{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison06", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison06-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 321, "page_fin": 323, "titre_corps": "Le Feu", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Le Feu Empereur du Cosmos", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 386, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1403, "texte": "Le Feu\nEmpereur du Cosmos, élément du          Mystère,\nL'Humanité    t'aime et te craint,\nHôte des gouffres de sous-terre\nEt des abîmes aériens.\n\nOr purificateur des corps de la Nature,\nO radieuse, ô redoutable     créature.\nImplacable fournaise, amoureuse        clarté,\nOr fécondant, or desséchant, or des étés,\nTrésor des aires froids, ardente     charité,\nAmant de l'Espérance au grand réveil vernal,\nTu dardes : tout renaît ; tout meurt : tu te dérobes,\nElément qui fais rage aux entrailles des globes,\nHayon céleste et brasier    infernal!\n\nTu es présent partout : étincelle hors des pierres,\nFeu follet émané du phosphore des eaux,\nFoudre des nues et laves de la Terre,\nDévalant des cratères\nEn bondissants     ruisseaux.\n\nEt tu brilles l'encens et tu es la lumière,\nFeux des cires de la prière\nDans la fête des cathédrales,\nEl tu es l'univers fait d'astres, de rayons,\nFlamboyant,     tournoyant, par millions, par       millions.\nSelon l'élan sans fin des rondes sidérales.\n\nEn toi s'épanouit, en toi se renouvelle\nToute la vie\nEt tu règnes sur elle,\nForce rapide et jamais    asservie,\nGloire indomptable, éclat      incorruptible,\nFeu renaissant ! et ta ferveur      inextinguible\nPour remonter à Dieu a des battements         d'ailes.\n\nFlammes! tout vous active\nEt vous êtes si vives\nQue votre être subtil et comme   immatériel\nD'un naturel élan se précipite au ciel.\n"}, {"page_pdf": 387, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1711, "texte": "322                         DURENDAL\n\n\n      Vous réduisez à rien les plus dures substances\n      Et nul globe n'a résisté à la conquête\n      De vos ouragans d'or allumant sur ses crêtes\n      L'embrasement final né de votre constance.\n\n      Colères qui léchez, qui mordez et tordez,\n      Si vous daignez parfois louvoyer et descendre,\n      C'est pour mieux     corroder\n      Et vous alimenter\n      En dévorant des cendres,\n      Avant de remonter\n      — Splendeurs impétueuses —\n      En fête de clarté,\n      Terrible et fastueuse !\n\n      Flammes      véhémentes,\n      Vos torsions   démentes\n      Grondent en tourmentes\n      Dans l'or des soleils.\n\n      Hors de leurs volcans,\n      Dérobant leurs flancs\n      Sous les océans\n      De vos forêts de feu houlant comme les herbes\n      Par les immensités de leurs pampas      vermeils,\n      Les incendies aux colossales gerbes\n      Nouent autour des soleils leurs frénésies superbes\n      Et les embrasements des vastes    photosphères\n      Illuminent au ciel l'obscurité des sphères.\n\n      Antiques fruits du feu que nous nommons les astres,\n      Vos énormes      comburations,\n      De constellation en constellation\n      Emurent les regards hautains de Zoroastre;\n      Et les prêtres    d'Agni,\n      Interrogeant,   la nuit, des sommets de la Terre,\n      Les orgies d'or de vos foules     firmamentaires,\n      Ont adoré le feu répandu à foison,\n      — Blés de chaleur, flavescentes moissons —\n      Sur vos orbes brûlant dans l'obscur infini.\n\n      Et nous qui vous aimons aux soirs de la Lumière,\n      Et nous qui connaissons que vous êtes matière,\n      O Mondes, nous aussi\n      Nous adorons le Feu, mais ce n'est point ainsi!\n"}, {"page_pdf": 388, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1674, "texte": "                          LE FEU                                   323\n\n\nPour ceux qu'a visité la Lumière des c i e u x\nVous n'êtes pas l'Essence adorable de Dieu,\nAstres! mais nous savons que son Amour en flamme\nDescendit sur les Douze et que le Vent de feu\nVa venger tout à coup dans les cités infâmes\nLa douleur des Martyrs et qu'en d'autres       Sodomes\nLes troupeaux du Péché vont se tordre,     surpris\nPar l'or dévorateur et que les corps des hommes,\nTorches de chair, jadis, dans les jardins de Rome,\nVont éclairer la Terre aux feux du       Saint-Esprit!...\n\nCar l'Esprit t'a créé à son image, ô flamme\nQui nous inspires et nous vivifies\nEt son pouvoir mystérieux    te magnifie,\nFeu des autels, flamme qui sanctifies\nLa lèvre du prophète, ô feu qui clarifies,\nAu Purgatoire en pleur, la lumière des âmes !\n\nAucun disciple au miroir de son être\nN'a reflété la lumière de Dieu\nAussi bien qu'à mon cœur la laisse     transparaître,\nFeu du jour, ta lumière au faîte du ciel bleu.\n\nEt quel symbole apparaîtrait plus beau\nPour figurer le Père engendrant sans décroître\nQue la flamme du chœur des cloîtres,\nQui, sans pâlir, allume cent   flambeaux?\n\nMais où ta destinée apparaît la plus vaste,\nO feu! c'est à la fois dans le ciel et l'enfer.\n\nLà bienheureux   et vêtant de tes fastes\nLes anges radieux comme les univers;\nLà dévorant et dans ton lac amer\nEngloutissant  sans fin la haine des pervers.\n\nEt c'est pour célébrer le Sang vierge d'Abel\nEt la force d'En-Haut sur toute œuvre       néfaste,\nO feu, semblable à Dieu dans tes plus grands         contrastes.\nQue le ciel et l'enfer sont du feu éternel.\n                                       GEORGES     RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison06-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 324, "page_fin": 334, "titre_corps": "L’Ardennaise : Un mariage aux frontières de l’Ardenne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "L'Ardennaise Un mariage aux frontières de l'Ardenne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 389, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1779, "texte": "L'Àrdennaise\n\n\n          Un mariage aux frontières de l'Àrdenne\n\n               LE doyen achevait sa harangue : « ...Et mainte­\n                  nant, mes enfants, échangez devant Dieu le\n                  serment qui va vous lier pour la vie. A toutes\n                  les raisons que j'ai dites d'espérance et de joie,\n                  votre union ajoute un sens durable et profond.\n                  Vous êtes par votre baptême, dont je me sou­\n                  viens, vous Henri, de Stembert, et vous, Claire,\n                  de Jalhay, des chrétiens dont ce nouveau sacre­\nment féconde l'âme pour de nouveaux devoirs. Vous êtes par\nvotre jeunesse saine et vigoureuse aptes à fonder une belle\nfamille. Mais vous êtes surtout, fils et fille de ce pays, les conti­\nnuateurs d'une race dont nos campagnes, nos usines, nos villages\net nos églises ont sollicité comme un aliment naturel, l'activité,\nl'intelligence, l'amour et la piété. Ce temple vénérable, le cœur\nde cette vieille cité dont la vallée a drainé les ressources vers\ndes centres mieux appropriés à l'industrie de ce temps, incarnent\nun passé qui se relie à votre avenir par une chaîne de traditions\nauxquelles vous demeurez attachés. Ce n'est pas seulement de\nvous être fidèles l'un à l'autre dans la joie et dans la douleur,\ndans la prospérité et dans l'adversité, dont vous allez faire le\nserment au pied de cet autel; c'est aussi de ne pas démentir la\nséculaire honnêteté, l'ininterrompu labeur, la naturelle généro­\nsité de notre Wallonnie que Dieu a laite riante, industrieuse et\ntendre.\n   » Et ce serment-là, mes enfants, les voûtes de cette église,\nle roc de ce plateau, les prairies et les forêts d'alentour, et la\nbruissante vallée et le cœur de votre vieux doyen le répètent\n"}, {"page_pdf": 390, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2297, "texte": "                          L'ARDENNAISE                        325\n\n\navec vous. Car la religion, la patrie et la race sont égale­\nment intéressées à ce que votre union soit féconde, active et\nloyale. »\n   L'orgue se mit à jouer. M. Lemarchand, que les paroles du\nprêtre avaient laissé indifférent et comme perdu dans une\nrêverie vague, tomba à. genoux pour prier avec ferveur. La\nmusique ramenait au sens de la réalité son cerveau plus qu'à\ndemi noyé de brume.\n   Cependant, le premier témoin d'Henri Krans, se tournant\nvers le vieux père qui branla la tête en signe d'approbation :\n   — Il jase bien, dit-i1.\n   Les cérémonies du mariage achevées, un autre prêtre, jeune\net portant toute la barbe, monta à l'autel pour commencer la\nmesse. Des paysans, au fond de l'église, chuchotèrent :\n   — Le Congolais.\n   C'était le frère d'Henri, missionnaire, récemment revenu de\nla colonie africaine.\n   La ville de Limbourg, assise sur les rochers qui dominent la\nvallée de la Vesdre, semble une retardataire dans le mouvement\nqui précipite gens et maisons aux centres d'activité industrielle.\nElle n'est plus qu'un groupe d'habitations silencieuses au tour\nd'une place mal pavée où se profile l'ombre d'un clocher vétusté.\nEt toute sa fierté s'est réfugiée dans le prestige de. son antique\néglise. On la vient visiter, car les manuels d'archéologie la\nmentionnent, mais elle connaît rarement une affluence de monde\ncomme celle provoquée par le mariage de Claire Lemarchand\navec Henri Krans. A vrai dire, lepublic manquait d'homogénéité.\n   Des mondains venus de Liége, de Spa, des châteaux d'alen­\ntour avaient été amenés par de somptueuses automobiles. Le\nsouci d'être convenables à l'église n'enlevait pas à ces gens les\nallures d'excursionnistes que leur donnait l'attrait de la seule\ncuriosité. Pour eux, le mariage de la passagère championne de\nl'été spadois était un spectacle valant le déplacement. Il y avait\nlà des costumes tailleur et des voiles flottants, des pantalons de\nflanelle et des vestons, bleus dont l'excentricité même ne faisait\nqu'accentuer la banalité propre aux réunions mondaines.\n   Le vrai public manquait d'éclat. Mais vingt visages y repré­\nsentaient la vie âpre de la campagne, la lutte passionnée de\nl'industrie.\n   Le père d'Henri se détachait au premier plan; vieillard\n"}, {"page_pdf": 391, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2425, "texte": "326                         DURENDAL\n\n\nrobuste au profil débonnaire barré de la sévérité d'une mous­\ntache blanche. Fermier pendant trente ans, Martin Krans était\nl'image même de cette forte race hervienne, douée de patience\net de ténacité, séculairement attachée aux croyances tradi­\ntionnelles. Un afflux germanique alourdissait chez lui lavivacité\ndu sang wallon, mais la placidité habituelle du visage s'éclairait\nd'un sourire aisément narquois.\n   Hubert, le fils aîné, reproduisait ce type à s'y méprendre. On\nle devinait cependant pressé d'un sang plus ardent qui se\ntrahissait davantage encore chez Henri, rural descendu vers\nle bruit et l'ambition des villes, et chez le troisième frère Simon\nqui célébrait la messe. Ceux-ci portaient la barbe. Leurs yeux\nluisaient chargés d'un éclat différent. La pensée affleurait au\nregard. Des gestes vifs, une voix sèche et comme passionnée,\nachevaient d'extérioriser en eux une âme qui chez le père et\nchez le fils aîné se dérobait sous le voile d'une réserve toute\ncampagnarde.\n   Et la mère révélait alors la source de vie plus rapide, plus\ncurieuse d'inconnu où puisaient ses fils. Ce n'était qu'une\npaysanne. Son mari, son fils Hubert portaient redingote et\nchapeau haut de forme, Henri avait revêtu le correct habit\nnoir; M me Krans n'avait ni robe de soie, ni chapeau à fleurs.\nUn simple bonnet de ruban sombre séparait les bandeaux lisses\nde ses cheveux gris; sur le jupon de laine noire de la robe unie,\nun tablier de percale brodé de fleurs en guirlande égayait seul\nla sobriété d'une mise traditionnelle. Et la vieille femme avait\nbon air tout de même. Petite, grasse, un peu voûtée, elle ne\ndonnait pas cette impression de lassitude et d'abandon dont\nl'âge marque tant de citadines. Le visage rose, poupin, presque\nsans rides, la bouche amincie par la perte précoce de presque\ntoutes les dents, le nez petit, rond, légèrement retroussé, il n'y\navait de remarquable dans ses traits que la vivacité du regard\nqui était extraordinaire. Un liséré rouge autour de l'œil en\nsoulignait le pétillement.\n   M me Krans gardait à son esprit l'intérêt pour toutes les mani­\nfestations du progrès. Ce n'était certes pas une femme timorée\nni gémissante. Son instinct la portait à une grande confiance\ndans l'avenir. Elle avait convaincu elle-même son mari de se\nretirer à Limbourg dans la petite maison bourgeoise de la\nplace de l'Église, lorsque Hubert marié lui représenta une\n"}, {"page_pdf": 392, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2475, "texte": "                            L'ARDENNAISE                          327\n\n\nforce nouvelle impatiente de s'épanouir. Elle dit au fermier :\n   — Faisons place à Hubert et à Constance. Ils sont jeunes, ils\nferont mieux que nous ; toi tu as bien gagné de te reposer. Tu\nas des rentes et des occupations de politique qui suffiront à ta\nvieillesse.\n   C'est ainsi que la ferme de Stembert, où les Krans habitaient\nde père en fils, passa avant l'heure aux mains de l'aîné.\n   Henri avait un peu déconcerté sa mère avant de trouver la\nvoie où il marchait aujourd'hui. Parce qu'il faisait des études\nhumanitaires au collège de Dolhain, on croyait qu'il deviendrait\nprêtre. Ce fut une déception lorsqu'il révéla son goût pour les\ncalculs mathématiques et les expériences de chimie. Peu à peu\ncependant sa destinée se précisa. Ingénieur, il accepta une\nplace modeste qu'il ne quittait qu'aujourd'hui pour se vouer au\nrôle nouveau d'exploitant d'un brevet. C'était un triomphe\npour la mère. Longtemps elle avait eu à le défendre contre les\nréserves, les reproches et les plaisanteries paternels. Le\nterrien est volontiers l'ennemi de l'industrie et sa femme\nsuspecte le contact des usines. Ce fut ici la femme qui s'af­\nfranchit des défiances. Un jour où Henri était venu à la ferme\nsur une automobile de fabrication récente, imparfaite encore,\nbruyante et nauséabonde, M me Krans accepta aussitôt de mon­\nter à ses côtés. Elle revint de la course rapide avec un éclat\nplus vif aux yeux :\n   — Bientôt, tout le monde se servira de cela, dit-elle.\n   La résolution de son troisième fils Simon lui causa un grand\ndéchirement. L'aîné étant destiné à la terre, le second vraisem­\nblablement aux ordres, on ne s'était guère occupé du troisième.\nComme l'aîné, il fit des études moyennes chez les Frères, sans\nlatin ni grec. A l'âge de quinze ans, il dit : «Je veux être prêtre. »\nHenri, à cette époque, entrait à l'Ecole des Mines; Simon prit\nfacilement sa place dans les conjectures de ses parents. Il apprit\nle latin au petit séminaire. A la première vacance, il dit : « Je\nveux être missionnaire. » C'était l'éloignement perpétuel. Cette\nfois, le père fut plus vite rallié que la mère. Mais quand elle sut\nque son fils serait envoyé au Congo, la nouvelle colonie natio­\nnale, son âme se remit à regarder avec joie vers un avenir qui\noffrait au troisième de sa nichée, une belle occasion d'efforts\nconformes au vœu de la race.\n   Ainsi, chacun dans leur carrière, les fils se savaient soutenus\n"}, {"page_pdf": 393, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2404, "texte": "328                         DURENDAL\n\n\npar la communion de celle à qui ils devaient l'ardeur qui les\npressaient à la conquête de leur destinée. Une fille de seize ans\néclairait encore pour les parents l'ombre de leur volontaire\nretraite.\n   La messe achevée, le cortège se forma, mariés en tête, pour\nsortir de l'église. Au jubé, un chœur violent e n t o n n a Te Deum.\nLa chorale «Les Echos de Jalhay» s'était réservé de saluer\nla première la fille de son président d'honneur. Le père Lemar­\nchand redressa la tête et son visage reprit un aspect de vie.\nIl se répandait en générosité envers cette société fondée par lui\njadis parmi les rudes habitants du villagre ardennais. Si\nM me Krans lui avait enlevé, par pitié de son désarroi mental, les\ncomplications d'une noce à la campagne, en réclamant la célé­\nbration du mariage en la paroisse du fiancé, il avait insisté pour\nque les « Echos » fussent invités à la cérémonie. Il souriait aux\nchanteurs dont on voyait, au-dessus de la balustrade du jubé,\ns'ouvrir les bouches frémissantes. L'hymne roulait sous les\nvoûtes, cherchant une issue, clameur trop vibrante. L'unisson\ninaugural s'apaisa bientôt en une tierce mariant l'éclat des\nténors aux calmes sonorités des basses.\n   Claire leva la main en un geste de remerciement vers le\nprésident de la chorale qui se tenait en avant de ses chanteurs,\nà 'côté du directeur au bâton nerveux. Elle le montra à Henri\npour qu'il saluât à son tour. Ses yeux passèrent au-dessus\ndes élégants qui la regardaient sans dissimuler leur admiration.\nMais elle eut un bon sourire affectueux et cordial pour\nGeorget Frémisson, pressé dans la foule campagnarde sous le\nportail.\n   La noce rejoignit à pied la maison des parents Krans. Il\nfallut pour cela traverser la place au pavé inégal. Les seuils se\nparaient du salut amical des voisins. L'antique petite ville\nn'a guère que deux rangées de maisons au long d'un espace\nempierré sur lequel la pyramide de granit d'une fontaine\nsupporte une statue de la Vierge. L'église est un peu en retrait\net tout au bord de l'arête rocheuse que contourne la Vesdre. Le\ncortège débouchant sembla à lui seul emplir toute la place. On\navait l'impression d'un spectacle très ancien, traditionnel et\npatriarcal. L'air était saturé d'une vie âpre et pure. Cependant\non était à proximité des fumées usinières. Citadelle surplom­\nbant le val populeux, Limbourg marque la frontière extrême\n"}, {"page_pdf": 394, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2389, "texte": "                          L'ARDENNAISE                         329\n\n\nde l'Ardenne, dont elle défend, contre les assauts de l'industrie,\nles prés, les forêts et la fagne déserte...\n   La fin du repas de noce inaugura le défilé des chansons et\n« pasqueies » composées pour la circonstance par les amis du\nmarié. Ce fut une échappée de verve plaisante. La jeunesse\ns'esclaffait sans retenue; ses rires n'étaient ni brutaux, ni vul­\ngaires, ils saluaient les allusions, les jeux de mots, les plaisan­\nteries et participaient à ce plaisir de l'esprit, dont ne se sépare\npas la gaieté wallonne. La moquerie n'épargnait aucun des con­\nvives et ceux-ci s'en égayaient quelque acérée que fût la\npointe. Comme on apportait les tartes, Claire et Henri s'esqui­\nvèrent. M. Lemarchand avait devancé leur départ; la joie du\nrepas l'avait assombri au point qu'il ne disait plus une parole.\nSa voiture l'emportait maintenant vers sa maison de Jalhay.\n   Avant de changer de toilette pour s'embarquer à son tour, la\njeune mariée s'attarde dans le jardin ouvert sur le vaste horizon\nde l'Hertogenwald. Elle est plus émue qu'elle ne l'a laissé\nparaître, et son bonheur l'emplit d'une vibration intérieure. Elle\ncontemple le paysage qui prolonge les limites du jardin jusqu'à\ny faire entrer toute la verdure d'alentour.\n   D'un pas léger, Louise Krans s'approche doucement de sa\nnouvelle belle-sœur. On entend venir de la maison des bruits\nde lire, de chansons et de bouchon qui sautent. La sœur\nd'Henri est presque une enfant encore. Elle est vêtue d'une\nrobe rose, trop rose ; son teint de blonde s'en trouve avivé.\nUne préoccupation violente double l'animation de ses traits,\nun peu masculins par les angles.\n   — Claire, il faut que je te parle avant que tu ne partes. J'ai\nun grand secret depuis quelque temps et que personne ne soup­\nçonne. Aujourd'hui seulement, je me sens la force d'en parler.\n   La mariée se met à rire. Il lui semble dérisoire qu'une enfant\naborde le sujet qu'elle devine. Déjà elle se sent disposée à\ntraiter d'imaginaire le sentiment dont elle pressent la confidence\nimminente.\n   — Dis-moi celui que tu aimes, voyons!\n   — Comment peux-tu savoir que...\n   — Ah! voilà.:. Et je sais aussi que ça n'est pas bien sérieux.\n   — Victor est très jeune, c'est vrai, et il n'a pas de position,\nmais il est si gentil...\n   Claire sans réfléchir a deviné juste. Le Victor de cette Louise\n"}, {"page_pdf": 395, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2343, "texte": "330                         DURENDAL\n\n\n\n  n'a pas vingt ans et ne montre de disposition que pour l'art dra­\n  matique. Il joue les « jeunes premiers » aux fêtes d'hiver des\n  nombreuses sociétés de Dolhain. La jeune femme continue de\n  rire :\n     — Quel rôle t'a-t-il récité, petite, pour te séduire. C'est un\n  grand faiseur, ton ami...\n     Mais Louise de s'indigner, toute rouge :\n     — Il m'aime pour de bon, Claire, et je me sens toute à lui.\n     Alors dans l'air vif de l'après-midi de septembre, Claire\n Lemarchand, élevant la voix, prononce des paroles qui lui\n viennent aux lèvres d'un sursaut inattendu. Il semble que\n devant le paysage ardennais déjà assombri sur tout l'espace de\n la forêt vers l'est, mais si lumineux encore du côté de la fagne\n au sud, son âme obéit à une force nouvelle et soudainement\n révélée.\n     — Tu ne sais pas ce qu'est aimer, enfant, et ce n'est pas\n ton coeur qui bat dans l'émoi de tes seize ans. Ton ami te parle\n des lèvres et de l'esprit quand il assure t'appartenir. Vous cédez\n l'un et l'autre au penchant précoce des gens de ce pays à se\n dire qu'ils s'aiment. Votre âme wallonne est encline à la ten­\n dresse dès l'éveil du printemps dans vos cœurs. Le don de soi-\n même commande un autre élan, plus profond, plus lent à\n venir, plus intimement lié au sens de la destinée. C'est un acte\n d'exaltation réfléchie qui peut être spontané, si de longs jours\n d'attente et des soirs de tristesse en ont préparé sourdement\n l'éclosion. On a pleuré sans cause dans l'inquiétude mysté­\nrieuse de vivre, on a peiné pour tracer le premier sillon dans\n le champ de la vie intérieure, et un jour est venu où un soleil\n inespéré évapore, comme la bienfaisante rosée, les larmes\nversées, éclaire la jeune verdure levée au creux du sillon. Ce\njour-là, on sent vraiment son âme fécondée par le soleil de\nl'amour et le don de soi-même est une chose irrésistible et\nnécessaire.\n    La jeune ardennaise a parlé plus pour elle-même que pour\nla petite qui l'écoute, effarouchée. Ses lèvres ont eu des\ninflexions précises comme celles d'un arc tendu et ouvert par\nune main ferme ; flèches harmonieuses, les mots ont empli le\njardin. Elle regarde devant elle, au delà de la vallée ver­\ndoyante et du village de Goé, serré autour de son église, vers\nl'horizon, vers la fagne au bord de laquelle l'attend ce soir la\n"}, {"page_pdf": 396, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2364, "texte": "                          L'ARDENNAISE                        331\n\n\nmaison nuptiale ; elle regarde vers la vie, vers l'avenir. Vierge\nforte, attendrie par l'amour, elle sait le don que lui demande\nl'élan de sa forte tendresse. Une grave émotion, impatiente et\ngénéreuse, gonflé, sous la soie blanche du corsage, un cœur qui\ndéjà ne s'appartient plus...\n   Une heure plus tard quand le cabriolet à deux places, prêté\npar Hubert Krans, démarra sur la place de Limbourg et enfila\nla rue qui rejoint la route de Jalhay, l'attention de la petite\nville était concentrée autour de l'estrade improvisée sur quatre\ntonneaux, où les « Echos de Jalhay » faisaient entendre\nquelques numéros de leur répertoire. Jusqu'à la chapelle Gro-\ngnet au-dessus de la ville, les voix fortes des chanteurs accompa­\ngnèrent les époux serrés l'un contre l'autre. On les entendit\ndécroître, ne plus arriver que par bouffées sonores, se con­\nfondre avec le bruit du vent dans les sapins et s'éteindre une\nfois la chapelle dépassée.\n   A présent c'était le silence impressionnant des bois. La route\nremontait pour atteindre la Renarderie à droite. Claire songea\nvaguement que c'était là qu'habitait Georget Frémisson, son\namoureux timide et sans vaillance. Plus rien ensuite ne rompit\nla paix déserte de l'Ardenne sauvage, la paix immense,\nsolitaire et silencieuse chargée néanmoins de tels effluves\nd'énergie\n   — Il y a une bonne heure que monsieur est parti par la\nfagne. Il ne reviendra pas de tout un temps, a-t-il dit. Il va\nchez son ami le garde Barth, en Prusse.\n   La vieille servante répondait à la question de Claire à peine\ndescendue de la haute voiture. Elle tenait des deux mains\nlevée une lampe dont le jet lumineux dessinait le fronton gris\nde la maison. Il n'était pas 7 heures encore, mais toute la\nlumière s'était réfugiée vers le haut de la fagne dressée contre\nl'horizon, immense et creusée d'ombre comme une vague prête\nà déferler.\n   En franchissant le seuil, la nouvelle M me Krans évoqua\nun instant le visage d'inquiétude et d'angoisse de son père. Elle\npensa qu'il n'avait pas voulu les importuner de sa présence et\npeut-être qu'il avait fui l'image cruelle du bonheur. Celui que\nla servante avait nommée son ami le garde Barth, était une\nespèce de colosse, hirsute et farouche, habitant de l'autre côté\ndu fossé mitoyen, en pleine fagne. Garde forestier et douanier\n"}, {"page_pdf": 397, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2398, "texte": "332                          DURENDAL\n\n\n\n à la fois, il guettait les contrebandiers se risquant aux tourbières\n prussiennes. On racontait que plus d'un lui devait de n'être\n plus sorti des sombres sapinières qui défendent l'horizon alle­\n mand. Il n'était pas communicatif et vivait sans famille dans\n une hutte en torchis. M. Lemarchand savait d'ailleurs à peine\n quelques mots d'allemand. Sa misanthropie s'accommodait\nseule d'un si étrange compagnonnage.\n    Une fois installés dans la grande chambre par devant, qui\n serait la leur, Claire et Henri éteignirent la lampe déposée sur\n la cheminée. Par la fenêtre ouverte entrait une clarté encore\nvive. Le jeune homme prit sa femme par la main et l'amena\n devant le spectacle de la soirée paisible.\n    Le vent, qui tout le jour sur ces sommets passe à ras du sol\ninfertile, s'apaise avec la nuit. C'est l'heure où les brumes\ntraîtresses se mettent à ramper entre les herbes jaunissantes,\nenlacent d'une brusque étreinte les sapinières immobiles\net se répandent à travers la fagne. Une douceur humide et\ntiède ouate l'atmosphère. Nuls cris; aux rares maisons de la\nroute qui descend vers Jalhay, les chiens se taisent. Depuis\nDolhain en Belgique jusqu'à Eupen en Allemagne, la forêt\nest assoupie, lasse du vain assaut livré depuis des siècles aux\nterres indociles où la bruyère même hésite à fleurir. De\nrares étoiles commencent à clignoter dans un ciel sans lune.\n   Les époux ne parlent point. Mais le cœur d'Henri bat élo­\nquemment dans le silence.\n   — Je t'aime, murmure-t-il, comme je sens, Claire, que tu\nveux être aimée. Nous goûtons ici la trêve de la vie active et\nforte qui sera la nôtre. En cette nuit ardennaise, le monde\nse tait autour de notre amour. Les luttes, les angoisses, les\npleurs n'atteignent pas ce refuge du bonheur; Nous les retrouve­\nrons, quand il nous faudra redescendre, avec l'air enfumé des\nvallées, le bruit tumultueux des villes. Ici, l'amour est un\nchant passionné et majestueux que la nature même se fait\ntaciturne et immobile pour écouter.\n   La nuit croissante enveloppe rapidement les contours des\nvallées lointaines. Le ciel et la forêt, vers l'est, se confondent.\nUne gaze grise se tend comme un rideau sur le fond montueux\nde l'horizon. Dans la chambre, on distingue à peine la forme\nindécise du couple enlacé. En eux monte le trouble de l'émoi\néternel qu'épure la vaillance de leur serment et que déjà\n"}, {"page_pdf": 398, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2191, "texte": "                         L'ARDENNAISE                        333\n\nféconde, pour l'avenir de la race, l'incessante sollicitude de la\npensée divine.\n\n\n\n   Friedrich Barth ne craint pas les embûches du brouillard.\nSurpris, une fois de plus, dans une tournée nocturne, il regagne\nsa tanière ; ses yeux percent la nuit opaque. Penché sur le\nsol, il semble le flairer, tel un chien sur une piste. Il a\nretrouvé la sente, à peine marquée sur les mottes spongieuses\nde la terre inculte, et continue de marcher, le corps ployé, la\nbarbe humide, tordue comme une touffe d'herbe gagnée sur la\ntourbe ingrate. Un chien jaune lui bat les talons, la queue entre\nles jambes.\n   Au bout d'un temps, le garde ralentit le pas, se redresse et\ns'essuie le front, sous le feutre soulevé. Il sait « la maison » à\ncent mètres et boit, satisfait, un coup de « snaps » à la gourde\nqui lui pend aux reins. Mais le chien gronde et veut s'élancer.\nAh! ah! encore un gaillard qui n'en mènera pas large. Barth\nva le rejoindre lui-même et retient le chien. C'est un peu à\ndroite de la sente. Hé!' on enfonce... Pardi, c'est la tourbière\noù le garde prend son combustible. Il faut la contourner; la\nfàgne a tôt fait de vous tirer par les pieds jusqu'à elle, assez\nprêt pour recevoir le fatal baiser. Cette fois, le chien est parti\nen avant. Il aboie; c'est que l'homme est désarmé, sans défense,\nblessé. La voix de la bête part du centre de la tourbière.\nL'homme est enlisé. Barth n'est pas un lâche. Il sauvera l'homme\net lui laissera sa marchandise. Si la fagne se charge de faire le\nmétier de Barth, ce n'est plus de jeu. Le garde court, devenu\nléger en dépit de son immense stature. Il s'agit de ne pas\nenfoncer.\n    — Hier, Tom ; setz sich !\n    Le chien est au pied du maître. Il tremble et jappe faible­\n ment. Quoi donc? L'homme est mort...\n    Friedrich Barth a retiré son chapeau. Ses yeux voient moins\n bien que tout à l'heure. Pris jusqu'au ventre dans la terre noi­\n râtre, le corps de M. Lemarchand gît sur le côté gauche, la\n tête dans la mousse humide. Le cœur ne bat plus. On dirait\n que la mort a été rapide, car le sol est à peine labouré tout\n autour. Un autre eût vécu encore. Le père de Claire semble\n"}, {"page_pdf": 399, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1375, "texte": "334                       DURENDAL\n\n\n\navoir cédé tout de suite à l'appel de celle qui rôde, la nuit, à\ntravers la fagne brumeuse.\n\n\n    A l'aube, tandis que du plateau balayé de brumes on com­\n mençait de découvrir l'horizon, vert du côté de Hervé et bleu\n dans la direction de La Reid, le garde Barth ayant mis sa tenue\n de douanier impérial, retraversa la fagne avec un étrange far­\ndeau sur les épaules. Au fossé qui part de la Baraque-Michel et\n atteint le hameau de Hokai, il s'arrêta essoufflé, hésitant. Il\nn'avait pas le droit de franchir la frontière en uniforme. Mais,\n au bout d'un instant, il se remit en marche.\n    La maison Lemarchand apparut sous son revêtement de\nlierre, adossée au bois maigre de sapins grêles et de bouleaux\nchétifs qui prolonge jusqu'à elle la forêt domaniale. Un sorbier\nchargé de baies mûres indique au bord de la fagne l'endroit où\ns'amorce à la route le chemin de la maison. Barth marcha de ce\ncôté d'un pas ferme. Il ramenait chez lui le mort pour qu'il\ndormît paisible et honoré.\n   Par une fenêtre grande ouverte, au premier étage, l'air du\nmatin devait entrer pur et vivifiant. Un couple dormait là. La\nfagne, dont le silence avait enveloppé leurs caresses, réservait\naux époux le douloureux réveil qui attend, hélas! tôt ou tard,\ntoutes les joies humaines.\n  (A suivre.)\n                                          HENRI DAVIGNON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison06-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 335, "page_fin": 356, "titre_corps": "Notes sur l’art du XVIIIe siècle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Notes sur l'art du XVIIIe siècle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 400, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1857, "texte": "Notes sur l'art du XVIIIe siècle\n\n                                            I\n\n                         Giambattista Tiepolo (1)\n\n               Au XVIIIe siècle, Venise avait cessé depuis long­\n                 temps de combattre ou de trafiquer : elle s'amu­\n                 sait. Elle avait connu l'âge de l'énergie, puis\n                 celui de la puissance et du faste : les siècles\n                 avaient emporté l'énergie, puis la puissance;\n                 restait le faste qui commençait à pâlir. Mais,\n                 elle avait l'insouciance qui paraît de fleurs la\n                 secrète ruine dont, peu à peu, elle se sentait\nenveloppée. Elle n'avait pas cessé d'être la reine de l'Adria­\ntique, mais celle-ci n'était plus la voie ouverte des conquêtes et\ndu commerce. On ne voyait plus dans le Grand Canal de flottes\nde guerre prêtes à cingler vers le Bosphore, et si le Doge mon­\ntait encore sur le Bucentaure, c'était pour présider aux régates\nou pour passer en revue les gondoles pleines de musiques et de\nmasques du carnaval !\n   La vieille et étrange cité, avec ses perspectives de pierres\ncolorées et d'eaux mouvantes, n'était plus que comme le mer­\nveilleux décor d'un théâtre de dissipation et de folie : tout y\nsemblait théâtre, tout parade : Le gouvernement, les habitants,\nles étrangers, foule cosmopolite et bariolée, toujours renouvelée,\nsont des acteurs et jouent, les uns pour les autres, sur la scène\nprestigieuse de ses places et de ses canaux bordés de palais, la\ncomédie — ou la farce — de la vie. La moitié de l'année, on y est\n\n  (1) A propos de l'apparition du grand ouvrage de M. POMPEO MOLMENTI : G. B. Tiepolo,\nla sua vita, e le suo opere. Un vol. ill. de 430 reproductions, dont 80 hors-texte. Milan,\nUlrico Hoepli. — V. au surplus, notre étude sur Venise et l'art vénitien. Durendal,\njuillet 1904.\n"}, {"page_pdf": 401, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2506, "texte": "336                         DURENDAL\n\n\nen carnaval. « Il n'y a pas de lieu au monde où la liberté et la\nlicence règnent plus souverainement. » Liberté du plaisir,\nlicence de la débauche, bien entendu, car le président de\nBrosses, qui parle ainsi, a soin d'ajouter : « Ne vous mêlez pas\ndu gouvernement, et faites d'ailleurs tout ce que vous voudrez! »\nEn somme, l'aspect habituel de Venise, en ce temps-là, était\ncelui que nous offrent, durant leur saison éphémère, les plus\nmondaines de nos villes de bains.\n   Le grand peintre de Venise, à cette heure de décadence, est\nTiepolo. Et son art est bien l'art de ce milieu et de ce moment,\n— l'art d'un temps pressé, d'un peuple soucieux seulement de\ns'étourdir et qui, l'un et l'autre, effleuraient toute chose sans\nl'approfondir, de peur d'en toucher le néant ou d'apercevoir\nsous la riante apparence la permanence grave. L'art férocement\nclassique qui, vers la fin du XVIIIe siècle, triomphera, avec\nMengs, le « Raphaël allemand », en Allemagne; avec David,\nen France, mettra tout son effort à s'abstraire de l'ambiance et\nà repousser les influences contemporaines. Son esthétique pla­\ncera le domaine de l'inspiration hors du monde actuel et vivant.\nTout au contraire, l'œuvre de Tiepolo à Venise, comme celle\nde Watteau ou de Fragonard en France, nous présente le reflet\nle plus exact de l'époque, dans son esprit et dans sa sensibilité.\n   Tiepolo improvise dans la peinture comme son compatriote\nCarlo Gozzi au théâtre, comme Vivaldi dans la musique. C'est\nun fa presto, un maître extraordinairement expéditif, superficiel\nà l'égal de la société parmi laquelle il vivait, mais chez qui on\nretrouve, persistante bien qu'affaiblie, la tradition des éclatants\nartistes duXVIesiècle, cette poésie un peu matérielle que, ainsi\nque l'écrit M. Molmenti, Venise, pauvre d'écrivains, aexprimée\ndans « les figures souriantes, brillantes d'une éternelle jeunesse,\nde ses tableaux » et dans la beauté faite de relief et de couleur\nde ses édifices de marbre.\n   Tout ce qu'il y avait de ferme, de substantiel, de profondé­\nment senti, dans l'art du Titien ou, même, de Véronèse, s'est\névanoui dans celui de Tiepolo. L'existence des patriciens dont\nle maître décore les demeures est comme un éternel impromptu...\nOn ne s'arrête jamais pour réfléchir, car la réflexion est triste.\nEt le plaisir qui s'interrompt pour se considérer lui-même,\nn'est pas éloigné du désenchantement. Tellement que, tout\nd miné qu'il soit par l'attrait du monde visible, si étranger qu'il\n"}, {"page_pdf": 402, "page_imprimee": 337, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2557, "texte": "                NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                 337\n\n\napparaisse à toute pensée profonde dans ses grandes composi­\ntions décoratives, Tiepolo même ne peut pas s'abandonner à\nune rêverie plus personnelle sans que naissent sous son crayon\nou son burin des images où la fantaisie prend des allures lugu­\nbres ou sarcastiques. Il rit encore, mais d'un rire qui paraît\namer ou strident ; il badine, mais son badinage agit dans la\npensée comme une raillerie...\n   Peut-être, au fond, n'y a-t-il aucune intention dans ces Capricei\net ces Scherzi di fantasia, petites œuvres, crayonnées, pour ainsi\ndire, en marge de son œuvre principale par un artiste médio­\ncrement lettré et qui n'avait guère le loisir, ni, probablement,\nl'envie de méditer sur les vanités de la vie? Toujours est-il\nqu'avec ces ouvrages que Tiepolo exécutait en manière de\ndélassement de ses grands travaux, c'est le monde du songe,\nquelquefois comique, quelquefois macabre, toujours singulier,\nqui fait irruption dans l'imaginai ion remplie de soleil et de fête\nde ce Vénitien. On peut croire, avec M. Molmenti, que Tiepolo\n— qui était un admirateur passionné de l'œuvre gravé de Dürer\net avait, au surplus, séjourné et travaillé en Allemagne — révèle,\ndans ce domaine spécial, les influences exercées sur lui par\ncertains maîtres septentrionaux. Cette hypothèse vraisemblable\nne satisfait pas complètement notre curiosité et n'explique pas\nsuffisamment la présence dans l'œuvre toute de pompe et d'ap­\nparat allégorique de Tiepolo de conceptions d'un accent ambigu,\nvaguement satirique, et qu'aujourd'hui, dans notre manie\npsychologique, nous serions disposés à tenir pour d'autant plus\nsignificatives qu'elles ont été moins voulues ! Cet homme, qui a\nconsacré une activité prodigieuse à créer et à exécuter dans les\néglises et les palais d'immenses et riches décorations religieuses\net profanes, dont le programme lui était imposé, voici que, par\naventure, il se laisse aller à sa libre fantaisie... Et cette fantaisie\nne répond à rien de ce que par ailleurs nous connaissons de lui.\nDerrière sa pensée consciente, préméditée, qui prend forme\ndans ses grandes peintures, on dirait qu'une arrière-pensée\ngisait, inconsciente, et dont l'expression dans ces eaux-fortes a,\npeut-être, été une révélation pour lui-même!\n   Giandomenico, le fils de l'artiste, a gravé le titre des Scherzi\ndi fantasia; il est inscrit sur une sorte de pierre tumulaire au\nsommet de laquelle sont perchées des chouettes. Et ce frontis­\npice convient très bien à un recueil où ne manquent pas, pour\n"}, {"page_pdf": 403, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2539, "texte": "338                           DURENDAL\n\n\n\n user des termes de M. Molmenti, « les inventions nées à l'heure\n triste du crépuscule ». L'impression que l'on reçoit de ces gra­\nvures est déconcertante : on y voit des figures nues, pleines de\n grâce, et qui semblent descendues de quelque piédestal antique,\n de quelqu'une de ces bases sculptées que Tiepolo aimait intro­\n duire dans ces petites compositions. A côté, surgissent des\n magiciens barbus, coiffés de turbans et vêtus de longues robes,\ndiscutant gravement avec un Polichinelle assis par terre et qui\ntourne vers eux son visage orné d'un long nez postiche. Ailleurs,\nun autre magicien semble comploter on ne sait quoi avec un\nsoldat et une bacchante; ailleurs encore, un magicien toujours\nmontre à deux personnages une tête d'homme coupée et jetée\nsur le sol... D'autres planches nous montrent, soit un satyre et\nsa famille, soit des « philosophes de sciences occultes », serrés\nles uns contre les autres, épiant, dans l'intention de la surpren­\ndre, une femme, assise, le dos tourné, près d'une pile antique\nornée d'astragales... La plus frappante de ces fantasmagories\nest, sans doute, celle que l'artiste a intitulée : Découverte de la\ntombe de Polichinelle. L'illustre fantoche, à moitié exhumé,\nmontre son profil populaire. Une espèce de Bacchus, les reins\nceints d'une peau de bête, le désigne à un vieillard qui se penche\npour mieux voir et à d'autres personnages. Au premier plan,\nune femme à figure de sibylle est accroupie; devant elle, par\nterre, se trouve une baguette autour de laquelle s'enroule un\nserpent... Ainsi, Tiepolo unissait dans les divagations fantasques\nde sa pensée, le passé de l'antiquité au présent des mascarades\nvénitiennes, la vie nue des anciens dieux des bois et des cam­\npagnes à la vie travestie des hommes civilisés de son temps —\nla sauvagerie sacrée des origines à la frivolité sceptique de son\nsiècle... Peut-être a-t-il mis là toute sa confuse philosophie?\npeut-être aussi n'y a-t-il rien voulu mettre du tout et ces eaux-\nfortes ne sont-elles dans son œuvre qu'un intermède dénué de\nsignification ?...\n   Tiepolo paraît grand, non seulement par le nombre énorme\nd'œuvres qu'il conçut depuis ses débuts, à dix-neuf ans, en\n1715, jusqu'à sa mort survenue en 1770, mais par comparaison\navec les artistes contemporains, Pietro Longhi, Antonio Canal\net son beau-frère Francesco Guardi, petits maîtres charmants,\nillustrateurs des aspects et des mœurs de Venise qu'il lui arriva\nde surpasser dans leur propre genre. Certes, l'art décoratif qu'il\n"}, {"page_pdf": 404, "page_imprimee": 339, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2492, "texte": "               NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE               339\n\n\npratiqua avec une étonnante aisance, une fertilité d'invention\ninépuisable, doit à toute l'école : au Tintoret, notamment, et\nsurtout au Véronèse, dont il imita et amplifia les nobles mises\nen scène architecturales : « Du Véronèse spécialement, écrit\nM. Molmenti, Tiepolo reçut comme un précieux héritage le\ndon d'imposer à l'art décoratif la forme la mieux adaptée aux\nmagnificences architectoniques. La grande voix du passé met­\ntait en vibration un esprit moderne, de sorte qu'il semble que,\ndans le plus grand maître du XVIIIe siècle, Paul Véronèse soit\nressuscité, transformé à l'image du temps et de la Venise de la\ndécadence. L'évidente similitude entre les deux maîtres n'a\npas nui à l'originalité de Tiepolo qui prit de son prédécesseur\nce qui convenait davantage à son propre tempérament, en y\najoutant, avec une heureuse inconscience, le sentiment délié et\npoétique de l'âge du déclin... Mais, complète l'éminent bio­\ngraphe, il faut convenir qu'il lui manqua toujours ce sens de la\nmesure qui n'abandonna jamais le Véronèse, cette simplicité\nqui apparaît jusque dans ses plus riches et plus somptueuses\ncréations. »\n   Si l'on met à part les peintures de Giovanni Bellini et celles\nde Giorgione, on ne rencontrera guère d'occasion d'émotion dans\nla peinture vénitienne. Depuis les Primitifs, les maîtres de\nVenise se sont montrés d'admirables metteurs en scène en\nmême temps que d'éblouissants coloristes, mais, toujours, leur\nart a su mieux parler aux yeux qu'à l'âme. Personne n'a sur­\npassé Paul Véronèse dans le splendide et le grandiose... Pour\nle surplus, nous attendrions en vain de lui autre chose que de\nl'étonnement, que la séduction matérielle qui émane naturelle­\nment de spectacles magnifiques magnifiquement évoqués. Tout\nest de la sensation en de telles œuvres. La pensée y a peu de\npart. Elle en a moins encore dans les innombrables ouvrages\nde Tiepolo dont la remarquable monographie de M. Molment,\nétablit la chronologie, étudie et définit soigneusement les parti­\ncularités. Guidés par le fervent historien des gloires et des\nmœurs de Venise, nous parcourons toute la carrière de Giam­\nbattista, depuis son apprentissage dans l'atelier de l'obscur\nLazzarini jusqu'à sa mort à Madrid, où il résidait au service\nde Sa Majesté Catholique. Et c'est une succession ininter­\nrompue d'oeuvres considérables, tableaux et fresques, pour les\n églises et les palais, en Italie, en Allemagne, en Espagne\n"}, {"page_pdf": 405, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2493, "texte": "340                         DURENDAL\n\n\n\nexécutées toutes avec une rapidité presque inconcevable. Il met\nen décoration la mythologie païenne et l'allégorie chrétienne,\nl'histoire sainte et l'histoire profane, la poésie antique et la mo­\nderne, les fastes dynastiques des princes et les fastes domes­\ntiques des particuliers. Dans les vastes et solennelles salles des\npalais, sur les parois encadrées de stuc et d'or, il fait apparaître,\ncomme sur la scène d'un théâtre, les dieux, les héros et les rois :\nIphigénie, Esther et Assuérus, Enée et Didon, Cléopâtre et\nAntoine, Angélique et Médore, Renaud et Armide... Ou bien\nce sont, sur l'étendue des plafonds, dans la concavité des\nvoûtes, au milieu du firmament illuminé de clartés d'apo­\nthéose, des essaims de figures planantes et triomphales : Divi­\nnités de l'Olympe, Parties du Monde, Vertus, poètes enlevés\npar le frémissant Pégase, fiancés traînés dans les airs sur le\nchar flamboyant, par les chevaux cabrés du Soleil ; apparitions\nailées de toute espèce, figures idéales, figures allégoriques,\nfigures divines, vues en raccourci, dans les perspectives de l'es­\npace, au-dessus de l'entablement couronné de statues des\nédifices... Aperçues de bas en haut, ses architectures plafon­\nnantes donnent le vertige, avec leurs majestueux escaliers de\nmarbre, leurs colonnes, leurs nrchitraves et leurs frontons pro­\nfilés dans la splendeur chatoyante de l'éther.\n   Il ne reste rien sur la palette de Tiepolo des tonalités\nsombres, du clair-obscur cher aux maîtres de Bologne et aux\ntenebrosi du XVIIe siècle. Accentuant la réaction coloriste com­\nmencée avant lui, il modèle ses peintures dans la lumière, dans\ndes clartés d'aurore. Il met partout la joie et le sourire de l'azur\noù, parmi les nuées irisées, flottent dans l'envolement de leurs\ndraperies roses, des êtres chimériques et charmants...\n   Avec Tiepolo, nous sommes dans l'empire de la féerie. Ou,\ndu moins, est-ce dans cette région enchantée qu'il a placé le\nprincipal de son œuvre. C'est le maître de l'illusion et du\ntrompe-l'œil, le virtuose audacieux de la beauté décorative.\nSon art a la hardiesse, une grâce élégante et facile. Il cherche\nl'harmonie et il la réalise. Il veut plaire plus que toucher, et il\nplaît, en effet; il récrée l'esprit, il le séduit, il l'éblouit, mais\nsans l'induire jamais en tentation de réflexion ou de retour sur\nlui-même...\n   Cet art était merveilleusement représentatif de la mentalité\nvénitienne du temps. La beauté grisante et légère que\n"}, {"page_pdf": 408, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2280, "texte": "                    NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                              341\n\n\nVenise demandait alors, Tiepolo la lui a donnée... Il a fait\nluire sur le dernier siècle de la vieille République, sur le cré­\npuscule un peu mélancolique de sa longue journée de gloire les\ntrompeuses clartés d'aube de son art. Et lorsque ce magicien\neut disparu, que la dernière fusée du feu d'artifice qu'il tirait se\nfut éteinte, la nuit se referma, plus noire, sur l'art de Venise...\n\n\n                                          II\n\n              Sur l'Art français du XVIIIe Siècle (1)\n   En France, le XVIIIe siècle ne marque pas une décadence,\nmais un renouveau.\n   Pendant le règne prolongé de Louis XIV, qui prend fin en\n1715, l'absolutisme du monarque s'est imposé dans tous les\ndomaines. « Tout était peuple devant lui », affirme Saint-\nSimon. Tout aussi était pour lui instrument de domination;\ntout, dans le domaine de la pensée et de l'art comme dans\ncelui de la politique, devait faire figure de puissance, de\ndignité et de grandeur. Dans ses dernières années, celles des\ndéfaites et des deuils, tandis que la France épuisée était sur le\npoint de succomber sous l'effort de l'Europe coalisée, tandis que\nle Trésor était vide et que le peuple affamé insultait les princes\ndans les rues de Paris, le Roi voulait que l'on n'interrompît pas\nles divertissements accoutumés de Versailles, parce que,\ndisait-il, « il serait aussi bien de ne pas donner au monde l'idée\nde l'accablement de la France ». Cette parole tout empreinte\nd'orgueil « à la romaine » — on songe aux sénateurs siégeant\nau milieu de Rome envahie et saccagée par les Gaulois — cette\nparole est belle, car elle est faite également de foi en l'avenir\ndu pays. Elle est dure aussi, parce qu'elle semble vouloir absor­\nber toute la nation dans la personne du Roi, en prétendant\ndissimuler la souffrance de celle-là derrière l'attitude impertur­\nbable de celui-ci.\n   On pourrait dire de même que l'art classique louisquatorzien\n\n   (1) A propos d'un ouvrage récent de M. Dumont-Wilden : Le Portrait en France, un\nvolume in-8°, abondamment illustré, le premier de la nouvelle collection entreprise sous\nle titre de Bibliothèque de l'Art du XVIIIe Siècle, par la Librairie Nationale d'Art et\n d'Histoire, Van Oest & Cie.\n"}, {"page_pdf": 409, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2516, "texte": "342                         DURENDAL\n\n\n\ntend à enfermer toute l'imagination plastique du temps dans\nune attitude. Attitude héroïque, attitude d'apparat et de repré­\nsentation. Cet art, dans les décorations et les tapisseries de\nLe Brun, dans les portraits splendides et glacés de Rigaud,\ndans l'apparence des bâtiments élevés durant la surintendance\nde Colbert ou de Louvois, dans les jardins solennels et symé­\ntriques plantés par Le Nôtre; cet art nous présente partout la\nfaçade magnifique et grandiose du règne. Derrière cette façade\nimposante s'agite la vie d'intrigues, de scandales, de cabales et\nde compétitions que Saint-Simon nous a dépeinte; l'existence\nintime de tous ces grands personnages dont le noble et féroce\nobservateur a fixé l'originale physionomie dans un langage plus\noriginal encore, à la fois aristocratique et populaire, et qui,\nvisant à exprimer la réalité et non des idées générales, s'affran­\nchit des formes et des mots imposés par le « style noble ».\n   Cet art puissant et lourd s'inspire de celui des maîtres déca­\ndents de l'Italie, mais le sentiment de la mesure qui est en lui,\nl'action de la raison à laquelle il reste toujours assujetti,\nempêchent qu'il soit entraîné jamais aux extravagances manié­\nrées de ses modèles. C'est un art bien équilibré, un art de\nmajesté, un art de cour.\n   L'art qui lui succédera, l'art du XVIIIe siècle, sera l'art d'une\nsociété : l'art de Paris et non plus celui de Versailles. Evidem­\n ment, cette transformation n'a pas été l'œuvre d'un jour ni d'un\n homme. L'évolution s'était prononcée dès la fin du XVIIe siècle,\n et la disparition de la vieille Cour, l'arrivée au pouvoir du\n Régent ne feront qu'accélérer l'influence de l'appétit de nou­\n veauté, contenu encore dans certaines limites du vivant du\n maître de Versailles. Watteau, dont le génie apporte à la\n France la poésie lyrique dont elle est privée depuis Ronsard,\n Watteau meurt six ans à peine après Louis XIV.\n    Tout présageait, d'ailleurs, la prompte décadence d'un art\n fondé tout entier sur l'autorité, à une époque où toutes les\n forces vives de la pensée, en France et au dehors, travaillaient\n directement ou indirectement à en ruiner les fondements.\n Louis XIV qui, parfois, semblait se croire Prêtre et Roi comme\n Melchissédec, avait rêvé de ramener tous ses sujets à l'unité de\n la croyance, — comme son Académie tous les artistes à l'unité\n de style! — mais au lieu de la discipline, il avait créé la\n révolte et donné aliment et matière à des controverses où, frap-\n"}, {"page_pdf": 410, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2568, "texte": "                NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE              343\n\n\npant les uns sur les autres, protestants, catholiques, jansénistes,\nmolinistes, gallicans, ultramontains, frappaient en même\ntemps sur l'idée religieuse et, à force de subtilités, d'incom­\npréhensibles disputes de mots et d'excommunications mutuelles,\npoussaient les auditeurs, tiraillés entre tous ces docteurs, vers\nl'incrédulité. L'esprit d'autorité que Montaigne déjà avait\nébranlé par manière de passe-temps, en se jouant à sa propre\npensée solitaire, Pascal a achevé de la détruire dans ses\nPensées : il arrache des mains de l'homme toutes les possibilités\nde certitude qu'il tenterait de fonder sur sa propre raison, pour\nl'acculer, ainsi dépouillé, aveugle-né errant dans un monde\nplein d'embûches, à la foi, seule capable de mettre en lui les\nlumières qui lui manquent... Mais, combien ont accueilli les\nprémisses de son argumentation sans se soumettre à sa conclu­\nsion? Combien après avoir rejeté avec lui l'autorité de\nl'homme, ont refusé de se soumettre avec lui à l'autorité de\nDieu?... Descartes, de son côté, place le doute à la base de\ntoute connaissance, subordonne toute science au contrôle de\nl'expérience. Et ses conceptions, bien que combattues, ne per­\ndront momentanément leur empire dans la philosophie ou dans\nla science que lorsque les philosophes du XVIIIe siècle auront\nfait retomber celles-ci dans l'ornière de la pure idéologie. A la\nvérité, l'esprit critique n'avait jamais cessé de se manifester. Le\nCartésianisme n'est que l'aboutissement d'un effort prolongé de\nla pensée européenne. Mais, désormais, ses méthodes s'imposent\nà tous ceux qui pensent et à tous ceux qui cherchent : « Le\nsavant, écrivait Fontenelle, doit toujours réserver une partie de\nson esprit libre pour y admettre le contraire de ce qu'il croit. »\n   Dans l'art, le prestige des formules emphatiques va péricli­\ntant. On se détourne de la beauté ordonnée, de la nature « cor­\nrigée d'après l'antique », de l'expression stéréotypée des passions\ndont Le Brun a donné le précepte et l'exemple. L'admiration\nqu'elles inspiraient fait place à l'ennui, au dégoût. On ne sait\ntrop ce qu'on attend ou ce que l'on désire, mais il semble que\ncet art aille s'éteignant, en même temps que la grandeur à\nlaquelle il contribuait. Il prend un aspect sUranilé et paraît\nn'offrir plus qu'un fantôme de beauté, comme le régime lui-\nmême avec son vieux Roi entouré de vieux seigneurs, plus qu'un\nfantôme de puissance! L'Académie royale des Beaux-Arts\ndéserte peu à peu les conférences dogmatiques auxquelles elle\n"}, {"page_pdf": 411, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "344                        DURENDAL\n\n\nse complaisait, à ses origines, et, plus tard, elle inscrira parmi\nses membres Watteau qui, n'ayant pas fait le pèlerinage de\nRome, est ignorant des « bons modèles » et dont l'art est, à\nproprement dire, la négation de tous les principes classiques.\nBien auparavant, d'ailleurs, la querelle des Anciens et des\nModernes avait jeté dans la circulation intellectuelle nombre\nd'idées ruineuses pour ces principes. Charles Perrault, fervent\nadmirateur de Le Brun, qui avait été l'initiateur de cette con­\ntroverse, ne tendait qu'à glorifier le siècle de Louis XIV aux\ndépens des Grecs et des Romains. Le secours que sa thèse\nreçut de Fontenelle ne fut pas pour lui agréer longtemps, sans\ndoute, car celui-ci, élargissant le champ du débat, s'attaqua\nrésolument au fétichisme, au « préjugé grossier de l'Antiquité »,\npierre angulaire des théories de Le Brun. Ce n'était là qu'un\nincident symptomatique de la lutte qui, sous une forme ou\nl'autre, était engagée sur tous les points. L'immobilité et le\nmouvement sont incompatibles; de même, l'esprit de respect et\nde conformité et l'esprit d'examen; l'esprit doctrinal et l'esprit\nexpérimental. Ceux-ci prévalant de plus en plus sur ceux-là, il\nne pouvait pas se faire que, en matière artistique, l'uniformité\nde la règle ne fût obligée de céder à la diversité de la fantaisie,\nla pompe conventionnelle du style à la grâce aisée de la simpli­\ncité, les simulacres allégoriques à la fraîcheur et à la vérité de\n la réalité.\n    L'heure de la revanche était arrivée pour les « magots » de\nTeniers, expulsés ignominieusement, jadis, de Versailles !\n Comme Louis XIV lui-même s'est lassé du trop vaste théâtre\n de ce palais et a cherché à se créer des milieux plus intimes à\n Marly et à Trianon, les « beaux esprits » et les amateurs ont\n commencé à prendre en moindre estime la peinture de la\n « grande école », l'excès de son dessin et le néant calculé de son\n coloris. « L'éclat de la couleur ne charme ordinairement que\n les esprits du vulgaire », affirmait Testelin. Mais, on ne craint\n plus la vulgarité ; on n'est pas loin, au contraire, de l'aimer,\n parce que, après tant de spectacles cérémonieux et de parades\n mythologiques, après tant d'extraordinaire, de guindé et de\n factice, on aspire à l'ordinaire, au naturel, au vrai. Le goût\n pour la vivacité du coloris ne passe plus pour sauvage, à telles\n enseignes que Poerson et Vleughels, les directeurs de l'Aca­\n démie de France à Rome, au début du XVIIIe siècle, estimant\n"}, {"page_pdf": 412, "page_imprimee": 345, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2516, "texte": "                  NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                      345\n\n\nque « la couleur est une partie très nécessaire à un peintre » (1),\nenvoient leurs pensionnaires en Lombardie ou à Venise, « le\nplus beau lieu du monde pour la peinture et la couleur »\n... Grande merveille! la couleur recommence d'exister pour les\npeintres français ; leurs yeux qui étaient frappés d'une sorte\nd'aveuglement par la préconception classique se dessillent.\nL'heure est propice! Elle ne leur sera pas inutile, à présent, la\nfréquentation de cette Venise qui, avec ses trois ou quatre cents\néglises, pourrait être la cité sonnante de Rabelais, mais qui\nest surtout la cité chatoyante et diaprée, toute en eaux et en\nsurfaces de couleur, incessamment lustrées parles jeux onctueux\nde la lumière. En même temps, on se retournevers les Flamands,\nvers Rubens, que beaucoup de jeunes artistes vont étudier au\nLuxembourg, comme fera Watteau; vers Van Dyck, à l'école\nduquel Largillière se mit à Londres et à Anvers-; vers Jordaens ;\nvers les maîtres du paysage et du genre, les Brueghel, les\nTeniers, Paul Bril et, aussi, vers les Hollandais dont Chardin\ns'inspirera avec un tact si exquis. La familiarité de l'art des\npetits maîtres flamands, sa bonhomie, son esprit d'observation\net sa fidélité à la réalité ; ces qualités qui l'ont remissen faveur\nlui donnent tout à la fois d'exercer une influence marquée sur\nles artistes de la nouvelle génération, en apprenant à ceux-ci à\ntenter de rivaliser avec la nature au lieu de prétendre à en cor­\nriger les défauts ou à en orner 1' « insipidité »... Voltaire n'admet\naux honneurs de son Temple du goût, publ,ié en 1721, que l'art\nselon Poussin, le Sueur et Le Brun, à l'exclusion de l'art de la\nRégence, menu, aimable, enjoué qui, à son gré, « a réussi —\ncomme Watteau — dans les petites figures... mais n'a jamais\nrien fait de grand. » Une vingtaine d'années plus tard, il parle\nun autre langage. Il était trop accessible et trop souple aux\nimpulsions de l'opinion et de la mode pour rester cantonné dans\nl'adoration stérile d'une tradition qui se défaisait. Il a regardé\navec condescendance, puis avec sympathie les œuvres engen­\ndrées par les tendances nouvelles; il a regardé aussi ces Fla­\nmands et ces Hollandais méprisés [si longtemps et, dans son\nSiècle de Louis XIV (1752), il loue les novateurs tels que\n Desportes, Oudry, Le Moyne et, hasardant des comparaisons\n\n\n  (1) Les Doctrines d'Art en France, — De Poussin à Diderot — par M ANDRÉ FON­\nTAINE. Paris, Laurens, 1909.\n"}, {"page_pdf": 413, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2382, "texte": "346                         DURENDAL\n\n\nétranges, mais caractéristiques de l'évolution qu'ont subie ses\nidées esthétiques, il écrit, par exemple, que l'académicien Jean\nRaoux a, parfois, « égalé le Rembrandt » ; qu'il est arrivé à\nRigaud d'égaler « les plus beaux ouvrages de Rubens » ; que\nWatteau, enfin, « a été dans le gracieux à peu près ce que\nTeniers a été dans le grotesque!... ».\n                                    *\n                                *       *\n\n    La règle tend naturellement à l'excès et, par cet excès même,\nà sa propre ruine. C'est ce qui arriva pour la théorie classique,\nélaborée dans le cours du grand siècle. La vie et les esprits qui\nsont mobiles ne s'accommodent point de principes immuables,\nils ont bientôt fait de dépasser ceux-ci, les laissant dans la\nmajesté de leur solitude.\n   Cet abandon, à l'époque dont nous parlons, prit une figure\nen quelque sorte matérielle. Versailles, attristé déjà depuis la\nmort du duc et de la duchesse de Bourgogne, avait été à peu\nprès délaissé dès l'avènement du Régent. La cour dissipée et\nlicencieuse de ce prince se serait trouvée contrainte dans ses\nallures en ce séjour dynastique, sévère et froid. Elle se serait\nsentie mal à l'aise dans ce palais rempli par les souvenirs et\npar l'ombre intimidante du souverain disparu, aux dernières\nvolontés duquel on avait désobéi.\n   Sous la Régence, l'autorité se débraille ; elle se soucie plus de\nvie facile et amusée que de la conservation du respect nécessaire\ndes peuples. Leduc d'Orléans était un homme d'une intelligence\néveillée et curieuse, très « libertin » d'esprit. Louis XIV quali­\nfiait d'an mot admirable son caractère, lorsqu'il l'appelait un\nfanfaron — un « forfante » — de vices. Il était faible à lui-même\net plus encore aux autres. Le transfert du gouvernement de\nl'isolement auguste de Versailles au milieu de l'agitation de\nParis ; les mœurs faciles du Régent et de ses roués recrutés dans\ntous les mondes, la noblesse, la robe, le théâtre; le système de\nLaw qui unit dans la rage de l'agiotage toutes les classes de la\nsociété, contribuèrent à énerver les antiques hiérarchies sociales,\nà faire tomber les barrières qui, naguère, séparaient la Cour de\nlaVille. LouisXVqui, selon l'heureuse expression de M. Dumont-\nWilden, « bâilla son règne », n'était certes point le monarque\npropre à restaurer l'ancien ordre de choses. Il gouverna sans\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2577, "texte": "                NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                347\n\n\nmaximes que sa paresse, ses caprices et ceux de ses favorites,\nM me de Mailly, la duchesse de Chateauroux, Mme de Pompadour,\nla Du Barry; il regardait agir ses ministres et se moquait de leurs\nfautes sans intervenir. S'il lui arrive de se présenter d'aventure,\ndans une posture de roi absolu, source unique de la loi, aux\n« grandes robes », aux membres du Parlement rebelle, «tous\nrépublicains », à ce qu'il disait, sa passagère énergie était bientôt\népuisée et il ne tardait pas à céder en songeant que « les\nchoses comme elles étaient dureraient autant que lui ». La Du\nBarry l'appelait « la France », et il pouvait croire encore que\ndans sa personne résidait la puissance et la volonté de la nation\nfrançaise. Mais, autour de lui, loin de lui et de la Cour, à la\nVille, grandissait une France — grosse d'idées et d'aspirations\n— qu'il ne soupçonnait pas ou que, tout en la soupçonnant, il\nenveloppait de son indifférence dédaigneuse.\n   L'action de la Cour sur l'opinion devient presque négli­\ngeable. Ce n'est pas là que se produisent et se discutent les\nquestions et les problèmes scientifiques, philosophiques, reli­\ngieux, économiques, artistiques, agricoles, industriels qui pas­\nsionnent les intelligences; ce n'est pas là que l'on rencontre, con­\nfondus, des gens de tous les mondes, gentilshommes, prélats,\nparlementaires, bourgeois, financiers, gens de lettres, artistes,\nsavants, s'adonnant au plaisir d'une conversation qui touche\naux sujets les plus disparates et, bien qu'elle n'en approfondisse\naucun, ne laisse pas de faire œuvre féconde de dissémination,\nde propagation des idées. C'est dans les «galères du bel esprit »,\ndans les « bureaux d'esprit», comme on les nomme, dans les\nsalons qu'il faut aller pour suivre le mouvement intellectuel de\nce temps à la fois fiévreux et raisonnable. Sous la Régence, c'est\nle salon de la duchesse du Maine, à Sceaux, où l'on voit Vol­\ntaire; celui de la marquise de Lambert, fréquenté entre autres\npar Lamothe-Houdard, Fontenelle, Marivaux, M me Dacier,\nla tragédienne Adrienne Lecouvreur. Plus tard, il y eut parmi\nles plus célèbres, le salon de M me Du Deffand dans lequel se\nrencontraient les Choiseul, les d'Argenson, Montesquieu,\nd'Alembert, Maupertuis, l'actrice Clairon, un moment même\nJean-Jacques, chassé très vite par l'horreur qu'il avait conçue\npour l'esprit affecté de la maîtresse du logis ; le salon de M me du\nTencin, sœur du cardinal, qui se donna un temps des airs de\n Mère de l'Eglise et qui recevait notamment Fontenelle, Mon-\n"}, {"page_pdf": 415, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2508, "texte": "348                         DURENDAL\n\n\ntesquieu, Marmontel, Marivaux et Helvétius; le salon de\nM me Geoffrin, en réputation européenne, où les artistes et les\ngens de lettres coudoyaient les princes, ambassadeurs et notables\nétrangers qui tenaient à honneur d'y être présentés. Plus tard\nencore, ce furent les salons de Mlles Quinault et de Lespinasse\net le salon du baron d'Holbach, hantés surtout par la gent\nphilosophique.\n   A côté de ceux-là en existaient, du reste, quantité d'autres,\ntantôt plus fermés et plus exclusifs, tantôt plus éclectiques ou\nplus largement hospitaliers, les salons, par exemple, des trai­\ntants, fermiers généraux, fournisseurs, financiers, — « espèces »,\ncomme aurait dit Saint-Simon — qui, à cette heure-là tenaient\nle haut du pavé, tels que Crozat, Pâris-Duverney, Bouvet,\nde la Popelinière... M. Dumont-Wilden nous trace de ce der­\nnier un portrait spirituellement ressemblant : « C'est un des\npersonnages les plus pittoresques et les plus caractéristiques du\nParis du XVIIIIe siècle que ce La Popelinière. Vrai financier\nd'opérette, il remplit la ville du fracas de sa générosité, de sa\nsingularité, de ses goûts d'amateur et de ses malheurs conju­\ngaux. « Sa maison était le réceptacle de tous les états, dit\nGrimm, gens de cour, gens du monde, gens de lettres, artistes,\nétrangers, acteurs, actrices, filles de joie, tout y était rassem­\nblé. On appelait la maison une ménagerie et le maître le\nSultan. » Bon sultan, d'ailleurs, dont la bienfaisance, pour\nostentatoire qu'elle fût, n'en est que plus inépuisable. Il joue\nau seigneur du lieu, marie les filles, héberge Marmontel, pen­\nsionne les peintres, donne asile à la famille de Saint-Aubin\nruinée, ouvre sa maison et son cœur à quiconque peut l'amu­\nser, l'émouvoir ou faire éclater son humanité. Mais, surtout, il\nreçoit. Son château de Passy, qu'il a acheté au marquis de\nBoulainvilliers, est un vrai caravansérail. Tout ce qui a un\nnom, une réputation, un talent, une petite notoriété y a sa\nplace. Là vient La Tour, qui fait le singulier et s'amuse à mys­\ntifier la petite Félicité de Saint-Aubin, la future M me de Genlis,\nlui contant qu'il vient de Paris à Passy en se plongeant dans la\nrivière et en se faisant traîner par les bateaux qu'il rencontre et\nauxquels il s'accroche des deux mains; là vient le bon abbé\nd'Olivet, le plus savant et le plus brouillon des grammairiens,\nle chevalier de Laurès et Bertin, grands faiseurs de petits vers;\nMarmontel, le bon élève de Voltaire; Vaucanson, « dont l'esprit\n"}, {"page_pdf": 416, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": "                NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE              349\n\n\nétait tout en génie » ; Carie Van Loo, Boucher, Mondonville,\nM me Riccoboni. On soupait, on causait, on jouait la comédie et\nl'opéra, on organisait des messes en musique. C'était une éter­\nnelle fête à laquelle présidait la grâce passionnée de la char­\nmante Thérèse Deshayes, que La Popelinière avait arrachée\nau théâtre et qu'il avait fini par épouser sur l'ordre formel du\ncardinal Fleury, ce ministre pudique d'un prince qui ne l'était\nguère « ne voulant point qu'un fermier général, un homme béné­\nficiant des grâces du Roi, vécût dans le scandale ».\n   Pour achever la connaissance du personnage, allez regarder\nle pastel de La Tour qui se trouve au musée de Saint-Quentin.\nLa physionomie, assez régulière, est lourde, et l'ample per­\nruque ne donne pas à ses traits la distinction que la nature leur\na refusée. Il a l'air satisfait, presque béat, du parvenu fier de\nson argent, mais plus encore de l'esprit qu'il croit avoir et des\nbelles connaissances que l'un et l'autre lui ont valu. Il sourit du\nmême sourire ébauché des yeux et des lèvres que l'on retrouve\nsur le visage de la plupart des portraits exécutés par La Tour\net conservés à Saint-Quentin, sur celui de Jean-Jacques, philo­\nsophe ennemi de la feinte, comme sur celui du soldat Maurice\nde Saxe; sur celui de la chanteuse Fel ou de la danseuse\nCamargo comme sur celui du financier La Reynière...\n   Lorsque vous êtes sorti de ce petit musée provincial, collection\nhétéroclite où, à côté des pastels de La Tour, on rencontre des\nivoires, des bronzes, des chinoiseries, en même temps que des\nobjets provenus de fouilles archéologiques et des reliques\nofficielles de tous les régimes déchus, le sourire unanime de\nces portraits vous poursuit comme une obsession... Ce sourire\nuniforme surprend un peu, dans l'art si acharné au vrai, si\nsoucieux d'atteindre et de fixer l'expression individuelle de\nses modèles, de La Tour. On se demande s'il réplique\nà une convention encore. Serait-ce le sourire de la bienséance\net de la politesse mondaines, par lequel on voulait que ces\n images accueillissent le spectateur comme l'original lui-même\nl'aurait accueilli?... Le siècle précédent se présente, dans ses\nportraits, avec la gravité, la dignité un peu compassée, le faste\n qui lui appartiennent. Le XVIIIe siècle sourit-il dans les siens\n par réaction contre ce sérieux qui pose et qui plastronne ou pour\n donner à comprendre qu'il veut non pas imposer, mais plaire,\n paraître non pas sublime, mais aimable?\n"}, {"page_pdf": 417, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": " 350                          DURENDAL\n\n\n\n     Tout au moins durant une certaine période — la plus\n  brillante — son humeur est telle : il ne se fait pas illusion, ni\n  sur lui-même, ni sur l'humanité en général. La vie et le monde\n  ne sont pas pour lui, comme aux yeux de M me Du Deffand,\n  vieillie et aigrie, une comédie monotone de paroles et de\n  gestes, mais un éternel impromptu, un imbroglio sans cesse\n  noué et dénoué où tout le monde est acteur et tout le monde\n  spectateur, une pièce à demi tragique, à demi bouffonne, dont\n l'épilogue, qui est de chaque instant et de jamais, n'intéresse,\n  du reste, personne! Ce n'est pas à dire qu'il n'ait de la sensi­\n bilité. Elle, marque déjà ses traces de-ci, de-là dans la littéra­\n ture : les malheurs de Manon Lescaut et les vertus des héros de\n Richardson — dont les romans ont été traduits par l'abbé\n Prévost — ont rencontré l'admiration ou la compassion d'un\n nombreux public et ont rempli bien des beaux yeux des\n « larmes de la sensibilité ». Toutefois, la raison domine cette\n sensibilité. Non plus la raison solijde, satisfaite, un peu pesante\n dans sa majesté, du beau temps de Louis XIV, mais une raison\n inquiète, très pénétrante, et qui cherche et qui scrute, et qui\n veut tout éclaircir, tout soumettre à son contrôle.\n    L'heure n'est pas venue où la sensibilité noiera la pensée et\n l'affadira sous l'excès larmoyant de ses, effusions; l'heure n'est\n pas venue où la raison, se détournant de la réalité vivante des\nfaits, opérant dans le vide de l'abstraction logique, deviendra un\ninstrument de système et d'utopie, pour finir par prendre l'appa­\nrence d'une Déesse impitoyable, fanatiquement adorée et avide\nde victimes! En effet, au moment du XVIIIe siècle où nous\nsommes, la sensibilité et la raison, si promptes à surabonder dans\nleur propre sens, si enclines à se rendre tyranniques aux autres\nfacultés de l'intelligence, étaient assujetties à celles-ci au lieu\nde leur commander. L'esprit français jouissait alors d'une\némancipation toute récente, de la chute de bien des entraves\nqui, auparavant, bornaient son activité. Il était trop amoureux\nde la nouveauté inépuisable de la vie et des idées, trop scep­\ntique à force d'éclectisme réfléchi, trop défendu aussi contre\ntoute exagératiori empreinte de ridicule, pour ne pas arrêter la\nsensibilité au point où elle risquerait de tourner à la sensible­\nrie; la raison, au point où elle menacerait de se figer dans le\ndogmatisme.\n    Hardie, légère, volage, la pensée se complaît dans sa propre\n"}, {"page_pdf": 418, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2385, "texte": "                    NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE              351\n\n\nagilité, dans la multiplicité des objets qu'elle se propose. Elle\nest prête à épouser toutes les idées et prête, l'instant d'après, à\nse moquer de toutes. Tout lui est vérité; tout, paradoxe.\nComme les modèles de La Tour, elle sourit... Elle ne rit pas :\nle rire est trop absolu, trop grossier, peut-être ; puis il défi­\ngure ...Elle sourit dans les Lettres persanes, elle sourit dans les\ncontes et les petits vers de Voltaire; elle sourit dans le théâtre\net dans les romans de Marivaux... Elle sourit, surtout, dans\nl'art de ces années qui, sous quelque forme qu'il se présente,\ndepuis le bibelot d'étagère jusqu'à l'oeuvre d'architecture, se\nmontre épris des grâces onduleuses de la ligne et de la caresse\nnuancée et fine de la couleur...\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n   « En poète qu'il est, en poète désorienté au milieu d'un\nmonde forcément inégal à son rêve et à son cœur, écrivions-\nnous ailleurs (1), Watteau souffre, mais il moque et veut moquer\nsa souffrance, et qu'elle ne lui soit qu'un leurre volontaire et\nune illusion déçue d'avance dans le cours inévitable et indiffé­\nrent des apparences et des illusions. » Cette souffrance ombra­\ngeuse, nous en discernons la discrète expression dans\nl'attitude et dans la physionomie des personnages qu'il fait\napparaître sur le théâtre de songe mélancolique de son œuvre.\nElle nous est révélée, également, par les détails que nous\ndonnent sur l'existence du maître des gens comme Crozat et le\ncomte de Caylus qui l'aimaient et l'admiraient, mais n'ont\njamais perçu ou compris la tristesse lassée, la secrète insatisfac­\ntion qui étaient en lui et qui, se mélangeant à toutes ses\ninspirations, confèrent à celles-ci leurs plus émouvantes carac­\ntéristiques. Tout semble de la fiction chez Watteau, les beaux\nparcs ornés de balustres et de statues où ses personnages se\npromènent, songent ou font de la musique, et ces personnages\neux-mêmes, seigneurs et dames de féerie ou comédiens travestis\nde la comédie italienne ; tout semble de la fiction et tout est de\nla réalité... Réalité lyrique, à vrai dire; réalité de la vie senti­\nmentale, réfléchie dans la tremblante imagination et dans la\nsensibilité d'un poète élégiaque.\n\n  (1) L'Art francais du XVIII' Siècle. Revue Générale, mai 1904.\n"}, {"page_pdf": 419, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": " 352                         DURENDAL\n\n\n     Le poète est naturellement exorbitant et insolite, et d'autant\n  plus, sans doute, qu'il se fait t'interprète de ses propres émo­\n  tions plutôt que l'écho des idées et des sentiments collectifs\n  de son époque. L'isolement que Watteau recherchait dans la\n  vie coutumière, il l'a trouvé aussi, à certains égards, dans son\n  art. Il y aurait, apparemment, quelque présomption à supposer\n  que les significations essentielles — ou qui nous paraissent\n telles — de cet art soient restées comme non avenues pour les\n contemporains du peintre des fêtes galantes. Cependant, les\n écrits du temps ne nous apportent point la preuve du contraire.\n  On n'y rencontre pas les mots susceptibles de nous faire sentir\n une admiration qui a saisi, au delà du charme de la fantaisie\n pittoresque, le sentiment délicat, délicieusement morose, qui\n est comme l'âme invisible et subtile de l'œuvre.\n     Au surplus, il n'y a rien dans la littérature du siècle, rien\n surtout, dans sa poésie raisonnable, positive, aussi peu lyrique\n que possible, rien qui réponde exactement à la pensée et au\n génie de Watteau. Il a eu des satellites, Lancret et Pater,\n aimables, d'un joli enjouement, mais dont les figures berga-\n masques, semblables aux siennes, semblent éteintes et inani­\n mées à côté d'elles. D'autre part, si on institue des comparaisons\n entre eux et l'auteur de l'Embarquement pour Cythère, on se sent\n devenir injuste pour la plupart des autres maîtres du jour ou\n du lendemain : De Trooy et Van Loo, par exemple, Boucher,\n Fragonard même, poète aussi, celui-là, mais sensuel autant que\nWatteau était sentimental; gourmand de la sensation autant\n que Watteau du rêve, homme du Midi ou du soleil en face de\n cet homme du Nord — ou de la lune!... Les uns paraissent\nsuperficiels; les autres un peu grossiers, un peu vulgaires, dans\nleurs compositions ou mythologiques ou licencieuses. Avec les\npremiers, nous sommes encore dans l'Olympe de l'Académie;\navec les seconds, nous sommes bien dans le siècle, dans les\nsalons et les boudoirs d'accès facile, dans le milieu où brillent\nles héroïnes de Crébillon le fils, où les vers de Piron font florès,\ndans ce monde aux mœurs élégantes et relâchées qui ont mis\nleXVIIIesiècle en mauvaise réputation.\n    Il est vrai que ce jugement, comme tant d'autres, est fondé\nplutôt en apparence qu'en fait. Cette société, d'après les écrits,\nles paroles, les gestes, les personnalités illustres par l'œuvre ou\npar le scandale de laquelle nous apprécions la valeur morale du\n"}, {"page_pdf": 422, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "                 NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                353\n\n\ntemps, était fort peu nombreuse. Derrière les premiers rôles,\nderrière les comparses et les figurants — plus bruyants souvent\nque les protagonistes — qui remplissaient la scène, il y avait la\nmassé profonde des gens, en nombre infini, dont on ne parlait\npas, qui allaient, du berceau à la tombe, leur chemin modeste\net ignoré, tracé par la coutume ou la tradition. Il y avait le\npeuple; il y avait la bourgeoisie petite et grande, ce tiers-état\nqui n'était rien, qui devait être tout et qui, de nos jours, a fini\npar être trop !... Dans cette classe intermédiaire, si l'on peut\ndire, on ne reçoit pas de célébrités ou de libertins, on ne se\nrépand point au dehors, on vit — même à Paris — une vie d'al­\nlures un peu provinciales, tranquille, laborieuse, enfermée dans\nla cordialité d'un étroit cercle de parents et d'amis. On n'est\npas de l'Europe comme M me Geoffrin, on est de son quartier.\nSans doute, on n'ignore rien ou presque rien, idées ou faits, de\nce qui s'agite dans les régions supérieures, mais il ne semble pas\nque les exemples démoralisants et les maximes épicuriennes\nqui venaient de ce côté aient agi profondément, dès cette\nheure-là, sur la mentalité et les habitudes bourgeoises. Le\n« bourgeois voltairien » est bien moins du XVIIIe que du\nXIXe siècle.\n   Cette société-là, limitrophe de l'autre et si différente, a eu son\npeintre, également. C'est dans les logis les plus humbles que\nnous introduit Chardin. Il ne cherche pas plus ses modèles dans\nle beau monde dissipé des salons que ses inspirations dans la\nlittérature érotique à la mode. Les uns et les autres, il les\ntrouve presque sans sortir de chez lui, dans son ménage, chez\nses voisins, chez ses confrères, dans la petite société bourgeoise\nparmi laquelle s'écoula son existence. Ses tableaux exécutés\navec un art savant et exquis, avec la minutie et le sens péné­\ntrant des vibrations de la lumière qu'il avait acquis dans l'étude\nde la nature et des maîtres flamands et hollandais, montrent\nqu'il usait d'un procédé de juxtaposition du ton dont s'étonnait\nDiderot et qui fait de lui un précurseur de nos Impression­\nnistes. Il nous conduit dans le salon exigu et familial, sans\nluxe, dans la salle à manger, voire dans la cuisine, qu'animent\nla présence de femmes qui travaillent ou d'enfants qui jouent.\nC'est la vie la plus ordinaire dans le milieu le plus ordinaire.\nEt, vraiment, le vieux peintre de fleurs, fruits et sujets à caractère,\n— car telle est la qualification sous laquelle il fut reçu à l'Aca-\n"}, {"page_pdf": 423, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2474, "texte": "354                         DURENDAL\n\n\n demie — le narquois bonhomme, le doux et bon bourgeois\n n'eut qu'à ouvrir les yeux, à regarder autour de lui pour créer\n des œuvres ravissantes, pleines d'intimité tiède, d'observation\n tendre et de réalité.\n    Chardin fait, dans l'art du siècle, figure non moins originale\n et singulière que Watteau. Le rêve de Watteau n'est qu'à lui;\n la réalité de Chardin est à tout le monde, mais personne ne l'a\n vue du même oeil que lui, l'oeil d'un homme qui la regarde avec\n amour et simplicité, pour elle-même, pour la joie qu'elle lui\n donne, non comme on fera par la suite, comme fera Greuze\n entre autres, pour tirer d'elle des effets pathétiques devant\nlesquels « le spectateur se sent gagné par une douce émotion ».\n En vieillissant, le siècle s'achemine, nous l'avons dit, de l'excès\nde l'esprit critique vers l'excès de l'esprit de système. On passe,\npeu à peu, de la sécheresse la plus aride au plus débordant\nattendrissement. On est « humain », alors, avec d'autant plus\nd'emportement que l'on a été raisonnable. Après s'être beaucoup\nmoqué, après avoir beaucoup raillé, on se met à bêler... Chardin\ndébutait dans la première de ces périodes ; Greuze, dans la\nseconde.\n    Cette évolution de la mentalité du temps s'est répercutée\nd'une façon bien particulière dans l'esprit, sinon dans l'art de\nLa Tour, le plus éminent de ces portraitistes du XVIIIe siècle\nque M. Dumont-Wilden étudie dans le beau livre qui donne\noccasion à cet article. Nulle tendresse, nulle sentimentalité\ndans l'œuvre de celui-là. Il est analyste, rien qu'analyste, et\nc'est cela seulement qu'il veut être, longtemps : un obser­\nvateur au regard aiguisé, à l'intelligence froide, armée de\n« rigueur scientifique », ainsi que nous disons aujourd'hui,\nmais aussi, de toutes les puissances d'un talent inimitable. Ses\nmodèles sont pour lui des « sujets ». Dans le fauteuil où ils\nposent, ils devaient lui apparaître à peu près comme l'animal\nplacé sur la table du laboratoire au savant qui s'apprête à le\ndisséquer. Mais l'analyste qui n'est pas doublé d'un psychologue\nne saurait faire, en matière d'observation morale, œuvre que de\ndestruction. Il ruine en lui-même la notion vraie de la vie et des\nhommes. Il en arrive à ne percevoir plus de celle-là que ses\ntares; de ceux-ci, que leurs vices, leur égoïsme et leurs ridicules.\nCette aventure fut un peu celle de La Tour et elle était peut-\nêtre d'autant plus inévitable que le monde où il avait été admis,\n"}, {"page_pdf": 424, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": "                NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                355\n\n\ndont il portraiturait les membres, qu'il scrutait et jugeait —\ndepuis le Roi jusqu'aux fermiers généraux — était plus étranger\net devait sembler plus mensonger et plus corrompu à cet enfant\ndu peuple, échappé de sa province pour débuter, avec un succès\npresque immédiat, dans les milieux les plus cultivés et les plus\nraffinés de Paris.\n   Le chapitre que M. Dumont-Wilden consacre à La Tour est\nun des meilleurs de cet excellent livre où l'auteur, comme il\nl'écrit dans sa dédicace, a essayé — et réussi, ajouterons-nous\n— « à fixer quelques aspects de la civilisation de la France à\nl'un de ses moments les plus caractéristiques ». La Tour, à force\nde regarder vivre, intriguer pour la vanité et pour l'argent les\ngens de loisir ou de lucre qu'il fréquentait, avait fini, à la faveur\nde la vogue que lui avait acquis son talent, par prendre à leur\négard une attitude presque insultante de sans-gêne et dE mépris.\nBarrés a, à ce propos, un mot terrible : « La Tour, écrit-il ; La\nTour fait l'insolent, mais ne domine pas : c'est un valet qui\nobserve les invités, non un Saint-Simon. » A la vérité, cette\nimpression d'affronterie envieuse, on la reçoit fréquemment à\nla lecture de Jean-Jacques, le grand censeur du temps, dont La\nTour professait, d'ailleurs, les idées... Dans le portrait qu'il a\nfait de lui-même, il se présente en tenue de travail, le cou nu,\nla tête rasée et couverte d'une espèce de béret. Avec ses grands\nyeux brillants, ombragés de sourcils noirs très accusés, son\nmenton carré, sa grande bouche gouailleuse et son nez pointu\ntiré par la ride d'un sourire qui a plutôt l'apparence d'un rictus,\nil a tout l'aspect d'un acteur défardé, de quelque valet cynique\nde comédie. Et le nom de Scapin qui venait sous la plume des\nGoncourt, parlant d'un des portraits de l'artiste, s'impose tout\n naturellement à la pensée.\n   « La Tour, écrit M. Dumont-Wilden, apparaît... comme le\ntype complet de l'analyste, avec tout ce que cette attitude\nmentale comporte de puissance et tout ce qu'elle contient de\nfaiblesse. » Et, après avoir marqué en des pages remplies de\nsaveur et de substance l'essentiel de l'existence et de l'œuvre du\nmaître, il conclut éloquemment: « Ce prodigieux physionomiste\n manque du sens religieux, de cette intuition de l'âme qui place\n plus haut encore, dans la hiérarchie de l'art, un Vinci, un Rem­\n brandt. Il le sent, il le comprend, il s'en désole, et c'est alors\n qu'il creuse toujours plus avant dans l'analyse, lorsqu'il suffisait\n"}, {"page_pdf": 425, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 823, "texte": "356                       DURENDAL\n\n\nd'un peu d'amour; c'est alors qu'il s'abîme dans ses systèmes\ninsensés, où son esprit finit par se perdre... Et par ce dernier\n trait encore, il est bien de son temps!... »\n   Par ce dernier trait et par tous les autres qui font une phy­\nsionomie si étrange à ce peintre d'une société qu'il a trop vue,\napprochée de trop près, pour ne point la détester! Car, de\nmême que le siècle où il vivait — ou, du moins, que la poignée\nd'individus qui représentent le siècle pour nous — La Tour,\naprès avoir été investigation, raison explorante, a été spécula­\ntion, raison divagante, chimère humanitaire, mais jamais sym­\npathie humaine, simple, vraie, efficace; jamais amour qui aurait\nété moins pour les idées que pour les hommes...\n                                            ARNOLD   GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison06-004", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 357, "page_fin": 364, "titre_corps": "Les Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Les Poèmes Les poèmes d'Humilis", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 426, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2680, "texte": "Les Poèmes\n\nLes poèmes d'Humilis (éd. de la Poétique, 32, rue de Lubeck, Paris). —\n  Lazare le Ressuscité, par LOUIS MERCIER (Paris, Calmann-Lévy). — Le\n  Christ, par FERNAND RICHARD (Paris, Plon). — La chambre close, par\n  J.-M. JADOT (Namur, Godenne). — Poèmes décadents, par PATERNE\n  BERRICHON (Paris, Vanier-Messein). — Les rythmes souverains, par\n  EMILE VERHAEREN (Mercure de France). — Vingt-quatre poèmes, par\n  ALBERT DE BERSAUCOURT (Paris, Falque). — La lumière des buis, par\n  PROSPER ROIDOT (Bruxelles, Lacomblez). — Poèmes en deuil, par\n  L. BOUMAL (Liége, Vaillant-Carmanne). — Printemps, par R.-E. MELOT\n  (Bruxelles, Larder). — Nouvelles pages antkologiques, par G. WALCH\n  (Paris, Le Soudier). — L'amour moderne, par G. MEREDITH, trad. par\n  A. Fontainas (Vers et prose). — Poèmes etpoésies de Keats, trad. par Gal­\n  lemard (Mercure de France). — De Thulé à Ecbatane, par SOPHUS\n  CLAUSEN, trad. de G.-C. Cros (Paris, Verset prose). — Memento.\n\n   Chaque mois nous arrivent des livres catholiques. Mais la plupart sont\nmaladroits, mièvres, banals et nous avons fini par n'en plus parler. Quoi de\nplus douloureux, en effet, que de constater le nombre des poèmes insipides\nqui croient louer Dieu, et l'aberration de certaines sommités qui encouragent\nde conseils ou de préfaces ces cantates et ces cantiques? On ne dira jamais\nassez le mal que fit François Coppée, les dernières années qui précédèrent sa\nmort, en préfaçant bénévolement les niaiseries de certains séminaristes et les\npieuses balivernes de religieuses porte-lyres... Aussi quelle joie pour nous\nlorsque, dans l'amoncellement des volumes, nous en trouvons qui exaltent\ndignement l'idéal chrétien et qui puisent une inspiration haute et neuve aux\nthèmes magnifiques de la foi, de l'espérance et de l'amour.\n   Nous ne nous lasserons point de le répéter : la pensée chrétienne, la légende\nchrétienne, la sensibilité chrétienne sont d'inépuisables sources de beauté. Et\nles poètes catholiques qui passent auprès d'elles sans les voir, et se contentent\nde chanter des sentiments banals ou artificiels, font la même folie que ces pre­\nmiers romantiques qui ne regardaient point le paysage natal et peignaient\navec enthousiasme des paysages d'Orient qu'ils n'avaient jamais aperçus.\nAujourd'hui heureusement la sincérité triomphe. Parallèlement aux désorbités\nqui ont eu la révélation de la petite patrie, ceux qui jadis eussent exercé leur\nvirtuosité à dire de façon un peu nouvelle des choses cent fois dites se sont\npenchés sur eux-mêmes, et quand ils écrivent, c'est avec leur âme et leurs\nidées chrétiennes et profondes. C'est à cette loyauté, c'est à cette sincérité que\n"}, {"page_pdf": 427, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3150, "texte": "358                              DURENDAL\n\n\nnous devons les quelques livres religieux que nous signalons aujourd'hui en\ncommençant cet article.\n   Voici les Poèmes d'Humilis.\n   Préfacés et postfaces de pages médiocres et laudatives, ces poèmes forment\nun volume étrange. Œuvre d'un homme obscur et aujourd'hui fou, qui, s'était\ndonné comme patron saint Benoît Labre, et voulait détruire son manuscrit par\nhumilité et par scrupule, ils auraient péri depuis longtemps, si le comte\nLéonce de Larmandie ne les avait sauvés en les apprenant par cœur. Publiés\npar lui il y a quelques années sans que l'attention fût même attirée sur cette\nplaquette anonyme, ils reparaissent aujourd'hui en une édition splendide\nillustrée par Rodin et patronnée par un groupe d'admirateurs illustres. Ce\nsont quelques centaines de vers absolument parfaits, et si certains poèmes\nsont d'une texture plus faible et d'une moins originale puissance, d'autres\nméritent pleinement l'épithète de sublime clamée par l'éditeur à chaque page\nde sa notice. De tels enthousiasmes portent à la défiance, mais ici ils sont\njustifiés. Quel que soit l'auteur de ce livre, quelle que soit sa vie ou sa\nlégende, il a produit quelque chose de définitif et de beau; et' il a proféré sur\nl'amour divin, sur les vertus chrétiennes et sur la Vierge des choses qui\nn'avaient jamais été dites, du moins avec cette force et cette sobriété. Ce sont\ndes vers solides et bien nombres, des strophes exactes sans chevilles, sans hési­\ntations, taillées dans un marbre resplendissant et dur. Cela fait penser à la\ntechnique impeccable et sûre des poèmes de Le Cardonnel, et l'accent même\nde certains vers accuse mieux encore cette parenté mystérieuse. Et cette per­\nfection est comme la marque extérieure de la soif interne vers l'Absolu.\nHumilis, puisqu'il faut l'appeler ainsi, est dans ce volume intégralement et\nprofondément catholique. Ce n'est point un homme qui cherche, qui doute,\nqui s'attendrit, c'est une foi vivante qui affirme, une 'intelligence qui pro­\nclame, un enthousiasme qui exalte ce qu'il sait. Les vertus les plus honnies,\nen quels termes il dit leur louange : humilité, pauvreté, chasteté surtout, il\nleur a voué un culte sans mélange, sans atermoiement. Ce qu'il aime en elles,\nsemble-t-il, c'est surtout leur perfection sans ombre. Cet esprit entier ne con­\nçoit pas le clair obscur, ne comprend pas la nuance. Il ne voit en tout qu'un\ndessin clair, que la ligne absolue, et tout — sa pensée, son enthousiasme, son\nstyle sans image et sans couleur, sa strophe sculptée, la courbe sûre de son\nvers — se ressentira de ce caractère fondamental. C'est cette harmonie nue et\nsans défaut qu'il verra seule, par exemple, dans le corps humain :\n\n         Dieu fit suave et beau votre corps        immortel...\n\n         ... Et la ligne du torse, à son sommet plus ample,\n         Comme aux flancs purs du vase antique, rêve et court\n         Dans l'ordre harmonieux      dont la lyre est l'exemple.\n\n         Pendant qu'un hymne à Dieu, dans un battement               court,\n         Comme au cœur de la lyre, une éternelle phrase\n         Chante aux cordes du cœur mélodieux et sourd.\n"}, {"page_pdf": 428, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2551, "texte": "                                   LES POÈMES                                    359\n\n          Des épaules, 'planant comme le col du vase,\n          La tête émerge et c'est une adorable fleur\n          Noyée en une longue et lumineuse     extase...\n\n  Et c'est au nom de la même vision parfaite qu'il poursuivra les laideurs\ndans des vers cruels et sans pitié :\n\n          Plaisir, bourreau des cœurs, vendeur juré des âmes,\n          Ah! trop longtemps tu pris le masque de l'amour\n          Au vestiaire impur des romans et des drames!\n\n          Voyageant sous son nom et suivi par ta cour\n          De Lovelaces fous et de Phèdres     navrées,\n          Plaisir, tyran cruel, voici venir ton tour!\n\n          Ah! trop longtemps tu fis dans tes mornes caprées\n          Des corps humains liés à tes rouges    poteaux\n          De blancs saint Sébastiens pleins de flèches dorées ;\n\n          Et, depuis trop longtemps, roulé dans tes     manteaux,\n          Tu te glisses le soir dans les tavernes saoules\n          Où tu mets les hoquets et les coups de couteaux.\n\n          Renard caché qui mord le ventre obscur des foules,\n          N'es-tu pas las d'errer, épié dans tes nuits\n          Par le crime dans l'ombre horrible où tu te coules?\n\n          Père des sommeils lourds et des mornes    ennuis,\n          N'es-tu pas las de boire au fond des yeux la vie,\n          Comme un soleil brutal boit l'ombre dans un puits ?\n\n   ... Je ne sais si ce livre fera du bruit, je crois que chez ses lecteurs il ne sus­\ncitera d'autre émotion que celle que provoque sa légende, mais ceux qui\nméditeront ce livre qui s'adresse moins au cœur qu'à l'intelligence y trouve­\nront une des plus belles expressions de la recherche de l'absolu et comme une\nthéorie de l'amour divin.\n   Lazare le Ressuscité de Louis Mercier est aussi un livre d'intellectuel.\nC'est l'histoire d'une crise d'âme essentiellement chrétienne : celle du doute.\nLe Lazare de M. Léon Dierx se souvenait des mystères de l'au-delà, celui de\nM. Mercier ne sait plus rien. Et combien c'est plus tragique! Etre isolé au\nmilieu de l'humanité, être le Revenu, celui qui a pénétré l'inconnu, celui que\nnulle n'aimera plus, car la crainte l'environne, celui qui voudrait illuminer\nle monde de ce qu'il a vu et qui ne se souvient pas! Interrogé par ses soeurs,\nLazare sent tout à coup ce tourment d'avoir oublié, il ne sait que leur\nrépondre; mais elles ne raisonnent pas, elles aiment et croient. A Lazare cela\nne suffit plus : il ne peut croire, il veut savoir! Et la foule aussi veut savoir.\n"}, {"page_pdf": 429, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "360                               DURENDAL\n\n\nElle l'interroge, elle attend sa parole, des mères viennent lui demander où\nsont dans l'autre monde leurs enfants. Et il doit s'enfuir sans leur répondre;\net le miracle divin lui paraît monstrueux et cruel :\n\n         Encore si je savais pour quelle œuvre éternelle\n         Vous m'avez rappelé d'entre les morts,   Seigneur!\n\n   Pourtant, sa présence est un miracle constant, et les pharisiens ont juré sa\nmort. Ils excitent la foule à aller exiger de lui la révélation demandée, et Sadoc,\nl'un d'eux, va le tenter : qu'il réponde franchement qu'il ne sait rien, qu'il\nn'était pas mort et que le Christ est un imposteur. Sadoc est habile.\n\n                                                       Les   discours\n         Coulaient    en mots nombreux      de ses lèvres    menues...\n\n  Mais Lazare à ces mots comprend la vérité et il va s'offrir à la fureur du\npeuple en comprenant que dire la vérité est inutile :\n\n         Car ce peuple, si dur qu'il soit de cœur, croira,\n         Mieux qu'aux signes du ciel et mieux qu'aux       prophéties,\n         Au témoignage vrai de l'homme qui        mourra.\n\n   Et Jésus qui le sauve, en paraissant, lui explique à la fin du poème sa doc­\ntrine : jusqu'à ce que l'esprit soit venu il souffrira de ne pas posséder la\nVérité, s'il ne se contente pas d'aimer et de croire, car\n\n                                       Tout est vanité\n         Hors de faire humblement la volonté du Père\n         Et d'aimer le Seigneur avec  simplicité...\n\n   Ce poème de Lazare, profond et troublant où par endroit reparaît la belle\nverve rustique du poète, est écrit en beaux vers un peu monotones et parfois\nun peu mous. M. Louis Mercier dit mieux les choses simples et douces que\nles mots tragiques, et la grâce de Marie :\n\n          Elle avait le silence et la douceur des      lampes,\n\nl'inspire plus que les remous et les colères de la foule. Lazare est suivi d'un\nPonce Pilate qui lui est inférieur. Certains prosaïsmes, en effet, le déparent.\nA mon sens du moins, l'emploi de mots empruntés à la procédure ou au\nlangage moderne ôteront toujours de sa poésie — comme de sa vérité — au\nprocès de Jésus.\n   Poète nouveau, M. Fernand Richard qui évoque aussi Lazare, va, comme\nM. Mercier, chercher dans l'Evangile ses thèmes. Et si sa tentative est bien\npâle, à côté de celle de l'admirable poète dont nous venons de parler, elle est\ntrès intéressante et fort méritoire. Son volume Le Christ commente en assez\n"}, {"page_pdf": 430, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2667, "texte": "                                 LES POÈMES                                 361\n\n\nbons vers diverses scènes de la vie de Jésus. Plusieurs de ces pièces se ter­\nminent par des invocations lyriques où se trouvent des strophes du meil­\nleur envol :\n\n         ...Et c'est pourquoi les forts, qui rallument sur terre\n         Le flambeau de la lettre au brasier de l'Esprit,\n         S'élancent des autels aux grabats de leurs frères,\n         Sûrs que de cime en cime — ou Thabor ou Calvaire —\n         Ils quittent Jésus-Christ pour suivre      Jésus-Christ!...\n\n   Un livre catholique encore : La chambre close, de M. J.-M. Jadot. Cette\népithète de catholique pourrait sembler étrange à ceux qui feuilleteraient\nsuperficiellement ces poèmes contradictoires. Ils évoquent un étudiant un peu\nbohème qui se grise de tout ce qui enivre, indifféremment, mais qui conserve\nd'exquises candeurs, mais qui a lu Sagesse et s'est découvert avec Verlaine\nune saisissante parenté. Grosse joie et prière, mysticisme et kermesses, rayons\nde soleil et tristesses. Les cauchemars finissent en chansons douces, et les\njoies peu choisies finissent en dégoûts.\n\n         Mon âme est triste, triste à t'en faire l'aveu,\n         Triste de ses regrets et triste de ses vœux,\n         Elle est triste, ma sœur, comme une âme sans           Dieu!\n\n         Le passé rit en moi son rire qui fait mal\n         Et sonne faux, comme un rire de carnaval\n         Et je suis triste comme un lendemain de bal.\n\n   Il y a certes un peu d'artificiel chez ce jeune Verlainien qui envie les\n« poètes maudits » et sa vraie nature se traduit mieux, je gage, dans les\npoèmes d'intimité, de lyrisme tendre, de piété. M. Jadot a beaucoup de\ntalent. Le jour où il se débarrassera de ses réminiscences, de ses négligences\net de certaines banalités il pourra être un très bon poète. Tous ceux qui con­\nnaissent sa nature fougueuse, généreuse et diverse y comptent bien.\n                                       *\n                                      * *\n   M. Jadot a-t-il lu les Poèmes décadents de Paterne Berrichon? Je suis sûr\nqu'ils l'intéresseraient énormément. M. Paterne Berrichon est un des aspects\nde Verlaine. Il fut un de ses meilleurs amis ; il data ses poèmes comme lui de\nla prison et de l'hôpital, mais il n'écrivit pas Sagesse. Poète étrange, pour qui\nle lit aujourd'hui que tant de choses sont oubliées. Les gageures décadentes\nsont loin et l'on est tout surpris de les rencontrer encore ici :\n\n                  La neige de sa fleur splendide\n                  N'est ce que d'elle pur j'élus,\n                  Mais bien ses regards   résolus.\n                  Je fus un temps sous son égide.\n"}, {"page_pdf": 431, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3031, "texte": "362                               DURENDAL\n\n\n                   Son front de sagesse candide\n                   Gardant maint pli de livres lus.\n                   Ce sans plus fut à quoi je plus\n                   Son cœur me demeure      rigide.\n\n                  Elle venait du Nord, d'un nord\n                  Où, livides, les ours de mort\n                  Tachent la blancheur des campagnes.\n\n                  Ses vœux, steppes de chasteté,\n                  Loin du potager des compagnes\n                  N'allaient qu'en abstraite beauté.\n\n    Mais à côté de ces enfantillages, il y a quelques poèmes étonnants, par\n exemple Les Arrêtés. Richepin a pu écrire la chanson des gueux : ces quelques\n pages la surpassent ou plutôt la condensent. C'est le morceau caractéristique\n d'ailleurs du volume. Il est bien représentatif de ce poète qu'inspirent surtout\n les relents de salles d'opération, les mansardes du sixième, les gestes des vaga­\n bonds et des meurt-de-faim...\n    Mais comme tout cela date! On a un peu oublié que le Parnasse fourmilla,\n il y a vingt ans, de petits neveux de François Villon. On relit les vers d'alors\n comme le souvenir d'une époque bien finie. La couverture seule du livre nous\n le prouve, j'y vois renseigner les Dernières nouveautés de librairie avant les\n Poèmes décadents : c'est Arthur Rimbaud, c'est les Amours jaunes et les\n poèmes d'Edouard Dubus.\n    Tandis que voici celui qui se renouvelle. Emile Verhaeren chanta les\n Idées, il dit la gloire du sol natal : c'est aujourd'hui l'histoire du monde qu'il\n évoque. C'est sa Légende des siècles, non point énorme comme l'autre, mais\n tumultueuse comme elle et puissante. Eve au Paradis, Hercule, Persée, Saint\nJean, Luther, les Barbares, Michel-Ange! Et chacun de ces poèmes est une\npersonnification nouvelle de Verhaeren, frénétique et lyrique. Le Paradis est\nune des plus belles pages du maître : il s'y mélange tant de ferveur, tant de\nfraîcheur, tant de foi dans la vie! et les vers, aux passages où Eve est évoquée\navant sa faute, prennent de ces douceurs et de ces grâces d'autant plus émou­\nvantes qu'elles sont inattendues sous la plume brutale du poète. J'aime moins\nSaint Jean où l'effort fut trop grand. Un saint calme, doux et qui pardonne,\nc'est trop difficile à écrire pour celui qui eût si bien évoqué le Saint Jean à\n Patmos dans les éclairs de l'Apocalypse! Mais le chef-d'œuvre du volume est\névidemment Michel-Ange. Ce peintre qui, comme Verhaeren, exalta la force,\ndompta tout ce qui lui résistait, créa des géants et n'aima que la vie puissante\net sauvage. Je parlais tantôt de la Légende des siècles; j'avais tort. Il y a entre\nHugo et Verhaeren une énorme différence. L'un prit l'histoire concrète et la\nfit plus concrète encore. Le poète des Rythmes souverains ne voit dans ses\npersonnages qu'un symbole. Ils deviennent sous sa plume des abstractions, des\nidées passionnées, de simples thèmes de lyrisme. Certaines pièces de la fin du\nvolume ne sont même plus étiquetées d'un nom. Elles, se passent où on veut,\n"}, {"page_pdf": 432, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3077, "texte": "                                 LES   POÈMES                                363\n\nquand on veut, n'importe où dans l'humanité. Et là est justement le prodige,\nque Verhaeren qui se révéla dans Toute la Flandre poète réaliste, descriptif,\nconcret et essentiellement national, reste à la fois le plus généralisateur et le\nplus européen des écrivains modernes.\n                                         *\n                                        * *\n   Quatre petits livres encore qui méritent l'attention. Le premier est de\nM. Albert de Bersaucourt. Il est intitulé Vingt-quatre poèmes en prose\npour honorer ma demeure et chanter mon jardin. M. de Bersau-\ncourt est un jeune écrivain très divers, trop divers peut-être. Mais s'il débute\ndans tous les genres, il est avant tout poète. Et ce volume de proses rythmées,\ncomme le précédent Triptyque, est charmant. L'inspiration en est simple,\nbonne, émouvante comme la maison chantée, et l'on y respire tour à tour l'air\nfrais des fenêtres, les senteurs du jardin et l'odeur exquise du fruitier plein de\npommes. M. de Bersaucourt est parmi les jeunes activités littéraires d'aujour­\nd'hui une des plus intenses et des plus spontanées. Le second, la Lumière\ndes buis, est de M. Prosper Roidot, et il contient des pages exquises. Non\nque le procédé ne semble jouer un grand rôle dans cette poésie volontairement\nfloue, mais quel progrès et quelle consolation après le Jeu des dix-huit ans,\ncette méchante plaquette que le poète nous donnait il y a six mois ! Ici il y a\nde la sincérité, de la gravité, de l'émotion, de la tendresse, et certaines pages\nqui sont belles ingénuement — je songe à un poème intitulé Faulx-les-Tombes.\nOn a peu de plaisir artistique à lire M. Roidot, mais pour ceux qui sont\npoètes, quelle délectation lorsque l'on tombe sur des vers prenants comme\nceux-ci :\n\n         Déjà l'air sent les foins. Vingt-quatre mai. J'écoute\n         La soirée où frémit la pluie à grosses   gouttes.\n         Je suis seul La terre sent bon. On entend l'eau\n         Comme une fuite au loin de tout petits sabots...\n\n   Le troisième, ce sont les Poèmes en deuil de M. Louis Boumal. Petit\nlivre d'un adolescent qui sent profondément les choses et qui les dit sans effort,\navec parfois un peu de négligence, mais presque toujours avec un accent qui\ndénote le poète. Le dernier est préfacé par Valère Gille et la préface trop élo­\ngieuse fait tort à ce qui suit et qui est simplement une promesse. M. Robert\nMelot, l'auteur de Printemps, a le temps devant lui pour devenir un vrai\npoète. Il a aussi le talent qu'il faut. Nous lui rendrions le plus mauvais service\nen ne lui disant pas qu'il doit encore travailler beaucoup pour produire une\nœuvre digne de louange. Mais nous applaudissons de tout cœur à son initia­\ntive précoce, à la virtuosité de son style, à la grâce de ces premiers vers...\n                                       *\n                                      * *\n  Notre revue de la production poétique de ces dernières semaines ne serait\npas complète si nous ne signalions un nouveau volume d'anthologie et quelques\n"}, {"page_pdf": 433, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3175, "texte": "364                                DURENDAL\n\n\ntraductions de poètes étrangers. M. Walch nous a donné récemment le pre­\nmier volume du supplément de son anthologie. Il y en aura deux ou trois.\nCelui-ci ne va pas plus loin que l'année 1900 et ne présente qu'un intérêt\nrelatif. On est tenté de dire que le supplément n'était nécessaire que pour les\ndernières années. M. Walch, si justement sévère ordinairement, a accueilli\ntrop facilement ici des choses médiocres, et si certains oublis sont réparés par\nce florilège, si même certains admirables poètes sont révélés par lui au grand\npublic, on se demande ce qu'y viennent faire MM. Valentin, Pitou, Le Leu et\nLéoville L'homme, pour lesquels je l'avoue, je ne ressens pas la moindre admi­\nration. Cela n'empêche qu'au point de vue documentaire ce recueil ne soit\nunique et précieux. Le second volume qui nous portera en plein temps présent\nest attendu avec impatience.\n   M. André Fontainas a publié récemment une traduction de \\' Amour moderne\nde Meredith. Pages extrêmement curieuses qui contribueront puissamment à\nfaire mieux connaître ce très intéressant tempérament d'écrivain. M. Paul\nGallimard a traduit les Poèmes et poésies de Keats et les a fait précéder d'une\nétude très compréhensive sur le grand poète. C'est la première fois, pensons-\nnous, qu'il en paraît une édition française aussi complète, et ceux qui comme\nnous, ont une admiration profonde pour celuij « dont le nom fut écrit sur\nl'eau » ne pourront que s'en réjouir. Mais ce qui est pour nous une révélation,\nce sont les poèmes danois de Sophus Clausen. M. Guy-Charles Cros nous les\nlivre sous ce titre adéquat : De Thulé à Ecbatane. C'est tout simplement\nétonnant. Ce petit livre nous apporte une sensibilité nouvelle, encore inédite,\nsi particulière, et l'on en goûte la saveur avec délice. J'en voudrais citer des\nexemples et je ne le puis, il faudrait choisir. Ou plutôt il faudrait trop citer,\ncar extraits de diverses oeuvres, ces morceaux choisis reflètent chacun une face\ndifférente du grand poète danois. Une seule chose reste constante dans ces\npoèmes divers, c'est l'amour du pays natal, du paysage vert et frais que le\npoète, malgré lui, évoquera toujours dans ses voyages en Italie, vers Ecba­\ntane...\n                                                        PIERRE    NOTHOMB.\n\n\n   Mémento. — A Dieu vat, par Louis Van Single (Gand, Siffer), petit livre\n assez honnête, mais assez banal. Les Voix de la Forêt, par Sylvain Mauprat\n (Paris, Perrin), mélanges sylvestres et nationalistes. Le Mur mitoyen, par\n Zénon d'Halerne! (Bruxelles, Société Belge de librairie) et Le Mal d'amour,\n par Edouard Daänson (Bruxelles, Lamertin), deux chefs-d'œuvre ineffables\n de grotesque prétentieux et naïf. A conseiller à tous les amateurs de ridicule.\n Les Yeux pleins de larmes, par Gabriel-Joseph Gros (Lyon, l'Art libre),\n recueil compact de poèmes inégaux, dont certains sont émouvants et beaux.\n   Nous parlerons dans notre prochain article de deux livres récents très\n remarquables : Le Manteau du passé, de M. Edmond Rocher, et Les Mains\njointes, de M. François Mauriac.\n                                                                       P. N.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison06-005", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 365, "page_fin": 372, "titre_corps": "Un livre sur Richard Wagner", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Closson", "ancre_debut": "Un livre sur Richard Wagner (Suite)", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 434, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 2365, "texte": "Un livre sur Richard Wagner\n\n                                    (Suite)\n\n                 COMME M.      Lichtenberger dans Wagner poète et penseur,\n                     M. Adler, au fur et à mesure de son exégèse, retrace la\n                     biographie de son héros, dont il donne ce portrait moral :\n                        « Une très grande volonté, douée d'une force indomp­\n                     table de suggestion, une volonté qui ne passe que trop\n                     promptement à la violence et au fanatisme, par quoi il\n                     tombe assez souvent dans les plus vives contradictions :\n                     « ma vie est un océan de contradictions ». Puis, le besoin\n                     de vérité qui l'accompagne partout où il n'est pas lié par\ndes préjugés ou trompé par les jugements, les assertions ou les théories des\nautres. Le trait fondamental de son cœur est amour et pitié... Il a, « sans\néprouver d'envie, une haine instinctive des riches ». Humainement, il se\nsent plus près des humbles et des inférieurs, mais sa situation matérielle\nl'oblige à chercher le contact des gens aisés... Il exige de ses amis, un\ndévouement allant jusqu'au complet oubli d'eux-mêmes; de là, tant de\nplaintes et de récriminations qui parfois touchent à l'odieux, ces soupçons\nsur la prétendue infidélité de ses amis... »\n   Et de M me Cosima Wagner, cette discrète mais précise silhouette : « une\nfemme du monde, d'esprit actif et d'une habileté diplomatique, fort entendue\nà récolter les fruits de la production wagnérienne et à modérer la nature\nvolcanique du maître dans ses rapports avec le monde extérieur. »\n   Wagner, on le sait, fit passer quelque chose de lui-même dans plusieurs\nde ses personnages, notamment dans l'impétueux et antithétique Tann­\nhaüser. L'amour filial, qui est encore un trait distinctif de son caractère,\nparle avec une émouvante et naïve spontanéité par la bouche de Siegfried et\nde Parsifal.\n\n                                       *\n\n   Arrivons à ce qui concerne les relations de Richard Wagner avec l'art de\nson temps et les conséquences historiques de son œuvre. Tout au long de\nson livre, M. Adler s'efforce de combattre cette conception assez répandue\nd'un Wagner isolé de son milieu, créant de toutes pièces une formule d'art\nimprévue, sans accointance avec le mouvement général des idées, et l'impo-\n"}, {"page_pdf": 435, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3335, "texte": "366                                 DURENDAL\n\n\nsant par la seule autorité de son génie : erreur imputable d'une part, remar­\nquons-le, aux méthodes courantes d'enseignement d'histoire de la musique,\ndans laquelle on envisage communément, non l'évolution des formes, mais\nune succession accidentelle de compositeurs, d'autre part à l'optique parti­\nculière de la foule qui, de loin, n'aperçoit que les points saillants d'une\nquestion et la personnalité directrice du mouvement général. M. Adler\nrappelle les multiples influences qui ont favorisé l'évolution du génie wagné­\nrien, à commencer par les artistes interprètes (telle la Schröder-Devrient), et\n dont le maître lui-même reconnaît en ces termes le rôle capital : « c'est\nl'interprète qui donne des lois à toute l'association [des artistes] », ajoutant,\n avec son exagération habituelle : « seul, l'interprète est le véritable artiste...\nje serais dix fois plus heureux de me trouver acteur que poète et musicien\ndramatique ». 11 estime que le mérite de Wagner consista moins dans la\ndécouverte d'un principe nouveau que dans la réalisation triomphante\nd'aspirations générales. Tieck et tous les romantiques avec lui rêvent d'une\n « poésie universelle, qui devrait comprendre tout ce qui est poétique » ;\nmais « à ces vagues enthousiasmes, Wagner opposa une détermination pra­\ntique et concrète, en tentant d'associer tous les arts sous la coupole du\ndrame ». De même que Monteverdi, homme de théâtre, positif et pratique,\nest opposé par Gev.iert aux théoriciens de l'école florentine, Wagner est\nopposé ici à Novalis et aux autres songe-creux romantiques; lui ne se lance\npas à la poursuite d'une chimère vaguement entrevue et, sans chercher à\nrésoudre l'un dans l'autre la vie et l'art, il se borne à faire agir celui-ci sur\ncelle-là.\n   Si la poussée générale du flot romantique porte Wagner vers les nou­\nveaux rivages de l'art, nous voyons, par un « choc en retour », le génie\nwagnérien rayonner à son tour sur toutes les formes d'art de son temps, y\ncompris les arts plastiques, le théâtre dramatique allemand, la mise en\nscène et la décoration, — qui prennent à partir de là une importance excep­\ntionnelle. C'est le « triomphe de l'idée wagnérienne ».\n   M. Adler ne fait que toucher ce point et s'en tient plutôt à l'influence wag­\nnérienne dans le domaine lyrique proprement dit. Peut-être n'insiste-t-il pas\nassez, ici, sur ses avantages, car il est hors de doute que l'œuvre de Wagner\na été en toute première ligne une œuvre d'épuration artistique. Mais il a\nraison quand il constate :\n   \" La force élémentaire de Wagner produisit une impression d'abattement\nsur la production des opéras ; elle en est restée comme paralysée chez les\nAllemands. Là où le pied du géant laissa son empreinte, l'herbe ne croît plus\npendant longtemps. Il en fut jadis ainsi en Angleterre, pour l'oratorio, et en\nAllemagne aussi, après que Handel eut écrit ses œuvres. Ce n'est qu'un\ndemi-siècle plus tard que renaissent, avec Haydn, les premières œuvres de\nvaleur équivalente. »\n   Parmi les inconvénients de l'influence wagnérienne, M. Adler signale l'hy-\npertrophie musicale qui caractérise nombre d'oeuvres de la dernière décade.\n« Dans de simples opéras féeriques [lisez : Hànsel et Gretel], nous voyons un\ninutile tracas de contrepoint, une surcharge de modulations. D'autres Sieg-\n"}, {"page_pdf": 436, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3516, "texte": "                    UN LIVRE SUR RICHARD WAGNER                             367\n\n\nfritd Wagner?] commencent par Wagner pour finir par Lortzing. » Voici\npour Salomé :\n    « Ce que nous avions déjà reconnu en certains endroits de la trilogie, cette\nexaspération qui, à la poursuite du réalisme, en vient à sortir de la nature, est\nici pris pour principe; de l'exception on fait la règle. L'expression de la lai­\ndeur morale et de l'odieux conduit à un style de musique où la technique et\nle talent passent au premier plan, presque à l'exclusion de tout autre objet.\nLa recherche dans les transformations, liaisons et travestissement des motifs,\ndans la dissolution de la tonalité, les tons incompatibles qui tantôt se font\nsuite avec dureté, tantôt se combinent ensemble, la subordination de la voix,\nqui succombe à l'excès de la force orchestrale, l'empiètement sur le domaine\nde la musique à programme, autant de signes d'une décadence dont on trou­\nvera moyen de sortir, quand les nouveautés qui apparaissent en cette œuvre\net en quelques autres de même tendance auront été adoptées dans la mesure\noù le développement futur de l'art le permettra... »\n   De ce réquisitoire, ne retenons que l'observation relative entre la dispro­\nportion entre la voix et l'orchestre, et reconnaissons une bonne fois combien\nelle est fondée pour la presque totalité des drames lyriques écrits depuis\nRichard Wagner et pour ceux du maître lui-même. Cette disproportion, il est\nvrai, n'existe pas toujours, puisque dans tous les passages d'expression\nmodérée, une partie seulement de l'appareil orchestral est mise en jeu ; mais\ndès que l'exaltation sentimentale ou la situation dramatique appellent une\nprogression sonore, cordes, bois et cuivres sévissent à la fois et la voix reste\nécrasée sous l'avalanche sonore, à moins d'une disposition spéciale de l'or­\nchestre ou d'une atténuation qui diminue l'effet, alors que le maximum de\nsonorité de chaque instrument isolé correspond seul à tel maximum psycho­\nlogique. L'écrasement de la voix par l'orchestre fut le reproche tour à tour\nformulé et réfuté le plus passionnément au temps des grandes luttes livrées\nautour du drame musical. Puis, Wagner définitivement accepté et son style\nassimilé par toute la jeune école, l'accoutumance se fit; les grands déploie­\nments orchestraux devinrent la règle et le fait d'une malheureuse voix de femme\nluttant contre une centaine d'instrumentistes déchaînés, qui étonnera les géné­\nrations futures, ne frappa plus personne. Ce n'est là, suivant nous, qu'une\nmanifestation isolée de la déviation singulière qui s'opère, depuis un siècle,\ndans les besoins de l'oreille au point de vue de la dynamique musicale et qui\naboutit de nos jours à une disproportion flagrante entre le moyen et l'effet.\nIl est à peu près certain qu'un ff orchestral du temps de l'école viennoise\n(sans vouloir remonter plus haut) correspond à peine, comme intensité sonore,\nau mf du grand orchestre contemporain, dont les tonitruants éclats sont tout\nprès d'excéder les limites de la tolérance de l'oreille humaine; mais il est dou­\nteux que l'effet ait crû en proportion. D'ailleurs, une réaction s'opère, puisque\nl'orchestre de M. Debussy est infiniment plus tempéré que celui de Wagner,\nsans cependant que l'effet soit relativement moindre.\n   La réaction debussyste est constatée par M. Adler, qui constate au surplus\n« qu'en France, le développement de l'opéra — sauf pour quelques produits\nextérieurement imités de Wagner — est la suite naturelle des traditions\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3372, "texte": "368                               DURENDAL\n\n\nlocales ». Quant aux véristes italiens, « leurs œuvres sont écrites pour leur\ntemps, limité à celui-ci ; ce sont des mouches éphémères. On ne doit pas rat­\ntacher les véristes italiens à Wagner ; entre eux et le maître, il y a un abîme\nque traversent quelques rares ponts bien étroits. Leur cuirasse de cuivre\nn'est pas wagnérienne, mais formée et travaillée sur le sol natal. Leur style\nest impur, leur procédé de composition musicale et dramatique procède de\nl'opéra français ».\n   Dans un autre ordre d'idées, et pour épuiser tout ce qui concerne le testa­\nment artistique de Wagner, terminons par cette petite consultation concer­\nnant le privilège du théâtre de Bayreuth au sujet de Parsifal, tour à tour\nattaqué et défendu, dans les dernières années, avec tant de vivacité. On lira\navec intérêt l'avis motivé d'un historien et d'un critique qui fait autorité dans\nles pays allemands.\n   « ... Wagner, supposant que les théâtres ordinaires ne sauraient répondre\nà ces exigences, limita les représentations de cette œuvre au théâtre de\nBayreuth. Il était d'avis qu'avec ce poème, « il était entré dans un domaine\nqui devait avec raison demeurer interdit à nos théâtres ». Nous ne voulons\npas discuter. Wagner n'a pas toujours été de cet avis, comme le montrent\nses négociations avec un entrepreneur de spectacles. Il faut remarquer en\noutre que d'autres ouvrages, animés d'un esprit aussi pieux, peuvent être\ndonnés sur différents théâtres et en différents festivals d'une façon abso­\nlument satisfaisante. Ce n'est pas le genius loci, mais le genius operis, qui\nexerce alors sa puissance. A Vienne, nous en avons un exemple chaque\nannée, aux représentations de la Sainte Elisabeth de Liszt...\n   » De même que, dans nos théâtres voués au culte wagnérien, la repré­\nsentation se rapproche de l'idéal ou s'en éloigne, selon les moyens dont on\ndispose, de même en est-il à Bayreuth. Comme Wagner disait jadis, s'adressant\nà Vienne au public, après la représentation de Tannhaiiser, qu'il trouvait\ncelui-ci interprété « aussi bien qu'en étaient capables les forces dont on\ndisposait », Liszt fut amené à dire, à Bayreuth, après une représentation de\nTristan : « Je ne crois pas qu'elle pût être meilleure, étant données les\nconditions présentes. »\n   » Comme corollaire du privilège accordé à Bayreuth pour Parsifal, Wagner\nespérait voir se créer une « école d'exercice pour les chanteurs dans le style\nqu'il avait fondé ». Il ne fut pas donné au maître d'accomplir ce projet, et\npar là se trouve anéantie la possibilité de réaliser son intention... D'ailleurs,\npour maîtriser les emplois si difficiles des œuvres wagnériennes, il faut un\nexercice et une expérience qu'on ne peut acquérir que sur la grande et vaste\nscène de la vie et de l'art. Le dressage ne suffît pas... C'est un préjugé que\nde croire que la familiarité des œuvres du passé empêche la compréhension\ndu style wagnérien. Au contraire, l'artiste aura acquis par la probité de chant\nque lui aura value, par exemple, l'interprétation des œuvres de Mozart,\ndes avantages précieux pour rendre les œuvres wagnériennes. La variété des\nexigences ne gâte que l'artiste dont il n'y a rien à faire. L'histoire nous offre\nsous ce rapport assez d'exemples. Elle nous démontre aussi que les bons\nchanteurs wagnériens sont également excellents dans d'autres chefs-d'œuvre.\n"}, {"page_pdf": 438, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3329, "texte": "                   UN LIVRE SUR RICHARD WAGNER                              369\n\n\nLes défauts et les fautes que l'on remarque chez eux correspondent presque\nexactement aussi à leur insuffisance dans l'interprétation d'autres œuvres.\n   » ... L'art de Wagner dépasse aujourd'hui Bayreuth, Wagner appartient\naujourd'hui au monde entier. Les festivals dramatiques chez les anciens\nGrecs, leurs attaches avec un lieu déterminé, sont des phénomènes inhérents\nà l'organisation du monde ancien. L'antiquité n'avait point de ville comptant\ndes millions d'habitants, comme aussi pas de quatrième état, une classe qui\nchez nous élève à bon droit la prétention de participer à tous les biens de la\nculture intellectuelle. La grande masse de la population peut exiger que les\nproduits de la plus haute manifestation intellectuelle lui soient accessibles.\nSon recueillement profond et pieux, qui contraste avantageusement avec la\ndissipation des Dix-Mille de la classe dirigeante, garantit un accueil digne\ndu sentiment des œuvres. Ici, nous avons affaire au peuple, que Wagner\nrévère ; ici nous trouvons ce respect artistique que réclament les romantiques.\nLes représentations artistiques, en quelque lieu que ce soit, seront toujours\nsuivies, par un tel public, selon leur caractère. Partout 1e succès dépend de\nla personnalité qui dirige de telles entreprises. Wagner n'a pas laissé un\nsystème pour l'interprétation de son style ; ses principes ont été colportés de\npar le monde par ses apôtres. Cette tradition verbale n'est pas secrète, mais\nune série de talents pourvoit en différents lieux à la réalisation des principes\n de style de l'art wagnérien. »\n\n                                         *.\n                                     *     *\n\n   Le livre de M. Adler, remarquablement bien traduit par M. Louis Laloy,\nest écrit avec une parfaite simplicité, sans verbiage inutile, avec de temps\nen temps des mots qui font image : Un thème greffé sur. un autre thème\nest désigné très heureusement au moyen du terme technique de « contre-\nsujet », ce qui correspond exactement au procédé de contrepoint dramatique\nsuivi par Wagner; dans l'ensemble vocal de la bagarre, des Maîtres-Chanteurs,\nles groupes, alternant entre eux, se jettent, « comme des cailloux », des\nfragments de la chanson galante de Beckmesser; dans Parsifal, chaque acte\na sa note fondamentale particulière, le tout étant réuni par la « g r a n d e\naccolade » du travail thématique; et dans la vie même du maître, l'inter­\nvention providentielle de Louis II, au moment le plus critique, semble à\nl'auteur « un de ces miracles que, dans ses opéras, Wagner considère\ncomme la réalisation de conditions naturelles ».\n   Le défaut du livre est dans la quantité même de renseignements et d'idées\nprésentés en une masse compacte et assez confuse, dont ne se dégage aucune\ngrande ligne. Le défaut est d'ailleurs imminent quand il s'agit d'une œuvre\ncomme celle de Wagner, complexe au point qu'on ne peut en examiner un\nélément sans que tous les autres s'imposent aussitôt à l'esprit.\n   Quelques autres remarques encore, notamment en ce qui concerne les\nprocédés musicaux propres à. Wagner. Cette instabilité harmonique résultant\nde l'incessant mouvement modulatoire n'est pas seulement compensée par\nl'unité de coloris de chaque scène capitale du drame, elle est dissimulée\n"}, {"page_pdf": 439, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3526, "texte": "370                               DURENDAL\n\n\nen partie par l'emploi systématique et régulier de « chevilles harmoniques »,\nc'est-à-dire d'accords consonnants (le plus souvent présentés sous la forme\nautoritaire de quarte et sixte) formant centre tonal, vers lesquels tout monte\nou d'où tout descend, et qui coïncident toujours avec un mot, un acte, un geste\ndécisif. Au point de vue mélodique, il eût été intéressant de dire quelques\nmots de l'ornementation vocale chez Wagner, laquelle, partant des\nvocalises du Vaisseau-Fantôme, aboutit aux « mélismes expressifs » des\nNibelungen et de Tristan (salut d'amour de Brunehilde, grupetto accouplé au\n « chant de mort » de Tristan).\n    De même en ce qui concerne le caractère de lancinante nostalgie particu­\nlier à l'harmonie tristanesque, dû en grande partie à l'emploi systématique,\ntout au long de la partition, des « retards montants ». M. Adler, signalant\nl'unité tonale des Maîtres-Chanteurs, estime que « ce n'est pas par hasard que\nl'œuvre commence en ut majeur et se termine en cette tonalité ». Certes, la\npartition des Maîtres, au point de vue modulation, est infiniment plus tem­\npérée que les autres, mais l'exemple ne nous paraît pas heureusement choisi.\n Il s'agit ici d'une simple coïncidence résultant de l'emploi, au début comme\nà la fin de l'œuvre, du thème des Maîtres-Chanteurs, qui dans les moments\ndécisifs amène toujours la tonalité simple, franche, un peu commune d'ut\nmajeur. On sait que Wagner, qui ne négligeait aucun moyen susceptible de\nconcourir à l'effet, avait soin de choisir, pour chacun de ses motifs, la tona­\nlité la plus caractéristique ; c'est ainsi que, dans les mêmes Maîtres, le thème du\n « Charme de la nuit d'été » ramène régulièrement la tonalité magique de si\nmajeur, que, dans les Nibelungen, le thème du Walhall évoque le ton somp­\ntueux de ré bémol, etc. M. Adler remarque que certains thèmes sont d'inven­\ntion « absolument mélodique » et donne en exemple celui de l'Interrogation\nau destin, des Nibelungen (le motif qui résonne notamment aux cuivres quand\n Brunehilde apparaît aux yeux de Siegmund). La formule en question nous\nparaît relever plus du domaine de la mélodie que de l'harmonie, cette der­\nnière ne faisant que préciser la signification mélodique. Il s'agit ici de l'adap­\ntation musicale de l'interrogation (l'élévation finale de la voix) dont on trouve\ndes exemples nombreux en musique, depuis la lyrique grecque jusqu'au\nmuss es sein? de Beethoven, en passant par tels madrigaux de la Renaissance :\ncoïncidence qui, soit dit en passant, milite en faveur de l'hypothèse d'Herbert\n Spencer (insuffisante par elle-même, mais n'en renfermant pas moins une\n part de vérité) sur l'origine rhétorique de la musique. Enumérant les quelques\n ensembles vocaux que l'on retrouve dans les œuvres de la dernière manière,\nM. Adler allègue que Parsifal est « nettement un opéra avec chœurs ». Le\n terme d' « opéra » nous paraît un peu vif. Parsi/al n'offre plus aucune trace\n de l'ancienne forme strophique. Les ensembles vocaux, à la vérité, y sont\n nombreux; mais les personnages qui les chantent (chevaliers du Graal, filles-\n fleurs) présentent le caractère d'entité collective qui, dans le système wagné-\n rien, justifie les ensembles réguliers; dès que l'unité de sentiment est rompue\n (apostrophes tumultueuses des chevaliers à Amfortas, effroi des filles-fleurs à\n l'arrivée de Parsifal), nous retrouvons des ensembles « accidentels » sem­\n blables à ceux de la bagarre des Maîtres et des Walkyries, et conforme à la\n"}, {"page_pdf": 440, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3458, "texte": "                   UN   LIVRE   SUR   RICHARD    WAGNER                   371\n\n\n\nréalité elle-même... A propos de Parsifal, M. Adler estime que le magicien\nKlingsor (le « Klingschor » de Wolfram d'Eschenbach) est identifié par\nWagner, « pour le nom et le caractère », avec le Klingsor de la guerre à la\nWartburg. 11 eût été bon de faire remarquer ici qu'après sa mort, ce minne­\nsinger lui-même devint dans l'imagination populaire un magicien, au même\ntitre que Virgile dont il est dit le s neveu » et avec lequel il est fréquem­\nment confondu, notamment par Hans Sachs; il se rendait au tournoi de la\nWartburg à travers les airs, enveloppé dans un manteau magique, etc. Pour\nses contemporains même, il « sentait le fagot » ; en l'identifiant avec le\nmaître du châtel-merveil, Wagner ne faisait donc qu'étendre la calomnie, en\nl'immortalisant dans un chef-d'œuvre.\n   Encore quelques remarques, d'ordre plus général. Au sujet de thèmes con­\nducteurs, M. Adler cite cette observation assurément caractéristique de\nWagner que « ce genre d'explication ne peut être satisfaisant pour un musi­\ncien. Qu'on familiarise de la sorte des amateurs avec l'étude des arrange­\nments pour piano, il n'y voit pas d'inconvénient. Mais ce qui est digne\nd'attention, ce sont les combinaisons complexes des thèmes, et comment la\nmusique s'adapte au drame... » Et l'auteur part de là pour condamner les\nexégètes « qui en sont restés à la puérile satisfaction de découvrir un motif\nou l'autre et de leur donner des noms souvent superflus, même impropres et\ntrompeurs ». C'est ce que Hanslick appelait la motiven-fangerci (pêche aux\nmotifs). Mais celle-ci n'est-elle pas la conséquence logique du système? Le\nmotif conducteur — ou quel que soit le nom qu'on lui donne —. une fois\nadmis, n'était-il pas tout indiqué de spécifier la signification de ceux qui\napparaissent dans le drame musical, de les caractériser d'un nom et de les\nrechercher dans le tissu musical? Les guides thématiques de von Wolzogen\net d'autres furent sans contredit, pour le drame musical, un puissant moyen\nde propagande et d'initiation. — Au sujet de l'influence exercée par Wagner\nsur les compositeurs de la présente génération, M. Adler aurait pu préciser\ndavantage la forme concrète affectée par cette influence, et expliquer par là\nmême son irrésistible puissance. Suivant nous, Wagner a créé dans ses œuvres\nune sorte de formulaire expressif des quelques sentiments élémentaires, des\nquelques conflits dramatiques et des quelques « milieux », très peu nom­\nbreux, qui forment le fond du théâtre musical ; et ces expressions wagné­\nriennes sont si admirablement justes, vraies, elles correspondent si bien à\nnotre sentiment moderne; nous les avons tant entendues, on les a si assidû­\nment analysées, que les jeunes compositeurs ne peuvent plus s'exprimer, ni le\npublic comprendre, sans emprunter les « mots » de ce langage musical. Nous\nnous dégageons à peine aujourd'hui de cette influence; et l'effort manifeste\nréalisé par ceux qui, comme d'Indy, prirent l'initiative dé l'affranchissement,\ndonne la mesure de la tyrannie subie.\n   Deux remarques encore au point de vue historique. M. Adler établit un\nparallèle entre les origines du drame musical en Angleterre et dans les\nautres pays, les « masques » anglais se distinguant du drame lyrique flo­\nrentin et notamment des premiers opéras français en ce sens qu'ici le texte\nest entièrement mis en musique, tandis que là on voit alterner musique et\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2095, "texte": "372                                  DURENDAL\n\n\n\ndiscours. Cette distinction nous paraît spécieuse en ce sens que, partout,\nl'opéra ou le drame musical proprement dits ont été précédés de pièces où\nles deux éléments se combinent diversement, sans se pénétrer; en France,\nnotamment, les adeptes de l'Académie de Baif cultivèrent ce genre, et les\nmasques anglais eux-mêmes se retrouvent dans les \" mascarades \" de Mellin\nde Saint-Gelais, Jodelle, etc. (1). — Enfin, M. Adler, ayant rappelé la\ncréation du dramma per musica à Florence, écrit : « A côté de ce parti de\nl'opéra purement dramatique, enfant de la Renaissance, engendré par le\ngénie de la musique, un autre parti se dessine, qui tient au plaisir des sens,\nsacrifie aux flatteries du son, à l'agrément... » C'est l'école de l'opéra-con­\ncert. Mais doit-on considérer celui-ci comme une création indépendante de\nla première, d'un « autre parti » ? Nous ne le croyons pas; le dramma pcr\ntnusica des Florentins aboutit insensiblement à l'opéra-concert de l'école\nnapolitaine, Caccini et Pcri se relient à Scarlatti par l'intermédiaire de\nMonteverdi, Cavalli, Provenzale et d'autres. Plus tard, il est vrai, avec la\nvulgarisation du théâtre lyrique en Europe, deux courants se dessinent et se\nsubdivisent encore ; mais à l'origine, il y a plulôt évolution (dans le sens\ndécadent) que simultanéité.\n   Si nous avons cru trouver quelque confusion dans le plan de l'ouvrage si\nnourri de M. Adler, ce défaut est compensé par une excellente table analy­\ntique, comprenant plus de sept cents articles. Un tableau chronologique de\nquelques centaines de faits, partant de la naissance de Shakspeare et de\nMonteverdi (1564 et 1567) et se terminant par Pelléas (1902) et par le terme\nlégal de la propriété artistique des œuvres de Wagner (1914), en passant\npar tous les événements intéressant de près ou de loin l'activité artistique\ndu maître, sera également consulté avec fruit.\n                                                                 ERNEST CLOSSON.\n\n\n\n\n  (1) R. ROLLAND, Histoire de Fopira en Europe avant Lully et Scarlatti, chap. 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Cela\n                   est sans prétention : « un album de photographies, quel­\n                   ques-unes instantanées, les autres avec pose » — mais\n                   sous ce négligé voulu et ce sans-gêne prémédité, il y a\n                   cette chose exquise et rare et que Souguenet possède à\n                   un si haut degré : le naturel... En lisant du Souguenet,\n                   j'imagine que maints jeunes polygraphes se disentavecune\nsuffisante assurance : « J'en ferais bien autant. » Essayez — et vous vous\napercevrez vite combien un tel art — ce maniement du Kodak littéraire —\nexige d'observation juste et prompte, de finesse psychologique et de spontanéité\nverbale... Peuh ! du reportage! — Pourquoi pas? Il n'y a plus, en littérature,\nde genre noble et de genre roturier; l'œuvre vaut, peu importe sa classi­\nfication, par la valeur de l'artisan et j'imagine que les notes imprévues,\nchatoyantes et si pittoresquement mouvementées de Souguenet — des sil­\nhouettes de Renouard dans une atmosphère à la Raffaeli — survivront à\ntant de laborieuses, prétentieuses et compliquées « tranches de vies » que je\nsais bien. Et puis, enfin, il ne manque pas d'écrivains solennels en Bel­\ngique; si Souguenet n'existait pas, il faudrait l'inventer; ce ne serait pas\ncommode, sauf pour la petite besogne anticléricale à quoi il s'entraîne de\ntemps à autre et pour laquelle, il devrait à lui-même et à son art, de se faire\nbénéficier du remplacement.\n\n                                          *   *\n\n   Comme Léon Souguenet, Edouard Ned est journaliste... Et de même\nqu'Edmond Picard affectionne de parler aux lecteurs de la Chronique, par\nl'intermédiaire du citoyen Tournebourne, Edouard Ned s'est payé le luxe\nd'un régisseur parlant au public du National : M. Goedzak, philosophe bru-\nxellois (2). Que disant son mot sur toutes choses, M. Goedzak ne soit pas\nintéressant et neuf tous les jours, c'est entendu. Mais en général, il a du bon\nsens, de la bonhomie, de l'entrain et de la verve ! Il aime les arbres, s'attendrit\nsur les bêtes et ne malmène pas trop les hommes. Et puis quand il parle, on\n\n  (1) Bruxelles, Van Oest et Cie, 1910.\n   (2) Bruxelles, Association des Ecrivains belges, 1910.\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3094, "texte": "374                                  DURENDAL\n\n\n\noublie volontiers que l'interlocuteur est M. Goedzak, philosophe bruxellois;\ncar la façon dont il parle rappelle l'art délicat, nuancé et primesautier de\nl'auteur d'En pays Gaumet, et cela est un vrai plaisir et qui rend indulgent\nvis-à-vis de quelques rares prud'hommismes.\n\n                                           *\n\n    Ame belge, âme flamande, âme wallonne, il suffit de l'apparition d'un de\nces vocables synthétiques pour que toute une catégorie de gens se conges­\ntionnent de colère. Mieux que par des disputes théoriques, notre personnalité\nnationale se défend par des œuvres : en ce sens, connaissez-vous apologie\nplus juste à la fois et plus harmonieuse de l'âme wallonne que le Pays\nwallon (1) de Louis Delattre... Délicieux petit livre qui fut mon compagnon\nde route, l'autre semaine, pendant quelques jours de vagabondage en\nWallonnie, et dont j'appréciais la sûreté d'observation en même temps que\nla fine sensibilité caressante... Combien caractéristiques, les menues nota­\ntions dans le genre de celle-ci : \" Le Wallon, plus psychologue souvent que\nlibrement sensuel... \" ; ou encore un petit couplet sur la « furie wallonne de\npétulance » ; ou enfin tant de jolis traits de mœurs, pittoresquement égrenés\ndans la succession des paysages ! Louis Delattre a écrit là, avec son art d'un\nréalisme si élégant, la Bible de l'âme wallonne, une de ces œuvres qui\ndemeurent parce qu'elles résument les tendances et les aspirations de toute\nune littérature.\n   A cette littérature, que nous vaut l'âme wallonne, se rattache le nouveau\nvolume de contes de George-Rency : Frissons de vie. Le conte est, pour ce\nbelliqueux critique, la halte reposante de l'intellectualité; mais on risquerait\nde se tromper fort en considérant les contes de George Rency comme un\nrésultat accessoire de son activité littéraire. En un genre dont Maupassant\ndotait, en France, la maîtrise, Rency est en voie de conquérir, chez\nnous, une des premières places! Et à cet égard les Frissons de vie (2)\nmarquent un nouveau progrès sur les Contes de la Hulotte. De plus en plus\nRency vise et réussit à encadrer, dans un récit rapide, nerveux et simple,\ndes péripéties d'existence, cueillies à même la vie quotidienne et qui se\nracinent dans la mentalité nationale! Foin des cas rares et des psycho­\nlogies d'exception ! M. Rency ne demande à sa race que les fleurs de\nsensibilité qu'elle peut donner et il les offre avec cette indulgence un peu\nironique qui est l'originalité de sa manière de conter. Peut-être cette manière\ngagnerait-elle encore à une moindre recherche de l'objectivité et de la\nneutralité dans le style. Une note plus imprévue, une impression plus\npersonnelle, piquées de-ci de-là dans le récit, fouetteraient, me semble-t-il,\nl'intérêt et écarteraient toute menace de monotonie... Je dis cela — et si\naprès l'avoir dit, je relis Un héros et Une âme conjugale je ne suis pas du tout\ncertain que l'art par quoi se distingue ces deux récits typiques ne leur\n\n (1) Bruxelles, Association des Ecrivains belges, 1910.\n (2) Bruxelles, Lamberty, 1910.\n"}, {"page_pdf": 444, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2978, "texte": "                            GAZETTE DES LIVRES                                375\n\nvienne pas surtout de la discrétion voulue du conteur s'effaçant derrière le\nconte !\n                                    *\n                                   * *\n\n   Ame wallonne, âme flamande... L'âme flamande sert de prétexte— car ce\nn'est que cela — à des notices soignées, intelligentes, un peu trop sommaires,\nsur les meilleurs de nos paysagistes belges. Auteur : M. Albert Croquez (1),\navocat à Paris... Le volume est intéressant et bien édité... Mais que nous\nveut M. Croquez, dans sa préface, en prenant la défense des « Marches du\nNord » ? Si je comprends bien — et ce n'est pas toujours facile — il déplore\n« la division fantaisiste de la Flandre entre deux pays » et revendique la\nFlandre « comme nécessaire à la vie française »... L'annexion alors?\n« L'action morale appuyée sur la puissance matérielle » ?... M. Albert\nCroquez est encore un de ceux qui feraient bien de fréquenter l'école primaire\nde notre nationalité : il y apprendrait que le Belge a sa psychologie à lui,\nson histoire à lui, son art à lui — tout ce qui fait sa personnalité et tout ce que\nM. Croquez, il faut lui en savoir gré, aime et admire en nous! Voisiner avec\nla France intellectuelle, parfait; être absorbée par elle, non pas!\n\n                                           *\n\n   Cette autonomie de notre Art et de nos Lettres, des hommes de talent et\ndes hommes de bonne volonté ont entrepris, ces temps derniers, de l'in­\nculquer à notre jeunesse, et c'est vraiment là un geste de salutaire et bien­\nfaisant patriotisme.\n   M. l'abbé Paul Halflants eut l'honneur de la première initiative en ce\nsens : dans son Histoire de la Littérature française au XIXe siècle (2) dont deux\nvolumes ont déjà paru, il étudie, parallèlement aux maîtres français, les\nécrivains belges d'expression française. Et cette critique en diptyque,\nportant la marque d'une analyse très informée et très déliée, fait de l'œuvre\nde M. l'abbé Halflants le manuel d'information-type qui convient aux\nadolescents... Ce livre circule déjà dans plusieurs de nos maisons d'édu­\ncation — mais je souhaiterais, dans l'intérêt à la fois de la jeunesse et\ndes lettres, que son emploi, comme « guide des jeunes littérateurs », fût\ngénéralisé... Les élèves y gagneraient et peut-être aussi un peu les maîtres!\n   Les Révérends Pères Boubé et Parra, S. J., ont publié de leur côté des\nPages choisies des auteurs belges (3), choix judicieux où chaque écrivain bénéficie\nde la mise en lumière d'un fragment de son œuvre, caractéristique de sa\nmanière de penser et d'écrire. Les « extraits » sont précédés de brèves\nnotices, nerveusement écrites et dont maintes forment silhouette. Le volume\nest préfacé d'une histoire en raccourci de la Littérature belge que M. Albert\nCroquez — dont question ci-dessus — lirait et méditerait utilement, car se\n\n  (1) Bruxelles, Xavier Havermans, 1910.\n  (2) Bruxelles, De Wit, 1910.\n  (3) Tournai, Casterman, 1910.\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2810, "texte": "376                               DURENDAL\n\n\ncompatriotes les Pères Boubé et Parra — tous deux Français — y démontrent\n« que la gloire la plus pure et la plus belle des écrivains belges est d'avoir\nsu, avec cette langue française telle que nous la parlons nous-mêmes, se\nfaire une littérature distincte, nationale par le fond comme par la forme, et\nfière à bon droit de ses originales créations, \"\n   La même idée se trouve développée dans le simple et presque touchant\ndiscours-introduction que M. Flameng, inspecteur cantonal de l'ensei­\ngnement primaire, adresse « aux élèves des établissements d'instruction\nmoyenne » en tête du livre : Les Ecrivains belges d'aujourd'hui (1) où figurent,\npar des pages qui attestent la riche variété de notre production littéraire,\ncinquante écrivains belges!\n   Allons, voilà encore du bel et fécond prosélytisme ! Et de toutes parts,\nainsi, se suivent et se multiplient les efforts de propagande destinés à\nconquérir à nos Lettres nationales, la curiosité, la sympathie et l'enthou­\nsiasme des adolescents.\n\n                                         *\n                                     *       *\n   Un nouveau volume de M. Paul Bourget, au titre déconcertant : La Dame\nqui a perdu son peintre (2). Il s'agit tout simplement d'un chef-d'œuvre de la\npeinture qui n'est pas un chef-d'œuvre, puisque son auteur n'est pas un\nmaître, mais un rapin débutant. Mince intrigue, assez péniblement agencée,\net qui ne vaut que comme prétexte à quelques curieuses pages d'observation\nsur le maquignonnage artistique dont tout tableau célèbre — authentique ou\nfaux — forme le centre. Le reste du livre renferme des contes, 'contés avec\ncet hiératisme mondain, qui est la façon de M. Bourget et où de prétendus\ncas psychologiques ne sont au fond que des cas pathologiques. De savoir si\nM. X... aura des succès d'alcôves ou si M. Y... cédera aux exigences de son\ntempérament, voilà qui reprend, hélas! dans la mentalité de M. Paul\nBourget, une importance qu'on pouvait espérer abolie !\n\n                                      *\n                                     * *\n   Et enfin des livres de critique : Les Portraits littéraires (3) de M. Joseph\nAgeorges, notations alertes et justes, un peu brèves, sur les « actualités »,—\nde la cinématographie, avec la papillonnante fois que le mot comporte; Dans\nle jardin de Sainte-Beuve (4) de M. Georges Grappe, où les maîtres du Roman­\ntisme et du Réalisme sont étudiés d'une façon complète et soignée; le volume\npourtant vaut surtout par sa préface originale et si joliment ironique : un\ninterview posthume avec l'ombre de Sainte-Beuve et qui rappelle l'exquise\nmanière désinvolte des Huit jours chez M. Renan de Maurice Barrès.\n\n\n  (1) Bruxelles, Lebègue, 1910.\n  (2) Paris, Plon, 1910.\n  (3) Paris, Vitte, 1909.\n  (4) Paris. Stock, 1909.\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2358, "texte": "                             GAZETTE DES LIVRES                            377\n\n\n   Quoi encore? Au service des Idées et des Lettres (1), une anthologie un peu\ndéjetée des œuvres de M. Etienne Lamy, où il y a beaucoup d'excellente\npolitique et un peu d'honnête littérature; Le Son des Ames (2) par M. Théodore\nCotelle, groupe de monographies, où il est question, sans grand imprévu, du\nthéâtre de Hugo, tandis que les idées sociales de Flaubert sont l'objet d'une\ntrès intéressante et très originale controverse ; et enfin la Vie au Théâtre (3)\nde M. Henry Bordeaux : on retrouve dans ce livre toutes les qualités souples\net déliées qui distinguent le beau talent d'analyste de M. Bordeaux; quand\nce talent se voue à la mise en relief d'oeuvres illustres ou marquantes, Phèdre,\nAndromaque, La Parisienne, La Course au Flambeau, il leur donne une vie nou­\nvelle ; et quand ce talent condescend à s'occuper des niaiseries courantes ou\ndes passagères malpropretés du théâtre contemporain, il leur fait un excès\nd'honneur d'ailleurs compensé par une défense très courageuse de la vérité\net de la décence.\n                                         *\n                                       * *\n    Des lecteurs de Durendal — ou plutôt des lectrices — veulent bien me\ndemander mon avis sur la Revue française (4)... A leur intention, j'ai suivi\npendant quelques mois ce périodique, qui semble vouloir exécuter une\nmarche parallèle — ceci est un euphémisme — aux Annales politiques et\nlittéraires.\n    A vrai dire, je n'ai jamais aimé le chéverchoutisme louvoyant de ces sortes\nde publications — comptoirs à tisanes où l'insapidité est la règle com­\nmerciale de la maison. Je suis fort aise que la Revue française s'inspire d'une\nmentalité plus personnelle et plus brave. La peur des idées n'y apparaît point\ncomme la sagesse de la clientèle. A ce compte, elle risque d'avoir un succès\nmoindre, mais elle s'assurera une influence plus haute et plus bienfaisante.\nEn Belgique surtout, nous demandons à une Revue non pas de viser à être\nla pourvoyeuse de toutes les superficielles curiosités, mais plutôt d'am­\nbitionner, dans le domaine de la pensée, le rôle d'un guide sûr, sincère\net franc.\n                                                   FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n\n\n\n  (1) Paris, Bloud, 1910.\n  (2) Paris, Sansot, 1910.\n  (3) Paris, Plon, 1910:\n  (4) Paris, Marne.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison06-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 378, "page_fin": 379, "titre_corps": "Lettre parisienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "T. de Visan", "ancre_debut": "Lettre parisienne La comète de Halley", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 447, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 3143, "texte": "Lettre parisienne\n                       LA comète de Halley — rien de commun avec Alphonse —\n                         a nourri bien des gens. Les journaux ont raconté quantité\n                         d'anecdotes sur sa chevelure et il n'est pas jusqu'aux\n                         littérateurs qui n'aient été enflammés par ce dangereux\n                         voisinage. Nous eûmes déjà une exposition de peintures\n                         représentant les inondations de Paris et Dieu sait le nom­\n                         bre de « croûtes » qu'ont charriées les eaux jaunes. Vous\n                         verrez qu'on publiera sous peu de gros romans sur l'astre\n                         phénomène. Nous n'y échapperons pas et si nous sommes\nsortis sains et saufs de la traînée de gaz méphitiques, nous risquons de mourir\ndes suites de notre frayeur, par une trop lourde absorption de littérature\ncomateuse.\n                                             *\n                                           * *\n   Quelque chose nous a pourtant davantage passionnés que l'état du ciel, je\nveux parler de la récente élection à l'Académie française. Les luttes ter­\nrestres n'ont pas moins d'intérêt que le combat des éléments et lorsque\nles passions humaines entrent en conflit elles ne laissent pas de faire un\nbeau tapage.\n   Deux candidats redoutables étaient en présence, Mgr Duchesne et\nMgr Baudrillart, tous deux fins duellistes, mais jouant chacun un jeu diffé­\nrent ; celui-ci portant des coups droits, celui-là usant de feintes et de contre-\nattaques. L'un et l'autre méritaient ce fauteuil tant convoité. L'attitude du\nrecteur de l'Institut catholique fut toujours fière et loyale. Le directeur de\nl'Ecole française avait pour lui sa malice, ses intrigues et son méchant carac­\ntère. Je mets à part, bien entendu, la valeur littéraire, le poids d'érudition\ndes deux compétiteurs, car on arrive rarement à l'Académie avec un\nbagage purement livresque ; pour franchir le seuil redoutable est-il besoin\nd'amitiés, de services rendus et de quelque flatterie.\n   Mgr Duchesne a triomphé. La lutte fut chaude, mais enfin le t tombeur\nde saints » est sorti vainqueur. On devait s'y attendre. Très soutenu par la\n« gauche », Mgr Duchesne, en tant que fonctionnaire, eut de hauts appuis.\nSon ton dédaigneux et mordant, ses mots très irrespectueux contre l'autorité\necclésiastique ont captivé nos radicaux. Lorsqu'il eut jadis à lutter contre\nMgr de Cabrières il terminait ses visites aux académiciens par cette phrase :\n« En somme, vous avez à choisir entre un érudit et une crosse. »\n   j ' e u s le plaisir de connaître à Rome Mgr Duchesne. Il me reçut dans son\nmagnifique palais, entouré de chats et d'oiseaux. Assis au centre d'un vaste\nsalon aux marbres clairs il avait l'air très « renaissance » et sa conversation\nfroide et dure m'en imposa beaucoup. Il vivrait très heureux s'il n'était\nobligé de recevoir de temps à autre des ecclésiastiques. Le prêtre, voilà ce\nqui l'ennuie. Il n'aime que les saints laïques et ce lui est une joie rare de\nchasser du bréviaire toutes les têtes que la piété populaire a délicatement\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3460, "texte": "                            LETTRE PARISIENNE                                379\n\n\nauréolées d'un nimbe d'or. Si vous avez chez vous quelque légende qui vous\ngêne, appelez à votre secours Mgr Duchesne. Il aurait vite fait de\nvous démolir les plus austères demeures.\n                                          *\n                                        * *\n   Jules Renard est parti sans bruit, discrètement, avec la modestie qu'il a\ntoujours apportée dans sa vie simple. Nous sommes loin de la faconde d'un\nMoréas et des funérailles insolentes de l'auteur des Stances.\n   Renard meurt avant la cinquantaine, sans qu'on sache pourquoi, car il\nhabitait de longs mois sa petite province et respirait un air plus pur que celui\nde nos salles de rédaction. Son œuvre restera comme un des monuments les\nplus neufs, les mieux bâtis de notre temps. Poil de carotte est classique; ses\nHistoires naturelles, sa Ragotte, tous ses petits poèmes en prose où la nature,\nles mœurs des humbles, la vie des choses parlent un langage direct et pour­\ntant combien évocateur, ne seront pas dépassés. Avec rien, semble-t-il, avec\nquelques mots mis bien en place, des images-vues, quelques louches\nde carmin ici, une ombre de pastel là, il vous campait un personnage, un\nanimal, un nuage et l'immobilisait dans une attitude éternelle de vérité, sans\nretirer, si j'ose dire, la vie et le mouvement à ses objets d'observation.\n   Là où Renard est purement descriptif il est parfait, ses associations\nd'idées n'appartiennent qu'à lui, on se demande comment elles lui venaient\navec tant de facilité Où j'aime moins ce grand naturiste c'est lorsqu'il veut\nprêcher et proposer des idées sociales. Cela lui arrive extrêmement rare­\nment, Dieu merci, car le sectaire perçait vite sous sa bonhomie et rien n'est\nplus triste que des descriptions où se mêlent un intérêt confessionnel et de la\nhaine. C'est pourquoi sa pièce La Bigotte est si repoussante et dénuée de vérité.\n                                          *\n                                        * *\n   On fait beaucoup de bruit autour d'une pseudo-renaissance classique.\nQuelques jeunes s'excitent sur cette idée et pensent préparer le retour à une\nlittérature d'ordre et nationale par la mise en valeur de certains principes\nd'art froids et dépouillés de sentiments. Ils feraient mieux de nous offrir des\nœuvres que d'acerbes critiques. La critique n'a jamais rien créé. Seules les\nœuvres importent, car elles entraînent de multiples adhésions et déterminent\nun mouvement.\n   Etes-vous classique? êtes-vous romantique? C'est ainsi qu'on s'aborde\ndans les revues. Vaines discussions, efforts stériles. Tout le monde oublie de\ndire : faites-vous de la beauté? Le Paris-Journal a commencé une enquête\ninstructive sur ce sujet qui doit laisser froids tous les vrais artistes. La ques­\ntion a déchaîné quantité de colères et ce sont naturellement les pseudo-clas­\nsiques qui manquent le plus de mesure.\n   La plus grande confusion règne dans la plupart des réponses et si nous\nn'avions mieux à faire que de nous perdre dans ces arides déserts il nous\nplairait de tenter quelques remarques. Mithouard après Barrès a répondu\ncomme il le fallait aux archaïsants, et le Traité de l'Occident nous a indiqué la\nvraie sagesse, la voie à tenir. Travaillons, aimons les acquisitions perpé­\ntuelles de notre pays, et laissons dire. La postérité saura bien reconnaître\nles siens.                                                      T. DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison06-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 380, "page_fin": 382, "titre_corps": "Chronique d’Art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique d'Art Les Etudiants Russes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 449, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2969, "texte": "Chronique d'Art\n  Les Etudiants Russes d'Iwan Gilkin, au Parc. — Les\nreprésentations d'auteurs belges « données à l'occasion de l'Exposition uni­\nverselle, sous le patronage de l'Administration communale de Bruxelles,\n— n'aurait-on pas dit avec un titre pareil qu'il s'agissait d'une œuvre philan-\ntropique? — n'ont pas eu le succès qu'elles méritaient. Le monde officiel\ncomme le « monde » les a boudées. Nous donnons ici le compte rendu de la\nseule pièce à laquelle nous avons été invité, et cela par l'auteur même. (On avait\njugé bon à la direction du Parc de ne point envoyer de billets à Durendal.)\n   Depuis le Cerisier fleuri, déjà si dissemblable de la Nuit, la personnalité de\nM. Gilkin a puissamment évolué. Le poète, chez lui, s'est un peu effacé; il\nest devenu avant tout auteur dramatique. Et ses œuvres théâtrales très inté­\nressantes et très curieuses se différencient profondément de celles de ses\némules de chez nous : le Mâle est une pièce réaliste, le Cloître est une pièce\nlyrique et Kaatje, lé plus grand succès du théâtre belge, est un mélange gra­\ncieux d'émotion, de poésie et de couleur. M. Iwan Gilkin étudie moins dans\nses pièces les grandes passions que les grandes idées, ou plutôt il les com­\nbine : Etudiants Russes est le tableau d'un conflit d'idées passionnées.\n   D'autres, mettant en scène des nihilistes, eussent fait une œuvre tendan­\ncieuse. M. Gilkin n'a pas écrit une pièce révolutionnaire. Une pièce antiré­\nvolutionnaire non plus. S'il a mis en scène des jeunes gens épris de théories\nanarchistes, c'est parce que c'est dans un tel milieu que l'on peut trouver les\ngrandes pensées — vraies ou fausses — qui provoqueront une action tragique,\nune lutte, une catastrophe.\n   Des étudiants et des ouvriers préparent une manifestation. Yégor Raguine\nest leur chef; Serge Raguine, son jeune frère, est leur enthousiasme vivant;\nVera est leur âme. Poursuivis par la police, vendus par un traître, les jeunes\ngens sont arrêtés et vont être jugés. Mais Yégor et Serge ont un oncle, le\ncomte Raguine, sénateur et conseiller de l'empire. Celui-ci veut les sauver.\nC'est bien : on mettra tout sur le compte de Vera, amie passionnée de Yégor,\nles autres seront des victimes, des malheureux entraînés. Vera devine tout\ncela et va au devant de ce système; elle s'accuse, prend tout sur elle. Mais\nles jeunes Raguine ne la laisseront pas faire : Serge, parce qu'il est convaincu\net fier, Yégor, parce qu'il n'a pas le droit d'abandonner ceux dont il fut le\nchef. Yégor est une intelligence puissante, mais qui doute; son idéal révolu­\ntionnaire depuis longtemps lui paraît moins beau, mais il est resté fidèle.\nAussi lorsque son oncle, dans une entrevue suprême, combat toutes ses idées\net oppose aux utopies généreuses et sanglantes du jeune homme l'idée de la\n grandeur de la patrie, Yégor, malgré son frère qui va le maudire, est vaincu.\n Pourtant, il ne veut pas, comme on le lui propose, payer de cette conversion\n"}, {"page_pdf": 450, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3283, "texte": "                            CHRONIQUE       D'ART                          381\n\n\nsa liberté. Non, il va expier, il se laissera condamner, et, de sa prison, il\nadressera à la jeunesse russe l'appel de sa foi nouvelle. Tout cela est très\npathétique et très beau. Mais dans sa cellule, au moment où il va leur lire son\nmanifeste, Vera, qui l'aime, et son frère, dont il a été le maître, pour l'empê­\ncher de nuire par cet écrit à leur idéal, dans une scène tragique l'égorgeront.\n   M. Gilkin, je l'ai dit, est complètement impartial. De part et d'autre, les\nidées des anarchistes et les idées patriotiques sont exprimées par lui avec\nune sûreté de logique et de documentation qui révèlent chez l'auteur du\ndrame une étude approfondie et solide.-Rien n'est plus loin du théâtre de\nfantaisie. Mais, hélas! par la faute de l'interprétation, les idées saines n'ont\nguère ému le public comme les autres : M. Verlez qui eût pu être dans le\nrôle du comte Raguine, noble, enthousiaste et vibrant, a plutôt fait de ce\npersonnage un vieillard gâteux, radoteur et un peu ridicule.\n   MlleClarel fut admirable en nihiliste passionnée et en amoureuse farouche.\nLes frères Raguine furent incarnés de saisissante façon par MM. Seran et de\nGravone. Le reste fut honnête. Le public n'a pas ménagé à la pièce ses\napplaudissements et d'interminables rappels réclamèrent, à la fin du spectacle,\nles acteurs et surtout l'auteur — qui ne parut pas.\n                                                                        P. N.\n                                       * *\n\n   L'Exposition du Portrait belge au XIX e siècle ne nous a\nrévélé ni œuvre, ni maître, mais elle avait le suprême mérite d'un judicieux\néclectisme.\n   Organisée par la Société Royale des Beaux-Arts, celle-ci avait eu le souci d'y\nappeler toutes les écoles belges qui se sont succédé depuis près de cent ans,\net Gallait y coudoyait Monsieur Ensor.\n   Si nous avons admiré une réunion de beaux Navez, à la majestueuse com­\nposition, à l'irréprochable mise en page, au dessin précis et minutieux, aux\ndétails futiles et charmants, nous y avons aussi retrouvé avec joie l'ensoleille­\nment de M. Van Rysselberghe, celte blonde et bleuâtre clarté du portrait de\nM me Paul D... ainsi qu'un excellent tableau en tons mats, datant des débuts\ndu peintre, figure de fillette qui vaut toutes ses compositions du plus récent\nnéo-impressionnisme.\n   Entre ces deux pôles d'égale valeur : Emile Wauters et Lemmen, que\nd'oeuvres si connues et toujours remarquables, que de noms à citer : Agnees­\nsens, Bastien, un merveilleux Henri de Braekeleer, à la lumière rousse, et\ncette magnifique collection de de Winne, quelques Evenepoel qui font\ntoujours déplorer la perte de ce bel artiste, desservi par le choix de ses\nmodèles. Plus loin, ce beau portrait de l'architecte Naert, par Hennebicq.\nEt encore Mellery, Picqué, Smits, Verheyden, Louis Dubois; un seul souvenir\nd'Alfred Stevens qui nous inspire le regret de ne l'avoir pas trouvé' mieux\nreprésenté. Enfin, de Wiertz, un Auguste Orts, bizarre et maçonnique, à la\ndraperie rouge et au paysage d'arrière plan oiseux, et des Wollès précieux.\n   Mais quel art exquis, à la foisXVIIeetXIXesiècles, que cet enchantement de\n Paradou, ces filles-fleurs souriantes de M. Frédéric, dont l'envoi est de.tout\n"}, {"page_pdf": 451, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3086, "texte": "382                               DURENDAL\n\n\npremier ordre I Qui atteindra à l'art complexe de Leys, dont chaque por­\ntrait révélait une étape nouvelle, allant d'une vision de Vermeer de Delft aux\nfresques anversoises.\n   Cette exposition de très belle venue était complétée par une splendide eau-\nforte de Linning et de délicieuses lithographies de Baugniet, Van der Haert,\nMadou, ressuscitant l'époque de nos grands-parents, des bons et charmants\nbourgeois de Louis-Philippe.\n   Que de souvenirs évoquent ces portraits! Ici, ce sont des gens coudoyés\ndans le va-et-vient de la vie coutumière, familiers par leur quotidienne ren­\ncontre dans la rue, au cercle, dont nous nous exagerions l'importance et les\nfonctions, personnages falots d'arrière-plan, aujourd'hui disparus. Là, de\nnobles figures que revendiquent l'Art, la Justice, la Science de notre pays, et\nplus loin, que de mères, de femmes, de sœurs d'artistes, souriant à la célé­\nbrité espérée, devinée, des hommes aimés que cette excellente exposition du\nXIXe siècle replaçait en pleine lumière.\n                                        *\n\n  L'Exposition de Géo Bernier au Cercle Artistique. —\n   Geo Bernier est un artiste probe, consciencieux, travailleur, dont le talent\ns'affirme visiblement de jour en jour. Particulièrement doué pour l'interpré­\ntation des paysages de la côte flamande, il saisit avec un heureux souci de\nréalisme, cette douce et laiteuse lumière de nos ciels marins, tout imprégnée\nde rosée ou d'embrun, cette clarté toujours changeante dont jamais l'oeil n'est\naveuglé, cette chevauchée de nuages se pourchassant dans l'écarlate flam­\nboiement d'un coucher de soleil.\n   Amoureux des richesses de la Nature et de la plantureuse Flandre, il\npeuple ses dunes et ses prairies de la race puissante des bestiaux poldériens\ndont il excelle à rendre la couleur chaude, la robuste anatomie, les attitudes\nnonchalantes, les mouvements lourds et lents.\n   Et c'est ce qui le place aujourd'hui parmi nos meilleurs animaliers.\n   Il est toujours dangereux, injuste parfois, de comparer deux artistes et le\ntalent de M. Bernier est suffisamment personnel pour qu'il soit inopportun\nde le rapprocher de Verwée qui ne fut ni son maître, ni son modèle.\n   Toutes les hautes qualités du second n'enlèvent rien à l'acuité de vue du\npremier, à son sentiment intime et très juste de la couleur, de l'atmosphère,\nde la valeur relative des tons. Son art de mise en page et sa vigueur de pin­\nceau aux taches massives n'appartiennent qu'à lui.\n    L'envoi de M. Bernier se complétait très heureusement par des coins\nd'étable ou des études de forêt élégante.\n                                        *\n                                       * *\n   M . E m i l e B a e s exposa au Cercle quelques bons portraits de belle\nvenue, des natures-mortes d'un chaud coloris et M. Jean-Louis Minne y\naffirma une vision très exacte de la lumière ensoleillée. Ses paysages sont\npleins de finesse et c'est avec plaisir que nous avons retrouvé le Jubé de l'église\nde Dixmude, à l'architecture de dentelles très fouillée.        M. V. D. M.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison06-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 383, "page_fin": 384, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES L'Exposition d'Art ancien", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 452, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2787, "texte": "NOTULES\n   L ' E x p o s i t i o n d ' A r t a n c i e n : l'Art belge au XVIIe siècle— a été\ninaugurée le 14 juin. Elle réunit un ensemble considérable de tableaux de\nRubens, Van Dyck, Jordaens, Teniers, Adrien Brouwer, Snyders, Craesbeke,\nCoques, etc., empruntés aux musées et galeries particulières des deux mondes,\ndes tapisseries de grand prix, des armures, des meubles anciens, des objets\nd'art de tout genre, parmi lesquels une collection de précieuses orfèvreries\nciviles et religieuses. Nul doute que celte exposition, dont l'honneur revient\nau baron Kervyn de Lettenhove, à MM. Ch.-L. Cardon, Georges Hulin,\nJoseph Destrée, etc., ainsi qu'à l'architecte Flaneau, attire la foule au\nCinquantenaire.\n   Pendant la durée de l'Exposilion, des concerts seront organisés par la\nSociété internationale de musique. MM. A. Béon et E. Closson ont fait des\nrecherches qui leur ont permis de dresser le programme d'une série d'auditions\nde musiques du XVIIe siècle et qui auront lieu tons les quinze jours, les\nvendredis après-midi, à partir du I er juillet.\n   Tarif des entrées : cartes permanentes, valables pour les concerts : 20 francs.\nEntrée : 3 francs de 9 heures à midi ; 2 francs de midi à 6 heures. Le prix\nde 3 francs sera maintenu toute la journée le vendredi.\n   Les dimanches, de 9 heures à midi : 2 francs; de midi à 6 heures : 1 franc.\n   Nous ne saurions assez engager le public à prendre des cartes permanentes\npour cette admirable exposition de l'art ancien qui doit être vue non pas une\nfois, non pas vingt fois, mais cinquante fois, cent fois. C'est une occasion\nunique de contempler les plus beaux chefs-d'œuvre de notre art duXVIIesiècle\nque les intelligents organisateurs de ce Salon sont parvenus à réunir dans les\nnouvelles et si pittoresques salles du Musée du Cinquantenaire. C'est un vrai\nsuccès que cette exposition.\n   Nous rendrons compte un peu plus tard de ce merveilleux Salon d'art\n ancien.\n                                                *\n                                              * *\n  E x p o s i t i o n g é n é r a l e d e s B e a u x - A r t S , Palais du Cinquante­\nnaire (de 9 à 6 heures). Prix d'entrée : 1 franc; les jeudis et dimanches,\n50 centimes.\n  Cartes permanentes : 5 francs. Réduction de 50 p . c. pour les porteurs\nd'abonnements généraux de l'Exposition et les personnes munies de la souche\nd'un ticket d'entrée au Solbosch.\n                                     *\n                                    * *\n   M. Jules Fonson, éditeur de médailles d'art, a entrepris,\nainsi que nous l'annoncions l'an passé, l'édition de médailles d'art reprodui­\nsant les traits des hommes célèbres de la Belgique, entreprise d'autant plus\nlouable qu'elle est désintéressée et qui par conséquent mérite au plus haut\n"}, {"page_pdf": 453, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3721, "texte": " 384                                        DURENDAL\n\n\n point d'être encouragée p a r de n o m b r e u s e s souscriptions. Ce n'est point d a n s\n u n but lucratif q u e M . F o n s o n édite ces médailles. Il ne d e m a n d e qu'à cou­\n  vrir à p e u près ses frais. M . F o n s o n avait i n a u g u r é son entreprise par la\n publication de la médaille Gevaert exécutée par S a m u e l . Il vient de publier\n celle de M a x W a l l e r , le fondateur de la Jeune Belgique, œ u v r e de G o d e f r o i d\n D e v r e e s e , un maître d a n s l'art de la médaille. Cette médaille a été faite\n d'après le magnifique portrait de M a x W a l l e r q u e n o u s avons reproduit\n jadis d a n s D u r e n d a l . N o u s d o n n o n s en tête de ce n u m é r o u n e reproduction\n d e la médaille.\n      N o u s r e c o m m a n d o n s cette médaille aux littérateurs et a u x amis de la litté­\n r a t u r e qui voudront sans doute posséder ce souvenir si artistique d'un des\n plus distingués initiateurs du renouveau littéraire en Belgique. L a médaille\n est en vente au prix d e 10 francs. N o u s n o u s chargerons volontiers de la p r o ­\n c u r e r à ceux de nos lecteurs qui désireraient l'acquérir. P r i è r e de joindre u n\n bon postal de 10 francs à la d e m a n d e .\n\n                                                  ***\n    Accusé de réception :\n    A R T Anthologie d'art (sculpture-peinture). Orient, Grèce, R o m e , Moyen\nAge, Renaissance, XVIIe et XVIIIe siècles, époque c o n t e m p o r a i n e , p a r ALFRED\nRENOIR (Paris, Colin). — Esthétique nouvelle fondée sur la psychologie du génie,\npar L É O N PASCHAL ( P a r i s , M e r c u r e de F r a n c e ) .\n    H I S T O I R E : Les anciennes démocraties des Pays-Bas, par H E N R I P I R E N N E\n( P a r i s , F l a m m a r i o n ) . — Souvenirs d'un médecin de Paris, D r POUMIÉS DE LA\nSIBOUTIE ( P a r i s , P l o n ) .\n    L I T T É R A T U R E : Diderot. Balzac, p a r A. SÉCHÉ et J. BERTAUT, 2 vol.\nillustrés (Collection la Vie anecdoctique des g r a n d s écrivains, P a r i s M i c h a u d ) .\n— Le livre des masques belges, par MAURICE GAUCHEZ, 2 e série ( M o n s , E d . de la\nSociété nouvelle). — Apologie pour Fénelon, p a r H E N R I BRÉMOND ( P a r i s , P e r r i n ) .\n    M U S I Q U E : La musique chinoise, p a r L o u i s LALAY, vol illustré ( P a r i s ,\nL a u r e n s ) . — La musique des Troubadours, p a r JEAN BECK, vol. illustré (idem).\n— Vingt noëls anciens harmonisés, p a r E R N E S T CLOSSON (Bruxelles, H a v e r m a n s ) .\n   P O É S I E : Les élégies et les sonnets, de L O U I S E L A B É , notice de T . DE VISAN\n( P a r i s , Sansot). — Poèmes en deuil, p a r L o u i s BOUMAL (Liége, Vaillant). —\nDans la nuit, par FRANTZ E Z H E R Ë (Grenoble, Aubert). — Mélanges poétiques, par\nE U G È N E SCHMITS (Bruxelles, De W i t ) . — Les voix contradictoires, p a r STANISLAS\nVIGNIAL ( P a r i s , E d . d e Vers et prose). — Derniers refuges, par JEANNE T E R ­\nMIER, préface de L. BLOY. ( P a r i s , Grasset). — Philatélie, p a r THOMAS BRAUN\n( P a r i s , - L'Occident ).\n   R O M A N S : Vivre, p a r ROBERT DE TRAZ (Paris, P e r r i n ) . — Le château de la\nBelle-au-Bois-dormant, p a r P I E R R E L O T I ( P a r i s , C a l m a n n - L é v y ) . — Leurs fils,\npar R O B E R T HAVARD DE LA MONTAGNE ( P a r i s , Grasset). — Esclave ou Reine?,\np a r M. D E L E Y ( P a r i s , P l o n ) . — Etienne Mayran, p a r H Y P P O L I T E T A I N E , pré­\nface de P . Bourget ( P a r i s , H a c h e t t e ) . — L'amour découronné, p a r BLANCHE\nSAHOUQUÉ (Paris, Sansot).\n    V A R I A : Le Féminisme, p a r HERMANN DE BAETS (Gand, Siffer). — Le dis-\ncernement des esprits, p a r J.-S SCARAMELLI (Paris, T e q u i ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 380, "texte": ""}, {"page_pdf": 381, "texte": ""}, {"page_pdf": 382, "texte": ""}, {"page_pdf": 383, "texte": ""}, {"page_pdf": 384, "texte": "           MAX    WALLER\nMédaille exécutée par GODEFROID DEVREESE\n"}, {"page_pdf": 385, "texte": ""}, {"page_pdf": 386, "texte": "                      Le Feu\nEmpereur du Cosmos, élément du          Mystère,\nL'Humanité    t'aime et te craint,\nHôte des gouffres de sous-terre\nEt des abîmes aériens.\n\nOr purificateur des corps de la Nature,\nO radieuse, ô redoutable     créature.\nImplacable fournaise, amoureuse        clarté,\nOr fécondant, or desséchant, or des étés,\nTrésor des aires froids, ardente     charité,\nAmant de l'Espérance au grand réveil vernal,\nTu dardes : tout renaît ; tout meurt : tu te dérobes,\nElément qui fais rage aux entrailles des globes,\nHayon céleste et brasier    infernal!\n\nTu es présent partout : étincelle hors des pierres,\nFeu follet émané du phosphore des eaux,\nFoudre des nues et laves de la Terre,\nDévalant des cratères\nEn bondissants     ruisseaux.\n\nEt tu brilles l'encens et tu es la lumière,\nFeux des cires de la prière\nDans la fête des cathédrales,\nEl tu es l'univers fait d'astres, de rayons,\nFlamboyant,     tournoyant, par millions, par       millions.\nSelon l'élan sans fin des rondes sidérales.\n\nEn toi s'épanouit, en toi se renouvelle\nToute la vie\nEt tu règnes sur elle,\nForce rapide et jamais    asservie,\nGloire indomptable, éclat      incorruptible,\nFeu renaissant ! et ta ferveur      inextinguible\nPour remonter à Dieu a des battements         d'ailes.\n\nFlammes! tout vous active\nEt vous êtes si vives\nQue votre être subtil et comme   immatériel\nD'un naturel élan se précipite au ciel.\n"}, {"page_pdf": 387, "texte": "322                         DURENDAL\n\n\n      Vous réduisez à rien les plus dures substances\n      Et nul globe n'a résisté à la conquête\n      De vos ouragans d'or allumant sur ses crêtes\n      L'embrasement final né de votre constance.\n\n      Colères qui léchez, qui mordez et tordez,\n      Si vous daignez parfois louvoyer et descendre,\n      C'est pour mieux     corroder\n      Et vous alimenter\n      En dévorant des cendres,\n      Avant de remonter\n      — Splendeurs impétueuses —\n      En fête de clarté,\n      Terrible et fastueuse !\n\n      Flammes      véhémentes,\n      Vos torsions   démentes\n      Grondent en tourmentes\n      Dans l'or des soleils.\n\n      Hors de leurs volcans,\n      Dérobant leurs flancs\n      Sous les océans\n      De vos forêts de feu houlant comme les herbes\n      Par les immensités de leurs pampas      vermeils,\n      Les incendies aux colossales gerbes\n      Nouent autour des soleils leurs frénésies superbes\n      Et les embrasements des vastes    photosphères\n      Illuminent au ciel l'obscurité des sphères.\n\n      Antiques fruits du feu que nous nommons les astres,\n      Vos énormes      comburations,\n      De constellation en constellation\n      Emurent les regards hautains de Zoroastre;\n      Et les prêtres    d'Agni,\n      Interrogeant,   la nuit, des sommets de la Terre,\n      Les orgies d'or de vos foules     firmamentaires,\n      Ont adoré le feu répandu à foison,\n      — Blés de chaleur, flavescentes moissons —\n      Sur vos orbes brûlant dans l'obscur infini.\n\n      Et nous qui vous aimons aux soirs de la Lumière,\n      Et nous qui connaissons que vous êtes matière,\n      O Mondes, nous aussi\n      Nous adorons le Feu, mais ce n'est point ainsi!\n"}, {"page_pdf": 388, "texte": "                          LE FEU                                   323\n\n\nPour ceux qu'a visité la Lumière des c i e u x\nVous n'êtes pas l'Essence adorable de Dieu,\nAstres! mais nous savons que son Amour en flamme\nDescendit sur les Douze et que le Vent de feu\nVa venger tout à coup dans les cités infâmes\nLa douleur des Martyrs et qu'en d'autres       Sodomes\nLes troupeaux du Péché vont se tordre,     surpris\nPar l'or dévorateur et que les corps des hommes,\nTorches de chair, jadis, dans les jardins de Rome,\nVont éclairer la Terre aux feux du       Saint-Esprit!...\n\nCar l'Esprit t'a créé à son image, ô flamme\nQui nous inspires et nous vivifies\nEt son pouvoir mystérieux    te magnifie,\nFeu des autels, flamme qui sanctifies\nLa lèvre du prophète, ô feu qui clarifies,\nAu Purgatoire en pleur, la lumière des âmes !\n\nAucun disciple au miroir de son être\nN'a reflété la lumière de Dieu\nAussi bien qu'à mon cœur la laisse     transparaître,\nFeu du jour, ta lumière au faîte du ciel bleu.\n\nEt quel symbole apparaîtrait plus beau\nPour figurer le Père engendrant sans décroître\nQue la flamme du chœur des cloîtres,\nQui, sans pâlir, allume cent   flambeaux?\n\nMais où ta destinée apparaît la plus vaste,\nO feu! c'est à la fois dans le ciel et l'enfer.\n\nLà bienheureux   et vêtant de tes fastes\nLes anges radieux comme les univers;\nLà dévorant et dans ton lac amer\nEngloutissant  sans fin la haine des pervers.\n\nEt c'est pour célébrer le Sang vierge d'Abel\nEt la force d'En-Haut sur toute œuvre       néfaste,\nO feu, semblable à Dieu dans tes plus grands         contrastes.\nQue le ciel et l'enfer sont du feu éternel.\n                                       GEORGES     RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 389, "texte": "                       L'Àrdennaise\n\n\n          Un mariage aux frontières de l'Àrdenne\n\n               LE doyen achevait sa harangue : « ...Et mainte­\n                  nant, mes enfants, échangez devant Dieu le\n                  serment qui va vous lier pour la vie. A toutes\n                  les raisons que j'ai dites d'espérance et de joie,\n                  votre union ajoute un sens durable et profond.\n                  Vous êtes par votre baptême, dont je me sou­\n                  viens, vous Henri, de Stembert, et vous, Claire,\n                  de Jalhay, des chrétiens dont ce nouveau sacre­\nment féconde l'âme pour de nouveaux devoirs. Vous êtes par\nvotre jeunesse saine et vigoureuse aptes à fonder une belle\nfamille. Mais vous êtes surtout, fils et fille de ce pays, les conti­\nnuateurs d'une race dont nos campagnes, nos usines, nos villages\net nos églises ont sollicité comme un aliment naturel, l'activité,\nl'intelligence, l'amour et la piété. Ce temple vénérable, le cœur\nde cette vieille cité dont la vallée a drainé les ressources vers\ndes centres mieux appropriés à l'industrie de ce temps, incarnent\nun passé qui se relie à votre avenir par une chaîne de traditions\nauxquelles vous demeurez attachés. Ce n'est pas seulement de\nvous être fidèles l'un à l'autre dans la joie et dans la douleur,\ndans la prospérité et dans l'adversité, dont vous allez faire le\nserment au pied de cet autel; c'est aussi de ne pas démentir la\nséculaire honnêteté, l'ininterrompu labeur, la naturelle généro­\nsité de notre Wallonnie que Dieu a laite riante, industrieuse et\ntendre.\n   » Et ce serment-là, mes enfants, les voûtes de cette église,\nle roc de ce plateau, les prairies et les forêts d'alentour, et la\nbruissante vallée et le cœur de votre vieux doyen le répètent\n"}, {"page_pdf": 390, "texte": "                          L'ARDENNAISE                        325\n\n\navec vous. Car la religion, la patrie et la race sont égale­\nment intéressées à ce que votre union soit féconde, active et\nloyale. »\n   L'orgue se mit à jouer. M. Lemarchand, que les paroles du\nprêtre avaient laissé indifférent et comme perdu dans une\nrêverie vague, tomba à. genoux pour prier avec ferveur. La\nmusique ramenait au sens de la réalité son cerveau plus qu'à\ndemi noyé de brume.\n   Cependant, le premier témoin d'Henri Krans, se tournant\nvers le vieux père qui branla la tête en signe d'approbation :\n   — Il jase bien, dit-i1.\n   Les cérémonies du mariage achevées, un autre prêtre, jeune\net portant toute la barbe, monta à l'autel pour commencer la\nmesse. Des paysans, au fond de l'église, chuchotèrent :\n   — Le Congolais.\n   C'était le frère d'Henri, missionnaire, récemment revenu de\nla colonie africaine.\n   La ville de Limbourg, assise sur les rochers qui dominent la\nvallée de la Vesdre, semble une retardataire dans le mouvement\nqui précipite gens et maisons aux centres d'activité industrielle.\nElle n'est plus qu'un groupe d'habitations silencieuses au tour\nd'une place mal pavée où se profile l'ombre d'un clocher vétusté.\nEt toute sa fierté s'est réfugiée dans le prestige de. son antique\néglise. On la vient visiter, car les manuels d'archéologie la\nmentionnent, mais elle connaît rarement une affluence de monde\ncomme celle provoquée par le mariage de Claire Lemarchand\navec Henri Krans. A vrai dire, lepublic manquait d'homogénéité.\n   Des mondains venus de Liége, de Spa, des châteaux d'alen­\ntour avaient été amenés par de somptueuses automobiles. Le\nsouci d'être convenables à l'église n'enlevait pas à ces gens les\nallures d'excursionnistes que leur donnait l'attrait de la seule\ncuriosité. Pour eux, le mariage de la passagère championne de\nl'été spadois était un spectacle valant le déplacement. Il y avait\nlà des costumes tailleur et des voiles flottants, des pantalons de\nflanelle et des vestons, bleus dont l'excentricité même ne faisait\nqu'accentuer la banalité propre aux réunions mondaines.\n   Le vrai public manquait d'éclat. Mais vingt visages y repré­\nsentaient la vie âpre de la campagne, la lutte passionnée de\nl'industrie.\n   Le père d'Henri se détachait au premier plan; vieillard\n"}, {"page_pdf": 391, "texte": "326                         DURENDAL\n\n\nrobuste au profil débonnaire barré de la sévérité d'une mous­\ntache blanche. Fermier pendant trente ans, Martin Krans était\nl'image même de cette forte race hervienne, douée de patience\net de ténacité, séculairement attachée aux croyances tradi­\ntionnelles. Un afflux germanique alourdissait chez lui lavivacité\ndu sang wallon, mais la placidité habituelle du visage s'éclairait\nd'un sourire aisément narquois.\n   Hubert, le fils aîné, reproduisait ce type à s'y méprendre. On\nle devinait cependant pressé d'un sang plus ardent qui se\ntrahissait davantage encore chez Henri, rural descendu vers\nle bruit et l'ambition des villes, et chez le troisième frère Simon\nqui célébrait la messe. Ceux-ci portaient la barbe. Leurs yeux\nluisaient chargés d'un éclat différent. La pensée affleurait au\nregard. Des gestes vifs, une voix sèche et comme passionnée,\nachevaient d'extérioriser en eux une âme qui chez le père et\nchez le fils aîné se dérobait sous le voile d'une réserve toute\ncampagnarde.\n   Et la mère révélait alors la source de vie plus rapide, plus\ncurieuse d'inconnu où puisaient ses fils. Ce n'était qu'une\npaysanne. Son mari, son fils Hubert portaient redingote et\nchapeau haut de forme, Henri avait revêtu le correct habit\nnoir; M me Krans n'avait ni robe de soie, ni chapeau à fleurs.\nUn simple bonnet de ruban sombre séparait les bandeaux lisses\nde ses cheveux gris; sur le jupon de laine noire de la robe unie,\nun tablier de percale brodé de fleurs en guirlande égayait seul\nla sobriété d'une mise traditionnelle. Et la vieille femme avait\nbon air tout de même. Petite, grasse, un peu voûtée, elle ne\ndonnait pas cette impression de lassitude et d'abandon dont\nl'âge marque tant de citadines. Le visage rose, poupin, presque\nsans rides, la bouche amincie par la perte précoce de presque\ntoutes les dents, le nez petit, rond, légèrement retroussé, il n'y\navait de remarquable dans ses traits que la vivacité du regard\nqui était extraordinaire. Un liséré rouge autour de l'œil en\nsoulignait le pétillement.\n   M me Krans gardait à son esprit l'intérêt pour toutes les mani­\nfestations du progrès. Ce n'était certes pas une femme timorée\nni gémissante. Son instinct la portait à une grande confiance\ndans l'avenir. Elle avait convaincu elle-même son mari de se\nretirer à Limbourg dans la petite maison bourgeoise de la\nplace de l'Église, lorsque Hubert marié lui représenta une\n"}, {"page_pdf": 392, "texte": "                            L'ARDENNAISE                          327\n\n\nforce nouvelle impatiente de s'épanouir. Elle dit au fermier :\n   — Faisons place à Hubert et à Constance. Ils sont jeunes, ils\nferont mieux que nous ; toi tu as bien gagné de te reposer. Tu\nas des rentes et des occupations de politique qui suffiront à ta\nvieillesse.\n   C'est ainsi que la ferme de Stembert, où les Krans habitaient\nde père en fils, passa avant l'heure aux mains de l'aîné.\n   Henri avait un peu déconcerté sa mère avant de trouver la\nvoie où il marchait aujourd'hui. Parce qu'il faisait des études\nhumanitaires au collège de Dolhain, on croyait qu'il deviendrait\nprêtre. Ce fut une déception lorsqu'il révéla son goût pour les\ncalculs mathématiques et les expériences de chimie. Peu à peu\ncependant sa destinée se précisa. Ingénieur, il accepta une\nplace modeste qu'il ne quittait qu'aujourd'hui pour se vouer au\nrôle nouveau d'exploitant d'un brevet. C'était un triomphe\npour la mère. Longtemps elle avait eu à le défendre contre les\nréserves, les reproches et les plaisanteries paternels. Le\nterrien est volontiers l'ennemi de l'industrie et sa femme\nsuspecte le contact des usines. Ce fut ici la femme qui s'af­\nfranchit des défiances. Un jour où Henri était venu à la ferme\nsur une automobile de fabrication récente, imparfaite encore,\nbruyante et nauséabonde, M me Krans accepta aussitôt de mon­\nter à ses côtés. Elle revint de la course rapide avec un éclat\nplus vif aux yeux :\n   — Bientôt, tout le monde se servira de cela, dit-elle.\n   La résolution de son troisième fils Simon lui causa un grand\ndéchirement. L'aîné étant destiné à la terre, le second vraisem­\nblablement aux ordres, on ne s'était guère occupé du troisième.\nComme l'aîné, il fit des études moyennes chez les Frères, sans\nlatin ni grec. A l'âge de quinze ans, il dit : «Je veux être prêtre. »\nHenri, à cette époque, entrait à l'Ecole des Mines; Simon prit\nfacilement sa place dans les conjectures de ses parents. Il apprit\nle latin au petit séminaire. A la première vacance, il dit : « Je\nveux être missionnaire. » C'était l'éloignement perpétuel. Cette\nfois, le père fut plus vite rallié que la mère. Mais quand elle sut\nque son fils serait envoyé au Congo, la nouvelle colonie natio­\nnale, son âme se remit à regarder avec joie vers un avenir qui\noffrait au troisième de sa nichée, une belle occasion d'efforts\nconformes au vœu de la race.\n   Ainsi, chacun dans leur carrière, les fils se savaient soutenus\n"}, {"page_pdf": 393, "texte": "328                         DURENDAL\n\n\npar la communion de celle à qui ils devaient l'ardeur qui les\npressaient à la conquête de leur destinée. Une fille de seize ans\néclairait encore pour les parents l'ombre de leur volontaire\nretraite.\n   La messe achevée, le cortège se forma, mariés en tête, pour\nsortir de l'église. Au jubé, un chœur violent e n t o n n a Te Deum.\nLa chorale «Les Echos de Jalhay» s'était réservé de saluer\nla première la fille de son président d'honneur. Le père Lemar­\nchand redressa la tête et son visage reprit un aspect de vie.\nIl se répandait en générosité envers cette société fondée par lui\njadis parmi les rudes habitants du villagre ardennais. Si\nM me Krans lui avait enlevé, par pitié de son désarroi mental, les\ncomplications d'une noce à la campagne, en réclamant la célé­\nbration du mariage en la paroisse du fiancé, il avait insisté pour\nque les « Echos » fussent invités à la cérémonie. Il souriait aux\nchanteurs dont on voyait, au-dessus de la balustrade du jubé,\ns'ouvrir les bouches frémissantes. L'hymne roulait sous les\nvoûtes, cherchant une issue, clameur trop vibrante. L'unisson\ninaugural s'apaisa bientôt en une tierce mariant l'éclat des\nténors aux calmes sonorités des basses.\n   Claire leva la main en un geste de remerciement vers le\nprésident de la chorale qui se tenait en avant de ses chanteurs,\nà 'côté du directeur au bâton nerveux. Elle le montra à Henri\npour qu'il saluât à son tour. Ses yeux passèrent au-dessus\ndes élégants qui la regardaient sans dissimuler leur admiration.\nMais elle eut un bon sourire affectueux et cordial pour\nGeorget Frémisson, pressé dans la foule campagnarde sous le\nportail.\n   La noce rejoignit à pied la maison des parents Krans. Il\nfallut pour cela traverser la place au pavé inégal. Les seuils se\nparaient du salut amical des voisins. L'antique petite ville\nn'a guère que deux rangées de maisons au long d'un espace\nempierré sur lequel la pyramide de granit d'une fontaine\nsupporte une statue de la Vierge. L'église est un peu en retrait\net tout au bord de l'arête rocheuse que contourne la Vesdre. Le\ncortège débouchant sembla à lui seul emplir toute la place. On\navait l'impression d'un spectacle très ancien, traditionnel et\npatriarcal. L'air était saturé d'une vie âpre et pure. Cependant\non était à proximité des fumées usinières. Citadelle surplom­\nbant le val populeux, Limbourg marque la frontière extrême\n"}, {"page_pdf": 394, "texte": "                          L'ARDENNAISE                         329\n\n\nde l'Ardenne, dont elle défend, contre les assauts de l'industrie,\nles prés, les forêts et la fagne déserte...\n   La fin du repas de noce inaugura le défilé des chansons et\n« pasqueies » composées pour la circonstance par les amis du\nmarié. Ce fut une échappée de verve plaisante. La jeunesse\ns'esclaffait sans retenue; ses rires n'étaient ni brutaux, ni vul­\ngaires, ils saluaient les allusions, les jeux de mots, les plaisan­\nteries et participaient à ce plaisir de l'esprit, dont ne se sépare\npas la gaieté wallonne. La moquerie n'épargnait aucun des con­\nvives et ceux-ci s'en égayaient quelque acérée que fût la\npointe. Comme on apportait les tartes, Claire et Henri s'esqui­\nvèrent. M. Lemarchand avait devancé leur départ; la joie du\nrepas l'avait assombri au point qu'il ne disait plus une parole.\nSa voiture l'emportait maintenant vers sa maison de Jalhay.\n   Avant de changer de toilette pour s'embarquer à son tour, la\njeune mariée s'attarde dans le jardin ouvert sur le vaste horizon\nde l'Hertogenwald. Elle est plus émue qu'elle ne l'a laissé\nparaître, et son bonheur l'emplit d'une vibration intérieure. Elle\ncontemple le paysage qui prolonge les limites du jardin jusqu'à\ny faire entrer toute la verdure d'alentour.\n   D'un pas léger, Louise Krans s'approche doucement de sa\nnouvelle belle-sœur. On entend venir de la maison des bruits\nde lire, de chansons et de bouchon qui sautent. La sœur\nd'Henri est presque une enfant encore. Elle est vêtue d'une\nrobe rose, trop rose ; son teint de blonde s'en trouve avivé.\nUne préoccupation violente double l'animation de ses traits,\nun peu masculins par les angles.\n   — Claire, il faut que je te parle avant que tu ne partes. J'ai\nun grand secret depuis quelque temps et que personne ne soup­\nçonne. Aujourd'hui seulement, je me sens la force d'en parler.\n   La mariée se met à rire. Il lui semble dérisoire qu'une enfant\naborde le sujet qu'elle devine. Déjà elle se sent disposée à\ntraiter d'imaginaire le sentiment dont elle pressent la confidence\nimminente.\n   — Dis-moi celui que tu aimes, voyons!\n   — Comment peux-tu savoir que...\n   — Ah! voilà.:. Et je sais aussi que ça n'est pas bien sérieux.\n   — Victor est très jeune, c'est vrai, et il n'a pas de position,\nmais il est si gentil...\n   Claire sans réfléchir a deviné juste. Le Victor de cette Louise\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": "330                         DURENDAL\n\n\n\n  n'a pas vingt ans et ne montre de disposition que pour l'art dra­\n  matique. Il joue les « jeunes premiers » aux fêtes d'hiver des\n  nombreuses sociétés de Dolhain. La jeune femme continue de\n  rire :\n     — Quel rôle t'a-t-il récité, petite, pour te séduire. C'est un\n  grand faiseur, ton ami...\n     Mais Louise de s'indigner, toute rouge :\n     — Il m'aime pour de bon, Claire, et je me sens toute à lui.\n     Alors dans l'air vif de l'après-midi de septembre, Claire\n Lemarchand, élevant la voix, prononce des paroles qui lui\n viennent aux lèvres d'un sursaut inattendu. Il semble que\n devant le paysage ardennais déjà assombri sur tout l'espace de\n la forêt vers l'est, mais si lumineux encore du côté de la fagne\n au sud, son âme obéit à une force nouvelle et soudainement\n révélée.\n     — Tu ne sais pas ce qu'est aimer, enfant, et ce n'est pas\n ton coeur qui bat dans l'émoi de tes seize ans. Ton ami te parle\n des lèvres et de l'esprit quand il assure t'appartenir. Vous cédez\n l'un et l'autre au penchant précoce des gens de ce pays à se\n dire qu'ils s'aiment. Votre âme wallonne est encline à la ten­\n dresse dès l'éveil du printemps dans vos cœurs. Le don de soi-\n même commande un autre élan, plus profond, plus lent à\n venir, plus intimement lié au sens de la destinée. C'est un acte\n d'exaltation réfléchie qui peut être spontané, si de longs jours\n d'attente et des soirs de tristesse en ont préparé sourdement\n l'éclosion. On a pleuré sans cause dans l'inquiétude mysté­\nrieuse de vivre, on a peiné pour tracer le premier sillon dans\n le champ de la vie intérieure, et un jour est venu où un soleil\n inespéré évapore, comme la bienfaisante rosée, les larmes\nversées, éclaire la jeune verdure levée au creux du sillon. Ce\njour-là, on sent vraiment son âme fécondée par le soleil de\nl'amour et le don de soi-même est une chose irrésistible et\nnécessaire.\n    La jeune ardennaise a parlé plus pour elle-même que pour\nla petite qui l'écoute, effarouchée. Ses lèvres ont eu des\ninflexions précises comme celles d'un arc tendu et ouvert par\nune main ferme ; flèches harmonieuses, les mots ont empli le\njardin. Elle regarde devant elle, au delà de la vallée ver­\ndoyante et du village de Goé, serré autour de son église, vers\nl'horizon, vers la fagne au bord de laquelle l'attend ce soir la\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": "                          L'ARDENNAISE                        331\n\n\nmaison nuptiale ; elle regarde vers la vie, vers l'avenir. Vierge\nforte, attendrie par l'amour, elle sait le don que lui demande\nl'élan de sa forte tendresse. Une grave émotion, impatiente et\ngénéreuse, gonflé, sous la soie blanche du corsage, un cœur qui\ndéjà ne s'appartient plus...\n   Une heure plus tard quand le cabriolet à deux places, prêté\npar Hubert Krans, démarra sur la place de Limbourg et enfila\nla rue qui rejoint la route de Jalhay, l'attention de la petite\nville était concentrée autour de l'estrade improvisée sur quatre\ntonneaux, où les « Echos de Jalhay » faisaient entendre\nquelques numéros de leur répertoire. Jusqu'à la chapelle Gro-\ngnet au-dessus de la ville, les voix fortes des chanteurs accompa­\ngnèrent les époux serrés l'un contre l'autre. On les entendit\ndécroître, ne plus arriver que par bouffées sonores, se con­\nfondre avec le bruit du vent dans les sapins et s'éteindre une\nfois la chapelle dépassée.\n   A présent c'était le silence impressionnant des bois. La route\nremontait pour atteindre la Renarderie à droite. Claire songea\nvaguement que c'était là qu'habitait Georget Frémisson, son\namoureux timide et sans vaillance. Plus rien ensuite ne rompit\nla paix déserte de l'Ardenne sauvage, la paix immense,\nsolitaire et silencieuse chargée néanmoins de tels effluves\nd'énergie\n   — Il y a une bonne heure que monsieur est parti par la\nfagne. Il ne reviendra pas de tout un temps, a-t-il dit. Il va\nchez son ami le garde Barth, en Prusse.\n   La vieille servante répondait à la question de Claire à peine\ndescendue de la haute voiture. Elle tenait des deux mains\nlevée une lampe dont le jet lumineux dessinait le fronton gris\nde la maison. Il n'était pas 7 heures encore, mais toute la\nlumière s'était réfugiée vers le haut de la fagne dressée contre\nl'horizon, immense et creusée d'ombre comme une vague prête\nà déferler.\n   En franchissant le seuil, la nouvelle M me Krans évoqua\nun instant le visage d'inquiétude et d'angoisse de son père. Elle\npensa qu'il n'avait pas voulu les importuner de sa présence et\npeut-être qu'il avait fui l'image cruelle du bonheur. Celui que\nla servante avait nommée son ami le garde Barth, était une\nespèce de colosse, hirsute et farouche, habitant de l'autre côté\ndu fossé mitoyen, en pleine fagne. Garde forestier et douanier\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": "332                          DURENDAL\n\n\n\n à la fois, il guettait les contrebandiers se risquant aux tourbières\n prussiennes. On racontait que plus d'un lui devait de n'être\n plus sorti des sombres sapinières qui défendent l'horizon alle­\n mand. Il n'était pas communicatif et vivait sans famille dans\n une hutte en torchis. M. Lemarchand savait d'ailleurs à peine\n quelques mots d'allemand. Sa misanthropie s'accommodait\nseule d'un si étrange compagnonnage.\n    Une fois installés dans la grande chambre par devant, qui\n serait la leur, Claire et Henri éteignirent la lampe déposée sur\n la cheminée. Par la fenêtre ouverte entrait une clarté encore\nvive. Le jeune homme prit sa femme par la main et l'amena\n devant le spectacle de la soirée paisible.\n    Le vent, qui tout le jour sur ces sommets passe à ras du sol\ninfertile, s'apaise avec la nuit. C'est l'heure où les brumes\ntraîtresses se mettent à ramper entre les herbes jaunissantes,\nenlacent d'une brusque étreinte les sapinières immobiles\net se répandent à travers la fagne. Une douceur humide et\ntiède ouate l'atmosphère. Nuls cris; aux rares maisons de la\nroute qui descend vers Jalhay, les chiens se taisent. Depuis\nDolhain en Belgique jusqu'à Eupen en Allemagne, la forêt\nest assoupie, lasse du vain assaut livré depuis des siècles aux\nterres indociles où la bruyère même hésite à fleurir. De\nrares étoiles commencent à clignoter dans un ciel sans lune.\n   Les époux ne parlent point. Mais le cœur d'Henri bat élo­\nquemment dans le silence.\n   — Je t'aime, murmure-t-il, comme je sens, Claire, que tu\nveux être aimée. Nous goûtons ici la trêve de la vie active et\nforte qui sera la nôtre. En cette nuit ardennaise, le monde\nse tait autour de notre amour. Les luttes, les angoisses, les\npleurs n'atteignent pas ce refuge du bonheur; Nous les retrouve­\nrons, quand il nous faudra redescendre, avec l'air enfumé des\nvallées, le bruit tumultueux des villes. Ici, l'amour est un\nchant passionné et majestueux que la nature même se fait\ntaciturne et immobile pour écouter.\n   La nuit croissante enveloppe rapidement les contours des\nvallées lointaines. Le ciel et la forêt, vers l'est, se confondent.\nUne gaze grise se tend comme un rideau sur le fond montueux\nde l'horizon. Dans la chambre, on distingue à peine la forme\nindécise du couple enlacé. En eux monte le trouble de l'émoi\néternel qu'épure la vaillance de leur serment et que déjà\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": "                         L'ARDENNAISE                        333\n\nféconde, pour l'avenir de la race, l'incessante sollicitude de la\npensée divine.\n\n\n\n   Friedrich Barth ne craint pas les embûches du brouillard.\nSurpris, une fois de plus, dans une tournée nocturne, il regagne\nsa tanière ; ses yeux percent la nuit opaque. Penché sur le\nsol, il semble le flairer, tel un chien sur une piste. Il a\nretrouvé la sente, à peine marquée sur les mottes spongieuses\nde la terre inculte, et continue de marcher, le corps ployé, la\nbarbe humide, tordue comme une touffe d'herbe gagnée sur la\ntourbe ingrate. Un chien jaune lui bat les talons, la queue entre\nles jambes.\n   Au bout d'un temps, le garde ralentit le pas, se redresse et\ns'essuie le front, sous le feutre soulevé. Il sait « la maison » à\ncent mètres et boit, satisfait, un coup de « snaps » à la gourde\nqui lui pend aux reins. Mais le chien gronde et veut s'élancer.\nAh! ah! encore un gaillard qui n'en mènera pas large. Barth\nva le rejoindre lui-même et retient le chien. C'est un peu à\ndroite de la sente. Hé!' on enfonce... Pardi, c'est la tourbière\noù le garde prend son combustible. Il faut la contourner; la\nfàgne a tôt fait de vous tirer par les pieds jusqu'à elle, assez\nprêt pour recevoir le fatal baiser. Cette fois, le chien est parti\nen avant. Il aboie; c'est que l'homme est désarmé, sans défense,\nblessé. La voix de la bête part du centre de la tourbière.\nL'homme est enlisé. Barth n'est pas un lâche. Il sauvera l'homme\net lui laissera sa marchandise. Si la fagne se charge de faire le\nmétier de Barth, ce n'est plus de jeu. Le garde court, devenu\nléger en dépit de son immense stature. Il s'agit de ne pas\nenfoncer.\n    — Hier, Tom ; setz sich !\n    Le chien est au pied du maître. Il tremble et jappe faible­\n ment. Quoi donc? L'homme est mort...\n    Friedrich Barth a retiré son chapeau. Ses yeux voient moins\n bien que tout à l'heure. Pris jusqu'au ventre dans la terre noi­\n râtre, le corps de M. Lemarchand gît sur le côté gauche, la\n tête dans la mousse humide. Le cœur ne bat plus. On dirait\n que la mort a été rapide, car le sol est à peine labouré tout\n autour. Un autre eût vécu encore. Le père de Claire semble\n"}, {"page_pdf": 399, "texte": "334                       DURENDAL\n\n\n\navoir cédé tout de suite à l'appel de celle qui rôde, la nuit, à\ntravers la fagne brumeuse.\n\n\n    A l'aube, tandis que du plateau balayé de brumes on com­\n mençait de découvrir l'horizon, vert du côté de Hervé et bleu\n dans la direction de La Reid, le garde Barth ayant mis sa tenue\n de douanier impérial, retraversa la fagne avec un étrange far­\ndeau sur les épaules. Au fossé qui part de la Baraque-Michel et\n atteint le hameau de Hokai, il s'arrêta essoufflé, hésitant. Il\nn'avait pas le droit de franchir la frontière en uniforme. Mais,\n au bout d'un instant, il se remit en marche.\n    La maison Lemarchand apparut sous son revêtement de\nlierre, adossée au bois maigre de sapins grêles et de bouleaux\nchétifs qui prolonge jusqu'à elle la forêt domaniale. Un sorbier\nchargé de baies mûres indique au bord de la fagne l'endroit où\ns'amorce à la route le chemin de la maison. Barth marcha de ce\ncôté d'un pas ferme. Il ramenait chez lui le mort pour qu'il\ndormît paisible et honoré.\n   Par une fenêtre grande ouverte, au premier étage, l'air du\nmatin devait entrer pur et vivifiant. Un couple dormait là. La\nfagne, dont le silence avait enveloppé leurs caresses, réservait\naux époux le douloureux réveil qui attend, hélas! tôt ou tard,\ntoutes les joies humaines.\n  (A suivre.)\n                                          HENRI DAVIGNON.\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "       Notes sur l'art du XVIIIe siècle\n\n                                            I\n\n                         Giambattista Tiepolo (1)\n\n               Au XVIIIe siècle, Venise avait cessé depuis long­\n                 temps de combattre ou de trafiquer : elle s'amu­\n                 sait. Elle avait connu l'âge de l'énergie, puis\n                 celui de la puissance et du faste : les siècles\n                 avaient emporté l'énergie, puis la puissance;\n                 restait le faste qui commençait à pâlir. Mais,\n                 elle avait l'insouciance qui paraît de fleurs la\n                 secrète ruine dont, peu à peu, elle se sentait\nenveloppée. Elle n'avait pas cessé d'être la reine de l'Adria­\ntique, mais celle-ci n'était plus la voie ouverte des conquêtes et\ndu commerce. On ne voyait plus dans le Grand Canal de flottes\nde guerre prêtes à cingler vers le Bosphore, et si le Doge mon­\ntait encore sur le Bucentaure, c'était pour présider aux régates\nou pour passer en revue les gondoles pleines de musiques et de\nmasques du carnaval !\n   La vieille et étrange cité, avec ses perspectives de pierres\ncolorées et d'eaux mouvantes, n'était plus que comme le mer­\nveilleux décor d'un théâtre de dissipation et de folie : tout y\nsemblait théâtre, tout parade : Le gouvernement, les habitants,\nles étrangers, foule cosmopolite et bariolée, toujours renouvelée,\nsont des acteurs et jouent, les uns pour les autres, sur la scène\nprestigieuse de ses places et de ses canaux bordés de palais, la\ncomédie — ou la farce — de la vie. La moitié de l'année, on y est\n\n  (1) A propos de l'apparition du grand ouvrage de M. POMPEO MOLMENTI : G. B. Tiepolo,\nla sua vita, e le suo opere. Un vol. ill. de 430 reproductions, dont 80 hors-texte. Milan,\nUlrico Hoepli. — V. au surplus, notre étude sur Venise et l'art vénitien. Durendal,\njuillet 1904.\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": "336                         DURENDAL\n\n\nen carnaval. « Il n'y a pas de lieu au monde où la liberté et la\nlicence règnent plus souverainement. » Liberté du plaisir,\nlicence de la débauche, bien entendu, car le président de\nBrosses, qui parle ainsi, a soin d'ajouter : « Ne vous mêlez pas\ndu gouvernement, et faites d'ailleurs tout ce que vous voudrez! »\nEn somme, l'aspect habituel de Venise, en ce temps-là, était\ncelui que nous offrent, durant leur saison éphémère, les plus\nmondaines de nos villes de bains.\n   Le grand peintre de Venise, à cette heure de décadence, est\nTiepolo. Et son art est bien l'art de ce milieu et de ce moment,\n— l'art d'un temps pressé, d'un peuple soucieux seulement de\ns'étourdir et qui, l'un et l'autre, effleuraient toute chose sans\nl'approfondir, de peur d'en toucher le néant ou d'apercevoir\nsous la riante apparence la permanence grave. L'art férocement\nclassique qui, vers la fin du XVIIIe siècle, triomphera, avec\nMengs, le « Raphaël allemand », en Allemagne; avec David,\nen France, mettra tout son effort à s'abstraire de l'ambiance et\nà repousser les influences contemporaines. Son esthétique pla­\ncera le domaine de l'inspiration hors du monde actuel et vivant.\nTout au contraire, l'œuvre de Tiepolo à Venise, comme celle\nde Watteau ou de Fragonard en France, nous présente le reflet\nle plus exact de l'époque, dans son esprit et dans sa sensibilité.\n   Tiepolo improvise dans la peinture comme son compatriote\nCarlo Gozzi au théâtre, comme Vivaldi dans la musique. C'est\nun fa presto, un maître extraordinairement expéditif, superficiel\nà l'égal de la société parmi laquelle il vivait, mais chez qui on\nretrouve, persistante bien qu'affaiblie, la tradition des éclatants\nartistes duXVIesiècle, cette poésie un peu matérielle que, ainsi\nque l'écrit M. Molmenti, Venise, pauvre d'écrivains, aexprimée\ndans « les figures souriantes, brillantes d'une éternelle jeunesse,\nde ses tableaux » et dans la beauté faite de relief et de couleur\nde ses édifices de marbre.\n   Tout ce qu'il y avait de ferme, de substantiel, de profondé­\nment senti, dans l'art du Titien ou, même, de Véronèse, s'est\névanoui dans celui de Tiepolo. L'existence des patriciens dont\nle maître décore les demeures est comme un éternel impromptu...\nOn ne s'arrête jamais pour réfléchir, car la réflexion est triste.\nEt le plaisir qui s'interrompt pour se considérer lui-même,\nn'est pas éloigné du désenchantement. Tellement que, tout\nd miné qu'il soit par l'attrait du monde visible, si étranger qu'il\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "                NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                 337\n\n\napparaisse à toute pensée profonde dans ses grandes composi­\ntions décoratives, Tiepolo même ne peut pas s'abandonner à\nune rêverie plus personnelle sans que naissent sous son crayon\nou son burin des images où la fantaisie prend des allures lugu­\nbres ou sarcastiques. Il rit encore, mais d'un rire qui paraît\namer ou strident ; il badine, mais son badinage agit dans la\npensée comme une raillerie...\n   Peut-être, au fond, n'y a-t-il aucune intention dans ces Capricei\net ces Scherzi di fantasia, petites œuvres, crayonnées, pour ainsi\ndire, en marge de son œuvre principale par un artiste médio­\ncrement lettré et qui n'avait guère le loisir, ni, probablement,\nl'envie de méditer sur les vanités de la vie? Toujours est-il\nqu'avec ces ouvrages que Tiepolo exécutait en manière de\ndélassement de ses grands travaux, c'est le monde du songe,\nquelquefois comique, quelquefois macabre, toujours singulier,\nqui fait irruption dans l'imaginai ion remplie de soleil et de fête\nde ce Vénitien. On peut croire, avec M. Molmenti, que Tiepolo\n— qui était un admirateur passionné de l'œuvre gravé de Dürer\net avait, au surplus, séjourné et travaillé en Allemagne — révèle,\ndans ce domaine spécial, les influences exercées sur lui par\ncertains maîtres septentrionaux. Cette hypothèse vraisemblable\nne satisfait pas complètement notre curiosité et n'explique pas\nsuffisamment la présence dans l'œuvre toute de pompe et d'ap­\nparat allégorique de Tiepolo de conceptions d'un accent ambigu,\nvaguement satirique, et qu'aujourd'hui, dans notre manie\npsychologique, nous serions disposés à tenir pour d'autant plus\nsignificatives qu'elles ont été moins voulues ! Cet homme, qui a\nconsacré une activité prodigieuse à créer et à exécuter dans les\néglises et les palais d'immenses et riches décorations religieuses\net profanes, dont le programme lui était imposé, voici que, par\naventure, il se laisse aller à sa libre fantaisie... Et cette fantaisie\nne répond à rien de ce que par ailleurs nous connaissons de lui.\nDerrière sa pensée consciente, préméditée, qui prend forme\ndans ses grandes peintures, on dirait qu'une arrière-pensée\ngisait, inconsciente, et dont l'expression dans ces eaux-fortes a,\npeut-être, été une révélation pour lui-même!\n   Giandomenico, le fils de l'artiste, a gravé le titre des Scherzi\ndi fantasia; il est inscrit sur une sorte de pierre tumulaire au\nsommet de laquelle sont perchées des chouettes. Et ce frontis­\npice convient très bien à un recueil où ne manquent pas, pour\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": "338                           DURENDAL\n\n\n\n user des termes de M. Molmenti, « les inventions nées à l'heure\n triste du crépuscule ». L'impression que l'on reçoit de ces gra­\nvures est déconcertante : on y voit des figures nues, pleines de\n grâce, et qui semblent descendues de quelque piédestal antique,\n de quelqu'une de ces bases sculptées que Tiepolo aimait intro­\n duire dans ces petites compositions. A côté, surgissent des\n magiciens barbus, coiffés de turbans et vêtus de longues robes,\ndiscutant gravement avec un Polichinelle assis par terre et qui\ntourne vers eux son visage orné d'un long nez postiche. Ailleurs,\nun autre magicien semble comploter on ne sait quoi avec un\nsoldat et une bacchante; ailleurs encore, un magicien toujours\nmontre à deux personnages une tête d'homme coupée et jetée\nsur le sol... D'autres planches nous montrent, soit un satyre et\nsa famille, soit des « philosophes de sciences occultes », serrés\nles uns contre les autres, épiant, dans l'intention de la surpren­\ndre, une femme, assise, le dos tourné, près d'une pile antique\nornée d'astragales... La plus frappante de ces fantasmagories\nest, sans doute, celle que l'artiste a intitulée : Découverte de la\ntombe de Polichinelle. L'illustre fantoche, à moitié exhumé,\nmontre son profil populaire. Une espèce de Bacchus, les reins\nceints d'une peau de bête, le désigne à un vieillard qui se penche\npour mieux voir et à d'autres personnages. Au premier plan,\nune femme à figure de sibylle est accroupie; devant elle, par\nterre, se trouve une baguette autour de laquelle s'enroule un\nserpent... Ainsi, Tiepolo unissait dans les divagations fantasques\nde sa pensée, le passé de l'antiquité au présent des mascarades\nvénitiennes, la vie nue des anciens dieux des bois et des cam­\npagnes à la vie travestie des hommes civilisés de son temps —\nla sauvagerie sacrée des origines à la frivolité sceptique de son\nsiècle... Peut-être a-t-il mis là toute sa confuse philosophie?\npeut-être aussi n'y a-t-il rien voulu mettre du tout et ces eaux-\nfortes ne sont-elles dans son œuvre qu'un intermède dénué de\nsignification ?...\n   Tiepolo paraît grand, non seulement par le nombre énorme\nd'œuvres qu'il conçut depuis ses débuts, à dix-neuf ans, en\n1715, jusqu'à sa mort survenue en 1770, mais par comparaison\navec les artistes contemporains, Pietro Longhi, Antonio Canal\net son beau-frère Francesco Guardi, petits maîtres charmants,\nillustrateurs des aspects et des mœurs de Venise qu'il lui arriva\nde surpasser dans leur propre genre. Certes, l'art décoratif qu'il\n"}, {"page_pdf": 404, "texte": "               NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE               339\n\n\npratiqua avec une étonnante aisance, une fertilité d'invention\ninépuisable, doit à toute l'école : au Tintoret, notamment, et\nsurtout au Véronèse, dont il imita et amplifia les nobles mises\nen scène architecturales : « Du Véronèse spécialement, écrit\nM. Molmenti, Tiepolo reçut comme un précieux héritage le\ndon d'imposer à l'art décoratif la forme la mieux adaptée aux\nmagnificences architectoniques. La grande voix du passé met­\ntait en vibration un esprit moderne, de sorte qu'il semble que,\ndans le plus grand maître du XVIIIe siècle, Paul Véronèse soit\nressuscité, transformé à l'image du temps et de la Venise de la\ndécadence. L'évidente similitude entre les deux maîtres n'a\npas nui à l'originalité de Tiepolo qui prit de son prédécesseur\nce qui convenait davantage à son propre tempérament, en y\najoutant, avec une heureuse inconscience, le sentiment délié et\npoétique de l'âge du déclin... Mais, complète l'éminent bio­\ngraphe, il faut convenir qu'il lui manqua toujours ce sens de la\nmesure qui n'abandonna jamais le Véronèse, cette simplicité\nqui apparaît jusque dans ses plus riches et plus somptueuses\ncréations. »\n   Si l'on met à part les peintures de Giovanni Bellini et celles\nde Giorgione, on ne rencontrera guère d'occasion d'émotion dans\nla peinture vénitienne. Depuis les Primitifs, les maîtres de\nVenise se sont montrés d'admirables metteurs en scène en\nmême temps que d'éblouissants coloristes, mais, toujours, leur\nart a su mieux parler aux yeux qu'à l'âme. Personne n'a sur­\npassé Paul Véronèse dans le splendide et le grandiose... Pour\nle surplus, nous attendrions en vain de lui autre chose que de\nl'étonnement, que la séduction matérielle qui émane naturelle­\nment de spectacles magnifiques magnifiquement évoqués. Tout\nest de la sensation en de telles œuvres. La pensée y a peu de\npart. Elle en a moins encore dans les innombrables ouvrages\nde Tiepolo dont la remarquable monographie de M. Molment,\nétablit la chronologie, étudie et définit soigneusement les parti­\ncularités. Guidés par le fervent historien des gloires et des\nmœurs de Venise, nous parcourons toute la carrière de Giam­\nbattista, depuis son apprentissage dans l'atelier de l'obscur\nLazzarini jusqu'à sa mort à Madrid, où il résidait au service\nde Sa Majesté Catholique. Et c'est une succession ininter­\nrompue d'oeuvres considérables, tableaux et fresques, pour les\n églises et les palais, en Italie, en Allemagne, en Espagne\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "340                         DURENDAL\n\n\n\nexécutées toutes avec une rapidité presque inconcevable. Il met\nen décoration la mythologie païenne et l'allégorie chrétienne,\nl'histoire sainte et l'histoire profane, la poésie antique et la mo­\nderne, les fastes dynastiques des princes et les fastes domes­\ntiques des particuliers. Dans les vastes et solennelles salles des\npalais, sur les parois encadrées de stuc et d'or, il fait apparaître,\ncomme sur la scène d'un théâtre, les dieux, les héros et les rois :\nIphigénie, Esther et Assuérus, Enée et Didon, Cléopâtre et\nAntoine, Angélique et Médore, Renaud et Armide... Ou bien\nce sont, sur l'étendue des plafonds, dans la concavité des\nvoûtes, au milieu du firmament illuminé de clartés d'apo­\nthéose, des essaims de figures planantes et triomphales : Divi­\nnités de l'Olympe, Parties du Monde, Vertus, poètes enlevés\npar le frémissant Pégase, fiancés traînés dans les airs sur le\nchar flamboyant, par les chevaux cabrés du Soleil ; apparitions\nailées de toute espèce, figures idéales, figures allégoriques,\nfigures divines, vues en raccourci, dans les perspectives de l'es­\npace, au-dessus de l'entablement couronné de statues des\nédifices... Aperçues de bas en haut, ses architectures plafon­\nnantes donnent le vertige, avec leurs majestueux escaliers de\nmarbre, leurs colonnes, leurs nrchitraves et leurs frontons pro­\nfilés dans la splendeur chatoyante de l'éther.\n   Il ne reste rien sur la palette de Tiepolo des tonalités\nsombres, du clair-obscur cher aux maîtres de Bologne et aux\ntenebrosi du XVIIe siècle. Accentuant la réaction coloriste com­\nmencée avant lui, il modèle ses peintures dans la lumière, dans\ndes clartés d'aurore. Il met partout la joie et le sourire de l'azur\noù, parmi les nuées irisées, flottent dans l'envolement de leurs\ndraperies roses, des êtres chimériques et charmants...\n   Avec Tiepolo, nous sommes dans l'empire de la féerie. Ou,\ndu moins, est-ce dans cette région enchantée qu'il a placé le\nprincipal de son œuvre. C'est le maître de l'illusion et du\ntrompe-l'œil, le virtuose audacieux de la beauté décorative.\nSon art a la hardiesse, une grâce élégante et facile. Il cherche\nl'harmonie et il la réalise. Il veut plaire plus que toucher, et il\nplaît, en effet; il récrée l'esprit, il le séduit, il l'éblouit, mais\nsans l'induire jamais en tentation de réflexion ou de retour sur\nlui-même...\n   Cet art était merveilleusement représentatif de la mentalité\nvénitienne du temps. La beauté grisante et légère que\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "GILLE ET SA FAMILLE\n\n  (ANTOINE WATTEAU)\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": ""}, {"page_pdf": 408, "texte": "                    NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                              341\n\n\nVenise demandait alors, Tiepolo la lui a donnée... Il a fait\nluire sur le dernier siècle de la vieille République, sur le cré­\npuscule un peu mélancolique de sa longue journée de gloire les\ntrompeuses clartés d'aube de son art. Et lorsque ce magicien\neut disparu, que la dernière fusée du feu d'artifice qu'il tirait se\nfut éteinte, la nuit se referma, plus noire, sur l'art de Venise...\n\n\n                                          II\n\n              Sur l'Art français du XVIIIe Siècle (1)\n   En France, le XVIIIe siècle ne marque pas une décadence,\nmais un renouveau.\n   Pendant le règne prolongé de Louis XIV, qui prend fin en\n1715, l'absolutisme du monarque s'est imposé dans tous les\ndomaines. « Tout était peuple devant lui », affirme Saint-\nSimon. Tout aussi était pour lui instrument de domination;\ntout, dans le domaine de la pensée et de l'art comme dans\ncelui de la politique, devait faire figure de puissance, de\ndignité et de grandeur. Dans ses dernières années, celles des\ndéfaites et des deuils, tandis que la France épuisée était sur le\npoint de succomber sous l'effort de l'Europe coalisée, tandis que\nle Trésor était vide et que le peuple affamé insultait les princes\ndans les rues de Paris, le Roi voulait que l'on n'interrompît pas\nles divertissements accoutumés de Versailles, parce que,\ndisait-il, « il serait aussi bien de ne pas donner au monde l'idée\nde l'accablement de la France ». Cette parole tout empreinte\nd'orgueil « à la romaine » — on songe aux sénateurs siégeant\nau milieu de Rome envahie et saccagée par les Gaulois — cette\nparole est belle, car elle est faite également de foi en l'avenir\ndu pays. Elle est dure aussi, parce qu'elle semble vouloir absor­\nber toute la nation dans la personne du Roi, en prétendant\ndissimuler la souffrance de celle-là derrière l'attitude impertur­\nbable de celui-ci.\n   On pourrait dire de même que l'art classique louisquatorzien\n\n   (1) A propos d'un ouvrage récent de M. Dumont-Wilden : Le Portrait en France, un\nvolume in-8°, abondamment illustré, le premier de la nouvelle collection entreprise sous\nle titre de Bibliothèque de l'Art du XVIIIe Siècle, par la Librairie Nationale d'Art et\n d'Histoire, Van Oest & Cie.\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "342                         DURENDAL\n\n\n\ntend à enfermer toute l'imagination plastique du temps dans\nune attitude. Attitude héroïque, attitude d'apparat et de repré­\nsentation. Cet art, dans les décorations et les tapisseries de\nLe Brun, dans les portraits splendides et glacés de Rigaud,\ndans l'apparence des bâtiments élevés durant la surintendance\nde Colbert ou de Louvois, dans les jardins solennels et symé­\ntriques plantés par Le Nôtre; cet art nous présente partout la\nfaçade magnifique et grandiose du règne. Derrière cette façade\nimposante s'agite la vie d'intrigues, de scandales, de cabales et\nde compétitions que Saint-Simon nous a dépeinte; l'existence\nintime de tous ces grands personnages dont le noble et féroce\nobservateur a fixé l'originale physionomie dans un langage plus\noriginal encore, à la fois aristocratique et populaire, et qui,\nvisant à exprimer la réalité et non des idées générales, s'affran­\nchit des formes et des mots imposés par le « style noble ».\n   Cet art puissant et lourd s'inspire de celui des maîtres déca­\ndents de l'Italie, mais le sentiment de la mesure qui est en lui,\nl'action de la raison à laquelle il reste toujours assujetti,\nempêchent qu'il soit entraîné jamais aux extravagances manié­\nrées de ses modèles. C'est un art bien équilibré, un art de\nmajesté, un art de cour.\n   L'art qui lui succédera, l'art du XVIIIe siècle, sera l'art d'une\nsociété : l'art de Paris et non plus celui de Versailles. Evidem­\n ment, cette transformation n'a pas été l'œuvre d'un jour ni d'un\n homme. L'évolution s'était prononcée dès la fin du XVIIe siècle,\n et la disparition de la vieille Cour, l'arrivée au pouvoir du\n Régent ne feront qu'accélérer l'influence de l'appétit de nou­\n veauté, contenu encore dans certaines limites du vivant du\n maître de Versailles. Watteau, dont le génie apporte à la\n France la poésie lyrique dont elle est privée depuis Ronsard,\n Watteau meurt six ans à peine après Louis XIV.\n    Tout présageait, d'ailleurs, la prompte décadence d'un art\n fondé tout entier sur l'autorité, à une époque où toutes les\n forces vives de la pensée, en France et au dehors, travaillaient\n directement ou indirectement à en ruiner les fondements.\n Louis XIV qui, parfois, semblait se croire Prêtre et Roi comme\n Melchissédec, avait rêvé de ramener tous ses sujets à l'unité de\n la croyance, — comme son Académie tous les artistes à l'unité\n de style! — mais au lieu de la discipline, il avait créé la\n révolte et donné aliment et matière à des controverses où, frap-\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "                NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE              343\n\n\npant les uns sur les autres, protestants, catholiques, jansénistes,\nmolinistes, gallicans, ultramontains, frappaient en même\ntemps sur l'idée religieuse et, à force de subtilités, d'incom­\npréhensibles disputes de mots et d'excommunications mutuelles,\npoussaient les auditeurs, tiraillés entre tous ces docteurs, vers\nl'incrédulité. L'esprit d'autorité que Montaigne déjà avait\nébranlé par manière de passe-temps, en se jouant à sa propre\npensée solitaire, Pascal a achevé de la détruire dans ses\nPensées : il arrache des mains de l'homme toutes les possibilités\nde certitude qu'il tenterait de fonder sur sa propre raison, pour\nl'acculer, ainsi dépouillé, aveugle-né errant dans un monde\nplein d'embûches, à la foi, seule capable de mettre en lui les\nlumières qui lui manquent... Mais, combien ont accueilli les\nprémisses de son argumentation sans se soumettre à sa conclu­\nsion? Combien après avoir rejeté avec lui l'autorité de\nl'homme, ont refusé de se soumettre avec lui à l'autorité de\nDieu?... Descartes, de son côté, place le doute à la base de\ntoute connaissance, subordonne toute science au contrôle de\nl'expérience. Et ses conceptions, bien que combattues, ne per­\ndront momentanément leur empire dans la philosophie ou dans\nla science que lorsque les philosophes du XVIIIe siècle auront\nfait retomber celles-ci dans l'ornière de la pure idéologie. A la\nvérité, l'esprit critique n'avait jamais cessé de se manifester. Le\nCartésianisme n'est que l'aboutissement d'un effort prolongé de\nla pensée européenne. Mais, désormais, ses méthodes s'imposent\nà tous ceux qui pensent et à tous ceux qui cherchent : « Le\nsavant, écrivait Fontenelle, doit toujours réserver une partie de\nson esprit libre pour y admettre le contraire de ce qu'il croit. »\n   Dans l'art, le prestige des formules emphatiques va péricli­\ntant. On se détourne de la beauté ordonnée, de la nature « cor­\nrigée d'après l'antique », de l'expression stéréotypée des passions\ndont Le Brun a donné le précepte et l'exemple. L'admiration\nqu'elles inspiraient fait place à l'ennui, au dégoût. On ne sait\ntrop ce qu'on attend ou ce que l'on désire, mais il semble que\ncet art aille s'éteignant, en même temps que la grandeur à\nlaquelle il contribuait. Il prend un aspect sUranilé et paraît\nn'offrir plus qu'un fantôme de beauté, comme le régime lui-\nmême avec son vieux Roi entouré de vieux seigneurs, plus qu'un\nfantôme de puissance! L'Académie royale des Beaux-Arts\ndéserte peu à peu les conférences dogmatiques auxquelles elle\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "344                        DURENDAL\n\n\nse complaisait, à ses origines, et, plus tard, elle inscrira parmi\nses membres Watteau qui, n'ayant pas fait le pèlerinage de\nRome, est ignorant des « bons modèles » et dont l'art est, à\nproprement dire, la négation de tous les principes classiques.\nBien auparavant, d'ailleurs, la querelle des Anciens et des\nModernes avait jeté dans la circulation intellectuelle nombre\nd'idées ruineuses pour ces principes. Charles Perrault, fervent\nadmirateur de Le Brun, qui avait été l'initiateur de cette con­\ntroverse, ne tendait qu'à glorifier le siècle de Louis XIV aux\ndépens des Grecs et des Romains. Le secours que sa thèse\nreçut de Fontenelle ne fut pas pour lui agréer longtemps, sans\ndoute, car celui-ci, élargissant le champ du débat, s'attaqua\nrésolument au fétichisme, au « préjugé grossier de l'Antiquité »,\npierre angulaire des théories de Le Brun. Ce n'était là qu'un\nincident symptomatique de la lutte qui, sous une forme ou\nl'autre, était engagée sur tous les points. L'immobilité et le\nmouvement sont incompatibles; de même, l'esprit de respect et\nde conformité et l'esprit d'examen; l'esprit doctrinal et l'esprit\nexpérimental. Ceux-ci prévalant de plus en plus sur ceux-là, il\nne pouvait pas se faire que, en matière artistique, l'uniformité\nde la règle ne fût obligée de céder à la diversité de la fantaisie,\nla pompe conventionnelle du style à la grâce aisée de la simpli­\ncité, les simulacres allégoriques à la fraîcheur et à la vérité de\n la réalité.\n    L'heure de la revanche était arrivée pour les « magots » de\nTeniers, expulsés ignominieusement, jadis, de Versailles !\n Comme Louis XIV lui-même s'est lassé du trop vaste théâtre\n de ce palais et a cherché à se créer des milieux plus intimes à\n Marly et à Trianon, les « beaux esprits » et les amateurs ont\n commencé à prendre en moindre estime la peinture de la\n « grande école », l'excès de son dessin et le néant calculé de son\n coloris. « L'éclat de la couleur ne charme ordinairement que\n les esprits du vulgaire », affirmait Testelin. Mais, on ne craint\n plus la vulgarité ; on n'est pas loin, au contraire, de l'aimer,\n parce que, après tant de spectacles cérémonieux et de parades\n mythologiques, après tant d'extraordinaire, de guindé et de\n factice, on aspire à l'ordinaire, au naturel, au vrai. Le goût\n pour la vivacité du coloris ne passe plus pour sauvage, à telles\n enseignes que Poerson et Vleughels, les directeurs de l'Aca­\n démie de France à Rome, au début du XVIIIe siècle, estimant\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "                  NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                      345\n\n\nque « la couleur est une partie très nécessaire à un peintre » (1),\nenvoient leurs pensionnaires en Lombardie ou à Venise, « le\nplus beau lieu du monde pour la peinture et la couleur »\n... Grande merveille! la couleur recommence d'exister pour les\npeintres français ; leurs yeux qui étaient frappés d'une sorte\nd'aveuglement par la préconception classique se dessillent.\nL'heure est propice! Elle ne leur sera pas inutile, à présent, la\nfréquentation de cette Venise qui, avec ses trois ou quatre cents\néglises, pourrait être la cité sonnante de Rabelais, mais qui\nest surtout la cité chatoyante et diaprée, toute en eaux et en\nsurfaces de couleur, incessamment lustrées parles jeux onctueux\nde la lumière. En même temps, on se retournevers les Flamands,\nvers Rubens, que beaucoup de jeunes artistes vont étudier au\nLuxembourg, comme fera Watteau; vers Van Dyck, à l'école\nduquel Largillière se mit à Londres et à Anvers-; vers Jordaens ;\nvers les maîtres du paysage et du genre, les Brueghel, les\nTeniers, Paul Bril et, aussi, vers les Hollandais dont Chardin\ns'inspirera avec un tact si exquis. La familiarité de l'art des\npetits maîtres flamands, sa bonhomie, son esprit d'observation\net sa fidélité à la réalité ; ces qualités qui l'ont remissen faveur\nlui donnent tout à la fois d'exercer une influence marquée sur\nles artistes de la nouvelle génération, en apprenant à ceux-ci à\ntenter de rivaliser avec la nature au lieu de prétendre à en cor­\nriger les défauts ou à en orner 1' « insipidité »... Voltaire n'admet\naux honneurs de son Temple du goût, publ,ié en 1721, que l'art\nselon Poussin, le Sueur et Le Brun, à l'exclusion de l'art de la\nRégence, menu, aimable, enjoué qui, à son gré, « a réussi —\ncomme Watteau — dans les petites figures... mais n'a jamais\nrien fait de grand. » Une vingtaine d'années plus tard, il parle\nun autre langage. Il était trop accessible et trop souple aux\nimpulsions de l'opinion et de la mode pour rester cantonné dans\nl'adoration stérile d'une tradition qui se défaisait. Il a regardé\navec condescendance, puis avec sympathie les œuvres engen­\ndrées par les tendances nouvelles; il a regardé aussi ces Fla­\nmands et ces Hollandais méprisés [si longtemps et, dans son\nSiècle de Louis XIV (1752), il loue les novateurs tels que\n Desportes, Oudry, Le Moyne et, hasardant des comparaisons\n\n\n  (1) Les Doctrines d'Art en France, — De Poussin à Diderot — par M ANDRÉ FON­\nTAINE. Paris, Laurens, 1909.\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": "346                         DURENDAL\n\n\nétranges, mais caractéristiques de l'évolution qu'ont subie ses\nidées esthétiques, il écrit, par exemple, que l'académicien Jean\nRaoux a, parfois, « égalé le Rembrandt » ; qu'il est arrivé à\nRigaud d'égaler « les plus beaux ouvrages de Rubens » ; que\nWatteau, enfin, « a été dans le gracieux à peu près ce que\nTeniers a été dans le grotesque!... ».\n                                    *\n                                *       *\n\n    La règle tend naturellement à l'excès et, par cet excès même,\nà sa propre ruine. C'est ce qui arriva pour la théorie classique,\nélaborée dans le cours du grand siècle. La vie et les esprits qui\nsont mobiles ne s'accommodent point de principes immuables,\nils ont bientôt fait de dépasser ceux-ci, les laissant dans la\nmajesté de leur solitude.\n   Cet abandon, à l'époque dont nous parlons, prit une figure\nen quelque sorte matérielle. Versailles, attristé déjà depuis la\nmort du duc et de la duchesse de Bourgogne, avait été à peu\nprès délaissé dès l'avènement du Régent. La cour dissipée et\nlicencieuse de ce prince se serait trouvée contrainte dans ses\nallures en ce séjour dynastique, sévère et froid. Elle se serait\nsentie mal à l'aise dans ce palais rempli par les souvenirs et\npar l'ombre intimidante du souverain disparu, aux dernières\nvolontés duquel on avait désobéi.\n   Sous la Régence, l'autorité se débraille ; elle se soucie plus de\nvie facile et amusée que de la conservation du respect nécessaire\ndes peuples. Leduc d'Orléans était un homme d'une intelligence\néveillée et curieuse, très « libertin » d'esprit. Louis XIV quali­\nfiait d'an mot admirable son caractère, lorsqu'il l'appelait un\nfanfaron — un « forfante » — de vices. Il était faible à lui-même\net plus encore aux autres. Le transfert du gouvernement de\nl'isolement auguste de Versailles au milieu de l'agitation de\nParis ; les mœurs faciles du Régent et de ses roués recrutés dans\ntous les mondes, la noblesse, la robe, le théâtre; le système de\nLaw qui unit dans la rage de l'agiotage toutes les classes de la\nsociété, contribuèrent à énerver les antiques hiérarchies sociales,\nà faire tomber les barrières qui, naguère, séparaient la Cour de\nlaVille. LouisXVqui, selon l'heureuse expression de M. Dumont-\nWilden, « bâilla son règne », n'était certes point le monarque\npropre à restaurer l'ancien ordre de choses. Il gouverna sans\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "                NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                347\n\n\nmaximes que sa paresse, ses caprices et ceux de ses favorites,\nM me de Mailly, la duchesse de Chateauroux, Mme de Pompadour,\nla Du Barry; il regardait agir ses ministres et se moquait de leurs\nfautes sans intervenir. S'il lui arrive de se présenter d'aventure,\ndans une posture de roi absolu, source unique de la loi, aux\n« grandes robes », aux membres du Parlement rebelle, «tous\nrépublicains », à ce qu'il disait, sa passagère énergie était bientôt\népuisée et il ne tardait pas à céder en songeant que « les\nchoses comme elles étaient dureraient autant que lui ». La Du\nBarry l'appelait « la France », et il pouvait croire encore que\ndans sa personne résidait la puissance et la volonté de la nation\nfrançaise. Mais, autour de lui, loin de lui et de la Cour, à la\nVille, grandissait une France — grosse d'idées et d'aspirations\n— qu'il ne soupçonnait pas ou que, tout en la soupçonnant, il\nenveloppait de son indifférence dédaigneuse.\n   L'action de la Cour sur l'opinion devient presque négli­\ngeable. Ce n'est pas là que se produisent et se discutent les\nquestions et les problèmes scientifiques, philosophiques, reli­\ngieux, économiques, artistiques, agricoles, industriels qui pas­\nsionnent les intelligences; ce n'est pas là que l'on rencontre, con­\nfondus, des gens de tous les mondes, gentilshommes, prélats,\nparlementaires, bourgeois, financiers, gens de lettres, artistes,\nsavants, s'adonnant au plaisir d'une conversation qui touche\naux sujets les plus disparates et, bien qu'elle n'en approfondisse\naucun, ne laisse pas de faire œuvre féconde de dissémination,\nde propagation des idées. C'est dans les «galères du bel esprit »,\ndans les « bureaux d'esprit», comme on les nomme, dans les\nsalons qu'il faut aller pour suivre le mouvement intellectuel de\nce temps à la fois fiévreux et raisonnable. Sous la Régence, c'est\nle salon de la duchesse du Maine, à Sceaux, où l'on voit Vol­\ntaire; celui de la marquise de Lambert, fréquenté entre autres\npar Lamothe-Houdard, Fontenelle, Marivaux, M me Dacier,\nla tragédienne Adrienne Lecouvreur. Plus tard, il y eut parmi\nles plus célèbres, le salon de M me Du Deffand dans lequel se\nrencontraient les Choiseul, les d'Argenson, Montesquieu,\nd'Alembert, Maupertuis, l'actrice Clairon, un moment même\nJean-Jacques, chassé très vite par l'horreur qu'il avait conçue\npour l'esprit affecté de la maîtresse du logis ; le salon de M me du\nTencin, sœur du cardinal, qui se donna un temps des airs de\n Mère de l'Eglise et qui recevait notamment Fontenelle, Mon-\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": "348                         DURENDAL\n\n\ntesquieu, Marmontel, Marivaux et Helvétius; le salon de\nM me Geoffrin, en réputation européenne, où les artistes et les\ngens de lettres coudoyaient les princes, ambassadeurs et notables\nétrangers qui tenaient à honneur d'y être présentés. Plus tard\nencore, ce furent les salons de Mlles Quinault et de Lespinasse\net le salon du baron d'Holbach, hantés surtout par la gent\nphilosophique.\n   A côté de ceux-là en existaient, du reste, quantité d'autres,\ntantôt plus fermés et plus exclusifs, tantôt plus éclectiques ou\nplus largement hospitaliers, les salons, par exemple, des trai­\ntants, fermiers généraux, fournisseurs, financiers, — « espèces »,\ncomme aurait dit Saint-Simon — qui, à cette heure-là tenaient\nle haut du pavé, tels que Crozat, Pâris-Duverney, Bouvet,\nde la Popelinière... M. Dumont-Wilden nous trace de ce der­\nnier un portrait spirituellement ressemblant : « C'est un des\npersonnages les plus pittoresques et les plus caractéristiques du\nParis du XVIIIIe siècle que ce La Popelinière. Vrai financier\nd'opérette, il remplit la ville du fracas de sa générosité, de sa\nsingularité, de ses goûts d'amateur et de ses malheurs conju­\ngaux. « Sa maison était le réceptacle de tous les états, dit\nGrimm, gens de cour, gens du monde, gens de lettres, artistes,\nétrangers, acteurs, actrices, filles de joie, tout y était rassem­\nblé. On appelait la maison une ménagerie et le maître le\nSultan. » Bon sultan, d'ailleurs, dont la bienfaisance, pour\nostentatoire qu'elle fût, n'en est que plus inépuisable. Il joue\nau seigneur du lieu, marie les filles, héberge Marmontel, pen­\nsionne les peintres, donne asile à la famille de Saint-Aubin\nruinée, ouvre sa maison et son cœur à quiconque peut l'amu­\nser, l'émouvoir ou faire éclater son humanité. Mais, surtout, il\nreçoit. Son château de Passy, qu'il a acheté au marquis de\nBoulainvilliers, est un vrai caravansérail. Tout ce qui a un\nnom, une réputation, un talent, une petite notoriété y a sa\nplace. Là vient La Tour, qui fait le singulier et s'amuse à mys­\ntifier la petite Félicité de Saint-Aubin, la future M me de Genlis,\nlui contant qu'il vient de Paris à Passy en se plongeant dans la\nrivière et en se faisant traîner par les bateaux qu'il rencontre et\nauxquels il s'accroche des deux mains; là vient le bon abbé\nd'Olivet, le plus savant et le plus brouillon des grammairiens,\nle chevalier de Laurès et Bertin, grands faiseurs de petits vers;\nMarmontel, le bon élève de Voltaire; Vaucanson, « dont l'esprit\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "                NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE              349\n\n\nétait tout en génie » ; Carie Van Loo, Boucher, Mondonville,\nM me Riccoboni. On soupait, on causait, on jouait la comédie et\nl'opéra, on organisait des messes en musique. C'était une éter­\nnelle fête à laquelle présidait la grâce passionnée de la char­\nmante Thérèse Deshayes, que La Popelinière avait arrachée\nau théâtre et qu'il avait fini par épouser sur l'ordre formel du\ncardinal Fleury, ce ministre pudique d'un prince qui ne l'était\nguère « ne voulant point qu'un fermier général, un homme béné­\nficiant des grâces du Roi, vécût dans le scandale ».\n   Pour achever la connaissance du personnage, allez regarder\nle pastel de La Tour qui se trouve au musée de Saint-Quentin.\nLa physionomie, assez régulière, est lourde, et l'ample per­\nruque ne donne pas à ses traits la distinction que la nature leur\na refusée. Il a l'air satisfait, presque béat, du parvenu fier de\nson argent, mais plus encore de l'esprit qu'il croit avoir et des\nbelles connaissances que l'un et l'autre lui ont valu. Il sourit du\nmême sourire ébauché des yeux et des lèvres que l'on retrouve\nsur le visage de la plupart des portraits exécutés par La Tour\net conservés à Saint-Quentin, sur celui de Jean-Jacques, philo­\nsophe ennemi de la feinte, comme sur celui du soldat Maurice\nde Saxe; sur celui de la chanteuse Fel ou de la danseuse\nCamargo comme sur celui du financier La Reynière...\n   Lorsque vous êtes sorti de ce petit musée provincial, collection\nhétéroclite où, à côté des pastels de La Tour, on rencontre des\nivoires, des bronzes, des chinoiseries, en même temps que des\nobjets provenus de fouilles archéologiques et des reliques\nofficielles de tous les régimes déchus, le sourire unanime de\nces portraits vous poursuit comme une obsession... Ce sourire\nuniforme surprend un peu, dans l'art si acharné au vrai, si\nsoucieux d'atteindre et de fixer l'expression individuelle de\nses modèles, de La Tour. On se demande s'il réplique\nà une convention encore. Serait-ce le sourire de la bienséance\net de la politesse mondaines, par lequel on voulait que ces\n images accueillissent le spectateur comme l'original lui-même\nl'aurait accueilli?... Le siècle précédent se présente, dans ses\nportraits, avec la gravité, la dignité un peu compassée, le faste\n qui lui appartiennent. Le XVIIIe siècle sourit-il dans les siens\n par réaction contre ce sérieux qui pose et qui plastronne ou pour\n donner à comprendre qu'il veut non pas imposer, mais plaire,\n paraître non pas sublime, mais aimable?\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": " 350                          DURENDAL\n\n\n\n     Tout au moins durant une certaine période — la plus\n  brillante — son humeur est telle : il ne se fait pas illusion, ni\n  sur lui-même, ni sur l'humanité en général. La vie et le monde\n  ne sont pas pour lui, comme aux yeux de M me Du Deffand,\n  vieillie et aigrie, une comédie monotone de paroles et de\n  gestes, mais un éternel impromptu, un imbroglio sans cesse\n  noué et dénoué où tout le monde est acteur et tout le monde\n  spectateur, une pièce à demi tragique, à demi bouffonne, dont\n l'épilogue, qui est de chaque instant et de jamais, n'intéresse,\n  du reste, personne! Ce n'est pas à dire qu'il n'ait de la sensi­\n bilité. Elle, marque déjà ses traces de-ci, de-là dans la littéra­\n ture : les malheurs de Manon Lescaut et les vertus des héros de\n Richardson — dont les romans ont été traduits par l'abbé\n Prévost — ont rencontré l'admiration ou la compassion d'un\n nombreux public et ont rempli bien des beaux yeux des\n « larmes de la sensibilité ». Toutefois, la raison domine cette\n sensibilité. Non plus la raison solijde, satisfaite, un peu pesante\n dans sa majesté, du beau temps de Louis XIV, mais une raison\n inquiète, très pénétrante, et qui cherche et qui scrute, et qui\n veut tout éclaircir, tout soumettre à son contrôle.\n    L'heure n'est pas venue où la sensibilité noiera la pensée et\n l'affadira sous l'excès larmoyant de ses, effusions; l'heure n'est\n pas venue où la raison, se détournant de la réalité vivante des\nfaits, opérant dans le vide de l'abstraction logique, deviendra un\ninstrument de système et d'utopie, pour finir par prendre l'appa­\nrence d'une Déesse impitoyable, fanatiquement adorée et avide\nde victimes! En effet, au moment du XVIIIe siècle où nous\nsommes, la sensibilité et la raison, si promptes à surabonder dans\nleur propre sens, si enclines à se rendre tyranniques aux autres\nfacultés de l'intelligence, étaient assujetties à celles-ci au lieu\nde leur commander. L'esprit français jouissait alors d'une\némancipation toute récente, de la chute de bien des entraves\nqui, auparavant, bornaient son activité. Il était trop amoureux\nde la nouveauté inépuisable de la vie et des idées, trop scep­\ntique à force d'éclectisme réfléchi, trop défendu aussi contre\ntoute exagératiori empreinte de ridicule, pour ne pas arrêter la\nsensibilité au point où elle risquerait de tourner à la sensible­\nrie; la raison, au point où elle menacerait de se figer dans le\ndogmatisme.\n    Hardie, légère, volage, la pensée se complaît dans sa propre\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "                    NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE              351\n\n\nagilité, dans la multiplicité des objets qu'elle se propose. Elle\nest prête à épouser toutes les idées et prête, l'instant d'après, à\nse moquer de toutes. Tout lui est vérité; tout, paradoxe.\nComme les modèles de La Tour, elle sourit... Elle ne rit pas :\nle rire est trop absolu, trop grossier, peut-être ; puis il défi­\ngure ...Elle sourit dans les Lettres persanes, elle sourit dans les\ncontes et les petits vers de Voltaire; elle sourit dans le théâtre\net dans les romans de Marivaux... Elle sourit, surtout, dans\nl'art de ces années qui, sous quelque forme qu'il se présente,\ndepuis le bibelot d'étagère jusqu'à l'oeuvre d'architecture, se\nmontre épris des grâces onduleuses de la ligne et de la caresse\nnuancée et fine de la couleur...\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n   « En poète qu'il est, en poète désorienté au milieu d'un\nmonde forcément inégal à son rêve et à son cœur, écrivions-\nnous ailleurs (1), Watteau souffre, mais il moque et veut moquer\nsa souffrance, et qu'elle ne lui soit qu'un leurre volontaire et\nune illusion déçue d'avance dans le cours inévitable et indiffé­\nrent des apparences et des illusions. » Cette souffrance ombra­\ngeuse, nous en discernons la discrète expression dans\nl'attitude et dans la physionomie des personnages qu'il fait\napparaître sur le théâtre de songe mélancolique de son œuvre.\nElle nous est révélée, également, par les détails que nous\ndonnent sur l'existence du maître des gens comme Crozat et le\ncomte de Caylus qui l'aimaient et l'admiraient, mais n'ont\njamais perçu ou compris la tristesse lassée, la secrète insatisfac­\ntion qui étaient en lui et qui, se mélangeant à toutes ses\ninspirations, confèrent à celles-ci leurs plus émouvantes carac­\ntéristiques. Tout semble de la fiction chez Watteau, les beaux\nparcs ornés de balustres et de statues où ses personnages se\npromènent, songent ou font de la musique, et ces personnages\neux-mêmes, seigneurs et dames de féerie ou comédiens travestis\nde la comédie italienne ; tout semble de la fiction et tout est de\nla réalité... Réalité lyrique, à vrai dire; réalité de la vie senti­\nmentale, réfléchie dans la tremblante imagination et dans la\nsensibilité d'un poète élégiaque.\n\n  (1) L'Art francais du XVIII' Siècle. Revue Générale, mai 1904.\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": " 352                         DURENDAL\n\n\n     Le poète est naturellement exorbitant et insolite, et d'autant\n  plus, sans doute, qu'il se fait t'interprète de ses propres émo­\n  tions plutôt que l'écho des idées et des sentiments collectifs\n  de son époque. L'isolement que Watteau recherchait dans la\n  vie coutumière, il l'a trouvé aussi, à certains égards, dans son\n  art. Il y aurait, apparemment, quelque présomption à supposer\n  que les significations essentielles — ou qui nous paraissent\n telles — de cet art soient restées comme non avenues pour les\n contemporains du peintre des fêtes galantes. Cependant, les\n écrits du temps ne nous apportent point la preuve du contraire.\n  On n'y rencontre pas les mots susceptibles de nous faire sentir\n une admiration qui a saisi, au delà du charme de la fantaisie\n pittoresque, le sentiment délicat, délicieusement morose, qui\n est comme l'âme invisible et subtile de l'œuvre.\n     Au surplus, il n'y a rien dans la littérature du siècle, rien\n surtout, dans sa poésie raisonnable, positive, aussi peu lyrique\n que possible, rien qui réponde exactement à la pensée et au\n génie de Watteau. Il a eu des satellites, Lancret et Pater,\n aimables, d'un joli enjouement, mais dont les figures berga-\n masques, semblables aux siennes, semblent éteintes et inani­\n mées à côté d'elles. D'autre part, si on institue des comparaisons\n entre eux et l'auteur de l'Embarquement pour Cythère, on se sent\n devenir injuste pour la plupart des autres maîtres du jour ou\n du lendemain : De Trooy et Van Loo, par exemple, Boucher,\n Fragonard même, poète aussi, celui-là, mais sensuel autant que\nWatteau était sentimental; gourmand de la sensation autant\n que Watteau du rêve, homme du Midi ou du soleil en face de\n cet homme du Nord — ou de la lune!... Les uns paraissent\nsuperficiels; les autres un peu grossiers, un peu vulgaires, dans\nleurs compositions ou mythologiques ou licencieuses. Avec les\npremiers, nous sommes encore dans l'Olympe de l'Académie;\navec les seconds, nous sommes bien dans le siècle, dans les\nsalons et les boudoirs d'accès facile, dans le milieu où brillent\nles héroïnes de Crébillon le fils, où les vers de Piron font florès,\ndans ce monde aux mœurs élégantes et relâchées qui ont mis\nleXVIIIesiècle en mauvaise réputation.\n    Il est vrai que ce jugement, comme tant d'autres, est fondé\nplutôt en apparence qu'en fait. Cette société, d'après les écrits,\nles paroles, les gestes, les personnalités illustres par l'œuvre ou\npar le scandale de laquelle nous apprécions la valeur morale du\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "    MENUET\n\n(ANTOINE WATTEAU)\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": ""}, {"page_pdf": 422, "texte": "                 NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                353\n\n\ntemps, était fort peu nombreuse. Derrière les premiers rôles,\nderrière les comparses et les figurants — plus bruyants souvent\nque les protagonistes — qui remplissaient la scène, il y avait la\nmassé profonde des gens, en nombre infini, dont on ne parlait\npas, qui allaient, du berceau à la tombe, leur chemin modeste\net ignoré, tracé par la coutume ou la tradition. Il y avait le\npeuple; il y avait la bourgeoisie petite et grande, ce tiers-état\nqui n'était rien, qui devait être tout et qui, de nos jours, a fini\npar être trop !... Dans cette classe intermédiaire, si l'on peut\ndire, on ne reçoit pas de célébrités ou de libertins, on ne se\nrépand point au dehors, on vit — même à Paris — une vie d'al­\nlures un peu provinciales, tranquille, laborieuse, enfermée dans\nla cordialité d'un étroit cercle de parents et d'amis. On n'est\npas de l'Europe comme M me Geoffrin, on est de son quartier.\nSans doute, on n'ignore rien ou presque rien, idées ou faits, de\nce qui s'agite dans les régions supérieures, mais il ne semble pas\nque les exemples démoralisants et les maximes épicuriennes\nqui venaient de ce côté aient agi profondément, dès cette\nheure-là, sur la mentalité et les habitudes bourgeoises. Le\n« bourgeois voltairien » est bien moins du XVIIIe que du\nXIXe siècle.\n   Cette société-là, limitrophe de l'autre et si différente, a eu son\npeintre, également. C'est dans les logis les plus humbles que\nnous introduit Chardin. Il ne cherche pas plus ses modèles dans\nle beau monde dissipé des salons que ses inspirations dans la\nlittérature érotique à la mode. Les uns et les autres, il les\ntrouve presque sans sortir de chez lui, dans son ménage, chez\nses voisins, chez ses confrères, dans la petite société bourgeoise\nparmi laquelle s'écoula son existence. Ses tableaux exécutés\navec un art savant et exquis, avec la minutie et le sens péné­\ntrant des vibrations de la lumière qu'il avait acquis dans l'étude\nde la nature et des maîtres flamands et hollandais, montrent\nqu'il usait d'un procédé de juxtaposition du ton dont s'étonnait\nDiderot et qui fait de lui un précurseur de nos Impression­\nnistes. Il nous conduit dans le salon exigu et familial, sans\nluxe, dans la salle à manger, voire dans la cuisine, qu'animent\nla présence de femmes qui travaillent ou d'enfants qui jouent.\nC'est la vie la plus ordinaire dans le milieu le plus ordinaire.\nEt, vraiment, le vieux peintre de fleurs, fruits et sujets à caractère,\n— car telle est la qualification sous laquelle il fut reçu à l'Aca-\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "354                         DURENDAL\n\n\n demie — le narquois bonhomme, le doux et bon bourgeois\n n'eut qu'à ouvrir les yeux, à regarder autour de lui pour créer\n des œuvres ravissantes, pleines d'intimité tiède, d'observation\n tendre et de réalité.\n    Chardin fait, dans l'art du siècle, figure non moins originale\n et singulière que Watteau. Le rêve de Watteau n'est qu'à lui;\n la réalité de Chardin est à tout le monde, mais personne ne l'a\n vue du même oeil que lui, l'oeil d'un homme qui la regarde avec\n amour et simplicité, pour elle-même, pour la joie qu'elle lui\n donne, non comme on fera par la suite, comme fera Greuze\n entre autres, pour tirer d'elle des effets pathétiques devant\nlesquels « le spectateur se sent gagné par une douce émotion ».\n En vieillissant, le siècle s'achemine, nous l'avons dit, de l'excès\nde l'esprit critique vers l'excès de l'esprit de système. On passe,\npeu à peu, de la sécheresse la plus aride au plus débordant\nattendrissement. On est « humain », alors, avec d'autant plus\nd'emportement que l'on a été raisonnable. Après s'être beaucoup\nmoqué, après avoir beaucoup raillé, on se met à bêler... Chardin\ndébutait dans la première de ces périodes ; Greuze, dans la\nseconde.\n    Cette évolution de la mentalité du temps s'est répercutée\nd'une façon bien particulière dans l'esprit, sinon dans l'art de\nLa Tour, le plus éminent de ces portraitistes du XVIIIe siècle\nque M. Dumont-Wilden étudie dans le beau livre qui donne\noccasion à cet article. Nulle tendresse, nulle sentimentalité\ndans l'œuvre de celui-là. Il est analyste, rien qu'analyste, et\nc'est cela seulement qu'il veut être, longtemps : un obser­\nvateur au regard aiguisé, à l'intelligence froide, armée de\n« rigueur scientifique », ainsi que nous disons aujourd'hui,\nmais aussi, de toutes les puissances d'un talent inimitable. Ses\nmodèles sont pour lui des « sujets ». Dans le fauteuil où ils\nposent, ils devaient lui apparaître à peu près comme l'animal\nplacé sur la table du laboratoire au savant qui s'apprête à le\ndisséquer. Mais l'analyste qui n'est pas doublé d'un psychologue\nne saurait faire, en matière d'observation morale, œuvre que de\ndestruction. Il ruine en lui-même la notion vraie de la vie et des\nhommes. Il en arrive à ne percevoir plus de celle-là que ses\ntares; de ceux-ci, que leurs vices, leur égoïsme et leurs ridicules.\nCette aventure fut un peu celle de La Tour et elle était peut-\nêtre d'autant plus inévitable que le monde où il avait été admis,\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "                NOTES SUR L'ART DU XVIII e SIÈCLE                355\n\n\ndont il portraiturait les membres, qu'il scrutait et jugeait —\ndepuis le Roi jusqu'aux fermiers généraux — était plus étranger\net devait sembler plus mensonger et plus corrompu à cet enfant\ndu peuple, échappé de sa province pour débuter, avec un succès\npresque immédiat, dans les milieux les plus cultivés et les plus\nraffinés de Paris.\n   Le chapitre que M. Dumont-Wilden consacre à La Tour est\nun des meilleurs de cet excellent livre où l'auteur, comme il\nl'écrit dans sa dédicace, a essayé — et réussi, ajouterons-nous\n— « à fixer quelques aspects de la civilisation de la France à\nl'un de ses moments les plus caractéristiques ». La Tour, à force\nde regarder vivre, intriguer pour la vanité et pour l'argent les\ngens de loisir ou de lucre qu'il fréquentait, avait fini, à la faveur\nde la vogue que lui avait acquis son talent, par prendre à leur\négard une attitude presque insultante de sans-gêne et dE mépris.\nBarrés a, à ce propos, un mot terrible : « La Tour, écrit-il ; La\nTour fait l'insolent, mais ne domine pas : c'est un valet qui\nobserve les invités, non un Saint-Simon. » A la vérité, cette\nimpression d'affronterie envieuse, on la reçoit fréquemment à\nla lecture de Jean-Jacques, le grand censeur du temps, dont La\nTour professait, d'ailleurs, les idées... Dans le portrait qu'il a\nfait de lui-même, il se présente en tenue de travail, le cou nu,\nla tête rasée et couverte d'une espèce de béret. Avec ses grands\nyeux brillants, ombragés de sourcils noirs très accusés, son\nmenton carré, sa grande bouche gouailleuse et son nez pointu\ntiré par la ride d'un sourire qui a plutôt l'apparence d'un rictus,\nil a tout l'aspect d'un acteur défardé, de quelque valet cynique\nde comédie. Et le nom de Scapin qui venait sous la plume des\nGoncourt, parlant d'un des portraits de l'artiste, s'impose tout\n naturellement à la pensée.\n   « La Tour, écrit M. Dumont-Wilden, apparaît... comme le\ntype complet de l'analyste, avec tout ce que cette attitude\nmentale comporte de puissance et tout ce qu'elle contient de\nfaiblesse. » Et, après avoir marqué en des pages remplies de\nsaveur et de substance l'essentiel de l'existence et de l'œuvre du\nmaître, il conclut éloquemment: « Ce prodigieux physionomiste\n manque du sens religieux, de cette intuition de l'âme qui place\n plus haut encore, dans la hiérarchie de l'art, un Vinci, un Rem­\n brandt. Il le sent, il le comprend, il s'en désole, et c'est alors\n qu'il creuse toujours plus avant dans l'analyse, lorsqu'il suffisait\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": "356                       DURENDAL\n\n\nd'un peu d'amour; c'est alors qu'il s'abîme dans ses systèmes\ninsensés, où son esprit finit par se perdre... Et par ce dernier\n trait encore, il est bien de son temps!... »\n   Par ce dernier trait et par tous les autres qui font une phy­\nsionomie si étrange à ce peintre d'une société qu'il a trop vue,\napprochée de trop près, pour ne point la détester! Car, de\nmême que le siècle où il vivait — ou, du moins, que la poignée\nd'individus qui représentent le siècle pour nous — La Tour,\naprès avoir été investigation, raison explorante, a été spécula­\ntion, raison divagante, chimère humanitaire, mais jamais sym­\npathie humaine, simple, vraie, efficace; jamais amour qui aurait\nété moins pour les idées que pour les hommes...\n                                            ARNOLD   GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "                           Les Poèmes\n\nLes poèmes d'Humilis (éd. de la Poétique, 32, rue de Lubeck, Paris). —\n  Lazare le Ressuscité, par LOUIS MERCIER (Paris, Calmann-Lévy). — Le\n  Christ, par FERNAND RICHARD (Paris, Plon). — La chambre close, par\n  J.-M. JADOT (Namur, Godenne). — Poèmes décadents, par PATERNE\n  BERRICHON (Paris, Vanier-Messein). — Les rythmes souverains, par\n  EMILE VERHAEREN (Mercure de France). — Vingt-quatre poèmes, par\n  ALBERT DE BERSAUCOURT (Paris, Falque). — La lumière des buis, par\n  PROSPER ROIDOT (Bruxelles, Lacomblez). — Poèmes en deuil, par\n  L. BOUMAL (Liége, Vaillant-Carmanne). — Printemps, par R.-E. MELOT\n  (Bruxelles, Larder). — Nouvelles pages antkologiques, par G. WALCH\n  (Paris, Le Soudier). — L'amour moderne, par G. MEREDITH, trad. par\n  A. Fontainas (Vers et prose). — Poèmes etpoésies de Keats, trad. par Gal­\n  lemard (Mercure de France). — De Thulé à Ecbatane, par SOPHUS\n  CLAUSEN, trad. de G.-C. Cros (Paris, Verset prose). — Memento.\n\n   Chaque mois nous arrivent des livres catholiques. Mais la plupart sont\nmaladroits, mièvres, banals et nous avons fini par n'en plus parler. Quoi de\nplus douloureux, en effet, que de constater le nombre des poèmes insipides\nqui croient louer Dieu, et l'aberration de certaines sommités qui encouragent\nde conseils ou de préfaces ces cantates et ces cantiques? On ne dira jamais\nassez le mal que fit François Coppée, les dernières années qui précédèrent sa\nmort, en préfaçant bénévolement les niaiseries de certains séminaristes et les\npieuses balivernes de religieuses porte-lyres... Aussi quelle joie pour nous\nlorsque, dans l'amoncellement des volumes, nous en trouvons qui exaltent\ndignement l'idéal chrétien et qui puisent une inspiration haute et neuve aux\nthèmes magnifiques de la foi, de l'espérance et de l'amour.\n   Nous ne nous lasserons point de le répéter : la pensée chrétienne, la légende\nchrétienne, la sensibilité chrétienne sont d'inépuisables sources de beauté. Et\nles poètes catholiques qui passent auprès d'elles sans les voir, et se contentent\nde chanter des sentiments banals ou artificiels, font la même folie que ces pre­\nmiers romantiques qui ne regardaient point le paysage natal et peignaient\navec enthousiasme des paysages d'Orient qu'ils n'avaient jamais aperçus.\nAujourd'hui heureusement la sincérité triomphe. Parallèlement aux désorbités\nqui ont eu la révélation de la petite patrie, ceux qui jadis eussent exercé leur\nvirtuosité à dire de façon un peu nouvelle des choses cent fois dites se sont\npenchés sur eux-mêmes, et quand ils écrivent, c'est avec leur âme et leurs\nidées chrétiennes et profondes. C'est à cette loyauté, c'est à cette sincérité que\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": "358                              DURENDAL\n\n\nnous devons les quelques livres religieux que nous signalons aujourd'hui en\ncommençant cet article.\n   Voici les Poèmes d'Humilis.\n   Préfacés et postfaces de pages médiocres et laudatives, ces poèmes forment\nun volume étrange. Œuvre d'un homme obscur et aujourd'hui fou, qui, s'était\ndonné comme patron saint Benoît Labre, et voulait détruire son manuscrit par\nhumilité et par scrupule, ils auraient péri depuis longtemps, si le comte\nLéonce de Larmandie ne les avait sauvés en les apprenant par cœur. Publiés\npar lui il y a quelques années sans que l'attention fût même attirée sur cette\nplaquette anonyme, ils reparaissent aujourd'hui en une édition splendide\nillustrée par Rodin et patronnée par un groupe d'admirateurs illustres. Ce\nsont quelques centaines de vers absolument parfaits, et si certains poèmes\nsont d'une texture plus faible et d'une moins originale puissance, d'autres\nméritent pleinement l'épithète de sublime clamée par l'éditeur à chaque page\nde sa notice. De tels enthousiasmes portent à la défiance, mais ici ils sont\njustifiés. Quel que soit l'auteur de ce livre, quelle que soit sa vie ou sa\nlégende, il a produit quelque chose de définitif et de beau; et' il a proféré sur\nl'amour divin, sur les vertus chrétiennes et sur la Vierge des choses qui\nn'avaient jamais été dites, du moins avec cette force et cette sobriété. Ce sont\ndes vers solides et bien nombres, des strophes exactes sans chevilles, sans hési­\ntations, taillées dans un marbre resplendissant et dur. Cela fait penser à la\ntechnique impeccable et sûre des poèmes de Le Cardonnel, et l'accent même\nde certains vers accuse mieux encore cette parenté mystérieuse. Et cette per­\nfection est comme la marque extérieure de la soif interne vers l'Absolu.\nHumilis, puisqu'il faut l'appeler ainsi, est dans ce volume intégralement et\nprofondément catholique. Ce n'est point un homme qui cherche, qui doute,\nqui s'attendrit, c'est une foi vivante qui affirme, une 'intelligence qui pro­\nclame, un enthousiasme qui exalte ce qu'il sait. Les vertus les plus honnies,\nen quels termes il dit leur louange : humilité, pauvreté, chasteté surtout, il\nleur a voué un culte sans mélange, sans atermoiement. Ce qu'il aime en elles,\nsemble-t-il, c'est surtout leur perfection sans ombre. Cet esprit entier ne con­\nçoit pas le clair obscur, ne comprend pas la nuance. Il ne voit en tout qu'un\ndessin clair, que la ligne absolue, et tout — sa pensée, son enthousiasme, son\nstyle sans image et sans couleur, sa strophe sculptée, la courbe sûre de son\nvers — se ressentira de ce caractère fondamental. C'est cette harmonie nue et\nsans défaut qu'il verra seule, par exemple, dans le corps humain :\n\n         Dieu fit suave et beau votre corps        immortel...\n\n         ... Et la ligne du torse, à son sommet plus ample,\n         Comme aux flancs purs du vase antique, rêve et court\n         Dans l'ordre harmonieux      dont la lyre est l'exemple.\n\n         Pendant qu'un hymne à Dieu, dans un battement               court,\n         Comme au cœur de la lyre, une éternelle phrase\n         Chante aux cordes du cœur mélodieux et sourd.\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": "                                   LES POÈMES                                    359\n\n          Des épaules, 'planant comme le col du vase,\n          La tête émerge et c'est une adorable fleur\n          Noyée en une longue et lumineuse     extase...\n\n  Et c'est au nom de la même vision parfaite qu'il poursuivra les laideurs\ndans des vers cruels et sans pitié :\n\n          Plaisir, bourreau des cœurs, vendeur juré des âmes,\n          Ah! trop longtemps tu pris le masque de l'amour\n          Au vestiaire impur des romans et des drames!\n\n          Voyageant sous son nom et suivi par ta cour\n          De Lovelaces fous et de Phèdres     navrées,\n          Plaisir, tyran cruel, voici venir ton tour!\n\n          Ah! trop longtemps tu fis dans tes mornes caprées\n          Des corps humains liés à tes rouges    poteaux\n          De blancs saint Sébastiens pleins de flèches dorées ;\n\n          Et, depuis trop longtemps, roulé dans tes     manteaux,\n          Tu te glisses le soir dans les tavernes saoules\n          Où tu mets les hoquets et les coups de couteaux.\n\n          Renard caché qui mord le ventre obscur des foules,\n          N'es-tu pas las d'errer, épié dans tes nuits\n          Par le crime dans l'ombre horrible où tu te coules?\n\n          Père des sommeils lourds et des mornes    ennuis,\n          N'es-tu pas las de boire au fond des yeux la vie,\n          Comme un soleil brutal boit l'ombre dans un puits ?\n\n   ... Je ne sais si ce livre fera du bruit, je crois que chez ses lecteurs il ne sus­\ncitera d'autre émotion que celle que provoque sa légende, mais ceux qui\nméditeront ce livre qui s'adresse moins au cœur qu'à l'intelligence y trouve­\nront une des plus belles expressions de la recherche de l'absolu et comme une\nthéorie de l'amour divin.\n   Lazare le Ressuscité de Louis Mercier est aussi un livre d'intellectuel.\nC'est l'histoire d'une crise d'âme essentiellement chrétienne : celle du doute.\nLe Lazare de M. Léon Dierx se souvenait des mystères de l'au-delà, celui de\nM. Mercier ne sait plus rien. Et combien c'est plus tragique! Etre isolé au\nmilieu de l'humanité, être le Revenu, celui qui a pénétré l'inconnu, celui que\nnulle n'aimera plus, car la crainte l'environne, celui qui voudrait illuminer\nle monde de ce qu'il a vu et qui ne se souvient pas! Interrogé par ses soeurs,\nLazare sent tout à coup ce tourment d'avoir oublié, il ne sait que leur\nrépondre; mais elles ne raisonnent pas, elles aiment et croient. A Lazare cela\nne suffit plus : il ne peut croire, il veut savoir! Et la foule aussi veut savoir.\n"}, {"page_pdf": 429, "texte": "360                               DURENDAL\n\n\nElle l'interroge, elle attend sa parole, des mères viennent lui demander où\nsont dans l'autre monde leurs enfants. Et il doit s'enfuir sans leur répondre;\net le miracle divin lui paraît monstrueux et cruel :\n\n         Encore si je savais pour quelle œuvre éternelle\n         Vous m'avez rappelé d'entre les morts,   Seigneur!\n\n   Pourtant, sa présence est un miracle constant, et les pharisiens ont juré sa\nmort. Ils excitent la foule à aller exiger de lui la révélation demandée, et Sadoc,\nl'un d'eux, va le tenter : qu'il réponde franchement qu'il ne sait rien, qu'il\nn'était pas mort et que le Christ est un imposteur. Sadoc est habile.\n\n                                                       Les   discours\n         Coulaient    en mots nombreux      de ses lèvres    menues...\n\n  Mais Lazare à ces mots comprend la vérité et il va s'offrir à la fureur du\npeuple en comprenant que dire la vérité est inutile :\n\n         Car ce peuple, si dur qu'il soit de cœur, croira,\n         Mieux qu'aux signes du ciel et mieux qu'aux       prophéties,\n         Au témoignage vrai de l'homme qui        mourra.\n\n   Et Jésus qui le sauve, en paraissant, lui explique à la fin du poème sa doc­\ntrine : jusqu'à ce que l'esprit soit venu il souffrira de ne pas posséder la\nVérité, s'il ne se contente pas d'aimer et de croire, car\n\n                                       Tout est vanité\n         Hors de faire humblement la volonté du Père\n         Et d'aimer le Seigneur avec  simplicité...\n\n   Ce poème de Lazare, profond et troublant où par endroit reparaît la belle\nverve rustique du poète, est écrit en beaux vers un peu monotones et parfois\nun peu mous. M. Louis Mercier dit mieux les choses simples et douces que\nles mots tragiques, et la grâce de Marie :\n\n          Elle avait le silence et la douceur des      lampes,\n\nl'inspire plus que les remous et les colères de la foule. Lazare est suivi d'un\nPonce Pilate qui lui est inférieur. Certains prosaïsmes, en effet, le déparent.\nA mon sens du moins, l'emploi de mots empruntés à la procédure ou au\nlangage moderne ôteront toujours de sa poésie — comme de sa vérité — au\nprocès de Jésus.\n   Poète nouveau, M. Fernand Richard qui évoque aussi Lazare, va, comme\nM. Mercier, chercher dans l'Evangile ses thèmes. Et si sa tentative est bien\npâle, à côté de celle de l'admirable poète dont nous venons de parler, elle est\ntrès intéressante et fort méritoire. Son volume Le Christ commente en assez\n"}, {"page_pdf": 430, "texte": "                                 LES POÈMES                                 361\n\n\nbons vers diverses scènes de la vie de Jésus. Plusieurs de ces pièces se ter­\nminent par des invocations lyriques où se trouvent des strophes du meil­\nleur envol :\n\n         ...Et c'est pourquoi les forts, qui rallument sur terre\n         Le flambeau de la lettre au brasier de l'Esprit,\n         S'élancent des autels aux grabats de leurs frères,\n         Sûrs que de cime en cime — ou Thabor ou Calvaire —\n         Ils quittent Jésus-Christ pour suivre      Jésus-Christ!...\n\n   Un livre catholique encore : La chambre close, de M. J.-M. Jadot. Cette\népithète de catholique pourrait sembler étrange à ceux qui feuilleteraient\nsuperficiellement ces poèmes contradictoires. Ils évoquent un étudiant un peu\nbohème qui se grise de tout ce qui enivre, indifféremment, mais qui conserve\nd'exquises candeurs, mais qui a lu Sagesse et s'est découvert avec Verlaine\nune saisissante parenté. Grosse joie et prière, mysticisme et kermesses, rayons\nde soleil et tristesses. Les cauchemars finissent en chansons douces, et les\njoies peu choisies finissent en dégoûts.\n\n         Mon âme est triste, triste à t'en faire l'aveu,\n         Triste de ses regrets et triste de ses vœux,\n         Elle est triste, ma sœur, comme une âme sans           Dieu!\n\n         Le passé rit en moi son rire qui fait mal\n         Et sonne faux, comme un rire de carnaval\n         Et je suis triste comme un lendemain de bal.\n\n   Il y a certes un peu d'artificiel chez ce jeune Verlainien qui envie les\n« poètes maudits » et sa vraie nature se traduit mieux, je gage, dans les\npoèmes d'intimité, de lyrisme tendre, de piété. M. Jadot a beaucoup de\ntalent. Le jour où il se débarrassera de ses réminiscences, de ses négligences\net de certaines banalités il pourra être un très bon poète. Tous ceux qui con­\nnaissent sa nature fougueuse, généreuse et diverse y comptent bien.\n                                       *\n                                      * *\n   M. Jadot a-t-il lu les Poèmes décadents de Paterne Berrichon? Je suis sûr\nqu'ils l'intéresseraient énormément. M. Paterne Berrichon est un des aspects\nde Verlaine. Il fut un de ses meilleurs amis ; il data ses poèmes comme lui de\nla prison et de l'hôpital, mais il n'écrivit pas Sagesse. Poète étrange, pour qui\nle lit aujourd'hui que tant de choses sont oubliées. Les gageures décadentes\nsont loin et l'on est tout surpris de les rencontrer encore ici :\n\n                  La neige de sa fleur splendide\n                  N'est ce que d'elle pur j'élus,\n                  Mais bien ses regards   résolus.\n                  Je fus un temps sous son égide.\n"}, {"page_pdf": 431, "texte": "362                               DURENDAL\n\n\n                   Son front de sagesse candide\n                   Gardant maint pli de livres lus.\n                   Ce sans plus fut à quoi je plus\n                   Son cœur me demeure      rigide.\n\n                  Elle venait du Nord, d'un nord\n                  Où, livides, les ours de mort\n                  Tachent la blancheur des campagnes.\n\n                  Ses vœux, steppes de chasteté,\n                  Loin du potager des compagnes\n                  N'allaient qu'en abstraite beauté.\n\n    Mais à côté de ces enfantillages, il y a quelques poèmes étonnants, par\n exemple Les Arrêtés. Richepin a pu écrire la chanson des gueux : ces quelques\n pages la surpassent ou plutôt la condensent. C'est le morceau caractéristique\n d'ailleurs du volume. Il est bien représentatif de ce poète qu'inspirent surtout\n les relents de salles d'opération, les mansardes du sixième, les gestes des vaga­\n bonds et des meurt-de-faim...\n    Mais comme tout cela date! On a un peu oublié que le Parnasse fourmilla,\n il y a vingt ans, de petits neveux de François Villon. On relit les vers d'alors\n comme le souvenir d'une époque bien finie. La couverture seule du livre nous\n le prouve, j'y vois renseigner les Dernières nouveautés de librairie avant les\n Poèmes décadents : c'est Arthur Rimbaud, c'est les Amours jaunes et les\n poèmes d'Edouard Dubus.\n    Tandis que voici celui qui se renouvelle. Emile Verhaeren chanta les\n Idées, il dit la gloire du sol natal : c'est aujourd'hui l'histoire du monde qu'il\n évoque. C'est sa Légende des siècles, non point énorme comme l'autre, mais\n tumultueuse comme elle et puissante. Eve au Paradis, Hercule, Persée, Saint\nJean, Luther, les Barbares, Michel-Ange! Et chacun de ces poèmes est une\npersonnification nouvelle de Verhaeren, frénétique et lyrique. Le Paradis est\nune des plus belles pages du maître : il s'y mélange tant de ferveur, tant de\nfraîcheur, tant de foi dans la vie! et les vers, aux passages où Eve est évoquée\navant sa faute, prennent de ces douceurs et de ces grâces d'autant plus émou­\nvantes qu'elles sont inattendues sous la plume brutale du poète. J'aime moins\nSaint Jean où l'effort fut trop grand. Un saint calme, doux et qui pardonne,\nc'est trop difficile à écrire pour celui qui eût si bien évoqué le Saint Jean à\n Patmos dans les éclairs de l'Apocalypse! Mais le chef-d'œuvre du volume est\névidemment Michel-Ange. Ce peintre qui, comme Verhaeren, exalta la force,\ndompta tout ce qui lui résistait, créa des géants et n'aima que la vie puissante\net sauvage. Je parlais tantôt de la Légende des siècles; j'avais tort. Il y a entre\nHugo et Verhaeren une énorme différence. L'un prit l'histoire concrète et la\nfit plus concrète encore. Le poète des Rythmes souverains ne voit dans ses\npersonnages qu'un symbole. Ils deviennent sous sa plume des abstractions, des\nidées passionnées, de simples thèmes de lyrisme. Certaines pièces de la fin du\nvolume ne sont même plus étiquetées d'un nom. Elles, se passent où on veut,\n"}, {"page_pdf": 432, "texte": "                                 LES   POÈMES                                363\n\nquand on veut, n'importe où dans l'humanité. Et là est justement le prodige,\nque Verhaeren qui se révéla dans Toute la Flandre poète réaliste, descriptif,\nconcret et essentiellement national, reste à la fois le plus généralisateur et le\nplus européen des écrivains modernes.\n                                         *\n                                        * *\n   Quatre petits livres encore qui méritent l'attention. Le premier est de\nM. Albert de Bersaucourt. Il est intitulé Vingt-quatre poèmes en prose\npour honorer ma demeure et chanter mon jardin. M. de Bersau-\ncourt est un jeune écrivain très divers, trop divers peut-être. Mais s'il débute\ndans tous les genres, il est avant tout poète. Et ce volume de proses rythmées,\ncomme le précédent Triptyque, est charmant. L'inspiration en est simple,\nbonne, émouvante comme la maison chantée, et l'on y respire tour à tour l'air\nfrais des fenêtres, les senteurs du jardin et l'odeur exquise du fruitier plein de\npommes. M. de Bersaucourt est parmi les jeunes activités littéraires d'aujour­\nd'hui une des plus intenses et des plus spontanées. Le second, la Lumière\ndes buis, est de M. Prosper Roidot, et il contient des pages exquises. Non\nque le procédé ne semble jouer un grand rôle dans cette poésie volontairement\nfloue, mais quel progrès et quelle consolation après le Jeu des dix-huit ans,\ncette méchante plaquette que le poète nous donnait il y a six mois ! Ici il y a\nde la sincérité, de la gravité, de l'émotion, de la tendresse, et certaines pages\nqui sont belles ingénuement — je songe à un poème intitulé Faulx-les-Tombes.\nOn a peu de plaisir artistique à lire M. Roidot, mais pour ceux qui sont\npoètes, quelle délectation lorsque l'on tombe sur des vers prenants comme\nceux-ci :\n\n         Déjà l'air sent les foins. Vingt-quatre mai. J'écoute\n         La soirée où frémit la pluie à grosses   gouttes.\n         Je suis seul La terre sent bon. On entend l'eau\n         Comme une fuite au loin de tout petits sabots...\n\n   Le troisième, ce sont les Poèmes en deuil de M. Louis Boumal. Petit\nlivre d'un adolescent qui sent profondément les choses et qui les dit sans effort,\navec parfois un peu de négligence, mais presque toujours avec un accent qui\ndénote le poète. Le dernier est préfacé par Valère Gille et la préface trop élo­\ngieuse fait tort à ce qui suit et qui est simplement une promesse. M. Robert\nMelot, l'auteur de Printemps, a le temps devant lui pour devenir un vrai\npoète. Il a aussi le talent qu'il faut. Nous lui rendrions le plus mauvais service\nen ne lui disant pas qu'il doit encore travailler beaucoup pour produire une\nœuvre digne de louange. Mais nous applaudissons de tout cœur à son initia­\ntive précoce, à la virtuosité de son style, à la grâce de ces premiers vers...\n                                       *\n                                      * *\n  Notre revue de la production poétique de ces dernières semaines ne serait\npas complète si nous ne signalions un nouveau volume d'anthologie et quelques\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": "364                                DURENDAL\n\n\ntraductions de poètes étrangers. M. Walch nous a donné récemment le pre­\nmier volume du supplément de son anthologie. Il y en aura deux ou trois.\nCelui-ci ne va pas plus loin que l'année 1900 et ne présente qu'un intérêt\nrelatif. On est tenté de dire que le supplément n'était nécessaire que pour les\ndernières années. M. Walch, si justement sévère ordinairement, a accueilli\ntrop facilement ici des choses médiocres, et si certains oublis sont réparés par\nce florilège, si même certains admirables poètes sont révélés par lui au grand\npublic, on se demande ce qu'y viennent faire MM. Valentin, Pitou, Le Leu et\nLéoville L'homme, pour lesquels je l'avoue, je ne ressens pas la moindre admi­\nration. Cela n'empêche qu'au point de vue documentaire ce recueil ne soit\nunique et précieux. Le second volume qui nous portera en plein temps présent\nest attendu avec impatience.\n   M. André Fontainas a publié récemment une traduction de \\' Amour moderne\nde Meredith. Pages extrêmement curieuses qui contribueront puissamment à\nfaire mieux connaître ce très intéressant tempérament d'écrivain. M. Paul\nGallimard a traduit les Poèmes et poésies de Keats et les a fait précéder d'une\nétude très compréhensive sur le grand poète. C'est la première fois, pensons-\nnous, qu'il en paraît une édition française aussi complète, et ceux qui comme\nnous, ont une admiration profonde pour celuij « dont le nom fut écrit sur\nl'eau » ne pourront que s'en réjouir. Mais ce qui est pour nous une révélation,\nce sont les poèmes danois de Sophus Clausen. M. Guy-Charles Cros nous les\nlivre sous ce titre adéquat : De Thulé à Ecbatane. C'est tout simplement\nétonnant. Ce petit livre nous apporte une sensibilité nouvelle, encore inédite,\nsi particulière, et l'on en goûte la saveur avec délice. J'en voudrais citer des\nexemples et je ne le puis, il faudrait choisir. Ou plutôt il faudrait trop citer,\ncar extraits de diverses oeuvres, ces morceaux choisis reflètent chacun une face\ndifférente du grand poète danois. Une seule chose reste constante dans ces\npoèmes divers, c'est l'amour du pays natal, du paysage vert et frais que le\npoète, malgré lui, évoquera toujours dans ses voyages en Italie, vers Ecba­\ntane...\n                                                        PIERRE    NOTHOMB.\n\n\n   Mémento. — A Dieu vat, par Louis Van Single (Gand, Siffer), petit livre\n assez honnête, mais assez banal. Les Voix de la Forêt, par Sylvain Mauprat\n (Paris, Perrin), mélanges sylvestres et nationalistes. Le Mur mitoyen, par\n Zénon d'Halerne! (Bruxelles, Société Belge de librairie) et Le Mal d'amour,\n par Edouard Daänson (Bruxelles, Lamertin), deux chefs-d'œuvre ineffables\n de grotesque prétentieux et naïf. A conseiller à tous les amateurs de ridicule.\n Les Yeux pleins de larmes, par Gabriel-Joseph Gros (Lyon, l'Art libre),\n recueil compact de poèmes inégaux, dont certains sont émouvants et beaux.\n   Nous parlerons dans notre prochain article de deux livres récents très\n remarquables : Le Manteau du passé, de M. Edmond Rocher, et Les Mains\njointes, de M. François Mauriac.\n                                                                       P. N.\n"}, {"page_pdf": 434, "texte": "        Un livre sur Richard Wagner\n\n                                    (Suite)\n\n                 COMME M.      Lichtenberger dans Wagner poète et penseur,\n                     M. Adler, au fur et à mesure de son exégèse, retrace la\n                     biographie de son héros, dont il donne ce portrait moral :\n                        « Une très grande volonté, douée d'une force indomp­\n                     table de suggestion, une volonté qui ne passe que trop\n                     promptement à la violence et au fanatisme, par quoi il\n                     tombe assez souvent dans les plus vives contradictions :\n                     « ma vie est un océan de contradictions ». Puis, le besoin\n                     de vérité qui l'accompagne partout où il n'est pas lié par\ndes préjugés ou trompé par les jugements, les assertions ou les théories des\nautres. Le trait fondamental de son cœur est amour et pitié... Il a, « sans\néprouver d'envie, une haine instinctive des riches ». Humainement, il se\nsent plus près des humbles et des inférieurs, mais sa situation matérielle\nl'oblige à chercher le contact des gens aisés... Il exige de ses amis, un\ndévouement allant jusqu'au complet oubli d'eux-mêmes; de là, tant de\nplaintes et de récriminations qui parfois touchent à l'odieux, ces soupçons\nsur la prétendue infidélité de ses amis... »\n   Et de M me Cosima Wagner, cette discrète mais précise silhouette : « une\nfemme du monde, d'esprit actif et d'une habileté diplomatique, fort entendue\nà récolter les fruits de la production wagnérienne et à modérer la nature\nvolcanique du maître dans ses rapports avec le monde extérieur. »\n   Wagner, on le sait, fit passer quelque chose de lui-même dans plusieurs\nde ses personnages, notamment dans l'impétueux et antithétique Tann­\nhaüser. L'amour filial, qui est encore un trait distinctif de son caractère,\nparle avec une émouvante et naïve spontanéité par la bouche de Siegfried et\nde Parsifal.\n\n                                       *\n\n   Arrivons à ce qui concerne les relations de Richard Wagner avec l'art de\nson temps et les conséquences historiques de son œuvre. Tout au long de\nson livre, M. Adler s'efforce de combattre cette conception assez répandue\nd'un Wagner isolé de son milieu, créant de toutes pièces une formule d'art\nimprévue, sans accointance avec le mouvement général des idées, et l'impo-\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": "366                                 DURENDAL\n\n\nsant par la seule autorité de son génie : erreur imputable d'une part, remar­\nquons-le, aux méthodes courantes d'enseignement d'histoire de la musique,\ndans laquelle on envisage communément, non l'évolution des formes, mais\nune succession accidentelle de compositeurs, d'autre part à l'optique parti­\nculière de la foule qui, de loin, n'aperçoit que les points saillants d'une\nquestion et la personnalité directrice du mouvement général. M. Adler\nrappelle les multiples influences qui ont favorisé l'évolution du génie wagné­\nrien, à commencer par les artistes interprètes (telle la Schröder-Devrient), et\n dont le maître lui-même reconnaît en ces termes le rôle capital : « c'est\nl'interprète qui donne des lois à toute l'association [des artistes] », ajoutant,\n avec son exagération habituelle : « seul, l'interprète est le véritable artiste...\nje serais dix fois plus heureux de me trouver acteur que poète et musicien\ndramatique ». 11 estime que le mérite de Wagner consista moins dans la\ndécouverte d'un principe nouveau que dans la réalisation triomphante\nd'aspirations générales. Tieck et tous les romantiques avec lui rêvent d'une\n « poésie universelle, qui devrait comprendre tout ce qui est poétique » ;\nmais « à ces vagues enthousiasmes, Wagner opposa une détermination pra­\ntique et concrète, en tentant d'associer tous les arts sous la coupole du\ndrame ». De même que Monteverdi, homme de théâtre, positif et pratique,\nest opposé par Gev.iert aux théoriciens de l'école florentine, Wagner est\nopposé ici à Novalis et aux autres songe-creux romantiques; lui ne se lance\npas à la poursuite d'une chimère vaguement entrevue et, sans chercher à\nrésoudre l'un dans l'autre la vie et l'art, il se borne à faire agir celui-ci sur\ncelle-là.\n   Si la poussée générale du flot romantique porte Wagner vers les nou­\nveaux rivages de l'art, nous voyons, par un « choc en retour », le génie\nwagnérien rayonner à son tour sur toutes les formes d'art de son temps, y\ncompris les arts plastiques, le théâtre dramatique allemand, la mise en\nscène et la décoration, — qui prennent à partir de là une importance excep­\ntionnelle. C'est le « triomphe de l'idée wagnérienne ».\n   M. Adler ne fait que toucher ce point et s'en tient plutôt à l'influence wag­\nnérienne dans le domaine lyrique proprement dit. Peut-être n'insiste-t-il pas\nassez, ici, sur ses avantages, car il est hors de doute que l'œuvre de Wagner\na été en toute première ligne une œuvre d'épuration artistique. Mais il a\nraison quand il constate :\n   \" La force élémentaire de Wagner produisit une impression d'abattement\nsur la production des opéras ; elle en est restée comme paralysée chez les\nAllemands. Là où le pied du géant laissa son empreinte, l'herbe ne croît plus\npendant longtemps. Il en fut jadis ainsi en Angleterre, pour l'oratorio, et en\nAllemagne aussi, après que Handel eut écrit ses œuvres. Ce n'est qu'un\ndemi-siècle plus tard que renaissent, avec Haydn, les premières œuvres de\nvaleur équivalente. »\n   Parmi les inconvénients de l'influence wagnérienne, M. Adler signale l'hy-\npertrophie musicale qui caractérise nombre d'oeuvres de la dernière décade.\n« Dans de simples opéras féeriques [lisez : Hànsel et Gretel], nous voyons un\ninutile tracas de contrepoint, une surcharge de modulations. D'autres Sieg-\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "                    UN LIVRE SUR RICHARD WAGNER                             367\n\n\nfritd Wagner?] commencent par Wagner pour finir par Lortzing. » Voici\npour Salomé :\n    « Ce que nous avions déjà reconnu en certains endroits de la trilogie, cette\nexaspération qui, à la poursuite du réalisme, en vient à sortir de la nature, est\nici pris pour principe; de l'exception on fait la règle. L'expression de la lai­\ndeur morale et de l'odieux conduit à un style de musique où la technique et\nle talent passent au premier plan, presque à l'exclusion de tout autre objet.\nLa recherche dans les transformations, liaisons et travestissement des motifs,\ndans la dissolution de la tonalité, les tons incompatibles qui tantôt se font\nsuite avec dureté, tantôt se combinent ensemble, la subordination de la voix,\nqui succombe à l'excès de la force orchestrale, l'empiètement sur le domaine\nde la musique à programme, autant de signes d'une décadence dont on trou­\nvera moyen de sortir, quand les nouveautés qui apparaissent en cette œuvre\net en quelques autres de même tendance auront été adoptées dans la mesure\noù le développement futur de l'art le permettra... »\n   De ce réquisitoire, ne retenons que l'observation relative entre la dispro­\nportion entre la voix et l'orchestre, et reconnaissons une bonne fois combien\nelle est fondée pour la presque totalité des drames lyriques écrits depuis\nRichard Wagner et pour ceux du maître lui-même. Cette disproportion, il est\nvrai, n'existe pas toujours, puisque dans tous les passages d'expression\nmodérée, une partie seulement de l'appareil orchestral est mise en jeu ; mais\ndès que l'exaltation sentimentale ou la situation dramatique appellent une\nprogression sonore, cordes, bois et cuivres sévissent à la fois et la voix reste\nécrasée sous l'avalanche sonore, à moins d'une disposition spéciale de l'or­\nchestre ou d'une atténuation qui diminue l'effet, alors que le maximum de\nsonorité de chaque instrument isolé correspond seul à tel maximum psycho­\nlogique. L'écrasement de la voix par l'orchestre fut le reproche tour à tour\nformulé et réfuté le plus passionnément au temps des grandes luttes livrées\nautour du drame musical. Puis, Wagner définitivement accepté et son style\nassimilé par toute la jeune école, l'accoutumance se fit; les grands déploie­\nments orchestraux devinrent la règle et le fait d'une malheureuse voix de femme\nluttant contre une centaine d'instrumentistes déchaînés, qui étonnera les géné­\nrations futures, ne frappa plus personne. Ce n'est là, suivant nous, qu'une\nmanifestation isolée de la déviation singulière qui s'opère, depuis un siècle,\ndans les besoins de l'oreille au point de vue de la dynamique musicale et qui\naboutit de nos jours à une disproportion flagrante entre le moyen et l'effet.\nIl est à peu près certain qu'un ff orchestral du temps de l'école viennoise\n(sans vouloir remonter plus haut) correspond à peine, comme intensité sonore,\nau mf du grand orchestre contemporain, dont les tonitruants éclats sont tout\nprès d'excéder les limites de la tolérance de l'oreille humaine; mais il est dou­\nteux que l'effet ait crû en proportion. D'ailleurs, une réaction s'opère, puisque\nl'orchestre de M. Debussy est infiniment plus tempéré que celui de Wagner,\nsans cependant que l'effet soit relativement moindre.\n   La réaction debussyste est constatée par M. Adler, qui constate au surplus\n« qu'en France, le développement de l'opéra — sauf pour quelques produits\nextérieurement imités de Wagner — est la suite naturelle des traditions\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "368                               DURENDAL\n\n\nlocales ». Quant aux véristes italiens, « leurs œuvres sont écrites pour leur\ntemps, limité à celui-ci ; ce sont des mouches éphémères. On ne doit pas rat­\ntacher les véristes italiens à Wagner ; entre eux et le maître, il y a un abîme\nque traversent quelques rares ponts bien étroits. Leur cuirasse de cuivre\nn'est pas wagnérienne, mais formée et travaillée sur le sol natal. Leur style\nest impur, leur procédé de composition musicale et dramatique procède de\nl'opéra français ».\n   Dans un autre ordre d'idées, et pour épuiser tout ce qui concerne le testa­\nment artistique de Wagner, terminons par cette petite consultation concer­\nnant le privilège du théâtre de Bayreuth au sujet de Parsifal, tour à tour\nattaqué et défendu, dans les dernières années, avec tant de vivacité. On lira\navec intérêt l'avis motivé d'un historien et d'un critique qui fait autorité dans\nles pays allemands.\n   « ... Wagner, supposant que les théâtres ordinaires ne sauraient répondre\nà ces exigences, limita les représentations de cette œuvre au théâtre de\nBayreuth. Il était d'avis qu'avec ce poème, « il était entré dans un domaine\nqui devait avec raison demeurer interdit à nos théâtres ». Nous ne voulons\npas discuter. Wagner n'a pas toujours été de cet avis, comme le montrent\nses négociations avec un entrepreneur de spectacles. Il faut remarquer en\noutre que d'autres ouvrages, animés d'un esprit aussi pieux, peuvent être\ndonnés sur différents théâtres et en différents festivals d'une façon abso­\nlument satisfaisante. Ce n'est pas le genius loci, mais le genius operis, qui\nexerce alors sa puissance. A Vienne, nous en avons un exemple chaque\nannée, aux représentations de la Sainte Elisabeth de Liszt...\n   » De même que, dans nos théâtres voués au culte wagnérien, la repré­\nsentation se rapproche de l'idéal ou s'en éloigne, selon les moyens dont on\ndispose, de même en est-il à Bayreuth. Comme Wagner disait jadis, s'adressant\nà Vienne au public, après la représentation de Tannhaiiser, qu'il trouvait\ncelui-ci interprété « aussi bien qu'en étaient capables les forces dont on\ndisposait », Liszt fut amené à dire, à Bayreuth, après une représentation de\nTristan : « Je ne crois pas qu'elle pût être meilleure, étant données les\nconditions présentes. »\n   » Comme corollaire du privilège accordé à Bayreuth pour Parsifal, Wagner\nespérait voir se créer une « école d'exercice pour les chanteurs dans le style\nqu'il avait fondé ». Il ne fut pas donné au maître d'accomplir ce projet, et\npar là se trouve anéantie la possibilité de réaliser son intention... D'ailleurs,\npour maîtriser les emplois si difficiles des œuvres wagnériennes, il faut un\nexercice et une expérience qu'on ne peut acquérir que sur la grande et vaste\nscène de la vie et de l'art. Le dressage ne suffît pas... C'est un préjugé que\nde croire que la familiarité des œuvres du passé empêche la compréhension\ndu style wagnérien. Au contraire, l'artiste aura acquis par la probité de chant\nque lui aura value, par exemple, l'interprétation des œuvres de Mozart,\ndes avantages précieux pour rendre les œuvres wagnériennes. La variété des\nexigences ne gâte que l'artiste dont il n'y a rien à faire. L'histoire nous offre\nsous ce rapport assez d'exemples. Elle nous démontre aussi que les bons\nchanteurs wagnériens sont également excellents dans d'autres chefs-d'œuvre.\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "                   UN LIVRE SUR RICHARD WAGNER                              369\n\n\nLes défauts et les fautes que l'on remarque chez eux correspondent presque\nexactement aussi à leur insuffisance dans l'interprétation d'autres œuvres.\n   » ... L'art de Wagner dépasse aujourd'hui Bayreuth, Wagner appartient\naujourd'hui au monde entier. Les festivals dramatiques chez les anciens\nGrecs, leurs attaches avec un lieu déterminé, sont des phénomènes inhérents\nà l'organisation du monde ancien. L'antiquité n'avait point de ville comptant\ndes millions d'habitants, comme aussi pas de quatrième état, une classe qui\nchez nous élève à bon droit la prétention de participer à tous les biens de la\nculture intellectuelle. La grande masse de la population peut exiger que les\nproduits de la plus haute manifestation intellectuelle lui soient accessibles.\nSon recueillement profond et pieux, qui contraste avantageusement avec la\ndissipation des Dix-Mille de la classe dirigeante, garantit un accueil digne\ndu sentiment des œuvres. Ici, nous avons affaire au peuple, que Wagner\nrévère ; ici nous trouvons ce respect artistique que réclament les romantiques.\nLes représentations artistiques, en quelque lieu que ce soit, seront toujours\nsuivies, par un tel public, selon leur caractère. Partout 1e succès dépend de\nla personnalité qui dirige de telles entreprises. Wagner n'a pas laissé un\nsystème pour l'interprétation de son style ; ses principes ont été colportés de\npar le monde par ses apôtres. Cette tradition verbale n'est pas secrète, mais\nune série de talents pourvoit en différents lieux à la réalisation des principes\n de style de l'art wagnérien. »\n\n                                         *.\n                                     *     *\n\n   Le livre de M. Adler, remarquablement bien traduit par M. Louis Laloy,\nest écrit avec une parfaite simplicité, sans verbiage inutile, avec de temps\nen temps des mots qui font image : Un thème greffé sur. un autre thème\nest désigné très heureusement au moyen du terme technique de « contre-\nsujet », ce qui correspond exactement au procédé de contrepoint dramatique\nsuivi par Wagner; dans l'ensemble vocal de la bagarre, des Maîtres-Chanteurs,\nles groupes, alternant entre eux, se jettent, « comme des cailloux », des\nfragments de la chanson galante de Beckmesser; dans Parsifal, chaque acte\na sa note fondamentale particulière, le tout étant réuni par la « g r a n d e\naccolade » du travail thématique; et dans la vie même du maître, l'inter­\nvention providentielle de Louis II, au moment le plus critique, semble à\nl'auteur « un de ces miracles que, dans ses opéras, Wagner considère\ncomme la réalisation de conditions naturelles ».\n   Le défaut du livre est dans la quantité même de renseignements et d'idées\nprésentés en une masse compacte et assez confuse, dont ne se dégage aucune\ngrande ligne. Le défaut est d'ailleurs imminent quand il s'agit d'une œuvre\ncomme celle de Wagner, complexe au point qu'on ne peut en examiner un\nélément sans que tous les autres s'imposent aussitôt à l'esprit.\n   Quelques autres remarques encore, notamment en ce qui concerne les\nprocédés musicaux propres à. Wagner. Cette instabilité harmonique résultant\nde l'incessant mouvement modulatoire n'est pas seulement compensée par\nl'unité de coloris de chaque scène capitale du drame, elle est dissimulée\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "370                               DURENDAL\n\n\nen partie par l'emploi systématique et régulier de « chevilles harmoniques »,\nc'est-à-dire d'accords consonnants (le plus souvent présentés sous la forme\nautoritaire de quarte et sixte) formant centre tonal, vers lesquels tout monte\nou d'où tout descend, et qui coïncident toujours avec un mot, un acte, un geste\ndécisif. Au point de vue mélodique, il eût été intéressant de dire quelques\nmots de l'ornementation vocale chez Wagner, laquelle, partant des\nvocalises du Vaisseau-Fantôme, aboutit aux « mélismes expressifs » des\nNibelungen et de Tristan (salut d'amour de Brunehilde, grupetto accouplé au\n « chant de mort » de Tristan).\n    De même en ce qui concerne le caractère de lancinante nostalgie particu­\nlier à l'harmonie tristanesque, dû en grande partie à l'emploi systématique,\ntout au long de la partition, des « retards montants ». M. Adler, signalant\nl'unité tonale des Maîtres-Chanteurs, estime que « ce n'est pas par hasard que\nl'œuvre commence en ut majeur et se termine en cette tonalité ». Certes, la\npartition des Maîtres, au point de vue modulation, est infiniment plus tem­\npérée que les autres, mais l'exemple ne nous paraît pas heureusement choisi.\n Il s'agit ici d'une simple coïncidence résultant de l'emploi, au début comme\nà la fin de l'œuvre, du thème des Maîtres-Chanteurs, qui dans les moments\ndécisifs amène toujours la tonalité simple, franche, un peu commune d'ut\nmajeur. On sait que Wagner, qui ne négligeait aucun moyen susceptible de\nconcourir à l'effet, avait soin de choisir, pour chacun de ses motifs, la tona­\nlité la plus caractéristique ; c'est ainsi que, dans les mêmes Maîtres, le thème du\n « Charme de la nuit d'été » ramène régulièrement la tonalité magique de si\nmajeur, que, dans les Nibelungen, le thème du Walhall évoque le ton somp­\ntueux de ré bémol, etc. M. Adler remarque que certains thèmes sont d'inven­\ntion « absolument mélodique » et donne en exemple celui de l'Interrogation\nau destin, des Nibelungen (le motif qui résonne notamment aux cuivres quand\n Brunehilde apparaît aux yeux de Siegmund). La formule en question nous\nparaît relever plus du domaine de la mélodie que de l'harmonie, cette der­\nnière ne faisant que préciser la signification mélodique. Il s'agit ici de l'adap­\ntation musicale de l'interrogation (l'élévation finale de la voix) dont on trouve\ndes exemples nombreux en musique, depuis la lyrique grecque jusqu'au\nmuss es sein? de Beethoven, en passant par tels madrigaux de la Renaissance :\ncoïncidence qui, soit dit en passant, milite en faveur de l'hypothèse d'Herbert\n Spencer (insuffisante par elle-même, mais n'en renfermant pas moins une\n part de vérité) sur l'origine rhétorique de la musique. Enumérant les quelques\n ensembles vocaux que l'on retrouve dans les œuvres de la dernière manière,\nM. Adler allègue que Parsifal est « nettement un opéra avec chœurs ». Le\n terme d' « opéra » nous paraît un peu vif. Parsi/al n'offre plus aucune trace\n de l'ancienne forme strophique. Les ensembles vocaux, à la vérité, y sont\n nombreux; mais les personnages qui les chantent (chevaliers du Graal, filles-\n fleurs) présentent le caractère d'entité collective qui, dans le système wagné-\n rien, justifie les ensembles réguliers; dès que l'unité de sentiment est rompue\n (apostrophes tumultueuses des chevaliers à Amfortas, effroi des filles-fleurs à\n l'arrivée de Parsifal), nous retrouvons des ensembles « accidentels » sem­\n blables à ceux de la bagarre des Maîtres et des Walkyries, et conforme à la\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                   UN   LIVRE   SUR   RICHARD    WAGNER                   371\n\n\n\nréalité elle-même... A propos de Parsifal, M. Adler estime que le magicien\nKlingsor (le « Klingschor » de Wolfram d'Eschenbach) est identifié par\nWagner, « pour le nom et le caractère », avec le Klingsor de la guerre à la\nWartburg. 11 eût été bon de faire remarquer ici qu'après sa mort, ce minne­\nsinger lui-même devint dans l'imagination populaire un magicien, au même\ntitre que Virgile dont il est dit le s neveu » et avec lequel il est fréquem­\nment confondu, notamment par Hans Sachs; il se rendait au tournoi de la\nWartburg à travers les airs, enveloppé dans un manteau magique, etc. Pour\nses contemporains même, il « sentait le fagot » ; en l'identifiant avec le\nmaître du châtel-merveil, Wagner ne faisait donc qu'étendre la calomnie, en\nl'immortalisant dans un chef-d'œuvre.\n   Encore quelques remarques, d'ordre plus général. Au sujet de thèmes con­\nducteurs, M. Adler cite cette observation assurément caractéristique de\nWagner que « ce genre d'explication ne peut être satisfaisant pour un musi­\ncien. Qu'on familiarise de la sorte des amateurs avec l'étude des arrange­\nments pour piano, il n'y voit pas d'inconvénient. Mais ce qui est digne\nd'attention, ce sont les combinaisons complexes des thèmes, et comment la\nmusique s'adapte au drame... » Et l'auteur part de là pour condamner les\nexégètes « qui en sont restés à la puérile satisfaction de découvrir un motif\nou l'autre et de leur donner des noms souvent superflus, même impropres et\ntrompeurs ». C'est ce que Hanslick appelait la motiven-fangerci (pêche aux\nmotifs). Mais celle-ci n'est-elle pas la conséquence logique du système? Le\nmotif conducteur — ou quel que soit le nom qu'on lui donne —. une fois\nadmis, n'était-il pas tout indiqué de spécifier la signification de ceux qui\napparaissent dans le drame musical, de les caractériser d'un nom et de les\nrechercher dans le tissu musical? Les guides thématiques de von Wolzogen\net d'autres furent sans contredit, pour le drame musical, un puissant moyen\nde propagande et d'initiation. — Au sujet de l'influence exercée par Wagner\nsur les compositeurs de la présente génération, M. Adler aurait pu préciser\ndavantage la forme concrète affectée par cette influence, et expliquer par là\nmême son irrésistible puissance. Suivant nous, Wagner a créé dans ses œuvres\nune sorte de formulaire expressif des quelques sentiments élémentaires, des\nquelques conflits dramatiques et des quelques « milieux », très peu nom­\nbreux, qui forment le fond du théâtre musical ; et ces expressions wagné­\nriennes sont si admirablement justes, vraies, elles correspondent si bien à\nnotre sentiment moderne; nous les avons tant entendues, on les a si assidû­\nment analysées, que les jeunes compositeurs ne peuvent plus s'exprimer, ni le\npublic comprendre, sans emprunter les « mots » de ce langage musical. Nous\nnous dégageons à peine aujourd'hui de cette influence; et l'effort manifeste\nréalisé par ceux qui, comme d'Indy, prirent l'initiative dé l'affranchissement,\ndonne la mesure de la tyrannie subie.\n   Deux remarques encore au point de vue historique. M. Adler établit un\nparallèle entre les origines du drame musical en Angleterre et dans les\nautres pays, les « masques » anglais se distinguant du drame lyrique flo­\nrentin et notamment des premiers opéras français en ce sens qu'ici le texte\nest entièrement mis en musique, tandis que là on voit alterner musique et\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "372                                  DURENDAL\n\n\n\ndiscours. Cette distinction nous paraît spécieuse en ce sens que, partout,\nl'opéra ou le drame musical proprement dits ont été précédés de pièces où\nles deux éléments se combinent diversement, sans se pénétrer; en France,\nnotamment, les adeptes de l'Académie de Baif cultivèrent ce genre, et les\nmasques anglais eux-mêmes se retrouvent dans les \" mascarades \" de Mellin\nde Saint-Gelais, Jodelle, etc. (1). — Enfin, M. Adler, ayant rappelé la\ncréation du dramma per musica à Florence, écrit : « A côté de ce parti de\nl'opéra purement dramatique, enfant de la Renaissance, engendré par le\ngénie de la musique, un autre parti se dessine, qui tient au plaisir des sens,\nsacrifie aux flatteries du son, à l'agrément... » C'est l'école de l'opéra-con­\ncert. Mais doit-on considérer celui-ci comme une création indépendante de\nla première, d'un « autre parti » ? Nous ne le croyons pas; le dramma pcr\ntnusica des Florentins aboutit insensiblement à l'opéra-concert de l'école\nnapolitaine, Caccini et Pcri se relient à Scarlatti par l'intermédiaire de\nMonteverdi, Cavalli, Provenzale et d'autres. Plus tard, il est vrai, avec la\nvulgarisation du théâtre lyrique en Europe, deux courants se dessinent et se\nsubdivisent encore ; mais à l'origine, il y a plulôt évolution (dans le sens\ndécadent) que simultanéité.\n   Si nous avons cru trouver quelque confusion dans le plan de l'ouvrage si\nnourri de M. Adler, ce défaut est compensé par une excellente table analy­\ntique, comprenant plus de sept cents articles. Un tableau chronologique de\nquelques centaines de faits, partant de la naissance de Shakspeare et de\nMonteverdi (1564 et 1567) et se terminant par Pelléas (1902) et par le terme\nlégal de la propriété artistique des œuvres de Wagner (1914), en passant\npar tous les événements intéressant de près ou de loin l'activité artistique\ndu maître, sera également consulté avec fruit.\n                                                                 ERNEST CLOSSON.\n\n\n\n\n  (1) R. ROLLAND, Histoire de Fopira en Europe avant Lully et Scarlatti, chap. VIII.\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                      Gazette des Livres\n\n                 LA mort d'Edouard VII imprime Un cachet tout particulier\n                   d'actualité au livre piquant et curieux, amusant et vivant,\n                   de Léon Souguenet : A la découverte de Londres (1). Cela\n                   est sans prétention : « un album de photographies, quel­\n                   ques-unes instantanées, les autres avec pose » — mais\n                   sous ce négligé voulu et ce sans-gêne prémédité, il y a\n                   cette chose exquise et rare et que Souguenet possède à\n                   un si haut degré : le naturel... En lisant du Souguenet,\n                   j'imagine que maints jeunes polygraphes se disentavecune\nsuffisante assurance : « J'en ferais bien autant. » Essayez — et vous vous\napercevrez vite combien un tel art — ce maniement du Kodak littéraire —\nexige d'observation juste et prompte, de finesse psychologique et de spontanéité\nverbale... Peuh ! du reportage! — Pourquoi pas? Il n'y a plus, en littérature,\nde genre noble et de genre roturier; l'œuvre vaut, peu importe sa classi­\nfication, par la valeur de l'artisan et j'imagine que les notes imprévues,\nchatoyantes et si pittoresquement mouvementées de Souguenet — des sil­\nhouettes de Renouard dans une atmosphère à la Raffaeli — survivront à\ntant de laborieuses, prétentieuses et compliquées « tranches de vies » que je\nsais bien. Et puis, enfin, il ne manque pas d'écrivains solennels en Bel­\ngique; si Souguenet n'existait pas, il faudrait l'inventer; ce ne serait pas\ncommode, sauf pour la petite besogne anticléricale à quoi il s'entraîne de\ntemps à autre et pour laquelle, il devrait à lui-même et à son art, de se faire\nbénéficier du remplacement.\n\n                                          *   *\n\n   Comme Léon Souguenet, Edouard Ned est journaliste... Et de même\nqu'Edmond Picard affectionne de parler aux lecteurs de la Chronique, par\nl'intermédiaire du citoyen Tournebourne, Edouard Ned s'est payé le luxe\nd'un régisseur parlant au public du National : M. Goedzak, philosophe bru-\nxellois (2). Que disant son mot sur toutes choses, M. Goedzak ne soit pas\nintéressant et neuf tous les jours, c'est entendu. Mais en général, il a du bon\nsens, de la bonhomie, de l'entrain et de la verve ! Il aime les arbres, s'attendrit\nsur les bêtes et ne malmène pas trop les hommes. Et puis quand il parle, on\n\n  (1) Bruxelles, Van Oest et Cie, 1910.\n   (2) Bruxelles, Association des Ecrivains belges, 1910.\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "374                                  DURENDAL\n\n\n\noublie volontiers que l'interlocuteur est M. Goedzak, philosophe bruxellois;\ncar la façon dont il parle rappelle l'art délicat, nuancé et primesautier de\nl'auteur d'En pays Gaumet, et cela est un vrai plaisir et qui rend indulgent\nvis-à-vis de quelques rares prud'hommismes.\n\n                                           *\n\n    Ame belge, âme flamande, âme wallonne, il suffit de l'apparition d'un de\nces vocables synthétiques pour que toute une catégorie de gens se conges­\ntionnent de colère. Mieux que par des disputes théoriques, notre personnalité\nnationale se défend par des œuvres : en ce sens, connaissez-vous apologie\nplus juste à la fois et plus harmonieuse de l'âme wallonne que le Pays\nwallon (1) de Louis Delattre... Délicieux petit livre qui fut mon compagnon\nde route, l'autre semaine, pendant quelques jours de vagabondage en\nWallonnie, et dont j'appréciais la sûreté d'observation en même temps que\nla fine sensibilité caressante... Combien caractéristiques, les menues nota­\ntions dans le genre de celle-ci : \" Le Wallon, plus psychologue souvent que\nlibrement sensuel... \" ; ou encore un petit couplet sur la « furie wallonne de\npétulance » ; ou enfin tant de jolis traits de mœurs, pittoresquement égrenés\ndans la succession des paysages ! Louis Delattre a écrit là, avec son art d'un\nréalisme si élégant, la Bible de l'âme wallonne, une de ces œuvres qui\ndemeurent parce qu'elles résument les tendances et les aspirations de toute\nune littérature.\n   A cette littérature, que nous vaut l'âme wallonne, se rattache le nouveau\nvolume de contes de George-Rency : Frissons de vie. Le conte est, pour ce\nbelliqueux critique, la halte reposante de l'intellectualité; mais on risquerait\nde se tromper fort en considérant les contes de George Rency comme un\nrésultat accessoire de son activité littéraire. En un genre dont Maupassant\ndotait, en France, la maîtrise, Rency est en voie de conquérir, chez\nnous, une des premières places! Et à cet égard les Frissons de vie (2)\nmarquent un nouveau progrès sur les Contes de la Hulotte. De plus en plus\nRency vise et réussit à encadrer, dans un récit rapide, nerveux et simple,\ndes péripéties d'existence, cueillies à même la vie quotidienne et qui se\nracinent dans la mentalité nationale! Foin des cas rares et des psycho­\nlogies d'exception ! M. Rency ne demande à sa race que les fleurs de\nsensibilité qu'elle peut donner et il les offre avec cette indulgence un peu\nironique qui est l'originalité de sa manière de conter. Peut-être cette manière\ngagnerait-elle encore à une moindre recherche de l'objectivité et de la\nneutralité dans le style. Une note plus imprévue, une impression plus\npersonnelle, piquées de-ci de-là dans le récit, fouetteraient, me semble-t-il,\nl'intérêt et écarteraient toute menace de monotonie... Je dis cela — et si\naprès l'avoir dit, je relis Un héros et Une âme conjugale je ne suis pas du tout\ncertain que l'art par quoi se distingue ces deux récits typiques ne leur\n\n (1) Bruxelles, Association des Ecrivains belges, 1910.\n (2) Bruxelles, Lamberty, 1910.\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "                            GAZETTE DES LIVRES                                375\n\nvienne pas surtout de la discrétion voulue du conteur s'effaçant derrière le\nconte !\n                                    *\n                                   * *\n\n   Ame wallonne, âme flamande... L'âme flamande sert de prétexte— car ce\nn'est que cela — à des notices soignées, intelligentes, un peu trop sommaires,\nsur les meilleurs de nos paysagistes belges. Auteur : M. Albert Croquez (1),\navocat à Paris... Le volume est intéressant et bien édité... Mais que nous\nveut M. Croquez, dans sa préface, en prenant la défense des « Marches du\nNord » ? Si je comprends bien — et ce n'est pas toujours facile — il déplore\n« la division fantaisiste de la Flandre entre deux pays » et revendique la\nFlandre « comme nécessaire à la vie française »... L'annexion alors?\n« L'action morale appuyée sur la puissance matérielle » ?... M. Albert\nCroquez est encore un de ceux qui feraient bien de fréquenter l'école primaire\nde notre nationalité : il y apprendrait que le Belge a sa psychologie à lui,\nson histoire à lui, son art à lui — tout ce qui fait sa personnalité et tout ce que\nM. Croquez, il faut lui en savoir gré, aime et admire en nous! Voisiner avec\nla France intellectuelle, parfait; être absorbée par elle, non pas!\n\n                                           *\n\n   Cette autonomie de notre Art et de nos Lettres, des hommes de talent et\ndes hommes de bonne volonté ont entrepris, ces temps derniers, de l'in­\nculquer à notre jeunesse, et c'est vraiment là un geste de salutaire et bien­\nfaisant patriotisme.\n   M. l'abbé Paul Halflants eut l'honneur de la première initiative en ce\nsens : dans son Histoire de la Littérature française au XIXe siècle (2) dont deux\nvolumes ont déjà paru, il étudie, parallèlement aux maîtres français, les\nécrivains belges d'expression française. Et cette critique en diptyque,\nportant la marque d'une analyse très informée et très déliée, fait de l'œuvre\nde M. l'abbé Halflants le manuel d'information-type qui convient aux\nadolescents... Ce livre circule déjà dans plusieurs de nos maisons d'édu­\ncation — mais je souhaiterais, dans l'intérêt à la fois de la jeunesse et\ndes lettres, que son emploi, comme « guide des jeunes littérateurs », fût\ngénéralisé... Les élèves y gagneraient et peut-être aussi un peu les maîtres!\n   Les Révérends Pères Boubé et Parra, S. J., ont publié de leur côté des\nPages choisies des auteurs belges (3), choix judicieux où chaque écrivain bénéficie\nde la mise en lumière d'un fragment de son œuvre, caractéristique de sa\nmanière de penser et d'écrire. Les « extraits » sont précédés de brèves\nnotices, nerveusement écrites et dont maintes forment silhouette. Le volume\nest préfacé d'une histoire en raccourci de la Littérature belge que M. Albert\nCroquez — dont question ci-dessus — lirait et méditerait utilement, car se\n\n  (1) Bruxelles, Xavier Havermans, 1910.\n  (2) Bruxelles, De Wit, 1910.\n  (3) Tournai, Casterman, 1910.\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "376                               DURENDAL\n\n\ncompatriotes les Pères Boubé et Parra — tous deux Français — y démontrent\n« que la gloire la plus pure et la plus belle des écrivains belges est d'avoir\nsu, avec cette langue française telle que nous la parlons nous-mêmes, se\nfaire une littérature distincte, nationale par le fond comme par la forme, et\nfière à bon droit de ses originales créations, \"\n   La même idée se trouve développée dans le simple et presque touchant\ndiscours-introduction que M. Flameng, inspecteur cantonal de l'ensei­\ngnement primaire, adresse « aux élèves des établissements d'instruction\nmoyenne » en tête du livre : Les Ecrivains belges d'aujourd'hui (1) où figurent,\npar des pages qui attestent la riche variété de notre production littéraire,\ncinquante écrivains belges!\n   Allons, voilà encore du bel et fécond prosélytisme ! Et de toutes parts,\nainsi, se suivent et se multiplient les efforts de propagande destinés à\nconquérir à nos Lettres nationales, la curiosité, la sympathie et l'enthou­\nsiasme des adolescents.\n\n                                         *\n                                     *       *\n   Un nouveau volume de M. Paul Bourget, au titre déconcertant : La Dame\nqui a perdu son peintre (2). Il s'agit tout simplement d'un chef-d'œuvre de la\npeinture qui n'est pas un chef-d'œuvre, puisque son auteur n'est pas un\nmaître, mais un rapin débutant. Mince intrigue, assez péniblement agencée,\net qui ne vaut que comme prétexte à quelques curieuses pages d'observation\nsur le maquignonnage artistique dont tout tableau célèbre — authentique ou\nfaux — forme le centre. Le reste du livre renferme des contes, 'contés avec\ncet hiératisme mondain, qui est la façon de M. Bourget et où de prétendus\ncas psychologiques ne sont au fond que des cas pathologiques. De savoir si\nM. X... aura des succès d'alcôves ou si M. Y... cédera aux exigences de son\ntempérament, voilà qui reprend, hélas! dans la mentalité de M. Paul\nBourget, une importance qu'on pouvait espérer abolie !\n\n                                      *\n                                     * *\n   Et enfin des livres de critique : Les Portraits littéraires (3) de M. Joseph\nAgeorges, notations alertes et justes, un peu brèves, sur les « actualités »,—\nde la cinématographie, avec la papillonnante fois que le mot comporte; Dans\nle jardin de Sainte-Beuve (4) de M. Georges Grappe, où les maîtres du Roman­\ntisme et du Réalisme sont étudiés d'une façon complète et soignée; le volume\npourtant vaut surtout par sa préface originale et si joliment ironique : un\ninterview posthume avec l'ombre de Sainte-Beuve et qui rappelle l'exquise\nmanière désinvolte des Huit jours chez M. Renan de Maurice Barrès.\n\n\n  (1) Bruxelles, Lebègue, 1910.\n  (2) Paris, Plon, 1910.\n  (3) Paris, Vitte, 1909.\n  (4) Paris. Stock, 1909.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                             GAZETTE DES LIVRES                            377\n\n\n   Quoi encore? Au service des Idées et des Lettres (1), une anthologie un peu\ndéjetée des œuvres de M. Etienne Lamy, où il y a beaucoup d'excellente\npolitique et un peu d'honnête littérature; Le Son des Ames (2) par M. Théodore\nCotelle, groupe de monographies, où il est question, sans grand imprévu, du\nthéâtre de Hugo, tandis que les idées sociales de Flaubert sont l'objet d'une\ntrès intéressante et très originale controverse ; et enfin la Vie au Théâtre (3)\nde M. Henry Bordeaux : on retrouve dans ce livre toutes les qualités souples\net déliées qui distinguent le beau talent d'analyste de M. Bordeaux; quand\nce talent se voue à la mise en relief d'oeuvres illustres ou marquantes, Phèdre,\nAndromaque, La Parisienne, La Course au Flambeau, il leur donne une vie nou­\nvelle ; et quand ce talent condescend à s'occuper des niaiseries courantes ou\ndes passagères malpropretés du théâtre contemporain, il leur fait un excès\nd'honneur d'ailleurs compensé par une défense très courageuse de la vérité\net de la décence.\n                                         *\n                                       * *\n    Des lecteurs de Durendal — ou plutôt des lectrices — veulent bien me\ndemander mon avis sur la Revue française (4)... A leur intention, j'ai suivi\npendant quelques mois ce périodique, qui semble vouloir exécuter une\nmarche parallèle — ceci est un euphémisme — aux Annales politiques et\nlittéraires.\n    A vrai dire, je n'ai jamais aimé le chéverchoutisme louvoyant de ces sortes\nde publications — comptoirs à tisanes où l'insapidité est la règle com­\nmerciale de la maison. Je suis fort aise que la Revue française s'inspire d'une\nmentalité plus personnelle et plus brave. La peur des idées n'y apparaît point\ncomme la sagesse de la clientèle. A ce compte, elle risque d'avoir un succès\nmoindre, mais elle s'assurera une influence plus haute et plus bienfaisante.\nEn Belgique surtout, nous demandons à une Revue non pas de viser à être\nla pourvoyeuse de toutes les superficielles curiosités, mais plutôt d'am­\nbitionner, dans le domaine de la pensée, le rôle d'un guide sûr, sincère\net franc.\n                                                   FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n\n\n\n  (1) Paris, Bloud, 1910.\n  (2) Paris, Sansot, 1910.\n  (3) Paris, Plon, 1910:\n  (4) Paris, Marne.\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "                      Lettre parisienne\n                       LA comète de Halley — rien de commun avec Alphonse —\n                         a nourri bien des gens. Les journaux ont raconté quantité\n                         d'anecdotes sur sa chevelure et il n'est pas jusqu'aux\n                         littérateurs qui n'aient été enflammés par ce dangereux\n                         voisinage. Nous eûmes déjà une exposition de peintures\n                         représentant les inondations de Paris et Dieu sait le nom­\n                         bre de « croûtes » qu'ont charriées les eaux jaunes. Vous\n                         verrez qu'on publiera sous peu de gros romans sur l'astre\n                         phénomène. Nous n'y échapperons pas et si nous sommes\nsortis sains et saufs de la traînée de gaz méphitiques, nous risquons de mourir\ndes suites de notre frayeur, par une trop lourde absorption de littérature\ncomateuse.\n                                             *\n                                           * *\n   Quelque chose nous a pourtant davantage passionnés que l'état du ciel, je\nveux parler de la récente élection à l'Académie française. Les luttes ter­\nrestres n'ont pas moins d'intérêt que le combat des éléments et lorsque\nles passions humaines entrent en conflit elles ne laissent pas de faire un\nbeau tapage.\n   Deux candidats redoutables étaient en présence, Mgr Duchesne et\nMgr Baudrillart, tous deux fins duellistes, mais jouant chacun un jeu diffé­\nrent ; celui-ci portant des coups droits, celui-là usant de feintes et de contre-\nattaques. L'un et l'autre méritaient ce fauteuil tant convoité. L'attitude du\nrecteur de l'Institut catholique fut toujours fière et loyale. Le directeur de\nl'Ecole française avait pour lui sa malice, ses intrigues et son méchant carac­\ntère. Je mets à part, bien entendu, la valeur littéraire, le poids d'érudition\ndes deux compétiteurs, car on arrive rarement à l'Académie avec un\nbagage purement livresque ; pour franchir le seuil redoutable est-il besoin\nd'amitiés, de services rendus et de quelque flatterie.\n   Mgr Duchesne a triomphé. La lutte fut chaude, mais enfin le t tombeur\nde saints » est sorti vainqueur. On devait s'y attendre. Très soutenu par la\n« gauche », Mgr Duchesne, en tant que fonctionnaire, eut de hauts appuis.\nSon ton dédaigneux et mordant, ses mots très irrespectueux contre l'autorité\necclésiastique ont captivé nos radicaux. Lorsqu'il eut jadis à lutter contre\nMgr de Cabrières il terminait ses visites aux académiciens par cette phrase :\n« En somme, vous avez à choisir entre un érudit et une crosse. »\n   j ' e u s le plaisir de connaître à Rome Mgr Duchesne. Il me reçut dans son\nmagnifique palais, entouré de chats et d'oiseaux. Assis au centre d'un vaste\nsalon aux marbres clairs il avait l'air très « renaissance » et sa conversation\nfroide et dure m'en imposa beaucoup. Il vivrait très heureux s'il n'était\nobligé de recevoir de temps à autre des ecclésiastiques. Le prêtre, voilà ce\nqui l'ennuie. Il n'aime que les saints laïques et ce lui est une joie rare de\nchasser du bréviaire toutes les têtes que la piété populaire a délicatement\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                            LETTRE PARISIENNE                                379\n\n\nauréolées d'un nimbe d'or. Si vous avez chez vous quelque légende qui vous\ngêne, appelez à votre secours Mgr Duchesne. Il aurait vite fait de\nvous démolir les plus austères demeures.\n                                          *\n                                        * *\n   Jules Renard est parti sans bruit, discrètement, avec la modestie qu'il a\ntoujours apportée dans sa vie simple. Nous sommes loin de la faconde d'un\nMoréas et des funérailles insolentes de l'auteur des Stances.\n   Renard meurt avant la cinquantaine, sans qu'on sache pourquoi, car il\nhabitait de longs mois sa petite province et respirait un air plus pur que celui\nde nos salles de rédaction. Son œuvre restera comme un des monuments les\nplus neufs, les mieux bâtis de notre temps. Poil de carotte est classique; ses\nHistoires naturelles, sa Ragotte, tous ses petits poèmes en prose où la nature,\nles mœurs des humbles, la vie des choses parlent un langage direct et pour­\ntant combien évocateur, ne seront pas dépassés. Avec rien, semble-t-il, avec\nquelques mots mis bien en place, des images-vues, quelques louches\nde carmin ici, une ombre de pastel là, il vous campait un personnage, un\nanimal, un nuage et l'immobilisait dans une attitude éternelle de vérité, sans\nretirer, si j'ose dire, la vie et le mouvement à ses objets d'observation.\n   Là où Renard est purement descriptif il est parfait, ses associations\nd'idées n'appartiennent qu'à lui, on se demande comment elles lui venaient\navec tant de facilité Où j'aime moins ce grand naturiste c'est lorsqu'il veut\nprêcher et proposer des idées sociales. Cela lui arrive extrêmement rare­\nment, Dieu merci, car le sectaire perçait vite sous sa bonhomie et rien n'est\nplus triste que des descriptions où se mêlent un intérêt confessionnel et de la\nhaine. C'est pourquoi sa pièce La Bigotte est si repoussante et dénuée de vérité.\n                                          *\n                                        * *\n   On fait beaucoup de bruit autour d'une pseudo-renaissance classique.\nQuelques jeunes s'excitent sur cette idée et pensent préparer le retour à une\nlittérature d'ordre et nationale par la mise en valeur de certains principes\nd'art froids et dépouillés de sentiments. Ils feraient mieux de nous offrir des\nœuvres que d'acerbes critiques. La critique n'a jamais rien créé. Seules les\nœuvres importent, car elles entraînent de multiples adhésions et déterminent\nun mouvement.\n   Etes-vous classique? êtes-vous romantique? C'est ainsi qu'on s'aborde\ndans les revues. Vaines discussions, efforts stériles. Tout le monde oublie de\ndire : faites-vous de la beauté? Le Paris-Journal a commencé une enquête\ninstructive sur ce sujet qui doit laisser froids tous les vrais artistes. La ques­\ntion a déchaîné quantité de colères et ce sont naturellement les pseudo-clas­\nsiques qui manquent le plus de mesure.\n   La plus grande confusion règne dans la plupart des réponses et si nous\nn'avions mieux à faire que de nous perdre dans ces arides déserts il nous\nplairait de tenter quelques remarques. Mithouard après Barrès a répondu\ncomme il le fallait aux archaïsants, et le Traité de l'Occident nous a indiqué la\nvraie sagesse, la voie à tenir. Travaillons, aimons les acquisitions perpé­\ntuelles de notre pays, et laissons dire. La postérité saura bien reconnaître\nles siens.                                                      T. DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": "                       Chronique d'Art\n  Les Etudiants Russes d'Iwan Gilkin, au Parc. — Les\nreprésentations d'auteurs belges « données à l'occasion de l'Exposition uni­\nverselle, sous le patronage de l'Administration communale de Bruxelles,\n— n'aurait-on pas dit avec un titre pareil qu'il s'agissait d'une œuvre philan-\ntropique? — n'ont pas eu le succès qu'elles méritaient. Le monde officiel\ncomme le « monde » les a boudées. Nous donnons ici le compte rendu de la\nseule pièce à laquelle nous avons été invité, et cela par l'auteur même. (On avait\njugé bon à la direction du Parc de ne point envoyer de billets à Durendal.)\n   Depuis le Cerisier fleuri, déjà si dissemblable de la Nuit, la personnalité de\nM. Gilkin a puissamment évolué. Le poète, chez lui, s'est un peu effacé; il\nest devenu avant tout auteur dramatique. Et ses œuvres théâtrales très inté­\nressantes et très curieuses se différencient profondément de celles de ses\némules de chez nous : le Mâle est une pièce réaliste, le Cloître est une pièce\nlyrique et Kaatje, lé plus grand succès du théâtre belge, est un mélange gra­\ncieux d'émotion, de poésie et de couleur. M. Iwan Gilkin étudie moins dans\nses pièces les grandes passions que les grandes idées, ou plutôt il les com­\nbine : Etudiants Russes est le tableau d'un conflit d'idées passionnées.\n   D'autres, mettant en scène des nihilistes, eussent fait une œuvre tendan­\ncieuse. M. Gilkin n'a pas écrit une pièce révolutionnaire. Une pièce antiré­\nvolutionnaire non plus. S'il a mis en scène des jeunes gens épris de théories\nanarchistes, c'est parce que c'est dans un tel milieu que l'on peut trouver les\ngrandes pensées — vraies ou fausses — qui provoqueront une action tragique,\nune lutte, une catastrophe.\n   Des étudiants et des ouvriers préparent une manifestation. Yégor Raguine\nest leur chef; Serge Raguine, son jeune frère, est leur enthousiasme vivant;\nVera est leur âme. Poursuivis par la police, vendus par un traître, les jeunes\ngens sont arrêtés et vont être jugés. Mais Yégor et Serge ont un oncle, le\ncomte Raguine, sénateur et conseiller de l'empire. Celui-ci veut les sauver.\nC'est bien : on mettra tout sur le compte de Vera, amie passionnée de Yégor,\nles autres seront des victimes, des malheureux entraînés. Vera devine tout\ncela et va au devant de ce système; elle s'accuse, prend tout sur elle. Mais\nles jeunes Raguine ne la laisseront pas faire : Serge, parce qu'il est convaincu\net fier, Yégor, parce qu'il n'a pas le droit d'abandonner ceux dont il fut le\nchef. Yégor est une intelligence puissante, mais qui doute; son idéal révolu­\ntionnaire depuis longtemps lui paraît moins beau, mais il est resté fidèle.\nAussi lorsque son oncle, dans une entrevue suprême, combat toutes ses idées\net oppose aux utopies généreuses et sanglantes du jeune homme l'idée de la\n grandeur de la patrie, Yégor, malgré son frère qui va le maudire, est vaincu.\n Pourtant, il ne veut pas, comme on le lui propose, payer de cette conversion\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "                            CHRONIQUE       D'ART                          381\n\n\nsa liberté. Non, il va expier, il se laissera condamner, et, de sa prison, il\nadressera à la jeunesse russe l'appel de sa foi nouvelle. Tout cela est très\npathétique et très beau. Mais dans sa cellule, au moment où il va leur lire son\nmanifeste, Vera, qui l'aime, et son frère, dont il a été le maître, pour l'empê­\ncher de nuire par cet écrit à leur idéal, dans une scène tragique l'égorgeront.\n   M. Gilkin, je l'ai dit, est complètement impartial. De part et d'autre, les\nidées des anarchistes et les idées patriotiques sont exprimées par lui avec\nune sûreté de logique et de documentation qui révèlent chez l'auteur du\ndrame une étude approfondie et solide.-Rien n'est plus loin du théâtre de\nfantaisie. Mais, hélas! par la faute de l'interprétation, les idées saines n'ont\nguère ému le public comme les autres : M. Verlez qui eût pu être dans le\nrôle du comte Raguine, noble, enthousiaste et vibrant, a plutôt fait de ce\npersonnage un vieillard gâteux, radoteur et un peu ridicule.\n   MlleClarel fut admirable en nihiliste passionnée et en amoureuse farouche.\nLes frères Raguine furent incarnés de saisissante façon par MM. Seran et de\nGravone. Le reste fut honnête. Le public n'a pas ménagé à la pièce ses\napplaudissements et d'interminables rappels réclamèrent, à la fin du spectacle,\nles acteurs et surtout l'auteur — qui ne parut pas.\n                                                                        P. N.\n                                       * *\n\n   L'Exposition du Portrait belge au XIX e siècle ne nous a\nrévélé ni œuvre, ni maître, mais elle avait le suprême mérite d'un judicieux\néclectisme.\n   Organisée par la Société Royale des Beaux-Arts, celle-ci avait eu le souci d'y\nappeler toutes les écoles belges qui se sont succédé depuis près de cent ans,\net Gallait y coudoyait Monsieur Ensor.\n   Si nous avons admiré une réunion de beaux Navez, à la majestueuse com­\nposition, à l'irréprochable mise en page, au dessin précis et minutieux, aux\ndétails futiles et charmants, nous y avons aussi retrouvé avec joie l'ensoleille­\nment de M. Van Rysselberghe, celte blonde et bleuâtre clarté du portrait de\nM me Paul D... ainsi qu'un excellent tableau en tons mats, datant des débuts\ndu peintre, figure de fillette qui vaut toutes ses compositions du plus récent\nnéo-impressionnisme.\n   Entre ces deux pôles d'égale valeur : Emile Wauters et Lemmen, que\nd'oeuvres si connues et toujours remarquables, que de noms à citer : Agnees­\nsens, Bastien, un merveilleux Henri de Braekeleer, à la lumière rousse, et\ncette magnifique collection de de Winne, quelques Evenepoel qui font\ntoujours déplorer la perte de ce bel artiste, desservi par le choix de ses\nmodèles. Plus loin, ce beau portrait de l'architecte Naert, par Hennebicq.\nEt encore Mellery, Picqué, Smits, Verheyden, Louis Dubois; un seul souvenir\nd'Alfred Stevens qui nous inspire le regret de ne l'avoir pas trouvé' mieux\nreprésenté. Enfin, de Wiertz, un Auguste Orts, bizarre et maçonnique, à la\ndraperie rouge et au paysage d'arrière plan oiseux, et des Wollès précieux.\n   Mais quel art exquis, à la foisXVIIeetXIXesiècles, que cet enchantement de\n Paradou, ces filles-fleurs souriantes de M. Frédéric, dont l'envoi est de.tout\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": "382                               DURENDAL\n\n\npremier ordre I Qui atteindra à l'art complexe de Leys, dont chaque por­\ntrait révélait une étape nouvelle, allant d'une vision de Vermeer de Delft aux\nfresques anversoises.\n   Cette exposition de très belle venue était complétée par une splendide eau-\nforte de Linning et de délicieuses lithographies de Baugniet, Van der Haert,\nMadou, ressuscitant l'époque de nos grands-parents, des bons et charmants\nbourgeois de Louis-Philippe.\n   Que de souvenirs évoquent ces portraits! Ici, ce sont des gens coudoyés\ndans le va-et-vient de la vie coutumière, familiers par leur quotidienne ren­\ncontre dans la rue, au cercle, dont nous nous exagerions l'importance et les\nfonctions, personnages falots d'arrière-plan, aujourd'hui disparus. Là, de\nnobles figures que revendiquent l'Art, la Justice, la Science de notre pays, et\nplus loin, que de mères, de femmes, de sœurs d'artistes, souriant à la célé­\nbrité espérée, devinée, des hommes aimés que cette excellente exposition du\nXIXe siècle replaçait en pleine lumière.\n                                        *\n\n  L'Exposition de Géo Bernier au Cercle Artistique. —\n   Geo Bernier est un artiste probe, consciencieux, travailleur, dont le talent\ns'affirme visiblement de jour en jour. Particulièrement doué pour l'interpré­\ntation des paysages de la côte flamande, il saisit avec un heureux souci de\nréalisme, cette douce et laiteuse lumière de nos ciels marins, tout imprégnée\nde rosée ou d'embrun, cette clarté toujours changeante dont jamais l'oeil n'est\naveuglé, cette chevauchée de nuages se pourchassant dans l'écarlate flam­\nboiement d'un coucher de soleil.\n   Amoureux des richesses de la Nature et de la plantureuse Flandre, il\npeuple ses dunes et ses prairies de la race puissante des bestiaux poldériens\ndont il excelle à rendre la couleur chaude, la robuste anatomie, les attitudes\nnonchalantes, les mouvements lourds et lents.\n   Et c'est ce qui le place aujourd'hui parmi nos meilleurs animaliers.\n   Il est toujours dangereux, injuste parfois, de comparer deux artistes et le\ntalent de M. Bernier est suffisamment personnel pour qu'il soit inopportun\nde le rapprocher de Verwée qui ne fut ni son maître, ni son modèle.\n   Toutes les hautes qualités du second n'enlèvent rien à l'acuité de vue du\npremier, à son sentiment intime et très juste de la couleur, de l'atmosphère,\nde la valeur relative des tons. Son art de mise en page et sa vigueur de pin­\nceau aux taches massives n'appartiennent qu'à lui.\n    L'envoi de M. Bernier se complétait très heureusement par des coins\nd'étable ou des études de forêt élégante.\n                                        *\n                                       * *\n   M . E m i l e B a e s exposa au Cercle quelques bons portraits de belle\nvenue, des natures-mortes d'un chaud coloris et M. Jean-Louis Minne y\naffirma une vision très exacte de la lumière ensoleillée. Ses paysages sont\npleins de finesse et c'est avec plaisir que nous avons retrouvé le Jubé de l'église\nde Dixmude, à l'architecture de dentelles très fouillée.        M. V. D. M.\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "                              NOTULES\n   L ' E x p o s i t i o n d ' A r t a n c i e n : l'Art belge au XVIIe siècle— a été\ninaugurée le 14 juin. Elle réunit un ensemble considérable de tableaux de\nRubens, Van Dyck, Jordaens, Teniers, Adrien Brouwer, Snyders, Craesbeke,\nCoques, etc., empruntés aux musées et galeries particulières des deux mondes,\ndes tapisseries de grand prix, des armures, des meubles anciens, des objets\nd'art de tout genre, parmi lesquels une collection de précieuses orfèvreries\nciviles et religieuses. Nul doute que celte exposition, dont l'honneur revient\nau baron Kervyn de Lettenhove, à MM. Ch.-L. Cardon, Georges Hulin,\nJoseph Destrée, etc., ainsi qu'à l'architecte Flaneau, attire la foule au\nCinquantenaire.\n   Pendant la durée de l'Exposilion, des concerts seront organisés par la\nSociété internationale de musique. MM. A. Béon et E. Closson ont fait des\nrecherches qui leur ont permis de dresser le programme d'une série d'auditions\nde musiques du XVIIe siècle et qui auront lieu tons les quinze jours, les\nvendredis après-midi, à partir du I er juillet.\n   Tarif des entrées : cartes permanentes, valables pour les concerts : 20 francs.\nEntrée : 3 francs de 9 heures à midi ; 2 francs de midi à 6 heures. Le prix\nde 3 francs sera maintenu toute la journée le vendredi.\n   Les dimanches, de 9 heures à midi : 2 francs; de midi à 6 heures : 1 franc.\n   Nous ne saurions assez engager le public à prendre des cartes permanentes\npour cette admirable exposition de l'art ancien qui doit être vue non pas une\nfois, non pas vingt fois, mais cinquante fois, cent fois. C'est une occasion\nunique de contempler les plus beaux chefs-d'œuvre de notre art duXVIIesiècle\nque les intelligents organisateurs de ce Salon sont parvenus à réunir dans les\nnouvelles et si pittoresques salles du Musée du Cinquantenaire. C'est un vrai\nsuccès que cette exposition.\n   Nous rendrons compte un peu plus tard de ce merveilleux Salon d'art\n ancien.\n                                                *\n                                              * *\n  E x p o s i t i o n g é n é r a l e d e s B e a u x - A r t S , Palais du Cinquante­\nnaire (de 9 à 6 heures). Prix d'entrée : 1 franc; les jeudis et dimanches,\n50 centimes.\n  Cartes permanentes : 5 francs. Réduction de 50 p . c. pour les porteurs\nd'abonnements généraux de l'Exposition et les personnes munies de la souche\nd'un ticket d'entrée au Solbosch.\n                                     *\n                                    * *\n   M. Jules Fonson, éditeur de médailles d'art, a entrepris,\nainsi que nous l'annoncions l'an passé, l'édition de médailles d'art reprodui­\nsant les traits des hommes célèbres de la Belgique, entreprise d'autant plus\nlouable qu'elle est désintéressée et qui par conséquent mérite au plus haut\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": " 384                                        DURENDAL\n\n\n point d'être encouragée p a r de n o m b r e u s e s souscriptions. Ce n'est point d a n s\n u n but lucratif q u e M . F o n s o n édite ces médailles. Il ne d e m a n d e qu'à cou­\n  vrir à p e u près ses frais. M . F o n s o n avait i n a u g u r é son entreprise par la\n publication de la médaille Gevaert exécutée par S a m u e l . Il vient de publier\n celle de M a x W a l l e r , le fondateur de la Jeune Belgique, œ u v r e de G o d e f r o i d\n D e v r e e s e , un maître d a n s l'art de la médaille. Cette médaille a été faite\n d'après le magnifique portrait de M a x W a l l e r q u e n o u s avons reproduit\n jadis d a n s D u r e n d a l . N o u s d o n n o n s en tête de ce n u m é r o u n e reproduction\n d e la médaille.\n      N o u s r e c o m m a n d o n s cette médaille aux littérateurs et a u x amis de la litté­\n r a t u r e qui voudront sans doute posséder ce souvenir si artistique d'un des\n plus distingués initiateurs du renouveau littéraire en Belgique. L a médaille\n est en vente au prix d e 10 francs. N o u s n o u s chargerons volontiers de la p r o ­\n c u r e r à ceux de nos lecteurs qui désireraient l'acquérir. P r i è r e de joindre u n\n bon postal de 10 francs à la d e m a n d e .\n\n                                                  ***\n    Accusé de réception :\n    A R T Anthologie d'art (sculpture-peinture). Orient, Grèce, R o m e , Moyen\nAge, Renaissance, XVIIe et XVIIIe siècles, époque c o n t e m p o r a i n e , p a r ALFRED\nRENOIR (Paris, Colin). — Esthétique nouvelle fondée sur la psychologie du génie,\npar L É O N PASCHAL ( P a r i s , M e r c u r e de F r a n c e ) .\n    H I S T O I R E : Les anciennes démocraties des Pays-Bas, par H E N R I P I R E N N E\n( P a r i s , F l a m m a r i o n ) . — Souvenirs d'un médecin de Paris, D r POUMIÉS DE LA\nSIBOUTIE ( P a r i s , P l o n ) .\n    L I T T É R A T U R E : Diderot. Balzac, p a r A. SÉCHÉ et J. BERTAUT, 2 vol.\nillustrés (Collection la Vie anecdoctique des g r a n d s écrivains, P a r i s M i c h a u d ) .\n— Le livre des masques belges, par MAURICE GAUCHEZ, 2 e série ( M o n s , E d . de la\nSociété nouvelle). — Apologie pour Fénelon, p a r H E N R I BRÉMOND ( P a r i s , P e r r i n ) .\n    M U S I Q U E : La musique chinoise, p a r L o u i s LALAY, vol illustré ( P a r i s ,\nL a u r e n s ) . — La musique des Troubadours, p a r JEAN BECK, vol. illustré (idem).\n— Vingt noëls anciens harmonisés, p a r E R N E S T CLOSSON (Bruxelles, H a v e r m a n s ) .\n   P O É S I E : Les élégies et les sonnets, de L O U I S E L A B É , notice de T . DE VISAN\n( P a r i s , Sansot). — Poèmes en deuil, p a r L o u i s BOUMAL (Liége, Vaillant). —\nDans la nuit, par FRANTZ E Z H E R Ë (Grenoble, Aubert). — Mélanges poétiques, par\nE U G È N E SCHMITS (Bruxelles, De W i t ) . — Les voix contradictoires, p a r STANISLAS\nVIGNIAL ( P a r i s , E d . d e Vers et prose). — Derniers refuges, par JEANNE T E R ­\nMIER, préface de L. BLOY. ( P a r i s , Grasset). — Philatélie, p a r THOMAS BRAUN\n( P a r i s , - L'Occident ).\n   R O M A N S : Vivre, p a r ROBERT DE TRAZ (Paris, P e r r i n ) . — Le château de la\nBelle-au-Bois-dormant, p a r P I E R R E L O T I ( P a r i s , C a l m a n n - L é v y ) . — Leurs fils,\npar R O B E R T HAVARD DE LA MONTAGNE ( P a r i s , Grasset). — Esclave ou Reine?,\np a r M. D E L E Y ( P a r i s , P l o n ) . — Etienne Mayran, p a r H Y P P O L I T E T A I N E , pré­\nface de P . Bourget ( P a r i s , H a c h e t t e ) . — L'amour découronné, p a r BLANCHE\nSAHOUQUÉ (Paris, Sansot).\n    V A R I A : Le Féminisme, p a r HERMANN DE BAETS (Gand, Siffer). — Le dis-\ncernement des esprits, p a r J.-S SCARAMELLI (Paris, T e q u i ) .\n"}, {"page_pdf": 454, "texte": ""}, {"page_pdf": 455, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 6, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-06", "signet_source": "Dix-septième année - N°6 - Juin 1910", "preuve": "Couvertures absentes (PDF 380-383 blancs). 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