{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison11", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 641, "page_fin": 642, "titre_corps": "Prière pour le dimanche matin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "Prière pour le dimanche matin Amen", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 762, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1407, "texte": "Prière pour le dimanche matin\n\n   Amen ! Au nom du P è r e et du Fils et du Saint-Esprit ! Je suis prêt,\nc'est moi !\n   Mon Dieu, je suis ressuscité et je suis encore avec Toi !\n\n  Je dormais et j'étais couché ainsi qu'un mort dans la nuit.\n  Dieu dit : Que la lumière soit ! et je me suis réveillé ainsi que l'on\npousse un cri !\n\n  J'ai rougi, je me suis réveillé, je suis debout et je commence avec le\njour qui commence !\n  Mon Père qui m'avez engendré avant l'aurore, je me place dans\nvotre Présence !\n\n  Mon cœur est sain et ma bouche, est nette, mon corps et mon esprit\nsont à jeun.\n  Je suis absous de tous mes péchés que j'ai confessés hier un par un.\n\n  L'anneau nuptial est à mon doigt et ma face est nettoyée.\n  Je suis véritablement innocent dans la grâce que vous m'avez octroyée.\n\n  Que Vous demander, qui ne pouvez me donner ce qui n'est pas à Vous?\n  Cette pièce d'or marquée du nom de César et cette parole en qui\nje plaise à tous.\n\n  Mais j'ai Votre soleil à moi si je veux, j'ouvre les bras à Votre dimension.\n  Je regarde au plus haut du ciel un point d'or comme au jour de Votre\nAscension.\n\n   J'accepte ce monde tel qu'il est et je n'ai rien à y changer.\n   Seigneur, donnez-moi seulement Vous-même, et c'est assez.\n\n   Superposez aux Six jours le Septième que Vous Vous êtes réservé.\n   A h ! ce n'est point Samedi, c'est Dimanche, et le coup de la pre­\n mière messe va sonner !\n"}, {"page_pdf": 763, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1765, "texte": "642                              DURENDAL\n\n\n\n  Lucifer brille tout seul au milieu de l'Orient désert et nouveau.\n  Le coq chante et Marie-Madeleine se hâte vers le tombeau.\n\n  Que cherches-tu, Marie? Celui que tu aimes est ressuscité.\n  Il n'est pas là, le voici déjà qui nous devance en Galilée.\n\n  Diamant du jour qui éclot ! naissance du jour réel !\n  Vous arrivez à la fin, matin de mes noces éternelles !\n\n  Le temps est court et le soleil sera levé dans un moment.\n  C'est pourquoi ce que nous avons à faire, faisons-le incessamment.\n\n   Comme le prêtre grave et prompt qui se recueille et s'habille pour\nle Saint Sacrifice,\n   Armons-nous sans hâte ni délai pour cette part qui est de notre office.\n\n  Comme un homme qui vient d'être fait, comme une invention toute\nneuve et intacte,\n  Toute puissance en moi a son objet et toute prière est un acte.\n\n   Dieu qui êtes Un seul en trois personnes, Relation sur qui le Christ\nest en croix,\n   Verbe en qui tout est parole, ce que Vous dites, je le crois.\n\n  Vous êtes la Parole donnée et clouée de clous de fer.\n  Le titre en qui j'ai mon Espoir, je le fais de mes deux bras ouverts,\n\n  Je suis le doigt posé sur Votre plaie, je suis la main à Votre cœur même.\n  Vous qui êtes le Tout-Puissant, Vous ne pouvez empêcher que je\nVous aime.\n\n   Que le rite prompt s'accomplisse en qui je communique à Votre\néternité.\n  Rien n'est trop court pour cet instant de Dieu en nous qui ne peut être\ndivisé.\n\n  Gardons ce serment entre nous ! Scellez-moi de peur que je ne me\ndissipe.\n  Humanité de Dieu sur ma langue, consignez mon cœur et mon principe.\n\n  E n ce Septième jour que vous fîtes, Seigneur,\n  Quel est Votre repos, si ce n'est dans mon cœur?\n                                                      PAUL CLAUDEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 643, "page_fin": 664, "titre_corps": "Le Journalisme et la Littérature", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Le Journalisme et la Littérature A Maurice Dullaer", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 764, "page_imprimee": 643, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": "Le Journalisme et la Littérature\n                                                             A Maurice Dullaer\n                     PRÈS d'unquart de siècle de distance, je me\n                  souviens d'un jeune étudiant, abritant, sous le\n                  képi des universitaires gantois, une frémissante\n                  passion de l'Art, qu'avaient épanouie et exaltée\n                  les ardeurs combatives de la Jeune Belgique...\n                  Dans le silence de sa chambrette d'études, il\n                  s'était consolé des aridités du Digeste, en fixant\n                   sur quelques pages son rêve enthousiaste de\nneuve Beauté... Et son manuscrit à la main, il alla frapper,\navec une respectueuse timidité à la porte d'un quotidien pro­\nvincial que dirigeait alors un de nos premiers hommes d'État\nd'aujourd'hui...\n   A quelques jours de là, l'article parut dans un coin discret\ndu journal, et l'auteur connut, prenante et définitive, cette\nivresse de l'imprimé que nul prosaïsme de la vie ne parvient à\nfaire, déserter     Qui écrivit écrira — et le mot est vrai surtout\nquand la plume, arme de combat, est mise au service de cette\ncause, entre toutes, émouvante, parce que la plus désintéressée :\nl'Art.\n    C'est à l'abri de ce souvenir cher et lointain que j'ai accepté\nde vous parler (1) des rapports entre le journalisme et notre\nlittérature d'expression française.\n    A l'encontre du processus habituel de la psychologie conjugale,\n il semble bien que ces rapports aient débuté par une inquié­\ntante incompatibilité d'humeur; puis vint le régime du mariage\n de raison qui fit heureusement place à un mariage d'amour.\n    Et la Presse rendit ainsi successivement à nos Lettres un\n triple service : celui d'abord de les bouder, ensuite celui de les\n combattre, celui enfin de les soutenir — en se les annexant.\n\n  (1) Conférence organisée par les Amis de la littérature.\n"}, {"page_pdf": 765, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": "644                           DURENDAL\n\n\n   Au lendemain du banquet jubilaire de 1880, quand les\nLettres, qui ne furent point invitées, élevèrent, par la voix\nfière et impertinente de Max Waller, une protestation soulignée\nd'un geste de défi, personne ne prit attention; qui étaient-ils\ndonc ces jeunes gens, formulant l'outrecuidante prétention, pour\nl'Art, de dîner officiellement à côté de la Politique, de la\nScience, de la Magistrature et de la Statistique! La Presse\nelle-même se retourna à peine et murmura dédaigneusement :\n« Ligue des Gosses! »... Et comme les gosses persistaient à\nrécriminer, la Presse se décida à les ignorer, ayant conscience\nque la Littérature lui appartenait, comme un accessoire, d'ail­\nleurs très subalterne, de son activité politique... Et de fait, les\nLettres, et principalement la critique littéraire, étaient can­\ntonnées dans deux journaux, l'un hebdomadaire, l'Office de\npublicité que dirigeait M. Louis Hymans, l'autre quotidien,\n1'Indépendance Belge où opéraient M. Gustave Frédérix et\nM. Charles Tardieu. C'étaient trois hommes de culture, de\ntalent et d'esprit et qui déployèrent, en outre, dans la lutte\nsoutenue contre la Jeune Belgique, une réelle bravoure. Leur\nerreur commune — et que le survivant des trois, M. Charles\nTardieu répara d'ailleurs, dans les dernières années de sa vie,\navec une véritable élégance de gentilhomme — leur erreur\ncommune fut de ne considérer la Littérature que comme un\nobjet d'importation française — pareils à ces coquettes qui ne\nse croient coiffées selon la mode que lorsqu'elles portent un\nchapeau estampillé à une adresse de la rue de la Paix. C'était\nde Paris seul que venait la lumière — et ces guides souverains\ndu goût la capturaient ingénieusement dans les lanternes véni­\ntiennes de leurs chroniques... Ils surent d'ailleurs adroitement\nchoisir leurs modèles ; suivant d'abord le sillage magistral de\nSainte-Beuve et après la mort de l'éminent critique, s'efforçant\nde penser en conformité avec M. Jules Lemaître, voire avec\nM. Henri Fouquier ou avec M. Hector Pessard... A leur avis\nles romans de Jules Sandeau, de Ludovic Halévy et d'Octave\nFeuillet, les comédies d'Emile Augier, d'Edouard Pailleron et\nsurtout d'Alexandre Dumas fils, prétextes à dissections répé­\ntées, devaient suffire à satisfaire l'élite soucieuse d'art. Et il ne\nfallait pas objecter, qu'à côté de ces auteurs méritoires, il y en\navait d'autres qui les valaient bien et qui avaient sur eux cette\nsupériorité de nous tenir de plus près, fleurs de notre sol, sang\n"}, {"page_pdf": 766, "page_imprimee": 645, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2560, "texte": "             LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                  645\n\n\nde notre race, et qui attendaient, dans le silence des oubliettes\nnationales, la libération de la notoriété, Charles De Coster,\nAndré Van Hasselt, Octave Pirmez, Camille Lemonnier, les\nrégisseurs belges des Lettres françaises estimaient à part eux\n— car l'heure des ripostes n'était pas venue — que ces écrivains\nn'étaient point dignes de leurs commentaires, puisqu'ils ne\nvenaient pas de France et que leurs œuvres n'étaient point\ninvesties du laisser-passer de la douane...\n   C'est, appuyée sur l'idée patriale et sur le souvenir des grands\nmorts méconnus, que la Jeune Belgique entreprit l'attaque... Et\ncette attaque, stimulée par l'indifférence méprisante de ceux qui\nse prétendaient les uniques arbitres des Lettres, fut taquine,\nimpertinente, irrévérencieuse; les banderilles se succédaient de\nplus en plus pressées, de plus en plus meurtrières... Enfin, l'ad­\nversaire bougea. Non pas M. Louis Hymans qui se consolait\ndéjà par la politique de ses déconvenues littéraires; non pas\nM. Gustave Frédérix qui esquissa quelques ripostes indirectes,\nmais M. Charles Tardieu, dont les nerfs poussés à bout se libé­\nrèrent en reparties soudaines... Il y eut là un duel de verve et\nd'esprit, une passe d'armes joyeusement héroïque!\n   D'un côté Tardieu et sa façon de polémiquer à la fois froide\net souple, avec ce tantinet de morgue que lui donnait une situa­\ntion littéraire qu'il s'imaginait invulnérable ; et d'autre part,\nsauf à la cantonade, quelques gamines chiquenaudes de Max\nWaller, Albert Giraud, sarcastique et cinglant, lançant en\npierres de fronde des trouvailles d'ironie qui incrustaient au\nfront de l'adversaire un ridicule cuisant ! Et en marge du com­\nbat, l'âpre voix conquérante d'Edmond Picard clamait à la\nfois la colère des injustices et les espoirs du renouveau. Dans\ncette lutte entre ce que l'on appelait alors la « grande presse »\net les « petites revues », il y eut des instants qui appartiennent\nau genre de la meilleure satire. M. Gustave Frédérix se vit\ndécerner l'épithète d' « Orphelin de Sainte-Beuve » et de « Grand\nmenton bleu » ; et le qualificatif de « Valabrègue raté » échut à\nM. Charles Tardieu. Celui-ci ne fut pas en reste d'amabilités\nrailleuses ; et comme Albert Giraud avait prêché aux artistes\nune diversion politique et préconisé une levée de bulletins de\nvote, M. Tardieu essaya d'un jeu de mots sur le nom de famille\nde son rival et l'appela le « Maître-Chanteur de Keyenberg ».\nLa réponse fut prompte : « Je vous revaudrai ce calembour-là,\n"}, {"page_pdf": 767, "page_imprimee": 646, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2474, "texte": "646                        DURENDAL\n\n\nmonsieur, s'écria Giraud, quand vous voudrez; mais à une con­\ndition : c'est que vous preniez un pseudonyme littéraire et que\nvous le fassiez réussir! » Il arriva même, au cours de la mêlée,\nque des artistes qui n'y avaient point pris part, reçurent des\ncoups à la dérobée : c'est ainsi que Emile Verhaerent fut traité\nde « chourineur de l'écritoire ».\n    Les griefs de la Jeune Belgique contre le journalisme se\ntrouvent fort bien résumés dans ces quelques phrases que j'em­\nprunte à un article d'Albert Giraud, en novembre 1891 :\n    « Nous ne vous demandons rien, sinon d'observer loyalement\nle contrat tacite qu'en votre qualité de critiques, vous avez con­\nclu avec les clients de votre journal. Ce contrat, vous le violez.\nVous vous donnez des airs de grande feuille littéraire, et vous\nessayez d'étouffer les écrivains qui surgissent dans votre pays.\nVous n'avez ni l'excuse de l'ignorance, ni celle de l'incompré­\nhension. Vous n'êtes assurément pas de très grands clercs, mais\nvous êtes capables de lire un livre et d'en soupçonner la valeur.\nC'est ce qui aggrave votre cas. Les littérateurs belges ont bien\nle droit, ce me semble, d'exiger, d'une maison qui se dit belge,\nles mêmes égards qu'elle prodigue aux artistes français. Vous\nqui courez aux premières représentations du plus petit théâtre\nde Bruxelles, qui n'en laissez point passer une sans en informer\nvotre public, pourquoi en usez-vous autrement avec nos livres?\nLe vaudeville le plus inepte trouve grâce à vos yeux, et l'effort\ndésintéressé de nos écrivains, auquel la critique étrangère com­\nmence à rendre justice, ne mérite que votre silence ou votre\ndédain. »\n    Il vint un moment néanmoins où la presse commença à\n« s'aérer » du côté de la littérature de notre pays; on peut en\njuger en parcourant, réunies en volume, les chroniques litté­\nraires que M. Gustave Frédérix confia pendant trente ans à\nl'indépendance Belge... Trente ans de critique — c'est le titre du\nlivre — nous renseigne excellemment sur la critique d'il y a\ntrente ans. Si la critique de M. Gustave Frédérix voua aux\nécrivains de France une admiration systématique et souvent\npeu motivée — que d'œuvres saluées alors comme phares de la\n pensée et qui apparaissent aujourd'hui en clignotants lumi­\n gnons ! — elle fit parfois effort sur elle-même et sur. ses ran­\n cunes, pour apprécier impartialement quelques-uns de nos\n auteurs belges. Et on lira ainsi avec intérêt dans Trente ans de\n"}, {"page_pdf": 768, "page_imprimee": 647, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2530, "texte": "              LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                 647\n\n\n critique des pages, sinon de pleine justice, du moins d'évidente\n bonne volonté, sur Lemonnier, sur Rodenbach, sur Verhaeren,\n sur Eeckhoud et même — et ceci est de la plus louable disci­\n pline — sur Giraud. Malheureusement, les éloges intermittents\n que M. Frédérix décernait à ses compatriotes avaient des\n allures toujours un peu forcées, aumône dédaigneuse jetée par\n un grand seigneur des Lettres françaises à de « petits amateurs\n belges »... C'est que M. Frédérix — comme M. Hymans et\n M. Tardieu — ne croyaient pas à l'avenir national de notre\nlittérature et méconnaissaient les caractères autochtones de\nnotre art renouvelé... Ce parti pris gallomane leur valut même\nun jour d'être rappelé à l'ordre par un professeur de droit pénal,\ndoublé du reste d'un fin lettré, M. Adolphe Prins, qui osa, au\n Cercle artistique de Bruxelles — et dans ce milieu le geste était\nalors d'une crâne témérité — réclamer « protection, appui et\nsympathie » pour les poètes et les littérateurs de la Jeune Bel-\ngique, grâce à qui, disait-il, « l'âme rajeunie du passé surgit à\nl'horizon, et avec elle le souvenir des générations d'artistes, de\nsavants, d'écrivains et de penseurs, qui ont brillé aux époques\nillustres de notre histoire ». Et M. Prins, par un rapproche­\nment qui en ce temps-là était d'un précurseur, rattachait Mae­\nterlinck à Van Eyck et à Memling et donnait Jordaens et\nTeniers comme ancêtres à l'auteur du Mâle, à l'auteur des Fla-\nmandes et à l'auteur des Kermesses... Voilà, n'est-ce pas, une\ntrès jolie et très piquante leçon de perspicacité, donnée par un\ncriminaliste aux grands journalistes littéraires de l'époque!\n   Entretemps une lutte parallèle et à certains points de vue\npeut-être plus ingrate, était menée contre la routine littéraire\ndans une sphère différente de la pensée nationale, et l'histo­\nriographe de la Presse et de la Littérature, pour être complet,\ndoit pénétrer à présent dans cet autre compartiment de l'opi­\nnion, je veux dire la presse catholique... Il se ferait d'ailleurs\nscrupule de ne pas prendre pour guides, dans cette excursion, la\nplus grande, droiture d'idée et la plus réelle franchise d'appré­\nciation.\n  Jusqu'en r8gi les catholiques belges se cantonnaient vis-à-vis\nde la Littérature moderne, dans une férocité d'archéologues...\nFormés à un enseignement fortement mais étroitement clas­\nsique ils haïssaient dans le Romantisme le messager d'un\ndésordre moral qu'aucune beauté artistique ne pouvait racheter\n"}, {"page_pdf": 769, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "648                         DURENDAL\n\n\nà leurs yeux; en dépit du sens exact qu'il restituait à l'Art, le\nNaturalisme et ses brutalités n'étaient point faits pour réconcilier\nles catholiques avec les Lettres contemporaines; et quand vint\nle Symbolisme, ils n'étaient pas préparés à reconnaître en lui\nune revanche de leur propre idéal... Et telle fut leur incom­\npréhension effarée qu'ils ne distinguèrent point comme fra­\nternels des écrivains qui revêtirent la doctrine du Christ du\nmanteau purpurin du chef-d'œuvre : un Hello, un Barbey\nd'Aurevilly, un Verlaine — brelan d'excommuniés qu'ils auraient\nbien lapidés au moyen des débris des marbres de la Renais­\nsance dont leur farouche purisme néo-gothique dépouillait\nalors nos églises !\n   En ce temps-là, cette fraction de la presse belge était\nincarnée — comme du reste encore aujourd'hui — en une\npersonnalité de haut et savoureux relief, très flamande par\nla franchise carrée de l'idée, très française par la railleuse\nfinesse de l'esprit : M. Guillaume Verspeyen — chez qui\nle communier de Gand, aux gestes solennels et à la parole\nenflammée, recèle à l'arrière-plan et profère d'intervalles la\njolie causticité mordante d'un petit neveu de Figaro ; et la large\nface épiscopale du directeur du Bien Public s'éclaire alors du\nsourire gamin d'un impénitent gavroche... Qu'un tel homme, à\nl'intelligence si réceptive, ait passé à côté de notre jeune mou­\nvement d'art sans apercevoir en lui une force d'avenir, voilà\nqui serait inexplicable, si le journaliste, dans sa chasse aux\nsujets d'articles n'était rivé — et les meilleurs et les plus\ngrands n'échappent point à cet esclavage — à l'actualité effective\net ne méconnaissait l'actualité en promesses! A ce point de\nvue, les journalistes de l'époque n'eurent d'un camp à un\n autre, aucun reproche à se faire : ils se logèrent volontairement\n à la même enseigne du dédain ; et si MM. Frédérix, Tardieu et\n leurs collègues s'obstinèrent dans l'ornière trop servilement\n suivie de Sainte-Beuve, M. Verspeyen et ses confrères mar­\n chèrent obstinément dans l'ombre janséniste de M. Armand de\n Pontmartin, celui-là même à qui Barbey d'Aurevilly décocha\n le qualificatif mordant de « rossignol des catacombes ».\n   M. Verspeyen nous a laissé un piquant document de l'hos­\ntilité gouailleuse avec laquelle ses amis et lui-même accueil­\nlirent la Renaissance de nos Lettres : c'est une conférence,\ndonnée le 21 mars 1893, aux étudiants de Louvain sous le titre\n"}, {"page_pdf": 770, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2499, "texte": "             LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                  649\n\n\nJeune Belgique. Et bien que l'auteur s'amuse prodigieusement\naux dépens du symbolisme, sa causerie elle-même relève du\nsymbolisme, mais d'un symbolisme un peu archaïsé. C'est la\nmise en scène de trois personnages figuratifs qui incarnent les\nsympathies ou les répugnances de M. Verspeyen lui-même : il\ny a là une jeune fille qui représente la jeunesse belge et qui\nsemble bien, en plus de sa qualité de Belge, réunir en elle\ntoutes les qualités d'une héroïne de M. Feuillet; elle s'appelle\ndu nom national de Léopoldine, et voici à côté d'elle, et lui\ncontant fleurette, le « poètereau » Gontran de la Rimaillère,\net veuillez bien avoir soin de reconnaître la Jeune Belgique\nen cet « Apollon desséché », cet « Antinoüs de la Décadence »\nauquel M. Verspeyen impute, outre «un crâne éburnéen» et « un\nregard poissonneux », « l'unique bagage littéraire de quelques\narticles de revue ou l'abondance stérile des mots dissimule mal\nla pauvreté des idées et de quelques poésies, volatiles à force\nd'être légères, qui s'émancipent à la fois de toutes les règles de\nla poésie traditionnelle et de la saine raison ». Et quant au\nstyle de 1' « olibrius », il est « maculé de néologismes dartreux,\ndont la syntaxe réclame à toute évidence un traitement ortho­\npédique »... N'oublions point que cela s'écrivit en 1893, alors\nque nos poètes ainsi « qualifiés », les Verhaeren, les Giraud,\nles Rodenbach, les Gilkin, les Séverin avaient déjà donné à\nnos Lettres tant d'œuvres qui demeurent!\n   Cela n'empêche M. Verspeyen, avec autant d'ailleurs de\nverve que d'injustice, de leur dire rudement leur fait, par la\npersonne interposée — et c'est le troisième personnage qui\nentre en lice — d'un bon chanoine qui pour rompre le flirt\ncompromettant entre la Vieille et la Jeune Belgique, fait un\nprêche qui codifie adéquatement, vis-à-vis de la Littérature,\nl'incompréhension du journalisme contemporain. Je vous fais\ngrâce du prêche : aujourd'hui que nos Lettres ont démenti\ntoutes ces sombres prophéties, ce prêche apparaît comme\nsuranné et posthume, et il ne vaut plus que par la part de\ntrès grand talent que déployé le prédicateur !\n   De ce côté-là encore de l'opinion, la Presse trouva à qui\nparler; un groupe de jeunes hommes, se refusant désormais à\naccepter le mot d'ordre littéraire des grands chefs du journa­\nlisme, marcha à l'assaut de ce qu'on nommait un peu solennel­\nlement « les Bastilles de la Routine » ; là aussi, on fut enthou-\n"}, {"page_pdf": 771, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2446, "texte": "650                          DURENDAL\n\n\n\n siaste et agressif, impétueux et ironique; le traditionalisme\n stagnant et amorphe fut lardé de férocités; et justice et respect\n furent exigés pour les artistes qui venaient, de nous conquérir\n un art national. L'exaltante fièvre moderne, la combativité\n contagieuse de la Jeune Belgique poussèrent vers l'action artistique,\n sous toutes ses formes, ces débutants qui s'appelaient Carton de\n Wiart, Gilbert, Demade, Mœller, Dullaert, de Bruyn, Braun,\n Ramaekers; coup sur coup ils fondèrent des revues nouvelles :\n le Drapeau, la Lutte, le Spectateur Catholique, Durendal — et\ns'emparèrent de force des revues anciennes, installant imper-\ntinemment le lyrisme joyeux et sonore de la jeunesse dans les\nvieux meubles, désuets et caducs, de la Revue Générale et du\nMagasin Littéraire de Gand. Et, de même que les Jeunes Bel-\ngique, à la cantonade de leurs efforts, eurent pour les stimuler\nl'ardent et tenace encouragement d'un Edmond Picard, ceux-\nci bénéficièrent, dans leurs randonnées esthétiques, de l'entraî­\nnant commandement de ce magnifique agent provocateur de\nbeauté que fut le baron de Haulleville... Figure attachante\nque celle-là — et qu'il faut saluer au passage — demeurée si\nvivante pour nous, par delà la mcrt, et chez qui la bravoure du\ncroisé s'aigrettait si joliment de la fleur chatoyante de la\nmodernité — le premier, le seul des professionnels du journa­\nlisme ancien, qui, dès l'heure initiale, eut la divination sym­\npathique des grandes destinées que l'avenir devait réserver à\nnos Lettres nationales rénovées!\n   Sur ces entrefaites parut un matin, en tête du Figaro\n— c'était en 1891 — un article qui fait vraiment date dans\nl'histoire des rapports entre le journalisme belge et la litté­\nrature. Cet article avait pour auteur M. Octave Mirbeau\n— qui depuis d'ailleurs nous fit expier avec quelque cruauté\nson lyrisme d'alors — et il signalait à l'admiration du monde\nle nom de Maurice Maeterlinck.\n   Vous vous rappelez comment débutait M. Mirbeau :\n   « Je ne sais rien de M. Maurice Maeterlinck. Je ne sais d'où\nil est et comment il est. S'il est vieux ou jeune, riche ou\npauvre, je ne le sais. Je sais seulement qu'aucun homme n'est\nplus inconnu que lui; et je sais aussi qu'il a fait un chef-\nd'œuvre, un admirable et pur et éternel chef-d'œuvre, un chef-\nd'œuvre qui suffit à immortaliser un nom et à faire bénir ce\nnom par tous les affamés du beau et du grand; un chef-\n"}, {"page_pdf": 772, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2333, "texte": "             LE JOURNALISME ET LÀ LITTÉRATURE                  651\n\n\nd'œuvre comme les artistes honnêtes et tourmentés, parfois, aux\nheures d'enthousiasme, ont rêvé d'en écrire un, et comme ils\nn'en ont écrit aucun jusqu'ici. Enfin, M. Maurice Maeterlinck\nnous a donné l'œuvre la plus géniale de ce temps, et la plus\nextraordinaire et la plus naïve aussi, comparable — et oserai-\nje le dire? — supérieure en beauté à ce qu'il y a de plus beau\ndans Shakspeare. Cette œuvre s'appelle la Princesse Maleine.\nExiste-t-il dans le monde vingt personnes qui la connaissent?\nJ'en doute... »\n   Cette éclatante fanfare ébranla la quiétude moutonnière des\nbureaux de rédaction. Le journalisme ne s'étonna qu'un\ninstant, pour adopter tout de suite, comme s'il l'avait inventé,\nle génie qui venait d'être découvert. Aussi longtemps que\nl'œuvre de Maeterlinck ne lui était parvenue que de Gand, la\nPresse l'avait ignorée; du moment que cette œuvre lui arrivait\navec un détour par Paris, elle se l'annexa comme une gloire\nnationale. Piquante volte-face et qui rappelle le propos en\ndiptyque de ce parent... mettons de cet oncle de l'auteur de la\nPrincesse Maleine : avant que Mirbeau n'eût parlé, il avait\nl'habitude de confier à ses intimes : «J'ai un neveu qui est can­\ndidat notaire et un autre qui n'est que poète » ; mais après\nl'article de Mirbeau, il disait: «J'ai un neveu qui est le poète et\nun autre qui n'est que notaire! »...\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   L'entrée des écrivains dans le journalisme se fit de deux\nmanières différentes : les uns choisirent la presse comme car­\nrière; les autres, en marge d'une fonction souvent plus utili­\ntaire, apportèrent à la presse leur concours spécialisé; les\npremiers furent des rédacteurs en titre, les seconds des collabo­\nrateurs.\n   On pouvait craindre qu'en s'adjoignant des écrivains, le\njournalisme ne les absorbât dans son activité facile et hâtive,\nau grand détriment de l'œuvre littéraire qui répugne, elle, à\nl'improvisation, se meut en dehors de l'empire tyrannique de\nla mode et doit se soustraire, pour, être durable, à cette perma­\nnente préoccupation de « l'au-jour-le-jour », selon quoi se règle\nl'inspiration du journaliste. Car le journalisme est en général\npeu propice à l'épanouissement harmonique des rêves intérieurs;\n"}, {"page_pdf": 773, "page_imprimee": 652, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2599, "texte": "652                          DURENDAL\n\n\n\nles contingences immédiates relèguent à l'arrière-plan les idées\ngénérales et l'information tue la réflexion. Il faut, au journaliste,\nune haute probité d'artiste, le sentiment élevé d'une vocation\net le glorieux désir, selon la parole de Rodenbach, « de laisser\nde soi dans les barques humaines » pour ne pas monnayer son\ntalent en ce billon de l'actualité qui a, hélas ! un cours si éphé­\nmère! La presse est, pour l'écrivain, une école de perdition,\nquand il ne sait pas se créer une discipline, et, conquérant sur\nsa besogne la part du vrai travail, s'abstraire quotidiennement\nquelques heures du tourbillon fiévreux qu'est son existence,\npour remonter dans la tour d'ivoire, où loin des apparences\nchangeantes, il œuvrera sa propre gloire immuable! Que grâces\nsoient rendues, en notre pays, à la presse qui fut en somme si\npeu meurtrière au génie de nos artistes de lettres ! Dans la géné­\nration antérieure à 1880, un J.-B. Coomans, un Verspeyen, un\nHaulleville, un Jean d'Ardenne, un Demarteau, un Victor\nArnould surent combiner — au grand profit de notre trésor litté­\nraire — l'instantané de l'article avec le définitif du livre! Et leur\neffort vers l'absolu fut d'autant plus méritoire que, fils d'une\népoque indifférente à la Littérature, ils eurent leur seule exalta­\ntion personnelle pour stimulant au geste de la Beauté! En vérité\nle réconfort d'une solidarité plus effective et d'une fierté d'artiste\ndéjà récompensée par la notoriété, rendit plus aisée, à leurs\nsuccesseurs d'aujourd'hui, la préservation de leur personnalité\n— et pourtant ceci n'est-il pas merveilleux : nos Lettres sont\nredevables à des professionnels du journalisme des fastes\némouvantes des Dernières fêtes, des troublantes affres de La Nuit,\ndes âpres pathologies des Kermesses. Journaliste aussi, le péné­\ntrant psychologue des Soucis des derniers soirs; journaliste\nencore le plus récent et si élégant et si compréhensif biographe\nde Maeterlinck, comme aussi Van Zype, l'émouvant drama­\nturge des Etapes, et Hannon, l'ironiste au gingembre des Rimes\nde joie. Et enfin — car je ne puis les citer tous — derrière les\nimpertinentes rosseries du « Bob » de la Chronique, voyez-vous\nserpenter les capricieux méandres sentimentaux du Chemin du\nSoleil? Sans doute, chez l'un ou l'autre des écrivains incorporés\nau journalisme, on a pu relever du laisser-aller, du fléchissement\net, pour me servir d'une expression du vieux Gounod, une ten­\ndance fâcheuse à sacrifier la vie qui s'alimente d'absolu à l'exis­\ntence qui s'oriente vers le relatif; des silences d'art, alarmants\n"}, {"page_pdf": 774, "page_imprimee": 653, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2610, "texte": "              LE JOURNALISME ET LA LITTERATURE                  653\n\n\nparce que trop prolongés, furent signalés ; mais d'ordinaire la\nrevanche était proche et, somme toute, le Journalisme ne ravit\nà la Littérature aucune de ses véritables et grandes espérances,\net il se rendit digne ainsi du rayon de gloire qui pénétra chez\nlui avec le talent de nos écrivains.\n   Ce ne fut point là d'ailleurs le seul bénéfice que valut à la\nPresse un commerce plus intime avec les Lettres. Sans mécon­\nnaître la tenue littéraire du journalisme d'autrefois, il n'est\npas niable que le journalisme d'aujourd'hui professe un plus\ngrand souci du style, arbore une honnêteté verbale plus soignée\net montre, dans toutes ses allures, quelque chose de plus vivant\net de plus imprévu. Et il devait en être ainsi, puisque l'écri­\nvain entrant dans le journalisme ne sait évidemment dépouiller\nl'homme de lettres et que son métier profite par conséquent de\ntous les acquêts de son Art. L'âpre ironiste qui écrivit le Scribe\npeut-il ne pas transfuser sa verve corrosive dans la polémique\nquotidienne de l'Étoile Belge ? Et le plus aride problème de poli­\ntique étrangère, développé dans le Journal de Bruxelles, gagne\nen relief imagé quand l'écrivain de Savonarole tient la plume.\nEt lorsque, dans le Patriote, le docteur Jean Suis fait de la\nmédecine, sa science ne profite-t-elle pas du style merveilleuse­\nment coloré de l'écrivain de l'Ame Princesse? Chez nos journa­\nlistes, il n'est pas difficile de discerner ceux qui ont des Lettres\nde ceux qui n'ont que de l'habitude ou tout au plus du bagout !\nC'est grâce à ceux-là, et malgré ceux-ci, que la Presse a cessé\nd'osciller, maintenant comme jadis, entre l'amorphe bulletin\npolitique et l'obsédant fait-divers sous toutes ses formes. Nos\njournaux visent de plus en plus à une culture générale; et, soit\nen des études complètes, soit en des notules primesautières, ils\ns'efforcent de refléter toutes les hautes curiosités qui travaillent\nles esprits. Mais les écrivains qui orientèrent leurs destinées\nvers la Presse rendirent à la fois au Journalisme et à la Litté­\nrature un autre et précieux service : installés dans le journa­\nlisme ils barrèrent la route — par fierté d'artistes — à l'indus­\ntrialisme littéraire qui sévit si déplorablement dans la presse\nd'un grand pays voisin. En 1824, le premier numéro du journal\nfrançais Le Globe faisait déjà ces affligeantes constatations :\n« La critique, y lisons-nous, est devenue une spéculation d'au­\nteurs et un commerce de librairie. Chaque coterie a sa feuille.\nChacun y loue son livre ou le fait louer par un secrétaire ou un\n"}, {"page_pdf": 775, "page_imprimee": 654, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2467, "texte": "654                         DURENDAL\n\n\ndisciple. D'autres fois, c'est un doux commerce d'échanges de\nservices avec un ami. Le plus souvent, l'argent à la main, et\nl'article rédigé par un faiseur de sa maison, le libraire com­\nmande dix feuilles à la fois. Chaque matin, la France est\nétourdie de certains noms, jeunes ou vieux, qui doivent rappe­\nler la gloire des beaux siècles, et cependant de grandes compo­\nsitions, des travaux de conscience et d'utilité nationale\nobtiennent à grand'peine une annonce de politesse. Ainsi la\njustice littéraire est à l'encan! » Cette page sévère date d'il y a\nquatre-vingt-six ans; elle paraîtra anodine et incolore à celui\nqui veut se rendre compte — fût-ce par un coup d'oeil rapide —\ndu mercantilisme d'un groupe des journaux français qui ne\npeuvent s'appeler littéraires que par le plus insolent des défis!\nDe l'un de ces traitants de lettres, prenez donc tantôt, au hasard,\nun exemplaire à l'aubette voisine : entre la réclame d'une\ngrande railleuse et l'aguichage d'un tenancier de gargote dorée,\nà-côté de l'éloge d'un élégant parfum ou du lancement d'un\nproduit pharmaceutique, vous pourrez lire que M. X... vient\nde publier un « roman définitif » ou que M. Y... a fait paraître\nun volume de vers qui apporte un frisson inédit! Eh! quoi, me\ndira-t-on, voilà bien de l'indignation pour des annonces de\nlibrairie! Annonces de librairie soit, mais ces annonces ont l'al­\nlure d'un jugement spontané; elles empruntent les apparences\nd'une appréciation littéraire et elles engagent d'avance la déci­\nsion du critique en titre du journal.\n   Celui-ci, au demeurant, s'accommodera souvent fort bien de\ncette servitude; aux entrefilets sommaires des « échos » succé­\nderont, sur la même note dithyrambique, des « médaillons »,\ndes « instantanés », des « interviews » et jusqu'à de solennels\n« Premiers Paris ». Ces diverses formes de charlatanisme ne\ndiffèrent que par le prix ; dans ces boutiques-là on demande à\nl'écrivain d'avoir, non du talent, mais des rentes. La gloire\nlittéraire ne se conquiert plus de haute lutte sur les champs de\nbataillé de la pensée; elle s'achète, tarifée, à la caisse du\njournal !\n   Ces mœurs, heureusement, ne sont point devenues les nôtres ;\nsi la contagion nous en fut épargnée— en dépit de ce que Picard\nappelle notre « singisme » pour tout ce qui vient de Paris; —\nc'est que de vrais écrivains,. ayant pris dans la presse une\nautorité servie par la plus jalouse dignité de l'Art, empêchèrent\n"}, {"page_pdf": 776, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2519, "texte": "              LE JOURNALISME ET LA LITTERATURE                 655\n\n\nnotre Littérature d'être ravalée, par une publicité vénale, au\nrang d'un « produit » et de se mettre à la remorque des\npastilles Géraudel, de l'exquis de Beuckelaer et du savon\nVaissier.\n   En Belgique, dans tous les journaux qui daignent faire une\nplace aux Lettres, nous avons une critique probe et libre, qui,\npour me servir d'un calembour plaisant de Verspeyen, « est\nd'autant plus à louer qu'elle n'est point à vendre ». Chez nous,\njamais nous n'eûmes de ces soudaines révélations décevantes,\nqui derrière les apparences désintéressées d'un jugement\nd'art, mettent à nu la pression du pouvoir, ou la suggestion\nplus avilissante encore de l'or! Plaignons le malheureux qui le\npremier se verrait ainsi surpris en cette servile dépendance : il\nserait classé du coup et sa prose s'étiquetterait dorénavant du\ngros numéro de la prostitution intellectuelle. Mais sans\ndescendre aux compromissions dégradantes, il se peut que la\ncritique littéraire incline à des complaisances ou à des faiblesses\nqu'expliquent, sans les justifier, la communauté parfaite d'idéal,\ncertaines affinités personnelles et les rapports quotidiens de la\ncamaraderie. Même à ce péché mignon, qui, s'il n'est pas litté­\nraire, est si humain, nos critiques n'ont guère sacrifié : et un\ndes motifs en est peut-être que la presque unanimité des critiques\nlittéraires, attachés à nos principaux journaux à titre de colla­\nborateurs spéciaux, n'appartiennent pas à la catégorie des purs\nhommes de lettres; passez-les en revue : ce sont des membres\nde l'enseignement, des fonctionnaires, des avocats, des méde­\ncins, qui parallèlement à leurs occupations professionnelles, se\nsont développés, chacun pour soi, dans le sens de la culture\nlittéraire ; peu mêlés à la vie des lettres, libres des influences\nqu'elle exerce et soustraits aux déformations qu'elle inflige, ils\nse gardent aisément de cette solidarité maladive qui est une des\nformes fâcheuses de la « gendelettrie ». Tout au plus pût-on,\naux heures, leur reprocher, avecraison, une bienveillance mono­\ntone et systématique, et que, désireux d'auréoler de prestige\nnotre jeune mouvement littéraire, ils aient, avec trop de facilité,\nsacré imperturbablement « grands hommes » tous ceux qui\nparticipèrent à ce mouvement et décrété uniformément\n« grandes œuvres » tous les livres qui servirent ce mouvement.\nEt pour ce manque de nuances, qui n'était qu'excès de zèle\npour la Beauté, les premiers critiques littéraires se virent\n"}, {"page_pdf": 777, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2439, "texte": "656                          DURENDAL\n\n\nplaisamment surnommés les officiants d'une « petite chapelle\nd'encensement mutuel ». Il en fut quelque chose, mais combien\nexcusable! — puisqu'il fallait, en ce temps-là, mettre en éveil un\npublic torpide et dont les sympathies ne pouvaient être gagnées\nqu'après que sa curiosité eût été excitée : toutes les rénovations\nd'art de Hugo à Zola et de Zola à Barrès ne débutèrent-elles\npas ainsi par des promenades dithyrambiques d'hommes-\nsandwiches? La foule conquise, la réclame est remisée et le\nsens intelligent et exact de la valeur d'art reprend ses droits.\nL' « encensement mutuel », imputé à notre critique littéraire,\nest un mot qui survit à la chose, une vérité d'hier qui se\nperpétue injustement dans une légende d'aujourd'hui. Le\nlyrisme cavalcadant a fait place, à présent, au loyal discer­\nnement! Et pour ceux qui exercent dans la presse la judi-\ncature littéraire, il n'est plus d'hommes intangibles, et aucun\nécrivain ne peut prétendre qu'à une libre discussion de ses\nmérites.\n    Il faut d'ailleurs admettre que chaque critique littéraire ait\n ses passions et, si vous voulez, ses préjugés et ses manies.\n    Gardons-nous de nous en plaindre; ce sont les modes divers\n de sa personnalité; et le critique vaut surtout par la part de per­\n sonnalité qui alimente sa décision. Foin de ceux qui veulent\n appliquer à la critique le fer à repasser d'une uniformité didac­\ntique et réduire son action à l'épluchage psychologique et verbal\n d'un roman ou d'un poème! La critique est mieux qu'un perpé­\ntuel galop de cheval de cirque dans la piste d'une scolastique\n immuable! C'est tout lui-même que le critique a le devoir de\nmettre dans ses décisions — tout lui-même, tel que le façonnèrent\nsa race, ses hérédités, son éducation. L'humanité entière, tous\nles aspects de l'humanité, tous ses efforts vers l'idéal, tous ses\ntâtonnements vers la vérité appartiennent comme matériaux\nd'oeuvre à l'écrivain d'imagination; quelle aberration de les\ninterdire comme matériaux d'appréciation au critique qui doit\njuger cette œuvre, et de faire peser ainsi sur sa destinée mentale,\nla conception la plus étriquée et la plus dévoyée de l'art pour\nl'art.\n   Un Sainte-Beuve, un Brunetière, un Lemaître, un Anatole\nFrance, un Faguet, furent-ils surpris en défaut de compréhen­\nsion artistique, parce que soucieux de scruter l'esprit d'un\nauteur, ils s'instituèrent tour à tour philosophes, théologiens\n"}, {"page_pdf": 778, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2506, "texte": "                LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                 657\n\n\nsociologues, juristes, savants? Ce sont des modèles non négli­\ngeables ! De l'exemple qu'ils donnèrent, des services qu'ils ren­\ndirent à l'art, de l'autorité qu'ils acquirent, il est salutaire de\nretenir cette leçon que la critique n'est qu'une amusette verbale\nde mandarins et une vaine virtuosité inféconde, quand elle ne\ndemeure pas en contact constant avec toutes les formes direc­\ntoires de la culture générale. De la façon dont le critique litté­\nraire assouplit sa personnalité à cette culture, il ne doit compte\nà personne; et ceux qui prétendent juger ses jugements au nom\nde l'art, n'ont droit de le quereller qu'au sujet des seules injus­\ntices commises envers la Beauté qui s'adapte à toutes les idées,\nparce qu'elle n'est le monopole d'aucune !\n   Brunetière l'a fort bien dit : « Ce sont les idées qui gou­\nvernent le monde, et si l'art d'écrire consiste quelquefois à\naiguiser une piquante épigramme, il consiste, pour une plus\ngrande part, à dégager des choses qui passent, les leçons dura­\nbles qui leur survivent. »\n   Ainsi conçue, la critique littéraire est une grande forme d'art,\nen dépit de ce qu'en disent les écrivains pour qui elle fut sévère,\net vous savez que la critique, au sens d'un auteur, est toujours\ntrop sévère pour son œuvre ! Songez donc au travail diversifié et\nvraiment novateur du critique qui, après s'être abstrait des\ncontingences des personnes, se conforme à cette discipline géné­\nrale : il ne contrôle pas seulement les observations du roman­\ncier, les inspirations du poète, les déductions de l'historien,\nmais il les revit; au livre qu'il analyse, il ajoute ou il retranche,\nquand il ne refait pas le livre tout entier en un raccourci qui\nvaut mieux parfois que le livre lui-même et qui survit à ce livre !\nCombien d'infimes polygraphes d'il y a cinquante ans, dont le\nnom ne nous est parvenu que parce que Barbey d'Aurevilly le\nporta jusqu'à nous sur les ailes d'or de son génie critique, mina­\nbles patères auxquelles le connétable des Lettres, d'un geste\nprodigue, accrocha d'éblouissantes pages immortelles ; « et peu\nimporte, a pu dire récemment de lui dans le Mercure de France\nM. Jules Bertaut, peu importe la vulgarité de l'auteur qu'il\nétudie, la médiocrité de l'œuvre qu'il a entre les mains, chacun\na compris que ce sont là de simples prétextes et que le jeu vaut\navant tout par celui qui l'exécute » (1). Et si je n'étais retenu\n\n (1) Mercure de France, 1er novembre 1908.\n"}, {"page_pdf": 779, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "658                         DURENDAL\n\n\npar la crainte du palmarès — qui est la sagesse de ces causeries\ndes Amis de la Littérature — je pourrais vous prouver que chez\nnous, en Belgique, les critiques les plus écoutés sont ceux qui\nsituent bravement leur vision d'art au centre des idées générales :\net, à titre de critique-type, je vous signalerai, dans un quotidien\nbruxellois, tel article hebdomadaire — souvent consacré à la\nlittérature — et sur lequel se fait chaque dimanche matin la\nconcentration de l'attention nationale.\n   Car l'écrivain qui s'est approprié la large et compréhensive\nméthode critique que j'ai tenté de définir, l'adoptera comme la\ncompagne fidèle de son art : et journaliste, il fera bénéficier de\nson intellectualité ouverte à toutes les idées, la chronique litté­\nraire ou le feuilleton dont il a assumé la charge. C'est une erreur\nde croire qu'un écrivain soit médiocre à volonté et qu'il puisse\nselon qu'il travaille en vue d'un livre qu'il voudrait durable, ou\nà destination d'un article qu'il sait éphémère, s'élever à un noble\njeu de pensée ou se rabaisser à une besogne bâclée. Une telle\ndualité lui est impossible, parce que vis-à-vis de l'œuvre esthé­\ntique, un véritable écrivain ne dédouble point son tempérament!\n Une telle dualité lui répugne, par pudeur d'artiste, et ne fût-ce\nque pour ne pas apposer son nom sous une page qu'on sait\nindigne de soi-même et de la Beauté dont on est le servant.\n   Il n'en est pas moins vrai que ce qu'on appelait jadis le feuille­\nton littéraire — et qui depuis Janin, fut, en France, illustré\npar tant de maîtres — et ce qu'on nomme aujourd'hui plutôt\nla chronique littéraire, appartient à un genre bien spécial : ce\ndoit être plus que la simple et sommaire notice bibliogra­\nphique, qui n'est qu'une réclame d'éditeur et ce doit être autre\nchose que l'article de revue, quelque chose de moins général,\nde moins didactique, quelque chose de plus vivant, de plus\nprimesautier et — dans le meilleur sens du mot — de plus\nléger et de plus aérien. Une étude de revue peut être grave et\nennuyeuse; elle ne risque que de paraître profonde. La chro­\nnique littéraire s'efforcera, elle, de participer au mouvement\ndu journal moderne, sans d'ailleurs jamais sacrifier le souci\ndes idées générales aux exigences puériles et fantasques de\nl'actualité. Le chroniqueur littéraire doit être un jugeur, non un\njaseur. Il est en défaut vis-à-vis de son art et du respect dû à\nson art, quand il glisse dans le « reportage » et que grâce à\nlui, le boudoir d'une élégante femme de lettres ou les cigarettes\n"}, {"page_pdf": 780, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2532, "texte": "             LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                   659\n\n\naromatisées d'un supra-sensuel poète prennent des allures de\nfacteurs littéraires ; mais d'autre part ses jugements ne doivent\npoint faire, dans le journal, une tache de pédantisme. Il y a,\nlà, à observer le juste milieu d'une conversation qui ne soit ni\nle prêche, ni le bavardage ; il y a, là, à garder la mitoyenneté\nentre la prolixité qui fatigue le lecteur et l'excès de concision\nqui dessert l'idée; il y a, là, en un mot, à faire œuvre de raison\nanimée.. Sainte-Beuve donna pour fonction à la critique de\n «lire de belles choses et d'en écrire d'agréables », et Faguet\ncompléta ce programme en ajoutant : « lire des choses mau­\n vaises et en écrire de désagréables »... Et de là suit pour le\n chroniqueur littéraire une autre obligation qu'on a nommée,\n tour à tour, la conscience, l'impartialité, l'indépendance, et\n que j'appellerais plus volontiers la franchise — l'incorruptible\n et ombrageuse franchise. Devoir difficile — mais qui est, pour\n le chroniqueur littéraire, une condition essentielle d'influence.\n C'est peu que le public se fatigue vite, comme d'une chanson\n aux motifs identiques, du chroniqueur qui toujours admire et\n se fait marchand d'éloges, comme du chroniqueur qui éreinte\n sans cesse et s'institue entrepreneur de démolitions — et certes\n il se lassera plus vite du premier que du second — mais, ce qui\n  pis est, le public se défiera; de l'un et de l'autre. La perma­\n  nence du geste bénisseur et la répétition du coup de massue\n  sont également destructives d'autorité! Les lecteurs admireront\n  peut-être la virtuosité aimable ou brutale de l'artiste : ils n'au­\n  ront garde de le prendre comme guide de leurs jugements.\n  Pour être suivi, le chroniqueur littéraire doit savoir admirer\n  avec discernement et condamner avec à-propos, et, mieux\n  encore, plus ses éloges seront dosés plus ses blâmes seront\n  nuancés, plus son prestige s'affirmera devant l'opinion. Il ne\n  suffit point que le chroniqueur littéraire ait le sentiment de la\n  judicature qu'il exerce; il faut, en outre, qu'il impose au public\n  confiance en cette judicature — en disciplinant à son service\n  son tempérament propre.\n    Ce tempérament propre d'ailleurs ne doit jamais perdre ses\n droits; par lui chacun de nos chroniqueurs littéraires s'indi­\n vidualise, et leur groupe est redimé de l'uniformité d'un\n bataillon.\n    A l'observateur, un peu attentif, qui guette dans la vie\n fiévreuse et bousculée des journaux, l'apparition périodique, et\n"}, {"page_pdf": 781, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "560                          DURENDAL\n\n\n\n comme détachée, du chroniqueur littéraire, il n'est pas difficile\n de distinguer la physionomie particulière et ce qui dans les\n allures de tel chroniqueur, dans sa vision et dans son écri­\n ture, le différencie de ses confrères et constitue sa per­\n sonnalité...\n    Le premier, en descendant deux fois le mois, en d'impec­\ncables élégances de toilette, au rez-de-chaussée du Journal de\nBruxelles, a toujours l'air de continuer devant le public une\nconversation commencée dans un aristocratique salon ; ses pré­\nférences vont aux œuvres qui, mieux que des façons, ont une\ntradition; et quand dans un livre qui lui plaît, il n'en découvre\npoint, sa merveilleuse subtilité est bien capable de lui en inventer\nune; car son ambition est de créer un almanach de Gotha de la\nLittérature, où M. Bourget occuperait la première place. L'usage\ndes salons l'a investi du don de conter, avec vivacité et sûreté,\nle sujet d'un roman ou l'intrigue d'une pièce de théâtre : il a\nla dissection propre et distinguée. Et quand après cela, il lui\nfaut, chez un auteur, faire la part du mérite et du démérite et\ndiscerner les rayons des ombres, il savoure longuement la\nvolupté de l'éloge, tandis que son embarras devient extrême\nquand il doit passer au blâme. Il s'y résignera pourtant — car\nil a la conscience haute et probe — mais en des détours de\ncirconlocution et des prétentions qui arrondissent d'une exquise\npolitesse les moindres angles de la critique. Le premier de nos\nchroniqueurs pratique avec un talent égal l'enthousiasme de la\nlouange et la diplomatie de la sévérité; sa férule est une badine\nqui se complait davantage à saluer qu'à frapper!\n   En voici un autre, un second, qui manie une authentique\nférule dans l'Art moderne, dans la Vie intellectuelle, dans le Soir,\nla férule du professeur! Critique, il demeure dans sa chaire et\nconsidère la Littérature de haut. Il est péremptoire, catégo­\nrique, autoritaire. Chaque livre soumis à son examen lui\ndevient un sujet à dissertation, claire, méthodique, impérieuse,\nderrière laquelle on sent un acquis sûr et la volonté d'imposer\nson idée. La légitime conscience de sa valeur lui donne le\nmépris de tout obstacle ; et il va, il va, d'un pas vigoureux et\nmonotone vers le but d'avance assigné, alignant les proposi­\ntions, soulevant des objections pour l'âpre joie de les culbuter,\nimaginant des détours pour faire à un adversaire de la veille les\nhonneurs désagréables d'une incidente... N'essayez pas de Par-\n"}, {"page_pdf": 782, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "             LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                 661\n\n\nrêter, ses ripostes seront des pensums... Cent lignes à qui ose\ntoucher à Zola!... Cinq cents lignes à qui se permet de ne pas\nadmirer, en bloc, J.-J. Rousseau!... N'importe, on l'aime bien\ntout dé même, moins qu'on ne l'admire, pour sa bravoure opi­\nniâtre et pour toute la somme d'intelligent et tenace labeur qui\nl'alimente et qui fait de ce second chroniqueur littéraire le\nbénédictin très laïc de notre Littérature.\n   Le troisième, vous le reconnaîtrez à son dilettantisme flem­\nmard qui l'incite à visiter toutes les idées, comme elle l'amène\nà s'installer, en chez lui, dans des journaux divers : la Chro-\nnique, le Petit Bleu, ailleurs encore. Si ses préférences sont\nlatines, sa curiosité est universelle et ne reconnaît pas de fron­\ntière. Tout l'intéresse et tout le tente. Une vieille maison, à\nl'égal d'un tableau de maître, un tableau de maître à l'égal d'un\nbeau livre. Et son talent sera de découvrir, aux Lettres, des\ncorrespondances inédites et imprévues avec les autres Arts. Il\nest le butineur d'essences qui, sa récolte faite, en éparpille la\nplus négligeable parcelle, du bout d'un élégant chalumeau, en\nglobes chatoyants, irisés et éphémères; mais la meilleure part,\nil l'emporte jalousement et la réserve à des études plus consé­\nquentes et plus durables qu'une chronique, et dans lesquelles\nune dialectique serrée s'orne d'un lyrisme qui s'observe et d'une\nironie qui se surveille. La crainte d'être dupe préserve des\nextrêmes de l'enthousiasme et de l'indignation cet intellectuel\npur qui conçoit la littérature comme une philosophie et n'ac­\ncepte la philosophie que comme une littérature.\n   Un autre encore, et celui-ci aura, dans un austère bureau de\nministère, passé sa journée à la très soigneuse rédaction de très\nprécis rapports juridiques; avec son veston de travail, il\ndépouille le fonctionnaire, et, tandis qu'il marche par la ville\nd'un petit pas joyeux et libéré, son goût sûr et fin se complaira\ndans le rappel d'un sonnet de Hérédia, marmoréen et somp­\ntueux, de quelques vers de Giraud, chatoyants comme des\ncuirs de Cordoue, ou d'une phrase de Flaubert, impeccable­\nment rythmée... Car son admiration va, d'instinct têtu et rai­\nsonné, aux amants de la beauté formelle; il est le vigilant gar­\ndien de l'ordre dans les idées, l'impitoyable petit Boileau, froi­\ndement sarcastique, de l'indiscipline verbale; du bout de sa\nplume trempée d'ironie, il dégonfle les phraséologies, traque les\nnéologismes et pourchasse les tropes frappés d'usure... Sévère\n"}, {"page_pdf": 783, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2505, "texte": "662                          DURENDAL\n\n\n\npour les autres, il est rigoureux pour lui-même, et la hantise de\nla perfection régissant ses moindres actes, il ne saurait suffire\nà la judicature improvisée et improvisante qu'exige le journa­\nlisme. Aussi ne se prodigue-t-il pas ; et quand trop dé livres\nréclament son appréciation et encombrent son bureau, il va\nfrapper à la porte d'un de ses collègues du ministère et alors le\nbeau poète de l'Ame des saisons dépose la lyre et entre dans la\ncritique; armé d'un souple jonc d'or, il trace autour des œuvres\ndes arabesques harmonieuses, mais si ses approbations ont la\ndouceur effleurante de caresses, ses restrictions savent revêtir\nl'énergie nerveuse et précise d'une autorité consciente de sa\nmission.\n    D'autres silhouettes de chroniqueurs littéraires pourraient\nencore être évoquées ici : celles de plusieurs de nos roman­\nciers, de nos poètes et de nos conteurs, Des Ombiaux, Garnir,\nPierron, Ansel, Hardy, qui soustraient de temps à autre\nquelques heures aux exigences principales de leur vocation\nartistique pour donner un coup de main à la propagande litté­\nraire par la voie de la presse; celles aussi de plusieurs de nos\njournalistes attitrés, tels Edmond Cattier et Georges Kaiser,\nchez qui l'absorption de la profession entrava l'effort patient et\nréfléchi vers le livre, et qui, critiques seulement d'occasion,\nsavent gratifier les Lettres d'une finesse et d'une ferveur qui font\n regretter les historiens littéraires qu'ils auraient pu être. D'avoir\n été cet historien littéraire, d'avoir subi et réalisé la préoccu­\npation d'ensemble d'écrire, en marge de notre Renaissance\n artistique, un livre qui demeure, comme un témoignage loyal\n et autorisé, voilà quel fut l'inoubliable mérite de Francis Nautet.\n     Et au terme de ces réflexions sur le rapport de la Littérature\n et du Journalisme, c'est ce nom de Francis Nautet que je veux\n signaler à votre admiration réparatrice, c'est l'image, à la fois\n volontaire et désenchantée, de ce Jeune Belgique qui pour la\n génération d'aujourd'hui est presque un ancêtre, que je veux\n faire surgir devant vous et c'est son œuvre que je veux vous\n  indiquer comme une œuvre-type des services que le Journa­\n  lisme rend à la Littérature.\n     Dès la première heure, fiévreuse et conquérante, «du revival»\n  littéraire, Francis Nautet s'institua l'historiographe du mouve­\n  ment nouveau; il encouragea les combattants, commenta leurs\n  gestes,-marqua les étapes, signala les livres.; et il fut ainsi,\n"}, {"page_pdf": 784, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "             LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                   663\n\n\nauprès des lecteurs de journaux, le premier ambassadeur de\nnos Lettres renouvelées ; par lui encore et par son prolétysme\nquotidien et tenace, l'idéed'une littérature nationale, autochtone\net originale, s'infiltra dans l'opinion; et enfin, pour donner à\ncette idée un appui sûr et une consécration durable, il écrivît\nce procès-verbal précieux de notre mouvement d'art qui est\ncette Histoire des Lettres belges d'expression française qu'un de nos\njeunes confrères M. Henry Liebrecht vient de compléter si\nheureusement. Dans l'un et l'autre de ces livres qui visent à\nenregistrer les développements de nos façons de penser, de\nsentir et d'écrire, et qui par là sont des justifications inesti­\nmables de notre patriotisme intellectuel, il se peut — les péda­\ngogues l'ont affirmé récemment —. qu'il se soit glissé telles\nerreurs historiques et que des défauts de virgule puissent être\nrelevés. Nous en donnons acte aux pédagogues, mais ces\nerreurs et ces défauts ne peuvent suffire à enlever à l'œuvre\nde Nautet — pas plus qu'à l'œuvre de Liebrecht — leur haut\ncaractère éducatoire ni à énerver la bienfaisante, enthousiaste\net exemplaire leçon qui s'en dégage !\n   Concluons : Grâce aux chroniqueurs littéraires, comité de\npropagande de nos lettres, qui s'adresse à tous les publics,\ns'adapte à toutes les nuances de l'opinion, multiplie et diversifie\nsa pénétration, notre Littérature nationale, cantonnée jadis dans\nune élite de lecteurs de revues, rayonne vers le grand public.\nDe celui-ci, l'attention fut d'abord sollicitée et la curiosité\nexcitée par ces rappels périodiques à l'intellectualité que sont les\nchroniques littéraires; et le lecteur s'habitua peu à peu à une\nnourriture autre, moins fade et moins quelconque, que les dis­\nputes politiques, les potins mondains et la pâtée banale des faits-\ndivers. Et après avoir été progressivement initié au mouvement\nlittéraire par les critiques, voilà bientôt le public tenté par les\nlivres, avec le désir d'être son propre juge. Il ne croit plus sur\nparole le guide que le journal lui offre, il y va voir et veut juger\npar lui-même. Tant mieux; la discussion et même l'hostilité\nsont préférables, pour le progrès de l'art, à cette morne indif­\nférence qui encerclait jadis nos Lettres d'une atmosphère de\nmort. Une littérature autour de laquelle le public consent à\nbatailler, est une littérature qui existe, et plus on la discute,\nmieux elle existe; et à force de la discuter, le public se forme un\ngoût plus sûr, moins crédule et partant plus difficile, et l'édu-\n"}, {"page_pdf": 785, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2024, "texte": "664                         DURENDAL\n\n\n\ncation que lui font à la fois les appréciations de la presse litté­\nraire et son personnel-contrôle finissent par l'incliner vers le\nsens juste des proportions esthétiques, appliquées aux œuvres et\naux hommes. Il en fut ainsi, n'est-ce pas, pour notre public belge\nqui, après s'être terré dans l'ignorance pour se complaire ensuite\ndans la raillerie, est parvenu aujourd'hui, vis-à-vis des écri­\nvains de la Belgique, à un discernement de plus en plus exact\ndes valeurs; qui entend-on contester encore que notre Litté­\nrature nationale a augmenté dans le monde la somme uni­\nverselle de Beauté par le don de l'un ou l'autre génie et par\nl'apport de nouveaux, vigoureux et originaux talents?\n   Et parmi ceux qui pensent ou seulement ceux qui lisent, qui\noserait méconnaître que la Belgique a agrandi son prestige et\nélargi son Idéal, du moment que de toutes parts et en des\nmoyens différents d'expression, l'âme de la race a parlé par la\nvoix des chefs-d'œuvre? Notre peuple ne se connaît-il pas mieux,\nn'a-t-il pas une conscience plus nette et plus émouvante de ses\nénergies propres et traditionnelles, depuis que sur le signe de\nla critique, il a consenti à écouter, avec attention et amour, les\ninterprètes divers de notre âme nationale?\n   Félicitons le public de cette réforme heureuse de sa men­\ntalité. Rendons grâce aussi aux chroniqueurs littéraires\nqui préparèrent lentement mais sûrement cette bienfaisante\nconversion.\n   Le temps aura raison des pages rapides où ils annoncèrent et\ncélébrèrent le règne de la Beauté ; mais ce règne, advenu par\nleurs inlassables et modestes efforts, s'affirme désormais invin­\ncible!... Ils ont ravivé en notre pays la lampe vacillante de\nl'Art et d'un geste persévérant d'admiration et de prosélytisme,\nils la tendent vers les œuvres de tous ceux par qui notre\npatriotisme a découvert, dans l'Art, un des plus nobles mobiles\nd'exaltation et sa plus féconde garantie de durée.\n\n                                       FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 665, "page_fin": 665, "titre_corps": "Lamento", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Lamento Un violon lointain", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 786, "page_imprimee": 665, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1305, "texte": "Lamento\n\nUn violon lointain prélude au fond du soir...\nDes larmes, chère enfant! tremblent sous ta paupière...\nEt plus poignant encor de pleurer dans le noir,\nL'archet disperse au vent, le long de la rivière,\nLes sanglots contenus d'une âme tendre et fière...\n\nLe chant mystérieux, comme un parfum épars,\nFlotte sur les jardins au souffle de la brise;\nC'est un lent lamento, qui parle de départs :\nIl semble qu'on entende une plainte incomprise,\nAdieu désespéré d'une âme qui se brise...\n\nC'est un hymne éperdu de souffrance et d'amour,\nEt tout ce que notre âme a de tristesse en elle\nSe réveille avec lui pour pleurer à son tour :\nCar nous sentons, tandis qu'il nous prend sur son aile,\nFrémir en lui le mal d'une âme fraternelle.\n\nC'est l'âme en deuil de Beethoven qui vient à nous,\nExhalant dans la nuit l'angoisse qui la tue,\nSi grave qu'on voudrait écouter à genoux\nCette voix pathétique en qui se perpétue\nLe songe évanoui d'une âme qui s'est tue...\n\nChère enfant! quand mes yeux seront à jamais clos,\nDu rêve qu'avec toi j'aurai fait sur la terre\nPuisse-t-il demeurer quelques profonds sanglots!\nQu'ils aident à se plaindre un cœur las de se taire\nEt bercent dans sa peine une âme solitaire!\n                                             FRANZ ANBEL.\n\n\n\n\n                       *\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 666, "page_fin": 668, "titre_corps": "Sérénade", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Boseret", "ancre_debut": "Sérénade", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 787, "page_imprimee": 666, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1822, "texte": "Sérénade\n\n              SURTOUT,dormez!\n                     La rue droite qu'allonge' à l'infini une double\n                  rangée de réverbères, et qu'envahit le silence\n                  d'une âme d'exilé, est mienne.\n                    Nulle vie! Dans la nuit qui me circonvient\n                  ainsi qu'une amoureuse, j'entends à peine le\n                  vent toucher des harpes invisibles et l'imper­\nceptible oscillation des fenêtres closes. Il doit être si tard, que\nlà, dans les églises que l'on sent proches, les veilleuses sont\nprêtes à s'éteindre. Devant moi, les pignons des maisons font\nune route d'émail sombre aux étoiles d'or.\n   Il fait froid. Cette heure où le gel me guette dans mes yeux\nencore rouges, dans mes poches rageusement foulées et jusque\ndans mes rêves minables et désolés, cette heure est mienne et je\nsuis seul.\n                                   4c\n\n                               *        *\n\n   Que vous importe-t-il d'ignorer que je suis là, sous vos\nfenêtres, grelottant et transi dans le coin d'une vieille porte.\n   Je ne sais pas de cantilène attendrissante, je n'ai pas de\nmandoline gutturale; mais mes dents qui claquent sont une\nmusique assez douce à tout l'amour de mon cœur.\n   Je n'ai point voulu pénétrer dans cet hôtel dont l'ombre me\ncouvre et d'où j'eusse pu vous apparaître. Je n'ai même pas\nvoulu venir à l'heure où je vous eusse aperçue, grave et lassée,\npoursuivant le chant sentimental commencé dans votre âme, le\nfront brûlant à la glace embuée de votre fenêtre.\n   Pourquoi distraire vos beaux yeux de l'endroit accoutumé de\nl'horizon, par-dessus les toits noirs et les cheminées grêles?\n   Je préfère me sentir tout seul, abandonné au mystère de la nuit\ndéserte, mendiant d'amour transfiguré.\n\n                               *    *\n"}, {"page_pdf": 788, "page_imprimee": 667, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2126, "texte": "                              SÉRÉNADE                             667\n\n    Gomme cela, simple a u t a n t q u ' u n ange ou qu'un enfant, mon\nrêve s'en ira vers vous, en de silencieuses et m a g i q u e s incanta­\ntions : mon rêve rougira...\n   Mon rêve sera là, pudique, sans savoir comment il est venu\ndans la petite chambre où vous reposez. C h a m b r e t e n d u e de\nsoie rose, où le lit, le secrétaire, la toilette, les petites tables et\nles chaises de laqué blanc, sont frêles et graciles ainsi que des\nlys.\n   C h a m b r e tiède où flotte une odeur de cierge, de lin, de\nlarmes, d'iris e t de bibelots, et q u ' u n pâle rayon de la nuit\nclaire, échappé aux rideaux frémissants de mousseline, visite\navec tendresse.\n   C h a m b r e où mon â m e errante et voyageuse s'épendra ainsi\nq u ' u n effluve mystique !\n                                  *\n\n   Dormez afin de ne pas me voir penché sur votre cœur pour\nen respirer l'étrange et si capiteux parfum.\n   Je suis là. Je suis calme. Il semble que je sois un ange et\nque je veille et que vous m'appelez en songe de vos mains\njointes. U n r y t h m e paisible et lent soulève votre sein virginal,\net frissonne dans le linge odorant vos formes et votre chair\nont d'immatérielles transparences et vos cheveux dénoués font\nà vos épaules un m a n t e a u d'or.\n   D e quelle émotion fugitive ou ranimée votre paupière dia­\np h a n e bat-elle par instants sur votre front pâle et mat, votre\nâme demeure avec d'autres anges de lumière effacés.\n   Je me penche longuement sur le miroir candide et serein de\nvotre âme, que nul étonnement clair ne ride encore.\n\n                                  * *\n   N u l désir ne m'effleure!\n   Mais si pourtant vous pouviez parler vos songes chastes et\nmerveilleux, sans soulever de votre prunelle étonnée le pesant\nvoile d'or du sommeil. Sans éveiller vos petites sœurs qui\ndorment dans la chambre à côté, naïves, et dont les âmes sont\nencore en boutons.\n   Vous auriez cette demi-voix grave, un peu voilée, qui vous\nest familière dans le recueillement ou l'émotion.\n   P a r instant un rare sourire fléchirait l'arc de roses de votre\n"}, {"page_pdf": 789, "page_imprimee": 668, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 474, "texte": "668                        DURENDAL\n\n\nbouche, et vous baiseriez votre chimère triomphale au hasard\nde l'ombre ou des primes lueurs de l'aube.\n  Je serais là, plus près encore, avec une âme fraîche et un cœur\nnouveau et j'écouterais dans de muets ravissements, les mots\nd'extase que je ne comprendrais pas...\n\n\n  Surtout, dormez!\n  Car, voici le matin...\n                                   (des « Fantômes éperdus »)\n                                        JOSEPH   BOSERET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 669, "page_fin": 670, "titre_corps": "La Mer au printemps", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "La Mer au Printemps J'aime votre innocence", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 790, "page_imprimee": 669, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1290, "texte": "La Mer au Printemps\n\nJ'aime votre innocence pâle, ô mer nouvelle,\nQui surgissez de la tempête et de la mort,\nEt qu'un jour de printemps renaissant nous révèle :\n\nAngéliques lointains voilés de songe encor,\nBrouillards clairs qui voguez comme des caravelles,\nEt taches de clarté comme des îles d'or...\n\nVour surgissez vers Dieu comme une jeune fille,\nVous surgissez dans l'azur et dans le matin,\nComme une jeune fille exquise et puérile.\n\nVous élevez vers Dieu votre chant     indistinct\nEt votre cœur bondit, sous les vagues qui brillent,\nD'étonnement naïf et d'espoir    incertain...\n\nEt, dénouant sur vous les brumes de la grève\nQui fondent peu à peu, comme dans un émoi,\nLe soleil vous caresse en des gestes de rêve.\n\nEt vous, vous tressaillez devant ce jeune Roi,\nEt votre sein d'enfant lentement se soulève\nComme s'il vous voyait pour la première fois..\n\nJe tremble de bonheur et d'espérance claire\nRien qu'à sentir monter vos vagues vers mon          cœur,\nRien qu'à communier à pos jeunes    lumières;\n\nEt je veux me mêler à l'exquise   candeur,\nA l'exquise candeur lumineuse et légère,\nA l'exquise candeur pâle de vos eaux    claires...\n\nMon cœur palpitera aux rythmes de vos eaux,\nEt, parmi les embruns légers qui   rebondissent,\nMes rêves passeront comme de blancs oiseaux!\n"}, {"page_pdf": 791, "page_imprimee": 670, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 632, "texte": "670                           DURENDAL\n\n\n      Sur les flots de mon cœur des voiles     resplendissent,\n      Des voiles de clarté qui cinglent sur les flots\n      Vers l'île d'or de mes impossibles délices!\n\n      Tandis que, virginal et immatériel,\n      Le vent du matin bleu m'arrive par bouffées,\n      Et rafraîchit mon cœur comme le vent du ciel.\n\n      Et je sens se gonfler mon âme soulevée,\n      Et je me perds dans l'ivresse de l'irréel,\n      Dans la sérénité des extases rêvées...\n\n      Je tends à Dieu mon âme entre mes mains         levées.:.\n                                                   P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-006", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 671, "page_fin": 672, "titre_corps": "Nos peintres au Salon des Beaux-Arts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "R. de V.", "ancre_debut": "Nos peintres au Salon des Beaux Arts", "ancre_fin": "aux autres nations", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La médaille au Salon", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 792, "page_imprimee": 671, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1994, "texte": "Nos peintres au Salon des Beaux=Arts\n\n                  LESartistes belges furent brillamment représentés\n                    au Salon international des Beaux-Arts, en ce\n                    sens qu'ils y exposèrent des œuvres de premier\n                    ordre. Mais nombre d'entre elles avaient déjà\n                    été exposées soit dans des salons d'art de cercles\n                    particuliers, soit même à l'un ou l'autre des\n                    Salons des Beaux-Arts précédents. E n général\npeu d'oeuvres nouvelles donc dans le département belge. Ayant\nparlé en détail, à l'occasion d'expositions précédentes de ces\nartistes et de leurs œuvres, nous n'y revenons que pour rendre\nune fois de plus l'hommage d'admiration dû à ces remarquables\nartistes qui sont Knopff, Alfred Verhaeren, Claus, Courtens,\nErnst W a n t e , Delaunois, Ensor, Frédéric, Gilsoul, Oleffe, L a e r ­\nmans, Leempoels, Baertsoen, Stevens, T h o m a s , Bastien, Ber­\nnier et t a n t d'autres.\n   Sans doute, ces artistes avaient exposé au Salon international\nce qu'ils considéraient eux-mêmes comme étant le plus parfait\nde leur œuvre. E t en cela ils avaient peut-être raison. Car si\nnous avions déjà pu contempler ces travaux antérieurement,\npour quantité d'étrangers amenés à Bruxelles par l'attraction\nde l'Exposition Universelle, ces œuvres déjà vues par nous\nétaient neuves, puisqu'ils les voyaient, eux, pour la première\nfois.\n   U n e section tout à fait remarquable de la partie belge de\nl'Exposition était celle du grand art de la peinture décorative,\nqui est en quelque sorte l'apogée de l'art. Car l'art a pour but\navant tout, à notre avis, de décorer par de larges fresques les\nmurs de nos monuments, de nos palais, de nos cathédrales.\n   Nous avons revus, avec quelle joie, la série des beaux pan­\nneaux d'azur, d'or et de lumière, d'une clarté si sereine, d'un\nidéalismesi élevé de Montald, panneaux destinés à la décoration\nde la salle des pas-perdus du Musée d'art ancien, et dont l'exé-\n"}, {"page_pdf": 793, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1885, "texte": " 672                          DURENDAL\n\n\n cution ne se fait que trop attendre, nous ne savons pour quel\n motif mystérieux.\n    Ciamberlani aussi, cet artiste au dessin vigoureux et impec­\n cable, avait réuni dans cette section toute une série des cartons\n exposés isolément jadis, tantôt dans une exposition, tantôt dans\n une autre. Cet ensemble remarquable affirmait une fois de plus\n le talent sérieux de Ciamberlani et ses aptitudes spéciales pour\n la grande peinture, pour la fresque. Je m'imagine qu'un grand\nédifice décoré de la façon dont il l'entend et dont il a donné la\n note ici serait beau comme du Puvis de Chavanne, que Ciam­\n berlani rappelle si fort, sans pourtant qu'on puisse l'accuser de\nplagiat, car dans son art il y a une note bien à lui et qui le diffé­\nrencie d'une façon très nette du célèbre peintre français.\n    Ciamberlani, Montald et Fabri sont trois artistes admi­\nrablement doués pour le grand art de la peinture murale. Il\nfaut espérer que l'Etat s'en apercevra un jour d'une façon effi­\ncace et leur donnera l'occasion de déployer dans toute son\nampleur leur puissant talent, en leur confiant la décoration de\nquelque grand monument national.\n    Nous admirâmes une fois de plus aussi, dans cette section du\nSalon des Beaux-Arts, l'école de Platon de Jean Delville, qui\nlui non plus n'exposait aucune œuvre nouvelle. Il y a trop\nlongtemps — disons-le à cette occasion — que cet artiste de\ntant de talent ne nous a plus offert d'œuvres nouvelles.\n   Somme toute, l'art de nos peintres belges, tel qu'il s'est\naffirmé au Salon des Beaux-Arts, s'est manifesté cette fois encore\ncomme un des plus vivants, des plus profonds et des plus\nsérieux du monde artistique contemporain et nous a prouvé, à\nnous, petits Belges, que nous n'avons rien à envier au point de\nvue de la peinture, pas plus qu'au point de vue littéraire, aux\nautres nations.\n\n\n            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 672, "page_fin": 673, "titre_corps": "La médaille au Salon des Beaux-Arts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "R. de V.", "ancre_debut": "La médaille au Salon des Beaux Arts Pour la première fois", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 793, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 1885, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "La médaille au Salon des Beaux=Arts\n   Pour la première fois on avait daigné fournir à nos artistes\nmédailleurs une série de salles séparées qui formaient un\nensemble absolument merveilleux. Cet art semblait dédaigné\njusqu'ici. On ne semblait pas s'apercevoir de son existence.\nC'est tout au plus si on le considérait comme un art, joli et\n"}, {"page_pdf": 794, "page_imprimee": 673, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2390, "texte": "             NOS PEINTRES AT SALON DES BEAUX-ARTS                 673\n\n\ncharmant sans doute, mais d'une importance secondaire. T o u t\ncomme s'il ne fallait pas un talent au moins aussi fort pour\nfaire une médaille qui soit un chef-d'œuvre que pour modeler\nune belle statue. Je dis au moins aussi fort, et je devrais peut-\nêtre dire davantage, car il est incontestable que par le fait\nmême que la médaille est forcément d'une dimension plus\npetite la difficulté pour l'artiste de réaliser son idéal dans une\nmédaille est centuplée, à nos yeux du moins.\n   Cette exposition a donné raison aux organisateurs du Salon\nde la Médaille et n o t a m m e n t à M M . Buls et De W i t t e leurs\nchefs, quand ils ont impérieusement réclamé du gouverne­\nment des salles à part pour l'exposition des médailles qui,\ndans toutes les expositions antérieures, étaient disséminées de\ntous les côtés et placées au petit bonheur entre d'immenses\ntoiles.\n   Dans ce salon, le roi de la médaille s'affirmait avec un éclat\nqui éclipsait presque la gloire de tous les autres si puissants\nsoient-ils. Nous voulons dire l'admirable chef de l'école fran­\nçaise, l'immortel Roty, dont les œuvres sont d'une beauté\nincomparable et brillent d'un éclat sans égal.\n   N ' a y a n t pas assez d'espace pour nous occuper en détail des\ninnombrables artistes qui avaient exposé, nous voulons cepen­\ndant à tout prix rendre h o m m a g e à notre école belge qui\nmarche à grands pas dans la voie du grand art, sur les traces de\nson aînée l'école française et cela sans l'imiter et dans une\nnote bien spéciale et qui fait deviner la mentalité particulière,\nprimesautière et bien savoureuse de ce qu'on est convenu\nd'appeler l'âme belge.\n   P a r m i les Belges, le premier de tous est sans conteste notre\nartiste médailleur, Godefroid De Vreese. Nous nous empres­\nsons de le reconnaître et de le proclamer une fois de plus.\nCe n'est pas la première fois, en effet, que nous avons fait son\néloge dans cette revue où nous avons même reproduit plus\nd'une de ses belles œuvres. Son exemple en a entraîné déjà\nbien d'autres, même parmi les plus jeunes et ici il faut spécia­\nlement louer, à notre avis, les artistes P a u l Wissaert, Jules\nJourdain, L e Croart et tant d'autres dont les travaux révèlent\ndéjà un talent hors pair et plein de promesses pour l'avenir.\n\n                                                         R. DE V.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 674, "page_fin": 674, "titre_corps": "Poèmes : Le Page", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Poèmes Le Page Les cygnes et les paons", "ancre_fin": "des paons blancs et des cygnes", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Tintoretto", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 795, "page_imprimee": 674, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 753, "texte": "Poèmes\n\n                      Le Page\nLes cygnes et les paons ont escorté l'exil\nDu petit page blond dans la lune et la neige\nD' une paradoxale et fantasque    Norvège,\nEn la forêt bleuâtre aux arbres de grésil.\n\nUne fée a brodé, par quelque      sortilège,\nL'étoffe d'argent clair qui vêt son corps subtil.\nDécembre, sur le pâle enfant au blond profil,\nEffeuille tous les lis de son blanc florilège.\n\nEl si pâle, et si blond, dans le givre et le gel\nDe la nuit boréale aux reflets     d'arc-en-ciel,\nFin comme un sylphe, avec sa bouche aux belles      lignes\n\nEt ses yeux de pervenche au long regard dolent,\nIl m'a pris tout le cœur, le petit page blanc.\nLe petit page blanc des paons blancs et des cygnes.\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 674, "page_fin": 675, "titre_corps": "Poèmes : Tintoretto", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Tintoretto peignait sa fille", "ancre_fin": "que j'évoque une morte", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Jets d'Eau", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 795, "page_imprimee": 674, "debut_caractere": 764, "fin_caractere_exclue": 1292, "texte": "Tintoretto peignait sa fille trépassée :\nLa Mort frappe toujours trop tard, ou bien trop tôt !\nElle a fauché la vierge avant l'heure affaissée :\nLe père est un martyr que fouille le couteau.\n\nIl comprime pourtant, comme avec un étau,\nSa grondante douleur. L'enfant roide et glacée,\nIl la revoit vivante et svelte en sa pensée :\nStoïque et surhumain,     peignait   Tintoretto.\n\nAinsi, lorsque j'exalte, en mes vers ou ma prose,\nMa jeunesse au grand cœur altier, qui blonde, et rose,\nEt fière, et bondissant parmi la Vie en feu,\n"}, {"page_pdf": 796, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 238, "texte": "                       POÈMES                                675\n\n\nLivre — livrait, hélas! — au souffle qui l'emporte,\nSa lèvre ardente et les éclairs de son œil bleu,\n— J'oublie en la peignant que j'évoque une morte!\n\n\n\n                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-010", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 675, "page_fin": 675, "titre_corps": "Poèmes : Les jets d’eau", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Les Jets d'Eau O désolation des jets d'eau", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 796, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 238, "fin_caractere_exclue": 998, "texte": "Les Jets d'Eau\nO désolation des jets d'eau qu'on entend,\nAu milieu du vieux parc où la broussaille     pousse,\nSangloter jour et nuit dans les joncs et la mousse\nDu bassin ébréché qui n'est plus qu'un     étang.\n\nDieux ! si l'ancien décor se ranimait pourtant !\nSi, légers comme un vin de Champagne qui mousse,\nIls revenaient errer sous la charmille  rousse,\nLes marquis Louis-Quinze et les dames      d'antan!\n\nLes jets d'eau, clapotis frêle de voix ailées,\nPleurent les cupidons brisés dans les allées,\nEt le beau rire clair des couples révolus.\n\nIls pleurent l'agrément suranné de ces choses :\nLes jabots, les gilets à fleurs, les paniers roses,\nEt la douceur encor de tout ce qui n'est plus.\n                                             EMILE    CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-011", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 676, "page_fin": 683, "titre_corps": "Un poète automnal : Léon Bocquet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Gauchez", "ancre_debut": "Un poète automnal Léon Bocquet", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 797, "page_imprimee": 676, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2717, "texte": "Un poète automnal\n                                Léon Bocquet\n\n\n                  SILENCIEUSEMENT, durant des années, Léon Bocquet, se\n                     tenant à l'écart dans sa province du Nord, se forma un\n                     métier personnel et perfectionné. Sans se hâter, préférant le\n                     recueillement de l'âme à toute la fièvre des centres artis­\n                     tiques, il bâtit, petit à petit, une œuvre d'un cachet spécial,\n                     d'une musicalité originale et d'une haute tenue littéraire.\n                     Mais, en même temps qu'il travaillait ainsi à l'acquisition\n                     de sa personnalité complète, Bocquet, fervent épris de\nPoésie et d'Art en général, faisait, à lui seul, vivre l'éclectique revue Le\nBeffroi. Il y accueillit, depuis la fondation de ce périodique, tous les jeunes\ntalents de France et de Belgique. Il y groupa des éléments de première\nqualité dont il sut encourager les efforts, faire apprécier les hardiesses et\ndont il a, à présent, le droit de se montrer fier.\n   Léon Bocquet a des sympathies littéraires qu'il n'est pas inutile de\nconnaître. Elles montrent combien son âme est sincère aussi bien dans ses\nexpressions que dans ses amitiés. Sorti des rangs assez obscurs des travail­\nleurs de la glèbe, il a une affection toute sentimentale pour l'ancien berger\nvielleur et poète Colin Muset, le joyeux et misérable épicurien, qui chantait\navec bonne humeur ses mésaventures financières et ses avatars moraux.\nRêveur nostalgique qui eût aimé vagabonder au hasard des sentiers, Léon\nBocquet songe avec émotion aux promenades lentes et charmantes du doux\nJean de la Fontaine sur les bords de la Marne. Plus près de notre époque,\nVerlaine lui charme ses solitudes et il aime bercer dolemment, à l'aide des\nmots et des phrases verlainiennes qui se brisent, l'appesantissement de son\ncœur. Rodenbach, Samain, Guérin et Jammes doivent être ses poètes de\nchevet. Je le devine en lisant ses poèmes, non pas qu'ils soient influencés par\nl'un ou l'autre de ces écrivains, mais bien parce que leurs courbes sentimen­\ntales évoquent une certaine affinité entre l'âme qui les produisit et celle des\nauteurs du Règne du Silence, du Jardin de l'Infante, de l'Homme Intérieur\net de l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir. Léon Bocquet a le sens mysté­\nrieux du symbole sentimental à l'instar de Rodenbach; il a la sensibilité\nextraordinaire d'un Albert Samain; il possède la connaissance de son « moi »\ncomme Guérin qui se plut tant à s'analyser ; de Francis Jammes, enfin, il a le\nscrupule d'ingénuité sincère et simple.\n                                           *\n                                       *       *\n"}, {"page_pdf": 798, "page_imprimee": 677, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3147, "texte": "                           UN    POÈTE    AUTOMNAL                             677\n\n   La sensibilité de Léon Bocquet est toute moderne. Elle est parfois raffinée,\ninconsciemment, par l'exacerbération des nerfs qui se prolonge étrangement\ndans une atmosphère de recueillement perpétuel. Le cœur du poète est\ncomme désenchanté ; son âme se complaît aux frissons et aux émotions des\nheures crépusculaires et automnales. C'est une âme élégiaque, une âme\nengourdie qui semble perdre jusqu'au désir d'agir et de vouloir. Léon Bocquet\ngarde le souvenir des cieux gris de la Flandre. Il fait souvent songer aux soirs\noù la lumière semble se dissiper comme un peu de brouillard aux environs des\nmarais abandonnés. Il évoque les plaines flamandes qui sont comme situées\npar delà les portes massives du Silence. L'instinct racique qui donne aux\nesprits du Nord une maturité précoce gonfle généreusement son inspiration\net, obéissant à l'obscur atavisme des Flandriens, il lutte obstinément contre\nses défaillances d'espoir, et se redresse de temps en temps dans un suprême\neffort.\n   L'œuvre de Léon Bocquet évoque un horizon de fine pluie et de grisailles\ncomme il y en a de Lille à Terneuzen, un amas de ruines romantiques dans\nun parc automnal, un étang — « Lac d'Amour » brugeois — qui dérobe sous\ndes feuillages touffus la mélancolie et l'ennui d'un couple de cygnes noirs et\nsilencieux dans le soir. Le rêve du poète regarde le vent bercer l'ombre,\nl'heure, le recueillement et les rameaux : il attend l'espoir d'une fête comme\nun souffle de brise nomade qui délivre les halliers de leur rosée nocturne. Il\npense, chaque soir, à d'autres soirs pareils et plus ou moins tristes, et, cachant\nson visage, il précise en lui le profil de spleen de sa\n\n\n               Chère Mélancolie aux cils graves et noirs.\n\n   Si ses pensées sont chargées d'une maturité précoce, c'est que le poids\ndes douleurs a lourdement accablé son cœur et que tout l'infini nostalgique\ns'appuie sur son âme.\n   Léon Bocquet médite au crépuscule sur la tristesse et l'amertume. Dans le\nregret des matins et du printemps, il songe à l'automne et à la mort. Il a des\nsouvenirs du pays natal qui lui remémorent, dans l'anémie et la fin des\nvacances, une « chère petite pensionnaire morte » dont le nom exquis\n« Aurore » vibre encore à ses oreilles. Ophélie, pâle figure qu'un rêve\nd'amour a fleuri d'un sourire éternel, dans un jardin de tristesse où pleurent\nles regrets d'Hamlet, lui enseigne le charme de la douleur et de la Mort. Il\ns'enchante de la gravité de l'automne comme d'une langueur de baisers,\ncomme d'une étreinte qu'on dénoue. Les sens inapaisés, il s'afflige d'une peine\noù l'extase se mêle aux sanglots. Un désir de pureté, de mysticisme l'effleure.\nIl revoit, au pays natal, son enfance. Voici les fruits, gamme lumineuse des\ncouleurs automnales depuis les coings foncés jusqu'aux mirabelles dorées;\nvoilà les fleurs, clématites, jasmins, sauges, romarins, vignes vierges, glaïeuls,\nsureaux, glycines, mauves et boulingrins à l'orée du verger fécond; voici la\nvieille servante, la maison, le chat, les chèvres, les tourterelles, les rossignols;\nvoici les linières\n"}, {"page_pdf": 799, "page_imprimee": 678, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2183, "texte": "678                               DURENDAL\n\n\n         Où le souffle du vent ferme et rouvre onduleux\n         Les paupières d'azur d'innombrables yeux bleus.\n\n   Léon Bocquet dit l'amère beauté de ce qu'on abandonne; c'est un poète de\nl'automne et l'arrière-saison,\n\n                         des fruits entre ses doigts, appuie\n         L'insigne    et lourd fardeau de sa maturité\n\nsur l'espoir fugitif des rêves et de l'oubli. La vierge qui apparaît au poète dans\nun décor d'automne lui plaît immédiatement, car\n\n         « Son » cœur, silencieux comme un lac abrité,\n         Se calme et ne veut plus dans ses eaux refléter\n         Que le feuillage jaune et fané de l'automne.\n\n   Sa peine est étrange et maladive et s'exprime dans un poème très musical,\noù son cœur se meurt de n'avoir plus d'amour. Il est le chantre de la saison\ndes heures de pourpre et d'or, des pampres jaunes, des roses flétries, des\nvergers pesants, des cœurs lourds, des regrets, des langueurs, des soucis graves\net des souvenirs; l'automne défaillante, l'automne d'élégie, dont la tristesse\nest indicible comme la douceur, infiltre dans son cœur la nostalgie des hori­\nzons sanglants où meurt le soleil; il s'enivre de silence et de lassitude dans\n\n         La suprême     beauté de      l'arrière-saison.\n\nSeptembre lui est doux, octobre lui est douloureux, novembre ménétrier de\n\n         L'émouvante     splendeur    de l'arrière-saison,\n\nassied le spleen à ses côtés. Il savoure\n\n          Les beaux mirages d'or des soirs du          souvenir\n\net, à voir une ombre qui s'étend au seuil de la maison, il frissonne, mais ne\npeut affranchir son amour de\n\n          L'automne    sanglotante    et pauvre   et   dépouillée.\n\n   L'amère douceur du silence pensif, la mélancolie des choses qui succombent,\nla tristesse des fins de jour, la douloureuse agonie des chansons d'espoir, la\ndéfaillance des dernières splendeurs, tout ce qui disparaît et meurt, tout ce\nqui garde en s'en allant quelque suprême majesté séduit le cœur sensible et\nénervé de Léon Bocquet.\n   Ah! il a beau, comme Paul Verlaine, amplifiant le vers-type de l'impassi­\n bilité :\n           Est-elle en marbre ou non la Vénus de Milo?\n"}, {"page_pdf": 800, "page_imprimee": 679, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2578, "texte": "                          UN POÈTE AUTOMNAL                                 679\n\n\nécrire, à une heure de découragement complet :\n\n         Ce chagrin d'aujourd'hui,    poète, il ne faut pas\n         Le confier à tous, sais-tu ? L'indifférence\n         Sans comprendre rirait, stupide, à ta souffrance ;\n         Il est de ces douleurs qu'on apaise tout bas.\n\n         Puisque ton rêve avec ses deux ailes brisées\n         iVe sait plus soulever son lamentable essor\n         Et puisque ton amour est vaincu par le sort,\n         Contiens tes chers désirs entre tes mains croisées.\n\n         Garde-toi de bondir de colère ou d'effroi,\n         Oblige aux battements prévus ton âme sage\n         Et, sous le masque dur qui fige ton visage,\n         Que ton regard demeure impénétrable et froid.\n\n         La vie a mis ton cœur sur sa raquette et joue,\n         Comme un enfant qui pousse un volant dans le soir;\n         Chaque coup te fait mal, mais crains de laisser voir\n         Une larme qui mouille en silence ta joue,\n\nrien n'empêche sa sensibilité de s'exprimer, de s'extérioriser et de s'exhaler\nsans cesse.\n\n\n   L'art poétique de Léon Bocquet veut oublier les obsédants souvenirs des\nlivres lus. Il dédaigne la rhétorique, les sanglots soignés, le cabotinage, les\nsymboles puérils, les émotions feintes et la phraséologie creuse. Son poème,\nsans éloquence apprise et sans rien d'étranger, comme un soir champêtre,\nodorant et fugitif, est semblable à son amour et à lui-même. Francis Jammes\nlui a enseigné la beauté d'un livre grave et le charme de la sincérité. Aussi\nécrit-il simplement, sans chercher le génie ni la gloire, selon le rythme simple\net divers de la vie; il tente de réussir que l'âme fasse un murmure discret\naux pages de ses recueils et, c'est par son ingénuité, sa simplicité et sa vérité\nqu'il plaît surtout. Peut-être résulte-t-il de l'ensemble complet de ses œuvres,\nlorsqu'on les analyse minutieusement, une certaine monotonie qui semble\nprovenir de la monocordie de ses inspirations. Mais, encore, une âme ne se\nmétamorphose pas du jour au lendemain. Rodenbach fut monocorde, pour\nainsi dire; Charles Guérin, à l'heure de sa mort, touchait au moment critique\nde sa vie poétique, au moment où son bel amour cruel et triste devait l'orienter\nvers le sens total de la vie. Bocquet, lui aussi, chantre délicat et délicieux du\nfrisson automnal, à l'heure actuelle, se recueille pour reconquérir l'énergie et\nla volonté déçues. Les cygnes de sa pensée, naguère migrateurs, à présent las,\n fatigués, lents et lourds de regrets, de désespoirs, ayant rêvé\n"}, {"page_pdf": 801, "page_imprimee": 680, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2685, "texte": "680                                DURENDAL\n\n\n\n                 A l'impossible    mort qui les ferait      dormir,\n\ndemain, peut-être, vers quelque horizon moins endeuillé, s'essoreront?\n\n                                            *\n                                       *        *\n   Des aspirations nombreuses sollicitent, en effet, le cœur du poète.\n   Il en est une, entre autres, et qui paraît dominer toutes les autres et qui surgit\nen son cœur du regret nostalgique de la maison natale. Bocquet avoue qu'il\naurait dû vivre où Dieu l'avait fait naître. Il se rend compte qu'il n'y aurait\npas songé, vers la fin des saisons, à des déclins d'amour. II aurait travaillé la\nterre. Son cœur n'eût pas été malade et fou, ce cœur d'amour, de rêves et de\ntourments qui doit rythmer ses sanglots et sa souffrance. Il aurait alors, dit-il,\n« courbé comme une belle branche sa pensée ingénue aux pieds infinis du Sei-\ngneur ». Et, de ce sentiment douloureux naît la nostalgie « d'une maison rus­\ntique et basse qu'un vieil hêtre domine et dont l'avant regarde » les horizons.\nAux heures d'amour, ce désir lui revient d'avoir « dans un village, une maison\ncalme » ; il y aurait alentour un treillis mauve et vert de lierre et de glycine et\nle toit de cette demeure divinement ancienne serait bas. Ah ! il adore ces habi­\ntations coites que l'automne attiédit, dont les chambres sont silencieuses,\nintimes, tendres et méditatives :\n\n               O la maison sévère où l'oreille   entendrait,\n               Voix d'un siècle fini, l'horloge  surannée,\n               Au rythme ponctuel du sourd balancier\n               Dérouler la lenteur de ses chaînons    d'acier.\n\n   Tantôt, dans ses souvenirs, il revoit une villa étroite et simple, avec un\ntoit d'ardoises, où naguère les yeux bleus d'une amie lui souriaient; tantôt, il\nse rappelle une maison de poète, dans l'ombre d'un verger, où la vie harmo­\nnieuse s'écoule, selon le cœur, parmi l'arome puissant du terroir; plus loin\nencore, se remémorant une apparition fraîche de joli visage, il se laisse aller\nau charme d'évoquer\n\n            La petite maison tranquille aux pignons blancs\n            Avec le pampre ambré des vignes à ses flancs.\n\n   Car la joliesse des maisons bucoliques le tient. Il aime les capucines qui\nenlianent leurs portes, le chaume roux de leurs toits et le vieux banc de la porte\nque les hivers verdissent, et, le soir, sans s'éloigner, il trouverait bon d'offrir,\ndit-il,\n               Notre vie et notre âme et nos mains à la mort.\n\n                                            *\n                                        *       *\n   Pourtant, un désir diamétralement opposé agite aussi son cœur de rêveur.\n"}, {"page_pdf": 802, "page_imprimee": 681, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2765, "texte": "                            UN   POÈTE     AUTOMNAL                             681\n\n\nIl sent parfois vibrer en lui une âme de nomade et de conquistador et il aime­\nrait alors cingler vers les confins de l'étendue. Une envie d'inconnu le tente :\nil irait\n                  Atteindre le dernier soleil des horizons!\n\n   Il se souvient des jours d'ivresse et de volupté, des jours extasiés et enso­\nleillés qu'il eut le bonheur de passer en Italie. Le charme élyséen de la lumière\nlui révèle une âme virgilienne et païenne. Il fait revivre le frémissement des\nclartés : une joie gonflait son cœur ; le soleil, les marbres, les terrasses, les\ncitronniers l'exaltaient; les soirs parfumés, sensuels et prestigieux de Venise,\nFlorence et Naples, ces soirs bercés aux rythmes des flots harmonieux, par\nleurs rappels, frémissants encore de volupté, le font s'enthousiasmer. Ah ! la\njoie n'est point morte en son cœur. Elle renaît aux évocations des bonheurs de\nnaguère et c'est, dit-il, comme si je n'avais pas souffert ; elle frissonne aux\nheures quiètes des douces intimités paisibles et, désenlaçant ses bras des\nétreintes du spleen, il émerveille ses yeux éblouis dans l'heure heureuse; il veut\ns'emplir l'âme du bruit des choses éternelles :\n\n            La terre maternelle     est belle et veut qu'on     l'aime,\n\ns'écrie-t-il. Un lyrisme ardent soulève son poème; il se baigne d'espoir et de\ncandeur immense et il étend la main d'un geste volontaire de Flamand\n\n               Sur la bonne rumeur       des foules au     travail.\n\n   Il se sent l'énergie des ancêtres obscurs et graves de sa race et il veut, saisis­\nsant la vie en ses bras, l'étreindre et la vaincre. Sa vie, avec un peu d'amour,\nserait meilleure et c'est pourquoi il va vers l'espoir et son âme reprend con­\nfiance en la promesse des paradis.\n   L'amour, au reste, lui apporte la joie, la foi profonde et l'assurance néces­\nsaire pour sculpter un beau livre. Son cœur contient le monde et l'audace. Il\ns'illumine au soleil triomphal de sa tendresse :\n\n            Un tel poids de tendresse et d'ardente    innocence,\n            Une si grave joie, un si complet    bonheur,\n            Semblent, en ce moment, se coucher sur mon cœur\n            Que je le sens qui cède à cette jouissance.\n\n  Avec l'amour, un grand bonheur est entré dans sa maison; la souffrance\nancienne l'a fait dieu et, assagi, il est fort d'avoir osé ceindre l'énergie, comme\nune corde, autour de ses reins. Il murmure exquisement :\n\n          La joie est comme un long bourdonnement               d'abeilles.\n\n  Il chante que la vie est un beau spectacle ; il s'écrie que « l'homme est\ngrand » lorsqu'il peut, d'un coup hardi, surmonter sa destinée. Il ajoute :\n               La vie est ce matin comme un arbre qui ploie\n"}, {"page_pdf": 803, "page_imprimee": 682, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3247, "texte": "682                                     DURENDAL\n\n\n\nOU\n                 La vie est ce malin        un songe de beauté\net il évoque\n                     Le visage charmant         et joyeux     de la vie.\n                                               *\n                                              * *\n   Mais Léon Bocquet est trop poète, trop artiste, trop raffiné pour prolonger\nces cris et ces chants. Il se souvient d'Albert Samain, auquel il consacra,\nnaguère, une longue et intéressante étude. Il a trop fréquenté les amants des\nChimères, depuis l'Imagier André des Gâchons jusqu'au nostalgique poète du\nChariot d'or. S'il a rapporté de ces fréquentations, outre l'étude sur Samain,\nune plaquette curieuse, jolie et documentée sur des Gachons, il n'a pu dans\nses deux recueils, Les Cygnes nous et Les Branches lourdes (1), se remémo­\nrant les rancœurs coutumières des artistes sincères, vaincre plus d'une ving­\ntaine de fois son spleen et sa tristesse automnale.\n   Il avait rêvé la gloire comme un idéal suprême; elle ne vint pas à lui dès\nses premiers efforts et il en souffrit :\n\n           Promesse du printemps, attente de l'été,\n           Ah! vous avez déçu ma fringale de gloire,\n           Mais qu'on entende au moins frémir sur ma                      mémoire\n           Le vert laurier qui fait un bruit d'éternité,\n\ndisait-il. Il comprit bientôt, comme d'autres, que la gloire est « une injuste\nfée ». Sa voix trop émue, sa chanson trop douloureuse l'empêchèrent de\nprendre part à la vendange des monts dorés. Sa pensée en fut obsédée ; il lui\nfallut du silence autour de son tourment et il cacha dans l'oubli son cœur\ndésenchanté. Que la gloire vienne à passer sans frapper à sa porte, il en souffre\néperdûment mais essaye de s'en consoler par l'écriture de son poème; son\ndésir est vain et comme Rodenbach s'écriant :\n\n           Laisser     un peu de soi dans les barques              humaines!\n\n   (1) Léon Bocquet a publié, anciennement, deux livres de poèmes. Le premier : Sensations,\nrévèle un enfant rêveur, se penchant sur le monde extérieur et y dardant de grands yeux\nnaïfs et bons : les premiers désirs, les premières larmes et tous les sentiments un peu\nlivresques des cœurs et des chairs jeunes, purs, subtils, y sont épars. On dirait une corbeille\nde fleurs des matins, des bouquets de roses, et tout cela s'enclôt dans de l'ombre et du mys­\ntère. Flandre, le second recueil de Léon Bocquet, évoque avec émotion la plainte sourde\ndes siècles morts, des temps lointains où la Flandre était une des premières nations, où les\nnavires lui amenaient leurs trésors, où les beffrois dispersaient dans l'air leurs glas et caril­\nlons. Le poète erre au pied des vieux bastions en ruines, le long des quais déserts, et, chan­\ntant la Flandre défunte, une espèce de douleur filiale se lamente dans sa voix. Puis, repor­\ntant les yeux sur la physionomie actuelle de son pays, en des eaux-fortes ou croquis, il peint\nla Flandre qui peine et travaille, celle des usines et des champs. En des sonnets délicats,\nparfois d'un art un peu maniéré, il décrit les tissages, les usines, les fonderies, les labours.\nBeaucoup de ces courts poèmes seraient à retenir, d'autant plus qu'un souci d'harmonie\nimitative les enjolive souvent.\n"}, {"page_pdf": 804, "page_imprimee": 683, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2881, "texte": "                            UN    POETE          AUTOMNAL                        683\n\nil prie ingénument\n         O mon Dieu, qui connaît mon soir et mon matin,\n         Donne-moi de survivre au moins à mon destin!\n\n    Les jours, actuellement, de par ses aveux mêmes, doivent lui être rudes et\nla vie a plus d'une fois meurtri son cœur. Mais, songeant à tant d'autres\nrêveurs, artistes et poètes qui sont venus dans le soir éternel entendre la rumeur\ndes fêtes et l'appel du printemps et implorer le cœur glacé de la Gloire endor­\nmie, songeant qu'ils étaient seuls, il se retourne vers sa compagne et vers sa\nfille et, reposant entre les bras de l'aimée sa foi découragée, livrant tout son\nchagrin à son étreinte, appuyé sur l'amour fidèle il reprend confiance. L'ata­\nvisme farouche de sa race renaît. Il sèche ses pleurs. Il escalade les cieux,\ns'approche de la Gloire et, déjà reconnaissant, il murmure à la compagne\nstoïque :\n         Si je sais à mon front tordre les lauriers verts,\n         Je veux qu'un des rameaux caresse ton image\n         Et que l'arbre hautain des poètes l'ombrage\n         Sculptée à l'architrave en bronze de mes vers.\n                                             *\n                                         *       *\n  Léon Bocquet est « un parfait poète ». « Son lyrisme est doux comme un\nsoir sur la mer. » Ses vers parlent souvent d'automne, d'ombre élégiaque, de\njours sans soleil et ils composent un chant original où le poème d'amour,\nhabituellement pleureur ou sentimental, se fait entendre avec une élévation\npeu coutumière et une envergure où il semble que le silence veut\n\n         Elargir     jusqu'au    ciel ses ailes      mutilées.\n\n   Ce qu'on dit de lui, prétend-t-il, ne l'affecte pas, ce pendant que sa sensi­\nbilité, comme une harpe éolienne, vibre et sanglote à chaque désillusion de\nson âme. On ne peut le rattacher ni à telle école, ni à telle autre. Il a un\ngenre à part qui va de Samain à Rodenbach, de Jammes à Guérin, en passant\ncomme cette analyse a voulu le montrer par les coteaux de joie païenne et\nd'ivresse plénière où Virgile écrivait ses « Bucoliques » et son « Enéide ». Nul\nplus que lui n'a mérité ce titre enviable de poète automnal, et quand la gloire\nprochaine qui déjà l'accompagne à travers Paris l'aura placé sur le piédestal\nd'où il nous chantera, dès lors, les rythmes de la foi amoureuse, de l'espoir\nfamilial et du silence heureux, les poètes devront bien, dans l'ombre même de\ncelle qui, confiante et fidèle, l'aura soutenu jusque-là, placer à ses côtés le\nmirage sculptural de l'Automne,\n          Automne des vergers pesants et des cœurs lourds,\n          Automne des départs, des regrets et des ailes\n          Qui palpitent pour fuir avec les hirondelles,\n          Saison des nids déserts et déclin des amours.\n                                                                 MAURICE   GAUCHEZ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-012", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 684, "page_fin": 684, "titre_corps": "La vieille dentellière", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Wyseur", "ancre_debut": "La vieille dentellière A Firmin Van den Bosch", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 805, "page_imprimee": 684, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1463, "texte": "La vieille dentellière\n                                      A Firmin Van den Bosch.\n    D'un pied léger, sur les     carreaux\n    Trottez gaiment, gentils      fuseaux.\n\nDevant la maison, au seuil de la porte.\nAu seuil de la porte ouverte au bonheur,\nOuverte au bonheur qui porte et rapporte,\nQui porte et rapporte un peu de douceur,\nElle s'est assise, et d'un doigt agile,\nEt d'un doigt agile anime sans bruit,\nAnime sans bruit l'adresse docile\nDes longs fuseaux noirs, des fuseaux de buis.\n\n    D'un pas léger, sur les      carreaux\n    Trottez gaiment, gentils       fuseaux.\n\nNe trouvez-vous pas que sa coiffe blanche,\nQue sa coiffe blanche a l'air d'un oiseau,\nA l'air d'un oiseau qui pour voir se penche,\nQui pour voir se penche sur le carreau ?\nPetit à petit la dentelle avance,\nLa dentelle avance, on dirait un nid.\nOn dirait un nid, douce     prévoyance\nPour l'oiseau curieux et penché sur lui.\n\n    D'un pied léger, sur les     carreaux\n    Trottez gaiment, gentils      fuseaux.\n\nMais elle est très vieille, hélas ! la voisine,\nHélas ! la voisine en châle croisé,\nEn châle croisé dessus sa poitrine,\nDessus sa poitrine au rythme        lassé...\nSi vieille qu'un soir vers l'aube éternelle,\nVers l'aube éternelle aimante s'en fut,\nAimante s'en fut porter sa dentelle,\nPorter sa dentelle au petit Jésus...\n\nN'y eut plus d'âme aux chers fuseaux\nEt tous sont morts sur les  carreaux...\n                                             MARCEL W Y S E U R .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-013", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 685, "page_fin": 686, "titre_corps": "Lettre parisienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "T. de Visan", "ancre_debut": "Lettre Parisienne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 806, "page_imprimee": 685, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2712, "texte": "Lettre Parisienne\n\n                   JE ne sais rien de plus navrant que l'automne subi dans une\n                     grande ville. A la campagne les teintes mouillées, les tons\n                     roux, toutes les dépouilles d'un bel été, loin d'écraser votre\n                     âme, vous aident à la douceur, et dans la monotonie des\n                     feuilles mortes, vous versent quelque silencieuse lumière.\n                     Ici, dans un Paris lavé et relavé par des averses lanci­\n                     nantes, l'œil n'a plus un coin de verdure où se reposer\n                     et, par le zinc des gouttières, la vie semble s'écouler\ncomme un sang anémié.\n   Mais le temps et l'atmosphère n'ont jamais eu d'influence que sur les rêveurs\net les faibles. Ah! l'on se soucie bien d'assortir son âme aux nuances des sai­\nsons! Dans ce Paris pluvieux et terne les passions battent leur plein et les\ncoups de poing pleuvent aussi. Oui, allez goûter les mélancolies de l'automne\nà l'Odéon et vous m'en direz des nouvelles.\n   M. Fauchois se dit poète. On le croirait volontiers si l'on pouvait s'appuyer\nsur ses oeuvres, j'entends sur des œuvres qui ne soient pas du théâtre. Son\nBeethoven eut un certain succès à cause de la musique et de l'habileté de l'au­\nteur à entremêler les scènes de fragments de symphonies qu'on aime à saluer\nau passage. Pour des hommes de métier et des psychologues cette pièce était\namusante, car on y saisissait sur le vif l'influence des mélodies aux endroits\npathétiques. Ficelles connues, mais utiles. Un homme meurt sur la scène et\ndans les coulisses vous entendez des accords désolés, cela constitue une bonne\natmosphère, propice aux larmes et cela fait digérer des vers médiocres.\n   Mais M. Fauchois aspirait à de plus curieuses conquêtes. En s'attaquant à\nla gloire de notre Racine il gagnait à coup sûr une réclame facile avec\nquelques horions. Ah! ce fut un beau spectacle dans la salle et aussi sur la\nscène. Cette fois, la musique d'accompagnement n'était pas de Beethoven.\nM. Fauchois s'en prit à Iphigénie. En deux conférences malheureuses notre\njeune futuriste s'efforça de blasphémer. Mal lui en prit. Le bruit qui s'éleva et\nquelques taloches l'ont convaincu de maladresse. Voici une renommée bien\ncompromise, j'entends celle de M. Fauchois et non celle de Racine. Jamais\nl'Odéon ne fut si peuplé. Vaine gloire. Popularité sans lendemain, car de telles\naventures jettent un triste discrédit sur notre second théâtre français. Bien\nentendu, la politique s'en mêla. En France nous ne saurions agir sans brouiller\nles méthodes, ni faire intervenir jusque dans les questions les plus simples, des\npassions étrangères à la littérature.\n"}, {"page_pdf": 807, "page_imprimee": 686, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2192, "texte": "686                              DURENDAL\n\n\n   Quoi qu'il en soit, Racine est de ceux auxquels on ne s'attaque pas.\nL'aventure de l'Odéon le prouve une fois de plus.\n   Tandis qu'on bataillait au quartier Latin, à l'académie Goncourt, chose\ncurieuse, on travaillait. Il s'agissait du choix d'un nouveau membre. Les\nconcurrents ne manquaient pas. Rémy de Gourmont qui s'est toujours gardé\nde la moindre affirmation a fini par s'affirmer une fois dans sa vie en faisant\nacte de candidature. Mais l'académie, sans doute par ironie, a répondu par\nune négation; son choix s'est porté sur une femme, pour mieux accuser son\nindépendance.\n   Certes, Mme Judith Gautier a des titres, outre ceux d'avoir été la fille d'un\nhomme illustre et une des femmes d'un homme sans valeur. Elle est aussi\nlettrée, ce qui ne gâte rien, et la première femme de France qui ait appris la\nlangue chinoise. C'est quelque chose, cela.\n   Nous ne saurions quitter l'académie Goncourt sans parler de l'agitation\nrégnante au sujet de l'attribution du prix annuel. Nous avons dans le sang la\npassion des examens et des diplômes. C'est pourquoi le nombre des candidats\nest toujours respectable, et cette année plus considérable que jamais. Parmi\nla foule des candidats deux ou trois personnalités sont bons favoris :\nMM. Giraudoux, Legrand,. Chabrier, et Mme Marguerite Audoux. Le livre\nde cette dernière, Marie-Claire qui vient de paraître chez Fasquelle, préfacé\npar Mirbeau, a les plus sérieuses chances. C'est une œuvre sobre, très émou­\nvante dans sa simplicité et digne d'être récompensée. On a raconté bien des\nanecdotes sur son auteur, simple couturière aux yeux fatigués, amie de\nCharles-Louis-Philippe et pleine comme lui de mansuétude et d'humilité.\nVoilà qui va bien, mais cette existence limpide, à l'usage des âmes sensibles,\nne nous regarde pas. J'espère qu'on ne s'arrêtera pas à de tels arguments.\nS'il fallait couronner tous les cœurs blottis dans leur douleur! L'essentiel est\nque M lle Audoux, dont je ne veux rien connaître d'autre, a écrit une manière\nde chef-d'œuvre. Ceci importe seul. Souhaitons qu'on lui en tienne compte.\n                                                              T . DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-014", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 687, "page_fin": 700, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES PUBLICATIONS D'ART Peintres de races", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 808, "page_imprimee": 687, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2813, "texte": "LES LIVRES\n\nPUBLICATIONS D'ART\nPeintres de r a c e s , par M M . M A R I U S - A R Y L E D L O N D . U n vol. illustré.—\n   (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   « Aujourd'hui l'artiste a délibérément r o m p u avec les disciplines d'atelier,\ntoutes autorités de techniques préétablies, tout dogme scolaire, et ne se préoc­\ncupe plus tant des moyens d'un grand art poursuivant l'expression la plus haute\nd'un idéal universel que d'une fin toute personnelle, qui est d'exprimer le plus\nsignificativement sa vision des c h o s e s ; il ne s'efforce plus guère à devenir le\nsavant, mais désire rester le v o y a n t ; de même le critique doit hésiter à\ns'instituer encore professeur ou censeur et se proposer plutôt de faire le plus\nintensément sentir au public ce qu'il éprouve devant l'œuvre d'art. De pédan­\ntes que la critique d'art, parallèlement à l'œuvre d'art, devient en quelque\nsorte impressionniste, lyrique, parce qu'elle est plus p e r s o n n e l l e ; et de cela\nelle a tiré u n e telle vie qu'elle s'est même développée en un genre littéraire\naussi riche que la poésie. »\n   N o u s nous plaisons d'autant davantage à citer ces lignes de la préface de\nl'intéressant volume de M. M. L e b l o n d que nous avons exprimé maintes fois,\nici et ailleurs, encore qu'avec u n e moindre éloquence, des idées tout à fait\nanalogues. Il est certain que les vieilles méthodes d'évaluation du mérite\nartistique d'une œuvre quelconque ont perdu toute pertinence actuel­\nlement. Quelle c o m m u n e mesure appliquer, par exemple, aux maîtres dont\nil est parlé d a n s l'ouvrage de M M . L e b l o n d : Van Gogh, Gauguin, F r é d é r i c ,\nL a e r m a n s , B r a n g w y n , etc.? L'individualisme qui domine toutes les activités\nde l'art contemporain — l'anarchie même, si l'on veut, auquel il est en proie —\nfont que chaque artiste qui est destiné à laisser u n e trace personnelle se forge\nà lui-même sa propre règle. L a valeur de son œuvre sera dès lors dans la\npuissance de sa sensibilité et dans l'intensité de l'expression qu'il aura su\ndonner à celle-ci en d'autres termes, l'œuvre vaut d a n s la mesure de la per­\nsonnalité qu'elle manifeste, dans celle de l'émotion qu'elle est susceptible d e\nsusciter... Il est vrai que la valeur de cette émotion au point de vue esthé­\ntique varie elle-même en proportion de la culture, de la mentalité et de l'in­\ntelligence du spectateur — ou du critique. L'art est sans règles, mais l'appré­\nciation aussi. E n conquérant sa liberté, l'artiste l'a donnée aussi au public.\nDès lors, le critique ne se présente plus à ses lecteurs comme un magister,\ncomme un docteur de beauté, mais ainsi q u ' u n guide volontaire et bénévole.\nIl n'impose point ses admirations, il les propose, il les explique, il s'efforce\nde les rendre contagieuses.\n"}, {"page_pdf": 809, "page_imprimee": 688, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3396, "texte": "688                                     DURENDAL\n\n\n\n   C'est précisément ce qu'ont fait avec u n e pénétration très vive et avec u n\nenthousiasme souvent communicatif les auteurs de ce livre en étudiant des\nartistes d'origine et de tendances très diverses qui tous se sont révélés comme\ndes peintres singuliers et significatifs de leur milieu natal, o u , ainsi q u e\nVan Gogh et G a n g u i n , d u milieu que les prédilections de leur art ou de leur\npensée s'étaient choisi.\n                                                                       ARNOLD G O F F I N .\n\n\n L a p e i n t u r e e n B e l g i q u e : Les Primitifs flamands, p a r M. F I E R E N S -\n    GEVAERT, fascicule V I I à IX : Jérôme Bosch, Quentin Metzys; Trois maîtres\n    wallons : Jean Gossart, Joachim Patenir, Henri Blès; Jacques Van Laethem, le\n    Maître des figures de finîmes à mi-corps ; Bernard Van Orley, les Van Coninxloo,\n    les deux Van Clive. — (Bruxelles, Librairie d'art et d'histoire Van Oest et C ie .)\n    C o m m e on peut le voir par le sommaire des nouveaux fascicules d u travail\nconsidérable de M. Fierens-Gevaert, l'auteur aborde l'étude des maîtres de\nla première moitié d u XVIe siècle, de cette génération d'artistes chez lesquels\nla tradition réaliste commence à fléchir sous l'influence séductrice des doc­\ntrines et des œuvres italiennes. Celles-ci plutôt que celles-là, car c'était encore\nen Italie, à ce moment-là, l'heure d e la c r é a t i o n ; celle de la doctrine devait\nvenir plus tard.\n    Celte influence, tous les artistes cités plus haut, à l'exception de Jérôme\n Bosch, l'ont subie plus ou moins, directement ou indirectement. Au\nfur et à mesure q u e l'on avance dans le siècle, elle se marque d'une façon\nplus évidente. P e u sensible chez l'admirable Metzys, elle le devient très fort\nchez Van Orley. Mais, somme toute, elle ne nuit p a s trop à l'originalité de\nnos maîtres : elle l'atténue, si l'on peut dire, d o n n e à leurs ouvrages des\napparences un peu maniérées, mais a u travers desquelles ne laissent pas que\nde se faire sentir les puissances de vie propres à l'école. M. Fierens-Gevaert,\nd a n s l'étude documentée qu'il consacre à Mabuse, à Van Orley, à Blès,\nà Van Clève le vieux, à tous ces peintres d o n t l'œuvre est si souvent indéter­\nminée, note avec une précision judicieuse les progrès d e s tendances italiani­\nsantes qui, dans la seconde partie d u siècle, faillirent devenir funestes à l'art\nde nos provinces.\n                                                                               A. G.\n\nLancelot        Blondeel,        p a r M. P I E R R E B A U T I E R , docteur en histoire. U n\n     vol. illustré. — ( B r u x e l l e s , V a n Oest.)\n    Lancelot Blondeel, de B r u g e s , est un de ces peintres d e la première\npartie d u XVIe siècle dont, sinon la personnalité, a u moins l'œuvre reste dou­\nteuse et incertaine, confondue, peut-être, dans celle q u e l'on attribue à tel\nou tel artiste c o n t e m p o r a i n , d e tendances analogues. T e n d a n c e s novatrices,\nn a t u r e l l e m e n t ; efforts, qui n'ont pas toujours été h e u r e u x , pour plier le\ngénie flamand au génie italien, pour associer la force de l'un à la grâce de\nl'autre. Car, il arriva souvent, à ce j e u , q u e l'artiste laissât échapper la\nforce sans atteindre la grâce.\n    Quoi qu'il en soit, cette période o ù l'art flamand est, en quelque sorte,\n"}, {"page_pdf": 810, "page_imprimee": 689, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3265, "texte": "                                 LES LIVRES                                  689\n\ntiré d'un côté par ses instincts réalistes ; de l'autre, par le prestige du nouvel\nidéal ultramontain, est singulièrement attrayante. M. Bautier a très bien\ncompris l'état d'esprit qui régnait alors dans les ateliers flamands. L'essai de\nmonographie que, s'aidant des travaux de Weale, A.-J. Wauters, etc., il\nconsacre à Lancelot Blondeel est excellent. Il tente de dégager l'indivi­\ndualité un peu voilée du peintre brugeois et étudie avec soin et sagacité les\n œuvres qui lui sont ou qui pourraient lui être attribuées.\n                                                                           A. G.\n\nV i e u x B r u x e l l e s . Cinquante planches hors texte, précédées d'une étude\n    de M. G. D E S MAREZ, archiviste de la ville. — (Bruxelles, G. Van Oest\n    et Cie.)\n    Notre vieux Bruxelles s'en va par pièces et par morceaux. Nous vivons\ndans un temps singulier : il est si pressé, il a besoin de rues si droites et de\nlignes de tramways si nombreuses que, pour faire de l'espace et, aussi, sans\ndoute, pour créer des terrains de rapport ! il démolit à tort et à travers,\nquitte, plus tard, à entreprendre ailleurs, dans un moment de regret, quelque\nreconstitution plus ou moins fidèle d'une construction détruite ou, même,\nd'une construction qui n'a jamais existé... On peut se consoler en songeant\nqu'étant toutes nouvelles, ces antiquités se conserveront plus longtemps que\n les authentiques!...\n     Si la piété qu'elle a de son passé ne permet pas à la ville de Bruxelles\n d'agir de façon à préserver du pic et de la pioche les quelques vestiges char­\n mants et vénérables de l'architecture des derniers siècles que l'on rencontre\n encore dans certaines rues, elle s'est préoccupée tout au moins d'en perpé­\n tuer durablement le souvenir. Nous avons dit ici même les intéressants tra­\n vaux de la Commission du Vieux-Bruxelles, et les belles publications, éditées\n par Van Oest, auxquelles elle a déjà donné le jour.\n     Le joli recueil dont nous annonçons l'apparition est destiné au grand\n public; il constitue, en quelque sorte, une vulgarisation et un résumé des\n études entreprises sur la physionomie ancienne de la capitale. Lescinquante\n  belles planches qui le composent mettent sous les yeux du lecteur des repro­\n  ductions des restes subsistants des enceintes successives de Bruxelles, des\n  édifices seigneuriaux desXVeetXVIesiècles, des curieuses maisons à pignons\n  desXVIeet XVIIe siècles, des maisons de style classique du siècle suivant,\n  comme aussi de certains détails caractéristiques de décoration. Une notice\n  très succincte, mais très nourrie de M. G. Des Marez, commente cette série\n  de planches de la manière la plus érudite et la plus attrayante.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\n\n L e s v i l l e s d'art c é l è b r e s : Cracovie, par MME ANNA DE BOVET — (Paris,\n    Laurens).\n    C'est l'histoire héroïque, turbulente et pittoresque de la Pologne que nous\n fait l'auteur en nous décrivant Cracovie, l'ancienne capitale du royaume\n polaque, ses monuments magnifiques ou glorieux, les curiosités et les œuvres\n d'art de toute sorte qu'elle conserve jalousement, comme des souvenirs exal-\n"}, {"page_pdf": 811, "page_imprimee": 690, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2744, "texte": "690                                DURENDAL\n\n\ntants d'un passé libre dont il ne lui reste presque plus rien d'autre. Un livre\nplein d'attrait et d'intérêt.\n                                                                          A. G.\n   L e s arts anciens de Flandre (tome IX, fascicule IV) publient\nune belle reproduction, accompagnée d'un article de M. A. Mendez Casai, de\nl'admirable Adoration des Mages, de Van der Goes, découverte récemment à\nMonforto (Espagne). On trouvera, en outre, dans ce numéro, une étude de\nM. Arnold Goffin sur le Réalisme flamand et la suite des travaux de M. Pierron\nsur les Mostaert; de M. Gestoso y Perez sur Les maîtresflamandsqui travaillèrent\nà Séville duXVIeauXVIIIesiècle.\n\n     L ' A r t f l a m a n d e t h o l l a n d a i s (juin-juillet). — Dr Hans Jantzen.\nL'espace dans les marines hollandaises. — Max Rooses, une notice de M. P . Busch­\nmann rendant un hommage mérité au savant conservateur du Musée Plantin,\nà l'occasion du parachèvement de la publication du Codex, diplomaticus Rube­\nnianus. Etude de M. J. de Bosschere sur la Technique des dessinateurs anver­\nsois, etc. (Août et septembre). — Un-peintre de la joie; Arend Hijner, par\n M. H . de Boer; Charles de Haes, étude du plus vif intérêt de M. Paul Lafond\nsur cet artiste (1829 + 1898), d'origine bruxelloise, paysagiste très remar­\nquable, qui fit une brillante carrière en Espagne, y devint l'initiateur de\nl'école moderne du paysage et y forma de nombreux élèves. — L'art indus-\ntriel hollandais à l'Exposition de Bruxelles, par M. Landré. — Chroniques.\n(Octobre). — M. Jacques Mesnil, poursuivant son examen de la thèse de\nM. Mâle, quant à l'influence des « Mystères » sur l'art flamand primitif,\ns'efforce de montrer que cette influence s'est exercée surtout, et d'une façon\npeu favorable, sur les auteurs de ces retables sculptés qui, malgré leur exé­\ncution et leur composition archaïques, conservèrent la vogue jusqu'en pleine\n Renaissance.\n    M. Jan Veth ajoute quelques pages très intéressantes à ses Rembrandtiana.\n Il y parle, notamment, d'une gravure exécutée par le maître pour Der Zee­\nvaert lof, d'Elias Herekmans (1634) : Le bateau de la Fortune.\n\nP i e r r e - P a u l R u b e n s , par EMILE VERHAEREN. — (Bruxelles, Van\n  Oest.)\n  Quelques pages vibrantes où le grand poète caractérise avec sa magnifi­\ncence verbale accoutumée le grand peintre flamand et son œuvre, « ode formi­\ndable à la joie ».\n                                                                   A. G.\n\nHISTOIRE :\n\nLes anciennes démocraties des Pays-Bas,                         par M. HENRI\n   PIRENNE. — (Paris, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique.)\n   On a dit que l'histoire est un perpétuel recommencement. Mais cela n'est\n"}, {"page_pdf": 812, "page_imprimee": 691, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3510, "texte": "                                 LES LIVRES                                 691\n\n\nvrai qu'à un certain point de vue. Elle recommence indéfiniment si on la\nconsidère dans les mobiles de l'homme qui est l'agent des faits ; nullement,\nsi on l'étudie dans ces faits eux-mêmes, dont la combinaison incessamment\nmodifiée par des facteurs nouveaux ne saurait jamais se représenter dans un\nordre identique. Ce qui recommence, ou plutôt ce qui ne cesse point, c'est\nl'avidité de l'homme, son ambition de posséder et de conserver la domination\nsur les êtres et sur les choses, son désir de libérer ses actes ou sa pensée de\ntoute subordination. Le malheur est que. qu'il veuille régner sur les autres ou\ns'affranchir de leur joug, il croit n'avoir atteint l'un et l'autre de ces buts si\ndifférents qu'en prenant sur leur liberté. On dirait qu'il n'y a qu'une certaine\nsomme de liberté dans le monde, et que fatalement la part des uns ne puisse\nêtre augmentée que moyennant la diminution de celle des autres. Et les\nopprimés qui ont réussi à faire triompher leurs idées ne se croient vraiment\nvictorieux que lorsque, brutalement, ils ont fermé la bouche aux contra­\ndicteurs.\n    Si idéaliste que fût le moyen âge et bien qu'il se soit battu aussi pour des\nidées, dans l'ordre des intérêts positifs il agissait moins par principe que par\nexpérience. L'idée suivait le fait. La nécessité créait la loi. I1 est vrai que\ntout le monde n'était pas toujours d'accord sur cette nécessité et que ceux-là\nseuls l'invoquaient qui étaient appelés à bénéficier de la nouvelle législation.\n Mais il n'en va pas autrement aujourd'hui : nous nous gouvernons par\nprincipes, mais derrière les principes désintéressés il y a toujours des\nhommes qui peut-être le sont moins.\n    En tout cas, cette nécessité joue le principal rôle dans l'évolution des com­\n munes des Pays-Bas, dont M. Pirenne nous fait le clair et émouvant récit\ndans le volume que voici. Sans doute apparaissait-elle à la plupart des con­\ntemporains, pris dans l'engrenage d'événements dont l'inévitable déroule­\n ment leur échappait, à la façon de la fatalité antique, à laquelle il fallait se\n soumettre sans lui demander ses raisons. Mais ces raisons, l'historien les\n discerne, les analyse et nous les dit avec une admirable précision.\n    La ville ou la cité ne sont, à l'origine, qu'une étape, un portus sur une des\n routes fréquentées du trafic : quelques êtres aventureux arrivés on ne sait\n d'où et qui sont venus s'installer là sous la protection du château du prince\nou de l'évêque. Celui-ci les tolère, les laisse libres, puis bientôt-leur nombre\n augmentant sans cesse par l'immigration, en même temps que s'accroissent\n la prospérité de la petite agglomération et les redevances qu'elle acquitte,\n il les protège, leur accorde des franchises, des privilèges, consacre légale­\n ment le droit coutumier qui s'était établi parmi eux, enfin partage avec eux\n — dans les cités épiscopales, à Liége, par exemple — ou même leur aban­\n donne — dans les villes, en Flandre — le gouvernement des affaires\n urbaines. Dès le début du XIIe siècle commence à se constituer, au sein de\n ces populations, un patriciat de grands bourgeois, riches marchands et ren­\n tiers, qui peu à peu concentrera toute l'autorité entre les mains de ses\n membres et finira par former une caste jalousement fermée. Mais derrière\n cette aristocratie mercantile une nouvelle force se lève, la masse fourmillante,\n ardente, brutale, les gens de métier, tisserands, foulons, teinturiers « aux\n"}, {"page_pdf": 813, "page_imprimee": 692, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3443, "texte": " 692                               DU REN DAL\n\n\n\n  ongles bleus », instruments de la richesse du pays, plies sous le joug dur des\n  grands bourgeois et qui veulent s'en affranchir. On sait les péripéties gran­\n  dioses et tragiques de cette lutte dans le comté de Flandre : la prépondérance\n  du patriciat, soutenu par Philippe le Bel, fut définitivement abattue avec la\n chevalerie française dans les champs de Courtrai.\n    La victoire apportait aux métiers l'autonomie, une part de représentation\n dans le « magistrat », mais ils avaient attendu d'elle ce qu'elle ne pouvait\n pas donner, la fin de leur subordination industrielle et commerciale aux\n maîtres des capitaux et du négoce. Ils souffrent de la déception de leurs chimé­\n riques espérances et aussi de leur condition pénible, et l'histoire des grandes\n communes aux XIVe et XVe siècles n'est, malgré leur organisation démocra­\n tique, que le récit de mouvements et de troubles populaires, d'insurrections\n contre le roi, contre le prince ou de luttes intestines. Les défaites de Cassel\n et de Roosebeke, infligées aux Brugeois et aux Gantois par le roi de France,\n le meurtre de Jacques Van Artevelde, la déconfiture subie à Gavere par les\n milices de Gand, révoltées contre Philippe le Bon, le sac de Liége par le\n Téméraire, jalonnent en quelque sorte les étapes de la décadence des puis­\n santes et opiniâtres communes de notre pays.\n    Cette décadence était dans la fatalité des événements bien plus que dans\nla volonté des hommes, ou plutôt on pourrait dire que les communes\n furent, a certains égards, les ouvrières de leur propre ruine. Tout se trans­\nformait autour d'elles, les idées et les choses; le commerce, dont les visées\n s'étaient élargies et les méthodes changées, la situation du pays qui n'était\nplus subdivisé en petites principautés, mais placé tout entier sous la domi­\nnation d'un souverain unique. Mais, elles, elles s'obstinent dans leur parti­\ncularisme; leur horizon est borné par les limites du territoire de la ville,\ncomme celui de leurs tisserands et de leurs foulons par l'étendue des inté­\nrêts de leur métier respectif. La commune est égoïste dans le pays, comme\nle citoyen dans la commune. Celle-ci, devant l'autorité centrale qui s'impose,\ncomme celui-là, devant le travail qui diminue et la richesse qui fuit, s'atta­\nchent avec frénésie et désespoir aux antiques privilèges, aux monopoles, aux\nrèglements protectionnistes qui ont fait la grandeur de la ville et la prospérité\ndes métiers, et qui à présent sont devenus la cause de leur déchéance\nsimultanée.\n    Magnifique histoire de splendeur et de déclin, pleine d'éclats sanglants, de\ntriomphes et de catastrophes. Les individualités, si héroïques et si autori­\ntaires qu'elles soient, paraissent comme néant dans le développement des\npéripéties de ce long drame. M. Pirenne le montre éloquemment dans son\nrécit, les premiers rôles ici appartiennent à des collectivités, patriciat, gildes,\nmétiers, qui agissaient sous l'impulsion de leurs désirs ou de leurs intérêts,\nsous l'influence des phénomènes économiques, dont elles profitaient ou pâtis­\nsaient sans les comprendre. C'est le chœur qui occupe constamment la scène\nde cette tragédie, la foule, le « commun », et les princes et les rois n'y\nparaissent presque que comme des comparses, poussés par la multitude ou\nentraînés dans ses mouvements paniques.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 814, "page_imprimee": 693, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3440, "texte": "                                  LES LIVRES                                 693\n\n\n L'Humanisme belge à l'époque de la Renaissance. Etudes\n     et portraits, par ALPHONSE ROERSCH, professeur à l'Université de Gand. —\n     (Bruxelles, Van Oest, éditeur.)\n     Ce livre, œuvre savante d'un de nos plus distingués professeurs, ne s'adresse\n  pas uniquement à des spécialistes, ainsi qu'on pourrait le croire. Les études\n  de M. Roersch, toutes circonscrites qu'elles sont, ont abouti maintes fois à\n  des découvertes dont la portée est générale. Par exemple, tout Belge cultivé\n apprendra avec intérêt que l'humanisme en Belgique ne fut pas d'origine\n italienne, comme on le croit assez communément, mais indigène. Un ordre\n religieux, tes Frères de la vie commune, avait jeté dans nos contrées les premières\n bases de ces études avant que l'influence italienne s'y fût fait sentir. Et il est\n également intéressant et flatteur pour notre amour-propre national d'apprendre\n que .l'humanisme belge exerça une large influence en France, ainsi que\n l'explique M. Roersch.\n    Ces patients et minutieux travaux de l'érudition, que la foule est peut-être\n portée à mépriser, ont pour résultat une sûreté de connaissance qui suffit\n amplement à les justifier. Nous savions que l'humanisme avait rencontré une\n vive opposition chez les partisans des anciennes disciplines. Nous en trou­\n vons des preuves nouvelles et décisives dans la vie de l'humaniste Rescius,\n qui fut le premier professeur de grec au Collège des trois langues, à Louvain,\n et aussi dans la vie du moine Loevinus Ammonius, persécuté, comme son con­\n temporain et confrère Rabelais, pour son attachement aux études grecques.\n    A force de conscience, de pénétration, d'objectivité, M. Roersch a su\n camper, sans se départir de l'impersonnalité essentielle à l'homme de science,\n une galerie de figures pleines de vie et de relief. Tel est ce Hilaire Bertholf,\n— Hilarius Berthulphus Ledius — secrétaire d'Erasme, bon biberon, connu\npour la longueur de son appendice nasal, et qui fut au nombre des familiers\nde Rabelais, avec qui il put « humer le piot »; Franciscus Modius, dont la\nvie accidentée et aventureuse est éminemment représentative de cette époque\nmagnifique et orageuse qu'on appelle la Renaissance; Simon Ogier, un type\nde courtisan et d'arriviste, en qui se manifeste déjà, à ne pas s'y méprendre,\nle déclin de l'humanisme... J'en passe et des meilleurs.\n    Elles sont inégalement sympathiques, ces figures d'humanistes. Il en est\nd'honnêtes et de candides; il en est d'équivoques et d'inquiétantes. On dis­\ntingue mainte silhouette d'aventurier, pour ne pas dire pis. Le siècle le voulait\nainsi. Mais que tout ce monde est jeune et vivant sous son pédantisme ou sa\ncorruption ! Quel naïf et pieux amour vouaient aux lettres anciennes la plu­\npart de ces savants en us !\n   On est parfois tenté de trouver un peu avares de détails les biographies qui\ncomposent ce livre. Toutes les recherches, tous les dons de divination, dans\ncertain cas, n'aboutissent qu'à une somme très mince de connaissances sûres\net contrôlées. Mais la rareté des renseignements semble alors un gage de leur\nauthenticité. On sait gré à l'auteur de ne s'être abandonné ni aux conjectures\nhasardeuses, ni' à l'invention romanesque. Bien plus, il semble que cette\nsobriété même, gage de probité scientifique, soit faite pour plaire à des\nesprits purement littéraires et blasés de littérature.\n"}, {"page_pdf": 815, "page_imprimee": 694, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3131, "texte": "694                               DURENDAL\n\n\n\n   Malgré cela, rien n'est plus éloigné que ce livre de la sécheresse systéma­\ntique. M. Roersch n'est pas de ces savants qui méprisent les Muses. I1 a du\ngoût et de la sensibilité en même temps que du savoir, et il ne s'est pas\ninterdit de le prouver à maintes pages de son livre. Sans doute, il y met de\nla discrétion, du tact, et, à ce qu'il semble, de la modestie. C'est sa manière\nà lui. Mais il sait parler avec une émotion charmante du « plaisir qu'il y a\nà déchiffrer les vieux grimoires » ; on sent percer à bien des pages sa sym­\npathie pour ses chers humanistes; et il trouve des mots de poète pour\névoquer la verdoyante et léthargique ville de Xanten, où vécut son confrère\nen épigraphie, l'humaniste Pighius.\n   D'autres démontreront, avec une compétence qui me manque, que l'Huma-\nnisme belge est un livre de haute science; pour moi, j'ai simplement voulu dire\nque cette œuvre savante est en même temps une œuvre évocative, suggestive\net charmante.\n                                                           FERNAND SEVERIN.\n\n\nLA MUSIQUE :\nG o u n o d , par CAMILLE BELLAIGUE. — (Paris, Alcan. Collection Les Maîtres\n   de la Musique.)\n   M. Camille Bellaigue, que les liens de la plus profonde et admirative\naffection unirent dès son enfance à Charles Gounod et qui recueillit plus d'une\nfois ses confidences, était mieux qualifié que tout autre pour retracer, avec\nla délicatesse de touche et le charme de style qui lui sont propres, une des\nplus belles figures de l'art musical français.\n   A ses dons de très pur artiste, Charles Gounod joignait une culture des\nplus affinées, une foncière noblesse de caractère et de sentiments, ainsi qu'en\ntémoignent les extraits de notes et de correspondance cités par Camille Bel­\nlaigue et où le grand musicien se découvre tout entier. M. Bellaigue a écrit\nson livre avec un bonheur et une sympathie pieuse qui suffiraient à le rendre\nattachant. Paul Bourget n'a-t-il pas dit qu'en tout, mais surtout en art, la\nsympathie est la grande méthode? Une étude détaillée des opéras du maître,\nparmi lesquels il faut citer au premier rang Faust, Mireille et Roméo et Juliette,\nest suivie de l'analyse des œuvres sacrées, Rédemption et Mors et Vita, où l'on\npeut reconnaître que « si les oratorios de Gounod, dans l'ensemble, ne sont\npas ses plus grandes œuvres, c'est peut-être en certaines pages de ses oratorios\nqu'il s'est montré le plus grand ».\n   Puisant de préférence aux sources des poèmes immortels ou de la'légende\ngracieuse, Gounod a créé un type d'opéra entièrement nouveau, aussi distant\ndu grand opéra de Meyerbeer que de l'opéra comique français et de l'opéra\nitalien, et dont, souvent dans les cadres les plus familiers, il a approfondi et\nintériorisé le sentiment poétique. Un des. mérites éminents de Gounod fut de\n « ramener la musique française du dehors au dedans. 11 vint rapprocher de\nnous et détendre notre grand opéra, l'animer d'une vie plus modeste mais\n plus vraie... Gounod n'est pas le musicien des spectacles pompeux, des céré­\n monies et des cortèges. Le jardin de Marguerite et la chambre de Juliette,\n"}, {"page_pdf": 816, "page_imprimee": 695, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3239, "texte": "                                  LES    LIVRES                               695\n\nvoilà ses asiles préférés. Il écarte de la cathédrale la foule dont un Meyerbeer\naimait à la remplir... Les chœurs occupent dans son œuvre une place secon­\ndaire et les moins nombreux, les plus discrets sont les mieux venus. Riche\nde ses propres ressources, cette musique abonde et surabonde de vie inté­\nrieure ».\n   Par de nombreux exemples, ingénieusement choisis, l'auteur montre com­\nment Gounod, dans son œuvre dramatique, réalise un parfait et harmonieux\néquilibre entre la déclamation, dont il possédait un sens très juste et profond,\nla mélodie qui coulait chez lui de source, ample, exquise, pénétrante, et\nl'orchestre dont la douceur caressante, toute en colorations tendres et dis­\ncrètes, recèle souvent un étonnant pouvoir pittoresque. L'auteur de Roméo\ncroyait — et son admirable méditation sur un prélude de Bach prouve on ne\npeut mieux le bien-fondé de cette conviction — que le respect et le culte des\nplus hautes traditions n'excluent pas l'essor de la libre personnalité. Et, en\neffet, les évidentes attaches classiques de Gounod n'enlèvent rien à la spon­\ntanéité et à l'originalité de son style. De l'étude attentive de Bach il tient\ncette science polyphonique qui caractérise « tel ou tel choral de Rédemption,\ndans Faust le prélude pour orgue de la scène de l'église et plus encore les\npremières pages de l'opéra, d'une trame si serrée et si ferme ». Des analogies\nmélodiques, harmoniques, rythmiques le rapprochent souvent aussi de Men­\ndelssohn. Cependant, le maître préféré de Gounod fut Mozart. « Gounod,\nseul des musiciens de notre époque, ne paraît point indigne d'être nommé,\nnon pas, comme bien vous pensez, à côté, mais à propos de Mozart. Il ne\ns'agit point ici d'une ressemblance matérielle, et qui ne prouve rien, entre\ndeux motifs mélodiques, entre deux séries d'accords, mais de je ne sais\nquelle parenté, pour ainsi dire idéale, entre deux sensibilités, entre deux\nâmes. On la reconnaît, en mainte phrase de Gounod, à la pureté des lignes,\nà la discrétion des moyens employés, à l'élégance de l'écriture, enfin et sur­\ntout à la perfection achevée des cadences. »\n   L'influence exercée par Gounod sur l'art musical en France fut considé­\nrable, hautement bienfaisante, et parmi les maîtres de l'école française\nactuelle, il en est surtout trois, Bizet, Saint-Saëns et Massenet, qui en portent\nla manifeste empreinte.\n                                                                      G. DE G.\n\nPHILOSOPHIE :\n L a m o r a l e d u b o n h e u r , par CLODIUS PIAT. — (Paris, Alcan.)\n   Il y a en ce moment à Paris deux prêtres qui sont des penseurs et des écri­\nvains, l'abbé Sertillange et l'abbé Piat. Ils enseignent tous deux à l'Institut ca­\ntholique de Paris. Ils ont publié de nombreux livres, peu connus en Belgique,\nje ne sais pourquoi, mais le fait est que l'on en entend rarement parler. Est-ce\npeut-être parce qu'il s'agit de philosophes et que le monde superficiel actuel\nne s'intéresse plus à la philosophie? Plusieurs livres de ces deux penseurs\nsont cependant de la plus haute portée, du plus vif intérêt et je dirai même\nde la plus grande utilité pour tous, car ils traitent de questions vitales. A\n"}, {"page_pdf": 817, "page_imprimee": 696, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3324, "texte": "696                               DURENDAL\n\n\npreuve le présent volume de l'abbé Piat. C'est la philosophie de la morale.\nCe livre est pensé. Ce livre est écrit. Il est d'une logique impeccable et il est\nécrit dans une langue claire et châtiée s'il en fût et qui double le charme de\nsa lecture. Je ne puis faire ici l'analyse de ce livre tel qu'il le mériterait. Mais\n   tiens à le recommander et je le fais aussi chaudement que je puis à tout\n  omme qui sait et qui aime à réfléchir. Y en aurait-il encore, par hasard, en ce\nmonde futile et bizarre?\n   Jamais je n'ai vu exposée cette question fondamentale de la morale d'une\nfaçon aussi approfondie, aussi complète et en même temps aussi persuasive\net aussi nette. La morale chrétienne — que, il va de soi, l'auteur proclame la\nseule vraiment logique et efficace — y est développée avec une lumière\néblouissante et une ampleur remarquable. L'esprit qui ne serait pas satisfait\nserait bien difficile.\n   A tous ceux qui débinent la morale chrétienne, tout simplement parce que\nsciemment ils l'ignorent, ou parce qu'ils en ont peur, j'envoie le défi le plus\nformel de réfuter ce livre. Quand ils l'auront démoli ils pourront parler.\n L'auteur répond notamment d'une façon péremptoire à la sottise de ceux qui\ntaxent la morale chrétienne d'égoïsme. Reprochequi lui fut fait jadis en pleine\nChambre belge, dans une discussion mémorable, avec une incompétence\nsans pareille et une légèreté renversante, par les défenseurs de la morale\nlaïque.\n    Tout esprit cultivé et intelligent, et à qui la réflexion n'est pas une corvée\n alors qu'elle devrait être un réconfort, doit méditer ce livre à tout prix. Je dis\n méditer, car il ne suffit pas de lire. Il y a là, comme dans tous les livres\n sérieux, de la moelle pour de nombreuses et réconfortantes méditations.\n                                                              HENRY MOELLER.\n\nLe Crépuscule d ' u n e i d o l e ; Nietzsche, nietzschéisme, nietzschéens, par\n   M. V. DE PALLARÈS. — (Paris, Grasset.)\n   \" Idole \" est le mot juste, car Nietzsche a été et est encore, d'ailleurs,\nl'objet d'un véritable culte, de la part même de gens qui, étant données les\naspirations démocratiques qu'ils nourrissent, auraient dû éprouver la répul­\nsion la plus vive pour sa pensée violemment aristocratique. Mais, voilà, il se\nprésentait en même temps comme le « tombeur » des vieilles morales, de\ntoutes les puissances religieuses ou métaphysiques du passé, les religions,\nles philosophies, le préjugé de la vérité... C'était une force de destruction,\ndont on trouvait expédient de se servir, quitte à lui nier toute valeur, lorsque,\naprès avoir démoli, elle voudrait reconstruire. Nietzsche en voulait surtout\nau christianisme, à la morale de l'amour, à la conception du bien et du mal,\n enfantés par les humbles, les « esclaves » ; il rêvait une revision de la « table\n des valeurs morales », l'instauration du règne des surhommes, des êtres qui\n ne connaissent d'autre règle que la volonté de puissance qui agit en eux et\n sont, par conséquent, prédestinés à dominer sur la tourbe vile des hommes.\n    Il y avait une certaine crânerie à se mettre dans un antagonisme si direct\n avec les tendances les plus évidentes du monde moderne. Il est vrai que\n Nietzsche obéissait, de la sorte, aux impulsions d'un génie dont les facultés\n"}, {"page_pdf": 818, "page_imprimee": 697, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3284, "texte": "                                LES LIVRES                               697\n\nétaient surtout critiques. Son véritable empire est celui de la négation; dans\nle domaine de l'affirmation, sa vigueur est beaucoup moindre, comme aussi\nl'originalité de ses idées. Ce qu'il y avait en lui, pour user de ses formes de\nlangage, c'était une irréfrénable « volonté de contradiction », qu'il exerçait\nmême contre lui-même et que, sans doute, il aurait été déçu et irrité de ne pas\nrencontrer chez ses disciples trop fervents et trop serviles.\n   Il avait tenté d'arracher des mains des croyants, des philosophes et des\nsavants la vérité au nom de laquelle ils croyaient pouvoir parler. Qu'est-ce\nque vaut sa vérité à lui, car, en somme, quoi qu'il dise, il en a une qu'il veut\nfaire prévaloir; cet ennemi de tout système a un système, lui aussi... Quelle\nlumière nouvelle a apporté à l'humanité ce précurseur des temps futurs?\n   M. de Pallarès se pose cette question, et il consacre à la résoudre tout un\nvolume du plus vivant attrait. Il étudie Nietzsche à la fois dans les péripéties\nde son existence, maladive la plupart du temps, et dans les phases de sa\npensée. Il soumet les idées directrices du « solitaire de Sis-Maria », celles de\nla Volonté de puissance et de l'Etemel retour, notamment, à un examen appro­\nfondi qui suffit à démontrer le caractère de ces conceptions que Nietzsche\ncroyait destinées à révolutionner le monde. Ce qui reste admirable, surtout,\nchez Nietzsche, c'est l'écrivain, parfois le poète, toujours l'homme en perpé­\ntuelle effervescence intellectuelle qui choque souvent le lecteur, suscite son\nopposition, mais ne cesse jamais d'éveiller en lui la pensée.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\n\nDIVERS :\nV e r s l e s S o m m e t s , lettres de la comtesse de SAINT-MARTIAL (Sœur\n   Blanche, Fille de la Charité). — (Paris, Plon.)\n   M. Léopold de Fischer vient de faire paraître un nouveau recueil de\nlettres de la comtesse de Saint-Martial qui complète heureusement la belle et\nédifiante correspondance publiée il y a quelques années sous le titre sugges­\ntivement approprié : En Haut.\n   Ce nouveau recueil se divise logiquement en trois parties : l'Epouse, la\nVeuve , la Religieuse. Pour l'intérêt psychologique et l'élévation des senti­\nments qui y sont exprimés, il ne semble pas inférieur au précédent volume\ndont il constitue d'ailleurs la suite attendue et désirée. Ces lettres écrites\nd'abandon, avec une simplicité charmante, assaisonnée d'une pointe d'enjoue­\nment et avec une sincérité d'accent des plus persuasives ont le mérite de\nmettre en lumière le travail intérieur d'une âme d'élite, âme claire, droite,\nexquise qui, instruite et grandie par le malheur, s'efforce de s'arracher\nchaque jour davantage aux vaines séductions de la terre, à idéaliser et à\népurer ses plus légitimes tendresses au creuset transfigurateur de l'amour de\nDieu. Elles achèvent de dessiner en traits vivaces cette physionomie de\nfemme forte, si admirablement résignée aux décrets divins et qui, éternelle­\nment fidèle au souvenir du bien-aimé absent, monte insensiblement par la\nvoie royale de la souffrance jusqu'aux pures cimes de la charité héroïque et\ndu renoncement absolu.                                            G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 819, "page_imprimee": 698, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3269, "texte": "698                               DURENDAL\n\n\n\nSouvenirs d'un médecin de Paris, par le Dr POUMIÈS DE LA\n  SIBOUTIE. — (Paris, Plon.)\n   L'auteur de ce livre a eu la chance rare de vivre une période très mouve­\nmentée de l'histoire de France. Né en 1789, dans le Périgord, il s'établit à\nParis en 1815; il mourut en 1863. Il connut donc le premier Empire, les\ndeux Restaurations, la monarchie de Juillet, la République de 1848 et le\nsecond Empire. Le docteur Poumiès était non seulement un praticien con­\nsommé et réputé; c'était aussi un esprit ouvert, un homme érudit et un\ncaractère doux et sociable. Le charme particulier de sa conversation lui valut\nde brillantes relations et de précieuses amitiés.\n   Pendant sa longue existence (74 ans), il eut la bonne coutume d'écrire\njournellement des notes sur les événements auxquels il assistait chaque\njour, de même que sur les conversations qu'il eut avec nombre de person­\nnages éminents ou d'hommes intéressanls. C'est ainsi que lorsqu'un accident\nl'engagea à cesser l'exercice de son art, il put reconstituer toute sa propre\nhistoire, en évoquant les souvenirs de sa jeunesse et de sa profession, en y\nmêlant les incidents qui avaient ému le public et en y égrenant les anecdotes\net les échos mondains que la vie de Paris lui avait appris. Aussi ce volume\nest-il hautement intéressant par des récits pleins de verve sur le monde des\nprofesseurs et des étudiants du premier Empire, par des pages vivantes sur\nles hôpitaux et leurs clients, sur les blessés des guerres et des révolutions,\nsur les ravages des épidémies. Nous y trouvons également des portraits fidè­\nlement tirés, des tableaux pittoresques, des silhouettes curieuses, des esquisses\nspirituelles et des croquis variés.\n   Ecrites sans prétention littéraire, mais avec la distinction qui caractérisait\nleur auteur, ces notes ne peuvent manquer d'être favorablement accueillies\npar tous ceux qui ont vécu, au moins en partie, la même période historique,\nde même que par ceux qui, venus plus tard sur notre globe terrestre, aiment\nà connaître en détail les événements dont leurs parents ont été témoins. Pour\nnotre part, nous avons lu avec avidité cet ouvrage qui nous a aidé à suppor­\nter la monotonie d'une longue traversée par une mer d'un calme absolu et\nun temps imperturbablement beau (Québec à Liverpool).\n                                                                         D r M.\n\nI d é e s m é d i c a l e s , par le Dr GRASSET. — (Paris, Plon).\n   Le docteur Grasset, professeur à la Faculté de médecine de Montpellier,\nfait partie d'un petit groupe, qui devient de plus en plus nombreux, de méde­\ncins français franchement spiritualistes. Il n'a jamais caché ses convictions;\nil les expose franchement, sans respect humain comme sans forfanterie.\nÉcrivain distingué, il a la plume facile et élégante, ce qui fait de lui un vul­\ngarisateur des plus complets que nous connaissions. Ses nombreuses publi­\ncations de vulgarisation ont rendu son nom familier à tous ceux qui suivent\nde près les progrès de la science.\n   Les questions qui font l'objet de ce volume ont passionné les meilleurs\nesprits depuis de longues années. Elles touchent toutes ou presque toutes à\nun terrain qui commence à être exploré et qui offre encore bien des mystères.\n"}, {"page_pdf": 820, "page_imprimee": 699, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": "                                 LES LIVRES                                699\n\n\nTel est, par exemple, le problème du double psychisme, supérieur et infé­\nrieur, qui constitue la personnalité humaine! C'est là une question, parfois\nun peu troublante, parce qu'elle est de la plus haute importance au point de\nvue de l'existence de la responsabilité humaine. Les pages que le docteur\nGrasset consacre à ce sujet sont lumineuses. L'auteur n'a pas la prétention\nd'avoir résolu le problème; cela n'est pas possible dans l'état actuel de la\nscience. Mais il projette sur ce sujet obscur des clartés qui ne peuvent\nmanquer de satisfaire les intelligences les plus exigeantes.\n   Nous ne pouvons que renvoyer les lecteurs à l'ouvrage lui-même en leur\ndisant qu'ils y trouveront des notions lumineuses et précises sur toutes sortes\nde sujets qui les regardent; tels sont les chapitres sur la psychothérapie, sur\nles demi-fous et les demi-responsables, sur l'occultisme, sur l'évolution médi­\ncale en France, sur l'influence du moral dans le développement des mala­\ndies, etc.\n   Nous avons vraiment dévoré ce volume, dont la lecture vaut celle du plus\nbeau roman. Et en fermant ce livre, nous nous prenions à regretter — ce qui\nest rare — qu'il ne fût pas plus considérable. Combien plus doit-il exciter\nl'intérêt de ceux qui n'ont aucune idée ou qui n'ont qu'une vague idée de\ntoutes les questions qui y sont traitées. Nous ne doutons pas un instant du\nsuccès de cette publication, qui nous paraît être une des meilleures sorties\nde la plume de notre éminent confrère de France.\n                                                                       Dr. M.\n\nVOYAGES :\nL ' A m é r i q u e d e d e m a i n , par l'abbé KLEIN. - (Paris, Plon.)\n    Nous avons eu la bonne fortune de parcourir ce livre pendant notre\ntraversée de Cherbourg à New-York, au début de l'immense parcours que\nnous allions faire (environ 2,000 lieues) à travers une grande partie des Etats-\nUnis d'Amérique d'abord, à travers tout le Canada ensuite (de l'océan Paci­\nfique à l'océan Atlantique), Nous l'avons relu une seconde fois sur le paquebot\n(Empress of Britain) qui nous ramenait de Québec à Liverpool. On comprend\nque cette double lecture devait nous intéresser tout particulièrement. La pre­\nmière nous préparait à mieux observer ce que nous allions voir, à mieux\nécouter ce que nous allions entendre. La seconde nous servait à contrôler le\nrésultat de nos observations et de nos conversations.\n    Devons-nous le dire? Tout ce que nous avons vu et entendu n'a pu que\nconfirmer les judicieuses remarques de l'abbé Klein sur le Nouveau-Monde.\nComme lui, nous avons été émerveillé de tout ce qu'il nous a été donné de\nconstater dans le cours de notre voyage à travers le Nouveau-Monde. Le\npeuple américain est un grand peuple; son avenir est plein de promesses.\nLe péril japonais lui-même, si péril il y a, n'est pas aussi redoutable que\nle croient certaines personnes.\n    L'abbé Klein est un voyageur sagace ; il sait regarder et il sait écouter, ce\nqui n'est pas donné à tout le monde. 11 ne recule devant aucune fatigue quand\n il s'agit de compléter la somme de documents qu'il trouve sur sa route.\n"}, {"page_pdf": 821, "page_imprimee": 700, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2492, "texte": "700                                DURENDAL\n\n\n Certains chapitres nous ont particulièrement intéressés, tels ceux où il parle\n de la grande ville de Chicago. Nous pensions, comme tout le monde, que ce\n n'était là qu'un colossal centre de « business s, réfractaire à toute idée élevée\n et intellectuelle. Voici qu'il nous révèle, ce que nous pouvons confirmer, que\nc'est, au contraire, le centre actif d'un grand mouvement scientifique et artis­\n tique. L'Université de Chicago est une des universités les mieux outillées du\n monde entier. Chicago possède, en outre, un Conservatoire de musique qui\n peut rivaliser avec les meilleures écoles de musique de l'Europe. Au moment\noù nous écrivons ces lignes, — nous sommes en vue des côtes de l'Angleterre\n— nous avons sur notre bateau plusieurs jeunes gens et plusieurs jeunes filles\nde Chicago qui se rendent en Europe pour s'initier à la culture des beaux-arls.\n    Le chapitre, qui relate la visite de l'auteur au célèbre archevêque Mgr Ire­\nland, est plein de vie et d'actualité. Qui ne connaît, au moins de nom, cet\nillustre prélat, une des gloires de l'épiscopat américain, dont la largeur\nd'idées le dispute avec le zèle apostolique, l'intelligence éclairée et érudite,\nainsi qu'avec la bonhomie et la simplicité dont il nous a à nous-même donné\nune preuve lors d'une visite qu'il nous fit l'honneur lors d'un de ses premiers\nvoyages en Europe.\n    Nous ne pouvons que citer les pages consacrées au vaste et riche Canada,\npays aussi grand que l'Europe entière, admirablement doté par le Créateur\nde trésors miniers et de richesses agricoles, et cependant encore si peu\nexploité. On est étonné de voir, quand on parcourt ce pays, ce qu'il y a\nencore de place pour des immigrants étrangers. L'accroissement de la pros­\npérité de cette grande étendue de terre est inimaginable.\n    L'Amérique offre encore bien des ressources aussi; l'abbé Klein le prouve\nen décrivant les progrès fabuleux de nouvelles villes telles que Seattle, de\nmême qu'en parlant de la contrée si célèbre par ses richesses aurifères,\nl'Alaska.\n   Et cependant les Américains se préoccupent du péril japonais. Ils ont pris\ndes mesures draconiennes contre ce danger. Sont-elles bien judicieuses?\nC'est ce que l'avenir nous dira. Il nous semble que le peuple américain\ndevrait avoir plus de confiance en lui-même, dans ses libres institutions et\ndans son activité matérielle et intellectuelle.\n                                                                        Dr. M.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison11-015", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 701, "page_fin": 704, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES La maladie de notre bien-aimée souveraine", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 822, "page_imprimee": 701, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 2670, "texte": "NOTULES\n\n  La maladie de notre bien-aimée souveraine la REINE ELISA­\nBETH a ému tous les vrais Belges qui tous l'aiment du fond du cœur.\nLes artistes et les littérateurs partagent ces angoisses, car Elle fut\nvraiment bonne et toute sympathique pour eux dès le premier jour de\nson avènement au Trône. Rappelons-nous sa touchante sollicitude pour\nnotre grand peintre Laermans quand il fut souffrant. La Rédaction\nde DURENDAL forme les vœux les plus ardents pour le prompt réta­\nblissement de notre douce et gracieuse Reine. Artistes chrétiens nous\noffrons à Dieu nos plus ferventes prières pour que nos vœux soient\nau plus tôt et pleinement réalisés.\n                                          *\n\n  C o r r e s p o n d a n c e . — Nous recevons à l'instant de notre ami Firmin\nVan den Bosch, la lettre suivante :\n                                        « Mansonrah (Egypte), 23 novembre.\n                  « M O N CHER A M I ,\n\n   » Des amis ont bien voulu me c o m m u n i q u e r le n u m é r o de La Wallonie du\n25 octobre, avec u n article d'un sieur P a u l Lefèvre, ex-jésuite, qui profite\nde mon départ à l'étranger pour me lancer une hottée d'injures.\n   » Il est ainsi des reptiles courageux qui ne sifflent que lorsqu'ils ne sont\nplus à la portée du pied.\n   » Si le personnage en question ne s'était attaqué qu'à l'écrivain, je ne me\nretournerais pas sur lui : le sieur Paul Lefèvre n'existe littérairement que par\nun volume de vers qu'il fut obligé, pour des motifs spéciaux, de retirer de la\ncirculation.\n   » Mais le sieur Paul Lefèvre s'en prend au magistrat; et il m'oblige ainsi\nde lui rappeler qu'en une heure difficile de son existence, il bénéficia, de la\npart de ce magistrat, d'un service qu'il eût été décent de ne pas oublier.\n   \" J e n'aurai pas la cruauté d'insister!\n   » Veuillez, mon cher ami, insérer ce mot dans le prochain Durendal et ma\nmain dans la vôtre.\n                                                    » FIRMIN VAN DEN BOSCH. »\n                                          *\n    L e C o m t e T o l s t o ï qui vient de mourir fut, sans conteste, u n des plus\nremarquables écrivains de ce siècle. Ce fut certes un h o m m e de génie. Sans\ndoute ce fut un cerveau étrange, une nature bizarre. Nul n'eut u n si bel\nenthousiasme pour l'art que lui et cependant, à u n e certaine heure de sa vie,\nil sembla le mépriser. Ame inquiète et tourmentée, en perpétuelle recherche\nde la vérité complète, il ne la trouva nulle part autour de lui. Si la g r a n d e\nlumière catholique eût pu éclairer cette â m e qui, par certains côtés, en fut\npar moment si proche, elle eût trouvé la plénitude de la paix dans cette\n"}, {"page_pdf": 823, "page_imprimee": 702, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2831, "texte": "702                                DURENDAL\n\n\nEglise qui elle seule a la plénitude de la vérité. Hélas ! jamais il ne fut en\ncontact avec l'Eglise et il ne trouva ni la vérité ni la paix nulle part dans le\nmonde qui l'entoura. C'est là tout le secret du désarroi de cette grande et\nbelle intelligence. C'est égal, malgré tout, Tolstoï fut une de nos plus belles\ngloires et nous saluons sa mémoire de nos hommages les plus respectueux\net admiratifs.\n                                      ** *\n    F i r m i n V a n den B o s c h . — Notre collaborateur et ami Firmin\nVan den Bosch, nommé tout récemment magistrat aux tribunaux mixtes\nd'Egypte, vient de nous quitter pour Mansourah où il exercera ses nouvelles\nfonctions. Ce n'est pas sans mélancolie que nous avons vu partir pour\nl'étranger, cet ami si cher, si sympathique, le plus ardent et le plus enthou­\nsiaste compagnon de nos luttes pour la belle cause des lettres et des arts\norientés vers l'idéal. Nous nous consolons à la pensée que de cœur et par la\nplume il restera avec nous. Il nous a promis formellement avant de nous\nquitter de nous continuer sa précieuse collaboration.\n   Nous envoyons notre plus affectueux et cordial salut et tous nos vœux de\nsanté et de bonheur à notre ami et à Madame Van den Bosch.\n   Nous croyons faire plaisir aux nombreux amis de Firmin, comme nous\navions l'habitude de l'appeler familièrement, en reproduisant son portrait\ndans ce fascicule.\n   Nous donnons aussi dans ce numéro l'intéressante et vivante étude que\nFirmin Van den Bosch donna sur les Lettres et la Presse en conférence aux\nAmis de la Littérature, à Bruxelles.\n                                       *\n\n   D é c o r a t i o n s . — Nous offrons nos plus cordiales félicitations à Firmin\nVan den Bosch à l'occasion de sa promotion au grade d'officier de l'Ordre de\nLéopold, à notre collaborateur Paul Mussche qui vient d'être nommé\nchevalier de l'Ordre de Léopold II et à notre dévoué éditeur Charles Bulens,\nà qui vient d'être décernée la décoration de chevalier de l'Ordre de la\nCouronne.\n                                          *\n   AVIS i m p o r t a n t . — Nous prévenons nos abonnés que nous mettrons\nen circulation, dès les premiers jours de décembre, nos quittances postales,\nafin d'éviter l'encombrement du nouvel an. Nous leur serions obligés s'ils\nvoulaient bien charger leur personnel, en cas d'absence, de payer la quit­\ntance à leur place dès sa première présentation, pour nous faciliter la besogne\net nous épargner la corvée d'un second envoi.\n\n\n   N o t r e P a y s . — On se rappelle qu'à l'occasion du LXXV e anniversaire\nde notre indépendance, la publication d'un grand ouvrage de luxe fut entre­\nprise pour la glorification de la Belgique, sous le titre Notre P a y s . Ce\nsuperbe travail est en cours de publication. Il est publié sous le patronage\n"}, {"page_pdf": 824, "page_imprimee": 703, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3080, "texte": "                                       NOTULES                                        703\n\nd u gouvernement, par la maison d'édition Van Oest, de Bruxelles. N o u s\navons déjà plusieurs fois r e c o m m a n d é et recommandons de nouveau instam­\nm e n t ce superbe travail à l'attention du public. L e tome premier est ter­\nminé. Il est du plus haut intérêt au point de vue du texte et renferme de\nluxueuses et très belles reproductions artistiques.\n    L e sixième fascicule de cette importante publication vient de paraître.\nIl est richement illustré de nombreuses reproductions en couleur et contient\nn o t a m m e n t les études consacrées à la Peinture par Camille L e m o n n i e r et à la\nSculpture par Arnold Goffin.\n    Cet ouvrage a obtenu à l'Exposition internationale de Bruxelles le diplôme\nde G r a n d - P r i x dans la section de l'enseignement supérieur (collectivité des\ngrandes œuvres belges d'ordre intellectuel).\n    On souscrit à forfait au prix de 200 francs, payable moitié à la livraison\ndu tome I, le solde au fur et à mesure de l'envoi des fascicules du tome I I .\nU n e édition de grand luxe est en vente au prix de 400 francs. On y souscrit\nd a n s les mêmes conditions qu'à l'édition de 200 francs.\n    Adresser les souscriptions à M. V a n Oest, é d i t e u r , 7 2 , r u e de l a Mon-\ntagne, Bruxelles.\n\n\n   C h a r l e s V a n d e r S t a p p e n , l'excellent sculpteur d'Ompdrailles, des\nBâtisseurs de villes et de nombre d'œuvres d'une inspiration originale, est mort\nle 21 octobre dernier, à Bruxelles, d a n s sa soixante-septième a n n é e . C'était\nun des derniers survivants des élèves de cet atelier Portaels, dont sortirent\ntant d'artistes qui firent depuis œuvre féconde et belle.\n\n\n\n   Société des Concerts de musique sacrée d'Anvers. —\nDimanche 4 décembre 1910, à 3 heures, aura lieu à Anvers, par les soins de\nla Société des Concerts de musique sacrée, en la grande salle de la Société\nRoyale d ' H a r m o n i e (rue d'Arenberg), sous la direction de M. L o d . O n t r o p ,\nla première exécution en Belgique du célèbre oratorio de Haendel, J o s u é ,\npour soli, chœurs, clavecin, orgue et orchestre. Solistes : Mlle H a n n a Verbena,\nsoprano (Utrecht), MM. P a u l Reimers, ténor (Berlin), Simon D e n y s , baryton\n(La Haye), H . - C . van Oort, basse (Amsterdam).\n      Le second concert est fixé au d i m a n c h e 2 avril 1911, à 3 heures, et com­\nprendra l'exécution intégrale de la Hohe Messe (en si), l'œuvre géniale de\nJ . - S . B a c h . Solistes : Mlles E . Ohlhoft et S c h ü n e m a n n (Berlin), M M . Pla­\nmondon (Paris) et Denys (Amsterdam).\n     S'adresser pour tous renseignements, pour abonnements et places, à\nM. Jules Boelaert, marché Saint-Jacques, 11, Anvers.\n                                               *\n                                           *       *\n   L a S o c i é t é d e m u s i q u e d e T o u r n a i . — Voici les dates et pro­\ngrammes des concerts que donnera cette société en 1910-1911 : dimanche\n27 novembre 1910, à 3 h. 1/4, Elie, oratorio de M e n d e l s s o h n ; d i m a n c h e\n"}, {"page_pdf": 825, "page_imprimee": 704, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3125, "texte": "704                             DUREN DAL\n\n29 janvier 1911, à 3 h. 1/2, I. Psyche, poème symphonique de César Franck ;\nIL Rebecca, oratorio du même; dimanche 23 avril 1911, à 2 h. 1/4, la Passion\n(selon saint Mathieu), de J.-S. Bach.\n   Pour les abonnements, places et renseignements, s'adresser 83, rue Saint-\nMartin, à Tournai.\n                                     * *\n   NOUS r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art,primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier),'3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nGrand'Place, 17).\n   Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 10.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannes Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La Littérature française au XIX' siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n   Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n   Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n   Saint François d'Assise, par JOHANNES JÖRGENSON (Paris, Perrin). — Pèleri-\nnages franciscains, par JOHANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin). Ces deux volumes\nont été traduits en français par Théodore de Wysewa. Chaque volume : 5 fr.\n                                     * *\n  Accusé de réception :\n   ART : La peinture en Belgique, par FIEKENS-GEVAERT. — Les primitifs fla-\nmands. Fascicule IX. Bernard Van Orley. Les Van Coninxloo. Les deux\nVan Clève. Vol: illustré (Bruxelles, Van Oest).\n   LITTÉRATURE : La légende des philosophes. Voltaire, Rousseau, Diderot\npeints par eux-mêmes, par TORNEZY (Paris, Perrin). — L'humanisme belge à\nl'époque de la Renaissance, par ALPHONSE ROERSCH (Bruxelles, Van Oest). —\nPortraits d'auteurs, par VICTOR. KINON (Bruxelles, Association des écrivains\nbelges).\n   PHILOSOPHIE : Epicure, par E. JOYAU (collection : Les grands philo­\nsophes, Paris, Alcan).\n   POÉSIE : Chansons pour celle qui n'est pas venue, par EDOUARD GAZANION\n(Paris, Editions de vers et prose). — Les heures ingénues, par GEORGES\nGUÉRIN (Liége, Société belge d'éditions).\n   ROMAN : Chanaan, par GRAÇA ARANHA, traduit du portugais par Clément\nGazet (Paris, Plon). —Leur royaume, par ROBERT VALLERY-RADOT (idem). —\nLes ébauches, par JEAN BALDE (idem). — La duchesse de Rouvreuse, par MARIN\nCHAILLOU (idem). — Les demoiselles de Saint-André, par CHAMPOL (idem). —\nChez eux, par MARIANNE DAMAD (Paris, Grasset). — L'aiguilleuse, par LYA\nBERGER (Paris, Perrin). — Le pasteur pauvre, par EDOUARD ROD (idem). —\nAnarquia, par F R . REQUETTE (Namur, Collard).\n   THEATRE : Un cas de conscience, par PAUL BOURGET et SERGE BASSET\n(Paris, Plon).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 756, "texte": ""}, {"page_pdf": 757, "texte": ""}, {"page_pdf": 758, "texte": ""}, {"page_pdf": 759, "texte": ""}, {"page_pdf": 760, "texte": "FIRMIN VAN DEN BOSCH\n"}, {"page_pdf": 761, "texte": ""}, {"page_pdf": 762, "texte": "      Prière pour le dimanche matin\n\n   Amen ! Au nom du P è r e et du Fils et du Saint-Esprit ! Je suis prêt,\nc'est moi !\n   Mon Dieu, je suis ressuscité et je suis encore avec Toi !\n\n  Je dormais et j'étais couché ainsi qu'un mort dans la nuit.\n  Dieu dit : Que la lumière soit ! et je me suis réveillé ainsi que l'on\npousse un cri !\n\n  J'ai rougi, je me suis réveillé, je suis debout et je commence avec le\njour qui commence !\n  Mon Père qui m'avez engendré avant l'aurore, je me place dans\nvotre Présence !\n\n  Mon cœur est sain et ma bouche, est nette, mon corps et mon esprit\nsont à jeun.\n  Je suis absous de tous mes péchés que j'ai confessés hier un par un.\n\n  L'anneau nuptial est à mon doigt et ma face est nettoyée.\n  Je suis véritablement innocent dans la grâce que vous m'avez octroyée.\n\n  Que Vous demander, qui ne pouvez me donner ce qui n'est pas à Vous?\n  Cette pièce d'or marquée du nom de César et cette parole en qui\nje plaise à tous.\n\n  Mais j'ai Votre soleil à moi si je veux, j'ouvre les bras à Votre dimension.\n  Je regarde au plus haut du ciel un point d'or comme au jour de Votre\nAscension.\n\n   J'accepte ce monde tel qu'il est et je n'ai rien à y changer.\n   Seigneur, donnez-moi seulement Vous-même, et c'est assez.\n\n   Superposez aux Six jours le Septième que Vous Vous êtes réservé.\n   A h ! ce n'est point Samedi, c'est Dimanche, et le coup de la pre­\n mière messe va sonner !\n"}, {"page_pdf": 763, "texte": "642                              DURENDAL\n\n\n\n  Lucifer brille tout seul au milieu de l'Orient désert et nouveau.\n  Le coq chante et Marie-Madeleine se hâte vers le tombeau.\n\n  Que cherches-tu, Marie? Celui que tu aimes est ressuscité.\n  Il n'est pas là, le voici déjà qui nous devance en Galilée.\n\n  Diamant du jour qui éclot ! naissance du jour réel !\n  Vous arrivez à la fin, matin de mes noces éternelles !\n\n  Le temps est court et le soleil sera levé dans un moment.\n  C'est pourquoi ce que nous avons à faire, faisons-le incessamment.\n\n   Comme le prêtre grave et prompt qui se recueille et s'habille pour\nle Saint Sacrifice,\n   Armons-nous sans hâte ni délai pour cette part qui est de notre office.\n\n  Comme un homme qui vient d'être fait, comme une invention toute\nneuve et intacte,\n  Toute puissance en moi a son objet et toute prière est un acte.\n\n   Dieu qui êtes Un seul en trois personnes, Relation sur qui le Christ\nest en croix,\n   Verbe en qui tout est parole, ce que Vous dites, je le crois.\n\n  Vous êtes la Parole donnée et clouée de clous de fer.\n  Le titre en qui j'ai mon Espoir, je le fais de mes deux bras ouverts,\n\n  Je suis le doigt posé sur Votre plaie, je suis la main à Votre cœur même.\n  Vous qui êtes le Tout-Puissant, Vous ne pouvez empêcher que je\nVous aime.\n\n   Que le rite prompt s'accomplisse en qui je communique à Votre\néternité.\n  Rien n'est trop court pour cet instant de Dieu en nous qui ne peut être\ndivisé.\n\n  Gardons ce serment entre nous ! Scellez-moi de peur que je ne me\ndissipe.\n  Humanité de Dieu sur ma langue, consignez mon cœur et mon principe.\n\n  E n ce Septième jour que vous fîtes, Seigneur,\n  Quel est Votre repos, si ce n'est dans mon cœur?\n                                                      PAUL CLAUDEL.\n"}, {"page_pdf": 764, "texte": "    Le Journalisme et la Littérature\n                                                             A Maurice Dullaer\n                     PRÈS d'unquart de siècle de distance, je me\n                  souviens d'un jeune étudiant, abritant, sous le\n                  képi des universitaires gantois, une frémissante\n                  passion de l'Art, qu'avaient épanouie et exaltée\n                  les ardeurs combatives de la Jeune Belgique...\n                  Dans le silence de sa chambrette d'études, il\n                  s'était consolé des aridités du Digeste, en fixant\n                   sur quelques pages son rêve enthousiaste de\nneuve Beauté... Et son manuscrit à la main, il alla frapper,\navec une respectueuse timidité à la porte d'un quotidien pro­\nvincial que dirigeait alors un de nos premiers hommes d'État\nd'aujourd'hui...\n   A quelques jours de là, l'article parut dans un coin discret\ndu journal, et l'auteur connut, prenante et définitive, cette\nivresse de l'imprimé que nul prosaïsme de la vie ne parvient à\nfaire, déserter     Qui écrivit écrira — et le mot est vrai surtout\nquand la plume, arme de combat, est mise au service de cette\ncause, entre toutes, émouvante, parce que la plus désintéressée :\nl'Art.\n    C'est à l'abri de ce souvenir cher et lointain que j'ai accepté\nde vous parler (1) des rapports entre le journalisme et notre\nlittérature d'expression française.\n    A l'encontre du processus habituel de la psychologie conjugale,\n il semble bien que ces rapports aient débuté par une inquié­\ntante incompatibilité d'humeur; puis vint le régime du mariage\n de raison qui fit heureusement place à un mariage d'amour.\n    Et la Presse rendit ainsi successivement à nos Lettres un\n triple service : celui d'abord de les bouder, ensuite celui de les\n combattre, celui enfin de les soutenir — en se les annexant.\n\n  (1) Conférence organisée par les Amis de la littérature.\n"}, {"page_pdf": 765, "texte": "644                           DURENDAL\n\n\n   Au lendemain du banquet jubilaire de 1880, quand les\nLettres, qui ne furent point invitées, élevèrent, par la voix\nfière et impertinente de Max Waller, une protestation soulignée\nd'un geste de défi, personne ne prit attention; qui étaient-ils\ndonc ces jeunes gens, formulant l'outrecuidante prétention, pour\nl'Art, de dîner officiellement à côté de la Politique, de la\nScience, de la Magistrature et de la Statistique! La Presse\nelle-même se retourna à peine et murmura dédaigneusement :\n« Ligue des Gosses! »... Et comme les gosses persistaient à\nrécriminer, la Presse se décida à les ignorer, ayant conscience\nque la Littérature lui appartenait, comme un accessoire, d'ail­\nleurs très subalterne, de son activité politique... Et de fait, les\nLettres, et principalement la critique littéraire, étaient can­\ntonnées dans deux journaux, l'un hebdomadaire, l'Office de\npublicité que dirigeait M. Louis Hymans, l'autre quotidien,\n1'Indépendance Belge où opéraient M. Gustave Frédérix et\nM. Charles Tardieu. C'étaient trois hommes de culture, de\ntalent et d'esprit et qui déployèrent, en outre, dans la lutte\nsoutenue contre la Jeune Belgique, une réelle bravoure. Leur\nerreur commune — et que le survivant des trois, M. Charles\nTardieu répara d'ailleurs, dans les dernières années de sa vie,\navec une véritable élégance de gentilhomme — leur erreur\ncommune fut de ne considérer la Littérature que comme un\nobjet d'importation française — pareils à ces coquettes qui ne\nse croient coiffées selon la mode que lorsqu'elles portent un\nchapeau estampillé à une adresse de la rue de la Paix. C'était\nde Paris seul que venait la lumière — et ces guides souverains\ndu goût la capturaient ingénieusement dans les lanternes véni­\ntiennes de leurs chroniques... Ils surent d'ailleurs adroitement\nchoisir leurs modèles ; suivant d'abord le sillage magistral de\nSainte-Beuve et après la mort de l'éminent critique, s'efforçant\nde penser en conformité avec M. Jules Lemaître, voire avec\nM. Henri Fouquier ou avec M. Hector Pessard... A leur avis\nles romans de Jules Sandeau, de Ludovic Halévy et d'Octave\nFeuillet, les comédies d'Emile Augier, d'Edouard Pailleron et\nsurtout d'Alexandre Dumas fils, prétextes à dissections répé­\ntées, devaient suffire à satisfaire l'élite soucieuse d'art. Et il ne\nfallait pas objecter, qu'à côté de ces auteurs méritoires, il y en\navait d'autres qui les valaient bien et qui avaient sur eux cette\nsupériorité de nous tenir de plus près, fleurs de notre sol, sang\n"}, {"page_pdf": 766, "texte": "             LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                  645\n\n\nde notre race, et qui attendaient, dans le silence des oubliettes\nnationales, la libération de la notoriété, Charles De Coster,\nAndré Van Hasselt, Octave Pirmez, Camille Lemonnier, les\nrégisseurs belges des Lettres françaises estimaient à part eux\n— car l'heure des ripostes n'était pas venue — que ces écrivains\nn'étaient point dignes de leurs commentaires, puisqu'ils ne\nvenaient pas de France et que leurs œuvres n'étaient point\ninvesties du laisser-passer de la douane...\n   C'est, appuyée sur l'idée patriale et sur le souvenir des grands\nmorts méconnus, que la Jeune Belgique entreprit l'attaque... Et\ncette attaque, stimulée par l'indifférence méprisante de ceux qui\nse prétendaient les uniques arbitres des Lettres, fut taquine,\nimpertinente, irrévérencieuse; les banderilles se succédaient de\nplus en plus pressées, de plus en plus meurtrières... Enfin, l'ad­\nversaire bougea. Non pas M. Louis Hymans qui se consolait\ndéjà par la politique de ses déconvenues littéraires; non pas\nM. Gustave Frédérix qui esquissa quelques ripostes indirectes,\nmais M. Charles Tardieu, dont les nerfs poussés à bout se libé­\nrèrent en reparties soudaines... Il y eut là un duel de verve et\nd'esprit, une passe d'armes joyeusement héroïque!\n   D'un côté Tardieu et sa façon de polémiquer à la fois froide\net souple, avec ce tantinet de morgue que lui donnait une situa­\ntion littéraire qu'il s'imaginait invulnérable ; et d'autre part,\nsauf à la cantonade, quelques gamines chiquenaudes de Max\nWaller, Albert Giraud, sarcastique et cinglant, lançant en\npierres de fronde des trouvailles d'ironie qui incrustaient au\nfront de l'adversaire un ridicule cuisant ! Et en marge du com­\nbat, l'âpre voix conquérante d'Edmond Picard clamait à la\nfois la colère des injustices et les espoirs du renouveau. Dans\ncette lutte entre ce que l'on appelait alors la « grande presse »\net les « petites revues », il y eut des instants qui appartiennent\nau genre de la meilleure satire. M. Gustave Frédérix se vit\ndécerner l'épithète d' « Orphelin de Sainte-Beuve » et de « Grand\nmenton bleu » ; et le qualificatif de « Valabrègue raté » échut à\nM. Charles Tardieu. Celui-ci ne fut pas en reste d'amabilités\nrailleuses ; et comme Albert Giraud avait prêché aux artistes\nune diversion politique et préconisé une levée de bulletins de\nvote, M. Tardieu essaya d'un jeu de mots sur le nom de famille\nde son rival et l'appela le « Maître-Chanteur de Keyenberg ».\nLa réponse fut prompte : « Je vous revaudrai ce calembour-là,\n"}, {"page_pdf": 767, "texte": "646                        DURENDAL\n\n\nmonsieur, s'écria Giraud, quand vous voudrez; mais à une con­\ndition : c'est que vous preniez un pseudonyme littéraire et que\nvous le fassiez réussir! » Il arriva même, au cours de la mêlée,\nque des artistes qui n'y avaient point pris part, reçurent des\ncoups à la dérobée : c'est ainsi que Emile Verhaerent fut traité\nde « chourineur de l'écritoire ».\n    Les griefs de la Jeune Belgique contre le journalisme se\ntrouvent fort bien résumés dans ces quelques phrases que j'em­\nprunte à un article d'Albert Giraud, en novembre 1891 :\n    « Nous ne vous demandons rien, sinon d'observer loyalement\nle contrat tacite qu'en votre qualité de critiques, vous avez con­\nclu avec les clients de votre journal. Ce contrat, vous le violez.\nVous vous donnez des airs de grande feuille littéraire, et vous\nessayez d'étouffer les écrivains qui surgissent dans votre pays.\nVous n'avez ni l'excuse de l'ignorance, ni celle de l'incompré­\nhension. Vous n'êtes assurément pas de très grands clercs, mais\nvous êtes capables de lire un livre et d'en soupçonner la valeur.\nC'est ce qui aggrave votre cas. Les littérateurs belges ont bien\nle droit, ce me semble, d'exiger, d'une maison qui se dit belge,\nles mêmes égards qu'elle prodigue aux artistes français. Vous\nqui courez aux premières représentations du plus petit théâtre\nde Bruxelles, qui n'en laissez point passer une sans en informer\nvotre public, pourquoi en usez-vous autrement avec nos livres?\nLe vaudeville le plus inepte trouve grâce à vos yeux, et l'effort\ndésintéressé de nos écrivains, auquel la critique étrangère com­\nmence à rendre justice, ne mérite que votre silence ou votre\ndédain. »\n    Il vint un moment néanmoins où la presse commença à\n« s'aérer » du côté de la littérature de notre pays; on peut en\njuger en parcourant, réunies en volume, les chroniques litté­\nraires que M. Gustave Frédérix confia pendant trente ans à\nl'indépendance Belge... Trente ans de critique — c'est le titre du\nlivre — nous renseigne excellemment sur la critique d'il y a\ntrente ans. Si la critique de M. Gustave Frédérix voua aux\nécrivains de France une admiration systématique et souvent\npeu motivée — que d'œuvres saluées alors comme phares de la\n pensée et qui apparaissent aujourd'hui en clignotants lumi­\n gnons ! — elle fit parfois effort sur elle-même et sur. ses ran­\n cunes, pour apprécier impartialement quelques-uns de nos\n auteurs belges. Et on lira ainsi avec intérêt dans Trente ans de\n"}, {"page_pdf": 768, "texte": "              LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                 647\n\n\n critique des pages, sinon de pleine justice, du moins d'évidente\n bonne volonté, sur Lemonnier, sur Rodenbach, sur Verhaeren,\n sur Eeckhoud et même — et ceci est de la plus louable disci­\n pline — sur Giraud. Malheureusement, les éloges intermittents\n que M. Frédérix décernait à ses compatriotes avaient des\n allures toujours un peu forcées, aumône dédaigneuse jetée par\n un grand seigneur des Lettres françaises à de « petits amateurs\n belges »... C'est que M. Frédérix — comme M. Hymans et\n M. Tardieu — ne croyaient pas à l'avenir national de notre\nlittérature et méconnaissaient les caractères autochtones de\nnotre art renouvelé... Ce parti pris gallomane leur valut même\nun jour d'être rappelé à l'ordre par un professeur de droit pénal,\ndoublé du reste d'un fin lettré, M. Adolphe Prins, qui osa, au\n Cercle artistique de Bruxelles — et dans ce milieu le geste était\nalors d'une crâne témérité — réclamer « protection, appui et\nsympathie » pour les poètes et les littérateurs de la Jeune Bel-\ngique, grâce à qui, disait-il, « l'âme rajeunie du passé surgit à\nl'horizon, et avec elle le souvenir des générations d'artistes, de\nsavants, d'écrivains et de penseurs, qui ont brillé aux époques\nillustres de notre histoire ». Et M. Prins, par un rapproche­\nment qui en ce temps-là était d'un précurseur, rattachait Mae­\nterlinck à Van Eyck et à Memling et donnait Jordaens et\nTeniers comme ancêtres à l'auteur du Mâle, à l'auteur des Fla-\nmandes et à l'auteur des Kermesses... Voilà, n'est-ce pas, une\ntrès jolie et très piquante leçon de perspicacité, donnée par un\ncriminaliste aux grands journalistes littéraires de l'époque!\n   Entretemps une lutte parallèle et à certains points de vue\npeut-être plus ingrate, était menée contre la routine littéraire\ndans une sphère différente de la pensée nationale, et l'histo­\nriographe de la Presse et de la Littérature, pour être complet,\ndoit pénétrer à présent dans cet autre compartiment de l'opi­\nnion, je veux dire la presse catholique... Il se ferait d'ailleurs\nscrupule de ne pas prendre pour guides, dans cette excursion, la\nplus grande, droiture d'idée et la plus réelle franchise d'appré­\nciation.\n  Jusqu'en r8gi les catholiques belges se cantonnaient vis-à-vis\nde la Littérature moderne, dans une férocité d'archéologues...\nFormés à un enseignement fortement mais étroitement clas­\nsique ils haïssaient dans le Romantisme le messager d'un\ndésordre moral qu'aucune beauté artistique ne pouvait racheter\n"}, {"page_pdf": 769, "texte": "648                         DURENDAL\n\n\nà leurs yeux; en dépit du sens exact qu'il restituait à l'Art, le\nNaturalisme et ses brutalités n'étaient point faits pour réconcilier\nles catholiques avec les Lettres contemporaines; et quand vint\nle Symbolisme, ils n'étaient pas préparés à reconnaître en lui\nune revanche de leur propre idéal... Et telle fut leur incom­\npréhension effarée qu'ils ne distinguèrent point comme fra­\nternels des écrivains qui revêtirent la doctrine du Christ du\nmanteau purpurin du chef-d'œuvre : un Hello, un Barbey\nd'Aurevilly, un Verlaine — brelan d'excommuniés qu'ils auraient\nbien lapidés au moyen des débris des marbres de la Renais­\nsance dont leur farouche purisme néo-gothique dépouillait\nalors nos églises !\n   En ce temps-là, cette fraction de la presse belge était\nincarnée — comme du reste encore aujourd'hui — en une\npersonnalité de haut et savoureux relief, très flamande par\nla franchise carrée de l'idée, très française par la railleuse\nfinesse de l'esprit : M. Guillaume Verspeyen — chez qui\nle communier de Gand, aux gestes solennels et à la parole\nenflammée, recèle à l'arrière-plan et profère d'intervalles la\njolie causticité mordante d'un petit neveu de Figaro ; et la large\nface épiscopale du directeur du Bien Public s'éclaire alors du\nsourire gamin d'un impénitent gavroche... Qu'un tel homme, à\nl'intelligence si réceptive, ait passé à côté de notre jeune mou­\nvement d'art sans apercevoir en lui une force d'avenir, voilà\nqui serait inexplicable, si le journaliste, dans sa chasse aux\nsujets d'articles n'était rivé — et les meilleurs et les plus\ngrands n'échappent point à cet esclavage — à l'actualité effective\net ne méconnaissait l'actualité en promesses! A ce point de\nvue, les journalistes de l'époque n'eurent d'un camp à un\n autre, aucun reproche à se faire : ils se logèrent volontairement\n à la même enseigne du dédain ; et si MM. Frédérix, Tardieu et\n leurs collègues s'obstinèrent dans l'ornière trop servilement\n suivie de Sainte-Beuve, M. Verspeyen et ses confrères mar­\n chèrent obstinément dans l'ombre janséniste de M. Armand de\n Pontmartin, celui-là même à qui Barbey d'Aurevilly décocha\n le qualificatif mordant de « rossignol des catacombes ».\n   M. Verspeyen nous a laissé un piquant document de l'hos­\ntilité gouailleuse avec laquelle ses amis et lui-même accueil­\nlirent la Renaissance de nos Lettres : c'est une conférence,\ndonnée le 21 mars 1893, aux étudiants de Louvain sous le titre\n"}, {"page_pdf": 770, "texte": "             LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                  649\n\n\nJeune Belgique. Et bien que l'auteur s'amuse prodigieusement\naux dépens du symbolisme, sa causerie elle-même relève du\nsymbolisme, mais d'un symbolisme un peu archaïsé. C'est la\nmise en scène de trois personnages figuratifs qui incarnent les\nsympathies ou les répugnances de M. Verspeyen lui-même : il\ny a là une jeune fille qui représente la jeunesse belge et qui\nsemble bien, en plus de sa qualité de Belge, réunir en elle\ntoutes les qualités d'une héroïne de M. Feuillet; elle s'appelle\ndu nom national de Léopoldine, et voici à côté d'elle, et lui\ncontant fleurette, le « poètereau » Gontran de la Rimaillère,\net veuillez bien avoir soin de reconnaître la Jeune Belgique\nen cet « Apollon desséché », cet « Antinoüs de la Décadence »\nauquel M. Verspeyen impute, outre «un crâne éburnéen» et « un\nregard poissonneux », « l'unique bagage littéraire de quelques\narticles de revue ou l'abondance stérile des mots dissimule mal\nla pauvreté des idées et de quelques poésies, volatiles à force\nd'être légères, qui s'émancipent à la fois de toutes les règles de\nla poésie traditionnelle et de la saine raison ». Et quant au\nstyle de 1' « olibrius », il est « maculé de néologismes dartreux,\ndont la syntaxe réclame à toute évidence un traitement ortho­\npédique »... N'oublions point que cela s'écrivit en 1893, alors\nque nos poètes ainsi « qualifiés », les Verhaeren, les Giraud,\nles Rodenbach, les Gilkin, les Séverin avaient déjà donné à\nnos Lettres tant d'œuvres qui demeurent!\n   Cela n'empêche M. Verspeyen, avec autant d'ailleurs de\nverve que d'injustice, de leur dire rudement leur fait, par la\npersonne interposée — et c'est le troisième personnage qui\nentre en lice — d'un bon chanoine qui pour rompre le flirt\ncompromettant entre la Vieille et la Jeune Belgique, fait un\nprêche qui codifie adéquatement, vis-à-vis de la Littérature,\nl'incompréhension du journalisme contemporain. Je vous fais\ngrâce du prêche : aujourd'hui que nos Lettres ont démenti\ntoutes ces sombres prophéties, ce prêche apparaît comme\nsuranné et posthume, et il ne vaut plus que par la part de\ntrès grand talent que déployé le prédicateur !\n   De ce côté-là encore de l'opinion, la Presse trouva à qui\nparler; un groupe de jeunes hommes, se refusant désormais à\naccepter le mot d'ordre littéraire des grands chefs du journa­\nlisme, marcha à l'assaut de ce qu'on nommait un peu solennel­\nlement « les Bastilles de la Routine » ; là aussi, on fut enthou-\n"}, {"page_pdf": 771, "texte": "650                          DURENDAL\n\n\n\n siaste et agressif, impétueux et ironique; le traditionalisme\n stagnant et amorphe fut lardé de férocités; et justice et respect\n furent exigés pour les artistes qui venaient, de nous conquérir\n un art national. L'exaltante fièvre moderne, la combativité\n contagieuse de la Jeune Belgique poussèrent vers l'action artistique,\n sous toutes ses formes, ces débutants qui s'appelaient Carton de\n Wiart, Gilbert, Demade, Mœller, Dullaert, de Bruyn, Braun,\n Ramaekers; coup sur coup ils fondèrent des revues nouvelles :\n le Drapeau, la Lutte, le Spectateur Catholique, Durendal — et\ns'emparèrent de force des revues anciennes, installant imper-\ntinemment le lyrisme joyeux et sonore de la jeunesse dans les\nvieux meubles, désuets et caducs, de la Revue Générale et du\nMagasin Littéraire de Gand. Et, de même que les Jeunes Bel-\ngique, à la cantonade de leurs efforts, eurent pour les stimuler\nl'ardent et tenace encouragement d'un Edmond Picard, ceux-\nci bénéficièrent, dans leurs randonnées esthétiques, de l'entraî­\nnant commandement de ce magnifique agent provocateur de\nbeauté que fut le baron de Haulleville... Figure attachante\nque celle-là — et qu'il faut saluer au passage — demeurée si\nvivante pour nous, par delà la mcrt, et chez qui la bravoure du\ncroisé s'aigrettait si joliment de la fleur chatoyante de la\nmodernité — le premier, le seul des professionnels du journa­\nlisme ancien, qui, dès l'heure initiale, eut la divination sym­\npathique des grandes destinées que l'avenir devait réserver à\nnos Lettres nationales rénovées!\n   Sur ces entrefaites parut un matin, en tête du Figaro\n— c'était en 1891 — un article qui fait vraiment date dans\nl'histoire des rapports entre le journalisme belge et la litté­\nrature. Cet article avait pour auteur M. Octave Mirbeau\n— qui depuis d'ailleurs nous fit expier avec quelque cruauté\nson lyrisme d'alors — et il signalait à l'admiration du monde\nle nom de Maurice Maeterlinck.\n   Vous vous rappelez comment débutait M. Mirbeau :\n   « Je ne sais rien de M. Maurice Maeterlinck. Je ne sais d'où\nil est et comment il est. S'il est vieux ou jeune, riche ou\npauvre, je ne le sais. Je sais seulement qu'aucun homme n'est\nplus inconnu que lui; et je sais aussi qu'il a fait un chef-\nd'œuvre, un admirable et pur et éternel chef-d'œuvre, un chef-\nd'œuvre qui suffit à immortaliser un nom et à faire bénir ce\nnom par tous les affamés du beau et du grand; un chef-\n"}, {"page_pdf": 772, "texte": "             LE JOURNALISME ET LÀ LITTÉRATURE                  651\n\n\nd'œuvre comme les artistes honnêtes et tourmentés, parfois, aux\nheures d'enthousiasme, ont rêvé d'en écrire un, et comme ils\nn'en ont écrit aucun jusqu'ici. Enfin, M. Maurice Maeterlinck\nnous a donné l'œuvre la plus géniale de ce temps, et la plus\nextraordinaire et la plus naïve aussi, comparable — et oserai-\nje le dire? — supérieure en beauté à ce qu'il y a de plus beau\ndans Shakspeare. Cette œuvre s'appelle la Princesse Maleine.\nExiste-t-il dans le monde vingt personnes qui la connaissent?\nJ'en doute... »\n   Cette éclatante fanfare ébranla la quiétude moutonnière des\nbureaux de rédaction. Le journalisme ne s'étonna qu'un\ninstant, pour adopter tout de suite, comme s'il l'avait inventé,\nle génie qui venait d'être découvert. Aussi longtemps que\nl'œuvre de Maeterlinck ne lui était parvenue que de Gand, la\nPresse l'avait ignorée; du moment que cette œuvre lui arrivait\navec un détour par Paris, elle se l'annexa comme une gloire\nnationale. Piquante volte-face et qui rappelle le propos en\ndiptyque de ce parent... mettons de cet oncle de l'auteur de la\nPrincesse Maleine : avant que Mirbeau n'eût parlé, il avait\nl'habitude de confier à ses intimes : «J'ai un neveu qui est can­\ndidat notaire et un autre qui n'est que poète » ; mais après\nl'article de Mirbeau, il disait: «J'ai un neveu qui est le poète et\nun autre qui n'est que notaire! »...\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   L'entrée des écrivains dans le journalisme se fit de deux\nmanières différentes : les uns choisirent la presse comme car­\nrière; les autres, en marge d'une fonction souvent plus utili­\ntaire, apportèrent à la presse leur concours spécialisé; les\npremiers furent des rédacteurs en titre, les seconds des collabo­\nrateurs.\n   On pouvait craindre qu'en s'adjoignant des écrivains, le\njournalisme ne les absorbât dans son activité facile et hâtive,\nau grand détriment de l'œuvre littéraire qui répugne, elle, à\nl'improvisation, se meut en dehors de l'empire tyrannique de\nla mode et doit se soustraire, pour, être durable, à cette perma­\nnente préoccupation de « l'au-jour-le-jour », selon quoi se règle\nl'inspiration du journaliste. Car le journalisme est en général\npeu propice à l'épanouissement harmonique des rêves intérieurs;\n"}, {"page_pdf": 773, "texte": "652                          DURENDAL\n\n\n\nles contingences immédiates relèguent à l'arrière-plan les idées\ngénérales et l'information tue la réflexion. Il faut, au journaliste,\nune haute probité d'artiste, le sentiment élevé d'une vocation\net le glorieux désir, selon la parole de Rodenbach, « de laisser\nde soi dans les barques humaines » pour ne pas monnayer son\ntalent en ce billon de l'actualité qui a, hélas ! un cours si éphé­\nmère! La presse est, pour l'écrivain, une école de perdition,\nquand il ne sait pas se créer une discipline, et, conquérant sur\nsa besogne la part du vrai travail, s'abstraire quotidiennement\nquelques heures du tourbillon fiévreux qu'est son existence,\npour remonter dans la tour d'ivoire, où loin des apparences\nchangeantes, il œuvrera sa propre gloire immuable! Que grâces\nsoient rendues, en notre pays, à la presse qui fut en somme si\npeu meurtrière au génie de nos artistes de lettres ! Dans la géné­\nration antérieure à 1880, un J.-B. Coomans, un Verspeyen, un\nHaulleville, un Jean d'Ardenne, un Demarteau, un Victor\nArnould surent combiner — au grand profit de notre trésor litté­\nraire — l'instantané de l'article avec le définitif du livre! Et leur\neffort vers l'absolu fut d'autant plus méritoire que, fils d'une\népoque indifférente à la Littérature, ils eurent leur seule exalta­\ntion personnelle pour stimulant au geste de la Beauté! En vérité\nle réconfort d'une solidarité plus effective et d'une fierté d'artiste\ndéjà récompensée par la notoriété, rendit plus aisée, à leurs\nsuccesseurs d'aujourd'hui, la préservation de leur personnalité\n— et pourtant ceci n'est-il pas merveilleux : nos Lettres sont\nredevables à des professionnels du journalisme des fastes\némouvantes des Dernières fêtes, des troublantes affres de La Nuit,\ndes âpres pathologies des Kermesses. Journaliste aussi, le péné­\ntrant psychologue des Soucis des derniers soirs; journaliste\nencore le plus récent et si élégant et si compréhensif biographe\nde Maeterlinck, comme aussi Van Zype, l'émouvant drama­\nturge des Etapes, et Hannon, l'ironiste au gingembre des Rimes\nde joie. Et enfin — car je ne puis les citer tous — derrière les\nimpertinentes rosseries du « Bob » de la Chronique, voyez-vous\nserpenter les capricieux méandres sentimentaux du Chemin du\nSoleil? Sans doute, chez l'un ou l'autre des écrivains incorporés\nau journalisme, on a pu relever du laisser-aller, du fléchissement\net, pour me servir d'une expression du vieux Gounod, une ten­\ndance fâcheuse à sacrifier la vie qui s'alimente d'absolu à l'exis­\ntence qui s'oriente vers le relatif; des silences d'art, alarmants\n"}, {"page_pdf": 774, "texte": "              LE JOURNALISME ET LA LITTERATURE                  653\n\n\nparce que trop prolongés, furent signalés ; mais d'ordinaire la\nrevanche était proche et, somme toute, le Journalisme ne ravit\nà la Littérature aucune de ses véritables et grandes espérances,\net il se rendit digne ainsi du rayon de gloire qui pénétra chez\nlui avec le talent de nos écrivains.\n   Ce ne fut point là d'ailleurs le seul bénéfice que valut à la\nPresse un commerce plus intime avec les Lettres. Sans mécon­\nnaître la tenue littéraire du journalisme d'autrefois, il n'est\npas niable que le journalisme d'aujourd'hui professe un plus\ngrand souci du style, arbore une honnêteté verbale plus soignée\net montre, dans toutes ses allures, quelque chose de plus vivant\net de plus imprévu. Et il devait en être ainsi, puisque l'écri­\nvain entrant dans le journalisme ne sait évidemment dépouiller\nl'homme de lettres et que son métier profite par conséquent de\ntous les acquêts de son Art. L'âpre ironiste qui écrivit le Scribe\npeut-il ne pas transfuser sa verve corrosive dans la polémique\nquotidienne de l'Étoile Belge ? Et le plus aride problème de poli­\ntique étrangère, développé dans le Journal de Bruxelles, gagne\nen relief imagé quand l'écrivain de Savonarole tient la plume.\nEt lorsque, dans le Patriote, le docteur Jean Suis fait de la\nmédecine, sa science ne profite-t-elle pas du style merveilleuse­\nment coloré de l'écrivain de l'Ame Princesse? Chez nos journa­\nlistes, il n'est pas difficile de discerner ceux qui ont des Lettres\nde ceux qui n'ont que de l'habitude ou tout au plus du bagout !\nC'est grâce à ceux-là, et malgré ceux-ci, que la Presse a cessé\nd'osciller, maintenant comme jadis, entre l'amorphe bulletin\npolitique et l'obsédant fait-divers sous toutes ses formes. Nos\njournaux visent de plus en plus à une culture générale; et, soit\nen des études complètes, soit en des notules primesautières, ils\ns'efforcent de refléter toutes les hautes curiosités qui travaillent\nles esprits. Mais les écrivains qui orientèrent leurs destinées\nvers la Presse rendirent à la fois au Journalisme et à la Litté­\nrature un autre et précieux service : installés dans le journa­\nlisme ils barrèrent la route — par fierté d'artistes — à l'indus­\ntrialisme littéraire qui sévit si déplorablement dans la presse\nd'un grand pays voisin. En 1824, le premier numéro du journal\nfrançais Le Globe faisait déjà ces affligeantes constatations :\n« La critique, y lisons-nous, est devenue une spéculation d'au­\nteurs et un commerce de librairie. Chaque coterie a sa feuille.\nChacun y loue son livre ou le fait louer par un secrétaire ou un\n"}, {"page_pdf": 775, "texte": "654                         DURENDAL\n\n\ndisciple. D'autres fois, c'est un doux commerce d'échanges de\nservices avec un ami. Le plus souvent, l'argent à la main, et\nl'article rédigé par un faiseur de sa maison, le libraire com­\nmande dix feuilles à la fois. Chaque matin, la France est\nétourdie de certains noms, jeunes ou vieux, qui doivent rappe­\nler la gloire des beaux siècles, et cependant de grandes compo­\nsitions, des travaux de conscience et d'utilité nationale\nobtiennent à grand'peine une annonce de politesse. Ainsi la\njustice littéraire est à l'encan! » Cette page sévère date d'il y a\nquatre-vingt-six ans; elle paraîtra anodine et incolore à celui\nqui veut se rendre compte — fût-ce par un coup d'oeil rapide —\ndu mercantilisme d'un groupe des journaux français qui ne\npeuvent s'appeler littéraires que par le plus insolent des défis!\nDe l'un de ces traitants de lettres, prenez donc tantôt, au hasard,\nun exemplaire à l'aubette voisine : entre la réclame d'une\ngrande railleuse et l'aguichage d'un tenancier de gargote dorée,\nà-côté de l'éloge d'un élégant parfum ou du lancement d'un\nproduit pharmaceutique, vous pourrez lire que M. X... vient\nde publier un « roman définitif » ou que M. Y... a fait paraître\nun volume de vers qui apporte un frisson inédit! Eh! quoi, me\ndira-t-on, voilà bien de l'indignation pour des annonces de\nlibrairie! Annonces de librairie soit, mais ces annonces ont l'al­\nlure d'un jugement spontané; elles empruntent les apparences\nd'une appréciation littéraire et elles engagent d'avance la déci­\nsion du critique en titre du journal.\n   Celui-ci, au demeurant, s'accommodera souvent fort bien de\ncette servitude; aux entrefilets sommaires des « échos » succé­\nderont, sur la même note dithyrambique, des « médaillons »,\ndes « instantanés », des « interviews » et jusqu'à de solennels\n« Premiers Paris ». Ces diverses formes de charlatanisme ne\ndiffèrent que par le prix ; dans ces boutiques-là on demande à\nl'écrivain d'avoir, non du talent, mais des rentes. La gloire\nlittéraire ne se conquiert plus de haute lutte sur les champs de\nbataillé de la pensée; elle s'achète, tarifée, à la caisse du\njournal !\n   Ces mœurs, heureusement, ne sont point devenues les nôtres ;\nsi la contagion nous en fut épargnée— en dépit de ce que Picard\nappelle notre « singisme » pour tout ce qui vient de Paris; —\nc'est que de vrais écrivains,. ayant pris dans la presse une\nautorité servie par la plus jalouse dignité de l'Art, empêchèrent\n"}, {"page_pdf": 776, "texte": "              LE JOURNALISME ET LA LITTERATURE                 655\n\n\nnotre Littérature d'être ravalée, par une publicité vénale, au\nrang d'un « produit » et de se mettre à la remorque des\npastilles Géraudel, de l'exquis de Beuckelaer et du savon\nVaissier.\n   En Belgique, dans tous les journaux qui daignent faire une\nplace aux Lettres, nous avons une critique probe et libre, qui,\npour me servir d'un calembour plaisant de Verspeyen, « est\nd'autant plus à louer qu'elle n'est point à vendre ». Chez nous,\njamais nous n'eûmes de ces soudaines révélations décevantes,\nqui derrière les apparences désintéressées d'un jugement\nd'art, mettent à nu la pression du pouvoir, ou la suggestion\nplus avilissante encore de l'or! Plaignons le malheureux qui le\npremier se verrait ainsi surpris en cette servile dépendance : il\nserait classé du coup et sa prose s'étiquetterait dorénavant du\ngros numéro de la prostitution intellectuelle. Mais sans\ndescendre aux compromissions dégradantes, il se peut que la\ncritique littéraire incline à des complaisances ou à des faiblesses\nqu'expliquent, sans les justifier, la communauté parfaite d'idéal,\ncertaines affinités personnelles et les rapports quotidiens de la\ncamaraderie. Même à ce péché mignon, qui, s'il n'est pas litté­\nraire, est si humain, nos critiques n'ont guère sacrifié : et un\ndes motifs en est peut-être que la presque unanimité des critiques\nlittéraires, attachés à nos principaux journaux à titre de colla­\nborateurs spéciaux, n'appartiennent pas à la catégorie des purs\nhommes de lettres; passez-les en revue : ce sont des membres\nde l'enseignement, des fonctionnaires, des avocats, des méde­\ncins, qui parallèlement à leurs occupations professionnelles, se\nsont développés, chacun pour soi, dans le sens de la culture\nlittéraire ; peu mêlés à la vie des lettres, libres des influences\nqu'elle exerce et soustraits aux déformations qu'elle inflige, ils\nse gardent aisément de cette solidarité maladive qui est une des\nformes fâcheuses de la « gendelettrie ». Tout au plus pût-on,\naux heures, leur reprocher, avecraison, une bienveillance mono­\ntone et systématique, et que, désireux d'auréoler de prestige\nnotre jeune mouvement littéraire, ils aient, avec trop de facilité,\nsacré imperturbablement « grands hommes » tous ceux qui\nparticipèrent à ce mouvement et décrété uniformément\n« grandes œuvres » tous les livres qui servirent ce mouvement.\nEt pour ce manque de nuances, qui n'était qu'excès de zèle\npour la Beauté, les premiers critiques littéraires se virent\n"}, {"page_pdf": 777, "texte": "656                          DURENDAL\n\n\nplaisamment surnommés les officiants d'une « petite chapelle\nd'encensement mutuel ». Il en fut quelque chose, mais combien\nexcusable! — puisqu'il fallait, en ce temps-là, mettre en éveil un\npublic torpide et dont les sympathies ne pouvaient être gagnées\nqu'après que sa curiosité eût été excitée : toutes les rénovations\nd'art de Hugo à Zola et de Zola à Barrès ne débutèrent-elles\npas ainsi par des promenades dithyrambiques d'hommes-\nsandwiches? La foule conquise, la réclame est remisée et le\nsens intelligent et exact de la valeur d'art reprend ses droits.\nL' « encensement mutuel », imputé à notre critique littéraire,\nest un mot qui survit à la chose, une vérité d'hier qui se\nperpétue injustement dans une légende d'aujourd'hui. Le\nlyrisme cavalcadant a fait place, à présent, au loyal discer­\nnement! Et pour ceux qui exercent dans la presse la judi-\ncature littéraire, il n'est plus d'hommes intangibles, et aucun\nécrivain ne peut prétendre qu'à une libre discussion de ses\nmérites.\n    Il faut d'ailleurs admettre que chaque critique littéraire ait\n ses passions et, si vous voulez, ses préjugés et ses manies.\n    Gardons-nous de nous en plaindre; ce sont les modes divers\n de sa personnalité; et le critique vaut surtout par la part de per­\n sonnalité qui alimente sa décision. Foin de ceux qui veulent\n appliquer à la critique le fer à repasser d'une uniformité didac­\ntique et réduire son action à l'épluchage psychologique et verbal\n d'un roman ou d'un poème! La critique est mieux qu'un perpé­\ntuel galop de cheval de cirque dans la piste d'une scolastique\n immuable! C'est tout lui-même que le critique a le devoir de\nmettre dans ses décisions — tout lui-même, tel que le façonnèrent\nsa race, ses hérédités, son éducation. L'humanité entière, tous\nles aspects de l'humanité, tous ses efforts vers l'idéal, tous ses\ntâtonnements vers la vérité appartiennent comme matériaux\nd'oeuvre à l'écrivain d'imagination; quelle aberration de les\ninterdire comme matériaux d'appréciation au critique qui doit\njuger cette œuvre, et de faire peser ainsi sur sa destinée mentale,\nla conception la plus étriquée et la plus dévoyée de l'art pour\nl'art.\n   Un Sainte-Beuve, un Brunetière, un Lemaître, un Anatole\nFrance, un Faguet, furent-ils surpris en défaut de compréhen­\nsion artistique, parce que soucieux de scruter l'esprit d'un\nauteur, ils s'instituèrent tour à tour philosophes, théologiens\n"}, {"page_pdf": 778, "texte": "                LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                 657\n\n\nsociologues, juristes, savants? Ce sont des modèles non négli­\ngeables ! De l'exemple qu'ils donnèrent, des services qu'ils ren­\ndirent à l'art, de l'autorité qu'ils acquirent, il est salutaire de\nretenir cette leçon que la critique n'est qu'une amusette verbale\nde mandarins et une vaine virtuosité inféconde, quand elle ne\ndemeure pas en contact constant avec toutes les formes direc­\ntoires de la culture générale. De la façon dont le critique litté­\nraire assouplit sa personnalité à cette culture, il ne doit compte\nà personne; et ceux qui prétendent juger ses jugements au nom\nde l'art, n'ont droit de le quereller qu'au sujet des seules injus­\ntices commises envers la Beauté qui s'adapte à toutes les idées,\nparce qu'elle n'est le monopole d'aucune !\n   Brunetière l'a fort bien dit : « Ce sont les idées qui gou­\nvernent le monde, et si l'art d'écrire consiste quelquefois à\naiguiser une piquante épigramme, il consiste, pour une plus\ngrande part, à dégager des choses qui passent, les leçons dura­\nbles qui leur survivent. »\n   Ainsi conçue, la critique littéraire est une grande forme d'art,\nen dépit de ce qu'en disent les écrivains pour qui elle fut sévère,\net vous savez que la critique, au sens d'un auteur, est toujours\ntrop sévère pour son œuvre ! Songez donc au travail diversifié et\nvraiment novateur du critique qui, après s'être abstrait des\ncontingences des personnes, se conforme à cette discipline géné­\nrale : il ne contrôle pas seulement les observations du roman­\ncier, les inspirations du poète, les déductions de l'historien,\nmais il les revit; au livre qu'il analyse, il ajoute ou il retranche,\nquand il ne refait pas le livre tout entier en un raccourci qui\nvaut mieux parfois que le livre lui-même et qui survit à ce livre !\nCombien d'infimes polygraphes d'il y a cinquante ans, dont le\nnom ne nous est parvenu que parce que Barbey d'Aurevilly le\nporta jusqu'à nous sur les ailes d'or de son génie critique, mina­\nbles patères auxquelles le connétable des Lettres, d'un geste\nprodigue, accrocha d'éblouissantes pages immortelles ; « et peu\nimporte, a pu dire récemment de lui dans le Mercure de France\nM. Jules Bertaut, peu importe la vulgarité de l'auteur qu'il\nétudie, la médiocrité de l'œuvre qu'il a entre les mains, chacun\na compris que ce sont là de simples prétextes et que le jeu vaut\navant tout par celui qui l'exécute » (1). Et si je n'étais retenu\n\n (1) Mercure de France, 1er novembre 1908.\n"}, {"page_pdf": 779, "texte": "658                         DURENDAL\n\n\npar la crainte du palmarès — qui est la sagesse de ces causeries\ndes Amis de la Littérature — je pourrais vous prouver que chez\nnous, en Belgique, les critiques les plus écoutés sont ceux qui\nsituent bravement leur vision d'art au centre des idées générales :\net, à titre de critique-type, je vous signalerai, dans un quotidien\nbruxellois, tel article hebdomadaire — souvent consacré à la\nlittérature — et sur lequel se fait chaque dimanche matin la\nconcentration de l'attention nationale.\n   Car l'écrivain qui s'est approprié la large et compréhensive\nméthode critique que j'ai tenté de définir, l'adoptera comme la\ncompagne fidèle de son art : et journaliste, il fera bénéficier de\nson intellectualité ouverte à toutes les idées, la chronique litté­\nraire ou le feuilleton dont il a assumé la charge. C'est une erreur\nde croire qu'un écrivain soit médiocre à volonté et qu'il puisse\nselon qu'il travaille en vue d'un livre qu'il voudrait durable, ou\nà destination d'un article qu'il sait éphémère, s'élever à un noble\njeu de pensée ou se rabaisser à une besogne bâclée. Une telle\ndualité lui est impossible, parce que vis-à-vis de l'œuvre esthé­\ntique, un véritable écrivain ne dédouble point son tempérament!\n Une telle dualité lui répugne, par pudeur d'artiste, et ne fût-ce\nque pour ne pas apposer son nom sous une page qu'on sait\nindigne de soi-même et de la Beauté dont on est le servant.\n   Il n'en est pas moins vrai que ce qu'on appelait jadis le feuille­\nton littéraire — et qui depuis Janin, fut, en France, illustré\npar tant de maîtres — et ce qu'on nomme aujourd'hui plutôt\nla chronique littéraire, appartient à un genre bien spécial : ce\ndoit être plus que la simple et sommaire notice bibliogra­\nphique, qui n'est qu'une réclame d'éditeur et ce doit être autre\nchose que l'article de revue, quelque chose de moins général,\nde moins didactique, quelque chose de plus vivant, de plus\nprimesautier et — dans le meilleur sens du mot — de plus\nléger et de plus aérien. Une étude de revue peut être grave et\nennuyeuse; elle ne risque que de paraître profonde. La chro­\nnique littéraire s'efforcera, elle, de participer au mouvement\ndu journal moderne, sans d'ailleurs jamais sacrifier le souci\ndes idées générales aux exigences puériles et fantasques de\nl'actualité. Le chroniqueur littéraire doit être un jugeur, non un\njaseur. Il est en défaut vis-à-vis de son art et du respect dû à\nson art, quand il glisse dans le « reportage » et que grâce à\nlui, le boudoir d'une élégante femme de lettres ou les cigarettes\n"}, {"page_pdf": 780, "texte": "             LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                   659\n\n\naromatisées d'un supra-sensuel poète prennent des allures de\nfacteurs littéraires ; mais d'autre part ses jugements ne doivent\npoint faire, dans le journal, une tache de pédantisme. Il y a,\nlà, à observer le juste milieu d'une conversation qui ne soit ni\nle prêche, ni le bavardage ; il y a, là, à garder la mitoyenneté\nentre la prolixité qui fatigue le lecteur et l'excès de concision\nqui dessert l'idée; il y a, là, en un mot, à faire œuvre de raison\nanimée.. Sainte-Beuve donna pour fonction à la critique de\n «lire de belles choses et d'en écrire d'agréables », et Faguet\ncompléta ce programme en ajoutant : « lire des choses mau­\n vaises et en écrire de désagréables »... Et de là suit pour le\n chroniqueur littéraire une autre obligation qu'on a nommée,\n tour à tour, la conscience, l'impartialité, l'indépendance, et\n que j'appellerais plus volontiers la franchise — l'incorruptible\n et ombrageuse franchise. Devoir difficile — mais qui est, pour\n le chroniqueur littéraire, une condition essentielle d'influence.\n C'est peu que le public se fatigue vite, comme d'une chanson\n aux motifs identiques, du chroniqueur qui toujours admire et\n se fait marchand d'éloges, comme du chroniqueur qui éreinte\n sans cesse et s'institue entrepreneur de démolitions — et certes\n il se lassera plus vite du premier que du second — mais, ce qui\n  pis est, le public se défiera; de l'un et de l'autre. La perma­\n  nence du geste bénisseur et la répétition du coup de massue\n  sont également destructives d'autorité! Les lecteurs admireront\n  peut-être la virtuosité aimable ou brutale de l'artiste : ils n'au­\n  ront garde de le prendre comme guide de leurs jugements.\n  Pour être suivi, le chroniqueur littéraire doit savoir admirer\n  avec discernement et condamner avec à-propos, et, mieux\n  encore, plus ses éloges seront dosés plus ses blâmes seront\n  nuancés, plus son prestige s'affirmera devant l'opinion. Il ne\n  suffit point que le chroniqueur littéraire ait le sentiment de la\n  judicature qu'il exerce; il faut, en outre, qu'il impose au public\n  confiance en cette judicature — en disciplinant à son service\n  son tempérament propre.\n    Ce tempérament propre d'ailleurs ne doit jamais perdre ses\n droits; par lui chacun de nos chroniqueurs littéraires s'indi­\n vidualise, et leur groupe est redimé de l'uniformité d'un\n bataillon.\n    A l'observateur, un peu attentif, qui guette dans la vie\n fiévreuse et bousculée des journaux, l'apparition périodique, et\n"}, {"page_pdf": 781, "texte": "560                          DURENDAL\n\n\n\n comme détachée, du chroniqueur littéraire, il n'est pas difficile\n de distinguer la physionomie particulière et ce qui dans les\n allures de tel chroniqueur, dans sa vision et dans son écri­\n ture, le différencie de ses confrères et constitue sa per­\n sonnalité...\n    Le premier, en descendant deux fois le mois, en d'impec­\ncables élégances de toilette, au rez-de-chaussée du Journal de\nBruxelles, a toujours l'air de continuer devant le public une\nconversation commencée dans un aristocratique salon ; ses pré­\nférences vont aux œuvres qui, mieux que des façons, ont une\ntradition; et quand dans un livre qui lui plaît, il n'en découvre\npoint, sa merveilleuse subtilité est bien capable de lui en inventer\nune; car son ambition est de créer un almanach de Gotha de la\nLittérature, où M. Bourget occuperait la première place. L'usage\ndes salons l'a investi du don de conter, avec vivacité et sûreté,\nle sujet d'un roman ou l'intrigue d'une pièce de théâtre : il a\nla dissection propre et distinguée. Et quand après cela, il lui\nfaut, chez un auteur, faire la part du mérite et du démérite et\ndiscerner les rayons des ombres, il savoure longuement la\nvolupté de l'éloge, tandis que son embarras devient extrême\nquand il doit passer au blâme. Il s'y résignera pourtant — car\nil a la conscience haute et probe — mais en des détours de\ncirconlocution et des prétentions qui arrondissent d'une exquise\npolitesse les moindres angles de la critique. Le premier de nos\nchroniqueurs pratique avec un talent égal l'enthousiasme de la\nlouange et la diplomatie de la sévérité; sa férule est une badine\nqui se complait davantage à saluer qu'à frapper!\n   En voici un autre, un second, qui manie une authentique\nférule dans l'Art moderne, dans la Vie intellectuelle, dans le Soir,\nla férule du professeur! Critique, il demeure dans sa chaire et\nconsidère la Littérature de haut. Il est péremptoire, catégo­\nrique, autoritaire. Chaque livre soumis à son examen lui\ndevient un sujet à dissertation, claire, méthodique, impérieuse,\nderrière laquelle on sent un acquis sûr et la volonté d'imposer\nson idée. La légitime conscience de sa valeur lui donne le\nmépris de tout obstacle ; et il va, il va, d'un pas vigoureux et\nmonotone vers le but d'avance assigné, alignant les proposi­\ntions, soulevant des objections pour l'âpre joie de les culbuter,\nimaginant des détours pour faire à un adversaire de la veille les\nhonneurs désagréables d'une incidente... N'essayez pas de Par-\n"}, {"page_pdf": 782, "texte": "             LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                 661\n\n\nrêter, ses ripostes seront des pensums... Cent lignes à qui ose\ntoucher à Zola!... Cinq cents lignes à qui se permet de ne pas\nadmirer, en bloc, J.-J. Rousseau!... N'importe, on l'aime bien\ntout dé même, moins qu'on ne l'admire, pour sa bravoure opi­\nniâtre et pour toute la somme d'intelligent et tenace labeur qui\nl'alimente et qui fait de ce second chroniqueur littéraire le\nbénédictin très laïc de notre Littérature.\n   Le troisième, vous le reconnaîtrez à son dilettantisme flem­\nmard qui l'incite à visiter toutes les idées, comme elle l'amène\nà s'installer, en chez lui, dans des journaux divers : la Chro-\nnique, le Petit Bleu, ailleurs encore. Si ses préférences sont\nlatines, sa curiosité est universelle et ne reconnaît pas de fron­\ntière. Tout l'intéresse et tout le tente. Une vieille maison, à\nl'égal d'un tableau de maître, un tableau de maître à l'égal d'un\nbeau livre. Et son talent sera de découvrir, aux Lettres, des\ncorrespondances inédites et imprévues avec les autres Arts. Il\nest le butineur d'essences qui, sa récolte faite, en éparpille la\nplus négligeable parcelle, du bout d'un élégant chalumeau, en\nglobes chatoyants, irisés et éphémères; mais la meilleure part,\nil l'emporte jalousement et la réserve à des études plus consé­\nquentes et plus durables qu'une chronique, et dans lesquelles\nune dialectique serrée s'orne d'un lyrisme qui s'observe et d'une\nironie qui se surveille. La crainte d'être dupe préserve des\nextrêmes de l'enthousiasme et de l'indignation cet intellectuel\npur qui conçoit la littérature comme une philosophie et n'ac­\ncepte la philosophie que comme une littérature.\n   Un autre encore, et celui-ci aura, dans un austère bureau de\nministère, passé sa journée à la très soigneuse rédaction de très\nprécis rapports juridiques; avec son veston de travail, il\ndépouille le fonctionnaire, et, tandis qu'il marche par la ville\nd'un petit pas joyeux et libéré, son goût sûr et fin se complaira\ndans le rappel d'un sonnet de Hérédia, marmoréen et somp­\ntueux, de quelques vers de Giraud, chatoyants comme des\ncuirs de Cordoue, ou d'une phrase de Flaubert, impeccable­\nment rythmée... Car son admiration va, d'instinct têtu et rai­\nsonné, aux amants de la beauté formelle; il est le vigilant gar­\ndien de l'ordre dans les idées, l'impitoyable petit Boileau, froi­\ndement sarcastique, de l'indiscipline verbale; du bout de sa\nplume trempée d'ironie, il dégonfle les phraséologies, traque les\nnéologismes et pourchasse les tropes frappés d'usure... Sévère\n"}, {"page_pdf": 783, "texte": "662                          DURENDAL\n\n\n\npour les autres, il est rigoureux pour lui-même, et la hantise de\nla perfection régissant ses moindres actes, il ne saurait suffire\nà la judicature improvisée et improvisante qu'exige le journa­\nlisme. Aussi ne se prodigue-t-il pas ; et quand trop dé livres\nréclament son appréciation et encombrent son bureau, il va\nfrapper à la porte d'un de ses collègues du ministère et alors le\nbeau poète de l'Ame des saisons dépose la lyre et entre dans la\ncritique; armé d'un souple jonc d'or, il trace autour des œuvres\ndes arabesques harmonieuses, mais si ses approbations ont la\ndouceur effleurante de caresses, ses restrictions savent revêtir\nl'énergie nerveuse et précise d'une autorité consciente de sa\nmission.\n    D'autres silhouettes de chroniqueurs littéraires pourraient\nencore être évoquées ici : celles de plusieurs de nos roman­\nciers, de nos poètes et de nos conteurs, Des Ombiaux, Garnir,\nPierron, Ansel, Hardy, qui soustraient de temps à autre\nquelques heures aux exigences principales de leur vocation\nartistique pour donner un coup de main à la propagande litté­\nraire par la voie de la presse; celles aussi de plusieurs de nos\njournalistes attitrés, tels Edmond Cattier et Georges Kaiser,\nchez qui l'absorption de la profession entrava l'effort patient et\nréfléchi vers le livre, et qui, critiques seulement d'occasion,\nsavent gratifier les Lettres d'une finesse et d'une ferveur qui font\n regretter les historiens littéraires qu'ils auraient pu être. D'avoir\n été cet historien littéraire, d'avoir subi et réalisé la préoccu­\npation d'ensemble d'écrire, en marge de notre Renaissance\n artistique, un livre qui demeure, comme un témoignage loyal\n et autorisé, voilà quel fut l'inoubliable mérite de Francis Nautet.\n     Et au terme de ces réflexions sur le rapport de la Littérature\n et du Journalisme, c'est ce nom de Francis Nautet que je veux\n signaler à votre admiration réparatrice, c'est l'image, à la fois\n volontaire et désenchantée, de ce Jeune Belgique qui pour la\n génération d'aujourd'hui est presque un ancêtre, que je veux\n faire surgir devant vous et c'est son œuvre que je veux vous\n  indiquer comme une œuvre-type des services que le Journa­\n  lisme rend à la Littérature.\n     Dès la première heure, fiévreuse et conquérante, «du revival»\n  littéraire, Francis Nautet s'institua l'historiographe du mouve­\n  ment nouveau; il encouragea les combattants, commenta leurs\n  gestes,-marqua les étapes, signala les livres.; et il fut ainsi,\n"}, {"page_pdf": 784, "texte": "             LE JOURNALISME ET LA LITTÉRATURE                   663\n\n\nauprès des lecteurs de journaux, le premier ambassadeur de\nnos Lettres renouvelées ; par lui encore et par son prolétysme\nquotidien et tenace, l'idéed'une littérature nationale, autochtone\net originale, s'infiltra dans l'opinion; et enfin, pour donner à\ncette idée un appui sûr et une consécration durable, il écrivît\nce procès-verbal précieux de notre mouvement d'art qui est\ncette Histoire des Lettres belges d'expression française qu'un de nos\njeunes confrères M. Henry Liebrecht vient de compléter si\nheureusement. Dans l'un et l'autre de ces livres qui visent à\nenregistrer les développements de nos façons de penser, de\nsentir et d'écrire, et qui par là sont des justifications inesti­\nmables de notre patriotisme intellectuel, il se peut — les péda­\ngogues l'ont affirmé récemment —. qu'il se soit glissé telles\nerreurs historiques et que des défauts de virgule puissent être\nrelevés. Nous en donnons acte aux pédagogues, mais ces\nerreurs et ces défauts ne peuvent suffire à enlever à l'œuvre\nde Nautet — pas plus qu'à l'œuvre de Liebrecht — leur haut\ncaractère éducatoire ni à énerver la bienfaisante, enthousiaste\net exemplaire leçon qui s'en dégage !\n   Concluons : Grâce aux chroniqueurs littéraires, comité de\npropagande de nos lettres, qui s'adresse à tous les publics,\ns'adapte à toutes les nuances de l'opinion, multiplie et diversifie\nsa pénétration, notre Littérature nationale, cantonnée jadis dans\nune élite de lecteurs de revues, rayonne vers le grand public.\nDe celui-ci, l'attention fut d'abord sollicitée et la curiosité\nexcitée par ces rappels périodiques à l'intellectualité que sont les\nchroniques littéraires; et le lecteur s'habitua peu à peu à une\nnourriture autre, moins fade et moins quelconque, que les dis­\nputes politiques, les potins mondains et la pâtée banale des faits-\ndivers. Et après avoir été progressivement initié au mouvement\nlittéraire par les critiques, voilà bientôt le public tenté par les\nlivres, avec le désir d'être son propre juge. Il ne croit plus sur\nparole le guide que le journal lui offre, il y va voir et veut juger\npar lui-même. Tant mieux; la discussion et même l'hostilité\nsont préférables, pour le progrès de l'art, à cette morne indif­\nférence qui encerclait jadis nos Lettres d'une atmosphère de\nmort. Une littérature autour de laquelle le public consent à\nbatailler, est une littérature qui existe, et plus on la discute,\nmieux elle existe; et à force de la discuter, le public se forme un\ngoût plus sûr, moins crédule et partant plus difficile, et l'édu-\n"}, {"page_pdf": 785, "texte": "664                         DURENDAL\n\n\n\ncation que lui font à la fois les appréciations de la presse litté­\nraire et son personnel-contrôle finissent par l'incliner vers le\nsens juste des proportions esthétiques, appliquées aux œuvres et\naux hommes. Il en fut ainsi, n'est-ce pas, pour notre public belge\nqui, après s'être terré dans l'ignorance pour se complaire ensuite\ndans la raillerie, est parvenu aujourd'hui, vis-à-vis des écri­\nvains de la Belgique, à un discernement de plus en plus exact\ndes valeurs; qui entend-on contester encore que notre Litté­\nrature nationale a augmenté dans le monde la somme uni­\nverselle de Beauté par le don de l'un ou l'autre génie et par\nl'apport de nouveaux, vigoureux et originaux talents?\n   Et parmi ceux qui pensent ou seulement ceux qui lisent, qui\noserait méconnaître que la Belgique a agrandi son prestige et\nélargi son Idéal, du moment que de toutes parts et en des\nmoyens différents d'expression, l'âme de la race a parlé par la\nvoix des chefs-d'œuvre? Notre peuple ne se connaît-il pas mieux,\nn'a-t-il pas une conscience plus nette et plus émouvante de ses\nénergies propres et traditionnelles, depuis que sur le signe de\nla critique, il a consenti à écouter, avec attention et amour, les\ninterprètes divers de notre âme nationale?\n   Félicitons le public de cette réforme heureuse de sa men­\ntalité. Rendons grâce aussi aux chroniqueurs littéraires\nqui préparèrent lentement mais sûrement cette bienfaisante\nconversion.\n   Le temps aura raison des pages rapides où ils annoncèrent et\ncélébrèrent le règne de la Beauté ; mais ce règne, advenu par\nleurs inlassables et modestes efforts, s'affirme désormais invin­\ncible!... Ils ont ravivé en notre pays la lampe vacillante de\nl'Art et d'un geste persévérant d'admiration et de prosélytisme,\nils la tendent vers les œuvres de tous ceux par qui notre\npatriotisme a découvert, dans l'Art, un des plus nobles mobiles\nd'exaltation et sa plus féconde garantie de durée.\n\n                                       FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 786, "texte": "                   Lamento\n\nUn violon lointain prélude au fond du soir...\nDes larmes, chère enfant! tremblent sous ta paupière...\nEt plus poignant encor de pleurer dans le noir,\nL'archet disperse au vent, le long de la rivière,\nLes sanglots contenus d'une âme tendre et fière...\n\nLe chant mystérieux, comme un parfum épars,\nFlotte sur les jardins au souffle de la brise;\nC'est un lent lamento, qui parle de départs :\nIl semble qu'on entende une plainte incomprise,\nAdieu désespéré d'une âme qui se brise...\n\nC'est un hymne éperdu de souffrance et d'amour,\nEt tout ce que notre âme a de tristesse en elle\nSe réveille avec lui pour pleurer à son tour :\nCar nous sentons, tandis qu'il nous prend sur son aile,\nFrémir en lui le mal d'une âme fraternelle.\n\nC'est l'âme en deuil de Beethoven qui vient à nous,\nExhalant dans la nuit l'angoisse qui la tue,\nSi grave qu'on voudrait écouter à genoux\nCette voix pathétique en qui se perpétue\nLe songe évanoui d'une âme qui s'est tue...\n\nChère enfant! quand mes yeux seront à jamais clos,\nDu rêve qu'avec toi j'aurai fait sur la terre\nPuisse-t-il demeurer quelques profonds sanglots!\nQu'ils aident à se plaindre un cœur las de se taire\nEt bercent dans sa peine une âme solitaire!\n                                             FRANZ ANBEL.\n\n\n\n\n                       *\n"}, {"page_pdf": 787, "texte": "                         Sérénade\n\n              SURTOUT,dormez!\n                     La rue droite qu'allonge' à l'infini une double\n                  rangée de réverbères, et qu'envahit le silence\n                  d'une âme d'exilé, est mienne.\n                    Nulle vie! Dans la nuit qui me circonvient\n                  ainsi qu'une amoureuse, j'entends à peine le\n                  vent toucher des harpes invisibles et l'imper­\nceptible oscillation des fenêtres closes. Il doit être si tard, que\nlà, dans les églises que l'on sent proches, les veilleuses sont\nprêtes à s'éteindre. Devant moi, les pignons des maisons font\nune route d'émail sombre aux étoiles d'or.\n   Il fait froid. Cette heure où le gel me guette dans mes yeux\nencore rouges, dans mes poches rageusement foulées et jusque\ndans mes rêves minables et désolés, cette heure est mienne et je\nsuis seul.\n                                   4c\n\n                               *        *\n\n   Que vous importe-t-il d'ignorer que je suis là, sous vos\nfenêtres, grelottant et transi dans le coin d'une vieille porte.\n   Je ne sais pas de cantilène attendrissante, je n'ai pas de\nmandoline gutturale; mais mes dents qui claquent sont une\nmusique assez douce à tout l'amour de mon cœur.\n   Je n'ai point voulu pénétrer dans cet hôtel dont l'ombre me\ncouvre et d'où j'eusse pu vous apparaître. Je n'ai même pas\nvoulu venir à l'heure où je vous eusse aperçue, grave et lassée,\npoursuivant le chant sentimental commencé dans votre âme, le\nfront brûlant à la glace embuée de votre fenêtre.\n   Pourquoi distraire vos beaux yeux de l'endroit accoutumé de\nl'horizon, par-dessus les toits noirs et les cheminées grêles?\n   Je préfère me sentir tout seul, abandonné au mystère de la nuit\ndéserte, mendiant d'amour transfiguré.\n\n                               *    *\n"}, {"page_pdf": 788, "texte": "                              SÉRÉNADE                             667\n\n    Gomme cela, simple a u t a n t q u ' u n ange ou qu'un enfant, mon\nrêve s'en ira vers vous, en de silencieuses et m a g i q u e s incanta­\ntions : mon rêve rougira...\n   Mon rêve sera là, pudique, sans savoir comment il est venu\ndans la petite chambre où vous reposez. C h a m b r e t e n d u e de\nsoie rose, où le lit, le secrétaire, la toilette, les petites tables et\nles chaises de laqué blanc, sont frêles et graciles ainsi que des\nlys.\n   C h a m b r e tiède où flotte une odeur de cierge, de lin, de\nlarmes, d'iris e t de bibelots, et q u ' u n pâle rayon de la nuit\nclaire, échappé aux rideaux frémissants de mousseline, visite\navec tendresse.\n   C h a m b r e où mon â m e errante et voyageuse s'épendra ainsi\nq u ' u n effluve mystique !\n                                  *\n\n   Dormez afin de ne pas me voir penché sur votre cœur pour\nen respirer l'étrange et si capiteux parfum.\n   Je suis là. Je suis calme. Il semble que je sois un ange et\nque je veille et que vous m'appelez en songe de vos mains\njointes. U n r y t h m e paisible et lent soulève votre sein virginal,\net frissonne dans le linge odorant vos formes et votre chair\nont d'immatérielles transparences et vos cheveux dénoués font\nà vos épaules un m a n t e a u d'or.\n   D e quelle émotion fugitive ou ranimée votre paupière dia­\np h a n e bat-elle par instants sur votre front pâle et mat, votre\nâme demeure avec d'autres anges de lumière effacés.\n   Je me penche longuement sur le miroir candide et serein de\nvotre âme, que nul étonnement clair ne ride encore.\n\n                                  * *\n   N u l désir ne m'effleure!\n   Mais si pourtant vous pouviez parler vos songes chastes et\nmerveilleux, sans soulever de votre prunelle étonnée le pesant\nvoile d'or du sommeil. Sans éveiller vos petites sœurs qui\ndorment dans la chambre à côté, naïves, et dont les âmes sont\nencore en boutons.\n   Vous auriez cette demi-voix grave, un peu voilée, qui vous\nest familière dans le recueillement ou l'émotion.\n   P a r instant un rare sourire fléchirait l'arc de roses de votre\n"}, {"page_pdf": 789, "texte": "668                        DURENDAL\n\n\nbouche, et vous baiseriez votre chimère triomphale au hasard\nde l'ombre ou des primes lueurs de l'aube.\n  Je serais là, plus près encore, avec une âme fraîche et un cœur\nnouveau et j'écouterais dans de muets ravissements, les mots\nd'extase que je ne comprendrais pas...\n\n\n  Surtout, dormez!\n  Car, voici le matin...\n                                   (des « Fantômes éperdus »)\n                                        JOSEPH   BOSERET.\n"}, {"page_pdf": 790, "texte": "      La Mer au Printemps\n\nJ'aime votre innocence pâle, ô mer nouvelle,\nQui surgissez de la tempête et de la mort,\nEt qu'un jour de printemps renaissant nous révèle :\n\nAngéliques lointains voilés de songe encor,\nBrouillards clairs qui voguez comme des caravelles,\nEt taches de clarté comme des îles d'or...\n\nVour surgissez vers Dieu comme une jeune fille,\nVous surgissez dans l'azur et dans le matin,\nComme une jeune fille exquise et puérile.\n\nVous élevez vers Dieu votre chant     indistinct\nEt votre cœur bondit, sous les vagues qui brillent,\nD'étonnement naïf et d'espoir    incertain...\n\nEt, dénouant sur vous les brumes de la grève\nQui fondent peu à peu, comme dans un émoi,\nLe soleil vous caresse en des gestes de rêve.\n\nEt vous, vous tressaillez devant ce jeune Roi,\nEt votre sein d'enfant lentement se soulève\nComme s'il vous voyait pour la première fois..\n\nJe tremble de bonheur et d'espérance claire\nRien qu'à sentir monter vos vagues vers mon          cœur,\nRien qu'à communier à pos jeunes    lumières;\n\nEt je veux me mêler à l'exquise   candeur,\nA l'exquise candeur lumineuse et légère,\nA l'exquise candeur pâle de vos eaux    claires...\n\nMon cœur palpitera aux rythmes de vos eaux,\nEt, parmi les embruns légers qui   rebondissent,\nMes rêves passeront comme de blancs oiseaux!\n"}, {"page_pdf": 791, "texte": "670                           DURENDAL\n\n\n      Sur les flots de mon cœur des voiles     resplendissent,\n      Des voiles de clarté qui cinglent sur les flots\n      Vers l'île d'or de mes impossibles délices!\n\n      Tandis que, virginal et immatériel,\n      Le vent du matin bleu m'arrive par bouffées,\n      Et rafraîchit mon cœur comme le vent du ciel.\n\n      Et je sens se gonfler mon âme soulevée,\n      Et je me perds dans l'ivresse de l'irréel,\n      Dans la sérénité des extases rêvées...\n\n      Je tends à Dieu mon âme entre mes mains         levées.:.\n                                                   P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 792, "texte": "Nos peintres au Salon des Beaux=Arts\n\n                  LESartistes belges furent brillamment représentés\n                    au Salon international des Beaux-Arts, en ce\n                    sens qu'ils y exposèrent des œuvres de premier\n                    ordre. Mais nombre d'entre elles avaient déjà\n                    été exposées soit dans des salons d'art de cercles\n                    particuliers, soit même à l'un ou l'autre des\n                    Salons des Beaux-Arts précédents. E n général\npeu d'oeuvres nouvelles donc dans le département belge. Ayant\nparlé en détail, à l'occasion d'expositions précédentes de ces\nartistes et de leurs œuvres, nous n'y revenons que pour rendre\nune fois de plus l'hommage d'admiration dû à ces remarquables\nartistes qui sont Knopff, Alfred Verhaeren, Claus, Courtens,\nErnst W a n t e , Delaunois, Ensor, Frédéric, Gilsoul, Oleffe, L a e r ­\nmans, Leempoels, Baertsoen, Stevens, T h o m a s , Bastien, Ber­\nnier et t a n t d'autres.\n   Sans doute, ces artistes avaient exposé au Salon international\nce qu'ils considéraient eux-mêmes comme étant le plus parfait\nde leur œuvre. E t en cela ils avaient peut-être raison. Car si\nnous avions déjà pu contempler ces travaux antérieurement,\npour quantité d'étrangers amenés à Bruxelles par l'attraction\nde l'Exposition Universelle, ces œuvres déjà vues par nous\nétaient neuves, puisqu'ils les voyaient, eux, pour la première\nfois.\n   U n e section tout à fait remarquable de la partie belge de\nl'Exposition était celle du grand art de la peinture décorative,\nqui est en quelque sorte l'apogée de l'art. Car l'art a pour but\navant tout, à notre avis, de décorer par de larges fresques les\nmurs de nos monuments, de nos palais, de nos cathédrales.\n   Nous avons revus, avec quelle joie, la série des beaux pan­\nneaux d'azur, d'or et de lumière, d'une clarté si sereine, d'un\nidéalismesi élevé de Montald, panneaux destinés à la décoration\nde la salle des pas-perdus du Musée d'art ancien, et dont l'exé-\n"}, {"page_pdf": 793, "texte": " 672                          DURENDAL\n\n\n cution ne se fait que trop attendre, nous ne savons pour quel\n motif mystérieux.\n    Ciamberlani aussi, cet artiste au dessin vigoureux et impec­\n cable, avait réuni dans cette section toute une série des cartons\n exposés isolément jadis, tantôt dans une exposition, tantôt dans\n une autre. Cet ensemble remarquable affirmait une fois de plus\n le talent sérieux de Ciamberlani et ses aptitudes spéciales pour\n la grande peinture, pour la fresque. Je m'imagine qu'un grand\nédifice décoré de la façon dont il l'entend et dont il a donné la\n note ici serait beau comme du Puvis de Chavanne, que Ciam­\n berlani rappelle si fort, sans pourtant qu'on puisse l'accuser de\nplagiat, car dans son art il y a une note bien à lui et qui le diffé­\nrencie d'une façon très nette du célèbre peintre français.\n    Ciamberlani, Montald et Fabri sont trois artistes admi­\nrablement doués pour le grand art de la peinture murale. Il\nfaut espérer que l'Etat s'en apercevra un jour d'une façon effi­\ncace et leur donnera l'occasion de déployer dans toute son\nampleur leur puissant talent, en leur confiant la décoration de\nquelque grand monument national.\n    Nous admirâmes une fois de plus aussi, dans cette section du\nSalon des Beaux-Arts, l'école de Platon de Jean Delville, qui\nlui non plus n'exposait aucune œuvre nouvelle. Il y a trop\nlongtemps — disons-le à cette occasion — que cet artiste de\ntant de talent ne nous a plus offert d'œuvres nouvelles.\n   Somme toute, l'art de nos peintres belges, tel qu'il s'est\naffirmé au Salon des Beaux-Arts, s'est manifesté cette fois encore\ncomme un des plus vivants, des plus profonds et des plus\nsérieux du monde artistique contemporain et nous a prouvé, à\nnous, petits Belges, que nous n'avons rien à envier au point de\nvue de la peinture, pas plus qu'au point de vue littéraire, aux\nautres nations.\n\n\n            La médaille au Salon des Beaux=Arts\n   Pour la première fois on avait daigné fournir à nos artistes\nmédailleurs une série de salles séparées qui formaient un\nensemble absolument merveilleux. Cet art semblait dédaigné\njusqu'ici. On ne semblait pas s'apercevoir de son existence.\nC'est tout au plus si on le considérait comme un art, joli et\n"}, {"page_pdf": 794, "texte": "             NOS PEINTRES AT SALON DES BEAUX-ARTS                 673\n\n\ncharmant sans doute, mais d'une importance secondaire. T o u t\ncomme s'il ne fallait pas un talent au moins aussi fort pour\nfaire une médaille qui soit un chef-d'œuvre que pour modeler\nune belle statue. Je dis au moins aussi fort, et je devrais peut-\nêtre dire davantage, car il est incontestable que par le fait\nmême que la médaille est forcément d'une dimension plus\npetite la difficulté pour l'artiste de réaliser son idéal dans une\nmédaille est centuplée, à nos yeux du moins.\n   Cette exposition a donné raison aux organisateurs du Salon\nde la Médaille et n o t a m m e n t à M M . Buls et De W i t t e leurs\nchefs, quand ils ont impérieusement réclamé du gouverne­\nment des salles à part pour l'exposition des médailles qui,\ndans toutes les expositions antérieures, étaient disséminées de\ntous les côtés et placées au petit bonheur entre d'immenses\ntoiles.\n   Dans ce salon, le roi de la médaille s'affirmait avec un éclat\nqui éclipsait presque la gloire de tous les autres si puissants\nsoient-ils. Nous voulons dire l'admirable chef de l'école fran­\nçaise, l'immortel Roty, dont les œuvres sont d'une beauté\nincomparable et brillent d'un éclat sans égal.\n   N ' a y a n t pas assez d'espace pour nous occuper en détail des\ninnombrables artistes qui avaient exposé, nous voulons cepen­\ndant à tout prix rendre h o m m a g e à notre école belge qui\nmarche à grands pas dans la voie du grand art, sur les traces de\nson aînée l'école française et cela sans l'imiter et dans une\nnote bien spéciale et qui fait deviner la mentalité particulière,\nprimesautière et bien savoureuse de ce qu'on est convenu\nd'appeler l'âme belge.\n   P a r m i les Belges, le premier de tous est sans conteste notre\nartiste médailleur, Godefroid De Vreese. Nous nous empres­\nsons de le reconnaître et de le proclamer une fois de plus.\nCe n'est pas la première fois, en effet, que nous avons fait son\néloge dans cette revue où nous avons même reproduit plus\nd'une de ses belles œuvres. Son exemple en a entraîné déjà\nbien d'autres, même parmi les plus jeunes et ici il faut spécia­\nlement louer, à notre avis, les artistes P a u l Wissaert, Jules\nJourdain, L e Croart et tant d'autres dont les travaux révèlent\ndéjà un talent hors pair et plein de promesses pour l'avenir.\n\n                                                         R. DE V.\n"}, {"page_pdf": 795, "texte": "                     Poèmes\n\n                      Le Page\nLes cygnes et les paons ont escorté l'exil\nDu petit page blond dans la lune et la neige\nD' une paradoxale et fantasque    Norvège,\nEn la forêt bleuâtre aux arbres de grésil.\n\nUne fée a brodé, par quelque      sortilège,\nL'étoffe d'argent clair qui vêt son corps subtil.\nDécembre, sur le pâle enfant au blond profil,\nEffeuille tous les lis de son blanc florilège.\n\nEl si pâle, et si blond, dans le givre et le gel\nDe la nuit boréale aux reflets     d'arc-en-ciel,\nFin comme un sylphe, avec sa bouche aux belles      lignes\n\nEt ses yeux de pervenche au long regard dolent,\nIl m'a pris tout le cœur, le petit page blanc.\nLe petit page blanc des paons blancs et des cygnes.\n\n\n\n                     Tintoretto\nTintoretto peignait sa fille trépassée :\nLa Mort frappe toujours trop tard, ou bien trop tôt !\nElle a fauché la vierge avant l'heure affaissée :\nLe père est un martyr que fouille le couteau.\n\nIl comprime pourtant, comme avec un étau,\nSa grondante douleur. L'enfant roide et glacée,\nIl la revoit vivante et svelte en sa pensée :\nStoïque et surhumain,     peignait   Tintoretto.\n\nAinsi, lorsque j'exalte, en mes vers ou ma prose,\nMa jeunesse au grand cœur altier, qui blonde, et rose,\nEt fière, et bondissant parmi la Vie en feu,\n"}, {"page_pdf": 796, "texte": "                       POÈMES                                675\n\n\nLivre — livrait, hélas! — au souffle qui l'emporte,\nSa lèvre ardente et les éclairs de son œil bleu,\n— J'oublie en la peignant que j'évoque une morte!\n\n\n\n                 Les Jets d'Eau\nO désolation des jets d'eau qu'on entend,\nAu milieu du vieux parc où la broussaille     pousse,\nSangloter jour et nuit dans les joncs et la mousse\nDu bassin ébréché qui n'est plus qu'un     étang.\n\nDieux ! si l'ancien décor se ranimait pourtant !\nSi, légers comme un vin de Champagne qui mousse,\nIls revenaient errer sous la charmille  rousse,\nLes marquis Louis-Quinze et les dames      d'antan!\n\nLes jets d'eau, clapotis frêle de voix ailées,\nPleurent les cupidons brisés dans les allées,\nEt le beau rire clair des couples révolus.\n\nIls pleurent l'agrément suranné de ces choses :\nLes jabots, les gilets à fleurs, les paniers roses,\nEt la douceur encor de tout ce qui n'est plus.\n                                             EMILE    CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 797, "texte": "                     Un poète automnal\n                                Léon Bocquet\n\n\n                  SILENCIEUSEMENT, durant des années, Léon Bocquet, se\n                     tenant à l'écart dans sa province du Nord, se forma un\n                     métier personnel et perfectionné. Sans se hâter, préférant le\n                     recueillement de l'âme à toute la fièvre des centres artis­\n                     tiques, il bâtit, petit à petit, une œuvre d'un cachet spécial,\n                     d'une musicalité originale et d'une haute tenue littéraire.\n                     Mais, en même temps qu'il travaillait ainsi à l'acquisition\n                     de sa personnalité complète, Bocquet, fervent épris de\nPoésie et d'Art en général, faisait, à lui seul, vivre l'éclectique revue Le\nBeffroi. Il y accueillit, depuis la fondation de ce périodique, tous les jeunes\ntalents de France et de Belgique. Il y groupa des éléments de première\nqualité dont il sut encourager les efforts, faire apprécier les hardiesses et\ndont il a, à présent, le droit de se montrer fier.\n   Léon Bocquet a des sympathies littéraires qu'il n'est pas inutile de\nconnaître. Elles montrent combien son âme est sincère aussi bien dans ses\nexpressions que dans ses amitiés. Sorti des rangs assez obscurs des travail­\nleurs de la glèbe, il a une affection toute sentimentale pour l'ancien berger\nvielleur et poète Colin Muset, le joyeux et misérable épicurien, qui chantait\navec bonne humeur ses mésaventures financières et ses avatars moraux.\nRêveur nostalgique qui eût aimé vagabonder au hasard des sentiers, Léon\nBocquet songe avec émotion aux promenades lentes et charmantes du doux\nJean de la Fontaine sur les bords de la Marne. Plus près de notre époque,\nVerlaine lui charme ses solitudes et il aime bercer dolemment, à l'aide des\nmots et des phrases verlainiennes qui se brisent, l'appesantissement de son\ncœur. Rodenbach, Samain, Guérin et Jammes doivent être ses poètes de\nchevet. Je le devine en lisant ses poèmes, non pas qu'ils soient influencés par\nl'un ou l'autre de ces écrivains, mais bien parce que leurs courbes sentimen­\ntales évoquent une certaine affinité entre l'âme qui les produisit et celle des\nauteurs du Règne du Silence, du Jardin de l'Infante, de l'Homme Intérieur\net de l'Angélus de l'aube à l'Angélus du soir. Léon Bocquet a le sens mysté­\nrieux du symbole sentimental à l'instar de Rodenbach; il a la sensibilité\nextraordinaire d'un Albert Samain; il possède la connaissance de son « moi »\ncomme Guérin qui se plut tant à s'analyser ; de Francis Jammes, enfin, il a le\nscrupule d'ingénuité sincère et simple.\n                                           *\n                                       *       *\n"}, {"page_pdf": 798, "texte": "                           UN    POÈTE    AUTOMNAL                             677\n\n   La sensibilité de Léon Bocquet est toute moderne. Elle est parfois raffinée,\ninconsciemment, par l'exacerbération des nerfs qui se prolonge étrangement\ndans une atmosphère de recueillement perpétuel. Le cœur du poète est\ncomme désenchanté ; son âme se complaît aux frissons et aux émotions des\nheures crépusculaires et automnales. C'est une âme élégiaque, une âme\nengourdie qui semble perdre jusqu'au désir d'agir et de vouloir. Léon Bocquet\ngarde le souvenir des cieux gris de la Flandre. Il fait souvent songer aux soirs\noù la lumière semble se dissiper comme un peu de brouillard aux environs des\nmarais abandonnés. Il évoque les plaines flamandes qui sont comme situées\npar delà les portes massives du Silence. L'instinct racique qui donne aux\nesprits du Nord une maturité précoce gonfle généreusement son inspiration\net, obéissant à l'obscur atavisme des Flandriens, il lutte obstinément contre\nses défaillances d'espoir, et se redresse de temps en temps dans un suprême\neffort.\n   L'œuvre de Léon Bocquet évoque un horizon de fine pluie et de grisailles\ncomme il y en a de Lille à Terneuzen, un amas de ruines romantiques dans\nun parc automnal, un étang — « Lac d'Amour » brugeois — qui dérobe sous\ndes feuillages touffus la mélancolie et l'ennui d'un couple de cygnes noirs et\nsilencieux dans le soir. Le rêve du poète regarde le vent bercer l'ombre,\nl'heure, le recueillement et les rameaux : il attend l'espoir d'une fête comme\nun souffle de brise nomade qui délivre les halliers de leur rosée nocturne. Il\npense, chaque soir, à d'autres soirs pareils et plus ou moins tristes, et, cachant\nson visage, il précise en lui le profil de spleen de sa\n\n\n               Chère Mélancolie aux cils graves et noirs.\n\n   Si ses pensées sont chargées d'une maturité précoce, c'est que le poids\ndes douleurs a lourdement accablé son cœur et que tout l'infini nostalgique\ns'appuie sur son âme.\n   Léon Bocquet médite au crépuscule sur la tristesse et l'amertume. Dans le\nregret des matins et du printemps, il songe à l'automne et à la mort. Il a des\nsouvenirs du pays natal qui lui remémorent, dans l'anémie et la fin des\nvacances, une « chère petite pensionnaire morte » dont le nom exquis\n« Aurore » vibre encore à ses oreilles. Ophélie, pâle figure qu'un rêve\nd'amour a fleuri d'un sourire éternel, dans un jardin de tristesse où pleurent\nles regrets d'Hamlet, lui enseigne le charme de la douleur et de la Mort. Il\ns'enchante de la gravité de l'automne comme d'une langueur de baisers,\ncomme d'une étreinte qu'on dénoue. Les sens inapaisés, il s'afflige d'une peine\noù l'extase se mêle aux sanglots. Un désir de pureté, de mysticisme l'effleure.\nIl revoit, au pays natal, son enfance. Voici les fruits, gamme lumineuse des\ncouleurs automnales depuis les coings foncés jusqu'aux mirabelles dorées;\nvoilà les fleurs, clématites, jasmins, sauges, romarins, vignes vierges, glaïeuls,\nsureaux, glycines, mauves et boulingrins à l'orée du verger fécond; voici la\nvieille servante, la maison, le chat, les chèvres, les tourterelles, les rossignols;\nvoici les linières\n"}, {"page_pdf": 799, "texte": "678                               DURENDAL\n\n\n         Où le souffle du vent ferme et rouvre onduleux\n         Les paupières d'azur d'innombrables yeux bleus.\n\n   Léon Bocquet dit l'amère beauté de ce qu'on abandonne; c'est un poète de\nl'automne et l'arrière-saison,\n\n                         des fruits entre ses doigts, appuie\n         L'insigne    et lourd fardeau de sa maturité\n\nsur l'espoir fugitif des rêves et de l'oubli. La vierge qui apparaît au poète dans\nun décor d'automne lui plaît immédiatement, car\n\n         « Son » cœur, silencieux comme un lac abrité,\n         Se calme et ne veut plus dans ses eaux refléter\n         Que le feuillage jaune et fané de l'automne.\n\n   Sa peine est étrange et maladive et s'exprime dans un poème très musical,\noù son cœur se meurt de n'avoir plus d'amour. Il est le chantre de la saison\ndes heures de pourpre et d'or, des pampres jaunes, des roses flétries, des\nvergers pesants, des cœurs lourds, des regrets, des langueurs, des soucis graves\net des souvenirs; l'automne défaillante, l'automne d'élégie, dont la tristesse\nest indicible comme la douceur, infiltre dans son cœur la nostalgie des hori­\nzons sanglants où meurt le soleil; il s'enivre de silence et de lassitude dans\n\n         La suprême     beauté de      l'arrière-saison.\n\nSeptembre lui est doux, octobre lui est douloureux, novembre ménétrier de\n\n         L'émouvante     splendeur    de l'arrière-saison,\n\nassied le spleen à ses côtés. Il savoure\n\n          Les beaux mirages d'or des soirs du          souvenir\n\net, à voir une ombre qui s'étend au seuil de la maison, il frissonne, mais ne\npeut affranchir son amour de\n\n          L'automne    sanglotante    et pauvre   et   dépouillée.\n\n   L'amère douceur du silence pensif, la mélancolie des choses qui succombent,\nla tristesse des fins de jour, la douloureuse agonie des chansons d'espoir, la\ndéfaillance des dernières splendeurs, tout ce qui disparaît et meurt, tout ce\nqui garde en s'en allant quelque suprême majesté séduit le cœur sensible et\nénervé de Léon Bocquet.\n   Ah! il a beau, comme Paul Verlaine, amplifiant le vers-type de l'impassi­\n bilité :\n           Est-elle en marbre ou non la Vénus de Milo?\n"}, {"page_pdf": 800, "texte": "                          UN POÈTE AUTOMNAL                                 679\n\n\nécrire, à une heure de découragement complet :\n\n         Ce chagrin d'aujourd'hui,    poète, il ne faut pas\n         Le confier à tous, sais-tu ? L'indifférence\n         Sans comprendre rirait, stupide, à ta souffrance ;\n         Il est de ces douleurs qu'on apaise tout bas.\n\n         Puisque ton rêve avec ses deux ailes brisées\n         iVe sait plus soulever son lamentable essor\n         Et puisque ton amour est vaincu par le sort,\n         Contiens tes chers désirs entre tes mains croisées.\n\n         Garde-toi de bondir de colère ou d'effroi,\n         Oblige aux battements prévus ton âme sage\n         Et, sous le masque dur qui fige ton visage,\n         Que ton regard demeure impénétrable et froid.\n\n         La vie a mis ton cœur sur sa raquette et joue,\n         Comme un enfant qui pousse un volant dans le soir;\n         Chaque coup te fait mal, mais crains de laisser voir\n         Une larme qui mouille en silence ta joue,\n\nrien n'empêche sa sensibilité de s'exprimer, de s'extérioriser et de s'exhaler\nsans cesse.\n\n\n   L'art poétique de Léon Bocquet veut oublier les obsédants souvenirs des\nlivres lus. Il dédaigne la rhétorique, les sanglots soignés, le cabotinage, les\nsymboles puérils, les émotions feintes et la phraséologie creuse. Son poème,\nsans éloquence apprise et sans rien d'étranger, comme un soir champêtre,\nodorant et fugitif, est semblable à son amour et à lui-même. Francis Jammes\nlui a enseigné la beauté d'un livre grave et le charme de la sincérité. Aussi\nécrit-il simplement, sans chercher le génie ni la gloire, selon le rythme simple\net divers de la vie; il tente de réussir que l'âme fasse un murmure discret\naux pages de ses recueils et, c'est par son ingénuité, sa simplicité et sa vérité\nqu'il plaît surtout. Peut-être résulte-t-il de l'ensemble complet de ses œuvres,\nlorsqu'on les analyse minutieusement, une certaine monotonie qui semble\nprovenir de la monocordie de ses inspirations. Mais, encore, une âme ne se\nmétamorphose pas du jour au lendemain. Rodenbach fut monocorde, pour\nainsi dire; Charles Guérin, à l'heure de sa mort, touchait au moment critique\nde sa vie poétique, au moment où son bel amour cruel et triste devait l'orienter\nvers le sens total de la vie. Bocquet, lui aussi, chantre délicat et délicieux du\nfrisson automnal, à l'heure actuelle, se recueille pour reconquérir l'énergie et\nla volonté déçues. Les cygnes de sa pensée, naguère migrateurs, à présent las,\n fatigués, lents et lourds de regrets, de désespoirs, ayant rêvé\n"}, {"page_pdf": 801, "texte": "680                                DURENDAL\n\n\n\n                 A l'impossible    mort qui les ferait      dormir,\n\ndemain, peut-être, vers quelque horizon moins endeuillé, s'essoreront?\n\n                                            *\n                                       *        *\n   Des aspirations nombreuses sollicitent, en effet, le cœur du poète.\n   Il en est une, entre autres, et qui paraît dominer toutes les autres et qui surgit\nen son cœur du regret nostalgique de la maison natale. Bocquet avoue qu'il\naurait dû vivre où Dieu l'avait fait naître. Il se rend compte qu'il n'y aurait\npas songé, vers la fin des saisons, à des déclins d'amour. II aurait travaillé la\nterre. Son cœur n'eût pas été malade et fou, ce cœur d'amour, de rêves et de\ntourments qui doit rythmer ses sanglots et sa souffrance. Il aurait alors, dit-il,\n« courbé comme une belle branche sa pensée ingénue aux pieds infinis du Sei-\ngneur ». Et, de ce sentiment douloureux naît la nostalgie « d'une maison rus­\ntique et basse qu'un vieil hêtre domine et dont l'avant regarde » les horizons.\nAux heures d'amour, ce désir lui revient d'avoir « dans un village, une maison\ncalme » ; il y aurait alentour un treillis mauve et vert de lierre et de glycine et\nle toit de cette demeure divinement ancienne serait bas. Ah ! il adore ces habi­\ntations coites que l'automne attiédit, dont les chambres sont silencieuses,\nintimes, tendres et méditatives :\n\n               O la maison sévère où l'oreille   entendrait,\n               Voix d'un siècle fini, l'horloge  surannée,\n               Au rythme ponctuel du sourd balancier\n               Dérouler la lenteur de ses chaînons    d'acier.\n\n   Tantôt, dans ses souvenirs, il revoit une villa étroite et simple, avec un\ntoit d'ardoises, où naguère les yeux bleus d'une amie lui souriaient; tantôt, il\nse rappelle une maison de poète, dans l'ombre d'un verger, où la vie harmo­\nnieuse s'écoule, selon le cœur, parmi l'arome puissant du terroir; plus loin\nencore, se remémorant une apparition fraîche de joli visage, il se laisse aller\nau charme d'évoquer\n\n            La petite maison tranquille aux pignons blancs\n            Avec le pampre ambré des vignes à ses flancs.\n\n   Car la joliesse des maisons bucoliques le tient. Il aime les capucines qui\nenlianent leurs portes, le chaume roux de leurs toits et le vieux banc de la porte\nque les hivers verdissent, et, le soir, sans s'éloigner, il trouverait bon d'offrir,\ndit-il,\n               Notre vie et notre âme et nos mains à la mort.\n\n                                            *\n                                        *       *\n   Pourtant, un désir diamétralement opposé agite aussi son cœur de rêveur.\n"}, {"page_pdf": 802, "texte": "                            UN   POÈTE     AUTOMNAL                             681\n\n\nIl sent parfois vibrer en lui une âme de nomade et de conquistador et il aime­\nrait alors cingler vers les confins de l'étendue. Une envie d'inconnu le tente :\nil irait\n                  Atteindre le dernier soleil des horizons!\n\n   Il se souvient des jours d'ivresse et de volupté, des jours extasiés et enso­\nleillés qu'il eut le bonheur de passer en Italie. Le charme élyséen de la lumière\nlui révèle une âme virgilienne et païenne. Il fait revivre le frémissement des\nclartés : une joie gonflait son cœur ; le soleil, les marbres, les terrasses, les\ncitronniers l'exaltaient; les soirs parfumés, sensuels et prestigieux de Venise,\nFlorence et Naples, ces soirs bercés aux rythmes des flots harmonieux, par\nleurs rappels, frémissants encore de volupté, le font s'enthousiasmer. Ah ! la\njoie n'est point morte en son cœur. Elle renaît aux évocations des bonheurs de\nnaguère et c'est, dit-il, comme si je n'avais pas souffert ; elle frissonne aux\nheures quiètes des douces intimités paisibles et, désenlaçant ses bras des\nétreintes du spleen, il émerveille ses yeux éblouis dans l'heure heureuse; il veut\ns'emplir l'âme du bruit des choses éternelles :\n\n            La terre maternelle     est belle et veut qu'on     l'aime,\n\ns'écrie-t-il. Un lyrisme ardent soulève son poème; il se baigne d'espoir et de\ncandeur immense et il étend la main d'un geste volontaire de Flamand\n\n               Sur la bonne rumeur       des foules au     travail.\n\n   Il se sent l'énergie des ancêtres obscurs et graves de sa race et il veut, saisis­\nsant la vie en ses bras, l'étreindre et la vaincre. Sa vie, avec un peu d'amour,\nserait meilleure et c'est pourquoi il va vers l'espoir et son âme reprend con­\nfiance en la promesse des paradis.\n   L'amour, au reste, lui apporte la joie, la foi profonde et l'assurance néces­\nsaire pour sculpter un beau livre. Son cœur contient le monde et l'audace. Il\ns'illumine au soleil triomphal de sa tendresse :\n\n            Un tel poids de tendresse et d'ardente    innocence,\n            Une si grave joie, un si complet    bonheur,\n            Semblent, en ce moment, se coucher sur mon cœur\n            Que je le sens qui cède à cette jouissance.\n\n  Avec l'amour, un grand bonheur est entré dans sa maison; la souffrance\nancienne l'a fait dieu et, assagi, il est fort d'avoir osé ceindre l'énergie, comme\nune corde, autour de ses reins. Il murmure exquisement :\n\n          La joie est comme un long bourdonnement               d'abeilles.\n\n  Il chante que la vie est un beau spectacle ; il s'écrie que « l'homme est\ngrand » lorsqu'il peut, d'un coup hardi, surmonter sa destinée. Il ajoute :\n               La vie est ce matin comme un arbre qui ploie\n"}, {"page_pdf": 803, "texte": "682                                     DURENDAL\n\n\n\nOU\n                 La vie est ce malin        un songe de beauté\net il évoque\n                     Le visage charmant         et joyeux     de la vie.\n                                               *\n                                              * *\n   Mais Léon Bocquet est trop poète, trop artiste, trop raffiné pour prolonger\nces cris et ces chants. Il se souvient d'Albert Samain, auquel il consacra,\nnaguère, une longue et intéressante étude. Il a trop fréquenté les amants des\nChimères, depuis l'Imagier André des Gâchons jusqu'au nostalgique poète du\nChariot d'or. S'il a rapporté de ces fréquentations, outre l'étude sur Samain,\nune plaquette curieuse, jolie et documentée sur des Gachons, il n'a pu dans\nses deux recueils, Les Cygnes nous et Les Branches lourdes (1), se remémo­\nrant les rancœurs coutumières des artistes sincères, vaincre plus d'une ving­\ntaine de fois son spleen et sa tristesse automnale.\n   Il avait rêvé la gloire comme un idéal suprême; elle ne vint pas à lui dès\nses premiers efforts et il en souffrit :\n\n           Promesse du printemps, attente de l'été,\n           Ah! vous avez déçu ma fringale de gloire,\n           Mais qu'on entende au moins frémir sur ma                      mémoire\n           Le vert laurier qui fait un bruit d'éternité,\n\ndisait-il. Il comprit bientôt, comme d'autres, que la gloire est « une injuste\nfée ». Sa voix trop émue, sa chanson trop douloureuse l'empêchèrent de\nprendre part à la vendange des monts dorés. Sa pensée en fut obsédée ; il lui\nfallut du silence autour de son tourment et il cacha dans l'oubli son cœur\ndésenchanté. Que la gloire vienne à passer sans frapper à sa porte, il en souffre\néperdûment mais essaye de s'en consoler par l'écriture de son poème; son\ndésir est vain et comme Rodenbach s'écriant :\n\n           Laisser     un peu de soi dans les barques              humaines!\n\n   (1) Léon Bocquet a publié, anciennement, deux livres de poèmes. Le premier : Sensations,\nrévèle un enfant rêveur, se penchant sur le monde extérieur et y dardant de grands yeux\nnaïfs et bons : les premiers désirs, les premières larmes et tous les sentiments un peu\nlivresques des cœurs et des chairs jeunes, purs, subtils, y sont épars. On dirait une corbeille\nde fleurs des matins, des bouquets de roses, et tout cela s'enclôt dans de l'ombre et du mys­\ntère. Flandre, le second recueil de Léon Bocquet, évoque avec émotion la plainte sourde\ndes siècles morts, des temps lointains où la Flandre était une des premières nations, où les\nnavires lui amenaient leurs trésors, où les beffrois dispersaient dans l'air leurs glas et caril­\nlons. Le poète erre au pied des vieux bastions en ruines, le long des quais déserts, et, chan­\ntant la Flandre défunte, une espèce de douleur filiale se lamente dans sa voix. Puis, repor­\ntant les yeux sur la physionomie actuelle de son pays, en des eaux-fortes ou croquis, il peint\nla Flandre qui peine et travaille, celle des usines et des champs. En des sonnets délicats,\nparfois d'un art un peu maniéré, il décrit les tissages, les usines, les fonderies, les labours.\nBeaucoup de ces courts poèmes seraient à retenir, d'autant plus qu'un souci d'harmonie\nimitative les enjolive souvent.\n"}, {"page_pdf": 804, "texte": "                            UN    POETE          AUTOMNAL                        683\n\nil prie ingénument\n         O mon Dieu, qui connaît mon soir et mon matin,\n         Donne-moi de survivre au moins à mon destin!\n\n    Les jours, actuellement, de par ses aveux mêmes, doivent lui être rudes et\nla vie a plus d'une fois meurtri son cœur. Mais, songeant à tant d'autres\nrêveurs, artistes et poètes qui sont venus dans le soir éternel entendre la rumeur\ndes fêtes et l'appel du printemps et implorer le cœur glacé de la Gloire endor­\nmie, songeant qu'ils étaient seuls, il se retourne vers sa compagne et vers sa\nfille et, reposant entre les bras de l'aimée sa foi découragée, livrant tout son\nchagrin à son étreinte, appuyé sur l'amour fidèle il reprend confiance. L'ata­\nvisme farouche de sa race renaît. Il sèche ses pleurs. Il escalade les cieux,\ns'approche de la Gloire et, déjà reconnaissant, il murmure à la compagne\nstoïque :\n         Si je sais à mon front tordre les lauriers verts,\n         Je veux qu'un des rameaux caresse ton image\n         Et que l'arbre hautain des poètes l'ombrage\n         Sculptée à l'architrave en bronze de mes vers.\n                                             *\n                                         *       *\n  Léon Bocquet est « un parfait poète ». « Son lyrisme est doux comme un\nsoir sur la mer. » Ses vers parlent souvent d'automne, d'ombre élégiaque, de\njours sans soleil et ils composent un chant original où le poème d'amour,\nhabituellement pleureur ou sentimental, se fait entendre avec une élévation\npeu coutumière et une envergure où il semble que le silence veut\n\n         Elargir     jusqu'au    ciel ses ailes      mutilées.\n\n   Ce qu'on dit de lui, prétend-t-il, ne l'affecte pas, ce pendant que sa sensi­\nbilité, comme une harpe éolienne, vibre et sanglote à chaque désillusion de\nson âme. On ne peut le rattacher ni à telle école, ni à telle autre. Il a un\ngenre à part qui va de Samain à Rodenbach, de Jammes à Guérin, en passant\ncomme cette analyse a voulu le montrer par les coteaux de joie païenne et\nd'ivresse plénière où Virgile écrivait ses « Bucoliques » et son « Enéide ». Nul\nplus que lui n'a mérité ce titre enviable de poète automnal, et quand la gloire\nprochaine qui déjà l'accompagne à travers Paris l'aura placé sur le piédestal\nd'où il nous chantera, dès lors, les rythmes de la foi amoureuse, de l'espoir\nfamilial et du silence heureux, les poètes devront bien, dans l'ombre même de\ncelle qui, confiante et fidèle, l'aura soutenu jusque-là, placer à ses côtés le\nmirage sculptural de l'Automne,\n          Automne des vergers pesants et des cœurs lourds,\n          Automne des départs, des regrets et des ailes\n          Qui palpitent pour fuir avec les hirondelles,\n          Saison des nids déserts et déclin des amours.\n                                                                 MAURICE   GAUCHEZ.\n"}, {"page_pdf": 805, "texte": "   La vieille dentellière\n                                      A Firmin Van den Bosch.\n    D'un pied léger, sur les     carreaux\n    Trottez gaiment, gentils      fuseaux.\n\nDevant la maison, au seuil de la porte.\nAu seuil de la porte ouverte au bonheur,\nOuverte au bonheur qui porte et rapporte,\nQui porte et rapporte un peu de douceur,\nElle s'est assise, et d'un doigt agile,\nEt d'un doigt agile anime sans bruit,\nAnime sans bruit l'adresse docile\nDes longs fuseaux noirs, des fuseaux de buis.\n\n    D'un pas léger, sur les      carreaux\n    Trottez gaiment, gentils       fuseaux.\n\nNe trouvez-vous pas que sa coiffe blanche,\nQue sa coiffe blanche a l'air d'un oiseau,\nA l'air d'un oiseau qui pour voir se penche,\nQui pour voir se penche sur le carreau ?\nPetit à petit la dentelle avance,\nLa dentelle avance, on dirait un nid.\nOn dirait un nid, douce     prévoyance\nPour l'oiseau curieux et penché sur lui.\n\n    D'un pied léger, sur les     carreaux\n    Trottez gaiment, gentils      fuseaux.\n\nMais elle est très vieille, hélas ! la voisine,\nHélas ! la voisine en châle croisé,\nEn châle croisé dessus sa poitrine,\nDessus sa poitrine au rythme        lassé...\nSi vieille qu'un soir vers l'aube éternelle,\nVers l'aube éternelle aimante s'en fut,\nAimante s'en fut porter sa dentelle,\nPorter sa dentelle au petit Jésus...\n\nN'y eut plus d'âme aux chers fuseaux\nEt tous sont morts sur les  carreaux...\n                                             MARCEL W Y S E U R .\n"}, {"page_pdf": 806, "texte": "                       Lettre Parisienne\n\n                   JE ne sais rien de plus navrant que l'automne subi dans une\n                     grande ville. A la campagne les teintes mouillées, les tons\n                     roux, toutes les dépouilles d'un bel été, loin d'écraser votre\n                     âme, vous aident à la douceur, et dans la monotonie des\n                     feuilles mortes, vous versent quelque silencieuse lumière.\n                     Ici, dans un Paris lavé et relavé par des averses lanci­\n                     nantes, l'œil n'a plus un coin de verdure où se reposer\n                     et, par le zinc des gouttières, la vie semble s'écouler\ncomme un sang anémié.\n   Mais le temps et l'atmosphère n'ont jamais eu d'influence que sur les rêveurs\net les faibles. Ah! l'on se soucie bien d'assortir son âme aux nuances des sai­\nsons! Dans ce Paris pluvieux et terne les passions battent leur plein et les\ncoups de poing pleuvent aussi. Oui, allez goûter les mélancolies de l'automne\nà l'Odéon et vous m'en direz des nouvelles.\n   M. Fauchois se dit poète. On le croirait volontiers si l'on pouvait s'appuyer\nsur ses oeuvres, j'entends sur des œuvres qui ne soient pas du théâtre. Son\nBeethoven eut un certain succès à cause de la musique et de l'habileté de l'au­\nteur à entremêler les scènes de fragments de symphonies qu'on aime à saluer\nau passage. Pour des hommes de métier et des psychologues cette pièce était\namusante, car on y saisissait sur le vif l'influence des mélodies aux endroits\npathétiques. Ficelles connues, mais utiles. Un homme meurt sur la scène et\ndans les coulisses vous entendez des accords désolés, cela constitue une bonne\natmosphère, propice aux larmes et cela fait digérer des vers médiocres.\n   Mais M. Fauchois aspirait à de plus curieuses conquêtes. En s'attaquant à\nla gloire de notre Racine il gagnait à coup sûr une réclame facile avec\nquelques horions. Ah! ce fut un beau spectacle dans la salle et aussi sur la\nscène. Cette fois, la musique d'accompagnement n'était pas de Beethoven.\nM. Fauchois s'en prit à Iphigénie. En deux conférences malheureuses notre\njeune futuriste s'efforça de blasphémer. Mal lui en prit. Le bruit qui s'éleva et\nquelques taloches l'ont convaincu de maladresse. Voici une renommée bien\ncompromise, j'entends celle de M. Fauchois et non celle de Racine. Jamais\nl'Odéon ne fut si peuplé. Vaine gloire. Popularité sans lendemain, car de telles\naventures jettent un triste discrédit sur notre second théâtre français. Bien\nentendu, la politique s'en mêla. En France nous ne saurions agir sans brouiller\nles méthodes, ni faire intervenir jusque dans les questions les plus simples, des\npassions étrangères à la littérature.\n"}, {"page_pdf": 807, "texte": "686                              DURENDAL\n\n\n   Quoi qu'il en soit, Racine est de ceux auxquels on ne s'attaque pas.\nL'aventure de l'Odéon le prouve une fois de plus.\n   Tandis qu'on bataillait au quartier Latin, à l'académie Goncourt, chose\ncurieuse, on travaillait. Il s'agissait du choix d'un nouveau membre. Les\nconcurrents ne manquaient pas. Rémy de Gourmont qui s'est toujours gardé\nde la moindre affirmation a fini par s'affirmer une fois dans sa vie en faisant\nacte de candidature. Mais l'académie, sans doute par ironie, a répondu par\nune négation; son choix s'est porté sur une femme, pour mieux accuser son\nindépendance.\n   Certes, Mme Judith Gautier a des titres, outre ceux d'avoir été la fille d'un\nhomme illustre et une des femmes d'un homme sans valeur. Elle est aussi\nlettrée, ce qui ne gâte rien, et la première femme de France qui ait appris la\nlangue chinoise. C'est quelque chose, cela.\n   Nous ne saurions quitter l'académie Goncourt sans parler de l'agitation\nrégnante au sujet de l'attribution du prix annuel. Nous avons dans le sang la\npassion des examens et des diplômes. C'est pourquoi le nombre des candidats\nest toujours respectable, et cette année plus considérable que jamais. Parmi\nla foule des candidats deux ou trois personnalités sont bons favoris :\nMM. Giraudoux, Legrand,. Chabrier, et Mme Marguerite Audoux. Le livre\nde cette dernière, Marie-Claire qui vient de paraître chez Fasquelle, préfacé\npar Mirbeau, a les plus sérieuses chances. C'est une œuvre sobre, très émou­\nvante dans sa simplicité et digne d'être récompensée. On a raconté bien des\nanecdotes sur son auteur, simple couturière aux yeux fatigués, amie de\nCharles-Louis-Philippe et pleine comme lui de mansuétude et d'humilité.\nVoilà qui va bien, mais cette existence limpide, à l'usage des âmes sensibles,\nne nous regarde pas. J'espère qu'on ne s'arrêtera pas à de tels arguments.\nS'il fallait couronner tous les cœurs blottis dans leur douleur! L'essentiel est\nque M lle Audoux, dont je ne veux rien connaître d'autre, a écrit une manière\nde chef-d'œuvre. Ceci importe seul. Souhaitons qu'on lui en tienne compte.\n                                                              T . DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 808, "texte": "                             LES LIVRES\n\nPUBLICATIONS D'ART\nPeintres de r a c e s , par M M . M A R I U S - A R Y L E D L O N D . U n vol. illustré.—\n   (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   « Aujourd'hui l'artiste a délibérément r o m p u avec les disciplines d'atelier,\ntoutes autorités de techniques préétablies, tout dogme scolaire, et ne se préoc­\ncupe plus tant des moyens d'un grand art poursuivant l'expression la plus haute\nd'un idéal universel que d'une fin toute personnelle, qui est d'exprimer le plus\nsignificativement sa vision des c h o s e s ; il ne s'efforce plus guère à devenir le\nsavant, mais désire rester le v o y a n t ; de même le critique doit hésiter à\ns'instituer encore professeur ou censeur et se proposer plutôt de faire le plus\nintensément sentir au public ce qu'il éprouve devant l'œuvre d'art. De pédan­\ntes que la critique d'art, parallèlement à l'œuvre d'art, devient en quelque\nsorte impressionniste, lyrique, parce qu'elle est plus p e r s o n n e l l e ; et de cela\nelle a tiré u n e telle vie qu'elle s'est même développée en un genre littéraire\naussi riche que la poésie. »\n   N o u s nous plaisons d'autant davantage à citer ces lignes de la préface de\nl'intéressant volume de M. M. L e b l o n d que nous avons exprimé maintes fois,\nici et ailleurs, encore qu'avec u n e moindre éloquence, des idées tout à fait\nanalogues. Il est certain que les vieilles méthodes d'évaluation du mérite\nartistique d'une œuvre quelconque ont perdu toute pertinence actuel­\nlement. Quelle c o m m u n e mesure appliquer, par exemple, aux maîtres dont\nil est parlé d a n s l'ouvrage de M M . L e b l o n d : Van Gogh, Gauguin, F r é d é r i c ,\nL a e r m a n s , B r a n g w y n , etc.? L'individualisme qui domine toutes les activités\nde l'art contemporain — l'anarchie même, si l'on veut, auquel il est en proie —\nfont que chaque artiste qui est destiné à laisser u n e trace personnelle se forge\nà lui-même sa propre règle. L a valeur de son œuvre sera dès lors dans la\npuissance de sa sensibilité et dans l'intensité de l'expression qu'il aura su\ndonner à celle-ci en d'autres termes, l'œuvre vaut d a n s la mesure de la per­\nsonnalité qu'elle manifeste, dans celle de l'émotion qu'elle est susceptible d e\nsusciter... Il est vrai que la valeur de cette émotion au point de vue esthé­\ntique varie elle-même en proportion de la culture, de la mentalité et de l'in­\ntelligence du spectateur — ou du critique. L'art est sans règles, mais l'appré­\nciation aussi. E n conquérant sa liberté, l'artiste l'a donnée aussi au public.\nDès lors, le critique ne se présente plus à ses lecteurs comme un magister,\ncomme un docteur de beauté, mais ainsi q u ' u n guide volontaire et bénévole.\nIl n'impose point ses admirations, il les propose, il les explique, il s'efforce\nde les rendre contagieuses.\n"}, {"page_pdf": 809, "texte": "688                                     DURENDAL\n\n\n\n   C'est précisément ce qu'ont fait avec u n e pénétration très vive et avec u n\nenthousiasme souvent communicatif les auteurs de ce livre en étudiant des\nartistes d'origine et de tendances très diverses qui tous se sont révélés comme\ndes peintres singuliers et significatifs de leur milieu natal, o u , ainsi q u e\nVan Gogh et G a n g u i n , d u milieu que les prédilections de leur art ou de leur\npensée s'étaient choisi.\n                                                                       ARNOLD G O F F I N .\n\n\n L a p e i n t u r e e n B e l g i q u e : Les Primitifs flamands, p a r M. F I E R E N S -\n    GEVAERT, fascicule V I I à IX : Jérôme Bosch, Quentin Metzys; Trois maîtres\n    wallons : Jean Gossart, Joachim Patenir, Henri Blès; Jacques Van Laethem, le\n    Maître des figures de finîmes à mi-corps ; Bernard Van Orley, les Van Coninxloo,\n    les deux Van Clive. — (Bruxelles, Librairie d'art et d'histoire Van Oest et C ie .)\n    C o m m e on peut le voir par le sommaire des nouveaux fascicules d u travail\nconsidérable de M. Fierens-Gevaert, l'auteur aborde l'étude des maîtres de\nla première moitié d u XVIe siècle, de cette génération d'artistes chez lesquels\nla tradition réaliste commence à fléchir sous l'influence séductrice des doc­\ntrines et des œuvres italiennes. Celles-ci plutôt que celles-là, car c'était encore\nen Italie, à ce moment-là, l'heure d e la c r é a t i o n ; celle de la doctrine devait\nvenir plus tard.\n    Celte influence, tous les artistes cités plus haut, à l'exception de Jérôme\n Bosch, l'ont subie plus ou moins, directement ou indirectement. Au\nfur et à mesure q u e l'on avance dans le siècle, elle se marque d'une façon\nplus évidente. P e u sensible chez l'admirable Metzys, elle le devient très fort\nchez Van Orley. Mais, somme toute, elle ne nuit p a s trop à l'originalité de\nnos maîtres : elle l'atténue, si l'on peut dire, d o n n e à leurs ouvrages des\napparences un peu maniérées, mais a u travers desquelles ne laissent pas que\nde se faire sentir les puissances de vie propres à l'école. M. Fierens-Gevaert,\nd a n s l'étude documentée qu'il consacre à Mabuse, à Van Orley, à Blès,\nà Van Clève le vieux, à tous ces peintres d o n t l'œuvre est si souvent indéter­\nminée, note avec une précision judicieuse les progrès d e s tendances italiani­\nsantes qui, dans la seconde partie d u siècle, faillirent devenir funestes à l'art\nde nos provinces.\n                                                                               A. G.\n\nLancelot        Blondeel,        p a r M. P I E R R E B A U T I E R , docteur en histoire. U n\n     vol. illustré. — ( B r u x e l l e s , V a n Oest.)\n    Lancelot Blondeel, de B r u g e s , est un de ces peintres d e la première\npartie d u XVIe siècle dont, sinon la personnalité, a u moins l'œuvre reste dou­\nteuse et incertaine, confondue, peut-être, dans celle q u e l'on attribue à tel\nou tel artiste c o n t e m p o r a i n , d e tendances analogues. T e n d a n c e s novatrices,\nn a t u r e l l e m e n t ; efforts, qui n'ont pas toujours été h e u r e u x , pour plier le\ngénie flamand au génie italien, pour associer la force de l'un à la grâce de\nl'autre. Car, il arriva souvent, à ce j e u , q u e l'artiste laissât échapper la\nforce sans atteindre la grâce.\n    Quoi qu'il en soit, cette période o ù l'art flamand est, en quelque sorte,\n"}, {"page_pdf": 810, "texte": "                                 LES LIVRES                                  689\n\ntiré d'un côté par ses instincts réalistes ; de l'autre, par le prestige du nouvel\nidéal ultramontain, est singulièrement attrayante. M. Bautier a très bien\ncompris l'état d'esprit qui régnait alors dans les ateliers flamands. L'essai de\nmonographie que, s'aidant des travaux de Weale, A.-J. Wauters, etc., il\nconsacre à Lancelot Blondeel est excellent. Il tente de dégager l'indivi­\ndualité un peu voilée du peintre brugeois et étudie avec soin et sagacité les\n œuvres qui lui sont ou qui pourraient lui être attribuées.\n                                                                           A. G.\n\nV i e u x B r u x e l l e s . Cinquante planches hors texte, précédées d'une étude\n    de M. G. D E S MAREZ, archiviste de la ville. — (Bruxelles, G. Van Oest\n    et Cie.)\n    Notre vieux Bruxelles s'en va par pièces et par morceaux. Nous vivons\ndans un temps singulier : il est si pressé, il a besoin de rues si droites et de\nlignes de tramways si nombreuses que, pour faire de l'espace et, aussi, sans\ndoute, pour créer des terrains de rapport ! il démolit à tort et à travers,\nquitte, plus tard, à entreprendre ailleurs, dans un moment de regret, quelque\nreconstitution plus ou moins fidèle d'une construction détruite ou, même,\nd'une construction qui n'a jamais existé... On peut se consoler en songeant\nqu'étant toutes nouvelles, ces antiquités se conserveront plus longtemps que\n les authentiques!...\n     Si la piété qu'elle a de son passé ne permet pas à la ville de Bruxelles\n d'agir de façon à préserver du pic et de la pioche les quelques vestiges char­\n mants et vénérables de l'architecture des derniers siècles que l'on rencontre\n encore dans certaines rues, elle s'est préoccupée tout au moins d'en perpé­\n tuer durablement le souvenir. Nous avons dit ici même les intéressants tra­\n vaux de la Commission du Vieux-Bruxelles, et les belles publications, éditées\n par Van Oest, auxquelles elle a déjà donné le jour.\n     Le joli recueil dont nous annonçons l'apparition est destiné au grand\n public; il constitue, en quelque sorte, une vulgarisation et un résumé des\n études entreprises sur la physionomie ancienne de la capitale. Lescinquante\n  belles planches qui le composent mettent sous les yeux du lecteur des repro­\n  ductions des restes subsistants des enceintes successives de Bruxelles, des\n  édifices seigneuriaux desXVeetXVIesiècles, des curieuses maisons à pignons\n  desXVIeet XVIIe siècles, des maisons de style classique du siècle suivant,\n  comme aussi de certains détails caractéristiques de décoration. Une notice\n  très succincte, mais très nourrie de M. G. Des Marez, commente cette série\n  de planches de la manière la plus érudite et la plus attrayante.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\n\n L e s v i l l e s d'art c é l è b r e s : Cracovie, par MME ANNA DE BOVET — (Paris,\n    Laurens).\n    C'est l'histoire héroïque, turbulente et pittoresque de la Pologne que nous\n fait l'auteur en nous décrivant Cracovie, l'ancienne capitale du royaume\n polaque, ses monuments magnifiques ou glorieux, les curiosités et les œuvres\n d'art de toute sorte qu'elle conserve jalousement, comme des souvenirs exal-\n"}, {"page_pdf": 811, "texte": "690                                DURENDAL\n\n\ntants d'un passé libre dont il ne lui reste presque plus rien d'autre. Un livre\nplein d'attrait et d'intérêt.\n                                                                          A. G.\n   L e s arts anciens de Flandre (tome IX, fascicule IV) publient\nune belle reproduction, accompagnée d'un article de M. A. Mendez Casai, de\nl'admirable Adoration des Mages, de Van der Goes, découverte récemment à\nMonforto (Espagne). On trouvera, en outre, dans ce numéro, une étude de\nM. Arnold Goffin sur le Réalisme flamand et la suite des travaux de M. Pierron\nsur les Mostaert; de M. Gestoso y Perez sur Les maîtresflamandsqui travaillèrent\nà Séville duXVIeauXVIIIesiècle.\n\n     L ' A r t f l a m a n d e t h o l l a n d a i s (juin-juillet). — Dr Hans Jantzen.\nL'espace dans les marines hollandaises. — Max Rooses, une notice de M. P . Busch­\nmann rendant un hommage mérité au savant conservateur du Musée Plantin,\nà l'occasion du parachèvement de la publication du Codex, diplomaticus Rube­\nnianus. Etude de M. J. de Bosschere sur la Technique des dessinateurs anver­\nsois, etc. (Août et septembre). — Un-peintre de la joie; Arend Hijner, par\n M. H . de Boer; Charles de Haes, étude du plus vif intérêt de M. Paul Lafond\nsur cet artiste (1829 + 1898), d'origine bruxelloise, paysagiste très remar­\nquable, qui fit une brillante carrière en Espagne, y devint l'initiateur de\nl'école moderne du paysage et y forma de nombreux élèves. — L'art indus-\ntriel hollandais à l'Exposition de Bruxelles, par M. Landré. — Chroniques.\n(Octobre). — M. Jacques Mesnil, poursuivant son examen de la thèse de\nM. Mâle, quant à l'influence des « Mystères » sur l'art flamand primitif,\ns'efforce de montrer que cette influence s'est exercée surtout, et d'une façon\npeu favorable, sur les auteurs de ces retables sculptés qui, malgré leur exé­\ncution et leur composition archaïques, conservèrent la vogue jusqu'en pleine\n Renaissance.\n    M. Jan Veth ajoute quelques pages très intéressantes à ses Rembrandtiana.\n Il y parle, notamment, d'une gravure exécutée par le maître pour Der Zee­\nvaert lof, d'Elias Herekmans (1634) : Le bateau de la Fortune.\n\nP i e r r e - P a u l R u b e n s , par EMILE VERHAEREN. — (Bruxelles, Van\n  Oest.)\n  Quelques pages vibrantes où le grand poète caractérise avec sa magnifi­\ncence verbale accoutumée le grand peintre flamand et son œuvre, « ode formi­\ndable à la joie ».\n                                                                   A. G.\n\nHISTOIRE :\n\nLes anciennes démocraties des Pays-Bas,                         par M. HENRI\n   PIRENNE. — (Paris, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique.)\n   On a dit que l'histoire est un perpétuel recommencement. Mais cela n'est\n"}, {"page_pdf": 812, "texte": "                                 LES LIVRES                                 691\n\n\nvrai qu'à un certain point de vue. Elle recommence indéfiniment si on la\nconsidère dans les mobiles de l'homme qui est l'agent des faits ; nullement,\nsi on l'étudie dans ces faits eux-mêmes, dont la combinaison incessamment\nmodifiée par des facteurs nouveaux ne saurait jamais se représenter dans un\nordre identique. Ce qui recommence, ou plutôt ce qui ne cesse point, c'est\nl'avidité de l'homme, son ambition de posséder et de conserver la domination\nsur les êtres et sur les choses, son désir de libérer ses actes ou sa pensée de\ntoute subordination. Le malheur est que. qu'il veuille régner sur les autres ou\ns'affranchir de leur joug, il croit n'avoir atteint l'un et l'autre de ces buts si\ndifférents qu'en prenant sur leur liberté. On dirait qu'il n'y a qu'une certaine\nsomme de liberté dans le monde, et que fatalement la part des uns ne puisse\nêtre augmentée que moyennant la diminution de celle des autres. Et les\nopprimés qui ont réussi à faire triompher leurs idées ne se croient vraiment\nvictorieux que lorsque, brutalement, ils ont fermé la bouche aux contra­\ndicteurs.\n    Si idéaliste que fût le moyen âge et bien qu'il se soit battu aussi pour des\nidées, dans l'ordre des intérêts positifs il agissait moins par principe que par\nexpérience. L'idée suivait le fait. La nécessité créait la loi. I1 est vrai que\ntout le monde n'était pas toujours d'accord sur cette nécessité et que ceux-là\nseuls l'invoquaient qui étaient appelés à bénéficier de la nouvelle législation.\n Mais il n'en va pas autrement aujourd'hui : nous nous gouvernons par\nprincipes, mais derrière les principes désintéressés il y a toujours des\nhommes qui peut-être le sont moins.\n    En tout cas, cette nécessité joue le principal rôle dans l'évolution des com­\n munes des Pays-Bas, dont M. Pirenne nous fait le clair et émouvant récit\ndans le volume que voici. Sans doute apparaissait-elle à la plupart des con­\ntemporains, pris dans l'engrenage d'événements dont l'inévitable déroule­\n ment leur échappait, à la façon de la fatalité antique, à laquelle il fallait se\n soumettre sans lui demander ses raisons. Mais ces raisons, l'historien les\n discerne, les analyse et nous les dit avec une admirable précision.\n    La ville ou la cité ne sont, à l'origine, qu'une étape, un portus sur une des\n routes fréquentées du trafic : quelques êtres aventureux arrivés on ne sait\n d'où et qui sont venus s'installer là sous la protection du château du prince\nou de l'évêque. Celui-ci les tolère, les laisse libres, puis bientôt-leur nombre\n augmentant sans cesse par l'immigration, en même temps que s'accroissent\n la prospérité de la petite agglomération et les redevances qu'elle acquitte,\n il les protège, leur accorde des franchises, des privilèges, consacre légale­\n ment le droit coutumier qui s'était établi parmi eux, enfin partage avec eux\n — dans les cités épiscopales, à Liége, par exemple — ou même leur aban­\n donne — dans les villes, en Flandre — le gouvernement des affaires\n urbaines. Dès le début du XIIe siècle commence à se constituer, au sein de\n ces populations, un patriciat de grands bourgeois, riches marchands et ren­\n tiers, qui peu à peu concentrera toute l'autorité entre les mains de ses\n membres et finira par former une caste jalousement fermée. Mais derrière\n cette aristocratie mercantile une nouvelle force se lève, la masse fourmillante,\n ardente, brutale, les gens de métier, tisserands, foulons, teinturiers « aux\n"}, {"page_pdf": 813, "texte": " 692                               DU REN DAL\n\n\n\n  ongles bleus », instruments de la richesse du pays, plies sous le joug dur des\n  grands bourgeois et qui veulent s'en affranchir. On sait les péripéties gran­\n  dioses et tragiques de cette lutte dans le comté de Flandre : la prépondérance\n  du patriciat, soutenu par Philippe le Bel, fut définitivement abattue avec la\n chevalerie française dans les champs de Courtrai.\n    La victoire apportait aux métiers l'autonomie, une part de représentation\n dans le « magistrat », mais ils avaient attendu d'elle ce qu'elle ne pouvait\n pas donner, la fin de leur subordination industrielle et commerciale aux\n maîtres des capitaux et du négoce. Ils souffrent de la déception de leurs chimé­\n riques espérances et aussi de leur condition pénible, et l'histoire des grandes\n communes aux XIVe et XVe siècles n'est, malgré leur organisation démocra­\n tique, que le récit de mouvements et de troubles populaires, d'insurrections\n contre le roi, contre le prince ou de luttes intestines. Les défaites de Cassel\n et de Roosebeke, infligées aux Brugeois et aux Gantois par le roi de France,\n le meurtre de Jacques Van Artevelde, la déconfiture subie à Gavere par les\n milices de Gand, révoltées contre Philippe le Bon, le sac de Liége par le\n Téméraire, jalonnent en quelque sorte les étapes de la décadence des puis­\n santes et opiniâtres communes de notre pays.\n    Cette décadence était dans la fatalité des événements bien plus que dans\nla volonté des hommes, ou plutôt on pourrait dire que les communes\n furent, a certains égards, les ouvrières de leur propre ruine. Tout se trans­\nformait autour d'elles, les idées et les choses; le commerce, dont les visées\n s'étaient élargies et les méthodes changées, la situation du pays qui n'était\nplus subdivisé en petites principautés, mais placé tout entier sous la domi­\nnation d'un souverain unique. Mais, elles, elles s'obstinent dans leur parti­\ncularisme; leur horizon est borné par les limites du territoire de la ville,\ncomme celui de leurs tisserands et de leurs foulons par l'étendue des inté­\nrêts de leur métier respectif. La commune est égoïste dans le pays, comme\nle citoyen dans la commune. Celle-ci, devant l'autorité centrale qui s'impose,\ncomme celui-là, devant le travail qui diminue et la richesse qui fuit, s'atta­\nchent avec frénésie et désespoir aux antiques privilèges, aux monopoles, aux\nrèglements protectionnistes qui ont fait la grandeur de la ville et la prospérité\ndes métiers, et qui à présent sont devenus la cause de leur déchéance\nsimultanée.\n    Magnifique histoire de splendeur et de déclin, pleine d'éclats sanglants, de\ntriomphes et de catastrophes. Les individualités, si héroïques et si autori­\ntaires qu'elles soient, paraissent comme néant dans le développement des\npéripéties de ce long drame. M. Pirenne le montre éloquemment dans son\nrécit, les premiers rôles ici appartiennent à des collectivités, patriciat, gildes,\nmétiers, qui agissaient sous l'impulsion de leurs désirs ou de leurs intérêts,\nsous l'influence des phénomènes économiques, dont elles profitaient ou pâtis­\nsaient sans les comprendre. C'est le chœur qui occupe constamment la scène\nde cette tragédie, la foule, le « commun », et les princes et les rois n'y\nparaissent presque que comme des comparses, poussés par la multitude ou\nentraînés dans ses mouvements paniques.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 814, "texte": "                                  LES LIVRES                                 693\n\n\n L'Humanisme belge à l'époque de la Renaissance. Etudes\n     et portraits, par ALPHONSE ROERSCH, professeur à l'Université de Gand. —\n     (Bruxelles, Van Oest, éditeur.)\n     Ce livre, œuvre savante d'un de nos plus distingués professeurs, ne s'adresse\n  pas uniquement à des spécialistes, ainsi qu'on pourrait le croire. Les études\n  de M. Roersch, toutes circonscrites qu'elles sont, ont abouti maintes fois à\n  des découvertes dont la portée est générale. Par exemple, tout Belge cultivé\n apprendra avec intérêt que l'humanisme en Belgique ne fut pas d'origine\n italienne, comme on le croit assez communément, mais indigène. Un ordre\n religieux, tes Frères de la vie commune, avait jeté dans nos contrées les premières\n bases de ces études avant que l'influence italienne s'y fût fait sentir. Et il est\n également intéressant et flatteur pour notre amour-propre national d'apprendre\n que .l'humanisme belge exerça une large influence en France, ainsi que\n l'explique M. Roersch.\n    Ces patients et minutieux travaux de l'érudition, que la foule est peut-être\n portée à mépriser, ont pour résultat une sûreté de connaissance qui suffit\n amplement à les justifier. Nous savions que l'humanisme avait rencontré une\n vive opposition chez les partisans des anciennes disciplines. Nous en trou­\n vons des preuves nouvelles et décisives dans la vie de l'humaniste Rescius,\n qui fut le premier professeur de grec au Collège des trois langues, à Louvain,\n et aussi dans la vie du moine Loevinus Ammonius, persécuté, comme son con­\n temporain et confrère Rabelais, pour son attachement aux études grecques.\n    A force de conscience, de pénétration, d'objectivité, M. Roersch a su\n camper, sans se départir de l'impersonnalité essentielle à l'homme de science,\n une galerie de figures pleines de vie et de relief. Tel est ce Hilaire Bertholf,\n— Hilarius Berthulphus Ledius — secrétaire d'Erasme, bon biberon, connu\npour la longueur de son appendice nasal, et qui fut au nombre des familiers\nde Rabelais, avec qui il put « humer le piot »; Franciscus Modius, dont la\nvie accidentée et aventureuse est éminemment représentative de cette époque\nmagnifique et orageuse qu'on appelle la Renaissance; Simon Ogier, un type\nde courtisan et d'arriviste, en qui se manifeste déjà, à ne pas s'y méprendre,\nle déclin de l'humanisme... J'en passe et des meilleurs.\n    Elles sont inégalement sympathiques, ces figures d'humanistes. Il en est\nd'honnêtes et de candides; il en est d'équivoques et d'inquiétantes. On dis­\ntingue mainte silhouette d'aventurier, pour ne pas dire pis. Le siècle le voulait\nainsi. Mais que tout ce monde est jeune et vivant sous son pédantisme ou sa\ncorruption ! Quel naïf et pieux amour vouaient aux lettres anciennes la plu­\npart de ces savants en us !\n   On est parfois tenté de trouver un peu avares de détails les biographies qui\ncomposent ce livre. Toutes les recherches, tous les dons de divination, dans\ncertain cas, n'aboutissent qu'à une somme très mince de connaissances sûres\net contrôlées. Mais la rareté des renseignements semble alors un gage de leur\nauthenticité. On sait gré à l'auteur de ne s'être abandonné ni aux conjectures\nhasardeuses, ni' à l'invention romanesque. Bien plus, il semble que cette\nsobriété même, gage de probité scientifique, soit faite pour plaire à des\nesprits purement littéraires et blasés de littérature.\n"}, {"page_pdf": 815, "texte": "694                               DURENDAL\n\n\n\n   Malgré cela, rien n'est plus éloigné que ce livre de la sécheresse systéma­\ntique. M. Roersch n'est pas de ces savants qui méprisent les Muses. I1 a du\ngoût et de la sensibilité en même temps que du savoir, et il ne s'est pas\ninterdit de le prouver à maintes pages de son livre. Sans doute, il y met de\nla discrétion, du tact, et, à ce qu'il semble, de la modestie. C'est sa manière\nà lui. Mais il sait parler avec une émotion charmante du « plaisir qu'il y a\nà déchiffrer les vieux grimoires » ; on sent percer à bien des pages sa sym­\npathie pour ses chers humanistes; et il trouve des mots de poète pour\névoquer la verdoyante et léthargique ville de Xanten, où vécut son confrère\nen épigraphie, l'humaniste Pighius.\n   D'autres démontreront, avec une compétence qui me manque, que l'Huma-\nnisme belge est un livre de haute science; pour moi, j'ai simplement voulu dire\nque cette œuvre savante est en même temps une œuvre évocative, suggestive\net charmante.\n                                                           FERNAND SEVERIN.\n\n\nLA MUSIQUE :\nG o u n o d , par CAMILLE BELLAIGUE. — (Paris, Alcan. Collection Les Maîtres\n   de la Musique.)\n   M. Camille Bellaigue, que les liens de la plus profonde et admirative\naffection unirent dès son enfance à Charles Gounod et qui recueillit plus d'une\nfois ses confidences, était mieux qualifié que tout autre pour retracer, avec\nla délicatesse de touche et le charme de style qui lui sont propres, une des\nplus belles figures de l'art musical français.\n   A ses dons de très pur artiste, Charles Gounod joignait une culture des\nplus affinées, une foncière noblesse de caractère et de sentiments, ainsi qu'en\ntémoignent les extraits de notes et de correspondance cités par Camille Bel­\nlaigue et où le grand musicien se découvre tout entier. M. Bellaigue a écrit\nson livre avec un bonheur et une sympathie pieuse qui suffiraient à le rendre\nattachant. Paul Bourget n'a-t-il pas dit qu'en tout, mais surtout en art, la\nsympathie est la grande méthode? Une étude détaillée des opéras du maître,\nparmi lesquels il faut citer au premier rang Faust, Mireille et Roméo et Juliette,\nest suivie de l'analyse des œuvres sacrées, Rédemption et Mors et Vita, où l'on\npeut reconnaître que « si les oratorios de Gounod, dans l'ensemble, ne sont\npas ses plus grandes œuvres, c'est peut-être en certaines pages de ses oratorios\nqu'il s'est montré le plus grand ».\n   Puisant de préférence aux sources des poèmes immortels ou de la'légende\ngracieuse, Gounod a créé un type d'opéra entièrement nouveau, aussi distant\ndu grand opéra de Meyerbeer que de l'opéra comique français et de l'opéra\nitalien, et dont, souvent dans les cadres les plus familiers, il a approfondi et\nintériorisé le sentiment poétique. Un des. mérites éminents de Gounod fut de\n « ramener la musique française du dehors au dedans. 11 vint rapprocher de\nnous et détendre notre grand opéra, l'animer d'une vie plus modeste mais\n plus vraie... Gounod n'est pas le musicien des spectacles pompeux, des céré­\n monies et des cortèges. Le jardin de Marguerite et la chambre de Juliette,\n"}, {"page_pdf": 816, "texte": "                                  LES    LIVRES                               695\n\nvoilà ses asiles préférés. Il écarte de la cathédrale la foule dont un Meyerbeer\naimait à la remplir... Les chœurs occupent dans son œuvre une place secon­\ndaire et les moins nombreux, les plus discrets sont les mieux venus. Riche\nde ses propres ressources, cette musique abonde et surabonde de vie inté­\nrieure ».\n   Par de nombreux exemples, ingénieusement choisis, l'auteur montre com­\nment Gounod, dans son œuvre dramatique, réalise un parfait et harmonieux\néquilibre entre la déclamation, dont il possédait un sens très juste et profond,\nla mélodie qui coulait chez lui de source, ample, exquise, pénétrante, et\nl'orchestre dont la douceur caressante, toute en colorations tendres et dis­\ncrètes, recèle souvent un étonnant pouvoir pittoresque. L'auteur de Roméo\ncroyait — et son admirable méditation sur un prélude de Bach prouve on ne\npeut mieux le bien-fondé de cette conviction — que le respect et le culte des\nplus hautes traditions n'excluent pas l'essor de la libre personnalité. Et, en\neffet, les évidentes attaches classiques de Gounod n'enlèvent rien à la spon­\ntanéité et à l'originalité de son style. De l'étude attentive de Bach il tient\ncette science polyphonique qui caractérise « tel ou tel choral de Rédemption,\ndans Faust le prélude pour orgue de la scène de l'église et plus encore les\npremières pages de l'opéra, d'une trame si serrée et si ferme ». Des analogies\nmélodiques, harmoniques, rythmiques le rapprochent souvent aussi de Men­\ndelssohn. Cependant, le maître préféré de Gounod fut Mozart. « Gounod,\nseul des musiciens de notre époque, ne paraît point indigne d'être nommé,\nnon pas, comme bien vous pensez, à côté, mais à propos de Mozart. Il ne\ns'agit point ici d'une ressemblance matérielle, et qui ne prouve rien, entre\ndeux motifs mélodiques, entre deux séries d'accords, mais de je ne sais\nquelle parenté, pour ainsi dire idéale, entre deux sensibilités, entre deux\nâmes. On la reconnaît, en mainte phrase de Gounod, à la pureté des lignes,\nà la discrétion des moyens employés, à l'élégance de l'écriture, enfin et sur­\ntout à la perfection achevée des cadences. »\n   L'influence exercée par Gounod sur l'art musical en France fut considé­\nrable, hautement bienfaisante, et parmi les maîtres de l'école française\nactuelle, il en est surtout trois, Bizet, Saint-Saëns et Massenet, qui en portent\nla manifeste empreinte.\n                                                                      G. DE G.\n\nPHILOSOPHIE :\n L a m o r a l e d u b o n h e u r , par CLODIUS PIAT. — (Paris, Alcan.)\n   Il y a en ce moment à Paris deux prêtres qui sont des penseurs et des écri­\nvains, l'abbé Sertillange et l'abbé Piat. Ils enseignent tous deux à l'Institut ca­\ntholique de Paris. Ils ont publié de nombreux livres, peu connus en Belgique,\nje ne sais pourquoi, mais le fait est que l'on en entend rarement parler. Est-ce\npeut-être parce qu'il s'agit de philosophes et que le monde superficiel actuel\nne s'intéresse plus à la philosophie? Plusieurs livres de ces deux penseurs\nsont cependant de la plus haute portée, du plus vif intérêt et je dirai même\nde la plus grande utilité pour tous, car ils traitent de questions vitales. A\n"}, {"page_pdf": 817, "texte": "696                               DURENDAL\n\n\npreuve le présent volume de l'abbé Piat. C'est la philosophie de la morale.\nCe livre est pensé. Ce livre est écrit. Il est d'une logique impeccable et il est\nécrit dans une langue claire et châtiée s'il en fût et qui double le charme de\nsa lecture. Je ne puis faire ici l'analyse de ce livre tel qu'il le mériterait. Mais\n   tiens à le recommander et je le fais aussi chaudement que je puis à tout\n  omme qui sait et qui aime à réfléchir. Y en aurait-il encore, par hasard, en ce\nmonde futile et bizarre?\n   Jamais je n'ai vu exposée cette question fondamentale de la morale d'une\nfaçon aussi approfondie, aussi complète et en même temps aussi persuasive\net aussi nette. La morale chrétienne — que, il va de soi, l'auteur proclame la\nseule vraiment logique et efficace — y est développée avec une lumière\néblouissante et une ampleur remarquable. L'esprit qui ne serait pas satisfait\nserait bien difficile.\n   A tous ceux qui débinent la morale chrétienne, tout simplement parce que\nsciemment ils l'ignorent, ou parce qu'ils en ont peur, j'envoie le défi le plus\nformel de réfuter ce livre. Quand ils l'auront démoli ils pourront parler.\n L'auteur répond notamment d'une façon péremptoire à la sottise de ceux qui\ntaxent la morale chrétienne d'égoïsme. Reprochequi lui fut fait jadis en pleine\nChambre belge, dans une discussion mémorable, avec une incompétence\nsans pareille et une légèreté renversante, par les défenseurs de la morale\nlaïque.\n    Tout esprit cultivé et intelligent, et à qui la réflexion n'est pas une corvée\n alors qu'elle devrait être un réconfort, doit méditer ce livre à tout prix. Je dis\n méditer, car il ne suffit pas de lire. Il y a là, comme dans tous les livres\n sérieux, de la moelle pour de nombreuses et réconfortantes méditations.\n                                                              HENRY MOELLER.\n\nLe Crépuscule d ' u n e i d o l e ; Nietzsche, nietzschéisme, nietzschéens, par\n   M. V. DE PALLARÈS. — (Paris, Grasset.)\n   \" Idole \" est le mot juste, car Nietzsche a été et est encore, d'ailleurs,\nl'objet d'un véritable culte, de la part même de gens qui, étant données les\naspirations démocratiques qu'ils nourrissent, auraient dû éprouver la répul­\nsion la plus vive pour sa pensée violemment aristocratique. Mais, voilà, il se\nprésentait en même temps comme le « tombeur » des vieilles morales, de\ntoutes les puissances religieuses ou métaphysiques du passé, les religions,\nles philosophies, le préjugé de la vérité... C'était une force de destruction,\ndont on trouvait expédient de se servir, quitte à lui nier toute valeur, lorsque,\naprès avoir démoli, elle voudrait reconstruire. Nietzsche en voulait surtout\nau christianisme, à la morale de l'amour, à la conception du bien et du mal,\n enfantés par les humbles, les « esclaves » ; il rêvait une revision de la « table\n des valeurs morales », l'instauration du règne des surhommes, des êtres qui\n ne connaissent d'autre règle que la volonté de puissance qui agit en eux et\n sont, par conséquent, prédestinés à dominer sur la tourbe vile des hommes.\n    Il y avait une certaine crânerie à se mettre dans un antagonisme si direct\n avec les tendances les plus évidentes du monde moderne. Il est vrai que\n Nietzsche obéissait, de la sorte, aux impulsions d'un génie dont les facultés\n"}, {"page_pdf": 818, "texte": "                                LES LIVRES                               697\n\nétaient surtout critiques. Son véritable empire est celui de la négation; dans\nle domaine de l'affirmation, sa vigueur est beaucoup moindre, comme aussi\nl'originalité de ses idées. Ce qu'il y avait en lui, pour user de ses formes de\nlangage, c'était une irréfrénable « volonté de contradiction », qu'il exerçait\nmême contre lui-même et que, sans doute, il aurait été déçu et irrité de ne pas\nrencontrer chez ses disciples trop fervents et trop serviles.\n   Il avait tenté d'arracher des mains des croyants, des philosophes et des\nsavants la vérité au nom de laquelle ils croyaient pouvoir parler. Qu'est-ce\nque vaut sa vérité à lui, car, en somme, quoi qu'il dise, il en a une qu'il veut\nfaire prévaloir; cet ennemi de tout système a un système, lui aussi... Quelle\nlumière nouvelle a apporté à l'humanité ce précurseur des temps futurs?\n   M. de Pallarès se pose cette question, et il consacre à la résoudre tout un\nvolume du plus vivant attrait. Il étudie Nietzsche à la fois dans les péripéties\nde son existence, maladive la plupart du temps, et dans les phases de sa\npensée. Il soumet les idées directrices du « solitaire de Sis-Maria », celles de\nla Volonté de puissance et de l'Etemel retour, notamment, à un examen appro­\nfondi qui suffit à démontrer le caractère de ces conceptions que Nietzsche\ncroyait destinées à révolutionner le monde. Ce qui reste admirable, surtout,\nchez Nietzsche, c'est l'écrivain, parfois le poète, toujours l'homme en perpé­\ntuelle effervescence intellectuelle qui choque souvent le lecteur, suscite son\nopposition, mais ne cesse jamais d'éveiller en lui la pensée.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\n\nDIVERS :\nV e r s l e s S o m m e t s , lettres de la comtesse de SAINT-MARTIAL (Sœur\n   Blanche, Fille de la Charité). — (Paris, Plon.)\n   M. Léopold de Fischer vient de faire paraître un nouveau recueil de\nlettres de la comtesse de Saint-Martial qui complète heureusement la belle et\nédifiante correspondance publiée il y a quelques années sous le titre sugges­\ntivement approprié : En Haut.\n   Ce nouveau recueil se divise logiquement en trois parties : l'Epouse, la\nVeuve , la Religieuse. Pour l'intérêt psychologique et l'élévation des senti­\nments qui y sont exprimés, il ne semble pas inférieur au précédent volume\ndont il constitue d'ailleurs la suite attendue et désirée. Ces lettres écrites\nd'abandon, avec une simplicité charmante, assaisonnée d'une pointe d'enjoue­\nment et avec une sincérité d'accent des plus persuasives ont le mérite de\nmettre en lumière le travail intérieur d'une âme d'élite, âme claire, droite,\nexquise qui, instruite et grandie par le malheur, s'efforce de s'arracher\nchaque jour davantage aux vaines séductions de la terre, à idéaliser et à\népurer ses plus légitimes tendresses au creuset transfigurateur de l'amour de\nDieu. Elles achèvent de dessiner en traits vivaces cette physionomie de\nfemme forte, si admirablement résignée aux décrets divins et qui, éternelle­\nment fidèle au souvenir du bien-aimé absent, monte insensiblement par la\nvoie royale de la souffrance jusqu'aux pures cimes de la charité héroïque et\ndu renoncement absolu.                                            G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 819, "texte": "698                               DURENDAL\n\n\n\nSouvenirs d'un médecin de Paris, par le Dr POUMIÈS DE LA\n  SIBOUTIE. — (Paris, Plon.)\n   L'auteur de ce livre a eu la chance rare de vivre une période très mouve­\nmentée de l'histoire de France. Né en 1789, dans le Périgord, il s'établit à\nParis en 1815; il mourut en 1863. Il connut donc le premier Empire, les\ndeux Restaurations, la monarchie de Juillet, la République de 1848 et le\nsecond Empire. Le docteur Poumiès était non seulement un praticien con­\nsommé et réputé; c'était aussi un esprit ouvert, un homme érudit et un\ncaractère doux et sociable. Le charme particulier de sa conversation lui valut\nde brillantes relations et de précieuses amitiés.\n   Pendant sa longue existence (74 ans), il eut la bonne coutume d'écrire\njournellement des notes sur les événements auxquels il assistait chaque\njour, de même que sur les conversations qu'il eut avec nombre de person­\nnages éminents ou d'hommes intéressanls. C'est ainsi que lorsqu'un accident\nl'engagea à cesser l'exercice de son art, il put reconstituer toute sa propre\nhistoire, en évoquant les souvenirs de sa jeunesse et de sa profession, en y\nmêlant les incidents qui avaient ému le public et en y égrenant les anecdotes\net les échos mondains que la vie de Paris lui avait appris. Aussi ce volume\nest-il hautement intéressant par des récits pleins de verve sur le monde des\nprofesseurs et des étudiants du premier Empire, par des pages vivantes sur\nles hôpitaux et leurs clients, sur les blessés des guerres et des révolutions,\nsur les ravages des épidémies. Nous y trouvons également des portraits fidè­\nlement tirés, des tableaux pittoresques, des silhouettes curieuses, des esquisses\nspirituelles et des croquis variés.\n   Ecrites sans prétention littéraire, mais avec la distinction qui caractérisait\nleur auteur, ces notes ne peuvent manquer d'être favorablement accueillies\npar tous ceux qui ont vécu, au moins en partie, la même période historique,\nde même que par ceux qui, venus plus tard sur notre globe terrestre, aiment\nà connaître en détail les événements dont leurs parents ont été témoins. Pour\nnotre part, nous avons lu avec avidité cet ouvrage qui nous a aidé à suppor­\nter la monotonie d'une longue traversée par une mer d'un calme absolu et\nun temps imperturbablement beau (Québec à Liverpool).\n                                                                         D r M.\n\nI d é e s m é d i c a l e s , par le Dr GRASSET. — (Paris, Plon).\n   Le docteur Grasset, professeur à la Faculté de médecine de Montpellier,\nfait partie d'un petit groupe, qui devient de plus en plus nombreux, de méde­\ncins français franchement spiritualistes. Il n'a jamais caché ses convictions;\nil les expose franchement, sans respect humain comme sans forfanterie.\nÉcrivain distingué, il a la plume facile et élégante, ce qui fait de lui un vul­\ngarisateur des plus complets que nous connaissions. Ses nombreuses publi­\ncations de vulgarisation ont rendu son nom familier à tous ceux qui suivent\nde près les progrès de la science.\n   Les questions qui font l'objet de ce volume ont passionné les meilleurs\nesprits depuis de longues années. Elles touchent toutes ou presque toutes à\nun terrain qui commence à être exploré et qui offre encore bien des mystères.\n"}, {"page_pdf": 820, "texte": "                                 LES LIVRES                                699\n\n\nTel est, par exemple, le problème du double psychisme, supérieur et infé­\nrieur, qui constitue la personnalité humaine! C'est là une question, parfois\nun peu troublante, parce qu'elle est de la plus haute importance au point de\nvue de l'existence de la responsabilité humaine. Les pages que le docteur\nGrasset consacre à ce sujet sont lumineuses. L'auteur n'a pas la prétention\nd'avoir résolu le problème; cela n'est pas possible dans l'état actuel de la\nscience. Mais il projette sur ce sujet obscur des clartés qui ne peuvent\nmanquer de satisfaire les intelligences les plus exigeantes.\n   Nous ne pouvons que renvoyer les lecteurs à l'ouvrage lui-même en leur\ndisant qu'ils y trouveront des notions lumineuses et précises sur toutes sortes\nde sujets qui les regardent; tels sont les chapitres sur la psychothérapie, sur\nles demi-fous et les demi-responsables, sur l'occultisme, sur l'évolution médi­\ncale en France, sur l'influence du moral dans le développement des mala­\ndies, etc.\n   Nous avons vraiment dévoré ce volume, dont la lecture vaut celle du plus\nbeau roman. Et en fermant ce livre, nous nous prenions à regretter — ce qui\nest rare — qu'il ne fût pas plus considérable. Combien plus doit-il exciter\nl'intérêt de ceux qui n'ont aucune idée ou qui n'ont qu'une vague idée de\ntoutes les questions qui y sont traitées. Nous ne doutons pas un instant du\nsuccès de cette publication, qui nous paraît être une des meilleures sorties\nde la plume de notre éminent confrère de France.\n                                                                       Dr. M.\n\nVOYAGES :\nL ' A m é r i q u e d e d e m a i n , par l'abbé KLEIN. - (Paris, Plon.)\n    Nous avons eu la bonne fortune de parcourir ce livre pendant notre\ntraversée de Cherbourg à New-York, au début de l'immense parcours que\nnous allions faire (environ 2,000 lieues) à travers une grande partie des Etats-\nUnis d'Amérique d'abord, à travers tout le Canada ensuite (de l'océan Paci­\nfique à l'océan Atlantique), Nous l'avons relu une seconde fois sur le paquebot\n(Empress of Britain) qui nous ramenait de Québec à Liverpool. On comprend\nque cette double lecture devait nous intéresser tout particulièrement. La pre­\nmière nous préparait à mieux observer ce que nous allions voir, à mieux\nécouter ce que nous allions entendre. La seconde nous servait à contrôler le\nrésultat de nos observations et de nos conversations.\n    Devons-nous le dire? Tout ce que nous avons vu et entendu n'a pu que\nconfirmer les judicieuses remarques de l'abbé Klein sur le Nouveau-Monde.\nComme lui, nous avons été émerveillé de tout ce qu'il nous a été donné de\nconstater dans le cours de notre voyage à travers le Nouveau-Monde. Le\npeuple américain est un grand peuple; son avenir est plein de promesses.\nLe péril japonais lui-même, si péril il y a, n'est pas aussi redoutable que\nle croient certaines personnes.\n    L'abbé Klein est un voyageur sagace ; il sait regarder et il sait écouter, ce\nqui n'est pas donné à tout le monde. 11 ne recule devant aucune fatigue quand\n il s'agit de compléter la somme de documents qu'il trouve sur sa route.\n"}, {"page_pdf": 821, "texte": "700                                DURENDAL\n\n\n Certains chapitres nous ont particulièrement intéressés, tels ceux où il parle\n de la grande ville de Chicago. Nous pensions, comme tout le monde, que ce\n n'était là qu'un colossal centre de « business s, réfractaire à toute idée élevée\n et intellectuelle. Voici qu'il nous révèle, ce que nous pouvons confirmer, que\nc'est, au contraire, le centre actif d'un grand mouvement scientifique et artis­\n tique. L'Université de Chicago est une des universités les mieux outillées du\n monde entier. Chicago possède, en outre, un Conservatoire de musique qui\n peut rivaliser avec les meilleures écoles de musique de l'Europe. Au moment\noù nous écrivons ces lignes, — nous sommes en vue des côtes de l'Angleterre\n— nous avons sur notre bateau plusieurs jeunes gens et plusieurs jeunes filles\nde Chicago qui se rendent en Europe pour s'initier à la culture des beaux-arls.\n    Le chapitre, qui relate la visite de l'auteur au célèbre archevêque Mgr Ire­\nland, est plein de vie et d'actualité. Qui ne connaît, au moins de nom, cet\nillustre prélat, une des gloires de l'épiscopat américain, dont la largeur\nd'idées le dispute avec le zèle apostolique, l'intelligence éclairée et érudite,\nainsi qu'avec la bonhomie et la simplicité dont il nous a à nous-même donné\nune preuve lors d'une visite qu'il nous fit l'honneur lors d'un de ses premiers\nvoyages en Europe.\n    Nous ne pouvons que citer les pages consacrées au vaste et riche Canada,\npays aussi grand que l'Europe entière, admirablement doté par le Créateur\nde trésors miniers et de richesses agricoles, et cependant encore si peu\nexploité. On est étonné de voir, quand on parcourt ce pays, ce qu'il y a\nencore de place pour des immigrants étrangers. L'accroissement de la pros­\npérité de cette grande étendue de terre est inimaginable.\n    L'Amérique offre encore bien des ressources aussi; l'abbé Klein le prouve\nen décrivant les progrès fabuleux de nouvelles villes telles que Seattle, de\nmême qu'en parlant de la contrée si célèbre par ses richesses aurifères,\nl'Alaska.\n   Et cependant les Américains se préoccupent du péril japonais. Ils ont pris\ndes mesures draconiennes contre ce danger. Sont-elles bien judicieuses?\nC'est ce que l'avenir nous dira. Il nous semble que le peuple américain\ndevrait avoir plus de confiance en lui-même, dans ses libres institutions et\ndans son activité matérielle et intellectuelle.\n                                                                        Dr. M.\n"}, {"page_pdf": 822, "texte": "                               NOTULES\n\n  La maladie de notre bien-aimée souveraine la REINE ELISA­\nBETH a ému tous les vrais Belges qui tous l'aiment du fond du cœur.\nLes artistes et les littérateurs partagent ces angoisses, car Elle fut\nvraiment bonne et toute sympathique pour eux dès le premier jour de\nson avènement au Trône. Rappelons-nous sa touchante sollicitude pour\nnotre grand peintre Laermans quand il fut souffrant. La Rédaction\nde DURENDAL forme les vœux les plus ardents pour le prompt réta­\nblissement de notre douce et gracieuse Reine. Artistes chrétiens nous\noffrons à Dieu nos plus ferventes prières pour que nos vœux soient\nau plus tôt et pleinement réalisés.\n                                          *\n\n  C o r r e s p o n d a n c e . — Nous recevons à l'instant de notre ami Firmin\nVan den Bosch, la lettre suivante :\n                                        « Mansonrah (Egypte), 23 novembre.\n                  « M O N CHER A M I ,\n\n   » Des amis ont bien voulu me c o m m u n i q u e r le n u m é r o de La Wallonie du\n25 octobre, avec u n article d'un sieur P a u l Lefèvre, ex-jésuite, qui profite\nde mon départ à l'étranger pour me lancer une hottée d'injures.\n   » Il est ainsi des reptiles courageux qui ne sifflent que lorsqu'ils ne sont\nplus à la portée du pied.\n   » Si le personnage en question ne s'était attaqué qu'à l'écrivain, je ne me\nretournerais pas sur lui : le sieur Paul Lefèvre n'existe littérairement que par\nun volume de vers qu'il fut obligé, pour des motifs spéciaux, de retirer de la\ncirculation.\n   » Mais le sieur Paul Lefèvre s'en prend au magistrat; et il m'oblige ainsi\nde lui rappeler qu'en une heure difficile de son existence, il bénéficia, de la\npart de ce magistrat, d'un service qu'il eût été décent de ne pas oublier.\n   \" J e n'aurai pas la cruauté d'insister!\n   » Veuillez, mon cher ami, insérer ce mot dans le prochain Durendal et ma\nmain dans la vôtre.\n                                                    » FIRMIN VAN DEN BOSCH. »\n                                          *\n    L e C o m t e T o l s t o ï qui vient de mourir fut, sans conteste, u n des plus\nremarquables écrivains de ce siècle. Ce fut certes un h o m m e de génie. Sans\ndoute ce fut un cerveau étrange, une nature bizarre. Nul n'eut u n si bel\nenthousiasme pour l'art que lui et cependant, à u n e certaine heure de sa vie,\nil sembla le mépriser. Ame inquiète et tourmentée, en perpétuelle recherche\nde la vérité complète, il ne la trouva nulle part autour de lui. Si la g r a n d e\nlumière catholique eût pu éclairer cette â m e qui, par certains côtés, en fut\npar moment si proche, elle eût trouvé la plénitude de la paix dans cette\n"}, {"page_pdf": 823, "texte": "702                                DURENDAL\n\n\nEglise qui elle seule a la plénitude de la vérité. Hélas ! jamais il ne fut en\ncontact avec l'Eglise et il ne trouva ni la vérité ni la paix nulle part dans le\nmonde qui l'entoura. C'est là tout le secret du désarroi de cette grande et\nbelle intelligence. C'est égal, malgré tout, Tolstoï fut une de nos plus belles\ngloires et nous saluons sa mémoire de nos hommages les plus respectueux\net admiratifs.\n                                      ** *\n    F i r m i n V a n den B o s c h . — Notre collaborateur et ami Firmin\nVan den Bosch, nommé tout récemment magistrat aux tribunaux mixtes\nd'Egypte, vient de nous quitter pour Mansourah où il exercera ses nouvelles\nfonctions. Ce n'est pas sans mélancolie que nous avons vu partir pour\nl'étranger, cet ami si cher, si sympathique, le plus ardent et le plus enthou­\nsiaste compagnon de nos luttes pour la belle cause des lettres et des arts\norientés vers l'idéal. Nous nous consolons à la pensée que de cœur et par la\nplume il restera avec nous. Il nous a promis formellement avant de nous\nquitter de nous continuer sa précieuse collaboration.\n   Nous envoyons notre plus affectueux et cordial salut et tous nos vœux de\nsanté et de bonheur à notre ami et à Madame Van den Bosch.\n   Nous croyons faire plaisir aux nombreux amis de Firmin, comme nous\navions l'habitude de l'appeler familièrement, en reproduisant son portrait\ndans ce fascicule.\n   Nous donnons aussi dans ce numéro l'intéressante et vivante étude que\nFirmin Van den Bosch donna sur les Lettres et la Presse en conférence aux\nAmis de la Littérature, à Bruxelles.\n                                       *\n\n   D é c o r a t i o n s . — Nous offrons nos plus cordiales félicitations à Firmin\nVan den Bosch à l'occasion de sa promotion au grade d'officier de l'Ordre de\nLéopold, à notre collaborateur Paul Mussche qui vient d'être nommé\nchevalier de l'Ordre de Léopold II et à notre dévoué éditeur Charles Bulens,\nà qui vient d'être décernée la décoration de chevalier de l'Ordre de la\nCouronne.\n                                          *\n   AVIS i m p o r t a n t . — Nous prévenons nos abonnés que nous mettrons\nen circulation, dès les premiers jours de décembre, nos quittances postales,\nafin d'éviter l'encombrement du nouvel an. Nous leur serions obligés s'ils\nvoulaient bien charger leur personnel, en cas d'absence, de payer la quit­\ntance à leur place dès sa première présentation, pour nous faciliter la besogne\net nous épargner la corvée d'un second envoi.\n\n\n   N o t r e P a y s . — On se rappelle qu'à l'occasion du LXXV e anniversaire\nde notre indépendance, la publication d'un grand ouvrage de luxe fut entre­\nprise pour la glorification de la Belgique, sous le titre Notre P a y s . Ce\nsuperbe travail est en cours de publication. Il est publié sous le patronage\n"}, {"page_pdf": 824, "texte": "                                       NOTULES                                        703\n\nd u gouvernement, par la maison d'édition Van Oest, de Bruxelles. N o u s\navons déjà plusieurs fois r e c o m m a n d é et recommandons de nouveau instam­\nm e n t ce superbe travail à l'attention du public. L e tome premier est ter­\nminé. Il est du plus haut intérêt au point de vue du texte et renferme de\nluxueuses et très belles reproductions artistiques.\n    L e sixième fascicule de cette importante publication vient de paraître.\nIl est richement illustré de nombreuses reproductions en couleur et contient\nn o t a m m e n t les études consacrées à la Peinture par Camille L e m o n n i e r et à la\nSculpture par Arnold Goffin.\n    Cet ouvrage a obtenu à l'Exposition internationale de Bruxelles le diplôme\nde G r a n d - P r i x dans la section de l'enseignement supérieur (collectivité des\ngrandes œuvres belges d'ordre intellectuel).\n    On souscrit à forfait au prix de 200 francs, payable moitié à la livraison\ndu tome I, le solde au fur et à mesure de l'envoi des fascicules du tome I I .\nU n e édition de grand luxe est en vente au prix de 400 francs. On y souscrit\nd a n s les mêmes conditions qu'à l'édition de 200 francs.\n    Adresser les souscriptions à M. V a n Oest, é d i t e u r , 7 2 , r u e de l a Mon-\ntagne, Bruxelles.\n\n\n   C h a r l e s V a n d e r S t a p p e n , l'excellent sculpteur d'Ompdrailles, des\nBâtisseurs de villes et de nombre d'œuvres d'une inspiration originale, est mort\nle 21 octobre dernier, à Bruxelles, d a n s sa soixante-septième a n n é e . C'était\nun des derniers survivants des élèves de cet atelier Portaels, dont sortirent\ntant d'artistes qui firent depuis œuvre féconde et belle.\n\n\n\n   Société des Concerts de musique sacrée d'Anvers. —\nDimanche 4 décembre 1910, à 3 heures, aura lieu à Anvers, par les soins de\nla Société des Concerts de musique sacrée, en la grande salle de la Société\nRoyale d ' H a r m o n i e (rue d'Arenberg), sous la direction de M. L o d . O n t r o p ,\nla première exécution en Belgique du célèbre oratorio de Haendel, J o s u é ,\npour soli, chœurs, clavecin, orgue et orchestre. Solistes : Mlle H a n n a Verbena,\nsoprano (Utrecht), MM. P a u l Reimers, ténor (Berlin), Simon D e n y s , baryton\n(La Haye), H . - C . van Oort, basse (Amsterdam).\n      Le second concert est fixé au d i m a n c h e 2 avril 1911, à 3 heures, et com­\nprendra l'exécution intégrale de la Hohe Messe (en si), l'œuvre géniale de\nJ . - S . B a c h . Solistes : Mlles E . Ohlhoft et S c h ü n e m a n n (Berlin), M M . Pla­\nmondon (Paris) et Denys (Amsterdam).\n     S'adresser pour tous renseignements, pour abonnements et places, à\nM. Jules Boelaert, marché Saint-Jacques, 11, Anvers.\n                                               *\n                                           *       *\n   L a S o c i é t é d e m u s i q u e d e T o u r n a i . — Voici les dates et pro­\ngrammes des concerts que donnera cette société en 1910-1911 : dimanche\n27 novembre 1910, à 3 h. 1/4, Elie, oratorio de M e n d e l s s o h n ; d i m a n c h e\n"}, {"page_pdf": 825, "texte": "704                             DUREN DAL\n\n29 janvier 1911, à 3 h. 1/2, I. Psyche, poème symphonique de César Franck ;\nIL Rebecca, oratorio du même; dimanche 23 avril 1911, à 2 h. 1/4, la Passion\n(selon saint Mathieu), de J.-S. Bach.\n   Pour les abonnements, places et renseignements, s'adresser 83, rue Saint-\nMartin, à Tournai.\n                                     * *\n   NOUS r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art,primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier),'3 fr. 50.\n   Constance Teichmann, par M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvain,\nGrand'Place, 17).\n   Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 10.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannes Brahms, par L. WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La Littérature française au XIX' siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n   Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n   Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n   Saint François d'Assise, par JOHANNES JÖRGENSON (Paris, Perrin). — Pèleri-\nnages franciscains, par JOHANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin). Ces deux volumes\nont été traduits en français par Théodore de Wysewa. Chaque volume : 5 fr.\n                                     * *\n  Accusé de réception :\n   ART : La peinture en Belgique, par FIEKENS-GEVAERT. — Les primitifs fla-\nmands. Fascicule IX. Bernard Van Orley. Les Van Coninxloo. Les deux\nVan Clève. Vol: illustré (Bruxelles, Van Oest).\n   LITTÉRATURE : La légende des philosophes. Voltaire, Rousseau, Diderot\npeints par eux-mêmes, par TORNEZY (Paris, Perrin). — L'humanisme belge à\nl'époque de la Renaissance, par ALPHONSE ROERSCH (Bruxelles, Van Oest). —\nPortraits d'auteurs, par VICTOR. KINON (Bruxelles, Association des écrivains\nbelges).\n   PHILOSOPHIE : Epicure, par E. JOYAU (collection : Les grands philo­\nsophes, Paris, Alcan).\n   POÉSIE : Chansons pour celle qui n'est pas venue, par EDOUARD GAZANION\n(Paris, Editions de vers et prose). — Les heures ingénues, par GEORGES\nGUÉRIN (Liége, Société belge d'éditions).\n   ROMAN : Chanaan, par GRAÇA ARANHA, traduit du portugais par Clément\nGazet (Paris, Plon). —Leur royaume, par ROBERT VALLERY-RADOT (idem). —\nLes ébauches, par JEAN BALDE (idem). — La duchesse de Rouvreuse, par MARIN\nCHAILLOU (idem). — Les demoiselles de Saint-André, par CHAMPOL (idem). —\nChez eux, par MARIANNE DAMAD (Paris, Grasset). — L'aiguilleuse, par LYA\nBERGER (Paris, Perrin). — Le pasteur pauvre, par EDOUARD ROD (idem). —\nAnarquia, par F R . REQUETTE (Namur, Collard).\n   THEATRE : Un cas de conscience, par PAUL BOURGET et SERGE BASSET\n(Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 826, "texte": ""}, {"page_pdf": 827, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 11, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-11", "signet_source": "Dix-septième année - N°11 - Novembre 1910", "preuve": "Couvertures absentes ; mois et numéro d’après le signet du PDF. Livraison pages 641-704. Les Notules mentionnent la maladie de la reine Élisabeth, la mort récente de Tolstoï, la mort de Charles Van der Stappen « le 21 octobre dernier », une lettre de Firmin Van den Bosch datée de Mansourah (Égypte), 23 novembre, citant La Wallonie du 25 octobre, et des concerts annoncés pour le 4 décembre 1910 et le 27 novembre 1910.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}