{"numero_id": "ulb-durendal-1910-livraison12", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 705, "page_fin": 712, "titre_corps": "Notre-Dame de Danemark", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Johannes Jörgensen", "ancre_debut": "Notre=Dame de Danemark I Copenhague", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 834, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1705, "texte": "Notre=Dame de Danemark\n                                        I\n\n                 Copenhague, un peu avant 1890.\n                    L'Association radicale des étudiants célébrait\n                 sa grande fête annuelle. On venait d'entendre\n                 les discours officiels, d'exécuter les premiers\n                 chants. C'était maintenant l'heure des speechs\n                 improvisés et des couplets grivois.\n                    Un jeune homme se leva pour prendre la pa­\n                 role ; svelte, pâle, à la barbe naissante, il ne\nparaissait pas avoir beaucoup plus de 20 ans. On lui donna la\nparole et il commença d'une voix qui d'abord tremblait un peu,\npuis se fit ferme et claire :\n\n                  « CAMARADES,\n\n   » La nuit est tombée; voilà déjà absorbé pas mal de bière et\nde whisky. Honnis soient les amateurs romantiques du punch;\nnous sommes des positivistes, et nous aimons l'âpre saveur des\nboissons fortes.\n   » Nous avons donc absorbé, dis-je, pas mal de whisky, et ce\ndé par le plein droit de l'Individu aux libertés bachiques, et\nmaintenant il se fait tard. Bientôt la fête sera finie, la salle\nvide, les lustres seront éteints et les fenêtres ouvertes pour renou­\nveler l'air. Il n'y aura plus à témoigner de notre festoiement\nque les tables, les longues tables avec les dessous de verre\nhumides, les flaques de boisson aigrie; et d'ici peu ce sera la\npâleur blafarde du petit jour. Et si demain dans l'avant-midi\nnous nous rencontrons en ce lieu, flasques, la tête vide, nous\nn'y retrouverons plus qu'un relent de bière et une odeur de tabac\n\n  (1) Premier chapitre d'un roman de Johannes Jörgensen dont la traduction paraîtra\nprochainement à Paris.\n"}, {"page_pdf": 835, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2342, "texte": "706                          DURENDAL\n\n\nrefroidi. Maussades, affalés en quelque coin de sofa, nous remâ­\ncherons d'insipides gazettes, ou encore, stupides, nous nous\nappliquerons un hareng dûment salé avec un soda bien\npiquant.\n    » Camarades, pourquoi faut-il qu'il en soit ainsi? Pourquoi\nbientôt traîner par les rues, en quête de misérables aventures\net sous l'aiguillon d'appétits lubriques? Ne sommes-nous pas\nnés pour de plus grandes choses que des folies nocturnes, en com­\npagnie de chevaliers de la nuit et pour des soupers nocturnes\ndans des restaurants de nuit et des amours nocturnes avec des\nfilles achetées? »\n    Peu à peu le silence s'était fait dans la longue salle au pla­\nfond bas. Bruits et colloques, appels et rires étaient tombés.\nAutour des tables, on se demandait quel était Porateur : « Ronge»,\nexpliquaient les uns. D'autres, conscients d'être mieux rensei­\ngnés, affichaient un air d'importance; ils racontaient que le jeune\nécrivain Hermann Ronge était sur le point de publier un livre\nà la librairie P.-G. Philipsen. Une annonce dans le Politique\nvenait d'en informer l'indifférence absolue des contemporains.\n   On avait d'abord écouté l'orateur en silence et avec une cer­\ntaine sympathie, pourtant sans grande attention. A présent, la\ncuriosité s'aiguisait. Là-haut, à la table d'honneur, le président\npenché en avant tendait l'oreille. Les dernières paroles de Ronge\nprovoquèrent à la ronde des toussotements ironiques, et un plai­\nsant lui cria par manière de blague : « H é ! vous n'avez pas\nparlé du veilleur de nuit! »\n   L'orateur continua : « Je comprends bien pourquoi ces mes­\nsieurs cherchent à m'interrompre et je ne suis pas sans goûter\nleur humour, mais je n'y puis rien. Cela m'apparaît tout de\nmême si triste, si étrange que nous tous qui voulions apporter\nau pays la lumière, nous tous amis du plein jour et disciples de\nLucifer, nous soyions arrivés à être ces désabusés, chevaliers\nde ténèbres et comme de vils oiseaux de nuit! Le grand barde\nde la liberté dont nous chantions ce soir l'hymne au progrès est\nen voie de devenir un directeur des Variétés, et l'austère théo­\nricien de l'utilitarisme a passé dans le camp de la bohème et\ndu surhomme!\n   » Sifflez-moi si vous voulez, il faut que Cela sorte : on nous\navait promis jour et lumière, nous n'avons rencontré que nuit\net ténèbres !\n"}, {"page_pdf": 836, "page_imprimee": 707, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": "                   NOTRE-DAME DE DANEMARK                       707\n\n\n   » Je suis si las, si dégoûté de la nuit que je ne veux plus rien\nsavoir d'elle! Car la nuit c'est tout ce qui est contre-nature, tout\nce qui est mensonge, tout ce qui est maladie et mort et corrup­\ntion. Et cela me répugne d'errer en compagnie des loups-garous\net des spectres. J'aspire à revoir une bonne fois des hommes\nvivants au cœur chaud et non plus des ombres blasées ! Mes\npieds sont fatigués des sentiers de la nuit, glissants comme ser­\npents et limaces, pour qui veut avancer ; mes yeux ont la nos­\ntalgie de la lumière, du soleil, du jour !\n   » Ah ! ce n'est pas la peine de vous moquer! Il y en a tant ici\ndans cette salle à sentir comme moi! Que de fois n'en avons-\nnous point parlé entre nous, ne nous sommes-nous pas confié\nnotre lassitude. Rappelez-vous certains soirs quand, après nos\npérégrinations tardives à travers les rues sans conviction nous\nnous disions « bonne nuit » avant de rentrer chacun dans son\ntriste isolement. Voyez! l'aube va poindre et la grande cité se\nréveiller pour recommencer dans la boue son existence d'hiver.\nSortons de cette ville, allons tenter des aventures meilleures, en\nquête d'événements dignes de notre âme! Etudiants, mes amis,\npartons saluer l'aurore, chercher le jour! »\n   Brusquement, Hermann Ronge s'était rassi. Il n'entendait\npas la tempête d'éclats de rire et de sifflets qui se déchaînait. Il\nne voyait pas les regards effarouchés dont ses voisins le considé­\nraient sans rien dire. Il restait là immobile sur sa chaise, ayant\nle sentiment de plonger au fond d'un gouffre.\n   Il revint graduellement à lui, et après avoir vidé son verre, il\ns'éclipsa. Une fois dehors, dans le vestiaire encombré de cha­\npeaux et de pardessus, il prit ses affaires et partit. Il n'eut donc\npas à subir les paroles rassurantes que prononçait maintenant\ncertain professeur de philosophie centrifuge.\n   Le professeur déclarait que pour sa part il se refusait à recon­\nnaître la jeunesse danoise dans le portrait déplaisant que venait\nde tracer l'étudiant Ronge. Les jeunes eux-mêmes ne séparaient\npas leur droit d'autonomie du devoir de l'Altruisme : il s'en\nportait garant, lui, professeur. Non, l'Individualime n'avait pas\nabouti, comme semblait le prétendre l'étudiant Ronge, à rava­\nler les jeunes radicaux au rang d'apathiques jouisseurs et\nd'égoïstes blasés. Il ne voulait point nier qu'à notre époque\nde lutte et d'effervescence où le passé se désagrège, où\nl'Idéal moderne n'a pas encore trouvé sa forme définitive, il\n"}, {"page_pdf": 837, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2426, "texte": "708                           DURENDAL\n\n\n\n n'y eût à tenir compte d'un certain sentiment d'impuissance.\n Cela pour bien des âmes, surtout chez les faibles, pouvait, en\n face des exigences de la vie et des problèmes théoriques et pra­\ntiques de notre temps, aller jusqu'à un abandonnement déses­\n péré, jusqu'à l'abdication encore plus désespérée de son propre\n moi.\n    C'était le cas de rappeler ici la description qu'à faite des jeunes\nlibres-penseurs un psychologue anglais de grand nom et qui,\ndans beaucoup de cas, hélas! ne se vérifiait que trop.\n    Ils sont, dit-il, comme des oiseaux jusque-là prisonniers, qui\nmaintenant ont pris la clef des champs et volent sans repos ni\ntrêve, de branche en branche, de la vallée à la montagne, de la\nmontagne à la mer : jamais une halte pour se bâtir un nid où le\ncœur soit au chaud, mais la fièvre d'aller plus loin, toujours\nplus loin... tant qu'à la fin les ailes se paralysent et c'est la chute\nen quelque affreux désert. C'est dans un de ces déserts, évidem­\nment, qu'avait échoué M. Ronge; son cas était de nature à\néveiller la sympathie du penseur philanthrope, averti par là\nd'un danger qui nous guette et qu'alors il s'agit d'éviter.\n   Mais il priait l'étudiant Ronge — et ceux qui parmi les\njeunes pourraient partager ses idées — de ne point tirer d'un\ntel fait isolé des conséquences à longue portée. Il ne convenait\npas d'édifier une généralisation sur des basses aussi étroites et\nil fallait tenir pour certain que les applications fausses ou exa­\ngérées d'un principe juste en soi ne constituent aucune objection\nvalable contre ce principe.\n   Le professeur s'était exprimé selon sa manière, posément,\nclairement. Sa parole animée, d'un accent de chaleur contenue,\nexerçait comme un charme prenant qui réconforte.\n   Lorsqu'il s'assit après une légère inclination et souriant obli­\ngeamment, la salle retentit d'applaudissements. On sentait que\ntout était rentré dans l'ordre. Le professeur était une notoriété,\nson beau caractère, sa vie irréprochable paraissaient une\ngarantie de la justesse des principes que lui promouvait et dont\nles autres s'inspiraient en pratique. En toute tranquillité de\nconscience on se mit donc à chanter le premier des morceaux\nmarqués au programme.\n   Pendant ce temps H. Ronge par les longues et sombres\nrues des quartiers excentriques se dirigeait vers la campagne.\nDans le faubourg qu'il traversait, à chaque fenêtre, une lumière\n"}, {"page_pdf": 838, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2382, "texte": "                   NOTRE-DAME DE     DANEMARK                   709\n\nbrillait. Les ouvriers, déjà levés, s'habillaient et buvaient leur\ncafé avant de se mettre en route pour la fabrique.\n   Çà et là il croisait l'un de ces ouvriers de la première heure\ns'en allant le long du trottoir, son déjeuner dans un bissac et\nsa pipe dont il tirait les premières bouffées laissait flotter der­\nrière lui dans la brume matinale une âcre odeur de tabac.\n   Boulangeries et crèmeries étaient éclairées et de tous côtés\nrecommençaient à claquer les sabots.\n   De petits garçons passaient en courant, frissonnant sous leurs\nblouses légères. Ils se hâtaient pour atteindre le dépôt des\ngrandes laiteries et se jucher à temps tout au haut des voitures\nrouges : afin que ce grand Copenhague qui pouvait se payer le\nluxe de dormir encore trouvât dès le réveil son lait et sa\ncrème. Ils arrivaient toujours plus nombreux ces petits laitiers,\nla rue en fourmillait, ils se ressemblaient tous avec leurs cas­\nquettes uniformes, leur nez rougi de froid, leur grand foulard\nde laine autour du cou. De tous côtés Hermann Ronge enten­\ndait le claquement allègre de leurs sabots agiles. Peu à peu\ndisparut la rangée des hautes maisons faubouriennes. Terrains\nmaraîchers, anciennes villas, étranges maisonnettes, hangars\nde toute espèce hémergeaient en contours estompés de la\npénombre du petit jour.\n   Ronge ne tarda pas à laisser la ville derrière lui et il s'en­\ngagea sur la grand'route de Lyngby, maintenant il faisait\npresque clair. Il prit le chemin de Charlottenlund et marcha\nlongtemps droit devant lui.\n   Une sorte d'impulsion irréfléchie le poussait. En lui une\nseule idée : sortir de la ville, fuir la salle de fête de 1' « Asso­\nciation », et dans l'âpre froidure du matin d'octobre purifier\nses poumons de l'atmosphère surchauffée de gaz écœurante, de\nla veille au soir.\n   Le jour se levait terne et silencieux sur les guérets noirâtres\noù la terre labourée formait des mottes luisantes.\n   Au bord du chemin les arbres dressaient leurs troncs\nhumides et leur feuillage décoloré. Jardins et cottages resplen­\ndissaient dans la parure bigarrée des bosquets où les baies\npiquaient leurs vives couleurs.\n   En haut de la côte d'Ordrupshöj, là où l'horizon se dégage\nvers l'est il s'arrêta enfin. A peine si l'aurore empourprait le\nciel : rien qu'une raie sombre qui rutilait entre des masses de\n"}, {"page_pdf": 839, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2318, "texte": "710                         DURENDAL\n\n\n\nnuages violacés comme une barre rougie dans la forge. Mais\nce paysage du matin avait une fraîcheur reposante avec ses\nteintes mouillées et avivées : vert pur d'un champ de seigle,\ntaches d'un jaune d'or éclatant sur les fonds bruns des bois,\nocre et rouge des maisons, bleu des toits d'ardoise, rayure\nblanche d'un mât de pavillon.\n   Ronge demeura un instant debout, au sommet de la côte, à\nse reposer. Sur le sentier qui montait droit vers lui il vit\ns'avancer deux personnes : c'était deux femmes d'une mise\ntrès particulière. Hermann Rongé resta un instant dérouté, puis\nhaussa les épaules sur sa propre sottise : deux nonnes catho­\nliques tout bonnement !\n    Depuis l'enfance il était habitué à les voir circuler dans\n Copenhague avec leur coiffe si caractéristique, leur large\nguimpe et le long rosaire qu'on entendait bruire quand elles\npassaient près de vous. Il ignorait qu'il y en eût aussi à la\ncampagne. Et voici que d'autres suivaient, elles sortaient d'une\nmaisonnette au bas de la pente. Elles venaient précisément de\nson côté et il s'effaça devant elles.\n    Alors il s'aperçut qu'il était juste en face de la grille ouverte\nconduisant à l'église catholique. Il n'avait pas songé qu'elle se\ntrouvait là : à présent les religieuses y entraient. Au passage il\nen remarqua deux. Sous les coiffes blanches leurs figures\njeunes avaient des lignes calmes et pures; l'une même était\n d'une grande beauté.\n    Hermann Ronge demeura indécis ne sachant au juste où\naller. Subitement il se sentit fatigué et à jeun mais il était\n encore trop tôt pour frapper à l'auberge voisine d'Ordrup.\n    Sans plus de réflexion il pénétra dans la petite cour qui pré­\n cédait l'église catholique, peut-être y trouverait-il un banc.\n Il n'y en avait point. De hauts massifs d'ifs et de thuyas for­\n maient, bordure autour de la place et un parterre au centre.\n Sur le perron, des pélargones dans des pots, leurs fleurs rouges\n mettaient une note de gaieté dans ce matin brumeux.\n    Au-dessus de la porte une inscription : Ego sum vita : je suis\n la vie. Hermann Ronge la lut et cela le plongea dans un\n monde de pensées. C'étaient les paroles du Christ, — à en\n croire du moins l'évangile johannique — mais qu'est-ce que\n cela pouvait signifier de dire qu'il est la Vie? Pourtant, la\n"}, {"page_pdf": 840, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2492, "texte": "                   NOTRE-DAME    DE   DANEMARK                  711\n\n\nvie c'est bien la somme de tout ce qui a vie : comment un\nhomme pouvait-il l'intégrer, cette universelle vie?\n   Oui, la vie, c'est la plénitude, la richesse, le bonheur, tous\nles cœurs aspirent à s'en rassasier comment Jésus de Naza­\nreth avait-il pu dire qu'il était cette plénitude, cette richesse,\nce bonheur? Pour Hermann Ronge cela était inconcevable,\naussi bien le langage théologique n'est-il pas celui du commun\ndes mortels.\n   Il tira sa montre : il n'était guère plus de sept heures. Des\npas se firent entendre sur le gravier du chemin, il se retourna\nde moitié et vit un vieux monsieur à lunettes qui maintenant\nse pressait de rnonter les degrés du perron et entra dans\nl'église. La porte ornée de ferrures resta ouverte.\n   Curieux, Hermann Ronge s'approcha. A l'intérieur il n'aper­\nçut qu'un petit parvis. Ma foi ! pourquoi ne pas s'y risquer !\n   D'un geste instinctif, il ôta son chapeau et franchit le seuil.\nC'était un espace assez exigu, les murs en briques rouges s'inflé­\nchissaient vers le haut en une voûte dont les arêtes se croi­\nsaient. D'un côté, un étroit vitrail laissait filtrer la lumière, de\nl'autre côté au milieu un grand crucifix était pendu et au-\ndessous un prie-Dieu avec un vase plein d'asters fraîchement\ncueillies. Hermann Ronge désappointé jeta sur tout cela un\ncoup d'oeil rapide et se mit en devoir d'étudier le placard accro­\nché à la porte dé l'église. C'était un avis aux visiteurs d'avoir\nà observer le silence et le bon ordre durant les offices. Cet\navertissement le frappa : pourquoi bannir de cette église plus\nque d'une autre le trouble et le désordre? Il regarda de nou­\nveau sa montre — depuis tout à l'heure cinq minutes s'étaient\nécoulées — et il colla son oreille contre la porte. De l'intérieur\naucun bruit ! Au même instant, dehors, des pas firent craquer\nle gravier. Hermann Ronge ouvrit brusquement la porte et\npénétra dans la nef pour ne pas être surpris dans l'attitude de\nquelqu'un qui écoute par le trou de la serrure. Tout de suite\naprès lui une femme entra, enveloppée d'un châle.\n   L'intérieur était plongé dans la pénombre : la clarté grise\ndu jour n'y pénétrait que tamisée par des vitraux peints.\n   Ronge resta debout près de la porte, il avait l'impression\nqu'il pourrait bien lui arriver de marcher sur quelqu'un, car\ntout autour il ne distinguait que des ombres serrées les unes\ncontre les autres. Avec précaution il se faufila un peu plus loin\n"}, {"page_pdf": 841, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2392, "texte": "712                          DURENDAL\n\n\net alors, petit à petit, il discerna les bancs, les chaises, où\nhommes et femmes, dames et religieuses se tenaient assis ou à\ngenoux. La plupart étaient à. genoux. Là-haut, dans le chœur,\ndevant un autel aux cierges allumés un prêtre en ornements\nblancs.\n   Il régnait dans l'église un silence absolu, un silence tout\nparticulier qui avait quelque chose de solennel.\n   Les ombres agenouillées demeuraient immobiles. Quelque\npart d'un banc un livre tomba à terre et cela résonna comme si\nun grand plâtras s'était détaché de la voûte. Hermann Ronge\ntressaillit : brusquement à l'autel éclata le timbre aigu d'une\nclochette. Devant lui tous les fidèles inclinaient la tête. Et le\nsilence reprit solennel.\n   Il ne sut trop comment cela se fit, mais du fond obscur de\nses souvenirs jaillit soudain une parole, celle de l'apocalypse :\n« Il y eut dans le ciel un silence d'une demi-heure. » La\nclochette retentit de nouveau, puis encore une fois et plusieurs\nfois encore et toutes les têtes s'inclinaient de plus en plus, tandis\nqu'à l'autel le prêtre s'abîma dans une génuflexion et éleva au-\ndessus de sa tête, bien haut, en un rayonnement d'or, le calice.\n   Bientôt après, sans bruit, Ronge se glissa hors de l'église.\nComme il se retrouvait dans le parvis, il lui sembla qu'une\ngrande distance le séparait du moment où il se tenait là lisant\nl'affiche avant d'entrer. Et pourtant il n'était que sept heures et\ndemi. Hermann Ronge se remit en route et descendit vers Or­\ndrup. Et tout le long du chemin continuait de flotter devant\nses yeux l'image de l'église silencieuse, la blanche figure du\nprêtre à l'autel et là-haut le calice d'or.\n    Il pensait au doux et pur visage des religieuses encadré dans\nla blancheur chaste des coiffes de lin, il les revoyait age­\nnouillées, immobiles et priant, et en un sentiment de respect\net d'adoration inclinant la tête devant leur Dieu. Il comparaît\nleur vie à la sienne : elles avaient en partage le matin, le\njour, la lumière; lui et ses amis étaient voués au crépuscule, à\nla nuit, aux ténèbres.\n    Ses pensées de la veille au soir se dressèrent devant lui avec\nune puissance nouvelle, involontairement il se prit à soupirer :\n « Ah! celui qui pourrait comme ceux-là donner à la pureté et à la\n beauté les prémisses de ses journées. »     JOHANNES JÖRGENSEN.\n                       (Reproduction interdite)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 713, "page_fin": 721, "titre_corps": "Maria : Esquisse d’un poème d’oratorio", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Martens", "ancre_debut": "Maria Esquisse d'an poème d'Oratorio", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 842, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 37, "fin_caractere_exclue": 2061, "texte": "Maria\n\n                 Esquisse d'an poème d'Oratorio (1)\n                                   SOLISTES       :\n              MARIE — EVE — L'ANGE — LE RÉCITANT\n\n                                                 In charitate perpetua dïlexi te.\n                                                                  Jer. XXXI.\n                          Introduction symphonique\n\n                           LA VOIX DE DIEU (Chœur)\n\n               Je t'ai possédée au c o m m e n c e m e n t d e mes voies\n                       et je t'ai aimée d ' u n a m o u r éternel.\n\n\n                                  PROLOGUE\n                                          EVE\n\n               H é l a s ! douleur sans fin, douleur sans e s p é r a n c e !\n      L'Eternel m'avait créée p o u r être la c o m p a g n e de l ' h o m m e ,\n  la mère glorieuse d'une race bénie qui devait régner sur la terre,\n                          d a n s la paix et la joie d e l'innocence.\n                          J'ai p é c h é contre Celui qui m ' a faite;\n                              j'ai causé la révolte d'Adam,\n                   et voici que nous errons, loin du jardin d ' E d e n ,\n      p o r t a n t sur nos épaules la terrible inimitié d u Seigneur Dieu.\n                   H é l a s ! douleur sans fin, douleur sans e s p é r a n c e !\n\n                    Mon fol orgueil est j u s t e m e n t p u n i . Mais, Seigneur,\np u i s q u e T u veux que de mes flancs malheureux sorte l'innombrable H u m a n i t é ,\n                  pourquoi détourner T o n visage de mes futurs enfants,\n        pourquoi faut-il que je les entraîne d a n s ma misère et mon péché?\n                        Moi, qu'Adam n o m m a la mère des vivants,\n\n\n   (1) Cette esquisse a servi de base au poème flamand de M. LÉON GOEMANS, qui vient\nd'être mis en musique par M. JOSEPH RYKLANDT. Le texte flamand a été imprimé chez\nMeulemans-De Preter, à Louvain. La partition piano et chant (texte flamand, français et\nallemand) paraîtra dans le courant de l'année prochaine.\n"}, {"page_pdf": 843, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2327, "texte": "714                                  DURENDAL\n\n\n\n     ai-je donc condamné d'avance à la mort ma postérité tout entière?\n     et l'esprit de l'abîme, qui m'a trompée, triomphera-t-il à jamais?\nGen. III,\n                                 UNE VOIX (Chœur)\n                  « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme,\n                         entre ta postérité et la sienne ;\n            elle t'écrasera la tête et tu la meurtriras au talon. » (1)\n\n                                         EVE\n\n                        Tu l'as promis, Seigneur Dieu!\n         Toi dont la main frappe et guérit, tue et ressuscite...\n                 Ah I quand luira le jour de Ta miséricorde?\n                        Quand naîtra ce rejeton béni,\n         Qui rachètera mon crime et tous ceux qui en sont nés?\n      Quand s'élèvera la fleur suave dont le fruit sauvera le monde?\n                        O vraie Mère des vivants,\n                        Mère du Rédempteur promis,\n              dont je vois, aux confins des siècles, briller l'étoile,\n                           je t'appelle et t'implore.\n                            Le regard fixé sur loi,\n              j'enfanterai, dans les larmes et dans l'espérance,\n                              mes premiers, fils.\n\n\n                            PREMIÈRE PARTIE\n                                (Mater    Salvatoris)\n                                                        Quoi Heva tristis abstutit\n                                                        Tu reddis almo germine.\n                                         RÉCIT\nIs.VII,IX,XI.\n\n                      Une tige sortie de la racine de Jessé,\n                          une fleur s'érigera vers le ciel.\n                 Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils,\n                          dont le nom sera Emmanuel.\n      ... Le peuple qui marchait dans les ténèbres verra une grande lueur,,\n         et pour ceux qui habitent dans la région des ombres de la mort\n                               s'est levée la lumière.\n                            Emmanuel ! Emmanuel !\n            Le signe de la principauté apparaîtra sur son épaule.\n         Il sera dit l'Admirable, le Fort, le Père du siècle à venir,\n                               le Prince de la paix.\n\n\n  (1) Paroles de Jéhovah au serpent après la chute d'Adam.\n"}, {"page_pdf": 844, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2338, "texte": "                                      MARIA                             715\n\n\n                                     CHŒUR\nCant.II,III,IV,VI.VIII.\n                 Quelle est celle-ci qui monte du désert\n                          et qui surgit gracieuse,\n          comme un léger nuage exhalant la myrrhe et l'encens?\n\n                               Viens, descends du Liban,\n                                   ô ma fiancée,\n     viens des sommets de l'Amana, des cimes du Sanir et de l'Hermon,\n     où les lions ont leurs cavernes, où bondissent les léopards.\n                          Viens, ma sœur, mon épouse\n                          car tu m'as ravi le cœur\n     par un seul de tes regards, par une des boucles qui pendent sur ton cou.\n                       ... Tel un lis entre les épines\n          ainsi ma bien-aimée s'élève entre les filles des hommes.\n               ... Elle est unique, ma colombe, mon immaculée,\n                          unique et choisie entre toutes.\n... Place-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras,\n                    car notre amour est fort comme la mort.\n                    ... Oui, tu es toute belle, ô bien-aimée;\n                          nulle tache en toi n'apparaît.\n                            Viens, descends du Liban,\n                               ma sœur, ma fiancée,\n                            viens recevoir la couronne!\n\n                                      RÉCIT\nLuc i.\n  En ce temps-là, l'ange Gabriel fut envoyé par Dieu en un bourg de\nGalilée, appelé Nazareth, vers une vierge qui était fiancée à un homme\nappelé Joseph, de la maison de David. Et le nom de la vierge était Marie.\n  Et l'ange étant entré au lieu où elle était, lui dit :\n\n                                     L'ANGE\n\n                          Je te salue, pleine de grâce,\n                          le Seigneur est avec toi,\n                          tu es bénie entre les femmes.\n\n                                      RÉCIT\n  Lorsqu'elle entendit ces paroles, elle fut troublée, et se demandait ce que\npouvait signifier ce salut.\n  Et l'ange, lui dit. :\n                                   L'ANGE\n          Ne crains pas, Marie, car tu as trouvé grâce devant Dieu.\n          Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils\n                            et tu l'appelleras Jésus ;\n"}, {"page_pdf": 845, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2034, "texte": "716                                DURENDAL\n\n\n                 Il sera grand et sera dit le Fils du Très-Haut,\n        le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père\n           et II régnera sur la maison de Jacob à jamais,\n                           et Son règne n'aura point de fin.\n\n                               CHŒUR D'ANGES\n\n                         Salut, ô pleine de grâce,\n                         le Seigneur est avec toi,\n                    tu es bénie entre toutes les femmes.\n\n                                     MARIE\n\n Comment cela se fera-t-il, puisque j'ai voué ma virginité au Seigneur?\n\n                                     L'ANGE\n\n                     L'Esprit Saint en toi surviendra\n           et la force du Très-Haut te couvrira de son ombre;\n      c'est pourquoi le Saint qui naîtra de toi sera dit le Fils de Dieu.\n\n                                       EVE\n\n                        O Vierge promise et désirée,\n                   tu as entendu l'ineffable mystère\n                   dont l'accomplissement dépend de toi.\n      Le monde entier tressaille d'espérance en attendant son salut.\n                   La postérité déplorable d'Adam,\n          Abraham, David et les saints patriarches, tes pères,\n                        les ci eux, la terre et les enfers\n                        sont suspendus à tes lèvres.\n          Ta foi peut nous rouvrir l'Eden ou le fermer à jamais!...\n\n                                   LE CHŒUR\n\n                         O Vierge élue, ô Notre-Dame,\n           dis la Parole attendue et conçois le Verbe éternel,\n                              notre Sauveur Jésus.\n\n                                     MARIE\n\n                    Je suis la servante du Seigneur,\n                    qu'il me soit fait selon ta parole.\n\n                                             Verbum caro factum est et habitavit in nobis.\n\n                                   LES ANGES\n\n                         Salut, ô pleine de grâce,\n                         le Seigneur est avec toi,\n"}, {"page_pdf": 846, "page_imprimee": 717, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2555, "texte": "                                          MARIA                                    717\n\n                     tu es bénie entre toutes les femmes,\n                     et le fruit de ton sein est b é n i .\n\n                              MARIE ET LE CHŒUR\nLuc I.\n                             Magnificat anima mea Dominum !\n                             Mon âme glorifie le Seigneur\n          et m o n esprit exulte de joie en Dieu, m o n Sauveur.\n                Car il a regardé l'humilité de sa servante,\n     et voici que toutes les nations m e proclameront bienheureuse.\n                Le T o u t - P u i s s a n t a fait en moi de g r a n d e s choses ;\n                                     Son N o m est saint\n     et Sa miséricorde s'étend d'âge en âge sur ceux qui L e craignent.\n                     Il a déployé la force de Son b r a s ;\n     Il a dispersé les superbes qui se confiaient en la vanité d e leur cœur,\n                     Il a renversé les puissants d e leurs trônes\n                             et Il a exalté les h u m b l e s ;\n                     Il a comblé de biens les affamés,\n               et Il a renvoyé les riches, les m a i n s v i d e s .\n                     I1 a recueilli Son serviteur Israël,\n          Se souvenant de Sa miséricorde, promise à nos pères,\n                            envers A b r a h a m et sa r a c e ,\n                                     pour l'éternité.\n\n\n                           DEUXIÈME PARTIE\n                                 (Mater       amabilis)\n                                                              Stabat Mater speciosa,\n                                                              Juxta fœnum gaudioaa,\n                                                              Dum jacebat parvulus.\nLuc, II.\n                                          RÉCIT\n\n   O r il arriva que le temps où elle devait enfanter s'accomplit, et elle mit au\nm o n d e son fils premier-né; elle l'enveloppa de langes et le coucha d a n s une\ncrèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie.\n\n                                    CANTIQUE (1)\n\n               Douce mère, vierge p u r e ,\n               Qui avez soigné si tendrement J é s u s ,\n               E t qui, pour n o u s , avez nourri\n               Notre-Seigneur, notre bien s u p r ê m e ,\n\n\n  (1) D'après une poésie flamande du XVIIe siècle, recueillie par A.-J.-M. JANSSENS, dans\nses Verstrooide Perels. Le compositeur a écrit ce cantique sur le vieux texte flamand\npour trois voix seules : deux soprani et ténor.\n"}, {"page_pdf": 847, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2024, "texte": "718                                DURENDAL\n\n\n                Ahl que votre joie fut merveilleuse\n                Quand il était couché sur vos genoux,\n                Quand il suçait votre sein\n                Pour apaiser sa soif,\n                Quand vous le baisiez sur sa petite bouche,\n                Et quand vous l'enveloppiez de ses langes !...\n                Pour tant de soins, pour tant d'amour,\n                Soyez à jamais bénie!\n\n                            Interlude symphonique\n\n       (Le sommeil de l'Enfant Jésus. Marie, avec les anges, l'adore, en extase)\n\n                                       RÉCIT\n\n  Cependant l'Enfant croissait et se fortifiait, plein de sagesse, et la grâce de\nDieu était en Lui...\n  ... Et Il vivait à Nazareth avec Marie et Joseph, et Il leur était soumis.\n  ... Et sa mère conservait toutes ces choses dans son cœur.\n\n\n                         TROISIÈME PARTIE\n                              (Mater     admirabilis)\n                                                           Stabat Mater dolorosa\n                                                           Juxin crucem lacrymosa\n                                                           Dum pendebat fîlius.\n                               U N E VOIX (Chœur)\n\n  Cet Enfant est né pour la ruine et la résurrection d'un grand nombre en\nIsraël et pour devenir un signe de contradiction.\n  Et un glaive de douleur transpercera ton âme.\n\n\n                                       RÉCIT\nJo., XIX.\n  Près de la croix de Jésus était debout sa mère...\n\n                                  LE CHŒUR\nThren., I,II.\n                      A qui pourrais-je te comparer,\n            A qui t'assimiler, ô fille de Jérusalem?\n                      Comment pourrais-je te consoler,\n                      O Vierge, fille de Sion?\n                                       MARIE\n                      O vous tous, qui passez par le chemin,\n                               regardez et voyez\n                s'il est une douleur semblable à la mienne.\n"}, {"page_pdf": 848, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2364, "texte": "                                     MARIA\n                                                                                 719\n\n                                   LE CHŒUR\n    Que puis-je le dire, ô femme; à qui pourrais-je te comparer?\n             Car ta douleur est immense comme la mer;\n                       rien ne saurait l'adoucir !\n\n                                       EVE\n\n                             Sainte Mère de Jésus,\n    debout au pied de l'autel qui porte le prêtre et la victime,\n              vous offrez au divin Père votre fils et le sien\n              pour la rédemption du monde coupable.\n              Votre fiat a fait descendre le Juste sur la terre,\n    votre Compassion douloureuse achève de vous associer à notre salut.\n                      O reine des martyrs, ô Marie, .\n         qui, sans péché, avez souffert avec Lui, pour nous,\n              apprenez-nous à aimer la souffrance purifiante\n    et imprimez à jamais dans nos cœurs les plaies de Jésus Crucifié.\n\n                                      RÉCIT\nJo. XIX.\n  Comme Jésus avait vu sa mère et le disciple qu'il aimait debout au pied\nde la croix, Il dit à sa mère : « Femme, voilà ton fils ». Et Il dit au disciple :\n\" Voici ta mère \".\n                                    CHORAL\n                          Mère, que Jésus nous donne,\n                          Mère, qui nous donnas Jésus!\n                          Toi qui connus l'abîme de la douleur,\n                          qui comprends toutes les larmes\n                          et ne sais que pardonner,\n                          vois nous tous à tes pieds prosternés,\n                          confiants en ton amour sans bornes;\n                          protège-nous, ô toute-puissante,\n                          et montre-toi notre mère.\n\n                         OUATRIÈME             PARTIE\n                              (Mater divinae    gratiœ)\n                                          Ego mater pulchrat dilectionis, et timoris et\n                                        agnitionis et lanctae spei.\n                             Interlude symphonique\n                         (Mort et Assomption de Notre-Dame)\n\n                                       RÉCIT\nApoc. XII.\n                     Un grand signe est apparu dans le ciel :\n             une femme revêtue du soleil, ayant la lune sous les pieds,\n"}, {"page_pdf": 849, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2006, "texte": "720                                DURENDAL\n\n\n            et une couronne de douze étoiles au-dessus de la tête !\n\n                                CHŒUR D'ANGES\nCant. VI.\n                Quelle est celle-ci, qui s'élève comme l'aurore,\n                belle comme la lune, radieuse comme le soleil,\n                et terrible comme une armée rangée en bataille?\n\n                                    UN ANGE\n\n                         Marie est montée au ciel,\n                             exultons de joie,\n                         louons et bénissons le Seigneur!\n\n                        LE CHŒUR (répète l'acclamation)\n\n\n\n                                        MARIE\nD'après Eccl. XXIV.\n                        Je suis la Mère du bel Amour,\n                      de la crainte de Dieu, de la vraie science,\n                           et de la sainte espérance ;\n                      en moi réside toute la grâce\n                           de la voie et de la vérité,\n                      en moi tout espoir de vie et de vertu.\n                           Venez à moi, vous tous qui m'aimez\n                           et rassasiez-vous de mes fruits,\n                 car mon souvenir est plus doux que le miel.\n              Venez à moi, ô mes enfants, comme vers une mère\n              et je vous comblerai des dons divins de mon Fils.\n\n                                 CHŒUR FINAL\n\n                                   (Dans le ciel)\n\n                               Gloire à Marie,\n                         fille du Père, mère du Fils,\n                         épouse du Saint-Esprit,\n                         temple de la Trinité Sainte.\n\n                                   (Sur la terre)\n\n                   Salut, ô reine, mère de miséricorde,\n         notre vie, notre douceur, notre espérance, salut!\n         Enfants d'Eve exilés, nous élevons nos voix vers vous,\nvers vous nous soupirons, gémissant et pleurant dans cette vallée de larmes.\n                       Et vous donc, ô notre avocate,\n"}, {"page_pdf": 850, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 532, "texte": "                                    MARIA                                721\n\n\n     tournez vers nous vos regards si doucement miséricordieux\net après cet exil montrez-nous Jésus, le fruit béni de vos entrailles.\n               O clémente, ô tendre, ô douce Vierge Marie 1\n\n            (La VOIX DE MARIE se mêle au double chœur et répète :)\n\n    Venez à moi, vous tous qui m'aimez, comme vers une mère,\n    et je vous comblerai des dons divins de mon Fils.\n\n                                                    CHARLES      MARTENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 722, "page_fin": 729, "titre_corps": "Noël à Bethléem", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Prickartz", "ancre_debut": "Noël à Bethléem L'aile des envoyés", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 851, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2698, "texte": "Noël à Bethléem\n                                        L'aile des envoyés palpite dans le vent,\n                                        L'étoile brille au ciel entre toutes bénie,\n                                        Et voici revenus les temps d'Epiphanie.\n                                                                       A. SAMAIN.\n\n\n                  LA veille de Noël, vers quatre heures de l'après-midi, nous\n                    partons pour Bethléem.\n                       En sortant de Jérusalem par la porte de Jaffa la roule\n                    s'enfonce brusquement dans la profonde vallée du Hin­\n                    nom, puis gravit la porte opposée qui porte le nom de\n                     « Montagne du mauvais conseil ». La tradition y montre\n                    les ruines d'une maison de campagne de Caïphe et, plus\n                    loin, l'arbre où Judas se serait pendu. L'endroit est dé­\nsolé, mais le coup d'oeil est intéressant sur le côté sud de la ville qui a d'ici\nun aspect farouche. Depuis la masse imposante de la citadelle, la haute\nmuraille grise, aux créneaux sarrazins, suit d'abord l'escarpement, dessine\nau Cénacle un angle rentrant, dévale le long de la grande colline, et fran­\nchissant le Tyropéon, longe la partie méridionale de l'ancien temple jusqu'au\nCédron. Une multitude de coupoles, —; coupoles de mosquées, d'églises ou de\nsynagogues — quelques fins minarets dépassent le mur d'enceinte qui les\nenferme jalousement. Ainsi close de toutes parts, la ville garde un air de\ndéfi et de menaces qu'augmentent encore le vide et la solitude des alentours.\n   Mais ce spectacle déjà familier nous retient peu ce soir. Nos pensées\ns'imprègnent d'abandon et de douceur, tandis que nous prenons sur le plateau\nla route d'Hébron. A droite, les sommets onduleux des monts de Judée se\ndétachent sur le ciel du soir; à gauche, le sol s'abaisse insensiblement vers le\ndésert, vers les montagnes bleues de Moab qui barrent l'horizon de l'est.\n   Déjà les endroits même où nous passons se chargent de nous rappeler le\nmystère touchant que nous allons commémorer.\n   Voici une citerne au bord du chemin; c'est la fontaine des Mages. Là,\nl'étoile leur apparut de nouveau après qu'ils eurent quitté Hérode et Jéru­\nsalem. Et ecce stella quant viderant in oriente antecedebat eos. Là encore, la Vierge\nse serait reposée en se rendant au temple pour y présenter son fils premier-né.\nL'ancien nom Cathisma s'est conservé jusqu'à nos jours sous la forme arabe\nBir Kadismou, le puits du repos.\n    Route de Bethléem ! Vous avez vu passer, voilà dix-neuf siècles, Marie et\nJoseph venant de Nazareth, fatigués d'une marche de quatre jours ! Vous\n"}, {"page_pdf": 854, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3463, "texte": "                            NOËL A BETHLEEM                                723\n\n\navez contemplé ce modeste équipage de la Vierge qui s'avance au rendez-\nvous donné par les prophètes !\n   Dans ses clairs vêtements de galiléenne, elle montait, à cause de sa\nmaternité prochaine, le petit âne que Joseph, marchant derrière, excitait de\nla voix et du bâton. Quelle attente anxieuse, quelle joie recueillie,.quel désir\nardent animaient les humbles voyageurs ! Et quelques jours plus tard, mère\nheureuse, vous l'avez vu porter dans des transports d'amour ce fils bien-aimé,\nce Jésus que des bergers étaient venus adorer. Elle allait au temple où les\nparoles de Siméon devaient troubler son trop court bonheur. Et c'est au\nretour, sans doute, qu'elle dut s'asseoir auprès de cette fontaine, brisée d'an­\ngoisses, parce que le vieillard pénétrant l'avenir, lui avait dénoncé les\nfutures tristesses... et laissé entrevoir l'ombre du Calvaire.\n   C'est au long de cette route que s'est déroulé le chatoyant cortège des trois\nrois, venus de l'Orient plus éloigné. Leur lente caravane a traversé cette\nligne de collines, au pas nonchalant des chameaux massifs, tout harnachés\nde perles et d'amulettes. Premiers pèlerins, que d'autres sans fin devaient\nsuivre, ils avaient franchi les déserts pour chercher l'enfant de la promesse.\n Et c'est par de longs cris d'enthousiasme qu'ils saluèrent l'apparition de la\ncité blanche de Bethléem, assise parmi les oliviers et les guirlandes de ses\nvignes. Leur allégresse nous soulève encore, nous qui refaisons après deux\n mille ans le même voyage. Une joie intime, profonde, nous pénètre à mesure\n que nous avançons, un peu de cette paix divine qui fut promise ici à tous les\n hommes de bonne volonté. Elle nous paraît sacrée cette route poudreuse, où\n d'autres se hâtent comme nous pour la fête de ce soir. Elle est la symbolique\n image du sillon lumineux de la foi, la trace terrestre laissée par l'étoile qui\n guidait les Mages et qui aboutit à la Crèche. Route de Bethléem, chemin de\n la bonne espérance, vous êtes la voie par où l'humanité s'achemine inlas­\n sablement vers le Sauveur !\n    Debout sur l'espèce de promontoire qui termine le plateau et dont l'extré­\n mité est occupée par le couvent grec de Mar Elyas, nos yeux découvrent,\n par delà un ravin profond, la ville bénie mollement étalée en amphithéâtre\n au sommet de ses deux collines. Des vergers florissants, disposés en\n terrasses successives, soutiennent ce couronnement de constructions claires.\n Et toutes les vallées environnantes, et tous les coteaux, couverts d'oliviers et\n tapissés de vignes, font de Bethléem une verte oasis au milieu des solitudes\n pierreuses du désert de Juda.\n    En nous retournant, nous apercevons encore dans le lointain Jérusalem.\n    Bethléem ! Jérusalem ! Le berceau et la tombe! Les deux villes saintes, les\n  deux noms les plus populaires, les deux souvenirs les plus vivants dans la\n mémoire de l'humanité. : le plus grand bienfait et le plus grand crime! Elles\n sont là, les cités ennemies, nées pour les destins les plus opposés. Deux\n heures de route les séparent à peine, et de cet endroit nos regards se portent\n de l'une à l'autre. Au nord, Jérusalem, superbe, agitée, sombre, reine du\n désert stérile. Au midi, Bethléem, la bourgade pacifique, le lieu de l'abon­\n  dance, la « Maison du Pain ». Jérusalem qui tue les prophètes; Bethléem où\n  nait le Messie. Jérusalem, la ville tragique de l'horreur, des larmes et des\n"}, {"page_pdf": 855, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3404, "texte": " 724                               DURENDAL\n\n\n\n  agonies, maudite par le Christ pour son orgueil et sa dureté, et Bethléem,\n  le village des simples, des bergers adorateurs, des rois humiliés, saluée\n  de bénédictions et confirmée dans une inaltérable paix. Jérusalem, écho des\n  lamentations et des planites, Bethléem, refrain jubilant des cantiques.\n     Les siècles, en s'amoncelant, n'ont fait qu'accuser plus fort le contraste\n  entre elles. Tandis qu'une tourmente effroyable bouleverse la ville des\n  déicides, jette bas ses murs, désole son sanctuaire, fait disparaître jusqu'aux\n  derniers vestiges de cette époque criminelle, Bethléem demeure la mira­\n  culeusement protégée, le refuge, Tabri sûr. Le templeest détruit dans Sion,\n  mais, malgré les invasions et les pillages, Bethléem garde intacte sa vieille\n  basilique constantinienne, la plus ancienne église chrétienne qui nous soit\n parvenue, ainsi conservée, en Palestine. Et ce soir c'est vers ce havre de\n sécurité que nous descendons.\n     Laissant disparaître derrière nous la ville du Calvaire que le soleil\n couchant baigne de reflets sanglants, nous contournons la ravine qu'occupent\n déjà les premières ombres du soir. Ici tout est patriarcal, champêtre, idyl­\n lique comme au temps du berger David qui ramenait le soir à Bethléem, sa\n ville natale, son troupeau de chèvres noires en jouant du chalumeau, comme\n au temps de Booz et de Ruth qui ont moissonné et vendangé dans les cam­\n pagnes voisines, comme au temps où la Vierge vint de Galilée pour y mettre\n au monde le Sauveur.\n    De toutes parts, des vergers en terrasses, des petits champs où l'on a\n commencé les premiers labours, le peuple d'agriculteurs regagne la ville\n avant la nuit. Grands bédouins portant l'ample manteau rayé de jaune et de\n brun, coiffés du turban judéen et qui tiennent des deux mains, par un geste\n familier, leur bâton appuyé derrière la nuque; femmes modestes, en longues\n robes bleues, montrant sous de hautes coiffes de lin blanc des visages sou­\n riants. Des enfants enjoués, aux regards candides, courent pieds nus dans la\n poussière, tandis que les plus petits, incapables encore de marcher, sont\n portés, à la façon arabe, à califourchon sur l'épaule de leur mère.\n    Bethléem est presque exclusivement peuplé de chrétiens, et ses habitants\n sont renommés en Palestine pour la beauté et la noblesse de leurs traits. On\n dit que, par un charmant privilège, tous les enfants y sont beaux en souvenir\nde l'Enfant-Dieu. De fait, le contraste est grand entre les ruelles infectes,\nnauséabondes de Jérusalem où grouille un monde haillonneux et malpropre,\net les rues étroites mais salubres où nous nous engageons ; point de spectacle\ndégoûtant ou sordide. On respire ici une atmosphère d'aisance, de contente­\nment, de vie heureuse.\n    Il règne cependant une animation extraordinaire dans ces ruelles étroites,\naux trois quarts voûtées, qu'on appelle en Orient « les bazars ». Un reste de\njour nous éclaire. A tout moment il faut se ranger, s'adosser au mur pour\nlaisser passer des files de chameaux, portant de chaque côté de leur bosse\nd'énormes corbeilles. Rien n'émeut ces bêtes patientes qui s'avancent d'un\npas toujours pareil, fendant la foule de leur col en proue, avec ce dandine­\nment monotone qui ressemble si fort au roulis; Quelques voitures aven­\nturées dans ce dédale accrochent, de-ci, de-là, les derniers étalagés, écrou-\n"}, {"page_pdf": 856, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3429, "texte": "                             NOËL A BETHLEEM                                 725\n\n\n  lant au milieu des cris indignés les pyramides de pastèques, d'oranges et de\n  concombres.\n     A travers tout ce joyeux tapage, nous gagnons la grand'place et l'église de\n  la Nativité. Celle-ci, avec les couvents qui l'entourent, ne laisse rien deviner\n  au dehors de sa forme et de ses proportions. Comme un grand nombre d'an­\n  ciennes églises en Palestine, elle est bâtie en forteresse tt ne montre que de\n  hautes murailles grises, soutenues par de puissants contreforts. Une petite\n  porte étroite et basse est le seul accès du sanctuaire. Il faut se plier en deux\n  pour entrer et ce geste seul évoque un passé de défiance, de qui-vive, de\n  coups de mains.\n     L'intérieur est d'une simplicité grandiose. Avec ses cinq nefs, soutenues\n  par une quadruple rangée de colonnes corinthiennes, son vaisseau central\n énorme, presque disproportionné, sa toiture en bois, à charpente massive,\n c'est un modèle accompli de basilique romaine. La nuit envahit les bas côtés,\n mais le jour mourant fait encore briller, le long des parois de la grande nef,\n les ors d'une très vieille mosaïque : on dirait quelque dessin floral de vigne\n ou bien l'arbre symbolique des générations du Christ. C'est tout ce qui reste\n de la riche décoration de Manuel Commène, empereur de Byzance, qui, au\n XIIe siècle, entreprit la restauration de cette église. Pas un meuble, pas un\n ornement. Cette partie de l'église est désaffectée et son abandon la fait\n paraître immense. Les multiples confessions latine, grecque, arménienne se\n la disputaient. Elle fut condamnée et un grand mur nu la sépare actuel­\n lement du triple chœur, où l'on continue à officier dans des rites diffé­\n rents.\n    En ce moment, il est presque désert. L'obscurité trouée seulement par\nles gouttes d'or de quelques veilleuses dérobe les contours, noie les choses.\n Des piliers s'élancent du sol et vont se rejoindre très haut dans de la nuit.\nQuelques dorures d'autels, le cuivre des chandeliers, l'argent d'une lampe\nreluisent faiblement dans des coins d'ombre... Seule, une lueur plus vive\njaillit, aux deux côtés du chœur central, de deux portes souterraines. C'est la\ncrypte, la grotte bénie, l'antre sacré d'une divinité débonnaire, la première\ndemeure terrestre du Fils de Dieu. Un double escalier de marbre y conduit,\naux marches dangereuses, glissantes, creusées par d'incessants visiteurs. Ici\nd'ailleurs, tous les revêtements de marbre des murailles, les fûts de colonnes\njusqu'à hauteur d'homme, les dalles du pavé sont luisants, polis, usés par\nles millions de caresses que depuis deux mille ans des pèlerins passionnés\nleur ont prodigués, par les genoux fatigués et suppliants qui se sont traînés\nà cette place, par les lèvres adorantes qui les ont couverts de baisers ardents.\nCe qu'il a fallu de siècles pour que ces attouchements légers, en se répétant,\ns'impriment dans la pierre dure, et combien cette patine humaine atteste\néloquemment l'espoir humble et persévérant de l'humanité!\n    Dans la grotte, il fait clair et tiède ; des lampadaires d'or y brûlent une\nhuile parfumée ; des tentures somptueuses et fanées recouvrent le roc qui\napparaît par place fruste et humide. Il y a là de très vieilles choses : des\nbijoux anciens, des tableaux qui ont l'air d'icônes, montrant des personnages\ngauches et convenus, et qui datent des temps byzantins. Un soldat turc, au\n"}, {"page_pdf": 857, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3417, "texte": "726                              DURENDAL\n\n\nfond, surveille, l'arme au pied, la pensée ailleurs. C'est tout petit, très calme,\ntrès intime. Nous nous agenouillons pour prier, essayant de comprendre, de\nrevoir la scène et d'adorer de tout notre cœur fervent.\n    Cette grotte aujourd'hui si bien close, si chaude, si lumineuse, recouverte\nde magnifiques édifices, n'était alors qu'une méchante caverne en dehors de\nla ville, obscure et ouverte au vent froid de décembre. Et ç'avait été le seul\nrefuge des pèlerins pauvres de Nazareth, qui n'avaient pas trouvé de place\nà l'hôtellerie. Pourtant Bethléem était un peu leur ville, puisqu'ils descen­\ndaient l'un et l'autre du roi David. « Il est venu parmi les siens, et les siens\nne l'ont pas reçu. » In propria venit et sui eum non receperunt. Alors, comme le\nterme où la Vierge devait enfanter était arrivé, ils demandèrent à la terre\ninsensible ce que les hommes leur avait refusé. Et c'est là, en pleine cam­\npagne, dans ce gîte de hasard, bon pour les troupeaux dans l'orage, que s'ac­\ncomplit le plus incompréhensible prodige. C'est là qu'il naît Celui que les\nnations désirent et ne savent pas reconnaître, Celui que son peuple appelle\net refuse à la fois d'accueillir, là où brille cette étoile fulgurante, là où il est\nécrit : HIC NATUS EST.\n    O murailles ! heureuses murailles qui avez vu et dérobé au monde cet inex­\nprimable mystère, nous vous envions, témoins muets ! Parlez-nous, vous qui\nsavez! Froides pierres, moins glacées que nos cœurs qu'une foi languissante\nanime à peine. Rochers moins sourds et moins aveugles que les hommes\nd'alors, où le Christ a caché comme dans un tombeau les premières minutes\n de son incarnation, dites-nous ce que nous n'avons voulu ni voir ni\n entendre, et le premier regard de la Mère vers son Fils, et le premier appel\n du Fils vers sa Mère!\n    Nous quittons maintenant la grotte ardente qui s'est peu à peu remplie de\n'visiteurs recueillis, et nous gagnons par la gauche l'église latine et le couvent\n des Franciscains. Les latins n'ont pas d'autel dans l'église de la Nativité que\n se partagent les arméniens et les grecs. Pendant quelques heures chaque\n matin, ils peuvent célébrer la messe dans la grotte. En revanche, ils pos­\n sèdent à côté l'église de Sainte-Catherine, vaste, riche, nouvellement cons­\n truite, et où ce soir on chantera l'office de minuit.\n    Dans les couloirs de la Casa nova franciscaine beaucoup de monde : des\n prêtres et des religieux, tout un pèlerinage venu du Mexique et de l'Amé­\n rique latine, le consul général de France avec sa famille, ses chanceliers, ses\n drogmans et ses cawwas.\n     Pour fuir la cohue et la dissipation des entretiens quelconques, nous sor­\n tons dans l'obscurité. Par un petit chemin rocailleux, nous descendons dans\n la vallée qui environne Bethléem, nous nous éloignons vers le village tout\n proche qu'on appelle le « village des pasteurs ». Ici les choses sont restées\n  immuablement les mêmes. Deux mille ans n'ont rien changé. Dans l'ombre\n  indécise, c'est la même fuite de la vallée vers l'est, dans la direction de la mer\n  Morte, la même ligne incertaine des collines, le même vent léger qui souffle dans\n  les oliviers pâles et les mêmes étoiles, à la même place, viennent au fond du\n  firmament fleurir l'une après l'autre. On n'entend que les bruits familiers de\n  la campagne nocturne, l'aboi d'un chien, le tintement d'une clarine de chèvre;\n"}, {"page_pdf": 858, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3456, "texte": "                            NOËL A BETHLÉEM                                  727\n\non voit luire au lointain les lumières d'un village et le feu clair de quelques\npasteurs.\n   Et c'est la nuit comme autrefois c'était la nuit.\n   Mais alors quelle nuit dans les cœurs, une nuit sans étoiles, opaque, étouf­\nfante et qui n'ayant pas d'aurore ne se dissipait jamais. Depuis la faute le\nmonde errait à l'aventure; ceux qui vivaient en ce temps-là ne savaient ni\nd'où ils venaient, ni où ils allaient. L'univers était une énigme effrayante,\nindéchiffrable, un sphinx qui les dévorait tous sans leur répondre. Les\nhommes frissonnaient dans l'ignorance et la peur. Leurs supplications et\nleurs prières retombaient, après avoir heurté du front les portes d'airain d'un\nciel fermé. Ils n'aimaient rien de grand, Dieu ne s'étant pas encore montré. Ils\navaient les angoisses de ceux qui vivent dans les ténèbres. La mort sans\nadoucissement était un porche noir ouvert sur l'horreur inconnue. Pas un\nrayon d'en haut n'entrait dans leurs yeux. Abandonnés, repoussés, désespé­\nrés, ils n'avaient pas même, la ressource suprême de croire que cela dût chan­\nger un jour !\n   Un seul peuple espérait. Dans l'universel abandonnement, dans l'accable­\nment général, il est debout, il marche. Une lueur lui vient du passé, une\nlueur le guide vers l'avenir. Il possède à la fois un souvenir et une espérance.\nDépositaire d'une tradition infaillible et d'une promesse certaine, il connaît\nson origine divine et il attend la complète révélation de sa fin. Il a fait\nalliance avec Dieu et dans ses heures de fidélité, le Seigneur l'a parfois visité.\nIl sait que de lui sortira le Sauveur du monde. Les prophètes annoncent ce\nMessie. Que sera-t-il?un sage? un conquérant? un prêtre? nul ne le sait,\nmais son nom enthousiasme les jeunes gens, fait rêver les vierges. Les\nhommes faits s'inquiètent de le voir sans tarder et les vieillards meurent en\nl'appelant de leurs vœux. L'attente se prolonge, la confiance s'épuise, la foi\nfait place au doute angoissé. Ce Messie dont l'avènement recule toujours\nfinit par devenir chimérique, irréel. Alors s'il ne vient pas c'en est fait du\nmonde, il n'y a plus que le vide, le chaos et la mort. Il est la dernière espé­\nrance qui confine au dernier désespoir.\n   Et voici qu'il se fit une grande lumière, et l'ange du Seigneur apparut aux\nbergers et leur dit : Je vous annonce une bonne nouvelle qui sera une grande joie pour\ntout le peuple. Aujourd'hui vous est né le Sauveur, le Christ, dans la ville de David !\n   Ils ne pouvaient pas prévoir, ces simples, que cette bonne nouvelle, qu'ils\nétaient les premiers à connaître, allait bouleverser la terre; mais dans leur\ncroyance naïve, ils sentaient que quelque chose d'ineffablement grand s'ac­\ncomplissait. Puisque le Messie était né, c'est que Dieu se souvenait de son\npeuple, qu'il avait pris le monde en pitié. La faute première était pardon-\nnée. Finie l'épreuve ténébreuse. L'aurore tant désirée se levait enfin, dissi­\npant la nuit. Une joie débordante remplissait leur âme et, confondus devant\nces visions surnaturelles, ils écoulaient, tremblants de crainte et de bonheur,\nle chant nouveau qui descendait vers eux des cieux entr'ouverts : Gloire à\nDieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !\n   C'est pourtant là, dans cette campagne où nous méditons ce soir, que ces\nchoses se sont passées. Là, tout près, l'ange a parlé à voix haute à des pâtres\n"}, {"page_pdf": 859, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3108, "texte": "728                             DURENDAL\n\n\n\neffrayés et les échos d'alentour ont répété l'hosannah d'allégresse. De cet\ninstant précis date une ère nouvelle, et l'histoire, qui depuis des siècles\ninscrivait les actions des hommes, s'arrête et recommence, étonnée d'avoir à\nconsigner les gestes d'un Dieu.\n   Dorénavant les esprits ne tâtonneront plus dans une lumière parcimo­\nnieuse. Le grand jour les baigne de généreuses clartés. La raison humaine\ns'élève comme un aigle vers le soleil de vérité qui se dégage des sombres\nnuées. La recherche loyale aboutit à l'apaisement dans la certitude et à la\nsérénité dans la foi. Les intelligences ont trouvé leur divine boussole.\n   Dorénavant les cœurs inassouvis de dévouement et d'amour pourront se\nrassasier. Au vide affreux qui les torturait succède la douce béatitude de la\npossession. Le Christ est le divin exemplaire que suivent les âmes assoiffées\nde sacrifice. L'Idéal descend se poser sur le front régénéré des peuples. Une\nsource vive de charité jaillit, se déverse sur l'univers aride et roule comme\nun fleuve qui de siècle en siècle élargit ses rives.\n   Dorénavant l'homme peut vivre. A l'école du divin Maître il apprend\nà nouveau à se servir des dons qu'il tient de Dieu et dont il avait oublié le\njuste emploi. Et par l'usage harmonieux de ses facultés son existence lui\ndevient précieuse.\n   Ce n'est plus une charge, mais un trésor, une fortune à gérer avec sagesse.\n Le respect, la dignité de la vie s'installent pour la première fois sur le\nmonde. Les mœurs s'élèvent peu à peu très haut, à un degré qu'aucune\nantiquité n'a connue.\n   Dorénavant enfin l'homme sait souffrir. La souffrance n'est plus la\ndéchéance, le désespoir, le bagne où la société antique confinait les faibles,\nles déshérités. Un mystérieux sourire éclaire les pires agonies. La vertu\npurificatrice de la douleur, en fait une chose auguste et sacrée. Le malheu­\nreux et l'infirme trouvent le respect et l'affection. La divine pitié du\nMisereor s'épanche sur toutes les misères. Bien plus cette souffrance jadis si\nredoutée devient le désir des âmes sublimes et le monde apprend à\nconnaître des passions nouvelles : l'amour des souffrances et la folie de\nla croix.\n                                                              i\n\n   Ainsi ces grandes pensées de vérité, de justice et d'amour dont nous\nsommes pénétrés à notre insu, qu'une civilisation chrétienne a mis à la base\nde l'existence et qui sont la moelle de notre vie, rayonnent de cette crèche\nd'où monte un faible vagissement.\n   Montons donc avec les bergers vers Bethléem et mêlons aux leurs nos\nadorations et nos prières.\n                                     ***\n   Maintenant la mi-nuit est proche. L'église vivement éclairée est une ruche\nbruissante de prières. Les matines s'achèvent. Le patriarche latin se\ndispose à descendre à la grotte. Assis sur un trône bas, dans le chœur, il se\nlaisse revêtir des ornements précieux. Le peuple de Bethléem remplit les\nnefs. Au milieu, les hommes, debout, le turban à la main, montrent des\ncrânes rasés où quelquefois une touffe de cheveux est conservée au haut\n"}, {"page_pdf": 860, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2054, "texte": "                           NOËL A BETHLÉEM                               729\n\n\ndu front à la mode arabe. Les femmes sont assises par terre dans les\nbas-côtés.\n   Minuit! Les cloches éclatent en carillon, volent sur la campagne\nendormie. Le cortège du patriarche se dirige vers l'église de la Nativité.\nLes cawwas en costumes brodés d'or ouvrent la marche en frappant le sol en\ncadence de leurs cannes à boule d'argent. Puis vient le consul en grand\nuniforme, entouré de ses chanceliers, précédant la communauté franciscaine\net le patriarche de Jérusalem. Une nuée de prêtres sort de la sacristie et à\nchaque autel commence le saint sacrifice.\n   Dans une grotte voisine de la grotte où le Christ est né et qui a servi de\ndemeure à saint Jérôme, l'ermite de Bethléem, je sers les trois messes de\nmon compagnon. Les chants de la grande église nous parviennent assourdis\nen murmure dans cette chapelle souterraine. On n'entend que le chuchotte-\nment des prières, le bruit des pas étouffés de quelques petits Arabes et le\ntintement de la clochette qui annonce Le Sanctus, l'Elévation, l'Agnus Dei. Et\nce sont des minutes exquises de reconnaissante effusion.\n   Les messes finies et les actions de grâces terminées, nous repartons.\nNous, non plus, nous n'avons pas trouvé dans Bethléem envahie, une place\npour y passer la nuit. Nous reprenons la route de Jérusalem. Le brouillard\nfroid de décembre remplit le creux des vallées et quand nous nous y enfon­\nçons, nous perdons de vue les étoiles. Le grand silence nous enveloppe et\nnous allons sans parler, graves et heureux. Une paix profonde nous reste des\némotions douces que nous venons'de traverser. Et quand vers quatre heures\ndu matin, nous apercevons devant nous la masse sombre de la grande ville,\nla ligne noire et crénelée des remparts, un vague regret nous saisit et notre\nesprit fait retour vers l'heureuse et blanche cité où l'on vient pleurer de\nreconnaissance autour du berceau vide d'un Dieu.\n   Bethléem, nom de douceur!\n                                                    J U L E S PRICKARTZ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 730, "page_fin": 741, "titre_corps": "Joris-Karl Huysmans d’après sa correspondance inédite", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Joris=Karl Huysmans d'après sa correspondance inédite", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 861, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1750, "texte": "Joris=Karl Huysmans\n   d'après sa correspondance inédite\n                          (Suite et fin)\n\n\n\n\n              VOICI les dernières  lettres de notre bon ami Joris-\n                 Karl. La première est de 1902, la dernière de\n                 1906. L'année suivante il mourait à Paris, le\n                 12 mai. Au fur et à mesure que la fin appro­\n                 chait, les lettres devenaient rares. Bientôt ce\n                 ne furent plus que des billets. Enfin il dut se\n                 contenter de m'envoyer de ses nouvelles par les\namis qui allaient le visiter à Paris et spécialement par le plus\ncher d'entre eux, le bon moine dom Besse. Le mal qui devait\nl'emporter le minait lentement. Le travail devint pénible. Plus\nd'une fois il dut le suspendre. Il fut quasi-aveugle pendant\ntoute une année. Il fut contraint de laisser là momentanément\nla composition de son dernier livre : Lourdes, et d'interrompre\ntoute correspondance. Subitement il recouvra la vue, le jour de\nPâques, par miracle, disait-il, avec sa grande foi. En tout cas\ncette guérison inattendue fut un mystère pour ses médecins\nqui n'y comprenaient rien. Elle fut providentielle, car elle laissa\nà Huysmans juste le temps qu'il lui fallait pour achever son\nlivre sur Lourdes. On verra dans les lettres qui ont rapport à\nce livre avec quels soins et quels scrupules Huysmans se docu­\nmenta. Il alla deux fois à Lourdes. Il voulut voir Lourdes sous\nses deux aspects, une première fois dans son isolement, puis\ndans l'agitation des grands pèlerinages. Ce ne fut qu'après\ns'être aussi sérieusement informé qu'il écrivit. Et selon son\nhabitude, qui est la bonne, il dit franchement tout ce qu'il\nvit, le bien comme le mal, le travail du diable comme l'œuvre\n"}, {"page_pdf": 862, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2899, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                       731\n\n\nde Dieu. C'est ce qui fait la force de ce livre. C'est le plus\nbeau et le plus sincère qu'on ait écrit jusqu'ici sur Lourdes.\n\n   Les lettres qui suivent sont comme les précédentes, émaillées\nsans cesse de jugements typiques, savoureux et de la plus pro­\nfonde justesse sur la France, le rôle qu'y joue la franc-maçon­\nnerie, les maladresses de certains catholiques réactionnaires et\nla triste situation où s'y trouve l'Eglise privée de ses moines\net persécutée dans son clergé.\n\n                                                                    Paris, 29 décembre 1902.\n                 MON BIEN CHER A M I ,\n\n\n   J e m'enlève à u n tas d'écritures p o u r vous envoyer a u moins, à cette fin\nd'année, u n mot de souhaits et pour vous et pour votre chère Durendal.\n  J'ai enfin terminé YOblat qui est parti à l'impression.\n   Dès que j ' a u r a i les épreuves d'un chapitre intéressant, je vous les enverrai.\n   J e n e crois pas, avec les lenteurs de l'impression, que je puisse paraître\navant m a r s . Vous aurez donc le lemps d'avoir d e l'inédit. L e manuscrit est\nparti à l'impression, sans que j'aie eu le temps de le recopier. J e n ' e n ai p a s\nde double. Il n ' y a d o n c pas moyen d'agir autrement.\n    L a vie est fort mélancolique, ici : Mes b o n n e s amies les Bénédictines\nm'ont l'air de préparer u n départ, et alors, c'est la fin de toute liturgie. Au\nreste le g o u v e r n e m e n t d e scélérats qui règne a n n o n c e l'intention de fermer\nau public toutes les chapelles des c o m m u n a u t é s . De s o r t e q u e , b o n g r é ,\nmal gré, il ne nous restera plus q u e les paroisses et Dieu sait ce qu'on y\nentend, à Paris ! d a n s les paroisses.\n   T â c h e z de ne pas avoir le suffrage universel en Belgique, car vous ne\nseriez pas longtemps à en arriver où nous sommes.\n   J e n'ai pas vu le brave X . . . , tous ces t e m p s - c i ; mais le P è r e Besse est à\nP a r i s pour l'instant.\n   E t voilà tout, en fait d'événements; mais ce qui vaut mieux, c'est d e vous\ndire que je p e n s e à vous et me r e c o m m a n d e à vos prières. J'en aurai fort\nbesoin, à propos de mon pauvre livre qui va évidemment soulever des tem­\npêtes nouvelles chez les catholiques\n    Bien affectueusement à vous in X°.\n                                                                         J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                          Paris, 14 avril 1903.\n                  M O N CHER A M I ,\n\n\n    Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais je reviens à peine à\nParis, retour de Lourdes où j'ai passé trois semaines, chez des amis.\n   J'ai vu Un L o u r d e s sans pèlerinage, q u a s i - i n t i m e ; mais c'est q u a n d m ê m e\nu n e cité fort mystérieuse et dont il est très malaisé de déchiffrer l'énigme.\n"}, {"page_pdf": 863, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2798, "texte": "732                               DURENDAL\n\n\n\n   L'horreur de la bondieuserie bat son plein, là. Nulle part il n'existe des\nstatues pareilles, un manque de liturgie dont on ne peut se faire une idée!\nEt pourtant, au milieu de ces horreurs, la sensation y est douce. J'y\nretournerai, à la fin d'avril, à l'époque des grands pèlerinages pour la voir,\nsous cet aspect.\n   Rien de neuf, ici; sinon l'exaspération des catholiques contre l'Oblat. Ils\nn'admettent pas du tout qu'ils aient mérité, par leur bêtise et leur lâcheté, la\npersécution qui commence et ils n'ont pas du tout l'idée de l'expiation et de\nla réparation ! Ce que nous autres, les catholiques, nous sommes bas dans ce\npauvre pays !\n   C'est vraiment une époque peu ordinaire que la nôtre !\n   Je crois que mes Bénédictines veulent quitter la France et se réfugier,\nelles aussi, en Belgique. A Paris, il faut renoncer à la liturgie, à l'art; je\nfinis par me résigner, mais ce qui me coûtera davantage encore, c'est lors­\nqu'on fermera les deux sanctuaires délicieux de la Vierge de la rue de Sèvres,\nde la Vierge Noire des Dames de Saint-Thomas de Villeneuve et la petite\nVierge de l'abbaye aux bois. Et, il y a, hélas! bien des chances pour que\nles deux ordres de femmes qui sont enseignantes, disparaissent!\n   A bientôt, mon cher Ami, priez pour moi et bien affectueusement à vous\nen Notre Seigneur.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                             Paris, 16 avril 1903.\n              MON CHER AMI,\n\n   Rien de neuf, depuis ma dernière lettre. Je vis dans une débâcle, recevant\nles adieux des uns et des autres. Hier, c'était les Franciscains qui partent\naujourd'hui pour le Canada, demain ce sera un autre moine d'un autre ordre\nque je connais qui cinglera vers l'Australie. Quelle pitié! Et je vous assure\nque cela émeut fort peu le monde catholique qui continue à donner des fêtes\net à s'amuser. Il est furieux, par exemple, que je lui ai dit cela.\n   Il est bien clair que tout cela mérite des châtiments et je crains fort qu'ils\nne soient proches.\n   Bien affectueusement à vous, mon cher Ami.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   Le vicomte d'Hennezel dont il est question dans la lettre\nsuivante est un littérateur catholique de Lyon. J'ai eu l'hon­\nneur de publier dans ma revue sa première œuvre, sur le con­\nseil de mon ami Joris-Karl Huysmans lui-même qui prévoyait\nen lui un écrivain d'avenir. Il a écrit, en effet, plusieurs romans\ndepuis lors, tous d'une belle tenue littéraire, tous imprégnés\nd'un sens chrétien sérieux, large et par conséquent vrai. Il com­\nprenait le christianisme comme J.-K. Huysmans le comprenait\net comme nous le comprenons. Il fut, ainsi qu'Esquirol, autre\n"}, {"page_pdf": 864, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3245, "texte": "         JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                          733\n\n\nécrivain Lyonnais catholique fort bien doué aussi et auteur\négalement de plusieurs romans chrétiens de valeur, un des dis­\nciples préférés de J.-K. Huysmans.\n                                                                           Paris, 25 juillet 1903.\n                  MON    BIEN CHER A M I ,\n\n    J e connais, en effet, le vicomte d ' H e n n e z e l qui est un h o m m e c h a r m a n t ,\ntrès épris de liturgie et que je pousse fortement à écrire sur la liturgie\nlyonnaise si ancienne et si curieuse. Il a fait u n r o m a n d o n t j ' a i lu le m a n u s ­\ncrit et qui m'a intéressé par le côté de vie de province exactement observée\nqui s'y révèle.\n    Il m'a rafraîchi, au sortir d e l'amas effrayant de r o m a n s imbéciles et\nobscènes que je suis forcé de lire par suite des candidatures au prix Gon-\ncourt, de la fin de l'année. Il faut avoir passé par ces lectures-là pour se\ndouter du degré de bassesse où se traînent tous ces d é b u t a n t s , exclusivement\noccupés de rosseries et de choses charnelles.\n    Rien de neuf ici. J e pense partir, dans la deuxième quinzaine du mois\np r o c h a i n , pour L o u r d e s . Ce sera le m o m e n t des g r a n d s pèlerinages et je\nsuis curieux, après avoir vécu dans le L o u r d e s silencieux et intime, de voir\nle L o u r d e s b r u y a n t et inondé de foules.\n    J e viens de recevoir Durendal. Merci pour la lettre telle qu'elle est mise.\nLes braves Franciscains sont entrés en scène et avec les Jésuites ont défendu\nle livre, dans leur revue.\n    Ici, les catholiques se disputent à vide, à - p r o p o s d u nouveau P a p e et\np e n d a n t ce temps les congrégations plient bagage et disparaissent. C'est\nplutôt sinistre!\n    Bien affectueusement à vous.                                           J.-K. HUYSMANS.\n\n                                                                             Paris, 14 août 1903.\n                  MON    BIEN CHER A M I ,\n\n\n   J e vous r é p o n d s à la galopade avant mon départ p o u r L o u r d e s , car je veux\nassister au grand pèlerinage national qui aura lieu jeudi p r o c h a i n .\n   J e ne c o m p r e n d s pas bien l'affaire du titre du roman d ' H e n n e z e l . L ' i m p o r ­\ntance du panonceau est médiocre. Le plus mauvais titre apparaît c o m m e\nb o n , si le livre réussit. N o u s en p o u r r i o n s citer des masses ainsi. Quoi de\nplus obscur, par exemple, p o u r u n p u b l i c que le titre Quo Vadis, devenu\ncélèbre? J e ne pense pas très sincèrement qu'il y ait martel à se mettre en\ntête pour cela et que le premier titre suffit, sans être excellent.\n    L a Revue Franciscaine est très difficile à se procurer et je n'en ai pas de\ndisponible p o u r l'instant, m o n n u m é r o ne pouvant être r e m p l a c é .\n   J'ai vu le bon Goffin, passé t r o p r a p i d e m e n t ; je l'aime b e a u c o u p et\nregrette sa vélocité en F r a n c e .\n   J'irai peut-être en Belgique le mois prochain en revenant de L o u r d e s ,\nmais il faut d'abord que j'aille à Colmar et à S t r a s b o u r g . J e vous écrirai.\n    Bien affectueusement à vous.                                       J.-K. HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 865, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2583, "texte": "734                              DURENDAL\n\n\n   Il existe à Paris une société dite des Cent bibliophiles qui\nchaque année publie, à ses frais, une édition de luxe hors com­\nmerce et à tirage restreint, de l'un ou l'autre ouvrage célèbre.\nEn 1903 elle pria Huysmans de l'autoriser à publier pour sa\ncollection son fameux livre A Rebours. Huysmans consentit\net écrivit pour cette édition une préface admirable dont nous\neûmes la chance, grâce à son obligeance, de donner la primeur\nà nos abonnés. C'est de ce livre et de cette préface qu'il s'agit\ndans la lettre ci-jointe :\n\n                                                       Paris, 26 décembre 1903.\n              MON BIEN CHER AMI,\n\n\n   Que tous vos bons souhaits soient exaucés et que les miens soient égale­\nment entendus Là-Haut.\n   J'ai souvent pensé à vous et à Durendal, mais rien ne s'arrange. J'ai, fait\npour une édition magnifique et privée d'A Rebours (300 francs l'exemplaire)\nimprimée pour les Cent bibliophiles, une longue étude sur moi-même, sur\nma conversion, sur mes livres et qui doit former la préface de cette édition\nillustrée par Lepère. Je pensais pouvoir vous envoyer ce copieux morceau.\n   Et la société refusel — tant que leur livre ne sera pas paru. Et il paraîtra\nquand? Personne ne le sait.\n   Il n'y a donc qu'à attendre.\n   Rien de nouveau ici. La vie coule dans les lectures et les travaux, par les\ntemps de brume londonienne. Je suis atrocement grippé et sans grand cou­\nrage au travail.\n   Nous avons eu encore une nuit de Noël assez propre, chez les Bénédic­\ntines, mais je crois bien que c'est la dernière. Elles ont grande envie de filer\nde France et ça finira par un départ en Espagne.\n   Si bien qu'il ne restera plus un coin de Paris où l'on pourra encore\nentendre un peu de vrai plain-chant !\n   Si cela continue de la sorte, la France deviendra inhabitable pour les\nchrétiens. Ajoutez à cela un désarroi absolu dans le clergé. Toute la partie\nintelligente est pour Loisy qui profite de l'imbécilité de l'exégèse de Saint-\nSulpice et des Jésuites. Ce qui est étonnant, c'est ce terrain d'âme tout prêt,\nici, pour les idées protestantes. A mesure que la partie intelligente laïque va\nvers la Mystique, la partie intelligente sacerdotale va vers le rationalisme.\nLe désaccord est absolu.\n   Ça nous prépare un joli clergé !\n   L'intérieur de l'Eglise de France est en pourriture. Loisy a plus fait que\nCombes pour la démolir.\n   Bonne santé, cher Ami, bonne prospérité à la Revue et bien affectueuse­\nment à vous.\n                                                           J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 866, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2892, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                       735\n\n\n                                                           Paris, 24 mars 1904.\n              MON BIEN CHER AMI,\n  Deux mots : la fameuse édition d'A Rebours, non mise dans le commerce et tirée\nà cent exemplaires pour la Société des Cent bibliophiles, vient de paraître.\nElle contient une préface inédite importante, racontant ma conversion et fai­\nsant des réserves — dans une certaine mesure — sur les livres tels que Là-Bas\nqu'on m'a tant reprochés.\n  Là voulez-vous? Je vous la donnerai de préférence à la Quinzaine.\n  Répondez-moi. Je vous enverrai une épreuve que j'ai pu me faire tirer pour\nmoi. Mais il faudrait paraître dare dare!\n  Bien affectueusement.                                  J.-K. HUYSMANS.\n                                                       Dimanche, 1er mai 1904.\n              MON BIEN CHER AMI,\n\n   J'ai la presse déchaînée sur la préface d'A Rebours, adjuvée de celle de Ver­\nlaine. Le Correspondant a fait un article aimable mais imbécile, revenant tou­\njours à demander la destruction de mes livres. Et la presse a pris fin, sans\navoir lu la préface. J'ai fini, après avoir répété ce que je disais dans la pré­\nface, par envoyer coucher tous les catholiques, avec leur idée qu'il ne faut\nqu'une littérature pour jeunes filles.\n   Pressez, si vous pouvez, bien cher Ami, les tirés à part, pour que je puisse\nau moins mettre les gens à même de juger, pièce en main.\n   Cette affaire est vraiment stupide.\n   Le Père X... qui est un fort saint homme et qui m'aime — mais qui est un\ngaffeur extraordinaire — avait vu sur ma table une épreuve de la préface. Il\nme supplia de lui prêter le double pour le lire et, enthousiasmé, il le porta\nau Correspondant!! sans m'avertir, sans me demander mon avis.\n   Le brave homme a agi avec les meilleures intentions du monde, mais, vrai,\nil aurait mieux fait de rester tranquille. Lui, ne voyait que les phrases de\ndésaveu de Là-Bas et d'A Rebours. Et la presse ne s'est même pas occupée\nde cela, n'ayant pas la préface, inconnue à tous, en France, sauf aux cent\npossesseurs du livre. Elle n'a vu que le refus de brûler, que j'ai répété, et\nviolemment, dans les interviews.\n   Ajoutons la fureur contre Verlaine. Le Correspondant ne voulant accepter à\naucun prix ce malheureux, parce qu'il buvait! !\n   Ah ! les Pharisiens I Et quelle charité que celle-là !\n   Enfin, cher Ami, pressez l'envoi, vous me rendrez service.\n   Bien affectueusement à vous.\n                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   L'ouvrage sur Verlaine dont Huysmans m'entretient dans la\nlettre qu'on vient de lire et dans la suivante a pour titre : Poé-\nsies religieuses de PAUL VERLAINE. C'est un recueil de poèmes\nreligieux composé par Huysmans lui-même qui en a choisi les\npages dans tous ses livres, spécialement dans Sagesse, un des\n"}, {"page_pdf": 867, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2774, "texte": "736                                DURENDAL\n\n\nplus purs chefs-d'œuvre de la poésie catholique de ce temps et\nmême de tous les siècles. La place de Sagesse de Verlaine est\nà côté de la Divine Comédie de Dante et des œuvres de Guido\nGezelle. Certains catholiques outrés n'en veulent pas, à cause\nde ses péchés. Nous l'aimons en dépit de ses fautes. Au moment\noù il écrivit Sagesse, il était réellement converti. Dieu seul, du\nreste, peut inspirer des accents de Foi aussi sublimes et aussi\nsurnaturels à un poète.\n                                                               Paris, 10 mai 1904.\n               MON BIEN CHER AMI,\n\n   Les tirés viennent d'arriver ainsi que les numéros de la Revue. Merci.\n   L'affaire commencé à se terminer. J'ai fini, agacé, par faire répondre dans\nle Gil Blas que je ne retirerais rien du tout et que je n'avais plus qu'une\nréponse à faire : qu'on me f...e la paix.\n   Ça a clos la discussion, après quelques injures de l'Autorité et autres feuilles\nde cet acabit.\n   Il faut avouer tout de même que la mentalité des catholiques français est\nextraordinaire! Ce besoin de tirer sur les leurs les occupe beaucoup plus que\nla défense contre l'ennemi.\n   Ils sont arrivés à rendre la vie si insupportable à ceux qui valent dans leurs\nrangs, que c'est actuellement la débâcle. Ce qu'il y avait de plus intelligent\nchez les Jésuites les quitte. Voilà le Père Brémond, l'esprit le plus large de\nchez eux, qui sort de chez moi, en m'annonçant qu'il les quitte, qu'il va,\nrester prêtre libre, las des ennuis que lui valent ses articles sur la littérature\nmoderne.\n   Pacheu est parti; Gaudeau est par.ti... quel joli résultat!\n   Voilà, très cher Ami, où nous en sommes en France. J'ai peur qu'on ne\nfasse machine, en arrière de terrible façon. Ce ne serait vraiment pas le\nmoment I\n   Quant à Verlaine, avec unanimité, les catholiques le rejettent. Il n'y a\nqu'un cri, et ce qui les exaspère le plus, c'est le mot de la préface : Que\nl'Eglise n'a pas eu de plus grand poète depuis le moyen âge.\n   Il y a unanimité pour déclarer que les catholiques ont'eu et ont des poètes\nfort supérieurs. Lesquels? Evidemment les pieux jeunes gens qui font des\npetits vers dans le Mois, ou des X... et autres cuistres de revues pieuses.\n   La vérité est qu'ils ne comprennent pas un mot à Sagesse. Il suffit que Ver­\nlaine ait été pochard pour qu'il n'ait pas de talent et n'ait pas été converti.\n   Il n'y a rien à faire. Cette dernière tentative le prouve. Les librairies catho­\nliques ont refusé de prendre le livré ! ! Elles ont répondu à l'éditeur : On nous\na prescrit de ne pas le vendre. Qui : On?\n   A bientôt, mon bien cher Ami, mais encore et bien affectueusement à\nvous.\n                                                             J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 868, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3130, "texte": "        J0R1S-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                        737\n\n\n                                                                           Paris, 15 mai 1904.\n                 MON    BIEN CHER      AMI,\n\n  L e s livres que vous me d e m a n d e z , tels que le Drageoir ou Pierrot sceptique,\nsont introuvables. Il y a beau temps que les exemplaires que je possédais\nsont partis. Il n'y a pas moyen de les avoir. Les Sœurs Vatard, En Ménage sont\nde Charpentier avec lequel je n'ai plus de relations. Reste le Dilemme, épuisé\naussi, mais celui-là, il m'en reste u n exemplaire que je vous envoie, et En\nRade, je vous l'enverrai quand je serai allé en p r e n d r e u n exemplaire chez\nStock.\n  P o u r le Correspondant, c'est le n u m é r o portant la date du 25 avril.\n  J e pense faire reparaître en u n volume à 3 francs 50, Les Croquis parisiens,\nA vau l'eau, Un Dilemme. N o u s a u r o n s donc le tout d'un bloc, à cet\nautomne.\n  J e ferai paraître un inédit alors à cette époque — inédit en livre I — avec\ndes reproductions, mon étude sur les Griinewald de Colmar et le maître de\nFlémalle et l'Inconnue florentine du Musée de Francfort. Cela fera u n e pla­\nquette chez Messein, l'éditeur de Verlaine.\n   Rien de nouveau à P a r i s . T o u t s'est calmé, la guerre du J a p o n et la chasse\naux c o m m u n a u t é s ont repris le dessus. Des filets arriérés de la presse de pro­\nvince donnent seuls u n e note en retard sur les préfaces.\n   J'ai reçu la brochure sur Verlaine que vous m'avez envoyée. Elle est légère,\nmais intéressante.\n   J e suis toujours grippé.\n   Bien affectueusement à vous in X°.                               J.-K. HUYSMANS.\n\n                                                                   Paris, 22 novembre 1904.\n                 MON    CHER A M I ,\n\n   J e vous envoie juste un petit mot, car je suis si d é t r a q u é , si fiévreux de\ngrippe que je n'ai guère le courage d'écrire. Voilà déjà quinze jours que je\ngarde la c h a m b r e et je crois bien q u e j ' e n ai p o u r a u t a n t encore.\n   J'ai, en effet, reçu u n e d e m a n d e de préface de R a m a e k e r s , m a i s si je faisais\nles préfaces qu'on me d e m a n d e j e n'y suffirais pas — aussi suis-je résolu de\nne plus en faire a u c u n e — et point n e ferai celle de son volume de vers. J e\nlui ai écrit, à ce sujet.\n   P o u r les clichés, c'est Messein seul qui pourrait me r é p o n d r e . Je doute qu'il\ny consente, car il en a besoin pour ses tirages. J e le verrai q u a n d je pourrai\nsortir.\n   Reçu lettres d'Hennezel et d ' E s q u i r o l q u i vont bien et j'attends, ces jours-ci,\nà P a r i s , le Père Besse. — E t vous ? jamais d o n c !\n   Bien affectueusement à vous.                                               J.-K. HUYSMANS.\n\n                                                                     Paris, 29 décembre 1904.\n\n    Merci, mon cher Ami, de tous vos souhaits de bon an et puisse, à son tour,\n le Seigneur Maître des Arts, vous protéger, vous et notre enfant Durendal.\n    Les temps sont si peu aux entreprises désintéressées, q u a n d on songe qu'à\n"}, {"page_pdf": 869, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3196, "texte": " 738                                   DURENDAL\n\n\n\nP a r i s , une revue c o m m e Fetnina tire à des 150,000 !!! ls Panmuflisme nous\nenvahit. Qu'y faire?\n   J e suis à peu près retapé, mais avec ces t e m p s de b r u m e et de pluie qui ne\ncessent g u è r e , je suis encore tenu à u n tas de p r é c a u t i o n s ; je suis toujours\ntrès incertain à propos d e Lourdes. C'est si parfaitement incompréhensible —\net si affreux, a u point de vue h u m a i n — q u a n d on a .vraiment étudié cela de\ntrès près, qu'on peut hésiter vraiment à s'engager d a n s ce véritable maquis où\nil y a du vrai et tant de faux. J e me tâte, sans m e résoudre.\n   L e P è r e Besse est de retour en Belgique, jusqu'en février, je crois, époque\nà laquelle il m'a dit devoir revenir à P a r i s .\n   P r i e z pour moi, mon cher Ami, et avec mes vœux d'an ntuf, prenez ici toute\nl'expression de mes affectueux sentiments.\n                                                                     J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                    Paris, samedi 20 mai.\n                 MON CHER A M I ,\n\n     L e fait est qu'il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais j'ai passé\n des mois fort mélancoliques, avec des r h u m a t i s m e s musculaires qui vont,\n viennent, j o u e n t à cache-cache dans m o n triste corps. J e sors d e u x , trois\nj o u r s , puis je suis recloué pour une huitaine à la c h a m b r e . Voila le bilan de\n m o n hiver !\n     C'est fort médiocre, comme vous voyez. Je travaille tout de m ê m e , mais\n faiblement. Ce Lourdes est si complexe et si odieux à certains points de vue !\n si démoralisé, car vous pensez bien qu'il sévit près de la Vierge, en ce b o u r g !\nT o u t est à dire et à recevoir des p o m m e s cuites et d e la part des catholiques\n et de la part des mécréants.\n    J ' y suis bien u n peu h a b i t u é , il est vrai.\n     Vous lisez les j o u r n a u x de F r a n c e et voyez où nous en s o m m e s . Eh bien,\nsavez-vous à quoi s'occupent les catholiques. Ils viennent de faire un congrès\ndiocésain où ils n o u s déclarent qu'on p r e n d r a des mesures pour ramener les\nlibéraux catholiques à la raison, en les obligeant à n e pas acheter les mauvais\nj o u r n a u x et à n e lire q u e la Croix, la Vérité et l'Univers E t c'est le directeur\nd e la Croix qui a eu l'aplomb de se faire r a p p o r t e u r du Congrès ! ! !\n    Vive la liberté, et ils se plaignent q u ' o n la leur enlève! !\n     Bien affectueusement à vous.\n                                                                     J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                                       Paris, 4 mars 1905\n                 M O N CHER A M I ,\n\n   Messein n e se soucie pas de prêter les clichés et je crois qu'il n'y a pas à\ny insister; le plus simple serait donc de faire paraître l'article de Goffin, seul.\nVous avez d û recevoir en m ê m e temps que lui, la réédition des Croquis pour\nlaquelle j'ai signé u n exemplaire chez Stock.\n   P o u r X . . . , je lui ai envoyé une carte où je ne lui cachais pas q u e son livre\nest incohérent et obscur. Il insiste pour q u e Stock le p r e n n e , à ses frais. Stock\n"}, {"page_pdf": 870, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2903, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D ' A P R E S SA CORRESPONDANCE                     739\n\n\n\nne s'en soucie même pas dans ces conditions, jugeant le livre illisible et sans\nprofit pour sa maison.\n   Pour Y..., ça, c'est un comble! Celui-là voudrait que Stock éditât, à ses\nfrais, un volume de vers de trois cents pages! C'est si dément, si peu au\ncourant des usages de librairie, que je n'ai même pas le courage de discuter\navec lui et de lui répondre.\n   Ce n'est pas à l'heure actuelle, où il y a une mévente terrible des livres\nqu'un éditeur éditera des vers d'inconnus ou même de la prose!\n   D'Hennezel, toujours à Lyon, va bien. Moi je suis toujours grippé, sans\npouvoir arriver à en sortir. Je vous espère mieux portant, cher Ami, et suis\nbien à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                             Paris, 26 août 1905.\n              MON CHER AMI,\n   Oui, il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais je suis dans un tel\nétat de santé que je ne suis bon à rien, pour l'instant, pas plus à travailler\nqu'à écrire.\n   Les interviews sur Lourdes sont parties beaucoup trop d'avance. Le volume\ntrès court d'ailleurs, mais qui n'est même pas terminé, ne paraîtra au plus\ntôt qu'en mars ou avril prochain. Vous voyez que nous avons le temps d'y\npenser.\n   Oui, c'est entendu, je vous enverrai à temps un morceau.\n   Ces interviews ont soulevé des tempêtes à Lourdes qui est un des lieux les\nplus agités qui soient par le Démon. Oui, il y est à demeure, comme la\nVierge. Et c'est à ce point de vue, pour qui sait voir, un singulier endroit!\n   Bien affectueusement à vous, cher Ami.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                               Paris, 8 juin 1906.\n              MON CHER AMI,\n   Je vous écris pour vous donner deux mots de mon écriture. J'ai recouvré\nsubitement, vous le savez, la vue, le jour de Pâques, mais le Seigneur m'a\nlaissé de terribles névralgies frontales que rien n'apaise. Il n'y a qu'à\nattendre une nouvelle fête liturgique de son choix pour qu'il me mette en\nétat de sortir; et de vivre comme tout le monde. Il le fera, le tout est de\nprendre patience et de tâcher de se conformer à ses volontés.\n   J'ai repris, à petites doses, les épreuves de mon livre :Les Foules, de Lourdes,\narrêtées depuis un an. Nous paraîtrons, je crois, si Dieu le veut, en octobre\nprochain.\n   Oui, c'est bien entendu, je vous enverrai un bon et long chapitre pour\nDurendal.\n   Priez pour moi, mon cher Ami, car je suis encore bien peu valide et le bon\nDieu a fait de mon crâne une véritable usine de douleurs.\n   Ce qui est consolant, c'est que je fais la stupeur des médecins et des\noculistes qui ne comprennent rien du tout à la maladie !\n   Bien affectueusement à vous, cher Ami.                     J.-K. HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3220, "texte": "740                                       DUKENDAL\n\n\n\n                                                                      Paris, 13 juillet 1906.\n                 MON       CHER A M I ,\n    J e suis toujours bien p a t r a q u e . L e zona m'est retombé s u r la mâchoire\net je passe ma vie à m e faire arracher des dents et à souffrir des gencives et\ndu front d e m e u r é névralgique. Mais j ' a i p u corriger toutes les épreuves d e\nm o n livre : Les Foules de Lourdes, qui paraîtra le I e r octobre. J e vous enverrai,\ncomme il est c o n v e n u , u n chapitre pour votre n u m é r o d e ce mois ou de\nseptembre.\n    J e pars le 1er août p o u r Sizy, o ù j ' a i pris la maison délicieuse d a n s les\nbois, d e l'abbé Brousolle. J'espère y retrouver u n p e u de santé et de forces.\n    J'ai vu par u n e lettre d e faire-part q u e Goffin se mariait. Je lui souhaite\ntout b o n h e u r , car j e l'aime b i e n .\n    Q u a n t à ce qui se passe ici en F r a n c e , c'est presque comique. A u c u n e initia­\ntive, a u c u n e probité, rien, le néant. Il faut connaître tout ce monde-là pour\nc o m p r e n d r e notre débâcle. Quelle h o n t e !\n    Bien affectueusement à vous, cher Ami.                            J.-K. HUYSMANS.\n\n                                                                     Paris, 25 juillet 1906.\n                 MON       CHER A M I ,\n\n   J e vous envoie sous ce pli le dernier chapitré d u livre. C'est le plus inté­\nressant, à m o n sens, car il résume le tout, fait la défense d e s miracles et\nd e la Vierge.\n   Vous savez q u e le livre n e paraît qu'en octobre, mais enfin, mieux vaut\nque vous l'ayez tout d e suite, cela vous facilitera la composition de vos\nnuméros.\n   J e suis toujours très marmiteux et j'espère filer d a n s les premiers jours\nd'avril, à Sisy, o ù j e p r e n d s la place de l'abbé Broussolle, parti pour\nl'Italie, 3 , r u e d e l'Egalité, à Sisy. J e pense y être le 4 o u le 5 .\n   Priez, c h e r Ami, p o u r que là, d a n s les arbres et tout près d ' u n e église, la\nVierge arrive enfin à m e remettre, u n e b o n n e fois, sur pied.\n   T o u t affectueusement à v o u s .                             J . - K . HUYSMANS.\n\n                                                                     Paris, 6 octobre 1906.\n                 MON       CHER A M I ,\n\n   Oui, j e suis rentré à Paris u n peu plus brillant qu'avant mon départ. J e n'ai\névidemment pas accompli m o n cycle d e souffrances. F i a t ! vous avez d û\nrecevoir Les foules de Lourdes q u i n e vous étaient pas p a r v e n u e s , au moment\noù vous écriviez. Ce volume a eu u n départ d e quinze mille exemplaires. Il\nest vrai qu'il était très attendu.\n   J e reçois pas m a l de lettres d'injures d e tous les côtés, mais j e m'y\nattendais. P e r s o n n e n e voulant d e la vérité — de la vérité? elle est bien\ngazée p o u r t a n t , dans ce livre, en ce qui concerne les m œ u r s d e L o u r d e s ;\ncette ville a c o m m e envers un fumier q u i serait u n e peste pour l'Eglise si on\nle r e m u a i t .\n   Priez toujours pour moi, m o n bien cher Ami, et croyez-moi toujours votre\nfidèlement d é v o u é .                                              J . - K . HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 872, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1917, "texte": "         JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                           741\n\n\n    Quelques mois après cette dernière lettre, notre pauvre ami\n Joris-Karl Huysmans mourut à Paris, après d'atroces souf­\n frances supportées avec la plus belle sérénité d'âme et la plus\n héroïque résignation. Ceux qui l'ont vu souffrir peuvent en témoi­\n gner. Quand les médecins pour calmer ses douleurs proposaient\n de lui faire des injections de morphine il se fâchait. Il s'opposa\n toujours de la façon la plus formelle à ce qu'on diminuât\n l'acuité de ses souffrances. Il voulait souffrir. Il savait lavaleur\n de la douleur devant Dieu. Jamais un murmure ne sortait de ses\nlèvres qu'il appliquait constamment avec amour aux pieds de\nson crucifix. Il mourut en prédestiné. Selon sa volonté formelle\nil fut enseveli dans l'habit des oblats de saint Benoît. On se\nrappelle le service que nous fîmes célébrer pour le repos de son\nâme et la touchante oraison funèbre qu'à notre demande en fit, le\nsoir même, son et notre ami dom Besse, mieux à même que\nn'importe qui de nous parler de celui dont il avait dirigé lui-\nmême la conscience pendant son séjour à l'abbaye de Ligugé. Il\nfaut lire cet éloge funèbre pour voir toute la beauté surnaturelle\nde cette grande âme d'artiste chrétien. La belle et sainte mort\nde Joris-Karl Huysmans fut une réfutation éloquente et péremp­\ntoire de toutes les attaques de ses calomniateurs. Elle leur a\nfermé la bouche pour l'éternité. Dieu seul a pu donner à notre\nami la force de souffrir et de mourir aussi chrétiennement et\npar conséquent c'est Dieu lui-même qui a confondu ses\naccusateurs.\n\n\nPRETIOSA IN CONSPECTU DOMINI MORS SANCTORUM EJUS\n                                                          HENRY MŒLLER.\n\n\n\n\n                         Reproduction interdite (1).\n\n\n\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de cet article et des lettres de\nJ.-K. Huysmans qu'il renferme\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 742, "page_fin": 744, "titre_corps": "En regardant la nature", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pol Demade", "ancre_debut": "En regardant la nature Les hêtres", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 873, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1691, "texte": "En regardant la nature\n\n                      Les hêtres ronges\n\n               JE suis venu, en cette tombée d'un jour de mai,\n                 au fond du parc, admirer au soleil couchant,\n                 un groupe de hêtres rouges qui profilent sur\n                 un ciel frais de printemps leurs ramures nou­\n                 velles. Les beaux arbres donnent une fête en\n                 l'honneur de la lumière. Ils sont cinq parés de\n                 leurs robes de feuillage. Ce sont des sœurs, de\nla même famille végétale, qui se ressemblent étrangement,\nmais dont aucune n'est pareille à sa parente. Celui-ci est tout\nhabillé de petites feuilles imprégnées de clarté, d'un vert doré,\nblondes, et, par endroit, d'un gris tendre, presque rose. Chez\ncet autre, tout près, plus exposé au soleil, l'or est plus chaud,\net le rose a foncé en lilas. Plus loin, un troisième a déjà sa robe\nd'un violet d'évêque, qui se nuance à l'infini, de l'améthyste\nclair à la pourpre sombre, de l'ardoise neuve aux tentures\nnoires.\n   Entre les feuilles de l'arbre qui s'est fait beau, et la lumière\ndu soleil qui s'est faite douce, il s'échange, à cette heure, des\n sourires, des grâces et des tendresses.\n   Toutes les jeunes feuilles frissonnent d'un plaisir intérieur qui\n se contient à peine, comme ces fiancées auxquelles leurs promis\n murmureraient, à l'oreille, des flatteries, des couplets ou des\n madrigaux.\n    Le soleil, ce si grave personnage, s'est mué en un seigneur\n élégant qui jette, en partant, l'or en poudre impalpable et\n parfumée.\n    Cette fête de la lumière et de la couleur, avec des reprises et\n des lassitudes, des haltes et des emballements, dure tout l'été.\n"}, {"page_pdf": 874, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2000, "texte": "                   EN   REGARDANT   LA   NATURE                743\n\n   On croirait qu'elle ne devrait cesser qu'à la chute des\nfeuilles, et puis, un jour de septembre ou d'octobre, tout est\nfini : sourires, grâces, tendresses, flatteries, couplets et madri­\ngaux. Le hêtre rouge a des feuilles vertes: comme tous les\narbres, des feuilles qui meurent comme celles des autres\narbres, des feuilles qui jaunissent comme les feuilles de tous\nles arbres.\n   Le vent traîne à l'ornière ou au fumier, sans égard, et dans\nle même tourbillon, et les feuilles qui ont porté la pourpre,\ncomme celle des hêtres rouges, et les autres, celles qui ont\nporté le vert de la livrée universelle...\n\n                        Les âmes volnbiles\n   La tendresse, l'enlaçante tendresse, qui s'accroche, s'attache\net grandit en s'élevant, est aussi inséparable de la nature de\ncertaines âmes, que la propriété que possèdent essentiellement\nquelques plantes d'être volubiles.\n   Ces âmes tendres ne donnent leur mesure, n'atteignent à\nleur beauté de fleur, ou leur bonté de parfum, n'attestent la\nperfection de leur race, qu'à la condition de trouver à qui s'en­\nlacer; comme ces plantes volubiles, qui ne fleurissent, qui ne\nparfument, ne sont belles, ne sont ce qu'elles doivent être, qu'à\nla condition d'atteindre leurs supports, d'entourer leurs appuis,\nde monter joyeuses et glorieuses autour d'eux.\n   Hors de ces réalisations, ni ces âmes, ni ces plantes ne sont\nrien...\n   Il est des âmes, de l'espèce morale des vignes, des clématites,\ndes lierres et des chèvrefeuilles, et elles sont plus nombreuses\ndans notre monde que dans le monde végétal.\n   Infériorité, diront en souriant quelques-uns! Autant dire que\nles oiseaux nous sont inférieurs parce qu'ils ont, en plus de\nnous, des ailes.\n   Être volubiles! N'est-ce pas avoir comme un désir d'ailes?\n\n\n                        Symphonie en blond\n  Une bande d'enfants, garçonnets et fillettes, cinq ou six,\ntous blonds, toutes blondes, bras nus, pieds nus, d'un nu de\n"}, {"page_pdf": 875, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1430, "texte": "744                          DURENDAL\n\n\n\nchair dorée, de la couleur des reines-Claude mûres, en des\nrobes et des vêtements aux tons flaves passés et éteints, enfants\nharmonieusement groupés, ceux-ci étendus, ceux-là assis, ces\nautres debout; jouaient au bord de la route, sur la terre fauve\ndevenue, grâce à une longue sécheresse d'été, de la poussière\nocreuse, qu'ils soulevaient autour d'eux, en des gestes de grâce\nenfantine ou de frondeuse gaminerie. Toutes pioches d'eux, les\nherbes rousses et les moissons blondes leur servaient de fond\ndoré, comme en un tableau de primitifs. Et par-dessus toutes\nces divines choses : la poussière dorée, la moisson dorée, les\nenfants dorés, le soleil étendait la gloire rayonnante de ses\napothéoses. Et cette symphonie en blond constituait une toile\nvivante et sans pareille, à laquelle auraient collaboré Angelico\net Le Corrège, Raphaël et Millet.\n   J'ai retenu un cri d'admiration, prêt à s'échapper de mes\nlèvres, tant ce tableau était imprévu, superbe, incomparable.\n   J'ai vu, en ma vie, dans la nature et dans l'art, des spectacles\nou des œuvres qui m'ont ravi. Rien au monde n'a suscité, dans\nmon âme, une plus vive sensation de beauté que cette toile\naperçue quelques secondes, un des derniers jours de juillet, à\nsix heures du soir, le long de la grand'route, tandis que mon\ncheval fatigué avait ralenti son allure.\n                                                  POL DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 745, "page_fin": 752, "titre_corps": "Les Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Les Poèmes Tandis que la terre tourne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 876, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2578, "texte": "Les Poèmes\n\nTandis que la terre tourne, par CÉCILE SAUVAGE (Mercure de France). —\n  L'âme des flûtes, par E M . DESPRECHINS (éd. de la Jeune Wallonie). —\n  Au long du chemin, par FÉLIX BODSON (Liége, Thone). — Mon village,\n  par LÉON-MARIE THYLIENNE (Liége, Société belge d'éditions). — Au gré\n  des heures, par AD. DEJARDIN (id.). — Le mobile désir, par ALBERT\n  CALAY (id.). — Les marches arides, par HENRY MAASSEN (id.). — Les\n  Sanglantes, par le même (Paris, Rivière). — Les heures ingénues, par\n  G. Guérin (Liége, id.). — Poèmes évangéliques, par PIERRE LELIÈVRE\n  (Paris, Sansot). — Chansons pour celle qui n'est pas venue, par ED. GA­\n  ZANION (Paris, éd. de « Vers et Prose »).\n\n   M me Cécile Sauvage, dont j'ai relu le livre trois ou quatre fois dans ces\nderniers mois, — il faut que le critique soit aussi poète pour relire des volumes\nde vers — apporte en littérature une note nouvelle. Non point que la première\npartie de cette œuvre de début soit d'inspiration inédite : le poète y exalte la\nnature avec un lyrisme nombreux; c'est toujours la. même chanson, belle,\nmais répétée. Pourtant, dans l'intensité de sa ferveur rustique, M me Cécile\nSauvage se passionne pour des détails que d'autres n'ont point aperçus, elle\nles fait vivre intensément, les rassemble et fait, de ses tableaux de campagne\nou de ferme, des pages bruissantes où chaque chose a sa voix, son murmure ou\nson bourdonnement. Dans quel tourbillon vrombissent les abeilles, tournoient\nles papillons, s'envolent les pollens! La lune, le vent, les fleurs, les oiseaux,\nles insectes rêvent, rient, se parlent et mutuellement s'enchantent. Les très\npetites choses surtout sont folles de joie d'avoir une âme. Chaque page de ce\nrecueil est comme un large rayon de soleil où dansent les poussières, les molé­\ncules et les mouches. Quelle gaîté vibrante et vivante, quel enchevêtrement de\nvies, quelles notations justes dans quel lyrisme étourdissant! Le procédé n'est\npoint neuf d'attribuer aux choses des sensations humaines, mais ici, que ce\nsoit dans le matin ou dans le demi-silence du soir, ces êtres défilent, dansent\net s'éveillent sur un rythme sautillant et rapide, comme si un bonheur naïf et\nléger les entraînait dans sa ronde. Et les vers mêmes qui les évoquent ont le\nvelouté des fruits, l'odeur des fleurs, la rapidité inconsistante des insectes.\n\n         Suspendons la rosée au fil de Varaignée,\n         A la branche nombreuse et de rayons    baignée,\n         Marions l'alouette au matin et chantons.\n         Tandis que va craquer le corset des boutons,\n"}, {"page_pdf": 877, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2478, "texte": "746                              DURENDAL\n\n\n         Tandis que sur son nid pour l'hymne qui déferle\n         Dans sa gorge un oiseau fait trépigner des perles\n         Et qu'un lourd papillon, par l'amour       affalé,\n         Rebondit sur le sol en semant son duvet.\n         Qu'on surprenne le pas d'un frelon qui piétine\n         Sur la mamelle longue et mauve des glycines,\n         Et le doux froissement de l'arbre qui s'endort.\n         La nuit somnolera dans un silence d'or;\n         On entendra les chars s'engluer dans l'ornière,\n         Le soleil ébranler son moulin de lumière,\n         Bruiner les bouleaux, chuchoter les ajoncs,\n         Et sous les marronniers     tomber mat les marrons,\n         Quand, pareille au verdier, la touffe de prairie\n         S'ébouriffe et s'égoutte après un temps de pluie.\n         La terre qui regarde aux fleurs de ses jardins\n         Jouer la lune blanche et le petit matin\n         Nous conduira dans l'air où sa valse s'élance.\n         Les bras arrondiront,    vivants, leurs fermes anses,\n         Les baisers de la chair se mouilleront      d'amour,\n         La pêche aura son eau, sa courbe, son velours,\n         Et le frémissement qui la berce en sa feuille :\n         On palpera le vers comme un raisin qu'on cueille.\n\n  C'est dans l'Ame en bourgeon, la dernière partie de son livre, que\nM me Cécile Sauvage nous apporte du nouveau. C'est le poème de l'enfant qui\nva naître, chanté par la mère qui le porte. Elle a l'âme lourde de celui qui va\nvenir, et elle l'aime dans la communion intime de la chair. Pour cette femme-\npoète, si proche de la nature, c'est un orgueil profond de se sentir féconde.\nElle le dit avec une sorte de candeur passionnée, dans une langue sûre, poéti­\nsant d'une façon inattendue les phases physiologiques de l'attente :\n\n         Tu ne sais pas combien ta chair a mis de fibres\n         Dans le sol maternel et jeune de ma chair,\n         Et jamais ton regard que je pressens si clair\n         N'apprendra ce mystère innocent dans les livres.\n\n         Qui peut dire combien je te serre de près ?\n         Tu m'appartiens  ainsi que l'aurore à la plaine,\n         Autour de toi ma vie est une chaude laine\n         Où tes membres frileux poussent dans le secret.\n\n         Je suis autour de toi comme l'amande verte\n         Qui ferme son écrin sur l'amandon     laiteux,\n         Comme la cosse molle aux replis    cotonneux\n         Dont la graine enfantine et soyeuse est couverte.\n"}, {"page_pdf": 878, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2136, "texte": "                                LES POÈMES                                   747\n\n        La larme qui me monte aux yeux, tu la connais,\n        Elle a le goût profond de mon sang sur les lèvres,\n        Tu sais quelles ferveurs, quelles brûlantes fièvres\n        Déchaînent dans ma vie un torrent      acharné.\n\n        Je vois tes bras monter jusqu'à ma nuit obscure\n        Comme pour caresser ce que j'ai    d'ignoré,\n        Ce point si douloureux où l'être reserré\n        Sent qu'il est étranger à toute la nature.\n\n        Ecoute, maintenant que tu m'entends   encor,\n        Imprime dans mon sein ta bouche puérile,\n        Réponds à mon amour avec ta chair docile :\n        Quel autre enlacement me paraîtra plus fort?\n\n        Les jours que je vivrai isolée et sans flamme,\n        Quand tu seras un homme et moins vivant pour moi,\n        Je reverrai les temps où j'étais avec toi.\n        Lorsque nous étions deux à jouer dans mon âme.\n\n         Car nous jouons parfois, je te donne mon cœur\n         Comme un joyau vibrant qui contient des chimères,\n         Je te donne mes yeux où des images claires\n         Rament languissamment     sur un lac de fraîcheur.\n\n         Ce sont des cygnes d'or qui semblent des navires,\n         Des nymphes de la nuit qui se posent sur l'eau,\n         La lune sur leur front incline son chapeau\n         Et ce n'est que pour toi qu'elles ont des sourires.\n\n         Ainsi, quand tu feras plus tard (es premiers          pas,\n         La rose, le soleil, l'arbre, la tourterelle.\n         Auront pour le regard de ta grâce nouvelle\n         Des gestes familiers que tu      reconnaîtras...\n\n   Et quand l'enfant sera né, ce sera comme une tristesse de voir l'union\nintime terminée. La mère est jalouse des choses qu'il commence à voir, la nature\nmaintenant le possède plus qu'elle, et il ne saura jamais l'ivresse secrète qu'elle\nsentit à le nourrir de sa substance :\n\n          Car jamais plus mon cœur qui parle avec le tien\n          Cette langue muette et chaude des pensées\n          Ne pourra renouer l'étreinte délacée :\n          L'aurore ne sait pas de quelle ombre elle vient.\n"}, {"page_pdf": 879, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2579, "texte": " 748                              DURENDAL\n\n\n  Et cela s'appelle : Tandis que la terre tourne, je ne sais pas pourquoi.\n Mais le livre est admirable.\n                                     *\n                                    * *\n\n   M me Cécile Sauvage exalte la nature dans son côté physique et matériel.\n M. Emile Desprechins tâche de spiritualiser dans l'Ame des flûtes des\nchoses déjà spirituelles. Ce qu'il écoute dans la musique des êtres, ce sont les\nharmonies supérieures, les pensées légères et fraîches, les délicatesses et les\nélégances des rêves. Subtil et un peu précieux, charmant dans ses recherches,\nexcellant à rendre les impressions lointaines, à les opaliser, à les rendre\nfluides, M. Desprechins est un poète léger dans le sens vrai — et peu employé\n— du mot. Il frôle sans toucher, émeut à fleur de peau, ne descend pas dans\nles profondeurs de l'âme. Mais on goûte à le lire un plaisir fin et distingué,\nun plaisir d'artiste aussi, car l'auteur de l'Ame des flûtes connaît son métier\net sait écrire des vers qui sont des vers... Je veux citer de lui ces quelques\nstrophes mièvres qui ne sont point d'ailleurs parmi les meilleures du livre,\nmais qui en caractérisent assez bien l'allure :\n\n         Les violes du songe, en longs    pizzicati,\n         Eternisent au fil des lentes rêveries\n         Le souvenir des soirs et des heures fleuries\n         Traînés par les sentiers bleus de myosotis.\n\n         Traînés par les sentiers neigeux de pâquerettes.\n         Qu'on effeuille mièvrement au bout des doigts,\n         Avec de petits mots zézayés à mi-voix\n         Et d'exquis abandons pleins de pudeurs  secrètes.\n\n         Beaux soirs de candeur tendre et d'amours     enfantins,\n         Où la lèvre inhabile, au chalumeau de l'âme,\n         Ajoute un vers à l'éternel  épithalame\n         En arpèges troublés de pleurs     adamantins!\n\n         Soirs f rais comme la joue en fleurs d'une enfant blonde,\n         Soirs purs comme dans l'aube un bercement de lis,\n         Où la flûte à sept trous du cœur     d'Amaryllis\n         Tremble aux doigts de Tityre en fugue       vagabonde...\n\n                                         *\n                                     *       *\n\n   Excellent auteur dramatique, M. Félix Bodson est un estimable poète.\nAu long du chemin, il évoque les paysages de Wallonie, et, descendant vers\nla ville ardente qui en est le coeur, il exalte Liége en une suite de sonnets\nvibrants... Puis il remonte dans le recueillement de son rêve et termine son\nlivre par des morceaux inégaux, mais souvent émouvants, par des aspects\n"}, {"page_pdf": 880, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2742, "texte": "                                 LES POÈMES                                  749\n\nintimes et touchants, et par ce clair et fier poème que je copie à la dernière\npage :\n                  Sur la verrière du couchant,\n                  Un chêne étire ses bras noirs.\n                  Dans le val il n'est plus un chant;\n                  Mais nos cœurs sont vibrants       despoir.\n\n                   Par derrière les rocs glacés,\n                   Se meurt un pâle et triste jour.\n                   L'été, l'automne sont passés;\n                   Mais nos cœurs sont vivants     d'amour.\n\n                   La forêt frissonne  d'effroi,\n                   A son front de pauvresse en deuil\n                   Décembre met un baiser froid ;\n                   Mais nos cœurs sont riches    d'orgueil.\n\n                   Et voici que descend la nuit\n                   Sous un long manteau de sommeil,\n                   Que pas un astre n'éjouit ;\n                   Mais en nos cœurs luit le soleil.\n\n                                        *\n\n   Cet article, que j'ai voulu bref, serait encore très long si je cédais, ayant\npris sur le coin de ma table un paquet de brochures poétiques récentes, au\nfacile plaisir « d'éreinter »... Non, je préfère passer certains de ces poètes sous\nsilence. Ou bien ils sont, trop jeunes et feront mieux, ou bien ils sont trop\nvieux et ne recommenceront plus. Mais je m'en voudrais de ne point signaler\nun fait qui fera date, j'en suis sûr, dans l'histoire de nos lettres : M. Léon-\nMarie Thylienne fait école. Vous ne connaissez probablement pas M. Léon-\nMarie Thylienne? Il signait autrefois Léon Wauthy. Il imprimait sur papier\nde journal ses propres œuvres et celles de ses amis, et par ironie sa maison\ns'appelait l'Edition artistique. Il a fait aujourd'hui beaucoup de progrès, les\nvers qu'il vient de publier, sous le titre de Mon village, sont moins mauvais\nque les précédents, et les livres de sa collection se présentent décemment.\nTout cela serait fort louable s'il n'inondait pas la Belgique de poètes nou­\nveaux ; et même cela nous le passerions sous silence s'il se contentait de nous\nrévéler les œuvres qui ne cassent rien, mais qui sont honnêtes, de MM. Albert\nCalay, Adolphe Dejardin et Georges Guérin. Hélas! il ne s'en tient pas là,\ncar, non content du succès de ses disciples, il vient de « lancer » par une pré­\nface épique et frémissante les poèmes de M. Henry Maassen.\n    Je ne connais pas M. Henry Maassen, sauf par les cartes de rappel,\nqu'auteur impatient il envoie à ses critiques, mais ce que je sais, c'est que —\n sans qu'il y ait aucunement de sa faute — il est prodigieusement amusant.\n Il a d'ailleurs conscience de sa valeur : on le lit partout, on le trouve partout,\n"}, {"page_pdf": 881, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2359, "texte": "750                              DURENDAL\n\n\net la première fois que je vis sa signature, c'est' dans là très estimable revue\nd'Henri Martineau, Le Divan, où figurait une « chronique de Belgique » écrite\nde sa plume. M. Maassen y parlait de M. Firmin Van den Bosch, « qui écrit\nbelge en français ». Il faisait, de plus, l'éloge de M. Maurice Wilmotte. Une\nopinion aussi paradoxale ne pouvait me laisser son jeune auteur indifférent.\nCe fut donc dans l'espoir d'y trouver, d'une part, du bon français et, d'autre\npart, une originalité nouvelle, que j'ouvris les deux œuvres que M. Maassen\nm'avait fait l'honneur de m'envoyer. Pauvre Virrès ! M. Maassen vous a ravi\nla Campine! Il l'a chantée dans les Marches arides, et M. Léon-Marie\nThylienne l'en a sacré le poète. Et, vraiment, il y a quelque chose de nouveau\ndans ce petit volume. Pour la première fois quelqu'un a évoqué les villes du\n Limbourg. Voici Hasselt :\n\n                    A son traintrain flou de province\n                    Où regardent les bourgeois béats\n                    Par leurs vitraux mornes et bas,\n                    Hasselt est un manteau de prince\n                    Jeté sur l'ombre d'un radjah !\n\n  Voici Tongres :\n\n         Tongres,   Taxandre ou bien Eburons,     Nerviens.\n                  Encor Aduatica,     encor\n         Ambiorix et César, Pline      l'Ancien,\n         Les révoltes et les assauts aux camps des aigles d'or...\n\n                  Tongres, le morne      refuge,\n                  Une seconde     Bruges,\n         Où des canaux petits, menus,       hachés\n         S'en vont sans jamais se hâter,\n         Aux landes sombres, violettes, fines\n                  De la Campine.\n         Tongres, dont les savants ont fait des livres,      gros\n                  De l'archéologique    science,\n         Là où l'on dit d'incompréhensibles      mots\n                  Devant une pierre, en cadence!\n\n  Et Saint-Trond :\n\n                    Les âmes lentes et   agricoles\n                    Des habitants de     Saint-Trond,\n                    Dans la campagne      caracolent\n                    A la recherche du     charbon...\n\n  Je vous ferai grâce des autres poèmes, ils sont à la hauteur de ceux-ci.\n  Après s'être révélé poète original, M. Maassen s'est payé le plaisir de\nparodier Verhaeren. Et il a composé soigneusement à cette intention un livre\n"}, {"page_pdf": 882, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2072, "texte": "                                  LES POÈMES                                  751\n\n\nmince, Les Sanglantes, qui comprend une série de pastiches. Albert Sorel\nparodiant Victor Hugo n'a pas fait mieux. Au contraire, car ici l'imitation est\naggravée de caricature. Verhaeren a écrit Toute la Flandre en quatre\nvolumes : M. Maassen prend pour sous-titre Toute la race et vingt-quatre\npages lui suffisent. Le poète des Villes à pignons, en tout cas, est ici spirituel­\nlement raillé. Pouvait-on mieux faire la « charge » du maître qu'en ce poème\nmalicieux que l'auteur lui dédie :\n\n          O toi que depuis longue date et sans cesse\n         je revois en mes songes, ô toi\n          qui, sans repos accumula ma foi\n          et ma littéraire  tendresse!\n          ... O toi barde vivant, barde immense et farouche,\n          ô toi peintre immortel des désirs haut et rouges\n          et sinistres et familiers,\n          et des jours bleus et réguliers,\n          Et des béguines et des couvents\n          Et des soleils et des levants\n          O toi Verhaeren imbu d'idéal racique\n          flamand        antique...\n          ... O toi qu'en ma pensée ardente et poétique\n          et tendre aussi,       vraiment,\n          et douce et calmement\n         je voyais, archer héros et pacifique,\n          tendre ton arc et viser bien\n          là-haut dans le ciel serein\n          les âmes lentes et mornes et fortes\n          et les littératures     mortes\n          des flandres vieilles et mortelles\n          et belles...\npoème qui se termine par ces vers charmants et fins auquel le typographe\na collaboré :\n\n         O toi, l'amant des vieilles filles et des    pignons!...\n         O toi le Rabelais des Gand       voluptueux,\n         le Rabelais des gens    mignons\n         et des mangeuses aux cabarets         huileux!\n         Laisse un instant errer\n         ton rêve\n         et que l'heure soit brève\n         Où nous irons prier\n         aux tombeaux grandis dans les grèves du cœur\n         avec l'honneur\n         du sang et de la race\n         lasse...\n"}, {"page_pdf": 883, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1089, "texte": "752                             DURENDAL\n\n\n   Je demande pardon à mes lecteurs d'avoir tant insisté sur ce poète nouveau.\nIl me semblait mériter cette attention. Et l'importance que M. Maassen\nattache à son talent m'excusera près de lui de m'être attardé, trop longtemps\npeut-être, devant les poèmes qu'il publie. Ceux-ci nous sont garants des\npoèmes nouveaux qu'il nous promet : les Etrangères et les Ecailles martées.\n\n                                                       PIERRE NOTHOMB.\n\n\n\n   P.-S. — Je parlerai dans mon prochain article de nombreux livres de vers\nparus ces dernières semaines. Je veux pourtant signaler d'ores et déjà deux\nvolumes intéressants : Les chansons pour celle qui n'est pas venue, poèmes\nsavamment orchestrés, de M. EDOUARD GAZANION, et Les poèmes évangé-\nliques, de M. PIERRE LELIÈVRE; ceux-ci constitueraient un très estimable\nrecueil si l'auteur n'avait pas cédé par endroit au désir — qui hante trop de\npoètes ecclésiastiques — de mettre les paraboles en fables de Florian...\n                                                                     P. N.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-007", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 753, "page_fin": 757, "titre_corps": "Au bord de la mer (Mer de Marmara)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "G. d’Arschot", "ancre_debut": "Au bord de la mer Mer de Marmara", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 884, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1718, "texte": "Au bord de la mer\n\n                         (Mer de Marmara)\n\n               LA mer tantôt était calme, et bleue encore dans le\n                 soir qui commençait de tomber. A l'horizon,\n                  qui fuit inexorablement devant nous comme la\n                 solution de tant d'angoissants problèmes, s'en\n                  allait un bateau déployant de grandes voiles.\n                  Il était droit, il était fier... Q u e serait-il demain\n                  perdu dans la solitude de l'eau, d è s t o u t à l'heure\nmême effacé dans la nuit? T a n t de vies sont ainsi parties sur\nquelques planches, qui ne sont jamais revenues! Pourquoi la\nmer engloutit-elle puisqu'elle sait sourire, est-elle mauvaise et\nsombre puisqu'elle sait être bonne et claire?\n   Pourquoi la nature détruit-elle sans lassitude ce que sans fin\nelle ne cesse de créer? Pourquoi assemble-t-elle tant de matières\ndiverses et les anime-t-elle si c'est pour bien vite les rendre à la\nterre? Pourquoi donner aux plantes l'inconnue mais certaine\ndouleur de renouveler leurs feuilles, leurs fleurs et leurs fruits,\naux oiseaux l'inquiétude des couvées, aux hommes l'angoisse\nde multiplier les hommes puisque c'est une interminable et\ninutile besogne — et qu'ils le savent.\n   Mystère vraiment que tout soit un danger de mort, un atome\npernicieux, une température qui change, un vent qui tourne, au\npoint qu'il semble que la Destruction soit infatigablement\nembusquée derrière tout ce qui vit.\n                                    *\n\n\n  Au moins si on l'ignorait! Mais ces constants périls que\ncourent toutes les existences, il n'y a pas que les hommes à les\npercevoir, nous pouvons en être sûrs malgré notre maladresse à\n"}, {"page_pdf": 885, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "754                         DURENDAL\n\n\npénétrer la petite conscience sympathique et enfantine des\nbêtes. Les animaux, et les plantes même, ont autant que nous\nla sensation de l'approche de la mort, seulement pour eux il faut\nque celle-ci ne soit point trop dissimulée et que son pas craque,\npour ainsi dire, sur les pierres du chemin. Une bête qu'on mène\nà l'abattoir, sinistre endroit qu'elle ne connaît pourtant pas,\nmême quand elle en est éloignée, exhale un désespoir qui\nn'échappe à personne. Dans ce qui fait la tristesse de l'automne,\nil n'y a pas qu'une décoloration des feuilles. Quand un ouragan\narrive, il y a chez les animaux une inquiétude bien particu­\nlière et, dans les branches secouées, comme une épouvante\nqu'on n'y sent pas lorsque le vent, même aussi violent, doit n'être\nque passager.\n                               *       *\n\n   Les bêtes ont à peu près les mêmes joies que nous et les\nmêmes souffrances, mais pour nous figurer que nous savons\nmieux nous défendre, pour comprendre aussi que plus de dan­\ngers nous environnent et mieux avoir conscience de notre\nimpuissance devant l'inexorable, nous avons fini par ne plus\nlaisser autant qu'elles se montrer nos craintes.\n   Ces craintes existent pourtant aujourd'hui aussi poignantes\nque chez l'être primitif, mais elles se cachent, et se cachent\nsouvent en prenant un masque, au lieu de se trahir par une\ncontraction musculaire. Elles se dissimulent sous une agitation\nperpétuelle qui leur semble étrangère, ou sous une contenance\nmorale. Les animaux n'ont point ces ressources ! De même que\nl'honnêteté n'est bien des fois qu'une forme de l'effroi qu'inspire\nla justice, la sobriété, les sports ne sont la plupart du temps\nque la peur de la maladie, la charité celle de l'au-delà, les\nvoyages et le plaisir celle des tête-à-tête avec la pensée et la\nréflexion.\n                                   *\n                               *       *\n\n  Ces peurs des hommes, la vie de tous les jours et surtout la\nvie des classes aisées, les révèlent à ceux qui veulent bien se\ndonner la peine d'un peu regarder, d'une manière stupéfiante.\nSeulement, la société moderne y a ajouté un élément nouveau\nou qui, du moins, n'a jamais encore tourmenté le monde comme\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 755, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2185, "texte": "                      AU BORD DE LA MER                        755\n\n\nmaintenant ; le besoin d'éterniser quelque chose et le trouble\ndu problème de l'Eternité.\n   La notion de plus en plus nette du peu de durée de tout a\ndonné à la fois avec la douleur de l'impuissance à y réussir, le\ndésir de faire survivre quoi que ce soit et la curiosité du grand\nau-delà.\n   La soif de réclame, la production artistique devenue presque\nencombrante, la douloureuse chasse aux richesses pour faire du\nbruit et laisser un sillage, ne sont guère qu'une déformation de\nla vanité voulant perpétuer un idéal, un nom, un faste, cher­\nchant à tout prix à ce qu'au moins quelque chose ne soit point\ndétruit complètement. Et c'est encore un aspect de la crainte\nde la mort.\n   D'autre part, a-t-on jamais autant qu'aujourd'hui tenté de\nscruter l'impénétrable secret d'après la vie, autant essayé de le\n« cambrioler » par la science et par l'occultisme? Les madames\nde Thèbes triomphent !\n   Mais cela coûte parfois des efforts et tous ne sont point\ncapables de les donner.\n   Et c'est ainsi qu'à côté des plantes souffrant d'une toujours\nmême angoisse aux mêmes saisons, et des bêtes dont les yeux\ns'emplissent d'une même épouvante devant les à peu près\nmêmes choses, on voit l'homme, aussi faible qu'eux, se dérober\nchaque jour davantage aux angoisses et aux épouvantes que\nverse en lui le grand point d'interrogation de l'Eternité par des\nmoyens de plus en plus à la portée de chacun.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   De plus en plus, on cherche à s'étourdir, à oublier, à ne pas\nse rendre compte. On multiplie les plaisirs et les motifs d'oc­\ncupations même pour les plus inoccupés. Agir, même, inutile­\nment, c'est si souvent cesser de penser! Et si l'on lutte pour\navoir soi-disant une bonne place au soleil, c'est peut-être au fond\nmoins pour atteindre à des jouissances ardentes que pour être\nemporté par elles dans la rafale du monde avec un bandeau sur\nles yeux.\n   Le théâtre, l'amour, l'agitation mondaine trahissent moins\nun souci de se distraire qu'une peur de la solitude. Les voyages\nsurtout révèlent bien moins une curiosité honorable qu'une\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2208, "texte": "756                         DURENDAL\n\n\nconstante préoccupation de se fuir pour se retrouver ailleurs\ndifférent de soi-même.\n   Plus que jamais on croit « que le bonheur est aux lieux où\nl'on arrive », qu'il est là où l'on n'est pas, que là où l'on va\naller, ce sera mieux que là où l'on est.\n   Parmi ceux qui peuvent se déplacer, il n'est presque plus\npersonne qui demeure sédentaire. Sous le moindre prétexte on\npart, maladive manie qui explique bien les esprits du temps et\nque l'automobilisme est venu flatter d'une manière si singuliè­\nrement opportune.\n   « Que cette pomme est bonne, disait un jour quelqu'un, elle\na le goût d'une poire. »\n   Petite phrase sotte! Elle contenait pourtant toute la psycho­\nlogie de ceux qui souffrent de toujours vouloir en chaque chose\ntrouver une autre chose.\n                                    *\n\n\n   Qu'il serait plus sage de prendre la vie telle qu'elle est, d'ac­\ncepter, pour lutter mieux contre eux, ses dangers et l'insondable\nqui s'ouvre après elle, d'oser se pencher sur l'abîme de la\npensée. On aurait une existence plus uniforme, mais, par contre,\nmoins pleine d'inquiétudes et de trépidations, et on tirerait\nd'elle toute sa volupté qui n'enivre que ceux qui savent se con­\ntenter de ce qui est. Des désirs de choses même possibles et\ndes regrets, toujours inutiles, ne pourront jamais' qu'empoi­\nsonner ce qu'on a, en rendant trop vive la certitude du peu de\ndurée de tout et de la mort prochaine. Et c'est de cela juste­\nment dont les consciences modernes paraissent de moins en\nmoins se rendre compte. Etre sage, n'est-ce pas savoir épuiser\nla saveur des plus courts instants où il y a un peu de Bon ou un\npeu de Beau? — et ne rien vouloir plus! L'hiver a quelque splen­\ndeur si l'on ne soupire pas après l'été, même la mort a de la\ngrandeur dans le moment où elle s'accomplit. Elle n'a peut-être\nrien de redoutable si on la résume dans ce moment-là en oubliant\nla maladie qui l'a amenée et la décomposition qui la suivra;\npeut-être même que, pris en lui-même, le travail des vers est\nun admirable travail?\n                                    *\n                                *       *\n\n  J'ai pensé à tout cela. Mais jamais la voix du vent dans les\n"}, {"page_pdf": 888, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 428, "texte": "                     AU   B O R D D E LA M E R               757\n\nfeuillages ni le bruit des eaux sur une grève n'ont donné une\nsolution aux poignants problèmes des hommes.\n   Le soir tombait de plus en plus : j'ai regardé la mer d'où le\nbateau aux grandes voiles claires avait disparu, et, comme la\nJoconde, la mer a continué de sourire de son mystérieux\nsourire.\n                                                 G. D'ARSCHOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 758, "page_fin": 771, "titre_corps": "L’Or du Rhin (Impressions d’un spectateur)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "A. Guillion", "ancre_debut": "L'Or du Rhin Impressions d'un spectateur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 889, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2522, "texte": "L'Or du Rhin\n                  (Impressions d'un spectateur)\n\n\n                  LE prélude de l'Or du Rhin surprend et attire. Étonné, puis\n                    attentif, on se sent vite gagné à la richesse descriptive de\n                    sa musique, l'imagination est charmée des tableaux chan­\n                    geants qu'elle lui déroule. D'abord, c'est à peine autre\n                    chose que le, silence, le murmure sourd, mystérieux d'une\n                    source. On tend l'oreille. Comme un ruisselet au cours\n                    contrarié, ondulant entre les pierres, cette petite voix\n                     élève le ton, prend du rythme. Et l'on suit cette chose\njoyeuse qui glisse, on écoute la voix, qui, par degrés, s'enfle, grossit,\ngronde, roule avec un jaillissement de torrent. Quelle ivresse de mouvement\ndans ces notes ruisselantes et bondissantes : joie de vivre, impétuosité\njuvénile! Mais la vallée est proche, et la plaine; d'accéléré qu'il était, le\nmouvement s'élargit, plus puissant et plus grave. Bientôt, dans le large lit\nqui l'a su assagir, c'est le Rhin légendaire qui coule, poursuivant son\nénorme poussée, soulevant des vagues lentes que le vent lutine. L'auditeur\nse sent comme entraîné par un courant irrésistible, quand tout à coup\nl'immobilise un chant de sirène : le chant extasié et enfantin de Woglinde,\nune des filles du Rhin. Le rideau s'ouvre.\n    Dans la profondeur du Rhin, trois ondines nagent en décrivant des\ncircuits gracieux; elles se livrent à leurs jeux innocents et folâtres, se\nrejoignent, se séparent, se poursuivent dans le flot élastique, avec des cris\n joyeux.\n   Le Nibelung Alberich, un gnome noir et repoussant, sorti du sombre pays\nde Nibelheim, rampe entre les rochers qui forment le lit du fleuve, vient\ncontempler les belles filles.\n   Le drame naît aussitôt. Alberich est saisi de convoitises. La sensualité\nqu'il avoue naïvement, brutalement, provoque des sarcasmes chez les\nondines. Leurs rires écervelés le transpercent; il perçoit la distance qui le\nsépare d'elles, en se voyant laid autant qu'elles sont adorables. Toute son\n étourderie le quitte, et quand l'une d'elles, simulant la pitié, vient vers lui,\n la souffrance l'a rendu clairvoyant, il n'ose plus espérer. « L'une de vous\n peut-elle m'aimer, dit-il, alors que — je l'ai compris — n'être pas un\n objet disputé, ne plaire qu'à une seule de vous, c'est ne plaire à aucune de\n vous. » Pourtant, il veut croire à une dernière illusion, tend les bras à celle\n"}, {"page_pdf": 890, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3470, "texte": "                               L'OR DU RHIN                                 759\n\nqui s'approche, mais elle glisse devant lui, rejoint ses sœurs cruellement\nmoqueuses. Il les écoute; leurs paroles, conseillères de violence, viennent\nau devant de sa colère qui s'allume : « Trouve de quoi lier, disent-elles, la\nfille qui te plaît. Notre cœur s'attache à qui sait devenir notre maître. »\n    Bien que nous sentions notre insuffisance et l'immensité de son mystère, il\narrive que nous voulions juger la nature ; mise en face de la lutte pour\nl'existence, elle nous apparaît comme une marâtre qui abandonne le faible\nau plaisir du fort. La cruauté avec laquelle les filles du Rhin, si belles, font\nsentir à Alberich sa difformité, qu'est-elle pour lui, sinon cette apparence de\nla nature, lorsqu'on la considère à certaines heures et sous un certain angle.\nMoments sombres que les créatures aimantes traversent intactes, elles ont vu,\nelles cherchent des aspects plus consolants à la vie. Par une pente naturelle\net contraire, d'autres, ne fussent-elles que légèrement meurtries, ne verront\n plus que le combat, en tireront leur morale exclusive, définitive. La cruauté\nqu'Alberich trouve aux choses, sanctionne son égoïsme, autorise sa propre\nviolence. Vienne la possibilité d'être le fort et il se vengera d'avoir été le\nfaible; il s'en prendra à la création tout entière, il inventera des tortures\npour chacune des insultes que lui jetèrent les filles.. « Malheur ! » clame-t-il,\nen grimpant de rocher en rocher, à leur poursuite. « Malheur, si l'une de\nvous me tombe entre les mains. »\n    Alberich n'achève pas son geste de menace, l'étonnement l'arrête. L'aube\ns'est allumée au-dessus du fleuve et ses rayons se glissent par les ondes. A la\npointe d'un rocher, un objet brille, éblouissant, sous la caresse de l'aurore.\nC'est l'or ignoré, que nul ne désire, que nul n'a possédé, l'Or innocent du\nRhin. Autour de ce soleil du fleuve, heureuses de sa splendeur, les filles\nnagent; leurs cris de jubilation saluent son réveil.\n    C'est le jour. Il semble que les instincts se soient tus, la nature naguère\nhostile se revêt d'intelligence et de beauté. Naguère vaines de leurs corps,\nprovocantes et insultantes, les filles se montrent des enfants pleines\nd'abandon, des enfants qui crient leur bonheur; leurs rires, délicieux à\nentendre, n'expriment plus qu'une joie expansive et contagieuse.\n   — Nos rires ne naissent plus de ta défaite. A la vue de notre bonheur,\noublie la peine que nous te fîmes et ton ressentiment. Enchante-toi plutôt,\navec nous, de cette lumière et de cette chaleur qui sont à tous les êtres, ne\ndemeure point fermé à la simple joie de vivre, qui fait chérir la vie.\n   Nous ne pourrions douter longtemps de la nature et de nous-mêmes. La\nvie poursuit son mouvement éternel; le ciel, qui était redoutable et hostile,\nchange, il verse en nous l'apaisement de sa lumière. Nous te jugeons intel­\nligente et sensitive, ô Nature, toi, qui contiens toutes les formes créées,\nprévoyante pour toutes, mesurant leurs forces à leurs besoins, endormant\nleurs souffrances quand tu ne peux guérir leurs blessures. Comment\npourrions-nous croire nos sentiments distincts de toi! Notre pensée, comme\nnotre cerveau, est ton œuvre, et si nous éprouvons la pitié et l'amour, c'est\nqu'ils sont au nombre de tes énergies.\n   Alberich ricane, fait ombre sur la clarté. Il demeure dans une immobilité\ndont les filles du Rhin ne sentent pas la menace. Leur inconséquent\n"}, {"page_pdf": 891, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3490, "texte": "760                                DURENDAL\n\n\nbavardage livre le secret de l'Or. « Ici, dans les profondeurs cachées, il n'est\nque lumière et joie, mais en lui dort une universelle puissance. Quiconque\narrachera l'Or au fleuve et saura s'en forger un anneau, exercera, au moyen\nde cet Anneau, un pouvoir sans limites. Tel est l'oracle, qui cependant ne\nnous effraie guère; nous nous tranquillisons de cette idée que tous les êtres\naiment, et que nul ne peut accomplir l'exploit, car il est dit : Celui-là seul\npourra forger l'Anneau qui renoncera à l'Amour. Et pendant qu'elles parlent,\nAlbsrich songe. Les jeunes femmes, plus rapides que lui, continueront sans\ndoute à lui échapper; mais l'Or, dont elles font si grand cas, qui leur paraît\nsi nécessaire, il ne tient qu'à lui de le prendre. Il le prendra et les verra\ndevant lui en suppliantes. Cet Or, que personne n'a possédé, il le possédera ;\ncet Or, que personne n'a désiré, tous le désireront. Ce qui fera la misère des\nuns en leur manquant sera la convoitise des autres; maître de l'Or, redouté\nou servilement obéi, il sera au centre de toutes les pen'sées. Que lui importe\nl'Amour ! Les filles lui infligeront de nouvelles insultes, si, par faiblesse, il\ngarde son infériorité et laisse échapper la vengeance. Que lui importe\nl'Amour! Il n'a jamais aimé les filles, il leur a crié son désir, et son désir lui\nreste avec la possibilité de l'assouvir : ayant le pouvoir, n'aura-t-il pas\négalement la jouissance? Cette dernière pensée fait qu'il s'élance. Il saisit le\nrocher, l'escalade, et, tandis que les ondines croient toujours à une poursuite\namoureuse, il leur crie : « Êtes-vous insensibles à la crainte, filles des flots?\nVoyez, mes mains empoignent l'Or, le secouent et l'arrachent; elles éteignent\nvotre soleil. Riez encore maintenant, riez, si vous le pouvez, dans les\nténèbres! L'Anneau tout-puissant, qui me vengera de vous, je m'en vais le\nforger, car, entendez-le bien, je renonce à l'Amour ! »\n   Au milieu de l'obscurité soudaine, les filles du Rhin poussent des cris,\nd'impuissants cris de désespoir. Prométhée sinistre, emportant l'Or comme\nun brandon incendiaire, Alberich a disparu dans la nuit.\n   Un interlude musical réunit les deux premiers tableaux. Le rideau ne se\nferme pas. Les ondes du Rhin 'changent d'aspect, se transforment en nuages.\nPeu à peu, ces nuages se fondent dans la clarté renaissante, et, lorsqu'ils\ns'évanouissent, nous sommes devant un paysage étendu, vu du sommet d'une\nmontagne. A l'avant-plan, le jour qui se lève baigne de ses rayons le dieu\nWotan et son épouse Fricka endormis sur l'herbe fleurie. Derrière eux, sur\nla rive opposée du Rhin, brille de l'éclat des choses neuves une forteresse\nfermée de hautes et massives murailles. C'est le burg du Walhall, qui réalise\nla pensée actuelle du dieu ; les Géants viennent de le lui bâtir pendant son\nsommeil.\n   En regard d'Alberich, proie aveugle des instincts, Wotan signifie la pensée,\nle génie de l'homme. Comme Alberich, mais d'une autre manière, il aspire\nau Pouvoir. Il cherche à faire admettre l'ascendant que son intelligence exerce\nsur les Géants, comme une puissance effective. Abandonnés à leurs violences,\nceux-ci ne connurent jusqu'à lui que des luttes sans issue, il leur a fait com­\nprendre l'utilité des transactions pacifiques, et son influence est née de la\n sagesse de ses avis. Mais cette influence, consentie à certains moments par\n les Géants, doit heurter d'autres fois leurs intérêts étroitement compris; res-\n"}, {"page_pdf": 892, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3421, "texte": "                                L'OR DU RHIN                                  761\n\n\nsaisis par leur brutalité, ils peuvent, inopinément, en rejeter la contrainte.\nWotan, qui veut façonner une Humanité moins vouée aux instincts, plus\napte à l'union et à la sympathie, a pour premier souci de conjurer ce péril;\nil a voulu qu'un symbole impressionnant, la forteresse du Walhall, vînt\nintimider ses adversaires, en même temps que marquer son autorité comme\nsolidement établie et durable. Si les Géants se sont rangés sous son ascen­\ndant, c'est en constatant qu'il y avait bénéfice à suivre ses avis; l'espoir seul\nd'un haut salaire les a fait travailler non pour eux, mais pour lui, comme\ncela leur paraît, à la construction du Walhall. Se fiant à sa parole, ils\ncomptent que, la forteresse achevée, la déesse Frcya viendra vivre parmi\neux, et leur apportera la liberté et le bonheur.\n    Freya, die holde, Holda, diefreie, dit le livret — Freya, la printanière et la\nlibre. — Freya tient la force et la jeunesse des dieux, c'est dans son jardin\nque mûrissent les pommes d'or qui en sont l'aliment. Elle incarne l'indivi­\ndualité même de Wotan, elle est le sentiment qu'il a de sa libre initiative, de\nsa volonté agissante; ses fruits d'or, ce sont les pensées juvéniles et auda­\ncieuses qui nourrissent le dieu, entretiennent sa confiance en soi et son\nenthousiasme. Tant que Wotan ne fut qu'un conseiller, son prestige ne résul­\ntait que de l'utilité de son conseil; mais du moment qu'il a voulu être le\nconseiller unique, ce ne sont plus ses conseils sagaces, c'est lui-même qui est\nentré en jeu; sa personnalité est tombée sous le contrôle et la critique : Repré­\nsentant reconnu des intérêts communs, il devra régler sur eux seuls sa con­\nduite, sacrifier Freya, renoncer à l'indépendance de sa pensée et de ses\nactes I Abdication qui lui a été arrachée par les circonstances, et dont il compte\nbien se rétracter, grâce à d'autres circonstances, car, il le proclame avec\norgueil, la liberté est le privilège des dieux, Freya n'est pas faite pour vivre\nparmi les hommes.\n    Freya est donc devenue l'enjeu d'un conflit que Wotan voulait éloigner,\nmais que le Walhall n'a rendu que plus imminent.\n    En effet, Wotan ne peut vouloir entrer au Walhall sans Freya, c'est-à-dire\n avec une autorité diminuée et discutée. D'un autre côté, le voulût-il, qu'il\n ne pourrait tenir son exorbitante promesse, assurer aux Géants la liberté et\n le bonheur. Comment ces barbares pourraient-ils apprécier un cadeau qui\n leur serait plus funeste qu'utile, une liberté dont ils contesteraient la réalité,\n et qui, impuissante à fonder le bonheur d'aucun d'eux, apparaîtrait à tous\n comme une duperie.\n    En devenant les serviteurs de son ambition, les Géants ont acquis des\n droits sur Wotan; ne pouvant se libérer envers eux, il ne saura plus les con­\n tenir que par la Force ou par la Ruse.\n    Et sa force fragile de quoi la tient-il, lui, le Représentant des traités, sinon\n des traités : la Lance, l'arme de Wotan, ne doit durer qu'à leur service; si le\n dieu enfreint le texte des traités gravé en caractères runiques, sur le bois de\n la hampe, suivant un oracle l'arme tombera brisée.\n    Il ne lui reste donc que la Ruse, et c'est en elle seule qu'il espère. Elle lui\n a toujours répugné, elle lui répugne encore, mais il trouve que la nécessité\n l'excuse. Il ne s'est engagé si avant envers les Géants qu'en se fiant aux pro-\n"}, {"page_pdf": 893, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "762                               DURENDAL\n\n\nmesses formelles du dieu Loge, personification de la Ruse, qui lui a assuré\nde trouver un subterfuge, pour se débarrasser d'eux. Ainsi, Wotan, qui a\nappris aux Géants à respecter les traités, va mentir à un traité ; lui, qui leur\na enseigné la fidélité à la parole donnée, va leur offrir un éclatant, un funeste\nexemple de mauvaise foi.\n   De quelque côté qu'il se tourne, Wotan est en danger. Il a tout subor­\ndonné au premier souci du Pouvoir qui est de se conserver et de durer, et\nn'a réussi qu'à rendre plus instable l'équilibre entre l'autorité consentie et les\npassions indisciplinées. Il a compromis son propre ascendant et la paix du\nmonde.\n   Dans la prairie émaillée de fleurs, Fricka s'éveille la première; elle se\ndresse, et, comme un mauvais rêve, la forteresse du Walhall lui apparaît.\nD'étranges paroles ambitieuses qui échappent à son époux endormi, viennent\najouter à sa frayeur. N'y tenant plus d'inquiétude, elle secoue Wotan, qui, à\nson tour, ouvre les yeux. A peine a-t-il vu le Walhall qu'il se soulève,\nsuperbe d'audace; rempli d'une assurance qui contraste avec la frayeur de\nFricka, il salue son espoir réalisé, le palais de gloire et de durée.\n   Le personnage de Wotan va soutenir toute la seconde partie de l'Or du\nRhin, les autres rôles ne semblent être là que pour le rendre possible et\nvivant, pour lui permettre d'extérioriser ce qu'il renferme. Si Fricka possède\nsa physionomie propre, en tant que femme, lorsqu'elle oppose, pour l'agré­\nment de l'œuvre, qui en acquiert une finesse de comédie, un caractère\nondoyant à l'esprit résolu de son époux; elle est surtout là pour deviner les\nplus secrètes hésitations de celui-ci, pour les exprimer sous leur forme la\nplus troublante, et par la querelle qu'elle lui fait, nous assistons à la lutte\nintérieure qui se livre chez Wotan, entre tout ce qui le pousse à agir et tout\nce qui le paralyse. Car Fricka n'est pas seulement femme, elle est déesse;\ncomme telle, elle représente le Pouvoir que Wotan croit posséder, alors que\nc'est, bien au contraire, son pouvoir qui le possède. Wotan s'en souvient et le\ndit; il a dû faire le sacrifice d'un de ses yeux, en s'unissant à Fricka : Homme\ndu Pouvoir, il ne peut plus examiner les choses au grand jour de l'expé­\nrience, avec désintéressement; il a épousé un système, il s'est soumis à une\nrègle, et la demi-cécité d'une raison l'empêche de voir avec les deux yeux de\nla Raison.\n   Fricka paraît prudente, sage, elle dit trembler pour Freya, reproche au\ndieu de tout sacrifier à l'ambition. Il l'arrête, lui montre son inconséquence :\nn'a-t-elle pas elle-même rêvé d'un château, s'est-elle imaginée qu'on l'obtien­\ndrait sans peine? Oui, répond la déesse, pour t'y retenir, t'y garder, éternel\nchercheur d'aventures, j'ai convoité une riche demeure, au bien-être envelop­\npant, mais cette forteresse, je le vois, appelle de nouvelles conquêtes. Wotan\nréplique avec ironie : un irrésistible besoin de changement tient toutes les\ncréatures ; naturellement, si de fortes murailles le gardent, il peut en conquérir\nles alentours.\n   Combien feintes pourtant, les récriminations de Fricka I Tout aussi bien\nque Wotan, elle a compromis Freia, en désirant un château. Freia avec la\ncorbeille de pommes d'or, n'est-elle pas au fond sa rivale; elle est l'inspira-\n"}, {"page_pdf": 894, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3366, "texte": "                              L'OR DU RHIN                                763\n\ntrice des pensées généreuses', aventureuses de Wotan, tandis que Fricka\nne défendra, jamais que la lettre des traités. Et Loge, si Fricka reproche à\nson époux de suivre les conseils de ce trompeur, elle ne se fait pas faute de\nl'écouter elle-même. Qu'il nous soit permis d'anticiper à regret sur le dérou­\nlement d'une action captivante. Les Géants viendront réclamer leur salaire.\nDans ce grave moment qui tiendra en suspens la destinée de Freia, Loge\nayant raconté les exploits d'Alberich et le prestige de l'Or, Fricka ne son­\ngera plus qu'à des parures, prêtant une oreille satisfaite, quand Loge\ny souffle que les clairs bijoux travaillés par les Nains savent retenir le cœur\nde l'époux.\n   Retenir l'époux, lui enlever la volonté; compter, prévaloir dans le conseil,\nc'est ce que veut la déesse. Dès le début de la querelle, elle reproche au dieu\nde ne pas lui avoir exposé son projet, d'avoir conclu sans elle son marché\navec les Géants. Dorénavant, chaque fois qu'il sera dans une situation dou­\nloureuse ou difficile, elle jouira de sa supériorité, trouvera occasion de le\nblâmer; vois, finira-t-elle par lui dire, en manière de consolation, vois, ta\nfolie nous a conduits de détresse en détresse. C'est en vain qu'on attend\nd'elle un accent venu du cœur. Wotan seul, par la bouche du dieu Froh,\ndemandera si l'on peut obtenir l'or tout-puissant, sans renoncer à l'Amour.\nAu même endroit, quand, venant à parler des Filles du Rhin, de leur noire\nmisère, Loge annonce qu'elles placent leur seul, leur dernier espoir dans\nl'esprit équitable de Wotan, Fricka n'a qu'un cri : pourquoi leur rendrait-on\nl'or, elles ont perdu plus d'un homme par leurs séductions, offensant\nà sa majesté de déesse.\n   Poursuivie par les Géants, qui lourdement arrivent, Freia vient chercher\nrefuge auprès de Wotan. Elle est suivie de Froh et de Donner, figures\naccessoires, simplement épisodiques, le premier exprimant la tendresse du\ndieu, le second sa violence.\n   Le blond Fasolt et le noir Fafner, les deux frères Géants, apparaissent.\n   Fasolt cherche le bonheur, il va, tel est son ferme espoir, le trouver en\nFreia. Combien nous touchent son étonnement et sa peine, quand, près de\nsaisir la jeune femme, il se voit arrêté par Wotan. L'indignation l'enflamme\net l'inspire : « Quelle folie, s'écrie-t-il, ô Wotan ! t'a fait promettre la\n Femme, dont tu pouvais goûter les charmes et la beauté, en paiement d'une\nforteresse ambitieuse. Naïfs, nous nous sommes exténués à te la construire,\nnous voulions mériter Freia, avoir ses charmes pour nous, les Pauvres, et\nvoici que tu contestes ta promesse, que tu méconnais notre droit. »\n   Tout autre est le langage du positif Fafner, qui n'a point fait de rêves.\n Les dieux ont son envie et sa haine ; ce qu'il veut, c'est détourner, à son\n profit, leur pouvoir, faire disparaître leur supériorité gênante. « Cesse ton\nsot verbiage, riposte-t-il à Fasolt, Freia serait en elle-même peu de chose,\nsi elle ne gardait dans son jardin les pommes d'or, qui assurent aux dieux\nl'éternelle jeunesse. Voilà pourquoi il la faut enlever. »\n   Le moment est critique pour Wotan. Que peut-il contre les Géants, qui\n ont pour eux le droit, et veulent être payés. C'est en vain que Froh enlace\n tendrement Freia, et que Donner, le violent, lève son marteau pour la\n"}, {"page_pdf": 895, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3275, "texte": "764                               DURENDAL\n\n\n\ndéfendre; Wotan doit détourner ses regards de Froh, doit faire s'abaisser le\nmarteau devant la Lance, gardienne des traités.\n   Loge seul, fécond en expédients, pourrait l'aider. Le voici qui arrive\nenfin, après s'être fait impatiemment attendre.\n   Indifférent aux fruits d'or, moins divin que les autres dieux qui le\nméprisent, Loge ne vient que rarement dans leur cercle. Toujours vagabon­\ndant, prodigue de ses offres, il parle indifféremment à tous les êtres; comme\nil promet, à Wotan, le rachat de Freia, il allume, à son souffle, les forges\nd'Alberich. Quoi de plus répandu, en effet, que la ruse, cette forme infé­\nrieure de l'intelligence, inhérente à l'animalité primitive : Voix des convoi­\ntises excitant les instincts. Grand fut le tort de Wotan de l'écouter, lui qui\nvoulait créer, entre les hommes, une profitable bonne entente; ceux-ci,\ns'inspirant et se justifiant de son exemple, chercheront, trouveront comme\nlui le moyen d'éluder les traités; de sa dent perfide, Loge rongera, l'une\naprès l'autre, les ruines sacrées de la Lance.\n   Et la ruse répondant à la ruse, le monde sera replongé dans les luttes\nsans issue. C'est le propre de Loge d'être instable, de quitter l'un pour favo­\nriser l'autre, menaçant pour celui qu'il sert. Wag'ner, avec son sens ingé­\nnieux des symboles, en a fait le dieu du feu, cet élément sournois qui se\nprête à l'industrie des hommes, docile en apparence, quoique toujours sur le\npoint de les dévorer.\n   A l'interrogation pressante de Wotan, Loge, maître ironiste, répond qu'il\na vainement parcouru le monde; partout où des êtres vivent, dans l'eau, la\nterre et l'air, il est allé, il a demandé qu'on lui fît voir un bien pour lequel\nl'homme renoncerait à la Femme, et partout sa question a excité la\nmoquerie; aucun être, nulle part, ne voudrait renoncer à l'Amour.\n   Parlant ainsi, Loge élargit la signification de Freia. La jeunesse, la\nbeauté, la liberté, l'amour, dont tour à tour elle semblait être le symbole, ne\nsont que des aspects de ce tout qu'elle représente; le bonheur, la joie de\nvivre, que, moins avisés que les autres créatures, selon les insinuations\nde Loge, nous sommes toujours prêts à sacrifier à la haine, à l'ambition ou\nà la cupidité.\n   Continuant le récit de son voyage, le rusé prouve ce qu'il insinuait, il\nraconte les exploits d'Alberich, et, vantant ses richesses, s'amuse à allumer\nchez tous des convoitises, fait oublier Freia.\n   Wotan désire l'Anneau, voit dans cet Or tourné en cercle le signe du\npouvoir éternel. Fricka espère des parures, qui lui donneraient des séduc­\ntions nouvelles, lui ramèneraient l'époux, enfin soumis à ses volontés. Tels,\nils connaissent tous deux l'état de Lieblosigkeit (mot créé par Wagner qui\npeut se traduire : négation d'amour); indifférents à ce qui devrait les réunir à\nl'œuvre du mutuelbonheur,ils vont séparément versies satisfactions égoïstes;\nlui, de son ambition ; elle, de sa vanité.\n   Fasolt pourtant est insensible à l'or, qui n'a rien qui l'attire, mais il craint\nla méchanceté d'Alberich, s'effraye de l'idée qu'elle est toute-puissante. Il\ns'en ouvre à Fafner, qui, saisissant cette nouvelle occasion d'ascendant, n'a\ngarde de contredire, bien que sur lui les sentiments, la crainte pas plus\n"}, {"page_pdf": 896, "page_imprimee": 765, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3221, "texte": "                               L'OR DU RHIN                                765\n\nqu'un autre, n'aient de prise. Froidement, Fafner,tout en observant Wotan,\nquestionne Loge sur l'importance de l'Or, sur les avantages qu'il procure,\ncalcule le marché. « Crois-moi, finit-il par dire à Fasolt peu convaincu, nous\npourrions céder Freia, siWotan nous procurait l'Or; la jeunesse et la joie\nrestent fidèles à ceux qui peuvent tout acheter. »\n   Freia est devenu l'esclave dont on trafique, jouet des caprices du maître.\nImmobile, silencieuse, offensée dans sa pudeur, devant les regards lâches,\nindifférents ou durs de ceux qui l'entourent, elle se détourne, voile la\nfraîcheur et le charme attendrissant de sa beauté.\n   Et comme Wotan perd la vue de Freia, le sentiment du bonheur, il a\nplus le désir des fruits d'or, le goût des actions généreuses. Loge l'a saisi\ndans ses desséchants artifices.\n   Lorsque le rusé en vient à parler des filles du Rhin, de leur misère, de\nl'espoir qu'elles ont de rentrer par Wotan en possession de l'Or, le dieu\nréplique avec rudesse : « Je suis moi-même en danger; puis-je songer à\naider les autres. » Ce danger, qui le rend infidèle à son le nom d'équité, qui\nlui fait tenir un langage contraire à sa nature, Wotan cependant l'oublie, ne\ncraint pas de l'aggraver pour rêver, malgré que Fafner l'épie, au fascinant\nanneau. Mais des scrupules lui restent, le découragent, il faut maudire\nl'amour pour forger ce signe du pouvoir illimité. Loge le tranquillise : la\nchose est faite, Alberich n'a pas reculé devant la malédiction, il possède\nl'Anneau; dès lors, quoi c!e plus simple que de voler le voleur. Et Wotan\nendort sa conscience a écouter ces subtilités; il ne voit pas que le voleur en\nseconde main est encore le voleur, et que l'Anneau forgé au prix du renon­\ncement à l'Amour, ne pourra servir jamais à des desseins d'Amour.\n   Furieux de voir ses propres convoitises contrariées, quand soudain Fafner\nl'arrache à ses rêveries, lui communique que, si on leur procure l'Or, les\nGéants rendront Freia, Wotan répond avec colère : un bien qu'il n'a pas,\npeut-il en disposer, et puis, sera-t-il assez fou de se mettre en peine pour\nleurs désirs de brutes. Sur quoi Fafner annonce que Freia va être emmenée,\nles Géants la garderont jusqu'au soir, et pour toujours, si, au soir, on ne\nleur compte sa juste rançon.\n   Freia partie, tout le prestige des dieux s'en est allé avec elle. Tandis que\nleurs visages pâlissent, se flétrissent, leurs yeux, dont la lumière éblouissait\nle monde, s'éteignent. Bientôt, ils ne seront plus que les ombres de ce\nqu'ils furent.\n   Wotan ne peut se résoudre à un immobile désespoir. L'absence de Freia\nlui fait comprendre enfin qu'il doit la reconquérir à tout prix. Aidé des con­\nseils de Loge, il descendra au Nibelheim.\n   \" Viens donc, dit à Wotan Loge le Sardonique, je te conduis droit à\nl'abîme. \"\n   Enveloppés de vapeurs, les dieux s'engagent dans la Faille-du-Soufre.\nPar un ingénieux machinisme, la toile du fond qui se meut de bas en haut,\nnous avons l'illusion de la descente. Laissant les dieux en arrière, nous\nvoyons apparaître le domaine souterrain d'Alberich.\n   Dans Nibelheim, où il a soumis tous ses frères, Alberich vient de s'établir\n"}, {"page_pdf": 897, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3444, "texte": "766                                DURENDAL\n\n\nplus fortement, en leur inspirant la crainte. D'après ses indications, Mime lui\n a forgé le Tarnhelm, heaume d'acier qui peut le rendre invisible et lui permet\négalement de prendre n'importe quelle forme. Il vient, d'éprouver avec\nsuccès l'ouvrage de Mime; aussi se rengorge-t-il dans cette idée que sa\npuissance est éternelle. Tout l'autorise à croire que le monde entier suivra\nl'exemple des Nibelungen. Ne voit-il pas ceux-ci, attirés ou retenus par\nl'Or, obéir en esclaves, bassement, à toutes ses exigences. Grâce au Tarn­\nhelm, n'est-il pas parvenu à leur faire admettre qu'il a des yeux et des\noreilles partout, et, sous mille aspects menaçants, à frapper si fort leur ima­\ngination, que pas la moindre velléité de révolte ne leur reste.\n   Alberich quittera Nibelheim, prétendra dominer le monde, quand il possé­\ndera tout l'Or de la terre. Insatiable, il pousse ses tremblants esclaves de\nplus en plus profond dans les mines ténébreuses. A peine ont-ils découvert\nl'Or, qu'ils doivent le forger. De tous côtés, de toutes les cavernes, nous\narrive un incessant martellement d'enclumes, rumeur qui roule sous les\nvoûtes comme une lamentation sans fin. Elle exprime bien la lassitude\ndécouragée des Nibelungen. Leur travail les prive d'air et de lumière, leur\nenlève le repos, ne souffre point d'arrêt. Eussent-ils le temps de lever la\ntête, de prendre haleine, le rêve ne les consolerait pas ; ils n'ont plus d'espé­\nrance. Ils savent que leur sort ne doit point changer; leurs fatigues ne pro­\nfitent qu'au maître avare et sans pitié, dont elles grossissent les trésors et la\npuissance. Tous se sentent perdus dans la multitude des ouvriers, nul ne dis­\ntingue son propre travail dans la masse de la production. Et ce travail sans\ncompensation, sans attrait, exclut encore la fantaisie, fait de tous des\nmachines. Mime, le chétif, pleurniche en se rappelant l'heureux temps où le\nloisir existait, où le labeur était allègre, où les nains pouvaient achever, à leur\ncaprice, pour leurs femmes, des bijoux bien niblungeniens.\n   Impossible de rester inattentif, indifférent, à ce tableau, qui contient tant\nde choses dans son raccourci.\n   Wagner conduit nos regards du maître aux esclaves.\n   L'égoïsme des Nibelungen les détache l'un de l'autre, les prive d'indigna­\ntion pour des excès qu'eux-mêmes commettraient, s'ils n'en étaient les vic­\ntimes. « J'aurais voulu garder le Tarnhelm, avoue Mime. Il devait me sous­\ntraire à l'oppresseur, me permettre peut-être de lui voler l'anneau et de\ndevenir à mon tour le maître. Hélas! je ne suis pas parvenu à m'en servir. »\nMime, lâche, tremblant, qui a peur de tout, qui n'ose point agir, n'est pas\nfait pour comprendre le don magique du heaume. Alberich seul sait s'en\nservir, sait imprimer la terreur à son monde.\n   Vain avantage pourtant que celui d'Alberich. « A quoi te servent tes richesses,\ndemandera Wotan, puisque Nibelheim est si triste, et que tout cet Or n'y sert\nde rien. » Le nain répondra qu'il lui vaudra la domination du monde et l'assou­\nvissement de sa vengeance. Paroles suggestives. Elles nous font songer à cer­\ntains êtres, durs envers les autres comme envers eux-mêmes, qui, indiffé­\nrents au présent, aux satisfactions qu'il pourrait leur offrir, ne prennent pas le\ntemps de vivre, se contentant de voir, dans les richesses qu'ils accumulent,\nnon pas des réalités, mais des possibilités de jouissance et de domination.\n"}, {"page_pdf": 898, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3380, "texte": "                                L'OR DU RHIN                                 767\n\n    Tel est Nibelheim, lorsque Wptan et Loge y apparaissent. Une scène se\npasse entre eux et Alberich, où celui-ci se transforme en dragon, puis en\ncrapaud. La moindre attention la fera comprendre. Qu'est-ce, sinon une\nmanœuvre d'adroite politique. Loge a vite reconnu paroù aborder le gnome,\nil s'attaque à son côté faible : sa présomption, son outrecuidance. Successi­\nvement, et qui le pourrait mieux, il simule l'étonnement, l'admiration béate,\nune terreur extrême, tandis qu'Alberich étale un trésor, se grise de paroles\net de projets, et, se changeant soudain en dragon, fait une démonstration\ninsolente de sa force.\n    Loge s'est fait un jeu de pousser la vanité d'Alberich jusqu'à la folie : con­\ntent de voir trembler un dieu, croyant n'avoir plus rien à craindre, le\ngnome en perd toute prudence. Alors, comme la musique passe des pétille­\nments de la malice à la plus triomphante ironie, Loge tend son filet : « Peux-\ntu te faire petit et mince, voilà le vrai moyen d'éviter le danger; mais cela\ntu ne le peux pas. » « C'est simple, ouvre les yeux », réplique le nain, qui\nprend stupidement la petitesse d'un crapaud. Wotan met le pied sur le cra­\npaud, Loge ferme son filet; la force et la ruse du dieu ont vaincu.\n    Ayant solidement garrotté Alberich, Loge et Wotan l'entraînent hors de\nsa caverne.\n    Le décor se transforme; après l'illusion d'une ascension, nous nous\nretrouvons sur la montagne, au bord du Rhin.\n    Pour se libérer, le nain appelle les Nibelungen avec la rançon, cède rapi­\ndement tout son or, même le Tarnhelm. Mais il cherche à dissimuler le\ntalisman de la toute-puissance, son Anneau. Wotan le voit, l'exige, le lui\narrache. Au nain qui supplie qu'on le lui laisse, criant qu'il tient plus à cet\nanneau qu'à la vie, et que, l'ayant créé, il en est le possesseur légitime, le\ndieu riposte : « Tu oses dire que l'Anneau est ta chose. Va demander aux\nenfants du fleuve si elles te firent don de l'or que tu pris pour le forger. »\n    Vaine ironie et vain triomphe! Wotan fait à Alberich le reproche qu'il\ndevrait s'adresser à soi-même, car l'Anneau est certes encore moins sa chose.\n Il est maintenant le voleur, c'est dans sa conscience que retentiront les\nplaintes des Filles, et il ne sera pas un voleur plus heureux. Car l'Or\n est devenu le salaire des Géants, et ce qui n'a pas réussi à Alberich ne lui\nréussira pas davantage; il ne parviendra pas non plus à leur dérober\n l'Anneau. C'est bien à tort qu'il s'en flatte, les convoitises qu'il a laissé\n paraître, les questions qu'il a posées à Loge, en leur présence, les ont trop\nbien instruits de sa valeur. Fafner a trop bien écouté, pour ne pas prétendre\n l'avoir et ne pas savoir s'en servir.\n    Et, s'il leur accordait une oreille moins distraite, les imprécations du\ngnome épouvanteraient Wotan : « Ma malédiction me frappe seul, mais\nton acte, ô Wotan ! porte atteinte au bonheur de tous, tu vas introduire le\nvertige de l'or dans le monde. ... Issu d'un vœu maudit, que l'Anneau soit\n maudit. Nul n'en jouira avec un cœur joyeux, le bonheur fuira qui le verra\n briller, qui le possédera aura la terreur de le perdre, et qui ne l'aura pas\nsera tourmenté du désir de l'avoir. Tous le convoiteront, mais nul ne pourra\n en goûter la possession paisible; loin d'être profitable à son possesseur, il le\n"}, {"page_pdf": 899, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3176, "texte": "768                               DURENDAL\n\n\ndésignera aux coups de l'assassin        Quant à moi, j'attendrai mon moment,\nje trouverai l'occasion de reprendre un jour ce que tu viens de me voler. »\nAlberich brandit le poing, disparaît.\n   Un voile de brumes flottait sur la scène, il devient transparent, le soleil le\ndissout, illumine et réchauffe le paysage. A l'enchantement qui se répand\ndans l'atmosphère, on pressent le retour de la belle Freia. Elle revient, en\neffet, la gardienne des pommes d'or, ramenée par les Géants. Fricka, Froh\net Donner, sortis du bois où ils ont sommeillé pendant l'absence de Wotan\net de Loge, instruits de la réussite de leur entreprise, s'avancent ravis à sa\nrencontre. Les Géants les arrêtent, il leur faut tout d'abord la rançon.\n   Entraîné, endoctriné par Fafner, Fasolt, l'idéologue, ne la suit qu'à\nregret, comme on se soumet à une triste nécessité; il ne peut se résigner à\nl'idée de perdre Freia. Il faut qn'on l'étourdisse; tant qu'il gardera\nconscience, tant qu'il verra l'image de la déesse, il ne pourra s'en détacher :\nqu'on amoncelle donc devant elle un tas d'or capable de la lui cacher tout\nentière. Fidèle à son caractère, Fafner n'a d'yeux que pour l'Or; dès que\nWotan accède à la demande de Fasolt, il surveille l'empilement du butin,\nle tasse, récrimine, chicane, veut que l'on y ajoute le Tarnhelm, puis,\nexigeant plus encore, réclame l'Anneau.\n   Tous les personnages regardent Wotan, il tient entre les mains le sort de\nFreia et des dieux.\n   Après avoir allumé les convoitises. Loge s'amuse à souffler dessus, sûr\nque loin de les éteindre, il ne fera que les aviver. Il se pose en conciliateur,\nengage les Géants à renoncer à l'Anneau comme Wotan lui-même, dit-il,\ny renonce, puisqu'il va le restituer aux Filles du Rhin. Le dieu sursauté, il n'en­\ntend se défaire à aucun prix de ce qu'il estime être le fruit de se s peines.\n   Sans doute moins préoccupée de Freia que jalouse de l'empire que prend'\nl'or sur son époux, Fricka l'engage à céder aux Géants. Froh et Donner\njoignent leurs prières aux siennes.\n   Sourd à tout, saisi de violence, Wotan repousse conseils, prières et\nmenaces; il gardera l'Anneau.\n   Freia va disparaître, Fasolt veut l'entraîner, mais Fafner le retient,\nlui montre que la physionomie de Wotan change, se calme, passe de\nla colère à la réflexion.\n   Sur le point de perdre à nouveau et définitivement Freia, Wotan s'in­\nterroge; sous le ciel devenu obscur, majestueuse comme la nuit, la pro-\nphétesse Erda s'élève de terre, devant lui, dans une sombre robe bleue\nconstellée d'argent. Saisissante comme la nuit, qui fait sentir la petitesse de\nl'homme, en même temps qu'elle lui dévoile le nombre infini des mondes,\nErda parle, elle est la voix de la nature qui oppose son immensité et son\nfond immuable à la vanité et à la versatilité humaine : le règne des dieux\npassera, comme tout ce qui est passé dans une perpétuelle transformation.\n « Sors du rêve disproportionné qui te fait croire, ô Wotan, que toi seul peux\nfixer le Destin, n'agis plus comme si tu devais durer toujours, jette l'anneau\ninutile, qui te désigne aux coups de la malédiction. Songe, songe, veilles et\ncrains. »\n"}, {"page_pdf": 900, "page_imprimee": 769, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3351, "texte": "                               L'OR DU RHIN                                 769\n\n\n    L'apparition s'efface, laissant chez Wotan un trouble qui ne le quittera\nplus, quoi qu'il fera pour l'éloigner. Que faut-il craindre? Quel sera le sort\nde mon œuvre? pense le Dieu, qui veut poursuivre Erda, écouter jusqu'au\nbout l'effrayante et décourageante vérité, mais Froh, Donner, Fricka,\nexprimant le besoin et l'impatience de vivre, sont là qui le retiennent, qui le\nramènent vers le présent. Il voit Freia toute émue, l'accueille avec effusion,\nabandonne l'Anneau aux Géants.\n    Avec l'Anneau; la discorde entre dans le monde, l'anathème d'Alberich\ns'accomplit. A peine Fasolt s'en est-il emparé, à l'instigation de Loge, pour\nfaire échec à Fafner qui prétend garder tout l'or, que celui-ci prend son\nfrère par derrière, l'assomme d'un furieux coup de massue. Consternés, les\ndieux regardent le fratricide qui engloutit dans un grand sac les richesses\nd'Alberich, le voient s'éloigner courbé sous ce fardeau.\n    Fricka se fait câline, cherche à reprendre son époux perdu dans ses\npensées, lui montre la forteresse du Walhall, qui l'invite et l'attend.\n    Wotan penche le front. Le cadavre de Fasolt lui rend présente la malé­\ndiction d'Alberich, les paroles d'Erda ne sont pas moins menaçantes.\nNaguère d'un éclat trompeur, le Walhall assombri, funèbre, n'a'plus rien\nqui l'attire; c'est peut-être un tombeau; à coup sûr une prison. Quelle\ninfluence les dieux auront-ils encore sur le monde? Fafner, maître de l'Or,\nse détache d'eux, dans une complète indifférence, avec 'un méprisant\ndédain; Alberich est devenu leur implacable ennemi, et veille à sa ven­\n geance.\n     Autour du dieu immobile, la nature entière fait le silence, moment d'an­\n goisse pesante. Donner, le violent, en étouffe, l'impatience le saisit. Il faut\n qu'a nouveau l'on vive, l'on respire; les pensées qui obsèdent et qui\n torturent Wotan, il va les chasser comme un air insalubre. Le voici sur les\n hauteurs; à ses appels, il rassemble le troupeau des nuages, perdu dans les\n vapeurs, il bat de son marteau les rochers, à chaque coup, fait jaillir les\n grands et bienfaisants éclairs. La foudre aveuglante fend le ciel de toutes\n parts; l'averse, que la vent balaie, crépite sur les rocs et sur les feuillages,\n l'orage grossit, se presse d'exhaler sa fureur, la vide dans un dernier fracas.\n Grâce à lui, nous avons l'accalmie ; l'atmosphère rafraîchie, purifiée, douce\n comme un baume, s'irise comme l'espoir. Spectacle merveilleux, merveilleuse\n image. Wotan est là comme un Olympien : la Nature, qui suit tous les\n mouvements de son âme, fut sinistre, secouée, quand de sinistres pres­\n sentiments le hantaient, quand il faisait effort pour s'en arracher; mainte­\n nant, environné du sourire mouillé des choses, dans le retour étincelant du\n soleil, il est debout, oublieux du passé, tragique, décidé à ne plus fixer que\n  l'avenir, avec calme, avec vaillance.\n     Parmi la rançon d'Alberich, lés Nibelungen ont apporté un glaive. En\n  remplissant son sac, Fafner l'a considéré avec dédain, l'a laissé choir. Ce\n  glaive, Wotan le ramasse.\n     Dans la nuit du Nibelheim, au milieu des esclaves, il s'est donc trouvé un\n  être ayant senti plus que nul autre la détresse commune, ayant eu plus de\n  courage que nul autre, pour forger, en dépit de la surveillance d'Alberich,\n"}, {"page_pdf": 901, "page_imprimee": 770, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3405, "texte": " 770                               DURENDAL\n\n\n   un glaive vengeur. Le monde n'est donc pas soumis définitivement, tout\n   entier, aux violents ni au pouvoir de l'Or; un sourd mais immanent désir de\n  justice le travaille; des êtres existent qui l'éprouvent violemment et que ce\n   désir pousse à l'action. Ce glaive est le signe visible, il répond à un vœu\n  des Nibelungen, qui l'ont tendu vers une intervention secourable. Wotan\n   n'est donc pas oublié du monde, seul avec son rêve stérile. Le Walhall\n  conserve sa raison d'être, il règne encore sur des cœurs qu'il remplit\n  d'espérances. Et ceux qui espèrent en lui sauront aussi le défendre ;\n  il servira de ralliement à une lignée de Héros, braves entre tous, dont\n  l'obscur forgeron du Nibelheim aura été le précurseur. Ils le seconderont\n  contre ses adversaires, ils seront, avec lui, les artisans de l'avenir.\n     L'effroi quitte Wotan, mais l'Orgueil lui revient. En ne restituant pas l'Or\n  aux enfants du Fleuve, il a commis une irréparable injustice, mais qui peut\n se dire exempt de reproches, et le reproche ne doit-il pas s'adresser plutôt à\n  la nécessité, plus forte que sa volonté. Trop de scrupules paralysent l'action,\n  et pouvait-il se dispenser d'agir. Qu'importe les plaintes des Filles, puisque\n le Walhall est debout sur les sommets en pleine gloire !\n     Plein de sécurité, il salue la forteresse, asile pour la nuit qui monte, rem­\n  part contre l'envie et la haine. « Suis-moi, dit-il à Fricka, au Walhall entre\n avec moi. »\n     Au loin, les sourds grondements du tonnerre s'affaiblissent. Tout s'apaise,\n fait l'oubli sur des terreurs passées. Menant droit à l'entrée du Walhall, un\n arc-en-ciel s'allume, chemin brillant de l'illusion, léger et fragile comme leur\n triomphe éphémère, par où les dieux vont monter à leurs trônes.\n     Derrière les époux, Freia, Froh et Donner s'y engagent. Loge seul, tour­\n nant vers nous sa face sarcastique, demeure à terre. Il n'a guère envie,\n souffle-t-il, de se mêler à des fous qui vont à leur perte. Son dessein est\n plutôt de reprendre sa forme ardente, pour dévorer ceux qu'il vient de servir.\n     Grisé de nouveaux projets, livrés à de séduisants bavardages, les dieux,\n sans se presser, gravissent l'arc-en-ciel; ils admirent à loisir et de loin le\n palais, où plus rien ne les empêche d'entrer. Moment d'oubli complet,\n moment d'extase, faut-il que les filles du Rhin soient malavisées pour le leur\n troubler. Elles ont surgi à la surface du fleuve; elles poussent jusqu'à eux\n des lamentations qui ne seront point écoutées. Surpris et irrité, Wotan ordonne\n à Loge de les faire taire.\n     Cynique, approuvé par les dieux qui rient, Loge se penche, crie vers la\nvallée : « O vous, enfants, au fond des ondes, quel sujet de plainte pouvez-\nvous bien avoir? Sachez-le, Wotan ne vous veut que du bien. Il souhaite que la\njeune gloire des dieux vous suffise, vous tienne lieu de soleil. Elle remplacera\navec avantage, sans doute, cet or qui, pour toujours, vous échappe. »\n     Les voix déchirantes de l'abîme, malgré les rires sonores des dieux, se font\nune dernière fois entendre : « Or pur, Or innocent du Rhin! Oh! si nous\nretrouvions ta joie dans nos profondeurs cachées. Vous, les triomphateurs\nd'en haut, vous êtes perfides et vains. Dans le néant seul est l'intimité, la\nloyauté. »\n    On garde de cette fin de l'Or du Rhin l'impression d'une fresque musicale.\n"}, {"page_pdf": 902, "page_imprimee": 771, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 718, "texte": "                              L'OR DU                 RHIN                771\n\n\n\nLes dieux montent au Walhall qu'embrase le couchant; vêtus de sa pourpre,\nils montent éblouis, ivres d'orgueil, secoués de rires violents ; de lourds\naccords dominateurs les saluent qui, pareils aux rayons obliques du soleil, se\nprolongent, et comme eux vont s'éteindre, car bientôt la nuit silencieuse aura\nraison de la bruyante apothéose : des brouillards sortent du fleuve, des\nombres qui s'élèvent nous voilent la forteresse et les dieux, les plaintes des\nFilles du Rhin s'interposent, et leur mélancolie flotte encore, que tout est\nentré dans les ténèbres.\n                                                              A. GUILLION.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 772, "page_fin": 775, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique Musicale Josué à Anvers", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 903, "page_imprimee": 772, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2607, "texte": "Chronique Musicale\n\n   « J o s u é » à A n v e r s . — L'exécution du 4 décembre fut un nouveau\nsuccès pour la Société des Concerts de musique sacrée, dirigée par M. Ontrop,\nbien qu'elle ne nous ait point donné une aussi pleine satisfaction que les\nprécédentes. Le ténor Reimers, de Berlin, qui devait chanter le rôle de Josué,\navait dû être remplacé au dernier moment par M. Van Son, un jeune ténor\nhollandais dont les moyens n'étaient pas à la hauteur d'un tel rôle, bien qu'il\neût de fort louables qualités de chanteur. Les autres interprètes, excellents,\nétaient les barytons Denijs et Van Oort, et M me Verbena qui chanta fort joli­\nment les airs d'Achsah.\n   L'œuvre est d'une splendide majesté et d'une trempe incomparable. En\ndépit de ses longueurs qui légitiment les nombreuses coupures qu'on y avait\npratiquées, en dépit de l'impression de monotonie qu'elle engendre (plus, je\ncrois, que toute autre œuvre de Händel), elle apparaît d'une solidité qui défie\nles siècles. Force et majesté, parfois tempérées de grâce, c'est bien le carac­\ntère de l'inspiration händelienne. Parmi les morceaux qui nous ont frappé,\ncitons le magnifique chœur du début Ikr Söhne Israëls, la marche guerrière et\nle chœur triomphal devant les murs écroulés de Jéricho, l'épisode de l'arrêt\ndu soleil, le chœur Allmächt'ger Herrscher, les délicieux airs d'Achsah Horch\nauf der Vögel Lied et Wie Sonnenglanz, le superbe chant de Kaleb Soll ich auf\nMamres Fruchtgefild, enfin le chœur final repris, comme .on le sait, à Judas\nMacchabée.\n   Composé en l'espace de... quinze jours — du 3o juillet au 18 août 1747 —\nsur un poème anglais de Thomas Morell, Joshua fut exécuté pour la première\nfois à Londres, le 9 mars 1748 (1). C'est un véritable oratorio où, évidem­\nment, l'esprit dramatique propre à Handel se manifeste souvent, mais qui\nn'en reste pas moins, avant tout, une grande fresque lyrique, une épopée\nchorale, comme Israël en Egypte, et non un drame de concert comme Samson,\nBelsazar ou Héraklès. Dans ces dernières œuvres, le génie tragique de Händel\nse montre de façon beaucoup plus impressionnante, lit l'on ne trouve pas\nnon plus dans Josué la profondeur sublime de certaines pages du Messie. Au\nmilieu de chœurs majestueux et puissants, l'auteur a inséré, de manière toute\nartificielle et dans une intention de contraste purement musical, des scènes\nidylliques entre le guerrier Kaleb et sa fiancée Achsah ; et, à côté de ces\nchants gracieux qui rappellent à notre esprit tant de charmants airs d'amour\n\n\n (1) J'emprunte ces indications au beau livre de M. R. Rolland sur Hândel. (Alcan.)\n"}, {"page_pdf": 904, "page_imprimee": 773, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3616, "texte": "                                 CHRONIQUE                MUSICALE                           773\n\n de ses opéras italiens, l'air d'Othniel a tempo di gavotta apporte, en ce d r a m e\n biblique, u n e note imprévue de XVIIIe siècle m o n d a i n .\n    Quoi qu'on puisse dire, c'est de l'art grandiose, lumineux et fort, de l'art\n bienfaisant, dont les âmes saines ont, à notre époque principalement, un impé­\n rieux besoin. Félicitons et remercions M . O n t r o p , M M . Stellfeld et Boelaerts\n et tous les participants, d'avoir fait revivre, pour notre joie, cette œuvre a d m i ­\n rable.\n    J'ajouterai une remarque, d'ordre extra-musical. Josué fut, à Anvers, chanté\n dans u n e traduction allemande. Du m o m e n t qu'on ne le chantait pas dans le\n texte original, il nous eût été agréable de l'entendre, chez nous, traduit en\n l'une de nos deux langues nationales. J e vois bien que c'est pour u n e raison\n toute pratique qu'on a adopté la version teutonne, le matériel choral portant\n déjà le texte allemand, et la version néerlandaise n'existant peut-être p a s . . .\n Mais, toutefois, je ne regrette point d'avoir fait cette réflexion.\n                                                                             C. M.\n                                                  *\n                                              *       *\n\n    Premier Concert populaire. — M. Sylvain Dupuis nous y a\n  d o n n é en première audition une œuvre d'un compositeur belge i n c o n n u j u s ­\n  qu'à ce jour, M. Van Winckel, œuvre fort travaillée mais où la forme cons­\n  tamment t e n d u e , la couleur uniformément sombre et surchargée, la propen­\n sion très marquée au déchaînement de sonorités excessives et violentes\n constituent une étrange contradiction avec le titre du poème, Matin d'avril,\n qui semble annoncer des visions reposantes, des paysages de joie ou de paix\n recueillie. L'auteur n'est assurément point dénué de talent. Son orchestra­\n tion est riche et savante, trop massive cependant, et il devrait s'efforcer de\n l'aérer, de la rendre plus souple, d'y laisser passer plus de lumière. Tel n'est\n point le cas de l'autre s y m p h o n i e descriptive exécutée aux Populaires, la\n Sauge fleurie de Vincent d ' I n d y , dont la grâce délicate et rêveuse est peut-être\n trop a p p a r e m m e n t influencée de hantises w a g n é r i e n n e s . L e p r o g r a m m e\n orchestral se complétait d'une Ouverture tragique de B r a h m s , o p . 8 1 , où la\n noblesse des idées égale la puissance de l'expression et du Chasseur maudit,\n dont l'exécution fut admirablement vivante et vibrante, c o m m u n i q u a n t d a n s\n toute son intensité le frisson d'angoisse surnaturelle qui traverse ce p o è m e si\né t o n n a m m e n t suggestif par l'ampleur de son éloquence picturale.\n     M. Misha E l m a n a d o n n é du Concerto de Beethoven u n e interprétation\ncorrecte et brillante, mais entièrement d é p o u r v u e de profondeur et d'accent.\n Il a été naturellement plus heureux dans la Symphonie espagnole de L a l o , où\nses qualités de r y t h m e , de verve et de libre fantaisie lui ont valu un succès\nenthousiaste, justifié dans une certaine mesure, et qui l'a d é t e r m i n é à revenir\njouer au rappel, assez mollement, en tout cas sans largeur ni tendresse, une\ntranscription violonistique du Preislied, des Maures-Chanteurs, s o u t e n u e au\npiano par un accompagnement agrémenté de s u r p r e n a n t s traits fleuris à la\nT h a l b e r g . Que M. Misha E l m a n ait un peu moins de confiance en lui-\nm ê m e . Qu'il médite et se recueille. Sinon il continuera d'être d u p e de sa\n"}, {"page_pdf": 905, "page_imprimee": 774, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3236, "texte": "774                             DURENDAL\n\n\nfacilité et n'aura jamais de son art qu'une compréhension mesquine et\nétrécie.\n                                    *\n                                  * *\n\n   C o n c e r t s d i v e r s . — L'Académie musicale dirigée par Théo Ysaye\navait consacré sa seconde séance de musique de chambre à l'école belge.\n   M. Van den Borren prépara l'auditoire par une causerie synthétiquement\nsubstantielle où dans une forme claire, concise et vigoureuse, il expliqua les\norigines et le développement de cette école. Les musiciens belges se répar­\ntissent en deux catégories, procédant soit de Peter Benoît, foncièrement\nnationaliste et flamand, soit de César Franck dont l'inspiration idéaliste et\nmystique devait rénover si puissammeut l'art musical en France et exercer\naussi son influence en Belgique sur les jeunes maîtres de la Wallonnie.\nAprès avoir admirablement retracé l'évolution du génie de Franck et montré\nde quelle façon et avec quelles différences s'y rattache l'esthétique de Lekeu,\nun de ses disciples les plus inspirés, l'érudit conférencier a caractérisé en\nquelques mots heureux la personnalité des autres compositeurs franckistes\nbelges, Jongen, Vreuls, Albert Dupuis, Théo Ysaye, etc.\n    On a ensuite entendu un trio en si mineur de Jongen (l'auteur, MM.Chau­\nmont et Doehaerd), trio brillamment construit et dont l'Andante si expressif\npénètre l'âme, tant par la qualité de la pensée que par le charme captivant\ndes harmonies, puis deux œuvres maîtresses dont on ne se lasse jamais, la\nSonate de Lekeu (Théo Ysaye et Chaumont) et le Quintette de Franck. Les\ninterprètes, MM. Théo Ysaye, Chaumont, Van Hout, Doehaerd, Fradkin\nfirent merveille, Chaumont et Van Hout rivalisant de sentiment, de chaleur\net de poésie, tandis qu'au piano Théo Ysaye affirmait ses qualités de captll-\nmeister dans l'autorité de son jeu et la fermeté soutenue de sa rythmique.\n   La troisième séance était consacrée à l'école allemande. Dans une cau­\nserie introductive, M. Georges Systermans présenta une vue d'ensemble de\ntout ce que le génie allemand a créé de plus beau dans le domaine de la\nmusique de chambre, depuis Haydn et Mozart jusqu'à nos jours. Bien que,\npour traiter un aussi vaste sujet, le conférencier ne disposât que d'un temps\nrelativement limité, il sut rendre sa causerie intéressante et hautement\ninstructive, synthétisant en quelques mots un grand nombre d'idées et de\nfaits, marquant d'un trait juste et sûr l'apport de chaque maître. Il s'attacha\nde préférence aux grandes figures de Haydn, de Mozart, de Beethoven, de\n Mendelssohn, de Schubert, de Schumann et de Brahms, définissant les\ncaractères esthétiques de toute cette création immense avec autant de préci­\n sion que de clairvoyance.\n    Au programme de l'audition qui suivit se trouvaient inscrits un quatuor\n (op. 13) en ut mineur de Richard Strauss, dont l'élégance mélodique et la\n forme limpide ne présagent d'aucune façon l'exubérante opulence des œuvres\n orchestrales postérieures, une sonate pour violoncelle et piano (op. 22) en ri\n mineur de Thuille et le quatuor (op. 25) en sol mineur de Brahms, qui fut la\n perle du concert. Grand succès pour les interprètes, MM. Théo Ysaye, Chau­\n mont, Van Hout, Doehaerd.\n"}, {"page_pdf": 906, "page_imprimee": 775, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 953, "texte": "                         CHRONIQUE MUSICALE                                775\n\n\n   Signalons aussi le récital de lieder donné à la Grande Harmonie par\nM me Wybauw-Detilleux, la distinguée cantatrice dont maintes fois nous\navons eu l'occasion de faire l'éloge dans cette revue. Programme riche et\nbien composé, glanant judicieusement dans l'œuvre de trois siècles, depuis\nles maîtres italiens duXVIIesiècle jusqu'aux contemporains belges et français\net où l'on relevait les noms de Carissimi, Beethoven, Schumann, Strauss,\nRachmaninoff, Tinel, Franck, Dubois, Mestdagh, Duparc, etc., etc.\nMme Wybauw-Detilleux sut mettre en valeur ces types d'expression lyrique\nsi profondément divers et l'on applaudit fort ces interprétations très person­\nnelles que caractérisent la sensibilité émue et pénélranle,la souplesse de com­\npréhension, la beauté de la diction et de la physionomie.\n\n                                                     GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-010", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 776, "page_fin": 778, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Livres La Belgique illustrée", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 907, "page_imprimee": 776, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2858, "texte": "LES          LIVRES\n\n\nL a B e l g i q u e i l l u s t r é e , par DUMONT-WILDEN. Préface d'Emile Ver­\n   haeren. — (Paris, librairie Larousse).\n   Heure heureuse, dit Emile Verhaeren dans la préface de l'ouvrage,\na sonné pour la Belgique. Ce pays s'impose aujourd'hui à l'attention du\nmonde entier par la ténacité de son labeur, par le vaillant effort qui aboutit\nà son épanouissement actuel. L'Exposition de Bruxelles, coïncidant avec le\nnouveau règne, est la brillante manifestation de sa prospérité matérielle,\nconséquence naturelle d'une remarquable renaissance intellectuelle et artis­\ntique. Le moment était donc parliculièrement opportun pour introduire la\nBelgique dans la magnifique Collection in-4° Larousse où figurent déjà l'Alle-\nmagne, l'Italie, YEspagne et la Hollande, et lui consacrer à son tour un splen­\ndide volume.\n   Préfaciée par le grand poète Emile Verhaeren et signée d'un écrivain\nbelge de talent, M. Dumont-Wilden, la Belgique illustrée est tout à la fois un\nouvrage richement documenté, une étude fouillée et approfondie, et une\nœuvre d'une rare saveur littéraire, extrêmement attrayante et suggestive.\nL'auteur débute par un tableau de la Belgique vue à vol d'oiseau et une\nesquisse de son évolution historique, puis il étudie successivement la capitale\net les difïérentes provinces, montrant leurs aspects pittoresques, sites et\nmonuments, signalant les mœurs et coutumes des habitants, notant au pas­\nsage ce qu'il faut retenir d'essentiel au point de vue politique, commercial,\nindustriel, agricole, artistique, etc.; c'est la Belgique tout entière qui est\nrenfermée dans ces pages pleines de vie et de couleur. L'ouvrage se termine\npar un chapitre sur le Congo, un chapitre sur le grand-duché de Luxem­\nbourg, si étroitement lié au pays belge, et un appendice, dû à M. Louis\nFrank, sur l'avenir de la Belgique au point de vue international.\n   Comme dans les précédents volumes de la même collection, le texte est\nanimé d'une profusion de superbes photographies prises sur le vif et repro­\nduites sans retouches. Aspects de la nature, scènes de mœurs, panoramas de\nvilles, églises, monuments, rues neuves et vieilles maisons flamandes, il y a\nlà un musée iconographique en sens analogue, complété par de nombreux\nplans et cartes en noir et en couleurs, d'une parfaite exécution. Ce sera, pour\nles Belges, un des plus beaux monuments élevés à la gloire de leur patrie;\net pour tout le monde, une intéressante et curieuse initiation à la vie et aux\n mœurs d'un pays dont l'histoire, dit le préfacier, s'imposera comme un\n objet d'admiration et d'émulation aux petits peuples et comme un objet de\n réserve et de respect aux grandes nations souveraines.\n   La Belgique illustrée est imprimée avec le plus grand soin sur magnifique\n papier couché. Rien n'a été négligé pour donner à cet ouvrage une riche\n"}, {"page_pdf": 908, "page_imprimee": 777, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3132, "texte": "                                LES   LIVRES\n                                                                          777\n\nparure, qui le fera rechercher des bibliophiles. Les ornements typogra­\nphiques, titre, frontispice, entêtes de -pages, culs-de-lampe tirés en teinte,\nont été spécialement demandés à George Auriol ; le même artiste a composé\nla couverture du livre. C'est donc, à un prix très abordable, une publi­\ncation de grand luxe, que d'exceptionnelles facilités de payement mettent\nà la portée de tous.\n   Prix de l'ouvrage complet (il paraît par fascicules tous les samedis, plu­\nsieurs fascicules ont déjà paru) : 20 francs, broché; 26 francs, relié.\n   On souscrit chez tous les libraires.\n\n\n H a e n d e l , par ROMAIN ROLLAND. — (Collection Les Maîtres de la Musique.\n   Paris, Alcan.)\n   M. Romain Rolland relève dans l'esthétique de Haendel plusieurs traits\ncaractéristiques.\n   A l'encontre de la tendance germanique, son art est objectif, revêtant une\nsorte d'impersonnalilé supérieure, exempt de lyrisme sentimental, moins\nsoucieux de traduire les émotions de la pensée intime que les formes e t les\nrythmes de l'univers visible. Haendel est un peintre. Le caractère visuel et\npictural de son inspiration est confirmé par cette considération que la cécité\nsurvenue dans lès dernières années de sa vie vint en tarir la source, alors\nqu'elle eut au contraire stimulé la création d'un pur auditif.\n   L'art de Haendel est aussi cosmopolite, ce qui résulte de son éducation\nmusicale dirigée par Zachow, de ses trois voyages en Italie, de son séjour\nd'un demi-siècle en Angleterre. Ce cosmopolitisme, où la musique populaire\ndes diverses nations tient une place importante, ne compromet en rien l'ori­\nginalité de l'art de Haendel dont le génie souverain s'assimile à merveille et\ns'assujettit toutes les influences comme tous les styles.\n   Un troisième caractère de l'art de Haendel que seul Mozart possédait au\nmême degré que lui se trouve dans un sens exquis de la forme s'alliant chez\nlui de façon apparemment contradictoire avec une faculté d'improvisation,\nextraordinaire. « Haendel composait comme on respire et en vérité il semble\navoir été le plus grand improvisateur qui fut jamais. »\n   Enfin, l'art de Haendel est hautement expressif et suggestif et non, comme\non Je croit communément, purement formel. \" Le sens intime de ses œuvres a\nété faussé, dans le siècle qui a suivi sa mort par une exclusion et un mépris\nsystématique de tous les opéras de Haendel, par une élimination de presque\ntous les oratorios dramatiques (les plus puissants et les plus neufs) par un\nchoix étroit se restreignant de plus en plus à quatre ou cinq oratorios, et,\ndans ces oratorios, donnant une suprématie exagérée au Messie, \" Haendel ne\nfut jamais un musicien d'église et M. Rolland fait sienne cette manière de\nvoir de Richard Strauss opposant au grand courant polyphonique et sym­\nphonique issu de J.-S. Bach le courant homophone et dramatique issu de\nHaendel.\n   Parmi les quarante opéras de Haendel, malheureusement si peu connus, il\nen est que M. Rolland n'hésite pas à qualifier de chefs-d'œuvre. Giulio Cesare,\n"}, {"page_pdf": 909, "page_imprimee": 778, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2760, "texte": "778                              DURENDAL\n\n\nTamerlano, Rodelinda, Orlando sont aussi riches musicalement mais plus\ndramatiques que ceux de Rameau. L'absence de chœurs qu'exigeaient les\nconventions de l'opéra italien d'alors y est amplement rachetée par la variété\net l'abondance de l'accompagnement orchestral, par la beauté du récitatif\ndans le solo vocal, Dans l'oratorio comme dans l'opéra Haendel renouvelle\nconstamment sa forme. Mais ses oratorios ont un caractère commun qui les\nrapproche. Bien plus que ses opéras, ils sont des drames musicaux. « Les\npassions et les âmes y sont représentées d'une façon dramatique. Haendel est\nun grand peintre de caractères, et dans les moments de crise passionnée il\nest l'égal des plus grands maîtres du drame musical. » Les exemples abondent\ndans Héraklès, Alexander Balus, Belsazar, Samson, et, dominant tout, dans\ncertains chœurs d'Esther, de Josué, d'Israël en Egypte, « l'essai le plus gigan­\ntesque qui ait jamais été fait d'un oratorio non pas avec des chœurs mais tout\nentier en chœurs. » Signalant l'importance de la partie pittoresque et des­\ncriptive dans ces oratorios, M. Rolland appelle Haendel « une sorte de\nBeethoven enchaîné. Sous l'idéal classique dont il se revêtait brûlait un génie\nromantique ».\n   Suit une étude approfondie des compositions pour clavier, de la musique\nde chambre, de la musique d'orchestre.\n   « Quelque grand peintre que soit Haendel, ce n'est pas tant par l'éclat, la\nvariété et la nouveauté du coloris, que par la beauté du dessin et les effets\nd'ombres et de lumières... Tout son art de l'orchestre est dans le juste\ninstinct d'équilibre et d'économie qui sait, avec des moyens très réduits, en\nménageant certaines couleurs, obtenir des impressions aussi puissantes,\nquand ces couleurs apparaissent, que nos musiciens d'aujourd'hui avec leur\npalette surchargée. »\n   La partie biographique du livre de M. Rolland résume admirablement en\nquelques pages la carrière si extraordinairement remplie du maître de Halle\net donne aussi d'intéressants détails sur les personnalités musicales de\nl'époque, Zachow, dont Haendel fut l'élève, Keiser, capellmeister de l'Opéra\nde Hambourg, supérieurement doué au point de vue mélodique et qui créa\nle récitatif allemand, Mattheson, le grand éducateur musical de l'Allemagne,\nAgostino Steffani, à la fois évêque, diplomate et l'un des plus parfaits\nmusiciens du temps, Hasse, Bononcini, Porpora, etc.\n   L'étude de M. Romain Rolland est hautement instructive et peut être\nrangée au nombre des meilleures qui ont paru jusqu'ici dans la collection\nAlcan.                                                               G. DE G.\n\n  L'abondance des matières nous contraint à remettre au fascicule\nsuivant de nombreux compte-rendus de livres.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1910-livraison12-011", "volume": "ELB-AML-484382-1910-000-017_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1910-000-017_f.pdf", "ocr_sha256": "d26135816695b8fe651d6bec3bad08350ace32ae8f2d7e5ba2abc5814fc911f9", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 779, "page_fin": 781, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules A corriger dans le poème", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 910, "page_imprimee": 779, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2483, "texte": "NOTULES\n\n\n   A c o r r i g e r , dans le poème : PRIÈRE POUR LE DIMANCHE\nMATIN, de PAUL CLAUDEL, que nous avons publié en tête de notre fascicule\nde noVembre, la coquille : J'ai rougi à remplacer par : J'ai resurgi. Lire ainsi :\n  J'ai resurgi, je me suis réveillé, je suis debout et je commence avec\nle jour qui commence!\n                                        *\n                                      * *\n\n   C h e z l e s A m i s d e l a L i t t é r a t u r e on parlera en janvier de\nl'Ouvrier, en février du Paysan, et la tâche de MM. Jules Destrée et Pol\nDeinade sera aisée, car nos romans et nos poèmes évoquent volontiers les\nyies humbles et pittoresques, les décors industriels et ruraux. Il était plus\ndifficile à M. Carton de W i a r t de trouver chez les auteurs belges une\nsomme de. littérature bourgeoise suffisante pour y trouver de véritables\ntypes. Il n'y a guère que l'inoubliable galerie des Kaekebroek, mais notre\nbourgeoisie, Dieu merci, n'habite pas loute rue du Boulet. C'est donc plus\ndans la vie que dans les livres que le conférencier du 3 décembre alla\nchercher son héros. Il nous le présenta dans une causerie charmante.\nD'aucuns ont reproché à M.. Carton de Wiart de n'avoir pas improvisé et\nd'avoir lu. Nous en avons été charmés au contraire, non que nous n'aimions\npas en lui l'orateur, mais c'était un aspect inédit de son multiple talent qu'il\nnous découvrait. Ingénieuse, profonde, anecdotique, vibrante tour à tour, sa\nconférence qui effleura et railla dans des pages pleines de bonhomie souriante\nles ridicules et les travers de Jérôme Paturot, de Joseph Prudhomme, de\n M. Homais, de Madame Rampelbergh, fut surtout une exaltation de ce que\nson auteur appela naguère les Vertus bourgeoises. Et toute l'âme de nos cités\nrevécut ce soir-là, toute l'âme aussi peut-être qui — également inconnue\ndes prolétaires et des artistes de chez nous — sommeille silencieusement au\nfond de notre race moyenne, modérée, pratique, travailleuse et tenace.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   M . H e n r y M a a s s e n , dont il est question dans notre chronique\ndes Poèmes de ce jour, nous fait parvenir le prospectus de la revue mensuelle\nqu'il va faire paraître sous le titre de La sauterelle verte. Nous y voyons\nannoncé que sous la rubrique : Le coin de la sauterelle, M. Henry Maassen\n« révélera toutes les stupidités littéraires! qu'il lui sera donné de glaner »...\n"}, {"page_pdf": 911, "page_imprimee": 780, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2941, "texte": "780                                           DURENDAL\n\n\n\n                          Les âmes lentes et              agricoles\n                          Des habitants  de               Saint-Trond\n                          Dans la campagne                 caracolent\n                          A la recherche  du               charbon...\n\n                                                      *\n\n\n   L a G a z e t t e b e l g e d e P a r i s . — M. Oscar Thiry a commencé en\nnovembre, sous ce titre, à P a r i s , la publication d'un journal h e b d o m a d a i r e\ndestiné à entretenir les Belges installés à P a r i s des choses du pays et à les\ntenir au courant de ce qui se passe dans la colonie belge de P a r i s . U n feuil­\nleton littéraire y sera ouvert aux poètes et a u x conteurs belges qui voudront\nbien envoyer des vers, des nouvelles ou des essais inédits. Adresser les\ncopies à M. Oscar T h i r y , 69ter, rue D a m r é m o n t , à P a r i s . P r i x de l'abonne­\nment : 6 francs pour P a r i s , 7 francs pour la province française et 8 francs\npour l'étranger.\n                                              *\n\n\n    Viennent de paraître :\n   Cinq g r a n d e s o d e s s u i v i e s d'un p r o c e s s i o n n a l p o u r s a l u e r l e s i è c l e\nn o u v e a u , par P a u l Claudel, u n vol. in 4° raisin, tiré sur papier vergé\nd'Arcles, à 200 exemplaires numérotés. (Paris, édition de l'Occident.)\n   L a B e l g i q u e i l l u s t r é e , p a r L o u i s D u m o n t - W i l d e n , en cours de p u b l i ­\ncation, sous forme de fascicules paraissant toutes les semaines à la librairie\nLarousse, à P a r i s .\n   L e s â m e s q u i s a i g n e n t , p a r P o l D e m a d e . (Bruxelles, Dewit.)\n   P o r t r a i t s d ' a u t e u r s , par Victor Kinon. (Bruxelles, Association d e s\nécrivains belges.)\n                                                           *\n\n   N O U S r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles ouvrages q u e nous venons de citer et les livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, p a r ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-ciel, par P I E R R E NOTHOMB (éd. de D u r e n d a l ) , 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3.fr. 50.\n   Constance Teickmann, p a r M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvairi,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, p a r H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W Y S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L . WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La Littérature française au XIXe siècle, par P A U L HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n"}, {"page_pdf": 912, "page_imprimee": 781, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3324, "texte": "                                      NOTULES                                      781\n\n\n  Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 5o.\n  Saint François d'Assise, par JOHANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin). — Pèleri-\nnages franciscains, par JOHANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin). Ces deux volumes\nont été traduits en français par Théodore de Wysewa. Chaque volume : 5 fr.\n                                      *\n   C o n c e r t s D u r a n t . —Quatre grands concerts (salle de la Madeleine).\n   1. — 28-29 janvier 1911, musique russe, avec le concours de M. RICARDO\nVINÈS, pianiste.\n   2. — 25-26 février, musique française, avec le concours de M. EDOUARD\nDERU, violoniste de LL. MM. le Roi et la Reine.\n   3. — 18-19 mars, musique allemande, avec le concours de M. FLORIZEL\nVON REUTER, violoniste,\n   4. — 29-30 avril, œuvres de César Franck, avec le concours de M. ARTHUR\nDE GREEF, pianiste, professeur au Conservatoire royal.\n   Les concerts ont lieu les dimanches, à 2 h. 1/2, et les répétitions générales\nles samedis, à 8 h. 1/2 du soir,\n                                          * *\n  Accusé de réception :\n   A R T : La Belgique illustrée, par Louis DUMONT-WILDEN (Paris, librairie\nLarousse). — La cathédrale de Reims, par Louis DEMAISON. Vol. illustré.\n(Collection Monographies des grands édifices de France. Paris, L a u r e n s ) . —\nLa cathédrale du Mans, par GABRIEL FLEURY. Vol. illustré (idem). — Clermont-\nFerrand, Royal et le Puy-de-Dôme, par G. DESDEVISES DU DEZERT et L o u i s\nBREHIER. Vol. illustré. Collection Les villes d'art célèbres (Paris, Laurens).\nLes Della-Robia, par JEAN DE FOVILLE. Vol. illustré. (Collection Les grands\nartistes. P a r i s , L a u r e n s ) . — Meissonnier, par LÉONCE BENEDITE. Vol. illustré\n(idem). — Tapisseries des Musées du Cinquantenaire à Bruxelles, par JOSEPH\nDESTRÉE et P A U L VAN DEN V E N . Vol. illustré (Bruxelles, Vromant). — Art et\npornographie, par GEORGES FONSEGRIVE (Paris, Bloud). — Léonard de Vinci,\npar B. CARRA DE VAUX (idem). — La psychologie du mystère de la Passion à\nOberamergau, par MAURICE BLONDEL (idem). — Promenades esthétiques au Musée\nancien de Bruxelles, par R E N É DUBOIS (Bruxelles, L e b è g u e ) .\n   H I S T O I R E : Charette et la Vendée, par KERVYN DE VOLKARSBEKE. Vol.\nillustré (Bruges, Société Saint-Augustin-Desclée de Brouwer). — Histoire de\nl'Eglise, par L. DAVID et P . LORETTE (Paris, Bloud).\n   L I T T É R A T U R E : Les meilleures pages, écrivains contemporains : J e a n\nNesmy, notes de E. EVRARD (Tourcoing, Duvivier). — Contre l'aigle, par\nPAUL ADAM (Paris, F a l q u e ) . — Souvenirs d'un vieil Athénien, par E M I L E\nGEBHARDT (Paris, Bloud). — Bachez, par G, CASTELLA (idem).\n   M U S I Q U E . : Lully, par HENRY PRUNIÈRES. Vol. illustré. (Collection : Les\nmusiciens célèbres. Paris, Laurens). — Meyerbeer, par H E N R I DE CURZON.\nVol. illustré (idem).\n   P O É S I E : L'enclos, par RAYMOND LIMBOSCH (Anvers, E . Joris). — Chansons\ndes âmes blanches, par H E N R I COLAS ( P a r i s , Bloud). — Au seuil de l'être, par\nFRÉDÉRIC DENIS (Liége, Société belge d'éditions).\n   R O M A N S : Les âmes qui saignent, par P O L DEMADE (Bruxelles, Dewit). —\n Vibrations, par GEORGES GOFFIN (Bruxelles, Larcier).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 828, "texte": ""}, {"page_pdf": 829, "texte": ""}, {"page_pdf": 830, "texte": ""}, {"page_pdf": 831, "texte": ""}, {"page_pdf": 832, "texte": "  JOHANNES et Mme JORGENSEN\n\nDEVANT LE PORTAIL DE LA BASILIQUE D'ASSISE\n"}, {"page_pdf": 833, "texte": ""}, {"page_pdf": 834, "texte": "          Notre=Dame de Danemark\n                                        I\n\n                 Copenhague, un peu avant 1890.\n                    L'Association radicale des étudiants célébrait\n                 sa grande fête annuelle. On venait d'entendre\n                 les discours officiels, d'exécuter les premiers\n                 chants. C'était maintenant l'heure des speechs\n                 improvisés et des couplets grivois.\n                    Un jeune homme se leva pour prendre la pa­\n                 role ; svelte, pâle, à la barbe naissante, il ne\nparaissait pas avoir beaucoup plus de 20 ans. On lui donna la\nparole et il commença d'une voix qui d'abord tremblait un peu,\npuis se fit ferme et claire :\n\n                  « CAMARADES,\n\n   » La nuit est tombée; voilà déjà absorbé pas mal de bière et\nde whisky. Honnis soient les amateurs romantiques du punch;\nnous sommes des positivistes, et nous aimons l'âpre saveur des\nboissons fortes.\n   » Nous avons donc absorbé, dis-je, pas mal de whisky, et ce\ndé par le plein droit de l'Individu aux libertés bachiques, et\nmaintenant il se fait tard. Bientôt la fête sera finie, la salle\nvide, les lustres seront éteints et les fenêtres ouvertes pour renou­\nveler l'air. Il n'y aura plus à témoigner de notre festoiement\nque les tables, les longues tables avec les dessous de verre\nhumides, les flaques de boisson aigrie; et d'ici peu ce sera la\npâleur blafarde du petit jour. Et si demain dans l'avant-midi\nnous nous rencontrons en ce lieu, flasques, la tête vide, nous\nn'y retrouverons plus qu'un relent de bière et une odeur de tabac\n\n  (1) Premier chapitre d'un roman de Johannes Jörgensen dont la traduction paraîtra\nprochainement à Paris.\n"}, {"page_pdf": 835, "texte": "706                          DURENDAL\n\n\nrefroidi. Maussades, affalés en quelque coin de sofa, nous remâ­\ncherons d'insipides gazettes, ou encore, stupides, nous nous\nappliquerons un hareng dûment salé avec un soda bien\npiquant.\n    » Camarades, pourquoi faut-il qu'il en soit ainsi? Pourquoi\nbientôt traîner par les rues, en quête de misérables aventures\net sous l'aiguillon d'appétits lubriques? Ne sommes-nous pas\nnés pour de plus grandes choses que des folies nocturnes, en com­\npagnie de chevaliers de la nuit et pour des soupers nocturnes\ndans des restaurants de nuit et des amours nocturnes avec des\nfilles achetées? »\n    Peu à peu le silence s'était fait dans la longue salle au pla­\nfond bas. Bruits et colloques, appels et rires étaient tombés.\nAutour des tables, on se demandait quel était Porateur : « Ronge»,\nexpliquaient les uns. D'autres, conscients d'être mieux rensei­\ngnés, affichaient un air d'importance; ils racontaient que le jeune\nécrivain Hermann Ronge était sur le point de publier un livre\nà la librairie P.-G. Philipsen. Une annonce dans le Politique\nvenait d'en informer l'indifférence absolue des contemporains.\n   On avait d'abord écouté l'orateur en silence et avec une cer­\ntaine sympathie, pourtant sans grande attention. A présent, la\ncuriosité s'aiguisait. Là-haut, à la table d'honneur, le président\npenché en avant tendait l'oreille. Les dernières paroles de Ronge\nprovoquèrent à la ronde des toussotements ironiques, et un plai­\nsant lui cria par manière de blague : « H é ! vous n'avez pas\nparlé du veilleur de nuit! »\n   L'orateur continua : « Je comprends bien pourquoi ces mes­\nsieurs cherchent à m'interrompre et je ne suis pas sans goûter\nleur humour, mais je n'y puis rien. Cela m'apparaît tout de\nmême si triste, si étrange que nous tous qui voulions apporter\nau pays la lumière, nous tous amis du plein jour et disciples de\nLucifer, nous soyions arrivés à être ces désabusés, chevaliers\nde ténèbres et comme de vils oiseaux de nuit! Le grand barde\nde la liberté dont nous chantions ce soir l'hymne au progrès est\nen voie de devenir un directeur des Variétés, et l'austère théo­\nricien de l'utilitarisme a passé dans le camp de la bohème et\ndu surhomme!\n   » Sifflez-moi si vous voulez, il faut que Cela sorte : on nous\navait promis jour et lumière, nous n'avons rencontré que nuit\net ténèbres !\n"}, {"page_pdf": 836, "texte": "                   NOTRE-DAME DE DANEMARK                       707\n\n\n   » Je suis si las, si dégoûté de la nuit que je ne veux plus rien\nsavoir d'elle! Car la nuit c'est tout ce qui est contre-nature, tout\nce qui est mensonge, tout ce qui est maladie et mort et corrup­\ntion. Et cela me répugne d'errer en compagnie des loups-garous\net des spectres. J'aspire à revoir une bonne fois des hommes\nvivants au cœur chaud et non plus des ombres blasées ! Mes\npieds sont fatigués des sentiers de la nuit, glissants comme ser­\npents et limaces, pour qui veut avancer ; mes yeux ont la nos­\ntalgie de la lumière, du soleil, du jour !\n   » Ah ! ce n'est pas la peine de vous moquer! Il y en a tant ici\ndans cette salle à sentir comme moi! Que de fois n'en avons-\nnous point parlé entre nous, ne nous sommes-nous pas confié\nnotre lassitude. Rappelez-vous certains soirs quand, après nos\npérégrinations tardives à travers les rues sans conviction nous\nnous disions « bonne nuit » avant de rentrer chacun dans son\ntriste isolement. Voyez! l'aube va poindre et la grande cité se\nréveiller pour recommencer dans la boue son existence d'hiver.\nSortons de cette ville, allons tenter des aventures meilleures, en\nquête d'événements dignes de notre âme! Etudiants, mes amis,\npartons saluer l'aurore, chercher le jour! »\n   Brusquement, Hermann Ronge s'était rassi. Il n'entendait\npas la tempête d'éclats de rire et de sifflets qui se déchaînait. Il\nne voyait pas les regards effarouchés dont ses voisins le considé­\nraient sans rien dire. Il restait là immobile sur sa chaise, ayant\nle sentiment de plonger au fond d'un gouffre.\n   Il revint graduellement à lui, et après avoir vidé son verre, il\ns'éclipsa. Une fois dehors, dans le vestiaire encombré de cha­\npeaux et de pardessus, il prit ses affaires et partit. Il n'eut donc\npas à subir les paroles rassurantes que prononçait maintenant\ncertain professeur de philosophie centrifuge.\n   Le professeur déclarait que pour sa part il se refusait à recon­\nnaître la jeunesse danoise dans le portrait déplaisant que venait\nde tracer l'étudiant Ronge. Les jeunes eux-mêmes ne séparaient\npas leur droit d'autonomie du devoir de l'Altruisme : il s'en\nportait garant, lui, professeur. Non, l'Individualime n'avait pas\nabouti, comme semblait le prétendre l'étudiant Ronge, à rava­\nler les jeunes radicaux au rang d'apathiques jouisseurs et\nd'égoïstes blasés. Il ne voulait point nier qu'à notre époque\nde lutte et d'effervescence où le passé se désagrège, où\nl'Idéal moderne n'a pas encore trouvé sa forme définitive, il\n"}, {"page_pdf": 837, "texte": "708                           DURENDAL\n\n\n\n n'y eût à tenir compte d'un certain sentiment d'impuissance.\n Cela pour bien des âmes, surtout chez les faibles, pouvait, en\n face des exigences de la vie et des problèmes théoriques et pra­\ntiques de notre temps, aller jusqu'à un abandonnement déses­\n péré, jusqu'à l'abdication encore plus désespérée de son propre\n moi.\n    C'était le cas de rappeler ici la description qu'à faite des jeunes\nlibres-penseurs un psychologue anglais de grand nom et qui,\ndans beaucoup de cas, hélas! ne se vérifiait que trop.\n    Ils sont, dit-il, comme des oiseaux jusque-là prisonniers, qui\nmaintenant ont pris la clef des champs et volent sans repos ni\ntrêve, de branche en branche, de la vallée à la montagne, de la\nmontagne à la mer : jamais une halte pour se bâtir un nid où le\ncœur soit au chaud, mais la fièvre d'aller plus loin, toujours\nplus loin... tant qu'à la fin les ailes se paralysent et c'est la chute\nen quelque affreux désert. C'est dans un de ces déserts, évidem­\nment, qu'avait échoué M. Ronge; son cas était de nature à\néveiller la sympathie du penseur philanthrope, averti par là\nd'un danger qui nous guette et qu'alors il s'agit d'éviter.\n   Mais il priait l'étudiant Ronge — et ceux qui parmi les\njeunes pourraient partager ses idées — de ne point tirer d'un\ntel fait isolé des conséquences à longue portée. Il ne convenait\npas d'édifier une généralisation sur des basses aussi étroites et\nil fallait tenir pour certain que les applications fausses ou exa­\ngérées d'un principe juste en soi ne constituent aucune objection\nvalable contre ce principe.\n   Le professeur s'était exprimé selon sa manière, posément,\nclairement. Sa parole animée, d'un accent de chaleur contenue,\nexerçait comme un charme prenant qui réconforte.\n   Lorsqu'il s'assit après une légère inclination et souriant obli­\ngeamment, la salle retentit d'applaudissements. On sentait que\ntout était rentré dans l'ordre. Le professeur était une notoriété,\nson beau caractère, sa vie irréprochable paraissaient une\ngarantie de la justesse des principes que lui promouvait et dont\nles autres s'inspiraient en pratique. En toute tranquillité de\nconscience on se mit donc à chanter le premier des morceaux\nmarqués au programme.\n   Pendant ce temps H. Ronge par les longues et sombres\nrues des quartiers excentriques se dirigeait vers la campagne.\nDans le faubourg qu'il traversait, à chaque fenêtre, une lumière\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": "                   NOTRE-DAME DE     DANEMARK                   709\n\nbrillait. Les ouvriers, déjà levés, s'habillaient et buvaient leur\ncafé avant de se mettre en route pour la fabrique.\n   Çà et là il croisait l'un de ces ouvriers de la première heure\ns'en allant le long du trottoir, son déjeuner dans un bissac et\nsa pipe dont il tirait les premières bouffées laissait flotter der­\nrière lui dans la brume matinale une âcre odeur de tabac.\n   Boulangeries et crèmeries étaient éclairées et de tous côtés\nrecommençaient à claquer les sabots.\n   De petits garçons passaient en courant, frissonnant sous leurs\nblouses légères. Ils se hâtaient pour atteindre le dépôt des\ngrandes laiteries et se jucher à temps tout au haut des voitures\nrouges : afin que ce grand Copenhague qui pouvait se payer le\nluxe de dormir encore trouvât dès le réveil son lait et sa\ncrème. Ils arrivaient toujours plus nombreux ces petits laitiers,\nla rue en fourmillait, ils se ressemblaient tous avec leurs cas­\nquettes uniformes, leur nez rougi de froid, leur grand foulard\nde laine autour du cou. De tous côtés Hermann Ronge enten­\ndait le claquement allègre de leurs sabots agiles. Peu à peu\ndisparut la rangée des hautes maisons faubouriennes. Terrains\nmaraîchers, anciennes villas, étranges maisonnettes, hangars\nde toute espèce hémergeaient en contours estompés de la\npénombre du petit jour.\n   Ronge ne tarda pas à laisser la ville derrière lui et il s'en­\ngagea sur la grand'route de Lyngby, maintenant il faisait\npresque clair. Il prit le chemin de Charlottenlund et marcha\nlongtemps droit devant lui.\n   Une sorte d'impulsion irréfléchie le poussait. En lui une\nseule idée : sortir de la ville, fuir la salle de fête de 1' « Asso­\nciation », et dans l'âpre froidure du matin d'octobre purifier\nses poumons de l'atmosphère surchauffée de gaz écœurante, de\nla veille au soir.\n   Le jour se levait terne et silencieux sur les guérets noirâtres\noù la terre labourée formait des mottes luisantes.\n   Au bord du chemin les arbres dressaient leurs troncs\nhumides et leur feuillage décoloré. Jardins et cottages resplen­\ndissaient dans la parure bigarrée des bosquets où les baies\npiquaient leurs vives couleurs.\n   En haut de la côte d'Ordrupshöj, là où l'horizon se dégage\nvers l'est il s'arrêta enfin. A peine si l'aurore empourprait le\nciel : rien qu'une raie sombre qui rutilait entre des masses de\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": "710                         DURENDAL\n\n\n\nnuages violacés comme une barre rougie dans la forge. Mais\nce paysage du matin avait une fraîcheur reposante avec ses\nteintes mouillées et avivées : vert pur d'un champ de seigle,\ntaches d'un jaune d'or éclatant sur les fonds bruns des bois,\nocre et rouge des maisons, bleu des toits d'ardoise, rayure\nblanche d'un mât de pavillon.\n   Ronge demeura un instant debout, au sommet de la côte, à\nse reposer. Sur le sentier qui montait droit vers lui il vit\ns'avancer deux personnes : c'était deux femmes d'une mise\ntrès particulière. Hermann Rongé resta un instant dérouté, puis\nhaussa les épaules sur sa propre sottise : deux nonnes catho­\nliques tout bonnement !\n    Depuis l'enfance il était habitué à les voir circuler dans\n Copenhague avec leur coiffe si caractéristique, leur large\nguimpe et le long rosaire qu'on entendait bruire quand elles\npassaient près de vous. Il ignorait qu'il y en eût aussi à la\ncampagne. Et voici que d'autres suivaient, elles sortaient d'une\nmaisonnette au bas de la pente. Elles venaient précisément de\nson côté et il s'effaça devant elles.\n    Alors il s'aperçut qu'il était juste en face de la grille ouverte\nconduisant à l'église catholique. Il n'avait pas songé qu'elle se\ntrouvait là : à présent les religieuses y entraient. Au passage il\nen remarqua deux. Sous les coiffes blanches leurs figures\njeunes avaient des lignes calmes et pures; l'une même était\n d'une grande beauté.\n    Hermann Ronge demeura indécis ne sachant au juste où\naller. Subitement il se sentit fatigué et à jeun mais il était\n encore trop tôt pour frapper à l'auberge voisine d'Ordrup.\n    Sans plus de réflexion il pénétra dans la petite cour qui pré­\n cédait l'église catholique, peut-être y trouverait-il un banc.\n Il n'y en avait point. De hauts massifs d'ifs et de thuyas for­\n maient, bordure autour de la place et un parterre au centre.\n Sur le perron, des pélargones dans des pots, leurs fleurs rouges\n mettaient une note de gaieté dans ce matin brumeux.\n    Au-dessus de la porte une inscription : Ego sum vita : je suis\n la vie. Hermann Ronge la lut et cela le plongea dans un\n monde de pensées. C'étaient les paroles du Christ, — à en\n croire du moins l'évangile johannique — mais qu'est-ce que\n cela pouvait signifier de dire qu'il est la Vie? Pourtant, la\n"}, {"page_pdf": 840, "texte": "                   NOTRE-DAME    DE   DANEMARK                  711\n\n\nvie c'est bien la somme de tout ce qui a vie : comment un\nhomme pouvait-il l'intégrer, cette universelle vie?\n   Oui, la vie, c'est la plénitude, la richesse, le bonheur, tous\nles cœurs aspirent à s'en rassasier comment Jésus de Naza­\nreth avait-il pu dire qu'il était cette plénitude, cette richesse,\nce bonheur? Pour Hermann Ronge cela était inconcevable,\naussi bien le langage théologique n'est-il pas celui du commun\ndes mortels.\n   Il tira sa montre : il n'était guère plus de sept heures. Des\npas se firent entendre sur le gravier du chemin, il se retourna\nde moitié et vit un vieux monsieur à lunettes qui maintenant\nse pressait de rnonter les degrés du perron et entra dans\nl'église. La porte ornée de ferrures resta ouverte.\n   Curieux, Hermann Ronge s'approcha. A l'intérieur il n'aper­\nçut qu'un petit parvis. Ma foi ! pourquoi ne pas s'y risquer !\n   D'un geste instinctif, il ôta son chapeau et franchit le seuil.\nC'était un espace assez exigu, les murs en briques rouges s'inflé­\nchissaient vers le haut en une voûte dont les arêtes se croi­\nsaient. D'un côté, un étroit vitrail laissait filtrer la lumière, de\nl'autre côté au milieu un grand crucifix était pendu et au-\ndessous un prie-Dieu avec un vase plein d'asters fraîchement\ncueillies. Hermann Ronge désappointé jeta sur tout cela un\ncoup d'oeil rapide et se mit en devoir d'étudier le placard accro­\nché à la porte dé l'église. C'était un avis aux visiteurs d'avoir\nà observer le silence et le bon ordre durant les offices. Cet\navertissement le frappa : pourquoi bannir de cette église plus\nque d'une autre le trouble et le désordre? Il regarda de nou­\nveau sa montre — depuis tout à l'heure cinq minutes s'étaient\nécoulées — et il colla son oreille contre la porte. De l'intérieur\naucun bruit ! Au même instant, dehors, des pas firent craquer\nle gravier. Hermann Ronge ouvrit brusquement la porte et\npénétra dans la nef pour ne pas être surpris dans l'attitude de\nquelqu'un qui écoute par le trou de la serrure. Tout de suite\naprès lui une femme entra, enveloppée d'un châle.\n   L'intérieur était plongé dans la pénombre : la clarté grise\ndu jour n'y pénétrait que tamisée par des vitraux peints.\n   Ronge resta debout près de la porte, il avait l'impression\nqu'il pourrait bien lui arriver de marcher sur quelqu'un, car\ntout autour il ne distinguait que des ombres serrées les unes\ncontre les autres. Avec précaution il se faufila un peu plus loin\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": "712                          DURENDAL\n\n\net alors, petit à petit, il discerna les bancs, les chaises, où\nhommes et femmes, dames et religieuses se tenaient assis ou à\ngenoux. La plupart étaient à. genoux. Là-haut, dans le chœur,\ndevant un autel aux cierges allumés un prêtre en ornements\nblancs.\n   Il régnait dans l'église un silence absolu, un silence tout\nparticulier qui avait quelque chose de solennel.\n   Les ombres agenouillées demeuraient immobiles. Quelque\npart d'un banc un livre tomba à terre et cela résonna comme si\nun grand plâtras s'était détaché de la voûte. Hermann Ronge\ntressaillit : brusquement à l'autel éclata le timbre aigu d'une\nclochette. Devant lui tous les fidèles inclinaient la tête. Et le\nsilence reprit solennel.\n   Il ne sut trop comment cela se fit, mais du fond obscur de\nses souvenirs jaillit soudain une parole, celle de l'apocalypse :\n« Il y eut dans le ciel un silence d'une demi-heure. » La\nclochette retentit de nouveau, puis encore une fois et plusieurs\nfois encore et toutes les têtes s'inclinaient de plus en plus, tandis\nqu'à l'autel le prêtre s'abîma dans une génuflexion et éleva au-\ndessus de sa tête, bien haut, en un rayonnement d'or, le calice.\n   Bientôt après, sans bruit, Ronge se glissa hors de l'église.\nComme il se retrouvait dans le parvis, il lui sembla qu'une\ngrande distance le séparait du moment où il se tenait là lisant\nl'affiche avant d'entrer. Et pourtant il n'était que sept heures et\ndemi. Hermann Ronge se remit en route et descendit vers Or­\ndrup. Et tout le long du chemin continuait de flotter devant\nses yeux l'image de l'église silencieuse, la blanche figure du\nprêtre à l'autel et là-haut le calice d'or.\n    Il pensait au doux et pur visage des religieuses encadré dans\nla blancheur chaste des coiffes de lin, il les revoyait age­\nnouillées, immobiles et priant, et en un sentiment de respect\net d'adoration inclinant la tête devant leur Dieu. Il comparaît\nleur vie à la sienne : elles avaient en partage le matin, le\njour, la lumière; lui et ses amis étaient voués au crépuscule, à\nla nuit, aux ténèbres.\n    Ses pensées de la veille au soir se dressèrent devant lui avec\nune puissance nouvelle, involontairement il se prit à soupirer :\n « Ah! celui qui pourrait comme ceux-là donner à la pureté et à la\n beauté les prémisses de ses journées. »     JOHANNES JÖRGENSEN.\n                       (Reproduction interdite)\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "                                     Maria\n\n                 Esquisse d'an poème d'Oratorio (1)\n                                   SOLISTES       :\n              MARIE — EVE — L'ANGE — LE RÉCITANT\n\n                                                 In charitate perpetua dïlexi te.\n                                                                  Jer. XXXI.\n                          Introduction symphonique\n\n                           LA VOIX DE DIEU (Chœur)\n\n               Je t'ai possédée au c o m m e n c e m e n t d e mes voies\n                       et je t'ai aimée d ' u n a m o u r éternel.\n\n\n                                  PROLOGUE\n                                          EVE\n\n               H é l a s ! douleur sans fin, douleur sans e s p é r a n c e !\n      L'Eternel m'avait créée p o u r être la c o m p a g n e de l ' h o m m e ,\n  la mère glorieuse d'une race bénie qui devait régner sur la terre,\n                          d a n s la paix et la joie d e l'innocence.\n                          J'ai p é c h é contre Celui qui m ' a faite;\n                              j'ai causé la révolte d'Adam,\n                   et voici que nous errons, loin du jardin d ' E d e n ,\n      p o r t a n t sur nos épaules la terrible inimitié d u Seigneur Dieu.\n                   H é l a s ! douleur sans fin, douleur sans e s p é r a n c e !\n\n                    Mon fol orgueil est j u s t e m e n t p u n i . Mais, Seigneur,\np u i s q u e T u veux que de mes flancs malheureux sorte l'innombrable H u m a n i t é ,\n                  pourquoi détourner T o n visage de mes futurs enfants,\n        pourquoi faut-il que je les entraîne d a n s ma misère et mon péché?\n                        Moi, qu'Adam n o m m a la mère des vivants,\n\n\n   (1) Cette esquisse a servi de base au poème flamand de M. LÉON GOEMANS, qui vient\nd'être mis en musique par M. JOSEPH RYKLANDT. Le texte flamand a été imprimé chez\nMeulemans-De Preter, à Louvain. La partition piano et chant (texte flamand, français et\nallemand) paraîtra dans le courant de l'année prochaine.\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": "714                                  DURENDAL\n\n\n\n     ai-je donc condamné d'avance à la mort ma postérité tout entière?\n     et l'esprit de l'abîme, qui m'a trompée, triomphera-t-il à jamais?\nGen. III,\n                                 UNE VOIX (Chœur)\n                  « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme,\n                         entre ta postérité et la sienne ;\n            elle t'écrasera la tête et tu la meurtriras au talon. » (1)\n\n                                         EVE\n\n                        Tu l'as promis, Seigneur Dieu!\n         Toi dont la main frappe et guérit, tue et ressuscite...\n                 Ah I quand luira le jour de Ta miséricorde?\n                        Quand naîtra ce rejeton béni,\n         Qui rachètera mon crime et tous ceux qui en sont nés?\n      Quand s'élèvera la fleur suave dont le fruit sauvera le monde?\n                        O vraie Mère des vivants,\n                        Mère du Rédempteur promis,\n              dont je vois, aux confins des siècles, briller l'étoile,\n                           je t'appelle et t'implore.\n                            Le regard fixé sur loi,\n              j'enfanterai, dans les larmes et dans l'espérance,\n                              mes premiers, fils.\n\n\n                            PREMIÈRE PARTIE\n                                (Mater    Salvatoris)\n                                                        Quoi Heva tristis abstutit\n                                                        Tu reddis almo germine.\n                                         RÉCIT\nIs.VII,IX,XI.\n\n                      Une tige sortie de la racine de Jessé,\n                          une fleur s'érigera vers le ciel.\n                 Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils,\n                          dont le nom sera Emmanuel.\n      ... Le peuple qui marchait dans les ténèbres verra une grande lueur,,\n         et pour ceux qui habitent dans la région des ombres de la mort\n                               s'est levée la lumière.\n                            Emmanuel ! Emmanuel !\n            Le signe de la principauté apparaîtra sur son épaule.\n         Il sera dit l'Admirable, le Fort, le Père du siècle à venir,\n                               le Prince de la paix.\n\n\n  (1) Paroles de Jéhovah au serpent après la chute d'Adam.\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": "                                      MARIA                             715\n\n\n                                     CHŒUR\nCant.II,III,IV,VI.VIII.\n                 Quelle est celle-ci qui monte du désert\n                          et qui surgit gracieuse,\n          comme un léger nuage exhalant la myrrhe et l'encens?\n\n                               Viens, descends du Liban,\n                                   ô ma fiancée,\n     viens des sommets de l'Amana, des cimes du Sanir et de l'Hermon,\n     où les lions ont leurs cavernes, où bondissent les léopards.\n                          Viens, ma sœur, mon épouse\n                          car tu m'as ravi le cœur\n     par un seul de tes regards, par une des boucles qui pendent sur ton cou.\n                       ... Tel un lis entre les épines\n          ainsi ma bien-aimée s'élève entre les filles des hommes.\n               ... Elle est unique, ma colombe, mon immaculée,\n                          unique et choisie entre toutes.\n... Place-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras,\n                    car notre amour est fort comme la mort.\n                    ... Oui, tu es toute belle, ô bien-aimée;\n                          nulle tache en toi n'apparaît.\n                            Viens, descends du Liban,\n                               ma sœur, ma fiancée,\n                            viens recevoir la couronne!\n\n                                      RÉCIT\nLuc i.\n  En ce temps-là, l'ange Gabriel fut envoyé par Dieu en un bourg de\nGalilée, appelé Nazareth, vers une vierge qui était fiancée à un homme\nappelé Joseph, de la maison de David. Et le nom de la vierge était Marie.\n  Et l'ange étant entré au lieu où elle était, lui dit :\n\n                                     L'ANGE\n\n                          Je te salue, pleine de grâce,\n                          le Seigneur est avec toi,\n                          tu es bénie entre les femmes.\n\n                                      RÉCIT\n  Lorsqu'elle entendit ces paroles, elle fut troublée, et se demandait ce que\npouvait signifier ce salut.\n  Et l'ange, lui dit. :\n                                   L'ANGE\n          Ne crains pas, Marie, car tu as trouvé grâce devant Dieu.\n          Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils\n                            et tu l'appelleras Jésus ;\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": "716                                DURENDAL\n\n\n                 Il sera grand et sera dit le Fils du Très-Haut,\n        le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père\n           et II régnera sur la maison de Jacob à jamais,\n                           et Son règne n'aura point de fin.\n\n                               CHŒUR D'ANGES\n\n                         Salut, ô pleine de grâce,\n                         le Seigneur est avec toi,\n                    tu es bénie entre toutes les femmes.\n\n                                     MARIE\n\n Comment cela se fera-t-il, puisque j'ai voué ma virginité au Seigneur?\n\n                                     L'ANGE\n\n                     L'Esprit Saint en toi surviendra\n           et la force du Très-Haut te couvrira de son ombre;\n      c'est pourquoi le Saint qui naîtra de toi sera dit le Fils de Dieu.\n\n                                       EVE\n\n                        O Vierge promise et désirée,\n                   tu as entendu l'ineffable mystère\n                   dont l'accomplissement dépend de toi.\n      Le monde entier tressaille d'espérance en attendant son salut.\n                   La postérité déplorable d'Adam,\n          Abraham, David et les saints patriarches, tes pères,\n                        les ci eux, la terre et les enfers\n                        sont suspendus à tes lèvres.\n          Ta foi peut nous rouvrir l'Eden ou le fermer à jamais!...\n\n                                   LE CHŒUR\n\n                         O Vierge élue, ô Notre-Dame,\n           dis la Parole attendue et conçois le Verbe éternel,\n                              notre Sauveur Jésus.\n\n                                     MARIE\n\n                    Je suis la servante du Seigneur,\n                    qu'il me soit fait selon ta parole.\n\n                                             Verbum caro factum est et habitavit in nobis.\n\n                                   LES ANGES\n\n                         Salut, ô pleine de grâce,\n                         le Seigneur est avec toi,\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "                                          MARIA                                    717\n\n                     tu es bénie entre toutes les femmes,\n                     et le fruit de ton sein est b é n i .\n\n                              MARIE ET LE CHŒUR\nLuc I.\n                             Magnificat anima mea Dominum !\n                             Mon âme glorifie le Seigneur\n          et m o n esprit exulte de joie en Dieu, m o n Sauveur.\n                Car il a regardé l'humilité de sa servante,\n     et voici que toutes les nations m e proclameront bienheureuse.\n                Le T o u t - P u i s s a n t a fait en moi de g r a n d e s choses ;\n                                     Son N o m est saint\n     et Sa miséricorde s'étend d'âge en âge sur ceux qui L e craignent.\n                     Il a déployé la force de Son b r a s ;\n     Il a dispersé les superbes qui se confiaient en la vanité d e leur cœur,\n                     Il a renversé les puissants d e leurs trônes\n                             et Il a exalté les h u m b l e s ;\n                     Il a comblé de biens les affamés,\n               et Il a renvoyé les riches, les m a i n s v i d e s .\n                     I1 a recueilli Son serviteur Israël,\n          Se souvenant de Sa miséricorde, promise à nos pères,\n                            envers A b r a h a m et sa r a c e ,\n                                     pour l'éternité.\n\n\n                           DEUXIÈME PARTIE\n                                 (Mater       amabilis)\n                                                              Stabat Mater speciosa,\n                                                              Juxta fœnum gaudioaa,\n                                                              Dum jacebat parvulus.\nLuc, II.\n                                          RÉCIT\n\n   O r il arriva que le temps où elle devait enfanter s'accomplit, et elle mit au\nm o n d e son fils premier-né; elle l'enveloppa de langes et le coucha d a n s une\ncrèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie.\n\n                                    CANTIQUE (1)\n\n               Douce mère, vierge p u r e ,\n               Qui avez soigné si tendrement J é s u s ,\n               E t qui, pour n o u s , avez nourri\n               Notre-Seigneur, notre bien s u p r ê m e ,\n\n\n  (1) D'après une poésie flamande du XVIIe siècle, recueillie par A.-J.-M. JANSSENS, dans\nses Verstrooide Perels. Le compositeur a écrit ce cantique sur le vieux texte flamand\npour trois voix seules : deux soprani et ténor.\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": "718                                DURENDAL\n\n\n                Ahl que votre joie fut merveilleuse\n                Quand il était couché sur vos genoux,\n                Quand il suçait votre sein\n                Pour apaiser sa soif,\n                Quand vous le baisiez sur sa petite bouche,\n                Et quand vous l'enveloppiez de ses langes !...\n                Pour tant de soins, pour tant d'amour,\n                Soyez à jamais bénie!\n\n                            Interlude symphonique\n\n       (Le sommeil de l'Enfant Jésus. Marie, avec les anges, l'adore, en extase)\n\n                                       RÉCIT\n\n  Cependant l'Enfant croissait et se fortifiait, plein de sagesse, et la grâce de\nDieu était en Lui...\n  ... Et Il vivait à Nazareth avec Marie et Joseph, et Il leur était soumis.\n  ... Et sa mère conservait toutes ces choses dans son cœur.\n\n\n                         TROISIÈME PARTIE\n                              (Mater     admirabilis)\n                                                           Stabat Mater dolorosa\n                                                           Juxin crucem lacrymosa\n                                                           Dum pendebat fîlius.\n                               U N E VOIX (Chœur)\n\n  Cet Enfant est né pour la ruine et la résurrection d'un grand nombre en\nIsraël et pour devenir un signe de contradiction.\n  Et un glaive de douleur transpercera ton âme.\n\n\n                                       RÉCIT\nJo., XIX.\n  Près de la croix de Jésus était debout sa mère...\n\n                                  LE CHŒUR\nThren., I,II.\n                      A qui pourrais-je te comparer,\n            A qui t'assimiler, ô fille de Jérusalem?\n                      Comment pourrais-je te consoler,\n                      O Vierge, fille de Sion?\n                                       MARIE\n                      O vous tous, qui passez par le chemin,\n                               regardez et voyez\n                s'il est une douleur semblable à la mienne.\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "                                     MARIA\n                                                                                 719\n\n                                   LE CHŒUR\n    Que puis-je le dire, ô femme; à qui pourrais-je te comparer?\n             Car ta douleur est immense comme la mer;\n                       rien ne saurait l'adoucir !\n\n                                       EVE\n\n                             Sainte Mère de Jésus,\n    debout au pied de l'autel qui porte le prêtre et la victime,\n              vous offrez au divin Père votre fils et le sien\n              pour la rédemption du monde coupable.\n              Votre fiat a fait descendre le Juste sur la terre,\n    votre Compassion douloureuse achève de vous associer à notre salut.\n                      O reine des martyrs, ô Marie, .\n         qui, sans péché, avez souffert avec Lui, pour nous,\n              apprenez-nous à aimer la souffrance purifiante\n    et imprimez à jamais dans nos cœurs les plaies de Jésus Crucifié.\n\n                                      RÉCIT\nJo. XIX.\n  Comme Jésus avait vu sa mère et le disciple qu'il aimait debout au pied\nde la croix, Il dit à sa mère : « Femme, voilà ton fils ». Et Il dit au disciple :\n\" Voici ta mère \".\n                                    CHORAL\n                          Mère, que Jésus nous donne,\n                          Mère, qui nous donnas Jésus!\n                          Toi qui connus l'abîme de la douleur,\n                          qui comprends toutes les larmes\n                          et ne sais que pardonner,\n                          vois nous tous à tes pieds prosternés,\n                          confiants en ton amour sans bornes;\n                          protège-nous, ô toute-puissante,\n                          et montre-toi notre mère.\n\n                         OUATRIÈME             PARTIE\n                              (Mater divinae    gratiœ)\n                                          Ego mater pulchrat dilectionis, et timoris et\n                                        agnitionis et lanctae spei.\n                             Interlude symphonique\n                         (Mort et Assomption de Notre-Dame)\n\n                                       RÉCIT\nApoc. XII.\n                     Un grand signe est apparu dans le ciel :\n             une femme revêtue du soleil, ayant la lune sous les pieds,\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": "720                                DURENDAL\n\n\n            et une couronne de douze étoiles au-dessus de la tête !\n\n                                CHŒUR D'ANGES\nCant. VI.\n                Quelle est celle-ci, qui s'élève comme l'aurore,\n                belle comme la lune, radieuse comme le soleil,\n                et terrible comme une armée rangée en bataille?\n\n                                    UN ANGE\n\n                         Marie est montée au ciel,\n                             exultons de joie,\n                         louons et bénissons le Seigneur!\n\n                        LE CHŒUR (répète l'acclamation)\n\n\n\n                                        MARIE\nD'après Eccl. XXIV.\n                        Je suis la Mère du bel Amour,\n                      de la crainte de Dieu, de la vraie science,\n                           et de la sainte espérance ;\n                      en moi réside toute la grâce\n                           de la voie et de la vérité,\n                      en moi tout espoir de vie et de vertu.\n                           Venez à moi, vous tous qui m'aimez\n                           et rassasiez-vous de mes fruits,\n                 car mon souvenir est plus doux que le miel.\n              Venez à moi, ô mes enfants, comme vers une mère\n              et je vous comblerai des dons divins de mon Fils.\n\n                                 CHŒUR FINAL\n\n                                   (Dans le ciel)\n\n                               Gloire à Marie,\n                         fille du Père, mère du Fils,\n                         épouse du Saint-Esprit,\n                         temple de la Trinité Sainte.\n\n                                   (Sur la terre)\n\n                   Salut, ô reine, mère de miséricorde,\n         notre vie, notre douceur, notre espérance, salut!\n         Enfants d'Eve exilés, nous élevons nos voix vers vous,\nvers vous nous soupirons, gémissant et pleurant dans cette vallée de larmes.\n                       Et vous donc, ô notre avocate,\n"}, {"page_pdf": 850, "texte": "                                    MARIA                                721\n\n\n     tournez vers nous vos regards si doucement miséricordieux\net après cet exil montrez-nous Jésus, le fruit béni de vos entrailles.\n               O clémente, ô tendre, ô douce Vierge Marie 1\n\n            (La VOIX DE MARIE se mêle au double chœur et répète :)\n\n    Venez à moi, vous tous qui m'aimez, comme vers une mère,\n    et je vous comblerai des dons divins de mon Fils.\n\n                                                    CHARLES      MARTENS.\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": "                       Noël à Bethléem\n                                        L'aile des envoyés palpite dans le vent,\n                                        L'étoile brille au ciel entre toutes bénie,\n                                        Et voici revenus les temps d'Epiphanie.\n                                                                       A. SAMAIN.\n\n\n                  LA veille de Noël, vers quatre heures de l'après-midi, nous\n                    partons pour Bethléem.\n                       En sortant de Jérusalem par la porte de Jaffa la roule\n                    s'enfonce brusquement dans la profonde vallée du Hin­\n                    nom, puis gravit la porte opposée qui porte le nom de\n                     « Montagne du mauvais conseil ». La tradition y montre\n                    les ruines d'une maison de campagne de Caïphe et, plus\n                    loin, l'arbre où Judas se serait pendu. L'endroit est dé­\nsolé, mais le coup d'oeil est intéressant sur le côté sud de la ville qui a d'ici\nun aspect farouche. Depuis la masse imposante de la citadelle, la haute\nmuraille grise, aux créneaux sarrazins, suit d'abord l'escarpement, dessine\nau Cénacle un angle rentrant, dévale le long de la grande colline, et fran­\nchissant le Tyropéon, longe la partie méridionale de l'ancien temple jusqu'au\nCédron. Une multitude de coupoles, —; coupoles de mosquées, d'églises ou de\nsynagogues — quelques fins minarets dépassent le mur d'enceinte qui les\nenferme jalousement. Ainsi close de toutes parts, la ville garde un air de\ndéfi et de menaces qu'augmentent encore le vide et la solitude des alentours.\n   Mais ce spectacle déjà familier nous retient peu ce soir. Nos pensées\ns'imprègnent d'abandon et de douceur, tandis que nous prenons sur le plateau\nla route d'Hébron. A droite, les sommets onduleux des monts de Judée se\ndétachent sur le ciel du soir; à gauche, le sol s'abaisse insensiblement vers le\ndésert, vers les montagnes bleues de Moab qui barrent l'horizon de l'est.\n   Déjà les endroits même où nous passons se chargent de nous rappeler le\nmystère touchant que nous allons commémorer.\n   Voici une citerne au bord du chemin; c'est la fontaine des Mages. Là,\nl'étoile leur apparut de nouveau après qu'ils eurent quitté Hérode et Jéru­\nsalem. Et ecce stella quant viderant in oriente antecedebat eos. Là encore, la Vierge\nse serait reposée en se rendant au temple pour y présenter son fils premier-né.\nL'ancien nom Cathisma s'est conservé jusqu'à nos jours sous la forme arabe\nBir Kadismou, le puits du repos.\n    Route de Bethléem ! Vous avez vu passer, voilà dix-neuf siècles, Marie et\nJoseph venant de Nazareth, fatigués d'une marche de quatre jours ! Vous\n"}, {"page_pdf": 852, "texte": "      NOËL\n\n(HUGO VAN DER GOES)\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": ""}, {"page_pdf": 854, "texte": "                            NOËL A BETHLEEM                                723\n\n\navez contemplé ce modeste équipage de la Vierge qui s'avance au rendez-\nvous donné par les prophètes !\n   Dans ses clairs vêtements de galiléenne, elle montait, à cause de sa\nmaternité prochaine, le petit âne que Joseph, marchant derrière, excitait de\nla voix et du bâton. Quelle attente anxieuse, quelle joie recueillie,.quel désir\nardent animaient les humbles voyageurs ! Et quelques jours plus tard, mère\nheureuse, vous l'avez vu porter dans des transports d'amour ce fils bien-aimé,\nce Jésus que des bergers étaient venus adorer. Elle allait au temple où les\nparoles de Siméon devaient troubler son trop court bonheur. Et c'est au\nretour, sans doute, qu'elle dut s'asseoir auprès de cette fontaine, brisée d'an­\ngoisses, parce que le vieillard pénétrant l'avenir, lui avait dénoncé les\nfutures tristesses... et laissé entrevoir l'ombre du Calvaire.\n   C'est au long de cette route que s'est déroulé le chatoyant cortège des trois\nrois, venus de l'Orient plus éloigné. Leur lente caravane a traversé cette\nligne de collines, au pas nonchalant des chameaux massifs, tout harnachés\nde perles et d'amulettes. Premiers pèlerins, que d'autres sans fin devaient\nsuivre, ils avaient franchi les déserts pour chercher l'enfant de la promesse.\n Et c'est par de longs cris d'enthousiasme qu'ils saluèrent l'apparition de la\ncité blanche de Bethléem, assise parmi les oliviers et les guirlandes de ses\nvignes. Leur allégresse nous soulève encore, nous qui refaisons après deux\n mille ans le même voyage. Une joie intime, profonde, nous pénètre à mesure\n que nous avançons, un peu de cette paix divine qui fut promise ici à tous les\n hommes de bonne volonté. Elle nous paraît sacrée cette route poudreuse, où\n d'autres se hâtent comme nous pour la fête de ce soir. Elle est la symbolique\n image du sillon lumineux de la foi, la trace terrestre laissée par l'étoile qui\n guidait les Mages et qui aboutit à la Crèche. Route de Bethléem, chemin de\n la bonne espérance, vous êtes la voie par où l'humanité s'achemine inlas­\n sablement vers le Sauveur !\n    Debout sur l'espèce de promontoire qui termine le plateau et dont l'extré­\n mité est occupée par le couvent grec de Mar Elyas, nos yeux découvrent,\n par delà un ravin profond, la ville bénie mollement étalée en amphithéâtre\n au sommet de ses deux collines. Des vergers florissants, disposés en\n terrasses successives, soutiennent ce couronnement de constructions claires.\n Et toutes les vallées environnantes, et tous les coteaux, couverts d'oliviers et\n tapissés de vignes, font de Bethléem une verte oasis au milieu des solitudes\n pierreuses du désert de Juda.\n    En nous retournant, nous apercevons encore dans le lointain Jérusalem.\n    Bethléem ! Jérusalem ! Le berceau et la tombe! Les deux villes saintes, les\n  deux noms les plus populaires, les deux souvenirs les plus vivants dans la\n mémoire de l'humanité. : le plus grand bienfait et le plus grand crime! Elles\n sont là, les cités ennemies, nées pour les destins les plus opposés. Deux\n heures de route les séparent à peine, et de cet endroit nos regards se portent\n de l'une à l'autre. Au nord, Jérusalem, superbe, agitée, sombre, reine du\n désert stérile. Au midi, Bethléem, la bourgade pacifique, le lieu de l'abon­\n  dance, la « Maison du Pain ». Jérusalem qui tue les prophètes; Bethléem où\n  nait le Messie. Jérusalem, la ville tragique de l'horreur, des larmes et des\n"}, {"page_pdf": 855, "texte": " 724                               DURENDAL\n\n\n\n  agonies, maudite par le Christ pour son orgueil et sa dureté, et Bethléem,\n  le village des simples, des bergers adorateurs, des rois humiliés, saluée\n  de bénédictions et confirmée dans une inaltérable paix. Jérusalem, écho des\n  lamentations et des planites, Bethléem, refrain jubilant des cantiques.\n     Les siècles, en s'amoncelant, n'ont fait qu'accuser plus fort le contraste\n  entre elles. Tandis qu'une tourmente effroyable bouleverse la ville des\n  déicides, jette bas ses murs, désole son sanctuaire, fait disparaître jusqu'aux\n  derniers vestiges de cette époque criminelle, Bethléem demeure la mira­\n  culeusement protégée, le refuge, Tabri sûr. Le templeest détruit dans Sion,\n  mais, malgré les invasions et les pillages, Bethléem garde intacte sa vieille\n  basilique constantinienne, la plus ancienne église chrétienne qui nous soit\n parvenue, ainsi conservée, en Palestine. Et ce soir c'est vers ce havre de\n sécurité que nous descendons.\n     Laissant disparaître derrière nous la ville du Calvaire que le soleil\n couchant baigne de reflets sanglants, nous contournons la ravine qu'occupent\n déjà les premières ombres du soir. Ici tout est patriarcal, champêtre, idyl­\n lique comme au temps du berger David qui ramenait le soir à Bethléem, sa\n ville natale, son troupeau de chèvres noires en jouant du chalumeau, comme\n au temps de Booz et de Ruth qui ont moissonné et vendangé dans les cam­\n pagnes voisines, comme au temps où la Vierge vint de Galilée pour y mettre\n au monde le Sauveur.\n    De toutes parts, des vergers en terrasses, des petits champs où l'on a\n commencé les premiers labours, le peuple d'agriculteurs regagne la ville\n avant la nuit. Grands bédouins portant l'ample manteau rayé de jaune et de\n brun, coiffés du turban judéen et qui tiennent des deux mains, par un geste\n familier, leur bâton appuyé derrière la nuque; femmes modestes, en longues\n robes bleues, montrant sous de hautes coiffes de lin blanc des visages sou­\n riants. Des enfants enjoués, aux regards candides, courent pieds nus dans la\n poussière, tandis que les plus petits, incapables encore de marcher, sont\n portés, à la façon arabe, à califourchon sur l'épaule de leur mère.\n    Bethléem est presque exclusivement peuplé de chrétiens, et ses habitants\n sont renommés en Palestine pour la beauté et la noblesse de leurs traits. On\n dit que, par un charmant privilège, tous les enfants y sont beaux en souvenir\nde l'Enfant-Dieu. De fait, le contraste est grand entre les ruelles infectes,\nnauséabondes de Jérusalem où grouille un monde haillonneux et malpropre,\net les rues étroites mais salubres où nous nous engageons ; point de spectacle\ndégoûtant ou sordide. On respire ici une atmosphère d'aisance, de contente­\nment, de vie heureuse.\n    Il règne cependant une animation extraordinaire dans ces ruelles étroites,\naux trois quarts voûtées, qu'on appelle en Orient « les bazars ». Un reste de\njour nous éclaire. A tout moment il faut se ranger, s'adosser au mur pour\nlaisser passer des files de chameaux, portant de chaque côté de leur bosse\nd'énormes corbeilles. Rien n'émeut ces bêtes patientes qui s'avancent d'un\npas toujours pareil, fendant la foule de leur col en proue, avec ce dandine­\nment monotone qui ressemble si fort au roulis; Quelques voitures aven­\nturées dans ce dédale accrochent, de-ci, de-là, les derniers étalagés, écrou-\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "                             NOËL A BETHLEEM                                 725\n\n\n  lant au milieu des cris indignés les pyramides de pastèques, d'oranges et de\n  concombres.\n     A travers tout ce joyeux tapage, nous gagnons la grand'place et l'église de\n  la Nativité. Celle-ci, avec les couvents qui l'entourent, ne laisse rien deviner\n  au dehors de sa forme et de ses proportions. Comme un grand nombre d'an­\n  ciennes églises en Palestine, elle est bâtie en forteresse tt ne montre que de\n  hautes murailles grises, soutenues par de puissants contreforts. Une petite\n  porte étroite et basse est le seul accès du sanctuaire. Il faut se plier en deux\n  pour entrer et ce geste seul évoque un passé de défiance, de qui-vive, de\n  coups de mains.\n     L'intérieur est d'une simplicité grandiose. Avec ses cinq nefs, soutenues\n  par une quadruple rangée de colonnes corinthiennes, son vaisseau central\n énorme, presque disproportionné, sa toiture en bois, à charpente massive,\n c'est un modèle accompli de basilique romaine. La nuit envahit les bas côtés,\n mais le jour mourant fait encore briller, le long des parois de la grande nef,\n les ors d'une très vieille mosaïque : on dirait quelque dessin floral de vigne\n ou bien l'arbre symbolique des générations du Christ. C'est tout ce qui reste\n de la riche décoration de Manuel Commène, empereur de Byzance, qui, au\n XIIe siècle, entreprit la restauration de cette église. Pas un meuble, pas un\n ornement. Cette partie de l'église est désaffectée et son abandon la fait\n paraître immense. Les multiples confessions latine, grecque, arménienne se\n la disputaient. Elle fut condamnée et un grand mur nu la sépare actuel­\n lement du triple chœur, où l'on continue à officier dans des rites diffé­\n rents.\n    En ce moment, il est presque désert. L'obscurité trouée seulement par\nles gouttes d'or de quelques veilleuses dérobe les contours, noie les choses.\n Des piliers s'élancent du sol et vont se rejoindre très haut dans de la nuit.\nQuelques dorures d'autels, le cuivre des chandeliers, l'argent d'une lampe\nreluisent faiblement dans des coins d'ombre... Seule, une lueur plus vive\njaillit, aux deux côtés du chœur central, de deux portes souterraines. C'est la\ncrypte, la grotte bénie, l'antre sacré d'une divinité débonnaire, la première\ndemeure terrestre du Fils de Dieu. Un double escalier de marbre y conduit,\naux marches dangereuses, glissantes, creusées par d'incessants visiteurs. Ici\nd'ailleurs, tous les revêtements de marbre des murailles, les fûts de colonnes\njusqu'à hauteur d'homme, les dalles du pavé sont luisants, polis, usés par\nles millions de caresses que depuis deux mille ans des pèlerins passionnés\nleur ont prodigués, par les genoux fatigués et suppliants qui se sont traînés\nà cette place, par les lèvres adorantes qui les ont couverts de baisers ardents.\nCe qu'il a fallu de siècles pour que ces attouchements légers, en se répétant,\ns'impriment dans la pierre dure, et combien cette patine humaine atteste\néloquemment l'espoir humble et persévérant de l'humanité!\n    Dans la grotte, il fait clair et tiède ; des lampadaires d'or y brûlent une\nhuile parfumée ; des tentures somptueuses et fanées recouvrent le roc qui\napparaît par place fruste et humide. Il y a là de très vieilles choses : des\nbijoux anciens, des tableaux qui ont l'air d'icônes, montrant des personnages\ngauches et convenus, et qui datent des temps byzantins. Un soldat turc, au\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": "726                              DURENDAL\n\n\nfond, surveille, l'arme au pied, la pensée ailleurs. C'est tout petit, très calme,\ntrès intime. Nous nous agenouillons pour prier, essayant de comprendre, de\nrevoir la scène et d'adorer de tout notre cœur fervent.\n    Cette grotte aujourd'hui si bien close, si chaude, si lumineuse, recouverte\nde magnifiques édifices, n'était alors qu'une méchante caverne en dehors de\nla ville, obscure et ouverte au vent froid de décembre. Et ç'avait été le seul\nrefuge des pèlerins pauvres de Nazareth, qui n'avaient pas trouvé de place\nà l'hôtellerie. Pourtant Bethléem était un peu leur ville, puisqu'ils descen­\ndaient l'un et l'autre du roi David. « Il est venu parmi les siens, et les siens\nne l'ont pas reçu. » In propria venit et sui eum non receperunt. Alors, comme le\nterme où la Vierge devait enfanter était arrivé, ils demandèrent à la terre\ninsensible ce que les hommes leur avait refusé. Et c'est là, en pleine cam­\npagne, dans ce gîte de hasard, bon pour les troupeaux dans l'orage, que s'ac­\ncomplit le plus incompréhensible prodige. C'est là qu'il naît Celui que les\nnations désirent et ne savent pas reconnaître, Celui que son peuple appelle\net refuse à la fois d'accueillir, là où brille cette étoile fulgurante, là où il est\nécrit : HIC NATUS EST.\n    O murailles ! heureuses murailles qui avez vu et dérobé au monde cet inex­\nprimable mystère, nous vous envions, témoins muets ! Parlez-nous, vous qui\nsavez! Froides pierres, moins glacées que nos cœurs qu'une foi languissante\nanime à peine. Rochers moins sourds et moins aveugles que les hommes\nd'alors, où le Christ a caché comme dans un tombeau les premières minutes\n de son incarnation, dites-nous ce que nous n'avons voulu ni voir ni\n entendre, et le premier regard de la Mère vers son Fils, et le premier appel\n du Fils vers sa Mère!\n    Nous quittons maintenant la grotte ardente qui s'est peu à peu remplie de\n'visiteurs recueillis, et nous gagnons par la gauche l'église latine et le couvent\n des Franciscains. Les latins n'ont pas d'autel dans l'église de la Nativité que\n se partagent les arméniens et les grecs. Pendant quelques heures chaque\n matin, ils peuvent célébrer la messe dans la grotte. En revanche, ils pos­\n sèdent à côté l'église de Sainte-Catherine, vaste, riche, nouvellement cons­\n truite, et où ce soir on chantera l'office de minuit.\n    Dans les couloirs de la Casa nova franciscaine beaucoup de monde : des\n prêtres et des religieux, tout un pèlerinage venu du Mexique et de l'Amé­\n rique latine, le consul général de France avec sa famille, ses chanceliers, ses\n drogmans et ses cawwas.\n     Pour fuir la cohue et la dissipation des entretiens quelconques, nous sor­\n tons dans l'obscurité. Par un petit chemin rocailleux, nous descendons dans\n la vallée qui environne Bethléem, nous nous éloignons vers le village tout\n proche qu'on appelle le « village des pasteurs ». Ici les choses sont restées\n  immuablement les mêmes. Deux mille ans n'ont rien changé. Dans l'ombre\n  indécise, c'est la même fuite de la vallée vers l'est, dans la direction de la mer\n  Morte, la même ligne incertaine des collines, le même vent léger qui souffle dans\n  les oliviers pâles et les mêmes étoiles, à la même place, viennent au fond du\n  firmament fleurir l'une après l'autre. On n'entend que les bruits familiers de\n  la campagne nocturne, l'aboi d'un chien, le tintement d'une clarine de chèvre;\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                            NOËL A BETHLÉEM                                  727\n\non voit luire au lointain les lumières d'un village et le feu clair de quelques\npasteurs.\n   Et c'est la nuit comme autrefois c'était la nuit.\n   Mais alors quelle nuit dans les cœurs, une nuit sans étoiles, opaque, étouf­\nfante et qui n'ayant pas d'aurore ne se dissipait jamais. Depuis la faute le\nmonde errait à l'aventure; ceux qui vivaient en ce temps-là ne savaient ni\nd'où ils venaient, ni où ils allaient. L'univers était une énigme effrayante,\nindéchiffrable, un sphinx qui les dévorait tous sans leur répondre. Les\nhommes frissonnaient dans l'ignorance et la peur. Leurs supplications et\nleurs prières retombaient, après avoir heurté du front les portes d'airain d'un\nciel fermé. Ils n'aimaient rien de grand, Dieu ne s'étant pas encore montré. Ils\navaient les angoisses de ceux qui vivent dans les ténèbres. La mort sans\nadoucissement était un porche noir ouvert sur l'horreur inconnue. Pas un\nrayon d'en haut n'entrait dans leurs yeux. Abandonnés, repoussés, désespé­\nrés, ils n'avaient pas même, la ressource suprême de croire que cela dût chan­\nger un jour !\n   Un seul peuple espérait. Dans l'universel abandonnement, dans l'accable­\nment général, il est debout, il marche. Une lueur lui vient du passé, une\nlueur le guide vers l'avenir. Il possède à la fois un souvenir et une espérance.\nDépositaire d'une tradition infaillible et d'une promesse certaine, il connaît\nson origine divine et il attend la complète révélation de sa fin. Il a fait\nalliance avec Dieu et dans ses heures de fidélité, le Seigneur l'a parfois visité.\nIl sait que de lui sortira le Sauveur du monde. Les prophètes annoncent ce\nMessie. Que sera-t-il?un sage? un conquérant? un prêtre? nul ne le sait,\nmais son nom enthousiasme les jeunes gens, fait rêver les vierges. Les\nhommes faits s'inquiètent de le voir sans tarder et les vieillards meurent en\nl'appelant de leurs vœux. L'attente se prolonge, la confiance s'épuise, la foi\nfait place au doute angoissé. Ce Messie dont l'avènement recule toujours\nfinit par devenir chimérique, irréel. Alors s'il ne vient pas c'en est fait du\nmonde, il n'y a plus que le vide, le chaos et la mort. Il est la dernière espé­\nrance qui confine au dernier désespoir.\n   Et voici qu'il se fit une grande lumière, et l'ange du Seigneur apparut aux\nbergers et leur dit : Je vous annonce une bonne nouvelle qui sera une grande joie pour\ntout le peuple. Aujourd'hui vous est né le Sauveur, le Christ, dans la ville de David !\n   Ils ne pouvaient pas prévoir, ces simples, que cette bonne nouvelle, qu'ils\nétaient les premiers à connaître, allait bouleverser la terre; mais dans leur\ncroyance naïve, ils sentaient que quelque chose d'ineffablement grand s'ac­\ncomplissait. Puisque le Messie était né, c'est que Dieu se souvenait de son\npeuple, qu'il avait pris le monde en pitié. La faute première était pardon-\nnée. Finie l'épreuve ténébreuse. L'aurore tant désirée se levait enfin, dissi­\npant la nuit. Une joie débordante remplissait leur âme et, confondus devant\nces visions surnaturelles, ils écoulaient, tremblants de crainte et de bonheur,\nle chant nouveau qui descendait vers eux des cieux entr'ouverts : Gloire à\nDieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !\n   C'est pourtant là, dans cette campagne où nous méditons ce soir, que ces\nchoses se sont passées. Là, tout près, l'ange a parlé à voix haute à des pâtres\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": "728                             DURENDAL\n\n\n\neffrayés et les échos d'alentour ont répété l'hosannah d'allégresse. De cet\ninstant précis date une ère nouvelle, et l'histoire, qui depuis des siècles\ninscrivait les actions des hommes, s'arrête et recommence, étonnée d'avoir à\nconsigner les gestes d'un Dieu.\n   Dorénavant les esprits ne tâtonneront plus dans une lumière parcimo­\nnieuse. Le grand jour les baigne de généreuses clartés. La raison humaine\ns'élève comme un aigle vers le soleil de vérité qui se dégage des sombres\nnuées. La recherche loyale aboutit à l'apaisement dans la certitude et à la\nsérénité dans la foi. Les intelligences ont trouvé leur divine boussole.\n   Dorénavant les cœurs inassouvis de dévouement et d'amour pourront se\nrassasier. Au vide affreux qui les torturait succède la douce béatitude de la\npossession. Le Christ est le divin exemplaire que suivent les âmes assoiffées\nde sacrifice. L'Idéal descend se poser sur le front régénéré des peuples. Une\nsource vive de charité jaillit, se déverse sur l'univers aride et roule comme\nun fleuve qui de siècle en siècle élargit ses rives.\n   Dorénavant l'homme peut vivre. A l'école du divin Maître il apprend\nà nouveau à se servir des dons qu'il tient de Dieu et dont il avait oublié le\njuste emploi. Et par l'usage harmonieux de ses facultés son existence lui\ndevient précieuse.\n   Ce n'est plus une charge, mais un trésor, une fortune à gérer avec sagesse.\n Le respect, la dignité de la vie s'installent pour la première fois sur le\nmonde. Les mœurs s'élèvent peu à peu très haut, à un degré qu'aucune\nantiquité n'a connue.\n   Dorénavant enfin l'homme sait souffrir. La souffrance n'est plus la\ndéchéance, le désespoir, le bagne où la société antique confinait les faibles,\nles déshérités. Un mystérieux sourire éclaire les pires agonies. La vertu\npurificatrice de la douleur, en fait une chose auguste et sacrée. Le malheu­\nreux et l'infirme trouvent le respect et l'affection. La divine pitié du\nMisereor s'épanche sur toutes les misères. Bien plus cette souffrance jadis si\nredoutée devient le désir des âmes sublimes et le monde apprend à\nconnaître des passions nouvelles : l'amour des souffrances et la folie de\nla croix.\n                                                              i\n\n   Ainsi ces grandes pensées de vérité, de justice et d'amour dont nous\nsommes pénétrés à notre insu, qu'une civilisation chrétienne a mis à la base\nde l'existence et qui sont la moelle de notre vie, rayonnent de cette crèche\nd'où monte un faible vagissement.\n   Montons donc avec les bergers vers Bethléem et mêlons aux leurs nos\nadorations et nos prières.\n                                     ***\n   Maintenant la mi-nuit est proche. L'église vivement éclairée est une ruche\nbruissante de prières. Les matines s'achèvent. Le patriarche latin se\ndispose à descendre à la grotte. Assis sur un trône bas, dans le chœur, il se\nlaisse revêtir des ornements précieux. Le peuple de Bethléem remplit les\nnefs. Au milieu, les hommes, debout, le turban à la main, montrent des\ncrânes rasés où quelquefois une touffe de cheveux est conservée au haut\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "                           NOËL A BETHLÉEM                               729\n\n\ndu front à la mode arabe. Les femmes sont assises par terre dans les\nbas-côtés.\n   Minuit! Les cloches éclatent en carillon, volent sur la campagne\nendormie. Le cortège du patriarche se dirige vers l'église de la Nativité.\nLes cawwas en costumes brodés d'or ouvrent la marche en frappant le sol en\ncadence de leurs cannes à boule d'argent. Puis vient le consul en grand\nuniforme, entouré de ses chanceliers, précédant la communauté franciscaine\net le patriarche de Jérusalem. Une nuée de prêtres sort de la sacristie et à\nchaque autel commence le saint sacrifice.\n   Dans une grotte voisine de la grotte où le Christ est né et qui a servi de\ndemeure à saint Jérôme, l'ermite de Bethléem, je sers les trois messes de\nmon compagnon. Les chants de la grande église nous parviennent assourdis\nen murmure dans cette chapelle souterraine. On n'entend que le chuchotte-\nment des prières, le bruit des pas étouffés de quelques petits Arabes et le\ntintement de la clochette qui annonce Le Sanctus, l'Elévation, l'Agnus Dei. Et\nce sont des minutes exquises de reconnaissante effusion.\n   Les messes finies et les actions de grâces terminées, nous repartons.\nNous, non plus, nous n'avons pas trouvé dans Bethléem envahie, une place\npour y passer la nuit. Nous reprenons la route de Jérusalem. Le brouillard\nfroid de décembre remplit le creux des vallées et quand nous nous y enfon­\nçons, nous perdons de vue les étoiles. Le grand silence nous enveloppe et\nnous allons sans parler, graves et heureux. Une paix profonde nous reste des\némotions douces que nous venons'de traverser. Et quand vers quatre heures\ndu matin, nous apercevons devant nous la masse sombre de la grande ville,\nla ligne noire et crénelée des remparts, un vague regret nous saisit et notre\nesprit fait retour vers l'heureuse et blanche cité où l'on vient pleurer de\nreconnaissance autour du berceau vide d'un Dieu.\n   Bethléem, nom de douceur!\n                                                    J U L E S PRICKARTZ.\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": "          Joris=Karl Huysmans\n   d'après sa correspondance inédite\n                          (Suite et fin)\n\n\n\n\n              VOICI les dernières  lettres de notre bon ami Joris-\n                 Karl. La première est de 1902, la dernière de\n                 1906. L'année suivante il mourait à Paris, le\n                 12 mai. Au fur et à mesure que la fin appro­\n                 chait, les lettres devenaient rares. Bientôt ce\n                 ne furent plus que des billets. Enfin il dut se\n                 contenter de m'envoyer de ses nouvelles par les\namis qui allaient le visiter à Paris et spécialement par le plus\ncher d'entre eux, le bon moine dom Besse. Le mal qui devait\nl'emporter le minait lentement. Le travail devint pénible. Plus\nd'une fois il dut le suspendre. Il fut quasi-aveugle pendant\ntoute une année. Il fut contraint de laisser là momentanément\nla composition de son dernier livre : Lourdes, et d'interrompre\ntoute correspondance. Subitement il recouvra la vue, le jour de\nPâques, par miracle, disait-il, avec sa grande foi. En tout cas\ncette guérison inattendue fut un mystère pour ses médecins\nqui n'y comprenaient rien. Elle fut providentielle, car elle laissa\nà Huysmans juste le temps qu'il lui fallait pour achever son\nlivre sur Lourdes. On verra dans les lettres qui ont rapport à\nce livre avec quels soins et quels scrupules Huysmans se docu­\nmenta. Il alla deux fois à Lourdes. Il voulut voir Lourdes sous\nses deux aspects, une première fois dans son isolement, puis\ndans l'agitation des grands pèlerinages. Ce ne fut qu'après\ns'être aussi sérieusement informé qu'il écrivit. Et selon son\nhabitude, qui est la bonne, il dit franchement tout ce qu'il\nvit, le bien comme le mal, le travail du diable comme l'œuvre\n"}, {"page_pdf": 862, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                       731\n\n\nde Dieu. C'est ce qui fait la force de ce livre. C'est le plus\nbeau et le plus sincère qu'on ait écrit jusqu'ici sur Lourdes.\n\n   Les lettres qui suivent sont comme les précédentes, émaillées\nsans cesse de jugements typiques, savoureux et de la plus pro­\nfonde justesse sur la France, le rôle qu'y joue la franc-maçon­\nnerie, les maladresses de certains catholiques réactionnaires et\nla triste situation où s'y trouve l'Eglise privée de ses moines\net persécutée dans son clergé.\n\n                                                                    Paris, 29 décembre 1902.\n                 MON BIEN CHER A M I ,\n\n\n   J e m'enlève à u n tas d'écritures p o u r vous envoyer a u moins, à cette fin\nd'année, u n mot de souhaits et pour vous et pour votre chère Durendal.\n  J'ai enfin terminé YOblat qui est parti à l'impression.\n   Dès que j ' a u r a i les épreuves d'un chapitre intéressant, je vous les enverrai.\n   J e n e crois pas, avec les lenteurs de l'impression, que je puisse paraître\navant m a r s . Vous aurez donc le lemps d'avoir d e l'inédit. L e manuscrit est\nparti à l'impression, sans que j'aie eu le temps de le recopier. J e n ' e n ai p a s\nde double. Il n ' y a d o n c pas moyen d'agir autrement.\n    L a vie est fort mélancolique, ici : Mes b o n n e s amies les Bénédictines\nm'ont l'air de préparer u n départ, et alors, c'est la fin de toute liturgie. Au\nreste le g o u v e r n e m e n t d e scélérats qui règne a n n o n c e l'intention de fermer\nau public toutes les chapelles des c o m m u n a u t é s . De s o r t e q u e , b o n g r é ,\nmal gré, il ne nous restera plus q u e les paroisses et Dieu sait ce qu'on y\nentend, à Paris ! d a n s les paroisses.\n   T â c h e z de ne pas avoir le suffrage universel en Belgique, car vous ne\nseriez pas longtemps à en arriver où nous sommes.\n   J e n'ai pas vu le brave X . . . , tous ces t e m p s - c i ; mais le P è r e Besse est à\nP a r i s pour l'instant.\n   E t voilà tout, en fait d'événements; mais ce qui vaut mieux, c'est d e vous\ndire que je p e n s e à vous et me r e c o m m a n d e à vos prières. J'en aurai fort\nbesoin, à propos de mon pauvre livre qui va évidemment soulever des tem­\npêtes nouvelles chez les catholiques\n    Bien affectueusement à vous in X°.\n                                                                         J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                          Paris, 14 avril 1903.\n                  M O N CHER A M I ,\n\n\n    Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais je reviens à peine à\nParis, retour de Lourdes où j'ai passé trois semaines, chez des amis.\n   J'ai vu Un L o u r d e s sans pèlerinage, q u a s i - i n t i m e ; mais c'est q u a n d m ê m e\nu n e cité fort mystérieuse et dont il est très malaisé de déchiffrer l'énigme.\n"}, {"page_pdf": 863, "texte": "732                               DURENDAL\n\n\n\n   L'horreur de la bondieuserie bat son plein, là. Nulle part il n'existe des\nstatues pareilles, un manque de liturgie dont on ne peut se faire une idée!\nEt pourtant, au milieu de ces horreurs, la sensation y est douce. J'y\nretournerai, à la fin d'avril, à l'époque des grands pèlerinages pour la voir,\nsous cet aspect.\n   Rien de neuf, ici; sinon l'exaspération des catholiques contre l'Oblat. Ils\nn'admettent pas du tout qu'ils aient mérité, par leur bêtise et leur lâcheté, la\npersécution qui commence et ils n'ont pas du tout l'idée de l'expiation et de\nla réparation ! Ce que nous autres, les catholiques, nous sommes bas dans ce\npauvre pays !\n   C'est vraiment une époque peu ordinaire que la nôtre !\n   Je crois que mes Bénédictines veulent quitter la France et se réfugier,\nelles aussi, en Belgique. A Paris, il faut renoncer à la liturgie, à l'art; je\nfinis par me résigner, mais ce qui me coûtera davantage encore, c'est lors­\nqu'on fermera les deux sanctuaires délicieux de la Vierge de la rue de Sèvres,\nde la Vierge Noire des Dames de Saint-Thomas de Villeneuve et la petite\nVierge de l'abbaye aux bois. Et, il y a, hélas! bien des chances pour que\nles deux ordres de femmes qui sont enseignantes, disparaissent!\n   A bientôt, mon cher Ami, priez pour moi et bien affectueusement à vous\nen Notre Seigneur.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                             Paris, 16 avril 1903.\n              MON CHER AMI,\n\n   Rien de neuf, depuis ma dernière lettre. Je vis dans une débâcle, recevant\nles adieux des uns et des autres. Hier, c'était les Franciscains qui partent\naujourd'hui pour le Canada, demain ce sera un autre moine d'un autre ordre\nque je connais qui cinglera vers l'Australie. Quelle pitié! Et je vous assure\nque cela émeut fort peu le monde catholique qui continue à donner des fêtes\net à s'amuser. Il est furieux, par exemple, que je lui ai dit cela.\n   Il est bien clair que tout cela mérite des châtiments et je crains fort qu'ils\nne soient proches.\n   Bien affectueusement à vous, mon cher Ami.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   Le vicomte d'Hennezel dont il est question dans la lettre\nsuivante est un littérateur catholique de Lyon. J'ai eu l'hon­\nneur de publier dans ma revue sa première œuvre, sur le con­\nseil de mon ami Joris-Karl Huysmans lui-même qui prévoyait\nen lui un écrivain d'avenir. Il a écrit, en effet, plusieurs romans\ndepuis lors, tous d'une belle tenue littéraire, tous imprégnés\nd'un sens chrétien sérieux, large et par conséquent vrai. Il com­\nprenait le christianisme comme J.-K. Huysmans le comprenait\net comme nous le comprenons. Il fut, ainsi qu'Esquirol, autre\n"}, {"page_pdf": 864, "texte": "         JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                          733\n\n\nécrivain Lyonnais catholique fort bien doué aussi et auteur\négalement de plusieurs romans chrétiens de valeur, un des dis­\nciples préférés de J.-K. Huysmans.\n                                                                           Paris, 25 juillet 1903.\n                  MON    BIEN CHER A M I ,\n\n    J e connais, en effet, le vicomte d ' H e n n e z e l qui est un h o m m e c h a r m a n t ,\ntrès épris de liturgie et que je pousse fortement à écrire sur la liturgie\nlyonnaise si ancienne et si curieuse. Il a fait u n r o m a n d o n t j ' a i lu le m a n u s ­\ncrit et qui m'a intéressé par le côté de vie de province exactement observée\nqui s'y révèle.\n    Il m'a rafraîchi, au sortir d e l'amas effrayant de r o m a n s imbéciles et\nobscènes que je suis forcé de lire par suite des candidatures au prix Gon-\ncourt, de la fin de l'année. Il faut avoir passé par ces lectures-là pour se\ndouter du degré de bassesse où se traînent tous ces d é b u t a n t s , exclusivement\noccupés de rosseries et de choses charnelles.\n    Rien de neuf ici. J e pense partir, dans la deuxième quinzaine du mois\np r o c h a i n , pour L o u r d e s . Ce sera le m o m e n t des g r a n d s pèlerinages et je\nsuis curieux, après avoir vécu dans le L o u r d e s silencieux et intime, de voir\nle L o u r d e s b r u y a n t et inondé de foules.\n    J e viens de recevoir Durendal. Merci pour la lettre telle qu'elle est mise.\nLes braves Franciscains sont entrés en scène et avec les Jésuites ont défendu\nle livre, dans leur revue.\n    Ici, les catholiques se disputent à vide, à - p r o p o s d u nouveau P a p e et\np e n d a n t ce temps les congrégations plient bagage et disparaissent. C'est\nplutôt sinistre!\n    Bien affectueusement à vous.                                           J.-K. HUYSMANS.\n\n                                                                             Paris, 14 août 1903.\n                  MON    BIEN CHER A M I ,\n\n\n   J e vous r é p o n d s à la galopade avant mon départ p o u r L o u r d e s , car je veux\nassister au grand pèlerinage national qui aura lieu jeudi p r o c h a i n .\n   J e ne c o m p r e n d s pas bien l'affaire du titre du roman d ' H e n n e z e l . L ' i m p o r ­\ntance du panonceau est médiocre. Le plus mauvais titre apparaît c o m m e\nb o n , si le livre réussit. N o u s en p o u r r i o n s citer des masses ainsi. Quoi de\nplus obscur, par exemple, p o u r u n p u b l i c que le titre Quo Vadis, devenu\ncélèbre? J e ne pense pas très sincèrement qu'il y ait martel à se mettre en\ntête pour cela et que le premier titre suffit, sans être excellent.\n    L a Revue Franciscaine est très difficile à se procurer et je n'en ai pas de\ndisponible p o u r l'instant, m o n n u m é r o ne pouvant être r e m p l a c é .\n   J'ai vu le bon Goffin, passé t r o p r a p i d e m e n t ; je l'aime b e a u c o u p et\nregrette sa vélocité en F r a n c e .\n   J'irai peut-être en Belgique le mois prochain en revenant de L o u r d e s ,\nmais il faut d'abord que j'aille à Colmar et à S t r a s b o u r g . J e vous écrirai.\n    Bien affectueusement à vous.                                       J.-K. HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": "734                              DURENDAL\n\n\n   Il existe à Paris une société dite des Cent bibliophiles qui\nchaque année publie, à ses frais, une édition de luxe hors com­\nmerce et à tirage restreint, de l'un ou l'autre ouvrage célèbre.\nEn 1903 elle pria Huysmans de l'autoriser à publier pour sa\ncollection son fameux livre A Rebours. Huysmans consentit\net écrivit pour cette édition une préface admirable dont nous\neûmes la chance, grâce à son obligeance, de donner la primeur\nà nos abonnés. C'est de ce livre et de cette préface qu'il s'agit\ndans la lettre ci-jointe :\n\n                                                       Paris, 26 décembre 1903.\n              MON BIEN CHER AMI,\n\n\n   Que tous vos bons souhaits soient exaucés et que les miens soient égale­\nment entendus Là-Haut.\n   J'ai souvent pensé à vous et à Durendal, mais rien ne s'arrange. J'ai, fait\npour une édition magnifique et privée d'A Rebours (300 francs l'exemplaire)\nimprimée pour les Cent bibliophiles, une longue étude sur moi-même, sur\nma conversion, sur mes livres et qui doit former la préface de cette édition\nillustrée par Lepère. Je pensais pouvoir vous envoyer ce copieux morceau.\n   Et la société refusel — tant que leur livre ne sera pas paru. Et il paraîtra\nquand? Personne ne le sait.\n   Il n'y a donc qu'à attendre.\n   Rien de nouveau ici. La vie coule dans les lectures et les travaux, par les\ntemps de brume londonienne. Je suis atrocement grippé et sans grand cou­\nrage au travail.\n   Nous avons eu encore une nuit de Noël assez propre, chez les Bénédic­\ntines, mais je crois bien que c'est la dernière. Elles ont grande envie de filer\nde France et ça finira par un départ en Espagne.\n   Si bien qu'il ne restera plus un coin de Paris où l'on pourra encore\nentendre un peu de vrai plain-chant !\n   Si cela continue de la sorte, la France deviendra inhabitable pour les\nchrétiens. Ajoutez à cela un désarroi absolu dans le clergé. Toute la partie\nintelligente est pour Loisy qui profite de l'imbécilité de l'exégèse de Saint-\nSulpice et des Jésuites. Ce qui est étonnant, c'est ce terrain d'âme tout prêt,\nici, pour les idées protestantes. A mesure que la partie intelligente laïque va\nvers la Mystique, la partie intelligente sacerdotale va vers le rationalisme.\nLe désaccord est absolu.\n   Ça nous prépare un joli clergé !\n   L'intérieur de l'Eglise de France est en pourriture. Loisy a plus fait que\nCombes pour la démolir.\n   Bonne santé, cher Ami, bonne prospérité à la Revue et bien affectueuse­\nment à vous.\n                                                           J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "        JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                       735\n\n\n                                                           Paris, 24 mars 1904.\n              MON BIEN CHER AMI,\n  Deux mots : la fameuse édition d'A Rebours, non mise dans le commerce et tirée\nà cent exemplaires pour la Société des Cent bibliophiles, vient de paraître.\nElle contient une préface inédite importante, racontant ma conversion et fai­\nsant des réserves — dans une certaine mesure — sur les livres tels que Là-Bas\nqu'on m'a tant reprochés.\n  Là voulez-vous? Je vous la donnerai de préférence à la Quinzaine.\n  Répondez-moi. Je vous enverrai une épreuve que j'ai pu me faire tirer pour\nmoi. Mais il faudrait paraître dare dare!\n  Bien affectueusement.                                  J.-K. HUYSMANS.\n                                                       Dimanche, 1er mai 1904.\n              MON BIEN CHER AMI,\n\n   J'ai la presse déchaînée sur la préface d'A Rebours, adjuvée de celle de Ver­\nlaine. Le Correspondant a fait un article aimable mais imbécile, revenant tou­\njours à demander la destruction de mes livres. Et la presse a pris fin, sans\navoir lu la préface. J'ai fini, après avoir répété ce que je disais dans la pré­\nface, par envoyer coucher tous les catholiques, avec leur idée qu'il ne faut\nqu'une littérature pour jeunes filles.\n   Pressez, si vous pouvez, bien cher Ami, les tirés à part, pour que je puisse\nau moins mettre les gens à même de juger, pièce en main.\n   Cette affaire est vraiment stupide.\n   Le Père X... qui est un fort saint homme et qui m'aime — mais qui est un\ngaffeur extraordinaire — avait vu sur ma table une épreuve de la préface. Il\nme supplia de lui prêter le double pour le lire et, enthousiasmé, il le porta\nau Correspondant!! sans m'avertir, sans me demander mon avis.\n   Le brave homme a agi avec les meilleures intentions du monde, mais, vrai,\nil aurait mieux fait de rester tranquille. Lui, ne voyait que les phrases de\ndésaveu de Là-Bas et d'A Rebours. Et la presse ne s'est même pas occupée\nde cela, n'ayant pas la préface, inconnue à tous, en France, sauf aux cent\npossesseurs du livre. Elle n'a vu que le refus de brûler, que j'ai répété, et\nviolemment, dans les interviews.\n   Ajoutons la fureur contre Verlaine. Le Correspondant ne voulant accepter à\naucun prix ce malheureux, parce qu'il buvait! !\n   Ah ! les Pharisiens I Et quelle charité que celle-là !\n   Enfin, cher Ami, pressez l'envoi, vous me rendrez service.\n   Bien affectueusement à vous.\n                                                          J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n   L'ouvrage sur Verlaine dont Huysmans m'entretient dans la\nlettre qu'on vient de lire et dans la suivante a pour titre : Poé-\nsies religieuses de PAUL VERLAINE. C'est un recueil de poèmes\nreligieux composé par Huysmans lui-même qui en a choisi les\npages dans tous ses livres, spécialement dans Sagesse, un des\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": "736                                DURENDAL\n\n\nplus purs chefs-d'œuvre de la poésie catholique de ce temps et\nmême de tous les siècles. La place de Sagesse de Verlaine est\nà côté de la Divine Comédie de Dante et des œuvres de Guido\nGezelle. Certains catholiques outrés n'en veulent pas, à cause\nde ses péchés. Nous l'aimons en dépit de ses fautes. Au moment\noù il écrivit Sagesse, il était réellement converti. Dieu seul, du\nreste, peut inspirer des accents de Foi aussi sublimes et aussi\nsurnaturels à un poète.\n                                                               Paris, 10 mai 1904.\n               MON BIEN CHER AMI,\n\n   Les tirés viennent d'arriver ainsi que les numéros de la Revue. Merci.\n   L'affaire commencé à se terminer. J'ai fini, agacé, par faire répondre dans\nle Gil Blas que je ne retirerais rien du tout et que je n'avais plus qu'une\nréponse à faire : qu'on me f...e la paix.\n   Ça a clos la discussion, après quelques injures de l'Autorité et autres feuilles\nde cet acabit.\n   Il faut avouer tout de même que la mentalité des catholiques français est\nextraordinaire! Ce besoin de tirer sur les leurs les occupe beaucoup plus que\nla défense contre l'ennemi.\n   Ils sont arrivés à rendre la vie si insupportable à ceux qui valent dans leurs\nrangs, que c'est actuellement la débâcle. Ce qu'il y avait de plus intelligent\nchez les Jésuites les quitte. Voilà le Père Brémond, l'esprit le plus large de\nchez eux, qui sort de chez moi, en m'annonçant qu'il les quitte, qu'il va,\nrester prêtre libre, las des ennuis que lui valent ses articles sur la littérature\nmoderne.\n   Pacheu est parti; Gaudeau est par.ti... quel joli résultat!\n   Voilà, très cher Ami, où nous en sommes en France. J'ai peur qu'on ne\nfasse machine, en arrière de terrible façon. Ce ne serait vraiment pas le\nmoment I\n   Quant à Verlaine, avec unanimité, les catholiques le rejettent. Il n'y a\nqu'un cri, et ce qui les exaspère le plus, c'est le mot de la préface : Que\nl'Eglise n'a pas eu de plus grand poète depuis le moyen âge.\n   Il y a unanimité pour déclarer que les catholiques ont'eu et ont des poètes\nfort supérieurs. Lesquels? Evidemment les pieux jeunes gens qui font des\npetits vers dans le Mois, ou des X... et autres cuistres de revues pieuses.\n   La vérité est qu'ils ne comprennent pas un mot à Sagesse. Il suffit que Ver­\nlaine ait été pochard pour qu'il n'ait pas de talent et n'ait pas été converti.\n   Il n'y a rien à faire. Cette dernière tentative le prouve. Les librairies catho­\nliques ont refusé de prendre le livré ! ! Elles ont répondu à l'éditeur : On nous\na prescrit de ne pas le vendre. Qui : On?\n   A bientôt, mon bien cher Ami, mais encore et bien affectueusement à\nvous.\n                                                             J.-K.   HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "        J0R1S-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                                        737\n\n\n                                                                           Paris, 15 mai 1904.\n                 MON    BIEN CHER      AMI,\n\n  L e s livres que vous me d e m a n d e z , tels que le Drageoir ou Pierrot sceptique,\nsont introuvables. Il y a beau temps que les exemplaires que je possédais\nsont partis. Il n'y a pas moyen de les avoir. Les Sœurs Vatard, En Ménage sont\nde Charpentier avec lequel je n'ai plus de relations. Reste le Dilemme, épuisé\naussi, mais celui-là, il m'en reste u n exemplaire que je vous envoie, et En\nRade, je vous l'enverrai quand je serai allé en p r e n d r e u n exemplaire chez\nStock.\n  P o u r le Correspondant, c'est le n u m é r o portant la date du 25 avril.\n  J e pense faire reparaître en u n volume à 3 francs 50, Les Croquis parisiens,\nA vau l'eau, Un Dilemme. N o u s a u r o n s donc le tout d'un bloc, à cet\nautomne.\n  J e ferai paraître un inédit alors à cette époque — inédit en livre I — avec\ndes reproductions, mon étude sur les Griinewald de Colmar et le maître de\nFlémalle et l'Inconnue florentine du Musée de Francfort. Cela fera u n e pla­\nquette chez Messein, l'éditeur de Verlaine.\n   Rien de nouveau à P a r i s . T o u t s'est calmé, la guerre du J a p o n et la chasse\naux c o m m u n a u t é s ont repris le dessus. Des filets arriérés de la presse de pro­\nvince donnent seuls u n e note en retard sur les préfaces.\n   J'ai reçu la brochure sur Verlaine que vous m'avez envoyée. Elle est légère,\nmais intéressante.\n   J e suis toujours grippé.\n   Bien affectueusement à vous in X°.                               J.-K. HUYSMANS.\n\n                                                                   Paris, 22 novembre 1904.\n                 MON    CHER A M I ,\n\n   J e vous envoie juste un petit mot, car je suis si d é t r a q u é , si fiévreux de\ngrippe que je n'ai guère le courage d'écrire. Voilà déjà quinze jours que je\ngarde la c h a m b r e et je crois bien q u e j ' e n ai p o u r a u t a n t encore.\n   J'ai, en effet, reçu u n e d e m a n d e de préface de R a m a e k e r s , m a i s si je faisais\nles préfaces qu'on me d e m a n d e j e n'y suffirais pas — aussi suis-je résolu de\nne plus en faire a u c u n e — et point n e ferai celle de son volume de vers. J e\nlui ai écrit, à ce sujet.\n   P o u r les clichés, c'est Messein seul qui pourrait me r é p o n d r e . Je doute qu'il\ny consente, car il en a besoin pour ses tirages. J e le verrai q u a n d je pourrai\nsortir.\n   Reçu lettres d'Hennezel et d ' E s q u i r o l q u i vont bien et j'attends, ces jours-ci,\nà P a r i s , le Père Besse. — E t vous ? jamais d o n c !\n   Bien affectueusement à vous.                                               J.-K. HUYSMANS.\n\n                                                                     Paris, 29 décembre 1904.\n\n    Merci, mon cher Ami, de tous vos souhaits de bon an et puisse, à son tour,\n le Seigneur Maître des Arts, vous protéger, vous et notre enfant Durendal.\n    Les temps sont si peu aux entreprises désintéressées, q u a n d on songe qu'à\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": " 738                                   DURENDAL\n\n\n\nP a r i s , une revue c o m m e Fetnina tire à des 150,000 !!! ls Panmuflisme nous\nenvahit. Qu'y faire?\n   J e suis à peu près retapé, mais avec ces t e m p s de b r u m e et de pluie qui ne\ncessent g u è r e , je suis encore tenu à u n tas de p r é c a u t i o n s ; je suis toujours\ntrès incertain à propos d e Lourdes. C'est si parfaitement incompréhensible —\net si affreux, a u point de vue h u m a i n — q u a n d on a .vraiment étudié cela de\ntrès près, qu'on peut hésiter vraiment à s'engager d a n s ce véritable maquis où\nil y a du vrai et tant de faux. J e me tâte, sans m e résoudre.\n   L e P è r e Besse est de retour en Belgique, jusqu'en février, je crois, époque\nà laquelle il m'a dit devoir revenir à P a r i s .\n   P r i e z pour moi, mon cher Ami, et avec mes vœux d'an ntuf, prenez ici toute\nl'expression de mes affectueux sentiments.\n                                                                     J.-K.   HUYSMANS.\n\n\n                                                                    Paris, samedi 20 mai.\n                 MON CHER A M I ,\n\n     L e fait est qu'il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais j'ai passé\n des mois fort mélancoliques, avec des r h u m a t i s m e s musculaires qui vont,\n viennent, j o u e n t à cache-cache dans m o n triste corps. J e sors d e u x , trois\nj o u r s , puis je suis recloué pour une huitaine à la c h a m b r e . Voila le bilan de\n m o n hiver !\n     C'est fort médiocre, comme vous voyez. Je travaille tout de m ê m e , mais\n faiblement. Ce Lourdes est si complexe et si odieux à certains points de vue !\n si démoralisé, car vous pensez bien qu'il sévit près de la Vierge, en ce b o u r g !\nT o u t est à dire et à recevoir des p o m m e s cuites et d e la part des catholiques\n et de la part des mécréants.\n    J ' y suis bien u n peu h a b i t u é , il est vrai.\n     Vous lisez les j o u r n a u x de F r a n c e et voyez où nous en s o m m e s . Eh bien,\nsavez-vous à quoi s'occupent les catholiques. Ils viennent de faire un congrès\ndiocésain où ils n o u s déclarent qu'on p r e n d r a des mesures pour ramener les\nlibéraux catholiques à la raison, en les obligeant à n e pas acheter les mauvais\nj o u r n a u x et à n e lire q u e la Croix, la Vérité et l'Univers E t c'est le directeur\nd e la Croix qui a eu l'aplomb de se faire r a p p o r t e u r du Congrès ! ! !\n    Vive la liberté, et ils se plaignent q u ' o n la leur enlève! !\n     Bien affectueusement à vous.\n                                                                     J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                                       Paris, 4 mars 1905\n                 M O N CHER A M I ,\n\n   Messein n e se soucie pas de prêter les clichés et je crois qu'il n'y a pas à\ny insister; le plus simple serait donc de faire paraître l'article de Goffin, seul.\nVous avez d û recevoir en m ê m e temps que lui, la réédition des Croquis pour\nlaquelle j'ai signé u n exemplaire chez Stock.\n   P o u r X . . . , je lui ai envoyé une carte où je ne lui cachais pas q u e son livre\nest incohérent et obscur. Il insiste pour q u e Stock le p r e n n e , à ses frais. Stock\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "       JORIS-KARL HUYSMANS D ' A P R E S SA CORRESPONDANCE                     739\n\n\n\nne s'en soucie même pas dans ces conditions, jugeant le livre illisible et sans\nprofit pour sa maison.\n   Pour Y..., ça, c'est un comble! Celui-là voudrait que Stock éditât, à ses\nfrais, un volume de vers de trois cents pages! C'est si dément, si peu au\ncourant des usages de librairie, que je n'ai même pas le courage de discuter\navec lui et de lui répondre.\n   Ce n'est pas à l'heure actuelle, où il y a une mévente terrible des livres\nqu'un éditeur éditera des vers d'inconnus ou même de la prose!\n   D'Hennezel, toujours à Lyon, va bien. Moi je suis toujours grippé, sans\npouvoir arriver à en sortir. Je vous espère mieux portant, cher Ami, et suis\nbien à vous.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                             Paris, 26 août 1905.\n              MON CHER AMI,\n   Oui, il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais je suis dans un tel\nétat de santé que je ne suis bon à rien, pour l'instant, pas plus à travailler\nqu'à écrire.\n   Les interviews sur Lourdes sont parties beaucoup trop d'avance. Le volume\ntrès court d'ailleurs, mais qui n'est même pas terminé, ne paraîtra au plus\ntôt qu'en mars ou avril prochain. Vous voyez que nous avons le temps d'y\npenser.\n   Oui, c'est entendu, je vous enverrai à temps un morceau.\n   Ces interviews ont soulevé des tempêtes à Lourdes qui est un des lieux les\nplus agités qui soient par le Démon. Oui, il y est à demeure, comme la\nVierge. Et c'est à ce point de vue, pour qui sait voir, un singulier endroit!\n   Bien affectueusement à vous, cher Ami.\n                                                            J.-K.   HUYSMANS.\n\n                                                               Paris, 8 juin 1906.\n              MON CHER AMI,\n   Je vous écris pour vous donner deux mots de mon écriture. J'ai recouvré\nsubitement, vous le savez, la vue, le jour de Pâques, mais le Seigneur m'a\nlaissé de terribles névralgies frontales que rien n'apaise. Il n'y a qu'à\nattendre une nouvelle fête liturgique de son choix pour qu'il me mette en\nétat de sortir; et de vivre comme tout le monde. Il le fera, le tout est de\nprendre patience et de tâcher de se conformer à ses volontés.\n   J'ai repris, à petites doses, les épreuves de mon livre :Les Foules, de Lourdes,\narrêtées depuis un an. Nous paraîtrons, je crois, si Dieu le veut, en octobre\nprochain.\n   Oui, c'est bien entendu, je vous enverrai un bon et long chapitre pour\nDurendal.\n   Priez pour moi, mon cher Ami, car je suis encore bien peu valide et le bon\nDieu a fait de mon crâne une véritable usine de douleurs.\n   Ce qui est consolant, c'est que je fais la stupeur des médecins et des\noculistes qui ne comprennent rien du tout à la maladie !\n   Bien affectueusement à vous, cher Ami.                     J.-K. HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": "740                                       DUKENDAL\n\n\n\n                                                                      Paris, 13 juillet 1906.\n                 MON       CHER A M I ,\n    J e suis toujours bien p a t r a q u e . L e zona m'est retombé s u r la mâchoire\net je passe ma vie à m e faire arracher des dents et à souffrir des gencives et\ndu front d e m e u r é névralgique. Mais j ' a i p u corriger toutes les épreuves d e\nm o n livre : Les Foules de Lourdes, qui paraîtra le I e r octobre. J e vous enverrai,\ncomme il est c o n v e n u , u n chapitre pour votre n u m é r o d e ce mois ou de\nseptembre.\n    J e pars le 1er août p o u r Sizy, o ù j ' a i pris la maison délicieuse d a n s les\nbois, d e l'abbé Brousolle. J'espère y retrouver u n p e u de santé et de forces.\n    J'ai vu par u n e lettre d e faire-part q u e Goffin se mariait. Je lui souhaite\ntout b o n h e u r , car j e l'aime b i e n .\n    Q u a n t à ce qui se passe ici en F r a n c e , c'est presque comique. A u c u n e initia­\ntive, a u c u n e probité, rien, le néant. Il faut connaître tout ce monde-là pour\nc o m p r e n d r e notre débâcle. Quelle h o n t e !\n    Bien affectueusement à vous, cher Ami.                            J.-K. HUYSMANS.\n\n                                                                     Paris, 25 juillet 1906.\n                 MON       CHER A M I ,\n\n   J e vous envoie sous ce pli le dernier chapitré d u livre. C'est le plus inté­\nressant, à m o n sens, car il résume le tout, fait la défense d e s miracles et\nd e la Vierge.\n   Vous savez q u e le livre n e paraît qu'en octobre, mais enfin, mieux vaut\nque vous l'ayez tout d e suite, cela vous facilitera la composition de vos\nnuméros.\n   J e suis toujours très marmiteux et j'espère filer d a n s les premiers jours\nd'avril, à Sisy, o ù j e p r e n d s la place de l'abbé Broussolle, parti pour\nl'Italie, 3 , r u e d e l'Egalité, à Sisy. J e pense y être le 4 o u le 5 .\n   Priez, c h e r Ami, p o u r que là, d a n s les arbres et tout près d ' u n e église, la\nVierge arrive enfin à m e remettre, u n e b o n n e fois, sur pied.\n   T o u t affectueusement à v o u s .                             J . - K . HUYSMANS.\n\n                                                                     Paris, 6 octobre 1906.\n                 MON       CHER A M I ,\n\n   Oui, j e suis rentré à Paris u n peu plus brillant qu'avant mon départ. J e n'ai\névidemment pas accompli m o n cycle d e souffrances. F i a t ! vous avez d û\nrecevoir Les foules de Lourdes q u i n e vous étaient pas p a r v e n u e s , au moment\noù vous écriviez. Ce volume a eu u n départ d e quinze mille exemplaires. Il\nest vrai qu'il était très attendu.\n   J e reçois pas m a l de lettres d'injures d e tous les côtés, mais j e m'y\nattendais. P e r s o n n e n e voulant d e la vérité — de la vérité? elle est bien\ngazée p o u r t a n t , dans ce livre, en ce qui concerne les m œ u r s d e L o u r d e s ;\ncette ville a c o m m e envers un fumier q u i serait u n e peste pour l'Eglise si on\nle r e m u a i t .\n   Priez toujours pour moi, m o n bien cher Ami, et croyez-moi toujours votre\nfidèlement d é v o u é .                                              J . - K . HUYSMANS.\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "         JORIS-KARL HUYSMANS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE                           741\n\n\n    Quelques mois après cette dernière lettre, notre pauvre ami\n Joris-Karl Huysmans mourut à Paris, après d'atroces souf­\n frances supportées avec la plus belle sérénité d'âme et la plus\n héroïque résignation. Ceux qui l'ont vu souffrir peuvent en témoi­\n gner. Quand les médecins pour calmer ses douleurs proposaient\n de lui faire des injections de morphine il se fâchait. Il s'opposa\n toujours de la façon la plus formelle à ce qu'on diminuât\n l'acuité de ses souffrances. Il voulait souffrir. Il savait lavaleur\n de la douleur devant Dieu. Jamais un murmure ne sortait de ses\nlèvres qu'il appliquait constamment avec amour aux pieds de\nson crucifix. Il mourut en prédestiné. Selon sa volonté formelle\nil fut enseveli dans l'habit des oblats de saint Benoît. On se\nrappelle le service que nous fîmes célébrer pour le repos de son\nâme et la touchante oraison funèbre qu'à notre demande en fit, le\nsoir même, son et notre ami dom Besse, mieux à même que\nn'importe qui de nous parler de celui dont il avait dirigé lui-\nmême la conscience pendant son séjour à l'abbaye de Ligugé. Il\nfaut lire cet éloge funèbre pour voir toute la beauté surnaturelle\nde cette grande âme d'artiste chrétien. La belle et sainte mort\nde Joris-Karl Huysmans fut une réfutation éloquente et péremp­\ntoire de toutes les attaques de ses calomniateurs. Elle leur a\nfermé la bouche pour l'éternité. Dieu seul a pu donner à notre\nami la force de souffrir et de mourir aussi chrétiennement et\npar conséquent c'est Dieu lui-même qui a confondu ses\naccusateurs.\n\n\nPRETIOSA IN CONSPECTU DOMINI MORS SANCTORUM EJUS\n                                                          HENRY MŒLLER.\n\n\n\n\n                         Reproduction interdite (1).\n\n\n\n\n  (1) Nous interdisons formellement la reproduction de cet article et des lettres de\nJ.-K. Huysmans qu'il renferme\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": "             En regardant la nature\n\n                      Les hêtres ronges\n\n               JE suis venu, en cette tombée d'un jour de mai,\n                 au fond du parc, admirer au soleil couchant,\n                 un groupe de hêtres rouges qui profilent sur\n                 un ciel frais de printemps leurs ramures nou­\n                 velles. Les beaux arbres donnent une fête en\n                 l'honneur de la lumière. Ils sont cinq parés de\n                 leurs robes de feuillage. Ce sont des sœurs, de\nla même famille végétale, qui se ressemblent étrangement,\nmais dont aucune n'est pareille à sa parente. Celui-ci est tout\nhabillé de petites feuilles imprégnées de clarté, d'un vert doré,\nblondes, et, par endroit, d'un gris tendre, presque rose. Chez\ncet autre, tout près, plus exposé au soleil, l'or est plus chaud,\net le rose a foncé en lilas. Plus loin, un troisième a déjà sa robe\nd'un violet d'évêque, qui se nuance à l'infini, de l'améthyste\nclair à la pourpre sombre, de l'ardoise neuve aux tentures\nnoires.\n   Entre les feuilles de l'arbre qui s'est fait beau, et la lumière\ndu soleil qui s'est faite douce, il s'échange, à cette heure, des\n sourires, des grâces et des tendresses.\n   Toutes les jeunes feuilles frissonnent d'un plaisir intérieur qui\n se contient à peine, comme ces fiancées auxquelles leurs promis\n murmureraient, à l'oreille, des flatteries, des couplets ou des\n madrigaux.\n    Le soleil, ce si grave personnage, s'est mué en un seigneur\n élégant qui jette, en partant, l'or en poudre impalpable et\n parfumée.\n    Cette fête de la lumière et de la couleur, avec des reprises et\n des lassitudes, des haltes et des emballements, dure tout l'été.\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": "                   EN   REGARDANT   LA   NATURE                743\n\n   On croirait qu'elle ne devrait cesser qu'à la chute des\nfeuilles, et puis, un jour de septembre ou d'octobre, tout est\nfini : sourires, grâces, tendresses, flatteries, couplets et madri­\ngaux. Le hêtre rouge a des feuilles vertes: comme tous les\narbres, des feuilles qui meurent comme celles des autres\narbres, des feuilles qui jaunissent comme les feuilles de tous\nles arbres.\n   Le vent traîne à l'ornière ou au fumier, sans égard, et dans\nle même tourbillon, et les feuilles qui ont porté la pourpre,\ncomme celle des hêtres rouges, et les autres, celles qui ont\nporté le vert de la livrée universelle...\n\n                        Les âmes volnbiles\n   La tendresse, l'enlaçante tendresse, qui s'accroche, s'attache\net grandit en s'élevant, est aussi inséparable de la nature de\ncertaines âmes, que la propriété que possèdent essentiellement\nquelques plantes d'être volubiles.\n   Ces âmes tendres ne donnent leur mesure, n'atteignent à\nleur beauté de fleur, ou leur bonté de parfum, n'attestent la\nperfection de leur race, qu'à la condition de trouver à qui s'en­\nlacer; comme ces plantes volubiles, qui ne fleurissent, qui ne\nparfument, ne sont belles, ne sont ce qu'elles doivent être, qu'à\nla condition d'atteindre leurs supports, d'entourer leurs appuis,\nde monter joyeuses et glorieuses autour d'eux.\n   Hors de ces réalisations, ni ces âmes, ni ces plantes ne sont\nrien...\n   Il est des âmes, de l'espèce morale des vignes, des clématites,\ndes lierres et des chèvrefeuilles, et elles sont plus nombreuses\ndans notre monde que dans le monde végétal.\n   Infériorité, diront en souriant quelques-uns! Autant dire que\nles oiseaux nous sont inférieurs parce qu'ils ont, en plus de\nnous, des ailes.\n   Être volubiles! N'est-ce pas avoir comme un désir d'ailes?\n\n\n                        Symphonie en blond\n  Une bande d'enfants, garçonnets et fillettes, cinq ou six,\ntous blonds, toutes blondes, bras nus, pieds nus, d'un nu de\n"}, {"page_pdf": 875, "texte": "744                          DURENDAL\n\n\n\nchair dorée, de la couleur des reines-Claude mûres, en des\nrobes et des vêtements aux tons flaves passés et éteints, enfants\nharmonieusement groupés, ceux-ci étendus, ceux-là assis, ces\nautres debout; jouaient au bord de la route, sur la terre fauve\ndevenue, grâce à une longue sécheresse d'été, de la poussière\nocreuse, qu'ils soulevaient autour d'eux, en des gestes de grâce\nenfantine ou de frondeuse gaminerie. Toutes pioches d'eux, les\nherbes rousses et les moissons blondes leur servaient de fond\ndoré, comme en un tableau de primitifs. Et par-dessus toutes\nces divines choses : la poussière dorée, la moisson dorée, les\nenfants dorés, le soleil étendait la gloire rayonnante de ses\napothéoses. Et cette symphonie en blond constituait une toile\nvivante et sans pareille, à laquelle auraient collaboré Angelico\net Le Corrège, Raphaël et Millet.\n   J'ai retenu un cri d'admiration, prêt à s'échapper de mes\nlèvres, tant ce tableau était imprévu, superbe, incomparable.\n   J'ai vu, en ma vie, dans la nature et dans l'art, des spectacles\nou des œuvres qui m'ont ravi. Rien au monde n'a suscité, dans\nmon âme, une plus vive sensation de beauté que cette toile\naperçue quelques secondes, un des derniers jours de juillet, à\nsix heures du soir, le long de la grand'route, tandis que mon\ncheval fatigué avait ralenti son allure.\n                                                  POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 876, "texte": "                            Les Poèmes\n\nTandis que la terre tourne, par CÉCILE SAUVAGE (Mercure de France). —\n  L'âme des flûtes, par E M . DESPRECHINS (éd. de la Jeune Wallonie). —\n  Au long du chemin, par FÉLIX BODSON (Liége, Thone). — Mon village,\n  par LÉON-MARIE THYLIENNE (Liége, Société belge d'éditions). — Au gré\n  des heures, par AD. DEJARDIN (id.). — Le mobile désir, par ALBERT\n  CALAY (id.). — Les marches arides, par HENRY MAASSEN (id.). — Les\n  Sanglantes, par le même (Paris, Rivière). — Les heures ingénues, par\n  G. Guérin (Liége, id.). — Poèmes évangéliques, par PIERRE LELIÈVRE\n  (Paris, Sansot). — Chansons pour celle qui n'est pas venue, par ED. GA­\n  ZANION (Paris, éd. de « Vers et Prose »).\n\n   M me Cécile Sauvage, dont j'ai relu le livre trois ou quatre fois dans ces\nderniers mois, — il faut que le critique soit aussi poète pour relire des volumes\nde vers — apporte en littérature une note nouvelle. Non point que la première\npartie de cette œuvre de début soit d'inspiration inédite : le poète y exalte la\nnature avec un lyrisme nombreux; c'est toujours la. même chanson, belle,\nmais répétée. Pourtant, dans l'intensité de sa ferveur rustique, M me Cécile\nSauvage se passionne pour des détails que d'autres n'ont point aperçus, elle\nles fait vivre intensément, les rassemble et fait, de ses tableaux de campagne\nou de ferme, des pages bruissantes où chaque chose a sa voix, son murmure ou\nson bourdonnement. Dans quel tourbillon vrombissent les abeilles, tournoient\nles papillons, s'envolent les pollens! La lune, le vent, les fleurs, les oiseaux,\nles insectes rêvent, rient, se parlent et mutuellement s'enchantent. Les très\npetites choses surtout sont folles de joie d'avoir une âme. Chaque page de ce\nrecueil est comme un large rayon de soleil où dansent les poussières, les molé­\ncules et les mouches. Quelle gaîté vibrante et vivante, quel enchevêtrement de\nvies, quelles notations justes dans quel lyrisme étourdissant! Le procédé n'est\npoint neuf d'attribuer aux choses des sensations humaines, mais ici, que ce\nsoit dans le matin ou dans le demi-silence du soir, ces êtres défilent, dansent\net s'éveillent sur un rythme sautillant et rapide, comme si un bonheur naïf et\nléger les entraînait dans sa ronde. Et les vers mêmes qui les évoquent ont le\nvelouté des fruits, l'odeur des fleurs, la rapidité inconsistante des insectes.\n\n         Suspendons la rosée au fil de Varaignée,\n         A la branche nombreuse et de rayons    baignée,\n         Marions l'alouette au matin et chantons.\n         Tandis que va craquer le corset des boutons,\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": "746                              DURENDAL\n\n\n         Tandis que sur son nid pour l'hymne qui déferle\n         Dans sa gorge un oiseau fait trépigner des perles\n         Et qu'un lourd papillon, par l'amour       affalé,\n         Rebondit sur le sol en semant son duvet.\n         Qu'on surprenne le pas d'un frelon qui piétine\n         Sur la mamelle longue et mauve des glycines,\n         Et le doux froissement de l'arbre qui s'endort.\n         La nuit somnolera dans un silence d'or;\n         On entendra les chars s'engluer dans l'ornière,\n         Le soleil ébranler son moulin de lumière,\n         Bruiner les bouleaux, chuchoter les ajoncs,\n         Et sous les marronniers     tomber mat les marrons,\n         Quand, pareille au verdier, la touffe de prairie\n         S'ébouriffe et s'égoutte après un temps de pluie.\n         La terre qui regarde aux fleurs de ses jardins\n         Jouer la lune blanche et le petit matin\n         Nous conduira dans l'air où sa valse s'élance.\n         Les bras arrondiront,    vivants, leurs fermes anses,\n         Les baisers de la chair se mouilleront      d'amour,\n         La pêche aura son eau, sa courbe, son velours,\n         Et le frémissement qui la berce en sa feuille :\n         On palpera le vers comme un raisin qu'on cueille.\n\n  C'est dans l'Ame en bourgeon, la dernière partie de son livre, que\nM me Cécile Sauvage nous apporte du nouveau. C'est le poème de l'enfant qui\nva naître, chanté par la mère qui le porte. Elle a l'âme lourde de celui qui va\nvenir, et elle l'aime dans la communion intime de la chair. Pour cette femme-\npoète, si proche de la nature, c'est un orgueil profond de se sentir féconde.\nElle le dit avec une sorte de candeur passionnée, dans une langue sûre, poéti­\nsant d'une façon inattendue les phases physiologiques de l'attente :\n\n         Tu ne sais pas combien ta chair a mis de fibres\n         Dans le sol maternel et jeune de ma chair,\n         Et jamais ton regard que je pressens si clair\n         N'apprendra ce mystère innocent dans les livres.\n\n         Qui peut dire combien je te serre de près ?\n         Tu m'appartiens  ainsi que l'aurore à la plaine,\n         Autour de toi ma vie est une chaude laine\n         Où tes membres frileux poussent dans le secret.\n\n         Je suis autour de toi comme l'amande verte\n         Qui ferme son écrin sur l'amandon     laiteux,\n         Comme la cosse molle aux replis    cotonneux\n         Dont la graine enfantine et soyeuse est couverte.\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "                                LES POÈMES                                   747\n\n        La larme qui me monte aux yeux, tu la connais,\n        Elle a le goût profond de mon sang sur les lèvres,\n        Tu sais quelles ferveurs, quelles brûlantes fièvres\n        Déchaînent dans ma vie un torrent      acharné.\n\n        Je vois tes bras monter jusqu'à ma nuit obscure\n        Comme pour caresser ce que j'ai    d'ignoré,\n        Ce point si douloureux où l'être reserré\n        Sent qu'il est étranger à toute la nature.\n\n        Ecoute, maintenant que tu m'entends   encor,\n        Imprime dans mon sein ta bouche puérile,\n        Réponds à mon amour avec ta chair docile :\n        Quel autre enlacement me paraîtra plus fort?\n\n        Les jours que je vivrai isolée et sans flamme,\n        Quand tu seras un homme et moins vivant pour moi,\n        Je reverrai les temps où j'étais avec toi.\n        Lorsque nous étions deux à jouer dans mon âme.\n\n         Car nous jouons parfois, je te donne mon cœur\n         Comme un joyau vibrant qui contient des chimères,\n         Je te donne mes yeux où des images claires\n         Rament languissamment     sur un lac de fraîcheur.\n\n         Ce sont des cygnes d'or qui semblent des navires,\n         Des nymphes de la nuit qui se posent sur l'eau,\n         La lune sur leur front incline son chapeau\n         Et ce n'est que pour toi qu'elles ont des sourires.\n\n         Ainsi, quand tu feras plus tard (es premiers          pas,\n         La rose, le soleil, l'arbre, la tourterelle.\n         Auront pour le regard de ta grâce nouvelle\n         Des gestes familiers que tu      reconnaîtras...\n\n   Et quand l'enfant sera né, ce sera comme une tristesse de voir l'union\nintime terminée. La mère est jalouse des choses qu'il commence à voir, la nature\nmaintenant le possède plus qu'elle, et il ne saura jamais l'ivresse secrète qu'elle\nsentit à le nourrir de sa substance :\n\n          Car jamais plus mon cœur qui parle avec le tien\n          Cette langue muette et chaude des pensées\n          Ne pourra renouer l'étreinte délacée :\n          L'aurore ne sait pas de quelle ombre elle vient.\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": " 748                              DURENDAL\n\n\n  Et cela s'appelle : Tandis que la terre tourne, je ne sais pas pourquoi.\n Mais le livre est admirable.\n                                     *\n                                    * *\n\n   M me Cécile Sauvage exalte la nature dans son côté physique et matériel.\n M. Emile Desprechins tâche de spiritualiser dans l'Ame des flûtes des\nchoses déjà spirituelles. Ce qu'il écoute dans la musique des êtres, ce sont les\nharmonies supérieures, les pensées légères et fraîches, les délicatesses et les\nélégances des rêves. Subtil et un peu précieux, charmant dans ses recherches,\nexcellant à rendre les impressions lointaines, à les opaliser, à les rendre\nfluides, M. Desprechins est un poète léger dans le sens vrai — et peu employé\n— du mot. Il frôle sans toucher, émeut à fleur de peau, ne descend pas dans\nles profondeurs de l'âme. Mais on goûte à le lire un plaisir fin et distingué,\nun plaisir d'artiste aussi, car l'auteur de l'Ame des flûtes connaît son métier\net sait écrire des vers qui sont des vers... Je veux citer de lui ces quelques\nstrophes mièvres qui ne sont point d'ailleurs parmi les meilleures du livre,\nmais qui en caractérisent assez bien l'allure :\n\n         Les violes du songe, en longs    pizzicati,\n         Eternisent au fil des lentes rêveries\n         Le souvenir des soirs et des heures fleuries\n         Traînés par les sentiers bleus de myosotis.\n\n         Traînés par les sentiers neigeux de pâquerettes.\n         Qu'on effeuille mièvrement au bout des doigts,\n         Avec de petits mots zézayés à mi-voix\n         Et d'exquis abandons pleins de pudeurs  secrètes.\n\n         Beaux soirs de candeur tendre et d'amours     enfantins,\n         Où la lèvre inhabile, au chalumeau de l'âme,\n         Ajoute un vers à l'éternel  épithalame\n         En arpèges troublés de pleurs     adamantins!\n\n         Soirs f rais comme la joue en fleurs d'une enfant blonde,\n         Soirs purs comme dans l'aube un bercement de lis,\n         Où la flûte à sept trous du cœur     d'Amaryllis\n         Tremble aux doigts de Tityre en fugue       vagabonde...\n\n                                         *\n                                     *       *\n\n   Excellent auteur dramatique, M. Félix Bodson est un estimable poète.\nAu long du chemin, il évoque les paysages de Wallonie, et, descendant vers\nla ville ardente qui en est le coeur, il exalte Liége en une suite de sonnets\nvibrants... Puis il remonte dans le recueillement de son rêve et termine son\nlivre par des morceaux inégaux, mais souvent émouvants, par des aspects\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "                                 LES POÈMES                                  749\n\nintimes et touchants, et par ce clair et fier poème que je copie à la dernière\npage :\n                  Sur la verrière du couchant,\n                  Un chêne étire ses bras noirs.\n                  Dans le val il n'est plus un chant;\n                  Mais nos cœurs sont vibrants       despoir.\n\n                   Par derrière les rocs glacés,\n                   Se meurt un pâle et triste jour.\n                   L'été, l'automne sont passés;\n                   Mais nos cœurs sont vivants     d'amour.\n\n                   La forêt frissonne  d'effroi,\n                   A son front de pauvresse en deuil\n                   Décembre met un baiser froid ;\n                   Mais nos cœurs sont riches    d'orgueil.\n\n                   Et voici que descend la nuit\n                   Sous un long manteau de sommeil,\n                   Que pas un astre n'éjouit ;\n                   Mais en nos cœurs luit le soleil.\n\n                                        *\n\n   Cet article, que j'ai voulu bref, serait encore très long si je cédais, ayant\npris sur le coin de ma table un paquet de brochures poétiques récentes, au\nfacile plaisir « d'éreinter »... Non, je préfère passer certains de ces poètes sous\nsilence. Ou bien ils sont, trop jeunes et feront mieux, ou bien ils sont trop\nvieux et ne recommenceront plus. Mais je m'en voudrais de ne point signaler\nun fait qui fera date, j'en suis sûr, dans l'histoire de nos lettres : M. Léon-\nMarie Thylienne fait école. Vous ne connaissez probablement pas M. Léon-\nMarie Thylienne? Il signait autrefois Léon Wauthy. Il imprimait sur papier\nde journal ses propres œuvres et celles de ses amis, et par ironie sa maison\ns'appelait l'Edition artistique. Il a fait aujourd'hui beaucoup de progrès, les\nvers qu'il vient de publier, sous le titre de Mon village, sont moins mauvais\nque les précédents, et les livres de sa collection se présentent décemment.\nTout cela serait fort louable s'il n'inondait pas la Belgique de poètes nou­\nveaux ; et même cela nous le passerions sous silence s'il se contentait de nous\nrévéler les œuvres qui ne cassent rien, mais qui sont honnêtes, de MM. Albert\nCalay, Adolphe Dejardin et Georges Guérin. Hélas! il ne s'en tient pas là,\ncar, non content du succès de ses disciples, il vient de « lancer » par une pré­\nface épique et frémissante les poèmes de M. Henry Maassen.\n    Je ne connais pas M. Henry Maassen, sauf par les cartes de rappel,\nqu'auteur impatient il envoie à ses critiques, mais ce que je sais, c'est que —\n sans qu'il y ait aucunement de sa faute — il est prodigieusement amusant.\n Il a d'ailleurs conscience de sa valeur : on le lit partout, on le trouve partout,\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": "750                              DURENDAL\n\n\net la première fois que je vis sa signature, c'est' dans là très estimable revue\nd'Henri Martineau, Le Divan, où figurait une « chronique de Belgique » écrite\nde sa plume. M. Maassen y parlait de M. Firmin Van den Bosch, « qui écrit\nbelge en français ». Il faisait, de plus, l'éloge de M. Maurice Wilmotte. Une\nopinion aussi paradoxale ne pouvait me laisser son jeune auteur indifférent.\nCe fut donc dans l'espoir d'y trouver, d'une part, du bon français et, d'autre\npart, une originalité nouvelle, que j'ouvris les deux œuvres que M. Maassen\nm'avait fait l'honneur de m'envoyer. Pauvre Virrès ! M. Maassen vous a ravi\nla Campine! Il l'a chantée dans les Marches arides, et M. Léon-Marie\nThylienne l'en a sacré le poète. Et, vraiment, il y a quelque chose de nouveau\ndans ce petit volume. Pour la première fois quelqu'un a évoqué les villes du\n Limbourg. Voici Hasselt :\n\n                    A son traintrain flou de province\n                    Où regardent les bourgeois béats\n                    Par leurs vitraux mornes et bas,\n                    Hasselt est un manteau de prince\n                    Jeté sur l'ombre d'un radjah !\n\n  Voici Tongres :\n\n         Tongres,   Taxandre ou bien Eburons,     Nerviens.\n                  Encor Aduatica,     encor\n         Ambiorix et César, Pline      l'Ancien,\n         Les révoltes et les assauts aux camps des aigles d'or...\n\n                  Tongres, le morne      refuge,\n                  Une seconde     Bruges,\n         Où des canaux petits, menus,       hachés\n         S'en vont sans jamais se hâter,\n         Aux landes sombres, violettes, fines\n                  De la Campine.\n         Tongres, dont les savants ont fait des livres,      gros\n                  De l'archéologique    science,\n         Là où l'on dit d'incompréhensibles      mots\n                  Devant une pierre, en cadence!\n\n  Et Saint-Trond :\n\n                    Les âmes lentes et   agricoles\n                    Des habitants de     Saint-Trond,\n                    Dans la campagne      caracolent\n                    A la recherche du     charbon...\n\n  Je vous ferai grâce des autres poèmes, ils sont à la hauteur de ceux-ci.\n  Après s'être révélé poète original, M. Maassen s'est payé le plaisir de\nparodier Verhaeren. Et il a composé soigneusement à cette intention un livre\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "                                  LES POÈMES                                  751\n\n\nmince, Les Sanglantes, qui comprend une série de pastiches. Albert Sorel\nparodiant Victor Hugo n'a pas fait mieux. Au contraire, car ici l'imitation est\naggravée de caricature. Verhaeren a écrit Toute la Flandre en quatre\nvolumes : M. Maassen prend pour sous-titre Toute la race et vingt-quatre\npages lui suffisent. Le poète des Villes à pignons, en tout cas, est ici spirituel­\nlement raillé. Pouvait-on mieux faire la « charge » du maître qu'en ce poème\nmalicieux que l'auteur lui dédie :\n\n          O toi que depuis longue date et sans cesse\n         je revois en mes songes, ô toi\n          qui, sans repos accumula ma foi\n          et ma littéraire  tendresse!\n          ... O toi barde vivant, barde immense et farouche,\n          ô toi peintre immortel des désirs haut et rouges\n          et sinistres et familiers,\n          et des jours bleus et réguliers,\n          Et des béguines et des couvents\n          Et des soleils et des levants\n          O toi Verhaeren imbu d'idéal racique\n          flamand        antique...\n          ... O toi qu'en ma pensée ardente et poétique\n          et tendre aussi,       vraiment,\n          et douce et calmement\n         je voyais, archer héros et pacifique,\n          tendre ton arc et viser bien\n          là-haut dans le ciel serein\n          les âmes lentes et mornes et fortes\n          et les littératures     mortes\n          des flandres vieilles et mortelles\n          et belles...\npoème qui se termine par ces vers charmants et fins auquel le typographe\na collaboré :\n\n         O toi, l'amant des vieilles filles et des    pignons!...\n         O toi le Rabelais des Gand       voluptueux,\n         le Rabelais des gens    mignons\n         et des mangeuses aux cabarets         huileux!\n         Laisse un instant errer\n         ton rêve\n         et que l'heure soit brève\n         Où nous irons prier\n         aux tombeaux grandis dans les grèves du cœur\n         avec l'honneur\n         du sang et de la race\n         lasse...\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": "752                             DURENDAL\n\n\n   Je demande pardon à mes lecteurs d'avoir tant insisté sur ce poète nouveau.\nIl me semblait mériter cette attention. Et l'importance que M. Maassen\nattache à son talent m'excusera près de lui de m'être attardé, trop longtemps\npeut-être, devant les poèmes qu'il publie. Ceux-ci nous sont garants des\npoèmes nouveaux qu'il nous promet : les Etrangères et les Ecailles martées.\n\n                                                       PIERRE NOTHOMB.\n\n\n\n   P.-S. — Je parlerai dans mon prochain article de nombreux livres de vers\nparus ces dernières semaines. Je veux pourtant signaler d'ores et déjà deux\nvolumes intéressants : Les chansons pour celle qui n'est pas venue, poèmes\nsavamment orchestrés, de M. EDOUARD GAZANION, et Les poèmes évangé-\nliques, de M. PIERRE LELIÈVRE; ceux-ci constitueraient un très estimable\nrecueil si l'auteur n'avait pas cédé par endroit au désir — qui hante trop de\npoètes ecclésiastiques — de mettre les paraboles en fables de Florian...\n                                                                     P. N.\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "                  Au bord de la mer\n\n                         (Mer de Marmara)\n\n               LA mer tantôt était calme, et bleue encore dans le\n                 soir qui commençait de tomber. A l'horizon,\n                  qui fuit inexorablement devant nous comme la\n                 solution de tant d'angoissants problèmes, s'en\n                  allait un bateau déployant de grandes voiles.\n                  Il était droit, il était fier... Q u e serait-il demain\n                  perdu dans la solitude de l'eau, d è s t o u t à l'heure\nmême effacé dans la nuit? T a n t de vies sont ainsi parties sur\nquelques planches, qui ne sont jamais revenues! Pourquoi la\nmer engloutit-elle puisqu'elle sait sourire, est-elle mauvaise et\nsombre puisqu'elle sait être bonne et claire?\n   Pourquoi la nature détruit-elle sans lassitude ce que sans fin\nelle ne cesse de créer? Pourquoi assemble-t-elle tant de matières\ndiverses et les anime-t-elle si c'est pour bien vite les rendre à la\nterre? Pourquoi donner aux plantes l'inconnue mais certaine\ndouleur de renouveler leurs feuilles, leurs fleurs et leurs fruits,\naux oiseaux l'inquiétude des couvées, aux hommes l'angoisse\nde multiplier les hommes puisque c'est une interminable et\ninutile besogne — et qu'ils le savent.\n   Mystère vraiment que tout soit un danger de mort, un atome\npernicieux, une température qui change, un vent qui tourne, au\npoint qu'il semble que la Destruction soit infatigablement\nembusquée derrière tout ce qui vit.\n                                    *\n\n\n  Au moins si on l'ignorait! Mais ces constants périls que\ncourent toutes les existences, il n'y a pas que les hommes à les\npercevoir, nous pouvons en être sûrs malgré notre maladresse à\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": "754                         DURENDAL\n\n\npénétrer la petite conscience sympathique et enfantine des\nbêtes. Les animaux, et les plantes même, ont autant que nous\nla sensation de l'approche de la mort, seulement pour eux il faut\nque celle-ci ne soit point trop dissimulée et que son pas craque,\npour ainsi dire, sur les pierres du chemin. Une bête qu'on mène\nà l'abattoir, sinistre endroit qu'elle ne connaît pourtant pas,\nmême quand elle en est éloignée, exhale un désespoir qui\nn'échappe à personne. Dans ce qui fait la tristesse de l'automne,\nil n'y a pas qu'une décoloration des feuilles. Quand un ouragan\narrive, il y a chez les animaux une inquiétude bien particu­\nlière et, dans les branches secouées, comme une épouvante\nqu'on n'y sent pas lorsque le vent, même aussi violent, doit n'être\nque passager.\n                               *       *\n\n   Les bêtes ont à peu près les mêmes joies que nous et les\nmêmes souffrances, mais pour nous figurer que nous savons\nmieux nous défendre, pour comprendre aussi que plus de dan­\ngers nous environnent et mieux avoir conscience de notre\nimpuissance devant l'inexorable, nous avons fini par ne plus\nlaisser autant qu'elles se montrer nos craintes.\n   Ces craintes existent pourtant aujourd'hui aussi poignantes\nque chez l'être primitif, mais elles se cachent, et se cachent\nsouvent en prenant un masque, au lieu de se trahir par une\ncontraction musculaire. Elles se dissimulent sous une agitation\nperpétuelle qui leur semble étrangère, ou sous une contenance\nmorale. Les animaux n'ont point ces ressources ! De même que\nl'honnêteté n'est bien des fois qu'une forme de l'effroi qu'inspire\nla justice, la sobriété, les sports ne sont la plupart du temps\nque la peur de la maladie, la charité celle de l'au-delà, les\nvoyages et le plaisir celle des tête-à-tête avec la pensée et la\nréflexion.\n                                   *\n                               *       *\n\n  Ces peurs des hommes, la vie de tous les jours et surtout la\nvie des classes aisées, les révèlent à ceux qui veulent bien se\ndonner la peine d'un peu regarder, d'une manière stupéfiante.\nSeulement, la société moderne y a ajouté un élément nouveau\nou qui, du moins, n'a jamais encore tourmenté le monde comme\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "                      AU BORD DE LA MER                        755\n\n\nmaintenant ; le besoin d'éterniser quelque chose et le trouble\ndu problème de l'Eternité.\n   La notion de plus en plus nette du peu de durée de tout a\ndonné à la fois avec la douleur de l'impuissance à y réussir, le\ndésir de faire survivre quoi que ce soit et la curiosité du grand\nau-delà.\n   La soif de réclame, la production artistique devenue presque\nencombrante, la douloureuse chasse aux richesses pour faire du\nbruit et laisser un sillage, ne sont guère qu'une déformation de\nla vanité voulant perpétuer un idéal, un nom, un faste, cher­\nchant à tout prix à ce qu'au moins quelque chose ne soit point\ndétruit complètement. Et c'est encore un aspect de la crainte\nde la mort.\n   D'autre part, a-t-on jamais autant qu'aujourd'hui tenté de\nscruter l'impénétrable secret d'après la vie, autant essayé de le\n« cambrioler » par la science et par l'occultisme? Les madames\nde Thèbes triomphent !\n   Mais cela coûte parfois des efforts et tous ne sont point\ncapables de les donner.\n   Et c'est ainsi qu'à côté des plantes souffrant d'une toujours\nmême angoisse aux mêmes saisons, et des bêtes dont les yeux\ns'emplissent d'une même épouvante devant les à peu près\nmêmes choses, on voit l'homme, aussi faible qu'eux, se dérober\nchaque jour davantage aux angoisses et aux épouvantes que\nverse en lui le grand point d'interrogation de l'Eternité par des\nmoyens de plus en plus à la portée de chacun.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   De plus en plus, on cherche à s'étourdir, à oublier, à ne pas\nse rendre compte. On multiplie les plaisirs et les motifs d'oc­\ncupations même pour les plus inoccupés. Agir, même, inutile­\nment, c'est si souvent cesser de penser! Et si l'on lutte pour\navoir soi-disant une bonne place au soleil, c'est peut-être au fond\nmoins pour atteindre à des jouissances ardentes que pour être\nemporté par elles dans la rafale du monde avec un bandeau sur\nles yeux.\n   Le théâtre, l'amour, l'agitation mondaine trahissent moins\nun souci de se distraire qu'une peur de la solitude. Les voyages\nsurtout révèlent bien moins une curiosité honorable qu'une\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": "756                         DURENDAL\n\n\nconstante préoccupation de se fuir pour se retrouver ailleurs\ndifférent de soi-même.\n   Plus que jamais on croit « que le bonheur est aux lieux où\nl'on arrive », qu'il est là où l'on n'est pas, que là où l'on va\naller, ce sera mieux que là où l'on est.\n   Parmi ceux qui peuvent se déplacer, il n'est presque plus\npersonne qui demeure sédentaire. Sous le moindre prétexte on\npart, maladive manie qui explique bien les esprits du temps et\nque l'automobilisme est venu flatter d'une manière si singuliè­\nrement opportune.\n   « Que cette pomme est bonne, disait un jour quelqu'un, elle\na le goût d'une poire. »\n   Petite phrase sotte! Elle contenait pourtant toute la psycho­\nlogie de ceux qui souffrent de toujours vouloir en chaque chose\ntrouver une autre chose.\n                                    *\n\n\n   Qu'il serait plus sage de prendre la vie telle qu'elle est, d'ac­\ncepter, pour lutter mieux contre eux, ses dangers et l'insondable\nqui s'ouvre après elle, d'oser se pencher sur l'abîme de la\npensée. On aurait une existence plus uniforme, mais, par contre,\nmoins pleine d'inquiétudes et de trépidations, et on tirerait\nd'elle toute sa volupté qui n'enivre que ceux qui savent se con­\ntenter de ce qui est. Des désirs de choses même possibles et\ndes regrets, toujours inutiles, ne pourront jamais' qu'empoi­\nsonner ce qu'on a, en rendant trop vive la certitude du peu de\ndurée de tout et de la mort prochaine. Et c'est de cela juste­\nment dont les consciences modernes paraissent de moins en\nmoins se rendre compte. Etre sage, n'est-ce pas savoir épuiser\nla saveur des plus courts instants où il y a un peu de Bon ou un\npeu de Beau? — et ne rien vouloir plus! L'hiver a quelque splen­\ndeur si l'on ne soupire pas après l'été, même la mort a de la\ngrandeur dans le moment où elle s'accomplit. Elle n'a peut-être\nrien de redoutable si on la résume dans ce moment-là en oubliant\nla maladie qui l'a amenée et la décomposition qui la suivra;\npeut-être même que, pris en lui-même, le travail des vers est\nun admirable travail?\n                                    *\n                                *       *\n\n  J'ai pensé à tout cela. Mais jamais la voix du vent dans les\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "                     AU   B O R D D E LA M E R               757\n\nfeuillages ni le bruit des eaux sur une grève n'ont donné une\nsolution aux poignants problèmes des hommes.\n   Le soir tombait de plus en plus : j'ai regardé la mer d'où le\nbateau aux grandes voiles claires avait disparu, et, comme la\nJoconde, la mer a continué de sourire de son mystérieux\nsourire.\n                                                 G. D'ARSCHOT.\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "                          L'Or du Rhin\n                  (Impressions d'un spectateur)\n\n\n                  LE prélude de l'Or du Rhin surprend et attire. Étonné, puis\n                    attentif, on se sent vite gagné à la richesse descriptive de\n                    sa musique, l'imagination est charmée des tableaux chan­\n                    geants qu'elle lui déroule. D'abord, c'est à peine autre\n                    chose que le, silence, le murmure sourd, mystérieux d'une\n                    source. On tend l'oreille. Comme un ruisselet au cours\n                    contrarié, ondulant entre les pierres, cette petite voix\n                     élève le ton, prend du rythme. Et l'on suit cette chose\njoyeuse qui glisse, on écoute la voix, qui, par degrés, s'enfle, grossit,\ngronde, roule avec un jaillissement de torrent. Quelle ivresse de mouvement\ndans ces notes ruisselantes et bondissantes : joie de vivre, impétuosité\njuvénile! Mais la vallée est proche, et la plaine; d'accéléré qu'il était, le\nmouvement s'élargit, plus puissant et plus grave. Bientôt, dans le large lit\nqui l'a su assagir, c'est le Rhin légendaire qui coule, poursuivant son\nénorme poussée, soulevant des vagues lentes que le vent lutine. L'auditeur\nse sent comme entraîné par un courant irrésistible, quand tout à coup\nl'immobilise un chant de sirène : le chant extasié et enfantin de Woglinde,\nune des filles du Rhin. Le rideau s'ouvre.\n    Dans la profondeur du Rhin, trois ondines nagent en décrivant des\ncircuits gracieux; elles se livrent à leurs jeux innocents et folâtres, se\nrejoignent, se séparent, se poursuivent dans le flot élastique, avec des cris\n joyeux.\n   Le Nibelung Alberich, un gnome noir et repoussant, sorti du sombre pays\nde Nibelheim, rampe entre les rochers qui forment le lit du fleuve, vient\ncontempler les belles filles.\n   Le drame naît aussitôt. Alberich est saisi de convoitises. La sensualité\nqu'il avoue naïvement, brutalement, provoque des sarcasmes chez les\nondines. Leurs rires écervelés le transpercent; il perçoit la distance qui le\nsépare d'elles, en se voyant laid autant qu'elles sont adorables. Toute son\n étourderie le quitte, et quand l'une d'elles, simulant la pitié, vient vers lui,\n la souffrance l'a rendu clairvoyant, il n'ose plus espérer. « L'une de vous\n peut-elle m'aimer, dit-il, alors que — je l'ai compris — n'être pas un\n objet disputé, ne plaire qu'à une seule de vous, c'est ne plaire à aucune de\n vous. » Pourtant, il veut croire à une dernière illusion, tend les bras à celle\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "                               L'OR DU RHIN                                 759\n\nqui s'approche, mais elle glisse devant lui, rejoint ses sœurs cruellement\nmoqueuses. Il les écoute; leurs paroles, conseillères de violence, viennent\nau devant de sa colère qui s'allume : « Trouve de quoi lier, disent-elles, la\nfille qui te plaît. Notre cœur s'attache à qui sait devenir notre maître. »\n    Bien que nous sentions notre insuffisance et l'immensité de son mystère, il\narrive que nous voulions juger la nature ; mise en face de la lutte pour\nl'existence, elle nous apparaît comme une marâtre qui abandonne le faible\nau plaisir du fort. La cruauté avec laquelle les filles du Rhin, si belles, font\nsentir à Alberich sa difformité, qu'est-elle pour lui, sinon cette apparence de\nla nature, lorsqu'on la considère à certaines heures et sous un certain angle.\nMoments sombres que les créatures aimantes traversent intactes, elles ont vu,\nelles cherchent des aspects plus consolants à la vie. Par une pente naturelle\net contraire, d'autres, ne fussent-elles que légèrement meurtries, ne verront\n plus que le combat, en tireront leur morale exclusive, définitive. La cruauté\nqu'Alberich trouve aux choses, sanctionne son égoïsme, autorise sa propre\nviolence. Vienne la possibilité d'être le fort et il se vengera d'avoir été le\nfaible; il s'en prendra à la création tout entière, il inventera des tortures\npour chacune des insultes que lui jetèrent les filles.. « Malheur ! » clame-t-il,\nen grimpant de rocher en rocher, à leur poursuite. « Malheur, si l'une de\nvous me tombe entre les mains. »\n    Alberich n'achève pas son geste de menace, l'étonnement l'arrête. L'aube\ns'est allumée au-dessus du fleuve et ses rayons se glissent par les ondes. A la\npointe d'un rocher, un objet brille, éblouissant, sous la caresse de l'aurore.\nC'est l'or ignoré, que nul ne désire, que nul n'a possédé, l'Or innocent du\nRhin. Autour de ce soleil du fleuve, heureuses de sa splendeur, les filles\nnagent; leurs cris de jubilation saluent son réveil.\n    C'est le jour. Il semble que les instincts se soient tus, la nature naguère\nhostile se revêt d'intelligence et de beauté. Naguère vaines de leurs corps,\nprovocantes et insultantes, les filles se montrent des enfants pleines\nd'abandon, des enfants qui crient leur bonheur; leurs rires, délicieux à\nentendre, n'expriment plus qu'une joie expansive et contagieuse.\n   — Nos rires ne naissent plus de ta défaite. A la vue de notre bonheur,\noublie la peine que nous te fîmes et ton ressentiment. Enchante-toi plutôt,\navec nous, de cette lumière et de cette chaleur qui sont à tous les êtres, ne\ndemeure point fermé à la simple joie de vivre, qui fait chérir la vie.\n   Nous ne pourrions douter longtemps de la nature et de nous-mêmes. La\nvie poursuit son mouvement éternel; le ciel, qui était redoutable et hostile,\nchange, il verse en nous l'apaisement de sa lumière. Nous te jugeons intel­\nligente et sensitive, ô Nature, toi, qui contiens toutes les formes créées,\nprévoyante pour toutes, mesurant leurs forces à leurs besoins, endormant\nleurs souffrances quand tu ne peux guérir leurs blessures. Comment\npourrions-nous croire nos sentiments distincts de toi! Notre pensée, comme\nnotre cerveau, est ton œuvre, et si nous éprouvons la pitié et l'amour, c'est\nqu'ils sont au nombre de tes énergies.\n   Alberich ricane, fait ombre sur la clarté. Il demeure dans une immobilité\ndont les filles du Rhin ne sentent pas la menace. Leur inconséquent\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "760                                DURENDAL\n\n\nbavardage livre le secret de l'Or. « Ici, dans les profondeurs cachées, il n'est\nque lumière et joie, mais en lui dort une universelle puissance. Quiconque\narrachera l'Or au fleuve et saura s'en forger un anneau, exercera, au moyen\nde cet Anneau, un pouvoir sans limites. Tel est l'oracle, qui cependant ne\nnous effraie guère; nous nous tranquillisons de cette idée que tous les êtres\naiment, et que nul ne peut accomplir l'exploit, car il est dit : Celui-là seul\npourra forger l'Anneau qui renoncera à l'Amour. Et pendant qu'elles parlent,\nAlbsrich songe. Les jeunes femmes, plus rapides que lui, continueront sans\ndoute à lui échapper; mais l'Or, dont elles font si grand cas, qui leur paraît\nsi nécessaire, il ne tient qu'à lui de le prendre. Il le prendra et les verra\ndevant lui en suppliantes. Cet Or, que personne n'a possédé, il le possédera ;\ncet Or, que personne n'a désiré, tous le désireront. Ce qui fera la misère des\nuns en leur manquant sera la convoitise des autres; maître de l'Or, redouté\nou servilement obéi, il sera au centre de toutes les pen'sées. Que lui importe\nl'Amour ! Les filles lui infligeront de nouvelles insultes, si, par faiblesse, il\ngarde son infériorité et laisse échapper la vengeance. Que lui importe\nl'Amour! Il n'a jamais aimé les filles, il leur a crié son désir, et son désir lui\nreste avec la possibilité de l'assouvir : ayant le pouvoir, n'aura-t-il pas\négalement la jouissance? Cette dernière pensée fait qu'il s'élance. Il saisit le\nrocher, l'escalade, et, tandis que les ondines croient toujours à une poursuite\namoureuse, il leur crie : « Êtes-vous insensibles à la crainte, filles des flots?\nVoyez, mes mains empoignent l'Or, le secouent et l'arrachent; elles éteignent\nvotre soleil. Riez encore maintenant, riez, si vous le pouvez, dans les\nténèbres! L'Anneau tout-puissant, qui me vengera de vous, je m'en vais le\nforger, car, entendez-le bien, je renonce à l'Amour ! »\n   Au milieu de l'obscurité soudaine, les filles du Rhin poussent des cris,\nd'impuissants cris de désespoir. Prométhée sinistre, emportant l'Or comme\nun brandon incendiaire, Alberich a disparu dans la nuit.\n   Un interlude musical réunit les deux premiers tableaux. Le rideau ne se\nferme pas. Les ondes du Rhin 'changent d'aspect, se transforment en nuages.\nPeu à peu, ces nuages se fondent dans la clarté renaissante, et, lorsqu'ils\ns'évanouissent, nous sommes devant un paysage étendu, vu du sommet d'une\nmontagne. A l'avant-plan, le jour qui se lève baigne de ses rayons le dieu\nWotan et son épouse Fricka endormis sur l'herbe fleurie. Derrière eux, sur\nla rive opposée du Rhin, brille de l'éclat des choses neuves une forteresse\nfermée de hautes et massives murailles. C'est le burg du Walhall, qui réalise\nla pensée actuelle du dieu ; les Géants viennent de le lui bâtir pendant son\nsommeil.\n   En regard d'Alberich, proie aveugle des instincts, Wotan signifie la pensée,\nle génie de l'homme. Comme Alberich, mais d'une autre manière, il aspire\nau Pouvoir. Il cherche à faire admettre l'ascendant que son intelligence exerce\nsur les Géants, comme une puissance effective. Abandonnés à leurs violences,\nceux-ci ne connurent jusqu'à lui que des luttes sans issue, il leur a fait com­\nprendre l'utilité des transactions pacifiques, et son influence est née de la\n sagesse de ses avis. Mais cette influence, consentie à certains moments par\n les Géants, doit heurter d'autres fois leurs intérêts étroitement compris; res-\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": "                                L'OR DU RHIN                                  761\n\n\nsaisis par leur brutalité, ils peuvent, inopinément, en rejeter la contrainte.\nWotan, qui veut façonner une Humanité moins vouée aux instincts, plus\napte à l'union et à la sympathie, a pour premier souci de conjurer ce péril;\nil a voulu qu'un symbole impressionnant, la forteresse du Walhall, vînt\nintimider ses adversaires, en même temps que marquer son autorité comme\nsolidement établie et durable. Si les Géants se sont rangés sous son ascen­\ndant, c'est en constatant qu'il y avait bénéfice à suivre ses avis; l'espoir seul\nd'un haut salaire les a fait travailler non pour eux, mais pour lui, comme\ncela leur paraît, à la construction du Walhall. Se fiant à sa parole, ils\ncomptent que, la forteresse achevée, la déesse Frcya viendra vivre parmi\neux, et leur apportera la liberté et le bonheur.\n    Freya, die holde, Holda, diefreie, dit le livret — Freya, la printanière et la\nlibre. — Freya tient la force et la jeunesse des dieux, c'est dans son jardin\nque mûrissent les pommes d'or qui en sont l'aliment. Elle incarne l'indivi­\ndualité même de Wotan, elle est le sentiment qu'il a de sa libre initiative, de\nsa volonté agissante; ses fruits d'or, ce sont les pensées juvéniles et auda­\ncieuses qui nourrissent le dieu, entretiennent sa confiance en soi et son\nenthousiasme. Tant que Wotan ne fut qu'un conseiller, son prestige ne résul­\ntait que de l'utilité de son conseil; mais du moment qu'il a voulu être le\nconseiller unique, ce ne sont plus ses conseils sagaces, c'est lui-même qui est\nentré en jeu; sa personnalité est tombée sous le contrôle et la critique : Repré­\nsentant reconnu des intérêts communs, il devra régler sur eux seuls sa con­\nduite, sacrifier Freya, renoncer à l'indépendance de sa pensée et de ses\nactes I Abdication qui lui a été arrachée par les circonstances, et dont il compte\nbien se rétracter, grâce à d'autres circonstances, car, il le proclame avec\norgueil, la liberté est le privilège des dieux, Freya n'est pas faite pour vivre\nparmi les hommes.\n    Freya est donc devenue l'enjeu d'un conflit que Wotan voulait éloigner,\nmais que le Walhall n'a rendu que plus imminent.\n    En effet, Wotan ne peut vouloir entrer au Walhall sans Freya, c'est-à-dire\n avec une autorité diminuée et discutée. D'un autre côté, le voulût-il, qu'il\n ne pourrait tenir son exorbitante promesse, assurer aux Géants la liberté et\n le bonheur. Comment ces barbares pourraient-ils apprécier un cadeau qui\n leur serait plus funeste qu'utile, une liberté dont ils contesteraient la réalité,\n et qui, impuissante à fonder le bonheur d'aucun d'eux, apparaîtrait à tous\n comme une duperie.\n    En devenant les serviteurs de son ambition, les Géants ont acquis des\n droits sur Wotan; ne pouvant se libérer envers eux, il ne saura plus les con­\n tenir que par la Force ou par la Ruse.\n    Et sa force fragile de quoi la tient-il, lui, le Représentant des traités, sinon\n des traités : la Lance, l'arme de Wotan, ne doit durer qu'à leur service; si le\n dieu enfreint le texte des traités gravé en caractères runiques, sur le bois de\n la hampe, suivant un oracle l'arme tombera brisée.\n    Il ne lui reste donc que la Ruse, et c'est en elle seule qu'il espère. Elle lui\n a toujours répugné, elle lui répugne encore, mais il trouve que la nécessité\n l'excuse. Il ne s'est engagé si avant envers les Géants qu'en se fiant aux pro-\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": "762                               DURENDAL\n\n\nmesses formelles du dieu Loge, personification de la Ruse, qui lui a assuré\nde trouver un subterfuge, pour se débarrasser d'eux. Ainsi, Wotan, qui a\nappris aux Géants à respecter les traités, va mentir à un traité ; lui, qui leur\na enseigné la fidélité à la parole donnée, va leur offrir un éclatant, un funeste\nexemple de mauvaise foi.\n   De quelque côté qu'il se tourne, Wotan est en danger. Il a tout subor­\ndonné au premier souci du Pouvoir qui est de se conserver et de durer, et\nn'a réussi qu'à rendre plus instable l'équilibre entre l'autorité consentie et les\npassions indisciplinées. Il a compromis son propre ascendant et la paix du\nmonde.\n   Dans la prairie émaillée de fleurs, Fricka s'éveille la première; elle se\ndresse, et, comme un mauvais rêve, la forteresse du Walhall lui apparaît.\nD'étranges paroles ambitieuses qui échappent à son époux endormi, viennent\najouter à sa frayeur. N'y tenant plus d'inquiétude, elle secoue Wotan, qui, à\nson tour, ouvre les yeux. A peine a-t-il vu le Walhall qu'il se soulève,\nsuperbe d'audace; rempli d'une assurance qui contraste avec la frayeur de\nFricka, il salue son espoir réalisé, le palais de gloire et de durée.\n   Le personnage de Wotan va soutenir toute la seconde partie de l'Or du\nRhin, les autres rôles ne semblent être là que pour le rendre possible et\nvivant, pour lui permettre d'extérioriser ce qu'il renferme. Si Fricka possède\nsa physionomie propre, en tant que femme, lorsqu'elle oppose, pour l'agré­\nment de l'œuvre, qui en acquiert une finesse de comédie, un caractère\nondoyant à l'esprit résolu de son époux; elle est surtout là pour deviner les\nplus secrètes hésitations de celui-ci, pour les exprimer sous leur forme la\nplus troublante, et par la querelle qu'elle lui fait, nous assistons à la lutte\nintérieure qui se livre chez Wotan, entre tout ce qui le pousse à agir et tout\nce qui le paralyse. Car Fricka n'est pas seulement femme, elle est déesse;\ncomme telle, elle représente le Pouvoir que Wotan croit posséder, alors que\nc'est, bien au contraire, son pouvoir qui le possède. Wotan s'en souvient et le\ndit; il a dû faire le sacrifice d'un de ses yeux, en s'unissant à Fricka : Homme\ndu Pouvoir, il ne peut plus examiner les choses au grand jour de l'expé­\nrience, avec désintéressement; il a épousé un système, il s'est soumis à une\nrègle, et la demi-cécité d'une raison l'empêche de voir avec les deux yeux de\nla Raison.\n   Fricka paraît prudente, sage, elle dit trembler pour Freya, reproche au\ndieu de tout sacrifier à l'ambition. Il l'arrête, lui montre son inconséquence :\nn'a-t-elle pas elle-même rêvé d'un château, s'est-elle imaginée qu'on l'obtien­\ndrait sans peine? Oui, répond la déesse, pour t'y retenir, t'y garder, éternel\nchercheur d'aventures, j'ai convoité une riche demeure, au bien-être envelop­\npant, mais cette forteresse, je le vois, appelle de nouvelles conquêtes. Wotan\nréplique avec ironie : un irrésistible besoin de changement tient toutes les\ncréatures ; naturellement, si de fortes murailles le gardent, il peut en conquérir\nles alentours.\n   Combien feintes pourtant, les récriminations de Fricka I Tout aussi bien\nque Wotan, elle a compromis Freia, en désirant un château. Freia avec la\ncorbeille de pommes d'or, n'est-elle pas au fond sa rivale; elle est l'inspira-\n"}, {"page_pdf": 894, "texte": "                              L'OR DU RHIN                                763\n\ntrice des pensées généreuses', aventureuses de Wotan, tandis que Fricka\nne défendra, jamais que la lettre des traités. Et Loge, si Fricka reproche à\nson époux de suivre les conseils de ce trompeur, elle ne se fait pas faute de\nl'écouter elle-même. Qu'il nous soit permis d'anticiper à regret sur le dérou­\nlement d'une action captivante. Les Géants viendront réclamer leur salaire.\nDans ce grave moment qui tiendra en suspens la destinée de Freia, Loge\nayant raconté les exploits d'Alberich et le prestige de l'Or, Fricka ne son­\ngera plus qu'à des parures, prêtant une oreille satisfaite, quand Loge\ny souffle que les clairs bijoux travaillés par les Nains savent retenir le cœur\nde l'époux.\n   Retenir l'époux, lui enlever la volonté; compter, prévaloir dans le conseil,\nc'est ce que veut la déesse. Dès le début de la querelle, elle reproche au dieu\nde ne pas lui avoir exposé son projet, d'avoir conclu sans elle son marché\navec les Géants. Dorénavant, chaque fois qu'il sera dans une situation dou­\nloureuse ou difficile, elle jouira de sa supériorité, trouvera occasion de le\nblâmer; vois, finira-t-elle par lui dire, en manière de consolation, vois, ta\nfolie nous a conduits de détresse en détresse. C'est en vain qu'on attend\nd'elle un accent venu du cœur. Wotan seul, par la bouche du dieu Froh,\ndemandera si l'on peut obtenir l'or tout-puissant, sans renoncer à l'Amour.\nAu même endroit, quand, venant à parler des Filles du Rhin, de leur noire\nmisère, Loge annonce qu'elles placent leur seul, leur dernier espoir dans\nl'esprit équitable de Wotan, Fricka n'a qu'un cri : pourquoi leur rendrait-on\nl'or, elles ont perdu plus d'un homme par leurs séductions, offensant\nà sa majesté de déesse.\n   Poursuivie par les Géants, qui lourdement arrivent, Freia vient chercher\nrefuge auprès de Wotan. Elle est suivie de Froh et de Donner, figures\naccessoires, simplement épisodiques, le premier exprimant la tendresse du\ndieu, le second sa violence.\n   Le blond Fasolt et le noir Fafner, les deux frères Géants, apparaissent.\n   Fasolt cherche le bonheur, il va, tel est son ferme espoir, le trouver en\nFreia. Combien nous touchent son étonnement et sa peine, quand, près de\nsaisir la jeune femme, il se voit arrêté par Wotan. L'indignation l'enflamme\net l'inspire : « Quelle folie, s'écrie-t-il, ô Wotan ! t'a fait promettre la\n Femme, dont tu pouvais goûter les charmes et la beauté, en paiement d'une\nforteresse ambitieuse. Naïfs, nous nous sommes exténués à te la construire,\nnous voulions mériter Freia, avoir ses charmes pour nous, les Pauvres, et\nvoici que tu contestes ta promesse, que tu méconnais notre droit. »\n   Tout autre est le langage du positif Fafner, qui n'a point fait de rêves.\n Les dieux ont son envie et sa haine ; ce qu'il veut, c'est détourner, à son\n profit, leur pouvoir, faire disparaître leur supériorité gênante. « Cesse ton\nsot verbiage, riposte-t-il à Fasolt, Freia serait en elle-même peu de chose,\nsi elle ne gardait dans son jardin les pommes d'or, qui assurent aux dieux\nl'éternelle jeunesse. Voilà pourquoi il la faut enlever. »\n   Le moment est critique pour Wotan. Que peut-il contre les Géants, qui\n ont pour eux le droit, et veulent être payés. C'est en vain que Froh enlace\n tendrement Freia, et que Donner, le violent, lève son marteau pour la\n"}, {"page_pdf": 895, "texte": "764                               DURENDAL\n\n\n\ndéfendre; Wotan doit détourner ses regards de Froh, doit faire s'abaisser le\nmarteau devant la Lance, gardienne des traités.\n   Loge seul, fécond en expédients, pourrait l'aider. Le voici qui arrive\nenfin, après s'être fait impatiemment attendre.\n   Indifférent aux fruits d'or, moins divin que les autres dieux qui le\nméprisent, Loge ne vient que rarement dans leur cercle. Toujours vagabon­\ndant, prodigue de ses offres, il parle indifféremment à tous les êtres; comme\nil promet, à Wotan, le rachat de Freia, il allume, à son souffle, les forges\nd'Alberich. Quoi de plus répandu, en effet, que la ruse, cette forme infé­\nrieure de l'intelligence, inhérente à l'animalité primitive : Voix des convoi­\ntises excitant les instincts. Grand fut le tort de Wotan de l'écouter, lui qui\nvoulait créer, entre les hommes, une profitable bonne entente; ceux-ci,\ns'inspirant et se justifiant de son exemple, chercheront, trouveront comme\nlui le moyen d'éluder les traités; de sa dent perfide, Loge rongera, l'une\naprès l'autre, les ruines sacrées de la Lance.\n   Et la ruse répondant à la ruse, le monde sera replongé dans les luttes\nsans issue. C'est le propre de Loge d'être instable, de quitter l'un pour favo­\nriser l'autre, menaçant pour celui qu'il sert. Wag'ner, avec son sens ingé­\nnieux des symboles, en a fait le dieu du feu, cet élément sournois qui se\nprête à l'industrie des hommes, docile en apparence, quoique toujours sur le\npoint de les dévorer.\n   A l'interrogation pressante de Wotan, Loge, maître ironiste, répond qu'il\na vainement parcouru le monde; partout où des êtres vivent, dans l'eau, la\nterre et l'air, il est allé, il a demandé qu'on lui fît voir un bien pour lequel\nl'homme renoncerait à la Femme, et partout sa question a excité la\nmoquerie; aucun être, nulle part, ne voudrait renoncer à l'Amour.\n   Parlant ainsi, Loge élargit la signification de Freia. La jeunesse, la\nbeauté, la liberté, l'amour, dont tour à tour elle semblait être le symbole, ne\nsont que des aspects de ce tout qu'elle représente; le bonheur, la joie de\nvivre, que, moins avisés que les autres créatures, selon les insinuations\nde Loge, nous sommes toujours prêts à sacrifier à la haine, à l'ambition ou\nà la cupidité.\n   Continuant le récit de son voyage, le rusé prouve ce qu'il insinuait, il\nraconte les exploits d'Alberich, et, vantant ses richesses, s'amuse à allumer\nchez tous des convoitises, fait oublier Freia.\n   Wotan désire l'Anneau, voit dans cet Or tourné en cercle le signe du\npouvoir éternel. Fricka espère des parures, qui lui donneraient des séduc­\ntions nouvelles, lui ramèneraient l'époux, enfin soumis à ses volontés. Tels,\nils connaissent tous deux l'état de Lieblosigkeit (mot créé par Wagner qui\npeut se traduire : négation d'amour); indifférents à ce qui devrait les réunir à\nl'œuvre du mutuelbonheur,ils vont séparément versies satisfactions égoïstes;\nlui, de son ambition ; elle, de sa vanité.\n   Fasolt pourtant est insensible à l'or, qui n'a rien qui l'attire, mais il craint\nla méchanceté d'Alberich, s'effraye de l'idée qu'elle est toute-puissante. Il\ns'en ouvre à Fafner, qui, saisissant cette nouvelle occasion d'ascendant, n'a\ngarde de contredire, bien que sur lui les sentiments, la crainte pas plus\n"}, {"page_pdf": 896, "texte": "                               L'OR DU RHIN                                765\n\nqu'un autre, n'aient de prise. Froidement, Fafner,tout en observant Wotan,\nquestionne Loge sur l'importance de l'Or, sur les avantages qu'il procure,\ncalcule le marché. « Crois-moi, finit-il par dire à Fasolt peu convaincu, nous\npourrions céder Freia, siWotan nous procurait l'Or; la jeunesse et la joie\nrestent fidèles à ceux qui peuvent tout acheter. »\n   Freia est devenu l'esclave dont on trafique, jouet des caprices du maître.\nImmobile, silencieuse, offensée dans sa pudeur, devant les regards lâches,\nindifférents ou durs de ceux qui l'entourent, elle se détourne, voile la\nfraîcheur et le charme attendrissant de sa beauté.\n   Et comme Wotan perd la vue de Freia, le sentiment du bonheur, il a\nplus le désir des fruits d'or, le goût des actions généreuses. Loge l'a saisi\ndans ses desséchants artifices.\n   Lorsque le rusé en vient à parler des filles du Rhin, de leur misère, de\nl'espoir qu'elles ont de rentrer par Wotan en possession de l'Or, le dieu\nréplique avec rudesse : « Je suis moi-même en danger; puis-je songer à\naider les autres. » Ce danger, qui le rend infidèle à son le nom d'équité, qui\nlui fait tenir un langage contraire à sa nature, Wotan cependant l'oublie, ne\ncraint pas de l'aggraver pour rêver, malgré que Fafner l'épie, au fascinant\nanneau. Mais des scrupules lui restent, le découragent, il faut maudire\nl'amour pour forger ce signe du pouvoir illimité. Loge le tranquillise : la\nchose est faite, Alberich n'a pas reculé devant la malédiction, il possède\nl'Anneau; dès lors, quoi c!e plus simple que de voler le voleur. Et Wotan\nendort sa conscience a écouter ces subtilités; il ne voit pas que le voleur en\nseconde main est encore le voleur, et que l'Anneau forgé au prix du renon­\ncement à l'Amour, ne pourra servir jamais à des desseins d'Amour.\n   Furieux de voir ses propres convoitises contrariées, quand soudain Fafner\nl'arrache à ses rêveries, lui communique que, si on leur procure l'Or, les\nGéants rendront Freia, Wotan répond avec colère : un bien qu'il n'a pas,\npeut-il en disposer, et puis, sera-t-il assez fou de se mettre en peine pour\nleurs désirs de brutes. Sur quoi Fafner annonce que Freia va être emmenée,\nles Géants la garderont jusqu'au soir, et pour toujours, si, au soir, on ne\nleur compte sa juste rançon.\n   Freia partie, tout le prestige des dieux s'en est allé avec elle. Tandis que\nleurs visages pâlissent, se flétrissent, leurs yeux, dont la lumière éblouissait\nle monde, s'éteignent. Bientôt, ils ne seront plus que les ombres de ce\nqu'ils furent.\n   Wotan ne peut se résoudre à un immobile désespoir. L'absence de Freia\nlui fait comprendre enfin qu'il doit la reconquérir à tout prix. Aidé des con­\nseils de Loge, il descendra au Nibelheim.\n   \" Viens donc, dit à Wotan Loge le Sardonique, je te conduis droit à\nl'abîme. \"\n   Enveloppés de vapeurs, les dieux s'engagent dans la Faille-du-Soufre.\nPar un ingénieux machinisme, la toile du fond qui se meut de bas en haut,\nnous avons l'illusion de la descente. Laissant les dieux en arrière, nous\nvoyons apparaître le domaine souterrain d'Alberich.\n   Dans Nibelheim, où il a soumis tous ses frères, Alberich vient de s'établir\n"}, {"page_pdf": 897, "texte": "766                                DURENDAL\n\n\nplus fortement, en leur inspirant la crainte. D'après ses indications, Mime lui\n a forgé le Tarnhelm, heaume d'acier qui peut le rendre invisible et lui permet\négalement de prendre n'importe quelle forme. Il vient, d'éprouver avec\nsuccès l'ouvrage de Mime; aussi se rengorge-t-il dans cette idée que sa\npuissance est éternelle. Tout l'autorise à croire que le monde entier suivra\nl'exemple des Nibelungen. Ne voit-il pas ceux-ci, attirés ou retenus par\nl'Or, obéir en esclaves, bassement, à toutes ses exigences. Grâce au Tarn­\nhelm, n'est-il pas parvenu à leur faire admettre qu'il a des yeux et des\noreilles partout, et, sous mille aspects menaçants, à frapper si fort leur ima­\ngination, que pas la moindre velléité de révolte ne leur reste.\n   Alberich quittera Nibelheim, prétendra dominer le monde, quand il possé­\ndera tout l'Or de la terre. Insatiable, il pousse ses tremblants esclaves de\nplus en plus profond dans les mines ténébreuses. A peine ont-ils découvert\nl'Or, qu'ils doivent le forger. De tous côtés, de toutes les cavernes, nous\narrive un incessant martellement d'enclumes, rumeur qui roule sous les\nvoûtes comme une lamentation sans fin. Elle exprime bien la lassitude\ndécouragée des Nibelungen. Leur travail les prive d'air et de lumière, leur\nenlève le repos, ne souffre point d'arrêt. Eussent-ils le temps de lever la\ntête, de prendre haleine, le rêve ne les consolerait pas ; ils n'ont plus d'espé­\nrance. Ils savent que leur sort ne doit point changer; leurs fatigues ne pro­\nfitent qu'au maître avare et sans pitié, dont elles grossissent les trésors et la\npuissance. Tous se sentent perdus dans la multitude des ouvriers, nul ne dis­\ntingue son propre travail dans la masse de la production. Et ce travail sans\ncompensation, sans attrait, exclut encore la fantaisie, fait de tous des\nmachines. Mime, le chétif, pleurniche en se rappelant l'heureux temps où le\nloisir existait, où le labeur était allègre, où les nains pouvaient achever, à leur\ncaprice, pour leurs femmes, des bijoux bien niblungeniens.\n   Impossible de rester inattentif, indifférent, à ce tableau, qui contient tant\nde choses dans son raccourci.\n   Wagner conduit nos regards du maître aux esclaves.\n   L'égoïsme des Nibelungen les détache l'un de l'autre, les prive d'indigna­\ntion pour des excès qu'eux-mêmes commettraient, s'ils n'en étaient les vic­\ntimes. « J'aurais voulu garder le Tarnhelm, avoue Mime. Il devait me sous­\ntraire à l'oppresseur, me permettre peut-être de lui voler l'anneau et de\ndevenir à mon tour le maître. Hélas! je ne suis pas parvenu à m'en servir. »\nMime, lâche, tremblant, qui a peur de tout, qui n'ose point agir, n'est pas\nfait pour comprendre le don magique du heaume. Alberich seul sait s'en\nservir, sait imprimer la terreur à son monde.\n   Vain avantage pourtant que celui d'Alberich. « A quoi te servent tes richesses,\ndemandera Wotan, puisque Nibelheim est si triste, et que tout cet Or n'y sert\nde rien. » Le nain répondra qu'il lui vaudra la domination du monde et l'assou­\nvissement de sa vengeance. Paroles suggestives. Elles nous font songer à cer­\ntains êtres, durs envers les autres comme envers eux-mêmes, qui, indiffé­\nrents au présent, aux satisfactions qu'il pourrait leur offrir, ne prennent pas le\ntemps de vivre, se contentant de voir, dans les richesses qu'ils accumulent,\nnon pas des réalités, mais des possibilités de jouissance et de domination.\n"}, {"page_pdf": 898, "texte": "                                L'OR DU RHIN                                 767\n\n    Tel est Nibelheim, lorsque Wptan et Loge y apparaissent. Une scène se\npasse entre eux et Alberich, où celui-ci se transforme en dragon, puis en\ncrapaud. La moindre attention la fera comprendre. Qu'est-ce, sinon une\nmanœuvre d'adroite politique. Loge a vite reconnu paroù aborder le gnome,\nil s'attaque à son côté faible : sa présomption, son outrecuidance. Successi­\nvement, et qui le pourrait mieux, il simule l'étonnement, l'admiration béate,\nune terreur extrême, tandis qu'Alberich étale un trésor, se grise de paroles\net de projets, et, se changeant soudain en dragon, fait une démonstration\ninsolente de sa force.\n    Loge s'est fait un jeu de pousser la vanité d'Alberich jusqu'à la folie : con­\ntent de voir trembler un dieu, croyant n'avoir plus rien à craindre, le\ngnome en perd toute prudence. Alors, comme la musique passe des pétille­\nments de la malice à la plus triomphante ironie, Loge tend son filet : « Peux-\ntu te faire petit et mince, voilà le vrai moyen d'éviter le danger; mais cela\ntu ne le peux pas. » « C'est simple, ouvre les yeux », réplique le nain, qui\nprend stupidement la petitesse d'un crapaud. Wotan met le pied sur le cra­\npaud, Loge ferme son filet; la force et la ruse du dieu ont vaincu.\n    Ayant solidement garrotté Alberich, Loge et Wotan l'entraînent hors de\nsa caverne.\n    Le décor se transforme; après l'illusion d'une ascension, nous nous\nretrouvons sur la montagne, au bord du Rhin.\n    Pour se libérer, le nain appelle les Nibelungen avec la rançon, cède rapi­\ndement tout son or, même le Tarnhelm. Mais il cherche à dissimuler le\ntalisman de la toute-puissance, son Anneau. Wotan le voit, l'exige, le lui\narrache. Au nain qui supplie qu'on le lui laisse, criant qu'il tient plus à cet\nanneau qu'à la vie, et que, l'ayant créé, il en est le possesseur légitime, le\ndieu riposte : « Tu oses dire que l'Anneau est ta chose. Va demander aux\nenfants du fleuve si elles te firent don de l'or que tu pris pour le forger. »\n    Vaine ironie et vain triomphe! Wotan fait à Alberich le reproche qu'il\ndevrait s'adresser à soi-même, car l'Anneau est certes encore moins sa chose.\n Il est maintenant le voleur, c'est dans sa conscience que retentiront les\nplaintes des Filles, et il ne sera pas un voleur plus heureux. Car l'Or\n est devenu le salaire des Géants, et ce qui n'a pas réussi à Alberich ne lui\nréussira pas davantage; il ne parviendra pas non plus à leur dérober\n l'Anneau. C'est bien à tort qu'il s'en flatte, les convoitises qu'il a laissé\n paraître, les questions qu'il a posées à Loge, en leur présence, les ont trop\nbien instruits de sa valeur. Fafner a trop bien écouté, pour ne pas prétendre\n l'avoir et ne pas savoir s'en servir.\n    Et, s'il leur accordait une oreille moins distraite, les imprécations du\ngnome épouvanteraient Wotan : « Ma malédiction me frappe seul, mais\nton acte, ô Wotan ! porte atteinte au bonheur de tous, tu vas introduire le\nvertige de l'or dans le monde. ... Issu d'un vœu maudit, que l'Anneau soit\n maudit. Nul n'en jouira avec un cœur joyeux, le bonheur fuira qui le verra\n briller, qui le possédera aura la terreur de le perdre, et qui ne l'aura pas\nsera tourmenté du désir de l'avoir. Tous le convoiteront, mais nul ne pourra\n en goûter la possession paisible; loin d'être profitable à son possesseur, il le\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": "768                               DURENDAL\n\n\ndésignera aux coups de l'assassin        Quant à moi, j'attendrai mon moment,\nje trouverai l'occasion de reprendre un jour ce que tu viens de me voler. »\nAlberich brandit le poing, disparaît.\n   Un voile de brumes flottait sur la scène, il devient transparent, le soleil le\ndissout, illumine et réchauffe le paysage. A l'enchantement qui se répand\ndans l'atmosphère, on pressent le retour de la belle Freia. Elle revient, en\neffet, la gardienne des pommes d'or, ramenée par les Géants. Fricka, Froh\net Donner, sortis du bois où ils ont sommeillé pendant l'absence de Wotan\net de Loge, instruits de la réussite de leur entreprise, s'avancent ravis à sa\nrencontre. Les Géants les arrêtent, il leur faut tout d'abord la rançon.\n   Entraîné, endoctriné par Fafner, Fasolt, l'idéologue, ne la suit qu'à\nregret, comme on se soumet à une triste nécessité; il ne peut se résigner à\nl'idée de perdre Freia. Il faut qn'on l'étourdisse; tant qu'il gardera\nconscience, tant qu'il verra l'image de la déesse, il ne pourra s'en détacher :\nqu'on amoncelle donc devant elle un tas d'or capable de la lui cacher tout\nentière. Fidèle à son caractère, Fafner n'a d'yeux que pour l'Or; dès que\nWotan accède à la demande de Fasolt, il surveille l'empilement du butin,\nle tasse, récrimine, chicane, veut que l'on y ajoute le Tarnhelm, puis,\nexigeant plus encore, réclame l'Anneau.\n   Tous les personnages regardent Wotan, il tient entre les mains le sort de\nFreia et des dieux.\n   Après avoir allumé les convoitises. Loge s'amuse à souffler dessus, sûr\nque loin de les éteindre, il ne fera que les aviver. Il se pose en conciliateur,\nengage les Géants à renoncer à l'Anneau comme Wotan lui-même, dit-il,\ny renonce, puisqu'il va le restituer aux Filles du Rhin. Le dieu sursauté, il n'en­\ntend se défaire à aucun prix de ce qu'il estime être le fruit de se s peines.\n   Sans doute moins préoccupée de Freia que jalouse de l'empire que prend'\nl'or sur son époux, Fricka l'engage à céder aux Géants. Froh et Donner\njoignent leurs prières aux siennes.\n   Sourd à tout, saisi de violence, Wotan repousse conseils, prières et\nmenaces; il gardera l'Anneau.\n   Freia va disparaître, Fasolt veut l'entraîner, mais Fafner le retient,\nlui montre que la physionomie de Wotan change, se calme, passe de\nla colère à la réflexion.\n   Sur le point de perdre à nouveau et définitivement Freia, Wotan s'in­\nterroge; sous le ciel devenu obscur, majestueuse comme la nuit, la pro-\nphétesse Erda s'élève de terre, devant lui, dans une sombre robe bleue\nconstellée d'argent. Saisissante comme la nuit, qui fait sentir la petitesse de\nl'homme, en même temps qu'elle lui dévoile le nombre infini des mondes,\nErda parle, elle est la voix de la nature qui oppose son immensité et son\nfond immuable à la vanité et à la versatilité humaine : le règne des dieux\npassera, comme tout ce qui est passé dans une perpétuelle transformation.\n « Sors du rêve disproportionné qui te fait croire, ô Wotan, que toi seul peux\nfixer le Destin, n'agis plus comme si tu devais durer toujours, jette l'anneau\ninutile, qui te désigne aux coups de la malédiction. Songe, songe, veilles et\ncrains. »\n"}, {"page_pdf": 900, "texte": "                               L'OR DU RHIN                                 769\n\n\n    L'apparition s'efface, laissant chez Wotan un trouble qui ne le quittera\nplus, quoi qu'il fera pour l'éloigner. Que faut-il craindre? Quel sera le sort\nde mon œuvre? pense le Dieu, qui veut poursuivre Erda, écouter jusqu'au\nbout l'effrayante et décourageante vérité, mais Froh, Donner, Fricka,\nexprimant le besoin et l'impatience de vivre, sont là qui le retiennent, qui le\nramènent vers le présent. Il voit Freia toute émue, l'accueille avec effusion,\nabandonne l'Anneau aux Géants.\n    Avec l'Anneau; la discorde entre dans le monde, l'anathème d'Alberich\ns'accomplit. A peine Fasolt s'en est-il emparé, à l'instigation de Loge, pour\nfaire échec à Fafner qui prétend garder tout l'or, que celui-ci prend son\nfrère par derrière, l'assomme d'un furieux coup de massue. Consternés, les\ndieux regardent le fratricide qui engloutit dans un grand sac les richesses\nd'Alberich, le voient s'éloigner courbé sous ce fardeau.\n    Fricka se fait câline, cherche à reprendre son époux perdu dans ses\npensées, lui montre la forteresse du Walhall, qui l'invite et l'attend.\n    Wotan penche le front. Le cadavre de Fasolt lui rend présente la malé­\ndiction d'Alberich, les paroles d'Erda ne sont pas moins menaçantes.\nNaguère d'un éclat trompeur, le Walhall assombri, funèbre, n'a'plus rien\nqui l'attire; c'est peut-être un tombeau; à coup sûr une prison. Quelle\ninfluence les dieux auront-ils encore sur le monde? Fafner, maître de l'Or,\nse détache d'eux, dans une complète indifférence, avec 'un méprisant\ndédain; Alberich est devenu leur implacable ennemi, et veille à sa ven­\n geance.\n     Autour du dieu immobile, la nature entière fait le silence, moment d'an­\n goisse pesante. Donner, le violent, en étouffe, l'impatience le saisit. Il faut\n qu'a nouveau l'on vive, l'on respire; les pensées qui obsèdent et qui\n torturent Wotan, il va les chasser comme un air insalubre. Le voici sur les\n hauteurs; à ses appels, il rassemble le troupeau des nuages, perdu dans les\n vapeurs, il bat de son marteau les rochers, à chaque coup, fait jaillir les\n grands et bienfaisants éclairs. La foudre aveuglante fend le ciel de toutes\n parts; l'averse, que la vent balaie, crépite sur les rocs et sur les feuillages,\n l'orage grossit, se presse d'exhaler sa fureur, la vide dans un dernier fracas.\n Grâce à lui, nous avons l'accalmie ; l'atmosphère rafraîchie, purifiée, douce\n comme un baume, s'irise comme l'espoir. Spectacle merveilleux, merveilleuse\n image. Wotan est là comme un Olympien : la Nature, qui suit tous les\n mouvements de son âme, fut sinistre, secouée, quand de sinistres pres­\n sentiments le hantaient, quand il faisait effort pour s'en arracher; mainte­\n nant, environné du sourire mouillé des choses, dans le retour étincelant du\n soleil, il est debout, oublieux du passé, tragique, décidé à ne plus fixer que\n  l'avenir, avec calme, avec vaillance.\n     Parmi la rançon d'Alberich, lés Nibelungen ont apporté un glaive. En\n  remplissant son sac, Fafner l'a considéré avec dédain, l'a laissé choir. Ce\n  glaive, Wotan le ramasse.\n     Dans la nuit du Nibelheim, au milieu des esclaves, il s'est donc trouvé un\n  être ayant senti plus que nul autre la détresse commune, ayant eu plus de\n  courage que nul autre, pour forger, en dépit de la surveillance d'Alberich,\n"}, {"page_pdf": 901, "texte": " 770                               DURENDAL\n\n\n   un glaive vengeur. Le monde n'est donc pas soumis définitivement, tout\n   entier, aux violents ni au pouvoir de l'Or; un sourd mais immanent désir de\n  justice le travaille; des êtres existent qui l'éprouvent violemment et que ce\n   désir pousse à l'action. Ce glaive est le signe visible, il répond à un vœu\n  des Nibelungen, qui l'ont tendu vers une intervention secourable. Wotan\n   n'est donc pas oublié du monde, seul avec son rêve stérile. Le Walhall\n  conserve sa raison d'être, il règne encore sur des cœurs qu'il remplit\n  d'espérances. Et ceux qui espèrent en lui sauront aussi le défendre ;\n  il servira de ralliement à une lignée de Héros, braves entre tous, dont\n  l'obscur forgeron du Nibelheim aura été le précurseur. Ils le seconderont\n  contre ses adversaires, ils seront, avec lui, les artisans de l'avenir.\n     L'effroi quitte Wotan, mais l'Orgueil lui revient. En ne restituant pas l'Or\n  aux enfants du Fleuve, il a commis une irréparable injustice, mais qui peut\n se dire exempt de reproches, et le reproche ne doit-il pas s'adresser plutôt à\n  la nécessité, plus forte que sa volonté. Trop de scrupules paralysent l'action,\n  et pouvait-il se dispenser d'agir. Qu'importe les plaintes des Filles, puisque\n le Walhall est debout sur les sommets en pleine gloire !\n     Plein de sécurité, il salue la forteresse, asile pour la nuit qui monte, rem­\n  part contre l'envie et la haine. « Suis-moi, dit-il à Fricka, au Walhall entre\n avec moi. »\n     Au loin, les sourds grondements du tonnerre s'affaiblissent. Tout s'apaise,\n fait l'oubli sur des terreurs passées. Menant droit à l'entrée du Walhall, un\n arc-en-ciel s'allume, chemin brillant de l'illusion, léger et fragile comme leur\n triomphe éphémère, par où les dieux vont monter à leurs trônes.\n     Derrière les époux, Freia, Froh et Donner s'y engagent. Loge seul, tour­\n nant vers nous sa face sarcastique, demeure à terre. Il n'a guère envie,\n souffle-t-il, de se mêler à des fous qui vont à leur perte. Son dessein est\n plutôt de reprendre sa forme ardente, pour dévorer ceux qu'il vient de servir.\n     Grisé de nouveaux projets, livrés à de séduisants bavardages, les dieux,\n sans se presser, gravissent l'arc-en-ciel; ils admirent à loisir et de loin le\n palais, où plus rien ne les empêche d'entrer. Moment d'oubli complet,\n moment d'extase, faut-il que les filles du Rhin soient malavisées pour le leur\n troubler. Elles ont surgi à la surface du fleuve; elles poussent jusqu'à eux\n des lamentations qui ne seront point écoutées. Surpris et irrité, Wotan ordonne\n à Loge de les faire taire.\n     Cynique, approuvé par les dieux qui rient, Loge se penche, crie vers la\nvallée : « O vous, enfants, au fond des ondes, quel sujet de plainte pouvez-\nvous bien avoir? Sachez-le, Wotan ne vous veut que du bien. Il souhaite que la\njeune gloire des dieux vous suffise, vous tienne lieu de soleil. Elle remplacera\navec avantage, sans doute, cet or qui, pour toujours, vous échappe. »\n     Les voix déchirantes de l'abîme, malgré les rires sonores des dieux, se font\nune dernière fois entendre : « Or pur, Or innocent du Rhin! Oh! si nous\nretrouvions ta joie dans nos profondeurs cachées. Vous, les triomphateurs\nd'en haut, vous êtes perfides et vains. Dans le néant seul est l'intimité, la\nloyauté. »\n    On garde de cette fin de l'Or du Rhin l'impression d'une fresque musicale.\n"}, {"page_pdf": 902, "texte": "                              L'OR DU                 RHIN                771\n\n\n\nLes dieux montent au Walhall qu'embrase le couchant; vêtus de sa pourpre,\nils montent éblouis, ivres d'orgueil, secoués de rires violents ; de lourds\naccords dominateurs les saluent qui, pareils aux rayons obliques du soleil, se\nprolongent, et comme eux vont s'éteindre, car bientôt la nuit silencieuse aura\nraison de la bruyante apothéose : des brouillards sortent du fleuve, des\nombres qui s'élèvent nous voilent la forteresse et les dieux, les plaintes des\nFilles du Rhin s'interposent, et leur mélancolie flotte encore, que tout est\nentré dans les ténèbres.\n                                                              A. GUILLION.\n"}, {"page_pdf": 903, "texte": "                    Chronique Musicale\n\n   « J o s u é » à A n v e r s . — L'exécution du 4 décembre fut un nouveau\nsuccès pour la Société des Concerts de musique sacrée, dirigée par M. Ontrop,\nbien qu'elle ne nous ait point donné une aussi pleine satisfaction que les\nprécédentes. Le ténor Reimers, de Berlin, qui devait chanter le rôle de Josué,\navait dû être remplacé au dernier moment par M. Van Son, un jeune ténor\nhollandais dont les moyens n'étaient pas à la hauteur d'un tel rôle, bien qu'il\neût de fort louables qualités de chanteur. Les autres interprètes, excellents,\nétaient les barytons Denijs et Van Oort, et M me Verbena qui chanta fort joli­\nment les airs d'Achsah.\n   L'œuvre est d'une splendide majesté et d'une trempe incomparable. En\ndépit de ses longueurs qui légitiment les nombreuses coupures qu'on y avait\npratiquées, en dépit de l'impression de monotonie qu'elle engendre (plus, je\ncrois, que toute autre œuvre de Händel), elle apparaît d'une solidité qui défie\nles siècles. Force et majesté, parfois tempérées de grâce, c'est bien le carac­\ntère de l'inspiration händelienne. Parmi les morceaux qui nous ont frappé,\ncitons le magnifique chœur du début Ikr Söhne Israëls, la marche guerrière et\nle chœur triomphal devant les murs écroulés de Jéricho, l'épisode de l'arrêt\ndu soleil, le chœur Allmächt'ger Herrscher, les délicieux airs d'Achsah Horch\nauf der Vögel Lied et Wie Sonnenglanz, le superbe chant de Kaleb Soll ich auf\nMamres Fruchtgefild, enfin le chœur final repris, comme .on le sait, à Judas\nMacchabée.\n   Composé en l'espace de... quinze jours — du 3o juillet au 18 août 1747 —\nsur un poème anglais de Thomas Morell, Joshua fut exécuté pour la première\nfois à Londres, le 9 mars 1748 (1). C'est un véritable oratorio où, évidem­\nment, l'esprit dramatique propre à Handel se manifeste souvent, mais qui\nn'en reste pas moins, avant tout, une grande fresque lyrique, une épopée\nchorale, comme Israël en Egypte, et non un drame de concert comme Samson,\nBelsazar ou Héraklès. Dans ces dernières œuvres, le génie tragique de Händel\nse montre de façon beaucoup plus impressionnante, lit l'on ne trouve pas\nnon plus dans Josué la profondeur sublime de certaines pages du Messie. Au\nmilieu de chœurs majestueux et puissants, l'auteur a inséré, de manière toute\nartificielle et dans une intention de contraste purement musical, des scènes\nidylliques entre le guerrier Kaleb et sa fiancée Achsah ; et, à côté de ces\nchants gracieux qui rappellent à notre esprit tant de charmants airs d'amour\n\n\n (1) J'emprunte ces indications au beau livre de M. R. Rolland sur Hândel. (Alcan.)\n"}, {"page_pdf": 904, "texte": "                                 CHRONIQUE                MUSICALE                           773\n\n de ses opéras italiens, l'air d'Othniel a tempo di gavotta apporte, en ce d r a m e\n biblique, u n e note imprévue de XVIIIe siècle m o n d a i n .\n    Quoi qu'on puisse dire, c'est de l'art grandiose, lumineux et fort, de l'art\n bienfaisant, dont les âmes saines ont, à notre époque principalement, un impé­\n rieux besoin. Félicitons et remercions M . O n t r o p , M M . Stellfeld et Boelaerts\n et tous les participants, d'avoir fait revivre, pour notre joie, cette œuvre a d m i ­\n rable.\n    J'ajouterai une remarque, d'ordre extra-musical. Josué fut, à Anvers, chanté\n dans u n e traduction allemande. Du m o m e n t qu'on ne le chantait pas dans le\n texte original, il nous eût été agréable de l'entendre, chez nous, traduit en\n l'une de nos deux langues nationales. J e vois bien que c'est pour u n e raison\n toute pratique qu'on a adopté la version teutonne, le matériel choral portant\n déjà le texte allemand, et la version néerlandaise n'existant peut-être p a s . . .\n Mais, toutefois, je ne regrette point d'avoir fait cette réflexion.\n                                                                             C. M.\n                                                  *\n                                              *       *\n\n    Premier Concert populaire. — M. Sylvain Dupuis nous y a\n  d o n n é en première audition une œuvre d'un compositeur belge i n c o n n u j u s ­\n  qu'à ce jour, M. Van Winckel, œuvre fort travaillée mais où la forme cons­\n  tamment t e n d u e , la couleur uniformément sombre et surchargée, la propen­\n sion très marquée au déchaînement de sonorités excessives et violentes\n constituent une étrange contradiction avec le titre du poème, Matin d'avril,\n qui semble annoncer des visions reposantes, des paysages de joie ou de paix\n recueillie. L'auteur n'est assurément point dénué de talent. Son orchestra­\n tion est riche et savante, trop massive cependant, et il devrait s'efforcer de\n l'aérer, de la rendre plus souple, d'y laisser passer plus de lumière. Tel n'est\n point le cas de l'autre s y m p h o n i e descriptive exécutée aux Populaires, la\n Sauge fleurie de Vincent d ' I n d y , dont la grâce délicate et rêveuse est peut-être\n trop a p p a r e m m e n t influencée de hantises w a g n é r i e n n e s . L e p r o g r a m m e\n orchestral se complétait d'une Ouverture tragique de B r a h m s , o p . 8 1 , où la\n noblesse des idées égale la puissance de l'expression et du Chasseur maudit,\n dont l'exécution fut admirablement vivante et vibrante, c o m m u n i q u a n t d a n s\n toute son intensité le frisson d'angoisse surnaturelle qui traverse ce p o è m e si\né t o n n a m m e n t suggestif par l'ampleur de son éloquence picturale.\n     M. Misha E l m a n a d o n n é du Concerto de Beethoven u n e interprétation\ncorrecte et brillante, mais entièrement d é p o u r v u e de profondeur et d'accent.\n Il a été naturellement plus heureux dans la Symphonie espagnole de L a l o , où\nses qualités de r y t h m e , de verve et de libre fantaisie lui ont valu un succès\nenthousiaste, justifié dans une certaine mesure, et qui l'a d é t e r m i n é à revenir\njouer au rappel, assez mollement, en tout cas sans largeur ni tendresse, une\ntranscription violonistique du Preislied, des Maures-Chanteurs, s o u t e n u e au\npiano par un accompagnement agrémenté de s u r p r e n a n t s traits fleuris à la\nT h a l b e r g . Que M. Misha E l m a n ait un peu moins de confiance en lui-\nm ê m e . Qu'il médite et se recueille. Sinon il continuera d'être d u p e de sa\n"}, {"page_pdf": 905, "texte": "774                             DURENDAL\n\n\nfacilité et n'aura jamais de son art qu'une compréhension mesquine et\nétrécie.\n                                    *\n                                  * *\n\n   C o n c e r t s d i v e r s . — L'Académie musicale dirigée par Théo Ysaye\navait consacré sa seconde séance de musique de chambre à l'école belge.\n   M. Van den Borren prépara l'auditoire par une causerie synthétiquement\nsubstantielle où dans une forme claire, concise et vigoureuse, il expliqua les\norigines et le développement de cette école. Les musiciens belges se répar­\ntissent en deux catégories, procédant soit de Peter Benoît, foncièrement\nnationaliste et flamand, soit de César Franck dont l'inspiration idéaliste et\nmystique devait rénover si puissammeut l'art musical en France et exercer\naussi son influence en Belgique sur les jeunes maîtres de la Wallonnie.\nAprès avoir admirablement retracé l'évolution du génie de Franck et montré\nde quelle façon et avec quelles différences s'y rattache l'esthétique de Lekeu,\nun de ses disciples les plus inspirés, l'érudit conférencier a caractérisé en\nquelques mots heureux la personnalité des autres compositeurs franckistes\nbelges, Jongen, Vreuls, Albert Dupuis, Théo Ysaye, etc.\n    On a ensuite entendu un trio en si mineur de Jongen (l'auteur, MM.Chau­\nmont et Doehaerd), trio brillamment construit et dont l'Andante si expressif\npénètre l'âme, tant par la qualité de la pensée que par le charme captivant\ndes harmonies, puis deux œuvres maîtresses dont on ne se lasse jamais, la\nSonate de Lekeu (Théo Ysaye et Chaumont) et le Quintette de Franck. Les\ninterprètes, MM. Théo Ysaye, Chaumont, Van Hout, Doehaerd, Fradkin\nfirent merveille, Chaumont et Van Hout rivalisant de sentiment, de chaleur\net de poésie, tandis qu'au piano Théo Ysaye affirmait ses qualités de captll-\nmeister dans l'autorité de son jeu et la fermeté soutenue de sa rythmique.\n   La troisième séance était consacrée à l'école allemande. Dans une cau­\nserie introductive, M. Georges Systermans présenta une vue d'ensemble de\ntout ce que le génie allemand a créé de plus beau dans le domaine de la\nmusique de chambre, depuis Haydn et Mozart jusqu'à nos jours. Bien que,\npour traiter un aussi vaste sujet, le conférencier ne disposât que d'un temps\nrelativement limité, il sut rendre sa causerie intéressante et hautement\ninstructive, synthétisant en quelques mots un grand nombre d'idées et de\nfaits, marquant d'un trait juste et sûr l'apport de chaque maître. Il s'attacha\nde préférence aux grandes figures de Haydn, de Mozart, de Beethoven, de\n Mendelssohn, de Schubert, de Schumann et de Brahms, définissant les\ncaractères esthétiques de toute cette création immense avec autant de préci­\n sion que de clairvoyance.\n    Au programme de l'audition qui suivit se trouvaient inscrits un quatuor\n (op. 13) en ut mineur de Richard Strauss, dont l'élégance mélodique et la\n forme limpide ne présagent d'aucune façon l'exubérante opulence des œuvres\n orchestrales postérieures, une sonate pour violoncelle et piano (op. 22) en ri\n mineur de Thuille et le quatuor (op. 25) en sol mineur de Brahms, qui fut la\n perle du concert. Grand succès pour les interprètes, MM. Théo Ysaye, Chau­\n mont, Van Hout, Doehaerd.\n"}, {"page_pdf": 906, "texte": "                         CHRONIQUE MUSICALE                                775\n\n\n   Signalons aussi le récital de lieder donné à la Grande Harmonie par\nM me Wybauw-Detilleux, la distinguée cantatrice dont maintes fois nous\navons eu l'occasion de faire l'éloge dans cette revue. Programme riche et\nbien composé, glanant judicieusement dans l'œuvre de trois siècles, depuis\nles maîtres italiens duXVIIesiècle jusqu'aux contemporains belges et français\net où l'on relevait les noms de Carissimi, Beethoven, Schumann, Strauss,\nRachmaninoff, Tinel, Franck, Dubois, Mestdagh, Duparc, etc., etc.\nMme Wybauw-Detilleux sut mettre en valeur ces types d'expression lyrique\nsi profondément divers et l'on applaudit fort ces interprétations très person­\nnelles que caractérisent la sensibilité émue et pénélranle,la souplesse de com­\npréhension, la beauté de la diction et de la physionomie.\n\n                                                     GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 907, "texte": "                        LES          LIVRES\n\n\nL a B e l g i q u e i l l u s t r é e , par DUMONT-WILDEN. Préface d'Emile Ver­\n   haeren. — (Paris, librairie Larousse).\n   Heure heureuse, dit Emile Verhaeren dans la préface de l'ouvrage,\na sonné pour la Belgique. Ce pays s'impose aujourd'hui à l'attention du\nmonde entier par la ténacité de son labeur, par le vaillant effort qui aboutit\nà son épanouissement actuel. L'Exposition de Bruxelles, coïncidant avec le\nnouveau règne, est la brillante manifestation de sa prospérité matérielle,\nconséquence naturelle d'une remarquable renaissance intellectuelle et artis­\ntique. Le moment était donc parliculièrement opportun pour introduire la\nBelgique dans la magnifique Collection in-4° Larousse où figurent déjà l'Alle-\nmagne, l'Italie, YEspagne et la Hollande, et lui consacrer à son tour un splen­\ndide volume.\n   Préfaciée par le grand poète Emile Verhaeren et signée d'un écrivain\nbelge de talent, M. Dumont-Wilden, la Belgique illustrée est tout à la fois un\nouvrage richement documenté, une étude fouillée et approfondie, et une\nœuvre d'une rare saveur littéraire, extrêmement attrayante et suggestive.\nL'auteur débute par un tableau de la Belgique vue à vol d'oiseau et une\nesquisse de son évolution historique, puis il étudie successivement la capitale\net les difïérentes provinces, montrant leurs aspects pittoresques, sites et\nmonuments, signalant les mœurs et coutumes des habitants, notant au pas­\nsage ce qu'il faut retenir d'essentiel au point de vue politique, commercial,\nindustriel, agricole, artistique, etc.; c'est la Belgique tout entière qui est\nrenfermée dans ces pages pleines de vie et de couleur. L'ouvrage se termine\npar un chapitre sur le Congo, un chapitre sur le grand-duché de Luxem­\nbourg, si étroitement lié au pays belge, et un appendice, dû à M. Louis\nFrank, sur l'avenir de la Belgique au point de vue international.\n   Comme dans les précédents volumes de la même collection, le texte est\nanimé d'une profusion de superbes photographies prises sur le vif et repro­\nduites sans retouches. Aspects de la nature, scènes de mœurs, panoramas de\nvilles, églises, monuments, rues neuves et vieilles maisons flamandes, il y a\nlà un musée iconographique en sens analogue, complété par de nombreux\nplans et cartes en noir et en couleurs, d'une parfaite exécution. Ce sera, pour\nles Belges, un des plus beaux monuments élevés à la gloire de leur patrie;\net pour tout le monde, une intéressante et curieuse initiation à la vie et aux\n mœurs d'un pays dont l'histoire, dit le préfacier, s'imposera comme un\n objet d'admiration et d'émulation aux petits peuples et comme un objet de\n réserve et de respect aux grandes nations souveraines.\n   La Belgique illustrée est imprimée avec le plus grand soin sur magnifique\n papier couché. Rien n'a été négligé pour donner à cet ouvrage une riche\n"}, {"page_pdf": 908, "texte": "                                LES   LIVRES\n                                                                          777\n\nparure, qui le fera rechercher des bibliophiles. Les ornements typogra­\nphiques, titre, frontispice, entêtes de -pages, culs-de-lampe tirés en teinte,\nont été spécialement demandés à George Auriol ; le même artiste a composé\nla couverture du livre. C'est donc, à un prix très abordable, une publi­\ncation de grand luxe, que d'exceptionnelles facilités de payement mettent\nà la portée de tous.\n   Prix de l'ouvrage complet (il paraît par fascicules tous les samedis, plu­\nsieurs fascicules ont déjà paru) : 20 francs, broché; 26 francs, relié.\n   On souscrit chez tous les libraires.\n\n\n H a e n d e l , par ROMAIN ROLLAND. — (Collection Les Maîtres de la Musique.\n   Paris, Alcan.)\n   M. Romain Rolland relève dans l'esthétique de Haendel plusieurs traits\ncaractéristiques.\n   A l'encontre de la tendance germanique, son art est objectif, revêtant une\nsorte d'impersonnalilé supérieure, exempt de lyrisme sentimental, moins\nsoucieux de traduire les émotions de la pensée intime que les formes e t les\nrythmes de l'univers visible. Haendel est un peintre. Le caractère visuel et\npictural de son inspiration est confirmé par cette considération que la cécité\nsurvenue dans lès dernières années de sa vie vint en tarir la source, alors\nqu'elle eut au contraire stimulé la création d'un pur auditif.\n   L'art de Haendel est aussi cosmopolite, ce qui résulte de son éducation\nmusicale dirigée par Zachow, de ses trois voyages en Italie, de son séjour\nd'un demi-siècle en Angleterre. Ce cosmopolitisme, où la musique populaire\ndes diverses nations tient une place importante, ne compromet en rien l'ori­\nginalité de l'art de Haendel dont le génie souverain s'assimile à merveille et\ns'assujettit toutes les influences comme tous les styles.\n   Un troisième caractère de l'art de Haendel que seul Mozart possédait au\nmême degré que lui se trouve dans un sens exquis de la forme s'alliant chez\nlui de façon apparemment contradictoire avec une faculté d'improvisation,\nextraordinaire. « Haendel composait comme on respire et en vérité il semble\navoir été le plus grand improvisateur qui fut jamais. »\n   Enfin, l'art de Haendel est hautement expressif et suggestif et non, comme\non Je croit communément, purement formel. \" Le sens intime de ses œuvres a\nété faussé, dans le siècle qui a suivi sa mort par une exclusion et un mépris\nsystématique de tous les opéras de Haendel, par une élimination de presque\ntous les oratorios dramatiques (les plus puissants et les plus neufs) par un\nchoix étroit se restreignant de plus en plus à quatre ou cinq oratorios, et,\ndans ces oratorios, donnant une suprématie exagérée au Messie, \" Haendel ne\nfut jamais un musicien d'église et M. Rolland fait sienne cette manière de\nvoir de Richard Strauss opposant au grand courant polyphonique et sym­\nphonique issu de J.-S. Bach le courant homophone et dramatique issu de\nHaendel.\n   Parmi les quarante opéras de Haendel, malheureusement si peu connus, il\nen est que M. Rolland n'hésite pas à qualifier de chefs-d'œuvre. Giulio Cesare,\n"}, {"page_pdf": 909, "texte": "778                              DURENDAL\n\n\nTamerlano, Rodelinda, Orlando sont aussi riches musicalement mais plus\ndramatiques que ceux de Rameau. L'absence de chœurs qu'exigeaient les\nconventions de l'opéra italien d'alors y est amplement rachetée par la variété\net l'abondance de l'accompagnement orchestral, par la beauté du récitatif\ndans le solo vocal, Dans l'oratorio comme dans l'opéra Haendel renouvelle\nconstamment sa forme. Mais ses oratorios ont un caractère commun qui les\nrapproche. Bien plus que ses opéras, ils sont des drames musicaux. « Les\npassions et les âmes y sont représentées d'une façon dramatique. Haendel est\nun grand peintre de caractères, et dans les moments de crise passionnée il\nest l'égal des plus grands maîtres du drame musical. » Les exemples abondent\ndans Héraklès, Alexander Balus, Belsazar, Samson, et, dominant tout, dans\ncertains chœurs d'Esther, de Josué, d'Israël en Egypte, « l'essai le plus gigan­\ntesque qui ait jamais été fait d'un oratorio non pas avec des chœurs mais tout\nentier en chœurs. » Signalant l'importance de la partie pittoresque et des­\ncriptive dans ces oratorios, M. Rolland appelle Haendel « une sorte de\nBeethoven enchaîné. Sous l'idéal classique dont il se revêtait brûlait un génie\nromantique ».\n   Suit une étude approfondie des compositions pour clavier, de la musique\nde chambre, de la musique d'orchestre.\n   « Quelque grand peintre que soit Haendel, ce n'est pas tant par l'éclat, la\nvariété et la nouveauté du coloris, que par la beauté du dessin et les effets\nd'ombres et de lumières... Tout son art de l'orchestre est dans le juste\ninstinct d'équilibre et d'économie qui sait, avec des moyens très réduits, en\nménageant certaines couleurs, obtenir des impressions aussi puissantes,\nquand ces couleurs apparaissent, que nos musiciens d'aujourd'hui avec leur\npalette surchargée. »\n   La partie biographique du livre de M. Rolland résume admirablement en\nquelques pages la carrière si extraordinairement remplie du maître de Halle\net donne aussi d'intéressants détails sur les personnalités musicales de\nl'époque, Zachow, dont Haendel fut l'élève, Keiser, capellmeister de l'Opéra\nde Hambourg, supérieurement doué au point de vue mélodique et qui créa\nle récitatif allemand, Mattheson, le grand éducateur musical de l'Allemagne,\nAgostino Steffani, à la fois évêque, diplomate et l'un des plus parfaits\nmusiciens du temps, Hasse, Bononcini, Porpora, etc.\n   L'étude de M. Romain Rolland est hautement instructive et peut être\nrangée au nombre des meilleures qui ont paru jusqu'ici dans la collection\nAlcan.                                                               G. DE G.\n\n  L'abondance des matières nous contraint à remettre au fascicule\nsuivant de nombreux compte-rendus de livres.\n"}, {"page_pdf": 910, "texte": "                             NOTULES\n\n\n   A c o r r i g e r , dans le poème : PRIÈRE POUR LE DIMANCHE\nMATIN, de PAUL CLAUDEL, que nous avons publié en tête de notre fascicule\nde noVembre, la coquille : J'ai rougi à remplacer par : J'ai resurgi. Lire ainsi :\n  J'ai resurgi, je me suis réveillé, je suis debout et je commence avec\nle jour qui commence!\n                                        *\n                                      * *\n\n   C h e z l e s A m i s d e l a L i t t é r a t u r e on parlera en janvier de\nl'Ouvrier, en février du Paysan, et la tâche de MM. Jules Destrée et Pol\nDeinade sera aisée, car nos romans et nos poèmes évoquent volontiers les\nyies humbles et pittoresques, les décors industriels et ruraux. Il était plus\ndifficile à M. Carton de W i a r t de trouver chez les auteurs belges une\nsomme de. littérature bourgeoise suffisante pour y trouver de véritables\ntypes. Il n'y a guère que l'inoubliable galerie des Kaekebroek, mais notre\nbourgeoisie, Dieu merci, n'habite pas loute rue du Boulet. C'est donc plus\ndans la vie que dans les livres que le conférencier du 3 décembre alla\nchercher son héros. Il nous le présenta dans une causerie charmante.\nD'aucuns ont reproché à M.. Carton de Wiart de n'avoir pas improvisé et\nd'avoir lu. Nous en avons été charmés au contraire, non que nous n'aimions\npas en lui l'orateur, mais c'était un aspect inédit de son multiple talent qu'il\nnous découvrait. Ingénieuse, profonde, anecdotique, vibrante tour à tour, sa\nconférence qui effleura et railla dans des pages pleines de bonhomie souriante\nles ridicules et les travers de Jérôme Paturot, de Joseph Prudhomme, de\n M. Homais, de Madame Rampelbergh, fut surtout une exaltation de ce que\nson auteur appela naguère les Vertus bourgeoises. Et toute l'âme de nos cités\nrevécut ce soir-là, toute l'âme aussi peut-être qui — également inconnue\ndes prolétaires et des artistes de chez nous — sommeille silencieusement au\nfond de notre race moyenne, modérée, pratique, travailleuse et tenace.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   M . H e n r y M a a s s e n , dont il est question dans notre chronique\ndes Poèmes de ce jour, nous fait parvenir le prospectus de la revue mensuelle\nqu'il va faire paraître sous le titre de La sauterelle verte. Nous y voyons\nannoncé que sous la rubrique : Le coin de la sauterelle, M. Henry Maassen\n« révélera toutes les stupidités littéraires! qu'il lui sera donné de glaner »...\n"}, {"page_pdf": 911, "texte": "780                                           DURENDAL\n\n\n\n                          Les âmes lentes et              agricoles\n                          Des habitants  de               Saint-Trond\n                          Dans la campagne                 caracolent\n                          A la recherche  du               charbon...\n\n                                                      *\n\n\n   L a G a z e t t e b e l g e d e P a r i s . — M. Oscar Thiry a commencé en\nnovembre, sous ce titre, à P a r i s , la publication d'un journal h e b d o m a d a i r e\ndestiné à entretenir les Belges installés à P a r i s des choses du pays et à les\ntenir au courant de ce qui se passe dans la colonie belge de P a r i s . U n feuil­\nleton littéraire y sera ouvert aux poètes et a u x conteurs belges qui voudront\nbien envoyer des vers, des nouvelles ou des essais inédits. Adresser les\ncopies à M. Oscar T h i r y , 69ter, rue D a m r é m o n t , à P a r i s . P r i x de l'abonne­\nment : 6 francs pour P a r i s , 7 francs pour la province française et 8 francs\npour l'étranger.\n                                              *\n\n\n    Viennent de paraître :\n   Cinq g r a n d e s o d e s s u i v i e s d'un p r o c e s s i o n n a l p o u r s a l u e r l e s i è c l e\nn o u v e a u , par P a u l Claudel, u n vol. in 4° raisin, tiré sur papier vergé\nd'Arcles, à 200 exemplaires numérotés. (Paris, édition de l'Occident.)\n   L a B e l g i q u e i l l u s t r é e , p a r L o u i s D u m o n t - W i l d e n , en cours de p u b l i ­\ncation, sous forme de fascicules paraissant toutes les semaines à la librairie\nLarousse, à P a r i s .\n   L e s â m e s q u i s a i g n e n t , p a r P o l D e m a d e . (Bruxelles, Dewit.)\n   P o r t r a i t s d ' a u t e u r s , par Victor Kinon. (Bruxelles, Association d e s\nécrivains belges.)\n                                                           *\n\n   N O U S r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles ouvrages q u e nous venons de citer et les livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, p a r ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L'Arc-en-ciel, par P I E R R E NOTHOMB (éd. de D u r e n d a l ) , 3 fr. 50.\n   L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3.fr. 50.\n   Constance Teickmann, p a r M. BELPAIRE (Bibliothèque choisie, Louvairi,\nG r a n d ' P l a c e , 17).\n   Figures du Pays, p a r H U B E R T KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes. Poésies, par MARCEL W Y S E U R (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   Johannès Brahms, par L . WALLNER (Bruxelles, Schott), 1 franc.\n   La Littérature française au XIXe siècle, par P A U L HALFLANTS, 2 vol. (Bru­\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n"}, {"page_pdf": 912, "texte": "                                      NOTULES                                      781\n\n\n  Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 5o.\n  Saint François d'Assise, par JOHANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin). — Pèleri-\nnages franciscains, par JOHANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin). Ces deux volumes\nont été traduits en français par Théodore de Wysewa. Chaque volume : 5 fr.\n                                      *\n   C o n c e r t s D u r a n t . —Quatre grands concerts (salle de la Madeleine).\n   1. — 28-29 janvier 1911, musique russe, avec le concours de M. RICARDO\nVINÈS, pianiste.\n   2. — 25-26 février, musique française, avec le concours de M. EDOUARD\nDERU, violoniste de LL. MM. le Roi et la Reine.\n   3. — 18-19 mars, musique allemande, avec le concours de M. FLORIZEL\nVON REUTER, violoniste,\n   4. — 29-30 avril, œuvres de César Franck, avec le concours de M. ARTHUR\nDE GREEF, pianiste, professeur au Conservatoire royal.\n   Les concerts ont lieu les dimanches, à 2 h. 1/2, et les répétitions générales\nles samedis, à 8 h. 1/2 du soir,\n                                          * *\n  Accusé de réception :\n   A R T : La Belgique illustrée, par Louis DUMONT-WILDEN (Paris, librairie\nLarousse). — La cathédrale de Reims, par Louis DEMAISON. Vol. illustré.\n(Collection Monographies des grands édifices de France. Paris, L a u r e n s ) . —\nLa cathédrale du Mans, par GABRIEL FLEURY. Vol. illustré (idem). — Clermont-\nFerrand, Royal et le Puy-de-Dôme, par G. DESDEVISES DU DEZERT et L o u i s\nBREHIER. Vol. illustré. Collection Les villes d'art célèbres (Paris, Laurens).\nLes Della-Robia, par JEAN DE FOVILLE. Vol. illustré. (Collection Les grands\nartistes. P a r i s , L a u r e n s ) . — Meissonnier, par LÉONCE BENEDITE. Vol. illustré\n(idem). — Tapisseries des Musées du Cinquantenaire à Bruxelles, par JOSEPH\nDESTRÉE et P A U L VAN DEN V E N . Vol. illustré (Bruxelles, Vromant). — Art et\npornographie, par GEORGES FONSEGRIVE (Paris, Bloud). — Léonard de Vinci,\npar B. CARRA DE VAUX (idem). — La psychologie du mystère de la Passion à\nOberamergau, par MAURICE BLONDEL (idem). — Promenades esthétiques au Musée\nancien de Bruxelles, par R E N É DUBOIS (Bruxelles, L e b è g u e ) .\n   H I S T O I R E : Charette et la Vendée, par KERVYN DE VOLKARSBEKE. Vol.\nillustré (Bruges, Société Saint-Augustin-Desclée de Brouwer). — Histoire de\nl'Eglise, par L. DAVID et P . LORETTE (Paris, Bloud).\n   L I T T É R A T U R E : Les meilleures pages, écrivains contemporains : J e a n\nNesmy, notes de E. EVRARD (Tourcoing, Duvivier). — Contre l'aigle, par\nPAUL ADAM (Paris, F a l q u e ) . — Souvenirs d'un vieil Athénien, par E M I L E\nGEBHARDT (Paris, Bloud). — Bachez, par G, CASTELLA (idem).\n   M U S I Q U E . : Lully, par HENRY PRUNIÈRES. Vol. illustré. (Collection : Les\nmusiciens célèbres. Paris, Laurens). — Meyerbeer, par H E N R I DE CURZON.\nVol. illustré (idem).\n   P O É S I E : L'enclos, par RAYMOND LIMBOSCH (Anvers, E . Joris). — Chansons\ndes âmes blanches, par H E N R I COLAS ( P a r i s , Bloud). — Au seuil de l'être, par\nFRÉDÉRIC DENIS (Liége, Société belge d'éditions).\n   R O M A N S : Les âmes qui saignent, par P O L DEMADE (Bruxelles, Dewit). —\n Vibrations, par GEORGES GOFFIN (Bruxelles, Larcier).\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 12, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1910-12", "signet_source": "Dix-septième année - N°12 - Décembre 1910", "preuve": "Couvertures absentes (PDF 828-831 blancs). Signet : « Dix-septième année - N°12 - Décembre 1910 ». Livraison suivant celle de novembre (les Notules renvoient à « notre fascicule de novembre », où a paru la Prière pour le dimanche matin de Claudel) ; la Chronique musicale rend compte de l’exécution de Josué du 4 décembre ; les Notules annoncent des concerts de janvier à avril 1911 et des conférences en janvier et février ; « Noël à Bethléem » et « Maria » sont des textes de Noël ; pagination continue 705-781, table annuelle dès la p. 782.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}