{"numero_id": "ulb-durendal-1911-livraison03", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-001", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 130, "titre_corps": "L’Invocation au silence", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "L'Invocation au Silence  Du silence! je suis affam", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 154, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1429, "texte": "L'Invocation au Silence\n\nDu silence! je suis affamé de silence,\nDe silence, et d'amour solitaire, et d'espoir :\nEt voici que mon cœur sanglote dans le soir,\n\nSanglote de bonheur, sanglote de souffrance,\nEt sourit à la fois au geste de vos bras,\nO Mystère divin qu'il ne connaissait   pas!\n\nLes fièvres, les appels, les cris et les tumultes\nSombrent au loin, tragiquement,       au fond du jour\nDans un grand crépuscule étrange et sans retour...\n\nIci l'on n'entendra que les mots blancs du   culte,\nEt la flexion claire et pure de vos voix,\nO enfants qui chantez et priez à la fois !\n\nCes voix qui monteront comme de grands lys pâles\nQui semblent des baisers épanouis vers Dieu\nDans le rêve éternel des bois  silencieux,\n\nEt puis, qui se tairont dans la nuit   virginale,\nComme ces mêmes lys qui penchent, pour dormir,\nLeur calice de songe et de pur    souvenir...\n\nSilence du sommeil chaste, quand,    extatiques,\nLes yeux des bien-aimés se ferment   lentement\nSur tant de rêve calme et de recueillement;\n\nSilence où erre encor un écho de cantiques\nPareil à ces lambeaux des brumes de l'été\nQui flottent dans les nuits de la douce clarté;\n\nSilence du réveil quand l'Aube, les mains jointes,\nDescend du paradis, les yeux tout clairs encor\nDes regards de la Vierge et de lumières d'or,\n\nEt, d'un geste divin, comme on jette l'eau sainte,\nRépand de la rosée au jardin     parfumé\nQui, se levant vers Dieu, disait : Asperges me!\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1441, "texte": "130                         DURENDAL\n\n\n\n      Silence du soleil sur l'enclos de nos rêves\n      Silence du midi sur l'extase des fleurs,\n      Silence solennel et doux quand le soir meurt;\n\n      Vous, qui éternisez nos minutes trop brèves,\n      Silence de la nuit qui s'épanche sur nous\n      A cette heure extatique où Von prie à genoux ;\n\n      Et vous Silence, encor plus beau que les silences,\n      Vous qui avez meurtri de mystiques     stupeurs\n      Les moines éperdus dans l'unique splendeur,\n\n      O Ravisseur! prenez notre cœur qui s'élance,\n      Prolongez notre songe et nos désirs profonds\n      Vers cet Infini calme où tout en Dieu se fond!\n\n      Faites surgir des mots inconnus dans nos âmes,\n      Comme les nénufars qui montent,      étonnés,\n      Au fond des bois lointains sur les étangs sacrés,\n\n      Empêchez-nous   de disperser la grande flamme\n      Qui brûle dans nos yeux et dans nos cœurs fervents —\n      Et que nos mains voudraient jeter aux quatre vents!\n\n      Fixez dans nos regards l'aspect des hautes cimes,\n      Baignez nos corps, tendus vers les fièvres du jour,\n      Des flots lénifiants de l'éternel Amour,\n\n      Pour qu'un jour, exaltés par vos leçons sublimes,\n      Nous puissions déchirer l'azur cruel des c i e u x ,\n      Ebranler Vunivers, et monter jusqu'à Dieu\n\n      En un immense cri surgi de vos     abimes!\n\n                                                   P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-002", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 131, "page_fin": 141, "titre_corps": "Lily Wright", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jacques des Gachons", "ancre_debut": "Lily Wright                                  Conte de Fée (1)                                                  Pour l'abbé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 156, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 1813, "texte": "Lily Wright\n\n                                Conte de Fée (1)\n                                                 Pour l'abbé Henry Moeller\n                                                 Et sa vaillante « Durendal ».\n\n               IL était une fois un roi et une reine qui avaient\n                  beaucoup, beaucoup d'argent. L e roi, qui était\n                  son propre ministre des finances, connaissait le\n                  chiffre de sa fortune à un dollar près. L a reine\n                  n'était pas si savante mais elle n'avait qu'à\n                  tendre la main et l'or y tombait, mêlé aux\n                  bank-notes. Personne ne savait s'ils étaient heu-\nreux, mais ils étaient très riches et tout le monde les admirait,\nles enviait.\n   Ils avaient plusieurs palais, d'immenses domaines, des\nflottes et un grand nombre de sujets. E t le roi était si riche\nqu'au lieu de lever les impôts — ce qui cause tant d'ennuis\naux pauvres gens — il p a y a i t tous ses sujets. Aussi ce roi\navait-il beaucoup de prestige et une grande autorité.\n   Il s'appelait T h é o d o r e W r i g h t et il était le roi du Chocolat.\nIl ne se mangeait pas, dans le Nouveau Monde, une tablette\nqui ne portât son nom si populaire — W r i g h t signifie ouvrier.\nLe Vieux Monde était très friand du granulé-Wright et il en\nconvenait, de bonne grâce, que le meilleur cacao était le cacao\nWright.\n   Comme le roi du chocolat avait plusieurs filles, les préten-\ndants ne m a n q u è r e n t j a m a i s au palais de Madison S q u a r e .\n Par une fantaisie dont on ne saurait suspecter le bon goût, ce\npalais affectait la forme d'une énorme bonbonnière flanquée\n aux quatre angles, d'étincelants pains de sucre en verre\n\n  (1) Destiné à un futur recueil de Contes pour Us petits des hommes.\n"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2310, "texte": "l32                         DURENDAL\n\n\n\nopaque. Au centre du monument le jardin d'hiver, de près de\n1,000 mètres carrés, était exclusivement composé de cacaoyers\ndont le feuillage, toujours vert, est d'ailleurs fort pittoresque.\nTous les meubles étaient couleur chocolat et les domestiques\nde ce noir particulier à certaines Antilles, qui fait dire aux\npetits enfants gourmands : « Oh ! le beau nègre, on en man-\ngerait! » Tout le reste à l'avenant.\n                                   *\n                               *       *\n\n   Le jour des fiançailles d'Ellen Wright, des cassolettes\nbalancées mécaniquement au-dessus de petits brasiers élec-\ntriques, répandaient dans tous les vestibules et les apparte-\nments l'odeur si chère au roi du Chocolat.\n   Une grande foule se pressait à tous les étages du palais et\ndans le jardin, foule aux narines frémissantes et qui allait de\nbuffet en buffet, tantôt humant, tantôt croquant, tantôt savou-\nrant les précieux produits de la maison Wright I er .\n   Ellen, seconde fille du maître du logis, devait épouser, le\nmois d'après, Richardson, prince des Pains d'épice. Les fiancés\nétaient d'ailleurs presque cousins, et s'étaient promis mariage\nla première fois qu'ils s'étaient vus, en échangeant sur la\nplage d'Atlantic City, leurs bâtons de sucre d'orge.\n   Tout ce qui a un nom dans la grande confiserie américaine,\nétait là, et l'épicerie avait envoyé ses principaux représentants.\nIl y avait le roi du Poivre, la reine des Aromates, le roi des\nConfitures, et les deux fils de la reine régente des Fruits Confits.\nL'empereur du Thé de Chine avait délégué ses deux neveux au\nvisage tilleul foncé. Quant à l'ambassadeur des Marrons Gla-\ncés, dont les meilleurs, comme on sait, se fabriquent en\nFrance, il n'avait que le titre de baron, mais il remontait aux\ncroisades.\n   Les rois, en Amérique, sont très pratiques et leurs sujets\nsuivent, avec une grande vigilance leur précieux exemple. Per-\nsonne ne vit inoccupé et ils fabriquent tous, les uns pour les\nautres, ce qui donne du bien-être et de la satisfaction.\n   A la vérité, ils en deviennent tous un peu gourmands, rois et\nsujets, ce qui vaut encore mieux que de dire du mal du pro-\nchain. Mais ils étaient les uns et les autres, particulièrement\nversés dans l'art de ne pas perdre une minute. Les étrangers\n"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1979, "texte": "                          LILY   WRIGHT                        133\n\n\neux-mêmes, dès qu'ils touchaient le sol, se mettaient dans la\nbonne voie.\n    Aussi, les jeunes gens en âge de bientôt se marier, leurs\npolitesses faites aux héros du jour, n'hésitèrent pas longtemps\nsur leur devoir présent et se mirent-ils avec impétuosité à faire\nleur cour à Margaret, troisième fille de Wright et qui était à la\nveille d'entrer dans sa seizième année. C'était une délurée prin-\ncesse de haute taille au buste assoupli par les sports, et à qui\npersonne n'eût osé conter des fariboles.\n    — Combien votre oncle vous cèdera-t-il de milles de plan-\ntation, combien de ports, combien de vaisseaux? dit-elle, à\nl'aîné des neveux de l'empereur du Thé de Chine.\n    Le jeune Céleste, à qui cependant on avait recommandé la\nprécision, parut si interloqué que Margaret n'insista pas et,\nlaissant bleuir le prince au visage tilleul foncé, se tourna vers\nles fils de la reine des Fruits Confits, deux petits Levantins\ndont les yeux étaient ouverts en amande.\n    — Combien êtes-vous de frères?\n    — Nous ne sommes que nous deux. Mais celui qui épousera\naura toute la fortune.\n    — Voilà qui s'appelle parler.\n    — Notre palais de Smyrne sera pour lui ou plutôt pour\nelle.\n    — Et le frère délaissé?\n    — Il s'arrangera ailleurs.\n    — Quel est donc l'aîné?\n    — Nous sommes jumeaux.\n    — Alors, comment voulez-vous que je m'y reconnaisse!\n    Et Margaret, croisant ses jolis sourcils noirs au-dessus de ses\nyeux clairs fit signe au baron Melusin de s'approcher.\n   '— On n'est pas très riche en France.\n    — Mademoiselle, il y a la terre et les châteaux de nos\nancêtres et les forêts, et, dans nos galeries les portraits\n    —      de vos ancêtres!\n    — Oui, mademoiselle, et les nôtres.\n    — Mais l'argent, le bel argent avec lequel on achète.\n    — Il est un peu plus rare.\n    — Je m'en doutais.\n    — Mes forêts sont de châtaigniers. Chaque arbre vaut une\n ferme. Je serai riche demain.\n"}, {"page_pdf": 159, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2208, "texte": "l34                          DURENDAL\n\n\n   — Alors, monsieur, à bientôt : à demain.\n   E t le défilé continua. Au bout de quelques instants, le choix\nde Margaret parut se fixer. La jeune fille avait fait asseoir près\nd'elle une sorte de gnome imberbe dont le visage ne semblait\nvivre que par les yeux. Il avait un tout petit menton et un front\nhaut comme un coffre-fort. Il était fils unique et son père,\nfatigué, lui céderait son commerce fin-décembre, toutes ses îles\ndu Pacifique, et le titre de roi du G u a n o . Margaret Wright\nserait très probablement, l'année prochaine, reine du Guano.\n   Q u a n d elle fut tout à fait décidée, elle se leva, on fit cercle\nautour de son fauteuil et elle prévint charitablement ses\nprétendants en ces termes :\n   « Mes amis, la terre est grande et il ne faut jamais désespérer\ndu lendemain ni de la fortune, je vais vous présenter à mes\namies Elisa F u l t o n , Désirée Miltenum et F r a n c i a Reynolds.\nT o u t e s trois valent chacune 10 millions. E t il y a encore\nquelques autres riches héritières. Ne partez pas de New-York\nsans avoir lié votre vie avec une de mes belles compatriotes.\nNous avons ici la richesse et la beauté. P o u r ceux qui veulent\nou qui peuvent attendre un peu, il y a ma petite sœur L i l y\nLily!         Où est-elle?        Elle était près de moi il n'y a qu'un\ninstant        L i l y a treize ans, messieurs, ...Tâchez de la trouver\net de vous entendre avec elle. Monsieur, dit-elle ensuite, en\nsouriant au futur roi du Guano, offrez-moi le bras, je vais aller\nvous présenter à mon père et à ma mère, pour l'arrangement. »\n\n                                 *   *\n\n   L a petite troupe des prétendants ne fut pas longue à prendre ses\ndispositions de combat. Ceux qui « ne pouvaient pas attendre »\ns'attachèrent au pas de la nouvelle fiancée pour être produits\naux yeux de ses amies disponibles. Les autres, loin de se\nconcerter, se mirent i m m é d i a t e m e n t , chacun de son côté, en\nquête de M lle L i l y W r i g h t .\n   — Méfiez-vous, leur avait dit Margaret, pour tout signale-\nm e n t ; c'est une petite sauvage.\n   — Mais où est-elle?\n   — Elle doit être cachée dans quelque coin.\n\n                                 *   *\n"}, {"page_pdf": 160, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "                         LILY WRIGHT                          135\n\n\n    Margaret disait vrai. Lily était une vraie petite sauvage,\ndepuis quelques jours seulement, débarquée de la campagne\noù elle avait dû être exilée dès son jeune âge, à cause de sa\nsanté. Malgré le bon air des forêts de pins et la saine nourri-\nture champêtre, elle était restée toute menue. Et comme elle\nétait blonde, on lui eut donné à peine dix ans. Mais elle n'était\npoint sotte. De vifs yeux noirs montraient qu'elle avait de la\ndécision.\n    Dès son entrée dans la somptueuse résidence de son père,\nelle avait marché d'étonnement en étonnement. Ces sombres\ndomestiques, ces salles énormes plafonnées d'électricité multi-\ncolore, ce jardin sous un toit de verre, ces tapis plus épais que\nla mousse des bois, cette musique — un orchestre invisible ne\ncessait de remplir les vestibules d'harmonie — et les effluves\ndes cassolettes, tout était nouveau pour elle, étrange, inex-\nplicable. Elle se trouvait tout à coup transportée dans une autre\ncontrée, quasi sur une autre planète. Personne ne marchait\nici comme dans sa forêt et, tout de suite, les costumes somp-\ntueux des habitants des villes lui parurent fort ridicules. Mais\n on préparait, dans le palais de son père, de grandes fêtes et\n elle dut elle-même revêtir ces robes dont la forme et la couleur\n lui paraissaient si bizarres.\n    Elle avait été bien contente, cependant, à la nouvelle qu'elle\n allait revoir ses parents, son père qu'on disait si puissant, sa\n mère qu'on disait si belle. Hélas! ni l'un ni l'autre n'avaient\n beaucoup de temps à consacrer aux effusions de famille. Ils\n furent un peu déçus à l'apparition de leur enfant, si petite\n qu'ils se demandèrent, un moment, s'ils ne la renverraient pas\n tout bonnement à sa nourrice ou dans un collège pour qu'elle\n fasse des sports et prenne des muscles. Une fille de la libre\n Amérique doit avoir des muscles. Lily en était parfaitement\n dépourvue.\n    — Je veux bien m'en aller, dit la pauvrette que personne\n  n'avait songé à embrasser.\n    — On n'embrasse plus; c'est un usage tout à fait contraire\n  à l'hygiène.\n    — Non, dit M. Wright, la pension est payée. Je ne veux pas\n  ouvrir un nouveau compte. Nous t'avons fait rentrer chez nous,\n  ton appartement est préparé. Tu resteras. Arrange ta vie ici. Tu\n  es libre... mais pas de t'en aller!\n"}, {"page_pdf": 161, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2399, "texte": "136                             DURENDAL\n\n\n\n   — Mon père, je vous obéirai.\n   — C'est bien, dit le père et ayant tendu la main à sa fille, il\nlui donna un vigoureux « shake hand » et disparut.\n   Sa mère la conduisit dans l'appartement qui lui était réservé\net, sans lui donner le temps de souffler, la livra aux femmes de\nchambre, aux couturières, aux modistes, à la manicure, au\ncoiffeur et au bottier. L e soir même L i l y était métamorphosée\net sa mère daigna lui tapoter la joue. C'est que toute fluette\nqu'elle était, L i l y était mignonne au possible d a n s le cadre d'or\nimmaculé de sa chevelure légère.\n   Ce succès, du reste, fut de courte durée. P è r e , mère et sœurs\navaient de multiples et importantes occupations, si bien que dès\nle lendemain la petite se sentit plus seule dans le palais de son\npère que lorsqu'elle allait, son panier au bras, cueillir des\nmorilles sous les chênes de son amie la forêt. Elle s'enferma\ndans sa chambre et se mit à pleurer.\n   C'était son premier grand chagrin. T o u s les enfants con-\nnaissent les larmes : c'est la pluie qui rafraîchit, c'est la rosée\ndu matin. L i l y ignorait la vraie douleur, cette sensation de\nsource intérieure qui crève et qui envahit tout le corps, cette\nsorte d'empoisonnement de la joie, cette petite mort. L e s deux\npoings dans les yeux, sa pauvre poitrine secouée, elle sanglota\nde toutes ses forces.\n   E l l e pleura t a n t et t a n t que son cerveau se vida et, q u ' à tra-\nvers le prisme de ses larmes, elle ne reconnut plus sa chambre\nau palais de son père. Elle se crut chez sa nourrice. Voici Niouf\net Mamat, ses deux chats, ses amis ; voici master Dog, son com-\npagnon de p r o m e n a d e .\n   T o u s trois la regardent : Master Dog remue la queue, les\ndeux chats ronronnent : « Oui, c'est moi, c'est m o i ; je suis\nrevenue, leur dit L i l y avec un dernier hoquet de douleur;\nmais où est m a chère Kate? » — Elle n'est pas encore ren-\ntrée de la ville, disent les yeux de master Dog. — E t Papa\nPierre? — Il est dans la forêt, où, de rage de vous avoir\nperdue, il abat tout seul de grands sapins qui gémissent. — Va\nlui dire que je suis de retour... Attends, attends..., surtout que\n George ne sache rien, qu'il ait la surprise de me voir en poussant\nla porte. Maintenant, va, va...\n   De la pièce voisine, les femmes de chambre entendent Lily\nparler tout haut. Elles s'inquiètent, elles accourent.\n"}, {"page_pdf": 162, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2391, "texte": "                          LILY   WRIGHT                       137\n\n\n   — Que voulez-vous de moi? Qui êtes-vous? s'écrie la pauvre\n exilée. Est-ce que vous allez me poursuivre jusque dans ma\n forêt? Pierre, Pierre! George, mon George, venez me défendre\ncontre ces mauvaises femmes.\n   — Nous ne sommes pas de mauvaises femmes, dit la plus\nvieille des servantes. N'est-ce pas plutôt vous qui êtes une\nvilaine petite fille qui n'aime pas ses parents?\n   — Je n'ai pas d'autres parents que Kate et Pierre.\n    — En attendant, mademoiselle, il faut venir dîner. Le maître\nserait furieux si vous descendiez en retard.\n   — Je n'ai pas faim. Je dînerai quand j'aurai faim!\n   Le propos fut rapporté à M. Wright qui s'écria :\n   — Qu'on la laisse tranquille etqu'on ne me parle plus d'elle.\nElle fera sa vie.\n   Ses sœurs elles-mêmes ne surent pas l'apprivoiser. Cependant\nMargaret, la plus jeune, la prit sous sa protection, la caressa\ncomme sa poupée favorite. Lily la laissa faire, insensible, silen-\ncieuse. On la traita comme une petite esclave muette.\n   Le jour des fiançailles d'Ellen, Lily permit qu'on l'habillât,\nqu'on la parât, mais sa pensée était plus absente que jamais.\nMargaret lui fit plusieurs recommandations qu'elle n'entendit\npas. De guerre lasse, sa sœur s'écria :\n   — Au moins, ne me quitte pas, c'est tout ce que je tedemande.\n   Lily, d'abord, obéit. Elle accompagna Margaret partout où\nelle allait, dans les salons, dans les ascenseurs qui montaient\nsur les terrasses, dans le jardin sous verre, à travers les grands\nvestibules, où la foule grossissait de minute en minute. Lily\nn'avait jamais vu tant de gens. Les femmes avaient des yeux\nétranges et qui la faisaient rougir; les hommes qui ne la con-\nnaissaient pas, la bousculaient. Parfois elle était obligée de\ncourir pour rattraper Margaret qui traînait après elle déjà toute\nune cour de prétendants.\n   Enfin Margaret s'arrêta et, assise dans un fauteuil, sur une\npetite estrade qu'elle-même avait fait disposer, elle tint séance\net se mit à interroger les jeunes gens de sa suite. A l'abri der-\nrière le fauteuil de sa sœur, Lily fixait ses yeux noirs dans le\nvide. Tout ce bruit de paroles, tous ces mauvais parfums, tous\nces êtres agités qui dansaient, riaient, mangeaient autour\nd'elle, la grisaient de plus en plus. Il lui parut que tous ces\nétrangers étaient réunis là pour la rendre folle, pour la torturer.\n"}, {"page_pdf": 163, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2534, "texte": "138                            DURENDAL\n\n\n\nCependant personne ne s'occupait d'elle, sa sœur elle-même\nl'avait oubliée. Margaret parlait, parlait. L i l y avait beau cher-\ncher à entendre, elle ne comprenait rien à ces paroles :\n   « F o r t u n e . . . , revenus..., nos richesses..., combien apportez-\nvous de dollars liquides..., mon argent..., votre argent, l'argent,\nI'ARGENT!... »\n   « Qu'est-ce que cet argent dont ils parlent tous? Encore une\nchose qu'il va falloir connaître, une chose dont on se passe\n dans la forêt puisque je ne l'y ai jamais entendu vanter... Ah !\nqu'ils sont laids, tous, quand ils prononcent ce mot. C'est donc\nun vilain mot puisqu'on ne peut le dire sans grimacer. Encore,\nencore... Ah! Enfin, c'est fini. Margaret vient d'acheter un mari.\nAcheter! Acheter! Quelle horreur! Pauvre M a r g a r e t ! »\n   Puis, tout à coup, elle comprit, que tous ces gens déçus,\nallaient, comme une meute affamée, se précipiter sur d'autres\njeunes filles, sur elle-même peut-être; tout son corps t r e m b l a ;\nil y allait de son bonheur; il fallait fuir; toujours protégée par\nle dossier du grand fauteuil où trônait sa sœur, elle s'éloigna\n peu à peu, à reculons, jusqu'à une porte qu'elle poussa. Elle\ndéboucha ainsi dans le grand escalier rempli d'un extraordinaire\nbrouhaha. On eut dit une fourmillière d'hommes. Des gens\n montaient, d'autres descendaient et ils se ressemblaient tant,\navec leurs visages rasés, leurs vêtements noirs, leurs chemises à\nboutons d'or, qu'elle les confondait, qu'elle les voyait en même\ntemps monter et descendre, parler et se taire, rire et plisser\n leur front. On eut dit l'intérieur d'une énorme marmite bouillant\nà gros bouillons. L i l y , les yeux à demi fermés, se jeta dans\ncette fournaise et s'y laissa ballotter au hasard. Parfois, elle se\ntrouvait prise dans un groupe et, sans le vouloir, elle entendait\ndes bribes de conversation. Les mots « dollar », « milliardaire »,\n « argent », étaient les seuls qu'elle entendit, ceux-là mêmes\nqui l'avaient fait fuir et qui la poursuivaient comme ces bêtes\nde cauchemar qui ne veulent pas lâcher leur proie et dont on\nne se débarrasse qu'en s'éveillant. H é l a s ! De ce mauvais rêve qui\nserrait les tempes de L i l y , elle ne pourrait jamais s'éveiller.\n C'était sa vie, désormais. Elle était condamnée à entendre\ntoujours prononcer ce mot redoutable : l'argent. Qui sait même\nsi, un jour, elle ne serait pas satisfaite, orgueilleuse de le dire\nelle-même à tout m o m e n t . E t une amertume par avance, lui\nemplit la bouche.\n"}, {"page_pdf": 164, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2268, "texte": "                             LILY   WRIGHT                           139\n\n\n   T o u t à coup, elle se trouva en face d'un long j e u n e h o m m e ,\ndeux fois plus grand qu'elle; il ouvrait d'immenses bras et\npenchait son corps comme ces arbres fantastiques qui, le soir,\nveulent vous saisir au coin des chemins.\n   « Vous êtes M lle L i l y , n'est-ce pas?\n   — Oui, monsieur, dit la petite, plus morte que vive.\n   — Oh ! Que je suis heureux. C'est M l l e Margaret qui\nm'envoie. Je suis Alphonso Moralabar, le fils du plus riche\nplanteur de Buenos-Ayres. U n cheval lancé au galop, mettrait\nhuit jours à traverser nos cannes à sucre et mon père gagne\ntant d'argent, que\n    — E h ! bien, monsieur, que voulez-vous que cela me fasse?\n    — J'ai promis à mon père de ramener chez nous une riche\nfiancée.\n    — Je ne suis pas riche, monsieur, et puis, je vais vous dire\nquelque chose, vous êtes trop grand\n    Et L i l y , avec un rire nerveux, disparut dans la foule du\ngrand escalier, comme une feuille poussée par la t e m p ê t e . Elle\n n'avait pas dégringolée vingt marches qu'elle se sentit saisi par\n son écharpe.\n    — Mademoiselle, disait un monsieur à lunettes d'or, et qui\nparaissait avoir entre 18 et 40 ans, je suis le roi du B i s m u t h .\n    — E t moi, dit un autre inconnu, je suis le roi des Saucissons.\n Mes usines en produisent en un an de quoi faire une ceinture à\n la terre.\n    Lily les repoussa sans prononcer une parole. Mais d'autres\n hommes étaient e m b u s q u é s .\n    — T o u t mon or sera pour vous !\n    — J'ai cent palais. Voulez-vous être la reine du Celluloïd?\n    Cela devenait fantastique. D e chaque marche, surgissait un\n prétendant. Il y en avait des jeunes, des vieux, des énormes,\n des tout petits; il y en avait de toutes les nuances. T o u s lui\n tendaient des mains chargées d'or. E t plus il en venait, plus\n  elle fuyait vite. Cet escalier ne finirait donc j a m a i s . L'air était\n  étouffant. L a pauvre L i l y suffoquait. Ses yeux s'ouvraient\n  démesurément, son cœur sautait dans sa poitrine.\n     — K a t e ! K a t e ! ma bonne Kate, viens à mon secours,\n  criait L i l y .\n     Enfin, voici le bout de l'escalier. Où donc est-elle? T o u s les\n  hommes, ici, sont vêtus de blanc et s'inclinent en la laissant\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2070, "texte": "140                          DURENDAL\n\n\n\npasser. Et celui-ci avec sa couronne de toile et son grand cou-\ntelas au côté, n'est-ce pas l'ogre? Mon Dieu, pour fuir les\nhommes, serait-elle tombé dans l'antre des mauvais génies.\nVoilà les fourneaux aux gueules rouges, et les poêles, les grils,\nles casseroles où l'on rôtit les méchants...\n   — Kate! Kate! Au secours, crie Lily, en tombant à genoux\ndevant l'ogre. Seigneur, ayez pitié de moi.\n   L'ogre à la couronne de toile brandit son coutelas et, d'une\nvoix de stentor, il cria à la troupe des hommes acharnés à la\npoursuite de Lily :\n   — Un pas de plus et je vous embroche.\n   Et les hommes restèrent figés, pris à leur tour, d'une respec-\ntueuse inquiétude.\n   — Kate! Kate! murmurait la pauvre Lily.\n   Alors, on vit s'avancer, sortie de terre, sans doute, ou de ce\ngros panier de pommes, une petite vieille aux vêtements com-\nmuns, mais au visage si honnête, si doux, si rose, que tous les\nprétendants ouvrirent des yeux ébahis et que le grand ogre\nblanc se rangea de côté en hochant la tête.\n   \" Oh! ma mère, vous voici! Venez me prendre! Emportez-\nmoi! \" s'écria Lily qui s'élança dans les bras ouverts de la\npetite vieille.\n   Et par un couloir obscur, Lily, blottie sur le cœur de Kate,\ndisparut dans l'instant.\n   Ce fut si rapide que les prétendants restèrent là, irrésolus et\ntremblants.\n   \" C'est peut-être une fée! dit le baron Mélusin qui n'avait\npas perdu tout sens du mystère.\n   Et à part lui, il songeait que dans un pays où régnaient la\nbeauté, la puissance et la richesse, où les femmes portaient\ntoutes des robes tissues de rayons de soleil et de clair de lune,\nles fées devaient revêtir l'aspect de braves paysannes en bonnet\nblanc et en robe de futaine.\n   « Une fée ! Peut-être! » répétèrent les autres qui ne savaient\npas du tout ce que c'était qu'une fée.\n   Et sur un signe du chef, qui n'avait pas de temps à perdre,\nils quittèrent les sous-sols du palais de Wright et remon-\ntèrent parmi leurs frères, à la recherche d'une fiancée moins\nfabuleuse.\n                              *   *   *\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 568, "texte": "                             LILY WRIGHT                          141\n\n\n   Lily W r i g h t q u a n d elle eut atteint 16 ans, épousa George,\nun beau bûcheron, George, fils de Kate, la fée, et de Pierre le\nbon sylvain à la barbe fleurie. Il n'y eut pas de roi à leurs\nnoces. Les muguets, — on était en mai, — fournirent les par-\nfums et le rossignol se chargea de la musique. On n'y parla\npas d'argent car l'amour était de la fête. Cela se passait très\nloin des villes, très loin des h o m m e s .\n\n                                         JACQUES DES G A C H O N S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-003", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 142, "page_fin": 143, "titre_corps": "Prière", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Lucien Christophe", "ancre_debut": "Prière  Me voici devant vous en t", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 167, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1157, "texte": "Prière\n\nMe voici devant vous en toute  humilité,\nSeigneur de tout amour et de toute bonté.\n\nJ'étais jadis cœur orgueilleux et âme fière,\nMais à présent je me sens mûr pour la prière.\n\nAdolescent las déjà d'avoir trop pensé\nA trop de choses dont son être s'est glacé;\n\nEt faible, désireux d'une âme en sa faiblesse\nA qui confier sa tristesse et sa détresse;\n\nEt solitaire,   — en ce monde de satisfaits\nSi solitaire;   et ployant parfois sous le faix\n\nDe ses péchés, et conscience  tourmentée,\nEsprit sans but et volonté débilitée;\n\nDoute et remords ainsi qu'un œil au fond des nuits,\nVains espoirs, vains regrets, vains soupirs; tel je suis.\n\nPauvre et nu, frissonnant dans le soir qui   frissonne,\nTel je suis; tel à vous, Seigneur, je m'abandonne.\n\n Avec ses tares, ses dégoûts et sa laideur,\n Acceptez-le, ce triste présent qu'est mon cœur.\n\n Acceptez-le; je l'humilie à vos genoux;\n Rendez-le clair, rendez-le bon, rendez-le    doux\n\n Et, le marquant de votre ineffaçable empreinte,\n Soumis comme un enfant à vos volontés saintes.\n\n Qu'il soit le sentier clair dans l'ombre du ravin,\n La rose du parterre, et que je puisse enfin\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 404, "texte": "                       PRIÈRE                           143\n\n\nApprendre à vous aimer d'une façon bien     sage,\nAinsi que les petites gens de mon village\n\nQui vont là-bas, l'âme apaisée, à pas pesants...\nOh! donnez-moi la piété des paysans,\n\nSimple et limpide, et toute en une bonne extase.\nApprenez-moi,   Seigneur, à vous aimer sans phrases.\n\n                                        LUCIEN CHRISTOPHE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-004", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 144, "page_fin": 158, "titre_corps": "Paul Claudel et quelques poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Paul Claudel et quelques poèmes  Cinq grandes Odes suivi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 169, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 2436, "texte": "Paul Claudel et quelques poèmes\n\nCinq grandes Odes suivies d'un Processionnal pour célébrer le siècle nou-\n  veau, par M. PAUL CLAUDEL (Paris, l'Occident). — La Route enchantée,\n  par M. ADOLPHE HARDY (Bruxelles, Association des écrivains belges). —\n  Les Matins d'argent, par M. MAURICE BRILLANT (Paris, Plon). — Caril-\n  lonages, par le P. LOUIS HUMBLET (Bruxelles, Vromant). — L'Encens et\n  la Myrrhe, par M. CHARLES GROLLEAU (Paris, Lethielleux). — Dix petits\n poèmes pour chanter d'humbles choses, par H. LECOCQ. (Liége, Vaillant-\n  Carmanne). — Les Plaines, par M. EMILE VERHAEREN (Bruxelles,\n  Deman). — Memento.\n\n                                        I\n\n\n                               Paul Claudel\n   Parler des Odes de Claudel sans avoir même lu ses autres œuvres, cela peut\nparaître une gageure. J'ignore l'Arbre, je n'ai pas lu la Connaissance de l'Est,\nje n'ai pas voulu lire encore l'Otage, Et je suis presque heureux de cette igno-\nrance. L'œuvre que j'ai sous les yeux m'en paraîtra plus frappante, plus\ndégagée des souvenirs et des admirations antérieures. Je ne pèserai ni ne com-\nparerai, je n'aurai point de parti pris. Dans ces odes extraordinaires, dans ce\nsouffle lyrique unique qui m'exaltera, je serai comme l'homme égaré sur la\ngrève : Tandis que le vent passe, puissant, dominateur, il en goûte la saveur,\nla force et l'élan sans se préoccuper des pays que ce vent a déjà traversés. Il\naspire avec ivresse la tempête et se laisse emporter par elle. Peu lui importe\nd'où elle vient et où elle va, ne lui suffit-il pas de l'aspirer et de la sentir!\n   Les odes de Claudel sont comme ce vent de tempête, à travers l'espace sans\nobstacle, sur l'immensité des mers et des plaines. On pourrait les juger d'en\nhaut, de l'atmosphère sereine de ceux qui pensent. Il faudrait pour en expri-\nmer toute la beauté être un esprit universel, connaître la théologie, le dogme\net les sciences, être pétri de philosophies. Peut-être Claudel eût-il rêvé être\njugé dans une revue catholique par quelqu'un qui fût à même d'étudier les\nfondements même de sa pensée. J'avoue en toute humilité que j'en suis inca-\npable. Aussi bien le pourrais-je ? Comment discuter et juger cette pensée hale-\ntante qui passe, galope, emporte, sans laisser d'instant pour se ressaisir et se\nreprendre ? Comment parler froidement lorsque vous enivre cette force domi-\nnatrice d'expression qui convainc à l'instant et n'appartient qu'au génie ?\n"}, {"page_pdf": 170, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2817, "texte": "                PAUL    CLAUDEL      ET   QUELQUES      POÈMES                 145\n\n\n\n   M. Paul Claudel est certes un poète génial et je cherche en vain dans toute\nla littérature française un lyrisme semblable au sien. Chacune de ses odes\nn'est pas un cri, une exclamation, un appel : chacune de ses odes est une\nœuvre entière, chargée d'idées, d'images, d'évocations multiples et complexes.\nRêvées dans la solitude d'Extrême-Orient — solitude de l'âme seule avec\nDieu — elles sont pleines du reflet magnifique des grandes pensées contem-\nplées, et animées alors par le plus extraordinaire paroxysme qu'on puisse rêver.\nLes Français ont le souffle court, d'ordinaire; il leur faut des pauses, des répits,\nle temps de respirer. Leur inspiration se renouvelle vite et s'éteint vite : magni-\nfiques feux de pailles, aérolithes sortant de la nuit pour y rentrer à l'instant;\nleurs poèmes doivent être accumulés pour faire une œuvre. Nul ne possède\ncette puissance d'envol, cette continuité de lyrisme, cet emportement vertigi-\nneux qui font de Claudel le type même de l'Inspiré.\n   On pourrait retrouver dans son dernier livre, toute une théorie de l'Ode,\nthéorie qui semble démodée peut-être aujourd'hui, mais qui est la vraie con-\nception du lyrisme, où le poète est passif et actif à la fois sous la grande pensée\nqui l'inspire. Claudel ne commence pas une ode froidement à la manière des\n classiques, non, il attend des jours, des mois, des années...\n\n   Après le long silence    fumant,\n  Après le grand silence civil de maints jours (ont fumant de rumeurs\net de fumées,\n   Haleine de la terre en culture et ramage des grandes villes dorées,\n   Soudain l'Esprit de nouveau, soudain le souffle de nouveau,\n   Soudain le coup sourd au cœur, soudain le mot donné, soudain le\nsouffle de l'Esprit, le rapt sec, soudain la possession de l'Esprit !\n   Comme quand dans le ciel plein de nuit avant que ne claque le pre-\nmier feu de foudre,\n   Soudain le vent de Zens dans un tourbillon plein de pailles et de\npoussières avec la lessive de tout le village!...\n\n   Et avec une puissance verbale étonnante le cri jaillit, la pensée s'exaspère,\nl'ode marche et bondit... C'est l'ivresse sacrée où le poète n'est plus qu'un\ninstrument, c'est la pythie en proie au Dieu, c'est le prophète quand parle\nJéhovah...\n\n   Encore! Encore la mer qui revient me rechercher comme             une\n barque!...\n   Encore la nuit qui revient me rechercher.\n   Comme la mer qui atteint sa plénitude en silence à cette heure qui\njoint à l'océan les ports humains pleins de navires attendants, et qui\n décolle la porte et le batardeau !\n   Encore le départ, encore la communication     établie, encore la porte\n qui s'ouvre!\n   Ah ! je suis las de ce personnage que je fais entre les hommes! Voici\n la nuit! Encore la fenêtre qui     s'ouvre!...\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2345, "texte": "146                               DURENDAL\n\n\n   Hors de moi la nuit, et en moi la fusée de la force nocturne, et le vin\nde la gloire, et le mal de ce cœur trop plein!\n   Si le vigneron n'entre pas impunément dans la cuve,\n   Croirez-vous que je sois puissant à fouler ma grande vendange de\nparoles.\n   Sans que les fumées m'en montent au cerveau!\n   Ah! ce soir est à moi! Ah ! cette grande nuit est à moi! tout le\ngouffre de la nuit, comme la salle illuminée pour la jeune fille à son\npremier bal!\n   Elle ne fait que de commencer! Il sera temps de dormir un autre\njour !\n   Ah ! je suis ivre! Ah! je suis livré au dieu ! j'entends une voix en moi\net la. mesure qui s'accélère, le mouvement de la joie,\n   L'ébranlement     de la cohorte olympique,        la marche    divinement\n tempérée!\n   Que m'importent tous les hommes à présent! Ce n'est pas pour eux\nque je suis fait, mais pour le\n   Transport de cette mesure sacrée !\n\n   On comprend, dès lors, que la forme classique n'ait pas suffi à l'enthou-\nsiasme du poète :\n\n  O mon âme impatiente! nous n'établirons aucun chantier! nous ne\npousserons, nous ne roulerons aucune     trirème,\n  Jusqu'à une grande Méditerranée de vers         horizontaux,\n  Pleine d'Iles, praticable aux marchands,    entourée par les ports de\ntous les peuples.\n\n   Il s'est fait une forme personnelle qui donne à ses poèmes des allures de\npsaumes, qui se ralentit, se presse, se précipite selon le rythme de la pensée.\nLe rythme : car cet inspiré n'est point désordonné, et la complexité de son ode\net de ses mots est clarifiée, son envol tempéré par le sentiment de la mesure.\nLes muses modératrices, il les vénère comme il aime fougueusement les autres.\nEt c'est là que réside vraiment la puissance de sa forme, dans cette maîtrise\ninflexible, dans cette sorte de pondération, sans laquelle Claudel ne serait sans\ndoute qu'un poète incomplet :\n\n  Mais la lyre ne nous suffit pas, et la grille sonore de ses sept nerfs\ntendus.\n  Les abîmes, que le regard      sublime\n   Oublie, passant audacieusement       d'un point à l'autre,\n   Ton bond, Terpsichore, ne suffirait pas à les franchir, ni l'instrument\ndialectique à les digérer.\n  Il faut l'angle, il faut le compas qu'ouvre avec puissance Uranie, le\ncompas aux deux branches         rectilignés,\n   Qui ne se joignent qu'en ce point d'où elles s'écartent.\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2942, "texte": "               PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                              I47\n\n\n   Aucune pensée, telle que soudain une planète jaune ou rose au-des-\nsus de l'horizon    spirituel,\n   Aucun système de pensées tel que les pléiades,\n   Faisant son ascension à travers le ciel en marche,\n   Dont le compas ne suffise pas à prendre tous les intervalles,   calcu-\nlant chaque proportion comme une main écartée.\n   Tu ne romps point le silence! lu ne mêles pas à rien le bruit de la\nparole humaine. O poète tu ne chanterais pas bien\n   Ton chant, si tu ne chantais en mesure.\n   Mais ta voix est nécessaire au chœur quand ton tour est venu de\nprendre ta partie.\n   O grammairien     dans mes vers! Ne cherche point le chemin,   cherche\nle centre! mesure, comprends l'espace compris entre ces feux solitaires!\n   Que je ne sache point ce que je dis! que je sois une note en travail!\nque je sois anéanti dans mon mouvement ! (Rien que la petite     pression\nde la main pour      gouverner.)\n   Que je maintienne      mon poids comme une lourde étoile à travers\nl'hymne fourmillante !\n\n   Tel est l'art poétique de Paul Claudel. J'en trouve les éléments surtout dans\nle poème des Neuf Muses — commencé par la définition de l'inspiration —\npoursuivi par l'éloge de la mesure et terminé dans l'envol lyrique de l'ode\nbondissante et ardente. Rien que par sa forme il révèle déjà l'œuvre\nimmense, enthousiaste et mesurée dont je voudrais brièvement indiquer la\nbeauté.\n                                      * *\n\n   La grande pensée du livre, la seule pensée du livre est la pensée catholique.\nPaul Claudel est un catholique absolu, intolérant, hautain. Il n'admet point\nde compromission avec les faux dieux. Et ainsi que son art poétique se ter-\nminait dans la louange de la discipline, son immense envol inexaucé vers\nl'Absolu, va se clore par la magnifique glorification des vertus chrétiennes.\nLa deuxième ode, le Magnificat et la cinquième ode sont les termes de la\ncourbe admirable de ce génie. Celle-ci projetant le poète, à travers les abîmes\nde l'espace face à face avec Dieu, celle-là chantant l'action de grâce du chré-\ntien qui a trouvé celui qu'il cherchait, cette dernière disant, de façon plus\ngrave, la paix de la maturité et la magnifique soumission à la réalité quo-\ntidienne, et à la relativité de la vie.\n   Aussi bien, quel poète, autre qu'un catholique, pourrait évoquer les grandes\nchoses qui composent la seconde ode, quel poète pourrait parler, avec plus\nde sublimité, des lois, des effets et des causes, lequel pourrait ainsi regarder\n Dieu en face, confronter la créature et le créateur, dire quels ineffables liens\n les unissent, mesurer la distance qui les séparent. Quel autre pourrait ainsi\n comprendre l'infini, écrire un poème sans limite, qui déborde l'espace, plus\n vaste que l'océan et que le ciel, et digne vraiment que s'y mire une pensée\n divine? Seule l'Eglise catholique a pu enseigner ces grandes choses, ouvrir\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3044, "texte": "148                               DURENDAL\n\n\n\nces sources d'infini, révéler cette « communion des saints » qui unit à Dieu\nl'humanité tout entière, qui rejoint les plus infimes êtres à leur principe par\nune miraculeuse hiérarchie « du plus grand ange qui le voit jusqu'au caillou\nde la route... Je ne vous vois pas mais je suis continu avec ces êtres qui vous\nvoient... »A travers tout ce poème circule le rythme de la mer, déferlent les\nvagues, jaillissent les eaux, et toutes les images, toutes les pensées trouvent\nleur expression et leur symbole dans la majesté de l'océan. Jamais de plus\ngrandes choses ne furent exprimées en de plus magnifiques accents. C'est\nl'élancement vers Dieu de ces eaux désirantes sur lesquelles flotte l'esprit\ndivin. Enfermée dans le corps l'âme veut l'Absolu. Et ce Dieu qu'elle va\natteindre, elle le loue avec une glorieuse humilité. Tout ce qui n'est pas Dieu\nl'a déçue, il faut qu'elle se débarrasse de tout ce qui, autour d'elle, reste\nd'humain. Et alors ce sera la fuite de l'âme vers l'azur, l'âme nue, désa-\nlourdie, renouvelée qui sera projetée par l'élan lyrique et chrétien devant le\nprincipe des choses. Je crois sincèrement qu'il n'y a rien dans la langue fran-\nçaise de comparable, comme ampleur, à ces pages. Je ne crois pas qu'il y en\nait qui expriment comme elles l'infini du désir et de la sublimité chrétiennes.\nC'est vraiment la voix d'un prophète. Par delà vingt-cinq siècles, ce penseur\nrejoint Isaïe et se rattache au psalmiste...\n   Le Magnificat marque le point culminant de l'œuvre. Le poète arrivé en\nDieu crie de reconnaissance... Et c'est la seule gloire qu'il désire celle de\nglorifier le Nom divin : toute sa vie sera remplie quand il aura exalté Dieu...\n\n   Que je trouve seulement la parole juste, que j'exhale seulement\n   Celte parole de mon cœur, l'ayant trouvée, et que je meure   ensuite,\nl'ayant dite, et que je penche ensuite\n   La tète sur ma poitrine, Vayant dite, comme le vieux prêtre qui\nmeurt en consacrant !\n\n   Et voici que monte la parole attendue. Admirable acte de foi, hymne\nsublime d'adoration. Le poète bénit Dieu de l'avoir délivré des idoles. Ces\nidoles ce sont les erreurs et les mots et les mensonges. Claudel les anathé-\nmathise sans compromission, il les déteste et les maudit. Isis ou Osiris, ou\nla Justice ou le Progrès, ou la Vérité, ou les Lois de la Nature, ou l'Art ou\nla Beauté, les fantômes et les poupées; Diane, le Devoir, la Liberté et le\nbœuf Apis — et les génies, et les héros et les grands hommes et les surhommes!\nil refuse de plier le genoux devant eux. Il prie Dieu de ne pas le perdre avec\nceux qui les adorèrent « avec les Voltaire et les Renan, et les Michelet et les\nHugo et tous les autres infâmes ». Non, il veut exulter dans la vérité et dans\nla vie. Il déteste la mort :\n\n   Vous avez mis dans mon cœur l'horreur de la Mort, mon âme n'a\npoint tolérance de la mort,\n  Savants, épicuriens, maîtres du noviciat de l'Enfer, praticiens de\nVintroduction au néant,\n  Brahmes, bonzes, philosophes, tes conseils, Egypte! vos conseils,\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2452, "texte": "               PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                                149\n\n\n   Vos méthodes et vos démonstrations    et votre discipline,\n   Rien ne me réconcilie, je suis vivant dans votre nuit abominable, je\nlève mes mains dans le désespoir, je lève mes mains dans la transe et\nle transport de l'Espérance sauvage et sourde!\n   Qui ne croit plus en Dieu, il ne croit plus en l'Etre, et qui hait\nl'Etre, il hait sa propre   existence.\n   Seigneur je vous ai trouvé.\n   Qui vous trouve, il n'a plus tolérance de la mort,\n   Et il interroge toute chose avec vous et celle intolérance de la flamme\nque vous avez mise en lui !\n\n   Et les bénédictions continuent en pleine lumière, pour que le poème se\ntermine dans une fin exultante et large\n   Le poète est entré « dans la terre de son après-midi ». La cinquième ode\nrévèle une maturité magnifique. Dans la paix de la terre promise. Il se\nsouvient qu'il rêva l'illimité et que l'inconnu le tenta.\n   Maintenant, il a la passion de la limite. En Dieu qu'il a conquis il a\nordonné sa connaissance et sa vie, son désir est plus grave, plus calme, plus\nprofond, plus total aussi :\n\n  Mon désir est d'être le l'assembleur de la terre de Dieu! Comme\nChristophe Colomb quand il mit à la voile,\n  Sa pensée n était pas de trouver une terre nouvelle,\n  Mais dans ce cœur plein de sagesse la passion de la limite et de la\nsphère calculée de parfaire l'éternel horizon.\n\n   C'est la fierté reconnaissante de celui que Dieu a fait un homme fini à\nl'image de sa perfection, et à qui Dieu a permis de voir les choses sous leur\nvraie lumière.\n\n  Tu ne peux voir qu'avec le soleil, ni connaître        qu'avec   Dieu en toi!\n\n  Celles qu'il chante aujourd'hui ce ne son.t plus les muses intérieures, ce sont\n« les grandes muses carrées, les quatre vertus cardinales orientées avec une céleste\nrectitude » les volontés immuables que gardent les quatre portes de son\nâme! Et l'œuvre se termine par la grave et mâle louange de la Prudence, de\nla Force, de la Tempérance et de la Justice... et par un inoubliable cri\nd'amour à l'Eglise de Dieu.\n                                       * *\n  Ainsi, dans son art poétique sa fougue verbale se magnifie par sa soumission\naux lois immuables de la mesure. Ainsi se revêt de sagesse et de puissance sa\npensée dardée d'abord vers le vertige de l'Absolu.\n\n                                        *\n\n  Au milieu de cette poésie formidable et puissante, il y a parfois — comme\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2772, "texte": "150                               DURENDAL\n\n\n\ndes clairières dans la forêt bruissante — des épisodes charmants ou colorés où\nl'on se repose un instant, dans la fraîcheur et le silence soudain de la tempête.\nOn partait, emporté par l'orage, dans une sorte d'impitoyable délire, et soudain\nl'ouragan se calme, vous dépose à terre un instant, puis vous reprend, douce-\nment dominateur. Parlant avec Dieu de la suite des générations humaines,\nvoici que le poète évoque sa petite fille qui vient de naître au bord de la\nChine mystérieuse, et un instant nous nous arrêtons avec lui. Et le poème est\ndoux, naïf et odorant :\n\n   O enfant née sur un sol étranger! ô petit cœur de rose! ô petit paquet\nplus fraîche qu'un gros bouquet de lilas blanc!\n  Il attend pour toi deux vieillards dans la vieille maison        natale,\ntoute fendue, raccommodée avec des bouts de fer et des crochets.\n   Il attend pour ton baptême les trois cloches dans le même clocher qui\nont sonné pour ton père, pareilles à des anges et à des petites filles de\nquatorze ans,\n   A dix heures, lorsque le jardin embaume et que tous les oiseaux\nchantent en français!\n   Il attend pour toi cette grosse planète au-dessus du clocher qui est\ndans le ciel étoile comme un P a t e r parmi les petits Ave,\n   Lorsque le jour s'éteint et que l'on commence à compter, au-dessus\nde Véglise, deux faibles étoiles, pareilles aux vierges Patience et\nEvodie!...\n\n   N'est-ce point exquis? et d'autres épisodes ne viennent-ils pas montrer\ncombien ce poète que les abstractions soulèvent, possède une vision pitto-\nresque des choses réelles et quand il lui plaît, évoque en quelques phrases ou\nen quelques mots des paysages exotiques. Claudel ne fait pas de l'exotisme\ndans l'unique but de rêver et de faire rêver devant des images bariolées,\ncomme le font Fr. Jammes ou Victor Kinon. Ses évocations pittoresques ne\nfont qu'illustrer son poème, comme cette page sur la Chine :\n\n   Or maintenant,    près d'un palais couleur de souci, dans les arbres\naux toits nombreux ombrageant un trône pourri,\n  J'habite d'un vieux empire le décombre      principal.\n   Loin de la mer libre et pure, au plus terre de la terre, je vis jaune,\n   Où la terre même est l'êlement qu'on respire, souillant  immensément\nde sa substance l'air et l'eau,\n   Ici où convergent les canaux crasseux et les vieilles routes usées et\nles pistes des ânes et des    chameaux,\n   Où l'empereur du sol foncier trace son sillon et lève les mains vers\nle Ciel utile d'où vient le temps, bon et mauvais.\n   Et comme aux jours de grain le long des côtes on voit les phares et\nles aiguilles de rocher tout enveloppés de brume et d'écume    pulvérisée,\n   C'est ainsi que dans le vieux vent de la Terre, la cité carrée dresse\nses retranchements    et ses portes,\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2596, "texte": "                PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                                151\n\n\n   Etage ses portes colossales dans le vent jaune, trois fois trois portes\ncomme des éléphants,\n  Dans le vent de cendre et de poussière, dans le grand vent gris de la\npoudre, qui fut Sodome et les empires d'Egypte et des Perses, et Paris\net Tadmor, et Babylonel\n\n   Ou comme cette étonnante évocation qui monte au parfum de la mousson\nd'été et qui vient illustrer d'inoubliable façon la louange de la vertu de Force :\n\n   Tous les vents mauvais soufflent sur sa face :\n   Le vent du sud pareil à l'exhalation de l'enfer,\n  Et le vent mouillé du sud-ouest qui souffle sur Paris à l'époque du\ncarnaval,\n  Et le premier souffle de la mousson d'été, pareil à une femme suante\net nue,\n  (0 les détroits de Malaisie où roule un arbre noir couvert       d'oiseaux!\ndétroit de Banda! Mer de Sulu où naviguaient      les vieilles ourques hol-\nlandaises, grosses et dures comme une noix vernie! ô les premières\ngouttes de l'averse qui roulent dans la poussière de la pluie de l'Equa-\nteur, pareille à du rhum tiède!)\n  Mais toutes les puissances de l'air ne valent pas contre la pierre\ninvincible!\n\n   Je n'attache point à ces épisodes d'importance excessive dans l'œuvre de\nClaudel. Je les cite comme d'admirables pages, ne songeant point un instant\nà mettre l'évocation au-dessus du penseur exalté et visionnaire. Sa vraie gloire\nn'est point dans les mots, les tableaux, dans les qualités d'écriture ou de pitto-\nresque : elle est plus haut. Si notre admiration passionnée doit aller à lui,\nc'est qu'il s'est servi de ces mots et des couleurs pour exprimer les idées les\nplus sublimes et les plus profondes ; c'est qu'il a renové le lyrisme français\nréduit jusqu'ici à l'expression de l'amour; c'est qu'il a remué avec magnifi-\ncence les pensées qui ne périssent point; et que seul, d'un geste à la fois\nmoderne et éternel, il a osé saluer le siècle nouveau au nom de Jésus-Christ.\n\n\n                                       II\n\n\n                            Quelques Poèmes\n  Adolphe Hardy. L'exquise modestie de ce poète exquis lui fait dédaigner\ntout éclat bruyant ou toute renommée factice. Il ne fait partie d'aucune cha-\npelle littéraire et ne connaît ni ne subit l'influence — souvent charmante,\nparfois odieuse — de la camaraderie. Il n'a point d'amis tapageurs, mais ceux\nqui l'ont lu ne peuvent l'oublier. Il ne s'impose pas à l'esprit, il va droit au\ncœur. Il y reste, il est le confident de nos intimités, il nous donne des conseils\nde vie sage et claire. J'imagine Claudel descendant du Sinaï et rencontrant\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2800, "texte": "152                               DURENDAL\n\n\n\nAdolphe Hardy sous un cerisier dans un petit vallon frais de la Terre\npromise...\n   Edité la première fois dans la Collection des poètes français de l'Etranger,\nson charme fut assez grand pour faire oublier les préfaces, les postfaces, les\nnotes et les réclames de M. Georges Barrai. Dès ce moment, son œuvre entra\ndans l'intimité de notre vie. Nous respirâmes les parfums légers de La Route\nenchantée, nous écoutâmes les chansons que des voix enfantines y chan-\ntaient. Point de cris, point de gestes, point d'inquiétude, une grâce aimable\net rustique, une fraîcheur divine, des paysages simples, et, à l'étape, la bonne\nmaison :\n\n         Entre. On a mis pour nous sur la table de hêtre\n         Le lait mousseux, le pain de seigle et les fruits mûrs.\n         Ici la oie est simple et les amis sont sûrs.\n         Entre. Tu connaîtras la maison du bien-être.\n\n         A travers les rosiers grimpants de la fenêtre,\n         Vois le jardin mouillé rire entre ses vieux murs.\n         S'exhalant au soleil en mille aromes purs,\n         Déjà son âme, souffle à souffle, nous pénètre.\n\n         Le bon chien a fêlé ta venue en jappant ;\n         Et l'enfant qui t'ouvrit la porte à claire-voie\n         Va familièrement    offert sa bouche en joie ;\n\n         Mais l'aïeule attentive, en un bouquet    pimpant\n         Noua, pour l'accueillir, ces fraiches fleurs d'aurore\n         Symbole humble et discret des grands mots qu'elle ignore.\n\n   M. Adolphe Hardy ne s'est jamais forcé, il n'a point tâché de gonfler la\nvoix. Aucun mot tragique, ni même douloureux, ne vient assombrir son\nœuvre. Un bon goût nuancé y a scrupuleusement respecté l'atmosphère pai-\nsible. Quand il nous donne aujourd'hui sa Route enchantée, considérablement\naugmentée et, cette fois, définitive, ce n'est que pour y ajouter un peu d'émo-\ntion, un peu de beauté simple, et par-ci par-là, dans le verger, quelques\nbeaux fruits mûrs. Il n'y eut jamais chez nos poètes — j'en excepte Séverin —\npareille mesure, pareille délicatesse de touche, pareille discrétion. Adolphe\nHardy est de la même race que le songeur de la Solitude heureuse. Il ignore\nla fougue verbale, l'élan sensuel, la couleur lyrique des flamands. Il adore les\ndemi-tons, les mots dits gaiement à mi-voix. Il s'enchante d'un nuage, d'un\nfeu gracieux de l'aube, d'une goutte d'eau, d'une fleur. Il sent pourtant avec\némoi la fragilité de son rêve. I1 n'y ose toucher, il a peur de le voir dans l'azur\nse fondre et disparaître. Séverin est plus profond, plus douloureux, plus ten-\ndrement poignant. Il y a plus de soleil dans la Route enchantée... Mais un\nsoleil qui n'éclate pas, [qui n'illumine pas; ses aurores sont virginales, ses\ncrépuscules sont revêtus de sérénité. On ne sent point, dans ce livre, de joie\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2552, "texte": "                PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                                153\n\n\nbruyante, on y goûte comme la plénitude du bonheur. Car le bonheur ne se\nchante pas dans les hymnes, il s'exprime mezza voce, en mots simples et bons.\nNe parlons point trop haut, il s'enfuirait peut-être. Ne le dissipons point,\nusons-en sans excès, savourons-le dans notre cœur, religieusement :\n\n                        Si l'heure qui sonne\n                        Est douce à ton cœur,\n                        Ne parle à personne\n                             De ton bonheur.\n\n                        Si la vigne ombrage\n                        Ta vieille maison,\n                        Borne à ce feuillage\n                             Ton horizon.\n\n                        Si l'amour t'apporte\n                        Son fragile  appui,\n                        Ferme bien la porte\n                            Derrière  lui...\n\n   Cette petite chanson résume tout le livre. Il me faudrait citer encore — et\nla place me fait défaut — pour pouvoir louer, avec des exemples à l'appui, la\nlangue ferme et fluide à la fois d'Adolphe Hardy, sa strophe molle et sûre,\nson vers musical et léger. Et c'est encore une preuve de goût que le rythme\ndiscret et clair de ces petits poèmes, finis sans effort, allitérés sans excès,\npleins de mots choisis sans recherche. L'impression qui reste est celle d'un\nmatin d'été musical et pur...\n\n      La nuit meurt. Ça et là ramures et corolles\n      Aux premiers souffles frais du jour trouble ont            tremblé...\n\n   M. Maurice Brillant est un peu de la famille de M. Adolphe Hardy. Je\ntrouve dans ses Matins d'argent une grâce parfaite et la même inspiration\nsimple et douce. J'ai lu son livre avec cette sorte d'attendrissement que me\ndonne la contemplation des matins, de l'amour et de la foi.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Le catholicisme, la passion religieuse étant la plus belle source du lyrisme,\nje me suis étonné souvent de voir tant de chrétiens poètes et si peu de poètes\nchrétiens. Ceux qui ont en eux la vie divine ne sont-ils pas insensés ou cou-\npables de n'y pas puiser leurs inspirations. S'attarder aux sempiternelles redites,\nchanter des choses que chacun peut chanter, s'attarder à des jeux de mots et\nde strophes, quand on possède en soi le principe même de la poésie, n'est-ce\npoint une folie? Au simple point de vue littéraire, c'est une aberration de s'en\ntenir aux banalités que chacun répète, aux sujets que chacun exploite, alors\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2838, "texte": "134                                  DURENDAL\n\n\n\nque l'on pourrait, en exprimant simplement son cœur, être original et nou-\nveau. Je me disais tout cela en lisant le livre charmant mais inutile du Père\nHumblet, S. J. Jeux d'artistes, études rythmiques, amusements verbaux :\ntels sont les Garillonages. Ils sont infiniment agréables à lire, mais le pre-\nmier poète venu, avec un peu de talent, pourrait en faire d'à peu près sem-\nblables. Le peintre Seghers, qui était jésuite, peignait des fleurs au XVIIe siècle,\nle Père Humblet, au XXe siècle, travaille patiemment les mots et les strophes.\nQue restera-t-il de lui s'il ne s'évade pas de ce genre déplorable? Quelques\nvers, comme du Père Seghers il reste quelques fleurs. Mais quelle âme aura-\nt-il élevée, quel cœur aura-t-il éveillé, quel émoi divin aura-t-il fait naître? Il\naura été mosaïste ou orfèvre. Il n'aura pas été poète...\n    Mais, ne suis-je pas injuste? Est-il possible aux jésuites d'être poètes? Je me\nle demandais ici même, il y a deux ans, à propos des Strophes galloises, le\npremier livre du Père Humblet. Aux jésuites, savants grandis dans d'exactes\ndisciplines, doivent forcément manquer les deux grandes facultés poétiques :\nl'imagination et la sensibilité. Ils ne peuvent, qu'en des moments de crise, être\npoètes. Et l'art du Père Humblet témoigne d'une belle santé intellectuelle. Ne\nlui reprochons donc pas trop sa froideur poétique, elle est une vertu d'état — le\nPère Henusse le constate d'ailleurs dans sa spirituelle et sympathique préface—\net contentons-nous, à côté de quelques poèmes indigents et de quelques can-\ntates de circonstance — car ce livre d'artiste eut dû être diminué de deux ou\ntrois grandes machines — de savourer de gaies et alertes chansons carillonnées\net même d'autres, imprévues et spirituelles comme celle-ci, dont les cloches\nsont, à dessein, peu vivantes :\n\n                      L'automne fait grise mine,\n                           Le ciel est gris.\n                      Grise est l'épaisse bruine...\n                      Le long rire se termine\n                           En pleurs   aigris.\n\n                      Et j'ai l'âme toute grise,\n                           L'esprit   absent,\n                      Le vouloir vague et sans       prise\n                      Sur ce vide qui me grise\n                           En     m'oppressant.\n\n                      Ma musique est en grisaille,\n                           Veule est mon chant.\n                      Le rythme va sans        trouvaille,\n                      Le jeu sans entrain       sonnaille,\n                           Clochin-clochant...\n\n  M. Charles Grolleau, qui n'est pas un prêtre, nous donne, au contraire,\navec L'Encens et la myrrhe, un livre profondément chrétien, profondément\némouvant, et que, seule, gâte une préface quelconque de l'abbé Coubé.\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2268, "texte": "                PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                            l55\n\n\nM. Charles Grolleau est un converti, et ses poèmes ont un accent de sincérité\nfervente qui est admirable et troublant. Il est trop rempli, lui, de l'ivresse\ndivine pour ne point consacrer à Dieu ses poèmes nouveaux.\n\n         Et vous serez, mes vers — tendrement     épiés,\n         Pour que nul d'entre vous ne s'égare et ne chante\n         Hors du Réel divin l'illusion  méchante,\n         — Savamment accordés au rêve intérieur —\n         L'humble et pieux tribut du Pauvre à son        Seigneur...\n\n   Et il nous donne quelques poèmes lourds d'images et de pensées, confiants\net douloureux tour à tour, avec d'inoubliables cris d'amour fervent; j'y cueille\ndes vers admirables. Charles Grolleau les sent monter en lui quand le tourment\nde Dieu le fait souffrir :\n\n         Ah ! sondez plus avant et ne m'épargnez        pas!\n         Jusqu'au cœur de mon cœur poursuivez          ma pensée...\n\n  Quand Dieu lui parle :\n\n         Mais je te veux à moi sans attache et sans pleurs.\n         Je suis celui qui veille au fond de ta pensée,\n         Comme un mineur je marche, et ma lente avancée\n         Ne fait pas même un bruit d'insecte sous les fleurs.\n\n        Le jour qui vient de moi fouille dans les coins sombres\n        Cherchant la trace impure et triste du Mauvais,\n        Silencieux et fort, et tout courbé, je vais\n        Jusqu'au fond de toi-même où sont d'horribles    ombres.\n\n        Si je te fais souffrir accuse ton péché :\n        C'est lui qui vit toujours et veux que tu t'effraies.\n        Laisse-moi te guérir, enfant, avec mes plaies\n        Et travaille en silence avec ton Dieu caché...\n\n  Quand dans le clair de lune, il évoque Marie :\n\n        Nos prières faisaient plus vaste le silence.\n        Aucune voix, sinon les nôtres, aucun bruit.\n        Peut-être sentions-nous   l'invisible présence\n        Et la Terre frémir du baiser de l'Esprit.\n\n        Et nos yeux, contemplant au ciel sans un nuage\n        La lune qui voguait comme un vaisseau      d'argent,\n        Cherchaient, extasiés, dans son calme sillage\n        Celle dont les pieds nus écrasent le Serpent...\n                                      *\n                                     * *\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2669, "texte": "156                               DURENDAL\n\n\n   Francis Jammes doit aimer les Dix petits poèmes pour chanter d'hum-\nbles choses, qu'a publiés récemment un jeune poète liégeois, Hugues\nLecocq. Dans une langue simple et claire, ce sont des évocations de choses\nintimes, des louanges de la maison chère et du jardin, des paroles de douce\net tendre piété filiale. Certes, l'influence du poète d'Orthez s'y fait sentir,\nmais cela peut-il nous empêcher de trouver fort beaux des vers comme\nceux-ci :\n\n         Vois flamber sur les toits comme des gerbes d'or\n         Les rayons de midi! Les vieux murs se pavoisent\n         D'éclatante lumière, et les reflets se croisent\n         Sur le dos bien lissé de ce pigeon qui dort...\n\n         Il fait beau. Tu souris. Sois heureux de ton sort;\n         Mais souviens-toi pourtant que, sous les toits d'ardoises,\n         La chaleur s'insinue, importune et sournoise,\n         Et met la fièvre aux fronts que fait perler l'effort.\n\n         Songe que tous n'ont point ton jardin plein     d'ombrage,\n         Ni tes loisirs, ni ta fontaine, où — frais mirage —\n         Le soleil tamisé tremble et se réfléchit,\n\n          Afin qu'aux jours d'été, chez eux parfois   pénètrent\n          Ton sourire pareil à l'eau qui rafraîchit\n          Et ta bonté comme des fleurs à leur fenêtre...\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   Au moment où je vais clore cette revue de quelques poètes, je reçois le der-\nnier recueil d'Emile Verhaeren. Les Plaines forment le cinquième cahier de\nToute la Flandre, ce magnifique monument érigé à la gloire d'une race. La\nGuirlande des Dunes et les Héros furent les points culminants de cette œuvre\nadmirable et pieuse. Le poète s'attarda l'an dernier dans l'ingénuité pitto-\nresque des petites villes, aujourd'hui c'est le Plat pays qu'il parcourt. Avec\nquel amour, avec quelle vigueur il exalte sa Flandre! Moins sauvage que\nnaguère quand elle exprimait les plages et les tempêtes, sa poésie est aussi\nmoins inquiète, moins hallucinée. Celui qui chanta jadis les Campagnes\nhallucinées, les voit aujourd'hui d'une façon moins géniale peut-être, mais plus\nréelle. Il s'intéresse au jeu des petites gens, à leurs habitudes, à leurs paroles.\nIl évoque les grasses prairies, les champs féconds, les bourgs prospères. Il en\nraconte les saisons, les épisodes et les fêtes. D'un trait pittoresque il souligne\nun paysage; il note les aspects du soir et du matin ; il se plaît aux kermesses.\nCertes, parfois encore la tempête passe, les arbres se ploient, l'eau frissonne,\nmais le poète aime à regarder son pays sourire. La chanson de la Pluie est\nadorable.\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2569, "texte": "                PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                               I57\n\n\n                            La pluie,\n                  Sur les feuilles douces de mai,\n                            La pluie,\n                  Sur les gazons et sur les haies,\n                        Semble une amie,\n              Qui visite les closet les jardins       vermeils,\n                  Et bellement les réconforte\n                  Après chaque étreinte trop forte\n                        Des trop jeunes    soleils...\n\n  Et la vierge des chapelles sourit de tout son cœur :\n\n                   Les fermières au cœur pieux\n              L'ont habillée avec un manteau      vieux\n                       Plein de dorures;\n              Et, pour qu'elle ait plus jeune   allure,\n                   Lavé ses mains, lavé ses traits\n                   Gercés de froid, mordus    d'usure,\n                   Avec du lait cl du beurre frais.\n\n              El la voici, vivante et requinquée,\n                   Oh! son collier   étincelant\n                   El l'épingle de métal blanc\n                        Dans son voile piquée;\n                   Et ses souliers en cuir mollet,\n                  Et sa ceinture à chapelet,\n                        Et sa petite crinoline\n                  Sous sa robe de      mousseline!...\n\n   Avec quelle joie rencontre-t-on ces chansons sereines et gaies dans une\nœuvre sincère et profonde, mais rêvée par un esprit qui ne voit d'ordinaire la\nnature que sombre ou glorieuse, ce livre admirable et pourtant incomplet. Il\nest des âmes mystiques et douces que Verhaeren ne connaît point, il est\nd'exquises pensées que ce Titan n'a point devinées, il est de jolis gestes et\ndes yeux bleus qu'il n'a pas vus et, s'il chante la fleur de lin, il ignore qu'elle\ndort au fond des urnes flamandes. Malgré tout, Toute la Flandre ne sera\njamais toute la Flandre. Il y manquera l'azur pâle, la prière, la sérénité, le\nBon Dieu. Guido Gezelle chantait le même pays avec une autre voix. Chez\nVerhaeren, la vision du poète déforme inconsciemment les choses; il les sent\nsi puissamment à sa manière, que les fils de la Flandre — en lisant son œuvre\n— refuseront d'y reconnaître leur mère. Celle-ci est âpre et douce. Le poète\ndes Plaines voit surtout son âpreté. Mais quel amour il a pour elle, quelle voix\ninoubliable et mâle sait-il prendre pour l'exalter... quelles strophes religieuses\net magnifiques clame-t-il à sa louange ! Il a aimé les pays du soleil, mais ils\nn'ont pu le retenir et c'est vers elle que pieusement il doit revenir pour goûter\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2452, "texte": "158                               DURENDAL\n\n\n\nla plénitude de son âme. Ses cieux d'ouragan et de cendre, ses pluies et ses\nfumées sont nécessaires à sa vie et à son cœur :\n\n         ... Toujours l'énorme Escaut roula dans ma pensée\n         L'hiver, quand ses glaçons où se miraient les astres\n         Craquaient et charriaient leurs blocs vers les désastres,\n         J'étais heureux et fort d'une joie angoissée.\n\n         L'été, les bateaux lourds qui trouaient les lointains\n         Vibraient moins de leurs mats où flottaient des emblèmes\n         Que mon cœur exalté ne vibrait en moi-même\n         Pour quelque lutte intense et quelque grand    destin.\n\n         Les mobiles brouillards et les volants nuages,\n         De leurs gestes puissants m'ont ainsi baptisé\n         Et mon corps tout entier s'est comme organisé\n         Pour vivre ardent, sous leur tumulte et leurs orages.\n\n         O vous, les pays d'or et de douce splendeur!\n         Si vos bois, vos vallons, vos plaines et vos grèves\n         Tentent parfois encor mes désirs et mes rêves,\n         C'est la Flandre pourtant qui retient tout mon cœur.\n\n         L'amour dont j'ai brûlé fut conçu pour ses femmes;\n         Son ciel hostile et violent m'a seul doté\n         De sourde résistance et d'âpre volonté\n         Et du rugueux orgueil dont est faite mon âme.\n\n         Mon pays tout entier vit et pense en mon corps ;\n         Il absorbe ma force en sa force profonde,\n         Pour que je sente mieux à travers lui le monde\n         Et célèbre la terre avec un chant plus fort.\n\n  C'est sur ces vers inoubliables que se termine le volume.\n                                                      PIERRE   NOTHOMB.\n\n   Memendo. — Citons encore les Vibrations de M. Georges Goffin (Bru-\nxelles, Larcier), recueil très honnête de poèmes en prose; Aux lueurs de la\ntorche, par M. Paul Prist (Liège, Société belge d'éditions), livre compact et\nméritoire; les Chansons des âmes blanches, par Henri Colas, tolérables chan-\nsons chrétiennes; Le jeune homme et la vie, par Marcel Martinet (l'Edition\nde Paris), dont nous reparlerons. Deux monographies enfin, l'une de M. René\nKemperheyde sur Touny-Lerys (Anvers, édit. du Florilège), étude fort sym-\npathique et fort bien écrite, l'autre de M. Henry Maassen (hélas!) sur M. Ni-\ncolas Bauduin, qui se serait bien passé de cette consécration; elle sort des\npresses de la Sauterelle verte                   !                    P. N.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-005", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 159, "page_fin": 160, "titre_corps": "Prière un soir dans une église", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Noël Dubois", "ancre_debut": "Prière no soir dans une Eglise                      A l'âme bienheureuse de r", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 184, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1349, "texte": "Prière no soir dans une Eglise\n\n                    A l'âme bienheureuse de railleur de « Sagesse ».\n\nSeigneur,    mes yeux peuvent-ils   se lever vers toi?\n\n Le jour fuit lentement .. Des rayons    illuminent,\n Aux vitraux d'or, les yeux des saints emplis de foi.\n Je me sens entouré d'une clarté divine.\n\n Seigneur,   ce soir, ma tête est lourde de péchés.\n\nJe vois ton chef meurtri sous l'injuste   couronne,\nJ'ai peur de la douceur de tes regards     penchés...\nJ'y vois luire pourtant la bonté qui    pardonne.\n\n En ma poitrine   meurt l'effort d'un long    soupir.\n\nMon angoisse peut-elle égaler en souffrance\nCette blessure au cœur et qui te fit mourir :\nL'abandon plus cruel que le coup de la lance?\n\nSeigneur,    mes pieds sont las et mon effort est vain.\n\nTes pieds, qu'un repentir baigna d'un précieux   baume,\nJe les voudrais pour atteindre mon but lointain.\nEt rude est le sentier qui mène à ton  royaume.\n\nDans la peur et les cris, se sont tordus mes      doigts.\n\nQue tes mains, ô Seigneur, tes mains qui furent ointes,\nDaignent presser celles que crispent les effrois.\nEt [attends la ferveur pieuse des mains  jointes...\n\n Oh ! mes iniques mains et leurs désirs de chair !\n\nRends-les blanches de la pureté des longs cierges\nEt fais qu'elles n'aient plus que le beau geste clair,\nLe geste ému, levant vers toi, les mains des vierges.\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 357, "texte": "160                          DURENDAL\n\n\n      ... 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Qu'on l'envisage synthéti-\nquement dans son ensemble ou analytiquement en chacun des détails qui la\nconstituent, on y rencontre tous les caractères auxquels se reconnaissent les\nchefs-d'œuvre. En cette composition capitale du grand lyrique, digne de\nfigurer à côté du quatuor à cordes en sol majeur, du quintette avec deux\nvioloncelles en ut majeur, de la Fantaisie en ut majeur pour piano ; tout, en\neffet, est digne d'admiration : la limpidité de la forme, la netteté vigoureuse\ndu plan, l'expansion vibrante des rythmes, la splendeur harmonieuse de\nl'architecture et par-dessus tout la richesse de l'inspiration qui, en flots abon-\ndants et ininterrompus, y jaillit comme d'une source merveilleuse. L'impres-\nsion de plénitude et de vitalité magnifiques qui s'en dégage est si intense\nqu'on ne serait nullement surpris de voir ce radieux poème sonore signé de\nla main de Beethoven lui-même, du grand Inégalé, à la hauteur duquel les\nplus purs génies de la musique, Mendelssohn, Schumann, Brahms n'ont\njamais pu atteindre dans le domaine de la Symphonie. Et lorsqu'on songe\nque cette Symphonie fut composée à un âge où Beethoven n'avait pas\nencore écrit l'Héroïque, on se demande si le prodigieux créateur que fut\n Schubert, mort, hélas! à 31 ans, ne se fut pas un jour élevé aux sommets\nrayonnants où trônent la Missa Solemnis, la Neuvième Symphonie, les der-\nniers quatuors à cordes et les dernières sonates pour piano du maître de\n Bonn.\n    L'audition de la Symphonie de Schubert au Conservatoire fut, à un\ndouble titre, une révélation, non seulement parce que fort rarement jouée\n (M. Durant l'inscrivit au programme de ses beaux concerts historiques\n en 1908), elle était pour ainsi dire ignorée du grand public, mais aussi parce\n que sous la direction énergique et inspirée de Tinel, l'orchestre du Conserva-\n toire mit en lumière toute la somme de beauté qui s'y trouve enclose, soucieux\n à la fois de la ligne, du rythme, de la couleur et faisant apparaître, si nous\n pouvons nous exprimer ainsi, à côté de la matérialité plastique de la Sym-\n phonie, son âme spirituelle.\n    Pour les deux pièces orchestrales de Huberti, Aurore, Dans la Forêt,\n œuvres de jeunesse, on eut pu redouter le voisinage écrasant de la Symphonie\n  en ut. Cependant il ne les fit point paraître trop pâles et nous ne croyons pas\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3151, "texte": " 162                                DURENDAL\n\n\n\n qu'on puisse en faire un plus grand éloge. Elles ont infiniment de grâce en\nleur romantisme ingénu. Des idées charmantes s'y expriment en une langue\nmusicale pleine de distinction et que rehaussent les séductions d'une orchestra-\ntion fraîche et délicate.\n   Le concert se terminait par des tableaux symphoniques de Carl Stör, pour\nle Chant de la Cloche de Schiller, que plus tard Vincent d'Indy devait illus-\ntrer musicalement avec tant de talent. Carl Stör est l'un de ces nombreux\ncompositeurs qui s'attachèrent d'ailleurs sans grand éclat à continuer la tradi-\ntion mendelssohnienne. On ne peut dire que cette musique soit marquée au\ncoin d'une frappante originalité. Cependant l'intérêt qu'elle offre n'est point\npurement documentaire. Elle contient quelques jolies pages descriptives que\nla direction de Tinel sut mettre en relief avec un art très perspicace. Une belle\ntraduction du poème de Schiller, due à la plume d'Emile Deschamps, fut\nfinement nuancée par M me Neury-Mahieu, professeur de déclamation au\nConservatoire, chaque tableau musical étant de la sorte précédé et commenté\npar la récitation expressive du fragment correspondant dans le poème de\nSchiller.\n\n\n\n    Q u a t r i è m e C o n c e r t Y s a y e . — On y entendit la Symphonie en\nut majeur de Del croix, dédiée à Eugène Ysaye et exécutée pour la première\nfois en 1910 au Conservatoire de Liége, après avoir été couronnée par l'Aca-\ndémie royale de Belgique l'année précédente. La Symphonie de M. Delcroix\natteste une nature d'artiste intelligent, probe et sincère, s'efforçant d'y réaliser\nen une certaine mesure cette unité de conception et de style dont le prince des\nsymphonistes traça un idéal impérissable et où se trouve la condition essen-\ntielle pour que cette forme d'expression musicale, la plus élevée qui soit avec\nle quatuor à cordes dans le domaine de la musique pure, revête toute la force\net toute la grandeur dont elle est susceptible.\n   Sauf quelques lourdeurs dans l'orchestration, la première partie, fière et\nénergique, est basée sur un thème dont les développements sont ingénieuse-\nment conduits. Plus attachant apparaît le second mouvement (lent) où plane\net se déroule une belle phrase empreinte de mélancolie. Le scherzo intéresse\npar l'originalité de sa coupe et la saveur de ses timbres. Seule la dernière\npartie, plus lâchée et flottante, trahit la fatigue et donne assez vite l'impression\nde longueur. On le voit, les réserves nécessaires de la critique n'en laissent\npas moins dans la Symphonie de M. Delcroix une part très notable à l'éloge,\net cet essai renfermant plus que des promesses, fait grand honneur à l'école\nbelge.\n   Eugène Ysaye est aussi amoureux que compréhensif de la musique fran-\nçaise contemporaine dont il fut un des héros et au rayonnement de laquelle il\ncontribua puissamment par ses interprétations magistrales. Il avait fait figurer\nau programme les noms des deux musiciens, Chausson et Duparc qui, avec\nVincent d'Indy, sont incontestablement les créateurs les plus inspirés de l'école\nfranckiste. A l'âpreté tragique et aux terreurs spectrales de la Lénore de Duparc\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3288, "texte": "                              REVUE       DU      MOIS                       163\n\n\nvinrent s'opposer dans la Viviane de Chausson, la poésie enveloppante et la\ncaresse évocatrice des harmonies.\n   Le pianiste Ossip Gabrilowitsch fut absolument remarquable de rythme et\nde souplesse dans le Concerto en si bémol de Tschaïkowsky. Il mit tout à fait\nen valeur cette œuvre qui ne procède pas sans doute d'une haute inspiration,\nmais dont la chatoyante écriture pianistique n'est cependant point dépourvue\nde grâce ni de charme pittoresque, surtout dans le premier mouvement. A\npart l'étude de Smetana où il montra une fois de plus l'aisance de sa tech-\nnique, il fut moins heureux dans les morceaux joués en soliste, dans la Rap-\nsodie de Brahms et surtout dans le Nocturne de Chopin (sol majeur), dont il\ndonna une version assez sèche, ne réalisant point ce qu'on était en droit d'at-\ntendre de lui, après la très belle exécution du Concerto.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n  T r o i s i è m e c o n c e r t p o p u l a i r e . — Au programme, la Sym-\nphonie en ut majeur récemment éditée en Allemagne et que Wagner\ncomposa à l'âge de 19 ans. Bien qu'elle ne soit pas de portée fort significative,\non peut y reconnaître une fermeté d'écriture et une précoce maturité d'intel-\nligence artistique qui méritent d'être prisées pour une œuvre de jeunesse.\nL'architecture de cette symphonie est d'une belle ordonnance, se modelant\nexactement sur le type classique consacré. Du reste, rien dans le tour d'idées\net la nature de l'inspiration, dans la simplicité essentielle des harmonies et la\nrigueur traditionnelle de la forme, qui fasse présager même d'une façon\nlointaine le prodigieux magicien de la couleur et le génial régénérateur du\ndrame lyrique qu'il sera plus tard.\n   Contrastant avec cette symphonie, l'ouverture du Corsaire de Berlioz, écrite\nà l'âge de 28 ans, accuse au contraire une personnalité des plus caractérisées.\nTout Berlioz se trouve ici en germe avec la fougue et le bouillonnement\norageux de son imagination romantique, la spontanéité primesautière et\nl'incoercible indépendance de sa fantaisie. De ces deux œuvres, M. Dupuis\ndirigea une interprétation pleine de chaleur et d'accent, ainsi que du nouveau\npoème symphonique composé par M. Gabriel Dupont et intitulé le Chant de\nla Destinée, poème de longue haleine et de dimensions imposantes, revêtu\nd'une sorte de grandeur hiératique où percent de belles échappées lyriques, où\napparaissent aussi les dons d'une imagination généreuse, toutefois avec une\nrecherche trop visible de la sonorité rare et une tendance à surcharger\nl'orchestration dont l'auteur ferait bien à l'avenir de clarifier et d'alléger la\nstructure.\n   Les grandes impressions du concert sont dues à M me Leffler-Burckardt,\nmagnifique interprète d'Yseult à Berlin, de Kundry à Bayreuth et dont le\nstyle large, la puissance et la merveilleuse étendue de voix tirent apparaître en\nleur immortelle majesté les pages maîtresses de Fidelio et d'Obéron, de ces\npartitions grandioses trop négligées et dont tous les musiciens épris de véritable\nbeauté souhaiteraient si ardemment la réapparition durable sur notre première\n scène lyrique. Artistement accompagnée au piano par M. Lauweryns, elle\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3309, "texte": " 164                               DURENDAL\n\n\n\n chanta ensuite avec la finesse la plus compréhensive deux lieder souverainement\n poétiques, une Berceuse de Richard Strauss et Fête d'Amour de Wein-\n gartner.\n\n                                        *   *\n\n    Les Pianistes Friedberg et Sauer. — Cad Friedberg n'est\n  pas un de ces trop nombreux virtuoses qui aspirent uniquement à faire étalage\n  de la souplesse de leurs doigts et des pouvoirs de leur technique. On peut le\n  ranger au nombre des pianistes charmeurs, car il est un poète de la sonorité\n  et de la coloration. Nous l'avons particulièrement admiré dans la divine\n  complainte ouvrant la sonate en ut dièze mineur de Beethoven qu'il a chanté\n  avec un pieux respect, dans une atmosphère de recueillement extasié, laissant\n  planer la phrase sublime dans les hauteurs tandis que là-bas, l'accompa-\n  gnement pleurait au loin comme estompé dans le rêve. Il fut aussi excellent\n  dans les Rapsodies de Brahms, interpréta de façon exquise l'Impromptu en\nfa dièze, la valse en la mineur de Chopin, où il témoigna d'une complaisance\n  marquée pour les demi-teintes. L'impromptu, la valse, la mazurka ont revêtu\n sous ses doigts une réalisation plus adéquate et véridique que l'Etude et\n que la Ballade, Friedberg s'attachant surtout dans l'œuvre du poète polonais\n aux aspects mélancoliques et contemplatifs, moins soucieux d'en dégager les\n significations héroïques, d'en faire jaillir tout ce qu'elle comporte de passion\n ardente et de lyrisme.\n    Si Emile Sauer traduit peut-être dans un équilibre plus étudié et avec une\n plus grande variété de ressources proprement pianistiques les interprétations\n des différents maîtres de la musique, il est loin de posséder au même degré\n d'intensité les dons de coloriste qui caractérisent Friedberg. En outre, le\n panachage abusif de son programme démontre qu'il est prêt à faire au public\n les moins pardonnables concessions.\n    Il ouvrit magistralement son concert par le Prélude et Fugue en ré majeur\n de Bach. (Transcription d'Albert.) Puis il joua la sonate en la bémol majeur\n de Beethoven (op. 110), ce poème d'un symbolisme si humain suivant l'opi-\n nion de Taine et qui apparaît à Ryelandt comme une purification spirituelle\nsuivie d'une ascension vers la Lumière. Il l'interpréta sans grande émotion, à\nvrai dire, mais avec autorité et en demeurant scrupuleusement fidèle au texte\net à l'esprit de l'œuvre. Dans l'Impromptu de Schubert et le Scherzo de\nMendelssohn, les ruissellements de sonorités cristallines firent merveille et\nfurent naturellement très goûtés. Le Nocturne en ut dièze mineur de Chopin\nà qui l'ampleur tragique de son style confère dans le recueil du maître polo-\nnais une place à part que seul le Nocturne en ut mineur pourrait lui disputer,\nfut déclamé majestueusement par Sauer. Mais l'Etude en ut mineur, cette\npeinture marine où les arpèges qui scintillent figurent les vagues tantôt\ncaressantes, tantôt furieuses, s'enlaçant à un chant soutenu qui est comme la\nplainte éternelle de l'océan, demeura tout extérieure et monochrome. Pareil-\nlement l'interprétation de la Barcarolle plutôt dure d'accent, manqua de ce\nfondu dans les sonorités, et de cette suavité de lignes inhérentes au poème.\nNous passerons rapidement sur le Rêve angélique de Rubinstein inséré adroi-\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3442, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                  165\n\ntement au programme pour enchanter l'âme sensible des nombreuses pension-\nnaires anglaises qui encombraient la salle ce soir-là. Nous n'insisterons pas\nnon plus sur les compositions de M. Sauer qui ne valent certainement pas\nles interprétations de Sauer dont le récital se terminait par la Rakoczy,\nmarche de Liszt où la technique déconcertante du grand pianiste souleva des\nacclamations sans fin.\n                                    *\n                                   * *\n\n    D e u x i è m e C o n c e r t D u r a n t . — L'Ecole française. — Dans le\nprogramme varié mais assez disparate de son Concert français, M. Durant\nnous fit d'abord entendre du Berlioz, représenté par son ouverture du Carna-\nval romain. Berlioz offre parmi les romantiques ce trait commun avec\nLamartine — dont il diffère tant d'ailleurs par l'essence même de son inspira-\ntion — que, ne se rattachant à aucun ancêtre intellectuel dans le passé, il ne\nfonde point d'école dans l'avenir, ne laisse point après lui de disciple pour\nperpétuer sa tradition et son style. Après une Suite française aux visées folklo-\nriques et non dépourvue d'ingéniosité de Roger-Ducasse, un contemporain\nqu'il faut se garder de confondre avec Dukas, l'auteur de l'Apprenti sorcier,\nnous passons aux musiciens décadents et au Debussysme par la transition assez\ninattendue du Concerto pour violon op. 20 de Lalo, dont M. Deru fut l'inter-\nprète, et de l'introduction du premier acte de Fervaal, baignée de rêve et de\nmystère. Puis grâce à un autre retour de deux siècles en arrière, nous prenons\ncontact avec l'archaïsme exquis de pièces instrumentales du XVIIIe siècle pour\nretrouver les noms toujours aimés de Bizet et de Saint-Saëns et nous réfugier\nenfin dans l'Ecole du Bon Sens ainsi qu'au cours de la période littéraire du\nSecond Empire s'intitulaient fièrement les chefs de file de la réaction contre les\nexcès du romantisme.\n    La Rapsodie espagnole de Ravel a des colorations finement irisées et cha-\ntoyantes dans sa première partie, Prélude à la Nuit. N'oublions point toute-\nfois que le prestige fallacieux des timbres rares n'arrive pas toujoure à masquer\nle vide de la pensée et de l'inspiration. Quant à Debussy, nous sommes de\nceux qui ont cru découvrir dans ses premiers essais les indices d'un génie cher-\ncheur en quête d'horizons inconnus. Son Quatuor, ses Nocturnes, ses Chan-\nsons à Bilitis sont empreintes d'une poésie étrange, échappant à l'analyse, non\nassurément transcendante comme on a voulu le dire, mais d'une incontestable\noriginalité. Malheureusement dans ses dernières œuvres les pouvoirs évocateurs\nde cet art semblent s'énerver et les tares morbides se multiplier.\n   Au point de vue musical, quel intérêt est-il possible d'attacher dans les\n Rondes de printemps, à ce tissu de sonorités sans lien qui se succèdent vaine-\n ment comme un tourbillon d'ombres informes et illusoires? Au point de vue\npoétique, comment expliquer le symbole? Les paysages roses de mai sont-ils\n aperçus par Debussy au travers d'une loupe noircie et déformatrice, projetant\nsur leurs contours des obnubilations, des teintes plombées et mensongères? Ou\nest-ce que par une aberration foncière, les aspects radieux du renouveau de la\nnature en éveil apparaîtraient, dans l'imagination de l'artiste avec les livides\n reflets de la mort? Suivant la définition que Victor Cousin n'a pas inventé\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1859, "texte": "166                                DURENDAL\n\n\n\nmais qu'il a contribué à populariser, le beau n'est qu'un des aspects de la\nvérité. C'est pourquoi le symbole qui en art est un des stimulants les plus effi-\ncaces de l'impression esthétique est fondé avant tout sur la vérité d'un rapport\nintime, essentiel, d'un rapprochement saisissant entre deux idées, l'une plus\nabstraite, l'autre plus concrète, l'idée abstraite prenant corps dans l'idée con-\ncrète qui en devient comme la forme substantielle. Mais comment trouver ici\nun commentaire symbolique de nature à justifier le démenti conscient que le\nmusicien inflige à son titre? Y a t-il dans cette conception quelque ironie\nsuprême ou faut-il n'y voir au contraire qu'une gageure malicieuse destinée à\ndérouter les esthètes par trop friands de Debussysme exaspéré?\n   M. Deru donna une interprétation sympathique des pièces de Senaillé (1687-\n1730 et de Leclair (1697-1764), toutes ravissantes de fraîcheur. Le concert se\nterminait par la belle Marche héroïque de Saint-Saëns, de musicalité si riche,\nsi noble et si savoureuse, et par de gracieux tableautins, de charmantes\nesquisses enfantines, les Jeux d'Enfants, op. 22 de Bizet. Bizet marque une\ndate dans l'histoire de la musique française. Si Don Juan est l'opéra souverain\ndu XVIIIe siècle, Carmen est l'opéra souverain du XIXe siècle. Nous parlons\nbien entendu d'opéra et non de drame lyrique. Gluck et Wagner ne sont donc\npoint ici en cause.\n   C'est avec son zèle habituel que M. Durant conduisit ces œuvres, si étran-\ngement opposées l'une, à l'autre par la forme et le sentiment, bien que toutes\nécloses sur le sol de France à des époques différentes et dont la majeure partie\nétait semée des plus périlleuses difficultés d'exécution.\n                                                     G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n\n                              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-007", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 166, "page_fin": 168, "titre_corps": "Revue du mois : Les Expositions", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Francis Houtart", "ancre_debut": "Les Expositions     E x p o s i t i o n C a r l W e r l e m", "ancre_fin": "H O U T A R T .", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "An Parc. — Matinées littéraires", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 191, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 1859, "fin_caractere_exclue": 3137, "texte": "Les Expositions\n    E x p o s i t i o n C a r l W e r l e m a n n . — Un ensemble d'oeuvres aussi\nsoutenu dénote un talent arrivé à sa maturité. En pleine possession de ses\nmoyens, l'artiste n'a plus guère d'étapes à parcourir dans la voie du progrès.\nIl perçoit facilement la poésie d'un sujet, se laisse éblouir volontiers par la\nlumière qu'il dispense généreusement sur ses toiles ; et, habile à fixer l'état de\nla température, il rend aussi aisément la fraîcheur matinale que la chaleur des\ncanicules.\n   Une pluie d'or, dans le parc de Tervueren, répand sous les pas des prome-\nneurs les feuilles à jamais desséchées des grands hêtres. On dirait mille\npetites flammes léchant l'atmosphère. Elles tourbillonnent dans l'air un\ninstant, s'accrochant aux ramures et aux branches, avec amour, comme des\nchoses qu'on doit quitter pour toujours et sur lesquelles on dépose un ultime\nbaiser... Puis, s'unissant les unes aux autres, elles confectionnent un épais\ntapis aux arabesques variées, qui amortira les pas du promeneur attardé, insen-\nsible à tant de tristesses        Un lever de soleil, sur les étangs de Tervueren I\n— c'est décidément un coin attirant — nous plonge dans cette atmosphère\nviolacée, si chère aux peintres, faite, à l'orée des bois, d'un mélange de brouil-\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "                               REVUE      DU      MOIS                       167\n\n\n lard matinal et d'humidité terrienne, répandus sur les novelies et dissipés\n par les premiers rayons du matin. Werlemann célèbre aussi la nature agreste,\nla pleine campagne, mais en touriste enchanté de se donner du mouvement,\nd'emmagasiner de l'air pur, plus que pour célébrer l'humble travail du\nlaboureur. Il parcourt l'espace. En été dans les champs, aux environs de\n Bruxelles. Ses horizons, ses plaines, il les déploie avec une telle aisance dans\nles trois panneaux d'un triptyque, qu'on ne songe plus à la toile. On a une\nvue directe sur le paysage lui-même, on respire à pleins poumons l'air vivi-\nfiant du matin. C'est un de ces tableaux qui, en répandant la gaieté dans\nl'appartement, y apportent en même temps le réconfort et la santé. Les der-\nniers rayons illuminent d'un peu de joie la vieille muraille frileuse et la\nréchauffent sous une dernière étreinte.\n   Enfin, dans la note tragique, Vatnakalsen, en Norwège, est l'antre effrayant\nd'une divinité Scandinave : des rochers partout, hérissés de créneaux fantas-\ntiques, entourés de gorges profondes comme une forteresse inaccessible,\nsemblent prêts pour un holocauste sanglant. On reste glacé d'effroi devant ces\nsolitudes d'où la vie s'est enfuie, où règne un éternel silence, où rien d'humain\nn'a jamais pénétré, que l'oiseau n'a point troublées du battement de son aile,\net où la nature elle-même n'a mis aucune parure... Asile du néant!\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n  L a P h o t o g r a p h i e d'Art à la Galerie B o u t e . — Il serait diffi-\ncile de soutenir que la photographie n'est pas un art, quand l'intervention\npersonnelle de l'opérateur, sa science de la pose, sa compréhension du\ncaractère et le soin qu'il consacre à l'impression des épreuves atteignent\ncette perfection, font oublier à ce point le mécanisme de l'appareil réduit au\nrôle de simple auxiliaire. Un jeu savant de la lumière et de l'ombre — l'une\nqui allume un regard, l'autre qui adoucit les traits — donne de la mobilité\naux yeux, anime un visage et met de la ressemblance en même temps que de la\nvie sur ces physionomies connues.\n   Que nous voilà loin des décors d'autrefois où tout le monde se cambrait\nprès de la même table banale et devant le même fond de paysage, en des\nattitudes que l'on croyait belles et qui nous font sourire de pitié! Sans doute,\navant de presser la poire en caoutchouc, le photographe d'alors s'adressait-il à\nson modèle, comme à un caniche : « Monsieur, faites le beau ! »\n   De nos jours, la mise en scène réclame des soins plus minutieux. Elle varie\nsuivant qu'il s'agit d'une grappe d'enfants pendus au cou de leur mère — il y\nen avait de délicieux à cueillir — des minauderies et des grâces d'une\nmondaine, d'un personnage de marque à la poitrine constellée. Que de\ngrands hommes défilent; ils sont vraiment trop! Je n'avais des yeux que pour\nles bambins... et parfois aussi pour leurs mamans! Je soupçonne certaines\nélégantes d'avoir fait photographier leurs toilettes plus que leur minois ! C'est\nexcusable chez quelques-unes !\n   M. Boute s'inspire visiblement des estampes anglaises et françaises du\nXVIIIe siècle. Et, afin de compléter l'illusion, chaque photographie est entourée\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1455, "texte": "168                                    DURENDAL\n\n\n\nd'un glomisage (1), ou passe-partout peint à la gouache, servant de transition\nentre le bistre de l'épreuve et le vieil or des cadres. C'est au prix d'un pareil\nraffinement que la photographie se rapproche de plus en plus des anciennes\ngravures. Pour les rappeler complètement, il n'y manque qu'une pompeuse\ndédicace. « A Sa Très Haute et Très Illustre Altesse par son très humble et\ntrès obéissant serviteur ! » La grandeur s'est faite plus simple, mais le pitto-\nresque y a perdu. Serait-ce que les artistes ne reconnaissent plus leur dépen-\ndance vis-à-vis des grands de la terre? Ou serait-ce que ceux-ci, abandonnant\nles traditions de jadis, consacrent leurs ressources à de moins nobles plaisirs\net ont vidé du même coup leur escarcelle de mécènes?\n   Je m'en voudrais de ne pas faire une mention spéciale des membres de la\nfamille royale. Une suite très complète les réunit depuis le fondateur de la\ndynastie, et offre — pour l'avenir surtout — un réel intérêt iconographique.\nIl y a là des portraits officiels, comme aussi des clichés intimes : tels la reine\net ses enfants sur les degrés du perron, au château de Laeken; puis les ébats\nde nos jeunes princes dans les dunes, tout à leur jeux, espiègles comme il sied\nà leur âge. Et c'est joli de les y voir enfants plus que princes...\n                                                                 FRANCIS H O U T A R T .\n\n\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-008", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 168, "page_fin": 170, "titre_corps": "Revue du mois : Au Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. A.", "ancre_debut": "An Parc. — Matinées littéraires   W i l l i a m Ratcliff, d'HENR", "ancre_fin": "la prose a des ailes. F. 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William Ratcliff, à peine\nécrit, fut joué en Allemagne, mais sans le moindre succès ; et il est permis de\ncroire que la froideur du public ne contribua pas peu à donner à Henri Heine\ncette haine féroce des choses et des gens d'Outre-Rhin, qui devait lui inspirer\nde si mordantes satires.\n    Depuis, je ne sache pas que William Ratcliff ait connu la vogue sur les\nscènes allemandes : tandis que Schiller, Gœthe, Hebbel et Tieck continuent\nd'occuper avec éclat les nombreux théâtres germaniques, Heine ne vit guère\nque par ses petites chansons et par les pages exquises de ses Reisebilder.\n   L'initiative prise par le Parc de représenter cette vieille pièce, que personne\nne demandait, n'en apparaît que plus audacieuse. C'était une gageure : le\n Parc l'a gagnée, et il faut l'en féliciter. Car William Ratcliff, tout compte\nfait, n'est pas du tout une pièce indifférente. Il y a quelque chose de profond,\nd'hallucinant et de navrant, dans cette vaine agitation de fantômes qui se\npoursuivent et qui restent, les uns pour les autres, insaisissables et incom-\n\n   (1) Glomy, graveur français, réputé pour ses montages de dessins à encadrement, filet or\net lavis verdàtre, baptisés « glomisage ». Cette formule de montage a été adoptée presque\nunanimement pour les œuvres du XVIIIe siècle. (Loys Delteil ; Manuel de l'amateur d'estampes.)\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3295, "texte": "                              R E V U E D U MOIS                             l69\n\n\npréhensibles : on y pourrait découvrir, en y regardant d'un peu près, une phi-\nlosophie de la vie humaine qui est d'un poète.\n   Quant au drame lui-même, les gens avertis le trouvent puéril, mais inté-\nressant en ceci qu'il révèle déjà l'ironie subtile qui fait le fond même du talent\nde Heine. Tout jeune qu'il fût quand il écrivait cela, il semble bien évident,\npour qui connaît son œuvre, qu'il ne se prenait pas au sérieux : sous l'appa-\nrente gravité des tirades déclamatoires, un sourire de moquerie affleure, un\nde ces sourires par quoi l'on se moque de soi-même et l'on montre aux autres\nque l'on n'est pas dupe de ses propres déclamations. Il y a dans William Rat-\ncliff du Götz de Berlichingen, du Manfred et du Karl Moor; mais il y a aussi\ndu Heine.\n   Tout de même, cette parodie peut être prise au sérieux : elle l'a été tout a\nfait par le public enthousiaste des matinées littéraires. L'interprétation a con-\ntribué à ce vif succès : elle fut de tous points excellente, et M. de Gravone,\nqui s'est fort dépensé dans un rôle difficile, a droit à de très grands éloges.\n   Une jolie conférence de Mme S. Chandler, une Viennoise qui a gardé une\nséduisante pointe d'accent, ouvrait cette charmante séance par quoi le Parc,\nune fois de plus, a bien mérité des lettres.\n                                       *\n                                      * *\n\n  Mon a m i T e d d y , d'ANDRÉ RIVOIRE et LUCIEN BESNARD.\n   Mon ami Teddy, c'est un brave, loyal et jovial garçon, resté très enfant\njusqu'à la trentaine, comme beaucoup d'Anglais et d'Américains. Il ne com-\nprend rien aux complications, aux artifices, aux réticences et aux roueries du\nmilieu parisien, très chic, où l'a conduit un camarade : il va son chemin tout\ndroit, dit tout haut ce qu'il pense, scandalise, effraie ou amuse les gens par\nson sans-gêne et sa franchise, qui lui inspirent des gestes, des paroles, où il\nserait impossible à un Français bien élevé de ne pas voir autant de gaffes.\nAvec une pesanteur de vigoureux Yankee nourri de bœuf saignant, il tombe\ndans ce monde frivole comme un chien dans un jeu de quilles... mais il y est\nfort bien reçu, d'abord parce qu'il est très riche, et puis parce qu'il est char-\nmant, une fois que Ton s'est fait à sa sincérité. Et il finit par épouser la femme\nqu'il aime, ce qui réjouit tout le monde, y compris les spectateurs, les ouvreuses\net les pompiers, car Mon ami Teddy a conquis tous les cœurs.\n   Quoique avec les Yankees nulle excentricité ne doive nous étonner, cette\nfigure de l'ami Teddy paraît un peu conventionnelle et, par moments, frise la\ncharge. Mais quel dialogue léger, quel esprit délicat, quelle jolie langue fine-\nment française! Toutes les qualités de grâce et de charme, de sentiment et\nd'ironie, de souplesse et d'alerte gaieté que l'on avait admirées dans le Bon\nRoi Dagobert de M. André Rivoire, l'un des auteurs de cette pièce, on les a\nretrouvées dans Mon ami Teddy, qui a remporté au Parc un succès extraor-\ndinaire, égal à ceux de Sire et de l'Aventurier. La belle carrière fournie par\nces trois comédies, toutes trois des plus honnêtes, sera, nous l'espérons, d'un\nbon enseignement.\n   L'ami Teddy, c'était M. Henry Roussel, qui a joué le rôle d'inimitable\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 329, "texte": "170                               DURENDAL\n\n\n\nfaçon, y compris l'accent. Mlle Damiroff l'a d'ailleurs secondé de son beau\ntalent sympathique, et le reste de la troupe enleva avec brio cette pièce dont\nla prose a des ailes.\n                                                                       F. A.\n\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-009", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 170, "page_fin": 171, "titre_corps": "Revue du mois : Revue des Revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "X.", "ancre_debut": "Revue des Revues    — Le Catholique (février) p", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 195, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 329, "fin_caractere_exclue": 3043, "texte": "Revue des Revues\n   — Le Catholique (février) publie une admirable et hardie chronique sociale\nde P. Cuylits, un beau poème de M. Ch. Grolleau, et reproduit avec une\nindignation très justifiée un article de la Correspondance de Rome, qui accuse\nla vaillante revue d'Elie Baussart de « modernisme ». Cette accusation lancée\nà tout instant par des gens qui se croient les indispensables soutiens de\nl'Eglise, commence à devenir irritante. D'autant que ceux qui la lancent,\nseraient le plus souvent bien embarrassés de dire ce qu'elle signifie. La Corres-\npondance de Rome donne, d'ailleurs, la mesure de sa valeur en citant comme\nexemple à suivre au Catholique, son homonyme, un hebdomadaire insigni-\nfiant qui paraît à Gand et où écrivent quelques jeunes crétins rétrogrades.\n   — Le Mercure de France donne en tête de son numéro du 15 février, un\ncahier inédit du journal d'Eugénie de Guérin, qui éclaire d'un jour nouveau\nla figure triste de Maurice et l'âme de l'admirable ange gardien du Cayla.\n   Ce sont des plaintes, des tristesses, des angoisses... A lire aussi une émou-\nvante nouvelle du célèbre écrivain arménien Avetiss Aharonian. Dans le\nnuméro de mars : Rimbaud chez les Parnassiens, par M. Paterne Berrichon.\n   — Dans la Vie intellectuelle, M. Georges Rency demande que l'on donne\nle nom de Rude à l'une de nos rues. La rue Rude... ce serait... rude à\nprononcer.\n   — Dans la Revue de Belgique, M. Maurice Darin parle de la Vérité toute\nnue qui « est un aliment trop frugal ». Les produits alimentaires se multi-\nplient chaque jour.\n   — La Nouvelle Revue française a terminé, dans son numéro du 1er mars, la\npublication du petit roman d'André Gide, Isabelle, qui est une des plus\ncharmantes choses qu'on puisse lire. Encore les admirables lettres de jeunesse\nde Charles-Louis-Philippe, qui n'est pas tendre pour l'école naturiste.\n   — Les Visages de la Vie reparaissent avec une chanson de Vielé-Griffin,\nune page de Jean de Boschère et une phrase de M. Charles Dulait : « Ils ont\ntous eu du bonheur mais c'est de leur malheur que je me rappelle le mieux. »\n   — La Belgique artistique et littéraire. De beaux vers de Gérard Harry,\npourtant comparer la neige à un « amas d'écume blonde » c'est un peu auda-\ncieux... M. Paul André donne à de jeunes auteurs — qui ne sont pas élèves à\nl'école de guerre — des leçons de beau style.\n   — Les Marches de l'Est. Jean Racine, par M. Georges Grappe. Des lettres\nsur la Belgique par M. Léon Souguenet. Du Souguenet genre grave.\n   — La Revue générale. M. Victor du Bled donne un curieux article sur le\nMonde de l'Emigration. J'en retiens surtout une phrase qui n'est pas de\nM. Victor du Bled. Celui-ci cite sans sourciller l'avocat Christin : « A Londres,\n"}, {"page_pdf": 196, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2821, "texte": "                              REVUE    DU    MOIS                           171\n\n\nje trouvai une marquise de Chabannes tenant une école de petites filles, une\ncomtesse de Boisgelin donnant des leçons de piano, à pied, sa robe retroussée\ndans ses poches et un parapluie à la main... » ce me semble, assez malcommode\npour donner des leçons de piano. Edouard Rod à Genève, par M. Ernest\nTissot.\n    — Le Beffroi. Quelques bons poèmes de Pol Simonet, Fernand Divoire,\nJeanne Mercier-Valenton.\n    — La Nef, où débutent de jeunes et sympathiques talents, est la première\nrevue littéraire en Belgique qui, à cette époque du centenaire, ait publié un\narticle sur Montalembert. Cet article est suivi de la publication de deux lettres\ninédites du grand orateur à Adolphe Dechamps. M. Jean de Jaer donne de\njolis vers. M. G. de S. (serait-ce lui?), un conte de fée, et M. Ladislas de\nCuvelier, une chronique théâtrale écrite avec des ciseaux.\n   — Le dernier numéro de Joyeuse est très remarquable. Delattre. Demade.\nDes Ombiaux. Une Légende blanche exquise, de M. G. Van Roosbroeck.\n    Rien de M. Loslever qui écrit si bien.\n   — La Jeune Wallonie termine, hélas! la publication du charmant roman\ndu baron Charles van Beneden, Une âme d'élite (c'est le titre du livre). C'est\ntoujours aussi spirituel et aussi profond :\n    \" Les populations maritimes ont une psychologie spéciale; leur sang dans\nl'accoutumance de la lutte quotidienne face à face avec la mort, s'emplit de\nl'audace des soldats sur un champ de bataille et conjointement de leur\nfierté. \"\n   Toujours du même style élégant et léger :\n    « Je compris, par là, quel mal, quelle honte mon retour imprévu apporte-\nrait à Auguste résigné au malheur, incapable, en sa noblesse énergique, dans\nla misère fangeuse où il se remontrerait à moi, de supporter la peine et\nl'affront de me réapitoyer sur son sort, après m'en avoir dépeint l'éclat. »\n   Toujours la même hardiesse, déconcertante, d'images :\n   « Pauvre garçon, fait à l'image de Dieu, mais en un exemplaire dénudé...\npuis profondément replongé dans son gouffre, plus nu. »\n    Plus nu encore?...\n    Dans le même numéro, d'admirables vers de Paul Lefèvre :\n\n                Aussitôt que le garde a sonné la battue,\n                    On entend ces gueules soudain\n                Vociférer d'une voix sauvage et bourrue\n                    D'énormes cris sud-africains !\n\n  — Les Rubriques nouvelles. M. Nicolas Bauduin remanie-t-il son œuvre\nou se revête-t-il ?\n  — L'Indépendance. Nous parlerons dans notre prochaine chronique de ce\nnouveau périodique. Son comité de rédaction se compose de MM. Emile\nBaumann, René Benjamin, Vincent d'Indy, Paul Jamot, Ernest Laurent,\nEmile Moselly, Georges Sorel, Jérôme et Jean Tharaud, Jean Variot.\n                                                                   X.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-010", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 172, "page_fin": 172, "titre_corps": "Parsifal", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Parsifal Enfant qui dans tes pleurs laves le sang des cygnes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 197, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 768, "texte": "Parsifal\n\nEnfant qui dans tes pleurs laves le sang des cygnes,\nBel éphèbe chrétien, Parsifal   ingénu,\nDéjà le nimbe ardent du Graal inconnu\nFait trembler en tes yeux l'or de ses feux  insignes.\n\nLaisse flotter au vol des aurores   bénignes\nTa chevelure vierge autour de ton col nu,\nVainqueur impollué, que n'ont point retenu\nLes jardins de luxure et les baisers    indignes.\n\nVers Amfortas brûlant de honte et de douleur,\nPar les bois, prinianiers moins que ta joue en fleur,\nEt les sentiers des monts où serpentent les vignes,\n\nVa, poursuis comme un Roi ton chemin         triomphal,\nEphèbe aux yeux d'azur, ingénu       Parsifal,\nEnfant qui dans tes pleurs laves le sang des cygnes.\n\n                                             EMILE CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-011", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 173, "page_fin": 176, "titre_corps": "Lettre parisienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "T. de Visan", "ancre_debut": "Lettre Parisienne                     SI nous causions un peu t", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 198, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2650, "texte": "Lettre Parisienne\n\n                   SI nous causions un peu théâtre! Oh! rassurez-vous, je ne\n                      parlerai pas de M. Bernstein. Tant d'autres sujets plus\n                      captivants nous sollicitent!\n                         Pour avoir tenu une chronique théâtrale pendant cinq\n                      ans, je suis sorti de cette aventure étrangement désabusé\n                      sur la qualité de nos spectacles, et ayant contracté, avec un\n                      dégoût profond des scènes parisiennes, une sorte de cour-\n                      bature morale, qui me fit accueillir avec joie une retraite\n                      prématurée.\n    Il est quantité de genres fades ou ennuyeux. Il y a d'abord la pièce à thèse,\nsystème Brieux, sans aucune garantie, même du gouvernement, puisque la\nFoi vient d'être refusée au Théâtre Français. Le genre Brieux passe tous les\nautres en bêtise. Il y a ensuite la pièce d'amour, système Bataille, assez\nagréable mais qui fatigue par la répétition des mêmes scènes. I1 y a le genre\nde Fiers et Caillavet, sorte de cinématographe psychologique des mœurs con-\ntemporaines. Ces messieurs ont bien de l'esprit et je serais tout à fait content\nde leur théâtre, si l'on m'y laissait fumer.\n   Mon dessein fut, il y a quelque temps, d'interroger les hommes de lettres et\nles artistes sur leurs préférences. La plupart de ceux que je pressentis insis-\ntaient sur les spectacles du cirque et du music-hall. Je comprends et partage\nleurs goûts. On nous a tellement assommé avec les théories sociales, l'amour\npassion, la philanthropie et autres rengaines que nous donnerions tous les\nthéâtres de la terre pour une danse nègre et quelques clowns.\n    Quelque chose a achevé de nous dégoûter du théâtre, le feuilleton du cri-\ntique. Le critique théâtral est une machine étrange qui ne travaille que la\nnuit et dans les conditions les plus défavorables à son bon fonctionnement.\nChez de tels êtres, les déformations professionnelles s'accusent très vite. La\npauvreté des sujets traités, le manque d'invention, tout ce qui se nomme\nmétier, est salué bien bas par eux. En revanche, blasés et sceptiques, ils\naccueillent avec dédain l'émotion, le lyrisme et tout ce qui n'est pas absolu-\n ment du « chiqué ».\n    Il ne reste donc aux lettrés que deux refuges : ou le music-hall avec ses\n joies un peu physiques, ses lumières, ses danses, ses pitres américains, très\n supérieurs à nos comiques; — ou le théâtre d'art.\n    Oui, le théâtre d'art, et c'est là que j'en veux venir. Malgré l'hostilité des\n critiques, la bêtise des directeurs, les lettrés se plaisent encore aux belles\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3096, "texte": " 174                               DURENDAL\n\n\n\névocations d'idées exprimées lyriquement, à l'exposé de sentiments nobles,\nhéroïques dont la musique intérieure exalte. Il suffit de citer les noms d'Ibsen,\nde D'Annunzio, de Maeterlinck, de Samain, de Claudel, e t c . . pour s'en-\ntendre. Tous ceux-ci et bien d'autres selon leurs moyens propres et des\nfortunes diverses, nous ont offert le même idéal d'art. Par eux, le drame\nmoderne s'est affirmé avec son souci d'universalité, sa fougue lyrique, la\nrichesse de ses contours harmonieux.\n   Hélas! de tels spectacles se font de plus en plus rares. Ibsen a vieilli et il\nfaut avouer que toute la partie raisonneuse de son œuvre est insupportable.\nD'Annunzio se fait rare ou s'entoure d'une telle réclame qu'il irrite. Nul\ndirecteur n'est assez intelligent pour monter du Claudel. Ce fut donc pour nous\nune bonne fortune que d'entendre deux pièces, cette semaine, qui corres-\npondent à une vraie formule d'art. Je veux dire l'Oiseau bleu de Maeterlinck\net l'Armée dans la Ville de Jules Romains.\n\n                                          *\n                                      *       *\n   Je parlerai peu de l'Oiseau bleu, car tout fut dit sur ce sujet et l'on connaît\nle théâtre de Maeterlinck. Il ne me faut qu'enregistrer un légitime succès et\nla supériorité du théâtre de légende et de rêve. Il y a dans la pièce un souci\nd'universalité, une façon de chanter la vie, de faire surgir de l'âme les senti-\nments profonds qui nous constituent, un appel au mystère, une soif de l'idéal\npar quoi nous communions la beauté. Aimables symboles du pain, de l'eau,\nde la lumière dans une humble maison de bûcheron qu'égaie le rire de deux\nenfants! Poétique voyage à travers l'univers enchanté! poignantes décou-\nvertes! conversations rapides où, à travers des mots simples et émus, passe le\nsouffle des grandes intuitions ! Tout cela fait de l'air dans notre esprit, nous\ntransporte parmi les réalités du rêve et nous offre des suggestions autrement\npuissantes que le théâtre de mœurs ou de caractère. Ici pas de verbiage. La\nphilosophie d'un Epictète que Maeterlinck distillait avec ennui dans le\nDouble jardin ou dans la Sagesse et la Destinée, fait à peine son apparition.\nC'est pourquoi le succès fut absolu.\n\n                                          *\n                                      *       *\n  Allons-nous revoir les jours d'Hernani, j'entends les luttes entre poètes et\nbourgeois, pour la défense d'un fier lyrisme? Non, car la poésie contempo-\nraine n'est autre que l'expression de la mentalité collective, et la façon dont\nnous concevons le rythme, l'exaltation intérieure, l'invention poétique défi-\nnissent cet état d'âme offert.\n   Il n'y eut donc pas à l'Odéon les manifestations que certains pessimistes\nprévoyaient, à l'occasion de la pièce de Jules Romains. La foule et le poète\nont communié dans la même ferveur, dans ce même enthousiasme né du choc\nde deux réalités palpitantes.\n   On connaît l'essentiel de la doctrine Jules Romains et de ses amis. Il\ndemeure légitime de vouloir substituer aux individus, le groupe, individu\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3474, "texte": "                            LETTRE     PARISIENNE                            175\n\n\n supérieur doué de sa vie propre. Peut-être n'est-il pas besoin de recourir à la\n psychologie des foules pour expliquer la création spontanée d'un ensemble de\n personnes, d'un bloc animé. Il est de fait qu'isolés, nous évaporons nos efforts.\n Réunis, assemblés, nous dégageons, au contraire, une quantité considérable\n de molécules qui s'agrègent, s'associent dans un large rythme.\n   Exalter ce qui constitue une collectivité, un agrégat, en extraire l'âme et la\n projeter devant soi, c'est à quoi s'est appliqué un groupe d'écrivains appelés\n unanimistes. Parfois, il est besoin de quelque agitation pour mieux faire vivre\n une rue peuplée, une assemblée, pour leur révéler leur propre conscience,\n a Entrez dans une réunion publique, écrit Jules Romains dans son Manuel\n de Déification, écoutez l'orateur, et soudain poussez un cri qui fasse mieux\nexister la salle. » Nul autant que ce poète ne nous aura davantage mis dans\nl'ambiance nécessaire à la création de ce groupe, de cette conscience collec-\ntive prête à surgir de n'importe quel pâté de maison, comme de chaque lieu\noù des êtres s'assemblent.\n   Sur des bases semblables est édifié le drame que l'Odéon s'honore d'avoir\nreprésenté. L'Armée dans la ville est la lutte entre deux collectivités, l'une\n belliqueuse, l'autre pacifique. Des paysans, des bourgeois paisibles, dans une\npittoresque conversation, parmi l'atmosphère lourde d'un café de province,\nnous disent leur haine de la domination, leur amour pour les champs jadis\ndrus d'épis, aujourd'hui dévastés par cette herse énorme qu'est un bataillon\narmé. Et pourtant, dans leur terreur contrainte, ces citadins ne peuvent se\ndéfendre de quelque admiration. C'est alors, évoqués avec un âpre lyrisme,\nla forêt des baïonnettes, sorte d'ombre poilue profilée sous le soleil, les\naspects changeants et toujours nouveaux des troupes rangées en carrés ou\ndispersées dans la plaine.\n   Ils sont las ces soldats, ayant fourni tout leur effort, et pourtant l'amour de\nleur métier, une sorte d'instinct de corps et de classe les domine, les pousse à\nla conquête, régit les mouvements de leur âme incarnée dans le chef, l'intré-\npide général, sorte de conscience lucide de ce groupe brutal.\n   C'est dans le cœur de ce général que se passe une action tragique. Sa\nlucidité l'entraîne dans un guet-apens. La femme du maire de la ville a résolu\nd'anéantir l'armée. Sa croisade enflamme les cœurs des autres femmes. On\ndécide qu'à l'occasion d'une fête chaque habitant invitera un soldat et l'assas-\nsinera sur le coup de minuit. Le maire recevra à sa table le général et lui fera\nexpier les horreurs de la guerre.\n   Tout se passe ainsi. L'instant est tragique, la scène pleine d'angoisse. A la\ndernière minute le maire hésite. Il lui répugne de tirer à bout portant sur un\nhomme. Oui, mais sa femme veille qui, pour hâter la main de son lâche\nmari, se jette aux genoux du jeune général, avec l'offre de tout son corps. Le\nmaire a tiré, le général est blessé à mort, tandis que les habitants égorgent\nles soldats. Du camp arrivent quelques bataillons au secours des camarades.\nLa ville est à nouveau en état de siège, on égorge, on tue, l'armée reprend le\ndessus. Et dans un magnifique mouvement, le général, qui a reconnu la vic-\ntoire des siens, chante la gloire de ses troupes, leur triomphe et leur vie.\n   Je raconte très mal cela, haïssant la narration. Ce sont ces mouvements,\n"}, {"page_pdf": 201, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 585, "texte": "I76                              DURENDAL\n\n\nces ensembles qu'il faudrait ressusciter avec les clameurs, les passions, ces\ndeux consciences collectives en antagonisme, l'une et l'autre dans leur vérité\nlyrique. Par-dessus tout j'admire le premier et le dernier acte où l'auteur a\ndonné tout son élan. Il serait à souhaiter que M. Antoine conservât cette\npièce au répertoire de l'Odéon, au lieu de l'intituler drame d'avant-garde\npour la mieux sacrifier. L'Armée dans la ville fait honneur à toute une\ngénération.\n                                                            T. DE VlSAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-012", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 177, "page_fin": 183, "titre_corps": "Le Drageoir aux épices", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Épicier", "ancre_debut": "Le Drageoir aux Epices « ... Bobine et Casimir, livre écrit dans une", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 202, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2467, "texte": "Le Drageoir aux Epices\n   « ... Bobine et Casimir, livre écrit dans une langue merveilleusement\nciselée, est un des meilleurs volumes ayant paru ces dernières années; il sera\nlu avec infiniment de plaisir et concourra admirablement à l'épanouissement\ndes lettres en Belgique. » L'auteur de ce livre « est considéré en Belgique, à\nl'heure actuelle, comme un des tout premiers écrivains de langue française;\nses romans l'ont mis au premier rang; et les récents succès qu'il a remportés,\ntant dans ses productions dramatiques que dans ses chroniques étincelantes\nd'esprit, le font, à juste titre, apprécier par tous les artistes... » Quel est ce\nromancier qui est un des tout premiers écrivains de langue française, et\ndont le roman à paraître est un des meilleurs volumes ayant paru ces der-\nnières années?... Nous n'étonnerons personne en disant que c'est M. F.-\n Charles Morisseaux. Est-il également l'auteur du prospectus ? Nous ne tran-\n cherons pas la question.\n\n\n  11 y a eu le duel Claretie-Daudet et plusieurs autres qui passionnèrent\nParis au début de ce mois. Nous ne doutons pas qu'un duel qui se prépare à\nBruxelles, n'intéressez aussi vivement l'opinion publique. C'est notre ami\nvan Beneden (Baron Charles) qui nous y provoque par cette lettre char-\nmante et douce.\n                                                   Bruxelles, 3 mars 1911\n            « M O N S I E U R LE D I R E C T E U R DE DURANDAL ( I ) ,\n\n   » Si je m'autorise à vous répondre une deuxième fois, c'est parce qu'il me\nsemble, en vous voyant travestir et renverser la vérité sur mon dos, avec tant\nd'esprit, que vous désirez engager avec moi un petit duel de plume.\n   » Allons-y! Ce désir est gentil, du reste, et je vous remercie. Nous n'avons\npas besoin de nous fâcher, en nous criant comme Vadius et Trissotin :\nVous donnez sottement vos qualités aux autres.\n   »... Mais quoi?!... Tournant la page, me voici tout à fait bête d'avoir\npensé à me battre avec vous pour l'honneur de la vérité, puisqu'au même\nmoment je lis, qu'en induisant vos lecteurs en erreur, vous ne faisiez que\nvous moquer de moi.\n   » Continuez donc, cher anonyme; je laisse de mon côté le jugement sur\nnos forces, à ceux qui, voulant être bons arbitres, me liront après vous.\n   » Sans nulle rancune.\n                                              » BARON CH. VAN BENEDEN. »\n   (1) Larousse nomme l'épée de Roland Durandal avec un a. Je n'ai pas examiné s'il\n commettait une erreur historique.\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2767, "texte": "178                               DURENDAL\n\n\n\n  Nous avons fait le carnaval. Mais travestir et renverser la vérité sur le dos\nde M. van Beneden nous n'y avions vraiment pas songé...\n                                       *\n                                     * *\n   M. Léon Séché défend, dans le Mercure de France, la vertu d'Elvire. Cela\nne nous passionne guère. Mais il parle incidemment d'Eugénie de Lamartine,\net explique en note : « sœur cadette du poète qui en eut cinq ». Cinq sœurs\ncadettes, mon Dieu! je croyais que la nature n'allait pas plus loin que les\n« trijumeaux ».\n   M. Alphonse Séché, dans la Galette belge de Paris, parle du Panthéon :\n« La Politique s'en est emparée : N'avons-nous pas vu un descendant d'un\nillustre maréchal de l'Empire s'arroger le droit de retirer son corps des\ncaveaux du Panthéon sous prétexte qu'ils étaient à jamais déshonorés par la\nprésence de celui de Zola?... Regarde et passe, dit Virgile au Dante ». —\nMoi, répond Dante, je ne pourrais regarder une aussi belle phrase sans\nm'arrêter !...\n                                       *\n                                      *       *\n  M. Paul André n'ayant pas fait cette phrase en a Séché d'envie.\n                                          *\n                                         * *\n   Le Mercure citait, il y a deux mois, de spirituelles définitions d'écrivain,\nque se plaisait à lancer Jean Moréas. Ce sont des mots d'esprit, ingénieu-\nsement préparés et qui ont une allure définitive. Ce que Moréas fit pour les\ncontemporains, le spirituel directeur de la Belgique artistique et littéraire\nentreprend de le faire pour les morts. Son premier « mot » s'applique\nà Henri Heine. Il l'appelle « une originale personnalité littéraire du dernier\nsiècle ». Il n'y a pas à dire, c'est très fort.\n                                         * *\n   M. Georges Masset, qui n'a pas d'esprit, et M. Léon Souguenet qui en a un\npeu plus, ont fait jouer récemment, à Bruxelles, une pièce intitulée Jules ou\nle triomphe de la vertu. La recette fut, le second soir, de 37 fr 50. Evidemment\nc'est un record. Depuis « 1830 », on n'avait pas vu, en Belgique, un four\npareil. Aussi M. Georges Masset qui, avant la première représentation, se van-\ntait d'avoir fait la pièce tout seul, proclame maintenant qu'il n'y est pour\nrien. Il a, du moins comme consolation, l'approbation de l'artilleur qui préside\naux destinées de notre « revue nationale ». M. Paul André trouve Souguenet\nfort sot et son collaborateur fort spirituel. De gustibus...\n\n                                          *\n                                      *       *\n  L'autre pièce à succès de la saison fut l'Après Moi du juif déserteur\nBernstein, qui fut représentée à Paris sur une scène nationale. Cette circonstance\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3341, "texte": "                        LE   DRAGEOIR          AUX   EPICES                   179\n\n\nexplique un peu l'ire des camelots du roy, mais ne l'excuse pas. Car enfin, ne\ncraignons pas de le dire, que deviendrait la liberté de l'art, si le succès d'une\nœuvre devait varier suivant que l'auteur en est un honnête homme ou une\ncanaille! Tel est notre avis. Un point, c'est tout. Quant à avoir la moindre\nsympathie pour l'auteur d'Après Moi, c'est une autre question, et nous\nlaissons à M. Paul André, déjà nommé, le rôle de le proclamer grand homme.\nDans la Galette belge de Paris, l'étincelant chroniqueur du Touring-Club\npublie un article intitulé : M . Bernstein en exil, où il nous raconte complai-\nsamment les menus faits et gestes de ce héros. M. Henry Bernstein habitait\nà l'hôtel de la Régence, il avait un bureau américain, il écrivait en manche de\nchemise, il prenait l'apéro avec M. Paul André, ii fréquentait l'hippodrome\nde Boitsfort. C'est passionnant n'est-ce pas au point de vue de l'histoire\nlittéraire ?\n    Nous attendons avec impatience un prochain article qui parlera du tailleur\nde M. Bernstein, de ses maîtresses et de la couleur de ses chaussettes. Mais\ndéjà nous connaissons un honorable épisode qui peint à la fois, le sympathique\n dramaturge et la valeur des admirations de M. Paul André :\n    « C'était, raconte-t-il dans ce style nerveux et imagé qu'on lui connaît, au\n lendemain de l'épopée tragique des Boers du Transvaal. Le vieux Kriiger\n débarquant à Paris, à la gare de Lyon, se voit salué par une Ode lyrique de\n M. Edmond Rostand, M. Bernstein la lit ici dans un journal; il s'enthou-\n siasme, veut envoyer un hommage d'admiration à l'auteur récemment illustre\n de Cyrano. Mais tout le monde, autour du jeune homme, ne partage pas son\n emballement. Au contraire, on lui montre la boursouflure et les puérilités du\n morceau. Incontinent, Bernstein prend la plume et bâcle un poème parodiant\n celui de Rostand, le ridiculisant avec une impayable drôlerie. Et il l'envoie\n dare dare à Clemenceau qui le publie dans l'Aurore! »\n     Noble mentalité n'est-ce pas? Quelles convictions et quel respect pour\n l'héroïsme ! Au fond les camelots du roy n'ont peut être pas tort de chahuter\n  la pièce de ce drôle.\n                                           *\n                                       *       *\n\n   L'aventure de notre consœur Le Catholique, que raconte notre Revue des\n Revues, est tout simplement savoureuse. La Correspondance, de Rome l'a\n accusée de modernisme et M. Elie Baussart a été bien bon de s'en émouvoir.\n    Le directeur de la Correspondance de Rome, après tout, n'est pas le directeur\n de conscience des écrivains catholiques, et sa « monomanie de l'hérésie »\n commence à devenir insupportable. Voulez-vous connaître quelques-unes des\n erreurs doctrinales de notre consœur? Elle a dit que Baudelaire au fond était\n un catholique : il paraît qu'il n'est point permis d'admirer Baudelaire quand\n on est un catholique « papiste et romain ». Elle a publié « des portraits de\n Léon Bloy et d'Hello (oublié tant qu'on ne le connaissait que comme catho-\n lique, ressuscité dès que les illuministes ont découvert et cru découvrir qu'il\n avait fini par être un des leurs), portraits qui n'ont pas été choisis au hasard ».\n  C'est, disons-le nettement, de la sottise autant que du charabia. C'est tellement\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2653, "texte": "180                               DURENDAL\n\n\n\ngrotesque, que cela nous empêche de sourire, en voyant l'intolérance et l'ultra-\nmontanisme de notre consœur ainsi récompensés.\n                                      *\n                                    * *\n\n  Il y a eu le 19 février, à Namur, une manifestation wallonne imposante.\nL'on se sépara en chantant sur l'air du Chant du Départ, le couplet suivant,\nque nous révèle la Jeune Wallonie.\n\n         Demandez ô Germains à vos frères bataves\n              Nos adversaires d'autrefois\n         Ce qu'il peut en coûter d'apporter des entraves\n              A l'exercice de nos droits !\n              La mort plutôt que l'esclavage !\n               Tous nous nous tiendrons l'arme au bras\n              Et nous saurons aux joins d'orage,\n              Sans crainte affronter le trépas !\n\n   C'est fort beau. Est-ce du même auteur que la cantate qu'on chante à\nSainte-Gudule le premier vendredi de l'année? Tenir l'arme au bras est un geste\nbien courageux.\n                                    * *\n\n   Nous apprenons dans la même revue que \" M. Charles van Beneden (qu'il\nnous pardonne de parler encore de lui) vient de republier sous le titre Pendant\ndix-sept ans, un choix de poèmes de jeunesse. (Diable? elle a duré longtemps\ncette jeunesse). Une comédie très amusante et une notice d'une sincérité\nremarquable sur les débuts d'un jeune auteur dramatique constituent cet\nintéressant volume ». (Et moi qui croyais que c'étaient des poèmes de\njeunesse!) Quoi qu'il en soit, nous ne doutons pas du succès de ce livre. Si\nM. van Beneden (baron Charles) nous l'envoie, nous lui promettons de ne\nplus renverser la vérité sur son dos (qu'elle soit travestie ou non) et de ne\nplus parler de son « voyage en avant pour préparer le chalet à sa famille ».\n\n                                         *\n                                     *       *\n   C'est M. Gaston Deschamps, bavard insigne, qui jadis dans un article sur\nPaul Verlaine, cita comme étant de l'auteur de Sagesse, un Menuet de M. Fer-\nnand Gregh. A cette mémorable bévue, et à quelques autres, le critique du\nTemps doit le plus clair de sa notoriété.\n   Il vient encore d'enrichir sa collection de gaffes. A l'occasion de la mort\nd'Auguste Angel lier, un journal de province a publié Le dernier baiser de la\nMuse, et M. Gaston Deschamps présente aux lecteurs du Temps ce poème,\ndont il reproduit quelques stances, comme « les derniers vers qu'ait écrits,\nd'une main déjà engourdie par la souffrance et glacée par l'approche de la\nmort, l'auteur des sonnets à l'Amie perdue ».\n   Or, ce poème a paru en 1908, dans l'avant-dernier recueil de vers d'Au-\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2956, "texte": "                        LE   DRAGEOIR       AUX   EPICES                      181\n\n\nguste Angellier, intitulé Dans la Lumière antique, les Episodes (première\npartie).\n  L'œuvre d'Angellier est aussi familière au critique du Temps que celle de\nVerlaine.\n                                       *\n\n   M. Laurent Tailhade affirma récemment, dans le Mercure de France,\nque « l'admiration pour Villiers, ce jocrisse de l'emphase, est une preuve\nirréfragable d'imbécilité. » Parmi les premières souscriptions recueillies pour\nle monument de l'auteur des Contes cruels, on trouve celles d'Edison, de\nSaint-Saëns, de Mistral, de Rodin, de Claude Debussy, de la comtesse\nMathieu de Noailles, de Max Elskamp.\n\n                                       *\n                                      * *\n   Nous parlions dernièrement du peu d'empressement des pouvoirs publics à\nexposer les collections privées qui leur sont données ou léguées. M. Evenepoel\nqui vient de mourir, léguant aux musées de l'Etat son admirable collection\nde faïences, a pris ses précautions et a eu soin de déclarer dans son testament\nque si elle n'était pas exposée dans les trois mois, elle deviendrait la propriété\ndu Musée de Sèvres. Cette clause a eu son petit effet et l'on travaille d'ores et\ndéjà à installer les faïences au Cinquantenaire. Pourvu que pour ce faire, on\nn'aille pas confisquer les locaux destinés au Musée littéraire dont la nécessité\nest incontestable. On annonce que, désolés de n'avoir pas figuré à l'Exposi-\ntion, MM. Eugène Schmitz, Paul Lefèvre et Henry Maassen viennent d'y\nenvoyer leurs portraits. De la part de M. Maassen ce désir de renommée nous\nétonne.\n                                       * *\n\n   En feuilletant, dans ma boutique, par désœuvrement les vieilles revues qui\nservent à envelopper mes épices, j'ai retrouvé dans la Revue Bibliographique\nbelge de février 1908, sous la signature d'un certain Jules Renauld, un long\narticle sur les Œuvres du docteur Godefroid-Emile Valentin, préfet hono-\nraire' d'athénée royal, poète et critique littéraire. C'est bien vieux, mais c'est\nsi beau que je m'en voudrais de ne pas le signaler à la postérité. Entre autres\nchoses ébouriffantes j'y lis que :\n   1° « Benoît Quinet, une des plus grandes et des plus pures gloires de nos\nlettres chrétiennes; Henry Gravez (?) l'humoriste si redouté et le premier écho-\ntier belge; Paulin Brogneaux, le poète de l'Isolement (et moi qui croyais que\nc'était Lamartine, le poète de l'Isolement !); Georges Rodenbach (celui-ci ne\nmérite pas de qualificatif); Jules Sottiaux, le chantre du pays noir; Adolphe\nHardy, le délicat auteur de la Route enchantée (mais que diable va-t-il faire\ndans cette galère?); le docteur A. Baland (?), Emile Desprechins, Joseph\nLiesse, le génial et regretté poète-laboureur (!) ; Fernand Bernard; Gaston\nHeux : il suffit de citer ces noms pour faire comprendre combien fut grande\net féconde l'influence du docteur Valentin sur les lettres belges. »\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2963, "texte": "182                                DURENDAL\n\n\n\n   2° (( Les œuvres du docteur Valentin sont surtout objectives et diverses\ncomme celles de tout vrai poète. »\n    3° « Les principales sont Escales et A bordages, un recueil d'intimité que\nle poète dédia pieusement à la mémoire de son père, ancien officier de la\nmarine royale; Rédemption, poème antiesclavagiste en six chants, glorifica-\ntion de l'œuvre belge en Afrique, dont la troisième édition fut traduite en vers\nflamands par J. Brouwers, inspecteur principal de l'enseignement, et adoptée\npour être donnée en prix dans les athénées royaux ; enfin La Ruche, dont l'édi-\ntion lilliputienne fut tirée à dix mille exemplaires. » (Brrr.)\n    4° « On ne peut passer sous silence un travail économique (brochure de\n48 pages, 75 centimes) : Pour les veuves et orphelins, plus de Pension : un\ncapital, dont toute la presse s'est occupée. »\n    5° « Depuis qu'ont cessé de paraître le Journal et la Revue des gens de\nlettres belges, c'est par la Petite Anthologie belge du Patriote illustré, de\nl'Illustration européenne et du Globe illustré que, sous le nom de Godefroid,\nil continue son œuvre de critique et de protecteur des jeunes poètes. Le\nnombre des écrivains sur lesquels il a ainsi hebdomadairement attiré l'atten-\ntion du grand public, s'est élevé pour ces dix dernières années, à plus de\nquatre cents » (c'est l'auteur de l'article qui souligne).\n    Quarante nouveaux poètes par année! M. Godefroid-Emile Valentin a donc\nrévélé jusqu'ici quatre cent quatre-vingts poètes. En y ajoutant Benoît Quinet,\n Henry Gravez, Paulin Brogneaux, Georges Rodenbach, Jules Sottiaux,\nAdolphe Hardy, le docteur A. Baland, Emile Desprechins, Joseph Liesse (le\ngénial et regretté poète laboureur), Fernand Bernard, Gaston Heux... Cela\n fait quatre cent quatre-vingt-onze poètes qu'il a fait éclore (le docteur Valentin\nest un accoucheur distingué), sans compter ceux du mois de mars. Nous\nlui en sommes bien reconnaissants.\n                                          *\n                                         * *\n  Le quatre cent quatre-vingt douzième a surgi exactement le 5 mars. Il s'ap-\npelle G. Lafleur et habite Jambes. Nous nous sommes empressés de le lire.\nLe docteur Valentin publie seulement deux poèmes de G. Lafleur (de Jambes),\nnous en donnons de larges extraits.\n   Le premier s'appelle Résolution :\n\n               Quand l'amour attendu trompe nos espérances\n               Mes amis les plus chers, bien sûr, vont me trahir,\n               Mon courage verra les sombres défaillances\n               Et le doute toujours tâcher de l'avilir\n\n               Mais je suis ferme et fort et n'appréhende rien\n               Calme, je lutterai pour le beau, pour le bien\n               Jusqu'à ce que le temps soit venu de mourir.\n\n               Mon âme ne redoute aucun abaissement\n               Et mon cœur ne craint pas d'affronter le tourment.\n               Puisque je veux lutter, je suis prêt à souffrir...\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 953, "texte": "                      LE   DRAGEOIR     AUX    ÉPICES                        183\n\n\nLe second est plus original : Le Vaisseau ;\n\n           Sans cesse il dépassait les escales posées\n           Dans sa course. On eut dit qu'il les eut méprisées...\n\n           De la mer en colère il ne s'effrayait pas\n           Il dédaignait l'éclair, la foudre et ses éclats\n\n           Mais lorsque la tempête augmenta ses furies\n           Il se sentit blessé par maintes avaries\n\n           FA quand après longtemps l'océan se calma\n           Le vaisseau n'avait plus ni cordage ni mât.\n\n           Maintenant il s'en va flottant à la dérive\n           Promenant d'un corps mort l'indolence massive\n\n           Moi qui l'ai vu de près j'ai pu lire son nom\n           Quoique presque effacé : c'était l'Illusion !\n\nG. Lafleur, tu as la palme! Il parait qu'à Jambes on écrit avec ses pieds.\n                                                     LE PETIT      ÉPICIER\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-013", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 184, "page_fin": 193, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES            LIVRES   PUBLICATIONS DART : L e s g", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 209, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2639, "texte": "LES            LIVRES\n\n\nPUBLICATIONS DART :\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Les Primitifs allemands, par M. R É A U . U n vol. ill.\n   — ( P a r i s , Laurens.)\n   L e volume, d'une lecture agréable, que M. R é a u consacre aux Primitifs\nallemands nous fait assister à l'éclosion des n o m b r e u s e s petites écoles locales\nqui, au cours des XIVe et XVe siècles, et tout en subissant, les unes, l'influence\nprédominante des maîtres flamands; les autres, celle de certaines écoles\nitaliennes, dotèrent l'Allemagne d'un grand nombre d'artistes remarquables.\n   Les caractéristiques de leur art, aux inclinations plus tendres là, ici plus\nrudement réalistes, ne « s'avèrent » pas très nettement; un ressouvenir, soit\nflamand, soit italien, s'éveille presque toujours dans la pensée de celui qui\ncontemple quelqu'une des œuvres allemandes de l'époque. Cependant, elles\nne laissent pas de faire g r a n d e impression, qu'elles soient conçues dans\nun aimable sentiment décoratif, comme la Vierge au buisson de roses et le\nDombild, de Stephan L o e k n e r ; qu'elles révèlent u n e vigoureuse person-\nnalité comme le retable de Conrad Wilz, à Genève, ou que leur auteur\ns'essaie à associer la force au sentiment, ainsi que fit Jan Joest — dont on\ns'étonne que M. Réau ne dise mot — dans son beau polyptyque de Kalkar.\n   M. Réau loue avec raison « la gravité de pensée » de cet « art populaire,\nprobe et sincère, qui reflète l'âme de la bourgeoisie allemande à la fin\ndu moyen âge ». Mais on ne peut s'associer qu'avec réserve au jugement\nqu'il porte en général sur cet art, « art de petites gens », dont les œuvres\nétaient destinées à de « riches m a r c h a n d s , parvenus sans culture, qui impo-\nsaient leur goût mesquin ». Au fond, avec la diversité de conception engen-\ndrée par la différence de génie et de tendances que l'on observe entre\nles écoles italiennes et celles du Nord, on peut dire que tout l'art du\nXVe siècle a été populaire par opposition à l'art de la Renaissance qui a laissé\nla vie pour les idées, la réalité pour la mythologie, les « petites gens » pour\nles érudits et les lettrés.\n                                                                     ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s m a î t r e s d e T a r t : Le Bemin, par M. MARCEL REYMOND. Un\n   vol. illust. — (Paris, P l o n . )\n   Après avoir été entouré, durant sa vie, d'une admiration extraordinaire,\nle Bernin, comme le constate M. R e y m o n d dans l'Introduction de ce beau\nlivre, tomba dans un discrédit complet, au XVIIIe siècle, lorsque les théories\nde l'école néo-classique s'imposèrent à l'art. Son œuvre n'a guère repris\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3549, "texte": "                                     LES     LIVRES                                   185\n\n\nfaveur depuis ; les R o m a n t i q u e s auraient p u , à certains égards, lui consentir\nquelque m é r i t e ; les Réalistes, e u x , n e pouvaient q u e la rejeter toute, à\ncause des tendances à l'affectation théâtrale dont elle manifeste et qui n e\npouvaient leur inspirer q u e de l'aversion.\n   La foi esthétique n'est peut être véritable et agissante c o m m e la foi reli-\ngieuse, qu'à la condition d'être, sinon intolérante, au m o i n s exclusive.\nL'éclectisme parvient-il à faire concerter des admirations contradictoires\nsans diminuer les unes au profit des a u t r e s ? . . . Il y a d'autres voies, cepen-\ndant. L'on peut dire, p a r exemple, qu'en matière d'art, il y a quelque jouis-\nsance à étudier les œuvres q u e l'on n ' a i m e pas et à les c o m p r e n d r e . L a\nsympathie vient, souvent, avec la c o m p r é h e n s i o n . E t il reste toujours q u e ,\nquelles qu'elles soient, les œuvres q u i o n t é m u u n e génération, q u i se\nsont imposées à u n e é p o q u e , c o m m e celles de l'école d e Bologne o u celles\ndu Bernin, recèlent e n elles u n e puissance d e vie et de b e a u t é , évidente à\nl'origine, voilée aujourd'hui, mais que l'on éprouve une joie à découvrir et à\nmettre en lumière.\n   Nous ne dirons p a s q u e c'est d a n s de tels sentiments q u e M. R e y m o n d a\nentrepris cette attachante monographie d'un artiste, auquel o n peut préférer\nles maîtres venus avant lui ou ceux venus après, mais q u i , si déplaisant\nqu'il paraisse, parfois, à notre mentalité actuelle, n'en reste p a s moins très\ngrand par son œ u v r e aussi bien que p a r l'influence qu'il a exercée, n o t a m m e n t\nen F r a n c e .\n   Ses architectures souvent surchargées, le raffinement, o n dirait bien la\ncoquetterie efféminée de sa sculpture, sont pour déplaire à notre goût, et,\npourtant, nous n e pouvons p a s laisser de nous intéresser à ces œuvres qui\nont marqué d a n s l'art u n m o m e n t d e l'évolution infinie de la vie et de la\nsensibilité.                                                        ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL e s m a î t r e s d e l'art.   Philibert   de l'Orme, p a r M. H E N R I CLOUZOT. —\n   (Paris, P l o n . )\n   Quelle originale et attrayante physionomie q u e celle d e ce « Dieu des\nmaçons » ! C'est u n e de ces figures d'énergie à la Bernard Palissy, comme le\nXVIe siècle en compte tant dans tous les domaines, mais l'entêtement q u e\nPalissy dépensait à la perfection de ses « rustiques figurines », P h i l i b e r t\nl'apportait à faire prévaloir ses conceptions classiques contre les fervents\nattardés de la « mauvaise architecture » c'est-à-dire de la c h a r m a n t e architecture\npré-Renaissante qui florissait avant l u i . P o u r démontrer l'excellence de ses\nconceptions, il écrit le Premier tome de l'architecture et les Inventions nouvelles\npour bien bâtir, ouvrages qui sont remplis n o n seulement de ses idées, mais de\nsa personnalité. E t il bâtit aussi, il élabore de grandioses projets, il en\nexécute quelques-uns pour F r a n ç o i s I e r , pour H e n r i I I et pour sa maîtresse\n Diane, duchesse de Valentinois, puis pour Catherine d e Médicis...\n M. Clouzot nous peint l'homme, nous dit sa carrière, son œuvre, Anet,\nChenonceaux, les Tuileries, la beauté antique qu'il a prise pour modèle, la\nbeauté française qu'il y a ajoutée. E t c'est u n e page pleine de relief et de\nsaveur de l'histoire glorieuse de l'art d e F r a n c e .                        A. G .\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3373, "texte": "l86                                   DURENDAL\n\n\n\nLes richesses d'art de la ville de Paris. Les édifices religieux.\n   XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, par M. JEAN BAYET. — (Paris, Laurens.)\n   On se rappelle que le premier volume de cet ouvrage, dû à M . Amédée\nBoisset, était consacré au moyen âge et à la Renaissance, périodes dont l'art\nnous attire plus aujourd'hui q u e celui des temps plus m o d e r n e s . Mais toute\nadmiration comportant, en même temps, comparaison, on aurait tort de\ndédaigner l'étude des siècles classiques. L a beauté y a b o n d e aussi, différente\nde celle des Primitifs, moins s p o n t a n é e , plus froide et plus calculée, mais\nriche d'attraits cependant et de significations.\n   A ce point de vue, et aussi, si l'on veut se rendre compte de l'évolution\nparallèle du sentiment religieux dans le domaine de la pensée et d a n s celui\nde l'expression architecturale et plastique, la lecture du livre de M . Bayet est\ndu plus pressant intérêt. E n suivant cet excellent cicerone dans les églises\nde Paris depuis le sévère Oratoire jusqu'au composite Sacré-Cœur de Mont-\nmartre, on reçoit u n e véritable leçon de choses. On traverse, si l'on peut\ndire, toutes les phases du style classique, raisonnable ou orné, pour arriver au\nstyle polymorphe — ou, parfois, a m o r p h e — de nos j o u r s . E t , si l'on y\nréfléchit, on les trouvera, sans doute, également caractéristiques des temps\nqui se sont complus à l'un et à l'autre.\n                                                                  ARNOLD    GOFFIN.\n\n\n\nL e s g r a n d e s i n s t i t u t i o n s d e F r a n c e : L'Université de Paris, par\n     M. L o u i s LIARD. U n vol. ill. — (Paris, L a u r e n s . )\n     P a r m i ces institutions, il en est peu d'une antiquité plus véritable que\nl'Université de P a r i s . On sait l'éclat qu'elle jetait au moyen âge, ses maîtres\net ses élèves illustres, les privilèges de ses escholiers et, aussi, leurs mœurs\nturbulentes.\n     Au début de son ouvrage, si clair et si attrayant, M. L i a r d rappelle\nces t e m p s héroïques et pittoresques de l'Université, la « sainte Jérusalem tout\ne m b a u m é e d'aromates intellectuelles » c o m m e l'appelait, d a n s son enthou-\nsiasme filial, quelque théologien de l'époque. Il nous dit, également, ce\nqu'était l'enseignement alors et ce qu'il resta fort longtemps, en dépit du\nperfectionnement des m é t h o d e s , d u progrès de l'esprit critique et de toutes\nles nouveautés que la science apportait incessamment. On n'a pas oublié les\nrailleries célèbres dont la Sorbonne et ses docteurs figés d a n s la tradition\nfurent l'objet du XVIe au XVIIIe siècle.\n     Mais, comme l'écrit M. L i a r d , « l'Université de P a r i s est à la fois une très\nj e u n e et u n e très vieille personne. » E t , après nous avoir fait le portrait de la\nvieille, il nous a p p r e n d à connaître la j e u n e , celle qui est sortie de la grande\nréorganisation entreprise en 1896 et qui avec ses multiples établissements,\nses laboratoires et ses stations d'étude de toute sorte, ses facultés de droit, de\nmédecine, de sciences et de lettres, son école supérieure de pharmacie et son\nécole normale supérieure, constitue u n e des plus nobles etdes plus complètes\ninstitutions d'enseignement supérieur de ce temps.\n                                                                    ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3271, "texte": "                                     LES   LIVRES                                          l87\n\nPetites monographies des grands édifices de la France :\n  Le Château de Vincennes, par M. DE FOSSA ; L'Abbaye de Maissac, par\n  M. AUGUSTE A N G L È S ; L'Hôtel   des Invalides, p a r M . L o u i s D I M I E R . 3 vol. ill.\n   — (Paris, Laurens.)\n   La nouvelle et c h a r m a n t e collection entreprise par la librairie d'art Lau-\nrens vient de s'enchirir des trois nouveaux volumes dont nous venons d'indi-\nquer les titres. O n y trouvera, comme dans leurs devanciers, u n historique\nexcellent des édifices auxquels ils sont consacrés et u n e étude complète\nquoique succincte des phases d e leur construction et des transformations\nqu'ils ont subies à travers les siècles. N o u s signalons particulièrement les\npages nourries q u e M. Louis Dimier consacre à la décoration de l'Hôtel d e s\nInvalides et celles dans lesquelles M. Angles analyse les sculptures d u por-\ntail et du cloître de Moissac, œ u v r e s célèbres des XIe et XIIe siècles, qui o n t\ndonné lieu à maintes controverses.                                           A. G.\n\nL e s V i l l e s d ' a r t C é l è b r e s : Bruxelles, p a r M. HENRY HYMANS. — (Paris,\n   Laurens.)\n   Il n'y a généralement point de ville dont on connaisse m o i n s les curiosités\net les richesses artistiques q u e celle que l'on habite. O n n'y va point en voya-\ngeur qui explore, mais e n citoyen qui travaille. L e loisir q u e l'on a, on le\ndonne à l'étranger, sans trouver jamais le temps de visiter le musée ou le\nmonument à proximité desquels on réside. Aussi, le livre intéressant et nourri\nde M. H e n r y H y m a n s s'adresse-t-il aussi bien aux Bruxellois qu'aux touristes\nde tous pays. Ils feront, en suivant ce guide expert, riche de science et d'infor-\nmations sûres, plus d'une découverte propre à les rendre plus fiers encore de\nla beauté de leur ville, de son passé historique et artistique, de tout ce qui\nconstitue le patrimoine magnifique de la capitale. Ce qu'ils savent déjà, con-\nfusément, ils le sauront mieux après l'avoir entendu de la b o u c h e de\nM. H y m a n s ; ce qu'ils ignorent, ils l'apprendront de lui, c a r , en érudit et\nen vieux Bruxellois a m o u r e u x de sa ville qu'il est, il ne laisse rien passer qui\nmérite attention d a n s la course descriptive qu'il a entreprise a u travers des\nquartiers si divers et si pittoresques de la cité.\n                                                                       ARNOLD G O F F I N .\n\n\nLe siècle de Rubens et l'Exposition d'art ancien, par\n   M. A.-J. WAUTERS. — (Bruxelles, Weissenbruch.)\nUne visite à l'art ancien. Revue critique, par MM. Jos. DESTRÉE et\n  ED. MULLER DE KETELBROETERE. — (Louvain, Ceuterick.)\n   Le nom des auteurs de ces études, MM. A.-J. Wauters et Joseph Destrée,\nrecommande par lui-même les publications sur lesquelles il est inscrit. On\nsait les compétences spéciales de chacun d'eux. La brochure de M. Destrée\nconstituait un guide, qui restera d'un usage précieux à titre documentaire.\nCelle de M. Wauters nous apporte plutôt un examen critique général plein\nd'entrain et d'observations intéressantes, entrecoupé de remarques précises,\nsur certaines œuvres contestées.                                   A. G.\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2786, "texte": "188                               DURENDAL\n\n\nHISTOIRE :\n U n d i p l o m a t e b e l g e à P a r i s , d e 1830 à 1864, par ERNEST DIS-\n   CAILLES. 2 vol. — (Bruxelles, G. Van Oest.)\n   Pour n'avoir pas eu la célébrité de son frère Charles, Firmin Rogier,\nministre de Belgique à Paris, de 1830 à 1864, n'en a pas moins joué un rôle\nimportant pendant la première période de l'histoire de notre pays, depuis\nson indépendance reconquise.\n   M. Discailles a essayé de le retracer.\n   Après une courte notice sur la carrière de Firmin Rogier, il publie cinq\ncent vingt-cinq lettres ou documents, qu'il accompagne de commentaires et\nde notes destinés à la mieux faire comprendre et qui replacent son héros\ndans le cadre de son action.\n   Une table alphabétique des noms propres rend les recherches faciles. Le\ngrand nombre et l'importance des personnages qui défilent dans cette liste\naugmentent l'intérêt de la publication, qui devient ainsi une source de\nrenseignements curieux. L'ouvrage est orné d'une artistique phototypie du\nportrait de Firmin Rogier peint par L. de Winne.                    J. v. D. G.\n\nD e R o m u l u S à G u i l l a u m e I I : L L'Empire romain; L'Empire de\n  Charlemagne, par M. HENRI PUIROUX. — (Paris, Grasset.)\nLes idées claires : U n siècle de l'histoire d'Allemagne,\n   De Gœthe à Bismarck, par M. Louis CONS. — (Paris, Nouvelle Librairie\n   Nationale.)\n   « L'ouvrage que l'auteur présente aujourd'hui au public, écrit M. Puiroux\ndans la préface de son livre, est la première partie d'un ensemble d'études\nphilosophiques et de considérations générales sur une partie restreinte de\nl'histoire du monde. L'idée originaire de l'auteur a été d'étudier dans leur\nformation et leur croissance la Prusse et le nouvel empire germano-\nprussien. »\n   Le dessein de M. Cons était à peu près le même, mais il n'a pas cru, son\nintention étant d'ailleurs de faire de l'histoire et non de la philosophie, devoir\nplacer le point de départ de son exposition à Romulus.\n   Son livre est excellent. Il résume avec beaucoup d'agrément et de perspi-\ncacité l'évolution qui a abouti, après un siècle de fermentation intellectuelle\net morale, de vicissitudes et de victoires politiques, à faire de l'Allemagne\nmorcelée l'Empire unitaire d'aujourd'hui.                                 A. G.\n\nLa domination française en Belgique, par M. JULES DELHAIZE.\n  t. IV. Le Consulat. — (Bruxelles, Lebègue.)\n  Ce nouveau volume du travail de M. Delhaize est consacré à la période qui\nva du 18 brumaire à la proclamation de l'Empire. Le coup d'Etat fut accueilli\navec grande faveur dans nos provinces, plus lasses encore que la France\nelle-même de l'odieux régime terroriste ou directorial. Faute d'une liberté\nqui était alors hors des choses possibles, on se réjouit des bienfaits apportés\n"}, {"page_pdf": 214, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3311, "texte": "                                    LES LIVRES                                      l89\n\npar le remplacement dans le gouvernement du pays d'énergumènes corrompus\npar un h o m m e tel que N a p o l é o n . L e récit de l'auteur met bien ces senti-\nments en relief; on pourrait regretter seulement qu'il p r e n n e u n peu trop\nl'allure d'une relation officielle, en recourant trop exclusivement, pour\npeindre l'état des esprits, aux documents émanant de l'autorité ou aux haran-\ngues adressées aux représentants de celle-ci dans les cérémonies publiques.\nOn voudrait saisir de l'opinion publique, durant cette période mémorable,\ndes témoignages sinon plus sincères, au moins plus directs et aussi plus\nvivants...                                                                 A. G.\n\nOpuscules         de critique historique, par M. PAUL SABATIER :\n  Examen critique des récits concernant la visite de Jacqueline de Sattesoli\n  à saint François. —. ( P a r i s , Fischbacher.)\nLegenda sanctae Clarae virginis. Tratta del ms. 338 della biblio-\n   teca comunale di Assisi, edit per cura del prof. Francesco P e n n a c c h i .\n   Assisi, T i p . Matastario.\n   Deux femmes traversant, de leur douce et discrète apparition, la vie évan-\ngélique de saint F r a n ç o i s , deux patriciennes : Tune, sainte Claire que son\nexemple a tirée du m o n d e dans le cloître, qu'il a dirigée dans les voies de la\npauvreté et qui sera désormais, comme une incarnation vivante de sa pensée ;\nla seconde, J a c o p a de Sattesoli, la « dévote veuve romaine » des légendaires,\nqui appartenait à la puissante et altière famille des F r a n g i p a n i . Sainte Claire\nest à toutes les pages des récits primitifs sur saint François ; Jacopa n'est\nqu'à une seule, mais délicieuse. Elle avait connu François, p e n d a n t quel-\nqu'un des séjours de celui-ci à R o m e , et comme tous ceux qui avaient approché\nde cet h o m m e à l'âme si grande et si nouvelle elle avait conçu pour lui u n e\nvénération profonde, vénération faite d'admiration, d'affection et aussi de\ncette tendre sollicitude qui est proprement féminine. Elle l'avait soigné, par\nexemple, une fois qu'il était malade, et lui avait apporté du mortairol, une\nsorte de gâteau aux a m a n d e s , nourriture légère, convenable à un conva-\nlescent. Lorsqu'elle apprit que le saint était en danger de mort, elle se\nrendit de R o m e à Assise, portant avec elle du mortairol, u n linceul et d'autres\nobjets destinés à l'ensevelissement de François. E n dépit de la sévérité de la\nrègle qui interdisait l'entrée des femmes dans les couvents de l'ordre, J a c o p a\nfut admise au chevet du saint.\n    Le récit de ces épisodes se rencontre dans le Speculum perfectionis, dans le\n Traité des miracles de T h o m a s de Celano, édités respectivement par M. P a u l\n Sabatier et par le R . P . Van Ortroy, et, aussi, dans un texte italien introduit\n par les R R . P P . Marcellino et Teofilo dans leur essai de reconstitution de la\n Légende des trois compagnons (1). L a réalité du fait ou de certaines de ses\n circonstances a été l o n g t e m p s contestée par des historiens très autorisés,\n mais elle est généralement admise actuellement. L e travail de critique des\n\n\n (1) P. 253 de la version française que nous avons donnée de ce travail. — (Bruxelles,\nLamartin, 1902.)\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3242, "texte": "190                                DURENDAL\n\n\ntextes que publie aujourd'hui M. Sabatier a, surtout, pour but d'établir\nlaquelle des deux principales versions qui sont en présence est la plus\nancienne. Et il est impossible de ne pas consentir les conclusions du savant\nhistorien franciscain qui démontre, à toute évidence, à notre avis, l'anté-\nriorité du récit contenu dans le Speculum perfectionis.\n   En même temps que M. Sabatier nous donnait ces pages attachantes sur\ncelle que saint François appelait parfois, en souriant, « frère Jacqueline »,\nM. Francesco Pennacchi, l'érudit écrivain franciscain, publiait, sous les\nauspices de la Société internationale d'Assise et d'après un manuscrit de la biblio-\nthèque communale de cette ville, la légende de sainte Claire, la dernière\nœuvre du fécond annaliste de l'ordre, frère Thomas de Celano.\n   M. Pennacchi a fait précéder son texte, soigneusement établi et comparé\navec celui des autres ms. de la légende, d'une introduction excellente. Après\navoir montré que la paternité de cette légende appartient bien au Celanèse, il\nétudie avec une méthode critique très sûre, certains points obscurs — ou\nobscurcis par les fables que le temps a agglomérées, pour ainsi dire, avec la\nréalité — de la vie de sainte Claire, notamment en ce qui regarde les\norigines familiales de celle-ci, la règle primitive de Tordre des Pauvres\n Dames, les attaques des troupes de l'empereur Frédéric II contre Assise.\n   La belle publication de M. Pennacchi, qui est dédiée au comte Fiumi l'ai-\nmable et dévoué président de la Société internationale d'études franciscaines, sera,\ndésormais, un indispensable instrument de travail pour tous ceux, et ils sont\nnombreux, qui se consacrent à l'étude passionnante de la vie du Patriarche\nd'Assise.                                                      ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s e c o n d E m p i r e : Mémoires du docteur Evans. — (Paris, Plon.)\n   Les très intéressants mémoires que je viens de lire sont l'œuvre d'un chirur-\ngien-dentiste. Le nom de l'auteur est non seulement très connu dans l'art\ndentaire, mais il est devenu célèbre par la confiance et l'amitié dont il a été\nhonoré de la part de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie. Ce volume\nprouve que le docteur Evans était digne de ces sentiments. Il a été pour ces\nmalheureux souverains un ami fidèle, qui leur est resté tel même aux jours\nd'infortune.\n   Peut-être pourrait-on reprocher à l'auteur une indulgence trop grande\nenvers cet Empereur, qui, surtout dans les dernières années de son règne,\nn'a pas toujours eu la prévoyance qui lui incombait. Mais qui voudrait\nreprocher à un ami de se montrer indulgent envers celui qu'il affectionne?\nQuel est donc l'écrivain qui a dit : « Quand mes amis sont borgnes, je les\nregarde de profil. »\n   Quoi qu'il en soit, la lecture de ce livre est vivement intéressante. I1 nous\nfait entrer dans l'intimité de cette famille souveraine, qui a connu toutes les\ngloires, comme aussi tous les malheurs. Le chapitre où le docteur Evans\nraconte comment il est parvenu, au travers de mille écueils, à sauver l'Impé-\nratrice détrônée des griffes de ses pires ennemis, est vraiment émouvant. On\nne peut s'empêcher de s'associer aux sentiments d'admiration et de sympathie\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3075, "texte": "                                    LES    LIVRES                                  191\n\n\npour cette noble femme, qui a supporté sa déchéance avec u n e dignité\nremarquable.\n  Malgré les nombreux ouvrages qui ont été publiés sur le second E m p i r e ,\nnous pensons q u e celui-ci mérite d'être lu p a r tous ceux q u i s'intéressent à\nune page d'histoire, qui remonte déjà à près d'un demi-siècle. Il renferme\nmême des documents inédits, dont l'importance historique me paraît indis-\ncutable.                                                     '            D r M.\n\nJournal d'un étudiant pendant la Révolution (1789-1793),\n  publié p a r M. GASTON MAUGRAS. — ( P a r i s , P l o n . )\n   On lira avec intérêt et profit ces lettres adressées à ses parents p a r u n\njeune bourgeois bordelais durant les premières années d e la Révolution. Il\nsemble bien q u e l'on rencontre là, sous la plume d ' E d m o n d Giraud, les opi-\nnions inspirées par les événements aux gens de la classe m o y e n n e , aisée, libé-\nrale, qui ne c o m m e n ç a à p r e n d r e peur et à réprouver les actes des Jacobins\nqu'au moment o ù la domination des terroristes s'établit définitivement.\n\n\nA l b u m h i s t o r i q u e d e l a B e l g i q u e , par M M . VAN DER LINDEN et\n   OBREEN. 3 e fascicule : II. Principautés et villes. 2. Essor des villes (XIIIe siècle).\n   — (Bruxelles, V a n Oest et C ie .)\n   C'est la suite de l'excellent et utile ouvrage q u e nous avons déjà annoncé.\nLa série de reproductions des m o n u m e n t s religieux, civils et militaires de\nl'époque qui compose cette livraison est accompagnée de quelques pages de\ntexte où les caractéristiques historiques d u temps sont définies avec brièveté\net précision.\n\n\n PHILOSOPHIE :\n\n L ' E v o l u t i o n c r é a t r i c e , p a r H . BERGSON. — (Paris, Alcan.)\n    Il n'était point difficile de prévoir q u e M. Bergson, s'il tâchait à résoudre\n le problème de la vie, le concevrait en fonction de ses doctrines sur la con-\n naissance. L'évolution matérialiste, dont Spencer fut u n des principaux p r o -\n tagonistes, était vouée à u n échec inévitable. Aussi bien, le matérialisme, mis\n en présence d u problème d e la nature de la vie, recourait à u n e m é t h o d e\n trompeuse. Il appliquait à l'étude d e la vie les mêmes procédès qui réusis-\n saient dans l'étude d e la matière inanimée. De plus, il se servait u n i q u e m e n t\n de la pensée logique et se représentait, au moyen de schèmes spatiaux, le\n mouvement vital essentiellement créateur, de nature qualitative, et p a r suite\n irréductible à des symboles géométriques. D e là, son échec. Spencer se\n heurte, en définitive, à l'inconnaissable.\n     Faut-il, comme le positiviste anglais, se résigner et se borner à l'aveu d e\n notre insuffisance e n face d u problème de la vie. N o n point. O ù l'esprit\n logique a échoué, u n e puissance différente, l'intuition peut réussir. Il faut\n  recourir à une vision directe, à u n e vue interne, à u n e pénétration intime d e\n  la vie; afin d'en saisir la naissance et le mouvement incessant. E n usant de\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3038, "texte": "192                               DURENDAL\n\n\n\nce nouveau mode de pénétrer la réalité, M. Bergson tâche de résoudre le\nproblème de l'évolution de la vie.                              E. J.\n\nE p i c u r e , par E. JOYAU. — (Paris-Alcan.)\n   L'Epicure de M. Joyau a ce grand mérite d'être vrai. En face des appré-\nciations extrêmes qu'a suscitées le célèbre chef d'école, l'exposé qui nous est\nfait de sa doctrine est, en général, exact et juste. Rien d'excessif ni de para-\ndoxal, n'apparaît dans les jugements de M. Joyau. Le bon sens l'inspire, et\nla mesure est sa caractéristique, la mesure, qualité essentiellement hellénique\net qui sied au critique, étudiant l'œuvre d'un homme tel qu'Epicure, grec\nentre les grecs. Aussi la vérité du portrait intellectuel et moral d'Epicure, et\nde l'exposé de sa canonique, de sa physique et de sa morale constitue-t-elle\nle grand mérite de cet excellent livre.\n   Peut-être pourrait-on reprocher à M. Joyau un excès d'indulgence pour la\ndoctrine épicurienne si peu solide, si peu cohérente, et surtout pour cette\néthique du plaisir, qui, en somme, nous révolte. Que l'on compare cet ensei-\ngnement moral à l'Ethique à Nicomaque, et l'on en saisira le caractère\ndéprimant. Epicure n'a visé comme fin — par des moyens qui ne manquent\npas de dignité ni de convenance — que le plaisir égoïste et sensible, il ne\ns'est point élevé à la notion d'un ordre rationnel objectif, qui demande notre\namour et notre respect, il n'a point su nous prescrire, comme le fait si admi-\nrablement le Stagyrite, de faire œuvre d'homme, d'agir selon le type idéal de\nl'humanité, et de réaliser ainsi le bien et le beau. Et que l'on confronte la\ndoctrine d'Epicure à la morale de saint Thomas d'Aquin, chez qui l'aristotè-\nlisme s'achève dans les sublimités chrétiennes : pareille comparaison nous en\ndira le vrai caractère : c'est la morale d'une humanité diminuée et ravalée —\nsi tant est qu'elle soit encore une morale digne de l'humanité...\n                                                               E D . JANSSENS.\n\n\nMUSIQUE :\n\nCours intuitif         d'harmonie         et d'accompagnement, par\n    P . B. F. M.-J., professeur à l'Etablissement de Carlsbourg, avec la colla-\n   boration de J. M. F . M. J. —(Leipzig, Breitkopf et Härtel).\n    C'est une édition entièrement refondue de l'excellent Traité du frère Mélit-\nJoseph, dont le succès antérieur a déjà attesté la valeur et l'utilité pra-\ntique. Il constitue un véritable compendium pour les organistes, religieux\nou laïques, appelés à pratiquer l'art si difficile et si délicat de l'accompagne-\nment du plain-chant.\n    L'auteur débute par l'enseignement de l'harmonie elle-même, et, à ce\ntitre, les deux premiers chapitres forment à eux seuls un petit traité\ndes mieux conçus, marqué de définitions claires et de préceptes logique-\nment déduits, lequel, augmenté de quelques exercices, remplacerait avanta-\ngeusement des ouvrages surannés comme le Traité de Richter. Peu de choses\nà reprendre dans cette partie de l'ouvrage. L'auteur consacre un chapitre\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2785, "texte": "                                       LES    LIVRES                                       193\n\n\n spécial aux altérations, mais celles-ci sont déjà rencontrées antérieurement\n par l'élève, par exemple avec les quintes a u g m e n t é e s ; de même, les fausses\n relations, envisagées au chapitre XV seulement, peuvent déjà se produire\n dans les chapitres précédents; — mais ce sont là vétilles. N o u s reprocherons\n davantage à l'auteur la brièveté du chapitre consacré aux modulations, aux-\n quelles Gevaert assigne avec raison tant d'importance et dont il a d o n n é u n e\nclassification a d m i r a b l e . L ' a u g m e n t a t i o n de l'ouvrage a porté particulière-\n ment sur la troisième partie où l'on trouve, avec de n o m b r e u x exemples à\n l'appui, les conseils les plus pratiques et les plus judicieux c o n c e r n a n t l'har-\nmonisation des mélodies autres que le plain-chant, un véritable petit traité de\ncontrepoint. La quatrième partie, la plus étendue, traite de l'harmonisation\npurement diatonique du plain-chant, par neumes ou par groupes de notes,\nselon les règles constitutives de chaque mode, de l'accentuation et du rythme\npropres aux mélodies grégoriennes, le tout établi d'après les travaux les plus\nmodernes de Dom Pothier, de Dom Kienle et L h o u m e a u et les préceptes des\nspécialistes les plus réputés, M. E d g a r Tinel, le chanoine Van D a m m e , etc.\nTout ceci est digne des plus g r a n d s éloges, par la netteté et la concision de\nl'exposé théorique, le n o m b r e des exemples (il n'y a pas moins de quatre-\nvingts mélodies liturgiques harmonisées), la sûreté de la méthode, basée sur les\nprincipes les plus sains. Faut-il encore formuler quelques remarques? N o u s\neussions voulu, au chapitre sur les modes, quelques notions sur la nature,\nYessence du mode en musique, en r a p p r o c h a n t notamment le mot de « mode »\nde ceux de « g a m m e » et d' « échelle » expliqués au début de l'ouvrage. De\nmême, lorsque l'auteur écrit : « Ce n'est que par la transposition du mode de\nla que ré devient tonique (premier et deuxième modes) \" et, plus loin, que u le\nsi b est une altération passagère du mode de ré », cela est en apparente con-\ntradiction avec le tableau synoptique des modes, où celui de ré avec si i? a\nété présenté comme un mode indépendant de celui de la transposé. Critiques\nde détail, encore u n e fois, n'ôtant rien à la valeur d'un ouvrage qui, sous sa\nforme nouvelle, rendra de nouveaux et éminents services et contribuera à\nl'assainissement des traditions en vigueur dans l'harmonisation de la canti-\nlene liturgique ; nous avons dit déjà qu'à d'autres points de vue, on ne trouvera\npas moins de profit à le pratiquer.\n                                                                                       E . C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison03-014", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 194, "page_fin": 200, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES      Notre ami Georges Virrè", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 219, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2164, "texte": "NOTULES\n\n\n   Notre ami Georges Virrès vient d'avoir la douleur de perdre son\nbien-aimé et vénéré père. Plusieurs d'entre nous l'ont intimement\nconnu. C'était un juste dans toute la force et la beauté de l'expression,\nun chrétien convaincu, d'une sérénité et d'une candeur d'âme admira-\nbles, en outre, un homme charmant, d'une bonté exquise. Une de ses\nmeilleures joies était de recevoir chaque année, à l'époque des\nvacances, dans son vieux château familial du Burgt, les amis de son\nfils. Il nous accueillait chez lui avec une si douce cordialité. Nous ne\nl'oublierons jamais! Sa belle physionomie, si avenante, est pour tou-\njours gravée dans nos cœurs. Nous offrons à notre ami Georges Virrès\net à toute sa famille nos plus sympathiques et chrétiennes condo-\nléances.\n                                        *\n                                       * *\n  L a fin d ' u n i n c i d e n t . — Nous lisons sous ce titre, dans le numéro\nde mars de la Jeune Walonie ce qui suit :\n  » Nous avons reçu la lettre suivante :\n                                     » Mansourah (Egypte), 2 0 février.\n              » Madame Berthe René Dethier,\n                    » Directrice de la « Jeune Wallonie »,\n\n  » Je n'ai nulle intention de répondre dans la « Jeune Wallonie » ou\n» ailleurs aux injures répétées de M. Paul Lefèvre.\n  » Je laisse vos lecteurs juges des procédés de votre collaborateur :\n» à propos d'une question strictement littéraire et qui n'a pas même\n» prétexte en soi à surexciter les passions du jour, puisqu'il s'agissait\n  de Boileau, M. Lefèvre a entamé contre moi une campagne sauva-\n  gement personnelle.\n  » Je ne crois pas qu'il y ait orgueil de ma part à dédaigner ces\n» outrages : ma vie privée et ma vie de magistrat me défendent et\n» aussi mon modeste effort littéraire qui ne vaut que par la loyauté\n» et la franchise.\n  » Veuillez agréer, Madame, 1'hommage de mes sentiments très\n  distingués.\n                                          » Firmin Van den Bosch. »\n  » La Jeune Wallonie ne peut qu'applaudir à des paroles aussi sensées, aussi\nnobles dans leur simplicité. Nous considérons donc l'incident Lefèvre-Van\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3314, "texte": "                                         NOTULES                                          195\n\n\nden Bosch comme bien terminé. N o u s dégagerons toutefois de cette polé-\nmique regrettable et énervante pour nous, la salutaire leçon qu'elle contient :\nc'est que, à l'avenir, nous ne publierons plus d'épîtres, a t t a q u e ou réplique,\ndont les termes seraient pris en d e h o r s d u m a n u e l courant de la c o n v e n a n c e ,\nde la galanterie et de la politesse. La lettre de l'éminent écrivain et magis-\ntrat qu'est M. F i r m i n Van den Bosch est, par son caractère, la plus belle\nriposte qui puisse être adressée à u n e attaque dont la virulence excessive\ncompromet la raison d'une polémique. Après l'avoir lue, M. Lefèvre recon-\nnaîtra certainement que les termes de sa dernière lettre ont été outrés et peu\nparlementaires.\n   » D'un autre côté, il nous revient que deux n u m é r o s de la Jeune Wallonie\nde janvier dans lesquels nous avions glissé u n e page volante rectificative,\nexpliquant tout un m a l e n t e n d u , ont été envoyés, privés de ce feuillet, à des\nBelges habitant l'Egypte. N o u s voulons croire que cette suppression n'a pas\nété faite intentionnellement, car nous serions les premiers à blâmer et à\nréprouver un geste d'aussi évidente mauvaise foi. »\n\n                                            *    *\n\n    P o u r l a b e a u t é d e B r u x e l l e s . — Les grands travaux qui s'exé-\ncutent à Bruxelles afin d'établir u n e « jonction » entre les gares du Nord et\ndu Midi et de créer u n e gare nouvelle, dite « gare Centrale », d a n s l'ancien\nquartier de la P u t t e r i e auront, au point de vue d u caractère et de la beauté\nde la ville, des répercussions dont on ne paraît pas se préoccuper suffi-\nsamment.\n   Nous croyons utile de r e p r o d u i r e , d'après les Annales parlementaires, ce qu'a\ndit à ce propos M. Carton de W i a r t , d a n s le débat p r o v o q u é à la C h a m b r e\nles 14 et 15 mars par l'interpellation de M. Janson :\n   a Mais je persiste à croire q u e la création de la gare centrale est u n e erreur,\net une grave e r r e u r .\n   n En effet, n o u s avons la b o n n e fortune d'avoir à Bruxelles deux gares,\nsituées à 2 kilomètres et demi l'une de l'autre.\n   » Elles se partagent par moitié toute l'agglomération. T o u t e s deux sont\nd'accès très facile, soit du centre, soit de tous les points de la périphérie. J e\nsais que si cette gare centrale a été comprise dans le projet, c'est u n i q u e m e n t\nà cause des instances de la Ville de Bruxelles. Mais, je crois que la ville se\ntrompe. Au lieu d ' u n quartier de luxe qu'elle aurait pu et d û créer pour rem-\nplacer la Montagne-de-la-Cour, elle aura un quartier b r u y a n t , où on passera\npar nécessité, mais où on ne demeurera pas par agrément, et qui n'échappera\npas au caractère interlope qui distingue les environs des gares d a n s toutes les\ngrandes villes ! [Interruptions à gauche.)\n    )) Oh! je n'espère pas convaincre Bruxelles. Elle veut sa gare centrale.\n Mais gare aux conséquences ! (Rires.)\n    )) Oui, gare aux c o n s é q u e n c e s ! Déjà o n p e u t déplorer q u e , sous prétexte\n de Mont-des-Arts, on ait créé entre le h a u t et le bas de la ville u n véritable\n trou, au lieu du quartier pittoresque, caractéristique, a m u s a n t qui s'était\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3377, "texte": " 196                                  DURENDAL\n\n\n\n naturellement et logiquement formé au cours des siècles le long de noire\nantique Steenweg. Voici qu'on vient de jeter bas maintes constructions d'un\nréel intérêt : l'ancienne synagogue de la rue Ravenstein, le jardin du Serment\nde la rue d'Isabelle, les pignons de la rue Nuit-et-Jour et de la Montagne-\ndes-Aveugles. Demain, ce sera la chapelle Salazar, la chapelle Sainte-Anne,\nles « aubettes » qui font saillie à la Montagne-du-Parc.\n     » Les rues ont de très sérieuses raisons d'être tortueuses, dans une ville où\nla différence de niveau entre certains quartiers est de 45 mètres. E t ces raisons\nne sont pas d'ordre purement esthétique. Or, que fait o n ? On remplace les\nrues courbes, on remplace des escaliers, tels que les escaliers des Juifs et\nl'escalier Belliard, par des rues tracées au tire-ligne, sans souci des mouve-\nments du sol. On oublie que les accidents physiques d'une ville régissent sa\nphysionomie. Les villes ont leur régime, comme les fleuves ont le leur. Ce\nrégime, on ne le contrarie pas i m p u n é m e n t . Quand je vois ce qui se fait rue\ndes Colonies, rue du Parchemin et au quartier de l'Université, je suis alarmé\np i r ces procédés d'orthopédie vraiment empirique. N e parle-t-on pas de\ndégager Sainte-Gudule, après lui avoir imposé déjà le voisinage d'une cons-\ntruction lourde et prétentieuse? Ce serait insensé! H e u r e u s e m e n t , l'interver-\ntion de M. Buis qui, mieux que ses prédécesseurs et que ses successeurs,\na compris et respecté la beauté de Bruxelles, nous épargnera, je l'espère,\ncette nouvelle faute. Mais, q u a n d la gare centrale sera faite, qu'adviendra-t-il\nfatalement? On réclamera pour le service de cette gare, pour la circulation\ndes trams, des autos et des voitures, un dégorgement vers le point central et\nla Bourse.\n    » E n effet, le Marché-aux-Herbes n'a que 10 mètres de largeur. La rue de\nla Colline n'en a que 7. Certes, on ne touchera pas au décor classique et sacré\nde la G r a n d ' P l a c e . Mais si ce décor est vivant, c'est surtout grâce à ce réseau\nde ruelles simples et pittoresques qui l'encadrent, et qui établissent une tran-\nsition heureuse et nécessaire entre ce passé si artistique et la banalité de la\nville moderne. On amputera ce cadre. On prétendra démolir l'église Saint-\nNicolas et les maisons qui y sont accolées.\n    » Que restera-t-il du caractère et de l'histoire de la ville? Et pour quel\nprofit? P o u r ajouter une nouvelle gare centrale aux deux gares centrales qui\nexistent déjà.\n    » Je dis que cela n'est pas sage et que la postérité pourra reprocher à bon\ndroit aux édiles bruxellois d'aujourd'hui d'avoir, sans nécessité, sans qu'ils\npuissent invoquer, c o m m e Anspach a pu le faire, des motifs d'hygiène,\nachevé de détruire ce qui faisait le caractère, le charme pittoresque et histo-\nrique de la cité bruxelloise. (Très bien! sur plusieurs bancs.) »\n                                           *\n                                          * *\n   U n a n n u a i r e de l'enseignement catholique. — Sous les\nauspices de la Ligue scolaire catholique paraîtra prochainement, un volume\nde luxe, l'Annuaire illustré de l'enseignement catholique en notre pays.\n   L'Annuaire, richement illustré, donnera des renseignements complets,\nd'après les plus récentes statistiques, sur l'organisation scolaire catholique à\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3196, "texte": "                                    NOTULES                                      197\n\n\ntous les degrés. N o s propagandistes y trouveront un arsenal bien fourni; les\nfamilles pourront, en parfaite connaissance de cause, fixer leur choix parmi\nles établissements d'instruction que le livre signale.\n   Une préface écrite par M. Brifaut a n n o n c e qu'on s'efforcera de propager\nce livre en F r a n c e , où, par suite des lois d'oppression et de spoliation,\nl'éducation des jeunes gens et des jeunes filles se pose dans des milliers et\ndes milliers de familles c o m m e un douloureux p r o b l è m e .\n   Mieux encore. On étudie la possibilité de lancer u n e édition en langue\nanglaise et u n e édition en langue allemande, de cette belle publication.\nVoilà de l'expansion m o n d i a l e bien e n t e n d u e .\n   C'est un h o n n e u r pour la Belgique de procurer à l'étranger des légions\nde missionnaires, d'ingénieurs, d'industriels, d'ouvriers, de colons. Ce serait\n un honneur aussi, et n o n des moindres, que les familles aisées des pays\nenvironnants voulussent n o u s envoyer leurs fils et leurs filles pour mettre à\n profit l'admirable outillage scolaire dont le dévouement catholique a doté\n notre pays.\n   Ajoutons que S. E m . le cardinal-archevêque et M. le ministre d'Etat\n Woeste ont adressé aux initiateurs de l'entreprise des lettres pleines d'enccu-\n ragement. Dans la liste d'honneur, parmi les notabilités qui ont souscrit à\n trois années de l'Annuaire (20 francs), nous voyons figuier les n o m s les plus\n éminents de notre parti.\n    Le secrétariat est établi 50, rue du Bailli, à Bruxelles.\n    Nous souhaitons bon succès à l'entreprise. Elle mérite d'être secondée et\n de réussir pour l'honneur qui en reviendra à notre cause, et aussi pour les\n services que r e n d r a inévitablement ce livre d'or de l'enseignement chrétien.\n\n\n   L'Almanach des étudiants de Gand a paru le mois dernier.\nCette publication annuelle prend chaque a n n é e u n e importance plus grande.\nEt nous ne pouvons assez louer le zèle et la persévérance des quelques-uns\nqui, cette fois encore, ont fait de l'Almanach u n e œuvre vivante, diverse et\ncharmante. Les maîtres et les très jeunes y fraternisent dans u n c o u d e\nà coude familier. L e s pages publiées sont de qualité diverse et les « maîtres »\nparfois n'ont pas choisi la meilleure part. C'est ainsi q u ' E d m o n d P i c a r d ,\nauquel Georges Virrès consacre u n admirable et compréhensif article,\ndonne aux étudiants une leçon de mauvais style. F i r m i n Van den Bosch,\nVictor Kinon, F r a n z H e l l e n s , Pierre N o t h o m b , Henri Davignon, Mau-\nrice Dullaert, Joseph Boseret, T h o m a s B r a u n , Dom Bruno Destrée et\nd'autres ont envoyé des pages variées. L a collaboration estudiantine mérite\ntoute l'attention des lecteurs. C'est dans l'Almanach que se révélèrent beau-\ncoup de talents originaux. Cette fois encore nous y trouvons deux jeunes\npoètes de grand talent, Adrien de Prémorel et Noël Dubois.\n                                          *\n\n    F o g a z z a r o e s t m o r t . — Il fut un de ceux qui allèrent le plus pro-\n fond dans notre coeur. Chacun de ses romans fut une leçon sublime, et si\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3460, "texte": "198                                   DURENDAL\n\n\n\nTon excepte le Petit monde d'aujourd'hui qui fut inférieur aux autres, chacun\nd'eux fut une œuvre littéraire inoubliable. Rarement écrivain réunit à un tel\ndegré les talents du poète et du romancier. J a m a i s chez lui le souci du\ndétail, du pittoresque, de l'observation n'empêcha l'envol de la pensée. Un\nnoble idéalisme baigne toute son œuvre, depuis Miranda, ce délicieux\npoème d'amour, j u s q u ' à Daniel Cortis, roman d'âmes fières et passionnées,\njusqu'au Petit monde d'autrefois, qu'emplit la beauté de l'amour conjugal,\njusqu'au Saint qu'alourdissent certaines idéologies mais qui renferme des\népisodes sublimes. Il faut mettre à part, comme étant d'une beauté plus\nsereine encore, ce petit livre idéalement pur : le Mystère du Poète. Peut-être\nmoins connu que les autres, il est plus exquis, plus rare, plus ineffablement\nclair. Rarement u n romancier fut d'une spiritualité plus douce et plus fière.\nIl puisa dans l'idéal chrétien ses inspirations les meilleures. E t sa vie fut\naussi pure et aussi consciencieusement belle que son œ u v r e .\n                                              *\n                                          *       *\n    L e p o è t e de l'Amie perdue, Auguste Angellier, est mort à Boulogne-sur-\nMer, le 28 février dernier, à l'âge de 62 a n s . Il avait longtemps professé la\nlittérature anglaise à l'Université de Lille et à l'Ecole normale supérieure. Sa\nvie de Robert Burns, parue en 1893, fait autorité en Angleterre comme en\nFrance : c'est une œuvre magistrale. Poète, il avait débuté très tard : il frisait,\nen effet, la cinquantaine q u a n d parurent les sonnets A l'Amie perdue, que sui-\nvirent cinq autres recueils de poèmes : Le chemin des saisons et, sous le titre\ngénéral, Dans la lumière antique, deux volumes de dialogues et deux d'épisodes.\nL a foule n'avait pas cessé de l'ignorer; il demeurait étranger même à beau-\nc o u p de lettrés. Q u e l q u e s - u n s , cependant, le mettaient à son rang parmi les\npoètes contemporains, et ce rang est l'un des premiers. S'il ne fut pas sans\ndéfaut, si son vers n'a pas assez le souci de l'harmonie, s'il raisonne trop\nvolontiers et avec trop d'abondance, on ne lui conteste ni la noblesse virile\nde la pensée, ni l'intensité de la passion, ni la puissance expressive. On peut\ndire qu'il fut, parmi les poètes, un professeur d'énergie. Son poème d'amour\nA l'Amie perdue renferme quelques-uns des plus admirables et des plus pathé-\ntiques sonnets de ce temps ; il ne périra pas.\n                                            *\n                                           * *\n   Le soir même où mourait Jules Lejeune, M. T h o m a s Braun parlait,\nchez les amis de la littérature, des gens de robe. Et il le fit d'exquise façon. Pour\nceux qui les ignoraient il a fait revivre les livres de la basoche littéraire, et\nau cours d'un entretien familier et charmant relu des pages de Demolder, de\nFélix F u c h s , de J a m e s , de Courouble, de Picard. Pages émues et sceptiques\ntour à tour. M. T h o m a s Braun était mieux placé que tout autre pour parler\ndes rapports de la Littérature et du Palais. Aussi sa conférence eût-elle\ndevant le public de l'hôtel de ville un succès mérité.\n   Ce fut avec u n e causerie romanesque de M. P i e r r e N o t h o m b sur\nla vie et les aventures de Pierre-Joseph Lecharlier, une des rares conférences litté-\nraires du mois.\n                                            * *\n"}, {"page_pdf": 224, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2995, "texte": "                                   NOTULES                                     199\n\n   Il y a encore eu une conférence, la dernière des Amis de la Littérature\nM. Franz Mahutte a parlé de la femme. C'est ainsi qu'il a cité Paul\nAndré, Henry Carton de Wiart, Louis Delaltre, Eugène Demolder, Georges\nGarnir, Iwan Gilkin (Jeanne, aujourd'hui tout le monde...), Adolphe Hardy,\nTheo Hannon, Auguste Rouvez, Georges Rency, Charles Van Lerberghe,\nJames Van Drunen, Gustave Van Zype, Cyrille Van Overbergh, Emile\nVerhaeren. (Première parenthèse : N o u s citons par ordre alphabétique pour\nne pas faire de jaloux, c'est simplement à cause de cela que M. Rouvez est\nnommé avant M. Van Overbergh); (deuxième parenthèse : beaucoup d'écri-\nvains se sont plaints de n'avoir pas été nommés, ces omissions sont tout à\nfait contre les usages). M. Franz Mahutte n'a pas oublié le petit hommage à\nEdmond Picard (cela devient bassinant, mais Picard est très content et\nl'auditoire applaudit toujours). Le maître a d'ailleurs, en ouvrant la séance,\nfort bien parlé ; et comme il ne parlait pas de la femme, il a consacré tout un\ncouplet à la plus sympathique de nos bas-bleus. Celle-ci n'a pas été contente.\nMais après la conférence tout s'est arrangé. Il est vrai que M. Mahutte est\nun conférencier charmant, qui ne compte que des amis et dont la causerie\ndoit remettre de la sérénité dans tous les cœurs. On l'a beaucoup applaudi.\n                                           *\n\n  Notre ami Emile Baumann, nous communique le premier numéro du\nBulletin des professeurs catholiques de l'Uninersité. C'est une œuvre belle et coura-\ngeuse que ce petit journal. Il servira de lien entre les nombreux penseurs et\nécrivains chrétiens qui font partie en France (qui le croirait?) de l'enseigne-\nment officiel. Nous ne pouvons voir une telle initiative qu'avec sympathie.\n\n                                       *       *\n  On nous signale une revue littéraire allemande qui paraît à Ham-\nbourg et s'appelle l'Epée de Roland. N o u s avions déjà Joyeuse notre petite\ncousine. Celle-ci est incontestablement notre sœur.\n                                           *\n                                       *       *\n   Une nouvelle revue va paraître, une revue de culture rare. Elle paraîtra\nà Anvers et à Londres et se consacrera surtout à la publication d' « essais »\nce mode d'expression étant mieux que tout autre susceptible de traduire par\nsa souple et concise élégance les plus subtiles nuances de la culture\nmoderne. Ce recueil aura pour titre La Licorne. Il s'annonce par un\nprospectus comme destiné moins aux lecteurs vulgaires qu'à « ces privilégiés\nqui ont des loisirs et dont c'est le trait d'aimer par-dessus tout, la littérature,\nles muses, les voyages et les entretiens inutiles ».\n\n                                           *\n                                       *       *\n On donne pour le moment, à Liége, une série de conférences sur le\nRomantisme en Belgique. Le professeur Doutrepont a donné un aperçu\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3031, "texte": " 200                                 DURENDAL\n\n\n\nd'ensemble de l'époque, M. H e n r i Davignon parlera de Charles De Coster,\nM. P i e r r e N o t h o m b de Octave Pirmez, M. Iwan Gilkin, André Van Hasselt.\n\n                                             *\n                                         *       *\n    Dimanche 2 avril, à 3 heures, aura lieu à Anvers, en la salle de la Société\nd ' H a r m o n i e (rue d'Arenberg), sous la direction de M. O n t r o p et par les\nsoins de la. Société des Concerts de Musique sacrée, la première exécution de la\nG r a n d ' M e s s e (en si mineur) pour soli, chœurs, orgue et orchestre de Job.\nIeb. B a c h . Place réservée, 6 francs; première, 4 francs; seconde, 3 francs;\ntroisième, 2 francs. Samedi I e r avril, à 5 heures, répétition générale. Billet\nd'entrée, 2 francs. S'adresser pour tous renseignements à M. Boelaerts,\n11, Marché-St-Jacques, à Anvers.\n\n                                             *\n                                         *       *\n   Accusé de réception :\n   A R T : Les arts de la terre, par R E N É JEAN (Manuels d'histoire de l'art,\nP a r i s , Laurens). — L'art chrétien primitif, par MARCEL LAURENT. 2 vol. ill.\n(Bruxelles, Vromant). — Les tableaux de Peter Bruegel le vieux au Musée de\nVienne, par GUSTAVE GLÜCK. Vol. illustré (Bruxelles, Van Oest). — Les orfè-\nvreries anciennes du trésor de Hal, par FERNAND CROIJ. Vol. illustré (idem). —\nGérard Terborch, par FRANZ H ELLENS. Collection : L e s g r a n d s artistes des\nP a y s - B a s . Voll. illustré (idem).\n   L I T T É R A T U R E : Histoire de la littérature française du Romantisme à nos\njours, par J . - H . RETINGER (Paris, Grasset). — Chaucer, par E . LEGOWIS\n  Paris, Bloud). — Les Sœurs Brouté, par E . DIMNET (idem).\n  P O É S I E : Les Matins d'argent, par MAURICE BRILLANT ( P a r i s , Plon). —\nAux lueurs de la torche, par PAUL P R I S T (Liége, Société belge d'édition). —\nLa route enchantée, par ADOLPHE HARDY (Bruxelles, Association des écrivains\nbelges). — Le bocage amoureux, par ROGER ALLAUD ( P a r i s , Figuière).\n   R O M A N S : Les exilés, par PAUL ACKER (Paris, P l o n ) . — Ce qui demeure,\npar PAUL RENAUDIN (idem). — Vie et opinions de Sigismond Podfilipski, par\nJOSEPH WEYSSENHOFF, traduit d u polonais par Paul Cazin (idem). — Le cœur\nblessé, par H E N R I LIEBRECHT (Bruxelles, Larcier). — Antigone victorieuse, par\nJOSÉ HENNEBIC (Paris, Sansot). — Chrysalides,            par   FERDINAND      BOUCHÉ\n(Bruxelles, L a m e r t i n ) . — Il est ressuscité, p a r CHARLES MORICE (Paris, Mes-\nsein). — Haute Plaine, p a r H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Association des\nécrivains belges). — Pages choisies, par l'abbé VAN DER E L S T (idem).\n   V A R I A : L'esprit de taquinerie, par FERDINAND NICOLAY (Paris, Perrin). —\nLourdes, par JEAN DE BEAUCORPS (Paris, Bloud). — Visions d'Egypte, par le\nD r L E D E N T U . Vol. illustré (Paris, Perrin). — Sur la Via Emilia, par\nGABRIEL FAURE (Paris, Sansot). — Exposition de la doctrine de l'Eglise, par\nBOSSUET (Paris, Bloud).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 150, "texte": ""}, {"page_pdf": 151, "texte": ""}, {"page_pdf": 152, "texte": ""}, {"page_pdf": 153, "texte": ""}, {"page_pdf": 154, "texte": "    L'Invocation au Silence\n\nDu silence! je suis affamé de silence,\nDe silence, et d'amour solitaire, et d'espoir :\nEt voici que mon cœur sanglote dans le soir,\n\nSanglote de bonheur, sanglote de souffrance,\nEt sourit à la fois au geste de vos bras,\nO Mystère divin qu'il ne connaissait   pas!\n\nLes fièvres, les appels, les cris et les tumultes\nSombrent au loin, tragiquement,       au fond du jour\nDans un grand crépuscule étrange et sans retour...\n\nIci l'on n'entendra que les mots blancs du   culte,\nEt la flexion claire et pure de vos voix,\nO enfants qui chantez et priez à la fois !\n\nCes voix qui monteront comme de grands lys pâles\nQui semblent des baisers épanouis vers Dieu\nDans le rêve éternel des bois  silencieux,\n\nEt puis, qui se tairont dans la nuit   virginale,\nComme ces mêmes lys qui penchent, pour dormir,\nLeur calice de songe et de pur    souvenir...\n\nSilence du sommeil chaste, quand,    extatiques,\nLes yeux des bien-aimés se ferment   lentement\nSur tant de rêve calme et de recueillement;\n\nSilence où erre encor un écho de cantiques\nPareil à ces lambeaux des brumes de l'été\nQui flottent dans les nuits de la douce clarté;\n\nSilence du réveil quand l'Aube, les mains jointes,\nDescend du paradis, les yeux tout clairs encor\nDes regards de la Vierge et de lumières d'or,\n\nEt, d'un geste divin, comme on jette l'eau sainte,\nRépand de la rosée au jardin     parfumé\nQui, se levant vers Dieu, disait : Asperges me!\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "130                         DURENDAL\n\n\n\n      Silence du soleil sur l'enclos de nos rêves\n      Silence du midi sur l'extase des fleurs,\n      Silence solennel et doux quand le soir meurt;\n\n      Vous, qui éternisez nos minutes trop brèves,\n      Silence de la nuit qui s'épanche sur nous\n      A cette heure extatique où Von prie à genoux ;\n\n      Et vous Silence, encor plus beau que les silences,\n      Vous qui avez meurtri de mystiques     stupeurs\n      Les moines éperdus dans l'unique splendeur,\n\n      O Ravisseur! prenez notre cœur qui s'élance,\n      Prolongez notre songe et nos désirs profonds\n      Vers cet Infini calme où tout en Dieu se fond!\n\n      Faites surgir des mots inconnus dans nos âmes,\n      Comme les nénufars qui montent,      étonnés,\n      Au fond des bois lointains sur les étangs sacrés,\n\n      Empêchez-nous   de disperser la grande flamme\n      Qui brûle dans nos yeux et dans nos cœurs fervents —\n      Et que nos mains voudraient jeter aux quatre vents!\n\n      Fixez dans nos regards l'aspect des hautes cimes,\n      Baignez nos corps, tendus vers les fièvres du jour,\n      Des flots lénifiants de l'éternel Amour,\n\n      Pour qu'un jour, exaltés par vos leçons sublimes,\n      Nous puissions déchirer l'azur cruel des c i e u x ,\n      Ebranler Vunivers, et monter jusqu'à Dieu\n\n      En un immense cri surgi de vos     abimes!\n\n                                                   P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                              Lily Wright\n\n                                Conte de Fée (1)\n                                                 Pour l'abbé Henry Moeller\n                                                 Et sa vaillante « Durendal ».\n\n               IL était une fois un roi et une reine qui avaient\n                  beaucoup, beaucoup d'argent. L e roi, qui était\n                  son propre ministre des finances, connaissait le\n                  chiffre de sa fortune à un dollar près. L a reine\n                  n'était pas si savante mais elle n'avait qu'à\n                  tendre la main et l'or y tombait, mêlé aux\n                  bank-notes. Personne ne savait s'ils étaient heu-\nreux, mais ils étaient très riches et tout le monde les admirait,\nles enviait.\n   Ils avaient plusieurs palais, d'immenses domaines, des\nflottes et un grand nombre de sujets. E t le roi était si riche\nqu'au lieu de lever les impôts — ce qui cause tant d'ennuis\naux pauvres gens — il p a y a i t tous ses sujets. Aussi ce roi\navait-il beaucoup de prestige et une grande autorité.\n   Il s'appelait T h é o d o r e W r i g h t et il était le roi du Chocolat.\nIl ne se mangeait pas, dans le Nouveau Monde, une tablette\nqui ne portât son nom si populaire — W r i g h t signifie ouvrier.\nLe Vieux Monde était très friand du granulé-Wright et il en\nconvenait, de bonne grâce, que le meilleur cacao était le cacao\nWright.\n   Comme le roi du chocolat avait plusieurs filles, les préten-\ndants ne m a n q u è r e n t j a m a i s au palais de Madison S q u a r e .\n Par une fantaisie dont on ne saurait suspecter le bon goût, ce\npalais affectait la forme d'une énorme bonbonnière flanquée\n aux quatre angles, d'étincelants pains de sucre en verre\n\n  (1) Destiné à un futur recueil de Contes pour Us petits des hommes.\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": "l32                         DURENDAL\n\n\n\nopaque. Au centre du monument le jardin d'hiver, de près de\n1,000 mètres carrés, était exclusivement composé de cacaoyers\ndont le feuillage, toujours vert, est d'ailleurs fort pittoresque.\nTous les meubles étaient couleur chocolat et les domestiques\nde ce noir particulier à certaines Antilles, qui fait dire aux\npetits enfants gourmands : « Oh ! le beau nègre, on en man-\ngerait! » Tout le reste à l'avenant.\n                                   *\n                               *       *\n\n   Le jour des fiançailles d'Ellen Wright, des cassolettes\nbalancées mécaniquement au-dessus de petits brasiers élec-\ntriques, répandaient dans tous les vestibules et les apparte-\nments l'odeur si chère au roi du Chocolat.\n   Une grande foule se pressait à tous les étages du palais et\ndans le jardin, foule aux narines frémissantes et qui allait de\nbuffet en buffet, tantôt humant, tantôt croquant, tantôt savou-\nrant les précieux produits de la maison Wright I er .\n   Ellen, seconde fille du maître du logis, devait épouser, le\nmois d'après, Richardson, prince des Pains d'épice. Les fiancés\nétaient d'ailleurs presque cousins, et s'étaient promis mariage\nla première fois qu'ils s'étaient vus, en échangeant sur la\nplage d'Atlantic City, leurs bâtons de sucre d'orge.\n   Tout ce qui a un nom dans la grande confiserie américaine,\nétait là, et l'épicerie avait envoyé ses principaux représentants.\nIl y avait le roi du Poivre, la reine des Aromates, le roi des\nConfitures, et les deux fils de la reine régente des Fruits Confits.\nL'empereur du Thé de Chine avait délégué ses deux neveux au\nvisage tilleul foncé. Quant à l'ambassadeur des Marrons Gla-\ncés, dont les meilleurs, comme on sait, se fabriquent en\nFrance, il n'avait que le titre de baron, mais il remontait aux\ncroisades.\n   Les rois, en Amérique, sont très pratiques et leurs sujets\nsuivent, avec une grande vigilance leur précieux exemple. Per-\nsonne ne vit inoccupé et ils fabriquent tous, les uns pour les\nautres, ce qui donne du bien-être et de la satisfaction.\n   A la vérité, ils en deviennent tous un peu gourmands, rois et\nsujets, ce qui vaut encore mieux que de dire du mal du pro-\nchain. Mais ils étaient les uns et les autres, particulièrement\nversés dans l'art de ne pas perdre une minute. Les étrangers\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "                          LILY   WRIGHT                        133\n\n\neux-mêmes, dès qu'ils touchaient le sol, se mettaient dans la\nbonne voie.\n    Aussi, les jeunes gens en âge de bientôt se marier, leurs\npolitesses faites aux héros du jour, n'hésitèrent pas longtemps\nsur leur devoir présent et se mirent-ils avec impétuosité à faire\nleur cour à Margaret, troisième fille de Wright et qui était à la\nveille d'entrer dans sa seizième année. C'était une délurée prin-\ncesse de haute taille au buste assoupli par les sports, et à qui\npersonne n'eût osé conter des fariboles.\n    — Combien votre oncle vous cèdera-t-il de milles de plan-\ntation, combien de ports, combien de vaisseaux? dit-elle, à\nl'aîné des neveux de l'empereur du Thé de Chine.\n    Le jeune Céleste, à qui cependant on avait recommandé la\nprécision, parut si interloqué que Margaret n'insista pas et,\nlaissant bleuir le prince au visage tilleul foncé, se tourna vers\nles fils de la reine des Fruits Confits, deux petits Levantins\ndont les yeux étaient ouverts en amande.\n    — Combien êtes-vous de frères?\n    — Nous ne sommes que nous deux. Mais celui qui épousera\naura toute la fortune.\n    — Voilà qui s'appelle parler.\n    — Notre palais de Smyrne sera pour lui ou plutôt pour\nelle.\n    — Et le frère délaissé?\n    — Il s'arrangera ailleurs.\n    — Quel est donc l'aîné?\n    — Nous sommes jumeaux.\n    — Alors, comment voulez-vous que je m'y reconnaisse!\n    Et Margaret, croisant ses jolis sourcils noirs au-dessus de ses\nyeux clairs fit signe au baron Melusin de s'approcher.\n   '— On n'est pas très riche en France.\n    — Mademoiselle, il y a la terre et les châteaux de nos\nancêtres et les forêts, et, dans nos galeries les portraits\n    —      de vos ancêtres!\n    — Oui, mademoiselle, et les nôtres.\n    — Mais l'argent, le bel argent avec lequel on achète.\n    — Il est un peu plus rare.\n    — Je m'en doutais.\n    — Mes forêts sont de châtaigniers. Chaque arbre vaut une\n ferme. Je serai riche demain.\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "l34                          DURENDAL\n\n\n   — Alors, monsieur, à bientôt : à demain.\n   E t le défilé continua. Au bout de quelques instants, le choix\nde Margaret parut se fixer. La jeune fille avait fait asseoir près\nd'elle une sorte de gnome imberbe dont le visage ne semblait\nvivre que par les yeux. Il avait un tout petit menton et un front\nhaut comme un coffre-fort. Il était fils unique et son père,\nfatigué, lui céderait son commerce fin-décembre, toutes ses îles\ndu Pacifique, et le titre de roi du G u a n o . Margaret Wright\nserait très probablement, l'année prochaine, reine du Guano.\n   Q u a n d elle fut tout à fait décidée, elle se leva, on fit cercle\nautour de son fauteuil et elle prévint charitablement ses\nprétendants en ces termes :\n   « Mes amis, la terre est grande et il ne faut jamais désespérer\ndu lendemain ni de la fortune, je vais vous présenter à mes\namies Elisa F u l t o n , Désirée Miltenum et F r a n c i a Reynolds.\nT o u t e s trois valent chacune 10 millions. E t il y a encore\nquelques autres riches héritières. Ne partez pas de New-York\nsans avoir lié votre vie avec une de mes belles compatriotes.\nNous avons ici la richesse et la beauté. P o u r ceux qui veulent\nou qui peuvent attendre un peu, il y a ma petite sœur L i l y\nLily!         Où est-elle?        Elle était près de moi il n'y a qu'un\ninstant        L i l y a treize ans, messieurs, ...Tâchez de la trouver\net de vous entendre avec elle. Monsieur, dit-elle ensuite, en\nsouriant au futur roi du Guano, offrez-moi le bras, je vais aller\nvous présenter à mon père et à ma mère, pour l'arrangement. »\n\n                                 *   *\n\n   L a petite troupe des prétendants ne fut pas longue à prendre ses\ndispositions de combat. Ceux qui « ne pouvaient pas attendre »\ns'attachèrent au pas de la nouvelle fiancée pour être produits\naux yeux de ses amies disponibles. Les autres, loin de se\nconcerter, se mirent i m m é d i a t e m e n t , chacun de son côté, en\nquête de M lle L i l y W r i g h t .\n   — Méfiez-vous, leur avait dit Margaret, pour tout signale-\nm e n t ; c'est une petite sauvage.\n   — Mais où est-elle?\n   — Elle doit être cachée dans quelque coin.\n\n                                 *   *\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": "                         LILY WRIGHT                          135\n\n\n    Margaret disait vrai. Lily était une vraie petite sauvage,\ndepuis quelques jours seulement, débarquée de la campagne\noù elle avait dû être exilée dès son jeune âge, à cause de sa\nsanté. Malgré le bon air des forêts de pins et la saine nourri-\nture champêtre, elle était restée toute menue. Et comme elle\nétait blonde, on lui eut donné à peine dix ans. Mais elle n'était\npoint sotte. De vifs yeux noirs montraient qu'elle avait de la\ndécision.\n    Dès son entrée dans la somptueuse résidence de son père,\nelle avait marché d'étonnement en étonnement. Ces sombres\ndomestiques, ces salles énormes plafonnées d'électricité multi-\ncolore, ce jardin sous un toit de verre, ces tapis plus épais que\nla mousse des bois, cette musique — un orchestre invisible ne\ncessait de remplir les vestibules d'harmonie — et les effluves\ndes cassolettes, tout était nouveau pour elle, étrange, inex-\nplicable. Elle se trouvait tout à coup transportée dans une autre\ncontrée, quasi sur une autre planète. Personne ne marchait\nici comme dans sa forêt et, tout de suite, les costumes somp-\ntueux des habitants des villes lui parurent fort ridicules. Mais\n on préparait, dans le palais de son père, de grandes fêtes et\n elle dut elle-même revêtir ces robes dont la forme et la couleur\n lui paraissaient si bizarres.\n    Elle avait été bien contente, cependant, à la nouvelle qu'elle\n allait revoir ses parents, son père qu'on disait si puissant, sa\n mère qu'on disait si belle. Hélas! ni l'un ni l'autre n'avaient\n beaucoup de temps à consacrer aux effusions de famille. Ils\n furent un peu déçus à l'apparition de leur enfant, si petite\n qu'ils se demandèrent, un moment, s'ils ne la renverraient pas\n tout bonnement à sa nourrice ou dans un collège pour qu'elle\n fasse des sports et prenne des muscles. Une fille de la libre\n Amérique doit avoir des muscles. Lily en était parfaitement\n dépourvue.\n    — Je veux bien m'en aller, dit la pauvrette que personne\n  n'avait songé à embrasser.\n    — On n'embrasse plus; c'est un usage tout à fait contraire\n  à l'hygiène.\n    — Non, dit M. Wright, la pension est payée. Je ne veux pas\n  ouvrir un nouveau compte. Nous t'avons fait rentrer chez nous,\n  ton appartement est préparé. Tu resteras. Arrange ta vie ici. Tu\n  es libre... mais pas de t'en aller!\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": "136                             DURENDAL\n\n\n\n   — Mon père, je vous obéirai.\n   — C'est bien, dit le père et ayant tendu la main à sa fille, il\nlui donna un vigoureux « shake hand » et disparut.\n   Sa mère la conduisit dans l'appartement qui lui était réservé\net, sans lui donner le temps de souffler, la livra aux femmes de\nchambre, aux couturières, aux modistes, à la manicure, au\ncoiffeur et au bottier. L e soir même L i l y était métamorphosée\net sa mère daigna lui tapoter la joue. C'est que toute fluette\nqu'elle était, L i l y était mignonne au possible d a n s le cadre d'or\nimmaculé de sa chevelure légère.\n   Ce succès, du reste, fut de courte durée. P è r e , mère et sœurs\navaient de multiples et importantes occupations, si bien que dès\nle lendemain la petite se sentit plus seule dans le palais de son\npère que lorsqu'elle allait, son panier au bras, cueillir des\nmorilles sous les chênes de son amie la forêt. Elle s'enferma\ndans sa chambre et se mit à pleurer.\n   C'était son premier grand chagrin. T o u s les enfants con-\nnaissent les larmes : c'est la pluie qui rafraîchit, c'est la rosée\ndu matin. L i l y ignorait la vraie douleur, cette sensation de\nsource intérieure qui crève et qui envahit tout le corps, cette\nsorte d'empoisonnement de la joie, cette petite mort. L e s deux\npoings dans les yeux, sa pauvre poitrine secouée, elle sanglota\nde toutes ses forces.\n   E l l e pleura t a n t et t a n t que son cerveau se vida et, q u ' à tra-\nvers le prisme de ses larmes, elle ne reconnut plus sa chambre\nau palais de son père. Elle se crut chez sa nourrice. Voici Niouf\net Mamat, ses deux chats, ses amis ; voici master Dog, son com-\npagnon de p r o m e n a d e .\n   T o u s trois la regardent : Master Dog remue la queue, les\ndeux chats ronronnent : « Oui, c'est moi, c'est m o i ; je suis\nrevenue, leur dit L i l y avec un dernier hoquet de douleur;\nmais où est m a chère Kate? » — Elle n'est pas encore ren-\ntrée de la ville, disent les yeux de master Dog. — E t Papa\nPierre? — Il est dans la forêt, où, de rage de vous avoir\nperdue, il abat tout seul de grands sapins qui gémissent. — Va\nlui dire que je suis de retour... Attends, attends..., surtout que\n George ne sache rien, qu'il ait la surprise de me voir en poussant\nla porte. Maintenant, va, va...\n   De la pièce voisine, les femmes de chambre entendent Lily\nparler tout haut. Elles s'inquiètent, elles accourent.\n"}, {"page_pdf": 162, "texte": "                          LILY   WRIGHT                       137\n\n\n   — Que voulez-vous de moi? Qui êtes-vous? s'écrie la pauvre\n exilée. Est-ce que vous allez me poursuivre jusque dans ma\n forêt? Pierre, Pierre! George, mon George, venez me défendre\ncontre ces mauvaises femmes.\n   — Nous ne sommes pas de mauvaises femmes, dit la plus\nvieille des servantes. N'est-ce pas plutôt vous qui êtes une\nvilaine petite fille qui n'aime pas ses parents?\n   — Je n'ai pas d'autres parents que Kate et Pierre.\n    — En attendant, mademoiselle, il faut venir dîner. Le maître\nserait furieux si vous descendiez en retard.\n   — Je n'ai pas faim. Je dînerai quand j'aurai faim!\n   Le propos fut rapporté à M. Wright qui s'écria :\n   — Qu'on la laisse tranquille etqu'on ne me parle plus d'elle.\nElle fera sa vie.\n   Ses sœurs elles-mêmes ne surent pas l'apprivoiser. Cependant\nMargaret, la plus jeune, la prit sous sa protection, la caressa\ncomme sa poupée favorite. Lily la laissa faire, insensible, silen-\ncieuse. On la traita comme une petite esclave muette.\n   Le jour des fiançailles d'Ellen, Lily permit qu'on l'habillât,\nqu'on la parât, mais sa pensée était plus absente que jamais.\nMargaret lui fit plusieurs recommandations qu'elle n'entendit\npas. De guerre lasse, sa sœur s'écria :\n   — Au moins, ne me quitte pas, c'est tout ce que je tedemande.\n   Lily, d'abord, obéit. Elle accompagna Margaret partout où\nelle allait, dans les salons, dans les ascenseurs qui montaient\nsur les terrasses, dans le jardin sous verre, à travers les grands\nvestibules, où la foule grossissait de minute en minute. Lily\nn'avait jamais vu tant de gens. Les femmes avaient des yeux\nétranges et qui la faisaient rougir; les hommes qui ne la con-\nnaissaient pas, la bousculaient. Parfois elle était obligée de\ncourir pour rattraper Margaret qui traînait après elle déjà toute\nune cour de prétendants.\n   Enfin Margaret s'arrêta et, assise dans un fauteuil, sur une\npetite estrade qu'elle-même avait fait disposer, elle tint séance\net se mit à interroger les jeunes gens de sa suite. A l'abri der-\nrière le fauteuil de sa sœur, Lily fixait ses yeux noirs dans le\nvide. Tout ce bruit de paroles, tous ces mauvais parfums, tous\nces êtres agités qui dansaient, riaient, mangeaient autour\nd'elle, la grisaient de plus en plus. Il lui parut que tous ces\nétrangers étaient réunis là pour la rendre folle, pour la torturer.\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": "138                            DURENDAL\n\n\n\nCependant personne ne s'occupait d'elle, sa sœur elle-même\nl'avait oubliée. Margaret parlait, parlait. L i l y avait beau cher-\ncher à entendre, elle ne comprenait rien à ces paroles :\n   « F o r t u n e . . . , revenus..., nos richesses..., combien apportez-\nvous de dollars liquides..., mon argent..., votre argent, l'argent,\nI'ARGENT!... »\n   « Qu'est-ce que cet argent dont ils parlent tous? Encore une\nchose qu'il va falloir connaître, une chose dont on se passe\n dans la forêt puisque je ne l'y ai jamais entendu vanter... Ah !\nqu'ils sont laids, tous, quand ils prononcent ce mot. C'est donc\nun vilain mot puisqu'on ne peut le dire sans grimacer. Encore,\nencore... Ah! Enfin, c'est fini. Margaret vient d'acheter un mari.\nAcheter! Acheter! Quelle horreur! Pauvre M a r g a r e t ! »\n   Puis, tout à coup, elle comprit, que tous ces gens déçus,\nallaient, comme une meute affamée, se précipiter sur d'autres\njeunes filles, sur elle-même peut-être; tout son corps t r e m b l a ;\nil y allait de son bonheur; il fallait fuir; toujours protégée par\nle dossier du grand fauteuil où trônait sa sœur, elle s'éloigna\n peu à peu, à reculons, jusqu'à une porte qu'elle poussa. Elle\ndéboucha ainsi dans le grand escalier rempli d'un extraordinaire\nbrouhaha. On eut dit une fourmillière d'hommes. Des gens\n montaient, d'autres descendaient et ils se ressemblaient tant,\navec leurs visages rasés, leurs vêtements noirs, leurs chemises à\nboutons d'or, qu'elle les confondait, qu'elle les voyait en même\ntemps monter et descendre, parler et se taire, rire et plisser\n leur front. On eut dit l'intérieur d'une énorme marmite bouillant\nà gros bouillons. L i l y , les yeux à demi fermés, se jeta dans\ncette fournaise et s'y laissa ballotter au hasard. Parfois, elle se\ntrouvait prise dans un groupe et, sans le vouloir, elle entendait\ndes bribes de conversation. Les mots « dollar », « milliardaire »,\n « argent », étaient les seuls qu'elle entendit, ceux-là mêmes\nqui l'avaient fait fuir et qui la poursuivaient comme ces bêtes\nde cauchemar qui ne veulent pas lâcher leur proie et dont on\nne se débarrasse qu'en s'éveillant. H é l a s ! De ce mauvais rêve qui\nserrait les tempes de L i l y , elle ne pourrait jamais s'éveiller.\n C'était sa vie, désormais. Elle était condamnée à entendre\ntoujours prononcer ce mot redoutable : l'argent. Qui sait même\nsi, un jour, elle ne serait pas satisfaite, orgueilleuse de le dire\nelle-même à tout m o m e n t . E t une amertume par avance, lui\nemplit la bouche.\n"}, {"page_pdf": 164, "texte": "                             LILY   WRIGHT                           139\n\n\n   T o u t à coup, elle se trouva en face d'un long j e u n e h o m m e ,\ndeux fois plus grand qu'elle; il ouvrait d'immenses bras et\npenchait son corps comme ces arbres fantastiques qui, le soir,\nveulent vous saisir au coin des chemins.\n   « Vous êtes M lle L i l y , n'est-ce pas?\n   — Oui, monsieur, dit la petite, plus morte que vive.\n   — Oh ! Que je suis heureux. C'est M l l e Margaret qui\nm'envoie. Je suis Alphonso Moralabar, le fils du plus riche\nplanteur de Buenos-Ayres. U n cheval lancé au galop, mettrait\nhuit jours à traverser nos cannes à sucre et mon père gagne\ntant d'argent, que\n    — E h ! bien, monsieur, que voulez-vous que cela me fasse?\n    — J'ai promis à mon père de ramener chez nous une riche\nfiancée.\n    — Je ne suis pas riche, monsieur, et puis, je vais vous dire\nquelque chose, vous êtes trop grand\n    Et L i l y , avec un rire nerveux, disparut dans la foule du\ngrand escalier, comme une feuille poussée par la t e m p ê t e . Elle\n n'avait pas dégringolée vingt marches qu'elle se sentit saisi par\n son écharpe.\n    — Mademoiselle, disait un monsieur à lunettes d'or, et qui\nparaissait avoir entre 18 et 40 ans, je suis le roi du B i s m u t h .\n    — E t moi, dit un autre inconnu, je suis le roi des Saucissons.\n Mes usines en produisent en un an de quoi faire une ceinture à\n la terre.\n    Lily les repoussa sans prononcer une parole. Mais d'autres\n hommes étaient e m b u s q u é s .\n    — T o u t mon or sera pour vous !\n    — J'ai cent palais. Voulez-vous être la reine du Celluloïd?\n    Cela devenait fantastique. D e chaque marche, surgissait un\n prétendant. Il y en avait des jeunes, des vieux, des énormes,\n des tout petits; il y en avait de toutes les nuances. T o u s lui\n tendaient des mains chargées d'or. E t plus il en venait, plus\n  elle fuyait vite. Cet escalier ne finirait donc j a m a i s . L'air était\n  étouffant. L a pauvre L i l y suffoquait. Ses yeux s'ouvraient\n  démesurément, son cœur sautait dans sa poitrine.\n     — K a t e ! K a t e ! ma bonne Kate, viens à mon secours,\n  criait L i l y .\n     Enfin, voici le bout de l'escalier. Où donc est-elle? T o u s les\n  hommes, ici, sont vêtus de blanc et s'inclinent en la laissant\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "140                          DURENDAL\n\n\n\npasser. Et celui-ci avec sa couronne de toile et son grand cou-\ntelas au côté, n'est-ce pas l'ogre? Mon Dieu, pour fuir les\nhommes, serait-elle tombé dans l'antre des mauvais génies.\nVoilà les fourneaux aux gueules rouges, et les poêles, les grils,\nles casseroles où l'on rôtit les méchants...\n   — Kate! Kate! Au secours, crie Lily, en tombant à genoux\ndevant l'ogre. Seigneur, ayez pitié de moi.\n   L'ogre à la couronne de toile brandit son coutelas et, d'une\nvoix de stentor, il cria à la troupe des hommes acharnés à la\npoursuite de Lily :\n   — Un pas de plus et je vous embroche.\n   Et les hommes restèrent figés, pris à leur tour, d'une respec-\ntueuse inquiétude.\n   — Kate! Kate! murmurait la pauvre Lily.\n   Alors, on vit s'avancer, sortie de terre, sans doute, ou de ce\ngros panier de pommes, une petite vieille aux vêtements com-\nmuns, mais au visage si honnête, si doux, si rose, que tous les\nprétendants ouvrirent des yeux ébahis et que le grand ogre\nblanc se rangea de côté en hochant la tête.\n   \" Oh! ma mère, vous voici! Venez me prendre! Emportez-\nmoi! \" s'écria Lily qui s'élança dans les bras ouverts de la\npetite vieille.\n   Et par un couloir obscur, Lily, blottie sur le cœur de Kate,\ndisparut dans l'instant.\n   Ce fut si rapide que les prétendants restèrent là, irrésolus et\ntremblants.\n   \" C'est peut-être une fée! dit le baron Mélusin qui n'avait\npas perdu tout sens du mystère.\n   Et à part lui, il songeait que dans un pays où régnaient la\nbeauté, la puissance et la richesse, où les femmes portaient\ntoutes des robes tissues de rayons de soleil et de clair de lune,\nles fées devaient revêtir l'aspect de braves paysannes en bonnet\nblanc et en robe de futaine.\n   « Une fée ! Peut-être! » répétèrent les autres qui ne savaient\npas du tout ce que c'était qu'une fée.\n   Et sur un signe du chef, qui n'avait pas de temps à perdre,\nils quittèrent les sous-sols du palais de Wright et remon-\ntèrent parmi leurs frères, à la recherche d'une fiancée moins\nfabuleuse.\n                              *   *   *\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                             LILY WRIGHT                          141\n\n\n   Lily W r i g h t q u a n d elle eut atteint 16 ans, épousa George,\nun beau bûcheron, George, fils de Kate, la fée, et de Pierre le\nbon sylvain à la barbe fleurie. Il n'y eut pas de roi à leurs\nnoces. Les muguets, — on était en mai, — fournirent les par-\nfums et le rossignol se chargea de la musique. On n'y parla\npas d'argent car l'amour était de la fête. Cela se passait très\nloin des villes, très loin des h o m m e s .\n\n                                         JACQUES DES G A C H O N S .\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "                        Prière\n\nMe voici devant vous en toute  humilité,\nSeigneur de tout amour et de toute bonté.\n\nJ'étais jadis cœur orgueilleux et âme fière,\nMais à présent je me sens mûr pour la prière.\n\nAdolescent las déjà d'avoir trop pensé\nA trop de choses dont son être s'est glacé;\n\nEt faible, désireux d'une âme en sa faiblesse\nA qui confier sa tristesse et sa détresse;\n\nEt solitaire,   — en ce monde de satisfaits\nSi solitaire;   et ployant parfois sous le faix\n\nDe ses péchés, et conscience  tourmentée,\nEsprit sans but et volonté débilitée;\n\nDoute et remords ainsi qu'un œil au fond des nuits,\nVains espoirs, vains regrets, vains soupirs; tel je suis.\n\nPauvre et nu, frissonnant dans le soir qui   frissonne,\nTel je suis; tel à vous, Seigneur, je m'abandonne.\n\n Avec ses tares, ses dégoûts et sa laideur,\n Acceptez-le, ce triste présent qu'est mon cœur.\n\n Acceptez-le; je l'humilie à vos genoux;\n Rendez-le clair, rendez-le bon, rendez-le    doux\n\n Et, le marquant de votre ineffaçable empreinte,\n Soumis comme un enfant à vos volontés saintes.\n\n Qu'il soit le sentier clair dans l'ombre du ravin,\n La rose du parterre, et que je puisse enfin\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                       PRIÈRE                           143\n\n\nApprendre à vous aimer d'une façon bien     sage,\nAinsi que les petites gens de mon village\n\nQui vont là-bas, l'âme apaisée, à pas pesants...\nOh! donnez-moi la piété des paysans,\n\nSimple et limpide, et toute en une bonne extase.\nApprenez-moi,   Seigneur, à vous aimer sans phrases.\n\n                                        LUCIEN CHRISTOPHE.\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "    Paul Claudel et quelques poèmes\n\nCinq grandes Odes suivies d'un Processionnal pour célébrer le siècle nou-\n  veau, par M. PAUL CLAUDEL (Paris, l'Occident). — La Route enchantée,\n  par M. ADOLPHE HARDY (Bruxelles, Association des écrivains belges). —\n  Les Matins d'argent, par M. MAURICE BRILLANT (Paris, Plon). — Caril-\n  lonages, par le P. LOUIS HUMBLET (Bruxelles, Vromant). — L'Encens et\n  la Myrrhe, par M. CHARLES GROLLEAU (Paris, Lethielleux). — Dix petits\n poèmes pour chanter d'humbles choses, par H. LECOCQ. (Liége, Vaillant-\n  Carmanne). — Les Plaines, par M. EMILE VERHAEREN (Bruxelles,\n  Deman). — Memento.\n\n                                        I\n\n\n                               Paul Claudel\n   Parler des Odes de Claudel sans avoir même lu ses autres œuvres, cela peut\nparaître une gageure. J'ignore l'Arbre, je n'ai pas lu la Connaissance de l'Est,\nje n'ai pas voulu lire encore l'Otage, Et je suis presque heureux de cette igno-\nrance. L'œuvre que j'ai sous les yeux m'en paraîtra plus frappante, plus\ndégagée des souvenirs et des admirations antérieures. Je ne pèserai ni ne com-\nparerai, je n'aurai point de parti pris. Dans ces odes extraordinaires, dans ce\nsouffle lyrique unique qui m'exaltera, je serai comme l'homme égaré sur la\ngrève : Tandis que le vent passe, puissant, dominateur, il en goûte la saveur,\nla force et l'élan sans se préoccuper des pays que ce vent a déjà traversés. Il\naspire avec ivresse la tempête et se laisse emporter par elle. Peu lui importe\nd'où elle vient et où elle va, ne lui suffit-il pas de l'aspirer et de la sentir!\n   Les odes de Claudel sont comme ce vent de tempête, à travers l'espace sans\nobstacle, sur l'immensité des mers et des plaines. On pourrait les juger d'en\nhaut, de l'atmosphère sereine de ceux qui pensent. Il faudrait pour en expri-\nmer toute la beauté être un esprit universel, connaître la théologie, le dogme\net les sciences, être pétri de philosophies. Peut-être Claudel eût-il rêvé être\njugé dans une revue catholique par quelqu'un qui fût à même d'étudier les\nfondements même de sa pensée. J'avoue en toute humilité que j'en suis inca-\npable. Aussi bien le pourrais-je ? Comment discuter et juger cette pensée hale-\ntante qui passe, galope, emporte, sans laisser d'instant pour se ressaisir et se\nreprendre ? Comment parler froidement lorsque vous enivre cette force domi-\nnatrice d'expression qui convainc à l'instant et n'appartient qu'au génie ?\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                PAUL    CLAUDEL      ET   QUELQUES      POÈMES                 145\n\n\n\n   M. Paul Claudel est certes un poète génial et je cherche en vain dans toute\nla littérature française un lyrisme semblable au sien. Chacune de ses odes\nn'est pas un cri, une exclamation, un appel : chacune de ses odes est une\nœuvre entière, chargée d'idées, d'images, d'évocations multiples et complexes.\nRêvées dans la solitude d'Extrême-Orient — solitude de l'âme seule avec\nDieu — elles sont pleines du reflet magnifique des grandes pensées contem-\nplées, et animées alors par le plus extraordinaire paroxysme qu'on puisse rêver.\nLes Français ont le souffle court, d'ordinaire; il leur faut des pauses, des répits,\nle temps de respirer. Leur inspiration se renouvelle vite et s'éteint vite : magni-\nfiques feux de pailles, aérolithes sortant de la nuit pour y rentrer à l'instant;\nleurs poèmes doivent être accumulés pour faire une œuvre. Nul ne possède\ncette puissance d'envol, cette continuité de lyrisme, cet emportement vertigi-\nneux qui font de Claudel le type même de l'Inspiré.\n   On pourrait retrouver dans son dernier livre, toute une théorie de l'Ode,\nthéorie qui semble démodée peut-être aujourd'hui, mais qui est la vraie con-\nception du lyrisme, où le poète est passif et actif à la fois sous la grande pensée\nqui l'inspire. Claudel ne commence pas une ode froidement à la manière des\n classiques, non, il attend des jours, des mois, des années...\n\n   Après le long silence    fumant,\n  Après le grand silence civil de maints jours (ont fumant de rumeurs\net de fumées,\n   Haleine de la terre en culture et ramage des grandes villes dorées,\n   Soudain l'Esprit de nouveau, soudain le souffle de nouveau,\n   Soudain le coup sourd au cœur, soudain le mot donné, soudain le\nsouffle de l'Esprit, le rapt sec, soudain la possession de l'Esprit !\n   Comme quand dans le ciel plein de nuit avant que ne claque le pre-\nmier feu de foudre,\n   Soudain le vent de Zens dans un tourbillon plein de pailles et de\npoussières avec la lessive de tout le village!...\n\n   Et avec une puissance verbale étonnante le cri jaillit, la pensée s'exaspère,\nl'ode marche et bondit... C'est l'ivresse sacrée où le poète n'est plus qu'un\ninstrument, c'est la pythie en proie au Dieu, c'est le prophète quand parle\nJéhovah...\n\n   Encore! Encore la mer qui revient me rechercher comme             une\n barque!...\n   Encore la nuit qui revient me rechercher.\n   Comme la mer qui atteint sa plénitude en silence à cette heure qui\njoint à l'océan les ports humains pleins de navires attendants, et qui\n décolle la porte et le batardeau !\n   Encore le départ, encore la communication     établie, encore la porte\n qui s'ouvre!\n   Ah ! je suis las de ce personnage que je fais entre les hommes! Voici\n la nuit! Encore la fenêtre qui     s'ouvre!...\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "146                               DURENDAL\n\n\n   Hors de moi la nuit, et en moi la fusée de la force nocturne, et le vin\nde la gloire, et le mal de ce cœur trop plein!\n   Si le vigneron n'entre pas impunément dans la cuve,\n   Croirez-vous que je sois puissant à fouler ma grande vendange de\nparoles.\n   Sans que les fumées m'en montent au cerveau!\n   Ah! ce soir est à moi! Ah ! cette grande nuit est à moi! tout le\ngouffre de la nuit, comme la salle illuminée pour la jeune fille à son\npremier bal!\n   Elle ne fait que de commencer! Il sera temps de dormir un autre\njour !\n   Ah ! je suis ivre! Ah! je suis livré au dieu ! j'entends une voix en moi\net la. mesure qui s'accélère, le mouvement de la joie,\n   L'ébranlement     de la cohorte olympique,        la marche    divinement\n tempérée!\n   Que m'importent tous les hommes à présent! Ce n'est pas pour eux\nque je suis fait, mais pour le\n   Transport de cette mesure sacrée !\n\n   On comprend, dès lors, que la forme classique n'ait pas suffi à l'enthou-\nsiasme du poète :\n\n  O mon âme impatiente! nous n'établirons aucun chantier! nous ne\npousserons, nous ne roulerons aucune     trirème,\n  Jusqu'à une grande Méditerranée de vers         horizontaux,\n  Pleine d'Iles, praticable aux marchands,    entourée par les ports de\ntous les peuples.\n\n   Il s'est fait une forme personnelle qui donne à ses poèmes des allures de\npsaumes, qui se ralentit, se presse, se précipite selon le rythme de la pensée.\nLe rythme : car cet inspiré n'est point désordonné, et la complexité de son ode\net de ses mots est clarifiée, son envol tempéré par le sentiment de la mesure.\nLes muses modératrices, il les vénère comme il aime fougueusement les autres.\nEt c'est là que réside vraiment la puissance de sa forme, dans cette maîtrise\ninflexible, dans cette sorte de pondération, sans laquelle Claudel ne serait sans\ndoute qu'un poète incomplet :\n\n  Mais la lyre ne nous suffit pas, et la grille sonore de ses sept nerfs\ntendus.\n  Les abîmes, que le regard      sublime\n   Oublie, passant audacieusement       d'un point à l'autre,\n   Ton bond, Terpsichore, ne suffirait pas à les franchir, ni l'instrument\ndialectique à les digérer.\n  Il faut l'angle, il faut le compas qu'ouvre avec puissance Uranie, le\ncompas aux deux branches         rectilignés,\n   Qui ne se joignent qu'en ce point d'où elles s'écartent.\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "               PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                              I47\n\n\n   Aucune pensée, telle que soudain une planète jaune ou rose au-des-\nsus de l'horizon    spirituel,\n   Aucun système de pensées tel que les pléiades,\n   Faisant son ascension à travers le ciel en marche,\n   Dont le compas ne suffise pas à prendre tous les intervalles,   calcu-\nlant chaque proportion comme une main écartée.\n   Tu ne romps point le silence! lu ne mêles pas à rien le bruit de la\nparole humaine. O poète tu ne chanterais pas bien\n   Ton chant, si tu ne chantais en mesure.\n   Mais ta voix est nécessaire au chœur quand ton tour est venu de\nprendre ta partie.\n   O grammairien     dans mes vers! Ne cherche point le chemin,   cherche\nle centre! mesure, comprends l'espace compris entre ces feux solitaires!\n   Que je ne sache point ce que je dis! que je sois une note en travail!\nque je sois anéanti dans mon mouvement ! (Rien que la petite     pression\nde la main pour      gouverner.)\n   Que je maintienne      mon poids comme une lourde étoile à travers\nl'hymne fourmillante !\n\n   Tel est l'art poétique de Paul Claudel. J'en trouve les éléments surtout dans\nle poème des Neuf Muses — commencé par la définition de l'inspiration —\npoursuivi par l'éloge de la mesure et terminé dans l'envol lyrique de l'ode\nbondissante et ardente. Rien que par sa forme il révèle déjà l'œuvre\nimmense, enthousiaste et mesurée dont je voudrais brièvement indiquer la\nbeauté.\n                                      * *\n\n   La grande pensée du livre, la seule pensée du livre est la pensée catholique.\nPaul Claudel est un catholique absolu, intolérant, hautain. Il n'admet point\nde compromission avec les faux dieux. Et ainsi que son art poétique se ter-\nminait dans la louange de la discipline, son immense envol inexaucé vers\nl'Absolu, va se clore par la magnifique glorification des vertus chrétiennes.\nLa deuxième ode, le Magnificat et la cinquième ode sont les termes de la\ncourbe admirable de ce génie. Celle-ci projetant le poète, à travers les abîmes\nde l'espace face à face avec Dieu, celle-là chantant l'action de grâce du chré-\ntien qui a trouvé celui qu'il cherchait, cette dernière disant, de façon plus\ngrave, la paix de la maturité et la magnifique soumission à la réalité quo-\ntidienne, et à la relativité de la vie.\n   Aussi bien, quel poète, autre qu'un catholique, pourrait évoquer les grandes\nchoses qui composent la seconde ode, quel poète pourrait parler, avec plus\nde sublimité, des lois, des effets et des causes, lequel pourrait ainsi regarder\n Dieu en face, confronter la créature et le créateur, dire quels ineffables liens\n les unissent, mesurer la distance qui les séparent. Quel autre pourrait ainsi\n comprendre l'infini, écrire un poème sans limite, qui déborde l'espace, plus\n vaste que l'océan et que le ciel, et digne vraiment que s'y mire une pensée\n divine? Seule l'Eglise catholique a pu enseigner ces grandes choses, ouvrir\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "148                               DURENDAL\n\n\n\nces sources d'infini, révéler cette « communion des saints » qui unit à Dieu\nl'humanité tout entière, qui rejoint les plus infimes êtres à leur principe par\nune miraculeuse hiérarchie « du plus grand ange qui le voit jusqu'au caillou\nde la route... Je ne vous vois pas mais je suis continu avec ces êtres qui vous\nvoient... »A travers tout ce poème circule le rythme de la mer, déferlent les\nvagues, jaillissent les eaux, et toutes les images, toutes les pensées trouvent\nleur expression et leur symbole dans la majesté de l'océan. Jamais de plus\ngrandes choses ne furent exprimées en de plus magnifiques accents. C'est\nl'élancement vers Dieu de ces eaux désirantes sur lesquelles flotte l'esprit\ndivin. Enfermée dans le corps l'âme veut l'Absolu. Et ce Dieu qu'elle va\natteindre, elle le loue avec une glorieuse humilité. Tout ce qui n'est pas Dieu\nl'a déçue, il faut qu'elle se débarrasse de tout ce qui, autour d'elle, reste\nd'humain. Et alors ce sera la fuite de l'âme vers l'azur, l'âme nue, désa-\nlourdie, renouvelée qui sera projetée par l'élan lyrique et chrétien devant le\nprincipe des choses. Je crois sincèrement qu'il n'y a rien dans la langue fran-\nçaise de comparable, comme ampleur, à ces pages. Je ne crois pas qu'il y en\nait qui expriment comme elles l'infini du désir et de la sublimité chrétiennes.\nC'est vraiment la voix d'un prophète. Par delà vingt-cinq siècles, ce penseur\nrejoint Isaïe et se rattache au psalmiste...\n   Le Magnificat marque le point culminant de l'œuvre. Le poète arrivé en\nDieu crie de reconnaissance... Et c'est la seule gloire qu'il désire celle de\nglorifier le Nom divin : toute sa vie sera remplie quand il aura exalté Dieu...\n\n   Que je trouve seulement la parole juste, que j'exhale seulement\n   Celte parole de mon cœur, l'ayant trouvée, et que je meure   ensuite,\nl'ayant dite, et que je penche ensuite\n   La tète sur ma poitrine, Vayant dite, comme le vieux prêtre qui\nmeurt en consacrant !\n\n   Et voici que monte la parole attendue. Admirable acte de foi, hymne\nsublime d'adoration. Le poète bénit Dieu de l'avoir délivré des idoles. Ces\nidoles ce sont les erreurs et les mots et les mensonges. Claudel les anathé-\nmathise sans compromission, il les déteste et les maudit. Isis ou Osiris, ou\nla Justice ou le Progrès, ou la Vérité, ou les Lois de la Nature, ou l'Art ou\nla Beauté, les fantômes et les poupées; Diane, le Devoir, la Liberté et le\nbœuf Apis — et les génies, et les héros et les grands hommes et les surhommes!\nil refuse de plier le genoux devant eux. Il prie Dieu de ne pas le perdre avec\nceux qui les adorèrent « avec les Voltaire et les Renan, et les Michelet et les\nHugo et tous les autres infâmes ». Non, il veut exulter dans la vérité et dans\nla vie. Il déteste la mort :\n\n   Vous avez mis dans mon cœur l'horreur de la Mort, mon âme n'a\npoint tolérance de la mort,\n  Savants, épicuriens, maîtres du noviciat de l'Enfer, praticiens de\nVintroduction au néant,\n  Brahmes, bonzes, philosophes, tes conseils, Egypte! vos conseils,\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "               PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                                149\n\n\n   Vos méthodes et vos démonstrations    et votre discipline,\n   Rien ne me réconcilie, je suis vivant dans votre nuit abominable, je\nlève mes mains dans le désespoir, je lève mes mains dans la transe et\nle transport de l'Espérance sauvage et sourde!\n   Qui ne croit plus en Dieu, il ne croit plus en l'Etre, et qui hait\nl'Etre, il hait sa propre   existence.\n   Seigneur je vous ai trouvé.\n   Qui vous trouve, il n'a plus tolérance de la mort,\n   Et il interroge toute chose avec vous et celle intolérance de la flamme\nque vous avez mise en lui !\n\n   Et les bénédictions continuent en pleine lumière, pour que le poème se\ntermine dans une fin exultante et large\n   Le poète est entré « dans la terre de son après-midi ». La cinquième ode\nrévèle une maturité magnifique. Dans la paix de la terre promise. Il se\nsouvient qu'il rêva l'illimité et que l'inconnu le tenta.\n   Maintenant, il a la passion de la limite. En Dieu qu'il a conquis il a\nordonné sa connaissance et sa vie, son désir est plus grave, plus calme, plus\nprofond, plus total aussi :\n\n  Mon désir est d'être le l'assembleur de la terre de Dieu! Comme\nChristophe Colomb quand il mit à la voile,\n  Sa pensée n était pas de trouver une terre nouvelle,\n  Mais dans ce cœur plein de sagesse la passion de la limite et de la\nsphère calculée de parfaire l'éternel horizon.\n\n   C'est la fierté reconnaissante de celui que Dieu a fait un homme fini à\nl'image de sa perfection, et à qui Dieu a permis de voir les choses sous leur\nvraie lumière.\n\n  Tu ne peux voir qu'avec le soleil, ni connaître        qu'avec   Dieu en toi!\n\n  Celles qu'il chante aujourd'hui ce ne son.t plus les muses intérieures, ce sont\n« les grandes muses carrées, les quatre vertus cardinales orientées avec une céleste\nrectitude » les volontés immuables que gardent les quatre portes de son\nâme! Et l'œuvre se termine par la grave et mâle louange de la Prudence, de\nla Force, de la Tempérance et de la Justice... et par un inoubliable cri\nd'amour à l'Eglise de Dieu.\n                                       * *\n  Ainsi, dans son art poétique sa fougue verbale se magnifie par sa soumission\naux lois immuables de la mesure. Ainsi se revêt de sagesse et de puissance sa\npensée dardée d'abord vers le vertige de l'Absolu.\n\n                                        *\n\n  Au milieu de cette poésie formidable et puissante, il y a parfois — comme\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "150                               DURENDAL\n\n\n\ndes clairières dans la forêt bruissante — des épisodes charmants ou colorés où\nl'on se repose un instant, dans la fraîcheur et le silence soudain de la tempête.\nOn partait, emporté par l'orage, dans une sorte d'impitoyable délire, et soudain\nl'ouragan se calme, vous dépose à terre un instant, puis vous reprend, douce-\nment dominateur. Parlant avec Dieu de la suite des générations humaines,\nvoici que le poète évoque sa petite fille qui vient de naître au bord de la\nChine mystérieuse, et un instant nous nous arrêtons avec lui. Et le poème est\ndoux, naïf et odorant :\n\n   O enfant née sur un sol étranger! ô petit cœur de rose! ô petit paquet\nplus fraîche qu'un gros bouquet de lilas blanc!\n  Il attend pour toi deux vieillards dans la vieille maison        natale,\ntoute fendue, raccommodée avec des bouts de fer et des crochets.\n   Il attend pour ton baptême les trois cloches dans le même clocher qui\nont sonné pour ton père, pareilles à des anges et à des petites filles de\nquatorze ans,\n   A dix heures, lorsque le jardin embaume et que tous les oiseaux\nchantent en français!\n   Il attend pour toi cette grosse planète au-dessus du clocher qui est\ndans le ciel étoile comme un P a t e r parmi les petits Ave,\n   Lorsque le jour s'éteint et que l'on commence à compter, au-dessus\nde Véglise, deux faibles étoiles, pareilles aux vierges Patience et\nEvodie!...\n\n   N'est-ce point exquis? et d'autres épisodes ne viennent-ils pas montrer\ncombien ce poète que les abstractions soulèvent, possède une vision pitto-\nresque des choses réelles et quand il lui plaît, évoque en quelques phrases ou\nen quelques mots des paysages exotiques. Claudel ne fait pas de l'exotisme\ndans l'unique but de rêver et de faire rêver devant des images bariolées,\ncomme le font Fr. Jammes ou Victor Kinon. Ses évocations pittoresques ne\nfont qu'illustrer son poème, comme cette page sur la Chine :\n\n   Or maintenant,    près d'un palais couleur de souci, dans les arbres\naux toits nombreux ombrageant un trône pourri,\n  J'habite d'un vieux empire le décombre      principal.\n   Loin de la mer libre et pure, au plus terre de la terre, je vis jaune,\n   Où la terre même est l'êlement qu'on respire, souillant  immensément\nde sa substance l'air et l'eau,\n   Ici où convergent les canaux crasseux et les vieilles routes usées et\nles pistes des ânes et des    chameaux,\n   Où l'empereur du sol foncier trace son sillon et lève les mains vers\nle Ciel utile d'où vient le temps, bon et mauvais.\n   Et comme aux jours de grain le long des côtes on voit les phares et\nles aiguilles de rocher tout enveloppés de brume et d'écume    pulvérisée,\n   C'est ainsi que dans le vieux vent de la Terre, la cité carrée dresse\nses retranchements    et ses portes,\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                                151\n\n\n   Etage ses portes colossales dans le vent jaune, trois fois trois portes\ncomme des éléphants,\n  Dans le vent de cendre et de poussière, dans le grand vent gris de la\npoudre, qui fut Sodome et les empires d'Egypte et des Perses, et Paris\net Tadmor, et Babylonel\n\n   Ou comme cette étonnante évocation qui monte au parfum de la mousson\nd'été et qui vient illustrer d'inoubliable façon la louange de la vertu de Force :\n\n   Tous les vents mauvais soufflent sur sa face :\n   Le vent du sud pareil à l'exhalation de l'enfer,\n  Et le vent mouillé du sud-ouest qui souffle sur Paris à l'époque du\ncarnaval,\n  Et le premier souffle de la mousson d'été, pareil à une femme suante\net nue,\n  (0 les détroits de Malaisie où roule un arbre noir couvert       d'oiseaux!\ndétroit de Banda! Mer de Sulu où naviguaient      les vieilles ourques hol-\nlandaises, grosses et dures comme une noix vernie! ô les premières\ngouttes de l'averse qui roulent dans la poussière de la pluie de l'Equa-\nteur, pareille à du rhum tiède!)\n  Mais toutes les puissances de l'air ne valent pas contre la pierre\ninvincible!\n\n   Je n'attache point à ces épisodes d'importance excessive dans l'œuvre de\nClaudel. Je les cite comme d'admirables pages, ne songeant point un instant\nà mettre l'évocation au-dessus du penseur exalté et visionnaire. Sa vraie gloire\nn'est point dans les mots, les tableaux, dans les qualités d'écriture ou de pitto-\nresque : elle est plus haut. Si notre admiration passionnée doit aller à lui,\nc'est qu'il s'est servi de ces mots et des couleurs pour exprimer les idées les\nplus sublimes et les plus profondes ; c'est qu'il a renové le lyrisme français\nréduit jusqu'ici à l'expression de l'amour; c'est qu'il a remué avec magnifi-\ncence les pensées qui ne périssent point; et que seul, d'un geste à la fois\nmoderne et éternel, il a osé saluer le siècle nouveau au nom de Jésus-Christ.\n\n\n                                       II\n\n\n                            Quelques Poèmes\n  Adolphe Hardy. L'exquise modestie de ce poète exquis lui fait dédaigner\ntout éclat bruyant ou toute renommée factice. Il ne fait partie d'aucune cha-\npelle littéraire et ne connaît ni ne subit l'influence — souvent charmante,\nparfois odieuse — de la camaraderie. Il n'a point d'amis tapageurs, mais ceux\nqui l'ont lu ne peuvent l'oublier. Il ne s'impose pas à l'esprit, il va droit au\ncœur. Il y reste, il est le confident de nos intimités, il nous donne des conseils\nde vie sage et claire. J'imagine Claudel descendant du Sinaï et rencontrant\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "152                               DURENDAL\n\n\n\nAdolphe Hardy sous un cerisier dans un petit vallon frais de la Terre\npromise...\n   Edité la première fois dans la Collection des poètes français de l'Etranger,\nson charme fut assez grand pour faire oublier les préfaces, les postfaces, les\nnotes et les réclames de M. Georges Barrai. Dès ce moment, son œuvre entra\ndans l'intimité de notre vie. Nous respirâmes les parfums légers de La Route\nenchantée, nous écoutâmes les chansons que des voix enfantines y chan-\ntaient. Point de cris, point de gestes, point d'inquiétude, une grâce aimable\net rustique, une fraîcheur divine, des paysages simples, et, à l'étape, la bonne\nmaison :\n\n         Entre. On a mis pour nous sur la table de hêtre\n         Le lait mousseux, le pain de seigle et les fruits mûrs.\n         Ici la oie est simple et les amis sont sûrs.\n         Entre. Tu connaîtras la maison du bien-être.\n\n         A travers les rosiers grimpants de la fenêtre,\n         Vois le jardin mouillé rire entre ses vieux murs.\n         S'exhalant au soleil en mille aromes purs,\n         Déjà son âme, souffle à souffle, nous pénètre.\n\n         Le bon chien a fêlé ta venue en jappant ;\n         Et l'enfant qui t'ouvrit la porte à claire-voie\n         Va familièrement    offert sa bouche en joie ;\n\n         Mais l'aïeule attentive, en un bouquet    pimpant\n         Noua, pour l'accueillir, ces fraiches fleurs d'aurore\n         Symbole humble et discret des grands mots qu'elle ignore.\n\n   M. Adolphe Hardy ne s'est jamais forcé, il n'a point tâché de gonfler la\nvoix. Aucun mot tragique, ni même douloureux, ne vient assombrir son\nœuvre. Un bon goût nuancé y a scrupuleusement respecté l'atmosphère pai-\nsible. Quand il nous donne aujourd'hui sa Route enchantée, considérablement\naugmentée et, cette fois, définitive, ce n'est que pour y ajouter un peu d'émo-\ntion, un peu de beauté simple, et par-ci par-là, dans le verger, quelques\nbeaux fruits mûrs. Il n'y eut jamais chez nos poètes — j'en excepte Séverin —\npareille mesure, pareille délicatesse de touche, pareille discrétion. Adolphe\nHardy est de la même race que le songeur de la Solitude heureuse. Il ignore\nla fougue verbale, l'élan sensuel, la couleur lyrique des flamands. Il adore les\ndemi-tons, les mots dits gaiement à mi-voix. Il s'enchante d'un nuage, d'un\nfeu gracieux de l'aube, d'une goutte d'eau, d'une fleur. Il sent pourtant avec\némoi la fragilité de son rêve. I1 n'y ose toucher, il a peur de le voir dans l'azur\nse fondre et disparaître. Séverin est plus profond, plus douloureux, plus ten-\ndrement poignant. Il y a plus de soleil dans la Route enchantée... Mais un\nsoleil qui n'éclate pas, [qui n'illumine pas; ses aurores sont virginales, ses\ncrépuscules sont revêtus de sérénité. On ne sent point, dans ce livre, de joie\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                                153\n\n\nbruyante, on y goûte comme la plénitude du bonheur. Car le bonheur ne se\nchante pas dans les hymnes, il s'exprime mezza voce, en mots simples et bons.\nNe parlons point trop haut, il s'enfuirait peut-être. Ne le dissipons point,\nusons-en sans excès, savourons-le dans notre cœur, religieusement :\n\n                        Si l'heure qui sonne\n                        Est douce à ton cœur,\n                        Ne parle à personne\n                             De ton bonheur.\n\n                        Si la vigne ombrage\n                        Ta vieille maison,\n                        Borne à ce feuillage\n                             Ton horizon.\n\n                        Si l'amour t'apporte\n                        Son fragile  appui,\n                        Ferme bien la porte\n                            Derrière  lui...\n\n   Cette petite chanson résume tout le livre. Il me faudrait citer encore — et\nla place me fait défaut — pour pouvoir louer, avec des exemples à l'appui, la\nlangue ferme et fluide à la fois d'Adolphe Hardy, sa strophe molle et sûre,\nson vers musical et léger. Et c'est encore une preuve de goût que le rythme\ndiscret et clair de ces petits poèmes, finis sans effort, allitérés sans excès,\npleins de mots choisis sans recherche. L'impression qui reste est celle d'un\nmatin d'été musical et pur...\n\n      La nuit meurt. Ça et là ramures et corolles\n      Aux premiers souffles frais du jour trouble ont            tremblé...\n\n   M. Maurice Brillant est un peu de la famille de M. Adolphe Hardy. Je\ntrouve dans ses Matins d'argent une grâce parfaite et la même inspiration\nsimple et douce. J'ai lu son livre avec cette sorte d'attendrissement que me\ndonne la contemplation des matins, de l'amour et de la foi.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Le catholicisme, la passion religieuse étant la plus belle source du lyrisme,\nje me suis étonné souvent de voir tant de chrétiens poètes et si peu de poètes\nchrétiens. Ceux qui ont en eux la vie divine ne sont-ils pas insensés ou cou-\npables de n'y pas puiser leurs inspirations. S'attarder aux sempiternelles redites,\nchanter des choses que chacun peut chanter, s'attarder à des jeux de mots et\nde strophes, quand on possède en soi le principe même de la poésie, n'est-ce\npoint une folie? Au simple point de vue littéraire, c'est une aberration de s'en\ntenir aux banalités que chacun répète, aux sujets que chacun exploite, alors\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": "134                                  DURENDAL\n\n\n\nque l'on pourrait, en exprimant simplement son cœur, être original et nou-\nveau. Je me disais tout cela en lisant le livre charmant mais inutile du Père\nHumblet, S. J. Jeux d'artistes, études rythmiques, amusements verbaux :\ntels sont les Garillonages. Ils sont infiniment agréables à lire, mais le pre-\nmier poète venu, avec un peu de talent, pourrait en faire d'à peu près sem-\nblables. Le peintre Seghers, qui était jésuite, peignait des fleurs au XVIIe siècle,\nle Père Humblet, au XXe siècle, travaille patiemment les mots et les strophes.\nQue restera-t-il de lui s'il ne s'évade pas de ce genre déplorable? Quelques\nvers, comme du Père Seghers il reste quelques fleurs. Mais quelle âme aura-\nt-il élevée, quel cœur aura-t-il éveillé, quel émoi divin aura-t-il fait naître? Il\naura été mosaïste ou orfèvre. Il n'aura pas été poète...\n    Mais, ne suis-je pas injuste? Est-il possible aux jésuites d'être poètes? Je me\nle demandais ici même, il y a deux ans, à propos des Strophes galloises, le\npremier livre du Père Humblet. Aux jésuites, savants grandis dans d'exactes\ndisciplines, doivent forcément manquer les deux grandes facultés poétiques :\nl'imagination et la sensibilité. Ils ne peuvent, qu'en des moments de crise, être\npoètes. Et l'art du Père Humblet témoigne d'une belle santé intellectuelle. Ne\nlui reprochons donc pas trop sa froideur poétique, elle est une vertu d'état — le\nPère Henusse le constate d'ailleurs dans sa spirituelle et sympathique préface—\net contentons-nous, à côté de quelques poèmes indigents et de quelques can-\ntates de circonstance — car ce livre d'artiste eut dû être diminué de deux ou\ntrois grandes machines — de savourer de gaies et alertes chansons carillonnées\net même d'autres, imprévues et spirituelles comme celle-ci, dont les cloches\nsont, à dessein, peu vivantes :\n\n                      L'automne fait grise mine,\n                           Le ciel est gris.\n                      Grise est l'épaisse bruine...\n                      Le long rire se termine\n                           En pleurs   aigris.\n\n                      Et j'ai l'âme toute grise,\n                           L'esprit   absent,\n                      Le vouloir vague et sans       prise\n                      Sur ce vide qui me grise\n                           En     m'oppressant.\n\n                      Ma musique est en grisaille,\n                           Veule est mon chant.\n                      Le rythme va sans        trouvaille,\n                      Le jeu sans entrain       sonnaille,\n                           Clochin-clochant...\n\n  M. Charles Grolleau, qui n'est pas un prêtre, nous donne, au contraire,\navec L'Encens et la myrrhe, un livre profondément chrétien, profondément\némouvant, et que, seule, gâte une préface quelconque de l'abbé Coubé.\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                            l55\n\n\nM. Charles Grolleau est un converti, et ses poèmes ont un accent de sincérité\nfervente qui est admirable et troublant. Il est trop rempli, lui, de l'ivresse\ndivine pour ne point consacrer à Dieu ses poèmes nouveaux.\n\n         Et vous serez, mes vers — tendrement     épiés,\n         Pour que nul d'entre vous ne s'égare et ne chante\n         Hors du Réel divin l'illusion  méchante,\n         — Savamment accordés au rêve intérieur —\n         L'humble et pieux tribut du Pauvre à son        Seigneur...\n\n   Et il nous donne quelques poèmes lourds d'images et de pensées, confiants\net douloureux tour à tour, avec d'inoubliables cris d'amour fervent; j'y cueille\ndes vers admirables. Charles Grolleau les sent monter en lui quand le tourment\nde Dieu le fait souffrir :\n\n         Ah ! sondez plus avant et ne m'épargnez        pas!\n         Jusqu'au cœur de mon cœur poursuivez          ma pensée...\n\n  Quand Dieu lui parle :\n\n         Mais je te veux à moi sans attache et sans pleurs.\n         Je suis celui qui veille au fond de ta pensée,\n         Comme un mineur je marche, et ma lente avancée\n         Ne fait pas même un bruit d'insecte sous les fleurs.\n\n        Le jour qui vient de moi fouille dans les coins sombres\n        Cherchant la trace impure et triste du Mauvais,\n        Silencieux et fort, et tout courbé, je vais\n        Jusqu'au fond de toi-même où sont d'horribles    ombres.\n\n        Si je te fais souffrir accuse ton péché :\n        C'est lui qui vit toujours et veux que tu t'effraies.\n        Laisse-moi te guérir, enfant, avec mes plaies\n        Et travaille en silence avec ton Dieu caché...\n\n  Quand dans le clair de lune, il évoque Marie :\n\n        Nos prières faisaient plus vaste le silence.\n        Aucune voix, sinon les nôtres, aucun bruit.\n        Peut-être sentions-nous   l'invisible présence\n        Et la Terre frémir du baiser de l'Esprit.\n\n        Et nos yeux, contemplant au ciel sans un nuage\n        La lune qui voguait comme un vaisseau      d'argent,\n        Cherchaient, extasiés, dans son calme sillage\n        Celle dont les pieds nus écrasent le Serpent...\n                                      *\n                                     * *\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "156                               DURENDAL\n\n\n   Francis Jammes doit aimer les Dix petits poèmes pour chanter d'hum-\nbles choses, qu'a publiés récemment un jeune poète liégeois, Hugues\nLecocq. Dans une langue simple et claire, ce sont des évocations de choses\nintimes, des louanges de la maison chère et du jardin, des paroles de douce\net tendre piété filiale. Certes, l'influence du poète d'Orthez s'y fait sentir,\nmais cela peut-il nous empêcher de trouver fort beaux des vers comme\nceux-ci :\n\n         Vois flamber sur les toits comme des gerbes d'or\n         Les rayons de midi! Les vieux murs se pavoisent\n         D'éclatante lumière, et les reflets se croisent\n         Sur le dos bien lissé de ce pigeon qui dort...\n\n         Il fait beau. Tu souris. Sois heureux de ton sort;\n         Mais souviens-toi pourtant que, sous les toits d'ardoises,\n         La chaleur s'insinue, importune et sournoise,\n         Et met la fièvre aux fronts que fait perler l'effort.\n\n         Songe que tous n'ont point ton jardin plein     d'ombrage,\n         Ni tes loisirs, ni ta fontaine, où — frais mirage —\n         Le soleil tamisé tremble et se réfléchit,\n\n          Afin qu'aux jours d'été, chez eux parfois   pénètrent\n          Ton sourire pareil à l'eau qui rafraîchit\n          Et ta bonté comme des fleurs à leur fenêtre...\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   Au moment où je vais clore cette revue de quelques poètes, je reçois le der-\nnier recueil d'Emile Verhaeren. Les Plaines forment le cinquième cahier de\nToute la Flandre, ce magnifique monument érigé à la gloire d'une race. La\nGuirlande des Dunes et les Héros furent les points culminants de cette œuvre\nadmirable et pieuse. Le poète s'attarda l'an dernier dans l'ingénuité pitto-\nresque des petites villes, aujourd'hui c'est le Plat pays qu'il parcourt. Avec\nquel amour, avec quelle vigueur il exalte sa Flandre! Moins sauvage que\nnaguère quand elle exprimait les plages et les tempêtes, sa poésie est aussi\nmoins inquiète, moins hallucinée. Celui qui chanta jadis les Campagnes\nhallucinées, les voit aujourd'hui d'une façon moins géniale peut-être, mais plus\nréelle. Il s'intéresse au jeu des petites gens, à leurs habitudes, à leurs paroles.\nIl évoque les grasses prairies, les champs féconds, les bourgs prospères. Il en\nraconte les saisons, les épisodes et les fêtes. D'un trait pittoresque il souligne\nun paysage; il note les aspects du soir et du matin ; il se plaît aux kermesses.\nCertes, parfois encore la tempête passe, les arbres se ploient, l'eau frissonne,\nmais le poète aime à regarder son pays sourire. La chanson de la Pluie est\nadorable.\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                PAUL CLAUDEL ET QUELQUES POÈMES                               I57\n\n\n                            La pluie,\n                  Sur les feuilles douces de mai,\n                            La pluie,\n                  Sur les gazons et sur les haies,\n                        Semble une amie,\n              Qui visite les closet les jardins       vermeils,\n                  Et bellement les réconforte\n                  Après chaque étreinte trop forte\n                        Des trop jeunes    soleils...\n\n  Et la vierge des chapelles sourit de tout son cœur :\n\n                   Les fermières au cœur pieux\n              L'ont habillée avec un manteau      vieux\n                       Plein de dorures;\n              Et, pour qu'elle ait plus jeune   allure,\n                   Lavé ses mains, lavé ses traits\n                   Gercés de froid, mordus    d'usure,\n                   Avec du lait cl du beurre frais.\n\n              El la voici, vivante et requinquée,\n                   Oh! son collier   étincelant\n                   El l'épingle de métal blanc\n                        Dans son voile piquée;\n                   Et ses souliers en cuir mollet,\n                  Et sa ceinture à chapelet,\n                        Et sa petite crinoline\n                  Sous sa robe de      mousseline!...\n\n   Avec quelle joie rencontre-t-on ces chansons sereines et gaies dans une\nœuvre sincère et profonde, mais rêvée par un esprit qui ne voit d'ordinaire la\nnature que sombre ou glorieuse, ce livre admirable et pourtant incomplet. Il\nest des âmes mystiques et douces que Verhaeren ne connaît point, il est\nd'exquises pensées que ce Titan n'a point devinées, il est de jolis gestes et\ndes yeux bleus qu'il n'a pas vus et, s'il chante la fleur de lin, il ignore qu'elle\ndort au fond des urnes flamandes. Malgré tout, Toute la Flandre ne sera\njamais toute la Flandre. Il y manquera l'azur pâle, la prière, la sérénité, le\nBon Dieu. Guido Gezelle chantait le même pays avec une autre voix. Chez\nVerhaeren, la vision du poète déforme inconsciemment les choses; il les sent\nsi puissamment à sa manière, que les fils de la Flandre — en lisant son œuvre\n— refuseront d'y reconnaître leur mère. Celle-ci est âpre et douce. Le poète\ndes Plaines voit surtout son âpreté. Mais quel amour il a pour elle, quelle voix\ninoubliable et mâle sait-il prendre pour l'exalter... quelles strophes religieuses\net magnifiques clame-t-il à sa louange ! Il a aimé les pays du soleil, mais ils\nn'ont pu le retenir et c'est vers elle que pieusement il doit revenir pour goûter\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "158                               DURENDAL\n\n\n\nla plénitude de son âme. Ses cieux d'ouragan et de cendre, ses pluies et ses\nfumées sont nécessaires à sa vie et à son cœur :\n\n         ... Toujours l'énorme Escaut roula dans ma pensée\n         L'hiver, quand ses glaçons où se miraient les astres\n         Craquaient et charriaient leurs blocs vers les désastres,\n         J'étais heureux et fort d'une joie angoissée.\n\n         L'été, les bateaux lourds qui trouaient les lointains\n         Vibraient moins de leurs mats où flottaient des emblèmes\n         Que mon cœur exalté ne vibrait en moi-même\n         Pour quelque lutte intense et quelque grand    destin.\n\n         Les mobiles brouillards et les volants nuages,\n         De leurs gestes puissants m'ont ainsi baptisé\n         Et mon corps tout entier s'est comme organisé\n         Pour vivre ardent, sous leur tumulte et leurs orages.\n\n         O vous, les pays d'or et de douce splendeur!\n         Si vos bois, vos vallons, vos plaines et vos grèves\n         Tentent parfois encor mes désirs et mes rêves,\n         C'est la Flandre pourtant qui retient tout mon cœur.\n\n         L'amour dont j'ai brûlé fut conçu pour ses femmes;\n         Son ciel hostile et violent m'a seul doté\n         De sourde résistance et d'âpre volonté\n         Et du rugueux orgueil dont est faite mon âme.\n\n         Mon pays tout entier vit et pense en mon corps ;\n         Il absorbe ma force en sa force profonde,\n         Pour que je sente mieux à travers lui le monde\n         Et célèbre la terre avec un chant plus fort.\n\n  C'est sur ces vers inoubliables que se termine le volume.\n                                                      PIERRE   NOTHOMB.\n\n   Memendo. — Citons encore les Vibrations de M. Georges Goffin (Bru-\nxelles, Larcier), recueil très honnête de poèmes en prose; Aux lueurs de la\ntorche, par M. Paul Prist (Liège, Société belge d'éditions), livre compact et\nméritoire; les Chansons des âmes blanches, par Henri Colas, tolérables chan-\nsons chrétiennes; Le jeune homme et la vie, par Marcel Martinet (l'Edition\nde Paris), dont nous reparlerons. Deux monographies enfin, l'une de M. René\nKemperheyde sur Touny-Lerys (Anvers, édit. du Florilège), étude fort sym-\npathique et fort bien écrite, l'autre de M. Henry Maassen (hélas!) sur M. Ni-\ncolas Bauduin, qui se serait bien passé de cette consécration; elle sort des\npresses de la Sauterelle verte                   !                    P. N.\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "Prière no soir dans une Eglise\n\n                    A l'âme bienheureuse de railleur de « Sagesse ».\n\nSeigneur,    mes yeux peuvent-ils   se lever vers toi?\n\n Le jour fuit lentement .. Des rayons    illuminent,\n Aux vitraux d'or, les yeux des saints emplis de foi.\n Je me sens entouré d'une clarté divine.\n\n Seigneur,   ce soir, ma tête est lourde de péchés.\n\nJe vois ton chef meurtri sous l'injuste   couronne,\nJ'ai peur de la douceur de tes regards     penchés...\nJ'y vois luire pourtant la bonté qui    pardonne.\n\n En ma poitrine   meurt l'effort d'un long    soupir.\n\nMon angoisse peut-elle égaler en souffrance\nCette blessure au cœur et qui te fit mourir :\nL'abandon plus cruel que le coup de la lance?\n\nSeigneur,    mes pieds sont las et mon effort est vain.\n\nTes pieds, qu'un repentir baigna d'un précieux   baume,\nJe les voudrais pour atteindre mon but lointain.\nEt rude est le sentier qui mène à ton  royaume.\n\nDans la peur et les cris, se sont tordus mes      doigts.\n\nQue tes mains, ô Seigneur, tes mains qui furent ointes,\nDaignent presser celles que crispent les effrois.\nEt [attends la ferveur pieuse des mains  jointes...\n\n Oh ! mes iniques mains et leurs désirs de chair !\n\nRends-les blanches de la pureté des longs cierges\nEt fais qu'elles n'aient plus que le beau geste clair,\nLe geste ému, levant vers toi, les mains des vierges.\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "160                          DURENDAL\n\n\n      ... Je suis pur... Me voici prêt à quitter ton seuil.\n      Oh ! que mon cœur ardent plus jamais ne te blesse...\n      Et soutiens-moi, surtout contre mon vain       orgueil...\n\n      Je veux ton Corps, comme remède à ma        faiblesse!\n\n                                                       N O Ë L DUBOIS.\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                        Revue du Mois\n\n                               Les Concerts\n  Deuxième Concert du Conservatoire. — Il débutait par la\nseptième Symphonie, en ut majeur, de Schubert. Qu'on l'envisage synthéti-\nquement dans son ensemble ou analytiquement en chacun des détails qui la\nconstituent, on y rencontre tous les caractères auxquels se reconnaissent les\nchefs-d'œuvre. En cette composition capitale du grand lyrique, digne de\nfigurer à côté du quatuor à cordes en sol majeur, du quintette avec deux\nvioloncelles en ut majeur, de la Fantaisie en ut majeur pour piano ; tout, en\neffet, est digne d'admiration : la limpidité de la forme, la netteté vigoureuse\ndu plan, l'expansion vibrante des rythmes, la splendeur harmonieuse de\nl'architecture et par-dessus tout la richesse de l'inspiration qui, en flots abon-\ndants et ininterrompus, y jaillit comme d'une source merveilleuse. L'impres-\nsion de plénitude et de vitalité magnifiques qui s'en dégage est si intense\nqu'on ne serait nullement surpris de voir ce radieux poème sonore signé de\nla main de Beethoven lui-même, du grand Inégalé, à la hauteur duquel les\nplus purs génies de la musique, Mendelssohn, Schumann, Brahms n'ont\njamais pu atteindre dans le domaine de la Symphonie. Et lorsqu'on songe\nque cette Symphonie fut composée à un âge où Beethoven n'avait pas\nencore écrit l'Héroïque, on se demande si le prodigieux créateur que fut\n Schubert, mort, hélas! à 31 ans, ne se fut pas un jour élevé aux sommets\nrayonnants où trônent la Missa Solemnis, la Neuvième Symphonie, les der-\nniers quatuors à cordes et les dernières sonates pour piano du maître de\n Bonn.\n    L'audition de la Symphonie de Schubert au Conservatoire fut, à un\ndouble titre, une révélation, non seulement parce que fort rarement jouée\n (M. Durant l'inscrivit au programme de ses beaux concerts historiques\n en 1908), elle était pour ainsi dire ignorée du grand public, mais aussi parce\n que sous la direction énergique et inspirée de Tinel, l'orchestre du Conserva-\n toire mit en lumière toute la somme de beauté qui s'y trouve enclose, soucieux\n à la fois de la ligne, du rythme, de la couleur et faisant apparaître, si nous\n pouvons nous exprimer ainsi, à côté de la matérialité plastique de la Sym-\n phonie, son âme spirituelle.\n    Pour les deux pièces orchestrales de Huberti, Aurore, Dans la Forêt,\n œuvres de jeunesse, on eut pu redouter le voisinage écrasant de la Symphonie\n  en ut. Cependant il ne les fit point paraître trop pâles et nous ne croyons pas\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": " 162                                DURENDAL\n\n\n\n qu'on puisse en faire un plus grand éloge. Elles ont infiniment de grâce en\nleur romantisme ingénu. Des idées charmantes s'y expriment en une langue\nmusicale pleine de distinction et que rehaussent les séductions d'une orchestra-\ntion fraîche et délicate.\n   Le concert se terminait par des tableaux symphoniques de Carl Stör, pour\nle Chant de la Cloche de Schiller, que plus tard Vincent d'Indy devait illus-\ntrer musicalement avec tant de talent. Carl Stör est l'un de ces nombreux\ncompositeurs qui s'attachèrent d'ailleurs sans grand éclat à continuer la tradi-\ntion mendelssohnienne. On ne peut dire que cette musique soit marquée au\ncoin d'une frappante originalité. Cependant l'intérêt qu'elle offre n'est point\npurement documentaire. Elle contient quelques jolies pages descriptives que\nla direction de Tinel sut mettre en relief avec un art très perspicace. Une belle\ntraduction du poème de Schiller, due à la plume d'Emile Deschamps, fut\nfinement nuancée par M me Neury-Mahieu, professeur de déclamation au\nConservatoire, chaque tableau musical étant de la sorte précédé et commenté\npar la récitation expressive du fragment correspondant dans le poème de\nSchiller.\n\n\n\n    Q u a t r i è m e C o n c e r t Y s a y e . — On y entendit la Symphonie en\nut majeur de Del croix, dédiée à Eugène Ysaye et exécutée pour la première\nfois en 1910 au Conservatoire de Liége, après avoir été couronnée par l'Aca-\ndémie royale de Belgique l'année précédente. La Symphonie de M. Delcroix\natteste une nature d'artiste intelligent, probe et sincère, s'efforçant d'y réaliser\nen une certaine mesure cette unité de conception et de style dont le prince des\nsymphonistes traça un idéal impérissable et où se trouve la condition essen-\ntielle pour que cette forme d'expression musicale, la plus élevée qui soit avec\nle quatuor à cordes dans le domaine de la musique pure, revête toute la force\net toute la grandeur dont elle est susceptible.\n   Sauf quelques lourdeurs dans l'orchestration, la première partie, fière et\nénergique, est basée sur un thème dont les développements sont ingénieuse-\nment conduits. Plus attachant apparaît le second mouvement (lent) où plane\net se déroule une belle phrase empreinte de mélancolie. Le scherzo intéresse\npar l'originalité de sa coupe et la saveur de ses timbres. Seule la dernière\npartie, plus lâchée et flottante, trahit la fatigue et donne assez vite l'impression\nde longueur. On le voit, les réserves nécessaires de la critique n'en laissent\npas moins dans la Symphonie de M. Delcroix une part très notable à l'éloge,\net cet essai renfermant plus que des promesses, fait grand honneur à l'école\nbelge.\n   Eugène Ysaye est aussi amoureux que compréhensif de la musique fran-\nçaise contemporaine dont il fut un des héros et au rayonnement de laquelle il\ncontribua puissamment par ses interprétations magistrales. Il avait fait figurer\nau programme les noms des deux musiciens, Chausson et Duparc qui, avec\nVincent d'Indy, sont incontestablement les créateurs les plus inspirés de l'école\nfranckiste. A l'âpreté tragique et aux terreurs spectrales de la Lénore de Duparc\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                              REVUE       DU      MOIS                       163\n\n\nvinrent s'opposer dans la Viviane de Chausson, la poésie enveloppante et la\ncaresse évocatrice des harmonies.\n   Le pianiste Ossip Gabrilowitsch fut absolument remarquable de rythme et\nde souplesse dans le Concerto en si bémol de Tschaïkowsky. Il mit tout à fait\nen valeur cette œuvre qui ne procède pas sans doute d'une haute inspiration,\nmais dont la chatoyante écriture pianistique n'est cependant point dépourvue\nde grâce ni de charme pittoresque, surtout dans le premier mouvement. A\npart l'étude de Smetana où il montra une fois de plus l'aisance de sa tech-\nnique, il fut moins heureux dans les morceaux joués en soliste, dans la Rap-\nsodie de Brahms et surtout dans le Nocturne de Chopin (sol majeur), dont il\ndonna une version assez sèche, ne réalisant point ce qu'on était en droit d'at-\ntendre de lui, après la très belle exécution du Concerto.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n  T r o i s i è m e c o n c e r t p o p u l a i r e . — Au programme, la Sym-\nphonie en ut majeur récemment éditée en Allemagne et que Wagner\ncomposa à l'âge de 19 ans. Bien qu'elle ne soit pas de portée fort significative,\non peut y reconnaître une fermeté d'écriture et une précoce maturité d'intel-\nligence artistique qui méritent d'être prisées pour une œuvre de jeunesse.\nL'architecture de cette symphonie est d'une belle ordonnance, se modelant\nexactement sur le type classique consacré. Du reste, rien dans le tour d'idées\net la nature de l'inspiration, dans la simplicité essentielle des harmonies et la\nrigueur traditionnelle de la forme, qui fasse présager même d'une façon\nlointaine le prodigieux magicien de la couleur et le génial régénérateur du\ndrame lyrique qu'il sera plus tard.\n   Contrastant avec cette symphonie, l'ouverture du Corsaire de Berlioz, écrite\nà l'âge de 28 ans, accuse au contraire une personnalité des plus caractérisées.\nTout Berlioz se trouve ici en germe avec la fougue et le bouillonnement\norageux de son imagination romantique, la spontanéité primesautière et\nl'incoercible indépendance de sa fantaisie. De ces deux œuvres, M. Dupuis\ndirigea une interprétation pleine de chaleur et d'accent, ainsi que du nouveau\npoème symphonique composé par M. Gabriel Dupont et intitulé le Chant de\nla Destinée, poème de longue haleine et de dimensions imposantes, revêtu\nd'une sorte de grandeur hiératique où percent de belles échappées lyriques, où\napparaissent aussi les dons d'une imagination généreuse, toutefois avec une\nrecherche trop visible de la sonorité rare et une tendance à surcharger\nl'orchestration dont l'auteur ferait bien à l'avenir de clarifier et d'alléger la\nstructure.\n   Les grandes impressions du concert sont dues à M me Leffler-Burckardt,\nmagnifique interprète d'Yseult à Berlin, de Kundry à Bayreuth et dont le\nstyle large, la puissance et la merveilleuse étendue de voix tirent apparaître en\nleur immortelle majesté les pages maîtresses de Fidelio et d'Obéron, de ces\npartitions grandioses trop négligées et dont tous les musiciens épris de véritable\nbeauté souhaiteraient si ardemment la réapparition durable sur notre première\n scène lyrique. Artistement accompagnée au piano par M. Lauweryns, elle\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": " 164                               DURENDAL\n\n\n\n chanta ensuite avec la finesse la plus compréhensive deux lieder souverainement\n poétiques, une Berceuse de Richard Strauss et Fête d'Amour de Wein-\n gartner.\n\n                                        *   *\n\n    Les Pianistes Friedberg et Sauer. — Cad Friedberg n'est\n  pas un de ces trop nombreux virtuoses qui aspirent uniquement à faire étalage\n  de la souplesse de leurs doigts et des pouvoirs de leur technique. On peut le\n  ranger au nombre des pianistes charmeurs, car il est un poète de la sonorité\n  et de la coloration. Nous l'avons particulièrement admiré dans la divine\n  complainte ouvrant la sonate en ut dièze mineur de Beethoven qu'il a chanté\n  avec un pieux respect, dans une atmosphère de recueillement extasié, laissant\n  planer la phrase sublime dans les hauteurs tandis que là-bas, l'accompa-\n  gnement pleurait au loin comme estompé dans le rêve. Il fut aussi excellent\n  dans les Rapsodies de Brahms, interpréta de façon exquise l'Impromptu en\nfa dièze, la valse en la mineur de Chopin, où il témoigna d'une complaisance\n  marquée pour les demi-teintes. L'impromptu, la valse, la mazurka ont revêtu\n sous ses doigts une réalisation plus adéquate et véridique que l'Etude et\n que la Ballade, Friedberg s'attachant surtout dans l'œuvre du poète polonais\n aux aspects mélancoliques et contemplatifs, moins soucieux d'en dégager les\n significations héroïques, d'en faire jaillir tout ce qu'elle comporte de passion\n ardente et de lyrisme.\n    Si Emile Sauer traduit peut-être dans un équilibre plus étudié et avec une\n plus grande variété de ressources proprement pianistiques les interprétations\n des différents maîtres de la musique, il est loin de posséder au même degré\n d'intensité les dons de coloriste qui caractérisent Friedberg. En outre, le\n panachage abusif de son programme démontre qu'il est prêt à faire au public\n les moins pardonnables concessions.\n    Il ouvrit magistralement son concert par le Prélude et Fugue en ré majeur\n de Bach. (Transcription d'Albert.) Puis il joua la sonate en la bémol majeur\n de Beethoven (op. 110), ce poème d'un symbolisme si humain suivant l'opi-\n nion de Taine et qui apparaît à Ryelandt comme une purification spirituelle\nsuivie d'une ascension vers la Lumière. Il l'interpréta sans grande émotion, à\nvrai dire, mais avec autorité et en demeurant scrupuleusement fidèle au texte\net à l'esprit de l'œuvre. Dans l'Impromptu de Schubert et le Scherzo de\nMendelssohn, les ruissellements de sonorités cristallines firent merveille et\nfurent naturellement très goûtés. Le Nocturne en ut dièze mineur de Chopin\nà qui l'ampleur tragique de son style confère dans le recueil du maître polo-\nnais une place à part que seul le Nocturne en ut mineur pourrait lui disputer,\nfut déclamé majestueusement par Sauer. Mais l'Etude en ut mineur, cette\npeinture marine où les arpèges qui scintillent figurent les vagues tantôt\ncaressantes, tantôt furieuses, s'enlaçant à un chant soutenu qui est comme la\nplainte éternelle de l'océan, demeura tout extérieure et monochrome. Pareil-\nlement l'interprétation de la Barcarolle plutôt dure d'accent, manqua de ce\nfondu dans les sonorités, et de cette suavité de lignes inhérentes au poème.\nNous passerons rapidement sur le Rêve angélique de Rubinstein inséré adroi-\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                  165\n\ntement au programme pour enchanter l'âme sensible des nombreuses pension-\nnaires anglaises qui encombraient la salle ce soir-là. Nous n'insisterons pas\nnon plus sur les compositions de M. Sauer qui ne valent certainement pas\nles interprétations de Sauer dont le récital se terminait par la Rakoczy,\nmarche de Liszt où la technique déconcertante du grand pianiste souleva des\nacclamations sans fin.\n                                    *\n                                   * *\n\n    D e u x i è m e C o n c e r t D u r a n t . — L'Ecole française. — Dans le\nprogramme varié mais assez disparate de son Concert français, M. Durant\nnous fit d'abord entendre du Berlioz, représenté par son ouverture du Carna-\nval romain. Berlioz offre parmi les romantiques ce trait commun avec\nLamartine — dont il diffère tant d'ailleurs par l'essence même de son inspira-\ntion — que, ne se rattachant à aucun ancêtre intellectuel dans le passé, il ne\nfonde point d'école dans l'avenir, ne laisse point après lui de disciple pour\nperpétuer sa tradition et son style. Après une Suite française aux visées folklo-\nriques et non dépourvue d'ingéniosité de Roger-Ducasse, un contemporain\nqu'il faut se garder de confondre avec Dukas, l'auteur de l'Apprenti sorcier,\nnous passons aux musiciens décadents et au Debussysme par la transition assez\ninattendue du Concerto pour violon op. 20 de Lalo, dont M. Deru fut l'inter-\nprète, et de l'introduction du premier acte de Fervaal, baignée de rêve et de\nmystère. Puis grâce à un autre retour de deux siècles en arrière, nous prenons\ncontact avec l'archaïsme exquis de pièces instrumentales du XVIIIe siècle pour\nretrouver les noms toujours aimés de Bizet et de Saint-Saëns et nous réfugier\nenfin dans l'Ecole du Bon Sens ainsi qu'au cours de la période littéraire du\nSecond Empire s'intitulaient fièrement les chefs de file de la réaction contre les\nexcès du romantisme.\n    La Rapsodie espagnole de Ravel a des colorations finement irisées et cha-\ntoyantes dans sa première partie, Prélude à la Nuit. N'oublions point toute-\nfois que le prestige fallacieux des timbres rares n'arrive pas toujoure à masquer\nle vide de la pensée et de l'inspiration. Quant à Debussy, nous sommes de\nceux qui ont cru découvrir dans ses premiers essais les indices d'un génie cher-\ncheur en quête d'horizons inconnus. Son Quatuor, ses Nocturnes, ses Chan-\nsons à Bilitis sont empreintes d'une poésie étrange, échappant à l'analyse, non\nassurément transcendante comme on a voulu le dire, mais d'une incontestable\noriginalité. Malheureusement dans ses dernières œuvres les pouvoirs évocateurs\nde cet art semblent s'énerver et les tares morbides se multiplier.\n   Au point de vue musical, quel intérêt est-il possible d'attacher dans les\n Rondes de printemps, à ce tissu de sonorités sans lien qui se succèdent vaine-\n ment comme un tourbillon d'ombres informes et illusoires? Au point de vue\npoétique, comment expliquer le symbole? Les paysages roses de mai sont-ils\n aperçus par Debussy au travers d'une loupe noircie et déformatrice, projetant\nsur leurs contours des obnubilations, des teintes plombées et mensongères? Ou\nest-ce que par une aberration foncière, les aspects radieux du renouveau de la\nnature en éveil apparaîtraient, dans l'imagination de l'artiste avec les livides\n reflets de la mort? Suivant la définition que Victor Cousin n'a pas inventé\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "166                                DURENDAL\n\n\n\nmais qu'il a contribué à populariser, le beau n'est qu'un des aspects de la\nvérité. C'est pourquoi le symbole qui en art est un des stimulants les plus effi-\ncaces de l'impression esthétique est fondé avant tout sur la vérité d'un rapport\nintime, essentiel, d'un rapprochement saisissant entre deux idées, l'une plus\nabstraite, l'autre plus concrète, l'idée abstraite prenant corps dans l'idée con-\ncrète qui en devient comme la forme substantielle. Mais comment trouver ici\nun commentaire symbolique de nature à justifier le démenti conscient que le\nmusicien inflige à son titre? Y a t-il dans cette conception quelque ironie\nsuprême ou faut-il n'y voir au contraire qu'une gageure malicieuse destinée à\ndérouter les esthètes par trop friands de Debussysme exaspéré?\n   M. Deru donna une interprétation sympathique des pièces de Senaillé (1687-\n1730 et de Leclair (1697-1764), toutes ravissantes de fraîcheur. Le concert se\nterminait par la belle Marche héroïque de Saint-Saëns, de musicalité si riche,\nsi noble et si savoureuse, et par de gracieux tableautins, de charmantes\nesquisses enfantines, les Jeux d'Enfants, op. 22 de Bizet. Bizet marque une\ndate dans l'histoire de la musique française. Si Don Juan est l'opéra souverain\ndu XVIIIe siècle, Carmen est l'opéra souverain du XIXe siècle. Nous parlons\nbien entendu d'opéra et non de drame lyrique. Gluck et Wagner ne sont donc\npoint ici en cause.\n   C'est avec son zèle habituel que M. Durant conduisit ces œuvres, si étran-\ngement opposées l'une, à l'autre par la forme et le sentiment, bien que toutes\nécloses sur le sol de France à des époques différentes et dont la majeure partie\nétait semée des plus périlleuses difficultés d'exécution.\n                                                     G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n\n                              Les Expositions\n    E x p o s i t i o n C a r l W e r l e m a n n . — Un ensemble d'oeuvres aussi\nsoutenu dénote un talent arrivé à sa maturité. En pleine possession de ses\nmoyens, l'artiste n'a plus guère d'étapes à parcourir dans la voie du progrès.\nIl perçoit facilement la poésie d'un sujet, se laisse éblouir volontiers par la\nlumière qu'il dispense généreusement sur ses toiles ; et, habile à fixer l'état de\nla température, il rend aussi aisément la fraîcheur matinale que la chaleur des\ncanicules.\n   Une pluie d'or, dans le parc de Tervueren, répand sous les pas des prome-\nneurs les feuilles à jamais desséchées des grands hêtres. On dirait mille\npetites flammes léchant l'atmosphère. Elles tourbillonnent dans l'air un\ninstant, s'accrochant aux ramures et aux branches, avec amour, comme des\nchoses qu'on doit quitter pour toujours et sur lesquelles on dépose un ultime\nbaiser... Puis, s'unissant les unes aux autres, elles confectionnent un épais\ntapis aux arabesques variées, qui amortira les pas du promeneur attardé, insen-\nsible à tant de tristesses        Un lever de soleil, sur les étangs de Tervueren I\n— c'est décidément un coin attirant — nous plonge dans cette atmosphère\nviolacée, si chère aux peintres, faite, à l'orée des bois, d'un mélange de brouil-\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                               REVUE      DU      MOIS                       167\n\n\n lard matinal et d'humidité terrienne, répandus sur les novelies et dissipés\n par les premiers rayons du matin. Werlemann célèbre aussi la nature agreste,\nla pleine campagne, mais en touriste enchanté de se donner du mouvement,\nd'emmagasiner de l'air pur, plus que pour célébrer l'humble travail du\nlaboureur. Il parcourt l'espace. En été dans les champs, aux environs de\n Bruxelles. Ses horizons, ses plaines, il les déploie avec une telle aisance dans\nles trois panneaux d'un triptyque, qu'on ne songe plus à la toile. On a une\nvue directe sur le paysage lui-même, on respire à pleins poumons l'air vivi-\nfiant du matin. C'est un de ces tableaux qui, en répandant la gaieté dans\nl'appartement, y apportent en même temps le réconfort et la santé. Les der-\nniers rayons illuminent d'un peu de joie la vieille muraille frileuse et la\nréchauffent sous une dernière étreinte.\n   Enfin, dans la note tragique, Vatnakalsen, en Norwège, est l'antre effrayant\nd'une divinité Scandinave : des rochers partout, hérissés de créneaux fantas-\ntiques, entourés de gorges profondes comme une forteresse inaccessible,\nsemblent prêts pour un holocauste sanglant. On reste glacé d'effroi devant ces\nsolitudes d'où la vie s'est enfuie, où règne un éternel silence, où rien d'humain\nn'a jamais pénétré, que l'oiseau n'a point troublées du battement de son aile,\net où la nature elle-même n'a mis aucune parure... Asile du néant!\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n  L a P h o t o g r a p h i e d'Art à la Galerie B o u t e . — Il serait diffi-\ncile de soutenir que la photographie n'est pas un art, quand l'intervention\npersonnelle de l'opérateur, sa science de la pose, sa compréhension du\ncaractère et le soin qu'il consacre à l'impression des épreuves atteignent\ncette perfection, font oublier à ce point le mécanisme de l'appareil réduit au\nrôle de simple auxiliaire. Un jeu savant de la lumière et de l'ombre — l'une\nqui allume un regard, l'autre qui adoucit les traits — donne de la mobilité\naux yeux, anime un visage et met de la ressemblance en même temps que de la\nvie sur ces physionomies connues.\n   Que nous voilà loin des décors d'autrefois où tout le monde se cambrait\nprès de la même table banale et devant le même fond de paysage, en des\nattitudes que l'on croyait belles et qui nous font sourire de pitié! Sans doute,\navant de presser la poire en caoutchouc, le photographe d'alors s'adressait-il à\nson modèle, comme à un caniche : « Monsieur, faites le beau ! »\n   De nos jours, la mise en scène réclame des soins plus minutieux. Elle varie\nsuivant qu'il s'agit d'une grappe d'enfants pendus au cou de leur mère — il y\nen avait de délicieux à cueillir — des minauderies et des grâces d'une\nmondaine, d'un personnage de marque à la poitrine constellée. Que de\ngrands hommes défilent; ils sont vraiment trop! Je n'avais des yeux que pour\nles bambins... et parfois aussi pour leurs mamans! Je soupçonne certaines\nélégantes d'avoir fait photographier leurs toilettes plus que leur minois ! C'est\nexcusable chez quelques-unes !\n   M. Boute s'inspire visiblement des estampes anglaises et françaises du\nXVIIIe siècle. Et, afin de compléter l'illusion, chaque photographie est entourée\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "168                                    DURENDAL\n\n\n\nd'un glomisage (1), ou passe-partout peint à la gouache, servant de transition\nentre le bistre de l'épreuve et le vieil or des cadres. C'est au prix d'un pareil\nraffinement que la photographie se rapproche de plus en plus des anciennes\ngravures. Pour les rappeler complètement, il n'y manque qu'une pompeuse\ndédicace. « A Sa Très Haute et Très Illustre Altesse par son très humble et\ntrès obéissant serviteur ! » La grandeur s'est faite plus simple, mais le pitto-\nresque y a perdu. Serait-ce que les artistes ne reconnaissent plus leur dépen-\ndance vis-à-vis des grands de la terre? Ou serait-ce que ceux-ci, abandonnant\nles traditions de jadis, consacrent leurs ressources à de moins nobles plaisirs\net ont vidé du même coup leur escarcelle de mécènes?\n   Je m'en voudrais de ne pas faire une mention spéciale des membres de la\nfamille royale. Une suite très complète les réunit depuis le fondateur de la\ndynastie, et offre — pour l'avenir surtout — un réel intérêt iconographique.\nIl y a là des portraits officiels, comme aussi des clichés intimes : tels la reine\net ses enfants sur les degrés du perron, au château de Laeken; puis les ébats\nde nos jeunes princes dans les dunes, tout à leur jeux, espiègles comme il sied\nà leur âge. Et c'est joli de les y voir enfants plus que princes...\n                                                                 FRANCIS H O U T A R T .\n\n\n\n                   An Parc. — Matinées littéraires\n  W i l l i a m Ratcliff, d'HENRI HEINE.\n   On peut savoir par cœur les lieder d'Henri Heine et ignorer William Rat-\ncliff : j'avoue que tel était mon cas. Cette œuvre de jeunesse, — et qui est\ntrès jeune — les fervents du poignant poète de l'Intermezzo et du Retour ne\nl'ont jamais rangée au nombre de ses chefs-d'œuvre. William Ratcliff, à peine\nécrit, fut joué en Allemagne, mais sans le moindre succès ; et il est permis de\ncroire que la froideur du public ne contribua pas peu à donner à Henri Heine\ncette haine féroce des choses et des gens d'Outre-Rhin, qui devait lui inspirer\nde si mordantes satires.\n    Depuis, je ne sache pas que William Ratcliff ait connu la vogue sur les\nscènes allemandes : tandis que Schiller, Gœthe, Hebbel et Tieck continuent\nd'occuper avec éclat les nombreux théâtres germaniques, Heine ne vit guère\nque par ses petites chansons et par les pages exquises de ses Reisebilder.\n   L'initiative prise par le Parc de représenter cette vieille pièce, que personne\nne demandait, n'en apparaît que plus audacieuse. C'était une gageure : le\n Parc l'a gagnée, et il faut l'en féliciter. Car William Ratcliff, tout compte\nfait, n'est pas du tout une pièce indifférente. Il y a quelque chose de profond,\nd'hallucinant et de navrant, dans cette vaine agitation de fantômes qui se\npoursuivent et qui restent, les uns pour les autres, insaisissables et incom-\n\n   (1) Glomy, graveur français, réputé pour ses montages de dessins à encadrement, filet or\net lavis verdàtre, baptisés « glomisage ». Cette formule de montage a été adoptée presque\nunanimement pour les œuvres du XVIIIe siècle. (Loys Delteil ; Manuel de l'amateur d'estampes.)\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                              R E V U E D U MOIS                             l69\n\n\npréhensibles : on y pourrait découvrir, en y regardant d'un peu près, une phi-\nlosophie de la vie humaine qui est d'un poète.\n   Quant au drame lui-même, les gens avertis le trouvent puéril, mais inté-\nressant en ceci qu'il révèle déjà l'ironie subtile qui fait le fond même du talent\nde Heine. Tout jeune qu'il fût quand il écrivait cela, il semble bien évident,\npour qui connaît son œuvre, qu'il ne se prenait pas au sérieux : sous l'appa-\nrente gravité des tirades déclamatoires, un sourire de moquerie affleure, un\nde ces sourires par quoi l'on se moque de soi-même et l'on montre aux autres\nque l'on n'est pas dupe de ses propres déclamations. Il y a dans William Rat-\ncliff du Götz de Berlichingen, du Manfred et du Karl Moor; mais il y a aussi\ndu Heine.\n   Tout de même, cette parodie peut être prise au sérieux : elle l'a été tout a\nfait par le public enthousiaste des matinées littéraires. L'interprétation a con-\ntribué à ce vif succès : elle fut de tous points excellente, et M. de Gravone,\nqui s'est fort dépensé dans un rôle difficile, a droit à de très grands éloges.\n   Une jolie conférence de Mme S. Chandler, une Viennoise qui a gardé une\nséduisante pointe d'accent, ouvrait cette charmante séance par quoi le Parc,\nune fois de plus, a bien mérité des lettres.\n                                       *\n                                      * *\n\n  Mon a m i T e d d y , d'ANDRÉ RIVOIRE et LUCIEN BESNARD.\n   Mon ami Teddy, c'est un brave, loyal et jovial garçon, resté très enfant\njusqu'à la trentaine, comme beaucoup d'Anglais et d'Américains. Il ne com-\nprend rien aux complications, aux artifices, aux réticences et aux roueries du\nmilieu parisien, très chic, où l'a conduit un camarade : il va son chemin tout\ndroit, dit tout haut ce qu'il pense, scandalise, effraie ou amuse les gens par\nson sans-gêne et sa franchise, qui lui inspirent des gestes, des paroles, où il\nserait impossible à un Français bien élevé de ne pas voir autant de gaffes.\nAvec une pesanteur de vigoureux Yankee nourri de bœuf saignant, il tombe\ndans ce monde frivole comme un chien dans un jeu de quilles... mais il y est\nfort bien reçu, d'abord parce qu'il est très riche, et puis parce qu'il est char-\nmant, une fois que Ton s'est fait à sa sincérité. Et il finit par épouser la femme\nqu'il aime, ce qui réjouit tout le monde, y compris les spectateurs, les ouvreuses\net les pompiers, car Mon ami Teddy a conquis tous les cœurs.\n   Quoique avec les Yankees nulle excentricité ne doive nous étonner, cette\nfigure de l'ami Teddy paraît un peu conventionnelle et, par moments, frise la\ncharge. Mais quel dialogue léger, quel esprit délicat, quelle jolie langue fine-\nment française! Toutes les qualités de grâce et de charme, de sentiment et\nd'ironie, de souplesse et d'alerte gaieté que l'on avait admirées dans le Bon\nRoi Dagobert de M. André Rivoire, l'un des auteurs de cette pièce, on les a\nretrouvées dans Mon ami Teddy, qui a remporté au Parc un succès extraor-\ndinaire, égal à ceux de Sire et de l'Aventurier. La belle carrière fournie par\nces trois comédies, toutes trois des plus honnêtes, sera, nous l'espérons, d'un\nbon enseignement.\n   L'ami Teddy, c'était M. Henry Roussel, qui a joué le rôle d'inimitable\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "170                               DURENDAL\n\n\n\nfaçon, y compris l'accent. Mlle Damiroff l'a d'ailleurs secondé de son beau\ntalent sympathique, et le reste de la troupe enleva avec brio cette pièce dont\nla prose a des ailes.\n                                                                       F. A.\n\n\n                           Revue des Revues\n   — Le Catholique (février) publie une admirable et hardie chronique sociale\nde P. Cuylits, un beau poème de M. Ch. Grolleau, et reproduit avec une\nindignation très justifiée un article de la Correspondance de Rome, qui accuse\nla vaillante revue d'Elie Baussart de « modernisme ». Cette accusation lancée\nà tout instant par des gens qui se croient les indispensables soutiens de\nl'Eglise, commence à devenir irritante. D'autant que ceux qui la lancent,\nseraient le plus souvent bien embarrassés de dire ce qu'elle signifie. La Corres-\npondance de Rome donne, d'ailleurs, la mesure de sa valeur en citant comme\nexemple à suivre au Catholique, son homonyme, un hebdomadaire insigni-\nfiant qui paraît à Gand et où écrivent quelques jeunes crétins rétrogrades.\n   — Le Mercure de France donne en tête de son numéro du 15 février, un\ncahier inédit du journal d'Eugénie de Guérin, qui éclaire d'un jour nouveau\nla figure triste de Maurice et l'âme de l'admirable ange gardien du Cayla.\n   Ce sont des plaintes, des tristesses, des angoisses... A lire aussi une émou-\nvante nouvelle du célèbre écrivain arménien Avetiss Aharonian. Dans le\nnuméro de mars : Rimbaud chez les Parnassiens, par M. Paterne Berrichon.\n   — Dans la Vie intellectuelle, M. Georges Rency demande que l'on donne\nle nom de Rude à l'une de nos rues. La rue Rude... ce serait... rude à\nprononcer.\n   — Dans la Revue de Belgique, M. Maurice Darin parle de la Vérité toute\nnue qui « est un aliment trop frugal ». Les produits alimentaires se multi-\nplient chaque jour.\n   — La Nouvelle Revue française a terminé, dans son numéro du 1er mars, la\npublication du petit roman d'André Gide, Isabelle, qui est une des plus\ncharmantes choses qu'on puisse lire. Encore les admirables lettres de jeunesse\nde Charles-Louis-Philippe, qui n'est pas tendre pour l'école naturiste.\n   — Les Visages de la Vie reparaissent avec une chanson de Vielé-Griffin,\nune page de Jean de Boschère et une phrase de M. Charles Dulait : « Ils ont\ntous eu du bonheur mais c'est de leur malheur que je me rappelle le mieux. »\n   — La Belgique artistique et littéraire. De beaux vers de Gérard Harry,\npourtant comparer la neige à un « amas d'écume blonde » c'est un peu auda-\ncieux... M. Paul André donne à de jeunes auteurs — qui ne sont pas élèves à\nl'école de guerre — des leçons de beau style.\n   — Les Marches de l'Est. Jean Racine, par M. Georges Grappe. Des lettres\nsur la Belgique par M. Léon Souguenet. Du Souguenet genre grave.\n   — La Revue générale. M. Victor du Bled donne un curieux article sur le\nMonde de l'Emigration. J'en retiens surtout une phrase qui n'est pas de\nM. Victor du Bled. Celui-ci cite sans sourciller l'avocat Christin : « A Londres,\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                              REVUE    DU    MOIS                           171\n\n\nje trouvai une marquise de Chabannes tenant une école de petites filles, une\ncomtesse de Boisgelin donnant des leçons de piano, à pied, sa robe retroussée\ndans ses poches et un parapluie à la main... » ce me semble, assez malcommode\npour donner des leçons de piano. Edouard Rod à Genève, par M. Ernest\nTissot.\n    — Le Beffroi. Quelques bons poèmes de Pol Simonet, Fernand Divoire,\nJeanne Mercier-Valenton.\n    — La Nef, où débutent de jeunes et sympathiques talents, est la première\nrevue littéraire en Belgique qui, à cette époque du centenaire, ait publié un\narticle sur Montalembert. Cet article est suivi de la publication de deux lettres\ninédites du grand orateur à Adolphe Dechamps. M. Jean de Jaer donne de\njolis vers. M. G. de S. (serait-ce lui?), un conte de fée, et M. Ladislas de\nCuvelier, une chronique théâtrale écrite avec des ciseaux.\n   — Le dernier numéro de Joyeuse est très remarquable. Delattre. Demade.\nDes Ombiaux. Une Légende blanche exquise, de M. G. Van Roosbroeck.\n    Rien de M. Loslever qui écrit si bien.\n   — La Jeune Wallonie termine, hélas! la publication du charmant roman\ndu baron Charles van Beneden, Une âme d'élite (c'est le titre du livre). C'est\ntoujours aussi spirituel et aussi profond :\n    \" Les populations maritimes ont une psychologie spéciale; leur sang dans\nl'accoutumance de la lutte quotidienne face à face avec la mort, s'emplit de\nl'audace des soldats sur un champ de bataille et conjointement de leur\nfierté. \"\n   Toujours du même style élégant et léger :\n    « Je compris, par là, quel mal, quelle honte mon retour imprévu apporte-\nrait à Auguste résigné au malheur, incapable, en sa noblesse énergique, dans\nla misère fangeuse où il se remontrerait à moi, de supporter la peine et\nl'affront de me réapitoyer sur son sort, après m'en avoir dépeint l'éclat. »\n   Toujours la même hardiesse, déconcertante, d'images :\n   « Pauvre garçon, fait à l'image de Dieu, mais en un exemplaire dénudé...\npuis profondément replongé dans son gouffre, plus nu. »\n    Plus nu encore?...\n    Dans le même numéro, d'admirables vers de Paul Lefèvre :\n\n                Aussitôt que le garde a sonné la battue,\n                    On entend ces gueules soudain\n                Vociférer d'une voix sauvage et bourrue\n                    D'énormes cris sud-africains !\n\n  — Les Rubriques nouvelles. M. Nicolas Bauduin remanie-t-il son œuvre\nou se revête-t-il ?\n  — L'Indépendance. Nous parlerons dans notre prochaine chronique de ce\nnouveau périodique. Son comité de rédaction se compose de MM. Emile\nBaumann, René Benjamin, Vincent d'Indy, Paul Jamot, Ernest Laurent,\nEmile Moselly, Georges Sorel, Jérôme et Jean Tharaud, Jean Variot.\n                                                                   X.\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": "                    Parsifal\n\nEnfant qui dans tes pleurs laves le sang des cygnes,\nBel éphèbe chrétien, Parsifal   ingénu,\nDéjà le nimbe ardent du Graal inconnu\nFait trembler en tes yeux l'or de ses feux  insignes.\n\nLaisse flotter au vol des aurores   bénignes\nTa chevelure vierge autour de ton col nu,\nVainqueur impollué, que n'ont point retenu\nLes jardins de luxure et les baisers    indignes.\n\nVers Amfortas brûlant de honte et de douleur,\nPar les bois, prinianiers moins que ta joue en fleur,\nEt les sentiers des monts où serpentent les vignes,\n\nVa, poursuis comme un Roi ton chemin         triomphal,\nEphèbe aux yeux d'azur, ingénu       Parsifal,\nEnfant qui dans tes pleurs laves le sang des cygnes.\n\n                                             EMILE CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                      Lettre Parisienne\n\n                   SI nous causions un peu théâtre! Oh! rassurez-vous, je ne\n                      parlerai pas de M. Bernstein. Tant d'autres sujets plus\n                      captivants nous sollicitent!\n                         Pour avoir tenu une chronique théâtrale pendant cinq\n                      ans, je suis sorti de cette aventure étrangement désabusé\n                      sur la qualité de nos spectacles, et ayant contracté, avec un\n                      dégoût profond des scènes parisiennes, une sorte de cour-\n                      bature morale, qui me fit accueillir avec joie une retraite\n                      prématurée.\n    Il est quantité de genres fades ou ennuyeux. Il y a d'abord la pièce à thèse,\nsystème Brieux, sans aucune garantie, même du gouvernement, puisque la\nFoi vient d'être refusée au Théâtre Français. Le genre Brieux passe tous les\nautres en bêtise. Il y a ensuite la pièce d'amour, système Bataille, assez\nagréable mais qui fatigue par la répétition des mêmes scènes. I1 y a le genre\nde Fiers et Caillavet, sorte de cinématographe psychologique des mœurs con-\ntemporaines. Ces messieurs ont bien de l'esprit et je serais tout à fait content\nde leur théâtre, si l'on m'y laissait fumer.\n   Mon dessein fut, il y a quelque temps, d'interroger les hommes de lettres et\nles artistes sur leurs préférences. La plupart de ceux que je pressentis insis-\ntaient sur les spectacles du cirque et du music-hall. Je comprends et partage\nleurs goûts. On nous a tellement assommé avec les théories sociales, l'amour\npassion, la philanthropie et autres rengaines que nous donnerions tous les\nthéâtres de la terre pour une danse nègre et quelques clowns.\n    Quelque chose a achevé de nous dégoûter du théâtre, le feuilleton du cri-\ntique. Le critique théâtral est une machine étrange qui ne travaille que la\nnuit et dans les conditions les plus défavorables à son bon fonctionnement.\nChez de tels êtres, les déformations professionnelles s'accusent très vite. La\npauvreté des sujets traités, le manque d'invention, tout ce qui se nomme\nmétier, est salué bien bas par eux. En revanche, blasés et sceptiques, ils\naccueillent avec dédain l'émotion, le lyrisme et tout ce qui n'est pas absolu-\n ment du « chiqué ».\n    Il ne reste donc aux lettrés que deux refuges : ou le music-hall avec ses\n joies un peu physiques, ses lumières, ses danses, ses pitres américains, très\n supérieurs à nos comiques; — ou le théâtre d'art.\n    Oui, le théâtre d'art, et c'est là que j'en veux venir. Malgré l'hostilité des\n critiques, la bêtise des directeurs, les lettrés se plaisent encore aux belles\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": " 174                               DURENDAL\n\n\n\névocations d'idées exprimées lyriquement, à l'exposé de sentiments nobles,\nhéroïques dont la musique intérieure exalte. Il suffit de citer les noms d'Ibsen,\nde D'Annunzio, de Maeterlinck, de Samain, de Claudel, e t c . . pour s'en-\ntendre. Tous ceux-ci et bien d'autres selon leurs moyens propres et des\nfortunes diverses, nous ont offert le même idéal d'art. Par eux, le drame\nmoderne s'est affirmé avec son souci d'universalité, sa fougue lyrique, la\nrichesse de ses contours harmonieux.\n   Hélas! de tels spectacles se font de plus en plus rares. Ibsen a vieilli et il\nfaut avouer que toute la partie raisonneuse de son œuvre est insupportable.\nD'Annunzio se fait rare ou s'entoure d'une telle réclame qu'il irrite. Nul\ndirecteur n'est assez intelligent pour monter du Claudel. Ce fut donc pour nous\nune bonne fortune que d'entendre deux pièces, cette semaine, qui corres-\npondent à une vraie formule d'art. Je veux dire l'Oiseau bleu de Maeterlinck\net l'Armée dans la Ville de Jules Romains.\n\n                                          *\n                                      *       *\n   Je parlerai peu de l'Oiseau bleu, car tout fut dit sur ce sujet et l'on connaît\nle théâtre de Maeterlinck. Il ne me faut qu'enregistrer un légitime succès et\nla supériorité du théâtre de légende et de rêve. Il y a dans la pièce un souci\nd'universalité, une façon de chanter la vie, de faire surgir de l'âme les senti-\nments profonds qui nous constituent, un appel au mystère, une soif de l'idéal\npar quoi nous communions la beauté. Aimables symboles du pain, de l'eau,\nde la lumière dans une humble maison de bûcheron qu'égaie le rire de deux\nenfants! Poétique voyage à travers l'univers enchanté! poignantes décou-\nvertes! conversations rapides où, à travers des mots simples et émus, passe le\nsouffle des grandes intuitions ! Tout cela fait de l'air dans notre esprit, nous\ntransporte parmi les réalités du rêve et nous offre des suggestions autrement\npuissantes que le théâtre de mœurs ou de caractère. Ici pas de verbiage. La\nphilosophie d'un Epictète que Maeterlinck distillait avec ennui dans le\nDouble jardin ou dans la Sagesse et la Destinée, fait à peine son apparition.\nC'est pourquoi le succès fut absolu.\n\n                                          *\n                                      *       *\n  Allons-nous revoir les jours d'Hernani, j'entends les luttes entre poètes et\nbourgeois, pour la défense d'un fier lyrisme? Non, car la poésie contempo-\nraine n'est autre que l'expression de la mentalité collective, et la façon dont\nnous concevons le rythme, l'exaltation intérieure, l'invention poétique défi-\nnissent cet état d'âme offert.\n   Il n'y eut donc pas à l'Odéon les manifestations que certains pessimistes\nprévoyaient, à l'occasion de la pièce de Jules Romains. La foule et le poète\nont communié dans la même ferveur, dans ce même enthousiasme né du choc\nde deux réalités palpitantes.\n   On connaît l'essentiel de la doctrine Jules Romains et de ses amis. Il\ndemeure légitime de vouloir substituer aux individus, le groupe, individu\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                            LETTRE     PARISIENNE                            175\n\n\n supérieur doué de sa vie propre. Peut-être n'est-il pas besoin de recourir à la\n psychologie des foules pour expliquer la création spontanée d'un ensemble de\n personnes, d'un bloc animé. Il est de fait qu'isolés, nous évaporons nos efforts.\n Réunis, assemblés, nous dégageons, au contraire, une quantité considérable\n de molécules qui s'agrègent, s'associent dans un large rythme.\n   Exalter ce qui constitue une collectivité, un agrégat, en extraire l'âme et la\n projeter devant soi, c'est à quoi s'est appliqué un groupe d'écrivains appelés\n unanimistes. Parfois, il est besoin de quelque agitation pour mieux faire vivre\n une rue peuplée, une assemblée, pour leur révéler leur propre conscience,\n a Entrez dans une réunion publique, écrit Jules Romains dans son Manuel\n de Déification, écoutez l'orateur, et soudain poussez un cri qui fasse mieux\nexister la salle. » Nul autant que ce poète ne nous aura davantage mis dans\nl'ambiance nécessaire à la création de ce groupe, de cette conscience collec-\ntive prête à surgir de n'importe quel pâté de maison, comme de chaque lieu\noù des êtres s'assemblent.\n   Sur des bases semblables est édifié le drame que l'Odéon s'honore d'avoir\nreprésenté. L'Armée dans la ville est la lutte entre deux collectivités, l'une\n belliqueuse, l'autre pacifique. Des paysans, des bourgeois paisibles, dans une\npittoresque conversation, parmi l'atmosphère lourde d'un café de province,\nnous disent leur haine de la domination, leur amour pour les champs jadis\ndrus d'épis, aujourd'hui dévastés par cette herse énorme qu'est un bataillon\narmé. Et pourtant, dans leur terreur contrainte, ces citadins ne peuvent se\ndéfendre de quelque admiration. C'est alors, évoqués avec un âpre lyrisme,\nla forêt des baïonnettes, sorte d'ombre poilue profilée sous le soleil, les\naspects changeants et toujours nouveaux des troupes rangées en carrés ou\ndispersées dans la plaine.\n   Ils sont las ces soldats, ayant fourni tout leur effort, et pourtant l'amour de\nleur métier, une sorte d'instinct de corps et de classe les domine, les pousse à\nla conquête, régit les mouvements de leur âme incarnée dans le chef, l'intré-\npide général, sorte de conscience lucide de ce groupe brutal.\n   C'est dans le cœur de ce général que se passe une action tragique. Sa\nlucidité l'entraîne dans un guet-apens. La femme du maire de la ville a résolu\nd'anéantir l'armée. Sa croisade enflamme les cœurs des autres femmes. On\ndécide qu'à l'occasion d'une fête chaque habitant invitera un soldat et l'assas-\nsinera sur le coup de minuit. Le maire recevra à sa table le général et lui fera\nexpier les horreurs de la guerre.\n   Tout se passe ainsi. L'instant est tragique, la scène pleine d'angoisse. A la\ndernière minute le maire hésite. Il lui répugne de tirer à bout portant sur un\nhomme. Oui, mais sa femme veille qui, pour hâter la main de son lâche\nmari, se jette aux genoux du jeune général, avec l'offre de tout son corps. Le\nmaire a tiré, le général est blessé à mort, tandis que les habitants égorgent\nles soldats. Du camp arrivent quelques bataillons au secours des camarades.\nLa ville est à nouveau en état de siège, on égorge, on tue, l'armée reprend le\ndessus. Et dans un magnifique mouvement, le général, qui a reconnu la vic-\ntoire des siens, chante la gloire de ses troupes, leur triomphe et leur vie.\n   Je raconte très mal cela, haïssant la narration. Ce sont ces mouvements,\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "I76                              DURENDAL\n\n\nces ensembles qu'il faudrait ressusciter avec les clameurs, les passions, ces\ndeux consciences collectives en antagonisme, l'une et l'autre dans leur vérité\nlyrique. Par-dessus tout j'admire le premier et le dernier acte où l'auteur a\ndonné tout son élan. Il serait à souhaiter que M. Antoine conservât cette\npièce au répertoire de l'Odéon, au lieu de l'intituler drame d'avant-garde\npour la mieux sacrifier. L'Armée dans la ville fait honneur à toute une\ngénération.\n                                                            T. DE VlSAN.\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "               Le Drageoir aux Epices\n   « ... Bobine et Casimir, livre écrit dans une langue merveilleusement\nciselée, est un des meilleurs volumes ayant paru ces dernières années; il sera\nlu avec infiniment de plaisir et concourra admirablement à l'épanouissement\ndes lettres en Belgique. » L'auteur de ce livre « est considéré en Belgique, à\nl'heure actuelle, comme un des tout premiers écrivains de langue française;\nses romans l'ont mis au premier rang; et les récents succès qu'il a remportés,\ntant dans ses productions dramatiques que dans ses chroniques étincelantes\nd'esprit, le font, à juste titre, apprécier par tous les artistes... » Quel est ce\nromancier qui est un des tout premiers écrivains de langue française, et\ndont le roman à paraître est un des meilleurs volumes ayant paru ces der-\nnières années?... Nous n'étonnerons personne en disant que c'est M. F.-\n Charles Morisseaux. Est-il également l'auteur du prospectus ? Nous ne tran-\n cherons pas la question.\n\n\n  11 y a eu le duel Claretie-Daudet et plusieurs autres qui passionnèrent\nParis au début de ce mois. Nous ne doutons pas qu'un duel qui se prépare à\nBruxelles, n'intéressez aussi vivement l'opinion publique. C'est notre ami\nvan Beneden (Baron Charles) qui nous y provoque par cette lettre char-\nmante et douce.\n                                                   Bruxelles, 3 mars 1911\n            « M O N S I E U R LE D I R E C T E U R DE DURANDAL ( I ) ,\n\n   » Si je m'autorise à vous répondre une deuxième fois, c'est parce qu'il me\nsemble, en vous voyant travestir et renverser la vérité sur mon dos, avec tant\nd'esprit, que vous désirez engager avec moi un petit duel de plume.\n   » Allons-y! Ce désir est gentil, du reste, et je vous remercie. Nous n'avons\npas besoin de nous fâcher, en nous criant comme Vadius et Trissotin :\nVous donnez sottement vos qualités aux autres.\n   »... Mais quoi?!... Tournant la page, me voici tout à fait bête d'avoir\npensé à me battre avec vous pour l'honneur de la vérité, puisqu'au même\nmoment je lis, qu'en induisant vos lecteurs en erreur, vous ne faisiez que\nvous moquer de moi.\n   » Continuez donc, cher anonyme; je laisse de mon côté le jugement sur\nnos forces, à ceux qui, voulant être bons arbitres, me liront après vous.\n   » Sans nulle rancune.\n                                              » BARON CH. VAN BENEDEN. »\n   (1) Larousse nomme l'épée de Roland Durandal avec un a. Je n'ai pas examiné s'il\n commettait une erreur historique.\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "178                               DURENDAL\n\n\n\n  Nous avons fait le carnaval. Mais travestir et renverser la vérité sur le dos\nde M. van Beneden nous n'y avions vraiment pas songé...\n                                       *\n                                     * *\n   M. Léon Séché défend, dans le Mercure de France, la vertu d'Elvire. Cela\nne nous passionne guère. Mais il parle incidemment d'Eugénie de Lamartine,\net explique en note : « sœur cadette du poète qui en eut cinq ». Cinq sœurs\ncadettes, mon Dieu! je croyais que la nature n'allait pas plus loin que les\n« trijumeaux ».\n   M. Alphonse Séché, dans la Galette belge de Paris, parle du Panthéon :\n« La Politique s'en est emparée : N'avons-nous pas vu un descendant d'un\nillustre maréchal de l'Empire s'arroger le droit de retirer son corps des\ncaveaux du Panthéon sous prétexte qu'ils étaient à jamais déshonorés par la\nprésence de celui de Zola?... Regarde et passe, dit Virgile au Dante ». —\nMoi, répond Dante, je ne pourrais regarder une aussi belle phrase sans\nm'arrêter !...\n                                       *\n                                      *       *\n  M. Paul André n'ayant pas fait cette phrase en a Séché d'envie.\n                                          *\n                                         * *\n   Le Mercure citait, il y a deux mois, de spirituelles définitions d'écrivain,\nque se plaisait à lancer Jean Moréas. Ce sont des mots d'esprit, ingénieu-\nsement préparés et qui ont une allure définitive. Ce que Moréas fit pour les\ncontemporains, le spirituel directeur de la Belgique artistique et littéraire\nentreprend de le faire pour les morts. Son premier « mot » s'applique\nà Henri Heine. Il l'appelle « une originale personnalité littéraire du dernier\nsiècle ». Il n'y a pas à dire, c'est très fort.\n                                         * *\n   M. Georges Masset, qui n'a pas d'esprit, et M. Léon Souguenet qui en a un\npeu plus, ont fait jouer récemment, à Bruxelles, une pièce intitulée Jules ou\nle triomphe de la vertu. La recette fut, le second soir, de 37 fr 50. Evidemment\nc'est un record. Depuis « 1830 », on n'avait pas vu, en Belgique, un four\npareil. Aussi M. Georges Masset qui, avant la première représentation, se van-\ntait d'avoir fait la pièce tout seul, proclame maintenant qu'il n'y est pour\nrien. Il a, du moins comme consolation, l'approbation de l'artilleur qui préside\naux destinées de notre « revue nationale ». M. Paul André trouve Souguenet\nfort sot et son collaborateur fort spirituel. De gustibus...\n\n                                          *\n                                      *       *\n  L'autre pièce à succès de la saison fut l'Après Moi du juif déserteur\nBernstein, qui fut représentée à Paris sur une scène nationale. Cette circonstance\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                        LE   DRAGEOIR          AUX   EPICES                   179\n\n\nexplique un peu l'ire des camelots du roy, mais ne l'excuse pas. Car enfin, ne\ncraignons pas de le dire, que deviendrait la liberté de l'art, si le succès d'une\nœuvre devait varier suivant que l'auteur en est un honnête homme ou une\ncanaille! Tel est notre avis. Un point, c'est tout. Quant à avoir la moindre\nsympathie pour l'auteur d'Après Moi, c'est une autre question, et nous\nlaissons à M. Paul André, déjà nommé, le rôle de le proclamer grand homme.\nDans la Galette belge de Paris, l'étincelant chroniqueur du Touring-Club\npublie un article intitulé : M . Bernstein en exil, où il nous raconte complai-\nsamment les menus faits et gestes de ce héros. M. Henry Bernstein habitait\nà l'hôtel de la Régence, il avait un bureau américain, il écrivait en manche de\nchemise, il prenait l'apéro avec M. Paul André, ii fréquentait l'hippodrome\nde Boitsfort. C'est passionnant n'est-ce pas au point de vue de l'histoire\nlittéraire ?\n    Nous attendons avec impatience un prochain article qui parlera du tailleur\nde M. Bernstein, de ses maîtresses et de la couleur de ses chaussettes. Mais\ndéjà nous connaissons un honorable épisode qui peint à la fois, le sympathique\n dramaturge et la valeur des admirations de M. Paul André :\n    « C'était, raconte-t-il dans ce style nerveux et imagé qu'on lui connaît, au\n lendemain de l'épopée tragique des Boers du Transvaal. Le vieux Kriiger\n débarquant à Paris, à la gare de Lyon, se voit salué par une Ode lyrique de\n M. Edmond Rostand, M. Bernstein la lit ici dans un journal; il s'enthou-\n siasme, veut envoyer un hommage d'admiration à l'auteur récemment illustre\n de Cyrano. Mais tout le monde, autour du jeune homme, ne partage pas son\n emballement. Au contraire, on lui montre la boursouflure et les puérilités du\n morceau. Incontinent, Bernstein prend la plume et bâcle un poème parodiant\n celui de Rostand, le ridiculisant avec une impayable drôlerie. Et il l'envoie\n dare dare à Clemenceau qui le publie dans l'Aurore! »\n     Noble mentalité n'est-ce pas? Quelles convictions et quel respect pour\n l'héroïsme ! Au fond les camelots du roy n'ont peut être pas tort de chahuter\n  la pièce de ce drôle.\n                                           *\n                                       *       *\n\n   L'aventure de notre consœur Le Catholique, que raconte notre Revue des\n Revues, est tout simplement savoureuse. La Correspondance, de Rome l'a\n accusée de modernisme et M. Elie Baussart a été bien bon de s'en émouvoir.\n    Le directeur de la Correspondance de Rome, après tout, n'est pas le directeur\n de conscience des écrivains catholiques, et sa « monomanie de l'hérésie »\n commence à devenir insupportable. Voulez-vous connaître quelques-unes des\n erreurs doctrinales de notre consœur? Elle a dit que Baudelaire au fond était\n un catholique : il paraît qu'il n'est point permis d'admirer Baudelaire quand\n on est un catholique « papiste et romain ». Elle a publié « des portraits de\n Léon Bloy et d'Hello (oublié tant qu'on ne le connaissait que comme catho-\n lique, ressuscité dès que les illuministes ont découvert et cru découvrir qu'il\n avait fini par être un des leurs), portraits qui n'ont pas été choisis au hasard ».\n  C'est, disons-le nettement, de la sottise autant que du charabia. C'est tellement\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": "180                               DURENDAL\n\n\n\ngrotesque, que cela nous empêche de sourire, en voyant l'intolérance et l'ultra-\nmontanisme de notre consœur ainsi récompensés.\n                                      *\n                                    * *\n\n  Il y a eu le 19 février, à Namur, une manifestation wallonne imposante.\nL'on se sépara en chantant sur l'air du Chant du Départ, le couplet suivant,\nque nous révèle la Jeune Wallonie.\n\n         Demandez ô Germains à vos frères bataves\n              Nos adversaires d'autrefois\n         Ce qu'il peut en coûter d'apporter des entraves\n              A l'exercice de nos droits !\n              La mort plutôt que l'esclavage !\n               Tous nous nous tiendrons l'arme au bras\n              Et nous saurons aux joins d'orage,\n              Sans crainte affronter le trépas !\n\n   C'est fort beau. Est-ce du même auteur que la cantate qu'on chante à\nSainte-Gudule le premier vendredi de l'année? Tenir l'arme au bras est un geste\nbien courageux.\n                                    * *\n\n   Nous apprenons dans la même revue que \" M. Charles van Beneden (qu'il\nnous pardonne de parler encore de lui) vient de republier sous le titre Pendant\ndix-sept ans, un choix de poèmes de jeunesse. (Diable? elle a duré longtemps\ncette jeunesse). Une comédie très amusante et une notice d'une sincérité\nremarquable sur les débuts d'un jeune auteur dramatique constituent cet\nintéressant volume ». (Et moi qui croyais que c'étaient des poèmes de\njeunesse!) Quoi qu'il en soit, nous ne doutons pas du succès de ce livre. Si\nM. van Beneden (baron Charles) nous l'envoie, nous lui promettons de ne\nplus renverser la vérité sur son dos (qu'elle soit travestie ou non) et de ne\nplus parler de son « voyage en avant pour préparer le chalet à sa famille ».\n\n                                         *\n                                     *       *\n   C'est M. Gaston Deschamps, bavard insigne, qui jadis dans un article sur\nPaul Verlaine, cita comme étant de l'auteur de Sagesse, un Menuet de M. Fer-\nnand Gregh. A cette mémorable bévue, et à quelques autres, le critique du\nTemps doit le plus clair de sa notoriété.\n   Il vient encore d'enrichir sa collection de gaffes. A l'occasion de la mort\nd'Auguste Angel lier, un journal de province a publié Le dernier baiser de la\nMuse, et M. Gaston Deschamps présente aux lecteurs du Temps ce poème,\ndont il reproduit quelques stances, comme « les derniers vers qu'ait écrits,\nd'une main déjà engourdie par la souffrance et glacée par l'approche de la\nmort, l'auteur des sonnets à l'Amie perdue ».\n   Or, ce poème a paru en 1908, dans l'avant-dernier recueil de vers d'Au-\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                        LE   DRAGEOIR       AUX   EPICES                      181\n\n\nguste Angellier, intitulé Dans la Lumière antique, les Episodes (première\npartie).\n  L'œuvre d'Angellier est aussi familière au critique du Temps que celle de\nVerlaine.\n                                       *\n\n   M. Laurent Tailhade affirma récemment, dans le Mercure de France,\nque « l'admiration pour Villiers, ce jocrisse de l'emphase, est une preuve\nirréfragable d'imbécilité. » Parmi les premières souscriptions recueillies pour\nle monument de l'auteur des Contes cruels, on trouve celles d'Edison, de\nSaint-Saëns, de Mistral, de Rodin, de Claude Debussy, de la comtesse\nMathieu de Noailles, de Max Elskamp.\n\n                                       *\n                                      * *\n   Nous parlions dernièrement du peu d'empressement des pouvoirs publics à\nexposer les collections privées qui leur sont données ou léguées. M. Evenepoel\nqui vient de mourir, léguant aux musées de l'Etat son admirable collection\nde faïences, a pris ses précautions et a eu soin de déclarer dans son testament\nque si elle n'était pas exposée dans les trois mois, elle deviendrait la propriété\ndu Musée de Sèvres. Cette clause a eu son petit effet et l'on travaille d'ores et\ndéjà à installer les faïences au Cinquantenaire. Pourvu que pour ce faire, on\nn'aille pas confisquer les locaux destinés au Musée littéraire dont la nécessité\nest incontestable. On annonce que, désolés de n'avoir pas figuré à l'Exposi-\ntion, MM. Eugène Schmitz, Paul Lefèvre et Henry Maassen viennent d'y\nenvoyer leurs portraits. De la part de M. Maassen ce désir de renommée nous\nétonne.\n                                       * *\n\n   En feuilletant, dans ma boutique, par désœuvrement les vieilles revues qui\nservent à envelopper mes épices, j'ai retrouvé dans la Revue Bibliographique\nbelge de février 1908, sous la signature d'un certain Jules Renauld, un long\narticle sur les Œuvres du docteur Godefroid-Emile Valentin, préfet hono-\nraire' d'athénée royal, poète et critique littéraire. C'est bien vieux, mais c'est\nsi beau que je m'en voudrais de ne pas le signaler à la postérité. Entre autres\nchoses ébouriffantes j'y lis que :\n   1° « Benoît Quinet, une des plus grandes et des plus pures gloires de nos\nlettres chrétiennes; Henry Gravez (?) l'humoriste si redouté et le premier écho-\ntier belge; Paulin Brogneaux, le poète de l'Isolement (et moi qui croyais que\nc'était Lamartine, le poète de l'Isolement !); Georges Rodenbach (celui-ci ne\nmérite pas de qualificatif); Jules Sottiaux, le chantre du pays noir; Adolphe\nHardy, le délicat auteur de la Route enchantée (mais que diable va-t-il faire\ndans cette galère?); le docteur A. Baland (?), Emile Desprechins, Joseph\nLiesse, le génial et regretté poète-laboureur (!) ; Fernand Bernard; Gaston\nHeux : il suffit de citer ces noms pour faire comprendre combien fut grande\net féconde l'influence du docteur Valentin sur les lettres belges. »\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "182                                DURENDAL\n\n\n\n   2° (( Les œuvres du docteur Valentin sont surtout objectives et diverses\ncomme celles de tout vrai poète. »\n    3° « Les principales sont Escales et A bordages, un recueil d'intimité que\nle poète dédia pieusement à la mémoire de son père, ancien officier de la\nmarine royale; Rédemption, poème antiesclavagiste en six chants, glorifica-\ntion de l'œuvre belge en Afrique, dont la troisième édition fut traduite en vers\nflamands par J. Brouwers, inspecteur principal de l'enseignement, et adoptée\npour être donnée en prix dans les athénées royaux ; enfin La Ruche, dont l'édi-\ntion lilliputienne fut tirée à dix mille exemplaires. » (Brrr.)\n    4° « On ne peut passer sous silence un travail économique (brochure de\n48 pages, 75 centimes) : Pour les veuves et orphelins, plus de Pension : un\ncapital, dont toute la presse s'est occupée. »\n    5° « Depuis qu'ont cessé de paraître le Journal et la Revue des gens de\nlettres belges, c'est par la Petite Anthologie belge du Patriote illustré, de\nl'Illustration européenne et du Globe illustré que, sous le nom de Godefroid,\nil continue son œuvre de critique et de protecteur des jeunes poètes. Le\nnombre des écrivains sur lesquels il a ainsi hebdomadairement attiré l'atten-\ntion du grand public, s'est élevé pour ces dix dernières années, à plus de\nquatre cents » (c'est l'auteur de l'article qui souligne).\n    Quarante nouveaux poètes par année! M. Godefroid-Emile Valentin a donc\nrévélé jusqu'ici quatre cent quatre-vingts poètes. En y ajoutant Benoît Quinet,\n Henry Gravez, Paulin Brogneaux, Georges Rodenbach, Jules Sottiaux,\nAdolphe Hardy, le docteur A. Baland, Emile Desprechins, Joseph Liesse (le\ngénial et regretté poète laboureur), Fernand Bernard, Gaston Heux... Cela\n fait quatre cent quatre-vingt-onze poètes qu'il a fait éclore (le docteur Valentin\nest un accoucheur distingué), sans compter ceux du mois de mars. Nous\nlui en sommes bien reconnaissants.\n                                          *\n                                         * *\n  Le quatre cent quatre-vingt douzième a surgi exactement le 5 mars. Il s'ap-\npelle G. Lafleur et habite Jambes. Nous nous sommes empressés de le lire.\nLe docteur Valentin publie seulement deux poèmes de G. Lafleur (de Jambes),\nnous en donnons de larges extraits.\n   Le premier s'appelle Résolution :\n\n               Quand l'amour attendu trompe nos espérances\n               Mes amis les plus chers, bien sûr, vont me trahir,\n               Mon courage verra les sombres défaillances\n               Et le doute toujours tâcher de l'avilir\n\n               Mais je suis ferme et fort et n'appréhende rien\n               Calme, je lutterai pour le beau, pour le bien\n               Jusqu'à ce que le temps soit venu de mourir.\n\n               Mon âme ne redoute aucun abaissement\n               Et mon cœur ne craint pas d'affronter le tourment.\n               Puisque je veux lutter, je suis prêt à souffrir...\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                      LE   DRAGEOIR     AUX    ÉPICES                        183\n\n\nLe second est plus original : Le Vaisseau ;\n\n           Sans cesse il dépassait les escales posées\n           Dans sa course. On eut dit qu'il les eut méprisées...\n\n           De la mer en colère il ne s'effrayait pas\n           Il dédaignait l'éclair, la foudre et ses éclats\n\n           Mais lorsque la tempête augmenta ses furies\n           Il se sentit blessé par maintes avaries\n\n           FA quand après longtemps l'océan se calma\n           Le vaisseau n'avait plus ni cordage ni mât.\n\n           Maintenant il s'en va flottant à la dérive\n           Promenant d'un corps mort l'indolence massive\n\n           Moi qui l'ai vu de près j'ai pu lire son nom\n           Quoique presque effacé : c'était l'Illusion !\n\nG. Lafleur, tu as la palme! Il parait qu'à Jambes on écrit avec ses pieds.\n                                                     LE PETIT      ÉPICIER\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "                            LES            LIVRES\n\n\nPUBLICATIONS DART :\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Les Primitifs allemands, par M. R É A U . U n vol. ill.\n   — ( P a r i s , Laurens.)\n   L e volume, d'une lecture agréable, que M. R é a u consacre aux Primitifs\nallemands nous fait assister à l'éclosion des n o m b r e u s e s petites écoles locales\nqui, au cours des XIVe et XVe siècles, et tout en subissant, les unes, l'influence\nprédominante des maîtres flamands; les autres, celle de certaines écoles\nitaliennes, dotèrent l'Allemagne d'un grand nombre d'artistes remarquables.\n   Les caractéristiques de leur art, aux inclinations plus tendres là, ici plus\nrudement réalistes, ne « s'avèrent » pas très nettement; un ressouvenir, soit\nflamand, soit italien, s'éveille presque toujours dans la pensée de celui qui\ncontemple quelqu'une des œuvres allemandes de l'époque. Cependant, elles\nne laissent pas de faire g r a n d e impression, qu'elles soient conçues dans\nun aimable sentiment décoratif, comme la Vierge au buisson de roses et le\nDombild, de Stephan L o e k n e r ; qu'elles révèlent u n e vigoureuse person-\nnalité comme le retable de Conrad Wilz, à Genève, ou que leur auteur\ns'essaie à associer la force au sentiment, ainsi que fit Jan Joest — dont on\ns'étonne que M. Réau ne dise mot — dans son beau polyptyque de Kalkar.\n   M. Réau loue avec raison « la gravité de pensée » de cet « art populaire,\nprobe et sincère, qui reflète l'âme de la bourgeoisie allemande à la fin\ndu moyen âge ». Mais on ne peut s'associer qu'avec réserve au jugement\nqu'il porte en général sur cet art, « art de petites gens », dont les œuvres\nétaient destinées à de « riches m a r c h a n d s , parvenus sans culture, qui impo-\nsaient leur goût mesquin ». Au fond, avec la diversité de conception engen-\ndrée par la différence de génie et de tendances que l'on observe entre\nles écoles italiennes et celles du Nord, on peut dire que tout l'art du\nXVe siècle a été populaire par opposition à l'art de la Renaissance qui a laissé\nla vie pour les idées, la réalité pour la mythologie, les « petites gens » pour\nles érudits et les lettrés.\n                                                                     ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s m a î t r e s d e T a r t : Le Bemin, par M. MARCEL REYMOND. Un\n   vol. illust. — (Paris, P l o n . )\n   Après avoir été entouré, durant sa vie, d'une admiration extraordinaire,\nle Bernin, comme le constate M. R e y m o n d dans l'Introduction de ce beau\nlivre, tomba dans un discrédit complet, au XVIIIe siècle, lorsque les théories\nde l'école néo-classique s'imposèrent à l'art. Son œuvre n'a guère repris\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                                     LES     LIVRES                                   185\n\n\nfaveur depuis ; les R o m a n t i q u e s auraient p u , à certains égards, lui consentir\nquelque m é r i t e ; les Réalistes, e u x , n e pouvaient q u e la rejeter toute, à\ncause des tendances à l'affectation théâtrale dont elle manifeste et qui n e\npouvaient leur inspirer q u e de l'aversion.\n   La foi esthétique n'est peut être véritable et agissante c o m m e la foi reli-\ngieuse, qu'à la condition d'être, sinon intolérante, au m o i n s exclusive.\nL'éclectisme parvient-il à faire concerter des admirations contradictoires\nsans diminuer les unes au profit des a u t r e s ? . . . Il y a d'autres voies, cepen-\ndant. L'on peut dire, p a r exemple, qu'en matière d'art, il y a quelque jouis-\nsance à étudier les œuvres q u e l'on n ' a i m e pas et à les c o m p r e n d r e . L a\nsympathie vient, souvent, avec la c o m p r é h e n s i o n . E t il reste toujours q u e ,\nquelles qu'elles soient, les œuvres q u i o n t é m u u n e génération, q u i se\nsont imposées à u n e é p o q u e , c o m m e celles de l'école d e Bologne o u celles\ndu Bernin, recèlent e n elles u n e puissance d e vie et de b e a u t é , évidente à\nl'origine, voilée aujourd'hui, mais que l'on éprouve une joie à découvrir et à\nmettre en lumière.\n   Nous ne dirons p a s q u e c'est d a n s de tels sentiments q u e M. R e y m o n d a\nentrepris cette attachante monographie d'un artiste, auquel o n peut préférer\nles maîtres venus avant lui ou ceux venus après, mais q u i , si déplaisant\nqu'il paraisse, parfois, à notre mentalité actuelle, n'en reste p a s moins très\ngrand par son œ u v r e aussi bien que p a r l'influence qu'il a exercée, n o t a m m e n t\nen F r a n c e .\n   Ses architectures souvent surchargées, le raffinement, o n dirait bien la\ncoquetterie efféminée de sa sculpture, sont pour déplaire à notre goût, et,\npourtant, nous n e pouvons p a s laisser de nous intéresser à ces œuvres qui\nont marqué d a n s l'art u n m o m e n t d e l'évolution infinie de la vie et de la\nsensibilité.                                                        ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL e s m a î t r e s d e l'art.   Philibert   de l'Orme, p a r M. H E N R I CLOUZOT. —\n   (Paris, P l o n . )\n   Quelle originale et attrayante physionomie q u e celle d e ce « Dieu des\nmaçons » ! C'est u n e de ces figures d'énergie à la Bernard Palissy, comme le\nXVIe siècle en compte tant dans tous les domaines, mais l'entêtement q u e\nPalissy dépensait à la perfection de ses « rustiques figurines », P h i l i b e r t\nl'apportait à faire prévaloir ses conceptions classiques contre les fervents\nattardés de la « mauvaise architecture » c'est-à-dire de la c h a r m a n t e architecture\npré-Renaissante qui florissait avant l u i . P o u r démontrer l'excellence de ses\nconceptions, il écrit le Premier tome de l'architecture et les Inventions nouvelles\npour bien bâtir, ouvrages qui sont remplis n o n seulement de ses idées, mais de\nsa personnalité. E t il bâtit aussi, il élabore de grandioses projets, il en\nexécute quelques-uns pour F r a n ç o i s I e r , pour H e n r i I I et pour sa maîtresse\n Diane, duchesse de Valentinois, puis pour Catherine d e Médicis...\n M. Clouzot nous peint l'homme, nous dit sa carrière, son œuvre, Anet,\nChenonceaux, les Tuileries, la beauté antique qu'il a prise pour modèle, la\nbeauté française qu'il y a ajoutée. E t c'est u n e page pleine de relief et de\nsaveur de l'histoire glorieuse de l'art d e F r a n c e .                        A. G .\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "l86                                   DURENDAL\n\n\n\nLes richesses d'art de la ville de Paris. Les édifices religieux.\n   XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, par M. JEAN BAYET. — (Paris, Laurens.)\n   On se rappelle que le premier volume de cet ouvrage, dû à M . Amédée\nBoisset, était consacré au moyen âge et à la Renaissance, périodes dont l'art\nnous attire plus aujourd'hui q u e celui des temps plus m o d e r n e s . Mais toute\nadmiration comportant, en même temps, comparaison, on aurait tort de\ndédaigner l'étude des siècles classiques. L a beauté y a b o n d e aussi, différente\nde celle des Primitifs, moins s p o n t a n é e , plus froide et plus calculée, mais\nriche d'attraits cependant et de significations.\n   A ce point de vue, et aussi, si l'on veut se rendre compte de l'évolution\nparallèle du sentiment religieux dans le domaine de la pensée et d a n s celui\nde l'expression architecturale et plastique, la lecture du livre de M . Bayet est\ndu plus pressant intérêt. E n suivant cet excellent cicerone dans les églises\nde Paris depuis le sévère Oratoire jusqu'au composite Sacré-Cœur de Mont-\nmartre, on reçoit u n e véritable leçon de choses. On traverse, si l'on peut\ndire, toutes les phases du style classique, raisonnable ou orné, pour arriver au\nstyle polymorphe — ou, parfois, a m o r p h e — de nos j o u r s . E t , si l'on y\nréfléchit, on les trouvera, sans doute, également caractéristiques des temps\nqui se sont complus à l'un et à l'autre.\n                                                                  ARNOLD    GOFFIN.\n\n\n\nL e s g r a n d e s i n s t i t u t i o n s d e F r a n c e : L'Université de Paris, par\n     M. L o u i s LIARD. U n vol. ill. — (Paris, L a u r e n s . )\n     P a r m i ces institutions, il en est peu d'une antiquité plus véritable que\nl'Université de P a r i s . On sait l'éclat qu'elle jetait au moyen âge, ses maîtres\net ses élèves illustres, les privilèges de ses escholiers et, aussi, leurs mœurs\nturbulentes.\n     Au début de son ouvrage, si clair et si attrayant, M. L i a r d rappelle\nces t e m p s héroïques et pittoresques de l'Université, la « sainte Jérusalem tout\ne m b a u m é e d'aromates intellectuelles » c o m m e l'appelait, d a n s son enthou-\nsiasme filial, quelque théologien de l'époque. Il nous dit, également, ce\nqu'était l'enseignement alors et ce qu'il resta fort longtemps, en dépit du\nperfectionnement des m é t h o d e s , d u progrès de l'esprit critique et de toutes\nles nouveautés que la science apportait incessamment. On n'a pas oublié les\nrailleries célèbres dont la Sorbonne et ses docteurs figés d a n s la tradition\nfurent l'objet du XVIe au XVIIIe siècle.\n     Mais, comme l'écrit M. L i a r d , « l'Université de P a r i s est à la fois une très\nj e u n e et u n e très vieille personne. » E t , après nous avoir fait le portrait de la\nvieille, il nous a p p r e n d à connaître la j e u n e , celle qui est sortie de la grande\nréorganisation entreprise en 1896 et qui avec ses multiples établissements,\nses laboratoires et ses stations d'étude de toute sorte, ses facultés de droit, de\nmédecine, de sciences et de lettres, son école supérieure de pharmacie et son\nécole normale supérieure, constitue u n e des plus nobles etdes plus complètes\ninstitutions d'enseignement supérieur de ce temps.\n                                                                    ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                                     LES   LIVRES                                          l87\n\nPetites monographies des grands édifices de la France :\n  Le Château de Vincennes, par M. DE FOSSA ; L'Abbaye de Maissac, par\n  M. AUGUSTE A N G L È S ; L'Hôtel   des Invalides, p a r M . L o u i s D I M I E R . 3 vol. ill.\n   — (Paris, Laurens.)\n   La nouvelle et c h a r m a n t e collection entreprise par la librairie d'art Lau-\nrens vient de s'enchirir des trois nouveaux volumes dont nous venons d'indi-\nquer les titres. O n y trouvera, comme dans leurs devanciers, u n historique\nexcellent des édifices auxquels ils sont consacrés et u n e étude complète\nquoique succincte des phases d e leur construction et des transformations\nqu'ils ont subies à travers les siècles. N o u s signalons particulièrement les\npages nourries q u e M. Louis Dimier consacre à la décoration de l'Hôtel d e s\nInvalides et celles dans lesquelles M. Angles analyse les sculptures d u por-\ntail et du cloître de Moissac, œ u v r e s célèbres des XIe et XIIe siècles, qui o n t\ndonné lieu à maintes controverses.                                           A. G.\n\nL e s V i l l e s d ' a r t C é l è b r e s : Bruxelles, p a r M. HENRY HYMANS. — (Paris,\n   Laurens.)\n   Il n'y a généralement point de ville dont on connaisse m o i n s les curiosités\net les richesses artistiques q u e celle que l'on habite. O n n'y va point en voya-\ngeur qui explore, mais e n citoyen qui travaille. L e loisir q u e l'on a, on le\ndonne à l'étranger, sans trouver jamais le temps de visiter le musée ou le\nmonument à proximité desquels on réside. Aussi, le livre intéressant et nourri\nde M. H e n r y H y m a n s s'adresse-t-il aussi bien aux Bruxellois qu'aux touristes\nde tous pays. Ils feront, en suivant ce guide expert, riche de science et d'infor-\nmations sûres, plus d'une découverte propre à les rendre plus fiers encore de\nla beauté de leur ville, de son passé historique et artistique, de tout ce qui\nconstitue le patrimoine magnifique de la capitale. Ce qu'ils savent déjà, con-\nfusément, ils le sauront mieux après l'avoir entendu de la b o u c h e de\nM. H y m a n s ; ce qu'ils ignorent, ils l'apprendront de lui, c a r , en érudit et\nen vieux Bruxellois a m o u r e u x de sa ville qu'il est, il ne laisse rien passer qui\nmérite attention d a n s la course descriptive qu'il a entreprise a u travers des\nquartiers si divers et si pittoresques de la cité.\n                                                                       ARNOLD G O F F I N .\n\n\nLe siècle de Rubens et l'Exposition d'art ancien, par\n   M. A.-J. WAUTERS. — (Bruxelles, Weissenbruch.)\nUne visite à l'art ancien. Revue critique, par MM. Jos. DESTRÉE et\n  ED. MULLER DE KETELBROETERE. — (Louvain, Ceuterick.)\n   Le nom des auteurs de ces études, MM. A.-J. Wauters et Joseph Destrée,\nrecommande par lui-même les publications sur lesquelles il est inscrit. On\nsait les compétences spéciales de chacun d'eux. La brochure de M. Destrée\nconstituait un guide, qui restera d'un usage précieux à titre documentaire.\nCelle de M. Wauters nous apporte plutôt un examen critique général plein\nd'entrain et d'observations intéressantes, entrecoupé de remarques précises,\nsur certaines œuvres contestées.                                   A. G.\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "188                               DURENDAL\n\n\nHISTOIRE :\n U n d i p l o m a t e b e l g e à P a r i s , d e 1830 à 1864, par ERNEST DIS-\n   CAILLES. 2 vol. — (Bruxelles, G. Van Oest.)\n   Pour n'avoir pas eu la célébrité de son frère Charles, Firmin Rogier,\nministre de Belgique à Paris, de 1830 à 1864, n'en a pas moins joué un rôle\nimportant pendant la première période de l'histoire de notre pays, depuis\nson indépendance reconquise.\n   M. Discailles a essayé de le retracer.\n   Après une courte notice sur la carrière de Firmin Rogier, il publie cinq\ncent vingt-cinq lettres ou documents, qu'il accompagne de commentaires et\nde notes destinés à la mieux faire comprendre et qui replacent son héros\ndans le cadre de son action.\n   Une table alphabétique des noms propres rend les recherches faciles. Le\ngrand nombre et l'importance des personnages qui défilent dans cette liste\naugmentent l'intérêt de la publication, qui devient ainsi une source de\nrenseignements curieux. L'ouvrage est orné d'une artistique phototypie du\nportrait de Firmin Rogier peint par L. de Winne.                    J. v. D. G.\n\nD e R o m u l u S à G u i l l a u m e I I : L L'Empire romain; L'Empire de\n  Charlemagne, par M. HENRI PUIROUX. — (Paris, Grasset.)\nLes idées claires : U n siècle de l'histoire d'Allemagne,\n   De Gœthe à Bismarck, par M. Louis CONS. — (Paris, Nouvelle Librairie\n   Nationale.)\n   « L'ouvrage que l'auteur présente aujourd'hui au public, écrit M. Puiroux\ndans la préface de son livre, est la première partie d'un ensemble d'études\nphilosophiques et de considérations générales sur une partie restreinte de\nl'histoire du monde. L'idée originaire de l'auteur a été d'étudier dans leur\nformation et leur croissance la Prusse et le nouvel empire germano-\nprussien. »\n   Le dessein de M. Cons était à peu près le même, mais il n'a pas cru, son\nintention étant d'ailleurs de faire de l'histoire et non de la philosophie, devoir\nplacer le point de départ de son exposition à Romulus.\n   Son livre est excellent. Il résume avec beaucoup d'agrément et de perspi-\ncacité l'évolution qui a abouti, après un siècle de fermentation intellectuelle\net morale, de vicissitudes et de victoires politiques, à faire de l'Allemagne\nmorcelée l'Empire unitaire d'aujourd'hui.                                 A. G.\n\nLa domination française en Belgique, par M. JULES DELHAIZE.\n  t. IV. Le Consulat. — (Bruxelles, Lebègue.)\n  Ce nouveau volume du travail de M. Delhaize est consacré à la période qui\nva du 18 brumaire à la proclamation de l'Empire. Le coup d'Etat fut accueilli\navec grande faveur dans nos provinces, plus lasses encore que la France\nelle-même de l'odieux régime terroriste ou directorial. Faute d'une liberté\nqui était alors hors des choses possibles, on se réjouit des bienfaits apportés\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                                    LES LIVRES                                      l89\n\npar le remplacement dans le gouvernement du pays d'énergumènes corrompus\npar un h o m m e tel que N a p o l é o n . L e récit de l'auteur met bien ces senti-\nments en relief; on pourrait regretter seulement qu'il p r e n n e u n peu trop\nl'allure d'une relation officielle, en recourant trop exclusivement, pour\npeindre l'état des esprits, aux documents émanant de l'autorité ou aux haran-\ngues adressées aux représentants de celle-ci dans les cérémonies publiques.\nOn voudrait saisir de l'opinion publique, durant cette période mémorable,\ndes témoignages sinon plus sincères, au moins plus directs et aussi plus\nvivants...                                                                 A. G.\n\nOpuscules         de critique historique, par M. PAUL SABATIER :\n  Examen critique des récits concernant la visite de Jacqueline de Sattesoli\n  à saint François. —. ( P a r i s , Fischbacher.)\nLegenda sanctae Clarae virginis. Tratta del ms. 338 della biblio-\n   teca comunale di Assisi, edit per cura del prof. Francesco P e n n a c c h i .\n   Assisi, T i p . Matastario.\n   Deux femmes traversant, de leur douce et discrète apparition, la vie évan-\ngélique de saint F r a n ç o i s , deux patriciennes : Tune, sainte Claire que son\nexemple a tirée du m o n d e dans le cloître, qu'il a dirigée dans les voies de la\npauvreté et qui sera désormais, comme une incarnation vivante de sa pensée ;\nla seconde, J a c o p a de Sattesoli, la « dévote veuve romaine » des légendaires,\nqui appartenait à la puissante et altière famille des F r a n g i p a n i . Sainte Claire\nest à toutes les pages des récits primitifs sur saint François ; Jacopa n'est\nqu'à une seule, mais délicieuse. Elle avait connu François, p e n d a n t quel-\nqu'un des séjours de celui-ci à R o m e , et comme tous ceux qui avaient approché\nde cet h o m m e à l'âme si grande et si nouvelle elle avait conçu pour lui u n e\nvénération profonde, vénération faite d'admiration, d'affection et aussi de\ncette tendre sollicitude qui est proprement féminine. Elle l'avait soigné, par\nexemple, une fois qu'il était malade, et lui avait apporté du mortairol, une\nsorte de gâteau aux a m a n d e s , nourriture légère, convenable à un conva-\nlescent. Lorsqu'elle apprit que le saint était en danger de mort, elle se\nrendit de R o m e à Assise, portant avec elle du mortairol, u n linceul et d'autres\nobjets destinés à l'ensevelissement de François. E n dépit de la sévérité de la\nrègle qui interdisait l'entrée des femmes dans les couvents de l'ordre, J a c o p a\nfut admise au chevet du saint.\n    Le récit de ces épisodes se rencontre dans le Speculum perfectionis, dans le\n Traité des miracles de T h o m a s de Celano, édités respectivement par M. P a u l\n Sabatier et par le R . P . Van Ortroy, et, aussi, dans un texte italien introduit\n par les R R . P P . Marcellino et Teofilo dans leur essai de reconstitution de la\n Légende des trois compagnons (1). L a réalité du fait ou de certaines de ses\n circonstances a été l o n g t e m p s contestée par des historiens très autorisés,\n mais elle est généralement admise actuellement. L e travail de critique des\n\n\n (1) P. 253 de la version française que nous avons donnée de ce travail. — (Bruxelles,\nLamartin, 1902.)\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": "190                                DURENDAL\n\n\ntextes que publie aujourd'hui M. Sabatier a, surtout, pour but d'établir\nlaquelle des deux principales versions qui sont en présence est la plus\nancienne. Et il est impossible de ne pas consentir les conclusions du savant\nhistorien franciscain qui démontre, à toute évidence, à notre avis, l'anté-\nriorité du récit contenu dans le Speculum perfectionis.\n   En même temps que M. Sabatier nous donnait ces pages attachantes sur\ncelle que saint François appelait parfois, en souriant, « frère Jacqueline »,\nM. Francesco Pennacchi, l'érudit écrivain franciscain, publiait, sous les\nauspices de la Société internationale d'Assise et d'après un manuscrit de la biblio-\nthèque communale de cette ville, la légende de sainte Claire, la dernière\nœuvre du fécond annaliste de l'ordre, frère Thomas de Celano.\n   M. Pennacchi a fait précéder son texte, soigneusement établi et comparé\navec celui des autres ms. de la légende, d'une introduction excellente. Après\navoir montré que la paternité de cette légende appartient bien au Celanèse, il\nétudie avec une méthode critique très sûre, certains points obscurs — ou\nobscurcis par les fables que le temps a agglomérées, pour ainsi dire, avec la\nréalité — de la vie de sainte Claire, notamment en ce qui regarde les\norigines familiales de celle-ci, la règle primitive de Tordre des Pauvres\n Dames, les attaques des troupes de l'empereur Frédéric II contre Assise.\n   La belle publication de M. Pennacchi, qui est dédiée au comte Fiumi l'ai-\nmable et dévoué président de la Société internationale d'études franciscaines, sera,\ndésormais, un indispensable instrument de travail pour tous ceux, et ils sont\nnombreux, qui se consacrent à l'étude passionnante de la vie du Patriarche\nd'Assise.                                                      ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s e c o n d E m p i r e : Mémoires du docteur Evans. — (Paris, Plon.)\n   Les très intéressants mémoires que je viens de lire sont l'œuvre d'un chirur-\ngien-dentiste. Le nom de l'auteur est non seulement très connu dans l'art\ndentaire, mais il est devenu célèbre par la confiance et l'amitié dont il a été\nhonoré de la part de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie. Ce volume\nprouve que le docteur Evans était digne de ces sentiments. Il a été pour ces\nmalheureux souverains un ami fidèle, qui leur est resté tel même aux jours\nd'infortune.\n   Peut-être pourrait-on reprocher à l'auteur une indulgence trop grande\nenvers cet Empereur, qui, surtout dans les dernières années de son règne,\nn'a pas toujours eu la prévoyance qui lui incombait. Mais qui voudrait\nreprocher à un ami de se montrer indulgent envers celui qu'il affectionne?\nQuel est donc l'écrivain qui a dit : « Quand mes amis sont borgnes, je les\nregarde de profil. »\n   Quoi qu'il en soit, la lecture de ce livre est vivement intéressante. I1 nous\nfait entrer dans l'intimité de cette famille souveraine, qui a connu toutes les\ngloires, comme aussi tous les malheurs. Le chapitre où le docteur Evans\nraconte comment il est parvenu, au travers de mille écueils, à sauver l'Impé-\nratrice détrônée des griffes de ses pires ennemis, est vraiment émouvant. On\nne peut s'empêcher de s'associer aux sentiments d'admiration et de sympathie\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                                    LES    LIVRES                                  191\n\n\npour cette noble femme, qui a supporté sa déchéance avec u n e dignité\nremarquable.\n  Malgré les nombreux ouvrages qui ont été publiés sur le second E m p i r e ,\nnous pensons q u e celui-ci mérite d'être lu p a r tous ceux q u i s'intéressent à\nune page d'histoire, qui remonte déjà à près d'un demi-siècle. Il renferme\nmême des documents inédits, dont l'importance historique me paraît indis-\ncutable.                                                     '            D r M.\n\nJournal d'un étudiant pendant la Révolution (1789-1793),\n  publié p a r M. GASTON MAUGRAS. — ( P a r i s , P l o n . )\n   On lira avec intérêt et profit ces lettres adressées à ses parents p a r u n\njeune bourgeois bordelais durant les premières années d e la Révolution. Il\nsemble bien q u e l'on rencontre là, sous la plume d ' E d m o n d Giraud, les opi-\nnions inspirées par les événements aux gens de la classe m o y e n n e , aisée, libé-\nrale, qui ne c o m m e n ç a à p r e n d r e peur et à réprouver les actes des Jacobins\nqu'au moment o ù la domination des terroristes s'établit définitivement.\n\n\nA l b u m h i s t o r i q u e d e l a B e l g i q u e , par M M . VAN DER LINDEN et\n   OBREEN. 3 e fascicule : II. Principautés et villes. 2. Essor des villes (XIIIe siècle).\n   — (Bruxelles, V a n Oest et C ie .)\n   C'est la suite de l'excellent et utile ouvrage q u e nous avons déjà annoncé.\nLa série de reproductions des m o n u m e n t s religieux, civils et militaires de\nl'époque qui compose cette livraison est accompagnée de quelques pages de\ntexte où les caractéristiques historiques d u temps sont définies avec brièveté\net précision.\n\n\n PHILOSOPHIE :\n\n L ' E v o l u t i o n c r é a t r i c e , p a r H . BERGSON. — (Paris, Alcan.)\n    Il n'était point difficile de prévoir q u e M. Bergson, s'il tâchait à résoudre\n le problème de la vie, le concevrait en fonction de ses doctrines sur la con-\n naissance. L'évolution matérialiste, dont Spencer fut u n des principaux p r o -\n tagonistes, était vouée à u n échec inévitable. Aussi bien, le matérialisme, mis\n en présence d u problème d e la nature de la vie, recourait à u n e m é t h o d e\n trompeuse. Il appliquait à l'étude d e la vie les mêmes procédès qui réusis-\n saient dans l'étude d e la matière inanimée. De plus, il se servait u n i q u e m e n t\n de la pensée logique et se représentait, au moyen de schèmes spatiaux, le\n mouvement vital essentiellement créateur, de nature qualitative, et p a r suite\n irréductible à des symboles géométriques. D e là, son échec. Spencer se\n heurte, en définitive, à l'inconnaissable.\n     Faut-il, comme le positiviste anglais, se résigner et se borner à l'aveu d e\n notre insuffisance e n face d u problème de la vie. N o n point. O ù l'esprit\n logique a échoué, u n e puissance différente, l'intuition peut réussir. Il faut\n  recourir à une vision directe, à u n e vue interne, à u n e pénétration intime d e\n  la vie; afin d'en saisir la naissance et le mouvement incessant. E n usant de\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "192                               DURENDAL\n\n\n\nce nouveau mode de pénétrer la réalité, M. Bergson tâche de résoudre le\nproblème de l'évolution de la vie.                              E. J.\n\nE p i c u r e , par E. JOYAU. — (Paris-Alcan.)\n   L'Epicure de M. Joyau a ce grand mérite d'être vrai. En face des appré-\nciations extrêmes qu'a suscitées le célèbre chef d'école, l'exposé qui nous est\nfait de sa doctrine est, en général, exact et juste. Rien d'excessif ni de para-\ndoxal, n'apparaît dans les jugements de M. Joyau. Le bon sens l'inspire, et\nla mesure est sa caractéristique, la mesure, qualité essentiellement hellénique\net qui sied au critique, étudiant l'œuvre d'un homme tel qu'Epicure, grec\nentre les grecs. Aussi la vérité du portrait intellectuel et moral d'Epicure, et\nde l'exposé de sa canonique, de sa physique et de sa morale constitue-t-elle\nle grand mérite de cet excellent livre.\n   Peut-être pourrait-on reprocher à M. Joyau un excès d'indulgence pour la\ndoctrine épicurienne si peu solide, si peu cohérente, et surtout pour cette\néthique du plaisir, qui, en somme, nous révolte. Que l'on compare cet ensei-\ngnement moral à l'Ethique à Nicomaque, et l'on en saisira le caractère\ndéprimant. Epicure n'a visé comme fin — par des moyens qui ne manquent\npas de dignité ni de convenance — que le plaisir égoïste et sensible, il ne\ns'est point élevé à la notion d'un ordre rationnel objectif, qui demande notre\namour et notre respect, il n'a point su nous prescrire, comme le fait si admi-\nrablement le Stagyrite, de faire œuvre d'homme, d'agir selon le type idéal de\nl'humanité, et de réaliser ainsi le bien et le beau. Et que l'on confronte la\ndoctrine d'Epicure à la morale de saint Thomas d'Aquin, chez qui l'aristotè-\nlisme s'achève dans les sublimités chrétiennes : pareille comparaison nous en\ndira le vrai caractère : c'est la morale d'une humanité diminuée et ravalée —\nsi tant est qu'elle soit encore une morale digne de l'humanité...\n                                                               E D . JANSSENS.\n\n\nMUSIQUE :\n\nCours intuitif         d'harmonie         et d'accompagnement, par\n    P . B. F. M.-J., professeur à l'Etablissement de Carlsbourg, avec la colla-\n   boration de J. M. F . M. J. —(Leipzig, Breitkopf et Härtel).\n    C'est une édition entièrement refondue de l'excellent Traité du frère Mélit-\nJoseph, dont le succès antérieur a déjà attesté la valeur et l'utilité pra-\ntique. Il constitue un véritable compendium pour les organistes, religieux\nou laïques, appelés à pratiquer l'art si difficile et si délicat de l'accompagne-\nment du plain-chant.\n    L'auteur débute par l'enseignement de l'harmonie elle-même, et, à ce\ntitre, les deux premiers chapitres forment à eux seuls un petit traité\ndes mieux conçus, marqué de définitions claires et de préceptes logique-\nment déduits, lequel, augmenté de quelques exercices, remplacerait avanta-\ngeusement des ouvrages surannés comme le Traité de Richter. Peu de choses\nà reprendre dans cette partie de l'ouvrage. L'auteur consacre un chapitre\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                                       LES    LIVRES                                       193\n\n\n spécial aux altérations, mais celles-ci sont déjà rencontrées antérieurement\n par l'élève, par exemple avec les quintes a u g m e n t é e s ; de même, les fausses\n relations, envisagées au chapitre XV seulement, peuvent déjà se produire\n dans les chapitres précédents; — mais ce sont là vétilles. N o u s reprocherons\n davantage à l'auteur la brièveté du chapitre consacré aux modulations, aux-\n quelles Gevaert assigne avec raison tant d'importance et dont il a d o n n é u n e\nclassification a d m i r a b l e . L ' a u g m e n t a t i o n de l'ouvrage a porté particulière-\n ment sur la troisième partie où l'on trouve, avec de n o m b r e u x exemples à\n l'appui, les conseils les plus pratiques et les plus judicieux c o n c e r n a n t l'har-\nmonisation des mélodies autres que le plain-chant, un véritable petit traité de\ncontrepoint. La quatrième partie, la plus étendue, traite de l'harmonisation\npurement diatonique du plain-chant, par neumes ou par groupes de notes,\nselon les règles constitutives de chaque mode, de l'accentuation et du rythme\npropres aux mélodies grégoriennes, le tout établi d'après les travaux les plus\nmodernes de Dom Pothier, de Dom Kienle et L h o u m e a u et les préceptes des\nspécialistes les plus réputés, M. E d g a r Tinel, le chanoine Van D a m m e , etc.\nTout ceci est digne des plus g r a n d s éloges, par la netteté et la concision de\nl'exposé théorique, le n o m b r e des exemples (il n'y a pas moins de quatre-\nvingts mélodies liturgiques harmonisées), la sûreté de la méthode, basée sur les\nprincipes les plus sains. Faut-il encore formuler quelques remarques? N o u s\neussions voulu, au chapitre sur les modes, quelques notions sur la nature,\nYessence du mode en musique, en r a p p r o c h a n t notamment le mot de « mode »\nde ceux de « g a m m e » et d' « échelle » expliqués au début de l'ouvrage. De\nmême, lorsque l'auteur écrit : « Ce n'est que par la transposition du mode de\nla que ré devient tonique (premier et deuxième modes) \" et, plus loin, que u le\nsi b est une altération passagère du mode de ré », cela est en apparente con-\ntradiction avec le tableau synoptique des modes, où celui de ré avec si i? a\nété présenté comme un mode indépendant de celui de la transposé. Critiques\nde détail, encore u n e fois, n'ôtant rien à la valeur d'un ouvrage qui, sous sa\nforme nouvelle, rendra de nouveaux et éminents services et contribuera à\nl'assainissement des traditions en vigueur dans l'harmonisation de la canti-\nlene liturgique ; nous avons dit déjà qu'à d'autres points de vue, on ne trouvera\npas moins de profit à le pratiquer.\n                                                                                       E . C.\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "                            NOTULES\n\n\n   Notre ami Georges Virrès vient d'avoir la douleur de perdre son\nbien-aimé et vénéré père. Plusieurs d'entre nous l'ont intimement\nconnu. C'était un juste dans toute la force et la beauté de l'expression,\nun chrétien convaincu, d'une sérénité et d'une candeur d'âme admira-\nbles, en outre, un homme charmant, d'une bonté exquise. Une de ses\nmeilleures joies était de recevoir chaque année, à l'époque des\nvacances, dans son vieux château familial du Burgt, les amis de son\nfils. Il nous accueillait chez lui avec une si douce cordialité. Nous ne\nl'oublierons jamais! Sa belle physionomie, si avenante, est pour tou-\njours gravée dans nos cœurs. Nous offrons à notre ami Georges Virrès\net à toute sa famille nos plus sympathiques et chrétiennes condo-\nléances.\n                                        *\n                                       * *\n  L a fin d ' u n i n c i d e n t . — Nous lisons sous ce titre, dans le numéro\nde mars de la Jeune Walonie ce qui suit :\n  » Nous avons reçu la lettre suivante :\n                                     » Mansourah (Egypte), 2 0 février.\n              » Madame Berthe René Dethier,\n                    » Directrice de la « Jeune Wallonie »,\n\n  » Je n'ai nulle intention de répondre dans la « Jeune Wallonie » ou\n» ailleurs aux injures répétées de M. Paul Lefèvre.\n  » Je laisse vos lecteurs juges des procédés de votre collaborateur :\n» à propos d'une question strictement littéraire et qui n'a pas même\n» prétexte en soi à surexciter les passions du jour, puisqu'il s'agissait\n  de Boileau, M. Lefèvre a entamé contre moi une campagne sauva-\n  gement personnelle.\n  » Je ne crois pas qu'il y ait orgueil de ma part à dédaigner ces\n» outrages : ma vie privée et ma vie de magistrat me défendent et\n» aussi mon modeste effort littéraire qui ne vaut que par la loyauté\n» et la franchise.\n  » Veuillez agréer, Madame, 1'hommage de mes sentiments très\n  distingués.\n                                          » Firmin Van den Bosch. »\n  » La Jeune Wallonie ne peut qu'applaudir à des paroles aussi sensées, aussi\nnobles dans leur simplicité. Nous considérons donc l'incident Lefèvre-Van\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                                         NOTULES                                          195\n\n\nden Bosch comme bien terminé. N o u s dégagerons toutefois de cette polé-\nmique regrettable et énervante pour nous, la salutaire leçon qu'elle contient :\nc'est que, à l'avenir, nous ne publierons plus d'épîtres, a t t a q u e ou réplique,\ndont les termes seraient pris en d e h o r s d u m a n u e l courant de la c o n v e n a n c e ,\nde la galanterie et de la politesse. La lettre de l'éminent écrivain et magis-\ntrat qu'est M. F i r m i n Van den Bosch est, par son caractère, la plus belle\nriposte qui puisse être adressée à u n e attaque dont la virulence excessive\ncompromet la raison d'une polémique. Après l'avoir lue, M. Lefèvre recon-\nnaîtra certainement que les termes de sa dernière lettre ont été outrés et peu\nparlementaires.\n   » D'un autre côté, il nous revient que deux n u m é r o s de la Jeune Wallonie\nde janvier dans lesquels nous avions glissé u n e page volante rectificative,\nexpliquant tout un m a l e n t e n d u , ont été envoyés, privés de ce feuillet, à des\nBelges habitant l'Egypte. N o u s voulons croire que cette suppression n'a pas\nété faite intentionnellement, car nous serions les premiers à blâmer et à\nréprouver un geste d'aussi évidente mauvaise foi. »\n\n                                            *    *\n\n    P o u r l a b e a u t é d e B r u x e l l e s . — Les grands travaux qui s'exé-\ncutent à Bruxelles afin d'établir u n e « jonction » entre les gares du Nord et\ndu Midi et de créer u n e gare nouvelle, dite « gare Centrale », d a n s l'ancien\nquartier de la P u t t e r i e auront, au point de vue d u caractère et de la beauté\nde la ville, des répercussions dont on ne paraît pas se préoccuper suffi-\nsamment.\n   Nous croyons utile de r e p r o d u i r e , d'après les Annales parlementaires, ce qu'a\ndit à ce propos M. Carton de W i a r t , d a n s le débat p r o v o q u é à la C h a m b r e\nles 14 et 15 mars par l'interpellation de M. Janson :\n   a Mais je persiste à croire q u e la création de la gare centrale est u n e erreur,\net une grave e r r e u r .\n   n En effet, n o u s avons la b o n n e fortune d'avoir à Bruxelles deux gares,\nsituées à 2 kilomètres et demi l'une de l'autre.\n   » Elles se partagent par moitié toute l'agglomération. T o u t e s deux sont\nd'accès très facile, soit du centre, soit de tous les points de la périphérie. J e\nsais que si cette gare centrale a été comprise dans le projet, c'est u n i q u e m e n t\nà cause des instances de la Ville de Bruxelles. Mais, je crois que la ville se\ntrompe. Au lieu d ' u n quartier de luxe qu'elle aurait pu et d û créer pour rem-\nplacer la Montagne-de-la-Cour, elle aura un quartier b r u y a n t , où on passera\npar nécessité, mais où on ne demeurera pas par agrément, et qui n'échappera\npas au caractère interlope qui distingue les environs des gares d a n s toutes les\ngrandes villes ! [Interruptions à gauche.)\n    )) Oh! je n'espère pas convaincre Bruxelles. Elle veut sa gare centrale.\n Mais gare aux conséquences ! (Rires.)\n    )) Oui, gare aux c o n s é q u e n c e s ! Déjà o n p e u t déplorer q u e , sous prétexte\n de Mont-des-Arts, on ait créé entre le h a u t et le bas de la ville u n véritable\n trou, au lieu du quartier pittoresque, caractéristique, a m u s a n t qui s'était\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": " 196                                  DURENDAL\n\n\n\n naturellement et logiquement formé au cours des siècles le long de noire\nantique Steenweg. Voici qu'on vient de jeter bas maintes constructions d'un\nréel intérêt : l'ancienne synagogue de la rue Ravenstein, le jardin du Serment\nde la rue d'Isabelle, les pignons de la rue Nuit-et-Jour et de la Montagne-\ndes-Aveugles. Demain, ce sera la chapelle Salazar, la chapelle Sainte-Anne,\nles « aubettes » qui font saillie à la Montagne-du-Parc.\n     » Les rues ont de très sérieuses raisons d'être tortueuses, dans une ville où\nla différence de niveau entre certains quartiers est de 45 mètres. E t ces raisons\nne sont pas d'ordre purement esthétique. Or, que fait o n ? On remplace les\nrues courbes, on remplace des escaliers, tels que les escaliers des Juifs et\nl'escalier Belliard, par des rues tracées au tire-ligne, sans souci des mouve-\nments du sol. On oublie que les accidents physiques d'une ville régissent sa\nphysionomie. Les villes ont leur régime, comme les fleuves ont le leur. Ce\nrégime, on ne le contrarie pas i m p u n é m e n t . Quand je vois ce qui se fait rue\ndes Colonies, rue du Parchemin et au quartier de l'Université, je suis alarmé\np i r ces procédés d'orthopédie vraiment empirique. N e parle-t-on pas de\ndégager Sainte-Gudule, après lui avoir imposé déjà le voisinage d'une cons-\ntruction lourde et prétentieuse? Ce serait insensé! H e u r e u s e m e n t , l'interver-\ntion de M. Buis qui, mieux que ses prédécesseurs et que ses successeurs,\na compris et respecté la beauté de Bruxelles, nous épargnera, je l'espère,\ncette nouvelle faute. Mais, q u a n d la gare centrale sera faite, qu'adviendra-t-il\nfatalement? On réclamera pour le service de cette gare, pour la circulation\ndes trams, des autos et des voitures, un dégorgement vers le point central et\nla Bourse.\n    » E n effet, le Marché-aux-Herbes n'a que 10 mètres de largeur. La rue de\nla Colline n'en a que 7. Certes, on ne touchera pas au décor classique et sacré\nde la G r a n d ' P l a c e . Mais si ce décor est vivant, c'est surtout grâce à ce réseau\nde ruelles simples et pittoresques qui l'encadrent, et qui établissent une tran-\nsition heureuse et nécessaire entre ce passé si artistique et la banalité de la\nville moderne. On amputera ce cadre. On prétendra démolir l'église Saint-\nNicolas et les maisons qui y sont accolées.\n    » Que restera-t-il du caractère et de l'histoire de la ville? Et pour quel\nprofit? P o u r ajouter une nouvelle gare centrale aux deux gares centrales qui\nexistent déjà.\n    » Je dis que cela n'est pas sage et que la postérité pourra reprocher à bon\ndroit aux édiles bruxellois d'aujourd'hui d'avoir, sans nécessité, sans qu'ils\npuissent invoquer, c o m m e Anspach a pu le faire, des motifs d'hygiène,\nachevé de détruire ce qui faisait le caractère, le charme pittoresque et histo-\nrique de la cité bruxelloise. (Très bien! sur plusieurs bancs.) »\n                                           *\n                                          * *\n   U n a n n u a i r e de l'enseignement catholique. — Sous les\nauspices de la Ligue scolaire catholique paraîtra prochainement, un volume\nde luxe, l'Annuaire illustré de l'enseignement catholique en notre pays.\n   L'Annuaire, richement illustré, donnera des renseignements complets,\nd'après les plus récentes statistiques, sur l'organisation scolaire catholique à\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                                    NOTULES                                      197\n\n\ntous les degrés. N o s propagandistes y trouveront un arsenal bien fourni; les\nfamilles pourront, en parfaite connaissance de cause, fixer leur choix parmi\nles établissements d'instruction que le livre signale.\n   Une préface écrite par M. Brifaut a n n o n c e qu'on s'efforcera de propager\nce livre en F r a n c e , où, par suite des lois d'oppression et de spoliation,\nl'éducation des jeunes gens et des jeunes filles se pose dans des milliers et\ndes milliers de familles c o m m e un douloureux p r o b l è m e .\n   Mieux encore. On étudie la possibilité de lancer u n e édition en langue\nanglaise et u n e édition en langue allemande, de cette belle publication.\nVoilà de l'expansion m o n d i a l e bien e n t e n d u e .\n   C'est un h o n n e u r pour la Belgique de procurer à l'étranger des légions\nde missionnaires, d'ingénieurs, d'industriels, d'ouvriers, de colons. Ce serait\n un honneur aussi, et n o n des moindres, que les familles aisées des pays\nenvironnants voulussent n o u s envoyer leurs fils et leurs filles pour mettre à\n profit l'admirable outillage scolaire dont le dévouement catholique a doté\n notre pays.\n   Ajoutons que S. E m . le cardinal-archevêque et M. le ministre d'Etat\n Woeste ont adressé aux initiateurs de l'entreprise des lettres pleines d'enccu-\n ragement. Dans la liste d'honneur, parmi les notabilités qui ont souscrit à\n trois années de l'Annuaire (20 francs), nous voyons figuier les n o m s les plus\n éminents de notre parti.\n    Le secrétariat est établi 50, rue du Bailli, à Bruxelles.\n    Nous souhaitons bon succès à l'entreprise. Elle mérite d'être secondée et\n de réussir pour l'honneur qui en reviendra à notre cause, et aussi pour les\n services que r e n d r a inévitablement ce livre d'or de l'enseignement chrétien.\n\n\n   L'Almanach des étudiants de Gand a paru le mois dernier.\nCette publication annuelle prend chaque a n n é e u n e importance plus grande.\nEt nous ne pouvons assez louer le zèle et la persévérance des quelques-uns\nqui, cette fois encore, ont fait de l'Almanach u n e œuvre vivante, diverse et\ncharmante. Les maîtres et les très jeunes y fraternisent dans u n c o u d e\nà coude familier. L e s pages publiées sont de qualité diverse et les « maîtres »\nparfois n'ont pas choisi la meilleure part. C'est ainsi q u ' E d m o n d P i c a r d ,\nauquel Georges Virrès consacre u n admirable et compréhensif article,\ndonne aux étudiants une leçon de mauvais style. F i r m i n Van den Bosch,\nVictor Kinon, F r a n z H e l l e n s , Pierre N o t h o m b , Henri Davignon, Mau-\nrice Dullaert, Joseph Boseret, T h o m a s B r a u n , Dom Bruno Destrée et\nd'autres ont envoyé des pages variées. L a collaboration estudiantine mérite\ntoute l'attention des lecteurs. C'est dans l'Almanach que se révélèrent beau-\ncoup de talents originaux. Cette fois encore nous y trouvons deux jeunes\npoètes de grand talent, Adrien de Prémorel et Noël Dubois.\n                                          *\n\n    F o g a z z a r o e s t m o r t . — Il fut un de ceux qui allèrent le plus pro-\n fond dans notre coeur. Chacun de ses romans fut une leçon sublime, et si\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": "198                                   DURENDAL\n\n\n\nTon excepte le Petit monde d'aujourd'hui qui fut inférieur aux autres, chacun\nd'eux fut une œuvre littéraire inoubliable. Rarement écrivain réunit à un tel\ndegré les talents du poète et du romancier. J a m a i s chez lui le souci du\ndétail, du pittoresque, de l'observation n'empêcha l'envol de la pensée. Un\nnoble idéalisme baigne toute son œuvre, depuis Miranda, ce délicieux\npoème d'amour, j u s q u ' à Daniel Cortis, roman d'âmes fières et passionnées,\njusqu'au Petit monde d'autrefois, qu'emplit la beauté de l'amour conjugal,\njusqu'au Saint qu'alourdissent certaines idéologies mais qui renferme des\népisodes sublimes. Il faut mettre à part, comme étant d'une beauté plus\nsereine encore, ce petit livre idéalement pur : le Mystère du Poète. Peut-être\nmoins connu que les autres, il est plus exquis, plus rare, plus ineffablement\nclair. Rarement u n romancier fut d'une spiritualité plus douce et plus fière.\nIl puisa dans l'idéal chrétien ses inspirations les meilleures. E t sa vie fut\naussi pure et aussi consciencieusement belle que son œ u v r e .\n                                              *\n                                          *       *\n    L e p o è t e de l'Amie perdue, Auguste Angellier, est mort à Boulogne-sur-\nMer, le 28 février dernier, à l'âge de 62 a n s . Il avait longtemps professé la\nlittérature anglaise à l'Université de Lille et à l'Ecole normale supérieure. Sa\nvie de Robert Burns, parue en 1893, fait autorité en Angleterre comme en\nFrance : c'est une œuvre magistrale. Poète, il avait débuté très tard : il frisait,\nen effet, la cinquantaine q u a n d parurent les sonnets A l'Amie perdue, que sui-\nvirent cinq autres recueils de poèmes : Le chemin des saisons et, sous le titre\ngénéral, Dans la lumière antique, deux volumes de dialogues et deux d'épisodes.\nL a foule n'avait pas cessé de l'ignorer; il demeurait étranger même à beau-\nc o u p de lettrés. Q u e l q u e s - u n s , cependant, le mettaient à son rang parmi les\npoètes contemporains, et ce rang est l'un des premiers. S'il ne fut pas sans\ndéfaut, si son vers n'a pas assez le souci de l'harmonie, s'il raisonne trop\nvolontiers et avec trop d'abondance, on ne lui conteste ni la noblesse virile\nde la pensée, ni l'intensité de la passion, ni la puissance expressive. On peut\ndire qu'il fut, parmi les poètes, un professeur d'énergie. Son poème d'amour\nA l'Amie perdue renferme quelques-uns des plus admirables et des plus pathé-\ntiques sonnets de ce temps ; il ne périra pas.\n                                            *\n                                           * *\n   Le soir même où mourait Jules Lejeune, M. T h o m a s Braun parlait,\nchez les amis de la littérature, des gens de robe. Et il le fit d'exquise façon. Pour\nceux qui les ignoraient il a fait revivre les livres de la basoche littéraire, et\nau cours d'un entretien familier et charmant relu des pages de Demolder, de\nFélix F u c h s , de J a m e s , de Courouble, de Picard. Pages émues et sceptiques\ntour à tour. M. T h o m a s Braun était mieux placé que tout autre pour parler\ndes rapports de la Littérature et du Palais. Aussi sa conférence eût-elle\ndevant le public de l'hôtel de ville un succès mérité.\n   Ce fut avec u n e causerie romanesque de M. P i e r r e N o t h o m b sur\nla vie et les aventures de Pierre-Joseph Lecharlier, une des rares conférences litté-\nraires du mois.\n                                            * *\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                                   NOTULES                                     199\n\n   Il y a encore eu une conférence, la dernière des Amis de la Littérature\nM. Franz Mahutte a parlé de la femme. C'est ainsi qu'il a cité Paul\nAndré, Henry Carton de Wiart, Louis Delaltre, Eugène Demolder, Georges\nGarnir, Iwan Gilkin (Jeanne, aujourd'hui tout le monde...), Adolphe Hardy,\nTheo Hannon, Auguste Rouvez, Georges Rency, Charles Van Lerberghe,\nJames Van Drunen, Gustave Van Zype, Cyrille Van Overbergh, Emile\nVerhaeren. (Première parenthèse : N o u s citons par ordre alphabétique pour\nne pas faire de jaloux, c'est simplement à cause de cela que M. Rouvez est\nnommé avant M. Van Overbergh); (deuxième parenthèse : beaucoup d'écri-\nvains se sont plaints de n'avoir pas été nommés, ces omissions sont tout à\nfait contre les usages). M. Franz Mahutte n'a pas oublié le petit hommage à\nEdmond Picard (cela devient bassinant, mais Picard est très content et\nl'auditoire applaudit toujours). Le maître a d'ailleurs, en ouvrant la séance,\nfort bien parlé ; et comme il ne parlait pas de la femme, il a consacré tout un\ncouplet à la plus sympathique de nos bas-bleus. Celle-ci n'a pas été contente.\nMais après la conférence tout s'est arrangé. Il est vrai que M. Mahutte est\nun conférencier charmant, qui ne compte que des amis et dont la causerie\ndoit remettre de la sérénité dans tous les cœurs. On l'a beaucoup applaudi.\n                                           *\n\n  Notre ami Emile Baumann, nous communique le premier numéro du\nBulletin des professeurs catholiques de l'Uninersité. C'est une œuvre belle et coura-\ngeuse que ce petit journal. Il servira de lien entre les nombreux penseurs et\nécrivains chrétiens qui font partie en France (qui le croirait?) de l'enseigne-\nment officiel. Nous ne pouvons voir une telle initiative qu'avec sympathie.\n\n                                       *       *\n  On nous signale une revue littéraire allemande qui paraît à Ham-\nbourg et s'appelle l'Epée de Roland. N o u s avions déjà Joyeuse notre petite\ncousine. Celle-ci est incontestablement notre sœur.\n                                           *\n                                       *       *\n   Une nouvelle revue va paraître, une revue de culture rare. Elle paraîtra\nà Anvers et à Londres et se consacrera surtout à la publication d' « essais »\nce mode d'expression étant mieux que tout autre susceptible de traduire par\nsa souple et concise élégance les plus subtiles nuances de la culture\nmoderne. Ce recueil aura pour titre La Licorne. Il s'annonce par un\nprospectus comme destiné moins aux lecteurs vulgaires qu'à « ces privilégiés\nqui ont des loisirs et dont c'est le trait d'aimer par-dessus tout, la littérature,\nles muses, les voyages et les entretiens inutiles ».\n\n                                           *\n                                       *       *\n On donne pour le moment, à Liége, une série de conférences sur le\nRomantisme en Belgique. Le professeur Doutrepont a donné un aperçu\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": " 200                                 DURENDAL\n\n\n\nd'ensemble de l'époque, M. H e n r i Davignon parlera de Charles De Coster,\nM. P i e r r e N o t h o m b de Octave Pirmez, M. Iwan Gilkin, André Van Hasselt.\n\n                                             *\n                                         *       *\n    Dimanche 2 avril, à 3 heures, aura lieu à Anvers, en la salle de la Société\nd ' H a r m o n i e (rue d'Arenberg), sous la direction de M. O n t r o p et par les\nsoins de la. Société des Concerts de Musique sacrée, la première exécution de la\nG r a n d ' M e s s e (en si mineur) pour soli, chœurs, orgue et orchestre de Job.\nIeb. B a c h . Place réservée, 6 francs; première, 4 francs; seconde, 3 francs;\ntroisième, 2 francs. Samedi I e r avril, à 5 heures, répétition générale. Billet\nd'entrée, 2 francs. S'adresser pour tous renseignements à M. Boelaerts,\n11, Marché-St-Jacques, à Anvers.\n\n                                             *\n                                         *       *\n   Accusé de réception :\n   A R T : Les arts de la terre, par R E N É JEAN (Manuels d'histoire de l'art,\nP a r i s , Laurens). — L'art chrétien primitif, par MARCEL LAURENT. 2 vol. ill.\n(Bruxelles, Vromant). — Les tableaux de Peter Bruegel le vieux au Musée de\nVienne, par GUSTAVE GLÜCK. Vol. illustré (Bruxelles, Van Oest). — Les orfè-\nvreries anciennes du trésor de Hal, par FERNAND CROIJ. Vol. illustré (idem). —\nGérard Terborch, par FRANZ H ELLENS. Collection : L e s g r a n d s artistes des\nP a y s - B a s . Voll. illustré (idem).\n   L I T T É R A T U R E : Histoire de la littérature française du Romantisme à nos\njours, par J . - H . RETINGER (Paris, Grasset). — Chaucer, par E . LEGOWIS\n  Paris, Bloud). — Les Sœurs Brouté, par E . DIMNET (idem).\n  P O É S I E : Les Matins d'argent, par MAURICE BRILLANT ( P a r i s , Plon). —\nAux lueurs de la torche, par PAUL P R I S T (Liége, Société belge d'édition). —\nLa route enchantée, par ADOLPHE HARDY (Bruxelles, Association des écrivains\nbelges). — Le bocage amoureux, par ROGER ALLAUD ( P a r i s , Figuière).\n   R O M A N S : Les exilés, par PAUL ACKER (Paris, P l o n ) . — Ce qui demeure,\npar PAUL RENAUDIN (idem). — Vie et opinions de Sigismond Podfilipski, par\nJOSEPH WEYSSENHOFF, traduit d u polonais par Paul Cazin (idem). — Le cœur\nblessé, par H E N R I LIEBRECHT (Bruxelles, Larcier). — Antigone victorieuse, par\nJOSÉ HENNEBIC (Paris, Sansot). — Chrysalides,            par   FERDINAND      BOUCHÉ\n(Bruxelles, L a m e r t i n ) . — Il est ressuscité, p a r CHARLES MORICE (Paris, Mes-\nsein). — Haute Plaine, p a r H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Association des\nécrivains belges). — Pages choisies, par l'abbé VAN DER E L S T (idem).\n   V A R I A : L'esprit de taquinerie, par FERDINAND NICOLAY (Paris, Perrin). —\nLourdes, par JEAN DE BEAUCORPS (Paris, Bloud). — Visions d'Egypte, par le\nD r L E D E N T U . Vol. illustré (Paris, Perrin). — Sur la Via Emilia, par\nGABRIEL FAURE (Paris, Sansot). — Exposition de la doctrine de l'Eglise, par\nBOSSUET (Paris, Bloud).\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": ""}, {"page_pdf": 227, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1911-03", "signet_source": "Dix-huitième année - N°3 - Mars 1911 (?)", "preuve": "Aucune couverture conservée. Indices internes : lettre du baron Van Beneden datée « Bruxelles, 3 mars 1911 » (p. 177) ; « numéro de mars de la Jeune Walonie » et lettre de Firmin Van den Bosch du 20 février (p. 194) ; débat à la Chambre des 14 et 15 mars (p. 195) ; mort de Fogazzaro (p. 197) ; concert annoncé pour le dimanche 2 avril (p. 200). Numéro de mars 1911 (signet : N°3).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}