhum, curaçao, cachou,\n      Gingembre ardent sucé par les caciques,\n      Muscade, chère au colibri rubis,\n      Qui te perfore avec son bec fourbi,\n"}, {"page_pdf": 242, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1234, "texte": "Et toi, bouton des Moluques, ô fraise\nDe chair, ô clou de girofle que baise\nLa lèvre en feu de la brise malaise!...\n\nEnivrez-moi! Donnez-moi le frisson\nDes naufragés étendus sur les plages,\nSous l'éventail des étranges feuillages,\nLourds de cocos et de figues sauvages.\nRacontez-moi l'émoi de Robinson\nQuand un matin il vit, par la trouée\nQu'il avait faite au bois des limoniers,\nDouze démons aux cuisses tatouées\nEn chantonnant rôtir leurs prisonniers.\n\nEvoquez-moi la brousse et la prairie,\nEt l'Amazone énorme qui charrie\nDes archipels de lianes fleuries,\nOù des serpents or vert et vermillon\nSuivent le vol en feu des papillons,\nTandis que, dans les mille et mille bulles\nDe salin rose et bleu des campanules,\nIncessamment vibre et tintinabule\nUn carillon d'oiseaux-mouches bourdons.\n\nC'est le printemps des îles que décembre,\nQuand vous fleurez, épices! dans ma chambre.\nJe jure ici par l'air du Malabar\nQui n'est qu'encens et miel, par le nectar\nDe l'ananas dont je me grise et par\nLes rimes d'or qui chantent dans ma tête,\nQue je voudrais, ô poudres aux tons bruns\nDont le Tropique a mûri les parfums,\nEtre épicier, si je n'étais poète!\n                                             VICTOR KINON.\n\n\n                           *\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 196, "page_fin": 203, "titre_corps": "La Bénédiction de la mer", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "La Bénédiction de la Mer I QUAND il eut franchi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 243, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1923, "texte": "La Bénédiction de la Mer\n                                  I\n\n\n               QUAND il   eut franchi la barrière, l'abbé Jacques,\n                  comme épuisé, mit sa main sur sa poitrine et\n                  toussa faiblement.\n                     Le petittrain criard s'en allait là-bas àtravers\n                  les luzernes, emportant dans ses vitres des\n                  reflets de couchant. L'abbé était seul sur la\n                  grand'route et regardait : vers la mer le cré­\npuscule rutilait, solennel, et toute la campagne prenait, devant\nsa face, un aspect royal et mélancolique. Les petites maisons\n blanches rêvaient, les yeux illuminés d'occident; deux clochers\n laissaient choir dans la paix du soir leurs notes chaudes, et la\nrivière qui coupe en tournant les prairies, dénouant, paisible et\n douce, ses méandres où de l'or s'attardait, semblait, tombée\nparmi la naïveté des pacages, une écharpe de soleil rose.\n    L'abbé ouvrit ses bras vers ces clartés, geste muet de sacrifice,\npuis il entra dans le petit chemin de sable qui conduit au\npresbytère.\n    C'était donc fini maintenant, les illusions dernières étaient\nmortes. Voici quatre ans qu'il souffrait, espérant toujours. Sa\nvoix, cette voix large et vibrante, qui si souvent avait retenti\ndans les églises de Flandre s'était éteinte peu à peu. Lapoitrine,\npuis la gorge avaient été prises. «A chaque printemps, il est vrai,\nse manifestait un mieux. Comme reposé, le timbre redevenait\nplus ferme, et l'abbé, qu'on avait envoyé dans cette solitude\npour se refaire, pouvait chanter la messe tout l'été. Aujourd'hui,\ntout espoir de guérison était perdu à jamais. Il revenait ce soir\nde chez le médecin célèbre auquel on l'avait envoyé du fond\nde sa province. Le vieux docteur, paternellement l'avait exa­\nminé, puis l'ayant fait asseoir dans un fauteuil, il avait con­\ntemplé cette face amaigrie d'archange, ces longs cheveux blonds,\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2563, "texte": "                   LA BÉNÉDICTION DE LA MER                       197\n\n\nces yeux si doux, presque enfantins, bleus comme les lins en\nfleur, puis, hochant la tête, il avait demandé: « Monsieur l'abbé,\navez-vous du courage? — Beaucoup, monsieur, si Dieu m'en\ndonne, avait répondu l'autre en se raidissant contre la peur! —\n Eh bien! avait ajouté brusquement le vieillard, votre voix est\nperdue... » L'abbé avait fermé les yeux et écouté vaguement\ncomme les échos de sa parole que se renvoyaient, semblait-il, à\ntravers les nerfs sonores les colonnes des sanctuaires, et qui s'en\nvenaient mourir, étouffés, entre les tentures de cette salle de\nconsultation. Puis, se redressant, il avait dit : « Que Sa Volonté\nsoit faite ! — Plus de sermons, plus de grand'messes, avait repris\nle médecin, avec une émotion qu'il cachait, la moindre fatigue\nvous condamnera à jamais au silence. Vous pourrez, si vous êtes\nprudent, continuer pendant quelques mois à parler comme vous\nl'avez fait aujourd'hui, à mi-voix. Demandez au plus tôt à quitter\nle ministère, et sachez que le jour où vous chanterez quelque\nchose, tout sera fini, ne l'oubliez pas. — Et s'il fallait? — S'il\nle fallait... le savant était devenu plus grave encore... ce serait un\ndevoir mais ce serait une folie! » Et comme il voyait le malade\nse lever tout pâle, en tremblant, il lui avait dit d'un ton pater­\nnel : « Vous êtes de ceux, je le vois, qui peuvent supporter lés\nsouffrances. » L'abbé avait répondu : « Merci », tout bas, et\nfait un grand signe de croix...\n   A cette heure mourante il revenait en repassant en lui ces\nchoses. Et, malgré tout, une douceur l'envahissait. Une humi­\ndité tiède flottait au ras du sol, mettant sur les champs un\napaisement invisible. Plus une brise. Les petits arbres avaient\nles gestes immobiles d'amis qui compatissent. Le soir était rose\net grave. L'abbé pria.\n   Et alors, ses préoccupations sacerdotales le reprirent : c'était\ndemain la procession, et pour la première fois, il avait dû laisser\nles sœurs bleues de l'école préparer tout en son absence.\nN'avait-on rien oublié? Avait-on disposé les fleurs sur l'autel?\nAvait-on suspendu des guirlandes le long du jardin dû couvent?\nN'avait-on pas négligé les mâts et les drapeaux au carrefour du\nvillage? Avait-on drapé de filets le reposoir dressé devant la mer\npour la Bénédiction? C'est qu'il tenait, l'abbé, à ces céré­\nmonies. Il était le fils de vieux pêcheurs de la dune, et tout\npetit, s'il avait été enfant de chœur, il avait été mousse aussi :\nles marins l'appelaient le petit Jésus. Les souvenirs d'alors\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2363, "texte": "198                            DURENDAL\n\n\n\ndéferlaient encore en son âme comme des vagues douces. Il\navait arrondi aux vents les courbes de la voile, il avait vu son\nbateau se perdre dans les couchants, il avait communié à la\nnature parmi les feux profonds du crépuscule, il avait entendu\nles tempêtes. Aujourd'hui, Dieu l'avait grandi : cette mer il\nallait la bénir. Ou plutôt non, le chapelain de Furnes, auquel\nil avait écrit la veille, viendrait le remplacer... la première fois...\n   Le petit village, maintenant, lui riait sous le ciel jaune. Sa\nmaison était là-bas près de l'église, entourée d'aunelles et de\nbouleaux. Jusque-là ce ne furent pour le Pastoor que des bon­\nsoirs, amicaux. Il répondait d'un signe de tête, d'un geste, d'une\npoignée de main. Au détour de la route il rencontra sa sœur\nZélie. Le chapelain de Furnes avait, dans la journée, envoyé\nsa nièce, il était au lit depuis huit jours et ne pourrait venir le\nlendemain. Aucun autre prêtre aux alentours n'était libre en ce\njour de fête. Que faire alors? Laisser béer un trou dans les\nliturgies? Ne point bénir la mer! Ne point préserver par le\ngeste de Dieu ces marins dont il avait la garde? Trois fois non!\nL'abbé avait l'âme trop mystique et trop croyante pour oublier\nla mission de gardien des côtes que lui avait donnée le Pêcheur\nd'hommes ! Et décevoir ces pauvres gens, les pêcheurs revenus\ndu large avec ces bateaux faibles qu'une parole sacrée devait\nrendre forte contre la tempête, et les Islandais rentrés de France\nla veille pour entendre sur la mer les mots apaisants qui, l'an\nprochain, la leur feraient clémente. Ramener peut-être cette\nannée — il y a soixante ans — où la cérémonie ayant été\n négligée, vingt-deux bateaux pendant l'hiver, en vue des côtes,\navaient sombré; livrer ces hommes à la tempête... cela il ne le\nvoulait pas, ce poète et ce simple. Il chanterait, il ferait son\ndevoir... « Ce serait un devoir, mais ce serait une folie... »\n Le curé passa sa main sur ses yeux,il eut peur de laisser voir son\n émotion à sa sœur qui l'observait. Il dit : « C'est bien », et pas­\n sant devant l'église, il ôta son chapeau et murmura :\n   « Ainsi soit-il ! »\n\n                                  II\n  Oh ! cette bénédiction de la mer !\n  Vous souvenez-vous de cette journée claire? Dès le matin, les\npetits bois rirent dans la brise ; les volets verts s'ouvrirent avec\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2535, "texte": "                 LA BÉNÉDICTION DE LA MER                     199\n\ndes claquements joyeux ; la cloche de l'église, cette même cloche\nqui sonne les glas, les tocsins et les épousailles, et qui, selon\nl'âme de ceux qui l'écoutent, est tour à tour chantante, effrayée\nou dolente, la cloche balança dans le vent ses notes claires. Et\nen même temps, de la tour gothique, comme une nuée de sons,\ns'envolèrent des hirondelles. Le soleil monta tout rond derrière\nl'église dans un petit brouillard rose.\n    Et après la messe basse où se ployèrent les mantes noires des\nfermières, où les religieuses extatiques déroulèrent de longs\nchapelets, la porte s'ouvrit, large, pour la grand'messe. Hélas!\nvoici longtemps qu'on ne la chantait plus; aujourd'hui, pour­\ntant, les marins avaient espéré l'entendre. Depuis deux mois le\ncuré la disait d'un ton morne, faisant de grands gestes, que la\nvoix ne soutenait pas, et qui, pour cela, étaient infiniment\ntristes. Mais tout le temps au jubé — en ce jour-ci plus\nfières encore que d'habitude — les voix maladroites des\nchantres, avec des hauts et des bas, avec des trous, martelaient\nles chants liturgiques. Quand l'office, dans les fumées bleues\nde l'encens, s'éteignit, le curé prit la monstrance d'or et, comme\nil voyait sur la route, à travers le porche, voleter des mousse­\nlines blanches, il comprit que la procession était prête et suivit\nles vieux pêcheurs qui sortaient, tête baissée, en tenant en main\ndes flambeaux.\n    C'est parmi ce paysage de dunes que j'aime tant que se\ndéroula le cortège. En tête marchait le sacristain avec sa croix,\npuis les enfants de l'école, tout de blanc vêtus qui chantaient\ndes cantiques, la bouche ronde, puis des petites filles cou­\nronnées de blanc qui portaient des bannières, tandis qu'autour\nd'elles, à la fois affairées et recueillies, d'autres en tenaient,\nleur laissant dessiner en l'air une courbe lente, les cordons\nrouges; puis de petits mousses tout hâlés : l'un portait le\nbateau qui danse sur son plancher de petites vagues vertes\ndevant l'autel de saint Joseph, le second une ancre, le troisième\n un paquet de cordes ; d'autres venaient alors avec des filets sur\n l'épaule : ils étaient douze comme les apôtres, et graves comme\n eux; ils marchaient, le pas cadencé par la fanfare de cuivres\n qui les suivait. Et après ces braves paysans qui enflaient leurs\njoues autour des embouchures, se dandinaient pieusement des\n enfants encore, costumés ceux-ci en petits Chinois, avec des\n sortes d'abat-jour vert sur la tête, et des habits historiés où\n"}, {"page_pdf": 247, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2506, "texte": "200                          DURENDAL\n\n\npendaient des grelots, ils étaient suivis d'un missionnaire, un\ntout petit à qui l'on avait attaché derrière les oreilles une barbe\nblanche : c'était le groupe de la Sainte Enfance. S'avançait\nensuite saint Jean, vêtu d'une peau de mouton, avec un agneau\nqui bêlait, puis la rangée des chantres. Ceux-ci avaient, revêtu\nles habits de fête : larges pantalons ronds qui cachaient pres­\nque les bottines, vestons un peu luisants, cravates aux tons\ncriards remontant jusque dans les plis profonds du cou... Mais\nils chantaient avec une telle foi! Ils avaient ces voix rauques\nqui évoquent toujours pour moi les commandements brefs jetés\ndans la brise de mer au moment du grain; ces voix ici se\nmêlaient au vent, et, comme on approchait de la plage sautaient\navec lui à droite, à gauche, s'enflaient soudain pour être ensuite\npresque étouffées. Derrière eux le curé, qui portait l'ostensoir,\nétait tout pâle. Il allait très droit, avec Dieu dans ses mains;\nil ne voulait pas songer à son mal. Il bénissait les chemins\nverts qui sur les bords de la route s'enfonçaient vers les chau­\nmières perdues, les maisons aux tuiles rouges dont l'huis\nentr'ouvert laissait deviner, dans la pénombre, la cheminée\nhaute avec des cuivres, le crucifix, le lit au fond dans l'alcôve,\nle pavement violet, les filets jetés dans un coin ; il bénissait les\njardinets où les grands soleils, se tournaient vers l'ostensoir,\ningénument étonnés, où les roses trémières balançaient lente­\nment leurs quenouilles ; il bénissait les dunes, là-bas, que le\nvent, en passant dans les herbes recouvrait comme d'une moire,\net celles, plus lointaines, qui arrondissaient sous le ciel clair\nleurs blancheurs de glacier, et les fonds fleuris de troènes et de\nchardons, et les ânes gris qui regardaient, du haut des mottes,\nmélancoliquement, claquer les oriflammes, et le moulin qui à\nl'horizon répondait à la bénédiction, immobile, par un signe de\ncroix muet.\n    Et puis on arriva devant la mer.\n   Tous les bateaux en file s'étaient échoués sur la plage, les\n mâts ornés de drapeaux; la mer était, sous le soleil, blanche et\n bleue; les vagues en lourds paquets déferlaient. A l'horizon,\n quelques voiles. Et tout près, sur le sable, tous les gens du\n village, des étrangères venus, en robe blanche des plages\n voisines, de petits mousses aux yeux clairs. La marée montait.\n On avait placé tout au bout de la route sur la dune le reposoir\n avec son autel. On l'avait entouré de filets bleus pendus à des\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2278, "texte": "                   LA BÉNÉDICTION DE LA MER                       201\n\n\nmâts et fleuri de fleurs de sable — aenothères, orchidées,\nparnassies, chardons bleus — mêlées aux grosses fleurs\npaysannes — dahlias touffus et soucis naïfs — qu'avaient le\nmatin apportées les femmes; L'abbé y monta. En déposant sur\nl'autel l'ostensoir il eut un de ces regards inexprimables où il y\navait à la fois du découragement, de la résignation, de la volonté\net du sacrifice, puis, l'oraison du Saint Sacrement chantée à\nvoix presque basse, il fit signe au sacristain de lui ouvrir\nl'Evangile. Chacun était debout, découvert, depuis le haut de\nla dune jusque, sur la plage, et soudain toutes les têtes se\nlevèrent, il se fit un mouvement parmi les chantres et les\nmarins : une voix claire et sonore retentissait sur la colline!\n   « En ce temps-là, disait-elle, Jésus entra dans une barque,\net ses disciples le suivirent; tout à coup, il s'éleva sur la mer\nune si violente bourrasque que la barque était couverte par les\nvagues. Jésus cependant dormait. Alors ses disciples s'appro­\nchèrent de lui et l'éveillèrent en lui disant : « Seigneur, sauvez-\nnous! nous périssons ! » Jésus leur dit : « Pourquoi craignez-vous,\nhommes de peu de foi?» En même temps, il se leva et com­\nmanda aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme. Alors,\nils furent tous saisis d'étonnement, et ils disaient : « Quel est\ncelui-ci à qui les vents et la mer obéissent?... »\n   L'abbé déposa le livre en tremblant; alors il joignit les mains\net supplia; les flots accompagnant sa voix, docile, semblait-il,\ncomme des orgues :\n   — Sauve tes serviteurs.\n   Et les voix rauques des marins reprenaient :\n   — Tes sénateurs, Seigneur, qui espèrent en toi !\n   — Sois pour nous, Seigneur, un phare et une force.\n   — Et quand nous serons en face de l'ennemi.\n   — Fais que le démon des tempêtes ne puisse rien contre\n nous.\n   — Et que le Fils de l'Iniquité ne puisse nous nuire!\n   Chaque fois, les versets rugueux des hommes répondaient\n aux versets clairs du prêtre. Chose étrange.: celui-ci chantait\n sans effort. Hélas! il savait... Mais il n'y pensait plus, voici qu'il\n se retournait vers le , peuple et regardait les horizons: pour\n chanter ensuite avec une miséricorde infinie :\n    — Pour nos frères absents!\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2201, "texte": "202                          DURENDAL\n\n\n   A quoi le chœur des hommes répondait :\n   — Sauve tes serviteurs, mon Dieu ! tes serviteurs qui n'es­\npèrent qu'en toi !\n   Et chacun devinait, là-bas, derrière les lointains, les gars\nperdus sur la mer grande, les pauvres gens assaillis par des\ntempêtes, les barques égarées, les naufragés se débattant sur\nune épave. L'horizon soudain s'agrandissait et là prière de\nl'Eglise allait plus loin, rechercher toutes les vies perdues,\nsecourir tous les hommes en danger sur l'Océan.\n   Après une pause, le prêtre maintenant reprenait :\n   — Exauce, Seigneur, notre prière !\n   Et les chantres criaient alors, de toute leur force, jus­\nqu'au ciel.\n   — Et que notre cri parvienne jusqu'à toi !\n   Puis ce fut la sublime oraison qui se déroula. La voix de\nl'abbé montait, toujours vibrante, le vent en dispersait des\nlambeaux de tous côtés. Et, comme s'ils comprenaient la sim­\nplicité de ce latin splendide, les pêcheurs tendaient l'oreille et\npriaient avec le chanteur.\n   — Ecoute, ô Seigneur, disait-il, nos supplications! et pour\ntes serviteurs, pour nos frères matelots, apaise en les bénissant\nles chemins de la mer. Qu'aucun des périls de cette côte ne\nparvienne à les engloutir.\n   Et l'oraison repartait dans une répétition enfantine et\nsublime qui exigeait presque du ciel la bénédiction demandée :\n   — Ecoute, ô Seigneur, nos supplications. Accepte, comme un\npère doit les accepter, ces demandes que nous te faisons pour\nnos frères qui naviguent. Que ta grâce marche devant eux, que\nta force les accompagne ! que nous puissions nous réjouir\nsouvent de les avoir vus préservés par ta miséricorde !\n   Alors la prière s'élargissait, la voix de l'abbé monta comme\nune vague, tandis qu'il s'écriait, les bras tendus dans un geste\npassionné et magnifique :\n   — O Seigneur ! Seigneur Dieu tout puissant ! vous qui avez\nfait le ciel et la terre ! vous qui avez fait l'Océan et toutes les\nchoses qui sont en lui ! vous à qui les vents et les flots obéissent !\nvous qui avez béni les eaux du Jourdain et qui avez voulu être\nbaptisé en elles, nous vous crions notre demande : Daignez\nbénir cette mer, ces navires et tous tes serviteurs que ce port\nabrita !...\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1432, "texte": "                   LA BÉNÉDICTION DE LA MER                      203\n\n\n   Puis, comme un vent qui tombe, l'oraison se faisait plus\ndouce, plus calme, plus filiale :\n   — Étends jusqu'à eux, Seigneur, ta main droite, comme tu\nl'étendis vers Pierre quand il marcha sur les eaux, dis à ton ange\nde descendre du ciel et de veiller sur tes enfants, sur leurs\nnavires, d'écarter d'eux les tempêtes et les écueils, et de recon­\nduire vers ce port leur course tranquille — ô toi qui règnes avec\nDieu le Père dans l'unité de l'Esprit !\n   Et le choeur, ébahi de l'avoir entendu chanter si longtemps,\nrépondit au prêtre :\n   Amen! Amen! '\n   L'abbé sentit que le dernier effort allait venir, il gravit les\nmarches de l'autel, saisit l'ostensoir dans ses mains pâles, et\ns'avança jusqu'à l'extrême bord de la dune... et là, de toutes\nses forces, plus haut que la mer elle-même, prêtre de Dieu et\nsa victime, il s'écria :\n   Benedicat vos, fluctus et ventus, Deus qui vivil et regnat cum Deo\npatre, in unitate spiritus sancti, per omnia sœcula sœculorum !\n   Alors, tandis qu'avec l'ostensoir il faisait sur l'Océan une\nbénédiction immense, la mer monta comme silencieuse, le vent\nse tut soudain, on entendit le bruit des drapeaux aux mâts des\nbarques, et comme l'abbé, exalté, fixait l'Hostie blanche qu'il\nmontrait au monde, il sentit dans ses yeux deux grosses\nlarmes jaillir.\n                                             PIERRE    NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 204, "page_fin": 207, "titre_corps": "Comme en songe", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Boseret", "ancre_debut": "Comme en Songe I Sonate au Clair de Lnne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 251, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1445, "texte": "Comme en Songe\n                           I\n\n            Sonate au Clair de Lnne\n                                                    Beethoven.\nLa nuit peuple le ciel d'îles d'or vacillantes.\nUn souffle de regret sombre parmi les fleurs.\nLe vent léger soupire et la calme pâleur\nQui danse sur les eaux s'éternise tremblante.\n\nJe suis là près de vous. D'une marche sereine\nEt divinement calme, au seuil d'un palais blanc\nNous scandons le silence adorable et troublant\nDes terrasses de marbre et des forêts lointaines.\n\nNous écoutons dans l'air l'essaim clair de nos rêves\nPoursuivre son essor. La senteur des cyprès\nA celle des tilleuls se mêle, là tout près\nDans les massifs un chant de rossignol s'achève.\n\nUn rameau bleu d'ophrys trempe dans le cristal\nD'une vasque gracile. Et sur l'eau nuancée\nD'un lac nous contemplons l'exil de nos pensées\nQu'emporte un cygne lent vers l'amour vespéral.\n\nLa lune alors se lève et rit à fleur du ciel.\nUn frisson de désir s'épanouit et tremble\nDans l'ombre des jardins. Le feuillage des trembles\nSe paillette d'argent par les bois irréels.\n\nJe sens fléchir vers moi votre front apaisé\nComme une fleur d'espoir trop lourde qui s'incline.\nO volupté des soirs et des nuits opalines\nOù l'on échange en paix l'extase d'un baiser !...\n\n                          II\nGardons-nous de troubler la nuit de nos aveux !\nLe silence rougit votre lèvre enfantine\nEt le soir se blottit dans l'or de vos cheveux.\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1658, "texte": "                  COMME EN     SONGE                    205\n\n\nDans les roseaux froissés le vent pleure en sourdine;\nOn dirait un enfant nostalgique et nerveux.\nIl flotte dans l'air calme un parfun de résine.\n\nL'heure s'attriste ainsi et nous rapproche encor.\nVous souvient-il des chœurs d'espoir et des cantiques\nQui tremblaient dans l'écho profond des forêts d'or?\n\nEt des châteaux déserts où le son fantastique\nDe nos pas éclatait, comme un appel de cor\nÉperdu de désir et grisé de musique?\n\nOh, passé! Oh, m'ensevelir comme autrefois\nA l'ombre de votre âme ingénue et chagrine\nSans éveiller le son dormant de votre voix...\n\nCe soir, mon cœur sanglote et saigne en ma poitrine.\n\n\n                         III\n\nLorsque nous nous sommes quittés un soir d'automne\nUn vent humide et froid soufflait dans tes cheveux\nEt nos pas attristaient la route monotone.\nJe n'ai su que trop tôt le secret de tes yeux.\n\nTu m'avais pris la main en me disant adieu.\nDans tes regards perçait le trouble douloureux\nDes vains regrets qu'emporterait ma longue absence.\nLes mots que tu disais tremblaient dans le silence.\n\nJe te revois enfant les bras noués de fleurs,\nNonchalante au soleil parmi les graminées\nOù les fraises faisaient des taches carminées.\nTu n'avais point alors les yeux brillants de pleurs.\n\nL'infini bleu du ciel te faisait, frissonner.\nNous écoutions passer dans l'air et bourdonner\nLe vol des frelons d'or. Sur tes lèvres graciles\nJe regardais errer un sourire immobile.\n\nOu bien je te revois à l'ombre des sous-bois\nFouler de tes pieds nus le bord moussu des sources,\nHaletante et rieuse encor de quelque course,\nMais avare des sons indiscrets de ta voix.\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1690, "texte": "206                          DURENDAL\n\n\n\n      Je me souviens aussi des soirs baignés de lune\n      Que nous passions à dériver au fil dé l'eau\n      Et je te vois mêlant ta chevelure brune\n      Au sombre déploiement des feuilles de roseaux.\n\n      Mais maintenant que c'est l'hiver, lorsque le jour.\n      Décline à l'horizon des bois grimés de givre,\n      Je me souviens de toi et je hais cet amour\n      Où la mort de mon cœur m'empêche de te suivre !\n\n                                 IV\n\n            Comme Un pèlerin de l'amour\n            J'ai marché longtemps, tête nue,\n            Lés yeux clos d'un rêve trop lourd...\n            Un jour vous êtes revenue !\n\n            C'était l'hiver, il faisait gris.\n            J'ai conservé votre main nue,\n            Et je n'ai même pas compris\n            Pourquoi vous étiez revenue.\n\n           Je n'ai pas reconnu l'enfant\n           Blonde des moissons de septembre,\n           La vierge au rire triomphant\n           Et la clarté douce des chambres.\n\n           Où notre enfance se passa.\n           O fleur à la tige menue\n           Que mon premier désir cassa,\n           Je ne vous ai pas reconnue.\n\n           Pourtant vous m'avez fait asseoir.\n           La voix lente d'une prière\n           Vous m'avez parlé ; et le soir\n           S'est fait plus clair sous ma paupière.\n\n           C'était au bord d'un chemin creux.\n           Vous avez levé votre voile\n           Et j'ai vu des pleurs dans vos yeux\n           Scintiller avec les étoiles.\n\n           Mon cœur a tressailli de peur\n           Et comme je ne pouvais croire\n           Vous m'avez dit : Je suis la fleur,\n           L'obscure douleur des nuits noires.\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1139, "texte": "                            V\n\nLaisse-moi t'évoquer dans mes chers souvenirs,\nTelle que je t'aimais rieuse et grave et tendre\nToujours enfant, indifférente à l'avenir.\n\nLaissons comme autrefois, l'ombre du soir s'étendre.\nJadis à cette heure où je te sentais venir\nJe m'arrêtais au seuil des bois pour mieux t'attendre.\n\nEt rien qu'à te sentir marcher à mes côtés\nJe t'aimais plus encor. C'étaient tes mains tremblantes\nEt claires par les nuits lumineuses d'été,\n\nC'étaient tes yeux craintifs et la pâleur dolente\nDont tu ceignais ton front par les soirs de clarté\nQue je baisais en moi... Ces heures étaient lentes.\n\nJe t'aimais tant. — Le parfum lourd des balsamines\nM'exaspérait comme un outrage à ta candeur\nEt je serrais ta main dans ma crainte enfantine...\n\nLorsque je sanglotais, troublé de la tiédeur\nDe tes aveux, tu m'attirais sur ta poitrine\nEt tu séchais mes yeux de tes baisers rôdeurs.\n\nO morte, cette nuit est une nuit d'hiver.\nJe me souviens d'avoir aimé. Un long cortège\nDe rêves abattus hante mon cœur pervers\nEt je suis en pleurant tes traces sous la neige.\n                                              JOSEPH BOSERET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-004", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 208, "page_fin": 213, "titre_corps": "La Guirlande des dieux, par Albert Giraud", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "La Guirlande des Dieux (I) par Albert Giraud", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 255, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1929, "texte": "La Guirlande des Dieux (I)\n                              par Albert Giraud\n\n               LA Guirlande des dieux, œuvre nouvelle de Fauteur\n                  de Hors du siècle, est un de ces livres qui risquent\n                  fort de n'avoir pas, du moins immédiatement,\n                  le succès qu'ils méritent. On en dira beaucoup\n                  de bien, sans aucun doute, — on croirait se\n                  déconsidérer en en disant du mal — mais,\n                  comme il est aujourd'hui d'usage de louer à peu\n                  près tout livre nouveau, les éloges resteront\nsans effet, ou peu s'en faut. Il faudrait, en un pareil cas,\npouvoir rendre aux épithètes louangeuses la plénitude de leur\nsignification; il faudrait pouvoir rendre au public le sens de la\nmesure, de telle sorte que, quand une œuvre est belle, on fût\nsûr de le lui faire entendre en disant simplement : cette œuvre\nest belle. Nous n'en sommes plus là. On compromet aujour­\nd'hui le succès d'une œuvre littéraire en disant qu'elle est belle\nsans plus, comme en disant qu'elle est forte, ou charmante, ou\naimable. Le public, habitué aux louanges hyperboliques, croit\ncomprendre qu'elle est médiocre. Il sied de ne pas trop lui en\nvouloir. On lui a présenté tant de poèmes dont les moins\nremarquables étaient merveilleux, étonnants ou sublimes! Il n'a que\nfaire d'un poème qui n'est que beau.\n   Je voudrais cependant pouvoir louer avec mesure, comme on\nsut le faire jadis, ces poèmes qui, malgré leurs qualités roman­\ntiques, leur éclat, leur sonorité, leur ardeur voluptueuse,\nattestent un si rare respect des traditions classiques. On y\ntrouve la netteté, la propriété, la vigueur du style; la plénitude\ndu vers, l'harmonieux balancement de la strophe, vers et strophe\ncorrespondant naturellement à une division logique de la\npensée; l'unité, la cohésion organique des ensembles, combinés\n\n (1) Lamertin, éditeur, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2528, "texte": "                   LA GUIRLANDE DES DIEUX                        209\n\n\navec une sûre entente de la composition, des proportions, de\nl'ordre. Toutes ces qualités, réunies au moins dans les meil­\nleurs poèmes de la Guirlande des dieux, font d'Albert Giraud un\ndes plus excellents poètes français de l'heure présente.\n   On estimera peut-être, que je m'étends outre mesure sur les\nmérites purement formels de cet ouvrage. Certes, les sentiments,\nles rêves, les passions qui ont fourni la matière d'un poème\nsont loin d'être indifférents : et nous verrons quelle âme ardente\ns'exprime dans la Guirlande des dieux. J'attache cependant plus\nd'importance à la façon dont elle s'exprime, persuadé qu'en lit­\ntérature, et surtout en poésie, la forme l'emporte incomparable­\nment sur le fond, bien que la beauté de la forme ne puisse\nsérieusement se concevoir sans la solidité du fond. La profon­\ndeur de la sensibilité, l'ardeur de la passion, la fécondité de\nl'imagination, l'essor du rêve et de la fantaisie ne sont que les\nindispensables conditions de la faculté poétique : ils ne la cons­\ntituent pas. La poésie est un art qui s'apprend, et que le mieux\ndoué ne connaîtra pas s'il ne s'est pas donné la peine de l'ap­\nprendre. Un poème tel que le Crime de l'archange, vrai chef-\nd'œuvre de passion, suppose beaucoup moins de passion que de\nréflexion et de travail, et est beau pour cette raison même. Rien\nde plus faux que l'adage bien connu : nascuntur poetae.\n    Une telle poésie sent parfois l'effort, mais un effort couronné\ndu plus magnifique succès. Je ne sais quelle beauté mâle et\nfière, chère entre toutes, revêt ces œuvres qu'on sent être le\nfruit non de la banale facilité, mais de la volonté, de l'énergie,\nde la constance. Elle brille, cette beauté paradoxale, dans tels\nvers de Malherbe, de Vigny, de Baudelaire, de Leconte de\nLisle, de Guérin, de quelques autres encore. Et elle nous les\nrend doublement précieux.\n    La Guirlande des dieux marque-t-elle un progrès sur Hors du\nsiècle, jusqu'ici l'œuvre capitale d'Albert Giraud? Ou bien n'est-\nelle, ainsi qu'il arrive souvent, que l'inutile réplique de ce chef-\nd'œuvre?\n    Tout n'est pas de la même valeur dans ce recueil nouveau un\npeu artificiellement composé de pièces écrites à de longs inter­\nvalles, et, par suite, assez différentes d'inspiration et de manière;\ntoutes n'ont pas la même franchise, la même force d'expression.\n Il en est quelques-unes où Giraud, d'ordinaire net jusqu'à en\n être incisif, devient un peu vague et diffus; et je note çà et là,\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2437, "texte": "210                         DÜRENDAL\n\n\n\n dans les pièces les plus anciennes, des traces d'affectation. En\ngénéral, le recueil témoigne cependant, dans ses meilleures\n pages, d'un art plus conscient, plus volontaire, plus sûr, que\nHors du siècle; l'expression a gagné en force nerveuse ce qu'elle\npeut avoir perdu en ampleur et en aisance. Et la poésie d'Albert\n Giraud est aussi concrète, aussi pittoresque, aussi flamande\nqu'elle fut jamais.\n   Nous retrouvons chez le poète cette haine du présent médiocre\net laid, cette nostalgie des âges de beauté et de force, qui jadis\nlui faisait intituler fièrement un de ses livres : Hors du siècle.:\n Mais cette fois il remonte bien plus haut que la Renaissance, dont\nla splendeur lui apparaît sans doute empruntée ; il remonte jus­\nqu'aux sources mêmes de la beauté, jusqu'à la Grèce homérique\ndont il évoque les dieux en une série de poèmes admirables.\nQuelques-uns, tels que le Visage d'Apollon, le Troupeau d'Admète,\nla Mort de Marsyas, l'Enfant Eros, Vénus punie, Psyché, Zeus,\nsont de la plus fière beauté. On se doute bien que le poète n'a\npas toujours respecté le caractère original des mythes grecs. Il\nest trop subjectif et trop passionné pour cela. Son amour de la\nbeauté, de l'eurythmie, de l'ordre, ne va pas sans la haine et le\nmépris profonds dé leurs contraires. Son dieu préféré est Apol­\nlon, mais l'Apollon inexorable autant que splendide qui châ­\ntiait de ses mains lès mauvais chanteurs. Et on sent qu'il\nl'admire pour le moins autant dans sa colère que dans sa séré­\nnité.\n   Certains de ces poèmes ont l'accent passionné de l'allusion\net de la satire. On connaît la combativité d'Albert Giraud; on\nsait, d'autre part, quelles sont ses opinions littéraires et même\nphilosophiques ou sociales. On est tenté de se demander, en\nlisant la Mort de Marsyas, quel vers-libriste, quel décadent, quel\nsymboliste malencontreux, il faut chercher sous le masque du\npauvre satyre dont le poète, en des vers grondants de haine et\nde mépris, raconte la bassesse, la présomption et le châtiment\nterrible. Les sentiments que peut inspirer à un poète d'aujour­\nd'hui le fabuleux Marsyas ne suffisent pas à expliquer tant\nd'animosité.\n   Cet accent-là se retrouve dans le Crime de l'archange, la maî­\ntresse page du livre, une œuvre où abondent la force et l'élo­\nquence, mais qu'on haïra peut-être autant qu'on l'admirera. En\nvérité, le poète s'y révèle le plus déterminé des aristocrates.\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1722, "texte": "                   LA GUIRLANDE DES DIEUX                        211\n\n\nFaut-il le croire quand il professe le respect de toute supério­\nrité, même matérielle et brutale?\n\n                              ...la gloire et le génie,\n        La fortune et l'amour, la force et la beauté...\n\n   Et ne se noircit-il pas à plaisir quand il exprime, pour la\nfaiblesse, l'humilité, la misère, un si écrasant mépris? Je crois\nvoir bien des figures dignes d'intérêt, de pitié ou d'admiration\ndans cette multitude malheureuse qu'il appelle dédaigneuse­\nment la plèbe. Et il faut que la puissance de la poésie soit bien\ngrande pour que les strophes suivantes, dont quelques vers\ndevraient me révolter, m'inspirent uniquement la plus haute\nadmiration :\n\n    ... Toute clarté s'éteint. Toute grandeur abdique.\n    Impuissante à vouloir, la triste humanité\n    Se rue, en haletant d'une flamme sadique,\n    De la sensiblerie à la férocité.\n\n    En proie au vin menteur d'une pitié grossière,\n    Les penseurs les plus hauts, les chrétiens les plus droits\n    Encensent bassement la plèbe carnassière :\n    Le roi jette son glaive et le pape sa croix.\n\n    Le peuple, sur l'autel de la misère humaine,\n    Entre l'âne et le bouc adore l'insurgé,\n    Et semble, en bondissant où son instinct le mène,\n    Un aveugle conduit par un chien enragé.\n\n    Des poètes déchus, trouvères au cœur pâle,\n    Baisent la brute sur son mufle de taureau,\n    Leur hymne spasmodique est plus affreux qu'un râle;\n    L'art meurt, et Caliban commande à Prospero.\n\n    Guerre au flambeau qui luit! guerre au rêveur qui chante\n    Si, courbé devant les goujats humiliés,\n    Il ne demande pas à la tourbe méchante\n    Pardon de son génie en faisant des souliers!\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2209, "texte": "212                           DURENDAL\n\n\n      Et ce qui fut jadis la noblesse de l'homme,\n      Le mépris nécessaire et la mâle fierté,\n      L'esprit ailé d'Athènes et la force de Rome,\n      Sombre dans une vaine et veule charité...\n\n   Je ne connais guère, dans la littérature contemporaine, de\nplus beau style, de plus beaux vers, de plus belles strophes.\nRien qu'en citant de tels passages — et le livre en contient plu­\nsieurs qui le valent — on pourrait apprendre à qui l'ignorerait,\nde quelle beauté sont susceptibles le style, le vers, la strophe\nen général ; on pourrait rendre aux étourdis qui admirent pour\nleur « lyrisme » les tirades de M. Rostand, la notion exacte de\nla poésie.\n   Dans les œuvres d'Albert Giraud se manifeste une âme hau­\ntaine et outrancière, qui impose l'étonnement et l'admiration,\nmais qui paraît faire fi de la sympathie; une âme voluptueuse\net trouble, qui charme moins qu'elle n'inquiète; une âme dont\nles langueurs et les sursauts ont quelque chose de félin; surtout\nune âme égoïste, volontaire et despotique, qui, se connaissant\net s'aimant telle qu'elle est, persévère dans son être et cultive\nses orgueilleux défauts. Si ce poète vous inquiète, vous blesse\nou vous révolte, croyez bien qu'il le fait volontairement et qu'il\ns'en réjouit, en aristocrate qu'il est.\n   Tout cela du moins est vrai des précédentes œuvres d'Albert\nGiraud. Dans la Guirlande des dieux l'influence des années est\nsensible. Une douceur, une tendresse, une émotion inattendues\ny font parfois trembler cette voix qui chanta si souvent la pas­\nsion égoïste. L'automne de la vie est là, avec ses tristesses et ses\nregrets : ces ivresses ont désormais une douceur poignante, les\nvoluptés une ardeur mélancolique... Le poète dépouille son dur\norgueil, et, pendant qu'il en est temps encore, aspire à être un\nhomme, rien qu'un homme, avec toute la faiblesse et la ten­\ndresse que peut comporter ce mot. Il éprouve lui-même la\nmétamorphose qu'il prédit à un jeune ami :\n\n\n        Tu fais bien de dresser si haut ta mâle tête,\n        Enfant! L'orgueil est beau qui nous égale aux dieux!\n        Pour ton âpre printemps la vie est une fête\n        Dont tu gardes l'éclat reflété dans tes yeux!...\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2195, "texte": "                    LA GUIRLANDE DES DIEUX                      213\n\n\n       Un jour, tu sentiras, sous les regards moqueurs,\n       Méprisé par l'amour que ta force méprise,\n       Battre dans ta poitrine incrédule et surprise\n       Un pauvre cœur humain pareil aux autres cœurs!\n\n  Comme toutes les choses rares, elle a un charme exquis, cette\ninspiration à laquelle le poète de Hors du siècle ne nous avait\npas accoutumés. C'est elle qui lui a permis d'écrire, entre autres\npoèmes délicieux, ce pur et virgilien poème de Psyché, où la\njeune épouse d'Eros, châtiée\n\n           Du beau crime innocent de l'avoir trop aimé\n\nexcite la pitié de tous les dieux de l'Olympe, et, pendant son\nsommeil plein de rêves douloureux, est consolée par le grand\nPan en personne. Et comme elle est également inattendue chez\nGiraud, cette idée de faire consoler l'âme humaine par la\nNature; chez le baudelairien Giraud, qui fut toujours un admi­\nrable peintre du monde visible, mais à qui jusqu'ici la nature\nne semblait guère inspirer de sympathie.\n   J'aurais encore beaucoup à dire de la Guirlande des dieux si je\nvoulais faire une analyse complète de ce livre. Tel n'est nulle­\nment mon dessein. J'ajouterai seulement que, si l'on excepte\nquelques pages faibles ou confuses, tout dans ce livre est de\nhaute importance. Parmi tant de productions hâtives, dont on\nfait un éloge exagéré, les poèmes de la Guirlande des dieux, qu'on\nne pourra louer suffisamment, faute d'épithètes qui aient gardé\npour le public la plénitude de leur sens, m'apparaissent comme\ndes œuvres singulièrement solides et fortes. On n'y trouve ni\nvirtuosité vaine, ni stérile abondance, ni redites qui affaiblissent\nl'idée en la répétant. Je crois volontiers à la sincérité d'un\nauteur qui ne se répète pas. Chacun de ces poèmes a sa signifi­\ncation, sa physionomie, j'allais dire sa personnalité propre.\nChacun d'eux est plein de sens et présente dans un de ses\nmoments pathétiques une âme originale et passionnée ; chacun\nd'eux la présente en beauté, dans un effort presque toujours\nheureux vers la plénitude, la force, l'éclat, la sonorité, vers\nl'expression souveraine.\n                                            FERNAND SÉVERIN,\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-005", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 214, "page_fin": 214, "titre_corps": "Poèmes : Les Carrefours", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Wyseur", "ancre_debut": "Poèmes A l’âme de G. 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RODENBACH,\n                                        ces estompes de Bruges.\n\n\n                   Les Carrefours\nO les carrefours noirs de la très vieille ville,\nEt qui tendent leurs bras en un signe éploré\nVers les quatre horizons de l'antique cité,\nComme un appel dormant de leur âme          tranquille!\n\nDéjà depuis des ans et puis des ans sans nombre,\nLeur geste infatigué barre le sol herbeux,\nMais rien ne leur répond, et l'étoile des c i e u x\nVeille seule et muette à leur supplique   d'ombre.\n\nLe soir quand tout se tait, à l'angle des ruelles\nJetant un vague halot enténébré d'oubli\nSur les pignons crochus au faîte vert et gris,\nDans le calme apeuré, s'allument des chandelles.\n\nSous les niches de bois ou les auvents de pierre,\nQuelque sainte naïve en corselet vieillot,\nSemble joindre pour eux ses longs doigts    d'ex-voto,\nEt murmurer alors tout bas une prière...\n\nMais l'oraison est vaine et vaine leur  souffrance;\nPlus noire erre la nuit entre les carrefours\nQui d'un geste infini tendent leurs bras toujours\n...Et n'étreignent sur eux que la désespérance.\n\n\n             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-006", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 214, "page_fin": 215, "titre_corps": "Poèmes : Croquis du Béguinage", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Wyseur", "ancre_debut": "Croquis du Béguinage Dans la cité dormante", "ancre_fin": "rêve Eternel", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Tantum ergo Sacramentum", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 261, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 1173, "fin_caractere_exclue": 1384, "texte": "Croquis du Béguinage\nDans la cité dormante, où veillent les béguines,\nC'est Monseigneur le soir en camail de satin,\nMitré des derniers feux du soleil   incarmin,\nQui descend l'escalier des ombres    purpurines.\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 569, "texte": "                       POÈMES                                   215\n\n\nEt l'on voit se glisser tout le long du chemin,\nFidèles à l'appel des cloches     argentines,\nComme de grands oiseaux, les cornettes très fines\nDes recluses d'amour et du geste divin.\n\nC'est le salut qui sonne, et là bas les lumières\nDerrière les rideaux soigneusement      tirés,\nBaissent sur leurs yeux d'or leurs tremblantes       paupières...\n\nEt soudain dans le calme auguste et solennel.\nLes orgues de l'Eglise illuminant les ombres,\nMontent en Hosannats vers le rêve    Eternel...\n\n\n         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 215, "page_fin": 215, "titre_corps": "Poèmes : Tantum ergo Sacramentum…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Wyseur", "ancre_debut": "Tantum ergo Sacramentum Sous les arceaux", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 262, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 569, "fin_caractere_exclue": 1431, "texte": "Tantum ergo Sacramentum...\nSous les arceaux voûtés de l'Eglise en lumières,\nMagnifiant le ciel de leurs vibrantes    voix,\nChantent les orgues purs des divines prières\nQu'égrène la candeur d'invisibles     rosaires\nQu'on entend cliqueter sur les chaises de bois.\n\nLes fronts se sont penchés sur la maigreur des doigts\nPieusement croisés en des gestes      austères,\nComme seules en ont les vierges       d'autrefois\nQue l'on rencontre encor aux carrefours         étroits\nDes très vieilles cités aux vieilles mœurs      austères.\n\nEt le « Tantum Ergo » a fait courber plus bas\nVers le dallage blanc des dalles funéraires,\nComme si l'Inconnu les appelait déjà,\n\nLes voiles attristés des béguines  rêveuses,\nTandis que dans le chœur l'officiant encor\nLève pour les bénir le lourd ostensoir d'or...\n                                             MARCEL W Y S E U R .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 216, "page_fin": 220, "titre_corps": "Les 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Volaille\n                 tapageuse éclose dans quelque cour de Marseille,\n                  elle a fait tant et si bien par ses cris discordants,\n                 les soubresauts épileptiques de sa crête sangui­\n                  nolente, que bien peu de gens ignorent même\n                 les plus petits détails de son anatomie. Chante­\n                 cler, faut-il l'appeler par son nom? a défrayé\n                 toutes les chroniques. Dans le monde ce fut non\nun sujet, mais, le sujet, de conversation. Ce fut la planche de\nsalut à laquelle se raccrochèrent avec enthousiasme les esprits\nprès de se noyer dans l'ennui solennel ou le traître sommeil.\n   Le prix des places ajoutait au charme d'avoir assisté à des\nreprésentations aussi sensationnelles. L'un se trouvait à la\npremière, l'autre à la générale. Chacun avait pu faire ample\nmoisson de remarques spirituelles. — « L'avez-vous vu,\nmadame? — Oui, je l'ai vu. — Le chien Patou s'accou­\ndait à sa niche pour parler plus commodément, pauvre bête!\n— Comme il devait avoir chaud! » — Et puis, plus de\nlongues tirades amoureuses ! Auparavant un héros ne pouvait\ndécemment déclarer sa flamme à moins de quatorze vers. A\nprésent ne lui suffit-il pas de regarder l'objet désiré d'un air\npénétré, d'aller jusqu'au fond de sa gorge chercher de rauques\naccents et de proférer un Co... pathétique. C'est un trait de\ngénie, une trouvaille. Ce qui me fit plaisir aussi fut de retrouver\ndans les bois le lièvre catholique de Francis Jammes.\n   Bien des gens sont furieux. La réclame qui précéda l'appari­\ntion de ce grand sinistre littéraire, leur paraît éhontée. C'est\navec la plus franche mauvaise humeur qu'ils regardent passer\nce vol de poules atteintes de la folie des grandeurs. Ils sont\nd'autant plus hargneux qu'ils éprouvent quelque ennui à don-\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "                            LES DEUX OISEAUX                                 217\n\n\nner leur avis, l'auteur ayant menacé du nom de vil crapaud\nquiconque n'admirerait pas sans réserve l'élan de son génie.\nLouable précaution et qui donne à réfléchir. De même le\npauvre esprit français, ironique et frondeur, se voit fort en peine,\non le traite de « muffle » avant qu'il ait parlé. Pourtant, que les\nmerles en habit noir se consolent. Si c'est pour les imiter\nqu'éclate ce feu d'artifice de calembours et d'à-peu-près, le coq\nne prouva qu'une chose, c'est que chacun doit s'occuper de son\nmétier. Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec\ngrâce. Souriez toujours, monsieur de Voltaire, vous n'êtes pas\nencore remplacé.\n   On a dit, pour expliquer tout ce tapage, qu'il fallait un chef-\nd'œuvre à la poésie française, elle souffrait d'en manquer. Il\nétait nécessaire d'éclairer le monde. On alluma la plus grosse\nlanterne qu'on pût trouver, mais on oublia de suivre dans le\nciel la montée victorieuse d'une étoile.\n   Il est un oiseau plus discret, aux formes pures, qui ne pos­\nsède en son plumage nul bariolage de mauvais goût. Sa robe\nest uniforme mais chatoyante. Son vol est gracieux comme\ncelui de l'hirondelle, comme elle il rappelle les printemps\nécoulés. Il a les allures modestes et réservées du calme bonheur\nqu'il représente. Le connaissez-vous?\n   Vous tous qui parlez tant de Chantecler, vous désiriez du sym­\nbole frais? Pourquoi vous tourner vers quelqu'un qui le manie\ncomme un sauvage une boussole marine. Frais, délicieux\ncomme une eau limpide qui laisse apercevoir les cailloux blancs\nde son lit, il existe, ne le saviez-vous pas? L'âme des choses\nqu'il révèle ne parle pas en méchants vers, elle se contente d'une\nprose infiniment charmante et rythmée.\n   Distrayons-nous par une page certes fort curieuse d'histoire\nlittéraire qui s'écrit sous nos yeux à l'heure présente, mais ne\nnous y arrêtons pas. Un feu de Bengale peut éclairer violem­\nment un coin de forêt, mais jamais il ne donnera l'impression\ndu clair de lune.\n   L'Oiseau Bleu (1) est un petit chef-d'œuvre. Tout y est\nmesuré, à sa place. Voit-on dans la pièce de Maurice Maeter-\nlinck le souci de représenter des animaux et des décors à la\n\n  (1) L'Oiseau Bleu, féerie en cinq actes et dix tableaux par Maurice Maeterlinck\n(Paris, Fasquelle, éditeur).\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2498, "texte": "218                        DURENDAL\n\n\nmême échelle. Pourquoi l'auteur se serait-il laissé aller à une\naussi monstrueuse faute de goût. Il eut bien soin de dire, en\nparlant du chien et du chat qui jouent un rôle dans sa féerie :\n« Il convient que les têtes de ces deux personnages ne soient que\ndiscrètement animalisées. » Notre pensée n'est-elle pas là toute\nprête à parer les acteurs de costumes merveilleux. A vouloir\ntoucher de trop près la réalité, on tombe dans le ridicule. Le\npublic en se rendant au théâtre sait qu'il y entrera dans le\ndomaine de la fiction, pourquoi lui rappeler par des efforts\ngrotesques que l'on ne peut atteindre à l'intégrale vérité. Le\nthéâtre doit faire penser, non reproduire. Combien mieux\ninspiré était Rostand lorsqu'il situait les Romanesques dans n'im­\nporte quel pays et à n'importe quelle époque pourvu que les\ncostumes fussent jolis. Qui de nous remercie le conteur de\nnous expliquer le pourquoi de l'accoutrement dont est affublée\nla faisane. Qu'il eût été gracieux, nous n'en eussions pas\ndemandé davantage. Et si quelque jour l'un de nous aperçoit\nun faisan doré au bout de son fusil, dans une de ses chasses,\nil sera étonné de le trouver aussi mâle que femelle. Que peut\nnous faire que les frelons murmurent des vers puisque jamais\nnous ne pourrons les comprendre? Que peut nous faire que la\ncantilène des crapauds désire être une onomatopée, si grâce à\nelle il nous est donné d'entendre des vers qui resteront parmi\nles plus sots que l'on puisse écrire?\n   A quoi nous fait penser Chantecler? A rien, à la puissance de\nla réclame. Nous nous sommes intéressés à des déguisements\nqui n'étaient même pas jolis, lourdes carcasses. L'idée du\nmérite méconnu et de la haine qu'il suscite ne nous fut pas\nnouvelle. Depuis le meurtre d'Abel elle a bien vieilli. Celle, la\nseule vraiment belle, de l'enthousiasme quand même, de l'effort\ncontinué malgré les. chutes et les erreurs, était si mal exprimée\nque beaucoup l'ont prise pour une profession d'obscurantisme.\nOn nous avait promis du génie. Tous nous avons gratté de nos\npattes avides dans le tuf prétendûment profond de cette œuvre.\nLorsque l'un de nous s'arrêtait, les autres accouraient rapides\nen demandant : « Que croque-t-il? » Mais rien, mes chères\npoules, rien du tout. Il n'y a rien à croquer là-dedans.\n   En lisant l'Oiseau Bleu on n'est pas à tout moment obligé de\nse dire : l'auteur de ceci a écrit déjà d'admirables choses, où\nsont les beautés qu'il va nous révéler? Dès les premières lignes\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2088, "texte": "                       LES DEUX OISEAUX                          210,\n\n\non est sous le charme. Pendant ce voyage dans l'irréel, les mots\nréveillent toutes nos idées sur la vie, nous ne les avions encore\nentendu exprimer d'une manière aussi précise. La robe cou­\nleur du temps trouvée dans le trésor de Peau d'Ane, ravive\ndans nos âmes le souvenir des merveilleuses visions qu'admira\nnotre enfance. Notre imagination a pu se créer une idée, non\npas abstraite, de la beauté, mais faite de toutes les jolies choses\nque nous vîmes, de toutes les surprises de nos sens; elle ne\ndemande qu'à être dirigée délicatement; dès qu'on le lui aura\nmontré elle se dirigera d'elle-même dans le chemin bordé d'ex­\ntatiques merveilles par le passé.\n   Faut-il décrire une féerie? Non. Quel est son sujet? Tout.\nLe souvenir, le décor de notre existence, l'avenir, l'âme des\nobjets et des êtres si diverse, si multiple. En un rêve d'enfant\nnous voyons se dérouler toute la philosophie du bonheur, pas­\nsager, fuyant, laissant une parcelle de lui dans toutes choses.\nCherchépartout,partoutaperçu,ilmeurt dansnos mains lorsque\nnous croyons le tenir, modeste il dormait dans la cage qui\npend à notre fenêtre.\n   Simple et complexe comme notre vie, telle se révèle cette\nœuvre profonde. Celles qui doivent servir à satisfaire quelques\nrancunes personnelles, celles qui ne sont qu'un défi, une\ngageure, un projet avorté qu'on s'est entêté à réaliser par\n orgueil, ne parleront pas à nos âmes. Ce n'est pas en elles que\nnous trouverons les paroles amies. Aux jours de peine nous n'y\n découvrirons pas le mot qui console, qui réveille l'enthousiasme\n au sein d'un bonheur à son crépuscule, elles ne nous ferons\n pas dire :\n\n         J'avais si soif, si soif, et depuis si longtemps!\n         C'est ce vers quoi, sansfin,je reprenais mes courses,\n         L'eau vive. . .           .\n\n\n\n         Et d'un geste pareil, mais d'une âme plus vieille,\n         Toujours dans la citerne, hélas! toujours parsille,\n         De volupté saumâtre et de trouble plaisir,\n         Je descendais toujours l'urne de mon désir...\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 579, "texte": "220                       DURENDAL\n\n\n        Et maintenant, c'est dans la fraîcheur que je vais!\n        Car mon âme a senti, dans son ombre surprise,\n        Sourdre, à flots de clarté, la fontaine promise !\n        Jaillis, source d'amour, et monte en jet de foi,\n        Et puis retombe en gouttes d'espoir, chante en moi,\n        Chante! et suspends, au lieu d'une poussière infâme,\n        Une poudre d'eau vive aux parois de mon âme!...\n\n  Que cela nous console dé Chantecler de citer ces vers de la\nSamaritaine.\n                                             MAX DEAUVILLE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 221, "page_fin": 225, "titre_corps": "Joris-Karl Huysmans d’après sa correspondance inédite", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Joris Karl Huysmans d’après sa correspondance inédite (Suite) Nous voici", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 268, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1741, "texte": "Joris=Karl Huysmans\n  d'après sa correspondance inédite\n                             (Suite)\n\n\n\n\n               Nous voici arrivés à un nouveau tournant de la vie\n                  de Joris-Karl Huysmans. Il quitte Paris, défi­\n                  nitivement, croyait-il, hélas! ce ne fut pas pour\n                  longtemps. L'odieuse expulsion des moines\n                  devait l'y ramener malgré lui. Il s'installe près\n                  de ses chers Bénédictins de l'abbaye de Ligugé.\n                  Il a la chance d'y rencontrer une âme de moine\ntout à fait exceptionnelle à tous les points de vue : dom Besse,\nun saint doublé d'un artiste, et qui d'emblée avait compris\nHuysmans. Celui-ci s'y abandonna à la direction de ce reli­\ngieux fervent et distingué tout à la fois. Ne se sentant pas la\nvocation de moine, Huysmans y devint oblat de Saint Benoît.\nL'oblature est une espèce de tiers ordre bénédictin dans le\ngenre des tiers ordre de Saint François et de Saint Dominique.\nL'oblat n'émet point de vœux de religion, ne porte pas l'habit\nmonastique, mais s'engage tout simplement à mener dans le\nmonde une vie foncièrement chrétienne.\n   C'est certes à Ligugéque J.-K. Huysmans passa les plus belles\nannées de sa vie. Il y partageait la vie liturgique des moines,\nassistait à leurs offices, prenait part parfois à leurs récréations,\ns'asseyait souvent à la table frugale du monastère. Enfin, il y\ntrouva le silence et la paix qu'il lui fallait pour poursuivre sa\ncarrière littéraire. C'est dans sa chère retraite de la Maison de\nNotre-Dame — telle était l'enseigne que sa dévotion à la Vierge\nl'avait porté à donner à son ermitage — qu'il composa deux de\nses plus beaux livres : L'Oblat et Sainte Lydwine. C'est de\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2869, "texte": "222                               DURENDAL\n\n\n\nLigugé que nous furent adressées par notre ami les lettres qui\nsuivent :\n                                                   Paris, Toussaint, 5 novembre.\n                   MON CHER AMI,\n\n   Je suis sans nouvelles à vous donner de X... Il fait le théâtre au Gil\nBias, je crois, et il est dans un engrenage de vie parisienne, où l'on ne se voit\nguère, à travers tout un Paris divers. Quant au P . Pacheux, je l'ai vu hier.\nIl m'a dit, en effet, s'être sécularisé.\n   Et je vois la même chose dans tous les ordres, les plus intelligents s'en\nvont. Et partout l'on sent la même chose : la lassitude de gens écrasés par\ndes imbéciles. C'est tout de même singulièrement triste d'assister à cet effrite­\nment qui, je le répète, est général. J'en vois défiler chez moi de toutes les\nsortes. Il est bien certain que les ordres, déjà languissants avant la persé­\ncution, ont besoin de réformes — ou, ne répondant plus au besoin d'un\ntemps, peuvent disparaître. Il y a en tout cas un ver dans le fruit.\n   Ici le rationalisme envahit de plus en plus les séminaires. Toute cette jeu­\nnesse ne jure plus, que par Loisy. Quelle génération de prêtres cela nous\npréparé-t-il, au moment où il y aurait nécessité d'avoir des âmes d'apôtres\nessayant de reconquérir le peuple que l'Eglise de France a perdu. Je me le\ndemande.\n   Je suis tous ces mouvements de très près. Nous sommes évidemment à un\ntournant en France. L'enseignement sulpicien est imbécile et rétrogade, et\nc'est lui qui est cause des révoltes semi-protestantes que nous avons. Mais\nallez leur faire comprendre cela. Je finirai dans un livre par mettre les pieds\ndans le plat. C'est à cuire à petit feu.\n   Merci du livre de Sprimont. Il était très sympathique. Je vais lire le livre.\n   Bien affectueusement à vous.                             J.-K. HUYSMANS.\n\n                          CHANGEMENT DE DOMICILE\n\n                                         Maison Notre-Dame, à Ligugé (Vienne).\n                   MON BIEN CHER AMI,\n\n   Je vous écris, au milieu des paquets, dans un affligeant désordre de bibe­\nlots et de livres. Mardi prochain j'aurai quitté définitivement Paris. Je ne\npense pas trouver le bonheur à Ligugé, mais une hygiène meilleure d'âme\net la possibilité de travailler plus en paix, en renonçant au journalisme et\nm'attelanf enfin sérieusement à ma Vie de sainte Lydwine.\n   Paris est un vrai cloaque et j'aurais bien de l'étonnement si toutes les\naffaires en suspens ne finissaient pas dans une effroyable débâcle avec pour­\nsuites contre les congrégations. Enfin, peccavimus, facti sumus tanquam\nimmundus nos.\n   Je ne pense pas être réellement installé avant quelques mois, car c'est\nà peine si la maison est prête. En attendant, je vivrai, je ne sais pas encore\ntrès bien où.\n   Bien affectueusement à vous, cher Ami.                  J.-K. HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3263, "texte": "         JORiS-KARL HUYSMANS D ' A P R È S SA C O R R E S P O N D A N C E        223\n\n\n                                    Ligugé, maison Notre-Dame, 16 septembre 1899.\n                    MON CHER AMI,\n\n   Je suis tranquille à Ligugé, loin de tout, lisant en guise de journal ma vie\nde saint du matin et trouvant que les événements qu'elle contient sont infini­\nment plus intéressants que ceux que m'apporteraient les feuilles — puis je\nsuis les offices du cloître et me confine ensuite dans ma bibliothèque.\n   Je ne regrette pas du tout Paris et suis peu pressé d'y retourner. L'hiver\nà la campagne n'a rien qui m'effraie et je suis déjà habitué, maintenant que les\njours tombent, à me promener une lanterne à la main sur les routes.\n    Le seul ennui, terrible, ici, c'est la lenteur, la presque impossibilité\nd'arriver à s'installer, les ouvriers du Poitou étant les plus lents et les plus\nparesseux des hommes; mais, enfin, il faut en prendre son parti, se dire\nqu'en janvier tout sera peut-être en place.\n    Ces ouvriers continuels dans une maison et dans les jardins, au dehors,\nrendent le travail pas commode, mais, enfin, cela n'aura qu'un temps.\n    J'ai vu, ici, un des moines de Maredsous, qui justement me parlait de\n Destrée, le P . Berlière, très intelligent et aimable. Ici, à Ligugé, il y a aussi\n de très bons moines, mais, à part un ou deux, extraordinairement ternes.\n Peu de science, mais de braves gens. Nous sommes loin de Solesmes, mais\n combien le cloître est plus intime et moins caserne ! Puis la bibliothèque est\n assez riche.\n    Ajoutez un paysage délicieux, un climat très doux et, comme vous voyez,\n c'est peu ascétique; de Paris, je ne regrette que quelques amis, mais ils\n viennent souvent pour quelques jours, le rapide de Bordeaux les met chez\n nous en quelques heures.\n    En somme, cette vie semi-claustrale vous pacifie très bien l'âme. On voit\njuste assez le cloître pour pouvoir en goûter la partie supérieure, et l'on peut\n esquiver l'autre et éviter à peu près d'être mêlé aux éternels potins qui sont\n la misère des communautés ; ce n'est guère possible qu'ainsi du reste. Comme\n me le faisait très justement remarquer l'abbesse de Solesmes, quand on a\n atteint un certain âge et qu'on a l'habitude d'observer, l'on voit trop et le\n côté humain qu'on n'enlève guère, hélas ! vous saute aux yeux. En se met­\n tant de petites œillères ça va très bien.\n    Je suis plongé dans un tas de documents sur le moyen âge et ne sais encore\n quand j'en sortirai. C'est prenant, mais bien malaisé à mettre en place.\n     Le Durendal fait la joie du cloître, auquel je le prête; les jeunes l'aiment bien.\n    Vous ai-je dit que nous avions à Poitiers un très vieux sanctuaire Notre-\n  Dame la Grande et à Ligugé même le pèlerinage de Saint-Martin, qui a\n fondé notre cloître. C'est ici une terre pleine de souvenirs. Les saints ont\n foisonné dans les grottes du pays et partout où est situé maintenant l'abbaye\n et le village, ce furent des huttes d'ermites, des laures.\n     Adieu, car ici le temps est coupé par les cloches et elles sonnent pour la\n  messe et je file.\n     A bientôt et bien affectueusement à vous en Notre-Seigneur,mon cher Ami.\n                                                                J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3203, "texte": " 224                                         DURENDAL\n\n\n                                             Ligugé, maison Notre-Dame, 23 novembre 1899.\n\n                        MON   CHER A M I ,\n\n     Vous savez bien que je n e fais a u c u n e conférence et que, lorsque j'étais\n à P a r i s , j'ai toujours refusé celles qui m'étaient offertes. E t ce n'est p a s m a i n ­\n tenant que je me suis retiré du m o n d e que je vais y rentrer. Laissons d o n c\n cela.\n     J e vous fais envoyer par Stock les Pages catholiques. C'est u n simple décou­\n p a g e d'En Route et de la Cathédrale d e m a n d é par les catholiques.\n     N o u s sommes très inquiets ici avec toutes les menaces d'expulsion qui\n fondent sur les c o n g r é g a t i o n s ; en vérité, l'ignominie d e cette pauvre F r a n c e\n dépasse le possible. Vraiment, il faut prier p o u r que les ordres religieux ne\n soient p a s d a n s ce p a y s détruits, car alors j e me d e m a n d e ce qui restera !\n     Bien affectueusement à vous, cher A m i .                           J . - K . HUYSMANS.\n\n                                                Ligugé, maison Notre-Dame, 4 janvier 1900.\n\n                       MON    BIEN CHER. A M I ,\n\n   J e vous dois depuis l o n g t e m p s u n e lettre, mais j'ai été si p r i s , d ' u n e part\navec les recherches sur sainte L y d w i n e et, d'autre part, par les travaux p r é p a\nratoires à m o n noviciat, qui a lieu le 19 m a r s , que je n'ai eu le temps de rien.\nP u i s j ' a i été accablé d'ennuis de toutes sortes; et j ' a i peur, avec ce gouverne­\nment de voyous qui n o u s g o u v e r n e , que ce ne soit q u ' u n commencement\nenvers mon p a u v r e cloître.\n   Enfin, ce b o u t de mot galopé, et s i m p l e m e n t p o u r vous dire q u e je pense\nà vous, au seuil de cet a n , et que je vous souhaite avec paix de l'âme, santé\npropice.\n   P r i e z pour moi et pour que les lois qui se p r é p a r e n t n e forcent pas les\nBénédictins à s'exiler de F r a n c e et prenez ici toute l'assurance d e m o n bien\nrespectueux a t t a c h e m e n t en Notre-Seigneur.                  J.-K. HUYSMANS.\n\n                                              Ligugé. Maison Notre-Dame. S. Eustochium.\n\n                       MON    CHER A M I ,\n\n     Il 'y a bien longtemps.que je veux vous écrire, mais ici les lettres foisonnent\nplus qu'à Paris et les interviews m'ont suivi. L'illusion de la paix au loin\nn'existe p a s . Vous avez pu lire d a n s le Figaro u n e bizarre entrevue avec le\ng r a n d m a n i t o u d u reportage X . . . s c a n d a n t toutes mes phrases par des\nj u r o n s . Ramollot mystique ! Il a j u g é cela piquant, sans d o u t e , et g r a n d bien\nlui fasse de ce genre d'esprit qu'il m'attribue.\n     L a vérité c'est que j e n'ai le t e m p s de rien. O u t r e cette invasion de papiers\net d e gens, j ' a i des recherches folles que m ' i m p o s e Sainte Lydwine, et j ' a i les\noffices et des cours q u e je suis obligé d e suivre au cloître. M o n noviciat com­\nm e n ç a n t le 19 m a r s et devant, suivant la règle, c o m m e nous savons, durer\nu n an et u n jour, ce après quoi, j e ferai ma profession d'oblature, c'est-à-dire\nà la Saint-Benoît 1901.\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3151, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                    225\n\n\n   Cela vous explique m o n silence et l'espèce de tourbillon d a n s lequel je vis,\nsous des arcades de cloître.\n   Pax! dans l'existence actuelle, n o n . Sinon aux offices et ces matins où,\navec une lanterne on g a g n e , sous la pluie d a n s une nuit noire, la messe\naurorale du cloître.\n   Il est certain qu'il serait préférable de p r e n d r e la robe dans le couvent\nmême et d'y résider, — je serais plus tranquille — mais il y a la question\nlivre qui a c h o p p e tout. Si l'on veut g a r d e r le droit des épithètes et les verbes,\nil faut vivre, c o m m e les familles au moyen âge, d a n s l'alentour; je prends\nl'habit le mois prochain, mais c'est u n e simple formalité, a t t e n d u que je n e\nle porterai pas à l'état h a b i t u e l .\n   E n s o m m e , je garde ma liberté littéraire tout en d e v e n a n t le fils du\nPatriarche.\n   J'ai reçu votre catalogue d o n t l'énuméré m'a intéressé. C'est forcément un\npeu chair et poisson, mais l'ensemble est bien et l'introduction des moniales\nde la Congrégation de Beuron est excellente. Q u a n d ferons-nous l'exposition\nBénédictine broderies miniatures-tableaux-livres?\n    Ici, à L i g u g é , je prêche avec le Maître des novices ces idées et Durendal\nnous est bien utile. Q u a n d je l'ai lu, je l'apporte a u noviciat où il y a\nquelques âmes d'artistes; mais il faut du t e m p s ; les vieux bonzes sont là,\ncomme partout, il s'agit de les mater.\n    Esquirol vous a parlé d ' u n e photographie de m o i . C'est u n e épreuve tirée\npar un a m i . C'est j e u n e , mais puisque cela peut vous a m u s e r , je vous l'envoie\nsous ce pli. Q u a n d le soleil paraîtra u n p e u , on fera la vue de la maison\nNotre-Dame et je vous en garderai u n exemplaire.\n    Ici, p o u r l'instant, ce sont des torrents de pluie, des o u r a g a n s qui secouent\nles cyprès et les p i n s . La nuit, les heures de l'apocalypse semblent v e n u e s ;\non vit avec des bottes de rouliers aux pattes et des c a p u c h o n s sur la tête.\nMais le g r a n d vent des psaumes vous sèche q u a n d on entre d a n s la vieille\néglise; les merveilles quotidiennes des liturgies font l'effet d'efficaces toniques.\nLà-dedans, je suis vraiment très heureux. C'est là, j e crois b i e n , le bon lot\nqui ne me sera p a s ôté.\n   En somme, si je n'avais pas tous ces dérangements extérieurs qui m'évaguent,\nje vivrais très calme dans cette existence intime d'heures canoniales et de\ntravail. Ces h e u r e s coupées sont bien u n peu gênantes p o u r le travail, car\nelles coupent l'élan, mais j ' e s p è r e m'y h a b i t u e r et m'insérer d a n s ce gaufrier\nsans trop y souffrir.\n   Aidez-m'y par vos prières, mon cher Abbé, et pensez quelquefois à votre\nbien dévoué                                                              J.-K. HDYSMANS.\n\n  (A continuer.)                                                HENRY        MŒLLER.\n\n                            Reproduction interdite (1).\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de cet article et des lettres de\nJ.-K. Huysmans qu'il renferme\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-010", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 226, "page_fin": 228, "titre_corps": "La Cité de Liège au Moyen Âge, par Godefroid Kurth", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "J. 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Godefroid Kurth, s'inspirant de l'Ecole\n                      allemande, eut l'heureuse idée jadis de créer à l'Université\n                      de Liége un cours pratique d'histoire dans lequel il essaya\n                      de former, avant tout, des savants capables, par une\n                      critique judicieuse, prudente, impartiale, guidée par l'ana­\n                      lyse et la synthèse, d'exprimer des sources et des docu­\nments les plus infimes, tout ce qui était de nature à jeter quelque éclat\nnouveau sur les chapitres les moins connus de notre histoire. Cette tentative\nfut le point de départ de la création de la moderne école historique belge\ndont l'illustre professeur est le vrai chef et à laquelle nous devons déjà plu­\nsieurs maîtres célèbres, tel Henri Pirenne, et tant de travaux remarquables.\n   L'œuvre nouvelle qui vient de paraître se rattache d'autant plus directe­\nment à cette école de science, que ce fut, en compagnie des meilleurs\nélèves de son cours pratique mis au courant de ces travaux, à l'Université\nmême, que M. Godefroid Kurth, pendant plus d'un quart de siècle,\nconsacra ses efforts et toute sa passion de chercheur, à faire surgir des\nbrumes qui l'enveloppaient toujours, l'histoire d'une cité merveilleuse\nd'héroïsme et de grandeur. Auprès de tant de beaux livres qui s'appellent\nles Origines de la civilisation moderne, l'Histoire poétique des Mérovingiens, Clovis,\nNotger, le nouveau monument, La Cité de Liège, est un chef-d'œuvre d'érudi­\ntion, de jugement et d'art. L'admirable esprit critique du savant, le don\nextraordinaire d'un jugement qui n'épargne aucun détail capable de lui céder\nune lueur de vérité, qui ne cède jamais rien à l'à-peu-près, qui, d'un docu­\nment vague a priori, fait jaillir des ressources insoupçonnées; la science\nsûre, immense, l'art de grouper, de conclure, d'étaler et de peindre en\nartiste, ces qualités-là, l'auteur de Clovis les possède au plus haut point; il\nsait, par l'intérêt, le développement logique d'une étude qui, quoique très\nsavante, n'en est pas moins pleine de vie, de coloris, de chaleur et d'intérêt,\néveiller la curiosité passionnée du lecteur, séduit dès les premières lignes.\nEt cependant l'historien n'exploite pas ici l'éloquence dramatique et le pitto-\n\n  (1) Trois volumes. Bruxelles, Dewit, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3555, "texte": "                   LA CITÉ DE LIÈGE AU MOYEN AGE                               227\n\n\nresque des faits, son livre reste synthétique et n'embrasse guère que l'expres­\nsion et la signification des événements. C'est avec les préoccupations du\ncritique sagace qu'il a entrepris d'écrire l'œuvre où il devait être d'un bout à\nl'autre l'apôtre de la vérité historique.\n    Le livre s'ouvre par une introduction magistrale sur l'origine des com­\nmunes. On a écrit l'histoire particulière de plusieurs villes, mais qui donc, se\ndemande l'auteur, saura écrire l'histoire de là Commune, celle qui synthéti­\nsera toutes les autres, avec son évolution, ses rouages, son organisation, ses\ndéfauts, ses tares et les faiblesses qui la rendaient vulnérable? De fait le courant\nsuivi par toutes nos grandes cités médiévales fut toujours à peu près le même.\nDans le premier chapitre qui traite des origines de Liége, M. Kurth, mettant\nau service de sa science un art savoureux d'écrivain, nous peint la vallée\nsauvage, le fleuve large, parsemé d'îlots; il nous montre sur les flancs de la\ncolline de Publémont, les premières maisons en bois ou en torchis, couvertes\nde chaume. Le sanctuaire où reposent les restes de saint Lambert attire\nautour de lui la population. La ville grandit. Notger la fortifie et en est le\nvéritable fondateur. Et grâce au génie administratif de l'évêque, le droit\nurbain se développe. Ses racines plongent en plein dans le XIe siècle.\nL'Echevinage règne; il est la loi vivante et incarnée, l'interprète et le gardien\nde la coutume. Mais Liége se sent mal à l'aise sous la direction de cette\nmagistrature. Après 1176, les germes de la vie communale déposés au sein de\ncette cité vont éclore. La ville réunit alors toutes les conditions qui déter­\nminent la naissance d'une république municipale. Elle soupire après l'auto­\nnomie, après le libre choix des mandataires. Les échevins, ces « Seigneurs de\nla Cité », vont subir l'assaut de. la démocratie. Celle-ci a su se liguer contre\nl'ennemi national, ensuite contre le prince et le chapitre, contre les patri­\nciens. Henri de Dinant appelle le peuple au combat pour les libertés com­\nmunes, brise l'oligarchie scabinale et fraye la voie à la démocratie. Le Mâle\nSaint Martin est la conséquence fatale d'un tel conflit. Le massacre des\npatriciens et des échevins est presque complet. Le patriciat est saigné à blanc\net la Paix d'Angleur vient assurer pour longtemps le triomphe du peuple.\nSeulement le prince n'entendra pas laisser à la cité le droit de prendre essor\net de nouvelles luttes constitutionnelles se préparent.\n    La Paix de Fexhe semblait avoir établi et garanti pour des siècles les\nlibertés nationales au regard de l'autorité princière. Chose curieuse, le\nredoutable problème qui met aujourd'hui deux classes aux prises n'a pas\nexisté à Liége pendant le moyen âge. Le prolétariat est à peine représenté\ndans la cité; les houilleurs, éparpillés dans la banlieue, joignent la culture\nde leur champ à l'exploitation de la mine. Les ouvriers liégeois n'avaient\n pas de griefs économiques. S'ils combattent ou se révoltent, c'est pour la\n défense exclusive de leurs droits politiques. Cette constatation est sans doute\n le résultat le plus considérable du livre de M. Kurth.\n    Les conflits entre le prince et la ville amènent les sombres jours. Le passé\n national avec ses gloires et ses libertés illimitées se retirent. Les rivalités\n franco-bourguignonnes, celles de l'Universel Araigne contre le Lion rampant,\n amènent sur le siège épiscopal un homme à la dévotion de la maison de\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2286, "texte": "228                               DURENDAL\n\n\n Bourgogne et provoquent ainsi la France à entretenir la ville et le pays dans\nune rébellion permanente contre le prince.\n   Ceci était saris doute la page capitale à écrire. L'historien et le littérateur\nse sont dépassés. En un style sobre, concis, d'une netteté déroutante, après\navoir esquissé les préparatifs de la lutte suprême, le dévouement héroïque\n des hommes de Franchimont, l'auteur nous fait assister à l'entrée, par la\n grande brèche des remparts, des hordes du terrible Duc. Et ici le drame\nfarouche, épouvantable, s'étale en fresques rouges avec une force de coloris\nremarquablement éloquente ; nous le suivons, nous le vivons, nous le subis­\nsons tout entier jusqu'au moment où la dernière pierre de la dernière maison\ns'écroule, jusqu'au moment où, tout à fait rasée, la ville n'est plus qu'un\nmonceau de ruines au-dessus desquelles s'élèvent, seuls, le sanctuaire de\nSaint-Lambert et les autres églises.\n   Quiconque a pu suivre, dans le beau et puissant roman de Henry Carton\nde Wiart, la Cité Ardente, le développement de cette grande finale de drame\nentrevu par un littérateur fortement ému mais soucieux de la grande vérité\nhistorique, retrouvera ces impressions dans un récit splendide et vivant qui\npourra être cité désormais comme un des plus beaux exemples de narration\nhistorique.\n   C'est sur cette page flamboyante que se termine l'œuvre colossale et magni­\nfique de notre premier historien. Li2ge a disparu, mais Liège renaîtra, car\nl'église de Saint-Lambert, en résistant, a sauvegardé les germes de vie qui,\naussitôt répandus, assureront la résurrection rapide de la cité. Dans ses pires\nmalheurs, ses héroïques enfants ne désespérèrent jamais ! Le peu qu'il restait\nde celte population courageuse, échappée au massacre, suffira pour reconsti­\ntuer un nouveau noyau.\n   La conclusion se dégage d'elle-même de toute cette étude. Liège fut, à\ntravers les siècles médiévaux, une cité remarquable d'activité, de civilisation\net de grandeur, qui évolua selon la règle commune, qui lutta sans cesse jus­\nqu'au jour où elle crut un instant réaliser, par le triomphe de la démocratie,\nle gouvernement le plus conforme à ses aspirations.\n                                                                          J. C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-011", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 229, "page_fin": 233, "titre_corps": "La Messe de Beethoven aux Concerts de Musique Sacrée d’Anvers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Martens", "ancre_debut": "La Messe de Beethoven aux Concerts de Musique Sacrée d’Anvers", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 278, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2432, "texte": "La Messe de Beethoven aux Concerts\n    de Musique Sacrée d'Anvers\n\n                  IL y a longtemps que la Société des concerts de musique\n                     sacrée d'Anvers s'est affirmée comme l'une des premières\n                     institutions d'art de notre pays. Mais après l'audition du\n                     13 mars dernier, nous dirons que M. Ontrop a conquis son\n                     bâton de maréchal. Avoir réuni d'une façon permanente\n                     une vaste chorale mixte composée en grande partie d'ama­\n                     teurs bénévoles, l'avoir assouplie et conduite peu à peu,\n                     par l'étude et l'interprétation fervente des chefs-d'œuvre\nclassiques, à une telle exécution d'une telle œuvre dont la difficulté est\nénorme, voilà un exploit digne du plus haut éloge et qui assurera au\njeune chef anversois la reconnaissance, non seulement de tous les musiciens,\nmais de tous ceux pour qui le grand art est le pain spirituel.\n   Le quatuor de solistes était excellent. A côté de MM. R. Plamondon et\nFrœlich, d'anciennes connaissances, nous entendîmes pour la première fois\net avec le plus vif plaisir, un soprano allemand, Mme Tilly Cahnbley-Hinken\net un contralto hongrois, Mme Ilona K. Durigo, deux superbes voix, au\ntimbre riche, formant avec les deux autres un ensemble parfait. L'orgue\nétait tenu par M. Paepen ; M. Zimmer joua délicieusement le solo de violon\ndu Bentdictus, et l'orchestre fut fort satisfaisant.\n   Et l'œuvre même? Comment dire l'impression formidable éprouvée,\nretrouvée, à chaque audition de cette Messe? Impression absolument nette,\nprécise et où, j'en suis sûr, n'entre aucun préjugé; impression indépendante\nou plutôt distincte de l'émotion qu'elle éveille en moi : impression de la\nsignification objective de l'œuvre, de sa portée comme document humain,\ncomme témoignage de ce que fut, de ce que pensa, de ce que voulut\n Beethoven.\n   Comment une œuvre d'une aussi claire éloquence, dans laquelle une âme\nou plutôt un cœur d'homme se montre à nu avec une aussi candide sincérité,\nest-elle encore aujourd'hui « livrée aux disputes des humains » ? Qu'elle ait\népouvanté les artistes de son temps, rien de plus compréhensible. Plus nous\npénétrons dans l'abîme lumineux du génie beethovénien, plus nous conce­\nvons que l'auteur de la Neuvième et de la Messe en ré dût être un objet de\nscandale pour les critiques et les musiciens qui trouvaient dans Haydn et\n"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3839, "texte": "230                                   DURENDAL\n\n\n d a n s Mozart l'expression parfaite de leur idéal musical. E t , en dépit de\nl'impression forte qu'il fit sur les â m e s simplement réceptives, n o u s c o m p r e ­\nnons l'isolement dans lequel il vécut, et que, par exemple, H é r o l d écrive en\n 1815 que le plus bel o r n e m e n t de Vienne est H u m m e l : q u a n t à M. Beet­\nhoven « sa musique est d'un bizarre t r o p étonnant ». Ecoutez c o m m e n t\n M o r i t z . H a u p t m a n n , hostile à cet art nouveau et incompris, tâche de préciser\nla différence d'avec celui de Mozart, où il prétend retrouver les caractères de\nl'art antique, a d m i r a b l e m e n t notés par Schlegel : « L'art de Mozart, écrit-il\nen 1828, représente la réalité parfaitement saine, l'harmonie dans les limites du\nFini. Vouloir chercher cette perfection qui se suffit à elle-même d a n s Beet­\nhoven, c'est ne rien entendre à ce génie qui est, en quelque sorte, ouvert sur\nl'Infini. Ici (chez Mozart) nous avons le cercle qui t o u r n e sur lui-même; là,\nl'hyperbole qui tend sans cesse vers son asymptote et s'en r a p p r o c h e , sans\njamais l'atteindre... Voyez les cadences de Beethoven qui n'en finissent plus ;\nelles ont l'air d e terminer la phrase ; elles n e font que nous rendre plus sensible\nl'éternel inachevé de ces œuvres (1). »\n    C'était là u n e note toute nouvelle que la lyre h u m a i n e n'avait point\nencore fait entendre. T o u t a u moins avec u n e aussi hardie spontanéité et, je\nle répète, l'incompréhension ancienne se conçoit très b i e n . Mais, de nos jours\nm ê m e , alors que la pensée musicale de Beethoven n o u s est devenue presque\nfamilière, sa pensée spirituelle, parfaitement claire aux y e u x de ses contempo­\nrains, se serait-elle obscurcie? L a Messe en ré, en laquelle ses admirateurs\nde 1824 voyaient l'expression de sa foi profonde, on tente a u j o u r d ' h u i , contre\ntoute évidence, d e la faire passer pour u n e œuvre de libre examen, pour\nl'œuvre d'un déiste, d'un « philosophe» qui, sous le couvert de paroles sacrées\nd o n t le sens théologique lui était devenu indifférent, aurait voulu simplement\nexalter l'énergie h u m a i n e . Cette interprétation, d a n s les termes absolus où la\nprésente M. C h a n t a v o i n e , en son livre sur Beethoven (p. 240), est inad­\nmissible. M. Rolland l'insinue plutôt qu'il n e l'exprime formellement, dans\nson admirable petite Vie de Beethoven. E t naguère M. Tiersot, d a n s la Revue de\nParis (15 février 1910), la r e p r e n d au cours d'un article très pénétrant et très\nintéressant sur l'esprit révolutionnaire (2) chez Beethoven : « M. d'Indy a\ndit de la Messe en ri, tout en la. qualifiant d'un des sublimes m o n u m e n t s de la\nm u s i q u e religieuse, qu'elle sort absolument, en raison de son allure drama-\n\n\n  (1) Cf. le Bulletin de la S. I. M. (Section de Paris), numéro du 15 mars 1910. Bien\nentendu cette appréciation de l'art de Mozart n'est véridique que relativement et par\ncomparaison avec l'art tourmenté de Beethoven. Mozart n'est pas « antique » pour un\nsou : il a une sensibilité toute moderne, toute chrétienne. Il est harmonieux certes,\nmais point « dans les limites du fini ». Celui qui a écrit le larghetto du Quintette en la\nn'avait pas besoin de chercher l'infini : il le possédait en lui. Harmonieux, oui, mais il a\naussi parfois des pages d'une beauté passionnée et tragique.\n  (2) Ajoutons pourtant que l'analyse nous en paraît incomplète : elle ne précise pas les\ncaractères qui individualisent cet esprit chez Beethoven. Qu'il y ait une dose de » révo-\nlutionnarisme » chez lui, c'est certain, mais ce révolutionnarisme est tout de même\ndifférent de celui de Robespierre, et l'auteur de la Neuvième Symphonie n'entendait pas la\nliberté, l'égalité et la fraternité de la même manière que les jacobins!\n"}, {"page_pdf": 280, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3478, "texte": "                        LA MESSE DE BEETHOVEN                              231\n\n\ntique, du cadre liturgique de la véritable musique d'église. Cela est vrai, con­\n tinue M. Tiersot, mais ce n'est pas assez dire. La Messe en ri n'est pas seule­\n ment construite dans une forme extraliturgique, elle est conçue en dehors de\nla foi religieuse. Elle est d'inspiration hautement humaine, mais rien qu'hu­\nmaine. » Et le savant musicologue essaie de le prouver par l'analyse de\nl'Agnus Dei, avec son évocation de la guerre, de cette même page qui paraît à\n M. d'Indy et, croyons-nous, paraîtra à tout auditeur, non prévenu, l'une des\nplus expressives de la foi profonde de Beethoven.\n    Il nous semble que toutes les circonstances de la composition de cette\n Messe, l'exaltation avec laquelle elle fut conçue, et même, je le dis sans\nparadoxe, l'abandon du point de vue purement liturgique adopté d'abord,\nprouvent à l'évidence la sincérité de l'inspiration religieuse, de la foi de\nson auteur. On ne peut appliquer à Beethoven la commune mesure des\nartistes innombrables, et parfois très grands, qui ne voient dans un sujet\nreligieux que prétexte à musique sentimentale et trouvent tout naturel\nd'écrire des messes, des motets, des oratorios sans aucunement croire à ce\nqu'ils chantent. Avec ce souci passionné de franchise, qu'il montrait en tout,\nil eut abandonné sans hésitation l'œuvre projetée s'il avait constaté qu'elle\nne répondait pas à ses convictions d'homme, d'autant plus que l'événement\nqui lui avait mis la plume à la main — l'intronisation de son élève, l'archiduc\nRodolphe, comme archevêque d'Olmütz — était accompli alors qu'il avait\nà peine achevé un tiers de la partition. Loin de l'abandonner, il se jette à\ncorps perdu dans ce travail avec une ardeur que ses familiers ne lui avaient\njamais vue, et c'est après quatre ans d'un labeur acharné, poursuivi au milieu\nde mille souffrances physiques et morales, qu'il achève en 1882 cette œuvre\nqu'il considère comme son œuvre la plus parfaite.\n   Après comme avant l'avoir écrite, il a pleinement conscience que le style\nconvenant le mieux à la pure musique sacrée est le style vocal palestrinien.\n« C'est pourquoi, déclare-t-il en 1824, je préfère Palestrina, mais c'est une\nabsurdité de l'imiter sans posséder son esprit et ses conceptions religieuses. »\nCertes, Beethoven ne possédait point l'esprit de Palestrina ; il avait trop\nrespiré l'atmosphère de son siècle, il s'était trop grisé des mots et des idées\nqui avaient révolutionné l'Europe pour avoir conservé, intacte et active toute\nsa croyance catholique; mais cette croyance était là, dans son vieux cœur\nsolitaire, assoupie jusqu'au jour où en s'efforçant d'exprimer la formule\nquatorze fois séculaire qui la cristallise, il a dû la sentir se réveiller plus\nvivace que jamais.\n    Non, il n'aurait su écrire une œuvre de foi sereine, irréprochablement\nliturgique, où les désirs et les aspirations de l'homme s'effacent dans l'ado­\nration de Dieu et du; mystère de la Messe. Il a écrit une œuvre « ayant un\ncaractère plus humain que mystique et exprimant les émotions de l'homme\nen présence de l'idée religieuse », comme le dit très bien M. Landormy dans\nsa remarquable Histoire de la musique. - Et cette émotion de l'homme est\nun éperdu désir, un triomphant vouloir de foi, c'est-à-dire la foi elle-même.\nDu côté de l'homme croire ou vouloir croire, c'est la même chose, du côté\nde Dieu le don surnaturel de la Foi répondant nécessairement au désir et à\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3344, "texte": "232                                  DURENDAL\n\n\nla demande de foi. Et jamais, non jamais ! un plus passionné cri de foi n'est\nsorti d'une poitrine humaine que celui du Credo de la Messe en ré : l'Incarnatus\nne ferait-il pas pleurer des pierres? C'est précisément parce que cette foi est\ninquiète, passionnée et volontaire, très différente de la foi séraphique d'un\nPalestrina ou d'un Fra Angelico, qu'elle nous émeut de cette façon spéciale\net extraordinaire.\n   Jamais non plus un aussi intense désir de paix et d'amour ne s'est\nexprimé, comme dans l'Agnus Dei, et c'est le déformer, en le banalisant,\nque d'y voir avec M. Tiersot un prêche humanitaire en faveur de la paix\nuniverselle, Beethoven l'intitule : « Prière pour la paix intérieure et exté­\nrieure » et n'est-il pas évident que c'est la paix intérieure qui est l'essentielle\nà ses yeux, et que la guerre, si hardiment évoquée par les sonneries de trom­\npette, symbolise aussi et surtout le trouble intérieur, et que cette paix inté\nrieure est de nature toute religieuse, fondée sur l'amour du Père céleste, sur\nla pureté d'âme reconquise ? Pourquoi les commentateurs oublient-ils de\nrappeler ces trois mots que Beethoven écrivit sur la partition au bas de ce\nmorceau qui termine l'œuvre : Schone den Sünder! Epargne le pêcheur ! Cette\nprière nous renseignerait clairement sur son état d'âme si l'accent de l'œuvre\nmême pouvait nous laisser le moindre doute.\n   Enfin voici un témoignage encore plus décisif s'il se peut. Il écrit à André\nStreicher le 16 septembre 1824 : « J'accède volontiers, mon cher ami, à votre\nvœu d'envoyer aux diverses sociétés de chant les parties vocales de ma der­\nnière grande messe, avec une réduction pour orgue ou piano, principalement\nparce que ces sociétés, dans des solennités publiques mais surtout liturgiques,\npeuvent faire sur la foule un effet extraordinaire, et qu'en travaillant à cette\ngrande messe, mon dessein principal était d'iveiller et de rendre durables des sentiments\nreligieux aussi bien chez les chanteurs que chez les auditeurs (1). »\n    M. Chantavoine, dans son Beethoven, loc. cit., fait une remarque curieuse\nà propos du passage Et in unam sanctam catholicam et apostolicam Ecclestam. La\nmanière insignifiante et effacée dont l'auteur a traité ce verset du Credo, en\nle faisant « marmonner » par les ténors seuls sur une note, tandis que les\nvoix de femmes répètent : Credo, credo, prouverait aux yeux du critique, que\n « cet article de foi secondaire » n'était pas professé par Beethoven. Je trouve\nl'interprétation forcée et franchement je le regrette, car je pense qu'en\nréalité c'est bien le côté ecclésial et liturgique du catholicisme qui s'était\nobnubilé chez lui comme chez tous les penseurs du temps, et un tel raffine­\nment de sincérité sur ce point, assez conforme à son caractère, ne donnerait\nque plus de signification à l'ardeur passionnée avec laquelle sont affirmés\nles autres dogmes chrétiens. Quoi qu'il en soit on ne pourrait, à coup sûr,\nrien en conclure quant à l'incrédulité de Beethoven ! Avec un tel souci,\ndisons une telle manie de sincérité, s'il n'eût pas été croyant d'esprit et de\ncœur, s'il eût répugné à admettre le surnaturel chrétien, ce n'est pas le dogme\n de la sainteté de l'Eglise, le moins mystérieux des dogmes, qui l'eût particu-\n\n\n  (1)Correspondance de Beethoven, trad. Chantavoine.\n"}, {"page_pdf": 282, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1862, "texte": "                             LA MESSE DE BEETHOVEN                                          233\n\n\nlièrement gêné, mais bien le Credo tout entier, et jamais il n'eût pu en faire\nce qu'il en a fait (1).\n   N o u s n'en dirons pas plus long p o u r l'instant, c o m p t a n t revenir sur ce\npoint au cours d ' u n e étude que nous p r é p a r o n s sur le sentiment religieux dans\nla musique moderne. Il y a eu certes chez Beethoven la m ê m e progression magni­\nfique, le m ê m e é p u r e m e n t du sentiment religieux qui s'observe chez la plu­\npart des g r a n d s génies m u s i c a u x . Il suffit de rappeler l'insignifiant oratorio :\nLe Christ au Mont des Oliviers, écrit vers 1800, p o u r sentir la distance qui sépare\nle Beethoven d'alors d u Beethoven de 1820. Il avait p o u r t a n t composé déjà\nquelques admirables chants de prière, mais il n'était point m û r p o u r u n e\ngrande œ u v r e religieuse, pour un vaste m o n u m e n t d e foi comme la Messe\nen ri. Cette œ u v r e constitue son testament spirituel, avec la Neuvième\nSymphonie et les derniers q u a t u o r s .\n   L'Eternel inachevé de ces œ u v r e s . . . disait H a u p t m a n n . O u i , c'est bien cela,\nsi l'on veut dire qu'elles n o u s laissent cette impression d'inassouvi, d'ina-\npaisé que fait naître l'entrevision de l'Infini. E t c'est pour cela qu'elles sont\nsublimes : parce qu'elles n o u s rappellent que n o u s sommes immortels, et\nque Dieu existe.\n                                                                      CHARLES     MARTENS.\n\n\n\n\n  (1) Sur le sentiment religieux de Beethoven, si inexactement exposé par certains\nbiographes, lisez, entre autres, les souvenirs de Gerhard von Breuning récemment réédités\npar Kalischer (Ans dem Schwarzspanierhausé) et l'intéressante étude de M. Jean de la\nLaurencie : Le dernier logement de Beethoven (Paris, Scola).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-012", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 234, "page_fin": 246, "titre_corps": "Chronique artistique et littéraire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique Artistique et Littéraire I. LES EXPOSITIONS", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 283, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 2489, "texte": "Chronique Artistique et Littéraire\nI. LES EXPOSITIONS :\n\n                  Le Salon de la Libre Esthétique\n    L'évolution du paysage depuis Fourmois, en Belgique, et depuis Corot,\n en France, est le thème du Salon actuel de la Libre Esthétique.\n    La première étape de cette évolution, en France, est assez pauvrement\n représentée par quelques jolis Corot, un Daubigny âpre et tragique et deux\n autres esquisses moins heureuses du même, trois Diaz d'une prodigieuse\n finesse, et un très beau soir recueilli de Dupré.\n    On juge mieux des débuts de notre école réaliste. Des quatre paysages de\nFourmois exposés ici, les deux vues du Dauphiné donnent une idée à peu\nprès suffisante de sa manière à la fois sèche, précise, puissante et chaude.\nLes six paysages de De Greef montrent déjà les fortes qualités de notre école\nde Tervueren, surtout le Troupeau et la Mare. Toussaint est admirable dans\nses robustes Rochers de Hastière. Plus admirable encore la Meuse à Profondeville\nde Baron. Boulenger, qui domine incontestablement le groupe de ses con­\ntemporains, est bien représenté par {'Approche de l'orage, dont le bel éclat fait\npardonner la pointe de romantisme, par les Bords de la Meuse et surtout par\ncette exquise Vallée de Josaphat, un pur chef-d'œuvre de dessin et de couleur.\n    Il est regrettable que des nombreux continuateurs actuels de cette tradi­\ntion, parmi lesquels il faut ranger nos plus grands paysagistes, trois seule­\nment fussent représentés au Salon de la Libre Esthétique : Heymans (une\ntoile), Isidore Verheyden (deux toiles) et Baertsoen (une toile de toute beauté,\nmais fort mal exposée sous une glace à multiples reflets).\n    Gustave Courbet se distingue de ses contemporains; par un réalisme moins\naffiné mais plus puissant, et surtout par l'éclectisme plus large de ses sujets.\nAprès tout, Courbet n'est peut-être pas un grand paysagiste. Les cinq pan­\nneaux qu'on a pu réunir de lui trahissent la lourdeur du style et l'opacité de\nla couleur, si l'on excepte les Environs d'Ornans, d'une pâte moins noire.\n    Claude Monet inaugure une nouvelle conception du paysage, dont les\nDindons donnent une idée sommaire. Il est suivi en France par Camille\nPissaro, Auguste Renoir, Roussel, Georges Seurat, qui s'appliquent, avec\ndes procédés divers, à rompre toutes les traditions et à bousculer toutes\nles habitudes du public. C'est l'école dite impressionniste. Avant eux, le\npeintre n'avait d'autre souci que de représenter la nature, telle qu'elle nous\n"}, {"page_pdf": 284, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3504, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                            235\n\n\napparaît dans ses aspects de beauté solennelle ou intime, dans ses états\nhabituels et durables, ou bien à l'instant fugitif où elle se colore d'une nuance\nrare. Le peintre impressionniste pousse l'amour de la liberté jusqu'à s'affran­\nchir de la réalité des choses. Il remplace le phénomène extérieur par une\nvision toute subjective, dont la nature fournit le prétexte, et dont il est lui-\nmême le seul créateur. Il modifie donc à son gré la forme des choses et inter­\nvertit de la façon la plus imprévue le rapport des nuances. Quelques-uns\nvoient tout en gris ou en jaune, en noir ou en bleu; le grand nombre pré­\nfère l'accouplement des tons violents. Comme on abusait autrefois du\nbitume, ils abusent de la laque rouge. Ainsi, Renoir déverse dans ses ciels et\ndans ses arbres des flots de sirop de groseille. Ses imitateurs promènent sur\nleurs toiles un fusain indolent dont ils enduisent les traces d'une pâte\nsans nom. Il y en a, comme Valtait, qui poussent le mépris de la vrai­\nsemblance au point que l'on ne sait plus, sans l'aide du catalogue, s'ils ont\nvoulu représenter des arbres ou des pierres. Dans le délire de la liberté con­\nquise sur les habitudes anciennes, ils se sont insurgés même contre la beauté\nde la nature. A leurs yeux, la nature a tort d'être douce, calme et harmo­\nnieuse. Ils lui prêtent leur âme violente d'anarchistes.\n   L'école impressionniste procède des écarts de l'école réaliste, née elle-\nmême d'une réaction légitime contre le paysagisme en chambre. Mais, par\nune juste ironie du sort, l'impressionnisme est redevenu lui-même une sorte\nde paysagisme en chambre, avec cette différence que ses adeptes ne se sou­\nviennent même plus du spectacle réel. Il est inutile,'en effet, de se. placer\ndevant un site déterminé pour brosser les hautes fantaisies dont la Libre\nEsthétique a réuni un bon nombre d'exemplaires. Je me souviens d'être tombé\nun jour, au hasard d'une promenade, sur un paysagiste blotti dans un repli\nde sous-bois, et en train de' brosser une toile d'envergure. Autour de lui la\nfutaie et le taillis fusaient vers le ciel dans une pénombre d'une douceur\ninfinie. Or, mon paysagiste n'avait mis sur sa toile qu'un seul tronc, énorme,\nmassif, d'un vert formidable et donnant naissance par le haut à un bouquet\nde feuilles larges comme la main, vertes à faire frémir, le tout brochant sur\nun horizon violet et un ciel orangé. Je me suis demandé pourquoi ce bon­\nhomme s'était donné la peine de transporter son matériel en cet endroit, s'il\nlui plaisait de voir les choses tout autrement qu'elles ne sont.\n   A côté de cette école du barbouillage, une place à part revient aux patientes\nrecherches des chimistes de la lumière. En décomposant le ton franc en une\nmultitude de petits points ou de petits filaments colorés des diverses nuances\nde. l'arc-en-ciel, ils arrivent à des ensembles plus ou moins rutilants, dont\nl'impression est rarement agréable et presque toujours fausse. C'est le procédé\ndu pointillisme, ou luminisme, inventé en France par Georges Seurat et\nPaul S ignac, appliqué chez nous par Théo Van Rysselberghé, Emile Claus,\net d'autres plus maladroits. Rien n'est plus artificiel que ce genre où le truc\ndomine essentiellement. Il faut une robuste confiance pour ne pas s'aper­\ncevoir, enfin, que le procédé est détestable au point de vue de l'art. C'est la\nconclusion que suggère le rapprochement des toiles exposées au Salon de-la\nLibre Esthétique.\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3307, "texte": "236                              DURENDAL\n\n\n   J'en déduis encore celle-ci, non moins instructive : combien vaines les\ndiverses révolutions tentées depuis cinquante ans, pour le seul plaisir de\nrompre des chaînes ! Et combien les novateurs, qui eurent leur heure de\ncélébrité tapageuse, semblent aujourd'hui démodés! M. Maus, dans une\ncourte préface placée en marge du catalogue, assure que « les artistes véri­\ntables sont toujours en avance sur leur temps ». A ceux que déconcerte\nl'étrangeté de ces incompris il promet qu'ils n'en seront pas moins admirés le\njour où l'on aura pénétré leur pensée. Cette promesse n'ébranle pas mon\nscepticisme. Nous avons eu le temps de méditer sur l'œuvre des Claude\nMonel, des Auguste Renoir, des Georges Seurat. Ces noms disparaissent\ndéjà dans les brumes du passé, et nous n'avons pas encore saisi la pensée\nrévélatrice de leur œuvre. Celle-ci paraît toujours également bizarre et arbi­\ntraire. Et du reste, n'est-elle pas arbitraire par définition, étant subjective?\nN'est-ce pas le principe même de l'école qui est essentiellement faux? Passe\npour le subjectivisme littéraire. Une âme humaine est toujours 'capable de\nnous émouvoir quand elle nous livre le secret de son émotion. Mais en\npeinture il ne s'agit pas de cela. Du moment que. le paysagiste substitue à la\nvraie nature une hallucination quelconque de sa fantaisie, comment voulez-\nvous qu'il m'intéresse?\n   Au reste, M. Maus proclame les mérites de l'école des Corot, des Rous­\nseau, des Boulenger, qui « accoutuma les yeux à admirer la nature telle\nqu'elle s'offre à nous, dans sa splendeur ingénue, sans la romantiser ni la\npoétiser par des fictions \". Voilà qui est parfait. Mais alors on voudra\nbien comprendre que nous n'admirions plus la caricature de la nature, non\npas romantisée mais enlaidie à souhait par l'incorrection des formes et par\nl'extravagance de la couleur.\n   J'observe encore que le grand public a senti le charme des tableaux de\nCorot et de Boulenger sans une bien longue initiation, et que ce charme\nperdure. On aura remisé dans les greniers tout le stock des bizarreries\nimpressionnistes, que Corot, Boulenger et leurs continuateurs seront tou­\njours rangés parmi les grands maîtres de l'art, ceux dont la gloire ne subit\n pas les fluctuations de la mode. Les autres, que M. Maus appelle « les\ngrands instinctifs », seront descendus au rang de « grands enfants » dont on\nse demandera comment on a pu les prendre au sérieux.\n   Je n'ai pu donner, dans ce compte rendu, la place qui revient à deux\npersonnalités à peu près isolées dans notre art contemporain, bien que fort\ndissemblables : Eugène Laermans et Fernand Khnopff. Le premier expose\ndeux paysages d'une beauté transcendante : Le Cimetière de Campagne et Soir\npaisible. Fernand Khnopff renouvelle ses sujets avec un rare bonheur. Il\ntranspose dans ses sites idéalement simples et recueillis le charme délicat et\nsubtil de ses figures hiératiques.\n   La sculpture est brillamment représentée au Salon de la Libre Esthétique\npar un grand nombre d'œuvres d'Alexandre Charpentier, dont l'art souple,\nvivant et personnel atteint un degré éminent dans la plaquette et la médaille;\n— par des bustes remarquables de Devillez et de Paul du Bois — et deux\nfigures de Rodin, dont une Eve un peu lourde, mais de grande allure. Les\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3303, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                          237\n\n\ndeux bustes de Maria Zimmer sont des plus curieux. Sous une facture\nsommaire et naïve, ils décèlent une vie bien personnelle.\n                                                              F . VERHELST.\n\n                                        *\n                                      * *\n    Je tiens absolument à ajouter quelques mots au compte rendu du Salon\nde la Libre Esthétique de mon ami l'abbé Verhelst qu'on vient de lire.\nC'est le cas où jamais de rappeler que nos collaborateurs sont seuls respon­\nsables des idées qu'ils exposent. Si j'ai confié le compte rendu de ce Salon à\nl'abbé Verhelst ce n'a pas été sans appréhension et c'est parce que lui-même\nme l'avait demandé. Je savais qu'en certains points nous différerions totale­\nment d'avis. Mais il est toujours utile d'entendre toutes les opinions. Et je\nne pense pas que mon ami Octave Maus m'en voudra d'avoir laissé champ\nlibre à la critique de l'abbé Verhelst, au sujet de laquelle je fais, en ce qui\nme concerne, les plus strictes réserves. Il n'a jamais compris l'art moderne.\nJ'en suis un admirateur enthousiaste. Si j'aime l'art des anciens paysagistes,\nj'aime aussi celui des modernes et notamment et par-dessus tout celui\nde notre grand Claus, qui, à mon avis, est un des plus puissants artistes de\n ce temps. Bien des gens qui jadis ne pouvaient supporter Claus, sont déjà\n revenus de leur erreur. Je n'en veux pour preuve que le succès inouï des\n expositions des œuvres de Claus auprès desquels jadis le public passait\n avec mépris alors qu'aujourd'hui presque toutes les toiles qu'il expose sont\n disputées par les amateurs.\n     Pour moi il n'est pas tout à fait correct de dire que le paysagiste n'a\n qu'à reproduire la nature qu'il a devant lui. 11 ne serait dans ce cas qu'un\n photographe. Son œuvre serait inutile. La nature est toujours plus belle en\n elle-même que tous les tableaux. Elle ne doit être, me semble-t-il, pour\n l'artiste qu'un moyen d'exprimer dans ses œuvres l'idéal de beauté qu'elle\n éveille dans son âme. Et je crois que sous ce rapport l'art doit être subjectif.\n Quant aux procédés c'est à l'artiste' lui-même à choisir celui qui lui permet\n le mieux d'exprimer son art. Nous ne sommes pas juges en la matière. Sans\n doute il y a peut-être certaines exagérations dans le procédé. Mais ce qu'il y\n a d'éternel chez les modernes restera et ce qu'il y a d'excessif disparaîtra,\n  comme aussi disparaîtront avec le temps les préventions de certains cri­\n  tiques au sujet des artistes modernes et un jour viendra où ceux que l'abbé\n  Verhelst appela de grands enfants seront tout bonnement proclamés de\n  grands artistes.\n     Quant à faire des prophéties pour l'avenir, le moment n'est pas encore\n  venu. Le métier de prophète — en art surtout — est un métier dangereux.\n  Que de fois de telles prophéties ont été démenties. Je n'en veux d'autre\n  exemple que celui que nous donne la musique. Beethoven, le gigantesque\n   Beethoven n'a pas été compris de son temps, non plus que Wagner. Celui-\n  ci est encore contesté parce qu'il est plus proche de nous. Chaque année le\n   nombre de ceux qui ne le comprennent pas diminue déjà pourtant. En ce\n   qui concerne Beethoven il est reconnu par tous comme un des plus grands\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "238                               DURENDAL\n\n\ngénies dans l'art de la musique qui aient jamais existé et qui existeront\njamais. Cela est devenu une vérité incontestable, et qui est acquise pour\ntoujours.                                                  HENRY MŒLLER.\n\n\n             Salon anversois de l'Art contemporain\n   Le cercle anversois qui s'abrite sous le pavillon de l'art contemporain,\nsemble ne pas afficher un programme bien défini, puisque la petite liste dé.,\nses associés artistes comprend les personnalités les plus disparates, comme\nBaertsoen, Delaunois, Ensor, Fabry, Lagae, Jacob Smits... Ce cercle a pris\nl'heureuse habitude d'adjoindre à l'exposition d'œuvres récentes de ses\nassociés, une série rétrospective d'œuvres anciennes. Cette fois la section\nrétrospective est consacrée aux portraits et figures du XIXe siècle en Belgique.\n   Parmi les portraits fort nombreux, quelques-uns arrêtent l'attention par\ndes qualités exceptionnelles : un beau van Beers (portrait de dame), un\nadmirable Gallait (portrait de Mme Allard), deux de Lalaing non moins\nadmirables (M. Tesch et un curé de campagne), un van Lerius très distingué,\nun Wiertz qui ne manque pas tout à fait de personnalité. A côté des\n« anciens » du XIXe siècle figurent des contemporains, tels que Rosier, avec\nun portrait d'homme adroitement peint mais froid.\n   La rubrique « figures » est assez large pour comprendre des tableaux\ncomme la troublante Circé de Charles Hermans, quelques intérieurs féminins\nd'Alfred Stevens, une fresque décorative de Leys qui perd beaucoup de son\ncharme à se trouver exilée de sa destination intime...\n   On s'arrête surtout devant trois petits panneaux de Léon Frédéric, datés\nde 1889 et 1894, beaux, comme des Cranach, et qu'on ne peut se lasser de\ncontempler.\n   La section moderne comprend quelques excellentes toiles de Baertsoen,\ndes panneaux de Baseleer assez monotones, les intérieurs d'églises et les\npays monastiques de Delaunois, des œuvres de James Ensor, des types hideux\nde Victor-Charles Hageman, des impressions fluides et très simplifiées de.\nFrans Hens, des portraits curieusement patines de Charles Mertens, des\nexpériences réussies de luminisme par Théo Van Rysselberghe, et enfin, la\npeinture désenchantée du jeune Walter Vaes.                     F . VERHELST.\n\n\nII. LA MUSIQUE :\n            \" Sainte Godelive „ de Tinel à Tournai\n  La Société de musique de Tournai qui, dans un coin perdu de la\nprovince belge, éloigné de tous les grands centres, dispose de chœurs\nnombreux et bien entraînés, recrute tout un orchestre venu du dehors et\nengage des solistes de marque pour de véritables festivals qui attirent les\nauditeurs des principales villes de la Belgique et du nord de la France, est\n"}, {"page_pdf": 288, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3445, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                           239\n\n\nun témoignage frappant de la puissance de l'initiative individuelle, mise\nau service d'une volonté intelligente, agissante et tenace. On sait que c'est\nM. Stiénon du Pré, sénateur et bourgmestre de Tournai, qui est le fondateur\net l'âme de cette institution, créée par lui dans une heure de désœuvrement,\npour alimenter son besoin d'activité, — et, vraisemblablement, sans qu'il se\ndoutât lui-même de l'importance que son œuvre devait prendre un jour dans\nla vie artistique du pays.\n    Nous étions curieux de réentendre, après Katharina, cette Godelive que nous\nn'avions plus entendue, pour notre part, depuis sa création, en 1897, à\nl'Exposition de Bruxelles, c'est-à-dire dans un milieu et dans des conditions\nd'acoustique assez défavorables. Tandis que Francisais, en tant qu'oratorio,\nn'est que du domaine de la salle de concert, Godelive, ainsi que Katharim,\nappartiennent au théâtre. Mais l'un et l'autre de ces deux ouvrages, par leur\ncaractère comme par leur structure, s'accommodent également bien de la\nsalle de concert et peuvent se concevoir, à volonté, comme drame lyrique\nou comme oratorio dramatique. Katharina fut exécuté sous les deux formes,\n Godelive sous la dernière seulement.\n    On s'est demandé si Godelive se prêterait au théâtre aussi bien que la der­\n nière partition de M. Tinel. En ce qui nous concerne, nous n'hésitons pas à\n répondre affirmativement. Le lieu et l'époque de l'action prêtent à une mise\n en scène caractéristique; les scènes du premier tableau du troisième acte,\n le dernier dialogue de Godelive avec son époux, la terreur de Godelive\n dans l'ombre hostile, l'assassinat rapide et mystérieux dans une chambre\n voisine — la scène restant vide — éveillent cette angoisse spéciale qui\n émane de certaines scènes du théâtre de Maeterlinck. D'une manière géné­\n rale, il y a dans Godelive plus de mouvement que dans Katharina, où l'action\n ne laisse pas de languir parfois.\n    Nous ne reviendrons pas sur la partition elle-même, qui fut analysée ici à\n l'occasion de sa première exécution en 1897. Elle n'a rien perdu de sa fraî­\n cheur de sentiment et de son entraînante conviction. La parenté avec celle\n de Katharina, plus présente à la mémoire, et même avec Franciscus, est\n d'ailleurs évidente, vu la constance du compositeur dans ses procédés\n stylistiques, cela malgré l'atmosphère très différente des trois ouvrages, et\n malgré que Franciscus soit plus simple et que Katharina marque, sur Godelive,\n  un progrès considérable dans la caractéristique musicale des personnages.\n  Contentons-nous donc de dire quelques mots de l'exécution.\n    Celle-ci avait de grandes qualités, elle avait aussi ses côtés faibles, dus en\n  grande partie à des circonstances locales. Ainsi de l'orchestre, forcément\n  recruté parmi des éléments disparates et qui a manqué à la fois de rythme\n  et d'éclat, particulièrement dans le quatuor. Par contre, les chœurs de la\n  Société de musique (dont il faut admirer particulièrement les voix d'hommes,\n  d'une distinction de timbre à laquelle nous ne sommes guère habitués à\n  Bruxelles) ont été superbes. Parmi les solistes, Mlle Homburger (qui possé­\n  dait jusqu'au physique de l'emploi) a prêté un grand charme, une grâce, élé­\n  giaque et touchante, au personnage de Godelive. Mais le baryton, M. Salz­\n  mann (Bertholf), a failli tout compromettre par sa prononciation absolument\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3154, "texte": " 240                               DURENDAL\n\n\n\ninvraisemblable. Qui a procuré ce phénomène à la Société de musique? et\ncomment un artiste intelligent et consciencieux comme le baryton hollandais\npeut-il assumer aussi allègrement une mission qu'il devait se savoir inca­\npable de remplir convenablement? Les rôles secondaires, eux, étaient très\nbien tenus par M lles Buyens (Iselinde el Riprim) et Callemien (Elsa),\nMM. Houx (l'évêque) et Vander Haegen. M. Houx et Mlle Buyens ont été\nparticulièrement appréciés pour l'intelligence et la netteté de la diction. Il\nest certain que M. Houx interprétant le rôle de Bertholf au lieu du calami­\nteux M. Salzmann aurait imprimé à l'ensemble une tout autre allure. Quant\nà l'interprétation elle-même, elle fait honneur à M. de Loose, le dévoué\ndirecteur de la Société de musique. Peut-être aurait-on souhaité parfois, et\nnotamment au début, un peu plus d'animation et de chaleur. Chez tous,\nchef et interprètes, on sentait une conviction sincère, le respect de l'œuvre\nd'art et un louable souci de perfection. Le succès considérable qui couronna\ntant d'efforts s'ajoute à tous ceux que compte la carrière déjà longue de la\nvaillante société tournaisienne.\n                                                                     E. C.\n\n\n                      Cinquième Concert Ysaye\n     Il était conduit par M. Lohse, chef d'orchestre de l'Opéra de Cologne.\n Cette direction se caractérise par la puissance, la netteté, la vigueur ryth­\n mique. Elle atteint parfois aussi à la souplesse des nuances et à la géné­\n rosité expressive sans réaliser jamais cependant l'ampleur magnifique d'un\n Mengelberg, d'un Richter, d'un Nikisch.\n     L'orchestre fut un peu hésitant dans le premier mouvement de l'Héroïque\n qui ne rayonna point et dont il n'arriva pas à dégager en toute sa plénitude\n la poésie triomphante. Il eut par contre de fort beaux moments dans la\n Marche funèbre et après avoir enlevé le Scherzo en une allure de rapidité\n plutôt déconcertante, il chanta dans un bel élan d'enthousiasme l'éblouis­\n sante péroraison de la Symphonie. Mais ce fut surtout dans l'ouverture des\n Maîtres Chanteurs que Lohse donna toute sa mesure, soucieux à la fois de la\nligne et de la couleur, faisant jaillir le chef-d'œuvre en pleine lumière, en un\n majestueux équilibre sonore où chaque détail apparaissait limpide dans la\nbeauté architecturale de l'ensemble. L'interprétation des Préludes de Liszt\nfut aussi pleine de vie et d'accent, et jamais nous n'avons mieux goûté cette\ncomposition pittoresque où respire, d'un souffle à la fois doux et puissant,\nl'âme romantique de l'époque.\n    M. Cortot s'est révélé de nouveau le pianiste au jeu pur, ferme, classique\net élégant que l'on a apprécié plus d'une fois aux Ysaye. Il joua d'abord le\nConcerto de Schumann. A la vérité nous eussions souhaité plus de lyrisme\net d'émotion dans l'Allegro affettuoso, plus de grâce et de tendresse dans\nl'Intermezzo, mais il fit sonner le Finale avec un éclat et une maëstria au-dessus\nde toute critique. Il fut aussi excellent dans la Polonaise en mi bémol de\nChopin, réorchestrée par lui. Bien que fort supérieure à la Polonaise pour\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2772, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                           241\n\n\npiano et violoncelle exécutée au Conservatoire, elle est encore bien italienne.,\ncette composition du grand poète polonais. La phrase initiale est du pur\nBellini. Mais comme toutes les œuvres de Chopin, elle renferme des\nrythmes délicats, des épisodes exquis et, en tant que morceau de piano, on\nn'en saurait imaginer ni de plus aimable ni de plus brillant. M. Cortot y\nobtint un succès aussi chaleureux que justifié.\n\n\n\n                Le trio Casais, Cortot et Thibaut\n   MM. Casais, Cortot et Thibaut ont donné une séance exclusivement con­\nsacrée aux trios du maître, de Zwickau. Ces trios n'appartiennent pas à la\ngrande période du compositeur, celle qui est marquée par la radieuse efflores­\ncence de l'œuvre de piano et des lieder. Que nous sommes loin des Kreisleriana,\ndes Etudes Symphoniques, de la Fantaisie en ut, de la Dichterliebe ! Assurément on\nne saurait découvrir dans les Trios aucun déclin ni sous le rapport de la\nnoblesse de la pensée ni sous celui de la captivante finesse des harmonies,\nmais le style est tendu et laborieux, les rythmes recherchés et comme com­\npliqués à plaisir et, exception faite pour le trio en ré mineur, notablement\nsupérieur aux deux autres par la clarté architecturale du plan, l'abondance\ndes idées et la richesse du développement, il est évident que les trios en\nfa majeur et en sol mineur n'offrent ni le plein essor d'inspiration, ni l'ardente\nvitalité et le rayonnement généreux du Quatuor op. 47 et du Quintette,\nop. 44, pour ne citer que ces exemples. Il y avait donc un véritable courage\nà entreprendre de jouer, au cours d'une seule séance et à la suite l'un de\nl'autre, ces trios de Schumann qui comptent parmi les pages les plus\nardues de la musique de chambre. Les vaillants artistes s'y sont surpassés,\nils ont donné des trios une exécution modèle où l'on a admiré à la fois la\nbeauté formelle et expressive de la réalisation, raffinement, la pureté, la\nfusion absolue des sonorités et surtout l'intelligence pénétrante de l'inter­\nprétation s'adaptant merveilleusement à l'esprit, au style de l'œuvre et\nmettant en lumière avec une infinie délicatesse les moindres intentions du\ncompositeur.\n\n\n\n        La Société des Instruments anciens de Paris\n   Notre collaborateur n'ayant pu y assister, nous empruntons au XXe Siècle\nle compte rendu suivant :\n   « La Société des Instruments anciens de Paris s'est fait entendre à Patria\nsous les auspices des concerts Durant. Fondé il y a dix ans par M. Henri\nCasadesus, ce groupe a conquis une réputation européenne que justifient la\nperfection et le style de l'exécution autant que la clairvoyance qu'il apporte\ndans le choix des œuvres ressuscitées par lui; ses auditions constituent\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3001, "texte": "242                              DURENDAL\n\n\nd'excellentes leçons d'histoire musicale en même temps qu'un enchantement\nde sonorités délicieusement archaïques. Les quatre artistes, tous musiciens\nd'école sérieuse, se fusionnent en un ensemble étonnant de cohésion et\nd'unité; mais deux d'entré eux sont hors pair : M. Henri Casadesus, qui\njoua avec une ampleur admirable un concerto pour viole d'amour d'Asioli\n(1769-1832), renfermant un Aria plein de noblesse; et son frère, M. Marcel\nCasadesus, un violoniste de gambe aussi chaleureusement applaudi pour\nson interprétation large et sobre d'une suite de Gabazzi (1758-1819).\n   » L'œuvre la plus captivante du programme était un quatuor de violes de\nJ.-A. Hasse (1699-1783), le fondateur de l'Opéra berlinois, dont le finale\nsurtout évoque les pages analogues de Haydn. Soutenus par le clavecin de\nM me Patorni, les quartettistes ont joué deux suites extrêmement pitto­\nresques et ingénieuses de Destouches et de Monteclair. En lieu et place de\nMIIe Buisson, M. Patorni est venu chanter quelques romances de l'époque.\nMais c'est aux instrumentistes que l'auditoire, à juste titre, a réservé son\naccueil le plus enthousiaste. »\n\n\n\n                  Quatrième Concert Populaire\n    Le programme du quatrième concert populaire se composait exclusive­\nment d'œuvres de Strauss et de Wagner, rapprochement tout indiqué, car\ns'il peut sembler prématuré et téméraire de vouloir déterminer dès à présent\nla somme de beauté éternelle que renferme l'œuvre de Strauss, ce qu'avec\nl'indispensable recul de temps le jugement sans appel de l'avenir sera seul à\nmême de fixer d'une manière définitive, l'on est autorisé à dire, sans crainte\nde se tromper, que depuis la disparition du colosse de Bayreuth, l'auteur\nd'Electra demeure la plus haute personnalité musicale de l'Allemagne con­\ntemporaine et qu'il apparaît l'authentique dépositaire, le véritable continua­\n teur et représentant de la conception wagnérienne en ce qui concerne la\n prépondérance de l'orchestre sur les voix dans la création et la conduite du\n drame lyrique. A la vérité, chez Strauss, cette prépondérance est encore\n extraordinairement amplifiée. Après Salomi, nous en avons un nouvel\n exemple dans son Electra que le théâtre de la Monnaie représentera au prin­\n temps prochain et dont Sylvain Dupuis nous offrait par anticipation un\nfragment important et caractéristique.\n    Le monologue à'Electra est empreint d'une émotion tragique singulière­\n ment poignante. Ici encore la puissance et la hardiesse de la technique\norchestrale du maître se déploient avec une opulence sonore, une luxu­\nriance de formes qui éveillent inéluctablement l'idée du démesuré et de\nl'excessif, mais elle reste malgré tout admirable, et c'est là sa force, par\nl'intensité picturale de l'expression, par la façon étonnamment suggestive\ndont le commentaire symphonique reflète, décrit et accentue les moindres\ndétails du texte poétique.\n    Mme Plaichinger, de l'Opéra de Berlin, chanta ce fragment avec grande\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2965, "texte": "              CHRONIQUE ARTISTIQUE           ET LITTÉRAIRE                  243\n\n\n\nautorité, d'une voix généreuse et ample, triomphant avec une merveilleuse\naisance des redoutables difficultés d'intonation qu'offrent ces pages si\ncomplexes.\n   Dans la partie symphonique du programme Strauss, l'ingéniosité spiri­\ntuelle, le coloris vigoureux et la verve éblouissante du Till Uylenspiegel\nvenaient s'opposer à la majesté méditative du Tod und Verklârwig (Mort et\nTransfiguration) qui revêt le double caractère d'un poème psychologique et\nd'une large fresque descriptive, où flamboient de nobles échappées de\nlyrisme permettant d'admirer en Strauss le poète à côté du peintre, et\ndont l'inspiration tour à tour dramatique et sereine traduit avec éloquence\nles conflits orageux, puis les grands aspects philosophiques de l'âme et de la\ndestinée humaines.\n   De ces deux poèmes, Sylvain Dupuis dirigea une interprétation très\napprofondie et vivante, ne laissant aucun détail s'éteindre dans l'ombre,\nmais soucieux de faire planer dans la Mort et Transfiguration toutes les signi­\nfications psychiques et expressives de l'œuvre, infusant d'autre part à\nl'Uylenspiegel tout ce qu'il comporte de fantaisie pétillante dans le rythme et\nla couleur. Puis les tendresses adorables et les printanières effusions de la\nSiegfried-Idylle prirent doucement leur essor dans une caressante atmosphère\nde songe extasié, tandis que le concert se terminait héroïquement par la\nMarche funèbre de Siegfried et la scène finale du Crépuscule des Dieux.\n   Mme Plaichinger chanta les Adieux de Brunehilde avec une gravité d'accent\nimposante et simple, s'éloignant fort, il est vrai, de la si émouvante interpré­\ntation que M mes Materna et Bréma donnèrent de cette page, mais que nous\nhésiterions toutefois à taxer de froideur, cette conception particulière du\npersonnage de la Walkyrie au dénouement du Ring pouvant s'autoriser de\ncette considération que l'héroïne wagnérienne a épuisé toutes les amertumes\nde la coupe de douleur et qu'à l'instant de la décision suprême, son âme\némancipée, située déjà en dehors et comme au-dessus des fragiles contin­\ngences du monde, contemple sans passion le cours tumultueux mais éphé­\nmère des événements qui ont marqué son existence.\n   Une ovation prolongée et des plus significatives récompensa le sympa­\nthique chef d'orchestre des Populaires du zèle attentif et fervent qui avait pré­\nsidé à l'organisation de ce beau concert.\n\n\n\n              Troisième Concert du Conservatoire\n   On y entendit le Messie de Haendel qui n'avait plus été donné au Conserva­\ntoire depuis 1901. Après avoir inscrit au programme du premier concert l'ad­\nmirable, Gottes Zeit de Bach, il était naturel de consacrer un autre concert de\nl'année à un des plus célèbres ouvrages de son glorieux émule et contem­\nporain.\n   Dans le Messie apparaissent clairement les différences très marquées qui\nséparent le maître de Halle du maître d'Eisenach, tant au point de vue de\n"}, {"page_pdf": 293, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3148, "texte": "244                               DURENDAL\n\n\nl'inspiration que de la forme. Haendel ne possède ni l'intériorité contempla­\ntive, ni la profondeur de sentiment qui caractérisent Bach. Il n'a point cette\n plénitude de foi haute et sincère qui se manifeste dans toute l'œuvre religieuse\n de Jean Sébastien et qui infuse aux Cantates, aux Airs des Passions mais\nsurtout à leurs ineffables Chorals tant de gravité sereine et un si merveilleux\npouvoir d'émotion sacrée. Si l'intuition souverainement poétique et l'infaillible\ndivination d'un Bach réalisent toujours la parfaite concordance de la pensée\net du sentiment contenu dans le texte avec leur revêtement musical, Haendel\nn'est pas exempt à cet égard de certaines maladresses ou négligences. Mais sa\nforce réside dans la triomphale efflorescence de ses polyphonies harmonieuses,\ndans ses vastes expansions d'allégresse et la splendeur grandiose de ses archi­\ntectures.\n   La direction énergique et enthousiaste de Tinel fit ressortir à merveille,\nparticulièrement dans les pages magnifiques de l'Alléluia et de l'Amen final\ntout ce que cet art de Haendel recèle d'authentique noblesse et de majesté\nrayonnante. L'interprétation fut très homogène, souple et compréhensive en\nce qui concerne l'orchestre et les chœurs. Du côté des solistes, M. Lheureux\nfut comme toujours remarquable par la netteté de sa diction qu'il conduit et\nnuance avec une si parfaite justesse d'accent. Certains apprécieront peut-être\nla méthode vocale de M. Maas, mais l'on ne saurait cependant dire que le\ncharme soit la qualité distinctive de sa manière de chanter. Par suite d'une\nfâcheuse indisposition, M1le Flament fut dans l'impossibilité de participer au\nconcert et on regretta beaucoup l'absence de la sympathique artiste, dont la\nvoix vibrante, le style large et pur sont si universellement appréciés. Elle fut\nremplacée sur l'heure par deux de ses élèves (M lles Kalker et Poirier) qui, à\npart certaines hésitations aisément explicables par l'insuffisance de prépa­\nration, s'acquittèrent de leur mission avec une conscience et une intelligence\nauxquelles il sied de rendre hommage.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n              Audition de Mlle Dorothée Stewart\n    Parmi les débuts, extrêmement nombreux cet hiver, il importe de\nsignaler celui d'une jeune pianiste, élève de M. Léopold Wallner, qui\nsemble destinée à « faire carrière ». Mlle Dorothée Stewart, une toute jeune\nfille encore, s'est produite dans une série d'oeuvres dont la variété à\nelle seule constituait pour l'interprète un redoutable problème d'exécution :\nConcerto italien, de Bach ; Fantaisie en fa mineur, de Chopin ; Prélude, Choral\net Fugue, de Franck ; Improvisation de Schütt sur le Chant de concours des\nMaîtres-Chanteurs. Ce ne sera pas assez de dire que M lle Stewart a surmonté\ncomme en se jouant les difficultés techniques d'un pareil programme, il faut\ninsister d'une façon toute particulière sur la variété d'accents et de nuances\npar laquelle elle est parvenue à donner à chacune de ces œuvres sa couleur\nparticulière, un caractère nettement tranché. On sentait là l'enseignement\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3109, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                           245\n\n\nprofondément artistique, « intellectuel », d'un homme qui n'est pas seu­\nlement un pédagogue expérimenté et personnel, mais aussi un savant,\nun penseur — et un poète.\n   Ceci d'ailleurs sans méconnaître les mérites de M11e Stewart elle-même\n(que serait le meilleur maître sans un élève doué ?). Dans son interprétation\npleine de fantaisie et de fougue, d'un rythme surprenant qui dessine vigou­\nreusement les arêtes de la mélodie, dans ses oppositions de grâce délicate et\nde virile énergie, celle-ci atteste un tempérament exceptionnel, demandant\nplutôt à être maîtrisé et tempéré qu'excité. Le succès de M lle Stewart a été\ntrès vif et significatif. On y a associé M. Ed. Deru, qui s'est joint à elle dans\ndes interprétations pleines de style et de chaleur de la sonate en ri de Mar­\ntini et de celle de Lekeu.\n                                                                         E. C.\n\n\nIII. LES CONFÉRENCES :\n   Voici l'hiver fini et les conférences ne font que se multiplier. Bruxelles est\nhérissée de tribunes. On y entend tour à tour des académiciens célèbres et\nennuyeux et de jeunes écrivains de chez nous. Je serais tenté de classe? parmi\nces. jeunes Camille Lemonnier que l'âge n'a pas rendu moins enthousiaste ni\nmoins étincelant. Il y avait foule à sa conférence du 9 avril, la dernière des\nAmis de la littérature. Et nul ne fut déçu, car 1' « ancêtre » fit de Charles\nDecoster le panégyrique le plus prestigieux qu'on pût rêver, évoquant au\nmilieu du Bruxelles d'autrefois si pittoresque et si bourgeois, sa silhouette;\net sa gloire vingt ans plus tard quand la Jeune Belgique magnifia son talent\nignoré. Ignoré? Mais ne l'est-il pas encore aujourd'hui. Alors qu'une récente\ntraduction allemande a obtenu en un mois cinq éditions, nous en sommes\nchez nous au huit centième exemplaire d'Uylenspiegel depuis cinquante\nans!... Et pourtant quelle influence eut chez nous « notre Père Decoster » !\nc'est lui qui a créé notre patrie morale, c'est lui qui a ouvert pour nous notre\ntradition classique : celle du lyrisme et de la couleur; c'est lui qui fut le pre­\nmier et inconscient hérault de cette âme belge que Lemonnier ardemment\ndéfend contre les écarteleurs de la patrie. Cette conférence par sa dernière\npartie fut une admirable leçon.\n\n   C'est en parlant sur l'Ame belge aussi que Edmond Picard inaugura, le\n22 mars, la nouvelle tribune de l'Institut des arts. M. Edmond Haraucourt lui\nsuccéda le 24, et le 5 avril notre collaborateur Fierens-Gevaert y obtint un\ngrand succès avec une conférence sur l'Unité dans l'art. On connaît les idées de\nM. Fierens-Gevaert sur l'art nouveau, il les développa avec beaucoup de vues\noriginales et beaucoup d'éloquence. M. Georges d'Esparbès, le 7 avril, che­\nvaucha une histoire épique de la campagne d'Italie. M. d'Esparbès n'est guère\nhistorien — si l'on n'admet que l'histoire avec des notes, des documents et\nune certaine dose de sérénité — mais il est un admirable poète. On a regretté,\n le 12 avril, que M. Edmond de Bruyn ne fût pas aussi beau diseur qu'il est\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2015, "texte": "246                               DURENDAL\n\n\nécrivain original et profond. Sa causerie — une méditation aux sources de\nl'Escaut — étonna d'abord le public, puis ravit ceux qui sont à la recherche\ndes vues inédites et des idées neuves. Rien de moins banal qu'une page de\nM. Edmond de Bruyn, et celle-ci compte parmi les plus nobles et les plus\ncurieuses qu'il ait écrites. Après 1' « Éloge d'Anvers », la glorification de la\nfontaine qui en est le germe et de l'humble terre où sourd sa grandeur et sa\nprospérité. Coupée de morceaux de lyrisme, un peu sèche par endroits, sou­\nvent émouvante, cette conférence fut moins vigoureusement applaudie que\nprofondément admirée.\n   Péladan, le 18 avril, a terminé la première série de ces entretiens nouveaux\nde l'Institut des arts. Et ce fut une belle fête pour les admirateurs nombreux\nque l'auteur de la Décadence latine compte encore en Belgique, et pour les\ncurieux. La salle était bondée d'esthètes chevelus — rapins et clarinettes —\nbien décidés à applaudir. Ils le firent et ils eurent raison. Péladan leur\nenseigna superbement que l'art n'est pas un métier mais une chose profonde\net sacrée. Et quelle vie est plus belle que celle de Léonard de Vinci pour\nsymboliser les idées esthétiques que l'auteur de l'Ariste a toujours défendues\net qu'il exposa ce soir-là encore, au cours de sa conférence, dans une langue\nchaude, imagée, vivante, enthousiaste. Léonard, dont les idées sont si peu\nconnues, ne fut-il pas le peintre du mystère, ne fut-il pas le voyant dont le\nsourire étrange et profond trouble encore tous les amants de la Joconde? Ne\nfut-il pas l'adorateur de l'harmonie, le penseur inquiétant qui, plus loin que\nla forme, allait chercher l'idée, et derrière la beauté Dieu lui-même? Cette\névocation de Vinci fut presque la synthèse des théories de Péladan. Peut-\nêtre, d'ailleurs, le conférencier a-t-il un peu prêté ses phrases à son héros.\nMais personne ne s'en est plaint.\n                                                                         P . N.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-013", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 247, "page_fin": 254, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LES POEMES Point de livres", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 296, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2050, "texte": "LES LIVRES\n\nLES POEMES :\n   Point de livres sensationnels. Mais quelques œuvres d'artistes probes.\nM. Henri Delisle, qui l'an dernier nous avait donné une curieuse adapta­\ntion en vers de l'Ecclésiaste, nous donne aujourd'hui un recueil de poèmes\nintitulé Au Large (Paris, éd. du Beffroi); un souci de modernité dans les\nidées le revêt par instant d'un caractère d'originalité assez marquée. Je note\nentre autres une belle invocation fougueuse à la Vitesse :\n\n               Vitesse, dieu fougueux des libres Amériques,\n               Qui décuples la vie et décuples la joie,\n               La force est ton domaine immense et chimérique\n               Et l'Espace sans fin est ton maître et ta proie...\n\n               ...Mère des éléments, des fous, des hystériques\n               Convient-il d'exalter, 6 vitesse insensée,\n               Le charme incandescent de tes yeux électriques\n               Par qui meurent l'ennui, l'amour et la pensée?...\n\n               .. . L'artiste patient abhorre tes joies brèves,\n               Son orgueil croit tracer des formes éternelles,\n               Que t'importe, vitesse, ô tueuse de rêves,\n               Tu domines la vie et les cités nouvelles !\n\n               Tu règnes dans nos coeurs où fermentent les doutes,\n               Tu règnes dans le ciel où la lumière gicle,\n               Sur les flots turbulents et sur les grises routes\n               Où trépide et poudroie l'ardeur des motocycles.\n\n               J'ai voué mon désir à ton culte barbare,\n               J'apporte à ion autel mes sens exaspérés :\n               Vitesse, emporte-moi dans la nuit, vers les gares\n               Où des monstres de fer crachent le feu sacré!\n\n  J'aime également, vers la fin du volume, quelques beaux poèmes à bon­\nnet rouge. Le reste est quelconque.\n  Livre intéressant aussi à plus d'un titre que celui de M. Camille Dubois :\nLes Jeux et les blessures (Paris, Grasset). Jeux de facile libertinage rimé, bles­\nsures de voluptés déçues. Parfois des expressions malheureuses :\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2928, "texte": "248                                DURENDAL\n\n\n                 Ne viendra-t-elle pas faire pour me bénir\n                   Un grand geste de sa main morte ?...\n\n    Parmi les volumes, d'ordinaire si médiocres, que publie la Revue des Poètes,\nj'en trouve un qui me satisfait pleinement : c'est la Maison sur la colline, de\n M. J.-R. de Brousse. J'y rencontre plusieurs poèmes admirables, simples\net mesurés. Le lecteur s'attardera surtout à certaines pages comme la Ronde\ndes sept péchés capitaux, Daphné, et de beaux vers à Jean Moréas que je lisais le\njour même où mourait le poète des Stances.\n    Par contre, voici de la même édition la Ronde des idées, de M. A. de Ribe-\nroUes. M. de Riberolles ne parvient pas à nous expliquer son titre, car il n'y\na guère d'idées dans son volume. Membre de l'académie... de Clermont-\nFerrand, il s'adonne — avec talent d'ailleurs — au genre désuet des pièces\nde circonstance. Les événements de son département, le Puy-de-Dôme,\nl'émeuvent, ainsi que les fiançailles, les mariages et les baptêmes de sa\nparenté. Heureusement n'écrit-il pas en auvergnat !\n    « Le Signe Double, par Mena d'Albola, éditions de l'œuvre d'art interna-\ntional! » U n e couverture où s'allonge une sphynge! Une impression de luxe...\n sur papier de journal : cela vous a un air assez hermétique et abscond. E n réa-\n lité c'est un recueil de vers compréhensibles et corrects où alternent des pen-\n sées ingénieuses et graves. On y trouve quelques sonnets parfaits et profonds,\n quelques admirables strophes. Mena d'Albola? Est-ce un homme ou une\n femme? Le nom semble féminin, les rêves semblent masculins. L e style, en\n tous cas, fait douter encore : mélange de souplesse et de violence.\n Il me reste à noter le Rosaire des soirs, par Ch. Batilliot (Paris, Sansot), un\nmauvais recueil de médiocrités et d'images banales :\n\n               La mire au lourd fardeau d'années et de douleur,\n               Les fils à peine entrés aux chemins de la vie...\n\n   Marie-Antoinette à Trianon, par André Mabille de Poncheville (Paris, Gras-\nset), quelques pages gracieuses, élégantes et émues; Le Passé, par Margue-\nrite Gillot (éditions de Vers et prose), vers douloureux, inquiets, profonds,\nparfois étranges; et enfin Quelques Essais par Jean-Marc Bernard (Paris,\nNouvelle librairie nationale). On dirait un adieu à la Poésie. Mais Minerve\nne laissera point fuir celui qui lui dresse avant de partir l'autel parfait de ces\nquelques stances :\n\n               Cest bien ;je me tairai, je comprends votre gène.\n               Vos applaudissements réservés et prudents,\n               Hélas l me prouvent trop mon inutile peine\n               A surprendre la voix qui s'est tue au dedans.\n\n               Je ne chanterai pas, amis, malgré Minerve,\n               Puisqu'à jamais, en moi, le poète s'est tu,\n               Je prendrai l'attitude orgueilleuse qu'observe\n               Celui-là qui s'en va de silence vêtu.\n"}, {"page_pdf": 298, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2813, "texte": "                                  LES    LIVRES                             249\n\n              Autrefois insensé, j'imaginais entendre,\n              En mon âme la voix d'un dieu sur moi penché ;\n              Et je ne voyais pas, dans l'ombre, se détendre\n              Les membres douloureux du Satyre écorché!\n\n              Oui, je me suis trompé. Votre gêne l'indique\n              Et dans mou cœur, l'instinct m'affirme que c'est vrai.\n              C'est bien ; je saurai faire un effort héroïque\n              Me voici prit, ô mes amis ! je me tairai.\n\n              Et j'irai me mêler à la foule anonyme\n              De laquelle jamais je n'aurais dû sortir,\n              Ecrasé sous le poids de mon rêve, victime\n              Du fatal monument que je n'ai pu bâtir !\n                                                               PIERRE NOTHOMB.\n\n\nLITTÉRATURE :\n\nPages choisies des auteurs belges, par les RR. P P . J. BOUBÉE\n   et CH. PARRA, S. J. —(Tournai, Casterman.)\n   Ces dernières années ont vu paraître plusieurs anthologies du genre de\ncelle-ci, plus ou moins complètes et impartiales. Le grand intérêt du recueil\ndes RR. P P . Boubée et Parra réside en ce fait qu'il a été formé par des étran­\ngers, par des Français, et qu'il nous apporte, par conséquent, des jugements\nplus désintéressés, plus objectifs que ceux que nous pourrions attendre de\nnos compatriotes. Ces derniers, s'ils sont étrangers au monde des lettres, se\nlaisseront, en effet, entraîner bien souvent par le chauvinisme; s'ils sont écri­\nvains, par leurs sympathies ou antipathies,par leurs relations de camaraderie,\npar leur esprit de parti ou de clocher. Ce sont là des influences perturbatrices\ndu sens critique et que beaucoup subissent, sans même s'en rendre compte.\nEncore, ne parlons-nous pas du M sirop des mutuelles complimentades », étalé\navec prodigalité sur mainte tartine élogieuse !...\n   Il est bon, dès lors, que nous prêtions grande attention aux appréciations\nque portent sur notre mouvement littéraire des témoins et des observateurs\ntels que les auteurs de cette sélection. Ces appréciations sont quelquefois\nsévères, mais toujours bienveillantes, exprimées avec aménité et mesure. Les\nRR. P P . Boubée et Parra ont exploré tous les domaines de notre activité\nlittéraire, et si leur ouvrage n'est pas sans certaines omissions, évidemment\ninvolontaires, il n'en présente pas moins, dans l'ensemble, un choix très\ncomplet, précédé d'une introduction et illustré de notices excellentes, d'extraits\nde l'œuvre de nos principaux écrivains.                                  A. G.\n\nL e V o y a g e i m m o b i l e , par MAURICE RENARD. — (Paris, Mercure\n  de France.)\n  Après un bref « roman d'ingénieur » hallucinant comme du très bon\nWells, M. Maurice Renard raconte quelques « histoires singulières » qui\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3130, "texte": "250                                   DURENDAL\n\n\nparticipent plus ou moins du « merveilleux logique » que l'auteur tâche de\ndéfinir dans une ingénieuse préface. Je trouve dans ce livre maintes pages\nétonnantes et certains contes dignes d'une absolue admiration. Dans le\nRendez-vous le narrateur déploie une imagination puissante et une grande\nvirtuosité dans l'habile conduite du récit. Dans la mort et le coquillage il se\nhausse jusqu'à la plus haute poésie : rarement un symbole fut exprimé de\nfaçon aussi saisissante et nouvelle. Le reste est curieux, sans plus.\n                                                                      P. N.\n\n   Q u e l q u e s l i v r e s . — Le nouvel éditeur parisien Bernard Grasset,\npour racheter, dirait-on, quelques beaux livres catholiques qu'il a publiés,\nnous envoie un petit bouquin : Boulard et Nenette, de M. Albert Autin, aussi\nniais qu'anticlérical. Il nous en console un peu, il est vrai, par le bref roman\nde M. Pierre Grasset : Un Conte bleu, qui rachète par beaucoup de grâce sa\nbanalité.\n   Notons encore — chez Stock — les Nouveaux mystères et aventures qui sont\ndu meilleur Conan Doyle, ainsi que Rodney Stone et une Idylle de banlieue du\nmême auteur mais d'un autre genre. Conan Doyle n'est ni peintre, ni poète,\nni grand romancier, mais c'est un admirable narrateur. Le même éditeur\ncomplète son édition du théâtre d'Oscar Wilde — dont nous reparlerons —\npar le volume des Comédies et ajoute un Kipling tolérable : Sous les déodars, à\nceux qui précédaient et qui ne l'étaient pas. Ainsi s'augmente chaque jour la\ntrès intéressante bibliothèque de littérature étrangère à laquelle M. Albert\nSavine travaille avec beaucoup de persévérance et de talent.\n   Pour changer, voici un petit livre léger de M. Saint-Marcet, écrit avec\nbeaucoup d'humour, d'esprit et de goût mais avec un souci très minime\nd'être vraisemblable : cela s'appelle Aventurine et c'est l'histoire d'une jeune\nfemme extrêmement originale, beaucoup trop même, et qui, sur un malen­\ntendu conjugal court le monde, amusée, piquante... et désespérée. Elle risque\nde mourir entre deux calembours mais finit par retomber saine et sauve dans\nles bras de son mari.\n   Chez Perrin a paru un bref volume : Fulgence Fulbert l'anticlérical, par\nM. Henri Mauprat : nouvelles plus originales que cohérentes. Enfin, dans\nun volume édité par Lemerre et intitulé les Infernales, M. Nikto, un Slave\n— ou une Slave — étrange et troublant fait surgir des silhouettes de femmes\nperverses. S'il parvient à produire « le frisson » il est loin d'avoir l'allure et\nle geste de l'auteur des Diaboliques à la mémoire, duquel il a dédié son livre.\n                                                                         P . N.\n\nPUBLICATIONS D'ART :\nL e s v i l l e s d ' a r t C é l è b r e s . Carthage, Timgad, Tebessa et les villes antiques\n  de l'Afrique du Nord, par M. RENÉ CAGNAT. — (Paris, Laurens.)\n  Le Delenda Carthago du peu sympathique Caton n'a pas été un vain mot.\nLes Romains ont si bien détruit leur trop puissante rivale qu'ils ont effacé\npresque complètement ses traces. Rien presque n'a échappé aux atteintes du\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3321, "texte": "                                     LES LIVRES                                        251\n\n\nvainqueur que ce qui déjà appartenait à l'empire des morts. Car à peu près\ntout ce qui rend témoignage matériel de l'existence et de la pensée de la\ngrande cité punique a été tiré des tombeaux. De sorte que de tout cet orgueil\net de toute cette puissance, les explorateurs n'ont plus trouvé vestige qui\nn'appartint à la mort, masques, sarcophages, bijoux funéraires...\n   La ruine qu'ils avaient faite sur ces rivages, les Romains l'ont subie à leur\ntour. La Carthage romaine, comme toutes les villes peuplées de colons mili­\ntaires qu'ils avaient fondées dans cette partie de l'Afrique ont péri, une à une,\net le temps a enseveli leurs puissantes décombres, en laissant çà et là un monu­\nment debout. Le service des monuments historiques de l'Algérie a déblayé\nces nécropoles de la civilisation antiques, ramené au jour des villes entières,\navec leurs temples, leur capitole, leur forum, leurs thermes et leur théâtre,\ntoutes dévastées, naturellement, mais qui, telles quelles, nous introduisent\ndans la familiarité de la vie des habitants de ces cités disparues. On ne sau­\nrait demander pour cette excursion archéologique un cicérone plus érudit et\nplus captivant que M. René Cagnat, l'auteur de ce livre.\n                                                                         A. G.\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s . Les architectes des cathédrales gothiques, par M . H E N R I\n  STEIN. — (Paris, Laurens.)\n  C'est l'histoire rapide, pleine de faits et d'œuvres, de l'architecture française\ndes XIIIe etXIVesiècles que nous fait M. Stein. Les ouvriers de cette archi­\ntecture que les érudits de la Haute Renaissance qualifièrent de « gothique »\nou, en Italie, de tudesque, dans un sens péjoratif; les ouvriers géniaux qui\ncréèrent l'opus francigenum, qui construisirent, dans l'Ile-de-France d'abord,\ndans les autres parties de la France et à l'étranger ensuite, tant d'édifices\nd'une si parfaite beauté, sont, pour la plupart, inconnus.\n   Cependant les documents d'archives, des inscriptions commémoratives ou\nfunéraires, etc., ont révélé quantité de noms et les travaux de la critique\nhistorique ont permis de donner aux notions déjà connues sur la personnalité\ndes architectes français de l'époque une précision et une cohésion plus\ngrande que par le passé. Tous les renseignements que l'on a recueillis sur\nce sujet, M. Stein les a habilement condensés dans l'intéressant précis qu'il\na élaboré.\n                                                                      ARNOLD GOFFIN.\n\n L e s g r a n d s a r t i s t e s . Ribera et Zurbaran, par M. PAUL LAFOND. —\n   (Paris, Laurens.)\n    Chose étrange, de ces deux grands maîtres, c'est celui qui hanta les œuvres\n des écoles d'Italie et qui fit presque toute sa carrière dans ce pays, à Naples,\n à la cour des vice-rois; c'est Ribera, le Spagnoletto, comme on l'appelait, qui\n marque le plus vivement sa nationalité dans ses ouvrages. Ce n'est pas sans\n subir l'influence de leur génie qu'il avait approché. des Vénitiens ou des\n Romains, mais si l'influence des Italiens du XVIe siècle, et celle moins heu­\n reuse des naturalistes duXVIIeont contribué à grandir ou à modifier son art,\n elles n'ont pu en dénaturer les caractères. L'art de Ribera est plus énergique\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3080, "texte": "252                                 DURENDAL\n\n\net plus sombre que celui de Zurbaran, mais l'un et l'autre sont à base réaliste.\nLes deux artistes sont restés, à ce point de vue, comme Velasquez, égale­\nment, d'ailleurs, dans la tradition créée par l'école hispano-flamande. C'est\nce qui, à ce moment, qui voit le déclin des écoles italiennes exténuées de\nthéories, fait la grandeur originale, nourrie et renouvelée sans cesse par\nl'étude du vrai, de l'école d'Anvers et de l'école espagnole.\n   Le compréhensif travail de M. Paul Lafond, très étudié et très complet,\nmet en pleine lumière ces deux physionomies à la fois si différentes et, à\ncertains égards, si fraternelles.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\nL'Expérience esthétique et l'idéal chrétien, par M. ARMAND\n   LOISEL. — (Paris, Bloud.)\n   Un idéal invisible commande, peut-être, l'activité, qui nous paraît confuse,\nde notre temps. Beaucoup vont, cependant, dans l'obscurité des idées et des\nimpulsions, contents de suivre une vocation qu'ils se sentent impuissants à\ndiriger. Nous parlons des artistes... Mais certains ne se satisfont pas des\nentraînements de l'inconscience ; ils veulent savoir vers quel but ils mar­\nchent et, s'ils ne peuvent l'atteindre, au moins l'entrevoir. Ils ont besoin de\nclarté. C'est à ceux-là que sont destinées des œuvres de l'espèce du livre de\nM. Loisel; ils y trouveront nombre d'idées fortes, généreuses et justes, en\nmême temps que d'abondants motifs de réflexions fructueuses.\n                                                                       A. G.\n\n   L ' A r t f l a m a n d e t h o l l a n d a i s (15 janvier). — L'excellente revue\nconsacre quelques pages à rendre un hommage plein de discrétion et de\nmesure à la mémoire de son directeur, M. Paul Buschmann, enlevé tout\nrécemment à l'affection des siens et de ses amis. Elle rappelle la belle et longue\ncarrière de M. Buschmann et l'amour du bon, du beau et du noble travail\ndont il était animé et qui lui ont permis de mettre les productions de sa maison\nd'imprimerie et d'édition dans une réputation universelle auprès des artistes\net des gens de goût.\n   M. Paul Lambotte signale et étudie avec beaucoup d'intérêt Quelques œuvres\ndu troisième David Teniers. M. Marius parle de Willem de Zwart, un maître\nhollandais, un élève de Jacob Maris. Chroniques d'art.\n\nL ' A r t e t l ' é p o q u e , par M. FLORENT-PARMENTIER. — (Paris, Berge.)\n   L'auteur juge l'art et, aussi, parfois, l'époque avec une sévérité que l'on est\ntenté, par moments, de trouver excessive. Mais, en général, les idées et les\nopinions qu'il exprime sont, les unes, judicieuses; les autres, fondées.\n                                                                         A. G.\n\n   Les arts anciens de Flandre (tome IV, fasc. II). — M. Gestosoy\n Parez continue son excellent et érudit travail : Notice historique et biographique\n sur les principaux artistes flamands qui travaillèrent à Sévillle depuis le XVI' siècle\njusqu'à la fin du XVIII', contribution importante à l'histoire de la diffusion de\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3087, "texte": "                                  LES LIVRES                                 253\n\nl'art flamand en Espagne, histoire à laquelle M. P. Lafond participe aussi par\nune notice sur les Œuvres de Pierre Snayers en Espagne. Le fascicule comprend\nla suite de l'étude très documentée de M. Pierron sur les Mostaert. Nombreuse\net excellente illustration.\n\n\nHISTOIRE :\n\nSainte Bathilde, reine des Francs, par Dom M.-J. COUTURIER.\n   — (Paris, Téqui).\n   Esclave, reine, moniale et sainte, élevée sur les autels, Bathilde a connu\ntoutes les vicissitudes de la vie, et dans l'humble service d'une salle à manger,\nsur les marches du trône des Francs, dans les austérités d'un cloître, cette\nAnglo-Saxonne du VIIe siècle a jeté sur l'époque et le milieu dans lequel elle\na vécu un lustre incomparable.\n    Dom M.-J. Couturier vient de consacrer à l'illustre sainte un travail très\nconsidérable, inspiré des sources et qui emprunte à l'étude de la société\ncontemporaine un intérêt particulier.\n    L'auteur, en effet, a pour but de mettre en lumière l'action féconde de\n Bathilde dans l'Église française et dans l'État. Si la biographie proprement\ndite de la sainte peut tenir en quelques pages, on comprend aisément qu'à\ntenter de le replacer dans le lointain milieu de l'époque mérovingienne,\nl'auteur se soit laissé aller à quelques développements.\n    Sa première condition d'esclave n'appelle-t-elle pas tout naturellement\nune étude sur l'esclavage et sa législation? Sa fonction d'échanson chez\n Erchinoald ne sera bien appréciée que si l'auteur nous fait pénétrer dans cette\nsociété mérovingienne, que nous connaissons bien mal. Quand Bathilde fut\n mariée à Clovis I I , ne faut-il pas nous parler des grands faits de ce règne\n auquels elle fut intimement mêlée et qui devinrent l'objet de ses continuelles\n préoccupations, d'autant plus qu'après la mort de son époux, elle fut chargée\n de la régence jusqu'à la majorité de Clotaire I I I . Son rôle politique va cesser\n et elle deviendra une humble religieuse bénédictine. Dès les dernières\n années de son gouvernement, elle a, pour ainsi dire, préparé ce dernier acte\n de sa vie par l'aide puissante qu'elle donne à la propagation de l'œuvre de\n saint Benoît, en particulier à l'abbaye de Corbie. Ne fallait-il pas esquisser,\n du moins à larges traits, ce grand mouvement religieux auquel Bathilde\n allait prendre part en se faisant moniale à Chelles?\n    Tous ces développements nous paraissent si naturellement amenés et si\n logiquement enchâssés dans la trame des événements, que loin d'en faire un\n grief à l'auteur, nous lui savons gré de nous les avoir donnés; d'autant plus\n que présentés avec toutes les séductions d'un style charmant et d'un art par­\n fait de composition, ils se déroulent sans aucun ennui pour le lecteur.\n     Du reste, Dom Couturier prend soin de ne jamais perdre Bathilde de vue.\n  Dans tous les faits qu'il rappelle et les grandes œuvres qu'il décrit, nous la\n  retrouvons vivante, agissante. Et que de sujets de poèmes, de drames, de\n  tableaux, d'oratorios, cette vie de sainte Bathilde pourrait faire surgir !\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2169, "texte": "254                                DURENDAL\n\n\n  Ce livre se recommande donc aux poètes et aux artistes comme une\nsource féconde d'inspiration, et c'est à ce titre surtout que nous le signalons\naux lecteurs de Durendal.\n                                                                          J. G.\n\nParis SOUS N a p o l e o n . Le monde des affaires et du travail, par M. L. DE\n    LANZAC DE LAHORIE. — (Paris, Plon.)\n    Encore un volume de la vaste monographie du Paris napoléonien, entre­\n prise par M. de Lanzac de Lahorie, et dont nous avons déjà signalé l'intérêt\n à nos lecteurs. C'est dans le monde de la banque, du commerce et de\nl'industrie, parmi les agents de change, les négociants, les manufacturiers et\n aussi les petits patrons et les ouvriers que nous conduit cette fois l'auteur.\n Il nous mène à la Bourse, nous explique la fondation de la Banque de\n France, nous fait un précis illustré de détails et de faits caractéristiques des\n destinées brillantes ou sombres du commerce et du travail parisiens durant\n ces années de guerre et de blocus douanier, où les heures de paix et de\nprospérité ne furent jamais qu'un accident. Et dans ce domaine, comme\ndans tous les autres, nous voyons partout l'intervention du gouvernement,\nl'action vigilante de Napoléon, qui met en œuvre tous les moyens, les bien­\nveillants comme les autoritaires, pour prévenir les stagnations du commerce,\nl'arrêt de l'industrie, les difficultés du change ou les désastres financiers sus­\nceptibles de créer de l'agitation dans la capitale ou de réjouir le cœur de la\n« perfide Albion ».\n                                                                         A. G.\n\n   VIENT DE PARAITRE, sous le titre : LES VERTUS BOUR-\nGEOISES (au temps des Etats-Belgiques-Unis de 1 7 9 0 ) , un nouveau\nroman historique de notre ami et collaborateur HENRY CARTON DE\nWIART, dont les abonnés de « DURENDAL » ont eu la primeur. Le\nlivre est édité par la maison Perrin, de Paris, 3 5 , quai des Grands-\nAugustins. Prix : 3 fr. 5 0 .\n  Nos lecteurs se rappellent le succès du roman précédent du même\nauteur : LA CITÉ ARDENTE.\n  Nous rendrons compte prochainement du nouveau livre de notre\nami.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison04-014", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 255, "page_fin": 256, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES NOS illustrations", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 304, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2785, "texte": "NOTULES\n\n    NOS i l l u s t r a t i o n s : Nous reproduisons dans ce fascicule deux œuvres\nremarquables qui furent exposées au dernier salon du Cercle Pour l'Art, dont\nil a été rendu compte dans notre numéro de mars : Benedicite, de Firmin\nBaes et un intérieur (La Religieuse), de René Janssens.\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Une académie des Lettres en Belgique. — Nous lisons\ndans la Vie intellectuelle dirigée par Georges Rency :\n   « La section brabançonne de la Fédération internationale pour l'extension\net la culture de la langue française (ouf !) vient d'émettre le double vœu qu'il\nne soit pas créé d'Académie de lettres en Belgique et que l'Académie fran­\nçaise s'adjoigne des littérateurs belges au titre de membres correspondants.\nPour savourer tout le comique de la chose, il faut savoir que cette section,\nc'est M. Wilmotte, et M. Wilmotte tout seul. Il paraît toutefois que\nMlle Marguerite Van de Wiele y représenterait de temps en temps la littéra­\nture. M. Wilmotte et MIle Van de Wiele, réunis sous le nom de section braban­\nçonne de la Fédération internationale, etc., etc., ont donc décidé qu'il ne\nfallait pas créer d'Académie de lettres en Belgique. Les bons apôtres ! Pour\nM. Wilmotte, qui est déjà de l'Académie, cette création serait en effet bien\ninutile.\n    » Quant à Mlle Van de Wiele, elle'se doute bien que cette institution, si\nelle se fondait, ne serait point féministe assez pour s'ouvrir aux bas-bleus.\nDonc, point d'Académie à Bruxelles. Seulement, ajoute M. Wilmotte,\nque l'on nous réserve tout de suite quelques places dans l'Académie fran­\nçaise dont je ne suis pas encore, et qu'on m'y nomme sans tarder! Voilà\nune réforme à encourager, puisqu'elle sert mes intérêts' et mes petites\n ambitions !\n    » Eh bien, elle est absurde, cette réforme, totalement absurde, et, de plus,\n elle n'a aucune chance d'aboutir. Ces membres correspondants ne corres­\n pondraient, en effet, à rien du tout. Si l'on comprend l'intérêt qu'il y a, pour\n une Académie des sciences ou de médecine, à avoir des membres correspon­\n dants à l'étranger, on ne le perçoit point du tout pour une Académie litté­\n raire. Et puis, franchement, était-ce bien la peine de tant lutter contre le\n projet d'une Académie de lettres en Belgique, projet raisonnable, réalisable,\n utile — cela n'est contesté que par M. Wilmotte — pour briguer piteusement\n une place de membre correspondant dans une Académie étrangère? Cette rage\n académicide se guérit donc par l'homéopathie? « Est-ce que, si on naît poète,\n onne naîtrait pas aussi larbin? » pour parler comme Edmond Picard dans un\n récent article de la Chronique, où il veut bien s'occuper de ce minuscule et ridi­\n cule incident. »\n"}, {"page_pdf": 305, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4005, "texte": " 256                                        DURENDAL\n\n\n\n    Accusé de réception :\n    A R T : Les peintres flamands d'aujourd'hui, 1re série, par ALBERT CROQUEZ.\n Ouv. illust. (Bruxelles, H a v e r m a n s ) . —Album historique de la Belgique, par\n H . VANDERLINDEN et H . O B R E E N . Illustré, fasc. I. L e s Origines (Bruxelles,\n Van Uest). — La vie des peintres italiens, par GIORGIO VASARI. T r a d . par T . DE\n WYZEWA ( P a r i s , Gittler).\n\n   H I S T O I R E : Le maréchal d'Ancre et L. Galigai, par FERDINAND HAGENS\n(Paris, P l o n ) . — La vie privée de Talleyrand, par B . DE LACOMBE (idem). —\nJournal d'un étudiant pendant la Révolution (1789-1793), par G. MAUGRAS (idem).\n— Louis XVI, par MARIUS S E P E T ( P a r i s , T e q u i ) .\n\n   L I T T É R A T U R E : La vie du langage, par ALBERT DAUZOT ( P a r i s , Colin).\n— Oscar Wilde, p a r ANDRÉ G I D E ( P a r i s , Mercure d e F r a n c e ) . — Madame\nd'Arbouville d'après ses lettres à Sainte-Beuve, par L É O N S É C H É (idem). — Les idées\nde M. Goedzak philosophe bruxellois, par E D . N E D (Bruxelles, Association des\nécrivains belges). — Le type wallon dans la littérature, par E D N E D (idem). —\nL'âme des villes, par L . DE ROMEUF. (Paris, P e r r i n ) . — Parmi les hommes, par\nL U C I E N - J E A N . Notice de G. VALOIS ( P a r i s , Mercure de F i a n c e ) . — Les marches\nde l'Occident, par ADRIEN MITHOUARD ( P a r i s , Stock). — Barbey d'Aurevilly, par\nE R N E S T S E I L L I È R E ( P a r i s , B l o u d ) . — Poèmes en prose, par ALBERT DE BERSEAU­\nCOURT ( P a r i s , F a l q u e ) . — Le livré des XII     Béguines de Ruysbroeck, p a r l'abbé\nCUYLITS (Bruxelles, Dewit).\n  LITTÉRATURE FLAMANDE                             : Langs stille paden, p a r A. VAN W E E R ­\nDEGEN (Courtrai, V e r m a u d ) .\n   P O É S I E : Iphygénie à Tauris, par E D . BUISSERET. — Le mal d'amour,                         par\nED.    DAÄNSON (Bruxelles, L a m e r t i n ) . — Les exils, par C. LEMERCIER D'ERM\n(Paris, Sànsot). — De Thulé à Ecbatane, par G. CROS ( E d i t . d e Vers et prose,\nP a r i s ) . — Le mur mitoyen, par ZENON D ' H A L E R N E (Bruxelles, Société belge de\nlibrairie). — Le manteau du passé, précédé de lettres de A. SAMAIN, par E D M .\nROCHER ( P a r i s , Sansot)..— Les voix de la forêt, par L . MAUPRAT ( P a r i s , P e r r i n ) .\n— Le Christ, p a r F E R N . RICHARD ( P a r i s , P l o n ) . — Les plus jolis vers de\nVannée 1909, par A. S È C H E ( P a r i s , Michaud). — Poèmes décadents, par PATERNE\nBERRICHON ( P a r i s , Messein). — Nouvelles pages anthologiques, par G. W A L C H\n( P a r i s , L e S o u d i e r ) . — Les yeux pleins de larmes, par G.-J. G R O S ( L y o n , E d i t .\nd e l'art libre). — Chants et Souvenirs, p a r FRANÇOISE L E ROY (Bruxelles,\nL e b è g u e ) . — Lazare le ressuscité, suivi de Ponce-Pilate, par L o u i s MERCIER\n(Paris, C a l m a n n - L e v y ) .\n\n   R O M A N S : Le lien, par RESCLAUZE DE BERMON ( P a r i s , P l o n ) . — Le muletier\net son âne, par H E N R I MENABREA ( P a r i s , G r a s s e t ) . — Les rivaux, par E R N E S T\nDAUDET ( P a r i s , P l o n ) . — Les voies impénétrables, par H . SEVERAC (idem). —\nLe grand tour, p a r MARC D E L R U E ( P a r i s , C a l m a n n - L e v y ) . ;— Un jacobin de\nVan CVIII, p a r PROSPER DEVOS (Bruxelles, Association des écrivains belges).\n— La Barrière, p a r R E N É BAZIN ( P a r i s , C a l m a n n - L e v y ) .\n   V A R I A : La grande boucle. N o t e s et croquis de l'ancien continent et des\ndeux Amériques, par MAURICE R O N D E T - S A I N T ( P a r i s , P l o n ) . — Correspondance\ndu duc d'AumAle (idem). — A la découverte de Londres, p a r L É O N SOUGUENET\n(Bruxelles, Van Oest). — Le crépuscule d'une idole, Nietsche, p a r V. DE P A L ­\nLARIS ( P a r i s , Grasset). — L'automne d'un prince. L e d u c P h i l i p p e d'Orléans et\nla m a r q u i s e de Montespan, p a r JEAN HARMAND ( P a r i s , Grasset). — La Répu-\nblique argentine, par H . SISSON ( P a r i s , P l o n ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 232, "texte": ""}, {"page_pdf": 233, "texte": ""}, {"page_pdf": 234, "texte": ""}, {"page_pdf": 235, "texte": ""}, {"page_pdf": 236, "texte": ""}, {"page_pdf": 237, "texte": ""}, {"page_pdf": 238, "texte": "  LE BÉNÉDICITÉ\nŒuvre de F I R M I N BAES\n\n        Exposée au XVIII e Salon de « Pour l'Art »\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": ""}, {"page_pdf": 240, "texte": "               Ode Coloniale\nMuscade, riz, cacao, thé,     gingembre)\nNoms qui mandez le Tropique en ma chambre\nEt me bercez d'une musique d'or,\nComme la brise aux palmiers de Timor!\nCannelle, clou de girofle,   vanille,\nVous qui fleurez comme la grenadille,\nQuand la mousson souffle sur les Antilles,\nPrenez l'essor, noms      odoriférants,\nEt pour mes vers quittez le prix        courant!\n\nChante d'abord, sucre de la Barbade !\n— Les noirs lippus pilaient la cassonade,\nPrès de la case, en mâchant du bétel.\nDes plumeaux     verts jaillissaient dans le ciel\nEt de leur courbe ombraient la palissade.\nL'azur en feu ruisselait dans la mer.\nUn brun planteur à la mine          maussade,\nHumant le poivre et les poisons de l'air,\nRêvait d'étreinte et de choses de chair...\n\nChante, vanille où le Brésil    brasille!\n— En chasse! Bats des mains,       Botocundo\nTeint de cinabre et le carquois au dos!\nBroie en ta bouche une rouge escarbille\nEt d'un tesson de bouteille   écarquille\nTa lèvre autour du rire de tes dents !\nQue le jaguar à ton-aspect    miaule\nEt, comme un chat, voile de son épaule\nSon front brûlé de deux verres       ardents!...\n\nChante, café de Bourbon et des îles !\n— Le canon tonne. Adieu, chastes       asiles!...\nLa goélette en silence cinglait\nDans les parfums, sur l'océan sans bornes.\nUn crépuscule orange et violet\nIlluminait les pitons et les mornes.\nLes officiers agitaient leurs tricornes,\nLes lataniers tremblaient au vent du soir,\nEt Bernardin pleurait dans son      mouchoir.\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "194                         DURENDAL\n\n\n\n      Chante, ô cinname où Ceylan se résume,\n      Fauve cannelle! — Une mare. La nuit.\n      Entre les joncs, sur l'eau verte, s'allume\n      Un double rond de topaze... Tout fuit. .\n      Le mufle épais souffle et lape à grand bruit,\n      Mêlant à l'eau du sang et de l'écume...\n      Mais l'éléphant barrit à l'autre bord\n      Et, du balai d'un palmiste qu'il tord,\n      Fait au félin l'insulte du plus fort.\n\n      L'azur immense est comme une fournaise.\n      Vogue, navire aux couleurs hollandaises\n      Qui, lourd de riz et de ballots de thé,\n      Aux soirs de Delft portes la volupté!\n      Ah ! puisses tu faire escale à Surate,\n      Sans que soudain le tribord du pirate\n      T'envoie au flanc sa bordée écarlate,\n      Et qu'au milieu d'une chaleur d'enfer,\n      Tes mâts hurlants soient fauchés par le fer!...\n\n      Rouge piment, tu te souviens des vices\n      Des Espagnols caraïbes ! En vain,\n      Drapé dans son manteau dominicain,\n      Fra Las Casaz levait sa grande main :\n      Leur sang mauresque était brûlé d'épices.\n      Souvent, le soir, un brun caballero\n      D'un nerf de bœuf cinglait les omoplates\n      D'un Indien à plumes écarlates,\n      Pour mieux rythmer, Nina! ton boléro.\n\n      Mais quelles sont ces piques citoyennes?\n      Quoi ! couroucous, cacatoès, aras,\n      Je vous entends grincer le Ça ira?...\n      O cruauté du poivre de Cayenne!\n      La fièvre claque à travers l'air pourri...\n      Mêlant du musc à la sueur des Jungles,\n      Sous les gaïacs où les sapajous jonglent,\n      Les caïmans accroupis sur les ongles\n      Mâchent leur soûl dans le Sinnamary...\n\n      Chantez encore, ô vocables magiques,\n      Lus trop longtemps sur un papier d'un sou!\n      Tapioca, rhum, curaçao, cachou,\n      Gingembre ardent sucé par les caciques,\n      Muscade, chère au colibri rubis,\n      Qui te perfore avec son bec fourbi,\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "Et toi, bouton des Moluques, ô fraise\nDe chair, ô clou de girofle que baise\nLa lèvre en feu de la brise malaise!...\n\nEnivrez-moi! Donnez-moi le frisson\nDes naufragés étendus sur les plages,\nSous l'éventail des étranges feuillages,\nLourds de cocos et de figues sauvages.\nRacontez-moi l'émoi de Robinson\nQuand un matin il vit, par la trouée\nQu'il avait faite au bois des limoniers,\nDouze démons aux cuisses tatouées\nEn chantonnant rôtir leurs prisonniers.\n\nEvoquez-moi la brousse et la prairie,\nEt l'Amazone énorme qui charrie\nDes archipels de lianes fleuries,\nOù des serpents or vert et vermillon\nSuivent le vol en feu des papillons,\nTandis que, dans les mille et mille bulles\nDe salin rose et bleu des campanules,\nIncessamment vibre et tintinabule\nUn carillon d'oiseaux-mouches bourdons.\n\nC'est le printemps des îles que décembre,\nQuand vous fleurez, épices! dans ma chambre.\nJe jure ici par l'air du Malabar\nQui n'est qu'encens et miel, par le nectar\nDe l'ananas dont je me grise et par\nLes rimes d'or qui chantent dans ma tête,\nQue je voudrais, ô poudres aux tons bruns\nDont le Tropique a mûri les parfums,\nEtre épicier, si je n'étais poète!\n                                             VICTOR KINON.\n\n\n                           *\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": "           La Bénédiction de la Mer\n                                  I\n\n\n               QUAND il   eut franchi la barrière, l'abbé Jacques,\n                  comme épuisé, mit sa main sur sa poitrine et\n                  toussa faiblement.\n                     Le petittrain criard s'en allait là-bas àtravers\n                  les luzernes, emportant dans ses vitres des\n                  reflets de couchant. L'abbé était seul sur la\n                  grand'route et regardait : vers la mer le cré­\npuscule rutilait, solennel, et toute la campagne prenait, devant\nsa face, un aspect royal et mélancolique. Les petites maisons\n blanches rêvaient, les yeux illuminés d'occident; deux clochers\n laissaient choir dans la paix du soir leurs notes chaudes, et la\nrivière qui coupe en tournant les prairies, dénouant, paisible et\n douce, ses méandres où de l'or s'attardait, semblait, tombée\nparmi la naïveté des pacages, une écharpe de soleil rose.\n    L'abbé ouvrit ses bras vers ces clartés, geste muet de sacrifice,\npuis il entra dans le petit chemin de sable qui conduit au\npresbytère.\n    C'était donc fini maintenant, les illusions dernières étaient\nmortes. Voici quatre ans qu'il souffrait, espérant toujours. Sa\nvoix, cette voix large et vibrante, qui si souvent avait retenti\ndans les églises de Flandre s'était éteinte peu à peu. Lapoitrine,\npuis la gorge avaient été prises. «A chaque printemps, il est vrai,\nse manifestait un mieux. Comme reposé, le timbre redevenait\nplus ferme, et l'abbé, qu'on avait envoyé dans cette solitude\npour se refaire, pouvait chanter la messe tout l'été. Aujourd'hui,\ntout espoir de guérison était perdu à jamais. Il revenait ce soir\nde chez le médecin célèbre auquel on l'avait envoyé du fond\nde sa province. Le vieux docteur, paternellement l'avait exa­\nminé, puis l'ayant fait asseoir dans un fauteuil, il avait con­\ntemplé cette face amaigrie d'archange, ces longs cheveux blonds,\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "                   LA BÉNÉDICTION DE LA MER                       197\n\n\nces yeux si doux, presque enfantins, bleus comme les lins en\nfleur, puis, hochant la tête, il avait demandé: « Monsieur l'abbé,\navez-vous du courage? — Beaucoup, monsieur, si Dieu m'en\ndonne, avait répondu l'autre en se raidissant contre la peur! —\n Eh bien! avait ajouté brusquement le vieillard, votre voix est\nperdue... » L'abbé avait fermé les yeux et écouté vaguement\ncomme les échos de sa parole que se renvoyaient, semblait-il, à\ntravers les nerfs sonores les colonnes des sanctuaires, et qui s'en\nvenaient mourir, étouffés, entre les tentures de cette salle de\nconsultation. Puis, se redressant, il avait dit : « Que Sa Volonté\nsoit faite ! — Plus de sermons, plus de grand'messes, avait repris\nle médecin, avec une émotion qu'il cachait, la moindre fatigue\nvous condamnera à jamais au silence. Vous pourrez, si vous êtes\nprudent, continuer pendant quelques mois à parler comme vous\nl'avez fait aujourd'hui, à mi-voix. Demandez au plus tôt à quitter\nle ministère, et sachez que le jour où vous chanterez quelque\nchose, tout sera fini, ne l'oubliez pas. — Et s'il fallait? — S'il\nle fallait... le savant était devenu plus grave encore... ce serait un\ndevoir mais ce serait une folie! » Et comme il voyait le malade\nse lever tout pâle, en tremblant, il lui avait dit d'un ton pater­\nnel : « Vous êtes de ceux, je le vois, qui peuvent supporter lés\nsouffrances. » L'abbé avait répondu : « Merci », tout bas, et\nfait un grand signe de croix...\n   A cette heure mourante il revenait en repassant en lui ces\nchoses. Et, malgré tout, une douceur l'envahissait. Une humi­\ndité tiède flottait au ras du sol, mettant sur les champs un\napaisement invisible. Plus une brise. Les petits arbres avaient\nles gestes immobiles d'amis qui compatissent. Le soir était rose\net grave. L'abbé pria.\n   Et alors, ses préoccupations sacerdotales le reprirent : c'était\ndemain la procession, et pour la première fois, il avait dû laisser\nles sœurs bleues de l'école préparer tout en son absence.\nN'avait-on rien oublié? Avait-on disposé les fleurs sur l'autel?\nAvait-on suspendu des guirlandes le long du jardin dû couvent?\nN'avait-on pas négligé les mâts et les drapeaux au carrefour du\nvillage? Avait-on drapé de filets le reposoir dressé devant la mer\npour la Bénédiction? C'est qu'il tenait, l'abbé, à ces céré­\nmonies. Il était le fils de vieux pêcheurs de la dune, et tout\npetit, s'il avait été enfant de chœur, il avait été mousse aussi :\nles marins l'appelaient le petit Jésus. Les souvenirs d'alors\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "198                            DURENDAL\n\n\n\ndéferlaient encore en son âme comme des vagues douces. Il\navait arrondi aux vents les courbes de la voile, il avait vu son\nbateau se perdre dans les couchants, il avait communié à la\nnature parmi les feux profonds du crépuscule, il avait entendu\nles tempêtes. Aujourd'hui, Dieu l'avait grandi : cette mer il\nallait la bénir. Ou plutôt non, le chapelain de Furnes, auquel\nil avait écrit la veille, viendrait le remplacer... la première fois...\n   Le petit village, maintenant, lui riait sous le ciel jaune. Sa\nmaison était là-bas près de l'église, entourée d'aunelles et de\nbouleaux. Jusque-là ce ne furent pour le Pastoor que des bon­\nsoirs, amicaux. Il répondait d'un signe de tête, d'un geste, d'une\npoignée de main. Au détour de la route il rencontra sa sœur\nZélie. Le chapelain de Furnes avait, dans la journée, envoyé\nsa nièce, il était au lit depuis huit jours et ne pourrait venir le\nlendemain. Aucun autre prêtre aux alentours n'était libre en ce\njour de fête. Que faire alors? Laisser béer un trou dans les\nliturgies? Ne point bénir la mer! Ne point préserver par le\ngeste de Dieu ces marins dont il avait la garde? Trois fois non!\nL'abbé avait l'âme trop mystique et trop croyante pour oublier\nla mission de gardien des côtes que lui avait donnée le Pêcheur\nd'hommes ! Et décevoir ces pauvres gens, les pêcheurs revenus\ndu large avec ces bateaux faibles qu'une parole sacrée devait\nrendre forte contre la tempête, et les Islandais rentrés de France\nla veille pour entendre sur la mer les mots apaisants qui, l'an\nprochain, la leur feraient clémente. Ramener peut-être cette\nannée — il y a soixante ans — où la cérémonie ayant été\n négligée, vingt-deux bateaux pendant l'hiver, en vue des côtes,\navaient sombré; livrer ces hommes à la tempête... cela il ne le\nvoulait pas, ce poète et ce simple. Il chanterait, il ferait son\ndevoir... « Ce serait un devoir, mais ce serait une folie... »\n Le curé passa sa main sur ses yeux,il eut peur de laisser voir son\n émotion à sa sœur qui l'observait. Il dit : « C'est bien », et pas­\n sant devant l'église, il ôta son chapeau et murmura :\n   « Ainsi soit-il ! »\n\n                                  II\n  Oh ! cette bénédiction de la mer !\n  Vous souvenez-vous de cette journée claire? Dès le matin, les\npetits bois rirent dans la brise ; les volets verts s'ouvrirent avec\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "                 LA BÉNÉDICTION DE LA MER                     199\n\ndes claquements joyeux ; la cloche de l'église, cette même cloche\nqui sonne les glas, les tocsins et les épousailles, et qui, selon\nl'âme de ceux qui l'écoutent, est tour à tour chantante, effrayée\nou dolente, la cloche balança dans le vent ses notes claires. Et\nen même temps, de la tour gothique, comme une nuée de sons,\ns'envolèrent des hirondelles. Le soleil monta tout rond derrière\nl'église dans un petit brouillard rose.\n    Et après la messe basse où se ployèrent les mantes noires des\nfermières, où les religieuses extatiques déroulèrent de longs\nchapelets, la porte s'ouvrit, large, pour la grand'messe. Hélas!\nvoici longtemps qu'on ne la chantait plus; aujourd'hui, pour­\ntant, les marins avaient espéré l'entendre. Depuis deux mois le\ncuré la disait d'un ton morne, faisant de grands gestes, que la\nvoix ne soutenait pas, et qui, pour cela, étaient infiniment\ntristes. Mais tout le temps au jubé — en ce jour-ci plus\nfières encore que d'habitude — les voix maladroites des\nchantres, avec des hauts et des bas, avec des trous, martelaient\nles chants liturgiques. Quand l'office, dans les fumées bleues\nde l'encens, s'éteignit, le curé prit la monstrance d'or et, comme\nil voyait sur la route, à travers le porche, voleter des mousse­\nlines blanches, il comprit que la procession était prête et suivit\nles vieux pêcheurs qui sortaient, tête baissée, en tenant en main\ndes flambeaux.\n    C'est parmi ce paysage de dunes que j'aime tant que se\ndéroula le cortège. En tête marchait le sacristain avec sa croix,\npuis les enfants de l'école, tout de blanc vêtus qui chantaient\ndes cantiques, la bouche ronde, puis des petites filles cou­\nronnées de blanc qui portaient des bannières, tandis qu'autour\nd'elles, à la fois affairées et recueillies, d'autres en tenaient,\nleur laissant dessiner en l'air une courbe lente, les cordons\nrouges; puis de petits mousses tout hâlés : l'un portait le\nbateau qui danse sur son plancher de petites vagues vertes\ndevant l'autel de saint Joseph, le second une ancre, le troisième\n un paquet de cordes ; d'autres venaient alors avec des filets sur\n l'épaule : ils étaient douze comme les apôtres, et graves comme\n eux; ils marchaient, le pas cadencé par la fanfare de cuivres\n qui les suivait. Et après ces braves paysans qui enflaient leurs\njoues autour des embouchures, se dandinaient pieusement des\n enfants encore, costumés ceux-ci en petits Chinois, avec des\n sortes d'abat-jour vert sur la tête, et des habits historiés où\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "200                          DURENDAL\n\n\npendaient des grelots, ils étaient suivis d'un missionnaire, un\ntout petit à qui l'on avait attaché derrière les oreilles une barbe\nblanche : c'était le groupe de la Sainte Enfance. S'avançait\nensuite saint Jean, vêtu d'une peau de mouton, avec un agneau\nqui bêlait, puis la rangée des chantres. Ceux-ci avaient, revêtu\nles habits de fête : larges pantalons ronds qui cachaient pres­\nque les bottines, vestons un peu luisants, cravates aux tons\ncriards remontant jusque dans les plis profonds du cou... Mais\nils chantaient avec une telle foi! Ils avaient ces voix rauques\nqui évoquent toujours pour moi les commandements brefs jetés\ndans la brise de mer au moment du grain; ces voix ici se\nmêlaient au vent, et, comme on approchait de la plage sautaient\navec lui à droite, à gauche, s'enflaient soudain pour être ensuite\npresque étouffées. Derrière eux le curé, qui portait l'ostensoir,\nétait tout pâle. Il allait très droit, avec Dieu dans ses mains;\nil ne voulait pas songer à son mal. Il bénissait les chemins\nverts qui sur les bords de la route s'enfonçaient vers les chau­\nmières perdues, les maisons aux tuiles rouges dont l'huis\nentr'ouvert laissait deviner, dans la pénombre, la cheminée\nhaute avec des cuivres, le crucifix, le lit au fond dans l'alcôve,\nle pavement violet, les filets jetés dans un coin ; il bénissait les\njardinets où les grands soleils, se tournaient vers l'ostensoir,\ningénument étonnés, où les roses trémières balançaient lente­\nment leurs quenouilles ; il bénissait les dunes, là-bas, que le\nvent, en passant dans les herbes recouvrait comme d'une moire,\net celles, plus lointaines, qui arrondissaient sous le ciel clair\nleurs blancheurs de glacier, et les fonds fleuris de troènes et de\nchardons, et les ânes gris qui regardaient, du haut des mottes,\nmélancoliquement, claquer les oriflammes, et le moulin qui à\nl'horizon répondait à la bénédiction, immobile, par un signe de\ncroix muet.\n    Et puis on arriva devant la mer.\n   Tous les bateaux en file s'étaient échoués sur la plage, les\n mâts ornés de drapeaux; la mer était, sous le soleil, blanche et\n bleue; les vagues en lourds paquets déferlaient. A l'horizon,\n quelques voiles. Et tout près, sur le sable, tous les gens du\n village, des étrangères venus, en robe blanche des plages\n voisines, de petits mousses aux yeux clairs. La marée montait.\n On avait placé tout au bout de la route sur la dune le reposoir\n avec son autel. On l'avait entouré de filets bleus pendus à des\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                   LA BÉNÉDICTION DE LA MER                       201\n\n\nmâts et fleuri de fleurs de sable — aenothères, orchidées,\nparnassies, chardons bleus — mêlées aux grosses fleurs\npaysannes — dahlias touffus et soucis naïfs — qu'avaient le\nmatin apportées les femmes; L'abbé y monta. En déposant sur\nl'autel l'ostensoir il eut un de ces regards inexprimables où il y\navait à la fois du découragement, de la résignation, de la volonté\net du sacrifice, puis, l'oraison du Saint Sacrement chantée à\nvoix presque basse, il fit signe au sacristain de lui ouvrir\nl'Evangile. Chacun était debout, découvert, depuis le haut de\nla dune jusque, sur la plage, et soudain toutes les têtes se\nlevèrent, il se fit un mouvement parmi les chantres et les\nmarins : une voix claire et sonore retentissait sur la colline!\n   « En ce temps-là, disait-elle, Jésus entra dans une barque,\net ses disciples le suivirent; tout à coup, il s'éleva sur la mer\nune si violente bourrasque que la barque était couverte par les\nvagues. Jésus cependant dormait. Alors ses disciples s'appro­\nchèrent de lui et l'éveillèrent en lui disant : « Seigneur, sauvez-\nnous! nous périssons ! » Jésus leur dit : « Pourquoi craignez-vous,\nhommes de peu de foi?» En même temps, il se leva et com­\nmanda aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme. Alors,\nils furent tous saisis d'étonnement, et ils disaient : « Quel est\ncelui-ci à qui les vents et la mer obéissent?... »\n   L'abbé déposa le livre en tremblant; alors il joignit les mains\net supplia; les flots accompagnant sa voix, docile, semblait-il,\ncomme des orgues :\n   — Sauve tes serviteurs.\n   Et les voix rauques des marins reprenaient :\n   — Tes sénateurs, Seigneur, qui espèrent en toi !\n   — Sois pour nous, Seigneur, un phare et une force.\n   — Et quand nous serons en face de l'ennemi.\n   — Fais que le démon des tempêtes ne puisse rien contre\n nous.\n   — Et que le Fils de l'Iniquité ne puisse nous nuire!\n   Chaque fois, les versets rugueux des hommes répondaient\n aux versets clairs du prêtre. Chose étrange.: celui-ci chantait\n sans effort. Hélas! il savait... Mais il n'y pensait plus, voici qu'il\n se retournait vers le , peuple et regardait les horizons: pour\n chanter ensuite avec une miséricorde infinie :\n    — Pour nos frères absents!\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "202                          DURENDAL\n\n\n   A quoi le chœur des hommes répondait :\n   — Sauve tes serviteurs, mon Dieu ! tes serviteurs qui n'es­\npèrent qu'en toi !\n   Et chacun devinait, là-bas, derrière les lointains, les gars\nperdus sur la mer grande, les pauvres gens assaillis par des\ntempêtes, les barques égarées, les naufragés se débattant sur\nune épave. L'horizon soudain s'agrandissait et là prière de\nl'Eglise allait plus loin, rechercher toutes les vies perdues,\nsecourir tous les hommes en danger sur l'Océan.\n   Après une pause, le prêtre maintenant reprenait :\n   — Exauce, Seigneur, notre prière !\n   Et les chantres criaient alors, de toute leur force, jus­\nqu'au ciel.\n   — Et que notre cri parvienne jusqu'à toi !\n   Puis ce fut la sublime oraison qui se déroula. La voix de\nl'abbé montait, toujours vibrante, le vent en dispersait des\nlambeaux de tous côtés. Et, comme s'ils comprenaient la sim­\nplicité de ce latin splendide, les pêcheurs tendaient l'oreille et\npriaient avec le chanteur.\n   — Ecoute, ô Seigneur, disait-il, nos supplications! et pour\ntes serviteurs, pour nos frères matelots, apaise en les bénissant\nles chemins de la mer. Qu'aucun des périls de cette côte ne\nparvienne à les engloutir.\n   Et l'oraison repartait dans une répétition enfantine et\nsublime qui exigeait presque du ciel la bénédiction demandée :\n   — Ecoute, ô Seigneur, nos supplications. Accepte, comme un\npère doit les accepter, ces demandes que nous te faisons pour\nnos frères qui naviguent. Que ta grâce marche devant eux, que\nta force les accompagne ! que nous puissions nous réjouir\nsouvent de les avoir vus préservés par ta miséricorde !\n   Alors la prière s'élargissait, la voix de l'abbé monta comme\nune vague, tandis qu'il s'écriait, les bras tendus dans un geste\npassionné et magnifique :\n   — O Seigneur ! Seigneur Dieu tout puissant ! vous qui avez\nfait le ciel et la terre ! vous qui avez fait l'Océan et toutes les\nchoses qui sont en lui ! vous à qui les vents et les flots obéissent !\nvous qui avez béni les eaux du Jourdain et qui avez voulu être\nbaptisé en elles, nous vous crions notre demande : Daignez\nbénir cette mer, ces navires et tous tes serviteurs que ce port\nabrita !...\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "                   LA BÉNÉDICTION DE LA MER                      203\n\n\n   Puis, comme un vent qui tombe, l'oraison se faisait plus\ndouce, plus calme, plus filiale :\n   — Étends jusqu'à eux, Seigneur, ta main droite, comme tu\nl'étendis vers Pierre quand il marcha sur les eaux, dis à ton ange\nde descendre du ciel et de veiller sur tes enfants, sur leurs\nnavires, d'écarter d'eux les tempêtes et les écueils, et de recon­\nduire vers ce port leur course tranquille — ô toi qui règnes avec\nDieu le Père dans l'unité de l'Esprit !\n   Et le choeur, ébahi de l'avoir entendu chanter si longtemps,\nrépondit au prêtre :\n   Amen! Amen! '\n   L'abbé sentit que le dernier effort allait venir, il gravit les\nmarches de l'autel, saisit l'ostensoir dans ses mains pâles, et\ns'avança jusqu'à l'extrême bord de la dune... et là, de toutes\nses forces, plus haut que la mer elle-même, prêtre de Dieu et\nsa victime, il s'écria :\n   Benedicat vos, fluctus et ventus, Deus qui vivil et regnat cum Deo\npatre, in unitate spiritus sancti, per omnia sœcula sœculorum !\n   Alors, tandis qu'avec l'ostensoir il faisait sur l'Océan une\nbénédiction immense, la mer monta comme silencieuse, le vent\nse tut soudain, on entendit le bruit des drapeaux aux mâts des\nbarques, et comme l'abbé, exalté, fixait l'Hostie blanche qu'il\nmontrait au monde, il sentit dans ses yeux deux grosses\nlarmes jaillir.\n                                             PIERRE    NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "           Comme en Songe\n                           I\n\n            Sonate au Clair de Lnne\n                                                    Beethoven.\nLa nuit peuple le ciel d'îles d'or vacillantes.\nUn souffle de regret sombre parmi les fleurs.\nLe vent léger soupire et la calme pâleur\nQui danse sur les eaux s'éternise tremblante.\n\nJe suis là près de vous. D'une marche sereine\nEt divinement calme, au seuil d'un palais blanc\nNous scandons le silence adorable et troublant\nDes terrasses de marbre et des forêts lointaines.\n\nNous écoutons dans l'air l'essaim clair de nos rêves\nPoursuivre son essor. La senteur des cyprès\nA celle des tilleuls se mêle, là tout près\nDans les massifs un chant de rossignol s'achève.\n\nUn rameau bleu d'ophrys trempe dans le cristal\nD'une vasque gracile. Et sur l'eau nuancée\nD'un lac nous contemplons l'exil de nos pensées\nQu'emporte un cygne lent vers l'amour vespéral.\n\nLa lune alors se lève et rit à fleur du ciel.\nUn frisson de désir s'épanouit et tremble\nDans l'ombre des jardins. Le feuillage des trembles\nSe paillette d'argent par les bois irréels.\n\nJe sens fléchir vers moi votre front apaisé\nComme une fleur d'espoir trop lourde qui s'incline.\nO volupté des soirs et des nuits opalines\nOù l'on échange en paix l'extase d'un baiser !...\n\n                          II\nGardons-nous de troubler la nuit de nos aveux !\nLe silence rougit votre lèvre enfantine\nEt le soir se blottit dans l'or de vos cheveux.\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                  COMME EN     SONGE                    205\n\n\nDans les roseaux froissés le vent pleure en sourdine;\nOn dirait un enfant nostalgique et nerveux.\nIl flotte dans l'air calme un parfun de résine.\n\nL'heure s'attriste ainsi et nous rapproche encor.\nVous souvient-il des chœurs d'espoir et des cantiques\nQui tremblaient dans l'écho profond des forêts d'or?\n\nEt des châteaux déserts où le son fantastique\nDe nos pas éclatait, comme un appel de cor\nÉperdu de désir et grisé de musique?\n\nOh, passé! Oh, m'ensevelir comme autrefois\nA l'ombre de votre âme ingénue et chagrine\nSans éveiller le son dormant de votre voix...\n\nCe soir, mon cœur sanglote et saigne en ma poitrine.\n\n\n                         III\n\nLorsque nous nous sommes quittés un soir d'automne\nUn vent humide et froid soufflait dans tes cheveux\nEt nos pas attristaient la route monotone.\nJe n'ai su que trop tôt le secret de tes yeux.\n\nTu m'avais pris la main en me disant adieu.\nDans tes regards perçait le trouble douloureux\nDes vains regrets qu'emporterait ma longue absence.\nLes mots que tu disais tremblaient dans le silence.\n\nJe te revois enfant les bras noués de fleurs,\nNonchalante au soleil parmi les graminées\nOù les fraises faisaient des taches carminées.\nTu n'avais point alors les yeux brillants de pleurs.\n\nL'infini bleu du ciel te faisait, frissonner.\nNous écoutions passer dans l'air et bourdonner\nLe vol des frelons d'or. Sur tes lèvres graciles\nJe regardais errer un sourire immobile.\n\nOu bien je te revois à l'ombre des sous-bois\nFouler de tes pieds nus le bord moussu des sources,\nHaletante et rieuse encor de quelque course,\nMais avare des sons indiscrets de ta voix.\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "206                          DURENDAL\n\n\n\n      Je me souviens aussi des soirs baignés de lune\n      Que nous passions à dériver au fil dé l'eau\n      Et je te vois mêlant ta chevelure brune\n      Au sombre déploiement des feuilles de roseaux.\n\n      Mais maintenant que c'est l'hiver, lorsque le jour.\n      Décline à l'horizon des bois grimés de givre,\n      Je me souviens de toi et je hais cet amour\n      Où la mort de mon cœur m'empêche de te suivre !\n\n                                 IV\n\n            Comme Un pèlerin de l'amour\n            J'ai marché longtemps, tête nue,\n            Lés yeux clos d'un rêve trop lourd...\n            Un jour vous êtes revenue !\n\n            C'était l'hiver, il faisait gris.\n            J'ai conservé votre main nue,\n            Et je n'ai même pas compris\n            Pourquoi vous étiez revenue.\n\n           Je n'ai pas reconnu l'enfant\n           Blonde des moissons de septembre,\n           La vierge au rire triomphant\n           Et la clarté douce des chambres.\n\n           Où notre enfance se passa.\n           O fleur à la tige menue\n           Que mon premier désir cassa,\n           Je ne vous ai pas reconnue.\n\n           Pourtant vous m'avez fait asseoir.\n           La voix lente d'une prière\n           Vous m'avez parlé ; et le soir\n           S'est fait plus clair sous ma paupière.\n\n           C'était au bord d'un chemin creux.\n           Vous avez levé votre voile\n           Et j'ai vu des pleurs dans vos yeux\n           Scintiller avec les étoiles.\n\n           Mon cœur a tressailli de peur\n           Et comme je ne pouvais croire\n           Vous m'avez dit : Je suis la fleur,\n           L'obscure douleur des nuits noires.\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                            V\n\nLaisse-moi t'évoquer dans mes chers souvenirs,\nTelle que je t'aimais rieuse et grave et tendre\nToujours enfant, indifférente à l'avenir.\n\nLaissons comme autrefois, l'ombre du soir s'étendre.\nJadis à cette heure où je te sentais venir\nJe m'arrêtais au seuil des bois pour mieux t'attendre.\n\nEt rien qu'à te sentir marcher à mes côtés\nJe t'aimais plus encor. C'étaient tes mains tremblantes\nEt claires par les nuits lumineuses d'été,\n\nC'étaient tes yeux craintifs et la pâleur dolente\nDont tu ceignais ton front par les soirs de clarté\nQue je baisais en moi... Ces heures étaient lentes.\n\nJe t'aimais tant. — Le parfum lourd des balsamines\nM'exaspérait comme un outrage à ta candeur\nEt je serrais ta main dans ma crainte enfantine...\n\nLorsque je sanglotais, troublé de la tiédeur\nDe tes aveux, tu m'attirais sur ta poitrine\nEt tu séchais mes yeux de tes baisers rôdeurs.\n\nO morte, cette nuit est une nuit d'hiver.\nJe me souviens d'avoir aimé. Un long cortège\nDe rêves abattus hante mon cœur pervers\nEt je suis en pleurant tes traces sous la neige.\n                                              JOSEPH BOSERET.\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "             La Guirlande des Dieux (I)\n                              par Albert Giraud\n\n               LA Guirlande des dieux, œuvre nouvelle de Fauteur\n                  de Hors du siècle, est un de ces livres qui risquent\n                  fort de n'avoir pas, du moins immédiatement,\n                  le succès qu'ils méritent. On en dira beaucoup\n                  de bien, sans aucun doute, — on croirait se\n                  déconsidérer en en disant du mal — mais,\n                  comme il est aujourd'hui d'usage de louer à peu\n                  près tout livre nouveau, les éloges resteront\nsans effet, ou peu s'en faut. Il faudrait, en un pareil cas,\npouvoir rendre aux épithètes louangeuses la plénitude de leur\nsignification; il faudrait pouvoir rendre au public le sens de la\nmesure, de telle sorte que, quand une œuvre est belle, on fût\nsûr de le lui faire entendre en disant simplement : cette œuvre\nest belle. Nous n'en sommes plus là. On compromet aujour­\nd'hui le succès d'une œuvre littéraire en disant qu'elle est belle\nsans plus, comme en disant qu'elle est forte, ou charmante, ou\naimable. Le public, habitué aux louanges hyperboliques, croit\ncomprendre qu'elle est médiocre. Il sied de ne pas trop lui en\nvouloir. On lui a présenté tant de poèmes dont les moins\nremarquables étaient merveilleux, étonnants ou sublimes! Il n'a que\nfaire d'un poème qui n'est que beau.\n   Je voudrais cependant pouvoir louer avec mesure, comme on\nsut le faire jadis, ces poèmes qui, malgré leurs qualités roman­\ntiques, leur éclat, leur sonorité, leur ardeur voluptueuse,\nattestent un si rare respect des traditions classiques. On y\ntrouve la netteté, la propriété, la vigueur du style; la plénitude\ndu vers, l'harmonieux balancement de la strophe, vers et strophe\ncorrespondant naturellement à une division logique de la\npensée; l'unité, la cohésion organique des ensembles, combinés\n\n (1) Lamertin, éditeur, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "                   LA GUIRLANDE DES DIEUX                        209\n\n\navec une sûre entente de la composition, des proportions, de\nl'ordre. Toutes ces qualités, réunies au moins dans les meil­\nleurs poèmes de la Guirlande des dieux, font d'Albert Giraud un\ndes plus excellents poètes français de l'heure présente.\n   On estimera peut-être, que je m'étends outre mesure sur les\nmérites purement formels de cet ouvrage. Certes, les sentiments,\nles rêves, les passions qui ont fourni la matière d'un poème\nsont loin d'être indifférents : et nous verrons quelle âme ardente\ns'exprime dans la Guirlande des dieux. J'attache cependant plus\nd'importance à la façon dont elle s'exprime, persuadé qu'en lit­\ntérature, et surtout en poésie, la forme l'emporte incomparable­\nment sur le fond, bien que la beauté de la forme ne puisse\nsérieusement se concevoir sans la solidité du fond. La profon­\ndeur de la sensibilité, l'ardeur de la passion, la fécondité de\nl'imagination, l'essor du rêve et de la fantaisie ne sont que les\nindispensables conditions de la faculté poétique : ils ne la cons­\ntituent pas. La poésie est un art qui s'apprend, et que le mieux\ndoué ne connaîtra pas s'il ne s'est pas donné la peine de l'ap­\nprendre. Un poème tel que le Crime de l'archange, vrai chef-\nd'œuvre de passion, suppose beaucoup moins de passion que de\nréflexion et de travail, et est beau pour cette raison même. Rien\nde plus faux que l'adage bien connu : nascuntur poetae.\n    Une telle poésie sent parfois l'effort, mais un effort couronné\ndu plus magnifique succès. Je ne sais quelle beauté mâle et\nfière, chère entre toutes, revêt ces œuvres qu'on sent être le\nfruit non de la banale facilité, mais de la volonté, de l'énergie,\nde la constance. Elle brille, cette beauté paradoxale, dans tels\nvers de Malherbe, de Vigny, de Baudelaire, de Leconte de\nLisle, de Guérin, de quelques autres encore. Et elle nous les\nrend doublement précieux.\n    La Guirlande des dieux marque-t-elle un progrès sur Hors du\nsiècle, jusqu'ici l'œuvre capitale d'Albert Giraud? Ou bien n'est-\nelle, ainsi qu'il arrive souvent, que l'inutile réplique de ce chef-\nd'œuvre?\n    Tout n'est pas de la même valeur dans ce recueil nouveau un\npeu artificiellement composé de pièces écrites à de longs inter­\nvalles, et, par suite, assez différentes d'inspiration et de manière;\ntoutes n'ont pas la même franchise, la même force d'expression.\n Il en est quelques-unes où Giraud, d'ordinaire net jusqu'à en\n être incisif, devient un peu vague et diffus; et je note çà et là,\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "210                         DÜRENDAL\n\n\n\n dans les pièces les plus anciennes, des traces d'affectation. En\ngénéral, le recueil témoigne cependant, dans ses meilleures\n pages, d'un art plus conscient, plus volontaire, plus sûr, que\nHors du siècle; l'expression a gagné en force nerveuse ce qu'elle\npeut avoir perdu en ampleur et en aisance. Et la poésie d'Albert\n Giraud est aussi concrète, aussi pittoresque, aussi flamande\nqu'elle fut jamais.\n   Nous retrouvons chez le poète cette haine du présent médiocre\net laid, cette nostalgie des âges de beauté et de force, qui jadis\nlui faisait intituler fièrement un de ses livres : Hors du siècle.:\n Mais cette fois il remonte bien plus haut que la Renaissance, dont\nla splendeur lui apparaît sans doute empruntée ; il remonte jus­\nqu'aux sources mêmes de la beauté, jusqu'à la Grèce homérique\ndont il évoque les dieux en une série de poèmes admirables.\nQuelques-uns, tels que le Visage d'Apollon, le Troupeau d'Admète,\nla Mort de Marsyas, l'Enfant Eros, Vénus punie, Psyché, Zeus,\nsont de la plus fière beauté. On se doute bien que le poète n'a\npas toujours respecté le caractère original des mythes grecs. Il\nest trop subjectif et trop passionné pour cela. Son amour de la\nbeauté, de l'eurythmie, de l'ordre, ne va pas sans la haine et le\nmépris profonds dé leurs contraires. Son dieu préféré est Apol­\nlon, mais l'Apollon inexorable autant que splendide qui châ­\ntiait de ses mains lès mauvais chanteurs. Et on sent qu'il\nl'admire pour le moins autant dans sa colère que dans sa séré­\nnité.\n   Certains de ces poèmes ont l'accent passionné de l'allusion\net de la satire. On connaît la combativité d'Albert Giraud; on\nsait, d'autre part, quelles sont ses opinions littéraires et même\nphilosophiques ou sociales. On est tenté de se demander, en\nlisant la Mort de Marsyas, quel vers-libriste, quel décadent, quel\nsymboliste malencontreux, il faut chercher sous le masque du\npauvre satyre dont le poète, en des vers grondants de haine et\nde mépris, raconte la bassesse, la présomption et le châtiment\nterrible. Les sentiments que peut inspirer à un poète d'aujour­\nd'hui le fabuleux Marsyas ne suffisent pas à expliquer tant\nd'animosité.\n   Cet accent-là se retrouve dans le Crime de l'archange, la maî­\ntresse page du livre, une œuvre où abondent la force et l'élo­\nquence, mais qu'on haïra peut-être autant qu'on l'admirera. En\nvérité, le poète s'y révèle le plus déterminé des aristocrates.\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                   LA GUIRLANDE DES DIEUX                        211\n\n\nFaut-il le croire quand il professe le respect de toute supério­\nrité, même matérielle et brutale?\n\n                              ...la gloire et le génie,\n        La fortune et l'amour, la force et la beauté...\n\n   Et ne se noircit-il pas à plaisir quand il exprime, pour la\nfaiblesse, l'humilité, la misère, un si écrasant mépris? Je crois\nvoir bien des figures dignes d'intérêt, de pitié ou d'admiration\ndans cette multitude malheureuse qu'il appelle dédaigneuse­\nment la plèbe. Et il faut que la puissance de la poésie soit bien\ngrande pour que les strophes suivantes, dont quelques vers\ndevraient me révolter, m'inspirent uniquement la plus haute\nadmiration :\n\n    ... Toute clarté s'éteint. Toute grandeur abdique.\n    Impuissante à vouloir, la triste humanité\n    Se rue, en haletant d'une flamme sadique,\n    De la sensiblerie à la férocité.\n\n    En proie au vin menteur d'une pitié grossière,\n    Les penseurs les plus hauts, les chrétiens les plus droits\n    Encensent bassement la plèbe carnassière :\n    Le roi jette son glaive et le pape sa croix.\n\n    Le peuple, sur l'autel de la misère humaine,\n    Entre l'âne et le bouc adore l'insurgé,\n    Et semble, en bondissant où son instinct le mène,\n    Un aveugle conduit par un chien enragé.\n\n    Des poètes déchus, trouvères au cœur pâle,\n    Baisent la brute sur son mufle de taureau,\n    Leur hymne spasmodique est plus affreux qu'un râle;\n    L'art meurt, et Caliban commande à Prospero.\n\n    Guerre au flambeau qui luit! guerre au rêveur qui chante\n    Si, courbé devant les goujats humiliés,\n    Il ne demande pas à la tourbe méchante\n    Pardon de son génie en faisant des souliers!\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "212                           DURENDAL\n\n\n      Et ce qui fut jadis la noblesse de l'homme,\n      Le mépris nécessaire et la mâle fierté,\n      L'esprit ailé d'Athènes et la force de Rome,\n      Sombre dans une vaine et veule charité...\n\n   Je ne connais guère, dans la littérature contemporaine, de\nplus beau style, de plus beaux vers, de plus belles strophes.\nRien qu'en citant de tels passages — et le livre en contient plu­\nsieurs qui le valent — on pourrait apprendre à qui l'ignorerait,\nde quelle beauté sont susceptibles le style, le vers, la strophe\nen général ; on pourrait rendre aux étourdis qui admirent pour\nleur « lyrisme » les tirades de M. Rostand, la notion exacte de\nla poésie.\n   Dans les œuvres d'Albert Giraud se manifeste une âme hau­\ntaine et outrancière, qui impose l'étonnement et l'admiration,\nmais qui paraît faire fi de la sympathie; une âme voluptueuse\net trouble, qui charme moins qu'elle n'inquiète; une âme dont\nles langueurs et les sursauts ont quelque chose de félin; surtout\nune âme égoïste, volontaire et despotique, qui, se connaissant\net s'aimant telle qu'elle est, persévère dans son être et cultive\nses orgueilleux défauts. Si ce poète vous inquiète, vous blesse\nou vous révolte, croyez bien qu'il le fait volontairement et qu'il\ns'en réjouit, en aristocrate qu'il est.\n   Tout cela du moins est vrai des précédentes œuvres d'Albert\nGiraud. Dans la Guirlande des dieux l'influence des années est\nsensible. Une douceur, une tendresse, une émotion inattendues\ny font parfois trembler cette voix qui chanta si souvent la pas­\nsion égoïste. L'automne de la vie est là, avec ses tristesses et ses\nregrets : ces ivresses ont désormais une douceur poignante, les\nvoluptés une ardeur mélancolique... Le poète dépouille son dur\norgueil, et, pendant qu'il en est temps encore, aspire à être un\nhomme, rien qu'un homme, avec toute la faiblesse et la ten­\ndresse que peut comporter ce mot. Il éprouve lui-même la\nmétamorphose qu'il prédit à un jeune ami :\n\n\n        Tu fais bien de dresser si haut ta mâle tête,\n        Enfant! L'orgueil est beau qui nous égale aux dieux!\n        Pour ton âpre printemps la vie est une fête\n        Dont tu gardes l'éclat reflété dans tes yeux!...\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                    LA GUIRLANDE DES DIEUX                      213\n\n\n       Un jour, tu sentiras, sous les regards moqueurs,\n       Méprisé par l'amour que ta force méprise,\n       Battre dans ta poitrine incrédule et surprise\n       Un pauvre cœur humain pareil aux autres cœurs!\n\n  Comme toutes les choses rares, elle a un charme exquis, cette\ninspiration à laquelle le poète de Hors du siècle ne nous avait\npas accoutumés. C'est elle qui lui a permis d'écrire, entre autres\npoèmes délicieux, ce pur et virgilien poème de Psyché, où la\njeune épouse d'Eros, châtiée\n\n           Du beau crime innocent de l'avoir trop aimé\n\nexcite la pitié de tous les dieux de l'Olympe, et, pendant son\nsommeil plein de rêves douloureux, est consolée par le grand\nPan en personne. Et comme elle est également inattendue chez\nGiraud, cette idée de faire consoler l'âme humaine par la\nNature; chez le baudelairien Giraud, qui fut toujours un admi­\nrable peintre du monde visible, mais à qui jusqu'ici la nature\nne semblait guère inspirer de sympathie.\n   J'aurais encore beaucoup à dire de la Guirlande des dieux si je\nvoulais faire une analyse complète de ce livre. Tel n'est nulle­\nment mon dessein. J'ajouterai seulement que, si l'on excepte\nquelques pages faibles ou confuses, tout dans ce livre est de\nhaute importance. Parmi tant de productions hâtives, dont on\nfait un éloge exagéré, les poèmes de la Guirlande des dieux, qu'on\nne pourra louer suffisamment, faute d'épithètes qui aient gardé\npour le public la plénitude de leur sens, m'apparaissent comme\ndes œuvres singulièrement solides et fortes. On n'y trouve ni\nvirtuosité vaine, ni stérile abondance, ni redites qui affaiblissent\nl'idée en la répétant. Je crois volontiers à la sincérité d'un\nauteur qui ne se répète pas. Chacun de ces poèmes a sa signifi­\ncation, sa physionomie, j'allais dire sa personnalité propre.\nChacun d'eux est plein de sens et présente dans un de ses\nmoments pathétiques une âme originale et passionnée ; chacun\nd'eux la présente en beauté, dans un effort presque toujours\nheureux vers la plénitude, la force, l'éclat, la sonorité, vers\nl'expression souveraine.\n                                            FERNAND SÉVERIN,\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "                     Poèmes\n                                          A l'âme de G. RODENBACH,\n                                        ces estompes de Bruges.\n\n\n                   Les Carrefours\nO les carrefours noirs de la très vieille ville,\nEt qui tendent leurs bras en un signe éploré\nVers les quatre horizons de l'antique cité,\nComme un appel dormant de leur âme          tranquille!\n\nDéjà depuis des ans et puis des ans sans nombre,\nLeur geste infatigué barre le sol herbeux,\nMais rien ne leur répond, et l'étoile des c i e u x\nVeille seule et muette à leur supplique   d'ombre.\n\nLe soir quand tout se tait, à l'angle des ruelles\nJetant un vague halot enténébré d'oubli\nSur les pignons crochus au faîte vert et gris,\nDans le calme apeuré, s'allument des chandelles.\n\nSous les niches de bois ou les auvents de pierre,\nQuelque sainte naïve en corselet vieillot,\nSemble joindre pour eux ses longs doigts    d'ex-voto,\nEt murmurer alors tout bas une prière...\n\nMais l'oraison est vaine et vaine leur  souffrance;\nPlus noire erre la nuit entre les carrefours\nQui d'un geste infini tendent leurs bras toujours\n...Et n'étreignent sur eux que la désespérance.\n\n\n             Croquis du Béguinage\nDans la cité dormante, où veillent les béguines,\nC'est Monseigneur le soir en camail de satin,\nMitré des derniers feux du soleil   incarmin,\nQui descend l'escalier des ombres    purpurines.\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                       POÈMES                                   215\n\n\nEt l'on voit se glisser tout le long du chemin,\nFidèles à l'appel des cloches     argentines,\nComme de grands oiseaux, les cornettes très fines\nDes recluses d'amour et du geste divin.\n\nC'est le salut qui sonne, et là bas les lumières\nDerrière les rideaux soigneusement      tirés,\nBaissent sur leurs yeux d'or leurs tremblantes       paupières...\n\nEt soudain dans le calme auguste et solennel.\nLes orgues de l'Eglise illuminant les ombres,\nMontent en Hosannats vers le rêve    Eternel...\n\n\n         Tantum ergo Sacramentum...\nSous les arceaux voûtés de l'Eglise en lumières,\nMagnifiant le ciel de leurs vibrantes    voix,\nChantent les orgues purs des divines prières\nQu'égrène la candeur d'invisibles     rosaires\nQu'on entend cliqueter sur les chaises de bois.\n\nLes fronts se sont penchés sur la maigreur des doigts\nPieusement croisés en des gestes      austères,\nComme seules en ont les vierges       d'autrefois\nQue l'on rencontre encor aux carrefours         étroits\nDes très vieilles cités aux vieilles mœurs      austères.\n\nEt le « Tantum Ergo » a fait courber plus bas\nVers le dallage blanc des dalles funéraires,\nComme si l'Inconnu les appelait déjà,\n\nLes voiles attristés des béguines  rêveuses,\nTandis que dans le chœur l'officiant encor\nLève pour les bénir le lourd ostensoir d'or...\n                                             MARCEL W Y S E U R .\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "                  Les deux oiseaux\n\n               L est un oiseau dont on parla beaucoup. Volaille\n                 tapageuse éclose dans quelque cour de Marseille,\n                  elle a fait tant et si bien par ses cris discordants,\n                 les soubresauts épileptiques de sa crête sangui­\n                  nolente, que bien peu de gens ignorent même\n                 les plus petits détails de son anatomie. Chante­\n                 cler, faut-il l'appeler par son nom? a défrayé\n                 toutes les chroniques. Dans le monde ce fut non\nun sujet, mais, le sujet, de conversation. Ce fut la planche de\nsalut à laquelle se raccrochèrent avec enthousiasme les esprits\nprès de se noyer dans l'ennui solennel ou le traître sommeil.\n   Le prix des places ajoutait au charme d'avoir assisté à des\nreprésentations aussi sensationnelles. L'un se trouvait à la\npremière, l'autre à la générale. Chacun avait pu faire ample\nmoisson de remarques spirituelles. — « L'avez-vous vu,\nmadame? — Oui, je l'ai vu. — Le chien Patou s'accou­\ndait à sa niche pour parler plus commodément, pauvre bête!\n— Comme il devait avoir chaud! » — Et puis, plus de\nlongues tirades amoureuses ! Auparavant un héros ne pouvait\ndécemment déclarer sa flamme à moins de quatorze vers. A\nprésent ne lui suffit-il pas de regarder l'objet désiré d'un air\npénétré, d'aller jusqu'au fond de sa gorge chercher de rauques\naccents et de proférer un Co... pathétique. C'est un trait de\ngénie, une trouvaille. Ce qui me fit plaisir aussi fut de retrouver\ndans les bois le lièvre catholique de Francis Jammes.\n   Bien des gens sont furieux. La réclame qui précéda l'appari­\ntion de ce grand sinistre littéraire, leur paraît éhontée. C'est\navec la plus franche mauvaise humeur qu'ils regardent passer\nce vol de poules atteintes de la folie des grandeurs. Ils sont\nd'autant plus hargneux qu'ils éprouvent quelque ennui à don-\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                            LES DEUX OISEAUX                                 217\n\n\nner leur avis, l'auteur ayant menacé du nom de vil crapaud\nquiconque n'admirerait pas sans réserve l'élan de son génie.\nLouable précaution et qui donne à réfléchir. De même le\npauvre esprit français, ironique et frondeur, se voit fort en peine,\non le traite de « muffle » avant qu'il ait parlé. Pourtant, que les\nmerles en habit noir se consolent. Si c'est pour les imiter\nqu'éclate ce feu d'artifice de calembours et d'à-peu-près, le coq\nne prouva qu'une chose, c'est que chacun doit s'occuper de son\nmétier. Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec\ngrâce. Souriez toujours, monsieur de Voltaire, vous n'êtes pas\nencore remplacé.\n   On a dit, pour expliquer tout ce tapage, qu'il fallait un chef-\nd'œuvre à la poésie française, elle souffrait d'en manquer. Il\nétait nécessaire d'éclairer le monde. On alluma la plus grosse\nlanterne qu'on pût trouver, mais on oublia de suivre dans le\nciel la montée victorieuse d'une étoile.\n   Il est un oiseau plus discret, aux formes pures, qui ne pos­\nsède en son plumage nul bariolage de mauvais goût. Sa robe\nest uniforme mais chatoyante. Son vol est gracieux comme\ncelui de l'hirondelle, comme elle il rappelle les printemps\nécoulés. Il a les allures modestes et réservées du calme bonheur\nqu'il représente. Le connaissez-vous?\n   Vous tous qui parlez tant de Chantecler, vous désiriez du sym­\nbole frais? Pourquoi vous tourner vers quelqu'un qui le manie\ncomme un sauvage une boussole marine. Frais, délicieux\ncomme une eau limpide qui laisse apercevoir les cailloux blancs\nde son lit, il existe, ne le saviez-vous pas? L'âme des choses\nqu'il révèle ne parle pas en méchants vers, elle se contente d'une\nprose infiniment charmante et rythmée.\n   Distrayons-nous par une page certes fort curieuse d'histoire\nlittéraire qui s'écrit sous nos yeux à l'heure présente, mais ne\nnous y arrêtons pas. Un feu de Bengale peut éclairer violem­\nment un coin de forêt, mais jamais il ne donnera l'impression\ndu clair de lune.\n   L'Oiseau Bleu (1) est un petit chef-d'œuvre. Tout y est\nmesuré, à sa place. Voit-on dans la pièce de Maurice Maeter-\nlinck le souci de représenter des animaux et des décors à la\n\n  (1) L'Oiseau Bleu, féerie en cinq actes et dix tableaux par Maurice Maeterlinck\n(Paris, Fasquelle, éditeur).\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "218                        DURENDAL\n\n\nmême échelle. Pourquoi l'auteur se serait-il laissé aller à une\naussi monstrueuse faute de goût. Il eut bien soin de dire, en\nparlant du chien et du chat qui jouent un rôle dans sa féerie :\n« Il convient que les têtes de ces deux personnages ne soient que\ndiscrètement animalisées. » Notre pensée n'est-elle pas là toute\nprête à parer les acteurs de costumes merveilleux. A vouloir\ntoucher de trop près la réalité, on tombe dans le ridicule. Le\npublic en se rendant au théâtre sait qu'il y entrera dans le\ndomaine de la fiction, pourquoi lui rappeler par des efforts\ngrotesques que l'on ne peut atteindre à l'intégrale vérité. Le\nthéâtre doit faire penser, non reproduire. Combien mieux\ninspiré était Rostand lorsqu'il situait les Romanesques dans n'im­\nporte quel pays et à n'importe quelle époque pourvu que les\ncostumes fussent jolis. Qui de nous remercie le conteur de\nnous expliquer le pourquoi de l'accoutrement dont est affublée\nla faisane. Qu'il eût été gracieux, nous n'en eussions pas\ndemandé davantage. Et si quelque jour l'un de nous aperçoit\nun faisan doré au bout de son fusil, dans une de ses chasses,\nil sera étonné de le trouver aussi mâle que femelle. Que peut\nnous faire que les frelons murmurent des vers puisque jamais\nnous ne pourrons les comprendre? Que peut nous faire que la\ncantilène des crapauds désire être une onomatopée, si grâce à\nelle il nous est donné d'entendre des vers qui resteront parmi\nles plus sots que l'on puisse écrire?\n   A quoi nous fait penser Chantecler? A rien, à la puissance de\nla réclame. Nous nous sommes intéressés à des déguisements\nqui n'étaient même pas jolis, lourdes carcasses. L'idée du\nmérite méconnu et de la haine qu'il suscite ne nous fut pas\nnouvelle. Depuis le meurtre d'Abel elle a bien vieilli. Celle, la\nseule vraiment belle, de l'enthousiasme quand même, de l'effort\ncontinué malgré les. chutes et les erreurs, était si mal exprimée\nque beaucoup l'ont prise pour une profession d'obscurantisme.\nOn nous avait promis du génie. Tous nous avons gratté de nos\npattes avides dans le tuf prétendûment profond de cette œuvre.\nLorsque l'un de nous s'arrêtait, les autres accouraient rapides\nen demandant : « Que croque-t-il? » Mais rien, mes chères\npoules, rien du tout. Il n'y a rien à croquer là-dedans.\n   En lisant l'Oiseau Bleu on n'est pas à tout moment obligé de\nse dire : l'auteur de ceci a écrit déjà d'admirables choses, où\nsont les beautés qu'il va nous révéler? Dès les premières lignes\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                       LES DEUX OISEAUX                          210,\n\n\non est sous le charme. Pendant ce voyage dans l'irréel, les mots\nréveillent toutes nos idées sur la vie, nous ne les avions encore\nentendu exprimer d'une manière aussi précise. La robe cou­\nleur du temps trouvée dans le trésor de Peau d'Ane, ravive\ndans nos âmes le souvenir des merveilleuses visions qu'admira\nnotre enfance. Notre imagination a pu se créer une idée, non\npas abstraite, de la beauté, mais faite de toutes les jolies choses\nque nous vîmes, de toutes les surprises de nos sens; elle ne\ndemande qu'à être dirigée délicatement; dès qu'on le lui aura\nmontré elle se dirigera d'elle-même dans le chemin bordé d'ex­\ntatiques merveilles par le passé.\n   Faut-il décrire une féerie? Non. Quel est son sujet? Tout.\nLe souvenir, le décor de notre existence, l'avenir, l'âme des\nobjets et des êtres si diverse, si multiple. En un rêve d'enfant\nnous voyons se dérouler toute la philosophie du bonheur, pas­\nsager, fuyant, laissant une parcelle de lui dans toutes choses.\nCherchépartout,partoutaperçu,ilmeurt dansnos mains lorsque\nnous croyons le tenir, modeste il dormait dans la cage qui\npend à notre fenêtre.\n   Simple et complexe comme notre vie, telle se révèle cette\nœuvre profonde. Celles qui doivent servir à satisfaire quelques\nrancunes personnelles, celles qui ne sont qu'un défi, une\ngageure, un projet avorté qu'on s'est entêté à réaliser par\n orgueil, ne parleront pas à nos âmes. Ce n'est pas en elles que\nnous trouverons les paroles amies. Aux jours de peine nous n'y\n découvrirons pas le mot qui console, qui réveille l'enthousiasme\n au sein d'un bonheur à son crépuscule, elles ne nous ferons\n pas dire :\n\n         J'avais si soif, si soif, et depuis si longtemps!\n         C'est ce vers quoi, sansfin,je reprenais mes courses,\n         L'eau vive. . .           .\n\n\n\n         Et d'un geste pareil, mais d'une âme plus vieille,\n         Toujours dans la citerne, hélas! toujours parsille,\n         De volupté saumâtre et de trouble plaisir,\n         Je descendais toujours l'urne de mon désir...\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "220                       DURENDAL\n\n\n        Et maintenant, c'est dans la fraîcheur que je vais!\n        Car mon âme a senti, dans son ombre surprise,\n        Sourdre, à flots de clarté, la fontaine promise !\n        Jaillis, source d'amour, et monte en jet de foi,\n        Et puis retombe en gouttes d'espoir, chante en moi,\n        Chante! et suspends, au lieu d'une poussière infâme,\n        Une poudre d'eau vive aux parois de mon âme!...\n\n  Que cela nous console dé Chantecler de citer ces vers de la\nSamaritaine.\n                                             MAX DEAUVILLE.\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "              Joris=Karl Huysmans\n  d'après sa correspondance inédite\n                             (Suite)\n\n\n\n\n               Nous voici arrivés à un nouveau tournant de la vie\n                  de Joris-Karl Huysmans. Il quitte Paris, défi­\n                  nitivement, croyait-il, hélas! ce ne fut pas pour\n                  longtemps. L'odieuse expulsion des moines\n                  devait l'y ramener malgré lui. Il s'installe près\n                  de ses chers Bénédictins de l'abbaye de Ligugé.\n                  Il a la chance d'y rencontrer une âme de moine\ntout à fait exceptionnelle à tous les points de vue : dom Besse,\nun saint doublé d'un artiste, et qui d'emblée avait compris\nHuysmans. Celui-ci s'y abandonna à la direction de ce reli­\ngieux fervent et distingué tout à la fois. Ne se sentant pas la\nvocation de moine, Huysmans y devint oblat de Saint Benoît.\nL'oblature est une espèce de tiers ordre bénédictin dans le\ngenre des tiers ordre de Saint François et de Saint Dominique.\nL'oblat n'émet point de vœux de religion, ne porte pas l'habit\nmonastique, mais s'engage tout simplement à mener dans le\nmonde une vie foncièrement chrétienne.\n   C'est certes à Ligugéque J.-K. Huysmans passa les plus belles\nannées de sa vie. Il y partageait la vie liturgique des moines,\nassistait à leurs offices, prenait part parfois à leurs récréations,\ns'asseyait souvent à la table frugale du monastère. Enfin, il y\ntrouva le silence et la paix qu'il lui fallait pour poursuivre sa\ncarrière littéraire. C'est dans sa chère retraite de la Maison de\nNotre-Dame — telle était l'enseigne que sa dévotion à la Vierge\nl'avait porté à donner à son ermitage — qu'il composa deux de\nses plus beaux livres : L'Oblat et Sainte Lydwine. C'est de\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "222                               DURENDAL\n\n\n\nLigugé que nous furent adressées par notre ami les lettres qui\nsuivent :\n                                                   Paris, Toussaint, 5 novembre.\n                   MON CHER AMI,\n\n   Je suis sans nouvelles à vous donner de X... Il fait le théâtre au Gil\nBias, je crois, et il est dans un engrenage de vie parisienne, où l'on ne se voit\nguère, à travers tout un Paris divers. Quant au P . Pacheux, je l'ai vu hier.\nIl m'a dit, en effet, s'être sécularisé.\n   Et je vois la même chose dans tous les ordres, les plus intelligents s'en\nvont. Et partout l'on sent la même chose : la lassitude de gens écrasés par\ndes imbéciles. C'est tout de même singulièrement triste d'assister à cet effrite­\nment qui, je le répète, est général. J'en vois défiler chez moi de toutes les\nsortes. Il est bien certain que les ordres, déjà languissants avant la persé­\ncution, ont besoin de réformes — ou, ne répondant plus au besoin d'un\ntemps, peuvent disparaître. Il y a en tout cas un ver dans le fruit.\n   Ici le rationalisme envahit de plus en plus les séminaires. Toute cette jeu­\nnesse ne jure plus, que par Loisy. Quelle génération de prêtres cela nous\npréparé-t-il, au moment où il y aurait nécessité d'avoir des âmes d'apôtres\nessayant de reconquérir le peuple que l'Eglise de France a perdu. Je me le\ndemande.\n   Je suis tous ces mouvements de très près. Nous sommes évidemment à un\ntournant en France. L'enseignement sulpicien est imbécile et rétrogade, et\nc'est lui qui est cause des révoltes semi-protestantes que nous avons. Mais\nallez leur faire comprendre cela. Je finirai dans un livre par mettre les pieds\ndans le plat. C'est à cuire à petit feu.\n   Merci du livre de Sprimont. Il était très sympathique. Je vais lire le livre.\n   Bien affectueusement à vous.                             J.-K. HUYSMANS.\n\n                          CHANGEMENT DE DOMICILE\n\n                                         Maison Notre-Dame, à Ligugé (Vienne).\n                   MON BIEN CHER AMI,\n\n   Je vous écris, au milieu des paquets, dans un affligeant désordre de bibe­\nlots et de livres. Mardi prochain j'aurai quitté définitivement Paris. Je ne\npense pas trouver le bonheur à Ligugé, mais une hygiène meilleure d'âme\net la possibilité de travailler plus en paix, en renonçant au journalisme et\nm'attelanf enfin sérieusement à ma Vie de sainte Lydwine.\n   Paris est un vrai cloaque et j'aurais bien de l'étonnement si toutes les\naffaires en suspens ne finissaient pas dans une effroyable débâcle avec pour­\nsuites contre les congrégations. Enfin, peccavimus, facti sumus tanquam\nimmundus nos.\n   Je ne pense pas être réellement installé avant quelques mois, car c'est\nà peine si la maison est prête. En attendant, je vivrai, je ne sais pas encore\ntrès bien où.\n   Bien affectueusement à vous, cher Ami.                  J.-K. HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "         JORiS-KARL HUYSMANS D ' A P R È S SA C O R R E S P O N D A N C E        223\n\n\n                                    Ligugé, maison Notre-Dame, 16 septembre 1899.\n                    MON CHER AMI,\n\n   Je suis tranquille à Ligugé, loin de tout, lisant en guise de journal ma vie\nde saint du matin et trouvant que les événements qu'elle contient sont infini­\nment plus intéressants que ceux que m'apporteraient les feuilles — puis je\nsuis les offices du cloître et me confine ensuite dans ma bibliothèque.\n   Je ne regrette pas du tout Paris et suis peu pressé d'y retourner. L'hiver\nà la campagne n'a rien qui m'effraie et je suis déjà habitué, maintenant que les\njours tombent, à me promener une lanterne à la main sur les routes.\n    Le seul ennui, terrible, ici, c'est la lenteur, la presque impossibilité\nd'arriver à s'installer, les ouvriers du Poitou étant les plus lents et les plus\nparesseux des hommes; mais, enfin, il faut en prendre son parti, se dire\nqu'en janvier tout sera peut-être en place.\n    Ces ouvriers continuels dans une maison et dans les jardins, au dehors,\nrendent le travail pas commode, mais, enfin, cela n'aura qu'un temps.\n    J'ai vu, ici, un des moines de Maredsous, qui justement me parlait de\n Destrée, le P . Berlière, très intelligent et aimable. Ici, à Ligugé, il y a aussi\n de très bons moines, mais, à part un ou deux, extraordinairement ternes.\n Peu de science, mais de braves gens. Nous sommes loin de Solesmes, mais\n combien le cloître est plus intime et moins caserne ! Puis la bibliothèque est\n assez riche.\n    Ajoutez un paysage délicieux, un climat très doux et, comme vous voyez,\n c'est peu ascétique; de Paris, je ne regrette que quelques amis, mais ils\n viennent souvent pour quelques jours, le rapide de Bordeaux les met chez\n nous en quelques heures.\n    En somme, cette vie semi-claustrale vous pacifie très bien l'âme. On voit\njuste assez le cloître pour pouvoir en goûter la partie supérieure, et l'on peut\n esquiver l'autre et éviter à peu près d'être mêlé aux éternels potins qui sont\n la misère des communautés ; ce n'est guère possible qu'ainsi du reste. Comme\n me le faisait très justement remarquer l'abbesse de Solesmes, quand on a\n atteint un certain âge et qu'on a l'habitude d'observer, l'on voit trop et le\n côté humain qu'on n'enlève guère, hélas ! vous saute aux yeux. En se met­\n tant de petites œillères ça va très bien.\n    Je suis plongé dans un tas de documents sur le moyen âge et ne sais encore\n quand j'en sortirai. C'est prenant, mais bien malaisé à mettre en place.\n     Le Durendal fait la joie du cloître, auquel je le prête; les jeunes l'aiment bien.\n    Vous ai-je dit que nous avions à Poitiers un très vieux sanctuaire Notre-\n  Dame la Grande et à Ligugé même le pèlerinage de Saint-Martin, qui a\n fondé notre cloître. C'est ici une terre pleine de souvenirs. Les saints ont\n foisonné dans les grottes du pays et partout où est situé maintenant l'abbaye\n et le village, ce furent des huttes d'ermites, des laures.\n     Adieu, car ici le temps est coupé par les cloches et elles sonnent pour la\n  messe et je file.\n     A bientôt et bien affectueusement à vous en Notre-Seigneur,mon cher Ami.\n                                                                J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": " 224                                         DURENDAL\n\n\n                                             Ligugé, maison Notre-Dame, 23 novembre 1899.\n\n                        MON   CHER A M I ,\n\n     Vous savez bien que je n e fais a u c u n e conférence et que, lorsque j'étais\n à P a r i s , j'ai toujours refusé celles qui m'étaient offertes. E t ce n'est p a s m a i n ­\n tenant que je me suis retiré du m o n d e que je vais y rentrer. Laissons d o n c\n cela.\n     J e vous fais envoyer par Stock les Pages catholiques. C'est u n simple décou­\n p a g e d'En Route et de la Cathédrale d e m a n d é par les catholiques.\n     N o u s sommes très inquiets ici avec toutes les menaces d'expulsion qui\n fondent sur les c o n g r é g a t i o n s ; en vérité, l'ignominie d e cette pauvre F r a n c e\n dépasse le possible. Vraiment, il faut prier p o u r que les ordres religieux ne\n soient p a s d a n s ce p a y s détruits, car alors j e me d e m a n d e ce qui restera !\n     Bien affectueusement à vous, cher A m i .                           J . - K . HUYSMANS.\n\n                                                Ligugé, maison Notre-Dame, 4 janvier 1900.\n\n                       MON    BIEN CHER. A M I ,\n\n   J e vous dois depuis l o n g t e m p s u n e lettre, mais j'ai été si p r i s , d ' u n e part\navec les recherches sur sainte L y d w i n e et, d'autre part, par les travaux p r é p a\nratoires à m o n noviciat, qui a lieu le 19 m a r s , que je n'ai eu le temps de rien.\nP u i s j ' a i été accablé d'ennuis de toutes sortes; et j ' a i peur, avec ce gouverne­\nment de voyous qui n o u s g o u v e r n e , que ce ne soit q u ' u n commencement\nenvers mon p a u v r e cloître.\n   Enfin, ce b o u t de mot galopé, et s i m p l e m e n t p o u r vous dire q u e je pense\nà vous, au seuil de cet a n , et que je vous souhaite avec paix de l'âme, santé\npropice.\n   P r i e z pour moi et pour que les lois qui se p r é p a r e n t n e forcent pas les\nBénédictins à s'exiler de F r a n c e et prenez ici toute l'assurance d e m o n bien\nrespectueux a t t a c h e m e n t en Notre-Seigneur.                  J.-K. HUYSMANS.\n\n                                              Ligugé. Maison Notre-Dame. S. Eustochium.\n\n                       MON    CHER A M I ,\n\n     Il 'y a bien longtemps.que je veux vous écrire, mais ici les lettres foisonnent\nplus qu'à Paris et les interviews m'ont suivi. L'illusion de la paix au loin\nn'existe p a s . Vous avez pu lire d a n s le Figaro u n e bizarre entrevue avec le\ng r a n d m a n i t o u d u reportage X . . . s c a n d a n t toutes mes phrases par des\nj u r o n s . Ramollot mystique ! Il a j u g é cela piquant, sans d o u t e , et g r a n d bien\nlui fasse de ce genre d'esprit qu'il m'attribue.\n     L a vérité c'est que j e n'ai le t e m p s de rien. O u t r e cette invasion de papiers\net d e gens, j ' a i des recherches folles que m ' i m p o s e Sainte Lydwine, et j ' a i les\noffices et des cours q u e je suis obligé d e suivre au cloître. M o n noviciat com­\nm e n ç a n t le 19 m a r s et devant, suivant la règle, c o m m e nous savons, durer\nu n an et u n jour, ce après quoi, j e ferai ma profession d'oblature, c'est-à-dire\nà la Saint-Benoît 1901.\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "   LA RELIGIEUSE\nŒ u v r e de R E N É JANSSENS\n\n        Exposée au XVIIIe Salon de   Pour l'Art\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": ""}, {"page_pdf": 274, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                    225\n\n\n   Cela vous explique m o n silence et l'espèce de tourbillon d a n s lequel je vis,\nsous des arcades de cloître.\n   Pax! dans l'existence actuelle, n o n . Sinon aux offices et ces matins où,\navec une lanterne on g a g n e , sous la pluie d a n s une nuit noire, la messe\naurorale du cloître.\n   Il est certain qu'il serait préférable de p r e n d r e la robe dans le couvent\nmême et d'y résider, — je serais plus tranquille — mais il y a la question\nlivre qui a c h o p p e tout. Si l'on veut g a r d e r le droit des épithètes et les verbes,\nil faut vivre, c o m m e les familles au moyen âge, d a n s l'alentour; je prends\nl'habit le mois prochain, mais c'est u n e simple formalité, a t t e n d u que je n e\nle porterai pas à l'état h a b i t u e l .\n   E n s o m m e , je garde ma liberté littéraire tout en d e v e n a n t le fils du\nPatriarche.\n   J'ai reçu votre catalogue d o n t l'énuméré m'a intéressé. C'est forcément un\npeu chair et poisson, mais l'ensemble est bien et l'introduction des moniales\nde la Congrégation de Beuron est excellente. Q u a n d ferons-nous l'exposition\nBénédictine broderies miniatures-tableaux-livres?\n    Ici, à L i g u g é , je prêche avec le Maître des novices ces idées et Durendal\nnous est bien utile. Q u a n d je l'ai lu, je l'apporte a u noviciat où il y a\nquelques âmes d'artistes; mais il faut du t e m p s ; les vieux bonzes sont là,\ncomme partout, il s'agit de les mater.\n    Esquirol vous a parlé d ' u n e photographie de m o i . C'est u n e épreuve tirée\npar un a m i . C'est j e u n e , mais puisque cela peut vous a m u s e r , je vous l'envoie\nsous ce pli. Q u a n d le soleil paraîtra u n p e u , on fera la vue de la maison\nNotre-Dame et je vous en garderai u n exemplaire.\n    Ici, p o u r l'instant, ce sont des torrents de pluie, des o u r a g a n s qui secouent\nles cyprès et les p i n s . La nuit, les heures de l'apocalypse semblent v e n u e s ;\non vit avec des bottes de rouliers aux pattes et des c a p u c h o n s sur la tête.\nMais le g r a n d vent des psaumes vous sèche q u a n d on entre d a n s la vieille\néglise; les merveilles quotidiennes des liturgies font l'effet d'efficaces toniques.\nLà-dedans, je suis vraiment très heureux. C'est là, j e crois b i e n , le bon lot\nqui ne me sera p a s ôté.\n   En somme, si je n'avais pas tous ces dérangements extérieurs qui m'évaguent,\nje vivrais très calme dans cette existence intime d'heures canoniales et de\ntravail. Ces h e u r e s coupées sont bien u n peu gênantes p o u r le travail, car\nelles coupent l'élan, mais j ' e s p è r e m'y h a b i t u e r et m'insérer d a n s ce gaufrier\nsans trop y souffrir.\n   Aidez-m'y par vos prières, mon cher Abbé, et pensez quelquefois à votre\nbien dévoué                                                              J.-K. HDYSMANS.\n\n  (A continuer.)                                                HENRY        MŒLLER.\n\n                            Reproduction interdite (1).\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de cet article et des lettres de\nJ.-K. Huysmans qu'il renferme\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "    La Cité de Liége au Moyen Âge (1)\n                            par Godefroid Kurth\n\n\n                  L'ECOLE historique belge a subi, depuis trente ans, une trans­\n                      formation scientifique radicale qui produisit les plus bril­\n                      lants résultats. M. Godefroid Kurth, s'inspirant de l'Ecole\n                      allemande, eut l'heureuse idée jadis de créer à l'Université\n                      de Liége un cours pratique d'histoire dans lequel il essaya\n                      de former, avant tout, des savants capables, par une\n                      critique judicieuse, prudente, impartiale, guidée par l'ana­\n                      lyse et la synthèse, d'exprimer des sources et des docu­\nments les plus infimes, tout ce qui était de nature à jeter quelque éclat\nnouveau sur les chapitres les moins connus de notre histoire. Cette tentative\nfut le point de départ de la création de la moderne école historique belge\ndont l'illustre professeur est le vrai chef et à laquelle nous devons déjà plu­\nsieurs maîtres célèbres, tel Henri Pirenne, et tant de travaux remarquables.\n   L'œuvre nouvelle qui vient de paraître se rattache d'autant plus directe­\nment à cette école de science, que ce fut, en compagnie des meilleurs\nélèves de son cours pratique mis au courant de ces travaux, à l'Université\nmême, que M. Godefroid Kurth, pendant plus d'un quart de siècle,\nconsacra ses efforts et toute sa passion de chercheur, à faire surgir des\nbrumes qui l'enveloppaient toujours, l'histoire d'une cité merveilleuse\nd'héroïsme et de grandeur. Auprès de tant de beaux livres qui s'appellent\nles Origines de la civilisation moderne, l'Histoire poétique des Mérovingiens, Clovis,\nNotger, le nouveau monument, La Cité de Liège, est un chef-d'œuvre d'érudi­\ntion, de jugement et d'art. L'admirable esprit critique du savant, le don\nextraordinaire d'un jugement qui n'épargne aucun détail capable de lui céder\nune lueur de vérité, qui ne cède jamais rien à l'à-peu-près, qui, d'un docu­\nment vague a priori, fait jaillir des ressources insoupçonnées; la science\nsûre, immense, l'art de grouper, de conclure, d'étaler et de peindre en\nartiste, ces qualités-là, l'auteur de Clovis les possède au plus haut point; il\nsait, par l'intérêt, le développement logique d'une étude qui, quoique très\nsavante, n'en est pas moins pleine de vie, de coloris, de chaleur et d'intérêt,\néveiller la curiosité passionnée du lecteur, séduit dès les premières lignes.\nEt cependant l'historien n'exploite pas ici l'éloquence dramatique et le pitto-\n\n  (1) Trois volumes. Bruxelles, Dewit, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                   LA CITÉ DE LIÈGE AU MOYEN AGE                               227\n\n\nresque des faits, son livre reste synthétique et n'embrasse guère que l'expres­\nsion et la signification des événements. C'est avec les préoccupations du\ncritique sagace qu'il a entrepris d'écrire l'œuvre où il devait être d'un bout à\nl'autre l'apôtre de la vérité historique.\n    Le livre s'ouvre par une introduction magistrale sur l'origine des com­\nmunes. On a écrit l'histoire particulière de plusieurs villes, mais qui donc, se\ndemande l'auteur, saura écrire l'histoire de là Commune, celle qui synthéti­\nsera toutes les autres, avec son évolution, ses rouages, son organisation, ses\ndéfauts, ses tares et les faiblesses qui la rendaient vulnérable? De fait le courant\nsuivi par toutes nos grandes cités médiévales fut toujours à peu près le même.\nDans le premier chapitre qui traite des origines de Liége, M. Kurth, mettant\nau service de sa science un art savoureux d'écrivain, nous peint la vallée\nsauvage, le fleuve large, parsemé d'îlots; il nous montre sur les flancs de la\ncolline de Publémont, les premières maisons en bois ou en torchis, couvertes\nde chaume. Le sanctuaire où reposent les restes de saint Lambert attire\nautour de lui la population. La ville grandit. Notger la fortifie et en est le\nvéritable fondateur. Et grâce au génie administratif de l'évêque, le droit\nurbain se développe. Ses racines plongent en plein dans le XIe siècle.\nL'Echevinage règne; il est la loi vivante et incarnée, l'interprète et le gardien\nde la coutume. Mais Liége se sent mal à l'aise sous la direction de cette\nmagistrature. Après 1176, les germes de la vie communale déposés au sein de\ncette cité vont éclore. La ville réunit alors toutes les conditions qui déter­\nminent la naissance d'une république municipale. Elle soupire après l'auto­\nnomie, après le libre choix des mandataires. Les échevins, ces « Seigneurs de\nla Cité », vont subir l'assaut de. la démocratie. Celle-ci a su se liguer contre\nl'ennemi national, ensuite contre le prince et le chapitre, contre les patri­\nciens. Henri de Dinant appelle le peuple au combat pour les libertés com­\nmunes, brise l'oligarchie scabinale et fraye la voie à la démocratie. Le Mâle\nSaint Martin est la conséquence fatale d'un tel conflit. Le massacre des\npatriciens et des échevins est presque complet. Le patriciat est saigné à blanc\net la Paix d'Angleur vient assurer pour longtemps le triomphe du peuple.\nSeulement le prince n'entendra pas laisser à la cité le droit de prendre essor\net de nouvelles luttes constitutionnelles se préparent.\n    La Paix de Fexhe semblait avoir établi et garanti pour des siècles les\nlibertés nationales au regard de l'autorité princière. Chose curieuse, le\nredoutable problème qui met aujourd'hui deux classes aux prises n'a pas\nexisté à Liége pendant le moyen âge. Le prolétariat est à peine représenté\ndans la cité; les houilleurs, éparpillés dans la banlieue, joignent la culture\nde leur champ à l'exploitation de la mine. Les ouvriers liégeois n'avaient\n pas de griefs économiques. S'ils combattent ou se révoltent, c'est pour la\n défense exclusive de leurs droits politiques. Cette constatation est sans doute\n le résultat le plus considérable du livre de M. Kurth.\n    Les conflits entre le prince et la ville amènent les sombres jours. Le passé\n national avec ses gloires et ses libertés illimitées se retirent. Les rivalités\n franco-bourguignonnes, celles de l'Universel Araigne contre le Lion rampant,\n amènent sur le siège épiscopal un homme à la dévotion de la maison de\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "228                               DURENDAL\n\n\n Bourgogne et provoquent ainsi la France à entretenir la ville et le pays dans\nune rébellion permanente contre le prince.\n   Ceci était saris doute la page capitale à écrire. L'historien et le littérateur\nse sont dépassés. En un style sobre, concis, d'une netteté déroutante, après\navoir esquissé les préparatifs de la lutte suprême, le dévouement héroïque\n des hommes de Franchimont, l'auteur nous fait assister à l'entrée, par la\n grande brèche des remparts, des hordes du terrible Duc. Et ici le drame\nfarouche, épouvantable, s'étale en fresques rouges avec une force de coloris\nremarquablement éloquente ; nous le suivons, nous le vivons, nous le subis­\nsons tout entier jusqu'au moment où la dernière pierre de la dernière maison\ns'écroule, jusqu'au moment où, tout à fait rasée, la ville n'est plus qu'un\nmonceau de ruines au-dessus desquelles s'élèvent, seuls, le sanctuaire de\nSaint-Lambert et les autres églises.\n   Quiconque a pu suivre, dans le beau et puissant roman de Henry Carton\nde Wiart, la Cité Ardente, le développement de cette grande finale de drame\nentrevu par un littérateur fortement ému mais soucieux de la grande vérité\nhistorique, retrouvera ces impressions dans un récit splendide et vivant qui\npourra être cité désormais comme un des plus beaux exemples de narration\nhistorique.\n   C'est sur cette page flamboyante que se termine l'œuvre colossale et magni­\nfique de notre premier historien. Li2ge a disparu, mais Liège renaîtra, car\nl'église de Saint-Lambert, en résistant, a sauvegardé les germes de vie qui,\naussitôt répandus, assureront la résurrection rapide de la cité. Dans ses pires\nmalheurs, ses héroïques enfants ne désespérèrent jamais ! Le peu qu'il restait\nde celte population courageuse, échappée au massacre, suffira pour reconsti­\ntuer un nouveau noyau.\n   La conclusion se dégage d'elle-même de toute cette étude. Liège fut, à\ntravers les siècles médiévaux, une cité remarquable d'activité, de civilisation\net de grandeur, qui évolua selon la règle commune, qui lutta sans cesse jus­\nqu'au jour où elle crut un instant réaliser, par le triomphe de la démocratie,\nle gouvernement le plus conforme à ses aspirations.\n                                                                          J. C.\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "La Messe de Beethoven aux Concerts\n    de Musique Sacrée d'Anvers\n\n                  IL y a longtemps que la Société des concerts de musique\n                     sacrée d'Anvers s'est affirmée comme l'une des premières\n                     institutions d'art de notre pays. Mais après l'audition du\n                     13 mars dernier, nous dirons que M. Ontrop a conquis son\n                     bâton de maréchal. Avoir réuni d'une façon permanente\n                     une vaste chorale mixte composée en grande partie d'ama­\n                     teurs bénévoles, l'avoir assouplie et conduite peu à peu,\n                     par l'étude et l'interprétation fervente des chefs-d'œuvre\nclassiques, à une telle exécution d'une telle œuvre dont la difficulté est\nénorme, voilà un exploit digne du plus haut éloge et qui assurera au\njeune chef anversois la reconnaissance, non seulement de tous les musiciens,\nmais de tous ceux pour qui le grand art est le pain spirituel.\n   Le quatuor de solistes était excellent. A côté de MM. R. Plamondon et\nFrœlich, d'anciennes connaissances, nous entendîmes pour la première fois\net avec le plus vif plaisir, un soprano allemand, Mme Tilly Cahnbley-Hinken\net un contralto hongrois, Mme Ilona K. Durigo, deux superbes voix, au\ntimbre riche, formant avec les deux autres un ensemble parfait. L'orgue\nétait tenu par M. Paepen ; M. Zimmer joua délicieusement le solo de violon\ndu Bentdictus, et l'orchestre fut fort satisfaisant.\n   Et l'œuvre même? Comment dire l'impression formidable éprouvée,\nretrouvée, à chaque audition de cette Messe? Impression absolument nette,\nprécise et où, j'en suis sûr, n'entre aucun préjugé; impression indépendante\nou plutôt distincte de l'émotion qu'elle éveille en moi : impression de la\nsignification objective de l'œuvre, de sa portée comme document humain,\ncomme témoignage de ce que fut, de ce que pensa, de ce que voulut\n Beethoven.\n   Comment une œuvre d'une aussi claire éloquence, dans laquelle une âme\nou plutôt un cœur d'homme se montre à nu avec une aussi candide sincérité,\nest-elle encore aujourd'hui « livrée aux disputes des humains » ? Qu'elle ait\népouvanté les artistes de son temps, rien de plus compréhensible. Plus nous\npénétrons dans l'abîme lumineux du génie beethovénien, plus nous conce­\nvons que l'auteur de la Neuvième et de la Messe en ré dût être un objet de\nscandale pour les critiques et les musiciens qui trouvaient dans Haydn et\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "230                                   DURENDAL\n\n\n d a n s Mozart l'expression parfaite de leur idéal musical. E t , en dépit de\nl'impression forte qu'il fit sur les â m e s simplement réceptives, n o u s c o m p r e ­\nnons l'isolement dans lequel il vécut, et que, par exemple, H é r o l d écrive en\n 1815 que le plus bel o r n e m e n t de Vienne est H u m m e l : q u a n t à M. Beet­\nhoven « sa musique est d'un bizarre t r o p étonnant ». Ecoutez c o m m e n t\n M o r i t z . H a u p t m a n n , hostile à cet art nouveau et incompris, tâche de préciser\nla différence d'avec celui de Mozart, où il prétend retrouver les caractères de\nl'art antique, a d m i r a b l e m e n t notés par Schlegel : « L'art de Mozart, écrit-il\nen 1828, représente la réalité parfaitement saine, l'harmonie dans les limites du\nFini. Vouloir chercher cette perfection qui se suffit à elle-même d a n s Beet­\nhoven, c'est ne rien entendre à ce génie qui est, en quelque sorte, ouvert sur\nl'Infini. Ici (chez Mozart) nous avons le cercle qui t o u r n e sur lui-même; là,\nl'hyperbole qui tend sans cesse vers son asymptote et s'en r a p p r o c h e , sans\njamais l'atteindre... Voyez les cadences de Beethoven qui n'en finissent plus ;\nelles ont l'air d e terminer la phrase ; elles n e font que nous rendre plus sensible\nl'éternel inachevé de ces œuvres (1). »\n    C'était là u n e note toute nouvelle que la lyre h u m a i n e n'avait point\nencore fait entendre. T o u t a u moins avec u n e aussi hardie spontanéité et, je\nle répète, l'incompréhension ancienne se conçoit très b i e n . Mais, de nos jours\nm ê m e , alors que la pensée musicale de Beethoven n o u s est devenue presque\nfamilière, sa pensée spirituelle, parfaitement claire aux y e u x de ses contempo­\nrains, se serait-elle obscurcie? L a Messe en ré, en laquelle ses admirateurs\nde 1824 voyaient l'expression de sa foi profonde, on tente a u j o u r d ' h u i , contre\ntoute évidence, d e la faire passer pour u n e œuvre de libre examen, pour\nl'œuvre d'un déiste, d'un « philosophe» qui, sous le couvert de paroles sacrées\nd o n t le sens théologique lui était devenu indifférent, aurait voulu simplement\nexalter l'énergie h u m a i n e . Cette interprétation, d a n s les termes absolus où la\nprésente M. C h a n t a v o i n e , en son livre sur Beethoven (p. 240), est inad­\nmissible. M. Rolland l'insinue plutôt qu'il n e l'exprime formellement, dans\nson admirable petite Vie de Beethoven. E t naguère M. Tiersot, d a n s la Revue de\nParis (15 février 1910), la r e p r e n d au cours d'un article très pénétrant et très\nintéressant sur l'esprit révolutionnaire (2) chez Beethoven : « M. d'Indy a\ndit de la Messe en ri, tout en la. qualifiant d'un des sublimes m o n u m e n t s de la\nm u s i q u e religieuse, qu'elle sort absolument, en raison de son allure drama-\n\n\n  (1) Cf. le Bulletin de la S. I. M. (Section de Paris), numéro du 15 mars 1910. Bien\nentendu cette appréciation de l'art de Mozart n'est véridique que relativement et par\ncomparaison avec l'art tourmenté de Beethoven. Mozart n'est pas « antique » pour un\nsou : il a une sensibilité toute moderne, toute chrétienne. Il est harmonieux certes,\nmais point « dans les limites du fini ». Celui qui a écrit le larghetto du Quintette en la\nn'avait pas besoin de chercher l'infini : il le possédait en lui. Harmonieux, oui, mais il a\naussi parfois des pages d'une beauté passionnée et tragique.\n  (2) Ajoutons pourtant que l'analyse nous en paraît incomplète : elle ne précise pas les\ncaractères qui individualisent cet esprit chez Beethoven. Qu'il y ait une dose de » révo-\nlutionnarisme » chez lui, c'est certain, mais ce révolutionnarisme est tout de même\ndifférent de celui de Robespierre, et l'auteur de la Neuvième Symphonie n'entendait pas la\nliberté, l'égalité et la fraternité de la même manière que les jacobins!\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "                        LA MESSE DE BEETHOVEN                              231\n\n\ntique, du cadre liturgique de la véritable musique d'église. Cela est vrai, con­\n tinue M. Tiersot, mais ce n'est pas assez dire. La Messe en ri n'est pas seule­\n ment construite dans une forme extraliturgique, elle est conçue en dehors de\nla foi religieuse. Elle est d'inspiration hautement humaine, mais rien qu'hu­\nmaine. » Et le savant musicologue essaie de le prouver par l'analyse de\nl'Agnus Dei, avec son évocation de la guerre, de cette même page qui paraît à\n M. d'Indy et, croyons-nous, paraîtra à tout auditeur, non prévenu, l'une des\nplus expressives de la foi profonde de Beethoven.\n    Il nous semble que toutes les circonstances de la composition de cette\n Messe, l'exaltation avec laquelle elle fut conçue, et même, je le dis sans\nparadoxe, l'abandon du point de vue purement liturgique adopté d'abord,\nprouvent à l'évidence la sincérité de l'inspiration religieuse, de la foi de\nson auteur. On ne peut appliquer à Beethoven la commune mesure des\nartistes innombrables, et parfois très grands, qui ne voient dans un sujet\nreligieux que prétexte à musique sentimentale et trouvent tout naturel\nd'écrire des messes, des motets, des oratorios sans aucunement croire à ce\nqu'ils chantent. Avec ce souci passionné de franchise, qu'il montrait en tout,\nil eut abandonné sans hésitation l'œuvre projetée s'il avait constaté qu'elle\nne répondait pas à ses convictions d'homme, d'autant plus que l'événement\nqui lui avait mis la plume à la main — l'intronisation de son élève, l'archiduc\nRodolphe, comme archevêque d'Olmütz — était accompli alors qu'il avait\nà peine achevé un tiers de la partition. Loin de l'abandonner, il se jette à\ncorps perdu dans ce travail avec une ardeur que ses familiers ne lui avaient\njamais vue, et c'est après quatre ans d'un labeur acharné, poursuivi au milieu\nde mille souffrances physiques et morales, qu'il achève en 1882 cette œuvre\nqu'il considère comme son œuvre la plus parfaite.\n   Après comme avant l'avoir écrite, il a pleinement conscience que le style\nconvenant le mieux à la pure musique sacrée est le style vocal palestrinien.\n« C'est pourquoi, déclare-t-il en 1824, je préfère Palestrina, mais c'est une\nabsurdité de l'imiter sans posséder son esprit et ses conceptions religieuses. »\nCertes, Beethoven ne possédait point l'esprit de Palestrina ; il avait trop\nrespiré l'atmosphère de son siècle, il s'était trop grisé des mots et des idées\nqui avaient révolutionné l'Europe pour avoir conservé, intacte et active toute\nsa croyance catholique; mais cette croyance était là, dans son vieux cœur\nsolitaire, assoupie jusqu'au jour où en s'efforçant d'exprimer la formule\nquatorze fois séculaire qui la cristallise, il a dû la sentir se réveiller plus\nvivace que jamais.\n    Non, il n'aurait su écrire une œuvre de foi sereine, irréprochablement\nliturgique, où les désirs et les aspirations de l'homme s'effacent dans l'ado­\nration de Dieu et du; mystère de la Messe. Il a écrit une œuvre « ayant un\ncaractère plus humain que mystique et exprimant les émotions de l'homme\nen présence de l'idée religieuse », comme le dit très bien M. Landormy dans\nsa remarquable Histoire de la musique. - Et cette émotion de l'homme est\nun éperdu désir, un triomphant vouloir de foi, c'est-à-dire la foi elle-même.\nDu côté de l'homme croire ou vouloir croire, c'est la même chose, du côté\nde Dieu le don surnaturel de la Foi répondant nécessairement au désir et à\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "232                                  DURENDAL\n\n\nla demande de foi. Et jamais, non jamais ! un plus passionné cri de foi n'est\nsorti d'une poitrine humaine que celui du Credo de la Messe en ré : l'Incarnatus\nne ferait-il pas pleurer des pierres? C'est précisément parce que cette foi est\ninquiète, passionnée et volontaire, très différente de la foi séraphique d'un\nPalestrina ou d'un Fra Angelico, qu'elle nous émeut de cette façon spéciale\net extraordinaire.\n   Jamais non plus un aussi intense désir de paix et d'amour ne s'est\nexprimé, comme dans l'Agnus Dei, et c'est le déformer, en le banalisant,\nque d'y voir avec M. Tiersot un prêche humanitaire en faveur de la paix\nuniverselle, Beethoven l'intitule : « Prière pour la paix intérieure et exté­\nrieure » et n'est-il pas évident que c'est la paix intérieure qui est l'essentielle\nà ses yeux, et que la guerre, si hardiment évoquée par les sonneries de trom­\npette, symbolise aussi et surtout le trouble intérieur, et que cette paix inté\nrieure est de nature toute religieuse, fondée sur l'amour du Père céleste, sur\nla pureté d'âme reconquise ? Pourquoi les commentateurs oublient-ils de\nrappeler ces trois mots que Beethoven écrivit sur la partition au bas de ce\nmorceau qui termine l'œuvre : Schone den Sünder! Epargne le pêcheur ! Cette\nprière nous renseignerait clairement sur son état d'âme si l'accent de l'œuvre\nmême pouvait nous laisser le moindre doute.\n   Enfin voici un témoignage encore plus décisif s'il se peut. Il écrit à André\nStreicher le 16 septembre 1824 : « J'accède volontiers, mon cher ami, à votre\nvœu d'envoyer aux diverses sociétés de chant les parties vocales de ma der­\nnière grande messe, avec une réduction pour orgue ou piano, principalement\nparce que ces sociétés, dans des solennités publiques mais surtout liturgiques,\npeuvent faire sur la foule un effet extraordinaire, et qu'en travaillant à cette\ngrande messe, mon dessein principal était d'iveiller et de rendre durables des sentiments\nreligieux aussi bien chez les chanteurs que chez les auditeurs (1). »\n    M. Chantavoine, dans son Beethoven, loc. cit., fait une remarque curieuse\nà propos du passage Et in unam sanctam catholicam et apostolicam Ecclestam. La\nmanière insignifiante et effacée dont l'auteur a traité ce verset du Credo, en\nle faisant « marmonner » par les ténors seuls sur une note, tandis que les\nvoix de femmes répètent : Credo, credo, prouverait aux yeux du critique, que\n « cet article de foi secondaire » n'était pas professé par Beethoven. Je trouve\nl'interprétation forcée et franchement je le regrette, car je pense qu'en\nréalité c'est bien le côté ecclésial et liturgique du catholicisme qui s'était\nobnubilé chez lui comme chez tous les penseurs du temps, et un tel raffine­\nment de sincérité sur ce point, assez conforme à son caractère, ne donnerait\nque plus de signification à l'ardeur passionnée avec laquelle sont affirmés\nles autres dogmes chrétiens. Quoi qu'il en soit on ne pourrait, à coup sûr,\nrien en conclure quant à l'incrédulité de Beethoven ! Avec un tel souci,\ndisons une telle manie de sincérité, s'il n'eût pas été croyant d'esprit et de\ncœur, s'il eût répugné à admettre le surnaturel chrétien, ce n'est pas le dogme\n de la sainteté de l'Eglise, le moins mystérieux des dogmes, qui l'eût particu-\n\n\n  (1)Correspondance de Beethoven, trad. Chantavoine.\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                             LA MESSE DE BEETHOVEN                                          233\n\n\nlièrement gêné, mais bien le Credo tout entier, et jamais il n'eût pu en faire\nce qu'il en a fait (1).\n   N o u s n'en dirons pas plus long p o u r l'instant, c o m p t a n t revenir sur ce\npoint au cours d ' u n e étude que nous p r é p a r o n s sur le sentiment religieux dans\nla musique moderne. Il y a eu certes chez Beethoven la m ê m e progression magni­\nfique, le m ê m e é p u r e m e n t du sentiment religieux qui s'observe chez la plu­\npart des g r a n d s génies m u s i c a u x . Il suffit de rappeler l'insignifiant oratorio :\nLe Christ au Mont des Oliviers, écrit vers 1800, p o u r sentir la distance qui sépare\nle Beethoven d'alors d u Beethoven de 1820. Il avait p o u r t a n t composé déjà\nquelques admirables chants de prière, mais il n'était point m û r p o u r u n e\ngrande œ u v r e religieuse, pour un vaste m o n u m e n t d e foi comme la Messe\nen ri. Cette œ u v r e constitue son testament spirituel, avec la Neuvième\nSymphonie et les derniers q u a t u o r s .\n   L'Eternel inachevé de ces œ u v r e s . . . disait H a u p t m a n n . O u i , c'est bien cela,\nsi l'on veut dire qu'elles n o u s laissent cette impression d'inassouvi, d'ina-\npaisé que fait naître l'entrevision de l'Infini. E t c'est pour cela qu'elles sont\nsublimes : parce qu'elles n o u s rappellent que n o u s sommes immortels, et\nque Dieu existe.\n                                                                      CHARLES     MARTENS.\n\n\n\n\n  (1) Sur le sentiment religieux de Beethoven, si inexactement exposé par certains\nbiographes, lisez, entre autres, les souvenirs de Gerhard von Breuning récemment réédités\npar Kalischer (Ans dem Schwarzspanierhausé) et l'intéressante étude de M. Jean de la\nLaurencie : Le dernier logement de Beethoven (Paris, Scola).\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "     Chronique Artistique et Littéraire\nI. LES EXPOSITIONS :\n\n                  Le Salon de la Libre Esthétique\n    L'évolution du paysage depuis Fourmois, en Belgique, et depuis Corot,\n en France, est le thème du Salon actuel de la Libre Esthétique.\n    La première étape de cette évolution, en France, est assez pauvrement\n représentée par quelques jolis Corot, un Daubigny âpre et tragique et deux\n autres esquisses moins heureuses du même, trois Diaz d'une prodigieuse\n finesse, et un très beau soir recueilli de Dupré.\n    On juge mieux des débuts de notre école réaliste. Des quatre paysages de\nFourmois exposés ici, les deux vues du Dauphiné donnent une idée à peu\nprès suffisante de sa manière à la fois sèche, précise, puissante et chaude.\nLes six paysages de De Greef montrent déjà les fortes qualités de notre école\nde Tervueren, surtout le Troupeau et la Mare. Toussaint est admirable dans\nses robustes Rochers de Hastière. Plus admirable encore la Meuse à Profondeville\nde Baron. Boulenger, qui domine incontestablement le groupe de ses con­\ntemporains, est bien représenté par {'Approche de l'orage, dont le bel éclat fait\npardonner la pointe de romantisme, par les Bords de la Meuse et surtout par\ncette exquise Vallée de Josaphat, un pur chef-d'œuvre de dessin et de couleur.\n    Il est regrettable que des nombreux continuateurs actuels de cette tradi­\ntion, parmi lesquels il faut ranger nos plus grands paysagistes, trois seule­\nment fussent représentés au Salon de la Libre Esthétique : Heymans (une\ntoile), Isidore Verheyden (deux toiles) et Baertsoen (une toile de toute beauté,\nmais fort mal exposée sous une glace à multiples reflets).\n    Gustave Courbet se distingue de ses contemporains; par un réalisme moins\naffiné mais plus puissant, et surtout par l'éclectisme plus large de ses sujets.\nAprès tout, Courbet n'est peut-être pas un grand paysagiste. Les cinq pan­\nneaux qu'on a pu réunir de lui trahissent la lourdeur du style et l'opacité de\nla couleur, si l'on excepte les Environs d'Ornans, d'une pâte moins noire.\n    Claude Monet inaugure une nouvelle conception du paysage, dont les\nDindons donnent une idée sommaire. Il est suivi en France par Camille\nPissaro, Auguste Renoir, Roussel, Georges Seurat, qui s'appliquent, avec\ndes procédés divers, à rompre toutes les traditions et à bousculer toutes\nles habitudes du public. C'est l'école dite impressionniste. Avant eux, le\npeintre n'avait d'autre souci que de représenter la nature, telle qu'elle nous\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                            235\n\n\napparaît dans ses aspects de beauté solennelle ou intime, dans ses états\nhabituels et durables, ou bien à l'instant fugitif où elle se colore d'une nuance\nrare. Le peintre impressionniste pousse l'amour de la liberté jusqu'à s'affran­\nchir de la réalité des choses. Il remplace le phénomène extérieur par une\nvision toute subjective, dont la nature fournit le prétexte, et dont il est lui-\nmême le seul créateur. Il modifie donc à son gré la forme des choses et inter­\nvertit de la façon la plus imprévue le rapport des nuances. Quelques-uns\nvoient tout en gris ou en jaune, en noir ou en bleu; le grand nombre pré­\nfère l'accouplement des tons violents. Comme on abusait autrefois du\nbitume, ils abusent de la laque rouge. Ainsi, Renoir déverse dans ses ciels et\ndans ses arbres des flots de sirop de groseille. Ses imitateurs promènent sur\nleurs toiles un fusain indolent dont ils enduisent les traces d'une pâte\nsans nom. Il y en a, comme Valtait, qui poussent le mépris de la vrai­\nsemblance au point que l'on ne sait plus, sans l'aide du catalogue, s'ils ont\nvoulu représenter des arbres ou des pierres. Dans le délire de la liberté con­\nquise sur les habitudes anciennes, ils se sont insurgés même contre la beauté\nde la nature. A leurs yeux, la nature a tort d'être douce, calme et harmo­\nnieuse. Ils lui prêtent leur âme violente d'anarchistes.\n   L'école impressionniste procède des écarts de l'école réaliste, née elle-\nmême d'une réaction légitime contre le paysagisme en chambre. Mais, par\nune juste ironie du sort, l'impressionnisme est redevenu lui-même une sorte\nde paysagisme en chambre, avec cette différence que ses adeptes ne se sou­\nviennent même plus du spectacle réel. Il est inutile,'en effet, de se. placer\ndevant un site déterminé pour brosser les hautes fantaisies dont la Libre\nEsthétique a réuni un bon nombre d'exemplaires. Je me souviens d'être tombé\nun jour, au hasard d'une promenade, sur un paysagiste blotti dans un repli\nde sous-bois, et en train de' brosser une toile d'envergure. Autour de lui la\nfutaie et le taillis fusaient vers le ciel dans une pénombre d'une douceur\ninfinie. Or, mon paysagiste n'avait mis sur sa toile qu'un seul tronc, énorme,\nmassif, d'un vert formidable et donnant naissance par le haut à un bouquet\nde feuilles larges comme la main, vertes à faire frémir, le tout brochant sur\nun horizon violet et un ciel orangé. Je me suis demandé pourquoi ce bon­\nhomme s'était donné la peine de transporter son matériel en cet endroit, s'il\nlui plaisait de voir les choses tout autrement qu'elles ne sont.\n   A côté de cette école du barbouillage, une place à part revient aux patientes\nrecherches des chimistes de la lumière. En décomposant le ton franc en une\nmultitude de petits points ou de petits filaments colorés des diverses nuances\nde. l'arc-en-ciel, ils arrivent à des ensembles plus ou moins rutilants, dont\nl'impression est rarement agréable et presque toujours fausse. C'est le procédé\ndu pointillisme, ou luminisme, inventé en France par Georges Seurat et\nPaul S ignac, appliqué chez nous par Théo Van Rysselberghé, Emile Claus,\net d'autres plus maladroits. Rien n'est plus artificiel que ce genre où le truc\ndomine essentiellement. Il faut une robuste confiance pour ne pas s'aper­\ncevoir, enfin, que le procédé est détestable au point de vue de l'art. C'est la\nconclusion que suggère le rapprochement des toiles exposées au Salon de-la\nLibre Esthétique.\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "236                              DURENDAL\n\n\n   J'en déduis encore celle-ci, non moins instructive : combien vaines les\ndiverses révolutions tentées depuis cinquante ans, pour le seul plaisir de\nrompre des chaînes ! Et combien les novateurs, qui eurent leur heure de\ncélébrité tapageuse, semblent aujourd'hui démodés! M. Maus, dans une\ncourte préface placée en marge du catalogue, assure que « les artistes véri­\ntables sont toujours en avance sur leur temps ». A ceux que déconcerte\nl'étrangeté de ces incompris il promet qu'ils n'en seront pas moins admirés le\njour où l'on aura pénétré leur pensée. Cette promesse n'ébranle pas mon\nscepticisme. Nous avons eu le temps de méditer sur l'œuvre des Claude\nMonel, des Auguste Renoir, des Georges Seurat. Ces noms disparaissent\ndéjà dans les brumes du passé, et nous n'avons pas encore saisi la pensée\nrévélatrice de leur œuvre. Celle-ci paraît toujours également bizarre et arbi­\ntraire. Et du reste, n'est-elle pas arbitraire par définition, étant subjective?\nN'est-ce pas le principe même de l'école qui est essentiellement faux? Passe\npour le subjectivisme littéraire. Une âme humaine est toujours 'capable de\nnous émouvoir quand elle nous livre le secret de son émotion. Mais en\npeinture il ne s'agit pas de cela. Du moment que. le paysagiste substitue à la\nvraie nature une hallucination quelconque de sa fantaisie, comment voulez-\nvous qu'il m'intéresse?\n   Au reste, M. Maus proclame les mérites de l'école des Corot, des Rous­\nseau, des Boulenger, qui « accoutuma les yeux à admirer la nature telle\nqu'elle s'offre à nous, dans sa splendeur ingénue, sans la romantiser ni la\npoétiser par des fictions \". Voilà qui est parfait. Mais alors on voudra\nbien comprendre que nous n'admirions plus la caricature de la nature, non\npas romantisée mais enlaidie à souhait par l'incorrection des formes et par\nl'extravagance de la couleur.\n   J'observe encore que le grand public a senti le charme des tableaux de\nCorot et de Boulenger sans une bien longue initiation, et que ce charme\nperdure. On aura remisé dans les greniers tout le stock des bizarreries\nimpressionnistes, que Corot, Boulenger et leurs continuateurs seront tou­\njours rangés parmi les grands maîtres de l'art, ceux dont la gloire ne subit\n pas les fluctuations de la mode. Les autres, que M. Maus appelle « les\ngrands instinctifs », seront descendus au rang de « grands enfants » dont on\nse demandera comment on a pu les prendre au sérieux.\n   Je n'ai pu donner, dans ce compte rendu, la place qui revient à deux\npersonnalités à peu près isolées dans notre art contemporain, bien que fort\ndissemblables : Eugène Laermans et Fernand Khnopff. Le premier expose\ndeux paysages d'une beauté transcendante : Le Cimetière de Campagne et Soir\npaisible. Fernand Khnopff renouvelle ses sujets avec un rare bonheur. Il\ntranspose dans ses sites idéalement simples et recueillis le charme délicat et\nsubtil de ses figures hiératiques.\n   La sculpture est brillamment représentée au Salon de la Libre Esthétique\npar un grand nombre d'œuvres d'Alexandre Charpentier, dont l'art souple,\nvivant et personnel atteint un degré éminent dans la plaquette et la médaille;\n— par des bustes remarquables de Devillez et de Paul du Bois — et deux\nfigures de Rodin, dont une Eve un peu lourde, mais de grande allure. Les\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                          237\n\n\ndeux bustes de Maria Zimmer sont des plus curieux. Sous une facture\nsommaire et naïve, ils décèlent une vie bien personnelle.\n                                                              F . VERHELST.\n\n                                        *\n                                      * *\n    Je tiens absolument à ajouter quelques mots au compte rendu du Salon\nde la Libre Esthétique de mon ami l'abbé Verhelst qu'on vient de lire.\nC'est le cas où jamais de rappeler que nos collaborateurs sont seuls respon­\nsables des idées qu'ils exposent. Si j'ai confié le compte rendu de ce Salon à\nl'abbé Verhelst ce n'a pas été sans appréhension et c'est parce que lui-même\nme l'avait demandé. Je savais qu'en certains points nous différerions totale­\nment d'avis. Mais il est toujours utile d'entendre toutes les opinions. Et je\nne pense pas que mon ami Octave Maus m'en voudra d'avoir laissé champ\nlibre à la critique de l'abbé Verhelst, au sujet de laquelle je fais, en ce qui\nme concerne, les plus strictes réserves. Il n'a jamais compris l'art moderne.\nJ'en suis un admirateur enthousiaste. Si j'aime l'art des anciens paysagistes,\nj'aime aussi celui des modernes et notamment et par-dessus tout celui\nde notre grand Claus, qui, à mon avis, est un des plus puissants artistes de\n ce temps. Bien des gens qui jadis ne pouvaient supporter Claus, sont déjà\n revenus de leur erreur. Je n'en veux pour preuve que le succès inouï des\n expositions des œuvres de Claus auprès desquels jadis le public passait\n avec mépris alors qu'aujourd'hui presque toutes les toiles qu'il expose sont\n disputées par les amateurs.\n     Pour moi il n'est pas tout à fait correct de dire que le paysagiste n'a\n qu'à reproduire la nature qu'il a devant lui. 11 ne serait dans ce cas qu'un\n photographe. Son œuvre serait inutile. La nature est toujours plus belle en\n elle-même que tous les tableaux. Elle ne doit être, me semble-t-il, pour\n l'artiste qu'un moyen d'exprimer dans ses œuvres l'idéal de beauté qu'elle\n éveille dans son âme. Et je crois que sous ce rapport l'art doit être subjectif.\n Quant aux procédés c'est à l'artiste' lui-même à choisir celui qui lui permet\n le mieux d'exprimer son art. Nous ne sommes pas juges en la matière. Sans\n doute il y a peut-être certaines exagérations dans le procédé. Mais ce qu'il y\n a d'éternel chez les modernes restera et ce qu'il y a d'excessif disparaîtra,\n  comme aussi disparaîtront avec le temps les préventions de certains cri­\n  tiques au sujet des artistes modernes et un jour viendra où ceux que l'abbé\n  Verhelst appela de grands enfants seront tout bonnement proclamés de\n  grands artistes.\n     Quant à faire des prophéties pour l'avenir, le moment n'est pas encore\n  venu. Le métier de prophète — en art surtout — est un métier dangereux.\n  Que de fois de telles prophéties ont été démenties. Je n'en veux d'autre\n  exemple que celui que nous donne la musique. Beethoven, le gigantesque\n   Beethoven n'a pas été compris de son temps, non plus que Wagner. Celui-\n  ci est encore contesté parce qu'il est plus proche de nous. Chaque année le\n   nombre de ceux qui ne le comprennent pas diminue déjà pourtant. En ce\n   qui concerne Beethoven il est reconnu par tous comme un des plus grands\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "238                               DURENDAL\n\n\ngénies dans l'art de la musique qui aient jamais existé et qui existeront\njamais. Cela est devenu une vérité incontestable, et qui est acquise pour\ntoujours.                                                  HENRY MŒLLER.\n\n\n             Salon anversois de l'Art contemporain\n   Le cercle anversois qui s'abrite sous le pavillon de l'art contemporain,\nsemble ne pas afficher un programme bien défini, puisque la petite liste dé.,\nses associés artistes comprend les personnalités les plus disparates, comme\nBaertsoen, Delaunois, Ensor, Fabry, Lagae, Jacob Smits... Ce cercle a pris\nl'heureuse habitude d'adjoindre à l'exposition d'œuvres récentes de ses\nassociés, une série rétrospective d'œuvres anciennes. Cette fois la section\nrétrospective est consacrée aux portraits et figures du XIXe siècle en Belgique.\n   Parmi les portraits fort nombreux, quelques-uns arrêtent l'attention par\ndes qualités exceptionnelles : un beau van Beers (portrait de dame), un\nadmirable Gallait (portrait de Mme Allard), deux de Lalaing non moins\nadmirables (M. Tesch et un curé de campagne), un van Lerius très distingué,\nun Wiertz qui ne manque pas tout à fait de personnalité. A côté des\n« anciens » du XIXe siècle figurent des contemporains, tels que Rosier, avec\nun portrait d'homme adroitement peint mais froid.\n   La rubrique « figures » est assez large pour comprendre des tableaux\ncomme la troublante Circé de Charles Hermans, quelques intérieurs féminins\nd'Alfred Stevens, une fresque décorative de Leys qui perd beaucoup de son\ncharme à se trouver exilée de sa destination intime...\n   On s'arrête surtout devant trois petits panneaux de Léon Frédéric, datés\nde 1889 et 1894, beaux, comme des Cranach, et qu'on ne peut se lasser de\ncontempler.\n   La section moderne comprend quelques excellentes toiles de Baertsoen,\ndes panneaux de Baseleer assez monotones, les intérieurs d'églises et les\npays monastiques de Delaunois, des œuvres de James Ensor, des types hideux\nde Victor-Charles Hageman, des impressions fluides et très simplifiées de.\nFrans Hens, des portraits curieusement patines de Charles Mertens, des\nexpériences réussies de luminisme par Théo Van Rysselberghe, et enfin, la\npeinture désenchantée du jeune Walter Vaes.                     F . VERHELST.\n\n\nII. LA MUSIQUE :\n            \" Sainte Godelive „ de Tinel à Tournai\n  La Société de musique de Tournai qui, dans un coin perdu de la\nprovince belge, éloigné de tous les grands centres, dispose de chœurs\nnombreux et bien entraînés, recrute tout un orchestre venu du dehors et\nengage des solistes de marque pour de véritables festivals qui attirent les\nauditeurs des principales villes de la Belgique et du nord de la France, est\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                           239\n\n\nun témoignage frappant de la puissance de l'initiative individuelle, mise\nau service d'une volonté intelligente, agissante et tenace. On sait que c'est\nM. Stiénon du Pré, sénateur et bourgmestre de Tournai, qui est le fondateur\net l'âme de cette institution, créée par lui dans une heure de désœuvrement,\npour alimenter son besoin d'activité, — et, vraisemblablement, sans qu'il se\ndoutât lui-même de l'importance que son œuvre devait prendre un jour dans\nla vie artistique du pays.\n    Nous étions curieux de réentendre, après Katharina, cette Godelive que nous\nn'avions plus entendue, pour notre part, depuis sa création, en 1897, à\nl'Exposition de Bruxelles, c'est-à-dire dans un milieu et dans des conditions\nd'acoustique assez défavorables. Tandis que Francisais, en tant qu'oratorio,\nn'est que du domaine de la salle de concert, Godelive, ainsi que Katharim,\nappartiennent au théâtre. Mais l'un et l'autre de ces deux ouvrages, par leur\ncaractère comme par leur structure, s'accommodent également bien de la\nsalle de concert et peuvent se concevoir, à volonté, comme drame lyrique\nou comme oratorio dramatique. Katharina fut exécuté sous les deux formes,\n Godelive sous la dernière seulement.\n    On s'est demandé si Godelive se prêterait au théâtre aussi bien que la der­\n nière partition de M. Tinel. En ce qui nous concerne, nous n'hésitons pas à\n répondre affirmativement. Le lieu et l'époque de l'action prêtent à une mise\n en scène caractéristique; les scènes du premier tableau du troisième acte,\n le dernier dialogue de Godelive avec son époux, la terreur de Godelive\n dans l'ombre hostile, l'assassinat rapide et mystérieux dans une chambre\n voisine — la scène restant vide — éveillent cette angoisse spéciale qui\n émane de certaines scènes du théâtre de Maeterlinck. D'une manière géné­\n rale, il y a dans Godelive plus de mouvement que dans Katharina, où l'action\n ne laisse pas de languir parfois.\n    Nous ne reviendrons pas sur la partition elle-même, qui fut analysée ici à\n l'occasion de sa première exécution en 1897. Elle n'a rien perdu de sa fraî­\n cheur de sentiment et de son entraînante conviction. La parenté avec celle\n de Katharina, plus présente à la mémoire, et même avec Franciscus, est\n d'ailleurs évidente, vu la constance du compositeur dans ses procédés\n stylistiques, cela malgré l'atmosphère très différente des trois ouvrages, et\n malgré que Franciscus soit plus simple et que Katharina marque, sur Godelive,\n  un progrès considérable dans la caractéristique musicale des personnages.\n  Contentons-nous donc de dire quelques mots de l'exécution.\n    Celle-ci avait de grandes qualités, elle avait aussi ses côtés faibles, dus en\n  grande partie à des circonstances locales. Ainsi de l'orchestre, forcément\n  recruté parmi des éléments disparates et qui a manqué à la fois de rythme\n  et d'éclat, particulièrement dans le quatuor. Par contre, les chœurs de la\n  Société de musique (dont il faut admirer particulièrement les voix d'hommes,\n  d'une distinction de timbre à laquelle nous ne sommes guère habitués à\n  Bruxelles) ont été superbes. Parmi les solistes, Mlle Homburger (qui possé­\n  dait jusqu'au physique de l'emploi) a prêté un grand charme, une grâce, élé­\n  giaque et touchante, au personnage de Godelive. Mais le baryton, M. Salz­\n  mann (Bertholf), a failli tout compromettre par sa prononciation absolument\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": " 240                               DURENDAL\n\n\n\ninvraisemblable. Qui a procuré ce phénomène à la Société de musique? et\ncomment un artiste intelligent et consciencieux comme le baryton hollandais\npeut-il assumer aussi allègrement une mission qu'il devait se savoir inca­\npable de remplir convenablement? Les rôles secondaires, eux, étaient très\nbien tenus par M lles Buyens (Iselinde el Riprim) et Callemien (Elsa),\nMM. Houx (l'évêque) et Vander Haegen. M. Houx et Mlle Buyens ont été\nparticulièrement appréciés pour l'intelligence et la netteté de la diction. Il\nest certain que M. Houx interprétant le rôle de Bertholf au lieu du calami­\nteux M. Salzmann aurait imprimé à l'ensemble une tout autre allure. Quant\nà l'interprétation elle-même, elle fait honneur à M. de Loose, le dévoué\ndirecteur de la Société de musique. Peut-être aurait-on souhaité parfois, et\nnotamment au début, un peu plus d'animation et de chaleur. Chez tous,\nchef et interprètes, on sentait une conviction sincère, le respect de l'œuvre\nd'art et un louable souci de perfection. Le succès considérable qui couronna\ntant d'efforts s'ajoute à tous ceux que compte la carrière déjà longue de la\nvaillante société tournaisienne.\n                                                                     E. C.\n\n\n                      Cinquième Concert Ysaye\n     Il était conduit par M. Lohse, chef d'orchestre de l'Opéra de Cologne.\n Cette direction se caractérise par la puissance, la netteté, la vigueur ryth­\n mique. Elle atteint parfois aussi à la souplesse des nuances et à la géné­\n rosité expressive sans réaliser jamais cependant l'ampleur magnifique d'un\n Mengelberg, d'un Richter, d'un Nikisch.\n     L'orchestre fut un peu hésitant dans le premier mouvement de l'Héroïque\n qui ne rayonna point et dont il n'arriva pas à dégager en toute sa plénitude\n la poésie triomphante. Il eut par contre de fort beaux moments dans la\n Marche funèbre et après avoir enlevé le Scherzo en une allure de rapidité\n plutôt déconcertante, il chanta dans un bel élan d'enthousiasme l'éblouis­\n sante péroraison de la Symphonie. Mais ce fut surtout dans l'ouverture des\n Maîtres Chanteurs que Lohse donna toute sa mesure, soucieux à la fois de la\nligne et de la couleur, faisant jaillir le chef-d'œuvre en pleine lumière, en un\n majestueux équilibre sonore où chaque détail apparaissait limpide dans la\nbeauté architecturale de l'ensemble. L'interprétation des Préludes de Liszt\nfut aussi pleine de vie et d'accent, et jamais nous n'avons mieux goûté cette\ncomposition pittoresque où respire, d'un souffle à la fois doux et puissant,\nl'âme romantique de l'époque.\n    M. Cortot s'est révélé de nouveau le pianiste au jeu pur, ferme, classique\net élégant que l'on a apprécié plus d'une fois aux Ysaye. Il joua d'abord le\nConcerto de Schumann. A la vérité nous eussions souhaité plus de lyrisme\net d'émotion dans l'Allegro affettuoso, plus de grâce et de tendresse dans\nl'Intermezzo, mais il fit sonner le Finale avec un éclat et une maëstria au-dessus\nde toute critique. Il fut aussi excellent dans la Polonaise en mi bémol de\nChopin, réorchestrée par lui. Bien que fort supérieure à la Polonaise pour\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                           241\n\n\npiano et violoncelle exécutée au Conservatoire, elle est encore bien italienne.,\ncette composition du grand poète polonais. La phrase initiale est du pur\nBellini. Mais comme toutes les œuvres de Chopin, elle renferme des\nrythmes délicats, des épisodes exquis et, en tant que morceau de piano, on\nn'en saurait imaginer ni de plus aimable ni de plus brillant. M. Cortot y\nobtint un succès aussi chaleureux que justifié.\n\n\n\n                Le trio Casais, Cortot et Thibaut\n   MM. Casais, Cortot et Thibaut ont donné une séance exclusivement con­\nsacrée aux trios du maître, de Zwickau. Ces trios n'appartiennent pas à la\ngrande période du compositeur, celle qui est marquée par la radieuse efflores­\ncence de l'œuvre de piano et des lieder. Que nous sommes loin des Kreisleriana,\ndes Etudes Symphoniques, de la Fantaisie en ut, de la Dichterliebe ! Assurément on\nne saurait découvrir dans les Trios aucun déclin ni sous le rapport de la\nnoblesse de la pensée ni sous celui de la captivante finesse des harmonies,\nmais le style est tendu et laborieux, les rythmes recherchés et comme com­\npliqués à plaisir et, exception faite pour le trio en ré mineur, notablement\nsupérieur aux deux autres par la clarté architecturale du plan, l'abondance\ndes idées et la richesse du développement, il est évident que les trios en\nfa majeur et en sol mineur n'offrent ni le plein essor d'inspiration, ni l'ardente\nvitalité et le rayonnement généreux du Quatuor op. 47 et du Quintette,\nop. 44, pour ne citer que ces exemples. Il y avait donc un véritable courage\nà entreprendre de jouer, au cours d'une seule séance et à la suite l'un de\nl'autre, ces trios de Schumann qui comptent parmi les pages les plus\nardues de la musique de chambre. Les vaillants artistes s'y sont surpassés,\nils ont donné des trios une exécution modèle où l'on a admiré à la fois la\nbeauté formelle et expressive de la réalisation, raffinement, la pureté, la\nfusion absolue des sonorités et surtout l'intelligence pénétrante de l'inter­\nprétation s'adaptant merveilleusement à l'esprit, au style de l'œuvre et\nmettant en lumière avec une infinie délicatesse les moindres intentions du\ncompositeur.\n\n\n\n        La Société des Instruments anciens de Paris\n   Notre collaborateur n'ayant pu y assister, nous empruntons au XXe Siècle\nle compte rendu suivant :\n   « La Société des Instruments anciens de Paris s'est fait entendre à Patria\nsous les auspices des concerts Durant. Fondé il y a dix ans par M. Henri\nCasadesus, ce groupe a conquis une réputation européenne que justifient la\nperfection et le style de l'exécution autant que la clairvoyance qu'il apporte\ndans le choix des œuvres ressuscitées par lui; ses auditions constituent\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "242                              DURENDAL\n\n\nd'excellentes leçons d'histoire musicale en même temps qu'un enchantement\nde sonorités délicieusement archaïques. Les quatre artistes, tous musiciens\nd'école sérieuse, se fusionnent en un ensemble étonnant de cohésion et\nd'unité; mais deux d'entré eux sont hors pair : M. Henri Casadesus, qui\njoua avec une ampleur admirable un concerto pour viole d'amour d'Asioli\n(1769-1832), renfermant un Aria plein de noblesse; et son frère, M. Marcel\nCasadesus, un violoniste de gambe aussi chaleureusement applaudi pour\nson interprétation large et sobre d'une suite de Gabazzi (1758-1819).\n   » L'œuvre la plus captivante du programme était un quatuor de violes de\nJ.-A. Hasse (1699-1783), le fondateur de l'Opéra berlinois, dont le finale\nsurtout évoque les pages analogues de Haydn. Soutenus par le clavecin de\nM me Patorni, les quartettistes ont joué deux suites extrêmement pitto­\nresques et ingénieuses de Destouches et de Monteclair. En lieu et place de\nMIIe Buisson, M. Patorni est venu chanter quelques romances de l'époque.\nMais c'est aux instrumentistes que l'auditoire, à juste titre, a réservé son\naccueil le plus enthousiaste. »\n\n\n\n                  Quatrième Concert Populaire\n    Le programme du quatrième concert populaire se composait exclusive­\nment d'œuvres de Strauss et de Wagner, rapprochement tout indiqué, car\ns'il peut sembler prématuré et téméraire de vouloir déterminer dès à présent\nla somme de beauté éternelle que renferme l'œuvre de Strauss, ce qu'avec\nl'indispensable recul de temps le jugement sans appel de l'avenir sera seul à\nmême de fixer d'une manière définitive, l'on est autorisé à dire, sans crainte\nde se tromper, que depuis la disparition du colosse de Bayreuth, l'auteur\nd'Electra demeure la plus haute personnalité musicale de l'Allemagne con­\ntemporaine et qu'il apparaît l'authentique dépositaire, le véritable continua­\n teur et représentant de la conception wagnérienne en ce qui concerne la\n prépondérance de l'orchestre sur les voix dans la création et la conduite du\n drame lyrique. A la vérité, chez Strauss, cette prépondérance est encore\n extraordinairement amplifiée. Après Salomi, nous en avons un nouvel\n exemple dans son Electra que le théâtre de la Monnaie représentera au prin­\n temps prochain et dont Sylvain Dupuis nous offrait par anticipation un\nfragment important et caractéristique.\n    Le monologue à'Electra est empreint d'une émotion tragique singulière­\n ment poignante. Ici encore la puissance et la hardiesse de la technique\norchestrale du maître se déploient avec une opulence sonore, une luxu­\nriance de formes qui éveillent inéluctablement l'idée du démesuré et de\nl'excessif, mais elle reste malgré tout admirable, et c'est là sa force, par\nl'intensité picturale de l'expression, par la façon étonnamment suggestive\ndont le commentaire symphonique reflète, décrit et accentue les moindres\ndétails du texte poétique.\n    Mme Plaichinger, de l'Opéra de Berlin, chanta ce fragment avec grande\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "              CHRONIQUE ARTISTIQUE           ET LITTÉRAIRE                  243\n\n\n\nautorité, d'une voix généreuse et ample, triomphant avec une merveilleuse\naisance des redoutables difficultés d'intonation qu'offrent ces pages si\ncomplexes.\n   Dans la partie symphonique du programme Strauss, l'ingéniosité spiri­\ntuelle, le coloris vigoureux et la verve éblouissante du Till Uylenspiegel\nvenaient s'opposer à la majesté méditative du Tod und Verklârwig (Mort et\nTransfiguration) qui revêt le double caractère d'un poème psychologique et\nd'une large fresque descriptive, où flamboient de nobles échappées de\nlyrisme permettant d'admirer en Strauss le poète à côté du peintre, et\ndont l'inspiration tour à tour dramatique et sereine traduit avec éloquence\nles conflits orageux, puis les grands aspects philosophiques de l'âme et de la\ndestinée humaines.\n   De ces deux poèmes, Sylvain Dupuis dirigea une interprétation très\napprofondie et vivante, ne laissant aucun détail s'éteindre dans l'ombre,\nmais soucieux de faire planer dans la Mort et Transfiguration toutes les signi­\nfications psychiques et expressives de l'œuvre, infusant d'autre part à\nl'Uylenspiegel tout ce qu'il comporte de fantaisie pétillante dans le rythme et\nla couleur. Puis les tendresses adorables et les printanières effusions de la\nSiegfried-Idylle prirent doucement leur essor dans une caressante atmosphère\nde songe extasié, tandis que le concert se terminait héroïquement par la\nMarche funèbre de Siegfried et la scène finale du Crépuscule des Dieux.\n   Mme Plaichinger chanta les Adieux de Brunehilde avec une gravité d'accent\nimposante et simple, s'éloignant fort, il est vrai, de la si émouvante interpré­\ntation que M mes Materna et Bréma donnèrent de cette page, mais que nous\nhésiterions toutefois à taxer de froideur, cette conception particulière du\npersonnage de la Walkyrie au dénouement du Ring pouvant s'autoriser de\ncette considération que l'héroïne wagnérienne a épuisé toutes les amertumes\nde la coupe de douleur et qu'à l'instant de la décision suprême, son âme\némancipée, située déjà en dehors et comme au-dessus des fragiles contin­\ngences du monde, contemple sans passion le cours tumultueux mais éphé­\nmère des événements qui ont marqué son existence.\n   Une ovation prolongée et des plus significatives récompensa le sympa­\nthique chef d'orchestre des Populaires du zèle attentif et fervent qui avait pré­\nsidé à l'organisation de ce beau concert.\n\n\n\n              Troisième Concert du Conservatoire\n   On y entendit le Messie de Haendel qui n'avait plus été donné au Conserva­\ntoire depuis 1901. Après avoir inscrit au programme du premier concert l'ad­\nmirable, Gottes Zeit de Bach, il était naturel de consacrer un autre concert de\nl'année à un des plus célèbres ouvrages de son glorieux émule et contem­\nporain.\n   Dans le Messie apparaissent clairement les différences très marquées qui\nséparent le maître de Halle du maître d'Eisenach, tant au point de vue de\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "244                               DURENDAL\n\n\nl'inspiration que de la forme. Haendel ne possède ni l'intériorité contempla­\ntive, ni la profondeur de sentiment qui caractérisent Bach. Il n'a point cette\n plénitude de foi haute et sincère qui se manifeste dans toute l'œuvre religieuse\n de Jean Sébastien et qui infuse aux Cantates, aux Airs des Passions mais\nsurtout à leurs ineffables Chorals tant de gravité sereine et un si merveilleux\npouvoir d'émotion sacrée. Si l'intuition souverainement poétique et l'infaillible\ndivination d'un Bach réalisent toujours la parfaite concordance de la pensée\net du sentiment contenu dans le texte avec leur revêtement musical, Haendel\nn'est pas exempt à cet égard de certaines maladresses ou négligences. Mais sa\nforce réside dans la triomphale efflorescence de ses polyphonies harmonieuses,\ndans ses vastes expansions d'allégresse et la splendeur grandiose de ses archi­\ntectures.\n   La direction énergique et enthousiaste de Tinel fit ressortir à merveille,\nparticulièrement dans les pages magnifiques de l'Alléluia et de l'Amen final\ntout ce que cet art de Haendel recèle d'authentique noblesse et de majesté\nrayonnante. L'interprétation fut très homogène, souple et compréhensive en\nce qui concerne l'orchestre et les chœurs. Du côté des solistes, M. Lheureux\nfut comme toujours remarquable par la netteté de sa diction qu'il conduit et\nnuance avec une si parfaite justesse d'accent. Certains apprécieront peut-être\nla méthode vocale de M. Maas, mais l'on ne saurait cependant dire que le\ncharme soit la qualité distinctive de sa manière de chanter. Par suite d'une\nfâcheuse indisposition, M1le Flament fut dans l'impossibilité de participer au\nconcert et on regretta beaucoup l'absence de la sympathique artiste, dont la\nvoix vibrante, le style large et pur sont si universellement appréciés. Elle fut\nremplacée sur l'heure par deux de ses élèves (M lles Kalker et Poirier) qui, à\npart certaines hésitations aisément explicables par l'insuffisance de prépa­\nration, s'acquittèrent de leur mission avec une conscience et une intelligence\nauxquelles il sied de rendre hommage.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n              Audition de Mlle Dorothée Stewart\n    Parmi les débuts, extrêmement nombreux cet hiver, il importe de\nsignaler celui d'une jeune pianiste, élève de M. Léopold Wallner, qui\nsemble destinée à « faire carrière ». Mlle Dorothée Stewart, une toute jeune\nfille encore, s'est produite dans une série d'oeuvres dont la variété à\nelle seule constituait pour l'interprète un redoutable problème d'exécution :\nConcerto italien, de Bach ; Fantaisie en fa mineur, de Chopin ; Prélude, Choral\net Fugue, de Franck ; Improvisation de Schütt sur le Chant de concours des\nMaîtres-Chanteurs. Ce ne sera pas assez de dire que M lle Stewart a surmonté\ncomme en se jouant les difficultés techniques d'un pareil programme, il faut\ninsister d'une façon toute particulière sur la variété d'accents et de nuances\npar laquelle elle est parvenue à donner à chacune de ces œuvres sa couleur\nparticulière, un caractère nettement tranché. On sentait là l'enseignement\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                           245\n\n\nprofondément artistique, « intellectuel », d'un homme qui n'est pas seu­\nlement un pédagogue expérimenté et personnel, mais aussi un savant,\nun penseur — et un poète.\n   Ceci d'ailleurs sans méconnaître les mérites de M11e Stewart elle-même\n(que serait le meilleur maître sans un élève doué ?). Dans son interprétation\npleine de fantaisie et de fougue, d'un rythme surprenant qui dessine vigou­\nreusement les arêtes de la mélodie, dans ses oppositions de grâce délicate et\nde virile énergie, celle-ci atteste un tempérament exceptionnel, demandant\nplutôt à être maîtrisé et tempéré qu'excité. Le succès de M lle Stewart a été\ntrès vif et significatif. On y a associé M. Ed. Deru, qui s'est joint à elle dans\ndes interprétations pleines de style et de chaleur de la sonate en ri de Mar­\ntini et de celle de Lekeu.\n                                                                         E. C.\n\n\nIII. LES CONFÉRENCES :\n   Voici l'hiver fini et les conférences ne font que se multiplier. Bruxelles est\nhérissée de tribunes. On y entend tour à tour des académiciens célèbres et\nennuyeux et de jeunes écrivains de chez nous. Je serais tenté de classe? parmi\nces. jeunes Camille Lemonnier que l'âge n'a pas rendu moins enthousiaste ni\nmoins étincelant. Il y avait foule à sa conférence du 9 avril, la dernière des\nAmis de la littérature. Et nul ne fut déçu, car 1' « ancêtre » fit de Charles\nDecoster le panégyrique le plus prestigieux qu'on pût rêver, évoquant au\nmilieu du Bruxelles d'autrefois si pittoresque et si bourgeois, sa silhouette;\net sa gloire vingt ans plus tard quand la Jeune Belgique magnifia son talent\nignoré. Ignoré? Mais ne l'est-il pas encore aujourd'hui. Alors qu'une récente\ntraduction allemande a obtenu en un mois cinq éditions, nous en sommes\nchez nous au huit centième exemplaire d'Uylenspiegel depuis cinquante\nans!... Et pourtant quelle influence eut chez nous « notre Père Decoster » !\nc'est lui qui a créé notre patrie morale, c'est lui qui a ouvert pour nous notre\ntradition classique : celle du lyrisme et de la couleur; c'est lui qui fut le pre­\nmier et inconscient hérault de cette âme belge que Lemonnier ardemment\ndéfend contre les écarteleurs de la patrie. Cette conférence par sa dernière\npartie fut une admirable leçon.\n\n   C'est en parlant sur l'Ame belge aussi que Edmond Picard inaugura, le\n22 mars, la nouvelle tribune de l'Institut des arts. M. Edmond Haraucourt lui\nsuccéda le 24, et le 5 avril notre collaborateur Fierens-Gevaert y obtint un\ngrand succès avec une conférence sur l'Unité dans l'art. On connaît les idées de\nM. Fierens-Gevaert sur l'art nouveau, il les développa avec beaucoup de vues\noriginales et beaucoup d'éloquence. M. Georges d'Esparbès, le 7 avril, che­\nvaucha une histoire épique de la campagne d'Italie. M. d'Esparbès n'est guère\nhistorien — si l'on n'admet que l'histoire avec des notes, des documents et\nune certaine dose de sérénité — mais il est un admirable poète. On a regretté,\n le 12 avril, que M. Edmond de Bruyn ne fût pas aussi beau diseur qu'il est\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "246                               DURENDAL\n\n\nécrivain original et profond. Sa causerie — une méditation aux sources de\nl'Escaut — étonna d'abord le public, puis ravit ceux qui sont à la recherche\ndes vues inédites et des idées neuves. Rien de moins banal qu'une page de\nM. Edmond de Bruyn, et celle-ci compte parmi les plus nobles et les plus\ncurieuses qu'il ait écrites. Après 1' « Éloge d'Anvers », la glorification de la\nfontaine qui en est le germe et de l'humble terre où sourd sa grandeur et sa\nprospérité. Coupée de morceaux de lyrisme, un peu sèche par endroits, sou­\nvent émouvante, cette conférence fut moins vigoureusement applaudie que\nprofondément admirée.\n   Péladan, le 18 avril, a terminé la première série de ces entretiens nouveaux\nde l'Institut des arts. Et ce fut une belle fête pour les admirateurs nombreux\nque l'auteur de la Décadence latine compte encore en Belgique, et pour les\ncurieux. La salle était bondée d'esthètes chevelus — rapins et clarinettes —\nbien décidés à applaudir. Ils le firent et ils eurent raison. Péladan leur\nenseigna superbement que l'art n'est pas un métier mais une chose profonde\net sacrée. Et quelle vie est plus belle que celle de Léonard de Vinci pour\nsymboliser les idées esthétiques que l'auteur de l'Ariste a toujours défendues\net qu'il exposa ce soir-là encore, au cours de sa conférence, dans une langue\nchaude, imagée, vivante, enthousiaste. Léonard, dont les idées sont si peu\nconnues, ne fut-il pas le peintre du mystère, ne fut-il pas le voyant dont le\nsourire étrange et profond trouble encore tous les amants de la Joconde? Ne\nfut-il pas l'adorateur de l'harmonie, le penseur inquiétant qui, plus loin que\nla forme, allait chercher l'idée, et derrière la beauté Dieu lui-même? Cette\névocation de Vinci fut presque la synthèse des théories de Péladan. Peut-\nêtre, d'ailleurs, le conférencier a-t-il un peu prêté ses phrases à son héros.\nMais personne ne s'en est plaint.\n                                                                         P . N.\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                       LES LIVRES\n\nLES POEMES :\n   Point de livres sensationnels. Mais quelques œuvres d'artistes probes.\nM. Henri Delisle, qui l'an dernier nous avait donné une curieuse adapta­\ntion en vers de l'Ecclésiaste, nous donne aujourd'hui un recueil de poèmes\nintitulé Au Large (Paris, éd. du Beffroi); un souci de modernité dans les\nidées le revêt par instant d'un caractère d'originalité assez marquée. Je note\nentre autres une belle invocation fougueuse à la Vitesse :\n\n               Vitesse, dieu fougueux des libres Amériques,\n               Qui décuples la vie et décuples la joie,\n               La force est ton domaine immense et chimérique\n               Et l'Espace sans fin est ton maître et ta proie...\n\n               ...Mère des éléments, des fous, des hystériques\n               Convient-il d'exalter, 6 vitesse insensée,\n               Le charme incandescent de tes yeux électriques\n               Par qui meurent l'ennui, l'amour et la pensée?...\n\n               .. . L'artiste patient abhorre tes joies brèves,\n               Son orgueil croit tracer des formes éternelles,\n               Que t'importe, vitesse, ô tueuse de rêves,\n               Tu domines la vie et les cités nouvelles !\n\n               Tu règnes dans nos coeurs où fermentent les doutes,\n               Tu règnes dans le ciel où la lumière gicle,\n               Sur les flots turbulents et sur les grises routes\n               Où trépide et poudroie l'ardeur des motocycles.\n\n               J'ai voué mon désir à ton culte barbare,\n               J'apporte à ion autel mes sens exaspérés :\n               Vitesse, emporte-moi dans la nuit, vers les gares\n               Où des monstres de fer crachent le feu sacré!\n\n  J'aime également, vers la fin du volume, quelques beaux poèmes à bon­\nnet rouge. Le reste est quelconque.\n  Livre intéressant aussi à plus d'un titre que celui de M. Camille Dubois :\nLes Jeux et les blessures (Paris, Grasset). Jeux de facile libertinage rimé, bles­\nsures de voluptés déçues. Parfois des expressions malheureuses :\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "248                                DURENDAL\n\n\n                 Ne viendra-t-elle pas faire pour me bénir\n                   Un grand geste de sa main morte ?...\n\n    Parmi les volumes, d'ordinaire si médiocres, que publie la Revue des Poètes,\nj'en trouve un qui me satisfait pleinement : c'est la Maison sur la colline, de\n M. J.-R. de Brousse. J'y rencontre plusieurs poèmes admirables, simples\net mesurés. Le lecteur s'attardera surtout à certaines pages comme la Ronde\ndes sept péchés capitaux, Daphné, et de beaux vers à Jean Moréas que je lisais le\njour même où mourait le poète des Stances.\n    Par contre, voici de la même édition la Ronde des idées, de M. A. de Ribe-\nroUes. M. de Riberolles ne parvient pas à nous expliquer son titre, car il n'y\na guère d'idées dans son volume. Membre de l'académie... de Clermont-\nFerrand, il s'adonne — avec talent d'ailleurs — au genre désuet des pièces\nde circonstance. Les événements de son département, le Puy-de-Dôme,\nl'émeuvent, ainsi que les fiançailles, les mariages et les baptêmes de sa\nparenté. Heureusement n'écrit-il pas en auvergnat !\n    « Le Signe Double, par Mena d'Albola, éditions de l'œuvre d'art interna-\ntional! » U n e couverture où s'allonge une sphynge! Une impression de luxe...\n sur papier de journal : cela vous a un air assez hermétique et abscond. E n réa-\n lité c'est un recueil de vers compréhensibles et corrects où alternent des pen-\n sées ingénieuses et graves. On y trouve quelques sonnets parfaits et profonds,\n quelques admirables strophes. Mena d'Albola? Est-ce un homme ou une\n femme? Le nom semble féminin, les rêves semblent masculins. L e style, en\n tous cas, fait douter encore : mélange de souplesse et de violence.\n Il me reste à noter le Rosaire des soirs, par Ch. Batilliot (Paris, Sansot), un\nmauvais recueil de médiocrités et d'images banales :\n\n               La mire au lourd fardeau d'années et de douleur,\n               Les fils à peine entrés aux chemins de la vie...\n\n   Marie-Antoinette à Trianon, par André Mabille de Poncheville (Paris, Gras-\nset), quelques pages gracieuses, élégantes et émues; Le Passé, par Margue-\nrite Gillot (éditions de Vers et prose), vers douloureux, inquiets, profonds,\nparfois étranges; et enfin Quelques Essais par Jean-Marc Bernard (Paris,\nNouvelle librairie nationale). On dirait un adieu à la Poésie. Mais Minerve\nne laissera point fuir celui qui lui dresse avant de partir l'autel parfait de ces\nquelques stances :\n\n               Cest bien ;je me tairai, je comprends votre gène.\n               Vos applaudissements réservés et prudents,\n               Hélas l me prouvent trop mon inutile peine\n               A surprendre la voix qui s'est tue au dedans.\n\n               Je ne chanterai pas, amis, malgré Minerve,\n               Puisqu'à jamais, en moi, le poète s'est tu,\n               Je prendrai l'attitude orgueilleuse qu'observe\n               Celui-là qui s'en va de silence vêtu.\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                                  LES    LIVRES                             249\n\n              Autrefois insensé, j'imaginais entendre,\n              En mon âme la voix d'un dieu sur moi penché ;\n              Et je ne voyais pas, dans l'ombre, se détendre\n              Les membres douloureux du Satyre écorché!\n\n              Oui, je me suis trompé. Votre gêne l'indique\n              Et dans mou cœur, l'instinct m'affirme que c'est vrai.\n              C'est bien ; je saurai faire un effort héroïque\n              Me voici prit, ô mes amis ! je me tairai.\n\n              Et j'irai me mêler à la foule anonyme\n              De laquelle jamais je n'aurais dû sortir,\n              Ecrasé sous le poids de mon rêve, victime\n              Du fatal monument que je n'ai pu bâtir !\n                                                               PIERRE NOTHOMB.\n\n\nLITTÉRATURE :\n\nPages choisies des auteurs belges, par les RR. P P . J. BOUBÉE\n   et CH. PARRA, S. J. —(Tournai, Casterman.)\n   Ces dernières années ont vu paraître plusieurs anthologies du genre de\ncelle-ci, plus ou moins complètes et impartiales. Le grand intérêt du recueil\ndes RR. P P . Boubée et Parra réside en ce fait qu'il a été formé par des étran­\ngers, par des Français, et qu'il nous apporte, par conséquent, des jugements\nplus désintéressés, plus objectifs que ceux que nous pourrions attendre de\nnos compatriotes. Ces derniers, s'ils sont étrangers au monde des lettres, se\nlaisseront, en effet, entraîner bien souvent par le chauvinisme; s'ils sont écri­\nvains, par leurs sympathies ou antipathies,par leurs relations de camaraderie,\npar leur esprit de parti ou de clocher. Ce sont là des influences perturbatrices\ndu sens critique et que beaucoup subissent, sans même s'en rendre compte.\nEncore, ne parlons-nous pas du M sirop des mutuelles complimentades », étalé\navec prodigalité sur mainte tartine élogieuse !...\n   Il est bon, dès lors, que nous prêtions grande attention aux appréciations\nque portent sur notre mouvement littéraire des témoins et des observateurs\ntels que les auteurs de cette sélection. Ces appréciations sont quelquefois\nsévères, mais toujours bienveillantes, exprimées avec aménité et mesure. Les\nRR. P P . Boubée et Parra ont exploré tous les domaines de notre activité\nlittéraire, et si leur ouvrage n'est pas sans certaines omissions, évidemment\ninvolontaires, il n'en présente pas moins, dans l'ensemble, un choix très\ncomplet, précédé d'une introduction et illustré de notices excellentes, d'extraits\nde l'œuvre de nos principaux écrivains.                                  A. G.\n\nL e V o y a g e i m m o b i l e , par MAURICE RENARD. — (Paris, Mercure\n  de France.)\n  Après un bref « roman d'ingénieur » hallucinant comme du très bon\nWells, M. Maurice Renard raconte quelques « histoires singulières » qui\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "250                                   DURENDAL\n\n\nparticipent plus ou moins du « merveilleux logique » que l'auteur tâche de\ndéfinir dans une ingénieuse préface. Je trouve dans ce livre maintes pages\nétonnantes et certains contes dignes d'une absolue admiration. Dans le\nRendez-vous le narrateur déploie une imagination puissante et une grande\nvirtuosité dans l'habile conduite du récit. Dans la mort et le coquillage il se\nhausse jusqu'à la plus haute poésie : rarement un symbole fut exprimé de\nfaçon aussi saisissante et nouvelle. Le reste est curieux, sans plus.\n                                                                      P. N.\n\n   Q u e l q u e s l i v r e s . — Le nouvel éditeur parisien Bernard Grasset,\npour racheter, dirait-on, quelques beaux livres catholiques qu'il a publiés,\nnous envoie un petit bouquin : Boulard et Nenette, de M. Albert Autin, aussi\nniais qu'anticlérical. Il nous en console un peu, il est vrai, par le bref roman\nde M. Pierre Grasset : Un Conte bleu, qui rachète par beaucoup de grâce sa\nbanalité.\n   Notons encore — chez Stock — les Nouveaux mystères et aventures qui sont\ndu meilleur Conan Doyle, ainsi que Rodney Stone et une Idylle de banlieue du\nmême auteur mais d'un autre genre. Conan Doyle n'est ni peintre, ni poète,\nni grand romancier, mais c'est un admirable narrateur. Le même éditeur\ncomplète son édition du théâtre d'Oscar Wilde — dont nous reparlerons —\npar le volume des Comédies et ajoute un Kipling tolérable : Sous les déodars, à\nceux qui précédaient et qui ne l'étaient pas. Ainsi s'augmente chaque jour la\ntrès intéressante bibliothèque de littérature étrangère à laquelle M. Albert\nSavine travaille avec beaucoup de persévérance et de talent.\n   Pour changer, voici un petit livre léger de M. Saint-Marcet, écrit avec\nbeaucoup d'humour, d'esprit et de goût mais avec un souci très minime\nd'être vraisemblable : cela s'appelle Aventurine et c'est l'histoire d'une jeune\nfemme extrêmement originale, beaucoup trop même, et qui, sur un malen­\ntendu conjugal court le monde, amusée, piquante... et désespérée. Elle risque\nde mourir entre deux calembours mais finit par retomber saine et sauve dans\nles bras de son mari.\n   Chez Perrin a paru un bref volume : Fulgence Fulbert l'anticlérical, par\nM. Henri Mauprat : nouvelles plus originales que cohérentes. Enfin, dans\nun volume édité par Lemerre et intitulé les Infernales, M. Nikto, un Slave\n— ou une Slave — étrange et troublant fait surgir des silhouettes de femmes\nperverses. S'il parvient à produire « le frisson » il est loin d'avoir l'allure et\nle geste de l'auteur des Diaboliques à la mémoire, duquel il a dédié son livre.\n                                                                         P . N.\n\nPUBLICATIONS D'ART :\nL e s v i l l e s d ' a r t C é l è b r e s . Carthage, Timgad, Tebessa et les villes antiques\n  de l'Afrique du Nord, par M. RENÉ CAGNAT. — (Paris, Laurens.)\n  Le Delenda Carthago du peu sympathique Caton n'a pas été un vain mot.\nLes Romains ont si bien détruit leur trop puissante rivale qu'ils ont effacé\npresque complètement ses traces. Rien presque n'a échappé aux atteintes du\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                                     LES LIVRES                                        251\n\n\nvainqueur que ce qui déjà appartenait à l'empire des morts. Car à peu près\ntout ce qui rend témoignage matériel de l'existence et de la pensée de la\ngrande cité punique a été tiré des tombeaux. De sorte que de tout cet orgueil\net de toute cette puissance, les explorateurs n'ont plus trouvé vestige qui\nn'appartint à la mort, masques, sarcophages, bijoux funéraires...\n   La ruine qu'ils avaient faite sur ces rivages, les Romains l'ont subie à leur\ntour. La Carthage romaine, comme toutes les villes peuplées de colons mili­\ntaires qu'ils avaient fondées dans cette partie de l'Afrique ont péri, une à une,\net le temps a enseveli leurs puissantes décombres, en laissant çà et là un monu­\nment debout. Le service des monuments historiques de l'Algérie a déblayé\nces nécropoles de la civilisation antiques, ramené au jour des villes entières,\navec leurs temples, leur capitole, leur forum, leurs thermes et leur théâtre,\ntoutes dévastées, naturellement, mais qui, telles quelles, nous introduisent\ndans la familiarité de la vie des habitants de ces cités disparues. On ne sau­\nrait demander pour cette excursion archéologique un cicérone plus érudit et\nplus captivant que M. René Cagnat, l'auteur de ce livre.\n                                                                         A. G.\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s . Les architectes des cathédrales gothiques, par M . H E N R I\n  STEIN. — (Paris, Laurens.)\n  C'est l'histoire rapide, pleine de faits et d'œuvres, de l'architecture française\ndes XIIIe etXIVesiècles que nous fait M. Stein. Les ouvriers de cette archi­\ntecture que les érudits de la Haute Renaissance qualifièrent de « gothique »\nou, en Italie, de tudesque, dans un sens péjoratif; les ouvriers géniaux qui\ncréèrent l'opus francigenum, qui construisirent, dans l'Ile-de-France d'abord,\ndans les autres parties de la France et à l'étranger ensuite, tant d'édifices\nd'une si parfaite beauté, sont, pour la plupart, inconnus.\n   Cependant les documents d'archives, des inscriptions commémoratives ou\nfunéraires, etc., ont révélé quantité de noms et les travaux de la critique\nhistorique ont permis de donner aux notions déjà connues sur la personnalité\ndes architectes français de l'époque une précision et une cohésion plus\ngrande que par le passé. Tous les renseignements que l'on a recueillis sur\nce sujet, M. Stein les a habilement condensés dans l'intéressant précis qu'il\na élaboré.\n                                                                      ARNOLD GOFFIN.\n\n L e s g r a n d s a r t i s t e s . Ribera et Zurbaran, par M. PAUL LAFOND. —\n   (Paris, Laurens.)\n    Chose étrange, de ces deux grands maîtres, c'est celui qui hanta les œuvres\n des écoles d'Italie et qui fit presque toute sa carrière dans ce pays, à Naples,\n à la cour des vice-rois; c'est Ribera, le Spagnoletto, comme on l'appelait, qui\n marque le plus vivement sa nationalité dans ses ouvrages. Ce n'est pas sans\n subir l'influence de leur génie qu'il avait approché. des Vénitiens ou des\n Romains, mais si l'influence des Italiens du XVIe siècle, et celle moins heu­\n reuse des naturalistes duXVIIeont contribué à grandir ou à modifier son art,\n elles n'ont pu en dénaturer les caractères. L'art de Ribera est plus énergique\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "252                                 DURENDAL\n\n\net plus sombre que celui de Zurbaran, mais l'un et l'autre sont à base réaliste.\nLes deux artistes sont restés, à ce point de vue, comme Velasquez, égale­\nment, d'ailleurs, dans la tradition créée par l'école hispano-flamande. C'est\nce qui, à ce moment, qui voit le déclin des écoles italiennes exténuées de\nthéories, fait la grandeur originale, nourrie et renouvelée sans cesse par\nl'étude du vrai, de l'école d'Anvers et de l'école espagnole.\n   Le compréhensif travail de M. Paul Lafond, très étudié et très complet,\nmet en pleine lumière ces deux physionomies à la fois si différentes et, à\ncertains égards, si fraternelles.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\nL'Expérience esthétique et l'idéal chrétien, par M. ARMAND\n   LOISEL. — (Paris, Bloud.)\n   Un idéal invisible commande, peut-être, l'activité, qui nous paraît confuse,\nde notre temps. Beaucoup vont, cependant, dans l'obscurité des idées et des\nimpulsions, contents de suivre une vocation qu'ils se sentent impuissants à\ndiriger. Nous parlons des artistes... Mais certains ne se satisfont pas des\nentraînements de l'inconscience ; ils veulent savoir vers quel but ils mar­\nchent et, s'ils ne peuvent l'atteindre, au moins l'entrevoir. Ils ont besoin de\nclarté. C'est à ceux-là que sont destinées des œuvres de l'espèce du livre de\nM. Loisel; ils y trouveront nombre d'idées fortes, généreuses et justes, en\nmême temps que d'abondants motifs de réflexions fructueuses.\n                                                                       A. G.\n\n   L ' A r t f l a m a n d e t h o l l a n d a i s (15 janvier). — L'excellente revue\nconsacre quelques pages à rendre un hommage plein de discrétion et de\nmesure à la mémoire de son directeur, M. Paul Buschmann, enlevé tout\nrécemment à l'affection des siens et de ses amis. Elle rappelle la belle et longue\ncarrière de M. Buschmann et l'amour du bon, du beau et du noble travail\ndont il était animé et qui lui ont permis de mettre les productions de sa maison\nd'imprimerie et d'édition dans une réputation universelle auprès des artistes\net des gens de goût.\n   M. Paul Lambotte signale et étudie avec beaucoup d'intérêt Quelques œuvres\ndu troisième David Teniers. M. Marius parle de Willem de Zwart, un maître\nhollandais, un élève de Jacob Maris. Chroniques d'art.\n\nL ' A r t e t l ' é p o q u e , par M. FLORENT-PARMENTIER. — (Paris, Berge.)\n   L'auteur juge l'art et, aussi, parfois, l'époque avec une sévérité que l'on est\ntenté, par moments, de trouver excessive. Mais, en général, les idées et les\nopinions qu'il exprime sont, les unes, judicieuses; les autres, fondées.\n                                                                         A. G.\n\n   Les arts anciens de Flandre (tome IV, fasc. II). — M. Gestosoy\n Parez continue son excellent et érudit travail : Notice historique et biographique\n sur les principaux artistes flamands qui travaillèrent à Sévillle depuis le XVI' siècle\njusqu'à la fin du XVIII', contribution importante à l'histoire de la diffusion de\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "                                  LES LIVRES                                 253\n\nl'art flamand en Espagne, histoire à laquelle M. P. Lafond participe aussi par\nune notice sur les Œuvres de Pierre Snayers en Espagne. Le fascicule comprend\nla suite de l'étude très documentée de M. Pierron sur les Mostaert. Nombreuse\net excellente illustration.\n\n\nHISTOIRE :\n\nSainte Bathilde, reine des Francs, par Dom M.-J. COUTURIER.\n   — (Paris, Téqui).\n   Esclave, reine, moniale et sainte, élevée sur les autels, Bathilde a connu\ntoutes les vicissitudes de la vie, et dans l'humble service d'une salle à manger,\nsur les marches du trône des Francs, dans les austérités d'un cloître, cette\nAnglo-Saxonne du VIIe siècle a jeté sur l'époque et le milieu dans lequel elle\na vécu un lustre incomparable.\n    Dom M.-J. Couturier vient de consacrer à l'illustre sainte un travail très\nconsidérable, inspiré des sources et qui emprunte à l'étude de la société\ncontemporaine un intérêt particulier.\n    L'auteur, en effet, a pour but de mettre en lumière l'action féconde de\n Bathilde dans l'Église française et dans l'État. Si la biographie proprement\ndite de la sainte peut tenir en quelques pages, on comprend aisément qu'à\ntenter de le replacer dans le lointain milieu de l'époque mérovingienne,\nl'auteur se soit laissé aller à quelques développements.\n    Sa première condition d'esclave n'appelle-t-elle pas tout naturellement\nune étude sur l'esclavage et sa législation? Sa fonction d'échanson chez\n Erchinoald ne sera bien appréciée que si l'auteur nous fait pénétrer dans cette\nsociété mérovingienne, que nous connaissons bien mal. Quand Bathilde fut\n mariée à Clovis I I , ne faut-il pas nous parler des grands faits de ce règne\n auquels elle fut intimement mêlée et qui devinrent l'objet de ses continuelles\n préoccupations, d'autant plus qu'après la mort de son époux, elle fut chargée\n de la régence jusqu'à la majorité de Clotaire I I I . Son rôle politique va cesser\n et elle deviendra une humble religieuse bénédictine. Dès les dernières\n années de son gouvernement, elle a, pour ainsi dire, préparé ce dernier acte\n de sa vie par l'aide puissante qu'elle donne à la propagation de l'œuvre de\n saint Benoît, en particulier à l'abbaye de Corbie. Ne fallait-il pas esquisser,\n du moins à larges traits, ce grand mouvement religieux auquel Bathilde\n allait prendre part en se faisant moniale à Chelles?\n    Tous ces développements nous paraissent si naturellement amenés et si\n logiquement enchâssés dans la trame des événements, que loin d'en faire un\n grief à l'auteur, nous lui savons gré de nous les avoir donnés; d'autant plus\n que présentés avec toutes les séductions d'un style charmant et d'un art par­\n fait de composition, ils se déroulent sans aucun ennui pour le lecteur.\n     Du reste, Dom Couturier prend soin de ne jamais perdre Bathilde de vue.\n  Dans tous les faits qu'il rappelle et les grandes œuvres qu'il décrit, nous la\n  retrouvons vivante, agissante. Et que de sujets de poèmes, de drames, de\n  tableaux, d'oratorios, cette vie de sainte Bathilde pourrait faire surgir !\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": "254                                DURENDAL\n\n\n  Ce livre se recommande donc aux poètes et aux artistes comme une\nsource féconde d'inspiration, et c'est à ce titre surtout que nous le signalons\naux lecteurs de Durendal.\n                                                                          J. G.\n\nParis SOUS N a p o l e o n . Le monde des affaires et du travail, par M. L. DE\n    LANZAC DE LAHORIE. — (Paris, Plon.)\n    Encore un volume de la vaste monographie du Paris napoléonien, entre­\n prise par M. de Lanzac de Lahorie, et dont nous avons déjà signalé l'intérêt\n à nos lecteurs. C'est dans le monde de la banque, du commerce et de\nl'industrie, parmi les agents de change, les négociants, les manufacturiers et\n aussi les petits patrons et les ouvriers que nous conduit cette fois l'auteur.\n Il nous mène à la Bourse, nous explique la fondation de la Banque de\n France, nous fait un précis illustré de détails et de faits caractéristiques des\n destinées brillantes ou sombres du commerce et du travail parisiens durant\n ces années de guerre et de blocus douanier, où les heures de paix et de\nprospérité ne furent jamais qu'un accident. Et dans ce domaine, comme\ndans tous les autres, nous voyons partout l'intervention du gouvernement,\nl'action vigilante de Napoléon, qui met en œuvre tous les moyens, les bien­\nveillants comme les autoritaires, pour prévenir les stagnations du commerce,\nl'arrêt de l'industrie, les difficultés du change ou les désastres financiers sus­\nceptibles de créer de l'agitation dans la capitale ou de réjouir le cœur de la\n« perfide Albion ».\n                                                                         A. G.\n\n   VIENT DE PARAITRE, sous le titre : LES VERTUS BOUR-\nGEOISES (au temps des Etats-Belgiques-Unis de 1 7 9 0 ) , un nouveau\nroman historique de notre ami et collaborateur HENRY CARTON DE\nWIART, dont les abonnés de « DURENDAL » ont eu la primeur. Le\nlivre est édité par la maison Perrin, de Paris, 3 5 , quai des Grands-\nAugustins. Prix : 3 fr. 5 0 .\n  Nos lecteurs se rappellent le succès du roman précédent du même\nauteur : LA CITÉ ARDENTE.\n  Nous rendrons compte prochainement du nouveau livre de notre\nami.\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "                              NOTULES\n\n    NOS i l l u s t r a t i o n s : Nous reproduisons dans ce fascicule deux œuvres\nremarquables qui furent exposées au dernier salon du Cercle Pour l'Art, dont\nil a été rendu compte dans notre numéro de mars : Benedicite, de Firmin\nBaes et un intérieur (La Religieuse), de René Janssens.\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Une académie des Lettres en Belgique. — Nous lisons\ndans la Vie intellectuelle dirigée par Georges Rency :\n   « La section brabançonne de la Fédération internationale pour l'extension\net la culture de la langue française (ouf !) vient d'émettre le double vœu qu'il\nne soit pas créé d'Académie de lettres en Belgique et que l'Académie fran­\nçaise s'adjoigne des littérateurs belges au titre de membres correspondants.\nPour savourer tout le comique de la chose, il faut savoir que cette section,\nc'est M. Wilmotte, et M. Wilmotte tout seul. Il paraît toutefois que\nMlle Marguerite Van de Wiele y représenterait de temps en temps la littéra­\nture. M. Wilmotte et MIle Van de Wiele, réunis sous le nom de section braban­\nçonne de la Fédération internationale, etc., etc., ont donc décidé qu'il ne\nfallait pas créer d'Académie de lettres en Belgique. Les bons apôtres ! Pour\nM. Wilmotte, qui est déjà de l'Académie, cette création serait en effet bien\ninutile.\n    » Quant à Mlle Van de Wiele, elle'se doute bien que cette institution, si\nelle se fondait, ne serait point féministe assez pour s'ouvrir aux bas-bleus.\nDonc, point d'Académie à Bruxelles. Seulement, ajoute M. Wilmotte,\nque l'on nous réserve tout de suite quelques places dans l'Académie fran­\nçaise dont je ne suis pas encore, et qu'on m'y nomme sans tarder! Voilà\nune réforme à encourager, puisqu'elle sert mes intérêts' et mes petites\n ambitions !\n    » Eh bien, elle est absurde, cette réforme, totalement absurde, et, de plus,\n elle n'a aucune chance d'aboutir. Ces membres correspondants ne corres­\n pondraient, en effet, à rien du tout. Si l'on comprend l'intérêt qu'il y a, pour\n une Académie des sciences ou de médecine, à avoir des membres correspon­\n dants à l'étranger, on ne le perçoit point du tout pour une Académie litté­\n raire. Et puis, franchement, était-ce bien la peine de tant lutter contre le\n projet d'une Académie de lettres en Belgique, projet raisonnable, réalisable,\n utile — cela n'est contesté que par M. Wilmotte — pour briguer piteusement\n une place de membre correspondant dans une Académie étrangère? Cette rage\n académicide se guérit donc par l'homéopathie? « Est-ce que, si on naît poète,\n onne naîtrait pas aussi larbin? » pour parler comme Edmond Picard dans un\n récent article de la Chronique, où il veut bien s'occuper de ce minuscule et ridi­\n cule incident. »\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": " 256                                        DURENDAL\n\n\n\n    Accusé de réception :\n    A R T : Les peintres flamands d'aujourd'hui, 1re série, par ALBERT CROQUEZ.\n Ouv. illust. (Bruxelles, H a v e r m a n s ) . —Album historique de la Belgique, par\n H . VANDERLINDEN et H . O B R E E N . Illustré, fasc. I. L e s Origines (Bruxelles,\n Van Uest). — La vie des peintres italiens, par GIORGIO VASARI. T r a d . par T . DE\n WYZEWA ( P a r i s , Gittler).\n\n   H I S T O I R E : Le maréchal d'Ancre et L. Galigai, par FERDINAND HAGENS\n(Paris, P l o n ) . — La vie privée de Talleyrand, par B . DE LACOMBE (idem). —\nJournal d'un étudiant pendant la Révolution (1789-1793), par G. MAUGRAS (idem).\n— Louis XVI, par MARIUS S E P E T ( P a r i s , T e q u i ) .\n\n   L I T T É R A T U R E : La vie du langage, par ALBERT DAUZOT ( P a r i s , Colin).\n— Oscar Wilde, p a r ANDRÉ G I D E ( P a r i s , Mercure d e F r a n c e ) . — Madame\nd'Arbouville d'après ses lettres à Sainte-Beuve, par L É O N S É C H É (idem). — Les idées\nde M. Goedzak philosophe bruxellois, par E D . N E D (Bruxelles, Association des\nécrivains belges). — Le type wallon dans la littérature, par E D N E D (idem). —\nL'âme des villes, par L . DE ROMEUF. (Paris, P e r r i n ) . — Parmi les hommes, par\nL U C I E N - J E A N . Notice de G. VALOIS ( P a r i s , Mercure de F i a n c e ) . — Les marches\nde l'Occident, par ADRIEN MITHOUARD ( P a r i s , Stock). — Barbey d'Aurevilly, par\nE R N E S T S E I L L I È R E ( P a r i s , B l o u d ) . — Poèmes en prose, par ALBERT DE BERSEAU­\nCOURT ( P a r i s , F a l q u e ) . — Le livré des XII     Béguines de Ruysbroeck, p a r l'abbé\nCUYLITS (Bruxelles, Dewit).\n  LITTÉRATURE FLAMANDE                             : Langs stille paden, p a r A. VAN W E E R ­\nDEGEN (Courtrai, V e r m a u d ) .\n   P O É S I E : Iphygénie à Tauris, par E D . BUISSERET. — Le mal d'amour,                         par\nED.    DAÄNSON (Bruxelles, L a m e r t i n ) . — Les exils, par C. LEMERCIER D'ERM\n(Paris, Sànsot). — De Thulé à Ecbatane, par G. CROS ( E d i t . d e Vers et prose,\nP a r i s ) . — Le mur mitoyen, par ZENON D ' H A L E R N E (Bruxelles, Société belge de\nlibrairie). — Le manteau du passé, précédé de lettres de A. SAMAIN, par E D M .\nROCHER ( P a r i s , Sansot)..— Les voix de la forêt, par L . MAUPRAT ( P a r i s , P e r r i n ) .\n— Le Christ, p a r F E R N . RICHARD ( P a r i s , P l o n ) . — Les plus jolis vers de\nVannée 1909, par A. S È C H E ( P a r i s , Michaud). — Poèmes décadents, par PATERNE\nBERRICHON ( P a r i s , Messein). — Nouvelles pages anthologiques, par G. W A L C H\n( P a r i s , L e S o u d i e r ) . — Les yeux pleins de larmes, par G.-J. G R O S ( L y o n , E d i t .\nd e l'art libre). — Chants et Souvenirs, p a r FRANÇOISE L E ROY (Bruxelles,\nL e b è g u e ) . — Lazare le ressuscité, suivi de Ponce-Pilate, par L o u i s MERCIER\n(Paris, C a l m a n n - L e v y ) .\n\n   R O M A N S : Le lien, par RESCLAUZE DE BERMON ( P a r i s , P l o n ) . — Le muletier\net son âne, par H E N R I MENABREA ( P a r i s , G r a s s e t ) . — Les rivaux, par E R N E S T\nDAUDET ( P a r i s , P l o n ) . — Les voies impénétrables, par H . SEVERAC (idem). —\nLe grand tour, p a r MARC D E L R U E ( P a r i s , C a l m a n n - L e v y ) . ;— Un jacobin de\nVan CVIII, p a r PROSPER DEVOS (Bruxelles, Association des écrivains belges).\n— La Barrière, p a r R E N É BAZIN ( P a r i s , C a l m a n n - L e v y ) .\n   V A R I A : La grande boucle. N o t e s et croquis de l'ancien continent et des\ndeux Amériques, par MAURICE R O N D E T - S A I N T ( P a r i s , P l o n ) . — Correspondance\ndu duc d'AumAle (idem). — A la découverte de Londres, p a r L É O N SOUGUENET\n(Bruxelles, Van Oest). — Le crépuscule d'une idole, Nietsche, p a r V. DE P A L ­\nLARIS ( P a r i s , Grasset). — L'automne d'un prince. L e d u c P h i l i p p e d'Orléans et\nla m a r q u i s e de Montespan, p a r JEAN HARMAND ( P a r i s , Grasset). — La Répu-\nblique argentine, par H . SISSON ( P a r i s , P l o n ) .\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": ""}, {"page_pdf": 307, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-04", "signet_source": "Dix-septième année - N°4 - Avril 1910 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Pages 193-256 ; la table annuelle place Notules aux pp. 191 et 255 (livraison entre les deux). Les Notules renvoient au compte rendu du Cercle Pour l’Art « dans notre numéro de mars » ; la Chronique mentionne un concert du 13 mars, des conférences des 22 et 24 mars, 5, 7, 9, 12 avril et celle de Péladan le 18 avril 1910.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}