{"numero_id": "ulb-durendal-1911-livraison01", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-001", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 5, "page_fin": 6, "titre_corps": "Le Démer", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Le Démer  Le vieux Démer roule en s", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 16, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1669, "texte": "Le Démer\n\nLe vieux Démer roule en silence vers la mer\nSes eaux, rousses de sable et de poudre de fer,\nLe vieux Démer, au fond du soir, parmi la brunie\nDe la prairie immense où l'automne s'enrhume...\nDes filles vont, portant des charges de lupin.\nUne odeur de spergule et de pommes de pin\nFlotte dans l'air. Les voix s'éloignent. Le silence\nPlane plus pesamment à l'horizon plus dense.\nSeul un corbeau, perché sur un saule têtard,\nCroasse. L'heure sonne au loin dans le brouillard.\n\n Taxandria!    Taxandria ! ô vieux pays!\n Longue bande d'osiers courant sous un ciel gris,\n Avec, de-ci de-la, tordu sur les eaux    jaunes,\n Quelque bouleau livide ou quelque buisson        d'aulnes...\n Le soir tombait. Le vent mêlait ses longs sanglots\n Au murmure assourdi du Démer, dont les flots\nRoulaient plus de limon, à cause de la crue.\n On entendait flûter le triangle des grues.\n Taxandria ! Taxandria!     tes hommes     roux,\nCoiffés de peaux de loutre ou de gueules de loups,\nRampaient sournoisement parmi les oseraies,\nEn traînant des filets, des harpons et des claies.\nSi quelque coup heureux amenait sur le bord\nLa tanche au flanc verdâtre ou la perche aux yeux            dor,\nOu le brochet au long museau de crocodile,\nDes hoquets secouaient les poitrines     viriles,\nDes rires ballottaient les moustaches de crin,\nDes pans de peaux flottaient sur les muscles        d'airain,\nEt de la torsion gutturale des bouches\nSortait un gargouillis de syllabes     farouches,\nSemblable à la rumeur du vent dans les roseaux\nEt d'une souche creuse où bouillonnent les eaux.\nUne fumée au loin déroulait ses volutes\nAu ras de l'horizon, où des cônes de huttes\n"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1094, "texte": "6                           DURENDAL\n\n\n\n    Se détachaient en gris sur le blanc du     brouillard.\n    Un enfant chantonnait    un refrain   nasillard.\n    La tristesse du soir tremblait dans le feuillage.\n    L'air humide avait comme un goût de marécage,\n    Avec une odeur d'huile et de poisson bouilli.\n    Quelquefois, d'un bras blanc écartant le taillis,\n    Passait, blonde avec des yeux glauques, une fille\n    Portant un seau de bois moussu, rempli        d'anguilles...\n\n    Rentrons. Je veux songer à ces choses, m'asseoir\n    Au coin du feu, dans l'ombre, et longuement         revoir\n    Le visage ancien que m'a montré la terre.\n    Nulle pensée encor n'a sondé ce mystère.\n    Le souvenir est comme un nénuphar sous Veau\n    Et comme un reflet pâle aux feuilles du bouleau...\n    Incessamment    les jours passent, les siècles    changent,\n    Et nous ne savons pas, dans cette fuite       étrange,\n    Si nous glissons en eux ou s'ils glissent en nous...\n    Mais, ô Taxandria! j'aime tes hommes         roux.\n\n                                                      VICTOR KINON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-002", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 7, "page_fin": 16, "titre_corps": "Le grigou", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri d’Hennezel", "ancre_debut": "Le grigou                                    I                  LS avaient décidé de vi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1967, "texte": "Le grigou\n\n                                  I\n\n                LS avaient décidé de vivre ensemble, après la mort\n                  de la Jeannette, qui s'en était allée le dimanche\n                  de Pâques fleuries, pendant qu'on sonnait la\n                  grand'messe. C'étaient deux vieux, qui ne\n                  s'étaient jamais beaucoup aimés, mais qui pos-\n                  sédaient du bien et qui cherchaient à l'écono-\n                  miser, en faisant ménage commun. Lorsqu'on\n                  était revenu du cimetière, François avait trouvé\n sa porte ouverte, la volaille picorant devant la cheminée et\n le lit de la Jeannette que personne n'avait pris le souci de\n mettre en ordre après l'ensevelissement : l'oreiller gardait\n encore le creux de la pauvre petite tête mince et les draps\n pendaient jusqu'aux dalles. François ne se laissait pas\n souvent émouvoir, mais il avait tout de même senti le long de\n son nez une larme qui était tombée ensuite dans sa moustache;\n puis l'idée d'habiter seul cette maison l'avait remué et aussi la\ncrainte de dépenser beaucoup. Alors il avait proféré quelques\ngrognements qui disaient sa douleur, puis, ayant replacé dans\nl'armoire son chapeau poilu, sans regarder Catherine, sa belle-\nsœur, il lui avait proposé la chose, pas nettement d'abord, mais\nen s'y reprenant à plusieurs fois. Elle cependant avait saisi\nsans effort l'intention du veuf. Elle ne refusait pas, au con-\ntraire; on s'en tirerait mieux ainsi et d'ailleurs François ne\npourrait pas se passer d'une femme dans son ménage. Il lui\navait donc dit : \" C'est bien, tu prendras le lit de la Jeannette. »\n   La maison appartenait à François, qui vraisemblablement la\nléguerait à son neveu Maillot, son seul parent du côté paternel.\nMaillot y comptait; mais il aurait bien voulu que le legs fût\ncertifié par un « bout d'écrit » et le vieux François se débattait\ncomme un beau diable quand on lui proposait de dicter à\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2571, "texte": "8                              DURENDAL\n\n\n\nPoinsot, le notaire, son testament; car il n'avait pas envie d e\nmourir et qui sait si cette formalité-là ne l'enverrait pas ad\npatres? Maillot était riche du fait de sa femme, une fille de\nMichal, l'ancien fermier du marquis d'Antrèmes; il convoitait\nl'héritage de François et répétait volontiers que le vieux\ns'obstinait à vivre.\n   L e fait est qu'il était vert et qu'il vous abattait de la beso-\ngne, bien qu'il marchât sur ses quatre-vingts ans. Depuis sa\nretraite, il ne cessait de travailler; on l'employait à des ouvrages\nde menuiserie qu'il menait lentement, mais avec une sûreté\nde main incroyable. P a r exemple il ne fallait pas le presser, mais\nlui donner le temps de prendre ses mesures, de calculer, de\ncombiner, de revenir sur ses plans, toutes choses qu'il accom-\nplissait sans hâte, parce qu'il était méticuleux et d'esprit b u t é .\nIl n'avait pas son pareil pour vous construire une porte de\ngrange dont les bois ne jouaient j a m a i s et qui t o u r n a i t sur ses\ngonds sans grincer. Ses planches et sa varlope lui laissaient\ncependant de bonnes heures qu'il passait dans un enclos où il\ncultivait des légumes et des fruits. C'était, à quelque cinq cents\nmètres du village, une ancienne carrière, assez pauvre en terre\nvégétale, mais pourtant complaisante, car il y poussait de tout\nun peu et pêle-mêle, suivant les négligences de François et\nsuivant le caprice des saisons. Q u a n d il s'y rendait, l'atelier une\nfois clos, on eût dit qu'il partait en conspiration, le chapeau sur\nles yeux et cachant on ne savait quoi dans un panier couvert\n d'une toile. Il marchait à roides enjambées, d'un pas méca-\n nique, toujours le même, le pas d'un vieux infatigable et t ê t u .\n C'était son pas de chasse et son pas de guerre.\n    Il avait fait la guerre autrefois en Afrique et il vous en par-\n lait en relevant la tête, avec des hochements qui signifiaient sa\n valeur. Ah! c'était loin, tout de même, ce temps-là! « T r e n t e -\n cinq ans, monsieur, que j ' a i quitté l'armée ! Trente-cinq ans que\n je vis avec mes rabots et mes choux ! Mais ça vous trempait les\n hommes de savonner les moricauds! E t on en revenait comme\n moi : bon pied, bon œil et le reste... quand on en revenait! »\n    E n disant cela, il promenait lentement l'index de sa main\n droite sous sa moustache blanche; ensuite il croisait les bras\n sur la table, devant le verre d'eau-de-vie qu'il vous offrait,\n silencieux d'abord et comme concentré dans ses exploits de\n jadis. Mais pour peu qu'on le priât de vous les conter, il deve-\n"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2361, "texte": "                            LE GRIGOU                             9\n\nnait intarissable et défilait de fantaisistes récits qu'il avait\narrangés, une fois pour toutes, dans un style guerrier. On assis-\ntait à la prise de Constantine narrée dans tous ses détails.\nFrançois s'était trouvé aux côtés du général Danrémont au\nmoment où il fut frappé par une balle et, coïncidence admi-\nrable, il avait emporté dans ses bras Lamoricière blessé. Cent\nfois il avait failli perdre la vie; un jour, entre autres, cerné par\nles Arabes, on l'avait jeté à terre et un cavalier lui avait mis le\nfer d'une lance contre la poitrine. Mais il avait saisi l'arme\nà pleines mains et, d'un effort vigoureux, l'avait retournée pour\nen percer son adversaire. « Et tenez, ajoutait-il, en se levant,\nelle est pendue, là, près de mon lit, sa lance! » Il vous la mon-\ntrait, la brandissait sous votre nez et se gardait d'ajouter qu'il\nl'avait prise dans un bazar algérien, la veille de son retour en\nFrance, afin de conserver un souvenir de là-bas.\n\n\n                                II\n\n   Le jour où Catherine entra dans la maison de François elle\nvisita la grande armoire qui se dressait en face du lit de la Jean-\nnette. Elle y trouva, empilés, des châles qui servaient à sa\nsœur pour les fêtes : celui de Pâques était couleur de café au\nlait, celui de la Toussaint noir, celui de Noël imitait le cache-\nmire des Indes, les autres, de laine brune ou lie de vin, parais-\nsaient chaque dimanche aux offices. Il y avait encore une\ngrande quantité de robes qu'on ne mettait plus, du linge qui\nsentait la lessive et des bonnets de soie noire transmis de mère\nen fille. Catherine ajouta ses propres effets à ceux de la défunte\net ce fut une garde-robe de nippes qui ne s'usaient pas, n'étant\njamais dépliées qu'une fois ou deux l'an.\n   La belle-sœur de François connaissait les meubles et les\naîtres de la maison; néanmoins elle voulut tout visiter de nou-\nveau et tout palper. Elle promenait ses doigts noueux sur le\nnoyer des coffres, sur la toile cirée du buffet qui représentait\nune carte de France, flanquée aux angles de quatre vues de\nl'Exposition de 1889; elle pliait des torchons, elle maniait\nune miche entamée; elle prenait possession des choses. Vers\nquatre heures, elle jeta du grain à la volaille, devant le seuil\net ferma ensuite la porte du poulailler à l'aide d'un bâtonnet.\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2468, "texte": "10                             DURENDAL\n\n\n\n Elle était accompagnée du chat de la Jeannette qui recon-\n naissait en elle celle qui fait cuire les aliments et qui raccom-\n mode les h a r d e s ; il la suivait, frottant ses flancs contre sa j u p e\n et ronronnant, la queue droite.\n    Cette première journée parut interminable à François qui ne\n travailla pas. Lorsque le soir fut venu, on soupa sur un coin de\n la grosse table, près de la cheminée, à la lueur d'une chandelle\n qui grésillait dans un chandelier de cuivre bas. François coupait\n son pain avec un couteau qu'il portait dans la poche de son gilet\n déboutonné. Il ne disait rien et, de temps en temps, empoi-\ngnait la bouteille et tenant d'une seule main le goulot et le bou-\nchon, se versait des rasades de piquette dans un verre à côtes\n qui conservait dans ses rainures des lignes violâtres de vin.\n Catherine était accroupie sur sa chaise, elle lustrait avec deux\ndoigts la tête maigre du chat.\n    Cependant, dès qu'elle eut poussé les volets de bois exté-\n rieurs et donné un tour de clef à la porte, François la regarda\nlonguement et lui dit : « J e m'en vas serrer ton argent. » C'était\nune affaire convenue entre eux. Catherine portait sous sa j u p e\nune poche de toile bleue, des pièces d'or retirées le matin m ê m e\nd'une cachette. Elle se retroussa et, tandis que le vieux vérifiait\nencore la fermeture du logis, elle détacha l'espèce de sac qui\ntenait à sa ceinture par des cordons.\n    L e chandelier d'une main, François se dirigea vers la che-\nminée. Il y avait, scellée dans le mur à une très grande hauteur,\nune planche sur laquelle étaient rangées, par ordre de taille,\ndes marmites en fer et quatre ou cinq de ces casseroles à trois\npattes que, dans le Bassigny, on n o m m e des coquerelles. Cathe-\nrine était derrière lui, anxieuse, l'oreille aux moindres bruits. Il\nlui passa la chandelle, grimpa péniblement sur une chaise, attei-\ngnit la seconde marmite, la descendit et la posa sur la table,\npuis il ôta le couvercle. Il en retira d'abord une poignée de\nchiffons sales et, dans le fond du récipient, on vit briller de l'or\net de l'argent.\n    « Vois-tu, ma fille, lui dit-il, je n'ai pas peur des voleurs.\nPersonne n'aurait idée de fouiller dans ce coffre-là! Passe-moi\nta sacoche. »\n   Mais au moment où elle la lui tendait, des coups furent\nfrappés à la porte. Les vieux eurent un soubresaut et François\nproféra tout bas : \" N e bouge p a s ! \" P u i s il cria : «Qui va là? —\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2306, "texte": "                            LE GRIGOU                            11\n\n\n C'est Maillot, répondit une voix. » Et, après une minute de\n muette angoisse, les yeux de François flambèrent et il\n rognonna : « Qu'est-ce que tu as à rôder comme ça, le soir, au\n lieu d'être chez vous? » L'autre, dépité, bredouilla : « J'avais\nvu que ça clairait ici... alors je me suis dit : tiens, il est peut-\nêtre malade, des fois... — Il n'y a personne de malade, gronda\n François furieux; ainsi, mon gas, tu peux passer ton chemin... »\n Les sabots de Maillot claquèrent sur les cailloux; puis le\nsilence infini de la campagne s'établit de nouveau.\n    Une demi-heure sonna au clocher et la voix de la cloche\ns'éparpilla dans la nuit, comme une plainte qu'on entendit\ntraîner sur les champs, très loin.\n    « Le mandrin, dit le vieux, tout tremblant, c'est-il qu'il\nflairerait mes pécuniaux? »\n    D'un geste brusque, il plongea le sac de Catherine dans la\nmarmite et sa belle-sœur insinua très vite : \" Je sais mon\ncompte, François. \" Elle affirma qu'elle possédait cent trente-\nhuit pièces, tant en napoléons qu'en demi-napoléons, quatre-\nvingt-quatorze écus de cent sous et deux cent trente-six pièces de\ndeuxfrancs et d'un franc. Quant au total, elle l'ignorait, n'ayant\njamais pu faire l'addition de tant d'espèces monnayées.\n    Elle s'attendait à une confidence, car il lui semblait que les\npièces de François brillaient joliment. Mais il se contenta de\ndire : « Ça vaut mieux que les billets, des méchants papiers qui\nse déchirent... Et puis, quand on a mis de côté, faut serrer son\nargent chez soi. Leurs banques, c'est des voleries. »\n\n\n                                III\n\n   Jamais le ménage du veuf ne fut si mal tenu. Catherine était\nfainéante et malpropre. Physiquement, elle ressemblait à la\nJeannette, et François se persuada qu'il était encore marié : il\nvoyait autour de lui une laide petite femme qui se coulait, le\ndos rond, dans son logis, et qui nasillait des phrases geignardes.\nElle avait un visage jaune tellement couturé de rides, que des\nsillons s'y croisaient en losanges et en quadrilatères, si menus,\nsi multipliés qu'ils suggéraient la vision d'innombrables entailles\ndans une balle de caoutchouc. Elle se plaignait de maux d'yeux\net ses paupières rougeoyaient, en effet, au milieu de deux halos\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2476, "texte": "12                           DURENDAL\n\n\n\nviolets qui cernaient les orbites et qui se dégradaient, en teintes\nbleues, au-dessus des joues.\n    Elle négligeait tout, lavait mal les écuelles, laissait la pous-\nsière sur les meubles et ne balayait jamais. Le linge était sale,\ndes tas de détritus moisissaient dans les coins, les poules cou-\nvraient le pavé de leurs fientes et remplissaient la maison de\nvermine. François se fâcha; puis, il réfléchit que Catherine\ndépensait encore moins que la Jeannette et qu'on s'accommo-\nderait des puanteurs âcres et des puces, pourvu qu'on écono-\nmisât.'\n    Il continua donc d'aller à son travail, à ses légumes et à ses\nfruits. Pendant qu'il trimait, sa belle-sœur guettait la sortie du\ncatéchisme et sitôt qu'elle voyait sur la place les enfants autour\ndu curé, elle s'y précipitait. L'ecclésiastique distribuait des\nbâtons de réglisse et des bonbons acidulés qui avaient la forme\nde poissons verts et rouges. Catherine se faufilait parmi eux,\nréclamait des sucreries pour le dernier-né de Maillot et, rentrée\nchez elle, mangeait la provision derrière la porte. Quand Fran-\nçois lui donnait de la « goutte » pour qu'elle en frictionnât ses\nyeux malades, elle la buvait. Elle n'était bonne à rien qu'à\ndéposer dans la marmite les produits de leur avarice.\n    Un jour le veuf lui dit : « Ma fille, ça coûte cher de se faire\nenterrer; je viens de payer les dépenses de défunte ma femme,\nil faudra que je prenne au moins soixante francs là-haut. \" Il\navait levé un regard vers la planche aux casseroles.\n   Dès lors, il n'eut plus qu'une idée : réduire d'avance les frais\nde leurs funérailles. « On ne sait pas qui partira en premier,\nmurmurait-il parfois, le soir, au coin du feu. — Ce sera bien\nsûr toi, répondait Catherine. T'as fait ton temps, mon homme.\n— Voir! répliquait-il en prenant une pincée de tabac dans sa\nqueue de rat. J'ai vu la mort si souvent... » Et il reniflait sa\nprise. Puis, il reprenait : « Non, j'ai idée que ce sera toi. —\nBen! faisait-elle vexée, on me fera un bel enterrement! Les\nfilles s'habilleront en blanc pour porter la bannière de la sainte\nVierge et on mettra un drap blanc sur le cercueil. Dame! je ne\nsuis point mariée, moi! J'irai tout droit en paradis. »\n   Alors, quand il entendait cela, François décrochait son mou-\nchoir pendu à un clou, dans l'âtre, où il séchait, et il frottait\nlentement son nez avec cette loque noire et gluante.\n   \" Tu crois donc qu'on te recevra en paradis ? — Plutôt que\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2310, "texte": "                              LE               GRIGOU                 13\n\n\ntoi, vaurien, qui n'entres jamais à l'église! Ah! ma fi, ajoutait-\nelle, si j'allais point au Ciel, qui c'est-il donc qui irait? »\n   Sur la fin de l'hiver, comme ils discutaient ainsi, le vieux lui\ndit, tout à coup : « J'ai prévu les choses. Vois-tu, mes j a m b e s\nfaiblissent et mes yeux baissent. Je ne vais déjà plus q u ' u n e\nfois la semaine à la carrière, où les légumes dépérissent; bien-\ntôt je ne pourrai plus travailler à la menuiserie. Il me restait\ncinq ou six bonnes planches de la porte que j ' a i montée chez\nPouillard... A h ! mazettc! du bon bois et solide et clair! Alors\nje me suis dit comme ça : tout de m ê m e , ça ferait de beaux cer-\ncueils! E t , tout en m'amusant, j'en ai construit deux avec : cha-\ncun le nôtre, ma fille. — Jésus-Marie, gémit-elle, les mains\njointes. — Ce sera toujours ça de payé sur la cérémonie, conclut-\nil. E t puis, tu sais, ils sont soignés, ah ! pour ça, oui ! tu ne seras\npoint gênée dedans. »\n   Après un assez long temps de silence, il leva la tête, eut un\nclin d'œil au plafond et dit encore :\n   « Je les ai mis dans notre grenier. »\n\n\n                                   IV\n\n   Catherine y fut dès le lendemain matin. Ils s'allongeaient\ntous deux près des fagots, sous un ancien filet de pêche, dont\nles plombs pendaient au bout des mailles déchirées. Ils sen-\ntaient le bois frais. Les couvercles s'emboîtaient exactement et\nn'attendaient plus que les clous. Sur le plus petit, François\navait écrit avec de la craie rouge : Catherine.\n   Elle eut peur et dégringola bien vite l'escalier de planches.\nP e n d a n t quelques jours, elle ne bougea p l u s ; puis, un instinct\nviolent l'attira là-haut. Elle y monta deux fois, trois fois, dix\nfois; examina sa boîte à elle, remarqua qu'elle était plus veinée\nque l'autre et que, sur un des côtés, il y avait un n œ u d de bois\nqui faisait comme un œil brun au centre d'un ovale pâle. Dès\nlors, elle s'accoutuma à les voir, osa m ê m e en tirer un pour\nsaisir un fagot et, certain soir de mars, elle buta contre celui de\nFrançois et renversa le couvercle qui t o m b a avec un fracas\neffroyable.\n   U n e nuit, elle fut réveillée par du bruit qu'elle entendit au-\ndessus de son lit. Elle se figura qu'on marchait. Elle appela\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2178, "texte": "14                           DURENDAL\n\n\nFrançois, qui ronflait dans la chambre à côté : « Va donc voir,\nmon homme. Pour sur, il y a quelqu'un. »\n   I1 se leva en maugréant, prit son fusil et monta. La lanterne\nqu'il levait en l'air excitait des ombres cabriolantes et démesu-\nrées. L'escalier craquait sous ses pas. Quand il fut à la dernière\nmarche, tout se tut. Il hésita. Son ombre, cassée en trois ou\nquatre parties par les angles des murs, était énorme : elle rem-\nplissait le grenier. Bientôt il perçut un léger grillotis; puis un\ngalop et quelque chose de creux qui roulait. C'étaient des souris\nqui rongeaient une noix dans le cercueil de Catherine; elles\navaient percé un trou près de la tête et filèrent par là quand il\ns'approcha.\n   Il rassura sa belle-sœur et ne manqua pas de lui dire :\n   \" Tu partiras en premier, ma fille. Les bêtes s'impatientent\ndéjà ! \"\n\n                                V\n\n   La vieillesse et les émotions ébranlèrent Catherine.\n   Elle eut une attaque qui lui paralysa la moitié du corps et\nfut obligée de garder le lit. Maillot aurait préféré que la maladie\ns'emparât du vieux, mais il désespérait maintenant d'enterrer\nFrançois. Voilà qu'on était au printemps, et la belle saison lui\nredonnerait des forces pour au moins six à huit mois.\n   Cependant, le froid avait repris vers les premiers jours\nd'avril, après deux semaines de soleil. Il faisait un vent du\nnord qui fouettait la bruine contre les maisons. Alors, Maillot\neut une idée.\n   Il vint trouver son oncle, le prit à part et le questionna en\nfinaudant : « Vous donnez donc vos légumes aux maraudeurs?\n— Aux maraudeurs! s'exclama l'autre. — Ma fi ! ils viennent\nà la carrière comme chez eux ; on les a vus sur le mur, en face\nle pré Carroin et pour sûr qu'ils ne s'en vont pas les mains\nvides. » François se gratta la tête et renfonça sa casquette.\n« Qu'est-ce que tu veux, fiston, je ne peux plus guère aller\nlà-bas, rapport à mes jambes qui sont roides. Ah! les carcans!\nIls me prennent mes légumes! Attends un peu que je leur\nfasse leur affaire. »\n   Le soir même, sur le coup de 8 heures, il glissa le canon de\nson fusil dans la jambe gauche de son pantalon, la crosse dans\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2314, "texte": "                              LE   GRIGOU                            15\n\n\n\nun panier et partit. Il monta la garde jusqu'à minuit, ne vit\nrien venir et rentra, atteint d'une fluxion de poitrine.\n   Quand il le sentit sérieusement touché, Maillot ne perdit pas\nson temps. Il lui rappela qu'il fallait penser à son bien et\nparler au notaire. François, brûlant de fièvre, se mettait en\ncolère et protestait qu'il ne bougerait pas.\n   « Allons, mon oncle, maître Poinsot n'est pas si loin, trois\nkilomètres, qu'est-ce que c'est que ça! Tenez, ajouta-t-il, pour\nle décider, je vous y conduis avec ma voiture. »\n   Il le travailla avec tant d'ardeur que le pauvre vieux, à bout\nde forces, consentit au voyage. Maillot attela son tape-cul. On\nemmitouffla François dans une limousine, on le hissa sur le\nsiège et la carriole s'ébranla. L e cheval qui n'était propre qu'aux\nlabours, galoppait sous le fouet, crinière au vent; le collier,\ngarni d'une peau de mouton, dansait sur le garrot et les attelles\ncliquetaient; c'était un bruit de ferraille et de caisson avec des\nsecousses qui jetaient l'un contre l'autre les deux voyageurs.\n   P e n d a n t la visite à Poinsot, le neveu attacha la bête à un\ntilleul et vida quelques chopines au cabaret.\n\n\n                                   VI\n\n   Cependant, au retour de cette expédition, l'état de François\nempira et l'on crut qu'il trépasserait. Il dura néanmoins trois\nsemaines, tandis que Catherine devenait, de son côté, de plus\nen plus faible. L a maison était sordide et lamentable : les voi-\nsins y entraient pour apporter du bouillon ou des pommes de\nterre au lard. On s'apitoyait sur la mine des malades, mais on\ndésirait que cela eût une fin, car on se lassait de les soigner.\nIls étaient exigeants : Catherine gémissait sans arrêt sous ses\ncouvertures et François rabrouait tout le monde. L e u r s deux\nchambres contiguës n'étant jamais aérées, il y tlottait des\nrelents de draps sales et de déjections. Cela vous prenait au nez\net à la gorge et vous donnait des nausées.\n   Vers le vingtième jour, François délira. On le vit se dresser\nsur son lit et gesticuler. Il criait : « L e général D a m r é m o n t a\nune balle dans la p e a u ! Il y a du sang sur Lamoricière! A\nl'assaut, à l'assaut! »\n   Q u e l q u ' u n fut d'avis qu'on appelât le curé pour les sacre-\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2447, "texte": "16                              DURENDAL\n\n\n\nm e n t s . On ne le trouva pas d'abord et il n'arriva que le soir, à\nla nuit tombante. Il voulut dire quelques mots à François, mais\nlorsqu'il fut près du lit, le moribond empoigna la lance de\nl'Arabe, pendue à son chevet et se mit à la brandir en h u r l a n t :\n « T e voilà, vilain kroumir! C'est donc toi qui a tué le général?))\n L e curé essaya de le calmer, mais sa fureur redoubla. E t\ncomme le prêtre tentait de le désarmer, il eut un juron horrible\net menaça de crever le ventre à qui approcherait.\n    Les voisins terrifiés se sauvèrent. Mais, parce que ces efforts\nl'avaient épuisé, François ne t a r d a pas à s'assoupir et q u a n d on\nvit qu'il ne bougeait plus, on ferma la porte et on alla se\ncoucher.\n    L e lendemain matin, Maillot qui pénétra le premier d a n s la\nmaison, trouva Catherine presque nue, étendue sur les carreaux\ndevant l'armoire. Elle était morte, le corps bleui par le froid.\nE t François, serrant la lance dans ses bras, d o r m a i t dans le lit\nde Catherine.\n    Maillot le réveilla, le harcela de questions, n'obtint que des\nregards perdus et des soupirs de lassitude. Il lui montra la\nmorte que des voisines relevaient et le vieux ricana : « Q u a n d\nje le disais qu'elle partirait en premier! »\n    T o u t à coup, il parut recouvrer sa connaissance et fit un\nsigne à Maillot. « Va-t'en chercher son cercueil au grenier. »\n Le neveu ne comprit pas. L ' a u t r e cria plus fort : « Son cer-\ncueil! Je te dis qu'il est là-haut! » Alors Maillot, affolé, m o n t a\net descendit une des bières; mais en l'apercevant François\nlâcha un rugissement : « T o n n e r r e de t o n n e r r e ! ce n'est pas le\nsien! » Il s'agitait avec des convulsions, se tordait dans son lit.\n« Son cercueil! Son cercueil à elle!... C'est le plus petit!...\nmoi, je ne suis pas mort, bon D i e u ! . . . T u voudrais déjà me\nmettre dedans, Maillot! » Les yeux hagards, il clama d'une\nvoix rauque : « J e te défends de m'enterrer, t'entends, je te le\ndéfends ! »\n    Cependant il se d é m e n a t a n t et si bien qu'il fallut apporter\nle cercueil de Catherine et l'ensevelir. Il exigea qu'on clouât le\ncouvercle et à chaque coup de marteau, il riait, « Ah! mazette!\nc'est du bon bois ! »\n    Il mourut le soir m ê m e . Maillot apprit, peu de t e m p s après,\npar le notaire, que son oncle avait placé tout son bien en\nviager.                                         HENRI D'HENNEZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-003", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 17, "page_fin": 20, "titre_corps": "Vision cosmique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Vision Cosmique  La petitesse de la Terre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 28, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1256, "texte": "Vision Cosmique\n\nLa petitesse de la Terre\nEst à l'échelle de ses hôtes.\n\nToute montagne paraît haute\nA qui n'a pas scruté dans la paix des nuits    chaudes\nLes précipices de l'éther.\n\nPour qui n'a pas sondé les déserts de l'espace\nOù tournent les peuples des c i e u x ,\nInfranchissable est l'or du sable silencieux\nQui brute, ô Bédouins, les yeux de votre face.\n\nMais à des milliards de lieues les soleils\nRégissent par milliards les courbes     concentriques\nDes planètes    géométriques,\nCouleur de vie et de sommeil.\n\nSirius, Canopus, Acturus ou Rigel,\nPlus vif que mille éclairs, et plus purs que le gel,\nRégulus du Lion, Altaïr,     Antarès\nQui brillez sur Rio, Londres ou Bénarès,\nChacun de vous n'est rien qu'un joyel éclatant\nDans les trésors profonds de l'Espace et du Temps.\n\nVoyages radieux du règne       minéral,\nCortèges de clartés, caravanes    immenses,\nPar les bleus Sahara de l'ether sidéral!...\nQui s'éprend pour vos feux d'amoureuse      démence,\nSe doit de voir grandir les splendides semences\nQu'essaime sur les eaux l'ombre du ciel austral.\n\nSublime nuit marine aiguille nos audaces,\nNon vers les ports fumants des continents   lointains,\nMais vers les feux scintillants de l'espace\nQu'éclipseront les flammes du matin.\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1897, "texte": "18                          DURENDAL\n\n\n\n     D'aucun sommet la majesté des c i e u x béants\n     Ne se déploie et ne s'admire\n     Comme à l'avant d'un nocturne   navire\n     Fendant la houle au rythme obscur de l'Océan.\n\n     Rien que du firmament criblé de feux       limpides\n     Sur l'invisible et balançante  mer,\n     Où se réfractent — jeux d'éclairs —\n     Des globes clairs\n     Dans des assauts     liquides.\n\n     Bondissez, reluisez, sous la nuit   magnifique,\n     Ombre énorme du Pacifique\n     Et portez vers le large un vaisseau qui m'est cher.\n\n     Là le contemplateur    des nuits océaniques,\n     A voire splendir dans le calme des airs\n     Les nuages      magellaniques\n     Aux globes plus nombreux que les flocons,       l'hiver,\n     Se trouble en son extase et son cerveau    chavire,\n     Quand aux feux du Toucan, à l'éclat du Navire,\n     A la Couronne Australe, aux flammes d'Orion\n     Se joignent dans ses yeux les rais du Scorpion,\n     Les splendeurs du Centaure et ta clarté     qu'admire\n     Qui vient, ô Croix du Sud, du noir Septentrion !\n\n     Passager, comprends-tu qu'un éternel recul\n     Au royaume divin des visibles étoiles\n     Approfondisse ainsi leur foule et que la voile\n     Le nuage cosmique où sombre tout calcul?\n\n     Pourtant l'homme a conçu ce rêve du réel :\n     Dénombrer l'innombrable et ses lentilles rondes\n     Recensent d'un vaisseau le flux sans fond des mondes\n     Semée par Elohim dans l'océan du ciel.\n\n     Science où la clarté s'affole en chiffres fous,\n     Science où l'eurythmie    effroyable des sphères\n     Décèle à l'infini entre les atmosphères\n     L'universel Amour d'un Dieu présent       partout.\n\n     Fixez donc les soleils, yeux dardés de cyclopes,\n     Brillez, grouillez, tourbillons     galactiques!\n     Poursuivez-vous    dans le cristal des télescopes,\n     Tels des essaims d'insectes     magnétiques!\n"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1719, "texte": "                   VISION   COSMIQUE                               19\n\n\nCyclones d'éclairs, tornades de feu,\nVolcans de lueurs, du tréfonds de t'ombre,\nSurgissez ! Que les yeux des marins vous    dénombrent,\nPoudroiements    fulgurants des astérismes bleus!\n\nDes profondeurs de l'éther sombre,\nGloires lumineuses du Nombre,\nNébuleuses,     rassemblez-vous!\nDans l'espace     incommensurable,\nAnneaux de la clarté durable,\nSur les vagues, volez vers nous!\n\nEnfants lumineux du       Seigneur,\nRévélez-vous, Soleils, à l'audace des hommes,\nAfin qu'en s'efforçant de fixer votre somme\nLeurs calculs soient une hymne écrite en son            honneur.\n\nLa divine Unité dans votre essence unique\nS'image à l'éclat blanc de vos ardents    millions.\nIl est vers l'Unité le cri que nous crions,\nQuand dans vos flots lactés, couleur de sa Tunique,\nNous devinons sa Gloire et que nous la prions!\n\nFraternité du ciel! Rien n'y vit par soi seul\nTout s'attire et s'accouple et s'éclaire et s'allie,\nChaque soleil aux autres soleils s'affilie :\nLa nébuleuse immense et leur commun          linceul.\n\nEmporté par les orbes énormes\nDes étoiles aux rythmes     divers,\nTout pivote en l'unique    Univers,\nTout y vibre et ondule, acte et forme\nDes soleils, centres d'or dans les cercles des airs.\n\nL'Univers c'est l'éther en travail\nAu sortir du statisme     absolu,\nLui qui doit, jusqu'aux     temps révolus,\nDesserrer, reserrer maille à maille\nL'invisible filet du Cosmos      inconnu,\nL'invisible filet où lunes,    nébuleuses\nEt comètes d'argent à reflets précieux\nSont la pêche     miraculeuse\nDu Pêcheur éternel de la barque des c i e u x .\n\nLe Dieu du Saint Amour les prendra dans sa nasse\nAu jour marqué pour l'immortel   retour.\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1175, "texte": "20                             DURENDAL\n\n\n\n        N'est-il pas le Sauveur de ces feux qui s'enlacent\n        Et dont l'élan accélère le cours\n        Dans l'énigme accouplée du Temps et de l'Espace?\n\n        La lumière en soleils égrène sa prière,\n        Et dans la nuit des eaux la céleste Lumière\n        Comme le Pain caché se voile et puis se donne,\n        En se multipliant pour l'amour des yeux      purs.\n        La mer ressemble au ciel et le symbole est sûr\n        Qui manifeste un Dieu dans l'œuvre qu'il      ordonne.\n        La Terre et sa Lumière enclose en des fruits    mûrs.\n\n        A tous les corps obscurs ses soleils   abandonnent\n        Leur substance idéale illuminant     l'azur.\n        Leur substance couleur d'extase et de couronne,\n        Qui jaillit de l'éther en neiges de Noël,\n        Semblable en sa candeur aux vagues de la Grâce;\n\n        Or elle est la réserve immense de l'Espace,\n        Où, sans tarir encor ses flots providentiels,\n        Passe inlassablement,    depuis les siècles passe\n        Le fleuve constellé qui tourne dans le ciel.\n\n                                                  GEORGES RAMAEKERS\n Bruxelles, 1910.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-004", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 21, "page_fin": 25, "titre_corps": "Tcheur", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Willame", "ancre_debut": "Tcheur                     LE jour m ê m e où le cercue", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 32, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 2023, "texte": "Tcheur\n\n                   LE jour m ê m e où le cercueil de sa fille u n i q u e fut\n                      emporté, sur une civière noire, par des voisins\n                      endimanchés, T c h e u r résolut de quitter l'im-\n                      passe Dgiloëtte, — au centre du vieux Nivelles\n                      — et dès la fin du mois elle s'installait presque\n                      en face du cimetière.\n                        Ce lui fut un double allègement de s'être\nrapprochée de Fifine, à qui, par respect de la Mort auguste et\nmystérieuse, elle avait restitué son nom de Joséphine, et d'avoir\némigré d'un quartier populeux, cuve grouillante de marmaille\net toujours en rumeur de clabaudage, sur la hauteur d'un fau-\nbourg paisible aux aspects villageois.\n   P e n d a n t quelques années, elle continua son métier de lavan-\ndière, se rendant journellement chez la pratique, porteuse d'un\npanier à double couvercle, son quertin, qu'elle déposait à plate\nterre, dans la rue, pour causer plus à l'aise.\n   Mais la solitude, les regrets sans espérances l'avaient tôt\nvieillie et cloîtrée chez elle. J u s q u ' à cette fête à Nivelles dont\non parle encore, où, calmant les frissons d'octobre, un soleil\ntrès doux, à peine pâli, vint saluer la grande procession, elle\navait pu passer les bonnes heures du jour debout derrière la\nporte coupée de sa maisonnette sans étage, le panneau supérieur\nouvert, et, de là, contempler un sapin qu'elle savait proche de\nla t o m b e de Joséphine. P u i s elle s'était courbée comme du blé\nmûr sous le vent d'Ecosse et, à présent, elle demeure assise sur\nune chaise aux pieds sciés par le charron d'en face, près de sa\npetite fenêtre, d'où elle peut encore voir, en se penchant, le\ncône du sapin au-dessus d'une muraille aux briques noirâtres et\ndisjointes.\n   Les enterrements qui passent, événements de sa semaine,\nrenouvellent et adoucissent son chagrin. C'est chaque fois José-\nphine que l'on porte en terre ; c'est pour elle que les cloches\n"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "22                          DURENDAL\n\n\n\ntintent les transes des agonies; pour elle qu'on sonne aux vigiles\nd'obsèques; pour elle, l'appel des prêtres au convoi, et pour elle\naussi le glas de tous les obits chantés, dans la collégiale vide, à\nla mémoire des chanoines et chanoinesses qui les ont prescrits\navant de s'aller reposer dans le préau du cloître. Et il semble à\nTcheur, quand elle entend la voix du croque-mort retentir, bru-\ntale et précipitée, aux portes voisines — par charité, il ne s'ar-\nrête plus à son seuil — il lui semble comprendre toujours : «Et\nà l'enterrement de Joséphine Chéruwy, demain à huit heures\nà la grande église. »\n   La grande église! Il y aura cinq ans, le jour des âmes, qu'elle\nn'y est plus descendue! Cinq ans sans aller à messe! Peut-être,\nau début, par un effort, aurait-elle pu se rendre à Saint-Nicolas,\nplus proche. Mais Tcheur ne priait bien que dans la grande\néglise (et, grâce à Dieu, chez elle). Non pas pour la beauté,\nsévère et simple, du temple; à cause du baptême et de la pre-\nmière communion de Joséphine; aussi parce qu'elle s'y était\nmariée et surtout parce que son homme et sa fille l'avaient tra-\nversé, au milieu de chants qu'elle n'entendit pas, avant qu'on\nles amenât là, en face... et la vieille, le cou tendu, regardait la\n pointe immobile du sapin.\n\n   C'est pourquoi elle guettait le passage, presque quotidien, de\nJoice du Chuferlu, le tailleur qui secondait le clerc de la collé-\ngiale et qui avait chanté, seul avec le prêtre, au convoi de José-\nphine.\n   Roide des reins, les jambes arquées, il arrivait, d'un pas\njamais hâté ni ralenti, et dès qu'il entrevoyait une figure amie,\nil lançait, de sa voix barytonnante, un joyeux : « Ah ! la tcha la\nla! » auquel il répondait lui-même, sur le mode mineur : « Ta-\nlaïtou!... Ça va bien, m'n ami? Allons, tant mieux, moi aussi,\non aurait tort de se plaindre. »\n   Aussitôt sortait de sa poche une tabatière de bouleau, l'an-\ntique queue de rat où le tabac tient si frais; mais avant de vous\noffrir une prise, qu'il appelait un chaud-froid, il exhibait sa\ntabatière d'apparat, en laque noire dépolie, et il vous montrait\nson pouce mutilé, élargi jadis par un panaris, en le comparant\n à une tête de chouette.\n   Alors, en pleine rue, devant les commères sympathiques atti-\n rées sur le pas des portes, il donnait un concert, toujours le\n"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2376, "texte": "                               TCHEUR                            23\n\n\n même, annonçant chaque morceau : Une roulade! le Berger de\n Normandie (avec des bêlements formidables et plutôt rugis), le\n tout clôturé par un lyrique Ah! la tcha la la!... Talaïtou!... »\n   La voix généreuse de Chuferlu allait jusqu'à l'âme à la vieille\n Tcheur, qui si souvent, à grand'messe, s'était complue à l'en-\ntendre, forte, pleine, aisée, remplissant de sa mâle musique la\n vaste collégiale.\n   Quand Joice entraitchezelle, une fois par quinzaine, rarement\ndeux, elle lui versait du café dans une grande jatte ronde,\nblanche, épaisse et dépourvue d'anse, et tout en humant un\nchaud-froid, elle se traînait jusqu'au bonheur-du-jour et y pre-\nnait deux petites bouteilles — d'une potée — contenant du doux\npour elle et de l'eau-de-vie pour le Chuferlu.\n   — Allons, Joice, disait-elle, quand vous aurez bu le café, votre\n petite goutte de france vous attend.\n   Et qu'il fit torride ou glacial, Joice répondait :\n   — Par ce temps-ci, ce n'est pas de refus.\n   Alors, Tcheur parlait de Joséphine. Toute menue devant le\ngros Joice, elle essayait de tenir levés sur lui ses yeux bridés,\ncomme lourds de sommeil, et lentement, tout bas, elle psalmo-\ndiait la même histoire, ses lèvres minces presque fermées, à\npeine mobiles :\n   — J'ai pourtant fait ce que j'ai pu : quand j'ai vu que ses maux\nde ventre l'affaiblissaient, j'ai demandé à ma nièce Victoire de\nfaire une neuvaine à sainte Biatrice de Marlanwet, et elle est\npartie, le même jour, à la brune, avec huit voisines. Ma belle-\nsœur m'aurait voulu voir réclamer aussi saint Agapit, de la\ngrande église, mais je n'ai pas voulu, pour ne pas mettre les\ndeux saints en bisbrouille. Si c'était à refaire, j'irais tout droit\nà Bolosac, au Saint-Sang de Miracle, mais j'avais la tête à l'en-\nvers, et d'ailleurs Joséphine ne perdait pas de sang. Et tant que\nla neuvaine a duré, Joice, j'ai tenu bon contre le gros vicaire\nde ce temps-là, j'ai oublié son nom..., qui parlait d'envoyer le\nmédecin.\n   — Je sais bien, Tcheur, c'était un petit noiroux.\n   — Tout juste, avec une troisaine de mentons. Je lui ai tou-\njours répondu que j'avais mis ma confiance en sainte Biatrice\net que je ne voulais pas la faire passer pour rien. Avotre mode,\nJoice, est-ce qu'il y avait autre chose à dire?\n   — Non, non, Tcheur, répondait le Chuferlu, dont les yeux\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2248, "texte": "24                          DURENDAL\n\n\n\nvifs, enfoncés sous d'épais sourcils noirs, demeuraient enjoués.\nMais vous devez vous faire une raison. Il faut prendre le temps\ncomme il vient. Qu'est-ce que je serais devenu, alors, moi,\nquand j'ai eu le malheur de perdre mon Hortense? C'est l'har-\nmonie du monde. Il y a des fois, en m'éveillant à la piquette\ndu jour, ou bien l'hiver, quand le soir tombe sur vous comme\nune tape, j'ai là un si gros paquet, à cause d'elle, que si je me\nlaissais aller... Mais j'ai le remède tout prêt : un chaud-froid,\nune petite roulade, et mes idées changent, et je sens que Joice\nest encore bon là... Ah ! la tcha la la !...\n\n   — Joice, dit un jour la vieille au tailleur, — et l'émotion fai-\nsait trembler les longs poils blancs poussés sur une verrue,\nprès des lèvres, — il y a longtemps que je voudrais vous\ndemander quelque chose, mais je ne sais comment tourner ma\nlangue.\n   Les yeux ronds du Chuferlu se plissèrent au point de ne plus\nlaisser apparaître qu'une lueur de malice.\n   — Si c'est ma bourse qu'il vous faut, Tcheur, dites-le tout de\nsuite et je vous l'irai chercher, mais elle est plate comme ma\nmain.\n   — Non, Joice... Il y aura cinq ans, le jour des âmes, que je\nn'ai bougé d'ici et je voudrais bien entendre encore une fois\nchanter grand'messe. J'ai songé — n'allez pas déjà rire, quand\non devient vieux les idées s'en ressentent — que si cela ne vous\ndérangeait pas trop, vous viendriez peut-être bien un jour jus-\nqu'ici et que vous chanteriez messe pour moi toute seule.\n   — S'il ne vous faut que cela, Tcheur, tenez-vous en paix,\nvous serez contente de moi. Voulez-vous, ce sera pour lundi qui\nvient, à ces heures-ci.\n   — A votre agréation, Joice. C'est à vous de tout arranger pour\nun mieux.\n   Quand le Chuferlu, porteur d'un graduel à gros clous et à\nfermoirs de cuivre, entra chez Tcheur le lundi suivant, il la\ntrouva parée, comme aux grands jours d'autrefois, de la mari-\nnière noire, bordée de velours et soutachée de perles, qui lui\navait été donnée, quasi neuve, par une riche pratique. Elle\nportait le bonnet de tulle mauve d'après le deuil de Joséphine,\ndes mitaines de soie grise et ses chaussons de prunelle, deve-\n nus si étroits qu'elle n'en pouvait plus nouer les cordons.\n"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1774, "texte": "                                 TCHEUR                                  25\n\n\n    Munie du gros chapelet de buis qui avait enlacé les mains\nde sa fille, mains de neige près de se dissoudre, T c h e u r alla\ns'asseoir sur sa chaise basse, devant une antique encognure de\nchêne, dont la tablette, couverte d'un essuie-mains blanc, sup-\nportait un Christ de cuivre entre deux chandeliers de verre\nargenté, gagnés à une loterie du c h a m p de foire, et une Madone\ncrayeuse — mains jointes, tête extatique levée vers le plafond\n— rapportée de L o u r d e s par la fille du maréchal d'à côté.\n    « Je suis prête », dit-elle, déjà recueillie.\n    Joice chanta. Il chanta de toute son âme, enlevant le Gloria\ncomme pour un dimanche de grandes P â q u e s ; donnant, de son\nbeau creux, une ampleur grave au Credo; scandant le Sanctus;\nsoupirant l'Agnus Dei avec une douceur si moelleuse, que\nTcheur, toute fervente jusque-là, s'attendrit et, portant trois\nfois à sa poitrine ses maigres doigts groupés, pleura des larmes\nbienfaisantes.\n    E t q u a n d il eut fini par un cantique appris, voilà des années,\nd'un révérend père rédemptoriste en mission, Joice s'épongea\nle front de son mouchoir rouge, puis avala, preste et loquace,\nune demi-douzaine de petits pains dorés, tièdes, mous au tou-\ncher, des rondelins de Nivelles, p e n d a n t que T c h e u r veillait à\nce que sa tasse de café ne d e m e u r â t vide.\n    — Au revoir, Joice, lui dit-elle en le reconduisant jusqu'au\nt a m b o u r du seuil; je vous remercie, le bon Dieu vous revaudra\ncela.\n    — B a h ! b a h ! ce n'est rien, T c h e u r , il n'y a pas pour en\nparler.\n    — Si fait, si fait, Joice : grâce à vous, j ' a i encore été à\nmesse.\n                                               GEORGES W I L L A M E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-005", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 26, "page_fin": 41, "titre_corps": "Jacques des Gachons : Le Chemin de Sable", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Muenier", "ancre_debut": "Jacques des Gachons                               Le Chemin de Sable                                               I     Le Ch", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 37, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2342, "texte": "Jacques des Gachons\n\n                             Le Chemin de Sable\n                                              I\n\n   Le Chemin de Sable — tel est le titre du dernier livre de M. Jacques\ndes Gachons — nous apparaît comme un des romans les mieux inspirés et les\nmieux faits, comme un des romans les plus riches d'expérience et d'observa-\ntion, et, d'ailleurs, comme un des romans les plus a amusants » que nous\nayons lus au cours de l'année qui s'achève. Nous y trouvons une philosophie\nplus sérieuse et plus profonde, une portée plus haute que dans Mon Amie, un\néquilibre plus sûr que dans la Maison des dames Renoir et que dans Notre\nBonheur. Nous rappelons ici les trois œuvres importantes que M. des Gachons\na publiées jusqu'à ce jour. Pour être complet, il y faudrait ajouter quatre\nvolumes; j'allais dire quatre tableautins moins étudiés, moins « poussés » que\nles autres, mais d'une lecture fort agréable et toujours saine : N'y touchez pas,\n— Rose ou la fiancée de province, — Le Mauvais pas, — Frivole (1).\n   Mettons à part cet exquis Roman de la vingtième année, menu, frêle, infini-\nment gracieux, un peu traité comme une fantaisie légendaire, où M. des\nGachons, contant une idylle au XVIIIe siècle, « réalisait » en poète son rêve de\nvie morale très pure, très fine, très élevée.\n   La place nous manquerait ici pour caractériser exactement toutes ces\nœuvres. Qu'il nous suffise de rappeler aujourd'hui que Mon Amie est une\n\n   (1) Je mets à part ces quatre volumes dans l'œuvre de M. Jacques des Gachons, parce que\nces gracieuses fantaisies, recommandables d'ailleurs, aux lettrés comme au grand public,\nparfaitement dignes d'être mises entre toutes les mains, ne doivent pas être confondues avec\nles autres romans qui sont d'un ordre littéraire et moral plus élevé.\n   Voici, en respectant l'ordre chronologique, la liste complète des livres de M. Jacques des\nGachons qui méritent d'être retenus.\n   N'y touchez pas. 1900.\n   Mon Amie. Paris, Juven, 1901.\n   Notre Bonheur. Paris, Juven, 1902; Paris, Cocuaud, 1908.\n   La maison des dames Renoir. Paris, Fontemoing, 1904.\n   Rose ou la fiancée de province. Paris, Delagrave.\n   Le mauvais pas. Paris, H . Gautier.\n   Frivole. Paris, Marne.\n   Le Roman de la vingtième année. Paris, 1907. Edition du Monde Illustré.\n   Le Chemin de Sable. Paris, Plon, 1910.\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3247, "texte": "                         JACQUES     DES     GACHONS                           27\n\n\nautobiographie de jeune homme, le portrait peint par lui-même d'un timide\nqui se connaît bien et qui, à la différence des timides amoraux, voire déli-\nquescents de M. Tristan Bernard, possède un cœur honnête, une âme humble\net droite, et, faudrait-il ajouter, un tour d'esprit original et 1' « humour » le\nplus savoureux. Les mérites littéraires de ce petit livre sont grands et,\ndès 1901, révélaient un écrivain maître de ses moyens d'expression.\n   Rappelons encore que la Maison des dames Renoir est une étude de mœurs\nprovinciales qui doit compter au nombre des bons romans traditionalistes\npubliés entre 1895 et 1910. Nous voyons, dans ce roman, un jeune médecin\népris de science positive et quelque peu féru de « positivisme » ouvrir son\ncœur aux saines influences de l'antique morale et céder au charme simple\nd'une chrétienne qu'il épouse.\n   Rappelons aussi que dans Notre Bonheur, pour la première fois, M. des\nGachons s'attaquait à la description de la vie parisienne, montrant déjà ses\nqualités de moraliste et de philosophe moral. Il opposait fort heureusement,\nsans idéologie et sans artifices, les mœurs des bourgeois qui restent fidèles à la\ntradition aux mœurs de certains autres bourgeois qui se croient affranchis et\nne deviennent que « barbares ». Les pages d'observation aiguë et malicieuse\n— d'ailleurs sans méchanceté, sans pessimisme — alternaient avec les pages\nd'observation sympathique et presque attendrie. Ces contrastes, dus à une\nparfaite sincérité, la couleur si douce des tableaux de vie intime, la note si\njuste de l'émotion, je ne sais quel humour à la fois railleur et indulgent nous\nrappelaient déjà tour à tour Dickens et Daudet — un Dickens sans passions\nbrûlantes, sans frénésie, sans aucun de ces excès de gaieté folle et sarcastique\nsi peu accessibles aux intelligences latines — ; un Daudet moins nerveux\nque l'autre et moins puissant, mais doué d'un sens moral plus éveillé et riche\nde croyances plus fortes que celles de l'illustre auteur de l'Evangéliste.\n   Et, quoiqu'il en fût d'une telle comparaison, nous reconnaissions en ce\nromancier catholique le plus grave, le plus touchant peut-être, et surtout le\nplus sain des rares écrivains qui sachent aujourd'hui peindre la vie intime.\n   Ces quelques notes sont bien sommaires et on pourra, non sans raison, les\njuger insuffisantes. Mais il faut se borner; et, par bonheur, la lecture du\n Chemin de Sable donnera, j'en suis sûr, à tous les bons esprits une haute\nidée du talent de M. des Gachons et le désir d'en connaître les manifestations\nsuccessives et le progrès.\n\n                                        II\n\n   Le Chemin de Sable, c'est le récit des « années d'apprentissage », des années\nd'épreuve d'un jeune ménage fidèle à la loi chrétienne et aux traditions morales\nfrançaises qui, obligé de vivre dans un milieu d'affolement et de désordre,\nsurmonte les pires difficultés à force de sagesse, de bonne volonté et d'humble\nconfiance, et, sans la moindre souillure, atteint l'indépendance et la\nquiétude.\n   Les premières pages du livre nous transportent en Hollande, où François et\nClaire Marangel, mariés depuis quelques jours, voyagent paisiblement, tout\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3434, "texte": "28                                 DURENDAL\n\n\nentiers à leur bonheur. François Marangel est un jeune historien berrichon, excel-\nlent homme fin et cultivé qui a autant de bon cœur que de bon sens, mais n'a\nconnu de la vie jusqu'à ce jour qu'une sorte de rêverie débonnaire. Il aime\ntout ce qui est beau et bon, non sans indolence et, pour tout dire, non sans\ndilettantisme.\n   Les livres et la nature, l'histoire et les œuvres d'art le séduisent également,\ndoucement. Il est sans effort modéré, exempt d'âpreté et d'ambition, ennemi\ndes révolutionnaires, des agités et des « arrivistes ». Différent autant que pos-\nsible de la plupart de ses contemporains, il n'essaie guère de lutter avec eux et\nencore moins de lutter contre eux. Et si la vie doit être un combat, il ne s'en\naperçoit guère. Il possède une petite fortune qui lui épargne l'obligation de\ntravailler pour vivre. Chaque semaine, son frère Gervais, qui est banquier à\nParis, lui verse ses revenus, « en sommes irrégulières, selon les variations des\nplacements ». A trente ans, François Marangel s'est marié. Depuis long-\ntemps, il songeait au mariage. « Il y songeait en homme sensé qui veut se\ncréer un foyer et fonder une famille. Mais partout où il fréquentait, il\nne voyait que mères frivoles et filles étourdies.              Il pensa     souvent\nrenoncer à ses projets. » Car les \" minima \" ne le contentaient point en\nmatière de morale et le souci de trouver une belle dot était loin de son âme.\nIl aima une jeune orpheline, Claire Granier, qu'il rencontrait souvent dans\nune maison amie, sous la garde de sa tante, Mme Thomassin, veuve riche,\nacariâtre et solennelle. Claire possédait en tout et pour tout cent mille francs.\nQuant à François, il ignorait simplement l'étendue de sa fortune, et il dut\nconsulter son frère, l'actif et « moderne » Gervais pour savoir qu'il ne lui\nrestait que trente mille francs légués par sa mère, plus une part d'un domaine\nindivis : 2,000 francs de rente annuelle. Alors il n'hésita plus. Six mille francs\nde rente au total n'étaient point la richesse, mais permettraient à un ménage\nde vivre « honnêtement ». François épousa Claire Granier et, pour deux\nsemaines, l'emmena en Hollande.\n   Ce pays aux larges horizons, doux et fins, s'accordait à merveille avec les\nsentiments des jeunes époux recueillis, aimants, confiants. Quel délicieux\nchapitre que le « paysage de Hollande » où M. des Gachons nous présente\nses deux a héros » contemplant la terre calme, la mer infinie et méditant sur\nla vie qui s'ouvre devant eux. Ils se rappellent leur Berry natal, les souvenirs\nde leurs fiançailles, puis un à un les vieux parents qui, là-bas, vivent encore\net se réjouissent bien, sans doute, de les savoir unis.\n   Si le père de François a quitté la France pour épouser une Créole dans un\npays très loin, si Claire est orpheline, les grands-parents de la jeune femme\nrestent là-bas, aux environs de Châteauroux, le grand-père Granier cordial et\nbon, la grand'mère Elise toujours dévouée.\n   \" Puis, après avoir passé en revue tous leurs proches, ils en arri-\nvaient à eux-mêmes.       Ils n'osaient prendre rang parmi ces honnêtes\ngens; respectueusement           ils avançaient     comme s'ils se        jugeaient\nindignes d'un tel honneur. Ainsi l'enthousiasme            de leur bonne entente\nles poussait vers la gravité, première conséquence de leur amour sin-\ncère et de la droiture de leur âme. Ils en étaient à un moment de\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3437, "texte": "                         JACQUES     DES   GACHONS                            29\n\n\n l'existence où toutes les qualités prennent           leur essor et où l'âme\n se dépouille de ses moindres scories. François oubliait ses           hésitations,\n sa défiance, la mollesse où il se complut trop souvent, sa peur de com-\n battre, et Claire n'avait plus ni son orgueil ni cette envie qui dessécha\n parfois sa bouche et son cœur... Ils étaient vêtus pour une longue\n traversée, et, debout sur l'embarcadère, ils n'avaient que des pensées\n de noblesse et de conquête. »\n    Je ne sais pas beaucoup d'idylles conjugales — surtout dans le roman con-\n temporain — qui aient un ton aussi juste, aussi touchant, aussi profondément\n sincère.\n     Le tranquille bonheur des jeunes gens est de courte durée. Bientôt ils\n reçoivent deux lettres, également fâcheuses, petits papiers de mauvaise augure\n qui symbolisent assez nettement les deux sortes d'épreuves qui attendent\n Claire et François : épreuves morales et épreuves matérielles. Les épreuves\n morales, c'est Mme Thomassin qui se charge de les annoncer. La terrible\n veuve a fait cette belle découverte que, s'attachant à son mari, Claire se déta-\n chait d'elle irrésistiblement. Aussitôt elle a conçu la plus méchante jalousie\n qu'elle sait merveilleusement exprimer, si' bien que la pauvre Claire, troublée\n jusqu'au fond de l'âme, perd le goût de son bonheur et se met à pleurer. Et\n c'est une première menace. Le même jour, une autre menace, non moins\n grave, s'adresse à François. Gervais lui écrit :\n     \" Rentre le plus tôt que tu pourras, mon cher François, sans effrayer\n  ta femme qui doit ignorer ce que j'ai à te dire. » Ce qu'il veut dire, c'est\n  qu'il touche à la banqueroute et que la petite fortune du jeune ménage, qui\n  lui était confiée, se trouve compromise.\n     En vérité, Gervais ne manque ni de franchise ni de bonhomie. Tant\n  d'autres n'eussent point même songé à prévenir ce rêveur de François! Mais\n  François ne conçoit pas son bonheur relatif, et, tout d'abord, sous un choc\n  trop violent, s'effondre. Non, il ne doit rien cacher à sa jeune femme. Il\n  s'apprête même aussitôt à lui tout confier, quand il voit Claire en larmes,\n. appliquée à répondre à Mme Thomassin. Un malheur suffit. La force d'avouer\n  manque au jeune homme. Avant tout, il doit réconforter sa petite amie. Et\n  son optimisme naturel reprend le dessus. Car François est optimiste. De\n  quelle manière? M. des Gachons nous l'explique en ces quelques lignes :\n     « François est tout à fait rasséréné. Il est dans son               caractère\n  d'accepter très vite le fait accompli. Il ressent vivement les contra-\n  riétés, mais, grâce à une faculté d'oubli très développée, il se résigne\n   brusquement et n'envisage que Vavenir. Le passé ne nous est plus rien,\n  prétend-il ; c'est matière à livres et non point à soucis. »\n      Cette manière de voir a toujours bien servi le jeune historien. Mais l'usage\n   en est fort délicat; et François apprendra bientôt que la « faculté d'oubli »\n   n'est vraiment précieuse que si elle s'allie à la ferme volonté, à l'esprit de\n   suite, au sens exact de nos responsabilités. Plus d'un lecteur estimera peut-\n   être que ce François Marangel est encore un grand enfant qui, placé dans\n   une situation précaire, infiniment grave, n'éclaircit d'abord aucun de ses\n   doutes et — quoi qu'il puisse lui en coûter — ne dissipe aucune de ses incer-\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3279, "texte": "30                                DURENDAL\n\n\n\ntitudes. Qu'il nous soit permis de sentir et d'admirer la singulière noblesse de\nce caractère. Le sens pratique est une utile qualité. Mais, chez un jeune\nhomme, c'est une belle chose qu'un certain mépris de l'argent, qu'une cer-\ntaine insouciance du rôle qu'il joue dans le train du monde. N'oublions pas\nque « la faculté d'oubli » peut-être, chez de médiocres âmes, un signe de\ncoupable inconscience ou d'égoïsme. Mais elle est, souvent, chez les âmes\nd'élite, un signe de droiture et de pureté morales, et même un signe de rési-\ngnation, d'humilité, de confiance en Dieu. Efforçons-nous de discerner la\njuste nuance du caractère de François Marangel et nous verrons, il faut le\nrépéter, que ce caractère est assez rare et digne de respect. Bientôt des\ndevoirs réels s'imposeront à la conscience du jeune homme et, toujours, il\nleur obéira sans lâcheté. Il n'usera plus de sa « faculté d'oubli » qu'à la\nmanière d'un soulagement efficace et légitime.\n   Si François Marangel est respectable, Mme Thomassin ne sait pas encore\nl'apprécier à sa juste valeur; et le coup terrible qui frappe le pauvre\ngarçon, dès qu'elle le connaîtra, ne la laissera point, comme on pense,\nindifférente.\n   Claire et François ont écourté leur voyage pour apaiser le plus tôt possible\nla colère de cette femme indomptable. A peine installé à Paris, le jeune\nhomme se rend chez son frère, et, après avoir résumé, non sans clair-\nvoyance, la triste situation où il se trouve, demande piteusement :\n   « Qu'est-ce que je vais devenir ? »\n   Gervais ne se trouble point pour si peu et répond avec flegme :\n   « Tu travailleras. »\n   Alors François constate : « Mais, est-ce queje ne travaille pas déjà? » Il com-\nmence à discerner l'abîme qui sépare le travail littéraire du penseur et de\nl'historien désintéressés, serviteurs d'un noble idéal du travail obligatoire de\n« l'homme de lettres » qui doit gagner son pain quotidien. Gervais, lui,\nconnaît le juste sens des mots et, brutalement, rectifie l'erreur de son frère :\n   « Non, tu musardes, tu bouquines; en un mot, tu t'amuses.                   Le\ntravail comme je l'entends, c'est la lutte. »\n   Combien de lecteurs du Chemin de Sable donneront raison au « moderne »\nGervais avec autant d'empressement et, d'ailleurs, avec autant d'injustice\nqu'ils eussent mis, cinquante ans plus tôt, à donner raison à toutes les\noutrances romantiques contre la sagesse « bourgeoise ! » Aujourd'hui, dans\ntous les ordres de choses, le « lutteur », mieux, le « boxeur » à l'américaine\nest à la mode comme furent à la mode jadis le poète mélancolique et le\nrêveur au clair de lune. Si tout, cependant, n'est pas à dédaigner dans le\ndiscours de Gervais, si l'apprentissage de la vie et, en un certain sens, des\nluttes qui en sont et seront toujours inséparables achèvent de former, de\n« tremper » l'ouvrier littéraire, gardons-nous de lui vanter, exclusivement\nsurtout, la force de mauvais aloi qu'il pourrait acquérir dans celles des\nbatailles modernes où l'argent est le seul en jeu.\n   Quoi qu'il en soit, François Marangel ne sait guère comment la littérature\npeut, aujourd'hui, « nourrir son homme ». Gervais ne lui laisse pas le temps\nde réfléchir et lui conseille immédiatement, que dis-je? le met en demeure\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2904, "texte": "                         JACQUES DES GACHONS                                   3l\n\n\nde faire du journalisme. A ce mot, François éprouve déjà une vague méfiance :\n   « Du journalisme ? Tu crois? »\n   Et l'autre de répondre superbement :\n   « N'est-ce pas la branche moderne de la littérature? »\n   Combien de lecteurs, sur ce point encore, je le crains, seront de l'avis de\nGervais?\n   Le sage financier met fin à toute discussion en recommandant son frère à\n Blanchard, secrétaire des Deux-France, qui lui donnera « la marche à suivre ».\n   Ici commence la partie « amusante » du roman, j'entends dire la descrip-\ntion fine, malicieuse et si juste des différentes salles de rédaction et d'un coin\ndu monde littéraire parisiens.\n   Les hommes y sont dessinés d'un trait menu, rarement appuyé, mais très\nsûr et qu'on devine ressemblant, leurs discours y sont admirablement choisis\net significatifs. Aucun hors-d'œuvre. Aucune peinture de « milieu »qui dépasse\nune page. Ce qui n'empêche les choses et leur atmosphère de nous apparaître\nfort nettement. Une alerte et saine fantaisie se joue d'un bout à l'autre de ce\nroman, cette sorte d' a humour » qui apparente quelque peu l'auteur du Che-\nmin de Sable à Dickens et à Daudet, qui est surtout personnelle à M. des\nGachons et où il entre plus de sagesse que de malice, plus de charité que devis\ncomica, bref un « charme » tout à fait original et séduisant.\n\n\n\n                                       III\n\n   Les « années d'expérience » de François Marangel commencent avec ses\npremières démarches dans le monde du journalisme. Nous les suivrons en\npartie double, ces années, tantôt dans les salles de rédaction elles-mêmes,\ntantôt dans le petit appartement de la rue Saint-Guillaume où le jeune ménage\nessaie de vivre à l'abri des tempêtes.\n   Et d'abord, Marangel fut reçu par M. Blanchard dans les bureaux des\nDeux-France. 11 s'attendait peut-être à un accueil solennel. Il fut bien vite\ndétrompé. Un petit homme sec l'aperçut, vint à lui, l'entraîna dans une « offi-\ncine encombrée de journaux » et s'écria non sans emphase :\n   « Chez nous, il y a vingt jeunes affamés qui attendent à nos portes\ncomme les requins autour d'un navire guettent             les cadavres.    Ah!\nnous sommes bien gardés! Le patron n'a pas besoin d'avoir de police.\nL'équipe en second se charge d'écouter aux serrures.            Qu'est-ce que\nvous savez faire!\n   » — Mes études d'histoire... commença François.\n   » — Vos études d'histoire vous feront crever de faim!)) répond M. Blan-\nchard sur un ton péremptoire, et, aussitôt, il inflige au jeune solliciteur la\n« leçon de choses » la plus étourdissante, la plus accablante. Que vient-on lui\nparler d'histoire? Le journal contemporain, le journal vivant n'a que faire\nd'histoire. Le public ne veut que de l'information, inutile, banale, sotte,\nimmorale, peu importe. Il faut secouer des nerfs grossiers, agiter des pas-\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3486, "texte": "32                                DURENDAL\n\n\n\nsions vulgaires. Aussi le bon journaliste d'aujourd'hui ne doit-il être qu'un bon\n reporter, actif, agile et surtout exempt de préjugés.\n    « Le reportage électrique, tel est l'avenir. Etes-vous            débrouillard?\n Connaissez-vous       tous les commissaires       de police, tous les agents\nsecrets, tous les sergents de ville, tous les concierges, tous les cochers?\n Tutoyez-vous les apaches, les garçons de café, les filles publiques? Avez-\n vous des accointances à la Bourse, à la Chambre, aux Halles? Avez-vous\n une bonne amie à l'Opéra et une autre au « Bon Marché? » Vous grimez-\nvous facilement ? Savez-vous l'anglais, l'argot et l'arabe? Vous ne savez\nque le français! Juste la langue qui n'est pas indispensable ! Pouvez-\n vous courir,grimper?        Vous a-l-on appris la boxe et le jiu-jitsu? Croyez-\n vous à quelque chose? Conservez-vous le respect des institutions?           Jurez-\n vous de renoncer à la littérature, à ses pompes et à ses œuvres? Avez-\nvous des scrupules? Au seul étonnement qui est peint sur votre visage,\nje devine que vous n'avez rien de ce qu'il faut pour réussir dans le\njournalisme.      Vous auriez du vivre du temps de M. de Pontmartin.            »\n    Il y a bien de l'esprit dans cette brutale apostrophe du bon M. Blanchard,\net tout le monde en conviendra. Mais je crains que tout le monde ne sente\n point combien les moindres mots y portent juste, combien l'exagération n'y est\n que superficielle, combien la mesure y est au fond sauvegardée.\n    « Quoi? s'écrieront quelques-uns, M. des Gachons veut rire ou il se sou-\n vient trop du Figaro de Beaumarchais et des Illusions perdues de Balzac. »\n Non ; M. des Gachons est beaucoup plus sérieux qu'il ne semble et ce discours\n ne révèle point les souvenirs livresques, mais l'expérience vécue et réfléchie.\n Nous y trouvons, nettement détachée et mise en lumière, la « conception de\nla vie » d'un puissant journaliste contemporain et en même temps son por-\ntrait moral fort significatif. Il est démesurément puissant, cet homme, d'une\npuissance incohérente, souvent absurde, souvent occulte à quoi ni le public ni\nlui-même ne sont encore tout à fait habitués. Le public, en très grande majo-\nrité, ne veut voir des choses que la face qu'on lui présente et de son journal\nque l'endroit. Il ne peut concevoir la ridicule et immorale comédie qu'on lui\njoue chaque jour et dont il est plus d'une fois la victime. Le puissant journa-\nliste, au contraire, est le principal acteur de cette comédie. Il crée son rôle au\njour le jour et ne sait pas toujours très bien jusqu'à quel point d'extravagance\net de cynisme il le poussera impunément. Mais il sait bien que, pour réussir,\nil faut « truquer » le réel, combiner les faits au gré de son inspiration, décon-\ncerter la logique et le sens commun. Tout est affaire de « cuisine » et d'habiles\nmarchandages. Acheté par les grands de ce monde que, parfois, il achète à son\ntour, maître de l'opinion, « maître-chanteur » le puissant journaliste est\nmieux placé que tout autre homme pour atteindre à une transcendante immo-\nralité, à un étrange et insondable orgueil, pour s'admirer lui-même et s'étonner\nde sa grandeur. Qualis sum artifex!\n   Seulement, plus d'une fois, quand il est Français, il ne perd pas absolument\nle sens du ridicule, et à certaines heures, se trouve incapable de se prendre tout\nà fait au sérieux.\n   Tout son honneur se réfugie alors dans le mépris qu'il peut avoir de lui-\n"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3158, "texte": "                         JACQUES      D E S GACHONS                              33\n\n\n\nmême, puisque, d'ailleurs, il a remué trop d'ordures et s'est trop souillé\npour distinguer encore, çà et là, les petites flammes pures qui signalent une\nvertu.\n   M. Alfred Gapus, dans son roman Qui perd gagne, et d'après lui, M. Pierre\nVeber, dans la pièce du même nom, jouée en 1907, ont dessiné un curieux por-\ntrait de directeur de journal qui possède assez les traits que nous venons d'ob-\nserver : Vérugna, sorte de Néron de la presse contemporaine. Plus récemment,\nM. Georges Thurner, dans le Passe-Partout, esquissait une figure de la même\nfamille. Cette famille, M. des Gachons la connaît bien et il nous en présente,\nau cours de son roman, trois ou quatre exemplaires savamment choisis.\n   Tous, ils nous apparaissent avec des caractères généraux communs. Mais\nchacun a aussi son caractère particulier, sa manière personnelle d'«user» de la\nvie qu'il adopte.\n   Par exemple, M. Blanchard reste « vieux jeu » en ceci qu'il se souvient de\nses origines teintées de romantisme, qu'il cultive le paradoxe et se réjouit de\nstupéfier le pauvre Marangel tout en lui criant « casse-cou. Il l'emmène cha-\nritablement et lui conseille surtout de ne jamais mettre les pieds a dans les\nmaisons du genre des Deux-France. On n'y emploie que les repris de justice ».\nEncore une fois, je supplie le lecteur de ne point sourire. Le mot « repris de\njustice » n'est pas écrit au hasard, comme une boutade. Et les Deux-France,\nc'est peut-être telle ou telle feuille « des mieux informées » que nous lisons\ntous les jours.\n   Que Marangel entre dans n'importe quelle maison pour « y faire n'importe\nquoi d'obscur » et surtout qu'il respecte précieusement sa vocation profonde.\nCe conseil est profitable et François a raison de lui obéir. Mais il ne lui arrivera\nplus bien souvent de rencontrer un journaliste aussi bienveillant que Blan-\nchard, soit qu'il se laisse tromper un instant par l'amabilité désinvolte et\ncruelle de M. du Renard, directeur du Libéral, soit qu'il « fasse antichambre\nindéfiniment » dans telle ou telle revue obscure. Et les expériences du mal-\nheureux jeune homme continuent, de journal en journal, de magazine en maga-\nzine où il est tantôt ajourné, tantôt reçu, souvent oublié, toujours éconduit.\nCependant, le soir, il doit « faire bonne figure » chez lui et paraître vaillant\ndevant sa femme qui continue de tout ignorer.\n   Enfin, il obtient la place de secrétaire de rédaction au vieux magazine\nTout et tous, sept heures de travail par jour et deux cents francs par mois.\n\n\n                                        IV\n\n   Rue de Seine, dans un appartement obscur et poussiéreux, où s'abritent les\nbureau de Tout et tous, recueil de « coupures » instructives à l'usage des\nprovinces françaises, Marangel trouve un accueil réfrigérant. Son directeur\nserait parfaitement digne de figurer dans la galerie des meilleurs originaux de\nDickens. Ce vieil homme aux joues rebondies, au nez mou, au crâne sem-\nblable « à une courge à demi mûre » ou bien encore à la tête d'une « vieille\ndame bien nourrie », occupe son haut poste depuis cinquante ans. Il ne veut\n"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3309, "texte": "34                                  DURENDAL\n\n\n\naucun auxiliaire. On lui impose Marangel. Que M. Marangel se débrouille\ncomme bon lui semble.\n   Le premier contact du vieillard et de son secrétaire, la petite guerre qui\ns'ensuit : refus de céder une table a l'importun, refus de lui confier la moindre\ntâche, propos aigres-doux, toute sorte de menus incidents comiques et\nlamentables sont contés de main de maître. Ces pages d'ironie amusante,\nsans aigreur, sans venin ne doivent pas échapper à l'attention des connais-\nseurs.\n   Enfin, tout s'arrange tant bien que mal et le jeune homme s'acquitte de son\nmieux de ses fonctions mal définies — et si peu encourageantes. Comment un\ntravail misérable et stérile pourrait-il lui permettre d'oublier la menace qui\npèse lourdement sur sa destinée? Comment François pourrait-il surtout par-\ntager la gaieté de sa femme? Claire ignore la débâcle prochaine de Gervais.\nL'avenir lui semble riant. Elle a besoin de vie extérieure. Et François, lui, a\nbesoin de recueillement. Un désaccord secret ne peut manquer de se produire\nentre les jeunes époux, désaccord inévitable dû aux circonstances et que toute\nla bonne volonté de l'un et de l'autre ne saurait conjurer. Il était fort difficile\nde marquer la nuance de ce désaccord. Par quelques conversations, par\nquelques scènes bien choisies, M. des Gachons nous la fait exactement\nsaisir.\n   Depuis quelques années, les mœurs parisiennes révèlent à l'observateur\nattentif une transformation singulièrement inquiétante. La politesse s'en\nretire et la brutalité s'y introduit avec un cynisme croissant. De jour en jour\ns'évanouit le souvenir des règles morales qui a tenu longtemps une place plus\nimportante qu'on ne pourrait croire dans les décisions des esprits les plus\n« déshumanisés » ; de jour en jour les conventions mêmes qui étaient respec-\ntables parce qu'elles dépendaient de la morale, se relâchent et disparaissent\npour faire place à d'autres conventions qui révèlent un état d'esprit barbare.\nL'esprit social, l'esprit de famille ne sont plus reconnaissables ou n'offrent\nplus d'eux-mêmes que des caricatures dans tant et tant de réunions mon-\ndaines...; ailleurs ils se dissimulent craintivement ou sont remplacés par un\nindividualisme hardi, affiché, criard, inélégant... et contagieux. Il nous\ndonne tant de « libertés », cet individualisme, et — en apparence, du moins\n— nous libère de tant d'entraves et de lourdes coutumes. Les jeunes esprits,\nen qui l'éducation religieuse, de moins en moins générale, de moins en moins\nprofonde, n'établit pas un contrepoids suffisant, incapables comme furent\nleurs pères et leurs aïeux, de vivre « de l'ombre d'une ombre » vont se brûler\nà la flamme qui leur paraît la plus haute et la plus brillante. Le « parfum du\nvase » s'évapore, et, pour beaucoup d'âmes, hélas ! le souvenir même du parfum\nne sera bientôt plus que d'ordre littéraire.\n    Par bonheur, Claire possède de solides croyances et son âme est très saine.\nVoyez pourtant à quelles réflexions elle se trouve amenée a la suite d'un bal\nchez Gervais Marangel, après avoir admiré malgré elle sa belle-sœur Andrée\n « si jolie, malgré son cynisme », après avoir trop avidement respiré une atmo-\nsphère de plaisir sans mesure.\n    « Il ne faut pas faire fi des mœurs de son temps. Bien vivre, c'est entendu,\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3468, "texte": "                         JACQUES DES GACHONS                                    35\n\n\nmais, tout de même, ne pas perpétuellement porter le diable en terre..., etc. »\nOn reconnaît les raisonnements si « naturels », si faciles, les sophismes qui\njustifient aujourd'hui tant de condescendance!\n    Le plaisir anime la jeune femme. Elle s'étonne de trouver son mari sombre\net inquiet, et François l'est d'autant plus qu'il soupçonne le travail intérieur\nqui s'accomplit chez elle. François cacherait-il quelque chose?... Or, la\n « catastrophe » fatale survient à ce tournant de la destinée. Tandis que François\napprend la banqueroute de la bouche même de son frère, Claire l'apprend\nchez sa tante et par les soins de M me Thomassin elle-même. Car Mme Tho-\nmassin, par aveuglement, par coupable jalousie, va être le mauvais génie de\nl'infortuné ménage. Et, comme il arrive, c'est en se targuant de faire le bien\nqu'elle sera le plus malfaisante. Quoi de plus nuisible souvent à notre\n bonheur que l'intervention de certains parents qui ont quelque raison\n obscure de nous désunir? A des étrangers, nous fermons notre porte. Ces ter-\n ribles parents qui prétendent nous servir, nous trouvent désarmés contre leurs\n entreprises.\n    Mme Thomassin imagine de tendre à Claire « la planche de salut » ; et les\n artifices qu'elle découvre pour molester François Marangel sont assez méphis-\n tophéliques. Une exacte observation, une sérieuse connaissance du cœur\n humain peuvent seules inspirer le récit de ces petites noirceurs. La jeune\n femme est d'abord invitée à quitter son mari, tout simplement, — puis,\n comme elle refuse, Mme Thomassin lui supprime la petite pension annuelle\n qu'il « lui plaisait » d'accorder, mais continue de l'inviter à dîner deux fois par\n semaine, toujours sans François qu'elle ne veut plus revoir.\n    Tous les dimanches et tous les jeudis, Claire, docile, revoit l'intérieur con-\n fortable, « cossu », où elle vécut naguère des jours paisibles, retrouve ses amis\n d'enfance, les Durel, les Le Provost, les Bellimage, riches bourgeois suffisants\n et faussement spirituels qui, déjà, semblent la considérer comme une char-\n mante petite veuve. L'été même, pour achever son lent, habile et sûr travail\n de désunion, M me Thomassin prie Claire de l'accompagner dans un petit\n voyage en Bretagne. François qui a constaté que sa femme n'a pas bonne\n mine et qui. est, d'ailleurs, le moins égoïste des hommes, lui conseille\n d'accepter.\n     Le voilà seul à Paris, seul avec Lebigre et les grotesques de Tout et\n  tous. Chaque jour il se déprime et se méprise davantage, et les lettres que\n  lui envoie Claire, entre deux excursions, ne sont pas faites pour le relever.\n  Au début de l'automne, un petit congé lui permet de rompre un peu la mono-\n  tonie de ses occupations. Il essaie d'écrire, de composer enfin un travail pour\n  lui. Mais les idées ne viennent que pauvres, troubles, incohérentes.\n     Alors il se décide à flaner aux environs de Paris, à Sceaux, à Saint-Denis,\n  dans ce Versailles que M. des Gachons aime et connaît si bien. Les timides de\n  la bonne espèce — il y a plusieurs espèces de tous les caractères humains; il\n  y a donc plusieurs espèces de timides — comme François Marangel trouvent\n  souvent leur renaissance morale dans la solitude. Ils dissimulent — sous des\n  dehors passifs, amortis — de vrais trésors de patience, de saine résignation,\n   qu'ils ne se soucient guère de montrer, que les hommes un peu grossiers ne\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3045, "texte": "36                               DURENDAL\n\n\nsavent pas bien voir et où, de temps à autre, seuls avec eux-mêmes, ils puisent\nla force et l'espérance. Ainsi le jeune Marangel, errant dans le parc de Ver-\nsailles, s'entretient avec son âme blessée et sollicite l'enseignement des choses\nimmobiles et des arbres, ces beaux arbres vivants, et, pourtant, calmes et\nmuets. Un vieux grenadier de trois cents ans, couvert de cicatrices, lui\nenseigne que « la vie ne vaut que grâce à la souffrance » et que « s'il est\nrobuste, il le doit à ses nombreuses blessures ».\n   « Il ne suffît pas de domestiquer la souffrance et de se rire d'elle.\nSon rôle est plus oaste. L'adversité épure et grandit.             Elle forge le\ncaractère comme le fer entre la rude enclume et l'inexorable marteau.\nIl faut surmonter        les morsures du temps et des hommes, et fleurir\nquand même. »\n   Tout le passage est fort beau, d'un lyrisme profond et salubre, non sans\nune pointe d'étrangeté qui lui donne je ne sais quel charme mystérieux.\nFrançois a raffermi sa foi chancelante et, courageusement, repris pied dans\nsa vie médiocre. Bientôt sa bonne volonté trouve une récompense. Claire\nrevient de Bretagne. Elle aussi a souffert, subi une dangereuse épreuve. Elle\naussi, elle en sort victorieuse, mûrie par l'expérience et la réflexion, plus que\njamais attachée à son amour et à ses devoirs.\n   Ce sont encore des pages fortes et touchantes que celles où la jeune femme,\nà peine revenue chez elle, se confesse à son mari, révélant une âme ardente et\nfine, honnête jusqu'au scrupule.\n   Jusqu'à ce jour, Claire et François avaient senti entre eux un vague\nmalaise, une menace qui les séparaient. Désormais, ils comprennent aussi\nbien l'un que l'autre que l'honneur, la gravité, la beauté de leur vie sont\ninséparables de l'union de leurs âmes, toujours plus étroite. Leur expérience\nest dès lors décisive. Ils subiront encore plus d'un choc de la destinée. Ils\nn'auront plus à redouter l'aridité de l'âme et la menace de la désunion. Et la\nnaissance prochaine d'un bébé achèvera l'œuvre de leur courage.\n\n\n\n                                        V\n\n   Renaissant à l'espoir, François a mieux conscience de sa responsabilité et\ncraint moins l'initiative. C'est lui-même qui décide d'envoyer sa jeune femme\npour faire ses couches en Berry chez les grands-parents Granier. En même\ntemps, il se met en campagne pour trouver une situation plus rémunératrice\nque son infime secrétariat. Vaillamment il se jette à l'eau. Saura-t-il assez\nbien nager? Tout d'abord il en doute et se défie de ses propres forces; et nous\npouvons croire qu'il va couler à pic. Non, car sa conscience veille. Son inquié-\ntude, son humilité le sauvent ainsi que le mépris salutaire qu'il a de lui-même\net l'amour de Claire attesté par de longues et gentilles lettres. Un jour, il\ns'arrache à sa torpeur, d'un effort décisif se réveille et parvient à collaborer\nà un nouveau journal qui paraît voué au plus bel avenir.\n   Après-demain , au sortir de Tout et tous, c'est le paquebot de vingt mille\n"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3363, "texte": "                         JACQUES DES GACHONS                                  37\n\n\n tonnes après la barque à voile, la cent-chevaux après la diligence, le palace-\n cosmopolite après la vieille auberge poussiéreuse.\n    Quel est le fondateur de cette feuille ultra-moderne? — Poteau dit\n l'increvable, dit Sans-Clou, ancien cancre, ancien casse-cou, ancien coureur\n de bicyclette, champion du monde, vitesse et durée, qui fut, jusqu'à la qua-\n trième, condisciple de Marangel dans un lycée parisien, qui doit sa fortune à\n une prodigieuse audace et à de richissimes bailleurs de fonds.\n    Après-demain représente une de ces créations monstrueuses propres à notre\n siècle débutant, calquées sur les modèles américains, journaux ou magazines\n soi-disant encyclopédiques, traitant de toutes les questions politiques, litté-\n raires, scientifiques, mondaines, — qui naissent tout armés et se développent\n en quelques mois comme de fabuleuses plantes tropicales. Bien entendu, les\n fondateurs de ces feuilles n'ont cure de soutenir un ensemble d'idées, une doc-\n trine ou même un parti. Le journalisme est pour eux une spéculation comme\n une autre, plus sûre et plus amusante que beaucoup d'autres, où l'on réussit\n à force de « bluff », d'exhibitions saugrenues et piquantes. A quoi bon faire de\n la science ou de la discussion, mettre sur pied des opinions raisonnables ou\n assembler des documents exacts? Risquerait-on, pour autant, d'être lus davan-\n tage? L'opinion de quatre-vingt-quinze lecteurs sur cent n'est pas si exigeante.\n Il faut l'étourdir, l'abrutir. « D'abord étonner », tel était le grand principe\n commercial de Poteau.\n    Il étonna le public à souhait. Après-demain fut la plus extravagante, la\nplus cacophonique des feuilles européennes. Elle comptait huit pages,\n « quatre d'annonces coupées de dessins humoristiques, de jeux et de fausses\nnouvelles et quatre de bavardage ».\n    Le « culte de l'incompétence » dénoncé par M. Faguet y était respectueu-\nsement observé, si l'on constate qu'un financier rédigeait la chronique théâ-\ntrale, un médecin la critique des livres, qu'un « romancier aux œuvres\nparticulièrement perverses avait accepté de parler morale une fois par\nsemaine », « qu'un ex-sociétaire de la Comédie-Française fut promu cri-\ntique d'art; un poète, invoquant orgueilleusement           le nom de Lamar-\ntine, — allait juger au jour le jour la question sociale. » Après-demain\nréussit au delà de toute espérance. Chacun riait, s'écriait que la tentative\nétait absurde, mais chacun favorisait de son obole quotidienne le développe-\nment de ce champignon extraordinaire.\n    François Marangel dut jouer sa partie dans le charivari donné aux Parisiens\npar le petit Poteau. Ses aptitudes l'appelaient à un travail méthodique,\nsoigné, paisible. On lui confia la charge de « reporter » mondain : trois cents\nfrancs par mois, travail de 11 heures à midi et de 4 heures aux envi-\nrons de minuit.\n    Ce travail qui n'avait, certes, pas beaucoup d'affinités avec les recherches\nhistoriques, consistait à poursuivre, dans le « Tout-Paris », les mondanités\n« récalcitrantes », c'est-à-dire de l'espèce la plus rare, ainsi que le remarque\njustement M. des Gachons, « car les mondanités, d'ordinaire,             viennent\nd'elles-mêmes aux journaux         ».\n    Tantôt chez un financier politicien, tantôt chez quelque jeune divorcée ou\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3436, "texte": "38                                DURENDAL\n\n\n\nchez quelque riche veuve en mal de réclame, sous le prétexte de noter le costume\nde mousseline rose de M lle X... ou les attractions du bal de M me de Z....,\nFrançois Marangel apprit à « connaître son temps » ou, du moins, certains\naspects de son temps qui ne sont pas des plus nobles : ministres sans politesse\net sans propreté, même physique, « femmes du monde » aussi artificielles et\n« cabotines » que des actrices professionnelles, jeunes gens et jeunes filles\ndont le plus haut idéal est de se montrer sur les planches. Le « reporter »\nimprovisé écoutait, regardait non sans lassitude et quelquefois non sans\ndégoût, puis, comme il est bien rare que nous ne subissions quelque peu\nl'influence des « milieux » où nous fréquentons, oubliait peu à peu la\npitoyable moralité de ces fantoches qu'il coudoyait tous les soirs.\n    La naissance de son petit enfant et les préoccupations qui s'ensuivirent lui\nmontrèrent combien le « monde » qu'il coudoyait familièrement était factice\net le détournait de sa vraie vocation. Une fois de plus, M me Thomassin essaya\nde lui aliéner l'esprit et le cœur de sa femme encore convalescente. Elle ne\nvoulait pas que Claire revînt à Paris après ses relevailles. Mais, cette fois, elle\ndépassa le but. Son intervention réussit tout juste à troubler le lait de la\njeune femme et la santé de l'enfant. Marangel accourut en Berry, amenant\nun médecin de Châteauroux, et celui-ci conseilla aussitôt à Mme Marangel de\nrepartir avec son mari et son fils. La bonne grand'mère Granier accompa-\ngnait la jeune famille. M me Thomassin était définitivement vaincue.\n   Je suppose que M. des Gachons a écrit avec une prédilection particulière,\navec un amour attentif et vigilant le chapitre sur « Montrouge ». La grave et\ndouce poésie de la vie familiale y est partout sensible. Les moindres touches\ny sont infiniment délicates. Si jamais un chapitre de roman « naturaliste »\n— au vrai sens du mot — nous a fait songer aux petits maîtres hollandais,\nc'est bien celui-là.\n   A Montrouge, François Marangel — durant l'absence de sa femme — a\ntrouvé une maisonnette plus agréable et moins coûteuse que l'appartement de\nla rue Saint-Guillaume, une humble maisonnette où l'air est pur, où le silence\nde la rue permet d'entendre chanter les oiseaux, où la vie peut s'écouler très\ndouce. Aussitôt débarquée, la grand'mère Lise dirige le ménage, instruit et\ncommande la petite bonne de Saint-Grégoire, devient le génie tutélaire de la\nmaison, l'appui moral de Claire, une de ces âmes qui se dévouent à autrui et\nfont le bien spontanément, en toute rencontre, comme sans y penser. Elle\ns'oublie toujours elle-même. D'où sa gaieté souriante et son entrain.\n    Quand elle doit quitter la rue d'Alésia, chacun se désole et sent bien qu'il\nperd une force bienfaisante. Par bonheur, les Marangel ne seront plus isolés.\nEntre tant de cyniques et de barbares, ils connaissent de braves gens et ren-\ncontrent une âme d'élite. Les braves gens, ce sont les Fradet, un couple d'ar-\ntistes berrichons, sympathiques et malchanceux. Sylvain Fradet qui vit à\n Paris le moins possible est l'ennemi né de toutes complications, de toute faus-\nseté de sentiments. Il n'est pas riche, lui non plus, malgré son talent. Il ne se\n décourage pas plus que François et travaille, résolu à triompher de la mau-\nvaise fortune.\n    L'âme d'élite, c'est le comte de N..., un grand amateur d'histoire qui\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3391, "texte": "                          JACQUES DES       GACHONS                              39\n\n   \" découvre \" Marangel, à la suite d'un article paru dans la Revue des Deux-\n  Mondes, et s'efforce de le « pousser » avec cette fougue magnifique que les\n  vrais nobles apportent souvent dans le bien. Marangel a un talent, une voca-\n  tion profonde et de sérieux projets. Il risquait justement de les oublier en goû-\n  tant sa relative quiétude. Le comte de N... l'électrise et lui rend toute con-\n  fiance en lui-même. Il approuve et soutient deux ouvrages que le jeune homme\n  compose lentement, amoureusement. Tous deux, ils passent la même semaine...\n  et passent inaperçus.\n     Marangel, une fois de plus, se résigne et essaie de consoler sa femme : \" La\n critique des livres n'existe que pour les grands confrères. Tu verras\n  quand je serai célèbre. \"\n     Puis, un jour, « un article parut, en tête du Figaro, un article inti-\n  tulé : « Pour ceux qui souffrent», d'un chroniqueur sans doute à court\n de sujet et qui avait pris texte d'une phrase de François pour chanter\n la souffrance. Le livre cependant y était cité. Il n'y a que le premier\n article qui coûte. Le livre était signalé, tout le monde envoulut           parler.\n  Un critique s'avisa même de découvrir que Marangel avait                    donné\n deux volumes coup sur coup. François fut sacré « grand historien ».\n Son portrait parut dans un magazine.            Deux éreintements       achevèrent\n de faire connaître son nom. »\n     Aussitôt les faux amis de surgir, montrant le bout de l'oreille avec candeur.\n Mais Poteau, lui, n'est pas fort sensible à cette gloire inattendue de Marangel.\n Il lui reproche d'avoir travaillé au détriment d'Après-demain, et brutalement,\n le met à la porte. C'est un résultat des manœuvres savantes et des dénoncia-\n tions accumulées par les « bons camarades » de François. Tant mieux,\nd'ailleurs, puisque le directeur du grand journal Le Molière demande la colla-\n boration du jeune homme et s'offre à le rétribuer fort honnêtement. La liberté\net presque la fortune viennent enfin aux Marangel.\n     D'aucuns pourront trouver ce dénouement un peu trop optimiste. Les écri-\nvains élevés à l'école de Flaubert et de Maupassant ne nous ont pas habitués\nà voir des romans finir autrement que de façon navrante. Nous jugeons trop\nsouvent la vie avec un pessimisme exclusif, naïf ou acquis, résultat de nos\nthéories ou résultat de notre expérience, pessimisme d'orgueil ou pessimisme\nde cœur. Et pourtant, qui de nous, je dis même parmi les incrédules, aux\nheures de détente et de bonheur, ne considère pas un peu qu'une bonté domine\nle monde et n'admet pas quelque obscure providence. M. des Gachons, qui\nest peut-être le moins orgueilleux de nos bons romanciers, s'incline avec\nreconnaissance devant la force toute-puissante et incompréhensible qui dis-\npense à ses héros épreuves et compensations. Et il remarque justement : On ne\ncroit quà la saison dont on souffre, à la saison dont on jouit, tant est profonde\nla faiblesse humaine.\n    En tout cas, les Marangel sentent bien confusément qu'ils ont « mérité » en\nquelque manière et que le bonheur dont ils jouissent est dû, pour une part, à\nleur volonté, à leur bon espoir, à leurs courageux sacrifices. Et voici la justi-\n fication du symbole si joli et si grave (les deux mots, ici, peuvent se concilier)\nqui a donné son titre au roman.\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3025, "texte": "40                                 DURENDAL\n\n\n\n   François et Claire attendent l'automne dans le Berry où ils passent leurs\npremières vacances. Un après-midi, durant une promenade au bord de la\nCreuse, le petit Henri s'arrête devant un monticule de sable qu'il lui prend\nfantaisie de gravir. Alors, ensemble, les jeunes époux sourient et se rap-\npellent :\n   Ce monticule de sable, ils l'ont déjà gravi un soir pareillement. C'était au\ntemps de leurs fiançailles. A mesure qu'ils montaient, les traces de leurs pas\ns'effaçaient derrière eux. Les ronces menaçantes, les cailloux qui effrayaient\nClaire reprenaient leurs véritables proportions. Ils n'étaient qu'inoffensifs et\ntout petits. Et quand les jeunes gens eurent atteint le sommet de cette menue\ncolline « le terrible chemin » les avait déjà oubliés. Il en va de même aujour-\nd'hui. Et ils pensent :\n   « Oui, oui, déjà les peines s'effacent. Le malheur supporté          vaillam-\nment ne laisse pas de cicatrice. Il durcit les muscles, il fortifie l'âme.\nLa vie est un chemin de sable. Il faut regarder devant soi et monter,\nmonter. »\n\n                                      VI\n\n   Ainsi nous voyons qu'un roman d'une lecture facile où n'apparaissent ni\nartifices de composition ni prouesses de style ni faux brillants ni, comme on\ndit, les moindres morceaux de bravoure, un roman qui peut réjouir les lettrés\net émouvoir en même temps des lecteurs très simples et très peu instruits,\npeut aussi, à chaque instant, provoquer les réflexions les plus graves et nous\nindiquer, à sa manière, « le sens de la vie ».\n   Au passage, nous avons découvert et désigné maintes sources où peuvent\ns'alimenter nos méditations. Nous avons vu, très simplement, mais avec\ncette force irrésistible qui se dégage de l'expérience vécue, acceptée par\nune âme sincère, ces méditations converger vers un même point, témoigner\nen faveur des mêmes vérités. Et ces vérités sont tout justement celles que nous\nenseigne la morale chrétienne.\n    L'humilité, la bonne volonté, la confiance, la bonté, foi, espérance et cha-\nrité, sont les plus hautes vertus dont nous soyons capables. La souffrance nous\népure et nous ennoblit. Et l'union des âmes dans le mariage et dans la famille\nest un grand bienfait.\n    Il convient d'ajouter que ce roman d'une haute valeur morale n'a rien d'un\nroman « moralisateur ». On n'y trouve ni fadeur ni ennui. On n'y trouve pas\ndavantage de roideur ou de pédantisme. Si M. des Gachons, plus d'une fois,\nnous a rappelé les bons romanciers anglais, il se distingue de la plupart d'entre\neux en ceci qu'il n'a rien d'un « prédicant ». Ami de toute vertu, il est l'en-\nnemi de toute raideur, à plus forte raison de tout pharisaïsme. Un trait signi-\nficatif, c'est le « naturel de son honnêteté. Certes, nous comptons actuellement\n beaucoup de romanciers qui travaillent, si je puis ainsi dire, « dans une direc-\n tion morale». Mais cette direction, bon nombre d'entre eux se l'imposent\n plus qu'ils ne la suivent d'instinct. Romantiques ou positivistes, naturalistes\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 706, "texte": "                        JACQUES    DES    GACHONS                           41\n\n\nrevenus à la tradition par des chemins plus ou moins longs, plus ou moins\ndétournés, ils s'accrochent à leurs positions conquises, quelquefois laborieuse-\nment plutôt qu'ils ne les occupent avec sécurité. M. des Gachons, lui, comme\nses héros, comme tous ses personnages de prédilection, est ami du bien\ncomme sans effort, comme sans y penser. Il ne cherche pas la règle des mœurs,\nil l'a trouvée depuis longtemps. Mais chaque jour il en connaît mieux l'appli-\ncation, il mesure davantage la profondeur des hautes et nobles idées qui\ndominent sa vie.\n                                                         PIERRE   MUENIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-006", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 42, "page_fin": 44, "titre_corps": "Lettre parisienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "T. de Visan", "ancre_debut": "Lettre Parisienne                     Nous dirons : encore une a", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 55, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2677, "texte": "Lettre Parisienne\n\n                   Nous dirons : encore une année de passée, comme on chante :\n                     encore un carreau de cassé. Ce n'est guère français, mais\n                     cela prouve le peu de regret de ce qu'on laisse derrière\n                     soi. Signe de santé, d'énergie et de foi robuste : ne pas\n                     s'apitoyer sur les choses mortes et se jeter d'un bon élan\n                     fougueux vers l'avenir.\n                         Certains se plaisent dans les larmes et trouvent là une\n                     occasion de plus de s'émouvoir. On fait un retour sur\n soi-même, on interroge les événements écoulés, on les juge à sa mesure et\n l'on gémit à son aise. Je goûte peu ces sortes d'examens de conscience. Plu-\n sieurs journaux ont interrogé quantité de gens plus ou moins qualifiés, afin\n de connaître le bilan exact de cette année littéraire, déjà dans l'oubli, et\n de savoir si l'on doit se réjouir ou pleurer. Chacun, à sa manière, a indiqué\n quels événements d'art, quels livres méritaient de survivre. Bien entendu,\n les uns et les autres ont nommé leurs amis les plus proches. Voilà une façon\n de réclame détournée. Que restera-t-il des œuvres ainsi nommées comme les\nplus glorieuses de l'an 1910, je l'ignore, mais il semble qu'on puisse prédire\n à coup sûr que nos arrière-neveux goûteront précisément ce que nous avons\npassé sous silence et répudieront les livres que nous vantâmes le plus. Notre\njugement est tellement conditionné par des raisons extrinsèques et, la plupart\ndu temps, en dehors de la littérature et de l'art!\n    J'en ai pour preuve les considérants du prix de la Vie Heureuse et de l'aca-\ndémie Goncourt. Certes, je tiens toujours le livre de Marguerite Audoux\npour une belle œuvre. Dans ma dernière lettre parisienne j'affirmais déjà\nmon admiration et prévoyais la récompense. Mais où j'enrage, c'est lorsque\nj'apprends les raisons qui déterminèrent en partie cet heureux choix.\n Marguerite Audoux est pauvre, a-t-on dit, donc couronnons-la. Que voilà un\nraisonnement imbécile! Alors, si cette brave couturière était devenue subite-\nment millionnaire, vous ne lui auriez pas accordé de talent! C'est pourtant\nlà qu'il faut en venir. Si les prix littéraires se transforment en prix de vertu,\nen quoi ces derniers vont-ils se changer? On ne saurait trop s'insurger contre\nune telle « transvalution de l'ordre des valeurs », pour parler comme\nNietzsche. Les individus, j'entends leurs mœurs, leurs opinions politiques,\nleur état social ne devraient avoir aucune influence sur les décisions d'un\njury. L'œuvre seule importe. Est-elle bonne, oui ou non, tout est là. Je ne\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3581, "texte": "                              LETTRE PARISIENNE                                   43\n\nveux voir ni en deçà ni au delà. Je crois bonne l'œuvre de Marguerite\nAudoux et n'en d e m a n d e pas davantage. Qu'elle soit couturière ou archidu-\nchesse, je n'en veux rien savoir, et ma pitié serait joliment mal placée si je\nla faisais entrer en ligne de compte dans mes opinions littéraires. J'aurais dis\nles mêmes choses, et avec le plus de cruauté possible, à Charles-Louis-\nP h i l i p p e ; je crois qu'il m'aurait compris.\n    D o n c , Marguerite Audoux devait avoir le prix Goncourt, c'était couru.\nMais le j u r y de la Vie Heureuse s'est dit : « il y a un bon coup à faire : souffler\naux dix leur candidat et le couronner, puisque, après tout, il s'agit d'une\nfemme. Certes, nous n ' a u r i o n s pas découvertes toutes seules Marguerite\nAudoux, mais dès l'instant qu'on parle de cette couturière, occupons-nous\nd'elle ». Ainsi, ces dames ont devancé ces messieurs et ont volé aux Goncourt\nleur c a n d i d a t . Q u ' à cela ne tienne, ont répondu ces derniers, nous n'avons\nque l'embarras du choix, et ils ont offert leur cinq mille francs à Louis\nP e r g a u d , enchanté de cette a u b a i n e .\n   De Goupil à Margot me semble un livre fort honnête, ni meilleur, ni pire\nque b e a u c o u p d'autres. On a attaqué assez violemment ces histoires de bêtes.\nLes u n s ont reproché à l'auteur sa rigueur démonstrative et ses constructions\nlogiques, les autres son style. Il y a pourtant de l'émotion dans ce livre, un\ngrand amour de la nature et une connaissance approfondie des m œ u r s ani-\nmales. Peut-être n'y trouve-t-on pas cette force tumultueuse de l'instinct et cette\nsauvage inconscience qu'on rencontre chez Kipling ou dans certains récits\nde cette admirable et énigmatique Colette Willy. Des chapitres comme\nla Tragique aventure de Goupil et la Captivité de Margot sont pourtant pleins\nd'excellentes qualités d'observation, offertes dans un style peu homogène\nmais savoureux. P e r g a u d est d'ailleurs un h u m b l e . Je suppose que le bruit\nfait autour de son nom le laisse indifférent. L'ait l'intéresse plus que les\nhommes, et il sait mettre sa satisfaction personnelle au-dessus des j u g e m e n t s\nde ses c o n t e m p o r a i n s .\n   J'ai encore à vous parler d'une femme prodige. Celle-ci n'est malheureuse-\nment pas couturière, mais elle est heureusement sourde, ce qui lui donne\ntout de suite u n petit intérêt. Notre manie de nous apitoyer et de nous laisser\ncaptiver par des motifs étrangers à l'art a valu à M l l e Marie L e n é r u un succès\nque son talent seul n'aurait sans doute pas suffi à légitimer.\n    P o u r nous qui devons juger les Affranchis comme nous jugeâmes Marie-\nClaire, c'est-à-dire du point de vue de l'art p u r , et qui ne prêtons a u c u n e\nattention aux personnes, nous devons convenir qu'il y a dans cette pièce de\nl'Odéon un grand souffle, des pensées graves, un langage noble et, Dieu\nmerci, aux antipodes du style en honneur au théâtre. Naturellement, il y a\nu n e religieuse en scène, comme dans Marie-Claire, sans quoi vous pensez\nbien qu'un sujet privé de cette sorte de piment n'aurait aucun goût. U n e\nreligieuse enceinte, qui accouche clandestinement en plein dortoir, voilà qui\nest n a t u r e , simple, bien observé, et c'est sans doute pourquoi on a dit que\nMirbeau trouvait Marie-Claire si remplie de vérité. Dans les Affranchis, il s'agit\nd'une novice que la loi de Séparation a jetée loin de son couvent et qui échoue\nprécisément chez P h i l i p p e Alquier, l'auteur célèbre d'ouvrages nihilistes, le\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1189, "texte": "44                                 DURENDAL\n\n\n\ndéfenseur acharné du Nietzschéisme, l'adversaire de la vieille morale chré-\ntienne. Ce que vous devinez arrive. Alquier s'éprend de cette jeune cister-\ncienne. Vont-ils s'épouser ou vivre en union libre? Oui, mais Alquier est\nmarié et père de trois enfants. Depuis quinze ans il vit en compagnie d'une\népouse tendre et honnête. Brisera-t-il tous ces liens que le passé rend plus\nsolides encore? Au moment de rompre avec son existence antérieure, il\ndécouvre ou plutôt on lui fait sentir qu'il n'est peut-être pas si aisé qu'il le\ncroit de réformer l'ordre social, de déchirer les voiles de l'ancienne morale,\nd'édifier sa vie sur des valeurs nouvelles, bref, de s'affranchir. Il laissera\ndonc la jeune novice, malgré pas mal d'imprécations, s'enfuir dans un couvent\nétranger et continuera à porter le poids de la vie commune, sans savoir s'il\nest un héros ou un lâche.\n   Malgré les invraisemblances obligées, ce drame est beau, bien présenté,\nsans grand sectarisme. Il nous fait respirer un air plus pur que celui qui se\ndégage de notre pauvre théâtre contemporain.\n                                                            T.   DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-007", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 45, "page_fin": 46, "titre_corps": "Revue du mois : Jeanne Tordeus", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Revue du Mois Jeanne Tordeus Jeanne Tordeus, professeur de déclamation", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 58, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2907, "texte": "Revue du Mois\n\n                             Jeanne Tordeus\n   Jeanne Tordeus, professeur de déclamation au Conservatoire, qui vient\nde mourir, était une femme tout à fait remarquable, Gevaert qui l'avait\nchoisie avait une vive admiration pour son talent de professeur. Pendant\nplus de trente-cinq ans il la suivit des yeux sans cesser de s'émerveiller de\nses dons d'initiatrice et de son dévouement inlassable. Esprit très cultivé\nelle avait un grand enthousiasme pour la littérature et à ce titre il est juste\nque nous lui rendions hommage ici. Ce n'était pas assez pour elle, ainsi que\nl'écrivait l'Art Moderne, que d'apprendre à ses élèves à dire proprement\nquelques poèmes. « Elle visait beaucoup plus haut et voulait que ses élèves\nconnussent et comprissent les écrivains et les poètes. Elle ne cessait de récla-\nmer un cours de littérature qui manque encore aujourd'hui au Conservatoire\nde Bruxelles. Elle le fit à travers son cours de déclamation. Elle le fit avec\nune telle flamme, avec un tel cœur, qu'elle enflammait les jeunes intelli-\ngences qui ne demandaient qu'à s'ouvrir. Elle leur communiquait la passion\nde toute sa vie : l'amour du théâtre et des lettres françaises. Parfois le frisson\nde la poésie ou le souffle des grands drames héroïques passait sur la classe.\nCelles qui en avaient été effleurées nel'oubliaient pas; elles étaient touchées,\nplus aptes à comprendre les leçons de générosité, de noblesse et de bonté dont\nl'enseignement de leur maîtresse était tout imprégné.\n    » Car le cours de déclamation de Jeanne Tordeus répondait tout naturel-\nlement à la conception idéale qu'elle s'était faite de la carrière du théâtre : le\ncomédien remplit une mission sacrée; il est chargé de dispenser les trésors\nde l'art qui transforme en beauté tout ce qu'il touche; ce n'est pas assez, pour\nce messager, de l'harmonie de sa voix et de son geste; il faut que son intelli-\ngence soit lucide pour saisir toute la pensée qu'elle doit transmettre, que son\nâme soit pure et vibrante pour faire vibrer l'âme de la foule.\n    » Le meilleur de la dévotion de Jeanne Tordeus devait aller fatalement au\nsiècle des grands classiques. L'héroïsme de Corneille ne semblait pas déme-\nsuré à cette âme qui semblait si timide, mais qui jamais ne transigea avec\nun devoir; et sa douceur aimait en Racine la tendresse partout subtilement\nrépandue, la musique divine de ses vers, la noblesse affinée de ses héros.\nC'est eux aussi qu'elle avait incarnés, en un temps peut-être secrètement\nregretté; eux qu'enseignaient les maîtres de sa jeunesse. Ce penchant toute-\nfois n'avait rien d'exclusif et la culture littéraire de Jeanne Tordeus était\n infinie. Les philosophes et les moralistes qu'elle aimait à lire l'aidaient à\n aller jusqu'au fond de la pensée des poètes et des dramatiques. Elle n'igno-\n rait aucune des productions littéraires contemporaines et c'est un trait remar-\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1104, "texte": "46                                     DURENDAL\n\n\nquable de cette intelligence façonnée par la littérature classique que sa facilité\nà s'assimiler les écrivains les plus audacieusement m o d e r n e s . »\n   N o u s nous souvenons avec émotion et avec reconnaissance de l'hommage\npublic que J e a n n e T o r d e u s rendit à la mémoire de notre regretté secrétaire\nde rédaction, le j e u n e et beau poète C h a r l e s de Sprimont, en organisant en\nson h o n n e u r , au Conservatoire, à l'occasion de sa mort, u n e matinée litté-\nraire où elle fît déclamer par ses élèves quelques-uns des plus vibrants poèmes\nde notre a m i . Cette matinée avait été précédée d'un éloquent éloge du poète\npar P a u l Mussche.\n  J e a n n e Tordeus était catholique. « Entièrement soumise — ainsi que l'écri-\nvait l'Art Moderne — à la morale traditionnelle comme aux pratiques de sa\nreligion » elle m o u r u t en chrétienne. N o u s r e c o m m a n d o n s son âme à Dieu et\nnous offrons nos plus sincères condoléances à sa famille.\n                                                                     HENRY MŒLLER."}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-008", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 46, "page_fin": 48, "titre_corps": "Revue du mois : Les concerts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Le Paradis et la Péri de Schamaan au Conservatoire N o u s avons jadis", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 59, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 1113, "fin_caractere_exclue": 3315, "texte": "Le Paradis et la Péri de Schamaan au Conservatoire\n     N o u s avons jadis apprécié cette œuvre lors de son exécution aux Concerts\npopulaires. L e sujet en est e m p r u n t é au poème Lalla-Rookh de T h o m a s\n Moore. Rappelons-en brièvement la d o n n é e . Les P é r i s sont des fées de la\nmythologie orientale habitant des contrées radieuses où elles se nourrissent\ndu parfum de fleurs immortelles. L'une d'entre elles ayant commis u n e\nfaute a été exilée de ce P a r a d i s . C o n d a m n é e à errer solitairement sur toute\nla face du globe, elle ne rentrera en grâce que si, au cours de ses p é r é g r i n a -\ntions, elle parvient à découvrir, en vue de l'offrir au Seigneur, u n don assez\nprécieux pour fléchir son courroux et lui mériter le p a r d o n . D a n s l ' I n d e elle\npuisera quelques nobles gouttes d u sang d'un héros mort pour la cause de\nla liberté. Aux bords du Nil elle surprendra sur les lèvres expirantes d'une\nj e u n e fiancée le dernier soupir de l'amante immolant sa vie pour celui qu'elle\na i m e . Mais le Seigneur reste toujours inflexible et l'Ange continue d'inter-\ndire à la P é r i désolée l'entrée d u jardin délicieux. Enfin, près des ruines de\nBalbek, la P é r i recueillera les larmes versées par un pécheur repentant et\nces larmes précieuses seront le trésor sacré, inestimable aux yeux de Dieu,\nqui, effaçant la faute de l'ange proscrit, lui rouvrira les portes d'or de\n l'Empyrée.\n     L e Paradis et la Péri de S c h u m a n n est u n e œuvre de lyrisme délicat, de\nsentiment intime et discret, dont les significations sont perçues entières et\ncomplètes lorsqu'on j o u e la partition réduite au piano, l'expression o r c h e -\n strale n'ajoutant presque rien à cette impression. Le cas est d'ailleurs fré-\n quent pour la musique de S c h u m a n n . Les parties les plus charmeuses de\nl'œuvre se trouvent d a n s les chants confiés à la Péri et à l'Ange, et ce\ncharme réside dans l'irrésistible séduction de mélodies suaves que pénètre\ncette atmosphère c h a u d e m e n t poétique où baignent les Lieder et la Dichterliebe\n (L'Amour du P o è t e ) , mais une Dichterliebe d'où les grands élans d'amour et\n de douleur seraient toutefois absents.\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3253, "texte": "                                  REVUE      DU   MOIS                                  47\n\n   Si d a n s le Paradis et la Péri, les polyphonies sont frêles, si certains\nensembles vocaux sont dénués d'intérêt et d'accent (tel est le cas pour le\nchœur final de la première partie célébrant l'héroïsme du soldat t o m b é au\nchamp de gloire, hors-d'œuvre interminable qui égare l'attention, alourdit le\npoème et le destitue si malencontreusement en cet endroit de son auréole\nd'idéalité), ces quelques imperfections sont amplement rachetées par tant de\npages délicieuses, notamment par l'air suivi de chœur qui, à la fin de la\nseconde partie, salue les fiancés réunis dans la mort, merveille de tendresse\net d'émotion exquisement enchâssée dans une couronne d'harmonies\nberceuses et enchantées, et par le r a y o n n e m e n t progressif de toute la troi-\nsième partie.\n   E n définitive si le Paradis et la Péri de S c h u m a n n est notablement infé-\nrieur à son Faust au point de vue de l'ampleur lyrique, il n'en est pas moins\nvrai que pour être à même de pénétrer complètement la poésie de l'œuvre, il\nfaudrait l'entendre chantée en allemand, l'étroite parenté ethnique de la\nlangue de Shakspeare et de celle de Goethe autorisant la transposition de\nl'original anglais dans le verbe germanique et cela sans le dénaturer, tandis\nque, malgré les excellentes intentions dout il semble animé, la traduction de\nWilder, où se rencontrent u n grand n o m b r e de formules naïves et de b a n a -\nlités d'expression apparaît fâcheusement diluée et approximative.\n   E d g a r Tinel possède u n e c o m p r é h e n s i o n pénétrante de la pensée et de\nl'esthétique s c h u m a n i e n n e s . Il en a traduit suggestivement la poésie dans\ndes m o u v e m e n t s larges, souvent alentis, la situant ainsi d a n s une douce\nlumière de majesté et de rêve a t t e n d r i . Il fut du reste bien secondé par\nl'orchestre, les chœurs et les solistes, M lle Seroen (la P é r i ) ; M l l e Kalker\n(l'Ange); M lle Cuveiier (la Fiancée) ; M. Ansseau (le R é c i t a n t ) ; MM. Van-\nderborght, Godier et B u r e a u . R e n d o n s surtout h o m m a g e à M l l e Seroen pour\nson art fin et expressif, les réserves que l'on a pu faire au point de vue de\nson défaut d'ampleur n'ayant point de raison d'être, car le caractère du rôle\nexige de la délicatesse et du style mais non de l'ampleur. Et à M1le Kalker,\nélève de Mlle F l a m e n d , dont la voix sympathique, généreusement timbrée,\nest à la fois bien posée et bien conduite.\n\n\n\n                          Deuxième Concert Ysaye\n   M. Lohse, chef d'orchestre de l'Opéra de Cologne, est venu y diriger la\nseptième Symphonie en mi-majeur de Bruckner. Elle se subdivise suivant la\nconception classique en quatre parties, dont la seconde, l'Adagio, est très\nsupérieure aux trois autres par l'intensité du souffle et l'élévation du senti-\nment. D u reste, l'audition de cette symphonie n'a point modifié la manière\nde voir que nous exprimions à propos de la neuvième Symphonie de Bruckner,\ninachevée, exécutée aux Ysaye en 1907. Si les idées que Bruckner expose\nsont parfois nobles et belles, le lien qui les unit est trop débile et non seule-\nment elles ne s'éclairent point mutuellement, ne s'enchaînent pas dans la\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1489, "texte": "48                                 DURENDAL\n\n\nlumière d'une ferme architecture, mais elles ne s'y opposent pas non plus\nTune à l'autre en ces contrastes éclatants, impérieux et révélateurs, chers à la\nmuse romantique et dont Beethoven a su tirer le summum de puissance.\n   Les généreux élans dont quelquefois l'œuvre de Bruckner s'enflamme et\nse couronne sont trop tôt comprimés dans leur essor et étouffés sous l'afflux\nde développements qui ne parviennent guère à en amplifier les significations.\nIl faut d'ailleurs reconnaître que l'interprétation fut bien froide et qu'elle\nmanqua de mise au point.\n   La direction de M. Lohse, nous l'avons dit, se caractérise par la puis-\nsance, la netteté, la vigueur rythmique. Elle atteint parfois aussi à la sou-\nplesse des nuances et à une certaine intensité expressive sans réaliser jamais\ncependant l'ampleur magnifique d'un Mengelberg, d'un Richter, d'un\nNikisch. M. Lohse dirigea l'Ouverture d'Obéron, la Siegfried-Idyll et Mort et\nTransfiguration de Strauss.\n   M. Heinrich Hensel, du théâtre de Wiesbaden, rehaussait cette audition\ndu prestige de son grand talent. On avait déjà pu apprécier l'an dernier cet\nart d'essence si élevée où viennent s'allier le style, la noblesse pathétique de\nl'accent, le charme d'une diction pénétrante et nuancée. Il fut applaudi avec\nenthousiasme dans le Récit du Graal, le Preislied, et dans le chant du Prin-\ntemps de la Walkyrie.\n                                                     GEORGES DE GOLESCO."}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-009", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 48, "page_fin": 49, "titre_corps": "Revue du mois : Au théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. A.", "ancre_debut": "« Sire » de H. Lavedan au Parc Que voici donc une jolie pièce", "ancre_fin": "F. A.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Journal des Conférences", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 61, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 1514, "fin_caractere_exclue": 3043, "texte": "Sire » de H. Lavedan au Parc\n   Que voici donc une jolie pièce, fine, agréable et reposante ! Spirituelle sans\ngrivoiserie et dramatique sans grossièreté, teintée d'un bout à l'autre d'une\némotion discrète, elle est de celles qu'une jeune fille peut écouter sans rougir :\nses coups de théâtre (elle en a, de tragiques et de plaisants) ne sont pas des\ncoups de canif dans des contrats conjugaux, et aucun de ses personnages ne\nproclame le droit au bonheur, c'est-à-dire, dans le français tel qu'on le parle\naujourd'hui, aux pires erreurs physiologiques. Comme cela nous change des\npièces juives! et combien on éprouve de joie à voir un brillant écrivain\nrenouer avec tant de grâce la meilleure tradition française!\n   Les héros de Sire ne sont ni des financiers véreux, ni des époux mal appa-\nriés, ni des vierges folles... du premier chien coiffé qui passe à leur portée.\nCe ne sont pas davantage des noceurs du boulevard, des apaches de la Butte,\nde plats politiciens. N o n ! ce sont, pour la plupart, de braves gens du vieux\nParis, bons enfants, spirituels, prompts au rire et aux beaux gestes, et sou-\ncieux avant tout de se garder honnêtes jusqu'en leurs légèretés. Ces braves\ngens-là sont plus nombreux à Paris qu'on ne croit d'ordinaire, et M. Henri\nLavedan a bien fait de s'en souvenir.\n   Leur langue aussi est parisienne, mais au sens le meilleur du mot : nul ne\nmanie mieux que M. Lavedan le joli parler des vrais Parisiens, que son style\ntranspose à merveille. Style de l'Ile-de-France, net, clair, vif et franc, qui\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1511, "texte": "                                 REVUE     DU    MOIS                               49\n\njamais ne traîne ni n e s'alourdit, mais va droit au but et l'atteint tout de suite,\navec u n e désinvolture pleine d'entrain et de gaieté; style qui d u t ravir, au\nT h é â t r e - F r a n ç a i s , les bustes de Molière et de Beaumarchais.\n   Sire a reçu au P a r c une interprétation digne de tous les éloges. M. H e n r y\nKrauss, infidèle au m a n t e a u noir d u mélodrame, a rendu avec souplesse,\nintelligence et vigueur, toutes les nuances si dissemblables du rôle de l'hor-\nloger-acteur, qui « fait » L o u i s X V I I pour bercer u n moment les illusions\nnaïves d'une vieille légitimiste. L a comtesse de Saint-Salbi, c'était M m e Angèle\nRenard : elle a prêté à cette figure falote, ensemble ridicule et touchante,\ntoutes les ressources d'un art discret et distingué. M lle Demay, dans le rôle\nd'une grisette retirée d u ruisseau et p r o m u e au rang de lectrice, a été espiègle\nà souhait : on ne saurait rire sur la scène avec plus de naturel. E t l'on a fort\nremarqué, dans des figures de second plan, mais dessinées de main de maître,\ncelles du médecin et du vieux prêtre, M M . Richard et Carpentier. L e der-\nnier, en b o n curé, réalise la perfection : il porte la soutane avec u n e aisance\net u n e dignité impeccables, et tout le m o n d e se souvient encore de sa belle\ncréation des Vieux.\n                                                                              F. A.\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-010", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 49, "page_fin": 50, "titre_corps": "Revue du mois : Les conférences", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Journal des Conférences 7 JANVIER. — M. Edouard Ned inaugure les conférences du Foyer", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Revues    — La Vie intellectuelle d", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 62, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 1511, "fin_caractere_exclue": 3445, "texte": "Journal des Conférences\n    7 JANVIER. — M . E d o u a r d N e d inaugure les conférences du Foyer : La\nPsychologie de l'enfant chez quelques romanciers contemporains. Sujet aimable, audi-\ntoire idem. L e conférencier dit tour à tour des choses charmantes et p r o -\nfondes, il réussit même à dire d'une façon charmante des choses profondes.\n M. E d o u a r d N e d fait heureusement oublier M. Goedzaek...\n    7 JANVIER encore. — M . Jules Destrée, chez les Amis de la Littérature\nparle de l'ouvrier d'après les écrivains belges. Ce n'est ni u n e page de style, ni u n\narticle de revue, ni u n discours, ni u n e conférence; mais une bonne et fami-\nlière causerie de quelqu'un qui a beaucoup lu et qui aime le peuple pour\nl'avoir b e a u c o u p fréquenté. Idées généreuses, aperçus nouveaux, portraits\ncharmants et vivants de Delattre et de des O m b i a u x . Petit couplet tradi-\ntionnel à E d m o n d P i c a r d : L ' â m e wallonne saluant l'âme belge! Quelques\nbanalités aussi par-ci par-là, mais le public en est friand ; parfois u n e langue\ntrès négligée, mais c'est nécessaire pour ne pas froisser l'auditoire : « Vrai-\nment cette vérité est véritablement bien établie !... » L'orateur fougueux de\nla C h a m b r e a dépouillé la tragique âpreté de son verbe, ce n'est plus qu'un\nfin lettré, idéaliste et artiste qui vient p e n d a n t u n e heure causer des roman-\nciers et des conteurs de chez lui. Soirée agréable, foule nombreuse et choisie.\nCe n'est qu'aux derniers applaudissements que chacun sent, en quittant les\nbancs sans dossiers de la salle de milice, l'inévitable torticolis.\n    12 JANVIER. — E d m o n d Picard inaugure les séances de musique du Foyer.\nP a r u n e définition de l'œuvre d'art. C'est le prétexte d'une causerie décousue\net endiablée et l'occasion de nous a p p r e n d r e : 1° qu'Excelsior est u n journal\npeu spirituel; 2° q u e Tolstoï habitait avec vingt-trois personnes u n lieu dont\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1888, "texte": "50                                   DURENDAL\n\n\n\nle nom ne se prononce que par é c r i t ; 3° que la rue Ducale devrait s'appeler\nla rue d u C a l m e ; 4 0 que M. L é o n de Lantsheere est un garçon intelligent,\nmais qu'il n'admire pas le Palais du R o i ; 5° que b e a u c o u p d'employés\nhabitent la banlieue et d é b a r q u e n t à la gare du L u x e m b o u r g ; 6° que\nle jardin du maître n'est pas au fond de son corridor, mais que le\nP a r c de Bruxelles est son jardin ; 7° que c'est lui-même et non un a u t r e\nqui a inventé le mot esthétisme; 8° qu'on éprouve devant la Beauté u n e\némotion, u n e sorte de ramollissement qui est u n e douce j o u i s s a n c e ;\n9 0 que son médecin lui a fait r e m a r q u e r qu'il prenait du ventre, « cela\nse voit, j'ai l'air d'être à demi t e r m e ! », etc. T o u t cela pour illustrer\ndes pensées profondes et u n e théorie très sûre d'elle-même. E d m o n d\nP i c a r d gesticule, se p r o m è n e , avance, recule, sanglé dans une redingote qui\ns'élargit démesurément sous la taille et qu'il saisit parfois comme u n e d a m e\nqui se retrousse. Il fait des bons mots, dit des choses aimables et des choses\nénormes, parle quelquefois des autres, « cause Beulemans », émet d'admi-\nrables aphorismes, enchante son public de sa voix s y m p a t h i q u e et aigre où\nil y a des t r o u s . . . Chacun s'en va ravi de cette séance de m u s i q u e .\n    14 JANVIER. — L'impératrice Joséphine ! cela c o m m e n c e par du b o n Francis\nJ a m m e s : créoles, petites négresses, hamacs, madras, cannes à sucre,\népiceries variées. Cela se poursuit comme un roman sentimental et touchant,\ncela devient de l'épopée... C'est alors le vrai d ' E s p a r b è s , bonapartiste\nlyrique, écrivain héroïque et fougueux, dont la mâle vigueur se c h a n g e en\ngrâce quand il s'agit de saluer u n e femme...\n\n\n\n                                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-011", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 50, "page_fin": 52, "titre_corps": "Les revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Revues    — La Vie intellectuelle d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 63, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 1888, "fin_caractere_exclue": 3004, "texte": "Les Revues\n   — La Vie intellectuelle du 15 décembre d o n n e u n article de M. H u b e r t\nKrains sur la littérature française en Suisse. A lire aussi les Propos de Georges\nR e n c y sur Tolstoï.\n   — D a n s le Thyrse, u n conte de Louis Delattre, La Femme au taureau. Des\nNocturnes de Marcel W y s e u r qui sont remarquables\n\n            Sauf un chemineau pâle et qui rôde errant    :\n\n\nqui me paraît u n p l é o n a s m e . . .\n   — D a n s la Revue générale, M. Woeste résume assez sèchement le dernier\nlivre de M. P i e r r e de la G o r c e ; M. F a g u e t qui, il y a quelques mois, était\npeu aimable — et injuste — pour M. H e n r y Bordeaux, parle avec éloges\ncette fois de la Robe de laine. F i r m i n Van den Bosch dit les premiers j o u r s de\nsa transplantation aux rives du Nil. M. Paul André, pour finir, traduit u n e\npièce de Gogol intitulée Le Mariage....\n   — La Belgique artistique et littéraire publie une suite de petits poèmes\nen prose intitulés le Sillage et signés par un certain J o b A d u a (?) — qui\nressemble étrangement à J o s e p h Boseret — c'est bref, déchirant, lourd d'émo-\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3067, "texte": "                                 REVUE      DU MOIS                                 51\n\n\n\ntion, plein de notations étranges, traversé de fantômes encore palpitants. Cela\nfait songer — non pas à l'Intermezzo qui pleure aussi, mais qui ricane —\nmais à la Miranda inoubliable de F o g a z z a r o . . .\n      — D a n s la Jeune Wallonie, M. van Beneden (baron Charles) qui continue à\ndéfendre la langue française avec u n e juvénile vaillance, nous raconte un\nvoyage de Bruxelles à Lille par H a l , Ath, Leuze, T o u r n a i « qui tout de\nsuite fait penser à Jules Bara dont elle porte la statue au milieu de son\nparc »... Vous vous d e m a n d e z pourquoi M. van Beneden (baron Charles)\nfait ce voyage palpitant et inédit : c'est qu'il passe l'été dans le Boulonnais\net qu'il « part en avant pour préparer le chalet à sa famille »... D a n s\nle même n u m é r o — 25 décembre — u n e page exquise de G u i l l a u m e\nd'Arsch )t, et des vers de Noël Dubois, j e u n e admirateur et inconscient imi-\ntateur de Séverin.\n     — Le Catholique d o n n e u n très beau poème de Claudel, un article de\nl'abbé P a c h e u sur le bel équilibre mental des mystiques, une chronique sociale,\nvivante et pittoresque, de Paul Cuylits. Ramaekers nous prophétise encore\nquelques catastrophes.\n      — La Wallonie française est u n e nouvelle revue qui, comme le Catholique\n et la Jeune Wallonie, paraît à Charleroi. Elle est vaillante et vivante. Son\n rédacteur en chef est un jeune poète de grand talent, M. Richard D u p i e r r e u x .\n      — La Société nouvelle publie, avec des commentaires, la fameuse conférence\n du citoyen P a t a u d sur la Barricade. Il est vrai que l'œuvre de M. P a t a u d est\n infiniment plus a m u s a n t e que celle de M. P a u l Bourget.\n      — La Revue de Belgique pour devenir bi-mensuelle ne devient que plus\n ennuyeuse. A peu près aussi distrayante qu'une pièce de M. Gustave Abel...\n      — Les Marches de l'Est donnèrent en d é c e m b r e une suite d'articles char-\n mants sur les coutumes de la Saint-Nicolas.\n      — Le Mercure de France s'augmente de deux feuilles et paraît depuis le\n I e r janvier en 224 pages. Dans le numéro du 16 décembre, lire les a d m i -\n rables Georgiques chrétiennes de Francis J a m m e s , qui contiennent ce curieux\n art poétique :\n                ... C'est ainsi que le vers dont fuse est bien      classique,\n                Dégagé simplement par la seule logique.\n\n                Après un grand combat où j'avais pris parti\n                Je regarde, et comprends qu'on s'est peu départi.\n\n                Devenu trop sonore et trop facile et lâche,\n                Le pur alexandrin, si beau jadis,   rabâche.\n\n                Le vers libre ne nous fit pas très bien sentir\n                Où la strophe s'en vient commencer et finir.\n\n                Mais quelques libertés quand il les voulait toutes\n                Ce dernier les conquit. Elles ouvrent la route.\n\n                 Si rares qu'elles soient, elles sont bien assez,\n                 Les vers seront égaux et pas       assonnancés.\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2069, "texte": " 52                               DURENDAL\n\n\n              Comme l'oiseau répond à son tour à l'oiselle\n              La rime môle suit une rime femelle.\n\n              Quoique les vers entre eux ainsi soient reliés\n              Cependant un pluriel rime à un singulier.\n\n             Encor tel que l'oiseau, qui du ciel prend    mesure,\n             Le rythme ici et là hésite à la césure.\n\n             L'hiatus quelquefois vient à point    rappeler\n             Celui qui est poète au plus simple    parler.\n\n             Alors que l'e muet s'échappe du langage\n             Je ne veux pas qu'il marque en mon vers          davantage.\n\n             Les syllabes comptées sont celles   seulement\n             Que le lecteur prononce   habituellement...\n\n  Et ce poème ample et calme se termine par cette émouvante élévation :\n\n             Mon Seigneur, j'ai fini ce chant. Bénissez-moi\n             Comme ces deux enfants qui engagent leur foi.\n\n             Cette aumône comment vous la     reconnaitrai-je?\n             Vos bienfaits ont fondu sur moi comme la neige.\n\n             Hélas ! je ne peux pas vous offrir ce qu'ils font :\n             La récolte des blés à la sueur du front.\n\n             Lorsque Vous Vous donnez Vous-même, ô Pain des anges !\n             Je moissonne un froment qu'aucun être ne mange.\n\n             C'est le souffle cueilli sur un chaume   imparfait.\n             Je n'ai rien d'autre à Vous offrir. Seigneur, qui        sait?\n\n             Peut-être accueillez-vous avec une âme égale\n             Le chant des séraphins et celui des cigales.\n\n             N'ayant rien d'autre à moi, vers Vous       j'élèverai\n             Cette motte de terre enlevée au quéret.\n\n             C'est mon cœur. Il n'est bon à rien ni à personne,\n             C'est pourquoi, le mouillant de pleurs, je vous le donne.\n\n   Cela console des prétendus poèmes catholiques que nous recevons tous\nles jours... et dont nous aimons mieux, le plus souvent, ne pas parler.\n\n                                                                              X..\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-012", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 53, "page_fin": 58, "titre_corps": "Le drageoir aux épices", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Épicier", "ancre_debut": "Le drageoir aux épices   L'esprit latin étant de plus en plus", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 66, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2432, "texte": "Le drageoir aux épices\n\n   L'esprit latin étant de plus en plus menacé en Belgique, le baron\nvan Beneden et M. J e a n Capette, deux de nos illustrations littéraires, ont\nfondé récemment une Ligue nationale pour la défense de la langue française.\n  Ne se trouvant pas dignes eux-mêmes de p r e n d r e la tête de ce m o u v e m e n t\nnational, MM. van Beneden et J e a n Capette en ont, à l'unanimité, confié la\nprésidence à l'un des représentants les plus autorisés de la race latine,\nM. Simon Sasserath. L a langue française é v i d e m m e n t se portera beaucoup\nmieux entre les mains de ce spécialiste. L e s maux de la langue étant com-\npris, n'est-ce pas? d a n s « les maladies de la bouche et des dents ».\n\n                                         *\n                                        * *\n   Un proche cousin de ce défenseur du Capitole, M. F r a n z W i e n e r , u n des\nplus exquis représentants de l'esprit parisien, vient d'obtenir du Conseil d'Etat\nl'autorisation de s'appeler officiellement Francis de Croisset. Il est déplaisant,\nn'est-ce pas, de passer pour un m e t è q u e ! C'est poussé par cet exemple illustre\nque M. Simon Sasserath va, paraît-il, d e m a n d e r l'autorisation de porter u n\nnom plus français... van Beneden, par exemple.\n\n                                         * '*\n   On est occupé à installer au Cinquantenaire le Musée des écrivains belges.\nLouable idée qui rendra p e r m a n e n t le « Salon des auteurs » qui fut un des\nattraits de l'Exposition universelle. Sous des vitrines figureront les m a n u s -\ncrits des œuvres principales de notre littérature. A la cimaise p e n d r o n t les\nportraits de nos poètes et romanciers les plus célèbres. Des dons spontanés\nont déjà été faits au nouveau Musée. M. E d o u a r d Descamps y a envoyé le\nmanuscrit d'Africa; M. Iwan Gilkin, son poème sur la maladie de la Reine;\nM. H e n r y Maassen u n e ode sur Sichem-Sussen-Bolré pour faire suite à son\nSaint-Trond; M. P a u l André son portrait en p i e d . . .\n\n                                         *\n                                        * *\n   M. P a u l André dans la Belgique artistique et littéraire fait l'éloge de M. E d .\nDaânson. Celui-ci vient de publier Le livre du bien, et du mal. C'est « un très gros\nlivre qui ne tend à rien moins qu'à prouver combien il y a d'erreurs et\nd'absurdités à la base de la religion et combien ses ministres sont les com-\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "54                                 DURENDAL\n\n\n\nplices conscients du mensonge initial sur quoi reposent l'Ancien et le Nou-\nveau Testament! » M. Daanson écrit, ainsi qu'il le proclame lui-même, pour\na les gens sensés et ceux qui voudraient le devenir ». M. Paul André\nrappelle, à l'occasion de cette importante œuvre philosophique, l'abondance\net la variété de la production de son auteur. Chacun se souvient, en effet, d'une\ncharmante comédie d'amour, pleine d'esprit léger et de bon goût, dans\nlaquelle, un poète délicat, M. Daanson expliquait le rôle de l'intestin :\n\n               ... Tout ce que l'homme a de plus bus, de plus noble\n                Vient de ces longs boyaux dont l'aspect est ignoble.\n               La cervelle en dépend de même que son cœur;\n                        ...Puis tout doit y passer...\n               Tout, tout, tout ce que nous buvons,    ingurgitons,\n               Ce que nous absorbons et ce que nous     vantons...\n\n  ...Je passe un vers dont vous devinerez la rime exquise...\n\n               Tout ce que l'être avale il faut que ça se perde !\n\n  Et dire que M. Paul André a avalé M. Daanson!\n\n                                        * *\n\n  On annonce que le baron Buffin, officier au régiment des guides, va faire\njouer prochainement la Kaatje de M. Paul Spaak, qu'il a mise en musique.\nOn promet également pour dans quelques mois un Mihien d'Avène écrit par\nM. Sylvain Dupuis sur la pièce que M. Gabriel Nigond tira du roman de\nMaurice des Ombiaux. M. Jongen termine un opéra d'après la Cité Ardente.\n\n                                          *\n                                         * *\n  La libre Académie de Belgique s'est réunie le 5 janvier pour décerner le\nprix Edmond Picard. Il y avait douze candidats présentés : MM. Cam-\nmaerts, Jules Delacre, Georges-A. Denis, Franz Hellens, Victor Kinon,\nHenri Meunier, Styn Streuvels, Charles van den Borren, L. Sneyers, Van\nKalcken et M lle Juliette La Bruyère.\n   Le prix a été attribué à cette dernière. Pourquoi pas à M. Van Kalcken?\n\n\n\n   M. Edmond Michotte, qui fut lié dans sa jeunesse avec Rossini et à qui le\nvieux maître légua tout ce qui dans sa succession se rapportait à son art,\nvient d'offrir ces trésors au Conservatoire de Bruxelles. Ils consistent en un\nensemble de documents bien supérieurs, dit-on, à tout ce qu'on a pu recueillir\npour les musées de formation récente concernant Bach, Mozart, Beethoven...\n   On sait que depuis six ans les merveilleuses collections japonaises de\nM. Michotte attendent qu'on veuille bien les loger au Musée du Cinquante-\nnaire. Et il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Aussi en offrant ses\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2287, "texte": "                        LE   D R A G E O I R AUX   EPICES                  55\n\nsouvenirs de Rossini au Musée du Conservatoire, le donateur at-il pris la\nprécaution d'exiger la promesse que l'installation se ferait de son vivant.\nCette condition devant être agréée officiellement, il faudra un arrêté du\nMinistre des Sciences et Arts pour que la donation soit parfaite. Voici trois\nmois que la demande adressée à l'État reste sans réponse. On encourage\nvraiment chez nous les Mécènes!...\n\n                                         *\n\n  Il n'y a vraiment que le charbonnier Edouard Taymans qui résiste. Il\ncollabore depuis le mois de novembre à notre excellente consœur Le\nCatholique.\n                                         *\n\n  Il n'est peut-être pas trop tard pour protester contre le joyeux fumiste qui\na envoyé au grave Journal de Bruxelles, dans le courant de décembre, des\nvers sur la maladie de la Reine, qu'il a eu l'audace de signer Iwan Gilkin.\nSignalons quelques strophes de cette douteuse plaisanterie.\n\n                    Jeanne, ce matin tout le monde\n                    Est inquiet ; on tremble, on craint.\n                    Sur tout visage une profonde\n                        Angoisse, hélas/ se peint.\n\n                    Jeanne, Jeanne, c'est notre Reine\n                    Que sur son lit un mal affreux\n                    Etend pâle et pourtant   sereine,\n                        La mort devant les yeux.\n\n                    Le spectre hideux vers sa couche\n                    Semble allonger ses doigts   falots,\n                    Et le Roi, la main sur la bouche,\n                         Comprime ses sanglots.\n\n                   Ils s'aiment d'un amour   extrême,\n                   Jeanne, ainsi que nous nous aimons,\n                   Et celte douleur est la même\n                        Qu'un jour nous subirons\n\n                   Quand remplissant nos cœurs     d'alarmes\n                   La mort viendra vers l'un de nous\n                   Et que l'autre, baigné de larmes,\n                       Fléchira les genoux.\n\n\n\n\n                   Viens, Jeanne, entrons dans cette       église,\n                   Inclinons-nous devant Vautel\n                   Où, tête blonde et tête grise,\n                        Tous, drun cœur    fraternel,\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2803, "texte": "56                               DURENDAL\n\n\n                    Mêlent leur ardente prière\n                    Pour que le ciel en sa bonté\n                    Rende à Celle qui nous est chère\n                        Lu force et la santé.\n\n\n\n\n                    Toi l'onde écumante des lames,\n                    Le velours parfumé des fleurs\n                    Et le cœur trois fois saint des femmes,\n                         Exauce un peuple en pleurs.\n\n  Et le bon fumiste ajoutait cette note que le Journal de Bruxelles publia —\ngravement toujours — à la suite du poème :\n  « Cette pièce de vers, composée sous le coup de l'émotion qui s'est répan-\ndue le 24 novembre quand furent publiées les premières nouvelles un peu\npessimistes, sur la maladie de S. M. la Reine, fera partie d'une série de\npetits poèmes inspirés par les événements contemporains et que l'auteur\npubliera en recueil. (Iw. G.) »\n  Dans les milieux bien informés on attribue ce spirituel morceau à l'autre\npoète de l'actualité, M. Pierre Brodcoorens.\n\n                                        *\n\n  Ce n'est pas M. Jules Leclercq, c'est un de ses illustres prédécesseurs,\nM. Jérôme Paturot, qui écrivit vers 1830 cette page enthousiaste :\n   « Je viens de vous parler de sonnet, monsieur; quels souvenirs ce mot\néveille en moi! L'ai-je cultivé cet aimable sonnet! Tout ce qu'il y a dans\nmon être de puissance, de naïveté, de grâce, d'inspiration, je l'ai jeté dans le\nsonnet. Pendant six mois, je n'ai guère vécu que de sonnets. Au déjeuner,\nun sonnet; au dîner, deux sonnets, sans compter les rondeaux. Toujours des\nsonnets, partout dss sonnets ; sonnets de douze pieds, sonnets de dix, sonnets\nde huit; sonnets à rimes croisées, à rimes plates, à rimes riches, à rimes\nsuffisantes; sonnets au jasmin, à la vanille; sonnets respirant l'odeur des\nfoins ou les parfums vertigineux de la salle de bal. Oui, monsieur, tel que\nvous me voyez, j'ai été une victime du sonnet, ce qui ne m'a pas empêché de\ndonner dans la ballade, dans l'orientale, dans l'ïambe, dans la méditation,\ndans le poème en prose et autres délassements modernes. Mais mon encens\nle plus pur a brûlé en l'honneur de cette divinité que l'on nomme la couleur\nlocale. A volonté mes vers étaient albanais, cophtes, yolofs, cherokees,\npapous, tcherkesses, afghans et patagons. Je faisais résonner, avec un égal\nsuccès, la mandoline espagnole, le tambour nègre et le gong chinois. Mes\nrecueils poétiques comprenaient un cours complet de géographie. La feuille\ndu palmier, la fleur du lotus, le tronc du baobab, les fruits de l'arbre de\nJudée y tenaient la place que doit leur accorder tout amant de la forme, tout\ndesservant fidèle de la nature. Les costumes, les armes, les cosmétiques, les\nmets favoris des peuples divers n'échappaient point à ma muse : la basquine,\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2785, "texte": "                        LE   D R A G E O I R AUX E P I C E S                  57\n\n\n\nle burnous, le fez, le langoute, la saya, le kari et le couscoussous, le cava\net le gin, le kirsch et le samchou; aucun vêtement, aucun aliment, aucun\nspiritueux même n'étaient rebelles à l'appel de mon vers, et les trois règnes\nse défendaient vainement d'être mes tributaires.\n   » Oh! quel temps, monsieur, quel temps ! on m'eût donné la statistique du\nJapon à mettre en strophes que je n'eusse pas reculé devant la besogne.\nQuand on est jeune on ne connaît pas le danger...\n\n                                       * *\n\n  Après Joyeuse, l'Oasis, la Wallonie française et la Sauterelle verte, voici les\nPages Littéraires, dont le besoin se faisait sentir. La Direction nous envoie le\nsavoureux prospectus suivant :\n   « Une revue mensuelle, Pages Littéraires, va paraître dans quelque temps...\n  » Conséquemment, la Direction fait appel à tous les jeunes talents possédés\ndu désir de se voir imprimés...\n  » . . . Tout trouvera sa place dans les Pages Littéraires. Elles seront donc un\npuissant instrument de propagande pour les Lettres belges...\n  » ... Notons en passant qu'elles s'efforceront constamment de respecter la\nmorale : cela suffirait déjà pour leur donner droit de cité dans toutes les\nfamilles... »\n  Et comme quelques familles résistent encore, la Direction ajoute l'argu-\nment final :\n  a Quand nous aurons dit que l'abonnement ne coûte que 6 francs, nous\nne doutons pas que vous n'ayez à cœur de soutenir une œuvre aussi\nutile... »\n  Nous souhaitons à notre nouvelle consœur, longue vie et prospérité... et\nquelques leçons de « beau style »...\n\n                                        *\n                                       * *\n   Le 6 janvier a eu lieu à Sainte-Gudule la traditionnelle et émouvante céré-\nmonie de la Consécration de l'année au Sacré-Cœur. A cette occasion, une\nfoule innombrable se pressait dans l'église. Mais pourquoi faut-il que — cela\nse renouvelle depuis quatre ou cinq ans — l'émotion soit coupée net par\nl'absurde cantique que l'on fait hurler au peuple pour clôturer la cérémonie.\nN'y a-t-il donc pas d'hymne dont les paroles soient à peu près tolérables? Sur\nl'énorme banalité du Noël d'Adam on a chargé quelque fervent confiseur —\nD. H..., ces initiales désignent, dit-on, l'auteur illustre de la Guirlande de\nSaint Joseph — d'adapter d'ecclésiastiques vers de caramels. C'est une véri-\ntable humiliation d'écouter deux mille chrétiens employer, pour traduire leur\nenthousiasme, des couplets comme celui-ci :\n\n                     O Christ, depuis les heures du Calvaire,\n                     Lu Croix en main tu règnes en vainqueur\n                     Dieu te donna les peuples de lu terre,\n                     L'enfer vaincu s'agite en sa fureur,\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1122, "texte": "58                                     DURENDAL\n\n\n\n                        Car dans ton sang l'humanité   coupable\n                        A pour toujours trouvé le bain sacré.\n                        Dans sa misère un bonheur ineffable. .\n\n\n   Mon Dieu, mon D i e u ! la poésie catholique!\n\n                                             *\n\n\n    M. Jules Destrée, aux A mis de la Littérature, a parlé avec un amical\nenthousiasme, de M. Louis Delattre et de M. Maurice des O m b i a u x .\nM. J e a n - P i e r r e L e s t i n n e se plaît à le remarquer dans le XXe Siècle. Le\nquart de son article sur M. Jules Destrée est consacré à M. Maurice des\nOmbiaux. Il p r e n d m ê m e la peine de résumer un conte, bref, mais puissant,\nde l'excellent auteur de la Petite reine blanche. Mais il passe très vite à côté de\nM . Louis Delattre. M. J e a n - P i e r r e Lestinne et M. L o u i s Delattre ne seraient-\nils pas une seule et même personne? Le silence de M. Jean-Pierre Lestinne\ns'expliquerait dès lors par u n e excessive modestie...\n                                                                 L E P E T I T EPICIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-013", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 59, "page_fin": 62, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES   C h a r e t t e e t l a V e n d é e , pa", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 72, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2960, "texte": "LES LIVRES\n\n C h a r e t t e e t l a V e n d é e , par le baron KERVYN DE VOLKAERSBEKE.\n   — (Desclée-de Brouwer et Cie.)\n   S'il en fut un qui exalta notre jeunesse, ce fut bien celui-là. Chacun de ses\nlivres nous révélait un héroïsme nouveau. Sur les bancs du collège, nous fré-\nmissions de joie en lisant ses volumes d'histoire, plus beaux que des poèmes.\nToutes les nobles causes l'attiraient, et les nations vaincues étaient ses plus\nsublimes inspiratrices. C'était la Pologne héroïque et pantelante; c'était l'Ir-\nlande toujours écrasée, toujours vivante; c'était notre Campine et son épopée :\nla guerre des paysans; c'était l'Italie de Pie IX défendue par les zouaves.\n Devenus hommes, nous avons oublié un peu cet écrivain chevaleresque et\ntrop inconnu. Et voici que sa Vendée vient nous rappeler nos admirations\nd'autrefois. Elle manquait à la galerie, la terre chrétienne et passionnée du\ngrand Charette. Et à lire son histoire, à frissonner encore des mêmes fris-\nsons qu'autrefois, nous reconnaissons que beaucoup de notre âme est venue\nde l'auteur de ce livre. Tout ce que nous avions de fier, de généreux,\nd'exalté, il le faisait vibrer si noblement... C'est bien ici le même style, la\nmême manière. M. Kervyn s'est mis à écrire l'histoire comme on écrit une\node. C'est l'histoire sans notes, sans appendices, sans étalage de documents,\nqui s'en va, d'un grand souffle, comme un poème. Ce n'est point pour\nchercher de l'inédit que nous la lisons, c'est pour nourrir notre rêve. Et le\nstyle, à l'unisson de la pensée, n'est point le style sec et matérialiste de trop\nd'historiens, c'est la chaude couleur et le rythme vibrant du style héroïque. Je\nm'étonne de jour en jour un peu plus que cet admirable écrivain de chez\nnous soit si peu connu. N'ayant jamais cultivé la « littérature », n'ayant\njamais été d'aucune école, partagé entre ses souvenirs et ses méditations, il\nne s'est jamais préoccupé de la critique... Et si je ne suis pas autorisé pour\nfaire, au nom de celle-ci, amende honorable, je puis du moins, après avoir\nlu Charette et la Vendée, dire à son auteur que les jeunes hommes d'aujour-\nd'hui portent encore en eux la noble émotion dont il fit si souvent vibrer leur\nenfance.                                                                P . N.\n\nLa   S u è d e , par ANDRÉ BELLESSORT. — (Paris Perrin.)\n   D'aucuns qui voyagent avec l'agence Cook se plaisent à nous vendre pour\ntrois francs cinquante, en revenant, une série de banalités ou une pâle collec-\ntion d'aquarelles. D'autres nous initient tour à tour aux langueurs du\npaysage, à leur mal de mer ou à leurs menus d'hôtel. Rarement avons-nous\nlu un livre de voyage plus complet, plus condensé, plus définitif que celui\nque M. André Bellessort vient de nous donner sur la Suède. I1 n'y a point\npassé, il y est resté des mois, il y a analysé aussi bien les horizons que les\nâmes. Et il a deviné derrière la Suède matérielle la Suède mystique, plus\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3378, "texte": "60                                DURENDAL\n\n\nréelle peut-être que l'autre. C'est un véritable enchantement de le suivre au\ncœur de l'hiver délacarlien, comme dans l'incroyable rêve de l'été du Nord.\nEt comme nous comprenons, après ces études fouillées et ces évocations\ninoubliables, l'œuvre d'une Selma Lagerlöf, ou celle, moins connue pour\nnous, d'un Almqvist! Car l'auteur de ce livre n'a point négligé, pour les\nlignes et les contours du pays, les chantres et les romanciers de ce pays. Et\nvraiment, l'une étude sans l'autre eût été incomplète. Que des livres pareils\nnous guérissent à jamais des notaires en vacances et des journalistes en\nmission qui nous définissent après quelques semaines de séjour la physio-\nnomie d'une nation, et qu'ils nous enseignent la défiance vis-à-vis des poètes\nqui ne promenèrent jamais dans leurs voyages que leur propre rêve, qui n'y\nvirent jamais que le reflet du paysage dans leur âme...               P. N.\n\nL'Ame       des    C a t h é d r a l e s , par Mme BÉATRIX   RODES.   Préface de\n  M. E . SCHURÉ. — (Paris, Perrin.)\nL ' A m e d e s v i l l e s , par M. L. DE ROMEUF. —(Paris, Perrin.)\nL e s J a r d i n s d e l ' h i s t o i r e , par EMILE GEBHARDT. — (Paris, Bloud.)\n   C'est le passé que proposent à notre pensée les auteurs de ces trois volumes,\nle passé des œuvres ou celui des êtres. Le présent, sans doute, n'est pas\nmoins passionnant, mais il se fait seulement, ses formes sont encore indis-\ntinctes, il n'a point de figure ou plutôt il en a trop. On pourrait croire qu'il\ndoit nous être aussi clair que le passé nous est obscur; mais il est dans la\ncontradiction des opinions, des sentiments, des passions, et quelle idée\ntotale pourrions nous prendre de lui qui ne fût contestable et confuse. Le\npassé, au contraire, est fini, sinon dans ses conséquences, au moins dans ses\nmonuments et dans l'existence des hommes qui l'ont représenté. Le plus\nsouvent, il ne reste des uns que des vestiges ; des autres, que des écrits ou la\nmémoire de leurs faits, mais ce peu qui reste contient souvent toute la signi-\nfication de l'époque... Car le temps, infatigable dans son œuvre de ruine et\nde transformation, et qui bouleverse la face des siècles, n'en laisse subsister\nque les traits essentiels; les monuments que les forces naturelles de désorga-\nnisation ni l'insouciance des hommes n'ont pu détruire; le souvenir d'hor-\nreur ou d'admiration de certaines individualités que l'oubli n'a pu enve-\nlopper de ses ombres.\n   C'était à l'étude de ces individualités que Gebhardt consacrait le meilleur\nde son activité. Il aimait faire revivre le moyen âge, surtout le moyen âge\nitalien, dans ses physionomies les plus caractéristiques, celles qui, comme\nJoachim de Flore ou saint François, comme Boccace ou Alexandre VI,\napparaissent comme l'effigie frappée de toute une période de la pensée ou de\nl'existence d'un peuple ou d'une société. Sa curiosité s'attardait volontiers\ndevant les figures les plus sombres, devant les héros dont le dur profil de\nbronze se dessine avec un relief éclatant sur le fond ensanglanté d'une vie de\nrapines ou d'oppression. Il y a beaucoup de fleurs de colère ou de férocité\ndans les Jardins de l'histoire, recueil posthume dans lequel l'on a réuni les\npages où, à propos de l'apparition de quelque ouvrage tels que ceux de\n M. Pierre Gauthiez, sur l'Arétin ou Loranzaccio; de M. Monnier, sur le\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3542, "texte": "                                         LES LIVRES                                           6l\n\n\nQuattrocento-, de M M . Molmenti ou Rodocanachi sur Venise ou F e r r a r e , etc.,\nl'auteur de l'Italie mystique esquissait p o u r ses lecteurs le portrait d'un per-\nsonnage ou l'aspect intellectuel et moral d'une époque.\n   Bien que certaines de ces rapides études soient consacrées à R o m e , à\nByzance ou encore à quelques épisodes provinciaux de la Révolution fran-\nçaise, la plupart d'entre elles ont trait au moyen âge. Celui-ci apparaît là\nsurtout d a n s les excès de sa force, dans les actes implacables d e sa foi, dans\nles sursauts populaires de ses désespoirs. T o u t était en outrance, alors, la\nmatière c o m m e l'esprit, et l'esprit était d'autant plus audacieux dans ses a s p i -\nrations que la matière dont il voulait s'affranchir était plus lourde. L'idéal d u\nmoyen âge, écrivions-nous ailleurs, n'était pas le S u r h o m m e , mais la S u r -\nâ m e ! . . . C'est cette surâme, dont M m e Béatrix Rodés a cherché la trace persis-\ntante dans les édifices où elle a exprimé davantage la brûlante aspiration\nvers les sommets de l'amour et de l'abnégation dont elle était possédée.\nL'éloquent auteur de ce livre, adepte des conceptions religieuses, d u syncré-\ntisme ésotérique de M. E d o u a r d S c h u r é , visite en pèlerin quelques cathé-\ndrales de la région r h é n a n e , Cologne, Trêves, Mayence, e t c . , et consacre à\nchacune d'elles des pages où le charme des effusions mystiques ou lyriques\ns'associe à l'attrait d'une pensée très ferme, d'une précision d'expression\ntoute latine.\n   Les desseins de M. de Romeuf sont moins métaphysiques. Ce qu'il\ncherche à L a Chaise-Dieu, au P u y , à Aix, à Aigues-Mortes, c'est la tradition\nde la F r a n c e , celle du N o r d , celle du Midi, les vestiges d u passé d'action,\nde souffrance et de gloire d'où est sortie l'unité française d'aujourd'hui.\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\nL ' a r t e t l e g e s t e , par M . JEAN D ' U D I N E .\nLes sentiments esthétiques, par M. CHARLES LALO. — (Paris,\n  Alcan. Bibliothèque de philosophie contemporaine.)\nUne nouvelle esthétique fondée sur la psychologie du\n   g é n i e , p a r M. LÉON PASCHAL. — (Paris, Mercure de France.)\n    Les enfants n'ont pas de cesse qu'ils n'aient ouvert et démonté le jouet\nmécanique dont les mouvements faisaient leur surprise et leur admiration.\nIls veulent savoir comment il marche, quels ressorts actionnent la course de\nl'automobile, les sauts d u danseur ou les girations de l'aéroplane. Ils n'ont\ncure d e détruire l'enchantement; ou peut être ne font-ils que changer celui-\nci de nature, car la curiosité de connaître est plus forte en eux q u e le souci\ndu plaisir. Ils n'ont pas la notion du miracle ou, plutôt, elle leur est inad-\nmissible. T o u t effet, à leurs yeux, a u n e cause; tout leur est question; tout\np o u r q u o i ? . . . tout c o m m e n t ? . . . et ils ne renoncent à interroger que lorsqu'ils\nont reçu u n e réponse suffisante, ou qui leur paraît telle. E n quoi ils ne diffè\nrent p a s b e a u c o u p des h o m m e s faits qui, eux aussi, se taisent souvent,\nsatisfaits o u , du moins, réduits au silence par u n e réponse logique en réalité\nou en a p p a r e n c e .\n   C'est u n e grande sagesse — en même temps peut-être qu'une g r a n d e\nparesse — que de savoir se contenter d'une explication plus ou moins plau-\nsible, de quelque systématisation plus ou moins ingénieuse, quand on se\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3517, "texte": "62                                DURENDAL\n\n\n\ntrouve en présence de l'un ou l'autre de ces problèmes insolubles qui font\nl'objet ordinaire des méditations des penseurs. Mais l'homme est un éternel\nenfant, possédé d'un désir toujours nouveau de savoir, et qui, souvent, est\nd'autant plus impatient de recherche qu'il sait d'avance qu'il ne trouvera\npoint. L'inconnu, l'inaccessible l'irrite; c'est une impuissance, une limitation\nde ses facultés qui l'humilient; c'est un vide dont il a horreur et qu'il se\nmasque à lui-même en le remplissant de ses hypothèses.\n   Les trois volumes dont nous venons de reproduire le titre sont consacrés à\nl'étude de l'un de ces problèmes, du problème qui, peut-être, a le plus préoc-\ncupé les psychologues et les philosophes contemporains : l'Esthétique. Mais\non peut considérer l'esthétique sous deux points de vue : à celui de l'agent,\nl'artiste, et à celui du patient, le lecteur, le spectateur; dans l'élaboration des\nœuvres ou dans l'impression qu'elles produisent sur l'esprit ou les sentiments\nde celui qui les lit, les contemple ou les écoute. Nous ne parlerons pas de\nl'Esthétique, entendue comme une codification des règles du beau. Si le beau\na des règles ou, plutôt, des caractères, ils sont en évolution incessante; quant\naux vieilles règles académiques, ce qui en subsiste encore n'a d'intérêt qu'ar-\nchéologique, aussi bien, d'ailleurs, que la rhétorique surannée dont on con-\ntinue pieusement à enseigner les formes et figures dans les collèges.\n   M. Lalo s'efforce de déterminer les sources et la nature du sentiment\nesthétique chez l'homme; M. Paschal s'attache â pénétrer le mystère de sa\ncréation des œuvres; M. Jean d'Udine développe un système, fondé sur la\nphysio-psychologie, dont l'application disciplinerait ou développerait les\naptitudes esthétiques de chacun de nous.\n   Quel est le processus de la sensation du beau en nous? Comment l'artiste\nla suscite-t-il? Comment faire pour qu'il y ait plus d'artistes, des artistes plus\nharmonieusement équilibrés, et plus de gens susceptibles de participer aux\nbeautés qu'ils créent? Voilà à peu près les questions qui ont préoccupé res-\npectivement les auteurs de ces trois intéressants ouvrages. On lira ceux-ci,\non y trouvera nombre de pages solides, subtiles ou brillantts; on y rencon-\ntrera, tantôt des éléments de conviction, tantôt des éléments de doute.\n    Ceux-ci, à la vérité, plus fréquemment que ceux-là. On suivra M. Lalo\ndans le rigoureux examen critique qu'il fait de l'Einfühlung, de l'espèce d'effu-\nsion de la personnalité, qui, selon certains esthéticiens allemands, forme la\nbase de nos sentiments esthétiques, mais on fermera le livre du savant écri-\nvain en pensant que l'esthétique « scientifique et positive » est encore dans\nle domaine du devenir et que, probablement, elle est destinée à y rester\ntoujours. On aura plaisir à entendre M. Paschal analyser avec dextérité les\nmodes et les stades de la production d'un artiste; on sera le plus souvent\nd'accord avec lui, mais on cherchera en vain à saisir ses conclusions qui\nrestent imprécises. Au fond, il vaut peut être mieux de ne pas conclure :\nnos idées sur l'esthétique sont, sans doute, comme nos admirations artistiques\nelles-mêmes, dans une relation trop étroite avec notre individualité morale la\nplus intime pour que nous ne soyions pas enclins à repousser presque d'ins-\ntinct les disciplines ou les systèmes que l'on voudrait nous imposer en cette\nmatière.                                                      ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison01-014", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 63, "page_fin": 64, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES    C o r r e s p o n d a n c e . — Nous re", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 76, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 3047, "texte": "NOTULES\n   C o r r e s p o n d a n c e . — Nous recevons la lettre suivante :\n\n               « MONSIEUR LE D I R E C T E U R ,\n\n   » Des amis me c o m m u n i q u e n t seulement maintenant le n u m é r o de Durendal\nde novembre dernier, et je suis stupéfait d'y trouver, sous la signature de\nM. F . Van den Bosch, une lettre qui met son auteur en contradiction formelle\navec sa parole donnée. Sans insister davantage sur l'incorrection d'un pro-\ncédé certainement peu loyal, je me contente d'opposer ici un triple démenti\nformel à la triple assertion qui constitue la lettre en question :\n   » 1° Si j ' a i d û attendre le départ de M. F . Van den Bosch pour commenter\nson article « L a R e v a n c h e de Boileau », c'est que M. F . Van den Bosch a\nattendu lui-même son départ pour publier son propre factum. Son article a\nparu dans la Revue Générale de septembre et le mien dans la Jeune Wallonie\nd'octobre.\n   » 2° J a m a i s je n'ai retiré, pour des motifs spéciaux, mon livre de vers, de\nla circulation. M. Van den Bosch, ici aussi, est tout à fait dans l'erreur, et les\nderniers exemplaires sont en vente en pleine librairie bruxelloise.\n   » 3° J a m a i s je n'ai eu recours, ni directement ni indirectement, en a u c u n e\ncirconstance de ma vie, ni à M. Van den Bosch, h o m m e de lettres, ni à\nM. Van den Bosch, magistrat. Je ne l'ai même jamais vu et ne lui avais\njamais écrit de la vie, avant son départ pour Mansourah. Ici encore votre\ncorrespondant s'est tout à fait trompé.\n   » U n seul mot est exact, dans toute cette épître, et c'est le mot « ex-jésuite ».\nOui, j ' a v o u e — et je m'en honore — d'avoir vécu six ans a u milieu des\njésuites et tout en laissant parmi eux les plus fraternelles amitiés, de les avoir\nfranchement, trop franchement peut-être quittés, pour des motifs qui ne\nregardent en rien M. Van den Bosch, tout comme ne me regardent en rien\nles motifs spéciaux qui ont décidé M. Van den Bosch à quitter sa cour d'ap-\npel et sa patrie. J'explique plus longuement tout ceci dans u n e lettre ouverte\nqui paraîtra incessamment ailleurs.\n   » E n vertu du droit de réponse — puisque la lettre de votre collaborateur\nest une triple attaque personnelle — je vous prie, Monsieur le Directeur,\nd'insérer ces lignes en votre plus prochain numéro, et je vous prie en même\ntemps d'agréer, avec mes regrets de devoir donner' suite à cette peu intéres-\nsante polémique, l'expression de mes sentiments très distingués.\n                                                                 » PAUL LEFÈVRE.\n    » Bruxelles, ce samedi 14 janvier 1911. »\n    Nous envoyons la lettre qui précède à M. Van den Bosch. Il y répondra\ns'il le juge utile. Mais nous tenons d'ores et déjà à faire ici « u n e triple\nremarque » :\n    1° Le jour même où paraissait d a n s le dernier n u m é r o de Durendal son\nbillet, nous recevions de M. Van den Bosch un mot nous priant de ne point\nle publier, M. Lefèvre lui ayant fait des excuses. Sa loyauté, Monsieur\nLefèvre, ne peut donc être mise en d o u t e .\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3364, "texte": " 64                                DURENDAL\n\n\n\n   2° Nous sommes bien heureux d'apprendre que le remarquable volume de\nM. Paul Lefèvre se soit si bien vendu et qu'on en débite déjà (ou encore) les\nderniers exemplaires « en pleine librairie bruxelloise » !\n   3° Nous attendons avec impatience que M. Paul Lefèvre « explique plus\nlonguement tout ceci dans une lettre ouverte qui paraîtra incessamment ail-\nleurs » ! Ce sera, nous n'en doutons point, un morceau de style fort intéres-\nsant. Que les lecteurs de la Jeune Wallonie se réjouissent!...\n                                       *\n                                      * *\n    L e F o y e r a organisé au Palais des Arts, rue des Palais, une double\nsérie de conférences artistiques et littéraires qui sont, d'oies et déjà, assurées\nd'un plein succès. Nous relevons parmi les noms des conférenciers ceux de\nMM. Péladan, Georges Vitrès, Paul Spaak, François de Nion, Georges\nDoutrepont, Henri Bordeaux, Rency, Charles Martens, Dumont-Wilden,\nUltain de Coppin, Charles Bernard, Ernest Closson et de Mme Jane Dieu-\nlafon. La conférence inaugurale de la série littéraire a été faite le 7 janvier\npar M. Edouard Ned. M. Edmond Picard a inauguré, le 11 janvier, la série\ndes mercredis artistiques.\n   S'adresser pour tous renseignements, pour location des places, abonne-\nments, etc., au Secrétariat du Foyer, 42, rue des Palais, Bruxelles.\n                                        *\n                                       * *\n   NOS a b o n n é s d e l ' é t r a n g e r sont instamment priés d'avoir l'obli-\ngeance de nous payer le prix de l'abonnement pour 1911, en nous envoyant\nsoit un mandat-poste international, soit un chèque de 12 francs. C'est le pro-\ncédé le plus aisé et le moins coûteux pour l'abonné et pour nous. Prière\nd'adresser mandat ou chèque à la Direction de Durendal, 55, rue de la Source,\nà Bruxelles (Belgique).\n                                           * *\n    L ' E x p a n s i o n b e l g e . — Nous recommandons vivement à tous ceux\nqui désirent s'abonner à une revue illustrée, l'Expansion belge qui, tant par ses\narticles que par l'abondance et le choix de ses reproductions, est le type idéal\nd'une revue illustrée à la fois distrayante et instructive. Tout ce qui intéresse\nles Belges en n'importe quel coin du monde, et notamment en notre belle\ncolonie du Congo, y est relaté de la façon la plus vivante. (S'adresser\npour l'abonnement 4, rue de Berlaimont, à Bruxelles.)\n                                        *\n  Accusé de réception :\n   ART : Théodore Rousseau, par PROSPER DORBEC. Vol. illustré. Collection :\nLes grands artistes (Paris, Laurens). — Les jardins et les squares de Paris, par\nROBERT HENARD. Vol. illustré (idem). — L'isolement des vieilles églises, par\nCH. BULS (Bruxelles, Van Oest). — La forêt de Soignes, par R. STEVENS et\nL. VANDER SWALMEN (Bruvelles, Lesigne). — Album historique de la Belgique,\npar H. VANDERLINDEN et H. OBREEN. Vol. illustré. Fasc. V et VI (Bruxelles,\nVan Oest). — Le Bemin, par MARCEL RAYMOND. Vol. illustré (Paris, Plon).\n   H I S T O I R E : Les Bénédictins, par dom BRUNO DESTRÉE (Paris, Oudin).\n   ROMANS : Contes d'avant l'amour, par Louis DELATTRE (Bruxelles, Lar-\ncier). — Les plus vaillants, par L E RENEST (Paris, Grasset). — Les demoiselles\nde Saint-André, par CHAMPOL (Paris, Plon). — Mon chien Bop, par HENRY\nGRÉVILLE (idem).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 12, "texte": ""}, {"page_pdf": 13, "texte": ""}, {"page_pdf": 14, "texte": ""}, {"page_pdf": 15, "texte": ""}, {"page_pdf": 16, "texte": "                     Le Démer\n\nLe vieux Démer roule en silence vers la mer\nSes eaux, rousses de sable et de poudre de fer,\nLe vieux Démer, au fond du soir, parmi la brunie\nDe la prairie immense où l'automne s'enrhume...\nDes filles vont, portant des charges de lupin.\nUne odeur de spergule et de pommes de pin\nFlotte dans l'air. Les voix s'éloignent. Le silence\nPlane plus pesamment à l'horizon plus dense.\nSeul un corbeau, perché sur un saule têtard,\nCroasse. L'heure sonne au loin dans le brouillard.\n\n Taxandria!    Taxandria ! ô vieux pays!\n Longue bande d'osiers courant sous un ciel gris,\n Avec, de-ci de-la, tordu sur les eaux    jaunes,\n Quelque bouleau livide ou quelque buisson        d'aulnes...\n Le soir tombait. Le vent mêlait ses longs sanglots\n Au murmure assourdi du Démer, dont les flots\nRoulaient plus de limon, à cause de la crue.\n On entendait flûter le triangle des grues.\n Taxandria ! Taxandria!     tes hommes     roux,\nCoiffés de peaux de loutre ou de gueules de loups,\nRampaient sournoisement parmi les oseraies,\nEn traînant des filets, des harpons et des claies.\nSi quelque coup heureux amenait sur le bord\nLa tanche au flanc verdâtre ou la perche aux yeux            dor,\nOu le brochet au long museau de crocodile,\nDes hoquets secouaient les poitrines     viriles,\nDes rires ballottaient les moustaches de crin,\nDes pans de peaux flottaient sur les muscles        d'airain,\nEt de la torsion gutturale des bouches\nSortait un gargouillis de syllabes     farouches,\nSemblable à la rumeur du vent dans les roseaux\nEt d'une souche creuse où bouillonnent les eaux.\nUne fumée au loin déroulait ses volutes\nAu ras de l'horizon, où des cônes de huttes\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": "6                           DURENDAL\n\n\n\n    Se détachaient en gris sur le blanc du     brouillard.\n    Un enfant chantonnait    un refrain   nasillard.\n    La tristesse du soir tremblait dans le feuillage.\n    L'air humide avait comme un goût de marécage,\n    Avec une odeur d'huile et de poisson bouilli.\n    Quelquefois, d'un bras blanc écartant le taillis,\n    Passait, blonde avec des yeux glauques, une fille\n    Portant un seau de bois moussu, rempli        d'anguilles...\n\n    Rentrons. Je veux songer à ces choses, m'asseoir\n    Au coin du feu, dans l'ombre, et longuement         revoir\n    Le visage ancien que m'a montré la terre.\n    Nulle pensée encor n'a sondé ce mystère.\n    Le souvenir est comme un nénuphar sous Veau\n    Et comme un reflet pâle aux feuilles du bouleau...\n    Incessamment    les jours passent, les siècles    changent,\n    Et nous ne savons pas, dans cette fuite       étrange,\n    Si nous glissons en eux ou s'ils glissent en nous...\n    Mais, ô Taxandria! j'aime tes hommes         roux.\n\n                                                      VICTOR KINON.\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "                         Le grigou\n\n                                  I\n\n                LS avaient décidé de vivre ensemble, après la mort\n                  de la Jeannette, qui s'en était allée le dimanche\n                  de Pâques fleuries, pendant qu'on sonnait la\n                  grand'messe. C'étaient deux vieux, qui ne\n                  s'étaient jamais beaucoup aimés, mais qui pos-\n                  sédaient du bien et qui cherchaient à l'écono-\n                  miser, en faisant ménage commun. Lorsqu'on\n                  était revenu du cimetière, François avait trouvé\n sa porte ouverte, la volaille picorant devant la cheminée et\n le lit de la Jeannette que personne n'avait pris le souci de\n mettre en ordre après l'ensevelissement : l'oreiller gardait\n encore le creux de la pauvre petite tête mince et les draps\n pendaient jusqu'aux dalles. François ne se laissait pas\n souvent émouvoir, mais il avait tout de même senti le long de\n son nez une larme qui était tombée ensuite dans sa moustache;\n puis l'idée d'habiter seul cette maison l'avait remué et aussi la\ncrainte de dépenser beaucoup. Alors il avait proféré quelques\ngrognements qui disaient sa douleur, puis, ayant replacé dans\nl'armoire son chapeau poilu, sans regarder Catherine, sa belle-\nsœur, il lui avait proposé la chose, pas nettement d'abord, mais\nen s'y reprenant à plusieurs fois. Elle cependant avait saisi\nsans effort l'intention du veuf. Elle ne refusait pas, au con-\ntraire; on s'en tirerait mieux ainsi et d'ailleurs François ne\npourrait pas se passer d'une femme dans son ménage. Il lui\navait donc dit : \" C'est bien, tu prendras le lit de la Jeannette. »\n   La maison appartenait à François, qui vraisemblablement la\nléguerait à son neveu Maillot, son seul parent du côté paternel.\nMaillot y comptait; mais il aurait bien voulu que le legs fût\ncertifié par un « bout d'écrit » et le vieux François se débattait\ncomme un beau diable quand on lui proposait de dicter à\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "8                              DURENDAL\n\n\n\nPoinsot, le notaire, son testament; car il n'avait pas envie d e\nmourir et qui sait si cette formalité-là ne l'enverrait pas ad\npatres? Maillot était riche du fait de sa femme, une fille de\nMichal, l'ancien fermier du marquis d'Antrèmes; il convoitait\nl'héritage de François et répétait volontiers que le vieux\ns'obstinait à vivre.\n   L e fait est qu'il était vert et qu'il vous abattait de la beso-\ngne, bien qu'il marchât sur ses quatre-vingts ans. Depuis sa\nretraite, il ne cessait de travailler; on l'employait à des ouvrages\nde menuiserie qu'il menait lentement, mais avec une sûreté\nde main incroyable. P a r exemple il ne fallait pas le presser, mais\nlui donner le temps de prendre ses mesures, de calculer, de\ncombiner, de revenir sur ses plans, toutes choses qu'il accom-\nplissait sans hâte, parce qu'il était méticuleux et d'esprit b u t é .\nIl n'avait pas son pareil pour vous construire une porte de\ngrange dont les bois ne jouaient j a m a i s et qui t o u r n a i t sur ses\ngonds sans grincer. Ses planches et sa varlope lui laissaient\ncependant de bonnes heures qu'il passait dans un enclos où il\ncultivait des légumes et des fruits. C'était, à quelque cinq cents\nmètres du village, une ancienne carrière, assez pauvre en terre\nvégétale, mais pourtant complaisante, car il y poussait de tout\nun peu et pêle-mêle, suivant les négligences de François et\nsuivant le caprice des saisons. Q u a n d il s'y rendait, l'atelier une\nfois clos, on eût dit qu'il partait en conspiration, le chapeau sur\nles yeux et cachant on ne savait quoi dans un panier couvert\n d'une toile. Il marchait à roides enjambées, d'un pas méca-\n nique, toujours le même, le pas d'un vieux infatigable et t ê t u .\n C'était son pas de chasse et son pas de guerre.\n    Il avait fait la guerre autrefois en Afrique et il vous en par-\n lait en relevant la tête, avec des hochements qui signifiaient sa\n valeur. Ah! c'était loin, tout de même, ce temps-là! « T r e n t e -\n cinq ans, monsieur, que j ' a i quitté l'armée ! Trente-cinq ans que\n je vis avec mes rabots et mes choux ! Mais ça vous trempait les\n hommes de savonner les moricauds! E t on en revenait comme\n moi : bon pied, bon œil et le reste... quand on en revenait! »\n    E n disant cela, il promenait lentement l'index de sa main\n droite sous sa moustache blanche; ensuite il croisait les bras\n sur la table, devant le verre d'eau-de-vie qu'il vous offrait,\n silencieux d'abord et comme concentré dans ses exploits de\n jadis. Mais pour peu qu'on le priât de vous les conter, il deve-\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "                            LE GRIGOU                             9\n\nnait intarissable et défilait de fantaisistes récits qu'il avait\narrangés, une fois pour toutes, dans un style guerrier. On assis-\ntait à la prise de Constantine narrée dans tous ses détails.\nFrançois s'était trouvé aux côtés du général Danrémont au\nmoment où il fut frappé par une balle et, coïncidence admi-\nrable, il avait emporté dans ses bras Lamoricière blessé. Cent\nfois il avait failli perdre la vie; un jour, entre autres, cerné par\nles Arabes, on l'avait jeté à terre et un cavalier lui avait mis le\nfer d'une lance contre la poitrine. Mais il avait saisi l'arme\nà pleines mains et, d'un effort vigoureux, l'avait retournée pour\nen percer son adversaire. « Et tenez, ajoutait-il, en se levant,\nelle est pendue, là, près de mon lit, sa lance! » Il vous la mon-\ntrait, la brandissait sous votre nez et se gardait d'ajouter qu'il\nl'avait prise dans un bazar algérien, la veille de son retour en\nFrance, afin de conserver un souvenir de là-bas.\n\n\n                                II\n\n   Le jour où Catherine entra dans la maison de François elle\nvisita la grande armoire qui se dressait en face du lit de la Jean-\nnette. Elle y trouva, empilés, des châles qui servaient à sa\nsœur pour les fêtes : celui de Pâques était couleur de café au\nlait, celui de la Toussaint noir, celui de Noël imitait le cache-\nmire des Indes, les autres, de laine brune ou lie de vin, parais-\nsaient chaque dimanche aux offices. Il y avait encore une\ngrande quantité de robes qu'on ne mettait plus, du linge qui\nsentait la lessive et des bonnets de soie noire transmis de mère\nen fille. Catherine ajouta ses propres effets à ceux de la défunte\net ce fut une garde-robe de nippes qui ne s'usaient pas, n'étant\njamais dépliées qu'une fois ou deux l'an.\n   La belle-sœur de François connaissait les meubles et les\naîtres de la maison; néanmoins elle voulut tout visiter de nou-\nveau et tout palper. Elle promenait ses doigts noueux sur le\nnoyer des coffres, sur la toile cirée du buffet qui représentait\nune carte de France, flanquée aux angles de quatre vues de\nl'Exposition de 1889; elle pliait des torchons, elle maniait\nune miche entamée; elle prenait possession des choses. Vers\nquatre heures, elle jeta du grain à la volaille, devant le seuil\net ferma ensuite la porte du poulailler à l'aide d'un bâtonnet.\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "10                             DURENDAL\n\n\n\n Elle était accompagnée du chat de la Jeannette qui recon-\n naissait en elle celle qui fait cuire les aliments et qui raccom-\n mode les h a r d e s ; il la suivait, frottant ses flancs contre sa j u p e\n et ronronnant, la queue droite.\n    Cette première journée parut interminable à François qui ne\n travailla pas. Lorsque le soir fut venu, on soupa sur un coin de\n la grosse table, près de la cheminée, à la lueur d'une chandelle\n qui grésillait dans un chandelier de cuivre bas. François coupait\n son pain avec un couteau qu'il portait dans la poche de son gilet\n déboutonné. Il ne disait rien et, de temps en temps, empoi-\ngnait la bouteille et tenant d'une seule main le goulot et le bou-\nchon, se versait des rasades de piquette dans un verre à côtes\n qui conservait dans ses rainures des lignes violâtres de vin.\n Catherine était accroupie sur sa chaise, elle lustrait avec deux\ndoigts la tête maigre du chat.\n    Cependant, dès qu'elle eut poussé les volets de bois exté-\n rieurs et donné un tour de clef à la porte, François la regarda\nlonguement et lui dit : « J e m'en vas serrer ton argent. » C'était\nune affaire convenue entre eux. Catherine portait sous sa j u p e\nune poche de toile bleue, des pièces d'or retirées le matin m ê m e\nd'une cachette. Elle se retroussa et, tandis que le vieux vérifiait\nencore la fermeture du logis, elle détacha l'espèce de sac qui\ntenait à sa ceinture par des cordons.\n    L e chandelier d'une main, François se dirigea vers la che-\nminée. Il y avait, scellée dans le mur à une très grande hauteur,\nune planche sur laquelle étaient rangées, par ordre de taille,\ndes marmites en fer et quatre ou cinq de ces casseroles à trois\npattes que, dans le Bassigny, on n o m m e des coquerelles. Cathe-\nrine était derrière lui, anxieuse, l'oreille aux moindres bruits. Il\nlui passa la chandelle, grimpa péniblement sur une chaise, attei-\ngnit la seconde marmite, la descendit et la posa sur la table,\npuis il ôta le couvercle. Il en retira d'abord une poignée de\nchiffons sales et, dans le fond du récipient, on vit briller de l'or\net de l'argent.\n    « Vois-tu, ma fille, lui dit-il, je n'ai pas peur des voleurs.\nPersonne n'aurait idée de fouiller dans ce coffre-là! Passe-moi\nta sacoche. »\n   Mais au moment où elle la lui tendait, des coups furent\nfrappés à la porte. Les vieux eurent un soubresaut et François\nproféra tout bas : \" N e bouge p a s ! \" P u i s il cria : «Qui va là? —\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                            LE GRIGOU                            11\n\n\n C'est Maillot, répondit une voix. » Et, après une minute de\n muette angoisse, les yeux de François flambèrent et il\n rognonna : « Qu'est-ce que tu as à rôder comme ça, le soir, au\n lieu d'être chez vous? » L'autre, dépité, bredouilla : « J'avais\nvu que ça clairait ici... alors je me suis dit : tiens, il est peut-\nêtre malade, des fois... — Il n'y a personne de malade, gronda\n François furieux; ainsi, mon gas, tu peux passer ton chemin... »\n Les sabots de Maillot claquèrent sur les cailloux; puis le\nsilence infini de la campagne s'établit de nouveau.\n    Une demi-heure sonna au clocher et la voix de la cloche\ns'éparpilla dans la nuit, comme une plainte qu'on entendit\ntraîner sur les champs, très loin.\n    « Le mandrin, dit le vieux, tout tremblant, c'est-il qu'il\nflairerait mes pécuniaux? »\n    D'un geste brusque, il plongea le sac de Catherine dans la\nmarmite et sa belle-sœur insinua très vite : \" Je sais mon\ncompte, François. \" Elle affirma qu'elle possédait cent trente-\nhuit pièces, tant en napoléons qu'en demi-napoléons, quatre-\nvingt-quatorze écus de cent sous et deux cent trente-six pièces de\ndeuxfrancs et d'un franc. Quant au total, elle l'ignorait, n'ayant\njamais pu faire l'addition de tant d'espèces monnayées.\n    Elle s'attendait à une confidence, car il lui semblait que les\npièces de François brillaient joliment. Mais il se contenta de\ndire : « Ça vaut mieux que les billets, des méchants papiers qui\nse déchirent... Et puis, quand on a mis de côté, faut serrer son\nargent chez soi. Leurs banques, c'est des voleries. »\n\n\n                                III\n\n   Jamais le ménage du veuf ne fut si mal tenu. Catherine était\nfainéante et malpropre. Physiquement, elle ressemblait à la\nJeannette, et François se persuada qu'il était encore marié : il\nvoyait autour de lui une laide petite femme qui se coulait, le\ndos rond, dans son logis, et qui nasillait des phrases geignardes.\nElle avait un visage jaune tellement couturé de rides, que des\nsillons s'y croisaient en losanges et en quadrilatères, si menus,\nsi multipliés qu'ils suggéraient la vision d'innombrables entailles\ndans une balle de caoutchouc. Elle se plaignait de maux d'yeux\net ses paupières rougeoyaient, en effet, au milieu de deux halos\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "12                           DURENDAL\n\n\n\nviolets qui cernaient les orbites et qui se dégradaient, en teintes\nbleues, au-dessus des joues.\n    Elle négligeait tout, lavait mal les écuelles, laissait la pous-\nsière sur les meubles et ne balayait jamais. Le linge était sale,\ndes tas de détritus moisissaient dans les coins, les poules cou-\nvraient le pavé de leurs fientes et remplissaient la maison de\nvermine. François se fâcha; puis, il réfléchit que Catherine\ndépensait encore moins que la Jeannette et qu'on s'accommo-\nderait des puanteurs âcres et des puces, pourvu qu'on écono-\nmisât.'\n    Il continua donc d'aller à son travail, à ses légumes et à ses\nfruits. Pendant qu'il trimait, sa belle-sœur guettait la sortie du\ncatéchisme et sitôt qu'elle voyait sur la place les enfants autour\ndu curé, elle s'y précipitait. L'ecclésiastique distribuait des\nbâtons de réglisse et des bonbons acidulés qui avaient la forme\nde poissons verts et rouges. Catherine se faufilait parmi eux,\nréclamait des sucreries pour le dernier-né de Maillot et, rentrée\nchez elle, mangeait la provision derrière la porte. Quand Fran-\nçois lui donnait de la « goutte » pour qu'elle en frictionnât ses\nyeux malades, elle la buvait. Elle n'était bonne à rien qu'à\ndéposer dans la marmite les produits de leur avarice.\n    Un jour le veuf lui dit : « Ma fille, ça coûte cher de se faire\nenterrer; je viens de payer les dépenses de défunte ma femme,\nil faudra que je prenne au moins soixante francs là-haut. \" Il\navait levé un regard vers la planche aux casseroles.\n   Dès lors, il n'eut plus qu'une idée : réduire d'avance les frais\nde leurs funérailles. « On ne sait pas qui partira en premier,\nmurmurait-il parfois, le soir, au coin du feu. — Ce sera bien\nsûr toi, répondait Catherine. T'as fait ton temps, mon homme.\n— Voir! répliquait-il en prenant une pincée de tabac dans sa\nqueue de rat. J'ai vu la mort si souvent... » Et il reniflait sa\nprise. Puis, il reprenait : « Non, j'ai idée que ce sera toi. —\nBen! faisait-elle vexée, on me fera un bel enterrement! Les\nfilles s'habilleront en blanc pour porter la bannière de la sainte\nVierge et on mettra un drap blanc sur le cercueil. Dame! je ne\nsuis point mariée, moi! J'irai tout droit en paradis. »\n   Alors, quand il entendait cela, François décrochait son mou-\nchoir pendu à un clou, dans l'âtre, où il séchait, et il frottait\nlentement son nez avec cette loque noire et gluante.\n   \" Tu crois donc qu'on te recevra en paradis ? — Plutôt que\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                              LE               GRIGOU                 13\n\n\ntoi, vaurien, qui n'entres jamais à l'église! Ah! ma fi, ajoutait-\nelle, si j'allais point au Ciel, qui c'est-il donc qui irait? »\n   Sur la fin de l'hiver, comme ils discutaient ainsi, le vieux lui\ndit, tout à coup : « J'ai prévu les choses. Vois-tu, mes j a m b e s\nfaiblissent et mes yeux baissent. Je ne vais déjà plus q u ' u n e\nfois la semaine à la carrière, où les légumes dépérissent; bien-\ntôt je ne pourrai plus travailler à la menuiserie. Il me restait\ncinq ou six bonnes planches de la porte que j ' a i montée chez\nPouillard... A h ! mazettc! du bon bois et solide et clair! Alors\nje me suis dit comme ça : tout de m ê m e , ça ferait de beaux cer-\ncueils! E t , tout en m'amusant, j'en ai construit deux avec : cha-\ncun le nôtre, ma fille. — Jésus-Marie, gémit-elle, les mains\njointes. — Ce sera toujours ça de payé sur la cérémonie, conclut-\nil. E t puis, tu sais, ils sont soignés, ah ! pour ça, oui ! tu ne seras\npoint gênée dedans. »\n   Après un assez long temps de silence, il leva la tête, eut un\nclin d'œil au plafond et dit encore :\n   « Je les ai mis dans notre grenier. »\n\n\n                                   IV\n\n   Catherine y fut dès le lendemain matin. Ils s'allongeaient\ntous deux près des fagots, sous un ancien filet de pêche, dont\nles plombs pendaient au bout des mailles déchirées. Ils sen-\ntaient le bois frais. Les couvercles s'emboîtaient exactement et\nn'attendaient plus que les clous. Sur le plus petit, François\navait écrit avec de la craie rouge : Catherine.\n   Elle eut peur et dégringola bien vite l'escalier de planches.\nP e n d a n t quelques jours, elle ne bougea p l u s ; puis, un instinct\nviolent l'attira là-haut. Elle y monta deux fois, trois fois, dix\nfois; examina sa boîte à elle, remarqua qu'elle était plus veinée\nque l'autre et que, sur un des côtés, il y avait un n œ u d de bois\nqui faisait comme un œil brun au centre d'un ovale pâle. Dès\nlors, elle s'accoutuma à les voir, osa m ê m e en tirer un pour\nsaisir un fagot et, certain soir de mars, elle buta contre celui de\nFrançois et renversa le couvercle qui t o m b a avec un fracas\neffroyable.\n   U n e nuit, elle fut réveillée par du bruit qu'elle entendit au-\ndessus de son lit. Elle se figura qu'on marchait. Elle appela\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "14                           DURENDAL\n\n\nFrançois, qui ronflait dans la chambre à côté : « Va donc voir,\nmon homme. Pour sur, il y a quelqu'un. »\n   I1 se leva en maugréant, prit son fusil et monta. La lanterne\nqu'il levait en l'air excitait des ombres cabriolantes et démesu-\nrées. L'escalier craquait sous ses pas. Quand il fut à la dernière\nmarche, tout se tut. Il hésita. Son ombre, cassée en trois ou\nquatre parties par les angles des murs, était énorme : elle rem-\nplissait le grenier. Bientôt il perçut un léger grillotis; puis un\ngalop et quelque chose de creux qui roulait. C'étaient des souris\nqui rongeaient une noix dans le cercueil de Catherine; elles\navaient percé un trou près de la tête et filèrent par là quand il\ns'approcha.\n   Il rassura sa belle-sœur et ne manqua pas de lui dire :\n   \" Tu partiras en premier, ma fille. Les bêtes s'impatientent\ndéjà ! \"\n\n                                V\n\n   La vieillesse et les émotions ébranlèrent Catherine.\n   Elle eut une attaque qui lui paralysa la moitié du corps et\nfut obligée de garder le lit. Maillot aurait préféré que la maladie\ns'emparât du vieux, mais il désespérait maintenant d'enterrer\nFrançois. Voilà qu'on était au printemps, et la belle saison lui\nredonnerait des forces pour au moins six à huit mois.\n   Cependant, le froid avait repris vers les premiers jours\nd'avril, après deux semaines de soleil. Il faisait un vent du\nnord qui fouettait la bruine contre les maisons. Alors, Maillot\neut une idée.\n   Il vint trouver son oncle, le prit à part et le questionna en\nfinaudant : « Vous donnez donc vos légumes aux maraudeurs?\n— Aux maraudeurs! s'exclama l'autre. — Ma fi ! ils viennent\nà la carrière comme chez eux ; on les a vus sur le mur, en face\nle pré Carroin et pour sûr qu'ils ne s'en vont pas les mains\nvides. » François se gratta la tête et renfonça sa casquette.\n« Qu'est-ce que tu veux, fiston, je ne peux plus guère aller\nlà-bas, rapport à mes jambes qui sont roides. Ah! les carcans!\nIls me prennent mes légumes! Attends un peu que je leur\nfasse leur affaire. »\n   Le soir même, sur le coup de 8 heures, il glissa le canon de\nson fusil dans la jambe gauche de son pantalon, la crosse dans\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                              LE   GRIGOU                            15\n\n\n\nun panier et partit. Il monta la garde jusqu'à minuit, ne vit\nrien venir et rentra, atteint d'une fluxion de poitrine.\n   Quand il le sentit sérieusement touché, Maillot ne perdit pas\nson temps. Il lui rappela qu'il fallait penser à son bien et\nparler au notaire. François, brûlant de fièvre, se mettait en\ncolère et protestait qu'il ne bougerait pas.\n   « Allons, mon oncle, maître Poinsot n'est pas si loin, trois\nkilomètres, qu'est-ce que c'est que ça! Tenez, ajouta-t-il, pour\nle décider, je vous y conduis avec ma voiture. »\n   Il le travailla avec tant d'ardeur que le pauvre vieux, à bout\nde forces, consentit au voyage. Maillot attela son tape-cul. On\nemmitouffla François dans une limousine, on le hissa sur le\nsiège et la carriole s'ébranla. L e cheval qui n'était propre qu'aux\nlabours, galoppait sous le fouet, crinière au vent; le collier,\ngarni d'une peau de mouton, dansait sur le garrot et les attelles\ncliquetaient; c'était un bruit de ferraille et de caisson avec des\nsecousses qui jetaient l'un contre l'autre les deux voyageurs.\n   P e n d a n t la visite à Poinsot, le neveu attacha la bête à un\ntilleul et vida quelques chopines au cabaret.\n\n\n                                   VI\n\n   Cependant, au retour de cette expédition, l'état de François\nempira et l'on crut qu'il trépasserait. Il dura néanmoins trois\nsemaines, tandis que Catherine devenait, de son côté, de plus\nen plus faible. L a maison était sordide et lamentable : les voi-\nsins y entraient pour apporter du bouillon ou des pommes de\nterre au lard. On s'apitoyait sur la mine des malades, mais on\ndésirait que cela eût une fin, car on se lassait de les soigner.\nIls étaient exigeants : Catherine gémissait sans arrêt sous ses\ncouvertures et François rabrouait tout le monde. L e u r s deux\nchambres contiguës n'étant jamais aérées, il y tlottait des\nrelents de draps sales et de déjections. Cela vous prenait au nez\net à la gorge et vous donnait des nausées.\n   Vers le vingtième jour, François délira. On le vit se dresser\nsur son lit et gesticuler. Il criait : « L e général D a m r é m o n t a\nune balle dans la p e a u ! Il y a du sang sur Lamoricière! A\nl'assaut, à l'assaut! »\n   Q u e l q u ' u n fut d'avis qu'on appelât le curé pour les sacre-\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "16                              DURENDAL\n\n\n\nm e n t s . On ne le trouva pas d'abord et il n'arriva que le soir, à\nla nuit tombante. Il voulut dire quelques mots à François, mais\nlorsqu'il fut près du lit, le moribond empoigna la lance de\nl'Arabe, pendue à son chevet et se mit à la brandir en h u r l a n t :\n « T e voilà, vilain kroumir! C'est donc toi qui a tué le général?))\n L e curé essaya de le calmer, mais sa fureur redoubla. E t\ncomme le prêtre tentait de le désarmer, il eut un juron horrible\net menaça de crever le ventre à qui approcherait.\n    Les voisins terrifiés se sauvèrent. Mais, parce que ces efforts\nl'avaient épuisé, François ne t a r d a pas à s'assoupir et q u a n d on\nvit qu'il ne bougeait plus, on ferma la porte et on alla se\ncoucher.\n    L e lendemain matin, Maillot qui pénétra le premier d a n s la\nmaison, trouva Catherine presque nue, étendue sur les carreaux\ndevant l'armoire. Elle était morte, le corps bleui par le froid.\nE t François, serrant la lance dans ses bras, d o r m a i t dans le lit\nde Catherine.\n    Maillot le réveilla, le harcela de questions, n'obtint que des\nregards perdus et des soupirs de lassitude. Il lui montra la\nmorte que des voisines relevaient et le vieux ricana : « Q u a n d\nje le disais qu'elle partirait en premier! »\n    T o u t à coup, il parut recouvrer sa connaissance et fit un\nsigne à Maillot. « Va-t'en chercher son cercueil au grenier. »\n Le neveu ne comprit pas. L ' a u t r e cria plus fort : « Son cer-\ncueil! Je te dis qu'il est là-haut! » Alors Maillot, affolé, m o n t a\net descendit une des bières; mais en l'apercevant François\nlâcha un rugissement : « T o n n e r r e de t o n n e r r e ! ce n'est pas le\nsien! » Il s'agitait avec des convulsions, se tordait dans son lit.\n« Son cercueil! Son cercueil à elle!... C'est le plus petit!...\nmoi, je ne suis pas mort, bon D i e u ! . . . T u voudrais déjà me\nmettre dedans, Maillot! » Les yeux hagards, il clama d'une\nvoix rauque : « J e te défends de m'enterrer, t'entends, je te le\ndéfends ! »\n    Cependant il se d é m e n a t a n t et si bien qu'il fallut apporter\nle cercueil de Catherine et l'ensevelir. Il exigea qu'on clouât le\ncouvercle et à chaque coup de marteau, il riait, « Ah! mazette!\nc'est du bon bois ! »\n    Il mourut le soir m ê m e . Maillot apprit, peu de t e m p s après,\npar le notaire, que son oncle avait placé tout son bien en\nviager.                                         HENRI D'HENNEZEL.\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "            Vision Cosmique\n\nLa petitesse de la Terre\nEst à l'échelle de ses hôtes.\n\nToute montagne paraît haute\nA qui n'a pas scruté dans la paix des nuits    chaudes\nLes précipices de l'éther.\n\nPour qui n'a pas sondé les déserts de l'espace\nOù tournent les peuples des c i e u x ,\nInfranchissable est l'or du sable silencieux\nQui brute, ô Bédouins, les yeux de votre face.\n\nMais à des milliards de lieues les soleils\nRégissent par milliards les courbes     concentriques\nDes planètes    géométriques,\nCouleur de vie et de sommeil.\n\nSirius, Canopus, Acturus ou Rigel,\nPlus vif que mille éclairs, et plus purs que le gel,\nRégulus du Lion, Altaïr,     Antarès\nQui brillez sur Rio, Londres ou Bénarès,\nChacun de vous n'est rien qu'un joyel éclatant\nDans les trésors profonds de l'Espace et du Temps.\n\nVoyages radieux du règne       minéral,\nCortèges de clartés, caravanes    immenses,\nPar les bleus Sahara de l'ether sidéral!...\nQui s'éprend pour vos feux d'amoureuse      démence,\nSe doit de voir grandir les splendides semences\nQu'essaime sur les eaux l'ombre du ciel austral.\n\nSublime nuit marine aiguille nos audaces,\nNon vers les ports fumants des continents   lointains,\nMais vers les feux scintillants de l'espace\nQu'éclipseront les flammes du matin.\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "18                          DURENDAL\n\n\n\n     D'aucun sommet la majesté des c i e u x béants\n     Ne se déploie et ne s'admire\n     Comme à l'avant d'un nocturne   navire\n     Fendant la houle au rythme obscur de l'Océan.\n\n     Rien que du firmament criblé de feux       limpides\n     Sur l'invisible et balançante  mer,\n     Où se réfractent — jeux d'éclairs —\n     Des globes clairs\n     Dans des assauts     liquides.\n\n     Bondissez, reluisez, sous la nuit   magnifique,\n     Ombre énorme du Pacifique\n     Et portez vers le large un vaisseau qui m'est cher.\n\n     Là le contemplateur    des nuits océaniques,\n     A voire splendir dans le calme des airs\n     Les nuages      magellaniques\n     Aux globes plus nombreux que les flocons,       l'hiver,\n     Se trouble en son extase et son cerveau    chavire,\n     Quand aux feux du Toucan, à l'éclat du Navire,\n     A la Couronne Australe, aux flammes d'Orion\n     Se joignent dans ses yeux les rais du Scorpion,\n     Les splendeurs du Centaure et ta clarté     qu'admire\n     Qui vient, ô Croix du Sud, du noir Septentrion !\n\n     Passager, comprends-tu qu'un éternel recul\n     Au royaume divin des visibles étoiles\n     Approfondisse ainsi leur foule et que la voile\n     Le nuage cosmique où sombre tout calcul?\n\n     Pourtant l'homme a conçu ce rêve du réel :\n     Dénombrer l'innombrable et ses lentilles rondes\n     Recensent d'un vaisseau le flux sans fond des mondes\n     Semée par Elohim dans l'océan du ciel.\n\n     Science où la clarté s'affole en chiffres fous,\n     Science où l'eurythmie    effroyable des sphères\n     Décèle à l'infini entre les atmosphères\n     L'universel Amour d'un Dieu présent       partout.\n\n     Fixez donc les soleils, yeux dardés de cyclopes,\n     Brillez, grouillez, tourbillons     galactiques!\n     Poursuivez-vous    dans le cristal des télescopes,\n     Tels des essaims d'insectes     magnétiques!\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                   VISION   COSMIQUE                               19\n\n\nCyclones d'éclairs, tornades de feu,\nVolcans de lueurs, du tréfonds de t'ombre,\nSurgissez ! Que les yeux des marins vous    dénombrent,\nPoudroiements    fulgurants des astérismes bleus!\n\nDes profondeurs de l'éther sombre,\nGloires lumineuses du Nombre,\nNébuleuses,     rassemblez-vous!\nDans l'espace     incommensurable,\nAnneaux de la clarté durable,\nSur les vagues, volez vers nous!\n\nEnfants lumineux du       Seigneur,\nRévélez-vous, Soleils, à l'audace des hommes,\nAfin qu'en s'efforçant de fixer votre somme\nLeurs calculs soient une hymne écrite en son            honneur.\n\nLa divine Unité dans votre essence unique\nS'image à l'éclat blanc de vos ardents    millions.\nIl est vers l'Unité le cri que nous crions,\nQuand dans vos flots lactés, couleur de sa Tunique,\nNous devinons sa Gloire et que nous la prions!\n\nFraternité du ciel! Rien n'y vit par soi seul\nTout s'attire et s'accouple et s'éclaire et s'allie,\nChaque soleil aux autres soleils s'affilie :\nLa nébuleuse immense et leur commun          linceul.\n\nEmporté par les orbes énormes\nDes étoiles aux rythmes     divers,\nTout pivote en l'unique    Univers,\nTout y vibre et ondule, acte et forme\nDes soleils, centres d'or dans les cercles des airs.\n\nL'Univers c'est l'éther en travail\nAu sortir du statisme     absolu,\nLui qui doit, jusqu'aux     temps révolus,\nDesserrer, reserrer maille à maille\nL'invisible filet du Cosmos      inconnu,\nL'invisible filet où lunes,    nébuleuses\nEt comètes d'argent à reflets précieux\nSont la pêche     miraculeuse\nDu Pêcheur éternel de la barque des c i e u x .\n\nLe Dieu du Saint Amour les prendra dans sa nasse\nAu jour marqué pour l'immortel   retour.\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": "20                             DURENDAL\n\n\n\n        N'est-il pas le Sauveur de ces feux qui s'enlacent\n        Et dont l'élan accélère le cours\n        Dans l'énigme accouplée du Temps et de l'Espace?\n\n        La lumière en soleils égrène sa prière,\n        Et dans la nuit des eaux la céleste Lumière\n        Comme le Pain caché se voile et puis se donne,\n        En se multipliant pour l'amour des yeux      purs.\n        La mer ressemble au ciel et le symbole est sûr\n        Qui manifeste un Dieu dans l'œuvre qu'il      ordonne.\n        La Terre et sa Lumière enclose en des fruits    mûrs.\n\n        A tous les corps obscurs ses soleils   abandonnent\n        Leur substance idéale illuminant     l'azur.\n        Leur substance couleur d'extase et de couronne,\n        Qui jaillit de l'éther en neiges de Noël,\n        Semblable en sa candeur aux vagues de la Grâce;\n\n        Or elle est la réserve immense de l'Espace,\n        Où, sans tarir encor ses flots providentiels,\n        Passe inlassablement,    depuis les siècles passe\n        Le fleuve constellé qui tourne dans le ciel.\n\n                                                  GEORGES RAMAEKERS\n Bruxelles, 1910.\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "                               Tcheur\n\n                   LE jour m ê m e où le cercueil de sa fille u n i q u e fut\n                      emporté, sur une civière noire, par des voisins\n                      endimanchés, T c h e u r résolut de quitter l'im-\n                      passe Dgiloëtte, — au centre du vieux Nivelles\n                      — et dès la fin du mois elle s'installait presque\n                      en face du cimetière.\n                        Ce lui fut un double allègement de s'être\nrapprochée de Fifine, à qui, par respect de la Mort auguste et\nmystérieuse, elle avait restitué son nom de Joséphine, et d'avoir\némigré d'un quartier populeux, cuve grouillante de marmaille\net toujours en rumeur de clabaudage, sur la hauteur d'un fau-\nbourg paisible aux aspects villageois.\n   P e n d a n t quelques années, elle continua son métier de lavan-\ndière, se rendant journellement chez la pratique, porteuse d'un\npanier à double couvercle, son quertin, qu'elle déposait à plate\nterre, dans la rue, pour causer plus à l'aise.\n   Mais la solitude, les regrets sans espérances l'avaient tôt\nvieillie et cloîtrée chez elle. J u s q u ' à cette fête à Nivelles dont\non parle encore, où, calmant les frissons d'octobre, un soleil\ntrès doux, à peine pâli, vint saluer la grande procession, elle\navait pu passer les bonnes heures du jour debout derrière la\nporte coupée de sa maisonnette sans étage, le panneau supérieur\nouvert, et, de là, contempler un sapin qu'elle savait proche de\nla t o m b e de Joséphine. P u i s elle s'était courbée comme du blé\nmûr sous le vent d'Ecosse et, à présent, elle demeure assise sur\nune chaise aux pieds sciés par le charron d'en face, près de sa\npetite fenêtre, d'où elle peut encore voir, en se penchant, le\ncône du sapin au-dessus d'une muraille aux briques noirâtres et\ndisjointes.\n   Les enterrements qui passent, événements de sa semaine,\nrenouvellent et adoucissent son chagrin. C'est chaque fois José-\nphine que l'on porte en terre ; c'est pour elle que les cloches\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": "22                          DURENDAL\n\n\n\ntintent les transes des agonies; pour elle qu'on sonne aux vigiles\nd'obsèques; pour elle, l'appel des prêtres au convoi, et pour elle\naussi le glas de tous les obits chantés, dans la collégiale vide, à\nla mémoire des chanoines et chanoinesses qui les ont prescrits\navant de s'aller reposer dans le préau du cloître. Et il semble à\nTcheur, quand elle entend la voix du croque-mort retentir, bru-\ntale et précipitée, aux portes voisines — par charité, il ne s'ar-\nrête plus à son seuil — il lui semble comprendre toujours : «Et\nà l'enterrement de Joséphine Chéruwy, demain à huit heures\nà la grande église. »\n   La grande église! Il y aura cinq ans, le jour des âmes, qu'elle\nn'y est plus descendue! Cinq ans sans aller à messe! Peut-être,\nau début, par un effort, aurait-elle pu se rendre à Saint-Nicolas,\nplus proche. Mais Tcheur ne priait bien que dans la grande\néglise (et, grâce à Dieu, chez elle). Non pas pour la beauté,\nsévère et simple, du temple; à cause du baptême et de la pre-\nmière communion de Joséphine; aussi parce qu'elle s'y était\nmariée et surtout parce que son homme et sa fille l'avaient tra-\nversé, au milieu de chants qu'elle n'entendit pas, avant qu'on\nles amenât là, en face... et la vieille, le cou tendu, regardait la\n pointe immobile du sapin.\n\n   C'est pourquoi elle guettait le passage, presque quotidien, de\nJoice du Chuferlu, le tailleur qui secondait le clerc de la collé-\ngiale et qui avait chanté, seul avec le prêtre, au convoi de José-\nphine.\n   Roide des reins, les jambes arquées, il arrivait, d'un pas\njamais hâté ni ralenti, et dès qu'il entrevoyait une figure amie,\nil lançait, de sa voix barytonnante, un joyeux : « Ah ! la tcha la\nla! » auquel il répondait lui-même, sur le mode mineur : « Ta-\nlaïtou!... Ça va bien, m'n ami? Allons, tant mieux, moi aussi,\non aurait tort de se plaindre. »\n   Aussitôt sortait de sa poche une tabatière de bouleau, l'an-\ntique queue de rat où le tabac tient si frais; mais avant de vous\noffrir une prise, qu'il appelait un chaud-froid, il exhibait sa\ntabatière d'apparat, en laque noire dépolie, et il vous montrait\nson pouce mutilé, élargi jadis par un panaris, en le comparant\n à une tête de chouette.\n   Alors, en pleine rue, devant les commères sympathiques atti-\n rées sur le pas des portes, il donnait un concert, toujours le\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                               TCHEUR                            23\n\n\n même, annonçant chaque morceau : Une roulade! le Berger de\n Normandie (avec des bêlements formidables et plutôt rugis), le\n tout clôturé par un lyrique Ah! la tcha la la!... Talaïtou!... »\n   La voix généreuse de Chuferlu allait jusqu'à l'âme à la vieille\n Tcheur, qui si souvent, à grand'messe, s'était complue à l'en-\ntendre, forte, pleine, aisée, remplissant de sa mâle musique la\n vaste collégiale.\n   Quand Joice entraitchezelle, une fois par quinzaine, rarement\ndeux, elle lui versait du café dans une grande jatte ronde,\nblanche, épaisse et dépourvue d'anse, et tout en humant un\nchaud-froid, elle se traînait jusqu'au bonheur-du-jour et y pre-\nnait deux petites bouteilles — d'une potée — contenant du doux\npour elle et de l'eau-de-vie pour le Chuferlu.\n   — Allons, Joice, disait-elle, quand vous aurez bu le café, votre\n petite goutte de france vous attend.\n   Et qu'il fit torride ou glacial, Joice répondait :\n   — Par ce temps-ci, ce n'est pas de refus.\n   Alors, Tcheur parlait de Joséphine. Toute menue devant le\ngros Joice, elle essayait de tenir levés sur lui ses yeux bridés,\ncomme lourds de sommeil, et lentement, tout bas, elle psalmo-\ndiait la même histoire, ses lèvres minces presque fermées, à\npeine mobiles :\n   — J'ai pourtant fait ce que j'ai pu : quand j'ai vu que ses maux\nde ventre l'affaiblissaient, j'ai demandé à ma nièce Victoire de\nfaire une neuvaine à sainte Biatrice de Marlanwet, et elle est\npartie, le même jour, à la brune, avec huit voisines. Ma belle-\nsœur m'aurait voulu voir réclamer aussi saint Agapit, de la\ngrande église, mais je n'ai pas voulu, pour ne pas mettre les\ndeux saints en bisbrouille. Si c'était à refaire, j'irais tout droit\nà Bolosac, au Saint-Sang de Miracle, mais j'avais la tête à l'en-\nvers, et d'ailleurs Joséphine ne perdait pas de sang. Et tant que\nla neuvaine a duré, Joice, j'ai tenu bon contre le gros vicaire\nde ce temps-là, j'ai oublié son nom..., qui parlait d'envoyer le\nmédecin.\n   — Je sais bien, Tcheur, c'était un petit noiroux.\n   — Tout juste, avec une troisaine de mentons. Je lui ai tou-\njours répondu que j'avais mis ma confiance en sainte Biatrice\net que je ne voulais pas la faire passer pour rien. Avotre mode,\nJoice, est-ce qu'il y avait autre chose à dire?\n   — Non, non, Tcheur, répondait le Chuferlu, dont les yeux\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "24                          DURENDAL\n\n\n\nvifs, enfoncés sous d'épais sourcils noirs, demeuraient enjoués.\nMais vous devez vous faire une raison. Il faut prendre le temps\ncomme il vient. Qu'est-ce que je serais devenu, alors, moi,\nquand j'ai eu le malheur de perdre mon Hortense? C'est l'har-\nmonie du monde. Il y a des fois, en m'éveillant à la piquette\ndu jour, ou bien l'hiver, quand le soir tombe sur vous comme\nune tape, j'ai là un si gros paquet, à cause d'elle, que si je me\nlaissais aller... Mais j'ai le remède tout prêt : un chaud-froid,\nune petite roulade, et mes idées changent, et je sens que Joice\nest encore bon là... Ah ! la tcha la la !...\n\n   — Joice, dit un jour la vieille au tailleur, — et l'émotion fai-\nsait trembler les longs poils blancs poussés sur une verrue,\nprès des lèvres, — il y a longtemps que je voudrais vous\ndemander quelque chose, mais je ne sais comment tourner ma\nlangue.\n   Les yeux ronds du Chuferlu se plissèrent au point de ne plus\nlaisser apparaître qu'une lueur de malice.\n   — Si c'est ma bourse qu'il vous faut, Tcheur, dites-le tout de\nsuite et je vous l'irai chercher, mais elle est plate comme ma\nmain.\n   — Non, Joice... Il y aura cinq ans, le jour des âmes, que je\nn'ai bougé d'ici et je voudrais bien entendre encore une fois\nchanter grand'messe. J'ai songé — n'allez pas déjà rire, quand\non devient vieux les idées s'en ressentent — que si cela ne vous\ndérangeait pas trop, vous viendriez peut-être bien un jour jus-\nqu'ici et que vous chanteriez messe pour moi toute seule.\n   — S'il ne vous faut que cela, Tcheur, tenez-vous en paix,\nvous serez contente de moi. Voulez-vous, ce sera pour lundi qui\nvient, à ces heures-ci.\n   — A votre agréation, Joice. C'est à vous de tout arranger pour\nun mieux.\n   Quand le Chuferlu, porteur d'un graduel à gros clous et à\nfermoirs de cuivre, entra chez Tcheur le lundi suivant, il la\ntrouva parée, comme aux grands jours d'autrefois, de la mari-\nnière noire, bordée de velours et soutachée de perles, qui lui\navait été donnée, quasi neuve, par une riche pratique. Elle\nportait le bonnet de tulle mauve d'après le deuil de Joséphine,\ndes mitaines de soie grise et ses chaussons de prunelle, deve-\n nus si étroits qu'elle n'en pouvait plus nouer les cordons.\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "                                 TCHEUR                                  25\n\n\n    Munie du gros chapelet de buis qui avait enlacé les mains\nde sa fille, mains de neige près de se dissoudre, T c h e u r alla\ns'asseoir sur sa chaise basse, devant une antique encognure de\nchêne, dont la tablette, couverte d'un essuie-mains blanc, sup-\nportait un Christ de cuivre entre deux chandeliers de verre\nargenté, gagnés à une loterie du c h a m p de foire, et une Madone\ncrayeuse — mains jointes, tête extatique levée vers le plafond\n— rapportée de L o u r d e s par la fille du maréchal d'à côté.\n    « Je suis prête », dit-elle, déjà recueillie.\n    Joice chanta. Il chanta de toute son âme, enlevant le Gloria\ncomme pour un dimanche de grandes P â q u e s ; donnant, de son\nbeau creux, une ampleur grave au Credo; scandant le Sanctus;\nsoupirant l'Agnus Dei avec une douceur si moelleuse, que\nTcheur, toute fervente jusque-là, s'attendrit et, portant trois\nfois à sa poitrine ses maigres doigts groupés, pleura des larmes\nbienfaisantes.\n    E t q u a n d il eut fini par un cantique appris, voilà des années,\nd'un révérend père rédemptoriste en mission, Joice s'épongea\nle front de son mouchoir rouge, puis avala, preste et loquace,\nune demi-douzaine de petits pains dorés, tièdes, mous au tou-\ncher, des rondelins de Nivelles, p e n d a n t que T c h e u r veillait à\nce que sa tasse de café ne d e m e u r â t vide.\n    — Au revoir, Joice, lui dit-elle en le reconduisant jusqu'au\nt a m b o u r du seuil; je vous remercie, le bon Dieu vous revaudra\ncela.\n    — B a h ! b a h ! ce n'est rien, T c h e u r , il n'y a pas pour en\nparler.\n    — Si fait, si fait, Joice : grâce à vous, j ' a i encore été à\nmesse.\n                                               GEORGES W I L L A M E .\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "                  Jacques des Gachons\n\n                             Le Chemin de Sable\n                                              I\n\n   Le Chemin de Sable — tel est le titre du dernier livre de M. Jacques\ndes Gachons — nous apparaît comme un des romans les mieux inspirés et les\nmieux faits, comme un des romans les plus riches d'expérience et d'observa-\ntion, et, d'ailleurs, comme un des romans les plus a amusants » que nous\nayons lus au cours de l'année qui s'achève. Nous y trouvons une philosophie\nplus sérieuse et plus profonde, une portée plus haute que dans Mon Amie, un\néquilibre plus sûr que dans la Maison des dames Renoir et que dans Notre\nBonheur. Nous rappelons ici les trois œuvres importantes que M. des Gachons\na publiées jusqu'à ce jour. Pour être complet, il y faudrait ajouter quatre\nvolumes; j'allais dire quatre tableautins moins étudiés, moins « poussés » que\nles autres, mais d'une lecture fort agréable et toujours saine : N'y touchez pas,\n— Rose ou la fiancée de province, — Le Mauvais pas, — Frivole (1).\n   Mettons à part cet exquis Roman de la vingtième année, menu, frêle, infini-\nment gracieux, un peu traité comme une fantaisie légendaire, où M. des\nGachons, contant une idylle au XVIIIe siècle, « réalisait » en poète son rêve de\nvie morale très pure, très fine, très élevée.\n   La place nous manquerait ici pour caractériser exactement toutes ces\nœuvres. Qu'il nous suffise de rappeler aujourd'hui que Mon Amie est une\n\n   (1) Je mets à part ces quatre volumes dans l'œuvre de M. Jacques des Gachons, parce que\nces gracieuses fantaisies, recommandables d'ailleurs, aux lettrés comme au grand public,\nparfaitement dignes d'être mises entre toutes les mains, ne doivent pas être confondues avec\nles autres romans qui sont d'un ordre littéraire et moral plus élevé.\n   Voici, en respectant l'ordre chronologique, la liste complète des livres de M. Jacques des\nGachons qui méritent d'être retenus.\n   N'y touchez pas. 1900.\n   Mon Amie. Paris, Juven, 1901.\n   Notre Bonheur. Paris, Juven, 1902; Paris, Cocuaud, 1908.\n   La maison des dames Renoir. Paris, Fontemoing, 1904.\n   Rose ou la fiancée de province. Paris, Delagrave.\n   Le mauvais pas. Paris, H . Gautier.\n   Frivole. Paris, Marne.\n   Le Roman de la vingtième année. Paris, 1907. Edition du Monde Illustré.\n   Le Chemin de Sable. Paris, Plon, 1910.\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "JACQUES DES GACHONS\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": ""}, {"page_pdf": 40, "texte": "                         JACQUES     DES     GACHONS                           27\n\n\nautobiographie de jeune homme, le portrait peint par lui-même d'un timide\nqui se connaît bien et qui, à la différence des timides amoraux, voire déli-\nquescents de M. Tristan Bernard, possède un cœur honnête, une âme humble\net droite, et, faudrait-il ajouter, un tour d'esprit original et 1' « humour » le\nplus savoureux. Les mérites littéraires de ce petit livre sont grands et,\ndès 1901, révélaient un écrivain maître de ses moyens d'expression.\n   Rappelons encore que la Maison des dames Renoir est une étude de mœurs\nprovinciales qui doit compter au nombre des bons romans traditionalistes\npubliés entre 1895 et 1910. Nous voyons, dans ce roman, un jeune médecin\népris de science positive et quelque peu féru de « positivisme » ouvrir son\ncœur aux saines influences de l'antique morale et céder au charme simple\nd'une chrétienne qu'il épouse.\n   Rappelons aussi que dans Notre Bonheur, pour la première fois, M. des\nGachons s'attaquait à la description de la vie parisienne, montrant déjà ses\nqualités de moraliste et de philosophe moral. Il opposait fort heureusement,\nsans idéologie et sans artifices, les mœurs des bourgeois qui restent fidèles à la\ntradition aux mœurs de certains autres bourgeois qui se croient affranchis et\nne deviennent que « barbares ». Les pages d'observation aiguë et malicieuse\n— d'ailleurs sans méchanceté, sans pessimisme — alternaient avec les pages\nd'observation sympathique et presque attendrie. Ces contrastes, dus à une\nparfaite sincérité, la couleur si douce des tableaux de vie intime, la note si\njuste de l'émotion, je ne sais quel humour à la fois railleur et indulgent nous\nrappelaient déjà tour à tour Dickens et Daudet — un Dickens sans passions\nbrûlantes, sans frénésie, sans aucun de ces excès de gaieté folle et sarcastique\nsi peu accessibles aux intelligences latines — ; un Daudet moins nerveux\nque l'autre et moins puissant, mais doué d'un sens moral plus éveillé et riche\nde croyances plus fortes que celles de l'illustre auteur de l'Evangéliste.\n   Et, quoiqu'il en fût d'une telle comparaison, nous reconnaissions en ce\nromancier catholique le plus grave, le plus touchant peut-être, et surtout le\nplus sain des rares écrivains qui sachent aujourd'hui peindre la vie intime.\n   Ces quelques notes sont bien sommaires et on pourra, non sans raison, les\njuger insuffisantes. Mais il faut se borner; et, par bonheur, la lecture du\n Chemin de Sable donnera, j'en suis sûr, à tous les bons esprits une haute\nidée du talent de M. des Gachons et le désir d'en connaître les manifestations\nsuccessives et le progrès.\n\n                                        II\n\n   Le Chemin de Sable, c'est le récit des « années d'apprentissage », des années\nd'épreuve d'un jeune ménage fidèle à la loi chrétienne et aux traditions morales\nfrançaises qui, obligé de vivre dans un milieu d'affolement et de désordre,\nsurmonte les pires difficultés à force de sagesse, de bonne volonté et d'humble\nconfiance, et, sans la moindre souillure, atteint l'indépendance et la\nquiétude.\n   Les premières pages du livre nous transportent en Hollande, où François et\nClaire Marangel, mariés depuis quelques jours, voyagent paisiblement, tout\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "28                                 DURENDAL\n\n\nentiers à leur bonheur. François Marangel est un jeune historien berrichon, excel-\nlent homme fin et cultivé qui a autant de bon cœur que de bon sens, mais n'a\nconnu de la vie jusqu'à ce jour qu'une sorte de rêverie débonnaire. Il aime\ntout ce qui est beau et bon, non sans indolence et, pour tout dire, non sans\ndilettantisme.\n   Les livres et la nature, l'histoire et les œuvres d'art le séduisent également,\ndoucement. Il est sans effort modéré, exempt d'âpreté et d'ambition, ennemi\ndes révolutionnaires, des agités et des « arrivistes ». Différent autant que pos-\nsible de la plupart de ses contemporains, il n'essaie guère de lutter avec eux et\nencore moins de lutter contre eux. Et si la vie doit être un combat, il ne s'en\naperçoit guère. Il possède une petite fortune qui lui épargne l'obligation de\ntravailler pour vivre. Chaque semaine, son frère Gervais, qui est banquier à\nParis, lui verse ses revenus, « en sommes irrégulières, selon les variations des\nplacements ». A trente ans, François Marangel s'est marié. Depuis long-\ntemps, il songeait au mariage. « Il y songeait en homme sensé qui veut se\ncréer un foyer et fonder une famille. Mais partout où il fréquentait, il\nne voyait que mères frivoles et filles étourdies.              Il pensa     souvent\nrenoncer à ses projets. » Car les \" minima \" ne le contentaient point en\nmatière de morale et le souci de trouver une belle dot était loin de son âme.\nIl aima une jeune orpheline, Claire Granier, qu'il rencontrait souvent dans\nune maison amie, sous la garde de sa tante, Mme Thomassin, veuve riche,\nacariâtre et solennelle. Claire possédait en tout et pour tout cent mille francs.\nQuant à François, il ignorait simplement l'étendue de sa fortune, et il dut\nconsulter son frère, l'actif et « moderne » Gervais pour savoir qu'il ne lui\nrestait que trente mille francs légués par sa mère, plus une part d'un domaine\nindivis : 2,000 francs de rente annuelle. Alors il n'hésita plus. Six mille francs\nde rente au total n'étaient point la richesse, mais permettraient à un ménage\nde vivre « honnêtement ». François épousa Claire Granier et, pour deux\nsemaines, l'emmena en Hollande.\n   Ce pays aux larges horizons, doux et fins, s'accordait à merveille avec les\nsentiments des jeunes époux recueillis, aimants, confiants. Quel délicieux\nchapitre que le « paysage de Hollande » où M. des Gachons nous présente\nses deux a héros » contemplant la terre calme, la mer infinie et méditant sur\nla vie qui s'ouvre devant eux. Ils se rappellent leur Berry natal, les souvenirs\nde leurs fiançailles, puis un à un les vieux parents qui, là-bas, vivent encore\net se réjouissent bien, sans doute, de les savoir unis.\n   Si le père de François a quitté la France pour épouser une Créole dans un\npays très loin, si Claire est orpheline, les grands-parents de la jeune femme\nrestent là-bas, aux environs de Châteauroux, le grand-père Granier cordial et\nbon, la grand'mère Elise toujours dévouée.\n   \" Puis, après avoir passé en revue tous leurs proches, ils en arri-\nvaient à eux-mêmes.       Ils n'osaient prendre rang parmi ces honnêtes\ngens; respectueusement           ils avançaient     comme s'ils se        jugeaient\nindignes d'un tel honneur. Ainsi l'enthousiasme            de leur bonne entente\nles poussait vers la gravité, première conséquence de leur amour sin-\ncère et de la droiture de leur âme. Ils en étaient à un moment de\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                         JACQUES     DES   GACHONS                            29\n\n\n l'existence où toutes les qualités prennent           leur essor et où l'âme\n se dépouille de ses moindres scories. François oubliait ses           hésitations,\n sa défiance, la mollesse où il se complut trop souvent, sa peur de com-\n battre, et Claire n'avait plus ni son orgueil ni cette envie qui dessécha\n parfois sa bouche et son cœur... Ils étaient vêtus pour une longue\n traversée, et, debout sur l'embarcadère, ils n'avaient que des pensées\n de noblesse et de conquête. »\n    Je ne sais pas beaucoup d'idylles conjugales — surtout dans le roman con-\n temporain — qui aient un ton aussi juste, aussi touchant, aussi profondément\n sincère.\n     Le tranquille bonheur des jeunes gens est de courte durée. Bientôt ils\n reçoivent deux lettres, également fâcheuses, petits papiers de mauvaise augure\n qui symbolisent assez nettement les deux sortes d'épreuves qui attendent\n Claire et François : épreuves morales et épreuves matérielles. Les épreuves\n morales, c'est Mme Thomassin qui se charge de les annoncer. La terrible\n veuve a fait cette belle découverte que, s'attachant à son mari, Claire se déta-\n chait d'elle irrésistiblement. Aussitôt elle a conçu la plus méchante jalousie\n qu'elle sait merveilleusement exprimer, si' bien que la pauvre Claire, troublée\n jusqu'au fond de l'âme, perd le goût de son bonheur et se met à pleurer. Et\n c'est une première menace. Le même jour, une autre menace, non moins\n grave, s'adresse à François. Gervais lui écrit :\n     \" Rentre le plus tôt que tu pourras, mon cher François, sans effrayer\n  ta femme qui doit ignorer ce que j'ai à te dire. » Ce qu'il veut dire, c'est\n  qu'il touche à la banqueroute et que la petite fortune du jeune ménage, qui\n  lui était confiée, se trouve compromise.\n     En vérité, Gervais ne manque ni de franchise ni de bonhomie. Tant\n  d'autres n'eussent point même songé à prévenir ce rêveur de François! Mais\n  François ne conçoit pas son bonheur relatif, et, tout d'abord, sous un choc\n  trop violent, s'effondre. Non, il ne doit rien cacher à sa jeune femme. Il\n  s'apprête même aussitôt à lui tout confier, quand il voit Claire en larmes,\n. appliquée à répondre à Mme Thomassin. Un malheur suffit. La force d'avouer\n  manque au jeune homme. Avant tout, il doit réconforter sa petite amie. Et\n  son optimisme naturel reprend le dessus. Car François est optimiste. De\n  quelle manière? M. des Gachons nous l'explique en ces quelques lignes :\n     « François est tout à fait rasséréné. Il est dans son               caractère\n  d'accepter très vite le fait accompli. Il ressent vivement les contra-\n  riétés, mais, grâce à une faculté d'oubli très développée, il se résigne\n   brusquement et n'envisage que Vavenir. Le passé ne nous est plus rien,\n  prétend-il ; c'est matière à livres et non point à soucis. »\n      Cette manière de voir a toujours bien servi le jeune historien. Mais l'usage\n   en est fort délicat; et François apprendra bientôt que la « faculté d'oubli »\n   n'est vraiment précieuse que si elle s'allie à la ferme volonté, à l'esprit de\n   suite, au sens exact de nos responsabilités. Plus d'un lecteur estimera peut-\n   être que ce François Marangel est encore un grand enfant qui, placé dans\n   une situation précaire, infiniment grave, n'éclaircit d'abord aucun de ses\n   doutes et — quoi qu'il puisse lui en coûter — ne dissipe aucune de ses incer-\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "30                                DURENDAL\n\n\n\ntitudes. Qu'il nous soit permis de sentir et d'admirer la singulière noblesse de\nce caractère. Le sens pratique est une utile qualité. Mais, chez un jeune\nhomme, c'est une belle chose qu'un certain mépris de l'argent, qu'une cer-\ntaine insouciance du rôle qu'il joue dans le train du monde. N'oublions pas\nque « la faculté d'oubli » peut-être, chez de médiocres âmes, un signe de\ncoupable inconscience ou d'égoïsme. Mais elle est, souvent, chez les âmes\nd'élite, un signe de droiture et de pureté morales, et même un signe de rési-\ngnation, d'humilité, de confiance en Dieu. Efforçons-nous de discerner la\njuste nuance du caractère de François Marangel et nous verrons, il faut le\nrépéter, que ce caractère est assez rare et digne de respect. Bientôt des\ndevoirs réels s'imposeront à la conscience du jeune homme et, toujours, il\nleur obéira sans lâcheté. Il n'usera plus de sa « faculté d'oubli » qu'à la\nmanière d'un soulagement efficace et légitime.\n   Si François Marangel est respectable, Mme Thomassin ne sait pas encore\nl'apprécier à sa juste valeur; et le coup terrible qui frappe le pauvre\ngarçon, dès qu'elle le connaîtra, ne la laissera point, comme on pense,\nindifférente.\n   Claire et François ont écourté leur voyage pour apaiser le plus tôt possible\nla colère de cette femme indomptable. A peine installé à Paris, le jeune\nhomme se rend chez son frère, et, après avoir résumé, non sans clair-\nvoyance, la triste situation où il se trouve, demande piteusement :\n   « Qu'est-ce que je vais devenir ? »\n   Gervais ne se trouble point pour si peu et répond avec flegme :\n   « Tu travailleras. »\n   Alors François constate : « Mais, est-ce queje ne travaille pas déjà? » Il com-\nmence à discerner l'abîme qui sépare le travail littéraire du penseur et de\nl'historien désintéressés, serviteurs d'un noble idéal du travail obligatoire de\n« l'homme de lettres » qui doit gagner son pain quotidien. Gervais, lui,\nconnaît le juste sens des mots et, brutalement, rectifie l'erreur de son frère :\n   « Non, tu musardes, tu bouquines; en un mot, tu t'amuses.                   Le\ntravail comme je l'entends, c'est la lutte. »\n   Combien de lecteurs du Chemin de Sable donneront raison au « moderne »\nGervais avec autant d'empressement et, d'ailleurs, avec autant d'injustice\nqu'ils eussent mis, cinquante ans plus tôt, à donner raison à toutes les\noutrances romantiques contre la sagesse « bourgeoise ! » Aujourd'hui, dans\ntous les ordres de choses, le « lutteur », mieux, le « boxeur » à l'américaine\nest à la mode comme furent à la mode jadis le poète mélancolique et le\nrêveur au clair de lune. Si tout, cependant, n'est pas à dédaigner dans le\ndiscours de Gervais, si l'apprentissage de la vie et, en un certain sens, des\nluttes qui en sont et seront toujours inséparables achèvent de former, de\n« tremper » l'ouvrier littéraire, gardons-nous de lui vanter, exclusivement\nsurtout, la force de mauvais aloi qu'il pourrait acquérir dans celles des\nbatailles modernes où l'argent est le seul en jeu.\n   Quoi qu'il en soit, François Marangel ne sait guère comment la littérature\npeut, aujourd'hui, « nourrir son homme ». Gervais ne lui laisse pas le temps\nde réfléchir et lui conseille immédiatement, que dis-je? le met en demeure\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                         JACQUES DES GACHONS                                   3l\n\n\nde faire du journalisme. A ce mot, François éprouve déjà une vague méfiance :\n   « Du journalisme ? Tu crois? »\n   Et l'autre de répondre superbement :\n   « N'est-ce pas la branche moderne de la littérature? »\n   Combien de lecteurs, sur ce point encore, je le crains, seront de l'avis de\nGervais?\n   Le sage financier met fin à toute discussion en recommandant son frère à\n Blanchard, secrétaire des Deux-France, qui lui donnera « la marche à suivre ».\n   Ici commence la partie « amusante » du roman, j'entends dire la descrip-\ntion fine, malicieuse et si juste des différentes salles de rédaction et d'un coin\ndu monde littéraire parisiens.\n   Les hommes y sont dessinés d'un trait menu, rarement appuyé, mais très\nsûr et qu'on devine ressemblant, leurs discours y sont admirablement choisis\net significatifs. Aucun hors-d'œuvre. Aucune peinture de « milieu »qui dépasse\nune page. Ce qui n'empêche les choses et leur atmosphère de nous apparaître\nfort nettement. Une alerte et saine fantaisie se joue d'un bout à l'autre de ce\nroman, cette sorte d' a humour » qui apparente quelque peu l'auteur du Che-\nmin de Sable à Dickens et à Daudet, qui est surtout personnelle à M. des\nGachons et où il entre plus de sagesse que de malice, plus de charité que devis\ncomica, bref un « charme » tout à fait original et séduisant.\n\n\n\n                                       III\n\n   Les « années d'expérience » de François Marangel commencent avec ses\npremières démarches dans le monde du journalisme. Nous les suivrons en\npartie double, ces années, tantôt dans les salles de rédaction elles-mêmes,\ntantôt dans le petit appartement de la rue Saint-Guillaume où le jeune ménage\nessaie de vivre à l'abri des tempêtes.\n   Et d'abord, Marangel fut reçu par M. Blanchard dans les bureaux des\nDeux-France. 11 s'attendait peut-être à un accueil solennel. Il fut bien vite\ndétrompé. Un petit homme sec l'aperçut, vint à lui, l'entraîna dans une « offi-\ncine encombrée de journaux » et s'écria non sans emphase :\n   « Chez nous, il y a vingt jeunes affamés qui attendent à nos portes\ncomme les requins autour d'un navire guettent             les cadavres.    Ah!\nnous sommes bien gardés! Le patron n'a pas besoin d'avoir de police.\nL'équipe en second se charge d'écouter aux serrures.            Qu'est-ce que\nvous savez faire!\n   » — Mes études d'histoire... commença François.\n   » — Vos études d'histoire vous feront crever de faim!)) répond M. Blan-\nchard sur un ton péremptoire, et, aussitôt, il inflige au jeune solliciteur la\n« leçon de choses » la plus étourdissante, la plus accablante. Que vient-on lui\nparler d'histoire? Le journal contemporain, le journal vivant n'a que faire\nd'histoire. Le public ne veut que de l'information, inutile, banale, sotte,\nimmorale, peu importe. Il faut secouer des nerfs grossiers, agiter des pas-\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "32                                DURENDAL\n\n\n\nsions vulgaires. Aussi le bon journaliste d'aujourd'hui ne doit-il être qu'un bon\n reporter, actif, agile et surtout exempt de préjugés.\n    « Le reportage électrique, tel est l'avenir. Etes-vous            débrouillard?\n Connaissez-vous       tous les commissaires       de police, tous les agents\nsecrets, tous les sergents de ville, tous les concierges, tous les cochers?\n Tutoyez-vous les apaches, les garçons de café, les filles publiques? Avez-\n vous des accointances à la Bourse, à la Chambre, aux Halles? Avez-vous\n une bonne amie à l'Opéra et une autre au « Bon Marché? » Vous grimez-\nvous facilement ? Savez-vous l'anglais, l'argot et l'arabe? Vous ne savez\nque le français! Juste la langue qui n'est pas indispensable ! Pouvez-\n vous courir,grimper?        Vous a-l-on appris la boxe et le jiu-jitsu? Croyez-\n vous à quelque chose? Conservez-vous le respect des institutions?           Jurez-\n vous de renoncer à la littérature, à ses pompes et à ses œuvres? Avez-\nvous des scrupules? Au seul étonnement qui est peint sur votre visage,\nje devine que vous n'avez rien de ce qu'il faut pour réussir dans le\njournalisme.      Vous auriez du vivre du temps de M. de Pontmartin.            »\n    Il y a bien de l'esprit dans cette brutale apostrophe du bon M. Blanchard,\net tout le monde en conviendra. Mais je crains que tout le monde ne sente\n point combien les moindres mots y portent juste, combien l'exagération n'y est\n que superficielle, combien la mesure y est au fond sauvegardée.\n    « Quoi? s'écrieront quelques-uns, M. des Gachons veut rire ou il se sou-\n vient trop du Figaro de Beaumarchais et des Illusions perdues de Balzac. »\n Non ; M. des Gachons est beaucoup plus sérieux qu'il ne semble et ce discours\n ne révèle point les souvenirs livresques, mais l'expérience vécue et réfléchie.\n Nous y trouvons, nettement détachée et mise en lumière, la « conception de\nla vie » d'un puissant journaliste contemporain et en même temps son por-\ntrait moral fort significatif. Il est démesurément puissant, cet homme, d'une\npuissance incohérente, souvent absurde, souvent occulte à quoi ni le public ni\nlui-même ne sont encore tout à fait habitués. Le public, en très grande majo-\nrité, ne veut voir des choses que la face qu'on lui présente et de son journal\nque l'endroit. Il ne peut concevoir la ridicule et immorale comédie qu'on lui\njoue chaque jour et dont il est plus d'une fois la victime. Le puissant journa-\nliste, au contraire, est le principal acteur de cette comédie. Il crée son rôle au\njour le jour et ne sait pas toujours très bien jusqu'à quel point d'extravagance\net de cynisme il le poussera impunément. Mais il sait bien que, pour réussir,\nil faut « truquer » le réel, combiner les faits au gré de son inspiration, décon-\ncerter la logique et le sens commun. Tout est affaire de « cuisine » et d'habiles\nmarchandages. Acheté par les grands de ce monde que, parfois, il achète à son\ntour, maître de l'opinion, « maître-chanteur » le puissant journaliste est\nmieux placé que tout autre homme pour atteindre à une transcendante immo-\nralité, à un étrange et insondable orgueil, pour s'admirer lui-même et s'étonner\nde sa grandeur. Qualis sum artifex!\n   Seulement, plus d'une fois, quand il est Français, il ne perd pas absolument\nle sens du ridicule, et à certaines heures, se trouve incapable de se prendre tout\nà fait au sérieux.\n   Tout son honneur se réfugie alors dans le mépris qu'il peut avoir de lui-\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                         JACQUES      D E S GACHONS                              33\n\n\n\nmême, puisque, d'ailleurs, il a remué trop d'ordures et s'est trop souillé\npour distinguer encore, çà et là, les petites flammes pures qui signalent une\nvertu.\n   M. Alfred Gapus, dans son roman Qui perd gagne, et d'après lui, M. Pierre\nVeber, dans la pièce du même nom, jouée en 1907, ont dessiné un curieux por-\ntrait de directeur de journal qui possède assez les traits que nous venons d'ob-\nserver : Vérugna, sorte de Néron de la presse contemporaine. Plus récemment,\nM. Georges Thurner, dans le Passe-Partout, esquissait une figure de la même\nfamille. Cette famille, M. des Gachons la connaît bien et il nous en présente,\nau cours de son roman, trois ou quatre exemplaires savamment choisis.\n   Tous, ils nous apparaissent avec des caractères généraux communs. Mais\nchacun a aussi son caractère particulier, sa manière personnelle d'«user» de la\nvie qu'il adopte.\n   Par exemple, M. Blanchard reste « vieux jeu » en ceci qu'il se souvient de\nses origines teintées de romantisme, qu'il cultive le paradoxe et se réjouit de\nstupéfier le pauvre Marangel tout en lui criant « casse-cou. Il l'emmène cha-\nritablement et lui conseille surtout de ne jamais mettre les pieds a dans les\nmaisons du genre des Deux-France. On n'y emploie que les repris de justice ».\nEncore une fois, je supplie le lecteur de ne point sourire. Le mot « repris de\njustice » n'est pas écrit au hasard, comme une boutade. Et les Deux-France,\nc'est peut-être telle ou telle feuille « des mieux informées » que nous lisons\ntous les jours.\n   Que Marangel entre dans n'importe quelle maison pour « y faire n'importe\nquoi d'obscur » et surtout qu'il respecte précieusement sa vocation profonde.\nCe conseil est profitable et François a raison de lui obéir. Mais il ne lui arrivera\nplus bien souvent de rencontrer un journaliste aussi bienveillant que Blan-\nchard, soit qu'il se laisse tromper un instant par l'amabilité désinvolte et\ncruelle de M. du Renard, directeur du Libéral, soit qu'il « fasse antichambre\nindéfiniment » dans telle ou telle revue obscure. Et les expériences du mal-\nheureux jeune homme continuent, de journal en journal, de magazine en maga-\nzine où il est tantôt ajourné, tantôt reçu, souvent oublié, toujours éconduit.\nCependant, le soir, il doit « faire bonne figure » chez lui et paraître vaillant\ndevant sa femme qui continue de tout ignorer.\n   Enfin, il obtient la place de secrétaire de rédaction au vieux magazine\nTout et tous, sept heures de travail par jour et deux cents francs par mois.\n\n\n                                        IV\n\n   Rue de Seine, dans un appartement obscur et poussiéreux, où s'abritent les\nbureau de Tout et tous, recueil de « coupures » instructives à l'usage des\nprovinces françaises, Marangel trouve un accueil réfrigérant. Son directeur\nserait parfaitement digne de figurer dans la galerie des meilleurs originaux de\nDickens. Ce vieil homme aux joues rebondies, au nez mou, au crâne sem-\nblable « à une courge à demi mûre » ou bien encore à la tête d'une « vieille\ndame bien nourrie », occupe son haut poste depuis cinquante ans. Il ne veut\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "34                                  DURENDAL\n\n\n\naucun auxiliaire. On lui impose Marangel. Que M. Marangel se débrouille\ncomme bon lui semble.\n   Le premier contact du vieillard et de son secrétaire, la petite guerre qui\ns'ensuit : refus de céder une table a l'importun, refus de lui confier la moindre\ntâche, propos aigres-doux, toute sorte de menus incidents comiques et\nlamentables sont contés de main de maître. Ces pages d'ironie amusante,\nsans aigreur, sans venin ne doivent pas échapper à l'attention des connais-\nseurs.\n   Enfin, tout s'arrange tant bien que mal et le jeune homme s'acquitte de son\nmieux de ses fonctions mal définies — et si peu encourageantes. Comment un\ntravail misérable et stérile pourrait-il lui permettre d'oublier la menace qui\npèse lourdement sur sa destinée? Comment François pourrait-il surtout par-\ntager la gaieté de sa femme? Claire ignore la débâcle prochaine de Gervais.\nL'avenir lui semble riant. Elle a besoin de vie extérieure. Et François, lui, a\nbesoin de recueillement. Un désaccord secret ne peut manquer de se produire\nentre les jeunes époux, désaccord inévitable dû aux circonstances et que toute\nla bonne volonté de l'un et de l'autre ne saurait conjurer. Il était fort difficile\nde marquer la nuance de ce désaccord. Par quelques conversations, par\nquelques scènes bien choisies, M. des Gachons nous la fait exactement\nsaisir.\n   Depuis quelques années, les mœurs parisiennes révèlent à l'observateur\nattentif une transformation singulièrement inquiétante. La politesse s'en\nretire et la brutalité s'y introduit avec un cynisme croissant. De jour en jour\ns'évanouit le souvenir des règles morales qui a tenu longtemps une place plus\nimportante qu'on ne pourrait croire dans les décisions des esprits les plus\n« déshumanisés » ; de jour en jour les conventions mêmes qui étaient respec-\ntables parce qu'elles dépendaient de la morale, se relâchent et disparaissent\npour faire place à d'autres conventions qui révèlent un état d'esprit barbare.\nL'esprit social, l'esprit de famille ne sont plus reconnaissables ou n'offrent\nplus d'eux-mêmes que des caricatures dans tant et tant de réunions mon-\ndaines...; ailleurs ils se dissimulent craintivement ou sont remplacés par un\nindividualisme hardi, affiché, criard, inélégant... et contagieux. Il nous\ndonne tant de « libertés », cet individualisme, et — en apparence, du moins\n— nous libère de tant d'entraves et de lourdes coutumes. Les jeunes esprits,\nen qui l'éducation religieuse, de moins en moins générale, de moins en moins\nprofonde, n'établit pas un contrepoids suffisant, incapables comme furent\nleurs pères et leurs aïeux, de vivre « de l'ombre d'une ombre » vont se brûler\nà la flamme qui leur paraît la plus haute et la plus brillante. Le « parfum du\nvase » s'évapore, et, pour beaucoup d'âmes, hélas ! le souvenir même du parfum\nne sera bientôt plus que d'ordre littéraire.\n    Par bonheur, Claire possède de solides croyances et son âme est très saine.\nVoyez pourtant à quelles réflexions elle se trouve amenée a la suite d'un bal\nchez Gervais Marangel, après avoir admiré malgré elle sa belle-sœur Andrée\n « si jolie, malgré son cynisme », après avoir trop avidement respiré une atmo-\nsphère de plaisir sans mesure.\n    « Il ne faut pas faire fi des mœurs de son temps. Bien vivre, c'est entendu,\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                         JACQUES DES GACHONS                                    35\n\n\nmais, tout de même, ne pas perpétuellement porter le diable en terre..., etc. »\nOn reconnaît les raisonnements si « naturels », si faciles, les sophismes qui\njustifient aujourd'hui tant de condescendance!\n    Le plaisir anime la jeune femme. Elle s'étonne de trouver son mari sombre\net inquiet, et François l'est d'autant plus qu'il soupçonne le travail intérieur\nqui s'accomplit chez elle. François cacherait-il quelque chose?... Or, la\n « catastrophe » fatale survient à ce tournant de la destinée. Tandis que François\napprend la banqueroute de la bouche même de son frère, Claire l'apprend\nchez sa tante et par les soins de M me Thomassin elle-même. Car Mme Tho-\nmassin, par aveuglement, par coupable jalousie, va être le mauvais génie de\nl'infortuné ménage. Et, comme il arrive, c'est en se targuant de faire le bien\nqu'elle sera le plus malfaisante. Quoi de plus nuisible souvent à notre\n bonheur que l'intervention de certains parents qui ont quelque raison\n obscure de nous désunir? A des étrangers, nous fermons notre porte. Ces ter-\n ribles parents qui prétendent nous servir, nous trouvent désarmés contre leurs\n entreprises.\n    Mme Thomassin imagine de tendre à Claire « la planche de salut » ; et les\n artifices qu'elle découvre pour molester François Marangel sont assez méphis-\n tophéliques. Une exacte observation, une sérieuse connaissance du cœur\n humain peuvent seules inspirer le récit de ces petites noirceurs. La jeune\n femme est d'abord invitée à quitter son mari, tout simplement, — puis,\n comme elle refuse, Mme Thomassin lui supprime la petite pension annuelle\n qu'il « lui plaisait » d'accorder, mais continue de l'inviter à dîner deux fois par\n semaine, toujours sans François qu'elle ne veut plus revoir.\n    Tous les dimanches et tous les jeudis, Claire, docile, revoit l'intérieur con-\n fortable, « cossu », où elle vécut naguère des jours paisibles, retrouve ses amis\n d'enfance, les Durel, les Le Provost, les Bellimage, riches bourgeois suffisants\n et faussement spirituels qui, déjà, semblent la considérer comme une char-\n mante petite veuve. L'été même, pour achever son lent, habile et sûr travail\n de désunion, M me Thomassin prie Claire de l'accompagner dans un petit\n voyage en Bretagne. François qui a constaté que sa femme n'a pas bonne\n mine et qui. est, d'ailleurs, le moins égoïste des hommes, lui conseille\n d'accepter.\n     Le voilà seul à Paris, seul avec Lebigre et les grotesques de Tout et\n  tous. Chaque jour il se déprime et se méprise davantage, et les lettres que\n  lui envoie Claire, entre deux excursions, ne sont pas faites pour le relever.\n  Au début de l'automne, un petit congé lui permet de rompre un peu la mono-\n  tonie de ses occupations. Il essaie d'écrire, de composer enfin un travail pour\n  lui. Mais les idées ne viennent que pauvres, troubles, incohérentes.\n     Alors il se décide à flaner aux environs de Paris, à Sceaux, à Saint-Denis,\n  dans ce Versailles que M. des Gachons aime et connaît si bien. Les timides de\n  la bonne espèce — il y a plusieurs espèces de tous les caractères humains; il\n  y a donc plusieurs espèces de timides — comme François Marangel trouvent\n  souvent leur renaissance morale dans la solitude. Ils dissimulent — sous des\n  dehors passifs, amortis — de vrais trésors de patience, de saine résignation,\n   qu'ils ne se soucient guère de montrer, que les hommes un peu grossiers ne\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "36                               DURENDAL\n\n\nsavent pas bien voir et où, de temps à autre, seuls avec eux-mêmes, ils puisent\nla force et l'espérance. Ainsi le jeune Marangel, errant dans le parc de Ver-\nsailles, s'entretient avec son âme blessée et sollicite l'enseignement des choses\nimmobiles et des arbres, ces beaux arbres vivants, et, pourtant, calmes et\nmuets. Un vieux grenadier de trois cents ans, couvert de cicatrices, lui\nenseigne que « la vie ne vaut que grâce à la souffrance » et que « s'il est\nrobuste, il le doit à ses nombreuses blessures ».\n   « Il ne suffît pas de domestiquer la souffrance et de se rire d'elle.\nSon rôle est plus oaste. L'adversité épure et grandit.             Elle forge le\ncaractère comme le fer entre la rude enclume et l'inexorable marteau.\nIl faut surmonter        les morsures du temps et des hommes, et fleurir\nquand même. »\n   Tout le passage est fort beau, d'un lyrisme profond et salubre, non sans\nune pointe d'étrangeté qui lui donne je ne sais quel charme mystérieux.\nFrançois a raffermi sa foi chancelante et, courageusement, repris pied dans\nsa vie médiocre. Bientôt sa bonne volonté trouve une récompense. Claire\nrevient de Bretagne. Elle aussi a souffert, subi une dangereuse épreuve. Elle\naussi, elle en sort victorieuse, mûrie par l'expérience et la réflexion, plus que\njamais attachée à son amour et à ses devoirs.\n   Ce sont encore des pages fortes et touchantes que celles où la jeune femme,\nà peine revenue chez elle, se confesse à son mari, révélant une âme ardente et\nfine, honnête jusqu'au scrupule.\n   Jusqu'à ce jour, Claire et François avaient senti entre eux un vague\nmalaise, une menace qui les séparaient. Désormais, ils comprennent aussi\nbien l'un que l'autre que l'honneur, la gravité, la beauté de leur vie sont\ninséparables de l'union de leurs âmes, toujours plus étroite. Leur expérience\nest dès lors décisive. Ils subiront encore plus d'un choc de la destinée. Ils\nn'auront plus à redouter l'aridité de l'âme et la menace de la désunion. Et la\nnaissance prochaine d'un bébé achèvera l'œuvre de leur courage.\n\n\n\n                                        V\n\n   Renaissant à l'espoir, François a mieux conscience de sa responsabilité et\ncraint moins l'initiative. C'est lui-même qui décide d'envoyer sa jeune femme\npour faire ses couches en Berry chez les grands-parents Granier. En même\ntemps, il se met en campagne pour trouver une situation plus rémunératrice\nque son infime secrétariat. Vaillamment il se jette à l'eau. Saura-t-il assez\nbien nager? Tout d'abord il en doute et se défie de ses propres forces; et nous\npouvons croire qu'il va couler à pic. Non, car sa conscience veille. Son inquié-\ntude, son humilité le sauvent ainsi que le mépris salutaire qu'il a de lui-même\net l'amour de Claire attesté par de longues et gentilles lettres. Un jour, il\ns'arrache à sa torpeur, d'un effort décisif se réveille et parvient à collaborer\nà un nouveau journal qui paraît voué au plus bel avenir.\n   Après-demain , au sortir de Tout et tous, c'est le paquebot de vingt mille\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "                         JACQUES DES GACHONS                                  37\n\n\n tonnes après la barque à voile, la cent-chevaux après la diligence, le palace-\n cosmopolite après la vieille auberge poussiéreuse.\n    Quel est le fondateur de cette feuille ultra-moderne? — Poteau dit\n l'increvable, dit Sans-Clou, ancien cancre, ancien casse-cou, ancien coureur\n de bicyclette, champion du monde, vitesse et durée, qui fut, jusqu'à la qua-\n trième, condisciple de Marangel dans un lycée parisien, qui doit sa fortune à\n une prodigieuse audace et à de richissimes bailleurs de fonds.\n    Après-demain représente une de ces créations monstrueuses propres à notre\n siècle débutant, calquées sur les modèles américains, journaux ou magazines\n soi-disant encyclopédiques, traitant de toutes les questions politiques, litté-\n raires, scientifiques, mondaines, — qui naissent tout armés et se développent\n en quelques mois comme de fabuleuses plantes tropicales. Bien entendu, les\n fondateurs de ces feuilles n'ont cure de soutenir un ensemble d'idées, une doc-\n trine ou même un parti. Le journalisme est pour eux une spéculation comme\n une autre, plus sûre et plus amusante que beaucoup d'autres, où l'on réussit\n à force de « bluff », d'exhibitions saugrenues et piquantes. A quoi bon faire de\n la science ou de la discussion, mettre sur pied des opinions raisonnables ou\n assembler des documents exacts? Risquerait-on, pour autant, d'être lus davan-\n tage? L'opinion de quatre-vingt-quinze lecteurs sur cent n'est pas si exigeante.\n Il faut l'étourdir, l'abrutir. « D'abord étonner », tel était le grand principe\n commercial de Poteau.\n    Il étonna le public à souhait. Après-demain fut la plus extravagante, la\nplus cacophonique des feuilles européennes. Elle comptait huit pages,\n « quatre d'annonces coupées de dessins humoristiques, de jeux et de fausses\nnouvelles et quatre de bavardage ».\n    Le « culte de l'incompétence » dénoncé par M. Faguet y était respectueu-\nsement observé, si l'on constate qu'un financier rédigeait la chronique théâ-\ntrale, un médecin la critique des livres, qu'un « romancier aux œuvres\nparticulièrement perverses avait accepté de parler morale une fois par\nsemaine », « qu'un ex-sociétaire de la Comédie-Française fut promu cri-\ntique d'art; un poète, invoquant orgueilleusement           le nom de Lamar-\ntine, — allait juger au jour le jour la question sociale. » Après-demain\nréussit au delà de toute espérance. Chacun riait, s'écriait que la tentative\nétait absurde, mais chacun favorisait de son obole quotidienne le développe-\nment de ce champignon extraordinaire.\n    François Marangel dut jouer sa partie dans le charivari donné aux Parisiens\npar le petit Poteau. Ses aptitudes l'appelaient à un travail méthodique,\nsoigné, paisible. On lui confia la charge de « reporter » mondain : trois cents\nfrancs par mois, travail de 11 heures à midi et de 4 heures aux envi-\nrons de minuit.\n    Ce travail qui n'avait, certes, pas beaucoup d'affinités avec les recherches\nhistoriques, consistait à poursuivre, dans le « Tout-Paris », les mondanités\n« récalcitrantes », c'est-à-dire de l'espèce la plus rare, ainsi que le remarque\njustement M. des Gachons, « car les mondanités, d'ordinaire,             viennent\nd'elles-mêmes aux journaux         ».\n    Tantôt chez un financier politicien, tantôt chez quelque jeune divorcée ou\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "38                                DURENDAL\n\n\n\nchez quelque riche veuve en mal de réclame, sous le prétexte de noter le costume\nde mousseline rose de M lle X... ou les attractions du bal de M me de Z....,\nFrançois Marangel apprit à « connaître son temps » ou, du moins, certains\naspects de son temps qui ne sont pas des plus nobles : ministres sans politesse\net sans propreté, même physique, « femmes du monde » aussi artificielles et\n« cabotines » que des actrices professionnelles, jeunes gens et jeunes filles\ndont le plus haut idéal est de se montrer sur les planches. Le « reporter »\nimprovisé écoutait, regardait non sans lassitude et quelquefois non sans\ndégoût, puis, comme il est bien rare que nous ne subissions quelque peu\nl'influence des « milieux » où nous fréquentons, oubliait peu à peu la\npitoyable moralité de ces fantoches qu'il coudoyait tous les soirs.\n    La naissance de son petit enfant et les préoccupations qui s'ensuivirent lui\nmontrèrent combien le « monde » qu'il coudoyait familièrement était factice\net le détournait de sa vraie vocation. Une fois de plus, M me Thomassin essaya\nde lui aliéner l'esprit et le cœur de sa femme encore convalescente. Elle ne\nvoulait pas que Claire revînt à Paris après ses relevailles. Mais, cette fois, elle\ndépassa le but. Son intervention réussit tout juste à troubler le lait de la\njeune femme et la santé de l'enfant. Marangel accourut en Berry, amenant\nun médecin de Châteauroux, et celui-ci conseilla aussitôt à Mme Marangel de\nrepartir avec son mari et son fils. La bonne grand'mère Granier accompa-\ngnait la jeune famille. M me Thomassin était définitivement vaincue.\n   Je suppose que M. des Gachons a écrit avec une prédilection particulière,\navec un amour attentif et vigilant le chapitre sur « Montrouge ». La grave et\ndouce poésie de la vie familiale y est partout sensible. Les moindres touches\ny sont infiniment délicates. Si jamais un chapitre de roman « naturaliste »\n— au vrai sens du mot — nous a fait songer aux petits maîtres hollandais,\nc'est bien celui-là.\n   A Montrouge, François Marangel — durant l'absence de sa femme — a\ntrouvé une maisonnette plus agréable et moins coûteuse que l'appartement de\nla rue Saint-Guillaume, une humble maisonnette où l'air est pur, où le silence\nde la rue permet d'entendre chanter les oiseaux, où la vie peut s'écouler très\ndouce. Aussitôt débarquée, la grand'mère Lise dirige le ménage, instruit et\ncommande la petite bonne de Saint-Grégoire, devient le génie tutélaire de la\nmaison, l'appui moral de Claire, une de ces âmes qui se dévouent à autrui et\nfont le bien spontanément, en toute rencontre, comme sans y penser. Elle\ns'oublie toujours elle-même. D'où sa gaieté souriante et son entrain.\n    Quand elle doit quitter la rue d'Alésia, chacun se désole et sent bien qu'il\nperd une force bienfaisante. Par bonheur, les Marangel ne seront plus isolés.\nEntre tant de cyniques et de barbares, ils connaissent de braves gens et ren-\ncontrent une âme d'élite. Les braves gens, ce sont les Fradet, un couple d'ar-\ntistes berrichons, sympathiques et malchanceux. Sylvain Fradet qui vit à\n Paris le moins possible est l'ennemi né de toutes complications, de toute faus-\nseté de sentiments. Il n'est pas riche, lui non plus, malgré son talent. Il ne se\n décourage pas plus que François et travaille, résolu à triompher de la mau-\nvaise fortune.\n    L'âme d'élite, c'est le comte de N..., un grand amateur d'histoire qui\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "                          JACQUES DES       GACHONS                              39\n\n   \" découvre \" Marangel, à la suite d'un article paru dans la Revue des Deux-\n  Mondes, et s'efforce de le « pousser » avec cette fougue magnifique que les\n  vrais nobles apportent souvent dans le bien. Marangel a un talent, une voca-\n  tion profonde et de sérieux projets. Il risquait justement de les oublier en goû-\n  tant sa relative quiétude. Le comte de N... l'électrise et lui rend toute con-\n  fiance en lui-même. Il approuve et soutient deux ouvrages que le jeune homme\n  compose lentement, amoureusement. Tous deux, ils passent la même semaine...\n  et passent inaperçus.\n     Marangel, une fois de plus, se résigne et essaie de consoler sa femme : \" La\n critique des livres n'existe que pour les grands confrères. Tu verras\n  quand je serai célèbre. \"\n     Puis, un jour, « un article parut, en tête du Figaro, un article inti-\n  tulé : « Pour ceux qui souffrent», d'un chroniqueur sans doute à court\n de sujet et qui avait pris texte d'une phrase de François pour chanter\n la souffrance. Le livre cependant y était cité. Il n'y a que le premier\n article qui coûte. Le livre était signalé, tout le monde envoulut           parler.\n  Un critique s'avisa même de découvrir que Marangel avait                    donné\n deux volumes coup sur coup. François fut sacré « grand historien ».\n Son portrait parut dans un magazine.            Deux éreintements       achevèrent\n de faire connaître son nom. »\n     Aussitôt les faux amis de surgir, montrant le bout de l'oreille avec candeur.\n Mais Poteau, lui, n'est pas fort sensible à cette gloire inattendue de Marangel.\n Il lui reproche d'avoir travaillé au détriment d'Après-demain, et brutalement,\n le met à la porte. C'est un résultat des manœuvres savantes et des dénoncia-\n tions accumulées par les « bons camarades » de François. Tant mieux,\nd'ailleurs, puisque le directeur du grand journal Le Molière demande la colla-\n boration du jeune homme et s'offre à le rétribuer fort honnêtement. La liberté\net presque la fortune viennent enfin aux Marangel.\n     D'aucuns pourront trouver ce dénouement un peu trop optimiste. Les écri-\nvains élevés à l'école de Flaubert et de Maupassant ne nous ont pas habitués\nà voir des romans finir autrement que de façon navrante. Nous jugeons trop\nsouvent la vie avec un pessimisme exclusif, naïf ou acquis, résultat de nos\nthéories ou résultat de notre expérience, pessimisme d'orgueil ou pessimisme\nde cœur. Et pourtant, qui de nous, je dis même parmi les incrédules, aux\nheures de détente et de bonheur, ne considère pas un peu qu'une bonté domine\nle monde et n'admet pas quelque obscure providence. M. des Gachons, qui\nest peut-être le moins orgueilleux de nos bons romanciers, s'incline avec\nreconnaissance devant la force toute-puissante et incompréhensible qui dis-\npense à ses héros épreuves et compensations. Et il remarque justement : On ne\ncroit quà la saison dont on souffre, à la saison dont on jouit, tant est profonde\nla faiblesse humaine.\n    En tout cas, les Marangel sentent bien confusément qu'ils ont « mérité » en\nquelque manière et que le bonheur dont ils jouissent est dû, pour une part, à\nleur volonté, à leur bon espoir, à leurs courageux sacrifices. Et voici la justi-\n fication du symbole si joli et si grave (les deux mots, ici, peuvent se concilier)\nqui a donné son titre au roman.\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "40                                 DURENDAL\n\n\n\n   François et Claire attendent l'automne dans le Berry où ils passent leurs\npremières vacances. Un après-midi, durant une promenade au bord de la\nCreuse, le petit Henri s'arrête devant un monticule de sable qu'il lui prend\nfantaisie de gravir. Alors, ensemble, les jeunes époux sourient et se rap-\npellent :\n   Ce monticule de sable, ils l'ont déjà gravi un soir pareillement. C'était au\ntemps de leurs fiançailles. A mesure qu'ils montaient, les traces de leurs pas\ns'effaçaient derrière eux. Les ronces menaçantes, les cailloux qui effrayaient\nClaire reprenaient leurs véritables proportions. Ils n'étaient qu'inoffensifs et\ntout petits. Et quand les jeunes gens eurent atteint le sommet de cette menue\ncolline « le terrible chemin » les avait déjà oubliés. Il en va de même aujour-\nd'hui. Et ils pensent :\n   « Oui, oui, déjà les peines s'effacent. Le malheur supporté          vaillam-\nment ne laisse pas de cicatrice. Il durcit les muscles, il fortifie l'âme.\nLa vie est un chemin de sable. Il faut regarder devant soi et monter,\nmonter. »\n\n                                      VI\n\n   Ainsi nous voyons qu'un roman d'une lecture facile où n'apparaissent ni\nartifices de composition ni prouesses de style ni faux brillants ni, comme on\ndit, les moindres morceaux de bravoure, un roman qui peut réjouir les lettrés\net émouvoir en même temps des lecteurs très simples et très peu instruits,\npeut aussi, à chaque instant, provoquer les réflexions les plus graves et nous\nindiquer, à sa manière, « le sens de la vie ».\n   Au passage, nous avons découvert et désigné maintes sources où peuvent\ns'alimenter nos méditations. Nous avons vu, très simplement, mais avec\ncette force irrésistible qui se dégage de l'expérience vécue, acceptée par\nune âme sincère, ces méditations converger vers un même point, témoigner\nen faveur des mêmes vérités. Et ces vérités sont tout justement celles que nous\nenseigne la morale chrétienne.\n    L'humilité, la bonne volonté, la confiance, la bonté, foi, espérance et cha-\nrité, sont les plus hautes vertus dont nous soyons capables. La souffrance nous\népure et nous ennoblit. Et l'union des âmes dans le mariage et dans la famille\nest un grand bienfait.\n    Il convient d'ajouter que ce roman d'une haute valeur morale n'a rien d'un\nroman « moralisateur ». On n'y trouve ni fadeur ni ennui. On n'y trouve pas\ndavantage de roideur ou de pédantisme. Si M. des Gachons, plus d'une fois,\nnous a rappelé les bons romanciers anglais, il se distingue de la plupart d'entre\neux en ceci qu'il n'a rien d'un « prédicant ». Ami de toute vertu, il est l'en-\nnemi de toute raideur, à plus forte raison de tout pharisaïsme. Un trait signi-\nficatif, c'est le « naturel de son honnêteté. Certes, nous comptons actuellement\n beaucoup de romanciers qui travaillent, si je puis ainsi dire, « dans une direc-\n tion morale». Mais cette direction, bon nombre d'entre eux se l'imposent\n plus qu'ils ne la suivent d'instinct. Romantiques ou positivistes, naturalistes\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                        JACQUES    DES    GACHONS                           41\n\n\nrevenus à la tradition par des chemins plus ou moins longs, plus ou moins\ndétournés, ils s'accrochent à leurs positions conquises, quelquefois laborieuse-\nment plutôt qu'ils ne les occupent avec sécurité. M. des Gachons, lui, comme\nses héros, comme tous ses personnages de prédilection, est ami du bien\ncomme sans effort, comme sans y penser. Il ne cherche pas la règle des mœurs,\nil l'a trouvée depuis longtemps. Mais chaque jour il en connaît mieux l'appli-\ncation, il mesure davantage la profondeur des hautes et nobles idées qui\ndominent sa vie.\n                                                         PIERRE   MUENIER.\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "                      Lettre Parisienne\n\n                   Nous dirons : encore une année de passée, comme on chante :\n                     encore un carreau de cassé. Ce n'est guère français, mais\n                     cela prouve le peu de regret de ce qu'on laisse derrière\n                     soi. Signe de santé, d'énergie et de foi robuste : ne pas\n                     s'apitoyer sur les choses mortes et se jeter d'un bon élan\n                     fougueux vers l'avenir.\n                         Certains se plaisent dans les larmes et trouvent là une\n                     occasion de plus de s'émouvoir. On fait un retour sur\n soi-même, on interroge les événements écoulés, on les juge à sa mesure et\n l'on gémit à son aise. Je goûte peu ces sortes d'examens de conscience. Plu-\n sieurs journaux ont interrogé quantité de gens plus ou moins qualifiés, afin\n de connaître le bilan exact de cette année littéraire, déjà dans l'oubli, et\n de savoir si l'on doit se réjouir ou pleurer. Chacun, à sa manière, a indiqué\n quels événements d'art, quels livres méritaient de survivre. Bien entendu,\n les uns et les autres ont nommé leurs amis les plus proches. Voilà une façon\n de réclame détournée. Que restera-t-il des œuvres ainsi nommées comme les\nplus glorieuses de l'an 1910, je l'ignore, mais il semble qu'on puisse prédire\n à coup sûr que nos arrière-neveux goûteront précisément ce que nous avons\npassé sous silence et répudieront les livres que nous vantâmes le plus. Notre\njugement est tellement conditionné par des raisons extrinsèques et, la plupart\ndu temps, en dehors de la littérature et de l'art!\n    J'en ai pour preuve les considérants du prix de la Vie Heureuse et de l'aca-\ndémie Goncourt. Certes, je tiens toujours le livre de Marguerite Audoux\npour une belle œuvre. Dans ma dernière lettre parisienne j'affirmais déjà\nmon admiration et prévoyais la récompense. Mais où j'enrage, c'est lorsque\nj'apprends les raisons qui déterminèrent en partie cet heureux choix.\n Marguerite Audoux est pauvre, a-t-on dit, donc couronnons-la. Que voilà un\nraisonnement imbécile! Alors, si cette brave couturière était devenue subite-\nment millionnaire, vous ne lui auriez pas accordé de talent! C'est pourtant\nlà qu'il faut en venir. Si les prix littéraires se transforment en prix de vertu,\nen quoi ces derniers vont-ils se changer? On ne saurait trop s'insurger contre\nune telle « transvalution de l'ordre des valeurs », pour parler comme\nNietzsche. Les individus, j'entends leurs mœurs, leurs opinions politiques,\nleur état social ne devraient avoir aucune influence sur les décisions d'un\njury. L'œuvre seule importe. Est-elle bonne, oui ou non, tout est là. Je ne\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                              LETTRE PARISIENNE                                   43\n\nveux voir ni en deçà ni au delà. Je crois bonne l'œuvre de Marguerite\nAudoux et n'en d e m a n d e pas davantage. Qu'elle soit couturière ou archidu-\nchesse, je n'en veux rien savoir, et ma pitié serait joliment mal placée si je\nla faisais entrer en ligne de compte dans mes opinions littéraires. J'aurais dis\nles mêmes choses, et avec le plus de cruauté possible, à Charles-Louis-\nP h i l i p p e ; je crois qu'il m'aurait compris.\n    D o n c , Marguerite Audoux devait avoir le prix Goncourt, c'était couru.\nMais le j u r y de la Vie Heureuse s'est dit : « il y a un bon coup à faire : souffler\naux dix leur candidat et le couronner, puisque, après tout, il s'agit d'une\nfemme. Certes, nous n ' a u r i o n s pas découvertes toutes seules Marguerite\nAudoux, mais dès l'instant qu'on parle de cette couturière, occupons-nous\nd'elle ». Ainsi, ces dames ont devancé ces messieurs et ont volé aux Goncourt\nleur c a n d i d a t . Q u ' à cela ne tienne, ont répondu ces derniers, nous n'avons\nque l'embarras du choix, et ils ont offert leur cinq mille francs à Louis\nP e r g a u d , enchanté de cette a u b a i n e .\n   De Goupil à Margot me semble un livre fort honnête, ni meilleur, ni pire\nque b e a u c o u p d'autres. On a attaqué assez violemment ces histoires de bêtes.\nLes u n s ont reproché à l'auteur sa rigueur démonstrative et ses constructions\nlogiques, les autres son style. Il y a pourtant de l'émotion dans ce livre, un\ngrand amour de la nature et une connaissance approfondie des m œ u r s ani-\nmales. Peut-être n'y trouve-t-on pas cette force tumultueuse de l'instinct et cette\nsauvage inconscience qu'on rencontre chez Kipling ou dans certains récits\nde cette admirable et énigmatique Colette Willy. Des chapitres comme\nla Tragique aventure de Goupil et la Captivité de Margot sont pourtant pleins\nd'excellentes qualités d'observation, offertes dans un style peu homogène\nmais savoureux. P e r g a u d est d'ailleurs un h u m b l e . Je suppose que le bruit\nfait autour de son nom le laisse indifférent. L'ait l'intéresse plus que les\nhommes, et il sait mettre sa satisfaction personnelle au-dessus des j u g e m e n t s\nde ses c o n t e m p o r a i n s .\n   J'ai encore à vous parler d'une femme prodige. Celle-ci n'est malheureuse-\nment pas couturière, mais elle est heureusement sourde, ce qui lui donne\ntout de suite u n petit intérêt. Notre manie de nous apitoyer et de nous laisser\ncaptiver par des motifs étrangers à l'art a valu à M l l e Marie L e n é r u un succès\nque son talent seul n'aurait sans doute pas suffi à légitimer.\n    P o u r nous qui devons juger les Affranchis comme nous jugeâmes Marie-\nClaire, c'est-à-dire du point de vue de l'art p u r , et qui ne prêtons a u c u n e\nattention aux personnes, nous devons convenir qu'il y a dans cette pièce de\nl'Odéon un grand souffle, des pensées graves, un langage noble et, Dieu\nmerci, aux antipodes du style en honneur au théâtre. Naturellement, il y a\nu n e religieuse en scène, comme dans Marie-Claire, sans quoi vous pensez\nbien qu'un sujet privé de cette sorte de piment n'aurait aucun goût. U n e\nreligieuse enceinte, qui accouche clandestinement en plein dortoir, voilà qui\nest n a t u r e , simple, bien observé, et c'est sans doute pourquoi on a dit que\nMirbeau trouvait Marie-Claire si remplie de vérité. Dans les Affranchis, il s'agit\nd'une novice que la loi de Séparation a jetée loin de son couvent et qui échoue\nprécisément chez P h i l i p p e Alquier, l'auteur célèbre d'ouvrages nihilistes, le\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "44                                 DURENDAL\n\n\n\ndéfenseur acharné du Nietzschéisme, l'adversaire de la vieille morale chré-\ntienne. Ce que vous devinez arrive. Alquier s'éprend de cette jeune cister-\ncienne. Vont-ils s'épouser ou vivre en union libre? Oui, mais Alquier est\nmarié et père de trois enfants. Depuis quinze ans il vit en compagnie d'une\népouse tendre et honnête. Brisera-t-il tous ces liens que le passé rend plus\nsolides encore? Au moment de rompre avec son existence antérieure, il\ndécouvre ou plutôt on lui fait sentir qu'il n'est peut-être pas si aisé qu'il le\ncroit de réformer l'ordre social, de déchirer les voiles de l'ancienne morale,\nd'édifier sa vie sur des valeurs nouvelles, bref, de s'affranchir. Il laissera\ndonc la jeune novice, malgré pas mal d'imprécations, s'enfuir dans un couvent\nétranger et continuera à porter le poids de la vie commune, sans savoir s'il\nest un héros ou un lâche.\n   Malgré les invraisemblances obligées, ce drame est beau, bien présenté,\nsans grand sectarisme. Il nous fait respirer un air plus pur que celui qui se\ndégage de notre pauvre théâtre contemporain.\n                                                            T.   DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                         Revue du Mois\n\n                             Jeanne Tordeus\n   Jeanne Tordeus, professeur de déclamation au Conservatoire, qui vient\nde mourir, était une femme tout à fait remarquable, Gevaert qui l'avait\nchoisie avait une vive admiration pour son talent de professeur. Pendant\nplus de trente-cinq ans il la suivit des yeux sans cesser de s'émerveiller de\nses dons d'initiatrice et de son dévouement inlassable. Esprit très cultivé\nelle avait un grand enthousiasme pour la littérature et à ce titre il est juste\nque nous lui rendions hommage ici. Ce n'était pas assez pour elle, ainsi que\nl'écrivait l'Art Moderne, que d'apprendre à ses élèves à dire proprement\nquelques poèmes. « Elle visait beaucoup plus haut et voulait que ses élèves\nconnussent et comprissent les écrivains et les poètes. Elle ne cessait de récla-\nmer un cours de littérature qui manque encore aujourd'hui au Conservatoire\nde Bruxelles. Elle le fit à travers son cours de déclamation. Elle le fit avec\nune telle flamme, avec un tel cœur, qu'elle enflammait les jeunes intelli-\ngences qui ne demandaient qu'à s'ouvrir. Elle leur communiquait la passion\nde toute sa vie : l'amour du théâtre et des lettres françaises. Parfois le frisson\nde la poésie ou le souffle des grands drames héroïques passait sur la classe.\nCelles qui en avaient été effleurées nel'oubliaient pas; elles étaient touchées,\nplus aptes à comprendre les leçons de générosité, de noblesse et de bonté dont\nl'enseignement de leur maîtresse était tout imprégné.\n    » Car le cours de déclamation de Jeanne Tordeus répondait tout naturel-\nlement à la conception idéale qu'elle s'était faite de la carrière du théâtre : le\ncomédien remplit une mission sacrée; il est chargé de dispenser les trésors\nde l'art qui transforme en beauté tout ce qu'il touche; ce n'est pas assez, pour\nce messager, de l'harmonie de sa voix et de son geste; il faut que son intelli-\ngence soit lucide pour saisir toute la pensée qu'elle doit transmettre, que son\nâme soit pure et vibrante pour faire vibrer l'âme de la foule.\n    » Le meilleur de la dévotion de Jeanne Tordeus devait aller fatalement au\nsiècle des grands classiques. L'héroïsme de Corneille ne semblait pas déme-\nsuré à cette âme qui semblait si timide, mais qui jamais ne transigea avec\nun devoir; et sa douceur aimait en Racine la tendresse partout subtilement\nrépandue, la musique divine de ses vers, la noblesse affinée de ses héros.\nC'est eux aussi qu'elle avait incarnés, en un temps peut-être secrètement\nregretté; eux qu'enseignaient les maîtres de sa jeunesse. Ce penchant toute-\nfois n'avait rien d'exclusif et la culture littéraire de Jeanne Tordeus était\n infinie. Les philosophes et les moralistes qu'elle aimait à lire l'aidaient à\n aller jusqu'au fond de la pensée des poètes et des dramatiques. Elle n'igno-\n rait aucune des productions littéraires contemporaines et c'est un trait remar-\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "46                                     DURENDAL\n\n\nquable de cette intelligence façonnée par la littérature classique que sa facilité\nà s'assimiler les écrivains les plus audacieusement m o d e r n e s . »\n   N o u s nous souvenons avec émotion et avec reconnaissance de l'hommage\npublic que J e a n n e T o r d e u s rendit à la mémoire de notre regretté secrétaire\nde rédaction, le j e u n e et beau poète C h a r l e s de Sprimont, en organisant en\nson h o n n e u r , au Conservatoire, à l'occasion de sa mort, u n e matinée litté-\nraire où elle fît déclamer par ses élèves quelques-uns des plus vibrants poèmes\nde notre a m i . Cette matinée avait été précédée d'un éloquent éloge du poète\npar P a u l Mussche.\n  J e a n n e Tordeus était catholique. « Entièrement soumise — ainsi que l'écri-\nvait l'Art Moderne — à la morale traditionnelle comme aux pratiques de sa\nreligion » elle m o u r u t en chrétienne. N o u s r e c o m m a n d o n s son âme à Dieu et\nnous offrons nos plus sincères condoléances à sa famille.\n                                                                     HENRY MŒLLER.\n\n\n\n     Le Paradis et la Péri de Schamaan au Conservatoire\n     N o u s avons jadis apprécié cette œuvre lors de son exécution aux Concerts\npopulaires. L e sujet en est e m p r u n t é au poème Lalla-Rookh de T h o m a s\n Moore. Rappelons-en brièvement la d o n n é e . Les P é r i s sont des fées de la\nmythologie orientale habitant des contrées radieuses où elles se nourrissent\ndu parfum de fleurs immortelles. L'une d'entre elles ayant commis u n e\nfaute a été exilée de ce P a r a d i s . C o n d a m n é e à errer solitairement sur toute\nla face du globe, elle ne rentrera en grâce que si, au cours de ses p é r é g r i n a -\ntions, elle parvient à découvrir, en vue de l'offrir au Seigneur, u n don assez\nprécieux pour fléchir son courroux et lui mériter le p a r d o n . D a n s l ' I n d e elle\npuisera quelques nobles gouttes d u sang d'un héros mort pour la cause de\nla liberté. Aux bords du Nil elle surprendra sur les lèvres expirantes d'une\nj e u n e fiancée le dernier soupir de l'amante immolant sa vie pour celui qu'elle\na i m e . Mais le Seigneur reste toujours inflexible et l'Ange continue d'inter-\ndire à la P é r i désolée l'entrée d u jardin délicieux. Enfin, près des ruines de\nBalbek, la P é r i recueillera les larmes versées par un pécheur repentant et\nces larmes précieuses seront le trésor sacré, inestimable aux yeux de Dieu,\nqui, effaçant la faute de l'ange proscrit, lui rouvrira les portes d'or de\n l'Empyrée.\n     L e Paradis et la Péri de S c h u m a n n est u n e œuvre de lyrisme délicat, de\nsentiment intime et discret, dont les significations sont perçues entières et\ncomplètes lorsqu'on j o u e la partition réduite au piano, l'expression o r c h e -\n strale n'ajoutant presque rien à cette impression. Le cas est d'ailleurs fré-\n quent pour la musique de S c h u m a n n . Les parties les plus charmeuses de\nl'œuvre se trouvent d a n s les chants confiés à la Péri et à l'Ange, et ce\ncharme réside dans l'irrésistible séduction de mélodies suaves que pénètre\ncette atmosphère c h a u d e m e n t poétique où baignent les Lieder et la Dichterliebe\n (L'Amour du P o è t e ) , mais une Dichterliebe d'où les grands élans d'amour et\n de douleur seraient toutefois absents.\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                                  REVUE      DU   MOIS                                  47\n\n   Si d a n s le Paradis et la Péri, les polyphonies sont frêles, si certains\nensembles vocaux sont dénués d'intérêt et d'accent (tel est le cas pour le\nchœur final de la première partie célébrant l'héroïsme du soldat t o m b é au\nchamp de gloire, hors-d'œuvre interminable qui égare l'attention, alourdit le\npoème et le destitue si malencontreusement en cet endroit de son auréole\nd'idéalité), ces quelques imperfections sont amplement rachetées par tant de\npages délicieuses, notamment par l'air suivi de chœur qui, à la fin de la\nseconde partie, salue les fiancés réunis dans la mort, merveille de tendresse\net d'émotion exquisement enchâssée dans une couronne d'harmonies\nberceuses et enchantées, et par le r a y o n n e m e n t progressif de toute la troi-\nsième partie.\n   E n définitive si le Paradis et la Péri de S c h u m a n n est notablement infé-\nrieur à son Faust au point de vue de l'ampleur lyrique, il n'en est pas moins\nvrai que pour être à même de pénétrer complètement la poésie de l'œuvre, il\nfaudrait l'entendre chantée en allemand, l'étroite parenté ethnique de la\nlangue de Shakspeare et de celle de Goethe autorisant la transposition de\nl'original anglais dans le verbe germanique et cela sans le dénaturer, tandis\nque, malgré les excellentes intentions dout il semble animé, la traduction de\nWilder, où se rencontrent u n grand n o m b r e de formules naïves et de b a n a -\nlités d'expression apparaît fâcheusement diluée et approximative.\n   E d g a r Tinel possède u n e c o m p r é h e n s i o n pénétrante de la pensée et de\nl'esthétique s c h u m a n i e n n e s . Il en a traduit suggestivement la poésie dans\ndes m o u v e m e n t s larges, souvent alentis, la situant ainsi d a n s une douce\nlumière de majesté et de rêve a t t e n d r i . Il fut du reste bien secondé par\nl'orchestre, les chœurs et les solistes, M lle Seroen (la P é r i ) ; M l l e Kalker\n(l'Ange); M lle Cuveiier (la Fiancée) ; M. Ansseau (le R é c i t a n t ) ; MM. Van-\nderborght, Godier et B u r e a u . R e n d o n s surtout h o m m a g e à M l l e Seroen pour\nson art fin et expressif, les réserves que l'on a pu faire au point de vue de\nson défaut d'ampleur n'ayant point de raison d'être, car le caractère du rôle\nexige de la délicatesse et du style mais non de l'ampleur. Et à M1le Kalker,\nélève de Mlle F l a m e n d , dont la voix sympathique, généreusement timbrée,\nest à la fois bien posée et bien conduite.\n\n\n\n                          Deuxième Concert Ysaye\n   M. Lohse, chef d'orchestre de l'Opéra de Cologne, est venu y diriger la\nseptième Symphonie en mi-majeur de Bruckner. Elle se subdivise suivant la\nconception classique en quatre parties, dont la seconde, l'Adagio, est très\nsupérieure aux trois autres par l'intensité du souffle et l'élévation du senti-\nment. D u reste, l'audition de cette symphonie n'a point modifié la manière\nde voir que nous exprimions à propos de la neuvième Symphonie de Bruckner,\ninachevée, exécutée aux Ysaye en 1907. Si les idées que Bruckner expose\nsont parfois nobles et belles, le lien qui les unit est trop débile et non seule-\nment elles ne s'éclairent point mutuellement, ne s'enchaînent pas dans la\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "48                                 DURENDAL\n\n\nlumière d'une ferme architecture, mais elles ne s'y opposent pas non plus\nTune à l'autre en ces contrastes éclatants, impérieux et révélateurs, chers à la\nmuse romantique et dont Beethoven a su tirer le summum de puissance.\n   Les généreux élans dont quelquefois l'œuvre de Bruckner s'enflamme et\nse couronne sont trop tôt comprimés dans leur essor et étouffés sous l'afflux\nde développements qui ne parviennent guère à en amplifier les significations.\nIl faut d'ailleurs reconnaître que l'interprétation fut bien froide et qu'elle\nmanqua de mise au point.\n   La direction de M. Lohse, nous l'avons dit, se caractérise par la puis-\nsance, la netteté, la vigueur rythmique. Elle atteint parfois aussi à la sou-\nplesse des nuances et à une certaine intensité expressive sans réaliser jamais\ncependant l'ampleur magnifique d'un Mengelberg, d'un Richter, d'un\nNikisch. M. Lohse dirigea l'Ouverture d'Obéron, la Siegfried-Idyll et Mort et\nTransfiguration de Strauss.\n   M. Heinrich Hensel, du théâtre de Wiesbaden, rehaussait cette audition\ndu prestige de son grand talent. On avait déjà pu apprécier l'an dernier cet\nart d'essence si élevée où viennent s'allier le style, la noblesse pathétique de\nl'accent, le charme d'une diction pénétrante et nuancée. Il fut applaudi avec\nenthousiasme dans le Récit du Graal, le Preislied, et dans le chant du Prin-\ntemps de la Walkyrie.\n                                                     GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                  « Sire » de H. Lavedan au Parc\n   Que voici donc une jolie pièce, fine, agréable et reposante ! Spirituelle sans\ngrivoiserie et dramatique sans grossièreté, teintée d'un bout à l'autre d'une\némotion discrète, elle est de celles qu'une jeune fille peut écouter sans rougir :\nses coups de théâtre (elle en a, de tragiques et de plaisants) ne sont pas des\ncoups de canif dans des contrats conjugaux, et aucun de ses personnages ne\nproclame le droit au bonheur, c'est-à-dire, dans le français tel qu'on le parle\naujourd'hui, aux pires erreurs physiologiques. Comme cela nous change des\npièces juives! et combien on éprouve de joie à voir un brillant écrivain\nrenouer avec tant de grâce la meilleure tradition française!\n   Les héros de Sire ne sont ni des financiers véreux, ni des époux mal appa-\nriés, ni des vierges folles... du premier chien coiffé qui passe à leur portée.\nCe ne sont pas davantage des noceurs du boulevard, des apaches de la Butte,\nde plats politiciens. N o n ! ce sont, pour la plupart, de braves gens du vieux\nParis, bons enfants, spirituels, prompts au rire et aux beaux gestes, et sou-\ncieux avant tout de se garder honnêtes jusqu'en leurs légèretés. Ces braves\ngens-là sont plus nombreux à Paris qu'on ne croit d'ordinaire, et M. Henri\nLavedan a bien fait de s'en souvenir.\n   Leur langue aussi est parisienne, mais au sens le meilleur du mot : nul ne\nmanie mieux que M. Lavedan le joli parler des vrais Parisiens, que son style\ntranspose à merveille. Style de l'Ile-de-France, net, clair, vif et franc, qui\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                                 REVUE     DU    MOIS                               49\n\njamais ne traîne ni n e s'alourdit, mais va droit au but et l'atteint tout de suite,\navec u n e désinvolture pleine d'entrain et de gaieté; style qui d u t ravir, au\nT h é â t r e - F r a n ç a i s , les bustes de Molière et de Beaumarchais.\n   Sire a reçu au P a r c une interprétation digne de tous les éloges. M. H e n r y\nKrauss, infidèle au m a n t e a u noir d u mélodrame, a rendu avec souplesse,\nintelligence et vigueur, toutes les nuances si dissemblables du rôle de l'hor-\nloger-acteur, qui « fait » L o u i s X V I I pour bercer u n moment les illusions\nnaïves d'une vieille légitimiste. L a comtesse de Saint-Salbi, c'était M m e Angèle\nRenard : elle a prêté à cette figure falote, ensemble ridicule et touchante,\ntoutes les ressources d'un art discret et distingué. M lle Demay, dans le rôle\nd'une grisette retirée d u ruisseau et p r o m u e au rang de lectrice, a été espiègle\nà souhait : on ne saurait rire sur la scène avec plus de naturel. E t l'on a fort\nremarqué, dans des figures de second plan, mais dessinées de main de maître,\ncelles du médecin et du vieux prêtre, M M . Richard et Carpentier. L e der-\nnier, en b o n curé, réalise la perfection : il porte la soutane avec u n e aisance\net u n e dignité impeccables, et tout le m o n d e se souvient encore de sa belle\ncréation des Vieux.\n                                                                              F. A.\n\n\n                        Journal des Conférences\n    7 JANVIER. — M . E d o u a r d N e d inaugure les conférences du Foyer : La\nPsychologie de l'enfant chez quelques romanciers contemporains. Sujet aimable, audi-\ntoire idem. L e conférencier dit tour à tour des choses charmantes et p r o -\nfondes, il réussit même à dire d'une façon charmante des choses profondes.\n M. E d o u a r d N e d fait heureusement oublier M. Goedzaek...\n    7 JANVIER encore. — M . Jules Destrée, chez les Amis de la Littérature\nparle de l'ouvrier d'après les écrivains belges. Ce n'est ni u n e page de style, ni u n\narticle de revue, ni u n discours, ni u n e conférence; mais une bonne et fami-\nlière causerie de quelqu'un qui a beaucoup lu et qui aime le peuple pour\nl'avoir b e a u c o u p fréquenté. Idées généreuses, aperçus nouveaux, portraits\ncharmants et vivants de Delattre et de des O m b i a u x . Petit couplet tradi-\ntionnel à E d m o n d P i c a r d : L ' â m e wallonne saluant l'âme belge! Quelques\nbanalités aussi par-ci par-là, mais le public en est friand ; parfois u n e langue\ntrès négligée, mais c'est nécessaire pour ne pas froisser l'auditoire : « Vrai-\nment cette vérité est véritablement bien établie !... » L'orateur fougueux de\nla C h a m b r e a dépouillé la tragique âpreté de son verbe, ce n'est plus qu'un\nfin lettré, idéaliste et artiste qui vient p e n d a n t u n e heure causer des roman-\nciers et des conteurs de chez lui. Soirée agréable, foule nombreuse et choisie.\nCe n'est qu'aux derniers applaudissements que chacun sent, en quittant les\nbancs sans dossiers de la salle de milice, l'inévitable torticolis.\n    12 JANVIER. — E d m o n d Picard inaugure les séances de musique du Foyer.\nP a r u n e définition de l'œuvre d'art. C'est le prétexte d'une causerie décousue\net endiablée et l'occasion de nous a p p r e n d r e : 1° qu'Excelsior est u n journal\npeu spirituel; 2° q u e Tolstoï habitait avec vingt-trois personnes u n lieu dont\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "50                                   DURENDAL\n\n\n\nle nom ne se prononce que par é c r i t ; 3° que la rue Ducale devrait s'appeler\nla rue d u C a l m e ; 4 0 que M. L é o n de Lantsheere est un garçon intelligent,\nmais qu'il n'admire pas le Palais du R o i ; 5° que b e a u c o u p d'employés\nhabitent la banlieue et d é b a r q u e n t à la gare du L u x e m b o u r g ; 6° que\nle jardin du maître n'est pas au fond de son corridor, mais que le\nP a r c de Bruxelles est son jardin ; 7° que c'est lui-même et non un a u t r e\nqui a inventé le mot esthétisme; 8° qu'on éprouve devant la Beauté u n e\némotion, u n e sorte de ramollissement qui est u n e douce j o u i s s a n c e ;\n9 0 que son médecin lui a fait r e m a r q u e r qu'il prenait du ventre, « cela\nse voit, j'ai l'air d'être à demi t e r m e ! », etc. T o u t cela pour illustrer\ndes pensées profondes et u n e théorie très sûre d'elle-même. E d m o n d\nP i c a r d gesticule, se p r o m è n e , avance, recule, sanglé dans une redingote qui\ns'élargit démesurément sous la taille et qu'il saisit parfois comme u n e d a m e\nqui se retrousse. Il fait des bons mots, dit des choses aimables et des choses\nénormes, parle quelquefois des autres, « cause Beulemans », émet d'admi-\nrables aphorismes, enchante son public de sa voix s y m p a t h i q u e et aigre où\nil y a des t r o u s . . . Chacun s'en va ravi de cette séance de m u s i q u e .\n    14 JANVIER. — L'impératrice Joséphine ! cela c o m m e n c e par du b o n Francis\nJ a m m e s : créoles, petites négresses, hamacs, madras, cannes à sucre,\népiceries variées. Cela se poursuit comme un roman sentimental et touchant,\ncela devient de l'épopée... C'est alors le vrai d ' E s p a r b è s , bonapartiste\nlyrique, écrivain héroïque et fougueux, dont la mâle vigueur se c h a n g e en\ngrâce quand il s'agit de saluer u n e femme...\n\n\n\n                                    Les Revues\n   — La Vie intellectuelle du 15 décembre d o n n e u n article de M. H u b e r t\nKrains sur la littérature française en Suisse. A lire aussi les Propos de Georges\nR e n c y sur Tolstoï.\n   — D a n s le Thyrse, u n conte de Louis Delattre, La Femme au taureau. Des\nNocturnes de Marcel W y s e u r qui sont remarquables\n\n            Sauf un chemineau pâle et qui rôde errant    :\n\n\nqui me paraît u n p l é o n a s m e . . .\n   — D a n s la Revue générale, M. Woeste résume assez sèchement le dernier\nlivre de M. P i e r r e de la G o r c e ; M. F a g u e t qui, il y a quelques mois, était\npeu aimable — et injuste — pour M. H e n r y Bordeaux, parle avec éloges\ncette fois de la Robe de laine. F i r m i n Van den Bosch dit les premiers j o u r s de\nsa transplantation aux rives du Nil. M. Paul André, pour finir, traduit u n e\npièce de Gogol intitulée Le Mariage....\n   — La Belgique artistique et littéraire publie une suite de petits poèmes\nen prose intitulés le Sillage et signés par un certain J o b A d u a (?) — qui\nressemble étrangement à J o s e p h Boseret — c'est bref, déchirant, lourd d'émo-\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                                 REVUE      DU MOIS                                 51\n\n\n\ntion, plein de notations étranges, traversé de fantômes encore palpitants. Cela\nfait songer — non pas à l'Intermezzo qui pleure aussi, mais qui ricane —\nmais à la Miranda inoubliable de F o g a z z a r o . . .\n      — D a n s la Jeune Wallonie, M. van Beneden (baron Charles) qui continue à\ndéfendre la langue française avec u n e juvénile vaillance, nous raconte un\nvoyage de Bruxelles à Lille par H a l , Ath, Leuze, T o u r n a i « qui tout de\nsuite fait penser à Jules Bara dont elle porte la statue au milieu de son\nparc »... Vous vous d e m a n d e z pourquoi M. van Beneden (baron Charles)\nfait ce voyage palpitant et inédit : c'est qu'il passe l'été dans le Boulonnais\net qu'il « part en avant pour préparer le chalet à sa famille »... D a n s\nle même n u m é r o — 25 décembre — u n e page exquise de G u i l l a u m e\nd'Arsch )t, et des vers de Noël Dubois, j e u n e admirateur et inconscient imi-\ntateur de Séverin.\n     — Le Catholique d o n n e u n très beau poème de Claudel, un article de\nl'abbé P a c h e u sur le bel équilibre mental des mystiques, une chronique sociale,\nvivante et pittoresque, de Paul Cuylits. Ramaekers nous prophétise encore\nquelques catastrophes.\n      — La Wallonie française est u n e nouvelle revue qui, comme le Catholique\n et la Jeune Wallonie, paraît à Charleroi. Elle est vaillante et vivante. Son\n rédacteur en chef est un jeune poète de grand talent, M. Richard D u p i e r r e u x .\n      — La Société nouvelle publie, avec des commentaires, la fameuse conférence\n du citoyen P a t a u d sur la Barricade. Il est vrai que l'œuvre de M. P a t a u d est\n infiniment plus a m u s a n t e que celle de M. P a u l Bourget.\n      — La Revue de Belgique pour devenir bi-mensuelle ne devient que plus\n ennuyeuse. A peu près aussi distrayante qu'une pièce de M. Gustave Abel...\n      — Les Marches de l'Est donnèrent en d é c e m b r e une suite d'articles char-\n mants sur les coutumes de la Saint-Nicolas.\n      — Le Mercure de France s'augmente de deux feuilles et paraît depuis le\n I e r janvier en 224 pages. Dans le numéro du 16 décembre, lire les a d m i -\n rables Georgiques chrétiennes de Francis J a m m e s , qui contiennent ce curieux\n art poétique :\n                ... C'est ainsi que le vers dont fuse est bien      classique,\n                Dégagé simplement par la seule logique.\n\n                Après un grand combat où j'avais pris parti\n                Je regarde, et comprends qu'on s'est peu départi.\n\n                Devenu trop sonore et trop facile et lâche,\n                Le pur alexandrin, si beau jadis,   rabâche.\n\n                Le vers libre ne nous fit pas très bien sentir\n                Où la strophe s'en vient commencer et finir.\n\n                Mais quelques libertés quand il les voulait toutes\n                Ce dernier les conquit. Elles ouvrent la route.\n\n                 Si rares qu'elles soient, elles sont bien assez,\n                 Les vers seront égaux et pas       assonnancés.\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": " 52                               DURENDAL\n\n\n              Comme l'oiseau répond à son tour à l'oiselle\n              La rime môle suit une rime femelle.\n\n              Quoique les vers entre eux ainsi soient reliés\n              Cependant un pluriel rime à un singulier.\n\n             Encor tel que l'oiseau, qui du ciel prend    mesure,\n             Le rythme ici et là hésite à la césure.\n\n             L'hiatus quelquefois vient à point    rappeler\n             Celui qui est poète au plus simple    parler.\n\n             Alors que l'e muet s'échappe du langage\n             Je ne veux pas qu'il marque en mon vers          davantage.\n\n             Les syllabes comptées sont celles   seulement\n             Que le lecteur prononce   habituellement...\n\n  Et ce poème ample et calme se termine par cette émouvante élévation :\n\n             Mon Seigneur, j'ai fini ce chant. Bénissez-moi\n             Comme ces deux enfants qui engagent leur foi.\n\n             Cette aumône comment vous la     reconnaitrai-je?\n             Vos bienfaits ont fondu sur moi comme la neige.\n\n             Hélas ! je ne peux pas vous offrir ce qu'ils font :\n             La récolte des blés à la sueur du front.\n\n             Lorsque Vous Vous donnez Vous-même, ô Pain des anges !\n             Je moissonne un froment qu'aucun être ne mange.\n\n             C'est le souffle cueilli sur un chaume   imparfait.\n             Je n'ai rien d'autre à Vous offrir. Seigneur, qui        sait?\n\n             Peut-être accueillez-vous avec une âme égale\n             Le chant des séraphins et celui des cigales.\n\n             N'ayant rien d'autre à moi, vers Vous       j'élèverai\n             Cette motte de terre enlevée au quéret.\n\n             C'est mon cœur. Il n'est bon à rien ni à personne,\n             C'est pourquoi, le mouillant de pleurs, je vous le donne.\n\n   Cela console des prétendus poèmes catholiques que nous recevons tous\nles jours... et dont nous aimons mieux, le plus souvent, ne pas parler.\n\n                                                                              X..\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                Le drageoir aux épices\n\n   L'esprit latin étant de plus en plus menacé en Belgique, le baron\nvan Beneden et M. J e a n Capette, deux de nos illustrations littéraires, ont\nfondé récemment une Ligue nationale pour la défense de la langue française.\n  Ne se trouvant pas dignes eux-mêmes de p r e n d r e la tête de ce m o u v e m e n t\nnational, MM. van Beneden et J e a n Capette en ont, à l'unanimité, confié la\nprésidence à l'un des représentants les plus autorisés de la race latine,\nM. Simon Sasserath. L a langue française é v i d e m m e n t se portera beaucoup\nmieux entre les mains de ce spécialiste. L e s maux de la langue étant com-\npris, n'est-ce pas? d a n s « les maladies de la bouche et des dents ».\n\n                                         *\n                                        * *\n   Un proche cousin de ce défenseur du Capitole, M. F r a n z W i e n e r , u n des\nplus exquis représentants de l'esprit parisien, vient d'obtenir du Conseil d'Etat\nl'autorisation de s'appeler officiellement Francis de Croisset. Il est déplaisant,\nn'est-ce pas, de passer pour un m e t è q u e ! C'est poussé par cet exemple illustre\nque M. Simon Sasserath va, paraît-il, d e m a n d e r l'autorisation de porter u n\nnom plus français... van Beneden, par exemple.\n\n                                         * '*\n   On est occupé à installer au Cinquantenaire le Musée des écrivains belges.\nLouable idée qui rendra p e r m a n e n t le « Salon des auteurs » qui fut un des\nattraits de l'Exposition universelle. Sous des vitrines figureront les m a n u s -\ncrits des œuvres principales de notre littérature. A la cimaise p e n d r o n t les\nportraits de nos poètes et romanciers les plus célèbres. Des dons spontanés\nont déjà été faits au nouveau Musée. M. E d o u a r d Descamps y a envoyé le\nmanuscrit d'Africa; M. Iwan Gilkin, son poème sur la maladie de la Reine;\nM. H e n r y Maassen u n e ode sur Sichem-Sussen-Bolré pour faire suite à son\nSaint-Trond; M. P a u l André son portrait en p i e d . . .\n\n                                         *\n                                        * *\n   M. P a u l André dans la Belgique artistique et littéraire fait l'éloge de M. E d .\nDaânson. Celui-ci vient de publier Le livre du bien, et du mal. C'est « un très gros\nlivre qui ne tend à rien moins qu'à prouver combien il y a d'erreurs et\nd'absurdités à la base de la religion et combien ses ministres sont les com-\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "54                                 DURENDAL\n\n\n\nplices conscients du mensonge initial sur quoi reposent l'Ancien et le Nou-\nveau Testament! » M. Daanson écrit, ainsi qu'il le proclame lui-même, pour\na les gens sensés et ceux qui voudraient le devenir ». M. Paul André\nrappelle, à l'occasion de cette importante œuvre philosophique, l'abondance\net la variété de la production de son auteur. Chacun se souvient, en effet, d'une\ncharmante comédie d'amour, pleine d'esprit léger et de bon goût, dans\nlaquelle, un poète délicat, M. Daanson expliquait le rôle de l'intestin :\n\n               ... Tout ce que l'homme a de plus bus, de plus noble\n                Vient de ces longs boyaux dont l'aspect est ignoble.\n               La cervelle en dépend de même que son cœur;\n                        ...Puis tout doit y passer...\n               Tout, tout, tout ce que nous buvons,    ingurgitons,\n               Ce que nous absorbons et ce que nous     vantons...\n\n  ...Je passe un vers dont vous devinerez la rime exquise...\n\n               Tout ce que l'être avale il faut que ça se perde !\n\n  Et dire que M. Paul André a avalé M. Daanson!\n\n                                        * *\n\n  On annonce que le baron Buffin, officier au régiment des guides, va faire\njouer prochainement la Kaatje de M. Paul Spaak, qu'il a mise en musique.\nOn promet également pour dans quelques mois un Mihien d'Avène écrit par\nM. Sylvain Dupuis sur la pièce que M. Gabriel Nigond tira du roman de\nMaurice des Ombiaux. M. Jongen termine un opéra d'après la Cité Ardente.\n\n                                          *\n                                         * *\n  La libre Académie de Belgique s'est réunie le 5 janvier pour décerner le\nprix Edmond Picard. Il y avait douze candidats présentés : MM. Cam-\nmaerts, Jules Delacre, Georges-A. Denis, Franz Hellens, Victor Kinon,\nHenri Meunier, Styn Streuvels, Charles van den Borren, L. Sneyers, Van\nKalcken et M lle Juliette La Bruyère.\n   Le prix a été attribué à cette dernière. Pourquoi pas à M. Van Kalcken?\n\n\n\n   M. Edmond Michotte, qui fut lié dans sa jeunesse avec Rossini et à qui le\nvieux maître légua tout ce qui dans sa succession se rapportait à son art,\nvient d'offrir ces trésors au Conservatoire de Bruxelles. Ils consistent en un\nensemble de documents bien supérieurs, dit-on, à tout ce qu'on a pu recueillir\npour les musées de formation récente concernant Bach, Mozart, Beethoven...\n   On sait que depuis six ans les merveilleuses collections japonaises de\nM. Michotte attendent qu'on veuille bien les loger au Musée du Cinquante-\nnaire. Et il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Aussi en offrant ses\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                        LE   D R A G E O I R AUX   EPICES                  55\n\nsouvenirs de Rossini au Musée du Conservatoire, le donateur at-il pris la\nprécaution d'exiger la promesse que l'installation se ferait de son vivant.\nCette condition devant être agréée officiellement, il faudra un arrêté du\nMinistre des Sciences et Arts pour que la donation soit parfaite. Voici trois\nmois que la demande adressée à l'État reste sans réponse. On encourage\nvraiment chez nous les Mécènes!...\n\n                                         *\n\n  Il n'y a vraiment que le charbonnier Edouard Taymans qui résiste. Il\ncollabore depuis le mois de novembre à notre excellente consœur Le\nCatholique.\n                                         *\n\n  Il n'est peut-être pas trop tard pour protester contre le joyeux fumiste qui\na envoyé au grave Journal de Bruxelles, dans le courant de décembre, des\nvers sur la maladie de la Reine, qu'il a eu l'audace de signer Iwan Gilkin.\nSignalons quelques strophes de cette douteuse plaisanterie.\n\n                    Jeanne, ce matin tout le monde\n                    Est inquiet ; on tremble, on craint.\n                    Sur tout visage une profonde\n                        Angoisse, hélas/ se peint.\n\n                    Jeanne, Jeanne, c'est notre Reine\n                    Que sur son lit un mal affreux\n                    Etend pâle et pourtant   sereine,\n                        La mort devant les yeux.\n\n                    Le spectre hideux vers sa couche\n                    Semble allonger ses doigts   falots,\n                    Et le Roi, la main sur la bouche,\n                         Comprime ses sanglots.\n\n                   Ils s'aiment d'un amour   extrême,\n                   Jeanne, ainsi que nous nous aimons,\n                   Et celte douleur est la même\n                        Qu'un jour nous subirons\n\n                   Quand remplissant nos cœurs     d'alarmes\n                   La mort viendra vers l'un de nous\n                   Et que l'autre, baigné de larmes,\n                       Fléchira les genoux.\n\n\n\n\n                   Viens, Jeanne, entrons dans cette       église,\n                   Inclinons-nous devant Vautel\n                   Où, tête blonde et tête grise,\n                        Tous, drun cœur    fraternel,\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "56                               DURENDAL\n\n\n                    Mêlent leur ardente prière\n                    Pour que le ciel en sa bonté\n                    Rende à Celle qui nous est chère\n                        Lu force et la santé.\n\n\n\n\n                    Toi l'onde écumante des lames,\n                    Le velours parfumé des fleurs\n                    Et le cœur trois fois saint des femmes,\n                         Exauce un peuple en pleurs.\n\n  Et le bon fumiste ajoutait cette note que le Journal de Bruxelles publia —\ngravement toujours — à la suite du poème :\n  « Cette pièce de vers, composée sous le coup de l'émotion qui s'est répan-\ndue le 24 novembre quand furent publiées les premières nouvelles un peu\npessimistes, sur la maladie de S. M. la Reine, fera partie d'une série de\npetits poèmes inspirés par les événements contemporains et que l'auteur\npubliera en recueil. (Iw. G.) »\n  Dans les milieux bien informés on attribue ce spirituel morceau à l'autre\npoète de l'actualité, M. Pierre Brodcoorens.\n\n                                        *\n\n  Ce n'est pas M. Jules Leclercq, c'est un de ses illustres prédécesseurs,\nM. Jérôme Paturot, qui écrivit vers 1830 cette page enthousiaste :\n   « Je viens de vous parler de sonnet, monsieur; quels souvenirs ce mot\néveille en moi! L'ai-je cultivé cet aimable sonnet! Tout ce qu'il y a dans\nmon être de puissance, de naïveté, de grâce, d'inspiration, je l'ai jeté dans le\nsonnet. Pendant six mois, je n'ai guère vécu que de sonnets. Au déjeuner,\nun sonnet; au dîner, deux sonnets, sans compter les rondeaux. Toujours des\nsonnets, partout dss sonnets ; sonnets de douze pieds, sonnets de dix, sonnets\nde huit; sonnets à rimes croisées, à rimes plates, à rimes riches, à rimes\nsuffisantes; sonnets au jasmin, à la vanille; sonnets respirant l'odeur des\nfoins ou les parfums vertigineux de la salle de bal. Oui, monsieur, tel que\nvous me voyez, j'ai été une victime du sonnet, ce qui ne m'a pas empêché de\ndonner dans la ballade, dans l'orientale, dans l'ïambe, dans la méditation,\ndans le poème en prose et autres délassements modernes. Mais mon encens\nle plus pur a brûlé en l'honneur de cette divinité que l'on nomme la couleur\nlocale. A volonté mes vers étaient albanais, cophtes, yolofs, cherokees,\npapous, tcherkesses, afghans et patagons. Je faisais résonner, avec un égal\nsuccès, la mandoline espagnole, le tambour nègre et le gong chinois. Mes\nrecueils poétiques comprenaient un cours complet de géographie. La feuille\ndu palmier, la fleur du lotus, le tronc du baobab, les fruits de l'arbre de\nJudée y tenaient la place que doit leur accorder tout amant de la forme, tout\ndesservant fidèle de la nature. Les costumes, les armes, les cosmétiques, les\nmets favoris des peuples divers n'échappaient point à ma muse : la basquine,\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                        LE   D R A G E O I R AUX E P I C E S                  57\n\n\n\nle burnous, le fez, le langoute, la saya, le kari et le couscoussous, le cava\net le gin, le kirsch et le samchou; aucun vêtement, aucun aliment, aucun\nspiritueux même n'étaient rebelles à l'appel de mon vers, et les trois règnes\nse défendaient vainement d'être mes tributaires.\n   » Oh! quel temps, monsieur, quel temps ! on m'eût donné la statistique du\nJapon à mettre en strophes que je n'eusse pas reculé devant la besogne.\nQuand on est jeune on ne connaît pas le danger...\n\n                                       * *\n\n  Après Joyeuse, l'Oasis, la Wallonie française et la Sauterelle verte, voici les\nPages Littéraires, dont le besoin se faisait sentir. La Direction nous envoie le\nsavoureux prospectus suivant :\n   « Une revue mensuelle, Pages Littéraires, va paraître dans quelque temps...\n  » Conséquemment, la Direction fait appel à tous les jeunes talents possédés\ndu désir de se voir imprimés...\n  » . . . Tout trouvera sa place dans les Pages Littéraires. Elles seront donc un\npuissant instrument de propagande pour les Lettres belges...\n  » ... Notons en passant qu'elles s'efforceront constamment de respecter la\nmorale : cela suffirait déjà pour leur donner droit de cité dans toutes les\nfamilles... »\n  Et comme quelques familles résistent encore, la Direction ajoute l'argu-\nment final :\n  a Quand nous aurons dit que l'abonnement ne coûte que 6 francs, nous\nne doutons pas que vous n'ayez à cœur de soutenir une œuvre aussi\nutile... »\n  Nous souhaitons à notre nouvelle consœur, longue vie et prospérité... et\nquelques leçons de « beau style »...\n\n                                        *\n                                       * *\n   Le 6 janvier a eu lieu à Sainte-Gudule la traditionnelle et émouvante céré-\nmonie de la Consécration de l'année au Sacré-Cœur. A cette occasion, une\nfoule innombrable se pressait dans l'église. Mais pourquoi faut-il que — cela\nse renouvelle depuis quatre ou cinq ans — l'émotion soit coupée net par\nl'absurde cantique que l'on fait hurler au peuple pour clôturer la cérémonie.\nN'y a-t-il donc pas d'hymne dont les paroles soient à peu près tolérables? Sur\nl'énorme banalité du Noël d'Adam on a chargé quelque fervent confiseur —\nD. H..., ces initiales désignent, dit-on, l'auteur illustre de la Guirlande de\nSaint Joseph — d'adapter d'ecclésiastiques vers de caramels. C'est une véri-\ntable humiliation d'écouter deux mille chrétiens employer, pour traduire leur\nenthousiasme, des couplets comme celui-ci :\n\n                     O Christ, depuis les heures du Calvaire,\n                     Lu Croix en main tu règnes en vainqueur\n                     Dieu te donna les peuples de lu terre,\n                     L'enfer vaincu s'agite en sa fureur,\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "58                                     DURENDAL\n\n\n\n                        Car dans ton sang l'humanité   coupable\n                        A pour toujours trouvé le bain sacré.\n                        Dans sa misère un bonheur ineffable. .\n\n\n   Mon Dieu, mon D i e u ! la poésie catholique!\n\n                                             *\n\n\n    M. Jules Destrée, aux A mis de la Littérature, a parlé avec un amical\nenthousiasme, de M. Louis Delattre et de M. Maurice des O m b i a u x .\nM. J e a n - P i e r r e L e s t i n n e se plaît à le remarquer dans le XXe Siècle. Le\nquart de son article sur M. Jules Destrée est consacré à M. Maurice des\nOmbiaux. Il p r e n d m ê m e la peine de résumer un conte, bref, mais puissant,\nde l'excellent auteur de la Petite reine blanche. Mais il passe très vite à côté de\nM . Louis Delattre. M. J e a n - P i e r r e Lestinne et M. L o u i s Delattre ne seraient-\nils pas une seule et même personne? Le silence de M. Jean-Pierre Lestinne\ns'expliquerait dès lors par u n e excessive modestie...\n                                                                 L E P E T I T EPICIER.\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                         LES LIVRES\n\n C h a r e t t e e t l a V e n d é e , par le baron KERVYN DE VOLKAERSBEKE.\n   — (Desclée-de Brouwer et Cie.)\n   S'il en fut un qui exalta notre jeunesse, ce fut bien celui-là. Chacun de ses\nlivres nous révélait un héroïsme nouveau. Sur les bancs du collège, nous fré-\nmissions de joie en lisant ses volumes d'histoire, plus beaux que des poèmes.\nToutes les nobles causes l'attiraient, et les nations vaincues étaient ses plus\nsublimes inspiratrices. C'était la Pologne héroïque et pantelante; c'était l'Ir-\nlande toujours écrasée, toujours vivante; c'était notre Campine et son épopée :\nla guerre des paysans; c'était l'Italie de Pie IX défendue par les zouaves.\n Devenus hommes, nous avons oublié un peu cet écrivain chevaleresque et\ntrop inconnu. Et voici que sa Vendée vient nous rappeler nos admirations\nd'autrefois. Elle manquait à la galerie, la terre chrétienne et passionnée du\ngrand Charette. Et à lire son histoire, à frissonner encore des mêmes fris-\nsons qu'autrefois, nous reconnaissons que beaucoup de notre âme est venue\nde l'auteur de ce livre. Tout ce que nous avions de fier, de généreux,\nd'exalté, il le faisait vibrer si noblement... C'est bien ici le même style, la\nmême manière. M. Kervyn s'est mis à écrire l'histoire comme on écrit une\node. C'est l'histoire sans notes, sans appendices, sans étalage de documents,\nqui s'en va, d'un grand souffle, comme un poème. Ce n'est point pour\nchercher de l'inédit que nous la lisons, c'est pour nourrir notre rêve. Et le\nstyle, à l'unisson de la pensée, n'est point le style sec et matérialiste de trop\nd'historiens, c'est la chaude couleur et le rythme vibrant du style héroïque. Je\nm'étonne de jour en jour un peu plus que cet admirable écrivain de chez\nnous soit si peu connu. N'ayant jamais cultivé la « littérature », n'ayant\njamais été d'aucune école, partagé entre ses souvenirs et ses méditations, il\nne s'est jamais préoccupé de la critique... Et si je ne suis pas autorisé pour\nfaire, au nom de celle-ci, amende honorable, je puis du moins, après avoir\nlu Charette et la Vendée, dire à son auteur que les jeunes hommes d'aujour-\nd'hui portent encore en eux la noble émotion dont il fit si souvent vibrer leur\nenfance.                                                                P . N.\n\nLa   S u è d e , par ANDRÉ BELLESSORT. — (Paris Perrin.)\n   D'aucuns qui voyagent avec l'agence Cook se plaisent à nous vendre pour\ntrois francs cinquante, en revenant, une série de banalités ou une pâle collec-\ntion d'aquarelles. D'autres nous initient tour à tour aux langueurs du\npaysage, à leur mal de mer ou à leurs menus d'hôtel. Rarement avons-nous\nlu un livre de voyage plus complet, plus condensé, plus définitif que celui\nque M. André Bellessort vient de nous donner sur la Suède. I1 n'y a point\npassé, il y est resté des mois, il y a analysé aussi bien les horizons que les\nâmes. Et il a deviné derrière la Suède matérielle la Suède mystique, plus\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "60                                DURENDAL\n\n\nréelle peut-être que l'autre. C'est un véritable enchantement de le suivre au\ncœur de l'hiver délacarlien, comme dans l'incroyable rêve de l'été du Nord.\nEt comme nous comprenons, après ces études fouillées et ces évocations\ninoubliables, l'œuvre d'une Selma Lagerlöf, ou celle, moins connue pour\nnous, d'un Almqvist! Car l'auteur de ce livre n'a point négligé, pour les\nlignes et les contours du pays, les chantres et les romanciers de ce pays. Et\nvraiment, l'une étude sans l'autre eût été incomplète. Que des livres pareils\nnous guérissent à jamais des notaires en vacances et des journalistes en\nmission qui nous définissent après quelques semaines de séjour la physio-\nnomie d'une nation, et qu'ils nous enseignent la défiance vis-à-vis des poètes\nqui ne promenèrent jamais dans leurs voyages que leur propre rêve, qui n'y\nvirent jamais que le reflet du paysage dans leur âme...               P. N.\n\nL'Ame       des    C a t h é d r a l e s , par Mme BÉATRIX   RODES.   Préface de\n  M. E . SCHURÉ. — (Paris, Perrin.)\nL ' A m e d e s v i l l e s , par M. L. DE ROMEUF. —(Paris, Perrin.)\nL e s J a r d i n s d e l ' h i s t o i r e , par EMILE GEBHARDT. — (Paris, Bloud.)\n   C'est le passé que proposent à notre pensée les auteurs de ces trois volumes,\nle passé des œuvres ou celui des êtres. Le présent, sans doute, n'est pas\nmoins passionnant, mais il se fait seulement, ses formes sont encore indis-\ntinctes, il n'a point de figure ou plutôt il en a trop. On pourrait croire qu'il\ndoit nous être aussi clair que le passé nous est obscur; mais il est dans la\ncontradiction des opinions, des sentiments, des passions, et quelle idée\ntotale pourrions nous prendre de lui qui ne fût contestable et confuse. Le\npassé, au contraire, est fini, sinon dans ses conséquences, au moins dans ses\nmonuments et dans l'existence des hommes qui l'ont représenté. Le plus\nsouvent, il ne reste des uns que des vestiges ; des autres, que des écrits ou la\nmémoire de leurs faits, mais ce peu qui reste contient souvent toute la signi-\nfication de l'époque... Car le temps, infatigable dans son œuvre de ruine et\nde transformation, et qui bouleverse la face des siècles, n'en laisse subsister\nque les traits essentiels; les monuments que les forces naturelles de désorga-\nnisation ni l'insouciance des hommes n'ont pu détruire; le souvenir d'hor-\nreur ou d'admiration de certaines individualités que l'oubli n'a pu enve-\nlopper de ses ombres.\n   C'était à l'étude de ces individualités que Gebhardt consacrait le meilleur\nde son activité. Il aimait faire revivre le moyen âge, surtout le moyen âge\nitalien, dans ses physionomies les plus caractéristiques, celles qui, comme\nJoachim de Flore ou saint François, comme Boccace ou Alexandre VI,\napparaissent comme l'effigie frappée de toute une période de la pensée ou de\nl'existence d'un peuple ou d'une société. Sa curiosité s'attardait volontiers\ndevant les figures les plus sombres, devant les héros dont le dur profil de\nbronze se dessine avec un relief éclatant sur le fond ensanglanté d'une vie de\nrapines ou d'oppression. Il y a beaucoup de fleurs de colère ou de férocité\ndans les Jardins de l'histoire, recueil posthume dans lequel l'on a réuni les\npages où, à propos de l'apparition de quelque ouvrage tels que ceux de\n M. Pierre Gauthiez, sur l'Arétin ou Loranzaccio; de M. Monnier, sur le\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                                         LES LIVRES                                           6l\n\n\nQuattrocento-, de M M . Molmenti ou Rodocanachi sur Venise ou F e r r a r e , etc.,\nl'auteur de l'Italie mystique esquissait p o u r ses lecteurs le portrait d'un per-\nsonnage ou l'aspect intellectuel et moral d'une époque.\n   Bien que certaines de ces rapides études soient consacrées à R o m e , à\nByzance ou encore à quelques épisodes provinciaux de la Révolution fran-\nçaise, la plupart d'entre elles ont trait au moyen âge. Celui-ci apparaît là\nsurtout d a n s les excès de sa force, dans les actes implacables d e sa foi, dans\nles sursauts populaires de ses désespoirs. T o u t était en outrance, alors, la\nmatière c o m m e l'esprit, et l'esprit était d'autant plus audacieux dans ses a s p i -\nrations que la matière dont il voulait s'affranchir était plus lourde. L'idéal d u\nmoyen âge, écrivions-nous ailleurs, n'était pas le S u r h o m m e , mais la S u r -\nâ m e ! . . . C'est cette surâme, dont M m e Béatrix Rodés a cherché la trace persis-\ntante dans les édifices où elle a exprimé davantage la brûlante aspiration\nvers les sommets de l'amour et de l'abnégation dont elle était possédée.\nL'éloquent auteur de ce livre, adepte des conceptions religieuses, d u syncré-\ntisme ésotérique de M. E d o u a r d S c h u r é , visite en pèlerin quelques cathé-\ndrales de la région r h é n a n e , Cologne, Trêves, Mayence, e t c . , et consacre à\nchacune d'elles des pages où le charme des effusions mystiques ou lyriques\ns'associe à l'attrait d'une pensée très ferme, d'une précision d'expression\ntoute latine.\n   Les desseins de M. de Romeuf sont moins métaphysiques. Ce qu'il\ncherche à L a Chaise-Dieu, au P u y , à Aix, à Aigues-Mortes, c'est la tradition\nde la F r a n c e , celle du N o r d , celle du Midi, les vestiges d u passé d'action,\nde souffrance et de gloire d'où est sortie l'unité française d'aujourd'hui.\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\nL ' a r t e t l e g e s t e , par M . JEAN D ' U D I N E .\nLes sentiments esthétiques, par M. CHARLES LALO. — (Paris,\n  Alcan. Bibliothèque de philosophie contemporaine.)\nUne nouvelle esthétique fondée sur la psychologie du\n   g é n i e , p a r M. LÉON PASCHAL. — (Paris, Mercure de France.)\n    Les enfants n'ont pas de cesse qu'ils n'aient ouvert et démonté le jouet\nmécanique dont les mouvements faisaient leur surprise et leur admiration.\nIls veulent savoir comment il marche, quels ressorts actionnent la course de\nl'automobile, les sauts d u danseur ou les girations de l'aéroplane. Ils n'ont\ncure d e détruire l'enchantement; ou peut être ne font-ils que changer celui-\nci de nature, car la curiosité de connaître est plus forte en eux q u e le souci\ndu plaisir. Ils n'ont pas la notion du miracle ou, plutôt, elle leur est inad-\nmissible. T o u t effet, à leurs yeux, a u n e cause; tout leur est question; tout\np o u r q u o i ? . . . tout c o m m e n t ? . . . et ils ne renoncent à interroger que lorsqu'ils\nont reçu u n e réponse suffisante, ou qui leur paraît telle. E n quoi ils ne diffè\nrent p a s b e a u c o u p des h o m m e s faits qui, eux aussi, se taisent souvent,\nsatisfaits o u , du moins, réduits au silence par u n e réponse logique en réalité\nou en a p p a r e n c e .\n   C'est u n e grande sagesse — en même temps peut-être qu'une g r a n d e\nparesse — que de savoir se contenter d'une explication plus ou moins plau-\nsible, de quelque systématisation plus ou moins ingénieuse, quand on se\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "62                                DURENDAL\n\n\n\ntrouve en présence de l'un ou l'autre de ces problèmes insolubles qui font\nl'objet ordinaire des méditations des penseurs. Mais l'homme est un éternel\nenfant, possédé d'un désir toujours nouveau de savoir, et qui, souvent, est\nd'autant plus impatient de recherche qu'il sait d'avance qu'il ne trouvera\npoint. L'inconnu, l'inaccessible l'irrite; c'est une impuissance, une limitation\nde ses facultés qui l'humilient; c'est un vide dont il a horreur et qu'il se\nmasque à lui-même en le remplissant de ses hypothèses.\n   Les trois volumes dont nous venons de reproduire le titre sont consacrés à\nl'étude de l'un de ces problèmes, du problème qui, peut-être, a le plus préoc-\ncupé les psychologues et les philosophes contemporains : l'Esthétique. Mais\non peut considérer l'esthétique sous deux points de vue : à celui de l'agent,\nl'artiste, et à celui du patient, le lecteur, le spectateur; dans l'élaboration des\nœuvres ou dans l'impression qu'elles produisent sur l'esprit ou les sentiments\nde celui qui les lit, les contemple ou les écoute. Nous ne parlerons pas de\nl'Esthétique, entendue comme une codification des règles du beau. Si le beau\na des règles ou, plutôt, des caractères, ils sont en évolution incessante; quant\naux vieilles règles académiques, ce qui en subsiste encore n'a d'intérêt qu'ar-\nchéologique, aussi bien, d'ailleurs, que la rhétorique surannée dont on con-\ntinue pieusement à enseigner les formes et figures dans les collèges.\n   M. Lalo s'efforce de déterminer les sources et la nature du sentiment\nesthétique chez l'homme; M. Paschal s'attache â pénétrer le mystère de sa\ncréation des œuvres; M. Jean d'Udine développe un système, fondé sur la\nphysio-psychologie, dont l'application disciplinerait ou développerait les\naptitudes esthétiques de chacun de nous.\n   Quel est le processus de la sensation du beau en nous? Comment l'artiste\nla suscite-t-il? Comment faire pour qu'il y ait plus d'artistes, des artistes plus\nharmonieusement équilibrés, et plus de gens susceptibles de participer aux\nbeautés qu'ils créent? Voilà à peu près les questions qui ont préoccupé res-\npectivement les auteurs de ces trois intéressants ouvrages. On lira ceux-ci,\non y trouvera nombre de pages solides, subtiles ou brillantts; on y rencon-\ntrera, tantôt des éléments de conviction, tantôt des éléments de doute.\n    Ceux-ci, à la vérité, plus fréquemment que ceux-là. On suivra M. Lalo\ndans le rigoureux examen critique qu'il fait de l'Einfühlung, de l'espèce d'effu-\nsion de la personnalité, qui, selon certains esthéticiens allemands, forme la\nbase de nos sentiments esthétiques, mais on fermera le livre du savant écri-\nvain en pensant que l'esthétique « scientifique et positive » est encore dans\nle domaine du devenir et que, probablement, elle est destinée à y rester\ntoujours. On aura plaisir à entendre M. Paschal analyser avec dextérité les\nmodes et les stades de la production d'un artiste; on sera le plus souvent\nd'accord avec lui, mais on cherchera en vain à saisir ses conclusions qui\nrestent imprécises. Au fond, il vaut peut être mieux de ne pas conclure :\nnos idées sur l'esthétique sont, sans doute, comme nos admirations artistiques\nelles-mêmes, dans une relation trop étroite avec notre individualité morale la\nplus intime pour que nous ne soyions pas enclins à repousser presque d'ins-\ntinct les disciplines ou les systèmes que l'on voudrait nous imposer en cette\nmatière.                                                      ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                NOTULES\n   C o r r e s p o n d a n c e . — Nous recevons la lettre suivante :\n\n               « MONSIEUR LE D I R E C T E U R ,\n\n   » Des amis me c o m m u n i q u e n t seulement maintenant le n u m é r o de Durendal\nde novembre dernier, et je suis stupéfait d'y trouver, sous la signature de\nM. F . Van den Bosch, une lettre qui met son auteur en contradiction formelle\navec sa parole donnée. Sans insister davantage sur l'incorrection d'un pro-\ncédé certainement peu loyal, je me contente d'opposer ici un triple démenti\nformel à la triple assertion qui constitue la lettre en question :\n   » 1° Si j ' a i d û attendre le départ de M. F . Van den Bosch pour commenter\nson article « L a R e v a n c h e de Boileau », c'est que M. F . Van den Bosch a\nattendu lui-même son départ pour publier son propre factum. Son article a\nparu dans la Revue Générale de septembre et le mien dans la Jeune Wallonie\nd'octobre.\n   » 2° J a m a i s je n'ai retiré, pour des motifs spéciaux, mon livre de vers, de\nla circulation. M. Van den Bosch, ici aussi, est tout à fait dans l'erreur, et les\nderniers exemplaires sont en vente en pleine librairie bruxelloise.\n   » 3° J a m a i s je n'ai eu recours, ni directement ni indirectement, en a u c u n e\ncirconstance de ma vie, ni à M. Van den Bosch, h o m m e de lettres, ni à\nM. Van den Bosch, magistrat. Je ne l'ai même jamais vu et ne lui avais\njamais écrit de la vie, avant son départ pour Mansourah. Ici encore votre\ncorrespondant s'est tout à fait trompé.\n   » U n seul mot est exact, dans toute cette épître, et c'est le mot « ex-jésuite ».\nOui, j ' a v o u e — et je m'en honore — d'avoir vécu six ans a u milieu des\njésuites et tout en laissant parmi eux les plus fraternelles amitiés, de les avoir\nfranchement, trop franchement peut-être quittés, pour des motifs qui ne\nregardent en rien M. Van den Bosch, tout comme ne me regardent en rien\nles motifs spéciaux qui ont décidé M. Van den Bosch à quitter sa cour d'ap-\npel et sa patrie. J'explique plus longuement tout ceci dans u n e lettre ouverte\nqui paraîtra incessamment ailleurs.\n   » E n vertu du droit de réponse — puisque la lettre de votre collaborateur\nest une triple attaque personnelle — je vous prie, Monsieur le Directeur,\nd'insérer ces lignes en votre plus prochain numéro, et je vous prie en même\ntemps d'agréer, avec mes regrets de devoir donner' suite à cette peu intéres-\nsante polémique, l'expression de mes sentiments très distingués.\n                                                                 » PAUL LEFÈVRE.\n    » Bruxelles, ce samedi 14 janvier 1911. »\n    Nous envoyons la lettre qui précède à M. Van den Bosch. Il y répondra\ns'il le juge utile. Mais nous tenons d'ores et déjà à faire ici « u n e triple\nremarque » :\n    1° Le jour même où paraissait d a n s le dernier n u m é r o de Durendal son\nbillet, nous recevions de M. Van den Bosch un mot nous priant de ne point\nle publier, M. Lefèvre lui ayant fait des excuses. Sa loyauté, Monsieur\nLefèvre, ne peut donc être mise en d o u t e .\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": " 64                                DURENDAL\n\n\n\n   2° Nous sommes bien heureux d'apprendre que le remarquable volume de\nM. Paul Lefèvre se soit si bien vendu et qu'on en débite déjà (ou encore) les\nderniers exemplaires « en pleine librairie bruxelloise » !\n   3° Nous attendons avec impatience que M. Paul Lefèvre « explique plus\nlonguement tout ceci dans une lettre ouverte qui paraîtra incessamment ail-\nleurs » ! Ce sera, nous n'en doutons point, un morceau de style fort intéres-\nsant. Que les lecteurs de la Jeune Wallonie se réjouissent!...\n                                       *\n                                      * *\n    L e F o y e r a organisé au Palais des Arts, rue des Palais, une double\nsérie de conférences artistiques et littéraires qui sont, d'oies et déjà, assurées\nd'un plein succès. Nous relevons parmi les noms des conférenciers ceux de\nMM. Péladan, Georges Vitrès, Paul Spaak, François de Nion, Georges\nDoutrepont, Henri Bordeaux, Rency, Charles Martens, Dumont-Wilden,\nUltain de Coppin, Charles Bernard, Ernest Closson et de Mme Jane Dieu-\nlafon. La conférence inaugurale de la série littéraire a été faite le 7 janvier\npar M. Edouard Ned. M. Edmond Picard a inauguré, le 11 janvier, la série\ndes mercredis artistiques.\n   S'adresser pour tous renseignements, pour location des places, abonne-\nments, etc., au Secrétariat du Foyer, 42, rue des Palais, Bruxelles.\n                                        *\n                                       * *\n   NOS a b o n n é s d e l ' é t r a n g e r sont instamment priés d'avoir l'obli-\ngeance de nous payer le prix de l'abonnement pour 1911, en nous envoyant\nsoit un mandat-poste international, soit un chèque de 12 francs. C'est le pro-\ncédé le plus aisé et le moins coûteux pour l'abonné et pour nous. Prière\nd'adresser mandat ou chèque à la Direction de Durendal, 55, rue de la Source,\nà Bruxelles (Belgique).\n                                           * *\n    L ' E x p a n s i o n b e l g e . — Nous recommandons vivement à tous ceux\nqui désirent s'abonner à une revue illustrée, l'Expansion belge qui, tant par ses\narticles que par l'abondance et le choix de ses reproductions, est le type idéal\nd'une revue illustrée à la fois distrayante et instructive. Tout ce qui intéresse\nles Belges en n'importe quel coin du monde, et notamment en notre belle\ncolonie du Congo, y est relaté de la façon la plus vivante. (S'adresser\npour l'abonnement 4, rue de Berlaimont, à Bruxelles.)\n                                        *\n  Accusé de réception :\n   ART : Théodore Rousseau, par PROSPER DORBEC. Vol. illustré. Collection :\nLes grands artistes (Paris, Laurens). — Les jardins et les squares de Paris, par\nROBERT HENARD. Vol. illustré (idem). — L'isolement des vieilles églises, par\nCH. BULS (Bruxelles, Van Oest). — La forêt de Soignes, par R. STEVENS et\nL. VANDER SWALMEN (Bruvelles, Lesigne). — Album historique de la Belgique,\npar H. VANDERLINDEN et H. OBREEN. Vol. illustré. Fasc. V et VI (Bruxelles,\nVan Oest). — Le Bemin, par MARCEL RAYMOND. Vol. illustré (Paris, Plon).\n   H I S T O I R E : Les Bénédictins, par dom BRUNO DESTRÉE (Paris, Oudin).\n   ROMANS : Contes d'avant l'amour, par Louis DELATTRE (Bruxelles, Lar-\ncier). — Les plus vaillants, par L E RENEST (Paris, Grasset). — Les demoiselles\nde Saint-André, par CHAMPOL (Paris, Plon). — Mon chien Bop, par HENRY\nGRÉVILLE (idem).\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": ""}, {"page_pdf": 79, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 1, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1911-01", "signet_source": "Dix-huitième année - N°1 - Janvier 1911 (?)", "preuve": "Indices internes : Notules p. 63 (lettre datée « Bruxelles, ce samedi 14 janvier 1911 ») ; Journal des Conférences (séances des 7, 12 et 14 janvier) ; Les Revues citent La Vie intellectuelle du 15 décembre ; Vision cosmique datée « Bruxelles, 1910 » ; lettre de Lefèvre visant le numéro de novembre dernier. Aucune couverture conservée.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}