{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison05", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 257, "page_fin": 262, "titre_corps": "Notre-Dame du Matin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Notre-Dame du Matin I Le Poète évoque la Vierge", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 314, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1030, "texte": "Notre-Dame du Matin\n                    I\n\n             Le Poète évoque la Vierge du mois de mai.\n\nVous n'êtes pas au mois de mai,\nLa mère crainte des archanges,\nQui, l'enveloppant dans ses langes,\nTremble devant le Bien-aimé ;\n\nVous n'êtes pas cette angoissée\nQui cherche d'un œil éperdu\nL'enfant divin, qu'elle a perdu\nParmi les grands de la pensée;\n\nVous n'êtes pas la femme en pleurs\nQui, pendant la sanglante  épreuve,\nTombe pâmée aux bras des veuves\nSur le chemin de la Douleur;\n\nVous n'êtes pas cette héroïque\nQui voulant souffrir jusqu'au bout\nCalme et droite, reste debout\nDevant le calvaire    tragique...\n\nVous n'avez pas encor souffert,\nVous êtes la vierge   enfantine,\nQuand les cloches chantent      matines\nVous allez dans le printemps     vert...\n\nC'est l'heure du rêve    angélique.\nVous passez en priant tout bas :\nIl s'élève autour de vos pas\nComme une impalpable        musique.\n\nVous dites aux oiseaux : Chantez!\nLes oiseaux chantent vos louanges;\nVous ne savez pourquoi les anges\nS'étonnent de votre beauté.\n"}, {"page_pdf": 315, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1345, "texte": "258                 DURENDAL\n\n\n       Des voix glissent dans l'air fluide\n       Et, pour vous donner tout entier\n       Le parfum de leur cœur léger,\n       Voudraient mourir les fleurs timides...\n\n      Les parfums ont de blancs accords,\n      Et le printemps aux bords des plaines\n      Dans l'azur profond des fontaines\n      Fait monter des globules  d'or...\n\n      Douce Vierge, petite fille,\n      Dans l'aube rose vous passez,\n      Vos doigts légers semblent tisser\n      La lumière qui    s'éparpille.\n\n      Et vos cheveux flottants, pareils\n      Aux cheveux pâles de l'aurore,\n      Vibrent dans l'azur et se dorent\n      Aux rayons nouveaux du soleil!\n\n      Vous êtes celle que supplient\n      Les petits aux yeux    ingénus\n      Les cœurs frais qui n'ont pas    connu\n      La douleur grave de la vie.\n\n      C'est l'âme des petits   enfants.\n      C'est le rêve des vierges claires,\n      Que vous buvez dans la lumière,\n      Que vous respirez dans le vent.\n\n      Et, les pieds nus dans la rosée,\n      De vos yeux bleus vous souriez\n      Quand vous nous entendez prier\n      Pour nos petites   fiancées...\n\n\n\n                       II\n\n                 Il l'implore dans le matin.\n\n      O vierge blanche qui priez\n      Au milieu des tulipes claires,\n      Ecoutez la claire prière\n      Du pauvre enfant que vous aimiez.\n"}, {"page_pdf": 316, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1208, "texte": "      NOTRE-DAME DU MATIN                                  259\n\n\nLes tulipes sont dans l'air vierge\nComme les lampes du       printemps,\nLes perce-neiges   hésitants\nMontent vers vous comme des cierges.\n\nEt je tends mes désirs légers.\nComme des cierges et des lampes,\nVers les bandeaux blonds de vos tempes\nOù les cerisiers ont neigé.\n\n\n                   III\n\n             C'est elle qu'il retrouve daus l'angélus de midi.\n\n\nC'est un paysage de cloches.\nJe ferme les yeux et j'oublie\nLa ville noire, l'ombre proche\nEt le marasme et la folie...\n\nLes cloches ont des chants si purs\nEn se balançant dans le vide,\nLeurs voix se mêlent    si-candides\nQue l'on se croit dans de l'azur!\n\nEt ce sont les matins  lointains\nEl les campagnes du     dimanche,\nEl les vergers en robe blanche\nQu'évoquent les sons    argentins.\n\nLes lignes des coteaux     tranquilles,\nEn un rythme      immatériel,\nSe nouent au bord laiteux du ciel\nComme des bras de jeunes filles.\n\nEt l'ange Gabriel, parmi\nLes flottements des mousselines,\nDescend la pente des collines\nVers les villages  endormis\n\nOù, vierge douce et puérile,\nMarie qui prie ne sait pourquoi\nSon cœur frémit d'un tel émoi\nAux hymnes blancs des campaniles           ..\n"}, {"page_pdf": 317, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1634, "texte": "                           IV\n\n\n                     Et même dans la tragédie du soir, il ne voit que\n                   le bouquet de lilas blancs.\n\n\nLa cathédrale immense approfondit son rêve,\nEt ses arceaux massifs s'enfoncent dans la nuit;\nTout s'est éteint les chants, les orgues et les bruits,\nLe silence puissant et nocturne se lève...\n\nEt pourtant tout palpite en un émoi sacré.\nL'ombre vit d'une vie inconnue et mystique,\nEt l'on entend errer, de l'autel au portique,\nL'écho des Te Deum et des Dies irai.\n\nDans l'extase du chœur le tabernacle    brûle,\nUne lampe d'amour lève son âme à Dieu,\nEt, dans la lente mort des pourpres et des feux,\nS'éteignent les vitraux comme des crépuscules.\n\nEt pareils aux grands fûts dans la paix des forêts\nLes colonnes de pierre à l'infini    s'élancent\nEn un puissant appel de rêve et de silence\nVers le ciel invisible où leur front     disparaît...\n\nC'est la nuit magnifique, étrange et solennelle,\nPleine d'âmes, de morts, de songes et d'espoirs,\nEt le passant rêveur comprend sans le savoir\nLa gravité de ces minutes    éternelles.\n\nLe Présent, le Passé, ce qui vit, ce qui meurt\nEt ce qui surgira dans l'inconnu du monde\nSe résument parmi la ténèbre profonde;\nLe silence déchire ainsi qu'une    clameur!\n\nEt tout cela soudain se déchaîne en tempête,\nPleurs, visions, amour, l'église entend et voit\nSe mêler à son cœur ses gestes et ses voix,\nLes gestes et les voix des saints et des prophètes...\n\n... Mais moi je ne vois rien, je n'entends rien,    tremblant\nSeulement de l'émoi candide que me donne\nUn bouquet de lilas devant une madone\nQui, paisible, sourit à ce miracle     blanc...\n"}, {"page_pdf": 318, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1101, "texte": "      NOTRE-DAME DU MATIN                                261\n\n\n\n\n                   V\n\n\n             Aussi quand reviendra l'aurore, combien joj'euse\n           sera sa prière...\n\n\nO Notre-Dame du Matin,\nVous qui passez dans les lointains,\nParmi la bruyère et le thym;\n\nVous que suivent — blancheurs divines —\nLes anges pâles des collines\nEn longs voiles de mousseline;\n\nQui paraissez au bord du ciel\nLorsque monte de l'Irréel\nLa douce voix de Gabriel ;\n\nAube candide, Aurore     claire,\nSource pure de la Lumière,\nVers vous s'élèvent nos prières !\n\nVers votre sourire voilé,\nDans le soleil émerveillé\nMontent nos cœurs    immaculés!\n\nVoici l'offrande  parfumée\nDes fleurs blanches nouvelles    nées\nEt de nos âmes    étonnées...\n\nNous les tendons dans le matin,\nAvec des gestes   enfantins,\nVers votre sourire incertain ;\n\nCar vous n'êtes que passagère,\nO virginale   messagère\nDes âmes pures et légères,\n\nO vierge secourable à ceux\nQui ont besoin d'être joyeux\nEn attendant que vienne    Dieu...\n\nAussi quand le jour se déploie,\nEt que le Christ, parmi la joie,\nMonte au zénith, brille et flamboie,\n"}, {"page_pdf": 319, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 318, "texte": "262                DURENDAL\n\n\n      Vous disparaissez à pas lents,\n      Et votre sourire    tremblant\n      S'efface dans les brouillards  blancs,\n\n      En ne laissant sur nos pensées\n      Et sur nos âmes reposées\n      Que quelques gouttes de rosée...\n                                         P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 263, "page_fin": 273, "titre_corps": "L’Ardennaise", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "L'Ardennaise I Trois déclarations Au milieu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 320, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1696, "texte": "L'Ârdennaise\n                               i\n\n                     Trois déclarations\n\n               Au milieu des applaudissements l'arbitre proclama:\n                 « Game and set and match to miss Claire Lemar­\n                 chand by 5-7, 6-4, 8-6 ». Par-dessus le filet, la\n                 gagnante serra la main de son adversaire dont\n                 l'affabilité de rigueur cachait mal le dépit. Les\n                 hommes, envahissant le terrain du jeu, félici­\n                 taient bruyamment la championne. Une courte\n                 flamme aux yeux, elle leur échappait en riant.\nLes lèvres très rouges dans le visage humide de sueur dessi­\nnaient un arc gracieux où les dents saines brillaient d'un éclat\nnacré. A travers la chemisette, les épaules, les bras transparais­\nsaient. La taille libre à chaque mouvement offrait un galbe\nrobuste. Sous le « panama » piqué à la diable, une chevelure\nblonde ondulait en bandeaux lourds. L'émoi des spectateurs\nn'était pas commandé par le seul enthousiasme sportif. La\njeune fille répondit à la ronde :\n   — Merci, merci, je suis contente d'avoir gagné. Je le désirais\nbeaucoup.\n  — Vive la championne ! fit le choeur.\n  Tandis qu'elle fuyait vers le vestiaire, le groupe des dames\nâgées s'ébroua dans les fauteuils de paille tressée.\n  — Ils sont tous à ses trousses, commença une grosse per­\nsonne. Ah! ah! il n'y en a que pour elle. Les autres n'existent\nplus.\n  — Hier, elle-même n'existait pas, poursuivit une petite\nfemme nerveuse aux cheveux tout blancs. Elle est arrivée on ne\nsait d'où. Elle est seule. On ignorait sa force. Elle a été avan­\ntagée. C'est à cela qu'elle doit d'avoir battu Valentine.\n"}, {"page_pdf": 321, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "264                         DURENDAL\n\n\n\n   — Evidemment, acquiescèrent les autres. Votre fille est\n meilleure joueuse. Elle s'est vaillamment comportée. C'est de\n peu qu'elle est battue.\n   Loyalement, la vaincue intervint :\n   — J'ai été fort nettement battue. Elle a tout à fait bien joué.\n   — Mais d'où sort-elle?\n   — Je vais vous le dire, fit une dame assise un peu à l'écart.\n Elle habite non loin de chez nous, au delà de Jalhay, un pays\n désert à la lisière de l'Hertogenwald, au bord de la haute fagne.\n Son père a créé jadis une industrie inconnue à Verviers. C'est\n un homme d'une intelligence remarquable, mais qui sombre\n dans l'hypocondrie. Il n'a que cette enfant-là de sa femme\n morte il y a six ans. La jeune fille est très droite sous ses\nallures indépendantes.\n   — Fortunée ? interrogea la dame qui avait parlé la première.\n   — On le dit. Mais on n'en sait rien. D'aucuns en font une\nhéritière, d'autres lui donnent moins que rien. Les industries\nsont choses si précaires aujourd'hui. Le père se désintéresse de\nson entreprise. A vrai dire, il est un peu fou.\n   Et M me Frémisson se leva. Les parties se disséminaient\npar les huit terrains d'où s'envolait sous les pas des joueurs une\nfine poussière rouge que l'air pur évaporait. Le cycle des col­\nlines boisées à l'ouest et au nord se fonça, bien que le soleil fût\nencore haut. L'espace sembla s'élargir pour isoler comme un\nîlot la butte sur laquelle le terrain de jeu développe ses ter­\nrasses de brique pilée.\n   Nul des joueurs ne parut remarquer la venue de l'heure ves­\npérale. Cependant, la main appuyée au cadre de la porte du\nchalet, Claire, rafraîchie, murmura :\n   — Un soir merveilleux s'apprête. Je voudrais en suivre\ntoutes les secondes.\n   Un peu lasse, elle s'assit. Sous le léger réseau de laine\nblanche son buste s'alanguit. On entendait la voix mono­\ntone des arbitres marquer les coups. Les balles rebondissaient\navec un bruit sourd et mat. Sous les rayons obliques et tièdes,\nles joueuses blanches s'hiératisaient en leurs poses modernes.\nCharles des Fawes s'approcha de Claire.\n    — Fatiguée tout de même; mais plus jolie encore au repos.\n   — Ah! c'est vous. Asseyez-vous si vous voulez, homme élé­\ngant qui ne jouez pas.\n"}, {"page_pdf": 322, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2160, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          265\n\n\n   — Voilà déjà le mépris de la championne ! Lé sport durcit le\ncœur. Je suis heureux de n'en pas faire.\n   — Vous préférez ce qui l'amollit.\n   — Je l'avoue. Je préfère la tendresse à la brutalité, l'amour\nà la camaraderie, la passion à l'amitié.\n   — Oui, mais si, pour atteindre la tendresse, l'amour et la\npassion, il vous fallait dépenser la moitié de l'effort nécessaire\npour gagner un « match », vous vous déroberiez. Vous n'êtes\nqu'un paresseux.\n   L'interlocuteur se redressa :\n   — Qu'en savez-vous? Mettez-moi à l'épreuve.\n   — Je veux bien, mais pas comme vous l'entendez. Indiquez-\nmoi la personne que vous aimez. Je l'emmènerai avec moi à\nune cabane que je connais dans la haute fagne entre Hokai et la\nBaraque-Michel. Et vous affronterez le désert marécageux pour\nnous retrouver.\n   — Soit. Mais j'apporterai des vivres et vous me permettrez\nensuite de passer dans cette cabane, avec celle que j'aimerai,\nquinze jours et quinze nuits.\n   — Si l'autre y consent !\n   — Votre acquiescement suffira; c'est vous que j'aime et je\nrisquerais bien autre chose que la fagne pour vous rejoindre.\n   La jeune fille se levant brusquement, toise son voisin. Il est\nà demi penché vers elle, sa nonchalance l'avantage. Il prévient\nune protestation :\n   — Ne vous fâchez pas. Je vous fais l'hommage spontané d'une\nimpression sincère. Il y a dix minutes, je ne savais pas que je\nvous aimais. Vous me plaisez infiniment. Est-ce une fantaisie\nou une grande passion ? Je sens que ce sera ce que vous vou­\ndrez, mais que pour avoir le droit de poser mes lèvres au bord\ndes vôtres qui me tentent comme un fruit mûr, je suis prêt à me\nmettre à votre merci.\n   Il y a un moment de silence où toutes les rumeurs du lieu\nparaissent doubler de sonorité. Claire Lemarchand demeure\ndebout, immobile; sous la laine immaculée, un souffle plus\nrapide élève la ligne de sa jeune poitrine. Puis, sans abaisser les\nyeux vers l'homme toujours assis, elle s'éloigne d'un pas net\net rapide.\n   — Georget, dit-elle à mi-voix, en touchant du bout de sa\n raquette un long et mince joueur appuyé sur le treillis qui\n"}, {"page_pdf": 323, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2177, "texte": "266                       DURENDAL\n\n\nentoure le terrain de jeu, voulez-vous m'accompagner jusqu'à\nma voiture qui m'attend derrière le Pouhon? Il est temps que je\nm'en aille et je ne veux plus rester. Cela ne vous ennuie pas?\nCe n'est pas maintenant que vous jouez?\n   L'accent un peu rauque et comme étranglé a pris des\ninflexions infiniment douces et caressantes. Le jeune homme\ninterpellé se retourne vivement et ses yeux répondent déjà à la\ndouce nuance de la voix.\n   — Je suis à vous, Claire. Mais pourquoi partez-vous?\n   — J'en ai assez. Je vais aller en avant pour ne pas donner\nl'éveil à tous ces gens que je ne reconnaîtrais pas et dont la\nnouvelle amitié est encombrante. Vous m'excuserez auprès de\nvotre mère et me rejoindrez au tournant du chemin.\n   Et elle s'en alla sans un regard pour le comte Charles des\nFawes, dont le prestige ne parvenait pas à se rétablir à ses\npropres yeux. Lorsqu'il vit Georget Frémisspn franchir der­\nrière Claire la barrière de l'enclos :\n   — Tout s'explique, dit-il. H é ! Si je n'en ai pas l'étrenne,\nj'en aurai l'épanouissement.\n   Et le cynique s'en fut à d'autres proies.\n   M me Frémisson aussi avait perçu la double fuite. Elle\ns'inquiéta, mal rassurée par le souvenir d'objurgations\nrécentes :\n   — Heureusement que j'ai mis Georget en garde. Ce mariage-\nlà ne peut convenir.\n   Le domaine de la Renarderie s'évoqua devant elle; C'était\nle bien patrimonial, menacé de vente pour l'avenir si l'aîné des\nneuf enfants Frémisson ne faisait pas le mariage riche.\n   Intrigué par le silence de sa compagne de marche, Georget\ngagna un pas et, se retournant vivement, vit deux larmes aux\nyeux lumineux de Claire. Avant qu'il se fût exclamé, elle\nexpliqua :\n   — Je suis lasse, révoltée et déçue, le monde n'est que\nvilenie. Il faut s'en défier plus que des tourbières de nos pla­\nteaux. Son revêtement fleuri couvre de la boue, sous nos\nbruyères les mousses spongieuses ne sont pas malsaines.'\n   — Et cependant, Claire, vous avez conquis le monde!\n   — Belle conquête, en vérité ! Je me fais honte à moi-même\nd'avoir passionément désiré réussir. Sans doute la lutte me\ngrisait. J'étais arrivée comme une sauvage de mon pays arden-\n"}, {"page_pdf": 324, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2218, "texte": "                          L'ARDENNAISE                         267\n\n\nnais. Cela m'amusa de confondre petit à petit les défiances, les\nhostilités, les snobismes. Mais la victoire enferme trop\nd'amertume et le monde a la défaite lâche. J'ai envie de ne\nplus jamais revenir.\n   — Que vous êtes violente et spontanée !\n   — Je suis ce que je suis et je ne demande pas qu'on m'ap­\nprouve.\n   Le ton de la jeune fille était farouche et se haussait jusqu'à la\nviolence. Le fond de son âme ardente affleurait à ses yeux qui\ns'illuminaient d'éclairs.\n   Georget Frémisson s'arrêta et mis la main sur le bras de celle\nqu'il accompagnait:\n   — Vous savez bien que je vous approuve, puisque je vous\naime.\n   — Vous m'aimez... et sans doute vous êtes sincère. L'autre\nl'était peut-être aussi.\n   — Vous ne pouvez pas me comparer à un Charles des Fawes!\n   — Non; vous êtes bien intentionné et lui c'est un pervers,\nvous désirez une vie utile et féconde et lui c'est un oisif et qui\npoursuit son seul plaisir. Je vous rends justice. Cependant, vous\nn'êtes pas non plus désintéressé, Georget.\n   Ce fut au tour du jeune homme à prendre le ton plaintif. Ils\ns'étaient arrêtés, avant d'atteindre les premières villas de la\nroute de Creppe, contre la haie qui borde le jardin d'un hôtel de\nfamille. Devant eux, un sorbier tendait au bout de ses branches\nles flammes courtes de ses baies mûrissantes.\n   — Avant de me juger, Claire, fit lentement le jeune homme,\nil faudrait que vous puissiez lire en moi ce dont je serais\ncapable si j'étais sûr que, de votre côté, vous m'aimiez. C'est\nvrai, je ne vous ai pas demandé de m'épouser et je sens que\nmes protestations de tendresse se heurtent à un doute chez\nvous. En vous épousant je ne ferais pas sans doute le mariage\nconforme à ma destinée qui est de m'accroître suffisamment\npour reprendre la terre par laquelle je puis continuer à jouer le\nrôle utile des miens en notre coin de province. Cependant,\nvoyez la sincérité de mon attachement : montrez-moi un coeur\nfavorable, faites écho à la sincérité de mon amour et ma vie\n m'apparaîtra tellement liée à la vôtre qu'il me serait impossible\n de l'en séparer et que des deux mais j'emprisonnerais le bon­\n heur. Mais vous ne m'aimez pas.\n"}, {"page_pdf": 325, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2401, "texte": "268                         DURENDAL\n\n\n\n    — Il est vrai, je ne vous aime pas et c'est bien heureux pour\n vous. Je ne raille pas, je puis comprendre vos vœux. Ils\n s'inspirent de générosité si pas d'héroïsme. Je regrette sincère­\n ment de n'être pas assez riche pour me donner, la satisfaction de\n vous aider dans une tâche nécessaire. Je vous épouserais alors et\n de bonne amitié, sans ce grand amour que je rêve pourtant et\n qui fait commettre des folies comme celle que vous feriez si je\n vous aimais. Vous êtes un brave garçon, Georget.\n    La singulière fille tendit la main à son compagnon qui la\n serra en silence. Ils se remirent à marcher. Bientôt ce furent les\n rues de la ville. Derrière l'édifice du Pouhon, une voiture à\n quatre roues, attelée d'un vigoureux cheval, stationnait sous la\n garde d'un homme à cheveux gris, vaguement habillé d'une\n livrée.\n    — Encore venue seule, s'étonna Georget.\n    — Naturellement. Je pense bien que cela scandalise votre\n mère et les autres dames. Les autres, cela m'est égal; Je vou­\n drais que vous fassiez comprendre à madame Frémisson que je\n ne brave pas les convenances par forfanterie. Je suis tellement\nhabituée à circuler seule. Mon pauvre père serait trop dépaysé\n dans ce milieu conventionnel. Et puis, je n'ai rien du type clas­\nsique de la jeune fille. Je suis avertie, Dieu merci, et je puis\n braver la vie. D'ailleurs, c'est fini. Le monde ne me verra plus.\nJ'avais voulu le connaître, j'avais décidé de gagner la coupe de\nSpa au tennis. Je m'en vais satisfaite et... sans regrets.\n    — Mais vous en laissez derrière vous et ce n'est pas bien de\nne pas y songer.\n    Claire Lemarchand, avant de monter dans la voiture, sourit\nà Georget avec indulgence. Déjà elle ne s'attendrissait plus\ndevant son air mélancolique. La fille passionnée qu'elle était\nne pouvait sympathiser longtemps avec la sagesse précoce de\nce garçon de vingt-trois ans aux regards trop pratiquement fixés\nsur l'avenir. Cependant, elle lui savait gré de sa sincérité et de\nl'élan qu'elle aurait pu, si elle l'avait voulu, soulever dans les\nrégions obscures de sa sensibilité. Elle dit sans ironie :\n    — Mon départ est une bonne chose pour vous, mon petit, et\nje ne regrette pas la.peine qu'il vous cause. Elle achève de vous\nmûrir. Adieu!\n    D'un souple mouvement, elle se hissa sur le siège d'avant,\nserra autour de ses genoux la couverture que lui tendait le\n"}, {"page_pdf": 326, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2442, "texte": "                          L'ARDENNAISE                         269\n\n\nvieux domestique, jeta sur ses épaules la pèlerine de laine qui\nl'attendait sur le dos de la banquette et, saisissant les\nrênes, fit démarrer enfin le solide cheval pommelé qui,\ns'ébrouant, agita les grelots de son collier.\n   Une fois qu'au sortir de Spa on a dépassé le lac de Warfaz, il\nsemble qu'on entre dans une région solitaire. Sans doute, à\nl'horizon, des clochers se dressent : Sart et Tiège et, bientôt,\nJehanster. Mais derrière eux, de soudaines échappées vers les\nétendues jaunes des fagnes introduisent le mystère des solitudes\nrêveuses. On se sent enveloppé d'immensité. Les parfums\nmême de l'été agreste impriment à l'air qui passe la volupté\ndes grandes étendues. Les bois de hauts sapins envoient une\nhaleine chargée des senteurs âpres de la résine. Les bruyères\nsaturent la brise, qui les frôle au ras du sol, d'une odeur de\nmiel frais et le soir ramène des plateaux déserts un souffle froid\noù le chèvrefeuille adoucit l'âcre fumet de la tourbe.\n   Claire Lemarchand se laissait avec délices posséder à nou­\nveau par l'ivresse de ce pays avec lequel son âme entretenait\ndepuis l'enfance d'étroites relations. L'irritation s'en allait de\nson cœur. Il lui sembla laisser derrière elle les préoccupations\ndes jours mondains qu'elle venait de vivre. Le monde devenait\ndans sa pensée une chose négligeable, si inférieure à la vie\nexaltante de sa jeunesse parmi les sommets ardennais. La\ndernière image qui s'obstine est celle de ce Charles des Fawes,\ndont le brutal hommage continue de troubler la sensibilité de\nla jeune fille.\n   — C'est un être méprisable et il m'a outragée, se répétait-elle\navec une sorte de rage.\n   Mais l'air du soir chargé d'effluves violents, mais la lueur du\ncouchant reflétée par les objets qui sont comme caressés de\nlumière, mais les bruissements mystérieux des fourrés au bord\nde la route hantés par la maraude des bêtes, mais la sonorité\ndes eaux cascadant sur le lit pierreux des ruisselets, suintant\naux joints des vallons herbus, frôlent, pénètrent, saisissent, s'in­\nsinuent. C'est l'obscur et mystérieux complot ourdi par les soirs\nd'été contre l'âme des vierges sages...\n   Le vieux serviteur somnole sur le siège d'arrière. Pour la pre­\nmière fois la solitude pèse comme une chape de plomb sur\n Claire. Elle souhaite une rencontre. Elle désire la présence\n d'un des Fawes qu'elle méprise. Elle regrette l'absence d'un\n"}, {"page_pdf": 327, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2552, "texte": " 270                          DURENDAL\n\n\n\n  Georget qu'elle n'aime pas. Elle appelle éperdument un être\n vaillant et sincère, un être semblable à elle, qui comprendrait\n son émoi, l'apaiserait, le mènerait vers l'oeuvre féconde, exaltante\n de l'avenir. Qu'il soit obscur et pauvre, qu'importe; mais qu'il\n ne soit pas étranger à la race dont ce soir affirme l'atavique con­\n cordance avec l'âme mystérieuse des choses. Ne va-t-il pas\n apparaître à l'orée de ces bois tortueux jaillis de ce sol infertile,\n ne se détache-t-il pas sur le plan irrégulier de cette bruyère dont\n les pointes rosissent dans une brume impalpable?\n    Avant d'atteindre Jalhay, il faut, après Tiège, descendre vers\n Royompré un sauvage vallon, et remonter ensuite sur Surister.\n La jeune conductrice lança sur la pente le cheval prudent qui\n s'arcboutait contre le poids du véhicule. Ayant atteint le bas de\n la descente, il aborda au galop la côte; des claquements de\n langue encouragèrent son ardeur. On eût dit qu'il comprenait\n la hâte fébrile qui venait de saisir Mlle Lemarchand et lui faisait\n soudain désirer retrouver immédiatement la maison solitaire\n dont les fenêtres s'ouvrent sur les perspectives d'un paysage\n infini. Pendant les cinq jours qu'avaient duré les concours de\ntennis, la jeune fille était partie dès le matin pour ne rentrer\nque le soir et sa préoccupation nouvelle ne lui avait fait qu'at­\ntacher une attention distraite à son père dont la mélancolique\nréserve lui était devenue coutumière. Elle se reprochait son\ndésintéressement, maintenant que l'équipée spadoise lui appa­\nraissait si dérisoire. Elle se souvenait des regards étranges dont\nil accueillait son retour, de ceux dont il accompagnait son\ndépart, regards de détresse et presque d'épouvante. Qu'avait-il\nfait durant ces longues absences? Son activité se bornait actuel­\nlement à des promenades où sa fille avait acquis cette résistance\nmusculaire dont l e s port à la mode avait recueilli le tout récent\nbénéfice. Mais, seul, il appréhendait de sortir. La musique\ncalmait tant bien que mal alors une nervosité excessive. C'était\nde longues heures d'exercices et de mélodies sur l'alto.\n   — Pauvre père, ses promenades lui auront manqué. Nous\nrecommencerons demain.\n   Le couchant rouge éclaira les maisons du bourg. L'air vif du\nplateau s'épura des senteurs confuses de la vallée, il n'y demeura\nque cette odeur uniforme et fraîche des terres vierges, sem­\nblable à celle qu'on respire loin des côtes, au large de l'Océan.\nLa voiture ne voguait-elle pas d'ailleurs comme un esquif à\n"}, {"page_pdf": 328, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2322, "texte": "                          L'ARDENNAISE                        271\n\n\ntravers les étendues vaguelées de la fagne? A quelques centaines\nde mètres en avant, une fenêtre éclairée à la villa Lemarchand\nparut l'œil clignotant d'un phare.\n   Un homme croisa la course ralentie de l'équipage. Claire le\nreconnut et, arrêtant, demanda :\n   — Henri, venez-vous de chez nous? Vous avez vu le père?\n   — Oui, Claire. Avez-vous un instant?\n   A l'appel de la voix jeune, MIle Lemarchand descendit.\n   — Rentrez au pas, Pierre, ordonna-t-elle au cocher, et dites\nque je vous suis avec monsieur Krans.\n   Le jeune homme, dans la demi-clarté du soir, se confondait\npresque avec le tronc du sorbier contre lequel il se tenait au\nbord de la route. Mais lorsqu'il s'avança sur Claire, il apparut,\nguêtre, le bâton à la main, en harmonie avec le paysage dont\nune longue cohabitation le rendait lui aussi un familier. De\ntaille moyenne, mince et nerveux, il réalisait un type fréquent\nde la Wallonnie ardennaise. Une courte barbe brune, taillée en\npointe, frisottait autour de son menton anguleux. Elle luisait\nau-dessous des tempes, où se dessinaient en plis frémissant les\nmouvements des maxillaires. Sous le feutre mou qui cachait le\nfront un peu bas, on apercevait deux yeux brillants, un nez\ndroit extrêmement fin.\n   La forme blanche de la jeune fille s'unit à la silhouette\nsombre, car Henri Krans d'un rapide mouvement a pris le\nbras de Claire.\n   — J'ai causé longuement avec votre père. Son avenir, le\nvôtre m'inquiètent. Vous savez que j'ai beaucoup étudié le\nbrevet de son invention dont il ne tire plus le profit qu'il\nfaudrait. On l'exploite et il s'en désintéresse. Je voudrais qu'il\nreprenne l'affaire et je lui ai offert de m'en occuper exclu­\nsivement. Cela me tente et j'ai confiance. J'abandonnerais ma\nsituation chez Lecossart. Mais je ne l'ai pas convaincu. Il est\ntellement indifférent et sombre! Je voudrais que vous lui\n parliez, vous.\n    — J'ai peur de ne pas réussir, si vous avez échoué, Henri. Il\n a tellement d'amitié pour vous. Rappelez-vous, quand nous\n habitions aux Surdents et que vous veniez de Limbourg lui par­\n ler de vos études. Votre père eût désiré vous voir reprendre la\n ferme, c'est lui qui a obtenu qu'on vous laissât devenir ingé­\n nieur. Maintenant, parfois encore il travaille, fait des plans,\n"}, {"page_pdf": 329, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2350, "texte": "272                        DU R E N D A L\n\n\n\ndes calculs. Mais la question d'argent lui est indifférente et\nc'est pourquoi vous n'avez pas abouti.\n   — La question d'argent devrait le préoccuper, Claire. Il\nmarche à la ruine. Je ne peux pas supporter ça. Qu'il laisse\nagir pour lui, au moins, s'il n'a plus la tête, ni la volonté.\n   Le jeune homme avait parlé avec violence. On retrouvait en\nlui le tempérament ardent qui commandait certains mouve­\nments de M1le Lemarchand. Ils étaient de la même race\nfiévreuse et passionnée. Claire répliqua paisiblement, mais sa\nvoix sonna haut dans l'air sonore :\n   — Pourquoi n'agiriez-vous pas d'autorité, mon ami ? Vous\nsavez, hélas! que le pauvre père est malade et moi j'ai toute\nconfiance en vous.\n    Ils s'étaient mis à marcher vers la maison. La route montait\ninsensiblement. La chute du jour semblait suspendue; au ras\nde l'horizon, entre la fagne et le ciel, une raie de lumière\nfauchait l'ombre comme une moisson précoce. Henri lâcha le\nbras de sa compagne, pour qu'elle ne vît pas qu'il tremblait.\n    — Je ne puis rien faire, dit-il, parce que je ne lui suis rien\nni à vous. Nos pères se connaissaient et nos grands-parents\naussi et les autres qui les ont précédés, car de tous temps ce\npays a réuni nos deux familles. Cependant nous ne sommes\nni parents ni alliés. Au nom de quoi défendrai-je votre patri­\nmoine? J'ai des sentiments de fils pour votre père, Claire, mais\nje ne suis pas son fils...\n    La jeune fille s'arrêta au milieu de la route. Le col dégrafé\n de la pèlerine laissait s'élancer, comme une fleur hors d'un\n vase, le profil de son doux visage que le bord relevé du panama\n et la souplesse des cheveux coiffés bas dans la nuque auréo­\n laient d'ombre claire. D'étranges sons venaient de la maison\n prochaine; grêles et prolongés on y reconnaissait la voix d'un\n violon auquel un archet sans vigueur semblait n'arracher que\n des plaintes. Claire Lemarchand eut un long regard vers le com­\n pagnon dont l'éloignement soudain la rendait consciente de sa\n solitude au milieu de la fagne inhospitalière. N'avait-il pas\n l'avenir entre ses mains, l'avenir mystérieux et redoutable\n dont la préoccupation entrait en elle comme une angoisse?\n     — C'est vrai, dit-elle lentement, vous devriez être son fils,\n Henri.\n     Alors, il se passe une chose très simple et qui cependant fait\n"}, {"page_pdf": 330, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2267, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          273\n\n\nun autre homme de l'obscur et timide Ardennais qu'un travail\nopiniâtre a mené au savoir. Il revient à la jeune fille et, avec une\nautorité dont elle ne s'étonne pas, prononce :\n   — Je vous aime depuis que j'ai l'âge d'homme, Claire, et\nalors que vous n'étiez encore qu'une enfant. Je ne vous l'aurais\njamais dit, car je n'avais à vous offrir qu'une médiocre destinée.\nCe soir j'ai compris que cette destinée-là peut être votre salut\nqui excusera l'audace de mon amour. Si vous le voulez nous\nirons ensemble à la conquête de l'avenir.\n   Et tout s'éclaire, en dépit de la nuit, devant les pas de la\njeune fille. Elle ne se souvient plus des activités oiseuses dont\nelle sort, elle se dépouille du trouble incertain de ses heures\nsolitaires, elle ne redoute plus les inquiétudes filiales qui\nl'assiégeaient tout à l'heure. Tout s'abolit en elle en un grand\nélan de confiance et d'abandon. De la fierté s'y mêle aussi à\ncause des forces généreuses qu'elle sent en elle et qu'elle a\nconscience d'apporter.\n   — C'est vous que j'attendais, Henri, et je ne le savais pas.\nJe serai votre femme et je vous aimerai de tout mon cœur.\n   Ils se sont remis à marcher simplement, côte à côte. Mais\navant d'atteindre la maison, leurs mains d'elles-mêmes se sont\nunies. De la fenêtre ouverte au bord de la route, aucun son\nne vient plus. En s'approchant, on distingue à l'intérieur une\nforme vague écroulée sur une chaise et l'archet à la main.\nL'instrument délaissé se devine sur la table. Ce n'est pas un\nvieillard cet homme assis là en proie à la plus sombre mélan­\ncolie ou du moins nul reflet d'argent n'éclaire la tache noire de\nsa chevelure dans l'ombre grise. Les pas qui viennent ont fait\nse lever la tête qu'un poids intérieur accable. La mystérieuse\nangoisse de l'hallucination dresse le corps débile. Mais lavision\nsurgie dans l'encadrement de pierre est apaisante. M. Lemar­\nchand, sans bien comprendre, sourit en apercevant le tendre\nvisage de sa fille Claire à côté du profil nerveux d'Henri Krans.\nL'immensité de la fagne encore lumineuse fait à l'apparition\ndes fiancés un fond lointain et vaste comme l'émotion qui les\nétreint.\n  (A suivre.)                                H E N R I DAVIGNON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 274, "page_fin": 274, "titre_corps": "Sonnets : Orestès", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "Sonnets Orestès O Fils de l'Atréide", "ancre_fin": "la main de ion ami", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La Statue de l'Athénienne", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 331, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 735, "texte": "Sonnets\n\n                       Orestès\nO Fils de l'Atréide implacable et brutal,\nLe Destin sans pitié, dans son aveugle    haine,\nDe l'Herméôn de Sparte aux portiques      d'Athène\nTe chasse loin d'Argos et du foyer natal.\n\nTon père, qui mourant palpitait sur l'étal,\nDort au tombeau des Rois dans la sombre Mycène,\nEt tu fuis, affolé, le Spectre de la Reine\nDont le sang maternel pleut sur ton front fatal.\n\nMais va, ne maudis point le Sort, ô Pélopide,\nMalgré Klitemnaistra    sanglante et l'Euménide   :\nCar Pylade est fidèle, et tu gardes,   parmi\n\nLes tourments dont te navre Erynnis à l'œil louche,\nLe bonheur de sentir, contre ton cœur   farouche,\nLe cœur, et, dans ta main, la main de ion ami\n\n\n           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-004", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 274, "page_fin": 275, "titre_corps": "Sonnets : La Statue de l’Athénienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "La Statue de l'Athénienne Pour lamenter", "ancre_fin": "ta divine douleur", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Thébain", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 331, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 735, "fin_caractere_exclue": 1287, "texte": "La Statue de l'Athénienne\nPour lamenter quel deuil, ô femme, et quel amour\nAs-tu voulu revivre en l'étrange  statue\nOù, depuis deux mille ans que ta douleur s'est tue,\nTa douleur parle encore ainsi qu'au premier jour?\n\nCelui que l'Hadès noir a pris, haineux     vautour,\nEt dont le lent regret te consume et te tue.\nEst-ce l'adolescent ton fils, pâle Inconnue,\nOu l'époux, de tes bras détaché sans retour?\n\nOn ne sait. 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Mais l'amour, et la mort, et les pleurs\nDe leur magnificence ont enivré les fleurs,\nLes rouges fleurs offrant, par le soleil décloses,\n\nLeur pourpre sombre avec leur effluve embaumé\nA l'enfant qui mourut de n'être pas aimé,\nEt dont le cœur ardent saigne encore dans les roses.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 276, "page_fin": 276, "titre_corps": "Sonnets : La Galère échouée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "La Galère échouée La galère qu'emplit", "ancre_fin": "la beauté de la mer", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Sacrifice de Sylla", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 333, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 62, "fin_caractere_exclue": 844, "texte": "La Galère échouée\n\n      La galère qu'emplit le sable du rivage.\n      Comme un poisson d'ivoire et d'or pris au filet,\n      Ne fendra plus la mer enivrante et sauvage,\n      La mer aux flots d'argent, d'azur glauque ou de lait.\n\n      Pourpre, mais vide, hélas! du vent qui la gonflait,\n      La voile an mût brisé pend triste en son veuvage,\n      Car les dauphins de nacre, amoureux du sillage,\n      Ne viendront plus jouer dans son rose reflet.\n\n      Mon âme est la galère au sable condamnée :\n      Nostalgique, elle sent, journée après journée,\n      L'ennui la pénétrer, plus âpre et plus amer.\n\n      Mon âme est la galère au flot puissant ravie :\n      Comme elle aime la mer, j'aurais aimé la vie\n      Si la vie avait eu la beauté de la mer...\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 276, "page_fin": 276, "titre_corps": "Sonnets : Le Sacrifice de Sylla", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "Le Sacrifice de Sylla Aux dieux Sylla", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 333, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 844, "fin_caractere_exclue": 1646, "texte": "Le Sacrifice de Sylla\n\n      Aux dieux Sylla vainqueur vient offrir de l'encens.\n      Il marche environné d'une splendeur insigne :\n      Moins blanc que sa tunique est le duvet d'un   cygne;\n      L'ombre du laurier d'or voile ses traits puissants.\n\n      De l'autel où flamboient les feux   incandescents.\n      Puisque la Louve au joug d'un maître se résigne.\n      Protection des dieux injustes, tu descends\n      Sur ce front triomphal, et du triomphe    indigne,\n\n      Tout à coup, hors du temple, une horrible   clameur\n      Jaillit comme la voix d'une foule qui meurt.\n      L'épouvante saisit les prêtres à la gorge!\n\n      Mais, se tournant vers eux, le grand    Patricien\n      Leur dit en souriant : « Amis, ne craignez rien :\n      C'est seulement trois mille hommes que l'on égorge. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 277, "page_fin": 277, "titre_corps": "Sonnets : Sainte-Sophie de Constantinople (1453)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "Sainte-Sophie de Constantinople 1453 Le dernier des Césars", "ancre_fin": "s'en allait mourir", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "D'après Andrea Della Robbia", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 334, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 80, "fin_caractere_exclue": 816, "texte": "Sainte-Sophie de Constantinople\n                          1453\nLe dernier des Césars et des Basilei,\nConstantin Dragozès, est entré sans escorte\nDans le temple où descend la nuit noire. Sous       lui.\nAvec l'Empire mort croule la Ville morte.\n\nDemain, les Osmanlis donnent l'assaut. Ni porte.\nNi remparts, il le sait, ni le Bosphore, ni\nLes deux mille Génois de       Justiniani\nNe vaincront la féroce ardeur qui les transporte.\n\nDevant l'image du Sauveur     Pantocrator\nLongtemps se prosterna le jeune Imperator.         .\n... Longtemps.. Et quand il eut terminé sa        prière,\n\nVictime expiatoire, et fière de s'offrir,\nO prodige! les yeux fixes des saints de pierre\nPleuraient le Basileus qui s'en allait    mourir.\n\n\n\n         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-010", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 277, "page_fin": 277, "titre_corps": "Sonnets : D’après Andrea Della Robbia", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "D'après Andrea Della Robbia André, neveu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 334, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 816, "fin_caractere_exclue": 1570, "texte": "D'après Andrea Della Robbia\nAndré, neveu de Luc, artiste      florentin,\nA, dans ce bas relief et d'un ciseau fidèle,\nJeune homme aux traits charmants, adorable             modèle,\nReproduit ton visage exquisement       hautain.\n\nHautain, c'est vrai, mais rien qu'un peu ; plutôt mutin :\nLongs cheveux, fin profil, bouche     spirituelle.\nLa vie, ô cher enfant, ne te fut pas cruelle,\nEt tu n'en as connu que l'enivrant     matin.\n\nLa Cité du Lys rouge et du clair      Campanile\nBerce, et baigne, on le voit, de candeur   juvénile,\nTon cœur trop innocent pour n'être pas      heureux.\n\nEt le temps qui flétrit, qui souille et qui dévore.,\nLe temps du moins n'a pu ternir dans tes beaux             yeux\nLa jeunesse en extase et l'immortelle     aurore.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-011", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 278, "page_fin": 278, "titre_corps": "Sonnets : Course de Taureaux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "Course de Taureaux Villamar", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 335, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 63, "fin_caractere_exclue": 903, "texte": "Course de Taureaux\n      Villamar, Cristobal, Vélade et Maquéda,\n      Habillés d'or et de jais noir, ont, dans l'arène,\n      Sous les yeux de l'infant Carlos et de la Reine,\n      Mené superbement la chaude       corrida.\n\n      Plus d'une estafilade horrible   taillada\n      Le ventre des cheoaux, de qui la fuite entraine\n      Leurs intestins, paquet fétide et rouge      traine,\n      Ou le flanc des taureaux qu'achève       l'Espadu.\n\n      Le soleil, déclinant à l'heure   coutumière,\n      Etend sur la tuerie au somptueux     décor\n      Le jaune et riche éclat de sa gloire  dernière.\n\n      Par contraste, ses feux rendent plus sombre encor\n      Le profil des chevaux cabrés dans la lumière\n      Et des grands taureaux noirs mourant sur le ciel d'or.\n\n                                                    E M I L E CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-012", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 279, "page_fin": 288, "titre_corps": "Féminisme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hermann de Baets", "ancre_debut": "Féminisme Nous avons la bonne fortune", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 336, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2602, "texte": "Féminisme\n\n   Nous avons la bonne fortune d'offrir à nos lecteurs un important fragment\nd'une leçon sur \" le Féminisme \" professée par M. Hermann de Baets devant\nles élèves de « l'Extension universitaire pour dames », à Gand :\n\n   Sans prétendre à un esprit d'observation supérieure à celui de la moyenne\nde mes contemporains, je crois avoir remarqué que beaucoup de femmes,\nfatiguées de la banalité des conversations, cherchent à parler de ces choses\nque les usages du monde veulent leur rendre étrangères : elles s'intéressent à\nplus qu'à l'art, à la littérature ; elles sont volontiers renseignées sur quelque\nquestion politique, oui même sur la politique, sur quelqu'une de ces questions\nsociales qu'elles touchent de si près dans la pratique de la charité.\n   La conversation sortant des banalités quelconques ne sera jamais longue.\nElle sera interrompue par quelque galant homme croyant remplir un devoir\nmondain en représentant qu'il ne faut point parler aux dames de choses graves.\nIl semble, vraiment, qu'il soit de bon ton d'éviter que le cerveau féminin fonc­\ntionne suivant sa destination et sa nature.\n   La tradition s'autorise de la Littérature.\n   Le génial moraliste, qui a nom Molière, a présenté dans un éclairage diffus\nde pénombre, dans une lueur blafarde de clair de lune, cette vérité dont il fait\nla concession, qu'il faut que la femme ait « des clartés de tout ». Il a buriné,\nde son plus puissant burin, ce mot transcendant sur lequel il a fait converger\ntous les rayons de sa lanterne : « Je vis de bonne soupe et non de beau lan­\ngage! » Cette parole ne doit-elle pas nous délivrer à tout jamais des femmes\nsavantes et des précieuses ridicules? La puissance de l'aphorisme, maxime en\nstyle lapidaire, est invincible Tous les problèmes sociaux ne sont-ils pas\nrésolus par une de ces phrases aux allures spirituelles et brisantes? La peine\nde mort, par exemple, n'est-elle pas définitivement réputée légitime, utile et\nnécessaire, depuis que le sieur Alphonse Karr, grand pêcheur à la ligne et\nconfectionneur de mots estampés à l'image des guêpes, a dit cet apophtegme\nqu'il n'a pas compris et que nous répétons sans nous apercevoir qu'il ne\nsignifie rien, si ce n'est une sottise : « que MM. les assassins commencent? »\nOr donc : « Je vis de bonne soupe et non de beau langage » est une sottise\nd'envergure.\n   Si nous devions vivre de bonne soupe-seulement, dans la vie conjugale et\ndans la vie en général, les jouissances de la table seraient plutôt réduites et les\njoies du foyer seraient médiocres. Nous exigeons de la table de famille autre\n"}, {"page_pdf": 337, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3224, "texte": "280                                 DURENDAL\n\n\nchose que la sustentation physique avec des relents de cuisine et une conver­\nsation de pot-au-feu.\n   Qu'il s'agisse de bonne soupe ou d'un menu savant et compliqué, il lui\nfaut un condiment, un assaisonnement, qui n'est autre que le plaisir de se\ntrouver ensemble, de se retrouver dans la suspension des quotidiennes\nbesognes, de se communiquer des impressions, des idées, de vivre en commu­\nnauté, de penser de conserve et de causer de concert.\n   Que madame ait mis la main à la poêle, qu'elle ait surveillé son service,\nqu'elle ait assuré la bonne préparation des mets et veillé à l'économie; nul ne\ns'en plaindra, pas plus que Molière. « Je vis de bonne soupe. »\n   Mais que la femme, que la mère accorde aux siens de servir avec le potage\nou le rôt, un peu d'elle-même, de sa pensée, de son âme, la chose fera le\ncompte de son mari, de ses enfants, et le sien propre. Et qu'elle le fasse en\nbeau langage, la soupe n'en paraîtra que plus appétissante, le rôt plus succu­\nlent, l'eau plus limpide et le vin plus généreux.\n   L'esprit humain est ainsi constitué que nous ne faisons de bon ouvrage\nqu'en variant nos occupations; que les travaux fatigants ou repoussants, épui­\nsants ou ennuyeux, énervants ou maussades, ne se soutiennent qu'à la faveur\nde la distraction, de la diversion.\n   En famille, c'est au repas que l'on se retrouve, chacun vivant pour le sur­\nplus du temps, dans ses occupations propres et spéciales. C'est là que chacun\nse doit réconforter dans la conversation générale, également intéressante pour\ntous. C'est là que doivent se compénétrer les intelligences, les cœurs, les\nâmes, d'une vraie et réelle communauté, j'allais dire : d'une communion.\n   Il ne faut point que le mari y vienne faire la répétition des exercices aux­\nquels il se livrera demain, dans le cercle étroit et fermé de ses occupations\npersonnelles, ni l'historique de ceux qu'il y a accomplis la veille. Le repos pour\nlui est de s'en abstraire. Le plaisir pour ses commensaux est de le voir\ndépouillé de ses préoccupations et de ne point percevoir l'humeur fâcheuse\nqu'elles peuvent lui causer.\n   Il ne faut point que les jeunes gens narrent par le menu les détails de leur\nvie. universitaire, ni les péripéties de leur vie sportive, ni les incidents minus­\ncules de leur activité frivole ou sérieuse.\n   Et comme, précisément, il faut que les hommes spécialisés se taisent de\nleurs spécialités, il importe que la conversation roule sur des données qui\nsoient de la conversation générale, accessible à toute personne de haute\néducation.\n   C'est le degré de culture de la mère qui déterminera l'étendue du champ de\nla conversation.\n   Si son instruction se limitait à la nomenclature des plantes potagères et des\nmorceaux de boucherie nécessaires au diner de Molière, je craindrais fort\nqu'elle ne conduirait point la conversation; je craindrais que le dîner serait\n rapidement achevé, après que monsieur aurait raconté quelque aventure\n banale, que les fils auraient narré quelque menue histoire recueillie à la\n société ou au café, que madame et ses filles auraient fait l'inventaire et la géo­\n métrie à trois dimensions de leurs chapeaux, égrené les dizaines joyeuses des\n"}, {"page_pdf": 338, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3325, "texte": "                                      FÉMINISME                                281\n\n\ninvitations attendues et les mystères douloureux des bals que des deuils empê­\ncheront.\n    Je doute que la soupe fournisse un ciment suffisant pour l'union de\nsemblable foyer. Je doute que la femme y ait grand crédit, je doute que l'amour\nconjugal s'y raffermisse. Je doute que la mère ait grande autorité sur ses fils.\nJe doute que les filles se développent beaucoup dans cette éducation entreprise\nentre la casserole et les fanfreluches.\n    La philosophie de Molière n'a pas eu un succès exagéré. Dans la pratique\nde la vie, la femme faisant la bonne soupe elle-même, est plutôt rare. J'entends\ndans les classes sociales où les nécessités économiques ne l'y forcent pas. Je ne\nconsidère pas comme un péril immédiatement redoutable l'excès de travail\nsubalterne des dames.\n    Il reste de cette déplorable philosophie une partie : la partie négative.\n    Les dames en ce pays parlent assez généralement beau langage. Je vais vous\ndire ceci sans flatterie, Mesdames, parce que c'est vrai et parce que j'ai besoin\nd'énoncer cette vérité pour en tirer argument tout à l'heure.\n    Dans les familles où les hommes ne sont pas formés par une haute instruc­\ntion professionnelle et spéciale, les femmes parlent mieux que les hommes :\nj'entends qu'elles parlent une langue plus correcte, en même temps que plus\nélégante et autrement encore, bien entendu, que par la grâce de l'élocution et\nl'harmonie de la voix. Une réserve pourtant viendra, indispensable.\n    Ou plutôt, non! que la réserve vienne immédiatement; car je veux rendre à\nmon sexe l'honneur qui lui est dû. Il y a entre le langage de la femme et celui\nde l'homme une différence notable.\n    La femme parle analytiquement ; l'homme de quelque instruction, même\nmédiocre, parle plus, synthétiquement. Une manifestation frappante en est\ndans l'emploi du discours direct et du discours indirect.\n    Très rarement une femme dira, par exemple, avoir appris par une amie qui\nle tenait de son mari, que le père de celui-ci a fait tel voyage. Elle vous dira à\npeu près ceci : « J'ai rencontré une telle. Elle m'a dit : « mon mari m'a dit :\n « j'ai vu mon père, et mon père m'a dit : « je suis allé en voyage ». J'exagère,\nbien entendu, et je pousse les choses à l'extrême, mais observez la tendance, la\ntournure d'esprit : vous serez convaincues.\n    N'allez pas croire que le phénomène résulte de ce que la femme serait moins\n intelligente que l'homme. De grands savants ont cherché à établir qu'il en\nserait ainsi, par des procédés dont l'infaillibilité égalait la candeur. Ainsi ont-\n ils constaté que la femme a le cerveau plus petit et plus léger que l'homme. Au\n point de vue de l'observation scientifique, la chose est tout à fait incontestable.\n On a oublié seulement que la femme tout entière est généralement plus\n petite et même, au point de vue masse-poids, plus légère que l'homme.\n J'ignore — je suis franc — si la cervelle contenue dans une tête de veau\n pèse plus ou moins que celle tenant dans le crâne d'un anthropologiste ;\n comme j'ignore — je suis franc encore — si la mâchoire d'un philosophe\n pèse plus ou moins que celle dont se servait Samson avant que Dalila lui eût\n coupé les cheveux.\n     On peut être professeur à une université pour dames sans savoir tout.\n"}, {"page_pdf": 339, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3248, "texte": "282                                  DURENDAL\n\n\n\n « Je sais tout » est une forfanterie qu'un professeur, même pour hommes, ne\nse permet pas.\n   Gardez vos petites cervelles dans vos petites têtes, mes chères élèves. Les cer­\nvelles vous vont bien et les têtes aussi.\n    La puissance d'analyse des femmes est effrayante. Les avocats savent cela,\nd'expérience, et les notaires et les magistrats. Le femme qui a un procès s'est\nplongée dans tous les détails de son affaire. Elle a lu l'Almanach Hachette,\nelle a lu les Leçons de droit à ma fille d'Arsène Périer, elle connaît le Droit\nusuel de Desoer. Il n'y a pas un fait, pas une date, pas un infiniment petit\nqu'elle n'ait médité. Si elle est paysanne ou petite bourgeoise, elle interrompt\nson mari et lui dit, sans que le propos paraisse impérieux : « Taisez-vous, je\nvais expliquer cela. » Cela'. Remarquez ce mot imprécis, vague, diffus. Elle\nva, elle voit tout le procès avec une clarté de souvenir, une longueur, une\nprofusion!...\n   Supposez-la d'une éducation supérieure. Plus nettement encore vous jouirez\ndu sens de l'analyse, de la vigueur des images, de l'étonnante puissance du\ncoloris. Vous verrez que le mari comprend autrement les nécessités de l'ex­\nposé, qu'il voudrait bien ramener la conversation à une formulation plus géné­\nrale; mais vous verrez aussi que lui, comme vous, est sous le charme.\n   Devant lui, devant vous, s'étale une tranche de vie, toute vécue, toute sentie,\navec un délicieux pittoresque, avec une exquise spontanéité, avec ce quelque\nchose de réflexe, de sensoriel et de sentimental, tenant du nerf et du cœur...,\noui, du nerf et du cœur!\n   Ce que cette femme a senti, ce qu'elle a senti dans ses nerfs, ce qu'elle a senti\ndans les angoisses de la circulation cardiaque, ce qu'elle a éprouvé dans les\nnuits blanches, ce qu'elle a ressenti tandis qu'à l'église elle priait, ce qu'elle a\neu d'émotions, en demandant, dans l'approche de l'Eucharistie, la paix pour\nelle et le soulagement pour les siens!\n   Je ne connais rien de poignant comme la confession de la femme au confes­\nsionnal de l'avocat !\n   Ah, ce n'est pas de mur mitoyen ou de bornage de propriété quelle parle.\nC'est d'elle-même, c'est de divorce ou de séparation, c'est de son fils, c'est de\nsa fille. C'est d'unions brisées, c'est d'avenir ruinés, c'est d'enfants. Oh! la\nsinistre lutte entre le père et la mère pour la possession de ces êtres d'amour,\nplus chéris encore dans la haine de l'adversaire !\n   Ceci est plus poignant et plus triste et plus abîmant. Tandis que, sous des\napparences de froideur, prenant des notes pour cacher notre émotion et notre\ntrouble, ayant des sanglots au cœur, obligés de les étouffer pour ne pas com­\nmettre les erreurs que le sentiment fait commettre trop souvent, et que notre\nconclusion pratique se formule en nous par ces mots sceptiques et résignés :\n« Après cela, madame? » surgit la pensée : Eh! comment donc cette femme\nintelligente a-t-elle fait ce mariage? Et comment cette mère a-t-elle consenti à\nce parti?\n   N'essayez point de pénétrer le mystère. 11 est insondable. Cette femme que\nvous avez devant vous, plongée dans le chagrin, brûlant des cuissons de la\ndouleur, qui a tout vu, tout vécu, tout souffert, tout enduré, ne lui demandez\n"}, {"page_pdf": 340, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3385, "texte": "                                      FÉMINISME                                283\n\n\n aucun raisonnement, ne lui demandez aucune réflexion. Dé l'intuition, tant\n que vous en voudrez, du dévouement tant que vous en souhaiterez, de l'hé­\n roïsme, s'il le faut, tant que la Providence en pourra réclamer.\n     Une conception d'ensemble, une vue raisonnée, une abstraction momen­\ntanée de l'impression, du désir de se sacrifier, de s'immoler, pour voir froide­\nment?... N'y songez pas!\n    Question de coeur? Question de sentiment? Question de nerfs? Non! non!\nC'est autre chose. Cette incomplétion de la mentalité des femmes, c'est nous, les\nhommes, qui l'avons faite. C'est notre détestable traditionqui l'a constituée.\n    C'est nous qui avons fait les programmes d'éducation et d'instruction. C'est\nnous qui avons décidé que les jeunes filles sont des pensionnaires avec la seule\nvocation de « faire leur entrée dans le monde ». C'est nous qui avons statué\nqu'il suffit qu'elles puissent faire une lettre à leurs fermiers sans trop de péchés\ncontre la règle des participes, qu'elles doivent se contenter d'avoir assez d'arith­\nmétique pour toucher leurs rentes. Encore nous, qui avons établi qu'elles ne\nsauraient point la différence entre le cérébos et le vulgaire sel de cuisine. C'est\nnous qui avons jugé qu'une jeune fille ne doit lire que des romans et seule­\nment les plus bibiches, à moins qu'ils ne se trouvent dans la Mode Illustrée,\nau risque de faire prendre par hasard 1''Illustration ; que leur éducation phy­\nsique doit s'arrêter aux leçons du maître de danse, avec, comme apogée, les\nLanciers (rien des cuirassiers!); que leur éducation musicale doit aller à tra­\nvers les œuvres complètes de Streabbog ou Gobbaerts, pour s'arrêter à la\nPrière d'une vierge ou aux Cloches du monastère ; que leur théologie sera\nfournie par les Paillettes d'or; qu'après cela, elles feront des cafés pieux en\ntravaillant pour les églises pauvres, et des thés spirituels en disant entre elles\ntout le bien qu'elles pensent de leurs amies et connaissances.\n    Après quoi, on aura fait une jeune fille à marier.\n    Là est le but de l'éducation, comme notre sagesse l'a rêvée. Faire une petite\nfille pieuse, allant au bal et à la congrégation, entendant des sermons plutôt\ncaramélés et des airs de Strauss, brodant des étoles et tournoyant des valses.\nC'est la jeune fille à marier.\n    Elle ne se mariera pas..., car c'est convenu, c'est entendu : on la mariera...\nle mieux possible.\n    Il est vraisemblable que les notaires des deux familles seront entendus, après\ndes démarches discrètes, peut-être indiscrètes, de personnes de l'un ou de\nl'autre sexe, que ces choses ne regardent point. Les médecins seront soigneu­\nsement tenus à l'écart, parce qu'ils pourraient dire des choses utiles à savoir.\n    Il serait tout à fait impertinent de la part d'une jeune fille de se mêler de\nson propre mariage. On admet qu'une jeune fille soit consultée sur un boa,\nune chinchilla, une loutre, une infinité de peaux de taupes qu'on pourrait\nsonger à lui offrir en vue des visites de l'an. Ce serait bien la plus révolution­\nnaire des revendications, qu'elle pourrait formuler, de prétendre être admise à\napprécier son futur.\n    Une jeune fille ne peut pas s'occuper de choses sérieuses. C'est clair,\npuisque les dames ne peuvent se mêler de choses graves. Une jeune fille doit\nse laisser marier.\n"}, {"page_pdf": 341, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3035, "texte": "284                              DURENDAL\n\n\n\n   Et surtout la jeune fille, se laissant marier, doit absolument ignorer les\ndevoirs du mariage.\n   Les gens qui s'imaginent que le mariage soit une chose un peu sérieuse se\ntrompent totalement.\n   Une jeune fille une fois fiancée, ne va plus dans le monde sans son promis.\nIl y a à cela cet avantage qu'elle ne va plus dans le monde sans que tous les\ninvités parlent d'elle et de celui qui fait couple avec elle. Ce que disent les\namies ne peut être que charmant, puisqu'elle est toute à son futur mari et\nn'entend que ses propos tendres et troublants.\n   On fait des visites avec maman. Naturellement que maman seule a la\nparole, puisque les tourtereaux roucoulent et ne parlent pas.\n   L'on va chez la railleuse, chez la modiste, on voit les magasins, on par­\ncourt les inventaires, on surveille les liquidations. Ce que le mariage a de\ndélicieux dans ces préliminaires de chiffons, parfois coûteux! Le grand jour\narrivé, il se fait une exposition des cadeaux, chacun se pâme. Tous les amis\nsont réquisitionnés avec leurs voitures, leurs automobiles et leurs décorations.\nC'est un triomphe! Le futur grille des sèches en attendant que le coiffeur ait\nfait un parterre de cheveux divins aux fleurs d'oranger odorantes. Le cortège\ns'ébranle. L'Officier de l'Etat civil fait un discours charmant. Marche nuptiale\nde Mendelssohn. Le Curé parle d'Isaacet de Jacob et de tout ce qui s'en suit.\nEncore marche nuptiale de Mendelssohn.\n   On déjeune; une émotion, une larme, une coupe de champagne. Le jeune\ncouple s'en va gravir les montagnes de la Suisse, défier la fièvre typhoïde en\nItalie, peut-être planter le drapeau national aux environs des glaces où\ns'assemble actuellement le Skating Rink des explorateurs des deux hémi­\nsphères.\n   La douce intimité conjugale s'établit dans les chambres d'hôtel, dans\nles wagons-restaurants et les wagons-lits, dans les traîneaux à rennes ou\nà chiens.\n   Quelques mois se passent à envoyer aux parents et connaissances des cartes\npostales, illustrées naturellement, et portant des notes intéressantes surtout\npar leur laconisme.\n   Puis on rentre. Monsieur reprend ses habitudes de garçon. Madame est\nquelque peu lasse des fatigues du voyage. Monsieur achète une chaise\nlongue. Madame s'affale, dans un peignoir tout blanc, un peu pâlotte, un peu\ndérangée, langoureuse. La vie sérieuse a commencé...\n   Quelqu'un a-t-il dit à cet homme, quelqu'un a-t-il dit à cette jeune\n femme qu'ils ont assumé ce que les théologiens appellent si bien des\ndevoirs d'état?\n   Quelqu'un ou quelqu'une, a-t-il, a-t-elle, eu le courage de dire à cette\nenfant de vingt ans, à cette pensionnaire sortie de pension, à cette jeune fille\nentrée dans le monde, à cette demoiselle à marier, mariée, qu'elle porte désor­\nmais en elle trois missions terrifiantes : conduire un mari, diriger une\nfamille, élever des enfants ?\n    Conduire un mari. Ce n'est pas par l'effet d'une distraction que ce mot\nextraordinaire a coulé de ma plume et jaillit à cet instant de mes lèvres.\n"}, {"page_pdf": 342, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3455, "texte": "                                      FÉMINISME                                 285\n\n\n    Les célibataires plus ou moins endurcis peuvent dire, sans guère y\ncroire, que le centre familial est l'homme. Nul mari n'oserait proférer ce\ncontre-sens.\n    L'homme occupé s'occupe de ses affaires. Qu'elles s'appellent politique,\nscience, médecine, barreau, commence, industrie, ce sont des affaires étran­\ngères aux affaires domestiques. L'homme occupé ne s'occupe ni de lui-même\nni de sa toilette, ni de ses intérêts d'intérieur. Il est au département des\naffaires étrangères, dont il a pris la charge.\n    Et comme il n'y a pas de gens plus occupés que les désœuvrés, la vérité\nque je proclame audacieusement est d'une complète généralité. Du jour où la\nfemme prend la responsabilité d'être épouse, son premier enfant est son mari.\nDu garçon de la veille, sans responsabilités et sans charges morales, elle, et\nelle seule, peut faire le père de famille.\n    Libre aux plaisanteries de faire la charge, la caricature, de mettre dans les\nménages le globe de verre étamé dont je parlais ; la vérité est que l'intellectua­\nlité, l'activité, des uns, l'insuffisance et l'oisiveté des autres nous entraînent\ntous, ou vers des travaux étrangers au centre familial, ou vers des pertes de\ntemps non moins nuisibles à l'exercice de la mission familiale.\n    Il n'est point de maison unie où la femme n'exerce, dans les choses quoti­\ndiennes et habituelles de la vie, un rôle prépondérant et cette prépondérance\nn'est jamais mieux obéie, plus entière, que lorsqu'elle s'exerce en fait et ne\ns'affirme jamais. Le mari heureux est celui qui a une maîtresse-femme. Pour\njouer le rôle de maîtresse-femme, il faut une préparation un peu plus complète\n que celle du programme que je retraçais tout à l'heure.\n    Il est indispensable que le cœur de la femme lui donne l'illusion, à elle-\n même, que son mari lui est supérieur. C'est la nécessaire supercherie de\n l'amour conjugal. Il faut qu'elle ait cette exquise délicatesse et cette toute\n féminine habileté de lui faire accroire à lui, qu'elle le tient pour son chef et\n son guide. Mais il est bon, il est nécessaire, il est essentiel, que le mari n'ait\n pas, besoin de se mettre un prisme sentimental devant le cerveau pour avoir la\n certitude que le gouvernail est tenu d'une main sûre, experte et habile, que la\n timonière connaît la nature et le prix de la cargaison que porte la barque\n familiale; qu'elle sait les roulis, les tangages et les vents,; qu'elle sait les fer­\n mentations de son chargement d'âmes, les périls de l'arrimage et les lois de\n l'équilibre moral. Que le mari soit capitaine, amiral, général et commandant\n en chef, responsable et couvrant toutes choses, mon féminisme ne s'y oppose\n pas; mais qu'il ait un doux et charmant chef d'état-major dans lequel il ait\n toute, confiance, qui discrètement lui inspire les ordres de service et les donne,\n habituellement, sous l'autorité de son assentiment présumé!\n     Elever des enfants.\n     Un enfant vient de naître. Ce n'est pas tout de distribuer des dragées.endes\n  boîtes aux faveurs bleues, s'il s'agit d'une fille, aux faveurs rouges, s'il s'agit\n  d'un garçon. Ce n'est pas tout d'envoyer le pauvret en nourrice ou de lui don­\n  ner le plus, aseptique des Soxhlet. Il y aura quelque intérêt à le suivre et à le\n  surveiller de très prés dès, les premiers jours.\n     Les jeunes mamans et surtout les jeunes papas sont généralement d'une très\n"}, {"page_pdf": 343, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3385, "texte": "286                               DURENDAL\n\n\n\nparfaite ignorance des choses très graves, très importantes, souvent vitales, qui\ndoivent être rigoureusement et consciencieusement observées, sans une heure\nde négligence, dans l'ordre physique\n   Nul paysan n'est sans quelque connaissance de ces choses-là, s'agissant de\nses poulains, de ses veaux et de ses porcelets. Je n'ai pas réussi à comprendre\nque nous puissions avoir la conscience en repos dans notre ignorance, étant\nquestion de nos enfants.\n   Par la force des choses, ce ne sera point, sauf exception, le père qui pourra\nobserver, constater. Mais pourquoi donc nos pauvres femmes sont-elles, par la\nrigueur de la compression que nous infligeons à leur, intellectualité. obligées\nde laisser mourir les petits pour lesquels elles ont tant souffert et pour la con­\nservation desquels elles donneraient leur vie, faute de quelques connaissances\nélémentaires, suffisantes toujours pour savoir quand il faut appeler un méde­\ncin, suffisantes le plus souvent pour conjurer le danger immédiat? Pourquoi\ndonc veut-on que nos femmes sachent trousser un poulet, découper un cochon\nde lait et leur interdit-on de savoir comment est fait à l'intérieur ce charmant\npoupon, qu'elles ont nourri de leur sang et de leur lait? Pourquoi faut-il\nqu'elles ignorent les symptômes des sept ou huit maladies subtiles, insidieuses,\nperfides qui chaque année font verser des larmes à foison, uniquement parce\nqu'il nous plaît que nos femmes soient ignorantes des choses les plus intéres­\nsantes, les plus curieuses à connaître, les plus utiles à savoir et à mettre en\npratique ?\n   Vous êtes mieux informées que moi, Mesdames, du besoin que vos cœurs\néprouvent et que vos intelligences perçoivent bien clairement, de pouvoir\nsuivre dans vos fils et surtout dans vos filles l'évolution physique avec ses\ngrandeurs et ses noblesses, avec ses côtés délicats et en quelque manière dimi­\nnuants et pénibles. Nous sommes à l'Université, Mesdames, et nous ne parlons\npoint pour ne rien dire. Les mères ont à exercer quotidiennement l'art d'un\ndiagnostic pénétrant. Les mères peuvent saisir des misères s'incrustant dans\nles jeunes physiologies et dans les jeunes psychologies, que les médecins ne\nvoient point, que les confesseurs ne peuvent deviner. Vous suivez les cours de\nla Croix rouge, je vous en félicite. Vous serez instruites de l'art de mettre des\nbandages et des atelles aux membres d'un chauffeur blessé ou d'un aéroplaniste\ntombé des airs. Soyez les « Croix rouge » de vos enfants. Du berceau au ma­\nriage, de l'enfance à l'âge nubile, il. y a des dangers, des blessures, des plaies\néchappant au contrôle de l'homme. Il y en a de l'âme et il y en a du corps.\n L'œil de la mère seul est assez perspicace, la parole de la mère seule est assez\ntendre, la main de la mère seule est assez douce pour deviner le mal, panser\nles plaies et redresser les volontés.\n   La Providence vous a donné l'intuition de ces choses-là, car la Providence\nvous a fourni un instinct supérieur-, vous relevant en force, en dignité, en\nsagesse, en habileté, de l'éducation qu'on vous a faite. L'amour maternel vous\na donné cette vue, cette adresse, ce tour de main, dont il semble que nos pro­\ngrammes s'acharnent à vous refuser la puissance et les consolations.\n   Il n'y a que les mères pour sonder l'âme de leurs enfants. Il n'y a qu'elles\npour faire leur éducation.\n"}, {"page_pdf": 344, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3433, "texte": "                                     FÉMINISME                                287\n\n   Sans doute, il est un âge, ou plutôt non. il est un moment, où le jeune\nhomme semble formé à ce point qu'il paraisse qu'un coup d'œil d'homme\npuisse juger de sa vocation, où la main de l'homme paraît pouvoir le diriger\ndans la voie spéciale que son père où son directeur aura choisie pour lui. Cet\nâge, ce moment n'arrive point pour la jeune fille. Et c'est erreur et illusion de\nnotre masculinité autoritaire de prendre pour réelles les apparences sur lesquelles\nnous vivons... pour les garçons.\n   Eh ! oui, les juristes jugeront mieux que leur femme, si le fils a la bosse du\ndroit, et les mathématiciens mieux que leur femme, s'il a la bosse des mathé­\nmatiques. Jamais nul de nous n'a pensé que les pères aient à se désintéresser\ndu choix de la carrière de leurs fils. Jamais nul n'a pensé qu'il ne faille en cette\ndélicate matière consulter quelque homme d'expérience et de sagesse, con­\nnaissant le sujet et l'ayant étudié.\n   Mais i'intellectualité, les dispositions intellectuelles, les habitudes intellec­\ntuelles sont ici secondaires. Il y a un côté moral qui domine et prime tout, il\ny a des dispositions, non d'intelligence, mais de sentiment moral, il y a des\nhabitudes, non de direction scientifique, mais de conduite morale. Il y a des\néléments de l'ordre du sentiment et de la volonté.\n   Autre chose est être anatomiste, disséquer des cadavres; autre chose être\nmédecin, voir des êtres humains, en leur vie réduite ou menacée et manipuler\nleurs souffrances; autre chose être géologue, chimiste, physicien, archéologue\nou professeur de droit romain; autre chose être avocat, homme politique; autre\nchose être philosophe-amateur, constructeur de syllogismes et de dilemmes;\nautre chose être prêtre, religieux, missionnaire.\n   Dans la vocation, il y a le cœur et il y a toute une formation qui est sous le\ngouvernement du cœur.\n   Il est d'observation, il est de vérité, que la manifestation des vocations par\nle côté cœur, par le côté sentiment, par le côté disposition au dévouement, à\nl'abnégation, à la lutte pour autrui ou pour l'idée, est beaucoup plus recon-\nnaissable pour la femme que pour l'homme, pour la mère que pour le père.\n   Je n'entends pas que le père abdique et renonce à sa responsabilité, j'entends\nque le père vérifie, contrôle les impressions de la mère, j'entends qu'il examine\net discute avec la mère. Mais j'affirme que, s'agissant d'une vraie vocation,\ns'agissant de mieux que du choix d'une carrière lucrative, étant question d'une\nvie de dévouement, de sacrifice, d'enthousiasme, de combativité, la mère est la\npremière à sentir, à s'émouvoir et à voir.\n   Il ne faut point que dans le stade de la réflexion familiale, elle soit écartée\ncomme une simple sensitive s'éclipsant devant la raison maritale. Il faut qu'elle\nsoit l'égale de son mari dans cette grave et délicate délibération sur le sort de\nl'enfant. Il faut qu'elle soit capable, d'esprit réfléchi, comme d'âme et de cœur,\nde prendre part à ce conseil intime d'où sortira un avis d'une capitale impor­\ntance. Il faut qu'elle ait pu suivre le développement de l'enfant, le connaître,\nle comprendre, le juger.\n   Oui, Mesdames, vous avez des grâces d'état. Oui, la Providence a été géné­\n reuse dans les dons de pénétration qu'elle vous a répartis. Mais pourquoi,\n nous, les hommes, avons-nous décidé que vous ignorerez les langues que votre\n"}, {"page_pdf": 345, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3103, "texte": "288                                DURENDAL\n\n\nfils apprend à dix ans, que vous serez ridicules à savoir les sciences dont la rudi­\nmentaire connaissance le rend si fier. Pourquoi entre son esprit et le vôtre,\ncette muraille, ce nuage, cet isolement, qui le fait peut-être se considérer\ncomme supérieur à vous, comme il a la conviction d'être supérieur à ses\nsœurs?\n   C'est mauvais, c'est périlleux, c'est détestable, le collégien regardant sa mère\nde haut, parce qu'il sait un peu de langues mortes, presque rien de mathéma­\ntiques, rien de sciences naturelles.\n   Mesdames, vous travaillez pour les églises pauvres, vous faites des aubes,\nvous faites des nappes d'autel. C'est fort bien et je pense que Jésus vous en\nrécompensera là-haut, comme si vous aviez donné un verre d'eau aux pauvres\nen son nom. Mais... si vous payiez quarante centimes l'heure à une ouvrière\npour faire de la dentelle, des festons et des broderies, si la mode et l'esprit\nmasculin vous permettraient de passer ces heures que vous donnez à une\nmain-d'œuvre secondaire, à former des hommes d'action, à les animer de votre\nâme, à les faire vivre de votre foi... ?\n   Je lis dans un journal : Un Père Récollet a été martyrisé en Mongolie.\nC'était un fils de paysan, il portait un surplis fait de la main d'une dame gan­\ntoise. Le récollet martyr m'émeut, je songe au paysan et à la paysanne qui lui\ndonnèrent le jour, qui rélevèrent de leurs privations, qui renoncèrent à son\nassistance... Le surplis me laisse froid.\n   J'aime mieux lire : Un pauvre Franciscain a été tué en Mongolie. Il était\nle fils d'une dame de Gand, qui lui avait acheté un trousseau après avoir\ndonné son temps libre à lui former l'âme et le cœur, et à se mettre elle-même\nchaque jour plus en mesure de le suivre et de le diriger. Lui est le martyr;\nelle est l'héroïne qui a su faire son éducation. Cette femme a des fils dans\ntoutes les carrières, ils font grande figure; ils savent et le monde sait que\nc'est à elle qu'ils le doivent.\n                                           *\n                                       *       *\n   Je vous le disais, n'est-ce pas? Je ne rêve ni la femme amazone, ni la femme\ncuirassier. Je ne rêve ni la femme avocat, ni la femme chauffeur. Je ne rêve\nni la femme procureur général, ni la femme ministre de la Guerre\n   Je ne désire point faire sortir la femme du cercle familial. Mais je vois dans\nla maison autre chose que la cuisine et le salon mondain. J'y vois l'épouse,\nj'y vois la mère, mettant au centre de sa vie sa mission éducatrice,\nexerçant dans ce rôle la plus haute influence, y jouissant des plus superbes\nprérogatives.\n   La création de l'Extension Universitaire pour Dames, c'est l'affirmation\nque nous entendons renoncer au bénéfice malsain d'un vieux préjugé. C'est\nl'expression de notre volonté de vous aider, si vous le voulez bien, Mesdames,\nà vous convaincre que nous avons eu l'orgueil égoïste et que nous entendons\nl'immoler, comme on eût dit en 1830, sur l'autel de l'amour, de la famille et\nde la société.\n                                                        H E R M A N N DE B A E T S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-013", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 289, "page_fin": 295, "titre_corps": "Un livre sur Richard Wagner", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Closson", "ancre_debut": "Un livre sur Richard Wagner IL s'agit de conférences", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 346, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2768, "texte": "Un livre sur Richard Wagner\n                   IL s'agit de conférences faites à l'Université de Vienne par\n                       M. Guido Adler, une des personnalités les plus éminentés\n                      de la science musicale dans les pays de langue allemande,\n                      président de la section autrichienne de la S. I. M. et prin­\n                      cipal organisateur du récent congrès de la musique à\n                      Vienne (1). Il faut admirer qu'en Allemagne et en Autriche,\n                      l'enseignement de l'histoire de la musique dans les univer­\n                      sités, bien que n'étant pas une branche principale (Haupt­\n                      fach), n'est confié qu'à des spécialistes de premier ordre,\ndes Hugo Riemann, des Guido Adler. Ce soin peut paraître excessif, si l'on\nne songe à la difficulté d'ordonnance d'une matière aussi vaste, à la néces­\nsité de faire un choix dans une multiplicité de détails, qui tous ont leur\nimportance, pour présenter à des non-initiés un ensemble facilement assimi­\nlable, — et si l'on n'a expérimenté qu'en thèse générale, la compétence du\nmaître doit être en raison directe du manque de préparation de l'auditoire.\n   Le fait est que les dites conférences forment un des ouvrages les plus\nsubstantiels qui aient été écrits sur l'ensemble de la pensée wagnérienne et\nqu'après l'avoir lu, le moins averti ignorera peu de choses de ce que, à la\ndistance où nous sommes déjà, on pourrait appeler le « phénomène wagné-\nrien ». Certes, il contient bien des choses qui furent déjà dites, bien des\njugements déjà formulés ailleurs sous différentes formes. Mais on les\nretrouve condensées ici en un corps de doctrine qu'on peut rejeter ou\nadmettre, mais qui forme un ensemble organique. Nous formulerons en ter­\nminant plusieurs objections et réserves. Exprimons dès maintenant le plaisir\nque nous a causé la lecture de ce livre de parfait bon sens et de froide impar­\ntialité où s'affirment, avec une information sûre, une méthode critique\nsévère et une sensibilité artistique raffinée d'Allemand du Sud.\n   A la différence du grand nombre des critiques wagnériens, M. Adler con­\nsidère surtout, en Wagner, le musicien. « Certes, il est plus facile de tourner\nde belles phrases sur la régénération ou la réforme, sur la politique ou l'art\nsocial, sur le système du monde, que d'expliquer une œuvre d'art et un\ntravail de création avec ses caractères techniques. » La musique restera donc\nle centre de son exégèse, comme elle était, en somme, le moteur principal\n\n\n  (1) Richard Wagner. Conférences faites à l'Université de Vienne et revues pour la tra-\nduction française, par GUIDO ADLER. Traduction française de Louis LALOY. Leipzig,\nBreitkopf et Hartel, in-8°, 386 pages.\n"}, {"page_pdf": 347, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3645, "texte": "290                                     DURENDAL\n\n\n\n de la multiple activité wagnérienne ; et de cette musique, ce ne sont pas tant\nles éléments qu'il considère que leur mise en œuvre, en illustrant son texte\nd'exemples appropriés. Il ne négligera pas pour cela les autres attributs du\ngénie wagnérien et s'efforcera de mettre en lumière l'harmonie du dévelop­\npement artistique et philosophique chez Wagner. Autant que possible, il\nlaisse parler celui-ci, par des extraits de ses livres et de sa correspondance (1);\nles nombreuses citations d'écrivains allemands du même temps, qui com­\nplètent les premières, sont particulièrement instructives pour le lecteur\nfrançais, généralement ignorant de cette littérature, enclin par conséquent à\nconsidérer Wagner d'une façon trop absolue et comme indépendant de son\nambiance intellectuelle ; pour ne citer qu'un exemple, c'est ainsi que, rappro­\nchée des Principes de la philosophie de l'avenir de Louis Feuerbach, de la Reli-\ngion de l'avenir et de l'Eglise de l'avenir de Frédéric Feuerbach, l'expression\nfameuse : « musique de l'avenir » dépouille l'allure prétentieuse et insolite qui\nfaisait le bonheur des défunts antiwagnériens.\n   Suivant naturellement l'ordre chronologique des œuvres, l'auteur analyse\nmusicalement, avec citations à l'appui, les opéras de jeunesse, les Fées, etc.,\ngénéralement peu connus, et s'élève avec raison contre le tripatouillage à\nl'aide duquel on s'est efforcé, dans l'édition nouvelle de Rienzi, de rappro­\ncher ce grand-opéra des œuvres ultérieures. Il établit le plan des premières\nouvertures de Wagner et signale les cas nombreux où, depuis les opéras\nromantiques jusqu'aux drames musicaux, le maître a puisé dans le volkslied\nallemand le caractère de son inspiration (chœur des fiançailles de Lohengrin,\nchants des matelots de Tristan, chanson du cordonnier des Maîtres, etc.).\nDes pages instructives sont consacrées aux thèmes conducteurs, à leur inven­\ntion « concentrique », à leurs superpositions, au mécanisme de leurs modi­\nfications, — ces dernières toutefois ne se manifestant pas encore dans les\nopéras romantiques où (tel le thème de la défense de Lohengrin) les motifs\ngardent une physionomie sensiblement constante (2). M. Adler constate les\nabus imminents du système des thèmes conducteurs, « au fond une musique\nd'utilité, qui doit répondre aux exigences de ce qu'elle sert. Sous ce rapport\non peut aller trop loin. La servante montre alors un visage auquel la servi­\ntude imprime l'anxiété. Elle veut, de tous côtés, répondre aux ordres, et n'a\nplus de caractère. La musique devient une mosaïque dans laquelle les\npierres (motifs et parties de motifs) effacent ou compromettent l'impression\n\n\n   (1) Lettres à Auguste Roeckel (traduites en français par M. Kufferath), à Liszt 'et à\nUhlig (trad. franc, du même); à Mathilde Wesendonck (trad. franc, de G. Khnopf); à\nOtto Wesendonck ; à Heckel ; à la famille du maître ; à sa femme Minna; à Éliza Wille.\n   (2) Les leitmotiv de la dernière manière possèdent, on le sait, trois qualités essen­\ntielles : ils sont frappants, caractéristiques et ductiles. Les deux premières se rencontrent\ndéjà dans les œuvres de la première manière, la troisième, qui appartient à la période\nde parfait épanouissement du génie wagnérien, semble aussi la plus difficilement\naccessible. Peu de partitions modernes qui soient dépourvues de leitmotiv, mais ceux-ci\nmanquent de la souplesse expressive qui fait des thèmes wagnériens un moyen musical\nd'une si persuasive éloquence. Les uns, comme ceux de M. Massenet, sont en bois, les\nautres ne dépouillent leur physionomie primitive que pour devenir méconnaissables.\n"}, {"page_pdf": 348, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3408, "texte": "                  UN LIVRE SUR RICHARD WAGNER                            29l\n\n\ngénérale... Mais le sentiment et le coloris de la scène forment le lien. Sous\nce rapport, l'art de Wagner est toujours allé de l'avant. Les transitions et\nles changements de sentiment se perfectionnent. Qui voudrait alors\ndemander au maître, à chaque emploi d'un motif : « D'où vient-il ? Com­\nment ? Dans quel but ? »\n   Au surplus, l'auteur s'élève avec raison contre les exégètes forcenés qui\nprétendent découvrir un sens symbolique sous les moindres modifications de\nmotifs, lesquelles ne sont souvent que le fruit du travail thématique :\n   La différence entre la superposition thématique à intention dramatique et la\ncombinaison contrapontique reste chez Wagner une différence de genre jusqu'en\nses dernières années. Les motifs sont superposés et se rencontrent surtout\nsur les notes qui forment accord. Dans ce travail, souvent la ligne ou le\nthème de la partie symphonique a moins d'importance que le coloris. Il n'est\nqu'un procédé que l'on pourrait qualifier de « coloris contrapontique ».\n   Il était intéressant d'observer les lois qui, chez Wagner, régissent la\nstructure générale, laquelle, pour ne répondre pas à des formes concrètes,\nn'en a pas moins sa logique particulière. M. Adler remarque d'abord que les\ncontrastes abrupts offerts, en poésie et en musique, par le romantisme\nfrançais, l'antithèse, « seul principe nouveau de l'esthétique de Victor\nHugo », n'est pas du goût de Wagner, qui, « lorsque le mouvement du drame\nlui offre de brusques coupures, cherche à les atténuer », ce qu'il réalise en\nménageant partout de délicates transitions (tel, au deuxième acte de Tristan,\nle murmure du ruisseau, qui prolonge les sonneries lointaines des cors et\nprépare le récit qui suit). Les récits développés (comme le récit final du\nCrépuscule) se répartissent, comme l'ancienne sonate pythique, en divers\nfragments qui surenchérissent l'un sur l'autre par l'intensité d'expression.\nWagner affectionne aussi la disposition symétrique, poétique et musicale,\nnon seulement entre les fragments d'une même scène (les serments de\nSiegfried et de Brunnhilde au deuxième acte du Crépuscule), mais encore\nentre des scènes différentes, parfois fort éloignées l'une de l'autre (réveil de\n Brunnhilde, — récit de Siegfried mourant) : disposition qui favorise nota­\nblement l'unité du drame et ménage des effets puissants. Mais ce qui\ncontribue le plus à fixer la construction musicale des scènes, c'est l'unité de\ncoloris, qui est le fond de la technique ; chaque 'scène a son caractère bien\ntranché : scènes des Nornes, des filles du Rhin, des Gibichungen... Quant\nau reproche fait à Wagner que le décor aurait eu la prépondérance dans son\nart, ce reproche n'est pas justifié :\n   « En véritable homme de théâtre, il savait reconnaître la valeur du décor,\n tout comme le pouvoir sensuel de la décoration fut jadis mis à contribution\npar les Jésuites dans leurs représentations et, en général, largement exploité\ndans les opéras de cérémonie et de fête. »\n   Bien que la musique des drames wagnériens fournisse le fond de ses\n dissertations, M. Adler nous entretient longuement des livrets eux-mêmes,\n de leurs origines poétiques et légendaires, de l'évolution des scénarios.\n Signalons ici l'analyse des drames restés à l'état de projet, ainsi que les\n détails historiques et légendaires, généralement peu connus du public\n"}, {"page_pdf": 349, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3291, "texte": "292                               DURENDAL\n\n\nfrançais, concernant Tannhaüser. L'auteur montre l'évolution wagnérienne\n dans la structure du vers, depuis les opéras jusqu'aux drames musicaux, le\n remplacement graduel de la rime par l'allitération, l'influence de la coupe du\nvers sur la forme musicale et sur le récitatif, — celui-ci soigneusement\ndiversifié d'après le caractère du personnage — les progrès accomplis dans\nla prosodie musicale pendant la dernière période elle-même : c'est ainsi que\ntel récit de l'Or du Rhin trahit des négligences prosodiques que l'on cher­\ncherait en vain dans le Crépuscule.\n   On sait que Wagner lui-même s'est expliqué très clairement sur le rôle du\nsurnaturel dans ses ouvrages, lequel, « loin de suspendre le caractère naturel\nd'un être, comme il arrive dans les miracles religieux, articles de foi, bien au\ncontraire le rend plus directement sensible » ; comme M. Adler le remarque\njustement, nous avons affaire ici au merveilleux romantique, qui prend chez\n Wagner la forme concrète du prodige. A propos de Lohengrin, l'auteur réfute\nune fois de plus l'interprétation « confessionnelle » des drames mystiques de\nWagner, le maître lui-même protestant en ces termes contre la formule de\n « romantisme chrétien » appliquée à Lohengrin :\n   « Lohengrin n'est pas un produit de la conception chrétienne, mais un\nantique poème de l'humanité. C'est d'ailleurs une erreur d'attribuer à l'idée\nchrétienne un pouvoir d'invention. Aucun de ses mythes les plus carac­\ntéristiques et les plus saisissants n'appartient au génie du christianisme, tel\nque nous le concevons d'ordinaire. Il les a empruntés aux conceptions\npurement humaines de l'âge antérieur, et modelés à sa manière. »\n   « La lutte, — dit M. Adler — que vers 1840 des hommes comme Arnold\nRuge et Echtermeyer ont entreprise contre, le romantisme religeux, fut aussi\nsoutenue par Wagner, qui attaque « cette déviation catholique, romaine et\nmystique et cette sentimentalité de chevalerie féodale » des poètes roman­\ntiques... Mais à cette époque, on ne pouvait guère comprendre autrement\nLohengrin, et l'appréciation de Liszt lui-même repose sur cette idée. C'était\nune nouveauté, comme toute œuvre librement conçue; on conçoit qu'on ait\ntâché de la ranger dans une catégorie déjà connue. »\n   Nous ne suivrons pas M. Adler dans son analyse des divers poèmes\nwagnériens, nous bornant à quelques extraits concernant les Maîtres, dans\nlesquels il discerne certains éléments romantiques, et qu'il rapproche de tels\nouvrages de Lortzing, non seulement Hans Sachs (1), mais encore l'Armurier\n(Stadinger-Hans Sachs, Conrad-Walther, Marie-Eve, Georg-David, Irmen­\ntraut-Madeleine). Les personnages sont ici fort heureusement caractérisés :\nSachs, « résigné en tant qu'homme, est hardi et entraînant comme artiste ».\n « Eva, la jeune patricienne, qui dédaigne bien des idées de son entourage,\nmontre vis-à-vis de Sachs une naïveté puérile et rusée; enthousiasmée pour\nle talent poétique de Sachs, la jeune fille intelligente trouve dans l'élévation\nde son caractère sa propre élévation, et son affection pour cet ami paternel\néclate sans réticence. Avec son amour pour le jeune chevalier naît sa passion\n\n  (1) Sur Hans Sachs, de Lortzing, voir M. Kufferath, Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg,\np. 122 ss.\n"}, {"page_pdf": 350, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3361, "texte": "                   UN   LIVRE S U R RICHARD        WAGNER                  293\n\n\npour l'art nouveau que Walther incarne, et elle devient la représentante du\npeuple, à la fin gagné par son zèle et au jugement de Sachs, dicté par\nl'enthousiasme. La différence d'âge, telle qu'elle existe entre Sachs et Eva, et\nqui écarte de prime abord les prétentions de Sachs d'entrer en lice, corres­\npond, dans l'ordre renversé, à la différence d'âge existant entre l'apprenti\nDavid et Madeleine, la nourrice d'Eve. Le trait caractéristique est que, dans\ncette classe du peuple, cette différence ne soit pas un obstacle, même lors­\nqu'elle est le plus choquante, entre une femme d'un certain âge et un jeune\nhomme. »\n   Et quand M. Adler signale les difficultés d'interprétation inhérentes au\nrôle de Beckmesser, « dont seule une interprétation excellente peut atténuer\nle grotesque de l'exécution poétique et musicale », comment ne pas songer à\nl'interprétation magistrale qui en fut réalisée au Théâtre de la Monnaie par\nM. Decléry, alors que les acteurs allemands font souvent du greffier un\ninoffensif mais insupportable Hanswurst !\n\n                                       *\n                                      * *\n   Bien que très admiratif, M. Adler n'en garde pas moins la prudente objec­\ntivité qui distingue la critique wagnérienne contemporaine des livres de\ncombat de l'ère héroïque du wagnérisme. Les réserves que lui inspirent les\nprincipes esthétiques de Wagner ou leur réalisation ne sont pas les passages\nles moins intéressants de son livre. Partant de cette idée déjà formulée que le\ndrame musical, chez Wagner, n'est pas, comme on a pu se le figurer, la\nrésultante des écrits esthétiques de' la période de Zurich, mais qu'au contraire\nl'artiste créateur, chez lui, est indépendant du théoricien, et qu'en composant\nil suit simplement l'impulsion instinctive du génie, — que l'œuvre, « d'une\nfacture infiniment plus riche et plus variée, dépasse les axiomes », — il\nmontre les contradictions et les obscurités qui, parmi tant d'idées géniales et\nd'aperçus profonds, émaillent les écrits de Wagner. Soit erreur, soit partia­\nlité, celui-ci, en vrai néo-romantique, ne veut concevoir la musique qu'à un\npoint de vue relatif; il nie implicitement la musique absolue et explique à sa\nmanière les genres et les œuvres que nous rangeons habituellement dans cette\ncatégorie. Il voit dans la danse l'origine de toute musique instrumentale,\nquand l'esthétique et l'histoire s'accordent à reconnaître que la musique crée\nses formes elle-même. Le souci de montrer le drame musical comme une sorte de\ncarrefour auquel devaient fatalement aboutir les trois arts musiques vagabon­\ndant jusque-là au hasard l'entraîne à des affirmations gratuites, aux « obscu­\nrités d'une conception passionnée ». Il estime que « la musique de Beethoven\nrepose sur une forte erreur », que « la musique absolue est le royaume de\nl'arbitraire », quand l'arbitraire est bien plutôt dans cette théorie même. A\nla fin de la vie du maître, ses spéculations esthétiques et philosophiques\naboutissent à. de véritables divagations. Forcé de reconnaître que le but\néthique qu'il avait assigné à son œuvre, l'avènement au purement humain, était\n au delà de son pouvoir, il devient dogmatiste et, méconnaissant les lois de la\n sélection naturelle, formule en aphorismes tranchants les principes qui\n"}, {"page_pdf": 351, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3444, "texte": "294                              DURENDAL\n\n\n\ndoivent régénérer l'humanité. Mais ces principes, l'artiste devenu philosophe\nne les prend plus en lui-même, il les emprunte, comme en hésitant et un peu\nau hasard, à des écrits contemporains, aux spéculations arbitraires du comte\nGobineau (Essai sur l'inégalité des races humaines), à 1' « homme nature » de\nGleizé (Thalysie ou la Nouvelle existence) qui l'incline au végétarisme... Diva­\ngations qui seraient négligeables, si les moindres paroles de l'auguste vieil­\nlard, entré vivant dans l'immortalité, n'avaient été recueillies comme des\noracles, « si une partie de ses adeptes n'avaient pas considéré de telles\nmaximes, verbales ou écrites, comme un nouvel évangile, dont le salut de\nl'humanité future dépendrait ».\n    M. Adler discute encore le principe même de la fusion des différents arts\nmis par Wagner à la base du drame musical et se demande si « l'art est le\nplus haut, qui réunit tous les autres arts » ?\n    « Wagner lui-même ne peut protester contre l'existence indépendante et la\ncontinuation de chacun d'eux, qu'il considère, ainsi séparés, comme égoïstes.\nSuivant en cela Lessing, il accorde même que la pureté de l'art est la condi­\ntion première de sa compréhension, le mélange des arts ne pouvant que com­\npromettre cette intelligibilité. Il est indéniable que le drame au service\nduquel se mettent tous les arts peut atteindre à une certaine totalisation d'ef­\nficacité. Mais c'est une autre question de savoir s'il ne se produit pas une\ndiminution de chacun des arts employés et si la totalisation n'est pas obtenue\nau détriment de la pureté... Puis, la fusion n'est pas possible de telle sorte\nque partout et à chaque instant de la réalisation, elle s'accomplisse de la même\nmanière. Il s'ensuit une \" ronde des arts », une apparition et une disparition\nalternative de chacun d'eux dans le temps et dans l'espace; tantôt c'est\ncelui-ci, tantôt celui-là qui captive les sens. \"\n    L'auteur conteste le principe suivant lequel le drame « purement humain »\n ne pourrait être réalisé, au point de vue du sujet, que sur le terrain de la\n légende, ce que Wagner s'est d'ailleurs lui-même chargé de contredire dans\n une œuvre comme les Maîtres-Chanteurs, où le « purement humain » s'affirme\n tout autant que dans les drames légendaires. Au point de vue philosophique,\n il montre que l'évolution du scénario des Nibelungen, — commencé sous\n l'influence de Feuerbach, achevé sous celle de Schopenhauer — n'a pas\n abouti à une conception bien définie. L'idée de dispersion, de dissolution, de\n négation, mise en avant, avec le personnage de Wotan, sous l'influencé scho-\n penhauerienne, est vivement combattue, dans l'esprit du spectateur, par le\n principe affirmatif qui se dégage irrésistiblement de l'amour de Siegfried et\n de Brunnhilde, triomphant jusque dans la mort. M. Adler n'admet pas non\n plus l'importance de premier plan habituellement accordée au personnage\n de Wotan. Inceste et adultère déshonorent le couple des Walsungen, qui\n pourtant excitent davantage notre sympathie :\n     « C'est le destin de Wotan qui, par comparaison, manque le plus de tra­\n gique. Il se dit lui-même le jouet de Logue. Vis-à-vis de Fricka, il joue le\n plus triste rôle; car ce que cette dernière lui dit, il devait se le dire à lui-\n même. Ce qu'il annonce et fait sous l'habit du Voyageur ne suscite aucune\n sympathie. Les paroles d'Erda : « Tu n'es pas ce que tu devrais être », lui\n"}, {"page_pdf": 352, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3347, "texte": "                      UN LIVRE SUR RICHARD WAGNER                                       295\n\n\ndisent la vérité. Le dieu nous laisse insensible, parce que nous ne lui avons\njamais vu accomplir une action qui gagne notre sympathie. Comment pou­\nvons-nous être émus par un faux dieu qui ne se rapproche pas de nous par le\ncôté purement humain ? (1) »\n    Lorsque, pénétrant plus avant dans le détail de l'action des Nibelungen,\n M. Adler signale le caractère « antipathique, odieux, vraiment pénible », du\nrapt de Brunnhilde par Siegfried caché sous les traits de Gunther, il ne fait\nque ratifier les remarques formulées naguère par Charles Tardieu (2), qui\nsignalait « la violence et la brutalité de la situation », ajoutant : « La scène\ndonne l'idée du viol, atrocité révoltante qui peut passer dans l'épopée; mais\nau théâtre? » Il admire beaucoup Tristan, mais remarque que c'est, de toutes\nles œuvres de Wagner, celle dont le style est le plus « difficile » par la dis­\nproportion entre les épisodes extérieurs et le drame intime :\n    « L'action est condensée dans les principaux moments psychologiques, et\nces derniers sont ensuite très largement traités. L'étendue de l'ensemble\n n'est rien moins que limitée, les contours sont vastes, les rapports de\nsymétrie très amples. Quoique Wagner se limite à l'explication des épisodes\nintérieurs, le poème est de la même prolixité de détails qui serait néces­\n saire au poète traitant un sujet historique pour éclairer les consécutions\n extérieures au détriment du mouvement intérieur des âmes. »\n    Au point de vue purement musical, M. Adler formule quelques réserves\n dont nous signalerons ici la plus intéressante, sur l'effet déroutant de l'inces­\n sant mouvement modulatoire qui est la conséquence directe de la mélodie\n « infinie » :\n    « Le déroulement, le mouvement perpétuel de la musique, sans arrêt,\n sans conclusion, avec prédilection pour les cadences rompues, amène forcé­\nment une certaine inquiétude harmonique. Ces tournures modulantes évoquant\ndes toniques qui restent au seuil de la conscience ou même à l'état latent,\n agissent avec le temps de façon troublante sur celui que la musique sym­\nphonique a accoutumé à des points de repère. »\n    Remarque très juste. Ajoutons que l'effet paraît d'autant plus sensible que\n Wagner affectionne de rompre inopinément la cadence au moment précis où\nla conclusion tonale semblait devoir s'imposer de la manière la plus irré­\nsistible (voir, dans les Maîtres-Chanteurs, l'espèce de strette qui termine\nchaque fois la ronde des apprentis : « Couronne verte... », puis la conclu­\n sion du prélude du troisième acte, celles du choral à Hans Sachs, de la\n valse des apprentis, etc.).\n  (A suivre.)                                                        ERNEST CLOSSON.\n\n  (1) L'auteur, on le voit, ne partage pas l'opinion de Nietzsche qui, comme on le sait,\nmettait en avant le personnage de Wotan : « Le tragique héros de l'Anneau du Nibelung,\nécrit le philosophe, est un dieu qui rêve le pouvoir et la puissance et qui, se servant de\ntous les moyens pour y parvenir, s'entrave lui-même par les traités qu'il conclut, aliène\nsa liberté et succombe sous la malédiction attirée par lui sur la puissance qu'il convoite. »\nMais il faut reconnaître que l'optique théâtrale modifie singulièrement cette pers­\npective.\n  (2) Lettres de Bayreuth.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-014", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 296, "page_fin": 298, "titre_corps": "Les Vertus bourgeoises, par Henry Carton de Wiart", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "J. 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Les Encyclo­\n                 pédistes avaient éclairé ce cerveau bienveillant.\nMal servi, en Belgique, par des ministres imprudents et\nmenteurs, incapable de se modérer, de s'arrêter aux barrières\nfatales élevées par l'esprit traditionnel, Joseph II 'devait\néchouer dans son entreprise. L a révolution brabançonne, dirigée\ncontre lui et que sa mort ne put arrêter, fut, à l'encontre de\nla révolution française, un mouvement rétrograde. Or, c'est\nl'esprit de cette révolution, l'état psychologique de la nation\nbelge en 1790, que Henry Carton de Wiart a étudié et défini\ndans les Vertus Bourgeoises. Nous ne trouvons pas ici les\nprocédés qui caractérisèrent la composition de la Cité Ardente,\nroman historique, puissant par le côté héroïque, par la couleur\nlocale et le développement narratif. L'œuvre nouvelle est une\nmanière d'étude de caractères entrevus dans le passé dont\nl'auteur a comme l'intuition. Les événements semblent secon­\ndaires ; ils servent de fond et de cadre à l'interprétation des\nphysionomies. L'auteur les a envisagés, en tous cas, avec une\nimpartialité absolue. Il n'exalte aucun parti, respecte le juge­\nment de l'histoire, constate simplement et cherche à définir les\nambiances.\n\n   (1) Les Vertus Bourgeoises (au temps des États-Belgiques-Unis de 1790) par\nHenry Carton de W i a r t . (Paris, éditeur Perrin.)\n"}, {"page_pdf": 354, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2555, "texte": "                    LES V E R T U S   BOURGEOISES               297\n\n    Les Vertus Bourgeoises racontent l'histoire d'une famille\nbruxelloise à l'époque de la révolution brabançonne. L'austère\njuriste qu'est le chef de cette famille, M. Charliers de Long-\nprez, ardent patriote, attaché à l'esprit des Etats, ennemi des\nréformes intempestives, mais conscient néanmoins de l'oppor­\ntunité de changements nécessaires qui ne peuvent se faire que\nprogressivement, est, avec van der Noot, un des plus valeu­\nreux champions du mouvement. Le retour de son fils Thierry,\nrevenu de Paris où il a terminé ses études de droit, lui fait con­\ncevoir quelque crainte au sujet des idées et du caractère du\njeune homme. Celui-ci a vécu la fièvre parisienne; il a vu\ns'effondrer la Bastille, il a connu la vie des salons, les fêtes,\nles femmes, toutes choses qui semblent avoir exalté son esprit\net ses sens. Ses principes sont en conflit avec ceux de son père.\nThierry ne craint pas d'applaudir, pour sa part, aux résolu­\ntions de Joseph II. Il n'y a pas que cette divergence d'opinions\nqui sépare le juriste et son fils. Thierry s'ennuie à Bruxelles.\nIl rencontre, par malheur, de prétendus gentilshommes fran­\nçais, des aventurières aussi, dont la jeune Ketty qui lui fait\nperdre la tête. Tout ce beau monde, aux allures louches, se\nréunit chaque soir dans le salon de Dally, rue Ducale, trans­\nformé en tripot, où Thierry, grugé par ces malfaiteurs de haute\nmine, se sent malgré tout attiré. Paris ne lui a donc rien appris?\nSa bonté extrême, sa confiance, son sot amour plutôt, l'empê­\nchent de découvrir les intentions de ces nobles amis ! En réa­\n lité, ce sont des créatures, viles pour la plupart, achetées par le\nduc d'Orléans qui, par elles, croit pouvoir fomenter en Bel­\ngique un mouvement en sa faveur. Mais le complot échoue; les\naventuriers se dispersent à l'heure où Thierry, désabusé enfin,\ns'aperçoit que la jeune ingénue qu'il aimait n'était qu'une fille\nperdue, que les gentilshommes, ses amis, n'étaient que des\nescrocs! Alors... alors toutes ses illusions s'effondrent!... La\nconscience de sa mauvaise conduite réveille son énergie. Remis\nde la blessure que lui fit un adversaire indigne, il s'engage dans\nl'armée des patriotes, devient un héros et se réconcilie avec\nson père. Il épouse la chaste fiancée, un instant délaissée,\n devient à son tour un juriste grave comme feu M. Charliers de\n Longprez. Il est, comme celui-ci, le défenseur des vieilles vertus\n bourgeoises et familiales.\n   Des incidents nombreux et amusants se greffent sur cette\n"}, {"page_pdf": 355, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1759, "texte": "298                          DURENDAL\n\n\ntrame dont l'action, toujours intéressante, se déroule avec\ncharme. Des silhouettes habilement croquées, telles celles du\nmoine dom Placide, de l'usurier Jacob, du chevalier Fox,\néclairent agréablement les diverses scènes du livre que l'auteur\na dépouillé de toute emphase romantique en évitant l'apport\nd'éléments trop héroïques et trop dramatiques. Thierry est\navant tout un prétexte d'étude de caractère, un personnage\nmoderne, un problème vivant à résoudre. Il est un singulier\nmélange de spontanéité et d'irrésolution, d'énergie et de\nfaiblesse, d'intelligence et de naïveté. Mais ses défauts sont\nceux de la jeunesse. En pleine tempête, sous le rude coup\nd'aviron que lui permet de donner le retour de son moi con­\nscient et plein de forces nouvelles, les tares disparaissent et\nc'est une âme héroïque qui resplendit. Il a subi les fluctua­\ntions fatales d'un âge où les tempéraments les mieux trempés\nsont à la merci des passions. Le temps corrigera cela. Thierry\nest l'enfant et le jouet des événements, du caprice et du milieu.\n   Le livre ainsi conçu a permis au romancier d'écrire une\nœuvre de longue haleine, servie par un style agréable, très adé­\nquat par sa clarté, son charme personnel, sa belle plasticité et\nsa grande correction, au sujet toujours intéressant. Mais en\nvoilà assez sans doute. Il ne nous appartient pas de trop insis­\nter sur les mérites du livre de l'éminent collaborateur de\nDurendal. On crierait à l'esprit de camaraderie! Tout ce que\nnous pouvons dire encore, c'est que la presse, de quelque parti\nqu'elle soit, salue le talent incontestable du maître écrivain qui,\nune fois de plus, vient de se révéler brillamment.\n                                                          J. C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-015", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 299, "page_fin": 305, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Musicale Auditions de la Libre Esthétique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 356, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2659, "texte": "Chronique Musicale\n\n                Auditions de la Libre Esthétique\n    La Libre Esthétique a consacré la dernière de ses quatre auditions à célé­\nbrer la mémoire de deux musiciens d'élite dont le monde des arts déplore la\ndisparition prématurée, le premier, Ch. Bordes (1863-1909) dont l'œuvre\nfaite de sincérité profonde, de sensibilité délicate et d'idéalité contemplative\nest vivifiée par raffinement de rythmes souples et subtils; le second, J. Albe­\nniz (1860-1909) tout aussi intéressant avec moins de douceur rêveuse et plus\nde fougue méridionale, dont te talent se caractérise par la verve, le coloris\nardent aux teintes éclatantes et splendides, tous deux offrant néanmoins ce\ntriple point de contact que la force pittoresque, l'originalité des rythmes et\nl'importance accordée à l'élément folklorique comptent au nombre des traits\nessentiels de leur esthétique musicale.\n    On appréciera encore davantage l'intérêt exceptionnel de cette belle séance\nquand nous aurons dit que Mlle Blanche Selva, le quatuor Zimmer et\nMlle Marguerite Rollet en étaient les protagonistes. L'admirable pianiste\nqu'est Blanche Selva serait encore inconnue à Bruxelles si M. Octave Mans\nn'avait eu l'heureuse idée de l'inviter annuellement à ses séances de la Libre\nEsthétique. Dans l'interprétation des différentes pièces de piano qu'elle avait\njudicieusement choisies parmi les plus caractéristiques de la manière des deux\nmaîtres, elle déploya les ressources magnifiques de son talent si probe, si\npur, soucieux de tout approfondir, et où une intelligence musicale supérieu­\nrement pénétrante et compréhensive s'allie à un art de colorations vraiment\nprestigieux. D'Albeniz, nous citerons le Prélude (Chants d'Espagne) de sonorité\ntrès charmeuse, le Zortzico et la Séguedille, aux rythmes si savoureux, l'Almeria\n(Jberia) dont les chants se voilent sous un tissu transparent d'harmonies douces\net chatoyantes. De Bordes, le joli Caprice à cinq temps et les curieuses Fan-\ntaisies rythmiques, la quatrième offrant de frappantes similitudes avec les Doïna\nroumaines dont les sources ethniques semblent cependant si éloignées de\ncelles où vient s'alimenter le folklore des pays basques.\n    Mais c'est plus particulièrement dans les œuvres vocales que Bordes tra­\nduit en toute sa plénitude son âme de poète, tour à tour vibrant et attendri.\n Signalons celle qui s'intitule : Du courage, mon âme éclate de douleur, d'inspira­\n tion ample et vigoureuse, que M. Houx chanta avec un goût très sûr, et la\n Promenade Matinale, paysage d'une fraîcheur ravissante, interprétée par\n MlleRollet avec le charme de diction et de nuances qui lui est coutumier.\n"}, {"page_pdf": 357, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3007, "texte": "300                             DURENDAL\n\n\n   Enfin, le quatuor Zimmer et M. Strauwen exécutèrent la Suite Basque pour\nflûte et quatuor, où la Muse naïve et méditative de Bordes chante délicieuse­\nsement, dans un langage remarquable par la diversité féconde de ses formes\nrythmiques et expressives.\n   Sans offrir l'intérêt captivant de cette audition de couronnement, les autres\nséances musicales de la Libre Esthétique firent connaître certaines œuvres\nnouvelles dignes de fixer l'attention. La sonate en si pour piano et violon,\nd'Albert Groz (M lle Selva et M. Chaumont) est de style aussi recherché que\nla sonate en fa dièze pour piano de Maurice Alquier (M1Ie Selva), mais plus\nsubstantielle et se développant dans une atmosphère de musicalité plus haute\net plus riche. L'andante et finale de la sonate en la pour piano et flûte, de\nSiefert (MM. Peracchio et Strauwen), révèle un talent d'essence fine et ingé­\nnieuse. Le quatuor de Hollander est aussi à retenir ainsi que quatre pièces\nd'écriture élégante (inédites) que Théo Ysaye a composées récemment pour\npiano.\n   Mais les impressions maîtresses de ces trois premiers concerts furent, d'une\npart, la très belle série de poèmes vocaux écrits par des maîtres de l'école\nfrançaise, Marine et les Jardins de Raymond Hervé, Chanson d'Ophélie et\nChanson d'amour de Chausson, Les Fies de Pierre de Bréville, que Mlle Rollet\nchanta en première audition; d'autre part, deux compositions déjà connues,\nle Quintette (op. 1) de Castillon (MM. Théo Ysaye et le quatuor Zimmer) où\nla générosité de L'inspiration s'unit à la vigueur du dessin, et la sonate en\nmi majeur pour piano et violon, de Jongen (l'Auteur et M. Chaumont), une\ndes œuvres les plus remarquables de notre école belge dans le domaine de la\nmusique de chambre.\n\n\n\n                       Sixième Concert Durant\n   Le programme du dernier concert Durant, très intelligemment composé\nd'un bout à l'autre, offrait un intérêt des plus soutenus. Le concerto brande-\nbourgeois en sol majeur de Bach fut pris dans une allure sensiblement plus\nrapide que le mouvement traditionnel mais, à part quelques hésitations pas­\nsagères dans le début, cette interprétation pleine de vie communiqua aux\nlumineuses effusions de l'œuvre de Bach une intensité d'accent très prenante,\nla situant dans un triomphal épanouissement d'allégresse tout à fait appro­\nprié. Puis on entendit la Symphonie Fantastique de Berlioz. Réalisation sugges­\ntive s'adaptant avec souplesse à l'inspiration inquiète de cette œuvre étrange,\ninégale, mais si savoureuse de coloris, parfois aussi de pénétrante poésie et\ndont le romantisme flamboyant, marquant une date dans l'histoire de l'art\nmusical, est si typique de l'époque où elle fut écrite. Enfin, l'ouverture des\nPâques Russes, une des pages les plus significatives de Rimsky-Korsakoff,\nimpressionnante par son allure magnifiquement solennelle non moins que\npar la puissante originalité de sa structure.\n   M. Swolfs, ancien pensionnaire de la Monnaie, actuellement à Genève,\n"}, {"page_pdf": 358, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3234, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                                 301\n\n\nchanta un air d'Echo et Narcisse, cette dernière œuvre de Gluck qui, sans être\ndénuée de beauté, eut le tort d'être composée immédiatement après la série\ndes cinq chefs-d'œuvre qui renouvelèrent entièrement l'esthétique du drame\nmusical. Gluck, desservi par un mauvais livret, y manifesta une tendance à\ns'orienter de nouveau vers la virtuosité élégante mais conventionnelle de sa\npremière manière, ce dont il fut mal récompensé, car le public d'alors, si\nouvert aux pures splendeurs des deux Ipkigénies, marqua pour Echo et Narcisse\nune indifférence que la postérité, ce juge souverain en matière d'art, semble\navoir pleinement ratifié. M. Swolfs possède une voix sympathique dont le\ntimbre riche et chaud fut encore plus particulièrement apprécié dans le Psaume\ndu Pécheur de Saint-Othmar, fragment lyrique d'un très noble sentiment\nemprunté à un opéra de Kienzl, et dans le Roi Saiil de Moussorgsky, un lied\nvibrant et plein de flamme instrumenté par Glazounoff.\n\n\n\n               Quatrième Concert du Conservatoire\n   Edgar Tinel a clôturé magnifiquement la série de ses concerts par une\naudition de Wagner où des fragments notables de Parsifal composaient la\nmajeure partie du programme. Parmi les mesures aussi judicieuses qu'op­\nportunes qui marquèrent l'avènement de Tinel aux fonctions de directeur du\nConservatoire, il faut citer l'institution d'une chaire spéciale d'art lyrique et\ndramatique et la désignation comme titulaire de cette chaire du grand inter­\nprète wagnérien, Ernest Van Dyck, une des gloires artistiques les plus soli­\ndement établies de notre pays. Il était dès lors tout indiqué que le chef de\nnotre Conservatoire éprouvât le désir de faire apprécier son nouveau colla­\nborateur dans le rôle de Parsifal, un de ceux qu'il a incarné avec le plus de\nsupériorité. Et en effet, la puissance si magistralement évocative avec laquelle\nVan Dyck a créé ce personnage rayonnant de Parsifal est demeurée gravée\ndans le souvenir de tous ceux qui eurent le bonheur, de l'entendre jadis à\nBayreuth. A la vérité, les conditions peu favorables et plutôt paralysantes de\nl'exécution au concert ne peuvent que limiter ses pouvoirs sans lui permettre\nde déployer ces dons merveilleux d'interprète expressif que la scène seule\npeut mettre complètement en lumière. Si Van Dyck ne possède plus dans\ntoute leur plénitude ses splendides moyens vocaux d'autrefois, l'artiste émou­\nvant demeure tout entier. Il le prouva bien à la manière dont il chanta la\ngrande scène du second acte où il mit une justesse d'accent, une clarté de\ndiction et une intensité de sentiment admirables. Mme Beauck remplissait le\nrôle de Kundry. Sauf cette réserve que dans le registre du médium elle ne\npossède pas le volume de voix souhaitable, Mme Beauck soutint le poids de\nsa périlleuse mission en musicienne de race, exprimant ce personnage com­\nplexe de Kundry avec une intelligence et une finesse de nuances dignes de\ntout éloge. Toutefois, ne l'oublions pas, dans l'œuvre wagnérienne, c'est l'or­\nchestre qui est le principal interprète. Enguirlandé par les voix fraîches, douces\net harmonieuses des Filles-Fleurs, il fut radieux de vitalité et de souplesse.\n"}, {"page_pdf": 359, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3076, "texte": "302                             DURENDAL\n\n\n   Pour l'interprétation de Parsifal, il trouvait d'ailleurs dans l'auteur de\nFranciscus un guide sûr et inspiré, car l'orientation éminemment religieuse du\ngénie de Tinel et l'idéalité mystique qui constitue le tréfonds de son âme\nd'artiste le rendent singulièrement apte à traduire les significations du drame\nsublime dans toute leur profondeur et leur richesse expressive. Les harmonies\ndélicieuses du Charme du Vendredi Saint s'épanouirent avec tendresse comme\nles calices embaumés de fleurs divines. Mais le Prélude surtout fut dit avec\nune largeur imposante, une pureté de lignes exemplaire, en une atmosphère\nde recueillement et de sérénité supra-terrestres.\n   Afin de présenter côte à côte deux aspects diamétralement opposés du\ngénie de Wagner, le concert débutait par l'ouverture écrite pour le drame de\nFaust, ouverture qui datant de 1839 (Wagner avait 26 ans) fut remaniée en\n1855 et qui synthétise à merveille l'âme frémissante du héros de Gœthe avec\nses aspirations gigantesques, ses révoltes et ses plaintes douloureuses. D'autre\npart, afin de rattacher l'œuvre du poète de Bayreuth à sa filiation la plus\nproche dans l'ordre de la création dramatique, à Weber, il se terminait par\nune exécution vibrante et enthousiaste de l'éternellement jeune Ouverture de\nFreischütz.\n\n\n\n                     Séances do Quatuor Capet\n   Sous les auspices des concerts Durant, MM. Lucien Capet (premier vio­\nlon), Maurice Hewitt (second violon), Henri Casadesus (alto) et Marcel Casa­\ndesus (violoncelle) ont organisé une série d'auditions au cours desquelles ils\nont exécuté neuf quatuors de Beethoven, dont les cinq derniers.\n   Tous les artistes sauront gré à Félicien Durant de cette initiative, car les\noccasions sont vraiment trop rares à Bruxelles d'entendre ces pages d'im­\nmortelle beauté où se trouve réalisée une des expressions d'art les plus\nhautes qui soient et où le plus pur du génie de Beethoven resplendit dans\ntoute son ampleur, sa force divine et son infinie diversité. Les interpréta­\ntions des quartettistes français sont absolument remarquables de souplesse,\nde fondu et de charme lumineux.\n   Ils ont chanté avec une verve juvénile les quatuor op. 18 (nos 1, 2 et 4)\nqui, amoureusement ciselés dans une grâce subtile de rythme et de nuances,\nont apparu embaumés de toute leur exquise et printanière fraîcheur. Ils ont\nrendu éloquemment la poésie majestueuse de l'op. 59 (n° 1), un des plus pré­\ncieux joyaux de l'éblouissant écrin et où Beethoven, abordant le style de sa\nseconde manière, atteint d'un coup d'aile aux sublimes élévations. Dans les\nderniers quatuors qui se voilent de mystère et où se dessinent comme par\néchappées d'émouvantes perspectives vers l'infini, leur interprétation s'est\nencore affinée et élargie et si elle n'a égalé ni en énergie rythmique ni en\nintensité émotive celle dont les séances Joachim au Cercle nous ont laissé\nl'inoubliable souvenir, elle a été tout à fait digne d'admiration par la sereine\nnoblesse de la ligne, la respectueuse piété de l'accent, surtout par l'atmo-\n"}, {"page_pdf": 360, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3153, "texte": "                           CHRONIQUE       MUSICALE                           303\n\nsphère de profonde tendresse et la délicatesse idéale de sonorité où ils ont fait\nplaner ces chants du ciel, la cavatine de l'op. 130, les adagios de l'op. 131 et\nde l'op. 132, le lento de l'op. 135.\n\n\n\n          Récital Liszt donné par Mlle Hélène Dinsart\n   Le récital donné à Patria par Mlle Hélène Dinsart, une des plus brillantes\nélèves du maître Arthur de Greef, était exclusivement composé d'œuvres de\nLiszt. Elle a d'abord joué d'affilée les douze études d'exécution transcen­\ndante, exploit de virtuosité pianistique qui n'avait pas été tenté jusqu'ici et\nque nous qualifierions volontiers de tour de force s'il n'y avait plus et mieux\nà dire au sujet de cette instructive audition.\n   En effet, ces études qui au point de vue de l'exécution matérielle peuvent\ncompter au nombre des pages les plus difficiles que l'on ait écrites pour l'ins­\ntrument et dont la plupart n'avait d'ailleurs jamais figuré aux programmes de\nnos concerts, intéressent vivement par la liberté et la hardiesse de leur tech­\nnique atteignant parfois à des effets de réelle puissance. Envisagées comme\nexpressions d'art, il est impossible de ne pas en goûter la couleur romantique\nsi accentuée, leurs beaux élans de fougue orageuse, la poésie ou la richesse\néclatante de leur sonorité, et aussi dans quelques-unes, la fine saveur descrip­\ntive. (Feux-follets, Chasse-neige Mazeppa.) Il est toutefois regrettable que le trait\nde piano et surtout la gamme y exercent leur empire avec une si tyrannique\nprédominance, d'où il suit que le dessin manque de fermeté et que de nobles\ninspirations sont souvent diluées dans l'afflux d'ornementations importunes\net parasitaires. Elles offrent toutes ainsi le caractère d'improvisations abon­\ndantes et faciles, sans différence bien tranchée de l'une à l'autre, dont l'ingé­\nniosité ne cache pas toujours le manque de structure, fort distantes sous ce\nrapport de l'art d'un Chopin en ses immortelles études, si éloquemment con­\ncises et dont chacune, réalisant un type admirable de force et d'unité, con­\ncentre l'inspiration du poète en quatre ou cinq pages substantielles et défi­\nnitives.\n   Aussi étonnante de sûreté et de brio que charmante de calme et de simpli­\ncité, M lle Dinsart a joué ces douze études avec une merveilleuse aisance,\nmettant en valeur tout ce qu'elles présentent de caractéristique au point de vue\ndu rythme et de la couleur, leur infusant la vie et l'accent, variant les teintes à\nsouhait, égrenant délicatement les traits en colliers de perles, tour à tour gra­\ncieuse, énergique et recueillie. La perfection plastique et la limpidité de sa\ntechnique ont apparu encore mieux dans les six études inspirées des caprices\n de Paganini que, pour la solidité et le charme de leur écriture, nous préférons\naux études d'exécution transcendante. La sympathique et très vaillante\n artiste joua notamment à ravir le premier caprice en mi majeur, le mi bémol\nmajeur et le sol dièze mineur (la fameuse Campanella). Des acclamations enthou­\nsiastes récompensèrent Mlle Dinsart de son persévérant labeur et de son géné­\n reux effort.\n"}, {"page_pdf": 361, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2771, "texte": "                        Sixième Concert Ysaye\n    Le dernier concert Ysaye fut un des plus beaux de la saison. Les noms\n aimés d'Ysaye et de Van Hout figuraient au programme dans une symphonie\nconcertante pour violon et alto, avec accompagnement d'orchestre, que Mozart\n composa à l'âge de 21 ans, où l'invention mélodique, jaillissant d'une source\n intarissable, s'épand généreusement en ondes claires et caressantes, avivée\n par un développement symphonique dont la force égale la richesse, et attei­\n gnant dans l'Andante à une profondeur d'accent qui étreint l'âme. Dialogue\n de lumineuse tendresse échangé entre les deux maîtres de l'archet et où le\n phrasé céleste du violon d'Ysaye venait s'unir aux graves et chaudes sonorités\n de l'alto de Van Hout.\n    Mme Litvinne professe une vive sympathie pour la Belgique et spécialement\npour Bruxelles qui reconnut et consacra son prestigieux talent. De leur côté,\nles Bruxellois aiment à témoigner leur gratitude envers la grande cantatrice\nqui leur révéla Gluck et Wagner. Au concert Ysaye, elle donna de l'air du\nsecond acte dArmide une interprétation dramatique et passionnée, où sa voix\nscintillante comme un cristal se déploya avec magnificence. Elle chanta\nensuite les cinq lieder de Wagner avec une largeur de style et une éloquence\nexpressive, dont le quatrième, Schmerzen, marqua le summum. Rappelée par\nd'interminables acclamations, elle rythma avec une intensité et une couleur\nextraordinaires un des lieder les plus savoureux de Moussorgsky, le Hopak,\nque Calvocoressi définit « une maîtresse page musicale conçue dans un parti\npris uniforme de mouvement et de caractère expressif autant que pitto­\nresque ».\n   La partie orchestrale du concert n'était pas moins belle. Théo Ysaye dirigea\nau début un concerto en sol mineur de Haendel où un prologue majestueux\ns'enchaîne à deux mouvements animés dont le charme d'allégresse est\nrehaussé par la vigueur architecturale du style. Quant à Eugène Ysaye, il\nne fut jamais mieux en forme comme conducteur d'orchestre. La deu­\nxième symphonie de Brahms en ré majeur fut rendue avec autant de\nfinesse que de puissance, surtout dans le premier mouvement, dont toute la\npoésie rayonna. On reproche volontiers à la Muse de Brahms de demeurer\nfroide et figée sous de somptueux vêtements. A coup sûr, personne n'aurait\nsongé à formuler cette manière de voir en écoutant la noble symphonie\nprendre par moments une allure et des significations quasi beethoveniennes.\nLe concert se terminait par deux extraits du Wallenstein de d'Indy, le tableau\nmouvementé du Camp et celui de la Mort de Wallenstein, de portée plus\nhaute et où de plaintives harmonies, singulièrement tragiques et angoissées,\nracontent les derniers instants du héros chanté si magnifiquement par\nSchiller.\n"}, {"page_pdf": 362, "page_imprimee": 305, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1298, "texte": "                               CHRONIQUE MUSICALE                                          305\n\n\n\n\n                                  Récital Litvinne\n   Notre chronique musicale étant fort chargée, n o u s ne p o u r r o n s entrer dans\nde longs détails au sujet de ce récital qui eut naturellement un grand succès.\nDe cette voix limpide, si admirablement timbrée, où l'on ne redoute jamais\nla moindre défaillance, et excellemment soutenue p a r l'accompagnement de\nL a u w e r y n s , M m e Litvinne chanta n o t a m m e n t l'Amour du poète de S c h u m a n n ,\ndont elle a écrit une nouvelle traduction, détaillant avec un art pénétrant le\ncycle de mélodies enchanteresses. On s'explique que les lieder offrant un\ncaractère dramatique lui furent plus favorables q u e les poèmes de rêve et les\ninspirations d'ordre purement lyrique. L e J'ai pardonné de S c h u m a n n , l'air\nd'Alceste (Divinités du Styx) qu'elle traduisit avec u n e énergie triomphale et\naltière, enfin la Mort d'Yseult, furent les impressions culminantes de cette\nsoirée. A ce même concert on entendit M. Bazelaire, u n violoncelliste de\ntalent auquel M . L a u w e r y n s prêta le concours de sa virtuosité charmeuse et\nélégante.\n                                                                 G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-016", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 306, "page_fin": 308, "titre_corps": "Le Guignol lyonnais, par Tancrède de Visan", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Closson", "ancre_debut": "Le Guignol Lyonnais par Tancrède de Visan", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 363, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2478, "texte": "Le Guignol Lyonnais\n                        par Tancrède de Visan (1)\n\n\n   M. Rodolphe de Warsage a consacré, voici quelques mois, un volume\ncurieux aux théâtres de marionnettes où se trémousse le Tchanchet liégeois.\nM. Tancrède de Visan évoque, lui, la figure plus classique du Guignol lyon­\nnais, — autant dire « de Guignol » tout court, car (vous l'ignoriez peut-être) le\nGuignol parisien n'est qu'une basse contrefaçon de son vénérable congénère\ndes bords du Rhône. Un petit livre charmant, susceptible d'intéresser tous\nles amateurs de folklore et d'anciennes traditions régionales et locales.\n   Locales surtout, car, ainsi que l'observe l'auteur, Guignol est Lyonnais,\nessentiellement Lyonnais. D'où lui vient son nom? Peut-être de celui de\nChignole, une de ces petites villes lombardes avec lesquelles Lyon entrete­\nnait naguère des rapports suivis, plus probablement, et plus simplement aussi,\nde quelque ancien Lyonnais nommé Guignol — un nom assez commun à\nLyon — que tel travers aura signalé à la malice de ses contemporains.\n   Quoi qu'il en soit, la légendaire figurine naît vers la fin du XVIIIe siècle.\nM. de Visan nous parle longuement de Laurent Murguet qui, à cette époque,\nimagine de substituer, au « cosmique » Polichinelle, cette figure symbolique\ndu canut (2) lyonnais, dont il sculpta les traits à sa propre image, et auquel\ns'adjoignent ses inséparables partenaires Madelon et Gnafron, ce dernier\nimaginé par Louis Josserand ou par Vuillerme, — l'histoire hésite. Nous\napprenons les noms des impresarii successifs du petit théâtre lyonnais qui,\naujourd'hui encore, reste entre les mains des descendants de Murguet.\n   Et, dès l'origine, Guignol obtient le succès des personnages vraiment repré­\nsentatifs, dans lesquels la foule découvre avec joie, en une concentration\nvigoureuse, les traits épars de son être multiple. Du caveau sordide qui fut\nson berceau, il se glisse jusque sous les lambris de la riche bourgeoisie lyon­\nnaise. C'est le théâtre de société, propagé notamment par le philologue Clair\nTisseur, lexicographe du dialecte lyonnais et fondateur de l'Académie du\nGourguillon, le théâtre de société, cultivé avec un entrain particulier dans la\nmaison d'Onofrio, magistrat austère, plus tard conseiller à la Cour de cassa­\ntion, qu'assistait le poète Victor de Laprade.\n\n  (1) Paris, Bibliothèque régionale.\n  (2) Ouvrier en soie de Lyon, particulièrement le tisseur en chambre, qui tend a dispa­\nraître de plus en plus.\n"}, {"page_pdf": 364, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3418, "texte": "                          LE GUIGNOL LYONNAIS                                307\n\n   M. de Visan évoque en traits heureux les personnages classiques du théâtre\npopulaire lyonnais; Guignol d'abord, qui après avoir débuté sous la blouse\net le bonnet de coton, adopta rapidement la redingote et le petit chapeau qu'il\nconserve encore aujourd'hui. Guignol, c'est, comme nous l'avons dit, l'incar­\nnation du canut lyonnais, sorte de petit bourgeois, aristocrate famélique du\nprolétariat en chambre; il est moins brutal, cynique et batailleur que son\nsuccédané parisien, n'a rien d'insurrectionnel et, conservateur au fond, pro­\nfesse pour l'autorité un instinctif respect. Madelon, c'est sa femme, fidèle et\ndévouée, mais acariâtre et maussade, plus prodigue de taloches que de\ncaresses. Au contraire, le savetier Gnafron (faut-il signaler ici l'évidente éty­\n mologie du gnaf parisien?) est, franchement, un mauvais diable; sous son\nimmense chapeau tromblon, il marque mal; cet ivrogne impénitent, qui au\ndébut se bornait à proférer de vagues imprécations, n'a cessé d'amplifier son\nrôle, jusqu'à contrebalancer l'importance de Guignol lui-même. Puis, il y a\nles personnages épisodiques, M. le Bailli, la jeune Dodon, Canezou, l'im­\nplacable proprio...\n   Rien d'étonnant à la popularité du castelet (le théâtre de marionnettes), qui\nfut assez grande pour retenir à leur place, un jour du temps jadis, les spec­\ntateurs haletants, tandis qu'un grand incendie détruisait tout un quartier\navoisinant.\n   Mais aussi, quel art n'exige-t-elle pas, la mission de faire parler et se tré­\nmousser les marionnettes! Voici comment s'exprimait Rousset, l'un des plus\nintéressants acteurs et dramaturges du petit théâtre :\n   « Ah! j'avais le feu sacré. Je n'étais pas moi, j'étais Guignol. A travers les\nplanches qui me séparaient du public, je sentais comme des vibrations partant\nde moi pour aller aux spectateurs. Dans les passages émouvants, quand\nGuignol faisait pleurer, j'avais des frissons dans les doigts. Tout le monde\nme disait : « Il vit, votre Guignol, il vit. » Un quart de mon art consistait à\nprendre un bon accent de canut, un autre quart à être doué d'une bonne voix\nbien flexible, mais la moitié au moins était d'avoir de l'émotion dans les\ndoigts. Je me souviens qu'un soir je fis rire mon public pendant plus de cinq\nminutes sans dire un mot, rien que par les gestes de Guignol regardant partir\nMadelon après une scène orageuse. »\n   Ajoutez à cela l'intensité d'effet, justement signalée par l'auteur, qui résulte\nde la pantomime mouvementée et de la gesticulation frénétique des person­\nnages de bois, ainsi que de l'avantage qu'ils possèdent sur les acteurs en chair\net en os d'un visage expressément modelé d'après leur caractère traditionnel.\nEn faut-il plus pour expliquer l'attraction de ce spectacle enfantin sur la foule,\ncelte collectivité de grands enfants?\n   Les pièces en elles-mêmes manquent parfois de toute cohésion; la logique,\nl'unité de lieu et de temps constituent le moindre souci des auteurs, dont le\nbut principal est d'intéresser leur public par une heureuse peinture de carac­\ntères traditionnels et par une couleur locale soigneusement observée. Aussi\nce spectacle s'adresse-t-il surtout aux autochtones. Une foule de mots et d'allu­\nsions resteraient pour nous lettre morte. Les pièces étrangères adaptées\nreçoivent elles-mêmes l'empreinte locale. Naturellement, le sel gaulois n'est\n"}, {"page_pdf": 365, "page_imprimee": 308, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1325, "texte": "308                               DURENDAL\n\n\n pas oublié ici, et parfois même, assure l'auteur, on y « renverse la salière »\n (pas, naturellement, dans le Guignol des salons!). Et à ce propos, M. de Visan\n initie le lecteur à d'intéressantes particularités lexicologiques et phonétiques\n du dialecte franco-provençal, de ces vieux mots qui, dans leur archaïsme,\n sont parfois plus corrects que ceux du langage courant. Faut-il ajouter que le\n répertoire dramatique de Guignol évolua en suivant le goût du jour et le\n mouvement des idées? Qu'il connut les parodies de grands opéras et qu'au­\njourd'hui — ô décadence! — il adopte la revue, peut-être le couplet, en atten­\ndant pire? Toutes choses dont nous nous consolerions encore si nous étions\nassurés qu'à travers ses avatars, le polichinelle lyonnais conservât du moins\nintacts les traits caractérictiques de sa vieille âme de marionnette.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   En résumé, un petit livre charmant d'érudition sans phrases, d'humour\nléger et de philosophie. Il débute par une préface cordiale de Claretie, se\ntermine par un index bibliographique d'une abondance imposante et s'orne\nde quelques illustrations bien choisies.\n                                                           ERNEST CLOSSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-017", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 309, "page_fin": 311, "titre_corps": "Lettre parisienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tancrède de Visan", "ancre_debut": "Lettre parisienne IL est bien difficile de résister à Durendal", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 366, "page_imprimee": 309, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2622, "texte": "Lettre parisienne\n\n                 IL est bien difficile de résister à Durendal. Cette noble épée.\n                    après avoir pourfendu quantité de Sarrazins, se repose\n                    à piquer les Philistins de la littérature et retrouve sa\n                    splendeur à combattre pour l'idéal. Comment ne pas mar­\n                    cher sous son flamboyement ?\n                       Certes, je ne pensais pas entreprendre ici une Lettre\n                    parisienne, et il a fallu la chère insistance d'un aimable\n                    directeur pour m'y contraindre. Du moins ne veux-je pas\n                    commencer cette chronique sans quelque politesse. Mon\nami Mazel s'est si bien acquitté d'une tâche semblable, que je crains fort\nd'ajouter aux regrets que son silence nous impose. Puissé-je le forcer à\nreprendre cette Lettre parisienne qu'il animait de son esprit mieux que je ne\nsaurais la faire vivre ! C'est la raison secrète qui me pousse à le suppléer\n— pour, un temps seulement, j'espère, — et afin de le faire mieux désirer.\nVoilà ma meilleure excuse.\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n    Donc il me faut bien parler de Chantecler après tout le monde, encore que\nj'aie connu la pièce le soir même de sa fâcheuse entrée sur la scène de la\n Porte-Saint-Martin. Oui, tel que vous me voyez, j'eus l'honneur d'assister à\nla première de cette curieuse attraction, et à la première A, s'il vous plaît, non à\nla première Z ; car il y eut, pour cette féerie, tant de répétitions générales, de\npremières et de secondes, qu'il fallut les numéroter. On risquait ne plus s'y\nreconnaître. Les critiques s'abordaient en disant : « Êtes-vous pour la géné­\nrale C ou pour la première D »? Ah! quelle chambrée, mes amis! comme\ndirait ma concierge. Des gens en habit jusqu'au « poulailler » ; ce mot était\nde circonstance. Des femmes décolletées se battaient pour un strapontin.\nToute la garnison de Paris avait pris les armes et les alentours du théâtre\nétaient aussi houleux qu'un soir de révolution la place de la République. On\npeut affirmer que le spectacle de la rue et du boulevard n'était pas moins\ncurieux que celui de la scène. Mais je n'en finirais pas à vous raconter tout\nce pittoresque qui est déjà de l'histoire ancienne. Décidons-nous à dire aussi\nquelque mal de Chantecler.\n    Le sujet est intéressant en lui-même. L'idée ne manque pas de grandeur.\n Elle aurait fourni un excellent poème, non certes un drame. Ce fut là\n l'écueil. Un coq qui croit par ses chants forcer le soleil dans sa retraite et\n"}, {"page_pdf": 367, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3283, "texte": "310                              DURENDAL\n\n\nl'obliger à luire, voilà un beau motif de lyrisme. Quant à mettre ce thème en\naction c'est une autre musique. Rostand aurait traité en ode ce sujet, à la\nmanière de son Bois sacré par exemple, nul ne se serait plaint. Son amour du\nthéâtre, de la scène lui a faussé le goût. Aussi, comment remplir cinq actes\navec pareille matière? Au moyen d'épisodes, de jeux, de tableaux sans\némotion. Ajoutez une déplorable tendance au verbalisme, une accumulation\nde calembours, de concetti, de cliquetis de mots vulgaires et vous aurez une\nrevue de fin d'année dont tous les personnages seraient des bêtes. On ne\npeut comprendre à quelle folie, à quelle ivresse verbale l'auteur de Cyrano\ns'est laissé aller, dans un sujet qui réclamait plus de sobriété et plus\nde souffle. De là vient le peu d'émotion ressentie et l'ahurissement des\nspectateurs.\n   Le rôle de la critique dans cette affaire ne fut pas brillant. Hormis la\npetite presse indépendante et les revues que le seul souci de l'art dirige,\ntous les critiques officiels se sont montrés bassement flatteurs et sans scru­\npules. Je veux bien qu'à trop souligner le « four » de la pièce on risquait de\nrester en mauvaise posture avec les étrangers qui avaient l'oeil sur cette pre­\nmière. Avouer la défaite après une victoire si longtemps escomptée et\nclamée à son de trompe tant de mois avant le combat, c'était exciter la\nraillerie. Pour beaucoup, Chantecler fut un désastre national, aussi voulut-\non le nier et faire quand même bonne figure en déguisant la vérité. Je com­\nprends ces raisons, sans les approuver. Les grands quotidiens ont parlé de\ntriomphe alors qu'on en vint aux sifflets et presque aux pommes cuites. Nous\nn'avons pas donné une haute idée de notre goût, de notre indépendance et\nde notre amour de la justice. Et cela a bien fini par se savoir. Ces basses\nlouanges n'ont trompé personne. Alors pourquoi avoir voulu « bluffer » avec\nune impudeur digne d'un Roosevelt ?\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Parmi les flagorneurs méprisables dont je parlais tout à l'heure, l'un d'eux\nvient d'entrer à l'Académie. C'est M. René Doumic que je veux dire, ancien\nprofesseur et :célèbre par deux mauvaises actions qui sont deux articles diffa­\nmatoires l'un sur Verlaine, l'autre sur Barbey-d'Aurevilly. Je n'ai pas eu le\nmédiocre honneur d'être enseigné par M. Doumic. Il sortait de Stanislas\nl'année où j'y entrai en qualité de « vétéran ». Mais j'ai eu l'audace de suivre\nses écrits depuis tantôt douze ans et je crois pouvoir affirmer en conscience\nque rien le recommandait à l'attention de nos Immortels. Doumic fut lancé\npar Brunetière et s'achemina à l'Académie poussé par son ancien élève\nRostand auquel il infligeait jadis de durs pensums et dont il confisqua une\npièce écrite en cachette. Tout s'explique, comme vous voyez, et les louanges\nde Chantecler entonnées par M. Doumic ont leur cause humaine.\n   Cette réception fut assez terne. M. Faguet malade a fait lire son discours\npar Jules Lemaitre. Ce discours est alerte et a réjoui l'assistance. M. Doumic\nsuccède à Gaston Boissier. Cette réception était tout juste oubliée que\nM. Marcel Prévost se présentait sous la coupole. Je n'ai rien à dire en faveur\n"}, {"page_pdf": 368, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2346, "texte": "                          LETTRE PARISIENNE                             311\n\n\nde l'auteur des Demi-vierges. Chacun sait que ce romancier ne compte guère\nplus dans les lettres françaises que M. Georges Onet. Décidément l'Aca­\ndémie est une bien vieille personne qui commence à se plaire dans les mau­\nvaises compagnies. Après Marcel Prévost ce sera Brieux, et qui encore ?\n   M. Prévost remplace Sardou. Il nous a donc parlé du conteur, du causeur\nincomparable que fut l'auteur de Patrie. Le morceau était aisé à écrire.\n   M. Paul Hervieu a répondu. Il a rappelé que Marcel Prévost était sorti\nde l'administration des tabacs pour entrer dans la littérature. Regrettons ce\nchangement de position sociale. M. Prévost aurait pu nous faire fumer\nd'excellents cigares, il a préféré nous offrir une prose sans arome. Tant pis.\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n   Vous avez appris la mort de notre bon Jean Moréas. Ses funérailles\nauraient été brillantes sans cette fâcheuse incinération au four crématoire du\nPère-Lachaise. Ce monument est bien la plus ignoble bâtisse que je con­\nnaisse, surmonté d'une énorme cheminée d'usine. Tandis que Maurice\nBarrès prononçait son adieu touchant nous vîmes un peu de fumée\ns'échapper de ce long conduit. C'était Moréas qui s'envolait. Je comprends\nlord Byron sur son bûcher au bord de la mer, spectacle grandiose, mais\ncette cheminée! non, quelle horreur! Le public fut tristement impressionné.\n   J'ai dit dans le Correspondant quels avaient été mes rapports avec Moréas,\nnos soirées passées ensemble depuis de longues années, nos beuveries et nos\naccès de noctambulisme. Je me suis aussi expliqué sur son art. Moréas fut\nun grand poète, mais, je crois, dénué de sensibilité. Ses premières œuvres\nsont d'un grammairien plus que d'un poète, sa tragédie Iphigénie une tragédie\nde cabinet et un heureux pastiche sans inspiration. Seules les Stances reste­\nront comme un beau monument un peu froid, mais où les yeux se caressent\nvolontiers le soir. Moréas était un isolé, le rempart du Parnasse. Il n'a pas\nfait de disciples. Mais il fut une âme élevée, un ouvrier probe, un amoureux\nde l'idéal. Sa vie plus que son œuvre est un exemple profitable. Jetons\nquelques fleurs sur sa mémoire.\n                                                      TANCRÈDE DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-018", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 312, "page_fin": 317, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LITTÉRATURE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 369, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2991, "texte": "LES LIVRES\n\nLITTÉRATURE :\nM o n s i e u r l e P r o f e s s e u r , par JOSEPH CHOT. — (Liége, Société belge\n   d'éditions.)\n   Les Flamands sont surtout lyriques, les Wallons préfèrent le conte. Des\nrécits alertes, qui sonnent gai, comme les ruisseaux de leur pays sur les cail­\nloux, qui renferment en quelques pages de l'émotion condensée, qui peignent\nd'un trait bref une physionomie pittoresque forment la partie la plus caracté­\nristique de leur production littéraire. M. Joseph Chot, dont la réputation\ncommencé à se faire, n'est point un poète, c'est un conteur de race. Il n'appai­\ntient à aucun groupe, est mal servi par des imprimeurs sans talent, ne fait\naucune réclame, et pourtant certains de ses livres — A. la frontière, par\nexemple, — ont attiré l'attention sur lui par la force de leur seule valeur. Il y\navait surtout, dans ce dernier volume, un bref récit intitulé La Veillée, qui\nétait une page admirable. Monsieur le Professeur, qui a paru récemment, ne\nmarque pas un progrès, car c'est dans la vie pittoresque des contrebandiers,\ndans les aventures rustiques, dans les peintures de l'Entre-Sambre-el-Meuse\nou du pays de Virton que M. Chot excelle. Son nouveau roman est un livre\nhâtif, mais sincère, embarrassé de longueurs, mais émaillé de très bonnes\npages. Il mérite à coup sûr d'être lu. C'est l'histoire d'un pauvre garçon plein\nde bonne volonté, que la carrière de l'enseignement ballotte de petite ville\nen petite ville. Il finit par échouer à Potinbourg, où, devenu un peu philo­\nsophe par l'expérience, il s'empêchera de souffrir en observant. Et c'est la\nvie monotone et sans beauté parmi de pauvres pions mordus pour la plupart\npar la fièvre de l'avancement. Ce sont leurs vices, leurs travers, leurs ridi­\ncules, les attitudes des bourgeois de la petite ville qu'ils fréquentent que le\nhéros du livre va décrire ou noter. Caricature amère ou souriante, son procédé\n de vision tourne parfois à la charge, et ce sont peut-être les meilleures pages\n du volume celles où il ressuscite des scènes vécues. Il y a, entre autres, un\n « concert au Casino » qui est plein de verve et de vie... Voilà l'histoire, sou­\n vent répétée, du Petit chose, un peu renouvelée. M. Joseph Chot aurait dû\n pourtant, pour que le rappel de Daudet ne lui fût pas désavantageux, avoir\n un souci plus grand de son style, plus de concision, moins d'abandon à sa\n facilité, en un mot, un désir plus marqué de perfection et de tenue.\n                                                                           P . N.\n\nLa v i e d u l a n g a g e , par M. ALBERT DAUZAT.— (Paris, Armand Colin.)\n   La langue est, comme l'homme lui-même, un organisme vivant, dont la\nvitalité ne se perpétue qu'à la condition, pour ainsi dire, d'une perpétuelle\nmort et d'un perpétuel renouveau. Sans cesse, elle perd; sans cesse, elle\nacquiert. Elle change dans ses formes, dans ses constructions; des mots\ndisparaissent, d'autres surgissent, la signification de ceux qui. restent se\n"}, {"page_pdf": 370, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3247, "texte": "                                  L E S LIVRES                               313\n\n\ndéplace, leur prononciation se modifie. Et il n'est au pouvoir d'aucune per­\n sonnalité, si puissante qu'elle soit, d'agir sur cette évolution, pas plus quesur\n celle des forces naturelles.\n   Le poète qui allait écouter les conversations des portefaix au Marché aux\nfoins pour surprendre les secrets et les tours les plus spontanés de la langue,\navait raison. Hugo qui affirmait avec superbe qu'un mot employé par lui, et\n que l'on prétendait n'être pas français, le deviendrait, avait tort. Car le\ngrand artisan de la langue, inconscient, d'ailleurs, du travail qu'il accom­\nplit, c'est le peuple, la foule qui fait l'usage, qui retient des mots ou les\nrejette, ou les défigure et finit par imposer même ses erreurs.\n   L'étude de la langue est donc celle d'un phénomène en action, et il n'en\nest pas de plus passionnante. Les immenses progrès de la science linguis­\ntique et de la sémantique permettent d'y apporter une précision dont on\nconnaît les magnifiques résultats consignés dans les beaux ouvrages de Dar­\nmesteter, de MM. Paul Passy, Bréal, etc. Dans les pages de ce livre,\nM. Dauzat. qui s'est déjà mis en réputation par un excellent livre sut la Langue\nfrançaise d'aujourd'hui, étudie successivement les influences mécaniques, psy­\nchologiques et littéraires auxquelles la langue obéit, et cette étude toute de\nfait, d'expérience, éclairée par des exemples caractéristiques, par des rappro­\nchements significatifs, sera remplie d'attraits pour tous ceux qui ont l'habi­\ntude de la pensée et l'amour du langage, son merveilleux instrument.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\nL'histoire et plaisante chronique du petit Jehan de Sain-\n tré et de la jeune dame des Belles Cousines, par ANTOINE\n   DE LA SALE; transposée littéralement en français moderne avec avertisse­\n   ment et notice par Louis Haugnard. — (Paris, Sansot et Cie.)\n   Il y a de tout dans cette œuvre du conteur des Cent nouvelles nouvelles, de la\ntendresse et de la raillerie, de la candeur et une espèce de perversité, de la\nsimplicité et de la rouerie, de l'érudition et de l'expérience, des beaux\n« dicts » d'amour et de bons coups d'épée, un héros qui est la « fleur de la\nchevalerie » et une héroïne d'abord pleine de promesses, puis de tromperie.\nTout cela est duXIVesiècle, mais, sous d'autres habits et avec d'autres mots,\npourrait aussi bien être de ce temps-ci. Il est vrai que, dans ce\" dernier cap, le\nrécit n'aurait pas la saveur de naïveté que nous y trouvons ou, plutôt, qu'il ne\nl'aurait, sans doute, un jour, que pour nos descendants, dans cinq ou six\nsiècles. En tout cas, c'est une œuvre charmante et caractéristique que l'on\nrelit avec plaisir dans le texte, plus accessible à la masse des lecteurs, que\nM. Haugnard publie aujourd'hui.                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nP U B L I C A T I O N S D'ART\n\nC o n f é r e n c e s s u r l'architecture et la p e i n t u r e , par JOHN RUS­\n  KIN : L'éloge du gothique; Turner; le Préraphaélisme. Traduction et introduc­\n  tion de M. E. Cammaerts. Un vol. in 8° illustré. — (Paris, Laurens.)\n  On sait avec quelle passion Ruskin se consacra à la restauration de la vérité\n"}, {"page_pdf": 371, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3391, "texte": "314                                 DURENDAL\n\n\n\n dans l'art. Ce fut la mission de son existence, le commencement et la fin de\nson activité, la source aussi des conviclions qui, plus tard, le poussèrent à\ntransporter la lutte qu'il soutenait sur le terrain social.\n    A l'époque où Ruskin donna, à la Philosophical Institution, d'Edimbourg, les\nconférences réunies dans ce volume, les conceptions classiques n'avaient pas\n encore perdu leur empire en Europe et surtout en Angleterre. Celle-ci venait\n d'avoir sa première génération de peintres doués d'originalité, et, comme\nl'écrit très justement le traducteur, « l'art de la Renaissance n'y avait pas été\n modelé par les siècles, comme en France et en Italie, mais y avait été\nimplanté artificiellement, de vive force, et s'y étalait dans toute sa raideur\nmaussade». L'argumentation de Ruskin dans ces discours est excessivement\nvigoureuse et claire ; les nécessités de la démonstration oratoire l'ont astreint\nà se refuser à ces digressions qui lui sont familières et embarrassent généra­\nlement et, souvent, avec grand charme, le développement de ses idées. Il\nmet en parallèle l'architecture pseudo-classique, cette architecture morte\nà l'égal de la langue de ceux qui l'inventèrent, et l'architecture gothique :\nl'une immuable, puisque, étant sans racines dans le monde moderne et encore\ndavantage dans les pays septentrionaux, elle est sans adaptation possible aux\nbesoins actuels et, dès lors, ne peut inspirer que des œuvres serviles de pas­\ntiche ou de copie; l'autre, susceptible d'une vie et d'une force nouvelles,\nparce que née du sol, créée par des hommes de cette terre sous l'impulsion\nd'un idéal et de sentiments qui sont encore, en partie, les nôtres. Il fait l'his­\ntoire sommaire du paysage depuis Giotto jusqu'à Turner — en omettant,\nainsi que le remarque M. Cammaerts, les artistes néerlandais, qui sous ce\nrapport ont été, cependant, les maîtres des artistes des autres écoles — pour\nexalter chez ce dernier l'amour de la réalité, absent de l'art académique.\nEnfin, il glorifie les Préraphaélites, alors à leurs débuts et qui, insultant par\nleur art à tous les vieux et illustres préjugés du classicisme, étaient en proie\nà la haine et à la risée du public et de la critique « éclairée ».\n   Ce livre est comme le mémorial lointain de batailles depuis longtemps\ngagnées. Ruskin, qui était porté, d'ailleurs, par le courant intellectuel de son\ntemps, combattait le bon combat pour la liberté. Peut-être ou, plutôt, très\ncertainement, il trouverait, aujourd'hui, que la liberté finalement conquise a\nporté des fruits d'anarchie... Quoi qu'il en soit, ces pages fortes, saines, qui,\npar moments, prennent l'allure d'un sermon, sont excellentes à relire pour\nmieux connaître Roskin et, à la fois, pour mieux connaître l'une des sources\nde là pensée esthétique moderne. Et nous devons de la reconnaissance à\nM. Cammaerts et à M. Laurens pour nous avoir donné des Conférences cette\nbelle et soigneuse édition.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n\nH i s t o i r e g é n é r a l e d e l ' a r t : Grande-Bretagne et Mande,par Sir WALTER\n  ARMSTRONG. Un vol. illustré relié toile, collection Ars-Una. — (Paris,\n  Hachette.)\n  C'est sous un aspect très séduisant que se présente la nouvelle collection\nHachette, jolie et sobre reliure de toile verte relevée d'or, typographie claire,\n"}, {"page_pdf": 372, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3336, "texte": "                                 LES   LIVRES                               3l5\n\nillustration nombreuse et soignée. Mais, à en juger d'après le nom de l'auteur\nde ce premier volume et aussi d'après son contenu, le lecteur, charmé par\nl'apparence de ces manuels, n'éprouvera pas moins de satisfaction de leur\nsubsiance.\n   Ce n'est pas une tâche facile que de résumer en trois cents pages, sans rien\nomettre de mémorable, l'histoire artistique d'un grand pays. Il y a tant de\nchoses à dire, les idées qui ont agi, les influences qui se sont exercées, celles\ndu milieu, celles du dehors, puis les écoles, puis les hommes et les œuvres.\nCe problème, le savant auteur de ce livre l'a résolu, sans rien sacrifier, sans\nrien omettre. Chacun des chapitres qu'il consacre à l'architecture, à la pein­\nture, à la sculpture, etc., constitue un précis excellent, où chaque période,\nfructueuse ou inféconde, chaque artiste grand ou petit, vient, pour ainsi dire,\nse classer dans la perspective des temps, selon le degré de son importance\nou du rôle qui lui a appartenu dans l'évolution esthétique anglaise.\n   Evolution originale surtout, il est curieux de le marquer, à ses débuts —\nen ce qui touche l'architecture et la miniature — et vers sa fin, pour ce qui\nregarde la peinture : si, à partir duXIVesiècle, l'Angleterre suit avec plus ou\nmoins de docilité toutes les impulsions du goût continental, en matière\nd'architecture, elle a eu antérieurement une période magnifique d'art régional\ndont l'œuvre monumentale subsiste encore en partie. D'autre part, bien que\ndans le domaine de la peinture elle ait été longtemps assez stérile, malgré les\nvocations qu'ont dû susciter autour d'eux Holbein et Van Dyck, pour ne\nciter que le ; plus illustres parmi les étrangers qui travaillèrent dans le pays,\nl'Angleterre n'en prit pas moins, à la fin duXVIIIesiècle, une part principale\net, à certains égards, déterminante dans la révolution esthétique qui se prépa­\nraît dans la peinture. Tandis que la peinture italienne jetait ses derniers\néclats à Venise avec Tisepolo, que la France s'apprêtait à retomber sous le\njoug classique, plus oppressif que jamais, que chez nous l'art flamand n'était\nplus représenté que par des médiocres, toute une pléiade de peintres appa­\nraissait en Angleterre : Reynolds, Gainsborough, Rowney et Constable, le\nmerveilleux Turner... Et leXIXesiècle, avec les préraphaélites, depuis Ford\nMadox Brown et Rossetti jusqu'à Burne Jones et Walter Crane, avec\nWhistler et les autres, n'a pas été moins glorieux pour l'école anglaise.\n   Sir W . Armstrong est un savant, mais qui connaît l'art de rendre sa science\nagréable et par là même utile au lecteur, puisque en retenant celui-ci elle\nl'instruit. Son manuel, si riche de matière dans sa forme concise, avec les\nbibliographies bien dressées qui le complètent, constituera aussi bien pour\nles travailleurs que pour les voyageurs un guide et un répertoire de premier\nordre.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nUn peintre chrétien au XIX e siècle. Hippolyte Flandrin,\n  par M. Louis FLANDRIN. Nouvelle édition illustrée de huit planches. —\n  (Paris, Libraire académique Perrin.)\n  C'est une belle vie d'artiste que celle de Flandrin; on peut ajouter : une\nbelle vie d'homme. Les croyances religieuses qu'il tenait de ses parents; les\n"}, {"page_pdf": 373, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3242, "texte": "3i6                               DURENDAL\n\n\nconvictions esthétiques qu'il avait recueillies de la bouche d'Ingres, il a con­\nsacré son existence à leur donner forme dans son œuvre. Et si différentes\nque soient de l'idéal de Flandrin les tendances qui ont prévalu successive­\nment depuis la disparition du maître, cette œuvre pleine d'élévation et de\npureté n'a jamais cessé de susciter, non seulement le respect, mais l'admi­\nration.\n  M. Louis Flandrin a obéi à une excellente inspiration en publiant une\nédition plus accessible au grand public de la biographie empreinte de tant\nde simplicité et d'émotion qu'il avait consacrée, jadis, à son oncle. Sous\nquelque point de vue qu'on la considère, une telle vie est un exemple.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nL e s p e i n t r e s flamands d ' a u j o u r d ' h u i , par M. ALBERT CROQUEZ.\n    Première série, avec une préface et seize reproductions hors texte. —\n    (Bruxelles, X. Havermans; Paris, Nouvelle librairie nationale.)\n    L'auteur qui est Français, mais Français du Nord, aime les peintres de\nla région flamande, qu'elle soit d'un côté ou de l'autre de la frontière,\ncomme aussi les artistes, tels que M. le Sidaner qui, bien qu'étrangers à\ncette contrée, l'ont fréquentée et y ont découvert, si l'on peut dire, l'âme\noriginale de leur art.\n    C'est dire que la série d'études qu'il consacre à MM. Alf. Delaunois, James\nEnsor, Léon Frédéric, Gilsoul, Thomas, Delville (peu flamand, celui-là,\nau moins par les caractéristiques de son talent) et quelques autres sont toutes\nempreintes de chaude et compréhensive sympathie. M. Croquez a écrit, en\nintroduction à son livre, une préface où abondent les idées justes et saines\ntouchant la lente destruction de la vie régionale des provinces françaises\npar l'excès de la centralisation. Il va de soi, cependant, que si nous compre­\nnons le regret exprimé par l'auteur quant à la subdivision de la Flandre,\nnous ne sommes pas le moins du monde disposés à souhaiter avec lui la\nreconstitution, au profit de la France, d'une unité détruite depuis des\nsiècles! On peut même se demander si le résultat d'une telle opération\nn'irait pas à l'encontre des aspirations de M. Croquez et ne serait pas pour\naggraver la. situation qui l'alarme déjà : « Dans la région flamingante,\n— de la Flandre française — écrit-il, en effet, sur 300,000 habitants,\nil y en a 100,000 qui ne savent pas un mot de français... Cela ne serait\n rien; mais c'est qu'ils désapprennent ainsi à penser comme nous... \" Or,\nqu'adviendrait-il si à ces 100,000 venaient s'ajouter 6 ou 700,000 Flamands\nbelges qui se trouvent à peu près dans le même cas ?... On pourrait ajouter\nqu'il y a quelque contradiction à plaider pour le régionalisme et, en même\ntemps, à regretter que des populations soient mises à l'abri, par la barrière\nlinguistique, d'influences qu'elles ne pourraient subir qu'au dam de leur\nindividualité.\n    Nous croyons, d'ailleurs, que le patriotisme de M. Croquez ne va pas\nsans se créer des fantômes, à preuve cette affirmation qui fera sourire ici :\n cr Bruxelles se germanise chaque jour davantagel » Il est vrai que l'excellent\nécrivain s'est peut-être laissé entraîner à considérer comme un témoignage\n"}, {"page_pdf": 374, "page_imprimee": 317, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2827, "texte": "                                  LES LIVRES                                    3l7\n\n\nde l'envahissement de l'esprit germain le succès que le public bruxellois,\nassez peu accueillant pour les œuvres françaises de nos gens de lettres, a\nréservé aux Kackebroecks petits et grands que ces dernières années ont vu\néclore. Mais, ce n'est même pas là « un fait nouveau » et il y a beau temps\nque cette littérature marollienne fait florès dans notre bonne capitale...\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nL a v i e d e s p e i n t r e s i t a l i e n s , par GIORGIO VASARI, traduction nou­\n   velle avec commentaire historique et critique par M. TEODOR DE WYZEWA.\n   I. Filippo Lippi et Botticelli; II. Fra Angelico et Benozzo Gozzoli; III. Filippino\n   Lippiet Lorenzo di Credi. 3 vol. illustrés. — (Paris, Frédéric Gittler.)\n   Vasari, annaliste abondant, mais un peu fantaisiste de l'art italien primitif\net renaissant, a été souvent et fort malmené par les historiens d'art. Il a donné\nlieu à des commentaires infinis, à des discussions innombrables et qui\ndureront aussi longtemps que l'art et que l'histoire. Il fourmille d'erreurs,\nd'anachronismes. Ses renseignements les plus précis sont souvent les plus\ndécevants. Il décrit comme s'il ne les avait jamais regardées des œuvres con­\nservées à Florence et qu'il ne pouvait point ne pas avoir vues... En un mot,\nson livre est comme une embûche préparée pour la race impatiente et iras­\ncible des érudits:.. Et en même temps il faut s'empresser de l'ajouter, c'est la\nsource presque unique de l'histoire artistique italienne de ces temps, et la\nsource la plus précieuse, celle à laquelle nous avons puisé l'essentiel de ce\nque nous savons sur l'art et sur l'œuvre des XIVe et XVe siècles. Enfin, l'on\npeut dire que si Vasari se laisse aller souvent à faire des contes, ces contes\nsont amusants et vivement rapportés ; que s'il a introduit pas mal de confusion\ndans sa chronologie des maîtres et des œuvres, il est arrivé assez fréquem­\nment que ces erreurs mêmes aient mis sur la trace de la vérité.\n   De sorte qu'à tous égards on ne peut que se féliciter de voir entreprendre\nune traduction nouvelle de l'ouvrage de cet auteur aussi indispensable que\ndécrié par un écrivain de l'habileté et de la compétence de M. de Wyzewa.\nD'autant plus que l'éditeur de ce nouveau texte a eu l'heureuse idée d'illus­\ntrer chacun des petits volumes de cette jolie collection d'un choix de bonnes\nreproductions des œuvres dont il y est parlé.                      ARNOLD GOFFIN.\n\nL'Art flamand et hollandais (15 mars).\n  M. Kronig publie le début d'une étude consacrée à un maître portraitiste\nhollandais du XVIIe siècle : Thomas Hendricksz De Keyser; M. Marius achève\nson intéressant travail sur le beau peintre William De Zwart;, chroniques\nd'art.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison05-019", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 318, "page_fin": 320, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES La nouvelle fresque de Saint-Boniface", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 375, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2557, "texte": "NOTULES\n\n   La nouvelle fresque de Saint-Boniface. — Nous donnons,\nen tête de ce fascicule, une reproduction de la nouvelle fresque que le peintre\nanversois Ernst Wante vient d'achever pour l'église Saint-Boniface de\nBruxelles : La Nativité. L'artiste a traité d'une façon très originale et très\npersonnelle cet admirable sujet religieux exprimé tant de fois déjà par les\nartistes de tous les siècles.\n   En haut, une ravissante guirlande d'anges-enfants chantent le Gloria de\nNoël, tandis que la Vierge, à genoux aux pieds du nouveau-né, le Verbe de\nDieu, chante, elle, dans son âme, le Magnificat. Cette Vierge, en effet, est\nbien la Vierge humble et douce du Magnificat, toute confuse de l'honneur\ninfini qui vient de lui échoir de mettre un Dieu au monde et donner un Sau­\nveur à l'humanité. Elle est absorbée dans l'adoration recueillie de ce Dieu qui,\nmystère insondable et inénarrable, est son enfant. Saint Joseph semble voir\navec stupéfaction arriver les bergers, avertis par les anges de la venue du Mes­\nsie. Les bergers, des hommes superbes, à l'allure de géant, allure que certains\nont reprochée à l'artiste, mais que je trouve grandiose et imposante, sont\nhumblement prosternés devant le Christ auquel ils offrent les premières ado­\nrations de l'humanité.\n                                                                        H. M.\n                                        *\n\n   A p r o p o s d e B e e t h o v e n . — Dans la note finale de son article sur\nla Messe de Beethoven, du fascicule précédent, M. Charles Martens a oublié,\nnous écrit-il, de mentionner les très intéressants articles que Mlle Belpaire a\npubliés récemment dans la revue Dietsche Warande et qui sont une prépara­\ntion à une importante biographie nouvelle du génial musicien.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   Le Salon international de la Médaille. — Depuis une dizaine\nd'années M. Alph. de Witte, fondateur de la Société hollando-belge des\nAmis de la Médaille, réclamait, par la voix de l'Art Moderne, de Durendal et\nd'autres publications, l'aménagement de salles spéciales dans les expositions\ndes Beaux-Arts.\n   Dans la dernière réunion du Comité de patronage de l'Exposition des\nBeaux-Arts de Bruxelles, MM. Buls et de Witte insistèrent vivement pour\nqu'il en soit ainsi cette année et leur proposition ayant été admise à l'unani­\nmité, le ministre, chargea ces messieurs auxquels fut adjoint M. Tourneur,\ndu Cabinet des médailles de l'Etat, de l'organisation d'un Salon interna-\n"}, {"page_pdf": 376, "page_imprimee": 319, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2888, "texte": "                                     NOTULES                                     319\n\n\ntional de la médaille. Grâce à l'obligeance de M. Lambotte, trois salles du\nPalais du Cinquantenaire furent mises à leur disposition pour l'y installer.\n   Les commissaires étrangers s'empressèrent eux aussi de prêter leur con­\ncours à l'entreprise due à l'initiative de M. de Witte, et grâce à la bonne\nvolonté de tous, le succès du Salon de la médaille dépasse les prévisions les\nplus optimistes de ses promoteurs.\n   Jamais, en effet, pareil nombre de médailles venant de tous les pays n'aura\nété réuni dans aucune exposition. La France, à elle seule, occupe, avec\n49 exposants réunis par M. Mazerolle, de Paris, toute une salle. Dans les\ndeux autres pièces, MM. de Witte et Tourneur ont classé les envois de\n72 artistes allemands, de 27 belges, de 5 anglais, de 33 autrichiens, de 9 hon­\ngrois, de 10 hollandais, de 1 danois, de 8 américains, de 4 suisses, de 3 sué­\ndois, de 5 portugais, de 3 polonais russes, sans compter un cadre de\nmédailles d'exposition japonaises et une médaille espagnole. Les envois de\nla France et de l'Autriche sont surtout remarquables et méritent de retenir\nl'attention des connaisseurs.\n                                          *\n\n   E x p o s i t i o n g é n é r a l e d e s B e a u x - A r t s , Palais du Cinquante­\nnaire (de 9 à 6 heures). Prix d'entrée : 1 franc; les jeudis et dimanches,\n50 centimes.\n   Cartes permanentes : 5 francs. Réduction de 50 p . c. pour les porteurs\nd'abonnements généraux de l'Exposition et les personnes munies de la souche\nd'un ticket d'entrée au Solbosch.\n                                         *\n                                        * *\n   NOUS r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dansl'artprimitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nGrand'Place, 17).\n   Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La Littérature française au XIX' siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n                                   *\n                                  * *\n"}, {"page_pdf": 377, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3189, "texte": "  320                                    DURENDAL\n\n\n\n    Accusé de réception\n    A R T : Epigrafia cristiana, par 0 . MARUCCHI, vol. illustré (Milano, H o e p l i ) .\n  — La peinture en Belgique. Les primitifs flamands, fasc. V I I I , par H . FIERENS-\n  GEVAERT (Bruxelles, Van Oest).\n     H I S T O I R E : De Goethe à Bismarck, par L . CONS (Paris, Nouvelle librairie\n nationale). — La domination française en Belgique, par J U L E S DELHAIZE, t. I V .\n Le consulat (Bruxelles, L e b è g u e ) . — Un procès du chapitre de Nivelles ( 1759-\n 1765), par G W I L L A M E (Nivelles, Société archéologique). Causeries nivelloises,\n par le même (idem). — Mémoires du docteur W Ewans, traduits par Philippi\n ( P a r i s , Plon).; — Album historique de la Belgique, par U . VANDERLINDEN et\n H . O B U E E N , fasc. I I (Bruxelles, Van Uest).\n    LITTÉRATURE              La vie et la mort des fées, par      L U C I E FAURE GOYAU\n (Paris, Perrin:). .— Emile Verhaeren, par S. Z W E I G , trad. par P Morisse et\n H . Chervet (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Le guignol lyonnais, par T DE VISAN\n (Paris. Blond). — Le son des âmes, par T H . COTÉLLE (Paris, Sanspt) — Une\n critique de Chantecler, par J . H É R I T I E R ( P a r i s , Sansot). — Cantilènes, par\n GAUTHIER D'ARNOY (Mons, I m p r i m . générale). — Ma fille Bernadette, par\n FRANCIS JAMMES ( P a r i s , Mercure de F r a n c e ) . — L a vie au théâtre, par H . BOR­\n DEAUX (Paris, P l o n ) . — Vers les sommets. Lettres de la C. DE S. MARTIAL\n (idem). — La vraie éducation, par PAUL GAUTHIEZ (Paris, H a c h e t t e ) .\n    M U S I Q U E : Liszt, par J . CHANTAVOINE (Paris, Alcan). — Gounod, par\n C. BELLAIGUE (idem).\n   P H I L O S O P H I E : Saint Thomas d'Aquin, par SERTILLANGES, 2 vol. (Paris,\n Alcan).\n   P O É S I E Poèmes de JOHN KEATS. T r a d . par P . Galismond (Paris, Mer­\ncure de F r a n c e ) . — Au soleil de Versailles, par P I E R R E GAUTHIEZ (Versailles,\nBernard). — La chambre close, par J . JADOT ( N a m u r , G o d e n n e ) . — Les poèmes\nd'HUMILIS (Paris, La Poétique). — A Dieu Vat! p a r L. VAN SINGLE (Gand,\nSiffer). — La lumière des buis, par PROSPER ROIDOT (Bruxelles, Lacomblez).\n— Printemps, par ROBERT M E L O T (Bruxelles, Larcier).\n   R O M A N S : L'approche du soir, par C H . AMIOT ( P a r i s , P l o n ) . — La dame\nqui a perdu 'son peintre, par P . BOURGET (idem). — Le sang d'Argonne, par\nD. LAUMONNIER (idem). — Frisson de vie, par G. RENCY (Bruxelles, L a m b e r t y ) .\n— L'amour dans les ruines, p a r M . DEAUVILLE (idem). — Les Dix javelles, par\nGARNIR (Bruxelles, Assoc. des écriv. belges). — Le Maître d'école, par\nG. BEAUME (Paris,. Grasset).\n   T H É Â T R E : La tragédie de Macbeth de W . SHAKESPEARE, traduction,\nintroduction et notes de MAURICE MAETERLINCK (Paris, F a s q u e l l e ) . — L'Actrice.\nLe bouquet de violettes, p a r MARCEL LOUMAYE (Bruxelles, Larcier). — Le bon\nchevalier, p a r V. CLAIRVAUX et F . GHEVAERS (idem).\n\n   V O Y A G E S : Pèlerinages franciscains, par J . JOERGENSEN, t r a d . p a r T . DE\nWYZEWA (Paris, P e r r i n ) . — Chez les Jaunes ( J a p o n , Chine, Mansourie), vol.\nillustré, p a r J U L E S LECLERQ ( P a r i s , P l o n ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 308, "texte": ""}, {"page_pdf": 309, "texte": ""}, {"page_pdf": 310, "texte": ""}, {"page_pdf": 311, "texte": ""}, {"page_pdf": 312, "texte": "ŒUVRE D'ERNST WANTE       ÉGLISE SAINT-BONI FACE (BRUXELLES)\n\n                      LA NATIVITÉ\n"}, {"page_pdf": 313, "texte": ""}, {"page_pdf": 314, "texte": "Notre-Dame du Matin\n                    I\n\n             Le Poète évoque la Vierge du mois de mai.\n\nVous n'êtes pas au mois de mai,\nLa mère crainte des archanges,\nQui, l'enveloppant dans ses langes,\nTremble devant le Bien-aimé ;\n\nVous n'êtes pas cette angoissée\nQui cherche d'un œil éperdu\nL'enfant divin, qu'elle a perdu\nParmi les grands de la pensée;\n\nVous n'êtes pas la femme en pleurs\nQui, pendant la sanglante  épreuve,\nTombe pâmée aux bras des veuves\nSur le chemin de la Douleur;\n\nVous n'êtes pas cette héroïque\nQui voulant souffrir jusqu'au bout\nCalme et droite, reste debout\nDevant le calvaire    tragique...\n\nVous n'avez pas encor souffert,\nVous êtes la vierge   enfantine,\nQuand les cloches chantent      matines\nVous allez dans le printemps     vert...\n\nC'est l'heure du rêve    angélique.\nVous passez en priant tout bas :\nIl s'élève autour de vos pas\nComme une impalpable        musique.\n\nVous dites aux oiseaux : Chantez!\nLes oiseaux chantent vos louanges;\nVous ne savez pourquoi les anges\nS'étonnent de votre beauté.\n"}, {"page_pdf": 315, "texte": "258                 DURENDAL\n\n\n       Des voix glissent dans l'air fluide\n       Et, pour vous donner tout entier\n       Le parfum de leur cœur léger,\n       Voudraient mourir les fleurs timides...\n\n      Les parfums ont de blancs accords,\n      Et le printemps aux bords des plaines\n      Dans l'azur profond des fontaines\n      Fait monter des globules  d'or...\n\n      Douce Vierge, petite fille,\n      Dans l'aube rose vous passez,\n      Vos doigts légers semblent tisser\n      La lumière qui    s'éparpille.\n\n      Et vos cheveux flottants, pareils\n      Aux cheveux pâles de l'aurore,\n      Vibrent dans l'azur et se dorent\n      Aux rayons nouveaux du soleil!\n\n      Vous êtes celle que supplient\n      Les petits aux yeux    ingénus\n      Les cœurs frais qui n'ont pas    connu\n      La douleur grave de la vie.\n\n      C'est l'âme des petits   enfants.\n      C'est le rêve des vierges claires,\n      Que vous buvez dans la lumière,\n      Que vous respirez dans le vent.\n\n      Et, les pieds nus dans la rosée,\n      De vos yeux bleus vous souriez\n      Quand vous nous entendez prier\n      Pour nos petites   fiancées...\n\n\n\n                       II\n\n                 Il l'implore dans le matin.\n\n      O vierge blanche qui priez\n      Au milieu des tulipes claires,\n      Ecoutez la claire prière\n      Du pauvre enfant que vous aimiez.\n"}, {"page_pdf": 316, "texte": "      NOTRE-DAME DU MATIN                                  259\n\n\nLes tulipes sont dans l'air vierge\nComme les lampes du       printemps,\nLes perce-neiges   hésitants\nMontent vers vous comme des cierges.\n\nEt je tends mes désirs légers.\nComme des cierges et des lampes,\nVers les bandeaux blonds de vos tempes\nOù les cerisiers ont neigé.\n\n\n                   III\n\n             C'est elle qu'il retrouve daus l'angélus de midi.\n\n\nC'est un paysage de cloches.\nJe ferme les yeux et j'oublie\nLa ville noire, l'ombre proche\nEt le marasme et la folie...\n\nLes cloches ont des chants si purs\nEn se balançant dans le vide,\nLeurs voix se mêlent    si-candides\nQue l'on se croit dans de l'azur!\n\nEt ce sont les matins  lointains\nEl les campagnes du     dimanche,\nEl les vergers en robe blanche\nQu'évoquent les sons    argentins.\n\nLes lignes des coteaux     tranquilles,\nEn un rythme      immatériel,\nSe nouent au bord laiteux du ciel\nComme des bras de jeunes filles.\n\nEt l'ange Gabriel, parmi\nLes flottements des mousselines,\nDescend la pente des collines\nVers les villages  endormis\n\nOù, vierge douce et puérile,\nMarie qui prie ne sait pourquoi\nSon cœur frémit d'un tel émoi\nAux hymnes blancs des campaniles           ..\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": "                           IV\n\n\n                     Et même dans la tragédie du soir, il ne voit que\n                   le bouquet de lilas blancs.\n\n\nLa cathédrale immense approfondit son rêve,\nEt ses arceaux massifs s'enfoncent dans la nuit;\nTout s'est éteint les chants, les orgues et les bruits,\nLe silence puissant et nocturne se lève...\n\nEt pourtant tout palpite en un émoi sacré.\nL'ombre vit d'une vie inconnue et mystique,\nEt l'on entend errer, de l'autel au portique,\nL'écho des Te Deum et des Dies irai.\n\nDans l'extase du chœur le tabernacle    brûle,\nUne lampe d'amour lève son âme à Dieu,\nEt, dans la lente mort des pourpres et des feux,\nS'éteignent les vitraux comme des crépuscules.\n\nEt pareils aux grands fûts dans la paix des forêts\nLes colonnes de pierre à l'infini    s'élancent\nEn un puissant appel de rêve et de silence\nVers le ciel invisible où leur front     disparaît...\n\nC'est la nuit magnifique, étrange et solennelle,\nPleine d'âmes, de morts, de songes et d'espoirs,\nEt le passant rêveur comprend sans le savoir\nLa gravité de ces minutes    éternelles.\n\nLe Présent, le Passé, ce qui vit, ce qui meurt\nEt ce qui surgira dans l'inconnu du monde\nSe résument parmi la ténèbre profonde;\nLe silence déchire ainsi qu'une    clameur!\n\nEt tout cela soudain se déchaîne en tempête,\nPleurs, visions, amour, l'église entend et voit\nSe mêler à son cœur ses gestes et ses voix,\nLes gestes et les voix des saints et des prophètes...\n\n... Mais moi je ne vois rien, je n'entends rien,    tremblant\nSeulement de l'émoi candide que me donne\nUn bouquet de lilas devant une madone\nQui, paisible, sourit à ce miracle     blanc...\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": "      NOTRE-DAME DU MATIN                                261\n\n\n\n\n                   V\n\n\n             Aussi quand reviendra l'aurore, combien joj'euse\n           sera sa prière...\n\n\nO Notre-Dame du Matin,\nVous qui passez dans les lointains,\nParmi la bruyère et le thym;\n\nVous que suivent — blancheurs divines —\nLes anges pâles des collines\nEn longs voiles de mousseline;\n\nQui paraissez au bord du ciel\nLorsque monte de l'Irréel\nLa douce voix de Gabriel ;\n\nAube candide, Aurore     claire,\nSource pure de la Lumière,\nVers vous s'élèvent nos prières !\n\nVers votre sourire voilé,\nDans le soleil émerveillé\nMontent nos cœurs    immaculés!\n\nVoici l'offrande  parfumée\nDes fleurs blanches nouvelles    nées\nEt de nos âmes    étonnées...\n\nNous les tendons dans le matin,\nAvec des gestes   enfantins,\nVers votre sourire incertain ;\n\nCar vous n'êtes que passagère,\nO virginale   messagère\nDes âmes pures et légères,\n\nO vierge secourable à ceux\nQui ont besoin d'être joyeux\nEn attendant que vienne    Dieu...\n\nAussi quand le jour se déploie,\nEt que le Christ, parmi la joie,\nMonte au zénith, brille et flamboie,\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": "262                DURENDAL\n\n\n      Vous disparaissez à pas lents,\n      Et votre sourire    tremblant\n      S'efface dans les brouillards  blancs,\n\n      En ne laissant sur nos pensées\n      Et sur nos âmes reposées\n      Que quelques gouttes de rosée...\n                                         P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "                     L'Ârdennaise\n                               i\n\n                     Trois déclarations\n\n               Au milieu des applaudissements l'arbitre proclama:\n                 « Game and set and match to miss Claire Lemar­\n                 chand by 5-7, 6-4, 8-6 ». Par-dessus le filet, la\n                 gagnante serra la main de son adversaire dont\n                 l'affabilité de rigueur cachait mal le dépit. Les\n                 hommes, envahissant le terrain du jeu, félici­\n                 taient bruyamment la championne. Une courte\n                 flamme aux yeux, elle leur échappait en riant.\nLes lèvres très rouges dans le visage humide de sueur dessi­\nnaient un arc gracieux où les dents saines brillaient d'un éclat\nnacré. A travers la chemisette, les épaules, les bras transparais­\nsaient. La taille libre à chaque mouvement offrait un galbe\nrobuste. Sous le « panama » piqué à la diable, une chevelure\nblonde ondulait en bandeaux lourds. L'émoi des spectateurs\nn'était pas commandé par le seul enthousiasme sportif. La\njeune fille répondit à la ronde :\n   — Merci, merci, je suis contente d'avoir gagné. Je le désirais\nbeaucoup.\n  — Vive la championne ! fit le choeur.\n  Tandis qu'elle fuyait vers le vestiaire, le groupe des dames\nâgées s'ébroua dans les fauteuils de paille tressée.\n  — Ils sont tous à ses trousses, commença une grosse per­\nsonne. Ah! ah! il n'y en a que pour elle. Les autres n'existent\nplus.\n  — Hier, elle-même n'existait pas, poursuivit une petite\nfemme nerveuse aux cheveux tout blancs. Elle est arrivée on ne\nsait d'où. Elle est seule. On ignorait sa force. Elle a été avan­\ntagée. C'est à cela qu'elle doit d'avoir battu Valentine.\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": "264                         DURENDAL\n\n\n\n   — Evidemment, acquiescèrent les autres. Votre fille est\n meilleure joueuse. Elle s'est vaillamment comportée. C'est de\n peu qu'elle est battue.\n   Loyalement, la vaincue intervint :\n   — J'ai été fort nettement battue. Elle a tout à fait bien joué.\n   — Mais d'où sort-elle?\n   — Je vais vous le dire, fit une dame assise un peu à l'écart.\n Elle habite non loin de chez nous, au delà de Jalhay, un pays\n désert à la lisière de l'Hertogenwald, au bord de la haute fagne.\n Son père a créé jadis une industrie inconnue à Verviers. C'est\n un homme d'une intelligence remarquable, mais qui sombre\n dans l'hypocondrie. Il n'a que cette enfant-là de sa femme\n morte il y a six ans. La jeune fille est très droite sous ses\nallures indépendantes.\n   — Fortunée ? interrogea la dame qui avait parlé la première.\n   — On le dit. Mais on n'en sait rien. D'aucuns en font une\nhéritière, d'autres lui donnent moins que rien. Les industries\nsont choses si précaires aujourd'hui. Le père se désintéresse de\nson entreprise. A vrai dire, il est un peu fou.\n   Et M me Frémisson se leva. Les parties se disséminaient\npar les huit terrains d'où s'envolait sous les pas des joueurs une\nfine poussière rouge que l'air pur évaporait. Le cycle des col­\nlines boisées à l'ouest et au nord se fonça, bien que le soleil fût\nencore haut. L'espace sembla s'élargir pour isoler comme un\nîlot la butte sur laquelle le terrain de jeu développe ses ter­\nrasses de brique pilée.\n   Nul des joueurs ne parut remarquer la venue de l'heure ves­\npérale. Cependant, la main appuyée au cadre de la porte du\nchalet, Claire, rafraîchie, murmura :\n   — Un soir merveilleux s'apprête. Je voudrais en suivre\ntoutes les secondes.\n   Un peu lasse, elle s'assit. Sous le léger réseau de laine\nblanche son buste s'alanguit. On entendait la voix mono­\ntone des arbitres marquer les coups. Les balles rebondissaient\navec un bruit sourd et mat. Sous les rayons obliques et tièdes,\nles joueuses blanches s'hiératisaient en leurs poses modernes.\nCharles des Fawes s'approcha de Claire.\n    — Fatiguée tout de même; mais plus jolie encore au repos.\n   — Ah! c'est vous. Asseyez-vous si vous voulez, homme élé­\ngant qui ne jouez pas.\n"}, {"page_pdf": 322, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          265\n\n\n   — Voilà déjà le mépris de la championne ! Lé sport durcit le\ncœur. Je suis heureux de n'en pas faire.\n   — Vous préférez ce qui l'amollit.\n   — Je l'avoue. Je préfère la tendresse à la brutalité, l'amour\nà la camaraderie, la passion à l'amitié.\n   — Oui, mais si, pour atteindre la tendresse, l'amour et la\npassion, il vous fallait dépenser la moitié de l'effort nécessaire\npour gagner un « match », vous vous déroberiez. Vous n'êtes\nqu'un paresseux.\n   L'interlocuteur se redressa :\n   — Qu'en savez-vous? Mettez-moi à l'épreuve.\n   — Je veux bien, mais pas comme vous l'entendez. Indiquez-\nmoi la personne que vous aimez. Je l'emmènerai avec moi à\nune cabane que je connais dans la haute fagne entre Hokai et la\nBaraque-Michel. Et vous affronterez le désert marécageux pour\nnous retrouver.\n   — Soit. Mais j'apporterai des vivres et vous me permettrez\nensuite de passer dans cette cabane, avec celle que j'aimerai,\nquinze jours et quinze nuits.\n   — Si l'autre y consent !\n   — Votre acquiescement suffira; c'est vous que j'aime et je\nrisquerais bien autre chose que la fagne pour vous rejoindre.\n   La jeune fille se levant brusquement, toise son voisin. Il est\nà demi penché vers elle, sa nonchalance l'avantage. Il prévient\nune protestation :\n   — Ne vous fâchez pas. Je vous fais l'hommage spontané d'une\nimpression sincère. Il y a dix minutes, je ne savais pas que je\nvous aimais. Vous me plaisez infiniment. Est-ce une fantaisie\nou une grande passion ? Je sens que ce sera ce que vous vou­\ndrez, mais que pour avoir le droit de poser mes lèvres au bord\ndes vôtres qui me tentent comme un fruit mûr, je suis prêt à me\nmettre à votre merci.\n   Il y a un moment de silence où toutes les rumeurs du lieu\nparaissent doubler de sonorité. Claire Lemarchand demeure\ndebout, immobile; sous la laine immaculée, un souffle plus\nrapide élève la ligne de sa jeune poitrine. Puis, sans abaisser les\nyeux vers l'homme toujours assis, elle s'éloigne d'un pas net\net rapide.\n   — Georget, dit-elle à mi-voix, en touchant du bout de sa\n raquette un long et mince joueur appuyé sur le treillis qui\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": "266                       DURENDAL\n\n\nentoure le terrain de jeu, voulez-vous m'accompagner jusqu'à\nma voiture qui m'attend derrière le Pouhon? Il est temps que je\nm'en aille et je ne veux plus rester. Cela ne vous ennuie pas?\nCe n'est pas maintenant que vous jouez?\n   L'accent un peu rauque et comme étranglé a pris des\ninflexions infiniment douces et caressantes. Le jeune homme\ninterpellé se retourne vivement et ses yeux répondent déjà à la\ndouce nuance de la voix.\n   — Je suis à vous, Claire. Mais pourquoi partez-vous?\n   — J'en ai assez. Je vais aller en avant pour ne pas donner\nl'éveil à tous ces gens que je ne reconnaîtrais pas et dont la\nnouvelle amitié est encombrante. Vous m'excuserez auprès de\nvotre mère et me rejoindrez au tournant du chemin.\n   Et elle s'en alla sans un regard pour le comte Charles des\nFawes, dont le prestige ne parvenait pas à se rétablir à ses\npropres yeux. Lorsqu'il vit Georget Frémisspn franchir der­\nrière Claire la barrière de l'enclos :\n   — Tout s'explique, dit-il. H é ! Si je n'en ai pas l'étrenne,\nj'en aurai l'épanouissement.\n   Et le cynique s'en fut à d'autres proies.\n   M me Frémisson aussi avait perçu la double fuite. Elle\ns'inquiéta, mal rassurée par le souvenir d'objurgations\nrécentes :\n   — Heureusement que j'ai mis Georget en garde. Ce mariage-\nlà ne peut convenir.\n   Le domaine de la Renarderie s'évoqua devant elle; C'était\nle bien patrimonial, menacé de vente pour l'avenir si l'aîné des\nneuf enfants Frémisson ne faisait pas le mariage riche.\n   Intrigué par le silence de sa compagne de marche, Georget\ngagna un pas et, se retournant vivement, vit deux larmes aux\nyeux lumineux de Claire. Avant qu'il se fût exclamé, elle\nexpliqua :\n   — Je suis lasse, révoltée et déçue, le monde n'est que\nvilenie. Il faut s'en défier plus que des tourbières de nos pla­\nteaux. Son revêtement fleuri couvre de la boue, sous nos\nbruyères les mousses spongieuses ne sont pas malsaines.'\n   — Et cependant, Claire, vous avez conquis le monde!\n   — Belle conquête, en vérité ! Je me fais honte à moi-même\nd'avoir passionément désiré réussir. Sans doute la lutte me\ngrisait. J'étais arrivée comme une sauvage de mon pays arden-\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "                          L'ARDENNAISE                         267\n\n\nnais. Cela m'amusa de confondre petit à petit les défiances, les\nhostilités, les snobismes. Mais la victoire enferme trop\nd'amertume et le monde a la défaite lâche. J'ai envie de ne\nplus jamais revenir.\n   — Que vous êtes violente et spontanée !\n   — Je suis ce que je suis et je ne demande pas qu'on m'ap­\nprouve.\n   Le ton de la jeune fille était farouche et se haussait jusqu'à la\nviolence. Le fond de son âme ardente affleurait à ses yeux qui\ns'illuminaient d'éclairs.\n   Georget Frémisson s'arrêta et mis la main sur le bras de celle\nqu'il accompagnait:\n   — Vous savez bien que je vous approuve, puisque je vous\naime.\n   — Vous m'aimez... et sans doute vous êtes sincère. L'autre\nl'était peut-être aussi.\n   — Vous ne pouvez pas me comparer à un Charles des Fawes!\n   — Non; vous êtes bien intentionné et lui c'est un pervers,\nvous désirez une vie utile et féconde et lui c'est un oisif et qui\npoursuit son seul plaisir. Je vous rends justice. Cependant, vous\nn'êtes pas non plus désintéressé, Georget.\n   Ce fut au tour du jeune homme à prendre le ton plaintif. Ils\ns'étaient arrêtés, avant d'atteindre les premières villas de la\nroute de Creppe, contre la haie qui borde le jardin d'un hôtel de\nfamille. Devant eux, un sorbier tendait au bout de ses branches\nles flammes courtes de ses baies mûrissantes.\n   — Avant de me juger, Claire, fit lentement le jeune homme,\nil faudrait que vous puissiez lire en moi ce dont je serais\ncapable si j'étais sûr que, de votre côté, vous m'aimiez. C'est\nvrai, je ne vous ai pas demandé de m'épouser et je sens que\nmes protestations de tendresse se heurtent à un doute chez\nvous. En vous épousant je ne ferais pas sans doute le mariage\nconforme à ma destinée qui est de m'accroître suffisamment\npour reprendre la terre par laquelle je puis continuer à jouer le\nrôle utile des miens en notre coin de province. Cependant,\nvoyez la sincérité de mon attachement : montrez-moi un coeur\nfavorable, faites écho à la sincérité de mon amour et ma vie\n m'apparaîtra tellement liée à la vôtre qu'il me serait impossible\n de l'en séparer et que des deux mais j'emprisonnerais le bon­\n heur. Mais vous ne m'aimez pas.\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": "268                         DURENDAL\n\n\n\n    — Il est vrai, je ne vous aime pas et c'est bien heureux pour\n vous. Je ne raille pas, je puis comprendre vos vœux. Ils\n s'inspirent de générosité si pas d'héroïsme. Je regrette sincère­\n ment de n'être pas assez riche pour me donner, la satisfaction de\n vous aider dans une tâche nécessaire. Je vous épouserais alors et\n de bonne amitié, sans ce grand amour que je rêve pourtant et\n qui fait commettre des folies comme celle que vous feriez si je\n vous aimais. Vous êtes un brave garçon, Georget.\n    La singulière fille tendit la main à son compagnon qui la\n serra en silence. Ils se remirent à marcher. Bientôt ce furent les\n rues de la ville. Derrière l'édifice du Pouhon, une voiture à\n quatre roues, attelée d'un vigoureux cheval, stationnait sous la\n garde d'un homme à cheveux gris, vaguement habillé d'une\n livrée.\n    — Encore venue seule, s'étonna Georget.\n    — Naturellement. Je pense bien que cela scandalise votre\n mère et les autres dames. Les autres, cela m'est égal; Je vou­\n drais que vous fassiez comprendre à madame Frémisson que je\n ne brave pas les convenances par forfanterie. Je suis tellement\nhabituée à circuler seule. Mon pauvre père serait trop dépaysé\n dans ce milieu conventionnel. Et puis, je n'ai rien du type clas­\nsique de la jeune fille. Je suis avertie, Dieu merci, et je puis\n braver la vie. D'ailleurs, c'est fini. Le monde ne me verra plus.\nJ'avais voulu le connaître, j'avais décidé de gagner la coupe de\nSpa au tennis. Je m'en vais satisfaite et... sans regrets.\n    — Mais vous en laissez derrière vous et ce n'est pas bien de\nne pas y songer.\n    Claire Lemarchand, avant de monter dans la voiture, sourit\nà Georget avec indulgence. Déjà elle ne s'attendrissait plus\ndevant son air mélancolique. La fille passionnée qu'elle était\nne pouvait sympathiser longtemps avec la sagesse précoce de\nce garçon de vingt-trois ans aux regards trop pratiquement fixés\nsur l'avenir. Cependant, elle lui savait gré de sa sincérité et de\nl'élan qu'elle aurait pu, si elle l'avait voulu, soulever dans les\nrégions obscures de sa sensibilité. Elle dit sans ironie :\n    — Mon départ est une bonne chose pour vous, mon petit, et\nje ne regrette pas la.peine qu'il vous cause. Elle achève de vous\nmûrir. Adieu!\n    D'un souple mouvement, elle se hissa sur le siège d'avant,\nserra autour de ses genoux la couverture que lui tendait le\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "                          L'ARDENNAISE                         269\n\n\nvieux domestique, jeta sur ses épaules la pèlerine de laine qui\nl'attendait sur le dos de la banquette et, saisissant les\nrênes, fit démarrer enfin le solide cheval pommelé qui,\ns'ébrouant, agita les grelots de son collier.\n   Une fois qu'au sortir de Spa on a dépassé le lac de Warfaz, il\nsemble qu'on entre dans une région solitaire. Sans doute, à\nl'horizon, des clochers se dressent : Sart et Tiège et, bientôt,\nJehanster. Mais derrière eux, de soudaines échappées vers les\nétendues jaunes des fagnes introduisent le mystère des solitudes\nrêveuses. On se sent enveloppé d'immensité. Les parfums\nmême de l'été agreste impriment à l'air qui passe la volupté\ndes grandes étendues. Les bois de hauts sapins envoient une\nhaleine chargée des senteurs âpres de la résine. Les bruyères\nsaturent la brise, qui les frôle au ras du sol, d'une odeur de\nmiel frais et le soir ramène des plateaux déserts un souffle froid\noù le chèvrefeuille adoucit l'âcre fumet de la tourbe.\n   Claire Lemarchand se laissait avec délices posséder à nou­\nveau par l'ivresse de ce pays avec lequel son âme entretenait\ndepuis l'enfance d'étroites relations. L'irritation s'en allait de\nson cœur. Il lui sembla laisser derrière elle les préoccupations\ndes jours mondains qu'elle venait de vivre. Le monde devenait\ndans sa pensée une chose négligeable, si inférieure à la vie\nexaltante de sa jeunesse parmi les sommets ardennais. La\ndernière image qui s'obstine est celle de ce Charles des Fawes,\ndont le brutal hommage continue de troubler la sensibilité de\nla jeune fille.\n   — C'est un être méprisable et il m'a outragée, se répétait-elle\navec une sorte de rage.\n   Mais l'air du soir chargé d'effluves violents, mais la lueur du\ncouchant reflétée par les objets qui sont comme caressés de\nlumière, mais les bruissements mystérieux des fourrés au bord\nde la route hantés par la maraude des bêtes, mais la sonorité\ndes eaux cascadant sur le lit pierreux des ruisselets, suintant\naux joints des vallons herbus, frôlent, pénètrent, saisissent, s'in­\nsinuent. C'est l'obscur et mystérieux complot ourdi par les soirs\nd'été contre l'âme des vierges sages...\n   Le vieux serviteur somnole sur le siège d'arrière. Pour la pre­\nmière fois la solitude pèse comme une chape de plomb sur\n Claire. Elle souhaite une rencontre. Elle désire la présence\n d'un des Fawes qu'elle méprise. Elle regrette l'absence d'un\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": " 270                          DURENDAL\n\n\n\n  Georget qu'elle n'aime pas. Elle appelle éperdument un être\n vaillant et sincère, un être semblable à elle, qui comprendrait\n son émoi, l'apaiserait, le mènerait vers l'oeuvre féconde, exaltante\n de l'avenir. Qu'il soit obscur et pauvre, qu'importe; mais qu'il\n ne soit pas étranger à la race dont ce soir affirme l'atavique con­\n cordance avec l'âme mystérieuse des choses. Ne va-t-il pas\n apparaître à l'orée de ces bois tortueux jaillis de ce sol infertile,\n ne se détache-t-il pas sur le plan irrégulier de cette bruyère dont\n les pointes rosissent dans une brume impalpable?\n    Avant d'atteindre Jalhay, il faut, après Tiège, descendre vers\n Royompré un sauvage vallon, et remonter ensuite sur Surister.\n La jeune conductrice lança sur la pente le cheval prudent qui\n s'arcboutait contre le poids du véhicule. Ayant atteint le bas de\n la descente, il aborda au galop la côte; des claquements de\n langue encouragèrent son ardeur. On eût dit qu'il comprenait\n la hâte fébrile qui venait de saisir Mlle Lemarchand et lui faisait\n soudain désirer retrouver immédiatement la maison solitaire\n dont les fenêtres s'ouvrent sur les perspectives d'un paysage\n infini. Pendant les cinq jours qu'avaient duré les concours de\ntennis, la jeune fille était partie dès le matin pour ne rentrer\nque le soir et sa préoccupation nouvelle ne lui avait fait qu'at­\ntacher une attention distraite à son père dont la mélancolique\nréserve lui était devenue coutumière. Elle se reprochait son\ndésintéressement, maintenant que l'équipée spadoise lui appa­\nraissait si dérisoire. Elle se souvenait des regards étranges dont\nil accueillait son retour, de ceux dont il accompagnait son\ndépart, regards de détresse et presque d'épouvante. Qu'avait-il\nfait durant ces longues absences? Son activité se bornait actuel­\nlement à des promenades où sa fille avait acquis cette résistance\nmusculaire dont l e s port à la mode avait recueilli le tout récent\nbénéfice. Mais, seul, il appréhendait de sortir. La musique\ncalmait tant bien que mal alors une nervosité excessive. C'était\nde longues heures d'exercices et de mélodies sur l'alto.\n   — Pauvre père, ses promenades lui auront manqué. Nous\nrecommencerons demain.\n   Le couchant rouge éclaira les maisons du bourg. L'air vif du\nplateau s'épura des senteurs confuses de la vallée, il n'y demeura\nque cette odeur uniforme et fraîche des terres vierges, sem­\nblable à celle qu'on respire loin des côtes, au large de l'Océan.\nLa voiture ne voguait-elle pas d'ailleurs comme un esquif à\n"}, {"page_pdf": 328, "texte": "                          L'ARDENNAISE                        271\n\n\ntravers les étendues vaguelées de la fagne? A quelques centaines\nde mètres en avant, une fenêtre éclairée à la villa Lemarchand\nparut l'œil clignotant d'un phare.\n   Un homme croisa la course ralentie de l'équipage. Claire le\nreconnut et, arrêtant, demanda :\n   — Henri, venez-vous de chez nous? Vous avez vu le père?\n   — Oui, Claire. Avez-vous un instant?\n   A l'appel de la voix jeune, MIle Lemarchand descendit.\n   — Rentrez au pas, Pierre, ordonna-t-elle au cocher, et dites\nque je vous suis avec monsieur Krans.\n   Le jeune homme, dans la demi-clarté du soir, se confondait\npresque avec le tronc du sorbier contre lequel il se tenait au\nbord de la route. Mais lorsqu'il s'avança sur Claire, il apparut,\nguêtre, le bâton à la main, en harmonie avec le paysage dont\nune longue cohabitation le rendait lui aussi un familier. De\ntaille moyenne, mince et nerveux, il réalisait un type fréquent\nde la Wallonnie ardennaise. Une courte barbe brune, taillée en\npointe, frisottait autour de son menton anguleux. Elle luisait\nau-dessous des tempes, où se dessinaient en plis frémissant les\nmouvements des maxillaires. Sous le feutre mou qui cachait le\nfront un peu bas, on apercevait deux yeux brillants, un nez\ndroit extrêmement fin.\n   La forme blanche de la jeune fille s'unit à la silhouette\nsombre, car Henri Krans d'un rapide mouvement a pris le\nbras de Claire.\n   — J'ai causé longuement avec votre père. Son avenir, le\nvôtre m'inquiètent. Vous savez que j'ai beaucoup étudié le\nbrevet de son invention dont il ne tire plus le profit qu'il\nfaudrait. On l'exploite et il s'en désintéresse. Je voudrais qu'il\nreprenne l'affaire et je lui ai offert de m'en occuper exclu­\nsivement. Cela me tente et j'ai confiance. J'abandonnerais ma\nsituation chez Lecossart. Mais je ne l'ai pas convaincu. Il est\ntellement indifférent et sombre! Je voudrais que vous lui\n parliez, vous.\n    — J'ai peur de ne pas réussir, si vous avez échoué, Henri. Il\n a tellement d'amitié pour vous. Rappelez-vous, quand nous\n habitions aux Surdents et que vous veniez de Limbourg lui par­\n ler de vos études. Votre père eût désiré vous voir reprendre la\n ferme, c'est lui qui a obtenu qu'on vous laissât devenir ingé­\n nieur. Maintenant, parfois encore il travaille, fait des plans,\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "272                        DU R E N D A L\n\n\n\ndes calculs. Mais la question d'argent lui est indifférente et\nc'est pourquoi vous n'avez pas abouti.\n   — La question d'argent devrait le préoccuper, Claire. Il\nmarche à la ruine. Je ne peux pas supporter ça. Qu'il laisse\nagir pour lui, au moins, s'il n'a plus la tête, ni la volonté.\n   Le jeune homme avait parlé avec violence. On retrouvait en\nlui le tempérament ardent qui commandait certains mouve­\nments de M1le Lemarchand. Ils étaient de la même race\nfiévreuse et passionnée. Claire répliqua paisiblement, mais sa\nvoix sonna haut dans l'air sonore :\n   — Pourquoi n'agiriez-vous pas d'autorité, mon ami ? Vous\nsavez, hélas! que le pauvre père est malade et moi j'ai toute\nconfiance en vous.\n    Ils s'étaient mis à marcher vers la maison. La route montait\ninsensiblement. La chute du jour semblait suspendue; au ras\nde l'horizon, entre la fagne et le ciel, une raie de lumière\nfauchait l'ombre comme une moisson précoce. Henri lâcha le\nbras de sa compagne, pour qu'elle ne vît pas qu'il tremblait.\n    — Je ne puis rien faire, dit-il, parce que je ne lui suis rien\nni à vous. Nos pères se connaissaient et nos grands-parents\naussi et les autres qui les ont précédés, car de tous temps ce\npays a réuni nos deux familles. Cependant nous ne sommes\nni parents ni alliés. Au nom de quoi défendrai-je votre patri­\nmoine? J'ai des sentiments de fils pour votre père, Claire, mais\nje ne suis pas son fils...\n    La jeune fille s'arrêta au milieu de la route. Le col dégrafé\n de la pèlerine laissait s'élancer, comme une fleur hors d'un\n vase, le profil de son doux visage que le bord relevé du panama\n et la souplesse des cheveux coiffés bas dans la nuque auréo­\n laient d'ombre claire. D'étranges sons venaient de la maison\n prochaine; grêles et prolongés on y reconnaissait la voix d'un\n violon auquel un archet sans vigueur semblait n'arracher que\n des plaintes. Claire Lemarchand eut un long regard vers le com­\n pagnon dont l'éloignement soudain la rendait consciente de sa\n solitude au milieu de la fagne inhospitalière. N'avait-il pas\n l'avenir entre ses mains, l'avenir mystérieux et redoutable\n dont la préoccupation entrait en elle comme une angoisse?\n     — C'est vrai, dit-elle lentement, vous devriez être son fils,\n Henri.\n     Alors, il se passe une chose très simple et qui cependant fait\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          273\n\n\nun autre homme de l'obscur et timide Ardennais qu'un travail\nopiniâtre a mené au savoir. Il revient à la jeune fille et, avec une\nautorité dont elle ne s'étonne pas, prononce :\n   — Je vous aime depuis que j'ai l'âge d'homme, Claire, et\nalors que vous n'étiez encore qu'une enfant. Je ne vous l'aurais\njamais dit, car je n'avais à vous offrir qu'une médiocre destinée.\nCe soir j'ai compris que cette destinée-là peut être votre salut\nqui excusera l'audace de mon amour. Si vous le voulez nous\nirons ensemble à la conquête de l'avenir.\n   Et tout s'éclaire, en dépit de la nuit, devant les pas de la\njeune fille. Elle ne se souvient plus des activités oiseuses dont\nelle sort, elle se dépouille du trouble incertain de ses heures\nsolitaires, elle ne redoute plus les inquiétudes filiales qui\nl'assiégeaient tout à l'heure. Tout s'abolit en elle en un grand\nélan de confiance et d'abandon. De la fierté s'y mêle aussi à\ncause des forces généreuses qu'elle sent en elle et qu'elle a\nconscience d'apporter.\n   — C'est vous que j'attendais, Henri, et je ne le savais pas.\nJe serai votre femme et je vous aimerai de tout mon cœur.\n   Ils se sont remis à marcher simplement, côte à côte. Mais\navant d'atteindre la maison, leurs mains d'elles-mêmes se sont\nunies. De la fenêtre ouverte au bord de la route, aucun son\nne vient plus. En s'approchant, on distingue à l'intérieur une\nforme vague écroulée sur une chaise et l'archet à la main.\nL'instrument délaissé se devine sur la table. Ce n'est pas un\nvieillard cet homme assis là en proie à la plus sombre mélan­\ncolie ou du moins nul reflet d'argent n'éclaire la tache noire de\nsa chevelure dans l'ombre grise. Les pas qui viennent ont fait\nse lever la tête qu'un poids intérieur accable. La mystérieuse\nangoisse de l'hallucination dresse le corps débile. Mais lavision\nsurgie dans l'encadrement de pierre est apaisante. M. Lemar­\nchand, sans bien comprendre, sourit en apercevant le tendre\nvisage de sa fille Claire à côté du profil nerveux d'Henri Krans.\nL'immensité de la fagne encore lumineuse fait à l'apparition\ndes fiancés un fond lointain et vaste comme l'émotion qui les\nétreint.\n  (A suivre.)                                H E N R I DAVIGNON.\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": "                    Sonnets\n\n                       Orestès\nO Fils de l'Atréide implacable et brutal,\nLe Destin sans pitié, dans son aveugle    haine,\nDe l'Herméôn de Sparte aux portiques      d'Athène\nTe chasse loin d'Argos et du foyer natal.\n\nTon père, qui mourant palpitait sur l'étal,\nDort au tombeau des Rois dans la sombre Mycène,\nEt tu fuis, affolé, le Spectre de la Reine\nDont le sang maternel pleut sur ton front fatal.\n\nMais va, ne maudis point le Sort, ô Pélopide,\nMalgré Klitemnaistra    sanglante et l'Euménide   :\nCar Pylade est fidèle, et tu gardes,   parmi\n\nLes tourments dont te navre Erynnis à l'œil louche,\nLe bonheur de sentir, contre ton cœur   farouche,\nLe cœur, et, dans ta main, la main de ion ami\n\n\n           La Statue de l'Athénienne\nPour lamenter quel deuil, ô femme, et quel amour\nAs-tu voulu revivre en l'étrange  statue\nOù, depuis deux mille ans que ta douleur s'est tue,\nTa douleur parle encore ainsi qu'au premier jour?\n\nCelui que l'Hadès noir a pris, haineux     vautour,\nEt dont le lent regret te consume et te tue.\nEst-ce l'adolescent ton fils, pâle Inconnue,\nOu l'époux, de tes bras détaché sans retour?\n\nOn ne sait. Mais du moins nous savons comme on ûime.\nEt nous la comprenons, la volupté suprême\nDe tes pleurs corrodant le marbre, pleur à pleur.\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                       SONNETS                             275\n\n\nCar on dirait vraiment qu'il s'enfle et se soulève.\nCe marbre de ton sein où plonge comme un glaive\nO femme, ta douleur, ta divine     douleur!\n\n\n\n                  Le Thébain\nL'argent des astres luit et tremble dans les c i e u x :\nOriôn, Kallisto, Maïa, les Dioscures\nVoient les Laconiens épars qui,     soucieux,\nFuient les champs de Leuctra noyés d'ombres obscures.\n\nLe Thébain Néoklès rouvre en mourant les yeux\nEt soulève son corps pavoisé de blessures :\nLes Spartiates l'ont percé de flèches sûres,\nMais le bonheur de vaincre emplit son cœur   joyeux.\n\nIl expire, étendu dans sa frêle  khlamide\nQue trempe et qu'alourdit son sang rouge et splendide.\nEt de longs cheveux noirs ombragent à demi,\n\nDans le limpide azur de cette nuit sans voiles,\nLe beau visage blanc du jeune homme     endormi\nComme en un lit de pourpre et sous un dais d'étoiles.\n\n\n                     Les Roses\nNul marbre austère, ô mort, mort de seize ans, ne pèse\nSur ta cendre si frêle et si légère, hélas!\nMais, lorsque naît enfin le doux printemps  d'Hellas,\nLa rose y refleurit, et ton ombre s'apaise.\n\nBlonde et rieuse fut la jeune    Titarèse,\nEt toi, pauvre Aglaos, vainement tu l'aimas :\nDepuis, tu n'as cessé de languir, et là-bas\nTu dors au seul refuge où ta douleur se plaise,\n\nAu tombeau. Mais l'amour, et la mort, et les pleurs\nDe leur magnificence ont enivré les fleurs,\nLes rouges fleurs offrant, par le soleil décloses,\n\nLeur pourpre sombre avec leur effluve embaumé\nA l'enfant qui mourut de n'être pas aimé,\nEt dont le cœur ardent saigne encore dans les roses.\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "276                        DURENDAL\n\n\n\n\n                      La Galère échouée\n\n      La galère qu'emplit le sable du rivage.\n      Comme un poisson d'ivoire et d'or pris au filet,\n      Ne fendra plus la mer enivrante et sauvage,\n      La mer aux flots d'argent, d'azur glauque ou de lait.\n\n      Pourpre, mais vide, hélas! du vent qui la gonflait,\n      La voile an mût brisé pend triste en son veuvage,\n      Car les dauphins de nacre, amoureux du sillage,\n      Ne viendront plus jouer dans son rose reflet.\n\n      Mon âme est la galère au sable condamnée :\n      Nostalgique, elle sent, journée après journée,\n      L'ennui la pénétrer, plus âpre et plus amer.\n\n      Mon âme est la galère au flot puissant ravie :\n      Comme elle aime la mer, j'aurais aimé la vie\n      Si la vie avait eu la beauté de la mer...\n\n\n\n\n                    Le Sacrifice de Sylla\n\n      Aux dieux Sylla vainqueur vient offrir de l'encens.\n      Il marche environné d'une splendeur insigne :\n      Moins blanc que sa tunique est le duvet d'un   cygne;\n      L'ombre du laurier d'or voile ses traits puissants.\n\n      De l'autel où flamboient les feux   incandescents.\n      Puisque la Louve au joug d'un maître se résigne.\n      Protection des dieux injustes, tu descends\n      Sur ce front triomphal, et du triomphe    indigne,\n\n      Tout à coup, hors du temple, une horrible   clameur\n      Jaillit comme la voix d'une foule qui meurt.\n      L'épouvante saisit les prêtres à la gorge!\n\n      Mais, se tournant vers eux, le grand    Patricien\n      Leur dit en souriant : « Amis, ne craignez rien :\n      C'est seulement trois mille hommes que l'on égorge. »\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                        SONNETS                                   277\n\n\n\n\n      Sainte-Sophie de Constantinople\n                          1453\nLe dernier des Césars et des Basilei,\nConstantin Dragozès, est entré sans escorte\nDans le temple où descend la nuit noire. Sous       lui.\nAvec l'Empire mort croule la Ville morte.\n\nDemain, les Osmanlis donnent l'assaut. Ni porte.\nNi remparts, il le sait, ni le Bosphore, ni\nLes deux mille Génois de       Justiniani\nNe vaincront la féroce ardeur qui les transporte.\n\nDevant l'image du Sauveur     Pantocrator\nLongtemps se prosterna le jeune Imperator.         .\n... Longtemps.. Et quand il eut terminé sa        prière,\n\nVictime expiatoire, et fière de s'offrir,\nO prodige! les yeux fixes des saints de pierre\nPleuraient le Basileus qui s'en allait    mourir.\n\n\n\n         D'après Andrea Della Robbia\nAndré, neveu de Luc, artiste      florentin,\nA, dans ce bas relief et d'un ciseau fidèle,\nJeune homme aux traits charmants, adorable             modèle,\nReproduit ton visage exquisement       hautain.\n\nHautain, c'est vrai, mais rien qu'un peu ; plutôt mutin :\nLongs cheveux, fin profil, bouche     spirituelle.\nLa vie, ô cher enfant, ne te fut pas cruelle,\nEt tu n'en as connu que l'enivrant     matin.\n\nLa Cité du Lys rouge et du clair      Campanile\nBerce, et baigne, on le voit, de candeur   juvénile,\nTon cœur trop innocent pour n'être pas      heureux.\n\nEt le temps qui flétrit, qui souille et qui dévore.,\nLe temps du moins n'a pu ternir dans tes beaux             yeux\nLa jeunesse en extase et l'immortelle     aurore.\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "278                          DURENDAL\n\n\n\n\n                     Course de Taureaux\n      Villamar, Cristobal, Vélade et Maquéda,\n      Habillés d'or et de jais noir, ont, dans l'arène,\n      Sous les yeux de l'infant Carlos et de la Reine,\n      Mené superbement la chaude       corrida.\n\n      Plus d'une estafilade horrible   taillada\n      Le ventre des cheoaux, de qui la fuite entraine\n      Leurs intestins, paquet fétide et rouge      traine,\n      Ou le flanc des taureaux qu'achève       l'Espadu.\n\n      Le soleil, déclinant à l'heure   coutumière,\n      Etend sur la tuerie au somptueux     décor\n      Le jaune et riche éclat de sa gloire  dernière.\n\n      Par contraste, ses feux rendent plus sombre encor\n      Le profil des chevaux cabrés dans la lumière\n      Et des grands taureaux noirs mourant sur le ciel d'or.\n\n                                                    E M I L E CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "                             Féminisme\n\n   Nous avons la bonne fortune d'offrir à nos lecteurs un important fragment\nd'une leçon sur \" le Féminisme \" professée par M. Hermann de Baets devant\nles élèves de « l'Extension universitaire pour dames », à Gand :\n\n   Sans prétendre à un esprit d'observation supérieure à celui de la moyenne\nde mes contemporains, je crois avoir remarqué que beaucoup de femmes,\nfatiguées de la banalité des conversations, cherchent à parler de ces choses\nque les usages du monde veulent leur rendre étrangères : elles s'intéressent à\nplus qu'à l'art, à la littérature ; elles sont volontiers renseignées sur quelque\nquestion politique, oui même sur la politique, sur quelqu'une de ces questions\nsociales qu'elles touchent de si près dans la pratique de la charité.\n   La conversation sortant des banalités quelconques ne sera jamais longue.\nElle sera interrompue par quelque galant homme croyant remplir un devoir\nmondain en représentant qu'il ne faut point parler aux dames de choses graves.\nIl semble, vraiment, qu'il soit de bon ton d'éviter que le cerveau féminin fonc­\ntionne suivant sa destination et sa nature.\n   La tradition s'autorise de la Littérature.\n   Le génial moraliste, qui a nom Molière, a présenté dans un éclairage diffus\nde pénombre, dans une lueur blafarde de clair de lune, cette vérité dont il fait\nla concession, qu'il faut que la femme ait « des clartés de tout ». Il a buriné,\nde son plus puissant burin, ce mot transcendant sur lequel il a fait converger\ntous les rayons de sa lanterne : « Je vis de bonne soupe et non de beau lan­\ngage! » Cette parole ne doit-elle pas nous délivrer à tout jamais des femmes\nsavantes et des précieuses ridicules? La puissance de l'aphorisme, maxime en\nstyle lapidaire, est invincible Tous les problèmes sociaux ne sont-ils pas\nrésolus par une de ces phrases aux allures spirituelles et brisantes? La peine\nde mort, par exemple, n'est-elle pas définitivement réputée légitime, utile et\nnécessaire, depuis que le sieur Alphonse Karr, grand pêcheur à la ligne et\nconfectionneur de mots estampés à l'image des guêpes, a dit cet apophtegme\nqu'il n'a pas compris et que nous répétons sans nous apercevoir qu'il ne\nsignifie rien, si ce n'est une sottise : « que MM. les assassins commencent? »\nOr donc : « Je vis de bonne soupe et non de beau langage » est une sottise\nd'envergure.\n   Si nous devions vivre de bonne soupe-seulement, dans la vie conjugale et\ndans la vie en général, les jouissances de la table seraient plutôt réduites et les\njoies du foyer seraient médiocres. Nous exigeons de la table de famille autre\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "280                                 DURENDAL\n\n\nchose que la sustentation physique avec des relents de cuisine et une conver­\nsation de pot-au-feu.\n   Qu'il s'agisse de bonne soupe ou d'un menu savant et compliqué, il lui\nfaut un condiment, un assaisonnement, qui n'est autre que le plaisir de se\ntrouver ensemble, de se retrouver dans la suspension des quotidiennes\nbesognes, de se communiquer des impressions, des idées, de vivre en commu­\nnauté, de penser de conserve et de causer de concert.\n   Que madame ait mis la main à la poêle, qu'elle ait surveillé son service,\nqu'elle ait assuré la bonne préparation des mets et veillé à l'économie; nul ne\ns'en plaindra, pas plus que Molière. « Je vis de bonne soupe. »\n   Mais que la femme, que la mère accorde aux siens de servir avec le potage\nou le rôt, un peu d'elle-même, de sa pensée, de son âme, la chose fera le\ncompte de son mari, de ses enfants, et le sien propre. Et qu'elle le fasse en\nbeau langage, la soupe n'en paraîtra que plus appétissante, le rôt plus succu­\nlent, l'eau plus limpide et le vin plus généreux.\n   L'esprit humain est ainsi constitué que nous ne faisons de bon ouvrage\nqu'en variant nos occupations; que les travaux fatigants ou repoussants, épui­\nsants ou ennuyeux, énervants ou maussades, ne se soutiennent qu'à la faveur\nde la distraction, de la diversion.\n   En famille, c'est au repas que l'on se retrouve, chacun vivant pour le sur­\nplus du temps, dans ses occupations propres et spéciales. C'est là que chacun\nse doit réconforter dans la conversation générale, également intéressante pour\ntous. C'est là que doivent se compénétrer les intelligences, les cœurs, les\nâmes, d'une vraie et réelle communauté, j'allais dire : d'une communion.\n   Il ne faut point que le mari y vienne faire la répétition des exercices aux­\nquels il se livrera demain, dans le cercle étroit et fermé de ses occupations\npersonnelles, ni l'historique de ceux qu'il y a accomplis la veille. Le repos pour\nlui est de s'en abstraire. Le plaisir pour ses commensaux est de le voir\ndépouillé de ses préoccupations et de ne point percevoir l'humeur fâcheuse\nqu'elles peuvent lui causer.\n   Il ne faut point que les jeunes gens narrent par le menu les détails de leur\nvie. universitaire, ni les péripéties de leur vie sportive, ni les incidents minus­\ncules de leur activité frivole ou sérieuse.\n   Et comme, précisément, il faut que les hommes spécialisés se taisent de\nleurs spécialités, il importe que la conversation roule sur des données qui\nsoient de la conversation générale, accessible à toute personne de haute\néducation.\n   C'est le degré de culture de la mère qui déterminera l'étendue du champ de\nla conversation.\n   Si son instruction se limitait à la nomenclature des plantes potagères et des\nmorceaux de boucherie nécessaires au diner de Molière, je craindrais fort\nqu'elle ne conduirait point la conversation; je craindrais que le dîner serait\n rapidement achevé, après que monsieur aurait raconté quelque aventure\n banale, que les fils auraient narré quelque menue histoire recueillie à la\n société ou au café, que madame et ses filles auraient fait l'inventaire et la géo­\n métrie à trois dimensions de leurs chapeaux, égrené les dizaines joyeuses des\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "                                      FÉMINISME                                281\n\n\ninvitations attendues et les mystères douloureux des bals que des deuils empê­\ncheront.\n    Je doute que la soupe fournisse un ciment suffisant pour l'union de\nsemblable foyer. Je doute que la femme y ait grand crédit, je doute que l'amour\nconjugal s'y raffermisse. Je doute que la mère ait grande autorité sur ses fils.\nJe doute que les filles se développent beaucoup dans cette éducation entreprise\nentre la casserole et les fanfreluches.\n    La philosophie de Molière n'a pas eu un succès exagéré. Dans la pratique\nde la vie, la femme faisant la bonne soupe elle-même, est plutôt rare. J'entends\ndans les classes sociales où les nécessités économiques ne l'y forcent pas. Je ne\nconsidère pas comme un péril immédiatement redoutable l'excès de travail\nsubalterne des dames.\n    Il reste de cette déplorable philosophie une partie : la partie négative.\n    Les dames en ce pays parlent assez généralement beau langage. Je vais vous\ndire ceci sans flatterie, Mesdames, parce que c'est vrai et parce que j'ai besoin\nd'énoncer cette vérité pour en tirer argument tout à l'heure.\n    Dans les familles où les hommes ne sont pas formés par une haute instruc­\ntion professionnelle et spéciale, les femmes parlent mieux que les hommes :\nj'entends qu'elles parlent une langue plus correcte, en même temps que plus\nélégante et autrement encore, bien entendu, que par la grâce de l'élocution et\nl'harmonie de la voix. Une réserve pourtant viendra, indispensable.\n    Ou plutôt, non! que la réserve vienne immédiatement; car je veux rendre à\nmon sexe l'honneur qui lui est dû. Il y a entre le langage de la femme et celui\nde l'homme une différence notable.\n    La femme parle analytiquement ; l'homme de quelque instruction, même\nmédiocre, parle plus, synthétiquement. Une manifestation frappante en est\ndans l'emploi du discours direct et du discours indirect.\n    Très rarement une femme dira, par exemple, avoir appris par une amie qui\nle tenait de son mari, que le père de celui-ci a fait tel voyage. Elle vous dira à\npeu près ceci : « J'ai rencontré une telle. Elle m'a dit : « mon mari m'a dit :\n « j'ai vu mon père, et mon père m'a dit : « je suis allé en voyage ». J'exagère,\nbien entendu, et je pousse les choses à l'extrême, mais observez la tendance, la\ntournure d'esprit : vous serez convaincues.\n    N'allez pas croire que le phénomène résulte de ce que la femme serait moins\n intelligente que l'homme. De grands savants ont cherché à établir qu'il en\nserait ainsi, par des procédés dont l'infaillibilité égalait la candeur. Ainsi ont-\n ils constaté que la femme a le cerveau plus petit et plus léger que l'homme. Au\n point de vue de l'observation scientifique, la chose est tout à fait incontestable.\n On a oublié seulement que la femme tout entière est généralement plus\n petite et même, au point de vue masse-poids, plus légère que l'homme.\n J'ignore — je suis franc — si la cervelle contenue dans une tête de veau\n pèse plus ou moins que celle tenant dans le crâne d'un anthropologiste ;\n comme j'ignore — je suis franc encore — si la mâchoire d'un philosophe\n pèse plus ou moins que celle dont se servait Samson avant que Dalila lui eût\n coupé les cheveux.\n     On peut être professeur à une université pour dames sans savoir tout.\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "282                                  DURENDAL\n\n\n\n « Je sais tout » est une forfanterie qu'un professeur, même pour hommes, ne\nse permet pas.\n   Gardez vos petites cervelles dans vos petites têtes, mes chères élèves. Les cer­\nvelles vous vont bien et les têtes aussi.\n    La puissance d'analyse des femmes est effrayante. Les avocats savent cela,\nd'expérience, et les notaires et les magistrats. Le femme qui a un procès s'est\nplongée dans tous les détails de son affaire. Elle a lu l'Almanach Hachette,\nelle a lu les Leçons de droit à ma fille d'Arsène Périer, elle connaît le Droit\nusuel de Desoer. Il n'y a pas un fait, pas une date, pas un infiniment petit\nqu'elle n'ait médité. Si elle est paysanne ou petite bourgeoise, elle interrompt\nson mari et lui dit, sans que le propos paraisse impérieux : « Taisez-vous, je\nvais expliquer cela. » Cela'. Remarquez ce mot imprécis, vague, diffus. Elle\nva, elle voit tout le procès avec une clarté de souvenir, une longueur, une\nprofusion!...\n   Supposez-la d'une éducation supérieure. Plus nettement encore vous jouirez\ndu sens de l'analyse, de la vigueur des images, de l'étonnante puissance du\ncoloris. Vous verrez que le mari comprend autrement les nécessités de l'ex­\nposé, qu'il voudrait bien ramener la conversation à une formulation plus géné­\nrale; mais vous verrez aussi que lui, comme vous, est sous le charme.\n   Devant lui, devant vous, s'étale une tranche de vie, toute vécue, toute sentie,\navec un délicieux pittoresque, avec une exquise spontanéité, avec ce quelque\nchose de réflexe, de sensoriel et de sentimental, tenant du nerf et du cœur...,\noui, du nerf et du cœur!\n   Ce que cette femme a senti, ce qu'elle a senti dans ses nerfs, ce qu'elle a senti\ndans les angoisses de la circulation cardiaque, ce qu'elle a éprouvé dans les\nnuits blanches, ce qu'elle a ressenti tandis qu'à l'église elle priait, ce qu'elle a\neu d'émotions, en demandant, dans l'approche de l'Eucharistie, la paix pour\nelle et le soulagement pour les siens!\n   Je ne connais rien de poignant comme la confession de la femme au confes­\nsionnal de l'avocat !\n   Ah, ce n'est pas de mur mitoyen ou de bornage de propriété quelle parle.\nC'est d'elle-même, c'est de divorce ou de séparation, c'est de son fils, c'est de\nsa fille. C'est d'unions brisées, c'est d'avenir ruinés, c'est d'enfants. Oh! la\nsinistre lutte entre le père et la mère pour la possession de ces êtres d'amour,\nplus chéris encore dans la haine de l'adversaire !\n   Ceci est plus poignant et plus triste et plus abîmant. Tandis que, sous des\napparences de froideur, prenant des notes pour cacher notre émotion et notre\ntrouble, ayant des sanglots au cœur, obligés de les étouffer pour ne pas com­\nmettre les erreurs que le sentiment fait commettre trop souvent, et que notre\nconclusion pratique se formule en nous par ces mots sceptiques et résignés :\n« Après cela, madame? » surgit la pensée : Eh! comment donc cette femme\nintelligente a-t-elle fait ce mariage? Et comment cette mère a-t-elle consenti à\nce parti?\n   N'essayez point de pénétrer le mystère. 11 est insondable. Cette femme que\nvous avez devant vous, plongée dans le chagrin, brûlant des cuissons de la\ndouleur, qui a tout vu, tout vécu, tout souffert, tout enduré, ne lui demandez\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": "                                      FÉMINISME                                283\n\n\n aucun raisonnement, ne lui demandez aucune réflexion. Dé l'intuition, tant\n que vous en voudrez, du dévouement tant que vous en souhaiterez, de l'hé­\n roïsme, s'il le faut, tant que la Providence en pourra réclamer.\n     Une conception d'ensemble, une vue raisonnée, une abstraction momen­\ntanée de l'impression, du désir de se sacrifier, de s'immoler, pour voir froide­\nment?... N'y songez pas!\n    Question de coeur? Question de sentiment? Question de nerfs? Non! non!\nC'est autre chose. Cette incomplétion de la mentalité des femmes, c'est nous, les\nhommes, qui l'avons faite. C'est notre détestable traditionqui l'a constituée.\n    C'est nous qui avons fait les programmes d'éducation et d'instruction. C'est\nnous qui avons décidé que les jeunes filles sont des pensionnaires avec la seule\nvocation de « faire leur entrée dans le monde ». C'est nous qui avons statué\nqu'il suffit qu'elles puissent faire une lettre à leurs fermiers sans trop de péchés\ncontre la règle des participes, qu'elles doivent se contenter d'avoir assez d'arith­\nmétique pour toucher leurs rentes. Encore nous, qui avons établi qu'elles ne\nsauraient point la différence entre le cérébos et le vulgaire sel de cuisine. C'est\nnous qui avons jugé qu'une jeune fille ne doit lire que des romans et seule­\nment les plus bibiches, à moins qu'ils ne se trouvent dans la Mode Illustrée,\nau risque de faire prendre par hasard 1''Illustration ; que leur éducation phy­\nsique doit s'arrêter aux leçons du maître de danse, avec, comme apogée, les\nLanciers (rien des cuirassiers!); que leur éducation musicale doit aller à tra­\nvers les œuvres complètes de Streabbog ou Gobbaerts, pour s'arrêter à la\nPrière d'une vierge ou aux Cloches du monastère ; que leur théologie sera\nfournie par les Paillettes d'or; qu'après cela, elles feront des cafés pieux en\ntravaillant pour les églises pauvres, et des thés spirituels en disant entre elles\ntout le bien qu'elles pensent de leurs amies et connaissances.\n    Après quoi, on aura fait une jeune fille à marier.\n    Là est le but de l'éducation, comme notre sagesse l'a rêvée. Faire une petite\nfille pieuse, allant au bal et à la congrégation, entendant des sermons plutôt\ncaramélés et des airs de Strauss, brodant des étoles et tournoyant des valses.\nC'est la jeune fille à marier.\n    Elle ne se mariera pas..., car c'est convenu, c'est entendu : on la mariera...\nle mieux possible.\n    Il est vraisemblable que les notaires des deux familles seront entendus, après\ndes démarches discrètes, peut-être indiscrètes, de personnes de l'un ou de\nl'autre sexe, que ces choses ne regardent point. Les médecins seront soigneu­\nsement tenus à l'écart, parce qu'ils pourraient dire des choses utiles à savoir.\n    Il serait tout à fait impertinent de la part d'une jeune fille de se mêler de\nson propre mariage. On admet qu'une jeune fille soit consultée sur un boa,\nune chinchilla, une loutre, une infinité de peaux de taupes qu'on pourrait\nsonger à lui offrir en vue des visites de l'an. Ce serait bien la plus révolution­\nnaire des revendications, qu'elle pourrait formuler, de prétendre être admise à\napprécier son futur.\n    Une jeune fille ne peut pas s'occuper de choses sérieuses. C'est clair,\npuisque les dames ne peuvent se mêler de choses graves. Une jeune fille doit\nse laisser marier.\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": "284                              DURENDAL\n\n\n\n   Et surtout la jeune fille, se laissant marier, doit absolument ignorer les\ndevoirs du mariage.\n   Les gens qui s'imaginent que le mariage soit une chose un peu sérieuse se\ntrompent totalement.\n   Une jeune fille une fois fiancée, ne va plus dans le monde sans son promis.\nIl y a à cela cet avantage qu'elle ne va plus dans le monde sans que tous les\ninvités parlent d'elle et de celui qui fait couple avec elle. Ce que disent les\namies ne peut être que charmant, puisqu'elle est toute à son futur mari et\nn'entend que ses propos tendres et troublants.\n   On fait des visites avec maman. Naturellement que maman seule a la\nparole, puisque les tourtereaux roucoulent et ne parlent pas.\n   L'on va chez la railleuse, chez la modiste, on voit les magasins, on par­\ncourt les inventaires, on surveille les liquidations. Ce que le mariage a de\ndélicieux dans ces préliminaires de chiffons, parfois coûteux! Le grand jour\narrivé, il se fait une exposition des cadeaux, chacun se pâme. Tous les amis\nsont réquisitionnés avec leurs voitures, leurs automobiles et leurs décorations.\nC'est un triomphe! Le futur grille des sèches en attendant que le coiffeur ait\nfait un parterre de cheveux divins aux fleurs d'oranger odorantes. Le cortège\ns'ébranle. L'Officier de l'Etat civil fait un discours charmant. Marche nuptiale\nde Mendelssohn. Le Curé parle d'Isaacet de Jacob et de tout ce qui s'en suit.\nEncore marche nuptiale de Mendelssohn.\n   On déjeune; une émotion, une larme, une coupe de champagne. Le jeune\ncouple s'en va gravir les montagnes de la Suisse, défier la fièvre typhoïde en\nItalie, peut-être planter le drapeau national aux environs des glaces où\ns'assemble actuellement le Skating Rink des explorateurs des deux hémi­\nsphères.\n   La douce intimité conjugale s'établit dans les chambres d'hôtel, dans\nles wagons-restaurants et les wagons-lits, dans les traîneaux à rennes ou\nà chiens.\n   Quelques mois se passent à envoyer aux parents et connaissances des cartes\npostales, illustrées naturellement, et portant des notes intéressantes surtout\npar leur laconisme.\n   Puis on rentre. Monsieur reprend ses habitudes de garçon. Madame est\nquelque peu lasse des fatigues du voyage. Monsieur achète une chaise\nlongue. Madame s'affale, dans un peignoir tout blanc, un peu pâlotte, un peu\ndérangée, langoureuse. La vie sérieuse a commencé...\n   Quelqu'un a-t-il dit à cet homme, quelqu'un a-t-il dit à cette jeune\n femme qu'ils ont assumé ce que les théologiens appellent si bien des\ndevoirs d'état?\n   Quelqu'un ou quelqu'une, a-t-il, a-t-elle, eu le courage de dire à cette\nenfant de vingt ans, à cette pensionnaire sortie de pension, à cette jeune fille\nentrée dans le monde, à cette demoiselle à marier, mariée, qu'elle porte désor­\nmais en elle trois missions terrifiantes : conduire un mari, diriger une\nfamille, élever des enfants ?\n    Conduire un mari. Ce n'est pas par l'effet d'une distraction que ce mot\nextraordinaire a coulé de ma plume et jaillit à cet instant de mes lèvres.\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "                                      FÉMINISME                                 285\n\n\n    Les célibataires plus ou moins endurcis peuvent dire, sans guère y\ncroire, que le centre familial est l'homme. Nul mari n'oserait proférer ce\ncontre-sens.\n    L'homme occupé s'occupe de ses affaires. Qu'elles s'appellent politique,\nscience, médecine, barreau, commence, industrie, ce sont des affaires étran­\ngères aux affaires domestiques. L'homme occupé ne s'occupe ni de lui-même\nni de sa toilette, ni de ses intérêts d'intérieur. Il est au département des\naffaires étrangères, dont il a pris la charge.\n    Et comme il n'y a pas de gens plus occupés que les désœuvrés, la vérité\nque je proclame audacieusement est d'une complète généralité. Du jour où la\nfemme prend la responsabilité d'être épouse, son premier enfant est son mari.\nDu garçon de la veille, sans responsabilités et sans charges morales, elle, et\nelle seule, peut faire le père de famille.\n    Libre aux plaisanteries de faire la charge, la caricature, de mettre dans les\nménages le globe de verre étamé dont je parlais ; la vérité est que l'intellectua­\nlité, l'activité, des uns, l'insuffisance et l'oisiveté des autres nous entraînent\ntous, ou vers des travaux étrangers au centre familial, ou vers des pertes de\ntemps non moins nuisibles à l'exercice de la mission familiale.\n    Il n'est point de maison unie où la femme n'exerce, dans les choses quoti­\ndiennes et habituelles de la vie, un rôle prépondérant et cette prépondérance\nn'est jamais mieux obéie, plus entière, que lorsqu'elle s'exerce en fait et ne\ns'affirme jamais. Le mari heureux est celui qui a une maîtresse-femme. Pour\njouer le rôle de maîtresse-femme, il faut une préparation un peu plus complète\n que celle du programme que je retraçais tout à l'heure.\n    Il est indispensable que le cœur de la femme lui donne l'illusion, à elle-\n même, que son mari lui est supérieur. C'est la nécessaire supercherie de\n l'amour conjugal. Il faut qu'elle ait cette exquise délicatesse et cette toute\n féminine habileté de lui faire accroire à lui, qu'elle le tient pour son chef et\n son guide. Mais il est bon, il est nécessaire, il est essentiel, que le mari n'ait\n pas, besoin de se mettre un prisme sentimental devant le cerveau pour avoir la\n certitude que le gouvernail est tenu d'une main sûre, experte et habile, que la\n timonière connaît la nature et le prix de la cargaison que porte la barque\n familiale; qu'elle sait les roulis, les tangages et les vents,; qu'elle sait les fer­\n mentations de son chargement d'âmes, les périls de l'arrimage et les lois de\n l'équilibre moral. Que le mari soit capitaine, amiral, général et commandant\n en chef, responsable et couvrant toutes choses, mon féminisme ne s'y oppose\n pas; mais qu'il ait un doux et charmant chef d'état-major dans lequel il ait\n toute, confiance, qui discrètement lui inspire les ordres de service et les donne,\n habituellement, sous l'autorité de son assentiment présumé!\n     Elever des enfants.\n     Un enfant vient de naître. Ce n'est pas tout de distribuer des dragées.endes\n  boîtes aux faveurs bleues, s'il s'agit d'une fille, aux faveurs rouges, s'il s'agit\n  d'un garçon. Ce n'est pas tout d'envoyer le pauvret en nourrice ou de lui don­\n  ner le plus, aseptique des Soxhlet. Il y aura quelque intérêt à le suivre et à le\n  surveiller de très prés dès, les premiers jours.\n     Les jeunes mamans et surtout les jeunes papas sont généralement d'une très\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": "286                               DURENDAL\n\n\n\nparfaite ignorance des choses très graves, très importantes, souvent vitales, qui\ndoivent être rigoureusement et consciencieusement observées, sans une heure\nde négligence, dans l'ordre physique\n   Nul paysan n'est sans quelque connaissance de ces choses-là, s'agissant de\nses poulains, de ses veaux et de ses porcelets. Je n'ai pas réussi à comprendre\nque nous puissions avoir la conscience en repos dans notre ignorance, étant\nquestion de nos enfants.\n   Par la force des choses, ce ne sera point, sauf exception, le père qui pourra\nobserver, constater. Mais pourquoi donc nos pauvres femmes sont-elles, par la\nrigueur de la compression que nous infligeons à leur, intellectualité. obligées\nde laisser mourir les petits pour lesquels elles ont tant souffert et pour la con­\nservation desquels elles donneraient leur vie, faute de quelques connaissances\nélémentaires, suffisantes toujours pour savoir quand il faut appeler un méde­\ncin, suffisantes le plus souvent pour conjurer le danger immédiat? Pourquoi\ndonc veut-on que nos femmes sachent trousser un poulet, découper un cochon\nde lait et leur interdit-on de savoir comment est fait à l'intérieur ce charmant\npoupon, qu'elles ont nourri de leur sang et de leur lait? Pourquoi faut-il\nqu'elles ignorent les symptômes des sept ou huit maladies subtiles, insidieuses,\nperfides qui chaque année font verser des larmes à foison, uniquement parce\nqu'il nous plaît que nos femmes soient ignorantes des choses les plus intéres­\nsantes, les plus curieuses à connaître, les plus utiles à savoir et à mettre en\npratique ?\n   Vous êtes mieux informées que moi, Mesdames, du besoin que vos cœurs\néprouvent et que vos intelligences perçoivent bien clairement, de pouvoir\nsuivre dans vos fils et surtout dans vos filles l'évolution physique avec ses\ngrandeurs et ses noblesses, avec ses côtés délicats et en quelque manière dimi­\nnuants et pénibles. Nous sommes à l'Université, Mesdames, et nous ne parlons\npoint pour ne rien dire. Les mères ont à exercer quotidiennement l'art d'un\ndiagnostic pénétrant. Les mères peuvent saisir des misères s'incrustant dans\nles jeunes physiologies et dans les jeunes psychologies, que les médecins ne\nvoient point, que les confesseurs ne peuvent deviner. Vous suivez les cours de\nla Croix rouge, je vous en félicite. Vous serez instruites de l'art de mettre des\nbandages et des atelles aux membres d'un chauffeur blessé ou d'un aéroplaniste\ntombé des airs. Soyez les « Croix rouge » de vos enfants. Du berceau au ma­\nriage, de l'enfance à l'âge nubile, il. y a des dangers, des blessures, des plaies\néchappant au contrôle de l'homme. Il y en a de l'âme et il y en a du corps.\n L'œil de la mère seul est assez perspicace, la parole de la mère seule est assez\ntendre, la main de la mère seule est assez douce pour deviner le mal, panser\nles plaies et redresser les volontés.\n   La Providence vous a donné l'intuition de ces choses-là, car la Providence\nvous a fourni un instinct supérieur-, vous relevant en force, en dignité, en\nsagesse, en habileté, de l'éducation qu'on vous a faite. L'amour maternel vous\na donné cette vue, cette adresse, ce tour de main, dont il semble que nos pro­\ngrammes s'acharnent à vous refuser la puissance et les consolations.\n   Il n'y a que les mères pour sonder l'âme de leurs enfants. Il n'y a qu'elles\npour faire leur éducation.\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "                                     FÉMINISME                                287\n\n   Sans doute, il est un âge, ou plutôt non. il est un moment, où le jeune\nhomme semble formé à ce point qu'il paraisse qu'un coup d'œil d'homme\npuisse juger de sa vocation, où la main de l'homme paraît pouvoir le diriger\ndans la voie spéciale que son père où son directeur aura choisie pour lui. Cet\nâge, ce moment n'arrive point pour la jeune fille. Et c'est erreur et illusion de\nnotre masculinité autoritaire de prendre pour réelles les apparences sur lesquelles\nnous vivons... pour les garçons.\n   Eh ! oui, les juristes jugeront mieux que leur femme, si le fils a la bosse du\ndroit, et les mathématiciens mieux que leur femme, s'il a la bosse des mathé­\nmatiques. Jamais nul de nous n'a pensé que les pères aient à se désintéresser\ndu choix de la carrière de leurs fils. Jamais nul n'a pensé qu'il ne faille en cette\ndélicate matière consulter quelque homme d'expérience et de sagesse, con­\nnaissant le sujet et l'ayant étudié.\n   Mais i'intellectualité, les dispositions intellectuelles, les habitudes intellec­\ntuelles sont ici secondaires. Il y a un côté moral qui domine et prime tout, il\ny a des dispositions, non d'intelligence, mais de sentiment moral, il y a des\nhabitudes, non de direction scientifique, mais de conduite morale. Il y a des\néléments de l'ordre du sentiment et de la volonté.\n   Autre chose est être anatomiste, disséquer des cadavres; autre chose être\nmédecin, voir des êtres humains, en leur vie réduite ou menacée et manipuler\nleurs souffrances; autre chose être géologue, chimiste, physicien, archéologue\nou professeur de droit romain; autre chose être avocat, homme politique; autre\nchose être philosophe-amateur, constructeur de syllogismes et de dilemmes;\nautre chose être prêtre, religieux, missionnaire.\n   Dans la vocation, il y a le cœur et il y a toute une formation qui est sous le\ngouvernement du cœur.\n   Il est d'observation, il est de vérité, que la manifestation des vocations par\nle côté cœur, par le côté sentiment, par le côté disposition au dévouement, à\nl'abnégation, à la lutte pour autrui ou pour l'idée, est beaucoup plus recon-\nnaissable pour la femme que pour l'homme, pour la mère que pour le père.\n   Je n'entends pas que le père abdique et renonce à sa responsabilité, j'entends\nque le père vérifie, contrôle les impressions de la mère, j'entends qu'il examine\net discute avec la mère. Mais j'affirme que, s'agissant d'une vraie vocation,\ns'agissant de mieux que du choix d'une carrière lucrative, étant question d'une\nvie de dévouement, de sacrifice, d'enthousiasme, de combativité, la mère est la\npremière à sentir, à s'émouvoir et à voir.\n   Il ne faut point que dans le stade de la réflexion familiale, elle soit écartée\ncomme une simple sensitive s'éclipsant devant la raison maritale. Il faut qu'elle\nsoit l'égale de son mari dans cette grave et délicate délibération sur le sort de\nl'enfant. Il faut qu'elle soit capable, d'esprit réfléchi, comme d'âme et de cœur,\nde prendre part à ce conseil intime d'où sortira un avis d'une capitale impor­\ntance. Il faut qu'elle ait pu suivre le développement de l'enfant, le connaître,\nle comprendre, le juger.\n   Oui, Mesdames, vous avez des grâces d'état. Oui, la Providence a été géné­\n reuse dans les dons de pénétration qu'elle vous a répartis. Mais pourquoi,\n nous, les hommes, avons-nous décidé que vous ignorerez les langues que votre\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": "288                                DURENDAL\n\n\nfils apprend à dix ans, que vous serez ridicules à savoir les sciences dont la rudi­\nmentaire connaissance le rend si fier. Pourquoi entre son esprit et le vôtre,\ncette muraille, ce nuage, cet isolement, qui le fait peut-être se considérer\ncomme supérieur à vous, comme il a la conviction d'être supérieur à ses\nsœurs?\n   C'est mauvais, c'est périlleux, c'est détestable, le collégien regardant sa mère\nde haut, parce qu'il sait un peu de langues mortes, presque rien de mathéma­\ntiques, rien de sciences naturelles.\n   Mesdames, vous travaillez pour les églises pauvres, vous faites des aubes,\nvous faites des nappes d'autel. C'est fort bien et je pense que Jésus vous en\nrécompensera là-haut, comme si vous aviez donné un verre d'eau aux pauvres\nen son nom. Mais... si vous payiez quarante centimes l'heure à une ouvrière\npour faire de la dentelle, des festons et des broderies, si la mode et l'esprit\nmasculin vous permettraient de passer ces heures que vous donnez à une\nmain-d'œuvre secondaire, à former des hommes d'action, à les animer de votre\nâme, à les faire vivre de votre foi... ?\n   Je lis dans un journal : Un Père Récollet a été martyrisé en Mongolie.\nC'était un fils de paysan, il portait un surplis fait de la main d'une dame gan­\ntoise. Le récollet martyr m'émeut, je songe au paysan et à la paysanne qui lui\ndonnèrent le jour, qui rélevèrent de leurs privations, qui renoncèrent à son\nassistance... Le surplis me laisse froid.\n   J'aime mieux lire : Un pauvre Franciscain a été tué en Mongolie. Il était\nle fils d'une dame de Gand, qui lui avait acheté un trousseau après avoir\ndonné son temps libre à lui former l'âme et le cœur, et à se mettre elle-même\nchaque jour plus en mesure de le suivre et de le diriger. Lui est le martyr;\nelle est l'héroïne qui a su faire son éducation. Cette femme a des fils dans\ntoutes les carrières, ils font grande figure; ils savent et le monde sait que\nc'est à elle qu'ils le doivent.\n                                           *\n                                       *       *\n   Je vous le disais, n'est-ce pas? Je ne rêve ni la femme amazone, ni la femme\ncuirassier. Je ne rêve ni la femme avocat, ni la femme chauffeur. Je ne rêve\nni la femme procureur général, ni la femme ministre de la Guerre\n   Je ne désire point faire sortir la femme du cercle familial. Mais je vois dans\nla maison autre chose que la cuisine et le salon mondain. J'y vois l'épouse,\nj'y vois la mère, mettant au centre de sa vie sa mission éducatrice,\nexerçant dans ce rôle la plus haute influence, y jouissant des plus superbes\nprérogatives.\n   La création de l'Extension Universitaire pour Dames, c'est l'affirmation\nque nous entendons renoncer au bénéfice malsain d'un vieux préjugé. C'est\nl'expression de notre volonté de vous aider, si vous le voulez bien, Mesdames,\nà vous convaincre que nous avons eu l'orgueil égoïste et que nous entendons\nl'immoler, comme on eût dit en 1830, sur l'autel de l'amour, de la famille et\nde la société.\n                                                        H E R M A N N DE B A E T S .\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "          Un livre sur Richard Wagner\n                   IL s'agit de conférences faites à l'Université de Vienne par\n                       M. Guido Adler, une des personnalités les plus éminentés\n                      de la science musicale dans les pays de langue allemande,\n                      président de la section autrichienne de la S. I. M. et prin­\n                      cipal organisateur du récent congrès de la musique à\n                      Vienne (1). Il faut admirer qu'en Allemagne et en Autriche,\n                      l'enseignement de l'histoire de la musique dans les univer­\n                      sités, bien que n'étant pas une branche principale (Haupt­\n                      fach), n'est confié qu'à des spécialistes de premier ordre,\ndes Hugo Riemann, des Guido Adler. Ce soin peut paraître excessif, si l'on\nne songe à la difficulté d'ordonnance d'une matière aussi vaste, à la néces­\nsité de faire un choix dans une multiplicité de détails, qui tous ont leur\nimportance, pour présenter à des non-initiés un ensemble facilement assimi­\nlable, — et si l'on n'a expérimenté qu'en thèse générale, la compétence du\nmaître doit être en raison directe du manque de préparation de l'auditoire.\n   Le fait est que les dites conférences forment un des ouvrages les plus\nsubstantiels qui aient été écrits sur l'ensemble de la pensée wagnérienne et\nqu'après l'avoir lu, le moins averti ignorera peu de choses de ce que, à la\ndistance où nous sommes déjà, on pourrait appeler le « phénomène wagné-\nrien ». Certes, il contient bien des choses qui furent déjà dites, bien des\njugements déjà formulés ailleurs sous différentes formes. Mais on les\nretrouve condensées ici en un corps de doctrine qu'on peut rejeter ou\nadmettre, mais qui forme un ensemble organique. Nous formulerons en ter­\nminant plusieurs objections et réserves. Exprimons dès maintenant le plaisir\nque nous a causé la lecture de ce livre de parfait bon sens et de froide impar­\ntialité où s'affirment, avec une information sûre, une méthode critique\nsévère et une sensibilité artistique raffinée d'Allemand du Sud.\n   A la différence du grand nombre des critiques wagnériens, M. Adler con­\nsidère surtout, en Wagner, le musicien. « Certes, il est plus facile de tourner\nde belles phrases sur la régénération ou la réforme, sur la politique ou l'art\nsocial, sur le système du monde, que d'expliquer une œuvre d'art et un\ntravail de création avec ses caractères techniques. » La musique restera donc\nle centre de son exégèse, comme elle était, en somme, le moteur principal\n\n\n  (1) Richard Wagner. Conférences faites à l'Université de Vienne et revues pour la tra-\nduction française, par GUIDO ADLER. Traduction française de Louis LALOY. Leipzig,\nBreitkopf et Hartel, in-8°, 386 pages.\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": "290                                     DURENDAL\n\n\n\n de la multiple activité wagnérienne ; et de cette musique, ce ne sont pas tant\nles éléments qu'il considère que leur mise en œuvre, en illustrant son texte\nd'exemples appropriés. Il ne négligera pas pour cela les autres attributs du\ngénie wagnérien et s'efforcera de mettre en lumière l'harmonie du dévelop­\npement artistique et philosophique chez Wagner. Autant que possible, il\nlaisse parler celui-ci, par des extraits de ses livres et de sa correspondance (1);\nles nombreuses citations d'écrivains allemands du même temps, qui com­\nplètent les premières, sont particulièrement instructives pour le lecteur\nfrançais, généralement ignorant de cette littérature, enclin par conséquent à\nconsidérer Wagner d'une façon trop absolue et comme indépendant de son\nambiance intellectuelle ; pour ne citer qu'un exemple, c'est ainsi que, rappro­\nchée des Principes de la philosophie de l'avenir de Louis Feuerbach, de la Reli-\ngion de l'avenir et de l'Eglise de l'avenir de Frédéric Feuerbach, l'expression\nfameuse : « musique de l'avenir » dépouille l'allure prétentieuse et insolite qui\nfaisait le bonheur des défunts antiwagnériens.\n   Suivant naturellement l'ordre chronologique des œuvres, l'auteur analyse\nmusicalement, avec citations à l'appui, les opéras de jeunesse, les Fées, etc.,\ngénéralement peu connus, et s'élève avec raison contre le tripatouillage à\nl'aide duquel on s'est efforcé, dans l'édition nouvelle de Rienzi, de rappro­\ncher ce grand-opéra des œuvres ultérieures. Il établit le plan des premières\nouvertures de Wagner et signale les cas nombreux où, depuis les opéras\nromantiques jusqu'aux drames musicaux, le maître a puisé dans le volkslied\nallemand le caractère de son inspiration (chœur des fiançailles de Lohengrin,\nchants des matelots de Tristan, chanson du cordonnier des Maîtres, etc.).\nDes pages instructives sont consacrées aux thèmes conducteurs, à leur inven­\ntion « concentrique », à leurs superpositions, au mécanisme de leurs modi­\nfications, — ces dernières toutefois ne se manifestant pas encore dans les\nopéras romantiques où (tel le thème de la défense de Lohengrin) les motifs\ngardent une physionomie sensiblement constante (2). M. Adler constate les\nabus imminents du système des thèmes conducteurs, « au fond une musique\nd'utilité, qui doit répondre aux exigences de ce qu'elle sert. Sous ce rapport\non peut aller trop loin. La servante montre alors un visage auquel la servi­\ntude imprime l'anxiété. Elle veut, de tous côtés, répondre aux ordres, et n'a\nplus de caractère. La musique devient une mosaïque dans laquelle les\npierres (motifs et parties de motifs) effacent ou compromettent l'impression\n\n\n   (1) Lettres à Auguste Roeckel (traduites en français par M. Kufferath), à Liszt 'et à\nUhlig (trad. franc, du même); à Mathilde Wesendonck (trad. franc, de G. Khnopf); à\nOtto Wesendonck ; à Heckel ; à la famille du maître ; à sa femme Minna; à Éliza Wille.\n   (2) Les leitmotiv de la dernière manière possèdent, on le sait, trois qualités essen­\ntielles : ils sont frappants, caractéristiques et ductiles. Les deux premières se rencontrent\ndéjà dans les œuvres de la première manière, la troisième, qui appartient à la période\nde parfait épanouissement du génie wagnérien, semble aussi la plus difficilement\naccessible. Peu de partitions modernes qui soient dépourvues de leitmotiv, mais ceux-ci\nmanquent de la souplesse expressive qui fait des thèmes wagnériens un moyen musical\nd'une si persuasive éloquence. Les uns, comme ceux de M. Massenet, sont en bois, les\nautres ne dépouillent leur physionomie primitive que pour devenir méconnaissables.\n"}, {"page_pdf": 348, "texte": "                  UN LIVRE SUR RICHARD WAGNER                            29l\n\n\ngénérale... Mais le sentiment et le coloris de la scène forment le lien. Sous\nce rapport, l'art de Wagner est toujours allé de l'avant. Les transitions et\nles changements de sentiment se perfectionnent. Qui voudrait alors\ndemander au maître, à chaque emploi d'un motif : « D'où vient-il ? Com­\nment ? Dans quel but ? »\n   Au surplus, l'auteur s'élève avec raison contre les exégètes forcenés qui\nprétendent découvrir un sens symbolique sous les moindres modifications de\nmotifs, lesquelles ne sont souvent que le fruit du travail thématique :\n   La différence entre la superposition thématique à intention dramatique et la\ncombinaison contrapontique reste chez Wagner une différence de genre jusqu'en\nses dernières années. Les motifs sont superposés et se rencontrent surtout\nsur les notes qui forment accord. Dans ce travail, souvent la ligne ou le\nthème de la partie symphonique a moins d'importance que le coloris. Il n'est\nqu'un procédé que l'on pourrait qualifier de « coloris contrapontique ».\n   Il était intéressant d'observer les lois qui, chez Wagner, régissent la\nstructure générale, laquelle, pour ne répondre pas à des formes concrètes,\nn'en a pas moins sa logique particulière. M. Adler remarque d'abord que les\ncontrastes abrupts offerts, en poésie et en musique, par le romantisme\nfrançais, l'antithèse, « seul principe nouveau de l'esthétique de Victor\nHugo », n'est pas du goût de Wagner, qui, « lorsque le mouvement du drame\nlui offre de brusques coupures, cherche à les atténuer », ce qu'il réalise en\nménageant partout de délicates transitions (tel, au deuxième acte de Tristan,\nle murmure du ruisseau, qui prolonge les sonneries lointaines des cors et\nprépare le récit qui suit). Les récits développés (comme le récit final du\nCrépuscule) se répartissent, comme l'ancienne sonate pythique, en divers\nfragments qui surenchérissent l'un sur l'autre par l'intensité d'expression.\nWagner affectionne aussi la disposition symétrique, poétique et musicale,\nnon seulement entre les fragments d'une même scène (les serments de\nSiegfried et de Brunnhilde au deuxième acte du Crépuscule), mais encore\nentre des scènes différentes, parfois fort éloignées l'une de l'autre (réveil de\n Brunnhilde, — récit de Siegfried mourant) : disposition qui favorise nota­\nblement l'unité du drame et ménage des effets puissants. Mais ce qui\ncontribue le plus à fixer la construction musicale des scènes, c'est l'unité de\ncoloris, qui est le fond de la technique ; chaque 'scène a son caractère bien\ntranché : scènes des Nornes, des filles du Rhin, des Gibichungen... Quant\nau reproche fait à Wagner que le décor aurait eu la prépondérance dans son\nart, ce reproche n'est pas justifié :\n   « En véritable homme de théâtre, il savait reconnaître la valeur du décor,\n tout comme le pouvoir sensuel de la décoration fut jadis mis à contribution\npar les Jésuites dans leurs représentations et, en général, largement exploité\ndans les opéras de cérémonie et de fête. »\n   Bien que la musique des drames wagnériens fournisse le fond de ses\n dissertations, M. Adler nous entretient longuement des livrets eux-mêmes,\n de leurs origines poétiques et légendaires, de l'évolution des scénarios.\n Signalons ici l'analyse des drames restés à l'état de projet, ainsi que les\n détails historiques et légendaires, généralement peu connus du public\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": "292                               DURENDAL\n\n\nfrançais, concernant Tannhaüser. L'auteur montre l'évolution wagnérienne\n dans la structure du vers, depuis les opéras jusqu'aux drames musicaux, le\n remplacement graduel de la rime par l'allitération, l'influence de la coupe du\nvers sur la forme musicale et sur le récitatif, — celui-ci soigneusement\ndiversifié d'après le caractère du personnage — les progrès accomplis dans\nla prosodie musicale pendant la dernière période elle-même : c'est ainsi que\ntel récit de l'Or du Rhin trahit des négligences prosodiques que l'on cher­\ncherait en vain dans le Crépuscule.\n   On sait que Wagner lui-même s'est expliqué très clairement sur le rôle du\nsurnaturel dans ses ouvrages, lequel, « loin de suspendre le caractère naturel\nd'un être, comme il arrive dans les miracles religieux, articles de foi, bien au\ncontraire le rend plus directement sensible » ; comme M. Adler le remarque\njustement, nous avons affaire ici au merveilleux romantique, qui prend chez\n Wagner la forme concrète du prodige. A propos de Lohengrin, l'auteur réfute\nune fois de plus l'interprétation « confessionnelle » des drames mystiques de\nWagner, le maître lui-même protestant en ces termes contre la formule de\n « romantisme chrétien » appliquée à Lohengrin :\n   « Lohengrin n'est pas un produit de la conception chrétienne, mais un\nantique poème de l'humanité. C'est d'ailleurs une erreur d'attribuer à l'idée\nchrétienne un pouvoir d'invention. Aucun de ses mythes les plus carac­\ntéristiques et les plus saisissants n'appartient au génie du christianisme, tel\nque nous le concevons d'ordinaire. Il les a empruntés aux conceptions\npurement humaines de l'âge antérieur, et modelés à sa manière. »\n   « La lutte, — dit M. Adler — que vers 1840 des hommes comme Arnold\nRuge et Echtermeyer ont entreprise contre, le romantisme religeux, fut aussi\nsoutenue par Wagner, qui attaque « cette déviation catholique, romaine et\nmystique et cette sentimentalité de chevalerie féodale » des poètes roman­\ntiques... Mais à cette époque, on ne pouvait guère comprendre autrement\nLohengrin, et l'appréciation de Liszt lui-même repose sur cette idée. C'était\nune nouveauté, comme toute œuvre librement conçue; on conçoit qu'on ait\ntâché de la ranger dans une catégorie déjà connue. »\n   Nous ne suivrons pas M. Adler dans son analyse des divers poèmes\nwagnériens, nous bornant à quelques extraits concernant les Maîtres, dans\nlesquels il discerne certains éléments romantiques, et qu'il rapproche de tels\nouvrages de Lortzing, non seulement Hans Sachs (1), mais encore l'Armurier\n(Stadinger-Hans Sachs, Conrad-Walther, Marie-Eve, Georg-David, Irmen­\ntraut-Madeleine). Les personnages sont ici fort heureusement caractérisés :\nSachs, « résigné en tant qu'homme, est hardi et entraînant comme artiste ».\n « Eva, la jeune patricienne, qui dédaigne bien des idées de son entourage,\nmontre vis-à-vis de Sachs une naïveté puérile et rusée; enthousiasmée pour\nle talent poétique de Sachs, la jeune fille intelligente trouve dans l'élévation\nde son caractère sa propre élévation, et son affection pour cet ami paternel\néclate sans réticence. Avec son amour pour le jeune chevalier naît sa passion\n\n  (1) Sur Hans Sachs, de Lortzing, voir M. Kufferath, Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg,\np. 122 ss.\n"}, {"page_pdf": 350, "texte": "                   UN   LIVRE S U R RICHARD        WAGNER                  293\n\n\npour l'art nouveau que Walther incarne, et elle devient la représentante du\npeuple, à la fin gagné par son zèle et au jugement de Sachs, dicté par\nl'enthousiasme. La différence d'âge, telle qu'elle existe entre Sachs et Eva, et\nqui écarte de prime abord les prétentions de Sachs d'entrer en lice, corres­\npond, dans l'ordre renversé, à la différence d'âge existant entre l'apprenti\nDavid et Madeleine, la nourrice d'Eve. Le trait caractéristique est que, dans\ncette classe du peuple, cette différence ne soit pas un obstacle, même lors­\nqu'elle est le plus choquante, entre une femme d'un certain âge et un jeune\nhomme. »\n   Et quand M. Adler signale les difficultés d'interprétation inhérentes au\nrôle de Beckmesser, « dont seule une interprétation excellente peut atténuer\nle grotesque de l'exécution poétique et musicale », comment ne pas songer à\nl'interprétation magistrale qui en fut réalisée au Théâtre de la Monnaie par\nM. Decléry, alors que les acteurs allemands font souvent du greffier un\ninoffensif mais insupportable Hanswurst !\n\n                                       *\n                                      * *\n   Bien que très admiratif, M. Adler n'en garde pas moins la prudente objec­\ntivité qui distingue la critique wagnérienne contemporaine des livres de\ncombat de l'ère héroïque du wagnérisme. Les réserves que lui inspirent les\nprincipes esthétiques de Wagner ou leur réalisation ne sont pas les passages\nles moins intéressants de son livre. Partant de cette idée déjà formulée que le\ndrame musical, chez Wagner, n'est pas, comme on a pu se le figurer, la\nrésultante des écrits esthétiques de' la période de Zurich, mais qu'au contraire\nl'artiste créateur, chez lui, est indépendant du théoricien, et qu'en composant\nil suit simplement l'impulsion instinctive du génie, — que l'œuvre, « d'une\nfacture infiniment plus riche et plus variée, dépasse les axiomes », — il\nmontre les contradictions et les obscurités qui, parmi tant d'idées géniales et\nd'aperçus profonds, émaillent les écrits de Wagner. Soit erreur, soit partia­\nlité, celui-ci, en vrai néo-romantique, ne veut concevoir la musique qu'à un\npoint de vue relatif; il nie implicitement la musique absolue et explique à sa\nmanière les genres et les œuvres que nous rangeons habituellement dans cette\ncatégorie. Il voit dans la danse l'origine de toute musique instrumentale,\nquand l'esthétique et l'histoire s'accordent à reconnaître que la musique crée\nses formes elle-même. Le souci de montrer le drame musical comme une sorte de\ncarrefour auquel devaient fatalement aboutir les trois arts musiques vagabon­\ndant jusque-là au hasard l'entraîne à des affirmations gratuites, aux « obscu­\nrités d'une conception passionnée ». Il estime que « la musique de Beethoven\nrepose sur une forte erreur », que « la musique absolue est le royaume de\nl'arbitraire », quand l'arbitraire est bien plutôt dans cette théorie même. A\nla fin de la vie du maître, ses spéculations esthétiques et philosophiques\naboutissent à. de véritables divagations. Forcé de reconnaître que le but\néthique qu'il avait assigné à son œuvre, l'avènement au purement humain, était\n au delà de son pouvoir, il devient dogmatiste et, méconnaissant les lois de la\n sélection naturelle, formule en aphorismes tranchants les principes qui\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": "294                              DURENDAL\n\n\n\ndoivent régénérer l'humanité. Mais ces principes, l'artiste devenu philosophe\nne les prend plus en lui-même, il les emprunte, comme en hésitant et un peu\nau hasard, à des écrits contemporains, aux spéculations arbitraires du comte\nGobineau (Essai sur l'inégalité des races humaines), à 1' « homme nature » de\nGleizé (Thalysie ou la Nouvelle existence) qui l'incline au végétarisme... Diva­\ngations qui seraient négligeables, si les moindres paroles de l'auguste vieil­\nlard, entré vivant dans l'immortalité, n'avaient été recueillies comme des\noracles, « si une partie de ses adeptes n'avaient pas considéré de telles\nmaximes, verbales ou écrites, comme un nouvel évangile, dont le salut de\nl'humanité future dépendrait ».\n    M. Adler discute encore le principe même de la fusion des différents arts\nmis par Wagner à la base du drame musical et se demande si « l'art est le\nplus haut, qui réunit tous les autres arts » ?\n    « Wagner lui-même ne peut protester contre l'existence indépendante et la\ncontinuation de chacun d'eux, qu'il considère, ainsi séparés, comme égoïstes.\nSuivant en cela Lessing, il accorde même que la pureté de l'art est la condi­\ntion première de sa compréhension, le mélange des arts ne pouvant que com­\npromettre cette intelligibilité. Il est indéniable que le drame au service\nduquel se mettent tous les arts peut atteindre à une certaine totalisation d'ef­\nficacité. Mais c'est une autre question de savoir s'il ne se produit pas une\ndiminution de chacun des arts employés et si la totalisation n'est pas obtenue\nau détriment de la pureté... Puis, la fusion n'est pas possible de telle sorte\nque partout et à chaque instant de la réalisation, elle s'accomplisse de la même\nmanière. Il s'ensuit une \" ronde des arts », une apparition et une disparition\nalternative de chacun d'eux dans le temps et dans l'espace; tantôt c'est\ncelui-ci, tantôt celui-là qui captive les sens. \"\n    L'auteur conteste le principe suivant lequel le drame « purement humain »\n ne pourrait être réalisé, au point de vue du sujet, que sur le terrain de la\n légende, ce que Wagner s'est d'ailleurs lui-même chargé de contredire dans\n une œuvre comme les Maîtres-Chanteurs, où le « purement humain » s'affirme\n tout autant que dans les drames légendaires. Au point de vue philosophique,\n il montre que l'évolution du scénario des Nibelungen, — commencé sous\n l'influence de Feuerbach, achevé sous celle de Schopenhauer — n'a pas\n abouti à une conception bien définie. L'idée de dispersion, de dissolution, de\n négation, mise en avant, avec le personnage de Wotan, sous l'influencé scho-\n penhauerienne, est vivement combattue, dans l'esprit du spectateur, par le\n principe affirmatif qui se dégage irrésistiblement de l'amour de Siegfried et\n de Brunnhilde, triomphant jusque dans la mort. M. Adler n'admet pas non\n plus l'importance de premier plan habituellement accordée au personnage\n de Wotan. Inceste et adultère déshonorent le couple des Walsungen, qui\n pourtant excitent davantage notre sympathie :\n     « C'est le destin de Wotan qui, par comparaison, manque le plus de tra­\n gique. Il se dit lui-même le jouet de Logue. Vis-à-vis de Fricka, il joue le\n plus triste rôle; car ce que cette dernière lui dit, il devait se le dire à lui-\n même. Ce qu'il annonce et fait sous l'habit du Voyageur ne suscite aucune\n sympathie. Les paroles d'Erda : « Tu n'es pas ce que tu devrais être », lui\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": "                      UN LIVRE SUR RICHARD WAGNER                                       295\n\n\ndisent la vérité. Le dieu nous laisse insensible, parce que nous ne lui avons\njamais vu accomplir une action qui gagne notre sympathie. Comment pou­\nvons-nous être émus par un faux dieu qui ne se rapproche pas de nous par le\ncôté purement humain ? (1) »\n    Lorsque, pénétrant plus avant dans le détail de l'action des Nibelungen,\n M. Adler signale le caractère « antipathique, odieux, vraiment pénible », du\nrapt de Brunnhilde par Siegfried caché sous les traits de Gunther, il ne fait\nque ratifier les remarques formulées naguère par Charles Tardieu (2), qui\nsignalait « la violence et la brutalité de la situation », ajoutant : « La scène\ndonne l'idée du viol, atrocité révoltante qui peut passer dans l'épopée; mais\nau théâtre? » Il admire beaucoup Tristan, mais remarque que c'est, de toutes\nles œuvres de Wagner, celle dont le style est le plus « difficile » par la dis­\nproportion entre les épisodes extérieurs et le drame intime :\n    « L'action est condensée dans les principaux moments psychologiques, et\nces derniers sont ensuite très largement traités. L'étendue de l'ensemble\n n'est rien moins que limitée, les contours sont vastes, les rapports de\nsymétrie très amples. Quoique Wagner se limite à l'explication des épisodes\nintérieurs, le poème est de la même prolixité de détails qui serait néces­\n saire au poète traitant un sujet historique pour éclairer les consécutions\n extérieures au détriment du mouvement intérieur des âmes. »\n    Au point de vue purement musical, M. Adler formule quelques réserves\n dont nous signalerons ici la plus intéressante, sur l'effet déroutant de l'inces­\n sant mouvement modulatoire qui est la conséquence directe de la mélodie\n « infinie » :\n    « Le déroulement, le mouvement perpétuel de la musique, sans arrêt,\n sans conclusion, avec prédilection pour les cadences rompues, amène forcé­\nment une certaine inquiétude harmonique. Ces tournures modulantes évoquant\ndes toniques qui restent au seuil de la conscience ou même à l'état latent,\n agissent avec le temps de façon troublante sur celui que la musique sym­\nphonique a accoutumé à des points de repère. »\n    Remarque très juste. Ajoutons que l'effet paraît d'autant plus sensible que\n Wagner affectionne de rompre inopinément la cadence au moment précis où\nla conclusion tonale semblait devoir s'imposer de la manière la plus irré­\nsistible (voir, dans les Maîtres-Chanteurs, l'espèce de strette qui termine\nchaque fois la ronde des apprentis : « Couronne verte... », puis la conclu­\n sion du prélude du troisième acte, celles du choral à Hans Sachs, de la\n valse des apprentis, etc.).\n  (A suivre.)                                                        ERNEST CLOSSON.\n\n  (1) L'auteur, on le voit, ne partage pas l'opinion de Nietzsche qui, comme on le sait,\nmettait en avant le personnage de Wotan : « Le tragique héros de l'Anneau du Nibelung,\nécrit le philosophe, est un dieu qui rêve le pouvoir et la puissance et qui, se servant de\ntous les moyens pour y parvenir, s'entrave lui-même par les traités qu'il conclut, aliène\nsa liberté et succombe sous la malédiction attirée par lui sur la puissance qu'il convoite. »\nMais il faut reconnaître que l'optique théâtrale modifie singulièrement cette pers­\npective.\n  (2) Lettres de Bayreuth.\n"}, {"page_pdf": 353, "texte": "           Les Vertus Bourgeoises (1)\n                    par Henry Carton de Wiart\n\n\nE                voulant imposer trop prématurément au peuple\n                 belge les réformes qu'il croyait nécessaires,\n                 l'empereur Joseph II, incompris par une nation\n                 qui n'entendait progresser que par elle-même,\n                 mourut, paraît-il, de chagrin. Cet esprit nouveau\n                 portait en lui une parcelle du génie philoso­\n                 phique et régénérateur du temps. Les Encyclo­\n                 pédistes avaient éclairé ce cerveau bienveillant.\nMal servi, en Belgique, par des ministres imprudents et\nmenteurs, incapable de se modérer, de s'arrêter aux barrières\nfatales élevées par l'esprit traditionnel, Joseph II 'devait\néchouer dans son entreprise. L a révolution brabançonne, dirigée\ncontre lui et que sa mort ne put arrêter, fut, à l'encontre de\nla révolution française, un mouvement rétrograde. Or, c'est\nl'esprit de cette révolution, l'état psychologique de la nation\nbelge en 1790, que Henry Carton de Wiart a étudié et défini\ndans les Vertus Bourgeoises. Nous ne trouvons pas ici les\nprocédés qui caractérisèrent la composition de la Cité Ardente,\nroman historique, puissant par le côté héroïque, par la couleur\nlocale et le développement narratif. L'œuvre nouvelle est une\nmanière d'étude de caractères entrevus dans le passé dont\nl'auteur a comme l'intuition. Les événements semblent secon­\ndaires ; ils servent de fond et de cadre à l'interprétation des\nphysionomies. L'auteur les a envisagés, en tous cas, avec une\nimpartialité absolue. Il n'exalte aucun parti, respecte le juge­\nment de l'histoire, constate simplement et cherche à définir les\nambiances.\n\n   (1) Les Vertus Bourgeoises (au temps des États-Belgiques-Unis de 1790) par\nHenry Carton de W i a r t . (Paris, éditeur Perrin.)\n"}, {"page_pdf": 354, "texte": "                    LES V E R T U S   BOURGEOISES               297\n\n    Les Vertus Bourgeoises racontent l'histoire d'une famille\nbruxelloise à l'époque de la révolution brabançonne. L'austère\njuriste qu'est le chef de cette famille, M. Charliers de Long-\nprez, ardent patriote, attaché à l'esprit des Etats, ennemi des\nréformes intempestives, mais conscient néanmoins de l'oppor­\ntunité de changements nécessaires qui ne peuvent se faire que\nprogressivement, est, avec van der Noot, un des plus valeu­\nreux champions du mouvement. Le retour de son fils Thierry,\nrevenu de Paris où il a terminé ses études de droit, lui fait con­\ncevoir quelque crainte au sujet des idées et du caractère du\njeune homme. Celui-ci a vécu la fièvre parisienne; il a vu\ns'effondrer la Bastille, il a connu la vie des salons, les fêtes,\nles femmes, toutes choses qui semblent avoir exalté son esprit\net ses sens. Ses principes sont en conflit avec ceux de son père.\nThierry ne craint pas d'applaudir, pour sa part, aux résolu­\ntions de Joseph II. Il n'y a pas que cette divergence d'opinions\nqui sépare le juriste et son fils. Thierry s'ennuie à Bruxelles.\nIl rencontre, par malheur, de prétendus gentilshommes fran­\nçais, des aventurières aussi, dont la jeune Ketty qui lui fait\nperdre la tête. Tout ce beau monde, aux allures louches, se\nréunit chaque soir dans le salon de Dally, rue Ducale, trans­\nformé en tripot, où Thierry, grugé par ces malfaiteurs de haute\nmine, se sent malgré tout attiré. Paris ne lui a donc rien appris?\nSa bonté extrême, sa confiance, son sot amour plutôt, l'empê­\nchent de découvrir les intentions de ces nobles amis ! En réa­\n lité, ce sont des créatures, viles pour la plupart, achetées par le\nduc d'Orléans qui, par elles, croit pouvoir fomenter en Bel­\ngique un mouvement en sa faveur. Mais le complot échoue; les\naventuriers se dispersent à l'heure où Thierry, désabusé enfin,\ns'aperçoit que la jeune ingénue qu'il aimait n'était qu'une fille\nperdue, que les gentilshommes, ses amis, n'étaient que des\nescrocs! Alors... alors toutes ses illusions s'effondrent!... La\nconscience de sa mauvaise conduite réveille son énergie. Remis\nde la blessure que lui fit un adversaire indigne, il s'engage dans\nl'armée des patriotes, devient un héros et se réconcilie avec\nson père. Il épouse la chaste fiancée, un instant délaissée,\n devient à son tour un juriste grave comme feu M. Charliers de\n Longprez. Il est, comme celui-ci, le défenseur des vieilles vertus\n bourgeoises et familiales.\n   Des incidents nombreux et amusants se greffent sur cette\n"}, {"page_pdf": 355, "texte": "298                          DURENDAL\n\n\ntrame dont l'action, toujours intéressante, se déroule avec\ncharme. Des silhouettes habilement croquées, telles celles du\nmoine dom Placide, de l'usurier Jacob, du chevalier Fox,\néclairent agréablement les diverses scènes du livre que l'auteur\na dépouillé de toute emphase romantique en évitant l'apport\nd'éléments trop héroïques et trop dramatiques. Thierry est\navant tout un prétexte d'étude de caractère, un personnage\nmoderne, un problème vivant à résoudre. Il est un singulier\nmélange de spontanéité et d'irrésolution, d'énergie et de\nfaiblesse, d'intelligence et de naïveté. Mais ses défauts sont\nceux de la jeunesse. En pleine tempête, sous le rude coup\nd'aviron que lui permet de donner le retour de son moi con­\nscient et plein de forces nouvelles, les tares disparaissent et\nc'est une âme héroïque qui resplendit. Il a subi les fluctua­\ntions fatales d'un âge où les tempéraments les mieux trempés\nsont à la merci des passions. Le temps corrigera cela. Thierry\nest l'enfant et le jouet des événements, du caprice et du milieu.\n   Le livre ainsi conçu a permis au romancier d'écrire une\nœuvre de longue haleine, servie par un style agréable, très adé­\nquat par sa clarté, son charme personnel, sa belle plasticité et\nsa grande correction, au sujet toujours intéressant. Mais en\nvoilà assez sans doute. Il ne nous appartient pas de trop insis­\nter sur les mérites du livre de l'éminent collaborateur de\nDurendal. On crierait à l'esprit de camaraderie! Tout ce que\nnous pouvons dire encore, c'est que la presse, de quelque parti\nqu'elle soit, salue le talent incontestable du maître écrivain qui,\nune fois de plus, vient de se révéler brillamment.\n                                                          J. C.\n"}, {"page_pdf": 356, "texte": "                   Chronique Musicale\n\n                Auditions de la Libre Esthétique\n    La Libre Esthétique a consacré la dernière de ses quatre auditions à célé­\nbrer la mémoire de deux musiciens d'élite dont le monde des arts déplore la\ndisparition prématurée, le premier, Ch. Bordes (1863-1909) dont l'œuvre\nfaite de sincérité profonde, de sensibilité délicate et d'idéalité contemplative\nest vivifiée par raffinement de rythmes souples et subtils; le second, J. Albe­\nniz (1860-1909) tout aussi intéressant avec moins de douceur rêveuse et plus\nde fougue méridionale, dont te talent se caractérise par la verve, le coloris\nardent aux teintes éclatantes et splendides, tous deux offrant néanmoins ce\ntriple point de contact que la force pittoresque, l'originalité des rythmes et\nl'importance accordée à l'élément folklorique comptent au nombre des traits\nessentiels de leur esthétique musicale.\n    On appréciera encore davantage l'intérêt exceptionnel de cette belle séance\nquand nous aurons dit que Mlle Blanche Selva, le quatuor Zimmer et\nMlle Marguerite Rollet en étaient les protagonistes. L'admirable pianiste\nqu'est Blanche Selva serait encore inconnue à Bruxelles si M. Octave Mans\nn'avait eu l'heureuse idée de l'inviter annuellement à ses séances de la Libre\nEsthétique. Dans l'interprétation des différentes pièces de piano qu'elle avait\njudicieusement choisies parmi les plus caractéristiques de la manière des deux\nmaîtres, elle déploya les ressources magnifiques de son talent si probe, si\npur, soucieux de tout approfondir, et où une intelligence musicale supérieu­\nrement pénétrante et compréhensive s'allie à un art de colorations vraiment\nprestigieux. D'Albeniz, nous citerons le Prélude (Chants d'Espagne) de sonorité\ntrès charmeuse, le Zortzico et la Séguedille, aux rythmes si savoureux, l'Almeria\n(Jberia) dont les chants se voilent sous un tissu transparent d'harmonies douces\net chatoyantes. De Bordes, le joli Caprice à cinq temps et les curieuses Fan-\ntaisies rythmiques, la quatrième offrant de frappantes similitudes avec les Doïna\nroumaines dont les sources ethniques semblent cependant si éloignées de\ncelles où vient s'alimenter le folklore des pays basques.\n    Mais c'est plus particulièrement dans les œuvres vocales que Bordes tra­\nduit en toute sa plénitude son âme de poète, tour à tour vibrant et attendri.\n Signalons celle qui s'intitule : Du courage, mon âme éclate de douleur, d'inspira­\n tion ample et vigoureuse, que M. Houx chanta avec un goût très sûr, et la\n Promenade Matinale, paysage d'une fraîcheur ravissante, interprétée par\n MlleRollet avec le charme de diction et de nuances qui lui est coutumier.\n"}, {"page_pdf": 357, "texte": "300                             DURENDAL\n\n\n   Enfin, le quatuor Zimmer et M. Strauwen exécutèrent la Suite Basque pour\nflûte et quatuor, où la Muse naïve et méditative de Bordes chante délicieuse­\nsement, dans un langage remarquable par la diversité féconde de ses formes\nrythmiques et expressives.\n   Sans offrir l'intérêt captivant de cette audition de couronnement, les autres\nséances musicales de la Libre Esthétique firent connaître certaines œuvres\nnouvelles dignes de fixer l'attention. La sonate en si pour piano et violon,\nd'Albert Groz (M lle Selva et M. Chaumont) est de style aussi recherché que\nla sonate en fa dièze pour piano de Maurice Alquier (M1Ie Selva), mais plus\nsubstantielle et se développant dans une atmosphère de musicalité plus haute\net plus riche. L'andante et finale de la sonate en la pour piano et flûte, de\nSiefert (MM. Peracchio et Strauwen), révèle un talent d'essence fine et ingé­\nnieuse. Le quatuor de Hollander est aussi à retenir ainsi que quatre pièces\nd'écriture élégante (inédites) que Théo Ysaye a composées récemment pour\npiano.\n   Mais les impressions maîtresses de ces trois premiers concerts furent, d'une\npart, la très belle série de poèmes vocaux écrits par des maîtres de l'école\nfrançaise, Marine et les Jardins de Raymond Hervé, Chanson d'Ophélie et\nChanson d'amour de Chausson, Les Fies de Pierre de Bréville, que Mlle Rollet\nchanta en première audition; d'autre part, deux compositions déjà connues,\nle Quintette (op. 1) de Castillon (MM. Théo Ysaye et le quatuor Zimmer) où\nla générosité de L'inspiration s'unit à la vigueur du dessin, et la sonate en\nmi majeur pour piano et violon, de Jongen (l'Auteur et M. Chaumont), une\ndes œuvres les plus remarquables de notre école belge dans le domaine de la\nmusique de chambre.\n\n\n\n                       Sixième Concert Durant\n   Le programme du dernier concert Durant, très intelligemment composé\nd'un bout à l'autre, offrait un intérêt des plus soutenus. Le concerto brande-\nbourgeois en sol majeur de Bach fut pris dans une allure sensiblement plus\nrapide que le mouvement traditionnel mais, à part quelques hésitations pas­\nsagères dans le début, cette interprétation pleine de vie communiqua aux\nlumineuses effusions de l'œuvre de Bach une intensité d'accent très prenante,\nla situant dans un triomphal épanouissement d'allégresse tout à fait appro­\nprié. Puis on entendit la Symphonie Fantastique de Berlioz. Réalisation sugges­\ntive s'adaptant avec souplesse à l'inspiration inquiète de cette œuvre étrange,\ninégale, mais si savoureuse de coloris, parfois aussi de pénétrante poésie et\ndont le romantisme flamboyant, marquant une date dans l'histoire de l'art\nmusical, est si typique de l'époque où elle fut écrite. Enfin, l'ouverture des\nPâques Russes, une des pages les plus significatives de Rimsky-Korsakoff,\nimpressionnante par son allure magnifiquement solennelle non moins que\npar la puissante originalité de sa structure.\n   M. Swolfs, ancien pensionnaire de la Monnaie, actuellement à Genève,\n"}, {"page_pdf": 358, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                                 301\n\n\nchanta un air d'Echo et Narcisse, cette dernière œuvre de Gluck qui, sans être\ndénuée de beauté, eut le tort d'être composée immédiatement après la série\ndes cinq chefs-d'œuvre qui renouvelèrent entièrement l'esthétique du drame\nmusical. Gluck, desservi par un mauvais livret, y manifesta une tendance à\ns'orienter de nouveau vers la virtuosité élégante mais conventionnelle de sa\npremière manière, ce dont il fut mal récompensé, car le public d'alors, si\nouvert aux pures splendeurs des deux Ipkigénies, marqua pour Echo et Narcisse\nune indifférence que la postérité, ce juge souverain en matière d'art, semble\navoir pleinement ratifié. M. Swolfs possède une voix sympathique dont le\ntimbre riche et chaud fut encore plus particulièrement apprécié dans le Psaume\ndu Pécheur de Saint-Othmar, fragment lyrique d'un très noble sentiment\nemprunté à un opéra de Kienzl, et dans le Roi Saiil de Moussorgsky, un lied\nvibrant et plein de flamme instrumenté par Glazounoff.\n\n\n\n               Quatrième Concert du Conservatoire\n   Edgar Tinel a clôturé magnifiquement la série de ses concerts par une\naudition de Wagner où des fragments notables de Parsifal composaient la\nmajeure partie du programme. Parmi les mesures aussi judicieuses qu'op­\nportunes qui marquèrent l'avènement de Tinel aux fonctions de directeur du\nConservatoire, il faut citer l'institution d'une chaire spéciale d'art lyrique et\ndramatique et la désignation comme titulaire de cette chaire du grand inter­\nprète wagnérien, Ernest Van Dyck, une des gloires artistiques les plus soli­\ndement établies de notre pays. Il était dès lors tout indiqué que le chef de\nnotre Conservatoire éprouvât le désir de faire apprécier son nouveau colla­\nborateur dans le rôle de Parsifal, un de ceux qu'il a incarné avec le plus de\nsupériorité. Et en effet, la puissance si magistralement évocative avec laquelle\nVan Dyck a créé ce personnage rayonnant de Parsifal est demeurée gravée\ndans le souvenir de tous ceux qui eurent le bonheur, de l'entendre jadis à\nBayreuth. A la vérité, les conditions peu favorables et plutôt paralysantes de\nl'exécution au concert ne peuvent que limiter ses pouvoirs sans lui permettre\nde déployer ces dons merveilleux d'interprète expressif que la scène seule\npeut mettre complètement en lumière. Si Van Dyck ne possède plus dans\ntoute leur plénitude ses splendides moyens vocaux d'autrefois, l'artiste émou­\nvant demeure tout entier. Il le prouva bien à la manière dont il chanta la\ngrande scène du second acte où il mit une justesse d'accent, une clarté de\ndiction et une intensité de sentiment admirables. Mme Beauck remplissait le\nrôle de Kundry. Sauf cette réserve que dans le registre du médium elle ne\npossède pas le volume de voix souhaitable, Mme Beauck soutint le poids de\nsa périlleuse mission en musicienne de race, exprimant ce personnage com­\nplexe de Kundry avec une intelligence et une finesse de nuances dignes de\ntout éloge. Toutefois, ne l'oublions pas, dans l'œuvre wagnérienne, c'est l'or­\nchestre qui est le principal interprète. Enguirlandé par les voix fraîches, douces\net harmonieuses des Filles-Fleurs, il fut radieux de vitalité et de souplesse.\n"}, {"page_pdf": 359, "texte": "302                             DURENDAL\n\n\n   Pour l'interprétation de Parsifal, il trouvait d'ailleurs dans l'auteur de\nFranciscus un guide sûr et inspiré, car l'orientation éminemment religieuse du\ngénie de Tinel et l'idéalité mystique qui constitue le tréfonds de son âme\nd'artiste le rendent singulièrement apte à traduire les significations du drame\nsublime dans toute leur profondeur et leur richesse expressive. Les harmonies\ndélicieuses du Charme du Vendredi Saint s'épanouirent avec tendresse comme\nles calices embaumés de fleurs divines. Mais le Prélude surtout fut dit avec\nune largeur imposante, une pureté de lignes exemplaire, en une atmosphère\nde recueillement et de sérénité supra-terrestres.\n   Afin de présenter côte à côte deux aspects diamétralement opposés du\ngénie de Wagner, le concert débutait par l'ouverture écrite pour le drame de\nFaust, ouverture qui datant de 1839 (Wagner avait 26 ans) fut remaniée en\n1855 et qui synthétise à merveille l'âme frémissante du héros de Gœthe avec\nses aspirations gigantesques, ses révoltes et ses plaintes douloureuses. D'autre\npart, afin de rattacher l'œuvre du poète de Bayreuth à sa filiation la plus\nproche dans l'ordre de la création dramatique, à Weber, il se terminait par\nune exécution vibrante et enthousiaste de l'éternellement jeune Ouverture de\nFreischütz.\n\n\n\n                     Séances do Quatuor Capet\n   Sous les auspices des concerts Durant, MM. Lucien Capet (premier vio­\nlon), Maurice Hewitt (second violon), Henri Casadesus (alto) et Marcel Casa­\ndesus (violoncelle) ont organisé une série d'auditions au cours desquelles ils\nont exécuté neuf quatuors de Beethoven, dont les cinq derniers.\n   Tous les artistes sauront gré à Félicien Durant de cette initiative, car les\noccasions sont vraiment trop rares à Bruxelles d'entendre ces pages d'im­\nmortelle beauté où se trouve réalisée une des expressions d'art les plus\nhautes qui soient et où le plus pur du génie de Beethoven resplendit dans\ntoute son ampleur, sa force divine et son infinie diversité. Les interpréta­\ntions des quartettistes français sont absolument remarquables de souplesse,\nde fondu et de charme lumineux.\n   Ils ont chanté avec une verve juvénile les quatuor op. 18 (nos 1, 2 et 4)\nqui, amoureusement ciselés dans une grâce subtile de rythme et de nuances,\nont apparu embaumés de toute leur exquise et printanière fraîcheur. Ils ont\nrendu éloquemment la poésie majestueuse de l'op. 59 (n° 1), un des plus pré­\ncieux joyaux de l'éblouissant écrin et où Beethoven, abordant le style de sa\nseconde manière, atteint d'un coup d'aile aux sublimes élévations. Dans les\nderniers quatuors qui se voilent de mystère et où se dessinent comme par\néchappées d'émouvantes perspectives vers l'infini, leur interprétation s'est\nencore affinée et élargie et si elle n'a égalé ni en énergie rythmique ni en\nintensité émotive celle dont les séances Joachim au Cercle nous ont laissé\nl'inoubliable souvenir, elle a été tout à fait digne d'admiration par la sereine\nnoblesse de la ligne, la respectueuse piété de l'accent, surtout par l'atmo-\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "                           CHRONIQUE       MUSICALE                           303\n\nsphère de profonde tendresse et la délicatesse idéale de sonorité où ils ont fait\nplaner ces chants du ciel, la cavatine de l'op. 130, les adagios de l'op. 131 et\nde l'op. 132, le lento de l'op. 135.\n\n\n\n          Récital Liszt donné par Mlle Hélène Dinsart\n   Le récital donné à Patria par Mlle Hélène Dinsart, une des plus brillantes\nélèves du maître Arthur de Greef, était exclusivement composé d'œuvres de\nLiszt. Elle a d'abord joué d'affilée les douze études d'exécution transcen­\ndante, exploit de virtuosité pianistique qui n'avait pas été tenté jusqu'ici et\nque nous qualifierions volontiers de tour de force s'il n'y avait plus et mieux\nà dire au sujet de cette instructive audition.\n   En effet, ces études qui au point de vue de l'exécution matérielle peuvent\ncompter au nombre des pages les plus difficiles que l'on ait écrites pour l'ins­\ntrument et dont la plupart n'avait d'ailleurs jamais figuré aux programmes de\nnos concerts, intéressent vivement par la liberté et la hardiesse de leur tech­\nnique atteignant parfois à des effets de réelle puissance. Envisagées comme\nexpressions d'art, il est impossible de ne pas en goûter la couleur romantique\nsi accentuée, leurs beaux élans de fougue orageuse, la poésie ou la richesse\néclatante de leur sonorité, et aussi dans quelques-unes, la fine saveur descrip­\ntive. (Feux-follets, Chasse-neige Mazeppa.) Il est toutefois regrettable que le trait\nde piano et surtout la gamme y exercent leur empire avec une si tyrannique\nprédominance, d'où il suit que le dessin manque de fermeté et que de nobles\ninspirations sont souvent diluées dans l'afflux d'ornementations importunes\net parasitaires. Elles offrent toutes ainsi le caractère d'improvisations abon­\ndantes et faciles, sans différence bien tranchée de l'une à l'autre, dont l'ingé­\nniosité ne cache pas toujours le manque de structure, fort distantes sous ce\nrapport de l'art d'un Chopin en ses immortelles études, si éloquemment con­\ncises et dont chacune, réalisant un type admirable de force et d'unité, con­\ncentre l'inspiration du poète en quatre ou cinq pages substantielles et défi­\nnitives.\n   Aussi étonnante de sûreté et de brio que charmante de calme et de simpli­\ncité, M lle Dinsart a joué ces douze études avec une merveilleuse aisance,\nmettant en valeur tout ce qu'elles présentent de caractéristique au point de vue\ndu rythme et de la couleur, leur infusant la vie et l'accent, variant les teintes à\nsouhait, égrenant délicatement les traits en colliers de perles, tour à tour gra­\ncieuse, énergique et recueillie. La perfection plastique et la limpidité de sa\ntechnique ont apparu encore mieux dans les six études inspirées des caprices\n de Paganini que, pour la solidité et le charme de leur écriture, nous préférons\naux études d'exécution transcendante. La sympathique et très vaillante\n artiste joua notamment à ravir le premier caprice en mi majeur, le mi bémol\nmajeur et le sol dièze mineur (la fameuse Campanella). Des acclamations enthou­\nsiastes récompensèrent Mlle Dinsart de son persévérant labeur et de son géné­\n reux effort.\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": "                        Sixième Concert Ysaye\n    Le dernier concert Ysaye fut un des plus beaux de la saison. Les noms\n aimés d'Ysaye et de Van Hout figuraient au programme dans une symphonie\nconcertante pour violon et alto, avec accompagnement d'orchestre, que Mozart\n composa à l'âge de 21 ans, où l'invention mélodique, jaillissant d'une source\n intarissable, s'épand généreusement en ondes claires et caressantes, avivée\n par un développement symphonique dont la force égale la richesse, et attei­\n gnant dans l'Andante à une profondeur d'accent qui étreint l'âme. Dialogue\n de lumineuse tendresse échangé entre les deux maîtres de l'archet et où le\n phrasé céleste du violon d'Ysaye venait s'unir aux graves et chaudes sonorités\n de l'alto de Van Hout.\n    Mme Litvinne professe une vive sympathie pour la Belgique et spécialement\npour Bruxelles qui reconnut et consacra son prestigieux talent. De leur côté,\nles Bruxellois aiment à témoigner leur gratitude envers la grande cantatrice\nqui leur révéla Gluck et Wagner. Au concert Ysaye, elle donna de l'air du\nsecond acte dArmide une interprétation dramatique et passionnée, où sa voix\nscintillante comme un cristal se déploya avec magnificence. Elle chanta\nensuite les cinq lieder de Wagner avec une largeur de style et une éloquence\nexpressive, dont le quatrième, Schmerzen, marqua le summum. Rappelée par\nd'interminables acclamations, elle rythma avec une intensité et une couleur\nextraordinaires un des lieder les plus savoureux de Moussorgsky, le Hopak,\nque Calvocoressi définit « une maîtresse page musicale conçue dans un parti\npris uniforme de mouvement et de caractère expressif autant que pitto­\nresque ».\n   La partie orchestrale du concert n'était pas moins belle. Théo Ysaye dirigea\nau début un concerto en sol mineur de Haendel où un prologue majestueux\ns'enchaîne à deux mouvements animés dont le charme d'allégresse est\nrehaussé par la vigueur architecturale du style. Quant à Eugène Ysaye, il\nne fut jamais mieux en forme comme conducteur d'orchestre. La deu­\nxième symphonie de Brahms en ré majeur fut rendue avec autant de\nfinesse que de puissance, surtout dans le premier mouvement, dont toute la\npoésie rayonna. On reproche volontiers à la Muse de Brahms de demeurer\nfroide et figée sous de somptueux vêtements. A coup sûr, personne n'aurait\nsongé à formuler cette manière de voir en écoutant la noble symphonie\nprendre par moments une allure et des significations quasi beethoveniennes.\nLe concert se terminait par deux extraits du Wallenstein de d'Indy, le tableau\nmouvementé du Camp et celui de la Mort de Wallenstein, de portée plus\nhaute et où de plaintives harmonies, singulièrement tragiques et angoissées,\nracontent les derniers instants du héros chanté si magnifiquement par\nSchiller.\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": "                               CHRONIQUE MUSICALE                                          305\n\n\n\n\n                                  Récital Litvinne\n   Notre chronique musicale étant fort chargée, n o u s ne p o u r r o n s entrer dans\nde longs détails au sujet de ce récital qui eut naturellement un grand succès.\nDe cette voix limpide, si admirablement timbrée, où l'on ne redoute jamais\nla moindre défaillance, et excellemment soutenue p a r l'accompagnement de\nL a u w e r y n s , M m e Litvinne chanta n o t a m m e n t l'Amour du poète de S c h u m a n n ,\ndont elle a écrit une nouvelle traduction, détaillant avec un art pénétrant le\ncycle de mélodies enchanteresses. On s'explique que les lieder offrant un\ncaractère dramatique lui furent plus favorables q u e les poèmes de rêve et les\ninspirations d'ordre purement lyrique. L e J'ai pardonné de S c h u m a n n , l'air\nd'Alceste (Divinités du Styx) qu'elle traduisit avec u n e énergie triomphale et\naltière, enfin la Mort d'Yseult, furent les impressions culminantes de cette\nsoirée. A ce même concert on entendit M. Bazelaire, u n violoncelliste de\ntalent auquel M . L a u w e r y n s prêta le concours de sa virtuosité charmeuse et\nélégante.\n                                                                 G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 363, "texte": "                   Le Guignol Lyonnais\n                        par Tancrède de Visan (1)\n\n\n   M. Rodolphe de Warsage a consacré, voici quelques mois, un volume\ncurieux aux théâtres de marionnettes où se trémousse le Tchanchet liégeois.\nM. Tancrède de Visan évoque, lui, la figure plus classique du Guignol lyon­\nnais, — autant dire « de Guignol » tout court, car (vous l'ignoriez peut-être) le\nGuignol parisien n'est qu'une basse contrefaçon de son vénérable congénère\ndes bords du Rhône. Un petit livre charmant, susceptible d'intéresser tous\nles amateurs de folklore et d'anciennes traditions régionales et locales.\n   Locales surtout, car, ainsi que l'observe l'auteur, Guignol est Lyonnais,\nessentiellement Lyonnais. D'où lui vient son nom? Peut-être de celui de\nChignole, une de ces petites villes lombardes avec lesquelles Lyon entrete­\nnait naguère des rapports suivis, plus probablement, et plus simplement aussi,\nde quelque ancien Lyonnais nommé Guignol — un nom assez commun à\nLyon — que tel travers aura signalé à la malice de ses contemporains.\n   Quoi qu'il en soit, la légendaire figurine naît vers la fin du XVIIIe siècle.\nM. de Visan nous parle longuement de Laurent Murguet qui, à cette époque,\nimagine de substituer, au « cosmique » Polichinelle, cette figure symbolique\ndu canut (2) lyonnais, dont il sculpta les traits à sa propre image, et auquel\ns'adjoignent ses inséparables partenaires Madelon et Gnafron, ce dernier\nimaginé par Louis Josserand ou par Vuillerme, — l'histoire hésite. Nous\napprenons les noms des impresarii successifs du petit théâtre lyonnais qui,\naujourd'hui encore, reste entre les mains des descendants de Murguet.\n   Et, dès l'origine, Guignol obtient le succès des personnages vraiment repré­\nsentatifs, dans lesquels la foule découvre avec joie, en une concentration\nvigoureuse, les traits épars de son être multiple. Du caveau sordide qui fut\nson berceau, il se glisse jusque sous les lambris de la riche bourgeoisie lyon­\nnaise. C'est le théâtre de société, propagé notamment par le philologue Clair\nTisseur, lexicographe du dialecte lyonnais et fondateur de l'Académie du\nGourguillon, le théâtre de société, cultivé avec un entrain particulier dans la\nmaison d'Onofrio, magistrat austère, plus tard conseiller à la Cour de cassa­\ntion, qu'assistait le poète Victor de Laprade.\n\n  (1) Paris, Bibliothèque régionale.\n  (2) Ouvrier en soie de Lyon, particulièrement le tisseur en chambre, qui tend a dispa­\nraître de plus en plus.\n"}, {"page_pdf": 364, "texte": "                          LE GUIGNOL LYONNAIS                                307\n\n   M. de Visan évoque en traits heureux les personnages classiques du théâtre\npopulaire lyonnais; Guignol d'abord, qui après avoir débuté sous la blouse\net le bonnet de coton, adopta rapidement la redingote et le petit chapeau qu'il\nconserve encore aujourd'hui. Guignol, c'est, comme nous l'avons dit, l'incar­\nnation du canut lyonnais, sorte de petit bourgeois, aristocrate famélique du\nprolétariat en chambre; il est moins brutal, cynique et batailleur que son\nsuccédané parisien, n'a rien d'insurrectionnel et, conservateur au fond, pro­\nfesse pour l'autorité un instinctif respect. Madelon, c'est sa femme, fidèle et\ndévouée, mais acariâtre et maussade, plus prodigue de taloches que de\ncaresses. Au contraire, le savetier Gnafron (faut-il signaler ici l'évidente éty­\n mologie du gnaf parisien?) est, franchement, un mauvais diable; sous son\nimmense chapeau tromblon, il marque mal; cet ivrogne impénitent, qui au\ndébut se bornait à proférer de vagues imprécations, n'a cessé d'amplifier son\nrôle, jusqu'à contrebalancer l'importance de Guignol lui-même. Puis, il y a\nles personnages épisodiques, M. le Bailli, la jeune Dodon, Canezou, l'im­\nplacable proprio...\n   Rien d'étonnant à la popularité du castelet (le théâtre de marionnettes), qui\nfut assez grande pour retenir à leur place, un jour du temps jadis, les spec­\ntateurs haletants, tandis qu'un grand incendie détruisait tout un quartier\navoisinant.\n   Mais aussi, quel art n'exige-t-elle pas, la mission de faire parler et se tré­\nmousser les marionnettes! Voici comment s'exprimait Rousset, l'un des plus\nintéressants acteurs et dramaturges du petit théâtre :\n   « Ah! j'avais le feu sacré. Je n'étais pas moi, j'étais Guignol. A travers les\nplanches qui me séparaient du public, je sentais comme des vibrations partant\nde moi pour aller aux spectateurs. Dans les passages émouvants, quand\nGuignol faisait pleurer, j'avais des frissons dans les doigts. Tout le monde\nme disait : « Il vit, votre Guignol, il vit. » Un quart de mon art consistait à\nprendre un bon accent de canut, un autre quart à être doué d'une bonne voix\nbien flexible, mais la moitié au moins était d'avoir de l'émotion dans les\ndoigts. Je me souviens qu'un soir je fis rire mon public pendant plus de cinq\nminutes sans dire un mot, rien que par les gestes de Guignol regardant partir\nMadelon après une scène orageuse. »\n   Ajoutez à cela l'intensité d'effet, justement signalée par l'auteur, qui résulte\nde la pantomime mouvementée et de la gesticulation frénétique des person­\nnages de bois, ainsi que de l'avantage qu'ils possèdent sur les acteurs en chair\net en os d'un visage expressément modelé d'après leur caractère traditionnel.\nEn faut-il plus pour expliquer l'attraction de ce spectacle enfantin sur la foule,\ncelte collectivité de grands enfants?\n   Les pièces en elles-mêmes manquent parfois de toute cohésion; la logique,\nl'unité de lieu et de temps constituent le moindre souci des auteurs, dont le\nbut principal est d'intéresser leur public par une heureuse peinture de carac­\ntères traditionnels et par une couleur locale soigneusement observée. Aussi\nce spectacle s'adresse-t-il surtout aux autochtones. Une foule de mots et d'allu­\nsions resteraient pour nous lettre morte. Les pièces étrangères adaptées\nreçoivent elles-mêmes l'empreinte locale. Naturellement, le sel gaulois n'est\n"}, {"page_pdf": 365, "texte": "308                               DURENDAL\n\n\n pas oublié ici, et parfois même, assure l'auteur, on y « renverse la salière »\n (pas, naturellement, dans le Guignol des salons!). Et à ce propos, M. de Visan\n initie le lecteur à d'intéressantes particularités lexicologiques et phonétiques\n du dialecte franco-provençal, de ces vieux mots qui, dans leur archaïsme,\n sont parfois plus corrects que ceux du langage courant. Faut-il ajouter que le\n répertoire dramatique de Guignol évolua en suivant le goût du jour et le\n mouvement des idées? Qu'il connut les parodies de grands opéras et qu'au­\njourd'hui — ô décadence! — il adopte la revue, peut-être le couplet, en atten­\ndant pire? Toutes choses dont nous nous consolerions encore si nous étions\nassurés qu'à travers ses avatars, le polichinelle lyonnais conservât du moins\nintacts les traits caractérictiques de sa vieille âme de marionnette.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   En résumé, un petit livre charmant d'érudition sans phrases, d'humour\nléger et de philosophie. Il débute par une préface cordiale de Claretie, se\ntermine par un index bibliographique d'une abondance imposante et s'orne\nde quelques illustrations bien choisies.\n                                                           ERNEST CLOSSON.\n"}, {"page_pdf": 366, "texte": "                      Lettre parisienne\n\n                 IL est bien difficile de résister à Durendal. Cette noble épée.\n                    après avoir pourfendu quantité de Sarrazins, se repose\n                    à piquer les Philistins de la littérature et retrouve sa\n                    splendeur à combattre pour l'idéal. Comment ne pas mar­\n                    cher sous son flamboyement ?\n                       Certes, je ne pensais pas entreprendre ici une Lettre\n                    parisienne, et il a fallu la chère insistance d'un aimable\n                    directeur pour m'y contraindre. Du moins ne veux-je pas\n                    commencer cette chronique sans quelque politesse. Mon\nami Mazel s'est si bien acquitté d'une tâche semblable, que je crains fort\nd'ajouter aux regrets que son silence nous impose. Puissé-je le forcer à\nreprendre cette Lettre parisienne qu'il animait de son esprit mieux que je ne\nsaurais la faire vivre ! C'est la raison secrète qui me pousse à le suppléer\n— pour, un temps seulement, j'espère, — et afin de le faire mieux désirer.\nVoilà ma meilleure excuse.\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n    Donc il me faut bien parler de Chantecler après tout le monde, encore que\nj'aie connu la pièce le soir même de sa fâcheuse entrée sur la scène de la\n Porte-Saint-Martin. Oui, tel que vous me voyez, j'eus l'honneur d'assister à\nla première de cette curieuse attraction, et à la première A, s'il vous plaît, non à\nla première Z ; car il y eut, pour cette féerie, tant de répétitions générales, de\npremières et de secondes, qu'il fallut les numéroter. On risquait ne plus s'y\nreconnaître. Les critiques s'abordaient en disant : « Êtes-vous pour la géné­\nrale C ou pour la première D »? Ah! quelle chambrée, mes amis! comme\ndirait ma concierge. Des gens en habit jusqu'au « poulailler » ; ce mot était\nde circonstance. Des femmes décolletées se battaient pour un strapontin.\nToute la garnison de Paris avait pris les armes et les alentours du théâtre\nétaient aussi houleux qu'un soir de révolution la place de la République. On\npeut affirmer que le spectacle de la rue et du boulevard n'était pas moins\ncurieux que celui de la scène. Mais je n'en finirais pas à vous raconter tout\nce pittoresque qui est déjà de l'histoire ancienne. Décidons-nous à dire aussi\nquelque mal de Chantecler.\n    Le sujet est intéressant en lui-même. L'idée ne manque pas de grandeur.\n Elle aurait fourni un excellent poème, non certes un drame. Ce fut là\n l'écueil. Un coq qui croit par ses chants forcer le soleil dans sa retraite et\n"}, {"page_pdf": 367, "texte": "310                              DURENDAL\n\n\nl'obliger à luire, voilà un beau motif de lyrisme. Quant à mettre ce thème en\naction c'est une autre musique. Rostand aurait traité en ode ce sujet, à la\nmanière de son Bois sacré par exemple, nul ne se serait plaint. Son amour du\nthéâtre, de la scène lui a faussé le goût. Aussi, comment remplir cinq actes\navec pareille matière? Au moyen d'épisodes, de jeux, de tableaux sans\némotion. Ajoutez une déplorable tendance au verbalisme, une accumulation\nde calembours, de concetti, de cliquetis de mots vulgaires et vous aurez une\nrevue de fin d'année dont tous les personnages seraient des bêtes. On ne\npeut comprendre à quelle folie, à quelle ivresse verbale l'auteur de Cyrano\ns'est laissé aller, dans un sujet qui réclamait plus de sobriété et plus\nde souffle. De là vient le peu d'émotion ressentie et l'ahurissement des\nspectateurs.\n   Le rôle de la critique dans cette affaire ne fut pas brillant. Hormis la\npetite presse indépendante et les revues que le seul souci de l'art dirige,\ntous les critiques officiels se sont montrés bassement flatteurs et sans scru­\npules. Je veux bien qu'à trop souligner le « four » de la pièce on risquait de\nrester en mauvaise posture avec les étrangers qui avaient l'oeil sur cette pre­\nmière. Avouer la défaite après une victoire si longtemps escomptée et\nclamée à son de trompe tant de mois avant le combat, c'était exciter la\nraillerie. Pour beaucoup, Chantecler fut un désastre national, aussi voulut-\non le nier et faire quand même bonne figure en déguisant la vérité. Je com­\nprends ces raisons, sans les approuver. Les grands quotidiens ont parlé de\ntriomphe alors qu'on en vint aux sifflets et presque aux pommes cuites. Nous\nn'avons pas donné une haute idée de notre goût, de notre indépendance et\nde notre amour de la justice. Et cela a bien fini par se savoir. Ces basses\nlouanges n'ont trompé personne. Alors pourquoi avoir voulu « bluffer » avec\nune impudeur digne d'un Roosevelt ?\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Parmi les flagorneurs méprisables dont je parlais tout à l'heure, l'un d'eux\nvient d'entrer à l'Académie. C'est M. René Doumic que je veux dire, ancien\nprofesseur et :célèbre par deux mauvaises actions qui sont deux articles diffa­\nmatoires l'un sur Verlaine, l'autre sur Barbey-d'Aurevilly. Je n'ai pas eu le\nmédiocre honneur d'être enseigné par M. Doumic. Il sortait de Stanislas\nl'année où j'y entrai en qualité de « vétéran ». Mais j'ai eu l'audace de suivre\nses écrits depuis tantôt douze ans et je crois pouvoir affirmer en conscience\nque rien le recommandait à l'attention de nos Immortels. Doumic fut lancé\npar Brunetière et s'achemina à l'Académie poussé par son ancien élève\nRostand auquel il infligeait jadis de durs pensums et dont il confisqua une\npièce écrite en cachette. Tout s'explique, comme vous voyez, et les louanges\nde Chantecler entonnées par M. Doumic ont leur cause humaine.\n   Cette réception fut assez terne. M. Faguet malade a fait lire son discours\npar Jules Lemaitre. Ce discours est alerte et a réjoui l'assistance. M. Doumic\nsuccède à Gaston Boissier. Cette réception était tout juste oubliée que\nM. Marcel Prévost se présentait sous la coupole. Je n'ai rien à dire en faveur\n"}, {"page_pdf": 368, "texte": "                          LETTRE PARISIENNE                             311\n\n\nde l'auteur des Demi-vierges. Chacun sait que ce romancier ne compte guère\nplus dans les lettres françaises que M. Georges Onet. Décidément l'Aca­\ndémie est une bien vieille personne qui commence à se plaire dans les mau­\nvaises compagnies. Après Marcel Prévost ce sera Brieux, et qui encore ?\n   M. Prévost remplace Sardou. Il nous a donc parlé du conteur, du causeur\nincomparable que fut l'auteur de Patrie. Le morceau était aisé à écrire.\n   M. Paul Hervieu a répondu. Il a rappelé que Marcel Prévost était sorti\nde l'administration des tabacs pour entrer dans la littérature. Regrettons ce\nchangement de position sociale. M. Prévost aurait pu nous faire fumer\nd'excellents cigares, il a préféré nous offrir une prose sans arome. Tant pis.\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n   Vous avez appris la mort de notre bon Jean Moréas. Ses funérailles\nauraient été brillantes sans cette fâcheuse incinération au four crématoire du\nPère-Lachaise. Ce monument est bien la plus ignoble bâtisse que je con­\nnaisse, surmonté d'une énorme cheminée d'usine. Tandis que Maurice\nBarrès prononçait son adieu touchant nous vîmes un peu de fumée\ns'échapper de ce long conduit. C'était Moréas qui s'envolait. Je comprends\nlord Byron sur son bûcher au bord de la mer, spectacle grandiose, mais\ncette cheminée! non, quelle horreur! Le public fut tristement impressionné.\n   J'ai dit dans le Correspondant quels avaient été mes rapports avec Moréas,\nnos soirées passées ensemble depuis de longues années, nos beuveries et nos\naccès de noctambulisme. Je me suis aussi expliqué sur son art. Moréas fut\nun grand poète, mais, je crois, dénué de sensibilité. Ses premières œuvres\nsont d'un grammairien plus que d'un poète, sa tragédie Iphigénie une tragédie\nde cabinet et un heureux pastiche sans inspiration. Seules les Stances reste­\nront comme un beau monument un peu froid, mais où les yeux se caressent\nvolontiers le soir. Moréas était un isolé, le rempart du Parnasse. Il n'a pas\nfait de disciples. Mais il fut une âme élevée, un ouvrier probe, un amoureux\nde l'idéal. Sa vie plus que son œuvre est un exemple profitable. Jetons\nquelques fleurs sur sa mémoire.\n                                                      TANCRÈDE DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 369, "texte": "                       LES LIVRES\n\nLITTÉRATURE :\nM o n s i e u r l e P r o f e s s e u r , par JOSEPH CHOT. — (Liége, Société belge\n   d'éditions.)\n   Les Flamands sont surtout lyriques, les Wallons préfèrent le conte. Des\nrécits alertes, qui sonnent gai, comme les ruisseaux de leur pays sur les cail­\nloux, qui renferment en quelques pages de l'émotion condensée, qui peignent\nd'un trait bref une physionomie pittoresque forment la partie la plus caracté­\nristique de leur production littéraire. M. Joseph Chot, dont la réputation\ncommencé à se faire, n'est point un poète, c'est un conteur de race. Il n'appai­\ntient à aucun groupe, est mal servi par des imprimeurs sans talent, ne fait\naucune réclame, et pourtant certains de ses livres — A. la frontière, par\nexemple, — ont attiré l'attention sur lui par la force de leur seule valeur. Il y\navait surtout, dans ce dernier volume, un bref récit intitulé La Veillée, qui\nétait une page admirable. Monsieur le Professeur, qui a paru récemment, ne\nmarque pas un progrès, car c'est dans la vie pittoresque des contrebandiers,\ndans les aventures rustiques, dans les peintures de l'Entre-Sambre-el-Meuse\nou du pays de Virton que M. Chot excelle. Son nouveau roman est un livre\nhâtif, mais sincère, embarrassé de longueurs, mais émaillé de très bonnes\npages. Il mérite à coup sûr d'être lu. C'est l'histoire d'un pauvre garçon plein\nde bonne volonté, que la carrière de l'enseignement ballotte de petite ville\nen petite ville. Il finit par échouer à Potinbourg, où, devenu un peu philo­\nsophe par l'expérience, il s'empêchera de souffrir en observant. Et c'est la\nvie monotone et sans beauté parmi de pauvres pions mordus pour la plupart\npar la fièvre de l'avancement. Ce sont leurs vices, leurs travers, leurs ridi­\ncules, les attitudes des bourgeois de la petite ville qu'ils fréquentent que le\nhéros du livre va décrire ou noter. Caricature amère ou souriante, son procédé\n de vision tourne parfois à la charge, et ce sont peut-être les meilleures pages\n du volume celles où il ressuscite des scènes vécues. Il y a, entre autres, un\n « concert au Casino » qui est plein de verve et de vie... Voilà l'histoire, sou­\n vent répétée, du Petit chose, un peu renouvelée. M. Joseph Chot aurait dû\n pourtant, pour que le rappel de Daudet ne lui fût pas désavantageux, avoir\n un souci plus grand de son style, plus de concision, moins d'abandon à sa\n facilité, en un mot, un désir plus marqué de perfection et de tenue.\n                                                                           P . N.\n\nLa v i e d u l a n g a g e , par M. ALBERT DAUZAT.— (Paris, Armand Colin.)\n   La langue est, comme l'homme lui-même, un organisme vivant, dont la\nvitalité ne se perpétue qu'à la condition, pour ainsi dire, d'une perpétuelle\nmort et d'un perpétuel renouveau. Sans cesse, elle perd; sans cesse, elle\nacquiert. Elle change dans ses formes, dans ses constructions; des mots\ndisparaissent, d'autres surgissent, la signification de ceux qui. restent se\n"}, {"page_pdf": 370, "texte": "                                  L E S LIVRES                               313\n\n\ndéplace, leur prononciation se modifie. Et il n'est au pouvoir d'aucune per­\n sonnalité, si puissante qu'elle soit, d'agir sur cette évolution, pas plus quesur\n celle des forces naturelles.\n   Le poète qui allait écouter les conversations des portefaix au Marché aux\nfoins pour surprendre les secrets et les tours les plus spontanés de la langue,\navait raison. Hugo qui affirmait avec superbe qu'un mot employé par lui, et\n que l'on prétendait n'être pas français, le deviendrait, avait tort. Car le\ngrand artisan de la langue, inconscient, d'ailleurs, du travail qu'il accom­\nplit, c'est le peuple, la foule qui fait l'usage, qui retient des mots ou les\nrejette, ou les défigure et finit par imposer même ses erreurs.\n   L'étude de la langue est donc celle d'un phénomène en action, et il n'en\nest pas de plus passionnante. Les immenses progrès de la science linguis­\ntique et de la sémantique permettent d'y apporter une précision dont on\nconnaît les magnifiques résultats consignés dans les beaux ouvrages de Dar­\nmesteter, de MM. Paul Passy, Bréal, etc. Dans les pages de ce livre,\nM. Dauzat. qui s'est déjà mis en réputation par un excellent livre sut la Langue\nfrançaise d'aujourd'hui, étudie successivement les influences mécaniques, psy­\nchologiques et littéraires auxquelles la langue obéit, et cette étude toute de\nfait, d'expérience, éclairée par des exemples caractéristiques, par des rappro­\nchements significatifs, sera remplie d'attraits pour tous ceux qui ont l'habi­\ntude de la pensée et l'amour du langage, son merveilleux instrument.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\nL'histoire et plaisante chronique du petit Jehan de Sain-\n tré et de la jeune dame des Belles Cousines, par ANTOINE\n   DE LA SALE; transposée littéralement en français moderne avec avertisse­\n   ment et notice par Louis Haugnard. — (Paris, Sansot et Cie.)\n   Il y a de tout dans cette œuvre du conteur des Cent nouvelles nouvelles, de la\ntendresse et de la raillerie, de la candeur et une espèce de perversité, de la\nsimplicité et de la rouerie, de l'érudition et de l'expérience, des beaux\n« dicts » d'amour et de bons coups d'épée, un héros qui est la « fleur de la\nchevalerie » et une héroïne d'abord pleine de promesses, puis de tromperie.\nTout cela est duXIVesiècle, mais, sous d'autres habits et avec d'autres mots,\npourrait aussi bien être de ce temps-ci. Il est vrai que, dans ce\" dernier cap, le\nrécit n'aurait pas la saveur de naïveté que nous y trouvons ou, plutôt, qu'il ne\nl'aurait, sans doute, un jour, que pour nos descendants, dans cinq ou six\nsiècles. En tout cas, c'est une œuvre charmante et caractéristique que l'on\nrelit avec plaisir dans le texte, plus accessible à la masse des lecteurs, que\nM. Haugnard publie aujourd'hui.                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nP U B L I C A T I O N S D'ART\n\nC o n f é r e n c e s s u r l'architecture et la p e i n t u r e , par JOHN RUS­\n  KIN : L'éloge du gothique; Turner; le Préraphaélisme. Traduction et introduc­\n  tion de M. E. Cammaerts. Un vol. in 8° illustré. — (Paris, Laurens.)\n  On sait avec quelle passion Ruskin se consacra à la restauration de la vérité\n"}, {"page_pdf": 371, "texte": "314                                 DURENDAL\n\n\n\n dans l'art. Ce fut la mission de son existence, le commencement et la fin de\nson activité, la source aussi des conviclions qui, plus tard, le poussèrent à\ntransporter la lutte qu'il soutenait sur le terrain social.\n    A l'époque où Ruskin donna, à la Philosophical Institution, d'Edimbourg, les\nconférences réunies dans ce volume, les conceptions classiques n'avaient pas\n encore perdu leur empire en Europe et surtout en Angleterre. Celle-ci venait\n d'avoir sa première génération de peintres doués d'originalité, et, comme\nl'écrit très justement le traducteur, « l'art de la Renaissance n'y avait pas été\n modelé par les siècles, comme en France et en Italie, mais y avait été\nimplanté artificiellement, de vive force, et s'y étalait dans toute sa raideur\nmaussade». L'argumentation de Ruskin dans ces discours est excessivement\nvigoureuse et claire ; les nécessités de la démonstration oratoire l'ont astreint\nà se refuser à ces digressions qui lui sont familières et embarrassent généra­\nlement et, souvent, avec grand charme, le développement de ses idées. Il\nmet en parallèle l'architecture pseudo-classique, cette architecture morte\nà l'égal de la langue de ceux qui l'inventèrent, et l'architecture gothique :\nl'une immuable, puisque, étant sans racines dans le monde moderne et encore\ndavantage dans les pays septentrionaux, elle est sans adaptation possible aux\nbesoins actuels et, dès lors, ne peut inspirer que des œuvres serviles de pas­\ntiche ou de copie; l'autre, susceptible d'une vie et d'une force nouvelles,\nparce que née du sol, créée par des hommes de cette terre sous l'impulsion\nd'un idéal et de sentiments qui sont encore, en partie, les nôtres. Il fait l'his­\ntoire sommaire du paysage depuis Giotto jusqu'à Turner — en omettant,\nainsi que le remarque M. Cammaerts, les artistes néerlandais, qui sous ce\nrapport ont été, cependant, les maîtres des artistes des autres écoles — pour\nexalter chez ce dernier l'amour de la réalité, absent de l'art académique.\nEnfin, il glorifie les Préraphaélites, alors à leurs débuts et qui, insultant par\nleur art à tous les vieux et illustres préjugés du classicisme, étaient en proie\nà la haine et à la risée du public et de la critique « éclairée ».\n   Ce livre est comme le mémorial lointain de batailles depuis longtemps\ngagnées. Ruskin, qui était porté, d'ailleurs, par le courant intellectuel de son\ntemps, combattait le bon combat pour la liberté. Peut-être ou, plutôt, très\ncertainement, il trouverait, aujourd'hui, que la liberté finalement conquise a\nporté des fruits d'anarchie... Quoi qu'il en soit, ces pages fortes, saines, qui,\npar moments, prennent l'allure d'un sermon, sont excellentes à relire pour\nmieux connaître Roskin et, à la fois, pour mieux connaître l'une des sources\nde là pensée esthétique moderne. Et nous devons de la reconnaissance à\nM. Cammaerts et à M. Laurens pour nous avoir donné des Conférences cette\nbelle et soigneuse édition.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n\nH i s t o i r e g é n é r a l e d e l ' a r t : Grande-Bretagne et Mande,par Sir WALTER\n  ARMSTRONG. Un vol. illustré relié toile, collection Ars-Una. — (Paris,\n  Hachette.)\n  C'est sous un aspect très séduisant que se présente la nouvelle collection\nHachette, jolie et sobre reliure de toile verte relevée d'or, typographie claire,\n"}, {"page_pdf": 372, "texte": "                                 LES   LIVRES                               3l5\n\nillustration nombreuse et soignée. Mais, à en juger d'après le nom de l'auteur\nde ce premier volume et aussi d'après son contenu, le lecteur, charmé par\nl'apparence de ces manuels, n'éprouvera pas moins de satisfaction de leur\nsubsiance.\n   Ce n'est pas une tâche facile que de résumer en trois cents pages, sans rien\nomettre de mémorable, l'histoire artistique d'un grand pays. Il y a tant de\nchoses à dire, les idées qui ont agi, les influences qui se sont exercées, celles\ndu milieu, celles du dehors, puis les écoles, puis les hommes et les œuvres.\nCe problème, le savant auteur de ce livre l'a résolu, sans rien sacrifier, sans\nrien omettre. Chacun des chapitres qu'il consacre à l'architecture, à la pein­\nture, à la sculpture, etc., constitue un précis excellent, où chaque période,\nfructueuse ou inféconde, chaque artiste grand ou petit, vient, pour ainsi dire,\nse classer dans la perspective des temps, selon le degré de son importance\nou du rôle qui lui a appartenu dans l'évolution esthétique anglaise.\n   Evolution originale surtout, il est curieux de le marquer, à ses débuts —\nen ce qui touche l'architecture et la miniature — et vers sa fin, pour ce qui\nregarde la peinture : si, à partir duXIVesiècle, l'Angleterre suit avec plus ou\nmoins de docilité toutes les impulsions du goût continental, en matière\nd'architecture, elle a eu antérieurement une période magnifique d'art régional\ndont l'œuvre monumentale subsiste encore en partie. D'autre part, bien que\ndans le domaine de la peinture elle ait été longtemps assez stérile, malgré les\nvocations qu'ont dû susciter autour d'eux Holbein et Van Dyck, pour ne\nciter que le ; plus illustres parmi les étrangers qui travaillèrent dans le pays,\nl'Angleterre n'en prit pas moins, à la fin duXVIIIesiècle, une part principale\net, à certains égards, déterminante dans la révolution esthétique qui se prépa­\nraît dans la peinture. Tandis que la peinture italienne jetait ses derniers\néclats à Venise avec Tisepolo, que la France s'apprêtait à retomber sous le\njoug classique, plus oppressif que jamais, que chez nous l'art flamand n'était\nplus représenté que par des médiocres, toute une pléiade de peintres appa­\nraissait en Angleterre : Reynolds, Gainsborough, Rowney et Constable, le\nmerveilleux Turner... Et leXIXesiècle, avec les préraphaélites, depuis Ford\nMadox Brown et Rossetti jusqu'à Burne Jones et Walter Crane, avec\nWhistler et les autres, n'a pas été moins glorieux pour l'école anglaise.\n   Sir W . Armstrong est un savant, mais qui connaît l'art de rendre sa science\nagréable et par là même utile au lecteur, puisque en retenant celui-ci elle\nl'instruit. Son manuel, si riche de matière dans sa forme concise, avec les\nbibliographies bien dressées qui le complètent, constituera aussi bien pour\nles travailleurs que pour les voyageurs un guide et un répertoire de premier\nordre.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nUn peintre chrétien au XIX e siècle. Hippolyte Flandrin,\n  par M. Louis FLANDRIN. Nouvelle édition illustrée de huit planches. —\n  (Paris, Libraire académique Perrin.)\n  C'est une belle vie d'artiste que celle de Flandrin; on peut ajouter : une\nbelle vie d'homme. Les croyances religieuses qu'il tenait de ses parents; les\n"}, {"page_pdf": 373, "texte": "3i6                               DURENDAL\n\n\nconvictions esthétiques qu'il avait recueillies de la bouche d'Ingres, il a con­\nsacré son existence à leur donner forme dans son œuvre. Et si différentes\nque soient de l'idéal de Flandrin les tendances qui ont prévalu successive­\nment depuis la disparition du maître, cette œuvre pleine d'élévation et de\npureté n'a jamais cessé de susciter, non seulement le respect, mais l'admi­\nration.\n  M. Louis Flandrin a obéi à une excellente inspiration en publiant une\nédition plus accessible au grand public de la biographie empreinte de tant\nde simplicité et d'émotion qu'il avait consacrée, jadis, à son oncle. Sous\nquelque point de vue qu'on la considère, une telle vie est un exemple.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nL e s p e i n t r e s flamands d ' a u j o u r d ' h u i , par M. ALBERT CROQUEZ.\n    Première série, avec une préface et seize reproductions hors texte. —\n    (Bruxelles, X. Havermans; Paris, Nouvelle librairie nationale.)\n    L'auteur qui est Français, mais Français du Nord, aime les peintres de\nla région flamande, qu'elle soit d'un côté ou de l'autre de la frontière,\ncomme aussi les artistes, tels que M. le Sidaner qui, bien qu'étrangers à\ncette contrée, l'ont fréquentée et y ont découvert, si l'on peut dire, l'âme\noriginale de leur art.\n    C'est dire que la série d'études qu'il consacre à MM. Alf. Delaunois, James\nEnsor, Léon Frédéric, Gilsoul, Thomas, Delville (peu flamand, celui-là,\nau moins par les caractéristiques de son talent) et quelques autres sont toutes\nempreintes de chaude et compréhensive sympathie. M. Croquez a écrit, en\nintroduction à son livre, une préface où abondent les idées justes et saines\ntouchant la lente destruction de la vie régionale des provinces françaises\npar l'excès de la centralisation. Il va de soi, cependant, que si nous compre­\nnons le regret exprimé par l'auteur quant à la subdivision de la Flandre,\nnous ne sommes pas le moins du monde disposés à souhaiter avec lui la\nreconstitution, au profit de la France, d'une unité détruite depuis des\nsiècles! On peut même se demander si le résultat d'une telle opération\nn'irait pas à l'encontre des aspirations de M. Croquez et ne serait pas pour\naggraver la. situation qui l'alarme déjà : « Dans la région flamingante,\n— de la Flandre française — écrit-il, en effet, sur 300,000 habitants,\nil y en a 100,000 qui ne savent pas un mot de français... Cela ne serait\n rien; mais c'est qu'ils désapprennent ainsi à penser comme nous... \" Or,\nqu'adviendrait-il si à ces 100,000 venaient s'ajouter 6 ou 700,000 Flamands\nbelges qui se trouvent à peu près dans le même cas ?... On pourrait ajouter\nqu'il y a quelque contradiction à plaider pour le régionalisme et, en même\ntemps, à regretter que des populations soient mises à l'abri, par la barrière\nlinguistique, d'influences qu'elles ne pourraient subir qu'au dam de leur\nindividualité.\n    Nous croyons, d'ailleurs, que le patriotisme de M. Croquez ne va pas\nsans se créer des fantômes, à preuve cette affirmation qui fera sourire ici :\n cr Bruxelles se germanise chaque jour davantagel » Il est vrai que l'excellent\nécrivain s'est peut-être laissé entraîner à considérer comme un témoignage\n"}, {"page_pdf": 374, "texte": "                                  LES LIVRES                                    3l7\n\n\nde l'envahissement de l'esprit germain le succès que le public bruxellois,\nassez peu accueillant pour les œuvres françaises de nos gens de lettres, a\nréservé aux Kackebroecks petits et grands que ces dernières années ont vu\néclore. Mais, ce n'est même pas là « un fait nouveau » et il y a beau temps\nque cette littérature marollienne fait florès dans notre bonne capitale...\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nL a v i e d e s p e i n t r e s i t a l i e n s , par GIORGIO VASARI, traduction nou­\n   velle avec commentaire historique et critique par M. TEODOR DE WYZEWA.\n   I. Filippo Lippi et Botticelli; II. Fra Angelico et Benozzo Gozzoli; III. Filippino\n   Lippiet Lorenzo di Credi. 3 vol. illustrés. — (Paris, Frédéric Gittler.)\n   Vasari, annaliste abondant, mais un peu fantaisiste de l'art italien primitif\net renaissant, a été souvent et fort malmené par les historiens d'art. Il a donné\nlieu à des commentaires infinis, à des discussions innombrables et qui\ndureront aussi longtemps que l'art et que l'histoire. Il fourmille d'erreurs,\nd'anachronismes. Ses renseignements les plus précis sont souvent les plus\ndécevants. Il décrit comme s'il ne les avait jamais regardées des œuvres con­\nservées à Florence et qu'il ne pouvait point ne pas avoir vues... En un mot,\nson livre est comme une embûche préparée pour la race impatiente et iras­\ncible des érudits:.. Et en même temps il faut s'empresser de l'ajouter, c'est la\nsource presque unique de l'histoire artistique italienne de ces temps, et la\nsource la plus précieuse, celle à laquelle nous avons puisé l'essentiel de ce\nque nous savons sur l'art et sur l'œuvre des XIVe et XVe siècles. Enfin, l'on\npeut dire que si Vasari se laisse aller souvent à faire des contes, ces contes\nsont amusants et vivement rapportés ; que s'il a introduit pas mal de confusion\ndans sa chronologie des maîtres et des œuvres, il est arrivé assez fréquem­\nment que ces erreurs mêmes aient mis sur la trace de la vérité.\n   De sorte qu'à tous égards on ne peut que se féliciter de voir entreprendre\nune traduction nouvelle de l'ouvrage de cet auteur aussi indispensable que\ndécrié par un écrivain de l'habileté et de la compétence de M. de Wyzewa.\nD'autant plus que l'éditeur de ce nouveau texte a eu l'heureuse idée d'illus­\ntrer chacun des petits volumes de cette jolie collection d'un choix de bonnes\nreproductions des œuvres dont il y est parlé.                      ARNOLD GOFFIN.\n\nL'Art flamand et hollandais (15 mars).\n  M. Kronig publie le début d'une étude consacrée à un maître portraitiste\nhollandais du XVIIe siècle : Thomas Hendricksz De Keyser; M. Marius achève\nson intéressant travail sur le beau peintre William De Zwart;, chroniques\nd'art.\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": "                              NOTULES\n\n   La nouvelle fresque de Saint-Boniface. — Nous donnons,\nen tête de ce fascicule, une reproduction de la nouvelle fresque que le peintre\nanversois Ernst Wante vient d'achever pour l'église Saint-Boniface de\nBruxelles : La Nativité. L'artiste a traité d'une façon très originale et très\npersonnelle cet admirable sujet religieux exprimé tant de fois déjà par les\nartistes de tous les siècles.\n   En haut, une ravissante guirlande d'anges-enfants chantent le Gloria de\nNoël, tandis que la Vierge, à genoux aux pieds du nouveau-né, le Verbe de\nDieu, chante, elle, dans son âme, le Magnificat. Cette Vierge, en effet, est\nbien la Vierge humble et douce du Magnificat, toute confuse de l'honneur\ninfini qui vient de lui échoir de mettre un Dieu au monde et donner un Sau­\nveur à l'humanité. Elle est absorbée dans l'adoration recueillie de ce Dieu qui,\nmystère insondable et inénarrable, est son enfant. Saint Joseph semble voir\navec stupéfaction arriver les bergers, avertis par les anges de la venue du Mes­\nsie. Les bergers, des hommes superbes, à l'allure de géant, allure que certains\nont reprochée à l'artiste, mais que je trouve grandiose et imposante, sont\nhumblement prosternés devant le Christ auquel ils offrent les premières ado­\nrations de l'humanité.\n                                                                        H. M.\n                                        *\n\n   A p r o p o s d e B e e t h o v e n . — Dans la note finale de son article sur\nla Messe de Beethoven, du fascicule précédent, M. Charles Martens a oublié,\nnous écrit-il, de mentionner les très intéressants articles que Mlle Belpaire a\npubliés récemment dans la revue Dietsche Warande et qui sont une prépara­\ntion à une importante biographie nouvelle du génial musicien.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   Le Salon international de la Médaille. — Depuis une dizaine\nd'années M. Alph. de Witte, fondateur de la Société hollando-belge des\nAmis de la Médaille, réclamait, par la voix de l'Art Moderne, de Durendal et\nd'autres publications, l'aménagement de salles spéciales dans les expositions\ndes Beaux-Arts.\n   Dans la dernière réunion du Comité de patronage de l'Exposition des\nBeaux-Arts de Bruxelles, MM. Buls et de Witte insistèrent vivement pour\nqu'il en soit ainsi cette année et leur proposition ayant été admise à l'unani­\nmité, le ministre, chargea ces messieurs auxquels fut adjoint M. Tourneur,\ndu Cabinet des médailles de l'Etat, de l'organisation d'un Salon interna-\n"}, {"page_pdf": 376, "texte": "                                     NOTULES                                     319\n\n\ntional de la médaille. Grâce à l'obligeance de M. Lambotte, trois salles du\nPalais du Cinquantenaire furent mises à leur disposition pour l'y installer.\n   Les commissaires étrangers s'empressèrent eux aussi de prêter leur con­\ncours à l'entreprise due à l'initiative de M. de Witte, et grâce à la bonne\nvolonté de tous, le succès du Salon de la médaille dépasse les prévisions les\nplus optimistes de ses promoteurs.\n   Jamais, en effet, pareil nombre de médailles venant de tous les pays n'aura\nété réuni dans aucune exposition. La France, à elle seule, occupe, avec\n49 exposants réunis par M. Mazerolle, de Paris, toute une salle. Dans les\ndeux autres pièces, MM. de Witte et Tourneur ont classé les envois de\n72 artistes allemands, de 27 belges, de 5 anglais, de 33 autrichiens, de 9 hon­\ngrois, de 10 hollandais, de 1 danois, de 8 américains, de 4 suisses, de 3 sué­\ndois, de 5 portugais, de 3 polonais russes, sans compter un cadre de\nmédailles d'exposition japonaises et une médaille espagnole. Les envois de\nla France et de l'Autriche sont surtout remarquables et méritent de retenir\nl'attention des connaisseurs.\n                                          *\n\n   E x p o s i t i o n g é n é r a l e d e s B e a u x - A r t s , Palais du Cinquante­\nnaire (de 9 à 6 heures). Prix d'entrée : 1 franc; les jeudis et dimanches,\n50 centimes.\n   Cartes permanentes : 5 francs. Réduction de 50 p . c. pour les porteurs\nd'abonnements généraux de l'Exposition et les personnes munies de la souche\nd'un ticket d'entrée au Solbosch.\n                                         *\n                                        * *\n   NOUS r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dansl'artprimitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nGrand'Place, 17).\n   Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La Littérature française au XIX' siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n                                   *\n                                  * *\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": "  320                                    DURENDAL\n\n\n\n    Accusé de réception\n    A R T : Epigrafia cristiana, par 0 . MARUCCHI, vol. illustré (Milano, H o e p l i ) .\n  — La peinture en Belgique. Les primitifs flamands, fasc. V I I I , par H . FIERENS-\n  GEVAERT (Bruxelles, Van Oest).\n     H I S T O I R E : De Goethe à Bismarck, par L . CONS (Paris, Nouvelle librairie\n nationale). — La domination française en Belgique, par J U L E S DELHAIZE, t. I V .\n Le consulat (Bruxelles, L e b è g u e ) . — Un procès du chapitre de Nivelles ( 1759-\n 1765), par G W I L L A M E (Nivelles, Société archéologique). Causeries nivelloises,\n par le même (idem). — Mémoires du docteur W Ewans, traduits par Philippi\n ( P a r i s , Plon).; — Album historique de la Belgique, par U . VANDERLINDEN et\n H . O B U E E N , fasc. I I (Bruxelles, Van Uest).\n    LITTÉRATURE              La vie et la mort des fées, par      L U C I E FAURE GOYAU\n (Paris, Perrin:). .— Emile Verhaeren, par S. Z W E I G , trad. par P Morisse et\n H . Chervet (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Le guignol lyonnais, par T DE VISAN\n (Paris. Blond). — Le son des âmes, par T H . COTÉLLE (Paris, Sanspt) — Une\n critique de Chantecler, par J . H É R I T I E R ( P a r i s , Sansot). — Cantilènes, par\n GAUTHIER D'ARNOY (Mons, I m p r i m . générale). — Ma fille Bernadette, par\n FRANCIS JAMMES ( P a r i s , Mercure de F r a n c e ) . — L a vie au théâtre, par H . BOR­\n DEAUX (Paris, P l o n ) . — Vers les sommets. Lettres de la C. DE S. MARTIAL\n (idem). — La vraie éducation, par PAUL GAUTHIEZ (Paris, H a c h e t t e ) .\n    M U S I Q U E : Liszt, par J . CHANTAVOINE (Paris, Alcan). — Gounod, par\n C. BELLAIGUE (idem).\n   P H I L O S O P H I E : Saint Thomas d'Aquin, par SERTILLANGES, 2 vol. (Paris,\n Alcan).\n   P O É S I E Poèmes de JOHN KEATS. T r a d . par P . Galismond (Paris, Mer­\ncure de F r a n c e ) . — Au soleil de Versailles, par P I E R R E GAUTHIEZ (Versailles,\nBernard). — La chambre close, par J . JADOT ( N a m u r , G o d e n n e ) . — Les poèmes\nd'HUMILIS (Paris, La Poétique). — A Dieu Vat! p a r L. VAN SINGLE (Gand,\nSiffer). — La lumière des buis, par PROSPER ROIDOT (Bruxelles, Lacomblez).\n— Printemps, par ROBERT M E L O T (Bruxelles, Larcier).\n   R O M A N S : L'approche du soir, par C H . AMIOT ( P a r i s , P l o n ) . — La dame\nqui a perdu 'son peintre, par P . BOURGET (idem). — Le sang d'Argonne, par\nD. LAUMONNIER (idem). — Frisson de vie, par G. RENCY (Bruxelles, L a m b e r t y ) .\n— L'amour dans les ruines, p a r M . DEAUVILLE (idem). — Les Dix javelles, par\nGARNIR (Bruxelles, Assoc. des écriv. belges). — Le Maître d'école, par\nG. BEAUME (Paris,. Grasset).\n   T H É Â T R E : La tragédie de Macbeth de W . SHAKESPEARE, traduction,\nintroduction et notes de MAURICE MAETERLINCK (Paris, F a s q u e l l e ) . — L'Actrice.\nLe bouquet de violettes, p a r MARCEL LOUMAYE (Bruxelles, Larcier). — Le bon\nchevalier, p a r V. CLAIRVAUX et F . GHEVAERS (idem).\n\n   V O Y A G E S : Pèlerinages franciscains, par J . JOERGENSEN, t r a d . p a r T . DE\nWYZEWA (Paris, P e r r i n ) . — Chez les Jaunes ( J a p o n , Chine, Mansourie), vol.\nillustré, p a r J U L E S LECLERQ ( P a r i s , P l o n ) .\n"}, {"page_pdf": 378, "texte": ""}, {"page_pdf": 379, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 5, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-05", "signet_source": "Dix-septième année - N°5 - Mai 1910", "preuve": "Couvertures absentes ; signet fourni par la consigne. Livraison de pages 257-320 ; la table annuelle place les Notules en p. 255 (livraison précédente), 318 (celle-ci) et 383 (suivante). Indices internes : Notules (« fascicule précédent », « L’Art flamand et hollandais (15 mars) »), Lettre parisienne (Chantecler, réception de Doumic à l’Académie, mort de Moréas), Chronique musicale (dernières auditions de la saison).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}