{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison10", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 577, "page_fin": 583, "titre_corps": "L’Âme de Michel-Ange", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "L'Ame de Michel=Ange MICHEL-ANGE, dit-on", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 688, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2661, "texte": "L'Ame de Michel=Ange\n\n                    MICHEL-ANGE, dit-on, en l'outrance de sa volonté exaspérée\n                      et de son génie que fascinait l'Impossible, rêva de trans­\n                      former une des montagnes marmoréennes de Carrare en\n                      une statue qui eût regardé la mer.\n                         Il ne fut point donné suite à ce projet extra-humain.\n                      Pourtant Michel-Ange était homme à réaliser l'irréalisable.\n                      Mais bien autrement que Michel-Ange devant la montagne\n                      se trouverait impuissant et embarrassé quiconque préten­\ndrait scruter dans toute son étendue l'âme du Buonarotti, insondable comme\nla mer, illimitée comme la mer, ayant comme la mer des houles, des ouragans,\ndes râles monstrueux, ayant comme elle aussi des calmes bleus et de frisson­\nnants sourires, ayant comme elle enfin son ineffable et troublant secret. Vou­\nloir interroger l'âme de Michel-Ange! Tâche follement ambitieuse, hélas! et\ncependant... cependant si peu qu'il nous soit permis de l'essayer dans ces\npages, encore y aura-t-il pour nous on ne sait quelle joie solennelle et quel­\nréconfort amer, à lui demander, au risque de passer sans réponse, le pourquoi\nde son tragique et douloureux bonheur.\n    Heureux fut-il, car on est heureux quand on crée, et qu'aux créations de\nson cerveau l'on communique la vie souveraine de l'Art, son omnipotence et\nson immortalité. Mais souffrant aussi, et plus encore qu'heureux, car elle\ns'offrait large à la morsure du vautour, cette poitrine prométhéenne, et le cœur\nqui battait sous cette mamelle puissante connut comme nul autre cœur peut-\nêtre les palpitations de l'amour, de l'indignation et du désespoir. Souffrant, il le\nfut parce que inassouvi ; il le fut parce que, plus une âme est haute, moins\nelle s'aperçoit que l'idéal se rapproche, parce que, enfin, après avoir entassé\ndes mondes pour s'en faire un piédestal, le géant arrivé au faîte n'en étend\npas, vers les étoiles, des bras moins vides, n'en pousse pas vers l'inaccessible\nazur un moindre rugissement d'orgueil déçu.\n   Tel a été le destin de Michel-Ange. Toujours, l'air manqua aux poumons\nde cet assoiffé d'infini. Son âme, il la faut chercher dans son œuvre et il la\nfaut chercher dans sa vie. Cette âme, magnifiquement chrétienté et magnifi­\nquement humaine, ne s'est pas exprimée seulement par des merveilles de\npeinture et de statuaire, cette âme croyante, priante, aimante, cette âme qui a\npleuré comme les lions rugissent, elle chante aussi, avec une âpre mélodie,\ndans ces sonnets où la douceur parfois un peu fade de la langue italienne se\n"}, {"page_pdf": 689, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3334, "texte": "578                                  DURENDAL\n\n\ntransmue en miel sauvage. Ce qu'il a demandé à l'art, qu'est-ce autre chose\n que l'oubli de la vie?\n   Ah! l'oubli ! L'opium sacré que les anges noirs nous versent dans les coupes\nendormeuses! L'oubli que nous offrent les bons sommeils sans rêves, l'oubli\nque nous offre, par les midis engourdissants de juin, le repos inerte parmi les\nfoins coupés. Les âmes faibles, les âmes lasses, les âmes languides et pareilles\nà des enfants blêmes dont les veines meurtries laisseraient fuir un sang rose,\nces âmes s'y baignent comme en un Léthé, on les voit, dans ses flots glauques,\ns'immerger et s'endormir, inconscientes comme des Ophélies. Mais les autres,\nles âmes incandescentes, les âmes qui sont semblables à de gigantesques bou­\nquets de flammes se ruant, prêtes à dévorer le monde et à embraser le ciel,\ncelles-là aussi ont soif d'oubli, mais d'un oubli d'une autre, sorte et qu'elles\nne cherchent pas dans un vain sommeil annihilateur! C'est à l'action, forme\nsupérieure de la vie, qu'elles demandent de leur faire oublier la vie même.\nAlors, elles s'ébrouent, elles se cabrent, elles vivent ! Largement ! Comme des\ncavales emballées! Crinière au vol, narines ouvertes, poitrines ouvertes! bles­\nsures ouvertes et saignant à flots, à beaux flots écarlates, dont la vue exalte et\nenfièvre, et que l'on voudrait boire, pour sentir son propre sang à soi, heurter\nles parois de nos artères avec autant de violence que la mer démontée en met\nà se briser aux écueils ! ! !\n   Mais ces âmes enthousiastes sont aussi des âmes insatisfaites, et c'est là leur\ntorture. La vie, elles ont beau s'y baigner à pleines nagées, ses flots quand\nelles la boiraient tout entière, ne rafraîchiraient pas leur lèvre en feu. Voilà\npourquoi elles demeurent incurablement tristes et, dans leur frénésie de con­\ntenter avec quelque chose la soif inextinguible qui les brûle, elles en arrivent\nà se repaître de leur tristesse même, à se faire, comme Michel-Ange, une joie\nde leur mélancolie (1) et à trouver avec lui que mille plaisirs ne valent pas une\nsouffrance (2). Michel-Ange fut le plus grandiose parmi les amants de la Dou­\nleur. Et sa poésie d'abord est un hymne à la Douleur en même temps qu'un\nchant d'amour, amori et dolori sacrum. Et dans ses statues, ses tableaux ou\nses fresques, c'est la Douleur encore qu'il a divinisée.\n   Et dans sa vie! Dans son étrange vie de chien battu et grondant, de bête\nerrante et fidèle, qui ne demande qu'à s'attacher, à servir, à aimer, pourvu que\njamais on n'exige de lui rien de bas, qui lui semble de nature à ravaler son\ncaractère ou à prostituer son génie !\n   Farouche et fier, taciturne dès l'enfance, cachant sous une dure et anguleuse\nenveloppe d'inouïes profondeurs de tendresse, laid, d'une tragique laideur,\ncomme si, lutteur géant sorti vainqueur mais éprouvé de sa perpétuelle\nbataille avec l'Impossible, il en gardait au visage les meurtrissants stigmates;\nsouffrant, lui le créateur de beauté, souffrant jusqu'au martyre de cette laideur\nqui emprisonnait son coeur affamé d'amour dans la sensation horrible de ne\npouvoir pas être aimé; surmenant son esprit et son corps de travaux et de\nveilles; toujours fiévreux, toujours malade, et triomphant de ses incessantes\n\n (1) La mia allegréz è la maninconia.\n (2) Mille piacer non vaglion un tonnento.\n"}, {"page_pdf": 690, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3424, "texte": "                          L'AME D E                  MICHEL-ANGE              579\n\n\n\nmaladies grâce à la miraculeuse robustesse d'un corps de fer; toujours créant,\ntoujours entreprenant des œuvres nouvelles au détriment des anciennes qui\ndemeurent inachevées ; portant tous les feux d'un Vésuve dans sa tête, tous les\nbouillonnements d'un Etna dans son cœur; tel il apparaît, sur l'horizon de la\ndivine Italie qu'incessamment son ombre immense traverse et retraverse à\ngrands pas. Il erre de Florence à Rome et de Rome à Florence. Il surgit à\nVenise, à Bologne, à Carrare, parmi les rochers de marbre blanc où s'immo­\nbilisent, captifs enrobés dans l'inerte matière, les héros et les dieux dont\nla délivrance est réservée à son ciseau libérateur. Sur ses pas, la pierre prend\nvie et fulgure. Puis il jette l'ébauchoir, se suspend aux murailles ou se couche\nsous les voûtes, y fait se révéler, en un pêle-mêle audacieux, les élus de\nl'Empyrée, les réprouvés aux nudités surhumaines, les sybilles de l'antiquité,\nles patriarches et les prophètes des temps bibliques. Puis il jette le pinceau\n et trace, comme en se jouant, sur le parchemin, des plans de colonnades,\n des silhouettes de palais, de cathédrales et de tombeaux, le Dôme de Saint-\n Pierre enfin, ce diadème posé au front de l'Italie artiste et chrétienne. Et il\nchante, car il est poète aussi, cet homme à qui le Ciel, hors la beauté\nphysique, n'a refusé aucun don. Et il aime : Dieu d'abord, car le dissolvant\n esprit libertin et sceptique de son temps n'a point entamé le pur diamant de\n son christianisme fervent, pratique, nourri d'une forte et sublime théologie.\n Et la foi n'est-elle pas bien plus que l'art encore, et Dieu n'est-il pas tout? Et\n ne sont-elles pas les seules clairvoyantes, ces âmes qui, estimant à sa valeur\n de grain de sable même ce qu'il y a de meilleur dans la vie, s'en détournent\n néanmoins et sans une défaillance, ni un recul, ni un regard en arrière, se\n précipitent comme du haut d'une falaise dans la mer sans limite et sans fond\n de la dilection divine?\n    Michel-Ange toutefois, même humainement parlant, connut l'amour sous\n sa forme la plus pure, la plus délicate, la plus durablement passionnée, et la\n plus vraiment aristocratique, c'est-à-dire l'amitié.\n    Tout était passion dans son âme, car la passion seule est capable de décupler\n en nous la sensation de la vie. Aimer, c'est jeter son âme dans l'âme d'autrui,\n et pour peu que cette âme d'autrui soit de supérieure essence, l'illuminer et\n l'embraser à ce contact, divinement.\n    Ah ! ses amis, il les aima bien ! Il y eut tel d'entre eux que la mort lui\n arracha du cœur, et de ce coeur à demi déraciné, de ce cœur aux fibres\n meurtries et saignantes, germèrent en gerbes de roses funèbres, aux violents et\n chauds parfums d'amour, les somptueux vers désolés qu'il dédiait à sa mémoire,\n lorsque, parlant par la bouche du mort tant aimé, il s'écriait : Si jamais j'ai\n vécu, toi seule le sais, ô pierre qui nie renfermes ici, et si quelqu'un de moi se\n remémore, il lui semble rêver; car si prompte est la mort, que ce qui f ut\n paraît n'avoir été jamais (1). Ou bien encore : qui me pleure mort espère en\n\n\n  (1)                 S'i fu gia vivo, tu sol, pietra, il sai,\n                      Che qui mi serri, é s'alcun mi ricorda,\n                      Gli par sogniar : si morte è presta e'ngorda\n                      Che quel che è stato non par fusse mai.\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3343, "texte": "580                                  DURENDAL\n\n\n\nvain, baignant de pleurs mes os et mon tombeau, que je reverdirai comme un\narbre dépouillé : car un mort ne ressuscite pas au printemps (1).\n   C'est à la mémoire de son cher Cecchino dei Brachi, prématurément\ndécédé à Rome, que Michel-Ange écrivit ces épigrammes funéraires. Et pour­\ntant il y eut plus aimé encore, il y eut Cavalieri, gentilhomme charmant,\nchevaleresque et fidèle, fidèle jusqu'au dernier jour, car il était au lit de\nmort du grand homme, et si la légende est vraie qui fait mourir Léonard, de\nVinci dans les bras de François I er , Michel-Ange pourtant nous apparaît\nplus heureux encore, car la dernière étreinte d'un ami qui nous a pris tout\nle cœur, doit nous être plus délicieuse et plus chère que l'appui d'une\npoitrine royale! C'est de Cavalieri qu'il écrivait à Sébastien del Piombo :\n« Si je devais cesser de penser à lui je tomberais mort sur-le-champ. » Michel-\nAnge ne savait comment lui témoigner son affection ardente. I1 l'exprima en\ndes sonnets qui firent les délices de l'Italie lettrée de la Renaissance. Et, dit\nVasari, cité par M. Rolland, à qui nous empruntons les détails biographiques\nde cette étude, Michel-Ange donna à Cavalieri d' « étonnants dessins, des\ntêtes merveilleuses au crayon rouge et noir, qu'il avait faits dans l'intention\nde lui apprendre à dessiner. Puis il dessina pour lui un Ganymède porté au\nciel par l'aigle de Zeus, un Tityos avec le vautour se nourrissant de son\ncœur, la chute de Phaéton dans le Pô, avec le char du Soleil et une Bacchanale\nd'enfants : toutes œuvres de la plus rare beauté et d'une perfection inima­\nginable ».\n   Comme l'étoile qui première s'allume au crépuscule, une autre amitié,\nmoins passionnée, mais profondément auguste et touchante, une amitié\nféminine, celle de Victoria Colonna, enveloppa Michel-Ange au début de sa\nlongue vieillesse d'un maternel et très doux rayon. La veuve illustre du marquis\nde Pescaire vivait dans l'inconsolable douleur de sa perte et l'absolue fidélité à\nson souvenir. Ame triste et pure, saintement éprise des choses éternelles, elle\neut, un temps, pour directeur de conscience, le cardinal Reginald Pôle, issu des\nPlantagenets, et qui chassé d'Angleterre par Henri VIII, s'était venu comme\ntant d'autres éclairer l'esprit et chauffer le cœur au lumineux brasier de\nl'Italie. Elle quitta Rome, en 1541, pour les cloîtres d'Orviéto et de Viterbe.\nMais c'est à Rome qu'elle revint mourir. Si l'on avait le choix, voudrait-on\nmourir ailleurs? Femme, à la fois très virile et très tendre, pénétrant à merveille\n1'âme tout ensemble surhumaine, et, par certains côtés candidement enfantine\ndu vieil artiste, Michel-Ange connut grâce à elle bien des jours de pur et\ntranquille bonheur, et cette joie de se sentir compris, la plus haute peut-être\net la plus profonde qu'un homme de génie puisse éprouver.\n    La marquise, d'ailleurs, s'intéressait à tous les détails matériels de sa vie,\nle grondait amicalement du peu de soin qu'il prenait de son repos, de son\nbien-être et de sa santé. Elle l'entourait d'exquises prévenances et l'aurait\n\n  (1)                Chi qui morte mi piange indarno spera,\n                     Bagnando l'ossa e'1 mie sepulcro, tucto\n                     Ritornarmi com' arbor secho al fructo ;\n                     C'uom morto non risurge a primavera.\n"}, {"page_pdf": 692, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3507, "texte": "                         L'AME DE MICHEL-ANGE                                 58l\n\n\nvoulu combler de cadeaux. Mais, fier et intraitable sur ce chapitre, Michel-\nAnge se fâchait, même avec elle, ne voulant rien devoir à personne. Il gagnait\nbeaucoup d'argent, mais vivait de peu et ne gardait rien pour lui, donnant\ntout à quiconque en avait besoin, à son neveu par exemple, qu'il aimait d'une\naffection profonde mais bourrue, à Urbino son serviteur fidèle et son ami, à\nla mort duquel il écrivait : \" La majeure partie de moi-même l'a déjà suivi, et\ntout ce qui me reste n'est que misères et que peines. \"\n   L'amitié de Michel-Ange et de Victoria Colonna offre un caractère reli­\ngieux qui lui communique une grave et sereine beauté. Que l'on songe à ce\nque durent être aux heures du soir, quand le baiser de la nuit se posait sur le\nfront de marbre des statues, parmi les oliviers et les chênes verts, en les jar­\ndins de Rome, quand une obscurité diaphane commençait à noyer les faîtes\ndes palais, les dômes des églises, les contours lointains et veloutés des monts,\nque l'on songe à ce que durent être, au Pincio, où habitait la marquise, les\nentretiens entre ces deux grandes âmes, dont chacune habituellement parlait\navec la mort, « l'anima mia che con la morte parla », dit Michel-Ange. Ils\ns'entretenaient du Ciel, avec quels grands mots ailés de confiance et d'espoir !\nIls s'entretenaient de la terre, avec quelle indulgente pitié de ta part, femme\nforte et douce, qui avais appris la bonté comme les meilleurs d'entre nous\nl'apprennent toujours, aux leçons de la douleur, femme poète, digne de tes\nsœurs les princesses lettrées de la Renaissance ! et de ta part, artiste qui avait\ncrié de colère au contact de l'humanité rapetissée, mais qui t'apaisais mainte­\nnant dans la sérénité de tes dernières années, sentant ton œuvre faite et ton\ndestin accompli! Et sans doute elle demeurait inachevée ton œuvre, mais\nqu'il soit de bonheur ou d'orgueil, l'édifice par nous rêvé s'achève-t-il jamais?\nN'est-ce pas déjà une félicité de l'avoir élevé en partie? Et celui-là serait-il\nvraiment grand qui s'en irait d'ici-bas sans un regret, estimant avoir rempli\nla mesure de ses aspirations, et prouvant ainsi que ses aspirations n'avaient\nrien d'infini?\n   Ce fut elle qui partit la première. Il la vénéra morte, comme il eût fait\npour une sainte, et dans sa douleur il disait : « Elle me voulait un très grand\nbien, et moi de même. La mort m'a ravi un grand ami. »\n   Et puis, nonagénaire, il mourut à son tour. Et telle était l'indomptable\nvitalité de ce vieillard sublime, que peu de jours avant sa mort il courait\nencore à cheval dans la campagne romaine.\n   L'âme de Michel-Ange est retournée au foyer des rayons éternels, mais une\npart d'elle-même demeure auprès de nous pour nous consoler de la vie, nous\naider à la concevoir plus impétueuse, plus puissante et plus belle. Elle parle,\nl'âme de Michel-Ange, par la voix du peuple altier qui est sorti de lui.\nHommes et femmes, plus grands d'expression et de taille, plus beaux de\nvisage et de corps, plus hautainement fiers et, dans leur fierté, plus doulou­\nreusement tendres que ceux d'aujourd'hui, ils s'apparentent de près aux\npatriarches des temps anciens ; le reflet des spectacles tragiques est dans leurs\nyeux; l'orgueil d'un titànique effort est dans leur geste; leurs muscles splen­\ndides, bandés pour l'action, ne sont toutefois ni informes ni lourds, et leurs\nlignes conservent une sorte de colossale harmonie, qu'une torsion étrange ou\n"}, {"page_pdf": 693, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3579, "texte": "582                              DÜRENDAL\n\n\nun brusque déhanchement vient, il est vrai, déranger soudain, trahissant le\ncoup de pinceau furieux ou le brutal coup d'ébauchoir que leur porta, dans la\nfougue de son. âpre travail, leur créateur irrésistible. Toutes passions\ns'expriment dans leur pose et leurs traits. Les uns donnent : l'on croit voir\npalpiter leur sein, l'on croit entendre gronder leur souffle. Les autres\nveillent, qui dans la douleur, qui dans la joie, qui dans l'indifférence. Au\n Vatican, la sybille de Delphes, en sa beauté majestueuse d'Inspirée, déploie\n un parchemin fatidique; la sybille de Cumes, vieille, ridée, revêche, consulte\n le Livre; tel adolescent jovial, jeune géant heureux de se sentir au monde,\n épanouit une corne d'abondance; d'insoucieux enfants nus, aux muscles\n hérakléens, forment cariatides ou bien se pressent, oisifs, curieux, inutiles,\n dirait-on, si des êtres de beauté pouvaient sembler inutiles — autour des\n sybilles méditatives et des prophètes plongés dans leur contemplation. Un\n autre soutient à lui seul tout le poids de l'immense volume que vient de con­\n sulter le Daniel au vaste front de penseur contracté par l'étude. Le premier\n homme, dans sa nudité puissante et sa beauté royale, s'élance du néant au\n'geste du Créateur. Autour de Dieu bénissant la terre, quatre personnages nus\n s'évoquent, et le calme hellénique de l'un contraste avec l'attitude convulsée\n des trois autres. Ailleurs l'Ezéchiel au profil de rabbin sémitique et barbu\n semble se jeter en avant dans un sursaut de courroux, et vouloir mettre un\n contradicteur en pièces. A Saint-Pierre-aux-Liens, le Moïse fulmine. A Saint-\n  Pierre du Vatican, la Vierge accepte. Le groupe de la Pieta nous la montre\n  unissant sa désolation résignée au sacrifice du Dieu martyr étendu mort sur\n  ses genoux, et s'associant de cœur comme de fait à son œuvre rédemptrice.\n  Les tableaux de Londres et de Florence nous la montrent dans sa jubilation\n  de jeune mère que charme la beauté de l'Enfant divin. Là, des adolescents\n  sont debout auprès d'elles, recueillis, aimants et doux, exquis de souriante\n  fraîcheur, de chasteté naïve et de grâce; ici des éphèbes, d'impassibles\n  éphèbes antiques, se tiennent à l'arrière-plan de la toile, totalement étrangers\n  à la joie et aux jeux de la Sainte-Famille qui se groupe en avant.\n     A San Lorenzo de Florence, les deux Médicis s'absorbent dans leur songerie\n  pensive. Et voici, environnant leur socle, les statues symboliques de la Nuit,\n  de l'Aurore, du Crépuscule et du Jour. C'est le poème de la rancœur et du\n  mal de vivre dont chacune de ces silhouettes exprime un chant : le réveil\n  morne à la Douleur alourdit les yeux de l'Aurore, le fardeau de l'existence\n  appesantit les épaules nues de l'homme qui personnifie le Jour, la figure du\n  Crépuscule traduit l'oubli du labeur dans l'alanguissement des soirs, et la Nuit\n  endormie semble s'être précipitée dans un sommeil sans rêve, comme en un\n  gouffre où elle trouva le repos divin...\n     Et tout cela, tout cela, c'est l'âme de Michel-Ange, soit qu'elle maudisse et\n  se révolte, soit qu'elle se soumette et s'apaise. A ces figures peintes ou\n  sculptées, qu'il a comme nourries de sa propre moelle et tirées de sa propre\n   chair, il a fait exprimer sa conception d'une humanité qui par la stature phy­\n  sique et morale l'emporterait de beaucoup sur l'humanité même; il leur a fait\n  clamer sa joie mâle et forte de vivre ou son désespoir de Poète prisonnier dans\n  le Réel, comme un forçat dans son bagne; ses détresses de centaure dont le\n"}, {"page_pdf": 696, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1397, "texte": "                         L'AME DE MICHEL-ANGE                               583\n\n\nsang ruisselle sous les coups de fouet, sous les coups d'éperon, sous les coups\nde glaive dont lui martyrisent les flancs le Génie et la Douleur ; ses rancœurs\nde las-d'aller qui envie à la statue de la Nuit la volupté de son sommeil mor­\ntuaire et ne veut pas qu'on la réveille; d'autres fois il a fait entre-luire dans\nleurs yeux pleins de réticence et de mystère tout ce qu'il y avait de profond et\nd'inexprimé dans son rêve. Surtout il leur a fait chanter son grand hymne\nd'adoration et d'extase : ainsi la coupole de Saint-Pierre, lancée par lui dans\nles cieux, plane au-dessus des frontons, des bosquets et des ruines, au-dessus\ndes débris accumulés par trois mille ans d'histoire, au-dessus de tout ce qui\ndans Rome s'agite de vivant, s'immobilise de mort, palpite de surnaturel ou\nde terrestre amour ; ainsi dans l'âme, dans l'œuvre, dans la vie de Michel-\nAnge, une triple affirmation de foi catholique, d'espérance éternelle et de cha­\nrité divine, se détache en notes lumineuses, dominatrices et triomphales, sur\nl'immense concert aux symphonies d'orage, aux attirances de ciel, aux infinis\nd'océan, où dans l'irrésistible musique des mots, des couleurs et des lignes, il\na déchaîné pour nous les Forces tumultueuses de son cœur !\n\n                                                        EMILE CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 584, "page_fin": 584, "titre_corps": "Le Printemps de l’Âme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "Le Printemps de l'Ame Partout on sent", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 697, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1098, "texte": "Le Printemps de l'Ame\n\n... Partout on sent courir le souffle qui féconde.\nUne rumeur d'éclosions, vague et profonde.\nMonte de toutes parts vers le firmament clair,\nEt l'odeur de la sève en travail emplit l'air.\nHeure auguste où le monde endormi se réveille !\nLe cœur te bat devant cette douce merveille :\nTu devines, avec un indicible émoi,\nQu'un prodige pareil va s'accomplir en toi;\nVoici que tes douleurs s'apaisent une à une;\nTout ce que le passé t'a laissé de rancune\nCède à l'enchantement    d'un pur matin de mai;\nToi qui vécus jadis solitaire et fermé,\nTu pressens, à la joie étrange qui t'inonde,\nQuels occultes liens nous unissent au monde,\nEt ton cœur, ton vieux cœur qui palpite,     éperdu,\nN'ose se reconnaître et songe : Ai-je vécu?...\n\nO malheureux,    tes ans passeront comme un songe;\nQuel désir insensé, quel vain souci te ronge?\nAh! jouis simplement du matin       radieux!\nTu ne saurais assez rendre grâces aux dieux\nDe chaque jour nouveau que leur faveur t'envoie :\nLa lumière est l'aspect visible de la joie.\n\n                                           FERNAND SÈVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 585, "page_fin": 594, "titre_corps": "Le Coup de Bâton", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Delattre", "ancre_debut": "Le Coup de Bâton Bouguin, à quatre-vingt-quatre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 698, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1944, "texte": "Le Coup de Bâton\n\n               Bouguin, à quatre-vingt-quatre ans, était encore\n                 d'une stature colossale. Son crâne chauve et\n                 bossue; son grand nez crochu ; son menton coupé\n                 d'un seul coup de hache dans la mâchoire; ses\n                 yeux durs étincelant dans les broussailles de ses\n                 sourcils neigeux; ses oreilles pointues d'où pen­\n                 daient des flocons de poils; ses larges joues\n                 labourées de rides épaisses et embrouillées,\nreprésentaient quelqu'une de ces frustes têtes d'apôtre tirées\nde la pierre par le maillet d'un tailleur d'images du vieux temps\net qu'on retrouve parmi les herbes grasses des ruines, roulant\nla stupide et inutile énergie de leur expression sous la semelle\ndes passants.\n   Cet ancien machiniste des chemins de fer, mis à la retraite\ndepuis plus de vingt ans, avait conservé de son métier une\nfaçon formidable de fixer droit devant lui des yeux démesurés\nque semblaient affoler de continuelles visions de catastrophe.\nAssis sur sa chaise de paille, lisant la gazette devant le poêle,\non le surprenait parfois le visage crispé, les mâchoires serrées,\nprojetant cette même lippe terrible que, trente ou quarante ans\nauparavant, il brûlait de son souffle fiévreux quand il venait\nà lancer sa locomotive à l'allure de quatre-vingts kilomètres\nà l'heure dans le brouillard d'une nuit d'hiver.\n   Tout de son âme semblait tendu, efforcé douloureusement\nvers un ennemi qu'il voulût assaillir. En réalité, l'âme de ce\nvieillard effrayant demeurait convulsée par une passion malheu­\nreuse. A quatre-vingt-quatre ans, il était jaloux de sa femme...\n   La pauvre Trinette Bouguin, depuis que ses enfants et ses\npetits-enfants mariés l'avaient oubliée, s'était peu à peu courbée\ndu dos comme si ses os eussent voulu ne plus lui laisser voir\nque la terre où elle allait rentrer. L'octogénaire marchait ployée\n"}, {"page_pdf": 699, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2498, "texte": "586                          DURENDAL\n\n\nen deux en une éternelle et douloureuse salutation. Sur ses\njoues ratatinées, pas plus larges que deux pommes figottées, la\npâle lueur d'un jour de cave, tel le reflet d'une vie très lointaine,\nsemblait seule reluire. Ses yeux ronds à l'iris d'un gris souris\nlarmoyaient dans ses paupières enflammées. Le rebord de sa\nlèvre inférieure tombait jusqu'à couvrir son menton en lui don­\nnant une expression de tristesse sans espoir.\n   Sa voix n'était qu'un chevrotement inarticulé, une suite de\npetits cris de bête. Il y avait longtemps qu'elle ne pensait plus\navec des mots, et laissait de s'exprimer au moyen de paroles.\nMais les plis sans cesse en mouvement de son visage, les\nhouppes toujours bougeantes de ses orbites, les rides de son\nfront montant et s'abaissant sous la filasse de ses cheveux ver­\ndâtres suffisaient à exprimer, avec l'intensité du discours le plus\npathétique, ce qu'un cœur de femme peut avoir retenu à la\nlongue de souffrance et d'ennui, d'effroi et d'inquiétudes.\n   Il y a vingt ans, quand elle croyait avoir atteint avec Bou­\nguin ce tournant de la vie où les musiques de l'âme décroissent,\noù les désirs du cœur s'effacent, où tous les espoirs l'un après\nl'autre s'éteignent comme les lampions d'une fête après minuit;\nquand elle croyait toucher cette époque plus attendue qu'on ne\ncroit communément des femmes; cet âge où, petites vieilles\nsouriant au passé décidément révolu, elles se coucheront, en\nrond pour la fin de leurs jours dans leur ménage minuscule; à\nplus de soixante ans, et laide, et chétive, elle s'était tout à coup\nsentie meurtrir sous les convulsions d'une passion inattendue,\neffrayante de son mari.\n   Bouguin dans sa retraite devenu subitement inquiet et\nsombre, avait d'abord interdit aucune sortie à Trinette et con­\nfisqué ses souliers. Le matin, dès neuf heures, il l'enfermait\ndans sa chambre; et la clef dans la poche, courait lui-même\naux boutiques voisines faire les emplettes domestiques. Puis\nchaque fois, il revenait en cachette, gravissait l'escalier à pieds\ndéchaux, et en coup de vent ouvrait la porte de l'appartement\npour surprendre Trinette, Trinette qui, tremblante quoique\nprévenue du manège journalier, attendait le retour du jaloux,\nassise les pantoufles sur la baguette du poêle, les mains sur\nles genoux, les regards perdus, dans la position d'une écolière\nqui compte déjà les coups d'un maître brutal. Ainsi enchaînée\ndans la plus étroite tyrannie, la vieille, sans un mot de révolte,\n"}, {"page_pdf": 700, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2271, "texte": "                        LE COUP     DE      BATON                587\n\nle dos courbé sous l'oeil rond du vieillard, obéissait en chevro­\ntant ses piaulements d'effroi.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Le couple occupait, au premier étage d'une maison où j'allais\nparfois, deux pièces dont l'une servait de cuisine et l'autre de\nchambre à coucher. Mais on n'aurait pu dire pourquoi on les\ndistinguait, puisqu'un matelas maculé montrait, sous la table\nchargée de vaisselle sale, la crasse des draps de lit roulés en\ntuyaux; puisque la caisse à pommes de terre et le sac à charbon\nse dressaient devant l'armoire à linge.\n   Une poussière épaisse d'un doigt couvrait les murs et les\nplafonds, floconnait sur quatre cadres de ces vues de Suisse et\nd'Italie qui se trouvent collés aux maisons des petits bourgeois\naux mêmes places pour toujours. L'abat-jour de la lampe de\nporcelaine demeurait bourré de toiles d'araignées ; la pendule\nde zinc doré renversée les pieds en l'air. Des légumes pourris­\nsaient dans des vases qui jadis avaient eu des prétentions au\ntitre de vide-poches, et des épis de millet à l'usage des canaris\nse dressaient en bottes dans l'aiguière du lavabo. Des tas de\nloques souillées jonchaient le plancher parmi des détritus de\ncuisine et les cendres du foyer. Et Bouguin déclarait en jurant\nqu'il avait ses raisons pour que le ménage demeurât en cet état.\n   Il y faisait laid et puait. Par les stores obstinément baissés sur\nles fenêtres, sous les rideaux tirés à demeure, il ne pénétrait dans\ncet intérieur qu'un jour gris de prison : aucune lumière fraîche,\njamais un éclair de la jeunesse naïve du ciel bleu!\n\n                                *       *\n\n  Seules, dans un coin de la chambre, les notes surettes d'un\nserin de Saxe dans sa cage laissaient encore un peu d'espoir\ndans la vie des sons et des couleurs. Et puis, Pouce.\n   C'était un chat au pelage d'un gris bronzé strié de noir; aux\nyeux de phosphore couleur d'amande fraîche; aux formes\namples, dodues, veloureuses. Il parcourait cet antre de la\nsénilité et de l'ignominie avec une majesté silencieuse et pleine\nde grâce. Son mépris pour les créatures de ce taudis s'expri­\nmait jusque dans la façon dont il posait à terre les pelotes\n"}, {"page_pdf": 701, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "588                         DURENDAL\n\n\n\ndélicates de ses pattes, et la gravité attentive dont il cherchait\nsur le plancher ignoble, comme au gué d'un ruisseau, des\nplaces nettes où se poser.\n   Or, quand l'image du chat aux reins souples passait en\nondulant devant ses yeux, le Bouguin serrait les mâchoires;\nune expression de haine atroce dardait subitement dans son\nregard. Tel qu'un fou, avec un juron, il lançait son pied vers\nla bête, ainsi que s'il eût espéré la blesser à quelque distance\nque ce fût ; ou bien envoyait vers elle à toute volée le premier\nobjet qui lui tombait sous la main, sa cuiller ou la croûte de\npain qu'il mangeait; un morceau de charbon ou le pot aux\nallumettes.\n   Mais dans la façon élégante et rapide dont le chat esquivait\nles brutalités du vieillard, il y avait toujours quelque chose\nde si dédaigneux, que Bouguin lui-même en saisissait l'ironie.\nIl entrait alors dans des rages folles; bouleversait les meubles;\nplongeait, des heures durant, dans les coins sombres, sous\nles armoires et les paquets de loques, le tisonnier ou le manche\ndu balai, à la recherche de son ennemi qui déjà sous la jupe\nde Trine, bien au chaud, et secrètement caressé par la vieille,\ndormait.\n   Pour la pauvre femme, son chat était son enfant, une chose douce\nacceptant ses soins, une créature vivante qui la laissait vivre.\n   «Alors? C'est donc ce galeux qui est maître ici? » criait Bouguin\nquand il découvrait la bête. « Je le tuerai, coquine! Et prends\ngarde que je ne te tue toi-même, un jour prochain. J-'en ai assez\nde vos mauvais tours. Cette charogne va y passer, et tous tes\namants avec elle! »\n                               *   *\n\n   Une nuit, Bouguin se lève brusquement et saisissant un\nseau d'eau qu'il avait préparé dès le soir, il le lance sous le\nlit, en éclatant d'un rire terrible et hurlant :\n   « Hors d'ici, voyou!... Hors d'ici, chenapan!... .,\n   Car l'idée fixe de sa cervelle était qu'on faisait la cour à sa\nfemme. Il le savait pertinemment, et tous les jours trouvait des\npreuves nouvelles du crime.\n   « D'ailleurs, disait-il à Trinette, ne fais-tu pas tout de ton\ncôté pour attirer les hommes, vieille prostituée? »\n   Un matin, on sonne à la porte de la rue et Trine descend à\n"}, {"page_pdf": 702, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2379, "texte": "                       LE COUP DE BATON                        589\n\nl'appel du timbre. Bouguin aussitôt se glisse au balcon exté­\nrieur dominant le trottoir. Devant l'huis, il avise un jeune\nhomme à casquette galonnée qui attend qu'on lui ouvre.\n   « Plus de doute, c'en est un! C'est un amant de Trine!...\nEnfin, il tient donc les complices! »\n   S'armant des pincettes du foyer, il descend l'escalier à pas\nde loup, s'approche, et sans un mot, assène un coup terrible de\nla masse de fer dans le dos de la femme qui tombe renversée\nd'une pièce sous le choc. Il s'élance alors sur le visiteur. Mais\ncelui-ci est agile, il se défend sous les rugissements du vieillard\nivre de fureur; il appelle au secours. On accourt, on immo­\nbilise le Bouguin qui continue de crier :\n   « Je les ai surpris... Ici, dans ma maison!....»\n   Il faut une heure pour lui faire admettre que ce jeune homme\nest l'employé de la Compagnie des Eaux; qu'il entre de droit\ndans toutes les maisons; que c'est au compteur, pendu dans la\ncave qu'il en veut et non à la vieille de quatre-vingts ans.\n   Trinette cependant sans un mot, sans un cri, s'est hissée à\nquatre pattes au haut des escaliers. La voici déjà qui court de\ntoutes ses petites jambes par les deux chambres quand le vieil­\nlard y rentre. Elle ne se défend d'aucun reproche sous le flot\nd'injures qui recommence. Elle ne songe pas à s'éloigner du\nbrutal... En essuyant du dos de la main les filets de sang\nqu'elle crache sans même le voir, on dirait qu'elle s'offre encore\naux coups de son mari :\n   « N'est-ce pas? » reprend Bouguin. « Avoue que c'était lui? »\n   — Qu'est-ce qu'il dit?... » se demande obscurément Trinette.\nMais elle n'en sait rien. Il crie? Il frappe?... Aïe!... Houp!...\nElle se laisse tomber à terre, elle fuit se cacher à quatre pattes\n— comme son ami le chat... Bouguin est notre maître, pense\nTrinette. Ensuite, quelques minutes après :\n   « Bouguin! » crie-t-elle de la voix douce dont on appelle un\npetit enfant... « A la soupe, à la soupe! »\n   — Vieille », répond l'homme, « je t'attraperai bien. Je vous\naurai tous les deux...\n   — Bouguin, veux-tu du « mince ou de l'épais?... » demande\ntranquillement Trine en mêlant le potage dans la casserole...\nCar les méchancetés que profère Bouguin empêchent-elles qu'il\nait droit au meilleur?\n                                   *\n                               *       *\n"}, {"page_pdf": 703, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2113, "texte": "590                        DURENDAL\n\n\n   La vieille est au balcon respirant l'air tiède d'un soir d'au­\ntomne. Elle regarde dans la rue passer les formes, elle écoute\nles bruits. Tout cela qu'elle ne comprend plus, eitcite cependant\nencore un peu de vie en elle.\n   Bouguin l'aperçoit. Vengeance ! Il sait ce qu'elle fait là. Il\nsait qui elle attend. Il s'approche, ferme sans bruit la porte\nvitrée du balcon et va se coucher.\n   Trine veut rentrer dans la chambre ; elle frappe à la vitre,\npousse le ventail, appelle... Bouguin ne répond point. La nuit\nse passe. Au matin, des voisins, de leurs fenêtres, avisent la\npetite vieille allongée sur la pierre, dormant..\n   On fait lever l'homme.\n   « Brutal, n'avez-vous pas honte?\n   — Je sais ce que je fais! », répond-il... « Allez! Deman­\ndez-lui pourquoi je l'ai enfermée dehors... Elle n'osera s'en\nplaindre! »\n   Et, en effet, Trinette ne se plaint pas. Elle se met à pleurer\nquand l'agent de police admoneste Bouguin d'un ton sévère :\n   « La première fois que cela vous arrive encore, vous savez,\nBouguin, vous coucherez en prison ! »\n   Elle ne comprend pas qu'on vienne ennuyer son mari quand\nil a fait ce qu'il voulait faire. Elle ne comprend pas que des\ncoups qu'elle seule a sentis, intéressent cette commère et cet\nhomme du voisinage qui vont criant et menaçant son mari.\n   Elle court se cacher derrière le lit et profite du brouhaha\npour verser double portion de lait à son chat dans la soucoupe\nbordée d'une dentelle de crasse noire.\n   « Ah! crie Bouguin qui la rejoint. Vieille coureuse! C'est,\ndonc tout le quartier, à présent, qui est au courant de tes mani­\ngances?... Ce sont tes amoureux ces hommes qui viennent pour\nme battre jusque dans ma maison. Mais, foi de moi, ils ne\nt'auront pas!... Vieille salope, je t'empêcherai bien d'être à\neux. »\n                                  *\n                              *       *\n\n  Un jour, Bouguin tomba malade. Il disait qu'il avait dans la\npoitrine un marteau qui battait jusque dans sa tête.\n  Il n'acceptait ni médecin, ni drogues.\n  « Nenni », disait-il à sa femme. « Je ne veux d'aide de vous\n"}, {"page_pdf": 704, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2328, "texte": "                        LE COUP DE BATON                         591\n\n\n ou de personne. Je ne prendrai pas vos remèdes... Vous m'em­\n poisonneriez pour l'avoir plus vite belle...\n   — Ici, Trine! » hurlait-il ensuite d'une voix de tonnerre brisé\n quand la vieille, pour vaquer à son ménage, s'éloignait du lit.\n « Ici, rouleuse! Où es-tu?... Que fais-tu, carogne?... J'entends\n quelqu'un!... Il y a quelqu'un dans la chambre d'à côté.\n Ouvre-moi cette porte... Où le caches-tu?... Je vois à tes yeux\nbattus que tu as encore passé la nuit dans ses bras... Je le\ntuerai... Je te tuerai... Je vous abattrai tous les deux. »\n   Une maladie de cœur bleuissait son visage, lui donnant les\nreflets glacés de l'ardoise et noircissant ses lèvres. Chaque\nbattement du sang lui secouait la tête comme au branlement\nd'une cloche sonnant un arrogant défi.\n   « Est-ce que je suis Bouguin, oui ou non! Est-ce que c'est\nmoi ton maître, oui ou non?... Tu m'appartiens. Ici, mille\nmilliards! Je veux te tenir dans mes ceps...\n   — Aïe, aïe, Bouguin!... » criait la vieille, le poignet broyé\nsous l'étreinte de la rude pince du colosse.\n   — Crie!... Si tu as mal, c'est donc que je te tiens, coureuse!...\n }e ne te lâcherai pas. Tu passeras le pas avec moi...\n   — Aïe !... aïe !...\n   — Oh!.,, oh!... Je vous serre donc toujours, petites mains?...\nGentils poignets, vous ne caresserez que moi...\n   — Oui, Bouguin!... oui, mon homme... Il n'y a que toi!\nIl n'y a que toi! » répondait la vieille agenouillée.\n   Puis la serre brutale se relâchant, elle fuyait loin du lit,\ncomme une bestiole sauvage sauvée du piège court se terrer\ndans sa cachette. Et immédiatement à travers les objets en\ndésordre parsemant le plancher, elle accourait de nouveau au\npremier appel.\n   « Je veux mon revolver dans mon lit », ordonna le Bouguin\nun matin. « Cherche mon revolver... »\n   Trine trouva, au fond d'un tiroir, une arme rouillée que\nl'homme enfouit sous ses couvertures.\n   « Ah ! ah ! » s'écriait-il parfois en la brandissant. « Nous ver­\nrons bien s'ils t'auront après moi... Vieille salope! Nous verrons\nbien!... Pan! pan!... Je vous tuerai tous, au bon moment. »\n   Cependant la maladie s'aggravait. Le corps fléchissait enfin\nsous cette âme enragée. Au bout de quelques jours, le vieillard\nne parvenait plus à avaler que quelques gorgées de lait.\n"}, {"page_pdf": 705, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2250, "texte": "592                         DURENDAL\n\n\n    « Ici, Trine! » criait-il encore. « Que fais-tu dans l'autre\nchambre avec cet homme? Je vous vois... Je vous entends...\nJe vous sens... Je vous sens, te dis-je... Dégoûtants salauds,\ncroyez-vous que je ne vous entende pas vous embrasser... Il pue\nl'amour, ici... »\n    Et enflant ses narines il semblait pâmer de volupté.\n    « Je veux mon bâton... Mon bâton, je te dis... Hop!... hop !...\nIl est temps... Plus d'amour !... Plus d'amour sans moi...\n    — Oui, Bouguin... Oui, Bouguin », répondait docilement\nTrine. « Tiens, voilà ton bâton...\n    — Ecoute-moi, et obéis! Obéis, entends-tu? Demain, tu\ntueras le chat, je le veux! C'est... pour commencer. T u\nl'étrangleras de tes mains. Je veux sa peau. Et d'un...\nTu l'aimes trop, vois-tu, et lui aussi il t'aime trop... Est-ce\nbien un chat, d'ailleurs?... Crois-tu bien que je ne lise pas\ndans ses yeux ce qu'il voudrait faire de toi ? Ah ! mon Dieu!\n Malheur! malheur! Les bêtes et les gens ne pensent donc tous\nqu'à te poursuivre pour t'aimer ? Et moi je ne peux plus!...\nMais demain, vengeance ! Ah! ah! c'est le tour du chat. Et\naprès-demain, tu entends, la vieille; après-demain c'est le tien...\nA-près-de-main, je te tuerai... Le jour d'après, je mourrai.\nAh! ah!... Personne ne t'aimera plus, ordure! Mon bâton!\nRends-moi mon bâton. »\n    Trine ramasse la crossette ferrée qu'il a laissé tomber en\ngesticulant.\n    « Le voilà, Bouguin, dit-elle.\n    — Lie-le à mon poing... Attache-moi le revolver aussi... Je\nle perds sans cesse dans les draps...\n    — Pouce ! » court dire Trine au chat, dans le coin noir derrière\nl'armoire où la bête lape à menus coups de sa fine langue, son\nlait couvert de poussière. « Mon cher Pouce, attention ! Bouguin\nva te faire tuer, et puis ensuite ce sera mon tour, dit-il. Pouce,\nPouce, mon chéri, tu vas mourir demain. Bouguin l'a dit.\nDéfends-toi bien, tu sais!... Mords-moi, déchire mes mains, s'il\nm'oblige à te serrer! Sauve-toi! Moi j ' y passerai, mais toi, tu\nt'en tireras si tu veux... »\n  , La vieille se relève et se remet à trottiner à travers les\ndétritus de la chambre. Elle passe devant le lit du moribond\nsans le regarder, sans le voir; mais tombe à genoux au pied du\ntyran dès qu'il ouvre la bouche.\n"}, {"page_pdf": 706, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2300, "texte": "                      LE COUP DE BATON                       593\n\n   — Vite, un peu de lait, je me sens mourir! » crie l'homme.\n   — Oui, Bouguin! » répond Trinette. Et elle s'avance tenant\nà deux mains une tasse du breuvage demandé.\n   — De l'autre côté! Passe de l'autre côté du lit! » ordonne\nle vieillard.\n   Trinette fait docilement le tour de la couchette de façon à\nprésenter le liquide à la droite du malade qui l'attend, les yeux\nfermés pour cacher les flammes de son regard. Alors quand sa\nfemme est à sa portée, levant le bâton qu'il tient allongé dans\nun pli de la couverture, il lui en assène sur la tête, de tout ce\nqui lui reste de forces, un coup terrible.\n   « T u me suivras! » hurle-t-il. « Tu me suivras, je te dis! »\n   La vieille pousse une fine plainte, un cri aigu de souris qu'on\nécrase à t e n e ; et assommée, elle s'étale sous la pluie du lait\népanché.\n   Mais Bouguin qui râle dans l'agonie, ne tire plus sa respira­\ntion que par des saccades de tout son corps, se tord, se raidit,\ns'arcboute, se soulève sur la nuque convulsé, s'accroche des pieds\net des mains au matelas, comme un lutteur lentement écrasé,\ndont les épaules vont toucher le tapis. Ce qu'il veut, c'est\ngagner le bord de la couche, c'est voir sa femme morte. Enfin\n après des efforts qui lui ont mis au front une nappe de sueur et\n des franges d'écume à la bouche, il parvient à pousser le visage\njusqu'au dessus du terrible fossé qu'il domine encore, et au\n fond duquel gît sa femme ensanglantée, immobile, les bras en\n croix.\n    « A h ! murmura-t-il avec un soupir d'immense soulagement.\n Tu es donc partie là-bas avant moi, Trine, ma pe... pe... ti...\n te... Trine... »\n    Mais il voudrait encore parler. Il lui reste quelque chose\n à dire. Sa poitrine se gonfle et se vide avec bruit dans une\n convulsion de tous les muscles de son corps. 11 bégaie mêlant\n des plaintes, des jurons, des sanglots. Cependant, quelque\n chose qui ne peut sortir de son cœur l'étouffé... Enfin, dressé\n sur son séant, tordant vers la lumière de la fenêtre ses deux\n mains réunies, il soupire :\n    « Ma... ma... ma bien-aimée! »\n    Sa tête retombe sur l'oreiller. Ses yeux qui, subitement\n pâlis, paraissent des joyaux usés et adoucis, restent fixés au\n plafond, regardant tout en haut presque derrière lui. Sa bouche\n"}, {"page_pdf": 707, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2209, "texte": "594                         DURENDAL\n\n\ns'ouvre toute large en un sourire douloureux et muet. Deux\nruisseaux de larmes, du coin de ses paupières, se mettent à\ncouler sur le traversin; des pleurs lents, lourds qui giclent\nmiraculeux, aussi étincelants que les filets du métal filtrant des\nscories du minerai sublimé par le feu.\n   Et Bouguin meurt en exhalant le souffle dont il vient de\nprononcer, sa première, sa suprême, son unique parole d'amour.\n                                   *\n                               *       *\n   Trine était depuis plusieurs heures étendue sur le plancher,\nau pied du lit où gisait le cadavre de son mari, quand on la\nreleva. Une longue plaie saignante déchirait son front chauve.\nLa crasse grattée au couteau, la fente fut recousue; et une\npetite goutte de genièvre remit la vieille sur pied...\n   « Mais, Trine, comment avez-vous pu vous blesser si haut à\nla tête? » lui demanda quelqu'un qui la soignait.\n   — C'est le çat! » répondit-elle en zézayant. « Ze zuis tombée\nen courant après le çat... »\n   Jamais on ne parvint à tirer de sa bouche un aveu que d'ail­\nleurs le bâton trouvé sanglant aux mains du mort rendait\ninutile. La faiblesse lui ayant enlevé la conscience, l'enterre­\nment de son mari eut lieu sans qu'elle s'en aperçût...\n   « Où est Bouguin? demanda-t-elle un matin. « Pauvre Bou­\nguin, pourquoi ne crie-t-il plus?... »\n   Son veuvage dura quelques mois à peine; elle mourut. La\npolice dut procéder à la désinfection du taudis, et une voisine\nhérita de Pouce, le chat aux prunelles du vert veloureux des\namandes fraîches.\n                              *        *\n\n   J'aime les yeux de la bête mystérieuse et fière, qui vit sans\nse troubler se dérouler la plus affreuse passion d'un cœur\nd'homme. Dans l'humble chambre où elle est nourrie, je vais\nparfois les contempler. Veloureux et glacés, fixes et inson­\ndables, ils pensent, ils rêvent, ils se souviennent. Mais ils\nse taisent, dociles aux ordres des dieux très prudents qui\nordonnent le silence aux créatures qui ont aperçu l'amour.\nL'amour et le couteau d'or ou de fer qu'il tient caché sous\nles haillons pailletés ou boueux de la vie.\n                                            Louis DELATTRE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-004", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 595, "page_fin": 595, "titre_corps": "Poèmes : L’Ineffable repos", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Boseret", "ancre_debut": "Poèmes I L'Ineffable repos Peut-être un soir", "ancre_fin": "de nos cœurs ombrageux", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Réminiscence", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 708, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 999, "texte": "Poèmes\n                           I\n\n                 L'Ineffable repos\nPeut-être un soir lorsque nous serons las, tous deux\nDe tant d'illusions et des navrants  mensonges\nDont nous leurrons nos lendemains     silencieux\n\nViendrons-nous simplement nous asseoir sur ce banc\nParmi ces bois pensifs, dans la clarté de songe\nDe l'heure vespérale et des brouillards   mouvants.\n\nNos âmes d'autrefois, toujours un peu présentes\nAu retour nostalgique et sûr des abandons\nNous environneront   de fraîcheur apaisante :\n\nElles seront à la façon des délaissées\nCeintes d'amour et de tristesse et de pardon,\nEt nous soulèverons leurs paupières    baissées.\n\nSans doute à contempler le rythme      épanoui\nDe leurs ébats, et la candeur de leurs caresses,\nEtancherons-nous    ce tourment    d'inassouvi,\n\nEt sentirons-nous mieux à l'ombre de nos yeux\nS'éteindre doucement la lampe de jeunesse\nOù brûlait le désir de nos cœurs  ombrageux.\n\n\n                           II\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-005", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 595, "page_fin": 596, "titre_corps": "Poèmes : Réminiscence", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Boseret", "ancre_debut": "Réminiscence Je la pleure en ces soirs", "ancre_fin": "Car ses yeux me sont clos", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le val Elyséen", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 708, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 999, "fin_caractere_exclue": 1198, "texte": "Réminiscence\nJe la pleure en ces soirs sans amour et sans joie\nComme on pleure un enfant parti sans dire adieu.\nLe crépuscule ardent tend son filet de soie\nAux étoiles. La nuit semble tarder un peu.\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 667, "texte": "                       DURENDAL\n\n\nUn soir qu'elle était grave, elle s'en est allée,\nGlissant ainsi qu'une clarté par les chemins.\nPour ne point l'oublier dans l'ombre des allées\nJ'ai semé sur ses pas des rameaux de jasmin.\n\nQuelquefois encor, seul, à la lueur diffuse\nDe l'ombre dans les bois, je crois la voir errer;\nJe reconnais son âme orpheline et confuse\nEt je cherche en ses yeux son aveu différé.\n\nMais mon espoir est vain. J'entends dans la jonchée\nSes pas mourir au loin comme un faible      sanglot;\nEt je retourne seul, froissant les fleurs penchées\nDes jardins endormis... Car ses yeux me sont clos.\n\n\n\n                           III\n\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 596, "page_fin": 597, "titre_corps": "Poèmes : Le val Elyséen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Boseret", "ancre_debut": "Le val Elyséen Laisse ton cœur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 709, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 667, "fin_caractere_exclue": 1530, "texte": "Le val Elyséen\nLaisse ton cœur inassouvi de l'irréel\nS'attarder un instant dans la vallée où plane\nLe divin clair-obscur d'un soir perpétuel.\n\nTous tes rêves déçus y dorment le sommeil\nDu virginal oubli, comme en une Ecbatane\nSilencieuse et tiède encore de soleil.\n\nC'est ici que tes sœurs, les pauvres  égarées,\nDont l'âme absente errait aux horizons     d'espoir\nCherchent l'oubli des bras qui les ont possédées.\n\nC'est dans ce calme aussi que la grave    attendue\nSe trouble des aveux suspendus dans le soir\nEt moissonne ses fleurs qui te sont   inconnues.\n\nD'autres, le front penché sur le miroir des eaux,\nSemblent boire au Léthé des visions    abstruses\nEt chastement serrent un Dieu sous leur      manteau.\n\nMais c'est à peine si leur voix monte vers nous\nDans l'immortel silence et la clarté confuse\nTant leur voix est fragile et tant leur rêve est doux.\n"}, {"page_pdf": 710, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 711, "texte": "                        POÈMES                                 597\n\nN'en sens-tu pas trembler la fraîcheur   insolite\nPensive et musicale ainsi que le regret\nD'un jardin dont la paix nous serait    interdite.\n\nNe sens-tu pas que c'est ici qu'elle est éclose\nLa fleur méditative au merveilleux      secret\nDont tu cherchais l'ardent arome entre les roses.\n\nL'amour rêvait pour toi la douceur de ces bois\nQu'emplit de saint regret l'ombre de ton enfance,\nCe silence étonné du seul son de ta voix.\n\nC'est l'heure d'y tremper ton limpide désir...\nMais qu'au moins tes baisers mêlés d'adolescence\nN'en troublent point les chœurs épars de souvenirs.\n\n                                             J O S E P H BOSERET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 598, "page_fin": 619, "titre_corps": "Émile Zola", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Halflants", "ancre_debut": "Emile Zola Le chef de l'école naturaliste", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 711, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 2660, "texte": "Emile Zola\n\n                   LE chef de l'école naturaliste française ne découvrit pas, dès\n                      sa jeunesse, la voie nouvelle dans laquelle il devait s'enga­\n                      ger plus tard avec un si grand fracas.\n                         Il se sentait, il est vrai, la vocation littéraire, tant et si\n                      bien qu'à l'âge de dix-sept ans, continuant à Paris des\n                      études commencées à Aix en Provence, il se préoccupait\n                      de poésie au point de ne pas réussir à passer son bacca­\n                      lauréat.\n                         Alors, forcé pour vivre de se faire petit employé, il ronge\nson frein, et, rêvant à la gloire, décidé à faire sa trouée à tout prix, il cherche\nun filon inexploré. L'épopée, qui manque à la France, le rendrait célèbre;\nil fait à son ami Baille la confidence de ses hésitations :\n    « Mon rêve est de faire paraître, avant deux ans d'ici, deux volumes, un de\nprose, un de vers. Quant à l'avenir, je ne sais; si je prends définitivement la\ncarrière littéraire, j'y veux suivre ma devise : Tout ou rien ! Je voudrais par\nconséquent ne marcher sur les traces de personne; non pas que j'ambitionne\nle titre de chef d'école, — d'ordinaire, un tel homme est toujours systéma­\ntique — mais je désirerais trouver quelque sentier inexploré, et sortir de la\nfoule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique — j'entends un poème\népique â moi et non une sotte imitation des anciens — me paraît une voie assez\npeu commune. Il est une chose évidente, chaque société a sa poésie particu­\nlière; or, comme notre société n'est pas celle de 1830, comme notre société\nn'a pas sa poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre. Les\naspirations vers l'avenir, le souffle de liberté qui s'élève de toutes parts, la\nreligion qui s'épure : voilà certes les sources puissantes d'inspiration. Le tout\nest de trouver une forme nouvelle, de chanter dignement les peuples futurs,\nde montrer avec grandeur l'humanité montant les degrés du sanctuaire. Tu\nne peux nier qu'il y ait là quelque chose de sublime à trouver. Quoi? je\nl'ignore encore. Je sens confusément qu'une grande figures'agite dans l'ombre,\nmais je ne puis saisir ses traits (1). »\n   Plus tard il trouvera un moyen plus facile de se différencier de la foule des\nécrivains en s'engageant, tête baissée, dans les halliers de la pornographie.\nPour le moment, il est idéaliste ; â vingt ans, il répudie le réalisme :\n   « Je détourne les yeux du fumier pour les porter sur les roses, non pas que\n\n\n  (1) Lettres de jeunesse, juillet 1860, p. 111. (Fasquelle.)\n"}, {"page_pdf": 712, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3366, "texte": "                                       EMILE ZOLA                                        599\n\nje nie l'utilité du fumier qui fait éclore mes belles fleurs, mais parce que je\npréfère les roses, si peu utiles pourtant. Tel je me montre à l'égard de la\nréalité et de l'idéal. J'accepte l'une comme nécessaire, je m'y soumets selon\nla nature ; mais dès que je puis m'échapper de cette ornière c o m m u n e , je\ncours à l'autre et je m'égare d a n s mes prairies bien-aimées (1). »\n    Il croit en Dieu (2), tout en se déclarant « aussi ignorant en théologie qu'en\ntoute autre science » (3).\n    Mais les rêves d'avenir n e nourrissent pas leur h o m m e . E t , longtemps, le\npoète, qui a a b a n d o n n é son p r e m i e r emploi, bat le pavé de Paris, à la\nrecherche d'une position, maudissant la société « qui n'emploie de l'homme\nque les plus misérables facultés » (4). Enfin, il obtient u n e place à cent francs\npar mois chez l'éditeur H a c h e t t e .\n    Trois ans plus tard paraît son premier volume, les Contes à Ninon (1864),\nsuivis bientôt de la Confession de Claude (1865), dont le caractère « physiolo­\ngique » attire l'attention d u parquet, ce qui n'est pas pour déplaire à l'auteur.\nIl écrit à son ami Valabrègue que son livre est à la fois u n e maladresse: et u n e\nhabileté :\n    « J'ai récolté des coups d e férule à droite et à g a u c h e , et me voilà p e r d u\ndans l'esprit des gens de bien. L à est la maladresse. Mais aujourd'hui je suis\nc o n n u , on m e craint et on m'injurie; aujourd'hui je suis classé parmi les\nécrivains dont on lit les œuvres avec effroi. L à est l'habileté (5). »\n    L'ancien idéal est donc déjà oublié; le seul b u t est de réussir :\n    « Si vous saviez, m o n pauvre a m i , combien peu le talent est d a n s la réus­\nsite, vous laisseriez là plume et papier, et vous vous mettriez à étudier la vie\nlittéraire, les mille petites canailleries qui ouvrent les portes, l'art d'user le\ncrédit des a u t r e s , la cruauté nécessaire pour passer sur le ventre des chers\nconfrères. Venez, vous dis-je, je sais b e a u c o u p , et je suis tout à votre dispo­\nsition (6). »\n    D a n s les lettres écrites d u r a n t la guerre de 1870, Zola est préoccupé de\nson seul avenir et nullement de celui de la F r a n c e , auquel il ne fait pas même\n\n\n\n\n   (1) Lettres de jeunesse, p. 116.\n   (2) «Chaque secte religieuse a sa profession de foi. je veux faire ici la mienne : «Je crois\nque ce Dieu m'a créé, qu'il me dirige ici-bas et qu'il m'attend dans les cieux. Mon âme est\nimmortelle et, me donnant le libre arbitre, le Maître s'est réservé le droit de peines et de\nrécompenses. Je dois faire ce qui est bien, éviter tout ce qui est mal, et compter surtout\nsur la justice et sur la bonté de mon Juge. Maintenant, je ne sais si je suis juif catholique,\njuif protestant ou mahométan, je sais que je suis créature de Dieu, et cela me suffit. »\n Lettres de jeunesse, 10 août 1S60, p. 132.\n   (3) Plus loin, il y revient : « Remarque générale : chaque fois que je veux faire de la\nscience ou de l'histoire, je commets des énormités. Je n'ai pour moi que mes rêves, mes\nimaginations et mon amour de l'harmonie; chacun son lot, et, sans vanité, je ne me\n plains pas du mien. » Lettres de jeunesse, p. 135.\n   (4) Lettres de jeunesse, 1er mai 1861, p. 163.\n   (5) Correspondance, II, p. 32.\n   (6) Correspondance, II, p. 30,\n"}, {"page_pdf": 713, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3480, "texte": "600                                        DURENDAL\n\n\nallusion. Il écrit de B o r d e a u x , le 29 d é c e m b r e 1870, au m o m e n t où les P r u s ­\nsiens b o m b a r d a i e n t P a r i s :\n    « L'on me p r o m e t une préfecture p o u r le p r o c h a i n m o u v e m e n t préfectoral.\nJ e verrai alors ce q u e j ' a u r a i à faire. P o u r l'instant, je suis d a n s u n e situation\ntout à fait b o n n e . T o u t m a r c h e à souhait. Ma c a m p a g n e en province sera\nexcellente (1). »\n    C'est vers cette époque qu'il i n a u g u r e la série des vingt volumes d e s\nRougon-Macquart : les premiers passèrent assez inaperçus, jusqu'au m o m e n t\noù parut l'Assommoir (1877), violemment critiqué par les u n s , exalté avec\nenthousiasme par les a u t r e s . A partir de ce moment, les livres de Zola attei­\ngnirent u n tirage énorme : ce fut, commercialement parlant, le plus gros\nsuccès du siècle. Zola était consacré le chef de l'école naturaliste.\n    L a célébrité ne fit qu'accroître le cynisme de ses descriptions. Il atteignit\nle comble dans la Terre (1887). Plusieurs de ses disciples, que ses turpitudes\nrévoltaient, se séparèrent b r u y a m m e n t de lui par Un manifeste public qui\ndisait : « N o n seulement l'observation est superficielle, les trucs d é m o d é s , la\nnarration c o m m u n e et d é p o u r v u e de caractéristique, mais la note ordurière\nest exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que p a r instants on se\ncroirait devant u n recueil de scatologie. L e maître est descendu au fond de\nl'immondice (2). »\n     L'Académie française, refusa toujours de le recevoir d a n s son sein ; il fut\nc e p e n d a n t candidat dix-neuf fois de suite : « Du m o m e n t qu'il y a u n e Aca­\ndémie française, disait-il, je dois en être (3). »\n     Cette blessure faite à sa vanité n e d i m i n u a a u c u n e m e n t son orgueil, qui\n devint bientôt de l'outrecuidance. D é c i d é m e n t , il n'y avait p l u s , dans la\n littérature française, q u e lui et ses imitateurs. T o u t qui l'attaquait était\n accueilli par u n e bordée de grossières injures. « Au fond, Zola était l'orgueil\n même, et u n orgueil qui voulait tout, qui cherchait à primer et à dominer\n sans cesse. Il faisait étalage d e sa personnalité, criait fort p o u r être bien\n e n t e n d u , se plaçait en avant à propos d e rien, et n'avait de repos jusqu'à ce\n qu'on ait reconnu sa supériorité... Il a invectivé, avec des mots rageurs, les\n gens de plume qui n e faisaient p o i n t partie de son g r o u p e et n'avaient pas\n ses idées littéraires. L e s articles qu'il leur a consacrés sont écrits avec de\n l'encre corrosive, et, souvent, ce n e sont que libelles à soulever le cœur. Son\n orgueil lui faisait perdre tout sens de la mesure et il avait c o u t u m e de diviser\n l'humanité en deux catégories : celle des grands b o n s h o m m e s , dont il était,\n et celle des crétins, où entraient, assez indistinctement, tous ceux qu'il n'ai­\n mait pas (4). » .\n\n\n\n   (1) Correspondance, II, p. 80.\n   (2) Le Figaro, 18 août 1887. Manifeste de Paul Bonnetain, Lucien Descaves, Gustave\n Guiches, Paul Margueritte et J.-H. Rosny.\n   (3) Cité par M. FRANÇOIS CAREZ. dans sa remarquable étude sur Zola (Revue Générale,\n mai 1908), à laquelle nous Taisons plusieurs emprunts.\n   (4) FRANÇOIS CAREZ, ibid. Le même critique fait ressortir également la vulgarité de\n nature et la grossièreté de tempérament de Zola. Et il ajoute : « Même le sentiment des\n"}, {"page_pdf": 714, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3477, "texte": "                                       E M I L E ZOLA                                      601\n\n\n    D o u é d'une solide constitution, Zola réussit, avec des facultés qui étaient\nloin d'être transcendantes, à bâtir un m o n u m e n t littéraire, très lourd sans\nd o u t e , mais d o n t les vastes proportions ont quelque chose d'imposant. Ce\nfut l'œuvre d'une volonté énergiquement t e n d u e vers le succès, et d'une\nrégularité de travail, qui se poursuivit à travers toute sa vie avec u n e opiniâ­\ntreté digne d'un idéal plus élevé.\n    L E S ŒUVRES. — Ce m o n u m e n t q u i , à première vue, si l'on tient compte de\nl'idée inspiratrice, paraît avoir u n e unité a d m i r a b l e , c'est les ROUGON-MAC­\nQUART ou Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire. E c o u t o n s\nl'auteur n o u s tracer lui-même son p r o g r a m m e :\n    « J e veux expliquer comment u n e famille, un petit groupe d'êtres, se com­\nporte dans u n e société, en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à\nvingt individus, qui paraissent, au premier coup d'oeil, profondément dissem­\nblables, mais q u e l'analyse montre intimement liés les uns a u x autres.\nL'hérédité a ses lois, c o m m e la pesanteur.\n    » J e tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des\ntempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d'un\nh o m m e à un autre h o m m e . E t q u a n d je tiendrai tous les fils, q u a n d j ' a u r a i\nentre les mains tout u n groupe social, j e ferai voir ce g r o u p e à l'œuvre,\nc o m m e acteur d'une époque historique, je le créerai agissant d a n s la com­\nplexité de ses efforts, j'analyserai à la fois la somme de volonté de chacun\n de ses m e m b r e s et la poussée générale de l'ensemble (1). »\n    Cette famille serait donc représentative d'une époque historique. C'est-\n à-dire q u e Zola r e c o m m e n c e sur le second E m p i r e le travail de Balzac sur\n la R e s t a u r a t i o n ; mais sa Comédie humaine, malgré ses prétentions scienti­\n fiques, ne vaut p a s , c o m m e observation ni profondeur, celle de Balzac.\n    Elle est basée sur le principe de l'atavisme. P e r s o n n e n e contestera les\n suites physiologiques de l'hérédité, mais ne tenir, d a n s la détermination de\n ses effets et de leur influence sur le caractère des descendants, a u c u n compte\n de la liberté h u m a i n e , c'est faire de la logique en chambre, sans se soucier\n de la concordance entre la pratique et la spéculation.\n    Les Rougon-Macquart ont pour caractéristique le débordement des appé­\n tits, parce q u e , physiologiquement, ils portent en eux la conséquence d'un\n vice originel, la névrose d'Adélaïde F o u q u e , qui a épousé successivement\n un R o u g o n et u n Macquart. Cette première lésion organique a déterminé\n les accidents nerveux et sanguins d e chacun des individus de la race.\n  De là découlent, selon la variété des milieux, les sentiments, les désirs, les\n passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, d o n t\n\n\n\nplus élémentaires convenances lui faisait défaut. Il n'eut pas la pudeur de cacher ses\ndésordres, et publiquement, au su et vu de tout le monde, il eut à côté de son ménage\nrégulier, un autre de contrebande, où il se rendait tous les deux jours à bicyclette, pour\ny passer une partie de l'après-midi. Et, sans aucune vergogne, il afficha les enfants qui\nétaient le triste fruit de son adultère. »\n  (1) Préface des Rougon-Macquart.\n"}, {"page_pdf": 715, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3324, "texte": "602                               DURENDAL\n\n\nles produits, selon l'expression matérialiste de Zola, prennent les noms con-\nvenus de vertus et de vices.\n   Mais la vertu y a peu de place. On conçoit que, parti d'une tare origi­\nnelle, Zola se soit appliqué surtout aux dégénérescences physiques et\nmorales.\n   Chacun des vingt volumes des Rougon-Macquart nous introduit dans un\norganisme spécial de la Société : la mine, dans Germinal; le monde des che­\nmins de fer, dans la Bête humaine ; les grands magasins, dans Au Bonheur des\ndaines; les halles, dans le Ventre de Paris; l'armée, dans la Débâcle, etc. Par le\nfait même, Zola a eu la prétention de hausser son sujet jusqu'à la description\nd'une classe sociale. Ce n'est pas seulement l'étude d'un milieu particulier;\nchaque volume veut être le livre : type de telle condition sociale déterminée.\n   Malheureusement, cette visée nuit à l'unité de chacun de ces tableaux.\nPour donner une idée complète de chaque organisme, bien des épisodes et\ndes descriptions ont été systématiquement introduits dans un plan artificiel.\n   Les premiers volumes des Rougon-Macquart — nous ne nous arrêterons\nqu'aux plus connus — ne sont pas les meilleurs. LA FAUTE DE L'ABBÉ\n MOURET (1875), par exemple, est du très mauvais Zola au double point de\nvue moral et littéraire.\n   L'abbé Mouret est curé du village des Artaud, dont les habitants, d'une\nmoralité lamentable, ne fréquentent pas l'église. Le curé, lui, est confit en\ndévotion, mais son mysticisme est troublant et niais; c'est un névrosé, qui\nporte la tare fatale de ses origines. A trois ou quatre kilomètres des Artaud,\nune ancienne propriété seigneuriale, abandonnée depuis cent ans, est devenue\nun parc mystérieux et sauvage. C'est le Paradou. Il n'y a plus là debout\nqu'un pavillon habité par un gardien et sa nièce. Le premier, anticlérical\nfarouche, est tombé malade, et le docteur Pascal, un incroyant aussi, oncle\ndu curé, entraîne celui-ci à faire visite au moribond. Le curé a entrevu\nAlbine, la nièce du gardien, une espèce de fille des bois. Cette image le\npoursuit dans son presbytère et provoque de singulières crises de tentations,\nqui aboutissent à la fièvre et à l'évanouissement. C'est le premier acte.\n   Au début de la seconde partie, nous trouvons le curé en convalescence au\nParadou, dans une chambre du pavillon. Il a perdu tout souvenir de son\npremier état, et se laisse aller à la douceur de l'amour d'Albine. Ils sont\nseuls au monde (l'oncle d'Albine, guéri, ne paraît plus); ils font des prome­\nnades dans le mystérieux Paradou, séparés du reste des humains par les\nkilomètres de muraille qui entourent l'immense parc. C'est Adam et Eve\ndans le paradis terrestre. Pour compléter l'analogie, Albine cherche un\nendroit mystérieux, où, d'après une légende, l'on goûterait le bonheur\ncomplet. Dans ce que Zola appelle leur innocence, les deux amants\nignorent l'aboutissement fatal de leur amour. Mais la grande et sauvage\nnature, toute palpitante de fécondité et de perpétuelle germination, les initie\npeu à peu, et ils finissent par découvrir l'endroit prédestiné à leurs noces\ninstinctives. Leur bonheur fut court. Par une brèche du mur de clôture, le\ncuré aperçoit le village des Artaud, et il se souvient. A ce moment, le frère\nArchangias, maître d'école des Artaud, un paysan brutal, d'une vertu for-\n"}, {"page_pdf": 716, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": "                                      EMILE ZOLA                          603\n\n\ncenée, qui depuis longtemps cherchait le curé disparu, pénètre par la brèche\net emmène l'abbé Mouret. Nous apprenons, tardivement, que c'est le doc­\nteur Pascal qui, pour guérir son neveu, avait eu l'idée de le transporter au\nParadou,\n   Au troisième acte, le curé est réinstallé dans son presbytère. Il résiste aux\nsollicitations d'Albine qui vient le relancer dans son église. Mais la tentation\nreprend le dessus et il retourne au Paradou. Arrivé en face d'Albine, il cons­\ntate que son amour est mort, et elle, déçue, le chasse. Alors, elle entasse\ndans sa chambre des brassées de fleurs de son jardin, et meurt asphyxiée par\nles parfums. La scène de l'enterrement clôt le volume.\n   Traité par une imagination dévergondée, un tel sujet se prête, on le conçoit,\nà des développements obscènes. Ceux-ci n'ont pas même toujours l'excuse\ndu réalisme, par exemple, dans la seconde partie, où l'auteur fait œuvre\nd'imagination. La manière de décrire n'en paraît que plus volontairement\nsensuelle : ses descriptions de la nature aboutissent toujours à des idées de\nfécondation universelle, où les comparaisons retombent sans cesse à la chair.\nIl y a là une tendance d'esprit d'une perversité si voulue qu'elle semble arti­\nficielle.\n   Les deux autres parties exploitent un naturalisme d'une crudité brutale et\ndégoûtante. Zola salit tout ce qu'il touche ; il mêle la piété aux plus ignobles\nchoses, la dévotion à la sainte Vierge aux imaginations de luxure ; il a des\nantithèses répugnantes, par exemple, à la dernière scène, où la cérémonie\nfunèbre est entrecoupée de grossièretés.\n   Au point de vue purement littéraire, deux grands défauts : 1° L'invrai­\nsemblance. Exagération partout : les caractères poussés à l'extrême, sans le\nmoindre naturel. Pas l'ombre de psychologie. C'est tout le contraire du réa­\nlisme. Zola est ici un romantique, mais un romantique dégénéré. 20 Les des­\ncriptions fastidieuses. Celle du Paradou, en particulier, qui est interminable\net toujours recommençante. L'auteur semble allonger à plaisir son roman par\ndes exercices de style. Ces amplifications rappellent la longue description\nd'un jardin sauvage dans les Misérables de Victor Hugo, mais Zola surcharge\nencore. Ici encore, c'est du romantisme. Zola assomme le lecteur d'énuméra­\ntions intarissables : il rédige avec un catalogue de fleuriste sous les yeux :\n   « En bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où s'élançaient des benoîtes\nécarlates, des rhodantes dont les pétales secs avaient des cassures de papier\npeint, des clarkia aux grandes croix blanches, ouvragées, semblables aux\ncroix d'un ordre barbare. Plus haut, s'épanouissaient les viscaria roses, les\nleptosiphon jaunes, les colinsia blancs, les lagurus plantant parmi les cou­\nleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des digitales\nrouges, des lupins bleus... (1). »\n   Et nous voyons déjà là le procédé de documentation habituel à Zola. Les\ndétails techniques abondent au point de lasser le lecteur le plus patient, mais,\nrien qu'à la façon dont il les énumère, on se rend compte que la science de\n\n\n  (1) L,a Faute de l'abbè Mouret, p. 184. (Charpentier.)\n"}, {"page_pdf": 717, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3134, "texte": "604                               DURENDAL\n\n\nl'auteur n'est pas le résultat d'une sérieuse observation ; elle date de la veille.\nIl a mis à contribution quelque bon Manuel Roret, pas bien gros à parcourir,\net il a vite fait de rassembler les données indispensables (1).\n   Certes, il lui arrive d'éviter les énumérations descriptives de la Faute de\nl'abbé Mouret.\n    L'ASSOMMOIR (1877) est beaucoup mieux agencé sous ce rapport.\n    C'est l'histoire navrante de la décadence d'une famille ouvrière de Paris,\n que la passion de l'alcool entraîne à la plus honteuse des dégradations. Après\n une prospérité relative, le zingueur Coupeau, qui, à la suite d'une chute, est\n resté longtemps dans l'incapacité de travailler, s'est laissé aller à des habi­\n tudes de paresse et a appris le chemin de l'assommoir. A partir de ce moment,\n c'est la ruine fatale : il finit par mourir dans les horreurs du delirium tremens.\n La femme, Gervaise, d'abord vaillante et économe, a beau lutter contre le\n destin qui s'acharne contre elle; désespérée, elle cherche, à son tour, la con­\n solation dans la boisson perfide. Leur fille Nana, élevée à la diable, précoce\n dans le vice, abrutie par les détestables exemples de la famille, glisse bientôt\n dans la vie aventureuse et dévergondée de Paris.\n    Le héros principal, muet et mystérieux, de l'Assommoir, c'est le grand\nalambic de cuivre rouge que les consommateurs voyaient fonctionner sous le\nvitrage d'une petite cour, l'énorme cornue d'où tombait un filet limpide\nd'alcool et qui faisait rêver Mes-Bottes, le client le plus assidu du mastro­\nquet.\n    La morale du roman est claire : « Ne buvez pas d'alcool ! » Mais est-il bien\nnécessaire, pour inculquer ce salutaire conseil, de dévoiler tant de turpitudes\net dans le ménage Coupeau, et dans ses alentours? « L''Assommoir est à coup\nsûr le plus chaste de mes livres », dit l'auteur dans sa préface. Est-ce\ninconscience, ou se moque-t-il du public? Croit-il donc fortifier la santé de\nl'âme en la plongeant dans une atmosphère saturée de relents vicieux? Zola\naffecte de croire que, si son livre a été critiqué, c'est à cause du ton nettement\npopulaire de ces conversations entre ouvriers : « On s'est fâché contre les\nmots : Mon crime est d'avoir eu la curiosité littéraire de ramasser et de couler\ndans un moule très travaillé la langue du peuple. Ah! la forme, là est le\ngrand crime! » Avouons qu'il a parfaitement réussi à reproduire la rude\nverdeur, les images crues, les mots drôles et les propos orduriers de l'argot\nparisien. Et ce langage finit par passer dans son propre style: par souci d'unité\net de juste symétrie, sans doute, le romancier parle comme ses personnages;\nde les avoir fréquentés, il garde dans son vocabulaire une jolie collection\nd'expressions salées et de termes équivoques ou cyniques.\n    Comme tous les romans de Zola, celui-ci est beaucoup trop long. Souvent,\nil n'avance plus, semble-t-il ; ce ne sont plus que des épisodes, dont la série\nest allongeable à volonté.\n    C'est que Zola a voulu faire le roman de la classe populaire, et y intro-\n\n\n\n (1) Cfr. FRANÇOIS CAREZ : Revue Générale, juin 1908, p. 873.\n"}, {"page_pdf": 718, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3631, "texte": "                                          EMILE ZOLA                                             605\n\nduire de nombreux types d'ouvriers parisiens. Mais, au point de vue de l'in­\ntrigue, l'œuvre gagnerait à être raccourcie d e moitié (1).\n    Certaines parties sont fort bien traitées, p a r exemple, la description de la\nnoce des C o u p e a u et spécialement leur visite du L o u v r e , où « des siècles\nd'art passaient devant leur ignorance ahurie >>, ou encore la chute de\nCoupeau.\n    Mais à côté de ces scènes d'un b o n réalisme, il y en a b e a u c o u p d'autres\nqui provoquent le dégoût. Peut-on encore parler d'art et d'esthétique à p r o p o s\nd e pages qui d o n n e n t la nausée ! Ces excès font plus de tort à l'école réaliste\nque les attaques des idéalistes : ce sont, pour ces derniers, des démonstrations\npar l'absurde.\n    NANA ( 1 8 8 0 ) fait u n e suite naturelle à l'Assommoir. F a t a l e m e n t vouée au\nvice, la fille de l'alcoolique Coupeau et de la Gervaise déchue m è n e la vie à\ng r a n d e s guides d a n s le demi-monde parisien. Fille de théâtre, successivement\nou simultanément entretenue par des viveurs, dont son luxe effréné dévore\nles fortunes, elle éclabousse P a r i s de son train de vie éhonté, ou retombe\nm i s é r a b l e m e n t , b a t t u e et méprisée, au pouvoir d'un comédien farouche,\np o u r reprendre bientôt son titre de reine du pavé de Paris. Ses a m a n t s\nsavent qu'elle les trompe, mais ils sont incapables de îésister à la passion\nqu'ils éprouvent pour elle. N a n a les domine tous, et les plus g r a n d s , les\nchambellans de l'Empire, elle les fait r a m p e r à ses pieds, prenant ainsi sa\nrevanche de sa naissance misérable. Enfin, elle meurt de la petiie vérole\nd a n s une c h a m b r e d u G r a n d - H ô t e l , le soir d u j o u r où le P a r l e m e n t a voté\nla guerre, tandis que les rues de P a r i s retentissent du cri : « A Berlin ! »\n    C o m m e composition, ce livre est en dessous de tout. C'est u n e enfilade de\ndescriptions mêlée à une série d'intrigues ; u n e de plus ou de moins n'y\nchangerait rien. Scène de théâtre, réception m o n d a i n e , dîner chez N a n a , etc.\nCette succession de tableaux devient rapidement assommante. Ce n'est q u e\nvers la quatre centième p a g e qu'on y trouve u n peu de ce souffle é p i q u e q u i\ntraverse çà et là d'autres livres, c o m m e la Débâcle et Fécondité : il s'agit de la\nscène des courses où le cheval qui porte le n o m de N a n a t r i o m p h e .\n     Il faut d o n c attribuer le succès de Nana aux audaces naturalistes; elles\nsont en effet assez fortes pour allécher les friands de l u x u r e . L e sujet m ê m e\nd o n n e de fréquentes occasions d'étaler la n u d i t é de cette bête sans p u d e u r\nqu'est N a n a . T o t a l e m e n t inconsciente d u mal qu'elle c o m m e t , elle garde\ntoujours sa vulgarité de fille du bas peuple. D e là, la grossièreté du ton, le\ndébraillé des conversations, les j u r o n s et les b l a s p h è m e s . P a r u n e faute de\ngoût explicable chez l'auteur de l'Assommoir, le n a r r a t e u r lui-même emploie\nc o u r a m m e n t le langage ordurier.\n\n\n\n  (1) « On pense qu'en un pareil sujet je n'ai pas agi à l'étourderie (sic). Dans mon plan\ngénéral, je me suis au contraire vivement préoccupé de présenter tous les types saillants\nd'ouvriers que j'avais observés. On m'accuse de ne pas composer mes romans. La vérité\nest que je consacre à la composition des mois de travail. J'ai donc cherché et arrêté mes\npersonnages de façon à incarner en eux les différentes variétés dé l'ouvrier parisien. »\nE. ZOLA, Correspondance, II, p. 121.\n"}, {"page_pdf": 719, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3295, "texte": "606                                DURENDAL\n\n\n\n    On dira, sans doute, que le livre est moral, parce que la peinture du vice\n inspire le dégoût. De fait, la vie de Nana et celle de ses amants sont écœu­\n rantes. Mais, comme elles sont en même temps représentées comme fatales,\n leur étalage n'est pas capable de détourner de la passion. Tous les êtres\n humains qui se débattent dans ces aventures sont vicieux, et ceux qui ont de\n la religion n'en montrent que plus de bassesse, parce qu'à la corruption ils\n ajoutent l'hypocrisie. C'est un des plus mauvais côtés du livre : il jette le dis­\n crédit et le soupçon sur toute vertu et tout sentiment religieux. Le lecteur\n assez niais pour se fier à la prétendue sincérité du récit en conclura que la\n lutte contre la passion est impossible, que la bête doit toujours l'emporter.\n    Dans un domaine bien différent, GERMINAL ( 1 8 8 5 ) est un autre ouvrage de\n documentation sur la dépravation humaine. Quel enfer physique et moral\n que la mine décrite par Zola !\n    Un ouvrier parisien, Etienne Lantier, obligé de quitter son atelier, s'en­\n gage parmi les mineurs de Montsou. Il fait la connaissance d'un nihiliste\n russe, Souvarine, et, grâce à sa propagande socialiste, il gagne de l'ascen­\n dant sur ses compagnons de misère. Une grève est provoquée, qui éclate en\n émeute. Le gouvernement, oblig'é d'intervenir, étouffe la révolte sous la\nfusillade. Le travail est repris, mais Souvarine, en détruisant le cuvelage de\n la mine, l'engloutit tout entière sous les eaux en un désastre irréparable.\n Lantier, après un long séjour sous terre, est sauvé, et il s'en va, tandis que les\n autres mineurs, forcés par la famine, reprennent le travail dans les mines\nenvironnantes, la haine dans le coeur, remettant à plus tard la revanche.\n Lantier quitte Montsou par une matinée de printemps, quand les bourgeons,\ncrevant en feuilles vertes, annonçaient le renouveau de la nature — image\nde la germination obscure de cette armée vengeresse des travailleurs, qui,\ngrandissant pour les récoltes du siècle futur, allait faire bientôt éclater la\nterre.\n    La dernière page donne au livre son titre et sa signification : elle confirme\nses tendances socialistes, qui déjà apparaissent clairement dans le contraste\ncherché et obstinément rappelé du luxe des actionnaires et de la misère des\nmineurs. Constatons toutefois qu'il y a aussi des passages où la gêne réelle\ndes bourgeois est opposée à l'idée que les ouvriers se forment de leur bonheur\ncossu.\n   Plus puissant et mieux composé que le précédent, ce roman contient\ncependant des pages révoltantes de crudité. La brute humaine y est livrée à\nses plus bas instincts, et telle page démontre chez son auteur une recherche\ntrop voulue du bestial.\n   Passant du monde des ouvriers à celui des paysans, Zola nous donne,\ndans LA TERRE (1887), celui de ses romans qui, je pense, pousse le plus loin\nl'audace de l'obscénité.\n   A l'apparition de ce livre, Brunetière constatait avec raison la banque­\nroute du naturalisme : « M. Zola, dans la Terre, a passé toutes les bornes.....\nJamais il n'avait substitué plus audacieusement à la réalité les visions\nobscènes ou grotesques de son imagination échauffée. Nulle conscience et\nnulle observation, nulle vérité, nulle exactitude, tous les effets faciles et\n"}, {"page_pdf": 720, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3143, "texte": "                                    EMILE ZOLA                             607\n\nviolents... Sont-ce, en effet, des paysans, que les personnages du dernier\nroman de M. Zola? Mais il faudrait d'abord pour cela qu'ils fussent des\nhommes, et ce n'en sont point, ni même des brutes, mais seulement des\nmannequins... Les personnages de M. Zola, les moins complexes, les plus\nsimples du monde, n'obéissant jamais qu'à l'impulsion d'un unique appétit,\ntoujours élémentaire, ne connaissant en toute rencontre qu'une seule\nmanière de le manifester, ne raisonnant d'ailleurs jamais avec eux-mêmes,\ntraversent le roman avec l'allure raide et uniforme, les tics mécaniques et\nles gestes anguleux d'un fantoche (1). »\n   L'intrigue est nulle, ou plutôt il y en a dix, ce qui revient au même. La\nseule qui reparaisse de temps en' temps à travers le roman, c'est l'abandon\nd'un vieux paysan, assez imprudent pour partager son bien entre ses trois\nenfants; rejeté de partout, il finit par être lâchement assassiné. Occasion de\nfaire ressortir la rapacité cruelle de ces campagnards, qui n'ont pas même\nbesoin d'étouffer en eux un sentiment quelconque pour commettre leurs\nabominations. Cupidité et luxure, le volume en déborde; les scènes de por­\nnographie ne se comptent plus; c'est l'étalage de tous les vices.\n   L'auteur prend plaisir à comparer l'homme à l'animal, chaque fois que\nles scènes de ferme y donnent occasion, et en des pages ignobles, il\nmet en parallèle l'enfantement de la femme et l'enfantement de la bête.\n   La religion catholique aussi y est souillée d'une bave infecte.\n   Les curés qui se succèdent dans l'église du village sont grotesques ; les\ncérémonies religieuses sont des caricatures, et à l'un des personnages les\nplus abominables, Zola a eu l'inspiration diabolique de donner le surnom\nde Jésus-Christ, ce qui lui permet, tout le long du volume, de mêler ce nom\nauguste aux vilenies, grossièretés et impudicités d'un ivrogne polisson et\ncynique.\n   Les protestations qui accueillirent la Terre, même de la part de ses amis\net disciples, firent-elles réfléchir Zola, et le RÊVE (1888) sera-t-il un acte de\nréparation? Hélas! ce ne sera qu'un décent intermède entre deux mal­\npropretés.\n   La scène se passe à l'ombre de la cathédrale de Beaumont, dans l'humble\nménage des Hubert, chasubliers, qui ont adopté une enfant abandonnée, du\nnom d'Angélique. Celle-ci, élevée dans l'ignorance du monde, l'imagination\nexaltée par la lecture de la Légende dorée, rêve d'épouser un prince qui, tombé\ndu ciel, la viendra sûrement chercher. Celui qu'elle attend des années arrive\nenfin. Il se présente sous l'extérieur d'un ouvrier verrier, mais cela ne\ndétruit pas le rêve d'Angélique, qui garde sa confiance surnaturelle. Et, en\neffet, c'est un prince, et le propre fils de Mgr l'Evêque de Beaumont,\nlequel était un marquis d'Hautecœur, marié avant d'entrer dans les ordres.\n   Mais l'évêque oppose le refus le plus formel à ce mariage indigne de la\nnoblesse de sa race. Angélique, élevée dans l'obéissance, refuse de suivre\nson fiancé qui, malgré son père, veut l'emmener dans un pays lointain.\n\n\n  (1) Le Roman naturaliste, pp. 325-333.\n"}, {"page_pdf": 721, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3508, "texte": "608                                       DURENDAL\n\n\nSon sacrifice lui coûtera la vie. Affaiblie par les émotions, elle reçoit les\nderniers sacrements de la main de l'évêque; qui, ébranlé enfin par tant d'inno­\ncence et de désespoir, se décide à d o n n e r son consentement. L e rêve est\na c c o m p l i . Elle épouse le prince, mais, à l'issue de la cérémonie, sur le seuil\nm ê m e de la cathédrale, elle t o m b e en défaillance dans les bras de son mari\net expire, semblable à ces Mortes heureuses de la Légende dorée, enlevées\n« d'un c o u p d'aile, très j e u n e s , d a n s le ravissement de leur premier\nb o n h e u r ».\n    Ce roman tient à la fois du récit légendaire chrétien et du conte de fée. Le\ns u r n a t u r e l y joue son rôle, et le vraisemblable n'y est pas absolument\nr e q u i s . Zola a voulu faire q u e l q u e chose de p u r , d'éthéré ; il le dit dans sa\nCorrespondance (1), et je conviens qu'il a presque réussi. Son talent aurait donc\npu se déployer dans la délicatesse, s'il n'avait pas, de propos délibéré, pré­\nféré la grossièreté (2).\n    Zola est ici moins étranger à la religion que F l a u b e r t . Il n ' y a p a s , dans la\npiélé de cette Angélique, le fumet de volupté que nous trouvons chez E m m a\nBovary. L a manière de Zola doit plutôt être rapprochée de celle d e M. Ana­\ntole France, n'en déplaise à celui-ci, qui trouve qu'on n e saurait imaginer\na roman plus déraisonnable que le Rêve » ni plus \" plat \" (3) : il traite les\nlégendes avec un respect qui n'est pas toujours exempt d'ironie. C'est le cas,\npar exemple, q u a n d il explique la mentalité de son héroïne, qui voit le surna­\nturel p a r t o u t autour d'elle.\n    L a scène d e l'Extrême-Onction est tout à fait dans le genre d e celle qui\ntermine Madame Bovary : les formules sacramentelles y sont, d a n s leur texte\nlatin, mais, encore une fois, q u e l q u e chose d'ironique se dégage des senti­\nments qu'elles suggèrent.\n     L e s détails techniques du métier de b r o d e u r a b o n d e n t : le contraire nous\nétonnerait chez Z o l a . E v i d e m m e n t , il s'est d o c u m e n t é d a n s u n traité spécial\navant de parler, avec cette compétence, d e la c h a n l a t t e , d u diligent, de l'épave,\ndu tatignon, des menne-lourd, etc. (4).\n     L a chute est profonde, du Rêve à la B Ê T E HUMAINE (1890). Ce livre, l'un\ndes pires de Zola, n o u s représente plusieurs types de passionnés, poussés au\ncrime par u n e fatalité atavique. L ' u n , J a c q u e s Lantier, le mécanicien, subit\n\n\n\n   (1) Il écrit à Théodore Duret : « Ce qui me soutient, c'est la pensée de la stupéfaction\ndu public, en face de cette douceur. J'adore dérouter mon monde. » Et à Gustave\nFlaubert : « Vous savez que je veux étonner mon public en lui donnant quelque chose\nde complètement opposé à l'Assommoir. J'ai donc choisi un sujet attendrissant et je le\ntraite avec le plus de simplicité possible. Aussi, certains jours, je me désespère en trou­\nvant l'œuvre bien grise. Vous ne vous attendez pas à un livre si bonhomme, il me\nstupéfie moi-même. » Correspondance, II, pp. 150-153.\n   (2) Une page ternit cependant un peu la pureté générale, mais encore il y a là une\ndiscrétion qu'on ne trouve pas dans les autres livres de Zola. M. Jules Lemaître exagère\nquand il dit que « ce conte ingénu sue l'impureté ». (Les Contemporains, IV, p. 282).\nIl l'aurait jugé moins sévèrement, s'il n'avait pas eu affaire à l'auteur de la Terre.\n   (3) La Vie littéraire, II, p. 287 et p. 291.\n   (4) Le Rêve, p. 54.\n"}, {"page_pdf": 722, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3432, "texte": "                                 EMILE ZOLA                                  609\n\n\nla hantise d'un meurtre de femme, et il finit par assassiner sa maîtresse, au\nmoment même où avec elle il machinait le meurtre du mari. Un autre empoi­\nsonne sa femme dans l'espoir de découvrir les mille francs qu'elle possède :\nelle le sait, et meurt contente, sûre que personne ne les trouvera, tant elle les\na bien cachés. Un troisième tue un grand personnage, parce que cet homme\na abusé de la jeune fille qui est maintenant sa femme à lui, l'assassin. La\njustice embrouille toutes ces affaires par des combinaisons et des calculs\ningénieux, qui tendent à faire valoir le juge d'instruction, soucieux de sa\nréputation de fin limier, mais incapable de découvrir les coupables. D'ail­\nleurs, le pouvoir intervient pour détruire les preuves qui jetteraient le discré­\n dit sur de puissants fonctionnaires.\n     En somme, nous avons là ce que l'humanité peut présenter de plus dégé­\nnéré. Quel abominable spectacle que cette société où pas un beau caractère\nn'émerge, où se dénigrent, se jalousent et se massacrent des abrutis, des\nvicieux, dont l'amour comme la haine est bestial, dont l'intelligence ne dif­\nfère plus d'un instinct irrésistible. C'est là, sans compter la volupté brutale\n de certaines scènes, un côté spécialement immoral de ce livre : le crime est\n représenté comme une hantise à laquelle on ne résiste pas; tôt ou tard elle\n sera satisfaite! Et quand le malade, affligé de cette tare, assouvit son désir de\n tuer pour tuer, il est heureux, il éprouve une jouissance qui l'hallucinait\n depuis longtemps et le laisse sans remords.\n     Le roman se passe dans le monde des chemins de fer. Ce qu'il y a de plus\n vivant ici, c'est la grande ligne du Havre à Paris, ce sont les trains bondis­\n sants qui passent à toute vapeur. Au point de vue de l'art, cela seul peut avoir\n ici quelque valeur. Il y a même parfois une certaine poésie, comme celle que\n chante Verhaeren, la poésie toute moderne de la machine. Puis, ce sont des\n descriptions de gares, de tunnels, d'arrivées et de départs de trains, de con­\n vois bloqués dans la neige, de catastrophes épouvantables avec les morts et\n les blessés, de luttes corps à corps entre mécanicien et chauffeur, qui, rou­\n lant ensemble de leur locomotive, laissent l'express poursuivre sa course\n vertigineuse. Et le roman finit brusquement sur cette dernière et tragique\n impression, sans nous dire ce qu'il advient de ce train emballé que personne\n n'arrêtera et qui brûle les stations effarées, emportant, dans la nuit, dix-huit\n  wagons bourrés de soldats, qu'on envoyait à la guerre là-bas, sur les frontières\n allemandes.\n     LA DÉBÂCLE (1892) est l'un des ouvrages les plus discutés de Zola. Les uns\n  l'exaltent comme un chef-d'œuvre, une évocation puissante de la guerre\n  rehaussée par un souffle épique; les autres le stigmatisent, l'appellent un\n  volume lourd et maladroit, une œuvre exécrable et criminelle, qui traîne\n  l'armée française dans la boue, un pamphlet antipatriotique, qui fait de la\n  France de 1870 un pays pourri jusqu'aux moelles.\n     Si les détracteurs ont pleinement raison, les admirateurs n'ont pas tout à\n  fait tort.\n     Nous ne nous arrêterons pas à l'intrigue, qui n'a ici aucune importance :\n  l'intérêt se concentre, non pas sur l'amitié de deux soldats, l'un paysan,\n  l'autre bourgeois, dont les caractères opposés représentent deux mentalités\n"}, {"page_pdf": 723, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3396, "texte": "610                                     DURENDAL\n\n\nfrançaises, mais bien plutôt sur les grands événements de la guerre de 1870\net de la C o m m u n e de P a r i s . Certes, les h o r r e u r s des batailles et des a m b u ­\nlances, le désarroi des bataillons français, le sauve-qui-peut de la d é b a n d a d e ,\nles charniers des c h a m p s de bataille sont évoqués avec u n réalisme poignant :\nla puissance un peu lourde d u pinceau de Zola fait surgir devant nos yeux\nle c a u c h e m a r atroce de ces luttes hideuses où les h o m m e s s'entre-déchirent.\nE n contraste avec la furie des massacres revient c o n s t a m m e n t l'opposition —\nbanale peut-être, mais si expressive — de la g r a n d e n a t u r e indifférente et du\ncours ordinaire des occupations h u m a i n e s :\n    « E t , c o m m e il tournait la tête, il fut très surpris d'apercevoir, au fond\nd'un vallon écarté, protégé par des pentes r u d e s , u n paysan qui labourait\nsans hâte, poussant sa charrue attelée d'un grand cheval b l a n c . Pourquoi\nperdre u n j o u r ? Ce n'était pas parce qu'on se battait, que le blé cesserait de\ncroître et le m o n d e de vivre (1). »\n    E t ce passage n'est pas seul à revenir textuellement à des centaines de\npages de distance, comme le refrain d'une chanson de geste. U n e figure qui\nreparaît souvent est celle de l'empereur, dont le cortège obligé est la manifes­\ntation palpable de son incapacité :\n    « E t cet empereur misérable, ce p a u v r e h o m m e qui n'avait plus de place\ndans son empire, allait être emporté c o m m e u n paquet inutile et encom­\nbrant, parmi les bagages de ses troupes, c o n d a m n é à traîner derrière lui\nl'ironie de sa maison impériale, ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux,\nses cuisiniers, ses fourgons de casseroles d'argent et de vin de Champagne,\ntoute la p o m p e de son m a n t e a u d e cour, semé d'abeilles, balayant le sang et\nla boue des grandes routes de la défaite (2). »\n    D'autre part, ce volume compact de plus de 600 pages est indigeste,\nparce que, comme toujours, et de l'aveu même de son auteur, c'est toute la\nguerre, et non l'épisode central de S e d a n , qu'il a voulu décrire : « J'en­\ntends par toute la guerre : l'attente à la frontière, les marches, les\nbatailles, les p a n i q u e s , les retraites, les paysans vis-à-vis des F r a n ç a i s et des\nPrussiens, les francs-tireurs, les bourgeois des villes, l'occupation avec les\nréquisitions en vivres et en argent, enfin toute la série des épisodes impor­\ntants qui se sont produits en 1870. E t vous vous doutez bien que cela n'a pas\nété c o m m o d e d'introduire cela d a n s mon p l a n . J'ai toujours, comme nous\ndisons, les yeux plus grands que le ventre. Q u a n d je m'attaque à u n sujet, je\nvoudrais y faire entrer le monde entier. De là mes tourments, d a n s ce désir\nde l'énorme et de la totalité, qui ne se contente jamais (3). » Qui trop embrasse,\nmal étreint. Zola souffre de m é g a l o m a n i e , et il croit q u e pour faire grand,\nil suffit d'entasser.\n    A-t-il p u croire, sincèrement, qu'il faisait œuvre patriotique en écrivant la\nDébâcle? 11 prétend « dire la vérité sur l'effroyable catastrophe dont la France\na failli mourir ». « E t je vous assure qu'au premier m o m e n t cela ne m'a\n\n\n  (1) La Débâcle, p. 242 et p. 325. (Fasquelle.)\n  (2) La Débâcle, p. 73, p. 151 et ailleurs.\n  (3) Correspondance, II, p. 319.\n"}, {"page_pdf": 724, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3271, "texte": "                                    EMILE ZOLA                            611\n\n\npoint paru facile, car il y a des faits lamentables pour notre orgueil. Mais, à\nmesure que je me suis enfoncé dans cette abomination, je me suis aperçu\nqu'il était grand de tout dire, et que nous pouvions tout dire maintenant, dans\nla satisfaction légitime de l'énorme effort que nous avons dû faire pour nous\nrelever. Je suis content, j'espère que l'on me tiendra compte de mon impar­\ntialité. Tout en ne cachant rien, j'ai voulu « expliquer » nos désastres. C'est\nl'attitude qui m'a paru la plus noble et la plus sage. Je serais bien heureux\n si, en France et en Allemagne, on rendait justice à mon grand effort de\n vérité. Je crois que mon livre sera vrai, sera juste, et qu'il sera sain pour la\n France, par sa franchise même » (1). Il faut bien reconnaître que les Allemands\n ont rendu justice à son. effort de vérité, et pour cause ! Ils ont accueilli la\n Débâcle avec empressement, et la traduction, colportée en Allemagne, portait\n sur la couverture une vignette bien suggestive : un soldat allemand perçant\n de sa baïonnette un soldat français qui va lâcher le drapeau.\n    Mais les Français ont pu reprocher à Zola sa peinture abominable de\n l'armée française, composée d'après lui, de chefs incapables et faibles, et de\n soldats lâches et abrutis, en révolte perpétuelle contre leurs généraux. Sans\n doute, les maîtres au pouvoir en 1908 n'ont pas trouvé cette constatation con­\n traire à la vérité, puisqu'elle ne les a pas empêchés de décréter le transfert\n au Panthéon des restes de Zola, qui voisine là avec les plus belles gloires\n militaires de la France !\n    Pour nous, constatons du moins que la Débâcle est exempte des basses\n pornographies dont l'auteur est coutumier, bien que çà et là s'aperçoive la\n marque grossière de son naturalisme. Mais ici encore, il n'a pu s'empêcher\n d'insulter la religion dans le caractère d'un soldat du nom de Pache : seul\n catholique, au milieu de ses compagnons gouailleurs, il pratique une piété\n superstitieuse, et ses mômeries ne l'empêchent pas d'être le plus lâche et le\n plus imbécile de la bande.\n    Bien que la Débâcle ne soit pas le dernier volume de la série des Rougon-\nMacquart, on peut la considérer comme le couronnement. C'est la catastrophe\nfinale vers laquelle, sans le savoir, couraient ces mannequins imprévoyants\nqui, dans tous les domaines et dans toutes les classes de la société française,\ns'agitaient au gré de leurs passions et de leurs convoitises. Et franchement,\n qu'il l'ait voulu ou non, on pourrait, de cette partie de l'œuvre de Zola, tirer\nla conclusion prévue, qu'une société comme celle qu'il a décrite devait\n aboutir au gouffre.\n    Les Rougon-Macquart terminés, Zola a entrepris la trilogie des Trois Villes :\nLourdes, Rome et Paris. Pour ne pas allonger outre mesure cette étude, nous\nnous contenterons de l'analyse de la première de ces œuvres, qui est restée\ncélèbre à raison même de la célébrité du sujet. Nous aurons l'occasion de\n voir le beau jeu que fait du réalisme le parti-pris de son auteur.\n    Le sujet de LOURDES (1894) est la chronique, heure par heure, d'un pèle­\nrinage à la grotte de Massabieille, depuis le départ de Paris jusqu'au retour.\n\n\n  (1) Correspondance, II, p. 31?.\n"}, {"page_pdf": 725, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3120, "texte": " 6l2                               DURENDAL\n\n\n\n  A ce récit se mêle l'histoire de Bernadette, des premières apparitions de la\n  Vierge, des premiers miracles, etc., le tout mis occasionnellement dans la\n  bouche de l'un des personnages.\n     Parmi ces derniers, trop nombreux, les principaux sont l'abbé Pierre\n  Froment et Marie de Guersaint. L'abbé a perdu la foi. Déjà, au séminaire,\n  il avait dû, pour devenir prêtre, faire taire sa raison, et son éducation théo­\n  logique est représentée comme imposant un frein continuel à l'esprit\n  d'examen, au besoin de savoir. Plus tard, la raison a réclamé ses droits ; des\n  ouvrages scientifiques lui ont ouvert les yeux. Voilà bien la mentalité de\n  Zola ; elle apparaît encore ailleurs dans sa Correspondance et dans son Roman\n  expérimental : la foi et la science sont incompatibles. Mais s'est-il donc si mal\n  renseigné sur l'éducation des séminaires, pour se la figurer d'une telle\n  étroitesse?\n     Sa foi disparue, l'abbé hésite quelque temps sur l'orientation de sa vie ;\n mais bientôt il se décide à rester prêtre honnête, par charité pour les pauvres\n humains qui ont besoin de l'illusion de la foi pour supporter l'existence. Il\n continue donc à administrer les sacrements, à distribuer hypocritement à\n tous les consolations de la religion, comme le font d'ailleurs beaucoup de\n ses confrères, « prêtres ravagés, tombés au doute, qui restaient à l'autel,\n comme des soldats sans patrie, ayant quand même le courage de faire luire la\n divine illusion, au-dessus des foules agenouillées (1). » Et voilà le discrédit\njeté sur la sincérité de bon nombre de prêtres! Zola pouvait-il de bonne foi\n croire des sottises pareilles?\n     Marie de Guersaint, amie d'enfance de Pierre Froment, est malade depuis\n longtemps. Immobilisée dans un lit en forme de caisse à laquelle des roues\ns'ajustent pour le transport, elle a entrepris le voyage de Lourdes pour\nobtenir de la sainte Vierge sa guérison et la conversion du prêtre, dont elle a\ndeviné l'état d'âme. Ici, Zola a si bien préparé le terrain qu'il est clair dès\nl'abord que la guérison subite — si elle se produit — ne sera pas miracu­\nleuse. Des certificats médicaux, signés par des sommités de l'art, attestent\nune maladie de la moelle épinière. Mais un médecin incrédule, plus jeune\net mieux au courant des maladies nerveuses, a prédit le prodige, le cas\nn'étant, semble-t-il, qu'une variété de l'hystérie, qui laisse d'ailleurs les\norganes parfaitement sains.\n    Naturellement, à Lourdes, la guérison est produite soudainement, grâce à\nl'exaltation d'esprit soigneusement provoquée par une longue mise en scène.\nAu bureau des constatations, le cas est jugé tout à fait extraordinaire. Le\ndocteur Bonamy (lisez : Boissarie), en homme peu au courant, accepte de\nbonne foi les certificats des médecins de Paris, et conclut triomphalement\nau miracle. Naturellement, le prêtre n'est pas convaincu; d'ailleurs, offusqué\nde bien d'autres choses vues à Lourdes, il ne peut, malgré ses efforts,\nretrouver la foi.\n    Tout cela est présenté avec tant d'habileté que le lecteur non averti est\n\n\n (1) Lourdes, p. 34.\n"}, {"page_pdf": 726, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "                                     EMILE ZOLA                                      613\n\n amené à tirer lui-même la conclusion que tous les miracles de Lourdes sont\n apparents. Zola est admirable dans l'art de dénaturer les faits, et son livre\n est un chef-d'œuvre de fourberie.\n    Le procédé est identique à celui de Renan aux prises avec l'Evangile\n dans sa Vie de Jésus : exagérer tout ce qui peut amener une explication\n humaine du miracle, préparer le lecteur à accepter la solution proposée, en\n établissant une série de travaux d'approche de plus en plus audacieux,\n affecter la plus grande bonne foi en faisant au sentiment religieux les plus\n fortes concessions, supposer chez les croyants une certaine hypocrisie,\n mais se hâter de l'excuser, eu égard à leurs intentions. Des deux côtés, la\n même tactique, qui jette de la poudre aux yeux du lecteur naïf, ne résiste\n pas à l'examen sérieux des faits. Il suffit de contrôler ceux-ci pour constater\n combien ils ont été sophistiqués pour les besoins de la thèse. Singulière\n découverte, bien inattendue dans un roman réaliste!\n    Pour expliquer les apparitions, par exemple, Zola compose l'histoire de\n Bernadette de façon à la faire passer pour une visionnaire, une hallucinée.\n Il suppose son cerveau d'enfant influencé jusqu'à l'exaltation par les livres\n d'images, la lecture de la Bible, les histoires de sorciers, les apparitions de\nla Salette. Rien d'étonnant qu'élevée dans ces conditions, elle se figure un\njour apercevoir la sainte Vierge. Et le romancier a le soin de taire que la\nvoyante ne songea même pas à la sainte Vierge lors des premières appari­\n tions, car l'image qu'elle vit n'était pas si traditionnelle qu'il le prétend; au\n contraire, elle ressemblait si peu à ses idées que Bernadetre n'y vit qu' « une\n belle dame », et ce seul détail abat tout l'échafaudage de Zola.\n    Les principaux personnages du roman ont été choisis par l'auteur parmi\nles pèlerins qu'il a accompagnés à Lourdes. Mais, sous prétexte qu'il était le\nmaître de ses créations, il a dénaturé les faits pour les plier à sa thèse.\n    Le cas de la Grivotte (lisez : Marie Lebranchu) est typique sous ce rapport,\nparce qu'il nous permet de prendre le romancier en flagrant délit de men­\nsonge. Obligé de reconnaître la guérison subite de cette phtisique au\ntroisième degré, qu'il avait vue « toussant et crachant le sang, la face\nterreuse », et qui arrive au Bureau des constatations « droite, élancée, les\njoues en feu, les yeux étincelants, avec tout une volonté et une joie de vivre\nqui la soulevaient », il n'a qu'une ressource d'échapper au miracle, c'est de\nfaire croire à ses lecteurs que la guérison n'a pas été définitive. Aussi s'est-il\ndonné le plaisir de décrire, avec un réalisme navrant, la rechute de la Gri­\nvotte, dans le train même du pèlerinage sur la voie du retour, dès avant\nl'arrivée à Bordeaux. Et, pour couronner le tout, Zola envoie la malade à\nl'hôpital pour y mourir.\n    Or, elle n'a jamais été atteinte d'un réveil même léger de ses anciennes et\nprofondes lésions tuberculeuses (1) .\n    Quant à l'ensemble des guérisons de Lourdes, Zola cherche à les expliquer\n\n\n\n (1) Lettre du docteur Jamin, d'Angers, datée du 18 juillet 1907, citée par GEORGES.\nBERTRIN, Histoire critique des événements de Lourdes, édition de 1908, p. 347. La guérison\n"}, {"page_pdf": 727, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3790, "texte": "614                                    DURENDAL\n\n\npar la simulation, ou p a r l'émotion de la foi et l'autosuggestion des malades,\nou enfin — et ceci est la g r a n d e trouvaille — p a r « le souffle guérisseur des\nfoules » et l'action « de forces mal étudiées encore, ignorées même ». C'est le\ntémoin qui, à l'avance récuse tout caractère surnaturel aux faits. Il attribue\nd'ailleurs aux catholiques la sottise de croire aux miracles sans examen.\n    Il n'a pas fallu grand effort à Karl H u y s m a n s pour crever des vessies\naussi péniblement gonflées. L'ancien disciple de Zola réfute son maître\npoint par point, d a n s ses Foules de Lourdes, avec une logique implacable.\n    Lourdes fourmille d'attaques indirectes contre la religion, d'insinuations,\ns y m p a t h i q u e s en a p p a r e n c e , perfides au fond. Sournoisement, le romancier\nsème des idées inexactes sur les prêtres, l'évêque de L o u r d e s , les religieux,\nle docteur Boissarie, les convertis. Il lui arrive cependant de le faire mala­\ndroitement, comme quand il fait regretter à Bernadette, religieuse à Nevers,\nde n'avoir p a s eu le b o n h e u r c o m m u n de cette terre, u n m a r i et d e s enfants,\nou encore, q u a n d il fait a p p l a u d i r par les pèlerins u n discours blasphéma­\ntoire pour la Vierge i m m a c u l é e . Ainsi, le bout de l'oreille p e r c e ; son secta­\nrisme le sert mal en lui faisant dépasser les bornes de la vraisemblance.\n    Au point de vue littéraire, le livre est bien composé, quoique u n peu\nmassif. Zola reprend souvent les m ê m e s scènes, les m ê m e s considérations,\nsouvent en termes presque identiques, c o m m e s'il voulait, par ces répétitions\nà cent pages d'intervalle, enfoncer plus profondément les idées d a n s l'esprit\n\n\n\nde Marie Lebranchu a eu lieu en 1892. Et M. Bertrin ajoute ces détails caractéristiques :\n   « Cette façon cavalière de se moquer de la vérité et de tromper effrontément ses\nlecteurs étonna vivement le président du Bureau des constatations. »\n   Se trouvant donc un jour à Paris, il se présenta chez M. Zola et lui dit :\n   « Comment osez-vous faire mourir Marie Lebranchu ? Vous savez cependant qu'elle se\nporte aussi bien que vous et moi. »\n   A quoi l'audacieux écrivain répondit :\n   « Eh I qu'est-ce que cela peut bien me faire ? Mes personnages m'appartiennent ; j'ai le\ndroit de les traiter comme je le veux, de les faire vivre ou de les faire mourir, selon qu'il\nme plaît. Je n'ai à me préoccuper que de ma fantaisie et de l'intérêt de mon œuvre (*). »\n   J'ignore ce que M. Boissarie dit alors ; mais je sais bien ce qu'il aurait pu dire :\n   « Lorsqu'on veut avoir cette liberté, Monsieur, on n'affiche pas la prétention d'écrire\ndes romans historiques.\n   » On ne dit pas, on ne fait pas répéter par la presse qu'on va exposer « la vérité, toute\n» la vérité, cette vérité qui sera profitable à tout le monde ». Car une fois qu'on a publié\nde telles promesses, le lecteur a le droit d'y compter; on est tenu de rapporter les faits\nfidèlement, même quand ils contrarient des opinions philosophiques chères, et, si on\nprésente alors, comme frappée d'une rechute mortelle, une personne guérie dont l'état\ns'est au contraire maintenu excellent, on trahit indignement le mandat dont on s'est\nchargé soi-même, on commet véritablement un faux témoignage devant ses contem­\nporains.\n   » Et, quand cette atteinte formelle à la vérité est jugée nécessaire à sa thèse par\nl'écrivain qui ose se la permettre, c'est que sa thèse lui paraît bien mauvaise : il la trouve\nrégulièrement indéfendable, puisqu'il se croit obligé d'employer, pour la défendre, des\n moyens illicites, inavouables, j'entends des assertions fausses, exactement contraires à la\nréalité. »\n   (*) \" Cet entretien m'a été rapporté par M. Boissarielui-même\".\n"}, {"page_pdf": 728, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": "                                      EMILE ZOLA                                      615\n\n\ndu lecteur. Ce n'est peut-être qu'un souci de réalisme : par exemple, dans le\nvoyage du retour à Paris, les incidents du départ se reproduisent.\n   Ce qu'il y a de meilleur dans l'ouvrage, ce sont les grandes scènes de\nLourdes : le pèlerinage, la foule, le cortège des malades, les hôpitaux, la\nphysionomie de la Grotte, la procession du Saint Sacrement, la procession\naux flambeaux, l'agitation frémissante d'une foule exaltée, toute la physio­\nnomie de Lourdes vu par un incrédule qui appuie de préférence sur les\nlaideurs.\n    Parmi les quatre volumes que Zola a modestement appelés Les quatre\nÉvangiles, et qui sont : Fécondité, Travail, Vérité et Justice, nous nous arrête­\nrons quelque peu au premier, qui touche au problème de la dépopulation.\n    On a dit avec raison, après l'auteur lui-même, que FÉCONDITÉ (1889) est\nmoins un roman qu'un poème à la fécondité. Ce qui accentue ce caractère,\nc'est le procédé littéraire de la répétition textuelle de certains passages qui,\ncomme des refrains, chantent les beautés de la maternité. « Cela donne »,\nd'après l'explication de Zola, « plus de corps à l'œuvre, en resserre l'unité.\nIl y a là quelque chose de semblable aux motifs conducteurs de Wag­\nner » (1)... Ainsi, à des intervalles réguliers, revient cette page, avec seule­\nment quelques varisntes :\n    « Deux ans se passèrent. Et pendant ces deux années, Mathieu et\n Marianne eurent un enfant encore, une fille. Et, cette fois, en même temps\nque s'augmentait la famille, le domaine de Chantebled s'accrut aussi, à l'est\ndu plateau, de tous les bois restés en vente, jusqu'aux fermes lointaines de\nMareuil et de Lillebonne. Maintenant, toute la partie nord du domaine se\ntrouvait acquise, près de deux cents hectares de bois, coupés de larges clai­\n rières, qu'un système de routes acheva de relier. Et, tranformées en pâtu­\n rages naturels, ces prairies entourées d'arbres, arrosées par les sources voi­\nsines, permirent de tripler le bétail, de tenter en grand l'élevage. C'était la\n conquête invincible de la vie, la fécondité s'élargissant au soleil, le travail\ncréant toujours, sans relâche, au travers des obstacles et de la douleur, com­\npensant les pertes, mettant à chaque heure dans les veines du monde plus\nd'énergie, plus de santé et plus de joie (2). »\n    L'intrigue, peu importante en elle-même, devient ainsi un simple thème\naux développements lyriques : les 75o pages de ce roman mettent en conti­\nnuelle opposition une famille féconde qui prospère, et quatre ou, cinq ménages\nqui végètent dans leur infécondité.\n    La thèse est excellente, à coup sûr, et les plus grands moralistes et socio­\nlogues y applaudissent. Mais, comme elle est présentée ici, elle ne sera pas\ntrès persuasive. Au lieu de faire appel aux idées religieuses, seules capables\nde refréner la dépopulation, Zola ne parle que de la nature. Il faut, dit-il,\nchanger la conception de la beauté : une mère allaitant son enfant devrait\nêtre considérée comme la plus haute expression de l'idéal humain. Pour\n\n\n  (1) Correspondance, II, p. 335.\n  (2) Fécondité, p. 428. Et aussi pp. 347, 402 et 459. D'autres reprises pareilles.\n"}, {"page_pdf": 729, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": "616                                   DURENDAL\n\n\nfaire contrepoids aux calculs intéressés, cet argument esthétique est bien\nfaible, et il ne déterminera pas les égoïstes à faire leur devoir. E t l'idée de\nrendre la F r a n c e plus g r a n d e et de conquérir le m o n d e par le m o y e n d'une\nrace féconde sera-t-elle plus efficace?\n    L ' e x e m p l e , imaginé par Zola, de ces familles, l'une heureuse de sa fécon­\ndité, les autres croupissantes d a n s leur égoïsme n e corrigera pas les cou­\npables, qui se flatteront d'échapper aux revers des secondes, et craindront de\nn e pas réussir comme la p r e m i è r e . « Celles-ci, diront-ils, à chaque nouvel\nenfant agrandit son exploitation agricole d ' u n nouveau terrain. F o r t bien.\nMais qui nous garantit qu'en dehors du r o m a n les choses se passeront de\nmême pour nous? »\n    Au lieu de reconnaître que les races croyantes sont les plus fécondes (1),\nZola en veut au « long, exécrable c a u c h e m a r du catholicisme » qui écrase la,\nreligion de la vie (2). O n peut douter de sa bonne foi, q u a n d il s'imagine le\nchristianisme primitif imprégné d'horreur pour le mariage, et n e le tolérant\ndans la suite que parce qu'il n e pouvait faire autrement.\n    E t ici, comme dans les autres livres, la démonstration de la thèse comporte\ndes libertés de langage, u n étalage hardi de lubricité, qui gâtent ce que l'idée\n générale peut avoir de bon, et vont ainsi, par leur immoralité, à l'encontre\n d u but de l'ouvrage. Vraiment, il est mal venu, l'auteur de tant d'oeuvres\n obscènes, à se faire le pontife de la m o r a l e !\n\n   APPRÉCIATION GÉNÉRALE. — L e « roman expérimental », tel que Zola le\nconcevait, était impossible. T o u t au plus, aurait-il p u appeler ses ouvrages\ndes « r o m a n s documentaires ». Ses livres pourraient, en effet, passer pour\ndes sources de renseignements, non pas sur l'humanité complète, mais sur la\ndépravation h u m a i n e . D a n s ce d o m a i n e très spécial, il a son importance, —\nu n e importance de très mauvais aloi — parce qu'il a l'audace de tout décrire.\nN e reculant devant a u c u n e grossièreté, il a des pages dégoûtantes qui\nrévoltent tout h o m m e qui se respecte. Certains spectacles, encore qu'ils\nsoient réels, rie peuvent être décrits, parce qu'ils ravalent la dignité h u m a i n e .\n    Si encore ils étaient réels ! Mais Zola ne reste pas d a n s la n a t u r e ; il la\ndépasse. Il fait plus grossier que n a t u r e , comme Corneille faisait plus grand\nque nature, c o m m e les caricaturistes font plus « drôle » que n a t u r e . Le natu­\nralisme est ainsi devenu u n e école littéraire qui, comme celle dont parle Taine\nd a n s sa Philosophie de l'art, a pour \"principe essentiel « l'altération des rap­\nports réels des choses » (3). Seulement, les autres écoles altèrent par en haut,\nZola par en b a s .\n    Assurément, ce n'est pas là de l'observation scientifique, et les préten-\n\n\n\n   (1) Cfr. MGR GIBIER, le Dépeuplement de la France, dans la Revue Hebdomadaire, 1909,\nn° 20, p. 305.\n   (2) Fécondité, p. 746.\n   (3) La remarque est faite par BRUNETIÈRE, 1'Evolution de la poésie lyrique au XIXe siècle,\nII, p. 124, en note.\n"}, {"page_pdf": 730, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3204, "texte": "                                   EMILE ZOLA                               617\n\n\ntions de Zola, qui s'appelle modestement un « savant », en deviennent pas­\nsablement ridicules.\n   Ce n'est plus même de la littérature ni de l'art. L'art est le culte de la\nbeauté, et celle-ci est faite d'ordre et d'harmonie. Elle doit élever l'âme en\ns'adressant à' toutes ses facultés. Or, si la puissance de représentation de\nZola est grande, elle est aussi désordonnée. Ce réaliste, oublieux de la vertu,\ndes beaux sentiments, de l'honneur, de la dignité, qui sont choses très réelles,\na fait de l'homme un monstre de dépravation, réduit à repaître ses plus bas\ninstincts.\n   De là, le s'ombre pessimisme qui se dégage de ses ouvrages. Zola ne croit\nvraiment pas à l'existence de brave gens, et il pense atteindre d'autant mieux\nle réel qu'il descend plus bas dans la dégradation de l'âme humaine. Qu'il\nsoit immoral ou ordurier — et le second cas est plus fréquent que le premier\n— il inspire au lecteur le dégoût de la vie et de l'humanité. Celui qui se fierait\nà lui pour se faire une conception du monde, suffoquerait de mépris pour\nl'espèce humaine. Tous les grands critiques sont d'accord pour reprocher\ncette « animalisation » systématique de l'homme. Jules Lemaître, qui a défini\nles Rougon-Macquart, « une épopée pessimiste de l'animalisation humaine »,\német, à propos de Pot-Bouille, ce jugement qui s'applique fort bien à l'en­\nsemble de l'œuvre : « Pas une figure qui ne soit hyperbolique dans l'ignominie\nou dans la platitude; leur groupement même est un fait exceptionnel ; les\nmoindres détails ont été visiblement choisis sous l'empire d'une idée unique et\ntenace, qui est d'avilir la créature humaine, d'enlaidir encore la laideur des\nvices inconscients et bas (1). »\n    Et Anatole France, analysant dans le Temps du 28 août 1887 la Terre,\nqu'il définissait « les Géorgiques de la crapule », exprimait son indignation\nen ces termes amers : « Que M. Emile Zola ait eu jadis, je ne dis pas un\ngrand talent, mais un gros talent, il se peut. Qu'il lui en reste encore\nquelques lambeaux, cela est croyable, mais j'avoue que j'ai toutes les peines\ndu monde à en convenir. Son œuvre est mauvaise et il est un de ces mal­\nheureux dont on peut dire qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés.\nCertes, je ne lui nierai pas sa détestable gloire. Personne avant lui n'avait\nélevé un si haut tas d'immondices. C'est là son monument, dont on ne peut\ncontester la grandeur. Jamais homme n'avait fait un pareil effort pour avilir\nl'humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout\nce qui est bon et tout ce qui est bien. Jamais homme n'avait à ce point\nméconnu l'idéal des hommes (2). »\n    On pourrait allonger la liste de ces jugements, dont nul ne contestera la\n signification (3).\n    Il ne peut s'agir de psychologie dans des romans qui donnent une telle\n\n\n  (1) JULES LEMAÎTRE : Les Contemporains, I, pp. 284 et 259.\n  (2) La Vie littéraire, I, p. 235.\n  (3) Cfr , par exemple Brunetière déjà cité; René Doumic (Portraits d'écrivains,\np. 249); J. Barbey d'Aurevilly (Le Roman contemporain, p. 197); Gustave Lanson\n(Histoire de la Littérature française, 4e édit., p. 1061), etc.\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3426, "texte": "618                                  DURENDAL\n\n\n\np r é d o m i n a n c e aux fonctions a n i m a l e s . L e cas d e conscience n'existe pas\nchez des êtres qui se ruent fatalement au vice. Combien p e u intéressantes,\nces études où l'homme ne lutte que p a r instinct contre les influences du\nmilieu et de l'hérédité! La liberté supprimée, les aventures h u m a i n e s ne\nm'intéressent pas plus que les hésitations du chien entre la satisfaction de sa\ngourmandise et la peur des coups de b â t o n .\n    On peut se d e m a n d e r , après cela, d'où provient le succès considérable de\nces r o m a n s , dont le tirage dépassa tous les chiffres c o n n u s jusqu'alors ?\nCertes, u n e curiosité malsaine y contribua b e a u c o u p et ce fut surtout u n\nsuccès de scandale. Mais encore, - n o u s l'avons dit — à travers la plupart\nde ces ouvrages il circule un certain souffle épique, ce qu'on pourrait\nappeler la poésie du monstrueux. E n t r e son regard d'observateur et la\nréalité, l'imagination de Zola fait l'office d'un é n o r m e verre grossissant,\ngrâce à quoi les objets p r e n n e n t des proportions fantastiques. Les êtres\ninanimés, tels que la Mine, la Bourse, les Halles, l'Océan se transforment\nen bêtes gigantesques, qui vivent, crient, dévorent, expectorent. C h a c u n\ndes r o m a n s est rempli du ronflement de l'un de ces géants difformes et mys­\ntérieux, dont les b r u s q u e s soubresauts effarent la légion des petits person­\nnages accrochés à ses flancs. Certes, ce grossissement de la matière a\nquelque chose de grandiose qui impressionné, et c'est lui qui à si souvent\nfait parler de la n puissance » d'Emile Zola.\n   On doit lui reconnaître également le don d e faire mouvoir les grands\nensembles. Là encore, il saisit, mieux que tout autre, cette â m e collective\ndes foules, et, remassant en u n bloc toutes les individualités, il arrive à\nd o n n e r l'impression d'un nouvel être fantatisque et grouillant, dont les\nmille tentacules s'agitent à la fois. U n retour de courses, u n e procession aux\nflambeaux, la cohue de la Bourse ou des boulevards, l'activité trépidante des\nusines, les grèves, les émeutes, tous les g r a n d s r e m o u s d'hommes et de\nchoses deviennent chez lui saisissants d e réalité, parce que les détails ne\ndétruisent j a m a i s la vision de l'ensemble.\n    Ce qui contribue à ce résultat, c'est le procédé de STYLE, qui, tout en\naccumulant les épisodes, p r e n d soin de répéter de temps en temps l'idée\ngénérale qui concentre en u n point l'impression. Cette manière d'écrire était\ndéjà usitée par Victor H u g o (1). N o u s avons fait allusion à u n passage de\nla Béte humaine, où reviennent ces mots qui résument u n e situation : « La\nmachine roulait, roulait          »\n    De m ê m e , d a n s la dernière page de Germinal, qui nous m o n t r e Lantier\nquittant définitivement le pays des mineurs, Zola fait e n t e n d r e , à plusieurs\nreprises, sous la terre, « les coups sourds, réguliers, continus des camarades\n\n\n   (1) Voir, par exemple, le passage de Notre-Dame de Paris, qui décrit la chute de\nl'archidiacre, où l'attitude invariable de Quasimodo est indiquée à trois ou quatre\nreprises, comme un refrain : « Il regardait le gibet. Il regardait l'égyptienne\nQuasimodo pleurait et regardait la grève        Quasimodo pleurait.. .. Quasimodo le\nregarda tomber ». Ou encore, le fameux : « Il neigeait, il neigeait toujours » dans\n1''Expiation.\n"}, {"page_pdf": 732, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2896, "texte": "                                    EMILE ZOLA                                     619\n\n\nnoirs, qui tapaient, dans leur rage silencieuse » au fond de la mine. Et la\ndescription du printemps est entrecoupée de cette rumeur obstinée, symbole\ndu travail obscur minant peu à peu l'édifice social.\n   Mais, en général, l'unique procédé de description de Zola est l'accumula­\ntion des détails. Il se figure que pour donner au lecteur l'impression d'un\nobjet, il doit le montrer sous toutes ses faces, alors que « c'est la force et non\nl'étendue qui fait l'intensité descriptive » (1). Rien de plus fatigant pour\nl'imagination, qui se lasse vite de cet entassement de choses, et de ce style\nde catalogue.\n   Ajoutez-y que la phrase de Zola est « lourde, massive, traînante souvent,\nembrouillée et embroussaillée; elle a du mouvement certes, un mouvement\ncadencé, presque berceur par la régularité de ses coupes, comme le tic-tac\nd'une horloge, mais elle n'a aucune harmonie » (2).\n   Brunetière dit avec plus de sévérité : « Il a le style plat, et je ne puis pas\nmême accorder aux admirateurs de M. Zola qu'il convienne de saluer en lui\nun écrivain de race, encore moins un maître de la langue (3). »\n   Inutile de multiplier les témoignages pour démontrer ce. qui saute aux\nyeux que ne voile aucun parti-pris. Nous n'ajouterons plus, en terminant,\nque la piquante appréciation de M. Edmond Picard : « Il me semble qu'au\npoint de vue esthétique, l'art de Zola est de qualité secondaire, bien plus\nrapproché d'Eugène Suë et d'Alexandre Dumas le père, que de Flaubert, de\nBarbey d'Aurevilly, de Léon Chadel, de Goncourt, de Villiers de l'Isle-Adam,\nces incontestables artistes. Pour exprimer en son intégralité mon humble\npensée, ce fut « du feuilleton supérieur! » Aussi ces longs récits, aux péri­\npéties foisonnantes, aux personnages multitudinaires, enveloppés de descrip­\ntions planiformes qui, dans les derniers temps surtout, n'en finissaient plus\net se déployaient dans le déroulement lent et à bruit sourd des vues panora­\nmiques, étaient-ils recherchés par les directions des journaux qui, les décou­\npant en tranches quotidiennes, les servaient durant tout un trimestre à une\ncatégorie de lecteurs qui n'aiment pas les longs repas littéraires engloutis en\nune fois. Réunis plus tard en volume, ces plats du jour eurent souvent la\nconsistance et la masse des plum-puddings, et une lourdeur qui me les\nfirent nommer jadis des « zololithes » (4).\n                                                                PAUL    HALFLANTS.\n\n\n\n\n  (1) A. ALBALAT : La Formation du style, p. 182.\n  (2) Romans-Revue, 1908. p. 364.\n  (3) Le Roman naturaliste, p. 122. Et Brunetière démontre son appréciation par l'examen\ndu Roman expérimental, pour conclure qu'il n'est pas plus permis de mettre Zola au rang\ndes « écrivains » que de l'inscrire parmi les\"romanciers \".\n  (4) L'Humanité nouvelle, novembre 1902.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 620, "page_fin": 620, "titre_corps": "Nuits vénitiennes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Nuits vénitiennes D'entre toutes les promenades", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 733, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 983, "texte": "Nuits vénitiennes\n\nD'entre toutes les promenades\nOù tu fatiguas tes ennuis,\nMon cœur, rappelle-toi les nuits\nDe gondole et de sérénades,\n\nL'étrange décor   byzantin\nDe Saint-Marc tout pâle de lune,\nLes lumières sur la lagune,\nEt les chansons dans le lointain...\n\nOh ! ces romances    d'Italie,\nGlissant en longs sillages mous\nSur l'eau sans vague et sans remous\nQui portait ta mélancolie!\n\nCe n'était rien qu'un chant banal\nDans le gosier d'une    pauvresse,\nMais quelle incomparable    ivresse\nIl versait sur le Grand Canal!\n\nRien que le sanglot, dans la brise,\nD'un cœur qui pleure et puis se tait,\nMais le souffle qui  l'emportait\nAvait palpité sur Venise !\n\nRien que deux archets de hasard\nConfondant leurs plaintes    rivales,\nMais rencontrant par    intervalles\nLa grâce exquise de Mozart...\n\nEt parmi tant d'heures,   aucune\nNe vaut ces merveilleuses  nuits\nOù tu promenais tes ennuis\nSur la langueur de la lagune!\n                                        FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 621, "page_fin": 627, "titre_corps": "Les Marches de l’Occident", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "T. de Visan", "ancre_debut": "Les Marches de l'Occident Le Traité de l'Occident", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 734, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": "Les Marches de l'Occident\n\n                   LE Traité de l'Occident de Mithouard offrait aux: artistes\n                      contemporains une méthode et une raison de vivre.\n                         Latins contre Germains, classiques contre roman-\n                      tiques, humanistes     contre régionalistes,   et le reste;\n                     j'étais mal satisfait de ces antithèses. A considérer\n                      une plus vaste esthétique et une plus longue         histoire,\n                      ce me paraissait là des heurts superficiels, et il me\n                      sembla vain de m'éterniser        à battre ces      briquets.\nToutes ces réactions momentanées n'étaient que des mouvements                 d'une\névolution plus large. Il était quelque chose de plus grand : l'unité de\nla tradition     occidentale.\n   J'ai vu dans l'Occident un état de notre sensibilité et une            tournure\nde notre intelligence,        certifiés par des œuvres, et j'ai tenté de le\ndéfinir.\n   Malgré les nombreux exemples empruntés à notre histoire littéraire et les\napplications dans le domaine des arts, le Traité de l'Occident, comme son\nnom l'indique, demeure un ensemble de thèses, de principes, certes commentés\navec vie, de propositions, sinon didactiques, du moins encore spéculatives.\n   Restait d'illustrer ces thèses, d'appliquer ces principes, de descendre dans la\npratique, de faire la preuve de l'expérience par l'expérience même. C'est à quoi\nsont employés les deux derniers ouvrages de Mithouard : les Pas sur la terre\net les Marches de l'Occident.\n   Les Pas sur la terre nous promènent à travers notre architecture, nos\npaysages, nos coutumes, nos objets sacrés. Ce livre indique quelle unité pré­\nside à notre vie française, quel parfum autonome et subtil flotte dans notre\natmosphère, pénètre chacune de nos productions, nous révèle dans tout\nl'univers.\n   C'est alors qu'en possession de sa méthode et de ses preuves, « maître de sa\npensée et de sa joie », Mithouard éprouve l'une et l'autre à Venise, marche\nbyzantine, et dans l'arabe Andalousie. Les Marches de l'Occident sont la\ncontre-épreuve du Traité et des Pas sur la terre, une sorte de supplément\nd'enquête et la conclusion positive de cette féconde trilogie.\n   Il est salutaire parfois de quitter son pays afin d'en prendre une plus sûre\nconscience, pour sentir à quel point on y est attaché. Par les heurts, les diffé­\nrences perçues en pays étranger, on saisit mieux sa propre réalité et à quelle\nâme commune on appartient vraiment.\n"}, {"page_pdf": 735, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "622                                  DURENDAL\n\n\n    A Venise et à Grenade, écrit Mithouard, les plus belles surprises            m'y\n attendaient, hormis de me trouver confondu. J'achevai là de me con-\n vaincre et de nous définir, où l'Occident commence à être disputé à lui-\n même... Mais si de la sorte, au contact de deux civilisations            différentes\n et sous deux ciels divers, l'Occident accuse les limites de sa résistance\npar les mêmes symptômes,         c'est donc bien qu'il possédait en propre sa\n loi de vie.\n    Voilà deux pays frontières parfaitement aptes à nous éveiller à notre\npropre vie par toutes les étrangetés où nous nous heurtons dès l'abord. Notre\nintelligence perd là son bel équilibre, c'est à quoi nous reconnaissons que finit\nl'Occident et que s'ouvrent les portes du Soleil.\n    Nous y demeurerions même entièrement dépaysés et n'y ressentirions que\ndes à-coups si nous ne retrouvions à Venise comme en Espagne les deux prin­\ncipes essentiels de notre civilisation : la chevalerie et la religion catholique.\n Celle-ci trouve plus aisément son expression dans la peinture que dans la sculp­\n ture. Alors que les Grecs ont fait de la statuaire leur « art central », l'Occi­\ndent si profondément chrétien a cherché dans la peinture son riche langage.\nOr, Venise est la ville des peintres par excellence. Les Vénitiens sont exclusi­\nvement intéressés par les teintes riches, les précieux éclairages, les tons chauds;\n « ils mettent le dessin au service de la pâte ». Ce sont de francs ouvriers. Ils\npeignent le nu, évoquent la chair avec ardeur, et non pas le nu masculin à la\nmanière des Grecs qui préféraient leurs éphèbes, mais le corps de la femme,\nles florissantes carnations. Venise nous a révélé la peinture et lui a assuré la\nprimauté dont avait joui la statuaire dans le monde antique. A ce titre, cette\nville tient à l'Occident. Elle y tient encore par sa participation aux croisades.\nVenise « fut en réalité le garde-côte de la chrétienté; elle guerroya sans relâche\ncontre les pirates barbaresques ; ses mœurs conservatrices et indépendantes,\nson organisation traditionnelle, son activité prodigieuse font ressortir l'humeur\noccidentale ».\n    Mais, ceci admis, quelles différences nous ouvrent les yeux, aident à nous\ndistinguer !\n   Venise bâtie sur pilotis, entourée d'eau, dépouillée de terre, ne saurait que\nchoquer la mentalité d'un, occidental habitué à palper du solide, à reposer\nfièrement ses pieds sur un sol fertile.\n    Tous les travaux qui sortent des doigts vénitiens ressemblent un peu\nà des gageures;      l'existence même de la ville en est une. Il faut qu'on\nlui apporte tous les jours, pour qu'elle survive, un peu de la terre de la\nJérusalem      d'Occident. Elle a dépeuplé de leurs forêts les provinces\nvoisines pour rester en équilibre sur le limon des fleuves. La Salute\nrepose sur plus d'un million de pieux. Il a suffi que l'eau fût boueuse\npour que ces gens se crussent pourvus d'un pays assez solide. C'est la\nville sans terre.\n    Cette situation instable a eu sa principale répercussion dans l'architecture\noù l'Occident excelle et par quoi il demande à être jugé. C'est là qu'on saisit\nles plus palpitantes différences. Venise féerique, fragile et baroque semble\nreposer sur de la lumière. Grâce à la pureté de ses horizons, à ses couchers de\n"}, {"page_pdf": 736, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3438, "texte": "                      LES MARCHES DE L'OCCIDENT                              623\n\nsoleil sans poussière, elle a fait rendre à la couleur sa plus folle intensité. De\nlà l'importance de sa peinture, mais aussi la médiocrité de son architecture\nqui réclame d'honnêtes matériaux et le mépris du trompe-l'oeil. La peinture et\nl'architecture ont été créées pour vivre en d'étroits rapports. Lorsque l'équi­\nlibre est rompu et que la peinture se lance dans l'orgie des couleurs, la\ndiscipline architecturale s'évanouit. Tous les écarts de l'imagination se donnent\ncarrière.\n    Ici les bâtiments s'appuient sur la beauté du ciel, c'est pourquoi les cam­\npaniles édifiés sur des éponges chancellent. On construit en vue du plaisir des\nyeux, d'où la surcharge des façades, les badigeonnages multiples et l'orchestre\ncriard des ornementations dissonantes. De la couleur avant toute chose et\npour cela Venise préfère les verroteries bariolées, les matières sinon solides\ndu moins très riches, les paradoxes d'architecture, les objets frôles et maniérés.\n    Les Vénitiens n'ont nullement le respect du temps, qui est notre carac­\ntéristique, l'Occident étant comme une personne morale dont la fin consiste à\nse continuer. « Sur notre dernière motte de terre donnons-nous une fête »,\ndisent ses expansifs habitants, ivres de mouvement, de lumière et prompts à se\nréjouir comme ceux qui ne se croyant pas en sécurité se jettent à corps perdu\ndans les plaisirs et vident d'un coup la coupe de toutes les voluptés.\n    Venise est perpétuellement en fête, fête des sens, mais principalement des\nyeux. Nulle part le vieux précepte oriental « puissiez-vous jouir de vos yeux »\n ne fut mieux accueilli. Et notez que le mouvement, la vie, la joie n'ont pas\n ici d'autre fin qu'eux-mêmes. Ah! que dira le celte transplanté dans ces\n rutilants marécages, lui si ménager de son temps, lui qui ne compte pas\n seulement chaque heure en vue d'une action utile et positive, mais qui entend\nque les cloches de nos cathédrales les lui martèlent pour mieux fixer leur bon\nemploi ! Que diront nos statuaires devant ces marbres baroques de l'église des\nFrari où Longhena a juché des nègres atlantes « dont le pantalon de marbre\n blanc laisse voir par une déchirure leurs genoux de marbre noir, et des\n squelettes de marbre noir qui secouent des linceuls de marbre blanc en vue\n d'y faire lire des inscriptions latines. Et puis a-t-on idée de faire porter un\n cercueil par des chameaux? » Que de matière précieuse gâchée en vue de\n confectionner des jouets à de grands enfants! Quelle expansion, quelle énergie\n dépensée en pure perte ! Et nos braves ouvriers d'art comprendront-ils qu'on\n ait offert à Henri III une collation dont le service était en sucre? C'est\n pourquoi lorsque le roi déplia sa serviette elle se brisa entre ses mains. Et ces\n verreries, ces mobiliers qui ne sont faits ni pour boire ni pour s'asseoir !\n    Cela vise à nous surprendre, presque à nous berner. Ce sont de\n mauvaises farces qui rappellent les grossières plaisanteries des jouets\n allemands. Car en quel autre lieu du monde eût-on imaginé de faire\n  une chaise avec deux écailles d'huîtres dont l'une fournit le siège et\n l'autre le dossier ?\n    Ah! j'attends ici nos architectes médiévaux! Ecoutons et méditons cette\n admirable page de Mithouard où sont inscrites les plus nobles vertus de l'Oc­\n  cident :\n     La sagesse de la cathédrale était fondée sur le respect du sol et Vin-\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3250, "texte": "624                                DURENDAL\n\n\ntuition de la race. Sa logique n'acceptait que l'effort utile. Par sa per-\nfection intime, elle certifiait l'accord des métiers et lu droiture       naturelle\ndes artisans. Non seulement elle unissait en toute réalité les hommes\nqui la bâtissaient ensemble. Mais, forte contre le temps, elle constituait\nde plus un lien entre les générations successives, unanimes dans leur\ntradition et glorieuses de leur clocher. Cette puissante maison de Dieu\nétait la maison du peuple tout entier, dont son envolée de pierre\nattestait les énergies disciplinées. Son autorité rayonna sur           l'Europe...\nL'esprit dont elle procédait était celui de l'homme qui est devenu\nmaître de sa force et certain de sa loi. Cette bonne tête-là, pendant des\nsiècles, ne sut rien penser qui ne fût droit et fier. L'homme qui la por-\ntait, même en des temps difficiles, vécut harmonieusement.           Il éleva des\nchâteaux et des églises, il fit des tragédies, de la musique et des\ntableaux où il traduisait avec confiance la belle ordonnance de son\nâme.\n   Or, à Venise — « carton sur de l'eau, décor sur de la vase, rivage\nqui n'est pas le sol sur la mer qui n'est pas la mer, caricature de la\nterre » — le goût inné de l'excessif, de l'exceptionnel, l'intempérance des\ncaractères, le faste insolent donnent aux monuments un aspect « de verrerie\nbousculée sur un plateau ». Nous assistons à un carnaval, au « bal des archi­\ntectures sur l'horizon ». Aucune sécurité ne nous accueille. « Le fier Occident\nqui demanda sa force à la succession des hommes et à la rude série des jours\nse font ici comme un fantôme dans la lumière. » Et Mithouard évoque,\namusant symbole, la petite reine imaginaire de Venise, la princesse Babiole qui\ncircule partout « insaisissable, au milieu d'un peuple de prestidigitateurs,\nsous un ciel prestigieux », l'organisatrice des fêtes, la dispensatrice des séré­\nnades, « la princesse de tous les riens surprenants et sympathiques, dont les\nmains adroites tressent de petites choses inoffensives et séduisantes ».\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Une leçon semblable nous attend à Grenade. « Le respect de l'homme,\nl'honnêteté du travail, le sentiment de l'équilibre, la juste entente des réalités,\nle bon usage du temps, le goût de l'énergie », qui sont les trésors moraux de\nl'Occident, ne se trouvent pas en Espagne dosés avec mesure. La vie y est\ncomme une provocation perpétuelle. Des artistes, des guerriers, des saints se\nsont tout de suite portés aux extrêmes. Lieux versatiles où l'esprit ne trouve\npoint sa paix.\n   L'architecture espagnole a, elle aussi, son enseignement. Si Venise a le\nplacage, l'Andalousie possède l'arabesque. On ne tient compte ni de la stature\nde l'homme ni de son habitat. « Je ne sais pas entendre, déclare Mithouard,\nune architecture qui ne soit pas au mètre de l'homme et toute pleine de sa\nvie et de son pays. » Or, l'Alhambra pourrait tout aussi bien être planté sur\nun promontoire breton ou à pic sur une vallée des Apennins, « mais on n'eut\npas dressé ici un chapiteau de Saint-Julien-le-Pauvre ». Mithouard donne de\nl'art mauresque une excellente explication. L'Arabe nomade et habitué à\n"}, {"page_pdf": 738, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3300, "texte": "                     LES   MARCHES DE             L'OCCIDENT                 625\n\n\n\nl'immensité du désert n'a pour se distraire que lui-même. Il est ainsi, dans la\nmonotonie de ses jours, prédestiné aux spéculations abstraites. Il invente donc\nl'algèbre, les mathématiques, la géométrie, mais n'est pas constructeur, parce\nqu'il ne s'arrête longtemps nulle part. Le point de départ de son rêve est\nune ligne qu'il plie dans tous les sens, dont il fait sortir les figures géomé­\ntriques les plus compliquées et qui aboutit à l'arabesque, aux ornements en\nstuc, à une architecture de bilboquet.\n    L'arabesque ne saurait satisfaire un Occidental. Comment y trouverais-je\nmon contentement, dit Mithouard, « moi dont la terre est émue par le frisson\ndes trembles et le froissement des herbes au bord de la rivière... Mon pays est\ntrop divers pour que je me résolve plus qu'un instant à cet exil dans l'abstrait,\net dans l'angle de chaque chose je cherche un soutien ».\n    Sans doute, Grenade offre de magnifiques voluptés, ainsi que Venise, et\n c'est pourquoi l'imagination déréglée des romantiques a tant exalté ces lieux\n brûlants. Mais la sagesse de l'Occidental s'accommode mal de ces violentes\nsecousses et, dans des pages pleines de passion, Mithouard évoque la touchante\n et tragique histoire d'un jeune Bretron au cœur consumé de fièvre qui s'élance\nvers ces contrées radieuses, pensant y apaiser un amour dévorant. Venu sous\n un ciel de feu pour savoir la fin de ses désirs errants, Loïc de Coëdigo n'y\n trouve qu'une déception âpre. Avant de se résigner, de retourner dans la paix,\n de rentrer dans la discipline de son pays, il se donne fougueusement à la\n Marrabaise Incarnacion à la bouche saignante, à la lourde natte de cheveux\n noirs et l'étrangle dans un sanglot.\n    Ce parfait ouvrage d'artiste probe, ce lucide bréviaire de nos réalités et de\nnos pures richesses d'Occident se ferme sur cette admirable conclusion :\n    Grenade offre une volupté suprême, épuisée aussitôt. Nos premiers\nparents, disent les Ecritures, ne purent, devenus mortels, rester dans\nle Paradis terrestre, lequel était situé en Orient. C'est dans notre pays\namical et voilé qu'il y a lieu d'ordonner notre vie, c'est selon la loi qu'il\nnous impose qu'il convient de régler nos sentiments et de concerter\n nos travaux.      Un bonheur aigu, fût-ce dans le plus divin séjour du\n monde, n'est possible que le temps d'une        surprise.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Les Marches de l'Occident terminent, ai-je dit, la trilogie dont le Traité\nde l'Occident et les Pas sur la Terre composent les deux premières parties.\nSi l'on veut bien réfléchir à l'unité de cette œuvre, à la noblesse de son\nenseignement, à sa largeur de vue, on conviendra, je pense, qu'aucune syn­\nthèse d'idées ne fut tentée depuis dix ans qui passe celle-ci en précision et en\nharmonie.\n   Par ces trois volumes qui narrent la genèse de la pensée française, et après\nle Tourment de l'Unité, Mithouard se classe parmi nos critiques libres les\nplus avertis de l'heure. Il nous offre un fameux exemple d'esprit organi­\nsateur et souple, de lyrique conscient. J'hésiterais à lui trouver des parents\nspirituels, et il faut bien avouer que parmi les cerveaux contemporains plus\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3513, "texte": " 626                                DURENDAL\n\n\n   ou moins étroits, tous inféodés à des partis, nul n'atteint ce parfait équilibre.\n       De fait, au moment où l'art semblait se libérer des influences étrangères,\n   s'évader de l'atmosphère d'anarchie où il étouffait, le problème politique acca­\n   pare les esprits les meilleurs et, sous couleur de réformer la société française,\n   nous replonge dans les plus grossières ténèbres. Nous allions nous entendre,\n  peser loyalement les acquisitions lyriques de la génération précédente, sarcler\n  les vignes vierges du symbolisme, greffer ces ceps trop sauvages et qui jusque\n  dans leur sève bouillonnante attestent la richesse du sol de France — or, tout\n  est soudain remis en question. Nous assistons à quantité de combats singu­\n  liers, à une multitude d'escarmouches stériles entre speudo-classiques et speudo-\n  romantiques. Chaque adversaire reçoit autant de coups qu'il en donne et la\n  victoire n'est nulle part. Bien mieux, la littérature qui jusqu'à ce temps requé­\n  rait comme vertus cardinales le désintéressement et la franchise, se trouve\n  amoindrie et rejetée au second plan. Les préoccupations sociales ont faussé les\n  meilleurs manuels d'art. Pour ne prendre qu'un exemple, l'intéressante ques­\n  tion du vers libre n'est plus étudiée en elle-même, mais en fonction de telle\n  ou telle politique. Les néo-classiques rejettent la strophe analytique sous pré­\n  texte que le XVIIe siècle, qui était monarchiste, ne l'a pas employé; d'autres la\n  défendent, parce que soi-disant — et bien à tort — elle a bonne couleur\n  moderniste. De tels états d'esprit seraient comiques s'ils ne dénotaient une\n aussi triste notion des destinées de notre poésie.\n      Seul ou presque seul au milieu des partis s'entre-dévorant, Mithouard a\n  conservé une intelligence lucide et un noble souci des nuances. Il nous offre\n un magnifique exemple de prudence et de mesure. S'il montre les dangers\n d'un romantisme échevelé qui risque de briser l'harmonie entre notre sensi­\n bilité et notre intelligence, s'il nous met en garde contre les plaisirs dissol­\n vants de Venise et de Grenade, il n'oublie pas à quel point ce demeurent\n pour nous deux villes d'importance, « des lieux éminemment favorables à la\n méditation ».\n      Il se retourne donc contre les partisans d'un humanisme froid et d'une\n renaissance latine dont la logique' étroite risque d'étrangler tout chant\n lyrique ; il les convie à ne pas apporter « une fougue trop romantique à nous\n libérer du romantisme ». Certes celui-ci fut une belle maladie, une fièvre\n salutaire, le XVIIIe siècle nous ayant desséché l'âme et le XVIIe, malgré de\n splendides qualités de fond et de forme, ayant ignoré — La Fontaine excepté,\n bien entendu — la poésie lyrique.\n     On peut dire que nos facultés nationales, d'abord coordonnées et fortifiées\nd'une discipline harmonieuse, se dissocient vers la fin du XVe siècle. Elles\n s'épanouissent à nouveau d'époque en époque, mais les unes après les autres\n et non plus tendues dans un seul équilibre, tant qu'elles finissent par se\n tourner les unes contre les autres. « L'art classique et l'art romantique furent\n les, deux moitiés de la cathédrale. »\n     C'est à la reconstruction de l'édifice national que nous invite avec persua­\n sion Mithouard, et que les esprits méfiants se rassurent. Cet édifice national\n n'est nullement une prison, mais une demeure bien aérée ou chaque élan\n lyrique trouve son emploi et sa place. Ecoutons notre auteur pousser son\n"}, {"page_pdf": 740, "page_imprimee": 627, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1270, "texte": "                     LES MARCHES DE          L'OCCIDENT                     627\n\nbeau cri de ralliement : « la France est pays d'unité ». Laissons pseudo-clas­\nsiques et pseudo-romantiques se déchirer pour des motifs extra-littéraires.\n   A nous, aux artistes désintéressés, conscients de leurs devoirs, appartient de\nrétablir par leurs œuvres l'équilibre interrompu, d'aider à la synthèse, à la\ncoordination harmonieuse et vivante de nos facultés nationales. Le lyrisme\ncontemporain s'accommode mal des rapports abstraits de la raison pure, pas\nplus que des courbes épileptiques d'une sensibilité dévoyée. La prétendue\nclarté latine et le mirage jacobin portent en eux de terribles germes. Aussi\nbien les mots raison et sensibilité ne sont que des schèmes philosophiques.\nNos vrais poètes ne sacrifient pas ceci à cela, mais, dans une intuition pro­\nfonde, s'efforcent de dire toute leur âme et d'ordonner leurs poèmes selon\nl'instinct de notre race qui assume le plus possible d'humanité, je veux dire\nqui marie joyeusement la logique du cœur et la spontanéité de l'esprit.\nMithouard aura grandement hâté cette union en nous éveillant à une plus\nsûre conscience de nos réalités occidentales.\n                                                               T. DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-010", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 628, "page_fin": 629, "titre_corps": "Villiers de l’Isle-Adam", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Villiers de 1'lsle=Adam N livre très", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 741, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2652, "texte": "Villiers de 1'lsle=Adam\n\n                   N livre très documenté de M. E. de Rougemont (1), la réim­\n                      pression, par le Mercure de France, des Derniers Contes (2),\n                      et enfin l'hommage proche d'un monument public placent\n                      en pleine et justicière lumière la hautaine figure de vail­\n                      lance et de tourment, à la fois impérieuse, attristée et iro­\n                      nique de l'éblouissant semeur de beautés.\n                         Le volume de M. E. de Rougemont, qui abdique toute\n                     appréciation personnelle, reconstitue, au moyen de rensei­\n                     gnements très cohérents et très soigneusement contrôlés, la\nvie littéraire de Villiers de l'Isle-Adam. Vie extraordinaire, et par instants\npoignante, cahotée entre les affres de la misère et les prestiges du Rêve : une\nnoblesse authentique et native en lutte permanente avec le plus avilissant\ndénûment; un sentiment si élevé de l'art qu'il en devient presque immatériel,\nsans cesse meurtri au contact des vilenies professionnelles ; la réalité abhorrée,\nexerçant une obstinée revanche, sommaire ou brutale, contre l'absolu adoré;\nquelques rares instants où l'écrivain s'exalta à l'espoir de se survivre; d'autres,\nquasi journaliers, où il douta de lui-même, de son génie et de sa destinée devant\nla postérité; enfin la mort sur un grabat d'hôpital et une tombe dont les\naumônes de quelques amis fidèles firent les frais...\n   Telle fut, vers les gracieuses années 1870 à 1889, la destinée d'un maître\nidéaliste — alors que M. Zola tirait annuellement à « cent mille » !\n   Lorsqu'on véhicula Pornocratès vers le Panthéon, il manqua, au passage\nde la cavalcade, comme seul châtiment, le méprisant sourire souverain de\nVilliers...\n   Car le temps réparateur est venu où Axel a vaincu Nana — et celui-là\nserait aujourd'hui prodigieusement dupe, qui consentirait à échanger la plus\nluxueuse édition du Rêve et son mysticisme de lucrative pacotille contre les\nquelques pages, maladroitement imprimées, de l'Intersigne.\n   Il faut savoir gré à M. de Rougemont d'avoir courageusement mis en\nrelief le secret du génie de Villiers, le gage de sa grandeur et la garantie de sa\ngloire : ce fut un croyant, non un croyant intermittent, mais un croyant total,\ndont toute l'intellectualité était saturée de l'inquiétude de l'au-delà. « La\nreligion, dit M. Louis Tiercelin, fut toujours la grande affaire de sa vie. »\n\n\n  (1) Villiers de l'Isle-Adam, par E . DE ROUGEMONT (Paris, Mercure de France).\n  (2) Derniers Contes, de VILLIERS DE L'ISLE-ADAM (Paris, Mercure de France).\n"}, {"page_pdf": 742, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1923, "texte": "                        VILLIERS DE      L'ISLE-ADAM                       629\n\n\n   La réalité pouvait tordre et terrasser sa pauvre loque charnelle ; sa pensée\nbaignait dans l'infini; plein de mépris pour les contingences, il les flagellait\nd'une raillerie rancunière de mystique — songez à ce type énorme de bour­\ngeoisisme transcendant qu'est Tribulat Bonhomet, tueur de cygnes ! — et la\nréalité ne lui fut jamais que le tremplin d'où il bondissait dans l'absolu. Un\nvoile, que son récent biographe ne parvint point à soulever, recouvre la vie\nsentimentale de Villiers; s'il aima, de l'amour humain, cette « aventure »\nn'apparaît dans son œuvre que comme un prétexte à glorifier — en quels\naccents d'une émouvante magnificence! — « l'amour suprême », cet amour,\n« tout trempé de foi », « à qui la mort n'inspire que des battements d'espé­\nrance », cet Amour-phénix, qui consume « la poussière de ses ailes pour ne\nrenaître qu'immortel ».\n   M. de Rougemont attribue une influence déterminante sur la mentalité du\nfutur conteur de l'Instant de Dieu, à un séjour que celui-ci fit à Solesmes,\nvers 1862 — il avait alors 24 ans — et où il subit la forte emprise de cet admi­\nrable pétrisseur de conscience que fut Dom Gueranger.\n   Quoi d'étonnant, si dans ce milieu de pur désintéressement intellectuel,\nrendu attentif d'autre part par le silence et le recueillement, aux voix chré­\ntiennes de sa race, Villiers de l'Isle-Adam ait fait ce serment — qu'il a tenu —\nd'être, en un temps où régnait la Bête, le croisé du divin, le voyageur de\nl'invisible, le pèlerin du Mystère... Et que voué par la direction de son génie\nà appareiller sans trêve vers le pays des Grands Songes, l'écrivain en ait\nrapporté, pour le revêtement de ses idées, un verbe d'une énorme splendeur,\nce ne fut vraiment là que le salaire mérité de sa fidélité et de sa ferveur !...\n\n                                                 FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-011", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 630, "page_fin": 636, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES La Barrière, par RENÉ BAZIN", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 743, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2705, "texte": "LES LIVRES\n\n\nL a B a r r i è r e , par RENÉ BAZIN. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n    « Les hommes jugent légèrement, et leur légèreté est cruelle. Ils disent\nqu'un mariage est mal assorti s'ils aperçoivent quelque différence entre les\nfamilles, les éducations, les fortunes, et ils se préoccupent peu des distances\ninfinies, des mésalliances d'âme. »\n   Cette pensée pourrait orner le frontispice du roman La Barrière dont elle\nest extraite. A la différence de tant de fictions amorphes, frivoles ou perni­\ncieuses qui encombrent de leurs titres bizarres et parfois insolents la devan­\nture des grandes librairies parisiennes, toute œuvre nouvelle de René Bazin\nmérite un examen attentif et respectueux, car, outre sa valeur littéraire et\nartistique, elle s'inspire toujours de quelque noble idée répondant aux pré­\noccupations du temps. En quelques traits rapides, nous voudrions ici\nanalyser ce beau roman et en rechercher les significations.\n    Sir Georges Breynolds est un riche propriétaire foncier dont la noblesse\net la fortune remontent au temps de la reine Elisabeth qui accorda à sa\nfamille terres et titres. Orgueilleux non sans quelque grandeur, sir Georges\nest intimement persuadé qu'une dette de reconnaissance infinie lui dicte son\ndevoir, l'attachant par d'indissolubles liens à la royauté anglaise et à la reli­\ngion d'Etat qu'elle a fondée. The King the Church, tel est l'horizon moral\nassez étroit qui définit avec précision pour lui toute l'étendue de son rôle\nfamilial et social.\n    Ce protestantisme irréductible mais dérivant de convictions purement\nhumaines va le mettre en conflit avec son fils Réginald, officier dans l'armée\n des Indes, nature généreuse, réunissant en sa personne les dons les plus\n précieux de la race anglo-saxonne, admirable énergie de caractère, calme et\n profondeur du jugement, exquise loyauté d'âme, et auquel la sécheresse\n formaliste du protestantisme vide et officiel, de ce protestantisme où « le\n modèle divin ressemble trop à une idée, et n'est pas assez un ami présent »\n ne saurait plus suffire. Son âme fière et méditative est travaillée secrètement\n par des aspirations religieuses inconnues. Il n'a pas encore adhéré au catho­\n licisme, mais il en pressent vaguement la grandeur, la force et le rayonne­\n ment. L'Hostie divine lui apparaît « se levant sur les collines d'Angleterre ».\n Bref, il est arrivé à ce tournant périlleux, douloureux où, sans plus croire à\n la religion de ses pères, il n'tst pas encore définitivement conquis à la foi\n catholique. Il a refusé d'accompagner Sir Georges à l'office et sa conscience\n hésitante se demande, anxieuse, si, en agissant de la sorte, il a vraiment\n accompli son devoir.\n"}, {"page_pdf": 744, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3501, "texte": "                                 LES LIVRES                                631\n\n    Une jeune Française, Marie Limerel, que le hasard des relations mon­\n daines lui a fait connaître, lui conseille la sincérité. Marie Limerel est une\n femme délicieuse mais en ce moment Réginald, dont la pensée est intensé­\n ment sollicitée par l'auguste gravité du problème religieux, n'est point aisé­\n ment accessible aux séductions de l'amour. S'il obéit à Marie, ce n'est pas\n qu'il l'aime mais parce que la droiture et la fermeté douce de la jeune fille\n ont attiré sa confiance et l'ont désignée spontanément à son angoisse morale\ncomme la conseillère inspirée. Dans une réunion nombreuse Réginald\n refuse de s'associer à la santé portée par son père en l'honneur de l'Eglise\n établie, et l'abîme se creuse, profond, entre le père et le fils. Sir Georges\n annonce à Réginald que du jour où il aura embrassé la foi catholique, il\n sera, de par la volonté paternelle, dépossédé de son domaine héréditaire.\n Et Réginald quitte l'Angleterre, après avoir promis à Sir Georges qu'il\n l'avertira loyalement, aussitôt que sa conversion sera un fait accompli\n et définitif.\n    La seconde partie du roman nous transporte à Paris dans la famille de\n Victor Limerel, l'oncle de la charmante Marie, bien qu'il soit loin de lui\n ressembler. Son intelligence d'homme d'affaires, servie par un opportunisme\n souple et adroit, un zèle attentif à complaire aux puissants du jour, l'a fait\n parvenir à une situation matérielle, sociale et mondaine considérable.\n Quant aux personnes fréquentant ses salons, « on y cherche vainement une\nconscience. Tout est convention chez eux ; ils sont composés, comme les\nlaques de Chine, d'une série de couches de vernis qui recouvre un peu de\nbois commun. Beaucoup d'esprit, mais pas de bon sens, et des idées\nroseaux qui plient tout le temps ». Sous le poids de son autorité despotique\nil a réussi à ployer une femme excellente mais faible, qu'il a d'ailleurs\népousée non par amour mais pour la fortune qu'elle lui apportait. A la vérité\nil a placé son fils Félicien dans un collège ecclésiastique où ce dernier a fait\nde brillantes éludes. Mais qu'est-ce que le bienfait de l'instruction religieuse\nreçue à l'école sans le complément indispensable d'une forte éducation\nfamiliale? Or dans ce milieu familial où la religion est purement de façade,\ntoujours prête à céder le pas devant les suggestions de l'intérêt ou de l'ambir\ntion, où règne d'ailleurs la plus coupable indifférence pour tout ce qui fait\nle fonds et l'essence de la vie du chrétien, Félicien n'a pas trouvé cette\nsûreté de direction, cette intransigeante fermeté de principes, cette pureté\nvivifiante d'atmosphère morale nécessaires à l'épanouissement de la fleur de\nfoi chrétienne déposée en son âme d'enfant. Il ne pratique plus, au grand\nchagrin de sa cousine Marie qu'il adore, cet amour n'ayant pas toutefois\nl'agrément de Victor Limerel qui rêve pour son fils une alliance opulente.\n    Une seconde barrière, celle-ci d'ordre moral et autrement redoutable, est\nvenue ainsi s'élever entre les jeunes gens. Car si Marie éprouve une vive\naffection pour Félicien, elle est une de « ces natures très braves, parfaitement\nfranches, qui n'hésitent qu'au début, pour le choix de la route, et qui vont\nensuite jusqu'au bout du devoir aperçu », et, nouvelle Sibylle, elle le lui a\ndéclaré, jamais elle n'unira sa vie qu'à celle d'un homme partageant\nenlièrement ses sentiments, ses croyances et ses espoirs. De son côté Féli-\n"}, {"page_pdf": 745, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3493, "texte": "632                               DURENDAL\n\n\ncien a l'âme trop haut placée pour songer un instant à tromper celle qu'il\naime. Aussi généreux que sincère, il prend la résolution de scruter soigneu­\nsement le fonds de sa conscience. Après un temps d'épreuve terminé par une\nveillée passée en compagnie de Réginald Breynolds à l'Adoration nocturne\nde Montmartre, Félicien constate que sa foi est en cendres et que la flamme\nsacrée ne saurait plus se réveiller. Constatation infiniment douloureuse, car\nelle entraîne du même coup la ruine de son bonheur.\n    Cependant si Réginald Breynôlds est venu faire Un séjour à Paris, ce n'est\npoint pour y dépenser ses loisirs en dilettante oisif et blasé, mais pour\nétudier sur place les innombrables manifestations de dévouement catholique\nse révélant dans la grande capitale du bien à ceux qui veulent se donner la\npeine de les chercher et de les découvrir. Il a admiré de près les œuvres\nd'apostolat où prêtres et laïques rivalisent de zèle pour donner aux humbles\nde la terre le sentiment de leur dignité et le réconfort moral. A la Maison du\nCalvaire, il a vu de nobles femmes, revêtues du costume d'infirmières, prier\n« pour que leurs soins soient acceptés et leurs mains très douces. « Et tandis\nqu'à Montmartre, Félicien demeurait de glace, l'âme émue de Réginald\ncontinuait son ascension progressive vers la Lumière. « Il regardait avec\ninsistance ce pain enveloppé d'or; une sorte d'attirance maintenait ses yeux\nlevés; une volonté secrète, douce, qu'il sentait parfaitement raisonnable, com­\nmandait en lui, et tenait le cœur et l'esprit ouverts, comme les maisons au\nprintemps. » Quelques mois après, il se convertira à Rome où il va de\nnouveau rencontrer Marie Limerel qui, pour faire diversion à son chagrin,\ns'est réfugiée avec sa mère dans la Ville éternelle.\n    Réginald adresse à son père une lettre ferme et touchante où, l'informant\nde sa conversion, il lui demande en même temps la faveur d'une dernière\nentrevue avant son départ pour les Indes. Si un nuage de tristesse enveloppe\nson âme, ce n'est point la perspective d'être déshérité. Depuis longtemps, en\neffet, il a renoncé à cette fortune. « La paix, le bien que tous les biens ne\npeuvent acheter, il l'avait eue, et il la cherchait, mais comme ceux qui savent\nqu'ils la retrouveront, qu'elle s'est éloignée à peu de distance afin d'être\naimée mieux, et qu'elle nous entend pleurer. » Alors, en cet instant suprême\n où il va tout quitter, père, famille, patrie, et peut-être de façon définitive,\nson regard se tourne instinctivement vers la femme forte et consolatrice. Une\nillumination soudaine se fait en son âme, et c'est maintenant pour lui une\n pleine certitude, il n'a jamais cessé d'aimer Marie Limerel, bien que jusqu'à\n cette minute solennelle, il n'ait pas encore eu parfaite conscience de ce senti­\n ment. Mais la jeune fille ne saurait accepter l'offrande de son cœur et de sa\n vie, car le souvenir de Félicien ne l'a pas quitté. Ils se disent adieu et Régi­\n nald part pour l'exil lointain sans avoir eu la joie de revoir Sir Georges qui\n refuse impitoyablement de le recevoir.\n    Telle est, autant qu'il est possible de les résumer en quelques lignes, la\n suite des événements qui constituent la trame de ce beau récit: On sait que\n dans plusieurs de ses romans, et non des moindres, Bazin s'est attaché à\n l'observation de l'un ou l'autre grand fait social ou religieux de l'histoire\n contemporaine. Parmi ceux-ci le réveil actuel du catholicisme en Angleterre\n"}, {"page_pdf": 746, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3397, "texte": "                                  LES   LIVRES                                633\n\n\npeut compter au nombre des plus marquants, et l'opposition de cet essor\nd'âmes avec le courant de dépression religieuse heureusement passagère qui\nparcourt en ce moment certains milieux de la société française devait offrir\nau romancier observateur la matière d'un contraste des plus intéressants qui\ns'affirme, marqué de traits incisifs, entre Réginald Breynols et Félicien\nLimerel. Tous deux sont intelligents, fiers et généreux. Mais l'avantage est\nincontestablement du côté de l'Anglais, car ce dernier arrive à réagir contre\nles tendances de son milieu par un simple effort de réflexion et de volonté,\ntandis que le Français ne peut s'y soustraire même avec l'aide de l'amour.\nCependant René Bazin aime trop son pays pour laisser cette impression\npessimiste planer sur son livre. Et le lecteur se dit que si, en effet, la décision\nde Réginald s'est fixée et mûrie, c'est pendant son séjour dans la capitale de\nla France et par la contemplation journalière du trésor de vertus et d'énergies\nmerveilleuses qui s'y dérobent aux regards superficiels. C'est d'ailleurs une\nFrançaise, Marie Limerel, qui apparaît le centre et comme l'âme du livre,\nl'embellissant de son charme fait de gravité, de forcé et de douceur, et\nintimement liée, depuis leur début jusqu'à leur dénouement, à ces deux\ndrames de conscience.\n   Par le relief dont se précise et s'anime le dessin des caractères, par la\nfermeté du dialogue, la beauté sobre et évocative de l'expression, la Barrière\ntient dignement sa place à côté des belles études morales et sociales qui\ns'appellent l'Isolée et le Blé qui lève.                               G. DE G.\n\nL e F i l s d e m a F e m m e , roman, par MAX DEAUVILLE. — (Editions\n   de la Belgique artistique et littéraire.)\n   Trois personnages occupent presque seuls la scène : M. Hector Fauconpré,\nM me Fauconpré, qui fut M me Krême, et son fils Jemmy; et c'est M. Faucon-\npré qui parle. Sont-ce des mémoires ? se demande-t-il, au terme du livre. « Ce\nsont des morceaux de vie jetés çà et là, des morceaux de ma vie telle qu'elle\nest, telle que j'ai pensé qu'elle était, peu intéressante en somme. Je suis un\ncommerçant, un gros courtier en laines. Je n'ai pas le mérite d'avoir livré de\ngrands combats, d'avoir saigné par des plaies héroïques. J'ai eu comme tout\nle monde des blessures banales, elles n'avaient en plus de la douleur que leur\ninutilité. » Ce ton mélancolique n'est pas toujours celui de M. Fauconpré,\nqui apparaît plus souvent sous l'aspect d'un ironiste narquois et désabusé,\nsceptique et parfois même un peu cynique. Il nous raconte les petites misères\nde sa vie conjugale, troublée par d'éternelles discussions au sujet de Jemmy,\nl'entrée de Jemmy dans le monde et dans le demi, ses amours et sa fin tra­\ngique, avec un humour de pince-sans-rire qui ne résiste pas jusqu'au bout et\nqui s'achève dans de la tristesse et dans de l'amertume. M. Max Deauville a\nde l'esprit, un esprit mordant, âpre, cruel; un style sec, bref, coupant, qui\nvise, comme ceux de Stendhal ou de Mérimée, à la précision froide plus qu'à\nl'harmonie. Son observation est sincère et vraie, un peu caricaturale, indul­\ngente et railleuse à la fois. Le talent de M. Max Deauville a progressé nota­\nblement depuis la Fausse Houle.\n                                                                      M. D.\n"}, {"page_pdf": 747, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3697, "texte": "634                                        DURENDAL\n\n\n     Q u e l q u e s l i v r e s lus p e n d a n t les vacances au bord d u silence :\nLe château de la belle au bois dormant (1), p a r Pierre L o t i , articles et essais char­\ngés de couleur, de mélancolie et de rêve ; Le livre des légendes (2), par Selma\n Lagerlöf, qui mériterait u n e longue étude, et Les liens invisibles (3), d u même\nauteur, qui sont d'une admirable spiritualité étrange et é t r a n g è r e ; La vie et la\nmort des fées (4), essai littéraire où M m e Lucie F é l i x - F a u r e - G o y a u a mis tout\nson talent pénétrant et toute la grâce de l'érudition féminine (c'est bien la\nchose la plus rare qui soit !) ; Vivre (5), p a r R o b e r t de T r a z , u n e œuvre géné­\nreuse et forte, bien différente du b a n a l r o m a n qu'on n o u s ressert tous les\nj o u r s ; Les voies impénétrables (6), par Séverac, r o m a n intéressant et fortement\npensé sur la dispersion des religieuses françaises; Le muletier et son mulet (7),\npar H e n r i M é n a b r é a , quelques chapitres faciles ; Les joies du célibat (8), p a r\nM M . Aigueperse et R. D o m b r e , et Esclave ou Reine (9), p a r M. Delly, d e u x\nc h a r m a n t s romans pour jeunes filles; Le maître d'école (10), p a r Georges\nB e a u m e , q u i a fait m i e u x ; Leurs fils (11), par Robert H a v a r d de la M o n t a g n e ,\nlecture saine, agréable et forte ; enfin Parmi les hommes (12), pages admirables\nde L u c i e n Jean : ses amis les ont recueillies et ont fait de ce livre u n pieux,\nhommage à la mémoire de cet écrivain p r o b e , simple et profond.\n                                                                                       P. N.\n\nHistoire des Lettres françaises de Belgique (depuis le\n   m o y e n â g e j u s q u ' à n o s j o u r s ) , par J O S E P H C H O T et R E N É D E ­\n   THIER, avec de n o m b r e u x portraits. Préface de Paul A d a m . — (Charleroi,\n   D. Hallet, é d i t e u r ; un vol. in-8° de 610 pages.)\n    Ce m o n u m e n t élevé à la gloire de nos Lettres nationales est l'œuvre com­\nm u n e de deux de nos bons écrivains, dont l'un — âgé de 21 a n s ! — est mort\nau j o u r même o ù ce m o n u m e n t s'achevait. P a u v r e et charmant R e n é Dethier!\nCeux, qui ont c o n n u cet adolescent tout enfiévré d'activité et de beauté, d'un\ntalent extraordinairement précoce, avide de connaître, de sentir, d'exprimer\nla Vie comme s'il devinait qu'elle allait le trahir dès la première étape, n'au­\nront p u se défendre d ' u n serrement de cœur en voyant son n o m inscrit au\ntitre de ce volumineux ouvrage qu'un bénédictin des lettres eût hésité à entre­\np r e n d r e , tant la matière en est a b o n d a n t e et le sujet difficile... R e n é Dethier\navait heureusement trouvé, pour mener à bien u n e telle tâche, le collabora­\nteur qu'il fallait en la personne de Joseph Chot.\n    J o s e p h Chot, docteur en philosophie et lettres, déjà mûri par la pratique\nde l'enseignement, parfaitement instruit des choses et des gens de notre litté­\nrature, justement apprécié pour des œuvres d ' u n e inspiration très personnelle\net d ' u n style puissant, telles son Carcassou et ses contes A la Frontière, se\nrévèle dans l'Histoire des Lettres françaises de Belgique comme u n critique averti\net perspicace, jugeant avec loyauté, appréciant avec bienveillance, sans jamais\nsuccomber à la tentation, assez fréquente chez n o u s , de réserver celte loyauté\n\n\n  (1) Paris, Calmann-Lévy. (2) Paris, Perrin. (3) Paris, Perrin. (4) Paris, Perrin. (5) Paris,\nPerrin. (6) Paris, Plon. (7) Paris, Grasset. (8) Paris, Plon. (9) Paris, Plon. (10) Paris,\nGrasset. (11) Paris, Plon. (12) Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 748, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3187, "texte": "                                LES LIVRES                                 635\n\net cette bienveillance aux écrivains qui sont de son école ou de sa « cha­\npelle ».\n   A écrire une telle histoire, il est malaisé, voire impossible, de ne pas com­\nmettre des oublis, sinon des erreurs. Dans leur avant-propos, MM. Joseph\nChot et René Dethier demandent eux-mêmes à leurs lecteurs de leur signaler\nles unes et les autres. Nous eussions aimé, pour notre part, que l'ouvrage\ndans sa première partie insistât sur le mérite d'un Quènes de Béthune, un\ndes plus étonnants poètes de notre littérature médiévale. Nous pensons aussi\nque le baron de Gerlache est, parmi nos écrivains de la période de 1830, un\nde ceux qui justifient le mieux l'attention et la louange. Un J.-B. Nothomb,\nun Haulleville, un Verspeyen ne pouvaient non plus être passés sous silence.\nC'est à tort que les auteurs de ce traité rangent Franz Ansel parmi les pro­\nsateurs et Henri Vignemal parmi les poètes; Leur chronologie vieillit de dix\nans la Cité ardente et de quatre années son auteur. Nous connaissons un poète\ndu nom de Fernand Bourlet, mais nous ne connaissons pas Fernand Bour­\nlard...\n   De telles inadvertances sont peu nombreuses. Une seconde édition les aura\nbientôt corrigées.\n   Ce qu'il faut vraiment admirer dans cet ouvrage, c'est une série de mono­\ngraphies magistrales, et notamment celles de Lemonnier, de Georges Eekhoud,\nde Verhaeren, de Maeterlinck. On y trouve autre chose que des banalités ou\ndes redites. Ce sont des pages de grande allure, inspirées par l'enthousiasme,\ncertes, mais par un enthousiasme réfléchi qui ne s'égare point dans le dithy­\nrambe facile.\n   C'est avec raison que Paul Adam, le prestigieux polygraphe qui a préfacé\ncet ouvrage, marque l'importance d'un tel hommage rendu à la gloire de\nnos Lettres et grâce auquel les élites belges prendront conscience des forces\nincluses dans leur sein. « Elles apprécieront, dit-il justement, la continuité\nde l'effort qui les fit puissantes en associant les individus par la similitude\n des sentiments, des espoirs, des rêves et des principes. »\n                                                                            D.\n\nL a M u s i q u e c h i n o i s e , par Louis LALOY. — (Paris, Laurens, Collec­\n    tion des Musiciens célèbres.)\n    Excellent ouvrage de vulgarisation, rassemblant sous une forme condensée\nles connaissances les plus essentielles concernant l'histoire, la théorie et la\npratique musicales en Extrême-Orient. Voici la division du livre : les Sources ;\nla Doctrine; les Destins; le Système; la Gamme; les Gammes nouvelles; les\nInstruments; la Notation; Musique religieuse, musique de chambre, musique\npopulaire, musique de théâtre; Espoir; Mélodies notées.\n    M. Laloy conte l'histoire de la musique en Chine où, comme en Grèce,\nl'origine de cet art se perd dans la nuit des temps légendaires et qui, dès\nl'époque de Confucius, touchait déjà à la décadence qui s'achève aujourd'hui.\n Il cite des témoignages frappants de cette ancienneté, notamment le fait de\nce prince Tsaï-Yu qui, dès 1596 avant notre ère, constatait l'influence du\ndiamètre du tuyau sur la hauteur du son des instruments à vent et en for-\n"}, {"page_pdf": 749, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3010, "texte": "636                                  DURENDAL\n\n\nmulait la loi (1). Il insiste sur les accointances probables de l'art musical chi­\nnois avec le grand art lyrique grec contemporain du premier, montre la\ndestinée de cet art au milieu des grands bouleversements dynastiques et poli­\ntiques de la Chine.\n     Tout comme en Grèce, la musique prend ici une place spéciale dans les\npréoccupations du législateur, qui reconnaît sa force éducative. Le Li-Ki,\nmémorial des rites, détermine avec subtilité ses rapports avec la société elle-\nmême. On admire une fois de plus, ici, la pureté et l'élévation de la philo­\nsophie chinoise antique, avec les défauts inhérents à cette société elle-même,\ncet esprit rigoureusement traditionaliste, « conformiste », étroitement hiérar­\nchique, qui cause aujourd'hui la déchéance politique du pays. La musique\nest constamment mêlée à ces considérations, comme elle se mêle aux évé­\nnements historiques eux-mêmes.\n     M. Laloy initie le lecteur, avec méthode et clarté, au système passablement\ncompliqué de la musique chinoise, ses gammes, ses modes (pentaphone, atté­\nnué dans la pratique par l'emploi discret des demi-tons heptaphoniques),\naccord par quintes inégalement tempérées...; puis viennent les instruments\net la pratique musicale. Le tout est entremêlé des notes les plus intéressantes\nsur ce qu'on pourrait appeler la « philosophie musicale » des Chinois,\nl'éthos des modes, des timbres et des mélodies, le rapport des différents\narts, etc.\n    Quelques réserves, à peine. M. Laloy (orientaliste distingué) orthographie\nles mots chinois d'une façon évidemment phonétique, mais sans indiquer au\npréalable la valeur des signes qu'il emploie, u, ù, etc. — Nous ne pouvons\ncroire', avec lui, que « les arts les plus primitifs furent aussi les plus forma­\nlistes », pensant qu'au contraire le formalisme n'a fait que régulariser l'empi­\nrisme primitif. Au sujet du jeu de pierres sonores, l'auteur affirme que « nous\nn'en pouvons guère juger aujourd'hui, ces instruments n'étant plus joués que\ndans les temples de Confucius » ; or, les grands jeux de pierres sonores en\nusage dans les temples sont représentés au musée du Conservatoire de Bru­\nxelles. Quant à l'orgue à bouche cheng (le phan annamite), il n'est pas exact\nque l'air insufflé ne passe par tel tube de l'instrument que si on ferme le trou\nlatéral dont ce tube est percé. L'air passe toujours, et dans tous les tuyaux (c'est\nce qui rend l'appareil si épuisant pour l'instrumentiste) ; mais si l'on ne bouche\npas le trou latéral, le rapport nécessaire entre la longueur du tube et l'anche\nqui s'y trouve enfermée ne s'établit pas, le tuyau étant trop court par rapport\nà l'anche, et celle-ci reste muette.\n                                                                          E. C.\n\n\n\n\n  (1) Ce fait extraordinaire avait déjà été signalé par M. V.-Ch. Mahillon, qui le premier\na réduit dans notre langage mathémathique le principe de Tsaï-Yu. (Catalogue du musée\ninstrumental du Conservatoire de Bruxelles.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison10-012", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 637, "page_fin": 640, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Portraits d'auteurs par Victor Sinon", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 750, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "NOTULES\n\n\n   P o r t r a i t s d ' a u t e u r s par Victor Sinon. — Nous recommandons\ninstamment à nos lecteurs ce volume de critique littéraire que vient de\npublier notre collaborateur Victor Kinon. (Bruxelles, Association des écri­\nvains belges, prix : 3 fr. 50.)\n                                       *       *\n\n   Les Lettres belges au Congrès de Malines en 1909. —\nNous attirons l'attention du public sur ce volume qui résume le passé, les\ntendances actuelles et les aspirations d'avenir de notre littérature. M. Henry\nCarton de Wiart, dans une intéressante préface, expose le but de l'ouvrage.\nMM. G. Doutrepont, F. Van den Bosch, M. Dullaert, P. Halflants, H. Davi­\ngnon, G. Virrès, G. Gilbert, le Père Th. Henusse, P . Nothomb et G. Ramae­\nkers y traitent respectivement les sujets suivants : la situation des écrivains\ndans l'ensemble de la production littéraire en Belgique; mode de diffusion\nde la littérature belge; la littérature et la Presse catholique; la littérature\nmoderne dans l'enseignement; le roman catholique; les écrivains catholiques\net l'âme patriale; la critique littéraire; les catholiques et le théâtre; la poésie\ncatholique; les poètes mystiques. Cet ouvrage est publié par la Maison\nDewit, 5 3 , rue Royale, a Bruxelles. Prix : 2 francs.\n\n                                        *\n                                       * *\n    J o s e p h R y e l a n d t . — Sous le titre : Vacances de musiciens, a paru dans\nl'Art Moderne, du 2 octobre, cette note :\n    « M. Joseph Ryelandt, qui passe ses vacances à Orchimont, site exquis des\nArdennes belges, se consacre pour l'instant à la musique de piano. Il achève\nun Prélude et Fugue et travaille à une sonate. Durant les trois années qui\ns'écoulèrent depuis la composition de son grand oratorio l'Avènement du\nSeigneur (exécuté à Rotterdam l'hiver dernier), l'artiste brugeois a terminé\ndeux œuvres importantes : une symphonie en mi mineur et Un oratorio,\nMaria, en quatre parties précédées d'un prologue.\n   » Entendrons-nous prochainement ces œuvres à Bruxelles? On sait que\nle drame lyrique Sainte-Cécile, du même compositeur, fut très favorablement\naccueilli en 1907 à l'Opéra flamand d'Anvers. Et certes M. Ryelandt mérite-\nt-il d'être mieux connu du public bruxellois, qui, jusqu'ici, n'eut, croyons-\nnous, l'occasion d'applaudir de lui qu'une pièce lyrique pour chant et\norchestre exécutée aux Concerts populaires. »\n\n                                           *\n                                       *       *\n"}, {"page_pdf": 751, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2884, "texte": "638                                DURENDAL\n\n\n   A u M u s é e M o d e r n e . — IIIe Salon de l'Association d'Art « Union».\nArtistes exposants : MM. A. Claeyssens, A.-E. Crick, E.-J. De Brèmaecker,\nM lle C. Denekamp, M. A. Denonne, M lle J. Desguin, MM. J. François,\nG. Flasschoen, A. Geudens, J. Herbays, E. Jacques, A. Jamar, Jarnotte,\nJ. Lecroart, P . Leduc, G. Lemmers, M lles D. Levert, M.-A. Marcette,\nMM. FI. Menen, J. Merckaert, Mme Penso, MM. J. Potvin, J. Thiriar,\nW. Thiriar, V. Wagemaeckers.\n   Le Salon sera ouvert du 22 octobre au 6 novembre.\n\n                                         *\n\n   Z o l a j u g é p a r E d m o n d P i c a r d . — « Vous n'avez pas oublié le\ncycle fameux des romans Zolaires qui, avec une tragique inconscience, ont\ndiffamé la France dans toutes ses forces essentielles, l'ouvrier, le bourgeois,\nle paysan, l'armée, l'art, la religion, la morale, la Bourse, au point de faire\naccroire que la moitié des Français sont des crapules. »\n                                                                (La Chronique.)\n                                           *\n                                        * *\n   V i e n n e n t d e p a r a î t r e dans la Collection Nelson à 1 fr. 25 le volume\n(librairie Nelson, 61,. rue des Saints-Pères) :\n   Anna Karénine, par LÉON TOLSTOÏ (Introduction par Emile Faguet);\n2 volumes.\n   Anna Karénine est une des plus belles et des principales œuvres de Tolstoï.\n   Napoléon intime, par ARTHUR LÉVY (Introduction par François Coppée).\n   De tous les historiens de Napoléon, M. Arthur Lévy, le premier, s'est atta­\nché à révéler le « Napoléon intime » familial.\n   Un dessin inédit d'EDOUARD DÉTAILLE augmente la valeur de l'édition\nNelson du Napoléon intime.\n                                             *\n                                           * *\n    L e s A m i s d e B r u g e s . — Nous avions déjà les Amis des Musées, qui\nont enrichi nos collections nationales de quelques œuvres précieuses; les\nAmis de la Littérature, missionnaires désintéressés des Lettres belges; les\nAmis des Arbres, gardiens vigilants des beautés naturelles du pays.. Bruges,\nelle, avait ^beaucoup d'admirateurs et d'amis, depuis toujours, mais point\njusqu'à présent qui eussent aperçu la nécessité d'agir pour conserver cette\nbeauté aimée et pour la défendre contre les attentats toujours possibles de\nl'esprit de vandalisme. L'initiative qui devait permettre à tous ceux qui\nsont soucieux de notre patrimoine artistique et, particulièrement, de la\nconservation de la physionomie magnifique de sa vieille capitale de la West-\n Flandre de se grouper, vient heureusement d'être prise par quelques notables\nbrugeois, à la tête desquels se sont placés M. Camille Tulpinck, l'actif\n et érudit directeur des Arts anciens de Flandre, le baron van Caloen et\n M. Schramme, échevins des travaux publics et des beaux-arts de la ville de\n"}, {"page_pdf": 752, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2893, "texte": "                                    NOTULES                                     639\n\n\nBruges, etc. La société des Amis de Bruges qu'ils ont fondée recueillera sans\nr.ul doute, de nombreuses et immédiates adhésions, et nous la racommandons\nchaleureusement à l'attention et à la sollitude des lecteurs de Durendal.\n\n                                            *\n                                        *       *\n    Le f r o n t o n d u p a l a i s d u R o i . — Nous avons dit ici même, l'an\npassé, la beauté de l'œuvre exécutée par le maître Thomas Vinçotte, œuvre\ndont il venait d'achever la maquette à cette époque (v. Durendal, novembre 1909,\narticle accompagné de plusieurs reproductions). Le 6 octobre dernier,\nl'artiste conviait les. membres de la presse à l'examen de l'ouvrage terminé\ndans sa forme définitive et après cette visite faisait tomber le voile qui mas­\nquait le fronton à la vue du public. Tout le monde, à présent, peut admirer\nce magistral ouvrage, le plus beau que, depuis de longues années, l'on ait\nréalisé en Belgique dans le domaine décoratif. La beauté des figures, à la\nfois puissantes et gracieuses, l'harmonie splendide des lignes, l'originalité\npleine de clarté et d'équilibre de la conception ont concouru à faire de cette\nfiguration allégorique un chef-d'œuvre de vie colorée et lumineuse. Nous\nadressons avec joie à l'éminent artiste l'hommage reconnaissant de notre\nadmiration profonde.\n                                           *\n                                         * *\n    NOUS r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\n les livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitif s italiens, par ARNOLD\n GOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n    L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n    L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 56.\n    Constance Teichmanu, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvàin,\nGrand'Place, 17).\n    Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n    Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n    Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 10.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand; Siffer), 3 fr. 50.\n  Johannès Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 fianc.\n  La Littérature française au XIX' siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n   Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n  Les Saisons 'mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n                                    *\n                                   * *\n\n   Accusé de réception :\n ART : Lancelot Blondcel, par PIERRE BAUTIER. Vol. illustré (Bruxelles, Van\nOest.) — Albert Baertsoen, par H . FIERENS-GEVAERT. Vol. illustré (idem). —\n"}, {"page_pdf": 753, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2647, "texte": "640                                        DURENDAL\n\n\nAlbum d'histoire de la Belgique, p a r VANDERLINDEN et O B R E E N . V o l . illustré\n(idem.) — Vieux Bruxelles, par G. DE MAREZ. Vol. illustré (idem). — Rubens,\npar E M I L E VERHAEREN (idem). — L'origine du type familial de la Maison des\nHabsbourg, p a r le D r O s w . RUBBRECHT. Vol. illustré (idem). — Les édifices reli-\ngieux, X V I I e X V I I I e et XIX' siècles, p a r JEAN BAYET. Vol. illustré, collection\nLes richesses d'art de la ville de P a r i s ( P a r i s , L a u r e n s ) . — Troyes et Provins,\np a r L U C I E N - M O R E L - P A Y E N . Vol. illustré, collection Les villes d'art célèbres\n(idem). — D.-G. Rossetti et les préraphaélites anglais, p a r GABRIEL MOURAY. Vol.\nillustré. (Collection Les grands artistes, P a r i s , L a u r e n s ) . — Les Primitifs alle-\nmands, par L O U I S RÉAU. Vol. illustré (idem). — Esthéthique de la Numisma-\ntique, p a r C H . B U L S .\n\n     L I T T É R A T U R E : Michel Jourievitch Lermontov, sa vie et ses œuvres, par\nE . DUCHESNE ( P a r i s , P l o n . ) — Hermès Trismegiste, traduction précédée d'une\né t u d e sur l'origine d e s livres hermétiques, par L o u i s MENARD ( P a r i s , P e r r i n ) .\n— La Suède, par ANDRÉ BELLESSORT ( P a r i s , Perrin).\n\n   P O È M E S : Le songe d'une nuit d'été (Bone-Mariani). — L'âme des flûtes, p a r\nE M I L E DESPRESCHINS ( E d . de la J e u n e W a l l o n i e ) . — Mon village, par L É O N\nT H Y L I E N N E (Liége, Société belge d'édition) — Les marches arides, p a r HENRY\nMAASSEN (idem). — Les Sanglantes., p a r le m ê m e (Mons). — Le mobile désir,\npar ALBERT CALAY (Liége, Société belge d'édition). — Au gré des heures, par\nADOLPHE DEJARDIN (idem). — Au long du chemin, par F É L I X BODSON ( L i é g e ,\nT h o n é ) . — Terres antiques et terres lointaines, p a r J U L E S LECLERCQ (Paris,\nLemerre).\n\n    R O M A N S : Le livre des légendes, par SELMÀ LAGERBÖF, traduction de\nF R I T I O F PALMIR (Paris, P e r r i n ) . — Anna Karénine, p a r TOLSTOÏ (Paris,\nNelson). — Nono, p a r GASTON R O U P N E L (Paris, P l o n ) . — Eros, par JEAN\nDE FOVILLE (idem). — Sous la croix du Sud, par P A U L W E N Z (idem). — La robe\nde laine, p a r    H E N R Y BORDEAUX (idem). — Par            aventure, p a r L É O N    LAFAGE\n( P a r i s , Grasset).\n\n   V A R I A : Napoléon intime, par ARTHUR L É V Y . ( P a r i s , N e l s o n ) . — Sur la\ntombe de Raymond Lulle, p a r J U L E S LECLERCQ (Bruxelles, Hayez).\n\n  V O Y A G E S : Au Maghreb, impressions d'Algérie, par LÉON VAN AERSCHOT\n(Bruxelles, Lebègue). — Images d'Alsace-Lorraine, par, E M I L E HINGELIN\n(Paris, Plon).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 682, "texte": ""}, {"page_pdf": 683, "texte": ""}, {"page_pdf": 684, "texte": ""}, {"page_pdf": 685, "texte": ""}, {"page_pdf": 686, "texte": "(Rome : Chapelle Sixtine)\n\n\n\n                             LA SYBILLE\n\n                            (MICHEL-ANGE)\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": ""}, {"page_pdf": 688, "texte": "                L'Ame de Michel=Ange\n\n                    MICHEL-ANGE, dit-on, en l'outrance de sa volonté exaspérée\n                      et de son génie que fascinait l'Impossible, rêva de trans­\n                      former une des montagnes marmoréennes de Carrare en\n                      une statue qui eût regardé la mer.\n                         Il ne fut point donné suite à ce projet extra-humain.\n                      Pourtant Michel-Ange était homme à réaliser l'irréalisable.\n                      Mais bien autrement que Michel-Ange devant la montagne\n                      se trouverait impuissant et embarrassé quiconque préten­\ndrait scruter dans toute son étendue l'âme du Buonarotti, insondable comme\nla mer, illimitée comme la mer, ayant comme la mer des houles, des ouragans,\ndes râles monstrueux, ayant comme elle aussi des calmes bleus et de frisson­\nnants sourires, ayant comme elle enfin son ineffable et troublant secret. Vou­\nloir interroger l'âme de Michel-Ange! Tâche follement ambitieuse, hélas! et\ncependant... cependant si peu qu'il nous soit permis de l'essayer dans ces\npages, encore y aura-t-il pour nous on ne sait quelle joie solennelle et quel­\nréconfort amer, à lui demander, au risque de passer sans réponse, le pourquoi\nde son tragique et douloureux bonheur.\n    Heureux fut-il, car on est heureux quand on crée, et qu'aux créations de\nson cerveau l'on communique la vie souveraine de l'Art, son omnipotence et\nson immortalité. Mais souffrant aussi, et plus encore qu'heureux, car elle\ns'offrait large à la morsure du vautour, cette poitrine prométhéenne, et le cœur\nqui battait sous cette mamelle puissante connut comme nul autre cœur peut-\nêtre les palpitations de l'amour, de l'indignation et du désespoir. Souffrant, il le\nfut parce que inassouvi ; il le fut parce que, plus une âme est haute, moins\nelle s'aperçoit que l'idéal se rapproche, parce que, enfin, après avoir entassé\ndes mondes pour s'en faire un piédestal, le géant arrivé au faîte n'en étend\npas, vers les étoiles, des bras moins vides, n'en pousse pas vers l'inaccessible\nazur un moindre rugissement d'orgueil déçu.\n   Tel a été le destin de Michel-Ange. Toujours, l'air manqua aux poumons\nde cet assoiffé d'infini. Son âme, il la faut chercher dans son œuvre et il la\nfaut chercher dans sa vie. Cette âme, magnifiquement chrétienté et magnifi­\nquement humaine, ne s'est pas exprimée seulement par des merveilles de\npeinture et de statuaire, cette âme croyante, priante, aimante, cette âme qui a\npleuré comme les lions rugissent, elle chante aussi, avec une âpre mélodie,\ndans ces sonnets où la douceur parfois un peu fade de la langue italienne se\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "578                                  DURENDAL\n\n\ntransmue en miel sauvage. Ce qu'il a demandé à l'art, qu'est-ce autre chose\n que l'oubli de la vie?\n   Ah! l'oubli ! L'opium sacré que les anges noirs nous versent dans les coupes\nendormeuses! L'oubli que nous offrent les bons sommeils sans rêves, l'oubli\nque nous offre, par les midis engourdissants de juin, le repos inerte parmi les\nfoins coupés. Les âmes faibles, les âmes lasses, les âmes languides et pareilles\nà des enfants blêmes dont les veines meurtries laisseraient fuir un sang rose,\nces âmes s'y baignent comme en un Léthé, on les voit, dans ses flots glauques,\ns'immerger et s'endormir, inconscientes comme des Ophélies. Mais les autres,\nles âmes incandescentes, les âmes qui sont semblables à de gigantesques bou­\nquets de flammes se ruant, prêtes à dévorer le monde et à embraser le ciel,\ncelles-là aussi ont soif d'oubli, mais d'un oubli d'une autre, sorte et qu'elles\nne cherchent pas dans un vain sommeil annihilateur! C'est à l'action, forme\nsupérieure de la vie, qu'elles demandent de leur faire oublier la vie même.\nAlors, elles s'ébrouent, elles se cabrent, elles vivent ! Largement ! Comme des\ncavales emballées! Crinière au vol, narines ouvertes, poitrines ouvertes! bles­\nsures ouvertes et saignant à flots, à beaux flots écarlates, dont la vue exalte et\nenfièvre, et que l'on voudrait boire, pour sentir son propre sang à soi, heurter\nles parois de nos artères avec autant de violence que la mer démontée en met\nà se briser aux écueils ! ! !\n   Mais ces âmes enthousiastes sont aussi des âmes insatisfaites, et c'est là leur\ntorture. La vie, elles ont beau s'y baigner à pleines nagées, ses flots quand\nelles la boiraient tout entière, ne rafraîchiraient pas leur lèvre en feu. Voilà\npourquoi elles demeurent incurablement tristes et, dans leur frénésie de con­\ntenter avec quelque chose la soif inextinguible qui les brûle, elles en arrivent\nà se repaître de leur tristesse même, à se faire, comme Michel-Ange, une joie\nde leur mélancolie (1) et à trouver avec lui que mille plaisirs ne valent pas une\nsouffrance (2). Michel-Ange fut le plus grandiose parmi les amants de la Dou­\nleur. Et sa poésie d'abord est un hymne à la Douleur en même temps qu'un\nchant d'amour, amori et dolori sacrum. Et dans ses statues, ses tableaux ou\nses fresques, c'est la Douleur encore qu'il a divinisée.\n   Et dans sa vie! Dans son étrange vie de chien battu et grondant, de bête\nerrante et fidèle, qui ne demande qu'à s'attacher, à servir, à aimer, pourvu que\njamais on n'exige de lui rien de bas, qui lui semble de nature à ravaler son\ncaractère ou à prostituer son génie !\n   Farouche et fier, taciturne dès l'enfance, cachant sous une dure et anguleuse\nenveloppe d'inouïes profondeurs de tendresse, laid, d'une tragique laideur,\ncomme si, lutteur géant sorti vainqueur mais éprouvé de sa perpétuelle\nbataille avec l'Impossible, il en gardait au visage les meurtrissants stigmates;\nsouffrant, lui le créateur de beauté, souffrant jusqu'au martyre de cette laideur\nqui emprisonnait son coeur affamé d'amour dans la sensation horrible de ne\npouvoir pas être aimé; surmenant son esprit et son corps de travaux et de\nveilles; toujours fiévreux, toujours malade, et triomphant de ses incessantes\n\n (1) La mia allegréz è la maninconia.\n (2) Mille piacer non vaglion un tonnento.\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "                          L'AME D E                  MICHEL-ANGE              579\n\n\n\nmaladies grâce à la miraculeuse robustesse d'un corps de fer; toujours créant,\ntoujours entreprenant des œuvres nouvelles au détriment des anciennes qui\ndemeurent inachevées ; portant tous les feux d'un Vésuve dans sa tête, tous les\nbouillonnements d'un Etna dans son cœur; tel il apparaît, sur l'horizon de la\ndivine Italie qu'incessamment son ombre immense traverse et retraverse à\ngrands pas. Il erre de Florence à Rome et de Rome à Florence. Il surgit à\nVenise, à Bologne, à Carrare, parmi les rochers de marbre blanc où s'immo­\nbilisent, captifs enrobés dans l'inerte matière, les héros et les dieux dont\nla délivrance est réservée à son ciseau libérateur. Sur ses pas, la pierre prend\nvie et fulgure. Puis il jette l'ébauchoir, se suspend aux murailles ou se couche\nsous les voûtes, y fait se révéler, en un pêle-mêle audacieux, les élus de\nl'Empyrée, les réprouvés aux nudités surhumaines, les sybilles de l'antiquité,\nles patriarches et les prophètes des temps bibliques. Puis il jette le pinceau\n et trace, comme en se jouant, sur le parchemin, des plans de colonnades,\n des silhouettes de palais, de cathédrales et de tombeaux, le Dôme de Saint-\n Pierre enfin, ce diadème posé au front de l'Italie artiste et chrétienne. Et il\nchante, car il est poète aussi, cet homme à qui le Ciel, hors la beauté\nphysique, n'a refusé aucun don. Et il aime : Dieu d'abord, car le dissolvant\n esprit libertin et sceptique de son temps n'a point entamé le pur diamant de\n son christianisme fervent, pratique, nourri d'une forte et sublime théologie.\n Et la foi n'est-elle pas bien plus que l'art encore, et Dieu n'est-il pas tout? Et\n ne sont-elles pas les seules clairvoyantes, ces âmes qui, estimant à sa valeur\n de grain de sable même ce qu'il y a de meilleur dans la vie, s'en détournent\n néanmoins et sans une défaillance, ni un recul, ni un regard en arrière, se\n précipitent comme du haut d'une falaise dans la mer sans limite et sans fond\n de la dilection divine?\n    Michel-Ange toutefois, même humainement parlant, connut l'amour sous\n sa forme la plus pure, la plus délicate, la plus durablement passionnée, et la\n plus vraiment aristocratique, c'est-à-dire l'amitié.\n    Tout était passion dans son âme, car la passion seule est capable de décupler\n en nous la sensation de la vie. Aimer, c'est jeter son âme dans l'âme d'autrui,\n et pour peu que cette âme d'autrui soit de supérieure essence, l'illuminer et\n l'embraser à ce contact, divinement.\n    Ah ! ses amis, il les aima bien ! Il y eut tel d'entre eux que la mort lui\n arracha du cœur, et de ce coeur à demi déraciné, de ce cœur aux fibres\n meurtries et saignantes, germèrent en gerbes de roses funèbres, aux violents et\n chauds parfums d'amour, les somptueux vers désolés qu'il dédiait à sa mémoire,\n lorsque, parlant par la bouche du mort tant aimé, il s'écriait : Si jamais j'ai\n vécu, toi seule le sais, ô pierre qui nie renfermes ici, et si quelqu'un de moi se\n remémore, il lui semble rêver; car si prompte est la mort, que ce qui f ut\n paraît n'avoir été jamais (1). Ou bien encore : qui me pleure mort espère en\n\n\n  (1)                 S'i fu gia vivo, tu sol, pietra, il sai,\n                      Che qui mi serri, é s'alcun mi ricorda,\n                      Gli par sogniar : si morte è presta e'ngorda\n                      Che quel che è stato non par fusse mai.\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": "580                                  DURENDAL\n\n\n\nvain, baignant de pleurs mes os et mon tombeau, que je reverdirai comme un\narbre dépouillé : car un mort ne ressuscite pas au printemps (1).\n   C'est à la mémoire de son cher Cecchino dei Brachi, prématurément\ndécédé à Rome, que Michel-Ange écrivit ces épigrammes funéraires. Et pour­\ntant il y eut plus aimé encore, il y eut Cavalieri, gentilhomme charmant,\nchevaleresque et fidèle, fidèle jusqu'au dernier jour, car il était au lit de\nmort du grand homme, et si la légende est vraie qui fait mourir Léonard, de\nVinci dans les bras de François I er , Michel-Ange pourtant nous apparaît\nplus heureux encore, car la dernière étreinte d'un ami qui nous a pris tout\nle cœur, doit nous être plus délicieuse et plus chère que l'appui d'une\npoitrine royale! C'est de Cavalieri qu'il écrivait à Sébastien del Piombo :\n« Si je devais cesser de penser à lui je tomberais mort sur-le-champ. » Michel-\nAnge ne savait comment lui témoigner son affection ardente. I1 l'exprima en\ndes sonnets qui firent les délices de l'Italie lettrée de la Renaissance. Et, dit\nVasari, cité par M. Rolland, à qui nous empruntons les détails biographiques\nde cette étude, Michel-Ange donna à Cavalieri d' « étonnants dessins, des\ntêtes merveilleuses au crayon rouge et noir, qu'il avait faits dans l'intention\nde lui apprendre à dessiner. Puis il dessina pour lui un Ganymède porté au\nciel par l'aigle de Zeus, un Tityos avec le vautour se nourrissant de son\ncœur, la chute de Phaéton dans le Pô, avec le char du Soleil et une Bacchanale\nd'enfants : toutes œuvres de la plus rare beauté et d'une perfection inima­\nginable ».\n   Comme l'étoile qui première s'allume au crépuscule, une autre amitié,\nmoins passionnée, mais profondément auguste et touchante, une amitié\nféminine, celle de Victoria Colonna, enveloppa Michel-Ange au début de sa\nlongue vieillesse d'un maternel et très doux rayon. La veuve illustre du marquis\nde Pescaire vivait dans l'inconsolable douleur de sa perte et l'absolue fidélité à\nson souvenir. Ame triste et pure, saintement éprise des choses éternelles, elle\neut, un temps, pour directeur de conscience, le cardinal Reginald Pôle, issu des\nPlantagenets, et qui chassé d'Angleterre par Henri VIII, s'était venu comme\ntant d'autres éclairer l'esprit et chauffer le cœur au lumineux brasier de\nl'Italie. Elle quitta Rome, en 1541, pour les cloîtres d'Orviéto et de Viterbe.\nMais c'est à Rome qu'elle revint mourir. Si l'on avait le choix, voudrait-on\nmourir ailleurs? Femme, à la fois très virile et très tendre, pénétrant à merveille\n1'âme tout ensemble surhumaine, et, par certains côtés candidement enfantine\ndu vieil artiste, Michel-Ange connut grâce à elle bien des jours de pur et\ntranquille bonheur, et cette joie de se sentir compris, la plus haute peut-être\net la plus profonde qu'un homme de génie puisse éprouver.\n    La marquise, d'ailleurs, s'intéressait à tous les détails matériels de sa vie,\nle grondait amicalement du peu de soin qu'il prenait de son repos, de son\nbien-être et de sa santé. Elle l'entourait d'exquises prévenances et l'aurait\n\n  (1)                Chi qui morte mi piange indarno spera,\n                     Bagnando l'ossa e'1 mie sepulcro, tucto\n                     Ritornarmi com' arbor secho al fructo ;\n                     C'uom morto non risurge a primavera.\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": "                         L'AME DE MICHEL-ANGE                                 58l\n\n\nvoulu combler de cadeaux. Mais, fier et intraitable sur ce chapitre, Michel-\nAnge se fâchait, même avec elle, ne voulant rien devoir à personne. Il gagnait\nbeaucoup d'argent, mais vivait de peu et ne gardait rien pour lui, donnant\ntout à quiconque en avait besoin, à son neveu par exemple, qu'il aimait d'une\naffection profonde mais bourrue, à Urbino son serviteur fidèle et son ami, à\nla mort duquel il écrivait : \" La majeure partie de moi-même l'a déjà suivi, et\ntout ce qui me reste n'est que misères et que peines. \"\n   L'amitié de Michel-Ange et de Victoria Colonna offre un caractère reli­\ngieux qui lui communique une grave et sereine beauté. Que l'on songe à ce\nque durent être aux heures du soir, quand le baiser de la nuit se posait sur le\nfront de marbre des statues, parmi les oliviers et les chênes verts, en les jar­\ndins de Rome, quand une obscurité diaphane commençait à noyer les faîtes\ndes palais, les dômes des églises, les contours lointains et veloutés des monts,\nque l'on songe à ce que durent être, au Pincio, où habitait la marquise, les\nentretiens entre ces deux grandes âmes, dont chacune habituellement parlait\navec la mort, « l'anima mia che con la morte parla », dit Michel-Ange. Ils\ns'entretenaient du Ciel, avec quels grands mots ailés de confiance et d'espoir !\nIls s'entretenaient de la terre, avec quelle indulgente pitié de ta part, femme\nforte et douce, qui avais appris la bonté comme les meilleurs d'entre nous\nl'apprennent toujours, aux leçons de la douleur, femme poète, digne de tes\nsœurs les princesses lettrées de la Renaissance ! et de ta part, artiste qui avait\ncrié de colère au contact de l'humanité rapetissée, mais qui t'apaisais mainte­\nnant dans la sérénité de tes dernières années, sentant ton œuvre faite et ton\ndestin accompli! Et sans doute elle demeurait inachevée ton œuvre, mais\nqu'il soit de bonheur ou d'orgueil, l'édifice par nous rêvé s'achève-t-il jamais?\nN'est-ce pas déjà une félicité de l'avoir élevé en partie? Et celui-là serait-il\nvraiment grand qui s'en irait d'ici-bas sans un regret, estimant avoir rempli\nla mesure de ses aspirations, et prouvant ainsi que ses aspirations n'avaient\nrien d'infini?\n   Ce fut elle qui partit la première. Il la vénéra morte, comme il eût fait\npour une sainte, et dans sa douleur il disait : « Elle me voulait un très grand\nbien, et moi de même. La mort m'a ravi un grand ami. »\n   Et puis, nonagénaire, il mourut à son tour. Et telle était l'indomptable\nvitalité de ce vieillard sublime, que peu de jours avant sa mort il courait\nencore à cheval dans la campagne romaine.\n   L'âme de Michel-Ange est retournée au foyer des rayons éternels, mais une\npart d'elle-même demeure auprès de nous pour nous consoler de la vie, nous\naider à la concevoir plus impétueuse, plus puissante et plus belle. Elle parle,\nl'âme de Michel-Ange, par la voix du peuple altier qui est sorti de lui.\nHommes et femmes, plus grands d'expression et de taille, plus beaux de\nvisage et de corps, plus hautainement fiers et, dans leur fierté, plus doulou­\nreusement tendres que ceux d'aujourd'hui, ils s'apparentent de près aux\npatriarches des temps anciens ; le reflet des spectacles tragiques est dans leurs\nyeux; l'orgueil d'un titànique effort est dans leur geste; leurs muscles splen­\ndides, bandés pour l'action, ne sont toutefois ni informes ni lourds, et leurs\nlignes conservent une sorte de colossale harmonie, qu'une torsion étrange ou\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": "582                              DÜRENDAL\n\n\nun brusque déhanchement vient, il est vrai, déranger soudain, trahissant le\ncoup de pinceau furieux ou le brutal coup d'ébauchoir que leur porta, dans la\nfougue de son. âpre travail, leur créateur irrésistible. Toutes passions\ns'expriment dans leur pose et leurs traits. Les uns donnent : l'on croit voir\npalpiter leur sein, l'on croit entendre gronder leur souffle. Les autres\nveillent, qui dans la douleur, qui dans la joie, qui dans l'indifférence. Au\n Vatican, la sybille de Delphes, en sa beauté majestueuse d'Inspirée, déploie\n un parchemin fatidique; la sybille de Cumes, vieille, ridée, revêche, consulte\n le Livre; tel adolescent jovial, jeune géant heureux de se sentir au monde,\n épanouit une corne d'abondance; d'insoucieux enfants nus, aux muscles\n hérakléens, forment cariatides ou bien se pressent, oisifs, curieux, inutiles,\n dirait-on, si des êtres de beauté pouvaient sembler inutiles — autour des\n sybilles méditatives et des prophètes plongés dans leur contemplation. Un\n autre soutient à lui seul tout le poids de l'immense volume que vient de con­\n sulter le Daniel au vaste front de penseur contracté par l'étude. Le premier\n homme, dans sa nudité puissante et sa beauté royale, s'élance du néant au\n'geste du Créateur. Autour de Dieu bénissant la terre, quatre personnages nus\n s'évoquent, et le calme hellénique de l'un contraste avec l'attitude convulsée\n des trois autres. Ailleurs l'Ezéchiel au profil de rabbin sémitique et barbu\n semble se jeter en avant dans un sursaut de courroux, et vouloir mettre un\n contradicteur en pièces. A Saint-Pierre-aux-Liens, le Moïse fulmine. A Saint-\n  Pierre du Vatican, la Vierge accepte. Le groupe de la Pieta nous la montre\n  unissant sa désolation résignée au sacrifice du Dieu martyr étendu mort sur\n  ses genoux, et s'associant de cœur comme de fait à son œuvre rédemptrice.\n  Les tableaux de Londres et de Florence nous la montrent dans sa jubilation\n  de jeune mère que charme la beauté de l'Enfant divin. Là, des adolescents\n  sont debout auprès d'elles, recueillis, aimants et doux, exquis de souriante\n  fraîcheur, de chasteté naïve et de grâce; ici des éphèbes, d'impassibles\n  éphèbes antiques, se tiennent à l'arrière-plan de la toile, totalement étrangers\n  à la joie et aux jeux de la Sainte-Famille qui se groupe en avant.\n     A San Lorenzo de Florence, les deux Médicis s'absorbent dans leur songerie\n  pensive. Et voici, environnant leur socle, les statues symboliques de la Nuit,\n  de l'Aurore, du Crépuscule et du Jour. C'est le poème de la rancœur et du\n  mal de vivre dont chacune de ces silhouettes exprime un chant : le réveil\n  morne à la Douleur alourdit les yeux de l'Aurore, le fardeau de l'existence\n  appesantit les épaules nues de l'homme qui personnifie le Jour, la figure du\n  Crépuscule traduit l'oubli du labeur dans l'alanguissement des soirs, et la Nuit\n  endormie semble s'être précipitée dans un sommeil sans rêve, comme en un\n  gouffre où elle trouva le repos divin...\n     Et tout cela, tout cela, c'est l'âme de Michel-Ange, soit qu'elle maudisse et\n  se révolte, soit qu'elle se soumette et s'apaise. A ces figures peintes ou\n  sculptées, qu'il a comme nourries de sa propre moelle et tirées de sa propre\n   chair, il a fait exprimer sa conception d'une humanité qui par la stature phy­\n  sique et morale l'emporterait de beaucoup sur l'humanité même; il leur a fait\n  clamer sa joie mâle et forte de vivre ou son désespoir de Poète prisonnier dans\n  le Réel, comme un forçat dans son bagne; ses détresses de centaure dont le\n"}, {"page_pdf": 694, "texte": "(Rome : Eglise Saint-Pierre)\n\n\n\n\n                                  PIETA\n\n                               (MICHEL-ANGE)\n"}, {"page_pdf": 695, "texte": ""}, {"page_pdf": 696, "texte": "                         L'AME DE MICHEL-ANGE                               583\n\n\nsang ruisselle sous les coups de fouet, sous les coups d'éperon, sous les coups\nde glaive dont lui martyrisent les flancs le Génie et la Douleur ; ses rancœurs\nde las-d'aller qui envie à la statue de la Nuit la volupté de son sommeil mor­\ntuaire et ne veut pas qu'on la réveille; d'autres fois il a fait entre-luire dans\nleurs yeux pleins de réticence et de mystère tout ce qu'il y avait de profond et\nd'inexprimé dans son rêve. Surtout il leur a fait chanter son grand hymne\nd'adoration et d'extase : ainsi la coupole de Saint-Pierre, lancée par lui dans\nles cieux, plane au-dessus des frontons, des bosquets et des ruines, au-dessus\ndes débris accumulés par trois mille ans d'histoire, au-dessus de tout ce qui\ndans Rome s'agite de vivant, s'immobilise de mort, palpite de surnaturel ou\nde terrestre amour ; ainsi dans l'âme, dans l'œuvre, dans la vie de Michel-\nAnge, une triple affirmation de foi catholique, d'espérance éternelle et de cha­\nrité divine, se détache en notes lumineuses, dominatrices et triomphales, sur\nl'immense concert aux symphonies d'orage, aux attirances de ciel, aux infinis\nd'océan, où dans l'irrésistible musique des mots, des couleurs et des lignes, il\na déchaîné pour nous les Forces tumultueuses de son cœur !\n\n                                                        EMILE CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 697, "texte": "     Le Printemps de l'Ame\n\n... Partout on sent courir le souffle qui féconde.\nUne rumeur d'éclosions, vague et profonde.\nMonte de toutes parts vers le firmament clair,\nEt l'odeur de la sève en travail emplit l'air.\nHeure auguste où le monde endormi se réveille !\nLe cœur te bat devant cette douce merveille :\nTu devines, avec un indicible émoi,\nQu'un prodige pareil va s'accomplir en toi;\nVoici que tes douleurs s'apaisent une à une;\nTout ce que le passé t'a laissé de rancune\nCède à l'enchantement    d'un pur matin de mai;\nToi qui vécus jadis solitaire et fermé,\nTu pressens, à la joie étrange qui t'inonde,\nQuels occultes liens nous unissent au monde,\nEt ton cœur, ton vieux cœur qui palpite,     éperdu,\nN'ose se reconnaître et songe : Ai-je vécu?...\n\nO malheureux,    tes ans passeront comme un songe;\nQuel désir insensé, quel vain souci te ronge?\nAh! jouis simplement du matin       radieux!\nTu ne saurais assez rendre grâces aux dieux\nDe chaque jour nouveau que leur faveur t'envoie :\nLa lumière est l'aspect visible de la joie.\n\n                                           FERNAND SÈVERIN.\n"}, {"page_pdf": 698, "texte": "                 Le Coup de Bâton\n\n               Bouguin, à quatre-vingt-quatre ans, était encore\n                 d'une stature colossale. Son crâne chauve et\n                 bossue; son grand nez crochu ; son menton coupé\n                 d'un seul coup de hache dans la mâchoire; ses\n                 yeux durs étincelant dans les broussailles de ses\n                 sourcils neigeux; ses oreilles pointues d'où pen­\n                 daient des flocons de poils; ses larges joues\n                 labourées de rides épaisses et embrouillées,\nreprésentaient quelqu'une de ces frustes têtes d'apôtre tirées\nde la pierre par le maillet d'un tailleur d'images du vieux temps\net qu'on retrouve parmi les herbes grasses des ruines, roulant\nla stupide et inutile énergie de leur expression sous la semelle\ndes passants.\n   Cet ancien machiniste des chemins de fer, mis à la retraite\ndepuis plus de vingt ans, avait conservé de son métier une\nfaçon formidable de fixer droit devant lui des yeux démesurés\nque semblaient affoler de continuelles visions de catastrophe.\nAssis sur sa chaise de paille, lisant la gazette devant le poêle,\non le surprenait parfois le visage crispé, les mâchoires serrées,\nprojetant cette même lippe terrible que, trente ou quarante ans\nauparavant, il brûlait de son souffle fiévreux quand il venait\nà lancer sa locomotive à l'allure de quatre-vingts kilomètres\nà l'heure dans le brouillard d'une nuit d'hiver.\n   Tout de son âme semblait tendu, efforcé douloureusement\nvers un ennemi qu'il voulût assaillir. En réalité, l'âme de ce\nvieillard effrayant demeurait convulsée par une passion malheu­\nreuse. A quatre-vingt-quatre ans, il était jaloux de sa femme...\n   La pauvre Trinette Bouguin, depuis que ses enfants et ses\npetits-enfants mariés l'avaient oubliée, s'était peu à peu courbée\ndu dos comme si ses os eussent voulu ne plus lui laisser voir\nque la terre où elle allait rentrer. L'octogénaire marchait ployée\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": "586                          DURENDAL\n\n\nen deux en une éternelle et douloureuse salutation. Sur ses\njoues ratatinées, pas plus larges que deux pommes figottées, la\npâle lueur d'un jour de cave, tel le reflet d'une vie très lointaine,\nsemblait seule reluire. Ses yeux ronds à l'iris d'un gris souris\nlarmoyaient dans ses paupières enflammées. Le rebord de sa\nlèvre inférieure tombait jusqu'à couvrir son menton en lui don­\nnant une expression de tristesse sans espoir.\n   Sa voix n'était qu'un chevrotement inarticulé, une suite de\npetits cris de bête. Il y avait longtemps qu'elle ne pensait plus\navec des mots, et laissait de s'exprimer au moyen de paroles.\nMais les plis sans cesse en mouvement de son visage, les\nhouppes toujours bougeantes de ses orbites, les rides de son\nfront montant et s'abaissant sous la filasse de ses cheveux ver­\ndâtres suffisaient à exprimer, avec l'intensité du discours le plus\npathétique, ce qu'un cœur de femme peut avoir retenu à la\nlongue de souffrance et d'ennui, d'effroi et d'inquiétudes.\n   Il y a vingt ans, quand elle croyait avoir atteint avec Bou­\nguin ce tournant de la vie où les musiques de l'âme décroissent,\noù les désirs du cœur s'effacent, où tous les espoirs l'un après\nl'autre s'éteignent comme les lampions d'une fête après minuit;\nquand elle croyait toucher cette époque plus attendue qu'on ne\ncroit communément des femmes; cet âge où, petites vieilles\nsouriant au passé décidément révolu, elles se coucheront, en\nrond pour la fin de leurs jours dans leur ménage minuscule; à\nplus de soixante ans, et laide, et chétive, elle s'était tout à coup\nsentie meurtrir sous les convulsions d'une passion inattendue,\neffrayante de son mari.\n   Bouguin dans sa retraite devenu subitement inquiet et\nsombre, avait d'abord interdit aucune sortie à Trinette et con­\nfisqué ses souliers. Le matin, dès neuf heures, il l'enfermait\ndans sa chambre; et la clef dans la poche, courait lui-même\naux boutiques voisines faire les emplettes domestiques. Puis\nchaque fois, il revenait en cachette, gravissait l'escalier à pieds\ndéchaux, et en coup de vent ouvrait la porte de l'appartement\npour surprendre Trinette, Trinette qui, tremblante quoique\nprévenue du manège journalier, attendait le retour du jaloux,\nassise les pantoufles sur la baguette du poêle, les mains sur\nles genoux, les regards perdus, dans la position d'une écolière\nqui compte déjà les coups d'un maître brutal. Ainsi enchaînée\ndans la plus étroite tyrannie, la vieille, sans un mot de révolte,\n"}, {"page_pdf": 700, "texte": "                        LE COUP     DE      BATON                587\n\nle dos courbé sous l'oeil rond du vieillard, obéissait en chevro­\ntant ses piaulements d'effroi.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Le couple occupait, au premier étage d'une maison où j'allais\nparfois, deux pièces dont l'une servait de cuisine et l'autre de\nchambre à coucher. Mais on n'aurait pu dire pourquoi on les\ndistinguait, puisqu'un matelas maculé montrait, sous la table\nchargée de vaisselle sale, la crasse des draps de lit roulés en\ntuyaux; puisque la caisse à pommes de terre et le sac à charbon\nse dressaient devant l'armoire à linge.\n   Une poussière épaisse d'un doigt couvrait les murs et les\nplafonds, floconnait sur quatre cadres de ces vues de Suisse et\nd'Italie qui se trouvent collés aux maisons des petits bourgeois\naux mêmes places pour toujours. L'abat-jour de la lampe de\nporcelaine demeurait bourré de toiles d'araignées ; la pendule\nde zinc doré renversée les pieds en l'air. Des légumes pourris­\nsaient dans des vases qui jadis avaient eu des prétentions au\ntitre de vide-poches, et des épis de millet à l'usage des canaris\nse dressaient en bottes dans l'aiguière du lavabo. Des tas de\nloques souillées jonchaient le plancher parmi des détritus de\ncuisine et les cendres du foyer. Et Bouguin déclarait en jurant\nqu'il avait ses raisons pour que le ménage demeurât en cet état.\n   Il y faisait laid et puait. Par les stores obstinément baissés sur\nles fenêtres, sous les rideaux tirés à demeure, il ne pénétrait dans\ncet intérieur qu'un jour gris de prison : aucune lumière fraîche,\njamais un éclair de la jeunesse naïve du ciel bleu!\n\n                                *       *\n\n  Seules, dans un coin de la chambre, les notes surettes d'un\nserin de Saxe dans sa cage laissaient encore un peu d'espoir\ndans la vie des sons et des couleurs. Et puis, Pouce.\n   C'était un chat au pelage d'un gris bronzé strié de noir; aux\nyeux de phosphore couleur d'amande fraîche; aux formes\namples, dodues, veloureuses. Il parcourait cet antre de la\nsénilité et de l'ignominie avec une majesté silencieuse et pleine\nde grâce. Son mépris pour les créatures de ce taudis s'expri­\nmait jusque dans la façon dont il posait à terre les pelotes\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": "588                         DURENDAL\n\n\n\ndélicates de ses pattes, et la gravité attentive dont il cherchait\nsur le plancher ignoble, comme au gué d'un ruisseau, des\nplaces nettes où se poser.\n   Or, quand l'image du chat aux reins souples passait en\nondulant devant ses yeux, le Bouguin serrait les mâchoires;\nune expression de haine atroce dardait subitement dans son\nregard. Tel qu'un fou, avec un juron, il lançait son pied vers\nla bête, ainsi que s'il eût espéré la blesser à quelque distance\nque ce fût ; ou bien envoyait vers elle à toute volée le premier\nobjet qui lui tombait sous la main, sa cuiller ou la croûte de\npain qu'il mangeait; un morceau de charbon ou le pot aux\nallumettes.\n   Mais dans la façon élégante et rapide dont le chat esquivait\nles brutalités du vieillard, il y avait toujours quelque chose\nde si dédaigneux, que Bouguin lui-même en saisissait l'ironie.\nIl entrait alors dans des rages folles; bouleversait les meubles;\nplongeait, des heures durant, dans les coins sombres, sous\nles armoires et les paquets de loques, le tisonnier ou le manche\ndu balai, à la recherche de son ennemi qui déjà sous la jupe\nde Trine, bien au chaud, et secrètement caressé par la vieille,\ndormait.\n   Pour la pauvre femme, son chat était son enfant, une chose douce\nacceptant ses soins, une créature vivante qui la laissait vivre.\n   «Alors? C'est donc ce galeux qui est maître ici? » criait Bouguin\nquand il découvrait la bête. « Je le tuerai, coquine! Et prends\ngarde que je ne te tue toi-même, un jour prochain. J-'en ai assez\nde vos mauvais tours. Cette charogne va y passer, et tous tes\namants avec elle! »\n                               *   *\n\n   Une nuit, Bouguin se lève brusquement et saisissant un\nseau d'eau qu'il avait préparé dès le soir, il le lance sous le\nlit, en éclatant d'un rire terrible et hurlant :\n   « Hors d'ici, voyou!... Hors d'ici, chenapan!... .,\n   Car l'idée fixe de sa cervelle était qu'on faisait la cour à sa\nfemme. Il le savait pertinemment, et tous les jours trouvait des\npreuves nouvelles du crime.\n   « D'ailleurs, disait-il à Trinette, ne fais-tu pas tout de ton\ncôté pour attirer les hommes, vieille prostituée? »\n   Un matin, on sonne à la porte de la rue et Trine descend à\n"}, {"page_pdf": 702, "texte": "                       LE COUP DE BATON                        589\n\nl'appel du timbre. Bouguin aussitôt se glisse au balcon exté­\nrieur dominant le trottoir. Devant l'huis, il avise un jeune\nhomme à casquette galonnée qui attend qu'on lui ouvre.\n   « Plus de doute, c'en est un! C'est un amant de Trine!...\nEnfin, il tient donc les complices! »\n   S'armant des pincettes du foyer, il descend l'escalier à pas\nde loup, s'approche, et sans un mot, assène un coup terrible de\nla masse de fer dans le dos de la femme qui tombe renversée\nd'une pièce sous le choc. Il s'élance alors sur le visiteur. Mais\ncelui-ci est agile, il se défend sous les rugissements du vieillard\nivre de fureur; il appelle au secours. On accourt, on immo­\nbilise le Bouguin qui continue de crier :\n   « Je les ai surpris... Ici, dans ma maison!....»\n   Il faut une heure pour lui faire admettre que ce jeune homme\nest l'employé de la Compagnie des Eaux; qu'il entre de droit\ndans toutes les maisons; que c'est au compteur, pendu dans la\ncave qu'il en veut et non à la vieille de quatre-vingts ans.\n   Trinette cependant sans un mot, sans un cri, s'est hissée à\nquatre pattes au haut des escaliers. La voici déjà qui court de\ntoutes ses petites jambes par les deux chambres quand le vieil­\nlard y rentre. Elle ne se défend d'aucun reproche sous le flot\nd'injures qui recommence. Elle ne songe pas à s'éloigner du\nbrutal... En essuyant du dos de la main les filets de sang\nqu'elle crache sans même le voir, on dirait qu'elle s'offre encore\naux coups de son mari :\n   « N'est-ce pas? » reprend Bouguin. « Avoue que c'était lui? »\n   — Qu'est-ce qu'il dit?... » se demande obscurément Trinette.\nMais elle n'en sait rien. Il crie? Il frappe?... Aïe!... Houp!...\nElle se laisse tomber à terre, elle fuit se cacher à quatre pattes\n— comme son ami le chat... Bouguin est notre maître, pense\nTrinette. Ensuite, quelques minutes après :\n   « Bouguin! » crie-t-elle de la voix douce dont on appelle un\npetit enfant... « A la soupe, à la soupe! »\n   — Vieille », répond l'homme, « je t'attraperai bien. Je vous\naurai tous les deux...\n   — Bouguin, veux-tu du « mince ou de l'épais?... » demande\ntranquillement Trine en mêlant le potage dans la casserole...\nCar les méchancetés que profère Bouguin empêchent-elles qu'il\nait droit au meilleur?\n                                   *\n                               *       *\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": "590                        DURENDAL\n\n\n   La vieille est au balcon respirant l'air tiède d'un soir d'au­\ntomne. Elle regarde dans la rue passer les formes, elle écoute\nles bruits. Tout cela qu'elle ne comprend plus, eitcite cependant\nencore un peu de vie en elle.\n   Bouguin l'aperçoit. Vengeance ! Il sait ce qu'elle fait là. Il\nsait qui elle attend. Il s'approche, ferme sans bruit la porte\nvitrée du balcon et va se coucher.\n   Trine veut rentrer dans la chambre ; elle frappe à la vitre,\npousse le ventail, appelle... Bouguin ne répond point. La nuit\nse passe. Au matin, des voisins, de leurs fenêtres, avisent la\npetite vieille allongée sur la pierre, dormant..\n   On fait lever l'homme.\n   « Brutal, n'avez-vous pas honte?\n   — Je sais ce que je fais! », répond-il... « Allez! Deman­\ndez-lui pourquoi je l'ai enfermée dehors... Elle n'osera s'en\nplaindre! »\n   Et, en effet, Trinette ne se plaint pas. Elle se met à pleurer\nquand l'agent de police admoneste Bouguin d'un ton sévère :\n   « La première fois que cela vous arrive encore, vous savez,\nBouguin, vous coucherez en prison ! »\n   Elle ne comprend pas qu'on vienne ennuyer son mari quand\nil a fait ce qu'il voulait faire. Elle ne comprend pas que des\ncoups qu'elle seule a sentis, intéressent cette commère et cet\nhomme du voisinage qui vont criant et menaçant son mari.\n   Elle court se cacher derrière le lit et profite du brouhaha\npour verser double portion de lait à son chat dans la soucoupe\nbordée d'une dentelle de crasse noire.\n   « Ah! crie Bouguin qui la rejoint. Vieille coureuse! C'est,\ndonc tout le quartier, à présent, qui est au courant de tes mani­\ngances?... Ce sont tes amoureux ces hommes qui viennent pour\nme battre jusque dans ma maison. Mais, foi de moi, ils ne\nt'auront pas!... Vieille salope, je t'empêcherai bien d'être à\neux. »\n                                  *\n                              *       *\n\n  Un jour, Bouguin tomba malade. Il disait qu'il avait dans la\npoitrine un marteau qui battait jusque dans sa tête.\n  Il n'acceptait ni médecin, ni drogues.\n  « Nenni », disait-il à sa femme. « Je ne veux d'aide de vous\n"}, {"page_pdf": 704, "texte": "                        LE COUP DE BATON                         591\n\n\n ou de personne. Je ne prendrai pas vos remèdes... Vous m'em­\n poisonneriez pour l'avoir plus vite belle...\n   — Ici, Trine! » hurlait-il ensuite d'une voix de tonnerre brisé\n quand la vieille, pour vaquer à son ménage, s'éloignait du lit.\n « Ici, rouleuse! Où es-tu?... Que fais-tu, carogne?... J'entends\n quelqu'un!... Il y a quelqu'un dans la chambre d'à côté.\n Ouvre-moi cette porte... Où le caches-tu?... Je vois à tes yeux\nbattus que tu as encore passé la nuit dans ses bras... Je le\ntuerai... Je te tuerai... Je vous abattrai tous les deux. »\n   Une maladie de cœur bleuissait son visage, lui donnant les\nreflets glacés de l'ardoise et noircissant ses lèvres. Chaque\nbattement du sang lui secouait la tête comme au branlement\nd'une cloche sonnant un arrogant défi.\n   « Est-ce que je suis Bouguin, oui ou non! Est-ce que c'est\nmoi ton maître, oui ou non?... Tu m'appartiens. Ici, mille\nmilliards! Je veux te tenir dans mes ceps...\n   — Aïe, aïe, Bouguin!... » criait la vieille, le poignet broyé\nsous l'étreinte de la rude pince du colosse.\n   — Crie!... Si tu as mal, c'est donc que je te tiens, coureuse!...\n }e ne te lâcherai pas. Tu passeras le pas avec moi...\n   — Aïe !... aïe !...\n   — Oh!.,, oh!... Je vous serre donc toujours, petites mains?...\nGentils poignets, vous ne caresserez que moi...\n   — Oui, Bouguin!... oui, mon homme... Il n'y a que toi!\nIl n'y a que toi! » répondait la vieille agenouillée.\n   Puis la serre brutale se relâchant, elle fuyait loin du lit,\ncomme une bestiole sauvage sauvée du piège court se terrer\ndans sa cachette. Et immédiatement à travers les objets en\ndésordre parsemant le plancher, elle accourait de nouveau au\npremier appel.\n   « Je veux mon revolver dans mon lit », ordonna le Bouguin\nun matin. « Cherche mon revolver... »\n   Trine trouva, au fond d'un tiroir, une arme rouillée que\nl'homme enfouit sous ses couvertures.\n   « Ah ! ah ! » s'écriait-il parfois en la brandissant. « Nous ver­\nrons bien s'ils t'auront après moi... Vieille salope! Nous verrons\nbien!... Pan! pan!... Je vous tuerai tous, au bon moment. »\n   Cependant la maladie s'aggravait. Le corps fléchissait enfin\nsous cette âme enragée. Au bout de quelques jours, le vieillard\nne parvenait plus à avaler que quelques gorgées de lait.\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": "592                         DURENDAL\n\n\n    « Ici, Trine! » criait-il encore. « Que fais-tu dans l'autre\nchambre avec cet homme? Je vous vois... Je vous entends...\nJe vous sens... Je vous sens, te dis-je... Dégoûtants salauds,\ncroyez-vous que je ne vous entende pas vous embrasser... Il pue\nl'amour, ici... »\n    Et enflant ses narines il semblait pâmer de volupté.\n    « Je veux mon bâton... Mon bâton, je te dis... Hop!... hop !...\nIl est temps... Plus d'amour !... Plus d'amour sans moi...\n    — Oui, Bouguin... Oui, Bouguin », répondait docilement\nTrine. « Tiens, voilà ton bâton...\n    — Ecoute-moi, et obéis! Obéis, entends-tu? Demain, tu\ntueras le chat, je le veux! C'est... pour commencer. T u\nl'étrangleras de tes mains. Je veux sa peau. Et d'un...\nTu l'aimes trop, vois-tu, et lui aussi il t'aime trop... Est-ce\nbien un chat, d'ailleurs?... Crois-tu bien que je ne lise pas\ndans ses yeux ce qu'il voudrait faire de toi ? Ah ! mon Dieu!\n Malheur! malheur! Les bêtes et les gens ne pensent donc tous\nqu'à te poursuivre pour t'aimer ? Et moi je ne peux plus!...\nMais demain, vengeance ! Ah! ah! c'est le tour du chat. Et\naprès-demain, tu entends, la vieille; après-demain c'est le tien...\nA-près-de-main, je te tuerai... Le jour d'après, je mourrai.\nAh! ah!... Personne ne t'aimera plus, ordure! Mon bâton!\nRends-moi mon bâton. »\n    Trine ramasse la crossette ferrée qu'il a laissé tomber en\ngesticulant.\n    « Le voilà, Bouguin, dit-elle.\n    — Lie-le à mon poing... Attache-moi le revolver aussi... Je\nle perds sans cesse dans les draps...\n    — Pouce ! » court dire Trine au chat, dans le coin noir derrière\nl'armoire où la bête lape à menus coups de sa fine langue, son\nlait couvert de poussière. « Mon cher Pouce, attention ! Bouguin\nva te faire tuer, et puis ensuite ce sera mon tour, dit-il. Pouce,\nPouce, mon chéri, tu vas mourir demain. Bouguin l'a dit.\nDéfends-toi bien, tu sais!... Mords-moi, déchire mes mains, s'il\nm'oblige à te serrer! Sauve-toi! Moi j ' y passerai, mais toi, tu\nt'en tireras si tu veux... »\n  , La vieille se relève et se remet à trottiner à travers les\ndétritus de la chambre. Elle passe devant le lit du moribond\nsans le regarder, sans le voir; mais tombe à genoux au pied du\ntyran dès qu'il ouvre la bouche.\n"}, {"page_pdf": 706, "texte": "                      LE COUP DE BATON                       593\n\n   — Vite, un peu de lait, je me sens mourir! » crie l'homme.\n   — Oui, Bouguin! » répond Trinette. Et elle s'avance tenant\nà deux mains une tasse du breuvage demandé.\n   — De l'autre côté! Passe de l'autre côté du lit! » ordonne\nle vieillard.\n   Trinette fait docilement le tour de la couchette de façon à\nprésenter le liquide à la droite du malade qui l'attend, les yeux\nfermés pour cacher les flammes de son regard. Alors quand sa\nfemme est à sa portée, levant le bâton qu'il tient allongé dans\nun pli de la couverture, il lui en assène sur la tête, de tout ce\nqui lui reste de forces, un coup terrible.\n   « T u me suivras! » hurle-t-il. « Tu me suivras, je te dis! »\n   La vieille pousse une fine plainte, un cri aigu de souris qu'on\nécrase à t e n e ; et assommée, elle s'étale sous la pluie du lait\népanché.\n   Mais Bouguin qui râle dans l'agonie, ne tire plus sa respira­\ntion que par des saccades de tout son corps, se tord, se raidit,\ns'arcboute, se soulève sur la nuque convulsé, s'accroche des pieds\net des mains au matelas, comme un lutteur lentement écrasé,\ndont les épaules vont toucher le tapis. Ce qu'il veut, c'est\ngagner le bord de la couche, c'est voir sa femme morte. Enfin\n après des efforts qui lui ont mis au front une nappe de sueur et\n des franges d'écume à la bouche, il parvient à pousser le visage\njusqu'au dessus du terrible fossé qu'il domine encore, et au\n fond duquel gît sa femme ensanglantée, immobile, les bras en\n croix.\n    « A h ! murmura-t-il avec un soupir d'immense soulagement.\n Tu es donc partie là-bas avant moi, Trine, ma pe... pe... ti...\n te... Trine... »\n    Mais il voudrait encore parler. Il lui reste quelque chose\n à dire. Sa poitrine se gonfle et se vide avec bruit dans une\n convulsion de tous les muscles de son corps. 11 bégaie mêlant\n des plaintes, des jurons, des sanglots. Cependant, quelque\n chose qui ne peut sortir de son cœur l'étouffé... Enfin, dressé\n sur son séant, tordant vers la lumière de la fenêtre ses deux\n mains réunies, il soupire :\n    « Ma... ma... ma bien-aimée! »\n    Sa tête retombe sur l'oreiller. Ses yeux qui, subitement\n pâlis, paraissent des joyaux usés et adoucis, restent fixés au\n plafond, regardant tout en haut presque derrière lui. Sa bouche\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "594                         DURENDAL\n\n\ns'ouvre toute large en un sourire douloureux et muet. Deux\nruisseaux de larmes, du coin de ses paupières, se mettent à\ncouler sur le traversin; des pleurs lents, lourds qui giclent\nmiraculeux, aussi étincelants que les filets du métal filtrant des\nscories du minerai sublimé par le feu.\n   Et Bouguin meurt en exhalant le souffle dont il vient de\nprononcer, sa première, sa suprême, son unique parole d'amour.\n                                   *\n                               *       *\n   Trine était depuis plusieurs heures étendue sur le plancher,\nau pied du lit où gisait le cadavre de son mari, quand on la\nreleva. Une longue plaie saignante déchirait son front chauve.\nLa crasse grattée au couteau, la fente fut recousue; et une\npetite goutte de genièvre remit la vieille sur pied...\n   « Mais, Trine, comment avez-vous pu vous blesser si haut à\nla tête? » lui demanda quelqu'un qui la soignait.\n   — C'est le çat! » répondit-elle en zézayant. « Ze zuis tombée\nen courant après le çat... »\n   Jamais on ne parvint à tirer de sa bouche un aveu que d'ail­\nleurs le bâton trouvé sanglant aux mains du mort rendait\ninutile. La faiblesse lui ayant enlevé la conscience, l'enterre­\nment de son mari eut lieu sans qu'elle s'en aperçût...\n   « Où est Bouguin? demanda-t-elle un matin. « Pauvre Bou­\nguin, pourquoi ne crie-t-il plus?... »\n   Son veuvage dura quelques mois à peine; elle mourut. La\npolice dut procéder à la désinfection du taudis, et une voisine\nhérita de Pouce, le chat aux prunelles du vert veloureux des\namandes fraîches.\n                              *        *\n\n   J'aime les yeux de la bête mystérieuse et fière, qui vit sans\nse troubler se dérouler la plus affreuse passion d'un cœur\nd'homme. Dans l'humble chambre où elle est nourrie, je vais\nparfois les contempler. Veloureux et glacés, fixes et inson­\ndables, ils pensent, ils rêvent, ils se souviennent. Mais ils\nse taisent, dociles aux ordres des dieux très prudents qui\nordonnent le silence aux créatures qui ont aperçu l'amour.\nL'amour et le couteau d'or ou de fer qu'il tient caché sous\nles haillons pailletés ou boueux de la vie.\n                                            Louis DELATTRE.\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "                     Poèmes\n                           I\n\n                 L'Ineffable repos\nPeut-être un soir lorsque nous serons las, tous deux\nDe tant d'illusions et des navrants  mensonges\nDont nous leurrons nos lendemains     silencieux\n\nViendrons-nous simplement nous asseoir sur ce banc\nParmi ces bois pensifs, dans la clarté de songe\nDe l'heure vespérale et des brouillards   mouvants.\n\nNos âmes d'autrefois, toujours un peu présentes\nAu retour nostalgique et sûr des abandons\nNous environneront   de fraîcheur apaisante :\n\nElles seront à la façon des délaissées\nCeintes d'amour et de tristesse et de pardon,\nEt nous soulèverons leurs paupières    baissées.\n\nSans doute à contempler le rythme      épanoui\nDe leurs ébats, et la candeur de leurs caresses,\nEtancherons-nous    ce tourment    d'inassouvi,\n\nEt sentirons-nous mieux à l'ombre de nos yeux\nS'éteindre doucement la lampe de jeunesse\nOù brûlait le désir de nos cœurs  ombrageux.\n\n\n                           II\n\n\n                    Réminiscence\nJe la pleure en ces soirs sans amour et sans joie\nComme on pleure un enfant parti sans dire adieu.\nLe crépuscule ardent tend son filet de soie\nAux étoiles. La nuit semble tarder un peu.\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "                       DURENDAL\n\n\nUn soir qu'elle était grave, elle s'en est allée,\nGlissant ainsi qu'une clarté par les chemins.\nPour ne point l'oublier dans l'ombre des allées\nJ'ai semé sur ses pas des rameaux de jasmin.\n\nQuelquefois encor, seul, à la lueur diffuse\nDe l'ombre dans les bois, je crois la voir errer;\nJe reconnais son âme orpheline et confuse\nEt je cherche en ses yeux son aveu différé.\n\nMais mon espoir est vain. J'entends dans la jonchée\nSes pas mourir au loin comme un faible      sanglot;\nEt je retourne seul, froissant les fleurs penchées\nDes jardins endormis... Car ses yeux me sont clos.\n\n\n\n                           III\n\n\n                   Le val Elyséen\nLaisse ton cœur inassouvi de l'irréel\nS'attarder un instant dans la vallée où plane\nLe divin clair-obscur d'un soir perpétuel.\n\nTous tes rêves déçus y dorment le sommeil\nDu virginal oubli, comme en une Ecbatane\nSilencieuse et tiède encore de soleil.\n\nC'est ici que tes sœurs, les pauvres  égarées,\nDont l'âme absente errait aux horizons     d'espoir\nCherchent l'oubli des bras qui les ont possédées.\n\nC'est dans ce calme aussi que la grave    attendue\nSe trouble des aveux suspendus dans le soir\nEt moissonne ses fleurs qui te sont   inconnues.\n\nD'autres, le front penché sur le miroir des eaux,\nSemblent boire au Léthé des visions    abstruses\nEt chastement serrent un Dieu sous leur      manteau.\n\nMais c'est à peine si leur voix monte vers nous\nDans l'immortel silence et la clarté confuse\nTant leur voix est fragile et tant leur rêve est doux.\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "                        POÈMES                                 597\n\nN'en sens-tu pas trembler la fraîcheur   insolite\nPensive et musicale ainsi que le regret\nD'un jardin dont la paix nous serait    interdite.\n\nNe sens-tu pas que c'est ici qu'elle est éclose\nLa fleur méditative au merveilleux      secret\nDont tu cherchais l'ardent arome entre les roses.\n\nL'amour rêvait pour toi la douceur de ces bois\nQu'emplit de saint regret l'ombre de ton enfance,\nCe silence étonné du seul son de ta voix.\n\nC'est l'heure d'y tremper ton limpide désir...\nMais qu'au moins tes baisers mêlés d'adolescence\nN'en troublent point les chœurs épars de souvenirs.\n\n                                             J O S E P H BOSERET.\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": "                                 Emile Zola\n\n                   LE chef de l'école naturaliste française ne découvrit pas, dès\n                      sa jeunesse, la voie nouvelle dans laquelle il devait s'enga­\n                      ger plus tard avec un si grand fracas.\n                         Il se sentait, il est vrai, la vocation littéraire, tant et si\n                      bien qu'à l'âge de dix-sept ans, continuant à Paris des\n                      études commencées à Aix en Provence, il se préoccupait\n                      de poésie au point de ne pas réussir à passer son bacca­\n                      lauréat.\n                         Alors, forcé pour vivre de se faire petit employé, il ronge\nson frein, et, rêvant à la gloire, décidé à faire sa trouée à tout prix, il cherche\nun filon inexploré. L'épopée, qui manque à la France, le rendrait célèbre;\nil fait à son ami Baille la confidence de ses hésitations :\n    « Mon rêve est de faire paraître, avant deux ans d'ici, deux volumes, un de\nprose, un de vers. Quant à l'avenir, je ne sais; si je prends définitivement la\ncarrière littéraire, j'y veux suivre ma devise : Tout ou rien ! Je voudrais par\nconséquent ne marcher sur les traces de personne; non pas que j'ambitionne\nle titre de chef d'école, — d'ordinaire, un tel homme est toujours systéma­\ntique — mais je désirerais trouver quelque sentier inexploré, et sortir de la\nfoule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique — j'entends un poème\népique â moi et non une sotte imitation des anciens — me paraît une voie assez\npeu commune. Il est une chose évidente, chaque société a sa poésie particu­\nlière; or, comme notre société n'est pas celle de 1830, comme notre société\nn'a pas sa poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre. Les\naspirations vers l'avenir, le souffle de liberté qui s'élève de toutes parts, la\nreligion qui s'épure : voilà certes les sources puissantes d'inspiration. Le tout\nest de trouver une forme nouvelle, de chanter dignement les peuples futurs,\nde montrer avec grandeur l'humanité montant les degrés du sanctuaire. Tu\nne peux nier qu'il y ait là quelque chose de sublime à trouver. Quoi? je\nl'ignore encore. Je sens confusément qu'une grande figures'agite dans l'ombre,\nmais je ne puis saisir ses traits (1). »\n   Plus tard il trouvera un moyen plus facile de se différencier de la foule des\nécrivains en s'engageant, tête baissée, dans les halliers de la pornographie.\nPour le moment, il est idéaliste ; â vingt ans, il répudie le réalisme :\n   « Je détourne les yeux du fumier pour les porter sur les roses, non pas que\n\n\n  (1) Lettres de jeunesse, juillet 1860, p. 111. (Fasquelle.)\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "                                       EMILE ZOLA                                        599\n\nje nie l'utilité du fumier qui fait éclore mes belles fleurs, mais parce que je\npréfère les roses, si peu utiles pourtant. Tel je me montre à l'égard de la\nréalité et de l'idéal. J'accepte l'une comme nécessaire, je m'y soumets selon\nla nature ; mais dès que je puis m'échapper de cette ornière c o m m u n e , je\ncours à l'autre et je m'égare d a n s mes prairies bien-aimées (1). »\n    Il croit en Dieu (2), tout en se déclarant « aussi ignorant en théologie qu'en\ntoute autre science » (3).\n    Mais les rêves d'avenir n e nourrissent pas leur h o m m e . E t , longtemps, le\npoète, qui a a b a n d o n n é son p r e m i e r emploi, bat le pavé de Paris, à la\nrecherche d'une position, maudissant la société « qui n'emploie de l'homme\nque les plus misérables facultés » (4). Enfin, il obtient u n e place à cent francs\npar mois chez l'éditeur H a c h e t t e .\n    Trois ans plus tard paraît son premier volume, les Contes à Ninon (1864),\nsuivis bientôt de la Confession de Claude (1865), dont le caractère « physiolo­\ngique » attire l'attention d u parquet, ce qui n'est pas pour déplaire à l'auteur.\nIl écrit à son ami Valabrègue que son livre est à la fois u n e maladresse: et u n e\nhabileté :\n    « J'ai récolté des coups d e férule à droite et à g a u c h e , et me voilà p e r d u\ndans l'esprit des gens de bien. L à est la maladresse. Mais aujourd'hui je suis\nc o n n u , on m e craint et on m'injurie; aujourd'hui je suis classé parmi les\nécrivains dont on lit les œuvres avec effroi. L à est l'habileté (5). »\n    L'ancien idéal est donc déjà oublié; le seul b u t est de réussir :\n    « Si vous saviez, m o n pauvre a m i , combien peu le talent est d a n s la réus­\nsite, vous laisseriez là plume et papier, et vous vous mettriez à étudier la vie\nlittéraire, les mille petites canailleries qui ouvrent les portes, l'art d'user le\ncrédit des a u t r e s , la cruauté nécessaire pour passer sur le ventre des chers\nconfrères. Venez, vous dis-je, je sais b e a u c o u p , et je suis tout à votre dispo­\nsition (6). »\n    D a n s les lettres écrites d u r a n t la guerre de 1870, Zola est préoccupé de\nson seul avenir et nullement de celui de la F r a n c e , auquel il ne fait pas même\n\n\n\n\n   (1) Lettres de jeunesse, p. 116.\n   (2) «Chaque secte religieuse a sa profession de foi. je veux faire ici la mienne : «Je crois\nque ce Dieu m'a créé, qu'il me dirige ici-bas et qu'il m'attend dans les cieux. Mon âme est\nimmortelle et, me donnant le libre arbitre, le Maître s'est réservé le droit de peines et de\nrécompenses. Je dois faire ce qui est bien, éviter tout ce qui est mal, et compter surtout\nsur la justice et sur la bonté de mon Juge. Maintenant, je ne sais si je suis juif catholique,\njuif protestant ou mahométan, je sais que je suis créature de Dieu, et cela me suffit. »\n Lettres de jeunesse, 10 août 1S60, p. 132.\n   (3) Plus loin, il y revient : « Remarque générale : chaque fois que je veux faire de la\nscience ou de l'histoire, je commets des énormités. Je n'ai pour moi que mes rêves, mes\nimaginations et mon amour de l'harmonie; chacun son lot, et, sans vanité, je ne me\n plains pas du mien. » Lettres de jeunesse, p. 135.\n   (4) Lettres de jeunesse, 1er mai 1861, p. 163.\n   (5) Correspondance, II, p. 32.\n   (6) Correspondance, II, p. 30,\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "600                                        DURENDAL\n\n\nallusion. Il écrit de B o r d e a u x , le 29 d é c e m b r e 1870, au m o m e n t où les P r u s ­\nsiens b o m b a r d a i e n t P a r i s :\n    « L'on me p r o m e t une préfecture p o u r le p r o c h a i n m o u v e m e n t préfectoral.\nJ e verrai alors ce q u e j ' a u r a i à faire. P o u r l'instant, je suis d a n s u n e situation\ntout à fait b o n n e . T o u t m a r c h e à souhait. Ma c a m p a g n e en province sera\nexcellente (1). »\n    C'est vers cette époque qu'il i n a u g u r e la série des vingt volumes d e s\nRougon-Macquart : les premiers passèrent assez inaperçus, jusqu'au m o m e n t\noù parut l'Assommoir (1877), violemment critiqué par les u n s , exalté avec\nenthousiasme par les a u t r e s . A partir de ce moment, les livres de Zola attei­\ngnirent u n tirage énorme : ce fut, commercialement parlant, le plus gros\nsuccès du siècle. Zola était consacré le chef de l'école naturaliste.\n    L a célébrité ne fit qu'accroître le cynisme de ses descriptions. Il atteignit\nle comble dans la Terre (1887). Plusieurs de ses disciples, que ses turpitudes\nrévoltaient, se séparèrent b r u y a m m e n t de lui par Un manifeste public qui\ndisait : « N o n seulement l'observation est superficielle, les trucs d é m o d é s , la\nnarration c o m m u n e et d é p o u r v u e de caractéristique, mais la note ordurière\nest exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que p a r instants on se\ncroirait devant u n recueil de scatologie. L e maître est descendu au fond de\nl'immondice (2). »\n     L'Académie française, refusa toujours de le recevoir d a n s son sein ; il fut\nc e p e n d a n t candidat dix-neuf fois de suite : « Du m o m e n t qu'il y a u n e Aca­\ndémie française, disait-il, je dois en être (3). »\n     Cette blessure faite à sa vanité n e d i m i n u a a u c u n e m e n t son orgueil, qui\n devint bientôt de l'outrecuidance. D é c i d é m e n t , il n'y avait p l u s , dans la\n littérature française, q u e lui et ses imitateurs. T o u t qui l'attaquait était\n accueilli par u n e bordée de grossières injures. « Au fond, Zola était l'orgueil\n même, et u n orgueil qui voulait tout, qui cherchait à primer et à dominer\n sans cesse. Il faisait étalage d e sa personnalité, criait fort p o u r être bien\n e n t e n d u , se plaçait en avant à propos d e rien, et n'avait de repos jusqu'à ce\n qu'on ait reconnu sa supériorité... Il a invectivé, avec des mots rageurs, les\n gens de plume qui n e faisaient p o i n t partie de son g r o u p e et n'avaient pas\n ses idées littéraires. L e s articles qu'il leur a consacrés sont écrits avec de\n l'encre corrosive, et, souvent, ce n e sont que libelles à soulever le cœur. Son\n orgueil lui faisait perdre tout sens de la mesure et il avait c o u t u m e de diviser\n l'humanité en deux catégories : celle des grands b o n s h o m m e s , dont il était,\n et celle des crétins, où entraient, assez indistinctement, tous ceux qu'il n'ai­\n mait pas (4). » .\n\n\n\n   (1) Correspondance, II, p. 80.\n   (2) Le Figaro, 18 août 1887. Manifeste de Paul Bonnetain, Lucien Descaves, Gustave\n Guiches, Paul Margueritte et J.-H. Rosny.\n   (3) Cité par M. FRANÇOIS CAREZ. dans sa remarquable étude sur Zola (Revue Générale,\n mai 1908), à laquelle nous Taisons plusieurs emprunts.\n   (4) FRANÇOIS CAREZ, ibid. Le même critique fait ressortir également la vulgarité de\n nature et la grossièreté de tempérament de Zola. Et il ajoute : « Même le sentiment des\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "                                       E M I L E ZOLA                                      601\n\n\n    D o u é d'une solide constitution, Zola réussit, avec des facultés qui étaient\nloin d'être transcendantes, à bâtir un m o n u m e n t littéraire, très lourd sans\nd o u t e , mais d o n t les vastes proportions ont quelque chose d'imposant. Ce\nfut l'œuvre d'une volonté énergiquement t e n d u e vers le succès, et d'une\nrégularité de travail, qui se poursuivit à travers toute sa vie avec u n e opiniâ­\ntreté digne d'un idéal plus élevé.\n    L E S ŒUVRES. — Ce m o n u m e n t q u i , à première vue, si l'on tient compte de\nl'idée inspiratrice, paraît avoir u n e unité a d m i r a b l e , c'est les ROUGON-MAC­\nQUART ou Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire. E c o u t o n s\nl'auteur n o u s tracer lui-même son p r o g r a m m e :\n    « J e veux expliquer comment u n e famille, un petit groupe d'êtres, se com­\nporte dans u n e société, en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à\nvingt individus, qui paraissent, au premier coup d'oeil, profondément dissem­\nblables, mais q u e l'analyse montre intimement liés les uns a u x autres.\nL'hérédité a ses lois, c o m m e la pesanteur.\n    » J e tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des\ntempéraments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d'un\nh o m m e à un autre h o m m e . E t q u a n d je tiendrai tous les fils, q u a n d j ' a u r a i\nentre les mains tout u n groupe social, j e ferai voir ce g r o u p e à l'œuvre,\nc o m m e acteur d'une époque historique, je le créerai agissant d a n s la com­\nplexité de ses efforts, j'analyserai à la fois la somme de volonté de chacun\n de ses m e m b r e s et la poussée générale de l'ensemble (1). »\n    Cette famille serait donc représentative d'une époque historique. C'est-\n à-dire q u e Zola r e c o m m e n c e sur le second E m p i r e le travail de Balzac sur\n la R e s t a u r a t i o n ; mais sa Comédie humaine, malgré ses prétentions scienti­\n fiques, ne vaut p a s , c o m m e observation ni profondeur, celle de Balzac.\n    Elle est basée sur le principe de l'atavisme. P e r s o n n e n e contestera les\n suites physiologiques de l'hérédité, mais ne tenir, d a n s la détermination de\n ses effets et de leur influence sur le caractère des descendants, a u c u n compte\n de la liberté h u m a i n e , c'est faire de la logique en chambre, sans se soucier\n de la concordance entre la pratique et la spéculation.\n    Les Rougon-Macquart ont pour caractéristique le débordement des appé­\n tits, parce q u e , physiologiquement, ils portent en eux la conséquence d'un\n vice originel, la névrose d'Adélaïde F o u q u e , qui a épousé successivement\n un R o u g o n et u n Macquart. Cette première lésion organique a déterminé\n les accidents nerveux et sanguins d e chacun des individus de la race.\n  De là découlent, selon la variété des milieux, les sentiments, les désirs, les\n passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, d o n t\n\n\n\nplus élémentaires convenances lui faisait défaut. Il n'eut pas la pudeur de cacher ses\ndésordres, et publiquement, au su et vu de tout le monde, il eut à côté de son ménage\nrégulier, un autre de contrebande, où il se rendait tous les deux jours à bicyclette, pour\ny passer une partie de l'après-midi. Et, sans aucune vergogne, il afficha les enfants qui\nétaient le triste fruit de son adultère. »\n  (1) Préface des Rougon-Macquart.\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": "602                               DURENDAL\n\n\nles produits, selon l'expression matérialiste de Zola, prennent les noms con-\nvenus de vertus et de vices.\n   Mais la vertu y a peu de place. On conçoit que, parti d'une tare origi­\nnelle, Zola se soit appliqué surtout aux dégénérescences physiques et\nmorales.\n   Chacun des vingt volumes des Rougon-Macquart nous introduit dans un\norganisme spécial de la Société : la mine, dans Germinal; le monde des che­\nmins de fer, dans la Bête humaine ; les grands magasins, dans Au Bonheur des\ndaines; les halles, dans le Ventre de Paris; l'armée, dans la Débâcle, etc. Par le\nfait même, Zola a eu la prétention de hausser son sujet jusqu'à la description\nd'une classe sociale. Ce n'est pas seulement l'étude d'un milieu particulier;\nchaque volume veut être le livre : type de telle condition sociale déterminée.\n   Malheureusement, cette visée nuit à l'unité de chacun de ces tableaux.\nPour donner une idée complète de chaque organisme, bien des épisodes et\ndes descriptions ont été systématiquement introduits dans un plan artificiel.\n   Les premiers volumes des Rougon-Macquart — nous ne nous arrêterons\nqu'aux plus connus — ne sont pas les meilleurs. LA FAUTE DE L'ABBÉ\n MOURET (1875), par exemple, est du très mauvais Zola au double point de\nvue moral et littéraire.\n   L'abbé Mouret est curé du village des Artaud, dont les habitants, d'une\nmoralité lamentable, ne fréquentent pas l'église. Le curé, lui, est confit en\ndévotion, mais son mysticisme est troublant et niais; c'est un névrosé, qui\nporte la tare fatale de ses origines. A trois ou quatre kilomètres des Artaud,\nune ancienne propriété seigneuriale, abandonnée depuis cent ans, est devenue\nun parc mystérieux et sauvage. C'est le Paradou. Il n'y a plus là debout\nqu'un pavillon habité par un gardien et sa nièce. Le premier, anticlérical\nfarouche, est tombé malade, et le docteur Pascal, un incroyant aussi, oncle\ndu curé, entraîne celui-ci à faire visite au moribond. Le curé a entrevu\nAlbine, la nièce du gardien, une espèce de fille des bois. Cette image le\npoursuit dans son presbytère et provoque de singulières crises de tentations,\nqui aboutissent à la fièvre et à l'évanouissement. C'est le premier acte.\n   Au début de la seconde partie, nous trouvons le curé en convalescence au\nParadou, dans une chambre du pavillon. Il a perdu tout souvenir de son\npremier état, et se laisse aller à la douceur de l'amour d'Albine. Ils sont\nseuls au monde (l'oncle d'Albine, guéri, ne paraît plus); ils font des prome­\nnades dans le mystérieux Paradou, séparés du reste des humains par les\nkilomètres de muraille qui entourent l'immense parc. C'est Adam et Eve\ndans le paradis terrestre. Pour compléter l'analogie, Albine cherche un\nendroit mystérieux, où, d'après une légende, l'on goûterait le bonheur\ncomplet. Dans ce que Zola appelle leur innocence, les deux amants\nignorent l'aboutissement fatal de leur amour. Mais la grande et sauvage\nnature, toute palpitante de fécondité et de perpétuelle germination, les initie\npeu à peu, et ils finissent par découvrir l'endroit prédestiné à leurs noces\ninstinctives. Leur bonheur fut court. Par une brèche du mur de clôture, le\ncuré aperçoit le village des Artaud, et il se souvient. A ce moment, le frère\nArchangias, maître d'école des Artaud, un paysan brutal, d'une vertu for-\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": "                                      EMILE ZOLA                          603\n\n\ncenée, qui depuis longtemps cherchait le curé disparu, pénètre par la brèche\net emmène l'abbé Mouret. Nous apprenons, tardivement, que c'est le doc­\nteur Pascal qui, pour guérir son neveu, avait eu l'idée de le transporter au\nParadou,\n   Au troisième acte, le curé est réinstallé dans son presbytère. Il résiste aux\nsollicitations d'Albine qui vient le relancer dans son église. Mais la tentation\nreprend le dessus et il retourne au Paradou. Arrivé en face d'Albine, il cons­\ntate que son amour est mort, et elle, déçue, le chasse. Alors, elle entasse\ndans sa chambre des brassées de fleurs de son jardin, et meurt asphyxiée par\nles parfums. La scène de l'enterrement clôt le volume.\n   Traité par une imagination dévergondée, un tel sujet se prête, on le conçoit,\nà des développements obscènes. Ceux-ci n'ont pas même toujours l'excuse\ndu réalisme, par exemple, dans la seconde partie, où l'auteur fait œuvre\nd'imagination. La manière de décrire n'en paraît que plus volontairement\nsensuelle : ses descriptions de la nature aboutissent toujours à des idées de\nfécondation universelle, où les comparaisons retombent sans cesse à la chair.\nIl y a là une tendance d'esprit d'une perversité si voulue qu'elle semble arti­\nficielle.\n   Les deux autres parties exploitent un naturalisme d'une crudité brutale et\ndégoûtante. Zola salit tout ce qu'il touche ; il mêle la piété aux plus ignobles\nchoses, la dévotion à la sainte Vierge aux imaginations de luxure ; il a des\nantithèses répugnantes, par exemple, à la dernière scène, où la cérémonie\nfunèbre est entrecoupée de grossièretés.\n   Au point de vue purement littéraire, deux grands défauts : 1° L'invrai­\nsemblance. Exagération partout : les caractères poussés à l'extrême, sans le\nmoindre naturel. Pas l'ombre de psychologie. C'est tout le contraire du réa­\nlisme. Zola est ici un romantique, mais un romantique dégénéré. 20 Les des­\ncriptions fastidieuses. Celle du Paradou, en particulier, qui est interminable\net toujours recommençante. L'auteur semble allonger à plaisir son roman par\ndes exercices de style. Ces amplifications rappellent la longue description\nd'un jardin sauvage dans les Misérables de Victor Hugo, mais Zola surcharge\nencore. Ici encore, c'est du romantisme. Zola assomme le lecteur d'énuméra­\ntions intarissables : il rédige avec un catalogue de fleuriste sous les yeux :\n   « En bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où s'élançaient des benoîtes\nécarlates, des rhodantes dont les pétales secs avaient des cassures de papier\npeint, des clarkia aux grandes croix blanches, ouvragées, semblables aux\ncroix d'un ordre barbare. Plus haut, s'épanouissaient les viscaria roses, les\nleptosiphon jaunes, les colinsia blancs, les lagurus plantant parmi les cou­\nleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des digitales\nrouges, des lupins bleus... (1). »\n   Et nous voyons déjà là le procédé de documentation habituel à Zola. Les\ndétails techniques abondent au point de lasser le lecteur le plus patient, mais,\nrien qu'à la façon dont il les énumère, on se rend compte que la science de\n\n\n  (1) L,a Faute de l'abbè Mouret, p. 184. (Charpentier.)\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": "604                               DURENDAL\n\n\nl'auteur n'est pas le résultat d'une sérieuse observation ; elle date de la veille.\nIl a mis à contribution quelque bon Manuel Roret, pas bien gros à parcourir,\net il a vite fait de rassembler les données indispensables (1).\n   Certes, il lui arrive d'éviter les énumérations descriptives de la Faute de\nl'abbé Mouret.\n    L'ASSOMMOIR (1877) est beaucoup mieux agencé sous ce rapport.\n    C'est l'histoire navrante de la décadence d'une famille ouvrière de Paris,\n que la passion de l'alcool entraîne à la plus honteuse des dégradations. Après\n une prospérité relative, le zingueur Coupeau, qui, à la suite d'une chute, est\n resté longtemps dans l'incapacité de travailler, s'est laissé aller à des habi­\n tudes de paresse et a appris le chemin de l'assommoir. A partir de ce moment,\n c'est la ruine fatale : il finit par mourir dans les horreurs du delirium tremens.\n La femme, Gervaise, d'abord vaillante et économe, a beau lutter contre le\n destin qui s'acharne contre elle; désespérée, elle cherche, à son tour, la con­\n solation dans la boisson perfide. Leur fille Nana, élevée à la diable, précoce\n dans le vice, abrutie par les détestables exemples de la famille, glisse bientôt\n dans la vie aventureuse et dévergondée de Paris.\n    Le héros principal, muet et mystérieux, de l'Assommoir, c'est le grand\nalambic de cuivre rouge que les consommateurs voyaient fonctionner sous le\nvitrage d'une petite cour, l'énorme cornue d'où tombait un filet limpide\nd'alcool et qui faisait rêver Mes-Bottes, le client le plus assidu du mastro­\nquet.\n    La morale du roman est claire : « Ne buvez pas d'alcool ! » Mais est-il bien\nnécessaire, pour inculquer ce salutaire conseil, de dévoiler tant de turpitudes\net dans le ménage Coupeau, et dans ses alentours? « L''Assommoir est à coup\nsûr le plus chaste de mes livres », dit l'auteur dans sa préface. Est-ce\ninconscience, ou se moque-t-il du public? Croit-il donc fortifier la santé de\nl'âme en la plongeant dans une atmosphère saturée de relents vicieux? Zola\naffecte de croire que, si son livre a été critiqué, c'est à cause du ton nettement\npopulaire de ces conversations entre ouvriers : « On s'est fâché contre les\nmots : Mon crime est d'avoir eu la curiosité littéraire de ramasser et de couler\ndans un moule très travaillé la langue du peuple. Ah! la forme, là est le\ngrand crime! » Avouons qu'il a parfaitement réussi à reproduire la rude\nverdeur, les images crues, les mots drôles et les propos orduriers de l'argot\nparisien. Et ce langage finit par passer dans son propre style: par souci d'unité\net de juste symétrie, sans doute, le romancier parle comme ses personnages;\nde les avoir fréquentés, il garde dans son vocabulaire une jolie collection\nd'expressions salées et de termes équivoques ou cyniques.\n    Comme tous les romans de Zola, celui-ci est beaucoup trop long. Souvent,\nil n'avance plus, semble-t-il ; ce ne sont plus que des épisodes, dont la série\nest allongeable à volonté.\n    C'est que Zola a voulu faire le roman de la classe populaire, et y intro-\n\n\n\n (1) Cfr. FRANÇOIS CAREZ : Revue Générale, juin 1908, p. 873.\n"}, {"page_pdf": 718, "texte": "                                          EMILE ZOLA                                             605\n\nduire de nombreux types d'ouvriers parisiens. Mais, au point de vue de l'in­\ntrigue, l'œuvre gagnerait à être raccourcie d e moitié (1).\n    Certaines parties sont fort bien traitées, p a r exemple, la description de la\nnoce des C o u p e a u et spécialement leur visite du L o u v r e , où « des siècles\nd'art passaient devant leur ignorance ahurie >>, ou encore la chute de\nCoupeau.\n    Mais à côté de ces scènes d'un b o n réalisme, il y en a b e a u c o u p d'autres\nqui provoquent le dégoût. Peut-on encore parler d'art et d'esthétique à p r o p o s\nd e pages qui d o n n e n t la nausée ! Ces excès font plus de tort à l'école réaliste\nque les attaques des idéalistes : ce sont, pour ces derniers, des démonstrations\npar l'absurde.\n    NANA ( 1 8 8 0 ) fait u n e suite naturelle à l'Assommoir. F a t a l e m e n t vouée au\nvice, la fille de l'alcoolique Coupeau et de la Gervaise déchue m è n e la vie à\ng r a n d e s guides d a n s le demi-monde parisien. Fille de théâtre, successivement\nou simultanément entretenue par des viveurs, dont son luxe effréné dévore\nles fortunes, elle éclabousse P a r i s de son train de vie éhonté, ou retombe\nm i s é r a b l e m e n t , b a t t u e et méprisée, au pouvoir d'un comédien farouche,\np o u r reprendre bientôt son titre de reine du pavé de Paris. Ses a m a n t s\nsavent qu'elle les trompe, mais ils sont incapables de îésister à la passion\nqu'ils éprouvent pour elle. N a n a les domine tous, et les plus g r a n d s , les\nchambellans de l'Empire, elle les fait r a m p e r à ses pieds, prenant ainsi sa\nrevanche de sa naissance misérable. Enfin, elle meurt de la petiie vérole\nd a n s une c h a m b r e d u G r a n d - H ô t e l , le soir d u j o u r où le P a r l e m e n t a voté\nla guerre, tandis que les rues de P a r i s retentissent du cri : « A Berlin ! »\n    C o m m e composition, ce livre est en dessous de tout. C'est u n e enfilade de\ndescriptions mêlée à une série d'intrigues ; u n e de plus ou de moins n'y\nchangerait rien. Scène de théâtre, réception m o n d a i n e , dîner chez N a n a , etc.\nCette succession de tableaux devient rapidement assommante. Ce n'est q u e\nvers la quatre centième p a g e qu'on y trouve u n peu de ce souffle é p i q u e q u i\ntraverse çà et là d'autres livres, c o m m e la Débâcle et Fécondité : il s'agit de la\nscène des courses où le cheval qui porte le n o m de N a n a t r i o m p h e .\n     Il faut d o n c attribuer le succès de Nana aux audaces naturalistes; elles\nsont en effet assez fortes pour allécher les friands de l u x u r e . L e sujet m ê m e\nd o n n e de fréquentes occasions d'étaler la n u d i t é de cette bête sans p u d e u r\nqu'est N a n a . T o t a l e m e n t inconsciente d u mal qu'elle c o m m e t , elle garde\ntoujours sa vulgarité de fille du bas peuple. D e là, la grossièreté du ton, le\ndébraillé des conversations, les j u r o n s et les b l a s p h è m e s . P a r u n e faute de\ngoût explicable chez l'auteur de l'Assommoir, le n a r r a t e u r lui-même emploie\nc o u r a m m e n t le langage ordurier.\n\n\n\n  (1) « On pense qu'en un pareil sujet je n'ai pas agi à l'étourderie (sic). Dans mon plan\ngénéral, je me suis au contraire vivement préoccupé de présenter tous les types saillants\nd'ouvriers que j'avais observés. On m'accuse de ne pas composer mes romans. La vérité\nest que je consacre à la composition des mois de travail. J'ai donc cherché et arrêté mes\npersonnages de façon à incarner en eux les différentes variétés dé l'ouvrier parisien. »\nE. ZOLA, Correspondance, II, p. 121.\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": "606                                DURENDAL\n\n\n\n    On dira, sans doute, que le livre est moral, parce que la peinture du vice\n inspire le dégoût. De fait, la vie de Nana et celle de ses amants sont écœu­\n rantes. Mais, comme elles sont en même temps représentées comme fatales,\n leur étalage n'est pas capable de détourner de la passion. Tous les êtres\n humains qui se débattent dans ces aventures sont vicieux, et ceux qui ont de\n la religion n'en montrent que plus de bassesse, parce qu'à la corruption ils\n ajoutent l'hypocrisie. C'est un des plus mauvais côtés du livre : il jette le dis­\n crédit et le soupçon sur toute vertu et tout sentiment religieux. Le lecteur\n assez niais pour se fier à la prétendue sincérité du récit en conclura que la\n lutte contre la passion est impossible, que la bête doit toujours l'emporter.\n    Dans un domaine bien différent, GERMINAL ( 1 8 8 5 ) est un autre ouvrage de\n documentation sur la dépravation humaine. Quel enfer physique et moral\n que la mine décrite par Zola !\n    Un ouvrier parisien, Etienne Lantier, obligé de quitter son atelier, s'en­\n gage parmi les mineurs de Montsou. Il fait la connaissance d'un nihiliste\n russe, Souvarine, et, grâce à sa propagande socialiste, il gagne de l'ascen­\n dant sur ses compagnons de misère. Une grève est provoquée, qui éclate en\n émeute. Le gouvernement, oblig'é d'intervenir, étouffe la révolte sous la\nfusillade. Le travail est repris, mais Souvarine, en détruisant le cuvelage de\n la mine, l'engloutit tout entière sous les eaux en un désastre irréparable.\n Lantier, après un long séjour sous terre, est sauvé, et il s'en va, tandis que les\n autres mineurs, forcés par la famine, reprennent le travail dans les mines\nenvironnantes, la haine dans le coeur, remettant à plus tard la revanche.\n Lantier quitte Montsou par une matinée de printemps, quand les bourgeons,\ncrevant en feuilles vertes, annonçaient le renouveau de la nature — image\nde la germination obscure de cette armée vengeresse des travailleurs, qui,\ngrandissant pour les récoltes du siècle futur, allait faire bientôt éclater la\nterre.\n    La dernière page donne au livre son titre et sa signification : elle confirme\nses tendances socialistes, qui déjà apparaissent clairement dans le contraste\ncherché et obstinément rappelé du luxe des actionnaires et de la misère des\nmineurs. Constatons toutefois qu'il y a aussi des passages où la gêne réelle\ndes bourgeois est opposée à l'idée que les ouvriers se forment de leur bonheur\ncossu.\n   Plus puissant et mieux composé que le précédent, ce roman contient\ncependant des pages révoltantes de crudité. La brute humaine y est livrée à\nses plus bas instincts, et telle page démontre chez son auteur une recherche\ntrop voulue du bestial.\n   Passant du monde des ouvriers à celui des paysans, Zola nous donne,\ndans LA TERRE (1887), celui de ses romans qui, je pense, pousse le plus loin\nl'audace de l'obscénité.\n   A l'apparition de ce livre, Brunetière constatait avec raison la banque­\nroute du naturalisme : « M. Zola, dans la Terre, a passé toutes les bornes.....\nJamais il n'avait substitué plus audacieusement à la réalité les visions\nobscènes ou grotesques de son imagination échauffée. Nulle conscience et\nnulle observation, nulle vérité, nulle exactitude, tous les effets faciles et\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                                    EMILE ZOLA                             607\n\nviolents... Sont-ce, en effet, des paysans, que les personnages du dernier\nroman de M. Zola? Mais il faudrait d'abord pour cela qu'ils fussent des\nhommes, et ce n'en sont point, ni même des brutes, mais seulement des\nmannequins... Les personnages de M. Zola, les moins complexes, les plus\nsimples du monde, n'obéissant jamais qu'à l'impulsion d'un unique appétit,\ntoujours élémentaire, ne connaissant en toute rencontre qu'une seule\nmanière de le manifester, ne raisonnant d'ailleurs jamais avec eux-mêmes,\ntraversent le roman avec l'allure raide et uniforme, les tics mécaniques et\nles gestes anguleux d'un fantoche (1). »\n   L'intrigue est nulle, ou plutôt il y en a dix, ce qui revient au même. La\nseule qui reparaisse de temps en' temps à travers le roman, c'est l'abandon\nd'un vieux paysan, assez imprudent pour partager son bien entre ses trois\nenfants; rejeté de partout, il finit par être lâchement assassiné. Occasion de\nfaire ressortir la rapacité cruelle de ces campagnards, qui n'ont pas même\nbesoin d'étouffer en eux un sentiment quelconque pour commettre leurs\nabominations. Cupidité et luxure, le volume en déborde; les scènes de por­\nnographie ne se comptent plus; c'est l'étalage de tous les vices.\n   L'auteur prend plaisir à comparer l'homme à l'animal, chaque fois que\nles scènes de ferme y donnent occasion, et en des pages ignobles, il\nmet en parallèle l'enfantement de la femme et l'enfantement de la bête.\n   La religion catholique aussi y est souillée d'une bave infecte.\n   Les curés qui se succèdent dans l'église du village sont grotesques ; les\ncérémonies religieuses sont des caricatures, et à l'un des personnages les\nplus abominables, Zola a eu l'inspiration diabolique de donner le surnom\nde Jésus-Christ, ce qui lui permet, tout le long du volume, de mêler ce nom\nauguste aux vilenies, grossièretés et impudicités d'un ivrogne polisson et\ncynique.\n   Les protestations qui accueillirent la Terre, même de la part de ses amis\net disciples, firent-elles réfléchir Zola, et le RÊVE (1888) sera-t-il un acte de\nréparation? Hélas! ce ne sera qu'un décent intermède entre deux mal­\npropretés.\n   La scène se passe à l'ombre de la cathédrale de Beaumont, dans l'humble\nménage des Hubert, chasubliers, qui ont adopté une enfant abandonnée, du\nnom d'Angélique. Celle-ci, élevée dans l'ignorance du monde, l'imagination\nexaltée par la lecture de la Légende dorée, rêve d'épouser un prince qui, tombé\ndu ciel, la viendra sûrement chercher. Celui qu'elle attend des années arrive\nenfin. Il se présente sous l'extérieur d'un ouvrier verrier, mais cela ne\ndétruit pas le rêve d'Angélique, qui garde sa confiance surnaturelle. Et, en\neffet, c'est un prince, et le propre fils de Mgr l'Evêque de Beaumont,\nlequel était un marquis d'Hautecœur, marié avant d'entrer dans les ordres.\n   Mais l'évêque oppose le refus le plus formel à ce mariage indigne de la\nnoblesse de sa race. Angélique, élevée dans l'obéissance, refuse de suivre\nson fiancé qui, malgré son père, veut l'emmener dans un pays lointain.\n\n\n  (1) Le Roman naturaliste, pp. 325-333.\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "608                                       DURENDAL\n\n\nSon sacrifice lui coûtera la vie. Affaiblie par les émotions, elle reçoit les\nderniers sacrements de la main de l'évêque; qui, ébranlé enfin par tant d'inno­\ncence et de désespoir, se décide à d o n n e r son consentement. L e rêve est\na c c o m p l i . Elle épouse le prince, mais, à l'issue de la cérémonie, sur le seuil\nm ê m e de la cathédrale, elle t o m b e en défaillance dans les bras de son mari\net expire, semblable à ces Mortes heureuses de la Légende dorée, enlevées\n« d'un c o u p d'aile, très j e u n e s , d a n s le ravissement de leur premier\nb o n h e u r ».\n    Ce roman tient à la fois du récit légendaire chrétien et du conte de fée. Le\ns u r n a t u r e l y joue son rôle, et le vraisemblable n'y est pas absolument\nr e q u i s . Zola a voulu faire q u e l q u e chose de p u r , d'éthéré ; il le dit dans sa\nCorrespondance (1), et je conviens qu'il a presque réussi. Son talent aurait donc\npu se déployer dans la délicatesse, s'il n'avait pas, de propos délibéré, pré­\nféré la grossièreté (2).\n    Zola est ici moins étranger à la religion que F l a u b e r t . Il n ' y a p a s , dans la\npiélé de cette Angélique, le fumet de volupté que nous trouvons chez E m m a\nBovary. L a manière de Zola doit plutôt être rapprochée de celle d e M. Ana­\ntole France, n'en déplaise à celui-ci, qui trouve qu'on n e saurait imaginer\na roman plus déraisonnable que le Rêve » ni plus \" plat \" (3) : il traite les\nlégendes avec un respect qui n'est pas toujours exempt d'ironie. C'est le cas,\npar exemple, q u a n d il explique la mentalité de son héroïne, qui voit le surna­\nturel p a r t o u t autour d'elle.\n    L a scène d e l'Extrême-Onction est tout à fait dans le genre d e celle qui\ntermine Madame Bovary : les formules sacramentelles y sont, d a n s leur texte\nlatin, mais, encore une fois, q u e l q u e chose d'ironique se dégage des senti­\nments qu'elles suggèrent.\n     L e s détails techniques du métier de b r o d e u r a b o n d e n t : le contraire nous\nétonnerait chez Z o l a . E v i d e m m e n t , il s'est d o c u m e n t é d a n s u n traité spécial\navant de parler, avec cette compétence, d e la c h a n l a t t e , d u diligent, de l'épave,\ndu tatignon, des menne-lourd, etc. (4).\n     L a chute est profonde, du Rêve à la B Ê T E HUMAINE (1890). Ce livre, l'un\ndes pires de Zola, n o u s représente plusieurs types de passionnés, poussés au\ncrime par u n e fatalité atavique. L ' u n , J a c q u e s Lantier, le mécanicien, subit\n\n\n\n   (1) Il écrit à Théodore Duret : « Ce qui me soutient, c'est la pensée de la stupéfaction\ndu public, en face de cette douceur. J'adore dérouter mon monde. » Et à Gustave\nFlaubert : « Vous savez que je veux étonner mon public en lui donnant quelque chose\nde complètement opposé à l'Assommoir. J'ai donc choisi un sujet attendrissant et je le\ntraite avec le plus de simplicité possible. Aussi, certains jours, je me désespère en trou­\nvant l'œuvre bien grise. Vous ne vous attendez pas à un livre si bonhomme, il me\nstupéfie moi-même. » Correspondance, II, pp. 150-153.\n   (2) Une page ternit cependant un peu la pureté générale, mais encore il y a là une\ndiscrétion qu'on ne trouve pas dans les autres livres de Zola. M. Jules Lemaître exagère\nquand il dit que « ce conte ingénu sue l'impureté ». (Les Contemporains, IV, p. 282).\nIl l'aurait jugé moins sévèrement, s'il n'avait pas eu affaire à l'auteur de la Terre.\n   (3) La Vie littéraire, II, p. 287 et p. 291.\n   (4) Le Rêve, p. 54.\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "                                 EMILE ZOLA                                  609\n\n\nla hantise d'un meurtre de femme, et il finit par assassiner sa maîtresse, au\nmoment même où avec elle il machinait le meurtre du mari. Un autre empoi­\nsonne sa femme dans l'espoir de découvrir les mille francs qu'elle possède :\nelle le sait, et meurt contente, sûre que personne ne les trouvera, tant elle les\na bien cachés. Un troisième tue un grand personnage, parce que cet homme\na abusé de la jeune fille qui est maintenant sa femme à lui, l'assassin. La\njustice embrouille toutes ces affaires par des combinaisons et des calculs\ningénieux, qui tendent à faire valoir le juge d'instruction, soucieux de sa\nréputation de fin limier, mais incapable de découvrir les coupables. D'ail­\nleurs, le pouvoir intervient pour détruire les preuves qui jetteraient le discré­\n dit sur de puissants fonctionnaires.\n     En somme, nous avons là ce que l'humanité peut présenter de plus dégé­\nnéré. Quel abominable spectacle que cette société où pas un beau caractère\nn'émerge, où se dénigrent, se jalousent et se massacrent des abrutis, des\nvicieux, dont l'amour comme la haine est bestial, dont l'intelligence ne dif­\nfère plus d'un instinct irrésistible. C'est là, sans compter la volupté brutale\n de certaines scènes, un côté spécialement immoral de ce livre : le crime est\n représenté comme une hantise à laquelle on ne résiste pas; tôt ou tard elle\n sera satisfaite! Et quand le malade, affligé de cette tare, assouvit son désir de\n tuer pour tuer, il est heureux, il éprouve une jouissance qui l'hallucinait\n depuis longtemps et le laisse sans remords.\n     Le roman se passe dans le monde des chemins de fer. Ce qu'il y a de plus\n vivant ici, c'est la grande ligne du Havre à Paris, ce sont les trains bondis­\n sants qui passent à toute vapeur. Au point de vue de l'art, cela seul peut avoir\n ici quelque valeur. Il y a même parfois une certaine poésie, comme celle que\n chante Verhaeren, la poésie toute moderne de la machine. Puis, ce sont des\n descriptions de gares, de tunnels, d'arrivées et de départs de trains, de con­\n vois bloqués dans la neige, de catastrophes épouvantables avec les morts et\n les blessés, de luttes corps à corps entre mécanicien et chauffeur, qui, rou­\n lant ensemble de leur locomotive, laissent l'express poursuivre sa course\n vertigineuse. Et le roman finit brusquement sur cette dernière et tragique\n impression, sans nous dire ce qu'il advient de ce train emballé que personne\n n'arrêtera et qui brûle les stations effarées, emportant, dans la nuit, dix-huit\n  wagons bourrés de soldats, qu'on envoyait à la guerre là-bas, sur les frontières\n allemandes.\n     LA DÉBÂCLE (1892) est l'un des ouvrages les plus discutés de Zola. Les uns\n  l'exaltent comme un chef-d'œuvre, une évocation puissante de la guerre\n  rehaussée par un souffle épique; les autres le stigmatisent, l'appellent un\n  volume lourd et maladroit, une œuvre exécrable et criminelle, qui traîne\n  l'armée française dans la boue, un pamphlet antipatriotique, qui fait de la\n  France de 1870 un pays pourri jusqu'aux moelles.\n     Si les détracteurs ont pleinement raison, les admirateurs n'ont pas tout à\n  fait tort.\n     Nous ne nous arrêterons pas à l'intrigue, qui n'a ici aucune importance :\n  l'intérêt se concentre, non pas sur l'amitié de deux soldats, l'un paysan,\n  l'autre bourgeois, dont les caractères opposés représentent deux mentalités\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": "610                                     DURENDAL\n\n\nfrançaises, mais bien plutôt sur les grands événements de la guerre de 1870\net de la C o m m u n e de P a r i s . Certes, les h o r r e u r s des batailles et des a m b u ­\nlances, le désarroi des bataillons français, le sauve-qui-peut de la d é b a n d a d e ,\nles charniers des c h a m p s de bataille sont évoqués avec u n réalisme poignant :\nla puissance un peu lourde d u pinceau de Zola fait surgir devant nos yeux\nle c a u c h e m a r atroce de ces luttes hideuses où les h o m m e s s'entre-déchirent.\nE n contraste avec la furie des massacres revient c o n s t a m m e n t l'opposition —\nbanale peut-être, mais si expressive — de la g r a n d e n a t u r e indifférente et du\ncours ordinaire des occupations h u m a i n e s :\n    « E t , c o m m e il tournait la tête, il fut très surpris d'apercevoir, au fond\nd'un vallon écarté, protégé par des pentes r u d e s , u n paysan qui labourait\nsans hâte, poussant sa charrue attelée d'un grand cheval b l a n c . Pourquoi\nperdre u n j o u r ? Ce n'était pas parce qu'on se battait, que le blé cesserait de\ncroître et le m o n d e de vivre (1). »\n    E t ce passage n'est pas seul à revenir textuellement à des centaines de\npages de distance, comme le refrain d'une chanson de geste. U n e figure qui\nreparaît souvent est celle de l'empereur, dont le cortège obligé est la manifes­\ntation palpable de son incapacité :\n    « E t cet empereur misérable, ce p a u v r e h o m m e qui n'avait plus de place\ndans son empire, allait être emporté c o m m e u n paquet inutile et encom­\nbrant, parmi les bagages de ses troupes, c o n d a m n é à traîner derrière lui\nl'ironie de sa maison impériale, ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux,\nses cuisiniers, ses fourgons de casseroles d'argent et de vin de Champagne,\ntoute la p o m p e de son m a n t e a u d e cour, semé d'abeilles, balayant le sang et\nla boue des grandes routes de la défaite (2). »\n    D'autre part, ce volume compact de plus de 600 pages est indigeste,\nparce que, comme toujours, et de l'aveu même de son auteur, c'est toute la\nguerre, et non l'épisode central de S e d a n , qu'il a voulu décrire : « J'en­\ntends par toute la guerre : l'attente à la frontière, les marches, les\nbatailles, les p a n i q u e s , les retraites, les paysans vis-à-vis des F r a n ç a i s et des\nPrussiens, les francs-tireurs, les bourgeois des villes, l'occupation avec les\nréquisitions en vivres et en argent, enfin toute la série des épisodes impor­\ntants qui se sont produits en 1870. E t vous vous doutez bien que cela n'a pas\nété c o m m o d e d'introduire cela d a n s mon p l a n . J'ai toujours, comme nous\ndisons, les yeux plus grands que le ventre. Q u a n d je m'attaque à u n sujet, je\nvoudrais y faire entrer le monde entier. De là mes tourments, d a n s ce désir\nde l'énorme et de la totalité, qui ne se contente jamais (3). » Qui trop embrasse,\nmal étreint. Zola souffre de m é g a l o m a n i e , et il croit q u e pour faire grand,\nil suffit d'entasser.\n    A-t-il p u croire, sincèrement, qu'il faisait œuvre patriotique en écrivant la\nDébâcle? 11 prétend « dire la vérité sur l'effroyable catastrophe dont la France\na failli mourir ». « E t je vous assure qu'au premier m o m e n t cela ne m'a\n\n\n  (1) La Débâcle, p. 242 et p. 325. (Fasquelle.)\n  (2) La Débâcle, p. 73, p. 151 et ailleurs.\n  (3) Correspondance, II, p. 319.\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": "                                    EMILE ZOLA                            611\n\n\npoint paru facile, car il y a des faits lamentables pour notre orgueil. Mais, à\nmesure que je me suis enfoncé dans cette abomination, je me suis aperçu\nqu'il était grand de tout dire, et que nous pouvions tout dire maintenant, dans\nla satisfaction légitime de l'énorme effort que nous avons dû faire pour nous\nrelever. Je suis content, j'espère que l'on me tiendra compte de mon impar­\ntialité. Tout en ne cachant rien, j'ai voulu « expliquer » nos désastres. C'est\nl'attitude qui m'a paru la plus noble et la plus sage. Je serais bien heureux\n si, en France et en Allemagne, on rendait justice à mon grand effort de\n vérité. Je crois que mon livre sera vrai, sera juste, et qu'il sera sain pour la\n France, par sa franchise même » (1). Il faut bien reconnaître que les Allemands\n ont rendu justice à son. effort de vérité, et pour cause ! Ils ont accueilli la\n Débâcle avec empressement, et la traduction, colportée en Allemagne, portait\n sur la couverture une vignette bien suggestive : un soldat allemand perçant\n de sa baïonnette un soldat français qui va lâcher le drapeau.\n    Mais les Français ont pu reprocher à Zola sa peinture abominable de\n l'armée française, composée d'après lui, de chefs incapables et faibles, et de\n soldats lâches et abrutis, en révolte perpétuelle contre leurs généraux. Sans\n doute, les maîtres au pouvoir en 1908 n'ont pas trouvé cette constatation con­\n traire à la vérité, puisqu'elle ne les a pas empêchés de décréter le transfert\n au Panthéon des restes de Zola, qui voisine là avec les plus belles gloires\n militaires de la France !\n    Pour nous, constatons du moins que la Débâcle est exempte des basses\n pornographies dont l'auteur est coutumier, bien que çà et là s'aperçoive la\n marque grossière de son naturalisme. Mais ici encore, il n'a pu s'empêcher\n d'insulter la religion dans le caractère d'un soldat du nom de Pache : seul\n catholique, au milieu de ses compagnons gouailleurs, il pratique une piété\n superstitieuse, et ses mômeries ne l'empêchent pas d'être le plus lâche et le\n plus imbécile de la bande.\n    Bien que la Débâcle ne soit pas le dernier volume de la série des Rougon-\nMacquart, on peut la considérer comme le couronnement. C'est la catastrophe\nfinale vers laquelle, sans le savoir, couraient ces mannequins imprévoyants\nqui, dans tous les domaines et dans toutes les classes de la société française,\ns'agitaient au gré de leurs passions et de leurs convoitises. Et franchement,\n qu'il l'ait voulu ou non, on pourrait, de cette partie de l'œuvre de Zola, tirer\nla conclusion prévue, qu'une société comme celle qu'il a décrite devait\n aboutir au gouffre.\n    Les Rougon-Macquart terminés, Zola a entrepris la trilogie des Trois Villes :\nLourdes, Rome et Paris. Pour ne pas allonger outre mesure cette étude, nous\nnous contenterons de l'analyse de la première de ces œuvres, qui est restée\ncélèbre à raison même de la célébrité du sujet. Nous aurons l'occasion de\n voir le beau jeu que fait du réalisme le parti-pris de son auteur.\n    Le sujet de LOURDES (1894) est la chronique, heure par heure, d'un pèle­\nrinage à la grotte de Massabieille, depuis le départ de Paris jusqu'au retour.\n\n\n  (1) Correspondance, II, p. 31?.\n"}, {"page_pdf": 725, "texte": " 6l2                               DURENDAL\n\n\n\n  A ce récit se mêle l'histoire de Bernadette, des premières apparitions de la\n  Vierge, des premiers miracles, etc., le tout mis occasionnellement dans la\n  bouche de l'un des personnages.\n     Parmi ces derniers, trop nombreux, les principaux sont l'abbé Pierre\n  Froment et Marie de Guersaint. L'abbé a perdu la foi. Déjà, au séminaire,\n  il avait dû, pour devenir prêtre, faire taire sa raison, et son éducation théo­\n  logique est représentée comme imposant un frein continuel à l'esprit\n  d'examen, au besoin de savoir. Plus tard, la raison a réclamé ses droits ; des\n  ouvrages scientifiques lui ont ouvert les yeux. Voilà bien la mentalité de\n  Zola ; elle apparaît encore ailleurs dans sa Correspondance et dans son Roman\n  expérimental : la foi et la science sont incompatibles. Mais s'est-il donc si mal\n  renseigné sur l'éducation des séminaires, pour se la figurer d'une telle\n  étroitesse?\n     Sa foi disparue, l'abbé hésite quelque temps sur l'orientation de sa vie ;\n mais bientôt il se décide à rester prêtre honnête, par charité pour les pauvres\n humains qui ont besoin de l'illusion de la foi pour supporter l'existence. Il\n continue donc à administrer les sacrements, à distribuer hypocritement à\n tous les consolations de la religion, comme le font d'ailleurs beaucoup de\n ses confrères, « prêtres ravagés, tombés au doute, qui restaient à l'autel,\n comme des soldats sans patrie, ayant quand même le courage de faire luire la\n divine illusion, au-dessus des foules agenouillées (1). » Et voilà le discrédit\njeté sur la sincérité de bon nombre de prêtres! Zola pouvait-il de bonne foi\n croire des sottises pareilles?\n     Marie de Guersaint, amie d'enfance de Pierre Froment, est malade depuis\n longtemps. Immobilisée dans un lit en forme de caisse à laquelle des roues\ns'ajustent pour le transport, elle a entrepris le voyage de Lourdes pour\nobtenir de la sainte Vierge sa guérison et la conversion du prêtre, dont elle a\ndeviné l'état d'âme. Ici, Zola a si bien préparé le terrain qu'il est clair dès\nl'abord que la guérison subite — si elle se produit — ne sera pas miracu­\nleuse. Des certificats médicaux, signés par des sommités de l'art, attestent\nune maladie de la moelle épinière. Mais un médecin incrédule, plus jeune\net mieux au courant des maladies nerveuses, a prédit le prodige, le cas\nn'étant, semble-t-il, qu'une variété de l'hystérie, qui laisse d'ailleurs les\norganes parfaitement sains.\n    Naturellement, à Lourdes, la guérison est produite soudainement, grâce à\nl'exaltation d'esprit soigneusement provoquée par une longue mise en scène.\nAu bureau des constatations, le cas est jugé tout à fait extraordinaire. Le\ndocteur Bonamy (lisez : Boissarie), en homme peu au courant, accepte de\nbonne foi les certificats des médecins de Paris, et conclut triomphalement\nau miracle. Naturellement, le prêtre n'est pas convaincu; d'ailleurs, offusqué\nde bien d'autres choses vues à Lourdes, il ne peut, malgré ses efforts,\nretrouver la foi.\n    Tout cela est présenté avec tant d'habileté que le lecteur non averti est\n\n\n (1) Lourdes, p. 34.\n"}, {"page_pdf": 726, "texte": "                                     EMILE ZOLA                                      613\n\n amené à tirer lui-même la conclusion que tous les miracles de Lourdes sont\n apparents. Zola est admirable dans l'art de dénaturer les faits, et son livre\n est un chef-d'œuvre de fourberie.\n    Le procédé est identique à celui de Renan aux prises avec l'Evangile\n dans sa Vie de Jésus : exagérer tout ce qui peut amener une explication\n humaine du miracle, préparer le lecteur à accepter la solution proposée, en\n établissant une série de travaux d'approche de plus en plus audacieux,\n affecter la plus grande bonne foi en faisant au sentiment religieux les plus\n fortes concessions, supposer chez les croyants une certaine hypocrisie,\n mais se hâter de l'excuser, eu égard à leurs intentions. Des deux côtés, la\n même tactique, qui jette de la poudre aux yeux du lecteur naïf, ne résiste\n pas à l'examen sérieux des faits. Il suffit de contrôler ceux-ci pour constater\n combien ils ont été sophistiqués pour les besoins de la thèse. Singulière\n découverte, bien inattendue dans un roman réaliste!\n    Pour expliquer les apparitions, par exemple, Zola compose l'histoire de\n Bernadette de façon à la faire passer pour une visionnaire, une hallucinée.\n Il suppose son cerveau d'enfant influencé jusqu'à l'exaltation par les livres\n d'images, la lecture de la Bible, les histoires de sorciers, les apparitions de\nla Salette. Rien d'étonnant qu'élevée dans ces conditions, elle se figure un\njour apercevoir la sainte Vierge. Et le romancier a le soin de taire que la\nvoyante ne songea même pas à la sainte Vierge lors des premières appari­\n tions, car l'image qu'elle vit n'était pas si traditionnelle qu'il le prétend; au\n contraire, elle ressemblait si peu à ses idées que Bernadetre n'y vit qu' « une\n belle dame », et ce seul détail abat tout l'échafaudage de Zola.\n    Les principaux personnages du roman ont été choisis par l'auteur parmi\nles pèlerins qu'il a accompagnés à Lourdes. Mais, sous prétexte qu'il était le\nmaître de ses créations, il a dénaturé les faits pour les plier à sa thèse.\n    Le cas de la Grivotte (lisez : Marie Lebranchu) est typique sous ce rapport,\nparce qu'il nous permet de prendre le romancier en flagrant délit de men­\nsonge. Obligé de reconnaître la guérison subite de cette phtisique au\ntroisième degré, qu'il avait vue « toussant et crachant le sang, la face\nterreuse », et qui arrive au Bureau des constatations « droite, élancée, les\njoues en feu, les yeux étincelants, avec tout une volonté et une joie de vivre\nqui la soulevaient », il n'a qu'une ressource d'échapper au miracle, c'est de\nfaire croire à ses lecteurs que la guérison n'a pas été définitive. Aussi s'est-il\ndonné le plaisir de décrire, avec un réalisme navrant, la rechute de la Gri­\nvotte, dans le train même du pèlerinage sur la voie du retour, dès avant\nl'arrivée à Bordeaux. Et, pour couronner le tout, Zola envoie la malade à\nl'hôpital pour y mourir.\n    Or, elle n'a jamais été atteinte d'un réveil même léger de ses anciennes et\nprofondes lésions tuberculeuses (1) .\n    Quant à l'ensemble des guérisons de Lourdes, Zola cherche à les expliquer\n\n\n\n (1) Lettre du docteur Jamin, d'Angers, datée du 18 juillet 1907, citée par GEORGES.\nBERTRIN, Histoire critique des événements de Lourdes, édition de 1908, p. 347. La guérison\n"}, {"page_pdf": 727, "texte": "614                                    DURENDAL\n\n\npar la simulation, ou p a r l'émotion de la foi et l'autosuggestion des malades,\nou enfin — et ceci est la g r a n d e trouvaille — p a r « le souffle guérisseur des\nfoules » et l'action « de forces mal étudiées encore, ignorées même ». C'est le\ntémoin qui, à l'avance récuse tout caractère surnaturel aux faits. Il attribue\nd'ailleurs aux catholiques la sottise de croire aux miracles sans examen.\n    Il n'a pas fallu grand effort à Karl H u y s m a n s pour crever des vessies\naussi péniblement gonflées. L'ancien disciple de Zola réfute son maître\npoint par point, d a n s ses Foules de Lourdes, avec une logique implacable.\n    Lourdes fourmille d'attaques indirectes contre la religion, d'insinuations,\ns y m p a t h i q u e s en a p p a r e n c e , perfides au fond. Sournoisement, le romancier\nsème des idées inexactes sur les prêtres, l'évêque de L o u r d e s , les religieux,\nle docteur Boissarie, les convertis. Il lui arrive cependant de le faire mala­\ndroitement, comme quand il fait regretter à Bernadette, religieuse à Nevers,\nde n'avoir p a s eu le b o n h e u r c o m m u n de cette terre, u n m a r i et d e s enfants,\nou encore, q u a n d il fait a p p l a u d i r par les pèlerins u n discours blasphéma­\ntoire pour la Vierge i m m a c u l é e . Ainsi, le bout de l'oreille p e r c e ; son secta­\nrisme le sert mal en lui faisant dépasser les bornes de la vraisemblance.\n    Au point de vue littéraire, le livre est bien composé, quoique u n peu\nmassif. Zola reprend souvent les m ê m e s scènes, les m ê m e s considérations,\nsouvent en termes presque identiques, c o m m e s'il voulait, par ces répétitions\nà cent pages d'intervalle, enfoncer plus profondément les idées d a n s l'esprit\n\n\n\nde Marie Lebranchu a eu lieu en 1892. Et M. Bertrin ajoute ces détails caractéristiques :\n   « Cette façon cavalière de se moquer de la vérité et de tromper effrontément ses\nlecteurs étonna vivement le président du Bureau des constatations. »\n   Se trouvant donc un jour à Paris, il se présenta chez M. Zola et lui dit :\n   « Comment osez-vous faire mourir Marie Lebranchu ? Vous savez cependant qu'elle se\nporte aussi bien que vous et moi. »\n   A quoi l'audacieux écrivain répondit :\n   « Eh I qu'est-ce que cela peut bien me faire ? Mes personnages m'appartiennent ; j'ai le\ndroit de les traiter comme je le veux, de les faire vivre ou de les faire mourir, selon qu'il\nme plaît. Je n'ai à me préoccuper que de ma fantaisie et de l'intérêt de mon œuvre (*). »\n   J'ignore ce que M. Boissarie dit alors ; mais je sais bien ce qu'il aurait pu dire :\n   « Lorsqu'on veut avoir cette liberté, Monsieur, on n'affiche pas la prétention d'écrire\ndes romans historiques.\n   » On ne dit pas, on ne fait pas répéter par la presse qu'on va exposer « la vérité, toute\n» la vérité, cette vérité qui sera profitable à tout le monde ». Car une fois qu'on a publié\nde telles promesses, le lecteur a le droit d'y compter; on est tenu de rapporter les faits\nfidèlement, même quand ils contrarient des opinions philosophiques chères, et, si on\nprésente alors, comme frappée d'une rechute mortelle, une personne guérie dont l'état\ns'est au contraire maintenu excellent, on trahit indignement le mandat dont on s'est\nchargé soi-même, on commet véritablement un faux témoignage devant ses contem­\nporains.\n   » Et, quand cette atteinte formelle à la vérité est jugée nécessaire à sa thèse par\nl'écrivain qui ose se la permettre, c'est que sa thèse lui paraît bien mauvaise : il la trouve\nrégulièrement indéfendable, puisqu'il se croit obligé d'employer, pour la défendre, des\n moyens illicites, inavouables, j'entends des assertions fausses, exactement contraires à la\nréalité. »\n   (*) \" Cet entretien m'a été rapporté par M. Boissarielui-même\".\n"}, {"page_pdf": 728, "texte": "                                      EMILE ZOLA                                      615\n\n\ndu lecteur. Ce n'est peut-être qu'un souci de réalisme : par exemple, dans le\nvoyage du retour à Paris, les incidents du départ se reproduisent.\n   Ce qu'il y a de meilleur dans l'ouvrage, ce sont les grandes scènes de\nLourdes : le pèlerinage, la foule, le cortège des malades, les hôpitaux, la\nphysionomie de la Grotte, la procession du Saint Sacrement, la procession\naux flambeaux, l'agitation frémissante d'une foule exaltée, toute la physio­\nnomie de Lourdes vu par un incrédule qui appuie de préférence sur les\nlaideurs.\n    Parmi les quatre volumes que Zola a modestement appelés Les quatre\nÉvangiles, et qui sont : Fécondité, Travail, Vérité et Justice, nous nous arrête­\nrons quelque peu au premier, qui touche au problème de la dépopulation.\n    On a dit avec raison, après l'auteur lui-même, que FÉCONDITÉ (1889) est\nmoins un roman qu'un poème à la fécondité. Ce qui accentue ce caractère,\nc'est le procédé littéraire de la répétition textuelle de certains passages qui,\ncomme des refrains, chantent les beautés de la maternité. « Cela donne »,\nd'après l'explication de Zola, « plus de corps à l'œuvre, en resserre l'unité.\nIl y a là quelque chose de semblable aux motifs conducteurs de Wag­\nner » (1)... Ainsi, à des intervalles réguliers, revient cette page, avec seule­\nment quelques varisntes :\n    « Deux ans se passèrent. Et pendant ces deux années, Mathieu et\n Marianne eurent un enfant encore, une fille. Et, cette fois, en même temps\nque s'augmentait la famille, le domaine de Chantebled s'accrut aussi, à l'est\ndu plateau, de tous les bois restés en vente, jusqu'aux fermes lointaines de\nMareuil et de Lillebonne. Maintenant, toute la partie nord du domaine se\ntrouvait acquise, près de deux cents hectares de bois, coupés de larges clai­\n rières, qu'un système de routes acheva de relier. Et, tranformées en pâtu­\n rages naturels, ces prairies entourées d'arbres, arrosées par les sources voi­\nsines, permirent de tripler le bétail, de tenter en grand l'élevage. C'était la\n conquête invincible de la vie, la fécondité s'élargissant au soleil, le travail\ncréant toujours, sans relâche, au travers des obstacles et de la douleur, com­\npensant les pertes, mettant à chaque heure dans les veines du monde plus\nd'énergie, plus de santé et plus de joie (2). »\n    L'intrigue, peu importante en elle-même, devient ainsi un simple thème\naux développements lyriques : les 75o pages de ce roman mettent en conti­\nnuelle opposition une famille féconde qui prospère, et quatre ou, cinq ménages\nqui végètent dans leur infécondité.\n    La thèse est excellente, à coup sûr, et les plus grands moralistes et socio­\nlogues y applaudissent. Mais, comme elle est présentée ici, elle ne sera pas\ntrès persuasive. Au lieu de faire appel aux idées religieuses, seules capables\nde refréner la dépopulation, Zola ne parle que de la nature. Il faut, dit-il,\nchanger la conception de la beauté : une mère allaitant son enfant devrait\nêtre considérée comme la plus haute expression de l'idéal humain. Pour\n\n\n  (1) Correspondance, II, p. 335.\n  (2) Fécondité, p. 428. Et aussi pp. 347, 402 et 459. D'autres reprises pareilles.\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": "616                                   DURENDAL\n\n\nfaire contrepoids aux calculs intéressés, cet argument esthétique est bien\nfaible, et il ne déterminera pas les égoïstes à faire leur devoir. E t l'idée de\nrendre la F r a n c e plus g r a n d e et de conquérir le m o n d e par le m o y e n d'une\nrace féconde sera-t-elle plus efficace?\n    L ' e x e m p l e , imaginé par Zola, de ces familles, l'une heureuse de sa fécon­\ndité, les autres croupissantes d a n s leur égoïsme n e corrigera pas les cou­\npables, qui se flatteront d'échapper aux revers des secondes, et craindront de\nn e pas réussir comme la p r e m i è r e . « Celles-ci, diront-ils, à chaque nouvel\nenfant agrandit son exploitation agricole d ' u n nouveau terrain. F o r t bien.\nMais qui nous garantit qu'en dehors du r o m a n les choses se passeront de\nmême pour nous? »\n    Au lieu de reconnaître que les races croyantes sont les plus fécondes (1),\nZola en veut au « long, exécrable c a u c h e m a r du catholicisme » qui écrase la,\nreligion de la vie (2). O n peut douter de sa bonne foi, q u a n d il s'imagine le\nchristianisme primitif imprégné d'horreur pour le mariage, et n e le tolérant\ndans la suite que parce qu'il n e pouvait faire autrement.\n    E t ici, comme dans les autres livres, la démonstration de la thèse comporte\ndes libertés de langage, u n étalage hardi de lubricité, qui gâtent ce que l'idée\n générale peut avoir de bon, et vont ainsi, par leur immoralité, à l'encontre\n d u but de l'ouvrage. Vraiment, il est mal venu, l'auteur de tant d'oeuvres\n obscènes, à se faire le pontife de la m o r a l e !\n\n   APPRÉCIATION GÉNÉRALE. — L e « roman expérimental », tel que Zola le\nconcevait, était impossible. T o u t au plus, aurait-il p u appeler ses ouvrages\ndes « r o m a n s documentaires ». Ses livres pourraient, en effet, passer pour\ndes sources de renseignements, non pas sur l'humanité complète, mais sur la\ndépravation h u m a i n e . D a n s ce d o m a i n e très spécial, il a son importance, —\nu n e importance de très mauvais aloi — parce qu'il a l'audace de tout décrire.\nN e reculant devant a u c u n e grossièreté, il a des pages dégoûtantes qui\nrévoltent tout h o m m e qui se respecte. Certains spectacles, encore qu'ils\nsoient réels, rie peuvent être décrits, parce qu'ils ravalent la dignité h u m a i n e .\n    Si encore ils étaient réels ! Mais Zola ne reste pas d a n s la n a t u r e ; il la\ndépasse. Il fait plus grossier que n a t u r e , comme Corneille faisait plus grand\nque nature, c o m m e les caricaturistes font plus « drôle » que n a t u r e . Le natu­\nralisme est ainsi devenu u n e école littéraire qui, comme celle dont parle Taine\nd a n s sa Philosophie de l'art, a pour \"principe essentiel « l'altération des rap­\nports réels des choses » (3). Seulement, les autres écoles altèrent par en haut,\nZola par en b a s .\n    Assurément, ce n'est pas là de l'observation scientifique, et les préten-\n\n\n\n   (1) Cfr. MGR GIBIER, le Dépeuplement de la France, dans la Revue Hebdomadaire, 1909,\nn° 20, p. 305.\n   (2) Fécondité, p. 746.\n   (3) La remarque est faite par BRUNETIÈRE, 1'Evolution de la poésie lyrique au XIXe siècle,\nII, p. 124, en note.\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "                                   EMILE ZOLA                               617\n\n\ntions de Zola, qui s'appelle modestement un « savant », en deviennent pas­\nsablement ridicules.\n   Ce n'est plus même de la littérature ni de l'art. L'art est le culte de la\nbeauté, et celle-ci est faite d'ordre et d'harmonie. Elle doit élever l'âme en\ns'adressant à' toutes ses facultés. Or, si la puissance de représentation de\nZola est grande, elle est aussi désordonnée. Ce réaliste, oublieux de la vertu,\ndes beaux sentiments, de l'honneur, de la dignité, qui sont choses très réelles,\na fait de l'homme un monstre de dépravation, réduit à repaître ses plus bas\ninstincts.\n   De là, le s'ombre pessimisme qui se dégage de ses ouvrages. Zola ne croit\nvraiment pas à l'existence de brave gens, et il pense atteindre d'autant mieux\nle réel qu'il descend plus bas dans la dégradation de l'âme humaine. Qu'il\nsoit immoral ou ordurier — et le second cas est plus fréquent que le premier\n— il inspire au lecteur le dégoût de la vie et de l'humanité. Celui qui se fierait\nà lui pour se faire une conception du monde, suffoquerait de mépris pour\nl'espèce humaine. Tous les grands critiques sont d'accord pour reprocher\ncette « animalisation » systématique de l'homme. Jules Lemaître, qui a défini\nles Rougon-Macquart, « une épopée pessimiste de l'animalisation humaine »,\német, à propos de Pot-Bouille, ce jugement qui s'applique fort bien à l'en­\nsemble de l'œuvre : « Pas une figure qui ne soit hyperbolique dans l'ignominie\nou dans la platitude; leur groupement même est un fait exceptionnel ; les\nmoindres détails ont été visiblement choisis sous l'empire d'une idée unique et\ntenace, qui est d'avilir la créature humaine, d'enlaidir encore la laideur des\nvices inconscients et bas (1). »\n    Et Anatole France, analysant dans le Temps du 28 août 1887 la Terre,\nqu'il définissait « les Géorgiques de la crapule », exprimait son indignation\nen ces termes amers : « Que M. Emile Zola ait eu jadis, je ne dis pas un\ngrand talent, mais un gros talent, il se peut. Qu'il lui en reste encore\nquelques lambeaux, cela est croyable, mais j'avoue que j'ai toutes les peines\ndu monde à en convenir. Son œuvre est mauvaise et il est un de ces mal­\nheureux dont on peut dire qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés.\nCertes, je ne lui nierai pas sa détestable gloire. Personne avant lui n'avait\nélevé un si haut tas d'immondices. C'est là son monument, dont on ne peut\ncontester la grandeur. Jamais homme n'avait fait un pareil effort pour avilir\nl'humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout\nce qui est bon et tout ce qui est bien. Jamais homme n'avait à ce point\nméconnu l'idéal des hommes (2). »\n    On pourrait allonger la liste de ces jugements, dont nul ne contestera la\n signification (3).\n    Il ne peut s'agir de psychologie dans des romans qui donnent une telle\n\n\n  (1) JULES LEMAÎTRE : Les Contemporains, I, pp. 284 et 259.\n  (2) La Vie littéraire, I, p. 235.\n  (3) Cfr , par exemple Brunetière déjà cité; René Doumic (Portraits d'écrivains,\np. 249); J. Barbey d'Aurevilly (Le Roman contemporain, p. 197); Gustave Lanson\n(Histoire de la Littérature française, 4e édit., p. 1061), etc.\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": "618                                  DURENDAL\n\n\n\np r é d o m i n a n c e aux fonctions a n i m a l e s . L e cas d e conscience n'existe pas\nchez des êtres qui se ruent fatalement au vice. Combien p e u intéressantes,\nces études où l'homme ne lutte que p a r instinct contre les influences du\nmilieu et de l'hérédité! La liberté supprimée, les aventures h u m a i n e s ne\nm'intéressent pas plus que les hésitations du chien entre la satisfaction de sa\ngourmandise et la peur des coups de b â t o n .\n    On peut se d e m a n d e r , après cela, d'où provient le succès considérable de\nces r o m a n s , dont le tirage dépassa tous les chiffres c o n n u s jusqu'alors ?\nCertes, u n e curiosité malsaine y contribua b e a u c o u p et ce fut surtout u n\nsuccès de scandale. Mais encore, - n o u s l'avons dit — à travers la plupart\nde ces ouvrages il circule un certain souffle épique, ce qu'on pourrait\nappeler la poésie du monstrueux. E n t r e son regard d'observateur et la\nréalité, l'imagination de Zola fait l'office d'un é n o r m e verre grossissant,\ngrâce à quoi les objets p r e n n e n t des proportions fantastiques. Les êtres\ninanimés, tels que la Mine, la Bourse, les Halles, l'Océan se transforment\nen bêtes gigantesques, qui vivent, crient, dévorent, expectorent. C h a c u n\ndes r o m a n s est rempli du ronflement de l'un de ces géants difformes et mys­\ntérieux, dont les b r u s q u e s soubresauts effarent la légion des petits person­\nnages accrochés à ses flancs. Certes, ce grossissement de la matière a\nquelque chose de grandiose qui impressionné, et c'est lui qui à si souvent\nfait parler de la n puissance » d'Emile Zola.\n   On doit lui reconnaître également le don d e faire mouvoir les grands\nensembles. Là encore, il saisit, mieux que tout autre, cette â m e collective\ndes foules, et, remassant en u n bloc toutes les individualités, il arrive à\nd o n n e r l'impression d'un nouvel être fantatisque et grouillant, dont les\nmille tentacules s'agitent à la fois. U n retour de courses, u n e procession aux\nflambeaux, la cohue de la Bourse ou des boulevards, l'activité trépidante des\nusines, les grèves, les émeutes, tous les g r a n d s r e m o u s d'hommes et de\nchoses deviennent chez lui saisissants d e réalité, parce que les détails ne\ndétruisent j a m a i s la vision de l'ensemble.\n    Ce qui contribue à ce résultat, c'est le procédé de STYLE, qui, tout en\naccumulant les épisodes, p r e n d soin de répéter de temps en temps l'idée\ngénérale qui concentre en u n point l'impression. Cette manière d'écrire était\ndéjà usitée par Victor H u g o (1). N o u s avons fait allusion à u n passage de\nla Béte humaine, où reviennent ces mots qui résument u n e situation : « La\nmachine roulait, roulait          »\n    De m ê m e , d a n s la dernière page de Germinal, qui nous m o n t r e Lantier\nquittant définitivement le pays des mineurs, Zola fait e n t e n d r e , à plusieurs\nreprises, sous la terre, « les coups sourds, réguliers, continus des camarades\n\n\n   (1) Voir, par exemple, le passage de Notre-Dame de Paris, qui décrit la chute de\nl'archidiacre, où l'attitude invariable de Quasimodo est indiquée à trois ou quatre\nreprises, comme un refrain : « Il regardait le gibet. Il regardait l'égyptienne\nQuasimodo pleurait et regardait la grève        Quasimodo pleurait.. .. Quasimodo le\nregarda tomber ». Ou encore, le fameux : « Il neigeait, il neigeait toujours » dans\n1''Expiation.\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "                                    EMILE ZOLA                                     619\n\n\nnoirs, qui tapaient, dans leur rage silencieuse » au fond de la mine. Et la\ndescription du printemps est entrecoupée de cette rumeur obstinée, symbole\ndu travail obscur minant peu à peu l'édifice social.\n   Mais, en général, l'unique procédé de description de Zola est l'accumula­\ntion des détails. Il se figure que pour donner au lecteur l'impression d'un\nobjet, il doit le montrer sous toutes ses faces, alors que « c'est la force et non\nl'étendue qui fait l'intensité descriptive » (1). Rien de plus fatigant pour\nl'imagination, qui se lasse vite de cet entassement de choses, et de ce style\nde catalogue.\n   Ajoutez-y que la phrase de Zola est « lourde, massive, traînante souvent,\nembrouillée et embroussaillée; elle a du mouvement certes, un mouvement\ncadencé, presque berceur par la régularité de ses coupes, comme le tic-tac\nd'une horloge, mais elle n'a aucune harmonie » (2).\n   Brunetière dit avec plus de sévérité : « Il a le style plat, et je ne puis pas\nmême accorder aux admirateurs de M. Zola qu'il convienne de saluer en lui\nun écrivain de race, encore moins un maître de la langue (3). »\n   Inutile de multiplier les témoignages pour démontrer ce. qui saute aux\nyeux que ne voile aucun parti-pris. Nous n'ajouterons plus, en terminant,\nque la piquante appréciation de M. Edmond Picard : « Il me semble qu'au\npoint de vue esthétique, l'art de Zola est de qualité secondaire, bien plus\nrapproché d'Eugène Suë et d'Alexandre Dumas le père, que de Flaubert, de\nBarbey d'Aurevilly, de Léon Chadel, de Goncourt, de Villiers de l'Isle-Adam,\nces incontestables artistes. Pour exprimer en son intégralité mon humble\npensée, ce fut « du feuilleton supérieur! » Aussi ces longs récits, aux péri­\npéties foisonnantes, aux personnages multitudinaires, enveloppés de descrip­\ntions planiformes qui, dans les derniers temps surtout, n'en finissaient plus\net se déployaient dans le déroulement lent et à bruit sourd des vues panora­\nmiques, étaient-ils recherchés par les directions des journaux qui, les décou­\npant en tranches quotidiennes, les servaient durant tout un trimestre à une\ncatégorie de lecteurs qui n'aiment pas les longs repas littéraires engloutis en\nune fois. Réunis plus tard en volume, ces plats du jour eurent souvent la\nconsistance et la masse des plum-puddings, et une lourdeur qui me les\nfirent nommer jadis des « zololithes » (4).\n                                                                PAUL    HALFLANTS.\n\n\n\n\n  (1) A. ALBALAT : La Formation du style, p. 182.\n  (2) Romans-Revue, 1908. p. 364.\n  (3) Le Roman naturaliste, p. 122. Et Brunetière démontre son appréciation par l'examen\ndu Roman expérimental, pour conclure qu'il n'est pas plus permis de mettre Zola au rang\ndes « écrivains » que de l'inscrire parmi les\"romanciers \".\n  (4) L'Humanité nouvelle, novembre 1902.\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": "   Nuits vénitiennes\n\nD'entre toutes les promenades\nOù tu fatiguas tes ennuis,\nMon cœur, rappelle-toi les nuits\nDe gondole et de sérénades,\n\nL'étrange décor   byzantin\nDe Saint-Marc tout pâle de lune,\nLes lumières sur la lagune,\nEt les chansons dans le lointain...\n\nOh ! ces romances    d'Italie,\nGlissant en longs sillages mous\nSur l'eau sans vague et sans remous\nQui portait ta mélancolie!\n\nCe n'était rien qu'un chant banal\nDans le gosier d'une    pauvresse,\nMais quelle incomparable    ivresse\nIl versait sur le Grand Canal!\n\nRien que le sanglot, dans la brise,\nD'un cœur qui pleure et puis se tait,\nMais le souffle qui  l'emportait\nAvait palpité sur Venise !\n\nRien que deux archets de hasard\nConfondant leurs plaintes    rivales,\nMais rencontrant par    intervalles\nLa grâce exquise de Mozart...\n\nEt parmi tant d'heures,   aucune\nNe vaut ces merveilleuses  nuits\nOù tu promenais tes ennuis\nSur la langueur de la lagune!\n                                        FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "            Les Marches de l'Occident\n\n                   LE Traité de l'Occident de Mithouard offrait aux: artistes\n                      contemporains une méthode et une raison de vivre.\n                         Latins contre Germains, classiques contre roman-\n                      tiques, humanistes     contre régionalistes,   et le reste;\n                     j'étais mal satisfait de ces antithèses. A considérer\n                      une plus vaste esthétique et une plus longue         histoire,\n                      ce me paraissait là des heurts superficiels, et il me\n                      sembla vain de m'éterniser        à battre ces      briquets.\nToutes ces réactions momentanées n'étaient que des mouvements                 d'une\névolution plus large. Il était quelque chose de plus grand : l'unité de\nla tradition     occidentale.\n   J'ai vu dans l'Occident un état de notre sensibilité et une            tournure\nde notre intelligence,        certifiés par des œuvres, et j'ai tenté de le\ndéfinir.\n   Malgré les nombreux exemples empruntés à notre histoire littéraire et les\napplications dans le domaine des arts, le Traité de l'Occident, comme son\nnom l'indique, demeure un ensemble de thèses, de principes, certes commentés\navec vie, de propositions, sinon didactiques, du moins encore spéculatives.\n   Restait d'illustrer ces thèses, d'appliquer ces principes, de descendre dans la\npratique, de faire la preuve de l'expérience par l'expérience même. C'est à quoi\nsont employés les deux derniers ouvrages de Mithouard : les Pas sur la terre\net les Marches de l'Occident.\n   Les Pas sur la terre nous promènent à travers notre architecture, nos\npaysages, nos coutumes, nos objets sacrés. Ce livre indique quelle unité pré­\nside à notre vie française, quel parfum autonome et subtil flotte dans notre\natmosphère, pénètre chacune de nos productions, nous révèle dans tout\nl'univers.\n   C'est alors qu'en possession de sa méthode et de ses preuves, « maître de sa\npensée et de sa joie », Mithouard éprouve l'une et l'autre à Venise, marche\nbyzantine, et dans l'arabe Andalousie. Les Marches de l'Occident sont la\ncontre-épreuve du Traité et des Pas sur la terre, une sorte de supplément\nd'enquête et la conclusion positive de cette féconde trilogie.\n   Il est salutaire parfois de quitter son pays afin d'en prendre une plus sûre\nconscience, pour sentir à quel point on y est attaché. Par les heurts, les diffé­\nrences perçues en pays étranger, on saisit mieux sa propre réalité et à quelle\nâme commune on appartient vraiment.\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": "622                                  DURENDAL\n\n\n    A Venise et à Grenade, écrit Mithouard, les plus belles surprises            m'y\n attendaient, hormis de me trouver confondu. J'achevai là de me con-\n vaincre et de nous définir, où l'Occident commence à être disputé à lui-\n même... Mais si de la sorte, au contact de deux civilisations            différentes\n et sous deux ciels divers, l'Occident accuse les limites de sa résistance\npar les mêmes symptômes,         c'est donc bien qu'il possédait en propre sa\n loi de vie.\n    Voilà deux pays frontières parfaitement aptes à nous éveiller à notre\npropre vie par toutes les étrangetés où nous nous heurtons dès l'abord. Notre\nintelligence perd là son bel équilibre, c'est à quoi nous reconnaissons que finit\nl'Occident et que s'ouvrent les portes du Soleil.\n    Nous y demeurerions même entièrement dépaysés et n'y ressentirions que\ndes à-coups si nous ne retrouvions à Venise comme en Espagne les deux prin­\ncipes essentiels de notre civilisation : la chevalerie et la religion catholique.\n Celle-ci trouve plus aisément son expression dans la peinture que dans la sculp­\n ture. Alors que les Grecs ont fait de la statuaire leur « art central », l'Occi­\ndent si profondément chrétien a cherché dans la peinture son riche langage.\nOr, Venise est la ville des peintres par excellence. Les Vénitiens sont exclusi­\nvement intéressés par les teintes riches, les précieux éclairages, les tons chauds;\n « ils mettent le dessin au service de la pâte ». Ce sont de francs ouvriers. Ils\npeignent le nu, évoquent la chair avec ardeur, et non pas le nu masculin à la\nmanière des Grecs qui préféraient leurs éphèbes, mais le corps de la femme,\nles florissantes carnations. Venise nous a révélé la peinture et lui a assuré la\nprimauté dont avait joui la statuaire dans le monde antique. A ce titre, cette\nville tient à l'Occident. Elle y tient encore par sa participation aux croisades.\nVenise « fut en réalité le garde-côte de la chrétienté; elle guerroya sans relâche\ncontre les pirates barbaresques ; ses mœurs conservatrices et indépendantes,\nson organisation traditionnelle, son activité prodigieuse font ressortir l'humeur\noccidentale ».\n    Mais, ceci admis, quelles différences nous ouvrent les yeux, aident à nous\ndistinguer !\n   Venise bâtie sur pilotis, entourée d'eau, dépouillée de terre, ne saurait que\nchoquer la mentalité d'un, occidental habitué à palper du solide, à reposer\nfièrement ses pieds sur un sol fertile.\n    Tous les travaux qui sortent des doigts vénitiens ressemblent un peu\nà des gageures;      l'existence même de la ville en est une. Il faut qu'on\nlui apporte tous les jours, pour qu'elle survive, un peu de la terre de la\nJérusalem      d'Occident. Elle a dépeuplé de leurs forêts les provinces\nvoisines pour rester en équilibre sur le limon des fleuves. La Salute\nrepose sur plus d'un million de pieux. Il a suffi que l'eau fût boueuse\npour que ces gens se crussent pourvus d'un pays assez solide. C'est la\nville sans terre.\n    Cette situation instable a eu sa principale répercussion dans l'architecture\noù l'Occident excelle et par quoi il demande à être jugé. C'est là qu'on saisit\nles plus palpitantes différences. Venise féerique, fragile et baroque semble\nreposer sur de la lumière. Grâce à la pureté de ses horizons, à ses couchers de\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "                      LES MARCHES DE L'OCCIDENT                              623\n\nsoleil sans poussière, elle a fait rendre à la couleur sa plus folle intensité. De\nlà l'importance de sa peinture, mais aussi la médiocrité de son architecture\nqui réclame d'honnêtes matériaux et le mépris du trompe-l'oeil. La peinture et\nl'architecture ont été créées pour vivre en d'étroits rapports. Lorsque l'équi­\nlibre est rompu et que la peinture se lance dans l'orgie des couleurs, la\ndiscipline architecturale s'évanouit. Tous les écarts de l'imagination se donnent\ncarrière.\n    Ici les bâtiments s'appuient sur la beauté du ciel, c'est pourquoi les cam­\npaniles édifiés sur des éponges chancellent. On construit en vue du plaisir des\nyeux, d'où la surcharge des façades, les badigeonnages multiples et l'orchestre\ncriard des ornementations dissonantes. De la couleur avant toute chose et\npour cela Venise préfère les verroteries bariolées, les matières sinon solides\ndu moins très riches, les paradoxes d'architecture, les objets frôles et maniérés.\n    Les Vénitiens n'ont nullement le respect du temps, qui est notre carac­\ntéristique, l'Occident étant comme une personne morale dont la fin consiste à\nse continuer. « Sur notre dernière motte de terre donnons-nous une fête »,\ndisent ses expansifs habitants, ivres de mouvement, de lumière et prompts à se\nréjouir comme ceux qui ne se croyant pas en sécurité se jettent à corps perdu\ndans les plaisirs et vident d'un coup la coupe de toutes les voluptés.\n    Venise est perpétuellement en fête, fête des sens, mais principalement des\nyeux. Nulle part le vieux précepte oriental « puissiez-vous jouir de vos yeux »\n ne fut mieux accueilli. Et notez que le mouvement, la vie, la joie n'ont pas\n ici d'autre fin qu'eux-mêmes. Ah! que dira le celte transplanté dans ces\n rutilants marécages, lui si ménager de son temps, lui qui ne compte pas\n seulement chaque heure en vue d'une action utile et positive, mais qui entend\nque les cloches de nos cathédrales les lui martèlent pour mieux fixer leur bon\nemploi ! Que diront nos statuaires devant ces marbres baroques de l'église des\nFrari où Longhena a juché des nègres atlantes « dont le pantalon de marbre\n blanc laisse voir par une déchirure leurs genoux de marbre noir, et des\n squelettes de marbre noir qui secouent des linceuls de marbre blanc en vue\n d'y faire lire des inscriptions latines. Et puis a-t-on idée de faire porter un\n cercueil par des chameaux? » Que de matière précieuse gâchée en vue de\n confectionner des jouets à de grands enfants! Quelle expansion, quelle énergie\n dépensée en pure perte ! Et nos braves ouvriers d'art comprendront-ils qu'on\n ait offert à Henri III une collation dont le service était en sucre? C'est\n pourquoi lorsque le roi déplia sa serviette elle se brisa entre ses mains. Et ces\n verreries, ces mobiliers qui ne sont faits ni pour boire ni pour s'asseoir !\n    Cela vise à nous surprendre, presque à nous berner. Ce sont de\n mauvaises farces qui rappellent les grossières plaisanteries des jouets\n allemands. Car en quel autre lieu du monde eût-on imaginé de faire\n  une chaise avec deux écailles d'huîtres dont l'une fournit le siège et\n l'autre le dossier ?\n    Ah! j'attends ici nos architectes médiévaux! Ecoutons et méditons cette\n admirable page de Mithouard où sont inscrites les plus nobles vertus de l'Oc­\n  cident :\n     La sagesse de la cathédrale était fondée sur le respect du sol et Vin-\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": "624                                DURENDAL\n\n\ntuition de la race. Sa logique n'acceptait que l'effort utile. Par sa per-\nfection intime, elle certifiait l'accord des métiers et lu droiture       naturelle\ndes artisans. Non seulement elle unissait en toute réalité les hommes\nqui la bâtissaient ensemble. Mais, forte contre le temps, elle constituait\nde plus un lien entre les générations successives, unanimes dans leur\ntradition et glorieuses de leur clocher. Cette puissante maison de Dieu\nétait la maison du peuple tout entier, dont son envolée de pierre\nattestait les énergies disciplinées. Son autorité rayonna sur           l'Europe...\nL'esprit dont elle procédait était celui de l'homme qui est devenu\nmaître de sa force et certain de sa loi. Cette bonne tête-là, pendant des\nsiècles, ne sut rien penser qui ne fût droit et fier. L'homme qui la por-\ntait, même en des temps difficiles, vécut harmonieusement.           Il éleva des\nchâteaux et des églises, il fit des tragédies, de la musique et des\ntableaux où il traduisait avec confiance la belle ordonnance de son\nâme.\n   Or, à Venise — « carton sur de l'eau, décor sur de la vase, rivage\nqui n'est pas le sol sur la mer qui n'est pas la mer, caricature de la\nterre » — le goût inné de l'excessif, de l'exceptionnel, l'intempérance des\ncaractères, le faste insolent donnent aux monuments un aspect « de verrerie\nbousculée sur un plateau ». Nous assistons à un carnaval, au « bal des archi­\ntectures sur l'horizon ». Aucune sécurité ne nous accueille. « Le fier Occident\nqui demanda sa force à la succession des hommes et à la rude série des jours\nse font ici comme un fantôme dans la lumière. » Et Mithouard évoque,\namusant symbole, la petite reine imaginaire de Venise, la princesse Babiole qui\ncircule partout « insaisissable, au milieu d'un peuple de prestidigitateurs,\nsous un ciel prestigieux », l'organisatrice des fêtes, la dispensatrice des séré­\nnades, « la princesse de tous les riens surprenants et sympathiques, dont les\nmains adroites tressent de petites choses inoffensives et séduisantes ».\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Une leçon semblable nous attend à Grenade. « Le respect de l'homme,\nl'honnêteté du travail, le sentiment de l'équilibre, la juste entente des réalités,\nle bon usage du temps, le goût de l'énergie », qui sont les trésors moraux de\nl'Occident, ne se trouvent pas en Espagne dosés avec mesure. La vie y est\ncomme une provocation perpétuelle. Des artistes, des guerriers, des saints se\nsont tout de suite portés aux extrêmes. Lieux versatiles où l'esprit ne trouve\npoint sa paix.\n   L'architecture espagnole a, elle aussi, son enseignement. Si Venise a le\nplacage, l'Andalousie possède l'arabesque. On ne tient compte ni de la stature\nde l'homme ni de son habitat. « Je ne sais pas entendre, déclare Mithouard,\nune architecture qui ne soit pas au mètre de l'homme et toute pleine de sa\nvie et de son pays. » Or, l'Alhambra pourrait tout aussi bien être planté sur\nun promontoire breton ou à pic sur une vallée des Apennins, « mais on n'eut\npas dressé ici un chapiteau de Saint-Julien-le-Pauvre ». Mithouard donne de\nl'art mauresque une excellente explication. L'Arabe nomade et habitué à\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "                     LES   MARCHES DE             L'OCCIDENT                 625\n\n\n\nl'immensité du désert n'a pour se distraire que lui-même. Il est ainsi, dans la\nmonotonie de ses jours, prédestiné aux spéculations abstraites. Il invente donc\nl'algèbre, les mathématiques, la géométrie, mais n'est pas constructeur, parce\nqu'il ne s'arrête longtemps nulle part. Le point de départ de son rêve est\nune ligne qu'il plie dans tous les sens, dont il fait sortir les figures géomé­\ntriques les plus compliquées et qui aboutit à l'arabesque, aux ornements en\nstuc, à une architecture de bilboquet.\n    L'arabesque ne saurait satisfaire un Occidental. Comment y trouverais-je\nmon contentement, dit Mithouard, « moi dont la terre est émue par le frisson\ndes trembles et le froissement des herbes au bord de la rivière... Mon pays est\ntrop divers pour que je me résolve plus qu'un instant à cet exil dans l'abstrait,\net dans l'angle de chaque chose je cherche un soutien ».\n    Sans doute, Grenade offre de magnifiques voluptés, ainsi que Venise, et\n c'est pourquoi l'imagination déréglée des romantiques a tant exalté ces lieux\n brûlants. Mais la sagesse de l'Occidental s'accommode mal de ces violentes\nsecousses et, dans des pages pleines de passion, Mithouard évoque la touchante\n et tragique histoire d'un jeune Bretron au cœur consumé de fièvre qui s'élance\nvers ces contrées radieuses, pensant y apaiser un amour dévorant. Venu sous\n un ciel de feu pour savoir la fin de ses désirs errants, Loïc de Coëdigo n'y\n trouve qu'une déception âpre. Avant de se résigner, de retourner dans la paix,\n de rentrer dans la discipline de son pays, il se donne fougueusement à la\n Marrabaise Incarnacion à la bouche saignante, à la lourde natte de cheveux\n noirs et l'étrangle dans un sanglot.\n    Ce parfait ouvrage d'artiste probe, ce lucide bréviaire de nos réalités et de\nnos pures richesses d'Occident se ferme sur cette admirable conclusion :\n    Grenade offre une volupté suprême, épuisée aussitôt. Nos premiers\nparents, disent les Ecritures, ne purent, devenus mortels, rester dans\nle Paradis terrestre, lequel était situé en Orient. C'est dans notre pays\namical et voilé qu'il y a lieu d'ordonner notre vie, c'est selon la loi qu'il\nnous impose qu'il convient de régler nos sentiments et de concerter\n nos travaux.      Un bonheur aigu, fût-ce dans le plus divin séjour du\n monde, n'est possible que le temps d'une        surprise.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Les Marches de l'Occident terminent, ai-je dit, la trilogie dont le Traité\nde l'Occident et les Pas sur la Terre composent les deux premières parties.\nSi l'on veut bien réfléchir à l'unité de cette œuvre, à la noblesse de son\nenseignement, à sa largeur de vue, on conviendra, je pense, qu'aucune syn­\nthèse d'idées ne fut tentée depuis dix ans qui passe celle-ci en précision et en\nharmonie.\n   Par ces trois volumes qui narrent la genèse de la pensée française, et après\nle Tourment de l'Unité, Mithouard se classe parmi nos critiques libres les\nplus avertis de l'heure. Il nous offre un fameux exemple d'esprit organi­\nsateur et souple, de lyrique conscient. J'hésiterais à lui trouver des parents\nspirituels, et il faut bien avouer que parmi les cerveaux contemporains plus\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": " 626                                DURENDAL\n\n\n   ou moins étroits, tous inféodés à des partis, nul n'atteint ce parfait équilibre.\n       De fait, au moment où l'art semblait se libérer des influences étrangères,\n   s'évader de l'atmosphère d'anarchie où il étouffait, le problème politique acca­\n   pare les esprits les meilleurs et, sous couleur de réformer la société française,\n   nous replonge dans les plus grossières ténèbres. Nous allions nous entendre,\n  peser loyalement les acquisitions lyriques de la génération précédente, sarcler\n  les vignes vierges du symbolisme, greffer ces ceps trop sauvages et qui jusque\n  dans leur sève bouillonnante attestent la richesse du sol de France — or, tout\n  est soudain remis en question. Nous assistons à quantité de combats singu­\n  liers, à une multitude d'escarmouches stériles entre speudo-classiques et speudo-\n  romantiques. Chaque adversaire reçoit autant de coups qu'il en donne et la\n  victoire n'est nulle part. Bien mieux, la littérature qui jusqu'à ce temps requé­\n  rait comme vertus cardinales le désintéressement et la franchise, se trouve\n  amoindrie et rejetée au second plan. Les préoccupations sociales ont faussé les\n  meilleurs manuels d'art. Pour ne prendre qu'un exemple, l'intéressante ques­\n  tion du vers libre n'est plus étudiée en elle-même, mais en fonction de telle\n  ou telle politique. Les néo-classiques rejettent la strophe analytique sous pré­\n  texte que le XVIIe siècle, qui était monarchiste, ne l'a pas employé; d'autres la\n  défendent, parce que soi-disant — et bien à tort — elle a bonne couleur\n  moderniste. De tels états d'esprit seraient comiques s'ils ne dénotaient une\n aussi triste notion des destinées de notre poésie.\n      Seul ou presque seul au milieu des partis s'entre-dévorant, Mithouard a\n  conservé une intelligence lucide et un noble souci des nuances. Il nous offre\n un magnifique exemple de prudence et de mesure. S'il montre les dangers\n d'un romantisme échevelé qui risque de briser l'harmonie entre notre sensi­\n bilité et notre intelligence, s'il nous met en garde contre les plaisirs dissol­\n vants de Venise et de Grenade, il n'oublie pas à quel point ce demeurent\n pour nous deux villes d'importance, « des lieux éminemment favorables à la\n méditation ».\n      Il se retourne donc contre les partisans d'un humanisme froid et d'une\n renaissance latine dont la logique' étroite risque d'étrangler tout chant\n lyrique ; il les convie à ne pas apporter « une fougue trop romantique à nous\n libérer du romantisme ». Certes celui-ci fut une belle maladie, une fièvre\n salutaire, le XVIIIe siècle nous ayant desséché l'âme et le XVIIe, malgré de\n splendides qualités de fond et de forme, ayant ignoré — La Fontaine excepté,\n bien entendu — la poésie lyrique.\n     On peut dire que nos facultés nationales, d'abord coordonnées et fortifiées\nd'une discipline harmonieuse, se dissocient vers la fin du XVe siècle. Elles\n s'épanouissent à nouveau d'époque en époque, mais les unes après les autres\n et non plus tendues dans un seul équilibre, tant qu'elles finissent par se\n tourner les unes contre les autres. « L'art classique et l'art romantique furent\n les, deux moitiés de la cathédrale. »\n     C'est à la reconstruction de l'édifice national que nous invite avec persua­\n sion Mithouard, et que les esprits méfiants se rassurent. Cet édifice national\n n'est nullement une prison, mais une demeure bien aérée ou chaque élan\n lyrique trouve son emploi et sa place. Ecoutons notre auteur pousser son\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "                     LES MARCHES DE          L'OCCIDENT                     627\n\nbeau cri de ralliement : « la France est pays d'unité ». Laissons pseudo-clas­\nsiques et pseudo-romantiques se déchirer pour des motifs extra-littéraires.\n   A nous, aux artistes désintéressés, conscients de leurs devoirs, appartient de\nrétablir par leurs œuvres l'équilibre interrompu, d'aider à la synthèse, à la\ncoordination harmonieuse et vivante de nos facultés nationales. Le lyrisme\ncontemporain s'accommode mal des rapports abstraits de la raison pure, pas\nplus que des courbes épileptiques d'une sensibilité dévoyée. La prétendue\nclarté latine et le mirage jacobin portent en eux de terribles germes. Aussi\nbien les mots raison et sensibilité ne sont que des schèmes philosophiques.\nNos vrais poètes ne sacrifient pas ceci à cela, mais, dans une intuition pro­\nfonde, s'efforcent de dire toute leur âme et d'ordonner leurs poèmes selon\nl'instinct de notre race qui assume le plus possible d'humanité, je veux dire\nqui marie joyeusement la logique du cœur et la spontanéité de l'esprit.\nMithouard aura grandement hâté cette union en nous éveillant à une plus\nsûre conscience de nos réalités occidentales.\n                                                               T. DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": "                  Villiers de 1'lsle=Adam\n\n                   N livre très documenté de M. E. de Rougemont (1), la réim­\n                      pression, par le Mercure de France, des Derniers Contes (2),\n                      et enfin l'hommage proche d'un monument public placent\n                      en pleine et justicière lumière la hautaine figure de vail­\n                      lance et de tourment, à la fois impérieuse, attristée et iro­\n                      nique de l'éblouissant semeur de beautés.\n                         Le volume de M. E. de Rougemont, qui abdique toute\n                     appréciation personnelle, reconstitue, au moyen de rensei­\n                     gnements très cohérents et très soigneusement contrôlés, la\nvie littéraire de Villiers de l'Isle-Adam. Vie extraordinaire, et par instants\npoignante, cahotée entre les affres de la misère et les prestiges du Rêve : une\nnoblesse authentique et native en lutte permanente avec le plus avilissant\ndénûment; un sentiment si élevé de l'art qu'il en devient presque immatériel,\nsans cesse meurtri au contact des vilenies professionnelles ; la réalité abhorrée,\nexerçant une obstinée revanche, sommaire ou brutale, contre l'absolu adoré;\nquelques rares instants où l'écrivain s'exalta à l'espoir de se survivre; d'autres,\nquasi journaliers, où il douta de lui-même, de son génie et de sa destinée devant\nla postérité; enfin la mort sur un grabat d'hôpital et une tombe dont les\naumônes de quelques amis fidèles firent les frais...\n   Telle fut, vers les gracieuses années 1870 à 1889, la destinée d'un maître\nidéaliste — alors que M. Zola tirait annuellement à « cent mille » !\n   Lorsqu'on véhicula Pornocratès vers le Panthéon, il manqua, au passage\nde la cavalcade, comme seul châtiment, le méprisant sourire souverain de\nVilliers...\n   Car le temps réparateur est venu où Axel a vaincu Nana — et celui-là\nserait aujourd'hui prodigieusement dupe, qui consentirait à échanger la plus\nluxueuse édition du Rêve et son mysticisme de lucrative pacotille contre les\nquelques pages, maladroitement imprimées, de l'Intersigne.\n   Il faut savoir gré à M. de Rougemont d'avoir courageusement mis en\nrelief le secret du génie de Villiers, le gage de sa grandeur et la garantie de sa\ngloire : ce fut un croyant, non un croyant intermittent, mais un croyant total,\ndont toute l'intellectualité était saturée de l'inquiétude de l'au-delà. « La\nreligion, dit M. Louis Tiercelin, fut toujours la grande affaire de sa vie. »\n\n\n  (1) Villiers de l'Isle-Adam, par E . DE ROUGEMONT (Paris, Mercure de France).\n  (2) Derniers Contes, de VILLIERS DE L'ISLE-ADAM (Paris, Mercure de France).\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": "                        VILLIERS DE      L'ISLE-ADAM                       629\n\n\n   La réalité pouvait tordre et terrasser sa pauvre loque charnelle ; sa pensée\nbaignait dans l'infini; plein de mépris pour les contingences, il les flagellait\nd'une raillerie rancunière de mystique — songez à ce type énorme de bour­\ngeoisisme transcendant qu'est Tribulat Bonhomet, tueur de cygnes ! — et la\nréalité ne lui fut jamais que le tremplin d'où il bondissait dans l'absolu. Un\nvoile, que son récent biographe ne parvint point à soulever, recouvre la vie\nsentimentale de Villiers; s'il aima, de l'amour humain, cette « aventure »\nn'apparaît dans son œuvre que comme un prétexte à glorifier — en quels\naccents d'une émouvante magnificence! — « l'amour suprême », cet amour,\n« tout trempé de foi », « à qui la mort n'inspire que des battements d'espé­\nrance », cet Amour-phénix, qui consume « la poussière de ses ailes pour ne\nrenaître qu'immortel ».\n   M. de Rougemont attribue une influence déterminante sur la mentalité du\nfutur conteur de l'Instant de Dieu, à un séjour que celui-ci fit à Solesmes,\nvers 1862 — il avait alors 24 ans — et où il subit la forte emprise de cet admi­\nrable pétrisseur de conscience que fut Dom Gueranger.\n   Quoi d'étonnant, si dans ce milieu de pur désintéressement intellectuel,\nrendu attentif d'autre part par le silence et le recueillement, aux voix chré­\ntiennes de sa race, Villiers de l'Isle-Adam ait fait ce serment — qu'il a tenu —\nd'être, en un temps où régnait la Bête, le croisé du divin, le voyageur de\nl'invisible, le pèlerin du Mystère... Et que voué par la direction de son génie\nà appareiller sans trêve vers le pays des Grands Songes, l'écrivain en ait\nrapporté, pour le revêtement de ses idées, un verbe d'une énorme splendeur,\nce ne fut vraiment là que le salaire mérité de sa fidélité et de sa ferveur !...\n\n                                                 FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nL a B a r r i è r e , par RENÉ BAZIN. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n    « Les hommes jugent légèrement, et leur légèreté est cruelle. Ils disent\nqu'un mariage est mal assorti s'ils aperçoivent quelque différence entre les\nfamilles, les éducations, les fortunes, et ils se préoccupent peu des distances\ninfinies, des mésalliances d'âme. »\n   Cette pensée pourrait orner le frontispice du roman La Barrière dont elle\nest extraite. A la différence de tant de fictions amorphes, frivoles ou perni­\ncieuses qui encombrent de leurs titres bizarres et parfois insolents la devan­\nture des grandes librairies parisiennes, toute œuvre nouvelle de René Bazin\nmérite un examen attentif et respectueux, car, outre sa valeur littéraire et\nartistique, elle s'inspire toujours de quelque noble idée répondant aux pré­\noccupations du temps. En quelques traits rapides, nous voudrions ici\nanalyser ce beau roman et en rechercher les significations.\n    Sir Georges Breynolds est un riche propriétaire foncier dont la noblesse\net la fortune remontent au temps de la reine Elisabeth qui accorda à sa\nfamille terres et titres. Orgueilleux non sans quelque grandeur, sir Georges\nest intimement persuadé qu'une dette de reconnaissance infinie lui dicte son\ndevoir, l'attachant par d'indissolubles liens à la royauté anglaise et à la reli­\ngion d'Etat qu'elle a fondée. The King the Church, tel est l'horizon moral\nassez étroit qui définit avec précision pour lui toute l'étendue de son rôle\nfamilial et social.\n    Ce protestantisme irréductible mais dérivant de convictions purement\nhumaines va le mettre en conflit avec son fils Réginald, officier dans l'armée\n des Indes, nature généreuse, réunissant en sa personne les dons les plus\n précieux de la race anglo-saxonne, admirable énergie de caractère, calme et\n profondeur du jugement, exquise loyauté d'âme, et auquel la sécheresse\n formaliste du protestantisme vide et officiel, de ce protestantisme où « le\n modèle divin ressemble trop à une idée, et n'est pas assez un ami présent »\n ne saurait plus suffire. Son âme fière et méditative est travaillée secrètement\n par des aspirations religieuses inconnues. Il n'a pas encore adhéré au catho­\n licisme, mais il en pressent vaguement la grandeur, la force et le rayonne­\n ment. L'Hostie divine lui apparaît « se levant sur les collines d'Angleterre ».\n Bref, il est arrivé à ce tournant périlleux, douloureux où, sans plus croire à\n la religion de ses pères, il n'tst pas encore définitivement conquis à la foi\n catholique. Il a refusé d'accompagner Sir Georges à l'office et sa conscience\n hésitante se demande, anxieuse, si, en agissant de la sorte, il a vraiment\n accompli son devoir.\n"}, {"page_pdf": 744, "texte": "                                 LES LIVRES                                631\n\n    Une jeune Française, Marie Limerel, que le hasard des relations mon­\n daines lui a fait connaître, lui conseille la sincérité. Marie Limerel est une\n femme délicieuse mais en ce moment Réginald, dont la pensée est intensé­\n ment sollicitée par l'auguste gravité du problème religieux, n'est point aisé­\n ment accessible aux séductions de l'amour. S'il obéit à Marie, ce n'est pas\n qu'il l'aime mais parce que la droiture et la fermeté douce de la jeune fille\n ont attiré sa confiance et l'ont désignée spontanément à son angoisse morale\ncomme la conseillère inspirée. Dans une réunion nombreuse Réginald\n refuse de s'associer à la santé portée par son père en l'honneur de l'Eglise\n établie, et l'abîme se creuse, profond, entre le père et le fils. Sir Georges\n annonce à Réginald que du jour où il aura embrassé la foi catholique, il\n sera, de par la volonté paternelle, dépossédé de son domaine héréditaire.\n Et Réginald quitte l'Angleterre, après avoir promis à Sir Georges qu'il\n l'avertira loyalement, aussitôt que sa conversion sera un fait accompli\n et définitif.\n    La seconde partie du roman nous transporte à Paris dans la famille de\n Victor Limerel, l'oncle de la charmante Marie, bien qu'il soit loin de lui\n ressembler. Son intelligence d'homme d'affaires, servie par un opportunisme\n souple et adroit, un zèle attentif à complaire aux puissants du jour, l'a fait\n parvenir à une situation matérielle, sociale et mondaine considérable.\n Quant aux personnes fréquentant ses salons, « on y cherche vainement une\nconscience. Tout est convention chez eux ; ils sont composés, comme les\nlaques de Chine, d'une série de couches de vernis qui recouvre un peu de\nbois commun. Beaucoup d'esprit, mais pas de bon sens, et des idées\nroseaux qui plient tout le temps ». Sous le poids de son autorité despotique\nil a réussi à ployer une femme excellente mais faible, qu'il a d'ailleurs\népousée non par amour mais pour la fortune qu'elle lui apportait. A la vérité\nil a placé son fils Félicien dans un collège ecclésiastique où ce dernier a fait\nde brillantes éludes. Mais qu'est-ce que le bienfait de l'instruction religieuse\nreçue à l'école sans le complément indispensable d'une forte éducation\nfamiliale? Or dans ce milieu familial où la religion est purement de façade,\ntoujours prête à céder le pas devant les suggestions de l'intérêt ou de l'ambir\ntion, où règne d'ailleurs la plus coupable indifférence pour tout ce qui fait\nle fonds et l'essence de la vie du chrétien, Félicien n'a pas trouvé cette\nsûreté de direction, cette intransigeante fermeté de principes, cette pureté\nvivifiante d'atmosphère morale nécessaires à l'épanouissement de la fleur de\nfoi chrétienne déposée en son âme d'enfant. Il ne pratique plus, au grand\nchagrin de sa cousine Marie qu'il adore, cet amour n'ayant pas toutefois\nl'agrément de Victor Limerel qui rêve pour son fils une alliance opulente.\n    Une seconde barrière, celle-ci d'ordre moral et autrement redoutable, est\nvenue ainsi s'élever entre les jeunes gens. Car si Marie éprouve une vive\naffection pour Félicien, elle est une de « ces natures très braves, parfaitement\nfranches, qui n'hésitent qu'au début, pour le choix de la route, et qui vont\nensuite jusqu'au bout du devoir aperçu », et, nouvelle Sibylle, elle le lui a\ndéclaré, jamais elle n'unira sa vie qu'à celle d'un homme partageant\nenlièrement ses sentiments, ses croyances et ses espoirs. De son côté Féli-\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": "632                               DURENDAL\n\n\ncien a l'âme trop haut placée pour songer un instant à tromper celle qu'il\naime. Aussi généreux que sincère, il prend la résolution de scruter soigneu­\nsement le fonds de sa conscience. Après un temps d'épreuve terminé par une\nveillée passée en compagnie de Réginald Breynolds à l'Adoration nocturne\nde Montmartre, Félicien constate que sa foi est en cendres et que la flamme\nsacrée ne saurait plus se réveiller. Constatation infiniment douloureuse, car\nelle entraîne du même coup la ruine de son bonheur.\n    Cependant si Réginald Breynôlds est venu faire Un séjour à Paris, ce n'est\npoint pour y dépenser ses loisirs en dilettante oisif et blasé, mais pour\nétudier sur place les innombrables manifestations de dévouement catholique\nse révélant dans la grande capitale du bien à ceux qui veulent se donner la\npeine de les chercher et de les découvrir. Il a admiré de près les œuvres\nd'apostolat où prêtres et laïques rivalisent de zèle pour donner aux humbles\nde la terre le sentiment de leur dignité et le réconfort moral. A la Maison du\nCalvaire, il a vu de nobles femmes, revêtues du costume d'infirmières, prier\n« pour que leurs soins soient acceptés et leurs mains très douces. « Et tandis\nqu'à Montmartre, Félicien demeurait de glace, l'âme émue de Réginald\ncontinuait son ascension progressive vers la Lumière. « Il regardait avec\ninsistance ce pain enveloppé d'or; une sorte d'attirance maintenait ses yeux\nlevés; une volonté secrète, douce, qu'il sentait parfaitement raisonnable, com­\nmandait en lui, et tenait le cœur et l'esprit ouverts, comme les maisons au\nprintemps. » Quelques mois après, il se convertira à Rome où il va de\nnouveau rencontrer Marie Limerel qui, pour faire diversion à son chagrin,\ns'est réfugiée avec sa mère dans la Ville éternelle.\n    Réginald adresse à son père une lettre ferme et touchante où, l'informant\nde sa conversion, il lui demande en même temps la faveur d'une dernière\nentrevue avant son départ pour les Indes. Si un nuage de tristesse enveloppe\nson âme, ce n'est point la perspective d'être déshérité. Depuis longtemps, en\neffet, il a renoncé à cette fortune. « La paix, le bien que tous les biens ne\npeuvent acheter, il l'avait eue, et il la cherchait, mais comme ceux qui savent\nqu'ils la retrouveront, qu'elle s'est éloignée à peu de distance afin d'être\naimée mieux, et qu'elle nous entend pleurer. » Alors, en cet instant suprême\n où il va tout quitter, père, famille, patrie, et peut-être de façon définitive,\nson regard se tourne instinctivement vers la femme forte et consolatrice. Une\nillumination soudaine se fait en son âme, et c'est maintenant pour lui une\n pleine certitude, il n'a jamais cessé d'aimer Marie Limerel, bien que jusqu'à\n cette minute solennelle, il n'ait pas encore eu parfaite conscience de ce senti­\n ment. Mais la jeune fille ne saurait accepter l'offrande de son cœur et de sa\n vie, car le souvenir de Félicien ne l'a pas quitté. Ils se disent adieu et Régi­\n nald part pour l'exil lointain sans avoir eu la joie de revoir Sir Georges qui\n refuse impitoyablement de le recevoir.\n    Telle est, autant qu'il est possible de les résumer en quelques lignes, la\n suite des événements qui constituent la trame de ce beau récit: On sait que\n dans plusieurs de ses romans, et non des moindres, Bazin s'est attaché à\n l'observation de l'un ou l'autre grand fait social ou religieux de l'histoire\n contemporaine. Parmi ceux-ci le réveil actuel du catholicisme en Angleterre\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "                                  LES   LIVRES                                633\n\n\npeut compter au nombre des plus marquants, et l'opposition de cet essor\nd'âmes avec le courant de dépression religieuse heureusement passagère qui\nparcourt en ce moment certains milieux de la société française devait offrir\nau romancier observateur la matière d'un contraste des plus intéressants qui\ns'affirme, marqué de traits incisifs, entre Réginald Breynols et Félicien\nLimerel. Tous deux sont intelligents, fiers et généreux. Mais l'avantage est\nincontestablement du côté de l'Anglais, car ce dernier arrive à réagir contre\nles tendances de son milieu par un simple effort de réflexion et de volonté,\ntandis que le Français ne peut s'y soustraire même avec l'aide de l'amour.\nCependant René Bazin aime trop son pays pour laisser cette impression\npessimiste planer sur son livre. Et le lecteur se dit que si, en effet, la décision\nde Réginald s'est fixée et mûrie, c'est pendant son séjour dans la capitale de\nla France et par la contemplation journalière du trésor de vertus et d'énergies\nmerveilleuses qui s'y dérobent aux regards superficiels. C'est d'ailleurs une\nFrançaise, Marie Limerel, qui apparaît le centre et comme l'âme du livre,\nl'embellissant de son charme fait de gravité, de forcé et de douceur, et\nintimement liée, depuis leur début jusqu'à leur dénouement, à ces deux\ndrames de conscience.\n   Par le relief dont se précise et s'anime le dessin des caractères, par la\nfermeté du dialogue, la beauté sobre et évocative de l'expression, la Barrière\ntient dignement sa place à côté des belles études morales et sociales qui\ns'appellent l'Isolée et le Blé qui lève.                               G. DE G.\n\nL e F i l s d e m a F e m m e , roman, par MAX DEAUVILLE. — (Editions\n   de la Belgique artistique et littéraire.)\n   Trois personnages occupent presque seuls la scène : M. Hector Fauconpré,\nM me Fauconpré, qui fut M me Krême, et son fils Jemmy; et c'est M. Faucon-\npré qui parle. Sont-ce des mémoires ? se demande-t-il, au terme du livre. « Ce\nsont des morceaux de vie jetés çà et là, des morceaux de ma vie telle qu'elle\nest, telle que j'ai pensé qu'elle était, peu intéressante en somme. Je suis un\ncommerçant, un gros courtier en laines. Je n'ai pas le mérite d'avoir livré de\ngrands combats, d'avoir saigné par des plaies héroïques. J'ai eu comme tout\nle monde des blessures banales, elles n'avaient en plus de la douleur que leur\ninutilité. » Ce ton mélancolique n'est pas toujours celui de M. Fauconpré,\nqui apparaît plus souvent sous l'aspect d'un ironiste narquois et désabusé,\nsceptique et parfois même un peu cynique. Il nous raconte les petites misères\nde sa vie conjugale, troublée par d'éternelles discussions au sujet de Jemmy,\nl'entrée de Jemmy dans le monde et dans le demi, ses amours et sa fin tra­\ngique, avec un humour de pince-sans-rire qui ne résiste pas jusqu'au bout et\nqui s'achève dans de la tristesse et dans de l'amertume. M. Max Deauville a\nde l'esprit, un esprit mordant, âpre, cruel; un style sec, bref, coupant, qui\nvise, comme ceux de Stendhal ou de Mérimée, à la précision froide plus qu'à\nl'harmonie. Son observation est sincère et vraie, un peu caricaturale, indul­\ngente et railleuse à la fois. Le talent de M. Max Deauville a progressé nota­\nblement depuis la Fausse Houle.\n                                                                      M. D.\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": "634                                        DURENDAL\n\n\n     Q u e l q u e s l i v r e s lus p e n d a n t les vacances au bord d u silence :\nLe château de la belle au bois dormant (1), p a r Pierre L o t i , articles et essais char­\ngés de couleur, de mélancolie et de rêve ; Le livre des légendes (2), par Selma\n Lagerlöf, qui mériterait u n e longue étude, et Les liens invisibles (3), d u même\nauteur, qui sont d'une admirable spiritualité étrange et é t r a n g è r e ; La vie et la\nmort des fées (4), essai littéraire où M m e Lucie F é l i x - F a u r e - G o y a u a mis tout\nson talent pénétrant et toute la grâce de l'érudition féminine (c'est bien la\nchose la plus rare qui soit !) ; Vivre (5), p a r R o b e r t de T r a z , u n e œuvre géné­\nreuse et forte, bien différente du b a n a l r o m a n qu'on n o u s ressert tous les\nj o u r s ; Les voies impénétrables (6), par Séverac, r o m a n intéressant et fortement\npensé sur la dispersion des religieuses françaises; Le muletier et son mulet (7),\npar H e n r i M é n a b r é a , quelques chapitres faciles ; Les joies du célibat (8), p a r\nM M . Aigueperse et R. D o m b r e , et Esclave ou Reine (9), p a r M. Delly, d e u x\nc h a r m a n t s romans pour jeunes filles; Le maître d'école (10), p a r Georges\nB e a u m e , q u i a fait m i e u x ; Leurs fils (11), par Robert H a v a r d de la M o n t a g n e ,\nlecture saine, agréable et forte ; enfin Parmi les hommes (12), pages admirables\nde L u c i e n Jean : ses amis les ont recueillies et ont fait de ce livre u n pieux,\nhommage à la mémoire de cet écrivain p r o b e , simple et profond.\n                                                                                       P. N.\n\nHistoire des Lettres françaises de Belgique (depuis le\n   m o y e n â g e j u s q u ' à n o s j o u r s ) , par J O S E P H C H O T et R E N É D E ­\n   THIER, avec de n o m b r e u x portraits. Préface de Paul A d a m . — (Charleroi,\n   D. Hallet, é d i t e u r ; un vol. in-8° de 610 pages.)\n    Ce m o n u m e n t élevé à la gloire de nos Lettres nationales est l'œuvre com­\nm u n e de deux de nos bons écrivains, dont l'un — âgé de 21 a n s ! — est mort\nau j o u r même o ù ce m o n u m e n t s'achevait. P a u v r e et charmant R e n é Dethier!\nCeux, qui ont c o n n u cet adolescent tout enfiévré d'activité et de beauté, d'un\ntalent extraordinairement précoce, avide de connaître, de sentir, d'exprimer\nla Vie comme s'il devinait qu'elle allait le trahir dès la première étape, n'au­\nront p u se défendre d ' u n serrement de cœur en voyant son n o m inscrit au\ntitre de ce volumineux ouvrage qu'un bénédictin des lettres eût hésité à entre­\np r e n d r e , tant la matière en est a b o n d a n t e et le sujet difficile... R e n é Dethier\navait heureusement trouvé, pour mener à bien u n e telle tâche, le collabora­\nteur qu'il fallait en la personne de Joseph Chot.\n    J o s e p h Chot, docteur en philosophie et lettres, déjà mûri par la pratique\nde l'enseignement, parfaitement instruit des choses et des gens de notre litté­\nrature, justement apprécié pour des œuvres d ' u n e inspiration très personnelle\net d ' u n style puissant, telles son Carcassou et ses contes A la Frontière, se\nrévèle dans l'Histoire des Lettres françaises de Belgique comme u n critique averti\net perspicace, jugeant avec loyauté, appréciant avec bienveillance, sans jamais\nsuccomber à la tentation, assez fréquente chez n o u s , de réserver celte loyauté\n\n\n  (1) Paris, Calmann-Lévy. (2) Paris, Perrin. (3) Paris, Perrin. (4) Paris, Perrin. (5) Paris,\nPerrin. (6) Paris, Plon. (7) Paris, Grasset. (8) Paris, Plon. (9) Paris, Plon. (10) Paris,\nGrasset. (11) Paris, Plon. (12) Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": "                                LES LIVRES                                 635\n\net cette bienveillance aux écrivains qui sont de son école ou de sa « cha­\npelle ».\n   A écrire une telle histoire, il est malaisé, voire impossible, de ne pas com­\nmettre des oublis, sinon des erreurs. Dans leur avant-propos, MM. Joseph\nChot et René Dethier demandent eux-mêmes à leurs lecteurs de leur signaler\nles unes et les autres. Nous eussions aimé, pour notre part, que l'ouvrage\ndans sa première partie insistât sur le mérite d'un Quènes de Béthune, un\ndes plus étonnants poètes de notre littérature médiévale. Nous pensons aussi\nque le baron de Gerlache est, parmi nos écrivains de la période de 1830, un\nde ceux qui justifient le mieux l'attention et la louange. Un J.-B. Nothomb,\nun Haulleville, un Verspeyen ne pouvaient non plus être passés sous silence.\nC'est à tort que les auteurs de ce traité rangent Franz Ansel parmi les pro­\nsateurs et Henri Vignemal parmi les poètes; Leur chronologie vieillit de dix\nans la Cité ardente et de quatre années son auteur. Nous connaissons un poète\ndu nom de Fernand Bourlet, mais nous ne connaissons pas Fernand Bour­\nlard...\n   De telles inadvertances sont peu nombreuses. Une seconde édition les aura\nbientôt corrigées.\n   Ce qu'il faut vraiment admirer dans cet ouvrage, c'est une série de mono­\ngraphies magistrales, et notamment celles de Lemonnier, de Georges Eekhoud,\nde Verhaeren, de Maeterlinck. On y trouve autre chose que des banalités ou\ndes redites. Ce sont des pages de grande allure, inspirées par l'enthousiasme,\ncertes, mais par un enthousiasme réfléchi qui ne s'égare point dans le dithy­\nrambe facile.\n   C'est avec raison que Paul Adam, le prestigieux polygraphe qui a préfacé\ncet ouvrage, marque l'importance d'un tel hommage rendu à la gloire de\nnos Lettres et grâce auquel les élites belges prendront conscience des forces\nincluses dans leur sein. « Elles apprécieront, dit-il justement, la continuité\nde l'effort qui les fit puissantes en associant les individus par la similitude\n des sentiments, des espoirs, des rêves et des principes. »\n                                                                            D.\n\nL a M u s i q u e c h i n o i s e , par Louis LALOY. — (Paris, Laurens, Collec­\n    tion des Musiciens célèbres.)\n    Excellent ouvrage de vulgarisation, rassemblant sous une forme condensée\nles connaissances les plus essentielles concernant l'histoire, la théorie et la\npratique musicales en Extrême-Orient. Voici la division du livre : les Sources ;\nla Doctrine; les Destins; le Système; la Gamme; les Gammes nouvelles; les\nInstruments; la Notation; Musique religieuse, musique de chambre, musique\npopulaire, musique de théâtre; Espoir; Mélodies notées.\n    M. Laloy conte l'histoire de la musique en Chine où, comme en Grèce,\nl'origine de cet art se perd dans la nuit des temps légendaires et qui, dès\nl'époque de Confucius, touchait déjà à la décadence qui s'achève aujourd'hui.\n Il cite des témoignages frappants de cette ancienneté, notamment le fait de\nce prince Tsaï-Yu qui, dès 1596 avant notre ère, constatait l'influence du\ndiamètre du tuyau sur la hauteur du son des instruments à vent et en for-\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": "636                                  DURENDAL\n\n\nmulait la loi (1). Il insiste sur les accointances probables de l'art musical chi­\nnois avec le grand art lyrique grec contemporain du premier, montre la\ndestinée de cet art au milieu des grands bouleversements dynastiques et poli­\ntiques de la Chine.\n     Tout comme en Grèce, la musique prend ici une place spéciale dans les\npréoccupations du législateur, qui reconnaît sa force éducative. Le Li-Ki,\nmémorial des rites, détermine avec subtilité ses rapports avec la société elle-\nmême. On admire une fois de plus, ici, la pureté et l'élévation de la philo­\nsophie chinoise antique, avec les défauts inhérents à cette société elle-même,\ncet esprit rigoureusement traditionaliste, « conformiste », étroitement hiérar­\nchique, qui cause aujourd'hui la déchéance politique du pays. La musique\nest constamment mêlée à ces considérations, comme elle se mêle aux évé­\nnements historiques eux-mêmes.\n     M. Laloy initie le lecteur, avec méthode et clarté, au système passablement\ncompliqué de la musique chinoise, ses gammes, ses modes (pentaphone, atté­\nnué dans la pratique par l'emploi discret des demi-tons heptaphoniques),\naccord par quintes inégalement tempérées...; puis viennent les instruments\net la pratique musicale. Le tout est entremêlé des notes les plus intéressantes\nsur ce qu'on pourrait appeler la « philosophie musicale » des Chinois,\nl'éthos des modes, des timbres et des mélodies, le rapport des différents\narts, etc.\n    Quelques réserves, à peine. M. Laloy (orientaliste distingué) orthographie\nles mots chinois d'une façon évidemment phonétique, mais sans indiquer au\npréalable la valeur des signes qu'il emploie, u, ù, etc. — Nous ne pouvons\ncroire', avec lui, que « les arts les plus primitifs furent aussi les plus forma­\nlistes », pensant qu'au contraire le formalisme n'a fait que régulariser l'empi­\nrisme primitif. Au sujet du jeu de pierres sonores, l'auteur affirme que « nous\nn'en pouvons guère juger aujourd'hui, ces instruments n'étant plus joués que\ndans les temples de Confucius » ; or, les grands jeux de pierres sonores en\nusage dans les temples sont représentés au musée du Conservatoire de Bru­\nxelles. Quant à l'orgue à bouche cheng (le phan annamite), il n'est pas exact\nque l'air insufflé ne passe par tel tube de l'instrument que si on ferme le trou\nlatéral dont ce tube est percé. L'air passe toujours, et dans tous les tuyaux (c'est\nce qui rend l'appareil si épuisant pour l'instrumentiste) ; mais si l'on ne bouche\npas le trou latéral, le rapport nécessaire entre la longueur du tube et l'anche\nqui s'y trouve enfermée ne s'établit pas, le tuyau étant trop court par rapport\nà l'anche, et celle-ci reste muette.\n                                                                          E. C.\n\n\n\n\n  (1) Ce fait extraordinaire avait déjà été signalé par M. V.-Ch. Mahillon, qui le premier\na réduit dans notre langage mathémathique le principe de Tsaï-Yu. (Catalogue du musée\ninstrumental du Conservatoire de Bruxelles.)\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": "                              NOTULES\n\n\n   P o r t r a i t s d ' a u t e u r s par Victor Sinon. — Nous recommandons\ninstamment à nos lecteurs ce volume de critique littéraire que vient de\npublier notre collaborateur Victor Kinon. (Bruxelles, Association des écri­\nvains belges, prix : 3 fr. 50.)\n                                       *       *\n\n   Les Lettres belges au Congrès de Malines en 1909. —\nNous attirons l'attention du public sur ce volume qui résume le passé, les\ntendances actuelles et les aspirations d'avenir de notre littérature. M. Henry\nCarton de Wiart, dans une intéressante préface, expose le but de l'ouvrage.\nMM. G. Doutrepont, F. Van den Bosch, M. Dullaert, P. Halflants, H. Davi­\ngnon, G. Virrès, G. Gilbert, le Père Th. Henusse, P . Nothomb et G. Ramae­\nkers y traitent respectivement les sujets suivants : la situation des écrivains\ndans l'ensemble de la production littéraire en Belgique; mode de diffusion\nde la littérature belge; la littérature et la Presse catholique; la littérature\nmoderne dans l'enseignement; le roman catholique; les écrivains catholiques\net l'âme patriale; la critique littéraire; les catholiques et le théâtre; la poésie\ncatholique; les poètes mystiques. Cet ouvrage est publié par la Maison\nDewit, 5 3 , rue Royale, a Bruxelles. Prix : 2 francs.\n\n                                        *\n                                       * *\n    J o s e p h R y e l a n d t . — Sous le titre : Vacances de musiciens, a paru dans\nl'Art Moderne, du 2 octobre, cette note :\n    « M. Joseph Ryelandt, qui passe ses vacances à Orchimont, site exquis des\nArdennes belges, se consacre pour l'instant à la musique de piano. Il achève\nun Prélude et Fugue et travaille à une sonate. Durant les trois années qui\ns'écoulèrent depuis la composition de son grand oratorio l'Avènement du\nSeigneur (exécuté à Rotterdam l'hiver dernier), l'artiste brugeois a terminé\ndeux œuvres importantes : une symphonie en mi mineur et Un oratorio,\nMaria, en quatre parties précédées d'un prologue.\n   » Entendrons-nous prochainement ces œuvres à Bruxelles? On sait que\nle drame lyrique Sainte-Cécile, du même compositeur, fut très favorablement\naccueilli en 1907 à l'Opéra flamand d'Anvers. Et certes M. Ryelandt mérite-\nt-il d'être mieux connu du public bruxellois, qui, jusqu'ici, n'eut, croyons-\nnous, l'occasion d'applaudir de lui qu'une pièce lyrique pour chant et\norchestre exécutée aux Concerts populaires. »\n\n                                           *\n                                       *       *\n"}, {"page_pdf": 751, "texte": "638                                DURENDAL\n\n\n   A u M u s é e M o d e r n e . — IIIe Salon de l'Association d'Art « Union».\nArtistes exposants : MM. A. Claeyssens, A.-E. Crick, E.-J. De Brèmaecker,\nM lle C. Denekamp, M. A. Denonne, M lle J. Desguin, MM. J. François,\nG. Flasschoen, A. Geudens, J. Herbays, E. Jacques, A. Jamar, Jarnotte,\nJ. Lecroart, P . Leduc, G. Lemmers, M lles D. Levert, M.-A. Marcette,\nMM. FI. Menen, J. Merckaert, Mme Penso, MM. J. Potvin, J. Thiriar,\nW. Thiriar, V. Wagemaeckers.\n   Le Salon sera ouvert du 22 octobre au 6 novembre.\n\n                                         *\n\n   Z o l a j u g é p a r E d m o n d P i c a r d . — « Vous n'avez pas oublié le\ncycle fameux des romans Zolaires qui, avec une tragique inconscience, ont\ndiffamé la France dans toutes ses forces essentielles, l'ouvrier, le bourgeois,\nle paysan, l'armée, l'art, la religion, la morale, la Bourse, au point de faire\naccroire que la moitié des Français sont des crapules. »\n                                                                (La Chronique.)\n                                           *\n                                        * *\n   V i e n n e n t d e p a r a î t r e dans la Collection Nelson à 1 fr. 25 le volume\n(librairie Nelson, 61,. rue des Saints-Pères) :\n   Anna Karénine, par LÉON TOLSTOÏ (Introduction par Emile Faguet);\n2 volumes.\n   Anna Karénine est une des plus belles et des principales œuvres de Tolstoï.\n   Napoléon intime, par ARTHUR LÉVY (Introduction par François Coppée).\n   De tous les historiens de Napoléon, M. Arthur Lévy, le premier, s'est atta­\nché à révéler le « Napoléon intime » familial.\n   Un dessin inédit d'EDOUARD DÉTAILLE augmente la valeur de l'édition\nNelson du Napoléon intime.\n                                             *\n                                           * *\n    L e s A m i s d e B r u g e s . — Nous avions déjà les Amis des Musées, qui\nont enrichi nos collections nationales de quelques œuvres précieuses; les\nAmis de la Littérature, missionnaires désintéressés des Lettres belges; les\nAmis des Arbres, gardiens vigilants des beautés naturelles du pays.. Bruges,\nelle, avait ^beaucoup d'admirateurs et d'amis, depuis toujours, mais point\njusqu'à présent qui eussent aperçu la nécessité d'agir pour conserver cette\nbeauté aimée et pour la défendre contre les attentats toujours possibles de\nl'esprit de vandalisme. L'initiative qui devait permettre à tous ceux qui\nsont soucieux de notre patrimoine artistique et, particulièrement, de la\nconservation de la physionomie magnifique de sa vieille capitale de la West-\n Flandre de se grouper, vient heureusement d'être prise par quelques notables\nbrugeois, à la tête desquels se sont placés M. Camille Tulpinck, l'actif\n et érudit directeur des Arts anciens de Flandre, le baron van Caloen et\n M. Schramme, échevins des travaux publics et des beaux-arts de la ville de\n"}, {"page_pdf": 752, "texte": "                                    NOTULES                                     639\n\n\nBruges, etc. La société des Amis de Bruges qu'ils ont fondée recueillera sans\nr.ul doute, de nombreuses et immédiates adhésions, et nous la racommandons\nchaleureusement à l'attention et à la sollitude des lecteurs de Durendal.\n\n                                            *\n                                        *       *\n    Le f r o n t o n d u p a l a i s d u R o i . — Nous avons dit ici même, l'an\npassé, la beauté de l'œuvre exécutée par le maître Thomas Vinçotte, œuvre\ndont il venait d'achever la maquette à cette époque (v. Durendal, novembre 1909,\narticle accompagné de plusieurs reproductions). Le 6 octobre dernier,\nl'artiste conviait les. membres de la presse à l'examen de l'ouvrage terminé\ndans sa forme définitive et après cette visite faisait tomber le voile qui mas­\nquait le fronton à la vue du public. Tout le monde, à présent, peut admirer\nce magistral ouvrage, le plus beau que, depuis de longues années, l'on ait\nréalisé en Belgique dans le domaine décoratif. La beauté des figures, à la\nfois puissantes et gracieuses, l'harmonie splendide des lignes, l'originalité\npleine de clarté et d'équilibre de la conception ont concouru à faire de cette\nfiguration allégorique un chef-d'œuvre de vie colorée et lumineuse. Nous\nadressons avec joie à l'éminent artiste l'hommage reconnaissant de notre\nadmiration profonde.\n                                           *\n                                         * *\n    NOUS r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\n les livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitif s italiens, par ARNOLD\n GOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n    L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n    L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 56.\n    Constance Teichmanu, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvàin,\nGrand'Place, 17).\n    Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n    Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n    Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 10.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand; Siffer), 3 fr. 50.\n  Johannès Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 fianc.\n  La Littérature française au XIX' siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n   Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n  Les Saisons 'mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n                                    *\n                                   * *\n\n   Accusé de réception :\n ART : Lancelot Blondcel, par PIERRE BAUTIER. Vol. illustré (Bruxelles, Van\nOest.) — Albert Baertsoen, par H . FIERENS-GEVAERT. Vol. illustré (idem). —\n"}, {"page_pdf": 753, "texte": "640                                        DURENDAL\n\n\nAlbum d'histoire de la Belgique, p a r VANDERLINDEN et O B R E E N . V o l . illustré\n(idem.) — Vieux Bruxelles, par G. DE MAREZ. Vol. illustré (idem). — Rubens,\npar E M I L E VERHAEREN (idem). — L'origine du type familial de la Maison des\nHabsbourg, p a r le D r O s w . RUBBRECHT. Vol. illustré (idem). — Les édifices reli-\ngieux, X V I I e X V I I I e et XIX' siècles, p a r JEAN BAYET. Vol. illustré, collection\nLes richesses d'art de la ville de P a r i s ( P a r i s , L a u r e n s ) . — Troyes et Provins,\np a r L U C I E N - M O R E L - P A Y E N . Vol. illustré, collection Les villes d'art célèbres\n(idem). — D.-G. Rossetti et les préraphaélites anglais, p a r GABRIEL MOURAY. Vol.\nillustré. (Collection Les grands artistes, P a r i s , L a u r e n s ) . — Les Primitifs alle-\nmands, par L O U I S RÉAU. Vol. illustré (idem). — Esthéthique de la Numisma-\ntique, p a r C H . B U L S .\n\n     L I T T É R A T U R E : Michel Jourievitch Lermontov, sa vie et ses œuvres, par\nE . DUCHESNE ( P a r i s , P l o n . ) — Hermès Trismegiste, traduction précédée d'une\né t u d e sur l'origine d e s livres hermétiques, par L o u i s MENARD ( P a r i s , P e r r i n ) .\n— La Suède, par ANDRÉ BELLESSORT ( P a r i s , Perrin).\n\n   P O È M E S : Le songe d'une nuit d'été (Bone-Mariani). — L'âme des flûtes, p a r\nE M I L E DESPRESCHINS ( E d . de la J e u n e W a l l o n i e ) . — Mon village, par L É O N\nT H Y L I E N N E (Liége, Société belge d'édition) — Les marches arides, p a r HENRY\nMAASSEN (idem). — Les Sanglantes., p a r le m ê m e (Mons). — Le mobile désir,\npar ALBERT CALAY (Liége, Société belge d'édition). — Au gré des heures, par\nADOLPHE DEJARDIN (idem). — Au long du chemin, par F É L I X BODSON ( L i é g e ,\nT h o n é ) . — Terres antiques et terres lointaines, p a r J U L E S LECLERCQ (Paris,\nLemerre).\n\n    R O M A N S : Le livre des légendes, par SELMÀ LAGERBÖF, traduction de\nF R I T I O F PALMIR (Paris, P e r r i n ) . — Anna Karénine, p a r TOLSTOÏ (Paris,\nNelson). — Nono, p a r GASTON R O U P N E L (Paris, P l o n ) . — Eros, par JEAN\nDE FOVILLE (idem). — Sous la croix du Sud, par P A U L W E N Z (idem). — La robe\nde laine, p a r    H E N R Y BORDEAUX (idem). — Par            aventure, p a r L É O N    LAFAGE\n( P a r i s , Grasset).\n\n   V A R I A : Napoléon intime, par ARTHUR L É V Y . ( P a r i s , N e l s o n ) . — Sur la\ntombe de Raymond Lulle, p a r J U L E S LECLERCQ (Bruxelles, Hayez).\n\n  V O Y A G E S : Au Maghreb, impressions d'Algérie, par LÉON VAN AERSCHOT\n(Bruxelles, Lebègue). — Images d'Alsace-Lorraine, par, E M I L E HINGELIN\n(Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 754, "texte": ""}, {"page_pdf": 755, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 10, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-10", "signet_source": "Dix-septième année - N°10 - Octobre 1910", "preuve": "Couvertures absentes. Pagination 577-640, suivant les livraisons précédentes (Les Livres signalés p. 581 et Notules p. 575 à la table pour les numéros antérieurs). 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