{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 513, "page_fin": 515, "titre_corps": "À mon Frère O. S. B.", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Thomas Braun", "ancre_debut": "A mon Frère 0. S. B. Un autre portera", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 614, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1276, "texte": "À mon Frère 0. S. B.\n\nUn autre portera les habits du vieil homme\nque tu étais encor au mois d'avril, mon frère,\nen revenant de ton pieux voyage à Rome.\n\nTu marches maintenant sous le long         scapulaire,\nles reins enroulés de la ceinture de cuir\net les cheveux rasés que nous avions vu luire,\nfrivoles et bouclés jadis sur tes épaules,\nquand tu jouais, pompeux, chez les Sœurs, le grand       rôle\nde Charlemagne,     en manteau de peluche      orange,\nbordé de perles et de franges,\ndont la     photographie\nreste dans la famille.\n\nTes lèvres ont perdu leur poil adolescent,\nmais si ton col du capuchon noir se dégage,\nsous la peau brune on voit frémir ton jeune sang\net la vocation n'a pas mûri ton âge.\n\nJe me souviens des jours de ta prime jeunesse\net tu dois y songer aussi dans ta cellule\nà l'heure où le silence abbatial circule\nsous les arceaux du cloître,\net où l'oiseau crédule\nau crépuscule,\ndans le préau désert exalte sa tendresse.\n\nAlors sens-tu renaître en ton cœur et s'accroître\nles souvenirs émus de nos grandes   vacances?\n\nLa boutique de Bagimont où deux balances\net les pots de faïence\ndu tabac de Virginie et de    Saint-Vincent\névoquaient seuls l'ancien commerce      florissant\nde la tante    nonagénaire\nqu'inquiétait  ton svelte caractère.\n"}, {"page_pdf": 615, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1681, "texte": "514                            DURENDAL\n\n\n\n      Aux poutres du fournil, le lard et les       jambons.\n      Et sur les plats en    Luxembourg\n      dont je parlerai quelque jour,\n      le sacre de Napoléon\n      et des scènes de chasse\n      à la bécasse.\n\n      Les araignées filaient leur toile au vieux rouet,\n      dans le grenier, près de la malle en peau de vache,\n      où l'on jouait\n      à cache-cache.\n\n      L'humble   pays, vu de là-haut, quel       territoire!\n\n      Le dimanche venu tu servais la       grand'messe\n      et récitais les oraisons jaculatoires,\n      sans te douter qu'à Dieu tu vouais ta jeunesse.\n\n      Puis dans les regains de Resteigne,\n      sans que jamais ton cœur ne craigne,\n      tu repartis, au fil d'eau de la Lesse,\n      faisant danser la mouche aux dormants          d'ombre     épaisse,\n      à la dandinette,\n      pour une ablette.\n\n      Midi torride et sec crépitait dans les pierres\n      de la carrière;\n      les papillons soufrés sur les trèfles pliaient ;\n      les pigeons cendre à l'ombre tiède roucoulaient ;\n      les tonneaux du brasseur sur la route         coulaient;\n      et parfois, revenant d'avoir chassé les cailles,\n      je te rencontrais sur la route de soleil.\n      Porteurs du sac de plume et du filet d'écaille,\n      nous rentrions suivis de ta chienne       haletante\n      par le jardin bordé de plantes\n      d'oseille et de groseille.\n\n      Ramette est toujours là, dans ta chambre en          silence,\n      attendant ta rentrée    prochaine\n      et comme attachée à la chaîne\n      de ton invisible  présence.\n\n      Dans ses longs poils roux se promènent\n      les petits doigts de Philomène.\n"}, {"page_pdf": 616, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1670, "texte": "                     À MON FRÈRE Ó. S. Ö                         5l5\n\n     Je te l'amènerai un jour au monastère\n     si le vieux maître des novices\n     autoritaire\n     ne craint pas de flatter par là de vains caprices.\n\n     Mais qu'importe d'ailleurs auprès du sacrifice\n     de toute ta jeunesse offerte au jeune Dieu,\n     avec une joie si parfaite,\n     longtemps avant le jour de fête\n     où tu prononceras tes vœux?\n\n     Quand tu t'élançais dans la vie,\n     comme un insecte bleu parmi les champs          d'avoine,\n     songeais-tu que tes mains allaient être asservies\n     à brosser aujourd'hui   les souliers des vieux moines\n     et à passer de table en table,\n     avec des prévenances      charitables,\n     la cruche d'eau, le pain et les sardines\n     depuis l'abbé primat jusqu'aux frères convers\n     qui, par des sorts divers,\n     le premier te cultive et les autres    jardinent?\n\n     La grâce t'a touché sans que tu l'aperçoives,\n     comme elle avait touché déjà ta sœur  Françoise.\n     Et tu voulus sur l'heure\n     tenter de devenir   meilleur\n     que la plupart des autres,\n     tu voulus être obéissant et pauvre\n     et plus chaste que l'eau.\n\n     Ah ! pour un cœur altier le désirable lot !\n     Vers les sommets brûlants des     contemplations\n     l'ascensionnel coup d'aile !\n     De quelle immense paix et de quels horizons\n     Dieu n'a-t-il pas déjà récompensé ton zèle?\n\n     Ne regrette donc pas les plaisirs  éphémères\n     et ne t'attendris pas en pensant à ta mère,\n     orgueilleuse d'avoir pu offrir au Seigneur\n     son enfant le meilleur.\n\nMai 1902.\n                                                     THOMAS BRAUN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 516, "page_fin": 524, "titre_corps": "L’Ardennaise", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "L'Ardennaise V Ames d'Ardenne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 617, "page_imprimee": 516, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1742, "texte": "L'Ardennaise\n\n                                V\n\n                        Ames d'Ardenne\n\n                LA domination de la Fagne s'instaure par le silence\n                  prodigieux dont elle est le royaume. Les jeux\n                  de l'eau et de la roche cessent, une fois franchi\n                  le pont de la Vecquée. Le ruisseau sourd entre\n                  des herbes et oblique vers le mystère inviolé\n                  de sa source. Le tumulte des cascadelies bruit\n                  encore faiblement comme un écho lointain,\nmais ce sont rumeurs de vie dérisoire en présence de l'impres­\nsionnante sérénité des solitudes hautaines. On n'a pas encore\natteint le sommet de l'Ardenne. Des prés maigres s'infléchissent\nvers le nord où des sapinières les relèvent contre l'horizon.\nDe rares maisons se serrent à l'est autour d'un clocher trapu :\nHockai abrite les rudes paysans entêtés à conquérir la Fagne\net l'on voit la route de Francorchamps, le chemin de Xhoffraix\net la tranchée du chemin de fer où s'épuise le train vers Stavelot.\nLa Vecquée romaine à l'ouest, invite à l'ascension, voie antique,\nvestige des conquêtes millénaires. Son empreinte tenace mord\nla crête déserte des collines de La Gleize à la Baraque-Michel.\nElle se perd, noyée dans les marécages, envahie de genêts,\nde bruyères et d'airelles, embourbée de tourbe, dès qu'elle\naborde la Fagne.\n   — Nous sommes au bout du monde, soupira M me Groeningue.\n   Elle n'osait se plaindre à haute voix. Une tristesse indicible\nl'accablait. Elle voyait l'accord muet de sa fille et de Georget.\nLa fatigue de la promenade n'était rien à côté de l'angoisse\nd'entendre sonner en elle les heures d'un sacrifice qu'elle\nn'avait pas jugé si décisif.\n"}, {"page_pdf": 618, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2235, "texte": "                          L'ARDËNNAISE                         517\n\n   Elle demanda faiblement à Georget :\n   — Nous devons être tout près de chez vous?\n   — Oh! non, fit-il, la Renardière est dans un pays fertile et\ndoux. 11 y a de beaux arbres, des prés gras et un verger\ngénéreux.\n   Elle lui sut gré de répondre au sens vrai de sa question.\nDéjà, par contraste, elle sourit au charme évoqué d'une\nArdenne moins âpre. Prenant sa fille à part, elle glissa :\n   — C'est fait, n'est-ce pas? Je te sens heureuse et c'est tout ce\nqu'il faut.\n   De jeunes lèvres s'appuyèrent sur ses joues. Tous les trois\nsouhaitèrent redescendre vers des sites plus conformes à leurs\ntendresses. Suzanne seule s'exaltait :\n   — Je voudrais revenir à pied, à travers la Fagne. On est\ncomme soulevé par une force immortelle.\n   Sa frêle silhouette se détachait grêle et nerveuse, si dispro­\nportionnée avec l'espace qu'elle convoitait.\n   Mais une voix assombrie proféra sur un diapason inusité :\n   — Allons donc, petite! Vous seriez mangée comme une\nsouris par un chat. Ah! ah!\n   Henri Krans ricanait. On le regarda dans une surprise géné­\nrale. Suzanne effrayée courut à Marie dont elle chercha la main.\nLe mari de Claire sortait enfin d'une extraordinaire réserve\nqui l'avait tenu silencieux pendant le déjeuner au bord de la\nHoegne. Son robuste appétit s'était satisfait abondamment et\nClaire, qui connaissait ces fringales de grand air, ne s'était pas\nétonnée qu'il se fût assis à l'écart et ne se mêlât point à la\nconversation.\n   La jeune femme brisa les adieux. Elle aussi souhaita\nregagner le nid familial. Il régnait entre eux tous le malaise\nqui suit le but atteint. Ni Marie, ni Georget, ni Claire ne\nfirent allusion à ce qui avait été l'œuvre de cette journée.\nSuzanne seule voulut par une effusion extraordinaire témoi­\ngner de sa gratitude. Mais Claire se déroba brusquement et\ncommença de gravir à pas rapides la Vecquée.\n   Henri suivit, dans un désarroi inexprimable. En lui se\ndéchaînaient les mécontentements multipliés d'une existence\nsortie de son cadre et versée dans le domaine des rites factices\nde l'oisiveté. Il n'était pas jusqu'à l'air, singulièrement fort,\ndu plateau qui ne venait fouetter l'énervement de sa sensibilité.\n"}, {"page_pdf": 619, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "518                         DURENDAL\n\n\nDe subites tentations de défaillance, d'abandon le traversèrent.\nNe s'asseoirait-il pas ici au bord de la trace, parmi les myrtilles\net les genêts humides où déjà pointait la tache rouge des\nairelles ? Mais des sursauts de colère le poussaient en avant.\nPourquoi Claire le distançait-elle? On distinguait à peine, par\nmoments, au bord du maigre taillis de bouleaux et de chênes\nsouffreteux, sa fine stature vêtue de laine fauve. Le bonnet\ntricoté qui la coiffait laissait au-dessus de la nuque paraître\nl'enroulement d'une natte blond foncé. L'Ardennaise abordait\ntrop vivement la côté pour soutenir longtemps l'allure. Déjà,\nà la hauteur, des épicéas qui succèdent au taillis, elle dut\ns'arrêter. Se retournant vers le bas de la Vecquée, elle appela\nson mari. Il ne parut pas l'entendre, les yeux au sol où des\nrochers gris, veinés comme du marbre, émergent de l'herbe\njaune. Elle le crut absorbé, ainsi qu'il était souvent, par des\nsoucis d'affaires et, amusée de le devancer dans la conquête\ndu désert prochain, elle se remit en marche. De temps à autre,\nelle se penchait vers la lisière des sapinières. Au bord du fossé,\ndestiné à l'écoulement des eaux, sa main fouillait la brousse\nhumide pour en retirer une baie fraîche et dure. Un vent\nmystérieux bruissait dans les branches des hauts sapins dissé­\nminés parmi les plantations récentes. On n'en percevait pas\nautrement le souffle. Il semblait errer à quelques mètres du\nsol au hasard des mouvements de l'atmosphère.\n    L'âpre saveur de l'airelle met aux lèvres de la jeune femme\nune odorante fraîcheur. Le sol s'aplanit. Les pieds habitués se\n meuvent sans hésiter à travers les genêts, la bruyère, l'herbe\n molle qui gagnent de plus en plus la trace de la Vecquée. Par\n intervalles, entre les sapins, le vent passe et descend jusqu'à\nfrôler le visage. Des nuées incertaines rôdent dans le ciel.\n L'espace à l'est et au nord s'élargit. Le soleil y déplace ses\n rayons, rapprochant, éloignant, creusant la garigue allemande\n où vont comme des régiments nains les lignes des jeunes épicéas.\n Claire marche légère, insouciante. Elle goûte la joie de ne\n point penser, de vivre dans une activité satisfaite...\n    Henri Krans ne pouvait plus apercevoir sa femme, en haut\n de la montée la sente obliquant à droite. Il s'arrêta, humant\n l'air pour combattre l'étouffement qui le prenait à la gorge. Son\n cœur s'épancha à voix haute:\n    — J'ai perdu le sens de la réalité. Ai-je vu ou non ma femme\n"}, {"page_pdf": 620, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2419, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          519\n\n\nau bras d'un autre? Une entente existe-t-elle entre elle et ce\npetit... Il faudrait que la vie l'ait à ce point changée que...\nMais on a vu des choses plus extraordinaires... Ah! si j'étais\nsûr... et puis après, que faire, que dire? On est lâche et peureux\net plus faible qu'une femme.\n   Il continua de s'abandonner aux tourments de l'incertitude,\nde la colère et de la crainte. 11 ne fallait pas demander une\nsuggestion de la raison à ce désarroi mental ni l'apaisante\ninfluence d'une nature énergique à ce tempérament boule­\nversé. Les forces vives, de son être se dressaient, retombaient,\nse tordaient dans les affres du doute, de l'amour, de la\nialousie.\n   A grands coups de canne, l'Ardennais faucha la tête des\ninnocentes fougères, secoua les branches des sapins tout\ndégouttant de brindilles. Il se découvrit : mille aiguilles lui\nentraient dans la tête et ses cheveux étaient mouillés aux\ntempes. Quand il eut finit de gravir la cote, le vent les sécha.\nIl avait devant lui, vers la droite, les cinq cents mètres le sépa­\nrant encore de la borne haute qui indique l'angle de la fron­\ntière d'Allemagne. Un cri partit de la lisière du bois maigre,\ntout près du stèle de pierre grise. On l'eût pris pour l'appel\nd'un courlis ou d'une grousse. Mais Henri reconnut la voix de\nClaire, et par-dessus les pousses d'épicéas, vit le geste de son\nbras levé en signe de détresse. Ah! ah ! elle avait peur, se croyant\nseule, abandonnée déjà et, qui sait? travaillée de remords. Il\ndoubla le pas, laissant gronder en lui le plus mauvais de son\nhumeur, résolu à parler en maître, en justicier...\n   Dans une raie de soleil ravivant la mourante bruyère, la\njeune femme sourit, déjà rassurée. Elle |montre la garigue\nprochaine et près d'elle un bouleau, perdu, isolé, frissonnant\nbrille de l'étincellement d'or de ses feuilles. De rares sapins se\ndisséminent tout autour à travers la jachère où n'a mordu nul\nsoc de charrue. Dans le silence impressionnant la voix vibre.\nQu'Henri comprenne donc : Claire ne peut s'aventurer seule\ndans la Fagne. Elle se croyait égarée déjà; elle n'est plus\nintrépide comme jadis ; il lui faut de l'aide et le sentiment\nd'être protégée.\n   Le mari a dû baisser les yeux et se raidir. L'élan de sa\ncolère se fond, se brise, se reconstitue clans l'énervement de\nl'incertitude. Il se dégage nerveusement du bras déjà posé sur\n"}, {"page_pdf": 621, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2360, "texte": "520                         DURENDAL\n\n\nson épaule, avec une brusquerie qui laisse la jeune femme toute\nsaisie.\n   — Qu'y a-t-il? tu es fâché, préoccupé, souffrant?\n   Et les questions de pleuvoir, pressées, répétées.\n   — Je n'ai rien, je n'ai rien et marchons. Le soleil descend,\nnous en avons pour une heure au moins.\n   C'est au tour d'Henri à aller devant et vite. A peine Claire\na-t-elle pu distinguer un visage assombri, contracté, fermé. Elle\ndit, avec une volonté d'indifférence :\n   — Comme tu voudras.\n   Elle est désolée. Ne devait-ce pas être une fête ce retour\npar la Fagne? Décidément Henri l'oublie trop pour des soucis\ndisproportionnés, mesquins. Elle aussi accumule le ressentiment\nd'une nature passionnée. Ils vont l'un devant l'autre, époux trop\nsemblables de tempérament et de race, en proie au déchaîne­\nment des forces promptes à les désunir.\n   Mais l'Ardenne veille, qui leur fit l'âme ardente. Déployant\nbrusquement la chape inviolée de ses solitudes, elle les en enve­\nloppe, les pénètre de sa vertu exaltante, les dépouille, les épure,\nles grandit, les fait se chercher, se comprendre et se nouer à\nnouveau le cœur d'une tendresse immortelle.\n   A la borne-frontière on atteint le fossé séparant les deux\npays. Il court quelque temps parmi les myrtilles et les genêts\net puis se perd dans la garigue, ruisseau qui se jette dans la\nmer. Car rien n'est plus semblable à l'Océan que la Fagne\ndécouverte au sortir des sapinières de Hockai, au-dessus de Sol­\nwaster vers la Baraque. Elle déferle depuis l'horizon, traversée\nde soleil et d'ombre; elle se creuse, se gonfle, se hérisse, écla­\nbousse l'air de l'embrun de ses herbes humides. L'ivresse du\nlarge monte avec le fumet de la tourbe, l'odeur indéfinissable\ndes terres incultes, la fraîcheur d'une brise saturée d'infini.\n   Déjà Henri Krans sent s'abolir en lui le frémissement anor­\nmal de sa colère, de ses soupçons. Il souhaite se libérer l'âme\ndu vêtement d'artifice dont la vie l'a revêtu, vie d'affaires, vie\nde mondanité. Les mots sans doute se rebellent encore, ne\nviennent point à ses lèvres; mais le cœur s'ouvre et se répand;\nune pensée d'amour vogue à travers le silence.\n   L'ardeur de Claire faiblit. La pression de l'air contre ses\ntempes l'assourdit et l'aveugle. Le poids d'un joug invisible fait\nfléchir ses épaules. La brousse se rapproche, s'écarte et reçoit,\n"}, {"page_pdf": 622, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2290, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          521\n\n\nbras ouverts, la jeune femme défaillante. La chute n'a pas fait\nplus de bruit que le froissement des bruyères par le vent. Mais\nHenri l'a perçue; il se retourne. Une angoisse l'étreint, le jette\nà genoux sur la tourbe noirâtre avec des mots d'inquiétude et\nd'amour...\n   Le sang affluait doucement sous la tendre épiderme : les lèvres\ns'emplirent d'abord, l'arc de la bouche se gonfla plus rouge\nque les airelles mûres; le lobe des oreilles souligna à nouveau\nla pureté de l'ovale du visage ; les narines frémirent transpa­\nrentes et nacrées sous le galbe prononcé du nez. Les yeux tar­\ndaient de s'ouvrir. Cependant Henri sentait battre le cœur à\ntravers la laine du vêtement contre son bras qui soulevait le\nbuste. Il appuya sur les paupières closes une bouche trem­\nblante et, l'une après l'autre, les pupilles bleues de luire. Claire\nparla :\n   — Tout à l'heure aussi, je suis presque tombée. C'est\nGeorget Frémisson qui m'a retenue. Je crois que je ne suis pas\ntrès bien, je crois que...\n   Contre l'oreille de son mari la jeune femme acheva la confi­\ndence. Des perspectives de maternité nouvelle éclairèrent l'ave­\nnir. Henri Krans remarqua-t-il que la phrase anéantissait\nl'équivoque où il se débattait tout à l'heure? Sans doute et par\nun réflexe d'attention rapide; mais il était tout à sa préoccupa­\ntion d'adoucir à Claire la route du retour.\n   — Je vais te porter, chérie, jusqu'à la Baraque et puis j'irai\nchercher l'auto...\n   Elle protesta, déjà regaillardie et dressée contre lui.\n   — Mais non, mais non. C'est un malaise passager. Je me\nsens tout à fait de force à revenir à pied. Tu sais que ce n'est\njamais sérieux ces vertiges-là et il fait tellement bon, tellement\nbon être deux dans la Fagne.\n   Vers l'est, des sarts brûlaient en Prusse. Le vent abaissait\nles nuées sur Hockai, mais le soleil, au-dessus des vallées de\nla Hoegne et de la Vesdre, dispersait des brumes hâtives et rap­\nprochait Hauregard, Tancrémont, Maisonbois.\n   Quand le couple se remit en marche deux grousses se\nlevèrent presque sous leurs pas, d'une touffe d'épines, avec un\ngrand frisselis d'ailes. Leur vol cingla à ras des herbes dans la\ndirection de Jalhay.\n   Henri et Claire Krans regagnent la maison d'été où leurs\n"}, {"page_pdf": 623, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2478, "texte": "522                        DURENDAL\n\n\ndeux enfants les attendent. Ils y seront avant la nuit et à\nnouveau la paix de l'Ardenne régnera sous le toit où trois\nannées plus tôt ils ont dormi pour la première fois. Chaque\nété ramène ainsi dans leur vie laborieuse une trêve bienfaisante.\nJamais plus ils ne l'interromperont pour des frivolités spadoises.\nClaire ne regrette pas, sans doute, ces jours où elle a rapproché\ndeux âmes faites pour s'entendre. Henri lui-même, lorsqu'elle\nlui raconte le roman de Georget, sourit à ses anciennes terreurs.\nIl en conservera le mépris des fréquentations élégantes où se\npuisent la mauvaise vanité et les complicités honteuses.\n   — Sais-tu, Claire, dit-il, nous irons demain voir Hubert et\nConstance en leur ferme de Stembert. Cela nous reposera des\nreprésentations de la Bohème!\n   Tous deux évoquèrent alors les parents paysans dans le cadre\ndes prairies grasses où s'écoulait leur vie. Cette Constance avait\nété élevée avec raffinement dans un couvent du Sacré-Cœur.\nComme elle s'était vite acclimatée au labeur de la fermière :\ntrois traites par jour, cinquante litres de lait à barater, sans\ncompter le poulailler et les enfants dont le nombre allait crois­\nsant! Jamais on n'eut entendu Hubert regretter sa vie ter­\nrienne. Il parlait peu, à vrai dire, plus accoutumé d'écouter et\nd'agir. Mais on sentait que, s'il se réjouissait de la fortune de\nson frère et s'intéressait aux progrès de l'industrie, aucunecom-\nparaison ne s'établissait dans sa pensée aux dépens de la tradi­\ntion agricole dont il entretenait le culte.\n   Le père Krans devenait vieux ; on parlait d'en faire un\ndéputé, car la campagne réclamait le droit de faire figure à\ncôté de l'industrie et nul visage ne semblait mieux repré­\nsentatif de sa valeur que celui de ce vieux fermier retiré aux\nfrontières de l'Ardenne. Louise, assagie, ne sentait plus battre\nson cœur aux tirades des jeunes premiers rôles des cercles\nd'agrément et regardait elle aussi du côté des campagnes.\n   Une pensée obséda les époux, comme ils atteignaient le\nsommet de la Fagne d'où l'on voit le toit rouge de la Baraque.\nUn soir pareil à celui-ci, le père Lemarchand s'en était allé\nvers la mortelle tourbière. Encore quelques cents mètres et l'on\npasserait devant la croix de bois qui commémore le triste\névénement. Ce n'est pas au long du fossé, pourtant, que fut\ndécouvert par le garde Barth le corps de son ami ; c'est quelque\npart là-bas du côté des sapinières allemandes. Ni Henri ni\n"}, {"page_pdf": 624, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2497, "texte": "                         L'ARDENNAISE                        523\n\n\nClaire ne sont jamais allés voir la place exacte. On érigea la\ncroix en terre belge à l'angle du fossé-frontière et de la trace\nincertaine qui coupe la Fagne vers Jalhay. C'est une croix rus­\ntique taillée dans la branche d'un hêtre de la forêt de l'Herto-\ngenwald. Le menuisier de Jalhay y cloua un Christ de fonte. Et\nrien n'est émouvant comme ce calvaire misérable dressé sur la\ngarigue qu'elle domine, tout en haut de l'Ardenne, tout en haut\nde la terre wallonne, tout en haut du pays belge. Il n'est pas de\nnom sur le bois. Les rares passants, aux jours d'été où la Fagne\nest sûre, se découvrent ou se signent et frissonnent vaguement,\nen songeant à des meurtres. Claire et Henri s'agenouillent pour\nprier. Ils sont las de la course et plus las des émotions qui les\nont traversés. Sous leurs genoux la terre est molle, comme\nélastique et meuble. L'air des hauteurs fraîchit. Cependant la\nprière leur monte aisément de l'âme aux lèvres, spontanée,\nsincère et pénétrée de ferveur.\n   Mieux que la croix de pierre du cimetière de Jalhay où il\nrepose, la croix de bois de la Fagne rapproche de ses enfants\nAlfred Lemarchand, l'inventeur, comme disent les gens du\npays. Son père et son grand-père avaient acquis leur pécul\ngrâce à des prés gagnés sur la garigue. La maison devant\nJalhay était l'ancienne ferme devenue une façon de château.\nLui-même, après son veuvage, le brevet de son invention mis en\nexploitation, il était revenu vers la lande sauvage dont il avait\nla nostalgie. Plus tard, elle s'apparenta à son hallucination\nintermittente. Elle l'avait pris enfin pour toujours.\n   Claire se releva la première. Les nuages, vers le couchant,\ns'ourlaient d'or et de pourpre; le soleil était invisible, et des\nbrumes ép lisses traînaient déjà au creux où naît la Hoegne.\nDes grelots tintèrent sur la route prochaine; le roulement d'un\ntrain gronda tout en bas vers Dolhain. A ras de l'horizon, ie\nprofil confus d'un terril charbonnier se détacha au-dessus de\nLiége. La chère pensée des petits garçons quittés depuis quinze\njours s'imposa à la mère; et tout l'avenir en espérance et toute\nla force qu'il y avait en elle, dans ses flancs, sous son front,\ndébordant de son cœur la poussaient en avant. C'était la vie\nqui faisait signe, impatiente du souvenir donné au mort, des\nheures de rêve et de silence...\n   Henri prit le bras de sa femme; ils marchèrent, sans se\nretourner. La sente était étroite, la terre spongieuse sous\n"}, {"page_pdf": 625, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 505, "texte": "524                       DURENDAL\n\n\nl'herbe humide. A mesure qu'ils descendaient, la Fagne derrière\neux s'élargissait, devenait énorme et mystérieuse, source\nd'épouvante et de vénération. Leur silhouette diminua, devint\nun point mouvant à peine perceptible sur le fond ardennais.\nMais une âme commune gardait à leur étreinte une vertu\nsincère, énergique et large comme l'Ardenne dont ils étaient\nles fils.\n\n                                          HENRI   DAVIGNON.\n\n\n\n\n                             FIN\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 525, "page_fin": 525, "titre_corps": "Poèmes : Le Léthé", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "Poèmes Le Léthé Je t'aimerai toujours", "ancre_fin": "ne l'engloutirait pas", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Héliogabale", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 626, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1004, "texte": "Poèmes\n\n                       Le Léthé\n                   Je t'aimerai toujours; mais toi, chez les morts, ne\n                 bois pas, je t'en prie, à cette coupe qui te ferait\n                 oublier tes anciens amis.       (Epitaphe grecque.)\n\nAh! oui, souvenez-vous, vierges    athéniennes,\nEt vous, mes compagnons, beaux guerriers que            j'aimais!\nNous ne conduirons plus ensemble, plus jamais,\nLes étalons divins aux    Panathénéennes.\n\nPourtant, ne craignez pas les ondes léthéennes :\nVainement j'y boirais et je m'y   baignerais.\nLes ombres de l'Hadès m'entourent     désormais,\nMais dans l'Hadès encore on se souvient      d'Athènes.\n\nO Fleuve, ouvre à mes pieds tes gouffres. Viens sur moi\nRouler la glauque horreur de tes eaux. 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Briinnhilde a rendu l'âme.\n      La gloire du Walhall croule au ciel éperdu.\n\n      Mon âme est la Briinnhilde ardente, la Walküre\n      Dont le cœur trop aimant fait éclater     l'armure,\n      Et qui brûle, et qui saigne, et qui veut, sans retour,\n\n      Faisant bûcher de son orgueil à ceux qu'elle aime,\n      Irrésistiblement s'y jeter elle-même,\n      Pour se consumer toute aux brasiers de l'Amour!\n\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-006", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 526, "page_fin": 527, "titre_corps": "Poèmes : Joseph et Benjamin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "Joseph et Benjamin I Joseph en pleurs", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 627, "page_imprimee": 526, "debut_caractere": 1391, "fin_caractere_exclue": 1663, "texte": "Joseph et Benjamin\n                                  I\n\n      Joseph en pleurs suivit les marchands de Memphis\n      Qui sombres se hâtaient par les plaines sans bornes,\n      A u pas dégingandé des dromadaires mornes :\n      Pleure : Jacob aussi va pleurer sur son fils.\n"}, {"page_pdf": 628, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1337, "texte": "                        POÈMES                                  527\n\nLa nuit vient. Le chacal s'éveille. L'oasis\nRecule. Le croissant aux lumineuses     cornes\nPaillette d'or le sable étincelant des mornes.\nPleure : ils te croiront mort, ceux qui t'aimaient     jadis.\n\nAppelle en sanglotant, esclave, ton vieux père,\nEt ton frère, le seul qui vraiment fût ton frère :\nJamais plus dans tes bras ton Benjamin      rieur,\n\nSur ta lèvre collant sa bouche    purpurine,\nSa chevelure fauve inondant ta poitrine,\nNe viendra se jeter le cœur contre ton cœur!\n\n\n                           II\n\nDans ta souffrance au moins tu le croyais ainsi,\nMais le feu de l'épreuve a trempé ton cœur chaste :\nLe Ciel t'a revêtu de sa force, et le faste\nEblouissant des rois t'environne      aujourd'hui.\n\nCeux-là qui t'ont vendu naguère, les voici\nRepentants à tes pieds. Nul souvenir    néfaste\nN'est plus entre eux et toi. Les mauvais jours ont fui.\nAux haines d'autrefois ton pardon fait      contraste.\n\nSois heureux! sois heureux! car tu revois enfin,\nDans ce jeune homme fier et doux, ton    Benjamin,\nLe frêle bien-aimé de ton adolescence.\n\nMêle tes pleurs aux pleurs qui lui perlent des cils.\nEt tes yeux dans ses yeux ravis, bois en silence,\nO bois éperdûment l'oubli des longs exils !\n\n                                            E M I L E CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 528, "page_fin": 534, "titre_corps": "Un Demi-Rentier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Willame", "ancre_debut": "Un Demi-Rentier DANS notre positif pays de Nivelles", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 629, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1851, "texte": "Un Demi-Rentier\n\n              DANS notre    positif pays de Nivelles, la langue\n                  française acquiert des nuances subtiles, impré­\n                  vues et nécessaires.\n                     Lorsque Constant Jasy, l'ancien laitier, s'inti­\n                  tulait Demi-Rentier sur ses cartes de visite à un\n                  franc le cent, chacun percevait ce qu'il entrait\n                  d'orgueil et d'humilité dans cette dénomina­\ntion, omise par Littré.\n   Il était rentier, puisque, dès 40 ans, il vivait de ses rentes;\npassait tous ses après-midi au parc de la Dodaine avec son\nchien, et ses matinées du samedi aux audiences du tribunal\ncorrectionnel ; se présentait chez le barbier, deux fois la\nsemaine, en pleines heures de journée, et ne devait compte de\nrien à personne.\n   Mais son revenu n'atteignait pas un millier de francs — trop\npour mourir, pas assez pour vivre, pensait-il souvent —. Son\nrégime était donc, forcément, d'un ouvrier. Il ne mangeait de\nla viande, du bouilli, que le dimanche; faisait son marché lui-\nmême, nu-tête, un panier à la main ; allait chercher, vers\nmidi, pour un gros sou de soupe dans un pot; courait par la\nville, sans col, chaussé de pantoufles brodées, où des roses,\ngrosses comme des pivoines, flamboyaient sur du bleu de\nPrusse figurant l'azur ; portait des pantalons largement rapié­\ncés; allait plusieurs saisons avec le même chapeau de paille\nbruni au soleil et ne possédait pas de canne, mais, dans ses\npromenades, arrachait une branche de noisetier et gardait à la\nbouche une fleur rosée d'aubépine, délicate et rustique.\n   Il entendait la messe de huit heures, sous les cloches, avec\nles ouvriers, et il ne fréquentait pas les cafés bourgeois de la\nville, mais les cabarets de faubourg, seulement dans la soirée\ndu dimanche et le lundi après quatre heures.\n"}, {"page_pdf": 630, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2556, "texte": "                         UN   DEMI-RENTIER                         529\n\n    N'ayant jamais eu de porte-monnaie, il mettait son argent,\n quelques décimes, dans la poche de son gilet, à côté d'une\n boîte à rolles vide, car depuis qu'il vivait sans travailler,\n chiquer lui paraissait indigne de sa condition, et bien qu'au\n début il lui en eût coûté quelques nausées, il s'en tenait à sa\npipe d'un liard, en terre blanche.\n    Ses voisins critiquaient son inaction, que son avoir ne justi­\n fiait pas. Ils savaient que Constant allait « mettre son signet »,\ncomme témoin, au bas de tous les actes, du notaire Larba-\nlestrier, mais c'est une chance, cela, et non du travail. On sait\nbien, dans le quartier, que Constant Jasy aime l'ouvrage fait,\net fait par d'autres, et qu'il a dû naître un dimanche, avec de\nla graisse sous les bras, car un ouvrier qui a la santé et un peu\nd'âme laisse une pareille vie « à les monsieurs ».\n    Oui, mais il faut la santé, et Constant languissait, d'un mal\n inconnu. Et pour le courage, il en eut jadis. Quand nous\nallions nimbés, l'un et l'autre, de la gloire de nos seize ans, je\nle rencontrais, plusieurs fois par jour, porteur de deux lourdes\ncruches de lait et marchant, dans les rues, à grands pas\nallègres, les joues déjà pâles, mais les yeux noirs chargés d'une\ntendresse qui, en ce temps-là, les rendaitjoyeux.\n    Et, en ce temps-là, il sifflait toujours. Je n'ai jamais entendu\npersonne siffler aussi souvent, aussi longtemps, ni mieux. Por­\ntant ses cruches et sifflant, il ne pouvait saluer de la main ni\nde la voix les gens qu'il rencontrait, mais il inclinait gravement\nla tête, la bouche arrondie, modulant impeccablement.\n    Partout où les Nivellois pouvaient entendre leurs sociétés de\nmusique : sous les fenêtres des locaux de répétitions des Amis\nde la Concorde, de l'Harmonie et du Cercle Musical; au\npied des kiosques de la Grand'Place et de la Dodaine, Constant\nJasy était là, seul, bras croisés, tête penchée, recueilli.\n11 entretenait ainsi et renouvelait son répertoire, où se conser­\nvaient les souvenirs de tant de triomphes, morceaux des grands\nconcours musicaux d'Amiens, de Lille, de Liége : ouverlures\nd'Obéron, des Noces de Figaro, de Poète et Paysan; Marche\nindienne de l'Africaine; Fantaisie sur la Traviata\n    L'année de son tirage au sort, des voisins le prièrent d'être le\nparrain de leur fille. Il raffola bientôt de l'enfant : si elle criait,\nil l'entendait de chez lui, et la mère, dans sa certitude de le voir\naccourir, disait au bébé : « C'est tout, c'est tout, là s'parrain! »\n"}, {"page_pdf": 631, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2360, "texte": "530                           DURENDAL\n\n\n   Et le parrain la prenait tout emmaillottée ou repliait ses\nlanges sur ses petits membres roses, si dodus qu'il fallait\nmettre de la poudre d'amidon dans leurs plis, et la tenant gau­\nchement, trop haut, contre lui, il sifflait, pour l'apaiser, la\nBerceuse de Joeelyn. Et Constance fermait aussitôt les yeux,\nles rouvrait deux ou trois fois, en allés et vagues, et elle\ns'endormait ainsi, les poings fermés, sa tétine tombant molle­\nment de ses lèvres — qui demeuraient entr'ouvertes — sur sa\nbavette humide.\n   Quand l'enfant sut marcher, il la mena par la main, le\ndimanche, chez la grosse maman Tongre, au petit Saint-\nJacques, acheter pour une mastoque de boules, et il prit\nl'habitude quotidienne d'enfouir quelque friandise dans la\npoche de sa veste, où Constance, en se haussant, Fallait\nchercher de ses menottes avides : bonbons anglais dits nic-nac;\ncarabibis gluants ; sachets de corinthes poudreux ; bâtonnets de\nréglisse mâchurant les lèvres jusqu'à la fossette du menton et,\n« s'maman va encore berdèler », le tablier blanc tout propre.\n   Dans ses promenades avec sa filleule, Constant sifflait,\nd'abord des airs enfantins (Maman, les p'tits bateaux...), se succé­\ndant presque sans repos : le temps, pour Constance, de dire :\nEncore ! et le parrain repartait ; mais son amour du grand art\nlui faisait vite oublier l'enfant et il attaquait le morceau à\nl'étude, celui que, pour le maîtriser, il sifflait vingt fois de suite.\n   Constance allait quitter l'école gardienne du Béguinage,\nlorsque son père décida brusquement, entre les deux Notre-\nDame, de retourner au pays de Charleroi, d'où il était venu\ntravailler le fer à Nivelles.\n   Ce fut un gros chagrin pour Constant. Il continua de siffler,\nmais, les premiers mois, plus par habitude que par plaisir.\n   Au nouvel-an, il reçut de sa filleule une lettre de quatre\nlignes, d'une énorme écriture tremblotante. A gauche de la\nfeuille, une main tenait un bouquet de myosotis sortant d'un\ncornet de papier dentelé, le tout en relief, dans des entrelacs\ndorés.\n   Les années suivantes, la Saint-Sylvestre lui apporta réguliè­\nrement une lettre de Constance. L'ornementation du papier\ndemeurait flambloyante, mais le texte s'allongeait et les invo­\ncations à la Providence en faveur du cher parrain étaient\ntranscrites d'une main de plus en plus ferme.\n"}, {"page_pdf": 632, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2182, "texte": "                        UN DEMI-RENTIER                          531\n\n\n    Le temps passe, nous le disons, il nous laisse dire — et\npasser.\n    Un dimanche d'été, la porte s'ouvre, une jeunesse saute au\ncou de Constant :\n    — Bonjour, parrain !\n    Pour l'amour! C'est Constance, accompagnée de sa mère,\nbien vieillie celle-ci : plus de teint, les gencives qui s'édentent,\nle corsage...... Ah! misère! Est-il, lui, Constant, aussi endom­\nmagé?\n    Mais il regarde sa filleule. Elle n'a pas vieilli, celle-là : elle\nfleurit, elle s'épanouit. Quelle joie, quelle fraîcheur ce doit\nêtre dans une maison!...\n    Elles sont venues à Nivelles, pour la première fois depuis\nseize ans et, naturellement, les voici chez le parrain. C'est\ndimanche la ducasse de Bouffioulx. Tout le monde l'y attend,\n même les petits nés là-bas et qui entendent si souvent parler\n de lui.\n    — Allez, parrain, dites oui.\n     Eh! comment dire non devant le sourire de ces yeux bleus\n tout frais de jeunesse et de ces dents qu'il avait regardées pous­\n ser et de cette fossette au menton dont il s'était toujours sou­\n venu ?\n     Il dit oui ; il s'en va, paré de son veston noir et de sa cravate\n blanche, comme le jour de Pâques ; il est reçu le cœur sur la\n main ; il rentre le soir même — après des « au revoir » qui sont\n des adieux — et voilà sa vie bouleversée.\n     Une idée le hante. Il la chasse, elle revient ; si elle ne reve­\n  nait pas, il la rappellerait. Des projets fous et sans obstacles\n  remplissent ses nuits. Le jour, il suppute son âge et son bien,\n  l'un déjà si lourd, l'autre encore si léger.\n     Un soir de juin, tandis que les arbres, inertes jusque-là sous\n  le ciel lourd, balançaient leurs branches inquiètes et s'annon­\n  çaient l'arrivée, du pays de Meuse, d'une nuée noire, basse et\n  massive, le laitier, sa raison découragée se taisant, écrivit au\n  père de Constance.\n      Ce fut sa filleule qui répondit, trois jours après. Elle avait\n  été très surprise, ses parents aussi. Ils remerciaient tous le\n  parrain, mais Constance était fiancée depuis huit jours et, cela\n   se comprend tout seul, on n'a qu'une parole, ce qui ne nous\n   empêchera pas de rester bons amis.\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2443, "texte": " 532                            DURENDAL\n\n\n       Constant, la lettre lue, relue, contemplée, alla consulter un\n  petit miroir filandreux et plein d'accrocs : son visage glabre\n  était b l ê m e . . . il le fut toujours; ses g r a n d s yeux ardents et\n  doux s'éteignaient sous des paupières plissées... l'insomnie, les\n transes : un peu de bonheur et leur flamme se fût ranimée.\n  Mais les tempes blanchissent; deux plis s'approfondissent\n près du nez; le front se raie de barres encore fines, mais qui\n vont aussi se creuser. A quoi pensait-il, d'oublier qu'il était\n de deux ans à peine plus j e u n e — ou moins vieux — que la\n mère de Constance, cette blondine fluette revue, l'autre saison,\n jaunie et déjà séchée?\n       Il est donc trop tard pour de nouveaux projets? C'est bon.\n Il laissera là ses cruches, qui commençaient à lui peser aux\n mains. P o u r qui travailler? Ce qu'il possède lui suffit. E t le\n voilà demi-rentier, en a p p a r t e m e n t chez un boutiquier de la rue\n des Neuf-Boulettes.\n      Il a loué sa maison de la Cour Renard au cousin Cloche-\nreux. Il en reçoit même un loyer d'autant plus rémunérateur\n q u ' à chaque d e m a n d e de réparations il oppose la même\n réponse :\n      — Encore des frais! Vous savez qu'avec mon petit revenu\nj ' a i besoin de tout votre rendage.Vous avez d'ailleurs plus d'in­\ntérêt que moi à entretenir notre maison : elle m e survivra,\nvous aussi, et, vous le verrez alors, ce que l'on met au b a c o n le\nretrouve au saloir.\n      Le cousin Clochereux comprenait à demi mot et n'insistait pas\n      D'ailleurs, Constant dépérissait. U n e fillette du voisinage\ndevait venir chez lui balayer le sol, qu'il sablait pour éviter la\nfatigue des lavages, et j a m a i s plus, même sous les ombrages du\nP a r c où, par les rares après-dîners ensoleillés, il traînait sa\npauvre carcasse, jamais plus il ne sifflait.\n      L e cousin Clochereux en reçut tout de même un grand coup\nà l'estomac — du moins l'a-t-il souvent affirmé —, quand il\napprit, un matin, la mort de Constant. Avant m ê m e de courir\nrue des Neuf-Boulettes, il passa chez le notaire Larbalestrier.\n     L'étude n'était pas encore ouverte et le notaire, a r m é d'un\nsécateur, soignait ses rosiers. Il vit Clochereux devant la grille\nfermée et comme il était ce que nous appelons un h o m m e tout\nrond, il vint en personne lui ouvrir, le mot affable aux lèvres.\n     — Quelle nouvelle de vous voir si tôt, Chariot?\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 533, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2164, "texte": "                        UN   DEMI-RENTIER                       533\n\n   — Vous m'excuserez, monsieur le Notaire, mais si c'était un\neffet de votre bonté, je voudrais bien vous dire une parole.\n   — Bon, bon, entrez.\n   Sur le seuil de l'étude, le notaire s'effaça ; Clochereux, qui\ns'était furtivement mouillé les yeux de salive, ôta sa casquette :\n   — Pour vous montrer le respect que je vous dois, monsieur\nle Notaire, je me vas passer devant vous.\n   Introduit dans le bureau, il demeura un instant silencieux,\ns'essuyant les paupières de son grand mouchoir bleu.\n   — Ça fait que le cousin Jasy est mort, dit-il enfin.\n   — Bah! s'écria le notaire... Cela ne m'étonne pas trop, il y\na longtemps que c'était un oiseau pour le chat.\n   — Oui, monsieur le Notaire. Et avec tout ça, me voilà dans\nl'embarras.\n   — Et pourquoi, Chariot?\n   — Eh bien, vous savez, monsieur le Notaire, Constant était\nmon cousin. Pour mieux dire, il n'avait plus que moi. Est-ce\nque vous ne jugez pas que je devrais acheter une petite cou­\nronne, sans embarras, savez, histoire de ne pas se faire remar­\nquer? Moi, ce serait bien mon idée, mais comme je n'ai pas de\nliards à taper en voie, j'ai dit à ma femme : «Je me vas consulter\nlà-dessus M. le Notaire. »\n   M. Larbalestrier, la main fermée sur la bouche, écoutait\nClochereux. Il releva la tête, regarda son visiteur longuement,\nun peu de côté, et lui tapotant l'épaule :\n   — Voulez-vous un bon conseil, Chariot? Ne laites pas de\nfrais.\n   Clochereux, à son tour, releva la tête, qu'il avait baissée pour\nmieux écouter l'avis du notaire. Il remit avec lenteur sa casquette\nsur sa nuque et se croisa les bras, ne voyant plus que la situation,\nclaire, comprise.\n   — A plus tard, dit-il en sortant à grands pas décidés, mais\nalourdis par la courbe de sa jambe droite.\n   Il se rendit rue des Neuf-Boulettes. Quand il entra chez\nConstant, la sonnette appliquée à la porte fut prise de spasmes\nviolents et qui n'en finissaient pas. De la cuisine, au fond du\nvestibule, le boutiquier poussa la tête.\n   — On peut? demanda, pour la forme, Clochereux, en s'en-\ngageant dans l'escalier.\n   — A votre aise, Chariot, votre femme est là.\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 534, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1177, "texte": "534                         DURENDAL\n\n\n  Elle était là, en effet, la cousine Clochereux, et même, sans\nreproche, elle venait d'achever la toilette du cadavre. Constant\nreposait sur son lit de fer, les lèvres pincées, le visage un peu\nplus blanc que pendant sa vie souffreteuse.\n  Clochereux alla droit à lui, le souffleta d'une main brutale et\nsortit, tandis que sa femme se signait et redressait avec dou­\nceur la pauvre tête déjetée.\n\n   Le testament, déposé chez le notaire Larbalestrier, déclarait\nConstance légataire universelle, mais l'entrée en possession\nétait retardée à trois mois après le jour où le cercueil de Constant\nreposerait dans un caveau fermé d'une pierre bleue de Soignies.\n   Le mari de Constance s'occupa de ce soin avec un zèle aux\nallures désintéressées.\n   Il fit aussi imprimer des « souvenirs pieux » à la mémoire du\nparrain.\n   Je viens d'en recevoir un. Il montre un Christ en croix sous\nun noir ciel d'orage, et j ' y apprends que Constant Jasy était un\nhomme simple et droit, craignant Dieu et fuyant le mal, et que\nceux qui l'ont connu garderont de lui un souvenir impérissable.\n\n                                           GEORGES    WILLAME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 535, "page_fin": 536, "titre_corps": "Vers les Îles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Gauchez", "ancre_debut": "Vers les Iles La mer où vogue", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 636, "page_imprimee": 535, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1362, "texte": "Vers les Iles\n\nLa mer où vogue, espoir fragile, en barque d'or,\nLe rêve aventureux   de ma libre jeunesse,\nEt la ferveur d'amour de mon fougueux      essor,\nM'environne, ce soir, d'une nuit de détresse.\n\nSe perdre en l'ouragan des vagues et du vent,\nPlonger en tout-à-coup dans le néant des brumes,\nEt mourir, Argonaute au rêve trop ardent,\nDevant le jardin frais où nul flambeau s'allume!\n\nL'île, où je partais vivre un silence    amoureux\nEn l'occulte frisson des flots et de la brise,\nL'île du clair exil, où seul,    aventureux,\nJe te menais sourire aux Rêves,       agonise...\n\nLa Nef désemparée où paisible tu dors,\nJe ne sais où les vents et la mer la dérivent;\nLe gouvernail brisé, qu'importent mes efforts...\nLe soir porte le deuil des vaines   tentatives...\n\nA la merci des tempêtes et des courants,\nL'émoi de notre esquif s'énerve en lassitude.\nDors : ton sommeil heureux est celui des mourants,\nNous avons devant nous l'obscure    solitude.\n\nQue m'importe la mort si tu ne souffres pas;\nDors : une lame d'eau va chavirer la barque;\nLa vague gronde — au loin, il bourdonne des glas! —\nEt voilà que la mort, à tes côtés, s'embarque...\n\nDors : ta foi fut sereine à me suivre au lointain.\nTu m'as donné la vierge et merveilleuse       audace\nDe forcer l'inconnu, de tenter    l'incertain\nEt de cingler à deux, vers l'Ile, dans l'Espace.\n"}, {"page_pdf": 637, "page_imprimee": 536, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 813, "texte": "536                          DURENDAL\n\n\n\n      J'aurai connu l'orgueil du départ     hasardeux\n      En l'amour clair, en l'espoir fort des vaines rives\n      Où meurent maintenant nos chimériques          vœux\n      En le nocturne oubli des nobles    tentatives.\n\n      Dors : voguant cœur à cœur vers l'éternel   sommeil,\n      Je mourrai de la mort d'une illusion brève,\n      Et toi, tu poursuivras encor le nonpareil\n      Voyage de l'amour vers l'Ile de mon rêve.\n\n      Mais l'aube sur tes yeux a mis son baiser bleu :\n      Tu regardes la mer et la mer est   lointaine...\n      La barque d'or où fut le songe    aventureux,\n      Et l'angoisse, en nos cœurs d'une Mort     souveraine,\n\n      N'a pas même quitté la plage de ma     Haine.\n\n                                                 MAURICE GAUCHEZ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 537, "page_fin": 547, "titre_corps": "Notre personnalité nationale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Notre personnalité nationale LORSQUE Dieu eut insufflé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 638, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2742, "texte": "Notre personnalité nationale\n\n                 LORSQUE Dieu eut insufflé     une âme à la petite poignée d'ar­\n                     gile qui devait être la femme et qu'il eut ainsi donné une\n                     compagne à l'homme, la notion de l'union conjugale était\n                     née; lorsque, sur le sol départi aux époux, des berceaux\n                     se furent balancés et que dans ce sol, des tombes eurent\n                      été creusées, la notion de la famille apparaissait; lorsque\n                      plusieurs familles se furent groupées sous la direction\n                      d'un chef et l'eurent investi de la sauvegarde de leurs\nintérêts généraux, la notion de cité surgissait; et lorsque enfin, entre les cités\nmultipliées, s'élevèrent des conflits d'aspirations ou des oppositions d'intérêts,\nsoit que ces conflits se vident par la force des armes ou que ces oppositions\nse réduisent par la diplomatie des transactions, voici la notion de patrie.\n   Cette notion est-elle une idée, est-elle un sentiment? Vaine querelle!\nComme si nos sentiments n'étaient pas la fleur de nos idées, comme si nos\nidées n'étaient pas la terre où germent nos sentiments!\n   Que de purs idéologues, imbus de la magnificence phraséologique des\nrêves puérils de Rousseau, et qui ne tiennent aucun compte ni des données\nhistoriques, ni moins encore du mécanisme de la nature humaine, vagissent\nvers ce bel idéal impossible de la fraternisation absolue des peuples ! Les\ninternationalistes oublient un petit fait, mais un petit fait capital ; c'est qu'il\nexiste entre les hommes des divergences originelles que la civilisation déve­\nloppe et accentue, loin de les abolir! Déplorer l'égoïsme, la vanité et la bar­\nbarie, énergies latentes au fond de la notion de patrie, est un geste vain de\nrhéteur! L'homme toujours restera l'homme, c'est-à-dire un être foncièrement\nenclin aux rivalités! Que d'ailleurs ces rivalités, détournées de leurs tendances\ntrop individualistes et arcboutées vers un but supérieur — familial ou patrial\n— aient été fécondes et qu'elles furent le levier indispensable du progrès,\nl'histoire tout entière l'atteste. Si le songe médiocre et élyséen des internatio­\nnalistes avait prévalu, l'humanité chaufferait encore apparemment sa paresse\nautour de quelques fagots allumés par le frottement de deux pierres! Qu'au\nlieu donc de s'acharner, avec un pessimisme amer, contre les inéluctables\nimperfections morales qui sont la genèse de la notion de la patrie, on rende\nplutôt justice à tout ce que cette notion apporta au monde de grand et de\nbienfaisant! Cette notion s'est indissolublement incorporée à nos mentalités ;\népurée de ses germes originels, elle devint partie intégrante de nos psycho-\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3457, "texte": " 538                                  DURENDAL\n\n\n  logies, car elle est faite — tentons cette définition du mot patrie — de tradi­\n  tions communes et de souvenirs personnels !\n     Un prud'hommisme veut — et l'on sait qu'un prud'hommisme n'est souvent\n  qu'une vérité trop éprouvée — que la vie des peuples ressemble à celle des\n individus.\n     Et, en effet, les guerres heureuses, les catastrophes sanglantes, les traités\n  favorables sont à l'existence d'un peuple ce que sont, à l'existence d'un indi­\n vidu, les joies personnelles, les revers privés et les succès égoïstes.\n     Les peuples, comme les individus, inclinent, par une invincible propension\n de nature, vers le geste gracieux de tisonner leur passé et d'y puiser des\n orgueils fortifiants et de douces mélancolies.\n     Et, à travers les siècles, les littératures — ces consciences supérieures de\n l'humanité — donnèrent à la notion de patrie des expressions renouvelées.\n Bossuet, dans sa Politique tirée de l'Ecriture sainte, commente en quelques\n phrases, où, comme toujours, la précision de l'idée s'allie à la splendeur de\n l'image, cette jolie définition de la patrie, où chante toute la douceur exquise\n de la latinité : Charitas patrii soli. « La société humaine, ajoute le génial orateur\n sacré, demande qu'on aime la terre où l'on habite ensemble; qu'on la regarde\n comme une mère et une nourrice commune : on s'y attache et cela unit. »\n Et, aux antipodes de Bossuet, maître des grandes certitudes, Ernest Renan,\n néfaste jongleur d'idées, qui a souri de tout ce dont Voltaire a ri, devient\n soudain grave — la première fois de sa viel — quand se présente à lui l'idée\n de patrie et il salue en elle « un principe spirituel ».\n    Plus proche de nous, des écrivains qui eurent la noble ambition — et la\n réalisèrent — de conduire l'art du dilettantisme à l'action, revêtirent la notion\n de patrie de formes inédites, frappantes et colorées. A démontrer que la patrie\n est « ce qu'il y a en nous qui n'est pas nous, mais le legs de nos pères », Bru-\nnetière voua, dans une de ses plus belles conférences, toutes les ressources\nde sa puissante dialectique. Le vicomte Melchior de Vogué, ce « Chateau­\nbriand de la troisième République », inscrivit au frontispice d'un roman, qui\nest une page passionnante de mœurs contemporaine, ce schéma médullaire\nde la patrie : Les morts qui parlent. Mais dans cette littérature récente — que\nje n'ose appeler nationaliste, de peur de confusions fâcheuses — le nom de\nMaurice Barrès brille d'un particulier éclat.\n    Etrange destinée que celle de ce jeune homme à la sensibilité fébrile et\nimpatiente, qui se promena de longues années à travers les allées frivoles et\nfactices du Jardin de Bérénice; soudain, un jour, alors que la poésie du néant\nsemblait en avoir fait son prisonnier définitif, Barrès entendit s'élever en lui\n« cette musique intérieure transmise, avec leur sang, par les morts de notre\nrace ». A cette voix, l'écrivain perçut l'inanité de sa destinée présente et il\nchercha à sa personnalité de plus nobles et plus humains motifs d'exaltation ;\net, depuis lors, toutes les œuvres de Barrès furent à la fois des démonstrations\nsûres et d'incomparables cantilènes de cet amour de la patrie qu'il résuma en\ncette formule heureuse : « le culte de la Terre et des Morts ».\n    « Quand nos fils sont petits, écrit Barrès dans les Amitiés Françaises, nous\npouvons tout pour eux, mais nous savons qu'un jour ils se détacheront et\n"}, {"page_pdf": 640, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3262, "texte": "                   NOTRE PERSONNALITÉ NATIONALE                               539\n\n\nque l'on sera deux. Il y a pourtant un moyen de les lier à nous indissoluble­\nment, c'est qu'ils se connaissent liés à la terre de nos morts, à tout ce qui\nest fondamental, à tout ce qui porte les pères et les fils. Il convient, il est\ndoux qu'un même chant intérieur règle le pas de ceux qui s'engagent dans\nle sentier de nos tombeaux et de ceux qui déjà l'ont parcouru plus qu'à\ndemi. Je m'assure l'adhésion immortelle de mon fils si je substitue à son\npenchant instinctif un dessein déterminé. Quelque jour, cherchant, à Paris,\nles maisons que j'habitai et levant son cher visage déjà vieilli vers les\nfenêtres d'où je me penchais sur la rue, il dira : « Ses goûts et ses dégoûts\ndans chacun de ses âges demeurent mes goûts et mes dégoûts successifs ; et\ncomme il a mis ses pas dans les pas de nos aïeux, je vis pour repasser sur\nleurs traces communes, en vérifiant leurs impressions. »\n   En présence d'une telle page, combien semblent pitoyables les laborieuses\narguties des philosophes internationalistes ! Si la notion de la patrie est une\nchimère, ainsi qu'elles le prétendent, eh bien, bénie soit cette chimère pour\nlaquelle des millions d'hommes se firent tuer et en l'honneur de qui\nchantèrent des milliers de poètes !\n\n                                        *\n\n   Belges, avons-nous une patrie ?\n   Et s'il est vrai que l'histoire est la dépositaire des traditions communes\nqui sont la moelle de l'idée de patrie, Belges, avons-nous une histoire.\n   Vous souvenez-vous comment, jadis, on nous enseignait l'histoire ?\n   C'était une succession d'événements d'ordre divers, les traités succédant\naux guerres, les guerres semblant sortir d'une fêlure des traités ; c'était un\ndéfilé ininterrompu d'empereurs, de rois, de prélats, de soldats, de diplo­\nmates et d'administrateurs; ils passaient, devant nos yeux, dans l'orbite d'une\nconception nationale qui s'appelait tantôt la France, tantôt l'Espagne, tantôt\nl'Autriche, tantôt la Néerlande; mais, dans ce vertigineux panorama de\nroyautés, nous ne distinguions que vaguement et par intervalles, notre\nnationalité — chose menue mais ancienne, mouvante mais tenace, petit bloc\nindestructible sur lequel s'émoussèrent tant d'épées et se blousèrent tant de\ndiplomaties. Sur la foi de César, nous étions prêts à admettre que les Belges\nfurent les plus valeureux des Gaulois, mais nous ne percevions que très\nconfusément par suite de quelle évolution, deux fois millénaire, le camp des\nNerviens avait abouti au palais de Léopold II !\n   Il était temps qu'une école historique vînt qui donna à la nation belge, à\ntravers l'histoire, la triple conscience de sa formation, de sa persistance et\nde son développement, et qui nous montra comment, en dépit des remous\nde l'histoire, des contrastes géographiques, de la diversité de races et de\nlangues, les deux tronçons de peuple qui sont nos éléments d'origine, le\ngroupe latin et le groupe germain, fusionnèrent leurs énergies propres en\nun creuset commun d'où sortit une nation nouvelle, avec les originalités\nparticulières et ses caractéristiques spéciales. Cette corn pénétration réciproque\nd'aspirations et d'intérêts ne se fit point sans heurts et sans difficultés ; et,\n"}, {"page_pdf": 641, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3466, "texte": "540                               DURENDAL\n\n\nsouvent, nos aïeux en faillirent compromettre le succès par leurs rivalités\net leurs turbulences. Après quinze siècles, la fastueuse maison de Bourgogne\neut l'immortel honneur, non seulement de réaliser l'unité de nos provinces,\nmais surtout de sceller leur unification. Aussi notre gratitude patriotique\ndoit-elle placer, au premier rang des artisans de notre nationalité, la forte et\nsubtile figure de ce grand duc d'Occident que fut Philippe le Bon.\n    Depuis lors la solidarité nationale est établie. Les maladresses des princes\net les mutineries du peuple la mettent passagèrement en péril ; mais après\nchaque tourmente — les troubles de la domination espagnole, la crise de la\nRévolution brabançonne, la tyrannique conquête française, les attentats vexa-\ntoires du gouvernement hollandais — l'esprit national reparaît plus vivace et\nplus intangible; la politique unioniste de l'Eglise favorise son développe­\nment ; la communauté d'intérêts commerciaux coordonne ses initiatives ; et\ncet autre communauté — l'art ! — en est comme le ciment spirituel. Jamais\nnationalité, on peut l'affirmer, ne fut plus magnifiquement victorieuse de\nl'usure du temps et des orages de l'histoire !\n    Et M. Henri Pirenne, résumant cette conquête bimillénaire, a pu écrire\ncette phrase tellement topique qu'elle est devenue historique : « Comme\nnotre sol, formé des alluvions de fleuves venant de France et d'Allemagne,\nnotre culture nationale est une sorte de syncrétisme où l'on retrouve, mêlés\n l'un à l'autre et modifiés l'un par l'autre, les génies de deux races! Sollicitée\nde toutes parts, elle a été largement accueillante. Elle est ouverte comme nos\nfrontières, et l'on retrouve, chez elle, à ses belles époques, le riche et harmo­\n nieux assemblage des meilleurs éléments de la civilisation franco-allemande.\n C'est dans cette admirable réceptivité, dans cette rare aptitude d'assimilation\n que réside l'originalité de la Belgique. C'est par quoi elle a rendu à l'Europe\n de signalés services, et c'est à quoi elle doit d'avoir possédé, sans sacrifier\nl'individualité des deux races dont elle est faite, une vie nationale commune\n à chacune d'elles. »\n    Retenons le nom de Henri Pirenne. N'oublions point le nom de Godefroid\n  Kurth. Tous deux, poussés par la foi patriale la plus profonde et le flambeau\n de la science au poing, ils explorèrent patiemment les dédales ténébreux et\n capricieux de l'histoire, et amenèrent triomphalement au jour, par les routes\n des origines, cette notion de la nationalité belge qui fait de nous un peuple,\n avec tout ce que ce mot exige de fortes et lointaines hérédités.\n    Si, un jour, ce qu'à Dieu ne plaise, la Belgique devait être rayée de la\n  carte du monde, l'Histoire de Belgique de M. Henri Pirenne nous survivrait\n  comme l'immortel et émouvant testament d'un petit peuple qui affirma, à tra­\n  vers les siècles, l'obstinée conscience en ses destinées. Et, aussi longtemps\n  qu'il y aura des petits enfants belges, c'est un devoir sacré de leur mettre\n  entre les mains, pour qu'ils la revivent et s'en imprègnent l'imagination, et le\n  cœur, cette brève Bible de notre patriotisme que M. Kurth a écrite, avec\n  tout son talent et toute son âme, sous le titre de l'Histoire de Belgique racontée\n aux enfants des écoles.\n   Ces éléments précieux réunis par de grands historiens, un grand écrivain\n vint qui les groupa en des synthèses lumineuses et frappantes et les marqua\n"}, {"page_pdf": 642, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3481, "texte": "                   NOTRE PERSONNALITE          NATIONALE                    541\n\n\ndu sceau d'une magistrale personnalité. Les œuvres d'Edmond Picard —\ntoutes ses œuvres ! — sont de fiers et éclatants drapeaux où souffle le vent du\nplus ardent et du plus pur patriotisme. Sans doute, dans cette carrière prodi­\ngieuse qu'alimentera jusqu'au terme la plus juvénile énergie, on peut relever\ndes contradictions d'attitudes et des soubresauts d'idées; et il est telles éven­\ntualités où Picard mériterait de se voir appliquer ce qualificatif de « giro­\n vague » qui est de son invention. Mais voilà de bien légères ombres à une\nsuperbe silhouette d'agitateur patrial ! La gloire d'Edmond Picard — et cette\ngloire fait dès ores partie du patrimoine des successives générations belges\n— c'est de demeurer obstinément, exclusivement et jalousement l'homme de\nson pays. Magnifiquement doué pour les combats de la renommée, il aurait\npu, comme d'autres, affronter la haute mer de la célébrité mondiale; à cette\némigration prometteuse de succès, il préféra son chez lui ; et tout son génie\nfut voué, avec une passion logique, à la culture du sol natal et au dévelop­\npement de la personnalité nationale. Les cadres de ses livres? Ce sont les\naspects divers de la Belgique, des sites wallons aux bruyères de Campine!\nEt parmi ces paysages familiers, évoqués avec le plus filial amour, c'est\npour notre race que plaide Picard, pour notre histoire, pour notre droit, pour\nnotre art et aussi pour notre langue, une langue à l'essentielle structure fran­\nçaise, mais originalisée par des apports de néologismes pleins de saveur et\nd'imprévu. Et toutes ces forces diverses, Picard les groupa en une indestruc­\ntible synthèse d'énergies traditionnelles qu'il appela de ce nom significatif,\ndésormais acquis : L'âme belge !\n   « L'âme belge ! oui, elle se manifeste, multiple en ses facettes, mais unique\nen son noyau, originale et concentrée, substratum laissé au fond de la cornue\nen laquelle durant vingt siècles tant d'éléments divers, chauffés au feu des\ncatastrophes se sont décomposés et volatilisés par une alchimie titanique...\nL'erreur est grande de ceux qui, obstinément, né veulent voir en notre nation\nqu'une panachure mal cousue du Flamand et du Wallon restant invincible­\nment hostiles par les âmes, quoique administrativement garrottés l'un à l'autre.\nLe résultat historique est meilleur, plus intense et plus grandiose. Une âme\nunique, une âme commune plane sur ces deux groupes apparents et les ins­\npire. Ils peuvent parler des idiomes différents, leur unité physique n'en\ndomine pas moins toute leur activité. »\n   Sous l'impulsion d'Edmond Picard, une littérature spéciale est née, qui\ns'attacha à préciser et à commenter la notion d'une âme belge.\n   Il y a quelques années, le Jeune Barreau de Bruxelles chargea quelques-\nuns des siens de développer, en une série de conférences, les divers aspects\nintellectuels de notre patrie; d'autre part, M. Paul Segèrs, en un opuscule\nchaleureux, développa, avec une conviction communicative, « les raisons de\nnotre patriotisme » ; enfin, M. Henry Carton de Wiart mit toute l'éloquente\nfinesse de sa plume et de sa parole à analyser le consolant phénomène du\n« réveil du sentiment national en Belgique ».\n   Tous ces écrivains, Edmond Picard tout le premier, se référant aux lois\nde la « psychologie des peuples », ont tenté de démêler dans notre vie natio­\nnale, les facteurs spéciaux qui différencient le peuple belge, des peuples qui\n"}, {"page_pdf": 643, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3336, "texte": "542                             DURENDAL\n\n\nl'environnent; et à des nuances près, ces écrivains ont assigné à notre dyna­\nmique patriale quatre caractéristiques : l'amour du travail, le sens de la modé-\nration, la pratique de l'association et le culte de la liberté.\n   Si, à mon tour, j'aborde l'examen de ces « spécialités belges », ce n'est\npoint que je prétende être bien neuf, mais uniquement que je veux approprier\nà mon sujet des idées qui appartiennent de plus en plus au domaine public.\n   Le Belge a l'amour du travail.\n   Cet amour du travail lui fut une nécessité à raison de l'infertilité première\ndu sol, à raison de la densité de la population et à raison des insurrections et\ndes guerres qui périodiquement dévastèrent le territoire. La nature et l'his­\ntoire imposèrent donc le travail à nos ancêtres, comme une discipline vitale.\nEt cette discipline créa cet instinct du labeur, tenace et régulier, constant et\nméthodique, qu'on peut observer chez toutes les classes de la société. Nos\npopulations ouvrières ne connaissent qu'à titre d'exceptions méprisées, ces\nmusards et ces flemmards, si répandus dans d'autres pays et notamment en\nFrance. Et, d'autre part, le bataillon de nos élégants fêtards, malgré la\nrichesse croissante, n'a point tendance à augmenter : on peut en juger en\nparcourant la troisième page des journaux où s'étale complaisamment, dans\nles annales sportives et mondaines, leur vanité oisive : ce sont toujours les\nmêmes noms qui reviennent.\n   Sans doute, par suite de la différence de tempéraments, conséquence elle-\nmême de la dissemblance des races, tous les Belges ne travaillent pas de la\nmême façon : le Flamand a plus de régularité et, j'allais dire, plus de ferveur,\nle Wallon plus de fébrilité et peut-être plus de dextérité; mais tous, le paysan\nqui creuse son sillon dans la terre grasse de Flandre, le houilleur qui\ns'acharne contre les éléments souterrains, l'ouvrier des villes qui promène ses\ndoigts sur le clavier de l'industrie, l'habitant d'Ardenne qui dispute âprement\nà l'envahissante forêt un carré de terre où croîtront quelques maigres épis,\net enfin le pauvre hère de Campine qui s'obstine à infuser la fécondité au\nsable rebelle, tous obéissent avec amour, avec passion et comme par une\npropension naturelle, à la loi sainte du travail!\n   C'est pourquoi aussi tout ce qui touche, en Belgique, à l'organisation du\ntravail a acquis tôt dans notre politique une place si importante. Voyez, par\nexemple, la question des syndicats professionnels. Elle ne se réduit point ici,\ncomme ailleurs, aux proportions médiocres d'une réclame électorale et d'un\nprétexte à agitations! Tout de suite, elle passa de la théorie à la pratique, de\nla spéculation à la réalité et elle donna naissance à des organismes dont le\ncaractère sérieux et stable s'appuie principalement sur cet amour du travail\nqui distingue notre peuple.\n   Et n'est-ce point, enfin, ce même amour du travail et la perspective\ntentante de nouveaux champs de labeur qui plia l'opinion publique à l'accep­\ntation des entreprises coloniales, en dépit de tout ce que la politique d'expan­\nsion offre toujours de hasardeux, et en dépit de ce sens de la modération qui,\naprès l'amour du travail, est une autre marque de notre personnalité\nnationale.\n   J. K. Huysmans me disait un jour : « Les Belges sont un peuple gris. »\n"}, {"page_pdf": 644, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3463, "texte": "                   NOTRE     PERSONNALITÉ        NATIONALE                   543\n\nCette boutade d'un écrivain pour, qui rien n'existait qui ne fût tranché et\nvéhément, est une constatation assez topique de notre bon sens, de notre\npréoccupation du raisonnable, de notre souci de mitoyenneté entre le terre-\nà-terre et l'absolu. Nous n'aimons pas l'outrance dans les idées et nous nous\ndéfions de l'excès de relief dans la personnalité. Pour l'homme qui sort de la\nnorme, noas tenons, toutes prêtes, de la curiosité et de la sympathie — mais\nnous n'aurons garde de le suivre. Notre prudence innée nous avertit que\nvoilà un « gaillard » qui n'est pas pratique. Or, nous sommes un peuple\nessentiellement pratique, pour qui une seule réalité vaut mieux que mille\nthéories. En tout, nous tenons pour l'hypothèse, et la thèse ne nous\nintéresse que comme une gymnastique spéculative. Une telle disposition\nd'esprit a ses inconvénients, et, notamment, elle rendit difficile et labo­\nrieuse la renaissance de notre art; mais, d'autre part, elle fut d'un\nconcours précieux pour l'organisation de notre vie positive; notre intuition,\nen toutes choses, du possible favorisa la cohabitation amicale, sur notre sol,\ndes deux éléments ethniques bien différents qui forment notre nationalité.\nL'ombrage que nous portons aux abstractions pures força la jurisprudence\nà assouplir à nos mœurs le légisme froid et intégral du Code civil et permit\nà tel ministre législateur de tempérer d'humanité, le rigorisme du Code\npénal; mais surtout notre législation sociale porte l'empreinte de nos instincts\ntransactionnels, puisqu'elle combina d'une façon heureuse les intérêts en\nprésence. Lois de façade, a-t-on dit. Admettons le mot, mais à condition qu'il\nsignifie uniquement que notre législation sociale est le visage même de notre\nmentalité tempérée et conciliatrice.\n    Autant l'amour du travail que l'esprit pratique dotèrent les Belges de cette\nautre spécialité qui est le sens de l'association.\n    On connaît le mot de Baudelaire : a Le Belge pense en bande » ; il serait\nplus exact de dire que le Belge vit en bande. Et ces bandes sont fortement\ncohérentes et admirablement organisées. On fait bande, chez nous, pour\ntravailler, pour se battre, pours'amuser. En tout ordre d'idées, notre histoire\nest saturée d'associations. L'esprit communal est la manifestation la plus\nprofonde de ce sens de l'association. De cet esprit, les comtes de Flandre et\nles princes-évêques de Liége éprouvèrent tant de fois la ténacité de granit.\n Et aujourd'hui encore, la solidarité communale nous reste chère et précieuse,\ncomme un bouclier contre les interventions excessives et absorbantes du\npouvoir central.\n    Le sens de l'association est le ciment de nos œuvres capitalistes comme de\n nos œuvres ouvrières ; les sociétés anonymes, d'une part, et, d'autre part, les\n sociétés coopératives'sont à notre monde de l'industrie et à notre monde du\n travail ce qu'étaient au moyen âge les gildes et les corporations. Nos sociétés\n littéraires et artistiques sont les héritières directs des chambres de rhétorique.\n    En présence de n'importe quel but à atteindre et de quelque ordre qu'il\n soir, religieux, charitable, politique, esthétique, la première préoccupation\n du Belge s'affirme par ces mots : « Formons un Comité! » « Comité » et son\n synonyme « Commission » sont peut-être les deux vocables les plus usités\n parmi nos compatriotes. Ils n'ont, d'ailleurs, point toujours une portée\n"}, {"page_pdf": 645, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3551, "texte": " 544                                 DURENDAL\n\n\n  active. « L'encommissionnement » ne nous sert point seulement pour stimuler\n  une initiative, mais aussi pour tournerune difficulté ou pour enterrer une nou­\n  veauté. De sorte que le sens de l'Association, qui nous est d'ordinaire un si\n  utile aiguillon, nous rend encore d'autres services — comme paravent poli­\n  tique !\n      Chez un peuple en l'atavisme de qui le sens de l'Association eût été moins\n  incarné, une législation électorale dans le genre de celle qui nous régit aurait-\n  elle été admise, en vertu de laquelle les Associations de chaque parti poli­\n  tique sont investies de la prérogative, non seulement de présenter les candi­\n  dats, mais encore de les imposer à l'électeur dans l'ordre qui doit être indu­\n  bitablement l'ordre de l'élection ! Pour qu'une si exorbitante délégation de\n  pouvoir soit entrée dans nos mœurs, il n'a pas suffi que nous soyons persuadés,\n  chacun pour notre compte, que les associations choisissent toujours les can­\n  didats les plus méritoires, les plus dignes et les plus désintéressés — et nous\n  avons cette conviction, n'est-ce pas ? — il a fallu, en outre, que le mécanisme\n  nouveau se réclame solennellement de ce sens de l'association qui est à\n notre mentalité nationale ce que le sang est à notre être physique.\n     Il importe, d'ailleurs, de remarquer que ce sens de l'association poussé\n chez nous jusqu'à la manie, ne préjudicia jamais en rien au développement\n persistant de cet autre caractère notoire de notre psychologie nationale qui\n est le culte de la liberté. Bien au contraire, lorsque, à l'exemple de nos\n ancêtres lointains ou proches, nous coalisons nos efforts, nous formons\n faisceau de nos énergies, nous faisons de l'action personnelle de chacun le\n facteur d'une puissance collective, n'est-ce point d'ordinaire pour abriter\n notre esprit d'indépendance sous un redoutable rempart? Le Belge conçoit\n et pratique l'association comme la sauvegarde de sa liberté. Devant toute\n tentative tyrannique, intellectuelle ou matérielle, brutale ou sournoise,\n d'instinct nous prenons contact avec nos compatriotes pour faire bloc contre\nl'agresseur. Le danger passé, le bloc se désagrège et nous retournons à notre\n p3rsonnelle destinée. La liberté belge à travers l'histoire !... Vous vous sou­\n venez, dans Hernani, de l'émouvante scène des portraits, quand Don Ruy\n Gomez de Silva passe en revue la suite glorieuse de ses ascendants... Nous\n pourrions élever ainsi, à la gloire de nos aïeux et à l'exaltation de la liberté\nbelge, un In Memoriam incomparable, où figureraient tous ceux, empereurs,\nrois ou princes, qui expérimentèrent la sauvage ténacité et furent conquis\npar l'impérissable prestige de notre esprit d'indépendance... Et prenant nos\nfils par la main et les conduisant devant ces grandes images du passé, nous\npourrions leur dire : « Regarde, enfant, le cortège symbolique des attentats\ncontre ce qui est l'essence de la nationalité!... Voilà César qu'étonnèrent\njusqu'à l'admiration, les défis à la mort d'Ambiorix!... Voilà Philippe le Bel\nqui pourrait te dire ce que vaut le Goedendag aux mains d'un communier\nflamand. Celui-ci, au masque sournois et cauteleux, c'est Louis XI de France\nqui sut ce que coûtent et se paient les traîtres attentats contre une nationalité;\net celui-là c'est Philippe II, mystique falot aux gestes maladroits et impul­\nsifs... Cet autre encore c'est Joseph I I . statolâtre irritant et mesquin, ombre\nchinoise de Louis XIV qui s'évanouit misérablement aux lueurs sinistres .\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3378, "texte": "                   NOTRE PERSONNALITÉ NATIONALE                              545\n\n\nd'une révolution ; voici encore, figures ardentes et agressives, les incarnations\ndu jacobinisme français qui firent se dresser « tout seuls », en une ruée\ntumultueuse et héroïque, les bêches et les fourches de nos paysans; et voilà\nenfin Guillaume de Hollande!... A l'aspect de ce potentat intempestif et\ntaquin, ne semble-t-il pas, tant 1830 est encore proche de nous et tant les\nsouvenirs d'alors alimentent notre vie nationale, que, malgré un rapproche­\nment heureux avec le peuple hollandais, nous sentons encore, dans nos\nveines, les pulsations de la colère qui balaya en quelques jours le despotisme\nde l'orange... »\n   1830 marqua l'enregistrement définitif de notre indépendance; et les\ngraines ardentes, semées au vent des révolutions, germèrent et fleurirent en\ncette Constitution belge dont on peut dire qu'elle est saturée de liberté!...\nLiberté individuelle, liberté d'opinion, liberté d'association, liberté de presse,\nliberté de langues, il n'est aucun des modes d'activité sociale qui ne soit, chez\nnous, assoupli au rythme de la liberté. Nous avons tellement pris le pli de la\nliberté et subi sa discipline que tous les partis se réclament de son étiquette et\nprétendent être « les vrais libéraux » ; tous les partis s'enorgueillissent comme\nde l'honneur suprême de toute initiative dans le sens de la liberté; tous les\npartis encore se renvoient, comme un déshonneur suprême, le reproche de\nforfaire à la liberté. Aussi, en Belgique, nul gouvernement extrême et absolu\nne naît viable. Une théocratie ne vivrait pas quinze jours, et si un pouvoir\njacobin parvenait à durer un mois, c'est qu'il aurait réussi à donner le change\npendant vingt-neuf jours.\n                                         *\n                                       * *\n\n   C'est à la faveur de la liberté que la Belgique indépendante fut dotée d'une\nlittérature nationale, forme supérieure et intellectuelle du patriotisme.\n   Faut-il redire une fois de plus la pitoyable histoire et comment pendant\ncinquante ans, de 1830 à 1880, notre Belgique, uniquement préoccupée\nd'intérêts matériels, négligea d'entendre les voix isolées s'élevant vers la\nBeauté : voix mélancolique d'Octave Pirmez aux solitudes d'Acoz; voix âpre\nde De Coster, voix sonore de Van Hasselt dans la fièvre mercantile de la\nCité — et, aux plaines glorieuses de la West-Flandre, voix de candeur mélo­\ndieuse de Guido Gezelle... Belles œuvres d'initiation auxquelles nul ne fit\nattention et qui, dans la nuit de la méconnaissance publique d'alors, brillent\ncomme de splendides solitaires !\n   1880 : les Belges venaient de se congratuler solennellement d'un demi-\nsiècle de paix et de prospérité — formule reçue — quand soudain, dans\nl'ambiance juvénile de Louvain, un appel résonna clair, provocant, enthou­\nsiaste vers l'art libre, nouveau et spontané... Saluons au passage de toute\nnotre gratitude le nom de Max Waller, qui battit cette première diane vers\nl'aube de Beauté... Ce cri éperdu d'adolescent ne secoua pas le marasme de\nla masse, mais de toutes parts, en Flandre, en Brabant, en Wallonie, des\nintellectualités de jeunes hommes s'épanouirent, des sensibilités frémirent,\ndes énergies se groupèrent... Siegfried avait réveillé d'un baiser de ses vingt\nans, Brunehilde endormie à l'ombre de l'indifférence... Et tandis que Max\n"}, {"page_pdf": 647, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3254, "texte": " 546                                DURENDAL\n\n\nWaller et ses compagnons fondaient une littérature d'expression française,\nun autre étudiant, Albrecht Rodenbach, appelait à la vie de l'art, d'un geste\nexalté, la province flamande et auréolait le front génial de Gezelle d'un nimbe\nfascinant... Et d'année en année les groupements initiaux devinrent plus\nnombreux et plus compacts; les divergences d'idéal philosophique ne\npurent entamer leur homogénéité; l'art réalisa vraiment l'union dans la\nliberté. Comme aux temps héroïques de la Beauté, des apprentis nouveaux\ns'adjoignirent aux premiers promoteurs et tous, poètes, romanciers, drama­\nturges, critiques, conteurs, collaborèrent à cette œuvre supérieure : l'exal­\ntation, par les lettres et dans les lettres, des énergies de leur race et des aspects\nde leur pays.\n                                            *\n                                          * *\n\n   En essayant une définition du mot patrie je disais, au début de cette étude,\nque la patrie est faite de tendances communes et de souvenirs personnels.\n   Les tendances communes, j'ai tâché de les dégager dans notre psychologie\n nationale et de les montrer comme les liens généraux ; les correspondances\nprofondes et les ressemblances historiques qui unissent tous les enfants\nde la Belgique d'hier, d'aujourd'hui et de demain.\n   Nos souvenirs personnels, en tant qu'ils servent la notion de patrie, ont un\ncaractère plus intime et plus familier. C'est dans un cadre plus étroit et plus\nimmédiat qu'ils se meuvent. Un clocher, une maison, un jardin, quelques tom­\nbes, au cimetière, et, à l'horizon, un paysage aux lignes invariables, mais\njamais monotone, voilà qui est pour l'homme, à côté de la grande patrie qu'il\nvénère, la petite patrie qu'il chérit... Particularisme, régionalisme, provin­\ncialisme, sous tous ces mots barbares, s'abrite le sentiment simple, profond et\ngrave de ce que nous devons, esprit et cœur, au lopin de terre où furent situées\nnos origines et aux rythmes qui balancèrent nos berceaux. Et n'ayons point de\nscrupules à nous abandonner à ce sentiment : il n'est pas que douceur, il est\nénergie aussi ! « Il y a dans l'homme qui retrouve la trace de lui-même, au\nfond d'un temps lointain, une commotion d'autant plus retentissante qu'il\nlui est donné de remonter plus haut dans sa vie et qu'il touche à des chaînons\nplus anciens. La couleur et la qualité du souvenir alors ne comptent pas;\nl'ancienneté seulement importe, l'ancienneté de soi, attestant la pureté ori­\nginelle du sang et la persistance de la personne (1). » Et puis, les souvenirs que\nnous aimons à cueillir aux parterres premiers ne les apportons-nous pas, en\noffrandes dé piété et de gratitude, aux autels mêmes de la patrie? Quelque\nsoit le coin de Belgique qui bénéficie de nos filiales prédilections, notre sol\ntout entier, et dans la moindre de ses parcelles, est trop saturé d'histoire pour\nque l'affection émue que nous cultivons en nous pour notre cité ou notre\nvillage, ne monte pas en hommage de vénération vers l'idée même de notre\nnationalité. Les manies cosmopolites du Bruxellois ne peuvent annihiler ses\nancestrales fiertés, quand il passe sur cette Grand'Place, une des merveilles\n\n\n  (1) ADRIEN MITHOUARD : Traité de l'Occident.\n"}, {"page_pdf": 648, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2270, "texte": "                   NÔTRE PERSONNALITE NATIONALE                             547\n\n\ndu monde, où l'art a perpétué, en de prestigieux symboles de pierres, les\ngrands gestes de la race. Un médiocre calembour accuse les Anversois de\nl'être trop et les taxe d'égoïsme : égoïsme légitime et glorieux; les Anversois\nn'ont point seulement la conscience du poste d'avant-garde que la nouvelle\nCarthage occupe dans les destinées commerciales du monde et des bras puis­\nsants de son grand fleuve tendus vers la conquête des mers; les Anversois ont\naussi l'orgueil du rêve d'idéalité que dresse au-dessus des fièvres marchandes,\nla flèche altière de leur cathédrale autour de laquelle flottent, sur des bande­\nroles d'immortalité, les noms de Rubens, Van Dyck, Jordaens, Leys, de\nBraekeleer! Bruges, de nos jours a voulu revivre à la vie du négoce. Ambi­\ntion justifiée. Mais que son nouveau port prospère ou s'ensable, l'immémo­\n riale vocation de Bruges n'est-elle point de monter la veillée du souvenir\nauprès du reliquaire merveilleux de notre art patrial? Le Gantois sourit, d'un\nintérêt amusé, aux transformations qui bouleversent sa ville où lesplaces devien­\nnent des rues et les rues des places ; mais l'héréditaire gouaillerie du Gantois\nse mue soudain en gravité lorsque à un carrefour lui apparaît la masse formi­\ndable du château des Comtes, noir géant hostile et astucieux, dont les moel­\n lons recèlent des siècles d'histoire turbulente et tragique, ou lorsque la\n flânerie l'amène aux Ruines de l'Abbaye de Saint-Bavon et que sous les ogives\n élégantes, et parmi les colonnes brisées et la jeunesse éternelle du lierre, il\n sent palpiter — comme aux jours anciens — l'âme mystique de la cité. Et\n par ailleurs et partout, lorsqu'un enfant de Flandre ou de Wallonie fixe\n son attention recueillie ou enthousiaste sur quelque glorieux débris local,\n que ce soit le Palais des Princes-Evêques de Liége, les Halles d'Ypres,\n l'Hôtel de ville d'Audenarde, la cathédrale de Tournai, l'église de Tongres,\n aussitôt et d'instinct ne reporte-t-il pas son rêve et son exaltation sur l'idée\n de la grande patrie de qui ces monuments tiennent leur signification et à qui\n ils apportent leur témoignage ?\n\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-010", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 548, "page_fin": 548, "titre_corps": "Poèmes des soirs : Les soirs doux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adrien de Prémorel", "ancre_debut": "Poèmes des soirs Les soirs doux Les soirs qui tombent", "ancre_fin": "lente voix de femme", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Etoiles", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 649, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 723, "texte": "Poèmes des soirs\n\n                   Les soirs doux\n      Les soirs qui tombent peu à peu,\n      Comme une gaze à reflet bleu...,\n      Lourds de parfums et de tendresse\n      Avec un souffle qui caresse...\n\n      Les soirs si transparents  d'avril,\n      Fondant leurs teintes de béril\n      En un pur frisson de lumières\n      Qui va zébrer les sapinières,\n\n       Les soirs berceurs des étés d'or,\n       Qu'un faible jour traverse encor\n       Et qui s'étendent par l'espace\n       Avec un geste d'âme lasse...\n\n       Ces soirs-là veillent dans mon cœur,\n       Comme le chant de ma       douleur...\n       Ces soirs-là veillent dans mon âme,\n       Comme une lente voix de femme...\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-011", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 548, "page_fin": 549, "titre_corps": "Poèmes des soirs : Les Étoiles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adrien de Prémorel", "ancre_debut": "Les Etoiles Les unes sont si loin", "ancre_fin": "vos mains créatrices d'espace", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Nocturne", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 649, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 723, "fin_caractere_exclue": 1224, "texte": "Les Etoiles\nLes unes sont si loin qu'on dirait des poussières,\nPar groupes nébuleux dans les blanches    clairières.\n\nOn les perçoit à peine en les beaux soirs d'hiver,\nQuand le croissant de lune allonge un reflet vert\nSur les étangs glacés, sur la lande infinie,\nDont le gel a fixé les gestes  d'agonie.\n\nElles peuplent l'azur de rayons     indécis,\nMousselines d'or pâle aux contours      imprécis,\nCapricieux, légers, tels des tissus de moires\nPendant leurs tons durant les nuits      évocatoires.\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1047, "texte": "                   POÈMES DES SOIRS                         549\n\nD'autres sont les brillants des     constellations,\nEnchâssés dans le ciel par les      septentrions.\n\nGéométriquement   parmi les étendues,\nLeurs lignes font songer aux courses    éperdues,\nAux envols triomphants d'espace et de clarté,\nVers les Sommets, vers l'Idéal, vers la Beauté.\n\nOh ! ces mondes qui vont dans leurs marches    lointaines\nSans jamais dévier par les immenses plaines !\nCes mondes qui sont faits d'étincelles, de feu\nPour éclairer, durant la nuit, l'œuvre d'un Dieu!\n\nCes mondes qui sont là comme autant de mystères,\nEblouissant l'esprit à force de lumières,\nCes mondes dont le nombre est si grand qu'on pourrait\nEvaluer toujours, sans approcher du vrai.\n\nCes mondes l'un sur l'autre en l'infini du vide,\nMétéores géants de l'éther   translucide\nSuivant, silencieux, avec de mêmes lois\nDes chemins non tracés, les mêmes chaque fois...\n\nSeigneur,    à deux genoux, dans l'ombre je m'efface\nEt j'adore   vos mains créatrices d'espace.\n\n\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-012", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 549, "page_fin": 550, "titre_corps": "Poèmes des soirs : Nocturne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adrien de Prémorel", "ancre_debut": "Nocturne Viens, chère mienne, allons ce soir", "ancre_fin": "ne sommes que deux", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Compiles", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 650, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 1047, "fin_caractere_exclue": 1564, "texte": "Nocturne\n       Viens, chère mienne, allons ce soir\n       Parmi l'odeur des     chèvrefeuilles...\n       Déjà quelques roses s'effeuillent\n       Sous les pas lents de notre espoir\n\n       Prends mon bras, et, l'un contre l'autre,\n       Suivons le sentier rocailleux\n       Qui mène au vallon    ténébreux\n       A travers champs d'orge et d'épeautre...\n\n       Sens-tu combien le rêve est doux\n       Que font nos âmes      réunies?...\n       Dis, sous les étoiles pâlies,\n       Si rien ne vivait plus, que nous?\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1193, "texte": "550                         DURENDAL\n\n\n           Si nous étions seuls, loin des fanges\n           Avec l'amour pour nous      garder...?\n           Je n'aurais qu'à te regarder\n           Pour évoquer l'aile des anges...\n\n            Et nous irions par les soirs bleus,\n            Comme aujourd'hui,      le cœur en fête,\n            Vers moi se pencherait ta tête...\n            Oh ! dans le soir n'être que deux .'...\n\n            Mais puisque cela n'est qu'un rêve,\n            Asseyons-nous  au bord de l'eau;\n            La lune argenté le bouleau\n            De sa lumière chaste et brève.\n\n            L'étoile du berger nous voit,\n            Elle scintille entre les branches,\n            Nous adressant sa clarté blanche\n            Comme à travers les trous d'un toit.\n\n            Et tout est plein de songe et d'ombre...\n            Le rossignol va s'éveiller\n            Là, près de nous, dans le hallier...\n            N'as-tu pas peur du chemin    sombre...?\n\n            Voici le rêve des soirs bleus\n            Qui fait s'ouvrir nos cœurs en fête...\n            Sur ma poitrine mets ta tête :\n            Ce soir nous ne sommes que deux...\n\n\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-013", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 550, "page_fin": 552, "titre_corps": "Poèmes des soirs : Complies", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adrien de Prémorel", "ancre_debut": "Compiles Aux Moines de Maredsous", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 651, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 1193, "fin_caractere_exclue": 1710, "texte": "Compiles\n                                              Aux Moines de Maredsous.\n\n      Dans le chœur assombri traînent des reflets pâles\n      Que l'unique lumière accroche aux cuivres d'or\n      Et qui s'en vont mourir sur le chêne des stalles...\n      Le vent bat les vitraux avec un bruit d'essor,\n\n      Et l'orgue, lourdement, rêve dans la pénombre.\n      On dirait que la voûte où s'épaissit le noir\n      Montant, comme un encens, par les piliers sans nombre\n      Est pleine de torpeur et des songes du soir.\n"}, {"page_pdf": 652, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1832, "texte": "                     POÈMES DES        SOIRS                         551\n\n\nL'horloge,   lentement,     sonne tout près des     cloches...\n\nSoudain, c'est un murmure doux de graves voix,\nSur un rythme plaintif dont les accents     s'approchent\nRenforcés par l'écho des vastes cloîtres froids.\n\nCe sont les moines...; un à un, dans le chœur sombre,\nIls passent, tels des spectres floux, gagnant leurs stalles\nOù les reflets cuivrés luttent avec chaque ombre\nEt, dans un bruit sourd, capuchon levé,      s'installent.\n\nSilence... pour adorer, les fantômes    croulent\nEt, longuement, vers le pavé penchent leur front.\nPuis ils se lèvent tous dans le plissé des coules :\nAinsi, le dernier jour, raides ils surgiront.\n\nAlors, en un élan vibre la psalmodie,\nDéchaînant les versets plus haut, toujours plus haut,\nPour retomber d'un coup, voix d'angoisse    infinie,\nAvec un long accord brisé, comme un sanglot.\n\n« Seigneur! nous t'implorons! pitié pour ceux qui passent\nSans connaître ton cœur et le suprême espoir,\nDieu! vers toi nous crions! soutiens les âmes lasses\nQui d'un pas chancelant se perdent en ce soir.\n\n» Jésus! pardonne à ceux qui détournent la tête\nEn ricanant, devant les affres de ta croix,\nFais que l'ange du mal dans son vol noir s'arrête\nEt se brise en tombant... vers toi montent nos voix !\n\n»Jésus!   pardonne    à ceux qui détournent       la tête...\n\n» Ne permets pas qu'un souffle impur sèche nos yeux,\nNi que le désespoir nous saisisse à la gorge\nAfin que nous puissions devenir saints pour ceux\nDe qui la chaîne, hélas! incessamment se forge.\n\n» Nous t'implorons,       Seigneur,   au nom de Jésus-Christ!    »\n\nLargement, sous la nef résonnent les finales...\nPuis c'est l'amen jeté en un extrême cri\nDont la vibration gronde parmi les stalles\n« Nous t'implorons, Seigneur! au nom de Jésus-Christ.            »\n"}, {"page_pdf": 653, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 557, "texte": "552                           DURENDAL\n\n\n      Silence... pour adorer, les fantômes     croulent\n      Et longuement,    vers le pavé, penchent leur     front...\n      Puis ils se lèvent tous dans le plissé des coules :\n      Ainsi, le dernier jour, raides ils    surgiront.\n\n      Ils traversent le chœur, grandis par la prière,\n      En file, après l'abbé dont reluit la croix d'or\n      Et tandis que là-bas s'a/faiblit la lumière\n      Meurent les pas traînant dans le long corridor.\n\n                                                ADRIEN DE PRÉMOREL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-014", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 553, "page_fin": 560, "titre_corps": "Joris-Karl Huysmans d’après sa correspondance inédite", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Joris-Karl Huysmans d'après sa correspondance inédite Suite", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 654, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1684, "texte": "Joris-Karl Huysmans\n   d'après sa correspondance inédite\n                             {Suite)\n\n\n\n\n               LE monastère de Ligugé fermé et les moines dis­\n                 persés, Joris-Karl Huysmans fut bien obligé de\n                 rentrer à Paris. Il s'y installa chez les Bénédic­\n                 tins de la rue Monsieur qui lui cédèrent un\n                 appartement situé hors de la clôture, où il voi­\n                 sinait avec l'aumônier dom du Bourg. Il retrouva\n                 dans une humble chapelle de couvent la vie\ndes Offices de l'Eglise devenue une nécessité pour cet esprit\nélevé, assoiffé de liturgie, auquel il fallait une nourriture spi­\nrituelle plus substantielle que de banales pratiques de dévotion\naussi dénuées d'art que de vie et de sens catholique.\n   Malheureusement, comme on va le voir, le logis occupé par\nJ.-K. Huysmans au prieuré des Dames bénédictines était froid,\nhumide et sombre. Au risque d'y devenir malade il dut le\nquitter aussitôt, mais il s'établit non loin du couvent de façon\nà ne pas être privé de la vie liturgique dont il ne pouvait plus\nse passer.\n   Entretemps, J.-K. Huysmans travaillait à la composition de\nL'Oblat, troisième et dernière partie de l'histoire de son âme\ncommencée dans En Route et poursuivie dans La Cathédrale.\nCette nouvelle oeuvre est du plus vif intérêt, non seulement par\nson côté autobiographique, mais encore parce qu'il renferme\nune description excessivement pittoresque de la vie monastique,\nque l'auteur partagea le plus possible et à laquelle il finit par\ns'associer plus intimement encore en devenant oblat de saint\nBenoît. C'était en quelque sorte le couronnement de l'œuvre\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2680, "texte": "554                                 DURENDAL\n\n\nadmirable opérée par la grâce de Dieu dans l'âme du grand\nconverti.\n\n      Paris, 20, rue Monsieur. Monastère de Saint-Louis du Temple, 7 novembre 1901.\n\n                    MON BIEN CHER AMI,\n\n   Dans le tohu-bohu d'un déménagemement et l'horreur que vous com­\nprenez de trois mille volumes par terre, je lis l'article de Durendal défendant\nla pauvre Sainte contre les attaques bizarres de ce brave Père X... qui est\nd'ailleurs un saint homme, mais un saint peu ouvert à l'art.\n   Ai-je besoin de vous remercier, cher Ami, de cette nouvelle preuve de votre\nsi fidèle amitié. Ah! vous savez bien ce que je pense, n'est-ce pas.\n   Je suis ici en camp volant. La brave prieure m'a donné le vivre et le cou­\ncher depuis huit jours, en attendant que je me débrouille dans le bizarre logis\nd'un autre âge que j'habite. Je me console un peu de tant de tribulations,\navec les offices qui sont très bien ici — le pur plain-chant — et ce qui vaut\nmieux encore j'ai trouvé un directeur logeant à côté de moi, le brave Père Du\nBourg, l'ancien prieur du monastère bénédictin de Paris, une âme hors le\nmonde de vieux cénobite, terrible pour lui-même et indulgent pour les\nautres.\n   Voilà, bien cher Ami, en deux mots, mon pauvre bilan. Je ne puis tra­\nvailler dans ce désordre et m'ennuie.\n   Priez pour moi et bien, bien affectueusement à vous.\n                                                               J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                           Paris, 26 décembre 1901.\n                    BIEN CHER AMI,\n\n   Merci de vos bons souhaits et qu'ils se répercutent sur vous et sur ceux qui\nvous sont chers.\n   Nous avons eu une nuit de Nativité exquise ici, et le lendemain matin j'ai\neu un très délicieux réveil. A 7 heures, ma chambre à coucher qui longe la\nchapelle était pleine d'orgue et j'entendais le chant tamisé, comme très au\nloin, le Kyrie Eleison de la messe et ça été après le déjeuner au cloître avec le\nbrave Forain que notre Mère Prieure avait invité et une exhibition de mer­\nveilleux bibelots qu'elle nous montra et qui viennent de la princesse Adélaïde\nde Bourbon, la fondatrice du cloître.\n   Vous voyez que le Seigneur m'a en cette nuit et ce jour compensé le départ\nde Ligugé et donné de non moins belles Matines, admirablement chantées.\nDemain, nous avons deux prises d'habit et les grands Offices vont recon­\ntinuer.\n   Pour Forain, il n a pas encore fait d'oeuvre religieuse. Il essaie et il se tâte.\nC'est vous dire qu'il n'exisle aucune photographie et qu'il n'y en aura pas,\ntant que l'œuvre ne sera pas debout. Notre bon Père Besse est toujours un\npeu en avance sur ces choses.\n"}, {"page_pdf": 656, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2797, "texte": "         JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                           555\n\n\n   Je suis très content que vous l'ayez vu, et il m'a écrit qu'il était ravi d'avoir\nfait votre connaissance.\n   Il est très large d'esprit et très bon, comme vous avez pu le voir.\n   Bonne santé pour vous, longue vie à Durendal et bien affectueusement,\nbien bon Ami.\n                                                              J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n                                                            Paris, 22 janvier 1902.\n                      M O N CHER A M I ,\n\n   Virrès est toujours sur de me trouver à 9 heures, à la messe de la chapelle,\net aussitôt après chez moi. Il a aussi beaucoup de chance après 1 heure\njusqu'à 3 heures. Rien ne sera donc plus aisé que de nous joindre.\n   Rien de nouveau, sinon que j'ai vu mon Père Besse hier. Il est pour\nquelques jours de passage à Paris.\n   Il a pu constater, hélas ! la parfaite indifférence de toute la ville pour les\nmoines. Le gouvernement peut tous les exterminer, sans que personne\n même s'en préoccupe. Ah! pour un pays pourri, c'est un pays pourri ! et\nj'envie votre petite Belgique où tant que vous n'aurez pas le suffrage\nuniversel complet, vous serez tranquilles; mais, vous autres catholiques,\n vous savez au moins vous défendre.\n   Je mène, ici, une vie dimidiée, mourant de froid et d'ennui dans un\n logement humide et sombre auquel je n'arrive pas à me faire, et très content,\n d'un autre côté, de cette vie de cloître encore agrémentée par une prieure\n dont la bonté est toujours attentive.\n   A bientôt, bien cher Ami, et bien affectueusement à vous.\n                                                               J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                Paris, 16 avril 1902.\n                    MON CHER AMI,\n\n   Je ne vous ai point répondu, faute de temps ; les lettres s'accumulent dans\nle tohu-bohu d'une vie dérangée dès le matin.. Je crois que tous les Bénédic­\ntins sont à Paris depuis qu'ils sont réfugiés à l'étranger et comme la plupart\nlogent ici, c'est une série de visites et de parlotes, agréables il n'y a pas à\ndire, mais un peu gênantes pour la correspondance et le travail.\n   Et puis... et puis... j'ai eu des ennuis considérables, une bonne trois\nsemaines au lit, un désarroi complet de maison, pas encore terminé, car\naujourd'hui même il m'arrive une nouvelle servante et Dieu sait ce que ça\nva donner ! nulle piété visible, etc.\n   Enfin, la tristesse du logis que j'habite a fini par agir sur moi. Ce froid\nconstant a réveillé les vieux rhumatismes et je n'ai pas été bien loin de tomber\ndans le plus complet découragement. Ce qui m'a sauvé c'est heureusement le\ntravail, un travail sans joie, mais enfin un travail, coupé par la prière et aidé\npar les Offices.\n"}, {"page_pdf": 657, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2967, "texte": "356                                DURENDAL\n\n\n   La Semaine Sainte a été aussi belle, grâce à la présence de pas mal de moines\net à celle de don Guépin, abbé de Silos, qui habite depuis de longues\nsemaines ici; on a pu faire l'Office Pontifical et, le jour de Pâques, nous avons\nmangé, tous ensemble, l'Agneau bénit dans la chapelle par l'abbé.\n   C'était un souvenir de Ligugé, un peu amoindri mais, enfin, c'était tout de\nmême bénédictin, et le brave Forain avait été convié par la Prieure à venir\nfestoyer, ce qu'il fit, avec nous.\n   En somme, la maison, ici, est un petit centre, le dernier noyau bénédictin\nde France, et cela me fait passer sur bien des ennuis inhérents même à la\nsituation un peu bizarre d'un laïque vivant chez des religieuses.\n   Notre bon Père Besse est à Paris et je l'ai vu dimanche. Il est toujours\nenthousiaste et aimant l'art.\n   Je n'ai pas vu depuis longtemps déjà X... qui est souffrant et parti pour la\ncampagne. Il se surmène et ne peut guère faire autrement, le pauvre garçon,\ncar il y a toujours la terrible question de la vie à résoudre, et cela devient\nfort effrayant a Paris où avec les impôts dont ce gouvernement nous accable,\net le renchérissement de tout, il faudrait disposer d'une réelle fortune pour\nvivre d'une façon convenable seulement.\n   Je lis avec une certaine appréhension les nouvelles de Belgique mainte­\nnant : quand je vois l'action diabolique si claire, dans ces pays catholiques\ntous déprimés et vaincus maintenant, je me dis que le dernier fief catholique\nqui restait, la petite Belgique, va être l'objet de terribles assauts.\n   Il est bien certain que l'agence maçonne réunira toutes ses forces pour\nenlever cette dernière place. Pourvu qu'elle ne réussisse pas! mais l'attaque\na commencé et elle n'est sûrement pas prêt de finir.\n   Ici, si nous sommes battus aux élections — ce qui est probable — ça va\nêtre la persécution juridique sournoise, implacable contre l'Église; nous pou­\nvons nous attendre à tout ; et je crains fort que mes bonnes Bénédictines,\navec leur maison ouverte à tous les exilés... ne soient, à leur tour, obligées de\nprendre la route des frontières.\n   La singulière époque !\n   A bientôt, cher Ami, priez pour moi et bien affectueusement à vous.\n                                                             J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                             Paris, 25 avril 1902.\n                      MON BIEN CHER AMI,\n\n   Merci, j'ai reçu le numéro de Durendal et le journal Le Drapeau. Mon avis\nest qu'il n'y a rien à répondre à ce factum imbécile d'un médecin, soi-disant\nspécialiste des névroses et qui se démène, dans un las de conférences à\nParis, pour se faire connaître.\n   Il serait trop heureux que l'on parlât de lui ! Et d'ailleurs il n'existe pas et\nne mérite nulle réplique. Songez donc combien cela donne un air vertueux\nde reprocher leurs vices aux autres! surtout quand cet autre était comme le\npauvre Verlaine, un catholique.\n"}, {"page_pdf": 658, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2926, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                           557\n\n\n   Je suis claustré, depuis quinze jours, avec la grippe et ne sais pas encore\nquand le médecin me délivrera mon exeat. C'est bien ennuyeux !\n   Surtout quand on a tant à faire !\n   Je pensais voir à Paris Le Cardonel dont le volume de vers a paru, mais\nje présume qu'il sera resté à Valence, car je suis sans nouvelles de lui : je\npense que vous aurez reçu son livre.\n   Le Père Bésse vient d'arriver à Paris ; il est venu dîner hier. L'on ne\npourra donc jamais dire ces deux choses de vous !\n   Bien affectueusement à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n  Pour l'envoi du livre dont vous parlez, il faut que je voie l'éditeur. J'irai,\naussitôt sur pattes.\n\n                                                             Paris, 24 juin 1902.\n                   MON BIEN CHER AMI,\n\n\n   Le fait est que, malgré tous les essais de réaction, je suis tombé dans un\ndécouragement infini dont je commence à sortir. Je crois que la transition\nentre Ligugé et Paris n'a pas assez existé et que l'horreur d'un logis sombre\net humide m'a vaincu. J'avais accepté un peu cela comme pénitence, mais\ntout s'est abattu sur moi, à la suite. Maladie d'une bonne, un mois au lit,\nmaladie à mon tour. Et des histoires invraisemblables dans cet appartement\nouvert à tout le monde, hommes et femmes, sûrs de me trouver aux offices et\nde me joindre dans la maison. Enfin, autant la vie d'un monastère régulier\nest douce, autant celle d'un cloître ou, en dehors de la clôture, c'est un per­\npétuel mélange de nonnes et de moines de passage, est insupportable.\n   Enfin, le médecin m'ayant formellement ordonné de ne pas passer un\nsecond hiver dans cette maison, j'ai loué à deux pas — ce qui me permettra\nde suivre tout de même mes Offices — un logement clair et gai. J'espère y\nemménager en août. Quel aria et quelles dépenses ! Mais, je le sens moi-\nmême, je retomberais dans le découragement si je restais dans cette mélan­\ncolique maison.\n   Mon départ chagrine tout le monde, mais qu'y faire?\n   Voilà, mon cher Ami, la vérité. Je ne crois pas avoir souffert moralement\nd'une façon aussi violente que dans ce cloître. Il est très certain que le diable\nm'a suscité de désolantes histoires, à plaisir, mais, au fond, si l'on y songe,\nc'est assez juste. Je vis dans une maison réparatrice, il est équitable que j'en\naie ma part. J'ai écoppé tout comme les bonnes religieuses.\n   Enfin, laissons cela. J'espère qu'avec un peu de soleil, dans un logement\néclairé, je serai moins sujet à ces attaques de spleen. Décidément les\ncachots noirs ne seraient pas mon affaire.\n   Pour le journal parisien dont vous m'avez parlé, il n'y a rien à y faiie.\nL'élément normalien y domine et je n'essaye même pas d'y rentrer. Tant\nqu'il y aura là toute cette bande de politiquailleurs sortis de la Normale —\nc'est l'échec à l'art.\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2952, "texte": "558                              DURENDAL\n\n\n   Je viens de recevoir une lettre du pauvre Berthet m'annonçant la mort de\nson père qui est mort si chrétiennement, si bien que c'est tout de même un\npeu de consolation.\n   Je suis toujours dans L'Oblat. Encore que je n'y éprouve guère de satisfac­\ntion, il avance quand même — et c'est ce travail qui m'a empêché dans les\nlongues journées de trop me désoler. Le livre menace d'être long. Je ne\nsais, à dire vrai, quand j'en sortirai.\n   Que Dieu vous donne bonne santé, mon bien cher Ami, priez pour moi\nqui en ai, vous le voyez, fort besoin, et bien affectueusement à vous en\nNotre-Seigneur.\n                                                             J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                         Paris, 12 août 1902. 60, rue de Babylone.\n\n                     MON CHER AMI,\n\n   Je vous écris d'un logis, clair, ensoleillé et charmant où je me sens revivre.\nJ'ai du jour et je suis enfin au sec. A deux pas des Bénédictines, j'ai repris\nma vie d'Offices, comme par le passé et tout serait parfait si une indiscrétion\nimbécile de X..., que la politique rend fou, n'avait mis le feu aux poudres de\nla presse.\n   L'affaire de l'huissier qui occupe tous les journaux de Paris est, en un sens,\nexact. Les Bénédictines condamnées à payer au fisc 150,000 francs ont\nperdu leur procès et, mises en demeure de payer une première annuité, n'ont\npu le faire. L'huissier est venu et comme la pauvre Mère ne voulait pas le\nlaisser entrer, seul, dans la clôture, avec ses hommes, elle m'avait demandé\nde l'assister. Je lui ai naturellement, avec autorisation de l'archevêché ayant\nlevé pour moi la clôture, ce jour-là, rendu ce service. Et voilà tout. Toutes\nles broderies ajoutées n'ont rien à voir.\n   X..., mon voisin, chez qui je dînais, a su l'histoire que je lui avais mis au\npoint, et au lieu de la garder pour lui, il l'a racontée à un rédacteur du\nTemps, et cela, juste au moment où je déménageais ! Vous pensez si les suppo­\nsitions malveillantes se sont donné cours. Pour ce que l'on dit sur moi, je\nm'en fiche, mais je suis très peiné pour mes braves Bénédictines, qui sont\nennuyées de cette affaire qui appelle l'attention du Gouvernement sur elles\n et ne peut que leur nuire.\n    Le diable s'en mêle, comme vous voyez. Au reste, il me joue des tours\nextraordinaires, qui tourneront, j'espère, à sa confusion. Imaginez que cinq\njours avant mon déménagement, j'ai dû partir à Marseille, appelé par des\nlettres suppliantes chez des inconnus, sur lesquels j'avais du reste eu des\nréférences excellentes.\n   Je suis tombé dans une malheureuse famille dont la jeune fille était sous\nla coupe d'un étonnant sorcier, un vieillard de 88 ans, thaumaturge, habitant\ndans une sorte de désert dans la banlieue de Marseille et entouré d'auberges\npour permettre aux gens qui vont se faire guérir, de passer la nuit, tant la\nfoule qui se presse auprès de ce vieillard, passant pour un saint, est grande.\n"}, {"page_pdf": 660, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3041, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D ' A P R È S SA CORRESPONDANCE                   55o,\n\n\n   Le dit vieillard m'avait fait demander et devait me remettre certains\npapiers.\n   La jeune fille attribuait la guérison d'un envoûtement qu'elle avait eue, à\nce saint et le révérait. Les procédés dont il usait ne pouvaient me laisser\naucun doute. C'était la pure magie noire. Le matin même de l'entrevue,\nj'allais à Notre-Dame de la Garde où je communiai et je partis avec la jeune\nfille et sa famille en voiture.\n   Arrivé là, le sorcier me regarde et cria : non! non! — et je n'en pus tirer\ndavantage — mais, du coup, les fils par lesquels il tenait la jeune fille\ncassèrent; elle finit par m'écouter et j'espère la voir se reconfesser et\ncommunier.\n    Le plus bizarre de l'histoire, c'est qu'il empêchait depuis cinq ans cette\njeune fille, qui est dans une belle position et dont le père occupe une\nsituation officielle à Marseille, de se marier, parce que, disait-il, je devais\nl'épouser! ! ! La folie de tout cela!\n    Et je ne peux vous raconter l'aventure que grosso modo!\n    Je me suis remis au travail et je suis sorti de mon découragement, de mon\naccdia, en changeant de logis; jamais je n'aurais cru qu'habiter dans une cave\npouvait influer autant sur le moral.\n    J'ai des nouvelles très affligeantes de mon pauvre X... Il n'est pas replacé\n et l'oisiveté est mauvaise pour lui. Je ne sais vraiment ce qu'il va devenir. Il\n ne m'écrit plus et c'est par une vieille amie commune, l'abbesse de Fiancey,\n que j'ai des' nouvelles de lui et la dernière lettre de la Mère était pleine\n d'appréhension et de tristesse. Il a grand besoin de prières.\n    A bientôt, cher Ami, ne m'oubliez pas non plus dans les vôtres et bien\n affectueusement à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                        Paris, 14 novembre 1902,\n                   MON CHER AMI,\n\n   Si je ne vous ai pas répondu, c'est que je suis accablé de travail, harcelé\npar Stock, qui voudrait paraître en février. L'Oblat touche à sa fin, mais il y\na des recopiages, un tas de choses qui vont me prendre encore des mois.\n   Je suis avec cela la proie des visites. Oh! mon pauvre Ligugé! Oui, c'est\nentendu, je vous donnerai pour Durendal un chapitre.\n   Vous me parlez des Sœurs Vatard et de cette série. Je vous avoue que je\nn'ai plus d'opinion là-dessus. Ça ne m'intéresse plus. C'est si loin! si loin!\nEt ça ne me rappelle que de tristes souvenirs.\n   Je suis toujours content de mon logis de la rue de Babylone. J'y ai chaud\net j'y vois clair au moins. J'ai travaillé le double par jour, ici, qu'à la rue\nMonsieur, où j'étais tombé dans le découragement. Il y a longtemps que l'Oblat\nserait fini si je n'avais passé par cette épreuve nécessaire, sans doute.\n   Je suis allé, avec l'abbé Mugnier, en coup de vent, à Bruges, pour assister\nà la mystification des Primitifs. Les beaux, on les connaissait, et les autres\nsont, en grande partie, des faux envoyés là pour les faire authentiquer.\n"}, {"page_pdf": 661, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1020, "texte": "560                                     DURENDAL\n\n\n   L e u r fausseté n e fait aucun doute pour m o i .\n   On se paie notre tête ! à mon avis.              »\n   R i e n de n o u v e a u . J e vois toujours les Bénédictins de passage à P a r i s . L e\nP . Besse y est, pour l'hiver, je pense. L e s Ordres, entre nous, étaient tombés\nen F r a n c e , d a n s u n tel élat de décadence, que je crois que le Seigneur se\nservira de cette persécution p o u r les réformer, et alors Il fera des Ordres\nnouveaux mieux appropriés aux besoins de notre temps, je l'espère, du\nmoins.\n   Bien affectueusement à vous, m o n cher a m i , en N . - S .\n\n\n                                                                            J.-K. HUYSMANS.\n\n\n  (A continuer.)                                                       HENRY    MOELLER.\n\n\n\n\n                           R e p r o d u c t i o n i n t e r d i t e (1).\n\n\n\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de cet article et des lettres de\nJ.-K. Huysmans qu'il renferme\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-015", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 561, "page_fin": 574, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LA LITTÉRATURE Le meilleur amour", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 664, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2611, "texte": "LES           LIVRES\n\n\nLA LITTÉRATURE :\nL e m e i l l e u r a m o u r , par Louis DELZONS. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n    On est communément le prisonnier de son succès et dès que l'on a adopté\nun genre, une « manière », il est entendu que l'on s'y calfeutre et cadenasse;\nle public et son truchement naturel, la critique, en ont décidé ainsi; s'insur­\nger contre eux serait périlleux, d'autant que cette séparation des aptitudes\ns'accorde avec l'indolence des lecteurs; tout de suite, ils veulent savoir où\nils entrent et, partis pour la plaine, il ne leur agrée pas qu'on les dirige sur la\nmer ou la montagne ; en tout pays, et principalement en France, l'écrivain\nest condamné à se répéter, à ruminer sa propre substance, faute de quoi la\nfaveur se détournerait de lui et s'abandonnerait à un sillage plus moelleux.\n    M. Louis Delzons affirme le courage de secouer le joug, d'échapper à l'or­\nnière ; après deux volumes remarquables, L'Affaire Nell et Les Maseran, dont\nil fut parlé ici, où les mœurs judiciaires étaient scrutées sans indulgence,\n M. Louis Delzons bifurque, se renouvelle, laisse avocats, magistrats, toques\net robes, dossiers et conclusions, chicane et procédure, expose un drame\nhumain, orienté parfois vers le mélodrame, ce qui ne comporte aucune dépré­\nciation : les mouvements de l'humanité, aspirations, postulations, sursauts,\nressauts, résignations et fureurs, dégoûts et désirs, emportements et larmes,\nc'est du mélodrame, c'est du drame, c'est des « faits-divers », mais les « faits-\ndivers » nous enregistrent, nous démasquent, nous désignent à nous-mêmes,\net cela s'avère dans Le Meilleur amour.\n    M. Bideau, la trentaine dépassée à peine, est à la veille de convoler en\njustes noces; un brillant exercice de la chirurgie l'a hissé au pinacle et la\njeune fille qu'on lui destine est, de tout point, accomplie; mais il a eu, d'une\n maîtresse oubliée, une enfant que brusquement il retrouve; de la mère il n'a\n guère plus souci ou mémoire ; l'enfant lui est restée ancrée aux fibres secrètes ;\n il là guette, s'en rapproche, la joint, lui parle, la cajole, la comble de cadeaux\n et de caresses; Françoise, la mère de Nine, a été recueillie, en toute loyauté\n chaste, par Méruel, camarade de Bideau; c'est ainsi que ce dernier pourra\n choyer Nine à son gré. Puis, pour l'avoir à lui seul, il l'enlève, comme à\n l'Ambigu ; d'où, incidents, coup de revolver, péripéties ; Françoise épousera\n Méruel et Bideau se dévouera, après neuf ans d'indifférence, à l'éducation de\n sa fille.\n    Je semble vouloir rapetisser aux dimensions de l'anecdote les 322 pages\n"}, {"page_pdf": 665, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3352, "texte": "562                               DURENDAL\n\n\n du volume de M. Louis Delzons; rien n'est plus éloigné de mon dessein; je\n montre uniment combien l'affabulation, combien l'argument en est simple;\n seulement, cette simplicité est en acier trempé et d'innombrables ornements\nen fleurissent la solide armature. Lisez ceci, par exemple :\n    « La lettre qu'il attendait de Méruel arriva enfin. Elle était brève : « Voici\n » les conditions de Françoise. Tu verras Nine, en sa présence, le dimanche,\n » pendant une heure, chez moi. Je regrette vivement de n'avoir pu obtenir\n » davantage. Mais j'ai eu déjà beaucoup de peine... Donc, à dimanche, entre\n » deux et trois. »\n   » Bideau répéta : « Dimanche, dimanche. » Il n'avait aperçu que cela; tout\nle reste ne comptait pas, disparaissait. De même, dans son âme, toute la\ncolère, toute l'amertume, toute la violence disparurent, emportées par un grand\nflot d'émotion tendre qui coulait en lui, qu'il écouta couler. Il était assis dans\nson cabinet, sur le divan de cuir qui faisait face à la cheminée : la lettre dans\nses mains, il sentait tout son être s'ouvrir à une joie puissante et subtile, qui\nroulait souverainement, qui allait aussi, comme une eau, par infiltrations\ninsensibles, rafraîchir en lui les recoins les plus desséchés. Cette joie le fai­\nsait vivre tout entier. Il se retrouvait soudain avec la complète allégresse qu'il\nne connaissait plus depuis ses malheurs; et sa jeunesse, sa santé, ses succès\nbrillaient, palpitaient, tels que les herbes de la prairie étincelant au premier\nrayon de soleil qui suit l'orage. »\n   Mais, chez M. Louis Delzons, les « morceaux à extraire » ne sont pas fré­\nquents; ses œuvres valent par la logique de la marche, le serré de la forme,\nla solidité de la texture ; et, parce qu'il a su demeurer égal à soi-même, sinon\nsupérieur, en se renouvelant, en changeant de sol et d'atmosphère, M. Louis\nDelzons mérite les hommages qui saluent la maîtrise.\n                                                            FRANZ MAHUTTE.\n\nLa vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains,\n   par MM. ALPHONSE SÉCHÉ et JULES BERTAUX : Honoré de Balzac, Diderot.\n   Deux vol. ill. — (Paris, Louis Michaux.)\n   Est-ce un hasard qui fait apparaître à la fois, sur les volumes de l'attrayante\ncollection entreprise par MM. Séché et Bertaux, les noms de Balzac et de\nDiderot, de ces deux enfanteurs prodigieux d'idées ou de réalités. Car. si la\nmode était encore aux parallèles, on pourrait en instituer un entre ces deux\ntètes effervescentes, l'une inépuisable de systèmes ; l'autre, de vivantes imagi­\nnations, et chercher à discerner lequel d'entre eux a agi le plus profondément\nsur son temps et sur la postérité. I1 est vrai que Diderot rêvait de refaire le\nmonde à la figure de son idéal philosophique, alors que Balzac se contentait\nde le peindre. Il y avait de la chimère chez tous deux, mais tandis que\nDiderot n'hésitait pas à la faire passer dans son œuvre, Balzac ne la mettait\nque dans sa vie, dans les entreprises hardies qui devaient lui apporter la\nfortune et qui firent de lui le débiteur de créanciers sans cesse renouvelés.\n   Il y a de tout dans l'existence de ces immortels « hommes de lettres »,\nesclaves ravis d'une pensée toujours en ébullition, et dont la vie se passa pour\nles trois quarts devant leur table de travail, dans une solitude pleine de\n"}, {"page_pdf": 666, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3040, "texte": "                                 LES LIVRES                                  563\n\n\npensées et de rêves. Il y a du comique, du tragique, du sentimental; il y a\nles familles, hostiles à la vocation irrésistible de l'enfant au génie duquel,\nnaturellement, elles ne croient pas ; il y a le monde littéraire abondant en\nquerelles et en dénis de justice; autour de Diderot, il y a la société papil­\nlottante et les salons et toute la prodigieuse agitation d'esprit du temps ;\nautour de Balzac, les romantiques tout remplis de poésie sombre et de gaieté\npétulante. La fortune vint de Russie au philosophe; au romancier, l'amour,\ncelui-ci plus fragile que celle là... Mais si vous aimez à connaître les détails\ndes choses, la physionomie physique et morale de ces héros de lettres, lisez\nles excellents et curieux volumes de MM. Séché et Berlaux.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nF r a n c i s J a m m e s , p o è t e c h r é t i e n , par ALBERT DE BERSAUCOURT.\n  — (Paris, Henri Falque, édit.)\n  Ce sont des pages charmantes, parfumées des senteurs d'Orthez. Francis\nJammes nous a apporté un frisson inconnu, une sensibilité inédite et cela\nsans recherche, sans vanité littéraire. M. Albert de Bersaucourt trouve les\nmois, les images et le sentiment qui conviennent pour exalter l'œuvre litté­\nraire, et désormais chrétienne, de ce poète si simplement profond.\n\nVingt-quatre poèmes en prose pour honorer ma demeure\n  e t c h a n t e r m o n j a r d i n , par ALBERT DE BERSAUCOURT. — (Paris,\n   Henri Falque, édit.)\n   Après avoir rendu hommage aux poètes, M. Albert de Bersaucourt honore\nle souvenir, l'émotion familiale, l'image de son enfance, les choses qui parti­\ncipèrent de sa vie. Il y a dans ces vingt-quatre poèmes une ferveur émouvante\net le lyrisme n'y étouffe jamais la voix discrète, les confidences d'une âme\ndemeurée très proche de ses sources. Ajoutons que tous les lettrés apprécie­\nront la langue harmonieuse et pure de ces chants votifs.\n\nLa Belgique moderne, terre d'expérience, par HENRI CHAR­\n   RIAUT. — (Paris, Ernest Flammarion, édit.)\n   Durendal signale surtout les œuvres de caractère purement littéraire ou\nartistique. Le livre de M. Henri Charriaut appartient plutôt à la sociologie,\nà l'économie, à la politique. Il est parfaitement écrit et pensé, il accuse une\ngrande indépendance d'idées et une loyauté irréprochable. Ceux qui ont eu\nle plaisir de rencontrer M. Henri Charriaut n'en attendaient pas moins de lui.\n   Camille Lemonnier nous a donné une Belgique pittoresque, M. Henri\nCharriaut avec moins d'éclat et plus de profondeur (avec d'autres visées\naussi) achève et couronne en quelque sorte ce qui fut écrit jusqu'aujourd'hui\nsur notre Belgique moderne. Il aura beaucoup de lecteurs.\n\nC o n t e s W a l l o n s . Simples histoires de Hesbaye, par DÉS.-JOS. DEBOUCK. —\n   (Bruxelles, Willems-Van den Borre.)\n   Malgré leur inexpérience, ces contes wallons sont pleins de qualités solides:\nfermeté dans la vision, pâte savoureuse, amour de la réalité mêlé à une\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3236, "texte": "56 4                               DURENDAL\n\n\nespèce de tendresse craintive pour le frisson immatériel — le divin frisson —\ndes choses. De tout cela, sortira vraisemblablement un bel écrivain, franc du\ncollier et d'une honnêteté qui se fait chaque jour plus rare.\n   Mettons hors pair, dans ce livre, le Petit Vacher, une histoire douloureuse\net profondément sentie.\n                                                                       G. V.\n\nPUBLICATIONS D'ART\n .La V i e e t l ' œ u v r e d e T i t i e n , par M. GEORGES LAFENESTRE. Nou­\n   velle édition. — (Paris, Hachette.)\n   Dans sa physionomie, dans son art et dans sa longue et laborieuse car­\nrière, Titien donne une magnifique impression, l'impression d'une puissante\npersonnalité, admirablement équilibrée et servie par des dons merveilleux.\n   L'homme est un paysan, un montagnard, ferme, réfléchi, tenace,\néconome, un peu avare, inclinerait-on à penser, si on ne se rendait compte\nque, à défaut de ses incessantes suppliques à ses clients princiers, à Charles-\nQuint, notamment, pour obtenir la récompense de ses travaux, il n'aurait\njamais tiré d'eux que de vains titres honorifiques et des assignations sur des\ncaisses vides. Il est sympathique, en somme, dans son existence forte, fami­\nliale, simple, attachée aux êtres et aux choses de sa patrie d'origine, toute\nnourrie de noble et persévérant labeur. Car il ne faisait pas du prince de\nl'art; il ne s'éloigna que rarement, brièvement et avec répugnance de Venise\net de son cher village de Cadore; l'amitié de son compère l'Arétin, ce condot­\ntière des lettres, ne compromit jamais son caractère.\n   Le beau livre de M. Lafenestre nous fait spectateurs de cette vie égale et\nféconde. Il nous dit aussi l'art du maître; il nous l'analyse, il nous en marque\nles étapes, dont chacune signale, dans une évolution sans transition brusque\nqui est comme un épanouissement, un progrès dans un art qui semblait avoir\natteint déjà sa perfection.\n    Cet art, il n'est pas puissant dans la pensée comme celui de Vinci ou celui\n de Michel-Ange. Il est admirable surtout dans l'expression de la vie, d'une\n vie riche et abondante, toute fondée en réalité, comme celle dont les maîtres\nflamands ont rempli leurs œuvres, mais qui a de plus, en propre, les beautés\n supérieures de l'équilibre et de l'harmonie. L'énergie chez Titien ne dégé­\n nère jamais en violence, elle apparaît toujours enveloppée de grâce aisée.\nJamais, non plus, la recherche de l'effet n'éloigne le maître du terrain solide\n de son art. Ses ouvrages, que leur sujet soit religieux ou profane, cherchent\n leur inspiration dans la réalité. L'idéal de Titien, forme et couleur, est là tout\n entier : la matière merveilleuse de chefs-d'œuvre sans nombre, qui ne vieillis­\n sent pas, dont les significations ne s'obscurcissent pas comme celles de tant\n d'oeuvres célèbres, conçues sous l'empire d'un idéal qui a péri, parce que le\n grand peintre vénitien ne tâchait pas d'embellirla vie qu'il avait sousles yeux,\n ne s'efforçait pas à l'héroïser ou à la faire plastronner, mais bien à tirer d'elle\n les éléments de beauté expressifs et colorés qui lui sont propres et naturels.\n  On sait que le maître n'alla a Rome qu'en 1575 alors qu'il avait 68 ans: « S'il\n"}, {"page_pdf": 668, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3263, "texte": "                                 LES LIVRES                                  565\n\nétait venu plus tôt à Rome, se demande M. Lafenestre, l'étude des chefs-\nd'œuvre antiques, des peintures de Raphaël ou de Michel-Ange aurait-elle\nmodifié la direction de son génie pour le compléter plus heureusement? »\nEt, avec la sensibilité profonde de l'art qui donne tant de prix à ses ouvrages,\nl'éminent historien répond : « On peut hésiter à le croire. En s'efforçant\nd'acquérir une précision de dessin plus constante et de se mettre au niveau\nde ces grands penseurs par la gravité des conceptions et par la tenue savante\nde l'exécution, peut-être eût-il perdu ou du moins altéré l'enthousiasme\nsimple et chaleureux pour la couleur et pour le charme des réalités vivantes\nqui firent de lui l'interprète le plus naturel de la figure humaine habillée ou\nnue, et le portraitiste le plus varié et le plus vrai, parce qu'il fut de tous le\nplus exempt de système et de parti pris. »\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\n    L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (15 avril). — M. Kronig achève le\ntravail très étudié qu'il a consacré à Thomas Hendrickzs De Keyzer, un des\nbons maîtres hollandais secondaires du XVIIe siècle. M. Walter van Dieden­\nhoven parle de certaines œuvres décoratives allégoriques de J. Mendès da Costa,\nM. Ellens, de la Joaillerie d'Anna Wyers. Chroniques d'art; nombreuses illus­\ntrations.\n   (15 mai). M. Aty Brunt consacre une étude à l'art sympathique d'un jeune\nmaître hollandais, Etienne Bosch; M. Fr. Landré parle de l'architecte H.- P.\nBerlage et de ses intéressantes tentatives pour créer des œuvres d'un style\noriginal. Illustration abondante.\n\nLes Arts anciens de Flandre (fascicule 3).\n   Livraison particulièrement intéressante de ce luxueux périodique.\nM. H . Durand-Gréville étudie le Triptyque de la Sainte-Croix, qui se\ntrouve à Grenade, la réplique ou la copie de cette belle œuvre conservée\nau Collège du Patriarche, à Valence, la compare avec quatre panneaux de la\nVie de la Vierge, appartenant au Musée du Prado, à Madrid (un de ces pan­\nneaux représentant la Visitation offre une mise en scène exactement sem­\nblable à celle d'œuvres consacrées au même sujet que l'on rencontre à la\nGalerie de Turin et à Lutschena, et qui sont généralement attribuées à Van\nder Weyden), avec la Mise au tombeau, placée sous le nom de Thierry Bouts\nà la National Gallery et, enfin, avec l'admirable Mise au tombeau, de Bruxelles,\ncette dernière dévolue à Petrus Cristus, en attendant que le plus savant et le\nplus enthousiaste de nos historiens d'art la fasse passer à Thierry Bouts I I . . .\nLe travail approfondi de M. Durand-Gréville permet, en tout cas, de conclure\navec lui que ce groupe de peintures est l'ouvrage du même artiste. —\nM. Lafond consacre quelques pages attachantes aux beaux cartons de tapis­\nserie dans lesquels Rubens a illustré l'Histoire d'Achille.— M. Tulpinck signale\net analyse avec son érudition habituelle deux volets ornés de portraits de la\ncollection de M. Declercq-Gilliodts,à Bruges, portraits où la tradition voulait\nreconnaître des Pourbus et dont les modèles portent, particularité curieuse,\ndes bagues ornées de sigles. Ce numéro, qui est illustré d'excellentes repro-\n"}, {"page_pdf": 669, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3204, "texte": "566                                     DURENDAL\n\n\n\nductions de quelques-unes des œuvres citées, est complété par la suite des\nintéressantes études de M. Sander Pierron sur les Mostaert et de M. J. Gestoso\ny Perez sur les Principaux artistesflamandsqui travaillèrent à Séville du XVIe à la\nun du XVIIIe siècle.\n\n\nA l b u m h i s t o r i q u e de l a B e l g i q u e ,\n                                               par M M . VANDERLINDEN et\n  HENRI OBREEN. — I. Les Origines (IXe, Xe et XIe siècles). II. Principautés et\n   villes : I. Emancipation économique et politique (XIIe siècle). Deux fasci­\n   cules illustrés de vingt reproductions hors texte. — (Bruxelles, Librairie\n   nationale d'art et d'histoire, Van Oest et Cie.)\n   L'histoire est faite de l'étude des textes et de celle des monuments de\ntoute sorte, et ceux-ci, bien souvent, sont presque seuls à nous éclairer, à\nnous donner la compréhension à moitié intuitive du caractère et de la men­\ntalité des hommes qui ont subi les événements relatés par ceux-là. Les écrits\nquels qu'ils soient ne nous permettraient d'avoir qu'une conception vague\ndes grandes civilisations mortes, si l'Assyrie, l'Egypte, la Perse, l'Inde ne revi­\nvaient en même temps,' à nos yeux, dans les monuments et les oeuvres d'art\nqui se sont conservés ou ont été le prix des fouilles ardentes entreprises au\nsiècle dernier.\n   On conçoit, dès lors, l'extrême utilité de la nouvelle et excellente publica­\ntion de la librairie Van Oest. Son but s'explique de lui-même : faire l'histoire\nde notre pays par les monuments les plus caractéristiques de chacune des\nphases de la longue évolution par laquelle il a passé. Voici les origines, la\npériode impériale, puis la période encore chaotique où, dans la décadence de\nl'empire germanique, la féodalité s'organise en même temps que les grandes\ncommunes dont la puissance et la ténacité s'affirmeront si magnifiquement\naux siècles suivants. E n feuilletant l'album formé par MM. Vanderlinden et\n Obreen, qui ont fait précéder chacune de ses parties d'une brève et attrayante\n introduction, nous voyons passer sous nos yeux les plus notables des œuvres\nde ces temps reculés, constructions religieuses et civiles, enluminures de mis­\nsels, sculptures de bronze, d'ivoire ou de pierre, etc., que le temps a heureu­\n sement épargnées.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s a r t s d u t i s s u (Manuels d'histoire de l'art), par M. GASTON MIGEON.\n   Un vol. illustré. — (Paris, Laurens.)\n   Parmi les arts mineurs de la décoration, il n'en est point, sans doute, qui\nait créé plus d'œuvres que la tapisserie. Ses origines, comme celles de la bro­\nderie, sont orientales. Il n'est guère de contrée de l'Europe où elle n'ait été\npratiquée à une époque plus ou moins récente, mais c'est dans les parties\nseptentrionales, en Flandre, en Allemagne et en France que, pendant plu­\nsieurs siècles, elle a produit ses ouvrages les plus admirables. On sait ce que\nreprésentent auxXIVeetXVesiècles, dans l'histoire des tentures de haute et de\nbasse lisse, les noms de Paris, d'Arras, de Lyon, de Bruges, de Tournay,\nd'Audenarde; au XVe et au XVIe siècle, surtout, le nom de Bruxelles, qui\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3161, "texte": "                                 LES LIVRES                                 567\n\n\ncréa, alors, comme l'écrit M. Migeon, « une longue série de tentures qui\ncomptent parmi les plus parfaits chefs-d'œuvre de l'art textile ». Avec la fin\nduXVIesiècle, et la propagation des principes nouveaux de la Renaissance\nclassique, l'orientation des maîlres de la tapisserie se modifie; ils aspirent à\nsortir du domaine propre, strictement décoratif, de leur art, pour rivaliser\navec la peinture, pour s'efforcer de copier des compositions mal adaptées aux\nnécessités et aux possibilités du tissage.\n   Cependant, en France, François I er , Henri II et Henri IV, avec le con­\ncours d'artistes italiens, français ou flamands, et de maîtres tapissiers pour la\nplupart flamands, installent des ateliers à Fontainebleau ou au Louvre, ou bien\nencouragent et protègent l'organisation de manufactures comme celle des\nGobelins. C'est Louis XIV et Colbert qui donneront leur forme définitive aux\nmanufactures royales où, sous la direction de Le Brun, de Mignard, etc.,\navec la collaboration de nos compatriotes Van der Meulen et Genoels,\nd'Audran, des Coypel, d'Oudry, de Carie Vanloo, de Boucher, etc., se tisse­\nront tant de merveilleuses tentures pleines de pompe héroïque ou d'exquise\nélégance.\n   M. Migeon nous fait l'histoire rapide et cependant complète decet art somp­\ntueux et charmant, dont la décadence et l'abandon presque absolu a résulté\nprincipalement des progrès de la fabrication mécanique. Il nous dit ce qu'il a\nété en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en marquant le rôle\nimportant qu'ont assumé, dans sa diffusion en Europe, les maîtres et les arti­\nsans flamands. Et de fait, on les retrouve partout, sauf peut-être en Alle­\nmagne : en Italie, aux XVe et XVIe siècles, à Mantoue, à Venise, à Sienne, à\nFerrare, à Florence; en France, au XVIIe siècle, aux origines des Gobelins et\nde Beauvais ; en Angleterre, à la fondation de la fabrique de Mortlake ; en\nEspagne, auXVIIIesiècle, à celle des ateliers de Santo-Barbara.\n   La broderie et les dentelles font l'objet de parties non moins intéressantes\nde l'excellent ouvrage de M. Migeon, qui constitue ainsi un manuel com­\nplet, soigneusement documenté et illustré, de la matière que s'est proposée\nl'auteur.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n\nA n t h o l o g i e d'art (Sculpture, Peinture), par ALFRED LENOIR. Orient\n   Grèce, Rome. Moyen âge. Renaissance.XVIIeetXVIIIesiècles. Epoque con­\n  temporaire. — (Paris, Colin, éditeur.)\n   En publiant ce « recueil d'images » d'art, on s'est proposé un double but :\n   Offrir au public, dans un format. commode et à un prix modéré, un\nensemble d'œuvres belles et expressives en elles-mêmes;\n   Présenter en raccourci — par le choix et le groupement des œuvres — une\nvue d'ensemble de l'évolution de la sculpture et de la peinture au cours des\nsiècles.\n   Il ne s'agit donc pas ici de passer méthodiquement en revue les différentes\nécoles chez le6 différents peuples, et dans chaque école les principales œuvres\nde leurs principaux représentants. Il me s'agit pas, en un mot, d'un répertoire,\nmais d'un choix.\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2885, "texte": "568                              DURENDAL\n\n\n\n   L'idée qui a présidé à ce choix est simple :\n   Montrer les formes les plus caractéristiques et les plus expressives par\nlesquelles, aux différentes époques, s'est exprimé, s'est réalisé le sens de la\nbeauté plastique ;\n   Rendre sensible l'évolution de ces formes au cours des âges;\n   Faire saisir, en même temps que leur diversité, les filiations par lesquelles\nelles se rattachent les unes aux autres.\n   La difficulté était de restreindre ce choix aux dimensions d'un volume\nunique et maniable, accessible par son prix à un public très étendu; de ne\ndonner que ce qui est caractéristique et d'écarter résolument la préoccupation\nd'une énumération complète.\n   On espère y avoir réussi. Et c'est en quoi consiste la nouveauté et l'origi­\nnalité de ce recueil dont l'exécution matérielle, papier, format, impression,\ngravure, est de nature à satisfaire les plus difficiles.\n   L'ouvrage complet, un volume in-8° grand jésus (19e X 28e), comprend\n224 planches et est vendu, broché : 7 fr. 50.\n\n\nLA MUSIQUE :\n\nLlSZT, par JEAN CHANTAVOINE. — (Paris, Alcan. Collection : les Maîtres de\n   la Musique.)\n   M. Chantavoine, qui publia dans la collection Alcan une belle étude sur\nBeethoven, retrace en ce nouveau volume la physionomie si puissamment\noriginale et néanmoins assez mal connue de Franz Liszt.\n   La vie et l'œuvre de Liszt se répartissent en trois périodes dont la première\n(1811-1847), celle où le jeune virtuose parcourt triomphalement l'Europe, a\nson centre principal à Paris. C'est durant cet espace de temps qu'il écrit la\nmajeure partie de son œuvre de piano. La seconde période (1847-1861), celle\nde Weimar, plus significative et plus féconde, est marquée par la composi­\ntion des grandes œuvres symphoniques. La troisième (1861-1886) se passe\nsurtout à Rome et coïncide avec l'éclosion ou le parachèvement des œuvres\nreligieuses.\n   C'est avec une érudition sûre et avisée, une perspicacité analytique des\nplus pénétrantes que M. Chantavoine démêle les éléments et influences si\ncomplexes qui constituent la personnalité de Liszt, dont la virtuosité prodi­\ngieuse projetaun éblouissement sur le siècle, éblouissement fatal puisqu'il\ndevait masquer aux yeux des contemporains ses véritables et plus solides\ntitres de gloire. Nous ne pouvons souscrire sans réserves aux pages que l'au­\nteur consacre à l'examen de l'œuvre pianistique de Liszt. Nous reconnais­\nsons volontiers l'ampleur de souffle et la vigueur de conception de la sonate\nen si (1853), la vitalité étincelante de quelques Rhapsodies, le charme d'émo­\ntion contemplative et le pouvoir évocateur qui émanent de maintes pages\nencloses dans les Années de pèlerinage, mais si cette musique possède en général\nla couleur, la richesse de sonorité, une étonnante sève rythmique, si comme\nle dit justement M. Chantavoine, « elle a renouvelé la technique du clavier\n"}, {"page_pdf": 672, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3511, "texte": "                                 LES LIVRES                                569\n\net étendu les ressources du piano », elle occupe malgré tout un rang secon­\ndaire, reflet brillant d'une période d'art périmée, trop ingénieuse pour être\ngéniale, et où l'on ne découvre jamais ces caractères d'humanité profonde, de\nvérité esthétique immortelle et inaltérable qui éclatent dans l'œuvre léguée par\nla trinité souveraine des poêles du piano, Beethoven, Schumann, Chopin.\n    Dans le domaine de la musique orchestrale, Liszt est le créateur conscient\nd'une expression musicale nouvelle, le poème symphonique, appelé de nos\njours à un développement si considérable (Saint-Saëns, Strauss, César\nFranck et son école) et dont le but est de traduire musicalement un pro­\ngramme poétique préalablement déterminé. M. Chantavoine remarque avec\nsagacité que les origines de la musique à programme se trouvent clairement\nindiquées dans le Caprice de Bach sur le départ de son fils chéri et implicitement\ncontenues dans de nombreuses compositions de Beethoven. (L'Héroïque, la\nPastorale, la Sonate des Adieux, le quinzième et le seizième quatuor.) Ainsi\nles poèmes symphoniques de Liszt continuent la tradition classique en la\nrénovant. Dans les œuvres magnifiques de la période de Weimar, l'esthétique\nde Liszt se rattache par des liens étroits à la conception beethovénienne.\nComme la sonate en ut mineur, comme le trio Muss es sein, les poèmes sympho­\nniques, la messe de Gran se résument dans la dualité, le contraste et le\ncombat de deux principes opposés. La forme de la grande variation si chère à\nBeethoven et qui se manifeste en ses dernières sonates avec tant d'éloquence se\nretrouve aussi dans Liszt. (Le Tasse, Orphée, les Préludes, les Idéals.) M. Chan­\ntavoine arrive de la sorte à cette conclusion que les poèmes symphoniques de\nLiszt ont un caractère bien plus lyrique que descriptif, ce en quoi ils se dif­\nférencient de Berlioz, les thèmes constitutifs restant d'ailleurs chez ce dernier\nà l'état de motifs typiques, d'idées fixes, sans se fusionner et se développer\nlibrement dans l'ordonnance générale du poème.\n    Après avoir signalé dans la sonate en si le premier jalon posé de la forme\ncyclique, M. Chantavoine aborde l'examen des deux symphonies, l'une\ninspirée de Dante, l'autre de Gœthe. Si la Dante-Symphonie ne se distingue que\npar une somptuosité pittoresque et décorative, l'ampleur de l'épopée dan­\ntesque ne se prêtant guère à une synthèse d'idées ou de caractères, la Faust-\nSymphonie, nettement lyrique d'essence et d'inspiration, apparaît aussi plus\nprofonde et M. Chantavoine n'hésite pas à la ranger au nombre des chefs-\nd'œuvre de Liszt. Les trois parties qui forment l'imposant triptyque (Faust,\nGretchen, Méphisto) évoquent avec un relief saisissant les figures centrales du\npoème de Goethe, chacune exprimant de façon admirable la psychologie du\npersohnage dont elle porte le nom.\n    Enfin dans la période de musique religieuse (1861-1886), l'auteur explique\nl'orientation progressive de Liszt vers cette idéalité mystique où le portaient\nirrésistiblement les foncières tendances de son génie. Si les Psaumes sont\nencore empreints de lyrisme, si la Messe de Gran est surtout belle par sa\nrichesse symphonique, si la Légende de sainte Elisabeth avec des moments de\n pathétique intense demeure principalement œuvre théâtrale ou de concert,\n c'est seulement dans le Christus, œuvre entièrement « détachée du siècle »\n que planent les significations immalérialisées et purement mystiques.\n"}, {"page_pdf": 673, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3311, "texte": "570                              DURENDAL\n\n\n   Dans une conclusion magistrale, M. Chantavoine détermine les diverses\ninfluences musicales, littéraires, plastiques, qui se manifestent dans l'œuvre\nde Liszt. Il explique ensuite l'action très considérable exercée par Liszt sur\nses contemporains d'abord, comme pianiste, comme professeur, comme ini­\ntiateur d'art, sur la postérité ensuite par son œuvre qui instaure définitive­\nment le principe de la musique à programme et contient en outre deux\nsources précieuses de renouvellement, le leit motiv avant Wagner, la forme\ncyclique avant Franck. Liszt possédait un don d'intuition admirable pour\nreconnaître et produire au grand jour les talents ignorés. Il montra aussi un\ndévouement et une générosité inlassables, dont sa sollicitude envers Wagner\nfut le plus illustre exemple, pour les soutenir et les encourager. Son âme\nétait trop haut placée pour connaître la jalousie, faiblesse si fréquente chez\nles artistes. Bref, comme le dit excellemment M. Chantavoine, si Liszt ne\nfut pas le plus grand musicien du siècle, il en fut la plus grande autorité\nmusicale.\n                                                                   G. DE G.\n\nL a M u s i q u e d e s T r o u b a d o u r s , par JEAN BECK. - (Paris, Laurens.\n   Collection des Musiciens célèbres.)\n   Nous avons analysé ici même le savant ouvrage consacré au même sujet\npar M. Pierre Aubry, dans la collection Chantavoine. Nous pouvons d'au­\ntant mieux renvoyer le lecteur à notre précédent article que MM. Aubry et\nBeck, à part quelques nuances, représentent la même école en ce qui con­\ncerne la lecture musicale de ces plus anciens spécimens de la lyrique fran­\nçaise. Cette école, comme nous l'avons expliqué, se résume à soumettre la\nnotation des troubadours et des trouvères à la doctrine franconienne des\nmodi rythmiques, dominée par le principe de la ternarité absolue. Elle est en\ncontradiction avec le principe de la « carrure » posé par le savant allemand\nHugo Riemann, lequel, s'il admet que certaines pièces ont pu être conçues\nsous le régime de la ternarité, lit en général toutes les mélodies des trouba­\ndours et des trouvères d'après un schéma rythmique entièrement basé sur la\nnorme poétique d'un octosyllabe trochaïque ou iambique, les vers plus courts\nétant allongés par dédoublement, les vers plus longs sectionnés au moyen\nd'une césure. Cette manière de voir a été vivement combattue par M. P . Aubry\ndans sa brochure La Rythmique des Trouvères; M. Riemann néanmoins s'y tient\net vient d'affirmer de nouveau ses idées, au moyen d'une argumentation fort\nhabile, dans les Sammnelbände de la Société internationale de Musique (Leipzig,\nvol. XI, liv. IV, septembre 1910). Nous n'interviendrons pas dans ce débat\nd'une nature éminemment spéciale, sauf à constater l'opposition des points de\nvue, MM. Aubry et Beck envisageant la chose du côté purement musical,\nM. Riemann du côté de la prosodie, ce dernier arrivant par là, il faut bien le\ndire, à des résultats fort séduisants : la question est de savoir jusqu'à quel\npoint son système (construction absolument personnelle et arbitraire) est\nd'accord avec les principes mis en œuvre par les mystérieux poètes lyriques\nprovençaux et français du moyen âge.\n   Ceci dit, voici comment M. Beck a disposé la matière de son livre, lequel\n"}, {"page_pdf": 674, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3335, "texte": "                                    LES LIVRES                                       571\n\n\noffre nécessairement une grande ressemblance avec celui de M. Aubry. La\npremière partie est toute analytique et théorique. L'auteur part de la période\ndes neumes, dont il montre l'évolution vers la notation diastématique, puis\nla nota quadrata, en un tableau pareil à ceux publiés naguère par Haberl dans\nson Magister Choralis. Pour lui, les copies en notation carrée des œuvres des\npremiers troubadours parvenues jusqu'à nous ne sont pas les notations origi­\nnales, ces mélodies ayant dû être primitivement rédigées en neumes. Il pense\négalement que les poèmes médiévaux en langue profane non accompagnés\nde mélodies dans les manuscrits durent être composés de la sorte, sans\nmusique, donc simplement pour la lecture ou la récitation. Enfin, il imagine\nque certaines de ces mélodies eurent pour origine des séquences de l'Alleluia.\n(Rappelons à ce sujet qu'Ambros, le savant mais imaginatif historien de la\nmusique, voyait également dans ces séquences, pratiquées en premier lieu\ndans des monastères suisses, l'origine d'antiques ranz des vaches tyro­\nliens (1).) Suit l'exposé de la doctrine de la lecture modale rappelée plus haut,\nM. Beck posant en principe que telle mélodie, rédigée dans une notation non\nmesurée, portait déjà en elle son rythme latent et doit être lue en conformité\navec les copies ultérieures, mesurées, de la même mélodie. L'exposé de la\nthéorie franconienne n'est pas ici des plus claire, bien que nous y trouvions\nd'intéressantes remarques comme celle-ci, que le rythme du deuxième modus\nune brève suivie d'une longue valant deux brèves), où l'accent tombant\nsur la première note (tonique) est contrebalancé par la longueur des\ndeuxième et troisième temps (l'atone), correspond excellemment au « mouve­\nment sans saillie » du vers français, tandis que les trochées si accentuées du\npremier modus s'apparient particulièrement bien au rythme puissant des\nlangues germaniques. M. Beck remarque aussi que ce sont les accrocs,\nles dérogations exceptionnellement apportées à la théorie rigide des modes qui,\ngénéralisés peu à peu, ont engendré finalement la liberté rythmique : théorie\ndiscutable, car elle ne tient pas compte de la diversité extrême que doit\napporter dans la musique la pratique grandissante de la polyphonie. En ce\nqui concerne la tonalité si souvent vague et troublante des monodies des\ntrouvères, M. Beck estime qu'on ne peut pas attribuer aux finales non-con­\nformes une fonction tonale, ces notes ménageant simplement la transition au\ncouplet suivant. Mais alors, la finale ultime était-elle supposée connue,\nlatente dans le contexte mélodique?\n    La seconde partie du livre est consacrée à la pratique musicale des trouba­\ndours et des trouvères. M. Becq parcourt les différents genres lyriques, tout\nen faisant remarquer avec raison qu'au point de vue musical ces divisions\nn'offrent pas de résultats satisfaisants, une même mélodie se retrouvant par­\n fois dans des compositions de genres différents. Il décrit les chansons\n d'amour ou canso, le sirventois (chanson politique ou morale), la chanson de\n croisade, l'ennui [enueg), la plainte (plank), la tenso ou jeu-parti, l'aube (alba),\n\n\n\n  (1) L'idée, appuyée d'une argumentation très frappante, n'est pas aussi paradoxale qu'elle\nle paraît.\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3015, "texte": "572                               DURENDAL\n\n\nla chanson d'histoire ou de toile, la romance, la pastourelle et la musique de\ndanse, les motets ou compositions polyphoniques (l'auteur ne nous dit pas\nquelle est son opinion dans la question controversée de l'emploi des instru­\nments dans l'exécution du tenor, trame mélodique du motet). L'ouvrage,\nabondamment illustré de reproductions d'anciens manuscrits montrant des\ncopies musicales, des figurines de trouvères, d'instrumentistes et de jon­\ngleurs, se termine par un index bibliographique et un utile répertoire des\ndéfinitions.\n                                                                      E. C.\n\nV i n g t N o ë l s a n c i e n s , harmonisés par ERNEST CLOSSON. — (Bruxelles,\n   Havermans.)\n   Notre collaborateur Ernest Closson, que les lecteurs de Durendal ont eu\nplus d'une fois l'occasion d'apprécier comme érudit et comme critique, vient\nde publier un recueil de Noëls anciens puisés dans le folklore français et dont\nil a harmonisé les accompagnements. Ces Noëls, tous attachants par l'allure\nnaïvement primesautière du texte poétique, par la douceur simple et insi­\nnuante de leur contour mélodique, découlent d'inspirations diverses et celte\nvariété d'accent n'est pas un des moindres charmes du recueil.\n   Les uns immatérialisés dans des tonalités mineures (le deuxième, le hui­\ntième, le dix-septième, le dix-neuvième) ou empreints de gravité contempla­\ntive (le quatrième) prennent leur essor dans une atmosphère de tendresse\nrecueillie à laquelle viennent s'opposer la grâce souriante de quelques autres\n(le premier, le dixième, le seizième), l'accent énergique et l'allégresse enso­\nleillée qui caractérisent le troisième, le septième, le douzième, le vingtième.\nLa disposition du livre est donc réalisée avec un goût et un art parfait. Mais\nle grand mérite du travail de M. Closson réside dans l'ingénieuse finesse de\nses harmonisations qui s'adaptent à merveille à l'esprit, à l'inspiration parti­\nculière de chacun de ces Noëls et qui, poétisant leur ligne mélodique, en\nrelèvent singulièrement la saveur. Tous les artistes qu'intéresse l'efflorescence\nd'une des plus gracieuses et pénétrantes manifestations de la chanson popu­\nlaire, le Noël, voudront lire le recueil de M. Closson.\n                                                                     G. DE G.\n\nPHILOSOPHIE :\nS a i n t T h o m a s d ' A q u i n , par A.-D. SERTILLANGES; 2 vol. — (Paris,\n    Alcan.)\n   Si saint Thomas mérita à l'égard d'Aristote d'être appelé 1' « Expositor »\net le « Commentator » par excellence, il semble que M. A.-D. Sertillanges\npuisse être appelé à bon droit « l'Interpretator » à l'égard de saint Thomas.\n   Lui non plus il n'aborde son sujet et son modèle en simple historien.\nD'une main experte et respectueuse il le débroussaille des végétations dont\nles siècles l'ont recouvert; il le dégage de ses contingences; il le prend au\ntemps pour le laisser à l'éternité, et c'eât vraiment auprès de 1' « Ange de\nl'Ecole » qu'il nous introduit.\n"}, {"page_pdf": 676, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2985, "texte": "                                 LES   LIVRES                              573\n\n   C'est dire que M. Sertillanges ne s'attarde guère aux parties périmées du\nthomisme. Il s'est attaché et il a réussi à en montrer les éléments essentiels\net indestructibles qui, sous une forme ou sous une autre, réapparaissent\ntoujours dans toute philosophie qui prétend systématiser la vie effective et\nen rendre compte, autant que le mystère des choses le permet.\n   On ne s'étonnera donc pas que ce soit à la métaphysique qu'il ait fait la\nplus large part. C'est par l'être, ses divisions et ses prédicaments qu'il entre\nen matière, pour remonter à sa source transcendante, et, passant par l'étude\ndes relations de la source aux choses, descendre aux principes de la nature\nen qui l'être prend sa réalité mobile pour s'épanouir dans l'homme en syn­\nthèse du mobile et de l'immobile.\n   Ce n'est pas le lieu d'exposer, ne fût-ce que sommairement, les thèses, ni\nl'interprétation en lesquelles nous conduit M. A.-D. Sertillanges. Les\nrevues spéciales en rendront compte pour ceux qu'intéresse le point de vue\nphilosophique. Pour nous, il nous faut admirer la maîtrise qui a su rendre\nabordable un sujet aussi difficile; l'esprit d'indépendance qui se prête\nà chacun et qui ne se donne qu'à la vérité dès qu'il croit la reconnaître; enfin\net surtout l'âme de charité qui, sans rien déformer, sans rien compromettre,\ndonne à M. Sertillanges de tenir toutes larges ouvertes les avenues que ne\nfermait pas du reste le grand Docteur, et par où toutes les bonnes volontés,\ntoutes les intelligences pourraient aisément trouver passage. Le thomisme\naurait-il pu prétendre à être une philosophie catholique s'il en était\nautrement?\n   Le style de M. Sertillanges pareil en cela à celui de M. Bergson, et la\nrencontre est curieuse, n'a rien de scolastique, rien du manuel, rien du pro­\nfesseur. Il est d'un homme, et qui vit. La langue parle de l'abondance du\ncœur, et si la philosophie est autre chose qu'un schéma abstrait, c'est ici le\nmodèle même du style philosophique.\n   Sommes-nous, peut-être, comme le dit l'auteur, en terminant son beau livre\nque nous nous permettons de recommander à tout lecteur cultivé, sommes-\nnous à la veille d'un grand siècle de philosophie? On peut l'espérer; on peut\nle croire — mais ce dont on peut être assuré c'est qu'un tel livre marque au\nthomisme sa place dans un tel siècle.\n\n\nHISTOIRE :\nSouvenirs de la comtesse Golovine, née princesse Galit­\n  Z i n e , avec une introduction et des notes par R. WALISZEWSKI. — (Paris,\n  Plon.)\n  Barbe-Nicolaieona Galitzine naquit en 1766 et mourut en 1821. Elevée à\nla campagne, puis à Saint-Pétersbourg, elle devint, à 17 ans, demoiselle\nd'honneur de Catherine II et épousa, en 1786, le comte Golovine, type\naccompli du grand seigneur russe de l'époque, indolent, sybarite et fort\ndésordonné dans ses affaires : intellectuellement, un abîme le séparait de sa\nfemme. Jusqu'à la mort de Catherine II, tous les hommages allèrent à la\n"}, {"page_pdf": 677, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3653, "texte": "574                                       DURENDAL\n\n\nj e u n e femme, q u e la souveraine et la compagne d u futur souverain honoraient\nà l'envi. Caressée, choyée, fêtée, la comtesse Golovine vivait dans u n rêve\nsplendide. Ce rêve s'évanouit à l'avènement de P a u l I : des intrigues de cour\nravirent à la comtesse Golovine les b o n n e s grâces de la nouvelle impératrice.\n Les Golovine quittèrent la cour. L a comtesse accueillit dans son salon les\népaves de la tourmente révolutionnaire qui sévissait en F r a n c e . D e s liens de\nplus en plus étroits s'établirent entre elle et les émigrés de la noblesse et du\nclergé; elle devint légitimiste et se convertit au catholicisme. P e u après\nl'avènement d'Alexandre I, elle suivit en F r a n c e son amie, la princesse de\nT a r e n t e . R e v e n u e en R u s s i e , elle reprit u n e seconde fois, en 1818, le\nchemin de la F r a n c e , où elle mourut.\n     L e s Souvenirs de la comtesse Golovine s'arrêtent en 1817. Elle les avait\nentrepris p o u r obéir à u n vœu exprimé p a r son a m i e , l'impératrice Elisabeth,\nla femme d'Alexandre I : ils ont été rédigés, en partie d u moins, avec la\ncollaboration de cette souveraine. L o r s q u e celle-ci parut s'en désintéresser,\nla comtesse Golovine, dont les premiers s y m p t ô m e s d ' u n cancer altéraient la\nsanté, renonça à en poursuivre la rédaction.\n    Ecrits en français, ces Souvenirs passent en revue les grands et petits\névénements auxquels la comtese Golovine s'est trouvée mêlée. S a n s a u c u n e\nexpérience du métier, sans nulle prétention aussi, grâce à des dispositions\nnaturelles, leur auteur a atteint, sinon la maîtrise, au moins u n agrément\nd'expression auquels b e a u c o u p de lecteurs ont pris goût. M m e Golovine\nexcelle dans le récit, la mise en scène des faits et des p e r s o n n a g e s . Moins\nheureuses, assez p e u fréquentes d'ailleurs, sont ses excursions dans le domaine\ndes commentaires philosophiques. L e s Souvenirs valent surtout p a r l'évocation\nd'une é p o q u e q u i , d a n s la vie publique c o m m e d a n s la vie privée, abonde\nen traits saillants et par le c h a r m e q u ' y ajoute le reflet de tant d'images\némouvantes, pittoresques ou piquantes d a n s u n e â m e d'artiste et de femme,\nadmirablement faite pour en recueillir l'impression et en interpréter les\naspects variés.                                                                      D.\n\n   N O U S r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, p a r ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc en-ciel, par P I E R R E NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, p a r M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, par H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, L e b è g u e ) , 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 10.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W Y S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L . W A L L N E R (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La Littérature française au XIXe siècle, p a r P A U L HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de c h a q u e volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, p a r H E N R Y CARTON DE W I A R T ( P a r i s , P e r r i n ) , 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles,                           Horsipian),\n3 fr. 50.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison09-016", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 575, "page_fin": 576, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Nos illustrations Nous reproduisons", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 678, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2782, "texte": "NOTULES\n\n    NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous reproduisons da ns ce fascicule un\ntrès curieux tableau de Camille Lambert : Le Christ guérissant un malade. C'est\nun intéressant spécimen d'art moderne religieux. Ce tableau fut exposé\njadis et fort remarqué et admiré au Salon d'art religieux de Durendal. Il est\nde nouveau exposé en ce moment au Salon international des Beaux-Arts,\nau Cinquantenaire. Ce tableau appartient à l'Institut des Beaux-Arts\nd'Anvers.\n   Notre autre illustration est la reproduction d'une eau-forte de Jakob Smits,\nle grand artiste de la Campine. Il publiera prochainement un album d'eaux-\nfortes, épreuves sur japon, tirage limité à cent cinquante exemplaires. En\nsouscription l'ouvrage coûtera 250 francs, prix qui sera doublé après la publi­\ncation de l'album. La collection est dédiée à la Reine. Leurs Majestés ont\nspontanément souscrit aux deux premiers exemplaires. Voici une belle\noccasion qui s'offre à ceux qui aiment à venir en aide aux artistes dénués de\nressources. Jakob Smits n'a pas de fortune et a besoin d'être aidé en ce\nmoment. Nous le recommandons instamment à ceux qui ont l'âme assez\nhaute pour comprendre la beauté transcendante de la charité artistique.\n                                               *\n                                             * *\n   L a l i t t é r a t u r e b e l g e . — En attendant que nous puissions en rendre\ncompte, nous recommandons à l'attention de nos lecteurs les livres récem­\nment publiés par nos écrivains, entre autres la deuxième série du Livre des\nMasques, de MAURICE GAUCHEZ ; l'Histoire des Lettres françaises en Belgique,\npubliée par JOSEPH CHOT, en collaboration avec RENÉ DETHIER, le regretté\ndirecteur de la revue : La Wallonie, et le nouveau volume de MAURICE DES\nOMBIAUX : L'Ornement des Mois, édition très élégante de la maison Van Oest\net Cie; enfin la nouvelle édition du livre de Louis PIERARD, Aimons les arbres,\npages choisies dans les œuvres des meilleurs écrivains français et belges.\n                                  * *\n   J a c q u e s d e s G a c h o n s , auteur d'un des plus remarquables romans\npubliés en France de nos temps : La maison des Dames Renoir, vient de faire\nparaître à la maison Plon, de Paris, un nouveau roman : Le Chemin de sable,\ndont nous rendrons compte prochainement. Nous aimons la littérature saine\net probe de cet auteur. Nous l'aimons d'autant plus qu'il partage notre idéal\nreligieux et moral.\n                                            *\n                                          * *\n   L a direction de la section des conférences à l'Exposi-\ntion a eu l'heureuse idée d'inviter les conférenciers de l'association des Amis\nde la Littérature à répéter, dans le joli salon de littérature de l'Exposition, les\n"}, {"page_pdf": 679, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3559, "texte": "576                                   DURENDAL\n\n\nconférences données cet hiver dans les hôtels de ville de Bruxelles et de diffé­\nrentes villes de province. Ces conférences ont eu b e a u c o u p de succès. N o u s\nl'avons constaté encore lors de la dernière, d o n n é e p a r notre collaborateur\nF i r m i n Van den Bosch. Sujet : La littérature et le journalisme. Conférence très\nlittéraire, écrite en un style vivant et pittoresque, débordante de verve. U n\nn o m b r e u x et sympathique public y assistait.\n                                                       *\n                                           *                   *\n     L a C o l l e c t i o n N e l s o n dont la présentation élégante et le b o n\nm a r c h é exceptionnel a d'emblée gagné le public français, vient de publier\nd e u x ouvrages nouveaux appelés c h a c u n à u n très g r a n d succès.\n    1e Mon Oncle et mon Cure, p a r JEAN DE LA B R È T E . C'est u n e histoire d'amour\ntoute simple, toute unie, mais cette histoire est contée avec une grande\njustesse d'analyse, d a n s u n style c h a r m a n t , et avec u n e naïveté exquise; ce\nlivre est à sa place dans les bibliothèques familiales. Le livre est précédé\nd'une introduction de M m e Félix F a u r e Goyau.\n    2° Les Morts qui parlent, par le vicomte E . - M . DE VOGUE. Introduction par\nVictor Giraudi E n u n e succession de tableaux très vivants et u n e collection\nde portraits fort curieuse, l'auteur nous fait connaître les coulisses du Palais-\nBourbon sous la Troisième R é p u b l i q u e .\n    Ces ouvrages, destinés au grand public, sont édités à un prix abordable\npour toutes les bourses : 1 fr. 50 élégamment cartonnés.\n                               1, 25 (Librairie Nelson, 61, rue des Saints-Pères:)\n                                                       *.\n                                           *                   *\n   L e Cercle d'Art « Vie et L u m i è r e » a ouvert son VIe Salon le\n24 septembre au Musée Moderne. Cette exposition' réuni un ensemble\ni m p o r t a n t d'œuvres des artistes : Georges Buysse, Anna Boch, Oscar Coddron,\nP a u l e D e m a n , Léon De Smet, José de Ven, A n n a de W e e r t , Alfred H a z l e ­\ndine, Modeste H u y s , R a y m o n d de la H a i e , Albert Lefebvre, Georges\nL e m m e n , R . H . Monks, J e n n y Montigny, Willem Paërels, Constant\nP e r m e k e , H e n r i Rpidot, Willy Schobach, E d m o n d Verstraeten et A. W a l ­\nlaert. L e salon restera ouvert jusqu'au 17 octobre.\n                                                   *\n                                           *                   *\n    E x p o s i t i o n d ' a r t a n c i e n : L'art belge au XVII' siècle, au Palais du\nCinquantenaire.\n   Tarif des e n t r é e s : Cartes permanentes valables pour les concerts de musique\nd u XVIIe siècle : 20 francs; entrée : 3 francs, de g heures à m i d i ; 2 francs, de\nmidi à 6 h e u r e s ; le prix de 3 francs est maintenu toute la j o u r n é e le vendredi.\n   L e s dimanches, de 9 heures à midi : 2 francs ; de midi à 6 heures : 1 franc.\n                                               •   *       •       ■\n\n\n\n                                    *     *\n   Exposition         générale des Beaux-Arts,                         Palais du Cinquante­\nnaire (de 9 heures à 6 heures). Prix d'entrée : 1 franc; les jeudis et dimanches,\n50 centimes. '\n  Cartes p e r m a n e n t e s : 5 francs. Réduction de 50 p . c. pour les porteurs\nd'abonnements généraux de l'Exposition et les personnes munies de la souche\nd'un ticket d'entrée au'Solbosch.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 608, "texte": ""}, {"page_pdf": 609, "texte": ""}, {"page_pdf": 610, "texte": ""}, {"page_pdf": 611, "texte": ""}, {"page_pdf": 612, "texte": "         LE CHRIST GUÉRISSANT UN MALADE\n                          (C. LAMBERT)\n\nCe tableau fut exposé jadis au Salon d'art religieux de « Durendal »\n"}, {"page_pdf": 613, "texte": ""}, {"page_pdf": 614, "texte": "      À mon Frère 0. S. B.\n\nUn autre portera les habits du vieil homme\nque tu étais encor au mois d'avril, mon frère,\nen revenant de ton pieux voyage à Rome.\n\nTu marches maintenant sous le long         scapulaire,\nles reins enroulés de la ceinture de cuir\net les cheveux rasés que nous avions vu luire,\nfrivoles et bouclés jadis sur tes épaules,\nquand tu jouais, pompeux, chez les Sœurs, le grand       rôle\nde Charlemagne,     en manteau de peluche      orange,\nbordé de perles et de franges,\ndont la     photographie\nreste dans la famille.\n\nTes lèvres ont perdu leur poil adolescent,\nmais si ton col du capuchon noir se dégage,\nsous la peau brune on voit frémir ton jeune sang\net la vocation n'a pas mûri ton âge.\n\nJe me souviens des jours de ta prime jeunesse\net tu dois y songer aussi dans ta cellule\nà l'heure où le silence abbatial circule\nsous les arceaux du cloître,\net où l'oiseau crédule\nau crépuscule,\ndans le préau désert exalte sa tendresse.\n\nAlors sens-tu renaître en ton cœur et s'accroître\nles souvenirs émus de nos grandes   vacances?\n\nLa boutique de Bagimont où deux balances\net les pots de faïence\ndu tabac de Virginie et de    Saint-Vincent\névoquaient seuls l'ancien commerce      florissant\nde la tante    nonagénaire\nqu'inquiétait  ton svelte caractère.\n"}, {"page_pdf": 615, "texte": "514                            DURENDAL\n\n\n\n      Aux poutres du fournil, le lard et les       jambons.\n      Et sur les plats en    Luxembourg\n      dont je parlerai quelque jour,\n      le sacre de Napoléon\n      et des scènes de chasse\n      à la bécasse.\n\n      Les araignées filaient leur toile au vieux rouet,\n      dans le grenier, près de la malle en peau de vache,\n      où l'on jouait\n      à cache-cache.\n\n      L'humble   pays, vu de là-haut, quel       territoire!\n\n      Le dimanche venu tu servais la       grand'messe\n      et récitais les oraisons jaculatoires,\n      sans te douter qu'à Dieu tu vouais ta jeunesse.\n\n      Puis dans les regains de Resteigne,\n      sans que jamais ton cœur ne craigne,\n      tu repartis, au fil d'eau de la Lesse,\n      faisant danser la mouche aux dormants          d'ombre     épaisse,\n      à la dandinette,\n      pour une ablette.\n\n      Midi torride et sec crépitait dans les pierres\n      de la carrière;\n      les papillons soufrés sur les trèfles pliaient ;\n      les pigeons cendre à l'ombre tiède roucoulaient ;\n      les tonneaux du brasseur sur la route         coulaient;\n      et parfois, revenant d'avoir chassé les cailles,\n      je te rencontrais sur la route de soleil.\n      Porteurs du sac de plume et du filet d'écaille,\n      nous rentrions suivis de ta chienne       haletante\n      par le jardin bordé de plantes\n      d'oseille et de groseille.\n\n      Ramette est toujours là, dans ta chambre en          silence,\n      attendant ta rentrée    prochaine\n      et comme attachée à la chaîne\n      de ton invisible  présence.\n\n      Dans ses longs poils roux se promènent\n      les petits doigts de Philomène.\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": "                     À MON FRÈRE Ó. S. Ö                         5l5\n\n     Je te l'amènerai un jour au monastère\n     si le vieux maître des novices\n     autoritaire\n     ne craint pas de flatter par là de vains caprices.\n\n     Mais qu'importe d'ailleurs auprès du sacrifice\n     de toute ta jeunesse offerte au jeune Dieu,\n     avec une joie si parfaite,\n     longtemps avant le jour de fête\n     où tu prononceras tes vœux?\n\n     Quand tu t'élançais dans la vie,\n     comme un insecte bleu parmi les champs          d'avoine,\n     songeais-tu que tes mains allaient être asservies\n     à brosser aujourd'hui   les souliers des vieux moines\n     et à passer de table en table,\n     avec des prévenances      charitables,\n     la cruche d'eau, le pain et les sardines\n     depuis l'abbé primat jusqu'aux frères convers\n     qui, par des sorts divers,\n     le premier te cultive et les autres    jardinent?\n\n     La grâce t'a touché sans que tu l'aperçoives,\n     comme elle avait touché déjà ta sœur  Françoise.\n     Et tu voulus sur l'heure\n     tenter de devenir   meilleur\n     que la plupart des autres,\n     tu voulus être obéissant et pauvre\n     et plus chaste que l'eau.\n\n     Ah ! pour un cœur altier le désirable lot !\n     Vers les sommets brûlants des     contemplations\n     l'ascensionnel coup d'aile !\n     De quelle immense paix et de quels horizons\n     Dieu n'a-t-il pas déjà récompensé ton zèle?\n\n     Ne regrette donc pas les plaisirs  éphémères\n     et ne t'attendris pas en pensant à ta mère,\n     orgueilleuse d'avoir pu offrir au Seigneur\n     son enfant le meilleur.\n\nMai 1902.\n                                                     THOMAS BRAUN.\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": "                      L'Ardennaise\n\n                                V\n\n                        Ames d'Ardenne\n\n                LA domination de la Fagne s'instaure par le silence\n                  prodigieux dont elle est le royaume. Les jeux\n                  de l'eau et de la roche cessent, une fois franchi\n                  le pont de la Vecquée. Le ruisseau sourd entre\n                  des herbes et oblique vers le mystère inviolé\n                  de sa source. Le tumulte des cascadelies bruit\n                  encore faiblement comme un écho lointain,\nmais ce sont rumeurs de vie dérisoire en présence de l'impres­\nsionnante sérénité des solitudes hautaines. On n'a pas encore\natteint le sommet de l'Ardenne. Des prés maigres s'infléchissent\nvers le nord où des sapinières les relèvent contre l'horizon.\nDe rares maisons se serrent à l'est autour d'un clocher trapu :\nHockai abrite les rudes paysans entêtés à conquérir la Fagne\net l'on voit la route de Francorchamps, le chemin de Xhoffraix\net la tranchée du chemin de fer où s'épuise le train vers Stavelot.\nLa Vecquée romaine à l'ouest, invite à l'ascension, voie antique,\nvestige des conquêtes millénaires. Son empreinte tenace mord\nla crête déserte des collines de La Gleize à la Baraque-Michel.\nElle se perd, noyée dans les marécages, envahie de genêts,\nde bruyères et d'airelles, embourbée de tourbe, dès qu'elle\naborde la Fagne.\n   — Nous sommes au bout du monde, soupira M me Groeningue.\n   Elle n'osait se plaindre à haute voix. Une tristesse indicible\nl'accablait. Elle voyait l'accord muet de sa fille et de Georget.\nLa fatigue de la promenade n'était rien à côté de l'angoisse\nd'entendre sonner en elle les heures d'un sacrifice qu'elle\nn'avait pas jugé si décisif.\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": "                          L'ARDËNNAISE                         517\n\n   Elle demanda faiblement à Georget :\n   — Nous devons être tout près de chez vous?\n   — Oh! non, fit-il, la Renardière est dans un pays fertile et\ndoux. 11 y a de beaux arbres, des prés gras et un verger\ngénéreux.\n   Elle lui sut gré de répondre au sens vrai de sa question.\nDéjà, par contraste, elle sourit au charme évoqué d'une\nArdenne moins âpre. Prenant sa fille à part, elle glissa :\n   — C'est fait, n'est-ce pas? Je te sens heureuse et c'est tout ce\nqu'il faut.\n   De jeunes lèvres s'appuyèrent sur ses joues. Tous les trois\nsouhaitèrent redescendre vers des sites plus conformes à leurs\ntendresses. Suzanne seule s'exaltait :\n   — Je voudrais revenir à pied, à travers la Fagne. On est\ncomme soulevé par une force immortelle.\n   Sa frêle silhouette se détachait grêle et nerveuse, si dispro­\nportionnée avec l'espace qu'elle convoitait.\n   Mais une voix assombrie proféra sur un diapason inusité :\n   — Allons donc, petite! Vous seriez mangée comme une\nsouris par un chat. Ah! ah!\n   Henri Krans ricanait. On le regarda dans une surprise géné­\nrale. Suzanne effrayée courut à Marie dont elle chercha la main.\nLe mari de Claire sortait enfin d'une extraordinaire réserve\nqui l'avait tenu silencieux pendant le déjeuner au bord de la\nHoegne. Son robuste appétit s'était satisfait abondamment et\nClaire, qui connaissait ces fringales de grand air, ne s'était pas\nétonnée qu'il se fût assis à l'écart et ne se mêlât point à la\nconversation.\n   La jeune femme brisa les adieux. Elle aussi souhaita\nregagner le nid familial. Il régnait entre eux tous le malaise\nqui suit le but atteint. Ni Marie, ni Georget, ni Claire ne\nfirent allusion à ce qui avait été l'œuvre de cette journée.\nSuzanne seule voulut par une effusion extraordinaire témoi­\ngner de sa gratitude. Mais Claire se déroba brusquement et\ncommença de gravir à pas rapides la Vecquée.\n   Henri suivit, dans un désarroi inexprimable. En lui se\ndéchaînaient les mécontentements multipliés d'une existence\nsortie de son cadre et versée dans le domaine des rites factices\nde l'oisiveté. Il n'était pas jusqu'à l'air, singulièrement fort,\ndu plateau qui ne venait fouetter l'énervement de sa sensibilité.\n"}, {"page_pdf": 619, "texte": "518                         DURENDAL\n\n\nDe subites tentations de défaillance, d'abandon le traversèrent.\nNe s'asseoirait-il pas ici au bord de la trace, parmi les myrtilles\net les genêts humides où déjà pointait la tache rouge des\nairelles ? Mais des sursauts de colère le poussaient en avant.\nPourquoi Claire le distançait-elle? On distinguait à peine, par\nmoments, au bord du maigre taillis de bouleaux et de chênes\nsouffreteux, sa fine stature vêtue de laine fauve. Le bonnet\ntricoté qui la coiffait laissait au-dessus de la nuque paraître\nl'enroulement d'une natte blond foncé. L'Ardennaise abordait\ntrop vivement la côté pour soutenir longtemps l'allure. Déjà,\nà la hauteur, des épicéas qui succèdent au taillis, elle dut\ns'arrêter. Se retournant vers le bas de la Vecquée, elle appela\nson mari. Il ne parut pas l'entendre, les yeux au sol où des\nrochers gris, veinés comme du marbre, émergent de l'herbe\njaune. Elle le crut absorbé, ainsi qu'il était souvent, par des\nsoucis d'affaires et, amusée de le devancer dans la conquête\ndu désert prochain, elle se remit en marche. De temps à autre,\nelle se penchait vers la lisière des sapinières. Au bord du fossé,\ndestiné à l'écoulement des eaux, sa main fouillait la brousse\nhumide pour en retirer une baie fraîche et dure. Un vent\nmystérieux bruissait dans les branches des hauts sapins dissé­\nminés parmi les plantations récentes. On n'en percevait pas\nautrement le souffle. Il semblait errer à quelques mètres du\nsol au hasard des mouvements de l'atmosphère.\n    L'âpre saveur de l'airelle met aux lèvres de la jeune femme\nune odorante fraîcheur. Le sol s'aplanit. Les pieds habitués se\n meuvent sans hésiter à travers les genêts, la bruyère, l'herbe\n molle qui gagnent de plus en plus la trace de la Vecquée. Par\n intervalles, entre les sapins, le vent passe et descend jusqu'à\nfrôler le visage. Des nuées incertaines rôdent dans le ciel.\n L'espace à l'est et au nord s'élargit. Le soleil y déplace ses\n rayons, rapprochant, éloignant, creusant la garigue allemande\n où vont comme des régiments nains les lignes des jeunes épicéas.\n Claire marche légère, insouciante. Elle goûte la joie de ne\n point penser, de vivre dans une activité satisfaite...\n    Henri Krans ne pouvait plus apercevoir sa femme, en haut\n de la montée la sente obliquant à droite. Il s'arrêta, humant\n l'air pour combattre l'étouffement qui le prenait à la gorge. Son\n cœur s'épancha à voix haute:\n    — J'ai perdu le sens de la réalité. Ai-je vu ou non ma femme\n"}, {"page_pdf": 620, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          519\n\n\nau bras d'un autre? Une entente existe-t-elle entre elle et ce\npetit... Il faudrait que la vie l'ait à ce point changée que...\nMais on a vu des choses plus extraordinaires... Ah! si j'étais\nsûr... et puis après, que faire, que dire? On est lâche et peureux\net plus faible qu'une femme.\n   Il continua de s'abandonner aux tourments de l'incertitude,\nde la colère et de la crainte. 11 ne fallait pas demander une\nsuggestion de la raison à ce désarroi mental ni l'apaisante\ninfluence d'une nature énergique à ce tempérament boule­\nversé. Les forces vives, de son être se dressaient, retombaient,\nse tordaient dans les affres du doute, de l'amour, de la\nialousie.\n   A grands coups de canne, l'Ardennais faucha la tête des\ninnocentes fougères, secoua les branches des sapins tout\ndégouttant de brindilles. Il se découvrit : mille aiguilles lui\nentraient dans la tête et ses cheveux étaient mouillés aux\ntempes. Quand il eut finit de gravir la cote, le vent les sécha.\nIl avait devant lui, vers la droite, les cinq cents mètres le sépa­\nrant encore de la borne haute qui indique l'angle de la fron­\ntière d'Allemagne. Un cri partit de la lisière du bois maigre,\ntout près du stèle de pierre grise. On l'eût pris pour l'appel\nd'un courlis ou d'une grousse. Mais Henri reconnut la voix de\nClaire, et par-dessus les pousses d'épicéas, vit le geste de son\nbras levé en signe de détresse. Ah! ah ! elle avait peur, se croyant\nseule, abandonnée déjà et, qui sait? travaillée de remords. Il\ndoubla le pas, laissant gronder en lui le plus mauvais de son\nhumeur, résolu à parler en maître, en justicier...\n   Dans une raie de soleil ravivant la mourante bruyère, la\njeune femme sourit, déjà rassurée. Elle |montre la garigue\nprochaine et près d'elle un bouleau, perdu, isolé, frissonnant\nbrille de l'étincellement d'or de ses feuilles. De rares sapins se\ndisséminent tout autour à travers la jachère où n'a mordu nul\nsoc de charrue. Dans le silence impressionnant la voix vibre.\nQu'Henri comprenne donc : Claire ne peut s'aventurer seule\ndans la Fagne. Elle se croyait égarée déjà; elle n'est plus\nintrépide comme jadis ; il lui faut de l'aide et le sentiment\nd'être protégée.\n   Le mari a dû baisser les yeux et se raidir. L'élan de sa\ncolère se fond, se brise, se reconstitue clans l'énervement de\nl'incertitude. Il se dégage nerveusement du bras déjà posé sur\n"}, {"page_pdf": 621, "texte": "520                         DURENDAL\n\n\nson épaule, avec une brusquerie qui laisse la jeune femme toute\nsaisie.\n   — Qu'y a-t-il? tu es fâché, préoccupé, souffrant?\n   Et les questions de pleuvoir, pressées, répétées.\n   — Je n'ai rien, je n'ai rien et marchons. Le soleil descend,\nnous en avons pour une heure au moins.\n   C'est au tour d'Henri à aller devant et vite. A peine Claire\na-t-elle pu distinguer un visage assombri, contracté, fermé. Elle\ndit, avec une volonté d'indifférence :\n   — Comme tu voudras.\n   Elle est désolée. Ne devait-ce pas être une fête ce retour\npar la Fagne? Décidément Henri l'oublie trop pour des soucis\ndisproportionnés, mesquins. Elle aussi accumule le ressentiment\nd'une nature passionnée. Ils vont l'un devant l'autre, époux trop\nsemblables de tempérament et de race, en proie au déchaîne­\nment des forces promptes à les désunir.\n   Mais l'Ardenne veille, qui leur fit l'âme ardente. Déployant\nbrusquement la chape inviolée de ses solitudes, elle les en enve­\nloppe, les pénètre de sa vertu exaltante, les dépouille, les épure,\nles grandit, les fait se chercher, se comprendre et se nouer à\nnouveau le cœur d'une tendresse immortelle.\n   A la borne-frontière on atteint le fossé séparant les deux\npays. Il court quelque temps parmi les myrtilles et les genêts\net puis se perd dans la garigue, ruisseau qui se jette dans la\nmer. Car rien n'est plus semblable à l'Océan que la Fagne\ndécouverte au sortir des sapinières de Hockai, au-dessus de Sol­\nwaster vers la Baraque. Elle déferle depuis l'horizon, traversée\nde soleil et d'ombre; elle se creuse, se gonfle, se hérisse, écla­\nbousse l'air de l'embrun de ses herbes humides. L'ivresse du\nlarge monte avec le fumet de la tourbe, l'odeur indéfinissable\ndes terres incultes, la fraîcheur d'une brise saturée d'infini.\n   Déjà Henri Krans sent s'abolir en lui le frémissement anor­\nmal de sa colère, de ses soupçons. Il souhaite se libérer l'âme\ndu vêtement d'artifice dont la vie l'a revêtu, vie d'affaires, vie\nde mondanité. Les mots sans doute se rebellent encore, ne\nviennent point à ses lèvres; mais le cœur s'ouvre et se répand;\nune pensée d'amour vogue à travers le silence.\n   L'ardeur de Claire faiblit. La pression de l'air contre ses\ntempes l'assourdit et l'aveugle. Le poids d'un joug invisible fait\nfléchir ses épaules. La brousse se rapproche, s'écarte et reçoit,\n"}, {"page_pdf": 622, "texte": "                          L'ARDENNAISE                          521\n\n\nbras ouverts, la jeune femme défaillante. La chute n'a pas fait\nplus de bruit que le froissement des bruyères par le vent. Mais\nHenri l'a perçue; il se retourne. Une angoisse l'étreint, le jette\nà genoux sur la tourbe noirâtre avec des mots d'inquiétude et\nd'amour...\n   Le sang affluait doucement sous la tendre épiderme : les lèvres\ns'emplirent d'abord, l'arc de la bouche se gonfla plus rouge\nque les airelles mûres; le lobe des oreilles souligna à nouveau\nla pureté de l'ovale du visage ; les narines frémirent transpa­\nrentes et nacrées sous le galbe prononcé du nez. Les yeux tar­\ndaient de s'ouvrir. Cependant Henri sentait battre le cœur à\ntravers la laine du vêtement contre son bras qui soulevait le\nbuste. Il appuya sur les paupières closes une bouche trem­\nblante et, l'une après l'autre, les pupilles bleues de luire. Claire\nparla :\n   — Tout à l'heure aussi, je suis presque tombée. C'est\nGeorget Frémisson qui m'a retenue. Je crois que je ne suis pas\ntrès bien, je crois que...\n   Contre l'oreille de son mari la jeune femme acheva la confi­\ndence. Des perspectives de maternité nouvelle éclairèrent l'ave­\nnir. Henri Krans remarqua-t-il que la phrase anéantissait\nl'équivoque où il se débattait tout à l'heure? Sans doute et par\nun réflexe d'attention rapide; mais il était tout à sa préoccupa­\ntion d'adoucir à Claire la route du retour.\n   — Je vais te porter, chérie, jusqu'à la Baraque et puis j'irai\nchercher l'auto...\n   Elle protesta, déjà regaillardie et dressée contre lui.\n   — Mais non, mais non. C'est un malaise passager. Je me\nsens tout à fait de force à revenir à pied. Tu sais que ce n'est\njamais sérieux ces vertiges-là et il fait tellement bon, tellement\nbon être deux dans la Fagne.\n   Vers l'est, des sarts brûlaient en Prusse. Le vent abaissait\nles nuées sur Hockai, mais le soleil, au-dessus des vallées de\nla Hoegne et de la Vesdre, dispersait des brumes hâtives et rap­\nprochait Hauregard, Tancrémont, Maisonbois.\n   Quand le couple se remit en marche deux grousses se\nlevèrent presque sous leurs pas, d'une touffe d'épines, avec un\ngrand frisselis d'ailes. Leur vol cingla à ras des herbes dans la\ndirection de Jalhay.\n   Henri et Claire Krans regagnent la maison d'été où leurs\n"}, {"page_pdf": 623, "texte": "522                        DURENDAL\n\n\ndeux enfants les attendent. Ils y seront avant la nuit et à\nnouveau la paix de l'Ardenne régnera sous le toit où trois\nannées plus tôt ils ont dormi pour la première fois. Chaque\nété ramène ainsi dans leur vie laborieuse une trêve bienfaisante.\nJamais plus ils ne l'interromperont pour des frivolités spadoises.\nClaire ne regrette pas, sans doute, ces jours où elle a rapproché\ndeux âmes faites pour s'entendre. Henri lui-même, lorsqu'elle\nlui raconte le roman de Georget, sourit à ses anciennes terreurs.\nIl en conservera le mépris des fréquentations élégantes où se\npuisent la mauvaise vanité et les complicités honteuses.\n   — Sais-tu, Claire, dit-il, nous irons demain voir Hubert et\nConstance en leur ferme de Stembert. Cela nous reposera des\nreprésentations de la Bohème!\n   Tous deux évoquèrent alors les parents paysans dans le cadre\ndes prairies grasses où s'écoulait leur vie. Cette Constance avait\nété élevée avec raffinement dans un couvent du Sacré-Cœur.\nComme elle s'était vite acclimatée au labeur de la fermière :\ntrois traites par jour, cinquante litres de lait à barater, sans\ncompter le poulailler et les enfants dont le nombre allait crois­\nsant! Jamais on n'eut entendu Hubert regretter sa vie ter­\nrienne. Il parlait peu, à vrai dire, plus accoutumé d'écouter et\nd'agir. Mais on sentait que, s'il se réjouissait de la fortune de\nson frère et s'intéressait aux progrès de l'industrie, aucunecom-\nparaison ne s'établissait dans sa pensée aux dépens de la tradi­\ntion agricole dont il entretenait le culte.\n   Le père Krans devenait vieux ; on parlait d'en faire un\ndéputé, car la campagne réclamait le droit de faire figure à\ncôté de l'industrie et nul visage ne semblait mieux repré­\nsentatif de sa valeur que celui de ce vieux fermier retiré aux\nfrontières de l'Ardenne. Louise, assagie, ne sentait plus battre\nson cœur aux tirades des jeunes premiers rôles des cercles\nd'agrément et regardait elle aussi du côté des campagnes.\n   Une pensée obséda les époux, comme ils atteignaient le\nsommet de la Fagne d'où l'on voit le toit rouge de la Baraque.\nUn soir pareil à celui-ci, le père Lemarchand s'en était allé\nvers la mortelle tourbière. Encore quelques cents mètres et l'on\npasserait devant la croix de bois qui commémore le triste\névénement. Ce n'est pas au long du fossé, pourtant, que fut\ndécouvert par le garde Barth le corps de son ami ; c'est quelque\npart là-bas du côté des sapinières allemandes. Ni Henri ni\n"}, {"page_pdf": 624, "texte": "                         L'ARDENNAISE                        523\n\n\nClaire ne sont jamais allés voir la place exacte. On érigea la\ncroix en terre belge à l'angle du fossé-frontière et de la trace\nincertaine qui coupe la Fagne vers Jalhay. C'est une croix rus­\ntique taillée dans la branche d'un hêtre de la forêt de l'Herto-\ngenwald. Le menuisier de Jalhay y cloua un Christ de fonte. Et\nrien n'est émouvant comme ce calvaire misérable dressé sur la\ngarigue qu'elle domine, tout en haut de l'Ardenne, tout en haut\nde la terre wallonne, tout en haut du pays belge. Il n'est pas de\nnom sur le bois. Les rares passants, aux jours d'été où la Fagne\nest sûre, se découvrent ou se signent et frissonnent vaguement,\nen songeant à des meurtres. Claire et Henri s'agenouillent pour\nprier. Ils sont las de la course et plus las des émotions qui les\nont traversés. Sous leurs genoux la terre est molle, comme\nélastique et meuble. L'air des hauteurs fraîchit. Cependant la\nprière leur monte aisément de l'âme aux lèvres, spontanée,\nsincère et pénétrée de ferveur.\n   Mieux que la croix de pierre du cimetière de Jalhay où il\nrepose, la croix de bois de la Fagne rapproche de ses enfants\nAlfred Lemarchand, l'inventeur, comme disent les gens du\npays. Son père et son grand-père avaient acquis leur pécul\ngrâce à des prés gagnés sur la garigue. La maison devant\nJalhay était l'ancienne ferme devenue une façon de château.\nLui-même, après son veuvage, le brevet de son invention mis en\nexploitation, il était revenu vers la lande sauvage dont il avait\nla nostalgie. Plus tard, elle s'apparenta à son hallucination\nintermittente. Elle l'avait pris enfin pour toujours.\n   Claire se releva la première. Les nuages, vers le couchant,\ns'ourlaient d'or et de pourpre; le soleil était invisible, et des\nbrumes ép lisses traînaient déjà au creux où naît la Hoegne.\nDes grelots tintèrent sur la route prochaine; le roulement d'un\ntrain gronda tout en bas vers Dolhain. A ras de l'horizon, ie\nprofil confus d'un terril charbonnier se détacha au-dessus de\nLiége. La chère pensée des petits garçons quittés depuis quinze\njours s'imposa à la mère; et tout l'avenir en espérance et toute\nla force qu'il y avait en elle, dans ses flancs, sous son front,\ndébordant de son cœur la poussaient en avant. C'était la vie\nqui faisait signe, impatiente du souvenir donné au mort, des\nheures de rêve et de silence...\n   Henri prit le bras de sa femme; ils marchèrent, sans se\nretourner. La sente était étroite, la terre spongieuse sous\n"}, {"page_pdf": 625, "texte": "524                       DURENDAL\n\n\nl'herbe humide. A mesure qu'ils descendaient, la Fagne derrière\neux s'élargissait, devenait énorme et mystérieuse, source\nd'épouvante et de vénération. Leur silhouette diminua, devint\nun point mouvant à peine perceptible sur le fond ardennais.\nMais une âme commune gardait à leur étreinte une vertu\nsincère, énergique et large comme l'Ardenne dont ils étaient\nles fils.\n\n                                          HENRI   DAVIGNON.\n\n\n\n\n                             FIN\n"}, {"page_pdf": 626, "texte": "                     Poèmes\n\n                       Le Léthé\n                   Je t'aimerai toujours; mais toi, chez les morts, ne\n                 bois pas, je t'en prie, à cette coupe qui te ferait\n                 oublier tes anciens amis.       (Epitaphe grecque.)\n\nAh! oui, souvenez-vous, vierges    athéniennes,\nEt vous, mes compagnons, beaux guerriers que            j'aimais!\nNous ne conduirons plus ensemble, plus jamais,\nLes étalons divins aux    Panathénéennes.\n\nPourtant, ne craignez pas les ondes léthéennes :\nVainement j'y boirais et je m'y   baignerais.\nLes ombres de l'Hadès m'entourent     désormais,\nMais dans l'Hadès encore on se souvient      d'Athènes.\n\nO Fleuve, ouvre à mes pieds tes gouffres. Viens sur moi\nRouler la glauque horreur de tes eaux. Nul effroi\nNe m'étreint, et j'attends le flot que tu déchaînes.\n\nPlus puissant que l'oubli, trépas dans le trépas,\nVibre et vit en mon cœur le souvenir d'Athènes :\nToute l'eau du Léthé ne l'engloutirait  pas!\n\n\n\n                     Héliogabale\nLa nuit baigne les toits du palais, et voilà\nQue, fuyant pour un soir l'impériale fête,\nAccoudé, solitaire, aux balustres du faîte,\nLe César aux grands yeux flétris vient rêver là.\n\nSa tiare en or fin luit d'un subtil éclat;\nRome dort à ses pieds comme une horrible bête,\nEl l'enfant syrien, qui tremble pour sa tête,\nSe souvient de Tibère et de Caligula.\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": "526                          DURENDAL\n\n\n       Il veut frapper du front, au jour de    l'infortune,\n       La dalle qui chatoie, viride, au clair de lune,\n       Car les prétoriens ne le toucheront pas !\n\n       Et l'enfant triste et doux, frôlé de brises chaudes,\n       Se penche sur le vide, où l'attire d'en-bas\n       La fascination glauque des       émeraudes...\n\n\n\n\n                            Brünnhilde\n                          Dans la joie comme dans la douleur, seul nous\n                        rend bienheureux — l'Amour.\n                                         WAGNER : Crépuscule des Dieux.\n\n\n      Les dieux d'abord et puis les hommes l'ont vendu,\n      Ce cœur altier de vierge et ce doux cœur de femme.\n      Au funèbre bûcher Siegfried dort étendu,\n      Et Briinnhilde  au galop s'y rue avec la flamme.\n\n      C'est l'Amour triomphant que son geste   proclame.\n      Le feu dans sa commune étreinte a confondu\n      L'amante avec l'aimé. Briinnhilde a rendu l'âme.\n      La gloire du Walhall croule au ciel éperdu.\n\n      Mon âme est la Briinnhilde ardente, la Walküre\n      Dont le cœur trop aimant fait éclater     l'armure,\n      Et qui brûle, et qui saigne, et qui veut, sans retour,\n\n      Faisant bûcher de son orgueil à ceux qu'elle aime,\n      Irrésistiblement s'y jeter elle-même,\n      Pour se consumer toute aux brasiers de l'Amour!\n\n\n\n\n                     Joseph et Benjamin\n                                  I\n\n      Joseph en pleurs suivit les marchands de Memphis\n      Qui sombres se hâtaient par les plaines sans bornes,\n      A u pas dégingandé des dromadaires mornes :\n      Pleure : Jacob aussi va pleurer sur son fils.\n"}, {"page_pdf": 628, "texte": "                        POÈMES                                  527\n\nLa nuit vient. Le chacal s'éveille. L'oasis\nRecule. Le croissant aux lumineuses     cornes\nPaillette d'or le sable étincelant des mornes.\nPleure : ils te croiront mort, ceux qui t'aimaient     jadis.\n\nAppelle en sanglotant, esclave, ton vieux père,\nEt ton frère, le seul qui vraiment fût ton frère :\nJamais plus dans tes bras ton Benjamin      rieur,\n\nSur ta lèvre collant sa bouche    purpurine,\nSa chevelure fauve inondant ta poitrine,\nNe viendra se jeter le cœur contre ton cœur!\n\n\n                           II\n\nDans ta souffrance au moins tu le croyais ainsi,\nMais le feu de l'épreuve a trempé ton cœur chaste :\nLe Ciel t'a revêtu de sa force, et le faste\nEblouissant des rois t'environne      aujourd'hui.\n\nCeux-là qui t'ont vendu naguère, les voici\nRepentants à tes pieds. Nul souvenir    néfaste\nN'est plus entre eux et toi. Les mauvais jours ont fui.\nAux haines d'autrefois ton pardon fait      contraste.\n\nSois heureux! sois heureux! car tu revois enfin,\nDans ce jeune homme fier et doux, ton    Benjamin,\nLe frêle bien-aimé de ton adolescence.\n\nMêle tes pleurs aux pleurs qui lui perlent des cils.\nEt tes yeux dans ses yeux ravis, bois en silence,\nO bois éperdûment l'oubli des longs exils !\n\n                                            E M I L E CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "                  Un Demi-Rentier\n\n              DANS notre    positif pays de Nivelles, la langue\n                  française acquiert des nuances subtiles, impré­\n                  vues et nécessaires.\n                     Lorsque Constant Jasy, l'ancien laitier, s'inti­\n                  tulait Demi-Rentier sur ses cartes de visite à un\n                  franc le cent, chacun percevait ce qu'il entrait\n                  d'orgueil et d'humilité dans cette dénomina­\ntion, omise par Littré.\n   Il était rentier, puisque, dès 40 ans, il vivait de ses rentes;\npassait tous ses après-midi au parc de la Dodaine avec son\nchien, et ses matinées du samedi aux audiences du tribunal\ncorrectionnel ; se présentait chez le barbier, deux fois la\nsemaine, en pleines heures de journée, et ne devait compte de\nrien à personne.\n   Mais son revenu n'atteignait pas un millier de francs — trop\npour mourir, pas assez pour vivre, pensait-il souvent —. Son\nrégime était donc, forcément, d'un ouvrier. Il ne mangeait de\nla viande, du bouilli, que le dimanche; faisait son marché lui-\nmême, nu-tête, un panier à la main ; allait chercher, vers\nmidi, pour un gros sou de soupe dans un pot; courait par la\nville, sans col, chaussé de pantoufles brodées, où des roses,\ngrosses comme des pivoines, flamboyaient sur du bleu de\nPrusse figurant l'azur ; portait des pantalons largement rapié­\ncés; allait plusieurs saisons avec le même chapeau de paille\nbruni au soleil et ne possédait pas de canne, mais, dans ses\npromenades, arrachait une branche de noisetier et gardait à la\nbouche une fleur rosée d'aubépine, délicate et rustique.\n   Il entendait la messe de huit heures, sous les cloches, avec\nles ouvriers, et il ne fréquentait pas les cafés bourgeois de la\nville, mais les cabarets de faubourg, seulement dans la soirée\ndu dimanche et le lundi après quatre heures.\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "                         UN   DEMI-RENTIER                         529\n\n    N'ayant jamais eu de porte-monnaie, il mettait son argent,\n quelques décimes, dans la poche de son gilet, à côté d'une\n boîte à rolles vide, car depuis qu'il vivait sans travailler,\n chiquer lui paraissait indigne de sa condition, et bien qu'au\n début il lui en eût coûté quelques nausées, il s'en tenait à sa\npipe d'un liard, en terre blanche.\n    Ses voisins critiquaient son inaction, que son avoir ne justi­\n fiait pas. Ils savaient que Constant allait « mettre son signet »,\ncomme témoin, au bas de tous les actes, du notaire Larba-\nlestrier, mais c'est une chance, cela, et non du travail. On sait\nbien, dans le quartier, que Constant Jasy aime l'ouvrage fait,\net fait par d'autres, et qu'il a dû naître un dimanche, avec de\nla graisse sous les bras, car un ouvrier qui a la santé et un peu\nd'âme laisse une pareille vie « à les monsieurs ».\n    Oui, mais il faut la santé, et Constant languissait, d'un mal\n inconnu. Et pour le courage, il en eut jadis. Quand nous\nallions nimbés, l'un et l'autre, de la gloire de nos seize ans, je\nle rencontrais, plusieurs fois par jour, porteur de deux lourdes\ncruches de lait et marchant, dans les rues, à grands pas\nallègres, les joues déjà pâles, mais les yeux noirs chargés d'une\ntendresse qui, en ce temps-là, les rendaitjoyeux.\n    Et, en ce temps-là, il sifflait toujours. Je n'ai jamais entendu\npersonne siffler aussi souvent, aussi longtemps, ni mieux. Por­\ntant ses cruches et sifflant, il ne pouvait saluer de la main ni\nde la voix les gens qu'il rencontrait, mais il inclinait gravement\nla tête, la bouche arrondie, modulant impeccablement.\n    Partout où les Nivellois pouvaient entendre leurs sociétés de\nmusique : sous les fenêtres des locaux de répétitions des Amis\nde la Concorde, de l'Harmonie et du Cercle Musical; au\npied des kiosques de la Grand'Place et de la Dodaine, Constant\nJasy était là, seul, bras croisés, tête penchée, recueilli.\n11 entretenait ainsi et renouvelait son répertoire, où se conser­\nvaient les souvenirs de tant de triomphes, morceaux des grands\nconcours musicaux d'Amiens, de Lille, de Liége : ouverlures\nd'Obéron, des Noces de Figaro, de Poète et Paysan; Marche\nindienne de l'Africaine; Fantaisie sur la Traviata\n    L'année de son tirage au sort, des voisins le prièrent d'être le\nparrain de leur fille. Il raffola bientôt de l'enfant : si elle criait,\nil l'entendait de chez lui, et la mère, dans sa certitude de le voir\naccourir, disait au bébé : « C'est tout, c'est tout, là s'parrain! »\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": "530                           DURENDAL\n\n\n   Et le parrain la prenait tout emmaillottée ou repliait ses\nlanges sur ses petits membres roses, si dodus qu'il fallait\nmettre de la poudre d'amidon dans leurs plis, et la tenant gau­\nchement, trop haut, contre lui, il sifflait, pour l'apaiser, la\nBerceuse de Joeelyn. Et Constance fermait aussitôt les yeux,\nles rouvrait deux ou trois fois, en allés et vagues, et elle\ns'endormait ainsi, les poings fermés, sa tétine tombant molle­\nment de ses lèvres — qui demeuraient entr'ouvertes — sur sa\nbavette humide.\n   Quand l'enfant sut marcher, il la mena par la main, le\ndimanche, chez la grosse maman Tongre, au petit Saint-\nJacques, acheter pour une mastoque de boules, et il prit\nl'habitude quotidienne d'enfouir quelque friandise dans la\npoche de sa veste, où Constance, en se haussant, Fallait\nchercher de ses menottes avides : bonbons anglais dits nic-nac;\ncarabibis gluants ; sachets de corinthes poudreux ; bâtonnets de\nréglisse mâchurant les lèvres jusqu'à la fossette du menton et,\n« s'maman va encore berdèler », le tablier blanc tout propre.\n   Dans ses promenades avec sa filleule, Constant sifflait,\nd'abord des airs enfantins (Maman, les p'tits bateaux...), se succé­\ndant presque sans repos : le temps, pour Constance, de dire :\nEncore ! et le parrain repartait ; mais son amour du grand art\nlui faisait vite oublier l'enfant et il attaquait le morceau à\nl'étude, celui que, pour le maîtriser, il sifflait vingt fois de suite.\n   Constance allait quitter l'école gardienne du Béguinage,\nlorsque son père décida brusquement, entre les deux Notre-\nDame, de retourner au pays de Charleroi, d'où il était venu\ntravailler le fer à Nivelles.\n   Ce fut un gros chagrin pour Constant. Il continua de siffler,\nmais, les premiers mois, plus par habitude que par plaisir.\n   Au nouvel-an, il reçut de sa filleule une lettre de quatre\nlignes, d'une énorme écriture tremblotante. A gauche de la\nfeuille, une main tenait un bouquet de myosotis sortant d'un\ncornet de papier dentelé, le tout en relief, dans des entrelacs\ndorés.\n   Les années suivantes, la Saint-Sylvestre lui apporta réguliè­\nrement une lettre de Constance. L'ornementation du papier\ndemeurait flambloyante, mais le texte s'allongeait et les invo­\ncations à la Providence en faveur du cher parrain étaient\ntranscrites d'une main de plus en plus ferme.\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "                        UN DEMI-RENTIER                          531\n\n\n    Le temps passe, nous le disons, il nous laisse dire — et\npasser.\n    Un dimanche d'été, la porte s'ouvre, une jeunesse saute au\ncou de Constant :\n    — Bonjour, parrain !\n    Pour l'amour! C'est Constance, accompagnée de sa mère,\nbien vieillie celle-ci : plus de teint, les gencives qui s'édentent,\nle corsage...... Ah! misère! Est-il, lui, Constant, aussi endom­\nmagé?\n    Mais il regarde sa filleule. Elle n'a pas vieilli, celle-là : elle\nfleurit, elle s'épanouit. Quelle joie, quelle fraîcheur ce doit\nêtre dans une maison!...\n    Elles sont venues à Nivelles, pour la première fois depuis\nseize ans et, naturellement, les voici chez le parrain. C'est\ndimanche la ducasse de Bouffioulx. Tout le monde l'y attend,\n même les petits nés là-bas et qui entendent si souvent parler\n de lui.\n    — Allez, parrain, dites oui.\n     Eh! comment dire non devant le sourire de ces yeux bleus\n tout frais de jeunesse et de ces dents qu'il avait regardées pous­\n ser et de cette fossette au menton dont il s'était toujours sou­\n venu ?\n     Il dit oui ; il s'en va, paré de son veston noir et de sa cravate\n blanche, comme le jour de Pâques ; il est reçu le cœur sur la\n main ; il rentre le soir même — après des « au revoir » qui sont\n des adieux — et voilà sa vie bouleversée.\n     Une idée le hante. Il la chasse, elle revient ; si elle ne reve­\n  nait pas, il la rappellerait. Des projets fous et sans obstacles\n  remplissent ses nuits. Le jour, il suppute son âge et son bien,\n  l'un déjà si lourd, l'autre encore si léger.\n     Un soir de juin, tandis que les arbres, inertes jusque-là sous\n  le ciel lourd, balançaient leurs branches inquiètes et s'annon­\n  çaient l'arrivée, du pays de Meuse, d'une nuée noire, basse et\n  massive, le laitier, sa raison découragée se taisant, écrivit au\n  père de Constance.\n      Ce fut sa filleule qui répondit, trois jours après. Elle avait\n  été très surprise, ses parents aussi. Ils remerciaient tous le\n  parrain, mais Constance était fiancée depuis huit jours et, cela\n   se comprend tout seul, on n'a qu'une parole, ce qui ne nous\n   empêchera pas de rester bons amis.\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": " 532                            DURENDAL\n\n\n       Constant, la lettre lue, relue, contemplée, alla consulter un\n  petit miroir filandreux et plein d'accrocs : son visage glabre\n  était b l ê m e . . . il le fut toujours; ses g r a n d s yeux ardents et\n  doux s'éteignaient sous des paupières plissées... l'insomnie, les\n transes : un peu de bonheur et leur flamme se fût ranimée.\n  Mais les tempes blanchissent; deux plis s'approfondissent\n près du nez; le front se raie de barres encore fines, mais qui\n vont aussi se creuser. A quoi pensait-il, d'oublier qu'il était\n de deux ans à peine plus j e u n e — ou moins vieux — que la\n mère de Constance, cette blondine fluette revue, l'autre saison,\n jaunie et déjà séchée?\n       Il est donc trop tard pour de nouveaux projets? C'est bon.\n Il laissera là ses cruches, qui commençaient à lui peser aux\n mains. P o u r qui travailler? Ce qu'il possède lui suffit. E t le\n voilà demi-rentier, en a p p a r t e m e n t chez un boutiquier de la rue\n des Neuf-Boulettes.\n      Il a loué sa maison de la Cour Renard au cousin Cloche-\nreux. Il en reçoit même un loyer d'autant plus rémunérateur\n q u ' à chaque d e m a n d e de réparations il oppose la même\n réponse :\n      — Encore des frais! Vous savez qu'avec mon petit revenu\nj ' a i besoin de tout votre rendage.Vous avez d'ailleurs plus d'in­\ntérêt que moi à entretenir notre maison : elle m e survivra,\nvous aussi, et, vous le verrez alors, ce que l'on met au b a c o n le\nretrouve au saloir.\n      Le cousin Clochereux comprenait à demi mot et n'insistait pas\n      D'ailleurs, Constant dépérissait. U n e fillette du voisinage\ndevait venir chez lui balayer le sol, qu'il sablait pour éviter la\nfatigue des lavages, et j a m a i s plus, même sous les ombrages du\nP a r c où, par les rares après-dîners ensoleillés, il traînait sa\npauvre carcasse, jamais plus il ne sifflait.\n      L e cousin Clochereux en reçut tout de même un grand coup\nà l'estomac — du moins l'a-t-il souvent affirmé —, quand il\napprit, un matin, la mort de Constant. Avant m ê m e de courir\nrue des Neuf-Boulettes, il passa chez le notaire Larbalestrier.\n     L'étude n'était pas encore ouverte et le notaire, a r m é d'un\nsécateur, soignait ses rosiers. Il vit Clochereux devant la grille\nfermée et comme il était ce que nous appelons un h o m m e tout\nrond, il vint en personne lui ouvrir, le mot affable aux lèvres.\n     — Quelle nouvelle de vous voir si tôt, Chariot?\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "                        UN   DEMI-RENTIER                       533\n\n   — Vous m'excuserez, monsieur le Notaire, mais si c'était un\neffet de votre bonté, je voudrais bien vous dire une parole.\n   — Bon, bon, entrez.\n   Sur le seuil de l'étude, le notaire s'effaça ; Clochereux, qui\ns'était furtivement mouillé les yeux de salive, ôta sa casquette :\n   — Pour vous montrer le respect que je vous dois, monsieur\nle Notaire, je me vas passer devant vous.\n   Introduit dans le bureau, il demeura un instant silencieux,\ns'essuyant les paupières de son grand mouchoir bleu.\n   — Ça fait que le cousin Jasy est mort, dit-il enfin.\n   — Bah! s'écria le notaire... Cela ne m'étonne pas trop, il y\na longtemps que c'était un oiseau pour le chat.\n   — Oui, monsieur le Notaire. Et avec tout ça, me voilà dans\nl'embarras.\n   — Et pourquoi, Chariot?\n   — Eh bien, vous savez, monsieur le Notaire, Constant était\nmon cousin. Pour mieux dire, il n'avait plus que moi. Est-ce\nque vous ne jugez pas que je devrais acheter une petite cou­\nronne, sans embarras, savez, histoire de ne pas se faire remar­\nquer? Moi, ce serait bien mon idée, mais comme je n'ai pas de\nliards à taper en voie, j'ai dit à ma femme : «Je me vas consulter\nlà-dessus M. le Notaire. »\n   M. Larbalestrier, la main fermée sur la bouche, écoutait\nClochereux. Il releva la tête, regarda son visiteur longuement,\nun peu de côté, et lui tapotant l'épaule :\n   — Voulez-vous un bon conseil, Chariot? Ne laites pas de\nfrais.\n   Clochereux, à son tour, releva la tête, qu'il avait baissée pour\nmieux écouter l'avis du notaire. Il remit avec lenteur sa casquette\nsur sa nuque et se croisa les bras, ne voyant plus que la situation,\nclaire, comprise.\n   — A plus tard, dit-il en sortant à grands pas décidés, mais\nalourdis par la courbe de sa jambe droite.\n   Il se rendit rue des Neuf-Boulettes. Quand il entra chez\nConstant, la sonnette appliquée à la porte fut prise de spasmes\nviolents et qui n'en finissaient pas. De la cuisine, au fond du\nvestibule, le boutiquier poussa la tête.\n   — On peut? demanda, pour la forme, Clochereux, en s'en-\ngageant dans l'escalier.\n   — A votre aise, Chariot, votre femme est là.\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": "534                         DURENDAL\n\n\n  Elle était là, en effet, la cousine Clochereux, et même, sans\nreproche, elle venait d'achever la toilette du cadavre. Constant\nreposait sur son lit de fer, les lèvres pincées, le visage un peu\nplus blanc que pendant sa vie souffreteuse.\n  Clochereux alla droit à lui, le souffleta d'une main brutale et\nsortit, tandis que sa femme se signait et redressait avec dou­\nceur la pauvre tête déjetée.\n\n   Le testament, déposé chez le notaire Larbalestrier, déclarait\nConstance légataire universelle, mais l'entrée en possession\nétait retardée à trois mois après le jour où le cercueil de Constant\nreposerait dans un caveau fermé d'une pierre bleue de Soignies.\n   Le mari de Constance s'occupa de ce soin avec un zèle aux\nallures désintéressées.\n   Il fit aussi imprimer des « souvenirs pieux » à la mémoire du\nparrain.\n   Je viens d'en recevoir un. Il montre un Christ en croix sous\nun noir ciel d'orage, et j ' y apprends que Constant Jasy était un\nhomme simple et droit, craignant Dieu et fuyant le mal, et que\nceux qui l'ont connu garderont de lui un souvenir impérissable.\n\n                                           GEORGES    WILLAME.\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "                 Vers les Iles\n\nLa mer où vogue, espoir fragile, en barque d'or,\nLe rêve aventureux   de ma libre jeunesse,\nEt la ferveur d'amour de mon fougueux      essor,\nM'environne, ce soir, d'une nuit de détresse.\n\nSe perdre en l'ouragan des vagues et du vent,\nPlonger en tout-à-coup dans le néant des brumes,\nEt mourir, Argonaute au rêve trop ardent,\nDevant le jardin frais où nul flambeau s'allume!\n\nL'île, où je partais vivre un silence    amoureux\nEn l'occulte frisson des flots et de la brise,\nL'île du clair exil, où seul,    aventureux,\nJe te menais sourire aux Rêves,       agonise...\n\nLa Nef désemparée où paisible tu dors,\nJe ne sais où les vents et la mer la dérivent;\nLe gouvernail brisé, qu'importent mes efforts...\nLe soir porte le deuil des vaines   tentatives...\n\nA la merci des tempêtes et des courants,\nL'émoi de notre esquif s'énerve en lassitude.\nDors : ton sommeil heureux est celui des mourants,\nNous avons devant nous l'obscure    solitude.\n\nQue m'importe la mort si tu ne souffres pas;\nDors : une lame d'eau va chavirer la barque;\nLa vague gronde — au loin, il bourdonne des glas! —\nEt voilà que la mort, à tes côtés, s'embarque...\n\nDors : ta foi fut sereine à me suivre au lointain.\nTu m'as donné la vierge et merveilleuse       audace\nDe forcer l'inconnu, de tenter    l'incertain\nEt de cingler à deux, vers l'Ile, dans l'Espace.\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": "536                          DURENDAL\n\n\n\n      J'aurai connu l'orgueil du départ     hasardeux\n      En l'amour clair, en l'espoir fort des vaines rives\n      Où meurent maintenant nos chimériques          vœux\n      En le nocturne oubli des nobles    tentatives.\n\n      Dors : voguant cœur à cœur vers l'éternel   sommeil,\n      Je mourrai de la mort d'une illusion brève,\n      Et toi, tu poursuivras encor le nonpareil\n      Voyage de l'amour vers l'Ile de mon rêve.\n\n      Mais l'aube sur tes yeux a mis son baiser bleu :\n      Tu regardes la mer et la mer est   lointaine...\n      La barque d'or où fut le songe    aventureux,\n      Et l'angoisse, en nos cœurs d'une Mort     souveraine,\n\n      N'a pas même quitté la plage de ma     Haine.\n\n                                                 MAURICE GAUCHEZ.\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "          Notre personnalité nationale\n\n                 LORSQUE Dieu eut insufflé     une âme à la petite poignée d'ar­\n                     gile qui devait être la femme et qu'il eut ainsi donné une\n                     compagne à l'homme, la notion de l'union conjugale était\n                     née; lorsque, sur le sol départi aux époux, des berceaux\n                     se furent balancés et que dans ce sol, des tombes eurent\n                      été creusées, la notion de la famille apparaissait; lorsque\n                      plusieurs familles se furent groupées sous la direction\n                      d'un chef et l'eurent investi de la sauvegarde de leurs\nintérêts généraux, la notion de cité surgissait; et lorsque enfin, entre les cités\nmultipliées, s'élevèrent des conflits d'aspirations ou des oppositions d'intérêts,\nsoit que ces conflits se vident par la force des armes ou que ces oppositions\nse réduisent par la diplomatie des transactions, voici la notion de patrie.\n   Cette notion est-elle une idée, est-elle un sentiment? Vaine querelle!\nComme si nos sentiments n'étaient pas la fleur de nos idées, comme si nos\nidées n'étaient pas la terre où germent nos sentiments!\n   Que de purs idéologues, imbus de la magnificence phraséologique des\nrêves puérils de Rousseau, et qui ne tiennent aucun compte ni des données\nhistoriques, ni moins encore du mécanisme de la nature humaine, vagissent\nvers ce bel idéal impossible de la fraternisation absolue des peuples ! Les\ninternationalistes oublient un petit fait, mais un petit fait capital ; c'est qu'il\nexiste entre les hommes des divergences originelles que la civilisation déve­\nloppe et accentue, loin de les abolir! Déplorer l'égoïsme, la vanité et la bar­\nbarie, énergies latentes au fond de la notion de patrie, est un geste vain de\nrhéteur! L'homme toujours restera l'homme, c'est-à-dire un être foncièrement\nenclin aux rivalités! Que d'ailleurs ces rivalités, détournées de leurs tendances\ntrop individualistes et arcboutées vers un but supérieur — familial ou patrial\n— aient été fécondes et qu'elles furent le levier indispensable du progrès,\nl'histoire tout entière l'atteste. Si le songe médiocre et élyséen des internatio­\nnalistes avait prévalu, l'humanité chaufferait encore apparemment sa paresse\nautour de quelques fagots allumés par le frottement de deux pierres! Qu'au\nlieu donc de s'acharner, avec un pessimisme amer, contre les inéluctables\nimperfections morales qui sont la genèse de la notion de la patrie, on rende\nplutôt justice à tout ce que cette notion apporta au monde de grand et de\nbienfaisant! Cette notion s'est indissolublement incorporée à nos mentalités ;\népurée de ses germes originels, elle devint partie intégrante de nos psycho-\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": " 538                                  DURENDAL\n\n\n  logies, car elle est faite — tentons cette définition du mot patrie — de tradi­\n  tions communes et de souvenirs personnels !\n     Un prud'hommisme veut — et l'on sait qu'un prud'hommisme n'est souvent\n  qu'une vérité trop éprouvée — que la vie des peuples ressemble à celle des\n individus.\n     Et, en effet, les guerres heureuses, les catastrophes sanglantes, les traités\n  favorables sont à l'existence d'un peuple ce que sont, à l'existence d'un indi­\n vidu, les joies personnelles, les revers privés et les succès égoïstes.\n     Les peuples, comme les individus, inclinent, par une invincible propension\n de nature, vers le geste gracieux de tisonner leur passé et d'y puiser des\n orgueils fortifiants et de douces mélancolies.\n     Et, à travers les siècles, les littératures — ces consciences supérieures de\n l'humanité — donnèrent à la notion de patrie des expressions renouvelées.\n Bossuet, dans sa Politique tirée de l'Ecriture sainte, commente en quelques\n phrases, où, comme toujours, la précision de l'idée s'allie à la splendeur de\n l'image, cette jolie définition de la patrie, où chante toute la douceur exquise\n de la latinité : Charitas patrii soli. « La société humaine, ajoute le génial orateur\n sacré, demande qu'on aime la terre où l'on habite ensemble; qu'on la regarde\n comme une mère et une nourrice commune : on s'y attache et cela unit. »\n Et, aux antipodes de Bossuet, maître des grandes certitudes, Ernest Renan,\n néfaste jongleur d'idées, qui a souri de tout ce dont Voltaire a ri, devient\n soudain grave — la première fois de sa viel — quand se présente à lui l'idée\n de patrie et il salue en elle « un principe spirituel ».\n    Plus proche de nous, des écrivains qui eurent la noble ambition — et la\n réalisèrent — de conduire l'art du dilettantisme à l'action, revêtirent la notion\n de patrie de formes inédites, frappantes et colorées. A démontrer que la patrie\n est « ce qu'il y a en nous qui n'est pas nous, mais le legs de nos pères », Bru-\nnetière voua, dans une de ses plus belles conférences, toutes les ressources\nde sa puissante dialectique. Le vicomte Melchior de Vogué, ce « Chateau­\nbriand de la troisième République », inscrivit au frontispice d'un roman, qui\nest une page passionnante de mœurs contemporaine, ce schéma médullaire\nde la patrie : Les morts qui parlent. Mais dans cette littérature récente — que\nje n'ose appeler nationaliste, de peur de confusions fâcheuses — le nom de\nMaurice Barrès brille d'un particulier éclat.\n    Etrange destinée que celle de ce jeune homme à la sensibilité fébrile et\nimpatiente, qui se promena de longues années à travers les allées frivoles et\nfactices du Jardin de Bérénice; soudain, un jour, alors que la poésie du néant\nsemblait en avoir fait son prisonnier définitif, Barrès entendit s'élever en lui\n« cette musique intérieure transmise, avec leur sang, par les morts de notre\nrace ». A cette voix, l'écrivain perçut l'inanité de sa destinée présente et il\nchercha à sa personnalité de plus nobles et plus humains motifs d'exaltation ;\net, depuis lors, toutes les œuvres de Barrès furent à la fois des démonstrations\nsûres et d'incomparables cantilènes de cet amour de la patrie qu'il résuma en\ncette formule heureuse : « le culte de la Terre et des Morts ».\n    « Quand nos fils sont petits, écrit Barrès dans les Amitiés Françaises, nous\npouvons tout pour eux, mais nous savons qu'un jour ils se détacheront et\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "                   NOTRE PERSONNALITÉ NATIONALE                               539\n\n\nque l'on sera deux. Il y a pourtant un moyen de les lier à nous indissoluble­\nment, c'est qu'ils se connaissent liés à la terre de nos morts, à tout ce qui\nest fondamental, à tout ce qui porte les pères et les fils. Il convient, il est\ndoux qu'un même chant intérieur règle le pas de ceux qui s'engagent dans\nle sentier de nos tombeaux et de ceux qui déjà l'ont parcouru plus qu'à\ndemi. Je m'assure l'adhésion immortelle de mon fils si je substitue à son\npenchant instinctif un dessein déterminé. Quelque jour, cherchant, à Paris,\nles maisons que j'habitai et levant son cher visage déjà vieilli vers les\nfenêtres d'où je me penchais sur la rue, il dira : « Ses goûts et ses dégoûts\ndans chacun de ses âges demeurent mes goûts et mes dégoûts successifs ; et\ncomme il a mis ses pas dans les pas de nos aïeux, je vis pour repasser sur\nleurs traces communes, en vérifiant leurs impressions. »\n   En présence d'une telle page, combien semblent pitoyables les laborieuses\narguties des philosophes internationalistes ! Si la notion de la patrie est une\nchimère, ainsi qu'elles le prétendent, eh bien, bénie soit cette chimère pour\nlaquelle des millions d'hommes se firent tuer et en l'honneur de qui\nchantèrent des milliers de poètes !\n\n                                        *\n\n   Belges, avons-nous une patrie ?\n   Et s'il est vrai que l'histoire est la dépositaire des traditions communes\nqui sont la moelle de l'idée de patrie, Belges, avons-nous une histoire.\n   Vous souvenez-vous comment, jadis, on nous enseignait l'histoire ?\n   C'était une succession d'événements d'ordre divers, les traités succédant\naux guerres, les guerres semblant sortir d'une fêlure des traités ; c'était un\ndéfilé ininterrompu d'empereurs, de rois, de prélats, de soldats, de diplo­\nmates et d'administrateurs; ils passaient, devant nos yeux, dans l'orbite d'une\nconception nationale qui s'appelait tantôt la France, tantôt l'Espagne, tantôt\nl'Autriche, tantôt la Néerlande; mais, dans ce vertigineux panorama de\nroyautés, nous ne distinguions que vaguement et par intervalles, notre\nnationalité — chose menue mais ancienne, mouvante mais tenace, petit bloc\nindestructible sur lequel s'émoussèrent tant d'épées et se blousèrent tant de\ndiplomaties. Sur la foi de César, nous étions prêts à admettre que les Belges\nfurent les plus valeureux des Gaulois, mais nous ne percevions que très\nconfusément par suite de quelle évolution, deux fois millénaire, le camp des\nNerviens avait abouti au palais de Léopold II !\n   Il était temps qu'une école historique vînt qui donna à la nation belge, à\ntravers l'histoire, la triple conscience de sa formation, de sa persistance et\nde son développement, et qui nous montra comment, en dépit des remous\nde l'histoire, des contrastes géographiques, de la diversité de races et de\nlangues, les deux tronçons de peuple qui sont nos éléments d'origine, le\ngroupe latin et le groupe germain, fusionnèrent leurs énergies propres en\nun creuset commun d'où sortit une nation nouvelle, avec les originalités\nparticulières et ses caractéristiques spéciales. Cette corn pénétration réciproque\nd'aspirations et d'intérêts ne se fit point sans heurts et sans difficultés ; et,\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": "540                               DURENDAL\n\n\nsouvent, nos aïeux en faillirent compromettre le succès par leurs rivalités\net leurs turbulences. Après quinze siècles, la fastueuse maison de Bourgogne\neut l'immortel honneur, non seulement de réaliser l'unité de nos provinces,\nmais surtout de sceller leur unification. Aussi notre gratitude patriotique\ndoit-elle placer, au premier rang des artisans de notre nationalité, la forte et\nsubtile figure de ce grand duc d'Occident que fut Philippe le Bon.\n    Depuis lors la solidarité nationale est établie. Les maladresses des princes\net les mutineries du peuple la mettent passagèrement en péril ; mais après\nchaque tourmente — les troubles de la domination espagnole, la crise de la\nRévolution brabançonne, la tyrannique conquête française, les attentats vexa-\ntoires du gouvernement hollandais — l'esprit national reparaît plus vivace et\nplus intangible; la politique unioniste de l'Eglise favorise son développe­\nment ; la communauté d'intérêts commerciaux coordonne ses initiatives ; et\ncet autre communauté — l'art ! — en est comme le ciment spirituel. Jamais\nnationalité, on peut l'affirmer, ne fut plus magnifiquement victorieuse de\nl'usure du temps et des orages de l'histoire !\n    Et M. Henri Pirenne, résumant cette conquête bimillénaire, a pu écrire\ncette phrase tellement topique qu'elle est devenue historique : « Comme\nnotre sol, formé des alluvions de fleuves venant de France et d'Allemagne,\nnotre culture nationale est une sorte de syncrétisme où l'on retrouve, mêlés\n l'un à l'autre et modifiés l'un par l'autre, les génies de deux races! Sollicitée\nde toutes parts, elle a été largement accueillante. Elle est ouverte comme nos\nfrontières, et l'on retrouve, chez elle, à ses belles époques, le riche et harmo­\n nieux assemblage des meilleurs éléments de la civilisation franco-allemande.\n C'est dans cette admirable réceptivité, dans cette rare aptitude d'assimilation\n que réside l'originalité de la Belgique. C'est par quoi elle a rendu à l'Europe\n de signalés services, et c'est à quoi elle doit d'avoir possédé, sans sacrifier\nl'individualité des deux races dont elle est faite, une vie nationale commune\n à chacune d'elles. »\n    Retenons le nom de Henri Pirenne. N'oublions point le nom de Godefroid\n  Kurth. Tous deux, poussés par la foi patriale la plus profonde et le flambeau\n de la science au poing, ils explorèrent patiemment les dédales ténébreux et\n capricieux de l'histoire, et amenèrent triomphalement au jour, par les routes\n des origines, cette notion de la nationalité belge qui fait de nous un peuple,\n avec tout ce que ce mot exige de fortes et lointaines hérédités.\n    Si, un jour, ce qu'à Dieu ne plaise, la Belgique devait être rayée de la\n  carte du monde, l'Histoire de Belgique de M. Henri Pirenne nous survivrait\n  comme l'immortel et émouvant testament d'un petit peuple qui affirma, à tra­\n  vers les siècles, l'obstinée conscience en ses destinées. Et, aussi longtemps\n  qu'il y aura des petits enfants belges, c'est un devoir sacré de leur mettre\n  entre les mains, pour qu'ils la revivent et s'en imprègnent l'imagination, et le\n  cœur, cette brève Bible de notre patriotisme que M. Kurth a écrite, avec\n  tout son talent et toute son âme, sous le titre de l'Histoire de Belgique racontée\n aux enfants des écoles.\n   Ces éléments précieux réunis par de grands historiens, un grand écrivain\n vint qui les groupa en des synthèses lumineuses et frappantes et les marqua\n"}, {"page_pdf": 642, "texte": "                   NOTRE PERSONNALITE          NATIONALE                    541\n\n\ndu sceau d'une magistrale personnalité. Les œuvres d'Edmond Picard —\ntoutes ses œuvres ! — sont de fiers et éclatants drapeaux où souffle le vent du\nplus ardent et du plus pur patriotisme. Sans doute, dans cette carrière prodi­\ngieuse qu'alimentera jusqu'au terme la plus juvénile énergie, on peut relever\ndes contradictions d'attitudes et des soubresauts d'idées; et il est telles éven­\ntualités où Picard mériterait de se voir appliquer ce qualificatif de « giro­\n vague » qui est de son invention. Mais voilà de bien légères ombres à une\nsuperbe silhouette d'agitateur patrial ! La gloire d'Edmond Picard — et cette\ngloire fait dès ores partie du patrimoine des successives générations belges\n— c'est de demeurer obstinément, exclusivement et jalousement l'homme de\nson pays. Magnifiquement doué pour les combats de la renommée, il aurait\npu, comme d'autres, affronter la haute mer de la célébrité mondiale; à cette\némigration prometteuse de succès, il préféra son chez lui ; et tout son génie\nfut voué, avec une passion logique, à la culture du sol natal et au dévelop­\npement de la personnalité nationale. Les cadres de ses livres? Ce sont les\naspects divers de la Belgique, des sites wallons aux bruyères de Campine!\nEt parmi ces paysages familiers, évoqués avec le plus filial amour, c'est\npour notre race que plaide Picard, pour notre histoire, pour notre droit, pour\nnotre art et aussi pour notre langue, une langue à l'essentielle structure fran­\nçaise, mais originalisée par des apports de néologismes pleins de saveur et\nd'imprévu. Et toutes ces forces diverses, Picard les groupa en une indestruc­\ntible synthèse d'énergies traditionnelles qu'il appela de ce nom significatif,\ndésormais acquis : L'âme belge !\n   « L'âme belge ! oui, elle se manifeste, multiple en ses facettes, mais unique\nen son noyau, originale et concentrée, substratum laissé au fond de la cornue\nen laquelle durant vingt siècles tant d'éléments divers, chauffés au feu des\ncatastrophes se sont décomposés et volatilisés par une alchimie titanique...\nL'erreur est grande de ceux qui, obstinément, né veulent voir en notre nation\nqu'une panachure mal cousue du Flamand et du Wallon restant invincible­\nment hostiles par les âmes, quoique administrativement garrottés l'un à l'autre.\nLe résultat historique est meilleur, plus intense et plus grandiose. Une âme\nunique, une âme commune plane sur ces deux groupes apparents et les ins­\npire. Ils peuvent parler des idiomes différents, leur unité physique n'en\ndomine pas moins toute leur activité. »\n   Sous l'impulsion d'Edmond Picard, une littérature spéciale est née, qui\ns'attacha à préciser et à commenter la notion d'une âme belge.\n   Il y a quelques années, le Jeune Barreau de Bruxelles chargea quelques-\nuns des siens de développer, en une série de conférences, les divers aspects\nintellectuels de notre patrie; d'autre part, M. Paul Segèrs, en un opuscule\nchaleureux, développa, avec une conviction communicative, « les raisons de\nnotre patriotisme » ; enfin, M. Henry Carton de Wiart mit toute l'éloquente\nfinesse de sa plume et de sa parole à analyser le consolant phénomène du\n« réveil du sentiment national en Belgique ».\n   Tous ces écrivains, Edmond Picard tout le premier, se référant aux lois\nde la « psychologie des peuples », ont tenté de démêler dans notre vie natio­\nnale, les facteurs spéciaux qui différencient le peuple belge, des peuples qui\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": "542                             DURENDAL\n\n\nl'environnent; et à des nuances près, ces écrivains ont assigné à notre dyna­\nmique patriale quatre caractéristiques : l'amour du travail, le sens de la modé-\nration, la pratique de l'association et le culte de la liberté.\n   Si, à mon tour, j'aborde l'examen de ces « spécialités belges », ce n'est\npoint que je prétende être bien neuf, mais uniquement que je veux approprier\nà mon sujet des idées qui appartiennent de plus en plus au domaine public.\n   Le Belge a l'amour du travail.\n   Cet amour du travail lui fut une nécessité à raison de l'infertilité première\ndu sol, à raison de la densité de la population et à raison des insurrections et\ndes guerres qui périodiquement dévastèrent le territoire. La nature et l'his­\ntoire imposèrent donc le travail à nos ancêtres, comme une discipline vitale.\nEt cette discipline créa cet instinct du labeur, tenace et régulier, constant et\nméthodique, qu'on peut observer chez toutes les classes de la société. Nos\npopulations ouvrières ne connaissent qu'à titre d'exceptions méprisées, ces\nmusards et ces flemmards, si répandus dans d'autres pays et notamment en\nFrance. Et, d'autre part, le bataillon de nos élégants fêtards, malgré la\nrichesse croissante, n'a point tendance à augmenter : on peut en juger en\nparcourant la troisième page des journaux où s'étale complaisamment, dans\nles annales sportives et mondaines, leur vanité oisive : ce sont toujours les\nmêmes noms qui reviennent.\n   Sans doute, par suite de la différence de tempéraments, conséquence elle-\nmême de la dissemblance des races, tous les Belges ne travaillent pas de la\nmême façon : le Flamand a plus de régularité et, j'allais dire, plus de ferveur,\nle Wallon plus de fébrilité et peut-être plus de dextérité; mais tous, le paysan\nqui creuse son sillon dans la terre grasse de Flandre, le houilleur qui\ns'acharne contre les éléments souterrains, l'ouvrier des villes qui promène ses\ndoigts sur le clavier de l'industrie, l'habitant d'Ardenne qui dispute âprement\nà l'envahissante forêt un carré de terre où croîtront quelques maigres épis,\net enfin le pauvre hère de Campine qui s'obstine à infuser la fécondité au\nsable rebelle, tous obéissent avec amour, avec passion et comme par une\npropension naturelle, à la loi sainte du travail!\n   C'est pourquoi aussi tout ce qui touche, en Belgique, à l'organisation du\ntravail a acquis tôt dans notre politique une place si importante. Voyez, par\nexemple, la question des syndicats professionnels. Elle ne se réduit point ici,\ncomme ailleurs, aux proportions médiocres d'une réclame électorale et d'un\nprétexte à agitations! Tout de suite, elle passa de la théorie à la pratique, de\nla spéculation à la réalité et elle donna naissance à des organismes dont le\ncaractère sérieux et stable s'appuie principalement sur cet amour du travail\nqui distingue notre peuple.\n   Et n'est-ce point, enfin, ce même amour du travail et la perspective\ntentante de nouveaux champs de labeur qui plia l'opinion publique à l'accep­\ntation des entreprises coloniales, en dépit de tout ce que la politique d'expan­\nsion offre toujours de hasardeux, et en dépit de ce sens de la modération qui,\naprès l'amour du travail, est une autre marque de notre personnalité\nnationale.\n   J. K. Huysmans me disait un jour : « Les Belges sont un peuple gris. »\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": "                   NOTRE     PERSONNALITÉ        NATIONALE                   543\n\nCette boutade d'un écrivain pour, qui rien n'existait qui ne fût tranché et\nvéhément, est une constatation assez topique de notre bon sens, de notre\npréoccupation du raisonnable, de notre souci de mitoyenneté entre le terre-\nà-terre et l'absolu. Nous n'aimons pas l'outrance dans les idées et nous nous\ndéfions de l'excès de relief dans la personnalité. Pour l'homme qui sort de la\nnorme, noas tenons, toutes prêtes, de la curiosité et de la sympathie — mais\nnous n'aurons garde de le suivre. Notre prudence innée nous avertit que\nvoilà un « gaillard » qui n'est pas pratique. Or, nous sommes un peuple\nessentiellement pratique, pour qui une seule réalité vaut mieux que mille\nthéories. En tout, nous tenons pour l'hypothèse, et la thèse ne nous\nintéresse que comme une gymnastique spéculative. Une telle disposition\nd'esprit a ses inconvénients, et, notamment, elle rendit difficile et labo­\nrieuse la renaissance de notre art; mais, d'autre part, elle fut d'un\nconcours précieux pour l'organisation de notre vie positive; notre intuition,\nen toutes choses, du possible favorisa la cohabitation amicale, sur notre sol,\ndes deux éléments ethniques bien différents qui forment notre nationalité.\nL'ombrage que nous portons aux abstractions pures força la jurisprudence\nà assouplir à nos mœurs le légisme froid et intégral du Code civil et permit\nà tel ministre législateur de tempérer d'humanité, le rigorisme du Code\npénal; mais surtout notre législation sociale porte l'empreinte de nos instincts\ntransactionnels, puisqu'elle combina d'une façon heureuse les intérêts en\nprésence. Lois de façade, a-t-on dit. Admettons le mot, mais à condition qu'il\nsignifie uniquement que notre législation sociale est le visage même de notre\nmentalité tempérée et conciliatrice.\n    Autant l'amour du travail que l'esprit pratique dotèrent les Belges de cette\nautre spécialité qui est le sens de l'association.\n    On connaît le mot de Baudelaire : a Le Belge pense en bande » ; il serait\nplus exact de dire que le Belge vit en bande. Et ces bandes sont fortement\ncohérentes et admirablement organisées. On fait bande, chez nous, pour\ntravailler, pour se battre, pours'amuser. En tout ordre d'idées, notre histoire\nest saturée d'associations. L'esprit communal est la manifestation la plus\nprofonde de ce sens de l'association. De cet esprit, les comtes de Flandre et\nles princes-évêques de Liége éprouvèrent tant de fois la ténacité de granit.\n Et aujourd'hui encore, la solidarité communale nous reste chère et précieuse,\ncomme un bouclier contre les interventions excessives et absorbantes du\npouvoir central.\n    Le sens de l'association est le ciment de nos œuvres capitalistes comme de\n nos œuvres ouvrières ; les sociétés anonymes, d'une part, et, d'autre part, les\n sociétés coopératives'sont à notre monde de l'industrie et à notre monde du\n travail ce qu'étaient au moyen âge les gildes et les corporations. Nos sociétés\n littéraires et artistiques sont les héritières directs des chambres de rhétorique.\n    En présence de n'importe quel but à atteindre et de quelque ordre qu'il\n soir, religieux, charitable, politique, esthétique, la première préoccupation\n du Belge s'affirme par ces mots : « Formons un Comité! » « Comité » et son\n synonyme « Commission » sont peut-être les deux vocables les plus usités\n parmi nos compatriotes. Ils n'ont, d'ailleurs, point toujours une portée\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": " 544                                 DURENDAL\n\n\n  active. « L'encommissionnement » ne nous sert point seulement pour stimuler\n  une initiative, mais aussi pour tournerune difficulté ou pour enterrer une nou­\n  veauté. De sorte que le sens de l'Association, qui nous est d'ordinaire un si\n  utile aiguillon, nous rend encore d'autres services — comme paravent poli­\n  tique !\n      Chez un peuple en l'atavisme de qui le sens de l'Association eût été moins\n  incarné, une législation électorale dans le genre de celle qui nous régit aurait-\n  elle été admise, en vertu de laquelle les Associations de chaque parti poli­\n  tique sont investies de la prérogative, non seulement de présenter les candi­\n  dats, mais encore de les imposer à l'électeur dans l'ordre qui doit être indu­\n  bitablement l'ordre de l'élection ! Pour qu'une si exorbitante délégation de\n  pouvoir soit entrée dans nos mœurs, il n'a pas suffi que nous soyons persuadés,\n  chacun pour notre compte, que les associations choisissent toujours les can­\n  didats les plus méritoires, les plus dignes et les plus désintéressés — et nous\n  avons cette conviction, n'est-ce pas ? — il a fallu, en outre, que le mécanisme\n  nouveau se réclame solennellement de ce sens de l'association qui est à\n notre mentalité nationale ce que le sang est à notre être physique.\n     Il importe, d'ailleurs, de remarquer que ce sens de l'association poussé\n chez nous jusqu'à la manie, ne préjudicia jamais en rien au développement\n persistant de cet autre caractère notoire de notre psychologie nationale qui\n est le culte de la liberté. Bien au contraire, lorsque, à l'exemple de nos\n ancêtres lointains ou proches, nous coalisons nos efforts, nous formons\n faisceau de nos énergies, nous faisons de l'action personnelle de chacun le\n facteur d'une puissance collective, n'est-ce point d'ordinaire pour abriter\n notre esprit d'indépendance sous un redoutable rempart? Le Belge conçoit\n et pratique l'association comme la sauvegarde de sa liberté. Devant toute\n tentative tyrannique, intellectuelle ou matérielle, brutale ou sournoise,\n d'instinct nous prenons contact avec nos compatriotes pour faire bloc contre\nl'agresseur. Le danger passé, le bloc se désagrège et nous retournons à notre\n p3rsonnelle destinée. La liberté belge à travers l'histoire !... Vous vous sou­\n venez, dans Hernani, de l'émouvante scène des portraits, quand Don Ruy\n Gomez de Silva passe en revue la suite glorieuse de ses ascendants... Nous\n pourrions élever ainsi, à la gloire de nos aïeux et à l'exaltation de la liberté\nbelge, un In Memoriam incomparable, où figureraient tous ceux, empereurs,\nrois ou princes, qui expérimentèrent la sauvage ténacité et furent conquis\npar l'impérissable prestige de notre esprit d'indépendance... Et prenant nos\nfils par la main et les conduisant devant ces grandes images du passé, nous\npourrions leur dire : « Regarde, enfant, le cortège symbolique des attentats\ncontre ce qui est l'essence de la nationalité!... Voilà César qu'étonnèrent\njusqu'à l'admiration, les défis à la mort d'Ambiorix!... Voilà Philippe le Bel\nqui pourrait te dire ce que vaut le Goedendag aux mains d'un communier\nflamand. Celui-ci, au masque sournois et cauteleux, c'est Louis XI de France\nqui sut ce que coûtent et se paient les traîtres attentats contre une nationalité;\net celui-là c'est Philippe II, mystique falot aux gestes maladroits et impul­\nsifs... Cet autre encore c'est Joseph I I . statolâtre irritant et mesquin, ombre\nchinoise de Louis XIV qui s'évanouit misérablement aux lueurs sinistres .\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "                   NOTRE PERSONNALITÉ NATIONALE                              545\n\n\nd'une révolution ; voici encore, figures ardentes et agressives, les incarnations\ndu jacobinisme français qui firent se dresser « tout seuls », en une ruée\ntumultueuse et héroïque, les bêches et les fourches de nos paysans; et voilà\nenfin Guillaume de Hollande!... A l'aspect de ce potentat intempestif et\ntaquin, ne semble-t-il pas, tant 1830 est encore proche de nous et tant les\nsouvenirs d'alors alimentent notre vie nationale, que, malgré un rapproche­\nment heureux avec le peuple hollandais, nous sentons encore, dans nos\nveines, les pulsations de la colère qui balaya en quelques jours le despotisme\nde l'orange... »\n   1830 marqua l'enregistrement définitif de notre indépendance; et les\ngraines ardentes, semées au vent des révolutions, germèrent et fleurirent en\ncette Constitution belge dont on peut dire qu'elle est saturée de liberté!...\nLiberté individuelle, liberté d'opinion, liberté d'association, liberté de presse,\nliberté de langues, il n'est aucun des modes d'activité sociale qui ne soit, chez\nnous, assoupli au rythme de la liberté. Nous avons tellement pris le pli de la\nliberté et subi sa discipline que tous les partis se réclament de son étiquette et\nprétendent être « les vrais libéraux » ; tous les partis s'enorgueillissent comme\nde l'honneur suprême de toute initiative dans le sens de la liberté; tous les\npartis encore se renvoient, comme un déshonneur suprême, le reproche de\nforfaire à la liberté. Aussi, en Belgique, nul gouvernement extrême et absolu\nne naît viable. Une théocratie ne vivrait pas quinze jours, et si un pouvoir\njacobin parvenait à durer un mois, c'est qu'il aurait réussi à donner le change\npendant vingt-neuf jours.\n                                         *\n                                       * *\n\n   C'est à la faveur de la liberté que la Belgique indépendante fut dotée d'une\nlittérature nationale, forme supérieure et intellectuelle du patriotisme.\n   Faut-il redire une fois de plus la pitoyable histoire et comment pendant\ncinquante ans, de 1830 à 1880, notre Belgique, uniquement préoccupée\nd'intérêts matériels, négligea d'entendre les voix isolées s'élevant vers la\nBeauté : voix mélancolique d'Octave Pirmez aux solitudes d'Acoz; voix âpre\nde De Coster, voix sonore de Van Hasselt dans la fièvre mercantile de la\nCité — et, aux plaines glorieuses de la West-Flandre, voix de candeur mélo­\ndieuse de Guido Gezelle... Belles œuvres d'initiation auxquelles nul ne fit\nattention et qui, dans la nuit de la méconnaissance publique d'alors, brillent\ncomme de splendides solitaires !\n   1880 : les Belges venaient de se congratuler solennellement d'un demi-\nsiècle de paix et de prospérité — formule reçue — quand soudain, dans\nl'ambiance juvénile de Louvain, un appel résonna clair, provocant, enthou­\nsiaste vers l'art libre, nouveau et spontané... Saluons au passage de toute\nnotre gratitude le nom de Max Waller, qui battit cette première diane vers\nl'aube de Beauté... Ce cri éperdu d'adolescent ne secoua pas le marasme de\nla masse, mais de toutes parts, en Flandre, en Brabant, en Wallonie, des\nintellectualités de jeunes hommes s'épanouirent, des sensibilités frémirent,\ndes énergies se groupèrent... Siegfried avait réveillé d'un baiser de ses vingt\nans, Brunehilde endormie à l'ombre de l'indifférence... Et tandis que Max\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": " 546                                DURENDAL\n\n\nWaller et ses compagnons fondaient une littérature d'expression française,\nun autre étudiant, Albrecht Rodenbach, appelait à la vie de l'art, d'un geste\nexalté, la province flamande et auréolait le front génial de Gezelle d'un nimbe\nfascinant... Et d'année en année les groupements initiaux devinrent plus\nnombreux et plus compacts; les divergences d'idéal philosophique ne\npurent entamer leur homogénéité; l'art réalisa vraiment l'union dans la\nliberté. Comme aux temps héroïques de la Beauté, des apprentis nouveaux\ns'adjoignirent aux premiers promoteurs et tous, poètes, romanciers, drama­\nturges, critiques, conteurs, collaborèrent à cette œuvre supérieure : l'exal­\ntation, par les lettres et dans les lettres, des énergies de leur race et des aspects\nde leur pays.\n                                            *\n                                          * *\n\n   En essayant une définition du mot patrie je disais, au début de cette étude,\nque la patrie est faite de tendances communes et de souvenirs personnels.\n   Les tendances communes, j'ai tâché de les dégager dans notre psychologie\n nationale et de les montrer comme les liens généraux ; les correspondances\nprofondes et les ressemblances historiques qui unissent tous les enfants\nde la Belgique d'hier, d'aujourd'hui et de demain.\n   Nos souvenirs personnels, en tant qu'ils servent la notion de patrie, ont un\ncaractère plus intime et plus familier. C'est dans un cadre plus étroit et plus\nimmédiat qu'ils se meuvent. Un clocher, une maison, un jardin, quelques tom­\nbes, au cimetière, et, à l'horizon, un paysage aux lignes invariables, mais\njamais monotone, voilà qui est pour l'homme, à côté de la grande patrie qu'il\nvénère, la petite patrie qu'il chérit... Particularisme, régionalisme, provin­\ncialisme, sous tous ces mots barbares, s'abrite le sentiment simple, profond et\ngrave de ce que nous devons, esprit et cœur, au lopin de terre où furent situées\nnos origines et aux rythmes qui balancèrent nos berceaux. Et n'ayons point de\nscrupules à nous abandonner à ce sentiment : il n'est pas que douceur, il est\nénergie aussi ! « Il y a dans l'homme qui retrouve la trace de lui-même, au\nfond d'un temps lointain, une commotion d'autant plus retentissante qu'il\nlui est donné de remonter plus haut dans sa vie et qu'il touche à des chaînons\nplus anciens. La couleur et la qualité du souvenir alors ne comptent pas;\nl'ancienneté seulement importe, l'ancienneté de soi, attestant la pureté ori­\nginelle du sang et la persistance de la personne (1). » Et puis, les souvenirs que\nnous aimons à cueillir aux parterres premiers ne les apportons-nous pas, en\noffrandes dé piété et de gratitude, aux autels mêmes de la patrie? Quelque\nsoit le coin de Belgique qui bénéficie de nos filiales prédilections, notre sol\ntout entier, et dans la moindre de ses parcelles, est trop saturé d'histoire pour\nque l'affection émue que nous cultivons en nous pour notre cité ou notre\nvillage, ne monte pas en hommage de vénération vers l'idée même de notre\nnationalité. Les manies cosmopolites du Bruxellois ne peuvent annihiler ses\nancestrales fiertés, quand il passe sur cette Grand'Place, une des merveilles\n\n\n  (1) ADRIEN MITHOUARD : Traité de l'Occident.\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                   NÔTRE PERSONNALITE NATIONALE                             547\n\n\ndu monde, où l'art a perpétué, en de prestigieux symboles de pierres, les\ngrands gestes de la race. Un médiocre calembour accuse les Anversois de\nl'être trop et les taxe d'égoïsme : égoïsme légitime et glorieux; les Anversois\nn'ont point seulement la conscience du poste d'avant-garde que la nouvelle\nCarthage occupe dans les destinées commerciales du monde et des bras puis­\nsants de son grand fleuve tendus vers la conquête des mers; les Anversois ont\naussi l'orgueil du rêve d'idéalité que dresse au-dessus des fièvres marchandes,\nla flèche altière de leur cathédrale autour de laquelle flottent, sur des bande­\nroles d'immortalité, les noms de Rubens, Van Dyck, Jordaens, Leys, de\nBraekeleer! Bruges, de nos jours a voulu revivre à la vie du négoce. Ambi­\ntion justifiée. Mais que son nouveau port prospère ou s'ensable, l'immémo­\n riale vocation de Bruges n'est-elle point de monter la veillée du souvenir\nauprès du reliquaire merveilleux de notre art patrial? Le Gantois sourit, d'un\nintérêt amusé, aux transformations qui bouleversent sa ville où lesplaces devien­\nnent des rues et les rues des places ; mais l'héréditaire gouaillerie du Gantois\nse mue soudain en gravité lorsque à un carrefour lui apparaît la masse formi­\ndable du château des Comtes, noir géant hostile et astucieux, dont les moel­\n lons recèlent des siècles d'histoire turbulente et tragique, ou lorsque la\n flânerie l'amène aux Ruines de l'Abbaye de Saint-Bavon et que sous les ogives\n élégantes, et parmi les colonnes brisées et la jeunesse éternelle du lierre, il\n sent palpiter — comme aux jours anciens — l'âme mystique de la cité. Et\n par ailleurs et partout, lorsqu'un enfant de Flandre ou de Wallonie fixe\n son attention recueillie ou enthousiaste sur quelque glorieux débris local,\n que ce soit le Palais des Princes-Evêques de Liége, les Halles d'Ypres,\n l'Hôtel de ville d'Audenarde, la cathédrale de Tournai, l'église de Tongres,\n aussitôt et d'instinct ne reporte-t-il pas son rêve et son exaltation sur l'idée\n de la grande patrie de qui ces monuments tiennent leur signification et à qui\n ils apportent leur témoignage ?\n\n                                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": "           Poèmes des soirs\n\n                   Les soirs doux\n      Les soirs qui tombent peu à peu,\n      Comme une gaze à reflet bleu...,\n      Lourds de parfums et de tendresse\n      Avec un souffle qui caresse...\n\n      Les soirs si transparents  d'avril,\n      Fondant leurs teintes de béril\n      En un pur frisson de lumières\n      Qui va zébrer les sapinières,\n\n       Les soirs berceurs des étés d'or,\n       Qu'un faible jour traverse encor\n       Et qui s'étendent par l'espace\n       Avec un geste d'âme lasse...\n\n       Ces soirs-là veillent dans mon cœur,\n       Comme le chant de ma       douleur...\n       Ces soirs-là veillent dans mon âme,\n       Comme une lente voix de femme...\n\n\n                      Les Etoiles\nLes unes sont si loin qu'on dirait des poussières,\nPar groupes nébuleux dans les blanches    clairières.\n\nOn les perçoit à peine en les beaux soirs d'hiver,\nQuand le croissant de lune allonge un reflet vert\nSur les étangs glacés, sur la lande infinie,\nDont le gel a fixé les gestes  d'agonie.\n\nElles peuplent l'azur de rayons     indécis,\nMousselines d'or pâle aux contours      imprécis,\nCapricieux, légers, tels des tissus de moires\nPendant leurs tons durant les nuits      évocatoires.\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                   POÈMES DES SOIRS                         549\n\nD'autres sont les brillants des     constellations,\nEnchâssés dans le ciel par les      septentrions.\n\nGéométriquement   parmi les étendues,\nLeurs lignes font songer aux courses    éperdues,\nAux envols triomphants d'espace et de clarté,\nVers les Sommets, vers l'Idéal, vers la Beauté.\n\nOh ! ces mondes qui vont dans leurs marches    lointaines\nSans jamais dévier par les immenses plaines !\nCes mondes qui sont faits d'étincelles, de feu\nPour éclairer, durant la nuit, l'œuvre d'un Dieu!\n\nCes mondes qui sont là comme autant de mystères,\nEblouissant l'esprit à force de lumières,\nCes mondes dont le nombre est si grand qu'on pourrait\nEvaluer toujours, sans approcher du vrai.\n\nCes mondes l'un sur l'autre en l'infini du vide,\nMétéores géants de l'éther   translucide\nSuivant, silencieux, avec de mêmes lois\nDes chemins non tracés, les mêmes chaque fois...\n\nSeigneur,    à deux genoux, dans l'ombre je m'efface\nEt j'adore   vos mains créatrices d'espace.\n\n\n\n\n                         Nocturne\n       Viens, chère mienne, allons ce soir\n       Parmi l'odeur des     chèvrefeuilles...\n       Déjà quelques roses s'effeuillent\n       Sous les pas lents de notre espoir\n\n       Prends mon bras, et, l'un contre l'autre,\n       Suivons le sentier rocailleux\n       Qui mène au vallon    ténébreux\n       A travers champs d'orge et d'épeautre...\n\n       Sens-tu combien le rêve est doux\n       Que font nos âmes      réunies?...\n       Dis, sous les étoiles pâlies,\n       Si rien ne vivait plus, que nous?\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": "550                         DURENDAL\n\n\n           Si nous étions seuls, loin des fanges\n           Avec l'amour pour nous      garder...?\n           Je n'aurais qu'à te regarder\n           Pour évoquer l'aile des anges...\n\n            Et nous irions par les soirs bleus,\n            Comme aujourd'hui,      le cœur en fête,\n            Vers moi se pencherait ta tête...\n            Oh ! dans le soir n'être que deux .'...\n\n            Mais puisque cela n'est qu'un rêve,\n            Asseyons-nous  au bord de l'eau;\n            La lune argenté le bouleau\n            De sa lumière chaste et brève.\n\n            L'étoile du berger nous voit,\n            Elle scintille entre les branches,\n            Nous adressant sa clarté blanche\n            Comme à travers les trous d'un toit.\n\n            Et tout est plein de songe et d'ombre...\n            Le rossignol va s'éveiller\n            Là, près de nous, dans le hallier...\n            N'as-tu pas peur du chemin    sombre...?\n\n            Voici le rêve des soirs bleus\n            Qui fait s'ouvrir nos cœurs en fête...\n            Sur ma poitrine mets ta tête :\n            Ce soir nous ne sommes que deux...\n\n\n\n\n                            Compiles\n                                              Aux Moines de Maredsous.\n\n      Dans le chœur assombri traînent des reflets pâles\n      Que l'unique lumière accroche aux cuivres d'or\n      Et qui s'en vont mourir sur le chêne des stalles...\n      Le vent bat les vitraux avec un bruit d'essor,\n\n      Et l'orgue, lourdement, rêve dans la pénombre.\n      On dirait que la voûte où s'épaissit le noir\n      Montant, comme un encens, par les piliers sans nombre\n      Est pleine de torpeur et des songes du soir.\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "                     POÈMES DES        SOIRS                         551\n\n\nL'horloge,   lentement,     sonne tout près des     cloches...\n\nSoudain, c'est un murmure doux de graves voix,\nSur un rythme plaintif dont les accents     s'approchent\nRenforcés par l'écho des vastes cloîtres froids.\n\nCe sont les moines...; un à un, dans le chœur sombre,\nIls passent, tels des spectres floux, gagnant leurs stalles\nOù les reflets cuivrés luttent avec chaque ombre\nEt, dans un bruit sourd, capuchon levé,      s'installent.\n\nSilence... pour adorer, les fantômes    croulent\nEt, longuement, vers le pavé penchent leur front.\nPuis ils se lèvent tous dans le plissé des coules :\nAinsi, le dernier jour, raides ils surgiront.\n\nAlors, en un élan vibre la psalmodie,\nDéchaînant les versets plus haut, toujours plus haut,\nPour retomber d'un coup, voix d'angoisse    infinie,\nAvec un long accord brisé, comme un sanglot.\n\n« Seigneur! nous t'implorons! pitié pour ceux qui passent\nSans connaître ton cœur et le suprême espoir,\nDieu! vers toi nous crions! soutiens les âmes lasses\nQui d'un pas chancelant se perdent en ce soir.\n\n» Jésus! pardonne à ceux qui détournent la tête\nEn ricanant, devant les affres de ta croix,\nFais que l'ange du mal dans son vol noir s'arrête\nEt se brise en tombant... vers toi montent nos voix !\n\n»Jésus!   pardonne    à ceux qui détournent       la tête...\n\n» Ne permets pas qu'un souffle impur sèche nos yeux,\nNi que le désespoir nous saisisse à la gorge\nAfin que nous puissions devenir saints pour ceux\nDe qui la chaîne, hélas! incessamment se forge.\n\n» Nous t'implorons,       Seigneur,   au nom de Jésus-Christ!    »\n\nLargement, sous la nef résonnent les finales...\nPuis c'est l'amen jeté en un extrême cri\nDont la vibration gronde parmi les stalles\n« Nous t'implorons, Seigneur! au nom de Jésus-Christ.            »\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": "552                           DURENDAL\n\n\n      Silence... pour adorer, les fantômes     croulent\n      Et longuement,    vers le pavé, penchent leur     front...\n      Puis ils se lèvent tous dans le plissé des coules :\n      Ainsi, le dernier jour, raides ils    surgiront.\n\n      Ils traversent le chœur, grandis par la prière,\n      En file, après l'abbé dont reluit la croix d'or\n      Et tandis que là-bas s'a/faiblit la lumière\n      Meurent les pas traînant dans le long corridor.\n\n                                                ADRIEN DE PRÉMOREL.\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "          Joris-Karl Huysmans\n   d'après sa correspondance inédite\n                             {Suite)\n\n\n\n\n               LE monastère de Ligugé fermé et les moines dis­\n                 persés, Joris-Karl Huysmans fut bien obligé de\n                 rentrer à Paris. Il s'y installa chez les Bénédic­\n                 tins de la rue Monsieur qui lui cédèrent un\n                 appartement situé hors de la clôture, où il voi­\n                 sinait avec l'aumônier dom du Bourg. Il retrouva\n                 dans une humble chapelle de couvent la vie\ndes Offices de l'Eglise devenue une nécessité pour cet esprit\nélevé, assoiffé de liturgie, auquel il fallait une nourriture spi­\nrituelle plus substantielle que de banales pratiques de dévotion\naussi dénuées d'art que de vie et de sens catholique.\n   Malheureusement, comme on va le voir, le logis occupé par\nJ.-K. Huysmans au prieuré des Dames bénédictines était froid,\nhumide et sombre. Au risque d'y devenir malade il dut le\nquitter aussitôt, mais il s'établit non loin du couvent de façon\nà ne pas être privé de la vie liturgique dont il ne pouvait plus\nse passer.\n   Entretemps, J.-K. Huysmans travaillait à la composition de\nL'Oblat, troisième et dernière partie de l'histoire de son âme\ncommencée dans En Route et poursuivie dans La Cathédrale.\nCette nouvelle oeuvre est du plus vif intérêt, non seulement par\nson côté autobiographique, mais encore parce qu'il renferme\nune description excessivement pittoresque de la vie monastique,\nque l'auteur partagea le plus possible et à laquelle il finit par\ns'associer plus intimement encore en devenant oblat de saint\nBenoît. C'était en quelque sorte le couronnement de l'œuvre\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": "554                                 DURENDAL\n\n\nadmirable opérée par la grâce de Dieu dans l'âme du grand\nconverti.\n\n      Paris, 20, rue Monsieur. Monastère de Saint-Louis du Temple, 7 novembre 1901.\n\n                    MON BIEN CHER AMI,\n\n   Dans le tohu-bohu d'un déménagemement et l'horreur que vous com­\nprenez de trois mille volumes par terre, je lis l'article de Durendal défendant\nla pauvre Sainte contre les attaques bizarres de ce brave Père X... qui est\nd'ailleurs un saint homme, mais un saint peu ouvert à l'art.\n   Ai-je besoin de vous remercier, cher Ami, de cette nouvelle preuve de votre\nsi fidèle amitié. Ah! vous savez bien ce que je pense, n'est-ce pas.\n   Je suis ici en camp volant. La brave prieure m'a donné le vivre et le cou­\ncher depuis huit jours, en attendant que je me débrouille dans le bizarre logis\nd'un autre âge que j'habite. Je me console un peu de tant de tribulations,\navec les offices qui sont très bien ici — le pur plain-chant — et ce qui vaut\nmieux encore j'ai trouvé un directeur logeant à côté de moi, le brave Père Du\nBourg, l'ancien prieur du monastère bénédictin de Paris, une âme hors le\nmonde de vieux cénobite, terrible pour lui-même et indulgent pour les\nautres.\n   Voilà, bien cher Ami, en deux mots, mon pauvre bilan. Je ne puis tra­\nvailler dans ce désordre et m'ennuie.\n   Priez pour moi et bien, bien affectueusement à vous.\n                                                               J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                           Paris, 26 décembre 1901.\n                    BIEN CHER AMI,\n\n   Merci de vos bons souhaits et qu'ils se répercutent sur vous et sur ceux qui\nvous sont chers.\n   Nous avons eu une nuit de Nativité exquise ici, et le lendemain matin j'ai\neu un très délicieux réveil. A 7 heures, ma chambre à coucher qui longe la\nchapelle était pleine d'orgue et j'entendais le chant tamisé, comme très au\nloin, le Kyrie Eleison de la messe et ça été après le déjeuner au cloître avec le\nbrave Forain que notre Mère Prieure avait invité et une exhibition de mer­\nveilleux bibelots qu'elle nous montra et qui viennent de la princesse Adélaïde\nde Bourbon, la fondatrice du cloître.\n   Vous voyez que le Seigneur m'a en cette nuit et ce jour compensé le départ\nde Ligugé et donné de non moins belles Matines, admirablement chantées.\nDemain, nous avons deux prises d'habit et les grands Offices vont recon­\ntinuer.\n   Pour Forain, il n a pas encore fait d'oeuvre religieuse. Il essaie et il se tâte.\nC'est vous dire qu'il n'exisle aucune photographie et qu'il n'y en aura pas,\ntant que l'œuvre ne sera pas debout. Notre bon Père Besse est toujours un\npeu en avance sur ces choses.\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "         JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                           555\n\n\n   Je suis très content que vous l'ayez vu, et il m'a écrit qu'il était ravi d'avoir\nfait votre connaissance.\n   Il est très large d'esprit et très bon, comme vous avez pu le voir.\n   Bonne santé pour vous, longue vie à Durendal et bien affectueusement,\nbien bon Ami.\n                                                              J.-K.    HUYSMANS.\n\n\n                                                            Paris, 22 janvier 1902.\n                      M O N CHER A M I ,\n\n   Virrès est toujours sur de me trouver à 9 heures, à la messe de la chapelle,\net aussitôt après chez moi. Il a aussi beaucoup de chance après 1 heure\njusqu'à 3 heures. Rien ne sera donc plus aisé que de nous joindre.\n   Rien de nouveau, sinon que j'ai vu mon Père Besse hier. Il est pour\nquelques jours de passage à Paris.\n   Il a pu constater, hélas ! la parfaite indifférence de toute la ville pour les\nmoines. Le gouvernement peut tous les exterminer, sans que personne\n même s'en préoccupe. Ah! pour un pays pourri, c'est un pays pourri ! et\nj'envie votre petite Belgique où tant que vous n'aurez pas le suffrage\nuniversel complet, vous serez tranquilles; mais, vous autres catholiques,\n vous savez au moins vous défendre.\n   Je mène, ici, une vie dimidiée, mourant de froid et d'ennui dans un\n logement humide et sombre auquel je n'arrive pas à me faire, et très content,\n d'un autre côté, de cette vie de cloître encore agrémentée par une prieure\n dont la bonté est toujours attentive.\n   A bientôt, bien cher Ami, et bien affectueusement à vous.\n                                                               J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                Paris, 16 avril 1902.\n                    MON CHER AMI,\n\n   Je ne vous ai point répondu, faute de temps ; les lettres s'accumulent dans\nle tohu-bohu d'une vie dérangée dès le matin.. Je crois que tous les Bénédic­\ntins sont à Paris depuis qu'ils sont réfugiés à l'étranger et comme la plupart\nlogent ici, c'est une série de visites et de parlotes, agréables il n'y a pas à\ndire, mais un peu gênantes pour la correspondance et le travail.\n   Et puis... et puis... j'ai eu des ennuis considérables, une bonne trois\nsemaines au lit, un désarroi complet de maison, pas encore terminé, car\naujourd'hui même il m'arrive une nouvelle servante et Dieu sait ce que ça\nva donner ! nulle piété visible, etc.\n   Enfin, la tristesse du logis que j'habite a fini par agir sur moi. Ce froid\nconstant a réveillé les vieux rhumatismes et je n'ai pas été bien loin de tomber\ndans le plus complet découragement. Ce qui m'a sauvé c'est heureusement le\ntravail, un travail sans joie, mais enfin un travail, coupé par la prière et aidé\npar les Offices.\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "356                                DURENDAL\n\n\n   La Semaine Sainte a été aussi belle, grâce à la présence de pas mal de moines\net à celle de don Guépin, abbé de Silos, qui habite depuis de longues\nsemaines ici; on a pu faire l'Office Pontifical et, le jour de Pâques, nous avons\nmangé, tous ensemble, l'Agneau bénit dans la chapelle par l'abbé.\n   C'était un souvenir de Ligugé, un peu amoindri mais, enfin, c'était tout de\nmême bénédictin, et le brave Forain avait été convié par la Prieure à venir\nfestoyer, ce qu'il fit, avec nous.\n   En somme, la maison, ici, est un petit centre, le dernier noyau bénédictin\nde France, et cela me fait passer sur bien des ennuis inhérents même à la\nsituation un peu bizarre d'un laïque vivant chez des religieuses.\n   Notre bon Père Besse est à Paris et je l'ai vu dimanche. Il est toujours\nenthousiaste et aimant l'art.\n   Je n'ai pas vu depuis longtemps déjà X... qui est souffrant et parti pour la\ncampagne. Il se surmène et ne peut guère faire autrement, le pauvre garçon,\ncar il y a toujours la terrible question de la vie à résoudre, et cela devient\nfort effrayant a Paris où avec les impôts dont ce gouvernement nous accable,\net le renchérissement de tout, il faudrait disposer d'une réelle fortune pour\nvivre d'une façon convenable seulement.\n   Je lis avec une certaine appréhension les nouvelles de Belgique mainte­\nnant : quand je vois l'action diabolique si claire, dans ces pays catholiques\ntous déprimés et vaincus maintenant, je me dis que le dernier fief catholique\nqui restait, la petite Belgique, va être l'objet de terribles assauts.\n   Il est bien certain que l'agence maçonne réunira toutes ses forces pour\nenlever cette dernière place. Pourvu qu'elle ne réussisse pas! mais l'attaque\na commencé et elle n'est sûrement pas prêt de finir.\n   Ici, si nous sommes battus aux élections — ce qui est probable — ça va\nêtre la persécution juridique sournoise, implacable contre l'Église; nous pou­\nvons nous attendre à tout ; et je crains fort que mes bonnes Bénédictines,\navec leur maison ouverte à tous les exilés... ne soient, à leur tour, obligées de\nprendre la route des frontières.\n   La singulière époque !\n   A bientôt, cher Ami, priez pour moi et bien affectueusement à vous.\n                                                             J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                             Paris, 25 avril 1902.\n                      MON BIEN CHER AMI,\n\n   Merci, j'ai reçu le numéro de Durendal et le journal Le Drapeau. Mon avis\nest qu'il n'y a rien à répondre à ce factum imbécile d'un médecin, soi-disant\nspécialiste des névroses et qui se démène, dans un las de conférences à\nParis, pour se faire connaître.\n   Il serait trop heureux que l'on parlât de lui ! Et d'ailleurs il n'existe pas et\nne mérite nulle réplique. Songez donc combien cela donne un air vertueux\nde reprocher leurs vices aux autres! surtout quand cet autre était comme le\npauvre Verlaine, un catholique.\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                           557\n\n\n   Je suis claustré, depuis quinze jours, avec la grippe et ne sais pas encore\nquand le médecin me délivrera mon exeat. C'est bien ennuyeux !\n   Surtout quand on a tant à faire !\n   Je pensais voir à Paris Le Cardonel dont le volume de vers a paru, mais\nje présume qu'il sera resté à Valence, car je suis sans nouvelles de lui : je\npense que vous aurez reçu son livre.\n   Le Père Bésse vient d'arriver à Paris ; il est venu dîner hier. L'on ne\npourra donc jamais dire ces deux choses de vous !\n   Bien affectueusement à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n  Pour l'envoi du livre dont vous parlez, il faut que je voie l'éditeur. J'irai,\naussitôt sur pattes.\n\n                                                             Paris, 24 juin 1902.\n                   MON BIEN CHER AMI,\n\n\n   Le fait est que, malgré tous les essais de réaction, je suis tombé dans un\ndécouragement infini dont je commence à sortir. Je crois que la transition\nentre Ligugé et Paris n'a pas assez existé et que l'horreur d'un logis sombre\net humide m'a vaincu. J'avais accepté un peu cela comme pénitence, mais\ntout s'est abattu sur moi, à la suite. Maladie d'une bonne, un mois au lit,\nmaladie à mon tour. Et des histoires invraisemblables dans cet appartement\nouvert à tout le monde, hommes et femmes, sûrs de me trouver aux offices et\nde me joindre dans la maison. Enfin, autant la vie d'un monastère régulier\nest douce, autant celle d'un cloître ou, en dehors de la clôture, c'est un per­\npétuel mélange de nonnes et de moines de passage, est insupportable.\n   Enfin, le médecin m'ayant formellement ordonné de ne pas passer un\nsecond hiver dans cette maison, j'ai loué à deux pas — ce qui me permettra\nde suivre tout de même mes Offices — un logement clair et gai. J'espère y\nemménager en août. Quel aria et quelles dépenses ! Mais, je le sens moi-\nmême, je retomberais dans le découragement si je restais dans cette mélan­\ncolique maison.\n   Mon départ chagrine tout le monde, mais qu'y faire?\n   Voilà, mon cher Ami, la vérité. Je ne crois pas avoir souffert moralement\nd'une façon aussi violente que dans ce cloître. Il est très certain que le diable\nm'a suscité de désolantes histoires, à plaisir, mais, au fond, si l'on y songe,\nc'est assez juste. Je vis dans une maison réparatrice, il est équitable que j'en\naie ma part. J'ai écoppé tout comme les bonnes religieuses.\n   Enfin, laissons cela. J'espère qu'avec un peu de soleil, dans un logement\néclairé, je serai moins sujet à ces attaques de spleen. Décidément les\ncachots noirs ne seraient pas mon affaire.\n   Pour le journal parisien dont vous m'avez parlé, il n'y a rien à y faiie.\nL'élément normalien y domine et je n'essaye même pas d'y rentrer. Tant\nqu'il y aura là toute cette bande de politiquailleurs sortis de la Normale —\nc'est l'échec à l'art.\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": "558                              DURENDAL\n\n\n   Je viens de recevoir une lettre du pauvre Berthet m'annonçant la mort de\nson père qui est mort si chrétiennement, si bien que c'est tout de même un\npeu de consolation.\n   Je suis toujours dans L'Oblat. Encore que je n'y éprouve guère de satisfac­\ntion, il avance quand même — et c'est ce travail qui m'a empêché dans les\nlongues journées de trop me désoler. Le livre menace d'être long. Je ne\nsais, à dire vrai, quand j'en sortirai.\n   Que Dieu vous donne bonne santé, mon bien cher Ami, priez pour moi\nqui en ai, vous le voyez, fort besoin, et bien affectueusement à vous en\nNotre-Seigneur.\n                                                             J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                         Paris, 12 août 1902. 60, rue de Babylone.\n\n                     MON CHER AMI,\n\n   Je vous écris d'un logis, clair, ensoleillé et charmant où je me sens revivre.\nJ'ai du jour et je suis enfin au sec. A deux pas des Bénédictines, j'ai repris\nma vie d'Offices, comme par le passé et tout serait parfait si une indiscrétion\nimbécile de X..., que la politique rend fou, n'avait mis le feu aux poudres de\nla presse.\n   L'affaire de l'huissier qui occupe tous les journaux de Paris est, en un sens,\nexact. Les Bénédictines condamnées à payer au fisc 150,000 francs ont\nperdu leur procès et, mises en demeure de payer une première annuité, n'ont\npu le faire. L'huissier est venu et comme la pauvre Mère ne voulait pas le\nlaisser entrer, seul, dans la clôture, avec ses hommes, elle m'avait demandé\nde l'assister. Je lui ai naturellement, avec autorisation de l'archevêché ayant\nlevé pour moi la clôture, ce jour-là, rendu ce service. Et voilà tout. Toutes\nles broderies ajoutées n'ont rien à voir.\n   X..., mon voisin, chez qui je dînais, a su l'histoire que je lui avais mis au\npoint, et au lieu de la garder pour lui, il l'a racontée à un rédacteur du\nTemps, et cela, juste au moment où je déménageais ! Vous pensez si les suppo­\nsitions malveillantes se sont donné cours. Pour ce que l'on dit sur moi, je\nm'en fiche, mais je suis très peiné pour mes braves Bénédictines, qui sont\nennuyées de cette affaire qui appelle l'attention du Gouvernement sur elles\n et ne peut que leur nuire.\n    Le diable s'en mêle, comme vous voyez. Au reste, il me joue des tours\nextraordinaires, qui tourneront, j'espère, à sa confusion. Imaginez que cinq\njours avant mon déménagement, j'ai dû partir à Marseille, appelé par des\nlettres suppliantes chez des inconnus, sur lesquels j'avais du reste eu des\nréférences excellentes.\n   Je suis tombé dans une malheureuse famille dont la jeune fille était sous\nla coupe d'un étonnant sorcier, un vieillard de 88 ans, thaumaturge, habitant\ndans une sorte de désert dans la banlieue de Marseille et entouré d'auberges\npour permettre aux gens qui vont se faire guérir, de passer la nuit, tant la\nfoule qui se presse auprès de ce vieillard, passant pour un saint, est grande.\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D ' A P R È S SA CORRESPONDANCE                   55o,\n\n\n   Le dit vieillard m'avait fait demander et devait me remettre certains\npapiers.\n   La jeune fille attribuait la guérison d'un envoûtement qu'elle avait eue, à\nce saint et le révérait. Les procédés dont il usait ne pouvaient me laisser\naucun doute. C'était la pure magie noire. Le matin même de l'entrevue,\nj'allais à Notre-Dame de la Garde où je communiai et je partis avec la jeune\nfille et sa famille en voiture.\n   Arrivé là, le sorcier me regarde et cria : non! non! — et je n'en pus tirer\ndavantage — mais, du coup, les fils par lesquels il tenait la jeune fille\ncassèrent; elle finit par m'écouter et j'espère la voir se reconfesser et\ncommunier.\n    Le plus bizarre de l'histoire, c'est qu'il empêchait depuis cinq ans cette\njeune fille, qui est dans une belle position et dont le père occupe une\nsituation officielle à Marseille, de se marier, parce que, disait-il, je devais\nl'épouser! ! ! La folie de tout cela!\n    Et je ne peux vous raconter l'aventure que grosso modo!\n    Je me suis remis au travail et je suis sorti de mon découragement, de mon\naccdia, en changeant de logis; jamais je n'aurais cru qu'habiter dans une cave\npouvait influer autant sur le moral.\n    J'ai des nouvelles très affligeantes de mon pauvre X... Il n'est pas replacé\n et l'oisiveté est mauvaise pour lui. Je ne sais vraiment ce qu'il va devenir. Il\n ne m'écrit plus et c'est par une vieille amie commune, l'abbesse de Fiancey,\n que j'ai des' nouvelles de lui et la dernière lettre de la Mère était pleine\n d'appréhension et de tristesse. Il a grand besoin de prières.\n    A bientôt, cher Ami, ne m'oubliez pas non plus dans les vôtres et bien\n affectueusement à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                        Paris, 14 novembre 1902,\n                   MON CHER AMI,\n\n   Si je ne vous ai pas répondu, c'est que je suis accablé de travail, harcelé\npar Stock, qui voudrait paraître en février. L'Oblat touche à sa fin, mais il y\na des recopiages, un tas de choses qui vont me prendre encore des mois.\n   Je suis avec cela la proie des visites. Oh! mon pauvre Ligugé! Oui, c'est\nentendu, je vous donnerai pour Durendal un chapitre.\n   Vous me parlez des Sœurs Vatard et de cette série. Je vous avoue que je\nn'ai plus d'opinion là-dessus. Ça ne m'intéresse plus. C'est si loin! si loin!\nEt ça ne me rappelle que de tristes souvenirs.\n   Je suis toujours content de mon logis de la rue de Babylone. J'y ai chaud\net j'y vois clair au moins. J'ai travaillé le double par jour, ici, qu'à la rue\nMonsieur, où j'étais tombé dans le découragement. Il y a longtemps que l'Oblat\nserait fini si je n'avais passé par cette épreuve nécessaire, sans doute.\n   Je suis allé, avec l'abbé Mugnier, en coup de vent, à Bruges, pour assister\nà la mystification des Primitifs. Les beaux, on les connaissait, et les autres\nsont, en grande partie, des faux envoyés là pour les faire authentiquer.\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": "560                                     DURENDAL\n\n\n   L e u r fausseté n e fait aucun doute pour m o i .\n   On se paie notre tête ! à mon avis.              »\n   R i e n de n o u v e a u . J e vois toujours les Bénédictins de passage à P a r i s . L e\nP . Besse y est, pour l'hiver, je pense. L e s Ordres, entre nous, étaient tombés\nen F r a n c e , d a n s u n tel élat de décadence, que je crois que le Seigneur se\nservira de cette persécution p o u r les réformer, et alors Il fera des Ordres\nnouveaux mieux appropriés aux besoins de notre temps, je l'espère, du\nmoins.\n   Bien affectueusement à vous, m o n cher a m i , en N . - S .\n\n\n                                                                            J.-K. HUYSMANS.\n\n\n  (A continuer.)                                                       HENRY    MOELLER.\n\n\n\n\n                           R e p r o d u c t i o n i n t e r d i t e (1).\n\n\n\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de cet article et des lettres de\nJ.-K. Huysmans qu'il renferme\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "Cliché de la Revue : La Vie Intellectuelle.\n\n\n                                              EAU-FORTE\n                                               (JACOB SMITS)\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": ""}, {"page_pdf": 664, "texte": "                         LES           LIVRES\n\n\nLA LITTÉRATURE :\nL e m e i l l e u r a m o u r , par Louis DELZONS. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n    On est communément le prisonnier de son succès et dès que l'on a adopté\nun genre, une « manière », il est entendu que l'on s'y calfeutre et cadenasse;\nle public et son truchement naturel, la critique, en ont décidé ainsi; s'insur­\nger contre eux serait périlleux, d'autant que cette séparation des aptitudes\ns'accorde avec l'indolence des lecteurs; tout de suite, ils veulent savoir où\nils entrent et, partis pour la plaine, il ne leur agrée pas qu'on les dirige sur la\nmer ou la montagne ; en tout pays, et principalement en France, l'écrivain\nest condamné à se répéter, à ruminer sa propre substance, faute de quoi la\nfaveur se détournerait de lui et s'abandonnerait à un sillage plus moelleux.\n    M. Louis Delzons affirme le courage de secouer le joug, d'échapper à l'or­\nnière ; après deux volumes remarquables, L'Affaire Nell et Les Maseran, dont\nil fut parlé ici, où les mœurs judiciaires étaient scrutées sans indulgence,\n M. Louis Delzons bifurque, se renouvelle, laisse avocats, magistrats, toques\net robes, dossiers et conclusions, chicane et procédure, expose un drame\nhumain, orienté parfois vers le mélodrame, ce qui ne comporte aucune dépré­\nciation : les mouvements de l'humanité, aspirations, postulations, sursauts,\nressauts, résignations et fureurs, dégoûts et désirs, emportements et larmes,\nc'est du mélodrame, c'est du drame, c'est des « faits-divers », mais les « faits-\ndivers » nous enregistrent, nous démasquent, nous désignent à nous-mêmes,\net cela s'avère dans Le Meilleur amour.\n    M. Bideau, la trentaine dépassée à peine, est à la veille de convoler en\njustes noces; un brillant exercice de la chirurgie l'a hissé au pinacle et la\njeune fille qu'on lui destine est, de tout point, accomplie; mais il a eu, d'une\n maîtresse oubliée, une enfant que brusquement il retrouve; de la mère il n'a\n guère plus souci ou mémoire ; l'enfant lui est restée ancrée aux fibres secrètes ;\n il là guette, s'en rapproche, la joint, lui parle, la cajole, la comble de cadeaux\n et de caresses; Françoise, la mère de Nine, a été recueillie, en toute loyauté\n chaste, par Méruel, camarade de Bideau; c'est ainsi que ce dernier pourra\n choyer Nine à son gré. Puis, pour l'avoir à lui seul, il l'enlève, comme à\n l'Ambigu ; d'où, incidents, coup de revolver, péripéties ; Françoise épousera\n Méruel et Bideau se dévouera, après neuf ans d'indifférence, à l'éducation de\n sa fille.\n    Je semble vouloir rapetisser aux dimensions de l'anecdote les 322 pages\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "562                               DURENDAL\n\n\n du volume de M. Louis Delzons; rien n'est plus éloigné de mon dessein; je\n montre uniment combien l'affabulation, combien l'argument en est simple;\n seulement, cette simplicité est en acier trempé et d'innombrables ornements\nen fleurissent la solide armature. Lisez ceci, par exemple :\n    « La lettre qu'il attendait de Méruel arriva enfin. Elle était brève : « Voici\n » les conditions de Françoise. Tu verras Nine, en sa présence, le dimanche,\n » pendant une heure, chez moi. Je regrette vivement de n'avoir pu obtenir\n » davantage. Mais j'ai eu déjà beaucoup de peine... Donc, à dimanche, entre\n » deux et trois. »\n   » Bideau répéta : « Dimanche, dimanche. » Il n'avait aperçu que cela; tout\nle reste ne comptait pas, disparaissait. De même, dans son âme, toute la\ncolère, toute l'amertume, toute la violence disparurent, emportées par un grand\nflot d'émotion tendre qui coulait en lui, qu'il écouta couler. Il était assis dans\nson cabinet, sur le divan de cuir qui faisait face à la cheminée : la lettre dans\nses mains, il sentait tout son être s'ouvrir à une joie puissante et subtile, qui\nroulait souverainement, qui allait aussi, comme une eau, par infiltrations\ninsensibles, rafraîchir en lui les recoins les plus desséchés. Cette joie le fai­\nsait vivre tout entier. Il se retrouvait soudain avec la complète allégresse qu'il\nne connaissait plus depuis ses malheurs; et sa jeunesse, sa santé, ses succès\nbrillaient, palpitaient, tels que les herbes de la prairie étincelant au premier\nrayon de soleil qui suit l'orage. »\n   Mais, chez M. Louis Delzons, les « morceaux à extraire » ne sont pas fré­\nquents; ses œuvres valent par la logique de la marche, le serré de la forme,\nla solidité de la texture ; et, parce qu'il a su demeurer égal à soi-même, sinon\nsupérieur, en se renouvelant, en changeant de sol et d'atmosphère, M. Louis\nDelzons mérite les hommages qui saluent la maîtrise.\n                                                            FRANZ MAHUTTE.\n\nLa vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains,\n   par MM. ALPHONSE SÉCHÉ et JULES BERTAUX : Honoré de Balzac, Diderot.\n   Deux vol. ill. — (Paris, Louis Michaux.)\n   Est-ce un hasard qui fait apparaître à la fois, sur les volumes de l'attrayante\ncollection entreprise par MM. Séché et Bertaux, les noms de Balzac et de\nDiderot, de ces deux enfanteurs prodigieux d'idées ou de réalités. Car. si la\nmode était encore aux parallèles, on pourrait en instituer un entre ces deux\ntètes effervescentes, l'une inépuisable de systèmes ; l'autre, de vivantes imagi­\nnations, et chercher à discerner lequel d'entre eux a agi le plus profondément\nsur son temps et sur la postérité. I1 est vrai que Diderot rêvait de refaire le\nmonde à la figure de son idéal philosophique, alors que Balzac se contentait\nde le peindre. Il y avait de la chimère chez tous deux, mais tandis que\nDiderot n'hésitait pas à la faire passer dans son œuvre, Balzac ne la mettait\nque dans sa vie, dans les entreprises hardies qui devaient lui apporter la\nfortune et qui firent de lui le débiteur de créanciers sans cesse renouvelés.\n   Il y a de tout dans l'existence de ces immortels « hommes de lettres »,\nesclaves ravis d'une pensée toujours en ébullition, et dont la vie se passa pour\nles trois quarts devant leur table de travail, dans une solitude pleine de\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "                                 LES LIVRES                                  563\n\n\npensées et de rêves. Il y a du comique, du tragique, du sentimental; il y a\nles familles, hostiles à la vocation irrésistible de l'enfant au génie duquel,\nnaturellement, elles ne croient pas ; il y a le monde littéraire abondant en\nquerelles et en dénis de justice; autour de Diderot, il y a la société papil­\nlottante et les salons et toute la prodigieuse agitation d'esprit du temps ;\nautour de Balzac, les romantiques tout remplis de poésie sombre et de gaieté\npétulante. La fortune vint de Russie au philosophe; au romancier, l'amour,\ncelui-ci plus fragile que celle là... Mais si vous aimez à connaître les détails\ndes choses, la physionomie physique et morale de ces héros de lettres, lisez\nles excellents et curieux volumes de MM. Séché et Berlaux.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nF r a n c i s J a m m e s , p o è t e c h r é t i e n , par ALBERT DE BERSAUCOURT.\n  — (Paris, Henri Falque, édit.)\n  Ce sont des pages charmantes, parfumées des senteurs d'Orthez. Francis\nJammes nous a apporté un frisson inconnu, une sensibilité inédite et cela\nsans recherche, sans vanité littéraire. M. Albert de Bersaucourt trouve les\nmois, les images et le sentiment qui conviennent pour exalter l'œuvre litté­\nraire, et désormais chrétienne, de ce poète si simplement profond.\n\nVingt-quatre poèmes en prose pour honorer ma demeure\n  e t c h a n t e r m o n j a r d i n , par ALBERT DE BERSAUCOURT. — (Paris,\n   Henri Falque, édit.)\n   Après avoir rendu hommage aux poètes, M. Albert de Bersaucourt honore\nle souvenir, l'émotion familiale, l'image de son enfance, les choses qui parti­\ncipèrent de sa vie. Il y a dans ces vingt-quatre poèmes une ferveur émouvante\net le lyrisme n'y étouffe jamais la voix discrète, les confidences d'une âme\ndemeurée très proche de ses sources. Ajoutons que tous les lettrés apprécie­\nront la langue harmonieuse et pure de ces chants votifs.\n\nLa Belgique moderne, terre d'expérience, par HENRI CHAR­\n   RIAUT. — (Paris, Ernest Flammarion, édit.)\n   Durendal signale surtout les œuvres de caractère purement littéraire ou\nartistique. Le livre de M. Henri Charriaut appartient plutôt à la sociologie,\nà l'économie, à la politique. Il est parfaitement écrit et pensé, il accuse une\ngrande indépendance d'idées et une loyauté irréprochable. Ceux qui ont eu\nle plaisir de rencontrer M. Henri Charriaut n'en attendaient pas moins de lui.\n   Camille Lemonnier nous a donné une Belgique pittoresque, M. Henri\nCharriaut avec moins d'éclat et plus de profondeur (avec d'autres visées\naussi) achève et couronne en quelque sorte ce qui fut écrit jusqu'aujourd'hui\nsur notre Belgique moderne. Il aura beaucoup de lecteurs.\n\nC o n t e s W a l l o n s . Simples histoires de Hesbaye, par DÉS.-JOS. DEBOUCK. —\n   (Bruxelles, Willems-Van den Borre.)\n   Malgré leur inexpérience, ces contes wallons sont pleins de qualités solides:\nfermeté dans la vision, pâte savoureuse, amour de la réalité mêlé à une\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": "56 4                               DURENDAL\n\n\nespèce de tendresse craintive pour le frisson immatériel — le divin frisson —\ndes choses. De tout cela, sortira vraisemblablement un bel écrivain, franc du\ncollier et d'une honnêteté qui se fait chaque jour plus rare.\n   Mettons hors pair, dans ce livre, le Petit Vacher, une histoire douloureuse\net profondément sentie.\n                                                                       G. V.\n\nPUBLICATIONS D'ART\n .La V i e e t l ' œ u v r e d e T i t i e n , par M. GEORGES LAFENESTRE. Nou­\n   velle édition. — (Paris, Hachette.)\n   Dans sa physionomie, dans son art et dans sa longue et laborieuse car­\nrière, Titien donne une magnifique impression, l'impression d'une puissante\npersonnalité, admirablement équilibrée et servie par des dons merveilleux.\n   L'homme est un paysan, un montagnard, ferme, réfléchi, tenace,\néconome, un peu avare, inclinerait-on à penser, si on ne se rendait compte\nque, à défaut de ses incessantes suppliques à ses clients princiers, à Charles-\nQuint, notamment, pour obtenir la récompense de ses travaux, il n'aurait\njamais tiré d'eux que de vains titres honorifiques et des assignations sur des\ncaisses vides. Il est sympathique, en somme, dans son existence forte, fami­\nliale, simple, attachée aux êtres et aux choses de sa patrie d'origine, toute\nnourrie de noble et persévérant labeur. Car il ne faisait pas du prince de\nl'art; il ne s'éloigna que rarement, brièvement et avec répugnance de Venise\net de son cher village de Cadore; l'amitié de son compère l'Arétin, ce condot­\ntière des lettres, ne compromit jamais son caractère.\n   Le beau livre de M. Lafenestre nous fait spectateurs de cette vie égale et\nféconde. Il nous dit aussi l'art du maître; il nous l'analyse, il nous en marque\nles étapes, dont chacune signale, dans une évolution sans transition brusque\nqui est comme un épanouissement, un progrès dans un art qui semblait avoir\natteint déjà sa perfection.\n    Cet art, il n'est pas puissant dans la pensée comme celui de Vinci ou celui\n de Michel-Ange. Il est admirable surtout dans l'expression de la vie, d'une\n vie riche et abondante, toute fondée en réalité, comme celle dont les maîtres\nflamands ont rempli leurs œuvres, mais qui a de plus, en propre, les beautés\n supérieures de l'équilibre et de l'harmonie. L'énergie chez Titien ne dégé­\n nère jamais en violence, elle apparaît toujours enveloppée de grâce aisée.\nJamais, non plus, la recherche de l'effet n'éloigne le maître du terrain solide\n de son art. Ses ouvrages, que leur sujet soit religieux ou profane, cherchent\n leur inspiration dans la réalité. L'idéal de Titien, forme et couleur, est là tout\n entier : la matière merveilleuse de chefs-d'œuvre sans nombre, qui ne vieillis­\n sent pas, dont les significations ne s'obscurcissent pas comme celles de tant\n d'oeuvres célèbres, conçues sous l'empire d'un idéal qui a péri, parce que le\n grand peintre vénitien ne tâchait pas d'embellirla vie qu'il avait sousles yeux,\n ne s'efforçait pas à l'héroïser ou à la faire plastronner, mais bien à tirer d'elle\n les éléments de beauté expressifs et colorés qui lui sont propres et naturels.\n  On sait que le maître n'alla a Rome qu'en 1575 alors qu'il avait 68 ans: « S'il\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "                                 LES LIVRES                                  565\n\nétait venu plus tôt à Rome, se demande M. Lafenestre, l'étude des chefs-\nd'œuvre antiques, des peintures de Raphaël ou de Michel-Ange aurait-elle\nmodifié la direction de son génie pour le compléter plus heureusement? »\nEt, avec la sensibilité profonde de l'art qui donne tant de prix à ses ouvrages,\nl'éminent historien répond : « On peut hésiter à le croire. En s'efforçant\nd'acquérir une précision de dessin plus constante et de se mettre au niveau\nde ces grands penseurs par la gravité des conceptions et par la tenue savante\nde l'exécution, peut-être eût-il perdu ou du moins altéré l'enthousiasme\nsimple et chaleureux pour la couleur et pour le charme des réalités vivantes\nqui firent de lui l'interprète le plus naturel de la figure humaine habillée ou\nnue, et le portraitiste le plus varié et le plus vrai, parce qu'il fut de tous le\nplus exempt de système et de parti pris. »\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\n    L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (15 avril). — M. Kronig achève le\ntravail très étudié qu'il a consacré à Thomas Hendrickzs De Keyzer, un des\nbons maîtres hollandais secondaires du XVIIe siècle. M. Walter van Dieden­\nhoven parle de certaines œuvres décoratives allégoriques de J. Mendès da Costa,\nM. Ellens, de la Joaillerie d'Anna Wyers. Chroniques d'art; nombreuses illus­\ntrations.\n   (15 mai). M. Aty Brunt consacre une étude à l'art sympathique d'un jeune\nmaître hollandais, Etienne Bosch; M. Fr. Landré parle de l'architecte H.- P.\nBerlage et de ses intéressantes tentatives pour créer des œuvres d'un style\noriginal. Illustration abondante.\n\nLes Arts anciens de Flandre (fascicule 3).\n   Livraison particulièrement intéressante de ce luxueux périodique.\nM. H . Durand-Gréville étudie le Triptyque de la Sainte-Croix, qui se\ntrouve à Grenade, la réplique ou la copie de cette belle œuvre conservée\nau Collège du Patriarche, à Valence, la compare avec quatre panneaux de la\nVie de la Vierge, appartenant au Musée du Prado, à Madrid (un de ces pan­\nneaux représentant la Visitation offre une mise en scène exactement sem­\nblable à celle d'œuvres consacrées au même sujet que l'on rencontre à la\nGalerie de Turin et à Lutschena, et qui sont généralement attribuées à Van\nder Weyden), avec la Mise au tombeau, placée sous le nom de Thierry Bouts\nà la National Gallery et, enfin, avec l'admirable Mise au tombeau, de Bruxelles,\ncette dernière dévolue à Petrus Cristus, en attendant que le plus savant et le\nplus enthousiaste de nos historiens d'art la fasse passer à Thierry Bouts I I . . .\nLe travail approfondi de M. Durand-Gréville permet, en tout cas, de conclure\navec lui que ce groupe de peintures est l'ouvrage du même artiste. —\nM. Lafond consacre quelques pages attachantes aux beaux cartons de tapis­\nserie dans lesquels Rubens a illustré l'Histoire d'Achille.— M. Tulpinck signale\net analyse avec son érudition habituelle deux volets ornés de portraits de la\ncollection de M. Declercq-Gilliodts,à Bruges, portraits où la tradition voulait\nreconnaître des Pourbus et dont les modèles portent, particularité curieuse,\ndes bagues ornées de sigles. Ce numéro, qui est illustré d'excellentes repro-\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "566                                     DURENDAL\n\n\n\nductions de quelques-unes des œuvres citées, est complété par la suite des\nintéressantes études de M. Sander Pierron sur les Mostaert et de M. J. Gestoso\ny Perez sur les Principaux artistesflamandsqui travaillèrent à Séville du XVIe à la\nun du XVIIIe siècle.\n\n\nA l b u m h i s t o r i q u e de l a B e l g i q u e ,\n                                               par M M . VANDERLINDEN et\n  HENRI OBREEN. — I. Les Origines (IXe, Xe et XIe siècles). II. Principautés et\n   villes : I. Emancipation économique et politique (XIIe siècle). Deux fasci­\n   cules illustrés de vingt reproductions hors texte. — (Bruxelles, Librairie\n   nationale d'art et d'histoire, Van Oest et Cie.)\n   L'histoire est faite de l'étude des textes et de celle des monuments de\ntoute sorte, et ceux-ci, bien souvent, sont presque seuls à nous éclairer, à\nnous donner la compréhension à moitié intuitive du caractère et de la men­\ntalité des hommes qui ont subi les événements relatés par ceux-là. Les écrits\nquels qu'ils soient ne nous permettraient d'avoir qu'une conception vague\ndes grandes civilisations mortes, si l'Assyrie, l'Egypte, la Perse, l'Inde ne revi­\nvaient en même temps,' à nos yeux, dans les monuments et les oeuvres d'art\nqui se sont conservés ou ont été le prix des fouilles ardentes entreprises au\nsiècle dernier.\n   On conçoit, dès lors, l'extrême utilité de la nouvelle et excellente publica­\ntion de la librairie Van Oest. Son but s'explique de lui-même : faire l'histoire\nde notre pays par les monuments les plus caractéristiques de chacune des\nphases de la longue évolution par laquelle il a passé. Voici les origines, la\npériode impériale, puis la période encore chaotique où, dans la décadence de\nl'empire germanique, la féodalité s'organise en même temps que les grandes\ncommunes dont la puissance et la ténacité s'affirmeront si magnifiquement\naux siècles suivants. E n feuilletant l'album formé par MM. Vanderlinden et\n Obreen, qui ont fait précéder chacune de ses parties d'une brève et attrayante\n introduction, nous voyons passer sous nos yeux les plus notables des œuvres\nde ces temps reculés, constructions religieuses et civiles, enluminures de mis­\nsels, sculptures de bronze, d'ivoire ou de pierre, etc., que le temps a heureu­\n sement épargnées.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s a r t s d u t i s s u (Manuels d'histoire de l'art), par M. GASTON MIGEON.\n   Un vol. illustré. — (Paris, Laurens.)\n   Parmi les arts mineurs de la décoration, il n'en est point, sans doute, qui\nait créé plus d'œuvres que la tapisserie. Ses origines, comme celles de la bro­\nderie, sont orientales. Il n'est guère de contrée de l'Europe où elle n'ait été\npratiquée à une époque plus ou moins récente, mais c'est dans les parties\nseptentrionales, en Flandre, en Allemagne et en France que, pendant plu­\nsieurs siècles, elle a produit ses ouvrages les plus admirables. On sait ce que\nreprésentent auxXIVeetXVesiècles, dans l'histoire des tentures de haute et de\nbasse lisse, les noms de Paris, d'Arras, de Lyon, de Bruges, de Tournay,\nd'Audenarde; au XVe et au XVIe siècle, surtout, le nom de Bruxelles, qui\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "                                 LES LIVRES                                 567\n\n\ncréa, alors, comme l'écrit M. Migeon, « une longue série de tentures qui\ncomptent parmi les plus parfaits chefs-d'œuvre de l'art textile ». Avec la fin\nduXVIesiècle, et la propagation des principes nouveaux de la Renaissance\nclassique, l'orientation des maîlres de la tapisserie se modifie; ils aspirent à\nsortir du domaine propre, strictement décoratif, de leur art, pour rivaliser\navec la peinture, pour s'efforcer de copier des compositions mal adaptées aux\nnécessités et aux possibilités du tissage.\n   Cependant, en France, François I er , Henri II et Henri IV, avec le con­\ncours d'artistes italiens, français ou flamands, et de maîtres tapissiers pour la\nplupart flamands, installent des ateliers à Fontainebleau ou au Louvre, ou bien\nencouragent et protègent l'organisation de manufactures comme celle des\nGobelins. C'est Louis XIV et Colbert qui donneront leur forme définitive aux\nmanufactures royales où, sous la direction de Le Brun, de Mignard, etc.,\navec la collaboration de nos compatriotes Van der Meulen et Genoels,\nd'Audran, des Coypel, d'Oudry, de Carie Vanloo, de Boucher, etc., se tisse­\nront tant de merveilleuses tentures pleines de pompe héroïque ou d'exquise\nélégance.\n   M. Migeon nous fait l'histoire rapide et cependant complète decet art somp­\ntueux et charmant, dont la décadence et l'abandon presque absolu a résulté\nprincipalement des progrès de la fabrication mécanique. Il nous dit ce qu'il a\nété en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en marquant le rôle\nimportant qu'ont assumé, dans sa diffusion en Europe, les maîtres et les arti­\nsans flamands. Et de fait, on les retrouve partout, sauf peut-être en Alle­\nmagne : en Italie, aux XVe et XVIe siècles, à Mantoue, à Venise, à Sienne, à\nFerrare, à Florence; en France, au XVIIe siècle, aux origines des Gobelins et\nde Beauvais ; en Angleterre, à la fondation de la fabrique de Mortlake ; en\nEspagne, auXVIIIesiècle, à celle des ateliers de Santo-Barbara.\n   La broderie et les dentelles font l'objet de parties non moins intéressantes\nde l'excellent ouvrage de M. Migeon, qui constitue ainsi un manuel com­\nplet, soigneusement documenté et illustré, de la matière que s'est proposée\nl'auteur.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n\nA n t h o l o g i e d'art (Sculpture, Peinture), par ALFRED LENOIR. Orient\n   Grèce, Rome. Moyen âge. Renaissance.XVIIeetXVIIIesiècles. Epoque con­\n  temporaire. — (Paris, Colin, éditeur.)\n   En publiant ce « recueil d'images » d'art, on s'est proposé un double but :\n   Offrir au public, dans un format. commode et à un prix modéré, un\nensemble d'œuvres belles et expressives en elles-mêmes;\n   Présenter en raccourci — par le choix et le groupement des œuvres — une\nvue d'ensemble de l'évolution de la sculpture et de la peinture au cours des\nsiècles.\n   Il ne s'agit donc pas ici de passer méthodiquement en revue les différentes\nécoles chez le6 différents peuples, et dans chaque école les principales œuvres\nde leurs principaux représentants. Il me s'agit pas, en un mot, d'un répertoire,\nmais d'un choix.\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "568                              DURENDAL\n\n\n\n   L'idée qui a présidé à ce choix est simple :\n   Montrer les formes les plus caractéristiques et les plus expressives par\nlesquelles, aux différentes époques, s'est exprimé, s'est réalisé le sens de la\nbeauté plastique ;\n   Rendre sensible l'évolution de ces formes au cours des âges;\n   Faire saisir, en même temps que leur diversité, les filiations par lesquelles\nelles se rattachent les unes aux autres.\n   La difficulté était de restreindre ce choix aux dimensions d'un volume\nunique et maniable, accessible par son prix à un public très étendu; de ne\ndonner que ce qui est caractéristique et d'écarter résolument la préoccupation\nd'une énumération complète.\n   On espère y avoir réussi. Et c'est en quoi consiste la nouveauté et l'origi­\nnalité de ce recueil dont l'exécution matérielle, papier, format, impression,\ngravure, est de nature à satisfaire les plus difficiles.\n   L'ouvrage complet, un volume in-8° grand jésus (19e X 28e), comprend\n224 planches et est vendu, broché : 7 fr. 50.\n\n\nLA MUSIQUE :\n\nLlSZT, par JEAN CHANTAVOINE. — (Paris, Alcan. Collection : les Maîtres de\n   la Musique.)\n   M. Chantavoine, qui publia dans la collection Alcan une belle étude sur\nBeethoven, retrace en ce nouveau volume la physionomie si puissamment\noriginale et néanmoins assez mal connue de Franz Liszt.\n   La vie et l'œuvre de Liszt se répartissent en trois périodes dont la première\n(1811-1847), celle où le jeune virtuose parcourt triomphalement l'Europe, a\nson centre principal à Paris. C'est durant cet espace de temps qu'il écrit la\nmajeure partie de son œuvre de piano. La seconde période (1847-1861), celle\nde Weimar, plus significative et plus féconde, est marquée par la composi­\ntion des grandes œuvres symphoniques. La troisième (1861-1886) se passe\nsurtout à Rome et coïncide avec l'éclosion ou le parachèvement des œuvres\nreligieuses.\n   C'est avec une érudition sûre et avisée, une perspicacité analytique des\nplus pénétrantes que M. Chantavoine démêle les éléments et influences si\ncomplexes qui constituent la personnalité de Liszt, dont la virtuosité prodi­\ngieuse projetaun éblouissement sur le siècle, éblouissement fatal puisqu'il\ndevait masquer aux yeux des contemporains ses véritables et plus solides\ntitres de gloire. Nous ne pouvons souscrire sans réserves aux pages que l'au­\nteur consacre à l'examen de l'œuvre pianistique de Liszt. Nous reconnais­\nsons volontiers l'ampleur de souffle et la vigueur de conception de la sonate\nen si (1853), la vitalité étincelante de quelques Rhapsodies, le charme d'émo­\ntion contemplative et le pouvoir évocateur qui émanent de maintes pages\nencloses dans les Années de pèlerinage, mais si cette musique possède en général\nla couleur, la richesse de sonorité, une étonnante sève rythmique, si comme\nle dit justement M. Chantavoine, « elle a renouvelé la technique du clavier\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "                                 LES LIVRES                                569\n\net étendu les ressources du piano », elle occupe malgré tout un rang secon­\ndaire, reflet brillant d'une période d'art périmée, trop ingénieuse pour être\ngéniale, et où l'on ne découvre jamais ces caractères d'humanité profonde, de\nvérité esthétique immortelle et inaltérable qui éclatent dans l'œuvre léguée par\nla trinité souveraine des poêles du piano, Beethoven, Schumann, Chopin.\n    Dans le domaine de la musique orchestrale, Liszt est le créateur conscient\nd'une expression musicale nouvelle, le poème symphonique, appelé de nos\njours à un développement si considérable (Saint-Saëns, Strauss, César\nFranck et son école) et dont le but est de traduire musicalement un pro­\ngramme poétique préalablement déterminé. M. Chantavoine remarque avec\nsagacité que les origines de la musique à programme se trouvent clairement\nindiquées dans le Caprice de Bach sur le départ de son fils chéri et implicitement\ncontenues dans de nombreuses compositions de Beethoven. (L'Héroïque, la\nPastorale, la Sonate des Adieux, le quinzième et le seizième quatuor.) Ainsi\nles poèmes symphoniques de Liszt continuent la tradition classique en la\nrénovant. Dans les œuvres magnifiques de la période de Weimar, l'esthétique\nde Liszt se rattache par des liens étroits à la conception beethovénienne.\nComme la sonate en ut mineur, comme le trio Muss es sein, les poèmes sympho­\nniques, la messe de Gran se résument dans la dualité, le contraste et le\ncombat de deux principes opposés. La forme de la grande variation si chère à\nBeethoven et qui se manifeste en ses dernières sonates avec tant d'éloquence se\nretrouve aussi dans Liszt. (Le Tasse, Orphée, les Préludes, les Idéals.) M. Chan­\ntavoine arrive de la sorte à cette conclusion que les poèmes symphoniques de\nLiszt ont un caractère bien plus lyrique que descriptif, ce en quoi ils se dif­\nférencient de Berlioz, les thèmes constitutifs restant d'ailleurs chez ce dernier\nà l'état de motifs typiques, d'idées fixes, sans se fusionner et se développer\nlibrement dans l'ordonnance générale du poème.\n    Après avoir signalé dans la sonate en si le premier jalon posé de la forme\ncyclique, M. Chantavoine aborde l'examen des deux symphonies, l'une\ninspirée de Dante, l'autre de Gœthe. Si la Dante-Symphonie ne se distingue que\npar une somptuosité pittoresque et décorative, l'ampleur de l'épopée dan­\ntesque ne se prêtant guère à une synthèse d'idées ou de caractères, la Faust-\nSymphonie, nettement lyrique d'essence et d'inspiration, apparaît aussi plus\nprofonde et M. Chantavoine n'hésite pas à la ranger au nombre des chefs-\nd'œuvre de Liszt. Les trois parties qui forment l'imposant triptyque (Faust,\nGretchen, Méphisto) évoquent avec un relief saisissant les figures centrales du\npoème de Goethe, chacune exprimant de façon admirable la psychologie du\npersohnage dont elle porte le nom.\n    Enfin dans la période de musique religieuse (1861-1886), l'auteur explique\nl'orientation progressive de Liszt vers cette idéalité mystique où le portaient\nirrésistiblement les foncières tendances de son génie. Si les Psaumes sont\nencore empreints de lyrisme, si la Messe de Gran est surtout belle par sa\nrichesse symphonique, si la Légende de sainte Elisabeth avec des moments de\n pathétique intense demeure principalement œuvre théâtrale ou de concert,\n c'est seulement dans le Christus, œuvre entièrement « détachée du siècle »\n que planent les significations immalérialisées et purement mystiques.\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": "570                              DURENDAL\n\n\n   Dans une conclusion magistrale, M. Chantavoine détermine les diverses\ninfluences musicales, littéraires, plastiques, qui se manifestent dans l'œuvre\nde Liszt. Il explique ensuite l'action très considérable exercée par Liszt sur\nses contemporains d'abord, comme pianiste, comme professeur, comme ini­\ntiateur d'art, sur la postérité ensuite par son œuvre qui instaure définitive­\nment le principe de la musique à programme et contient en outre deux\nsources précieuses de renouvellement, le leit motiv avant Wagner, la forme\ncyclique avant Franck. Liszt possédait un don d'intuition admirable pour\nreconnaître et produire au grand jour les talents ignorés. Il montra aussi un\ndévouement et une générosité inlassables, dont sa sollicitude envers Wagner\nfut le plus illustre exemple, pour les soutenir et les encourager. Son âme\nétait trop haut placée pour connaître la jalousie, faiblesse si fréquente chez\nles artistes. Bref, comme le dit excellemment M. Chantavoine, si Liszt ne\nfut pas le plus grand musicien du siècle, il en fut la plus grande autorité\nmusicale.\n                                                                   G. DE G.\n\nL a M u s i q u e d e s T r o u b a d o u r s , par JEAN BECK. - (Paris, Laurens.\n   Collection des Musiciens célèbres.)\n   Nous avons analysé ici même le savant ouvrage consacré au même sujet\npar M. Pierre Aubry, dans la collection Chantavoine. Nous pouvons d'au­\ntant mieux renvoyer le lecteur à notre précédent article que MM. Aubry et\nBeck, à part quelques nuances, représentent la même école en ce qui con­\ncerne la lecture musicale de ces plus anciens spécimens de la lyrique fran­\nçaise. Cette école, comme nous l'avons expliqué, se résume à soumettre la\nnotation des troubadours et des trouvères à la doctrine franconienne des\nmodi rythmiques, dominée par le principe de la ternarité absolue. Elle est en\ncontradiction avec le principe de la « carrure » posé par le savant allemand\nHugo Riemann, lequel, s'il admet que certaines pièces ont pu être conçues\nsous le régime de la ternarité, lit en général toutes les mélodies des trouba­\ndours et des trouvères d'après un schéma rythmique entièrement basé sur la\nnorme poétique d'un octosyllabe trochaïque ou iambique, les vers plus courts\nétant allongés par dédoublement, les vers plus longs sectionnés au moyen\nd'une césure. Cette manière de voir a été vivement combattue par M. P . Aubry\ndans sa brochure La Rythmique des Trouvères; M. Riemann néanmoins s'y tient\net vient d'affirmer de nouveau ses idées, au moyen d'une argumentation fort\nhabile, dans les Sammnelbände de la Société internationale de Musique (Leipzig,\nvol. XI, liv. IV, septembre 1910). Nous n'interviendrons pas dans ce débat\nd'une nature éminemment spéciale, sauf à constater l'opposition des points de\nvue, MM. Aubry et Beck envisageant la chose du côté purement musical,\nM. Riemann du côté de la prosodie, ce dernier arrivant par là, il faut bien le\ndire, à des résultats fort séduisants : la question est de savoir jusqu'à quel\npoint son système (construction absolument personnelle et arbitraire) est\nd'accord avec les principes mis en œuvre par les mystérieux poètes lyriques\nprovençaux et français du moyen âge.\n   Ceci dit, voici comment M. Beck a disposé la matière de son livre, lequel\n"}, {"page_pdf": 674, "texte": "                                    LES LIVRES                                       571\n\n\noffre nécessairement une grande ressemblance avec celui de M. Aubry. La\npremière partie est toute analytique et théorique. L'auteur part de la période\ndes neumes, dont il montre l'évolution vers la notation diastématique, puis\nla nota quadrata, en un tableau pareil à ceux publiés naguère par Haberl dans\nson Magister Choralis. Pour lui, les copies en notation carrée des œuvres des\npremiers troubadours parvenues jusqu'à nous ne sont pas les notations origi­\nnales, ces mélodies ayant dû être primitivement rédigées en neumes. Il pense\négalement que les poèmes médiévaux en langue profane non accompagnés\nde mélodies dans les manuscrits durent être composés de la sorte, sans\nmusique, donc simplement pour la lecture ou la récitation. Enfin, il imagine\nque certaines de ces mélodies eurent pour origine des séquences de l'Alleluia.\n(Rappelons à ce sujet qu'Ambros, le savant mais imaginatif historien de la\nmusique, voyait également dans ces séquences, pratiquées en premier lieu\ndans des monastères suisses, l'origine d'antiques ranz des vaches tyro­\nliens (1).) Suit l'exposé de la doctrine de la lecture modale rappelée plus haut,\nM. Beck posant en principe que telle mélodie, rédigée dans une notation non\nmesurée, portait déjà en elle son rythme latent et doit être lue en conformité\navec les copies ultérieures, mesurées, de la même mélodie. L'exposé de la\nthéorie franconienne n'est pas ici des plus claire, bien que nous y trouvions\nd'intéressantes remarques comme celle-ci, que le rythme du deuxième modus\nune brève suivie d'une longue valant deux brèves), où l'accent tombant\nsur la première note (tonique) est contrebalancé par la longueur des\ndeuxième et troisième temps (l'atone), correspond excellemment au « mouve­\nment sans saillie » du vers français, tandis que les trochées si accentuées du\npremier modus s'apparient particulièrement bien au rythme puissant des\nlangues germaniques. M. Beck remarque aussi que ce sont les accrocs,\nles dérogations exceptionnellement apportées à la théorie rigide des modes qui,\ngénéralisés peu à peu, ont engendré finalement la liberté rythmique : théorie\ndiscutable, car elle ne tient pas compte de la diversité extrême que doit\napporter dans la musique la pratique grandissante de la polyphonie. En ce\nqui concerne la tonalité si souvent vague et troublante des monodies des\ntrouvères, M. Beck estime qu'on ne peut pas attribuer aux finales non-con­\nformes une fonction tonale, ces notes ménageant simplement la transition au\ncouplet suivant. Mais alors, la finale ultime était-elle supposée connue,\nlatente dans le contexte mélodique?\n    La seconde partie du livre est consacrée à la pratique musicale des trouba­\ndours et des trouvères. M. Becq parcourt les différents genres lyriques, tout\nen faisant remarquer avec raison qu'au point de vue musical ces divisions\nn'offrent pas de résultats satisfaisants, une même mélodie se retrouvant par­\n fois dans des compositions de genres différents. Il décrit les chansons\n d'amour ou canso, le sirventois (chanson politique ou morale), la chanson de\n croisade, l'ennui [enueg), la plainte (plank), la tenso ou jeu-parti, l'aube (alba),\n\n\n\n  (1) L'idée, appuyée d'une argumentation très frappante, n'est pas aussi paradoxale qu'elle\nle paraît.\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "572                               DURENDAL\n\n\nla chanson d'histoire ou de toile, la romance, la pastourelle et la musique de\ndanse, les motets ou compositions polyphoniques (l'auteur ne nous dit pas\nquelle est son opinion dans la question controversée de l'emploi des instru­\nments dans l'exécution du tenor, trame mélodique du motet). L'ouvrage,\nabondamment illustré de reproductions d'anciens manuscrits montrant des\ncopies musicales, des figurines de trouvères, d'instrumentistes et de jon­\ngleurs, se termine par un index bibliographique et un utile répertoire des\ndéfinitions.\n                                                                      E. C.\n\nV i n g t N o ë l s a n c i e n s , harmonisés par ERNEST CLOSSON. — (Bruxelles,\n   Havermans.)\n   Notre collaborateur Ernest Closson, que les lecteurs de Durendal ont eu\nplus d'une fois l'occasion d'apprécier comme érudit et comme critique, vient\nde publier un recueil de Noëls anciens puisés dans le folklore français et dont\nil a harmonisé les accompagnements. Ces Noëls, tous attachants par l'allure\nnaïvement primesautière du texte poétique, par la douceur simple et insi­\nnuante de leur contour mélodique, découlent d'inspirations diverses et celte\nvariété d'accent n'est pas un des moindres charmes du recueil.\n   Les uns immatérialisés dans des tonalités mineures (le deuxième, le hui­\ntième, le dix-septième, le dix-neuvième) ou empreints de gravité contempla­\ntive (le quatrième) prennent leur essor dans une atmosphère de tendresse\nrecueillie à laquelle viennent s'opposer la grâce souriante de quelques autres\n(le premier, le dixième, le seizième), l'accent énergique et l'allégresse enso­\nleillée qui caractérisent le troisième, le septième, le douzième, le vingtième.\nLa disposition du livre est donc réalisée avec un goût et un art parfait. Mais\nle grand mérite du travail de M. Closson réside dans l'ingénieuse finesse de\nses harmonisations qui s'adaptent à merveille à l'esprit, à l'inspiration parti­\nculière de chacun de ces Noëls et qui, poétisant leur ligne mélodique, en\nrelèvent singulièrement la saveur. Tous les artistes qu'intéresse l'efflorescence\nd'une des plus gracieuses et pénétrantes manifestations de la chanson popu­\nlaire, le Noël, voudront lire le recueil de M. Closson.\n                                                                     G. DE G.\n\nPHILOSOPHIE :\nS a i n t T h o m a s d ' A q u i n , par A.-D. SERTILLANGES; 2 vol. — (Paris,\n    Alcan.)\n   Si saint Thomas mérita à l'égard d'Aristote d'être appelé 1' « Expositor »\net le « Commentator » par excellence, il semble que M. A.-D. Sertillanges\npuisse être appelé à bon droit « l'Interpretator » à l'égard de saint Thomas.\n   Lui non plus il n'aborde son sujet et son modèle en simple historien.\nD'une main experte et respectueuse il le débroussaille des végétations dont\nles siècles l'ont recouvert; il le dégage de ses contingences; il le prend au\ntemps pour le laisser à l'éternité, et c'eât vraiment auprès de 1' « Ange de\nl'Ecole » qu'il nous introduit.\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "                                 LES   LIVRES                              573\n\n   C'est dire que M. Sertillanges ne s'attarde guère aux parties périmées du\nthomisme. Il s'est attaché et il a réussi à en montrer les éléments essentiels\net indestructibles qui, sous une forme ou sous une autre, réapparaissent\ntoujours dans toute philosophie qui prétend systématiser la vie effective et\nen rendre compte, autant que le mystère des choses le permet.\n   On ne s'étonnera donc pas que ce soit à la métaphysique qu'il ait fait la\nplus large part. C'est par l'être, ses divisions et ses prédicaments qu'il entre\nen matière, pour remonter à sa source transcendante, et, passant par l'étude\ndes relations de la source aux choses, descendre aux principes de la nature\nen qui l'être prend sa réalité mobile pour s'épanouir dans l'homme en syn­\nthèse du mobile et de l'immobile.\n   Ce n'est pas le lieu d'exposer, ne fût-ce que sommairement, les thèses, ni\nl'interprétation en lesquelles nous conduit M. A.-D. Sertillanges. Les\nrevues spéciales en rendront compte pour ceux qu'intéresse le point de vue\nphilosophique. Pour nous, il nous faut admirer la maîtrise qui a su rendre\nabordable un sujet aussi difficile; l'esprit d'indépendance qui se prête\nà chacun et qui ne se donne qu'à la vérité dès qu'il croit la reconnaître; enfin\net surtout l'âme de charité qui, sans rien déformer, sans rien compromettre,\ndonne à M. Sertillanges de tenir toutes larges ouvertes les avenues que ne\nfermait pas du reste le grand Docteur, et par où toutes les bonnes volontés,\ntoutes les intelligences pourraient aisément trouver passage. Le thomisme\naurait-il pu prétendre à être une philosophie catholique s'il en était\nautrement?\n   Le style de M. Sertillanges pareil en cela à celui de M. Bergson, et la\nrencontre est curieuse, n'a rien de scolastique, rien du manuel, rien du pro­\nfesseur. Il est d'un homme, et qui vit. La langue parle de l'abondance du\ncœur, et si la philosophie est autre chose qu'un schéma abstrait, c'est ici le\nmodèle même du style philosophique.\n   Sommes-nous, peut-être, comme le dit l'auteur, en terminant son beau livre\nque nous nous permettons de recommander à tout lecteur cultivé, sommes-\nnous à la veille d'un grand siècle de philosophie? On peut l'espérer; on peut\nle croire — mais ce dont on peut être assuré c'est qu'un tel livre marque au\nthomisme sa place dans un tel siècle.\n\n\nHISTOIRE :\nSouvenirs de la comtesse Golovine, née princesse Galit­\n  Z i n e , avec une introduction et des notes par R. WALISZEWSKI. — (Paris,\n  Plon.)\n  Barbe-Nicolaieona Galitzine naquit en 1766 et mourut en 1821. Elevée à\nla campagne, puis à Saint-Pétersbourg, elle devint, à 17 ans, demoiselle\nd'honneur de Catherine II et épousa, en 1786, le comte Golovine, type\naccompli du grand seigneur russe de l'époque, indolent, sybarite et fort\ndésordonné dans ses affaires : intellectuellement, un abîme le séparait de sa\nfemme. Jusqu'à la mort de Catherine II, tous les hommages allèrent à la\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": "574                                       DURENDAL\n\n\nj e u n e femme, q u e la souveraine et la compagne d u futur souverain honoraient\nà l'envi. Caressée, choyée, fêtée, la comtesse Golovine vivait dans u n rêve\nsplendide. Ce rêve s'évanouit à l'avènement de P a u l I : des intrigues de cour\nravirent à la comtesse Golovine les b o n n e s grâces de la nouvelle impératrice.\n Les Golovine quittèrent la cour. L a comtesse accueillit dans son salon les\népaves de la tourmente révolutionnaire qui sévissait en F r a n c e . D e s liens de\nplus en plus étroits s'établirent entre elle et les émigrés de la noblesse et du\nclergé; elle devint légitimiste et se convertit au catholicisme. P e u après\nl'avènement d'Alexandre I, elle suivit en F r a n c e son amie, la princesse de\nT a r e n t e . R e v e n u e en R u s s i e , elle reprit u n e seconde fois, en 1818, le\nchemin de la F r a n c e , où elle mourut.\n     L e s Souvenirs de la comtesse Golovine s'arrêtent en 1817. Elle les avait\nentrepris p o u r obéir à u n vœu exprimé p a r son a m i e , l'impératrice Elisabeth,\nla femme d'Alexandre I : ils ont été rédigés, en partie d u moins, avec la\ncollaboration de cette souveraine. L o r s q u e celle-ci parut s'en désintéresser,\nla comtesse Golovine, dont les premiers s y m p t ô m e s d ' u n cancer altéraient la\nsanté, renonça à en poursuivre la rédaction.\n    Ecrits en français, ces Souvenirs passent en revue les grands et petits\névénements auxquels la comtese Golovine s'est trouvée mêlée. S a n s a u c u n e\nexpérience du métier, sans nulle prétention aussi, grâce à des dispositions\nnaturelles, leur auteur a atteint, sinon la maîtrise, au moins u n agrément\nd'expression auquels b e a u c o u p de lecteurs ont pris goût. M m e Golovine\nexcelle dans le récit, la mise en scène des faits et des p e r s o n n a g e s . Moins\nheureuses, assez p e u fréquentes d'ailleurs, sont ses excursions dans le domaine\ndes commentaires philosophiques. L e s Souvenirs valent surtout p a r l'évocation\nd'une é p o q u e q u i , d a n s la vie publique c o m m e d a n s la vie privée, abonde\nen traits saillants et par le c h a r m e q u ' y ajoute le reflet de tant d'images\némouvantes, pittoresques ou piquantes d a n s u n e â m e d'artiste et de femme,\nadmirablement faite pour en recueillir l'impression et en interpréter les\naspects variés.                                                                      D.\n\n   N O U S r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, p a r ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc en-ciel, par P I E R R E NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, p a r M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, par H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, L e b è g u e ) , 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 10.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W Y S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L . W A L L N E R (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La Littérature française au XIXe siècle, p a r P A U L HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de c h a q u e volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, p a r H E N R Y CARTON DE W I A R T ( P a r i s , P e r r i n ) , 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles,                           Horsipian),\n3 fr. 50.\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "                              NOTULES\n\n    NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous reproduisons da ns ce fascicule un\ntrès curieux tableau de Camille Lambert : Le Christ guérissant un malade. C'est\nun intéressant spécimen d'art moderne religieux. Ce tableau fut exposé\njadis et fort remarqué et admiré au Salon d'art religieux de Durendal. Il est\nde nouveau exposé en ce moment au Salon international des Beaux-Arts,\nau Cinquantenaire. Ce tableau appartient à l'Institut des Beaux-Arts\nd'Anvers.\n   Notre autre illustration est la reproduction d'une eau-forte de Jakob Smits,\nle grand artiste de la Campine. Il publiera prochainement un album d'eaux-\nfortes, épreuves sur japon, tirage limité à cent cinquante exemplaires. En\nsouscription l'ouvrage coûtera 250 francs, prix qui sera doublé après la publi­\ncation de l'album. La collection est dédiée à la Reine. Leurs Majestés ont\nspontanément souscrit aux deux premiers exemplaires. Voici une belle\noccasion qui s'offre à ceux qui aiment à venir en aide aux artistes dénués de\nressources. Jakob Smits n'a pas de fortune et a besoin d'être aidé en ce\nmoment. Nous le recommandons instamment à ceux qui ont l'âme assez\nhaute pour comprendre la beauté transcendante de la charité artistique.\n                                               *\n                                             * *\n   L a l i t t é r a t u r e b e l g e . — En attendant que nous puissions en rendre\ncompte, nous recommandons à l'attention de nos lecteurs les livres récem­\nment publiés par nos écrivains, entre autres la deuxième série du Livre des\nMasques, de MAURICE GAUCHEZ ; l'Histoire des Lettres françaises en Belgique,\npubliée par JOSEPH CHOT, en collaboration avec RENÉ DETHIER, le regretté\ndirecteur de la revue : La Wallonie, et le nouveau volume de MAURICE DES\nOMBIAUX : L'Ornement des Mois, édition très élégante de la maison Van Oest\net Cie; enfin la nouvelle édition du livre de Louis PIERARD, Aimons les arbres,\npages choisies dans les œuvres des meilleurs écrivains français et belges.\n                                  * *\n   J a c q u e s d e s G a c h o n s , auteur d'un des plus remarquables romans\npubliés en France de nos temps : La maison des Dames Renoir, vient de faire\nparaître à la maison Plon, de Paris, un nouveau roman : Le Chemin de sable,\ndont nous rendrons compte prochainement. Nous aimons la littérature saine\net probe de cet auteur. Nous l'aimons d'autant plus qu'il partage notre idéal\nreligieux et moral.\n                                            *\n                                          * *\n   L a direction de la section des conférences à l'Exposi-\ntion a eu l'heureuse idée d'inviter les conférenciers de l'association des Amis\nde la Littérature à répéter, dans le joli salon de littérature de l'Exposition, les\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": "576                                   DURENDAL\n\n\nconférences données cet hiver dans les hôtels de ville de Bruxelles et de diffé­\nrentes villes de province. Ces conférences ont eu b e a u c o u p de succès. N o u s\nl'avons constaté encore lors de la dernière, d o n n é e p a r notre collaborateur\nF i r m i n Van den Bosch. Sujet : La littérature et le journalisme. Conférence très\nlittéraire, écrite en un style vivant et pittoresque, débordante de verve. U n\nn o m b r e u x et sympathique public y assistait.\n                                                       *\n                                           *                   *\n     L a C o l l e c t i o n N e l s o n dont la présentation élégante et le b o n\nm a r c h é exceptionnel a d'emblée gagné le public français, vient de publier\nd e u x ouvrages nouveaux appelés c h a c u n à u n très g r a n d succès.\n    1e Mon Oncle et mon Cure, p a r JEAN DE LA B R È T E . C'est u n e histoire d'amour\ntoute simple, toute unie, mais cette histoire est contée avec une grande\njustesse d'analyse, d a n s u n style c h a r m a n t , et avec u n e naïveté exquise; ce\nlivre est à sa place dans les bibliothèques familiales. Le livre est précédé\nd'une introduction de M m e Félix F a u r e Goyau.\n    2° Les Morts qui parlent, par le vicomte E . - M . DE VOGUE. Introduction par\nVictor Giraudi E n u n e succession de tableaux très vivants et u n e collection\nde portraits fort curieuse, l'auteur nous fait connaître les coulisses du Palais-\nBourbon sous la Troisième R é p u b l i q u e .\n    Ces ouvrages, destinés au grand public, sont édités à un prix abordable\npour toutes les bourses : 1 fr. 50 élégamment cartonnés.\n                               1, 25 (Librairie Nelson, 61, rue des Saints-Pères:)\n                                                       *.\n                                           *                   *\n   L e Cercle d'Art « Vie et L u m i è r e » a ouvert son VIe Salon le\n24 septembre au Musée Moderne. Cette exposition' réuni un ensemble\ni m p o r t a n t d'œuvres des artistes : Georges Buysse, Anna Boch, Oscar Coddron,\nP a u l e D e m a n , Léon De Smet, José de Ven, A n n a de W e e r t , Alfred H a z l e ­\ndine, Modeste H u y s , R a y m o n d de la H a i e , Albert Lefebvre, Georges\nL e m m e n , R . H . Monks, J e n n y Montigny, Willem Paërels, Constant\nP e r m e k e , H e n r i Rpidot, Willy Schobach, E d m o n d Verstraeten et A. W a l ­\nlaert. L e salon restera ouvert jusqu'au 17 octobre.\n                                                   *\n                                           *                   *\n    E x p o s i t i o n d ' a r t a n c i e n : L'art belge au XVII' siècle, au Palais du\nCinquantenaire.\n   Tarif des e n t r é e s : Cartes permanentes valables pour les concerts de musique\nd u XVIIe siècle : 20 francs; entrée : 3 francs, de g heures à m i d i ; 2 francs, de\nmidi à 6 h e u r e s ; le prix de 3 francs est maintenu toute la j o u r n é e le vendredi.\n   L e s dimanches, de 9 heures à midi : 2 francs ; de midi à 6 heures : 1 franc.\n                                               •   *       •       ■\n\n\n\n                                    *     *\n   Exposition         générale des Beaux-Arts,                         Palais du Cinquante­\nnaire (de 9 heures à 6 heures). Prix d'entrée : 1 franc; les jeudis et dimanches,\n50 centimes. '\n  Cartes p e r m a n e n t e s : 5 francs. Réduction de 50 p . c. pour les porteurs\nd'abonnements généraux de l'Exposition et les personnes munies de la souche\nd'un ticket d'entrée au'Solbosch.\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": ""}, {"page_pdf": 681, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 9, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-09", "signet_source": "Dix-septième année - N°9 - Septembre 1910", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle dont les Notules figurent p. 511 (table) ; pages 512-576. Les Notules annoncent l’ouverture du VIe Salon du Cercle d’art « Vie et Lumière » le 24 septembre (jusqu’au 17 octobre) et l’Exposition de Bruxelles 1910 ; Les Livres citent les Sammelbände de septembre 1910.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}