{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison08", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 449, "page_fin": 452, "titre_corps": "La Confession", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "La Confession Huysmans eut aimé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 538, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2054, "texte": "La Confession\n                                Huysmans       eut aimé ce cas de substitution\n                              mystique.\n                                       M ,ne    H E N R Y CARTON DE W I A R T .\n\n\n\n               LORS il  prenait un bâton et frappait à tour de\n                 bras sur la table, il renversait les chaises d'un\n                 coup de pied, il envoyait son poing dans la\n                 petite glace de la cheminée, et le Christ tombait\n                 à terre, les bras toujours étendus.\n                    Sa femme, ses deux enfants se réfugiaient\n                 derrière la porte de la chambre à coucher ; la\nfemme ne savait où accrocher sa détresse et serrait contre elle\nles enfants qui ne pleuraient pas, tant leur crainte était grande.\n   L'homme, de l'autre côté, achevait sa colère en hurlant des\nimprécations et, soudain, il s'abattait, le nez sur les pierres. On\nl'eût cru mort, sans une espèce de halètement qui lui secouait\nparfois les épaules. Il restait là jusqu'au matin.\n   Les murs badigeonnés de chaux recevaient le soleil, accueil­\nlaient l'ombre, parmi de pauvres images décolorées qui pen­\ndaient à de gros clous ; le soleil ne réjouissait point ce logis et\nl'ombre ne l'attristait pas davantage. Pourtant des cinéraires\nvivaient devant les vitres de la fenêtre avec leurs fleurs violettes et\nroses, mais on ne les apercevait que du dehors. Une horloge battait\nla mesure du temps, sur une commode de bois blanc étaient\nplacées des assiettes et des tasses ébréchées, un fourneau plat\nentrait dans la cheminée, et chaque chose portait la trace de\ncoups violents.\n   Quand l'homme n'avait bu qu'à moitié, il était plus redou­\ntable encore ; sa haine contre sa femme, car il la haïssait à\nl'égal de tout ce qui avait figure de vertu, devenait raisonnée,\net il préférait à la contrainte physique les peines qui torturent\nl'âme et l'esprit.\n   Elle écoutait, courbée sous la honte, le récit des bonnes for­\ntunes de l'ivrogne, le long des trottoirs du bourg; elle savait\n   I\n"}, {"page_pdf": 539, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2367, "texte": "450                          DURENDAL\n\n\n les maisons qui l'attiraient la nuit, derrière leurs rideaux rouges.\n  11 ne lui épargnait pas le détail de l'aventure et elle connaissait\n les avantages de ses rivales.\n    Les petits enfants ouvraient des yeux angoissés devant le\n malheur de leur mère et s'effrayaient des paroles ardentes du\n père, campé comme un faraud, en face de la misérable épouse.\n    Leur vie avait connu de claires joies ; il aimait d'amour et de\nvolupté sa fiancée aux yeux noirs ; il prolongeait de lentes\ncaresses dans ses cheveux obscurs, les premiers soirs de leur\n mariage, quand il revenait du travail. La maisonnette devenait,\n dans l'alignement monotone de la rue, le logis où se réparent\n les fatigues dans la confiance et la douceur. L'ouvrier voyait la\nfenêtre et les cinéraires fleuris, c'était le sourire consolant au\nbout de la journée.\n    L'oubli coulait sur tout cela, il avait fallu plus d'une heure\npour noyer le passé, mais ce passé avait maintenant à jamais\ndisparu. D'autres maisons, d'autres yeux, d'autres chevelures,\net le paradis de l'alcool, l'excitante folie du pauvre, possédaient\nl'homme. Il n'aurait pas voulu recommencer sa vie.\n    Elle, la femme, fut pareille aux autres femmes et se tourna\nvers Dieu. Un nouvel amour, le mystère de la Grâce, la con­\nnaissance des mérites infinis qu'assume la souffrance, lui\ndevinrent les motifs de surmonter le dégoût de l'existence et de\npréserver son espoir, comme une flamme tremblante. Les\npetits enfants et leur mère adressaient une prière égale dans sa\npureté au cœur miséricordieux de Jésus.\n    En ce temps-là, on construisit dans le quartier populaire une\nhaute bâtisse avec des fenêtres ogivales, et au-dessus de la porte\nd'entrée se voyait une Croix chrétienne. Les gens apprirent que\ndes religieux y accueillaient les ouvriers qui voulaient se sous­\ntraire quelques jours au monde pour s'occuper des choses de\nl'éternité, et on appelait cette demeure étrange une Maison de\nRetraite.\n    Dans les commencements, les pauvres gens se défièrent ;\npuis, lentement, les préventions disparurent. Il courut des his­\ntoires de conversion ; des débauchés et des ivrognes recou­\nvrèrent la santé morale et devinrent les prosélytes de l'oeuvre\nnouvelle.\n    Le mauvais époux, le coupable père n'en mena pas moins sa\nvie de péché. Ses colères s'accrurent de savoir sa femme aux\n"}, {"page_pdf": 540, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": "                         LA CONCESSION                          45l\n\n\ncrochets des moines, il devinait le complot ourdi autour de sa\nliberté ; il eut l'horreur des baies arquées, des hauts murs\nrouges dominant le bourg pouilleux et, le soir, il chantait plus\nfort en passant devant la porte et la Croix.\n   La mère et les deux enfants se rendaient chaque jour dans\nla chapelle de cette Maison de Retraite. Pendant que les petits\ns'agenouillaient devant la Vierge, un religieux écoutait, dans le\nconfessionnal, l'aveu de détresses passagères, et, chaque fois,\nil renvoyait cette femme, munie d'un nouveau courage, à. la vie\net à ses épreuves.\n   Elle montrait un visage calme, pas un visage résigné, mais\ndes yeux et une bouche qui gardent l'espérance en une force\nsuprême, un pouvoir surnaturel. Cela donnait de l'éclat à son\nregard et faisait ses lèvres tentantes. Elle n'essuya jamais le\nbaiser que l'homme saoul rapportait quelquefois au logis.\n   Une procession effeuilla, par une journée de juin, des roses\ndans les ruelles sombres, etl'encens entra dans chaque demeure.\nIl semblait que l'on respirât un peu de ciel. Des petites filles\nhabillées de blanc faisaient cortège au bon Dieu et précédaient\nle dais rouge où le prêtre portait l'ostensoir rayonnant, parmi\nla fumée des encensoirs, le son argentin des clochettes et le\nchant des cantiques. Quand le prêtre bénit, du haut d'un\nreposoir, le quartier populaire, toutes les mères eurent des\nlarmes sur leurs joues.\n   Ce fut ensuite le retour des fillettes chez elles, comme de\nblancs oiseaux sur le pavé noir. Les portes s'ouvraient, elles\narrivaient fraîches, aimantes et pures, elles étaient la fierté de\nces humbles, et plus d'un ouvrier, qui ne prononçait le nom du\nSeigneur qu'après boire, se sentait la poitrine élargie et le cœur\ntendre, ainsi qu'aux jours pieux de l'adolescence.\n   Un homme n'avait pas éprouvé d'émotion à voir ses enfants\npareils à de petits anges. Il était ressorti tout de suite après le\nrepas de midi et traînait son mécontentement au travers de ce\nbourg imprégné de prières. On le vit titubant à partir de quatre\nheures. Des camarades le rencontrèrent plus tard qui s'ef­\nfrayèrent de son exaltation et de son ivresse croissante. Il passa\nle seuil des bouges, il voulut les stimulants les plus violents et\nquand, au matin, il gagna le gîte, sa femme fut effrayée de voir\nson teint livide.\n   Il ne dit mot; il s'était assis et porta plusieurs fois les mains\n"}, {"page_pdf": 541, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "452                           DURENDAL\n\n\n à son cou, comme s'il étouffait. Elle voulut déboutonner son\ncol, elle l'interrogeait. En ce moment cette femme aimait son\nmari comme au premier jour de leur union. Sans répondre,\nil roulait des yeux égarés, sa main promenait sur sa poitrine\ndes doigts tremblants et la sueur trempait ses cheveux. Il\naspira, il battit un instant l'air de ses bras, chercha au-dessus\nde lui à se cramponner dans le vide, et tomba. Il était mort.\n   L'épouse penchée sur ce corps ne voulut pas croire à la\nréalité. Sa main contre le cœur de l'homme, elle guettait vaine­\nment un signe de vie. Aucun souffle ne sortait de la bouche\nentr'ouverte, les prunelles regardaient vaguement, et le visage\npâlissait pour devenir semblable à la cire sous le front mouillé.\n   Jetant un grand cri, l'épouse courut autour de la pièce. Les\nenfants, dans leur chambrette, se blottirent sous les draps de leur\nlit. Elle ne savait plus ce qui lui arrivait, ayant conscience seule­\nment de l'irréparable. Combien de temps poussa-t-elle sa plainte\nauprès du mort? Des voisins racontèrent que l'ayant entendue\ngémir, ils frappèrent à la porte et n'obtinrent pas de réponse.\n   A midi, elle traversa la rue remplie de monde et pénétra\ndans la Maison de Retraite. Elle gagnait la chapelle, elle\ntrouvait son confesseur et commençait un aveu terrible : Oui,\nson existence avait été marquée pour la damnation, mais elle\nvoulait l'absolution, elle voulait le pardon de ses impudicités,\nelle suppliait que remise lui fût faite de ses vices d'incontinence\net que le bon Dieu ne se souvînt plus de l'abandon dans lequel\nles petits enfants avaient été laissés. Elle s'écroulait sous la\nhonte, elle n'entendait pas le prêtre. Elle se signa, elle s'enfuit.\n   Dans le fond de la chapelle, qui était vide à cette heure, elle\ndemeurait prostrée, et comme le prêtre sortait du confessionnal,\nelle l'appela désespérément :\n   \" — Mon père! Mon père! Il est mort celui que j'aimais, il\nest mort en état de péché ! Mais je ne pouvais le laisser couché\nsous le poids de ses fautes. Il vivra, n'est-ce pas, pour la vie\néternelle, maintenant que vous savez l'état de sa conscience et\nque vous m'avez absoute, quand je vous confessais ses fautes?\nJe ne pouvais le laisser comparaître devant Dieu sans le sacre­\nment de pénitence... Nous avions la même chair, nous devons\navoir aussi la même âme! »\n   Le prêtre s'était mis à genoux et la Présence Invisible ne lui\nparut jamais aussi certaine.                    GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 453, "page_fin": 454, "titre_corps": "Poèmes : Comme en rêve", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Nicolas Beauduin", "ancre_debut": "Poèmes Comme en rêve Le soleil", "ancre_fin": "La lune que torture un amour impossible", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La Ronde Nocturne", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 542, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1211, "texte": "Poèmes\n\n                  Comme en rêve\nLe soleil se mourut dans un hoquet de sang...\nLe jour     puissant,\nAux forces rudes et dilatées,\nS'effaça peu à peu comme un rapide encens,\nDans le blanchissement frileux des voies lactées.\nSoudain faible et lente monta\nLa molle litanie endormante des brises,\nL'azur lointain comme une flamme palpita,\nPuis s'éteignit dans la pénombre    grise.\nAlors la voix endolorie des choses indécises\nChanta,\nChanta si      longuement,\nSi     douloureusement,\nQue dans le ciel où s'eployaient comme des voiles,\nToute la nuit pleura d'indicibles  étoiles.\nEt ce fut dans son âme ivre d'ombre et d'espoir,\nComme des larmes d'or dans un silence noir...\n\nL'archet nocturne aux rythmes         nostalgiques,\nSanglota dans son cœur où souffraient les accords\nDe mystérieuses     musiques.\nSemblant pleurer le deuil des crépuscules      morts.\nQuelque chose d'obscur défaillait en son âme,\nL'onde dolente avait de lents frissons de femme\nQui s'endort ;\nLes monts, fourbus de se cabrer vers l'âpre flamme\nDes soleils d'or,\nSe repliaient comme des ailes lasses ;\nL'ombre noyait la profondeur triste des places.\nEt les rues\nDisparaissaient   parmi les ténèbres accrues.\n"}, {"page_pdf": 543, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1231, "texte": "454                          DURENDAL\n\n\n      La ville prit l'aspect glacé d'un grand styx    sombre,\n      Le vent mourut, le ciel mourut, son cœur fut plein\n      D'une douleur qui le rendit comme      orphelin;\n      Ce fut comme un navire incroyable qui sombre,\n      Entraînant   avec lui les espoirs révolus.\n      Le vent mourut, le ciel mourut, il n'y eut plus\n      Rien que de l'ombre.\n\n      Mais peu à peu vers l'Orient,\n      Châtelaine pensive aux gestes      souriants,\n      La lune vint rêver aux créneaux des          montagnes,\n      Des flaques d'argent brun se profilaient dans les campagnes,\n      Des pâleurs naviguaient    dans l'océan du soir,\n      Des brouillards s'envolaient des dunes\n      Comme d'un      encensoir,\n      Et lentement sur la face des ondes brunes\n      Où les étoiles pleurant on ne sait quelle       infortune,\n      Projetaient des taches d'or et des larmes d'argent         noir,\n      S'éleva le reposoir\n      Mystique et pâle de la lune.\n      — Et les choses soudain molles et réveillées,\n      S'unissant à la voix des sources     invisibles,\n      Semblaient plaindre de leurs lèvres endeuillées\n      La lune que torture un amour       impossible.\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 454, "page_fin": 456, "titre_corps": "Poèmes : La Ronde nocturne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Nicolas Beauduin", "ancre_debut": "La Ronde Nocturne Le Mal avait vaincu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 543, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 1231, "fin_caractere_exclue": 1933, "texte": "La Ronde Nocturne\n\n      Le Mal avait vaincu, le juste était tué.\n      Et dans ce gouffre noir, bas et prostitué,\n      Des voix disaient : « C'est bien, tout se meurt,   l'héroïsme\n      S'enfuit chassé par les ténèbres du sophisme.\n      L'espoir est mort et les Christs sont cloués,\n\n      Que le Veau d'Or et le Bœuf Gras en soient loués... »\n\n      Et l'accent langoureux    des flûtes de luxure\n      Se mêlait à ces voix, plus ivres à mesure\n      Que sur l'ardeur de la Ville d'Enfer\n      La nuit des sens montait comme une mer\n      Noyant le monde entier sous sa morne furie.\n      La Foi semblait tarie,\n      Le règne était venu des Disciples du Mal.\n      Et dans ce gouffre    infernal\n"}, {"page_pdf": 544, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1814, "texte": "                           POÈMES                              455\n\nOù serpente le mensonge,\nA l'heure où la ténèbre effrayante    s'allonge\nDans les carrefours où sautent les nains,\nSatan, Père premier de l'ombre et des venins,\nSur la flûte de la haine,\nRythmait les espoirs dont sa chair est pleine,\nExaltait les instincts,\nChantait les plaisirs    clandestins,\nSemait la ronde où tout s'attire.\nEt sous les accords de son âme en délire.\nEntraînait,     mystérieux,\nLa danse des satyres\nDans la nuit des faux     dieux.\n\n                              *\n                             * *\n Jusqu'à lui résonnaient leurs paroles obscènes.\nIl regardait monter les meutes des silènes,\n Tous ces torses fleuris de luxure, ces loups\nAffamés d'impudeur et s'avançant,          jaloux.\n Vers les suppliciés de l'idéal suprême.\nIl la voyait venir la troupe du blasphème,\n Priape et le Veau d'Or,\nLe Bœuf Gras sous lequel le monde lourd            s'endort,\nEt les dieux de Sodome et la Vénus infâme,\nAspirant d'être chienne et doutant d'être femme.\nIl les voyait tourner en longs essaims,\nSe repaissant de leurs mauvais        desseins.\nS'accouplant dans la nuit où la foule         s'encroûte.\nEt clamant l'idéal en déroute,\nL'Amour cloué sur le bois de la mort.\nTous s'avançaient, ravis de leur effort,\nSavourant leur triomphe        nocturne.\nIls couraient vers la Croix      taciturne,\nBacchantes et bacchants et satyres         fourchus,\nSatans humains, êtres déchus,\nLe rire conquérant aux lèvres, pleins de joie,\nDe se repaître de leur proie,\nDe Celui qui voulait dans ce morne séjour,\nChauler la vérité céleste de l'Amour.\n\nEt longtemps dans l'ombre jalouse où tout s'enlise,\nDans le néant où tout s'efface et s'égalise,\nAu pied de la Montagne, où sur ces vains effrois\nLe Poète saignant tendait ses bras en croix;\n"}, {"page_pdf": 545, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 506, "texte": "456                        DURENDAL\n\n\n      Longtemps près de la Ville,\n      Toute la tourbe fauve et la débauche vile\n      Dansèrent, entraînant les boucs noirs dans leurs plis ;\n      Afin que les Oracles saints soient   accomplis,\n      Afin que jusqu'à l'Aube immanente      prédite,\n      L'Apôtre fût en proie à la haine    maudite,\n      Et vidât dans la nuit où s'effacent les pleins,\n      Le Calice divin et chaste des Douleurs.\n\n                                              NICOLAS BEAUDUIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-004", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 457, "page_fin": 467, "titre_corps": "L’Ardennaise : IV. 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L ' a u t o\n                     d ' H e n r i Krans les rejoignit, comme elles com­\nmençaient à s'étonner d'être seules, en proie au malaise que\nles gens de la plaine éprouvent devant les paysages de collines\net de vallées, impression de peur instinctive et d'étouffement.\n    — J'aurais de la peine à vivre ici, m u r m u r a i t la mère. On\nse sent si peu chez soi, si ouvert à tous les vents.\n    Cependant l'air du matin de septembre était léger, point\nviolent, saturé seulement de vigueur. L a bonne d a m e y puisait\nune griserie pareille à celle des gens inhabitués au vin. L a\nF l a n d r e basse où elle passait l'été la préparait mal aux forces\nardennaises. Acclimatée déjà, sa fille s'épanouissait, plus\nrobuste.\n    — On respire au moins, proclama-t-elle. Notre pays va me\nparaître fade.\n    M m e Groeningue mit cette opinion sur le compte de l'amour\nnaissant. Fallait-il que les renseignements sur le jeune\nh o m m e fussent favorables pour qu'elle se fût résolue à ce\nséjour de Spa, avec toutes ses conséquences si différentes de\nla vie provinciale! D a m e , lorsqu'on habite Courtrai, il faut\nsortir de chez soi pour marier sa fille. Il y a là une tradition\nd'ailleurs et qui comporte son héroïsme : P o u r « établir » ses\n"}, {"page_pdf": 547, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2287, "texte": "458                         DURENDAL\n\n\n\nenfants, on se remue dans la famille Groeningue. On se ren­\nseigne à droite et à gauche auprès de personnes sûres et placées\nlà par la Providence pour éclairer les mères; et on se déplace.\nEn demeurant dans son coin, on en estréduit aux trois ou quatre\njeunes gens épousables de la localité ; on finirait par les prendre\nde guerre lasse.\n   Georges Frémisson, indiqué par un père jésuite dont il avait\nété l'élève à Verviers, pouvait certainement faire le bonheur de\nMarie et, puisque d'emblée il avait plu, au cours d'une première\nrencontre, voici deux années, M me Groeningue était habituée à\nl'éventualité de l'avoir pour gendre. Mais elle constatait avec\nsaisissement la distance que mettrait entre elle et le jeune\nménage ce pays de sauvagerie !\n   Elle eut un scrupule tardif :\n   — Nous ne connaissons même pas cette Renarderie. Peut-\nêtre est-ce un affreux endroit.\n   La jeune fille sourit et montrant du doigt les lointains bleus\nvers l'ouest :\n   — C'est là-bas contre le ciel, à la hauteur du clocher qu'on\naperçoit entre des sapinières. La vue doit être plus étendue\nencore que d'ici et l'air plus vif.\n   M me Groeningue leva les yeux vers l'horizon. Des raies d'or\nstriaient le vert doux des prairies, le gris bleu des haies, la\ntache noire des sapinières éclairées de chênaies déjà jaunis­\nsantes. Le paysage s'ouvrait en entonnoir, s'abaissant jusqu'à\nSpa, qu'on ne voyait plus pour remonter jusqu'à Jalhay, qu'on\nne voyait pas encore. Dans la direction indiquée par Marie,\nla mère découvrit les herbes jaunes des jachères fangeuses.\n   — Là-haut, c'est le désert. Il ne doit rien pousser. On ne\nvoit pas un pouce de culture ici et de quoi vivent les gens?\n   — De l'herbe et de la forêt, mère.\n   M me Groeningue hocha la tête. Elle évoqua les terres grasses\narrosées par la Lys paisible, les riches moissons déferlant\ncomme une houle à travers la plaine sous le ciel bas. Ce pays\nmouvementé, dont les aspects changent à chaque tournant des\nroutes montueuses ce pays d'eaux vives et de rochers stériles, la\ndécontenançait. Ne lui prenait-il pas déjà tout à fait sa fille\ndont le visage souriait à son désarroi, énigmàtique et muet\ncomme le visage du pays lui-même?\n   Claire Krans descendit de l'automobile. Jupe de serge décou-\n"}, {"page_pdf": 548, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2294, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          459\n\nvrant la cheville emprisonnée dans des souliers épais, courte\nveste de laine tricotée gainant le buste, chapeau de paille\nbise : la silhouette retrouvait une allure vive, alerte, décidée.\nElle dit, joyeuse :\n   — Nous avons un temps à souhait et, comme il a plu cette\nsemaine, les cascades seront magnifiques.\n    Henri donna l'ordre au chauffeur de rentrer directement à\nJalhay.\n  . — Tu es sûre, s'inquiéta-t-il, de ne pas redouter la traversée\nde la Fagne? C'est une randonnée; et depuis combien de temps\nn'as-tu pas fait une marche de cette importance?\n   — Cela me fera le plus grand bien. Il est temps que je reprenne\ncontact avec la Fagne. Vous verrez cela, ajouta-t-elle en se tour­\nnant vers la jeune fille, ce pays tient en réserve un trésor excep­\ntionnel d'énergie. Il suffit d'y puiser.\n    L'allusion directe fit rougir Marie. Mais elle soutint le regard\nvif que lui lança la jeune femme. Claire, satisfaite, lut dans ses\nyeux le pétillement d'une vaillance appropriée à l'œuvre\nqu'elle voulait tenter.\n   — En avant donc! lança-t-elle.\n   Et elle prit les devants avec Marie. Leurs robes associées,\nblanche et beige, passèrent, disparurent, reparurent entre les\ntroncs des mélèzes, au gré des entrelacs du sentier rustique.\nElles devinrent vite invisibles : le chemin plongeait vers des\ntaillis de noisetier pour rejoindre la vallée encaissée et sonore.\n   — Mon Dieu, s'exclama M me Groeningue, où sont-elles pas­\nsées? C'est à croire qu'elles sont tombées dans un trou. Vous\nconnaissez le chemin, n'est-ce pas, monsieur Krans? Pour moi,\nje suis toute perdue. Y a-t-il seulement un chemin? Ces arbres\nse ressemblent, le sol est glissant. Avec ma myopie je ne verrais\npas les fondrières. J'espère bien que nous serons vite arrivés.\nOh! la la, dans ce pays, on ne fait que monter et descendre.\n   — Permettez-moi de vous 'offrir le bras, madame, et ne\nmédisez pas du pays, car il vous réserve des surprises.\n   Mais Mme Groeningue manquait de la sérénité nécessaire\npour goûter la promenade. Ses récentes appréhensions lui\nmettaient l'esprit à l'envers. L'angoisse de l'exil la paralysait.\nHenri Krans n'eut à son bras qu'une bonne femme gémissante et\nlourde.\n    — Elle n'ira jamais jusqu'au bout, pensa-t-il.\n"}, {"page_pdf": 549, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2474, "texte": "460                          DURENDAL\n\n\n\n    Il s'effraya d'avoir asservir de garde-corps à un tel affolement.\n Comme beaucoup d'hommes inhabitués à se mouvoir dans la\n région des rapports sociaux établis sur la seule mondanité, il\n s'énervait d'un ennui auquel il ne savait comment échapper.\n Claire disparue, c'était beaucoup de sa maîtrise sur lui-même\n qu'il sentait s'en aller.\n    Et la bonne dame continuant à verbier plaintivement, il se\n réfugia dans un mutisme farouche.\n    La Hoegne jaillie de dessous les tissus perméables de la Fagne\n à plus de 600 mètres d'altitude, descend en cascadant par les\n degrés irréguliers des roches grises et sulfureuses sur lesquelles\n bouillonnent ses eaux chargées de gaz et de fer. Des collines\n schisteuses l'enserrent, précipitent son cours vers la vallée. Le\n taillis d'Ardenne, tortueux, odorant, aux essences mêlées de\n chênes, de noisetiers et de bouleaux, dérobe le mystère de sa\ntransparence, vermeille si le soleil y joue, mais recueille et\ngrossit toutes les sonorités de ses voix multiples. Pour qui\n s'arrête à mi-côte d'un des versants, c'est le bois même qui\n bruit, murmure et chante. Pour qui s'approche et rôde parmi\nles herbes longues, les mousses courtes, les myrtilles humides\net les bruyères sèches, c'est la terre même qui suinte et s'embue\net envoie une haleine chargée de toute la fraîcheur odorante\nde la vallée. A de rares éclaircies, la fuite rapide des eaux réta­\nblit le prestige du ruisseau dont collines et bois sont les tribu­\ntaires. Voici la force de son élan qui creuse, qui abaisse les\nterres et les roches pour se faire livrer passage; voici la domi­\nnation de sa fantaisie qui détourne, qui asservit, qui annexe\nl'argile, le schiste et l'agglomérat volcanique des éléments con­\nvulsés dans leur résistance, voici l'indulgence de sa grâce'qui\nrespecte et frôle à peine la jeune pousse curieuse du noisetier\npenchée à ras de l'eau rapide.\n    Un sentier longe le ruisseau, artificiellement tracé pour la\ncommodité des touristes. Des ponts de bois enjambent les plus\nbouillonnantes cascades décorées de noms arbitraires. En dépit\n de cette appropriation, le site demeure sauvage et rustique\nà souhait. On ne l'aborde pas sans l'obscur sentiment de\npénétrer dans les intimités secrètes d'une nature sans voiles et\nsans fards. Une ivresse, effrayée de son transport, entraîne à\nglisser jusqu'au bord des eaux mousseuses, à conquérir les\nroches les plus avancées, sous l'éclaboussure de l'écume\n"}, {"page_pdf": 550, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2368, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          461\n\n\ncuivrée, à caresser, à cueillir, à se mettre aux lèvres et aux\ndents les plantes juteuses, croissant dans l'ombre inviolée du\ntaillis. Les saturations infinies de l'air élargissent les poumons\nà mesure que l'on monte; et c'est vraiment l'instinct d'une\npossession enfiévrée qui mène à monter vers le silence et la\nsérénité de la fagne génératrice des eaux.\n   Claire Krans et Marie Groeningue descendaient légères vers\nle pont de Belleheid où Georget et Suzanne Frémisson devaient\nles attendre porteurs du déjeuner. Le contraste était vif entre\nles deux femmes. Claire avait l'air la plus jeune, la plus\nalerte et la plus vive, bien que Marie la dépassât de la taille et\nde l'envergure. Mais à la voir fouiller le sol d'un pied précis, à\nsuivre son allure aisée dans la descente où ses jambes mesuraient\nl'effort de leur tension à l'équilibre du buste, à deviner l'ap­\npropriation de ses pensées à l'allégresse des taillis dans le\nmatin clair, on sentait que l'Ardennaise n'éprouvait ni fatigue,\nni effort et pouvait longuement courir les sentiers de son pays.\n   — Comme on voit que vous êtes chez vous, ici, dit la jeune\nfille.\n    Claire rit, contente du compliment. Elle vit que Marie\ns'appliquait à dissimuler l'effort qu'elle faisait pour la suivre.\nL'humidité perlée au coin des tempes à la naissance des cheveux\nblonds sous la capeline blanche révélait déjà la dépense des\nforces.\n   — Vous vous habituerez vite.\n   — Je le désire beaucoup. Ce pays m'attire, si différent du\nmien pourtant. Il ne me montre pas un visage étranger. Ses\nrigueurs mêmes s'enveloppent de grâce. Je sens dans l'air, dans\nles villages, dans les gens, je ne sais quelle aménité.\n   — La douceur wallonne, murmura la jeune femme. Je sais\nquelqu'un qui la porte en lui et qui souffre parfois de n'arriver\npoint à la communiquer comme il le voudrait.\n    — Georget!\n    Ainsi elles abordaient l'une et l'autre avec simplicité le sujet\nqu'elles avaient cru si délicat. Claire eut envie de demander :\n « vous l'aimez? » Mais elle se retint, prise d'un respect subit\npour la pudeur d'un secret que la jeune fille gardait sans doute\nau tréfond d'elle-même. Ce n'était pas son rôle d'interroger\nMarie, ni même de la conseiller. Tant d'avenir et tant de mystère\ndorment dans un cœur au seuil de l'amour et tant de puissance\n"}, {"page_pdf": 551, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2284, "texte": "462                        DURENDAL\n\n\naussi! Puissance de joie et puissance de larmes. Laquelle\nGeorget éveillerait-il. Là était tout le problème et là la respon­\nsabilité de la jeune femme. Comment intervenir utilement?\nSon charme était assez fort pour susciter des vœux, des élans,\ndes désirs. Elle avait entendu l'autre soir monter vers\nelle les rumeurs des sentiments passionnés dont le bouil­\nlonnement continuait sans doute de sourdre inaperçu. Ils\nétaient semblables à ces bruits des eaux qui venaient du vallon\nfeuillu. On n'en voyait encore ni l'écume, ni la nappe transpa­\nrente, ni le courant cascadant, mais les sonorités, l'effluve frais\net comme pétillant en devenaient de plus en plus perceptibles.\nOn allait remonter ensemble vers la source. Pourrait-on s'ap­\nprocher de même de la sensibilité ombrageuse du jeune\nhomme et la mener vers la sérénité d'un amour nouveau ?\n   Elle dit sans regarder la jeune fille :\n   — Nous allons le retrouver en bas. Il est venu de Tiège avec\nsa sœur afin de remonter toute la vallée. C'est la vraie façon de\nvoir les bords de la Hoegne. Mais c'est assez fatigant.\n   — Suzanne est bonne marcheuse.\n   Déjà Marie n'osait plus prononcer le nom de Georget. Elle\nmarchait à présent plus vite que sa compagne et, sans s'en\ndouter, la dépassa. D'ailleurs le sentier se resserrait.\n   — Elle se trahit par sa réserve et par sa hâte, pensa Claire.\nJe suis sûre à présent qu'elle est prête à l'aimer.\n   A nouveau le respect l'envahit. Elle suivit docilement. Déci­\ndément c'était bien à la jeune fille à passer la première.\n   Il fallut attendre un bon moment, lorsque les excursionnistes\nse furent rejoint au pont de Belleheid, l'arrivée de M me Groe­\nningue et de Henri Krans. La bonne dame se crut parvenue au\nterme de ses peines. Il fallut la détromper.\n   — Comment, s'écria-t-elle, il n'y a rien de fait? Mais\nc'est un guet-apens! Au moins j'espère qu'on ne monte plus ni\nqu'on ne descend, et qu'il y a un chemin fait pour des êtres\nhumains !\n   — Il faut payer le pittoresque des choses, maman, fit gaie­\nment Marie. Nous ne sommes pas au bord d'un canal des\nFlandres.\n   — Hélas! je le sais bien; et où déjeunons-nous?\n   — Plus haut, madame, sur une grosse pierre que je connais\npresque au milieu de l'eau; c'est sauvage à souhait.\n"}, {"page_pdf": 552, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2438, "texte": "                          L'ARDENNAISE                         463\n\n\n   Et Suzanne Frémisson souleva la bourriche aux provisions. A\ncette vue l'énergie de M me Groeningue se ranima.\n   — Est-il bon, au moins, votre déjeuner?\n   — Excellent. Nous avons pris toutes les célébrités du pays :\nle pâté de grives de Liége, les miroux d'Ensival, le pain de\nVerviers et la doreye de Tancrémont.\n   — A en juger par le poids, intervint Georget, vous ne périrez\npas de faim.\n   Une gaieté charmante mit tout le monde au diapason. Henri\nKrans même proposa, en manière de plaisanterie, à Mme Groe­\nningue de revenir par la Fagne et Jalhay. Il s'assombrit cepen­\ndant quand il vit les couples se former pour continuer la\npromenade. On lui laissait à nouveau la vieille dame. Suzanne\net Marie avaient pris les devants, envoyées par Claire avec les\nprovisions pour gagner l'endroit du pique-nique. Georget lui\nrestait. Elle comptait sur cette première étape pour assurer le\nsuccès de la seconde.\n    Le sentier suit d'abord la rive droite du ruisseau où le soleil\nfiltre entre les branches. La Hoegne, grosse des récentes\npluies, forme des criques entre les racines du taillis. Des eaux\npaisibles s'y réfugient, échappées à la course forcée du torrent;\nfrangées d'une mousse où les bulles éphémères s'irrisent.\nL'argile, le schiste, la terre de bruyère sont humides par place\net, jusque sur le chemin, suinte l'eau vive. Georget marche\ndevant, se retournant, de temps à autre, pour annoncer à Claire\nles passages boueux où il faut sauter de pierre en pierre. Les\njeunes filles, ayant de l'avance, sont hors de la portée des voix,\n Mme Groeningue et Henri fort en arrière. D'ailleurs le fracas du\nruisseau sur les roches force à élever le ton même pour causer côte\nà côte. La pente par moment est roide, mais la prodigieuse\nfraîcheur du sous-bois ensoleillé rend aisée l'allure des prome­\n neurs. Le jeune homme dans son vêtement d'excursion, culotte\n et guêtres, feutre et vareuse serrante, inspire la vigueur et la\nvaillance. La séduction de Claire elle-même subit une transfor­\n mation. Sa beauté ne s'auréole plus du charme si féminin d'une\n langueur heureuse. Elle participe à la grâce vivace des bois et\n des eaux. Les deux compagnons ne sont plus dans la dépen­\n dance d'une impression où le cœur et les sens s'épuisent, lui\n asservi par une passion nourrie de sa propre résistance, elle\n énervée par une réserve attendrie de sympathie spontanée.\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2254, "texte": "464                         DURENDAL\n\n\n    La nature, franche, saine, dissipe les équivoques, écarte les\n sollicitations et fait régner entre l'homme et la femme la cama­\n raderie d'une entente joyeuse.\n    — Si je vais trop vite, Claire, vous me le direz, n'est-ce pas?\n Je vais mon pas du pays.\n    — Eh ! c'est le mien. Ne vous vantez pas à mes dépens. Vous\nauriez peut-être à me rendre des points, si nous mettions en\nconcurrence nos passés d'Ardennais. Jalhay est plus haut que la\n Renarderie.\n    — Et vous êtes toujours plus vive et plus décidée que moi ;\nmieux maîtresse de votre cœur aussi, hélas !\n    — Ne m'avez-vous pas dit, l'autre soir, que j'avais été maî­\ntresse du vôtre?\n    — Vous l'êtes toujours.\n    L'heure du matin frais suspend entre eux le sens de la desti­\nnée. Parmi la rumeur des eaux, dans l'ombre traversée de\nflèches d'or du taillis odorant, tous deux sentent naître et mourir\nl'élan passionné et stérile des amours condamnées.\n    Claire Krans frémit : mieux qu'en ses souvenirs de jeune\nfille incertaine de son cœur, plus réellement qu'au soir récent\noù s'émut sa tendresse pitoyable, elle éprouve la réalité de son\nempire sur le cœur du jeune homme. Le vœu ardent qu'elle\ndevine, qu'elle lit en lui, ce vœu, moins précis et plus respec­\ntueux qu'un désir, s'impose à elle et la caresse et lui donne la\nrapide ivresse des conquêtes heureuses. Et tout s'associe à cette\njoie passagère : la violence du torrent, l'odeur de la forêt, la\njeunesse de l'air.\n    Elle ferme les yeux pour écouter la vie tumultueuse qui bat\nen elle. L'amour de Georget a connu le triomphe secret d'être\nmêlé au mystère de sa vie intérieure. Le devine-t-il ? Il\ndemeure silencieux et comme ébloui. Entre eux, il n'est pas\nbesoin de paroles. Une communication invisible s'est établie par\nle truchement d'un silence chargé d'âme. Mais l'ivresse de cette\npossession spirituelle est courte, irrémédiable, unique. La\nsincérité, la droiture, la beauté des forces morales réunies dans\nl'âme de Claire ont condamné l'amour de Georget au moment\nmême qu'elles l'accueillirent. Il le sait, il s'incline, il accepte\nla joie féconde d'être compris et repoussé. Et, docile, il écoute\nle verdict :\n   — Georget, vous irez vers Marie et vous ferez son bonheur,\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          465\n\n\ntandis qu'elle acceptera de faire le vôtre. C'est moi qui veut ce\ndouble bonheur où le mien s'épanouira d'aise aussi.\n   Ils se sont remis à marcher. Le sentier passe l'eau sur le pont\ndu Renard. Des chutes sonores éclaboussent les deux rives.\nL'eau a des remous où affleure en écume roussâtre le fer dont\nelle est chargée ; l'évaporation sature l'air d'une force lourde à\nporter. La promenade est longue ; le pied s'énerve au cailloutis\ndu chemin qui monte et descend et progresse lentement. La\njeune femme, ayant pris les devants, a mené trop vive l'allure.\nCes murmures de la Hoegne bourdonnent à son oreille avec une\ninstance croissante. Il semble qu'ils ont empli la vallée, qu'ils\nreviennent plus nombreux, qu'ils ont des voix de foule où l'on\nsaisit des mots épars et répétés. Il n'y a pas moyen d'en saisir\nle sens et pourquoi sont-ce à présent des clameurs, pourquoi\ntrouvent-ils un écho dans d'autres voix intérieures qui cherchent\nà les dominer et qui s'épuisent? Voici des éclairs en plus et\npuis, tout à coup, un grand silence ; l'air même se raréfie. Oh!\nil n'est pas possible de rester debout, tout cède, tout fuit\n   Claire Krans serait tombée si les bras de Georget ne l'avaient\ncueillie. Va-t-elle faiblir tout à fait ou n'est-ce qu'un éblouisse­\nment de fatigue, d'émotion, de trouble mystérieux?\n   A la sentir si frêle et si légère dans ses bras, le jeune homme\nest pris d'un attendrissement infini. La voilà toute menue et\npâle sur son épaule, cette tête où des pensées si fermes\nsont venues jusqu'à lui. Bat-il encore ce cœur ingénieux à\nrepousser, à accueillir, à détourner à la fois le vœu stérile de son\namour. Georget contemple tant de force et tant de faiblesse et\ns'indigne de n'être pas plus respectueux et plus empressé à lui\nobéir. Des mots indistincts se pressent sur ses lèvres :\n   — Je ferai ce que tu veux.\n   Et, comme pour les murmurer, il s'est approché tout près du\nfront charmant, ses lèvres achèvent de sceller la promesse en\neffleurant la naissance des cheveux d'un souffle sans passion.\n   Les yeux gris se sont rouverts, un peu effrayés. Pour les ras­\nsurer, Georget de dire très vite :\n   — Vous vous êtes presque trouvée mal de fatigue. Je vais\nvous envoyer Suzanne. Voulez-vous ?\n   Et Claire, redressée, humant d'un long effort l'air pur :\n   — Vous resterez alors avec Marie.\n   Une fois le jeune homme parti, elle s'assit au bord de l'eau,\n"}, {"page_pdf": 555, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2280, "texte": "466                          DURENDAL\n\n\n sur une roche. La vie lui revenait plus énergique. Un bel appé­\n tit de montagne lui fit souhaiter le déjeuner. Elle ne s'en vou­\n lait pas d'un instant de défaillance dont elle commençait de\ncomprendre la cause. La pensée d'Henri ramena toute joie à\nson cœur. Du bout de sa canne ferrée, elle s'amusa de contre­\ncarrer le courant impétueux dont la colère éclaboussait la pointe\nde ses bottines. Le galop de Suzanne, dégringolant le sentier à\nsa rencontre, la remit debout. Mais elle se promit de profiter\ndu prétexte de sa fatigue pour monter lentement et laisser à\nGeorget et Marie le loisir d'un long tête-à-tête.\n    Hélas ! A deux cents mètres plus bas, Henri Krans, arrêté sur\nun banc par l'essoufflement de Mme Groeningue, avait aperçu à\ntravers les branches sa femme au bras de Georget !\n\n\n   Pour atteindre Suzanne et Marie, le jeune homme dut\nremonter jusqu'au pont du Rocher. Les jeunes filles avaient\nmarché vite. Dès qu'il devina leur présence au babil clair de\nleurs voix jumelles, il appela sa sœur et celle-ci d'accourir, vive\ncomme une chevrette. En deux mots il lui dit que M me Krans\ndésirait sa compagnie, car elle se trouvait seule et peut-être\nindisposée. Suzanne s'en fut, ses pieds nerveux entraînaient les\npierres roulantes. Georget songea qu'il allait trouver seule Marie\net que son avenir allait se décider.\n   Par quelle association d'images lavieille maison de la Renar­\nderie surgit-elle derrière le transparent rideau des bouleaux et\ndes noisetiers? Le visage débonnaire de Mme Frémisson souriait\ndans le cadre de famille. Le même ciel de septembre répandait\nlà-bas et ici une lumière tamisée dont l'air ardennais s'attiédis­\nsait sans rien abandonner de sa vigueur. Au prochain détour\ndu sentier, la silhouette de la jeune fille pourrait sedresser. Elle\nserait chez elle et Georget n'aurait qu'à prendre par la main\ncelle qui devait être sa fiancée.\n   Il s'arrêta. Une forme blanche au bord de l'eau précisa l'im­\nminence de la minute décisive. La main sur le cœur, il s'inter­\nrogea, pris de scrupule :\n   — L'aimai-je?\n   Et toute sa bouillante jeunesse s'émut de la question. Il\nn'eut pas à répondre. L'instinct généreux qui dominait son\ncœur le poussait en avant. Avoir à ses côtés, et pour la vie, un\n"}, {"page_pdf": 556, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1725, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          467\n\n\nêtre dévoué et charmant, conquérir pour elle et pour sa race un\navenir assuré, fécond; être à deux une force unique chargée de\ncontinuer la force traditionnelle par laquelle se soutient cette\nterre d'Ardenne si fraternelle à son âme, l'ambition était noble,\nirrésistible et enfin victorieuse des tendresses stériles. Il monta.\n   Entre un chêne court, ramassé et tordu, et un bouleau frêle,\ndéjà pailleté d'or, la Hoegne offre la nappe de ses eaux qui s'en­\ngouffrent au creux d'un lit plus large, après la série de casca-\ntelles où son cours rapide s'est étranglé. Sur une large pierre\ns'avançant en promontoire, Marie Groeningue, debout, regarde\nvenir à elle Georget Frémisson. Elle lui sourit. Ils sont seuls et\nle ruisseau emplit le silence. Que vont-ils dire? Qu'importe!\nDes mots banals, des mots traditionnels, avec une gaucherie de\ngestes et un grand tremblement de lèvres. Mais dans leur cœur\ns'accumulent, maintenant qu'ils savent l'un et l'autre vers où\ntend leur destinée, les tendresses éternelles élargies jusqu'à\nassocier à leurs élans l'avenir de la race et le culte de la terre.\n   Georget parlera presque bas. Les remous de l'eau bruisseront\nplus haut aux oreilles de Marie, et, plus tard, elle ne se rappel­\nlera point ce qu'aura dit le jeune homme. Elle lui abandonnera\nsa main qu'il prendra doucement et qu'il n'osera serrer. Car sur\nleurs fiançailles règne la timidité des cœurs qui se cherchent\nencore, prennent de grands détours avant de se fondre dans\nl'accord harmonieux vers où les mènent cependant — pareilles\nà ces eaux vives — les forces joyeuses de la jeunesse.\n\n  (A suivre.)                                 HENRI DAVIGNON\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-005", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 468, "page_fin": 469, "titre_corps": "Poèmes : Eucharistie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Pize", "ancre_debut": "Poèmes Eucharistie O vous les Pauvres", "ancre_fin": "Où luira un Soleil mystique", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Kyrie", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 557, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 974, "texte": "Poèmes\n\n            Eucharistie\nO vous, les Pauvres et les Humbles,\nJe suis le Pain, je suis le Vin,\nVenez à mon banquet       divin,\nDu fond de vos souffrances       humbles.\n\nC'est pour vous, mon     Eucharistie,\nMembres dolents de ma Cité;\nC'est pour vous tous, les Exilés,\nDans le voyage de la vie.\n\nVous aux besognes      quotidiennes\nQui vous levez de grand     matin,\nQui supportez, sous le dédain,\nEt sans jamais fléchir, les peines.\n\nVous pour qui dure fut la vie,\nLes veuves, les mères en deuil,\nEt tous ceux qui sont restés seuls\nDans leur vieillesse  endolorie.\n\nJe veux vous voir, les pauvres  femmes,\nLes miséreux, sous vos haillons,\nA mes tables de communion\nAvides d'amour en vos âmes.\n\nJe veux que la nappe très pure\nRecouvre, tremblantes, vos mains,\nTandis qu'un reflet    surhumain\nViendra consoler vos figures.\n\nCar je serai votre convive;\nPauvre Saint-Jean, je presserai\nSur mon cœur vos fronts     enfiévrés,\nEt vous me direz vos fatigues.\n"}, {"page_pdf": 558, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 179, "texte": "        Et, porteurs de mon  Viatique,\n        Vous reviendrez dans vos logis\n        Décourageants et obscurcis,\n        Où luira un Soleil  mystique.\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-006", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 469, "page_fin": 469, "titre_corps": "Poèmes : Kyrie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Pize", "ancre_debut": "Kyrie C'est un matin d'hiver", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 558, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 179, "fin_caractere_exclue": 1347, "texte": "Kyrie\nC'est un matin d'hiver ; une lumière pâle\nSe glisse, par les vitraux oblongs, sur les stalles.\n— Notre chant, comme une clameur longue et confuse,\nTout d'un coup, sous les voûtes séculaires,  fuse,\n\nEt se balance avec lenteur, et puis se brise\nSourdement,   à travers son obscurité grise,\nEclatant vers le ciel en sanglots   contenus,\nPour les grandes douleurs dont nous sommes         vaincus\n\n                           *\n                          * *\n\nEcoutez-les, nos cris implorants, se meurtrir\nContre les murs, contre la voûte qui résonne,\nContre le ciel très dur. Kyrie eleison !\n\nKyrie! entendez-nous sur la terre souffrir,\nLes cris de Vos blessés implorent le pardon,\nDéchirants, continus, ô Christ eleison!\n\nLaissez-Vous par les pauvres hommes        attendrir,\nNos voix n'en peuvent plus, écoutez-nous,      sinon\nC'est la Mort, c'est l'Enfer... Kyrie eleison!\n\n                               *\n                           *       *\nMais Vous aurez pitié des pêcheurs qui Vous        prient.\nVous qui, Consolateur d'âmes     endolories,\nEtes mort sur la Croix douloureuse,    Kyrie!\n                                                    Louis P I Z E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 470, "page_fin": 472, "titre_corps": "Nos horizons", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edgar Bonehill", "ancre_debut": "Nos Horizons NOTRE pays noir", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 559, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2093, "texte": "Nos Horizons\n\n              NOTRE pays noir a des horizons tragiques :\n                      De-ci de-là s'érigent les terrils géants. Ils\n                   barrent les lointains de leur geste sombre. Ils\n                   sont pareils à des nefs de cathédrales tendues\n                   de crêpe ; ils sont pareils à de formidables\n                   vaisseaux échoués sur la grève, la carène renver­\n                   sée. Ils semblent des monstres d'un autre âge,\nde prodigieux mastodontes à la carapace dejais.\n   Les terrils sont étranges, soit que le printemps les velouté de\nmousse ou les illumine de genêts d'or, que les bouleaux et les\nacacias, leurs amis, les frangent de leurs frissons verts, soit que\nl'automne ait roussi leur chevelure de graminées et leur prête\nle pelage des grands fauves, soit que l'hiver les drape d'une\nmantille d'hermine.\n   Sur la bosse des vieux terrils, les bandes d'enfants rieurs font\ndes courses éperdues; c'est là que, cheveux au vent, les\nrouges écoliers font leurs chevauchées, qu'ils égrènent les perles\nde leurs rires clairs, qu'ils décochent les pierres de leurs cata­\npultes aux envolées de corbeaux et de sansonnets; c'est de\nl'échine des vieux terrils, qu'ils font dégringoler les blocs\nd'escaille dévalant en avalanches et plongeant dans le ruisseau\nqui clapote au pied du Mont.\n   Il est des terrils dont la crête est sillonnée de rails minuscules\noù roulent les wagonnets culbuteurs. Là-haut, les petits wagon­\nnets font leur course automatique; les petits wagonnets, l'un\naprès l'autre, viennent, passent, cognent au heurtoir, culbutent\ndans un ruissellement noir, puis rebroussent chemin. Et vont,\nvont, les petits wagonnets, l'un après l'autre, et l'un à l'autre\npareil. Ainsi les petites marionnettes font leur tour, tirent leur\nrévérence et puis s'en vont.\n   A l'heure de la jetée, les ramasseuses, grappe de fourmis pré­\nvoyantes, ribambelle d'oiseaux pilleurs, glanent les miettes de\ncharbon éparpillées là-bas. Leur nuque est emprisonnée dans\ndes mouchoirs à ramages; elles ont revêtu le bourgeron et la\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2118, "texte": "                         NOS   HORIZONS                      471\n\nculotte de toile bleue de « leur homme ». Le torse incliné, la\ncroupe saillante, les ramasseuses fouillent nerveusement lés\nflots épais que vomissent les wagonnets; leur main droite armée\nde la « houette » sonde la jetée d'un geste rythmé, tandis que\nleur main gauche, avec une dextérité de bec qui picore, happe\nles gaillettes brillantes et les lance dans le sac béant à leur\ncôté.\n   Aux yeux du passant qui les contemple d'une route lointaine,\nles ramasseuses collées aux flancs des terrils semblent de gros\nscarabées bleus, piqués sur un colossal bloc d'ébène.\n   Le soir, les grands terrils, plus obscurs que les ténèbres, se\ndressent à l'horizon ainsi que d'énormes catafalques de velours.\n   Parfois, dans la nuit, parmi la masse sombre des terrils, rou­\ngeoient des plaies de feu. On dirait qu'un éclair tombé de la\nnue s'y est figé.\n                               *       *\n   Notre pays noir a des horizons tragiques.\n   Auprès des terrils les houillères cabrent leurs lourdes char­\npentes, leurs puissants échafaudages, leurs bois aériens, évo-\ncateurs des gibets et des fourches patibulaires de jadis; les\nmolettes tournoient, terribles comme les rouets des Parques;\n   Les câbles qui s'y enroulent luisent par instants, tels des\ncouperets de guillotine.\n   La cage surgit au jour, frémissante et ruisselante, et bondit\navec un fracas de tonnerre sur les taquets sonores;\n   Durant une minute, la cage en repos reprend haleine; les\nmolettes cessent leur valse macabre;\n   « Au carré » règne un silence de mort; une sonnette vibre,\nmorne à l'instar d'un signal de supplice; soudain, la cage prend\nun nerveux élan et replonge en sifflant dans le mystère.\n   La machine s'époumonne, halète; son souffle rauque fait\ntrépider le sol.\n   Notre noir pays a des visions tragiques.\n                                   *\n\n  Notre pays noir a des horizons tragiques :\n  Les cheminées d'usines, ces innombrables bras de Titans\nsoutenant les nues, les cheminées, ces chênes dont la foudre\naurait rasé les ramures, les cheminées projettent sur la promis-\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1950, "texte": "472                        DURENDAL\n\n\ncuité des toits alignés à leurs pieds, l'ombre de leurs\nsilhouettes géantes. Parfois, ces orgueilleuses crachent dans\nl'azur des nuages épais que les vents irrités refoulent et char­\nrient vers la terre. Aux jours de bourrasques et de rafales, les\ncheminées cinglent de leurs fumées nos villages bourdonnants.\nParfois, dans la sérénité des matins, ces fabuleux encensoirs\ndégorgent d'amples bouffées blanches qui voltigent et jouent\ndans le soleil, et sur nos corons étendent leurs voiles de neige\nou d'ouate, leurs trains de Marquises, leurs moires d'arc-en-\nciel.\n\n  Notre noir pays à des horizons tragiques :\n   Coiffés de leur turban colossal, cuirassés de fer du gueulard\nau creuset, les hauts fourneaux ombrent le ciel de leur masse\npuissante.\n  Aux minuits obscurs, les hauts fourneaux explosent et s'em­\nbrasent comme des machines infernales.\n   Sur l'écran de l'horizon, ces artificiers de magie déploient\ndes arabesques d'or, des ellipses lumineuses, des fleurs de feu\neffeuillant leurs pétales phosphorescents.\n   Apothéose de cette féerie, avec des flamboiements de mé­\ntéore, la lave des cubilots s'épanche en cascade sur le sommet\ndes remblais de laitier, d'où elle s'éparpille en serpents\nvermeils.\n   A l'envi, les phares électriques jonchent les halls et les cours\nde leur clair-de-lune; la soufflerie beugle; les monte-charges,\ndans leur éternel voyage, font résonner leur éternel cliquetis ;\nles convertisseurs crépitent et les chaudières font vibrer leurs\nstridents sifflets.\n   Dans les forges voisines, les enclumes, sous l'effort des mar­\nteaux, sonnent comme des cloches de cathédrales;\n   On entend au loin vociférer les cylindres des laminoirs et\ntonner les marteaux-pilons, et les dalles de fonte hurler sous les\ntorsions brûlantes et l'agonie des fers laminés.\n   Notre pays noir a des horizons et des visions tragiques.\n                                             EDGAR   BONEHILL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 473, "page_fin": 474, "titre_corps": "Percinet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Max Dauville", "ancre_debut": "Percinet PERCINET le chat de la baronne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 562, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1930, "texte": "Percinet\n\n                PERCINET, le chat de la baronne, s'était attardé dans\n                   ses pérégrinations nocturnes.\n                      Le matin l'avait surpris alors qu'il se trou­\n                   vait encore bien loin de sa maison; et tandis\n                   que le jour gris s'éveillait à la pâle clarté, les\n                   premiers passants glissant comme des ombres\n                   dans le brouillard bleu, avaient suscité ses\ncraintes et ses justes appréhensions.\n   Il trottait le long des murs, s'arrêtant parfois pour lever la\ntète et regarder autour de lui, puis, pliant sur les pattes et allon­\ngeant le corps, il repartait pour une nouvelle étape.\n   Tout allait à son gré, lorsque, au moment où il passait devant\nun immeuble en construction, un gros dogue se précipita à ses\ntrousses d'une façon qu'il jugea fort féroce, et l'obligea à se\nréfugier parmi des matériaux entassés sous des planches.\n   Tant que la vilaine bête aboya autour de sa retraite, il gronda\nsévèrement, mais quand lasse d'attendre elle se fut éloignée,\nnotre matou n'osa reprendre sa route. Des ouvriers avaient\nenvahi le chantier. Le bruissement de la ville désengourdie se\nfaisait de plus en plus intense autour de lui. Alors, fermant\nles yeux, dégoûté de l'aveugle brutalité du sort, il se livra sans\nforces au désespoir.\n   Il vit cruellement en songe tous les bienfaits dont on le com­\nblait au logis. Avec une froide désolation il songea au lait tiède\ndont il serait privé, au foie succulant, aux caresses du dieu feu,\ntout rouge dans son manteau de fonte.\n   Le vent sournois glissant par les fentes de son médiocre abri,\nvenait lui mordre le bout des pattes et frôler le contour de ses\nreins frileux. Aussi commença-t-il à se repentir amèrement de\nses fautes.\n   Le fracas du travail venait à ses oreilles, plein de menaces, il\névoquait dans son esprit la crainte d'un obscur trépas.\n"}, {"page_pdf": 563, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1345, "texte": "474                          DURENDAL\n\n\n\n   — « Qu'est ceci? Faut-il fuir? Comme mon cœur bat! Eten­\ndons pourtant cette griffe. Ah! le danger s'éloigne. Oh! que\nj'aimerais être chez nous! Que j'aimerais ne pas devoir songer\nà chercher un chemin parmi les hommes, les voitures emballées,\nles chiens déchaînés, sans dignité, éclair roux éperdûment lancé\ndans la nuée du monde en furie! »\n   Ainsi parlait-il en son cœur de fugitif. Mais sur nos plus affo­\nlantes angoisses le temps étend sa vague niveleuse, calmant nos\némois, il nous montre par leur inanité l'inanité de tout et la\nnôtre.\n   L'heure se fit plus douce. La nuit à petits pas descendit vers\nla terre, et la lune inscrivit dans le ciel son lumineux croissant\nd'argent.\n   Le cœur rasséréné, Percinet sortit de l'asile où le cruel destin\nl'avait entraîné. Il sauta sur les pierres, fit le gros dos, s'étira.\n   Dans cet endroit à présent déserté, les murailles dressées\njetaient des ombres fantastiques et rassurantes. Le calme des\nsoirs tranquilles descendait dans le cœur de Percinet. Ses oreilles\npointées se profilèrent en noir sur l'horizon plus clair, croissant\nnouveau. Et cherchant tout au fond de sa poitrine ses accents\nles plus émouvants et les plus âpres, il dit :\n   — « Mia...a...ou, je pense à l'amour. »\n\n                                                MAX DAUVILLE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 475, "page_fin": 484, "titre_corps": "Les Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Les Poèmes Les mains jointes par FRANÇOIS MAURIAC", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 564, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2794, "texte": "Les Poèmes\n\nLes mains jointes, par FRANÇOIS MAURIAC (Paris, Falque). — La divine\n  Folie, par NICOLAS BAUDUIN (Paris, éd. des Rubriques Nouvelles). —\n  Les derniers refuges, par JEANNE TERMIER (Paris, Sansot). — Les\n  branches lourdes, par LÉON BOCQUET (Paris, Le Beffroi). — Au soleil\n  de Versailles, par PIERRE-GAUTHIER (Versailles). — Philathélie, par\n  THOMAS BRAUN (Bibliothèque de l'Occident). — Ma fille Bernadette,\n  par FRANCIS JAMMES (Mercure de France). — Memento.\n\n   C'est avec une joie et une émotion fraternelles que les jeunes poètes de ma\ngénération liront les Mains jointes de François Mauriac. Nous voici loin,\navec ces quelques pages d'un débutant, de la banalité des habituels livres de\nvers. Nous sommes las, à la fin, de la répétition des mêmes mots de volupté\net des mêmes gestes, et nous ressentons, à lire le poème de cet adolescent, la\nmême impression de fraîcheur qu'à rentrer par hasard dans le collège blanc\noù notre enfance se passa. Bouffées de gaîté montant des escaliers clairs,\nchapelle embaumée d'encens où tant de fois s'exalta notre âme, grand jardin\nqu'apaisait encore une statue blanche de la Vierge, études silencieuses et\nclaires, où, dans les soirs d'été, nous écrivions nos premiers vers : toutes ces\nchoses intimes et aujourd'hui un peu troublantes, M. François Mauriac les\névoque. Ce n'est pas l'artificiel inventeur de rythmes, le vain joueur de\nphrases, c'est le jeune homme sincère qui dit simplement ses premières\némotions, c'est l'enfant élevé comme nous, dans l'atmosphère familiale et\nreligieuse, près d'amis chers. Il a suivi les processions, il a prié aux mois\nde Marie, il a rêvé, pendant les classes, des vacances de Pâques. Aux\ngrandes vacances il allait à la campagne, l'été exaltait encore sa ferveur et\n rendait plus délicieuse cette inquiétude qui n'est que chrétienne et qui, vers\n dix-sept ans, a troublé profondément nos cœurs. Puis il a été l'étudiant qui\n rêve et que l'isolement fait, souffrir, l'adolescent timide dont le silence est une\n pudeur et dont la sensibilité scrupuleuse est si délicate et si nuancée. Pour\n maintenir ses résolutions enfantines il a été faire une retraite... Faire une\n retraite, voilà une expression bien inconnue des gens de lettres, ils ne\n connaissent point ces exercices humbles et ardents où chaque année se sont\n retrempées nos jeunes énergies, le grand parc fraternel où l'on relit l'« Imita­\n tion de Jésus-Christ » et où l'âme se renouvelle comme en un bain d'idéal\n clair. C'est toute une joie de retrouver dans les simples pages d'un débutant\n ces choses familières et profondes. Aussi avons-nous applaudi de tout cœur à\n l'article enthousiaste que M. Maurice Barrès consacra récemment au poète\n  nouveau (le mot n'a jamais été plus vrai) des Mains jointes.\n"}, {"page_pdf": 565, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2252, "texte": "476                             DURENDAL\n\n\n   Le thème du livre était pourtant dangereux, et maint élève des Pères s'y\nserait essayé sans succès. Il nous aurait donné de la littérature mièvre et\nconventionnelle là où nous désirions la voix d'une âme : quelqu'une de\nces compositions pieuses et banales qu'encourageaient nos professeurs de\n« poésie ». Non, il n'a pas lu le P. Delaporte ou les « Chants de l'ado­\nlescence ». Il suffit pour s'en convaincre de lire ces quelques vers où sont\nexprimées des choses qu'on n'a jamais dites :\n\n         Je vivrai désormais dans le vieux domaine\n         Où les feuilles mortes feutrent les allées.\n         Avec mes anciens chagrins je m'y promène\n         Et m'y souviens de mes peines consolées.\n\n         Le matin, je médite sous les ombrages\n         Les brûlantes lettres que l'abbé Perreyve\n         Destinait aux jeunes gens ardents et sages\n         Qui vivaient de sa tendresse et de son rêve.\n\n         Cette belle âme qui chantait dans la lumière\n         Captive encor la mienne après tant       d'années...\n         Mon Seigneur, combien j'ai perdu de journées\n         Sans faire le bien que je sais qu'il faut    faire...\n\n         Sur les coteaux la brume tremblante     annonce\n         L'accablement d'une après-midi    torride,\n         Une odeur de terre chaude sort des ronces,\n         Et la campagne au loin semble à jamais vide.\n\n         Lentement j'erre au verger, l'âme pensive\n         Ecrasant des fruits échaudés où je passe.\n         Avant de travailler, je dis à voix basse\n         Les vers qui jasent en moi comme une eau vive.\n\n         Quand le soir me fait rêver devant la porte,\n         La joie avec le jour sur mon front se baisse.\n         Mon Dieu, vous voulez donc que je supporte\n         Ma solitude sans mourir de tristesse... ?\n\n         Les coteaux sont des vagues d'ombre     immobiles,\n         Où toute rumeur se divinise et prie,\n         Mon Dieu vous mettez sur mon âme      tranquille\n         Un bonheur étonné d'être dans la vie...\n\n  Sans doute c'est pour avoir eu ces mêmes impressions, pour avoir rêvé ces\nmêmes choses, pour avoir écrit sur nos cahiers de classe des vers comme\nceux-ci ingénus et troublés, que nous aimons particulièrement ce volume\n"}, {"page_pdf": 566, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2798, "texte": "                                LES POÈMES                                 477\n\n\nnouveau. Nous sommes convaincus pourtant que ceux qui n'ont pas ou n'ont\npas eu notre façon de penser et de sentir admireront l'œuvre modeste de\nM. François Mauriac. Il leur suffira de lire ces quelques lignes écrites à la\nmémoire d'un ami mort, lignes que Maurice Barrès signalait avec admira­\ntion dans son article et qui se terminent, avec le volume, par ces vers\némouvants :\n\n         Or ton même jardin est là devant mes yeux,\n         La vieille cour étroite où nous plantions le jeu\n         De croquet, le dimanche, à l'heure des visites,\n         Ce parc abandonné, ton image       l'habile,\n\n         Tes grands rires et tes histoires de pension\n         Et tes appels au chien traînant dans le silence.\n         Et je revois sur tous les bancs où nous causions\n         Ma jeunesse sourire et ton     adolescence...\n\n         Mon Dieu, Vous avez pris cet enfant plein de foi\n         Qui mêlait Votre nom à ses cris d'agonie,\n         Et son âme Vous fut si tendrement   unie\n         Que souvent, le cœur lourd d'un ineffable émoi,\n         Je le retrouve en Vous qui Vous donnez à moi...\n\n  Nous sommes loin, avouons-le, des poèmes de M. Sylvain Bonmariage !...\n\n   Cette même joie que nous venons d'exprimer au sujet de M. François\nMauriac, nous l'avions ressentie et exprimée il y a quelques mois lorsque\nparut le Chemin qui monte, un volume de M. Nicolas Bauduin. Depuis lors\nM. Bauduin nous a donné les Triomphes au printemps et la Divine Folie\nau mois de juin. C'est trop ! c'est trop ! Nous retrouvons ici la même passion\nverbale, le même lyrisme, le même enthousiasme débordant mais aussi\nles mêmes négligences de forme, le même laisser-aller : choses qui s'excusent\ndans le bouillonnement d'une première œuvre et qui font désirer, quand ils\nsubsistent dans les livres qui suivent, un peu plus de probité artistique et un\npeu moins de facilité. La Divine Folie est un recueil de poèmes exaspérés et\nardents mais dont la force est diluée dans une forme prolixe comme de\nl'essence dans beaucoup d'eau. Fleuve sans digue, la poésie de M. Bauduin\navait du moins jusqu'ici son vers régulier pour servir de rive et son lyrisme\néperdu; aujourd'hui que le poète a lu Verhaeren son alexandrin lui-même\nfléchit, et certains poèmes donnent ainsi l'illusion typographique que\nM. Bauduin fait du vers libre; ce n'est malheureusement que du vers\ninorganique. Je cite à ce point de vue comme exemple le Te Deum qui\ntermine le volume, poème, hélas ! caractéristique du recueil, car il n'est que\nla répétition — mots, images, exclamations allures — d'un Alleluia qui\nterminale Chemin qui monte et que nous citâmes jadis avec admiration. Il\nfaut que le jeune poète prenne garde ; son premier volume était la marque\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2345, "texte": "478                               DURENDAL\n\n\nd'une puissance, il ne faut pas que le volume qu'il nous annonce soit la\nmarque d'une indigence d'autant plus regrettable que les promesses de son\ndébut avaient été si grandes.\n\n  Voici encore un magnifique début. Préfacé par Léon Bloy, le recueil de\nMlle Jeanne Termier, intitulé : Les derniers refuges, s'adresse \" à quelques-\nuns, les plus tristes qui soient ; à quelques-uns sans ancêtres et sans patrie,\nqui ne sont plus qu'un peu de pensée douloureuse; à quelques-uns qui ont tout\ndétruit des systèmes qu'on offre pour vivre; à quelques-uns, en ces carrefours\nde souffrance, quand la vie s'arrête et regarde de tous côtés et dit aux passants\nqui heurtent, le soir : « Etes-vous celui qui doit venir? » Mais tous, ajoute le\npoète, n'avons-nous pas traversé de semblables heures ? Et y a-t-il une seule\nâme qui, ce soir, ne se torde d'angoisse et ne sanglote lamentablement dans les\nbras de quelque pauvre Rêve !... »\n  Les Derniers refuges, c'est le poème des las-d'aller, des désespérés, des\nmalheureux arrivés au bout de leur misère. Rarement un livre fut si dépourvu\nde joie. Il est terrible et angoissé et l'on comprend que Léon Bloy, ce vision­\nnaire, l'ait aimé. Jamais, je crois, ne furent exprimés ainsi les sentiments de\nmorne tristesse et les choses qui serrent le cœur. Les paysages même évoqués\npar cette jeune fille de vingt et un ans sont des décors de banlieue, sinistres et\nvus par des soirs sans beauté, c'est\n\n          ... l'angoisse enfantine et tremblante des haies\n          Qui se serrent autour des jardins     assoupis...\n\n   Ce sont\n\n              les auberges, dans la nuit du monde\n          Avec leurs pauvres façades     douloureuses...\n\n   Ce sont les villages industriels :\n\n          Oh ! le rêve de revenir dans ces vallées\n          Où stagne, de nuit, comme un clair de lune           pâle,\n          La lueur des grandes usines     essoufflées,\n          Entre les rochers noirs dressés en cathédrale       !\n\n   C'est cet étonnant décor qui fuit le long d'un train du soir :\n\n          // luit des vitres d'auberge dans la campagne en             pluie;\n          Nous ne saurons pas ces auberges.\n          Il passe des signaux, des routes et des berges\n          Et des terrasses que le vent essuie;\n          Nous ne retiendrons pas le paysage en pluie.\n"}, {"page_pdf": 568, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "                                 LES POÈMES                                  479\n\n         Il traîne des lueurs de ville sur la plaine en nuit,\n         On dirait des blessés qui    saignent.\n         Les marais, allumés par le couchant,         s'éteignent,\n         Et pareils à des fuyards qu'on      poursuit,\n         Les arbres ont des bras d'angoisse dans la nuit.\n\n         Notre âme est pleine de soirs qui s'enténèbrenl         encore;\n           La campagne lourde et mouillée,\n         Exultera dans quelques heures réveillée\n           Par la ligne écarlate de l'aurore...\n         Mais l'âme, qui pourra l'illuminer    encore?\n\n   Aussi ce qui sera évoqué dans ces paysages ce seront des spectres de mort\net de souffrance, ce seront de pauvres êtres fuyant par les routes, ce qu'on y\nentendra retentir ce seront des symphonies désespérées, des chansons lasses,\ndes mots obsédants... Je le répète, ce livre est horriblement triste; la nuit sur\nla campagne ou sur la mer est moins déchirante que sur les villes noires, la\ndouleur dans une âme sereine est plus harmonieuse et grandiose : ici pas un\nmoment nous n'aurons l'impression de sérénité. Je ne sais si Baudelaire a\nrêvé une plus effrayante évocation de la Mort :\n\n         Aux soirs lointains, dans les villes endolories,\n         Parfois Elle venait, malingre et sans beauté,\n         Danser au fond de nous sur des planches      pourries\n         Et nous halluciner de son rythme     entêté.\n\n         Elle était pâle, avec des mains de cendre grise,\n         Et les reflets du gaz s'allongeaient sur ses traits\n         Où les yeux, au retour de la danse précise,\n         Luisaient, comme en des nuits de lune, les marais.\n\n   Quand on a vu la vie sous cet aspect, ce doit être une hallucination conti­\nnuelle. On se rappelle ce mot de Barbey après avoir lu les Fleurs du mal :\n« Quand on a écrit un tel livre il n'y a plus qu'à se suicider ou à se faire chré­\ntien. » Les Errants de Mlle Jeanne Termier, après avoir tordu leurs mains\nvers une impossible aurore, crient à Dieu leur prière :\n\n         Nous vous tendrons, ô Dieu, nos mains de boue et d'ombre,\n           Nous vous dirons    l'accablement\n         Qui rôde auprès des cœurs, le soir, comme un grand fauve\n           Autour des braseros d'un     campement,\n         Et nous affirmerons votre pitié qui sauve,\n         Même avant de l'avoir comprise, même avant\n         De vous sentir cheminer dans l'univers    sombre!\n"}, {"page_pdf": 569, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2626, "texte": "480                                 DURENDAL\n\n\n  Et le livre se termine par la grande et la nécessaire illumination de cette\nnuit :\n\n          // faudra bien qu'un soir, aux limites du monde,\n          Aux limites de l'âme éparse, ils la devinent.\n          Cette lueur qui fait la vie humble et féconde,\n          Cette lueur pareille à l'aube des collines.\n\n          Il faudra bien que, saouls de misère   insensée,\n          Aveugles, ignorant le chemin     parcouru,\n          Emportant comme un pain de pauvres leur pensée\n          Ils trébuchent sur Dieu dans la nuit    apparu.\n\n   M lle Termier ne concourra pas aux tournois de poésie de Femina. Elle ne\nrecevra pas le prix de la Vie heureuse !\n\n   Quelle paix, quelle joie douce, quelle sérénité au contraire dans les Branches\nlourdes de M. Léon Bocquet. Les 'Branches lourdes!, rarement titre fut\nmieux choisi pour exprimer cette plénitude de vie, cet amour grave et un peu\nlas et cette mélancolie heureuse des fins d'été qui remplissent le volume.\nLe poète a dit ses souffrances, jadis, dans les Cygnes noirs. Aujourd'hui ce\nne sont plus des appels vers l'absolu et vers l'ivresse. Son horizon se borne à\nun jardin ensoleillé, plein de fruits mûrs où passent une femme et un enfant.\nL'œuvre n'est point sensationnelle ni éclatante : elle est belle et pure comme\nl'amour qui l'a inspirée. M. Léon Bocquet témoigne ici comme dans son\nprécédent recueil d'une maturité de talent peu ordinaire, d'une souplesse de\nrythme séduisante. Il s'y ajoute ici un alanguissement de la phrase et du vers\nqui traduisent si bien le bonheur sans désir dans l'été qui passe :\n\n          Vois, ce poirier succombe au poids de ses fruits   mûrs,\n          Ses branches jusqu'au sol l'inclinent, et, pressées,\n          Les grappes de la vigne ont détaché des murs\n          Les pampres lourds... C'est vous, ô frondaisons    blessées,\n          L'image de l'été fécond de mes pensées\n          Et, puisqu'un crépuscule encor me trouve assis\n          Devant cet arbre riche et ces longs ceps roussis\n          Que viendront dégarnir novembre et le vent rude,\n          Je médite, en mon cœur où croît la solitude,\n          La gravité de l'heure et sa    mansuétude.\n          Mon regard est captif d'un étroit     horizon,\n          Mais mon âme pensive et mes rêves recueillent\n          Le beau soleil mourant dans l'ombre d'or des feuilles\n          Et l'amère douceur de l'arrière-saison...\n\n   Tout le livre est à lire. Il faudrait citer ici, si la place ne me faisait défaut,\nun poème admirable intitulé Pariturae. L'œuvre s'y résume dans une calme\net émouvante vision d'amour.\n"}, {"page_pdf": 570, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2208, "texte": "                                 LES POÈMES                                   481\n\n\n   J'aime aussi les beaux vers pleins et larges de M. Pierre-Gauthier ; ils\névoquent, Au Soleil de Versailles, le Trianon, le palais, les fontaines, les\nailées et l'admirable splendeur d'un royal été.\n   Mais puisque nous vivons à une époque où l'on préfère aux traditionnelles\nbeautés le pittoresque à outrance, je laisserai vite ce petit livre noble et grave,\npour feuilleter l'album de timbres-poste, charmant et bariolé, que M. Thomas\nBraun nous livre sous le nom de Philathélie. C'est un jeu d'artiste, très\namusant et plein de trouvailles. Nul jusqu'ici ne s'était avisé de voir en la\nPhilathélie\n\n                             l'ardente Muse\n                    des troublants    exotismes,\n\net il fallait un poète pour évoquer, devant les « petits rectangles polychromes »,\nles pays lointains, les villes du nord, et les îles du tropique où il sent la\ncannelle et la vanille. Car c'est incroyable comme nous voyageons, en ces\nquelques pages, et le nombre d'images qui vont surgir devant nous : ce seront\ndes personnages\n\n           ... Wilhelmine encore enfant, à qui sourient\n           Tous les bonheurs entre ses deux feuilles  d'acanthe...\nou\n               Léopold premier en épaulettes\n                        et sans  dentelles...\n          grave comme au jour où le peuple de           Bruxelles\n               lui dépêchait des estafettes...\nou\n          ... Toutes les Victorias des colonies :\n          Victoria du Queensland et de Tasmanie\n          où l'huile de baleine emplit mille    barriques,\n           Victoria bleu clair et rouge brique\n                de cette  Nouvelle-Zélande\n          qui par son nom flamand semble plus près de nous,\n          et des Galles du Sud où les fleurs enguirlandent\n          l'oiseau-lyre violet, l'autruche, le    kangourou...\n\n  Ce seront des paysages, des notations brèves qui tout à coup vous apporte­\nront des bouffées d'air tropical ou des impressions inattendues\n\n           Java sent le café, la cannelle et le     sucre...\n\n     Voici au Congo\n\n               ... les éléphants, la pirogue, le fleuve,\n               les deux palmiers et l'étoile dorée\n"}, {"page_pdf": 571, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1873, "texte": "482                                   DURENDAL\n\n\n                 dont, en Campine, arrivent    décorées\n                 les lettres qu'à sa mère veuve\n                 un jeune explorateur en blanc\n                      comme un petit enfant\n                      écrit du fond des brousses.\n\n     Voici\n\n                     le castor du Canada\n             au bord du lac où le chasseur de chevelures\n                     et le dernier des Mohicans\n                     ont échangé de l'astrakan\n             contre un poignard aux vénéneuses       ciselures\n             en gage de leur amitié    réciproque...\n\nvoici\n\n              Terre-Neuve avec l'esturgeon et le phoque,\n             le bateau soulevé, sous le vent, et cinglant,\n             et la reine coiffée d'un petit bonnet blanc\n             comme pour servir dans les pensions de famille...\n\net\n\n                     la violette virago\n                     de l'île de la Trinité,\n                     trônant avec solennité\n                     sur quatre sacs de cacao,\n\net enfin dans le poème le plus réussi de la série,\n\n                   Voici les archipels     d'Océanie,\n                        la   Nouvelle-Calédonie\n             et les timbres collés dans l'enfer des galères\n                            minutieusement\n                       et presque      solennellement\n                       par quels redoutables       amants\n             sur tant d'écrits d'amour quand même et de colère...\n\n   Il faudrait citer encore et encore... Certes, ce petit livre n'est qu'un jeu, un\ninterlude en attendant les Poèmes d'Ardenne, mais il est parmi les plus\namusants qui soient, et j'en connais peu qui donnent comme lui la sensation\nde l'inédit.\n\n  Je termine cet article, déjà trop long, en parlant de Ma fille Bernadette\nde Francis Jammes. C'est de la prose mais c'est de la poésie aussi et je\n"}, {"page_pdf": 572, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2724, "texte": "                                 LES POÈMES                                 483\n\npense que c'est ici la place d'en parler. Ne sont-ce point des poèmes ces pages\nexquises et lumineuses et ne sont-ce point deux strophes parfaites ces quelques\nlignes ou le poète parle à son enfant de « sa bisaïeule Antoinette » :\n\n   « Elle passa la mer plusieurs fois, des Antilles en France et de France aux\nAntilles, où elle mourut en touchant terre, comme une vague gémit et s'efface.\n   Ses traits sont absents, il ne reste d'elle que du corail, de la soie, et deux\nraisins d'or qui tremblaient à ses oreilles... »\n\n   Ma fille Bernadette c'est le livre d'un homme heureux, entre la femme\naimée et le petit enfant son horizon s'est rétréci : il n'est plus place dans son\ncœur que pour les pensées sereines. Le poète aime et croit ; et, jour par jour,\nnotant avec dévotion les gestes et les mots de sa première née, il revoit, ses\ntristesses passées...\n\n  «... Cette plume qui versa tant de larmes s'arrête un instant comme une noire\nvoyageuse après un long parcours, elle se souvient d'une halte plus doulou­\nreuse, quand le destin semblait aveugle et la route incertaine...\n  O ma plume qui erras dans le deuil ! Tu recommences à chanter sur cette\nfeuille, tu loues Dieu de t'avoir donné pour guide cette enfant qui ne sait\npas marcher !... »\n\n   Nous avions eu beaucoup de livres sur les enfants, ou sur un enfant : ils\nétaient simplement pittoresques. Celui-ci est profond, attendrissant et ému.\nOn y sent à chaque page l'âme du poète toute illuminée de printemps et\nmouillée de rosée. Jamais livre ne fut écrit avec plus d'amour. La langue de\nJammes y est tour à tour fluide, enfantine, et sublime, qu'il offre son œuvre à\nla Vierge en un naïf geste d'amour, qu'il raconte les jeux de Bernadette qui\ns'éveille, qu'il évoque autour d'elle sa femme et sa mère :\n\n  « O Bernadette, c'est ton aïeule paternelle, c'est de la nuit vivante à genoux\ndevant toi* et elle te serre contre son vêtement sombre comme le soir serre\nune étoile!... »\n\n   Par ces jours d'été sous les grands arbres des jardins nous relirons ce livre\nensoleillé, tout bas, près de nos fiancées. Cela nous reposera de toute cette\nlittérature fabriquée et malsaine qui voudrait nous empêcher d'aimer l'amour\net de voir Dieu.\n\n                                                         PIERRE   NOTHOMB.\n\n\n  Mémento. — Citons encore les Voix contradictoires, par Stanislas Vignal\n(éd. de Vers et Prose), un recueil très intéressant et très personnel, qui finit\ndans une prière émouvante ; Dans la nuit, des sonnets et des pantoums de\nM. Frantz Ezhere, œuvre d'un débutant; la Maison de la morte, par\nM. Nelson Couytigne (Paris, bibliothèque de la Société philotechnique),\n"}, {"page_pdf": 573, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1279, "texte": "484                              bùREtobÀL\n\n\npoèmes monocordes mais estimables; l'Iphigénie à Tauris, par M. Ed. Buis­\nseret, une tragédie! tentative des plus intéressantes, vers d'un vrai poète; le\n Buveur d'azur, par M. J.-J. de la Batut (Belgique artistique et littéraire), un\nramassis de morceaux médiocres, d'inspirations quelconques, de plates obscé­\nnités ; les Elégies et les Sonnets de Louise Labé, publiées chez Sansot et pré­\nfacées de façon érudite et charmante par M. Tancrède de Visan, petit livre\nprécieux que liront tous les amateurs de beautés surannées; j'ai désiré garder\npour le bouquet les Mélanges poétiques et littéraires de M. Eugène Schmits,\nun épais volume des plus réjouissants : on y trouve des satires, des épitres,\ndes tragédies, des épigrammes, des à-propos, des acrostiches; c'est le triomphe\nde la bouffonnerie suffisante. Il y a des préfaces explicatives, des dédicaces à\nJean Racine, des notes historiques et des traductions juxtalinéaires. M. Schmits\nest-il un ancien pion ou un rond-de-cuir en retraite? Cruelle énigme. En tout\ncas nous conseillons son livre aux neurasthéniques, aux mélancoliques et à\nceux qui doutent encore de l'avenir de la Poésie en Belgique.\n                                                                       P. N.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-010", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 485, "page_fin": 492, "titre_corps": "L’Exposition d’Art ancien à Bruxelles : Le XVIIe siècle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L'Exposition d'Art Ancien à Bruxelles Le XVII siècle Le projet", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 576, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 136, "fin_caractere_exclue": 744, "texte": "L'Exposition d'Art Ancien à Bruxelles\n\n                                   Le XVII' siècle\n  Le projet d'organiser une exposition de l'Art du XVIIe siècle\ndevait germer tout naturellement, comme suite chronologique\naux évocations antérieures, dans l'esprit de ceux qui avaient\nréalisé déjà l'exposition des Primitifs flamands et celle de la\nToison d'Or. Toutes les deux avaient attiré à Bruges l'élite\nmondiale des amateurs et des érudits et avaient suscité des\nimitations un peu partout.\n  Réunir en un éblouissant ensemble des oeuvres marquantes\ndes principaux artistes florissant sur le terroir belge sous\n"}, {"page_pdf": 577, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2382, "texte": "486                         DURENDAL\n\n\n le règne des archiducs Albert et Isabelle et après eux, jusqu'à\n la fin du grand siècle, n'était-ce pas un programme digne de\n tenter la vaillance et la ténacité de ceux qui avaient déjà, aupa­\n ravant, essayé et réussi semblables entreprises vétilleuses.\n    Le baron Henry Kervyn de Lettenhove mettait au service\n du Comité son expérience, ses relations, ses succès antérieurs\n et, avant tout, son enthousiasme et cette volonté tenace que rien\nne rebute. Le baron Descamps, ministre des Sciences et des\n Arts, faisait sa chose du projet. Le gouvernement lui assurait\nles ressources matérielles — galeries et subsides — indispen­\nsables à son exécution.\n    Autour de l'idée primordiale vinrent bientôt s'en greffer\nd'autres qui trouvèrent, comme la première, leur réalisation.\nOn ne se borna plus à vouloir reconstituer le milieu artistique,\nà exposer l'œuvre des peintres, des statuaires, des graveurs,\ndes médailleurs, on voulut que le milieu social tout entier fût\névoqué. On décida de retracer l'histoire de l'habitation au\nXVIIe siècle, et de réunir aussi, en les groupant, les ouvrages\nles plus caractéristiques de nos tapissiers de haute lisse, de nos\norfèvres, de nos armuriers, de nos ébénistes, de nos luthiers,\nde nos imprimeurs, de nos brodeurs, de nos dentellières, de\ntous nos artisans d'art ! et par l'adaptation d'un cadre architec­\ntural approprié, on remit en honneur le style ornemental du\nsiècle de Rubens auquel il ne faudrait pas être autrement sur­\npris de voir la vogue capricieuse revenir.\n   Même la musique du temps ne fut pas exclue du pro­\ngramme, et chaque vendredi un concert historique réveille,\ndans une des salles de l'Exposition, l'âme assoupie des instru­\nments anciens.\n   Une pléiade de collaborateurs devait assister le baron\nKervyn dans sa complexe besogne. C'était pour les œuvres\nd'art, et principalement pour les tableaux exposés dans les\ngaleries de l'étage aménagées par l'architecte Flanneau,\nMM. Ch.-L. Cardon, G. Hulin, Paul Lambotte, H . Fierens-\nGevaert, J. De Mot, E. Descamp, R. Steens.\n   M. de Witte, aidé par M. V. Tourneur, se spécialisait dans la\nprésentation d'une série de médailles et de monnaies.\n   Au rez-de-chaussée, sous la direction générale de M. Van,\nOverbergh, commissaire du gouvernement, et de son lieutenant\nM. Gilmont, c'était, pour l'art militaire, le général comte\n"}, {"page_pdf": 578, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2201, "texte": "             L'EXPOSITION D'ART ANCIEN A BRUXELLES            487\n\n\nde t'Serclaes; pour l'art religieux, M. l'abbé Fernand Crooy\n(orfèvreries) et M. J. Destrée, qui s'occupait aussi de la vie\ncorporative avec M. Maertens; pour la gravure, M. Van Baste­\nlaer; pour les armures, M. de Prelle de la Nieppe; pour la\nreconstitution de l'habitation, M. Van Herck; pour l'art héral­\ndique, M. de Ridder; pour la documentation consacrée aux\nsciences et aux lettres, M. Roersch; pour la présentation des\narchives, MM. Gaillard et Cuvelier; pour la sigillographie,\nM. Mestdagh. En un mot, un état-major d'élite animé\nde la ferveur de ses chefs et faisant bon marché de son labeur\net de ses veilles.\n\n   P . - P . Rubens et Ant. Van Dyck sont, comme il convient, les\nprincipaux héros de cette merveilleuse manifestation natio­\nnale d'art.\n   Rubens est représenté par cent trente peintures et dessins !\nDeux vastes salles sont à peu près exclusivement remplies de\nses toiles.\n    Dans la première, réservée à ses esquisses, les organisateurs\nont eu la bonne fortune de réunir une série unique de mor­\nceaux du plus haut intérêt.\n   Comme l'a justement constaté M. Friedlander, l'éminent\nconservateur du Musée de Berlin, cette exposition fournira\nl'occasion de nombreuses comparaisons et constatations pré­\ncieuses et fera faire de grands progrès à l'histoire de l'art.\n   Nulle part, dans aucun musée, il n'existe un ensemble aussi\nvarié et instructif d'esquisses de Rubens. Le Musée de\nMunich, le plus riche à ce point de vue, ne possède qu'une\nsérie d'esquisses datant de la même période de la carrière du\nMaître. A l'Exposition, au contraire, on le suit dans des\nesquisses jalonnant sa vie tout entière. Et, nulle part, mieux\nque par ces travaux spontanés et directs, on ne peut apprécier\nson génie en même temps qu'on surprend les secrets de\nsa technique.\n   Sorties de nombreux musées : Musée impérial de Vienne,\nKaiser Frederich Museum à Berlin, Musée de Gotha, Musée\nd'Aix-la-Chapelle, Musée d'Anvers et de collections particu­\nlières, très peu accessibles en général (A. Willems, M me Errera,\nF . Philippson, Ch.-L. Cardon, M. Mathys, M. Van Gelder\n(Bruxelles), M me Ed. André, M. Bonnat (Paris), Albert\n"}, {"page_pdf": 579, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2374, "texte": "488                         DURENDAL\n\n\n\nLehmann (Paris), G.yon Malmann (Berlin), baron M. Oppen­\nheim (Cologne), etc., ces esquisses sont doublement instructives\npar le fait de leur rapprochement entre elles et, plusieurs fois,\nd'avec les œuvres définitives qu'elles annoncent.\n   La série paraît se résumer et s'épanouir en cette toile presti­\ngieuse prêtée par les héritiers de S. M. Léopold II, les Miracles\nde saint Benoît, où il semble que Rubens, du bout de sa brosse\nalerte, ait résumé tous les prestiges de son génie, composition\nharmonieuse, abondante et limpide, invention prodigieuse de\nformes, coloris puissant, brillant, imprévu et rare; tech­\nnique habile à miracle et si adéquate toujours à la matière\ninterprétée !\n   Après cet ensemble saisissant des esquisses, s'agit-il d'étudier\nle peintre religieux, le peintre d'histoire, le peintre des mytho-\nlogies aux somptueuses nudités étalées, le génial portraitiste,\nle peintre auquel nulle recherche n'est étrangère et qui s'affirme\ndans un tableau de chevalet, une scène de genre, un paysage,\nune étude d'animal, une indication d'architecture? Les mor­\nceaux de choix abondent.\n   Nos églises belges ont merveilleusement secondé l'effort des\ncommissaires. Si les tableaux de Notre-Dame et de Saint-\nJacques, à Anvers, manquent à la collection, les chefs-d'œuvre\nvenus de Malines (la Pêche miraculeuse et l'Adoration des\nMages), de Gand (la Vocation de saint Bavon), d'Anvers (le\nMariage mystique de sainte Catherine, la Flagellation du Christ),\nd'Alost (Saint Roch et les pestiférés), les grandes toiles\nreligieuses des Musées de Bruxelles (le Martyre de saint\n Liévin) et de Valenciennes (la Descente de Croix) forment un\n ensemble unique et fertile en confrontations permises pour la\n première et sans doute pour la dernière fois. L'envoi des toiles\n à sujets religieux consenti par S. M. l'empereur d'Allemagne\n et par le comte Czernin (Vienne) rehausse précieusement cette\n série.\n    La Reine Tomyris (collection de lord Darnley), le Romulus\n et Remus, du Capitole de Rome, comptent parmi les chefs-\n d'œuvre les plus achevés de l'interprète des scènes historiques,\n la toile du baron de Schlichting (Paris) : Ixion trompé par\n Junon, provenant de la collection du duc de Westminster, le\n Bacchus, du Musée de Dresde, le Bain de Diane, de\n M me Schubart (Munich), la toile prêtée parle comte de Bousies,\n"}, {"page_pdf": 582, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2279, "texte": "             L'EXPOSITION D'ART ANCIEN A BRUXELLES              489\n\n\nde Bruxelles, le représentent à miracle dans l'évocation des\nmythologies éblouissantes.\n   Enfin, parmi les portraits, sa propre image envoyée par\nle Musée de Vienne, la délicieuse Hélène Fourment, si délicate\nde tonalités, du Musée d'Amsterdam. L'Anne d'Autriche et le\nCardinal Infant, de la collection Pierpont-Morgan ; le Confes-\nseur Ophovius, du Musée de La Haye; l'Homme en noir, du\nMusée de Dresde, brillent parmi ses pages de tout premier ordre.\n   Ailleurs, c'est l'exquise Education de la Vierge (Musée d'Anvers),\nœuvre de jeunesse, peinte sous l'influence d'Elsheiner; la petite\nFuite en Egypte (de 1514), du Musée de Cassel; le Coq magistral\ndédié à son médecin (Musée d'Aix-la-Chapelle), le curieux\npaysage intitulé : La charrette embourbée (collection Ch.-L. Car­\ndon), l'effigie de son fils avec une servante étoffant une nature-\nmorte de Snyders (collection du comte de Griinne, à Bruxelles),\nune série de chefs-d'œuvre encore, d'un incomparable éclat,\nd'une inépuisable variété!...\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Antoine Van Dyck est peut-être plus complètement représenté\nencore que son glorieux maître. Le catalogue énumère une cen­\ntaine de ses œuvres. Le peintre de tableaux d'églises revit dans\nles toiles venues de Malines, de Courtrai, d'Anvers, de Gand,\nde Termonde, de Saventhem, des collections Beernaert et Van\nder Waarden, à Bruxelles; Sprague, à Chicago; von Hollitscher,\nà Berlin.\n   Quelques mythologies sortent du Musée de Douai, de la\ncollection Cardon, du Kaiser Friedrich Muséum, à Berlin. Mais\nc'est surtout le portraitiste, toujours admirable en ses manières\n successives et diverses, qui émerveille les visiteurs de l'Expo­\nsition.\n   Voici des œuvres typiques de sa production génoise, les effi­\ngies de grande allure empruntées aux collections Agnew, Pier­\npont-Morgan, Kleinberger, le portrait double des frères DeWael,\n— un peu noirci, — prêté par le Musée du Capitole, à Rome.\n   Puis, de sa période flamande, les chefs-d'œuvre si nombreux\n venus du Musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, du Musée\n de Budapest, des Musées d'Amsterdam et de La Haye, —\n incomparables merveilles — du Musée de Vienne, du Musée\n"}, {"page_pdf": 583, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2263, "texte": "490                        DURENDAL\n\n\n\nde Dresde, du Musée d'Anvers, des collections du prince de\nLichtenstein, à Vienne; du comte della Faille de Leverghem,\nà Anvers; du marquis de la Boêssière, à Bruxelles; de M. Schloss,\nà Paris; de M me Bischoffsheim, à Londres; du baron von Oppen­\nheim, à Cologne; du baron de Schlichting, à Paris, de M. James\nSimon, à Berlin; de bien d'autres encore...\n   Sans doute la manière anglaise de sir Anthony Van Dyck fut\nglorifiée, il y a quelques années, à Anvers, par des portraits\nplus prestigieux et plus inoubliables que ceux que le Comité\nest parvenu à réunir cette fois. On se souvient du Philippe,\nlord Wharton, venu du Musée de l'Ermitage, et de quelques\nportraits — des groupes de jeunes lords deux à deux entre\nautres — provenant de Windsor ou de quelques châteaux de\nl'aristocratie britannique.\n   Cependant le groupe charmant de Guillaume II, prince\nd'Orange et de Marie Stuart fiancés, enfants, du Musée d'Ams­\nterdam, la comtesse de Clanbrasil et les autres portraits envoyés\npar lord Denbigh, le portrait de Robert Rich, comte de War­\nwick, à M. Pierpont-Morgan, le portrait du quatrième comte\nde Pembroke à Mr. Francis Whale et quelques autres marquent\nassez la place prise en Angleterre par notre brillant compatriote\net complètent le résumé de sa carrière tout entière.\n                               *\n                              * *\n\n   On donne à Corneille De Vos le superbe portrait de M me But­\nkens et de son fils prêté par le Musée de Gotha, sous le nom de\nVan Dyck. C'est, en tout état de cause, un morceau de maître,\ndigne pendant du prodigieux portrait-groupe de Corneille De\nVos, envoyé par le Musée de Berlin. On pourrait peut-être lui\nattribuer aussi les deux curieux portraits de la collection Clam\nGallas portant, avec un point d'interrogation, le nom de\nVan Dyck.\n   Pour Jacques Jordaens, l'ensemble d'oeuvres réuni est supé­\nrieur à ce qu'on a vu à Anvers il y a quelques années. Elles sont\nsignificatives et variées. Les tableaux religieux d'Anvers et de\nDixmude s'opposent en contraste curieux aux grandes scènes de\ngenre. Le Roi boit, les « Satyre et le Paysan», dont les diverses\nvariantes attirent vivement l'attention.\n   Une mention spéciale est due au Prométhée enchaîné prêté par\n"}, {"page_pdf": 584, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2355, "texte": "            L'EXPOSITION D'ART ANCIEN A BRUXELLES             491\n\n\nle Musée de Cologne, avec ses belles chairs blondes et son parti\npris de colorations ambrées.\n   Si nous passons aux petits maîtres, représentés par de très\nnombreuses peintures, — les Adrien Brouwer, les David\nTeniers, les Gonzalès Coques, les Josse van Craesbeeck, les\nBreughel de Velours — l'apport de certains Musées (Vienne,\nBerlin, Cassel, La Haye, Christiania, Stuttgart), de certaines\ncollections (baron Janssen, J. Porgès, Ch.-L. Cardon, prince\nDoria Pamfili, Ad. Schloss, M me Anna Thieme, Michel Van\nGelder, etc..) est tout à fait capital et a permis de réunir des\nséries de spécimens représentatifs de ces artistes, dont la con­\nfrontation est profitable et instructive.\n   Otto Vaenius, documentairement important, marque sa place\ndans l'école, grâce aux envois des Musées du Louvre et d'An­\nvers. Pourbus le Jeune figure à l'exposition par le curieux\nBal des Archiducs, envoyé par le Mauritsshuis de La Haye, par\nles toiles du Musée de Valenciennes, etc.\n   De Crayer, Van Thulden, Boeyermans, C. Schut et leurs\némules n'y sont pas négligés, des tableaux sortis des églises\nbelges les rappellent avec à-propos !\n   Enfin, la pléiade des peintres de natures-mortes, de chasses\ndécoratives, d'animaux, d'architectures, de fleurs, — les Fyt,\nles Snyders, les Siberechts, les Paul Devos, les Van Utrecht,\nles Seghers, les P. Neefs, les P . Boel, les De Heem, etc., — est\ncopieusement représentée par un grand nombre de toiles impor­\ntantes et de qualité rare prêtées par S. A. S. le duc d'Arenberg,\nl'Administration communale de Bruxelles, M. Beernaert, lord\nAldennand, M. Crew (Londres), le général Bruylant (Bru­\nxelles), le Musée de Budapest, le baron de Tucher (Vienne), les\nMusées de Lille, de Caen, de Rennes, de Grenoble, de Valen­\nciennes, de Dunkerque, du Havre, de Douai, M me Stephenson\nClarcke (Londres), M. Frenkel (Berlin), M. Bôhler (Munich),\nM. Fréderiks (La Haye), M. Spiridon (Paris), M me Bachofen\n(Bâle), M. Rutthey (Londres), lord Howe (Londres), sir\nGeorge Donaldson (Londres), lord Darnley (Londres), etc.\n   Une mention spéciale est due aux envois de dessins de\nmaîtres sortis des divers Musées de Hollande, des collections\nEmile Wauters et Jean Masson, à Paris, formant, dans une\npetite salle isolée, la plus éducative annexe aux galeries de\npeinture.\n"}, {"page_pdf": 585, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 517, "texte": "492                        DURENDAL\n\n\n   Que dire encore, sans excéder les limites d'une étude admis­\nsible, des somptueuses tapisseries appartenant à l'État français,\nà S. A. S. le duc d'Arenberg, à Mme Ffoulke (Washington), au\nbaron Empain, au baron Goffinet, aux Hospices de Louvain,\netc., etc., et des sculptures, et des armures, et des médailles,\net de ces innombrables objets du temps dont les immenses gale­\nries du rez-de-chaussée sont bourrées et dont le simple examen\nsommaire requiert plus d'une journée !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-011", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 493, "page_fin": 502, "titre_corps": "Joris-Karl Huysmans d’après sa correspondance inédite", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Joris Karl Huysmans d'après sa correspondance inédite Suite", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 586, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1714, "texte": "Joris=Karl Huysmans\n   d'après sa correspondance inédite\n                              (Suite)\n\n\n\n\n               Nous donnons ici la suite des lettres que nous a\n                 adressées J.-K. Huysmans durant son séjour à\n                 l'abbaye de Ligugé, où il mena une existence\n                 paisible partagée entre la prière liturgique et les\n                 travaux littéraires et qui fut la plus douce\n                 époque de sa vie. Il y écrivit son admirable\n                 vie de Sainte Lidwine de Schiedam. Personne\nn'était mieux à même de pénétrer dans le sanctuaire intime de\ncette âme contemplative que J.-K. Huysmans qui, dès les pre­\nmiers jours de sa conversion à Dieu, avait saisi d'emblée cette\nvérité capitale que « le catholicisme n'est point seulement cette\nreligion tempérée qu'on nous propose. Il ne se compose pas\nseulement de petites cases et de formules. Il ne réside pas en\nentier dans d'étroites pratiques, dans des amusettes de vieille\nfille, dans toute cette bondieusarderie qui s'épand le long\nde la rue Saint-Sulpice. Il est autrement surélevé, autrement\npur; mais alors il faut pénétrer dans la zone brûlante, il faut\nle chercher dans la Mystique qui est l'art, qui est l'essence, qui\nest l'âme de l'Église même. »\n   La paix dont J.-K. Huysmans jouit au cloître de Ligugé ne\nfut pas de longue durée. A peine s'y était-il fixé — pour tou­\njours croyait-il — que sa joie fut singulièrement tempérée par\nles menaces toujours grandissantes d'une nouvelle persécution\nen France qui devait aboutir bientôt à la rupture du concordat\net à l'expulsion des moines. Ces appréhensions font l'objet des\nlettres suivantes dont la dernière si émouvante annonce la fer-\n"}, {"page_pdf": 587, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2543, "texte": "494                              DURENDAL\n\n\nmeture définitive de l'abbaye et le départ des bénédictins pour\n l'exil.\n    On verra que J.-K. Huysmans n'est pas tendre dans ces\nlettres pour la France maçonnique. Il n'y ménage pas non plus\nles catholiques de ce malheureux pays, auxquels il reproche\navec raison leur tiédeur et leur apathie. Les réflexions de notre\nami à ce sujet sont d'une justesse frappante.\n    Il est plusieurs fois question dans ces lettres d'un abbé Le\nCardonnel. Il s'agit du prêtre-poète. Ce fut une grande joie\npour Huysmans que de le voir endosser l'habit monastique.\nMalheureusement ce ne fut qu'une vocation éphémère. La santé\ndélicate de Le Cardonnel, du reste, n'était pas compatible avec\nles austérités du cloître.\n    J.-K. Huysmans nous fait part aussi dans ces lettres de la\nconsolation qu'il eut d'aider d'anciens amis de Paris qui, comme\nlui jadis, avaient déserté l'Eglise, à se retourner vers Dieu, à\nl'occasion de leur passage à l'abbaye de Ligugé où sa présence\nles avait attirés. Parmi ces conversions il faut remarquer spé­\ncialement celle du célèbre dessinateur humoristique parisien\nForain.\n\n                                       Ligugé, maison Notre-Dame, 23 juin 1900.\n\n                   MON CHER AMI,\n\n   Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais la vie s'est faite très\nactive en ce pays de soi-disant repos, où je suis d'ailleurs accablé de visites,\net les lettres se sont accumulées sur mon bureau. Puis j'ai de grands ennuis\npécuniaires et autres, avec Stock à moitié ruiné par l'incendie du Théâtre-\nFrançais et un autre éditeur, qui vient de me claquer dans la main ; à Ligugé,\nça été l'enfer. Imaginez, à propos des élections, le pays soulevé contre les\nmoines, auxquels il doit son peu de prospérité, des bandes de femmes en\nsouquenilles et en cheveux hurlant la Carmagnole, des troupes de voyous por­\ntant un mannequin de moine et défilant devant chez nous en gueulant à bas\nles oblats, etc., etc.\n   Et depuis ce jour c'est la guerre ouverte avec un maire franc-maçon qui a\npourri ce bourg à force de haine et d'alcool.\n   Dimanche dernier, fête du Saint-Sacrement, l'on a répondu à ces manifes­\ntations en faisant le reposoir à notre maison, sous la galerie du petit cloître\nque nous avions décoré de notre mieux. Et l'on a fait la navette du monastère\nà la maison Notre-Dame. Tout cela nous a pris du temps, comme vous\nvoyez; mais laissons ces histoires, en concluant seulement que le Ligugé,\nlieu de paix rêvé, l'est peu. S'il n'y avait point la vie presque, commune avec\n"}, {"page_pdf": 588, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2975, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                       495\n\n\nle monastère et les consolations liturgiques des offices, ce serait intenable.\nLe pauvre pays de France est bien malade !\n    Je suis content que vous ayez vu Esquirol, qui est un garçon sérieuse­\nment pieux et charmant. Il est une bonne recrue pour la littérature catho­\nlique. Que n'en avons-nous beaucoup ainsi !\n     Il m'est arrivé dans mes ennuis une grande joie : Louis Le Cardonnel,\nl'abbé, qui a vraiment du talent comme poète, est entré ici au novicat de\n Ligugé. La vie active ne lui convenait pas, et comme il y a ici un maître des\nnovices, vieil ami à moi, qui adore l'art, j'ai très bien arrangé l'affaire. Il\nfaudra que je vous fasse envoyer des vers de lui.\n     Le noviciat est charmant ici, désireux d'art; l'élément vieux bonze, qui y\nest comme partout, finira par s'éliminer peu à peu, et j'espère que l'on\nobtiendra des résultats, a moins que l'on ne balaie tous les moines, après\nl'Exposition, ce qui rentre dans la donnée des choses possibles.\n     Je travaille toujours, mais nous sommes accablés ici par une chaleur\n torride qui fond toutes les volontés et vous laisse ahuri sans forces pou'r se\n reprendre, en s'épongeant dans l'église. Mais tout est bon qui est désagréable,\n comme dit le bon oblat Bruno, de La Trappe, qui, de retour d'un pèlerinage\n à Jérusalem, est venu passer quelques jours ici.\n      Il m'a appris la mort du pauvre Fr. Siméon, le gardien des cochons, mort\n en saint, ayant dit deux jours d'avance qu'il décéderait, au moment où l'on\n commencerait le Salve Regina; la race des Siméon est une race qui se perd,\n hélas! même dans les Trappes. C'est lui qui a demandé un jour au P . Abbé\n ce que c'était qu'un journal. Et quand on le lui eut expliqué et qu'on lui en\n eut montré un, voyant qu'il ne s'agissait là dedans que de choses terrestres,\n  il tourna le dos, disant : « Dieu me suffit. \"\n      C'est une des plus grandes grâces, à coup sûr, que le Ciel m'eut accordé\n  en me faisant connaître ce bon saint-là !\n      A bientôt, mon cher Ami, et bien affectueusement à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n   Je reçois toujours exactement le Durendal et vous remercie et pour moi et\n pour le noviciat auquel je le prête.\n\n   Ligugé (Vienne), Maison Notre-Dame. SS. Victorin et Hydulphi, 9 novembe 1900.\n\n                      MON BIEN CHER AMI,\n\n    Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais c'est que j'ai une vie\n débordée, ici plus qu'à Paris, je le vois bien maintenant. Tous les hôtes\n du cloître se font présenter par les moines; les gens de Paris prennent\n le rapide qui les mène en moins de quatre heures chez moi ; bref, je\n continue une existence qui ne serait nullement claustrale s'il n'y avait pas\n les Offices. Mais eux me coupent la journée et ajoutent encore à mon\n désarroi du temps.\n    Bref, les lettres qui augmentent, elles aussi, chaque jour, s'accumulent, le\n"}, {"page_pdf": 589, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3211, "texte": "496                               DURENDAL\n\n\ndésespoir me prend d'en avoir tant à répondre, et je fiche tout en plan,\ntâchant de rattraper tant de temps perdu pour mon travail.\n   J'ai lu la lettre que vous avez bien voulu me communiquer. O mon ami,\nvous êtes bon de bouillir encore en lisant les âneries de ces gens et leurs\nperfidies. Il n'y a qu'à laisser faire; X..., dont vous avez lu la surprenanle\nbrochure sur mon compte, continue à m'injurier tant qu'il peut et déclare\nqu'il attend une réponse à ses attaques. Jamais!!! le mépris me semble\nsuffisant et la réclame qu'il veut, je ne la lui donnerai pas. Il m'accuse\nmaintenant de l'avoir fait huer au Congrès de Bourges (!!!) où je ne connais\nâme qui vive; ça m'est égal.\n    La revue en question, voyez-vous, est rédigée par les anciens élèves de\nStanislas et surtout par des Normaliens. Or, partout où il y a un Normalien,\nc'est la haine de l'art et sa parfaite incompréhension. Mais cette revue n'a\npas d'influence en France; ça paraît dans un placard. Ne voyez pas ce\ncanard comme ayant une importance telle que celle du Correspondant chez\nles catholiques. Non, ça n'est rien et il n'y a qu'à laisser ce papier à son séant.\n   Mais tout cela revient à dire que les catholiques français sont au-dessous\nde tout — ah oui! — j'ai lu, moi aussi, des comptes rendus de Quo Vadis\nrédigé par ces gaillards. La bêtise de leurs attaques! Toujours le système\nd'écraser le talent, s'il est de leur côlé. Ils devraient au contraire défendre ce\nlivre-là, mais non, leur bégueulisme idiot y voit des choses qui d'ailleurs n'y\nsont pas !\n   C'est grâce à ces gens que ce malheureux pays en est où vous le voyez.\nAvec une troupe pareille, dirigée par des Évêques choisis par la franc-\nmaçonnerie, parmi les plus intrigants des prêtres, nous marchons au\ncataclysme.\n   J'ai grand'peur pour les moines, et mes pauvres amis de Ligugé s'ap­\nprêtent à filer pour l'Espagne, dès que la loi des congrégations va être votée.\nEt il y a toute probabilité pour que cela soit. Je me demande ce que je ferai.\nLe séjour à Ligugé sans le cloître serait intolérable; il vaudrait encore\nmieux retourner à Paris. Enfin, je ne suis pas, vous pensez, sans inquiétudes.\nJe me remets comme toujours entre les mains de la Vierge, en La priant de\nm'indiquer, le moment venu, la route qu'il me faudra suivie.\n   Mais, vous imaginez-vous une France dénuée d'ordres contemplatifs et\npénitentiels! le seul paratonnerre que nous ayons, dans le désastre de ce\nsiècle, cassé! et vous assisterez au spectacle coutumier de catholiques envoyant\nun de leurs rhéteurs bavasser un discours quelconque à la Chambre, puis\ns'asseoir tranquillement et ne pas plus s'occuper ensuite de ce terrible coup\nqui leur sera porté-, que s'il n'avait jamais existé !\n   Des châtiments nous en aurons, car nous les avons tous mérités; mais,\nhélas! ils ne changeront pas l'âme pharisaïque des croyants de France. Ils\nont le diable en eux et s'il n'y avait pas une miséricorde infinie, ce serait à\ndésespérer.\n   Vous êtes bien heureux, mon cher Ami, d'être en Belgique, dans un pays\noù, malgré tout, la Foi n'est pas opprimée, et où il existe aussi un petit\nnoyau de catholiques qui n'est pas abruti comme le nôtre !\n"}, {"page_pdf": 590, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2974, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                         497\n\n\n   Je suis toujours plongé dans Sainte Lydwine. Mais quel ingrat travail et ne\ndonnant nul tremplin d'art.\n   Les renseignements des Bollandistes sont si faibles qu'il est impossible de\nsuivre le pas à pas de cette vie mystique et d'établir dans un ordre chrono­\nlogique les faits. Aussi, est-ce un défilé incohérent d'anecdotes. Je me suis\nengagé dans une bien triste affaire.\n   Lorsque j'aurai remis un chapitre au point, quand je serai enfin sorti de\nce gros labeur, je vous donnerai, avant tout, les morceaux que vous voudrez.\n   A part cela, la vie d'Offices me rend très heureux et ce sera pour moi une\ngrosse peine, s'il faut m'en priver; puis si veule que l'on soit, l'on gagne tout\nde même, dans une vie d'Offices et de travail auprès du Seigneur, quelques\ngrâces. Il y a, ici, beaucoup de tribulations, beaucoup d'épreuves, car nous\nle savons, le Démon souffle plus furieusement qu'ailleurs autour des cloîtres,\nil sème les zizanies à pleines mains. Mais on le sait et l'important est de ne\npas se laisser mettre dedans par lui. Ici, pour être agréable au gouvernement,\nl'Évêque a mis un curé à la place des moines qui remplissaient cette Office;\nc'est vous dire la lutte forcée entre la cure et l'abbaye ; enfin !\n   Bien affectueusement à vous, mon cher Ami.\n                                                             J.-K.   HUYSMANS.\n\n  Je ris un peu tout de même, en lisant que j'ai écrit dans La Cathédrale des\npages « immondes » sur la Vierge!! Je ne m'en doutais pas.\n\n                                      Ligugé, Maison Notre-Dame, 4 janvier 1901.\n\n                          MON CHER AMI,\n\n\n   Au seuil de ce siècle qui me semble s'ouvrir, en France, sur une allée\ninfinie d'ordures, je veux quitter les soucis que nous avons à Ligugé pour\nvous dire que je vous souhaite, et de tout cœur, la santé du corps et la paix de\nl'âme.\n   Que vous dirais-je, en sus que vous ne devinez. La loi sur les associations\nsi elle passe — et il y a toutes les chances pour qu'il en soit ainsi — c'est la\nmort de mon pauvre cloître de Ligugé. Les moines partiront en Espagne, à\nla recherche d'un gîte, et moi je retournerai à Paris où je recommencerai par\nvivre une vie de journaliste. Si résigné que je sois aux volontés de Notre-\nSeigneur, cette perspective me navre.\n   Enfin, attendons. Pour adoucir mes amertumes, la Noël a été, ici, magni­\nfique et agrémentée pour moi d'une joie très spéciale. Forain, le dessinateur\nque vous connaissez, s'est converti et il est venu passer la nuit auprès de moi.\nAprès vingt ans, se retrouver devant la Sainte Table à Ligugé, c'est singulier\net bien consolant. Un homme de lettres connu, mais dont je ne puis dire\nle nom, m'a écrit une lettre désespérée et touchante; j'espère l'avoir ici,\net il n'y a plus, je crois, qu'à le remettre entre les mains du Confesseur. La\npauvre Maison Notre-Dame avait, à ce point de vue, son utilité. Ces gens,\n"}, {"page_pdf": 591, "page_imprimee": 498, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2907, "texte": "498                                DURENDAL\n\n\ngênés à Paris par le respect humain, le manque de prêtre compréhensif, par\nun tas de choses, étaient à l'aise chez moi et au cloître.\n   Enfin !\n   Je reçois aujourd'hui la visite du Frère Le Cardonnel et de son maître des\nnovices. Ils me remettent les pièces de vers ci-jointes, dont trois superbes,\nje trouve, surtout, la première et la dernière, pour que je vous les adresse ;\nvoilà, je crois, de la belle copie pour Durendal.\n   Je suis littéralement abruti par les recopiages de Lydwine. Mon éditeur\nme bouscule pour paraître le plus tôt possible ; mais j'ai beau travailler, du\nmatin au soir, j'ai peur de n'être pas prêt pour février. Je vous enverrai un\nchapitre un mois avant que le livre ne paraisse. Vous en aurez donc, le pre­\nmier, l'étrenne.\n   La pauvre Lidwine ce qu'elle m'aura donné du mal pour écrire un tout\npetit volume, terne et gris, mais avec quelques pages sur la haute mystique\nintéressantes par ces temps de veulerie, je crois!\n   Il fait un temps atroce, pour l'instant, ici, mais la vie y est clémente.\nTravail acharné, rompu par la cloche des Offices. Le plus dur, c'est certains\nmatins de communion, où il faut être à 5 h. 1/2, au plus tard, à l'église. Ce\nqu'on patauge avec une lanterne dans la boue, sous les bourrasques! Ces\npromenades en pleine nuit sont lugubres, mais qui vaudra cela pourtant à\nParis, et les dîners au monastère, et l'amusement de ces âmes blanches que\nsont tous ces novices! Je ne puis croire que le bon Dieu nous renversera à\ntous notre vie ainsi !\n   On fait tant de prières d'ailleurs dans les communautés que l'on peut\nespérer qu'il sortira de son silence et nous débarrassera de ces Pharaons de\ncamelotte qui nous oppriment.\n   Priez pour nous, cher Ami, et prenez ici toute l'assurance de mon plus\naffectueux dévouement.                                     J.-K. HUYSMANS.\n\n                                                         Ligugé, 6 février 1901.\n                   MON CHER AMI,\n\n   Trois mois au moins avant l'apparition de Sainte Lydwine, je vous en enverrai\nle premier chapitre, le plus curieux du livre, je crois, et qui est un panorama\nduXIVesiècle, mais il est très long et il n ' y aura guère moyen de le couper.\nVous serez donc servi le premier et bien avant que le livre ne soit mis en\nvente.\n    Rien de neuf; lentement la loi scélérate se vote; nous espérons les accrocs\npar suite d'amendements et le moyen alors de passer à travers les mailles du\nfilet quand la loi sera promulguée. Mais je compte surtout sur l'effort énorme\nde prières qui se fait actuellement dans les cloîtres. Ici avant la messe, après\nTierces, nous fonctionnons; et il en est partout en France ainsi dans les\nmonastères de tous les ordres.\n   Lydwine va prendre son essor, cette année, dans un singulier tohu-bohu, j'en\nai peur.\n   Bien affectueusement à vous, mon cher Ami.                J.-K. HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 592, "page_imprimee": 499, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3139, "texte": "        JORiS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                      499\n\n\n                                              Ligugé, Maison Notre-Dame, 12 février 1900.\n\n                       M O N CHER A M I ,\n\n    Le Cardonnel a reçu le n u m é r o et vous remercie. Vous me d e m a n d e z si\nu n éditeur prendrait en livre des nouvelles. Aucun ! les nouvelles sont comme\nles volumes d e vers, pour eux ; ils n ' e n veulent à aucun prix, vu que ça ne\nse vend p a s . C'est passé à l'état d'axiome ; ils n'en p r e n n e n t que contraints\net forcés, aux gens qui leur fournissent des r o m a n s , acceptant de p e r d r e d'un\ncôté, pour g a g n e r sur l'autre, sinon, non.\n   A propos de nouvelles, j'ai lu u n volume belge où il y en a quelques-unes\nabsolument remarquables sur les Rouliers. J e trouve cela plus fort que bien\nd'autres qui sont intéressants, mais en somme déjà v u . L ' a u t e u r a u n sens\nspécial des charrois. C'est bizarre! C'est d'un n o m m é George D e l a u n o y (?)\nq u e j e n e connais pas et c'est intitulé : Contes d'autrefois, p a r u chez G o d e n n e , à\nN a m u r , rue de Bruxelles, 13. Lisez donc cela.\n    Le manuscrit de Sainte Lydwine est p a r t i , hier, pour P a r i s . J'espère avoir\ndes épreuves assez vite et comme c'est le premier chapitre que vous a u r e z ,\nvous n'aurez pas longtemps à attendre, si Stock tient sa promesse de rapidité.\n   P a s de nouvelles de X . . . J'ai reçu u n e carte de lui de Jérusalem au j o u r de\nl'an. R i e n d e p u i s . Il est encore en Orient. Il y a u n e lettre de moi qui\nl'attend à Marseille, pour son retour, afin qu'il vienne passer quelques jours\nici. Sa conversion mûrit, mais je crois que rien n'est encore fait, et c'est p o u r\ncela que je le voudrais avoir ici.\n    Bien affectueusement à vous.                                     J . - K . HUYSMANS.\n\n                                                             Ligugé (Vienne), 9 avril 1901.\n\n   Merci mille fois, mon cher Ami, de votre bon Alleluia. Il réconforte u n\npeu d a n s les tristesses de l'heure présente et je vous assure qu'après avoir\nm a n g é l'Agneau P a s c a l au cloître, nous n o u s sommes trouvés avec le\nP . Abbé singulièrement attristés, nous d e m a n d a n t si l'année prochaine\nnous le mangerions ensemble encore à L i g u g é .\n   Cette loi est si mal faite, que j ' e s p è r e que des trous s'y élargiront pour\nnous permettre d'y passer. Après le vote du Sénat qui n'est guère douteux,\nnous n o u s occuperons de cela.\n\n                                                                      Ligugé, 27 avril 1901.\n\n                 M O N T R È S CHER A M I ,\n\n   J e vous envoie ci-joint u n e superbe pièce à saint François, arrachée à\nfrère L e Cardonnel qui va tenter en Italie, s'il se peut, du cloître s é r a p h i q u e .\n   Puisse le Seigneur bénir ce nouvel effort ! encore q u e l'état si précaire d e\nsa santé n'invite guère à y croire, mais ce qui le tuait ici surtout, c'était le\nm a n q u e d'activité, d'apostolat, le plein air.\n   J e pense q u e Lydwine paraîtra le mois prochain, mais elle est retardée p a r\n"}, {"page_pdf": 593, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2586, "texte": "500                              DURENDAL\n\n\nl'impression de luxe qui se fait à Hambourg avec les caractères de luxe\ndu Kaiser.\n   Rien de nouveau, sinon un travail doublé, quadruplé qui m'enlève tout\ntemps, mais pas celui pourtant de vous assurer de toute mon affection, mon\ncher Ami.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n  Priez pour nous.\n\n                                      Ligugé, Maison Notre-Dame, 27 avril 1901.\n\n              MON BIEN CHER AMI,\n   Je voulais vous écrire pour vous remercier de l'article de Durendal,\nmais je vis dans un tel amas de soucis que je n'ai plus le courage de rien.\n   Les combinaisons du P . Abbé et du P . Besse pour laisser quelques\nmoines ici et continuer avec les oblats l'office ont échoué devant l'hostilité\nde plus en plus menaçante du pays.\n   Il ne me reste plus, comme les moines, qu'à plier bagage. Je pars, le mois\nprochain, pour Paris, afin de chercher un logement et de réintégrer\nl'affreuse ville.\n   Je me résigne du mieux que je puis, en priant, mais je mentirais si je ne\nvous avouais un découragement infini. C'est une vie à recommencer; il faut\nque je rentre dans les journaux pour gagner ma vie.-\n   Je me console, un peu, en songeant qu'il y a à Paris un couvent de\nBénédictines, si elles restent (?) je tâcherais de trouver un logis dans leurs\nparages et irais suivre mélancoliquement leurs offices; ce serait toujours un\npeu de vie religieuse, dans ce désastre.\n   X... est ici pour l'instant; il assiste à la débâcle qui se prépare; il me\nsauve un peu de mes idées tristes. Il me charge d'amitiés pour vous; j'y\njoins toutes les miennes.\n   Priez pour nous qui ne sommes pas heureux, mon bien cher Ami, et bien\ncordialement à vous, en Notre-Seigneur.\n                                                           J.-K.    HUYSMANS.\n\n                                       Ligugé, Maison Notre-Dame, 8 août 1901.\n\n                   MON BIEN CHER AMI,\n\n   Ce que vous avez lu sur le prochain départ des moines de Ligugé n'est\nque trop vrai. A la fin du mois prochain, la place sera vide.\n   Ce que je vais devenir, me demanderez-vous ? Voici.\n   Le Père Abbé voudrait que je restasse avec cinq ou six moines et les\ndeux autres oblats pour assurer la continuité des Offices. Je fonderais une\nsociété archéologique et littéraire libre d'après la loi, et louerais alors en\nson nom le noviciat pour y installer les soi-disant salles de réunion, de\ntravail. Le nom des moines y serait noyé dans un tas d'autres.\n   Nous avons eu, hier, une réunion d'avocats au cloître, pour étudier cette\n"}, {"page_pdf": 594, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3044, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                             501\n\n\naffaire, mais il faut attendre le règlement annoncé du Conseil d'Etat, pour se\nprononcer.\n   Le Père Abbé me laisserait mon vieil ami, le Père Besse, qui logerait à la\nMaison, et les autres moines logeraient, eux aussi, un par un, chez l'habitant.\n   Évidemment, c'est la fin des gloires liturgiques bénédictines. Ce sont des\nOffices clandestins où les oblats vont jouer le rôle des novices, en temps\nordinaire, mais cela vaudrait mieux que de rentrer à Paris. Si triste que sera\nl'hiver, dans ces conditions, il n'y a qu'à accepter, d'autant que le Père Abbé\na raison, il faut, à tout prix, ne pas interrompre les prières liturgiques ici.\n   Ne parlons pas de tout cela, puisque rien n'est fait et que rien ne se\nréalisera peut-être.\n   X... est converti, c'est fait; il s'est renversé sa vie;je l'attends vers le 15, à\nLigugé!\n   En attendant, je suis bien ennuyé, mon cher Ami, tout croule autour de\nmoi. Les haines catholiques ne désarment guère. Dans la revue des Études\nReligieuses, le Père jésuite X..., qui est un saint homme d'ailleurs, m'ac­\ncuse d'immoralité à propos de Sainte Lydwine et me reproche d'avoir gardé\nmon style, au lieu d'écrire comme tout le monde, ce que doit faire un\nconverti. Quelle bêtise tout de même! Ah ! la ruine de l'art, chez ces gens-là!\n   Je vous envoie par curiosité une interview paru dans le Gaulois et réper­\ncutée dans toute la presse. Meyer a supprimé les mots « protestants » et\n« juifs » pour y substituer celui d'athée. Il en a de l'aplomb ce joupin!\n   Je vous tiendrai au courant de ce qui nous arrivera. Priez pour nous, cher\nAmi, et bien affectueusement à vous.\n                                                              J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                       Ligugé, Maison Notre-Dame, 6 octobre 1901.\n\n                    MON BIEN CHER AMI,\n\n   Voici les nouvelles que vous me demandez. Ligugé est vide de moines.\nLes uns sont à Erck-la-Ville (Limbourg belge), les autres à Coquelladas\n(Espagne). Un seul garde, ici, l'abbaye déserte, avec lequel nous faisons les\nOffices. Je suis positivement malade de chagrin; jamais je n'aurais cru que\nces moines m'auraient autant tenu au cœur, je n'ai pu ne pas pleurer comme\nune bête quand notre pauvre Père Abbé m'a béni, en partant. Depuis, plus\nde cloches. L'horloge même qui sonnait les heures, en haut de la tour de\nl'abbaye, est arrêtée. C'est la mort.\n   Je ne savais que devenir, mon dégoût de ce pays étant intense, quand la\nbonne prieure des Bénédictines de la rue Monsieur, à Paris, m'a fait offrir,\nà des prix très amicaux, un logement dans son monastère. J'y aurais les\nOffices comme à Ligugé. J'ai accepté et je pense emménager à la fin du mois.\nMon adresse sera alors, Paris, 20, rue Monsieur.\n   Voici donc encore un nouveau tournant de vie; priez Dieu pour que je ne\nm'y casse pas le cou. La partie triste de cette solution providentielle, c'est\nqu'il me va falloir regagner mon pain et rentrer sans doute dans ce journa-\n"}, {"page_pdf": 595, "page_imprimee": 502, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1155, "texte": "502                                  DURENDAL\n\n\nlisme que j'avais été si heureux de quitter. Enfin, la volonté d e Dieu soit\nfaite ! et surtout qu'il ne laisse pas chasser aussi ces hospitalières bénédic­\ntines qui ont, d a n s ma détresse, pensé à m o i .\n   Oui, X . . . est rentré dans le giron de l'Église et a c o m m u n i é avec moi à\nLigugé.\n   J e sais, par votre carte, m o n cher Ami, que vous avez été éprouvé, vous\naussi, par de cruelles traverses. Q u e Dieu vous allège votre peine ! mais que\nla vie est triste!\n   P r i e z p o u r moi, cher Ami, et bien affectueusement à vous.\n\n                                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n  Ce qui est affreux, en F r a n c e , c'est l'indifférence des catholiques, qui n e\nparaissent m ê m e pas se d o u t e r de la gravité des départs des moniales et des\nmoines !!\n\n\n  (A continuer.)                                                     HENRY        McELLER.\n\n\n                         R e p r o d u c t i o n i n t e r d i t e (1).\n\n\n\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de cet article et des lettres de\nJ.-K. Huysmans qu'il renferme\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-012", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 503, "page_fin": 508, "titre_corps": "Sur l’Exposition", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Otlet", "ancre_debut": "Sur l'Exposition TOUT est à l'Exposition", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 596, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2370, "texte": "Sur l'Exposition\n\n                 TOUT est   à l'Exposition. Elle est la réalisation d'une idée\n                    longtemps méditée et dont depuis des mois sont pleines\n                    les conversations. On assiste à des joies naïves devant\n                    l'inattendu et le nouveau ; on entend des discours d'une\n                    inlassable éloquence ; on marque le pas des foules qui\n                    s'engouffrent au Solbosch. Oh ! Il n'est guère de temps\n                    pour réfléchir tant il y a à voir et à ouïr.\n                       Et pourtant il importe que, quelques-uns au moins,\nconservent l'attitude de la critique— critique constrictive et bienveillante\n— à l'égard d'une manifestation d'énergie nationale trop remarquable pour\nqu'il ne soit utile d'en relever même les fautes et les erreurs. Car il est de la\nnature des expositions d'être recommencées. Les futures pourront profiter\ndes leçons de la présente.\n\n                                         *\n                                     *       *\n\n   On a édifié aux portes de Bruxelles, pour la durée éphémère de six mois,\nune ville de fer, de bois et de staff, couvrant quatre-vingts hectares. Tous\nles pays et en particulier le nôtre ont été conviés à faire d'eux-mêmes une\ndémonstration, à s'exhiber, non tout à fait comme ils sont, mais comme ils\ntendent à être. Et, sinon tous, la plupart sont venus, occupant d'immenses\nsurfaces de galerie, édifiant de multiples pavillons, déballant des millions\nd'objets.\n   La tâche des organisateurs a consisté à mettre de l'ordre dans un tel\nensemble et, sinon à créer, du moins à faire croître l'intérêt à sa visite.\n   Certes, organiser une exposition universelle et internationale est une des\nchoses les plus difficiles qui soient.\n   C'est d'abord une œuvre d'une complexité extrême de par la variété des\nquestions qu'elle soulève. La classification de l'Exposition de Bruxelles\ncomporte vingt-deux groupes, subdivisés en d'innombrables classes et\nsections.\n   C'est ensuite une œuvre dont l'importance financière est peu ordinaire. Le\nbudget de notre Worlds'fair est d'environ 27 millions à couvrir par le capital\nsouscrit, la tombola, les subsides des pouvoirs publics, la vente des em­\nplacements, les concessions, les entrées.\n   Les dirigeants d'une exposition internationale sont aux prises avec les\n"}, {"page_pdf": 597, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3109, "texte": "504                                DURENDAL\n\n\nmentalités nationales les plus diverses et l'art de manier les hommes doit\nici se doubler de l'art du diplomate qui agit sur terrain étranger.\n   Et tout le travail à faire doit en quelque sorte s'improviser; car l'entreprise\ntout entière étant temporaire, il faut créer les cadres, définir les fonctions,\nrecruter un personnel d'occasion, imaginer des méthodes de travail, en un\nmot construire, faire démarrer et accélérer promptement la marche de\nl'immense machinerie.\n   Enfin, et ceci est de tout peut-être le plus difficile, il faut réaliser du neuf,\nsusciter l'intérêt, « avoir des clous » ; il faut provoquer par tous moyens\nchez le visiteur l'impression d'une marche en avant, la confiance en l'avenir\nprochain des choses, l'admiration pour le génie progressif de l'homme\nconquérant sans cesse plus de bien-être, plus de loisir, plus de plénitude\nde vie.\n\n                                           *\n                                       *       *\n   Une première critique que fait naître l'Exposition du Solbosch est\nl'absence de toute manifestation d'art moderne. A parcourir les jardins et les\navenues on croirait à un parti-pris, d'ignorer que notre époque est en travail\nde formes architecturales nouvelles et qu'en notre Belgique particulièrement\ndes artistes et des bâtisseurs, de plus en plus nombreux, ont prouvé qu'il\nétaient des modes de construire, de meubler et de décorer plus adéquats aux\nnécessités de la vie moderne. Si au moins cet ostracisme avait eu pour but\nde ne pas détruire l'harmonie d'autres styles, mais, hélas ! il n'en est rien. Peu\nd'expositions se présentent avec plus de désordre et de disparate que la nôtre,\ndisons-le aussi, avec plus de baraquements de foire dont est exclue toute\npensée d'art.\n   L'Architecte en chef est un homme de grand talent. Il a résolu le difficile\nproblème de faire disparaître à la vue le morcellement des parcelles, sur les­\nquelles il a fallu créer la cité éphémère; il a aussi donné dans la façade\ncentrale du pavillon belge la mesure d'une science très parfaite des formes\nclassiques. Mais était-ce vraiment la répétition, sauf variante négligeable, de\nce qu'on a vu vingt fois en d'autres villes, en d'autres expositions, qu'il fallait\noffrir à la curiosité du visiteur ?\n   L'entrée du Solbosch est ratée. Il eût fallu résolument la faire par le bois\net avoir raison de ceux qui ont transformé le culte désirable des arbres, en\nune superstitieuse féticherie.\n   Les pavillons des Villes constituent des reconstitutions intéressantes.\n Malheureusement l'esprit de lucre l'a si bien emporté sur toute autre consi­\ndération qu'on les a disséminées et noyées dans un quartier de kiosques, dignes\ntout au plus d'orner nos boulevards à la fête du 15 juillet.\n   L'aspect du Palais des fêtes est celui d'une grange et telle façade de\nbâtiment officiel rappelle les improvisations champêtres d'un grand concours\nen Flandre ou en Zélande.\n   Aussi les artistes se plaignent-ils. Ils ont récemment fait entendre leur\nprotestation par la voix autorisée de l'un d'eux. Ils ne se sont pas bornés à\n"}, {"page_pdf": 598, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3306, "texte": "                            SUR   L'EXPOSITION                            505\n\nconstater ce qui saute aux yeux de quiconque sait voir, mais ils ont rappelé\ndes faits qui donnent singulièrement à réfléchir.\n   M. Georges Hobé a expliqué dans l'Art Moderne qu'avant l'Exposition\nde Bruxelles, il y avait eu certaines expositions à Turin et à Milan\noù les architectes et décorateurs belges sont allés en cohorte disciplinée,\nremporter des succès qui- prirent, à l'heure décisive du jury, l'allure\nd'un triomphe. M. Hobé a demandé pourquoi, malgré des promesses bien\npositives, il n'en est pas un d'entre eux qui ait eu l'occasion de montrer à\nBruxelles d'autres décors que celui de l'avenue\" Demot, d'autres façades que\ncelle du pavillon agricole ou du pavillon brésilien,[d'autres kiosques que\nceux qui abritent les musiques officielles Or, au même moment paraissait le\ncatalogue de la section allemande avec une grande page constatant officiel­\nlement que c'est la Belgique qui fut, dans le domaine des industries artis­\ntiques l'inspiratrice et le guide de l'Allemagne.\n   « Il convient, y peut-on lire, qu'avant de parler de notre œuvre propre\nnous rappelions ce que les ouvriers d'art allemands doivent à leurs\nconfrères belges, nous ne pourrions ni ne voudrions passer sous silence\nque les principes des réformes, qui ont été par la suite pour notre industrie\nd'art, comme la. parole de salut, ont pris, pour nous venir d'Angleterre,\ndans une proportions considérable, le chemin de la Belgique, et que dans\nce pays de réalités industrielles, ils ont été pour notre profit dégagés tout\nd'abord d'un romantisme de mauvais aloi. Il n'y a pas un ouvrier d'art\nallemand qui puisse visiter cette exposition universelle sans se remémorer\nles noms autrefois si souvent prononcés des Lemmen, des Finch, des\n Serrurier Bovy ou de Horta. » Et l'auteur poursuit en disant le rôle joué\nen Allemagne par le génie créateur d'Henri Van de Velde.\n   Avoir, exclu systématiquement les artistes novateurs belges de toute parti­\ncipation à l'Exposition est donc une première et forte critique à formuler.\n   « C'est, dit M. Octave Maus, à la fois une maladresse et une injustice »\net Jean d'Ardenne, peu suspect de favoritisme pour l'esthétique moderne,\nécrit de son côté: « L'absencede toute représentation des tendances décoratives\n modernes au Solbosch s'explique peu. On avait toutes les raisons de l'y voir\nreprésenté brillamment à l'heure où les autres nations offrent le spectacle\nd'efforts multiples et intéressants auxquels s'associent les pouvoirs publics\n vers la réalisation de formes appropriées aux mœurs et aux besoins actuels. »\n\n                                       *\n                                           *\n\n\n\n  Deuxième critique fondamentale : l'Exposition tout entière a été conçue et\nréalisée sans idée du lendemain. Au mois de novembre tout sera démoli et\nde l'immense effort accompli par des milliers de bonne volonté il ne restera...\nqu'un palmarès enchâssé dans le Livre mémorial des discours.\n   Paris doit à ses expositions le Trocadéro, le petit et le grand Palais;\nLondres lui doit son Palais de Cristal; Vienne ses palais du Prater; Liége\nson Musée des Beaux-Arts. De 1880 il est resté à Bruxelles le Cinquantenaire,\nde 1897 le Musée colonial de Tervueren. L'année 1910 ne marquera son\n"}, {"page_pdf": 599, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3102, "texte": "506                                 DURENDAL\n\n\npassage que par une avenue de quelque trois cents mètres, bordée d'igno­\nminieuses « postures » et à laquelle, ô dérision I on a donné le nom d'avenue\nDemot pour mieux marquer peut-être l'insignifiance de son bourgmestriat\ndans le domaine des travaux publics et d'embellissement de la capitale.\n   Cette constatation est pénible, alors qu'il faut des efforts sans fin pour\nobtenir les fonds nécessaires à la plus petite création, on assiste à la sara­\nbande des millions jetés pour le plaisir passager de quelques jours.\n   C'est à croire vraiment que Bruxelles n'a plus aucun problème constructif\nà résoudre, que nous y possédons tous les locaux nécessaires à la mani­\nfestation de notre vie collective devenue plus ample.\n   Il n'en est rien.\n   Sans envisager l'ensemble de la question il suffit de retenir deux points sur\nlesquels il n'y a guère désaccord : d'une part et en dehors même des services\nauxquels devait et doit répondre l'édification du « Mont des Arts », il manque\ndes locaux pour organiser tout un ensemble de musées annoncés ou projetés\nqui sont comme le développement de ceux du Cinquantenaire; d'autre part,\nBruxelles ne possède nulle part l'équivalent d'une Flora, d'un Palmengarten\nd'une Zoologie, c'est-à-dire de grand emplacement couvert qui pourra servir\naux réunions des soirs l'été et surtout à celle des jours l'hiver.\n   Avec un peu d'idée et de bonne volonté, l'Exposition aurait permis de\nréaliser deux desiderata. Le bâtiment principal du Solbosch aurait dû\nêtre édifié en matériaux durables et disposé de manière à pouvoir servir\nultérieurement pour la fonction que nous venons de dire. Là auraient pu être\ntransférés alors les concours hippiques, les expositions animales, les fêtes\nmilitaires. Par suite, les halls du Cinquantenaire auraient pu être tout entiers\naffectés à l'extension des musées et devenir pour Bruxelles ce que le South\nKensington est pour Londres (1).\n\n                                          *   *\n   Une troisième critique dérivée de la précédente.\n   Si le plan architectural de l'Exposition n'a été influencé par aucune idée\nde lendemain, l'installation des stands par nos pouvoirs publics participe à\nce même caractère éphémère.\n   Ici aussi on assiste tristement à un spectacle de gaspillage. C'est par dix\nmille et par cent mille que les fonds ont été alloués à nos diverses admi­\nnistrations publiques pour figurer dignement à l'Exposition.\n   On a édifié stands, décoré panneaux, commandé mobilier; on a rassemblé\ndes objets, coordonné des plans de présentation, recommencé dix fois le\nlibellé des enseignes, des pancartes, des étiquettes. En novembre tout sera\ndétruit, réexpédié, ceci aux brocanteurs d'exposition, cela aux concierges-\nconservateurs des greniers administratifs.\n\n  (1) Le visiteur de la ville de staf qui abrita à Londres, en 1898, l'exposition franco-\nbritannique est tout étonné, cette année, de la retrouver intacte servant à l'exposition\nanglo-japonaise. Le staf a résisté â deux hivers. Une partie de l'exposition du Solbosch\naurait pu demeurer plusieurs années.\n"}, {"page_pdf": 600, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3276, "texte": "                             SUR    L'EXPOSITION                             507\n\n   Et cependant l'expérience répétée n'était-elle pas là pour dire qu'une expo­\nsition peut et doit être l'occasion de créer ou de développer nos musées. A\nla suite des leçons données par Londres, Paris, Dresde, Berlin, Munich, par\nWashington et Saint-Louis, il est acquis de nos jours que le musée est un\ninstrument d'éducation populaire et d'investigation scientifique, dès lors qu'il\nfaut des musées de tout, et que tous les musées d'un pays doivent être conçus\ncomme un vaste musée encyclopédique, tenu à jour des nouveautés et\nprésenté sous l'aspect à la fois le plus intéressant et le plus pédagogique.\n   Nous n'avons à Bruxelles ni musée de science, ni musée technique, ni\nmusée d'hygiène, ni musée social, ni musée d'ethnographie et de folklore, ni\nmusée d'agriculture, ni musée de l'habitation, ni musée scolaire, ni musée\nmilitaire. De tels musées existent à l'étranger, y rendent des services consi­\ndérables, sont l'objet de la sollicitude du gouvernement, des provinces, des\ncapitales.\n   Chacune des classes belges de notre Exposition aurait dû devenir l'embryon\nd'un musée spécial : il n'en aurait guère coûté plus et dans les halls du\nCinquantenaire devenus libres en novembre, si un palais définitif s'était\nélevé au Solbosch avec les installations matérielles toutes faites pour l'ex­\nporter, on aurait pu, sans un million de plus, créer une institution perma­\nnente, d'utilité continue, une œuvre qui aurait valu les dépenses, les peines\ndépensées par les comités de toutes les classes, surtout par les dévoués secré­\ntaires de ces classes. Même l'État aurait pu trouver en ceux-ci le personnel\ndirigeant et bénévole nécessaire. On a pu créer à Bruxelles une vaste biblio­\nthèque collective par la seule coopération de nos associations scientifiques.\nPourquoi ne pourrait-on, suivant la même formule, y constituer un vaste musée\ncollectif géré par les groupes et les associations et auxquels l'État se bornerait\nà fournir les locaux et quelques subsides.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n    Ces trois critiques méritent de retenir l'attention et nous n'tn voulons\najouter d'autres.\n    Nous conclurons en cherchant à côté du mal le remède.\n    Les expositions de nos jours sont devenues des véritables institutions.\nElles se répètent avec une périodicité connue et dès lors il est nécessaire de\nleur donner l'organisation qu'on donne à tout ce qui prend le caractère\nd'institution. Trop d'intérêts divers sont engagés dans ces entreprises pour\nqu'on puisse encore les confier à de simples sociétés d'actionnaires. Leurs\ndirecteurs n'ont, au fond, aucun devoir de s'occuper de la chose publique et\nils sont mal en position pour négocier, et, au besoin, imposer des solutions\nqui peuvent ne pas agréer à des communes égoïstes.\n    Les expositions universelles doivent dorénavant être faites par l'État. Lui\nseul est en mesure de veiller à la complète et impartiale représentation des\nforces vives du pays; lui seul est à même de préparer de longue main avec\n l'aide de ses propres services, des travaux utiles de voirie, de bâtiments, de\n collections. Avec ses ensembles architecturaux, ses sections des arts, des\n"}, {"page_pdf": 601, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1392, "texte": "508                              DURENDAL\n\n\nsciences et des lettres, avec ses congrès, avec ses conférences, avec ses con­\ncours temporaires, avec ses visites collectives qui transplantent en un jour\ndes milliers de visiteurs, du fond de l'Angleterre et de l'Allemagne, peut-on\nconsidérer encore qu'une exposition puisse, administrativement, compter\nmoins que la dernière commune du pays?\n   Chez nos voisins, les expositions sont de grandes entreprises gouvernemen­\ntales. Par le fait même, aucune équivoque ne peut exister dans l'esprit des\nexposants : ils sont en présence d'une personnalité connue, responsable\nmoralement comme financièrement, et qui a pour fin le bien public.\n   Au Solbosch, le régime administratif est une anarchie : Bruxelles et Ixelles\ns'y disputent à qui mieux mieux tandis que flambent les pavillons!\n   Le territoire de l'exposition doit être territoire sous régime spécial comme\nles terrains des cures et des centres de villégiature en Allemagne sont\ndécrétés territoires distraits des communes pour être gérés par les Commis­\nsaires du gouvernement. Pourquoi pas? Déjà n'existe-t-il un droit spécial aux\nexpositions et pour elle un régime financier et fiscal exceptionnel.\n   Réfléchissons-y, discutons-en et que l'expérience de cette année 1910\nnous serve de leçons pour         1920.\n\n                                                              PAUL OTLET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-013", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 509, "page_fin": 510, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Pèlerinages franciscains par M. 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C'est là qu'aux heures décisives de sa vie il rencontra l'inspiration\nou l'extase; sur les cimes du Subasio à l'origine, sur celles de la Vernia à la\nfin, d'où il rapporte la conversion ou les stigmates.\n    Il ressentait une joie indicible à se trouver dans les solitudes de Fonte-\nColombo, de Greccio, de Poggio-Bustone, après en avoir gravi péniblement\nles difficiles chemins, parmi les halliers et les pierres. I1 n'y avait pas là\nd'autre abri, le plus souvent, que les cavernes naturelles, mais aussi pas d'autre\nbruit que le vol des oiseaux et la rumeur prolongée du vent dans les arbres;\npas d'autre spectacle que l'étendue, celle du ciel au-dessus de sa tête, celle\ndu pays à ses pieds... Là, sur les monts, sa pensée était seule; seule, pour\nainsi dire, entre Dieu qui était en haut et les hommes qui étaient en bas.\nMais ce n'était pas la solitude de l'orgueil, mais bien celle de l'amour. Il\nétait trop humble pour ne pas douter toujours, non de Dieu, mais de lui-\nmême, et s'il se retranchait de temps à autre de la foule, ce n'était point dans\nle but de l'écarter de lui, mais afin de puiser dans la méditation et la contem­\nplation de nouvelles forces pour la convaincre et la convertir.\n    Peut-être aussi voulait-il mettre la prière aussi haut que la violence, en ce\npays tout hérissé de tours fortifiées et de menaçants repaires féodaux. En face\ndu sommet de la force, il dressait le sommet de la douceur; en face du châ­\nteau de pierre, la petite chapelle de bois, mettant ainsi en vivante opposition\nla justice qui pardonne avec celle qui châtie, la pauvreté avec la rapacité,\nl'effort de la domination avec celui de la bénédiction...\n    M. Joergensen est venu à saint François de très loin, de très loin dans la\ndistance et de plus loin encore dans la pensée; et depuis il s'est attaché à ses\npas, comme à ceux d'un père spirituel. Il a voulu suivre toute sa vie, de son\nenfance pleine de promesses à sa mort pleine de beauté et de gloire, et il\nnous a donné le récit tout imprégné de poésie tendre et de clairvoyante ten­\ndresse dont nous avons parlé ici même. Antérieurement, il avait publié les\n"}, {"page_pdf": 603, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3312, "texte": "510                               DURENDAL\n\n\nPèlerinages, dont M. de Wyzewa nous offre aujourd'hui une version française\nfaite de main d'artiste.\n   C'est une espèce de journal de route, écrit au jour le jour, sur le vif, assis\nsoit sur le bord de la couchette de quelque étroite cellule monastique, soit\ndurant un repos, sur une pierre, au bord du chemin de la montagne. Le voya­\ngeur va de couvent en couvent, de Greccio à Fonte-Colombo, de Fonte-\nColombo à La Foresta, de là à Poggio-Bustone, de là aux Celle de Cortone\net à la Vernia... Et dans tous ces lieux de prière que saint François a laissés\nderrière lui, parce qu'il y a passé ou séjourné, il retrouve, poète qu'il est,\nchrétien qu'il est, le poète et le saint, le familier de la grandeur et de l'humi­\nlité qu'était le poverollo.                                     ARNOLD GOFFIN.\n\n\nB e r n a r d d e L a c o m b e : La Vieprivée de Talleyrand. —(Paris, Plon.)\n   Ambassadeur à Londres au mois de juin 1792, Talleyrand s'y retrouva,\ndès septembre, comme émigré. Menacé par les fureurs jacobines, l'habile\nhomme s'était prestement esquivé de Paris. Quelque temps après, on\ndécouvrait la fameuse armoire de fer, et Talleyrand était décrété d'accusation.\nL'opinion anglaise, très surexcitée contre la Révolution et contre tous ceux\nqui l'avaient servie, accueillit mal le fugitif. En janvier 1794, sans raison\nplausible, le gouvernement britannique l'expulsait, le réduisant à chercher\nun asile aux Etats-Unis, d'où il revint en France en septembre 1796. C'est\nTalleyrand émigré que M. de Lacombe étudie dans la première partie de son\nouvrage : il nous le montre, remuant et souple, s'efforçant, même en exil,\nde servir son pays, s'occupant d'affaires et d'études, subissant les épreuves\ndu moment avec fermeté, courage et belle humeur. Talleyrand avait scan­\ndalisé les citoyens de New-York en s'affichant avec une négresse; il fit\nbientôt jaser Paris en s'affichant, ministre des Relations extérieures, avec\n Mme Grand, « la belle Indienne », qu'il épousa, un peu malgré lui, en 1802.\nC'est une piquapte histoire que celle de ce mariage, qui, par la volonté du\nPremier consul, unissait à une aventurière le personnage le plus en vue de\nla République, après Bonaparte. Il fallut négocier avec Rome, pour obtenir\nque l'ancien éyêque d'Autun fût rendu à la vie séculière et relevé du célibat\necclésiastique. La négociation fut laborieuse et prit l'importance d'une affaire\nd'État. Talleyrand fut rendu à la vie laïque, mais le Pape lui refusa\nla licence de se marier. On raconte cependant que Talleyrand réussit à\nobtenir, par la complaisance d'un curé de village, la bénédiction nuptiale :\nmais le fait, dit M. de Lacombe, n'est pas établi. Ce chapitre, où l'on trouve\nun amusant et vivant portrait de la princesse de Bénévent, est le plus pitto­\nresque du livre. La dernière partie de l'ouvrage de M. de Lacombe suit\nTalleyrand dans sa retraite et raconte en détail sa conversion et sa mort : et\nce sont, ici, des pages vraiment émouvantes et dramatiques.\n   En appendice, M. de Lacombe reproduit le récit complet fait par l'abbé\nDupanloup de ses relations avec Talleyrand, qu'il assista à ses derniers\nmoments. Comme Mgr Dupanloup, M. de Lacombe croit à la sincérité de la\nconversion finale de Talleyrand.                                          D.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison08-014", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 511, "page_fin": 512, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Le Livre d'or de l'Exposition", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 604, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2073, "texte": "NOTULES\n\n\n   Le Livre d'or de l'Exposition. — Le public a vu fonctionner\ndans la Section Belge, au stand de la maison Fonson, la machine à graver\nréduisant les œuvres des statuaires; cette machine est complètement détruite,\naussi bien que le médaillier qui constituait un lot de 26,000 francs pour la\ntombola et dans lequel étaient réunies les principales oeuvres de nos médail-\nleurs belges.\n   Les grands panneaux de bronze reproduisant les modelages de Devreese,\nSamuel, Dubois, etc., et formant le mémorial en médailles des organisateurs\nde l'Exposition, sont également perdus.\n   Les livres d'or sur lesquels s'étaient inscrites de nombreuses personnes\ndésireuses de témoigner leur sympathie au Comité de l'Exposition sont\nbrûlés.\n   Espérons que les nombreuses personnes qui s'étaient inscrites sur ces\nlistes voudront bien envoyer un duplicata de leur signature à l'adresse des\néditeurs, MM. Fonson frères, rue des Fabriques, 5, qui pourront ainsi\nreconstituer de nouvelles listes.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n  E x p o s i t i o n d'art a n c i e n : L'art belge au XVIIe siècle, au Palais du\nCinquantenaire.\n  Tarif des entrées : Cartes permanentes valables pour les concerts de musique\nduXXIIesiècle : 20 francs; entrée : 3 francs, de 9 heures à midi; 2 francs, de\nmidi à 6 heures; le prix de 3 francs est maintenu toute la journée le vendredi.\n  Les dimanches, de 9 heures à midi : 2 francs ; de midi à 6 heures : 1 franc.\n\n                                          *\n                                      *       *\n   E x p o s i t i o n g é n é r a l e d e s BeaUX-ÀrtS, Palais du Cinquante­\nnaire (de 9 heures à 6 heures). Prix d'entrée : 1 franc; les jeudis et dimanches,\n50 centimes.\n   Cartes permanentes : 5 francs. Réduction de 50 p . c. pour les porteurs\nd'abonnements généraux de l'Exposition et les personnes munies de la souche\nd'un ticket d'entrée au Solbosch.\n\n                                          *\n                                      *       *\n"}, {"page_pdf": 605, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1544, "texte": "5l2                                          DURENDAL\n\n\n   V i e n t d e p a r a î t r e : Histoire des Lettres françaises de Belgique depuis le\nm o y e n âge j u s q u ' à n o s j o u r s , p a r JOSEPH C H O T et R E N É D E T H I E R .   Ouvrage\nillustré ( D . Hallet, éditeur. Charleroi, 3 , rue Charles I I ) .\n\n\n\n\n   N O U S r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention d e nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, p a r ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, V a n Oest), 5 francs.\n  L'Arc-en-ciel, par P I E R R E NOTHOMB (éd. de D u r e n d a l ) , 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 5 0 .\n   Constance Teichmann, p a r M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, p a r H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, L e b è g u e ) , 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W Y S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L . W A L L N E R (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La Littérature française au XIX' siècle, p a r P A U L HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de c h a q u e volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, par H E N R Y CARTON DE W I A R T ( P a r i s , P e r r i n ) , 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, H o r s i p i a n ) ,\n3 fr. 50.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 532, "texte": ""}, {"page_pdf": 533, "texte": ""}, {"page_pdf": 534, "texte": ""}, {"page_pdf": 535, "texte": ""}, {"page_pdf": 536, "texte": "(Cliché de la Revue : L'Expansion Belge)                                        Phot. Becker\n\n\n\n                             LA SALLE DE RUBENS (Au centre : l'autel d'Alost)\n"}, {"page_pdf": 537, "texte": ""}, {"page_pdf": 538, "texte": "                     La Confession\n                                Huysmans       eut aimé ce cas de substitution\n                              mystique.\n                                       M ,ne    H E N R Y CARTON DE W I A R T .\n\n\n\n               LORS il  prenait un bâton et frappait à tour de\n                 bras sur la table, il renversait les chaises d'un\n                 coup de pied, il envoyait son poing dans la\n                 petite glace de la cheminée, et le Christ tombait\n                 à terre, les bras toujours étendus.\n                    Sa femme, ses deux enfants se réfugiaient\n                 derrière la porte de la chambre à coucher ; la\nfemme ne savait où accrocher sa détresse et serrait contre elle\nles enfants qui ne pleuraient pas, tant leur crainte était grande.\n   L'homme, de l'autre côté, achevait sa colère en hurlant des\nimprécations et, soudain, il s'abattait, le nez sur les pierres. On\nl'eût cru mort, sans une espèce de halètement qui lui secouait\nparfois les épaules. Il restait là jusqu'au matin.\n   Les murs badigeonnés de chaux recevaient le soleil, accueil­\nlaient l'ombre, parmi de pauvres images décolorées qui pen­\ndaient à de gros clous ; le soleil ne réjouissait point ce logis et\nl'ombre ne l'attristait pas davantage. Pourtant des cinéraires\nvivaient devant les vitres de la fenêtre avec leurs fleurs violettes et\nroses, mais on ne les apercevait que du dehors. Une horloge battait\nla mesure du temps, sur une commode de bois blanc étaient\nplacées des assiettes et des tasses ébréchées, un fourneau plat\nentrait dans la cheminée, et chaque chose portait la trace de\ncoups violents.\n   Quand l'homme n'avait bu qu'à moitié, il était plus redou­\ntable encore ; sa haine contre sa femme, car il la haïssait à\nl'égal de tout ce qui avait figure de vertu, devenait raisonnée,\net il préférait à la contrainte physique les peines qui torturent\nl'âme et l'esprit.\n   Elle écoutait, courbée sous la honte, le récit des bonnes for­\ntunes de l'ivrogne, le long des trottoirs du bourg; elle savait\n   I\n"}, {"page_pdf": 539, "texte": "450                          DURENDAL\n\n\n les maisons qui l'attiraient la nuit, derrière leurs rideaux rouges.\n  11 ne lui épargnait pas le détail de l'aventure et elle connaissait\n les avantages de ses rivales.\n    Les petits enfants ouvraient des yeux angoissés devant le\n malheur de leur mère et s'effrayaient des paroles ardentes du\n père, campé comme un faraud, en face de la misérable épouse.\n    Leur vie avait connu de claires joies ; il aimait d'amour et de\nvolupté sa fiancée aux yeux noirs ; il prolongeait de lentes\ncaresses dans ses cheveux obscurs, les premiers soirs de leur\n mariage, quand il revenait du travail. La maisonnette devenait,\n dans l'alignement monotone de la rue, le logis où se réparent\n les fatigues dans la confiance et la douceur. L'ouvrier voyait la\nfenêtre et les cinéraires fleuris, c'était le sourire consolant au\nbout de la journée.\n    L'oubli coulait sur tout cela, il avait fallu plus d'une heure\npour noyer le passé, mais ce passé avait maintenant à jamais\ndisparu. D'autres maisons, d'autres yeux, d'autres chevelures,\net le paradis de l'alcool, l'excitante folie du pauvre, possédaient\nl'homme. Il n'aurait pas voulu recommencer sa vie.\n    Elle, la femme, fut pareille aux autres femmes et se tourna\nvers Dieu. Un nouvel amour, le mystère de la Grâce, la con­\nnaissance des mérites infinis qu'assume la souffrance, lui\ndevinrent les motifs de surmonter le dégoût de l'existence et de\npréserver son espoir, comme une flamme tremblante. Les\npetits enfants et leur mère adressaient une prière égale dans sa\npureté au cœur miséricordieux de Jésus.\n    En ce temps-là, on construisit dans le quartier populaire une\nhaute bâtisse avec des fenêtres ogivales, et au-dessus de la porte\nd'entrée se voyait une Croix chrétienne. Les gens apprirent que\ndes religieux y accueillaient les ouvriers qui voulaient se sous­\ntraire quelques jours au monde pour s'occuper des choses de\nl'éternité, et on appelait cette demeure étrange une Maison de\nRetraite.\n    Dans les commencements, les pauvres gens se défièrent ;\npuis, lentement, les préventions disparurent. Il courut des his­\ntoires de conversion ; des débauchés et des ivrognes recou­\nvrèrent la santé morale et devinrent les prosélytes de l'oeuvre\nnouvelle.\n    Le mauvais époux, le coupable père n'en mena pas moins sa\nvie de péché. Ses colères s'accrurent de savoir sa femme aux\n"}, {"page_pdf": 540, "texte": "                         LA CONCESSION                          45l\n\n\ncrochets des moines, il devinait le complot ourdi autour de sa\nliberté ; il eut l'horreur des baies arquées, des hauts murs\nrouges dominant le bourg pouilleux et, le soir, il chantait plus\nfort en passant devant la porte et la Croix.\n   La mère et les deux enfants se rendaient chaque jour dans\nla chapelle de cette Maison de Retraite. Pendant que les petits\ns'agenouillaient devant la Vierge, un religieux écoutait, dans le\nconfessionnal, l'aveu de détresses passagères, et, chaque fois,\nil renvoyait cette femme, munie d'un nouveau courage, à. la vie\net à ses épreuves.\n   Elle montrait un visage calme, pas un visage résigné, mais\ndes yeux et une bouche qui gardent l'espérance en une force\nsuprême, un pouvoir surnaturel. Cela donnait de l'éclat à son\nregard et faisait ses lèvres tentantes. Elle n'essuya jamais le\nbaiser que l'homme saoul rapportait quelquefois au logis.\n   Une procession effeuilla, par une journée de juin, des roses\ndans les ruelles sombres, etl'encens entra dans chaque demeure.\nIl semblait que l'on respirât un peu de ciel. Des petites filles\nhabillées de blanc faisaient cortège au bon Dieu et précédaient\nle dais rouge où le prêtre portait l'ostensoir rayonnant, parmi\nla fumée des encensoirs, le son argentin des clochettes et le\nchant des cantiques. Quand le prêtre bénit, du haut d'un\nreposoir, le quartier populaire, toutes les mères eurent des\nlarmes sur leurs joues.\n   Ce fut ensuite le retour des fillettes chez elles, comme de\nblancs oiseaux sur le pavé noir. Les portes s'ouvraient, elles\narrivaient fraîches, aimantes et pures, elles étaient la fierté de\nces humbles, et plus d'un ouvrier, qui ne prononçait le nom du\nSeigneur qu'après boire, se sentait la poitrine élargie et le cœur\ntendre, ainsi qu'aux jours pieux de l'adolescence.\n   Un homme n'avait pas éprouvé d'émotion à voir ses enfants\npareils à de petits anges. Il était ressorti tout de suite après le\nrepas de midi et traînait son mécontentement au travers de ce\nbourg imprégné de prières. On le vit titubant à partir de quatre\nheures. Des camarades le rencontrèrent plus tard qui s'ef­\nfrayèrent de son exaltation et de son ivresse croissante. Il passa\nle seuil des bouges, il voulut les stimulants les plus violents et\nquand, au matin, il gagna le gîte, sa femme fut effrayée de voir\nson teint livide.\n   Il ne dit mot; il s'était assis et porta plusieurs fois les mains\n"}, {"page_pdf": 541, "texte": "452                           DURENDAL\n\n\n à son cou, comme s'il étouffait. Elle voulut déboutonner son\ncol, elle l'interrogeait. En ce moment cette femme aimait son\nmari comme au premier jour de leur union. Sans répondre,\nil roulait des yeux égarés, sa main promenait sur sa poitrine\ndes doigts tremblants et la sueur trempait ses cheveux. Il\naspira, il battit un instant l'air de ses bras, chercha au-dessus\nde lui à se cramponner dans le vide, et tomba. Il était mort.\n   L'épouse penchée sur ce corps ne voulut pas croire à la\nréalité. Sa main contre le cœur de l'homme, elle guettait vaine­\nment un signe de vie. Aucun souffle ne sortait de la bouche\nentr'ouverte, les prunelles regardaient vaguement, et le visage\npâlissait pour devenir semblable à la cire sous le front mouillé.\n   Jetant un grand cri, l'épouse courut autour de la pièce. Les\nenfants, dans leur chambrette, se blottirent sous les draps de leur\nlit. Elle ne savait plus ce qui lui arrivait, ayant conscience seule­\nment de l'irréparable. Combien de temps poussa-t-elle sa plainte\nauprès du mort? Des voisins racontèrent que l'ayant entendue\ngémir, ils frappèrent à la porte et n'obtinrent pas de réponse.\n   A midi, elle traversa la rue remplie de monde et pénétra\ndans la Maison de Retraite. Elle gagnait la chapelle, elle\ntrouvait son confesseur et commençait un aveu terrible : Oui,\nson existence avait été marquée pour la damnation, mais elle\nvoulait l'absolution, elle voulait le pardon de ses impudicités,\nelle suppliait que remise lui fût faite de ses vices d'incontinence\net que le bon Dieu ne se souvînt plus de l'abandon dans lequel\nles petits enfants avaient été laissés. Elle s'écroulait sous la\nhonte, elle n'entendait pas le prêtre. Elle se signa, elle s'enfuit.\n   Dans le fond de la chapelle, qui était vide à cette heure, elle\ndemeurait prostrée, et comme le prêtre sortait du confessionnal,\nelle l'appela désespérément :\n   \" — Mon père! Mon père! Il est mort celui que j'aimais, il\nest mort en état de péché ! Mais je ne pouvais le laisser couché\nsous le poids de ses fautes. Il vivra, n'est-ce pas, pour la vie\néternelle, maintenant que vous savez l'état de sa conscience et\nque vous m'avez absoute, quand je vous confessais ses fautes?\nJe ne pouvais le laisser comparaître devant Dieu sans le sacre­\nment de pénitence... Nous avions la même chair, nous devons\navoir aussi la même âme! »\n   Le prêtre s'était mis à genoux et la Présence Invisible ne lui\nparut jamais aussi certaine.                    GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 542, "texte": "                     Poèmes\n\n                  Comme en rêve\nLe soleil se mourut dans un hoquet de sang...\nLe jour     puissant,\nAux forces rudes et dilatées,\nS'effaça peu à peu comme un rapide encens,\nDans le blanchissement frileux des voies lactées.\nSoudain faible et lente monta\nLa molle litanie endormante des brises,\nL'azur lointain comme une flamme palpita,\nPuis s'éteignit dans la pénombre    grise.\nAlors la voix endolorie des choses indécises\nChanta,\nChanta si      longuement,\nSi     douloureusement,\nQue dans le ciel où s'eployaient comme des voiles,\nToute la nuit pleura d'indicibles  étoiles.\nEt ce fut dans son âme ivre d'ombre et d'espoir,\nComme des larmes d'or dans un silence noir...\n\nL'archet nocturne aux rythmes         nostalgiques,\nSanglota dans son cœur où souffraient les accords\nDe mystérieuses     musiques.\nSemblant pleurer le deuil des crépuscules      morts.\nQuelque chose d'obscur défaillait en son âme,\nL'onde dolente avait de lents frissons de femme\nQui s'endort ;\nLes monts, fourbus de se cabrer vers l'âpre flamme\nDes soleils d'or,\nSe repliaient comme des ailes lasses ;\nL'ombre noyait la profondeur triste des places.\nEt les rues\nDisparaissaient   parmi les ténèbres accrues.\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": "454                          DURENDAL\n\n\n      La ville prit l'aspect glacé d'un grand styx    sombre,\n      Le vent mourut, le ciel mourut, son cœur fut plein\n      D'une douleur qui le rendit comme      orphelin;\n      Ce fut comme un navire incroyable qui sombre,\n      Entraînant   avec lui les espoirs révolus.\n      Le vent mourut, le ciel mourut, il n'y eut plus\n      Rien que de l'ombre.\n\n      Mais peu à peu vers l'Orient,\n      Châtelaine pensive aux gestes      souriants,\n      La lune vint rêver aux créneaux des          montagnes,\n      Des flaques d'argent brun se profilaient dans les campagnes,\n      Des pâleurs naviguaient    dans l'océan du soir,\n      Des brouillards s'envolaient des dunes\n      Comme d'un      encensoir,\n      Et lentement sur la face des ondes brunes\n      Où les étoiles pleurant on ne sait quelle       infortune,\n      Projetaient des taches d'or et des larmes d'argent         noir,\n      S'éleva le reposoir\n      Mystique et pâle de la lune.\n      — Et les choses soudain molles et réveillées,\n      S'unissant à la voix des sources     invisibles,\n      Semblaient plaindre de leurs lèvres endeuillées\n      La lune que torture un amour       impossible.\n\n\n\n                      La Ronde Nocturne\n\n      Le Mal avait vaincu, le juste était tué.\n      Et dans ce gouffre noir, bas et prostitué,\n      Des voix disaient : « C'est bien, tout se meurt,   l'héroïsme\n      S'enfuit chassé par les ténèbres du sophisme.\n      L'espoir est mort et les Christs sont cloués,\n\n      Que le Veau d'Or et le Bœuf Gras en soient loués... »\n\n      Et l'accent langoureux    des flûtes de luxure\n      Se mêlait à ces voix, plus ivres à mesure\n      Que sur l'ardeur de la Ville d'Enfer\n      La nuit des sens montait comme une mer\n      Noyant le monde entier sous sa morne furie.\n      La Foi semblait tarie,\n      Le règne était venu des Disciples du Mal.\n      Et dans ce gouffre    infernal\n"}, {"page_pdf": 544, "texte": "                           POÈMES                              455\n\nOù serpente le mensonge,\nA l'heure où la ténèbre effrayante    s'allonge\nDans les carrefours où sautent les nains,\nSatan, Père premier de l'ombre et des venins,\nSur la flûte de la haine,\nRythmait les espoirs dont sa chair est pleine,\nExaltait les instincts,\nChantait les plaisirs    clandestins,\nSemait la ronde où tout s'attire.\nEt sous les accords de son âme en délire.\nEntraînait,     mystérieux,\nLa danse des satyres\nDans la nuit des faux     dieux.\n\n                              *\n                             * *\n Jusqu'à lui résonnaient leurs paroles obscènes.\nIl regardait monter les meutes des silènes,\n Tous ces torses fleuris de luxure, ces loups\nAffamés d'impudeur et s'avançant,          jaloux.\n Vers les suppliciés de l'idéal suprême.\nIl la voyait venir la troupe du blasphème,\n Priape et le Veau d'Or,\nLe Bœuf Gras sous lequel le monde lourd            s'endort,\nEt les dieux de Sodome et la Vénus infâme,\nAspirant d'être chienne et doutant d'être femme.\nIl les voyait tourner en longs essaims,\nSe repaissant de leurs mauvais        desseins.\nS'accouplant dans la nuit où la foule         s'encroûte.\nEt clamant l'idéal en déroute,\nL'Amour cloué sur le bois de la mort.\nTous s'avançaient, ravis de leur effort,\nSavourant leur triomphe        nocturne.\nIls couraient vers la Croix      taciturne,\nBacchantes et bacchants et satyres         fourchus,\nSatans humains, êtres déchus,\nLe rire conquérant aux lèvres, pleins de joie,\nDe se repaître de leur proie,\nDe Celui qui voulait dans ce morne séjour,\nChauler la vérité céleste de l'Amour.\n\nEt longtemps dans l'ombre jalouse où tout s'enlise,\nDans le néant où tout s'efface et s'égalise,\nAu pied de la Montagne, où sur ces vains effrois\nLe Poète saignant tendait ses bras en croix;\n"}, {"page_pdf": 545, "texte": "456                        DURENDAL\n\n\n      Longtemps près de la Ville,\n      Toute la tourbe fauve et la débauche vile\n      Dansèrent, entraînant les boucs noirs dans leurs plis ;\n      Afin que les Oracles saints soient   accomplis,\n      Afin que jusqu'à l'Aube immanente      prédite,\n      L'Apôtre fût en proie à la haine    maudite,\n      Et vidât dans la nuit où s'effacent les pleins,\n      Le Calice divin et chaste des Douleurs.\n\n                                              NICOLAS BEAUDUIN.\n"}, {"page_pdf": 546, "texte": "                        L'Ârdennaise\n\n                                  IV\n\n                  Les eaux vives de la Hoegne\n\n                   LES premières arrivées au bois de sapin où l'on\n                     entend bruire lointainement le ruisseau casca­\n                     dant furent Marie Groeningue et sa mère. Elles\n                     avaient frêté à l'hôtel une calèche; de bons\n                     chevaux trapus, râblés, les conduisirent jus­\n                     qu'en haut de la montée de Sart. L ' a u t o\n                     d ' H e n r i Krans les rejoignit, comme elles com­\nmençaient à s'étonner d'être seules, en proie au malaise que\nles gens de la plaine éprouvent devant les paysages de collines\net de vallées, impression de peur instinctive et d'étouffement.\n    — J'aurais de la peine à vivre ici, m u r m u r a i t la mère. On\nse sent si peu chez soi, si ouvert à tous les vents.\n    Cependant l'air du matin de septembre était léger, point\nviolent, saturé seulement de vigueur. L a bonne d a m e y puisait\nune griserie pareille à celle des gens inhabitués au vin. L a\nF l a n d r e basse où elle passait l'été la préparait mal aux forces\nardennaises. Acclimatée déjà, sa fille s'épanouissait, plus\nrobuste.\n    — On respire au moins, proclama-t-elle. Notre pays va me\nparaître fade.\n    M m e Groeningue mit cette opinion sur le compte de l'amour\nnaissant. Fallait-il que les renseignements sur le jeune\nh o m m e fussent favorables pour qu'elle se fût résolue à ce\nséjour de Spa, avec toutes ses conséquences si différentes de\nla vie provinciale! D a m e , lorsqu'on habite Courtrai, il faut\nsortir de chez soi pour marier sa fille. Il y a là une tradition\nd'ailleurs et qui comporte son héroïsme : P o u r « établir » ses\n"}, {"page_pdf": 547, "texte": "458                         DURENDAL\n\n\n\nenfants, on se remue dans la famille Groeningue. On se ren­\nseigne à droite et à gauche auprès de personnes sûres et placées\nlà par la Providence pour éclairer les mères; et on se déplace.\nEn demeurant dans son coin, on en estréduit aux trois ou quatre\njeunes gens épousables de la localité ; on finirait par les prendre\nde guerre lasse.\n   Georges Frémisson, indiqué par un père jésuite dont il avait\nété l'élève à Verviers, pouvait certainement faire le bonheur de\nMarie et, puisque d'emblée il avait plu, au cours d'une première\nrencontre, voici deux années, M me Groeningue était habituée à\nl'éventualité de l'avoir pour gendre. Mais elle constatait avec\nsaisissement la distance que mettrait entre elle et le jeune\nménage ce pays de sauvagerie !\n   Elle eut un scrupule tardif :\n   — Nous ne connaissons même pas cette Renarderie. Peut-\nêtre est-ce un affreux endroit.\n   La jeune fille sourit et montrant du doigt les lointains bleus\nvers l'ouest :\n   — C'est là-bas contre le ciel, à la hauteur du clocher qu'on\naperçoit entre des sapinières. La vue doit être plus étendue\nencore que d'ici et l'air plus vif.\n   M me Groeningue leva les yeux vers l'horizon. Des raies d'or\nstriaient le vert doux des prairies, le gris bleu des haies, la\ntache noire des sapinières éclairées de chênaies déjà jaunis­\nsantes. Le paysage s'ouvrait en entonnoir, s'abaissant jusqu'à\nSpa, qu'on ne voyait plus pour remonter jusqu'à Jalhay, qu'on\nne voyait pas encore. Dans la direction indiquée par Marie,\nla mère découvrit les herbes jaunes des jachères fangeuses.\n   — Là-haut, c'est le désert. Il ne doit rien pousser. On ne\nvoit pas un pouce de culture ici et de quoi vivent les gens?\n   — De l'herbe et de la forêt, mère.\n   M me Groeningue hocha la tête. Elle évoqua les terres grasses\narrosées par la Lys paisible, les riches moissons déferlant\ncomme une houle à travers la plaine sous le ciel bas. Ce pays\nmouvementé, dont les aspects changent à chaque tournant des\nroutes montueuses ce pays d'eaux vives et de rochers stériles, la\ndécontenançait. Ne lui prenait-il pas déjà tout à fait sa fille\ndont le visage souriait à son désarroi, énigmàtique et muet\ncomme le visage du pays lui-même?\n   Claire Krans descendit de l'automobile. Jupe de serge décou-\n"}, {"page_pdf": 548, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          459\n\nvrant la cheville emprisonnée dans des souliers épais, courte\nveste de laine tricotée gainant le buste, chapeau de paille\nbise : la silhouette retrouvait une allure vive, alerte, décidée.\nElle dit, joyeuse :\n   — Nous avons un temps à souhait et, comme il a plu cette\nsemaine, les cascades seront magnifiques.\n    Henri donna l'ordre au chauffeur de rentrer directement à\nJalhay.\n  . — Tu es sûre, s'inquiéta-t-il, de ne pas redouter la traversée\nde la Fagne? C'est une randonnée; et depuis combien de temps\nn'as-tu pas fait une marche de cette importance?\n   — Cela me fera le plus grand bien. Il est temps que je reprenne\ncontact avec la Fagne. Vous verrez cela, ajouta-t-elle en se tour­\nnant vers la jeune fille, ce pays tient en réserve un trésor excep­\ntionnel d'énergie. Il suffit d'y puiser.\n    L'allusion directe fit rougir Marie. Mais elle soutint le regard\nvif que lui lança la jeune femme. Claire, satisfaite, lut dans ses\nyeux le pétillement d'une vaillance appropriée à l'œuvre\nqu'elle voulait tenter.\n   — En avant donc! lança-t-elle.\n   Et elle prit les devants avec Marie. Leurs robes associées,\nblanche et beige, passèrent, disparurent, reparurent entre les\ntroncs des mélèzes, au gré des entrelacs du sentier rustique.\nElles devinrent vite invisibles : le chemin plongeait vers des\ntaillis de noisetier pour rejoindre la vallée encaissée et sonore.\n   — Mon Dieu, s'exclama M me Groeningue, où sont-elles pas­\nsées? C'est à croire qu'elles sont tombées dans un trou. Vous\nconnaissez le chemin, n'est-ce pas, monsieur Krans? Pour moi,\nje suis toute perdue. Y a-t-il seulement un chemin? Ces arbres\nse ressemblent, le sol est glissant. Avec ma myopie je ne verrais\npas les fondrières. J'espère bien que nous serons vite arrivés.\nOh! la la, dans ce pays, on ne fait que monter et descendre.\n   — Permettez-moi de vous 'offrir le bras, madame, et ne\nmédisez pas du pays, car il vous réserve des surprises.\n   Mais Mme Groeningue manquait de la sérénité nécessaire\npour goûter la promenade. Ses récentes appréhensions lui\nmettaient l'esprit à l'envers. L'angoisse de l'exil la paralysait.\nHenri Krans n'eut à son bras qu'une bonne femme gémissante et\nlourde.\n    — Elle n'ira jamais jusqu'au bout, pensa-t-il.\n"}, {"page_pdf": 549, "texte": "460                          DURENDAL\n\n\n\n    Il s'effraya d'avoir asservir de garde-corps à un tel affolement.\n Comme beaucoup d'hommes inhabitués à se mouvoir dans la\n région des rapports sociaux établis sur la seule mondanité, il\n s'énervait d'un ennui auquel il ne savait comment échapper.\n Claire disparue, c'était beaucoup de sa maîtrise sur lui-même\n qu'il sentait s'en aller.\n    Et la bonne dame continuant à verbier plaintivement, il se\n réfugia dans un mutisme farouche.\n    La Hoegne jaillie de dessous les tissus perméables de la Fagne\n à plus de 600 mètres d'altitude, descend en cascadant par les\n degrés irréguliers des roches grises et sulfureuses sur lesquelles\n bouillonnent ses eaux chargées de gaz et de fer. Des collines\n schisteuses l'enserrent, précipitent son cours vers la vallée. Le\n taillis d'Ardenne, tortueux, odorant, aux essences mêlées de\n chênes, de noisetiers et de bouleaux, dérobe le mystère de sa\ntransparence, vermeille si le soleil y joue, mais recueille et\ngrossit toutes les sonorités de ses voix multiples. Pour qui\n s'arrête à mi-côte d'un des versants, c'est le bois même qui\n bruit, murmure et chante. Pour qui s'approche et rôde parmi\nles herbes longues, les mousses courtes, les myrtilles humides\net les bruyères sèches, c'est la terre même qui suinte et s'embue\net envoie une haleine chargée de toute la fraîcheur odorante\nde la vallée. A de rares éclaircies, la fuite rapide des eaux réta­\nblit le prestige du ruisseau dont collines et bois sont les tribu­\ntaires. Voici la force de son élan qui creuse, qui abaisse les\nterres et les roches pour se faire livrer passage; voici la domi­\nnation de sa fantaisie qui détourne, qui asservit, qui annexe\nl'argile, le schiste et l'agglomérat volcanique des éléments con­\nvulsés dans leur résistance, voici l'indulgence de sa grâce'qui\nrespecte et frôle à peine la jeune pousse curieuse du noisetier\npenchée à ras de l'eau rapide.\n    Un sentier longe le ruisseau, artificiellement tracé pour la\ncommodité des touristes. Des ponts de bois enjambent les plus\nbouillonnantes cascades décorées de noms arbitraires. En dépit\n de cette appropriation, le site demeure sauvage et rustique\nà souhait. On ne l'aborde pas sans l'obscur sentiment de\npénétrer dans les intimités secrètes d'une nature sans voiles et\nsans fards. Une ivresse, effrayée de son transport, entraîne à\nglisser jusqu'au bord des eaux mousseuses, à conquérir les\nroches les plus avancées, sous l'éclaboussure de l'écume\n"}, {"page_pdf": 550, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          461\n\n\ncuivrée, à caresser, à cueillir, à se mettre aux lèvres et aux\ndents les plantes juteuses, croissant dans l'ombre inviolée du\ntaillis. Les saturations infinies de l'air élargissent les poumons\nà mesure que l'on monte; et c'est vraiment l'instinct d'une\npossession enfiévrée qui mène à monter vers le silence et la\nsérénité de la fagne génératrice des eaux.\n   Claire Krans et Marie Groeningue descendaient légères vers\nle pont de Belleheid où Georget et Suzanne Frémisson devaient\nles attendre porteurs du déjeuner. Le contraste était vif entre\nles deux femmes. Claire avait l'air la plus jeune, la plus\nalerte et la plus vive, bien que Marie la dépassât de la taille et\nde l'envergure. Mais à la voir fouiller le sol d'un pied précis, à\nsuivre son allure aisée dans la descente où ses jambes mesuraient\nl'effort de leur tension à l'équilibre du buste, à deviner l'ap­\npropriation de ses pensées à l'allégresse des taillis dans le\nmatin clair, on sentait que l'Ardennaise n'éprouvait ni fatigue,\nni effort et pouvait longuement courir les sentiers de son pays.\n   — Comme on voit que vous êtes chez vous, ici, dit la jeune\nfille.\n    Claire rit, contente du compliment. Elle vit que Marie\ns'appliquait à dissimuler l'effort qu'elle faisait pour la suivre.\nL'humidité perlée au coin des tempes à la naissance des cheveux\nblonds sous la capeline blanche révélait déjà la dépense des\nforces.\n   — Vous vous habituerez vite.\n   — Je le désire beaucoup. Ce pays m'attire, si différent du\nmien pourtant. Il ne me montre pas un visage étranger. Ses\nrigueurs mêmes s'enveloppent de grâce. Je sens dans l'air, dans\nles villages, dans les gens, je ne sais quelle aménité.\n   — La douceur wallonne, murmura la jeune femme. Je sais\nquelqu'un qui la porte en lui et qui souffre parfois de n'arriver\npoint à la communiquer comme il le voudrait.\n    — Georget!\n    Ainsi elles abordaient l'une et l'autre avec simplicité le sujet\nqu'elles avaient cru si délicat. Claire eut envie de demander :\n « vous l'aimez? » Mais elle se retint, prise d'un respect subit\npour la pudeur d'un secret que la jeune fille gardait sans doute\nau tréfond d'elle-même. Ce n'était pas son rôle d'interroger\nMarie, ni même de la conseiller. Tant d'avenir et tant de mystère\ndorment dans un cœur au seuil de l'amour et tant de puissance\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": "462                        DURENDAL\n\n\naussi! Puissance de joie et puissance de larmes. Laquelle\nGeorget éveillerait-il. Là était tout le problème et là la respon­\nsabilité de la jeune femme. Comment intervenir utilement?\nSon charme était assez fort pour susciter des vœux, des élans,\ndes désirs. Elle avait entendu l'autre soir monter vers\nelle les rumeurs des sentiments passionnés dont le bouil­\nlonnement continuait sans doute de sourdre inaperçu. Ils\nétaient semblables à ces bruits des eaux qui venaient du vallon\nfeuillu. On n'en voyait encore ni l'écume, ni la nappe transpa­\nrente, ni le courant cascadant, mais les sonorités, l'effluve frais\net comme pétillant en devenaient de plus en plus perceptibles.\nOn allait remonter ensemble vers la source. Pourrait-on s'ap­\nprocher de même de la sensibilité ombrageuse du jeune\nhomme et la mener vers la sérénité d'un amour nouveau ?\n   Elle dit sans regarder la jeune fille :\n   — Nous allons le retrouver en bas. Il est venu de Tiège avec\nsa sœur afin de remonter toute la vallée. C'est la vraie façon de\nvoir les bords de la Hoegne. Mais c'est assez fatigant.\n   — Suzanne est bonne marcheuse.\n   Déjà Marie n'osait plus prononcer le nom de Georget. Elle\nmarchait à présent plus vite que sa compagne et, sans s'en\ndouter, la dépassa. D'ailleurs le sentier se resserrait.\n   — Elle se trahit par sa réserve et par sa hâte, pensa Claire.\nJe suis sûre à présent qu'elle est prête à l'aimer.\n   A nouveau le respect l'envahit. Elle suivit docilement. Déci­\ndément c'était bien à la jeune fille à passer la première.\n   Il fallut attendre un bon moment, lorsque les excursionnistes\nse furent rejoint au pont de Belleheid, l'arrivée de M me Groe­\nningue et de Henri Krans. La bonne dame se crut parvenue au\nterme de ses peines. Il fallut la détromper.\n   — Comment, s'écria-t-elle, il n'y a rien de fait? Mais\nc'est un guet-apens! Au moins j'espère qu'on ne monte plus ni\nqu'on ne descend, et qu'il y a un chemin fait pour des êtres\nhumains !\n   — Il faut payer le pittoresque des choses, maman, fit gaie­\nment Marie. Nous ne sommes pas au bord d'un canal des\nFlandres.\n   — Hélas! je le sais bien; et où déjeunons-nous?\n   — Plus haut, madame, sur une grosse pierre que je connais\npresque au milieu de l'eau; c'est sauvage à souhait.\n"}, {"page_pdf": 552, "texte": "                          L'ARDENNAISE                         463\n\n\n   Et Suzanne Frémisson souleva la bourriche aux provisions. A\ncette vue l'énergie de M me Groeningue se ranima.\n   — Est-il bon, au moins, votre déjeuner?\n   — Excellent. Nous avons pris toutes les célébrités du pays :\nle pâté de grives de Liége, les miroux d'Ensival, le pain de\nVerviers et la doreye de Tancrémont.\n   — A en juger par le poids, intervint Georget, vous ne périrez\npas de faim.\n   Une gaieté charmante mit tout le monde au diapason. Henri\nKrans même proposa, en manière de plaisanterie, à Mme Groe­\nningue de revenir par la Fagne et Jalhay. Il s'assombrit cepen­\ndant quand il vit les couples se former pour continuer la\npromenade. On lui laissait à nouveau la vieille dame. Suzanne\net Marie avaient pris les devants, envoyées par Claire avec les\nprovisions pour gagner l'endroit du pique-nique. Georget lui\nrestait. Elle comptait sur cette première étape pour assurer le\nsuccès de la seconde.\n    Le sentier suit d'abord la rive droite du ruisseau où le soleil\nfiltre entre les branches. La Hoegne, grosse des récentes\npluies, forme des criques entre les racines du taillis. Des eaux\npaisibles s'y réfugient, échappées à la course forcée du torrent;\nfrangées d'une mousse où les bulles éphémères s'irrisent.\nL'argile, le schiste, la terre de bruyère sont humides par place\net, jusque sur le chemin, suinte l'eau vive. Georget marche\ndevant, se retournant, de temps à autre, pour annoncer à Claire\nles passages boueux où il faut sauter de pierre en pierre. Les\njeunes filles, ayant de l'avance, sont hors de la portée des voix,\n Mme Groeningue et Henri fort en arrière. D'ailleurs le fracas du\nruisseau sur les roches force à élever le ton même pour causer côte\nà côte. La pente par moment est roide, mais la prodigieuse\nfraîcheur du sous-bois ensoleillé rend aisée l'allure des prome­\n neurs. Le jeune homme dans son vêtement d'excursion, culotte\n et guêtres, feutre et vareuse serrante, inspire la vigueur et la\nvaillance. La séduction de Claire elle-même subit une transfor­\n mation. Sa beauté ne s'auréole plus du charme si féminin d'une\n langueur heureuse. Elle participe à la grâce vivace des bois et\n des eaux. Les deux compagnons ne sont plus dans la dépen­\n dance d'une impression où le cœur et les sens s'épuisent, lui\n asservi par une passion nourrie de sa propre résistance, elle\n énervée par une réserve attendrie de sympathie spontanée.\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": "464                         DURENDAL\n\n\n    La nature, franche, saine, dissipe les équivoques, écarte les\n sollicitations et fait régner entre l'homme et la femme la cama­\n raderie d'une entente joyeuse.\n    — Si je vais trop vite, Claire, vous me le direz, n'est-ce pas?\n Je vais mon pas du pays.\n    — Eh ! c'est le mien. Ne vous vantez pas à mes dépens. Vous\nauriez peut-être à me rendre des points, si nous mettions en\nconcurrence nos passés d'Ardennais. Jalhay est plus haut que la\n Renarderie.\n    — Et vous êtes toujours plus vive et plus décidée que moi ;\nmieux maîtresse de votre cœur aussi, hélas !\n    — Ne m'avez-vous pas dit, l'autre soir, que j'avais été maî­\ntresse du vôtre?\n    — Vous l'êtes toujours.\n    L'heure du matin frais suspend entre eux le sens de la desti­\nnée. Parmi la rumeur des eaux, dans l'ombre traversée de\nflèches d'or du taillis odorant, tous deux sentent naître et mourir\nl'élan passionné et stérile des amours condamnées.\n    Claire Krans frémit : mieux qu'en ses souvenirs de jeune\nfille incertaine de son cœur, plus réellement qu'au soir récent\noù s'émut sa tendresse pitoyable, elle éprouve la réalité de son\nempire sur le cœur du jeune homme. Le vœu ardent qu'elle\ndevine, qu'elle lit en lui, ce vœu, moins précis et plus respec­\ntueux qu'un désir, s'impose à elle et la caresse et lui donne la\nrapide ivresse des conquêtes heureuses. Et tout s'associe à cette\njoie passagère : la violence du torrent, l'odeur de la forêt, la\njeunesse de l'air.\n    Elle ferme les yeux pour écouter la vie tumultueuse qui bat\nen elle. L'amour de Georget a connu le triomphe secret d'être\nmêlé au mystère de sa vie intérieure. Le devine-t-il ? Il\ndemeure silencieux et comme ébloui. Entre eux, il n'est pas\nbesoin de paroles. Une communication invisible s'est établie par\nle truchement d'un silence chargé d'âme. Mais l'ivresse de cette\npossession spirituelle est courte, irrémédiable, unique. La\nsincérité, la droiture, la beauté des forces morales réunies dans\nl'âme de Claire ont condamné l'amour de Georget au moment\nmême qu'elles l'accueillirent. Il le sait, il s'incline, il accepte\nla joie féconde d'être compris et repoussé. Et, docile, il écoute\nle verdict :\n   — Georget, vous irez vers Marie et vous ferez son bonheur,\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          465\n\n\ntandis qu'elle acceptera de faire le vôtre. C'est moi qui veut ce\ndouble bonheur où le mien s'épanouira d'aise aussi.\n   Ils se sont remis à marcher. Le sentier passe l'eau sur le pont\ndu Renard. Des chutes sonores éclaboussent les deux rives.\nL'eau a des remous où affleure en écume roussâtre le fer dont\nelle est chargée ; l'évaporation sature l'air d'une force lourde à\nporter. La promenade est longue ; le pied s'énerve au cailloutis\ndu chemin qui monte et descend et progresse lentement. La\njeune femme, ayant pris les devants, a mené trop vive l'allure.\nCes murmures de la Hoegne bourdonnent à son oreille avec une\ninstance croissante. Il semble qu'ils ont empli la vallée, qu'ils\nreviennent plus nombreux, qu'ils ont des voix de foule où l'on\nsaisit des mots épars et répétés. Il n'y a pas moyen d'en saisir\nle sens et pourquoi sont-ce à présent des clameurs, pourquoi\ntrouvent-ils un écho dans d'autres voix intérieures qui cherchent\nà les dominer et qui s'épuisent? Voici des éclairs en plus et\npuis, tout à coup, un grand silence ; l'air même se raréfie. Oh!\nil n'est pas possible de rester debout, tout cède, tout fuit\n   Claire Krans serait tombée si les bras de Georget ne l'avaient\ncueillie. Va-t-elle faiblir tout à fait ou n'est-ce qu'un éblouisse­\nment de fatigue, d'émotion, de trouble mystérieux?\n   A la sentir si frêle et si légère dans ses bras, le jeune homme\nest pris d'un attendrissement infini. La voilà toute menue et\npâle sur son épaule, cette tête où des pensées si fermes\nsont venues jusqu'à lui. Bat-il encore ce cœur ingénieux à\nrepousser, à accueillir, à détourner à la fois le vœu stérile de son\namour. Georget contemple tant de force et tant de faiblesse et\ns'indigne de n'être pas plus respectueux et plus empressé à lui\nobéir. Des mots indistincts se pressent sur ses lèvres :\n   — Je ferai ce que tu veux.\n   Et, comme pour les murmurer, il s'est approché tout près du\nfront charmant, ses lèvres achèvent de sceller la promesse en\neffleurant la naissance des cheveux d'un souffle sans passion.\n   Les yeux gris se sont rouverts, un peu effrayés. Pour les ras­\nsurer, Georget de dire très vite :\n   — Vous vous êtes presque trouvée mal de fatigue. Je vais\nvous envoyer Suzanne. Voulez-vous ?\n   Et Claire, redressée, humant d'un long effort l'air pur :\n   — Vous resterez alors avec Marie.\n   Une fois le jeune homme parti, elle s'assit au bord de l'eau,\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": "466                          DURENDAL\n\n\n sur une roche. La vie lui revenait plus énergique. Un bel appé­\n tit de montagne lui fit souhaiter le déjeuner. Elle ne s'en vou­\n lait pas d'un instant de défaillance dont elle commençait de\ncomprendre la cause. La pensée d'Henri ramena toute joie à\nson cœur. Du bout de sa canne ferrée, elle s'amusa de contre­\ncarrer le courant impétueux dont la colère éclaboussait la pointe\nde ses bottines. Le galop de Suzanne, dégringolant le sentier à\nsa rencontre, la remit debout. Mais elle se promit de profiter\ndu prétexte de sa fatigue pour monter lentement et laisser à\nGeorget et Marie le loisir d'un long tête-à-tête.\n    Hélas ! A deux cents mètres plus bas, Henri Krans, arrêté sur\nun banc par l'essoufflement de Mme Groeningue, avait aperçu à\ntravers les branches sa femme au bras de Georget !\n\n\n   Pour atteindre Suzanne et Marie, le jeune homme dut\nremonter jusqu'au pont du Rocher. Les jeunes filles avaient\nmarché vite. Dès qu'il devina leur présence au babil clair de\nleurs voix jumelles, il appela sa sœur et celle-ci d'accourir, vive\ncomme une chevrette. En deux mots il lui dit que M me Krans\ndésirait sa compagnie, car elle se trouvait seule et peut-être\nindisposée. Suzanne s'en fut, ses pieds nerveux entraînaient les\npierres roulantes. Georget songea qu'il allait trouver seule Marie\net que son avenir allait se décider.\n   Par quelle association d'images lavieille maison de la Renar­\nderie surgit-elle derrière le transparent rideau des bouleaux et\ndes noisetiers? Le visage débonnaire de Mme Frémisson souriait\ndans le cadre de famille. Le même ciel de septembre répandait\nlà-bas et ici une lumière tamisée dont l'air ardennais s'attiédis­\nsait sans rien abandonner de sa vigueur. Au prochain détour\ndu sentier, la silhouette de la jeune fille pourrait sedresser. Elle\nserait chez elle et Georget n'aurait qu'à prendre par la main\ncelle qui devait être sa fiancée.\n   Il s'arrêta. Une forme blanche au bord de l'eau précisa l'im­\nminence de la minute décisive. La main sur le cœur, il s'inter­\nrogea, pris de scrupule :\n   — L'aimai-je?\n   Et toute sa bouillante jeunesse s'émut de la question. Il\nn'eut pas à répondre. L'instinct généreux qui dominait son\ncœur le poussait en avant. Avoir à ses côtés, et pour la vie, un\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          467\n\n\nêtre dévoué et charmant, conquérir pour elle et pour sa race un\navenir assuré, fécond; être à deux une force unique chargée de\ncontinuer la force traditionnelle par laquelle se soutient cette\nterre d'Ardenne si fraternelle à son âme, l'ambition était noble,\nirrésistible et enfin victorieuse des tendresses stériles. Il monta.\n   Entre un chêne court, ramassé et tordu, et un bouleau frêle,\ndéjà pailleté d'or, la Hoegne offre la nappe de ses eaux qui s'en­\ngouffrent au creux d'un lit plus large, après la série de casca-\ntelles où son cours rapide s'est étranglé. Sur une large pierre\ns'avançant en promontoire, Marie Groeningue, debout, regarde\nvenir à elle Georget Frémisson. Elle lui sourit. Ils sont seuls et\nle ruisseau emplit le silence. Que vont-ils dire? Qu'importe!\nDes mots banals, des mots traditionnels, avec une gaucherie de\ngestes et un grand tremblement de lèvres. Mais dans leur cœur\ns'accumulent, maintenant qu'ils savent l'un et l'autre vers où\ntend leur destinée, les tendresses éternelles élargies jusqu'à\nassocier à leurs élans l'avenir de la race et le culte de la terre.\n   Georget parlera presque bas. Les remous de l'eau bruisseront\nplus haut aux oreilles de Marie, et, plus tard, elle ne se rappel­\nlera point ce qu'aura dit le jeune homme. Elle lui abandonnera\nsa main qu'il prendra doucement et qu'il n'osera serrer. Car sur\nleurs fiançailles règne la timidité des cœurs qui se cherchent\nencore, prennent de grands détours avant de se fondre dans\nl'accord harmonieux vers où les mènent cependant — pareilles\nà ces eaux vives — les forces joyeuses de la jeunesse.\n\n  (A suivre.)                                 HENRI DAVIGNON\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "            Poèmes\n\n            Eucharistie\nO vous, les Pauvres et les Humbles,\nJe suis le Pain, je suis le Vin,\nVenez à mon banquet       divin,\nDu fond de vos souffrances       humbles.\n\nC'est pour vous, mon     Eucharistie,\nMembres dolents de ma Cité;\nC'est pour vous tous, les Exilés,\nDans le voyage de la vie.\n\nVous aux besognes      quotidiennes\nQui vous levez de grand     matin,\nQui supportez, sous le dédain,\nEt sans jamais fléchir, les peines.\n\nVous pour qui dure fut la vie,\nLes veuves, les mères en deuil,\nEt tous ceux qui sont restés seuls\nDans leur vieillesse  endolorie.\n\nJe veux vous voir, les pauvres  femmes,\nLes miséreux, sous vos haillons,\nA mes tables de communion\nAvides d'amour en vos âmes.\n\nJe veux que la nappe très pure\nRecouvre, tremblantes, vos mains,\nTandis qu'un reflet    surhumain\nViendra consoler vos figures.\n\nCar je serai votre convive;\nPauvre Saint-Jean, je presserai\nSur mon cœur vos fronts     enfiévrés,\nEt vous me direz vos fatigues.\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "        Et, porteurs de mon  Viatique,\n        Vous reviendrez dans vos logis\n        Décourageants et obscurcis,\n        Où luira un Soleil  mystique.\n\n\n                         Kyrie\nC'est un matin d'hiver ; une lumière pâle\nSe glisse, par les vitraux oblongs, sur les stalles.\n— Notre chant, comme une clameur longue et confuse,\nTout d'un coup, sous les voûtes séculaires,  fuse,\n\nEt se balance avec lenteur, et puis se brise\nSourdement,   à travers son obscurité grise,\nEclatant vers le ciel en sanglots   contenus,\nPour les grandes douleurs dont nous sommes         vaincus\n\n                           *\n                          * *\n\nEcoutez-les, nos cris implorants, se meurtrir\nContre les murs, contre la voûte qui résonne,\nContre le ciel très dur. Kyrie eleison !\n\nKyrie! entendez-nous sur la terre souffrir,\nLes cris de Vos blessés implorent le pardon,\nDéchirants, continus, ô Christ eleison!\n\nLaissez-Vous par les pauvres hommes        attendrir,\nNos voix n'en peuvent plus, écoutez-nous,      sinon\nC'est la Mort, c'est l'Enfer... Kyrie eleison!\n\n                               *\n                           *       *\nMais Vous aurez pitié des pêcheurs qui Vous        prient.\nVous qui, Consolateur d'âmes     endolories,\nEtes mort sur la Croix douloureuse,    Kyrie!\n                                                    Louis P I Z E .\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "                      Nos Horizons\n\n              NOTRE pays noir a des horizons tragiques :\n                      De-ci de-là s'érigent les terrils géants. Ils\n                   barrent les lointains de leur geste sombre. Ils\n                   sont pareils à des nefs de cathédrales tendues\n                   de crêpe ; ils sont pareils à de formidables\n                   vaisseaux échoués sur la grève, la carène renver­\n                   sée. Ils semblent des monstres d'un autre âge,\nde prodigieux mastodontes à la carapace dejais.\n   Les terrils sont étranges, soit que le printemps les velouté de\nmousse ou les illumine de genêts d'or, que les bouleaux et les\nacacias, leurs amis, les frangent de leurs frissons verts, soit que\nl'automne ait roussi leur chevelure de graminées et leur prête\nle pelage des grands fauves, soit que l'hiver les drape d'une\nmantille d'hermine.\n   Sur la bosse des vieux terrils, les bandes d'enfants rieurs font\ndes courses éperdues; c'est là que, cheveux au vent, les\nrouges écoliers font leurs chevauchées, qu'ils égrènent les perles\nde leurs rires clairs, qu'ils décochent les pierres de leurs cata­\npultes aux envolées de corbeaux et de sansonnets; c'est de\nl'échine des vieux terrils, qu'ils font dégringoler les blocs\nd'escaille dévalant en avalanches et plongeant dans le ruisseau\nqui clapote au pied du Mont.\n   Il est des terrils dont la crête est sillonnée de rails minuscules\noù roulent les wagonnets culbuteurs. Là-haut, les petits wagon­\nnets font leur course automatique; les petits wagonnets, l'un\naprès l'autre, viennent, passent, cognent au heurtoir, culbutent\ndans un ruissellement noir, puis rebroussent chemin. Et vont,\nvont, les petits wagonnets, l'un après l'autre, et l'un à l'autre\npareil. Ainsi les petites marionnettes font leur tour, tirent leur\nrévérence et puis s'en vont.\n   A l'heure de la jetée, les ramasseuses, grappe de fourmis pré­\nvoyantes, ribambelle d'oiseaux pilleurs, glanent les miettes de\ncharbon éparpillées là-bas. Leur nuque est emprisonnée dans\ndes mouchoirs à ramages; elles ont revêtu le bourgeron et la\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "                         NOS   HORIZONS                      471\n\nculotte de toile bleue de « leur homme ». Le torse incliné, la\ncroupe saillante, les ramasseuses fouillent nerveusement lés\nflots épais que vomissent les wagonnets; leur main droite armée\nde la « houette » sonde la jetée d'un geste rythmé, tandis que\nleur main gauche, avec une dextérité de bec qui picore, happe\nles gaillettes brillantes et les lance dans le sac béant à leur\ncôté.\n   Aux yeux du passant qui les contemple d'une route lointaine,\nles ramasseuses collées aux flancs des terrils semblent de gros\nscarabées bleus, piqués sur un colossal bloc d'ébène.\n   Le soir, les grands terrils, plus obscurs que les ténèbres, se\ndressent à l'horizon ainsi que d'énormes catafalques de velours.\n   Parfois, dans la nuit, parmi la masse sombre des terrils, rou­\ngeoient des plaies de feu. On dirait qu'un éclair tombé de la\nnue s'y est figé.\n                               *       *\n   Notre pays noir a des horizons tragiques.\n   Auprès des terrils les houillères cabrent leurs lourdes char­\npentes, leurs puissants échafaudages, leurs bois aériens, évo-\ncateurs des gibets et des fourches patibulaires de jadis; les\nmolettes tournoient, terribles comme les rouets des Parques;\n   Les câbles qui s'y enroulent luisent par instants, tels des\ncouperets de guillotine.\n   La cage surgit au jour, frémissante et ruisselante, et bondit\navec un fracas de tonnerre sur les taquets sonores;\n   Durant une minute, la cage en repos reprend haleine; les\nmolettes cessent leur valse macabre;\n   « Au carré » règne un silence de mort; une sonnette vibre,\nmorne à l'instar d'un signal de supplice; soudain, la cage prend\nun nerveux élan et replonge en sifflant dans le mystère.\n   La machine s'époumonne, halète; son souffle rauque fait\ntrépider le sol.\n   Notre noir pays a des visions tragiques.\n                                   *\n\n  Notre pays noir a des horizons tragiques :\n  Les cheminées d'usines, ces innombrables bras de Titans\nsoutenant les nues, les cheminées, ces chênes dont la foudre\naurait rasé les ramures, les cheminées projettent sur la promis-\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "472                        DURENDAL\n\n\ncuité des toits alignés à leurs pieds, l'ombre de leurs\nsilhouettes géantes. Parfois, ces orgueilleuses crachent dans\nl'azur des nuages épais que les vents irrités refoulent et char­\nrient vers la terre. Aux jours de bourrasques et de rafales, les\ncheminées cinglent de leurs fumées nos villages bourdonnants.\nParfois, dans la sérénité des matins, ces fabuleux encensoirs\ndégorgent d'amples bouffées blanches qui voltigent et jouent\ndans le soleil, et sur nos corons étendent leurs voiles de neige\nou d'ouate, leurs trains de Marquises, leurs moires d'arc-en-\nciel.\n\n  Notre noir pays à des horizons tragiques :\n   Coiffés de leur turban colossal, cuirassés de fer du gueulard\nau creuset, les hauts fourneaux ombrent le ciel de leur masse\npuissante.\n  Aux minuits obscurs, les hauts fourneaux explosent et s'em­\nbrasent comme des machines infernales.\n   Sur l'écran de l'horizon, ces artificiers de magie déploient\ndes arabesques d'or, des ellipses lumineuses, des fleurs de feu\neffeuillant leurs pétales phosphorescents.\n   Apothéose de cette féerie, avec des flamboiements de mé­\ntéore, la lave des cubilots s'épanche en cascade sur le sommet\ndes remblais de laitier, d'où elle s'éparpille en serpents\nvermeils.\n   A l'envi, les phares électriques jonchent les halls et les cours\nde leur clair-de-lune; la soufflerie beugle; les monte-charges,\ndans leur éternel voyage, font résonner leur éternel cliquetis ;\nles convertisseurs crépitent et les chaudières font vibrer leurs\nstridents sifflets.\n   Dans les forges voisines, les enclumes, sous l'effort des mar­\nteaux, sonnent comme des cloches de cathédrales;\n   On entend au loin vociférer les cylindres des laminoirs et\ntonner les marteaux-pilons, et les dalles de fonte hurler sous les\ntorsions brûlantes et l'agonie des fers laminés.\n   Notre pays noir a des horizons et des visions tragiques.\n                                             EDGAR   BONEHILL.\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "                          Percinet\n\n                PERCINET, le chat de la baronne, s'était attardé dans\n                   ses pérégrinations nocturnes.\n                      Le matin l'avait surpris alors qu'il se trou­\n                   vait encore bien loin de sa maison; et tandis\n                   que le jour gris s'éveillait à la pâle clarté, les\n                   premiers passants glissant comme des ombres\n                   dans le brouillard bleu, avaient suscité ses\ncraintes et ses justes appréhensions.\n   Il trottait le long des murs, s'arrêtant parfois pour lever la\ntète et regarder autour de lui, puis, pliant sur les pattes et allon­\ngeant le corps, il repartait pour une nouvelle étape.\n   Tout allait à son gré, lorsque, au moment où il passait devant\nun immeuble en construction, un gros dogue se précipita à ses\ntrousses d'une façon qu'il jugea fort féroce, et l'obligea à se\nréfugier parmi des matériaux entassés sous des planches.\n   Tant que la vilaine bête aboya autour de sa retraite, il gronda\nsévèrement, mais quand lasse d'attendre elle se fut éloignée,\nnotre matou n'osa reprendre sa route. Des ouvriers avaient\nenvahi le chantier. Le bruissement de la ville désengourdie se\nfaisait de plus en plus intense autour de lui. Alors, fermant\nles yeux, dégoûté de l'aveugle brutalité du sort, il se livra sans\nforces au désespoir.\n   Il vit cruellement en songe tous les bienfaits dont on le com­\nblait au logis. Avec une froide désolation il songea au lait tiède\ndont il serait privé, au foie succulant, aux caresses du dieu feu,\ntout rouge dans son manteau de fonte.\n   Le vent sournois glissant par les fentes de son médiocre abri,\nvenait lui mordre le bout des pattes et frôler le contour de ses\nreins frileux. Aussi commença-t-il à se repentir amèrement de\nses fautes.\n   Le fracas du travail venait à ses oreilles, plein de menaces, il\névoquait dans son esprit la crainte d'un obscur trépas.\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "474                          DURENDAL\n\n\n\n   — « Qu'est ceci? Faut-il fuir? Comme mon cœur bat! Eten­\ndons pourtant cette griffe. Ah! le danger s'éloigne. Oh! que\nj'aimerais être chez nous! Que j'aimerais ne pas devoir songer\nà chercher un chemin parmi les hommes, les voitures emballées,\nles chiens déchaînés, sans dignité, éclair roux éperdûment lancé\ndans la nuée du monde en furie! »\n   Ainsi parlait-il en son cœur de fugitif. Mais sur nos plus affo­\nlantes angoisses le temps étend sa vague niveleuse, calmant nos\némois, il nous montre par leur inanité l'inanité de tout et la\nnôtre.\n   L'heure se fit plus douce. La nuit à petits pas descendit vers\nla terre, et la lune inscrivit dans le ciel son lumineux croissant\nd'argent.\n   Le cœur rasséréné, Percinet sortit de l'asile où le cruel destin\nl'avait entraîné. Il sauta sur les pierres, fit le gros dos, s'étira.\n   Dans cet endroit à présent déserté, les murailles dressées\njetaient des ombres fantastiques et rassurantes. Le calme des\nsoirs tranquilles descendait dans le cœur de Percinet. Ses oreilles\npointées se profilèrent en noir sur l'horizon plus clair, croissant\nnouveau. Et cherchant tout au fond de sa poitrine ses accents\nles plus émouvants et les plus âpres, il dit :\n   — « Mia...a...ou, je pense à l'amour. »\n\n                                                MAX DAUVILLE.\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "                           Les Poèmes\n\nLes mains jointes, par FRANÇOIS MAURIAC (Paris, Falque). — La divine\n  Folie, par NICOLAS BAUDUIN (Paris, éd. des Rubriques Nouvelles). —\n  Les derniers refuges, par JEANNE TERMIER (Paris, Sansot). — Les\n  branches lourdes, par LÉON BOCQUET (Paris, Le Beffroi). — Au soleil\n  de Versailles, par PIERRE-GAUTHIER (Versailles). — Philathélie, par\n  THOMAS BRAUN (Bibliothèque de l'Occident). — Ma fille Bernadette,\n  par FRANCIS JAMMES (Mercure de France). — Memento.\n\n   C'est avec une joie et une émotion fraternelles que les jeunes poètes de ma\ngénération liront les Mains jointes de François Mauriac. Nous voici loin,\navec ces quelques pages d'un débutant, de la banalité des habituels livres de\nvers. Nous sommes las, à la fin, de la répétition des mêmes mots de volupté\net des mêmes gestes, et nous ressentons, à lire le poème de cet adolescent, la\nmême impression de fraîcheur qu'à rentrer par hasard dans le collège blanc\noù notre enfance se passa. Bouffées de gaîté montant des escaliers clairs,\nchapelle embaumée d'encens où tant de fois s'exalta notre âme, grand jardin\nqu'apaisait encore une statue blanche de la Vierge, études silencieuses et\nclaires, où, dans les soirs d'été, nous écrivions nos premiers vers : toutes ces\nchoses intimes et aujourd'hui un peu troublantes, M. François Mauriac les\névoque. Ce n'est pas l'artificiel inventeur de rythmes, le vain joueur de\nphrases, c'est le jeune homme sincère qui dit simplement ses premières\némotions, c'est l'enfant élevé comme nous, dans l'atmosphère familiale et\nreligieuse, près d'amis chers. Il a suivi les processions, il a prié aux mois\nde Marie, il a rêvé, pendant les classes, des vacances de Pâques. Aux\ngrandes vacances il allait à la campagne, l'été exaltait encore sa ferveur et\n rendait plus délicieuse cette inquiétude qui n'est que chrétienne et qui, vers\n dix-sept ans, a troublé profondément nos cœurs. Puis il a été l'étudiant qui\n rêve et que l'isolement fait, souffrir, l'adolescent timide dont le silence est une\n pudeur et dont la sensibilité scrupuleuse est si délicate et si nuancée. Pour\n maintenir ses résolutions enfantines il a été faire une retraite... Faire une\n retraite, voilà une expression bien inconnue des gens de lettres, ils ne\n connaissent point ces exercices humbles et ardents où chaque année se sont\n retrempées nos jeunes énergies, le grand parc fraternel où l'on relit l'« Imita­\n tion de Jésus-Christ » et où l'âme se renouvelle comme en un bain d'idéal\n clair. C'est toute une joie de retrouver dans les simples pages d'un débutant\n ces choses familières et profondes. Aussi avons-nous applaudi de tout cœur à\n l'article enthousiaste que M. Maurice Barrès consacra récemment au poète\n  nouveau (le mot n'a jamais été plus vrai) des Mains jointes.\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": "476                             DURENDAL\n\n\n   Le thème du livre était pourtant dangereux, et maint élève des Pères s'y\nserait essayé sans succès. Il nous aurait donné de la littérature mièvre et\nconventionnelle là où nous désirions la voix d'une âme : quelqu'une de\nces compositions pieuses et banales qu'encourageaient nos professeurs de\n« poésie ». Non, il n'a pas lu le P. Delaporte ou les « Chants de l'ado­\nlescence ». Il suffit pour s'en convaincre de lire ces quelques vers où sont\nexprimées des choses qu'on n'a jamais dites :\n\n         Je vivrai désormais dans le vieux domaine\n         Où les feuilles mortes feutrent les allées.\n         Avec mes anciens chagrins je m'y promène\n         Et m'y souviens de mes peines consolées.\n\n         Le matin, je médite sous les ombrages\n         Les brûlantes lettres que l'abbé Perreyve\n         Destinait aux jeunes gens ardents et sages\n         Qui vivaient de sa tendresse et de son rêve.\n\n         Cette belle âme qui chantait dans la lumière\n         Captive encor la mienne après tant       d'années...\n         Mon Seigneur, combien j'ai perdu de journées\n         Sans faire le bien que je sais qu'il faut    faire...\n\n         Sur les coteaux la brume tremblante     annonce\n         L'accablement d'une après-midi    torride,\n         Une odeur de terre chaude sort des ronces,\n         Et la campagne au loin semble à jamais vide.\n\n         Lentement j'erre au verger, l'âme pensive\n         Ecrasant des fruits échaudés où je passe.\n         Avant de travailler, je dis à voix basse\n         Les vers qui jasent en moi comme une eau vive.\n\n         Quand le soir me fait rêver devant la porte,\n         La joie avec le jour sur mon front se baisse.\n         Mon Dieu, vous voulez donc que je supporte\n         Ma solitude sans mourir de tristesse... ?\n\n         Les coteaux sont des vagues d'ombre     immobiles,\n         Où toute rumeur se divinise et prie,\n         Mon Dieu vous mettez sur mon âme      tranquille\n         Un bonheur étonné d'être dans la vie...\n\n  Sans doute c'est pour avoir eu ces mêmes impressions, pour avoir rêvé ces\nmêmes choses, pour avoir écrit sur nos cahiers de classe des vers comme\nceux-ci ingénus et troublés, que nous aimons particulièrement ce volume\n"}, {"page_pdf": 566, "texte": "                                LES POÈMES                                 477\n\n\nnouveau. Nous sommes convaincus pourtant que ceux qui n'ont pas ou n'ont\npas eu notre façon de penser et de sentir admireront l'œuvre modeste de\nM. François Mauriac. Il leur suffira de lire ces quelques lignes écrites à la\nmémoire d'un ami mort, lignes que Maurice Barrès signalait avec admira­\ntion dans son article et qui se terminent, avec le volume, par ces vers\némouvants :\n\n         Or ton même jardin est là devant mes yeux,\n         La vieille cour étroite où nous plantions le jeu\n         De croquet, le dimanche, à l'heure des visites,\n         Ce parc abandonné, ton image       l'habile,\n\n         Tes grands rires et tes histoires de pension\n         Et tes appels au chien traînant dans le silence.\n         Et je revois sur tous les bancs où nous causions\n         Ma jeunesse sourire et ton     adolescence...\n\n         Mon Dieu, Vous avez pris cet enfant plein de foi\n         Qui mêlait Votre nom à ses cris d'agonie,\n         Et son âme Vous fut si tendrement   unie\n         Que souvent, le cœur lourd d'un ineffable émoi,\n         Je le retrouve en Vous qui Vous donnez à moi...\n\n  Nous sommes loin, avouons-le, des poèmes de M. Sylvain Bonmariage !...\n\n   Cette même joie que nous venons d'exprimer au sujet de M. François\nMauriac, nous l'avions ressentie et exprimée il y a quelques mois lorsque\nparut le Chemin qui monte, un volume de M. Nicolas Bauduin. Depuis lors\nM. Bauduin nous a donné les Triomphes au printemps et la Divine Folie\nau mois de juin. C'est trop ! c'est trop ! Nous retrouvons ici la même passion\nverbale, le même lyrisme, le même enthousiasme débordant mais aussi\nles mêmes négligences de forme, le même laisser-aller : choses qui s'excusent\ndans le bouillonnement d'une première œuvre et qui font désirer, quand ils\nsubsistent dans les livres qui suivent, un peu plus de probité artistique et un\npeu moins de facilité. La Divine Folie est un recueil de poèmes exaspérés et\nardents mais dont la force est diluée dans une forme prolixe comme de\nl'essence dans beaucoup d'eau. Fleuve sans digue, la poésie de M. Bauduin\navait du moins jusqu'ici son vers régulier pour servir de rive et son lyrisme\néperdu; aujourd'hui que le poète a lu Verhaeren son alexandrin lui-même\nfléchit, et certains poèmes donnent ainsi l'illusion typographique que\nM. Bauduin fait du vers libre; ce n'est malheureusement que du vers\ninorganique. Je cite à ce point de vue comme exemple le Te Deum qui\ntermine le volume, poème, hélas ! caractéristique du recueil, car il n'est que\nla répétition — mots, images, exclamations allures — d'un Alleluia qui\nterminale Chemin qui monte et que nous citâmes jadis avec admiration. Il\nfaut que le jeune poète prenne garde ; son premier volume était la marque\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": "478                               DURENDAL\n\n\nd'une puissance, il ne faut pas que le volume qu'il nous annonce soit la\nmarque d'une indigence d'autant plus regrettable que les promesses de son\ndébut avaient été si grandes.\n\n  Voici encore un magnifique début. Préfacé par Léon Bloy, le recueil de\nMlle Jeanne Termier, intitulé : Les derniers refuges, s'adresse \" à quelques-\nuns, les plus tristes qui soient ; à quelques-uns sans ancêtres et sans patrie,\nqui ne sont plus qu'un peu de pensée douloureuse; à quelques-uns qui ont tout\ndétruit des systèmes qu'on offre pour vivre; à quelques-uns, en ces carrefours\nde souffrance, quand la vie s'arrête et regarde de tous côtés et dit aux passants\nqui heurtent, le soir : « Etes-vous celui qui doit venir? » Mais tous, ajoute le\npoète, n'avons-nous pas traversé de semblables heures ? Et y a-t-il une seule\nâme qui, ce soir, ne se torde d'angoisse et ne sanglote lamentablement dans les\nbras de quelque pauvre Rêve !... »\n  Les Derniers refuges, c'est le poème des las-d'aller, des désespérés, des\nmalheureux arrivés au bout de leur misère. Rarement un livre fut si dépourvu\nde joie. Il est terrible et angoissé et l'on comprend que Léon Bloy, ce vision­\nnaire, l'ait aimé. Jamais, je crois, ne furent exprimés ainsi les sentiments de\nmorne tristesse et les choses qui serrent le cœur. Les paysages même évoqués\npar cette jeune fille de vingt et un ans sont des décors de banlieue, sinistres et\nvus par des soirs sans beauté, c'est\n\n          ... l'angoisse enfantine et tremblante des haies\n          Qui se serrent autour des jardins     assoupis...\n\n   Ce sont\n\n              les auberges, dans la nuit du monde\n          Avec leurs pauvres façades     douloureuses...\n\n   Ce sont les villages industriels :\n\n          Oh ! le rêve de revenir dans ces vallées\n          Où stagne, de nuit, comme un clair de lune           pâle,\n          La lueur des grandes usines     essoufflées,\n          Entre les rochers noirs dressés en cathédrale       !\n\n   C'est cet étonnant décor qui fuit le long d'un train du soir :\n\n          // luit des vitres d'auberge dans la campagne en             pluie;\n          Nous ne saurons pas ces auberges.\n          Il passe des signaux, des routes et des berges\n          Et des terrasses que le vent essuie;\n          Nous ne retiendrons pas le paysage en pluie.\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "                                 LES POÈMES                                  479\n\n         Il traîne des lueurs de ville sur la plaine en nuit,\n         On dirait des blessés qui    saignent.\n         Les marais, allumés par le couchant,         s'éteignent,\n         Et pareils à des fuyards qu'on      poursuit,\n         Les arbres ont des bras d'angoisse dans la nuit.\n\n         Notre âme est pleine de soirs qui s'enténèbrenl         encore;\n           La campagne lourde et mouillée,\n         Exultera dans quelques heures réveillée\n           Par la ligne écarlate de l'aurore...\n         Mais l'âme, qui pourra l'illuminer    encore?\n\n   Aussi ce qui sera évoqué dans ces paysages ce seront des spectres de mort\net de souffrance, ce seront de pauvres êtres fuyant par les routes, ce qu'on y\nentendra retentir ce seront des symphonies désespérées, des chansons lasses,\ndes mots obsédants... Je le répète, ce livre est horriblement triste; la nuit sur\nla campagne ou sur la mer est moins déchirante que sur les villes noires, la\ndouleur dans une âme sereine est plus harmonieuse et grandiose : ici pas un\nmoment nous n'aurons l'impression de sérénité. Je ne sais si Baudelaire a\nrêvé une plus effrayante évocation de la Mort :\n\n         Aux soirs lointains, dans les villes endolories,\n         Parfois Elle venait, malingre et sans beauté,\n         Danser au fond de nous sur des planches      pourries\n         Et nous halluciner de son rythme     entêté.\n\n         Elle était pâle, avec des mains de cendre grise,\n         Et les reflets du gaz s'allongeaient sur ses traits\n         Où les yeux, au retour de la danse précise,\n         Luisaient, comme en des nuits de lune, les marais.\n\n   Quand on a vu la vie sous cet aspect, ce doit être une hallucination conti­\nnuelle. On se rappelle ce mot de Barbey après avoir lu les Fleurs du mal :\n« Quand on a écrit un tel livre il n'y a plus qu'à se suicider ou à se faire chré­\ntien. » Les Errants de Mlle Jeanne Termier, après avoir tordu leurs mains\nvers une impossible aurore, crient à Dieu leur prière :\n\n         Nous vous tendrons, ô Dieu, nos mains de boue et d'ombre,\n           Nous vous dirons    l'accablement\n         Qui rôde auprès des cœurs, le soir, comme un grand fauve\n           Autour des braseros d'un     campement,\n         Et nous affirmerons votre pitié qui sauve,\n         Même avant de l'avoir comprise, même avant\n         De vous sentir cheminer dans l'univers    sombre!\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": "480                                 DURENDAL\n\n\n  Et le livre se termine par la grande et la nécessaire illumination de cette\nnuit :\n\n          // faudra bien qu'un soir, aux limites du monde,\n          Aux limites de l'âme éparse, ils la devinent.\n          Cette lueur qui fait la vie humble et féconde,\n          Cette lueur pareille à l'aube des collines.\n\n          Il faudra bien que, saouls de misère   insensée,\n          Aveugles, ignorant le chemin     parcouru,\n          Emportant comme un pain de pauvres leur pensée\n          Ils trébuchent sur Dieu dans la nuit    apparu.\n\n   M lle Termier ne concourra pas aux tournois de poésie de Femina. Elle ne\nrecevra pas le prix de la Vie heureuse !\n\n   Quelle paix, quelle joie douce, quelle sérénité au contraire dans les Branches\nlourdes de M. Léon Bocquet. Les 'Branches lourdes!, rarement titre fut\nmieux choisi pour exprimer cette plénitude de vie, cet amour grave et un peu\nlas et cette mélancolie heureuse des fins d'été qui remplissent le volume.\nLe poète a dit ses souffrances, jadis, dans les Cygnes noirs. Aujourd'hui ce\nne sont plus des appels vers l'absolu et vers l'ivresse. Son horizon se borne à\nun jardin ensoleillé, plein de fruits mûrs où passent une femme et un enfant.\nL'œuvre n'est point sensationnelle ni éclatante : elle est belle et pure comme\nl'amour qui l'a inspirée. M. Léon Bocquet témoigne ici comme dans son\nprécédent recueil d'une maturité de talent peu ordinaire, d'une souplesse de\nrythme séduisante. Il s'y ajoute ici un alanguissement de la phrase et du vers\nqui traduisent si bien le bonheur sans désir dans l'été qui passe :\n\n          Vois, ce poirier succombe au poids de ses fruits   mûrs,\n          Ses branches jusqu'au sol l'inclinent, et, pressées,\n          Les grappes de la vigne ont détaché des murs\n          Les pampres lourds... C'est vous, ô frondaisons    blessées,\n          L'image de l'été fécond de mes pensées\n          Et, puisqu'un crépuscule encor me trouve assis\n          Devant cet arbre riche et ces longs ceps roussis\n          Que viendront dégarnir novembre et le vent rude,\n          Je médite, en mon cœur où croît la solitude,\n          La gravité de l'heure et sa    mansuétude.\n          Mon regard est captif d'un étroit     horizon,\n          Mais mon âme pensive et mes rêves recueillent\n          Le beau soleil mourant dans l'ombre d'or des feuilles\n          Et l'amère douceur de l'arrière-saison...\n\n   Tout le livre est à lire. Il faudrait citer ici, si la place ne me faisait défaut,\nun poème admirable intitulé Pariturae. L'œuvre s'y résume dans une calme\net émouvante vision d'amour.\n"}, {"page_pdf": 570, "texte": "                                 LES POÈMES                                   481\n\n\n   J'aime aussi les beaux vers pleins et larges de M. Pierre-Gauthier ; ils\névoquent, Au Soleil de Versailles, le Trianon, le palais, les fontaines, les\nailées et l'admirable splendeur d'un royal été.\n   Mais puisque nous vivons à une époque où l'on préfère aux traditionnelles\nbeautés le pittoresque à outrance, je laisserai vite ce petit livre noble et grave,\npour feuilleter l'album de timbres-poste, charmant et bariolé, que M. Thomas\nBraun nous livre sous le nom de Philathélie. C'est un jeu d'artiste, très\namusant et plein de trouvailles. Nul jusqu'ici ne s'était avisé de voir en la\nPhilathélie\n\n                             l'ardente Muse\n                    des troublants    exotismes,\n\net il fallait un poète pour évoquer, devant les « petits rectangles polychromes »,\nles pays lointains, les villes du nord, et les îles du tropique où il sent la\ncannelle et la vanille. Car c'est incroyable comme nous voyageons, en ces\nquelques pages, et le nombre d'images qui vont surgir devant nous : ce seront\ndes personnages\n\n           ... Wilhelmine encore enfant, à qui sourient\n           Tous les bonheurs entre ses deux feuilles  d'acanthe...\nou\n               Léopold premier en épaulettes\n                        et sans  dentelles...\n          grave comme au jour où le peuple de           Bruxelles\n               lui dépêchait des estafettes...\nou\n          ... Toutes les Victorias des colonies :\n          Victoria du Queensland et de Tasmanie\n          où l'huile de baleine emplit mille    barriques,\n           Victoria bleu clair et rouge brique\n                de cette  Nouvelle-Zélande\n          qui par son nom flamand semble plus près de nous,\n          et des Galles du Sud où les fleurs enguirlandent\n          l'oiseau-lyre violet, l'autruche, le    kangourou...\n\n  Ce seront des paysages, des notations brèves qui tout à coup vous apporte­\nront des bouffées d'air tropical ou des impressions inattendues\n\n           Java sent le café, la cannelle et le     sucre...\n\n     Voici au Congo\n\n               ... les éléphants, la pirogue, le fleuve,\n               les deux palmiers et l'étoile dorée\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": "482                                   DURENDAL\n\n\n                 dont, en Campine, arrivent    décorées\n                 les lettres qu'à sa mère veuve\n                 un jeune explorateur en blanc\n                      comme un petit enfant\n                      écrit du fond des brousses.\n\n     Voici\n\n                     le castor du Canada\n             au bord du lac où le chasseur de chevelures\n                     et le dernier des Mohicans\n                     ont échangé de l'astrakan\n             contre un poignard aux vénéneuses       ciselures\n             en gage de leur amitié    réciproque...\n\nvoici\n\n              Terre-Neuve avec l'esturgeon et le phoque,\n             le bateau soulevé, sous le vent, et cinglant,\n             et la reine coiffée d'un petit bonnet blanc\n             comme pour servir dans les pensions de famille...\n\net\n\n                     la violette virago\n                     de l'île de la Trinité,\n                     trônant avec solennité\n                     sur quatre sacs de cacao,\n\net enfin dans le poème le plus réussi de la série,\n\n                   Voici les archipels     d'Océanie,\n                        la   Nouvelle-Calédonie\n             et les timbres collés dans l'enfer des galères\n                            minutieusement\n                       et presque      solennellement\n                       par quels redoutables       amants\n             sur tant d'écrits d'amour quand même et de colère...\n\n   Il faudrait citer encore et encore... Certes, ce petit livre n'est qu'un jeu, un\ninterlude en attendant les Poèmes d'Ardenne, mais il est parmi les plus\namusants qui soient, et j'en connais peu qui donnent comme lui la sensation\nde l'inédit.\n\n  Je termine cet article, déjà trop long, en parlant de Ma fille Bernadette\nde Francis Jammes. C'est de la prose mais c'est de la poésie aussi et je\n"}, {"page_pdf": 572, "texte": "                                 LES POÈMES                                 483\n\npense que c'est ici la place d'en parler. Ne sont-ce point des poèmes ces pages\nexquises et lumineuses et ne sont-ce point deux strophes parfaites ces quelques\nlignes ou le poète parle à son enfant de « sa bisaïeule Antoinette » :\n\n   « Elle passa la mer plusieurs fois, des Antilles en France et de France aux\nAntilles, où elle mourut en touchant terre, comme une vague gémit et s'efface.\n   Ses traits sont absents, il ne reste d'elle que du corail, de la soie, et deux\nraisins d'or qui tremblaient à ses oreilles... »\n\n   Ma fille Bernadette c'est le livre d'un homme heureux, entre la femme\naimée et le petit enfant son horizon s'est rétréci : il n'est plus place dans son\ncœur que pour les pensées sereines. Le poète aime et croit ; et, jour par jour,\nnotant avec dévotion les gestes et les mots de sa première née, il revoit, ses\ntristesses passées...\n\n  «... Cette plume qui versa tant de larmes s'arrête un instant comme une noire\nvoyageuse après un long parcours, elle se souvient d'une halte plus doulou­\nreuse, quand le destin semblait aveugle et la route incertaine...\n  O ma plume qui erras dans le deuil ! Tu recommences à chanter sur cette\nfeuille, tu loues Dieu de t'avoir donné pour guide cette enfant qui ne sait\npas marcher !... »\n\n   Nous avions eu beaucoup de livres sur les enfants, ou sur un enfant : ils\nétaient simplement pittoresques. Celui-ci est profond, attendrissant et ému.\nOn y sent à chaque page l'âme du poète toute illuminée de printemps et\nmouillée de rosée. Jamais livre ne fut écrit avec plus d'amour. La langue de\nJammes y est tour à tour fluide, enfantine, et sublime, qu'il offre son œuvre à\nla Vierge en un naïf geste d'amour, qu'il raconte les jeux de Bernadette qui\ns'éveille, qu'il évoque autour d'elle sa femme et sa mère :\n\n  « O Bernadette, c'est ton aïeule paternelle, c'est de la nuit vivante à genoux\ndevant toi* et elle te serre contre son vêtement sombre comme le soir serre\nune étoile!... »\n\n   Par ces jours d'été sous les grands arbres des jardins nous relirons ce livre\nensoleillé, tout bas, près de nos fiancées. Cela nous reposera de toute cette\nlittérature fabriquée et malsaine qui voudrait nous empêcher d'aimer l'amour\net de voir Dieu.\n\n                                                         PIERRE   NOTHOMB.\n\n\n  Mémento. — Citons encore les Voix contradictoires, par Stanislas Vignal\n(éd. de Vers et Prose), un recueil très intéressant et très personnel, qui finit\ndans une prière émouvante ; Dans la nuit, des sonnets et des pantoums de\nM. Frantz Ezhere, œuvre d'un débutant; la Maison de la morte, par\nM. Nelson Couytigne (Paris, bibliothèque de la Société philotechnique),\n"}, {"page_pdf": 573, "texte": "484                              bùREtobÀL\n\n\npoèmes monocordes mais estimables; l'Iphigénie à Tauris, par M. Ed. Buis­\nseret, une tragédie! tentative des plus intéressantes, vers d'un vrai poète; le\n Buveur d'azur, par M. J.-J. de la Batut (Belgique artistique et littéraire), un\nramassis de morceaux médiocres, d'inspirations quelconques, de plates obscé­\nnités ; les Elégies et les Sonnets de Louise Labé, publiées chez Sansot et pré­\nfacées de façon érudite et charmante par M. Tancrède de Visan, petit livre\nprécieux que liront tous les amateurs de beautés surannées; j'ai désiré garder\npour le bouquet les Mélanges poétiques et littéraires de M. Eugène Schmits,\nun épais volume des plus réjouissants : on y trouve des satires, des épitres,\ndes tragédies, des épigrammes, des à-propos, des acrostiches; c'est le triomphe\nde la bouffonnerie suffisante. Il y a des préfaces explicatives, des dédicaces à\nJean Racine, des notes historiques et des traductions juxtalinéaires. M. Schmits\nest-il un ancien pion ou un rond-de-cuir en retraite? Cruelle énigme. En tout\ncas nous conseillons son livre aux neurasthéniques, aux mélancoliques et à\nceux qui doutent encore de l'avenir de la Poésie en Belgique.\n                                                                       P. N.\n"}, {"page_pdf": 574, "texte": "(Cliché de la Revue : L'Expansion   Belge)              Phot. Becker\n\n\n\n   RUBENS : LE MARIAGE MYSTIQUE DE SAINTE CATHERINE (Esquisse)\n"}, {"page_pdf": 575, "texte": ""}, {"page_pdf": 576, "texte": "    (Cliché de la revue : L'Expansion Belge)             Phot. Becker\n\n                 RUBENS : LA LOUVE ALLAITANT ROMULUS ET REMUS\n\n\n\nL'Exposition d'Art Ancien à Bruxelles\n\n                                   Le XVII' siècle\n  Le projet d'organiser une exposition de l'Art du XVIIe siècle\ndevait germer tout naturellement, comme suite chronologique\naux évocations antérieures, dans l'esprit de ceux qui avaient\nréalisé déjà l'exposition des Primitifs flamands et celle de la\nToison d'Or. Toutes les deux avaient attiré à Bruges l'élite\nmondiale des amateurs et des érudits et avaient suscité des\nimitations un peu partout.\n  Réunir en un éblouissant ensemble des oeuvres marquantes\ndes principaux artistes florissant sur le terroir belge sous\n"}, {"page_pdf": 577, "texte": "486                         DURENDAL\n\n\n le règne des archiducs Albert et Isabelle et après eux, jusqu'à\n la fin du grand siècle, n'était-ce pas un programme digne de\n tenter la vaillance et la ténacité de ceux qui avaient déjà, aupa­\n ravant, essayé et réussi semblables entreprises vétilleuses.\n    Le baron Henry Kervyn de Lettenhove mettait au service\n du Comité son expérience, ses relations, ses succès antérieurs\n et, avant tout, son enthousiasme et cette volonté tenace que rien\nne rebute. Le baron Descamps, ministre des Sciences et des\n Arts, faisait sa chose du projet. Le gouvernement lui assurait\nles ressources matérielles — galeries et subsides — indispen­\nsables à son exécution.\n    Autour de l'idée primordiale vinrent bientôt s'en greffer\nd'autres qui trouvèrent, comme la première, leur réalisation.\nOn ne se borna plus à vouloir reconstituer le milieu artistique,\nà exposer l'œuvre des peintres, des statuaires, des graveurs,\ndes médailleurs, on voulut que le milieu social tout entier fût\névoqué. On décida de retracer l'histoire de l'habitation au\nXVIIe siècle, et de réunir aussi, en les groupant, les ouvrages\nles plus caractéristiques de nos tapissiers de haute lisse, de nos\norfèvres, de nos armuriers, de nos ébénistes, de nos luthiers,\nde nos imprimeurs, de nos brodeurs, de nos dentellières, de\ntous nos artisans d'art ! et par l'adaptation d'un cadre architec­\ntural approprié, on remit en honneur le style ornemental du\nsiècle de Rubens auquel il ne faudrait pas être autrement sur­\npris de voir la vogue capricieuse revenir.\n   Même la musique du temps ne fut pas exclue du pro­\ngramme, et chaque vendredi un concert historique réveille,\ndans une des salles de l'Exposition, l'âme assoupie des instru­\nments anciens.\n   Une pléiade de collaborateurs devait assister le baron\nKervyn dans sa complexe besogne. C'était pour les œuvres\nd'art, et principalement pour les tableaux exposés dans les\ngaleries de l'étage aménagées par l'architecte Flanneau,\nMM. Ch.-L. Cardon, G. Hulin, Paul Lambotte, H . Fierens-\nGevaert, J. De Mot, E. Descamp, R. Steens.\n   M. de Witte, aidé par M. V. Tourneur, se spécialisait dans la\nprésentation d'une série de médailles et de monnaies.\n   Au rez-de-chaussée, sous la direction générale de M. Van,\nOverbergh, commissaire du gouvernement, et de son lieutenant\nM. Gilmont, c'était, pour l'art militaire, le général comte\n"}, {"page_pdf": 578, "texte": "             L'EXPOSITION D'ART ANCIEN A BRUXELLES            487\n\n\nde t'Serclaes; pour l'art religieux, M. l'abbé Fernand Crooy\n(orfèvreries) et M. J. Destrée, qui s'occupait aussi de la vie\ncorporative avec M. Maertens; pour la gravure, M. Van Baste­\nlaer; pour les armures, M. de Prelle de la Nieppe; pour la\nreconstitution de l'habitation, M. Van Herck; pour l'art héral­\ndique, M. de Ridder; pour la documentation consacrée aux\nsciences et aux lettres, M. Roersch; pour la présentation des\narchives, MM. Gaillard et Cuvelier; pour la sigillographie,\nM. Mestdagh. En un mot, un état-major d'élite animé\nde la ferveur de ses chefs et faisant bon marché de son labeur\net de ses veilles.\n\n   P . - P . Rubens et Ant. Van Dyck sont, comme il convient, les\nprincipaux héros de cette merveilleuse manifestation natio­\nnale d'art.\n   Rubens est représenté par cent trente peintures et dessins !\nDeux vastes salles sont à peu près exclusivement remplies de\nses toiles.\n    Dans la première, réservée à ses esquisses, les organisateurs\nont eu la bonne fortune de réunir une série unique de mor­\nceaux du plus haut intérêt.\n   Comme l'a justement constaté M. Friedlander, l'éminent\nconservateur du Musée de Berlin, cette exposition fournira\nl'occasion de nombreuses comparaisons et constatations pré­\ncieuses et fera faire de grands progrès à l'histoire de l'art.\n   Nulle part, dans aucun musée, il n'existe un ensemble aussi\nvarié et instructif d'esquisses de Rubens. Le Musée de\nMunich, le plus riche à ce point de vue, ne possède qu'une\nsérie d'esquisses datant de la même période de la carrière du\nMaître. A l'Exposition, au contraire, on le suit dans des\nesquisses jalonnant sa vie tout entière. Et, nulle part, mieux\nque par ces travaux spontanés et directs, on ne peut apprécier\nson génie en même temps qu'on surprend les secrets de\nsa technique.\n   Sorties de nombreux musées : Musée impérial de Vienne,\nKaiser Frederich Museum à Berlin, Musée de Gotha, Musée\nd'Aix-la-Chapelle, Musée d'Anvers et de collections particu­\nlières, très peu accessibles en général (A. Willems, M me Errera,\nF . Philippson, Ch.-L. Cardon, M. Mathys, M. Van Gelder\n(Bruxelles), M me Ed. André, M. Bonnat (Paris), Albert\n"}, {"page_pdf": 579, "texte": "488                         DURENDAL\n\n\n\nLehmann (Paris), G.yon Malmann (Berlin), baron M. Oppen­\nheim (Cologne), etc., ces esquisses sont doublement instructives\npar le fait de leur rapprochement entre elles et, plusieurs fois,\nd'avec les œuvres définitives qu'elles annoncent.\n   La série paraît se résumer et s'épanouir en cette toile presti­\ngieuse prêtée par les héritiers de S. M. Léopold II, les Miracles\nde saint Benoît, où il semble que Rubens, du bout de sa brosse\nalerte, ait résumé tous les prestiges de son génie, composition\nharmonieuse, abondante et limpide, invention prodigieuse de\nformes, coloris puissant, brillant, imprévu et rare; tech­\nnique habile à miracle et si adéquate toujours à la matière\ninterprétée !\n   Après cet ensemble saisissant des esquisses, s'agit-il d'étudier\nle peintre religieux, le peintre d'histoire, le peintre des mytho-\nlogies aux somptueuses nudités étalées, le génial portraitiste,\nle peintre auquel nulle recherche n'est étrangère et qui s'affirme\ndans un tableau de chevalet, une scène de genre, un paysage,\nune étude d'animal, une indication d'architecture? Les mor­\nceaux de choix abondent.\n   Nos églises belges ont merveilleusement secondé l'effort des\ncommissaires. Si les tableaux de Notre-Dame et de Saint-\nJacques, à Anvers, manquent à la collection, les chefs-d'œuvre\nvenus de Malines (la Pêche miraculeuse et l'Adoration des\nMages), de Gand (la Vocation de saint Bavon), d'Anvers (le\nMariage mystique de sainte Catherine, la Flagellation du Christ),\nd'Alost (Saint Roch et les pestiférés), les grandes toiles\nreligieuses des Musées de Bruxelles (le Martyre de saint\n Liévin) et de Valenciennes (la Descente de Croix) forment un\n ensemble unique et fertile en confrontations permises pour la\n première et sans doute pour la dernière fois. L'envoi des toiles\n à sujets religieux consenti par S. M. l'empereur d'Allemagne\n et par le comte Czernin (Vienne) rehausse précieusement cette\n série.\n    La Reine Tomyris (collection de lord Darnley), le Romulus\n et Remus, du Capitole de Rome, comptent parmi les chefs-\n d'œuvre les plus achevés de l'interprète des scènes historiques,\n la toile du baron de Schlichting (Paris) : Ixion trompé par\n Junon, provenant de la collection du duc de Westminster, le\n Bacchus, du Musée de Dresde, le Bain de Diane, de\n M me Schubart (Munich), la toile prêtée parle comte de Bousies,\n"}, {"page_pdf": 580, "texte": "(Cliché de la Revue : L'Expansion   Belge)            Phot Ëecker\n\n\n\n\n             VAN DYCK : LA FAMILLE SNYDERS\n\n\n                  (L'Ermitage de Saint-Pétersbourg)\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": ""}, {"page_pdf": 582, "texte": "             L'EXPOSITION D'ART ANCIEN A BRUXELLES              489\n\n\nde Bruxelles, le représentent à miracle dans l'évocation des\nmythologies éblouissantes.\n   Enfin, parmi les portraits, sa propre image envoyée par\nle Musée de Vienne, la délicieuse Hélène Fourment, si délicate\nde tonalités, du Musée d'Amsterdam. L'Anne d'Autriche et le\nCardinal Infant, de la collection Pierpont-Morgan ; le Confes-\nseur Ophovius, du Musée de La Haye; l'Homme en noir, du\nMusée de Dresde, brillent parmi ses pages de tout premier ordre.\n   Ailleurs, c'est l'exquise Education de la Vierge (Musée d'Anvers),\nœuvre de jeunesse, peinte sous l'influence d'Elsheiner; la petite\nFuite en Egypte (de 1514), du Musée de Cassel; le Coq magistral\ndédié à son médecin (Musée d'Aix-la-Chapelle), le curieux\npaysage intitulé : La charrette embourbée (collection Ch.-L. Car­\ndon), l'effigie de son fils avec une servante étoffant une nature-\nmorte de Snyders (collection du comte de Griinne, à Bruxelles),\nune série de chefs-d'œuvre encore, d'un incomparable éclat,\nd'une inépuisable variété!...\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Antoine Van Dyck est peut-être plus complètement représenté\nencore que son glorieux maître. Le catalogue énumère une cen­\ntaine de ses œuvres. Le peintre de tableaux d'églises revit dans\nles toiles venues de Malines, de Courtrai, d'Anvers, de Gand,\nde Termonde, de Saventhem, des collections Beernaert et Van\nder Waarden, à Bruxelles; Sprague, à Chicago; von Hollitscher,\nà Berlin.\n   Quelques mythologies sortent du Musée de Douai, de la\ncollection Cardon, du Kaiser Friedrich Muséum, à Berlin. Mais\nc'est surtout le portraitiste, toujours admirable en ses manières\n successives et diverses, qui émerveille les visiteurs de l'Expo­\nsition.\n   Voici des œuvres typiques de sa production génoise, les effi­\ngies de grande allure empruntées aux collections Agnew, Pier­\npont-Morgan, Kleinberger, le portrait double des frères DeWael,\n— un peu noirci, — prêté par le Musée du Capitole, à Rome.\n   Puis, de sa période flamande, les chefs-d'œuvre si nombreux\n venus du Musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, du Musée\n de Budapest, des Musées d'Amsterdam et de La Haye, —\n incomparables merveilles — du Musée de Vienne, du Musée\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": "490                        DURENDAL\n\n\n\nde Dresde, du Musée d'Anvers, des collections du prince de\nLichtenstein, à Vienne; du comte della Faille de Leverghem,\nà Anvers; du marquis de la Boêssière, à Bruxelles; de M. Schloss,\nà Paris; de M me Bischoffsheim, à Londres; du baron von Oppen­\nheim, à Cologne; du baron de Schlichting, à Paris, de M. James\nSimon, à Berlin; de bien d'autres encore...\n   Sans doute la manière anglaise de sir Anthony Van Dyck fut\nglorifiée, il y a quelques années, à Anvers, par des portraits\nplus prestigieux et plus inoubliables que ceux que le Comité\nest parvenu à réunir cette fois. On se souvient du Philippe,\nlord Wharton, venu du Musée de l'Ermitage, et de quelques\nportraits — des groupes de jeunes lords deux à deux entre\nautres — provenant de Windsor ou de quelques châteaux de\nl'aristocratie britannique.\n   Cependant le groupe charmant de Guillaume II, prince\nd'Orange et de Marie Stuart fiancés, enfants, du Musée d'Ams­\nterdam, la comtesse de Clanbrasil et les autres portraits envoyés\npar lord Denbigh, le portrait de Robert Rich, comte de War­\nwick, à M. Pierpont-Morgan, le portrait du quatrième comte\nde Pembroke à Mr. Francis Whale et quelques autres marquent\nassez la place prise en Angleterre par notre brillant compatriote\net complètent le résumé de sa carrière tout entière.\n                               *\n                              * *\n\n   On donne à Corneille De Vos le superbe portrait de M me But­\nkens et de son fils prêté par le Musée de Gotha, sous le nom de\nVan Dyck. C'est, en tout état de cause, un morceau de maître,\ndigne pendant du prodigieux portrait-groupe de Corneille De\nVos, envoyé par le Musée de Berlin. On pourrait peut-être lui\nattribuer aussi les deux curieux portraits de la collection Clam\nGallas portant, avec un point d'interrogation, le nom de\nVan Dyck.\n   Pour Jacques Jordaens, l'ensemble d'oeuvres réuni est supé­\nrieur à ce qu'on a vu à Anvers il y a quelques années. Elles sont\nsignificatives et variées. Les tableaux religieux d'Anvers et de\nDixmude s'opposent en contraste curieux aux grandes scènes de\ngenre. Le Roi boit, les « Satyre et le Paysan», dont les diverses\nvariantes attirent vivement l'attention.\n   Une mention spéciale est due au Prométhée enchaîné prêté par\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "            L'EXPOSITION D'ART ANCIEN A BRUXELLES             491\n\n\nle Musée de Cologne, avec ses belles chairs blondes et son parti\npris de colorations ambrées.\n   Si nous passons aux petits maîtres, représentés par de très\nnombreuses peintures, — les Adrien Brouwer, les David\nTeniers, les Gonzalès Coques, les Josse van Craesbeeck, les\nBreughel de Velours — l'apport de certains Musées (Vienne,\nBerlin, Cassel, La Haye, Christiania, Stuttgart), de certaines\ncollections (baron Janssen, J. Porgès, Ch.-L. Cardon, prince\nDoria Pamfili, Ad. Schloss, M me Anna Thieme, Michel Van\nGelder, etc..) est tout à fait capital et a permis de réunir des\nséries de spécimens représentatifs de ces artistes, dont la con­\nfrontation est profitable et instructive.\n   Otto Vaenius, documentairement important, marque sa place\ndans l'école, grâce aux envois des Musées du Louvre et d'An­\nvers. Pourbus le Jeune figure à l'exposition par le curieux\nBal des Archiducs, envoyé par le Mauritsshuis de La Haye, par\nles toiles du Musée de Valenciennes, etc.\n   De Crayer, Van Thulden, Boeyermans, C. Schut et leurs\némules n'y sont pas négligés, des tableaux sortis des églises\nbelges les rappellent avec à-propos !\n   Enfin, la pléiade des peintres de natures-mortes, de chasses\ndécoratives, d'animaux, d'architectures, de fleurs, — les Fyt,\nles Snyders, les Siberechts, les Paul Devos, les Van Utrecht,\nles Seghers, les P. Neefs, les P . Boel, les De Heem, etc., — est\ncopieusement représentée par un grand nombre de toiles impor­\ntantes et de qualité rare prêtées par S. A. S. le duc d'Arenberg,\nl'Administration communale de Bruxelles, M. Beernaert, lord\nAldennand, M. Crew (Londres), le général Bruylant (Bru­\nxelles), le Musée de Budapest, le baron de Tucher (Vienne), les\nMusées de Lille, de Caen, de Rennes, de Grenoble, de Valen­\nciennes, de Dunkerque, du Havre, de Douai, M me Stephenson\nClarcke (Londres), M. Frenkel (Berlin), M. Bôhler (Munich),\nM. Fréderiks (La Haye), M. Spiridon (Paris), M me Bachofen\n(Bâle), M. Rutthey (Londres), lord Howe (Londres), sir\nGeorge Donaldson (Londres), lord Darnley (Londres), etc.\n   Une mention spéciale est due aux envois de dessins de\nmaîtres sortis des divers Musées de Hollande, des collections\nEmile Wauters et Jean Masson, à Paris, formant, dans une\npetite salle isolée, la plus éducative annexe aux galeries de\npeinture.\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": "492                        DURENDAL\n\n\n   Que dire encore, sans excéder les limites d'une étude admis­\nsible, des somptueuses tapisseries appartenant à l'État français,\nà S. A. S. le duc d'Arenberg, à Mme Ffoulke (Washington), au\nbaron Empain, au baron Goffinet, aux Hospices de Louvain,\netc., etc., et des sculptures, et des armures, et des médailles,\net de ces innombrables objets du temps dont les immenses gale­\nries du rez-de-chaussée sont bourrées et dont le simple examen\nsommaire requiert plus d'une journée !\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "           Joris=Karl Huysmans\n   d'après sa correspondance inédite\n                              (Suite)\n\n\n\n\n               Nous donnons ici la suite des lettres que nous a\n                 adressées J.-K. Huysmans durant son séjour à\n                 l'abbaye de Ligugé, où il mena une existence\n                 paisible partagée entre la prière liturgique et les\n                 travaux littéraires et qui fut la plus douce\n                 époque de sa vie. Il y écrivit son admirable\n                 vie de Sainte Lidwine de Schiedam. Personne\nn'était mieux à même de pénétrer dans le sanctuaire intime de\ncette âme contemplative que J.-K. Huysmans qui, dès les pre­\nmiers jours de sa conversion à Dieu, avait saisi d'emblée cette\nvérité capitale que « le catholicisme n'est point seulement cette\nreligion tempérée qu'on nous propose. Il ne se compose pas\nseulement de petites cases et de formules. Il ne réside pas en\nentier dans d'étroites pratiques, dans des amusettes de vieille\nfille, dans toute cette bondieusarderie qui s'épand le long\nde la rue Saint-Sulpice. Il est autrement surélevé, autrement\npur; mais alors il faut pénétrer dans la zone brûlante, il faut\nle chercher dans la Mystique qui est l'art, qui est l'essence, qui\nest l'âme de l'Église même. »\n   La paix dont J.-K. Huysmans jouit au cloître de Ligugé ne\nfut pas de longue durée. A peine s'y était-il fixé — pour tou­\njours croyait-il — que sa joie fut singulièrement tempérée par\nles menaces toujours grandissantes d'une nouvelle persécution\nen France qui devait aboutir bientôt à la rupture du concordat\net à l'expulsion des moines. Ces appréhensions font l'objet des\nlettres suivantes dont la dernière si émouvante annonce la fer-\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": "494                              DURENDAL\n\n\nmeture définitive de l'abbaye et le départ des bénédictins pour\n l'exil.\n    On verra que J.-K. Huysmans n'est pas tendre dans ces\nlettres pour la France maçonnique. Il n'y ménage pas non plus\nles catholiques de ce malheureux pays, auxquels il reproche\navec raison leur tiédeur et leur apathie. Les réflexions de notre\nami à ce sujet sont d'une justesse frappante.\n    Il est plusieurs fois question dans ces lettres d'un abbé Le\nCardonnel. Il s'agit du prêtre-poète. Ce fut une grande joie\npour Huysmans que de le voir endosser l'habit monastique.\nMalheureusement ce ne fut qu'une vocation éphémère. La santé\ndélicate de Le Cardonnel, du reste, n'était pas compatible avec\nles austérités du cloître.\n    J.-K. Huysmans nous fait part aussi dans ces lettres de la\nconsolation qu'il eut d'aider d'anciens amis de Paris qui, comme\nlui jadis, avaient déserté l'Eglise, à se retourner vers Dieu, à\nl'occasion de leur passage à l'abbaye de Ligugé où sa présence\nles avait attirés. Parmi ces conversions il faut remarquer spé­\ncialement celle du célèbre dessinateur humoristique parisien\nForain.\n\n                                       Ligugé, maison Notre-Dame, 23 juin 1900.\n\n                   MON CHER AMI,\n\n   Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais la vie s'est faite très\nactive en ce pays de soi-disant repos, où je suis d'ailleurs accablé de visites,\net les lettres se sont accumulées sur mon bureau. Puis j'ai de grands ennuis\npécuniaires et autres, avec Stock à moitié ruiné par l'incendie du Théâtre-\nFrançais et un autre éditeur, qui vient de me claquer dans la main ; à Ligugé,\nça été l'enfer. Imaginez, à propos des élections, le pays soulevé contre les\nmoines, auxquels il doit son peu de prospérité, des bandes de femmes en\nsouquenilles et en cheveux hurlant la Carmagnole, des troupes de voyous por­\ntant un mannequin de moine et défilant devant chez nous en gueulant à bas\nles oblats, etc., etc.\n   Et depuis ce jour c'est la guerre ouverte avec un maire franc-maçon qui a\npourri ce bourg à force de haine et d'alcool.\n   Dimanche dernier, fête du Saint-Sacrement, l'on a répondu à ces manifes­\ntations en faisant le reposoir à notre maison, sous la galerie du petit cloître\nque nous avions décoré de notre mieux. Et l'on a fait la navette du monastère\nà la maison Notre-Dame. Tout cela nous a pris du temps, comme vous\nvoyez; mais laissons ces histoires, en concluant seulement que le Ligugé,\nlieu de paix rêvé, l'est peu. S'il n'y avait point la vie presque, commune avec\n"}, {"page_pdf": 588, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                       495\n\n\nle monastère et les consolations liturgiques des offices, ce serait intenable.\nLe pauvre pays de France est bien malade !\n    Je suis content que vous ayez vu Esquirol, qui est un garçon sérieuse­\nment pieux et charmant. Il est une bonne recrue pour la littérature catho­\nlique. Que n'en avons-nous beaucoup ainsi !\n     Il m'est arrivé dans mes ennuis une grande joie : Louis Le Cardonnel,\nl'abbé, qui a vraiment du talent comme poète, est entré ici au novicat de\n Ligugé. La vie active ne lui convenait pas, et comme il y a ici un maître des\nnovices, vieil ami à moi, qui adore l'art, j'ai très bien arrangé l'affaire. Il\nfaudra que je vous fasse envoyer des vers de lui.\n     Le noviciat est charmant ici, désireux d'art; l'élément vieux bonze, qui y\nest comme partout, finira par s'éliminer peu à peu, et j'espère que l'on\nobtiendra des résultats, a moins que l'on ne balaie tous les moines, après\nl'Exposition, ce qui rentre dans la donnée des choses possibles.\n     Je travaille toujours, mais nous sommes accablés ici par une chaleur\n torride qui fond toutes les volontés et vous laisse ahuri sans forces pou'r se\n reprendre, en s'épongeant dans l'église. Mais tout est bon qui est désagréable,\n comme dit le bon oblat Bruno, de La Trappe, qui, de retour d'un pèlerinage\n à Jérusalem, est venu passer quelques jours ici.\n      Il m'a appris la mort du pauvre Fr. Siméon, le gardien des cochons, mort\n en saint, ayant dit deux jours d'avance qu'il décéderait, au moment où l'on\n commencerait le Salve Regina; la race des Siméon est une race qui se perd,\n hélas! même dans les Trappes. C'est lui qui a demandé un jour au P . Abbé\n ce que c'était qu'un journal. Et quand on le lui eut expliqué et qu'on lui en\n eut montré un, voyant qu'il ne s'agissait là dedans que de choses terrestres,\n  il tourna le dos, disant : « Dieu me suffit. \"\n      C'est une des plus grandes grâces, à coup sûr, que le Ciel m'eut accordé\n  en me faisant connaître ce bon saint-là !\n      A bientôt, mon cher Ami, et bien affectueusement à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n   Je reçois toujours exactement le Durendal et vous remercie et pour moi et\n pour le noviciat auquel je le prête.\n\n   Ligugé (Vienne), Maison Notre-Dame. SS. Victorin et Hydulphi, 9 novembe 1900.\n\n                      MON BIEN CHER AMI,\n\n    Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais c'est que j'ai une vie\n débordée, ici plus qu'à Paris, je le vois bien maintenant. Tous les hôtes\n du cloître se font présenter par les moines; les gens de Paris prennent\n le rapide qui les mène en moins de quatre heures chez moi ; bref, je\n continue une existence qui ne serait nullement claustrale s'il n'y avait pas\n les Offices. Mais eux me coupent la journée et ajoutent encore à mon\n désarroi du temps.\n    Bref, les lettres qui augmentent, elles aussi, chaque jour, s'accumulent, le\n"}, {"page_pdf": 589, "texte": "496                               DURENDAL\n\n\ndésespoir me prend d'en avoir tant à répondre, et je fiche tout en plan,\ntâchant de rattraper tant de temps perdu pour mon travail.\n   J'ai lu la lettre que vous avez bien voulu me communiquer. O mon ami,\nvous êtes bon de bouillir encore en lisant les âneries de ces gens et leurs\nperfidies. Il n'y a qu'à laisser faire; X..., dont vous avez lu la surprenanle\nbrochure sur mon compte, continue à m'injurier tant qu'il peut et déclare\nqu'il attend une réponse à ses attaques. Jamais!!! le mépris me semble\nsuffisant et la réclame qu'il veut, je ne la lui donnerai pas. Il m'accuse\nmaintenant de l'avoir fait huer au Congrès de Bourges (!!!) où je ne connais\nâme qui vive; ça m'est égal.\n    La revue en question, voyez-vous, est rédigée par les anciens élèves de\nStanislas et surtout par des Normaliens. Or, partout où il y a un Normalien,\nc'est la haine de l'art et sa parfaite incompréhension. Mais cette revue n'a\npas d'influence en France; ça paraît dans un placard. Ne voyez pas ce\ncanard comme ayant une importance telle que celle du Correspondant chez\nles catholiques. Non, ça n'est rien et il n'y a qu'à laisser ce papier à son séant.\n   Mais tout cela revient à dire que les catholiques français sont au-dessous\nde tout — ah oui! — j'ai lu, moi aussi, des comptes rendus de Quo Vadis\nrédigé par ces gaillards. La bêtise de leurs attaques! Toujours le système\nd'écraser le talent, s'il est de leur côlé. Ils devraient au contraire défendre ce\nlivre-là, mais non, leur bégueulisme idiot y voit des choses qui d'ailleurs n'y\nsont pas !\n   C'est grâce à ces gens que ce malheureux pays en est où vous le voyez.\nAvec une troupe pareille, dirigée par des Évêques choisis par la franc-\nmaçonnerie, parmi les plus intrigants des prêtres, nous marchons au\ncataclysme.\n   J'ai grand'peur pour les moines, et mes pauvres amis de Ligugé s'ap­\nprêtent à filer pour l'Espagne, dès que la loi des congrégations va être votée.\nEt il y a toute probabilité pour que cela soit. Je me demande ce que je ferai.\nLe séjour à Ligugé sans le cloître serait intolérable; il vaudrait encore\nmieux retourner à Paris. Enfin, je ne suis pas, vous pensez, sans inquiétudes.\nJe me remets comme toujours entre les mains de la Vierge, en La priant de\nm'indiquer, le moment venu, la route qu'il me faudra suivie.\n   Mais, vous imaginez-vous une France dénuée d'ordres contemplatifs et\npénitentiels! le seul paratonnerre que nous ayons, dans le désastre de ce\nsiècle, cassé! et vous assisterez au spectacle coutumier de catholiques envoyant\nun de leurs rhéteurs bavasser un discours quelconque à la Chambre, puis\ns'asseoir tranquillement et ne pas plus s'occuper ensuite de ce terrible coup\nqui leur sera porté-, que s'il n'avait jamais existé !\n   Des châtiments nous en aurons, car nous les avons tous mérités; mais,\nhélas! ils ne changeront pas l'âme pharisaïque des croyants de France. Ils\nont le diable en eux et s'il n'y avait pas une miséricorde infinie, ce serait à\ndésespérer.\n   Vous êtes bien heureux, mon cher Ami, d'être en Belgique, dans un pays\noù, malgré tout, la Foi n'est pas opprimée, et où il existe aussi un petit\nnoyau de catholiques qui n'est pas abruti comme le nôtre !\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                         497\n\n\n   Je suis toujours plongé dans Sainte Lydwine. Mais quel ingrat travail et ne\ndonnant nul tremplin d'art.\n   Les renseignements des Bollandistes sont si faibles qu'il est impossible de\nsuivre le pas à pas de cette vie mystique et d'établir dans un ordre chrono­\nlogique les faits. Aussi, est-ce un défilé incohérent d'anecdotes. Je me suis\nengagé dans une bien triste affaire.\n   Lorsque j'aurai remis un chapitre au point, quand je serai enfin sorti de\nce gros labeur, je vous donnerai, avant tout, les morceaux que vous voudrez.\n   A part cela, la vie d'Offices me rend très heureux et ce sera pour moi une\ngrosse peine, s'il faut m'en priver; puis si veule que l'on soit, l'on gagne tout\nde même, dans une vie d'Offices et de travail auprès du Seigneur, quelques\ngrâces. Il y a, ici, beaucoup de tribulations, beaucoup d'épreuves, car nous\nle savons, le Démon souffle plus furieusement qu'ailleurs autour des cloîtres,\nil sème les zizanies à pleines mains. Mais on le sait et l'important est de ne\npas se laisser mettre dedans par lui. Ici, pour être agréable au gouvernement,\nl'Évêque a mis un curé à la place des moines qui remplissaient cette Office;\nc'est vous dire la lutte forcée entre la cure et l'abbaye ; enfin !\n   Bien affectueusement à vous, mon cher Ami.\n                                                             J.-K.   HUYSMANS.\n\n  Je ris un peu tout de même, en lisant que j'ai écrit dans La Cathédrale des\npages « immondes » sur la Vierge!! Je ne m'en doutais pas.\n\n                                      Ligugé, Maison Notre-Dame, 4 janvier 1901.\n\n                          MON CHER AMI,\n\n\n   Au seuil de ce siècle qui me semble s'ouvrir, en France, sur une allée\ninfinie d'ordures, je veux quitter les soucis que nous avons à Ligugé pour\nvous dire que je vous souhaite, et de tout cœur, la santé du corps et la paix de\nl'âme.\n   Que vous dirais-je, en sus que vous ne devinez. La loi sur les associations\nsi elle passe — et il y a toutes les chances pour qu'il en soit ainsi — c'est la\nmort de mon pauvre cloître de Ligugé. Les moines partiront en Espagne, à\nla recherche d'un gîte, et moi je retournerai à Paris où je recommencerai par\nvivre une vie de journaliste. Si résigné que je sois aux volontés de Notre-\nSeigneur, cette perspective me navre.\n   Enfin, attendons. Pour adoucir mes amertumes, la Noël a été, ici, magni­\nfique et agrémentée pour moi d'une joie très spéciale. Forain, le dessinateur\nque vous connaissez, s'est converti et il est venu passer la nuit auprès de moi.\nAprès vingt ans, se retrouver devant la Sainte Table à Ligugé, c'est singulier\net bien consolant. Un homme de lettres connu, mais dont je ne puis dire\nle nom, m'a écrit une lettre désespérée et touchante; j'espère l'avoir ici,\net il n'y a plus, je crois, qu'à le remettre entre les mains du Confesseur. La\npauvre Maison Notre-Dame avait, à ce point de vue, son utilité. Ces gens,\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": "498                                DURENDAL\n\n\ngênés à Paris par le respect humain, le manque de prêtre compréhensif, par\nun tas de choses, étaient à l'aise chez moi et au cloître.\n   Enfin !\n   Je reçois aujourd'hui la visite du Frère Le Cardonnel et de son maître des\nnovices. Ils me remettent les pièces de vers ci-jointes, dont trois superbes,\nje trouve, surtout, la première et la dernière, pour que je vous les adresse ;\nvoilà, je crois, de la belle copie pour Durendal.\n   Je suis littéralement abruti par les recopiages de Lydwine. Mon éditeur\nme bouscule pour paraître le plus tôt possible ; mais j'ai beau travailler, du\nmatin au soir, j'ai peur de n'être pas prêt pour février. Je vous enverrai un\nchapitre un mois avant que le livre ne paraisse. Vous en aurez donc, le pre­\nmier, l'étrenne.\n   La pauvre Lidwine ce qu'elle m'aura donné du mal pour écrire un tout\npetit volume, terne et gris, mais avec quelques pages sur la haute mystique\nintéressantes par ces temps de veulerie, je crois!\n   Il fait un temps atroce, pour l'instant, ici, mais la vie y est clémente.\nTravail acharné, rompu par la cloche des Offices. Le plus dur, c'est certains\nmatins de communion, où il faut être à 5 h. 1/2, au plus tard, à l'église. Ce\nqu'on patauge avec une lanterne dans la boue, sous les bourrasques! Ces\npromenades en pleine nuit sont lugubres, mais qui vaudra cela pourtant à\nParis, et les dîners au monastère, et l'amusement de ces âmes blanches que\nsont tous ces novices! Je ne puis croire que le bon Dieu nous renversera à\ntous notre vie ainsi !\n   On fait tant de prières d'ailleurs dans les communautés que l'on peut\nespérer qu'il sortira de son silence et nous débarrassera de ces Pharaons de\ncamelotte qui nous oppriment.\n   Priez pour nous, cher Ami, et prenez ici toute l'assurance de mon plus\naffectueux dévouement.                                     J.-K. HUYSMANS.\n\n                                                         Ligugé, 6 février 1901.\n                   MON CHER AMI,\n\n   Trois mois au moins avant l'apparition de Sainte Lydwine, je vous en enverrai\nle premier chapitre, le plus curieux du livre, je crois, et qui est un panorama\nduXIVesiècle, mais il est très long et il n ' y aura guère moyen de le couper.\nVous serez donc servi le premier et bien avant que le livre ne soit mis en\nvente.\n    Rien de neuf; lentement la loi scélérate se vote; nous espérons les accrocs\npar suite d'amendements et le moyen alors de passer à travers les mailles du\nfilet quand la loi sera promulguée. Mais je compte surtout sur l'effort énorme\nde prières qui se fait actuellement dans les cloîtres. Ici avant la messe, après\nTierces, nous fonctionnons; et il en est partout en France ainsi dans les\nmonastères de tous les ordres.\n   Lydwine va prendre son essor, cette année, dans un singulier tohu-bohu, j'en\nai peur.\n   Bien affectueusement à vous, mon cher Ami.                J.-K. HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 592, "texte": "        JORiS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                      499\n\n\n                                              Ligugé, Maison Notre-Dame, 12 février 1900.\n\n                       M O N CHER A M I ,\n\n    Le Cardonnel a reçu le n u m é r o et vous remercie. Vous me d e m a n d e z si\nu n éditeur prendrait en livre des nouvelles. Aucun ! les nouvelles sont comme\nles volumes d e vers, pour eux ; ils n ' e n veulent à aucun prix, vu que ça ne\nse vend p a s . C'est passé à l'état d'axiome ; ils n'en p r e n n e n t que contraints\net forcés, aux gens qui leur fournissent des r o m a n s , acceptant de p e r d r e d'un\ncôté, pour g a g n e r sur l'autre, sinon, non.\n   A propos de nouvelles, j'ai lu u n volume belge où il y en a quelques-unes\nabsolument remarquables sur les Rouliers. J e trouve cela plus fort que bien\nd'autres qui sont intéressants, mais en somme déjà v u . L ' a u t e u r a u n sens\nspécial des charrois. C'est bizarre! C'est d'un n o m m é George D e l a u n o y (?)\nq u e j e n e connais pas et c'est intitulé : Contes d'autrefois, p a r u chez G o d e n n e , à\nN a m u r , rue de Bruxelles, 13. Lisez donc cela.\n    Le manuscrit de Sainte Lydwine est p a r t i , hier, pour P a r i s . J'espère avoir\ndes épreuves assez vite et comme c'est le premier chapitre que vous a u r e z ,\nvous n'aurez pas longtemps à attendre, si Stock tient sa promesse de rapidité.\n   P a s de nouvelles de X . . . J'ai reçu u n e carte de lui de Jérusalem au j o u r de\nl'an. R i e n d e p u i s . Il est encore en Orient. Il y a u n e lettre de moi qui\nl'attend à Marseille, pour son retour, afin qu'il vienne passer quelques jours\nici. Sa conversion mûrit, mais je crois que rien n'est encore fait, et c'est p o u r\ncela que je le voudrais avoir ici.\n    Bien affectueusement à vous.                                     J . - K . HUYSMANS.\n\n                                                             Ligugé (Vienne), 9 avril 1901.\n\n   Merci mille fois, mon cher Ami, de votre bon Alleluia. Il réconforte u n\npeu d a n s les tristesses de l'heure présente et je vous assure qu'après avoir\nm a n g é l'Agneau P a s c a l au cloître, nous n o u s sommes trouvés avec le\nP . Abbé singulièrement attristés, nous d e m a n d a n t si l'année prochaine\nnous le mangerions ensemble encore à L i g u g é .\n   Cette loi est si mal faite, que j ' e s p è r e que des trous s'y élargiront pour\nnous permettre d'y passer. Après le vote du Sénat qui n'est guère douteux,\nnous n o u s occuperons de cela.\n\n                                                                      Ligugé, 27 avril 1901.\n\n                 M O N T R È S CHER A M I ,\n\n   J e vous envoie ci-joint u n e superbe pièce à saint François, arrachée à\nfrère L e Cardonnel qui va tenter en Italie, s'il se peut, du cloître s é r a p h i q u e .\n   Puisse le Seigneur bénir ce nouvel effort ! encore q u e l'état si précaire d e\nsa santé n'invite guère à y croire, mais ce qui le tuait ici surtout, c'était le\nm a n q u e d'activité, d'apostolat, le plein air.\n   J e pense q u e Lydwine paraîtra le mois prochain, mais elle est retardée p a r\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": "500                              DURENDAL\n\n\nl'impression de luxe qui se fait à Hambourg avec les caractères de luxe\ndu Kaiser.\n   Rien de nouveau, sinon un travail doublé, quadruplé qui m'enlève tout\ntemps, mais pas celui pourtant de vous assurer de toute mon affection, mon\ncher Ami.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n  Priez pour nous.\n\n                                      Ligugé, Maison Notre-Dame, 27 avril 1901.\n\n              MON BIEN CHER AMI,\n   Je voulais vous écrire pour vous remercier de l'article de Durendal,\nmais je vis dans un tel amas de soucis que je n'ai plus le courage de rien.\n   Les combinaisons du P . Abbé et du P . Besse pour laisser quelques\nmoines ici et continuer avec les oblats l'office ont échoué devant l'hostilité\nde plus en plus menaçante du pays.\n   Il ne me reste plus, comme les moines, qu'à plier bagage. Je pars, le mois\nprochain, pour Paris, afin de chercher un logement et de réintégrer\nl'affreuse ville.\n   Je me résigne du mieux que je puis, en priant, mais je mentirais si je ne\nvous avouais un découragement infini. C'est une vie à recommencer; il faut\nque je rentre dans les journaux pour gagner ma vie.-\n   Je me console, un peu, en songeant qu'il y a à Paris un couvent de\nBénédictines, si elles restent (?) je tâcherais de trouver un logis dans leurs\nparages et irais suivre mélancoliquement leurs offices; ce serait toujours un\npeu de vie religieuse, dans ce désastre.\n   X... est ici pour l'instant; il assiste à la débâcle qui se prépare; il me\nsauve un peu de mes idées tristes. Il me charge d'amitiés pour vous; j'y\njoins toutes les miennes.\n   Priez pour nous qui ne sommes pas heureux, mon bien cher Ami, et bien\ncordialement à vous, en Notre-Seigneur.\n                                                           J.-K.    HUYSMANS.\n\n                                       Ligugé, Maison Notre-Dame, 8 août 1901.\n\n                   MON BIEN CHER AMI,\n\n   Ce que vous avez lu sur le prochain départ des moines de Ligugé n'est\nque trop vrai. A la fin du mois prochain, la place sera vide.\n   Ce que je vais devenir, me demanderez-vous ? Voici.\n   Le Père Abbé voudrait que je restasse avec cinq ou six moines et les\ndeux autres oblats pour assurer la continuité des Offices. Je fonderais une\nsociété archéologique et littéraire libre d'après la loi, et louerais alors en\nson nom le noviciat pour y installer les soi-disant salles de réunion, de\ntravail. Le nom des moines y serait noyé dans un tas d'autres.\n   Nous avons eu, hier, une réunion d'avocats au cloître, pour étudier cette\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                             501\n\n\naffaire, mais il faut attendre le règlement annoncé du Conseil d'Etat, pour se\nprononcer.\n   Le Père Abbé me laisserait mon vieil ami, le Père Besse, qui logerait à la\nMaison, et les autres moines logeraient, eux aussi, un par un, chez l'habitant.\n   Évidemment, c'est la fin des gloires liturgiques bénédictines. Ce sont des\nOffices clandestins où les oblats vont jouer le rôle des novices, en temps\nordinaire, mais cela vaudrait mieux que de rentrer à Paris. Si triste que sera\nl'hiver, dans ces conditions, il n'y a qu'à accepter, d'autant que le Père Abbé\na raison, il faut, à tout prix, ne pas interrompre les prières liturgiques ici.\n   Ne parlons pas de tout cela, puisque rien n'est fait et que rien ne se\nréalisera peut-être.\n   X... est converti, c'est fait; il s'est renversé sa vie;je l'attends vers le 15, à\nLigugé!\n   En attendant, je suis bien ennuyé, mon cher Ami, tout croule autour de\nmoi. Les haines catholiques ne désarment guère. Dans la revue des Études\nReligieuses, le Père jésuite X..., qui est un saint homme d'ailleurs, m'ac­\ncuse d'immoralité à propos de Sainte Lydwine et me reproche d'avoir gardé\nmon style, au lieu d'écrire comme tout le monde, ce que doit faire un\nconverti. Quelle bêtise tout de même! Ah ! la ruine de l'art, chez ces gens-là!\n   Je vous envoie par curiosité une interview paru dans le Gaulois et réper­\ncutée dans toute la presse. Meyer a supprimé les mots « protestants » et\n« juifs » pour y substituer celui d'athée. Il en a de l'aplomb ce joupin!\n   Je vous tiendrai au courant de ce qui nous arrivera. Priez pour nous, cher\nAmi, et bien affectueusement à vous.\n                                                              J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                       Ligugé, Maison Notre-Dame, 6 octobre 1901.\n\n                    MON BIEN CHER AMI,\n\n   Voici les nouvelles que vous me demandez. Ligugé est vide de moines.\nLes uns sont à Erck-la-Ville (Limbourg belge), les autres à Coquelladas\n(Espagne). Un seul garde, ici, l'abbaye déserte, avec lequel nous faisons les\nOffices. Je suis positivement malade de chagrin; jamais je n'aurais cru que\nces moines m'auraient autant tenu au cœur, je n'ai pu ne pas pleurer comme\nune bête quand notre pauvre Père Abbé m'a béni, en partant. Depuis, plus\nde cloches. L'horloge même qui sonnait les heures, en haut de la tour de\nl'abbaye, est arrêtée. C'est la mort.\n   Je ne savais que devenir, mon dégoût de ce pays étant intense, quand la\nbonne prieure des Bénédictines de la rue Monsieur, à Paris, m'a fait offrir,\nà des prix très amicaux, un logement dans son monastère. J'y aurais les\nOffices comme à Ligugé. J'ai accepté et je pense emménager à la fin du mois.\nMon adresse sera alors, Paris, 20, rue Monsieur.\n   Voici donc encore un nouveau tournant de vie; priez Dieu pour que je ne\nm'y casse pas le cou. La partie triste de cette solution providentielle, c'est\nqu'il me va falloir regagner mon pain et rentrer sans doute dans ce journa-\n"}, {"page_pdf": 595, "texte": "502                                  DURENDAL\n\n\nlisme que j'avais été si heureux de quitter. Enfin, la volonté d e Dieu soit\nfaite ! et surtout qu'il ne laisse pas chasser aussi ces hospitalières bénédic­\ntines qui ont, d a n s ma détresse, pensé à m o i .\n   Oui, X . . . est rentré dans le giron de l'Église et a c o m m u n i é avec moi à\nLigugé.\n   J e sais, par votre carte, m o n cher Ami, que vous avez été éprouvé, vous\naussi, par de cruelles traverses. Q u e Dieu vous allège votre peine ! mais que\nla vie est triste!\n   P r i e z p o u r moi, cher Ami, et bien affectueusement à vous.\n\n                                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n  Ce qui est affreux, en F r a n c e , c'est l'indifférence des catholiques, qui n e\nparaissent m ê m e pas se d o u t e r de la gravité des départs des moniales et des\nmoines !!\n\n\n  (A continuer.)                                                     HENRY        McELLER.\n\n\n                         R e p r o d u c t i o n i n t e r d i t e (1).\n\n\n\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de cet article et des lettres de\nJ.-K. Huysmans qu'il renferme\n"}, {"page_pdf": 596, "texte": "                      Sur l'Exposition\n\n                 TOUT est   à l'Exposition. Elle est la réalisation d'une idée\n                    longtemps méditée et dont depuis des mois sont pleines\n                    les conversations. On assiste à des joies naïves devant\n                    l'inattendu et le nouveau ; on entend des discours d'une\n                    inlassable éloquence ; on marque le pas des foules qui\n                    s'engouffrent au Solbosch. Oh ! Il n'est guère de temps\n                    pour réfléchir tant il y a à voir et à ouïr.\n                       Et pourtant il importe que, quelques-uns au moins,\nconservent l'attitude de la critique— critique constrictive et bienveillante\n— à l'égard d'une manifestation d'énergie nationale trop remarquable pour\nqu'il ne soit utile d'en relever même les fautes et les erreurs. Car il est de la\nnature des expositions d'être recommencées. Les futures pourront profiter\ndes leçons de la présente.\n\n                                         *\n                                     *       *\n\n   On a édifié aux portes de Bruxelles, pour la durée éphémère de six mois,\nune ville de fer, de bois et de staff, couvrant quatre-vingts hectares. Tous\nles pays et en particulier le nôtre ont été conviés à faire d'eux-mêmes une\ndémonstration, à s'exhiber, non tout à fait comme ils sont, mais comme ils\ntendent à être. Et, sinon tous, la plupart sont venus, occupant d'immenses\nsurfaces de galerie, édifiant de multiples pavillons, déballant des millions\nd'objets.\n   La tâche des organisateurs a consisté à mettre de l'ordre dans un tel\nensemble et, sinon à créer, du moins à faire croître l'intérêt à sa visite.\n   Certes, organiser une exposition universelle et internationale est une des\nchoses les plus difficiles qui soient.\n   C'est d'abord une œuvre d'une complexité extrême de par la variété des\nquestions qu'elle soulève. La classification de l'Exposition de Bruxelles\ncomporte vingt-deux groupes, subdivisés en d'innombrables classes et\nsections.\n   C'est ensuite une œuvre dont l'importance financière est peu ordinaire. Le\nbudget de notre Worlds'fair est d'environ 27 millions à couvrir par le capital\nsouscrit, la tombola, les subsides des pouvoirs publics, la vente des em­\nplacements, les concessions, les entrées.\n   Les dirigeants d'une exposition internationale sont aux prises avec les\n"}, {"page_pdf": 597, "texte": "504                                DURENDAL\n\n\nmentalités nationales les plus diverses et l'art de manier les hommes doit\nici se doubler de l'art du diplomate qui agit sur terrain étranger.\n   Et tout le travail à faire doit en quelque sorte s'improviser; car l'entreprise\ntout entière étant temporaire, il faut créer les cadres, définir les fonctions,\nrecruter un personnel d'occasion, imaginer des méthodes de travail, en un\nmot construire, faire démarrer et accélérer promptement la marche de\nl'immense machinerie.\n   Enfin, et ceci est de tout peut-être le plus difficile, il faut réaliser du neuf,\nsusciter l'intérêt, « avoir des clous » ; il faut provoquer par tous moyens\nchez le visiteur l'impression d'une marche en avant, la confiance en l'avenir\nprochain des choses, l'admiration pour le génie progressif de l'homme\nconquérant sans cesse plus de bien-être, plus de loisir, plus de plénitude\nde vie.\n\n                                           *\n                                       *       *\n   Une première critique que fait naître l'Exposition du Solbosch est\nl'absence de toute manifestation d'art moderne. A parcourir les jardins et les\navenues on croirait à un parti-pris, d'ignorer que notre époque est en travail\nde formes architecturales nouvelles et qu'en notre Belgique particulièrement\ndes artistes et des bâtisseurs, de plus en plus nombreux, ont prouvé qu'il\nétaient des modes de construire, de meubler et de décorer plus adéquats aux\nnécessités de la vie moderne. Si au moins cet ostracisme avait eu pour but\nde ne pas détruire l'harmonie d'autres styles, mais, hélas ! il n'en est rien. Peu\nd'expositions se présentent avec plus de désordre et de disparate que la nôtre,\ndisons-le aussi, avec plus de baraquements de foire dont est exclue toute\npensée d'art.\n   L'Architecte en chef est un homme de grand talent. Il a résolu le difficile\nproblème de faire disparaître à la vue le morcellement des parcelles, sur les­\nquelles il a fallu créer la cité éphémère; il a aussi donné dans la façade\ncentrale du pavillon belge la mesure d'une science très parfaite des formes\nclassiques. Mais était-ce vraiment la répétition, sauf variante négligeable, de\nce qu'on a vu vingt fois en d'autres villes, en d'autres expositions, qu'il fallait\noffrir à la curiosité du visiteur ?\n   L'entrée du Solbosch est ratée. Il eût fallu résolument la faire par le bois\net avoir raison de ceux qui ont transformé le culte désirable des arbres, en\nune superstitieuse féticherie.\n   Les pavillons des Villes constituent des reconstitutions intéressantes.\n Malheureusement l'esprit de lucre l'a si bien emporté sur toute autre consi­\ndération qu'on les a disséminées et noyées dans un quartier de kiosques, dignes\ntout au plus d'orner nos boulevards à la fête du 15 juillet.\n   L'aspect du Palais des fêtes est celui d'une grange et telle façade de\nbâtiment officiel rappelle les improvisations champêtres d'un grand concours\nen Flandre ou en Zélande.\n   Aussi les artistes se plaignent-ils. Ils ont récemment fait entendre leur\nprotestation par la voix autorisée de l'un d'eux. Ils ne se sont pas bornés à\n"}, {"page_pdf": 598, "texte": "                            SUR   L'EXPOSITION                            505\n\nconstater ce qui saute aux yeux de quiconque sait voir, mais ils ont rappelé\ndes faits qui donnent singulièrement à réfléchir.\n   M. Georges Hobé a expliqué dans l'Art Moderne qu'avant l'Exposition\nde Bruxelles, il y avait eu certaines expositions à Turin et à Milan\noù les architectes et décorateurs belges sont allés en cohorte disciplinée,\nremporter des succès qui- prirent, à l'heure décisive du jury, l'allure\nd'un triomphe. M. Hobé a demandé pourquoi, malgré des promesses bien\npositives, il n'en est pas un d'entre eux qui ait eu l'occasion de montrer à\nBruxelles d'autres décors que celui de l'avenue\" Demot, d'autres façades que\ncelle du pavillon agricole ou du pavillon brésilien,[d'autres kiosques que\nceux qui abritent les musiques officielles Or, au même moment paraissait le\ncatalogue de la section allemande avec une grande page constatant officiel­\nlement que c'est la Belgique qui fut, dans le domaine des industries artis­\ntiques l'inspiratrice et le guide de l'Allemagne.\n   « Il convient, y peut-on lire, qu'avant de parler de notre œuvre propre\nnous rappelions ce que les ouvriers d'art allemands doivent à leurs\nconfrères belges, nous ne pourrions ni ne voudrions passer sous silence\nque les principes des réformes, qui ont été par la suite pour notre industrie\nd'art, comme la. parole de salut, ont pris, pour nous venir d'Angleterre,\ndans une proportions considérable, le chemin de la Belgique, et que dans\nce pays de réalités industrielles, ils ont été pour notre profit dégagés tout\nd'abord d'un romantisme de mauvais aloi. Il n'y a pas un ouvrier d'art\nallemand qui puisse visiter cette exposition universelle sans se remémorer\nles noms autrefois si souvent prononcés des Lemmen, des Finch, des\n Serrurier Bovy ou de Horta. » Et l'auteur poursuit en disant le rôle joué\nen Allemagne par le génie créateur d'Henri Van de Velde.\n   Avoir, exclu systématiquement les artistes novateurs belges de toute parti­\ncipation à l'Exposition est donc une première et forte critique à formuler.\n   « C'est, dit M. Octave Maus, à la fois une maladresse et une injustice »\net Jean d'Ardenne, peu suspect de favoritisme pour l'esthétique moderne,\nécrit de son côté: « L'absencede toute représentation des tendances décoratives\n modernes au Solbosch s'explique peu. On avait toutes les raisons de l'y voir\nreprésenté brillamment à l'heure où les autres nations offrent le spectacle\nd'efforts multiples et intéressants auxquels s'associent les pouvoirs publics\n vers la réalisation de formes appropriées aux mœurs et aux besoins actuels. »\n\n                                       *\n                                           *\n\n\n\n  Deuxième critique fondamentale : l'Exposition tout entière a été conçue et\nréalisée sans idée du lendemain. Au mois de novembre tout sera démoli et\nde l'immense effort accompli par des milliers de bonne volonté il ne restera...\nqu'un palmarès enchâssé dans le Livre mémorial des discours.\n   Paris doit à ses expositions le Trocadéro, le petit et le grand Palais;\nLondres lui doit son Palais de Cristal; Vienne ses palais du Prater; Liége\nson Musée des Beaux-Arts. De 1880 il est resté à Bruxelles le Cinquantenaire,\nde 1897 le Musée colonial de Tervueren. L'année 1910 ne marquera son\n"}, {"page_pdf": 599, "texte": "506                                 DURENDAL\n\n\npassage que par une avenue de quelque trois cents mètres, bordée d'igno­\nminieuses « postures » et à laquelle, ô dérision I on a donné le nom d'avenue\nDemot pour mieux marquer peut-être l'insignifiance de son bourgmestriat\ndans le domaine des travaux publics et d'embellissement de la capitale.\n   Cette constatation est pénible, alors qu'il faut des efforts sans fin pour\nobtenir les fonds nécessaires à la plus petite création, on assiste à la sara­\nbande des millions jetés pour le plaisir passager de quelques jours.\n   C'est à croire vraiment que Bruxelles n'a plus aucun problème constructif\nà résoudre, que nous y possédons tous les locaux nécessaires à la mani­\nfestation de notre vie collective devenue plus ample.\n   Il n'en est rien.\n   Sans envisager l'ensemble de la question il suffit de retenir deux points sur\nlesquels il n'y a guère désaccord : d'une part et en dehors même des services\nauxquels devait et doit répondre l'édification du « Mont des Arts », il manque\ndes locaux pour organiser tout un ensemble de musées annoncés ou projetés\nqui sont comme le développement de ceux du Cinquantenaire; d'autre part,\nBruxelles ne possède nulle part l'équivalent d'une Flora, d'un Palmengarten\nd'une Zoologie, c'est-à-dire de grand emplacement couvert qui pourra servir\naux réunions des soirs l'été et surtout à celle des jours l'hiver.\n   Avec un peu d'idée et de bonne volonté, l'Exposition aurait permis de\nréaliser deux desiderata. Le bâtiment principal du Solbosch aurait dû\nêtre édifié en matériaux durables et disposé de manière à pouvoir servir\nultérieurement pour la fonction que nous venons de dire. Là auraient pu être\ntransférés alors les concours hippiques, les expositions animales, les fêtes\nmilitaires. Par suite, les halls du Cinquantenaire auraient pu être tout entiers\naffectés à l'extension des musées et devenir pour Bruxelles ce que le South\nKensington est pour Londres (1).\n\n                                          *   *\n   Une troisième critique dérivée de la précédente.\n   Si le plan architectural de l'Exposition n'a été influencé par aucune idée\nde lendemain, l'installation des stands par nos pouvoirs publics participe à\nce même caractère éphémère.\n   Ici aussi on assiste tristement à un spectacle de gaspillage. C'est par dix\nmille et par cent mille que les fonds ont été alloués à nos diverses admi­\nnistrations publiques pour figurer dignement à l'Exposition.\n   On a édifié stands, décoré panneaux, commandé mobilier; on a rassemblé\ndes objets, coordonné des plans de présentation, recommencé dix fois le\nlibellé des enseignes, des pancartes, des étiquettes. En novembre tout sera\ndétruit, réexpédié, ceci aux brocanteurs d'exposition, cela aux concierges-\nconservateurs des greniers administratifs.\n\n  (1) Le visiteur de la ville de staf qui abrita à Londres, en 1898, l'exposition franco-\nbritannique est tout étonné, cette année, de la retrouver intacte servant à l'exposition\nanglo-japonaise. Le staf a résisté â deux hivers. Une partie de l'exposition du Solbosch\naurait pu demeurer plusieurs années.\n"}, {"page_pdf": 600, "texte": "                             SUR    L'EXPOSITION                             507\n\n   Et cependant l'expérience répétée n'était-elle pas là pour dire qu'une expo­\nsition peut et doit être l'occasion de créer ou de développer nos musées. A\nla suite des leçons données par Londres, Paris, Dresde, Berlin, Munich, par\nWashington et Saint-Louis, il est acquis de nos jours que le musée est un\ninstrument d'éducation populaire et d'investigation scientifique, dès lors qu'il\nfaut des musées de tout, et que tous les musées d'un pays doivent être conçus\ncomme un vaste musée encyclopédique, tenu à jour des nouveautés et\nprésenté sous l'aspect à la fois le plus intéressant et le plus pédagogique.\n   Nous n'avons à Bruxelles ni musée de science, ni musée technique, ni\nmusée d'hygiène, ni musée social, ni musée d'ethnographie et de folklore, ni\nmusée d'agriculture, ni musée de l'habitation, ni musée scolaire, ni musée\nmilitaire. De tels musées existent à l'étranger, y rendent des services consi­\ndérables, sont l'objet de la sollicitude du gouvernement, des provinces, des\ncapitales.\n   Chacune des classes belges de notre Exposition aurait dû devenir l'embryon\nd'un musée spécial : il n'en aurait guère coûté plus et dans les halls du\nCinquantenaire devenus libres en novembre, si un palais définitif s'était\nélevé au Solbosch avec les installations matérielles toutes faites pour l'ex­\nporter, on aurait pu, sans un million de plus, créer une institution perma­\nnente, d'utilité continue, une œuvre qui aurait valu les dépenses, les peines\ndépensées par les comités de toutes les classes, surtout par les dévoués secré­\ntaires de ces classes. Même l'État aurait pu trouver en ceux-ci le personnel\ndirigeant et bénévole nécessaire. On a pu créer à Bruxelles une vaste biblio­\nthèque collective par la seule coopération de nos associations scientifiques.\nPourquoi ne pourrait-on, suivant la même formule, y constituer un vaste musée\ncollectif géré par les groupes et les associations et auxquels l'État se bornerait\nà fournir les locaux et quelques subsides.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n    Ces trois critiques méritent de retenir l'attention et nous n'tn voulons\najouter d'autres.\n    Nous conclurons en cherchant à côté du mal le remède.\n    Les expositions de nos jours sont devenues des véritables institutions.\nElles se répètent avec une périodicité connue et dès lors il est nécessaire de\nleur donner l'organisation qu'on donne à tout ce qui prend le caractère\nd'institution. Trop d'intérêts divers sont engagés dans ces entreprises pour\nqu'on puisse encore les confier à de simples sociétés d'actionnaires. Leurs\ndirecteurs n'ont, au fond, aucun devoir de s'occuper de la chose publique et\nils sont mal en position pour négocier, et, au besoin, imposer des solutions\nqui peuvent ne pas agréer à des communes égoïstes.\n    Les expositions universelles doivent dorénavant être faites par l'État. Lui\nseul est en mesure de veiller à la complète et impartiale représentation des\nforces vives du pays; lui seul est à même de préparer de longue main avec\n l'aide de ses propres services, des travaux utiles de voirie, de bâtiments, de\n collections. Avec ses ensembles architecturaux, ses sections des arts, des\n"}, {"page_pdf": 601, "texte": "508                              DURENDAL\n\n\nsciences et des lettres, avec ses congrès, avec ses conférences, avec ses con­\ncours temporaires, avec ses visites collectives qui transplantent en un jour\ndes milliers de visiteurs, du fond de l'Angleterre et de l'Allemagne, peut-on\nconsidérer encore qu'une exposition puisse, administrativement, compter\nmoins que la dernière commune du pays?\n   Chez nos voisins, les expositions sont de grandes entreprises gouvernemen­\ntales. Par le fait même, aucune équivoque ne peut exister dans l'esprit des\nexposants : ils sont en présence d'une personnalité connue, responsable\nmoralement comme financièrement, et qui a pour fin le bien public.\n   Au Solbosch, le régime administratif est une anarchie : Bruxelles et Ixelles\ns'y disputent à qui mieux mieux tandis que flambent les pavillons!\n   Le territoire de l'exposition doit être territoire sous régime spécial comme\nles terrains des cures et des centres de villégiature en Allemagne sont\ndécrétés territoires distraits des communes pour être gérés par les Commis­\nsaires du gouvernement. Pourquoi pas? Déjà n'existe-t-il un droit spécial aux\nexpositions et pour elle un régime financier et fiscal exceptionnel.\n   Réfléchissons-y, discutons-en et que l'expérience de cette année 1910\nnous serve de leçons pour         1920.\n\n                                                              PAUL OTLET.\n"}, {"page_pdf": 602, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nP è l e r i n a g e s f r a n c i s c a i n s , par M. JOHANNES JOERGENSEN, traduit du\n   danois par M. TEODOR DE WYZEWA. — (Paris, Librairie académique\n    Perrin.)\n   Saint François voulait que ses frères se maintinssent toujours dans les\nlieux bas, de plain pied avec les autres hommes, avec les moindres des autres\nhommes. Cependant les lieux les plus chers à son cœur, — l'ombre douce\net profonde des bois, les rochers hantés seulement par les oiseaux et les fauves\n— les endroits où, enveloppée dans le ravissement simple des choses, sa\npensée a pris son plus sublime et plus candide essor, ont toujours été sur les\nsommets. C'est là qu'aux heures décisives de sa vie il rencontra l'inspiration\nou l'extase; sur les cimes du Subasio à l'origine, sur celles de la Vernia à la\nfin, d'où il rapporte la conversion ou les stigmates.\n    Il ressentait une joie indicible à se trouver dans les solitudes de Fonte-\nColombo, de Greccio, de Poggio-Bustone, après en avoir gravi péniblement\nles difficiles chemins, parmi les halliers et les pierres. I1 n'y avait pas là\nd'autre abri, le plus souvent, que les cavernes naturelles, mais aussi pas d'autre\nbruit que le vol des oiseaux et la rumeur prolongée du vent dans les arbres;\npas d'autre spectacle que l'étendue, celle du ciel au-dessus de sa tête, celle\ndu pays à ses pieds... Là, sur les monts, sa pensée était seule; seule, pour\nainsi dire, entre Dieu qui était en haut et les hommes qui étaient en bas.\nMais ce n'était pas la solitude de l'orgueil, mais bien celle de l'amour. Il\nétait trop humble pour ne pas douter toujours, non de Dieu, mais de lui-\nmême, et s'il se retranchait de temps à autre de la foule, ce n'était point dans\nle but de l'écarter de lui, mais afin de puiser dans la méditation et la contem­\nplation de nouvelles forces pour la convaincre et la convertir.\n    Peut-être aussi voulait-il mettre la prière aussi haut que la violence, en ce\npays tout hérissé de tours fortifiées et de menaçants repaires féodaux. En face\ndu sommet de la force, il dressait le sommet de la douceur; en face du châ­\nteau de pierre, la petite chapelle de bois, mettant ainsi en vivante opposition\nla justice qui pardonne avec celle qui châtie, la pauvreté avec la rapacité,\nl'effort de la domination avec celui de la bénédiction...\n    M. Joergensen est venu à saint François de très loin, de très loin dans la\ndistance et de plus loin encore dans la pensée; et depuis il s'est attaché à ses\npas, comme à ceux d'un père spirituel. Il a voulu suivre toute sa vie, de son\nenfance pleine de promesses à sa mort pleine de beauté et de gloire, et il\nnous a donné le récit tout imprégné de poésie tendre et de clairvoyante ten­\ndresse dont nous avons parlé ici même. Antérieurement, il avait publié les\n"}, {"page_pdf": 603, "texte": "510                               DURENDAL\n\n\nPèlerinages, dont M. de Wyzewa nous offre aujourd'hui une version française\nfaite de main d'artiste.\n   C'est une espèce de journal de route, écrit au jour le jour, sur le vif, assis\nsoit sur le bord de la couchette de quelque étroite cellule monastique, soit\ndurant un repos, sur une pierre, au bord du chemin de la montagne. Le voya­\ngeur va de couvent en couvent, de Greccio à Fonte-Colombo, de Fonte-\nColombo à La Foresta, de là à Poggio-Bustone, de là aux Celle de Cortone\net à la Vernia... Et dans tous ces lieux de prière que saint François a laissés\nderrière lui, parce qu'il y a passé ou séjourné, il retrouve, poète qu'il est,\nchrétien qu'il est, le poète et le saint, le familier de la grandeur et de l'humi­\nlité qu'était le poverollo.                                     ARNOLD GOFFIN.\n\n\nB e r n a r d d e L a c o m b e : La Vieprivée de Talleyrand. —(Paris, Plon.)\n   Ambassadeur à Londres au mois de juin 1792, Talleyrand s'y retrouva,\ndès septembre, comme émigré. Menacé par les fureurs jacobines, l'habile\nhomme s'était prestement esquivé de Paris. Quelque temps après, on\ndécouvrait la fameuse armoire de fer, et Talleyrand était décrété d'accusation.\nL'opinion anglaise, très surexcitée contre la Révolution et contre tous ceux\nqui l'avaient servie, accueillit mal le fugitif. En janvier 1794, sans raison\nplausible, le gouvernement britannique l'expulsait, le réduisant à chercher\nun asile aux Etats-Unis, d'où il revint en France en septembre 1796. C'est\nTalleyrand émigré que M. de Lacombe étudie dans la première partie de son\nouvrage : il nous le montre, remuant et souple, s'efforçant, même en exil,\nde servir son pays, s'occupant d'affaires et d'études, subissant les épreuves\ndu moment avec fermeté, courage et belle humeur. Talleyrand avait scan­\ndalisé les citoyens de New-York en s'affichant avec une négresse; il fit\nbientôt jaser Paris en s'affichant, ministre des Relations extérieures, avec\n Mme Grand, « la belle Indienne », qu'il épousa, un peu malgré lui, en 1802.\nC'est une piquapte histoire que celle de ce mariage, qui, par la volonté du\nPremier consul, unissait à une aventurière le personnage le plus en vue de\nla République, après Bonaparte. Il fallut négocier avec Rome, pour obtenir\nque l'ancien éyêque d'Autun fût rendu à la vie séculière et relevé du célibat\necclésiastique. La négociation fut laborieuse et prit l'importance d'une affaire\nd'État. Talleyrand fut rendu à la vie laïque, mais le Pape lui refusa\nla licence de se marier. On raconte cependant que Talleyrand réussit à\nobtenir, par la complaisance d'un curé de village, la bénédiction nuptiale :\nmais le fait, dit M. de Lacombe, n'est pas établi. Ce chapitre, où l'on trouve\nun amusant et vivant portrait de la princesse de Bénévent, est le plus pitto­\nresque du livre. La dernière partie de l'ouvrage de M. de Lacombe suit\nTalleyrand dans sa retraite et raconte en détail sa conversion et sa mort : et\nce sont, ici, des pages vraiment émouvantes et dramatiques.\n   En appendice, M. de Lacombe reproduit le récit complet fait par l'abbé\nDupanloup de ses relations avec Talleyrand, qu'il assista à ses derniers\nmoments. Comme Mgr Dupanloup, M. de Lacombe croit à la sincérité de la\nconversion finale de Talleyrand.                                          D.\n"}, {"page_pdf": 604, "texte": "                             NOTULES\n\n\n   Le Livre d'or de l'Exposition. — Le public a vu fonctionner\ndans la Section Belge, au stand de la maison Fonson, la machine à graver\nréduisant les œuvres des statuaires; cette machine est complètement détruite,\naussi bien que le médaillier qui constituait un lot de 26,000 francs pour la\ntombola et dans lequel étaient réunies les principales oeuvres de nos médail-\nleurs belges.\n   Les grands panneaux de bronze reproduisant les modelages de Devreese,\nSamuel, Dubois, etc., et formant le mémorial en médailles des organisateurs\nde l'Exposition, sont également perdus.\n   Les livres d'or sur lesquels s'étaient inscrites de nombreuses personnes\ndésireuses de témoigner leur sympathie au Comité de l'Exposition sont\nbrûlés.\n   Espérons que les nombreuses personnes qui s'étaient inscrites sur ces\nlistes voudront bien envoyer un duplicata de leur signature à l'adresse des\néditeurs, MM. Fonson frères, rue des Fabriques, 5, qui pourront ainsi\nreconstituer de nouvelles listes.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n  E x p o s i t i o n d'art a n c i e n : L'art belge au XVIIe siècle, au Palais du\nCinquantenaire.\n  Tarif des entrées : Cartes permanentes valables pour les concerts de musique\nduXXIIesiècle : 20 francs; entrée : 3 francs, de 9 heures à midi; 2 francs, de\nmidi à 6 heures; le prix de 3 francs est maintenu toute la journée le vendredi.\n  Les dimanches, de 9 heures à midi : 2 francs ; de midi à 6 heures : 1 franc.\n\n                                          *\n                                      *       *\n   E x p o s i t i o n g é n é r a l e d e s BeaUX-ÀrtS, Palais du Cinquante­\nnaire (de 9 heures à 6 heures). Prix d'entrée : 1 franc; les jeudis et dimanches,\n50 centimes.\n   Cartes permanentes : 5 francs. Réduction de 50 p . c. pour les porteurs\nd'abonnements généraux de l'Exposition et les personnes munies de la souche\nd'un ticket d'entrée au Solbosch.\n\n                                          *\n                                      *       *\n"}, {"page_pdf": 605, "texte": "5l2                                          DURENDAL\n\n\n   V i e n t d e p a r a î t r e : Histoire des Lettres françaises de Belgique depuis le\nm o y e n âge j u s q u ' à n o s j o u r s , p a r JOSEPH C H O T et R E N É D E T H I E R .   Ouvrage\nillustré ( D . Hallet, éditeur. Charleroi, 3 , rue Charles I I ) .\n\n\n\n\n   N O U S r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention d e nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, p a r ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, V a n Oest), 5 francs.\n  L'Arc-en-ciel, par P I E R R E NOTHOMB (éd. de D u r e n d a l ) , 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 5 0 .\n   Constance Teichmann, p a r M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, p a r H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, L e b è g u e ) , 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W Y S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L . W A L L N E R (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La Littérature française au XIX' siècle, p a r P A U L HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de c h a q u e volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, par H E N R Y CARTON DE W I A R T ( P a r i s , P e r r i n ) , 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, H o r s i p i a n ) ,\n3 fr. 50.\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": ""}, {"page_pdf": 607, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 8, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-08", "signet_source": "Dix-septième année - N°8 - Août 1910", "preuve": "Couvertures absentes ; signet : Dix-septième année - N°8 - Août 1910. Pagination continue du volume (449-512). Indices internes : « Sur l’Exposition » (Otlet) traite de l’Exposition universelle de Bruxelles au Solbosch, « l’expérience de cette année 1910 » ; L’Exposition d’art ancien (XVIIe siècle) au Palais du Cinquantenaire est en cours ; les Notules annoncent l’incendie du Livre d’or de l’Exposition et les tarifs d’entrée.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}