{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 385, "page_fin": 386, "titre_corps": "Un monument wallon", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Un monument wallon Nos lecteurs se souviennent", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 462, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1932, "texte": "Un monument wallon\n\n                Nos lecteurs se souviennent de l'article que publia\n                  ici même, en octobre 1908, notre collaborateur\n                   Maurice des Ombiaux, à propos de l'église\n                  d'Hastière. I1 y mollirait comment cet admi­\n                  rable édifice était un centre de légende et de\n                  poésie, et souhaitait qu'on fît un monument\n                  d'art wallon de ce temple « surgi du fond des\nâges, qui apparaît au seuil de notre pays comme une vigie de\nla conscience wallonne, comme le mémorial de nos plus vieilles\ntraditions ».\n   Et pour y résumer tout l'art, toute l'histoire légendaire et\nreligieuse de la Meuse, il projetait d'en faire décorer les murs\npar Auguste Donnay qui y évoquerait entre autres l'histoire de\nsaint Walhère, dont Hastière fut le théâtre. Pour justifier le\nchoix du peintre il finissait son article par ces lignes :\n   « S'il n'a pas en Belgique toute la notoriété qu'il mérite\nc'est néanmoins un grand artiste. Il en est peu qui aient comme\nlui le sens architectural du paysage. Par là il est bien de sa\ncontrée, toute de monts, de vaux et de rochers, de sa race, la\nnôtre, qui bâtissait sur le roc avec une élégance que l'on ne\nretrouve plus. Dans chacune de ses toiles on respire une atmo­\nsphère de conte ou de légende, chacun de ses tableaux est\nbeau comme une fable... Il nous a montré la Vierge et saint\nJoseph dans la vallée de l'Ourthe en route pour Bethléem...\n   » Il n'est pas hasardeux de dire qu'il a créé un paysage nou­\nveau avec une émotion inédite en peinture.\n   » Donnay poursuit une figure idéale qui se confond avec\nl'âme même de la terre natale. C'est, en somme, cette âme\nlégendaire et religieuse qui, seule, l'inspire... Le sens folk­\nlorique est si marqué chez lui qu'il est impossible d'évoquer\nune représentation graphique de nos traditions wallonnes sans\npenser à l'art de Donnay... »\n"}, {"page_pdf": 463, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2231, "texte": "386                      DURENDAL\n\n   Et notre collaborateur se demandait si ce projet resterait\nun rêve...\n   Ce rêve est sur le point de devenir une réalité. Tout au\nmoins quelques artistes ont entrepris de le faire entrer dans la\nvoie de la réalisation. Ils estiment que la vraie place des\nœuvres d'art n'est pas dans les musées, mais dans les édifices\noù elles peuvent participer à la vie du peuple, au milieu des\npaysages dont elles traduisent l'âme et l'esprit. Ils se sont\nformés en comité et invitent aujourd'hui le public à les\nseconder. Si tous les amateurs d'art, si les pouvoirs publics, si\nles fervents des traditions wallonnes, si tous ceux qui, pour\navoir passé à Hastière, ont senti dans la vieille église palpiter\nl'âme du pays mosan, veulent se joindre à eux, nous pourrons\npeut-être inaugurer bientôt le monument le plus émouvant et\nle plus complet qu'on puisse destiner à célébrer l'idéal de la\nWallonnie.\n   Le projet a d'ailleurs rencontré partout où l'écho s'en est fait\nentendre un accueil bien encourageant et bien sympathique :\nqu'il nous suffise d'indiquer ici, parmi ceux qui ont exprimé au\nComité leur bienveillance, S. E. le cardinal Mercier, Mgr\nl'évêque de Namur, M. le ministre Renkin, M. Emile Ver-\nhaeren, M. Edmond Picard. De si hautes et si diverses appro­\nbations sont évidemment pour l'entreprise un gage de succès.\n   Le Comité a pour président M. Henry Carton de Wiart. Il\nse compose de MM. Franz Ansel, Thomas Braun, Oscar Col­\nson, l'abbé Cuylits, Edmond de Bruyn, Maurice des Ombiaux,\nArthur Daxhelet, Louis Delattre, Henri Davignon, Georges\nDoutrepont, Maurice Dullaert, Dom Bruno Destrée, Fierens-\nGevaert, Iwan Gilkin, Arnold Goffin, Adolphe Hardy, Hubert\nKrains, Victor Kinon, l'abbé Moeller, Edouard Ned, Edmond\nPicard, Fernand Séverin, Hubert Stiernet, Emile Verhaeren,\nFirmin Van den Bosch, Georges Virrès. Il a pour secrétaire\nM. Pierre Nothomb, pour secrétaires adjoints MM. Joseph\nBoseret et Paul Renkin.\n   Le Comité ouvre dès aujourd'hui une souscription. Nous la\nrecommandons à nos amis. Les dons peuvent être envoyés à la\nrédaction de Durendal, 55, rue de la Source, à Bruxelles; au\nsecrétaire du Comité, 37, rue de Naples, à Bruxelles, ou l'un à\ndes secrétaires adjoints.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 387, "page_fin": 388, "titre_corps": "Psaume des grillons", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Psaume des grillons Les hommes ont éteint", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 464, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1381, "texte": "Psaume des grillons\n\nLes hommes ont éteint leurs lampes une à une;\nLes chênes de minuit halètent de stupeur.\nParce que les nuées glissent douant la lune.\n\nNous sommes si petits dans une nuit si grande,\nLes seigles de minuit ont une telle odeur,\nQu'il semble que l'on vive en l'air d'une légende.\n\nNous vous louons, Seigneur, pour vos chaudes   ténèbres;\nVous avez mis comme un grelot dans notre cœur\nEt comme une crécelle au creux de nos vertèbres.\n\nNous vous louons, Seigneur, pour vos pesants      nuages;\nVous avez fait de nous le cri des blés en pZeur\nEt le pouls de minuit qui bat dans les feuillages.\n\nNous vous louons pour l'ombre et les demeures closes;\nC'est maintenant que nous pouvons crisser en chœur\nPour les larves qui font bombance dans les roses.\n\nLa terre dort dans l'ombre, et la brise est son rêve ;\nAinsi qu'une glaneuse au champ des        moissonneurs,\nElle dort, et son sein lentement se soulève.\n\nMais vous, si vous dormez, le monde est votre rêve.\nQui peut dire devant votre face, Seigneur :\nJe tiens le sceptre, j'ai la couronne et le glaive?\n\nCeux qui sont plus puissants que nous ne le sont guère;\nLes hommes l'autre soir fuyaient, pâles de peur,\nComme un troupeau de daims devant votre tonnerre.\n\nVotre sommeil est-il comme celui des autres?\nDans l'infini des c i e u x où brûle votre cœur,\nEst-ce que vous comptez vos nuits comme les nôtres?\n"}, {"page_pdf": 465, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 945, "texte": "388                           DURENDAL\n\n\n      Quand vous vous lèverez en déchirant vos voiles,\n      Toute herbe et toute chair boiront votre   splendeur,\n      Parmi la danse et le cantique des étoiles.\n\n      Heureux qui fait sa tâche aux pieds de votre gloire;\n      Vous nous avez donné l'indicible     bonheur\n      D'être de petits cris de feu dans la nuit noire.\n\n      Heureux qui vous célèbre en redoublant de zèle;\n      Quand on chante, on vous sent avec plus de ferveur,\n      Comme on sent mieux le vent, lorsque l'on ouvre l'aile.\n\n      Nous ne nous tairons pas devant le ciel sublime;\n      Nous ne nous tairons pas, même pour le voleur\n      Qui voile de la main la lampe de son crime.\n\n      Du soir jusqu'au matin nous dirons vos louanges;\n      Vous nous avez pensés dans les siècles,   Seigneur,\n      Et le cri des grillons vaut la harpe des anges.\n                                                      VICTOR K I N O N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 389, "page_fin": 399, "titre_corps": "La Tradition", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rency", "ancre_debut": "La Tradition Nouvelle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 466, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1923, "texte": "La Tradition\n\n                           Nouvelle\n                                        A Maurice des Ombiaux.\n\n              C'ÉTAIT une toute    petite ville qu'un chemin de fer\n                  d'intérêt local relie au reste du monde. Elle\n                  surgissait tout à coup, au milieu d'une grande\n                  plaine, et groupait frileusement son millier de\n                  toits autour de son unique clocher. C'était une\n                  ville néanmoins, et non pas un village ou un\n                 bourg, car un passé très ancien lui donnait\nle droit de porter ce nom. Et puis, elle avait de vraies rues,\navec de raboteux trottoirs le long desquels s'élevaient des\nmaisons de rentier et d'autres qui servaient au commerce.\nQuand on sortait de la gare, située à quelque distance du gros\ndes habitations, on suivait une route que bordaient des champs\net quelques cafés. Après cinq minutes de marche on arrivait\ndans la grand'rue, traversant la ville de part en part. D'un bout\nà l'autre, elle appartenait aux boutiques, la kyrielle des cafés\nd'abord :1e «Vieux et le Jeune Canari », le « Coq d'or,» la « Rose\nblanche », le « Chant des Oiseaux » ; puis le marchand de tabac qui\ndébite aussi des caleçons, des bas de laine, du papier et des cartes\nà jouer; plus loin, le barbier dont l'étalage se compose de\nquelques peignes, de trois flacons de parfum et de deux bâtons\nde cosmétique : au-dessus, on peut lire, en lettres peintes sur\nla vitrine : « Vins, bières et liqueurs, café et soupe à toute\nheure. On fait la barbe le jeudi, le samedi et le dimanche. Ser­\nvice antiseptique. » Il y a aussi les deux bouchers, en face\nl'un de l'autre, et qui se font une concurrence acharnée. Les\njours de marché, ils attendent les clients sur le seuil de leur\nboutique et les invitent sur un ton menaçant à entrerchez eux. Ils\nvendent du jambon pâle et du fromage de Hollande dont le globe\n"}, {"page_pdf": 467, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2526, "texte": "390                         DURENDAL\n\n\nrouge éclate sous une cloche de verre. Le chapelier, la modiste,\nle tailleur, le menuisier viennent ensuite et montrent respecti­\nvement de superbes casquettes de soie, des chapeaux abondam­\nment fleuris, des costumes confectionnés, habillant des man­\nnequins de bois à tête souriante, des tables, des chaises, des\narmoires, et, gloire de son fabricant, un splendide cercueil de\nchêne, capitonné de satin blanc, avec des boules de cuivre qui\néblouissent les yeux.\n    On n'a pas fait cent pas dans cette petite ville que déjà l'on\ncroit la connaître depuis très longtemps. Elle est tellement\nsemblable à toutes les autres petites villes où a pu nous con­\nduire le désir de revoir un ami, entré dans les contributions\ndirectes ou bien exerçant la médecine en province ! On sent\ntout de suite qu'elle possède tout ce qu'il faut pour loger,\nnourrir, vêtir et distraire ses habitants, depuis la naissance jus­\nqu'à la mort : le bonnet de laine et le sucre d'orge de l'enfant,\nle ruban, le bijou faux de la fillette, la pipe du gars, les savou­\nreuses saucisses que l'on mange en famille, les cafés où l'on\njoue, le soir, la quotidienne partie de piquet, et puis aussi le\n tricot bien chaud du vieillard, en attendant la casaque de\nchêne dans laquelle il se blottira pour son dernier voyage. Et\ncomme si tout cela ne suffisait pas, il y a encore la rue, la\n rue qui ici est à tout le monde, où ne passent ni tramways ni\n automobiles, qu'ébranlent seulement, à de longs intervalles,\n de lentes et lourdes charrettes, et où chacun se trouve à l'aise\n pour causer. Les femmes pèlent leurs pommes de terre, assises\n sur la marche de leur seuil et se parlant de porte à porte. Les\n hommes quittent un instant le travail pour venir fumer une\n pipe de repos au bord du trottoir. Ils sont debout, les bras\n croisés, les yeux mi-clos, têtant avec volupté leur tuyau de\n corne ou d'ambre, et de longs jets de salive décrivent des\n courbes régulières depuis leur bouche jusqu'au milieu du pavé.\n Des pigeons, rentrant d'un concours lointain, ouvrent parfois\n leurs petits triangles noirs contre le bleu du ciel. Les hommes\n les reconnaissent au vol et se crient l'un à l'autre le nom de\n leur propriétaire. Nulle autre préoccupation. Les affaires vont\n comme elles ont toujours été : assez pour en vivre, pas assez\n pour y trouver la fortune. Chacun élève doucement, paisible­\n ment sa famille. Chacun sait que ses fils poursuivront son\n effort, que ses filles iront un peu plus loin, dans la même rue,\n"}, {"page_pdf": 468, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": "                          LA TRADITION                         391\n\naider à la propagation d'autres familles, aussi anciennes que la\ncité. Nul ne fait de dettes, nul n'est vraiment pauvre, et comme\nles passions ici sont calmes, nul ne connaît de joies profondes,\nmais nul n'est réellement malheureux.\n   De distance en distance vient s'amorcer à la grand'rue une\nruelle : les maisons qui la composent sont des « maisons fer­\nmées », et leurs habitants des rentiers, à moins qu'ils ne soient\nmédecins ou fonctionnaires. Au bout de quelques mètres, on\nretrouve la campagne plate et morne. Avec une place réservée\nau marché hebdomadaire, voilà toute la petite ville. Aucune\nindustrie, aucune raison géographique d'exister : on ne sait pas\npourquoi, depuis des siècles, elle est là toute seule au milieu de\ncette grande plaine. Elle n'y fait rien, n'y crée rien, n'y sert\nà rien. Sauf les commis-voyageurs qui viennent y placer de la\nmarchandise au début de chaque saison, personne ne la visite,\ncar elle n'a rien à montrer. Elle est paisible, elle est noncha­\nlante, elle se laisse vivre et ne connaît un peu de fièvre qu'une\nfois par an, lors de la fête, quand un carrousel, un théâtre, une\ndiseuse de bonne aventure, un arracheur de dents et quelques\nboutiques de sucreries et de jouets animent sa grand'place.\nAlors les filles étrennent une toilette neuve, les garçons s'achè­\ntent une nouvelle pipe, les vieux restent un peu plus tard au\ncabaret. Durant trois jours on se promène, on danse, on mange\n de la tarte, on se saoule, on se bat, puis tout rentre dans l'ordre\njusqu'à l'année suivante.\n\n                                *   *\n\n   C'est dans cette petite ville, qui n'avait jamais fait parler\nd'elle, que naquit il y a quelque trente ans, le grand avocat\nJean Chalort, l'homme politique en vue, le tribun dont la parole\nmagique soulève et apaise les foules à son gré. Il naquit et fut\nélevé dans une spacieuse maison bourgeoise que l'on aperçoit\nde la grand'place : elle a dix fenêtres à front de rue et se con­\ntinue par un long mur blanc au-dessus duquel se balancent les\nfrondaisons d'un vaste jardin. De temps immémorial, c'est la\ndemeure de la famille Chalort, l'une des premières de la ville,\npropriétaire de milliers d'hectares de terres dans le pays et de\nla plupart des fermes qui s'élèvent à deux lieues à la ronde.\nJean Chalort est le fils du dernier héritier de cette dynastie\n"}, {"page_pdf": 469, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2623, "texte": "392                             DURENDAL\n\n\n bourgeoise, et lui-même est fils unique. Samèré, douce créature\n aux beaux yeux rêveurs, mourut peu de temps après lui avoir\n donné le jour. M. Chalort père était alors un grande et gros\n homme d'une quarantaine d'années, au visage rouge, aux\n membres épais, à l'âme calme et froide. Il prit une nourrice pour\n son enfant, une gouvernante pour lui-même et continua à vivre\n comme il avait toujours vécu. Le matin, en veston de chasse,\n en pantoufles, un sécateur à la main, il descendait au jardin et y\n restait jusqu'à midi, taillant, coupant, tuteurant, tuant les\n limaces, dressant des pièges à loirs, soufrant ses raisins, arro­\nsant ses boutures, soupesant ses poires, tout cela selon le temps\n et la saison. A midi, il rentrait déjeuner, seul dans une salle à\n manger immense où jadis vingt Chalort avaient pu s'asseoir à\n l'aise. Il mangeait beaucoup et de plusieurs plats. Après le déjeu­\n ner, il fumait un cigare en lisant un journal, puis il sortait en ville\n et allait retrouver au cercle privé des rentiers de son âge. Il y\ncausait peu, jouait quelques parties de billard et de cartes,\nfumait un deuxième et un troisième cigare, prenait l'apéritif vers\ncinq heures et se retrouvait chez lui, pour dîner, à 6 heures pré­\ncises. Le dîner comme le déjeuner était long, copieux, recherché,\narrosé des meilleurs crus de Bourgogne. Jamais il n'invitait\npersonne à y participer avec lui. Au dessert, il allumait un qua­\ntrième cigare, avalait quelques verres d'une fine champagne\nvieille de vingt ans, puis s'étendait dans un confortable fauteuil,\nsur la terrasse du jardin, en été, et en hiver au coin de son feu.\nIl restait là jusqu'à 10 heures, les yeux mi-clos, savourant len­\ntement son cigare, sans bouger, aussi immobile et silencieux\nque s'il était endormi. A quoi songeait-il? A rien sans doute, du\nmoins à rien de précis : peut-être repassait-il vaguement dans\nson esprit les menus événements de la journée, ou bien, fier de\nl'ancienneté de sa race, jouissait-il de l'idée qu'il résumait\nen lui tous les Chalort nés dans cette maison; qu'il vivait au\nmilieu de choses, de meubles qui, depuis trois siècles, n'avaient\npas été changés de place, et que le vin qu'il avait bu tout à\nl'heure, c'était un Chalort, son arrière-grand-père, qui Pavait\nmis en bouteilles à l'intention d'un descendant qu'il ne con­\nnaîtrait jamais. Lui-même, s'il s'occupait de son fils, grandis­\nsant auprès de lui, aux mains d'une mercenaire, mais qu'il ne\nvoyait que par hasard, dans le jardin ou dans les corridors de\nla maison, c'était pour se dire que l'enfant continuerait la lignée\n"}, {"page_pdf": 470, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2441, "texte": "                           LA   TRADITION                        393\n\n\ndes Chalort, qu'il posséderait tout, ici, après son père, qu'il y\ndemeurerait, qu'il y ferait souche et transmettrait son nom, sa\nfortune, ses traditions, ses meubles, son vin à un autre Chalort\nsorti de lui. A 10 heures, on frappait timidement à la porte.\nC'était la gouvernante, une bougie à la main, qui venait aux\nordres. Le maître tournait lentement la tête, lui donnait d'une\nvoix brève les indications nécessaires, puis l'envoyait se coucher.\nDix minutes plus tard, la grande maison dormait. Et le lende­\nmain, recommençait une journée toute pareille, où rien n'était\nmodifié, sauf le menu du déjeuner et du dîner.\n\n                                 * *\n\n    Quand le petit Jean Chalort eut 11 ans, son père l'envoya\nen pension dans l'établissement où lui-même avait fait ses\nétudes. L'enfant y resta jusqu'à 18 ans, ne revenant chez\nlui qu'à l'époque des grandes vacances. Il passait alors deux\nmois dans la grande maison déserte, sans que M. Chalort\néprouvât le besoin de le mêler un peu à sa vie. Sans doute ils\nprenaient ensemble leurs repas, mais ils n'y échangeaient que des\npropos d'une absolue banalité. Jamais le père n'interrogeait le\nfils sur ses goûts ou sur ses projets d'avenir. N'était-il pas taci­\ntement convenu que le jeune homme, après sa rhétorique,\nrentrerait dans sa ville natale pour ne plus la quitter, et y vivrait\nde ses rentes comme l'avaient fait tous les Chalort dont il était\nle descendant? Aussi quel coup de foudre quand, un jour de ses\ndernières vacances, il osa déclarer à son père son intention d'étu­\ndier le droit et de se lancer plus tard dans la politique! M. Cha­\nlort père crut que son fils était devenu subitement fou. Un\nChalort robin, politicien! Un Chalort reniant les traditions de\nsa race, tournant le dos à sa maison natale : c'était impossible!\nIl discuta, raisonna, se fâcha, supplia et maudit tour à tour.\nPeine perdue! Tandis qu'il dédaignait de s'intéresser à son\nrejeton, celui-ci avait beaucoup réfléchi, beaucoup travaillé,\nbeaucoup lu, et s'était fait sur toutes choses des convictions\nfermes et tranquilles. Il voulait être avocat, d'abord, puis député,\npuis ministre : cela était nettement arrêté dans sa jeune tête\nardente et volontaire. Ses idées en politique? Mais il était\ndémocrate, comme toute la jeunesse de son temps! Et son père,\ndoctrinaire, sentait un petit frisson de peur lui descendre entre\n"}, {"page_pdf": 471, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2526, "texte": "394                         DURENDAL\n\n\nles épaules, en entendant le dernier des Chalort faire sa profes­\nsion de foi démocratique, sous les austères plafonds de la tradi­\ntionnelle, de la paisible, de la doctrinaire maison familiale!\nQuoi qu'il en fût, il dut céder. D'ailleurs, par sa mère, le jeune\nhomme était suffisamment riche pour se passer de son consen­\ntement. — « Fais à ta guise, lui dit-il, deviens avocat, ministre,\ntout ce que tu voudras. Mais souviens-toi de mes paroles : tu\nvas manquer ta vie. Ton devoir est ici, entre ces murs où tous\nles tiens sont nés et sont morts. Si tu pars, tu désertes. Aucun\nsuccès ne compensera l'abandon detes traditions. Notre mission,\nà nous et à deux ou trois familles de la ville, c'est de maintenir,\nen face du petit peuple, du commerce et des fonctionnaires,\nnotre position absolument indépendante. Tu me crois peut-être\nun paresseux et un incapable parce que je ne fais rien, parce\nque je n'ai pas de diplôme et n'ai jamais essayé de gagner de\nl'argent. Détrompe-toi. J'aurais pu, tout comme un autre,\nbriguer un mandat politique, devenir juge de paix ou notaire.\nJe n'ai pas Voulu, parce qu'il est bon, socialement bon que,\ndans chaque centre, petit ou grand, il y ait des familles riches\nau-dessus des partis, des affaires et des fonctions. La mienne,\nla nôtre est de ce nombre. Jusqu'aujourd'hui elle était libre,\nintacte, sans histoire. Toi, son dernier-né, tu vas changer tout\ncela. Je ne peux pas t'en empêcher, mais je ne te le pardonnerai\njamais. »\n   Congestionné par la colère et par l'émotion, il se tenait\ndebout, très grand, puissant, massif devant le jeune homme, et\ncelui-ci paraissait bien frêle, bien petit, bien pâle auprès de lui.\nMais Jean Chalort avait les beaux yeux rêveurs de sa mère, et\nl'appétit de la gloire faisait trembler de convoitise ses lèvres et\nses mains. Le lendemain, il partit pour Bruxelles et s'y installa\nà demeure. Pendant six ans, sa ville natale n'entendit plus\nparler de lui. Il écrivait régulièrement à son père de courts et\nrespectueux billets auxquels il lui était froidement et correc­\ntement répondu. Dans le cours de ces six ans, il arriva aux deux\nhommes de se rencontrer trois ou quatre fois, chez des parents\nqui les invitaient ensemble. Ces rares occasions suffirent à leurs\nbesoins d'épanchement. Au surplus, ils n'avaient plus rien à se\ndire, étant devenus plus étrangers l'un à l'autre que s'ils\navaient vu le jour dans des hémisphères différents.\n   Et puis, tout à coup, le bruit se répandit dans la ville que le\n"}, {"page_pdf": 472, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "                          LA TRADITION                         395\n\n\nfils Chalort était avocat, qu'il plaidait, qu'il avait du succès,\nqu'il écrivait dans les journaux, parlait dans les meetings et\nserait candidat aux prochaines élections. Au cercle, les vieux\nhabitués en touchèrent discrètement un mot au père; mais\ncelui-ci leur répondit avec une froideur polie que les faits et\ngestes de son fils ne l'intéressaient pas. Cependant toute la ville\nne s'entretenait plus que de la rapide ascension de Jean\nChalort : il était devenu, dans son parti, l'homme indis­\npensable; on le citait déjà parmi les hommes en vue du pays;\nsa jeune gloire éclipsait celle des vieux lutteurs de l'ancienne\npolitique; qu'il fût élu aux élections, et il faudrait bien qu'on\nlui attribuât un portefeuille. Ministre à 27 ans ! Quel rêve ! Et\nquel homme n'eût été heureux, heureux à mourir de bonheur,\nde pouvoir se dire le père d'un tel fils? Cette perspective\nmerveilleuse laissait pourtant le père Chalort parfaitement\ninsensible, et l'on commençait à s'indigner de ce qu'on appelait\nla dureté de son cœur. Ce sentiment d'indignation ne fut pas\ntout à fait étranger à une proposition que l'on émit et qui\nrencontra une adhésion unanime, au cours de l'une des séances\nde l'Association démocratique de la ville. Il s'agissait de prier\nJean Chalort de venir faire une conférence dans la grande salle\ndu Casino : le jeune leader ne pourrait refuser cette marque\nd'estime et d'affection à ses concitoyens. Ceux-ci auraient\nainsi le double plaisir de l'entendre, de savourer son éloquence\ngénéreuse et de faire pièce au vieux Chalort dont l'arrogance,\nl'entêtement et l'égoïsme irritaient de plus en plus l'opinion\npublique.\n   Le jeune homme, en effet, accepta tout de suite la proposition.\nIl n'est si grand homme, si blasé qu'il soit des applaudissements\npopulaires, qui n'aime à briller là où il a vu le jour, et parmi\nceux qui l'ont connu avant l'époque de sa gloire. Et puis, n'y\navait-il pas à accomplir une tâche utile, en réveillant de son\nsommeil séculaire cette petite cité endormie dans sa béate\nmédiocrité? Au jour fixé, Jean Chalort débarqua donc du train\nde Bruxelles et se vit aussitôt entouré d'une foule enthousiaste\nqui le conduisit en triomphe, au son de la musique, jusqu'au\nlieu de la réunion. Il avait écrit à son père pour lui annoncer\nson arrivée et pour lui dire qu'après la conférence il irait lui\ndemander l'hospitalité d'une nuit. S'il avait espéré, tout au\nfond de soi-même, que le vieillard se dérangerait de ses habi-\n"}, {"page_pdf": 473, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "396                         DURENDAL\n\n\ntudes et assisterait à sa causerie, il fut déçu, car il ne l'aperçut\npas dans la salle. Un des organisateurs de la solennité prit\nmême le soin de lui faire remarquer l'absence de l'élément\ndoctrinaire de la ville, et notamment celle de M. Chalort père.\nLe jeune homme sourit mélancoliquement et monta sur l'es­\ntrade. Un instant il laissa ses regards errer sur cette masse\nconfuse de têtes tournées vers lui, et savoura le plaisir\norgueilleux d'exciter chez ses concitoyens un tel mouvement de\ncuriosité et d'intérêt. Puis il parla; sa voix chaude, bien\ntimbrée, convaincue et prenante exalta l'idéal démocratique qui\nsubstitue peu à peu ses buts généreux aux objectifs étroitement\négoïstes des anciens partis. Il s'éleva très au-dessus des polé­\nmiques électorales auxquelles la petite ville était habituée et\ns'efforça de faire comprendre à ses auditeurs la beauté d'une\npolitique basée sur l'amour des humbles et sur le désir d'aug­\nmenter la somme du bonheur humain. Son éloquence était\nclaire et forte, raisonnable et emportée : elle persuadait en\nmême temps qu'elle grisait l'auditoire. De fréquents applau­\ndissements interrompirent l'orateur et, quand il eut lancé la\nfinale de son discours, un appel à la solidarité, au dévouement,\nà l'amour, des acclamations interminables consacrèrent son\ntriomphe et le suivirent jusque dans la rue. Là, entourée de\ntorches fumantes — car le soir était tombé — une fanfare\nl'attendait pour le reconduire à l'hôtel de son père. Groupée\nsur les trottoirs, toute la ville, hommes, femmes, enfants, le\nregardait passer et se découvrait devant lui. Le fracas des\ncuivres, la lueur des torches, le tumulte de la foule faisaient de\nce retour au logis paternel une sorte de marche triomphale. Et\nJean Chalort sentait monter de son cœur à sa gorge une grande\nvague d'ivresse qui lui mettait des larmes dans les yeux.\n   Cependant, on arrivait devant l'antique hôtel Chalort. Il\nétait fermé, muet, hostile. Sa façade morte, sans une lumière\naux fenêtres, opposait sa placide froideur à l'enthousiasme\npopulaire. A cette vue, les cris redoublèrent; de plus belle, la\nmusique rit rage. Tous ces braves gens s'époumonaient à\nhurler : « Vive Jean Chalort ! » comme s'ils voulaient par là\nsignifier au vieux Chalort l'indignation que leur inspirait son\nindifférence. Mais Jean, maintenant, était pressé d'échapper à\ncette manifestation et de rentrer chez lui. Mieux que personne\nil avait la sensation du blâme profond, presque solennel, que le\n"}, {"page_pdf": 474, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2353, "texte": "                          LA TRADITION                         397\n\n\nvieil hôtel, du haut de ses fenêtres closes, laissait tomber sur\nson bruyant retour. Ce blâme, sans doute, il ne l'acceptait pas;\nmalgré lui, pourtant, il en subissait l'influence secrète; et il se\ntrouvait soudain honteux et irrité des clameurs de la foule,\ncomme un homme qui a parlé trop haut et sans mesure, au\nmilieu d'une assemblée de sages.\n   Un dernier remerciement, une dernière fanfare, une dernière\nclameur, et la lourde porte de l'hôtel se fermant sur lui, l'isola\nde ses expansifs compatriotes. Une servante le précédait, une\nlampe fumeuse à la main. Elle le conduisit dans la salle à\nmanger où deux couverts étaient dressés, face à face, sous la\nfaible lueur d'une suspension de bronze. Un grand silence. Au\nloin mourait l'écho de la musique qui s'éloignait. Et brusque­\nment, son père se trouva devant lui, massif, rugueux, impas­\nsible comme un chêne des bois. Il lui tendit froidement sa\nlarge main :\n    — « Bonsoir, Jean, comment vas-tu?... »\n    Pas un mot au sujet de la conférence qui avait motivé son\nvoyage. Pas une allusion à ses succès politiques, à son travail\ndu barreau. D'un geste, le vieillard l'invita à prendre place à\ntable et ordonna qu'on servît le souper. Cet accueil extraordi­\nnaire, sans étonner le jeune homme, le remplit d'une tristesse\nvague et lourde qui amolissait tous ses nerfs et noya soudain\nson enthousiasme. La tête basse, il mangeait sans parler. Et\ncependant il éprouvait le besoin de dire quelque chose, de\njeter un pont entre son âme en fièvre et l'âme glacée de\nson père :\n    — « Vous avez entendu le bruit qu'ils ont fait, en me recon­\nduisant, dit-il, sur un ton qu'il essaya de rendre indifférent. Je\nvous demande pardon d'avoir involontairement troublé votre\ntranquillité!... »\n    — « Quel bruit? demanda paisiblement le vieillard. Je n'ai\n rien entendu... Pour ta gouverne, Jean, sache bien que je\n n'entends jamais que ce que je veux bien entendre. Le bruit\n qu'on fait autour de toi ne m'intéresse pas, et jamais, jamais,\n comprends-tu, je n'y prêterai l'oreille. Tiens-le-toi pour dit.\n    — Vous êtes dur, murmura le jeune homme. Tout autre\n père à votre place serait fier des succès de son. fils.\n    — C'est possible. Je ne ressemble donc pas aux autres\n pères. Moi je suis un homme qui ne change pas et qui ne se\n"}, {"page_pdf": 475, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2573, "texte": "398                         DURENDAL\n\n\n dédit jamais. Quand tu as voulu faire des études de droit et te\n lancer dans la politique, je t'ai déclaré que ce projet n'avait pas\n mon agrément. Je n'ai pas modifié mon opinion. T a réussite,\n quelle qu'elle soit, laissera mon opposition entière et irréduc­\ntible. Ton devoir social était de garder les traditions de ta\n famille, d'occuper après moi cette maison, d'y mener la vie\n que j ' y ai menée, de toucher tes fermages, d'aller chaque jour\n au cercle, de représenter enfin dans ta ville natale la classe des\ngrands bourgeois du passé. Tu as préféré une autre existence ;\nje n'ai pas pu t'en empêcher, mais ce que je puis, c'est ignorer\nce que tu fais, ce qui t'arrive, en dehors de ton milieu naturel.\n Deviens ministre, règne, impose à tous ta volonté : moi seul,\nje refuse de rien savoir; tu ne seras jamais pour moi qu'un\ndévoyé. Et maintenant, plus un mot sur ce sujet. T u ne\nmanges plus ? Qu'on serve le café. Voici les cigares. Ils sont\ntrès secs, attention ! car ils sont très vieux, plus vieux que\nmoi : mon père les a achetés en même temps que le Volney\nque tu as bu en soupant. Tout est vieux, ici, Jean : vieille\nville, vieille maison, vieux vin, vieilles idées. Un jour, quand\nles nouveautés que tu sers t'auront désabusé, tu seras heureux,\npeut-être, d'y venir réfugier ta vieillesse     »\n    Ils fumèrent en silence. Si étroitement unis par les liens les\nplus sacrés qui fussent, ils se sentaient plus distants l'un de\nl'autre que si des mondes, des siècles les séparaient. Et le jeune\nhomme, sans doute, ne renonçait à aucune de ses ambitions,\nne désavouait pas, dans le secret de sa conscience, le genre de\nvie qu'il avait adopté, mais il ne pouvait se défendre d'admirer\nl'entêtement tranquille dé ce vieillard en qui l'amour de la tra­\ndition semblait avoir tué tous les autres amours, même l'amour\npaternel. Et il se disait en souriant, derrière l'épais nuage de\nfumée qui les dérobait l'un à l'autre, que son père était peut-\nêtre le seul père de famille qui eût jamais déconseillé à son fils\nde travailler et de se faire un nom. Si, pourtant, il y en avait\neu; mais c'était en France, sous Napoléon et sous Louis-Phi­\nlippe, quand la noblesse boudait le gouvernement de l'Usurpa­\nteur ou des Orléans : alors aussi des pères défendaient à leurs\nfils de mettre leur épée ou leurs talents au service du pouvoir.\nEt un grand respect ployait son jeune orgueil devant ce vieux\nbourgeois qui, comme ces vieux nobles d'autrefois, ne transi­\ngeait pas avec ce qu'il croyait le Devoir. Sa propre volonté qu'il\n"}, {"page_pdf": 476, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1122, "texte": "                          LA TRADITION                          399\n\n\nsavait inflexible, à qui la devait-il, sinon à ce père au caractère\nindomptable, qui, dès l'âge de raison, avait su vouloir la même\nchose, avec une implacable continuité? Maintenant, ils étaient\nchacun d'un côté opposé de la barricade. La vie ne cesserait plus\nde les séparer un peu plus, à tout instant de sa durée. Mais elle\nne pourrait jamais faire qu'ils n'eussent l'un pour l'autre de la\ndéférence et de l'estime. Alors, ému soudain jusqu'aux larmes,\nle jeune homme se leva, fit le tour de la table, et alla déposer\nsur le front de son père un long baiser, grave et viril. Sous les\nformes changeantes qu'affecte l'âme humaine dans sa constante\névolution, il était, ce baiser, comme l'affirmation solennelle\nd'une certaine unité de substance qui réconcilie, malgré elle, la\nTradition avec le Progrès. Le vieillard le comprit-il ainsi ? Son\nvisage se détendit. A leur tour, ses yeux s'humectèrent, et ses\nbras enlacèrent son grand fils qu'il tint, un long moment, pressé\ncontre son cœur.\n                                              GEORGES RENCY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 400, "page_fin": 401, "titre_corps": "Poèmes : Le divin amour", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Poèmes Le divin amour Je vous comprends", "ancre_fin": "ou bien mon âme", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Château du Songe", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 477, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1411, "texte": "Poèmes\n\n                  Le divin amour\nJe vous comprends, vous êtes là, vous êtes mien,\nVos gestes sont si doux dans la lumière blonde,\nLes gestes du printemps avec eux se confondent.\n\nVous m'êtes apparu au tournant du chemin,\nJe vous cherchais, je vous aimais sans vous connaître          :.\nVous êtes un ami, je vous croyais un maître...\n\nJ'ai pleuré, je me suis penché sur votre cœur,\nVos bras m'ont entouré d'une muette      étreinte,\nVous êtes mien, je suis à vous, je suis sans     crainte...\n\nIl y avait tant de soleil dans la fraîcheur,\nEt toute la nature était     transfigurée...\nC'est la minute que mon âme a désirée...\n\nVous m'aimez, oui? Moi je suis las   exquisement\nDe vous aimer; mon âme est comme un chant d'abeille,\nOu comme un lis trop lourd qui penche en sa corbeille...\n\nNe vous éloignez pas... ce serait un tourment\nIndicible et profond pour mon âme nouvelle!\nVoilà combien de jours que ma voix vous appelle?\n\nC'est une effusion de sainte volupté,\nVotre regard d'amour fait que je tremble et        pleure...\nEst-ce l'éternité déjà, ou bien une heure...?\n\nVous êtes beau! C'est vous l'Éternelle  Beauté,\nQue j'ai cherchée, avec mon désir, par les grèves,\nPar les chemins, par les lointains et par les rêves...\n\nC'est vous dont je sentais les effluves sacrés\nDans le printemps divin où chantait ma jeunesse;\nC'est vous que j'aspirais dans mes matins      d'ivresse.\n"}, {"page_pdf": 478, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1190, "texte": "                       LES POEMES                              401\n\n\nC'est vous qui souriiez dans les brouillards  dorés;\nC'est vous qui faisiez choir autour de mes pensées\nLes neiges des vergers et les pluies des rosées...\n\nCelui que je voyais marcher sur les coteaux.\nAux heures de candeur et de clarté vivante,\nC'était vous! C'était vous que mon âme fervente\n\nEcoutait palpiter dans l'extase des eaux,\nDans le frisson des bois, et dans le grand silence\nOù l'Angélus des soirs candides se balance...\n\nJe ne vous voyais pas et je vous   reconnais,\nJe ne vous parlais pas mais notre voix est celle\nDont je disais : voici le matin qui m'appelle.\n\nVous voici maintenant,    ô vous que je cherchais.\nSuis-je encor moi? Vous êtes là, je vous adore...\nNon, n'est-ce pas, je ne pourrais vous perdre encore!\n\nQuoi? Vous daignez, vous voulez bien de mon désir?\nJe vous aime... voici le baiser de vos lèvres...\nOù suis-je? C'est l'amour éternel et sans fièvres.\n\nC'est l'amour si brûlant qu'on en voudrait    mourir.\nJ'oublie. Est-ce donc moi qui fus ce fils infâme?...\nJe suis dans un soleil immense... dans la flamme...\n\nEst-ce votre âme, ô mon Seigneur,       ou bien mon âme?\n\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 401, "page_fin": 402, "titre_corps": "Poèmes : Le Château du Songe", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Le Château du Songe Le rythme confondu", "ancre_fin": "les larmes des fontaines", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Annonciation", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 478, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 1190, "fin_caractere_exclue": 1741, "texte": "Le Château du Songe\n\n     Le rythme confondu des rêves et des eaux,\n     La pareille douceur des c i e u x et des fontaines,\n     L'égale volupté des choses      incertaines,\n     Et de l'âme exhalée aux flûtes des roseaux\n     Me rappelle à jamais vers tes rives       lointaines...\n\n     Mon cœur, dans l'ombre et l'or, y sentit l'infini\n     Des brumes de clartés et des chansons     voilées.\n     J'y goûtai la splendeur des choses non parlées.\n     Et par les vagues soirs, en des rêves bénis,\n     Je pleurai aux accents des flûtes   exilées...\n"}, {"page_pdf": 479, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 603, "texte": "402                     DURENDAL\n\n\n      Les matins qui tissaient des songes   vaporeux\n      Autour de la fraîcheur des choses qui vont naître,\n      Les midis qui priaient dans l'extase des êtres,\n      Et le chaste baiser des crépuscules bleus\n      Me donnaient le bonheur de vivre sans     connaître...\n\n      El dans la nuit, auprès des frissons des roseaux,\n      Je tendais mon oreille à des rumeurs      lointaines\n      Et j'écoutais, parmi les choses   incertaines,\n      Au rythme confondu des rêves et des eaux\n      S'égoutter doucement les larmes des fontaines...\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-006", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 402, "page_fin": 403, "titre_corps": "Poèmes : Annonciation", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Annonciation Nos voix vous chanteront", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 479, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 603, "fin_caractere_exclue": 1883, "texte": "Annonciation\n      Nos voix vous chanteront, fête du printemps     clair,\n      Annonciation,  où vibrent des concerts\n      Et des anges ailés qui glissent, dans les airs!\n\n      Nos voix se rythmeront    sur les gestes des anges\n      — Pour dire voire azur léger et vos louanges —\n      Et sur le vol divin des premières    mésanges.\n\n      Fête des Angélus et des cœurs    enfantins,\n      Les vierges de quinze ans aux rêves indistincts\n      Vous écoutent venir dans la joie du matin!\n\n      Vous venez, balançant vos cloches    ingénues,\n      Et les âmes d'enfants divinement   émues,\n      Se sentent tressaillir des choses inconnues...\n\n      Sur son sein pur Marie a croisé ses deux mains,\n      Et par la porte ouverte encadrée de jasmin,\n      Entend déjà marcher l'ange sur le chemin.\n\n      Il apparaît dans le sourire et     l'épouvanté...\n      « Dieu fera ce qu'il veut, je ne suis pas savante,\n      Je ne sais rien, je suis sa petite   servante.\n\n      » Je vaquais ce matin aux soins de la maison,\n      Je vous ai vu venir, Printemps, à l'horizon\n      Et votre pas léger troubla mon oraison.\n\n      » Que suis-je? je ne sais, mais je ne suis pas digne,\n      Archange Gabriel, dont la splendeur       insigne\n      Efface la blancheur éclatante des cygnes.\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 981, "texte": "                 LES POÈMES                                 403\n\n» Je ne suis qu'une enfant... Vous êtes à     genoux!...\nQu'une petite enfant timide devant vous »...\nEt le Verbe fait chair habita parmi   nous...\n\nVoyez! le ciel est plein de mille robes     blanches,\nEt dans les vergers blancs s'essaime       l'avalanche\nD'espoir immaculé qui fleurit chaque         branche!\n\nHier c'était l'hiver, le froid sec et le gel,\nMais voici que la terre entend la voix du ciel\nEt que revient encor l'archange Gabriel :\n\nAnnonciation!  fête de la rosée.\nFête du matin pur et des chastes pensées,\nEt de l'étonnement grave des fiancées.\n\nC'est vous que j'ai choisie en mon cœur    virginal\nPour offrir à Marie un hymne lilial\nEt pour faire à ma sœur mon aveu       matinal...\n\nEt c'est vous qui vivez dans mon âme légère\nA jamais — et par qui elle est pleine d'eaux  claires,\nDe vols d'archanges,   de fraîcheur et de lumière.\n                                          P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 404, "page_fin": 416, "titre_corps": "L’Ardennaise : III. Sur un fond de musique italienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "L’Ardennaise III Sur on fond de musique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 481, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1710, "texte": "L'Ardennaise\n\n                               III\n           Sur on fond de musique italienne\n\n              L'ORCHESTRE ayant préludé, le rideau se leva sur le\n                troisième acte de La Bohème. Mme Claire Krans\n                se sentit caresséeparcettemusiqueenveloppante\n                dont la souplesse et la fougue dissimulent la\n                banalité d'inspiration. L'es sensibilités du Nord\n                sont parfois à la merci de l'insinuante influence\n                de la couleur et du rythme par où se traduit\nla morbidesse italienne.\n   Chez la jeune femme, les violons et les bois s'assuraient la\ncomplicité d'une langueur naturelle, d'un penchant nouveau à la\nrêverie. Une double maternité a atténué la flamme d'une santé\nqui, chez la jeune fille, semblait répandre au dehors un éclat\nexubérant. Les gestes sont devenus plus lents et leur courbe\na je ne sais quelle grâce harmonieuse. La voix connaît des\nintonations discrètes et voilées, chargées, dirait-on, de mystère.\nEst-ce la fortune, vite arrivée, qui a permis le luxe de toilettes\nseyantes, savamment appropriées par l'art d'habiles fai­\nseuses à la gracilité des formes, plus précises à la fois et moins\naccusées? Ce soir de fin d'août, en pleine saison spadoise, dans\nl'atmosphère chaude et colorée du casino, Claire Krans réalise\ncette perfection dans la séduction qu'une femme, si jolie soit-\nelle, ne connaît qu'à d'exceptionnels moments. Comme si elle\nétait consciente de la valeur de cette heure, il lui vient un\nrecueillement tendre. Elle accepte les hommages et les rend en\nsourires heureux, en regards profonds, en mots dits plus des\nlèvres que de la voix. La jeune femme est prise à son\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2385, "texte": "                            L'ARDENNAISE                         405\n\n  charme personnel, elle regarde à travers le prisme de son\n  propre rayonnement. Des inconnus d'hier ont peine à se déta­\n  cher, aux entr'actes, de la loge louée par Henri Krans face à la\n  scène. Le comte Charles des Fawes, aux fauteuils, se tourne,\n  presque dos au spectacle, pour dévisager à loisir celle qui jadis\n  l'a si nettement repoussé. Il y a dans la loge même une petite\n  demoiselle Frémisson avec son frère Georget, toujours mince et\n  fluet et si pâle ce soir.\n     Henri Krans, sérieux, résiste à l'impression de satisfaction\n  qui le traverse à se sentir envié par le public de mondains, de\n viveurs et de badauds qui emplit la vaste salle du casino. I1 se\n  force à mépriser le luxe, l'élégance et la frivolité de tant de\n  gens assemblés par le rite d'une vie factice. L'orgueil cepen­\n  dant d'être pour ces gens-là mêmes une puissance l'incline à de\n secrètes indulgences. Il s'amuse sincèrement et la quinzaine\n qu'il vient de passer à Spa lui a été un délassement dans sa rude\n vie d'affaires. Est-il sensible à la séduction renouvelée de sa\n femme? Moins qu'un autre, pour lui avoir donné jadis une ten­\n dresse irrémédiable et totale.\n     Le plaisir de Claire, tandis que la pièce déroulait son\n intrigue sentimentale, ce plaisir où entraient des impressions\n multiples qu'elle ne cherchait pas à démêler, demanda à se\n traduire, à trouver l'écho d'une attention bienveillante. La\n jeune femme regarda sa voisine de loge, cette petite Suzanne\n Frémisson qui écoutait posément sans émotion apparente et\n comme s'il se fût agi d'une leçon.\n     — Elle n'a pas de sensibilité, pensa Claire.\n     Elle se tourna à demi alors vers son mari. Debout, les lor­\n gnettes aux yeux, Henri plongeait dans le public, inattentif à\n la musique, au spectacle de la scène. Mais elle eut tôt fait de ren­\n contrer les yeux de Georget arrêtés sur elle dans une expression\n de ferveur inquiète. Il prévint ses paroles :\n     — C'est bête et touchant et, quoi qu'on dise, délicieux, fit-il\n à voix basse.\n     — J'aime bien, dit-elle.\n     — Moi aussi, c'est parce que nous avons le cœur jeune et\nouvert aux impressions simples.\n     Dans le demi-jour de la loge, leurs yeux se sourirent.\n L'amitié d'autrefois se muait en une entente attendrie. La\njeune femme se retourna vers la scène. Georget de temps à\n"}, {"page_pdf": 483, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2313, "texte": "406                        DURENDAL\n\n\nautre rapprochait de ses épaules son visage frémissant et mur­\nmurait un mot qui soulignait l'émotion de la musique et du\nchant. Elle y trouvait une subtile et innocente caresse, satis­\nfaite d'être comprise, encouragée, ne voulant voir qu'une sym­\npathie fraternelle dans l'attention passionnée du jeune homme.\nMais la houle d'un amour plus conscient gonflait le cœur de\nGeorget; il se sentait soulevé vers des violences inconnues.\nTrois années de vie monotone à la Renarderie l'été, et quelques\nfêtes de mondanité à Namur, Liége, Verviers l'hiver ne l'avaient\npas mûri. Il avait toujours sa longue silhouette fine et maigre et\ncet air de soumission tendre par où il plaisait facilement aux\ndanseuses des bals de province. Ce soir, cependant, une\ncrispation nouvelle chiffonnait son visage clair. Visiblement\nil traversait une crise dont il sortirait transformé.\n   L'acte s'acheva. Des fleurs de jolie passion germaient sous la\nneige. Mimi et Rodolphe, Chaunard et Musette, à la barrière\nd'Enfer, mettaient le printemps de leur insouciance dans l'hiver\nparisien.\n   Claire applaudit de tout son cœur à la chute du rideau. Ses\nyeux s'amusèrent à nouveau de l'étincellement de la salle.\nPuis elle se tourna vers son jeune compagnon dont elle\nsouhaita la conversation. Suzanne Frémisson avait pris le bras\nde son frère.\n    — Il faut que nous descendions, Georget. J'ai promis de\nvenir avec toi auprès de Marie et dé sa mère. Nous les avons\nmanquées à l'entr'acte précédent. Il faut venir, Georget.\n   Le ton était implorateur à la fois et impérieux. On devinait\nl'importance que la jeune fille attachait à la rencontre. En\nmême temps, elle se tournait vers Claire comme si ce fût d'elle\nque dépendît la bonne volonté de son frère. La jeune femme\neut envie de rire à ces façons de petite fille volontaire. Mais\nses yeux, ayant rencontré ceux de Suzanne, elle fut frappée\npar l'imploration qu'elle y lut à son adresse.\n   — Allez, Georget, dit-elle. Faites plaisir à votre sœur. Je\nsuis sûre qu'il s'agit de rejoindre une amie charmante.\n   — Oh!... commença le frère.\n   Mais déjà il était emmené par une petite main énergique.\nClaire sourit à cet enlèvement qui la laissait seule dans la loge,\nHenri étant sorti dès le baisser du rideau. Un nouveau venu\ncueillit le sourire.\n"}, {"page_pdf": 484, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2149, "texte": "                           L'ARDENNAISE                           407\n\n\n   — Enfin, madame, s'exclama l'arrivant, je vous trouve à\nloisir et sans nul importun! Vous êtes une si merveilleuse\nfleur, que c'est un outrage de tolérer auprès de vous d'autres\nprésences.\n   Le compliment était fade. Il fut dit avec cette facilité\nd'expression galante que donne l'habitude. Charles des Fawes\ncomptait sur l'élégance de sa personne et toute la jolie friperie\nde son visage pour en seconder l'effet. Mais Claire ne se mit\npas sur la défensive, ce qui est une façon d'encourager les\nentreprises de séduction. Elle dit le plus naturellement du\nmonde :\n   — Bonsoir. Ceci est une charmante soirée.\n   — Pour moi, elle est unique, fit le comte. Je vous ai connue\njolie, avec un bel air de bravoure campagnarde; je vous\nretrouve adorable. Il n'y a plus rien qui existe pour moi\nce soir, ni le spectacle, ni le monde, hors vous. Comment fait-\non pour être à ce point séduisante?\n   — Comment fait-on pour être à ce point flatteur?\n   — On est sincère. Je vous défends de dire que je ne suis\npas sincère. Voyons, vous le devinez bien, vous le sentez, vous\nle voyez. Je ne suis plus moi-même. Je suis bouleversé. Vous\nferez de moi ce que vous voudrez, votre serviteur, votre\nesclave, votre amant...\n   Charles des Fawes usait de ses moyens ordinaires de\nviolence et de brutalité : la voix assourdie, spasmodique; la\nphrase innocente à son début et s'achevant en crudité.\n   Il réussissait ainsi auprès des rouées et des sottes ; car il avait\nla réputation d'être irrésistible. Claire le regarda sans effroi.\nElle se sentait indifférente à de tels moyens, si à l'abri des sur­\nprises dont sa sensibilité ne connaissait pas l'insidieuse\nmanœuvre.\n   Elle dit paisiblement :\n   — J'aime beaucoup la musique de Puccini.\n   Il força, imperturbable :\n       Moi, je vous aime: follement.\n   — Je ne vous aime pas du tout.\n   La réplique fut lancée d'une voix légère et en riant. Ce n'était\nplus la révolte de la vierge farouche descendue des plateaux\narden nais. Vraiment le personnage ne valait ni une indi­\ngnation ni une. colère. D'ailleurs Claire n'était pas irritée.\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2340, "texte": "408                         DURENDAL\n\n\n\nCharles des Fawes faisait son métier de séducteur, d'homme\nà femmes. C'était un de ces éléments négligeables de la vie élé­\ngante. Il fallait supporter cela, comme de frôler des gourgan­\ndines et de savoir tout ce cadre de luxe asservi à l'immoralité\ndu jeu. La sérénité d'un bonheur profond, la certitude de sa\nsupériorité planaient au-dessus de ces contingences. Un Charles\ndes Fawes était moins que rien. Il fallait rire et parler d'autre\nchose. Elle poursuivit :\n     - Savez-vous quel est le prochain spectacle et s'il vaut qu'on\nremette son départ pour l'entendre?\n   L'homme dut répondre. Sans se départir de son amabilité, la\njeune femme le maintint sur le terrain d'une conversation banale.\nA chaque tentative qu'il fit pour reprendre le ton du début, elle\nsut le ramener avec bonne grâce à des sujets inoffensifs. Ainsi\nelle déjouait par son charme même les ruses d'une perversité\ninhabituée à de telles résistances. Il s'irritait au-dessus de tout\nd'une indifférence plus sanglante pour son amour-propre qu'au­\ncune violence. Claire mariée, enrichie, forte de son bonheur et\nde sa maternité, adaptait sa vertu à une situation qui répugnait\nà l'éclat. Jadis, elle avait accommodé sa vigueur physique aux rites\ndes tournois sportifs. Aujourd'hui, l'ambiance de vice propre aux\nvilles de plaisir trouvait une vigueur morale susceptible de lui\nrésister. Les ressources de cette nature robuste s'appropriaient\naux circonstances. La fierté, l'entêtement de la jeune arden­\nnaise lui avait fait traverser en victorieuse, autrefois, les\nmilieux du sport et de la mondanité. Une ambition généreuse\nl'avait conduite à un bonheur très noble. Le bon sens et l'es­\nprit s'associaient aujourd'hui à son charme pour décontenancer\nle vice.\n   Georget Frémisson reparut dans l'entre-bâillement de la porte\nd e la loge. Charles des Fawes se leva avec peut-être un peu trop\nde hâte.\n   — Vous partez déjà, monsieur!\n   Il eut une dernière goujaterie :\n   — Je croirais être indiscret et sans doute de trop entre vous.\nGeorget n'entendit pas. Mais Claire eut un frémissement.\n   — Oh! fit-elle en crispant la main gantée sur l'éventail.\n   — J'avais hâte de revenir, dit le jeune homme. Suzanne res­\ntera en bas pendant le dernier acte avec son amie. Je les retrou­\nverai à la sortie. Il sera toujours temps!\n"}, {"page_pdf": 486, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2309, "texte": "                            L'ARDENNAISE                          409\n\n\n    Sous la mauvaise humeur de l'exclamation se cachait du\n dépit.\n    --- Je crois que vous n'avez pas la conscience tranquille, mon\n ami.\" Et vous êtes mécontent de ce que vous venez de faire.\n    — Je n'ai rien fait qui ne fût correct. Je n'entends pas que\n mon attitude puisse induire en erreur une jeune fille. Vaut-il\n pas mieux que je montre au contraire qu'on ne doit pas\n compter sur moi ?\n    — C'est donc cela! fit Claire subitement intéressée. Et bien,\nracontez-moi l'entrevue, voulez-vous? C'est de cela qu'il s'agis­\nsait, n'est-ce pas?\n    — Ce n'est pas intéressant. D'ailleurs ce n'est pas la première\nfois que je rencontre Marie.\n    — Vous l'appelez déjà Marie. Elle ne vous est donc pas indif­\n férente ?\n    — Pourquoi me serait-elle indifférente? Elle a du charme,\n elle est intelligente, elle doit être bonne. Voici trois ans que\n nous nous rencontrons à intervalles périodiques et avec la com­\nplicité mal dissimulée de nos mères. C'est ce qu'on appelle un\n beau parti : enfant unique, revenus considérables, fortune sûre.\n L'avenir de la Renarderie, grâce à elle, se verrait raffermi.\nJe ne peux pas me décider cependant. Il me semble que je ne\n puis me prêter à une telle union qu'avec un élan indépendant\n de toutes ces considérations accessoires. En un mot, je veux me\n sentir épris, attaché à la personne au point que si rien de ce\n qu'elle représente n'existait, je ne pourrai me défendre de voir\n en elle le bonheur.\n    — C'est un sentiment louable. Mais vous croyez vous capable\nd'un tel élan?\n    La question1 fut posée à mi-voix et sans ironie. A travers les\n longs cils de ses paupières baissées, la jeune femme regardait\n avec une secrète indulgence ce Georget qui, il y a trois ans,\n lui avait fait cette déclaration sans courage dont elle se souvenait.\n    — Vous avez raison, dit-il avec un ton plaintif, de douter de\n la valeur de mon cœur. J'en doute souvent moi-même. J'ai pesé\n mes forces d'attachement et le poids des influences qui déter­\n minent mon avenir. Chaque fois qu'une image s'est présentée à\n mes souvenirs, j'ai deviné au bouillonnement de mon cœur la\n flamme qu'elle seule pourrait allumer. Tant qu'il me sera donné\n d'évoquer cette image, je me sens incapable d'aimer ailleurs.\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2521, "texte": "410                              DURENDAL\n\n\n     Sous la maladresse des phrases, comme à travers un voile de\np u d e u r et de timidité, Claire Krans découvrait la longue fidé­\nlité d'une affection respectueuse, alimentée par des regrets\nplus puissants que le désir.\n     — Georget, vous n'êtes q u ' u n rêveur et c'est l'action qui doit\nvous guérir.\n     — L'action! dit-il avec une énergie soudaine, je le sais bien.\nJ'aurais dû agir et ne pas a t t e n d r e . E n vous conquérant, j ' a u r a i s\nconquis, l'avenir. N'est-ce pas que vous auriez consenti à' devenir\nma femme, un soir d'août où-je vous ai laissé remonter vers les\nhauteurs ardennaises, si je vous avais crié que je vous aimais\npar dessus tout? Ce cri-là, je l'ai poussé tout seul' tandis que\nles grelots de votre cheval sonnaient sur la route de Warfaz.\nDepuis, je suis resté entre le rêve et la réalité, un rêve inutile\npuisque le souvenir l'alimente et une réalité où m a n q u e l'espé­\nrance et la foi. L é plus affreux, Claire, je n'ose presque pas\nvous le dire. E n t r e le rêve et la réalité je vois la place de\nl'action, je vois l'amour agissant, conquérant, luttant, souffrant\net faisant souffrir. Mais je pleurs de honte à l'espérance que\ncette ambition déchaîne. J a m a i s plus que ce soir je ne sens que\nje vous outrage en échappant au rêve pour songer à l'action.\nP a r d o n n e z - m o i , Claire, je suis très malheureux.\n     Sans prononcer une parole, la jeune femme, à demi tournée\nvers lui, a mis sa m a i n sur le poignet de Georget. A travers le\ngant de peau ses doigts légers perçoivent le battement rapide\ndu cœur dans l'artère. L e s pulsations précipitées achèvent\nl'aveu des lèvres frémissantes, des yeux humides et de ces\nparoles malhabiles à traduire un émoi désordonné. C o m m e\nelle voit déjà, l'honnête épouse, la mère récente, qu'il ne faut\npas s'indigner mais chercher le remède d'une passion où l'âme\net les sens s'épuisent inutilement. Ce Georget trop sensible,\nt r o p imaginatif, à qui la vie a donné trop tôt le loisir de\nsentir et de rêver, traverse une crise que seule peut dénouer\ncelle qui en a été l'origine. Voyez, déjà sous là douce\npression de la main, voici qu'il se calme et se rassérène et\nsourit à la bonne écouteuse. Il faudrait ne pas le. lâcher,\nle conduire, le remettre dans la sécurité d'un bonheur paisible\noù Faction s'associerait au rêve. L'entreprise est délicate,\nelle est tentante. Dans le cœur de Claire Krans la fibre\nmaternelle, éveillée à la t e n d r e sollicitude de deux petits\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "                           L'ARDENNAISE                         411\n\nenfants, joie et souci du foyer, se sent caressée par une\nambition nouvelle. Il s'y mêle l'honnête frisson du plaisir\nd'apaiser un cœur dont elle se sait la reine.\n    Mais une inquiétude lui vient : comment est cette Marie Groe­\nningue qui doit seconder son dessein? Elle se souvient qu'on la\nlui présenta l'autre jour : un peu épaisse ainsi qu'il sied à une\nfille des Flandres, avec de beaux yeux expressifs...\n                r\n\n\n\n\n   Deux personnes, parmi la foule, ont aperçu le geste prompt\nde Claire devant la détresse de son ami.\n   Suzanne Frémisson savait bien que, si son frère avait quitté\nbrusquement après des politesses élémentaires M me Groeningue\net sa fille, c'était pour rejoindre la jeune femme dont il avait\naperçu, non sans impatience, le tête-à-tête avec le comte des\nFawes. Ses dix-sept ans n'étaient guère, avertis dés détours de\nla sensibilité amoureuse. Marie Groeningue,. dont elle était\nl'amie, ne lui avait jamais révélé les sentiments réels qu'elle por­\ntait à Georget. Elle la savait encline à l'épouser et l'inespéré de\nce mariage passait toute autre considération dans les préoccu­\npations de la sœur. Il fallait que Georget s'y ralliât. Confidente\nde Mme Frémisson, élevée dans le dévouement absolu à l'idéal\nde la famille, de cette famille que le domaine incarnait, elle\nenvisageait pour elle-même l'éventualité de tous les sacrifices\npourvu que l'aîné assurât la continuation du domaine. Comme\nMme Frémisson, cette année, se décourageait de l'indécision\nde son fils et appréhendait d'abandonner la Renarderie l'été,\npendant' les vacance?, au moment où ses neuf autres enfants\nréclameraient sa surveillance, Suzanne avait dit :\n   — Laisse-moi aller, maman, avec Georget. Je t'assure que\nj'aboutirai et que cette fois nous te ramènerons la future\nchâtelaine.\n   Il y avait une belle flamme d'héroïsme dans la vaillance de\nla petite fille. Mais la beauté, le charme, l'amitié de Mme Krans\ncontrecarraient ses efforts. Elle commençait de désespérer.\nConfusément elle ressentait la puissance d'une force insoup­\nçonnée, redoutable, victorieuse. Elle ne voyait pas quels\nliens pouvaient retenir Georget à la personne de celte jeune\nfemme si droite et si bienveillante, elle voyait que dans\nson ombre lumineuse les hommes ne s'appartenaient plus.\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2299, "texte": "412                          DURENDAL\n\n\n\n Aussi lorsqu'elle aperçut Claire se pencher dans la loge vers le\n jeune homme et le toucher d'une main qui demeura sur\n la sienne, elle eut l'impression qu'elle-même et la jeune\n fille sa voisine, et tous les siens laissés à la Renarderie,\n étaient repoussés violemment par ce geste qui faisait de\n Georget un étranger pour eux. Elle tressaillit et fut projetée\n en dehors de son rêve. Ceci changeait tout. Comment lutte­\n rait-elle encore et qui préviendrait la faillite de son ambition\n familiale?\n    A quelques rangées de fauteuils en avant, Charles des Fawes,\n qui promène son dépit dans le couloir séparant la scène de la\n salle, a suivi lui aussi l'entretien de Claire et de Georget.\n    Pour lui il n'y a pas de doute : on le préfère à ce freluquet.\n Il n'y a pas d'honnêtes femmes ; on ne demeure indifférente à un\n Charles des Fawes que parce qu'on a le mauvais goût d'être\n absorbée ailleurs. Ah ! ah! ec voici le mari, l'innocent mari\n vient de ce côté. Il faudra voir si ce parvenu, ce fils de paysan,\n trouvera la scène à son gré.\n    — Dites donc, mon cher Krans, rappelez-moi le nom du petit\njeune homme qui est en ce moment avec votre femme?\n    Henri, interpellé, lève les yeux. Il aperçoit Claire penchée sur\n son compagnon de loge et répond posément :\n    — C'est M. Frémisson, de la Renarderie. Vous ne le\nconnaissez pas?\n    — Comment donc! fait des Fawes. C'est un homme connu\npour ses bonnes fortunes. Il est d'ailleurs joli, pas vrai? On\ncomprend que les femmes en raffolent. Hé! hé; les maris,\nmoins sûrs que vous de leur bonheur, le trouvent sans doute\nmoins à leur gré.\n    Krans a haussé les épaules. Puis aussitôt, par un réflexe\nrapide de sa nature de terrien d'Ardenne, il se sent étreint\nd'une violente envie de tordre le cou à des Fawes. Mais ce\ndernier a glissé vers la porte de la salle de jeu, souple vipère.\n    L'orchestre prélude au dernier acte.\n    Dans la demi-obscurité de la loge, Henri regagna silen­\ncieusement sa place. Au bruit de la porte entr'ouverte, Clairese\nretourna et sourit à son mari. Il goûta ce sourire comme un\nréconfort. La confidence reçue n'empêcha pas la jeune femme\nde se donner toute à la pièce. Georget lui-même, soulagé, se\nlaissa bercer au charme de ne plus penser, de ne plus souffrir.\n"}, {"page_pdf": 490, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2314, "texte": "                          L'ARDENNAISÈ                          413\n\n\n\nAinsi tous trois, seuls peut-être dans la vaste salle, s'affran­\nchissaient par le pouvoir souverain de la musique des préoc­\ncupations du cœur et de l'esprit.\n    Sous le large porche du Casino, Henri retrouva Suzanne et\nles dames Groeningue. M me Krans, à qui il offrait le bras, alla la\npremière à la jeune fille.\n    — Je vous ramène un méchant garçon, dit-elle en riant. Je\ncrois qu'il sera plus sage dans l'avenir.\n    Et Suzanne étonnée, déjà ravie :\n    — Merci, madame, fit-elle avec effusion.\n    Son accent, sa voix, ses yeux ajoutaient : « Cela dépend de\nvous. Si vous le voulez, il sera raisonnable. »\n    — Appelez-moi Claire, voulez-vous ? Nous sommes au même\nhôtel, retournons ensemble, à pied. La nuit est belle.\n    Henri et Georget apportaient les manteaux. La foule cosmo­\npolite, équivoque; gagnait les salles de jeu, les tavernes et les\nrestaurants de nuit. Les cochers, dans la rue Royale, appelaient\nà grands claquements de fouets. Le ronflement des moteurs\nachevait le tohu-bohu. Mais à droite et à gauche, l'ombre des\ncollines boisées se profilait sur le ciel gris. A peine avait-on\nfait dix pas, que l'air ardennais, saturé de fraîcheur vierge,\ns'imposa dominateur et vivifiant.\n    — Vous connaissez bien cette demoiselle Groeningue? inter\n rogea M me Krans, tandis qu'ayant pris les devants avec Suzanne,\n elles abordaient la côte qui mène à l'Hôtel Britannique.\n    — Assez pour la savoir très bonne, très simple et très coura­\n geuse. Je voudrais tant que Georget comprit que son bonheur\n est là. Voyez-vous, c'est un garçon qui n'est lui-même que dans\n son pays, là-haut, et dans un cadre de famille. Il n'est pas fait\n pour les aventures, ni pour le monde, ni pour cette ville de plai­\n sir. Cependant, nous ne lui suffisons pas. Il lui faut une femme\n qui l'aidera à vivre selon ses goûts et selon son devoir. Marie\n est cette femme-là; et puis...\n     Elle s'interrompit, mais Claire acheva :\n     — Et puis elle est riche, et par elle l'avenir de la Renarderie\n est assuré.\n     — C'est vrai, dit Suzanne, mais que servirait de conserver ou\n d'agrandir le domaine si on ne peut lui garder son âme, sa vie,\n sa tradition? Et Marie Groeningue a tout le dévouement, la\n  simplicité, l'intelligence qu'il faut.\n"}, {"page_pdf": 491, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2226, "texte": "414                        DURENDAL\n\n\n\n   — Cependant elle est étrangère au pays; elle est Flamande.\n   — Elle est digne d'un Ardennais.\n   La foi naïve de la jeune fille, la force de son jugement, l'or­\ngueil de son affection fraternelle ne pouvaient quetoucher Claire.\nA quoi bon interroger elle-même Marie Groeningue? Il fallait\nse fier au sûr instinct de cette enfant à qui l'amour du sol et\nl'amour de la famille donnaient des clartés perçantes. Georget\nobéirait, si on usait du charme q.ui l'avait asservi, pour le con­\nduire vers la sécurité d'un bonheur à sa portée.\n   Appuyant le bras sur l'épaule de Suzanne, Claire affirma :\n   — Votre frère, épousera votre amie,\n   Elles avaient atteint la porte de l'hôtel. Georget et Marie les\nrejoignirent, suivis de M me Groeningue et d'Henri Krans.\n   — C'est après-demain, dit Claire, que je regagne ma haute,\nfagne. J'ai bien envie, Henri, de rentrer à pied chez nous. Si\nces darnes veulent ce jour-là nous donner un pas de conduite\npar les cascades de la Hoegne, nous pourrions déjeuner çham-\npêtrement sur les pierres du ruisseau. On irait en voiture jusqu'à\nSart et de là en promenade.\n   Le mari acquiesça. Les autres acceptèrent. On convint de\nl'heure. Comme on se dispersait, Claire entraîna Georget sous\nles tilleuls du jardin de l'hôtel.\n   — Écoutez, Georget, fit-elle tendrement, nous ne parlerons\nplus de ce que vous m'avez dit tout à l'heure. Je ne vous en veux\npas du tout, mais vous allez me promettre d'écouter toujours\nmes conseils, car je suis votre amie; je vous veux heureux,\nactif, utile, et si vous ne me croyez pas, vous me ferez beaucoup\nde peine.\n   — Ne me demandez pas de ne plus penser à vous.\n   — Je vous demande au contraire de penser à moi, comme je\nveux que vous y pensiez, comme il me sera agréable de sentir\nque vous y pensez. Moi je suis, très heureuse, heureuse autant\nque je l'ai voulu. Vous ne pouvez plus rien pour mon bonheur, si\nce n'est vouloir le vôtre.\n   Troublé, il demanda :\n   — Que faut-il donc faire?\n   — Je vous le dirai.\n   Elle lui tendit la main; il la baisa avec ferveur. Des hauteurs\nde Tiège, par la vallée, descendait l'air nocturne. Il rôda dans\nle jardin et pénétra sous les tilleuls. Nulle volupté malsaine ne\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2477, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          415\n\n\nse mêlait aux senteurs fortes dont les sapinières et les chai­\nnaies et les bruyères défleuries l'avaient chargé au passage. Sa\nfraîcheur vive ne fit pas frissonner des épaules habituées à sa\ncaresse un peu rude. Alanguies, :un instant, ce soir, par une\nmusique étrangère, insidieusement complice d'émotions débili­\ntantes, les âmes retrouvaient à son toucher leurs vigueurs fon­\ncières.\n    Henri Krans, lui aussi, salua comme une bénédiction l'effluve\nardennais. Impatienté par l'insistance de Claire à s'écarter vers\nle jardin en compagnie de Georget Frémisson, il était sorti à\nson tour et avait gagné le boulevard des Anglais, désert à cette\nheure. L'ombreuse promenade s'étend vers la double route de\nBalmoral et de Warfaz. Un air de La Bohème lui bourdonnait\naux oreilles, air lancinant, au rythme de valse. Il s'irrita à nou­\nveau de l'insolence de des Fawes, de l'insinuation outrageante\nqu'il s'était permise. Son cœur frémit d'un mal insoupçonné.\nEst-ce que le dard de cette vipère l'avait touché? Allons donc!\nMais à la pinçure répétée dont souffrait physiquement l'organe,\nil dut s'avouer qu'un élan jaloux le traversait jusqu'à la fureur.\n Il en demeura stupéfait, honteux et comme anéanti. Ah!\n l'écume de la vague boueuse, qu'abaisse et élève le ressac du\nvice dans la marée équivoque de ces lieux de plaisirs, l'avait\ndonc éclaboussé, pour qu'il crût, qu'il soupçonnât, qu'il souf­\nfrît!\n    En gravissant machinalement la côte vers Balmoral, il se\n laissa aller au déchaînement d'une jalousie qui s'alimentait de\n sa propre incertitude. Ce fut torrentiel et meurtrier comme une\n pluie d'orage que rien n'annonce sous un ciel clair. Il prononce\n des mots sans suite, dessine des gestes fous et s'arrête enfin,\n essoufflé, haletant, au bord du parapet qui, au premier tour­\n nant, offre une percée à travers le taillis vers la vallée, le lac,\n les bois et les lointaines jachères. Le souffle montagnard effleure\n son front découvert.\n    Les lignes vastes, harmonieuses, augustes du paysage inclinent\n à la sérénité. Du ciel gris, lumineux d'une clarté mystérieuse\n et secrète où les étoiles imperceptibles ne sont pour rien, s'épand\n une gaze de brume vaporeuse, légèrement fixée par des attaches\n invisibles aux deux extrémités de l'horizon. Les contours des\n choses s'en trouvent adoucis, amenuisés, attendris et c'est un\n visage de bonté que montre la nature ardennaise. Dans le silence\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 703, "texte": "416                         DURENDAL\n\n\n\nabsolu, sonore pourtant d'une rumeur de vie infinie, vie des\ntaillis, des eaux, du gibier, des arbres au bord des fagnes, l'air\ncircule, plus pur, plus fort, plus religieux.\n   L'homme murmure :\n   — Mon Dieu! mon Dieu!\n   Invocation ou plainte, hommage ou gémissement, tout\nensemble sans doute, le cri lui est monté aux lèvres d'un sur­\nsaut spontané, cri de la créature vers l'infini, de l'humanité vers\nl'éternel. La nature lui fait écho de toutes ses voix profondes,\nmultiples, inconnues. De le répéter dans la nuit magnifique,\nl'homme d'Ardenne sent l'apaisement venir à. lui comme une\nréponse.\n  (A suivre.)                                HENRI   DAVIGNON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 417, "page_fin": 418, "titre_corps": "René Dethier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "René Dethier RENÉ Dethier le jeune et ardent", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 496, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2447, "texte": "René Dethier\n\n                   RENÉ Dethier, le jeune et ardent directeur de la revue littéraire\n                     de la Jeune Wallonie, vient de mourir à Marchienne-\n                     au-Pont. Nous croyons ne pouvoir mieux lui rendre hom­\n                     mage qu'en reproduisant le passage de la vibrante oraison\n                     funèbre: dans lequel Joseph Chot a résumé la carrière si\n                     active du regretté défunt :\n                        « La générosité, la bravoure, le bel emportement fier\n                     et impétueux, l'affection, l'amitié, l'amour, l'intelligence\nclaire et lucide, l'ardeur inlassable au travail, telles étaient les qualités de ce\njeune esprir d'élite. '\n   » A 17 ans, il apparaît muni de ces dons précieux qui annoncent le talent\ninné. Il veut être journaliste. Sa plume déjà est alerte, vive, féconde; son\nstyle est souple, imagé, élégant.\n   » L'art et la littérature le passionnent. Il crée, à 19 ans, la revue La Jeune\n Wallonie dont il fut l'âme jusqu'au dernier moment puisque, une heure avant\nde mourir, il dictait encore à sa fentme une dizaine de lettres destinées à ses\ncollaborateurs.\n   » Les soins que nécessitait la Jeune Wallonnie n'empêchèrent pas Dethier\nd'aller conférencier à travers le pays; puis il fut à Paris, dans le Midi où il\nfut bien accueilli par Mistral. Mais la maladie révèle ses premiers symp­\ntômes. Un accroc l'oblige à partir pour l'Algérie. Incapable là-bas de\nsatisfaire complètement aux ordres des médecins qui lui prescrivaient le\nrepos le plus complet, René Dethier fait à Alger de multiples causeries sur\nles écrivains belges. Il revient au pays avec de nouvelles forces. Il paraissait\nguéri.\n   » La vie, le bonheur souriaient au jeune publiciste. Mais sa fièvre de\nlabeur le reprit plus intense, plus active. Chaque semaine, il envoie de\nmultiples chroniques aux journaux et revues; il publie des brochures, des\nétudes sur les écrivains belges ; il fait plus et rêve une chose insensée : il veut\nreconstituer les anciennes Cours d'amour du moyen âge. L'entreprise était\npérilleuse. Et cependant, les réunions de Marcinelle, Lobbes, Ostende et\nSpa furent plus que des tentatives.\n   » En octobre dernier, Dethier s'était mis avec moi à la tâche pour rédiger\nune Histoire des Lettres françaises de Belgique. Ce livre, après mille contre­\ntemps, paraît au moment où mon collaborateur s'en va. J'ai pu, quelques\n"}, {"page_pdf": 497, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1646, "texte": "418                              DURENDAL\n\n\njours avant sa mort, lui mettre dans ses mains déjà froides le premier exem­\nplaire non broché de ce livre, notre enfant commun, où vibre, dans les pages\nque René écrivit à la gloire de nos jeunes écrivains belges, tout son bel\nenthousiasme.\n    » Mais déjà, au début de l'hiver, la santé de notre ami fléchissait.\n    » C'en était trop! De tels excès de travail, de telles imprudences l'ache­\nvèrent. Quand, conscient enfin de sa faiblesse, René voulut partir pour\n Madère, il était trop tard. Arrivé à Bordeaux, ses forces le trahirent. Il dut\nrevenir.\n    » Et à présent, ô vous, ses amis, qui avez pu, comme moi, apprécier cette\nâme sensible, réellement bonne, pleine de poésie et de tendresse, laissez-moi\nrépéter sa noble et dernière action. Ouvrez le numéro de juin de la Jeune\n Wallonie; lisez avec moi cette page, sa dernière, que Dethier écrivit sur son\nlit de douleur. C'est une lettre ouverte au Ministre des Sciences et des Arts.\nLe malade supplie M. Descamps-David de se souvenir du grand artiste\noublié, là-bas dans la Campine, de Jakob Smits!\n    » Toute l'âme de René Dethier, avec son bel enthousiasme, sa bonté, sa\ncandeur, sa maladresse aussi peut-être, mais combien excusable! se trouve\ndans ces lignes!\n   » René fut bon jusqu'au dernier moment. Il est mort au champ d'honneur,\nla face tendue vers la lumière, l'œil clair, flamboyant d'idéal...\n   » Ces quelques mots diront mal ce qu'était le jeune champion de lettres\nque nous avons perdu. Il faut avoir pu vivre avec lui, avoir goûté le charme\nde sa société, pour savoir combien ce cœur renfermait de bonté et d'af­\nfection. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 419, "page_fin": 421, "titre_corps": "Le « Salon des Lettres » à l’Exposition", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Le Salon des Lettres à l'Exposition ON l'inaugura", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 498, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2635, "texte": "Le \" Salon des Lettres „ à l'Exposition\n\n                  ON l'inaugura l'autre jour. En vérité, ce n'est point d'accès\n                    facile; il faut errer à travers les produits de nos fonderies\n                    nationales, « méandrer » autour des carrosseries de nos\n                    fabricants d'automobiles, contourner les accessoires divers\n                    de nos armées, affronter les statistiques murales de l'éco­\n                    nomie politique — avant de pénétrer dans le « Salon des\n                    Lettres »...\n                        Cette promenade, qui n'est préparatoire que par con­\ntraste, fait apprécier d'autant plus l'intimité familiale et le bon goût exquis\nqui sont comme l'atmosphère du joli coin discret que la Littérature parvint\nà conquérir — avec quelle peine! — dans le tumultueux, bruyant et effarant\nensemble du « rendez-vous des nations ».\n   Un « home » clair, aux teintes sans heurts, dû au talent distingué de\nl'architecte Snyers; d'aimables frises déroulant, au haut des murs, des\npaysages synthétiques de Flandre et de. Wallonie; les tympans des portes\nproférant de lapidaires devises, empruntées aux œuvres d'Emile Verhaeren\net de Guido Gezelle; et, tout autour de la salle, des portraits... Littérateurs\nd'expression flamande, Littérateurs d'expression française et Littérateurs\nd'expression wallonne voisinent dans une fraternité qu'on souhaiterait plus\ncontagieuse au dehors ; le présent se mêle au passé, dans la trêve des luttes\nanciennes; tout au plus les contrastes des procédés des peintres soulignent-\nils les divergences d'idéal littéraire entre leurs modèles; non loin du vieux\nrégent solennel que fut Charles Potvin, œuvré à la manière compassée d'il\ny a quarante ans, voici la tête « impressionniste » d'un critique qui lui fut\nimplacable; Charles Tardieu et Prosper de Haulleville — dont les plumes\ns'entrechoquèrent souvent — se touchent du cadre; mais ce Haulleville est un\nHaulleville amorphe, sans la mobilité des traits et la frémissante et gamine\nraillerie des yeux qui demeurent dans notre souvenir... Bien plus vivant que\nle a cher baron », dans la toile de Hermans, est le Georges Rodenbach de\nMlle d'Anethan : a travers le voile de brume songeuse qui tamise la physio­\nnomie du poète, comme on revoit — à un quart de siècle ! — le dandy fier\net distant qui promenait, à Gand, sous les arbres de la place d'Armes, ses\ncravates flottantes et son haut-de-forme gris I Proche de Rodenbach, voici\nson chef de file, Max Waller, alors que déjà la chlorose avait marqué de son\nsigne le turbulent conquistador; et voici, en face, son frère d'armes, Francis\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3415, "texte": " 420                               DURENDAL\n\n\n  Nautet, le premier historiographe de notre Renaissance littéraire... Devant\n cette silhouette si élégante et un peu fade — pinxit Léon Herbo — quelle\n poignance de penser que, pour n'avoir voulu être qu'un homme de lettres,\n Nautet mourut littéralement de misère ! Meilleur fut le sort d'Octave Pirmez :\n en compensation de la méconnaissance, il possédait des rentes et il arbore ici\n une distinction de grand seigneur, efféminée et mélancolique — comme son\n art. Son coprécurseur, André Van Hasselt, a moins l'air d'un poète, lui, que\n d'un homme d'Etat de la Restauration — puisqu'il ressemble étonnamment à\n feu Thonissen !\n    Parmi les vivants, deux portraits concentrent l'attention : Lévêque a fixé\n un Picard au repos, les yeux clos — c'est presque une gageure! — et Claus a\n campé, dans un rutilant paysage de Flandre, le plus fougueux Lemonnier\n — c'est plus qu'un symbole ! Il y a encore Giraud, Gilkin, Verhaeren — un\n Verhaeren très embêté d'être là — et un Georges Ramaekers, dont la belle\n tête jeune et fière redime heureusement la solennité de la redingote. Le\n Georges Virrès — par Beauck — bien qu'un peu raide, a du caractère.\n    Dans le compartiment des Flamands, on salue avec une gratitude atten­\n drie la bonne figure paternelle de l'incomparable ancêtre à histoires que fut\n Conscience, et aussi, le masque si expressif de Hugo Verriest... Le curé\n d'Ingoyghem — n'en doutons pas — parle avec une exaltation enthousiaste\n de son élève Albrecht Rodenbach, dont Lagae expose, non loin de là, le\n buste à la fois impérieux et méditatif.\n    A côté des figures des écrivains, d'autres souvenirs évoquent leur œuvre\n commune; ici, ce sont des manuscrits : les feuillets jaunis du « Thyl Uylen­\n spiegel » de De'Coster, la masse compacte de la « Belgique » de Lemonnier,\n lès fines et soigneuses « parties de mouches » de la « Bruges la Morte n de\n Rodenbach... Puis des lettres, dont une, bien amusante, de Haulleville,\n déconseillant à un jeune Gantois de poursuivre à Gand la notoriété littéraire,\n Gand étant la ville des orchidées, la fleur artificielle par excellence ! Ailleurs,\n ce sont les Revues — toute la collection des revues littéraires, aujourd'hui\n disparues... Touchantes reliques vers lesquelles les écrivains se penchent\n avec une mélancolique complaisance et auxquelles ils sourient, désabusés,\n comme à de petites tombes puériles de leurs rêves et de leurs illusions. Nous\n distinguons le « Magasin littéraire », le « Drapeau » — toute notre jeunesse!\n Et au-dessus de la vitrine où dort, dans le linceul de sa couverture bizarre­\n ment gothique, le « Magasin littéraire », s'incline le portrait de celui qui fut\nvraiment l'âme de cette œuvre de bel et juvénile prosélytisme chrétien et artis­\ntique : Jean Casier!\n   L'inauguration du Salon des Lettres fut ce qu'elle devait être, simple,\ndéférente, cordiale. Les amis des Lettres y assistèrent nombreux. Il n'y eut\nni banquet ni lunch, et Bruxelles-Kermesse dispensa la Littérature d'une\nfarandole en son honneur. Ceux-là, seuls, prirent la parole qui avaient\nautorité à parler au nom de l'Art : le Ministre des Sciences et des Arts et\nM. le sénateur Braun, président de la Section; l'un et l'autre célébrèrent, en\ntermes sincères et dépourvus de rhétorique spéciale d'exposition, le vaillant\neffort littéraire de ces trente dernières années et le rayon nouveau qu'il a mis\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1253, "texte": "              LE « SALON DES LETTRES » A L'EXPOSITION                       421\n\n\nau front de la Patrie... Tous deux aussi rendirent témoignage à la tenace et\nintelligente initiative des principaux artisans du « Salon des Lettres » — et,\nà ce moment, la reconnaissance de tous les auditeurs se tourna vers M. Cyrille\nVan Overbergh, et vers son actif lieutenant, M. Auguste Rouvez.\n   C'est à eux, à leur enthousiasme persévérant, que lès littérateurs de notre\npays sont redevables de cette « réalisation commémorative » si originale et à\ncertains endroits si émouvante — puisque tout un passé d'ingrat labeur intel­\nlectuel revit en elle -r- et vis-à-vis de laquelle, après une approbation chaleu­\nreuse, il sera permis d'exprimer ce regret que, synthèse de notre mouvement\nlittéraire, elle disparaisse, hélas! avec l'Exposition qui lui donne un asile\ndiscret et qu'elle se disperse en même temps que les « attractions » à névroses\nde la Plaine des jeux!\n   Tout au moins, MM. Van Overbergh et Rouvez ont-ils le rare mérite\nd'avoir, à la glorification de nos Lettres, tenté une maquette que l'avenir,\nselon le souhait de M. le sénateur Braun, transformera en monument\ndéfinitif.\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-010", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 422, "page_fin": 426, "titre_corps": "La visite du Roi et de la Reine au Salon des Lettres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "La visite du Roi et de la Reine an Salon des Lettres", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 501, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1831, "texte": "La visite du Roi et de la Reine\n                    an Salon des Lettres\n\n\n\n               CE fut une belle journée pour notre littérature, une\n                 journée de réconfort que celle du 6 juillet, où\n                 fat inauguré la série des conférences du Salon\n                 des littérateurs à l'Exposition internationale.\n                  La séance revêtait le caractère d'une manifes­\n                 tation nationale par suite de la présence du Roi\n                 et de la Reine. Le peuple belge tout entier y\nétait en quelque sorte représenté dans son chef qui venait\nrendre un hommage public de sympathie et d'admiration à nos\nécrivains. Et voilà que déjà les espérances que nous avions\nmises dans notre jeune Roi, lors de son avènement au Trône,\nse réalisaient.\n   Souvenez-vous de la soirée du 14 novembre 1908. Ce fut une\nsoirée inoubliable, une soirée triomphale, une soirée histo­\nrique que cette soirée, où à la veille de monter sur le Trône,\nle Prince Albert allait présider l'installation de la Société des\nAmis de la Littérature. Rappelez-vous le discours sensationnel\ndu Prince faisant en public un éclatant éloge d'un de nos plus\nfastueux poètes et saluant avec respect et avec amour les noms\nde tous nos écrivains. Des acclamations vibrantes répondirent\ndans toute la salle au geste du Prince, quand il remit au poète\nla croix d'officier de l'ordre de Léopold. Ce fut une date que\nce jour-là, celle de la reconnaissance officielle de notre littéra­\nture par le Prince héritier du Trône dans l'Hôtel de ville même\nde la capitale du royaume, en présence du Ministre des Beaux-\nArts, du Bourgmestre et des autorités communales et de plu­\nsieurs milliers d'auditeurs.\n   Et voici que devenu Roi, Albert I s'est empressé de saisir la\n première occasion pour nous montrer à tous que l'engagement\n"}, {"page_pdf": 502, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2369, "texte": "  LA VISITE DU ROI ET DE LA REINE AU SALON DES LETTRES         423\n\n\nqu'il a pris comme Prince d'encourager nos Lettres belges, il le\nreprend comme Roi en face de toute la nation, en ajoutant à sa\nparole l'importance que lui donne le prestige de la royauté.\n   Nous avons la conviction profonde que le Roi tiendra parole\net qu'il secondera autant qu'il est en son pouvoir les efforts de\nnos écrivains. Il saura, — en prêchant d'exemple — comme il\nvient de le faire, donner dans son pays, durant son règne, à la\nlittérature, la place qu'elle n'a jamais eue en Belgique — et qui\nlui revient cependant de droit — c'est-à-dire la première. Telle\nétait bien la signification de l'initiative royale en cette circon­\nstance, ainsi que le faisait ressortir Emile Verhaeren lorsqu'il\ndisait au Roi : « Pour la première fois, un chef d'État, vous,\nSire, avez mis devant le pays attentif et incliné, notre littéra­\nture à son rang. »\n\n   La séance du 6 juillet était présidée par le poète Verhaeren,\nqui se fit un devoir de saluer lui-même leurs Majestés Royales\nau nom des écrivains belges auxquels ils venaient faire visite\nchez eux, dans leur maison, si je puis m'exprimer ainsi.\nDémarche d'autant plus gracieuse qu'ainsi que le maître le dit\ndans sa pittoresque allocution : « Aucune obligation protoco­\nlaire ne faisait un devoir officiel au Roi et à la Reine de rehaus­\nser du moindre éclat royal l'inauguration de la section des\nLettres de l'Exposition. » Et Verhaeren fit bien ressortir la\nvraie note de cette solennité en ajoutant :\n   « Les gens de pensée qui vous reçoivent redoutent d'ordi­\nnaire les cérémonies où la pompe est de règle, mais qu'ont-ils\nà craindre de votre simplicité, de votre cordialité et de votre\nbonne grâce. Vous leur apportez ces qualités si franchement\nnationales dans la main solide ou fine que vous voulez bien leur\ntendre.\n   » Certes, ils sont aptes à tourner de belles phrases élogieuses\nmais ils se reprocheraient, comme une faute de goût de hausser\ndevant vous trop vivement le ton et d'avoir recours à quelque\nrhétorique empanachée pour vous affirmer leur sûre et una­\nnime sympathie.\n   » Ils souhaitent que vous l'éprouviez surtout, Sire, dans la\nbonne et heureuse atmosphère qui vous entoure ici et dans la\ndéférence sans contrainte ni mensonge dont vous êtes l'objet.\nOh! comme vous pouvez sentir, à cette heure, combien les écri-\n"}, {"page_pdf": 503, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2338, "texte": "424                           DURENDAL\n\n\nvains belges sont heureux non pas t a n t d'être protégés que\nd'être lus et aimés par vous, et comme eux à leur tour sentent\navec orgueil et joie combien vous, leur nouveau Roi, h a u t e m e n t\net franchement, vous leur plaisez, et votre compagne, Sa\nMajesté la Reine, qui répand sa grâce et son charme sur tout\ncela. »\n    Au discours de cordial accueil, adressé par M. E m i l e Ver­\nhaeren à nos jeunes Souverains, le Roi répondit par des paroles\nqui méritent d'être consignées dans les archives de notre histoire\nlittéraire.\n    « Vos charmantes paroles, Monsieur Verhaeren, me touchent\nprofondément, et la Reine se joint à moi pour vous en remer­\ncier de tout cœur.\n    » N o u s sommes particulièrement heureux, Messieurs, que ce\nsoit le poète de « T o u t e la F l a n d r e » qui nous souhaite la bien­\nvenue au milieu de vous, parce que l'occasion nous est ainsi\ndonnée de lui témoigner une fois de plus toute notre a d m i ­\nration.\n    » L e s œuvres d'Emile Verhaeren ont magnifiquement glorifié\nle sol natal. Poète vraiment belge par la puissante expression\nde nos forces ataviques et des caractères de notre race, n'est-il\npas en même temps un poète mondial célébrant la vie h u m a i n e\ndans ses manifestations les plus ardentes?\n    » Après avoir salué une des gloires de la littérature belge, je\nne puis assez vous dire, à tous, Messieurs, le plaisir que\nj'éprouve à me trouver parmi vous et combien je suis sensible\nà l'accueil chaleureux d'hommes de lettres venus des diffé­\n rentes parties du pays pour participer à cette fête de l'art.\n    » L a Reine et moi, nous nous sommes fait un très agréable\ndevoir de nous rendre à votre gracieuse invitation.\n    M: Je félicite les Amis de la L i t t é r a t u r e d'avoir aménagé ce\n salon littéraire au milieu de la section d'enseignement de\n l'Exposition. T o u s les degrés de l'effort intellectuel imposé à\n la jeunesse se trouvent réunis ainsi autour de nous, depuis\n l'école primaire j u s q u ' à l'Université. Ici, au centre, est le\n domaine de la pensée et de l'idéal, ce domaine où, dans toute\n l'indépendance de leur talent, les écrivains sont les interprètes\n des plus hautes aspirations qui doivent embellir la vie de la\n nation et en éclairer l'âme.\n     » De même que les peintres fixent sur des toiles immortelles\n"}, {"page_pdf": 504, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2395, "texte": "  LA VISITE DU ROI ET DE LA REINE AU SALON DES LETTRES            425\n\n\nles images de la vie, de même l'écrivain, traduisant en des\nœuvres saines et fortes les sentiments du peuple, synthétise l a\nnation dans ce qu'elle pense, ce qu'elle espère, ce qu'elle\nsouffre, ce qu'elle crée par un incessant labeur.\n   » Dans notre passé, le souvenir des plus grandes époques est\nresté vivant grâce à l'universelle renommée de nos écoles de\npeinture et de nos incomparables architectes. U n e pléiade\nd'artistes honore encore le nom belge, mais, jamais, nous\nn'avons eu une efflorescence littéraire égale à celle d'aujour­\nd'hui. Il s'affirme actuellement, dans ce pays, un effort esthé­\ntique intense et prodigieux qui, désormais, fait partie de\nla vie de la nation et sera une des gloires de la Belgique con­\ntemporaine.\n   » C o m m e on l'a si bien dit, il y a des œuvres de la pensée\nbelge qui resteront des m o n u m e n t s durables de notre génie\nnational, de même que les cathédrales, les beffrois et les hôtels\nde ville de nos vieilles cités.\n   » L e brillant renouveau de nos lettres, Messieurs, vient à\nson h e u r e ; n'est-il pas le vrai couronnement de l'extraordinaire\ndéveloppement de nos industries et de notre commerce?\n   » Ce qui me réjouit particulièrement et ce qui doit nous\nréconforter, c'est de voir unis par une franche cordialité les\nreprésentants de nos langues nationales. Ils affirment ainsi\nque, tout en s'exprimant différemment, ils n'en sont pas moins\nBelges de cœur et d'âme, exaltant, avec une égale ardeur, le\ngénie de nos deux races.\n   » L e pays tout entier est avec vous, Messieurs; il vous com­\nprend, il suit vos efforts et partage votre idéal; il rend\nhommage à votre labeur immense et fécond; j ' e n suis heureux,\ncar, grâce à vous, la Belgique donne fièrement l'exemple d'un\npeuple prenant sa large place dans les plus nobles domaines du\ngénie h u m a i n . »\n   On devine l'enthousiasme avec lequel toute l'assemblée\napplaudit à cet h o m m a g e vraiment royal, c'est le cas de le dire,\nrendu par le Souverain de la Belgique à ses écrivains.\n   L e discours du Roi fut suivi d'une séance littéraire ou\nprirent successivement la parole E d m o n d Picard pour glorifier\nles littérateurs belges d'expression française, l'Abbé Verriest\npour magnifier la poésie flamande et le professeur Chauvin, de\n Liége, pour nous dire le charme des lettres de Wallonie.\n"}, {"page_pdf": 505, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 457, "texte": "426                        DURENDAL\n\n\n\n   A l'issue de la séance littéraire, nos Souverains s'entre­\ntinrent familièrement pendant quelques instants avec nos\nprincipaux écrivains qu'ils se firent présenter, après quoi ils se\nretirèrent au milieu des acclamations sympathiques de toute\nl'assemblée, qui emporta un souvenir exquis de cette fête si\nintime dont toute roideur officielle était exclue.\n\n                                             HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-011", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 427, "page_fin": 430, "titre_corps": "Gazette des Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Gazette des Livres Fénelon et Bossuet", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 506, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2368, "texte": "Gazette des Livres\n\nFénelon et Bossuet, — Taine, — Sainte-Beuve. — Les\n  -Romanciers            de   Wallonie            : Louis   DELATTRE   et   GEORGE\n  GARNIR.\n\n   Comme l'autre année Racine, M. Jules Lemaître a depuis remis Fénelon à\nla mode; et l'attention s'est particulièrement fixée sur le duel émouvant entre\nM. de Cambrai et M. de Meaux — comme on disait au grand siècle — et dont\nMadame Guyon fut l'occasion et dont le quiétisme fut l'objet. C'est une page\nd'histoire hautement intéressante — et si humaine, puisque saturée à la fois\nde conviction, de passion ou d'intrigue! La bonne foi et la sincérité de l'un\net l'autre des adversaires, leur culte de la vérité, ne sont point en cause — et,\nen dépit de quelques véhémences de langage du côté de Bossuet, le débat se\nmaintint aux hauteurs de la doctrine. Mais autour des deux antagonistes,\nquel grouillement de manœuvres équivoques : Madame de Maintenon s'en\nmêla, qui se connaît en détours insidieux, et aussi Port-Royal dont ce ne\nfut point le premier geste d'agent provocateur.\n   M. Henry Brémond vient de nous conter, dans un livre aussi documenté\nque vivant, cet incident immortel; et s'il prend nettement et vigoureuse­\nment parti pour Fénelon — le titre du volume l'indique : Apologie pour Féne-\nlon (i) — il parle du moins de Bossuet avec la déférence due au génie, même\nquand la passion l'égaré, et fait ainsi une leçon indirecte et méritée à certains\n « Bossuettistes » qui furent, envers Fénelon, durs jusqu'à l'inconvenance. A\nceux qui sans prendre parti dans cette dispute dogmatique, considèrent sur­\ntout le conflit du quiétisme comme une merveilleuse joute littéraire entre le\nbon sens armé de combativité et la distinction vêtue de souplesse, l'œuvre de\nM. Henry Brémond donnera la joie d'une palpitante et mouvementée recon­\nstitution historique — où la sûreté sèche du renseignement est rachetée par\nl'analyse la plus fervente et la plus animée... C'est un rare plaisir de voir\nbatailler ainsi pour le quiétisme, avec un si grand mépris du détachement et\nune belle humeur si ferraillante !\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n  A la lignée des belles âmes cherchant le vrai — tels Bossuet et Fénelon —\nest il téméraire de rattacher H . Taine? Et au même titre que ceux-là qui\n\n  (1) Paris, Perrin, 1910.\n"}, {"page_pdf": 507, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3422, "texte": "428                                    DURENDAL\n\n\n\nont combattu, pendant toute leur vie, pour une vérité dès l'aube possédée, ne\nfaut-il pas admirer et vénérer celui qui voua une longue et dure existence à\ngraviter tenacement des ténèbres originelles vers la lumière pressentie? Il n'y\neut pas au XIXe siècle de destinée plus laborieusement et plus probement\nexemplaire que celle de T a i n e — et si l'éternité est le salaire de la b o n n e foi,\nTaine aura largement mérité son salaire. Observateur scrupuleux et recon­\nstructeur puissant, il a créé des synthèses sociales, dont b e a u c o u p sont discu­\ntables; tout au moins eut-il le rare mérite de restituer à u n e époque désem­\nparée le sens de la tradition, et si grâce à lui, ce sens de la tradition s'est\nincorporé aux meilleurs esprits de ce temps — à c e u x qui apparaissent dé plus\nen plus comme les inestimables réserves de l'avenir — il ne faut-point douter\nque la société est redevable de ce bienfait à la magie du verbe dont Taine sut\nrevêtir ses idées! Cet âpre tempérament de bénédictin laïc avait — à la can­\ntonade — des trésors de sensibilité qu'il celait p u d i q u e m e n t , mais qui,\nmalgré lui, a u contact de la beauté, jaillissaient en un incomparable lyrisme.\n« E t comme par miracle, voici que des coins de paysage s'évoquent, des sym­\nboles se dessinent. T o u t e une poésie sort des pages, circule à travers les con­\ntours des démonstralions. Cette poésie reste parfois philosophique : c'est alors\nl'ardente et h a u t a i n e lumière qui blanchit les sommets de la méditation\nabstraite; parfois pourtant et peut-être lasse d'avoir contemplé « l'axiome\néternel au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible », cette pensée\nredescend de la m o n t a g n e . A son appel, la vie accourt et s'empresse, c'est u n\nchaos de lumière où l'on perçoit toutes les n u a n c e s , un « tumulte où l'on\nentend une h a r m o n i e ». Ainsi parle M. Charles Picard, d a n s un essai sur\n H . T a i n e (1), que l'Académie française vient de couronner et qui apparaît\nvraiment comme u n admirable raccourci de la psychologie du grand savant-\nartiste. E t si de cette sensibilité i m p a t i e m m e n t contenue de T a i n e il fallait\nu n e autre démonstration que ses différents Voyages, et tels fragments des Ori-\ngines, « où la phrase bondit r a u q u e , effrénée, sauvage, à travers la buée s a n ­\nglante qui fume hors des pages de la R é v o l u t i o n » on la trouverait dans ce\nroman inédit, Etienne Mayran (2), qui vient de paraître, avec u n e préface de\n M. P a u l Bourget.\n   Etienne Mayran fut écrit par T a i n e , a u seuil de la maturité, comme une\nhalte dans ses travaux philosophiques et scientifiques. L e roman relève d u\nprocéde mi-autobiographique et mi-imaginatif et constitue une contribution\nde haute valeur à ce genre où excellèrent Jules Vallès, par son âpreté. et\nAlphonse Daudet, par sa délicatesse, et q u ' o n pourrait intituler les «Mémoires\ndu potache ». E t i e n n e Mayran est u n frère du Petit Chose et de Jacques Ving-\ntras — moins « bleu » que le premier, moins a p p u y é que le second : T a i n e a\nétudié l'éclosion de la pensée chez l'adolescent dans u n minable milieu de\ncompression scolaire, avec la m ê m e rigueur pénétrante et nerveuse qu'il\nvouait à démêler la psychologie d'un p e r s o n n a g e de la R é v o l u t i o n . Il pro-\n\n\n\n  (1) Paris, Perrin, 1910.\n  (2) Paris, Hachette.\n"}, {"page_pdf": 508, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3367, "texte": "                             GAZETTE DES LIVRES                                    429\n\n\ncède par des séries d'observations successives, groupées ensuite en des syn­\nthèses auxquelles son styleà reflets métalliques d o n n e les contours et laflamme\nde la vie. C'est d'une éloquence sobre, mais combien p r e n a n t e dans sa rigide\nsimplicité!\n    P o u r q u o i T a i n e déserta-t il, au tiers du chemin, l'œuvre entreprise et\npourquoi Etienne Mayran ne fut-il jamais achevé? M. P a u l Bourget donne,\nde cet a b a n d o n d'un livre qui s'annonçait si magistral, différentes raisons dont\nvoici bien la meilleure : T a i n e s'apercevait, à mesure des pages, que ce roman\ndevenait sa propre histoire, qu'une confusion de plus en plus complète et (de\nplus en plus intime s'opérait entre E t i e n n e Mayran et son biographe. Or,\nu n e telle littérature personnelle devait répugner à cet a m a n t passionné de\nl'objectivité; et Etienne Mayran, ainsi conçu et compris, risquait de mettre dans\nl'œuvre entière de T a i n e la tâche d'une contradiction... E t par coquetterie de\nlogique, T a i n e renonça... A en juger pour ce que nous connaissons du livre\ndélaissé, il est permis de dire que T a i n e , trop soucieux d'unité, a privé le\nroman français d'un exemplaire de premier o r d r e .\n\n                                         *   *\n     Il y a loin de la sensibilité ombrageuse de Taine à la sensibilité à l'encan\nde Sainte-Beuve. On se rappelle l'aventure du Livre d'Amour dont l'auteur\ncatalogua pour la postérité les moins avouables péripéties de seà aventures\namoureuses avec la femme de son plus illustre a m i . C'est à croire vraiment\nqu'on n'en finira jamais avec la révélation des polissonneries de l'écrivain de\n Volupté ! Car voici que, patient et méticuleux fureteur du R o m a n t i s m e , et qui\njoua déjà maints tours très légitimes à Sainte-Beuve, M . Léon Séché, en\npubliant aujourd'hui les lettres de M m e d'Arbouville (1) met à nouveau en\nfort vilaine posture l'incorrigible paillard. L e texte des lettres écrites par\nSainte-Beuve à cette « Muse r o m a n t i q u e » n'existe probablement plus,\nmais à en juger par les réponses que ces lettres provoquèrent, nous pouvons\nprésumer de leur contenu : Sainte-Beuve fit, par les mille artifices que\n.peuvent inventer la passion, la jalousie et le dépit, le siège de ce cœur\nde femme que sa sensualité voulait réduire, à merci. Cette fois l'entreprise,\ndont la littérature n'était que le prétexte devait échouer, car l'assaillant se\nheurta à u n e inébranlable fierté de femme et à u n e souveraine p u d e u r\n d'épouse. F i n e , spirituelle, lettrée, M m e d'Arbouville se plaisait à la conver­\nsation parlée ou écrite de S a i n t e - B e u v e ; et si elle ne tira pas sa révérence\n au critique dès ses premières impertinences amoureuses, c'est que peut-être\n elle tira vanité, devant le m o n d e , de l'amitié d'un h o m m e célèbre. Du moins\n eut-elle cette excuse d'avoir d o n n é pour contrepied à une correspondance\n de Lovelace u n e correspondance d ' E g e r i e . Les lettres de M m e d'Arbouville à\n Sainte-Beuve fleurent bon l'honnêteté — u n e honnêteté à la fois vaillante et\n i r o n i q u e ; on pourrait leur donner comme sous-titre : « Comment une femme\n se défend — et comment après s'être défendue, elle prend à son tour\n\n\n   (1) Paris, Mercure de France, 1910.\n"}, {"page_pdf": 509, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3375, "texte": " 430                                    DURENDAL\n\n\nl'offensive et profite de sa supériorité morale pour faire au tentateur de\nhautes leçons de convenance et d'amusantes leçons de résignation. » Il y a\nmême, p a r m i ces lettres de M m e d'Arbouville, u n e admirable leçon de\nreligion — écrite le Vendredi saint — et qui, idées et style, émeut et trans­\nporte c o m m e une page radieuse et convaincante d'apologétique chrétienne.\nQ u ' a u c u n e de ces leçons n'ait profité à Sainte-Beuve et qu'en présence d'une\ntelle â m e , il n'ait songé qu'à la bête à satisfaire, cela prouve u n e fois de plus\nque le plus grand critique du XIXe siècle en fut aussi le plus vilain bon­\nh o m m e !...\n                                               *\n                                           *       *\n    Rien n'est de nature — je l'ai déjà dit souvent — à mieux servir le déve­\n loppement de notre personnalité nationale, que la tendance de jour en jour\n plus accentuée, de la part de nos écrivains, à situer leurs œuvres dans des mi­\n lieux en conformité avec leurs origines raciques ou leurs souvenirspersonnels.\n    L'originalité d ' u n e littérature est faite, sous l'égide d'une pensée large­\n ment h u m a i n e , de l'harmonisation de décors régionalistes. U n Courouble,\n un Virrès, un des Ombiaux, un R e n c y , u n Delattre, u n Stiernet, un Garnir\n vaudraient moins pour leur pays et pour nous, si leur psychologie de\n romanciers et de conteurs se proférait en des cadres moins particularistes et\n moins spécialisés !A cet égard, félicitons-nous de voir grandir graduellement en\n intérêt et en beauté, le mouvement d'art dont l'observation de la W a l l o n i e ,\n de ses m œ u r s et de ses sites est l'objectif. A ce mouvement, deux œuvres\n nouvelles apportent une contribution caractéristique et savoureuse : Les\n Carnets d'un Médecin de Village (1) de Louis Delattre et Les Dix-Javelles —\n Mémoires d'un conducteur de malle-poste (2) de George Garnir.\n    L'un et l'autre livres empruntent leurs décors aux sites de Wallonie, mais\nchacun de ces auteurs a u n e interprétation bien différente et bien per­\nsonnelle : la manière de Delattre est plus large, plus lyrique, plus romantisée,\ncelle de Garnir plus sèche, plus serrée, plus réaliste. Mais, des deux côtés,\nc'est une noble et exaltée ferveur pour le coin de terre qui fut le point de\ndépart de leur destinée. Et d a n s l'analyse des péripéties d'existence de leurs\ncompatriotes, la même dissemblance persiste entre les deux artistes : Delattre\na plus de couleur, d'émotion et aussi, hélas! plus de terribles hardiesses;\nGarnir a plus de ligne, plus de détachement et plus de n o r m e . Mettez d'ail­\nleurs q u ' u n médecin rencontre sur sa route des cas plus rares et des huma­\nnités autrement tragiques qu'un modeste conducteur de malle-poste — et que,\nsi pour conter ses souvenirs, celui-ci élève moins le ton que celui-là, ce n'est\nque justesse et proportion ! L'âme du docteur et celle du « vigilantier » sont,\nen tous cas, en leurs meilleures parts, pareilles : une identique amitié attendrie\npalpite en eux pour leur « petit passé » et une même et chaude tendresse les\nanime pour les héros auxquels ils se sentent fraternels — par le lien mysté­\nrieux des forces ancestrales.                           FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n  (1) Bruxelles, Association des Ecrivains belges, 1910.\n  (2) Ibidem.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-012", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 431, "page_fin": 433, "titre_corps": "Une audition de « Franciscus » d’Edgar Tinel, à Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Une audition de Francisons d'Edgar Tinel à Bruxelles", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 510, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "Une audition de \" Francisons „\n           d'Edgar Tinel, à Bruxelles\n\n                    L'AUDITION de Francisais organisée par 1'Administration des\n                       Concerts Populaires à l'initiaiive et sous la très artistique\n                       direction de Sylvain Dupuis avait attiré à la salle des fêtes\n                       de l'Exposition un auditoire aussi nombreux et choisi que\n                       compréhensif et enthousiaste.\n                          Chose étrange à dire : cette œuvre si forte, si admira­\n                       blement sincère du plus illustre d'entre les musiciens belges\n                       contemporains et sans doute la plus généreusement inspirée\n qui ait été écrite dans le domaine de l'oratorio sacré depuis les Béatitudes de\n Franck n'avait plus été exécutée à Bruxelles pendant une période de vingt et\n une années.\n    C'est, en effet, en 1889 qu'eut lieu à la Monnaie cette mémorable audition\n de Franciscus où figuraient les noms d'interprètes tels que Melba et Engel et\n dont l'impression, bien que se rattachant à un passé relativement lointain,\n est demeurée gravée dans les souvenirs en traits ineffaçables. Depuis lors,\nFranciscus a parcouru la plus glorieuse des carrières, acclamé en Allemagne,\nen Autriche, en Suisse, en Italie, en Hollande, en Amérique, partout\naccueilli avec le respect et l'admiration légitimement dus à ce poème pétri de\nfoi vigoureuse, illuminé de célestes envolées et qui traduit musicalement la\nfigure séraphique du Poverello avec cette même plénitude de vérité sentie,\navec ce même coloris doux et surnaturel qui ont conféré l'immortalité aux\ninterprétations picturales d'un Giotto ou d'un Ghirlandajo.\n   Sans doute, Tinel écrira par la suite des œuvres se prêtant à un dessin\npsychologique de caractères plus serré, plus profond, des drames sacrés qui,\ntels Godelive et Caiharina, seront construits avec plus d'ampleur et de maîtrise,\nlui offriront aussi des cadres plus vastes, mieux appropriés pour mettre en\nlumière les pouvoirs multiples de son talent si riche d'aspects divers. Et\ncependant Godelive, Caiharina doivent être considérés moins comme un\nprogrès réel sur l'œuvre première que comme l'évolution logique et féconde,\nla mise en œuvre plus complète et développée des dons si caractérisés qui\nconstituent l'art de Tinel et s'affirment dès Franciscus avec une netteté, une\néloquence, une fraîcheur et une noblesse d'inspiration qui ne seront pas\ndépassées. Ne peut-on dire que la pensée de Tinel synthétise en quelque\n"}, {"page_pdf": 511, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3632, "texte": " 432                                     DURENDAL\n\n\n sorte l'âme de la F l a n d r e et les forces vives de son génie, unissant la pureté\n lumineuse et recueillie des primitifs brugeois du XVe siècle à la fougue\n robuste et éclatante des célèbres coloristes du XVIIe siècle?\n      Aux expansions largement vibrantes des grands ensembles vocaux, à\n l'effusion triomphale du Cantique du Soleil viennent s'opposer la douceur\n  merveilleuse des appels divins, des chœurs de voix surnaturelles qui,\n empreints de mysticisme ultra-terrestre, semblent descendre de sphères\n sublimes. Dès le début, Tinel d o n n e ainsi toute sa mesure. T o u t e s les énergies\n vivaces et généreuses de son âme à la fois lyrique et contemplative, il les verse\n en cette œuvre d'aurore où elles apparaissent déjà victorieusement épanouies.\n     Sans vouloir analyser ici une partition familière à tous les artistes, r a p ­\n pelons-en les pages maîtresses : la Ballade de la P a u v r e t é dont la saveur\n pittoresque et moyenageuse se rehausse d'un accompagnement orchestral\n é t o n n a m m e n t suggestif, le premier dialogue entre François et les voix de\n l'Infini, l'hymne suave : Ciel! Ciel ! Ce mot ému, l'avez-vous entendu?, la sym­\n phonie puissante et de m o u v e m e n t si tragique qui, au début de la seconde\n partie, exprime l'horreur des guerres et le deuil de l'Église à la veille du\nXIIIe siècle et de son prodigieux r a y o n n e m e n t , le contraste épique et saisissant\n entre le Génie de l'Amour et lé Génie de la H a i n e , le Génie de la Paix et le\n Génie de la G u e r r e , puis ces trois chants de la Pauvreté, du Soleil et de\n l'Amour, si totalement différents l'un de l'autre et qui t r a d u i s e n t chacun en\nson accent p r o p r e , avec autant de vérité que de profondeur et d'émotion, et\n sous sa triple manifestation, amour des h o m m e s , a m o u r de la nature, amour\n de Dieu, toute la psychologie radieuse de François d'Assise, celte person­\n nalité u n i q u e dans l'histoire de l'âme h u m a i n e .\n     La troisième partie offre u n e n c h a î n e m e n t ininterrompu d'impressions\nfortes, nobles et touchantes. Redirons-nous la fraîcheur délicieuse de\nl'Angelus dont l'inspiration naïve, qui fait songer à F r a Angelico, se pare de\nsonorités virginales et limpides, la gravité majestueusement émue des adieux\nde F r a n ç o i s à ses disciples, l'entrée du saint aux parvis éternels saluée par\nu n c h œ u r de séraphins qui plane d o u c e m e n t sur u n a c c o m p a g n e m e n t\norchestral où fleurissent des harmonies heureuses, pleines de lumière et de\ntendresse? E t cette page grandiose du Cortège funèbre dont la simplicité\nauguste et douloureuse fait monter aux lèvres de l'auditeur le nom sacré de\nBeethoven ? Enfin les accents désolés des Franciscains et des Clarisses s u p ­\nposant au chœur de jeunes filles qui chantent joyeusement l'émancipation\nsouhaitée de la mort bienfaisante et libératrice, avec tout le splendide cou­\nronnement de l'apothéose finale?\n    M. Sylvain Dupuis avait a p p o r t é tous ses soins, toute son activité, toute\nson intelligence à la réussite de celte solennité artistique, soucieux d'assurer\nà Franciscus u n e réalisation parfaite et d'en exprimer, les significations rayon­\nn a n t e s . L'orchestre fut plein de vigueur et d'élan, les chœurs angéliques\neurent des sonorités ravissantes. M. Girod chanta le rôle de Franciscus en\nvéritable artiste, avec une pureté de diction, un charme ému et expressif qui\ncompensaient ce qu'il pouvait laisser à désirer du côté de l'ampleur dans les\ngrandes envolées du Cantique du Soleil et du Chant de l'Amour.\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1537, "texte": "          UNE AUDITION DE « FRANCISCUS » A BRUXELLES                         433\n\n\n   Mme Croiza fut la digne interprète terrestre des voix du Ciel, admirable\ncomme toujours par la noblesse de sa compréhension, la splendeur généreuse\nde sa voix. Les rôles secondaires étaient excellemment tenus par MM. Dua,\nDelaye et Weldon.\n   Toutes les beautés d'ordre si élevé dont la riche éclosion assigne à Franciscus\nune place éminente dans la littérature musicale sacrée de tous les pays ont\nfait vibrer intensément les auditeurs de choix qui se trouvaient réunis ce\njour-là dans la salle des fêtes de l'Exposition. A l'issue du concert, Tinel fut\nl'objet d'une ovation enthousiaste et interminable.\n   S. M. la reine Elisabeth, dont l'âme exquise est largement ouverte à tout ce\nqui est noble et grand, autant dans le domaine de la charité que dans le\ndomaine de l'art, s'entretint longuement avec l'auteur de Franciscus lui\nexprimant toute son admiration. Et tous se sentaient doublement heureux\nce jour-là. Au bonheur d'une émotion d'art saine et haute venait se joindre\nle réconfortant spectacle du triomphe de Tinel, que d'universelles sym­\npathies entourent à juste titre, car à la couronne de grand artiste qui\nceint son front brillent deux fleurons rares et précieux, la profonde sincérité\nde l'inspiration qui dérive de la profonde sincérité des convictions et la\npure beauté de l'œuvre qui puise uniquement sa vie à la source éternelle\n de l'Idéal chrétien.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-013", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 434, "page_fin": 445, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES PUBLICATIONS D'ART Hubert et Jean", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 515, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2616, "texte": "LES LIVRES\n\n\nPUBLICATIONS D'ART\n\nHubert et Jean Van Eyck, par M. DURAND-GRÉVILLE. Un vol. in-4°\n   ill. — (Bruxelles, Librairie nationale d'art et d'histoire Van Oest et Cie.)\nH u b e r t V a n E y c k , le Maître du retable de l'Agneau mystique, à Saint-\n   Bavon, de Gand, par M. A.-J. WAUTERS. — (Bruxelles, Weissembruch.)\n   Il y a soixante-dix ans et plus que le polyptyque célèbre de Gand sert de\nchamp clos à la critique, scientifique ou non. D'innombrables et savants\nchampions sont venus, tour à tour, y rompre une lance, soit en faveur\nd'Hubert, soit en faveur de Jean, qui sont désignés, on le sait, par une\ninscription tracée à l'extérieur des volets — et que l'on tient pour contempo­\nraine du parachèvement de l'œuvre — comme ayant, l'un commencé, l'autre\nachevé celle-ci.\n   Mais dans quelle mesure les deux frères ont-ils coopéré, respectivement,\nà leur commun ouvrage? Qu'est-ce que Hubert a laissé à faire à Jean? Ques­\ntion insoluble sur laquelle ont pâli et continuent de pâlir nombre d'histo­\nriens d'art. Le magnifique tableau qui fait débuter la peinture flamande par\nun chef-d'œuvre s'inspire, on se le rappelle, du septième chapitre de l'Apo­\ncalypse. Il représente, notamment, la « grande multitude d'hommes de\ntoute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue que le vision­\nnaire a aperçus vêtus de robes blanches, des palmes à la main, debout\ndevant le trône et devant l'Agneau ». Sur ce point, nul doute, mais pour le\nreste, pour nous révéler, par exemple, la part de collaboration de chacun des\ndeux frères, un nouveau voyant ne serait pas d'un secours inutile.\n   Toutefois, ce n'est point que nous manquions d'opinions sur ce sujet.\nC'est plutôt leur surabondance qui nous embarrasse, en même temps que les\narguments de la plus ingénieuse subtilité dont chacune d'elles se présente\nescortée! Rares, en effet, sont les écrivains qui, comme M. Henry Hymans,\ndans sa monographie : Les frères Van Eyck, de la collection Laurens, se\ntiennent, en dépit d'une certaine propension à se prononcer pour Jean, dans\nune réserve dubitative. Attitude indécise qui, en somme, est la seule scienti­\nfique, étant donnés les termes fuyants du problème. M. Hymans, aux travaux\nduquel l'histoire de notre art est redevable de tant de découvertes heureuses,\nsait toute la fragilité des attributions privées de preuves documentaires et, en\nvieux routier de la critique qu'il est, il n'a pas voulu s'aventurer dans ce\ndomaine plein de terrains mouvants, d'hallucinations et de mirages trom­\npeurs. M. A.-J. Wauters qui, lui aussi, a beaucoup exploré ces territoires et\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3660, "texte": "                                    LES LIVRES                                      435\n\nbeaucoup contribué à en déterminer les lieux principaux et la configuration\ngénérale, m a r q u e spirituellement dans sa brochure l'inanité des efforts des\n« meilleurs experts » pour se mettre d'accord sur la dévolution à H u b e r t et à\nJean des diverses parties du polyptyque de G a n d : « P o u r ne citer qu'un\nexemple, constate-t-il, que n'a-t-on pas écrit sur les figures d'Adam et d'Eve? »\nCrowe et Cavalcaselle déclarent « qu'elles sont, sans aucun doute, le travail\nd ' H u b e r t »; M . Seeck estime, au contraire, que c'est « Jean qui peignit cer­\ntainement Adam et E v e », ce qui est également l'avis de M M . Kaemmerer et\nF r i e d l ä n d e r . M. H y m a n s dit : « Adam et E v e peuvent être assignés avec\nassez de probabilité à H u b e r t », ce que conteste M . H u l i n : « P o u r cette\npartie du retable de Josse Vyt, dit-il, point de doute : elle est certainement\nde J o h a n n e s et non d ' H u b r e c h t . » M M . W e a l e et Salomon Reinach s'en­\ntendent de la même manière : « Les seules parties dues entièrement à J e a n ,\ndit le premier, sont celles où sont peinte Adam et E v e ; elles furent exécutées\nprobablement à Bruges », à quoi le second riposte : « J e suis porté à croire\nque la part de Jean se réduit aux deux magnifiques portraits des donateurs »,\nce qui équivaut à attribuer à H u b e r t , Adam et Eve et le reste. Les critiques\nne sont guère mieux d'accord sur les autres p a n n e a u x : telle partie ou telle\nfigure, d o n n é e tantôt à l'un, tantôt à l'autre, se voit attribuée par u n troi­\nsième, à Hubert pour le dessin et à Jean pour la peinture, tandis qu'un qua­\ntrième estime que si H u b e r t l'a peinte, J e a n a dû la repeindre. »\n     Et le savant historien, proclamant la faillite des tentatives effectuées j u s ­\nqu'ici pour résoudre le problème « à l'aide des seuls arguments tirés de la\ntechnique et des particularités de style, combinées avec un fragile ensemble\n de présomptions, de conjectures et d'hypothèses quant à l'âge, l'époque de\n formation, le t e m p é r a m e n t et l'idéal respectifs des deux peintres en cause »,\nse retourne vers les documents p o u r essayer d'en faire jaillir la certitude\ncherchée.\n     Ces d o c u m e n t s , il faut bien le remarquer, sont rares et d'une interprétation\nfort sujette à discussion. Ce sont l'épitaphe de la sépulture d'Hubert dans la\n chapelle de l'église Saint-Jean (aujourd'hui Saint-Bavon) à laquelle était des­\n tiné le retable, épitaphe copiée par le chroniqueur Marc Van Vaernewyck,\n lors de la destruction de cette chapelle; l'inscription peinte primitivement sur\n l'œuvre (1432); le journal de voyage d'Albert D ü r e r (1521); celui d'un autre\n voyageur, Joachim Miinzer de N u r e m b e r g , qui visita Gand en 1495 ; la chro­\n nique de Van Vaernewyck (1568), lequel rapporte avoir vu, exposé dans une\n gaine au cimetière, l'os du bras de H u b e r t , relique recueillie par des mains\n pieuses, lors de l'exhumation des restes du peintre ; enfin la relation du\n voyage effectué d a n s les Pays-Bas, en 1517, par le chanoine Antonio de'\n Beatis.\n     L'épitaphe et l'inscription font également un grand éloge de l'aîné des\n Van E y c k ; cette dernière établit, en outre, que H u b e r t \" commença la lourde\n entreprise que Jean acheva \". M . W a u t e r s faisant remarquer, à ce propos,\n que tout le retable est complètement achevé, sauf la robe et le manteau de\n l'ange et de la Vierge de l'Annonciation, qui sont seulement exécutés en pré­\n parations blanchâtres, conclut de ce fait que l'œuvre était presque tout à fait\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3278, "texte": "436                                DURENDAL\n\n\naccomplie à la mort de Hubert, Jean s'étant contenté d'y « apporter les addi­\ntions indispensables ».\n    Le nom de Hubert n'est cité ni par Dürer ni par Miinzer, mais ce dernier\nécrit : « Le maître du tableau est enseveli devant l'autel », ce qui ne peut\ndésigner que Hubert, Jean ayant été enseveli à Bruges. Quant au journal de\nDürer, du texte duquel on s'est prévalu pour donner l'œuvre à Jean, il a\nété mal entendu : le grand peintre parle du Johanneslafel, ce que l'on a traduit\npar le « tableau de Jean », alors que selon l'avis très justifié de M. Wauters,\nil fallait comprendre : \" le tableau de l'église Saint-Jean ». Le chanoine de'\nBeatis, de son côté, nomme le peintre Roberto] « un maître d'Allemagne », et\nil intitule l'œuvre : l'Ascension de la Vierge. On peut supposer qu'il a aussi\nmal entendu qu'il semble avoir mal vu, ou qu'il a écrit Robertus au lieu de\nHubertus...\n   En somme, aucun de ces documents ne permet d'écarter Hubert au profit\nde Jean ; bien au contraire, le premier semble avoir constamment été désigné\ncomme l'auteur du retable jusqu'au milieu du XVIe siècle, bien que son nom\nparaisse avoir été, parfois, oublié. La vénération dont témoigne l'exposition\nau cimetière du bras de Hubert paraît à M. Wauters une preuve de plus à\nl'appui de sa thèse. Peut-être bien, mais pour notre part, la forme de cet\nhommage nous semble un peu singulière et nous eussions préféré que les\nGantois témoignassent de leur admiration pour le grand peintre en assurant\nune sépulture honorable à la totalité plutôt qu'à une partie de ses restes !\n\n                                         *\n                                        * *\n\n   M. A.-J. Wauters tient donc pour irréfutablement établie la paternité\nde Hubert Van Eyck sur le polyptyque de Gand. La thèse que soutient\nM. Durand-Gréville dans le grand et magnifique ouvrage qu'il publie chez\nVan Oest est identique. Seulement les moyens de persuasion qu'il emploie\nsont tout à fait différents de ceux qu'a adoptés, en dernière analyse,\nM. Wauters. Alors que celui-ci affirme qu'à sa conviction « la composition\nest homogène et témoigne d'une unité originelle» et que le \"coloris et l'exécu­\ntion dans leur ensemble ne comportent aucune disparate \", 1'éminent critique\nfrançais fait, si l'on peut dire, la ventilation de la part de Hubert et de celle de\nJean en se basant à la fois sur les diversités qu'il discerne dans le caractère et\ndans les procédés d'exécution des compartiments du retable.\n   Cette étude sert de point de départ à M. Durand-Gréville pour un nouveau\nclassement des œuvres des Van Eyck. Tout en admettant la supériorité de\nJean sur Hubert, il prend de celui-là pour la donner à celui-ci la plus grande\npartie des ouvrages auxquels son nom était attaché jusqu'ici. Il limite la colla­\nboration de Jean au polyptyque aux figures d'Adam et d'Eve et des Anges chan-\nteurs ; il fait passer du cadet à l'aîné la belle Annonciation de l'Ermitage et celle\ndu Louvre; la Vierge dans une église des Musées de Dresde et de Berlin, le\nSaint François stigmatisé du Musée de Turin, la Vierge au Chartreux de la col­\nlection G. de Rothschild, à Paris, etc., etc. Il attribue, au surplus, à Hubert\nles plus célèbres miniatures du Livre d'heures de Turin.\n"}, {"page_pdf": 518, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3702, "texte": "                                           LES LIVRES                                           437\n\n    L e criterium de M. Durand-Gréville est d'ordre tout à la fois matériel et\nspirituel. J e a n , à ses yeux, domine son frère de la taille ; la réalité, qui est la\nmatière de son art, il la recrée d a n s la puissance ; H u b e r t , lui, la recrée dans\nla douceur et la tendresse. L'œuvre de J e a n éblouit et i m p o s e ; celle de H u b e r t\nc h a r m e . L a pensée du premier était plus h a u t e ; celle du second plus\nh u m a i n e . H u b e r t avait u n e souplesse que l'inflexibilité ou la conception plus\nlucide de J e a n ne connaissait pas. E v i d e m m e n t , deux tempéraments si dis­\nsemblables n'ont pu trouver dans l'art une expression identique ou m ê m e\nanalogue. Vérité évidente et, pour M. Durand-Gréville, vérité d'expérience,\npuisqu'il a dégagé cette définition de la personnalité des d e u x maîtres de\nl'étude poursuivie passionnément depuis longtemps de leurs œ u v r e s . Mais\nl'ingénieux critique connaissait trop bien les résultats, parfois comiques,\nauxquels ont abouti les tentatives anciennes en vue de scinder les travaux\ndes Van Eyck, en se fondant sur la tendance, ou plus idéaliste, ou plus\nréaliste, d o n t ils semblaient manifester, pour se fier u n i q u e m e n t aux distinc­\ntions qu'il croyait pouvoir faire sous ce rapport. L e s œuvres incontestées de\nJ e a n lui fournissaient la possibilité d'analyser les procédés techniques de\ncelui-ci et, par le moyen de comparaisons minutieuses, celle de déceler dans\nl'œuvre confondue des deux frères ce qui n'est pas de la main du cadet. Or, il\nse trouve, au dire de M. D u r a n d , que les parties idéalistes de cette œuvre,\ncelles qui semblent nées d'une inspiration plus sentimentale, plus rêveuse,\nmoins sévère et moins positive que celle, de J e a n , se dénoncent précisément\npar u n e manière n u a n c é e , recherchée, ambitieuse d'effets de lumière qui fait\ncontraste avec la manière de Jean, impérieuse, directe, insoucieuse de pres­\ntiges accessoires de couleur, telle qu'elle se dégage de peintures comme la\nVierge Van de Paele, du Musée de Bruges.\n   Il faut r e m a r q u e r que l'auteur exclut de l'œuvre de Jean tout ce qui est\npaysage. On se rappelle que la flore de certains de ces paysages est, en\npartie, m é r i d i o n a l e ; elle c o m p r e n d , n o t a m m e n t , des chamacrops humilis, des\noliviers, des orangers, etc. Et M. Durand-Gréville, d'accord avec M. J a m e s\nWeale, déduit de cette observation que H u b e r t aurait fréquenté l'Italie,\ncirconstance dont les deux savants historiens trouveraient la confirmation\ndans certains détails de physionomie des personnages ou de structure des\nédifices rencontrés en des œuvres qu'ils attribuent à ce maître. A vrai d i r e ,\nla plupart des particularités signalées de la sorte ne paraissent guère déci­\nsives. D'autre part, si elles l'étaient, on trouverait peut-être étrange que ces\ntraces de souvenir des pays du soleil apparaissent dans les œuvres retenues\npour H u b e r t plutôt que d a n s celles laissées à J e a n , car on ne sait absolu­\nment rien de la vie et des voyages possibles du premier, alors que des docu­\nments attestent que le second a séjourné dans le Midi et n o t a m m e n t au\nPortugal...\n   Le livre de M. Durand-Gréville qui, il n'est pas i n u t i l e d e le dire, est illustré\nde superbes reproductions de toutes les œuvres citées, exercera une séduction\ncertaine sur la plupart de ses lecteurs. Il est écrit avec l'éloquence que suggère\nune conviction enthousiaste. Rien de plus persuasif que la persuasion. L a\ndémonstration qu'il fait, l'auteur en a cherché les éléments dans tous les\n"}, {"page_pdf": 519, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "438                                DURENDAL\n\n\n Musées et toutes les collections de l'Europe, et il expose les raisons et les\nmotifs de son opinion en homme qui ne l'a définitivement adoptée qu'après\nen avoir vérifié le bien-fondé par toutes les voies possibles du contrôle et de\nla réflexion. Et l'on a vu qu'au total M. A.-J. Wauters et lui aboutissent, en\nusant de méthodes absolument contradictoires, à la même conclusion : l'attri­\nbution à Hubert Van Eyck de la totalité ou de la presque totalité du polyp­\ntyque de Gand.\n   Le document décisif, la preuve irréfragable, il n'est pas à présumer que\nl'on puisse les apporter jamais. Et les avis ou les sentiments, si considé­\nrables qu'ils soient, ne mettront jamais fin à la discussion. Fort naturelle­\nment, d'ailleurs, car le temps dont nous attendons qu'il éclaircisse peu à peu\nles obscurités de la science ne peut qu'ajouter à celles du passé. Et, sans\ndoute, cela vaut-il mieux, car si le passé était aussi connu qu'il est mysté­\nrieux, les hommes cesseraient de s'y intéresser.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nL e B r é v i a i r e d e P h i l i p p e l e B o n , reproduction des miniatures des\n   manuscrits n os 9511 et 9026 de la Bibliothèque royale de Belgique, par\n   le R. P. VAN DEN GHEYN, S. J., conservateur en chef de la Bibliothèque\n   royale. Vingt et une pages, soixante et une planches. — (Bruxelles,\n   Librairie d'art et d'histoire G. Van Oest et Cie.)\n   L'illustration des deux manuscrits qui composent ce bréviaire magnifique­\nment décoré d'encadrements, de lettrines, de miniatures petites et grandes,\nest de la main d'un artiste flamand. Nul doute, à cet égard. Mais est-ce un\nde ces artistes travaillant en France, à Paris particulièrement, que l'on a\nclassés dans l'école dite « franco-flamande », ou un artiste travaillant dans\nnos provinces, à une époque plus récente, et que, dès lors, l'on peut ranger\nparmi les maîtres de l'école flamande ou néerlandaise. M. Léopold Deliole,\nse fondant notamment sur certains détails de facture qui présentent, d'après\nlui, quelque similitude avec la manière d'André Beauneveu, penche à attri­\nbuer l'exécution de ces manuscrits à un atelier parisien du début du\nXVe siècle. M. le comte Durrieu, tout au contraire, semble porté à y recon­\nnaître l'œuvre de maîtres des Flandres, spécialement Guillaume Vrelant,\nqu'il désigne comme l'auteur probable de six des grandes miniatures qui\nornent le bréviaire. Le R. P . Van den Gheyn, examinant les opinions de ces\ndeux savants, fait observer que si la nature et l'aspect calligraphique du texte\npeuvent faire supposer que la transcription de celui-ci a eu lieu à Paris, le\ncaractère nettement flamand de l'illustration autorise à croire que le manuscrit\na reçu cette dernière en Flandre. Toutefois, il lui paraît impossible que cet\nouvrage, qui lui paraît avoir été exécuté entre 1430 et 1440, soit dû, en partie,\nà Guillaume Vrelant, dont l'activité s'inscrit entre 1458 et 1481. Et il explique\nles analogies que l'on constate entre les miniatures du Bréviaire et celles des\nChroniques de Hainaut (1467), œuvre de Vrelant (analogies qui ont déterminé\nle sentiment de M. le comte Durrieu), par le fait que, sans doute, le Bréviaire\na été enluminé dans l'atelier brugeois où Vrelant s'est initié a son art.\n   Il paraît bienqu'il faille abonder dans le sens de l'éminent conservateur en\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3542, "texte": "                                         LES LIVRES                                            439\n\nchef de la Bibliothèque royale. On ne peut, en effet, que s'associer aux con­\nclusions auxquelles l'a a m e n é l'étude approfondie des manuscrits et qu'il déve­\nloppe avec s'a méthode et sa précision habituelles d a n s l'introduction dont il\na fait précéder cette magnifique publication.\n   Celle-ci reproduit avec u n e fidélité merveilleuse les parties essentielles d u\nBréviaire, non seulement toutes les pages qui comportent u n e miniature de\ngrand ou de petit format, mais encore celles qui offrent quelque intérêt par\nleur e n c a d r e m e n t décoratif de fleurs stylisées et par leurs élégantes lettrines.\n   L'art de l'auteur de ces miniatures est bien flamand dans sa teneur géné­\nrale, par l'allure accentuée et un peu raide de ses personnages, par la façon\ndont ils sont drapés d a n s leurs vêtements, par le décor d a n s lequel ils se pré­\nsentent et spécialement les paysages, souvent ravissants bien qu'encore con­\nventionnels. Si on compare ces conceptions à celles, imprégnées de tant\nd'influences diverses et d'un trait aussi délicieusement délicat q u e les dessins\nde Pisanello, des frères de L i m b o u r g dans les Tris riches heures du d u c de\nBerry, on leur trouvera une apparence à la fois plus r u d e et plus intime.\nL'imagination et la finesse sont moindres, mais la conviction plus g r a n d e\nou plus exprimée. On retrouve là, enfermées dans le cadre étroit de la\nminiature, toutes les scènes de la vie de la Vierge et de celle d u Christ,\nreprésentées dans la forme q u e la tradition leur avait imposée, mais souvent\navec u n e grâce originale et u n e espèce de cordialité émue qui ravissent : la\nRencontre de saint Joachim et de sainte Anne à la Porte Dorée, la Nativité de la\n Vierge, l'Adoration des Mages, la Résurrection, la Pentecôte, etc. A côté de ces\nreprésentations de la vie du Christ ou de la légende de la Vierge, il s'en\ntrouve un grand nombre d'autres, de caractère symbolique comme la grande\net belle miniature où, dans l'arbre qui se dresse derrière Jessé endormi et au\nsommet duquel apparaissent Marie et Jésus, l'artiste nous montre les rois\nd'Israël célébrant le Seigneur sur la trompette, le psaltérion, là harpe et le\ntambour, en s'inspirant, sans doute, du p s a u m e i 5 o , comme fit, vers la\nm ê m e é p o q u e , L u c a della R o b b i a , d a n s sa Cantoria du D ô m e de F l o r e n c e .\nP a r m i les illustrations des psaumes, il faut mentionner, entre autres, celles\noù le roi David est figuré devant l'arche, chantant en s'accompagnant sur\nles clochettes d ' u n carillon. Et, enfin, les planches, qui ont permis d'identifier\nle manuscrit, où Philippe le Bon est représenté, seul ou avec sa femme,\nIsabelle de P o r t u g a l , en prière devant le saint sacrement, la croix ou saint\nAndré...\n  On ne saurait trop louer l'entreprise qu'à si heureusement accomplie le\nR. P . Van den G h e y n , auquel l'histoire de la miniature est déjà redevable\nde tant de travaux précieux. E t on a plaisir à associer à cet éloge M. Van\nOest, qui a apporté à cette savante et riche publication le souci le plus\nartistique de la perfection.                                                ARNOLD G O F F I N .\n\nL'Art, la Religion et la Renaissance, Essai sur le dogme et la piété\n   dans l'art religieux de la Renaissance italienne, par J . - C . BROUSSOLLE. U n vol.\n   ill. — ( P a r i s , Téqui.)\n   Le titre de ce nouveau livre du fécond et toujours intéressant a b b é Brous-\n"}, {"page_pdf": 521, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3325, "texte": "                                       DURENDAL\n440\n\nsolle pose implicitement une question : l'art de la Renaissance a-t-il comporté\nou non u n e décadence au point de vue de l'expression religieuse? Cette ques­\ntion, l'auteur la résoud négativement, et il a p p u i e son opinion d'une a r g u ­\nmentation très serrée, très n o u r r i e de preuves et, la plupart du t e m p s , fort\nconvaincante. Mais il faut dire qu'il désigne sous le n o m de Renaissance non\nseulement, comme d'ordinaire, la période toute imprégnée de l'esprit h u m a ­\nniste qui a d é b u t é à la fin du XVe siècle, mais ce dernier siècle tout entier, à\npartir de l'Angelico, de Masaceio et de leurs contemporains, c'est-à-dire le\ntemps que l'on a appelé la première R e n a i s s a n c e et que l'on désignerait plus\nprécisément encore par le nom de Renaissance réaliste. Cette confusion de\ndeux époques aux tendances si contradictoires nous paraît de n a t u r e à ôter\nquelque force a u x démonstrations de l'auteur. A nos y e u x , par exemple,\non apparierait plus exactement, à certains égards, les conceptions esthé­\ntiques religieuses du XVIe siècle avec celles du XIVe siècle qu'avec celles du\nXVe siècle. Ce qui attirait surtout ce dernier, c'était l'expression de la vie\net de la réalité; ce qui c o m m a n d a i t surtout à l'inspiration des deux autres,\nc'était l'idée. Il serait excessif de dire que de Giotto à Raphaël on n'avait fait\nque de changer de scolastique ! Mais il y avait quelque chose de cela. N e\npeut-on pas n o t a m m e n t considérer comme une illustration de ce fait la r é a p ­\nparition, aux approchf s du XVIe siècle, des g r a n d s cycles dogmatiques et allé­\ngoriques, si chers au XIVe siècle et que le XVe siècle avait à peu près complète­\nment délaissés?... Qu'est-ce au fond que la Dispute du Saint Sacrement, peinte\nau Vatican par Raphaël? S o u s des apparences différentes, c'est l'Adoration de\nl'Agneau, conçue par H u b e r t Van Eyck, achevée par J e a n , et qui, d a n s ses\nparties symboliques et réalistes, semble associer, aux origines du XVe siècle,\nl'esprit déclinant d u moyen âge à l'esprit nouveau, l'esprit de vérité concrète\nqui allait — provisoirement — d o m i n e r . . .\n  L'ouvrage de M. Broussolle est de ceux qui réveillent dans la pensée\nnombre de problèmes et précisément de ceux qui touchent à l'essentiel de notre\nmentalité. De quelque côté que l'on penche, on ne le lira ni sans plaisir, ni\nsans fruit.\n                                                                      A. G.\n\nL E T T R E S FLAMANDES :\n\nBrieven aan Jan-Franz W i l l e m s ,                      toegelicht door JAN BOLS.\n  P u b l i c a t i o n de l'Académie royale flamande de Gand. — (Gand, Siffer.)\n  Alors même qu'il remplissait les charges multiples de curé d'Alsemberg,\navec u n zèle dont ses a n c i e n n e s ouailles gardent encore le reconnaissant\nsouvenir, M. J a n Bols, m e m b r e de l'Académie flamande, trouvait le moyen\nde contribuer au mouvement intellectuel flamand par toute u n e série de\npublications dont le succès a ratifié la valeur; nous ne citerons ici que son\nrecueil de cent mélodies populaires inédites (1), annotées par lui, dans\n\n  (1 ) Honiert ou de vlaamsche liederen met woorden en zangwijzen verzameld en voor de eerste\nmaal aan hel licht gebracht. Namur, Wesmael, 1897.\n"}, {"page_pdf": 522, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3453, "texte": "                                       LES LIVRES                                        441\n\nl'accomplissement de son devoir pastoral, d a n s quelques localités seulement\ndu B r a b a n t et de la province d'Anvers (ce qui témoigne des résultats que\ndonnerait encore une enquête méthodique sur les débris de notre folklore\nmusical); ensuite ce livre de prières avec explications (1), modèle d'exégèse\ndu culte et du rite à l'usage des simples, dont, en dix ans, quelque cent mille\nexemplaires ont été vendus et qui n'a pas m a n q u é d'être imité (2). On pense\nsi, r e n d u à la vie privée, retraité dans la paisible cité d'Aerschot d o n t le\ncollège archiépiscopal prospéra naguère sous sa direction, — on pense si\nM. Bols se repose... E n fait, nulle retraite plus laborieuse que la s i e n n e ; et\nje me trompe fort, ou l'oisiveté serait pour ce vieillard toujours vert et alerte\nla plus lassante des tâches !\n    L e volume qu'il nous envoie aujourd'hui est u n témoignage nouveau de\ncette inlassable activité. Il s'agit de la publication, sous les auspices de\nl'Académie flamande, de 562 lettres adressées à J e a n - F r a n ç o i s W i l l e m s , entre\nles années 1817 et 1846, et choisies par M. Bols parmi un millier de pièces\nmises à sa disposition par M. Félix Willems, fils du célèbre littérateur et\nphilologue.\n    Ces chiffres supposent une sélection des plus sévère, mais celle-ci se trouve\npleinement justifiée par l'intérêt intense qui se dégage de la correspondance\npubliée. D a n s des publications de ce genre, cet intérêt est trop souvent dissé­\nminé, se perd dans un fatras de puérilités intimes, de détails domestiques\ndégageant u n vague relent d'office ou de chambre de toilette. Mais M. Bols\nnous avertit qu'il a écarté tout ce qui m a n q u a i t d'intérêt ou touchait à la vie\nprivée. Aussi la figure de J e a n - F r a n ç o i s W i l l e m s se détache-t-elle ici avec\nu n relief singulièrement i n t e n s e ; et, avec elle, combien d'autres figures\ndisparues et presque oubliées, littérateurs, historiens, philologues, h o m m e s\npolitiques, personnages officiels, G a c h a r d , de Reiffenberg, Conscience, de\nCoussemaker, do Gerlache, Van Ewyck, de T h e u x , Ledeganck, Quetelet,\nSchayes...\n    L a diversité des sujets traités témoigne de l'activité multiple de W i l l e m s ,\nune des figures l t s plus intéressantes de son t e m p s . C'est toute u n e période\n de la pensée belge qui reparaît. L e mouvement des idées aux alentours d e\n i8'3o, le folklore, la bio-bibliographie flamande et hollandaise, mais surtout\nle mouvement littéraire et philologique, tout ce qui tient au passé et à l'avenir\n intellectuel du peuple flamand. N o u s y voyons combien le « m o u v e m e n t\n flamand» remonte h a u t et combien la renaissance littéraire flamande précéda,\n en Belgique, celle de la littérature d'expression française. D a n s tout cela,\n Willems, poète, prosateur, philologue, folkloriste, apparaît bien ce que le\n linguiste B o r m a n s salue en lui, l'« h o m m e qui a rendu non seulement les\n plus g r a n d s services, mais la vie même à notre belle langue flamande, qui\n était morte dans l'oubli et le mépris ». Qu'importe si cette activité est parfois\n\n\n  (1) Kerkboek met uitleg, en collaboration avec le P. E. Schoutens et le curé J. de Meyer.\nTournai, Desclée, 1893.\n  (2) Sur M. J. Bols et ses œuvres, voir la notice bio-bibliographique de la Revue biblio-\ngraphique belge, 1904, n° 11.\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3589, "texte": "442                                      DURENDAL\n\n\n\ntumultueuse, m ê m e errante? Il est avant tout un r e m u e u r d'idées, u n centre\nd'action, suscitant autour de lui les initiatives et les énergies. Il est exclusif\net intransigeant c o m m e tous les passionnés et, é n u m é r a n t dans u n e note\nautobiographique les idiomes qu'il possède, il cite, non le flamand, mais la\n« langue Belgique ». Il dut pourtant en rabattre et, sur ses vieux j o u r s ,\nreconnaître dans quel sens, au point de vue linguistique, 1830 avait entraîné\nla Belgique, et ce que les défiances des orangistes avaient de justifié. Les\nlettres en langue française du recueil, au n o m b r e considérable de 134, sont\nrares au début, mais se succèdent plus rapidement à mesure que l'on avance\ndans sa lecture. E t que devait-il penser, le vieux lutteur, après le labeur gigan­\ntesque de toute une vie de p r o p a g a n d e , q u a n d Altmeyer lui assurait (1839)\nque « les Wallons ne se doutaient guère qu'il y eût u n e littérature flamande »?\n    P a r m i ces lettres, bien des idées, des impressions livrées dans l'abandon\nsemi-confidentiel et l'intimité particulière de la correspondance épistolaire,\nsurprennent aujourd'hui par leur vétusté ; d'autres sont restées singulièrement\nvraies; q u a n d Gachard écrit que, « dans notre capitale, les questions litté­\nraires sont celles qui nous occupent le moins », cette opinion sévère est restée\nvraie, malgré notre tam-tam de conférences et d'articles... Où les lettres\n« datent » le plus, c'est dans leur courtoisie un peu précieuse et formaliste,\net dans l'absence complète, parmi les n o m b r e u x problèmes agités, des\npréoccupations sociologiques qui pénètrent tout aujourd'hui. On croit par­\ncourir de ces anciennes Annales parlementaires, dont la « tenue » contraste\navantageusement avec les violences niaises d'aujourd'hui, mais si antidémo­\ncratiques, si «démocratiques plutôt, et où la politique tenait lieu de tout.\n    Les éditeurs de correspondances se bornent d'habitude à imprimer bout à\nbout les lettres qu'ils ont pu rassembler, en les préfaçant avec plus ou moins\nde b o n h e u r . Mais M. Bols a compris autrement sa tâche et le volume qu'il\nnous offre représente en réalité, de sa part, un travail énorme. L a plupart des\nlettres sont attentivement commentées et élucidées au bas des pages, avec une\na b o n d a n c e de dates et de références bibliographiques. Dans l'Introduction,\non trouve, parmi d'autres renseignements intéressants, une note bibliogra­\nphique (pagesXIV-XV)concernant Willems et le mouvement créé par lui. L'in­\nventaire qui suit, et dans lequel le contenu de chaque lettre se trouve résumé\nen quelques mots, facilite les recherches. Mais nous apprécions surtout l'index\nalphabétique de la fin concernant les hommes et les choses touchés de loin\nou de près d a n s les lettres, et n o t a m m e n t W i l l e m s , sa vie et ses œuvres, le tout\navec renvoi aux passages correspondants du texte p r i n c i p a l : un véritable\nrésumé alphabétique de l'histoire du mouvement intellectuel en Flandre dans\nla première moitié du XIXe siècle et qui pourrait, au besoin, servir de manuel.\n    L'ensemble constitue u n e véritable mine de renseignements à laquelle on\nne m a n q u e r a pas de recourir pour tout ce qui concerne une période impor­\ntante de notre passé. M. Bols, qui avait déjà publié antérieurement une\nvingtaine de lettres adressées à J . - F . Willems (1), émet le vœu que l'on\n\n\n   (1) Brieven aan J.-L. Kesteloot en J.-F. Willems, toegelicht door J. Bols (Mémoires de\nl'Académie flamande, 1901).\n"}, {"page_pdf": 524, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3380, "texte": "                                   LES LIVRES                                     443\n\npublie également les 423 lettres, encore inédites, conservées à la bibliothèque\nde l'Université de Gand. E x p r i m o n s l'espoir que nul autre q u e lui ne soit\nchargé de ce soin, ou que tout au moins le futur éditeur se conforme à la\nméthode rigoureuse qui a présidé au présent travail.\n   L e volume est orné d'un fac-similé d'autographe de Willems, ainsi que\nd'une reproduction de la médaille de J. et L . W i e n e r frappée à son effigie,\navec la fière devise : Mijn vaderland is mij niet te klein.\n                                                                E R N E S T CLOSSON.\n\n\nLA MUSIQUE :\nG l u c k , par JULIEN T I E R S O T . Colleclion : Les Maîtres de la M u s i q u e . —\n    ( P a r i s , Alcan.)\n    M. Tiersot divise son livre en quatre parties. La première qui a pour objet\nl'Œuvre préparatoire embrasse une période de vingt et un ans (1741-1762).\nGluck y apparaît absolument soumis aux principes étroits et conventionnels\nde l'école napolitaine, bannissant la musique du récitatif pour la reporter\ntout entière sur les airs. M. Tiersot d o n n e une analyse détaillée de la parti­\ntion Demofoonte (Milan, 1742) que l'on est parvenu à reconstituer, moins\nl'ouverture et les récitatifs. Les progrès réalisés par Gluck durant cette période\nsont d'ordre purement musical, sans manifester la moindre préoccupation\nd'atteindre à cette vérité d'expression d r a m a t i q u e qui sera plus tard le prin­\ncipe vivifiant de ses chefs-d'œuvre. Il convient de citer Ezio ( P r a g u e , 1750),\nla Clemenza di Tito (Naples, 1752) où Gluck d o n n e au chant italien toute l'élé­\nvation de style dont il est susceptible, l'Innocenza justificata (Vienne, 1755) -\nP u i s , un espace de six années (1758-1764) nous le montre compositeur\nd'opéras comiques écrits pour la cour de Vienne, dont la Rencontre imprévue ou\nles Pèlerins de la Mecque offre un des types les plus intéressants, et qui, anté­\nrieurs à Monsigny, à Philidor t t à Grétry, peuvent le faire considérer légiti­\nm e m e n t comme le créateur du genre.\n    La seconde partie d u livre de M. Tiersol, intitulée l'Eclosion du Génie, com­\nprend une période de douze années (1762-1774), depuis Orfeo ed Euridice en\nsa première version italienne (Vienne, 1762) jusqu'à Iphigénie en Aulide\n( P a r i s , 1774). C'est alors que commence la collaboration de Gluck avec\nCalsabigi, qui écrivit lts trois poèmes d'Orfeo, d'Alceste, de Paride ed Elena.\n    D a n s Orfeo ed Euridice, Gluck élimine sans rémission toutes les végétations\nétouffantes et parasitaires qui encombraient l'ancien opéra selon Métastase\net réalise d'un coup la plus parfaite simplicité. Il d o n n e au c h œ u r une part\nprépondérante à l'action tandis que l'orchestre forme comme l'atmosphère\nvivante du d r a m e et, substituant l'orchestre au clavecin dans l'accompagne­\nment du récitatif, il oppose aux raffinements puérils de l'artificiel XVIIIe siècle\nla beauté fière et inaltérable d'un véritable style de primitif. Orfeo date\nde 1762, Alceste de 1767. Entre les deux se place Telemacco (Vienne, 1765),\nsorte de c o m p r o m i s où se retrouvent à la fois le nouveau style dramatique\ninauguré par Orphée et le style de l'ancitn opéra italien. Telemacco possède des\nairs de ballet, dont le premier peut être rangé au n o m b i e des meilleures\n"}, {"page_pdf": 525, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3589, "texte": "                                       DURENDAL\n444\n\n pièces instrumentales de Gluck, et u n e page maîtresse, le récit que fait un\n confident des prestiges de la forêt enchantée où T é l é m a q u e va rechercher son\n père, récit offrant une analogie d'accent avec celui de la Messagère d a n s\n l'Orfeo de Monteverdi. Si, c o m p a r é à la version italienne de 1762, l'Orphée\n français de 1774 ne contient point de c h a n g e m e n t s très n o m b r e u x et caracté­\n risés, il n'en va pas de même de la partition d'Alceste où la version italienne\n (Vienne, 1767) diffère profondément de la version française postérieure\n (Paris, 1776). M. Tiersot consacre à l'examen de ces différences quelques\n pages du plus vif intérêt. Il regrette à juste titre certaines suppressions,\n notamment celle d'un épisode du plus grand caractère qui n o u s représente\nAlceste prise d'effroi aux portes des enfers. « Cette peur de la femme héroïque\nqui n'a pas reculé devant la pensée d u sacrifice, mais qu'épouvante mainte­\nnant l'aspect du monde inconnu, offre u n mélange de réalisme extérieur et\nd'émotion intime qui fait de cette page u n chef-d'œuvre presque u n i q u e en\nson g e n r e . » Si l'éclosion d'Orfeo ed Euridice dérive d'une intuition géniale\npurement instinctive, Alceste, au contraire, est le résultat d'une conception\nraisonnée, réfléchie, dont les éléments essentiels sont résumés d a n s la célèbre\népître dédicatoire que M. Tiersot d é n o m m e ingénieusement la déclaration\ndes droits du musicien d r a m a t i q u e . « Alceste consomme la définitive rupture\navec le passé. L'opéra italien du XVIIIe siècle en fut frappé à mort et ne se\nreleva pas. »\n     La troisième œuvre marquante de cette période, Hélène et Paris (Vienne, 1769),\nfut le dernier opéra italien de Gluck et celui auquel, avec un tact toujours\nparfait d'ailleurs, il fit les plus larges e m p r u n t s d a n s l'ordre musical pour ses\nconstructions futures. La matière d r a m a t i q u e y fait défaut, car les cinq actes\nqui le composent se bornent à exposer la progression insensible de l'amour\nentre deux c œ u r s . De là une monotonie dont la responsabilité incombe à\nl'auteur du livret, Calsabigi qui cessa à partir de ce m o m e n t de collaborer\navec Gluck.\n    D a n s la troisième partie de son livre intitulée L'Œuvre définitive et qui coïn­\ncide avec la vieillesse de Gluck (1774-1779), M. Tiersot analyse de façon\napprofondie les cinq chefs-d'œuvre représentés à P a r i s et qui constituent le\nc o u r o n n e m e n t immortel de sa carrière. Iphigénie en Aulide, dont l'ouverture\nservit de modèle aux magnifiques préfaces orchestrales de Beethoven et de\nW e b e r , serait le chef-d'œuvre de Gluck dans le sens absolu du mot, si tout y\nétait en concordance avec l'incomparable majesté de style qu'on admire dans\nla première moitié du premier acte. Mais il n'en est pas ainsi. L e s rôles\nd'Agamemnon et de Clytemnestre sont traités avec autant de profondeur et\nde vérité que de puissance pathétique tandis que ceux d'Achille et d'Iphigénie\nappartiennent au style de l'opéra, non de l'opéra italien, mais de ce genre\nintermédiaire « où la musique et le d r a m e , sans être en désaccord, s'unissent\nd'une façon plus superficielle qu'intime ». P e r s u a d é p r o b a b l e m e n t que cer­\ntaines situations dépassent le pouvoir de la musique, il a eu aussi le tort de\nlaisser trop dans l'ombre ce qui, dans les tragédies d ' E u r i p i d e et de Racine,\napparaît l'essentiel du drame et n'a pas mis une seule fois en présence Aga­\nmemnon et Iphigénie avant le d é n o u e m e n t .\n"}, {"page_pdf": 526, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3351, "texte": "                                     LES LIVRES                                     445\n\n     Si par la délicieuse fraîcheur de son inspiration, Orphée (Paris, 1774) nous\nreprésente u n e « fleur de jeunesse dont le parfum est u n i q u e », Alceste\n( P a r i s , 1776) « est, par excellence, le poème de la d o u l e u r ; douleur saine,\nactive, qui ne se laisse pas aller à la désespérance, douleur universelle et\ncollective, car le peuple entier y participe. Le rôle d'Alceste est le plus admi­\nrable qu'il y ait dans le répertoire de la tragédie lyrique, et à vrai dire, ce rôle\nest toute la pièce. L'acte d u temple constitue une de ces conceptions défini­\ntives qui forment les assises indestructibles d'un art ».\n      M. Tiersot définit Armide ( P a r i s , 1777), « l'œuvre la plus étudiée de Gluck,\ncelle d o n t la trame est la plus serrée et la plus solide, mais m a n q u a n t\nde cette condensation qui fait le principal mérite d'Orphée et d'Alceste, où tout\nconcourt à marcher droit au but ». A la différence des œuvres précédentes,\nIphigénie en Tauride (Paris, 1779) fut immédiatement comprise, goûtée et\nt r i o m p h a l e m e n t acclamée par le public. L e rôle d'Iphigénie qui, de sa beauté\nsouveraine, domine toute la pièce, y est dessiné avec u n e a m p l e u r de style\nappropriée, ce qui n'empêche « qu'on aperçoit parfois, en examinant celte\ndernière œuvre, quelques traces, si légères soient-elles, d'un c o m m e n c e m e n t\nde lassitude, Gluck en étant arrivé au point où ce qui était naguère inspira­\ntion toute spontanée va devenir formule ».\n      D a n s la quatrième partie de son livre, M. Tiersot caractérise excellemment\nl'art et le génie de Gluck. Il montre comment les principes lumineux énoncés\nd a n s la célèbre préface d'Alceste trouvent leur application en toute l'œuvre\ndont ils sont du reste directement issus. Gluck a vu dans l'alliance de la\n musique et de la poésie la réalisation du d r a m e intégral. Il a conféré au\n discours musical cette unité et cette liberté de formes qui un siècle plus tard\n aboutira à la mélodie infinie de W a g n e r , dotant la symphonie orchestrale de\n pouvoirs expressifs ignorés jusqu'alors, poursuivant avant toute chose « le\n naturel, la simplicité, la vérité, ces qualités éternelles ». Loin de vouloir\n détruire les traditions de l'opéra français, les formes chères à Lulli et à\n R a m e a u , il les consacre au contraire en les enrichissant. Gluck, dont la place\n n'est point marquée parmi les puissants constructeurs de polyphonies, appar­\n tient évidemment à la lignée des grands mélodistes. Toutefois ses mélodies\n ne sont point seulement belles d'une beauté formelle et intrinsèque. Souvent\n aussi leur inspiration puise directement sa source dans les profondeurs du\n sentiment qu'elles reflètent, et c'est pourquoi Gluck peut être justement\n d é n o m m é le P o è t e - M u s i c i e n .\n      Telles sont quelques-unes des considérations que M . Tiersot développe en\n sa vigoureuse étude, résumant en moins de deux cent cinquante pages toute\n la portée et la grandeur de l'œuvre de Gluck, digne p e n d a n t de cet autre livre\n  de la collection Alcan : Richard Wagner, par H e n r i Lichtenberger, dont\n  nous avons récemment entretenu les lecteurs de Durendal.\n                                                                               G. DE G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison07-014", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 446, "page_fin": 448, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Jacob Smits Nous donnons dans ce fascicule", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 527, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2613, "texte": "NOTULES\n\n\n   J a c o b S m i t s . — Nous donnons dans ce fascicule la reproduction de\ndeux œuvres du grand artiste campinois Jacob Smits, dont il est question\ndans l'article sur René Dethier : sa touchante Piéta, qui peut être consi­\ndérée comme son chef-d'œuvre, et la naïve peinture : Le Christ en Campine,\noù il a interprété d'une façon exquise la parole du Christ : « Chaque fois que vous\nvous réunirez à deux ou trois en mon nom, je serai au milieu de vous. » On nous dit\nqu'un superbe album d'eaux-fortes de Jacob Smits est sur le point de paraître.\nNous le rtcommandons aux amis et admirateurs du peintre. Le prix de la\nsouscription est de 250 francs. Jacob Smits est, paraît-il, dans une situation\ndifficile, comme c'est le sort, hélas ! de tant d'artistes. Nous le signalons au\ndépartement des Beaux-Arts et aux amateurs d'art.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Les Amis des Musées de Bruxelles ont fait hommage au\nMusée ancien d'un bon tableau du « Maître de Flémalle » parfois étiqueté\n « Le Maître du Tryptique de Mérode ».\n   Ce don fut accompagné d'une diserte allocution de M. Verlant qui\nretraça les méticuleuses recherches des Henry Hymans, von Tschudi,\nFirmenich-Richartz, Hulin, Bouchot, Weale et autres experts qui tentèrent\ninutilement de percer l'anonymat de ce peintre dont on fait tour à tour un\nArtésien, un Gantois, un Brabançon ou un Tournaisien. Mais quel minu­\ntieux souci d'érudition ! qu'importe le nom de cet artiste incomparable ! que\nnous chault qu'il ait été Daret ou van der Weyden ! N'insistant pas davan­\ntage sur la solution d'un problème, en somme secondaire, M. Verlant, avec\nla compétence qu'on lui connaît, analysa la beauté de l'œuvre :\n   Comme dans les autres panneaux du Maître de Flémalle la Vie Sainte se\npasse dans le réalisme le plus bourgeois. Placide, assise sur un banc de bois,\nla Vierge interrompt la lecture d'un livre d'Heures pour regarder sans éton­\nnement l'Ange agenouillé devant elle qui lui révèle le Mystère, et par des\ngestes menus, précise les paroles annonciatrices. Marie les médite. Son\nvisage très pur est figé; élue pour l'Incarnation, elle paraît n'en prévoir ni\nla douleur, ni la béatitude. Les objets usuels de la vie domestique l'entou­\nrent : sur la grande cheminée, la populaire image de saint Christophe placée\nentre deux chandeliers; sur la table, près d'un vase dans lequel baignent les\nlys, une étoffe est négligemment jetée. L'œil est immédiatement requis pat\nla somptueuse beauté de la robe rouge de la Vierge, à laquelle fait oppo-\n"}, {"page_pdf": 528, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2579, "texte": "                                     NOTULES                                       447\n\n\nsition la robe de l'Ange, admirablement d r a p é d a n s cette étoffe d'un bleu\ntendre lavé qui semble u n reflet matérialisé d e nos ciels pâles.\n   Cette œuvre, d a n s laquelle respire u n calme profond, a subi de n o m ­\nbreuses retouches qui cependant n'en diminuent pas la g r a n d e valeur. Con­\nvoitée tout d'abord par M M . H u l i n et Casier pour les Amis des Musées de\nGand, ceux-ci en laissèrent, avec u n e parfaite courtoisie, l'honneur au\nMusée de Bruxelles. Il convient, ici, de les remercier.\n                                                                  M. V. D . M.\n\n                                             *\n                                         *           *\n\n   L e p r o f e s s e u r D o u t r e p o n t , de l'Université catholique de L o u ­\nvain, où il enseigne si brillamment la littérature, vient d'être l'objet d'une\ndistinction flatteuse pour lui et dont nous n o u s réjouissons avec lui. Son beau\ntravail : La littérature française à, la Cour des ducs de Bourgogne, a été couronné\npar l'Académie française. N o u s offrons à notre ami et collaborateur M. Dou­\ntrepont nos plus sympathiques félicitations.\n\n                                                 *\n\n   E x p o s i t i o n d ' a r t a n c i e n : l'art belge au XVII' siècle, au Palais du\nCinquantenaire.\n  Tarif des entrées : cartes permanentes valables p o u r les concerts de\nmusique du XVIIe siècle : 20 francs; entrée : 3 francs, de 9 heures à midi,\n2 francs de midi à 6 h e u r e s ; le prix de 3 francs est maintenu toute la journée\nle vendredi.\n   Les d i m a n c h e s , de 9 heures à midi : 2 francs; de midi à 6 heures : 1 franc\n\n                                         *           *\n\n   Exposition générale des Beaux-Arts,                        Palais du    Cinquante­\nnaire (de 9 à 6 heures). Prix d'entrée : 1 franc; les jeudis et d i m a n c h e s ,\n50 centimes.\n   Cartes permanentes : 5 francs. Réduction de 50 p . c. pour les porteurs\nd'abonnements généraux de l'Exposition et les personnes munies de la souche\nd'un ticket d'entrée au Solbosch.\n\n                                             *       *\n\n    V i e n t d e p a r a î t r e : L'ornement des mois, par MAURICE DES OMBIAUX.\n Illustré de douze reproductions de gravures anciennes. (Bruxelles, Van\n Oest.)\n    N o u s r e n d r o n s compte prochainement de ce c h a r m a n t volume de notre\n collaborateur.\n                                              *\n                                             * *\n"}, {"page_pdf": 529, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3125, "texte": "448                                      DURENDAL\n\n\n   NOUS r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, p a r ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n  L'Arc-en-ciel, par P I E R R E NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, p a r M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, par H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W V S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 fianc.\n   La Littérature française au XIXe siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, par H E N R Y CARTON DE W I A R T ( P a r i s , P e r r i n ) , 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n                                                 *\n                                             *       *\n  Accusé de réception :\n  A R T : Le château de Vincennes, par F . DE FISSA. L'hôtel des invalides, par\nL o u i s D I M I E R . L'abbaye de Moissac, par AUGUSTE ANGLES, 3 vol. ill. Collection\nmonographies des grands édifices de F r a n c e (Paris, L a u r e n s ) . — Cracovic,\npar M. DE BOVET. Bruxelles, p a r H . HYMANS. Collection les villes d'art célèbre,\n2 vol. ill. (Idem) Philibert de l'Orme, p a r H . CLOUZOT, vol. ill. Collection les\nmaîtres de l'art (Paris, P l o n . ) — L'âme des cathédrales, par BEATRIX R O B E S .\nPréface de SCHURÉ (Paris, P e r r i n ) . — Antonio Moro, par H E N R I HYMANS,\nillustré (Bruxelles, Van Oest).\n   H I S T O I R E : La Bse Jeanne Bonomo, par DOM DU BOURG (Paris, Perrin).\n   L I T T É R A T U R E : L'Athena mélancolique, par P . SORMIOCE (Paris, Sansot).\n— L'ornement des mois, par M. DES OMBIAUX, illustré (Bruxelles, Van Oest). —\nJean Dolent, par AUREL (Paris, Mercure de France). — La salle à manger de\nSainte-Beuve, par J U L E S TROUBAT (idem). — Romantisme et religion, par A. J o u s ­\nSAIN (Paris, Alcan).\n   M É D E C I N E : Idées médicales, p a r le D r GRASSET (Paris, P l o n ) .\n   M U S I Q U E : Handel, par ROMAIN ROLLAND. Collection les maîtres de la\nmusique (Paris, Alcan).\n   P O É S I E : La divine folie, p a r NICOLAS BAUDUIN (Paris, E d . des Rubriques\nNouvelles). — Des jours, par ELSA KOEBERLÉ (Paris, Mercure de France). —\nTandis que la Terre tourne, p a r CÉCILE SAUVAGE (idem).\n   R O M A N S : Le meilleur amour, p a r LOUIS DELZONS (Paris, Calmann-Lévy).\nLe petit Roi, p a r ANDRÉ LICHTENBERGER (Paris, P l o n ) . — Le chemin de sable,\npar JACQUES DES GACHONS (idem).\n  T H É Â T R E : La barricade, par P A U L BOURGET (Paris, P l o n ) .\n  V O Y A G E : Le Mexique, p a r A L B . BORDEAUX, illustré (Paris, Plon).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 456, "texte": ""}, {"page_pdf": 457, "texte": ""}, {"page_pdf": 458, "texte": ""}, {"page_pdf": 459, "texte": ""}, {"page_pdf": 460, "texte": "  PIËTA\n\n\nJACOB SMITS\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": ""}, {"page_pdf": 462, "texte": "              Un monument wallon\n\n                Nos lecteurs se souviennent de l'article que publia\n                  ici même, en octobre 1908, notre collaborateur\n                   Maurice des Ombiaux, à propos de l'église\n                  d'Hastière. I1 y mollirait comment cet admi­\n                  rable édifice était un centre de légende et de\n                  poésie, et souhaitait qu'on fît un monument\n                  d'art wallon de ce temple « surgi du fond des\nâges, qui apparaît au seuil de notre pays comme une vigie de\nla conscience wallonne, comme le mémorial de nos plus vieilles\ntraditions ».\n   Et pour y résumer tout l'art, toute l'histoire légendaire et\nreligieuse de la Meuse, il projetait d'en faire décorer les murs\npar Auguste Donnay qui y évoquerait entre autres l'histoire de\nsaint Walhère, dont Hastière fut le théâtre. Pour justifier le\nchoix du peintre il finissait son article par ces lignes :\n   « S'il n'a pas en Belgique toute la notoriété qu'il mérite\nc'est néanmoins un grand artiste. Il en est peu qui aient comme\nlui le sens architectural du paysage. Par là il est bien de sa\ncontrée, toute de monts, de vaux et de rochers, de sa race, la\nnôtre, qui bâtissait sur le roc avec une élégance que l'on ne\nretrouve plus. Dans chacune de ses toiles on respire une atmo­\nsphère de conte ou de légende, chacun de ses tableaux est\nbeau comme une fable... Il nous a montré la Vierge et saint\nJoseph dans la vallée de l'Ourthe en route pour Bethléem...\n   » Il n'est pas hasardeux de dire qu'il a créé un paysage nou­\nveau avec une émotion inédite en peinture.\n   » Donnay poursuit une figure idéale qui se confond avec\nl'âme même de la terre natale. C'est, en somme, cette âme\nlégendaire et religieuse qui, seule, l'inspire... Le sens folk­\nlorique est si marqué chez lui qu'il est impossible d'évoquer\nune représentation graphique de nos traditions wallonnes sans\npenser à l'art de Donnay... »\n"}, {"page_pdf": 463, "texte": "386                      DURENDAL\n\n   Et notre collaborateur se demandait si ce projet resterait\nun rêve...\n   Ce rêve est sur le point de devenir une réalité. Tout au\nmoins quelques artistes ont entrepris de le faire entrer dans la\nvoie de la réalisation. Ils estiment que la vraie place des\nœuvres d'art n'est pas dans les musées, mais dans les édifices\noù elles peuvent participer à la vie du peuple, au milieu des\npaysages dont elles traduisent l'âme et l'esprit. Ils se sont\nformés en comité et invitent aujourd'hui le public à les\nseconder. Si tous les amateurs d'art, si les pouvoirs publics, si\nles fervents des traditions wallonnes, si tous ceux qui, pour\navoir passé à Hastière, ont senti dans la vieille église palpiter\nl'âme du pays mosan, veulent se joindre à eux, nous pourrons\npeut-être inaugurer bientôt le monument le plus émouvant et\nle plus complet qu'on puisse destiner à célébrer l'idéal de la\nWallonnie.\n   Le projet a d'ailleurs rencontré partout où l'écho s'en est fait\nentendre un accueil bien encourageant et bien sympathique :\nqu'il nous suffise d'indiquer ici, parmi ceux qui ont exprimé au\nComité leur bienveillance, S. E. le cardinal Mercier, Mgr\nl'évêque de Namur, M. le ministre Renkin, M. Emile Ver-\nhaeren, M. Edmond Picard. De si hautes et si diverses appro­\nbations sont évidemment pour l'entreprise un gage de succès.\n   Le Comité a pour président M. Henry Carton de Wiart. Il\nse compose de MM. Franz Ansel, Thomas Braun, Oscar Col­\nson, l'abbé Cuylits, Edmond de Bruyn, Maurice des Ombiaux,\nArthur Daxhelet, Louis Delattre, Henri Davignon, Georges\nDoutrepont, Maurice Dullaert, Dom Bruno Destrée, Fierens-\nGevaert, Iwan Gilkin, Arnold Goffin, Adolphe Hardy, Hubert\nKrains, Victor Kinon, l'abbé Moeller, Edouard Ned, Edmond\nPicard, Fernand Séverin, Hubert Stiernet, Emile Verhaeren,\nFirmin Van den Bosch, Georges Virrès. Il a pour secrétaire\nM. Pierre Nothomb, pour secrétaires adjoints MM. Joseph\nBoseret et Paul Renkin.\n   Le Comité ouvre dès aujourd'hui une souscription. Nous la\nrecommandons à nos amis. Les dons peuvent être envoyés à la\nrédaction de Durendal, 55, rue de la Source, à Bruxelles; au\nsecrétaire du Comité, 37, rue de Naples, à Bruxelles, ou l'un à\ndes secrétaires adjoints.\n"}, {"page_pdf": 464, "texte": "         Psaume des grillons\n\nLes hommes ont éteint leurs lampes une à une;\nLes chênes de minuit halètent de stupeur.\nParce que les nuées glissent douant la lune.\n\nNous sommes si petits dans une nuit si grande,\nLes seigles de minuit ont une telle odeur,\nQu'il semble que l'on vive en l'air d'une légende.\n\nNous vous louons, Seigneur, pour vos chaudes   ténèbres;\nVous avez mis comme un grelot dans notre cœur\nEt comme une crécelle au creux de nos vertèbres.\n\nNous vous louons, Seigneur, pour vos pesants      nuages;\nVous avez fait de nous le cri des blés en pZeur\nEt le pouls de minuit qui bat dans les feuillages.\n\nNous vous louons pour l'ombre et les demeures closes;\nC'est maintenant que nous pouvons crisser en chœur\nPour les larves qui font bombance dans les roses.\n\nLa terre dort dans l'ombre, et la brise est son rêve ;\nAinsi qu'une glaneuse au champ des        moissonneurs,\nElle dort, et son sein lentement se soulève.\n\nMais vous, si vous dormez, le monde est votre rêve.\nQui peut dire devant votre face, Seigneur :\nJe tiens le sceptre, j'ai la couronne et le glaive?\n\nCeux qui sont plus puissants que nous ne le sont guère;\nLes hommes l'autre soir fuyaient, pâles de peur,\nComme un troupeau de daims devant votre tonnerre.\n\nVotre sommeil est-il comme celui des autres?\nDans l'infini des c i e u x où brûle votre cœur,\nEst-ce que vous comptez vos nuits comme les nôtres?\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": "388                           DURENDAL\n\n\n      Quand vous vous lèverez en déchirant vos voiles,\n      Toute herbe et toute chair boiront votre   splendeur,\n      Parmi la danse et le cantique des étoiles.\n\n      Heureux qui fait sa tâche aux pieds de votre gloire;\n      Vous nous avez donné l'indicible     bonheur\n      D'être de petits cris de feu dans la nuit noire.\n\n      Heureux qui vous célèbre en redoublant de zèle;\n      Quand on chante, on vous sent avec plus de ferveur,\n      Comme on sent mieux le vent, lorsque l'on ouvre l'aile.\n\n      Nous ne nous tairons pas devant le ciel sublime;\n      Nous ne nous tairons pas, même pour le voleur\n      Qui voile de la main la lampe de son crime.\n\n      Du soir jusqu'au matin nous dirons vos louanges;\n      Vous nous avez pensés dans les siècles,   Seigneur,\n      Et le cri des grillons vaut la harpe des anges.\n                                                      VICTOR K I N O N .\n"}, {"page_pdf": 466, "texte": "                      La Tradition\n\n                           Nouvelle\n                                        A Maurice des Ombiaux.\n\n              C'ÉTAIT une toute    petite ville qu'un chemin de fer\n                  d'intérêt local relie au reste du monde. Elle\n                  surgissait tout à coup, au milieu d'une grande\n                  plaine, et groupait frileusement son millier de\n                  toits autour de son unique clocher. C'était une\n                  ville néanmoins, et non pas un village ou un\n                 bourg, car un passé très ancien lui donnait\nle droit de porter ce nom. Et puis, elle avait de vraies rues,\navec de raboteux trottoirs le long desquels s'élevaient des\nmaisons de rentier et d'autres qui servaient au commerce.\nQuand on sortait de la gare, située à quelque distance du gros\ndes habitations, on suivait une route que bordaient des champs\net quelques cafés. Après cinq minutes de marche on arrivait\ndans la grand'rue, traversant la ville de part en part. D'un bout\nà l'autre, elle appartenait aux boutiques, la kyrielle des cafés\nd'abord :1e «Vieux et le Jeune Canari », le « Coq d'or,» la « Rose\nblanche », le « Chant des Oiseaux » ; puis le marchand de tabac qui\ndébite aussi des caleçons, des bas de laine, du papier et des cartes\nà jouer; plus loin, le barbier dont l'étalage se compose de\nquelques peignes, de trois flacons de parfum et de deux bâtons\nde cosmétique : au-dessus, on peut lire, en lettres peintes sur\nla vitrine : « Vins, bières et liqueurs, café et soupe à toute\nheure. On fait la barbe le jeudi, le samedi et le dimanche. Ser­\nvice antiseptique. » Il y a aussi les deux bouchers, en face\nl'un de l'autre, et qui se font une concurrence acharnée. Les\njours de marché, ils attendent les clients sur le seuil de leur\nboutique et les invitent sur un ton menaçant à entrerchez eux. Ils\nvendent du jambon pâle et du fromage de Hollande dont le globe\n"}, {"page_pdf": 467, "texte": "390                         DURENDAL\n\n\nrouge éclate sous une cloche de verre. Le chapelier, la modiste,\nle tailleur, le menuisier viennent ensuite et montrent respecti­\nvement de superbes casquettes de soie, des chapeaux abondam­\nment fleuris, des costumes confectionnés, habillant des man­\nnequins de bois à tête souriante, des tables, des chaises, des\narmoires, et, gloire de son fabricant, un splendide cercueil de\nchêne, capitonné de satin blanc, avec des boules de cuivre qui\néblouissent les yeux.\n    On n'a pas fait cent pas dans cette petite ville que déjà l'on\ncroit la connaître depuis très longtemps. Elle est tellement\nsemblable à toutes les autres petites villes où a pu nous con­\nduire le désir de revoir un ami, entré dans les contributions\ndirectes ou bien exerçant la médecine en province ! On sent\ntout de suite qu'elle possède tout ce qu'il faut pour loger,\nnourrir, vêtir et distraire ses habitants, depuis la naissance jus­\nqu'à la mort : le bonnet de laine et le sucre d'orge de l'enfant,\nle ruban, le bijou faux de la fillette, la pipe du gars, les savou­\nreuses saucisses que l'on mange en famille, les cafés où l'on\njoue, le soir, la quotidienne partie de piquet, et puis aussi le\n tricot bien chaud du vieillard, en attendant la casaque de\nchêne dans laquelle il se blottira pour son dernier voyage. Et\ncomme si tout cela ne suffisait pas, il y a encore la rue, la\n rue qui ici est à tout le monde, où ne passent ni tramways ni\n automobiles, qu'ébranlent seulement, à de longs intervalles,\n de lentes et lourdes charrettes, et où chacun se trouve à l'aise\n pour causer. Les femmes pèlent leurs pommes de terre, assises\n sur la marche de leur seuil et se parlant de porte à porte. Les\n hommes quittent un instant le travail pour venir fumer une\n pipe de repos au bord du trottoir. Ils sont debout, les bras\n croisés, les yeux mi-clos, têtant avec volupté leur tuyau de\n corne ou d'ambre, et de longs jets de salive décrivent des\n courbes régulières depuis leur bouche jusqu'au milieu du pavé.\n Des pigeons, rentrant d'un concours lointain, ouvrent parfois\n leurs petits triangles noirs contre le bleu du ciel. Les hommes\n les reconnaissent au vol et se crient l'un à l'autre le nom de\n leur propriétaire. Nulle autre préoccupation. Les affaires vont\n comme elles ont toujours été : assez pour en vivre, pas assez\n pour y trouver la fortune. Chacun élève doucement, paisible­\n ment sa famille. Chacun sait que ses fils poursuivront son\n effort, que ses filles iront un peu plus loin, dans la même rue,\n"}, {"page_pdf": 468, "texte": "                          LA TRADITION                         391\n\naider à la propagation d'autres familles, aussi anciennes que la\ncité. Nul ne fait de dettes, nul n'est vraiment pauvre, et comme\nles passions ici sont calmes, nul ne connaît de joies profondes,\nmais nul n'est réellement malheureux.\n   De distance en distance vient s'amorcer à la grand'rue une\nruelle : les maisons qui la composent sont des « maisons fer­\nmées », et leurs habitants des rentiers, à moins qu'ils ne soient\nmédecins ou fonctionnaires. Au bout de quelques mètres, on\nretrouve la campagne plate et morne. Avec une place réservée\nau marché hebdomadaire, voilà toute la petite ville. Aucune\nindustrie, aucune raison géographique d'exister : on ne sait pas\npourquoi, depuis des siècles, elle est là toute seule au milieu de\ncette grande plaine. Elle n'y fait rien, n'y crée rien, n'y sert\nà rien. Sauf les commis-voyageurs qui viennent y placer de la\nmarchandise au début de chaque saison, personne ne la visite,\ncar elle n'a rien à montrer. Elle est paisible, elle est noncha­\nlante, elle se laisse vivre et ne connaît un peu de fièvre qu'une\nfois par an, lors de la fête, quand un carrousel, un théâtre, une\ndiseuse de bonne aventure, un arracheur de dents et quelques\nboutiques de sucreries et de jouets animent sa grand'place.\nAlors les filles étrennent une toilette neuve, les garçons s'achè­\ntent une nouvelle pipe, les vieux restent un peu plus tard au\ncabaret. Durant trois jours on se promène, on danse, on mange\n de la tarte, on se saoule, on se bat, puis tout rentre dans l'ordre\njusqu'à l'année suivante.\n\n                                *   *\n\n   C'est dans cette petite ville, qui n'avait jamais fait parler\nd'elle, que naquit il y a quelque trente ans, le grand avocat\nJean Chalort, l'homme politique en vue, le tribun dont la parole\nmagique soulève et apaise les foules à son gré. Il naquit et fut\nélevé dans une spacieuse maison bourgeoise que l'on aperçoit\nde la grand'place : elle a dix fenêtres à front de rue et se con­\ntinue par un long mur blanc au-dessus duquel se balancent les\nfrondaisons d'un vaste jardin. De temps immémorial, c'est la\ndemeure de la famille Chalort, l'une des premières de la ville,\npropriétaire de milliers d'hectares de terres dans le pays et de\nla plupart des fermes qui s'élèvent à deux lieues à la ronde.\nJean Chalort est le fils du dernier héritier de cette dynastie\n"}, {"page_pdf": 469, "texte": "392                             DURENDAL\n\n\n bourgeoise, et lui-même est fils unique. Samèré, douce créature\n aux beaux yeux rêveurs, mourut peu de temps après lui avoir\n donné le jour. M. Chalort père était alors un grande et gros\n homme d'une quarantaine d'années, au visage rouge, aux\n membres épais, à l'âme calme et froide. Il prit une nourrice pour\n son enfant, une gouvernante pour lui-même et continua à vivre\n comme il avait toujours vécu. Le matin, en veston de chasse,\n en pantoufles, un sécateur à la main, il descendait au jardin et y\n restait jusqu'à midi, taillant, coupant, tuteurant, tuant les\n limaces, dressant des pièges à loirs, soufrant ses raisins, arro­\nsant ses boutures, soupesant ses poires, tout cela selon le temps\n et la saison. A midi, il rentrait déjeuner, seul dans une salle à\n manger immense où jadis vingt Chalort avaient pu s'asseoir à\n l'aise. Il mangeait beaucoup et de plusieurs plats. Après le déjeu­\n ner, il fumait un cigare en lisant un journal, puis il sortait en ville\n et allait retrouver au cercle privé des rentiers de son âge. Il y\ncausait peu, jouait quelques parties de billard et de cartes,\nfumait un deuxième et un troisième cigare, prenait l'apéritif vers\ncinq heures et se retrouvait chez lui, pour dîner, à 6 heures pré­\ncises. Le dîner comme le déjeuner était long, copieux, recherché,\narrosé des meilleurs crus de Bourgogne. Jamais il n'invitait\npersonne à y participer avec lui. Au dessert, il allumait un qua­\ntrième cigare, avalait quelques verres d'une fine champagne\nvieille de vingt ans, puis s'étendait dans un confortable fauteuil,\nsur la terrasse du jardin, en été, et en hiver au coin de son feu.\nIl restait là jusqu'à 10 heures, les yeux mi-clos, savourant len­\ntement son cigare, sans bouger, aussi immobile et silencieux\nque s'il était endormi. A quoi songeait-il? A rien sans doute, du\nmoins à rien de précis : peut-être repassait-il vaguement dans\nson esprit les menus événements de la journée, ou bien, fier de\nl'ancienneté de sa race, jouissait-il de l'idée qu'il résumait\nen lui tous les Chalort nés dans cette maison; qu'il vivait au\nmilieu de choses, de meubles qui, depuis trois siècles, n'avaient\npas été changés de place, et que le vin qu'il avait bu tout à\nl'heure, c'était un Chalort, son arrière-grand-père, qui Pavait\nmis en bouteilles à l'intention d'un descendant qu'il ne con­\nnaîtrait jamais. Lui-même, s'il s'occupait de son fils, grandis­\nsant auprès de lui, aux mains d'une mercenaire, mais qu'il ne\nvoyait que par hasard, dans le jardin ou dans les corridors de\nla maison, c'était pour se dire que l'enfant continuerait la lignée\n"}, {"page_pdf": 470, "texte": "                           LA   TRADITION                        393\n\n\ndes Chalort, qu'il posséderait tout, ici, après son père, qu'il y\ndemeurerait, qu'il y ferait souche et transmettrait son nom, sa\nfortune, ses traditions, ses meubles, son vin à un autre Chalort\nsorti de lui. A 10 heures, on frappait timidement à la porte.\nC'était la gouvernante, une bougie à la main, qui venait aux\nordres. Le maître tournait lentement la tête, lui donnait d'une\nvoix brève les indications nécessaires, puis l'envoyait se coucher.\nDix minutes plus tard, la grande maison dormait. Et le lende­\nmain, recommençait une journée toute pareille, où rien n'était\nmodifié, sauf le menu du déjeuner et du dîner.\n\n                                 * *\n\n    Quand le petit Jean Chalort eut 11 ans, son père l'envoya\nen pension dans l'établissement où lui-même avait fait ses\nétudes. L'enfant y resta jusqu'à 18 ans, ne revenant chez\nlui qu'à l'époque des grandes vacances. Il passait alors deux\nmois dans la grande maison déserte, sans que M. Chalort\néprouvât le besoin de le mêler un peu à sa vie. Sans doute ils\nprenaient ensemble leurs repas, mais ils n'y échangeaient que des\npropos d'une absolue banalité. Jamais le père n'interrogeait le\nfils sur ses goûts ou sur ses projets d'avenir. N'était-il pas taci­\ntement convenu que le jeune homme, après sa rhétorique,\nrentrerait dans sa ville natale pour ne plus la quitter, et y vivrait\nde ses rentes comme l'avaient fait tous les Chalort dont il était\nle descendant? Aussi quel coup de foudre quand, un jour de ses\ndernières vacances, il osa déclarer à son père son intention d'étu­\ndier le droit et de se lancer plus tard dans la politique! M. Cha­\nlort père crut que son fils était devenu subitement fou. Un\nChalort robin, politicien! Un Chalort reniant les traditions de\nsa race, tournant le dos à sa maison natale : c'était impossible!\nIl discuta, raisonna, se fâcha, supplia et maudit tour à tour.\nPeine perdue! Tandis qu'il dédaignait de s'intéresser à son\nrejeton, celui-ci avait beaucoup réfléchi, beaucoup travaillé,\nbeaucoup lu, et s'était fait sur toutes choses des convictions\nfermes et tranquilles. Il voulait être avocat, d'abord, puis député,\npuis ministre : cela était nettement arrêté dans sa jeune tête\nardente et volontaire. Ses idées en politique? Mais il était\ndémocrate, comme toute la jeunesse de son temps! Et son père,\ndoctrinaire, sentait un petit frisson de peur lui descendre entre\n"}, {"page_pdf": 471, "texte": "394                         DURENDAL\n\n\nles épaules, en entendant le dernier des Chalort faire sa profes­\nsion de foi démocratique, sous les austères plafonds de la tradi­\ntionnelle, de la paisible, de la doctrinaire maison familiale!\nQuoi qu'il en fût, il dut céder. D'ailleurs, par sa mère, le jeune\nhomme était suffisamment riche pour se passer de son consen­\ntement. — « Fais à ta guise, lui dit-il, deviens avocat, ministre,\ntout ce que tu voudras. Mais souviens-toi de mes paroles : tu\nvas manquer ta vie. Ton devoir est ici, entre ces murs où tous\nles tiens sont nés et sont morts. Si tu pars, tu désertes. Aucun\nsuccès ne compensera l'abandon detes traditions. Notre mission,\nà nous et à deux ou trois familles de la ville, c'est de maintenir,\nen face du petit peuple, du commerce et des fonctionnaires,\nnotre position absolument indépendante. Tu me crois peut-être\nun paresseux et un incapable parce que je ne fais rien, parce\nque je n'ai pas de diplôme et n'ai jamais essayé de gagner de\nl'argent. Détrompe-toi. J'aurais pu, tout comme un autre,\nbriguer un mandat politique, devenir juge de paix ou notaire.\nJe n'ai pas Voulu, parce qu'il est bon, socialement bon que,\ndans chaque centre, petit ou grand, il y ait des familles riches\nau-dessus des partis, des affaires et des fonctions. La mienne,\nla nôtre est de ce nombre. Jusqu'aujourd'hui elle était libre,\nintacte, sans histoire. Toi, son dernier-né, tu vas changer tout\ncela. Je ne peux pas t'en empêcher, mais je ne te le pardonnerai\njamais. »\n   Congestionné par la colère et par l'émotion, il se tenait\ndebout, très grand, puissant, massif devant le jeune homme, et\ncelui-ci paraissait bien frêle, bien petit, bien pâle auprès de lui.\nMais Jean Chalort avait les beaux yeux rêveurs de sa mère, et\nl'appétit de la gloire faisait trembler de convoitise ses lèvres et\nses mains. Le lendemain, il partit pour Bruxelles et s'y installa\nà demeure. Pendant six ans, sa ville natale n'entendit plus\nparler de lui. Il écrivait régulièrement à son père de courts et\nrespectueux billets auxquels il lui était froidement et correc­\ntement répondu. Dans le cours de ces six ans, il arriva aux deux\nhommes de se rencontrer trois ou quatre fois, chez des parents\nqui les invitaient ensemble. Ces rares occasions suffirent à leurs\nbesoins d'épanchement. Au surplus, ils n'avaient plus rien à se\ndire, étant devenus plus étrangers l'un à l'autre que s'ils\navaient vu le jour dans des hémisphères différents.\n   Et puis, tout à coup, le bruit se répandit dans la ville que le\n"}, {"page_pdf": 472, "texte": "                          LA TRADITION                         395\n\n\nfils Chalort était avocat, qu'il plaidait, qu'il avait du succès,\nqu'il écrivait dans les journaux, parlait dans les meetings et\nserait candidat aux prochaines élections. Au cercle, les vieux\nhabitués en touchèrent discrètement un mot au père; mais\ncelui-ci leur répondit avec une froideur polie que les faits et\ngestes de son fils ne l'intéressaient pas. Cependant toute la ville\nne s'entretenait plus que de la rapide ascension de Jean\nChalort : il était devenu, dans son parti, l'homme indis­\npensable; on le citait déjà parmi les hommes en vue du pays;\nsa jeune gloire éclipsait celle des vieux lutteurs de l'ancienne\npolitique; qu'il fût élu aux élections, et il faudrait bien qu'on\nlui attribuât un portefeuille. Ministre à 27 ans ! Quel rêve ! Et\nquel homme n'eût été heureux, heureux à mourir de bonheur,\nde pouvoir se dire le père d'un tel fils? Cette perspective\nmerveilleuse laissait pourtant le père Chalort parfaitement\ninsensible, et l'on commençait à s'indigner de ce qu'on appelait\nla dureté de son cœur. Ce sentiment d'indignation ne fut pas\ntout à fait étranger à une proposition que l'on émit et qui\nrencontra une adhésion unanime, au cours de l'une des séances\nde l'Association démocratique de la ville. Il s'agissait de prier\nJean Chalort de venir faire une conférence dans la grande salle\ndu Casino : le jeune leader ne pourrait refuser cette marque\nd'estime et d'affection à ses concitoyens. Ceux-ci auraient\nainsi le double plaisir de l'entendre, de savourer son éloquence\ngénéreuse et de faire pièce au vieux Chalort dont l'arrogance,\nl'entêtement et l'égoïsme irritaient de plus en plus l'opinion\npublique.\n   Le jeune homme, en effet, accepta tout de suite la proposition.\nIl n'est si grand homme, si blasé qu'il soit des applaudissements\npopulaires, qui n'aime à briller là où il a vu le jour, et parmi\nceux qui l'ont connu avant l'époque de sa gloire. Et puis, n'y\navait-il pas à accomplir une tâche utile, en réveillant de son\nsommeil séculaire cette petite cité endormie dans sa béate\nmédiocrité? Au jour fixé, Jean Chalort débarqua donc du train\nde Bruxelles et se vit aussitôt entouré d'une foule enthousiaste\nqui le conduisit en triomphe, au son de la musique, jusqu'au\nlieu de la réunion. Il avait écrit à son père pour lui annoncer\nson arrivée et pour lui dire qu'après la conférence il irait lui\ndemander l'hospitalité d'une nuit. S'il avait espéré, tout au\nfond de soi-même, que le vieillard se dérangerait de ses habi-\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": "396                         DURENDAL\n\n\ntudes et assisterait à sa causerie, il fut déçu, car il ne l'aperçut\npas dans la salle. Un des organisateurs de la solennité prit\nmême le soin de lui faire remarquer l'absence de l'élément\ndoctrinaire de la ville, et notamment celle de M. Chalort père.\nLe jeune homme sourit mélancoliquement et monta sur l'es­\ntrade. Un instant il laissa ses regards errer sur cette masse\nconfuse de têtes tournées vers lui, et savoura le plaisir\norgueilleux d'exciter chez ses concitoyens un tel mouvement de\ncuriosité et d'intérêt. Puis il parla; sa voix chaude, bien\ntimbrée, convaincue et prenante exalta l'idéal démocratique qui\nsubstitue peu à peu ses buts généreux aux objectifs étroitement\négoïstes des anciens partis. Il s'éleva très au-dessus des polé­\nmiques électorales auxquelles la petite ville était habituée et\ns'efforça de faire comprendre à ses auditeurs la beauté d'une\npolitique basée sur l'amour des humbles et sur le désir d'aug­\nmenter la somme du bonheur humain. Son éloquence était\nclaire et forte, raisonnable et emportée : elle persuadait en\nmême temps qu'elle grisait l'auditoire. De fréquents applau­\ndissements interrompirent l'orateur et, quand il eut lancé la\nfinale de son discours, un appel à la solidarité, au dévouement,\nà l'amour, des acclamations interminables consacrèrent son\ntriomphe et le suivirent jusque dans la rue. Là, entourée de\ntorches fumantes — car le soir était tombé — une fanfare\nl'attendait pour le reconduire à l'hôtel de son père. Groupée\nsur les trottoirs, toute la ville, hommes, femmes, enfants, le\nregardait passer et se découvrait devant lui. Le fracas des\ncuivres, la lueur des torches, le tumulte de la foule faisaient de\nce retour au logis paternel une sorte de marche triomphale. Et\nJean Chalort sentait monter de son cœur à sa gorge une grande\nvague d'ivresse qui lui mettait des larmes dans les yeux.\n   Cependant, on arrivait devant l'antique hôtel Chalort. Il\nétait fermé, muet, hostile. Sa façade morte, sans une lumière\naux fenêtres, opposait sa placide froideur à l'enthousiasme\npopulaire. A cette vue, les cris redoublèrent; de plus belle, la\nmusique rit rage. Tous ces braves gens s'époumonaient à\nhurler : « Vive Jean Chalort ! » comme s'ils voulaient par là\nsignifier au vieux Chalort l'indignation que leur inspirait son\nindifférence. Mais Jean, maintenant, était pressé d'échapper à\ncette manifestation et de rentrer chez lui. Mieux que personne\nil avait la sensation du blâme profond, presque solennel, que le\n"}, {"page_pdf": 474, "texte": "                          LA TRADITION                         397\n\n\nvieil hôtel, du haut de ses fenêtres closes, laissait tomber sur\nson bruyant retour. Ce blâme, sans doute, il ne l'acceptait pas;\nmalgré lui, pourtant, il en subissait l'influence secrète; et il se\ntrouvait soudain honteux et irrité des clameurs de la foule,\ncomme un homme qui a parlé trop haut et sans mesure, au\nmilieu d'une assemblée de sages.\n   Un dernier remerciement, une dernière fanfare, une dernière\nclameur, et la lourde porte de l'hôtel se fermant sur lui, l'isola\nde ses expansifs compatriotes. Une servante le précédait, une\nlampe fumeuse à la main. Elle le conduisit dans la salle à\nmanger où deux couverts étaient dressés, face à face, sous la\nfaible lueur d'une suspension de bronze. Un grand silence. Au\nloin mourait l'écho de la musique qui s'éloignait. Et brusque­\nment, son père se trouva devant lui, massif, rugueux, impas­\nsible comme un chêne des bois. Il lui tendit froidement sa\nlarge main :\n    — « Bonsoir, Jean, comment vas-tu?... »\n    Pas un mot au sujet de la conférence qui avait motivé son\nvoyage. Pas une allusion à ses succès politiques, à son travail\ndu barreau. D'un geste, le vieillard l'invita à prendre place à\ntable et ordonna qu'on servît le souper. Cet accueil extraordi­\nnaire, sans étonner le jeune homme, le remplit d'une tristesse\nvague et lourde qui amolissait tous ses nerfs et noya soudain\nson enthousiasme. La tête basse, il mangeait sans parler. Et\ncependant il éprouvait le besoin de dire quelque chose, de\njeter un pont entre son âme en fièvre et l'âme glacée de\nson père :\n    — « Vous avez entendu le bruit qu'ils ont fait, en me recon­\nduisant, dit-il, sur un ton qu'il essaya de rendre indifférent. Je\nvous demande pardon d'avoir involontairement troublé votre\ntranquillité!... »\n    — « Quel bruit? demanda paisiblement le vieillard. Je n'ai\n rien entendu... Pour ta gouverne, Jean, sache bien que je\n n'entends jamais que ce que je veux bien entendre. Le bruit\n qu'on fait autour de toi ne m'intéresse pas, et jamais, jamais,\n comprends-tu, je n'y prêterai l'oreille. Tiens-le-toi pour dit.\n    — Vous êtes dur, murmura le jeune homme. Tout autre\n père à votre place serait fier des succès de son. fils.\n    — C'est possible. Je ne ressemble donc pas aux autres\n pères. Moi je suis un homme qui ne change pas et qui ne se\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": "398                         DURENDAL\n\n\n dédit jamais. Quand tu as voulu faire des études de droit et te\n lancer dans la politique, je t'ai déclaré que ce projet n'avait pas\n mon agrément. Je n'ai pas modifié mon opinion. T a réussite,\n quelle qu'elle soit, laissera mon opposition entière et irréduc­\ntible. Ton devoir social était de garder les traditions de ta\n famille, d'occuper après moi cette maison, d'y mener la vie\n que j ' y ai menée, de toucher tes fermages, d'aller chaque jour\n au cercle, de représenter enfin dans ta ville natale la classe des\ngrands bourgeois du passé. Tu as préféré une autre existence ;\nje n'ai pas pu t'en empêcher, mais ce que je puis, c'est ignorer\nce que tu fais, ce qui t'arrive, en dehors de ton milieu naturel.\n Deviens ministre, règne, impose à tous ta volonté : moi seul,\nje refuse de rien savoir; tu ne seras jamais pour moi qu'un\ndévoyé. Et maintenant, plus un mot sur ce sujet. T u ne\nmanges plus ? Qu'on serve le café. Voici les cigares. Ils sont\ntrès secs, attention ! car ils sont très vieux, plus vieux que\nmoi : mon père les a achetés en même temps que le Volney\nque tu as bu en soupant. Tout est vieux, ici, Jean : vieille\nville, vieille maison, vieux vin, vieilles idées. Un jour, quand\nles nouveautés que tu sers t'auront désabusé, tu seras heureux,\npeut-être, d'y venir réfugier ta vieillesse     »\n    Ils fumèrent en silence. Si étroitement unis par les liens les\nplus sacrés qui fussent, ils se sentaient plus distants l'un de\nl'autre que si des mondes, des siècles les séparaient. Et le jeune\nhomme, sans doute, ne renonçait à aucune de ses ambitions,\nne désavouait pas, dans le secret de sa conscience, le genre de\nvie qu'il avait adopté, mais il ne pouvait se défendre d'admirer\nl'entêtement tranquille dé ce vieillard en qui l'amour de la tra­\ndition semblait avoir tué tous les autres amours, même l'amour\npaternel. Et il se disait en souriant, derrière l'épais nuage de\nfumée qui les dérobait l'un à l'autre, que son père était peut-\nêtre le seul père de famille qui eût jamais déconseillé à son fils\nde travailler et de se faire un nom. Si, pourtant, il y en avait\neu; mais c'était en France, sous Napoléon et sous Louis-Phi­\nlippe, quand la noblesse boudait le gouvernement de l'Usurpa­\nteur ou des Orléans : alors aussi des pères défendaient à leurs\nfils de mettre leur épée ou leurs talents au service du pouvoir.\nEt un grand respect ployait son jeune orgueil devant ce vieux\nbourgeois qui, comme ces vieux nobles d'autrefois, ne transi­\ngeait pas avec ce qu'il croyait le Devoir. Sa propre volonté qu'il\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "                          LA TRADITION                          399\n\n\nsavait inflexible, à qui la devait-il, sinon à ce père au caractère\nindomptable, qui, dès l'âge de raison, avait su vouloir la même\nchose, avec une implacable continuité? Maintenant, ils étaient\nchacun d'un côté opposé de la barricade. La vie ne cesserait plus\nde les séparer un peu plus, à tout instant de sa durée. Mais elle\nne pourrait jamais faire qu'ils n'eussent l'un pour l'autre de la\ndéférence et de l'estime. Alors, ému soudain jusqu'aux larmes,\nle jeune homme se leva, fit le tour de la table, et alla déposer\nsur le front de son père un long baiser, grave et viril. Sous les\nformes changeantes qu'affecte l'âme humaine dans sa constante\névolution, il était, ce baiser, comme l'affirmation solennelle\nd'une certaine unité de substance qui réconcilie, malgré elle, la\nTradition avec le Progrès. Le vieillard le comprit-il ainsi ? Son\nvisage se détendit. A leur tour, ses yeux s'humectèrent, et ses\nbras enlacèrent son grand fils qu'il tint, un long moment, pressé\ncontre son cœur.\n                                              GEORGES RENCY.\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": "                      Poèmes\n\n                  Le divin amour\nJe vous comprends, vous êtes là, vous êtes mien,\nVos gestes sont si doux dans la lumière blonde,\nLes gestes du printemps avec eux se confondent.\n\nVous m'êtes apparu au tournant du chemin,\nJe vous cherchais, je vous aimais sans vous connaître          :.\nVous êtes un ami, je vous croyais un maître...\n\nJ'ai pleuré, je me suis penché sur votre cœur,\nVos bras m'ont entouré d'une muette      étreinte,\nVous êtes mien, je suis à vous, je suis sans     crainte...\n\nIl y avait tant de soleil dans la fraîcheur,\nEt toute la nature était     transfigurée...\nC'est la minute que mon âme a désirée...\n\nVous m'aimez, oui? Moi je suis las   exquisement\nDe vous aimer; mon âme est comme un chant d'abeille,\nOu comme un lis trop lourd qui penche en sa corbeille...\n\nNe vous éloignez pas... ce serait un tourment\nIndicible et profond pour mon âme nouvelle!\nVoilà combien de jours que ma voix vous appelle?\n\nC'est une effusion de sainte volupté,\nVotre regard d'amour fait que je tremble et        pleure...\nEst-ce l'éternité déjà, ou bien une heure...?\n\nVous êtes beau! C'est vous l'Éternelle  Beauté,\nQue j'ai cherchée, avec mon désir, par les grèves,\nPar les chemins, par les lointains et par les rêves...\n\nC'est vous dont je sentais les effluves sacrés\nDans le printemps divin où chantait ma jeunesse;\nC'est vous que j'aspirais dans mes matins      d'ivresse.\n"}, {"page_pdf": 478, "texte": "                       LES POEMES                              401\n\n\nC'est vous qui souriiez dans les brouillards  dorés;\nC'est vous qui faisiez choir autour de mes pensées\nLes neiges des vergers et les pluies des rosées...\n\nCelui que je voyais marcher sur les coteaux.\nAux heures de candeur et de clarté vivante,\nC'était vous! C'était vous que mon âme fervente\n\nEcoutait palpiter dans l'extase des eaux,\nDans le frisson des bois, et dans le grand silence\nOù l'Angélus des soirs candides se balance...\n\nJe ne vous voyais pas et je vous   reconnais,\nJe ne vous parlais pas mais notre voix est celle\nDont je disais : voici le matin qui m'appelle.\n\nVous voici maintenant,    ô vous que je cherchais.\nSuis-je encor moi? Vous êtes là, je vous adore...\nNon, n'est-ce pas, je ne pourrais vous perdre encore!\n\nQuoi? Vous daignez, vous voulez bien de mon désir?\nJe vous aime... voici le baiser de vos lèvres...\nOù suis-je? C'est l'amour éternel et sans fièvres.\n\nC'est l'amour si brûlant qu'on en voudrait    mourir.\nJ'oublie. Est-ce donc moi qui fus ce fils infâme?...\nJe suis dans un soleil immense... dans la flamme...\n\nEst-ce votre âme, ô mon Seigneur,       ou bien mon âme?\n\n\n\n\n               Le Château du Songe\n\n     Le rythme confondu des rêves et des eaux,\n     La pareille douceur des c i e u x et des fontaines,\n     L'égale volupté des choses      incertaines,\n     Et de l'âme exhalée aux flûtes des roseaux\n     Me rappelle à jamais vers tes rives       lointaines...\n\n     Mon cœur, dans l'ombre et l'or, y sentit l'infini\n     Des brumes de clartés et des chansons     voilées.\n     J'y goûtai la splendeur des choses non parlées.\n     Et par les vagues soirs, en des rêves bénis,\n     Je pleurai aux accents des flûtes   exilées...\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "402                     DURENDAL\n\n\n      Les matins qui tissaient des songes   vaporeux\n      Autour de la fraîcheur des choses qui vont naître,\n      Les midis qui priaient dans l'extase des êtres,\n      Et le chaste baiser des crépuscules bleus\n      Me donnaient le bonheur de vivre sans     connaître...\n\n      El dans la nuit, auprès des frissons des roseaux,\n      Je tendais mon oreille à des rumeurs      lointaines\n      Et j'écoutais, parmi les choses   incertaines,\n      Au rythme confondu des rêves et des eaux\n      S'égoutter doucement les larmes des fontaines...\n\n\n\n                     Annonciation\n      Nos voix vous chanteront, fête du printemps     clair,\n      Annonciation,  où vibrent des concerts\n      Et des anges ailés qui glissent, dans les airs!\n\n      Nos voix se rythmeront    sur les gestes des anges\n      — Pour dire voire azur léger et vos louanges —\n      Et sur le vol divin des premières    mésanges.\n\n      Fête des Angélus et des cœurs    enfantins,\n      Les vierges de quinze ans aux rêves indistincts\n      Vous écoutent venir dans la joie du matin!\n\n      Vous venez, balançant vos cloches    ingénues,\n      Et les âmes d'enfants divinement   émues,\n      Se sentent tressaillir des choses inconnues...\n\n      Sur son sein pur Marie a croisé ses deux mains,\n      Et par la porte ouverte encadrée de jasmin,\n      Entend déjà marcher l'ange sur le chemin.\n\n      Il apparaît dans le sourire et     l'épouvanté...\n      « Dieu fera ce qu'il veut, je ne suis pas savante,\n      Je ne sais rien, je suis sa petite   servante.\n\n      » Je vaquais ce matin aux soins de la maison,\n      Je vous ai vu venir, Printemps, à l'horizon\n      Et votre pas léger troubla mon oraison.\n\n      » Que suis-je? je ne sais, mais je ne suis pas digne,\n      Archange Gabriel, dont la splendeur       insigne\n      Efface la blancheur éclatante des cygnes.\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "                 LES POÈMES                                 403\n\n» Je ne suis qu'une enfant... Vous êtes à     genoux!...\nQu'une petite enfant timide devant vous »...\nEt le Verbe fait chair habita parmi   nous...\n\nVoyez! le ciel est plein de mille robes     blanches,\nEt dans les vergers blancs s'essaime       l'avalanche\nD'espoir immaculé qui fleurit chaque         branche!\n\nHier c'était l'hiver, le froid sec et le gel,\nMais voici que la terre entend la voix du ciel\nEt que revient encor l'archange Gabriel :\n\nAnnonciation!  fête de la rosée.\nFête du matin pur et des chastes pensées,\nEt de l'étonnement grave des fiancées.\n\nC'est vous que j'ai choisie en mon cœur    virginal\nPour offrir à Marie un hymne lilial\nEt pour faire à ma sœur mon aveu       matinal...\n\nEt c'est vous qui vivez dans mon âme légère\nA jamais — et par qui elle est pleine d'eaux  claires,\nDe vols d'archanges,   de fraîcheur et de lumière.\n                                          P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "                      L'Ardennaise\n\n                               III\n           Sur on fond de musique italienne\n\n              L'ORCHESTRE ayant préludé, le rideau se leva sur le\n                troisième acte de La Bohème. Mme Claire Krans\n                se sentit caresséeparcettemusiqueenveloppante\n                dont la souplesse et la fougue dissimulent la\n                banalité d'inspiration. L'es sensibilités du Nord\n                sont parfois à la merci de l'insinuante influence\n                de la couleur et du rythme par où se traduit\nla morbidesse italienne.\n   Chez la jeune femme, les violons et les bois s'assuraient la\ncomplicité d'une langueur naturelle, d'un penchant nouveau à la\nrêverie. Une double maternité a atténué la flamme d'une santé\nqui, chez la jeune fille, semblait répandre au dehors un éclat\nexubérant. Les gestes sont devenus plus lents et leur courbe\na je ne sais quelle grâce harmonieuse. La voix connaît des\nintonations discrètes et voilées, chargées, dirait-on, de mystère.\nEst-ce la fortune, vite arrivée, qui a permis le luxe de toilettes\nseyantes, savamment appropriées par l'art d'habiles fai­\nseuses à la gracilité des formes, plus précises à la fois et moins\naccusées? Ce soir de fin d'août, en pleine saison spadoise, dans\nl'atmosphère chaude et colorée du casino, Claire Krans réalise\ncette perfection dans la séduction qu'une femme, si jolie soit-\nelle, ne connaît qu'à d'exceptionnels moments. Comme si elle\nétait consciente de la valeur de cette heure, il lui vient un\nrecueillement tendre. Elle accepte les hommages et les rend en\nsourires heureux, en regards profonds, en mots dits plus des\nlèvres que de la voix. La jeune femme est prise à son\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                            L'ARDENNAISE                         405\n\n  charme personnel, elle regarde à travers le prisme de son\n  propre rayonnement. Des inconnus d'hier ont peine à se déta­\n  cher, aux entr'actes, de la loge louée par Henri Krans face à la\n  scène. Le comte Charles des Fawes, aux fauteuils, se tourne,\n  presque dos au spectacle, pour dévisager à loisir celle qui jadis\n  l'a si nettement repoussé. Il y a dans la loge même une petite\n  demoiselle Frémisson avec son frère Georget, toujours mince et\n  fluet et si pâle ce soir.\n     Henri Krans, sérieux, résiste à l'impression de satisfaction\n  qui le traverse à se sentir envié par le public de mondains, de\n viveurs et de badauds qui emplit la vaste salle du casino. I1 se\n  force à mépriser le luxe, l'élégance et la frivolité de tant de\n  gens assemblés par le rite d'une vie factice. L'orgueil cepen­\n  dant d'être pour ces gens-là mêmes une puissance l'incline à de\n secrètes indulgences. Il s'amuse sincèrement et la quinzaine\n qu'il vient de passer à Spa lui a été un délassement dans sa rude\n vie d'affaires. Est-il sensible à la séduction renouvelée de sa\n femme? Moins qu'un autre, pour lui avoir donné jadis une ten­\n dresse irrémédiable et totale.\n     Le plaisir de Claire, tandis que la pièce déroulait son\n intrigue sentimentale, ce plaisir où entraient des impressions\n multiples qu'elle ne cherchait pas à démêler, demanda à se\n traduire, à trouver l'écho d'une attention bienveillante. La\n jeune femme regarda sa voisine de loge, cette petite Suzanne\n Frémisson qui écoutait posément sans émotion apparente et\n comme s'il se fût agi d'une leçon.\n     — Elle n'a pas de sensibilité, pensa Claire.\n     Elle se tourna à demi alors vers son mari. Debout, les lor­\n gnettes aux yeux, Henri plongeait dans le public, inattentif à\n la musique, au spectacle de la scène. Mais elle eut tôt fait de ren­\n contrer les yeux de Georget arrêtés sur elle dans une expression\n de ferveur inquiète. Il prévint ses paroles :\n     — C'est bête et touchant et, quoi qu'on dise, délicieux, fit-il\n à voix basse.\n     — J'aime bien, dit-elle.\n     — Moi aussi, c'est parce que nous avons le cœur jeune et\nouvert aux impressions simples.\n     Dans le demi-jour de la loge, leurs yeux se sourirent.\n L'amitié d'autrefois se muait en une entente attendrie. La\njeune femme se retourna vers la scène. Georget de temps à\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": "406                        DURENDAL\n\n\nautre rapprochait de ses épaules son visage frémissant et mur­\nmurait un mot qui soulignait l'émotion de la musique et du\nchant. Elle y trouvait une subtile et innocente caresse, satis­\nfaite d'être comprise, encouragée, ne voulant voir qu'une sym­\npathie fraternelle dans l'attention passionnée du jeune homme.\nMais la houle d'un amour plus conscient gonflait le cœur de\nGeorget; il se sentait soulevé vers des violences inconnues.\nTrois années de vie monotone à la Renarderie l'été, et quelques\nfêtes de mondanité à Namur, Liége, Verviers l'hiver ne l'avaient\npas mûri. Il avait toujours sa longue silhouette fine et maigre et\ncet air de soumission tendre par où il plaisait facilement aux\ndanseuses des bals de province. Ce soir, cependant, une\ncrispation nouvelle chiffonnait son visage clair. Visiblement\nil traversait une crise dont il sortirait transformé.\n   L'acte s'acheva. Des fleurs de jolie passion germaient sous la\nneige. Mimi et Rodolphe, Chaunard et Musette, à la barrière\nd'Enfer, mettaient le printemps de leur insouciance dans l'hiver\nparisien.\n   Claire applaudit de tout son cœur à la chute du rideau. Ses\nyeux s'amusèrent à nouveau de l'étincellement de la salle.\nPuis elle se tourna vers son jeune compagnon dont elle\nsouhaita la conversation. Suzanne Frémisson avait pris le bras\nde son frère.\n    — Il faut que nous descendions, Georget. J'ai promis de\nvenir avec toi auprès de Marie et dé sa mère. Nous les avons\nmanquées à l'entr'acte précédent. Il faut venir, Georget.\n   Le ton était implorateur à la fois et impérieux. On devinait\nl'importance que la jeune fille attachait à la rencontre. En\nmême temps, elle se tournait vers Claire comme si ce fût d'elle\nque dépendît la bonne volonté de son frère. La jeune femme\neut envie de rire à ces façons de petite fille volontaire. Mais\nses yeux, ayant rencontré ceux de Suzanne, elle fut frappée\npar l'imploration qu'elle y lut à son adresse.\n   — Allez, Georget, dit-elle. Faites plaisir à votre sœur. Je\nsuis sûre qu'il s'agit de rejoindre une amie charmante.\n   — Oh!... commença le frère.\n   Mais déjà il était emmené par une petite main énergique.\nClaire sourit à cet enlèvement qui la laissait seule dans la loge,\nHenri étant sorti dès le baisser du rideau. Un nouveau venu\ncueillit le sourire.\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                           L'ARDENNAISE                           407\n\n\n   — Enfin, madame, s'exclama l'arrivant, je vous trouve à\nloisir et sans nul importun! Vous êtes une si merveilleuse\nfleur, que c'est un outrage de tolérer auprès de vous d'autres\nprésences.\n   Le compliment était fade. Il fut dit avec cette facilité\nd'expression galante que donne l'habitude. Charles des Fawes\ncomptait sur l'élégance de sa personne et toute la jolie friperie\nde son visage pour en seconder l'effet. Mais Claire ne se mit\npas sur la défensive, ce qui est une façon d'encourager les\nentreprises de séduction. Elle dit le plus naturellement du\nmonde :\n   — Bonsoir. Ceci est une charmante soirée.\n   — Pour moi, elle est unique, fit le comte. Je vous ai connue\njolie, avec un bel air de bravoure campagnarde; je vous\nretrouve adorable. Il n'y a plus rien qui existe pour moi\nce soir, ni le spectacle, ni le monde, hors vous. Comment fait-\non pour être à ce point séduisante?\n   — Comment fait-on pour être à ce point flatteur?\n   — On est sincère. Je vous défends de dire que je ne suis\npas sincère. Voyons, vous le devinez bien, vous le sentez, vous\nle voyez. Je ne suis plus moi-même. Je suis bouleversé. Vous\nferez de moi ce que vous voudrez, votre serviteur, votre\nesclave, votre amant...\n   Charles des Fawes usait de ses moyens ordinaires de\nviolence et de brutalité : la voix assourdie, spasmodique; la\nphrase innocente à son début et s'achevant en crudité.\n   Il réussissait ainsi auprès des rouées et des sottes ; car il avait\nla réputation d'être irrésistible. Claire le regarda sans effroi.\nElle se sentait indifférente à de tels moyens, si à l'abri des sur­\nprises dont sa sensibilité ne connaissait pas l'insidieuse\nmanœuvre.\n   Elle dit paisiblement :\n   — J'aime beaucoup la musique de Puccini.\n   Il força, imperturbable :\n       Moi, je vous aime: follement.\n   — Je ne vous aime pas du tout.\n   La réplique fut lancée d'une voix légère et en riant. Ce n'était\nplus la révolte de la vierge farouche descendue des plateaux\narden nais. Vraiment le personnage ne valait ni une indi­\ngnation ni une. colère. D'ailleurs Claire n'était pas irritée.\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "408                         DURENDAL\n\n\n\nCharles des Fawes faisait son métier de séducteur, d'homme\nà femmes. C'était un de ces éléments négligeables de la vie élé­\ngante. Il fallait supporter cela, comme de frôler des gourgan­\ndines et de savoir tout ce cadre de luxe asservi à l'immoralité\ndu jeu. La sérénité d'un bonheur profond, la certitude de sa\nsupériorité planaient au-dessus de ces contingences. Un Charles\ndes Fawes était moins que rien. Il fallait rire et parler d'autre\nchose. Elle poursuivit :\n     - Savez-vous quel est le prochain spectacle et s'il vaut qu'on\nremette son départ pour l'entendre?\n   L'homme dut répondre. Sans se départir de son amabilité, la\njeune femme le maintint sur le terrain d'une conversation banale.\nA chaque tentative qu'il fit pour reprendre le ton du début, elle\nsut le ramener avec bonne grâce à des sujets inoffensifs. Ainsi\nelle déjouait par son charme même les ruses d'une perversité\ninhabituée à de telles résistances. Il s'irritait au-dessus de tout\nd'une indifférence plus sanglante pour son amour-propre qu'au­\ncune violence. Claire mariée, enrichie, forte de son bonheur et\nde sa maternité, adaptait sa vertu à une situation qui répugnait\nà l'éclat. Jadis, elle avait accommodé sa vigueur physique aux rites\ndes tournois sportifs. Aujourd'hui, l'ambiance de vice propre aux\nvilles de plaisir trouvait une vigueur morale susceptible de lui\nrésister. Les ressources de cette nature robuste s'appropriaient\naux circonstances. La fierté, l'entêtement de la jeune arden­\nnaise lui avait fait traverser en victorieuse, autrefois, les\nmilieux du sport et de la mondanité. Une ambition généreuse\nl'avait conduite à un bonheur très noble. Le bon sens et l'es­\nprit s'associaient aujourd'hui à son charme pour décontenancer\nle vice.\n   Georget Frémisson reparut dans l'entre-bâillement de la porte\nd e la loge. Charles des Fawes se leva avec peut-être un peu trop\nde hâte.\n   — Vous partez déjà, monsieur!\n   Il eut une dernière goujaterie :\n   — Je croirais être indiscret et sans doute de trop entre vous.\nGeorget n'entendit pas. Mais Claire eut un frémissement.\n   — Oh! fit-elle en crispant la main gantée sur l'éventail.\n   — J'avais hâte de revenir, dit le jeune homme. Suzanne res­\ntera en bas pendant le dernier acte avec son amie. Je les retrou­\nverai à la sortie. Il sera toujours temps!\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "                            L'ARDENNAISE                          409\n\n\n    Sous la mauvaise humeur de l'exclamation se cachait du\n dépit.\n    --- Je crois que vous n'avez pas la conscience tranquille, mon\n ami.\" Et vous êtes mécontent de ce que vous venez de faire.\n    — Je n'ai rien fait qui ne fût correct. Je n'entends pas que\n mon attitude puisse induire en erreur une jeune fille. Vaut-il\n pas mieux que je montre au contraire qu'on ne doit pas\n compter sur moi ?\n    — C'est donc cela! fit Claire subitement intéressée. Et bien,\nracontez-moi l'entrevue, voulez-vous? C'est de cela qu'il s'agis­\nsait, n'est-ce pas?\n    — Ce n'est pas intéressant. D'ailleurs ce n'est pas la première\nfois que je rencontre Marie.\n    — Vous l'appelez déjà Marie. Elle ne vous est donc pas indif­\n férente ?\n    — Pourquoi me serait-elle indifférente? Elle a du charme,\n elle est intelligente, elle doit être bonne. Voici trois ans que\n nous nous rencontrons à intervalles périodiques et avec la com­\nplicité mal dissimulée de nos mères. C'est ce qu'on appelle un\n beau parti : enfant unique, revenus considérables, fortune sûre.\n L'avenir de la Renarderie, grâce à elle, se verrait raffermi.\nJe ne peux pas me décider cependant. Il me semble que je ne\n puis me prêter à une telle union qu'avec un élan indépendant\n de toutes ces considérations accessoires. En un mot, je veux me\n sentir épris, attaché à la personne au point que si rien de ce\n qu'elle représente n'existait, je ne pourrai me défendre de voir\n en elle le bonheur.\n    — C'est un sentiment louable. Mais vous croyez vous capable\nd'un tel élan?\n    La question1 fut posée à mi-voix et sans ironie. A travers les\n longs cils de ses paupières baissées, la jeune femme regardait\n avec une secrète indulgence ce Georget qui, il y a trois ans,\n lui avait fait cette déclaration sans courage dont elle se souvenait.\n    — Vous avez raison, dit-il avec un ton plaintif, de douter de\n la valeur de mon cœur. J'en doute souvent moi-même. J'ai pesé\n mes forces d'attachement et le poids des influences qui déter­\n minent mon avenir. Chaque fois qu'une image s'est présentée à\n mes souvenirs, j'ai deviné au bouillonnement de mon cœur la\n flamme qu'elle seule pourrait allumer. Tant qu'il me sera donné\n d'évoquer cette image, je me sens incapable d'aimer ailleurs.\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "410                              DURENDAL\n\n\n     Sous la maladresse des phrases, comme à travers un voile de\np u d e u r et de timidité, Claire Krans découvrait la longue fidé­\nlité d'une affection respectueuse, alimentée par des regrets\nplus puissants que le désir.\n     — Georget, vous n'êtes q u ' u n rêveur et c'est l'action qui doit\nvous guérir.\n     — L'action! dit-il avec une énergie soudaine, je le sais bien.\nJ'aurais dû agir et ne pas a t t e n d r e . E n vous conquérant, j ' a u r a i s\nconquis, l'avenir. N'est-ce pas que vous auriez consenti à' devenir\nma femme, un soir d'août où-je vous ai laissé remonter vers les\nhauteurs ardennaises, si je vous avais crié que je vous aimais\npar dessus tout? Ce cri-là, je l'ai poussé tout seul' tandis que\nles grelots de votre cheval sonnaient sur la route de Warfaz.\nDepuis, je suis resté entre le rêve et la réalité, un rêve inutile\npuisque le souvenir l'alimente et une réalité où m a n q u e l'espé­\nrance et la foi. L é plus affreux, Claire, je n'ose presque pas\nvous le dire. E n t r e le rêve et la réalité je vois la place de\nl'action, je vois l'amour agissant, conquérant, luttant, souffrant\net faisant souffrir. Mais je pleurs de honte à l'espérance que\ncette ambition déchaîne. J a m a i s plus que ce soir je ne sens que\nje vous outrage en échappant au rêve pour songer à l'action.\nP a r d o n n e z - m o i , Claire, je suis très malheureux.\n     Sans prononcer une parole, la jeune femme, à demi tournée\nvers lui, a mis sa m a i n sur le poignet de Georget. A travers le\ngant de peau ses doigts légers perçoivent le battement rapide\ndu cœur dans l'artère. L e s pulsations précipitées achèvent\nl'aveu des lèvres frémissantes, des yeux humides et de ces\nparoles malhabiles à traduire un émoi désordonné. C o m m e\nelle voit déjà, l'honnête épouse, la mère récente, qu'il ne faut\npas s'indigner mais chercher le remède d'une passion où l'âme\net les sens s'épuisent inutilement. Ce Georget trop sensible,\nt r o p imaginatif, à qui la vie a donné trop tôt le loisir de\nsentir et de rêver, traverse une crise que seule peut dénouer\ncelle qui en a été l'origine. Voyez, déjà sous là douce\npression de la main, voici qu'il se calme et se rassérène et\nsourit à la bonne écouteuse. Il faudrait ne pas le. lâcher,\nle conduire, le remettre dans la sécurité d'un bonheur paisible\noù Faction s'associerait au rêve. L'entreprise est délicate,\nelle est tentante. Dans le cœur de Claire Krans la fibre\nmaternelle, éveillée à la t e n d r e sollicitude de deux petits\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                           L'ARDENNAISE                         411\n\nenfants, joie et souci du foyer, se sent caressée par une\nambition nouvelle. Il s'y mêle l'honnête frisson du plaisir\nd'apaiser un cœur dont elle se sait la reine.\n    Mais une inquiétude lui vient : comment est cette Marie Groe­\nningue qui doit seconder son dessein? Elle se souvient qu'on la\nlui présenta l'autre jour : un peu épaisse ainsi qu'il sied à une\nfille des Flandres, avec de beaux yeux expressifs...\n                r\n\n\n\n\n   Deux personnes, parmi la foule, ont aperçu le geste prompt\nde Claire devant la détresse de son ami.\n   Suzanne Frémisson savait bien que, si son frère avait quitté\nbrusquement après des politesses élémentaires M me Groeningue\net sa fille, c'était pour rejoindre la jeune femme dont il avait\naperçu, non sans impatience, le tête-à-tête avec le comte des\nFawes. Ses dix-sept ans n'étaient guère, avertis dés détours de\nla sensibilité amoureuse. Marie Groeningue,. dont elle était\nl'amie, ne lui avait jamais révélé les sentiments réels qu'elle por­\ntait à Georget. Elle la savait encline à l'épouser et l'inespéré de\nce mariage passait toute autre considération dans les préoccu­\npations de la sœur. Il fallait que Georget s'y ralliât. Confidente\nde Mme Frémisson, élevée dans le dévouement absolu à l'idéal\nde la famille, de cette famille que le domaine incarnait, elle\nenvisageait pour elle-même l'éventualité de tous les sacrifices\npourvu que l'aîné assurât la continuation du domaine. Comme\nMme Frémisson, cette année, se décourageait de l'indécision\nde son fils et appréhendait d'abandonner la Renarderie l'été,\npendant' les vacance?, au moment où ses neuf autres enfants\nréclameraient sa surveillance, Suzanne avait dit :\n   — Laisse-moi aller, maman, avec Georget. Je t'assure que\nj'aboutirai et que cette fois nous te ramènerons la future\nchâtelaine.\n   Il y avait une belle flamme d'héroïsme dans la vaillance de\nla petite fille. Mais la beauté, le charme, l'amitié de Mme Krans\ncontrecarraient ses efforts. Elle commençait de désespérer.\nConfusément elle ressentait la puissance d'une force insoup­\nçonnée, redoutable, victorieuse. Elle ne voyait pas quels\nliens pouvaient retenir Georget à la personne de celte jeune\nfemme si droite et si bienveillante, elle voyait que dans\nson ombre lumineuse les hommes ne s'appartenaient plus.\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "412                          DURENDAL\n\n\n\n Aussi lorsqu'elle aperçut Claire se pencher dans la loge vers le\n jeune homme et le toucher d'une main qui demeura sur\n la sienne, elle eut l'impression qu'elle-même et la jeune\n fille sa voisine, et tous les siens laissés à la Renarderie,\n étaient repoussés violemment par ce geste qui faisait de\n Georget un étranger pour eux. Elle tressaillit et fut projetée\n en dehors de son rêve. Ceci changeait tout. Comment lutte­\n rait-elle encore et qui préviendrait la faillite de son ambition\n familiale?\n    A quelques rangées de fauteuils en avant, Charles des Fawes,\n qui promène son dépit dans le couloir séparant la scène de la\n salle, a suivi lui aussi l'entretien de Claire et de Georget.\n    Pour lui il n'y a pas de doute : on le préfère à ce freluquet.\n Il n'y a pas d'honnêtes femmes ; on ne demeure indifférente à un\n Charles des Fawes que parce qu'on a le mauvais goût d'être\n absorbée ailleurs. Ah ! ah! ec voici le mari, l'innocent mari\n vient de ce côté. Il faudra voir si ce parvenu, ce fils de paysan,\n trouvera la scène à son gré.\n    — Dites donc, mon cher Krans, rappelez-moi le nom du petit\njeune homme qui est en ce moment avec votre femme?\n    Henri, interpellé, lève les yeux. Il aperçoit Claire penchée sur\n son compagnon de loge et répond posément :\n    — C'est M. Frémisson, de la Renarderie. Vous ne le\nconnaissez pas?\n    — Comment donc! fait des Fawes. C'est un homme connu\npour ses bonnes fortunes. Il est d'ailleurs joli, pas vrai? On\ncomprend que les femmes en raffolent. Hé! hé; les maris,\nmoins sûrs que vous de leur bonheur, le trouvent sans doute\nmoins à leur gré.\n    Krans a haussé les épaules. Puis aussitôt, par un réflexe\nrapide de sa nature de terrien d'Ardenne, il se sent étreint\nd'une violente envie de tordre le cou à des Fawes. Mais ce\ndernier a glissé vers la porte de la salle de jeu, souple vipère.\n    L'orchestre prélude au dernier acte.\n    Dans la demi-obscurité de la loge, Henri regagna silen­\ncieusement sa place. Au bruit de la porte entr'ouverte, Clairese\nretourna et sourit à son mari. Il goûta ce sourire comme un\nréconfort. La confidence reçue n'empêcha pas la jeune femme\nde se donner toute à la pièce. Georget lui-même, soulagé, se\nlaissa bercer au charme de ne plus penser, de ne plus souffrir.\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "                          L'ARDENNAISÈ                          413\n\n\n\nAinsi tous trois, seuls peut-être dans la vaste salle, s'affran­\nchissaient par le pouvoir souverain de la musique des préoc­\ncupations du cœur et de l'esprit.\n    Sous le large porche du Casino, Henri retrouva Suzanne et\nles dames Groeningue. M me Krans, à qui il offrait le bras, alla la\npremière à la jeune fille.\n    — Je vous ramène un méchant garçon, dit-elle en riant. Je\ncrois qu'il sera plus sage dans l'avenir.\n    Et Suzanne étonnée, déjà ravie :\n    — Merci, madame, fit-elle avec effusion.\n    Son accent, sa voix, ses yeux ajoutaient : « Cela dépend de\nvous. Si vous le voulez, il sera raisonnable. »\n    — Appelez-moi Claire, voulez-vous ? Nous sommes au même\nhôtel, retournons ensemble, à pied. La nuit est belle.\n    Henri et Georget apportaient les manteaux. La foule cosmo­\npolite, équivoque; gagnait les salles de jeu, les tavernes et les\nrestaurants de nuit. Les cochers, dans la rue Royale, appelaient\nà grands claquements de fouets. Le ronflement des moteurs\nachevait le tohu-bohu. Mais à droite et à gauche, l'ombre des\ncollines boisées se profilait sur le ciel gris. A peine avait-on\nfait dix pas, que l'air ardennais, saturé de fraîcheur vierge,\ns'imposa dominateur et vivifiant.\n    — Vous connaissez bien cette demoiselle Groeningue? inter\n rogea M me Krans, tandis qu'ayant pris les devants avec Suzanne,\n elles abordaient la côte qui mène à l'Hôtel Britannique.\n    — Assez pour la savoir très bonne, très simple et très coura­\n geuse. Je voudrais tant que Georget comprit que son bonheur\n est là. Voyez-vous, c'est un garçon qui n'est lui-même que dans\n son pays, là-haut, et dans un cadre de famille. Il n'est pas fait\n pour les aventures, ni pour le monde, ni pour cette ville de plai­\n sir. Cependant, nous ne lui suffisons pas. Il lui faut une femme\n qui l'aidera à vivre selon ses goûts et selon son devoir. Marie\n est cette femme-là; et puis...\n     Elle s'interrompit, mais Claire acheva :\n     — Et puis elle est riche, et par elle l'avenir de la Renarderie\n est assuré.\n     — C'est vrai, dit Suzanne, mais que servirait de conserver ou\n d'agrandir le domaine si on ne peut lui garder son âme, sa vie,\n sa tradition? Et Marie Groeningue a tout le dévouement, la\n  simplicité, l'intelligence qu'il faut.\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": "414                        DURENDAL\n\n\n\n   — Cependant elle est étrangère au pays; elle est Flamande.\n   — Elle est digne d'un Ardennais.\n   La foi naïve de la jeune fille, la force de son jugement, l'or­\ngueil de son affection fraternelle ne pouvaient quetoucher Claire.\nA quoi bon interroger elle-même Marie Groeningue? Il fallait\nse fier au sûr instinct de cette enfant à qui l'amour du sol et\nl'amour de la famille donnaient des clartés perçantes. Georget\nobéirait, si on usait du charme q.ui l'avait asservi, pour le con­\nduire vers la sécurité d'un bonheur à sa portée.\n   Appuyant le bras sur l'épaule de Suzanne, Claire affirma :\n   — Votre frère, épousera votre amie,\n   Elles avaient atteint la porte de l'hôtel. Georget et Marie les\nrejoignirent, suivis de M me Groeningue et d'Henri Krans.\n   — C'est après-demain, dit Claire, que je regagne ma haute,\nfagne. J'ai bien envie, Henri, de rentrer à pied chez nous. Si\nces darnes veulent ce jour-là nous donner un pas de conduite\npar les cascades de la Hoegne, nous pourrions déjeuner çham-\npêtrement sur les pierres du ruisseau. On irait en voiture jusqu'à\nSart et de là en promenade.\n   Le mari acquiesça. Les autres acceptèrent. On convint de\nl'heure. Comme on se dispersait, Claire entraîna Georget sous\nles tilleuls du jardin de l'hôtel.\n   — Écoutez, Georget, fit-elle tendrement, nous ne parlerons\nplus de ce que vous m'avez dit tout à l'heure. Je ne vous en veux\npas du tout, mais vous allez me promettre d'écouter toujours\nmes conseils, car je suis votre amie; je vous veux heureux,\nactif, utile, et si vous ne me croyez pas, vous me ferez beaucoup\nde peine.\n   — Ne me demandez pas de ne plus penser à vous.\n   — Je vous demande au contraire de penser à moi, comme je\nveux que vous y pensiez, comme il me sera agréable de sentir\nque vous y pensez. Moi je suis, très heureuse, heureuse autant\nque je l'ai voulu. Vous ne pouvez plus rien pour mon bonheur, si\nce n'est vouloir le vôtre.\n   Troublé, il demanda :\n   — Que faut-il donc faire?\n   — Je vous le dirai.\n   Elle lui tendit la main; il la baisa avec ferveur. Des hauteurs\nde Tiège, par la vallée, descendait l'air nocturne. Il rôda dans\nle jardin et pénétra sous les tilleuls. Nulle volupté malsaine ne\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          415\n\n\nse mêlait aux senteurs fortes dont les sapinières et les chai­\nnaies et les bruyères défleuries l'avaient chargé au passage. Sa\nfraîcheur vive ne fit pas frissonner des épaules habituées à sa\ncaresse un peu rude. Alanguies, :un instant, ce soir, par une\nmusique étrangère, insidieusement complice d'émotions débili­\ntantes, les âmes retrouvaient à son toucher leurs vigueurs fon­\ncières.\n    Henri Krans, lui aussi, salua comme une bénédiction l'effluve\nardennais. Impatienté par l'insistance de Claire à s'écarter vers\nle jardin en compagnie de Georget Frémisson, il était sorti à\nson tour et avait gagné le boulevard des Anglais, désert à cette\nheure. L'ombreuse promenade s'étend vers la double route de\nBalmoral et de Warfaz. Un air de La Bohème lui bourdonnait\naux oreilles, air lancinant, au rythme de valse. Il s'irrita à nou­\nveau de l'insolence de des Fawes, de l'insinuation outrageante\nqu'il s'était permise. Son cœur frémit d'un mal insoupçonné.\nEst-ce que le dard de cette vipère l'avait touché? Allons donc!\nMais à la pinçure répétée dont souffrait physiquement l'organe,\nil dut s'avouer qu'un élan jaloux le traversait jusqu'à la fureur.\n Il en demeura stupéfait, honteux et comme anéanti. Ah!\n l'écume de la vague boueuse, qu'abaisse et élève le ressac du\nvice dans la marée équivoque de ces lieux de plaisirs, l'avait\ndonc éclaboussé, pour qu'il crût, qu'il soupçonnât, qu'il souf­\nfrît!\n    En gravissant machinalement la côte vers Balmoral, il se\n laissa aller au déchaînement d'une jalousie qui s'alimentait de\n sa propre incertitude. Ce fut torrentiel et meurtrier comme une\n pluie d'orage que rien n'annonce sous un ciel clair. Il prononce\n des mots sans suite, dessine des gestes fous et s'arrête enfin,\n essoufflé, haletant, au bord du parapet qui, au premier tour­\n nant, offre une percée à travers le taillis vers la vallée, le lac,\n les bois et les lointaines jachères. Le souffle montagnard effleure\n son front découvert.\n    Les lignes vastes, harmonieuses, augustes du paysage inclinent\n à la sérénité. Du ciel gris, lumineux d'une clarté mystérieuse\n et secrète où les étoiles imperceptibles ne sont pour rien, s'épand\n une gaze de brume vaporeuse, légèrement fixée par des attaches\n invisibles aux deux extrémités de l'horizon. Les contours des\n choses s'en trouvent adoucis, amenuisés, attendris et c'est un\n visage de bonté que montre la nature ardennaise. Dans le silence\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "416                         DURENDAL\n\n\n\nabsolu, sonore pourtant d'une rumeur de vie infinie, vie des\ntaillis, des eaux, du gibier, des arbres au bord des fagnes, l'air\ncircule, plus pur, plus fort, plus religieux.\n   L'homme murmure :\n   — Mon Dieu! mon Dieu!\n   Invocation ou plainte, hommage ou gémissement, tout\nensemble sans doute, le cri lui est monté aux lèvres d'un sur­\nsaut spontané, cri de la créature vers l'infini, de l'humanité vers\nl'éternel. La nature lui fait écho de toutes ses voix profondes,\nmultiples, inconnues. De le répéter dans la nuit magnifique,\nl'homme d'Ardenne sent l'apaisement venir à. lui comme une\nréponse.\n  (A suivre.)                                HENRI   DAVIGNON.\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "R E N É DETHIER\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": ""}, {"page_pdf": 496, "texte": "                           René Dethier\n\n                   RENÉ Dethier, le jeune et ardent directeur de la revue littéraire\n                     de la Jeune Wallonie, vient de mourir à Marchienne-\n                     au-Pont. Nous croyons ne pouvoir mieux lui rendre hom­\n                     mage qu'en reproduisant le passage de la vibrante oraison\n                     funèbre: dans lequel Joseph Chot a résumé la carrière si\n                     active du regretté défunt :\n                        « La générosité, la bravoure, le bel emportement fier\n                     et impétueux, l'affection, l'amitié, l'amour, l'intelligence\nclaire et lucide, l'ardeur inlassable au travail, telles étaient les qualités de ce\njeune esprir d'élite. '\n   » A 17 ans, il apparaît muni de ces dons précieux qui annoncent le talent\ninné. Il veut être journaliste. Sa plume déjà est alerte, vive, féconde; son\nstyle est souple, imagé, élégant.\n   » L'art et la littérature le passionnent. Il crée, à 19 ans, la revue La Jeune\n Wallonie dont il fut l'âme jusqu'au dernier moment puisque, une heure avant\nde mourir, il dictait encore à sa fentme une dizaine de lettres destinées à ses\ncollaborateurs.\n   » Les soins que nécessitait la Jeune Wallonnie n'empêchèrent pas Dethier\nd'aller conférencier à travers le pays; puis il fut à Paris, dans le Midi où il\nfut bien accueilli par Mistral. Mais la maladie révèle ses premiers symp­\ntômes. Un accroc l'oblige à partir pour l'Algérie. Incapable là-bas de\nsatisfaire complètement aux ordres des médecins qui lui prescrivaient le\nrepos le plus complet, René Dethier fait à Alger de multiples causeries sur\nles écrivains belges. Il revient au pays avec de nouvelles forces. Il paraissait\nguéri.\n   » La vie, le bonheur souriaient au jeune publiciste. Mais sa fièvre de\nlabeur le reprit plus intense, plus active. Chaque semaine, il envoie de\nmultiples chroniques aux journaux et revues; il publie des brochures, des\nétudes sur les écrivains belges ; il fait plus et rêve une chose insensée : il veut\nreconstituer les anciennes Cours d'amour du moyen âge. L'entreprise était\npérilleuse. Et cependant, les réunions de Marcinelle, Lobbes, Ostende et\nSpa furent plus que des tentatives.\n   » En octobre dernier, Dethier s'était mis avec moi à la tâche pour rédiger\nune Histoire des Lettres françaises de Belgique. Ce livre, après mille contre­\ntemps, paraît au moment où mon collaborateur s'en va. J'ai pu, quelques\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "418                              DURENDAL\n\n\njours avant sa mort, lui mettre dans ses mains déjà froides le premier exem­\nplaire non broché de ce livre, notre enfant commun, où vibre, dans les pages\nque René écrivit à la gloire de nos jeunes écrivains belges, tout son bel\nenthousiasme.\n    » Mais déjà, au début de l'hiver, la santé de notre ami fléchissait.\n    » C'en était trop! De tels excès de travail, de telles imprudences l'ache­\nvèrent. Quand, conscient enfin de sa faiblesse, René voulut partir pour\n Madère, il était trop tard. Arrivé à Bordeaux, ses forces le trahirent. Il dut\nrevenir.\n    » Et à présent, ô vous, ses amis, qui avez pu, comme moi, apprécier cette\nâme sensible, réellement bonne, pleine de poésie et de tendresse, laissez-moi\nrépéter sa noble et dernière action. Ouvrez le numéro de juin de la Jeune\n Wallonie; lisez avec moi cette page, sa dernière, que Dethier écrivit sur son\nlit de douleur. C'est une lettre ouverte au Ministre des Sciences et des Arts.\nLe malade supplie M. Descamps-David de se souvenir du grand artiste\noublié, là-bas dans la Campine, de Jakob Smits!\n    » Toute l'âme de René Dethier, avec son bel enthousiasme, sa bonté, sa\ncandeur, sa maladresse aussi peut-être, mais combien excusable! se trouve\ndans ces lignes!\n   » René fut bon jusqu'au dernier moment. Il est mort au champ d'honneur,\nla face tendue vers la lumière, l'œil clair, flamboyant d'idéal...\n   » Ces quelques mots diront mal ce qu'était le jeune champion de lettres\nque nous avons perdu. Il faut avoir pu vivre avec lui, avoir goûté le charme\nde sa société, pour savoir combien ce cœur renfermait de bonté et d'af­\nfection. »\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "Le \" Salon des Lettres „ à l'Exposition\n\n                  ON l'inaugura l'autre jour. En vérité, ce n'est point d'accès\n                    facile; il faut errer à travers les produits de nos fonderies\n                    nationales, « méandrer » autour des carrosseries de nos\n                    fabricants d'automobiles, contourner les accessoires divers\n                    de nos armées, affronter les statistiques murales de l'éco­\n                    nomie politique — avant de pénétrer dans le « Salon des\n                    Lettres »...\n                        Cette promenade, qui n'est préparatoire que par con­\ntraste, fait apprécier d'autant plus l'intimité familiale et le bon goût exquis\nqui sont comme l'atmosphère du joli coin discret que la Littérature parvint\nà conquérir — avec quelle peine! — dans le tumultueux, bruyant et effarant\nensemble du « rendez-vous des nations ».\n   Un « home » clair, aux teintes sans heurts, dû au talent distingué de\nl'architecte Snyers; d'aimables frises déroulant, au haut des murs, des\npaysages synthétiques de Flandre et de. Wallonie; les tympans des portes\nproférant de lapidaires devises, empruntées aux œuvres d'Emile Verhaeren\net de Guido Gezelle; et, tout autour de la salle, des portraits... Littérateurs\nd'expression flamande, Littérateurs d'expression française et Littérateurs\nd'expression wallonne voisinent dans une fraternité qu'on souhaiterait plus\ncontagieuse au dehors ; le présent se mêle au passé, dans la trêve des luttes\nanciennes; tout au plus les contrastes des procédés des peintres soulignent-\nils les divergences d'idéal littéraire entre leurs modèles; non loin du vieux\nrégent solennel que fut Charles Potvin, œuvré à la manière compassée d'il\ny a quarante ans, voici la tête « impressionniste » d'un critique qui lui fut\nimplacable; Charles Tardieu et Prosper de Haulleville — dont les plumes\ns'entrechoquèrent souvent — se touchent du cadre; mais ce Haulleville est un\nHaulleville amorphe, sans la mobilité des traits et la frémissante et gamine\nraillerie des yeux qui demeurent dans notre souvenir... Bien plus vivant que\nle a cher baron », dans la toile de Hermans, est le Georges Rodenbach de\nMlle d'Anethan : a travers le voile de brume songeuse qui tamise la physio­\nnomie du poète, comme on revoit — à un quart de siècle ! — le dandy fier\net distant qui promenait, à Gand, sous les arbres de la place d'Armes, ses\ncravates flottantes et son haut-de-forme gris I Proche de Rodenbach, voici\nson chef de file, Max Waller, alors que déjà la chlorose avait marqué de son\nsigne le turbulent conquistador; et voici, en face, son frère d'armes, Francis\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": " 420                               DURENDAL\n\n\n  Nautet, le premier historiographe de notre Renaissance littéraire... Devant\n cette silhouette si élégante et un peu fade — pinxit Léon Herbo — quelle\n poignance de penser que, pour n'avoir voulu être qu'un homme de lettres,\n Nautet mourut littéralement de misère ! Meilleur fut le sort d'Octave Pirmez :\n en compensation de la méconnaissance, il possédait des rentes et il arbore ici\n une distinction de grand seigneur, efféminée et mélancolique — comme son\n art. Son coprécurseur, André Van Hasselt, a moins l'air d'un poète, lui, que\n d'un homme d'Etat de la Restauration — puisqu'il ressemble étonnamment à\n feu Thonissen !\n    Parmi les vivants, deux portraits concentrent l'attention : Lévêque a fixé\n un Picard au repos, les yeux clos — c'est presque une gageure! — et Claus a\n campé, dans un rutilant paysage de Flandre, le plus fougueux Lemonnier\n — c'est plus qu'un symbole ! Il y a encore Giraud, Gilkin, Verhaeren — un\n Verhaeren très embêté d'être là — et un Georges Ramaekers, dont la belle\n tête jeune et fière redime heureusement la solennité de la redingote. Le\n Georges Virrès — par Beauck — bien qu'un peu raide, a du caractère.\n    Dans le compartiment des Flamands, on salue avec une gratitude atten­\n drie la bonne figure paternelle de l'incomparable ancêtre à histoires que fut\n Conscience, et aussi, le masque si expressif de Hugo Verriest... Le curé\n d'Ingoyghem — n'en doutons pas — parle avec une exaltation enthousiaste\n de son élève Albrecht Rodenbach, dont Lagae expose, non loin de là, le\n buste à la fois impérieux et méditatif.\n    A côté des figures des écrivains, d'autres souvenirs évoquent leur œuvre\n commune; ici, ce sont des manuscrits : les feuillets jaunis du « Thyl Uylen­\n spiegel » de De'Coster, la masse compacte de la « Belgique » de Lemonnier,\n lès fines et soigneuses « parties de mouches » de la « Bruges la Morte n de\n Rodenbach... Puis des lettres, dont une, bien amusante, de Haulleville,\n déconseillant à un jeune Gantois de poursuivre à Gand la notoriété littéraire,\n Gand étant la ville des orchidées, la fleur artificielle par excellence ! Ailleurs,\n ce sont les Revues — toute la collection des revues littéraires, aujourd'hui\n disparues... Touchantes reliques vers lesquelles les écrivains se penchent\n avec une mélancolique complaisance et auxquelles ils sourient, désabusés,\n comme à de petites tombes puériles de leurs rêves et de leurs illusions. Nous\n distinguons le « Magasin littéraire », le « Drapeau » — toute notre jeunesse!\n Et au-dessus de la vitrine où dort, dans le linceul de sa couverture bizarre­\n ment gothique, le « Magasin littéraire », s'incline le portrait de celui qui fut\nvraiment l'âme de cette œuvre de bel et juvénile prosélytisme chrétien et artis­\ntique : Jean Casier!\n   L'inauguration du Salon des Lettres fut ce qu'elle devait être, simple,\ndéférente, cordiale. Les amis des Lettres y assistèrent nombreux. Il n'y eut\nni banquet ni lunch, et Bruxelles-Kermesse dispensa la Littérature d'une\nfarandole en son honneur. Ceux-là, seuls, prirent la parole qui avaient\nautorité à parler au nom de l'Art : le Ministre des Sciences et des Arts et\nM. le sénateur Braun, président de la Section; l'un et l'autre célébrèrent, en\ntermes sincères et dépourvus de rhétorique spéciale d'exposition, le vaillant\neffort littéraire de ces trente dernières années et le rayon nouveau qu'il a mis\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "              LE « SALON DES LETTRES » A L'EXPOSITION                       421\n\n\nau front de la Patrie... Tous deux aussi rendirent témoignage à la tenace et\nintelligente initiative des principaux artisans du « Salon des Lettres » — et,\nà ce moment, la reconnaissance de tous les auditeurs se tourna vers M. Cyrille\nVan Overbergh, et vers son actif lieutenant, M. Auguste Rouvez.\n   C'est à eux, à leur enthousiasme persévérant, que lès littérateurs de notre\npays sont redevables de cette « réalisation commémorative » si originale et à\ncertains endroits si émouvante — puisque tout un passé d'ingrat labeur intel­\nlectuel revit en elle -r- et vis-à-vis de laquelle, après une approbation chaleu­\nreuse, il sera permis d'exprimer ce regret que, synthèse de notre mouvement\nlittéraire, elle disparaisse, hélas! avec l'Exposition qui lui donne un asile\ndiscret et qu'elle se disperse en même temps que les « attractions » à névroses\nde la Plaine des jeux!\n   Tout au moins, MM. Van Overbergh et Rouvez ont-ils le rare mérite\nd'avoir, à la glorification de nos Lettres, tenté une maquette que l'avenir,\nselon le souhait de M. le sénateur Braun, transformera en monument\ndéfinitif.\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": "     La visite du Roi et de la Reine\n                    an Salon des Lettres\n\n\n\n               CE fut une belle journée pour notre littérature, une\n                 journée de réconfort que celle du 6 juillet, où\n                 fat inauguré la série des conférences du Salon\n                 des littérateurs à l'Exposition internationale.\n                  La séance revêtait le caractère d'une manifes­\n                 tation nationale par suite de la présence du Roi\n                 et de la Reine. Le peuple belge tout entier y\nétait en quelque sorte représenté dans son chef qui venait\nrendre un hommage public de sympathie et d'admiration à nos\nécrivains. Et voilà que déjà les espérances que nous avions\nmises dans notre jeune Roi, lors de son avènement au Trône,\nse réalisaient.\n   Souvenez-vous de la soirée du 14 novembre 1908. Ce fut une\nsoirée inoubliable, une soirée triomphale, une soirée histo­\nrique que cette soirée, où à la veille de monter sur le Trône,\nle Prince Albert allait présider l'installation de la Société des\nAmis de la Littérature. Rappelez-vous le discours sensationnel\ndu Prince faisant en public un éclatant éloge d'un de nos plus\nfastueux poètes et saluant avec respect et avec amour les noms\nde tous nos écrivains. Des acclamations vibrantes répondirent\ndans toute la salle au geste du Prince, quand il remit au poète\nla croix d'officier de l'ordre de Léopold. Ce fut une date que\nce jour-là, celle de la reconnaissance officielle de notre littéra­\nture par le Prince héritier du Trône dans l'Hôtel de ville même\nde la capitale du royaume, en présence du Ministre des Beaux-\nArts, du Bourgmestre et des autorités communales et de plu­\nsieurs milliers d'auditeurs.\n   Et voici que devenu Roi, Albert I s'est empressé de saisir la\n première occasion pour nous montrer à tous que l'engagement\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "  LA VISITE DU ROI ET DE LA REINE AU SALON DES LETTRES         423\n\n\nqu'il a pris comme Prince d'encourager nos Lettres belges, il le\nreprend comme Roi en face de toute la nation, en ajoutant à sa\nparole l'importance que lui donne le prestige de la royauté.\n   Nous avons la conviction profonde que le Roi tiendra parole\net qu'il secondera autant qu'il est en son pouvoir les efforts de\nnos écrivains. Il saura, — en prêchant d'exemple — comme il\nvient de le faire, donner dans son pays, durant son règne, à la\nlittérature, la place qu'elle n'a jamais eue en Belgique — et qui\nlui revient cependant de droit — c'est-à-dire la première. Telle\nétait bien la signification de l'initiative royale en cette circon­\nstance, ainsi que le faisait ressortir Emile Verhaeren lorsqu'il\ndisait au Roi : « Pour la première fois, un chef d'État, vous,\nSire, avez mis devant le pays attentif et incliné, notre littéra­\nture à son rang. »\n\n   La séance du 6 juillet était présidée par le poète Verhaeren,\nqui se fit un devoir de saluer lui-même leurs Majestés Royales\nau nom des écrivains belges auxquels ils venaient faire visite\nchez eux, dans leur maison, si je puis m'exprimer ainsi.\nDémarche d'autant plus gracieuse qu'ainsi que le maître le dit\ndans sa pittoresque allocution : « Aucune obligation protoco­\nlaire ne faisait un devoir officiel au Roi et à la Reine de rehaus­\nser du moindre éclat royal l'inauguration de la section des\nLettres de l'Exposition. » Et Verhaeren fit bien ressortir la\nvraie note de cette solennité en ajoutant :\n   « Les gens de pensée qui vous reçoivent redoutent d'ordi­\nnaire les cérémonies où la pompe est de règle, mais qu'ont-ils\nà craindre de votre simplicité, de votre cordialité et de votre\nbonne grâce. Vous leur apportez ces qualités si franchement\nnationales dans la main solide ou fine que vous voulez bien leur\ntendre.\n   » Certes, ils sont aptes à tourner de belles phrases élogieuses\nmais ils se reprocheraient, comme une faute de goût de hausser\ndevant vous trop vivement le ton et d'avoir recours à quelque\nrhétorique empanachée pour vous affirmer leur sûre et una­\nnime sympathie.\n   » Ils souhaitent que vous l'éprouviez surtout, Sire, dans la\nbonne et heureuse atmosphère qui vous entoure ici et dans la\ndéférence sans contrainte ni mensonge dont vous êtes l'objet.\nOh! comme vous pouvez sentir, à cette heure, combien les écri-\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "424                           DURENDAL\n\n\nvains belges sont heureux non pas t a n t d'être protégés que\nd'être lus et aimés par vous, et comme eux à leur tour sentent\navec orgueil et joie combien vous, leur nouveau Roi, h a u t e m e n t\net franchement, vous leur plaisez, et votre compagne, Sa\nMajesté la Reine, qui répand sa grâce et son charme sur tout\ncela. »\n    Au discours de cordial accueil, adressé par M. E m i l e Ver­\nhaeren à nos jeunes Souverains, le Roi répondit par des paroles\nqui méritent d'être consignées dans les archives de notre histoire\nlittéraire.\n    « Vos charmantes paroles, Monsieur Verhaeren, me touchent\nprofondément, et la Reine se joint à moi pour vous en remer­\ncier de tout cœur.\n    » N o u s sommes particulièrement heureux, Messieurs, que ce\nsoit le poète de « T o u t e la F l a n d r e » qui nous souhaite la bien­\nvenue au milieu de vous, parce que l'occasion nous est ainsi\ndonnée de lui témoigner une fois de plus toute notre a d m i ­\nration.\n    » L e s œuvres d'Emile Verhaeren ont magnifiquement glorifié\nle sol natal. Poète vraiment belge par la puissante expression\nde nos forces ataviques et des caractères de notre race, n'est-il\npas en même temps un poète mondial célébrant la vie h u m a i n e\ndans ses manifestations les plus ardentes?\n    » Après avoir salué une des gloires de la littérature belge, je\nne puis assez vous dire, à tous, Messieurs, le plaisir que\nj'éprouve à me trouver parmi vous et combien je suis sensible\nà l'accueil chaleureux d'hommes de lettres venus des diffé­\n rentes parties du pays pour participer à cette fête de l'art.\n    » L a Reine et moi, nous nous sommes fait un très agréable\ndevoir de nous rendre à votre gracieuse invitation.\n    M: Je félicite les Amis de la L i t t é r a t u r e d'avoir aménagé ce\n salon littéraire au milieu de la section d'enseignement de\n l'Exposition. T o u s les degrés de l'effort intellectuel imposé à\n la jeunesse se trouvent réunis ainsi autour de nous, depuis\n l'école primaire j u s q u ' à l'Université. Ici, au centre, est le\n domaine de la pensée et de l'idéal, ce domaine où, dans toute\n l'indépendance de leur talent, les écrivains sont les interprètes\n des plus hautes aspirations qui doivent embellir la vie de la\n nation et en éclairer l'âme.\n     » De même que les peintres fixent sur des toiles immortelles\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "  LA VISITE DU ROI ET DE LA REINE AU SALON DES LETTRES            425\n\n\nles images de la vie, de même l'écrivain, traduisant en des\nœuvres saines et fortes les sentiments du peuple, synthétise l a\nnation dans ce qu'elle pense, ce qu'elle espère, ce qu'elle\nsouffre, ce qu'elle crée par un incessant labeur.\n   » Dans notre passé, le souvenir des plus grandes époques est\nresté vivant grâce à l'universelle renommée de nos écoles de\npeinture et de nos incomparables architectes. U n e pléiade\nd'artistes honore encore le nom belge, mais, jamais, nous\nn'avons eu une efflorescence littéraire égale à celle d'aujour­\nd'hui. Il s'affirme actuellement, dans ce pays, un effort esthé­\ntique intense et prodigieux qui, désormais, fait partie de\nla vie de la nation et sera une des gloires de la Belgique con­\ntemporaine.\n   » C o m m e on l'a si bien dit, il y a des œuvres de la pensée\nbelge qui resteront des m o n u m e n t s durables de notre génie\nnational, de même que les cathédrales, les beffrois et les hôtels\nde ville de nos vieilles cités.\n   » L e brillant renouveau de nos lettres, Messieurs, vient à\nson h e u r e ; n'est-il pas le vrai couronnement de l'extraordinaire\ndéveloppement de nos industries et de notre commerce?\n   » Ce qui me réjouit particulièrement et ce qui doit nous\nréconforter, c'est de voir unis par une franche cordialité les\nreprésentants de nos langues nationales. Ils affirment ainsi\nque, tout en s'exprimant différemment, ils n'en sont pas moins\nBelges de cœur et d'âme, exaltant, avec une égale ardeur, le\ngénie de nos deux races.\n   » L e pays tout entier est avec vous, Messieurs; il vous com­\nprend, il suit vos efforts et partage votre idéal; il rend\nhommage à votre labeur immense et fécond; j ' e n suis heureux,\ncar, grâce à vous, la Belgique donne fièrement l'exemple d'un\npeuple prenant sa large place dans les plus nobles domaines du\ngénie h u m a i n . »\n   On devine l'enthousiasme avec lequel toute l'assemblée\napplaudit à cet h o m m a g e vraiment royal, c'est le cas de le dire,\nrendu par le Souverain de la Belgique à ses écrivains.\n   L e discours du Roi fut suivi d'une séance littéraire ou\nprirent successivement la parole E d m o n d Picard pour glorifier\nles littérateurs belges d'expression française, l'Abbé Verriest\npour magnifier la poésie flamande et le professeur Chauvin, de\n Liége, pour nous dire le charme des lettres de Wallonie.\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": "426                        DURENDAL\n\n\n\n   A l'issue de la séance littéraire, nos Souverains s'entre­\ntinrent familièrement pendant quelques instants avec nos\nprincipaux écrivains qu'ils se firent présenter, après quoi ils se\nretirèrent au milieu des acclamations sympathiques de toute\nl'assemblée, qui emporta un souvenir exquis de cette fête si\nintime dont toute roideur officielle était exclue.\n\n                                             HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 506, "texte": "                      Gazette des Livres\n\nFénelon et Bossuet, — Taine, — Sainte-Beuve. — Les\n  -Romanciers            de   Wallonie            : Louis   DELATTRE   et   GEORGE\n  GARNIR.\n\n   Comme l'autre année Racine, M. Jules Lemaître a depuis remis Fénelon à\nla mode; et l'attention s'est particulièrement fixée sur le duel émouvant entre\nM. de Cambrai et M. de Meaux — comme on disait au grand siècle — et dont\nMadame Guyon fut l'occasion et dont le quiétisme fut l'objet. C'est une page\nd'histoire hautement intéressante — et si humaine, puisque saturée à la fois\nde conviction, de passion ou d'intrigue! La bonne foi et la sincérité de l'un\net l'autre des adversaires, leur culte de la vérité, ne sont point en cause — et,\nen dépit de quelques véhémences de langage du côté de Bossuet, le débat se\nmaintint aux hauteurs de la doctrine. Mais autour des deux antagonistes,\nquel grouillement de manœuvres équivoques : Madame de Maintenon s'en\nmêla, qui se connaît en détours insidieux, et aussi Port-Royal dont ce ne\nfut point le premier geste d'agent provocateur.\n   M. Henry Brémond vient de nous conter, dans un livre aussi documenté\nque vivant, cet incident immortel; et s'il prend nettement et vigoureuse­\nment parti pour Fénelon — le titre du volume l'indique : Apologie pour Féne-\nlon (i) — il parle du moins de Bossuet avec la déférence due au génie, même\nquand la passion l'égaré, et fait ainsi une leçon indirecte et méritée à certains\n « Bossuettistes » qui furent, envers Fénelon, durs jusqu'à l'inconvenance. A\nceux qui sans prendre parti dans cette dispute dogmatique, considèrent sur­\ntout le conflit du quiétisme comme une merveilleuse joute littéraire entre le\nbon sens armé de combativité et la distinction vêtue de souplesse, l'œuvre de\nM. Henry Brémond donnera la joie d'une palpitante et mouvementée recon­\nstitution historique — où la sûreté sèche du renseignement est rachetée par\nl'analyse la plus fervente et la plus animée... C'est un rare plaisir de voir\nbatailler ainsi pour le quiétisme, avec un si grand mépris du détachement et\nune belle humeur si ferraillante !\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n  A la lignée des belles âmes cherchant le vrai — tels Bossuet et Fénelon —\nest il téméraire de rattacher H . Taine? Et au même titre que ceux-là qui\n\n  (1) Paris, Perrin, 1910.\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "428                                    DURENDAL\n\n\n\nont combattu, pendant toute leur vie, pour une vérité dès l'aube possédée, ne\nfaut-il pas admirer et vénérer celui qui voua une longue et dure existence à\ngraviter tenacement des ténèbres originelles vers la lumière pressentie? Il n'y\neut pas au XIXe siècle de destinée plus laborieusement et plus probement\nexemplaire que celle de T a i n e — et si l'éternité est le salaire de la b o n n e foi,\nTaine aura largement mérité son salaire. Observateur scrupuleux et recon­\nstructeur puissant, il a créé des synthèses sociales, dont b e a u c o u p sont discu­\ntables; tout au moins eut-il le rare mérite de restituer à u n e époque désem­\nparée le sens de la tradition, et si grâce à lui, ce sens de la tradition s'est\nincorporé aux meilleurs esprits de ce temps — à c e u x qui apparaissent dé plus\nen plus comme les inestimables réserves de l'avenir — il ne faut-point douter\nque la société est redevable de ce bienfait à la magie du verbe dont Taine sut\nrevêtir ses idées! Cet âpre tempérament de bénédictin laïc avait — à la can­\ntonade — des trésors de sensibilité qu'il celait p u d i q u e m e n t , mais qui,\nmalgré lui, a u contact de la beauté, jaillissaient en un incomparable lyrisme.\n« E t comme par miracle, voici que des coins de paysage s'évoquent, des sym­\nboles se dessinent. T o u t e une poésie sort des pages, circule à travers les con­\ntours des démonstralions. Cette poésie reste parfois philosophique : c'est alors\nl'ardente et h a u t a i n e lumière qui blanchit les sommets de la méditation\nabstraite; parfois pourtant et peut-être lasse d'avoir contemplé « l'axiome\néternel au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible », cette pensée\nredescend de la m o n t a g n e . A son appel, la vie accourt et s'empresse, c'est u n\nchaos de lumière où l'on perçoit toutes les n u a n c e s , un « tumulte où l'on\nentend une h a r m o n i e ». Ainsi parle M. Charles Picard, d a n s un essai sur\n H . T a i n e (1), que l'Académie française vient de couronner et qui apparaît\nvraiment comme u n admirable raccourci de la psychologie du grand savant-\nartiste. E t si de cette sensibilité i m p a t i e m m e n t contenue de T a i n e il fallait\nu n e autre démonstration que ses différents Voyages, et tels fragments des Ori-\ngines, « où la phrase bondit r a u q u e , effrénée, sauvage, à travers la buée s a n ­\nglante qui fume hors des pages de la R é v o l u t i o n » on la trouverait dans ce\nroman inédit, Etienne Mayran (2), qui vient de paraître, avec u n e préface de\n M. P a u l Bourget.\n   Etienne Mayran fut écrit par T a i n e , a u seuil de la maturité, comme une\nhalte dans ses travaux philosophiques et scientifiques. L e roman relève d u\nprocéde mi-autobiographique et mi-imaginatif et constitue une contribution\nde haute valeur à ce genre où excellèrent Jules Vallès, par son âpreté. et\nAlphonse Daudet, par sa délicatesse, et q u ' o n pourrait intituler les «Mémoires\ndu potache ». E t i e n n e Mayran est u n frère du Petit Chose et de Jacques Ving-\ntras — moins « bleu » que le premier, moins a p p u y é que le second : T a i n e a\nétudié l'éclosion de la pensée chez l'adolescent dans u n minable milieu de\ncompression scolaire, avec la m ê m e rigueur pénétrante et nerveuse qu'il\nvouait à démêler la psychologie d'un p e r s o n n a g e de la R é v o l u t i o n . Il pro-\n\n\n\n  (1) Paris, Perrin, 1910.\n  (2) Paris, Hachette.\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "                             GAZETTE DES LIVRES                                    429\n\n\ncède par des séries d'observations successives, groupées ensuite en des syn­\nthèses auxquelles son styleà reflets métalliques d o n n e les contours et laflamme\nde la vie. C'est d'une éloquence sobre, mais combien p r e n a n t e dans sa rigide\nsimplicité!\n    P o u r q u o i T a i n e déserta-t il, au tiers du chemin, l'œuvre entreprise et\npourquoi Etienne Mayran ne fut-il jamais achevé? M. P a u l Bourget donne,\nde cet a b a n d o n d'un livre qui s'annonçait si magistral, différentes raisons dont\nvoici bien la meilleure : T a i n e s'apercevait, à mesure des pages, que ce roman\ndevenait sa propre histoire, qu'une confusion de plus en plus complète et (de\nplus en plus intime s'opérait entre E t i e n n e Mayran et son biographe. Or,\nu n e telle littérature personnelle devait répugner à cet a m a n t passionné de\nl'objectivité; et Etienne Mayran, ainsi conçu et compris, risquait de mettre dans\nl'œuvre entière de T a i n e la tâche d'une contradiction... E t par coquetterie de\nlogique, T a i n e renonça... A en juger pour ce que nous connaissons du livre\ndélaissé, il est permis de dire que T a i n e , trop soucieux d'unité, a privé le\nroman français d'un exemplaire de premier o r d r e .\n\n                                         *   *\n     Il y a loin de la sensibilité ombrageuse de Taine à la sensibilité à l'encan\nde Sainte-Beuve. On se rappelle l'aventure du Livre d'Amour dont l'auteur\ncatalogua pour la postérité les moins avouables péripéties de seà aventures\namoureuses avec la femme de son plus illustre a m i . C'est à croire vraiment\nqu'on n'en finira jamais avec la révélation des polissonneries de l'écrivain de\n Volupté ! Car voici que, patient et méticuleux fureteur du R o m a n t i s m e , et qui\njoua déjà maints tours très légitimes à Sainte-Beuve, M . Léon Séché, en\npubliant aujourd'hui les lettres de M m e d'Arbouville (1) met à nouveau en\nfort vilaine posture l'incorrigible paillard. L e texte des lettres écrites par\nSainte-Beuve à cette « Muse r o m a n t i q u e » n'existe probablement plus,\nmais à en juger par les réponses que ces lettres provoquèrent, nous pouvons\nprésumer de leur contenu : Sainte-Beuve fit, par les mille artifices que\n.peuvent inventer la passion, la jalousie et le dépit, le siège de ce cœur\nde femme que sa sensualité voulait réduire, à merci. Cette fois l'entreprise,\ndont la littérature n'était que le prétexte devait échouer, car l'assaillant se\nheurta à u n e inébranlable fierté de femme et à u n e souveraine p u d e u r\n d'épouse. F i n e , spirituelle, lettrée, M m e d'Arbouville se plaisait à la conver­\nsation parlée ou écrite de S a i n t e - B e u v e ; et si elle ne tira pas sa révérence\n au critique dès ses premières impertinences amoureuses, c'est que peut-être\n elle tira vanité, devant le m o n d e , de l'amitié d'un h o m m e célèbre. Du moins\n eut-elle cette excuse d'avoir d o n n é pour contrepied à une correspondance\n de Lovelace u n e correspondance d ' E g e r i e . Les lettres de M m e d'Arbouville à\n Sainte-Beuve fleurent bon l'honnêteté — u n e honnêteté à la fois vaillante et\n i r o n i q u e ; on pourrait leur donner comme sous-titre : « Comment une femme\n se défend — et comment après s'être défendue, elle prend à son tour\n\n\n   (1) Paris, Mercure de France, 1910.\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": " 430                                    DURENDAL\n\n\nl'offensive et profite de sa supériorité morale pour faire au tentateur de\nhautes leçons de convenance et d'amusantes leçons de résignation. » Il y a\nmême, p a r m i ces lettres de M m e d'Arbouville, u n e admirable leçon de\nreligion — écrite le Vendredi saint — et qui, idées et style, émeut et trans­\nporte c o m m e une page radieuse et convaincante d'apologétique chrétienne.\nQ u ' a u c u n e de ces leçons n'ait profité à Sainte-Beuve et qu'en présence d'une\ntelle â m e , il n'ait songé qu'à la bête à satisfaire, cela prouve u n e fois de plus\nque le plus grand critique du XIXe siècle en fut aussi le plus vilain bon­\nh o m m e !...\n                                               *\n                                           *       *\n    Rien n'est de nature — je l'ai déjà dit souvent — à mieux servir le déve­\n loppement de notre personnalité nationale, que la tendance de jour en jour\n plus accentuée, de la part de nos écrivains, à situer leurs œuvres dans des mi­\n lieux en conformité avec leurs origines raciques ou leurs souvenirspersonnels.\n    L'originalité d ' u n e littérature est faite, sous l'égide d'une pensée large­\n ment h u m a i n e , de l'harmonisation de décors régionalistes. U n Courouble,\n un Virrès, un des Ombiaux, un R e n c y , u n Delattre, u n Stiernet, un Garnir\n vaudraient moins pour leur pays et pour nous, si leur psychologie de\n romanciers et de conteurs se proférait en des cadres moins particularistes et\n moins spécialisés !A cet égard, félicitons-nous de voir grandir graduellement en\n intérêt et en beauté, le mouvement d'art dont l'observation de la W a l l o n i e ,\n de ses m œ u r s et de ses sites est l'objectif. A ce mouvement, deux œuvres\n nouvelles apportent une contribution caractéristique et savoureuse : Les\n Carnets d'un Médecin de Village (1) de Louis Delattre et Les Dix-Javelles —\n Mémoires d'un conducteur de malle-poste (2) de George Garnir.\n    L'un et l'autre livres empruntent leurs décors aux sites de Wallonie, mais\nchacun de ces auteurs a u n e interprétation bien différente et bien per­\nsonnelle : la manière de Delattre est plus large, plus lyrique, plus romantisée,\ncelle de Garnir plus sèche, plus serrée, plus réaliste. Mais, des deux côtés,\nc'est une noble et exaltée ferveur pour le coin de terre qui fut le point de\ndépart de leur destinée. Et d a n s l'analyse des péripéties d'existence de leurs\ncompatriotes, la même dissemblance persiste entre les deux artistes : Delattre\na plus de couleur, d'émotion et aussi, hélas! plus de terribles hardiesses;\nGarnir a plus de ligne, plus de détachement et plus de n o r m e . Mettez d'ail­\nleurs q u ' u n médecin rencontre sur sa route des cas plus rares et des huma­\nnités autrement tragiques qu'un modeste conducteur de malle-poste — et que,\nsi pour conter ses souvenirs, celui-ci élève moins le ton que celui-là, ce n'est\nque justesse et proportion ! L'âme du docteur et celle du « vigilantier » sont,\nen tous cas, en leurs meilleures parts, pareilles : une identique amitié attendrie\npalpite en eux pour leur « petit passé » et une même et chaude tendresse les\nanime pour les héros auxquels ils se sentent fraternels — par le lien mysté­\nrieux des forces ancestrales.                           FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n  (1) Bruxelles, Association des Ecrivains belges, 1910.\n  (2) Ibidem.\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": " Une audition de \" Francisons „\n           d'Edgar Tinel, à Bruxelles\n\n                    L'AUDITION de Francisais organisée par 1'Administration des\n                       Concerts Populaires à l'initiaiive et sous la très artistique\n                       direction de Sylvain Dupuis avait attiré à la salle des fêtes\n                       de l'Exposition un auditoire aussi nombreux et choisi que\n                       compréhensif et enthousiaste.\n                          Chose étrange à dire : cette œuvre si forte, si admira­\n                       blement sincère du plus illustre d'entre les musiciens belges\n                       contemporains et sans doute la plus généreusement inspirée\n qui ait été écrite dans le domaine de l'oratorio sacré depuis les Béatitudes de\n Franck n'avait plus été exécutée à Bruxelles pendant une période de vingt et\n une années.\n    C'est, en effet, en 1889 qu'eut lieu à la Monnaie cette mémorable audition\n de Franciscus où figuraient les noms d'interprètes tels que Melba et Engel et\n dont l'impression, bien que se rattachant à un passé relativement lointain,\n est demeurée gravée dans les souvenirs en traits ineffaçables. Depuis lors,\nFranciscus a parcouru la plus glorieuse des carrières, acclamé en Allemagne,\nen Autriche, en Suisse, en Italie, en Hollande, en Amérique, partout\naccueilli avec le respect et l'admiration légitimement dus à ce poème pétri de\nfoi vigoureuse, illuminé de célestes envolées et qui traduit musicalement la\nfigure séraphique du Poverello avec cette même plénitude de vérité sentie,\navec ce même coloris doux et surnaturel qui ont conféré l'immortalité aux\ninterprétations picturales d'un Giotto ou d'un Ghirlandajo.\n   Sans doute, Tinel écrira par la suite des œuvres se prêtant à un dessin\npsychologique de caractères plus serré, plus profond, des drames sacrés qui,\ntels Godelive et Caiharina, seront construits avec plus d'ampleur et de maîtrise,\nlui offriront aussi des cadres plus vastes, mieux appropriés pour mettre en\nlumière les pouvoirs multiples de son talent si riche d'aspects divers. Et\ncependant Godelive, Caiharina doivent être considérés moins comme un\nprogrès réel sur l'œuvre première que comme l'évolution logique et féconde,\nla mise en œuvre plus complète et développée des dons si caractérisés qui\nconstituent l'art de Tinel et s'affirment dès Franciscus avec une netteté, une\néloquence, une fraîcheur et une noblesse d'inspiration qui ne seront pas\ndépassées. Ne peut-on dire que la pensée de Tinel synthétise en quelque\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": " 432                                     DURENDAL\n\n\n sorte l'âme de la F l a n d r e et les forces vives de son génie, unissant la pureté\n lumineuse et recueillie des primitifs brugeois du XVe siècle à la fougue\n robuste et éclatante des célèbres coloristes du XVIIe siècle?\n      Aux expansions largement vibrantes des grands ensembles vocaux, à\n l'effusion triomphale du Cantique du Soleil viennent s'opposer la douceur\n  merveilleuse des appels divins, des chœurs de voix surnaturelles qui,\n empreints de mysticisme ultra-terrestre, semblent descendre de sphères\n sublimes. Dès le début, Tinel d o n n e ainsi toute sa mesure. T o u t e s les énergies\n vivaces et généreuses de son âme à la fois lyrique et contemplative, il les verse\n en cette œuvre d'aurore où elles apparaissent déjà victorieusement épanouies.\n     Sans vouloir analyser ici une partition familière à tous les artistes, r a p ­\n pelons-en les pages maîtresses : la Ballade de la P a u v r e t é dont la saveur\n pittoresque et moyenageuse se rehausse d'un accompagnement orchestral\n é t o n n a m m e n t suggestif, le premier dialogue entre François et les voix de\n l'Infini, l'hymne suave : Ciel! Ciel ! Ce mot ému, l'avez-vous entendu?, la sym­\n phonie puissante et de m o u v e m e n t si tragique qui, au début de la seconde\n partie, exprime l'horreur des guerres et le deuil de l'Église à la veille du\nXIIIe siècle et de son prodigieux r a y o n n e m e n t , le contraste épique et saisissant\n entre le Génie de l'Amour et lé Génie de la H a i n e , le Génie de la Paix et le\n Génie de la G u e r r e , puis ces trois chants de la Pauvreté, du Soleil et de\n l'Amour, si totalement différents l'un de l'autre et qui t r a d u i s e n t chacun en\nson accent p r o p r e , avec autant de vérité que de profondeur et d'émotion, et\n sous sa triple manifestation, amour des h o m m e s , a m o u r de la nature, amour\n de Dieu, toute la psychologie radieuse de François d'Assise, celte person­\n nalité u n i q u e dans l'histoire de l'âme h u m a i n e .\n     La troisième partie offre u n e n c h a î n e m e n t ininterrompu d'impressions\nfortes, nobles et touchantes. Redirons-nous la fraîcheur délicieuse de\nl'Angelus dont l'inspiration naïve, qui fait songer à F r a Angelico, se pare de\nsonorités virginales et limpides, la gravité majestueusement émue des adieux\nde F r a n ç o i s à ses disciples, l'entrée du saint aux parvis éternels saluée par\nu n c h œ u r de séraphins qui plane d o u c e m e n t sur u n a c c o m p a g n e m e n t\norchestral où fleurissent des harmonies heureuses, pleines de lumière et de\ntendresse? E t cette page grandiose du Cortège funèbre dont la simplicité\nauguste et douloureuse fait monter aux lèvres de l'auditeur le nom sacré de\nBeethoven ? Enfin les accents désolés des Franciscains et des Clarisses s u p ­\nposant au chœur de jeunes filles qui chantent joyeusement l'émancipation\nsouhaitée de la mort bienfaisante et libératrice, avec tout le splendide cou­\nronnement de l'apothéose finale?\n    M. Sylvain Dupuis avait a p p o r t é tous ses soins, toute son activité, toute\nson intelligence à la réussite de celte solennité artistique, soucieux d'assurer\nà Franciscus u n e réalisation parfaite et d'en exprimer, les significations rayon­\nn a n t e s . L'orchestre fut plein de vigueur et d'élan, les chœurs angéliques\neurent des sonorités ravissantes. M. Girod chanta le rôle de Franciscus en\nvéritable artiste, avec une pureté de diction, un charme ému et expressif qui\ncompensaient ce qu'il pouvait laisser à désirer du côté de l'ampleur dans les\ngrandes envolées du Cantique du Soleil et du Chant de l'Amour.\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "               Ubi sunt duo vel tres congregati\n       in nom/ne meo, ibi sum in medio eorum.\n                              (S. Luc, c. 18, v. 20)\n\n\n\n\nL E CHRIST E N CAMPINE\n\n      JACOB SMITS\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": ""}, {"page_pdf": 514, "texte": "          UNE AUDITION DE « FRANCISCUS » A BRUXELLES                         433\n\n\n   Mme Croiza fut la digne interprète terrestre des voix du Ciel, admirable\ncomme toujours par la noblesse de sa compréhension, la splendeur généreuse\nde sa voix. Les rôles secondaires étaient excellemment tenus par MM. Dua,\nDelaye et Weldon.\n   Toutes les beautés d'ordre si élevé dont la riche éclosion assigne à Franciscus\nune place éminente dans la littérature musicale sacrée de tous les pays ont\nfait vibrer intensément les auditeurs de choix qui se trouvaient réunis ce\njour-là dans la salle des fêtes de l'Exposition. A l'issue du concert, Tinel fut\nl'objet d'une ovation enthousiaste et interminable.\n   S. M. la reine Elisabeth, dont l'âme exquise est largement ouverte à tout ce\nqui est noble et grand, autant dans le domaine de la charité que dans le\ndomaine de l'art, s'entretint longuement avec l'auteur de Franciscus lui\nexprimant toute son admiration. Et tous se sentaient doublement heureux\nce jour-là. Au bonheur d'une émotion d'art saine et haute venait se joindre\nle réconfortant spectacle du triomphe de Tinel, que d'universelles sym­\npathies entourent à juste titre, car à la couronne de grand artiste qui\nceint son front brillent deux fleurons rares et précieux, la profonde sincérité\nde l'inspiration qui dérive de la profonde sincérité des convictions et la\npure beauté de l'œuvre qui puise uniquement sa vie à la source éternelle\n de l'Idéal chrétien.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "                       LES LIVRES\n\n\nPUBLICATIONS D'ART\n\nHubert et Jean Van Eyck, par M. DURAND-GRÉVILLE. Un vol. in-4°\n   ill. — (Bruxelles, Librairie nationale d'art et d'histoire Van Oest et Cie.)\nH u b e r t V a n E y c k , le Maître du retable de l'Agneau mystique, à Saint-\n   Bavon, de Gand, par M. A.-J. WAUTERS. — (Bruxelles, Weissembruch.)\n   Il y a soixante-dix ans et plus que le polyptyque célèbre de Gand sert de\nchamp clos à la critique, scientifique ou non. D'innombrables et savants\nchampions sont venus, tour à tour, y rompre une lance, soit en faveur\nd'Hubert, soit en faveur de Jean, qui sont désignés, on le sait, par une\ninscription tracée à l'extérieur des volets — et que l'on tient pour contempo­\nraine du parachèvement de l'œuvre — comme ayant, l'un commencé, l'autre\nachevé celle-ci.\n   Mais dans quelle mesure les deux frères ont-ils coopéré, respectivement,\nà leur commun ouvrage? Qu'est-ce que Hubert a laissé à faire à Jean? Ques­\ntion insoluble sur laquelle ont pâli et continuent de pâlir nombre d'histo­\nriens d'art. Le magnifique tableau qui fait débuter la peinture flamande par\nun chef-d'œuvre s'inspire, on se le rappelle, du septième chapitre de l'Apo­\ncalypse. Il représente, notamment, la « grande multitude d'hommes de\ntoute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue que le vision­\nnaire a aperçus vêtus de robes blanches, des palmes à la main, debout\ndevant le trône et devant l'Agneau ». Sur ce point, nul doute, mais pour le\nreste, pour nous révéler, par exemple, la part de collaboration de chacun des\ndeux frères, un nouveau voyant ne serait pas d'un secours inutile.\n   Toutefois, ce n'est point que nous manquions d'opinions sur ce sujet.\nC'est plutôt leur surabondance qui nous embarrasse, en même temps que les\narguments de la plus ingénieuse subtilité dont chacune d'elles se présente\nescortée! Rares, en effet, sont les écrivains qui, comme M. Henry Hymans,\ndans sa monographie : Les frères Van Eyck, de la collection Laurens, se\ntiennent, en dépit d'une certaine propension à se prononcer pour Jean, dans\nune réserve dubitative. Attitude indécise qui, en somme, est la seule scienti­\nfique, étant donnés les termes fuyants du problème. M. Hymans, aux travaux\nduquel l'histoire de notre art est redevable de tant de découvertes heureuses,\nsait toute la fragilité des attributions privées de preuves documentaires et, en\nvieux routier de la critique qu'il est, il n'a pas voulu s'aventurer dans ce\ndomaine plein de terrains mouvants, d'hallucinations et de mirages trom­\npeurs. M. A.-J. Wauters qui, lui aussi, a beaucoup exploré ces territoires et\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "                                    LES LIVRES                                      435\n\nbeaucoup contribué à en déterminer les lieux principaux et la configuration\ngénérale, m a r q u e spirituellement dans sa brochure l'inanité des efforts des\n« meilleurs experts » pour se mettre d'accord sur la dévolution à H u b e r t et à\nJean des diverses parties du polyptyque de G a n d : « P o u r ne citer qu'un\nexemple, constate-t-il, que n'a-t-on pas écrit sur les figures d'Adam et d'Eve? »\nCrowe et Cavalcaselle déclarent « qu'elles sont, sans aucun doute, le travail\nd ' H u b e r t »; M . Seeck estime, au contraire, que c'est « Jean qui peignit cer­\ntainement Adam et E v e », ce qui est également l'avis de M M . Kaemmerer et\nF r i e d l ä n d e r . M. H y m a n s dit : « Adam et E v e peuvent être assignés avec\nassez de probabilité à H u b e r t », ce que conteste M . H u l i n : « P o u r cette\npartie du retable de Josse Vyt, dit-il, point de doute : elle est certainement\nde J o h a n n e s et non d ' H u b r e c h t . » M M . W e a l e et Salomon Reinach s'en­\ntendent de la même manière : « Les seules parties dues entièrement à J e a n ,\ndit le premier, sont celles où sont peinte Adam et E v e ; elles furent exécutées\nprobablement à Bruges », à quoi le second riposte : « J e suis porté à croire\nque la part de Jean se réduit aux deux magnifiques portraits des donateurs »,\nce qui équivaut à attribuer à H u b e r t , Adam et Eve et le reste. Les critiques\nne sont guère mieux d'accord sur les autres p a n n e a u x : telle partie ou telle\nfigure, d o n n é e tantôt à l'un, tantôt à l'autre, se voit attribuée par u n troi­\nsième, à Hubert pour le dessin et à Jean pour la peinture, tandis qu'un qua­\ntrième estime que si H u b e r t l'a peinte, J e a n a dû la repeindre. »\n     Et le savant historien, proclamant la faillite des tentatives effectuées j u s ­\nqu'ici pour résoudre le problème « à l'aide des seuls arguments tirés de la\ntechnique et des particularités de style, combinées avec un fragile ensemble\n de présomptions, de conjectures et d'hypothèses quant à l'âge, l'époque de\n formation, le t e m p é r a m e n t et l'idéal respectifs des deux peintres en cause »,\nse retourne vers les documents p o u r essayer d'en faire jaillir la certitude\ncherchée.\n     Ces d o c u m e n t s , il faut bien le remarquer, sont rares et d'une interprétation\nfort sujette à discussion. Ce sont l'épitaphe de la sépulture d'Hubert dans la\n chapelle de l'église Saint-Jean (aujourd'hui Saint-Bavon) à laquelle était des­\n tiné le retable, épitaphe copiée par le chroniqueur Marc Van Vaernewyck,\n lors de la destruction de cette chapelle; l'inscription peinte primitivement sur\n l'œuvre (1432); le journal de voyage d'Albert D ü r e r (1521); celui d'un autre\n voyageur, Joachim Miinzer de N u r e m b e r g , qui visita Gand en 1495 ; la chro­\n nique de Van Vaernewyck (1568), lequel rapporte avoir vu, exposé dans une\n gaine au cimetière, l'os du bras de H u b e r t , relique recueillie par des mains\n pieuses, lors de l'exhumation des restes du peintre ; enfin la relation du\n voyage effectué d a n s les Pays-Bas, en 1517, par le chanoine Antonio de'\n Beatis.\n     L'épitaphe et l'inscription font également un grand éloge de l'aîné des\n Van E y c k ; cette dernière établit, en outre, que H u b e r t \" commença la lourde\n entreprise que Jean acheva \". M . W a u t e r s faisant remarquer, à ce propos,\n que tout le retable est complètement achevé, sauf la robe et le manteau de\n l'ange et de la Vierge de l'Annonciation, qui sont seulement exécutés en pré­\n parations blanchâtres, conclut de ce fait que l'œuvre était presque tout à fait\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "436                                DURENDAL\n\n\naccomplie à la mort de Hubert, Jean s'étant contenté d'y « apporter les addi­\ntions indispensables ».\n    Le nom de Hubert n'est cité ni par Dürer ni par Miinzer, mais ce dernier\nécrit : « Le maître du tableau est enseveli devant l'autel », ce qui ne peut\ndésigner que Hubert, Jean ayant été enseveli à Bruges. Quant au journal de\nDürer, du texte duquel on s'est prévalu pour donner l'œuvre à Jean, il a\nété mal entendu : le grand peintre parle du Johanneslafel, ce que l'on a traduit\npar le « tableau de Jean », alors que selon l'avis très justifié de M. Wauters,\nil fallait comprendre : \" le tableau de l'église Saint-Jean ». Le chanoine de'\nBeatis, de son côté, nomme le peintre Roberto] « un maître d'Allemagne », et\nil intitule l'œuvre : l'Ascension de la Vierge. On peut supposer qu'il a aussi\nmal entendu qu'il semble avoir mal vu, ou qu'il a écrit Robertus au lieu de\nHubertus...\n   En somme, aucun de ces documents ne permet d'écarter Hubert au profit\nde Jean ; bien au contraire, le premier semble avoir constamment été désigné\ncomme l'auteur du retable jusqu'au milieu du XVIe siècle, bien que son nom\nparaisse avoir été, parfois, oublié. La vénération dont témoigne l'exposition\nau cimetière du bras de Hubert paraît à M. Wauters une preuve de plus à\nl'appui de sa thèse. Peut-être bien, mais pour notre part, la forme de cet\nhommage nous semble un peu singulière et nous eussions préféré que les\nGantois témoignassent de leur admiration pour le grand peintre en assurant\nune sépulture honorable à la totalité plutôt qu'à une partie de ses restes !\n\n                                         *\n                                        * *\n\n   M. A.-J. Wauters tient donc pour irréfutablement établie la paternité\nde Hubert Van Eyck sur le polyptyque de Gand. La thèse que soutient\nM. Durand-Gréville dans le grand et magnifique ouvrage qu'il publie chez\nVan Oest est identique. Seulement les moyens de persuasion qu'il emploie\nsont tout à fait différents de ceux qu'a adoptés, en dernière analyse,\nM. Wauters. Alors que celui-ci affirme qu'à sa conviction « la composition\nest homogène et témoigne d'une unité originelle» et que le \"coloris et l'exécu­\ntion dans leur ensemble ne comportent aucune disparate \", 1'éminent critique\nfrançais fait, si l'on peut dire, la ventilation de la part de Hubert et de celle de\nJean en se basant à la fois sur les diversités qu'il discerne dans le caractère et\ndans les procédés d'exécution des compartiments du retable.\n   Cette étude sert de point de départ à M. Durand-Gréville pour un nouveau\nclassement des œuvres des Van Eyck. Tout en admettant la supériorité de\nJean sur Hubert, il prend de celui-là pour la donner à celui-ci la plus grande\npartie des ouvrages auxquels son nom était attaché jusqu'ici. Il limite la colla­\nboration de Jean au polyptyque aux figures d'Adam et d'Eve et des Anges chan-\nteurs ; il fait passer du cadet à l'aîné la belle Annonciation de l'Ermitage et celle\ndu Louvre; la Vierge dans une église des Musées de Dresde et de Berlin, le\nSaint François stigmatisé du Musée de Turin, la Vierge au Chartreux de la col­\nlection G. de Rothschild, à Paris, etc., etc. Il attribue, au surplus, à Hubert\nles plus célèbres miniatures du Livre d'heures de Turin.\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "                                           LES LIVRES                                           437\n\n    L e criterium de M. Durand-Gréville est d'ordre tout à la fois matériel et\nspirituel. J e a n , à ses yeux, domine son frère de la taille ; la réalité, qui est la\nmatière de son art, il la recrée d a n s la puissance ; H u b e r t , lui, la recrée dans\nla douceur et la tendresse. L'œuvre de J e a n éblouit et i m p o s e ; celle de H u b e r t\nc h a r m e . L a pensée du premier était plus h a u t e ; celle du second plus\nh u m a i n e . H u b e r t avait u n e souplesse que l'inflexibilité ou la conception plus\nlucide de J e a n ne connaissait pas. E v i d e m m e n t , deux tempéraments si dis­\nsemblables n'ont pu trouver dans l'art une expression identique ou m ê m e\nanalogue. Vérité évidente et, pour M. Durand-Gréville, vérité d'expérience,\npuisqu'il a dégagé cette définition de la personnalité des d e u x maîtres de\nl'étude poursuivie passionnément depuis longtemps de leurs œ u v r e s . Mais\nl'ingénieux critique connaissait trop bien les résultats, parfois comiques,\nauxquels ont abouti les tentatives anciennes en vue de scinder les travaux\ndes Van Eyck, en se fondant sur la tendance, ou plus idéaliste, ou plus\nréaliste, d o n t ils semblaient manifester, pour se fier u n i q u e m e n t aux distinc­\ntions qu'il croyait pouvoir faire sous ce rapport. L e s œuvres incontestées de\nJ e a n lui fournissaient la possibilité d'analyser les procédés techniques de\ncelui-ci et, par le moyen de comparaisons minutieuses, celle de déceler dans\nl'œuvre confondue des deux frères ce qui n'est pas de la main du cadet. Or, il\nse trouve, au dire de M. D u r a n d , que les parties idéalistes de cette œuvre,\ncelles qui semblent nées d'une inspiration plus sentimentale, plus rêveuse,\nmoins sévère et moins positive que celle, de J e a n , se dénoncent précisément\npar u n e manière n u a n c é e , recherchée, ambitieuse d'effets de lumière qui fait\ncontraste avec la manière de Jean, impérieuse, directe, insoucieuse de pres­\ntiges accessoires de couleur, telle qu'elle se dégage de peintures comme la\nVierge Van de Paele, du Musée de Bruges.\n   Il faut r e m a r q u e r que l'auteur exclut de l'œuvre de Jean tout ce qui est\npaysage. On se rappelle que la flore de certains de ces paysages est, en\npartie, m é r i d i o n a l e ; elle c o m p r e n d , n o t a m m e n t , des chamacrops humilis, des\noliviers, des orangers, etc. Et M. Durand-Gréville, d'accord avec M. J a m e s\nWeale, déduit de cette observation que H u b e r t aurait fréquenté l'Italie,\ncirconstance dont les deux savants historiens trouveraient la confirmation\ndans certains détails de physionomie des personnages ou de structure des\nédifices rencontrés en des œuvres qu'ils attribuent à ce maître. A vrai d i r e ,\nla plupart des particularités signalées de la sorte ne paraissent guère déci­\nsives. D'autre part, si elles l'étaient, on trouverait peut-être étrange que ces\ntraces de souvenir des pays du soleil apparaissent dans les œuvres retenues\npour H u b e r t plutôt que d a n s celles laissées à J e a n , car on ne sait absolu­\nment rien de la vie et des voyages possibles du premier, alors que des docu­\nments attestent que le second a séjourné dans le Midi et n o t a m m e n t au\nPortugal...\n   Le livre de M. Durand-Gréville qui, il n'est pas i n u t i l e d e le dire, est illustré\nde superbes reproductions de toutes les œuvres citées, exercera une séduction\ncertaine sur la plupart de ses lecteurs. Il est écrit avec l'éloquence que suggère\nune conviction enthousiaste. Rien de plus persuasif que la persuasion. L a\ndémonstration qu'il fait, l'auteur en a cherché les éléments dans tous les\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "438                                DURENDAL\n\n\n Musées et toutes les collections de l'Europe, et il expose les raisons et les\nmotifs de son opinion en homme qui ne l'a définitivement adoptée qu'après\nen avoir vérifié le bien-fondé par toutes les voies possibles du contrôle et de\nla réflexion. Et l'on a vu qu'au total M. A.-J. Wauters et lui aboutissent, en\nusant de méthodes absolument contradictoires, à la même conclusion : l'attri­\nbution à Hubert Van Eyck de la totalité ou de la presque totalité du polyp­\ntyque de Gand.\n   Le document décisif, la preuve irréfragable, il n'est pas à présumer que\nl'on puisse les apporter jamais. Et les avis ou les sentiments, si considé­\nrables qu'ils soient, ne mettront jamais fin à la discussion. Fort naturelle­\nment, d'ailleurs, car le temps dont nous attendons qu'il éclaircisse peu à peu\nles obscurités de la science ne peut qu'ajouter à celles du passé. Et, sans\ndoute, cela vaut-il mieux, car si le passé était aussi connu qu'il est mysté­\nrieux, les hommes cesseraient de s'y intéresser.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nL e B r é v i a i r e d e P h i l i p p e l e B o n , reproduction des miniatures des\n   manuscrits n os 9511 et 9026 de la Bibliothèque royale de Belgique, par\n   le R. P. VAN DEN GHEYN, S. J., conservateur en chef de la Bibliothèque\n   royale. Vingt et une pages, soixante et une planches. — (Bruxelles,\n   Librairie d'art et d'histoire G. Van Oest et Cie.)\n   L'illustration des deux manuscrits qui composent ce bréviaire magnifique­\nment décoré d'encadrements, de lettrines, de miniatures petites et grandes,\nest de la main d'un artiste flamand. Nul doute, à cet égard. Mais est-ce un\nde ces artistes travaillant en France, à Paris particulièrement, que l'on a\nclassés dans l'école dite « franco-flamande », ou un artiste travaillant dans\nnos provinces, à une époque plus récente, et que, dès lors, l'on peut ranger\nparmi les maîtres de l'école flamande ou néerlandaise. M. Léopold Deliole,\nse fondant notamment sur certains détails de facture qui présentent, d'après\nlui, quelque similitude avec la manière d'André Beauneveu, penche à attri­\nbuer l'exécution de ces manuscrits à un atelier parisien du début du\nXVe siècle. M. le comte Durrieu, tout au contraire, semble porté à y recon­\nnaître l'œuvre de maîtres des Flandres, spécialement Guillaume Vrelant,\nqu'il désigne comme l'auteur probable de six des grandes miniatures qui\nornent le bréviaire. Le R. P . Van den Gheyn, examinant les opinions de ces\ndeux savants, fait observer que si la nature et l'aspect calligraphique du texte\npeuvent faire supposer que la transcription de celui-ci a eu lieu à Paris, le\ncaractère nettement flamand de l'illustration autorise à croire que le manuscrit\na reçu cette dernière en Flandre. Toutefois, il lui paraît impossible que cet\nouvrage, qui lui paraît avoir été exécuté entre 1430 et 1440, soit dû, en partie,\nà Guillaume Vrelant, dont l'activité s'inscrit entre 1458 et 1481. Et il explique\nles analogies que l'on constate entre les miniatures du Bréviaire et celles des\nChroniques de Hainaut (1467), œuvre de Vrelant (analogies qui ont déterminé\nle sentiment de M. le comte Durrieu), par le fait que, sans doute, le Bréviaire\na été enluminé dans l'atelier brugeois où Vrelant s'est initié a son art.\n   Il paraît bienqu'il faille abonder dans le sens de l'éminent conservateur en\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "                                         LES LIVRES                                            439\n\nchef de la Bibliothèque royale. On ne peut, en effet, que s'associer aux con­\nclusions auxquelles l'a a m e n é l'étude approfondie des manuscrits et qu'il déve­\nloppe avec s'a méthode et sa précision habituelles d a n s l'introduction dont il\na fait précéder cette magnifique publication.\n   Celle-ci reproduit avec u n e fidélité merveilleuse les parties essentielles d u\nBréviaire, non seulement toutes les pages qui comportent u n e miniature de\ngrand ou de petit format, mais encore celles qui offrent quelque intérêt par\nleur e n c a d r e m e n t décoratif de fleurs stylisées et par leurs élégantes lettrines.\n   L'art de l'auteur de ces miniatures est bien flamand dans sa teneur géné­\nrale, par l'allure accentuée et un peu raide de ses personnages, par la façon\ndont ils sont drapés d a n s leurs vêtements, par le décor d a n s lequel ils se pré­\nsentent et spécialement les paysages, souvent ravissants bien qu'encore con­\nventionnels. Si on compare ces conceptions à celles, imprégnées de tant\nd'influences diverses et d'un trait aussi délicieusement délicat q u e les dessins\nde Pisanello, des frères de L i m b o u r g dans les Tris riches heures du d u c de\nBerry, on leur trouvera une apparence à la fois plus r u d e et plus intime.\nL'imagination et la finesse sont moindres, mais la conviction plus g r a n d e\nou plus exprimée. On retrouve là, enfermées dans le cadre étroit de la\nminiature, toutes les scènes de la vie de la Vierge et de celle d u Christ,\nreprésentées dans la forme q u e la tradition leur avait imposée, mais souvent\navec u n e grâce originale et u n e espèce de cordialité émue qui ravissent : la\nRencontre de saint Joachim et de sainte Anne à la Porte Dorée, la Nativité de la\n Vierge, l'Adoration des Mages, la Résurrection, la Pentecôte, etc. A côté de ces\nreprésentations de la vie du Christ ou de la légende de la Vierge, il s'en\ntrouve un grand nombre d'autres, de caractère symbolique comme la grande\net belle miniature où, dans l'arbre qui se dresse derrière Jessé endormi et au\nsommet duquel apparaissent Marie et Jésus, l'artiste nous montre les rois\nd'Israël célébrant le Seigneur sur la trompette, le psaltérion, là harpe et le\ntambour, en s'inspirant, sans doute, du p s a u m e i 5 o , comme fit, vers la\nm ê m e é p o q u e , L u c a della R o b b i a , d a n s sa Cantoria du D ô m e de F l o r e n c e .\nP a r m i les illustrations des psaumes, il faut mentionner, entre autres, celles\noù le roi David est figuré devant l'arche, chantant en s'accompagnant sur\nles clochettes d ' u n carillon. Et, enfin, les planches, qui ont permis d'identifier\nle manuscrit, où Philippe le Bon est représenté, seul ou avec sa femme,\nIsabelle de P o r t u g a l , en prière devant le saint sacrement, la croix ou saint\nAndré...\n  On ne saurait trop louer l'entreprise qu'à si heureusement accomplie le\nR. P . Van den G h e y n , auquel l'histoire de la miniature est déjà redevable\nde tant de travaux précieux. E t on a plaisir à associer à cet éloge M. Van\nOest, qui a apporté à cette savante et riche publication le souci le plus\nartistique de la perfection.                                                ARNOLD G O F F I N .\n\nL'Art, la Religion et la Renaissance, Essai sur le dogme et la piété\n   dans l'art religieux de la Renaissance italienne, par J . - C . BROUSSOLLE. U n vol.\n   ill. — ( P a r i s , Téqui.)\n   Le titre de ce nouveau livre du fécond et toujours intéressant a b b é Brous-\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "                                       DURENDAL\n440\n\nsolle pose implicitement une question : l'art de la Renaissance a-t-il comporté\nou non u n e décadence au point de vue de l'expression religieuse? Cette ques­\ntion, l'auteur la résoud négativement, et il a p p u i e son opinion d'une a r g u ­\nmentation très serrée, très n o u r r i e de preuves et, la plupart du t e m p s , fort\nconvaincante. Mais il faut dire qu'il désigne sous le n o m de Renaissance non\nseulement, comme d'ordinaire, la période toute imprégnée de l'esprit h u m a ­\nniste qui a d é b u t é à la fin du XVe siècle, mais ce dernier siècle tout entier, à\npartir de l'Angelico, de Masaceio et de leurs contemporains, c'est-à-dire le\ntemps que l'on a appelé la première R e n a i s s a n c e et que l'on désignerait plus\nprécisément encore par le nom de Renaissance réaliste. Cette confusion de\ndeux époques aux tendances si contradictoires nous paraît de n a t u r e à ôter\nquelque force a u x démonstrations de l'auteur. A nos y e u x , par exemple,\non apparierait plus exactement, à certains égards, les conceptions esthé­\ntiques religieuses du XVIe siècle avec celles du XIVe siècle qu'avec celles du\nXVe siècle. Ce qui attirait surtout ce dernier, c'était l'expression de la vie\net de la réalité; ce qui c o m m a n d a i t surtout à l'inspiration des deux autres,\nc'était l'idée. Il serait excessif de dire que de Giotto à Raphaël on n'avait fait\nque de changer de scolastique ! Mais il y avait quelque chose de cela. N e\npeut-on pas n o t a m m e n t considérer comme une illustration de ce fait la r é a p ­\nparition, aux approchf s du XVIe siècle, des g r a n d s cycles dogmatiques et allé­\ngoriques, si chers au XIVe siècle et que le XVe siècle avait à peu près complète­\nment délaissés?... Qu'est-ce au fond que la Dispute du Saint Sacrement, peinte\nau Vatican par Raphaël? S o u s des apparences différentes, c'est l'Adoration de\nl'Agneau, conçue par H u b e r t Van Eyck, achevée par J e a n , et qui, d a n s ses\nparties symboliques et réalistes, semble associer, aux origines du XVe siècle,\nl'esprit déclinant d u moyen âge à l'esprit nouveau, l'esprit de vérité concrète\nqui allait — provisoirement — d o m i n e r . . .\n  L'ouvrage de M. Broussolle est de ceux qui réveillent dans la pensée\nnombre de problèmes et précisément de ceux qui touchent à l'essentiel de notre\nmentalité. De quelque côté que l'on penche, on ne le lira ni sans plaisir, ni\nsans fruit.\n                                                                      A. G.\n\nL E T T R E S FLAMANDES :\n\nBrieven aan Jan-Franz W i l l e m s ,                      toegelicht door JAN BOLS.\n  P u b l i c a t i o n de l'Académie royale flamande de Gand. — (Gand, Siffer.)\n  Alors même qu'il remplissait les charges multiples de curé d'Alsemberg,\navec u n zèle dont ses a n c i e n n e s ouailles gardent encore le reconnaissant\nsouvenir, M. J a n Bols, m e m b r e de l'Académie flamande, trouvait le moyen\nde contribuer au mouvement intellectuel flamand par toute u n e série de\npublications dont le succès a ratifié la valeur; nous ne citerons ici que son\nrecueil de cent mélodies populaires inédites (1), annotées par lui, dans\n\n  (1 ) Honiert ou de vlaamsche liederen met woorden en zangwijzen verzameld en voor de eerste\nmaal aan hel licht gebracht. Namur, Wesmael, 1897.\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "                                       LES LIVRES                                        441\n\nl'accomplissement de son devoir pastoral, d a n s quelques localités seulement\ndu B r a b a n t et de la province d'Anvers (ce qui témoigne des résultats que\ndonnerait encore une enquête méthodique sur les débris de notre folklore\nmusical); ensuite ce livre de prières avec explications (1), modèle d'exégèse\ndu culte et du rite à l'usage des simples, dont, en dix ans, quelque cent mille\nexemplaires ont été vendus et qui n'a pas m a n q u é d'être imité (2). On pense\nsi, r e n d u à la vie privée, retraité dans la paisible cité d'Aerschot d o n t le\ncollège archiépiscopal prospéra naguère sous sa direction, — on pense si\nM. Bols se repose... E n fait, nulle retraite plus laborieuse que la s i e n n e ; et\nje me trompe fort, ou l'oisiveté serait pour ce vieillard toujours vert et alerte\nla plus lassante des tâches !\n    L e volume qu'il nous envoie aujourd'hui est u n témoignage nouveau de\ncette inlassable activité. Il s'agit de la publication, sous les auspices de\nl'Académie flamande, de 562 lettres adressées à J e a n - F r a n ç o i s W i l l e m s , entre\nles années 1817 et 1846, et choisies par M. Bols parmi un millier de pièces\nmises à sa disposition par M. Félix Willems, fils du célèbre littérateur et\nphilologue.\n    Ces chiffres supposent une sélection des plus sévère, mais celle-ci se trouve\npleinement justifiée par l'intérêt intense qui se dégage de la correspondance\npubliée. D a n s des publications de ce genre, cet intérêt est trop souvent dissé­\nminé, se perd dans un fatras de puérilités intimes, de détails domestiques\ndégageant u n vague relent d'office ou de chambre de toilette. Mais M. Bols\nnous avertit qu'il a écarté tout ce qui m a n q u a i t d'intérêt ou touchait à la vie\nprivée. Aussi la figure de J e a n - F r a n ç o i s W i l l e m s se détache-t-elle ici avec\nu n relief singulièrement i n t e n s e ; et, avec elle, combien d'autres figures\ndisparues et presque oubliées, littérateurs, historiens, philologues, h o m m e s\npolitiques, personnages officiels, G a c h a r d , de Reiffenberg, Conscience, de\nCoussemaker, do Gerlache, Van Ewyck, de T h e u x , Ledeganck, Quetelet,\nSchayes...\n    L a diversité des sujets traités témoigne de l'activité multiple de W i l l e m s ,\nune des figures l t s plus intéressantes de son t e m p s . C'est toute u n e période\n de la pensée belge qui reparaît. L e mouvement des idées aux alentours d e\n i8'3o, le folklore, la bio-bibliographie flamande et hollandaise, mais surtout\nle mouvement littéraire et philologique, tout ce qui tient au passé et à l'avenir\n intellectuel du peuple flamand. N o u s y voyons combien le « m o u v e m e n t\n flamand» remonte h a u t et combien la renaissance littéraire flamande précéda,\n en Belgique, celle de la littérature d'expression française. D a n s tout cela,\n Willems, poète, prosateur, philologue, folkloriste, apparaît bien ce que le\n linguiste B o r m a n s salue en lui, l'« h o m m e qui a rendu non seulement les\n plus g r a n d s services, mais la vie même à notre belle langue flamande, qui\n était morte dans l'oubli et le mépris ». Qu'importe si cette activité est parfois\n\n\n  (1) Kerkboek met uitleg, en collaboration avec le P. E. Schoutens et le curé J. de Meyer.\nTournai, Desclée, 1893.\n  (2) Sur M. J. Bols et ses œuvres, voir la notice bio-bibliographique de la Revue biblio-\ngraphique belge, 1904, n° 11.\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": "442                                      DURENDAL\n\n\n\ntumultueuse, m ê m e errante? Il est avant tout un r e m u e u r d'idées, u n centre\nd'action, suscitant autour de lui les initiatives et les énergies. Il est exclusif\net intransigeant c o m m e tous les passionnés et, é n u m é r a n t dans u n e note\nautobiographique les idiomes qu'il possède, il cite, non le flamand, mais la\n« langue Belgique ». Il dut pourtant en rabattre et, sur ses vieux j o u r s ,\nreconnaître dans quel sens, au point de vue linguistique, 1830 avait entraîné\nla Belgique, et ce que les défiances des orangistes avaient de justifié. Les\nlettres en langue française du recueil, au n o m b r e considérable de 134, sont\nrares au début, mais se succèdent plus rapidement à mesure que l'on avance\ndans sa lecture. E t que devait-il penser, le vieux lutteur, après le labeur gigan­\ntesque de toute une vie de p r o p a g a n d e , q u a n d Altmeyer lui assurait (1839)\nque « les Wallons ne se doutaient guère qu'il y eût u n e littérature flamande »?\n    P a r m i ces lettres, bien des idées, des impressions livrées dans l'abandon\nsemi-confidentiel et l'intimité particulière de la correspondance épistolaire,\nsurprennent aujourd'hui par leur vétusté ; d'autres sont restées singulièrement\nvraies; q u a n d Gachard écrit que, « dans notre capitale, les questions litté­\nraires sont celles qui nous occupent le moins », cette opinion sévère est restée\nvraie, malgré notre tam-tam de conférences et d'articles... Où les lettres\n« datent » le plus, c'est dans leur courtoisie un peu précieuse et formaliste,\net dans l'absence complète, parmi les n o m b r e u x problèmes agités, des\npréoccupations sociologiques qui pénètrent tout aujourd'hui. On croit par­\ncourir de ces anciennes Annales parlementaires, dont la « tenue » contraste\navantageusement avec les violences niaises d'aujourd'hui, mais si antidémo­\ncratiques, si «démocratiques plutôt, et où la politique tenait lieu de tout.\n    Les éditeurs de correspondances se bornent d'habitude à imprimer bout à\nbout les lettres qu'ils ont pu rassembler, en les préfaçant avec plus ou moins\nde b o n h e u r . Mais M. Bols a compris autrement sa tâche et le volume qu'il\nnous offre représente en réalité, de sa part, un travail énorme. L a plupart des\nlettres sont attentivement commentées et élucidées au bas des pages, avec une\na b o n d a n c e de dates et de références bibliographiques. Dans l'Introduction,\non trouve, parmi d'autres renseignements intéressants, une note bibliogra­\nphique (pagesXIV-XV)concernant Willems et le mouvement créé par lui. L'in­\nventaire qui suit, et dans lequel le contenu de chaque lettre se trouve résumé\nen quelques mots, facilite les recherches. Mais nous apprécions surtout l'index\nalphabétique de la fin concernant les hommes et les choses touchés de loin\nou de près d a n s les lettres, et n o t a m m e n t W i l l e m s , sa vie et ses œuvres, le tout\navec renvoi aux passages correspondants du texte p r i n c i p a l : un véritable\nrésumé alphabétique de l'histoire du mouvement intellectuel en Flandre dans\nla première moitié du XIXe siècle et qui pourrait, au besoin, servir de manuel.\n    L'ensemble constitue u n e véritable mine de renseignements à laquelle on\nne m a n q u e r a pas de recourir pour tout ce qui concerne une période impor­\ntante de notre passé. M. Bols, qui avait déjà publié antérieurement une\nvingtaine de lettres adressées à J . - F . Willems (1), émet le vœu que l'on\n\n\n   (1) Brieven aan J.-L. Kesteloot en J.-F. Willems, toegelicht door J. Bols (Mémoires de\nl'Académie flamande, 1901).\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": "                                   LES LIVRES                                     443\n\npublie également les 423 lettres, encore inédites, conservées à la bibliothèque\nde l'Université de Gand. E x p r i m o n s l'espoir que nul autre q u e lui ne soit\nchargé de ce soin, ou que tout au moins le futur éditeur se conforme à la\nméthode rigoureuse qui a présidé au présent travail.\n   L e volume est orné d'un fac-similé d'autographe de Willems, ainsi que\nd'une reproduction de la médaille de J. et L . W i e n e r frappée à son effigie,\navec la fière devise : Mijn vaderland is mij niet te klein.\n                                                                E R N E S T CLOSSON.\n\n\nLA MUSIQUE :\nG l u c k , par JULIEN T I E R S O T . Colleclion : Les Maîtres de la M u s i q u e . —\n    ( P a r i s , Alcan.)\n    M. Tiersot divise son livre en quatre parties. La première qui a pour objet\nl'Œuvre préparatoire embrasse une période de vingt et un ans (1741-1762).\nGluck y apparaît absolument soumis aux principes étroits et conventionnels\nde l'école napolitaine, bannissant la musique du récitatif pour la reporter\ntout entière sur les airs. M. Tiersot d o n n e une analyse détaillée de la parti­\ntion Demofoonte (Milan, 1742) que l'on est parvenu à reconstituer, moins\nl'ouverture et les récitatifs. Les progrès réalisés par Gluck durant cette période\nsont d'ordre purement musical, sans manifester la moindre préoccupation\nd'atteindre à cette vérité d'expression d r a m a t i q u e qui sera plus tard le prin­\ncipe vivifiant de ses chefs-d'œuvre. Il convient de citer Ezio ( P r a g u e , 1750),\nla Clemenza di Tito (Naples, 1752) où Gluck d o n n e au chant italien toute l'élé­\nvation de style dont il est susceptible, l'Innocenza justificata (Vienne, 1755) -\nP u i s , un espace de six années (1758-1764) nous le montre compositeur\nd'opéras comiques écrits pour la cour de Vienne, dont la Rencontre imprévue ou\nles Pèlerins de la Mecque offre un des types les plus intéressants, et qui, anté­\nrieurs à Monsigny, à Philidor t t à Grétry, peuvent le faire considérer légiti­\nm e m e n t comme le créateur du genre.\n    La seconde partie d u livre de M. Tiersol, intitulée l'Eclosion du Génie, com­\nprend une période de douze années (1762-1774), depuis Orfeo ed Euridice en\nsa première version italienne (Vienne, 1762) jusqu'à Iphigénie en Aulide\n( P a r i s , 1774). C'est alors que commence la collaboration de Gluck avec\nCalsabigi, qui écrivit lts trois poèmes d'Orfeo, d'Alceste, de Paride ed Elena.\n    D a n s Orfeo ed Euridice, Gluck élimine sans rémission toutes les végétations\nétouffantes et parasitaires qui encombraient l'ancien opéra selon Métastase\net réalise d'un coup la plus parfaite simplicité. Il d o n n e au c h œ u r une part\nprépondérante à l'action tandis que l'orchestre forme comme l'atmosphère\nvivante du d r a m e et, substituant l'orchestre au clavecin dans l'accompagne­\nment du récitatif, il oppose aux raffinements puérils de l'artificiel XVIIIe siècle\nla beauté fière et inaltérable d'un véritable style de primitif. Orfeo date\nde 1762, Alceste de 1767. Entre les deux se place Telemacco (Vienne, 1765),\nsorte de c o m p r o m i s où se retrouvent à la fois le nouveau style dramatique\ninauguré par Orphée et le style de l'ancitn opéra italien. Telemacco possède des\nairs de ballet, dont le premier peut être rangé au n o m b i e des meilleures\n"}, {"page_pdf": 525, "texte": "                                       DURENDAL\n444\n\n pièces instrumentales de Gluck, et u n e page maîtresse, le récit que fait un\n confident des prestiges de la forêt enchantée où T é l é m a q u e va rechercher son\n père, récit offrant une analogie d'accent avec celui de la Messagère d a n s\n l'Orfeo de Monteverdi. Si, c o m p a r é à la version italienne de 1762, l'Orphée\n français de 1774 ne contient point de c h a n g e m e n t s très n o m b r e u x et caracté­\n risés, il n'en va pas de même de la partition d'Alceste où la version italienne\n (Vienne, 1767) diffère profondément de la version française postérieure\n (Paris, 1776). M. Tiersot consacre à l'examen de ces différences quelques\n pages du plus vif intérêt. Il regrette à juste titre certaines suppressions,\n notamment celle d'un épisode du plus grand caractère qui n o u s représente\nAlceste prise d'effroi aux portes des enfers. « Cette peur de la femme héroïque\nqui n'a pas reculé devant la pensée d u sacrifice, mais qu'épouvante mainte­\nnant l'aspect du monde inconnu, offre u n mélange de réalisme extérieur et\nd'émotion intime qui fait de cette page u n chef-d'œuvre presque u n i q u e en\nson g e n r e . » Si l'éclosion d'Orfeo ed Euridice dérive d'une intuition géniale\npurement instinctive, Alceste, au contraire, est le résultat d'une conception\nraisonnée, réfléchie, dont les éléments essentiels sont résumés d a n s la célèbre\népître dédicatoire que M. Tiersot d é n o m m e ingénieusement la déclaration\ndes droits du musicien d r a m a t i q u e . « Alceste consomme la définitive rupture\navec le passé. L'opéra italien du XVIIIe siècle en fut frappé à mort et ne se\nreleva pas. »\n     La troisième œuvre marquante de cette période, Hélène et Paris (Vienne, 1769),\nfut le dernier opéra italien de Gluck et celui auquel, avec un tact toujours\nparfait d'ailleurs, il fit les plus larges e m p r u n t s d a n s l'ordre musical pour ses\nconstructions futures. La matière d r a m a t i q u e y fait défaut, car les cinq actes\nqui le composent se bornent à exposer la progression insensible de l'amour\nentre deux c œ u r s . De là une monotonie dont la responsabilité incombe à\nl'auteur du livret, Calsabigi qui cessa à partir de ce m o m e n t de collaborer\navec Gluck.\n    D a n s la troisième partie de son livre intitulée L'Œuvre définitive et qui coïn­\ncide avec la vieillesse de Gluck (1774-1779), M. Tiersot analyse de façon\napprofondie les cinq chefs-d'œuvre représentés à P a r i s et qui constituent le\nc o u r o n n e m e n t immortel de sa carrière. Iphigénie en Aulide, dont l'ouverture\nservit de modèle aux magnifiques préfaces orchestrales de Beethoven et de\nW e b e r , serait le chef-d'œuvre de Gluck dans le sens absolu du mot, si tout y\nétait en concordance avec l'incomparable majesté de style qu'on admire dans\nla première moitié du premier acte. Mais il n'en est pas ainsi. L e s rôles\nd'Agamemnon et de Clytemnestre sont traités avec autant de profondeur et\nde vérité que de puissance pathétique tandis que ceux d'Achille et d'Iphigénie\nappartiennent au style de l'opéra, non de l'opéra italien, mais de ce genre\nintermédiaire « où la musique et le d r a m e , sans être en désaccord, s'unissent\nd'une façon plus superficielle qu'intime ». P e r s u a d é p r o b a b l e m e n t que cer­\ntaines situations dépassent le pouvoir de la musique, il a eu aussi le tort de\nlaisser trop dans l'ombre ce qui, dans les tragédies d ' E u r i p i d e et de Racine,\napparaît l'essentiel du drame et n'a pas mis une seule fois en présence Aga­\nmemnon et Iphigénie avant le d é n o u e m e n t .\n"}, {"page_pdf": 526, "texte": "                                     LES LIVRES                                     445\n\n     Si par la délicieuse fraîcheur de son inspiration, Orphée (Paris, 1774) nous\nreprésente u n e « fleur de jeunesse dont le parfum est u n i q u e », Alceste\n( P a r i s , 1776) « est, par excellence, le poème de la d o u l e u r ; douleur saine,\nactive, qui ne se laisse pas aller à la désespérance, douleur universelle et\ncollective, car le peuple entier y participe. Le rôle d'Alceste est le plus admi­\nrable qu'il y ait dans le répertoire de la tragédie lyrique, et à vrai dire, ce rôle\nest toute la pièce. L'acte d u temple constitue une de ces conceptions défini­\ntives qui forment les assises indestructibles d'un art ».\n      M. Tiersot définit Armide ( P a r i s , 1777), « l'œuvre la plus étudiée de Gluck,\ncelle d o n t la trame est la plus serrée et la plus solide, mais m a n q u a n t\nde cette condensation qui fait le principal mérite d'Orphée et d'Alceste, où tout\nconcourt à marcher droit au but ». A la différence des œuvres précédentes,\nIphigénie en Tauride (Paris, 1779) fut immédiatement comprise, goûtée et\nt r i o m p h a l e m e n t acclamée par le public. L e rôle d'Iphigénie qui, de sa beauté\nsouveraine, domine toute la pièce, y est dessiné avec u n e a m p l e u r de style\nappropriée, ce qui n'empêche « qu'on aperçoit parfois, en examinant celte\ndernière œuvre, quelques traces, si légères soient-elles, d'un c o m m e n c e m e n t\nde lassitude, Gluck en étant arrivé au point où ce qui était naguère inspira­\ntion toute spontanée va devenir formule ».\n      D a n s la quatrième partie de son livre, M. Tiersot caractérise excellemment\nl'art et le génie de Gluck. Il montre comment les principes lumineux énoncés\nd a n s la célèbre préface d'Alceste trouvent leur application en toute l'œuvre\ndont ils sont du reste directement issus. Gluck a vu dans l'alliance de la\n musique et de la poésie la réalisation du d r a m e intégral. Il a conféré au\n discours musical cette unité et cette liberté de formes qui un siècle plus tard\n aboutira à la mélodie infinie de W a g n e r , dotant la symphonie orchestrale de\n pouvoirs expressifs ignorés jusqu'alors, poursuivant avant toute chose « le\n naturel, la simplicité, la vérité, ces qualités éternelles ». Loin de vouloir\n détruire les traditions de l'opéra français, les formes chères à Lulli et à\n R a m e a u , il les consacre au contraire en les enrichissant. Gluck, dont la place\n n'est point marquée parmi les puissants constructeurs de polyphonies, appar­\n tient évidemment à la lignée des grands mélodistes. Toutefois ses mélodies\n ne sont point seulement belles d'une beauté formelle et intrinsèque. Souvent\n aussi leur inspiration puise directement sa source dans les profondeurs du\n sentiment qu'elles reflètent, et c'est pourquoi Gluck peut être justement\n d é n o m m é le P o è t e - M u s i c i e n .\n      Telles sont quelques-unes des considérations que M . Tiersot développe en\n sa vigoureuse étude, résumant en moins de deux cent cinquante pages toute\n la portée et la grandeur de l'œuvre de Gluck, digne p e n d a n t de cet autre livre\n  de la collection Alcan : Richard Wagner, par H e n r i Lichtenberger, dont\n  nous avons récemment entretenu les lecteurs de Durendal.\n                                                                               G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 527, "texte": "                              NOTULES\n\n\n   J a c o b S m i t s . — Nous donnons dans ce fascicule la reproduction de\ndeux œuvres du grand artiste campinois Jacob Smits, dont il est question\ndans l'article sur René Dethier : sa touchante Piéta, qui peut être consi­\ndérée comme son chef-d'œuvre, et la naïve peinture : Le Christ en Campine,\noù il a interprété d'une façon exquise la parole du Christ : « Chaque fois que vous\nvous réunirez à deux ou trois en mon nom, je serai au milieu de vous. » On nous dit\nqu'un superbe album d'eaux-fortes de Jacob Smits est sur le point de paraître.\nNous le rtcommandons aux amis et admirateurs du peintre. Le prix de la\nsouscription est de 250 francs. Jacob Smits est, paraît-il, dans une situation\ndifficile, comme c'est le sort, hélas ! de tant d'artistes. Nous le signalons au\ndépartement des Beaux-Arts et aux amateurs d'art.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Les Amis des Musées de Bruxelles ont fait hommage au\nMusée ancien d'un bon tableau du « Maître de Flémalle » parfois étiqueté\n « Le Maître du Tryptique de Mérode ».\n   Ce don fut accompagné d'une diserte allocution de M. Verlant qui\nretraça les méticuleuses recherches des Henry Hymans, von Tschudi,\nFirmenich-Richartz, Hulin, Bouchot, Weale et autres experts qui tentèrent\ninutilement de percer l'anonymat de ce peintre dont on fait tour à tour un\nArtésien, un Gantois, un Brabançon ou un Tournaisien. Mais quel minu­\ntieux souci d'érudition ! qu'importe le nom de cet artiste incomparable ! que\nnous chault qu'il ait été Daret ou van der Weyden ! N'insistant pas davan­\ntage sur la solution d'un problème, en somme secondaire, M. Verlant, avec\nla compétence qu'on lui connaît, analysa la beauté de l'œuvre :\n   Comme dans les autres panneaux du Maître de Flémalle la Vie Sainte se\npasse dans le réalisme le plus bourgeois. Placide, assise sur un banc de bois,\nla Vierge interrompt la lecture d'un livre d'Heures pour regarder sans éton­\nnement l'Ange agenouillé devant elle qui lui révèle le Mystère, et par des\ngestes menus, précise les paroles annonciatrices. Marie les médite. Son\nvisage très pur est figé; élue pour l'Incarnation, elle paraît n'en prévoir ni\nla douleur, ni la béatitude. Les objets usuels de la vie domestique l'entou­\nrent : sur la grande cheminée, la populaire image de saint Christophe placée\nentre deux chandeliers; sur la table, près d'un vase dans lequel baignent les\nlys, une étoffe est négligemment jetée. L'œil est immédiatement requis pat\nla somptueuse beauté de la robe rouge de la Vierge, à laquelle fait oppo-\n"}, {"page_pdf": 528, "texte": "                                     NOTULES                                       447\n\n\nsition la robe de l'Ange, admirablement d r a p é d a n s cette étoffe d'un bleu\ntendre lavé qui semble u n reflet matérialisé d e nos ciels pâles.\n   Cette œuvre, d a n s laquelle respire u n calme profond, a subi de n o m ­\nbreuses retouches qui cependant n'en diminuent pas la g r a n d e valeur. Con­\nvoitée tout d'abord par M M . H u l i n et Casier pour les Amis des Musées de\nGand, ceux-ci en laissèrent, avec u n e parfaite courtoisie, l'honneur au\nMusée de Bruxelles. Il convient, ici, de les remercier.\n                                                                  M. V. D . M.\n\n                                             *\n                                         *           *\n\n   L e p r o f e s s e u r D o u t r e p o n t , de l'Université catholique de L o u ­\nvain, où il enseigne si brillamment la littérature, vient d'être l'objet d'une\ndistinction flatteuse pour lui et dont nous n o u s réjouissons avec lui. Son beau\ntravail : La littérature française à, la Cour des ducs de Bourgogne, a été couronné\npar l'Académie française. N o u s offrons à notre ami et collaborateur M. Dou­\ntrepont nos plus sympathiques félicitations.\n\n                                                 *\n\n   E x p o s i t i o n d ' a r t a n c i e n : l'art belge au XVII' siècle, au Palais du\nCinquantenaire.\n  Tarif des entrées : cartes permanentes valables p o u r les concerts de\nmusique du XVIIe siècle : 20 francs; entrée : 3 francs, de 9 heures à midi,\n2 francs de midi à 6 h e u r e s ; le prix de 3 francs est maintenu toute la journée\nle vendredi.\n   Les d i m a n c h e s , de 9 heures à midi : 2 francs; de midi à 6 heures : 1 franc\n\n                                         *           *\n\n   Exposition générale des Beaux-Arts,                        Palais du    Cinquante­\nnaire (de 9 à 6 heures). Prix d'entrée : 1 franc; les jeudis et d i m a n c h e s ,\n50 centimes.\n   Cartes permanentes : 5 francs. Réduction de 50 p . c. pour les porteurs\nd'abonnements généraux de l'Exposition et les personnes munies de la souche\nd'un ticket d'entrée au Solbosch.\n\n                                             *       *\n\n    V i e n t d e p a r a î t r e : L'ornement des mois, par MAURICE DES OMBIAUX.\n Illustré de douze reproductions de gravures anciennes. (Bruxelles, Van\n Oest.)\n    N o u s r e n d r o n s compte prochainement de ce c h a r m a n t volume de notre\n collaborateur.\n                                              *\n                                             * *\n"}, {"page_pdf": 529, "texte": "448                                      DURENDAL\n\n\n   NOUS r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, p a r ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n  L'Arc-en-ciel, par P I E R R E NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, p a r M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, par H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W V S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 fianc.\n   La Littérature française au XIXe siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, par H E N R Y CARTON DE W I A R T ( P a r i s , P e r r i n ) , 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n                                                 *\n                                             *       *\n  Accusé de réception :\n  A R T : Le château de Vincennes, par F . DE FISSA. L'hôtel des invalides, par\nL o u i s D I M I E R . L'abbaye de Moissac, par AUGUSTE ANGLES, 3 vol. ill. Collection\nmonographies des grands édifices de F r a n c e (Paris, L a u r e n s ) . — Cracovic,\npar M. DE BOVET. Bruxelles, p a r H . HYMANS. Collection les villes d'art célèbre,\n2 vol. ill. (Idem) Philibert de l'Orme, p a r H . CLOUZOT, vol. ill. Collection les\nmaîtres de l'art (Paris, P l o n . ) — L'âme des cathédrales, par BEATRIX R O B E S .\nPréface de SCHURÉ (Paris, P e r r i n ) . — Antonio Moro, par H E N R I HYMANS,\nillustré (Bruxelles, Van Oest).\n   H I S T O I R E : La Bse Jeanne Bonomo, par DOM DU BOURG (Paris, Perrin).\n   L I T T É R A T U R E : L'Athena mélancolique, par P . SORMIOCE (Paris, Sansot).\n— L'ornement des mois, par M. DES OMBIAUX, illustré (Bruxelles, Van Oest). —\nJean Dolent, par AUREL (Paris, Mercure de France). — La salle à manger de\nSainte-Beuve, par J U L E S TROUBAT (idem). — Romantisme et religion, par A. J o u s ­\nSAIN (Paris, Alcan).\n   M É D E C I N E : Idées médicales, p a r le D r GRASSET (Paris, P l o n ) .\n   M U S I Q U E : Handel, par ROMAIN ROLLAND. Collection les maîtres de la\nmusique (Paris, Alcan).\n   P O É S I E : La divine folie, p a r NICOLAS BAUDUIN (Paris, E d . des Rubriques\nNouvelles). — Des jours, par ELSA KOEBERLÉ (Paris, Mercure de France). —\nTandis que la Terre tourne, p a r CÉCILE SAUVAGE (idem).\n   R O M A N S : Le meilleur amour, p a r LOUIS DELZONS (Paris, Calmann-Lévy).\nLe petit Roi, p a r ANDRÉ LICHTENBERGER (Paris, P l o n ) . — Le chemin de sable,\npar JACQUES DES GACHONS (idem).\n  T H É Â T R E : La barricade, par P A U L BOURGET (Paris, P l o n ) .\n  V O Y A G E : Le Mexique, p a r A L B . BORDEAUX, illustré (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 530, "texte": ""}, {"page_pdf": 531, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-07", "signet_source": "Dix-septième année - N°7 - Juillet 1910", "preuve": "Couverture absente (PDF 456-459 blancs). Livraison pages 385-448, suivant le numéro de juin (Notules p. 383 d’après la table). « La visite du Roi et de la Reine au Salon des Lettres » rend compte de la séance du 6 juillet (inauguration des conférences du Salon des Lettres à l’Exposition universelle de Bruxelles) ; l’article René Dethier renvoie au « numéro de juin de la Jeune Wallonie ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}