{"numero_id": "ulb-durendal-1911-livraison04", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-001", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 201, "page_fin": 204, "titre_corps": "Alléluia de Pâques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Alléluia de Pâques Le carillon des jours de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 232, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1683, "texte": "Alléluia de Pâques\n\nLe carillon des jours de fête et de kermesse\n     Sonne gaîment onze heures du matin.\nLes gens endimanchés sortent de la         grand'messe.\n     De toit en toit, de jardin en jardin,\nMerles, moineaux, pinsons et mésanges         volettent.\n     Le jeune Avril a paré le vieux mur :\nAu front, des violiers, au pied, des violettes.\n     On ouvre les fenêtres a l'azur.\nLes volets sont repeints et les tuiles   vermeilles.\n     Le printemps rose écume aux espaliers.\nOn entend bourdonner des millions        d'abeilles\n     Dans la feuillée en fleurs des groseillers.\nEt c'est Pâques! c'est le dimanche des dimanches!\n     Dans le gazon, voici qu'il a jeté\nMille petits soleils à collerettes  blanches.\n     Alléluia, Christ est ressuscité!\n\nRegagnant leurs clochers et semant à la ronde\n    Les œufs de Rome, où sont les cent palais,\nLes cigognes de bronze ont crié sur le monde\n    La fin des temps maigres et violets.\nEt voici que des voix innombrables     répondent,\n    Le bourdon noir aux fleurs du joli-bois,\nLe roitelet qui file avec un brin de mousse,\n    Les pigeons bleus qui s'aiment sur les toits,\nLe chevreau qui se fait les dents aux jeunes pousses,\n    Les enfants fous qui trouvent çà et là,\nSous la jonquille jaune ou la rhubarbe     rousse,\n    Les derniers œufs vermillon et lilas,\nLe taureau qui mugit et la poule qui glousse,\n    Et l'alouette ivre    d'immensité,\nEt la chair qui s'émeut et l'herbe qui repousse :\n    Alléluia, Christ est ressuscité!\n\nChrist est ressuscité ! vous le savez, ô cloches,\n     Et que, debout dans le sépulcre neuf,\nIl a brisé du front la dalle de la roche,\n     Comme un poussin la coquille de l'œuf.\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2290, "texte": "202                           DURENDAL\n\n\n\n      Christ est ressuscité! vous le savez,    lumière,\n           Et que, rompant le funèbre     appareil,\n      Il a brandi comme un étendard le suaire\n           Parmi les cils de flamme du soleil!\n      La terre tressaillit jusques en ses abîmes,\n           La mer bondit de tous ses étalons,\n      Quand, plus blanc que la neige et que le pain azyme,\n           0 Mort, le Roi brisa ton aiguillon!\n      Et l'acclamation immense des étoiles\n           Au plus lointain des sphères     appuya\n      Le cri des troncs sans sève et des fémurs sans moelle :\n           Christ a vaincu la Mort, alléluia!\n\n      Or, à l'aube du premier jour de la semaine,\n           Après l'affreuse angoisse du sabbat,\n      Marie, mère de Jacque, et Marie-Madeleine\n           Vinrent au roc gardé par les soldats.\n      La pierre était roulée, et les légionnaires,\n           Leur front de fer appuyé sur le bras,\n      Sommeillaient,    terrassés comme par le tonnerre.\n           Dans le sépulcre, elles virent assis,\n      Gardant le lin trempé d'aloès et de myrrhe,\n           Un jouvencel en tunique de lis,\n      Qui parla dune voix plus douce qu'une lyre :\n           « Le Bien-aimé n'est plus enseveli,\n      Femmes! Ne craignez point. Dites à Notre-Dame\n           Qu'il a surgi, celui qu'elle a porté.\n      Allez. Parfumez-vous      de nard et de cinname.\n           Alléluia, Christ est ressuscité! »\n\n      Grondez l'hymne d'airain, bourdons des cathédrales!\n          Cloches, chantez au-dessus des sillons !\n      Bondissez dans l'azur en choquant les cymbales,\n          Clochettes court-vêtues des carillons!\n      Cassolettes, fumez sous la voûte qui tremble!\n           Enveloppez d'encens le      maître-autel,\n      Si blanc, si crépitant de lumières, qu'il semble\n           Un bloc de neige et d'or tombé du ciel!\n      Orgues, transfigurez    à ce point les antiennes,\n           En mugissant comme les grandes          eaux,\n      Qu'on les croirait chantées par les vierges       chrétiennes\n           Dans l'émeraude en flamme des vitraux !\n      Le Seigneur a frappé du glaive de lumière\n           Le cavalier antique et le cheval.\n      La Mort et le Péché gisent dans la poussière.\n           Alléluia, voici l'Agneau    pascal!\n"}, {"page_pdf": 234, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2060, "texte": "                 ALLÉLUIA DE PAQUES                              203\n\n\nVoici l ' A g n e a u pascal immolé pour le monde.\n     Qui boit son sang et qui mange sa chair\nEcrasera du pied le basilic immonde\n    Et se rira des fantômes de l'air.\nVoici l ' A g n e a u pascal qui s'offre en nourriture\n    Aux affamés, aux pauvres, aux           perclus.\nEt qui doit faire un jour sur toute créature\n     Luire un soleil qui ne se couche plus.\nQue la lumière est blanche au pré des          marguerites,\n     Lorsque l'Agneau vient réjouir Sion!\nLes séraphins en feu chantent, selon le rite,\n     Sur le triangle et le psaltérion,\nEt dans les arbres toujours verts, chargés          d'oranges,\n     Les rossignols soutiennent le choral\n Des lis mélodieux et des millions d'anges :\n     Alléluia, gloire à l'Agneau pascal !\n\nAlléluia! la Terre a tressailli de joie,\n     Elle a livré sa chevelure au vent,\nEt sous l'azur tendu comme un vélum de soie,\n     Elle a sauté comme un petit      enfant.\nAlléluia! le pré fleurit, le froment lève,\n     Le soleil blond est revenu   d'exil.\nAlléluia ! crevez, bourgeons gluants de sève !\n     Moussez en rose et blanc, arbres d'avril!\nLes coqs claironnent d'aise et font mille prouesses\n     En ouvrant l'aile au-dessous des cassis;\nLes orgues et les accordéons des kermesses\n     Ronflent parmi la bière et les lazzis;\nLes étalons au col décoré de médailles\n     Passent, ruant d'impétuosité ;\nAu loin sonne le rire f rais des accordailles ;\n     Alléluia, Christ est ressuscité!\n\nVoici que mon Amie a foulé la pelouse\n     D'un pied plus vif et plus    capricieux.\nElle accourt, avec des narcisses à la blouse\n     Et du soleil de Pâques dans les yeux.\nElle vient se jeter dans mes bras, fuit,    sautille,\n     Revient encore et tient des propos fous,\nEn minaudant ainsi qu'une petite fille\n     Dont les deux bras sont chargés de joujoux.\nOui, sois joyeuse, Amie, et sois folle, et sois ivre!\n     C'est maintenant surtout qu'il faut oser\nTituber en chantant de l'ivresse de vivre\n     Et boire l'eau et le feu du baiser.\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1984, "texte": "204                         DURENDAL\n\n\n\n      Le temps est revenu de prendre ton ombrelle\n          Pour gambader dans l'or chaud de l'été.\n      Embrassé-moi sur les deux joues, ma toute belle!\n          Alléluia, Christ est ressuscité !\n\n      Frères qui reposez, là-bas, sous l'herbe grasse,\n           Avec les yeux bouchés de limon noir,\n      Lorsque le vol de bronze ondule dans l'espace,\n           Prêtez l'oreille et tressaillez d'espoir !\n      Le Seigneur a choisi le jour de sa colère ;\n           Sa droite en flamme a dardé les carreaux.\n      Il a brisé les dents du spectre     séculaire;\n           O Mort, où est ton sceptre? où est ta faux?\n      Le prophète a marché dans le champ des os blêmes,\n           Où reposaient les crânes entassés.\n      « Prophétise, lui dit soudain la Voix suprême,\n           Sur tous ceux-ci que la Mort a glacés. »\n      Alors, ayant soufflé sur l'immense         ossuaire,\n           Le peuple entier, mû d'un même ressort,\n      Cria, debout, vêtu de chair et de lumière :\n           Alléluia, Christ a vaincu la Mort!\n\n      Et vous dont la pensée a tué l'espérance,\n          Frères du doute et frères de l'orgueil,\n      Vous qui marchez, nourris du syllogisme           rance,\n          D'un pas stoïque ou las vers le cercueil,\n      Ah! puissiez-vous, malgré votre cerveau que zèbrent\n           Les feux follets des doctrines d'un jour,\n      Adhérer, de l'élan secret de vos vertèbres,\n          Au renouveau d'allégresse et d'amour!\n      Puissiez-vous, en dépit de vos philosophies\n           D'ombre, et de mort, et de néant,      sentir,\n      Dans un frémissement de lumière et de vie,\n           L'immense cri que Pâques fait jaillir\n      Des champs que le soleil à torrents d'or arrose,\n           Des cœurs battant vers       l'immortalité,\n      Et de l'herbe plus verte et de la chair plus i;osè :\n           Alléluia, Christ est ressuscité!\n\n                                                     VICTOR KINON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-002", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 205, "page_fin": 209, "titre_corps": "Les Processions de Tongres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Les Processions de Tongres                                                           Vers le    Passé...                   JE ne conna", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 236, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2027, "texte": "Les Processions de Tongres\n                                                          Vers le    Passé...\n\n\n                JE ne connais guère d'instants qui valent ceux où\n                   les yeux mi-clos on revient au Passé. T o u t e\n                   heure ne convient pas à ce retour, il existe dans\n                   chaque j o u r n é e un temps d'arrêt, — la vie elle-\n                   m ê m e paraît a t t e n d r e , — c'est le m o m e n t mélan-\n                   colique du couchant, l'heure mêlée d ' o mb re\n                   qui fait hésiter si l'on allumera tout de suite\nla lampe, ou si l'on rêvera quelque peu... E t parfois l'on rêve.\n   Je revois certaines fleurs et certains fruits de ma petite\nenfance avec une persistance singulière; j ' a i creusé cette énigme\nqui me faisait dédaigner u n e g r a n d e corbeille de roses de\nBengale pour les clochettes d'ancolies bleues et mauves, que le\njardinier prétendait vénéneuses : peut-être subissais-je l'attrait\ninconscient du danger. Les ancolies poussaient sous des t h u y a s ,\ntout près d'une haie de framboises. Ces délices longeaient un\nmur de ferme qui recevait le vent du nord, j e dédaignais les\nparterres du sud pour ce coin froid. L ' u n e de mes grandes joies\nfut d'y dénicher, un samedi saint, des œufs blancs aux écritures\nrouges. Cela est aussi présent à m a mémoire qu'un événement\nd'hier, mais ce qui précéda ou suivit la découverte des « coco-\ngnes » de P â q u e s , je l'ignore...\n   Je sais exactement de quelle façon commença une maladie\ngrave. On m'avait couché, le premier jour, dans le lit de m a\nmère. Je retrouve la couleur et le dessin des rideaux du lit. J e\nme rappelle cet épisode de la convalescence : seul, dans m a\nchambrette, je me suis levé; un corridor étroit conduit à une\ngrande salle. E n m ' a p p u y a n t au mur, en m'arc-boutant en\nquelque sorte, je parviens j u s q u ' à cette salle...\n    Et puis c'est de nouveau l'oubli, la mémoire morte, avec çà\n et là un point qui survit et illumine.\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2378, "texte": "206                         DURENDAL\n\n\n\n   Je rentre (je jouais au jardin), quelqu'un descend l'escalier et\nannonce : — Tu as une petite sœur!\n   Je vis une heure terrible : l'ouragan de 1876. Tous les\npeupliers du Canada qui font la grande allée menant chez nous\nsont brutalement renversés. Ils tombent pareils à des capucins\nde cartes. (J'ai souvent évoqué cette comparaison.) Deux arbres\nobstruent la voie ferrée qui coupe la propriété; le train de\nLiége doit passer dans un instant. Mon père se précipite au\ndevant du train et le mécanicien peut serrer ses freins à temps.\n   Voici que le passé se précise : chaque matin, je gagne\nl'école, tantôt en voiture, tantôt à pied. Il y a, par la traverse,\nun bon bout de chemin depuis Scherpenberg jusqu'à Tongres!\nNous suivons la voie du chemin de fer, nous foulons les prés,\nnous passons sous la lourde porte des Marais en pierres chance-\nlantes et j'arrive aussitôt chez Sœur Marie, directrice de l'école\ngardienne. A la distribution des prix, j'ai déclamé, monté sur\nun escabeau et en présence de M. le Doyen : Les lunettes de\ngrand'mère. Il s'agissait d'un garçonnet, lequel voyant sa mère\ngrand prendre tant de plaisir à la lecture s'imagina qu'il\nsuffirait de mettre ses besicles pour voir clair dans les livres...\nLa morale s'amenait facile et simple. Je me suis confessé, à\nsix ans, dans l'église voisine.\n   Saint Nicolas a fait une ou deux apparitions dans ces temps\nlointains, je lui trouvai de la ressemblance avec des personnes\nconnues, mais le doute n'entra jamais en moi.\n   C'est fini de la première enfance quand nous habitions\nTongres, et maintenant je choisis librement mes souvenirs\nd'adolescence et de jeunesse.\n   Vingt années de Tiest, autour de sa large tour carrée qui\nprotège et abrite de si bonnes gens! Cela n'est pas bien éloigné,\npourtant il me semble, ramenant ma pensée vers cette époque,\nque je reviens parmi des images qui ne se renouvellent plus\npour personne... Innocente manie de se croire le centre de\nquelques épisodes, de menus faits, sourires, petits émois, de se\npersuader que le trantran de l'existence ne bat que pour notre\noreille !\n   Est-ce à cause de cette tour gothique et massive, de la belle\nVierge ceinte du glaive et tendant à l'Enfant une grappe de\nraisins? Est-ce parce que malgré la vie gonflée de sève et rouge\net trépidante dans une imagination flamande, est-ce parce que\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2553, "texte": "                LES PROCESSIONS DE TONGRES                    207\n\n\n la prière demeure la plus suave expression de l'âme?... Mais je\nne retourne pas dans la villette paisible sans évoquer ses heures\npieuses, les processions d'été, et je n'en revois aucune, si ce\nn'est sous un ciel bleu et une lumière dorée.\n   Procession du Béguinage, de l'ancien quartier bâti le long du\nGeer, avec ses rues étroites, sa place du Tilleul et les habi-\ntations des nonnes d'autrefois, procession un peu désuète, la\nmoins brillante de la série, comme elle inaugurait gaiement les\nmois fleuris, la saison parfumée! L'encens se mêlait à l'odeur\ndes feuilles neuves et des pétales fraîchement éclos, le reposoir\nde la rue des Sarraux allumait la flamme de l'espace à son\nostensoir ardent, les congréganistes chantaient, les fanfares de\nla Concordia scandaient leurs marches religieuses. Des pigeons\nvoyageurs revenaient déjà de Noyon ou de Pont-Sainte-\nMaxence et faisaient figure de Saint-Esprit dans l'azur léger.\nOn priait plus des yeux que de l'âme, la vue de tant de\nchoses pures vous apportait une sanctification naturelle. Pro-\ncession de la Sainte-Trinité, premier dimanche après la Pente-\ncôte, les campanes brimbalent en votre honneur derrière les\nouïes du clocheton renaissance, dans lequel nous grimpions à\ndouze ans, pour nous pencher par-dessus les toits moussus de\ncette église du Béguinage aux ogives noircies et aux vitraux trop\nclairs. Le boulevard des marronniers (les plus beaux marronniers\ndu pays) nous voyait avancer lentement, le Geer nous reflétait,\npuis emportait à Maestricht — de la cité de Saint-Materne à la\ncité de Saint-Servais — la vision de nos piétés qui édifiaient,\nen passant, Roclenge, Boirs et Bassenge, les villages charmants\nde la vallée. On n'en parlait pas trop dans le restant de la ville,\nle Béguinage ayant une existence un peu en dehors des affaires\ncourantes et aussi à cause de la sortie triomphale de la Fête-\nDieu qui allait rayonner dans les grandes rues, depuis les\nbattants largement ouverts sous la tour carrée de la Collégiale\njusqu'aux cinq portes de Tiest. Avez-vous vu, à pareil jour,\ntoutes les enseignes de la rue de Maestricht surmontées des\ncouleurs nationales, du drapeau papalin ou de la bannière de\nMarie? Les enfants, habillés de blanc, enrubannés, fleuris,\nmunis de houlettes, traînant des moutons frisés (et pareils eux-\nmêmes à de petits agneaux) et puis les Mystères joyeux et les\nMystères douloureux que personnifient des fillettes, regardez\nces groupes imprégnés de soleil et qui éclairent les coins\n"}, {"page_pdf": 239, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2444, "texte": "208                          DURENDAL\n\n\n\nd'ombre de toute la lumière rapportée du parcours. J'ai marché\nmoi-même, — jadis, j a d i s ! — revêtu du surplis, entre deux\nrangées de moinillons, et je portais, couché sur le bras gauche,\nun crucifix que mes yeux ne quittaient pas, et c'était la repré-\nsentation de Saint Louis de Gonzague... Mon Dieu... oui. Les\nAmis de la Littérature se doutent-ils qu'ils possèdent un collègue\nclérical à ce point?\n   E n ce jour de Fête-Dieu, les fanfares de la Concordia, souf-\nflant dans leurs cuivres pour le ciel, n'oublient pas de lever le\ncoude à la même gloire. Dès que le dernier accord de la marche\na retenti, la musique se défile dans les cabarets en bordure de\nla procession. On lampe la bière locale, brune et lourde, tandis\nque carillonnent les sonnettes et que le dais cramoisi gagne du\nchemin, et l'on a fort à faire pour retrouver sa place dans le\ncortège et l'on bouscule les fidèles agenouillés le long des\ntrottoirs.\n   N'est-ce pas la Concordia qui, au Congrès eucharistique de\nLiége, donna une journée entière ce spectacle édifiant, et\nconvertit ceux qui reprochaient au Catholicisme d'étouffer les\njoies de la vie?\n   Je savais le nom de chaque morceau; je reconnaissais les\nTrompettes de Jéricho, qui exigeaient un réconfort considérable\naprès l'exécution, et l'Ange gardien, une marche dans la manière\ndouce, et qui eût permis de différer la chopine réparatrice.\n   Souvenirs, souvenirs! Voici la guirlande de Notre-Dame du\nScapulaire, à la fin de juillet, qui embellit de nouveau l'antique\nBéguinage. Voici saint Jean et saint Roch, conducteurs d'âmes\ndévotes dans le quartier de Saint-Jean. On m'a dit que les\nbeaux tilleuls, pleins d'ombre verte le 24 juin et le 16 août, ont\ndisparu, et que la procession se forme sur un terre-plein dépouillé\nde fraîcheur... Au moins les Bénédictines auraient-elles pu\nracheter par leur magnifique reposoir e m b a u m é , l'absence des\narbres d'autrefois... Elles aussi sont parties. J e ne retournerai\nplus à la Saint-Jean voir la procession de mon enfance, je ne\npasserai plus, rue du Mambour, devant la maison de M. le\n Bourgmestre et sous les murailles des j a r d i n s au-dessus\n desquelles pointaient des visages d'hommes et s'épanouissaient\n de claires ombrelles... Je craindrais d'autres changements. La\n Plaine, cette ce place » qui peut bien avoir cinquante mètres car-\n rés, est-elle seulement restée fidèle à une image de saint Roch et\n"}, {"page_pdf": 240, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2183, "texte": "                  LES PROCESSIONS DE TONGRES                         209\n\n\nde son chien, h a u t e en couleur, où les jambes malades du bien-\nheureux avaient la teinte du soufre et que couvaient nos\nregards compatissants, avant que le prêtre ne prît le\nsaint Sacrement sur l'autel, dressé dans cet endroit, et n'élevât\nl'hostie au milieu d'un nuage d'encens?\n    L'été ne se fut pas déroulé j u s q u ' a u bout sans le passage de\nces cortèges, la vie de T i e s t eût été suspendue, et, certainement,\ntant de qualités propres à ses bourgeois n'ont pas d'autre cause.\nLeurs reposoirs sont les étapes de la route qui mène au ciel.\n    Les ombrages jaunissent déjà q u a n d la dernière sortie des\nofficiants, acolytes, confréries, figurants et figurantes font\nescorte à la Vierge de T o n g r e s , parée d'une robe d'or à longue\ntraîne, environnée d'anges, son front ceint de pierres précieuses.\nElle a le visage anguleux et noir, elle sort des siècles gothiques ;\njadis, elle délivra des esclaves qui lui offrirent leurs chaînes en\nex-voto, aujourd'hui elle exauce secrètement les cœurs fidèles.\nEt quelle gloire q u a n d , au bout de sept années, se commémore\nson couronnement, q u a n d les prêtres, recouverts de chasubles\nanciennes, promènent, dans les rues soudain illuminées, les\nchâsses, les custodes, les monstrances, joyaux inestimables de\nson trésor fameux par le m o n d e . Cette année reverra les grandes\nfêtes de dévotion.\n    Dans la fin de l'été, tandis que septembre s'alanguit au-dessus\nde ses remparts croulants, T i e s t salue la sortie de sa dernière\n procession qui précède la kermesse annuelle. Il est midi lorsque\n les portes de la Collégiale se referment sur le b a l d a q u i n rouge,\n et la Grand'place s'anime et les orgues foraines préparent\n d'autres joies sous le m ê m e ciel.\n    Adieu!... Voilà quinze années enfuies depuis que je fus moi-\n même mêlé à ces choses... Adieu villette flamande et point\n flamingante, adieu politique ardente dans ce décor suranné,\n adieu patrie des archéologues rivaux, adieu douces dévotions\n par les chers dimanches d'été et de jeunesse...\n\n                                                  GEORGES V I R R È S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-003", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 210, "page_fin": 220, "titre_corps": "La Flandre en Italie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "La Flandre en Italie DE tout temps, l'habileté", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 241, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": "La Flandre en Italie\n\n                 DE tout temps, l'habileté commerciale des Belges\n                    a été en réputation. L e « fait de la marchan-\n                    dise » a toujours été principal à leurs yeux. Non\n                    moins que les N o r m a n d s , ils aiment à « gai-\n                    gner ». E t cette inclination leur est commune\n                    également, d'ailleurs, avec tous les peuples qui\n                    se sont rendus illustres dans l'art, notamment\n— pour ne parler que des Italiens — les Florentins, les Véni-\ntiens, les Siennois et les P i s a n s . Car, si, au temps de leur gran-\ndeur républicaine, les fiers bourgeois de ces cités en venaient\nfréquemment aux mains avec leurs voisins, c'était, non afin de\nfaire triompher des principes ou par un vain amour de la gloire,\nmais, ainsi que l'on dit aujourd'hui, pour \" ouvrir des débou-\nchés \" à leurs trafics ou pour faire tomber les barrières qui y\nmettaient obstacle.\n    Il n'est pas surprenant, du reste, que ces nations, accou-\ntumées à entreprendre dans l'industrie et à se gouverner dans\nla politique, s'accoutumassent aussi à entreprendre dans la\npensée et dans l'art. D a n s quelque domaine qu'il s'exerce,\nl'esprit accroît ses puissances selon la mesure m ê m e de ses\nactivités. De telle sorte que l'on peut affirmer que Florence,\nBruges ou Gand n'auraient pas été comme, les centres de\nrayonnement de la gloire de Giotto, des Van Eyck ou de\nMemling dans le m o n d e , si, d'abord, leur longue et orageuse\ncarrière commerciale n'avait créé en elles la capacité des plaisirs\nde l'intelligence et des jouissances de l'art.\n    E t , dans le m ê m e ordre d'idées, il faut ajouter que les che-\nmins disputés du négoce ont été, en m ê m e t e m p s , les voies\nde pénétration de l'art, car, sur les marchés et dans les foires,\non n'échangeait pas que des produits naturels ou manufactu-\nrés. Les marchands emportaient dans leur pacotille ou expé-\ndiaient à leurs correspondants, tout ensemble avec les draps de\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2534, "texte": "                    LA F L A N D R E EN   ITALIE              211\n\n\n\nlaine et les tissus de soie, les oeuvres d'art, manuscrits enlu-\nminés, retables, émaux, terres cuites coloriées... Et il semble,\nà en juger d'après la quantité d'oeuvres de nos Primitifs\nconservées dans les musées et les collections de l'Italie, que les\ntravaux de nos artistes, amenés de cette manière par delà les\nmonts, y rencontrèrent une faveur marquée. C'était, en effet,\nde la « bonne ouvrage », de l'ouvrage auquel le client ne devait\njamais manquer. Il est du naturel des gens de notre pays\nd'aimer le travail solidement fait et consciencieusement achevé.\nNosartistesnesontpointd'unautretempérament. On seraittenté\nmême, parfois, de trouver que leur amour de la perfection, leur\ndésir de faire du mieux qu'ils peuvent, les pousse à achever\ntrop. Ils ne savent pas effleurer, passer légèrement, sous-\n entendre, laisser entrevoir. Ils ne sont pas hommes d'impromtu,\n d'improvisation, de saillie vive; ils sont hommes de lent ache-\n minement et de réflexion. Et leur art est fait à leur ressem-\n blance. N'attendez pas de lui ce qu'il ne pourrait donner sans\n détruire ce qui l'a fait grand et original aux yeux du monde.\n Exiger d'un Flamand la parole alerte et abondante d'un\n Français, la mimique déliée d'un Italien, c'est vouloir le\n pousser dans la grimace et la feinte, à son propre détriment.\n    Mais, si nos Primitifs se sont rendus attrayants aux Italiens,\n ce n'est pas uniquement par le fini de la facture de leurs\n œuvres, par tout ce qu'il y avait de vigoureux et de loyal dans\n leur art. C'était bien davantage encore par la fermeté grave de\n leurs conceptions, par tout ce que celles-ci révélaient, dans leur\n teneur comme dans leur traduction graphique, de puissance\n vitale, de force saine et déterminée. Quelque chose appa-\n raissait dans ces peintures qui étaient comme une affirmation\n énergique, exprimée à la fois dans l'éclat profond de la\n couleur, dans la précision du dessin, dans l'expression vraie\n  des physionomies.\n    Aussi l'époque à laquelle les Flamands ont été le plus goûtés\n  dans la Péninsule ne fut-elle pas celle — auxXVIeetXVIIesiècles\n  — où ils s'efforçaient de rivaliser la grâce ou la pompe ita-\n  liennes. On s'impose aux autres non en les imitant, mais en affir-\n  mant devant eux sa propre personnalité.\n     Certes, ce n'est pas à dire que le penchant des Italiens pour\n  la manière forte et convaincue de nos maîtresse fût éteint durant\n  les siècles dont nous parlons. Il suffit, [pour se convaincre du\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2962, "texte": "212                                     DURENDAL\n\n\n\ncontraire, de parcourir les grandes galeries publiques et privées\nde Milan, de Venise et de Florence. Les œuvres des Flamands\nde ce temps, de ceux qui résidaient en Italie aussi bien que de\nceux qui étaient restés dans leur patrie, y abondent. Les nom-\nbreux membres de la dynastie des Brueghel et de celle des\nTeniers, par exemple, y sont brillamment représentés. Gênes,\ndont certains Primitifs, Lodovico Brea, par exemple, pei-\ngnaient des ouvrages d'un caractère tel que les plus experts ont\nété entraînés à leur assigner une origine flamande (1); Gênes\nest, en quelque manière, au XVIIe siècle, un véritable fief de\nl'école d'Anvers : Rubens et Van Dyck régnent encore en\nprinces de l'art dans les galeries dont les patriciens de la grande\ncité ligurienne ont décoré leurs somptueux palais. Longtemps\naprès le triomphe de la Renaissance classique, Venise comptait\nencore quantité d'amateurs de la peinture flamande, imitateurs\ndu cardinal Grimani, comme ce notaire vénitien dont la\ncollection se trouve en partie à la Pinacothèque de Turin.\nSelon les us ponctuels des gens de sa profession, il a constaté\nen forme authentique la propriété de ses tableaux : Addi\n15 febraro 1784 fu da me Giuseppe Mazzoni nodare veneziano impron-\ntato il presente mio sigillo notariale e altro mio sigillo particolare.\nTelle est l'inscription que l'on peut lire au dos, entre autres,\nd'une jolie peinture signée et datée, représentant des Joueurs,\npar David Teniers le jeune, et d'une magnifique et chaude\nesquisse de l'une des parties des célèbres allégories rubéniennes\ndu Louvre : L'Apothéose de Henri IV et la Régence de Marie de\nMédicis (2). A Bologne, à Florence, à Turin, à Rome égale-\nment, notre art ou nos artistes étaient en honneur et en gloire\n\n\n   (1) C'est le cas, notamment, d'un triptyque exposé dans la petite église de S. Pancra-\nzio, à Gènes. Le panneau central représente le Christ en croix, au-dessus duquel parais-\nsent le Père éternel et le Saint-Esprit; sur les côtés, saint Jean l'Évangéliste et saint Pan-\ncrace. Fond de paysage, parsemé d'édifices. Sur les volets, qui ont été séparés dé la partie\nprincipale et rejointoyés de façon à recevoir une forme rectangulaire, on voit, à gauche\nsaint Pierre, à droite, saint Paul. L'œuvre a été exécutée aux frais des familles Pallavi-\ncini et Fallamonica, propriétaires de l'église et dont les armes figurent sur les volets.\nElle a été attribuée jusqu'ici à un maître flamand inconnu. Mais nous croyons que l'on\npeut y reconnaître sans hésitation la main de Lodovico Brea, dont le Palazzo Bianco et\nl'église de S.Maria in Castello possèdent des peintures présentant les plus grandes\nsimilitudes avec le triptyque de S. Pancrazio.\n   (2) Ilexiste à Saint-Pétersbourg et à Munich 'des répliques de cette esquisse, dont\nM. Max Rooses, dans son magistral ouvrage sur l'œuvre de Rubens, a contesté le carac-\ntère original. Elle est, en tout cas, fort belle.\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2705, "texte": "                        LA F L A N D R E   EN   ITALIE                     2l3\n\n\n\nvers ce moment-là. A Bologne D e n y s Calvaert sert d'initiateur\nau Dominiquin et au G u i d e ; à Rome, P a u l Bril fait admirer\nses paysages amples et simples, où la nature est [pour elle-\nmême et non en manière de décor à quelque épisode évangé-\nlique ou mythologique. A la cour des grands-ducs de T o s c a n e ,\nCosme II et I I I et F e r d i n a n d I, domine Juste S u t t e r m a n s ,\nauteur d'innombrables portraits princiers remplis de feu et de\nfierté et parmi lesquels on pourrait signaler plus d'un incontes-\ntable chef-d'œuvre. L e duc de Savoie, Charles-Emmanuel I I ,\na pour peintre attitré J e a n Miel, peintre de « bamboches »,\ndont ilforce le talent en le poussant dans l'allégorie ou l'histoire.\n   Excellents artistes d o n t le métier souple, l'imagination tou-\njours fraîche de la réalité émerveillent. T o u s à peu près, ils\nont conservé les qualités foncières de l'école : vision précise,\ncoloris habile et n u a n c é . L e s plus grands sont venus par delà\nles monts avec l'énergie un peu matérielle de leur art et, en\nmême temps que l'ambition de la grandeur et des expressions\nhéroïques ou idéales, ils se sont acquis une sensibilité plus éten-\ndue et plus raffinée.\n   Cependant, ce ne sont plus, pour la plupart, des F l a m a n d s\nintacts, si l'on peut dire; des F l a m a n d s qui, parmi les maîtres\nbrillants de l'Italie, impressionnent d ' a u t a n t davantage qu'ils\nsont différents. Ils ont fréquenté Rome, Venise, Florence,\nBologne. Ils ont pris à Michel-Ange et à Raphaël, à T i t i e n et\nau Véronèse ou, pis, au D o m i n i q u i n et au Caravage. L e u r vir-\ntuosité, sans doute, y a g a g n é ; leur personnalité y a perdu, leur\npersonnalité de race, tout au moins. C o m p a r é à l'art des\nancêtres, leur art a prodigieusement élargi son d o m a i n e : toute\nla mythologie, toute la fable a n t i q u e et moderne, l'histoire\npresque aussi fabuleuse que la fable, y sont entrées. Ils voient\ndémesuré; ils d r a p e n t magnifiquement, ils « étoffent » avec\nnoblesse etsplendeur; ils é r i g e n t s u r l e u r s toilesdes « fabriques»,\ndes architectures imposantes et riches. L e s uns, comme Jor-\n daens, ont choisi les dieux populaires, joyeux et pansus, qui\n mangent et qui s'enivrent; les autres, comme R u b e n s , les dieux\n olympiens, dieux guerriers, dieux ravisseurs, dieux de la\n volupté et de la lumière. Les vieilles histoires touchantes de la\n légende chrétienne, ils les incarnent sous des aspects de somp-\n tuosité et de force. Ils m e t t e n t la crèche, le bœuf et l'âne dans\n les ruines d'un palais, et sur la croix, à la place d'un h o m m e qui\n"}, {"page_pdf": 247, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2438, "texte": "214                         DURENDAL\n\n\n\nmeurt et d'un dieu qui naît, ils clouent un athlète!... Ce n'est\nplus dans la réalité que leur imagination se meut, mais sur le\nthéâtre dont elle a dressé l'exorbitant décor. La scène est peu-\nplée d'acteurs taillés comme des Titans et qui font de beaux\ngestes inventés, sous l'éclat des lumières d'apothéose et l'écrou-\nlement des figures planantes. Et on se laisse aller, parfois, à\npenser qu'il n'y a là que les savants artifices d'une machinerie\nadmirable qui amuse ou éblouit l'esprit, sans intéresser la sen-\nsibilité.\n   Certes, par tout ce qui se mélange quand même de réalité\nvigoureuse à ces fictions, par tout ce qu'une incomparable cou-\nleur qui semble pétrie de chair et de lumière peut ajouter au\nprestige de leurs œuvres épiques, Rubens et quelques autres\nsurpassent tous les maîtres italiens contemporains. Il y a chez\neux une fougue et une abondance physiques à la comparaison\ndesquelles l'art également théâtral des pathétiques maîtres de\nBologne paraît plus factice encore. Mais, par contre, les exagé-\nrations de ces derniers, presque naturelles chez eux, prennent\nchez nos artistes une apparence plus déplaisante d'affectation.\nOn dirait que ceux-ci s'agitent dans un milieu étranger, dans\nune atmosphère inaccoutumée... Une mentalité d'apparat s'est,\nen quelque sorte, surajoutée à leur mentalité originelle;\nleur pensée évoque, pour leur donner forme, des rêves qui,\nétant d'ailleurs, lui sont restés insolites. Car, ils ne sont pas,\ncomme les Italiens, gens d'expression extérieure. La parade et\nle geste ne sont pas de leur tempérament. Il faut donc qu'ils\nse fassent violence, et l'effort ne laisse pas de se marquer\nsouvent dans leurs compositions par on ne sait quel air d'em-\nprunt.\n   Peut-être, si l'on veut, cette impression est-elle surtout de ce\ntemps-ci, d'un temps amoureux d'un idéal qui soit, non une\nexagération, non une défiguration, mais une exaltation de la\nréalité; d'un temps qui attend de l'art des motifs non d'éton-\nnement, mais d'émotion; qui demande à l'artiste non de tra-\nvestir sa personnalité dans son œuvre, mais de l'y révéler. Nos\nidées esthétiques sont trop différentes de celles des maîtres du\nXVIIe siècle pour que leurs ouvrages rencontrent en nous des\njuges tout à fait équitables. Mais, la discussion de ce point\nn'est pas de notre sujet actuel. Notre intention est seulement\nde noter quelques réflexions auxquelles nous ont induit nos\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "                     LA F L A N D R E EN     ITALIE            215\n\n\nflâneries dans les musées italiens, quant à la sensation très\ndiverse que Ton y reçoit des œuvres de nos peintres primitifs\net de celles de leurs successeurs du XVIIe siècle. Ces dernières\nont abdiqué les caractères les plus tranchés de Part régional;\nelles participent de conceptions étrangères ; elles procèdent d'un\ngénie hybride et, par cette raison, ne peuvent faire devant les\nœuvres italiennes d'inspiration identique, la même figure d'ori-\nginalité puissante et fermée que les œuvres des peintres\nflamands du XVe siècle devant celles de leurs contemporains\nd'au delà des Alpes.\n                                     *\n                                 *       *\n\n   Cette vieille Flandre est nombreuse en Italie. Et elle y est\nbelle. Elle y fait arrêt et surprise dans la pensée. Car il ne\nserait pas aventuré de dire que l'on entre plus profondément\ndans la connaissance de son art, que l'on acquiert un sentiment\nplus exact des aptitudes de celui-ci, pour avoir rencontré de ses\nouvrages isolés ou épars dans certains musées exotiques.\nA Florence, à Venise, à Milan, dans l'enivrement de la beauté\nitalienne, de tant de tableaux et de fresques où les quattrocen-\ntistes ont traduit leur vision charmante de la réalité, cette\nFlandre devient un peu lointaine, un peu obscurcie dans le\nsouvenir. Ou, si l'on songe à elle, c'est parfois pour la mécon-\nnaître, parfois pour la dédaigner, comme le lieu d'un art inté-\nressant, mais barbare. Alors, il arrive qu'errant, tout livré à des\nidées de ce genre, dans une salle de musée, le hasard fasse\ntomber vos yeux sur quelque panneau qui se signale de loin par\nson coloris ardent et par l'attitude concentrée de ses person-\nnages. C'est un Christ en croix, autour duquel la Vierge, la\nmain crispée sur la poitrine, saint Jean debout et les saintes\nfemmes agenouillées, tous presque sans gestes, enfermés dans\nle silence par la douleur, sont là comme les vivantes images\nd'une consternation inénarrable. C'est une Vierge avec l'Enfant\nsous un dais et des arceaux de feuillage, au milieu d'un pay-\nsage. Son visage ovale n'est pas beau et pas davantage celui\nde la sainte Barbe et de la sainte Catherine, qui sont assises à\nterre devant elle. Les deux anges, qui jouent de la harpe,\nprosternés à ses côtés, ne sourient pas et, moins encore, le\ndonateur qui, les yeux baissés, égrène son rosaire dans un coin.\n Rien n'est là pour séduire ou surprendre l'esprit. Seulement,\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2400, "texte": "2l6                           DURENDAL\n\n\ntous les personnages du tableau sont unis dans la même com-\nmunion, associés dans le même ravissement, communion et\nravissement qui, bien qu'aucun signe extérieur ne les rende\nsensibles au spectateur, sont comme l'âme de l'œuvre. Ou encore,\nc'est quelque portrait d'homme, physionomie grave et ferme,\nqui vous regarde de ses yeux calmes, les mains jointes sur la\nbordure du cadre, tandis que, derrière lui, s'illumine un vitrail\narmorié ou l'étendue d'un vaste paysage accidenté, peint avec\nla finesse d'une miniature.\n   Et, au seul aspect de l'une de ces peintures, toute la Flandre\nressuscite dans la mémoire avec son génie nourri de réalités\npositives et de sentiments silencieux. Certes, les auteurs de\ntelles œuvres méritent, eux aussi, eux surtout, d'être comptés\nau nombre de ces peintres que Léonard qualifiait de « poètes\nmuets ». Car, en véritables poètes de la vie intérieure qu'ils\nsont, ils ont exprimé par le moyen de leur art, sans subter-\nfuges et sans mensonges, les caractères les plus intimes des\nhommes de leur race.\n   Au milieu des œuvres italiennes contemporaines, ces pein-\ntures ne font pas disparate, mais contraste. Des unes aux autres,\nil n'y a point d'affinités, comme des ouvrages du XVIIe siècle\nflamand à ceux du XVIIe siècle italien. Elles sont totalement\ndifférentes. Il n'y a pas rivalité entre les œuvres venues du\nNord et celles qui sont nées dans le pays. La beauté des pre-\nmières ne s'oppose pas à celle des secondes, mais la complète.\nElles sont les témoins des deux aspects que l'art réaliste du\nXVe siècle a revêtus dans les contrées où il a pris le plus d'éclat,\nl'éclat le plus intense ; où il s'est révélé avec l'originalité la plus\nspontanée, admirablement conforme aux atavismes et aux ten-\ndances profondes du milieu.\n   La peinture florentine apparaît comme l'agent le plus actif et\nle plus inspiré du génie italien du temps : Génie plus prompt\net plus ouvert que celui du Nord, grandi au milieu des ruines\net des réminiscences de l'antiquité, nativement épris de\nlogique et d'harmonie. Il demande la beauté, non point uni-\nquement au sentiment, mais à la forme. Et la raison ou, pour\nmieux dire, une des raisons de cette prédominance de la ligne\net du rythme chez les artistes florentins est lisible partout\ndans les paysages de la Toscane.\n   Il advient au visiteur du Musée des Offices, lorsqu'il veut se\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "                    LA FLANDRE EN ITALIE                       217\n\n\nreposer de l'examen trop prolongé des œuvres des vieux\n maîtres, de s'accouder à une fenêtre. Il aperçoit le fleuve qui\ncoule au pied du palais, puis la masse confuse des hautes\nmaisons de la ville, avec leurs toits plats, l'ombre découpée\npar des arcades délicates de leurs loggias ouvertes, leurs volets\nfermés vers le soleil; puis, plus loin encore, clôturant l'hori-\nzon, la chaîne des Apennins qui dessine sur le ciel la ligne\nflexible et sinueuse de sa crête... Et, dans la trouée de clarté\nde la fenêtre béante, c'est un autre monde qui se révèle là,\ndevant l'habitant des régions septentrionales, accoutumé aux\nplaines indéfinies et aux montagnes médiocres. Il se convainc\nà ce spectacle que le style, dont l'artiste des Flandres devait\nchercher péniblement les éléments en lui-même, l'artiste d'ici\nen surprenait le secret dans la nature elle-même : larges\nespaces, limités, cependant, avec grandeur et avec grâce; plans\nsuccessifs et noblement gradués; lumière fine, largement\népandue qui précise toutes choses, souligne les plus légers\nreliefs et jette partout les accents magnifiques de Pombre...\nRien d'uniforme, mais rien de heurté; de toutes parts, l'acci-\ndent qui fait le pittoresque; de toutes parts, l'harmonie qui\nincline à l'ordre, à la mesure, à l'élégance. Et, en effet, depuis\nGiotto, qui est tout en énergie dramatique, en expressions\nfortes, sobres, coordonnées, jusqu'à l'Angelico, qui est tout en\nrythmes de ferveur et de suavité; jusqu'à Botticelli qui est tout\nen effusions sentimentales et lyriques, ce sont là — ordre,\nmesure, élégance — les qualités les plus saillantes de la pein-\nture florentine.\n  Mais, ces beaux maîtres que, pour cette raison, sans doute,\nStendhal accusait de sécheresse, ne connaissaient pas au même\ndegré que les Flamands les voluptés et les ressources de la\ncouleur. A leurs yeux, la couleur n'est pas un élément presque\nindépendant de la forme, quelque chose qui vit et qui vibre de\nsoi-même, caresse pour les yeux, suggestion pour la pensée, en\ndehors même de toute application positive. Un ton riche ou\nonctueux ne signifie pour eux qu'enfermé dans un contour. Ils\npeignent moins qu'ils n'enluminent, qu'ils ne colorient un\ndessin préparé sur le bois du panneau ou sur le plâtre humide\nde la fresque. Si l'on pouvait s'exprimer de la sorte, on dirait\nque les Florentins imaginent leurs œuvres dans la ligne; les\nFlamands, dans la couleur; que les premiers cherchent avant\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2398, "texte": "2l8                            DURENDAL\n\n\n\ntout l'équilibre des a t t i t u d e s ; les autres, l'équilibre des colo-\nrations.\n   Cette orientation différente de l'imagination visuelle est sen-\nsible même pour les ouvrages du XVIIe siècle. Mais, combien\ndavantage pour les Primitifs! E t rien n'en peut donner plus\nvivement la sensation que la visite de la « Salle Van der Goes »,\noù la direction du Musée des Offices a réuni, avec un soin\npieux, les plus remarquables des peintures flamandes du\nXVe siècle qu'elle possède.\n   On vient de passer ou de repasser la revue des travaux pri-\nmitifs italiens, les Florentins, les Siennois, les Ombriens;\ntoutes les expressions fières et tendres, toujours séduisantes,\nd'un art divers dans ses modes selon qu'il est de cette cité ou\nde cette autre, mais qui, partout, est geste, mouvement,\naction. L a couleur ajoute, naturellement, à l'attrait pénétrant\nde ces œuvres ; elle anime et met en relief le galbe et les atti-\ntudes de tous ces personnages sacrés dont la silhouette fine\ns'enlève sur l'or des retables du XIVe siècle ou sur les fonds de\npaysages ou d'architectures du XVe siècle. Cependant, elle con-\nserve on ne sait quoi de conventionnel. Visiblement, pour les\nauteurs de ces ouvrages, elle était un moyen d'éclat et de\nmagnificence, plutôt qu'un moyen de réalité.\n   Dès le seuil de la salle Van der Goes, en découvrant d'un\ncoup d'œil les quelques tableaux qui sont là, la chaleur de leur\ncoloris, l'immobilité de leurs personnages, on aperçoit que\nl'on va se trouver parmi d'autres hommes, en une région où la\nsensibilité artistique se manifeste de façon différente, où la\npensée est plutôt réflexion que parole, la vision plutôt couleur\nque ligne.\n   U n e sélection intelligente a rassemblé dans cette salle, autour\ndu merveilleux triptyque des Portinari, la Descente de Croix,\nde van der W e y d e n , une Adoration des Mages, de Gérard David,\nune Vierge, de Memling, des Portraits, de Memling, de Petrus\nCristus (?) et de Josse Van Cleve le jeune. E t l'impression que\nTon reçoit de toutes ces peintures d'un aspect si calme, d'une\ncouleur si fondue, si forte et si chatoyante, est double : il\nsemble qu'en elles se manifeste un génie plein à la fois de\nvigueur tranquille et d'aspirations contenues. Avec leurs\nfigures de réalité, les placides personnages qu'elles repré-\nsentent — Vierge, anges, apôtres, saints, donateurs — parais-\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "                    LA F L A N D R E   EN   ITALIE             219\n\n\n\nsent tous vous regarder d'un air absorbé, sans vous voir; tous,\nils ont on ne sait quelle expression d'attente silencieuse.\n   Et dans aucune des œuvres flamandes des Offices cette\nexpression n'apparaît traduite avec plus d'intensité que dans le\ntriptyque de van der Goes : La Vierge Marie et saint Joseph,\net les rudes bergers, et les anges, les uns en dalmatique\nbrodée, les autres en longue robe blanche, tous agenouillés, les\nmains jointes, autour du petit enfant couché nu sur le sol; et,\nsur les panneaux, Thomas Portinari, sa femme, ses fils et ses\nfilles, et les saints et les saintes debout derrière eux, tous les\nimmobiles personnages de la vaste peinture semblent associés\ndans le même et muet acte d'adoration. Un profond sérieux est\nempreint sur ces visages, empruntés à la réalité et que l'artiste\nn'a nullement songé à spiritualiser.\n   Et, pourtant, ce que l'œuvre manifeste avec une émerveillante\npuissance, c'est la joie, une joie pleine d'espérance, longuement\nattendue et à la fin venue... Mais, cette joie, les acteurs de la\nscène l'enferment dans leur cœur; aucun signe extérieur ne\ntémoigne chez eux de son existence. C'est la couleur seule qui\nl'interprète, la couleur claire, jeune, vivante; les tonalités\ndominantes, violet, bleu, rouge, qui jettent, de place en place,\nleurs accents vibrants; la lumière, enfin, qui circule dans toutes\nles parties du tableau et en illumine de ses clartés vivantes\njusqu'aux plus lointaines perspectives...\n   La couleur, ainsi, constitue, pour la peinture septentrionale,\nle plus émouvant des moyens d'expression. Et il n'est pas\naventuré d'affirmer que le rôle prépondérant qu'elle assumait\naux yeux de nos artistes a contribué à pousser ceux-ci davantage\nencore dans la voie du réalisme. Les efforts qu'ils accom-\nplissaient pour reproduire avec le pinceau les phénomènes\ncolorés du monde sensible, pour rendre la fluidité nuancée des\nespaces et de l'atmosphère, les valeurs des perspectives, la\nbeauté des surfaces ; tout ce travail d'observation et d'analyse\nobstinément poursuivi devait nécessairement réagir sur leurs\nidées et leurs habitudes esthétiques et déterminer chez eux une\ninclination de plus en plus prononcée vers le vrai et vers le\nréel.\n   C'est de là, en effet, que viennent toutes les figures presque\n du retable de van der Goes. Le saint Joseph, à la barbe et aux\n cheveux gris, enveloppé dans les plis de son lourd et confortable\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1180, "texte": "220                          DURENDAL\n\n\nmanteau rouge à collet noir comme le saint Antoine du volet de\ndroite, vieillard plus grave et plus vénérable encore; la Vierge,\ndans sa simple robe violette comme la Marie-Madeleine, fas-\ntueuse sous sa haute coiffure violette, avec son manteau bleu et\nsa belle robe blanche brodée de chardons, ne revêtent pas une\nphysionomie moins proche de la réalité, plus idéalisée que\ncelle des membres de la famille des Portinari, agenouillés des\ndeux côtés de l'œuvre. Les uns et les autres sont des êtres que\nle peintre a vus, qu'il a transférés de l'ordinaire de la vie dans\nson œuvre, tels quels, avec l'individualité de leur visage,\nl'aspect qu'ils avaient dans la société, notable, échevin ou riche\nmarchand ; bourgeoise ou châtelaine. Van der Goes y a intro-\nduit le peuple également, et ce groupe des trois bergers, avec\nleurs vêtements de bure, leurs lourdes mains jointes ou tendues\npour la prière et leurs têtes paysannes qui se penchent vers\nJésus; ce groupe extraordinaire achève d'imprimer à l'évocation\nmiraculeuse du tableau les caractères de la réalité la plus\nprésente.\n                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-004", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 221, "page_fin": 222, "titre_corps": "Petits poèmes en prose : Pâques fleuries", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Anciaux", "ancre_debut": "Petits poèmes en prose A Hélène DANS la solitude", "ancre_fin": "nous pourrons nous asseoir avant le Credo.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Petit Christ Petit Christ, tout petit sur le vaste mur", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 258, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1516, "texte": "Petits poèmes en prose\n\n                           A Hélène\n\n             DANS la solitude sommeillante des après-midi     d'hi-\n                 ver — le dimanche — à l'heure des vêpres, vous\n                 êtes-vous déjà demandé :\n                    Un tel et un tel parmi ceux que j'affectionne\n                 autant par mes souvenirs que par mon cœur,\n                 que font-ils en ce moment?\n                   Aucun bruit ne vient égarer votre pensée et\nvos images en acquièrent une précision mélancolique.\n  Vous les voyez très bien, tous ceux que vous aimez; vous\nreconstituez dans votre esprit les intimités que vous avez par-\ntagées avec eux, à la même heure; vous les voyez assis, conver-\nsant, lisant, somnolant.\n   Et le désir vous prend de vous retrouver parmi leurs bontés,\nprès des fenêtres moroses d'où l'on voit la grisaille des cours\nemmurées ou l'uniformité inquiète des campagnes nues.\n   Il vous semble que leur vie est monocorde, toujours recom-\nmençante ; et cependant vous souffrez du regret de n'être point\nlà-bas, près d'eux, et il vous paraît étrange de ne point vivre\njour par jour, minute par minute, la vie de ceux que vous\naimez.\n\n                       Pâques fleuries\n   C'est le dimanche des Rameaux.\n   C'est une matinée de mars qu'emplit un soleil humide. Par\nla fenêtre de la salle à manger, je vois les femmes qui vont à\nla messe en longeant la blancheur rosée des petites maisons\néveillées.\n   Les voix des cloches s'échappant des deux clochers du village\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1487, "texte": "222                         DURENDAL\n\n\n\nse choquent, gaillardes, et le bruit du roulement des trains\njoyeux emportant les gens endimanchés m'arrive en de lents\néchos.\n   Des croisées entrouvertes de la maison en face, j'entends\nvenir des voix plus pures, plus souples qui s'élèvent et\ns'exaltent :\n                Je suis heureuse, trop heureuse\n                 Et je tremble délicieusement...\n\n   Ce sont les filles du bourgmestre revenues de pension, en\ncorset mauve, en jupon court, les bras nus, chantant en chœur\ndans le désordre des chambres matinales.\n   C'est le dimanche des Rameaux.\n   Et les vieux coqs, sur les fumiers, dans la grande paix de la\nferme endormie, s'exténuent en un chant rauque et désolé. Et\nle badigeon mouillé des étables fume lentement aux baisers du\nsoleil entre les branches noueuses des vieilles vignes sans\nfeuilles.\n   Et il me semble que sous la grande porte à claire-voie de la\nferme, les deux disciples de Jésus vont passer pour prendre au\nfermier de Bethphagé son ânesse et son ânon et que les gens de\nmon village vont venir, portant des rameaux, jonchant la route\nde branches et de fleurs et criant : Hosanna au Fils de\nDavid !\n   Mais les gens de mon village ne se montrent pas; ils sont\npartis vers les villes par les trains et par les trams; et ceux qui\nvont à la messe, pensent :\n   C'est aujourd'hui que le curé lit la passion de Notre-Sei-\ngneur; cela est très long et nous pourrons nous asseoir avant le\nCredo.\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-005", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 222, "page_fin": 223, "titre_corps": "Petits poèmes en prose : Petit Christ", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Anciaux", "ancre_debut": "Petit Christ Petit Christ, tout petit sur le vaste mur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 259, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 1487, "fin_caractere_exclue": 1911, "texte": "Petit Christ\n   Petit Christ, tout petit sur le vaste mur enduit d'une vieille\nchaux ternie, Petit Christ rose et maigre, les reins sanglés d'un\nlong linceul blanc qui vous tombe jusqu'aux genoux, Petit\nChrist, prenez-nous en pitié!\n   Petit Christ, vous avez une croix luxueuse, couleur de pourpre\net dorée sur les bords; et vous ne semblez pas agoniser sur ce\nmorceau de bois polychrome; on dirait que vous vous reprochez\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1059, "texte": "                     PETITS POÈMES EN PROSE                       223\n\n\nde trop peu souffrir, et votre corps se penche en avant comme\ns'il cherchait à se détacher de ce gibet trop doux.\n   Petit Christ, on vous a mis un gros socle soigneusement taillé\nsous vos pieds décharnés, et si les clous ne les retenaient, vous\nles laisseriez aller dans le vide pour que vos mains trouées se\ndéchirassent sous le poids alourdi de votre corps.\n   Petit Christ, u n sang clair coule entre les doigts de vos mains\net votre pied gauche posé sur le droit semble un éventail tra-\ngique.\n   Petit Christ, on vous a mis une jolie couronne dont les épines\nn'entrent pas profondément dans votre chair et qui pointillé de\nfines gouttelettes rouges votre front p u r ; — et vous avez le\nvisage tranquille de l'enfant qui, au milieu de son sommeil,\nmeurt dans ses boucles b l o n d e s . . .\n   Petit Christ! P e t i t Christ ! tout petit sur le vaste mur enduit\nd'une vieille chaux ternie, prenez-nous en pitié!\n\n                                             C H A R L E S ANCIAUX.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-006", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 224, "page_fin": 231, "titre_corps": "Un poète saint-simonien", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "Un poète saint-simonien                     DANS les premiers jours", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 261, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2767, "texte": "Un poète saint-simonien\n\n                   DANS les premiers jours de novembre 1831, parut à Tongres,\n                     chez J. Billen, imprimeur, une brochure de 32 pages inti-\n                     tulée : Chants de réveil, par Charles Donald, Belge. Cette\n                     plaquette contenait les premiers vers français publiés par\n                     Théodore Weustenraad.\n                        Le pseudonyme d'allure romantique et le titre de Belge\n                     fièrement arboré semblaient dire clairement, dès le seuil,\n                      quel était le caractère de cet opuscule. Pourtant, ils n'en\nrendaient compte qu'à demi. Romantiques, ces chants l'étaient à coup sûr;\nmais le patriotisme ne les avait pas inspirés, et le « réveil » qu'ils célébraient\nn'était pas celui de la nation belge.\n   On sait combien les poètes, vers 1830, s'intéressaient, pour la plupart, à la\nquestion sociale. M. G. Lanson parle de « l'influence générale qui porta tous\nles nobles esprits de ce temps à souffrir, à espérer, à vivre enfin pour l'huma-\nnité entière ». Il évoque « ce large courant d'amour social qui se répandit après\n1830 dans la littérature ». Weustenraad était impressionnable, généreux et\nenthousiaste : il pouvait moins que personne résister à ce courant, et se\nrévéla dans son premier livre comme un « poète social ». Seulement, ce poète\nsocial ne se bornait pas, ainsi que la plupart de ses confrères français, à déve-\nlopper dans ses vers de généreux lieux communs ; il y interprétait une des doc-\ntrines précises et chimériques à la fois, en faveur à cette époque, dont l'appli-\n cation devait, à en croire les initiés, assurer le bonheur de l'humanité. Pour\ntout dire, les Chants de réveil n'étaient autre chose que l'expression poétique\n de la doctrine saint-simonienne.\n    La conversion de Weustenraad au saint-simonisme suivit d'assez près, à ce\n qu'il semble, sa nomination de substitut de procureur du roi à Tongres, qui\n eut lieu, on s'en souvient, le 24 février I 8 3 I . C'est vers cette date, précisé-\n ment, que les saint-simoniens entreprirent de propager leurs doctrines en Bel-\n gique. Une mission composée de Laurent (de l'Ardèche), Carnot, Dugied et\n Pierre Leroux, et ayant pour chef Margerin, entama par Bruxelles sa cam-\n pagne d'apostolat. Elle s'y heurta au mauvais vouloir sournois des autorités et\n à l'hostilité des habitants, qui se traduisirent de diverses manières : c'est ainsi\n que par trois fois la salle qu'ils avaient louée en vue de leurs prédications se\n trouva fermée au dernier moment ; que leurs affiches furent lacérées ou cou-\n vertes de boue ; qu'aucun imprimeur ne consentit d'abord à imprimer leurs\n proclamations... Bref, on se montra plus intolérant que de raison à l'égard\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3063, "texte": "                        UN   POÈTE    SAINT-SIMONIEN                           225\n\n\nd'une doctrine dont la propagation, en raison de son extravagance, n'était\nguère à craindre dans nos contrées, et l'on donna lieu au Congrès national de\nprotester au nom des principes de tolérance qu'il venait précisément d'inscrire\ndans la Constitution belge. Détail curieux, ce fut un abbé, l'abbé Andries, qui\nse fit, en cette circonstance, l'organe des sentiments de l'assemblée.\n   Malgré ces débuts difficiles, la mission saint-simonienne fit quelques prosé-\nlytes en Belgique, particulièrement à Bruxelles et dans le pays de Liége,\nsemble-t-il. Le bon sens national préserva sans doute ceux-ci des exagérations\ndans lesquelles tombèrent leurs coreligionnaires français : toujours est-il que\nnos saint-simoniens ne paraissent guère avoir fait parler d'eux.\n   Le jeune Weustenraad dut être un des premiers à s'enthousiasmer pour ces\nthéories qui avaient le prestige de la générosité; il ne voulut pas voir ce qu'elles\navaient de chimérique; il ne se demanda pas davantage ce qu'il avait à gagner,\nlui, magistrat, chef de famille, citoyen belge, à la diffusion de doctrines sub-\nversives. Les Chants de réveil, expression lyrique de sa foi nouvelle, respirent\ntoute la ferveur d'un néophyte.\n   Le « réveil » qu'ils annoncent est celui des prolétaires opprimés par les riches\noisifs et corrompus.\n\n           J'ai déjà trop longtemps dormi, moi, dans ma cage,\n           Et cet hymne de pleurs est mon chant de réveil.\n\n   Les trois chants dont se composait d'abord le recueil ne contiennent pas, on\ns'en doute bien, un exposé complet des doctrines saint-simoniennes; ils en for-\nmulent cependant quelques articles essentiels.\n   Un esprit d'amertume, de rancune et de révolte emplit les Chants de réveil.\nIl faut songer que ces poèmes ont été écrits en 1831, c'est-à-dire en un moment\noù de graves commotions politiques et sociales venaient d'ébranler plusieurs\nétats européens. Le poète estime que les dernières révolutions, faites par la\nbourgeoisie avec l'aide du peuple, n'ont profité qu'à la bourgeoisie, à ceux\nqu'il appelle les « grands ». Quant au peuple, il continue à être opprimé,\nfrustré, humilié, et à verser son sang lorsqu'il le faut, sans compensation, pour\ndéfendre les privilèges des grands. Tant d'iniquité indigne Weustenraad. Il\ncritique tout l'état social et réprouve avant tout l'hérédité, « la lèpre de l'héré-\ndité », et les lois barbares qui perpétuent l'oppression du pauvre par le riche\n(chant I). Il déteste la guerre et annonce une ère où ce fléau cessera de désoler\nl'humanité (chant II). Il prédit le jour où les « grands », longtemps nourris\ndans l'oisiveté par le travail des prolétaires, devront demander leur subsistance\nau travail personnel. Mais je laisse la parole à Weustenraad, ou plutôt au\nprolétaire parlant par sa bouche :\n\n             Ne sens-tu pas au fond de la poitrine\n         Ta conscience en feu se tordre sous l'arrêt\n         Que trace, chaque nuit, une main     clandestine\n                    Au mur de ton chevet?\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "226                                 DURENDAL\n\n\n\n         Grand! cet arrêt d'un Dieu surgi pour nous défendre\n         Qui ne te permet plus de vivre de nos pleurs,\n         Qui, de ton nid d'oisif, te condamne à descendre\n                    Parmi les     travailleurs,\n\n         Pour expier l'abus des droits de la conquête,\n         Entrer dans l'Ordre Saint de la capacité,\n         Et détourner les maux qui grondent sur la tête\n                    De toute la cité ;\n\n         Tu le verras bientôt luire au front de la Terre,\n         Au nom d'un peuple élu se transformer en loi,\n         Se faire homme, s'asseoir entre le Sanctuaire\n                    Et le Trône du Roi;\n\n         Grandir au-dessus d'eux et dominer le monde\n         Comme l'œil tout-puissant de la Divinité,\n         Dont le rayon éclaire et le regard féconde\n                    Tout le globe habité!\n\n         Gloire à toi, Saint-Simon,     seul vrai dieu de ta race!\n         Quand je trouvai ton pied empreint dans mes sillons,\n         Quand ton souffle de feu passa devant ma face,\n         Je sentis, de plaisir, frissonner mes haillons,\n         Et les signes du temps sur ma tête éclatèrent,\n         Et je me dis alors : jeune homme, lève-toi,\n         Lève-toi du fumier où les grands         t'enchaînèrent\n                Au poteau de l'ancienne loi!\n\n   On reconnaît dans ces vers la phraséologie saint-simonienne : « A chacun\nselon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. » On y voit aussi jus-\nqu'où allait la vénération des saint-simoniens pour le fondateur du a nouveau\nchristianisme », car ce n'est pas par simple hyperbole que Saint-Simon s'y\ntrouve déifié. D'autres passages insistent d'ailleurs sur sa divinité, l'expliquent\net la justifient. J'aurai tantôt l'occasion d'en citer un.\n   L'auteur des Chants de réveil était le premier poète qu'eussent inspiré les\ndoctrines saint-simoniennes. Il le savait et s'en faisait gloire. « L'auteur croit\nêtre le premier, dit-il dans une note de son opuscule, qui élève la voix pour\nfaire entendre en vers la parole évangélique de Saint-Simon. »\n   Quel accueil le public belge fit-il à ce petit livre de vers, le premier, sauf\nerreur, qui ait été publié dans notre pays après la révolution de 1830? Il ne\npassa pas inaperçu, nous en avons une preuve dans ce fait qu'il y en eut une\nréédition dès le début de l'année 1832. Mais il est à présumer que le succès\ndes Chants de réveil fut surtout un succès de curiosité, de surprise, peut-être\nde scandale, et qu'on apprécia peu les qualités littéraires qui distinguaient cet\nopuscule. Certains journaux de l'époque lui consacrèrent cependant des\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3513, "texte": "                       UN POÈTE SAINT-SIMONIEN                               227\n\n\n articles élogieux ; notamment le Courrier (ancien Courrier des Pays-Bas),\nqui en louait « les vers larges et puissants ». D'autres affectèrent de n'y voir\nque des invectives et des outrages : « Travaille et n'injurie pas ! » disait le\nJournal de la province de Liège.\n   Quant à la secte saint-simonienne, elle était heureuse et flattée d'avoir fait\ncette nouvelle recrue. La poésie ne conférait-elle pas à ses doctrines une\nsorte de consécration? Un compte rendu élogieux parut dans le Globe, qui\nétait alors « le journal de la religion saint-simonienne ». En outre, Weus-\ntenraad reçut de divers « pères » de l'église nouvelle plusieurs lettres mon-\ntrant assez quel cas ils faisaient de lui. Je dois à l'obligeance de M. G. Bor-\ngnet, petit-fils du poète, d'avoir pu consulter cette correspondance inédite.\n   Un certain Paul Rochette lui écrivit le 18 novembre 1831 au nom de\n« mon père Leroux » : « Vous comprendrez parfaitement, dit-il, tout le\nplaisir que nous a fait éprouver l'envoi de votre Chant de réveil. Le pre-\nmier d'entre tous les poètes vous avez fait retentir la parole d'avenir et vous\navez prouvé que les idées de notre maître pouvaient inspirer l'artiste ; qu'il\ny avait en elles non seulement des sources fécondes d'amélioration pour le\nsort des classes pauvres, mais aussi toute cette puissance de vie, cette\nforce de sympathie et de création que revêt les grandes idées des formes\nvivantes, pittoresques... Votre langage n'est pas au-dessous de notre cause. »\n   Paul Rochette faisait pourtant certaines réserves. Il y avait un point sur\nlequel le poète s'était écarté de l'orthodoxie. Le « nouveau christianisme »\nétait une religion d'amour. Comme la plupart des sectes sociales à cette\népoque il prêchait non pas la haine et la guerre des classes, mais la fraternité\net l'entente de tous pour le bien de chacun. Or, les anathèmes et les malé-\ndictions étaient beaucoup plus fréquents, dans les Chants de réveil, que les\nappels à la fraternité. On le lui rit doucement observer. « Nous sommes con-\nvaincus, dit Paul Rochette, que dans vos nouvelles poésies vous serez plus\ncalme. Je dis vos nouvelles poésies; car si Donald a entonné son Chant de\nréveil, ce n'est pas pour se rendormir; s'il a flétri le riche et fait entendre\nl'anathème, il doit porter l'espérance là où il a porté le trouble... Nous vous\nattendons donc sur ce nouveau terrain et nous sommes sûrs à l'avance que\nlà votre voix sera grande, retentissante, et que les privilégiés de la naissance\ncesseront eux-mêmes d'avoir peur... »\n   La seconde édition des Chants de réveil parut à Bruxelles, chez Hauman,\ndans les premiers mois de 1832. Aux trois chants qui composaient primiti-\nvement le recueil, Weustenraad avait ajouté trois chants nouveaux, qui\nétaient, comme les précédents, une interprétation poétique des doctrines\nsaint-simoniennes. Ils ne constituaient pourtant pas une redite. Le chant VI,\noù le poète maudissait la guerre, rappelait le chant II ; mais une note nou-\nvelle s'y faisait entendre, la note patriotique. Au mois d'août I 8 3 I , le sous-\nlieutenant Antoine Weustenraad, combattant pour l'indépendance belge, à\nWatervliet, sur la frontière zélandaise, avait eu la tête emportée par une\ndécharge de biscaïen. Le poète déplora d'autant plus amèrement la mort de\n son jeune frère qu'elle devait être inutile. Les revers subis par les Belges dans\n la Campagne des dix jours avaient eu pour conséquence le Traité des\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2556, "texte": "228                               DURENDAL\n\n\n\nvingt-quatre articles, qui leur enlevait tout espoir de conserver Maestricht,\nville natale des Weustenraad. Vers la fin du poème la pitié et le regret fai-\nsaient presque place à l'envie :\n\n                 Et pourtant je ne puis te plaindre ;\n                 Je ne regrette point ta mort,\n                 Et je sens chaque jour s'éteindre\n                 Ma tendre pitié pour ton sort.\n\n         Échappé, grand et pur, d'un combat trop funeste,\n         On aurait fait de toi ce qu'on a fait de nous.\n         On t'aurait vendu, frère, en masse avec le reste,\n               A notre vieux maître en courroux;\n\n          Tandis que, maintenant, loin d'un peuple d'esclaves,\n          Tu dors, enveloppé de ton grand manteau bleu,\n          Tu dors, heureux et libre, et cher à tous les braves,\n                Au sein paternel de ton Dieu !\n\n   Le chant IV était saint-simonien comme les précédents, mais l'était avec\noriginalité. Il glorifiait un des principaux dogmes de la religion nouvelle en\nmontrant la face du monde transformée par l'industrie en vue du bonheur de\nl'humanité. On sait que, d'après les saint-simoniens, l'histoire de l'humanité\navait été jusque-là l'histoire de « l'exploitation de l'homme par l'homme »;\nils prétendaient y substituer « l'exploitation de la nature par l'homme associé\nà l'homme». Et Saint-Simon, l'auteur de ces merveilles, était une fois de\nplus égalé à Dieu et placé au-dessus du Christ :\n\n            C'est le Nouveau Messie à la voix qui féconde,\n            Cest le Christ, complété par Moïse et Platon,\n            Le Fils chéri de Dieu qui salua le monde\n                 Du nom de Saint-Simon!\n\n   Malheureusement, ce chant, un des plus curieux du recueil, est loin d'en\nêtre un des plus réussis. C'est ce que Weustenraad lui-même semble avoir\nreconnu. Le chant IV est, en effet, le seul qu'il n'ait pas cru pouvoir rééditer,\nmême après l'avoir remanié, dans ses Poésies lyriques.\n   Il est vrai que l'industrie devait se trouver suffisamment magnifiée dans ce\ndernier recueil, et cela en des poèmes plus significatifs et plus achevés, tels que\nle Haut-Fourneau.\n   Quant au chant V il ne différait guère du chant I pour le fond ; la différence\nétait dans la mise en œuvre et surtout dans l'accent. Bien loin de s'être calmé\ncomme le lui conseillait Paul Rochette, Weustenraad était devenu plus vio-\nlent et plus âpre. Les saint-simoniens s'en affligèrent. « J'ai relu avec beau-\ncoup de plaisir vos Chants de réveil, lui écrivait en leur nom un certain Mas-\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3516, "texte": "                       UN POÈTE SAINT-SIMONIEN                                229\n\n\n  chereau (6 avril 1832) et j'ai vu. avec plaisir aussi que ceux que vous avez\n  ajoutés sont dignes de leurs frères. Seulement j'ai retrouvé avec peine un reste\n  de formes haineuses. Pourquoi le pauvre parle-t-il toujours au riche au nom\n de son ressentiment, jamais au nom de sa sympathie? »\n    Ce serait, je crois, exagérer l'importance des Chants de réveil, que de les\n analyser plus longuement quant au fond. J'en viens à l'examen littéraire pro-\n prement dit.\n    Il y a, en tête de la seconde édition de ce petit livre, un naïf avis au lecteur\n que je m'en voudrais de ne pas reproduire ici : « Lecteur! Si tu as la tête\n froide et le cœur fermé aux grandes émotions, ne lis pas ces chants. Ils te\n feraient hausser les épaules et sourire de pitié. Mais si, à une tête ardente, tu\n joins un cœur profondément sympathique, lis ces chants. Ils te feront mal\n peut-être, mais ils t'intéresseront. Charles Donald. Janvier 1832. »\n    Pour saisir toute l'opportunité d'un tel avis, il faut se rappeler ce qu'était\n chez nous la poésie française avant 1830. Nos poètes, ou plutôt les froids et\n laborieux versificateurs qui usurpaient chez nous ce titre, en étaient encore à\n la fable, au poème didactique, au poème épique, à l'épître, à l'idylle, à l'épi-\ngramme, à la traduction en vers, à tous les genres surannés, à toutes les « espi-\n ceries » en quoi se perpétuait le pseudo-classicisme. (On peut consulter, sur\nce sujet, l'instructive Histoire de la Littérature française en Belgique de 1815\nà 1830, par M. Fritz Masoin.) Tout cela était en général d'une telle médio-\ncrité que Pierre-François Claes pouvait hardiment, en 1830, nier l'existence\nd'une littérature nationale.\n    Or, rien ne répondait moins à l'ancienne conception de la poésie que les vers\nde ce nouveau venu. Certes, l'auteur des Chants de réveil avait la « tête\nardente » et le « cœur sympathique » qu'il exigeait de ses lecteurs, et il expri-\nmait de « grandes émotions ». Parfois il parlait en son nom, plus souvent il\nse faisait le porte-voix des prolétaires et il se répandait en plaintes, en objurga-\ntions, en menaces, en anathèmes; l'amertume et le découragement alternaient\nchez lui avec des élans de confiance et de foi vers un avenir d'harmonie et de\nfélicité. Une exaltation de sentiment qui touchait parfois à la frénésie, une\nénergie d'expression souvent proche de la crudité, l'audace aventureuse de\nl'image, le coloris sombre des tableaux, faisaient des Chants de réveil une\nœuvre éminemment romantique. Et de fait, avec les Chants de réveil, c'était\nle romantisme lui-même, sous sa forme la plus caractérisée, qui faisait son\nentrée en Belgique. Weustenraad professait alors pour Hugo la plus vive admi-\nration. Au chant IV de son recueil, il parlait du cantique de bénédiction qui\ndevait un jour s'élever de la terre rénovée par l'industrie sous l'influence du\nsaint-simonisme et il ne pouvait mieux en peindre «la magnificence »,la « subli-\nmité », la « force », la « suavité », la« douceur» qu'en le comparant aux « hymnes\ndivins » de Hugo.\n    En somme, les Chants de réveil témoignaient d'un tempérament poétique.\nOn y trouvait de la conviction, de l'énergie et de l'élan ; la langue et le vers y\nétaient parfois d'une assez belle fermeté. Je ne crois pas que les fragments\ncités plus haut me donnent tort, tout imparfaits qu'ils soient d'ailleurs. Dans\n l'ensemble, l'oeuvre était cependant fort inégale, déparée par des outrances,\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3319, "texte": "230                               DURENDAL\n\n\n\ndes trivialités, des lourdeurs d'expression et par mainte faute de goût. Comme\npreuve à l'appui je ne citerai qu'une strophe :\n\n        Heureux si, jusque-là, comprimé dans sa sphère,\n        Mon génie en corroux ne s'en élance pas\n        Pour écraser la tête et brûler le repaire\n        De ces brigands heureux qui s'enivrent là-bas\n        Des sueurs et du sang que mon malheureux         père\n        A distillés, pour eux, du foin de ses grabats... (Chant I.)\n\n    Ces poèmes étaient surtout entachés de déclamation. Et, il faut bien le dire,\nWeustenraad ne devait jamais cesser tout à fait de déclamer. Seuls quelques\npoèmes de sa maturité, c'est-à-dire de ceux qu'il écrivit à partir de 1842\nenviron, me paraissent être à peu près exempts de ce défaut.\n    Le saint-simonisme ne fut pas uniquement pour Weustenraad un thème\npoétique. Il prit à cœur de propager autour de lui. par tous les moyens en son\npouvoir, la doctrine nouvelle; et il déploya tant de zèle dans cet apostolat\nque les saint-simoniens eux-mêmes durent l'exhorter à la modération. Voici à\nce sujet des extraits d'une curieuse lettre écrite par Maschereau, avec\npost-scriptum de Duguet, et datée du 25 février 1832 : « J'ai vu dans le\nMessager des Chambres (?) qu'ayant voulu faire une prédication saint-simo-\nnienne, vous en avez été empêché par les menaces de la populace. Ne vous\ndécouragez pas, cher fils, et croyez que nous vous savons gré de vos\nefforts et de votre courage. C'était chose belle de votre part, étant fonc-\ntionnaire public, marié, que de tout braver pour prêcher notre foi. Cependant,\nje vous conseille, cher ami, beaucoup de prudence... Prudence et ardeur, ce\nsont deux choses qui dans la doctrine peuvent très bien se concilier. Continuez\ntoujours de la propagation individuelle; votre activité, qui est extrême, votre\naction puissante sur les hommes par l'énergie entraînante qu'il y a en vous,\nvous rendent très propre à cette mission qui vous donne l'avantage de prendre\nles hommes corps à corps, d'attirer des discussions, de faire un échange d'idées\net d'arriver bien plus facilement à une communion avec eux. » J'abrège la\ncitation, le style de ce Maschereau étant filandreux jusqu'à l'agacement, et je\npasse au post-scriptum de Duguet : « Maschereau, dit celui-ci, n'a pas lu le\nMessager des Chambres et n'a pas bien retenu ce que je lui avais dit après\nl'avoir lu. On ne parle pas seulement dans ce journal de prédications tentées,\navortées et suivies de persécutions. On y déclare très positivement que vous\nvous êtes trouvé forcé d'abandonner Tongres. Je vous prie, mon cher\nfils, de nous donner au plus tôt sur cette affaire des détails circonstanciés.\nNous y tenons à cause de vous aussi bien que par rapport à nous-mêmes. Du\ncalme, Vestenraad (sic), du calme, jusqu'au jour où, reçu dans nos rangs,\nvous pourrez sans péril déployer cette ardeur qui bouillonne en vos veines. »\n   Weustenraad fut-il réellement « persécuté » ? Et en quoi consistèrent ces\npersécutions? Le substitut fut-il momentanément forcé d'abandonner Tongres?\nCe sont là toutes questions auxquelles mes renseignements ne me permettent\npas de répondre. Il est probable que le journal en question exagérait et que les\n« persécutions » se bornèrent à un avertissement ou à un rappel à l'ordre.\n"}, {"page_pdf": 268, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3585, "texte": "                        UN POÈTE SAINT-SIMONIEN                               231\n\n\n   Au reste, la ferveur saint-simonienne de Weustenraad fut de courte durée.\nTout porte à croire qu'elle était éteinte au moment où il quitta Tongres pour\naller habiter Liége, c'est-à-dire en novembre 1832. Fut-il découragé par\nl'insuccès de sa propagande et par les « persécutions » qui s'ensuivirent? Sa foi\nfut-elle ébranlée par les poursuites judiciaires dont les saint-simoniens furent\nl'objet en janvier 1832, par les discussions qui éclatèrent à la même époque\ndans la grande famille, amenant des défections et un schisme, par le caractère\nsaugrenu de certains dogmes nouveaux dont le Père Enfantin enrichit le credo\nsaint-simonien? Le jeune Belge finit-il par discerner ce qu'il se mêlait de folie\net de charlatanisme à la généreuse exaltation de ses coreligionnaires? Ce\nproblème, dont je ne m'exagère pas l'importance, relève de la psychologie au\nmoins autant que de l'histoire.\n   Le plus simple est encore de croire que le saint-simonisme de Weustenraad\nfut le résultat d'un de ces emballements dont il était coutumier et que,\ncomme tel, il ne pouvait être de longue durée. L'installation du poète, à\nLiége, au surplus, dut faire diversion à sa chimère de réforme sociale et le\ndétacha, sans doute, définitivement du « nouveau christianisme ».\n   Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas adhéré impunément. Il ne me paraît\npas téméraire d'affirmer que s'il en répudia les dogmes, il ne put en répudier\nabsolument l'esprit et les tendances. Des traces de saint-simonisme sont recon-\nnaissables dans tels poèmes que Weustenraad écrivit douze ou quinze ans\naprès avoir renié la foi saint-simonienne.\n   J. Jaminé, qui vécut dans l'intimité du poète jusqu'au moment où ce\ndernier quitta Tongres, nous a tracé de son ami un portrait d'autant plus\nintéressant qu'il paraît peu flatté. Il insiste sur son indépendance d'humeur\net sa mobilité d'esprit; il nous le montre prompt à s'enthousiasmer, prompt\nà oublier ce qui l'enthousiasmait, du reste assez intelligent pour reconnaître\nson erreur et même pour rire tout le premier d'un article où on le malmène,\nsi cet article lui paraît tapé (ce fut le cas pour certain compte rendu des\nChants de réveil) ; « adorant, sans transition, les choses et les hommes aux-\nquels il venait de jeter l'anathème, riant aux larmes à un bon mot, pleurant\nl'instant d'après au récit d'une belle action, vacillant dans ses opinions poli-\ntiques même : saint-simonien, libéral exclusif, modéré, puis assistant aux\nréunions du parti catholique; et toujours de bonne foi et toujours heureux de\nse laisser aller à ses impressions, sans arrière-pensée, sans jamais se demander\ncompte de la cause de ses sensations, de ses revirements... », fantasque et\ncapricieux, « faisant succéder à de véritables enfantillages la lecture d'un\nhymne ». « Singulière organisation », dit le grave Jaminé, que cette nature de\npoète et d'artiste semble avoir plus d'une fois ahuri, dérouté et scandalisé;\nà l'en croire, Weustenraad aurait même montré quelque imprévoyance dans\n la gestion de ses intérêts. C'est du moins ce qu'il laisse entendre dans son style\n incorrect et prudhomesque : « Quoique ses besoins fussent bornés, sa position\n exigeait une amélioration. Là, où un homme ordinaire trouve le moyen facile\n de subvenir à sa subsistance, à celle d'une compagne, le poète, qui s'occupe\n peu de la vie terrestre, est bientôt gêné... »\n    En novembre 1832, Théodore Weustenraad fut nommé auditeur militaire\n à Liége : cette nomination le tira d'embarras.            FERNAND SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-007", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 232, "page_fin": 236, "titre_corps": "Revue du mois : Les Concerts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Revue du Mois Les Concerts Troisième concert du Conservatoire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 269, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2449, "texte": "Revue du Mois\n\n                                 Les Concerts\n   Troisième concert du Conservatoire. — Au programme de ce\n concert étaient inscrits les plus grands noms de la musique, Brahms, Mozart,\n Bach, Beethoven qui y figuraient par des œuvres judicieusement disposées,\n suivant une progression des plus heureuses.\n    La Symphonie en ré majeur de Brahms revêtit sous la direction de Tinel\n une interprétation vibrante autant qu'expressive. L'Allegro initial dont la\n richesse de pensée égale la persuasive éloquence et l'Allegretto si séduisant de\n grâce enjouée et de fraîcheur, en sont les parties les plus caractéristiques et les\n plus inspirées.\n    Le quatuor concertant de Mozart pour hautbois, clarinette, cor et basson,\n avec accompagnement d'orchestre, est une de ces suites de pièces délicates et\ncharmantes, si abondantes dans l'œuvre du poète de Salzbourg et où, épanouie\nd'allégresse, la muse ravie de Mozart puise largement dans la réserve d'ail-\nleurs intarissable d'un trésor de vie idéale, de lumière et de tendresse. M. Pié-\nrard, hautboïste, qui doit être cité naturellement en première ligne, secondé par\nMM. Bageard, Mahy et Boogaerts, en donnèrent une réalisation remarquable\npar le velours et la pure transparence des sonorités.\n    Imprégnée d'un arome mélodique tout aussi exquis, la Suite en si mineur\nde Bach pour instruments à archet et flûte, offre des significations encore plus\nhautes, et cela par la puissante fertilité de l'invention, la souple et étincelante\nvitalité des rythmes, la surprenante variété de ressources avec laquelle le maître\ndéveloppe et transforme l'idée génératrice de l'œuvre. La flûte de M. Demont\ny fit merveille, subtile et douce comme un chant d'oiseau dans la forêt.\n    Des pages de beauté éternelle couronnaient le concert. La Symphonie en\nut mineur de Beethoven qui, en sa forme sculpturalement parachevée, semble\navoir été taillée d'un jet dans quelque roc colossal et sublime, apparut dans\ntoute sa profondeur de psychologie, dans la souveraine poésie de son inspira-\ntion et la splendeur triomphale de son rayonnement.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   C o n c e r t s Y s a y e . — Elgar est venu y diriger la Symphonie en la bémol\nmajeur, exécutée pour la première fois à Manchester le 3 décembre 1908 et\nqui, très appréciée, fut l'objet de longs commentaires dans la presse artistique\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3492, "texte": "                             REVUE     DU   MOIS                            233\n\n\nd'outre-Manche. Lors de l'interprétation du Songe de Gerontius aux Popu-\nlaires en 1905, nous exprimions notre admiration pour ce poème sacré auquel\nnotre collaborateur Joseph Ryelandt consacra dans Durendal une étude déve-\nloppée et approfondie. Nous signalions les pures et célestes beautés qui s'y\népanouissent comme des fleurs idéales d'espoir et d'amour, tout le couronne-\nment de la première partie, une page qui, en son ascension rayonnante, atteint\nles sommets de l'émotion, le dialogue de l'ange et de l'âme émancipée, l'invo-\ncation de l'ange de l'agonie, enfin la péroraison de l'œuvre où l'auteur a versé\ntoutes les intimes énergies de son cœur croyant pour célébrer, dans des accents\nde haute et sereine majesté, l'avènement de l'âme aux régions de l'éternelle\nlumière.\n     La Symphonie en la bémol ne répond pas entièrement à ce qu'on était en\ndroit d'attendre de l'auteur du Songe de Gerontius.\n    Cette symphonie est assurément une œuvre de grande allure, d'inspiration\nfière et ardente où une orchestration somptueuse rehausse des effets antithé-\ntiques d'une ampleur incontestable. Le compositeur anglais n'y manifeste\n point les tendances épiques et descriptives de l'art de Richard Strauss se plai-\n sant à évoquer par le langage des sons l'une ou l'autre figure caractéristique de\n la légende ou bien encore quelque page détachée du livre de la vie. Au dire de\n son commentateur, il vise plus haut et plus loin qu'aux réalisations d'un art\n purement pittoresque et, s'élevant aux sommets psychologiques, il travaille à\n traduire musicalement les alternatives de cette lutte tragique entre la Réalité\n et l'Idéal dont l'âme humaine est le théâtre. Bien qu'un peu vague, ce thème\n poétique n'est sûrement point dépourvu de noblesse et il est susceptible de\n développements féconds. Cependant, cette même fantaisie débridée et tumul-\n tueuse qui semble de mise dans un poème symphonique n'est pas admissible\n au même titre dans une œuvre de musique pure. A cet égard et en dépit de la\n richesse de l'orchestration qui n'est pas exempte toutefois d'empâtements et de\n surcharges regrettables, on peut dire que l'œuvre d'Elgar manque de cet\n équilibre logique, de cette clarté de lignes et de cette cohésion architecturale,\n d'autant plus nécessaires que ses dimensions sont plus vastes et qui, dans le\n domaine de la symphonie pure, sont les qualités maîtresses ayant seules pou-\n  voir de sacrer les chefs-d'œuvre.\n     Le Concerto pour violoncelle en ré majeur de Jongen est paré de tous les\n  précieux dons qui sont l'apanage de notre compatriote : élévation du sen-\n  timent, affinement des harmonies, beauté soutenue du style. l'Adagio est la\n  partie la plus inspirée du concerto et celle où l'œuvre atteint son summum\n  expressif. Cet Adagio est véritablement un poème complet qui avec l'Allegro\n  molto introductif pourrait être isolé des deux autres parties. La mélancolie\n  pénétrante de la phrase fondamentale y est mise en relief par le contraste de\n  l'épisode central, coloré de teintes fantastiques, et où une conversation entre\n  le violoncelle et la flûte semble apporter de quelque paradis lointain le mur-\n   mure caressant d'un dialogue de sylphes abrités sous les corolles embaumées\n   de fleurs merveilleuses.\n      Le Concerto de Jongen était confié à Gérardy qui joua ensuite le célèbre\n   Kol Nidrei de Max Bruck. Gérardy est une des gloires les plus incontestables\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3398, "texte": "234                                DURENDAL\n\n\nde l'art interprétatif en Belgique. Comme Ysaye est le grand poète du violon,\nGérardy est le grand poète du violoncelle. Pourquoi faut-il que nous enten-\ndions si rarement cet artiste accompli? Gérardy nous vient encore de cette\nprovince de Liége qui, par un privilège inexpliqué, reste la terre classique\ndes grands virtuoses de l'archet, les Vieuxtemps, les Ysaye, les Thomson, les\nMarsick, les Chaumont, etc. Sous ses doigts inspirés le violoncelle revêt une\nampleur inusitée et s'auréole de poésie immatérielle et songeuse.\n   La partie orchestrale du concert, dirigée par Eugène Ysaye, se composait\ndu Prélude de Parsifal, de la Chevauchée des Walkyries et de la belle\nOuverture tragique de Brahms, unissant la vigueur de l'expression à la\nfoncière noblesse des idées.\n   Parlons maintenant du concert extraordinaire du 2 avril. C'est toujours\nune joie d'art enviable entre toutes et malheureusement trop rare que\nd'entendre Eugène Ysaye. La sûreté merveilleuse et infaillible de son intui-\ntion esthétique, la largeur de sa compréhension, les émotions tour à tour\ndélicieuses et puissantes qu'évoque son jeu constamment inspiré lui assignent\nune place éminente parmi les interprètes créateurs. Et telle est la vérité pro-\nfonde de ces réalisations, il nous fait entrer dans un contact si direct, si\nintime avec l'œuvre qu'on est naturellement amené à oublier complètement\nla virtuosité de l'exécutant. Cependant cette virtuosité est transcendante.\nMieux que Tartini et Paganini dans le passé, bien mieux que notre Kubelik\ndes temps modernes, Ysaye mérite d'être appelé le génie du violon.\n   La perle du concert fut le Concerto brandebourgeois en sol majeur de\nBach, pour violon (Eugène Ysaye), deux flûtes (Strauwen et Sermon) et\norchestre à cordes. Le charme sans égal de cette musique divine s'épandit\nen flots de beauté d'une exquise transparence. Dans la Symphonie espagnole\nde Lalo, Ysaye fut prestigieux de couleur, étincelant de verve, de rythme, de\nfantaisie. Mais il fut surtout admirable dans le Concerto de Brahms, si fré-\nquemment joué et que nous croyions entendre pour la première fois! De\ncette œuvre où la matérialité technique semble avoir une prépondérance\nmarquée, il fit un poème de l'accent le plus pénétrant, l'animant d'un souffle\ntransfigurateur.\n    L'orchestre, que Jongen dirigeait en musicien consommé, exécuta l'Ouver-\nture de la Flûte enchantée, puis un poème symphonique de M. Buffin s'ins-\npirant de la Clarisse Harlowe de Richardson. On serait mal fondé à sourire\nde ce choix. Clarisse Harlowe, ce roman qui de nos jours est ignoré presque de\ntous, sauf de quelques rares lettrés, révolutionna littéralement le XVIIIe siècle.\nSi dans la production romanesque du temps, Manon Lescaut, le Vicaire de\n Wakefield, Gil Blas de Santillane trouvent encore des lecteurs, si au con-\ntraire Clarisse est entièrement oubliée, il faut en chercher la cause dans la\n forme épistolaire et par conséquent désuète de cette fiction, plus encore dans\nses dimensions actuellement inacceptables, l'œuvre comportant dix volumes\nin-8°'de près de quatre cents pages chacun, proportions n'offrant rien d'anormal\nni d'inadmissible pour une époque où il n'y avait point de revues, presque\npoint de journaux et qui d'autre part, n'ayant cure de sports, de bridge ou\nd'automobile, trouvait mieux que nous le temps de lire. On sait l'enthou-\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3230, "texte": "                              REVUE DU       MOIS                            235\n\n\n siasme fanatique qu'elle suscita. Mme de Staël a dit : L'enlèvement de Clarisse\n fut un événement de ma vie. Une amie de Diderot déclarait que, plutôt de lui\n voir méconnaître les beautés de Clarisse, elle préférerait voir sa fille mourir à\n l'instant. Et Diderot lui-même émettait cette appréciation étonnante : « Je\n n'ai jamais parlé de ce roman à un homme que j'estimasse sans trembler que\nson jugement ne se rapportât pas au mien. » Maintenant nous rions à juste\ntitre de ces exagérations ridicules, mais il n'en est pas moins incontestable\nqu'au point de vue de la pénétration psychologique, du pathétique des\nsituations et surtout de la création des caractères, Clarisse demeure une\nœuvre de premier ordre.\n    Suspendons ici cette petite digression littéraire pour revenir au Lovelace de\nM. Buffin. Dès longtemps nous tenions M. Buffin pour un amateur des plus\ndistingués. Mais son Lovelace est manifestement plus et mieux qu'une œuvre\nd'amateur. Les tendances en sont plus hautes, l'écriture plus riche, la musi-\ncalité plus généreuse. Le plan du poème est clairement établi et logiquement\ndéveloppé. Les thèmes typiques, notamment ceux de la violence de Lovelace\net de la grâce virginale de Clarisse, sont ingénieux et expressifs. Bref, cette\nœuvre intéresse vivement et l'on y souhaiterait seulement une personnalité\nplus affranchie, l'auteur possédant assez de ressources en lui-même pour pou-\nvoir se libérer plus complètement de l'influence de Strauss, parfois trop\nenvahissante.\n                                       * *\n\n  Troisième Concert Durant. — Musique allemande. —\nDes trois plus vastes génies musicaux de l'Allemagne et, on ne doit point\ncraindre de le dire, de l'Humanité, deux seulement, Beethoven et Wagner,\nfiguraient au programme de ce concert allemand. Bach était remplacé par son\nfils Philippe-Emmanuel dont on entendit une très intéressante symphonie en\nré majeur. Les autres œuvres orchestrales exécutées furent le Prélude de\nl'Hiver, extrait des Saisons de Haydn, page nimbée de mélancolie et empreinte\ndu symbolisme le plus suggestif, puis la Pastorale dont, à part quelques\ndéfaillances de détail, l'interprétation fut correcte et nuancée mais trop en\ndehors à notre sens, et où nous eussions souhaité à la fois plus d'intimité et\nde profondeur, plus de poésie et de sérénité. Enfin, les Murmures de la\nForêt et le Don Juan de Strauss, une des œuvres les plus véritablement\ninspirées du maître, dont le lyrisme ardent s'envole en une effusion passionnée\net immense et qui par l'intensité du souffle a sa place marquée à côté de Mort\net Transfiguration.\n   M. Florizel von Reuter, violoniste, est un virtuose remarquable qui\npossède l'énergie et la grâce, une sonorité pure, brillante et charmeuse. Il fut\nplus heureux dans le Concerto de Mozart que dans le Concerto de Beethoven,\noù il n'atteignit point à l'ampleur expressive que comporte ce merveilleux\npoème d'amour et de joie dont les significations ont été fixées par Joachim\nd'abord, par Ysaye ensuite, en des interprétations qui font gravées dans tous\nles souvenirs.\n                                        *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3084, "texte": "236                               DURENDAL\n\n\n\n   La Grand'messe de Bach aux Concerts de musique\ns a c r é e d ' A n v e r s . — La Messe en si mineur de Bach est un des sommets\nde la pensée humaine qui atteint à ces élévations où resplendissent les quelques\nrares chefs-d'œuvre de la musique qui peuvent lui être comparés, la Passion\nselon saint Matthieu, la Neuvième Symphonie, la Missa Solemnis, la Tétralogie\ndu Ring. La structure musicale de cet incomparable poème sacré est si ample,\nsi nourrie, si complexe qu'elle éveille invinciblement dans l'esprit l'image d'une\narchitecture monumentale, de quelque cathédrale sublime avec des tours\nsurmontées de flèches symboliques dont la dentelle s'envole glorieusement vers\nles cieux. Si les quatuors de Beethoven racontent l'Humanité, la Hohe Messe\nchante la Divinité en un langage aussi bien approprié, car sa complexité n'est\nqu'apparente et se résout en une formidable impression d'unité, la notion\nd'unité dans l'immensité caractérisant essentiellement l'idée divine II serait\ntéméraire de prétendre signaler une préférence pour telle ou telle partie de\ncette messe où rayonnent de toute part les beautés les plus augustes et les plus\nprofondes.\n   L'audition de la Hohe Messe sous la direction savante de M. Ontrop fut\ntrès impressionnante et grandiose. Les solistes étaient Mmes OhlhorV et\nSchünemann, de Berlin, MM. Plamondon, de Paris, et Van Oort, d'Am-\nsterdam. Mme Schünemann et M. Plamondon furent particulièrement\nappréciés pour leurs interprétations admirables d'accent, de piété et d'ex-\npression. On acclama avec enthousiasme tous les artistes et M. Ontrop,\ncheville ouvrière de cette grande fête d'art. M. Ontrop avait écrit pour la\ncirconstance et annexé au programme une analyse très complète et fouillée de\nl'œuvre.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   C o n c e r t s e t c o n f é r e n c e s . — Mme Miry-Merck a donné à la Salle\nErard un récital où l'on a eu l'occasion d'apprécier une fois de plus sa jolie\nvoix, sa diction expressive et son intelligence artistique. Programme riche et\nvarié consacré partiellement à quelques œuvres du plus haut intérêt puisées\ndans le répertoire classique de la musique allemande et où d'autre part l'école\nfrançaise contemporaine et l'école nationale se trouvaient représentées le plus\nheureusement du monde par les noms de Duparc, Chausson, Castillon,\nDe Greef, Léopold Wallner.\n   Signalons aussi la belle conférence donnée à l'Emulation par Mlle Biermé\nsur Schumann, dont avec sa perspicacité ordinaire elle synthétisa brièvement\nmais excellemment la personnalité morale et artistique.\n   Elle était secondée par M lle Rollet qui, avec le charme d'émotion dont elle\na le secret, chanta différents lieder du grand lyrique, et par M. Marcel\nLaoureux, un des meilleurs élèves d'Arthur De Greef, qui joua avec dextérité\net brio le Carnaval de Schumann et donna ensuite des Etudes symphoniques\nune interprétation très claire, équilibrée et généreuse.\n                                                    GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-008", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 237, "page_fin": 243, "titre_corps": "Revue du mois : Les Salons d’art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Francis Houtart", "ancre_debut": "Les Salons d'art      L e S a l o n « P o u r l ' a r t ». — Contr", "ancre_fin": "elles ne se fanent jamais. 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Aussi serait-il difficile d'en dégager l'idée\n directrice, d'en donner un aperçu d'ensemble.\n    Et pourtant ces salons sont nécessaires, d'abord pour encourager une pro-\n duction abondante, ensuite pour permettre aux amateurs de se tenir au courant\n au jour le jour; enfin, pour établir l'indispensable contact entre les artistes et\n le public.\n    Force nous est de les passer en revue à la façon de l'oiseau qui sautille de\n branche en branche, sans jeter autour de lui un regard circulaire.\n    Hamesse a posé son chevalet à Boitsfort. La Brève du Comte démontre ce\n qu'une allée de hêtres offre d'intime, de recueilli, j'allais dire de religieux, car\n ces frondaisons dont les cimes se touchent, ont des aspects de cloître et\npoussent à la méditation. En été, l'étang répand sa fraîcheur aux alentours,\nattirant à lui la végétation : fleurs, arbrisseaux, brins d'herbe, tous se penchent\nvers ses rives et s'y désaltèrent; des lianes s'enchevêtrent formant des passe-\nrelles, — tels les ponts minuscules des décors japonais, construits je ne sais\ncomme, avec des fétus de paille, et sur lesquels s'aventurent les libellules.\n    Oh! l'admirable peintre qu'est Firmin Baes. Comme il comprend son\nart : il ne veut produire que des œuvres durables et d'un métier consommé.\nIl se soucie peu des formules nouvelles et souvent creuses, des soi-disant pro-\ngrès de la technique. La Paysanne des Flandres, mais c'est la paysanne de\ntous les temps, probe et travailleuse, c'est une race entière qui est peinte dans\ncette fille des champs. Cette fleur de pureté n'a pu s'épanouir que dans un\nmilieu sain où sont en honneur les traditions, la piété, les vertus domestiques.\nBaes a choisi un modèle entre mille, mais si conforme au type classique de\nla bonne race flamande, qu'il a formulé, à son insu peut-être, une merveil-\nleuse synthèse. Ici encore l'émotion profondément ressentie produit un chef-\nd'œuvre là où aurait échoué plus de recherche et des prétentions savantes. La\nBretonne de Pont-l'Abbé est conçue dans le même ordre d'idées. Simple et\nnaïve malgré son corsage des grands jours, à broderies d'or, et rêveuse un peu\ncomme il sied à un cœur de dix-huit ans. La Lettre du gas à sa promise est\nlue par une mère vigilante, à sa fille qui interrompt à peine son ouvrage et\nlève modestement les yeux. Que de conscience en cette nature; il y a plus de\nrace dans ses traits que chez une duchesse. Sa beauté fraîche et anonyme pas-\nsera vite, grâce au rude labeur et aux émotions qui sont ici-bas le lot des\nfemmes de pêcheurs. Mais qu'importe la beauté pour elle, après le devoir\naccompli. On voit le fond de son âme à travers ses yeux, et ce fond est aussi\nétincelant que la neige au soleil. Voici la Chapelle où les « Islandais » ont\npendu tant d'ex-voto que c'est plusieurs siècles d'histoire qui sont écrits sur\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3405, "texte": " 238                                 DURENDAL\n\n\n  les parois de ce sanctuaire; le Pauvre enfin, éloquente personnification de la\n  résignation. Sur ses haillons la misère a imprimé sa morsure; cette main cal-\n  leuse n'a crispé en sa vie qu'un mauvais bâton, jamais une pièce d'or... Mais\n la souffrance n'a pas abêti cette face ravagée par la faim. Elle est affinée, ano-\n  blie par elle. Ce pauvre, mais c'est le Christ, et du coup la pauvreté devient\n  divine, tandis qu'ailleurs on voudrait la réduire à une sorte de dégradation,\n  la ravaler à une déchéance indigne de l'homme.\n     Baes, sans aucune recherche de l'effet, avec une simplicité de moyens qui\n dénote le grand art et que sa maîtrise lui permet, exhale des accents d'une sin-\n cérité sublime, d'une envolée superbe, dont l'écho se répercutera dans les siècles\n lointains.\n     L'Affabilité, de Ciamberlani, étude pour le panneau d'une cheminée de salle\n à manger, est une allégorie de la cordiale hospitalité, donnant peu, mais de\n grand cœur.\n     Les Compositions et Projets décoratifs de Colmant rappellent évidemment\n les sujets de Puvis de Chavannes et son faire sobre. Il a une compréhension\n nette du rôle prépondérant de la couleur dans la décoration. Ces panneaux\n sont appelés à répandre la gaité là où il en manque le plus généralement :\n couloirs, corridors, cages d'escaliers ; et la vivacité de la couleur rachète ce par\n quoi pèchent d'ordinaire ces endroits allègrement sacrifiés par les architectes :\n l'obscurité ou les faux jours.\n    Orner Coppens a, lui aussi, un sens très vif de la couleur, mais avec des\n atténuations qui la rendent discrète. Son pinceau rend pittoresque le détail le\n plus insignifiant, un rien. Voyez le pot de fleurs au bord de la fenêtre et la\ncage à serin dans la chambrette de la Dentellière, deux sociétés, deux amis\npour la pauvre vieille! Jetez un regard dans le jardin fleuri de la Maison de\npêcheur, animé par les teintes claires des dahlias et le vert foncé des lauriers.\n La façade de l'antique demeure En Flandre, toute proprette, toute blanche,\nrespire l'honnêteté et les vertus bourgeoises de ses paisibles habitants. Une\nréserve pourtant : l'eau de la Tamise qui reflète le Westminster nocturne,\nmanque de transparence, de fluidité, est peinte de « chic ».\n    Dardenne nous promène dans les dunes, près d'une Petite ferme à Coxyde :\nl'air sain et vif, qui circule abondamment dans ce coin de plage, fait oublier\nque la nature y est pauvre d'attraits. La Maisonnette de pécheur plait par sa\nmodestie même : des fenêtres à petits carreaux, quelques fleurs dans le jar-\ndinet, c'est peu, mais c'est peut-être le bonheur... De Haspe est un amant\nrespectueux de la nature : il en fait surtout valoir le caractère majestueux.\nL'œil a peine à suivre les sinuosités sans nombre, les détours et les circuits\nde la Lesse à Lessive : c'est l'étendard déployé d'un chevalier errant, ou la\ntraîne argentée d'une robe de fée. Les coteaux confinent aux nuages; ils ont\ndes contours pleins d'imprévu et de variété.\n    De Sadeieer juxtapose des plaques de couleurs, sans les compénétrer, sans\nles confondre. Ce procédé, cher aux Allemands, paraît-il, sacrifie trop la\nnature au goût de sa clientèle. Car s'il souligne l'étirement d'un nuage et\nrend la plaine interminablement longue (but que's'est proposé le peintre),\nson exagération même fatigue en fort peu de temps. Au printemps les nuages\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3315, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                   239\n\n\nsont des voiles que l'aquilon déploie dans l'infini, d'un bout à l'autre de\nl'horizon. La Rivière coule par un froid sibérien entre deux rives couvertes\nde neige. Rien ne bouge plus dans le paysage engourdi, rien, si ce n'est encore\nun timide rayon de lune, brasero perdu dans un coin du ciel, auquel vien-\ndront se réchauffer les étoiles.\n    Fabry a de la Poésie lyrique une compréhension peu banale. L'allégorie\nn'est peut-être pas facile à saisir. Mais l'œuvre est belle et d'un grand effet\ndécoratif.\n   Chez Fichefet perce avant tout le souci de plaire, de chercher dans la nature\nle côté agréable. Aussi est-ce l'été qu'il chante de préférence. L'Abbaye du\n Vivier, à Marche-les-Dames, les Rochers du Moniat, Cour et jardin, avec ses\nfeuillages de glycines, sont les annotations originales d'une verdure reposante\net d'une chaleur tempérée qui siéent à la douceur de vivre et à l'absence de\ntout souci.\n   Janssens possède sur sa palette les demi-tons qu'il faut pour les coins\nintimes d'une Maison bourgeoise, d'un Vieux logis, d'un Enclos mystique,\nde la Boutique flamande, et pour les jours tamisés par les vitraux d'un\nIntérieur d'église. Qu'il s'agisse d'un salon ou d'une simple cuisine, l'appar-\ntement revêt sous son pinceau un je ne sais quoi de propret, d'appétissant, qui\nrévèle la bonne ménagère. C'est attachant, on voudrait y vivre. Il n'est pas\njusqu'aux détours d'une rue, d'une impasse du Vieux Bruxelles qui ne\nparaissent familiers et ne laissent croire qu'on s'y est attardé parfois, tant leur\ncharme est captivant.\n    Lambert s'est livré à une farandole de couleurs pour donner un mouvement\nintense et une animation désordonnée à sa Kermesse flamande. Elle résonne\ndes bruits de fête. Sa musique, ses danses, ses cris de joie sont assour-\ndissants.\n    Peu d'artistes ont le sens de l'épopée comme Maurice Langaskens. Les\nHéros et les Combattants sont la force dans son aspect le plus imposant,\nparce que sûre d'elle-même, et le plus beau, parce que mise au service d'une\nnoble cause. Rien ne saura résister à leur mâle vigueur. Les Fruits, tressés en\ncouronne, savoureux jusqu'à l'excès, forment un admirable symbole d'abon-\ndance et de prospérité. L'étude pour le Bain rappelle la femme nue de la\n Fécondité, de Jordaens. Le dessin ample fait ressortir les formes harmo-\n nieuses du corps humain, non pas tant la pureté de la ligne comme chez les\n Grecs, mais surtout le modelé des chairs. L'artiste, qui sait éblouir sans lasser,\n fit valoir dans le Parc la grâce élancée d'une jeune fille de haute distinction\n accompagnée de ses deux lévriers, près d'un bassin où se pavanent des\n cygnes. Il y a une corrélation voulue dans le choix de ces animaux ; une\n atmosphère d'élégance impeccable baigne ce coin du parc.\n    On retrouve toujours avec plaisir les œuvres d'Amédée Lynen, dont l'origi-\n nalité s'affirme sous des formes multiples ; on reconnaît en toutes ses composi-\n tions sa griffe et son esprit caustique. Des chevaliers, Bannières au vent, des-\n cendent de l'imprenable burg, bâti pour terrifier la contrée d'alentour. Nid\n d'aigle perché sur le roc le plus élevé, suspendu dans le vide, dirait-on, au-des-\n sus des précipices, on y accède par un sentier mal défini. Le voyageur traverse\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3478, "texte": "240                                DURENDAL\n\n\n\nrapidement le Carrefour des Malandrins, rendez-vous de bretteurs, ribauds\net autres vilains. Cet endroit n'attire pas la richesse, et pourtant maints pauvres\nhères, boiteux ou paralytiques, y tendent leur sébile, se chauffent au soleil des\ngueux. En disciple de Breughel l'ancien, Lynen fait ressortir le côté bur-\nlesque, peu seyant de leur misère, et loin de s'apitoyer à leur propos, y trouve\nsujet à moquerie. C'est très drôle, mais un peu cruel.\n    Ottevaere affectionne les mises en page théâtrales. Ce défaut disparaît\npourtant dans un Jour sombre sur les Polders, où un arc-en-ciel magistra-\nlement posé — trait d'union entre la terre et les cieux — sert de pont entre\nles humains et les élus du paradis. Du haut d'une colline se voient des pâtures\ngrasses bien irriguées, des terres fertiles et généreuses, fécondées par le travail\nmillénaire du laboureur. C'est la magnificence de la terre, sur laquelle plane\nla menace d'un ciel tourmenté (gâtant légèrement l'harmonie de la compo-\nsition).\n    Des nymphes se baignent dans la Rivière, au coin d'un bois. Un rideau\nd'arbres, entourant la clairière, les garantit de l'indiscrétion des satyres. Décor\nbaigné d'une lumière douce où tout est atténué. Van Holder ne fut pas moins\nheureux avec le Crépuscule : c'est l'heure du recueillement où la nature\nrentre en elle-même, dit bonsoir aux choses qu'elle va quitter. Elle concentre\nles derniers rayons de sa pensée sur un point qu'elle éclaire d'un jour étrange;\nson regard immobile se fige là, puis elle s'endort... Passe une jeune fille dont\nl'attitude méditative s'accorde avec le grand silence de la nature entière qui\ns'est tue. Un jour de plus s'en est allé, comme aussi une illusion ! Elle attendit\nen vain l'être aimé. A ses pieds, murmure une source, pure et cristalline,\nmais glacée comme son cœur. Les herbages recouvrent la source en partie et la\nmousse envahit ce cœur; de l'une et de l'autre il ne restera bientôt plus rien...\n    L'aspect farouche de la forêt de Soignes en Automne et en Hiver, par\nViandier, évoque plus le repaire du braconnier qu'il ne pousse à l'idylle.\n    L'art de Viérin est consacré à Bruges — la morte — embaumée à perpétuité\npar l'huile que ses peintres infusèrent dans les veines de ses canaux ! Car on\nles revoit partout, on ne voit plus qu'eux. On pourrait opérer plus de cent\n reconstitutions de la ville avec les toiles de nos meilleurs peintres. Il faudrait\n organiser un jour une exposition des œuvres qui lui sont consacrées, donnant\n ainsi lieu aux plus intéressants rapprochements. Quoi qu'il en soit, En Flandre\n est une page nouvelle et sincère, consacrée à ce décor dont on ne se lasse\n pas : les toits à pignon, les ponts massifs et lourds, l'eau glauque. Est-ce à\n l'habitude qu'il faut attribuer cette interprétation quelque peu bourgeoise de la\n cité brugeoise ! Peut-être, car Viérin semble avoir moins que d'autres le sens\n du pittoresque; il n'a pas démontré à suffisance ce que les vieilles pierres\n offrent d'imprévu, d'attachant, de poétique.\n    Le Portrait de Mme D... par Dierickx est la mise en page d'une beauté sans\n apprêt, si pas sans attrait, déparée par un réalisme un peu excessif.\n    Oh! la mignonne tête de baby tout rose, délicatement posée sur l'oreiller.\n Une perle dans un écrin! Charles Michel exprime parfaitement le repos, le\n délassement, où seul le regard conserve une petite flamme. A remarquer la\n carnation fine et délicate des bras.\n"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3198, "texte": "                             REVUE     DU   MOIS                           241\n\n\n    Le Portrait d'enfant d'Opsomer évoque un fruit savoureux dans lequel\nl'heureuse maman doit aimer de mordre.\n    Les broderies de M me Hélène De Rudder sont des merveilles de patience,\noù le souci du détail n'a pas fait perdre de vue l'effet d'ensemble. L'ennemi de\nl'oiseau, c'est le chat de la maison, qu'un bambin aux boucles blondes, de\ntoute la force de ses bras menus éloigne d'un couple de colombes. Une jeune\ntille aux muguets forme une charmante allégorie du mois d'avril!\n    Un mot encore des sculpteurs.\n    Braecke a vu dans la Fille d'Eve l'être de volupté prête à cueillir le fruit\ndéfendu.\n    Des Portraits admirables font voir, en petit, un père et une mère s'effaçant\ndéjà devant leur progéniture qui pousse, qui pousse... : deux petites filles —\ndont il faut être le père assurément pour avoir compris leur psychologie de\nla sorte. Les yeux songeurs de l'aînée montrent qu'elle essaie déjà de com-\nprendre la vie; elle semble prête à y remplir sa tâche. L'autre, indifférente\nencore à de pareils soucis, repose, dans un confiant abandon, le front sans\npensées, sur l'épaule de sa sœur.\n    Dans l'Etude de Danseuse, signée d'Haveloose, la tension des muscles et les\nmouvements du corps concourent avec ensemble vers une attitude unique.\nC'est ici qu'il faut faire preuve d'une science anatomique consommée, l'inten-\nsité de l'effet dépendant du moindre détail.\n    La Douleur, par Isidore De Rudder (pierre tombale destinée au monument\nfunéraire de H. Boncquet), est décrite avec l'accent de la plus poignante sin-\ncérité. Elle se double ici d'un tour de force étonnant, car la figure de la\ndouleur étant entièrement cachée, il peut paraître paradoxal de parler de\nl'expression. Rien n'est plus émouvant pourtant; elle est indiquée par une\nattitude générale et un mouvement nerveux qui secoue tout le corps.\n    Les portraits d'Isidore Teirlinck et du Docteur Quintin ne manquent pas\nde vie ; non moins que celui du charbonnier Taymans — charbonnier par occa-\nsion et mécène d'habitude, à moins que ce ne soit le contraire...! On sait que\nle poète Taymans est un foyer de... lumière!\n   J'admire la puissante musculature, l'effort du torse en bronze de Mathieu\nDesmaré.\n    Le buste de M. Edg. Hulin, par Jul. Lagae, est animé d'une vie si intense\nque l'on s'apprête à lui appliquer le mot célèbre : « Mais parle donc! »\n    De Victor Rousseau, il faut admirer la Rieuse, d'une impeccable harmonie\nde lignes, le buste de Mlle A. D., si éveillée; une Tête souriante, enfin, dont\nl'expression me rappelle le sourire figé de la Joconde : on ne saurait dire par\nquel art savant l'artiste a pu fixer un sourire sur cette physionomie, dont pas\nun trait n'est contracté. C'est une expression d'ensemble qui résulte d'un\nsourire des yeux.\n    La Léda, de M. Philippe Wolfers, accepte avec empressement les hom-\nmages d'un cygne. Plusieurs esquisses (bronzes à cires perdues) : Eternelle\n Idylle, Printemps, Danseuses, Femme au miroir, dénotent chez lui une\n science peu commune du modelé, une compréhension neuve du nu antique.\n Il a renouvelé la formule des statuettes de Tanagra en traitant dans des\n"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3250, "texte": "242                                DURENDAL\n\n\ndimensions réduites des sujets qui l'étaient généralement dans de plus grands\nformats. Il meut un monde d'infiniment petits, plein d'animation et de vie.\n                                                          FRANCIS H O U T A R T .\n                                         *\n                                        * *\n\n    Exposition L o u i s e D a n s e . — Louise Danse qui porte un nom bien\nconnu dans la gravure soutient avec vaillance une réputation déjà ancienne.\n Elle traduit avec fidélité Dans l'atelier, d'Alfred Stevens ; Apollon écorchant\nMarsyas, de Ribera, et surtout le Saint Georges combattant le dragon, de\nCarpaccio. Un fouillis de détails, un luxe de membres pantelants, de vic-\ntimes à moitié dévorées rendent terrifiant à souhait le repaire du dragon.\n    Mais il est des œuvres plus personnelles, et dans lesquelles Louise Danse\nn'est plus seulement un virtuose dans l'interprétation, mais un compositeur de\ngrand mérite.\n    Plusieurs pages sur Venise ont fait revivre à nos yeux des visions déjà loin-\ntaines et voilées de pénombre, mais où surnagent principalement les grandes\nlignes, les impressions durables et profondes : celles qui synthétisent à notre\nesprit une époque, une civilisation disparue, et font passer au second plan les\ndétails secondaires.\n   Venise, c'est évidemment une longue suite de canaux sillonnés de gondoles\naux proues dentelées; c'est le Lido, c'est Burano baignant dans l'Adriatique\nses pieds de pierre.\n    Mais c'est aussi le Quadrige de Saint-Marc, au mouvement plein de noblesse\net de grande allure; c'est le Condottiere au dédain superbe, Taltier Colleoni,\nsymbole de fierté; c'est le Palais des Doges, imposant mausolée d'une gran-\ndeur qui n'est plus, et le Campanile de Saint-Marc, synonyme de durée. Venise,\nc'est une perle orientale perdue par le Créateur dans les eaux d'Occident.\n   Les eaux-fortes dominent, mais il y avait aussi quelques dessins.\n   Les Illustrations pour la chanson populaire belge valaient mieux que les\nthèmes qui les inspiraient (mais dont le goût médiocre se rachète peut-être par\nune saveur de terroir) :\n   « Dès que Marie a traversé le champ semé, les épis dorés se sont levés.\n   » Ma mie a ouvert sa fenêtre comme un regard de joie vers le soleil. »\n   Vous n'êtes pas grisé, moi non plus! Il est temps que la chanson popu-\nlaire belge renouvelle sa poétique.\n   Les Illustrations pour les serres chaudes me plurent davantage, renfermant\nau moins une idée à déchiffrer. Métamorphosées en nénuphars, mais dont les\nfleurs seraient empoisonnées, des silhouettes de femmes et de masques émergent\nde Tonde sur leurs tiges. Elles signifient assez clairement l'ensorcellement dont\nelles sont capables et la dissimulation qu'elles recouvrent parfois. Le serpent\nqui distille leur suc vénéneux, c'est l'image de la tentation. Et l'eau, de cristal\nà la surface mais vaseuse dans le tréfonds, c'est leur cœur, l'apparence de la\nvertu, la décence extérieure qui sied dans le monde...\n   En hiver, les branches des arbres, tels des membres amaigris et perclus,\ns'enchevêtrent comme pour se protéger mutuellement du froid. L'Eglise de la\nChapelle met en valeur l'étonnante variété des toits qui s'étagent et semblent\n"}, {"page_pdf": 280, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1210, "texte": "                               REVUE DU MOIS                                  243\n\n\ns'exhausser pour mieux voir ce qui se passe. Dans Un parc, des essences\nd'arbres rares et choisis sont dépouillées de leur frondaison à la tin de l'au-\ntomne. Ils profilent sur le ciel gris des troncs pleins de sveltesse et d'élégance,\net des ramures dont les doigts en fuseaux rappellent assez la noble origine.\n   Les Orchidées ressemblent à certaines courtisanes qu'on ne peut aimer sans\nse ruiner pour elles. Et, si la fleur en général trouve des amateurs, l'orchidée,\nelle, ne connaît que des amants. Etrange est sa ressemblance avec l'insecte.\nOuvrant ses pétales comme des ailes, elle semble prête à prendre son vol.\nSes pistilles sont des antennes et ses étamines des pattes. Elle a des yeux aussi,\net le regard troublant des gitanes. Son pollen doit être de la poudre de riz !\nCar les orchidées de Louise Danse sont pleines de coquetterie. Elles penchent\nleur calice dans une onde pure, cherchant sans doute un regain de jeunesse\ndans cette fontaine de Jouvence. Car, on le sait, les orchidées, restent éternel-\nlement jeunes, elles ne se fanent jamais.                 FRANCIS HOUTART.\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-009", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 243, "page_fin": 244, "titre_corps": "Revue du mois : Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. A.", "ancre_debut": "Théâtre du Parc Aux Matinées littéraires : M lle de la Seiglière", "ancre_fin": "sentiment et d'ingénuité. F. 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Cette pièce, qui charma nos aïeules, a\naujourd'hui soixante ans d'âge; mais, s'il y paraît à quelques détails, elle\nreste, dans l'ensemble, jeune et fraîche : une émotion distinguée et un\ncomique de bon ton, quelques types bien observés, une intrigue habilement\nnouée et dénouée, un dialogue élégant dans sa simplicité, — voilà plus qu'il\nn'en faut pour plaire au gracieux public de jeunes filles qui suit les matinées\ndu Parc.\n  Au surplus, l'œuvre de Jules Sandeau était jouée par les acteurs de la\nmaison avec leur talent ordinaire, et ce fut, tout compte fait, une excellente\nséance.\n   M. F.-Ch. Morisseaux, avant le lever du rideau, parla de la pièce et de son\nauteur d'une façon qui voulait être amusante, et qui le fut.\n                                          *\n                                      *       *\n\n  L'Ange gardien, par M. André Picard. — Ceci est une\npièce étrange, qui par son sujet, son style, son ordonnance générale, échappe\naux cadres traditionnels et aux définitions banales; une pièce faite unique-\nment pour une figure de femme, ou, mieux encore, écrite exprès pour une\nactrice, et pour elle seule. Est-elle originale, cette comédie? peut-être.\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2532, "texte": "244                               DURENDAL\n\n\n\n Intéressante? c'est bien possible. Agréable? on ne sait trop. Bien faite? il se\npourrait... Elle vous donne un plaisir bizarre et mélangé, auquel se joint\nune sensation d'agacement, presque de malaise, pareille à l'aigreur du citron.\n   Mme Marthe Mellot,qui est toute la pièce, cause une impression identique :\nelle incarne son personnage avec une telle vérité qu'on se prend tour à tour à\nla détester, à la plaindre et à l'aimer, qu'on la trouve ensemble sèche et\ntendre, charmante et insupportable, comme cette étrange Thérèse qui est tout\nà la fois si vilaine et si séduisante. Aux heures troubles et ambiguës du cré-\npuscule — du twilight, pour user d'un mot anglais qui en rend bien l'équi-\nvoque, — on hésite parfois, à voir un oiseau voleter dans la pénombre dou-\nteuse, entre l'hirondelle et la chauve-souris : telle cette pièce, telle Thérèse, et\ntelle Mme Mellot.\n   Mais se fondre ainsi avec l'héroïne qu'on doit incarner, s'oublier à\nce point soi-même pour ne plus songer qu'à la pièce qu'on joue, sans souci\ndes succès vulgaires, c'est le comble de l'art, et Mme Mellot a droit aux plus\nprofonds éloges. Son partenaire, du reste, se montra digne d'elle : M. Pierre\nMagnier, acteur remarquable, fut parfait de naturel, d'impertinence désin-\nvolte, d'emportement amoureux ; et il sut communiquer de la gaieté à cette\npièce, qui eût laissé sans lui le souvenir d'un malaise.\n   Mlle Magdeleine Damiroff, toujours jolie et sympathique, fut admirable\nd'émotion dans la scène du troisième acte. Et le reste de la troupe compléta\nun ensemble digne des meilleurs théâtres.\n   C'est égal, — j'y insiste : si l'interprétation fut, cette fois, supérieure,\nl'Ange gardien n'est pas, comme l'Aventurier, de ces comédies qu'on\ndésire revoir.\n                                       ***\n\n   Kaatje (reprise), par M. P a u l Spaak. — Comme la char-\nmante pièce de M. Paul Spaak trottine vivement vers la centième et que\nj'aurai alors à vous en reparler, je me borne aujourd'hui à dire quelques mots\nde l'interprétation nouvelle, qui me parait, pour l'ensemble, supérieure aux\nprécédentes. M. de Gravone, dans le rôle de Jean, est tendre, chaleureux,\némouvant. M. Carpentier fait un père très digne, très juste de ton, et qui dit\nbien les vers. Mme Angèle Renard, selon son habitude, joue avec distinction.\nLa très jolie Mary Leroy est excellente en Pomona, et Kaatje, la troisième\ndu nom, délicieuse de sentiment et d'ingénuité.                       F. 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J'en détache cette évocation :\n\n               Ah! si tu ne crains pas le rêve qui rebrousse\n               Le cours mystérieux   des âges anciens,\n               Songe aux mystiques nuits des pâtres chaldéens !\n               La plaine, d'un gazon plus épais que la mousse,\n"}, {"page_pdf": 282, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3342, "texte": "                                REVUE DU         MOIS                        245\n\n              Baignait à l'horizon comme un océan vert,\n              La ligne des palmiers qui bordent le désert.\n              Lu brise d'Arabie avait dans son haleine\n              L'ambre, le sang-dragon, le cinname et l'encens.\n              Les troupeaux, sous le dais des cieux éblouissants,\n              Blanchissaient   çà et là comme des tas de laine.\n              Des bosses de chameaux, des mufles de brebis\n              Remuaient par moments dans les airs         assoupis.\n              Les chiens dormaient avec le museau sur les pattes.\n              Or, les pâtres, coiffés de turbans    écarlâtes,\n              Conversaient    à voix basse au milieu des parfums,\n              Et leurs bras, cerclés d'or comme des serpents        bruns,\n              S'étendant quelquefois et soulevant la serge\n              Des lourds manteaux développés à larges pans,\n              Montraient au ciel couleur de la gorge des paons\n              Le Bâton de Jacob et l'Epi de la     Vierge...\n\n   Ce poème est en queue du numéro, il y a un article de M. Woeste en tête.\nLa Revue générale est une revue qu'on lit en commençant par la fin. C'est là\nque l'on trouve de temps en temps de beaux vers ou une chronique d'Eugène\nGilbert. Les articles de M. Faguet sont toujours à la place d'honneur.\n   — La Nouvelle Revue française. Francis de Miomandre : Petits dialogues\ngrassois. Les lettres de jeunesse de Ch.-Louis Philippe.\n   — Le Mercure de France, du 1er avril, publie quelques lettres inédites de\nProsper Mérimée : « Mon cher ami, Taschereau et moi nous voulons dîner\navec vous aujourd'hui. Trouvez-vous à 5 heures devant le Café de Paris. Mille\namitiés. Prévenez Hippolyte. P. Mérimée. » C'est palpitant, n'est-ce pas? Il\ny en a une demi-douzaine de ce genre-là. Il y en a d'autres, mais que diable\navions-nous besoin de ces billets? La Philosophie de la volupté, par Péladan ;\nte Nu au théâtre, par Saint-Alban.\n   — La Société nouvelle donne sur le même sujet — le Nu au théâtre —\nquelques pages pédantes et ridicules de M. Léon Legavre, écrites dans une\nlangue du quelconquisme le plus remarquable... Cela témoigne d'une docu-\nmentation effrénée; savourons par exemple cette sottise : « Il était réservé à la\nreligion chrétienne d'être fondée par un fils qui, du haut de la croix où il\nagonisait, laissa tomber sur la douleur de sa mère cette odieuse parole :\n« Femme, je ne vous connais pas »... Ses disciples s'en sont souvenus. »\nMme Bertha Bertrand-Mertens écrit l'histoire d'Une jeune femme amorale.\nElle y parle d'un officier qui « soignait matériellement pour elle ». Que sera-ce\nquand nous aurons une université flamande ?\n   — La Belgique artistique et littéraire. Un conte de Louis Delattre.\n D'épaisses chroniques de M. Paul André. Très peu de fautes de français. Un\n bon point. M. Morisseaux reprend son amusant Douzième provisoire.\n   — Les Marches de l'Est publient un article de M. Louis Piérard : En terre\n liégeoise et quelques lignes de M. Léon Bernardin sur le poète polonais\n Lucyan Rydel.\n    — Le Thyrse. Un « portrait en taille douce » de M. Paul André. De très\n intéressantes chroniques. Une exécrable nouvelle de M. André Divoire : Le\n Christ aux fleurs. On ne peut rien rêver de plus artificiel et de plus maladroit.\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3261, "texte": "246                                 DURENDAL\n\n\n\n   — La Phalange donne la deuxième partie de la Légende ailée de Bellero-\nphon hippalide, par Francis Vielé-Griffin.\n   — La Jeune Wallonie s'ouvre par un article hilarant du vice-président de\nla « Société pour la défense de la langue française » (chacun sait que c'est\nnotre ami van Beneden). Après avoir aligné un nombre considérable de sot-\ntises, il cite un poème de Verhaeren et ajoute : « Vive Verhaeren ! Il n'y a que\nlui pour dire si gentiment ce qu'il pense. » C'est tapé! hein? — M. Jules Sot-\ntiaux donne un poème, les Celtes, extrait des Héros wallons. Je ne connais\nrien de plus comique que M. Jules Sottiaux. Il fait la connaissance d'un cer-\ntain Bézuquet : il l'amène gauchement en wallonie... Verhaeren écrit les\nHéros.,. Sottiaux immédiatement écrira les Héros wallons! L'originalité\nn'est pas le fort de ce poète.\n   — Les Moissons futures. Le second cahier de cette revue contient notam-\nment une page curieuse de M. Horace van Offel et l'Aube, un poème de\nM. Pierre Nothomb.\n   — La Vie intellectuelle reste la revue intéressante et impartiale que nous\nconnaissons. A lire : Mgr Duchesne et l'histoire ancienne de l'Eglise, par\nM. Pierre Leguay, et une chronique de M. André du Fresnoy (auquel répond\n M. Georges Rency) sur les incidents Bernstein. Le morceau important du\nnuméro du 15 mars est une longue lettre de Tolstoï à M. Gustave Herwig.\nN'est-ce pas un manque de respect que de publier de telles pages? D'un bout\nà l'autre, c'est le plus humiliant radotage. Tournant autour d'une belle idée,\nle patriarche s'embrouille, se perd, se répète, accumule les sottises et les coq-\nà-l'âne. Il eût été plus décent de la part de M. Gustave Herwig de conserver\npieusement cette lettre dans ses tiroirs. J'en détache, au hasard, quelques\nphrases :\n   « Il ne faut pas dire à ces gens qui n'ont jamais connu la richesse : vous\nêtes pauvres. Il faut les seconder naturellement, car l'amour du prochain\navant tout. Mais, cet amour du prochain irait trop loin si vous leur disiez :\nmes amis, connaissez-vous l'art, savez-vous ce que c'est qu'un livre de\nM. Bourget, avez-vous lu une critique de M. Emile Faguet? Non, vous n'avez\npas vu toutes ces choses, alors vous êtes de pauvres diables...\n   » Je vous félicite d'avoir un tel père. Conservez-le longtemps. C'est une\nchose bien rare. Moi-même, il m'a été donné au commencement de ma car-\nrière de faire la connaissance du grand Gogol...\n   » Pourtant, les riches ont toujours moins de foi que les pauvres. J'en excepte\nle grand Français Maurice Barrès ou le Belge Maeterlinck que je n'aime pas\ndu tout. Sa littérature m'est antipathique. Mais cet homme est un grand chré-\ntien comme le Belge Camille Lemonnier(!) Je suis un ami de cette littérature\nbelge que n'aime guère le secrétaire de l'Académie française, M. Gaston Bois-\nsier. J'ai eu une petite guerre avec cet immortel quant à son Cicéron et il m'a\nensuite fait l'éloge de Kant et de Shopenhauer...\n   » Mais Nietzche non plus ne peut entrer dans mon cerveau, quoique j'es-\ntime beaucoup M. Jean Richepin qui est son émule...\n   » J'admire le genre de monsieur votre père. Il faut être heureux d'avoir un\ntel père. Mais je suppose que Nietzche l'effraie. Je parle toujours de l'excellent\n"}, {"page_pdf": 284, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1199, "texte": "                              REVUE DU       MOIS                            247\n\nTaine et je n'en dirai jamais assez. Il est admiré par nous parce qu'il connaît\nà fond l'histoire, et M. Clémenceau lui-même ne la connaît pas comme\nlui...\n   » M. Clémenceau a eu dans sa jeunesse une carrière si brillante que je n'ose\npas croire ce que M. Jean Jaurès a dit de lui : c'est un athée ! Cela signifierait\nqu'il n'a pas la foi... Quant à la vie littéraire de M. Clémenceau, je vous prie\nde croire qu'il occupera longtemps après sa mort une place prépondérante,\ncar il est pour nous autres écrivains, toujours le bel exemple de la clarté...\nAvec Richard Wagner on a oublié tout ce qui concerne la beauté de la\nlangue, mais en lisant la prose... de M. Clémenceau, vous rajeunirez votre\nstyle...\n   » Je crois que Paul Verlaine aurait vécu une vie meilleure s'il n'avait tant\nlu de ces choses. Je crois aussi que M. Jean Jaurès ne pourrait pas jurer\ndevant Dieu qu'il n'a pas la foi... »\n   C'est pénible. '\n   — La Revue de Belgique nous renseigne sur la religion de Fogazzaro et\nl'abonnement au téléphone. M. Wilmotte s'imagine sérieusement que M. Tho-\nmas Braun a confondu Paul André avec Paul Verlaine.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-011", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 248, "page_fin": 250, "titre_corps": "Lettre Parisienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "T. de Visan", "ancre_debut": "Lettre Parisienne                    CRISEéconomique, crise", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 285, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2653, "texte": "Lettre Parisienne\n\n                  CRISEéconomique, crise sociale, crise politique, crise du\n                    théâtre, crise des postes et télégraphes — on n'entend parler\n                    ici que de crises. Celle du français est la plus grave de\n                    toutes. La Sorbonne semble s'être conjurée contre les\n                    lettres et avoir pris à tâche de rabaisser, sous couleur de\n                    démocratie, le niveau intellectuel de la nation. Tant que\n                    nous ne serons pas descendus au rang des primaires, ces\n                    messieurs de l'enseignement supérieur ne seront pas contents.\n   Un livre remarquable vient de paraître, intitulé L'esprit de la Nouvelle\nSorbonne, dû à la collaboration de deux esprits fort distingués, MM. de Tarde\net Massis, qui adoptèrent le pseudonyme d'Agathon. La question de la culture\nclassique et des exigences du génie de notre race est posée avec ampleur.\nL'enquête d'Agathon dans les milieux universitaires ne laisse pas que d'être\nfort instructive. Hantée par les méthodes allemandes la Sorbonne, depuis\nquelques années, donne d'une façon immodérée dans l'érudition, la philo-\nlogie, l'histoire chronologique et autres travaux pseudo-scientifiques. La\nmétaphysique, la morale, la psychologie, l'esprit d'un auteur, le fond et la\nsubstance des chefs-d'œuvre sont relégués au magasin des accessoires. C'est\nle régne des fiches et des statistiques.\n   La formation de l'intelligence, l'éducation du goût, le clair exposé des\nidées générales ont fait place à quantité de menues spécialités, destinées à\ndiminuer la culture universelle et à fixer sur chaque cerveau d'étroites\nlunettes de pédant. Dans un but détestable d'utilité pratique l'enseignement\ndu latin et du grec a complètement disparu.\n   Jadis on nous apprenait d'abord à bien penser, on meublait notre esprit de\nconnaissances variées et étendues. Nous étions éduqués suivant la méthode\ntraditionnelle qui prétend faire de chacun « un honnête homme ». Ah! ce\nbeau nom : les humanités! Ce n'est qu'après une longue familiarité avec les\nlangues mortes et les génies de tous les siècles que nous consentions à nous\nparticulariser dans telle ou telle branche du savoir. Nous sortions, jeunes\nlicenciés, de la Sorbonne, propres à toutes les carrières, si j'ose dire, sans en\navoir convoité aucune. A présent, il faut tout de suite se décider pour un\nmétier déterminé, n'avoir d'autre objectif qu'une réussite immédiate. Que\nferions-nous d'un bagage de lettrés dès lors que nous devons nous spécialiser le\nplus vite possible? La Sorbonne, avec sa folie utilitaire, a atteint ce beau\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3067, "texte": "                            LETTRE      PARISIENNE                            249\n\n\nrésultat d'abaisser l'intelligence des jeunes Français et de constater que nul ne\nconnaît plus sa langue.\n   Tandis que M. Dumont-Wilden poursuit en Belgique ses travaux remar-\nquables pour la défense de la culture française, de nombreuses protestations\ns'élèvent ici en faveur du génie de notre race. M. Montfort, le directeur des\nMarges, lance une pétition pour le rétablissement, dans les écoles, du latin et\ndu grec. Les littérateurs s'émeuvent, et Agathon se fait leur porte-parole\nautorisé.\n   Hélas! tout concourt à la désagrégation de notre malheureux pays, envahi\npar les barbares. Le salut n'est plus que dans les littérateurs et les bons lettrés,\nassez désintéressés, assez indépendants pour sauvegarder les droits de la langue\net affirmer par leurs œuvres la vitalité du goût français.\n   Parmi ces ouvrages qui constituent les plus précieux joyaux de notre cou-\nronne intellectuelle, il faut citer l'Isabelle d'André Gide et l'Otage de Paul\nClaudel. Tous deux furent publiés dans la Nouvelle Revue française, un de\nnos vaillants périodiques où rien n'est livré à la hâte des élucubrations vulga-\nrisatrices. Ces ouvrages vont paraître en librairie, et nous pourrons ainsi les\napprécier plus à l'aise, mais déjà nous possédons, pour notre plus grande\njoie, la Sapho de Francis Vielé-Griffin et les Géorgiques chrétiennes de Francis\nJammes.\n   On sait assez la pureté des caractères de la maison d'édition de l'Occident.\n Il suffît de rappeler les ouvrages de Claudel, les Frères marcheurs de\n Mithouard, l'Enfant prodigue de Gide, Béale Gryne de Jean de Bosschère.\n La Sapho de Vielé-Griffin ne le cède en rien en perfection typographique à ces\n œuvres somptueuses. Quant au poème, il s'inscrit dans une louange pathétique\n de la beauté et de l'amour. Sapho symbolise la grâce, la poésie et l'idéal. Sa\n passion sublimisée n'est que le perpétuel désir, de l'absolu, l'exaltation des plus\n nobles sentiments de l'âme :\n\n                   Si l'amour veut la joie,   Androméda,\n                   Il la veut éternelle ;\n                   Il ne souhaite étreindre la beauté\n                   Qu'a fin de se perpétuer en elle;\n                   Il veut revivre dans un corps\n                   Ou renaître en une âme ;\n                   La beauté frêle nest pas l'objet du grave   amour ;\n                   Mais leur éternité!\n\n\n    Ainsi chante Sapho entourée de ses soeurs qui s'offrent comme la couronne\nvivante et les strophes animées de la Muse. Qu'Alcée tente de saisir Sapho\ndans ses bras avides, celle-ci repousse son désir de boue et le convie à célébrer\nla gloire, l'enthousiasme, tous les instincts supérieurs qui donnent du prix à\nla vie et à l'amour. Enfin insatisfaite, hantée de désirs infinis, avide de\nlumière, Sapho, du haut du rocher fameux, se précipite dans l'immensité, à\nla suite du char fulgurant du soleil. Ce poème est sans doute un des plus\nvibrants, des plus achevés qui soient sortis de la plume lyrique et inspirée de\n l'auteur des Cygnes.\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1345, "texte": "25o                                DURENDAL\n\n\n\n   Les Géorgiques chrétiennes de Francis Jammes sont également pleines de\nferveur, mais de ferveur contenue, simple et familière. Le poète de l'Eglise\nhabillée de feuilles a mis dans ces deux chants tout son cœur d'artiste, toute\nson âme religieuse et naïve. L'humilité s'y mêle à l'examen de conscience :\n\n               Avant que le premier de mes chants s'achève\n                Vers Dieu mon cœur plus lourd et plus grave s'élève.\n               Ma jeunesse ne fut qu'un rondeau       gracieux\n               De filles que le vent touche et découvre un peu.\n               Maintenant il me faut du calme pour écrire,\n               Car ma barbe blanchit autour de mon sourire.\n               J'entreprends dans mon âge mûr ce grand         labeur.\n               Il est le fruit que donne au bel été la fleur.\n\n\n  Nous retrouvons l'amour du poète pour les travaux des champs, la vie des\nsimples, les paysages caressants, le tout chanté sur un mode mineur, extrê-\nmement prenant et baigné d'émotion. Je ne sais pas de plus tendre prière, ni\nde plus pathétique louange au Créateur. Jammes est un poète que beaucoup\nde jeunes imitent ou pillent ; loin d'en être diminué, l'artiste demeure lui-même\nmagnifiquement.\n                                                                   T.    DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-012", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 251, "page_fin": 256, "titre_corps": "Le Drageoir aux épices", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Épicier", "ancre_debut": "Le Drageoir aux Epices On a accusé le Petit Epicier de méchanceté", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 288, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "Le Drageoir aux Epices\n   On a accusé le Petit Epicier de méchanceté et de rosserie. On lui a reproché\nd'attaquer sans grâce « plusieurs intéressantes personnalités de ce siècle »,\ncomme dirait M. Paul André. On a protesté contre son caractère acerbe et\npeu charitable, et contre sa manie de couvrir de ridicule les plus sympathiques\nde ses confrères... Nous en avons été désolé. Disons-le bien haut : si nous\n« cherchons la petite bête », c'est par simple délassement et non pour nous\nprocurer la stérile jouissance de critiquer. Combien nous préférons décou-\nvrir des talents nouveaux, exalter des œuvres obscures, rendre justice à des\nméconnus... Et avec quel respect nous nous inclinons devant les maîtres. Une\nsorte de piété nous porte même à rechercher leurs pages oubliées, et nulle\némotion n'est plus douce à notre cœur que celle que nous ressentons en retrou-\nvant dans un journal ancien ou une revue jaunie un poème de jeunesse, un\nessai émouvant de quelque écrivain entré depuis dans la gloire.\n   Le hasard nous a fait retrouver l'autre jour un numéro du Journal de\nBruges du 22 mars 1892, contenant le récit d'un banquet de gardes civiques.\nNotre cœur battit quand nous lûmes soudain les lignes suivantes :\n   « La partie officielle du banquet était terminée, et la parole a été accordée\nà la chanson. Le sergent Georges De Schryver a détaillé, de sa pure et sympa-\nthique voix, les couplets au commandant, dus à la plume fine et élégante d'un\ndévoué frère d'armes : Arthur Daxhelet. »\n   Voici le poème cité par le Journal de Bruges. C'est vibrant, fier et profond.\nOn devine en le lisant un futur rédacteur de notre revue nationale :\n\n                                        I\n\n                  Frères chasseurs, en cet    anniversaire,\n                  Rappelons-nous les fastes    glorieux\n                  Dont notre corps est le dépositaire\n                  Et qu'il garde comme un legs précieux (bis).\n                  Mais en ce jour choisi pour notre fête,\n                  Chantons surtout notre guide      vaillant;\n                  Qu'en son honneur chacun de nous répète\n                  Ce cri joyeux : Vive le commandant !\n\n                                       II\n\n                  Mais quel éclat, quelle vive allégresse !\n                  Notre phalange est superbe d'ardeur ,\n                  C'est pour fêter son chef qu'elle s'empresse :\n                  De nos succès à lui revient l'honneur (bis).\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "252                                DURENDAL\n\n\n                  Pour le fêter, ce chef que tous vénèrent,\n                  Que les chasseurs fassent entendre encor\n                  Ce beau refrain, ce refrain qu'ils préfèrent    :\n                  Hourra! Vive le commandant       Ensor!\n\n                                           III\n\n                  Si dans nos rangs une précieuse entente\n                  Règne toujours — si féconde en progrès,\n                  C'est que par son autorité   prudente\n                  A l'effort il nous pousse sans excès (bis).\n                  C'est encore lui qui nous donne l'exemple\n                  Du zèle ardent du courage      entraînant.\n                  Allons, amis, redisons tous ensemble\n                  Notre refrain : Vive le commandant !\n\n                                           IV\n\n                  Si quelque jour notre chère Belgique\n                  Voyait son sol envahi,   profané,\n                  Obéissant à sa voix énergique\n                  Nous marcherions pleins de noble fierté ( b i s ) .\n                  Nous marcherions et loin de nos     frontières,\n                  Nous chasserions l'ennemi menaçant,\n                  En répétant ces deux cris bien sincères :\n                  Vive le Roi! Vive le commandant!\n\n\n\n\n                  Mais ce jour-ci appartient à la joie ;\n                  Que la gaité préside à ce festin\n                  Que le souci dans le bon vin se noie,\n                  Que loin de nous s'envole le chagrin (bis).\n                  Buvons, amis, buvons force      rasades;\n                  Et puis en chœur, allons chantons encor\n                  — Sans distinctions de galons ni de grades      —\n                  Hourra ! Vive le commandant Ensor !\n\n  M. Arthur Daxhelet ne fait-il pas la critique des poèmes dans la Belgique\nartistique et littéraire ?\n                                     *\n                                   * *\n\n  M. Woeste se plaint à diverses personnes de voir la Nef faire concurrence\nà la Revue générale.\n\n\n  M. Sander Pierron se plaint amèrement, dans une lettre à M. Georges\nRency, du peu de. retentissement de ses Etudes d'art. Il se traite lui-même de\n« critique obscur ». Sévère mais juste.\n\n                                            *\n                                       *         *\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3254, "texte": "                       LE DRAGEOIR AUX           ÉPICES                      253\n\n\n  M. Sand'er Pierron a t'ait remettre aux vitrines son admirable roman\nLe Tribun, Il espère que l'on confondra son livre avec la pièce de M. Paul\nBourget.\n\n                                     *   *\n\n   La Vie intellectuelle — nous en citons de larges fragments dans notre\nRevue des revues — a publié des pages inédites de Tolstoï. Elles lui\navaient été communiquées par M. Gustave Herwig. On aura remarqué que\ncette lettre était incomplète. C'est à nous que M. Gustave Herwig a commu-\nniqué la seconde partie de ce mémoire. Tolstoï y arrive vraiment au cœur de\nson sujet, et c'est profondément émouvant. Dans la première partie, le grand\nécrivain russe parlait déjà des écrivains belges : de ce grand chrétien de\nCamille Lemonnier, de Huysmans (à qui il avait écrit vingt lettres) et de\nVerhaeren (à qui il en avait écrit vingt et une). Il est curieux de voir dans la\npage que nous avons l'honneur de publier aujourd'hui avec quelle clarté le\nsongeur d'Ysnaïa Poliana (ce nom qui ne se prononce que par écrit) jugeait\nles gens et les choses de chez nous. Il ne parle pas de M. Emile Valentin,\nmais vraiment nous n'y pouvons rien :\n   «... Vous avez raison d'étudier la littérature russe, elle est fort intéressante\nmais elle ne m'a pas rapporté beaucoup d'argent. Il en est autrement en\nBelgique, me dit-on, mais en Belgique on a la foi. M. Jean Aicart qui a eu\nune si brillante carrière en est la preuve évidente. J'aime beaucoup M. Jean\nAicard, c'est un poète, mais je préfère • encore M. Paul André qui est un\nartilleur. M. Parra l'a surnommé avec raison « le Bazin belge » et j'ai appris\ndans la notice du P. Bouchebée qu'il avait une belle âme. Quant à\nGilkin je l'admire, mais sa littérature m'est antipathique. Il parait qu'il fait\ndepuis quelque temps des chansons patriotiques, j'y reconnais son fougueux\ntempérament moscovite. Ici Tourguénieff (prononcez ce nom !) l'appelait\n Iwan le Terrible. Sa carrière est très remarquable et ses Etudiants russes ont\nprovoqué une émeute à Saint-Pétersbourg. Vous êtes heureux d'avoir\n M. Van Overberg à la tête du ministère. Faites-lui mes amitiés, c'est un\ngrand chrétien ainsi que M. Wauvermans et que M. Paul André. Celui-ci\nn'a malheureusement pas été à Sébastopol avec ses canons — car il est bon\nartilleur s'il est mauvais auteur. Gogol dans ma jeunesse m'a plusieurs fois\nparlé de lui : M. et Mme Wassiliewski avaient traduit le Mariage en français\net cet écrivain l'a traduit en belge, fort bien, paraît-il. Nekrassof vous a-t-il\nenvoyé de l'argent? Vous ferez mes amitiés au général Dourakine, c'est notre\nmaître à tous ainsi que Ramaekers qui est, pour nous autres, toujours le bel\nexemple de la clarté. Quant à M. Valère Gille, il n'a pas la foi. Sinon\nil aurait déjà retrouvé ses opales. C'est très dommage. C'est comme M. Georges\n Rency qui publie ma correspondance inédite, il pratique la religion en\nsecret. Allez-vous à l'Exposition de Charleroi? Dom Jules Destrée m'y a invité\n par une lettre circulaire : c'est un bel exemple! Imaginez-vous que l'autre\n jour j'ai rencontré ce grand Belge qu'est M. Jules Leclercq, il se promenait\n sur le steppe en composant un sonnet. Il commençait par le mimer comme\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3199, "texte": "254                                  DURENDAL\n\n\nM. Henry Maassen, puis cela venait tout seul. Je n'ai jamais vu une pareille\nfacilité :\n            Mille roubles sonnants pour ta cavale grise !\n            C'est le brillant marché qu'offre un boyard     épris\n            Du pur sang de Machmed. « J'en veux un plus haut        prix.\n            Il vaut certes le double ! » objecte le Kirghise ..\n\n      Je ne connaissais M. Jules Leclercq que comme poète, on me dit qu'il est\ngéographe aussi et qu'il a fait plusieurs voyages au long cours. Il est bon. Il\na dîné chez moi et il a plu à chacun de nous quoiqu'il ne soit pas très beau.\nQuant à Wagner, il n'est pas aussi clair que M. Waldeck-Rousseau. Il m'est\nd'ailleurs peu sympathique. Ses émules, MM. Fonson et Wicheler, sont des\nathées, mais je crois qu'ils ne le comprennent pas. Dites à vos amis que je\npartage votre manière de voir concernant le Père Casteleyn. Je le lis en même\ntemps que Popoff, l'abbé Lecigne et Bjornsterne-Bjornson, tout en le préférant\nà tous ceux-là. M. Dullaert fait-il toujours la critique au XXe Siècle? On\nprétend que non et que J.-P. Lestinne serait un anarchiste russe du nom de\nChimansky, il ne désire pas qu'on le reconnaisse. Cela me fait revenir à la\nlittérature russe; jusqu'ici je n'en ai guère parlé, mais j'ai dit des choses défi-\nnitives en forme de digressions. Nous aimons la salade dans nos vieux jours.\nVous pouvez donc publier cette lettre quoique j'y parle de tout à la foi. »\n                                                                            TOLSTOÏ.\n   Nous ne doutons pas que cette page ne fasse sensation au même titre que\ncelle que vient de publier la Vie intellectuelle. Et elle est authentique, nous\nn'en doutons pas. La salade dont parlait notre cher Léon Nicolaïevitch est\névidemment une salade russe.\n                                        *\n                                      * *\n   M. Charles van Beneden, qui écrivit jadis les Titularisés, et qui depuis\nporte le titre de baron, a bien voulu oublier notre attitude peu charitable\nenvers lui, et nous a envoyé son volume intitulé Pendant dix-sept ans. C'est\nun excellent remède pour les neurasthéniques et les mélancoliques. Depuis\nM. Eugène Schmitz, aucun poète ne nous avait donné pareille loufoquerie.\nD'ébourriffants vers d'amour, des épithalames, des épîtres, des bouts rimes,\ndes chansons de music-hall, des élégies « primées à la cour d'amour de Vil-\nvorde », des romances, des contes, des impromptus, des poésies légères, une\n« épopée lyrique », une comédie : on trouve de tout dans ce livre. L'auteur n'a\nsupprimé de la première édition (qui date de 1887) que les articles de droit et\nles extraits de journaux relatant ses conférences et ses faits et gestes. C'est\nbien dommage, vraiment! Heureusement nous avons déjà, dans ce volume\nécourté, assez d'œuvres pour nous faire une idée de cet écrivain qui est, dit\nM. Joseph Chot, « une personnalité évidente, un nom, un stèle solide dressé\nau milieu du domaine littéraire. »\n   Voyons le style de ce stèle :\n   Voici le début d'une épitre à Maître Schoenfeld :\n                        L'éloquence loin des regards\n                                 Des   Stoquarts\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2790, "texte": "                          LE DRAGEOIR AUX             ÉPICES                   255\n\n                        Sommeillant en sa couche\n                        Quand, amoureuse, elle t'ouït\n                                Et sourit\n                        De vivre dans la bouche (I)\n\n  Maître Jules Le Jeune méritait mieux encore :\n\n               Sur le registre d'or que vous offre notre Ordre\n                   Permettez donc que j'écrive ces vers : —\n               Le dix-neuf de ce mois, vous chanter fut un ordre\n                   Qui doit durer ce que durent les mers! —\n\n  Qui ne goûtera la grâce de ces vers écrits sur l'album d'une jeune fille :\n\n               Lorsque vous êtes seule à quoi donc     pensez-vous...\n               Votre cœur s'abandonne à celui qu'il adore !...\n               Vos bras s'ouvrent pour lui; sa moustache       d'artiste\n               Vous caresse, un frisson court en vous     délicieux.\n               Puis, bientôt, accoudée en une pose  triste,\n               De votre absent chéri vous recrutez la piste.\n\n  Et celle de cette épigramme :\n\n                       A mon avis,     Charlotte\n                       Rime beaucoup mieux avec amour\n                       Que ce vulgaire mot de carotte\n                       Avec le vocable   tambour.\n\n  Tout cela est bien consolant. Il y a encore de beaux jours pour la Poésie\nen Belgique.\n                                          *\n                                         * *\n   M. Joseph Chot, qui est un conteur de talent, s'est fait le chantre de M. van\nBeneden. Et il est tellement triste de le voir attelé à cette grotesque besogne,\nqu'on n'a presque pas le courage d'en rire. Pendant cent dix-sept pages, les\nœuvres principales du maître sont analysées. Shakspeare est évoqué à propos\nde lui, et la Peste de Tirgalet est proclamée capable de « braver le temps et les\nhommes! » Nous n'insisterons pas, ayant pour M. Joseph Chot de l'estime.\nNous ne pouvons pourtant pas ne point citer les dernières lignes de cette\nétude où le biographe se montre digne de son héros : « Le baron van Beneden\nest un stèle... On peut critiquer les formes du monument, ses aspérités inquié-\ntantes; mais il existe, on le voit, il arrête, on le sent; et si les yeux et les\noreilles du sceptique daignent se rapprocher, il verra, entendra enfin, tel\nl'éternel et invincible chant de la mer, résonner en ces parois de granit, la\npuissance latente d'un talent qui couve, frémit ou vibre, comme une harpe\nsonore, sous les doigts d'un poète ou d'un artiste enivré d'idéal ! ! ! ». Ce stèle\nqui contient le bruit de la mer, qui couve et frémit comme une harpe sous\nles doigts... Le nommé Buisset, député de Charleroi, avait jusqu'à présent le\nmonopole de ces phrases...\n                                        * *\n"}, {"page_pdf": 293, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 551, "texte": "256                              DURENDAL\n\n\n\n  Aperçu à la vitrine d'un libraire, un livre bleu, jaune et blanc, intitulé :\nLyres reprises. Recueil de poésies illustrées obtenues par transmission média-\nnimique et fluidique directe, par Mademoiselle B. Meirschaut, directrice\nd'école, et M. Albert Dremel, avocat à la Cour d'appel. La poésie belge était\nprès de mourir, mais maintenant que les directrices d'école, les avocats à la\nCour d'appel et les Esprits s'en mêlent...\n                                                      LE PETIT     ÉPICIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-013", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 257, "page_fin": 270, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES  LA L I T T É R A T U R E        :  A n t i g o n", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 294, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2666, "texte": "LES LIVRES\n\nLA L I T T É R A T U R E        :\n\nA n t i g o n e V i c t o r i e u s e , par JOSÉ HENNEBICQ. — (Paris, Sansot.)\n   Signalons, aux trente-six amis inconnus, qui constituent à un auteur la\nvraie cour de gloire ignorée, hélas! du roi qu'elle sert en silence, ce livre aux\nidées altières encloses en des phrases capiteuses. M. Hennebicq, dont la\njeunesse a mûri une partie de ses fruits en Orient, est non seulement\nun ennemi de la bassesse et de la vulgarité, mais c'est un rêveur et un\nidéaliste fervent. Il ne s'en cache point. Chacun de ses volumes affirme sa\nfoi, et celui-ci peut-être avec plus d'éclat encore que les autres. « Que le rêve\nsoit notre viatique! » fait-il répéter à ses héros. Et ailleurs : « Seul le rêve\nest vrai. » Ce convive du Banquet de Platon nous apporte son désir con-\ntagieux et nostalgique de la Beauté, et le lecteur ferme le livre avec une\nfringale folle de prendre la place quittée par l'auteur, encore que celui-ci\ns'affirme utopiste et idéologue. Tout le credo idéaliste, en art, en socio-\nlogique, en éthique est dans ce noble livre. L'écriture est constamment à la\nhauteur des idées. Le style s'apparente aux pages d'Akédysséril et aux\ncadences harmonieuses du Voyage à Sparte. C'est la Grèce éternelle, qui\ninspira un si beau livre aussi à Gomez Carrillo, qui est mère des inspirations\net du style de M. José Hennebicq. 11 a droit d'être heureux de ce rappro-\nchement. Un écrivain qui ramène invinciblement à l'esprit du lecteur,\nà chaque chapitre, à chaque page, le souvenir de celle que Vigny saluait de\ncette apostrophe :\n           « Regardez, c'est la Grèce! Oh! regardez, c'est elle!\n           Salut, reine des arts! Salut! Grèce    immortelle!\n           Le monde est amoureux de ta pourpre en lambeaux,\n           Et l'or des nations s'arrache tes tombeaux. »\n\ncet écrivain est bien près d'égaler ses modèles.\n  Antigone Victorieuse est parmi les dix ou vingt plus beaux livres écrits\ndepuis dix ans. Ce n'est pas le chef-d'œuvre encore, nonobstant ces pages\nparfaites : le Poète et le Vieillard, et ces autres à peu près parfaites : Satyavati et\nle Runa (dont je retrancherais certaines Bayadères très belles, oui, mais un\npeu vives), mais c'en est la sûre promesse; et M. José Hennebicq l'écrira\nquand il voudra, et le jour où il nous le donnera, nous lui ferons, de notre\nenthousiasme et de nos applaudissements, une telle fête intellectuelle qu'il\nretranchera d'Antigone Victorieuse cette phrase d'une si mordante ironie :\n     Ce siècle, qui ne peut apercevoir l'essor sublime du poète, ni le vol\naquilin du penseur, aura pour demi-dieu l'aviateur. »              POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3185, "texte": "258                                DURENDAL\n\n\nL e s C e n d r e s d u F o y e r , roman, par HENRI D'HENNEZEL. —(Paris,\n   Bernard Grasset.)\n   En ce temps de littérature à la grosse où un homme de lettres, qui veut\nà tout prix retenir l'attention, publie au moins ses deux volumes par an, c'est\nune joie pour le lecteur délicat de savourer les livres longuement espacés,\nmais d'une haute tenue de pensée et de forme, que nous donne M. Henri\nd'Hennezel.\n   Les mœurs interlopes, l'amoralisme, le culte de Nietsche comptent un\ntroupeau de thuriféraires ; avec la grâce parfaite de son style et la noblesse\nde son inspiration, M. d'Hennezel s'attache à ce qui fait le fond de notre vie\nmorale traditionnelle. Ses vertus sont mâles dans leur élégance, il sait allier\nau respect des choses éternelles une tournure d'esprit fringante, certaines\npointes cavalières, et ce n'est jamais une odeur de moisi que l'on respire chez\ncet aristocrate, qui fut un ami très cher au grand cœur de J.-K. Huysmans.\n   Dans la déroute d'une existence, libérée dans ses jouissances sensuelles de\nla vieille loi du foyer chrétien, un homme retrouve, au bout de la douleur\npurificatrice, le sentiment de sa responsabilité et goûte les bienfaits du devoir.\n   Au lendemain de la trahison (ou de la prétendue trahison) d'une maîtresse,\nCharles Lavadier, qui n'avait pas connu l'amour dans le mariage, comprend\npeu à peu, dans la détresse qui grandit chez lui, combien son égoïsme fut\ncoupable. Le père est châtié à l'égal de l'époux ; un fils, auquel Lavadier\n— tout entier à l'ardente folie — ne s'intéressait guère, se jette dans une vie\ndé débauche qui le mènera jusqu'au suicide. Sa femme, martyre trop long-\ntemps ignorée, assume par ses souffrances le rachat des péchés de l'époux.\nElle meurt, victime d'un mal dont la cause demeure pour Lavadier un\npoignant mystère. Enfin, l'épreuve ayant broyé son cœur, il retrouve, au\nfoyer d'une fille tendrement aimée, l'image du bonheur, telle qu'elle jaillit\nd'une vie claire, parfumée de pure tendresse et embellie de l'humble devoir\nquotidien.\n   On dirait de chaque livre de M. d'Hennezel qu'il est une bonne œuvre,\nsi pareil éloge ne tendait à faire croire que ces pages pourraient prendre place\ndans certaines collections de récits édifiants, à l'usage des jeunes filles.\n   Il n'en est heureusement rien. Cet auteur se fait une trop haute idée de son\nart pour consentir aux fausses pudeurs qui sont l'apanage des fournisseurs\nhabituels de « romans moraux ».\n   Soucieux de sa responsabilité, il n'a jamais embelli les défaillances de ses\npersonnages, mais il n'a jamais non plus travesti le spectacle quotidien du\nmonde et négligé, par pruderie, les leçons que le vice donne aux honnêtes\ngens.\n   Dans les Cendres du Foyer on rencontre un type de bigote, aussi sotte\nqu'insupportable, et on se souvient que, dans ses œuvres précédentes,\nM. d'Hennezel nous avait déjà représenté avec verve des particulières de\nl'espèce.\n   Ai-je dit qu'à chaque œuvre nouvelle le talent du romancier grandit et que\nle style atteint une plénitude, une fermeté dans la souplesse, vraiment rares?\n   Peu d'écrivains égalent cette jeune maîtrise.                             V.\n"}, {"page_pdf": 296, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3362, "texte": "                                     LES LIVRES                               259\n\n\nLa Fosse a u x l i o n s , par EMILE BAUMANN. — (Paris, Grasset.)\n   En attendant que Durendal publie sur Emile Baumann l'étude plus ample\nqu'il mérite, saluons ce roman nouveau comme l'un des plus beaux qu'ait\ninspirés la pensée catholique. On se rappelle peut-être avec quel enthousiasme\nnous avons accueilli, il y a trois ans, l'apparition de l'Immolé. C'était un magni-\nfique tempérament d'écrivain qui se révélait, et ce livre touffu, puissant,\ndébordant de vie et d'idées plaçait d'emblée son auteur au premier rang\nparmi les romanciers d'aujourd'hui. La Fosse aux lions, moins surchargé d'épi-\nsodes, plus classique dans sa structure, plus discipliné dans sa forme, est\nun roman digne de celui qui l'a précédé. L'Immolé vivait dans l'atmosphère\nexaltante de Lyon, la ville que domine Fourvière : ici c'est l'exaltation de la\nVendée qui palpite. Dans le décor du Bocage se déroule, tour à tour violente,\nidyllique, passionnée et ténébreuse, l'histoire de Philippe de Bradieu. Et\nl'épreuve terrible à laquelle Dieu soumet son âme le fait plus chrétien encore.\nComme Daniel Rovère, Philippe de Bradieu porte le poids des influences\nataviques, mais Daniel quitta le siècle et s'immola. Philippe de Bradieu\nvoulut goûter le bonheur. Et rien que pour s'y être complu, voici que le\nfrappe le mystérieux châtiment. Son père, criminel et fou, mourra tragique-\nment, emmuré dans la fosse où ses vices l'auront déchiré ; lui, résigné, chré-\ntien, loyal, saura rester calme parmi les influences violentes qui s'acharneront\nsur sa destinée. Le roman d'Emile Baumann laisse une impression très forte\net finit sur une telle pensée de paix et de résignation qu'il ne reste aucun\nsouvenir pénible de cette histoire traitée à la manière noire... Après ces récits\nde douleur, d'inquiétude et de mystère, Emile Baumann nous donnera\npeut-être le roman de la joie chrétienne.\n                                                                           P. N.\n\nC o n t e s d ' a v a n t l ' a m o u r , par Louis DELATTRE. —(Bruxelles, éditions\n  de la Belgique artistique et littéraire.)\nP e t i t s c o n t e s e n S a b o t S , par Louis DELATTRE, illustrations de\n   M. G. LEBACQ. — (Bruxelles, Lebègue et Cie.)\n   Louis Delattre sait que, considérée du point de vue de la synthèse, en gros,\nla vie est dure et triste, et incompréhensible. Mais il sait aussi que, considérée\ndu point de vue de l'analyse, dans le détail, elle est douce et charmante,\nabondante en fleurs et en sourires qui, bien que n'étant que d'un jour ou que\nd'une minute, sont comme s'ils étaient éternels, puisqu'ils recommencent\nsans cesse. Et c'est sur cette double expérience que se fonde l'infinie indul-\ngence qu'il a pour les hommes et l'amour infini qu'il a pour le monde et\npour la vie.\n   Etant pitoyable, il est compréhensif. Devant l'être le plus dégradé, il est\nplus enclin à chercher motif à expliquer qu'à condamner sa déchéance. Plus\nheureux que Loth, qui ne trouva pas un juste dans Sodome, il parvient à\nfaire apparaître un éclat de candeur et d'enfance dans l'âme de Zizine, la\npatronne d'un bouge de village. Mais sa pensée s'arrête avec plus de com-\nplaisance devant les créatures au cœur simple et à l'esprit naïf, petites gens,\ncampagnards, ouvriers, dont la vie toute menue, toute quotidienne, va,\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "260                               DURENDAL\n\n\n\njouissant des heures insouciantes ou gaies, supportant le poids des heures\ntragiques, dans une sorte de passivité, d'inconscience mélangée d'héroïsme.\n Passivité qui souvent n'est que la rude enveloppe d'une sensibilité confuse,\nincapable ou honteuse de s'exprimer.\n    Ecoutez ce délicieux épisode de l'histoire du Créquion, un enfant chargé\nde guider les ânes qui traînent les déblais sur les terris ; pauvre petit ouvrier\norphelin auquel personne ne fait attention que pour le molester. Un jour, un\nhouilleur surnommé Blanc-Borain lui est venu en aide pour remettre de\nl'ordre dans son attelage qui s'était embrouillé. Après leur travail, Créquion\net Blanc-Borain, attirés l'un vers l'autre par une vague sympathie, sont\nretournés ensemble. « Quand le Borain atteint au Calvaire, devant sa maison,\nil laisse le Créquion au milieu de la route, lance un « salut, mon fi » et rentre.\n      — Oh! oui! répond Martin.\n    » Le Borain l'a salué ! Il fait le brave et continue son chemin de ses plus\ngrandes enjambées, une, deux, trois, jusque cent, pour que, pense-t-il déjà,\n « le Borain soit content de lui ». Mais aussitôt qu'il entend la porte de la\n Flatte se refermer sur le maître houilleur, le gamin fait demi-tour, revient\nsur ses pas, et avec un battement qu'il n'a jamais senti dans sa maigre\npoitrine, il s'assied sur le talus en face du seuil. Il savoure l'idée que là,\nderrière l'huis, à quelques mètres, se tient son ami.\n    « Ami... ». Toute la nature incomprise ou inaperçue, amère ou hostile,\nprend une voix pour répondre à son cri : « Ami!... » Et cet enfant se sent\nsubitement relié à la vie qui l'entoure... « Ami. » De savoir qu'il n'est plus\nseul, son cœur s'est dilaté, et à coups pressés demande à s'ouvrir...\n    « C'est un soir d'automne, pauvre, simple. Sous les nuages qui l'ont tenu\nenfermé, le soleil, avant de se coucher, paraît un instant, et du rouge san-\nglant de sa lumière plaque les vitres de la maison de la Flatte.\n    » La poitrine de l'enfant se gonfle et se dégonfle avec autant de joie que\ns'il venait d'en rejeter un caillou qui l'étouffait. Les yeux au large ouverts,\nl'oreille tendue, il demeure immobile, enivré d'amour; noir de charbon,\nchétif dans ses haillons, il tient ses deux mains jointes comme sur une fleur.\n Et la nuit est presque venue.\n    » La vie dans la maison reprend tout à coup ; sans doute, le Borain a fini\nde souper; et la maisonnée l'accompagne vers le jardin.\n    » Martin, pour le voir, s'approche. Le Borain, les poings dans les poches,\navec des mouvements des mâchoires se nettoie les dents; à pesants coups de\ntalons il écrase les mottes de terre.\n      Par un trou de la haie, Martin se penche. Son cœur frappe sa poitrine\nainsi qu'un marteau. Il réunit ses doigts devant sa bouche en porte-voix et,\ncomme on crie un hourrah, il se met à hurler : « Blanc-Borain! Hé, Blanc\n » Florent du Calvaire! » Et il s'enfuit... »\n    La citation est longue pour la brièveté forcée de cet article. Mais cette\n page exquise, d'une observation si fine et imprégnée d'une si vraie tendresse\npour les humbles, donnera une idée plus complète que toutes les réflexions\n que nous pourrions émettre de la valeur de ces contes d'un art si délicat\n et si cordial. Ils sont pour les grands, ces contes-là, dans la vivacité et la\n"}, {"page_pdf": 298, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3279, "texte": "                                 LES   LIVRES                                 261\n\n\n\nfraîcheur de leur coloris, dans la signification parfois dramatique de leurs\npéripéties. Mais, presque en même temps, l'aimable écrivain en publiait une\ngerbe d'autres destinés aux petits et sur lesquels ceux-ci pencheront avec\nravissement la nouveauté de leurs yeux et de leur imagination.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nH a u t e P l a i n e , par HUBERT STIERNET. (Association des écrivains\n   belges.)\n   Ce livre dédié « à de chères mémoires » ne décrit point minutieusement la\nterre natale où sont les morts. Il ne s'attarde point à des détails de paysage.\nMais le pays Hesbain, la « Haute Plaine » y vit de sa vie, mêlée à l'âme des\nbonnes gens, aux gestes simples et graves des rustres. J'avais en main le\nvolume d'Hubert Stiernet en traversant son pays et je reconnaissais l'atmo-\nsphère des contes que je lisais. J'ai vu Blaret, le gros village, et le long du che-\nmin j'ai vu passer le petit garde champêtre Lourtie, j'ai vu Lérienne et\nMartin Doguet et aussi la silhouette si amicale de l'oncle Aubain. Les récits\nde M. Hubert Stiernet sont charmants, vivants, émouvants. Les lecteurs de\nDurendal se souviennent de Garite qui parut ici même, ils trouveront grand\nplaisir à lire l'Indigne, le Lazaret, la Lunette, Mon oncle Aubain et Lérienne. Et\nvraiment je ne sais lequel de ces contes je préfère; chacun est savoureux, sin-\ncère, sans complications, sans brutalités. On les lit, au sortir de tant de\nproductions artificielles et malsaines, avec le plaisir simple que l'on a de\nmanger le bon pain bis, odorant, des campagnes.\n\nP a g e s c h o i s i e s , de l'abbé E. VAN DER ELST. (Association des écrivains\n   belges.)\n   La publication de ce petit livre est un acte de justice. Sauf quelques amis,\npersonne ne connut cet écrivain charmant dont les pages alertes s'en\nallaient au jour le jour dans les gazettes, sans qu'il prît même la peine de\nles recueillir. Ce journaliste fut un écrivain, et le recueil posthume, que nous\ndonnent aujourd'hui quelques-uns de ses fidèles, sera pour le grand public\nune agréable révélation. Dans les articles et les chroniques recueillies ici,\nl'abbé Van der Elst avait mis le meilleur de son cœur et de son esprit.\nRelisons le Charme de Diest, la Gloire des roses ou mieux encore Jean-François\nLafenètre ou le Pauvre Gaspard. Il est rare qu'on écrive chez nous de cette\nfaçon spirituelle et alerte. Oyez le début du Pauvre Gaspard :\n    « Celui dont j'entreprends de te conter aujourd'hui la vie, ô mon petit,\n naquit dans un village des Flandres, en 1860, sous l'influence bienfaisante\n de la lune de mai. C'était un gros garçon bien constitué, fils de parents sains\n et forts. Au baptême, on l'appela Gaspard, du nom de son parrain qui le\n tenait déjà de son parrain à lui, si bien qu'en remontant de parrain à par-\n rain, on aurait trouvé ce nom de Gaspard, porté à travers les siècles par une\n suite d'hommes heureux et obscurs. Gaspard est un nom comme un autre,\n ni plus ni moins décoratif que la plupart. En Flandre les noms ne sont pas\n décoratifs. Ils sont simples, comme les gens. Si l'enfant avait eu la chance\n de naître à Florence ou à Pise, on l'eût appelé Gaspardino Gaspardini, ce\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3298, "texte": "262                                   DURENDAL\n\n\n\nqui est autrement sonore. N é à Séville ou à G r e n a d e , il fut devenu el senor\nGaspardo y Gaspardo, et il eût sans doute bien porté ce titre mirifique\nN é à Moscou... mais je m ' a r r ê t e ; il avait vu le jour en F l a n d r e et dut se\ncontenter de se p r é n o m m e r Gaspard et de joindre à ce vocable un nom qui\ncommençait par « van » et se terminait a u petit bonheur. Sait-on jamais\ncomment s'achèvent ces noms-là? Gaspard songea souvent d a n s la suite de\nsa vie au nom qu'il aurait p u avoir et qu'il n'avait p a s . E t q u a n d il repassait\nen lui-même ces pensées, il était malheureux, m a l h e u r e u x d e sa roture et de\nl'obscurité de sa race. Priez pour le pauvre G a s p a r d ! . . . . »\n\nU n   cœur blessé,         par   HENRI      LIEBRECHT. (Editions          de   la   Belgique\n    artistique et littéraire.)\n    U n voluptueux adultère a u bord du lac de Corne. Ce n'est pas bien\noriginal. Au contraire. Si M. R e n é Boyslesve n'avait p a s écrit le Parfum des\nîles Borromées, le Cœur blessé, serait peut-être u n p e u plus neuf. L e malheur\nc'est que M. Boylesve ait senti ce parfum avant M. H e n r i Liebrecht. Celui-\nci a fait de son mieux pour n e p a s être trop banal et il y est arrivé dans la\nmesure du possible. S o n roman contient de jolies descriptions et même des\ndiscours amoureux qui ne m a n q u e n t pas d'harmonie ; il se lit facilement parce\nqu'on peut sans nuire à l'intérêt sauter d e temps en temps quelques pages.\nL e roman finit p a r u n suicide et p a r un mariage. Cela se voit encore. Le\njour où M. Liebrecht écrira d u Liebrecht ce sera peut-être très beau.\nJusqu'ici il a pris les idées et le style des autres et cela n e lui a pas très\nbien réussi.\n                                                                            P . N.\n\nMarienne         de    F l u e , par ISABELLE KAISER. — ( P a r i s , P e r r i n . )\n   C'est vraiment l'ascension d'une âme que raconte en ces très belles pages\nl'admirable écrivain de Notre Père qui êtes aux Cieux, A travers les douleureuses\népreuves d'une maladie qui ne veut point p a r d o n n e r l'héroïsme de ce roman\ncatholique, arrive sans h e u r t , sans péripétie extérieure a u sentiment chrétien\nle plus pur. J'ai dit : roman, et ce livre est presque u n p o è m e . L e s paysages\ncomme les sentiments y o n t u n e beauté grave et chaste qui ne peut manquer\nde plaire aux âmes fières, les seules qui puissent admirer l'idéale blancheur\ndes tableaux alpestres et l'ennoblissante splendeur d u sacrifice.            P . N.\n\nLes mémoires de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV\n   e t l a R é g e n c e (extraits suivis), 4 vol. illustrés avec biographie et notes,\n   par AUG. DUPOUY. — (Paris, Librairie Larousse.)\n   L a librairie Larousse en publiant ces extraits admirablement choisis parmi\nles pages les plus intéressantes des mémoires de Saint-Simon intelligemment\nreliées ensemble par des notices analytiques très bien faites q u i permettent\nde se faire une idée exacte d e l'ensemble, a rendu u n très g r a n d service aux\nlittérateurs et en général à tous les amis d e s lettres. L e s mémoires de Saint-\nSimon sont excessivement longs. C'est u n e œuvre très touffue qu'il est presque\nimpossible de lire en entier.\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3115, "texte": "                                 LES   LIVRES                                 263\n\n\n   Cette œuvre s'impose cependant ; elle est du plus haut intérêt, tant au point\nde vue littéraire, à cause du style même de l'écrivain, qu'au point de vue\nhistorique, à cause des détails si caractéristiques de la vie du temps qu'elle\nrenferme. Tout ce qu'il y a d'essentiel et de remarquable dans l'œuvre de\nSaint-Simon est contenu dans les quatre élégants volumes publiés par la\nlibrairie Larousse, dans une jolie édition, très bien imprimée, et d'un prix\nabordable pour tous (le prix de chaque volume est de 1 franc, relié 1 fr. 50,\nrelié en un seul volume 7 francs).\n                                                                       H. M.\n\nN o u v e l l e s é t u d e s a n g l a i s e s , par ANDRÉ CHEVILLOND. — (Paris,\n   Hachette.)\n   Ces études anglaises sont très bien faites, mais la plus curieuse de toutes\nest peut-être celle qui est intitulée : Une apologie du christianisme. L'apologie\nen question a pour auteur un converti, Gilbert Chesterton, dont les livres\nont fait sensation non seulement en Angleterre, mais dans d'autres pays et\nnotamment en France, ou Tune des plus remarquables revues, la Nouvelle\nRevue française, lui a consacré un grand article en premières pages. L'étude\nde M. Chevillond sur l'apologie de Chesterton donne une très nette idée de\ncette œuvre d'une si haute originalité, d'une pénétration d'esprit peu com-\nmune, écrite dans un style vivant et pittoresque, comme nous avons pu le\nconstater nous-même en lisant l'original en anglais : Orthodoxy. L'étude\nde M. Chevillond donne la traduction de larges extraits de l'œuvre de\nChesterton qui permettent au lecteur d'avoir une idée complète de la très\nspécieuse, très fine et très curieuse argumentation de l'auteur. L'apologie de\nChesterton ne ressemble en rien aux apologies antérieures du christianisme.\nElle ne les copie pas. Elle est absolument personnelle, tout à fait nouvelle,\net c'est ce qui lui donne une valeur de plus, valeur découlant de la pénétrante\nlogique avec laquelle l'auteur procède.\n                                                                         H . M.\n\nLes M a d o n e s C o m t a d i n e s , par ANDRÉ GODARD. — (Paris, Pétrin.)\n   En dépit du titre de son livre, M. André Godard s'est proposé, « plutôt\nqu'une nomenclature de lieux saints, une sorte d'enquête morale sur une\ncontrée qui doit le meilleur de sa vie sociale ou esthétique à la bonne Mère,\nà la bello Inmaculadoy à la Madone ». L'histoire d'art, de philosophie, l'ethno-\nlogie, la sociologie se confondent et se bousculent un peu dans ces pages\ncolorées et vibrantes, où s'affirment une imagination ardente, une pensée riche\net hardie. Livre abondant et touffu; parfois aussi tumultueux et désordonné.\nUn incontestable talent qui n'a pas encore, dans les lettres ni parmi les catho-\nliques dont il porte fièrement la foi, conquis sa juste place.         M. D.\n\nS o u v e n i r s d ' u n V i e i l A t h é n i e n , par EMILE GEBHARDT. — (Paris,\n  Bloud et Cie.)\n  Gebhardt écrit quelque part, à propos de l'Acropole : « Pour moi, j'ai tou-\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3090, "texte": "264                               DURENDAL\n\n\n\njours préféré aux plus savantes dissertations les jouissances contemplatives,\nla rêverie des nuits d'été où l'air, dit Chateaubriand, « est doux comme le lait\net le miel », ou les siestes infiniment prolongées, au grand soleil, sur la\ntribune de Démosthène. Je n'y suis pas devenu très savant, mais j'y ai\nenchanté mes souvenirs. » Tout l'art de Gebhardt, plein de finesse, de joie\nintellectuelle et d'imprévu, est défini en ces lignes charmantes et significa-\ntives. La science, il l'avait, quoi qu'il en dise, mais elle était toujours\nretrempée dans la réalité de la vie, revivifiée par l'expérience du monde et\ndes hommes. La science chez lui n'était pas sèche restauration, mais résur-\nrection dans la chaleur de la lumière et de l'âme. L'archéologie ne lui appa-\nraissait point comme le domaine seulement de la classification et du catalogue,\nmais comme une matière d'humanité et d'émotion. Aucune pierre taillée\nn'était morte ni muette devant lui. Il aimait la trace des hommes et des temps\ndans toutes ses formes. La légende lui était aussi vénérable que la « vérité\nscientifique », quelquefois plus, et il lui arrivait de mettre la première dans\nle texte et la seconde au bas de la page, dans les notes !\n   On trouvera dans le recueil que la librairie Bloud a eu l'heureuse idée de\nnous donner nombre de pages délicieuses. Gebhardt parle de l'Italie, de la\nGrèce, de l'Orient classique en érudit qu'il était, mais aussi en artiste amou-\nreux de la beauté, en historien curieux des êtres et des choses, en voyageur\nriche de souvenirs prestigieux et colorés.                              A. G.\n\n L ' o r n e m e n t d e s m o i s , par MAURICE DES OMBIAUX. — (Bruxelles,\n   Van Oest et Cie.)\n   M. Maurice des Ombiaux, qui sait sur le bout des doigts les mœurs de la\nWallonie, les vieux dictons populaires et toutes les choses du folklore, nous\noffre, dans l'Ornement des mois, une agréable évocation des spectacles divers\nque ramène l'éternel cortège des saisons, soit au foyer, soit à l'église, soit au\nsein de la nature même. En folkloriste fervent, il égrène le chapelet des\nfêtes, coutumes et traditions qui, d'un bout à l'autre de l'année, rompent la\nmonotonie des heures dans nos joyeuses provinces wallonnes. Et ce livre de\npiété simple, auquel la maison Van Oest a fait une toilette seyante, complète\nd'heureuse manière l'exquis Pays wallon que donnait récemment M. Louis\nDelattre.                                                                F. A.\n\n\nPUBLICATIONS DART :\n\nA l b e r t B a e r t S O e n , par M. FIERENS-GEVAERT. Un vol. ill. — (Bru-\n   xelles, Librairie d'art et d'histoire Van Oest et Cie. Collection des artistes\n   belges contemporains.)\n   Le livre que M. Fierens-Gevaert consacre à M. Baertsoen et à son œuvre\nest excellent, nul n'en sera surpris. Mais ses sentiments d'affection pour\nl'artiste, en même temps que de ferveur filiale pour la contrée — la Flandr-\n— qui a fourni à celui-ci la matière principale de son œuvre ; les senti\nments dont ces pages sont tout animées ont ajouté encore au talent de\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3530, "texte": "                                 LES   LIVRES                                265\n\n\nl'auteur, donné à son étude des ouvrages de M. Baertsoen un attrait tout\nspécial, on ne sait quoi de plus pénétrant et de plus intime.\n    M. Fierens-Gevaert suit pas à pas les étapes de la carrière du peintre,\nmontre celui-ci cherchant d'abord à acquérir par un labeur conscient et\nréfléchi la maîtrise complète de son art, puis dégageant sa personnalité\nen des œuvres dont la puissance originale s'accuse toujours davantage.\n    C'est la Flandre qui, surtout, a inspiré M. Baertsoen, la Flandre dont il\na su nous faire apparaître sous des aspects nouveaux la vieille physionomie\nurbaine, coins de ville, places muettes, quais bordés de maisons à pignons,\ntous ces détails charmants que certains ont rendu poncifs et poussés vers\nl'imagerie ; cette même Flandre, que Verhaeren vient d'achever de nous\npeindre, en une merveilleuse série de poèmes d'une couleur tantôt crue et\nviolente comme le sang, tantôt fraîche comme la clarté matinale, tantôt\ntendre et caressante comme le duvet d'un fruit.\n    Toute la beauté de la terre illustre et douce, pleine de réalisations et pleine\nde souvenirs, où le présent qui passe fait sans cesse du passé qui demeure,\n est abrégée dans ces pages faites, comme elle, de matière et d'âme. Le poète\n évoque la physionomie intimement monotone et infiniment diverse du pays,\n l'attitude des gens, l'aspect des choses, les coins de ville enfermés dans le\n silence où il semble que l'« ancien temps » ait continué de vivre et de\n rêver, les luttes héroïques de jadis et les âpres négoces d'aujourd'hui ; Bruges\n la volontaire, Gand l'arrogante, Anvers la fastueuse. Il évoque tout dans son\n vers qui décrit, qui peint, qui chante d'une voix rude ou tendre, qui retentit\n parfois comme une oraison, parfois comme une clameur. Tout ce qu'il\n touche devient significatif; chacune des choses qu'il marque, sur laquelle il\n appose l'empreinte de son verbe ardent devient un des traits de la face exaltée\n de la patrie dont il a dressé peu à peu devant nous la figure à la fois auguste\n  et familière. Et, partout, dans les pierres des monuments, dans les eaux gon-\n  flées du fleuve et dans les nues gonflées d'eau du ciel, dans les ondulations\n  infinies de la plaine et dans le visage fermé et énergique des êtres, il\n  nous fait lire avec lui la force puissante et taciturne de ce peuple, ses\n  longues patiences entrecoupées d'emportements sombres, tout ce qui bouil-\n  lonne en lui dans le silence d'appétits de la chair et d'aspirations de l'esprit,\n  et qui explique à la fois les excès effrénés de ses mœurs, les effervescences de\n  sa foi et les éclats magnifiques de son art. Quelque chose de ces impressions\n   profondes transparaît aussi dans les œuvres de M. Baertsoen. Ce n'est pas\n   un miroir qu'il présente aux choses, pour qu'elles viennent s'y réfléchir avec\n   on ne sait quel éclat glacé, mais une sensibilité qui est à la fois vision et\n   émotion.\n      M. Fierens-Gevaert termine sa compréhensive étude sur ce bel artiste en\n   donnant celui-ci en exemple aux jeunes générations. Il leur conseille « de\n   réfléchir aux disciplines volontaires qui sont l'inévitable tribut des succès\n   d'un Baertsoen » et ajoute, avec combien de raison : « Quand finira cette\n   débauche d'esquisses, de pochades, de morceaux, de \" notes \" ? Notre école\n    va-t-elle sombrer dans un universel amateurisme? L'anarchie, excuse des\n    pires paresses, va-t-elle devenir notre seul idéal? » Le malheur est que tout\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3349, "texte": "266                                   DURENDAL\n\n\n\njeune artiste, à présent, débute avec du génie et, dès lors, ne se donne jamais\nla peine d'essayer d'avoir d u talent ! Si n o m b r e d'entre eux estropient la\nlangue ou donnent des entorses au dessin, ce n'est pas ignorance, mais\ntempérament! Ils pensent obscur ou voient confus, et ne veulent pas de\nl'éducation qui les ferait penser ou voir autrement, parce que toute leur ori-\nginalité est dans cette obscurité et d a n s cette confusion. Ils pensent et\nvoient, comme l'écrevisse marche, de travers... Les objurgations que M. Fie-\nrens-Gevaert leur adresse, après tant d'autres, les pousseront-elles à regarder\nun peu au dehors et en eux-mêmes, pour leur d o n n e r à comprendre enfin\nla complexité de l'art et de la vie, en même temps que leur propre néant?...\n                                                                   ARNOLD GOFFIN.\n\n\nR o m e e t S e s e n v i r o n s , par M. E . GREGOROVIUS. Traduction de\n   M m e J e a n Carrère. — ( P a r i s , Plon.)\n   L e savant historien allemand se présente à n o u s d a n s ces pages pleines\nd'attrait et d'imprévu, c o m m e le plus aimable des voyageurs. Les premières\npages nous introduisent dans une R o m e peu fréquentée des touristes, celle\ndes théâtres de marionnettes, chers au peuple de la Ville Eternelle et où il\nva rire et pleurer au spectacle du d r a m e , de la comédie, de l'opéra ou de la\nfarce, joués par de merveilleux fantoches. P u i s , b r u s q u e m e n t , les tableaux\nbariolés et charmants que l'auteur faisait défiler avec enjouement et humour\ndevant nous s'effacent et nous nous trouvons avec lui d a n s la campagne\nromaine, remplie de solitude auguste, de g r a n d e u r s mortes et de malaria. Il\nnous dit et nous décrit admirablement cette terre presque assauvagie, située\naux portes de l'un des lieux de civilisation les plus antiques du monde, les\nmonts H e r n i q u e s , les monts Volsques, Bracciano et Galera, merveilleuse\ncité morte, où régnèrent les Orsini; Subiaco, qui eut pour abbés des saints\net, quelquefois, des aventuriers; Astura, sombre château au bord de la mer,\ndont le maître, u n F r a n g i p a n i , livra Conradin de Hohenstauffen à la cruauté\nde Charles de Valois...\n   Et, partout, à l'éclat et à la puissance du paysage, m o n t a g n e s , lacs, rivages\nde la mer, à l'émotion de la ruine, s'associent les souvenirs illustres et tra-\ngiques de l'histoire.\n                                                                   ARNOLD GOFFIN.\n\n\nLes Arts anciens de Flandre (t. V, fasc. I).\n   En dehors d'une étude de M. Alphonse Germain, consacrée aux Sculptures\n— sorties probablement d'un atelier flamand — du jubé et du chœur de la cathé-\ndrale d'Albi; d'une note au sujet de ses travaux sur les Van Eyck, de M. H.\nGréville, et de la suite de l'intéressante notice sur l'œuvre des maîtres flamands\nà Séville, de M. Gestoso y Perez, ce n u m é r o de l'importante publication\nbrugeoise est consacré à l'Exposition de l'art du XVIIe siècle : M. Van Bastelaer,\nl'érudit conservateur de n o t r e cabinet des E s t a m p e s , étudie la Gravure et les\nEstampes; M. Arnold Goffin, les Tapisseries. Illustration nombreuse qui\ncomprend, n o t a m m e n t , la reproduction gracieusement autorisée par le\ngouvernement français et par le grand collectionneur américain, Mme C.-M.\n"}, {"page_pdf": 304, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3120, "texte": "                                      LES LIVRES                                      267\n\n\n Ffoulke, des belles tapisseries d e l'Histoire de Constantin et d e celle de Judith,\nsi admirées à l'Exposition. Dans un avant-propos à cette riche livraison,\n M. C. T u l p i n c k adresse u n chaleureux appel au public en faveur de la\nsociété des Amis de Bruges, q u i a a s s u m é la tâche pieuse d e défendre contre\nles actes de vandalisme la beauté a d m i r a b l e des lieux et des souvenirs de la\ngrande cité. Enregistrons avec satisfaction, à ce p r o p o s , l'initiative excel-\nlente du Touring-Club q u i a alloué u n subside de 2,000 francs à l'association\nnouvelle.                                                                      X.\n\nL é o n a r d d e V i n c i , par M. le baron CARRA DE VAUX. — (Paris, Bloud,\n  bibliothèque Philosophes et Penseurs.)\n  On trouvera résumées dans ce petit livre, en quelques pages remarquables\nde clarté et d e précision, la vie et l'œuvre d e L é o n a r d , tout ce qu'il est\nessentiel de savoir s u r les travaux d e ce grand h o m m e , aussi bien en\nmatière d'art que dans les autres domaines de la connaissance.            A. G.\n\n  L'Art      flamand  e t h o l l a n d a i s (février et mars). — M. MAX ROOSES\ncontinue et achève son étude de l'Exposition de l'Art flamand du XVIIe siècle.\n\n\nLA MUSIQUE :\n\nLully, par H E N R Y P R U N I È R E S .\nMeyerbeer,         p a r H E N R I DE CURZON. — ( P a r i s ,   Laurens.)\n  Ces deux solides études ont p a r u récemment d a n s la collection Les Musiciens\ncélèbres.\n   M. H e n r y P r u n i è r e s examine successivement l'homme et l'œuvre. L u l l y\njoue un rôle capital d a n s l'évolution de l'opéra q u i , suivant sa conception\nesthétique, est entièrement basé sur le récitatif, car, e n conformité avec l'idéal\ntrès littéraire poursuivi p a r le Florentin, la m u s i q u e doit suivre le texte poé-\ntique et l'orchestre se contenter d'un rôle décoratif.\n   Les chefs-d'œuvre d e Lully sont Anadis, Roland, Armide, surtout A cis et\nGalathée, musicalement l'œuvre la plus riche qu'il ait écrite. S o n génie fut\ninfiniment varié. D a n s les partitions de M. de Pourceaugnac, d u Bourgeois\nGentilhomme, la vis comica déborde avec un entrain et u n e exubérance que seul\nRossini a égalé. Inférieur dans les situations tragiques, il excelle dans l'ex-\npression des sentiments modérés. L ' a m o u r pour lui n'est pas u n e passion\nfurieuse mais, suivant la manière de voir de l'époque, u n mal délicieux. Lully a\nle sentiment d e la n a t u r e . « Il a r e n d u en des pages c h a r m a n t e s le cours\ntranquille des heures nocturnes, l'apaisante sérénité d e s paysages cham-\npêtres... Comme Gluck, Lully n e doit pas être jugé en pur musicien mais\naussi en d r a m a t u r g e . »\n   M. de Curzon détermine le caractère éclectique d e l'art de Meyerbeer. Il\ndistingue avec perspicacité ce q u e cette œuvre comporte de fragile, de con-\n ventionnel et de c a d u c à côté de pages de la plus a u t h e n t i q u e beauté et de la\n plus noble inspiration. Si Meyerbeer m a n q u e parfois de souplesse et de\n"}, {"page_pdf": 305, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3339, "texte": "268                               DURENDAL\n\n\n\nliberté dans les airs et leurs développements, il est supérieur dans le récitatif\net arrive, dans les moments d'émotion ou de grande passion, à une ampleur\nd'éloquence vraiment magnifique. La Bénédiction des Poignards était pro-\nclamée par Wagner un travail de géant réalisé avec une sobriété de moyens\nremarquable. Il n'est pas vrai non plus de dire que Meyerbeer a voulu consa-\ncrer le principe du drame historique en musique. Les pièces de Meyerbeer\nsuggèrent un milieu, ressuscitent une époque mais demeurent en marge de\nl'histoire.\n   Et d'ailleurs « dans le domaine musical surtout où l'évolution est continue,\nil ne faut point juger les œuvres anciennes avec les aspirations et les impres-\nsions actuelles ». Autre intéressante observation par rapport à l'interpréta-\ntion des opéras de Meyerbeer. « On a longtemps considéré la grandiloquence\ndu style, l'immobilité des attitudes, le convenu des groupements, la largeur\nde la déclamation comme un langage traditionnel et spécial, inhérent au\ngenre du grand opéra. Mais, à l'époque de Meyerbeer, la vérité d'expression,\nla vie, le mouvement, la simplicité de déclamation, la sincérité des gestes\nétaient les conditions expresses de l'interprétation. » Nourrit, Levasseur,\nCornélie Falcon furent les glorieux représentants de cet art dont après eux\nle secret et la tradition se. perdirent.\n                                                                   G. DE G.\n\nRépertoire moderne de musique religieuse, publié par les soins\n   et sous le contrôle de la Schola cantorum, à Paris. — Messe de mariage, à\n   quatre voix mixtes, par Arthur Coquard (op. 76) ; Messe dite « des Anges »,\n   arrangée pour deux voix mixtes et chœur populaire, par L. Perruchot; Ave\n   Maria (chœur mixte), par V. Fumet; Ego sum panis vivus (trois voix mixtes),\n   par L. Saint-Regnier ; Sub tuum praesidium (deux ténors et basse), par l'abbé\n   J. Valdès; trois hymnes et motets au Saint Sacrement (trois voix égales),\n   par L. Perruchot; Petit salut (deux voix égales) et quatre motets tirés de\n   l'office de la Passion (trois voix égales), par l'abbé C. Boyer.\n   Beaucoup et d'excellentes choses dans ce répertoire, par lequel la Schola\ncantorum poursuit énergiquement l'œuvre d'épuration de la musique d'église\nmenée chez nous par l'effort quasi isolé. — mais combien éloquent — du\nmaître Edgar Tinel. Le nom de M. A. Coquard, élève de César Franck et\nauteur d'œuvres dramatiques appréciées, attire tout naturellement l'attention.\nSa Messe de mariage est fort intéressante. L'auteur y fait notamment un\nheureux emploi des jubilationes, où se retrouve une des traditions les plus\nanciennes du chant liturgique; malheureusement, il exhibe parfois des\ntournures mélodiques qui évoquent le théâtre et le lied plus que l'église et qui\ncontrastent avec les lignes ascétiques, parfois même sèches, qui caractérisent\nla plupart des compositions sacrées publiées par la Schola, surtout celles\némanant de musiciens religieux par état. La place nous manque pour ana-\nlyser en détail toutes celles mentionnées ci-dessus. Remarquons encore la\nmesse « des Anges », de M. Perruchot, qui entrecoupe très heureusement ses\ndéveloppements mélodiques par des citations arythmiques du chœur, dans le\nstyle mélopédique; excellents aussi, du même, les trois Hymnes et motets\n"}, {"page_pdf": 306, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3261, "texte": "                                     LES    LIVRES                                     269\n\n\ndont la mélodique naturelle contraste avec les lignes étranges de telle autre\npièce, comme l'Ave Maria de M. F u m e t . A signaler encore les très bonnes\npièces de M. l'abbé Boyer.                                           E . C.\n\n\nDIVERS :\nLa critique du D a r w i n i s m e s o c i a l , par M. J. Novicow. (Biblio-\n  thèque de philosophie contemporaine.) — (Paris, Alcan.)\n   Le Darwinisme social, c'est l'extension au domaine de la sociologie des\nthéories auxquelles l'auteur de l'Origine des Espèces a d o n n é forme et autorité.\nOn cherche depuis toujours u n e formule scientifique u n i q u e , enfermant et\nexpliquant tous les p h é n o m è n e s de la vie matérielle et morale. On a cru la\ntrouver dans le système de la sélection naturelle, aboutissant d a n s tous les\nrègnes au triomphe des plus forts, en vue du perfectionnement indéfini de\ntoutes les créatures vivantes. L'instinct de lutte et d'accaparement que la\nNature a mis dans les végétaux et dans les animaux existe également chez\nles hommes, et chez ceux-ci comme chez ceux-là, cet instinct, dont l'exercice\naboutit à l'élimination des unités les plus faibles, est u n instrument naturel\nde progrès... On ne perdit pas une si belle occasion de proclamer, u n e fois\nde plus, que le christianisme était en opposition avec les lois de la N a t u r e , la\ncharité, par exemple, mettant obstacle au plein effet de la sélection. On\naurait pu faire le même reproche à la médecine qui tente de sauver des\nmalades c o n d a m n é s par la N a t u r e . On n'alla pas jusque-là, mais la g u e r r e ,\nque les philosophes idéologues de jadis considéraient comme le jeu cruel de\ndespotes ivres de leur pouvoir, prit, à la lumière du Darwinisme social, u n\nlustre nouveau; elle devint l'arbitre de la supériorité des races, le moyen de\nla prédominance des meilleurs... Bismarck et de Molkte pensaient ainsi, on\ns'en doute bien ; ce qui est moins compréhensible c'est de voir des penseurs\ncomme R e n a n partager cette opinion (du moins avant 1870).\n    M. Novicow, se fondant sur l'observation scientifique et sur l'histoire,\n montre que tout progrès dans le m o n d e a été le résultat de l'effort convergent\net unanime des h o m m e s , c'est-à-dire de l'association et q u e , dès lors, la\nguerre, qui est dissociation, n'a jamais pu aboutir à une amélioration g é n é -\n rale de la condition de l'humanité qui n'eût pu être atteinte, en dehors\n d'elle, avec plus de rapidité. Sa démonstration est vigoureuse, éloquente et\n lumineuse.\n                                                                     ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL a D é m o c r a t i e v i v a n t e , par G. D E H E R M E . — ( P a r i s , Grasset.)\n   Ce livre tire sa signification de la personnalité de son auteur autant que de\nla valeur de son contenu. M. Georges D e h e r m e est le fondateur de ces u n i -\nversités populaires qu'on a vite, transformées en machines de guerre contre\nla religion, mais qui à l'origine ne furent q u e des essais louables d'éducation\nde la classe populaire parisienne. D a n s un procès retentissant que D e h e r m e\neut avec un de ceux qui contribuèrent le plus à cette désorientation, l'avocat\n"}, {"page_pdf": 307, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3089, "texte": "270                                  DURENLAL\n\n\ndu fondateur eut l'occasion d'expliquer tout cela, et de raconter notamment\nque les deux premiers collaborateurs de Deherme furent Maurice Barrès et\nH e n r i Mazel peu suspects de frénésie irréligieuse. Depuis ces temps lointains\n— car l'Université populaire d u faubourg Saint-Antoine remonte à 1893 ou\n1894 — G. D e h e r m e a continué à évoluer, n o n p a s en matière religieuse;\npositiviste il était, positiviste il est resté, mais en matière politico-sociale; il\nlui est arrivé ce qui arrive à tant d'apôtres qui croient à la bonté d u peuple,\nà son dévouement, à sa magnanimité, et qui d u r e m e n t désillusionnés par\nle réel, se rejettent a u pôle opposé. G. D e h e r m e , d'anarchiste qu'il était,\nest devenu très autoritaire, et son livre La Démocratie vivante est surtout inté-\nressant par la façon passionnée, véhémente et sincère dont il dit ses dures\nvérités à la démocratie mal vivante, pour n e pas dire agonisante que nous\navons sous les yeux. Or ceci n'a pas de quoi s u r p r e n d r e ; au fond il n'y a de\nvéritable égalité que dans l'aristocratie, n'en déplaise aux politiciens. Qui dit\ndémocratie, dit forcément subordination des uns aux autres; q u a n d cette hié-\nrarchie résulte d'un ascendant moral, c'est parfait, mais q u a n d la masse est\nrebelle à toute discipline morale, il faut bien recourir à l'autorité, et voilà\npourquoi G. Deherme veut u n pouvoir temporel solide, et même u n pouvoir\nspirituel incontesté.                                                         D . L.\n\n\nL a v r a i e é d u c a t i o n , par M. PAUL GAULTIER. — (Paris, Hachette.)\n   Cette éducation est celle q u i ne vise pas à créer soit des athlètes, soit des\nprodiges, mais seulement des h o m m e s . L'éducation intégrale, comme l'appelle\nfort bien M. Gaultier, celle q u i s'applique à la fois à la culture d u corps, de\nl'intelligence et de l'âme. Aucune tâche plus difficile, mais aussi plus noble\net qui réclame plus de tact pénétrant et d e tendresse clairvoyante. Car élever\nu n enfant, c'est créer u n e destinée. Celle-ci sera riche d e forces, d'initiatives\nénergiques ou accablée d e faiblesse, vouée à la subordination, selon que la\npersonnalité physique et mentale de l'enfant aura été ou n o n développée\nsainement et h a r m o n i e u s e m e n t . Il ne s'agit point d e faire seulement des\nêtres savants, selon les méthodes d'une pédagogie à présent surannée, mais\ndes êtres capables d e sentir et de vouloir, c'est-à-dire de se créer une person-\nnalité aussi bien par la supériorité du savoir que par celle d u cœur et de la\nconscience.\n   L e problème est complexe, mais non pas insoluble, c o m m e on le verra en\nlisant l'œuvre remarquable de M. P a u l Gaultier, qui n e se borne point\nà définir ce que devrait être la vraie éducation, mais la met en quelque sorte\nen action devant nous et constitue p a r le fait u n e psychologie pleine\nd'émotion et de tendresse de l'enfant, ce petit être à la fois si simple et si\nmystérieux.                                                      ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison04-014", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 271, "page_fin": 272, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES      « L ' a n m i l l e » de Victor Kino", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 308, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2697, "texte": "NOTULES\n\n    « L ' a n m i l l e » de Victor Kinon vient de paraître chez Larcier\n(Bruxelles, rue des Minimes, 26). Nous consacrerons un article le mois\nprochain à cette œuvre de notre collaborateur. Mais saluons déjà ce talent\nsi fécond, si multiple, si noble. Victor Kinon s'affirma dans l'Ame des saisons\nle premier parmi les poètes de sa génération. L'An mille ne peut qu'augmenter\nnotre admiration pour lui.\n                                       *\n  M. Henry Davignon vient de recevoir de l'Académie française le prix\nde Jouy pour son roman Le prix de la vie. Un nouveau volume de M Henry\nDavignon est sous presse. Nos lecteurs y retrouveront, augmentée d'un\nchapitre nouveau, L'Ardennaise, dont ils eurent la primeur.\n                                      *\n                                     * *\n  Une série de conférences artistiques ont eu lieu avec grand succès au\nCercle catholique d'Anvers. M. Pierre Nothomb a parlé de l'Art et de la vie\ncatholique, M. Elie Baussart, de l'Art et la vie sociale, M. Georges Ramaekers,\nde l'Art et la mystique. Ces conférences étaient organisées par notre confrère\nLe Catholique.\n                                        *\n                                       * *\n   Le chanoine Lecigne, tombeur du Romantisme, et qui excommunia der-\nnièrement Mgr Duchesne, excommunie aujourd'hui Fogazzaro dans un\narticle récent de la Dépêche de Lille. Beaucoup de verve mais beaucoup d'in-\njustice et de parti pris. On peut discuter les idées d'un homme, on ne peut\nsans preuve l'accuser de mauvaise foi, de trahison et suspecter sa sincérité\nreligieuse. Fogazzaro fut un grand idéaliste et un grand chrétien. Fogaz-\nzaro se trompa un jour mais se soumit. Il mérite de la part d'un prêtre autre\nchose qu'une page spirituelle et violente.\n                                        *\n                                      * *\n   M. Paul Lefèvre, aujourd'hui grand homme de la Jeune Walonnie, fut jugé\nen août 1909 dans cette même revue par M. René Dethier :\n   a Paul Lefèvre : Premiers vers. — M. Paul Lefèvre a, m'assure-t-on, jeté\nle froc aux orties. Ce détail n'est pas superflu pour qui veut expliquer\nl'âpreté des attaques que le poète lance contre l'abbaye du Mont-César, à\nlaquelle appartient notre excellent ami Dom Bruno Destrée. Ces sonnets\nplutôt blasphématoires ne sont pas les plus intéressantes pages de cette\nœuvrette où j'ai cru découvrir quelques poésies relativement bien venues,\nmais qui fourmille de pièces inachevées et négligeables... »\n                           Que de grabataires\n                                Guéris\n                           Par la parole  sanitaire\n                                D'un ami!\n"}, {"page_pdf": 309, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2887, "texte": "272                                 DURENDAL\n\n\n\n   La grande librairie d'art milanaise Hoepli et Cie vient de\nfaire paraître la première partie du septième volume de la monumentale\nHistoire de l'Art italien (Storia dell'Arte italianà) de M. Venturi, l'éminent direc-\nteur de l'Arte. Ce volume, illustré de près de 500 belles phototypies, est con-\nsacré à la Peinture du XVe siècle (la Pittura del Quattrocento). Nous en rendrons\ncompte très prochainement.\n                                            *\n                                        *       *\n\n  Accusé de réception :\n   A R T : Storia dell'arte italiana. La pittura del quatrocento, par ADOLFO\nVENTURI. Vol. il 1. (Milano-Ulrico Hoepli, editore). — Saint François d'Assise\net Savonarole inspirateurs de l'art italien, par GEORGES LAFENESTRE (Paris,\nHachette).\n   H I S T O I R E : La domination française en Belgique d lafindu XVIIIe siècle et au\ncommencement du XIXe, t. V. L'Empire, 1re partie, 1804-1812, par JULES\nDELHAIZE (Bruxelles, Lebègue). — Paris sous Napoléon. Le Théâtre-Français,\npar L . DE LANZAC DE LABORIE (Paris, Plon).\n   L I T T É R A T U R E : Amédée Prouvost, par C. LECIGNE (Paris, Grasset). —\nPages choisies d'AMÉDÉE PROUVOST, préface de J. Lemaitre (idem). — Les meil-\nleures pages de LAMENNAIS, introduction de Paul Agnius (Tourcoing, Duvivier).\n— Les maîtres de l'heure, essai d'histoire morale contemporaine, par VICTOR\nGIRAUD (Paris, Hachette). — La pensée d'Ed. Rod, morceaux choisis par J. DE\nMESTRAL COMBREMONT (Paris, Perrin).\n  M U S I Q U E : L'anneau de Niebelungen de Richard Wagner, par A. PAHI-\nHAMMER, analyse dramaticale et musicale, trad. de l'allemand par JEAN CHAN-\nTEVOINE (Paris, Alcan). — Le langage musical, étude médico-psychologique\npar les docteurs ERNEST DUPRÉ et MARCEL NATHAN (idem).\n  P O E S I E : Elégies et sonnets, par HENRI DEBERLEY (Paris, Grasset). —Le\nmiroir des heures, par HENRI DE RÉGNIER (Paris, Mercure de France). — Le livre\ndu dauphin, par SYLVAIN BONMARIAGE (Paris, Grasset). — L'enchantée, par\nLOUIS MERCIER (Paris, Calmann-Levy). — Sapho, par FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN\n(Paris, L'Occident). — La maison pauvre, par ANDRÉ LAFON (Paris, Falque).—\nL'an mille, drame en 5 actes, en vers, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier).\n— Les géorgiques chrétiennes, par FRANCIS JAMMES, chants I et II (Paris, Mercure\nde France). — La chanson du poète errant, par GABRIEL SARRAZIN (Paris, Perrin).\n   R O M A N S : Dies irae, par CAMILLE SANTERRE (Paris, Sansot).— Jules Lobel\nAlsacien, par ANDRÉ LICHTENBERGER (Paris, Plon). — Les cendres du foyer, par\nHENRI D'HENNEZEL (Paris, Grasset). — Bobine et Casimir, par F . MORISSEAUX\n(Bruxelles, Lamberty).— Le maugré, par MAURICE DES OMBIAUX.— L'agitateur,\npar GUY DE CASSAGNAC (Paris, Plon).\n   VOYAGES : Sous le soleil de l'Inde, par A. MAUFROID (Paris, Plon). — Les\nvisages de l'Egypte, par JOSEPH BILLIET (Paris, Figuière).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 228, "texte": ""}, {"page_pdf": 229, "texte": ""}, {"page_pdf": 230, "texte": ""}, {"page_pdf": 231, "texte": ""}, {"page_pdf": 232, "texte": "          Alléluia de Pâques\n\nLe carillon des jours de fête et de kermesse\n     Sonne gaîment onze heures du matin.\nLes gens endimanchés sortent de la         grand'messe.\n     De toit en toit, de jardin en jardin,\nMerles, moineaux, pinsons et mésanges         volettent.\n     Le jeune Avril a paré le vieux mur :\nAu front, des violiers, au pied, des violettes.\n     On ouvre les fenêtres a l'azur.\nLes volets sont repeints et les tuiles   vermeilles.\n     Le printemps rose écume aux espaliers.\nOn entend bourdonner des millions        d'abeilles\n     Dans la feuillée en fleurs des groseillers.\nEt c'est Pâques! c'est le dimanche des dimanches!\n     Dans le gazon, voici qu'il a jeté\nMille petits soleils à collerettes  blanches.\n     Alléluia, Christ est ressuscité!\n\nRegagnant leurs clochers et semant à la ronde\n    Les œufs de Rome, où sont les cent palais,\nLes cigognes de bronze ont crié sur le monde\n    La fin des temps maigres et violets.\nEt voici que des voix innombrables     répondent,\n    Le bourdon noir aux fleurs du joli-bois,\nLe roitelet qui file avec un brin de mousse,\n    Les pigeons bleus qui s'aiment sur les toits,\nLe chevreau qui se fait les dents aux jeunes pousses,\n    Les enfants fous qui trouvent çà et là,\nSous la jonquille jaune ou la rhubarbe     rousse,\n    Les derniers œufs vermillon et lilas,\nLe taureau qui mugit et la poule qui glousse,\n    Et l'alouette ivre    d'immensité,\nEt la chair qui s'émeut et l'herbe qui repousse :\n    Alléluia, Christ est ressuscité!\n\nChrist est ressuscité ! vous le savez, ô cloches,\n     Et que, debout dans le sépulcre neuf,\nIl a brisé du front la dalle de la roche,\n     Comme un poussin la coquille de l'œuf.\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "202                           DURENDAL\n\n\n\n      Christ est ressuscité! vous le savez,    lumière,\n           Et que, rompant le funèbre     appareil,\n      Il a brandi comme un étendard le suaire\n           Parmi les cils de flamme du soleil!\n      La terre tressaillit jusques en ses abîmes,\n           La mer bondit de tous ses étalons,\n      Quand, plus blanc que la neige et que le pain azyme,\n           0 Mort, le Roi brisa ton aiguillon!\n      Et l'acclamation immense des étoiles\n           Au plus lointain des sphères     appuya\n      Le cri des troncs sans sève et des fémurs sans moelle :\n           Christ a vaincu la Mort, alléluia!\n\n      Or, à l'aube du premier jour de la semaine,\n           Après l'affreuse angoisse du sabbat,\n      Marie, mère de Jacque, et Marie-Madeleine\n           Vinrent au roc gardé par les soldats.\n      La pierre était roulée, et les légionnaires,\n           Leur front de fer appuyé sur le bras,\n      Sommeillaient,    terrassés comme par le tonnerre.\n           Dans le sépulcre, elles virent assis,\n      Gardant le lin trempé d'aloès et de myrrhe,\n           Un jouvencel en tunique de lis,\n      Qui parla dune voix plus douce qu'une lyre :\n           « Le Bien-aimé n'est plus enseveli,\n      Femmes! Ne craignez point. Dites à Notre-Dame\n           Qu'il a surgi, celui qu'elle a porté.\n      Allez. Parfumez-vous      de nard et de cinname.\n           Alléluia, Christ est ressuscité! »\n\n      Grondez l'hymne d'airain, bourdons des cathédrales!\n          Cloches, chantez au-dessus des sillons !\n      Bondissez dans l'azur en choquant les cymbales,\n          Clochettes court-vêtues des carillons!\n      Cassolettes, fumez sous la voûte qui tremble!\n           Enveloppez d'encens le      maître-autel,\n      Si blanc, si crépitant de lumières, qu'il semble\n           Un bloc de neige et d'or tombé du ciel!\n      Orgues, transfigurez    à ce point les antiennes,\n           En mugissant comme les grandes          eaux,\n      Qu'on les croirait chantées par les vierges       chrétiennes\n           Dans l'émeraude en flamme des vitraux !\n      Le Seigneur a frappé du glaive de lumière\n           Le cavalier antique et le cheval.\n      La Mort et le Péché gisent dans la poussière.\n           Alléluia, voici l'Agneau    pascal!\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                 ALLÉLUIA DE PAQUES                              203\n\n\nVoici l ' A g n e a u pascal immolé pour le monde.\n     Qui boit son sang et qui mange sa chair\nEcrasera du pied le basilic immonde\n    Et se rira des fantômes de l'air.\nVoici l ' A g n e a u pascal qui s'offre en nourriture\n    Aux affamés, aux pauvres, aux           perclus.\nEt qui doit faire un jour sur toute créature\n     Luire un soleil qui ne se couche plus.\nQue la lumière est blanche au pré des          marguerites,\n     Lorsque l'Agneau vient réjouir Sion!\nLes séraphins en feu chantent, selon le rite,\n     Sur le triangle et le psaltérion,\nEt dans les arbres toujours verts, chargés          d'oranges,\n     Les rossignols soutiennent le choral\n Des lis mélodieux et des millions d'anges :\n     Alléluia, gloire à l'Agneau pascal !\n\nAlléluia! la Terre a tressailli de joie,\n     Elle a livré sa chevelure au vent,\nEt sous l'azur tendu comme un vélum de soie,\n     Elle a sauté comme un petit      enfant.\nAlléluia! le pré fleurit, le froment lève,\n     Le soleil blond est revenu   d'exil.\nAlléluia ! crevez, bourgeons gluants de sève !\n     Moussez en rose et blanc, arbres d'avril!\nLes coqs claironnent d'aise et font mille prouesses\n     En ouvrant l'aile au-dessous des cassis;\nLes orgues et les accordéons des kermesses\n     Ronflent parmi la bière et les lazzis;\nLes étalons au col décoré de médailles\n     Passent, ruant d'impétuosité ;\nAu loin sonne le rire f rais des accordailles ;\n     Alléluia, Christ est ressuscité!\n\nVoici que mon Amie a foulé la pelouse\n     D'un pied plus vif et plus    capricieux.\nElle accourt, avec des narcisses à la blouse\n     Et du soleil de Pâques dans les yeux.\nElle vient se jeter dans mes bras, fuit,    sautille,\n     Revient encore et tient des propos fous,\nEn minaudant ainsi qu'une petite fille\n     Dont les deux bras sont chargés de joujoux.\nOui, sois joyeuse, Amie, et sois folle, et sois ivre!\n     C'est maintenant surtout qu'il faut oser\nTituber en chantant de l'ivresse de vivre\n     Et boire l'eau et le feu du baiser.\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "204                         DURENDAL\n\n\n\n      Le temps est revenu de prendre ton ombrelle\n          Pour gambader dans l'or chaud de l'été.\n      Embrassé-moi sur les deux joues, ma toute belle!\n          Alléluia, Christ est ressuscité !\n\n      Frères qui reposez, là-bas, sous l'herbe grasse,\n           Avec les yeux bouchés de limon noir,\n      Lorsque le vol de bronze ondule dans l'espace,\n           Prêtez l'oreille et tressaillez d'espoir !\n      Le Seigneur a choisi le jour de sa colère ;\n           Sa droite en flamme a dardé les carreaux.\n      Il a brisé les dents du spectre     séculaire;\n           O Mort, où est ton sceptre? où est ta faux?\n      Le prophète a marché dans le champ des os blêmes,\n           Où reposaient les crânes entassés.\n      « Prophétise, lui dit soudain la Voix suprême,\n           Sur tous ceux-ci que la Mort a glacés. »\n      Alors, ayant soufflé sur l'immense         ossuaire,\n           Le peuple entier, mû d'un même ressort,\n      Cria, debout, vêtu de chair et de lumière :\n           Alléluia, Christ a vaincu la Mort!\n\n      Et vous dont la pensée a tué l'espérance,\n          Frères du doute et frères de l'orgueil,\n      Vous qui marchez, nourris du syllogisme           rance,\n          D'un pas stoïque ou las vers le cercueil,\n      Ah! puissiez-vous, malgré votre cerveau que zèbrent\n           Les feux follets des doctrines d'un jour,\n      Adhérer, de l'élan secret de vos vertèbres,\n          Au renouveau d'allégresse et d'amour!\n      Puissiez-vous, en dépit de vos philosophies\n           D'ombre, et de mort, et de néant,      sentir,\n      Dans un frémissement de lumière et de vie,\n           L'immense cri que Pâques fait jaillir\n      Des champs que le soleil à torrents d'or arrose,\n           Des cœurs battant vers       l'immortalité,\n      Et de l'herbe plus verte et de la chair plus i;osè :\n           Alléluia, Christ est ressuscité!\n\n                                                     VICTOR KINON.\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "          Les Processions de Tongres\n                                                          Vers le    Passé...\n\n\n                JE ne connais guère d'instants qui valent ceux où\n                   les yeux mi-clos on revient au Passé. T o u t e\n                   heure ne convient pas à ce retour, il existe dans\n                   chaque j o u r n é e un temps d'arrêt, — la vie elle-\n                   m ê m e paraît a t t e n d r e , — c'est le m o m e n t mélan-\n                   colique du couchant, l'heure mêlée d ' o mb re\n                   qui fait hésiter si l'on allumera tout de suite\nla lampe, ou si l'on rêvera quelque peu... E t parfois l'on rêve.\n   Je revois certaines fleurs et certains fruits de ma petite\nenfance avec une persistance singulière; j ' a i creusé cette énigme\nqui me faisait dédaigner u n e g r a n d e corbeille de roses de\nBengale pour les clochettes d'ancolies bleues et mauves, que le\njardinier prétendait vénéneuses : peut-être subissais-je l'attrait\ninconscient du danger. Les ancolies poussaient sous des t h u y a s ,\ntout près d'une haie de framboises. Ces délices longeaient un\nmur de ferme qui recevait le vent du nord, j e dédaignais les\nparterres du sud pour ce coin froid. L ' u n e de mes grandes joies\nfut d'y dénicher, un samedi saint, des œufs blancs aux écritures\nrouges. Cela est aussi présent à m a mémoire qu'un événement\nd'hier, mais ce qui précéda ou suivit la découverte des « coco-\ngnes » de P â q u e s , je l'ignore...\n   Je sais exactement de quelle façon commença une maladie\ngrave. On m'avait couché, le premier jour, dans le lit de m a\nmère. Je retrouve la couleur et le dessin des rideaux du lit. J e\nme rappelle cet épisode de la convalescence : seul, dans m a\nchambrette, je me suis levé; un corridor étroit conduit à une\ngrande salle. E n m ' a p p u y a n t au mur, en m'arc-boutant en\nquelque sorte, je parviens j u s q u ' à cette salle...\n    Et puis c'est de nouveau l'oubli, la mémoire morte, avec çà\n et là un point qui survit et illumine.\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "206                         DURENDAL\n\n\n\n   Je rentre (je jouais au jardin), quelqu'un descend l'escalier et\nannonce : — Tu as une petite sœur!\n   Je vis une heure terrible : l'ouragan de 1876. Tous les\npeupliers du Canada qui font la grande allée menant chez nous\nsont brutalement renversés. Ils tombent pareils à des capucins\nde cartes. (J'ai souvent évoqué cette comparaison.) Deux arbres\nobstruent la voie ferrée qui coupe la propriété; le train de\nLiége doit passer dans un instant. Mon père se précipite au\ndevant du train et le mécanicien peut serrer ses freins à temps.\n   Voici que le passé se précise : chaque matin, je gagne\nl'école, tantôt en voiture, tantôt à pied. Il y a, par la traverse,\nun bon bout de chemin depuis Scherpenberg jusqu'à Tongres!\nNous suivons la voie du chemin de fer, nous foulons les prés,\nnous passons sous la lourde porte des Marais en pierres chance-\nlantes et j'arrive aussitôt chez Sœur Marie, directrice de l'école\ngardienne. A la distribution des prix, j'ai déclamé, monté sur\nun escabeau et en présence de M. le Doyen : Les lunettes de\ngrand'mère. Il s'agissait d'un garçonnet, lequel voyant sa mère\ngrand prendre tant de plaisir à la lecture s'imagina qu'il\nsuffirait de mettre ses besicles pour voir clair dans les livres...\nLa morale s'amenait facile et simple. Je me suis confessé, à\nsix ans, dans l'église voisine.\n   Saint Nicolas a fait une ou deux apparitions dans ces temps\nlointains, je lui trouvai de la ressemblance avec des personnes\nconnues, mais le doute n'entra jamais en moi.\n   C'est fini de la première enfance quand nous habitions\nTongres, et maintenant je choisis librement mes souvenirs\nd'adolescence et de jeunesse.\n   Vingt années de Tiest, autour de sa large tour carrée qui\nprotège et abrite de si bonnes gens! Cela n'est pas bien éloigné,\npourtant il me semble, ramenant ma pensée vers cette époque,\nque je reviens parmi des images qui ne se renouvellent plus\npour personne... Innocente manie de se croire le centre de\nquelques épisodes, de menus faits, sourires, petits émois, de se\npersuader que le trantran de l'existence ne bat que pour notre\noreille !\n   Est-ce à cause de cette tour gothique et massive, de la belle\nVierge ceinte du glaive et tendant à l'Enfant une grappe de\nraisins? Est-ce parce que malgré la vie gonflée de sève et rouge\net trépidante dans une imagination flamande, est-ce parce que\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                LES PROCESSIONS DE TONGRES                    207\n\n\n la prière demeure la plus suave expression de l'âme?... Mais je\nne retourne pas dans la villette paisible sans évoquer ses heures\npieuses, les processions d'été, et je n'en revois aucune, si ce\nn'est sous un ciel bleu et une lumière dorée.\n   Procession du Béguinage, de l'ancien quartier bâti le long du\nGeer, avec ses rues étroites, sa place du Tilleul et les habi-\ntations des nonnes d'autrefois, procession un peu désuète, la\nmoins brillante de la série, comme elle inaugurait gaiement les\nmois fleuris, la saison parfumée! L'encens se mêlait à l'odeur\ndes feuilles neuves et des pétales fraîchement éclos, le reposoir\nde la rue des Sarraux allumait la flamme de l'espace à son\nostensoir ardent, les congréganistes chantaient, les fanfares de\nla Concordia scandaient leurs marches religieuses. Des pigeons\nvoyageurs revenaient déjà de Noyon ou de Pont-Sainte-\nMaxence et faisaient figure de Saint-Esprit dans l'azur léger.\nOn priait plus des yeux que de l'âme, la vue de tant de\nchoses pures vous apportait une sanctification naturelle. Pro-\ncession de la Sainte-Trinité, premier dimanche après la Pente-\ncôte, les campanes brimbalent en votre honneur derrière les\nouïes du clocheton renaissance, dans lequel nous grimpions à\ndouze ans, pour nous pencher par-dessus les toits moussus de\ncette église du Béguinage aux ogives noircies et aux vitraux trop\nclairs. Le boulevard des marronniers (les plus beaux marronniers\ndu pays) nous voyait avancer lentement, le Geer nous reflétait,\npuis emportait à Maestricht — de la cité de Saint-Materne à la\ncité de Saint-Servais — la vision de nos piétés qui édifiaient,\nen passant, Roclenge, Boirs et Bassenge, les villages charmants\nde la vallée. On n'en parlait pas trop dans le restant de la ville,\nle Béguinage ayant une existence un peu en dehors des affaires\ncourantes et aussi à cause de la sortie triomphale de la Fête-\nDieu qui allait rayonner dans les grandes rues, depuis les\nbattants largement ouverts sous la tour carrée de la Collégiale\njusqu'aux cinq portes de Tiest. Avez-vous vu, à pareil jour,\ntoutes les enseignes de la rue de Maestricht surmontées des\ncouleurs nationales, du drapeau papalin ou de la bannière de\nMarie? Les enfants, habillés de blanc, enrubannés, fleuris,\nmunis de houlettes, traînant des moutons frisés (et pareils eux-\nmêmes à de petits agneaux) et puis les Mystères joyeux et les\nMystères douloureux que personnifient des fillettes, regardez\nces groupes imprégnés de soleil et qui éclairent les coins\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": "208                          DURENDAL\n\n\n\nd'ombre de toute la lumière rapportée du parcours. J'ai marché\nmoi-même, — jadis, j a d i s ! — revêtu du surplis, entre deux\nrangées de moinillons, et je portais, couché sur le bras gauche,\nun crucifix que mes yeux ne quittaient pas, et c'était la repré-\nsentation de Saint Louis de Gonzague... Mon Dieu... oui. Les\nAmis de la Littérature se doutent-ils qu'ils possèdent un collègue\nclérical à ce point?\n   E n ce jour de Fête-Dieu, les fanfares de la Concordia, souf-\nflant dans leurs cuivres pour le ciel, n'oublient pas de lever le\ncoude à la même gloire. Dès que le dernier accord de la marche\na retenti, la musique se défile dans les cabarets en bordure de\nla procession. On lampe la bière locale, brune et lourde, tandis\nque carillonnent les sonnettes et que le dais cramoisi gagne du\nchemin, et l'on a fort à faire pour retrouver sa place dans le\ncortège et l'on bouscule les fidèles agenouillés le long des\ntrottoirs.\n   N'est-ce pas la Concordia qui, au Congrès eucharistique de\nLiége, donna une journée entière ce spectacle édifiant, et\nconvertit ceux qui reprochaient au Catholicisme d'étouffer les\njoies de la vie?\n   Je savais le nom de chaque morceau; je reconnaissais les\nTrompettes de Jéricho, qui exigeaient un réconfort considérable\naprès l'exécution, et l'Ange gardien, une marche dans la manière\ndouce, et qui eût permis de différer la chopine réparatrice.\n   Souvenirs, souvenirs! Voici la guirlande de Notre-Dame du\nScapulaire, à la fin de juillet, qui embellit de nouveau l'antique\nBéguinage. Voici saint Jean et saint Roch, conducteurs d'âmes\ndévotes dans le quartier de Saint-Jean. On m'a dit que les\nbeaux tilleuls, pleins d'ombre verte le 24 juin et le 16 août, ont\ndisparu, et que la procession se forme sur un terre-plein dépouillé\nde fraîcheur... Au moins les Bénédictines auraient-elles pu\nracheter par leur magnifique reposoir e m b a u m é , l'absence des\narbres d'autrefois... Elles aussi sont parties. J e ne retournerai\nplus à la Saint-Jean voir la procession de mon enfance, je ne\npasserai plus, rue du Mambour, devant la maison de M. le\n Bourgmestre et sous les murailles des j a r d i n s au-dessus\n desquelles pointaient des visages d'hommes et s'épanouissaient\n de claires ombrelles... Je craindrais d'autres changements. La\n Plaine, cette ce place » qui peut bien avoir cinquante mètres car-\n rés, est-elle seulement restée fidèle à une image de saint Roch et\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "                  LES PROCESSIONS DE TONGRES                         209\n\n\nde son chien, h a u t e en couleur, où les jambes malades du bien-\nheureux avaient la teinte du soufre et que couvaient nos\nregards compatissants, avant que le prêtre ne prît le\nsaint Sacrement sur l'autel, dressé dans cet endroit, et n'élevât\nl'hostie au milieu d'un nuage d'encens?\n    L'été ne se fut pas déroulé j u s q u ' a u bout sans le passage de\nces cortèges, la vie de T i e s t eût été suspendue, et, certainement,\ntant de qualités propres à ses bourgeois n'ont pas d'autre cause.\nLeurs reposoirs sont les étapes de la route qui mène au ciel.\n    Les ombrages jaunissent déjà q u a n d la dernière sortie des\nofficiants, acolytes, confréries, figurants et figurantes font\nescorte à la Vierge de T o n g r e s , parée d'une robe d'or à longue\ntraîne, environnée d'anges, son front ceint de pierres précieuses.\nElle a le visage anguleux et noir, elle sort des siècles gothiques ;\njadis, elle délivra des esclaves qui lui offrirent leurs chaînes en\nex-voto, aujourd'hui elle exauce secrètement les cœurs fidèles.\nEt quelle gloire q u a n d , au bout de sept années, se commémore\nson couronnement, q u a n d les prêtres, recouverts de chasubles\nanciennes, promènent, dans les rues soudain illuminées, les\nchâsses, les custodes, les monstrances, joyaux inestimables de\nson trésor fameux par le m o n d e . Cette année reverra les grandes\nfêtes de dévotion.\n    Dans la fin de l'été, tandis que septembre s'alanguit au-dessus\nde ses remparts croulants, T i e s t salue la sortie de sa dernière\n procession qui précède la kermesse annuelle. Il est midi lorsque\n les portes de la Collégiale se referment sur le b a l d a q u i n rouge,\n et la Grand'place s'anime et les orgues foraines préparent\n d'autres joies sous le m ê m e ciel.\n    Adieu!... Voilà quinze années enfuies depuis que je fus moi-\n même mêlé à ces choses... Adieu villette flamande et point\n flamingante, adieu politique ardente dans ce décor suranné,\n adieu patrie des archéologues rivaux, adieu douces dévotions\n par les chers dimanches d'été et de jeunesse...\n\n                                                  GEORGES V I R R È S .\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "                La Flandre en Italie\n\n                 DE tout temps, l'habileté commerciale des Belges\n                    a été en réputation. L e « fait de la marchan-\n                    dise » a toujours été principal à leurs yeux. Non\n                    moins que les N o r m a n d s , ils aiment à « gai-\n                    gner ». E t cette inclination leur est commune\n                    également, d'ailleurs, avec tous les peuples qui\n                    se sont rendus illustres dans l'art, notamment\n— pour ne parler que des Italiens — les Florentins, les Véni-\ntiens, les Siennois et les P i s a n s . Car, si, au temps de leur gran-\ndeur républicaine, les fiers bourgeois de ces cités en venaient\nfréquemment aux mains avec leurs voisins, c'était, non afin de\nfaire triompher des principes ou par un vain amour de la gloire,\nmais, ainsi que l'on dit aujourd'hui, pour \" ouvrir des débou-\nchés \" à leurs trafics ou pour faire tomber les barrières qui y\nmettaient obstacle.\n    Il n'est pas surprenant, du reste, que ces nations, accou-\ntumées à entreprendre dans l'industrie et à se gouverner dans\nla politique, s'accoutumassent aussi à entreprendre dans la\npensée et dans l'art. D a n s quelque domaine qu'il s'exerce,\nl'esprit accroît ses puissances selon la mesure m ê m e de ses\nactivités. De telle sorte que l'on peut affirmer que Florence,\nBruges ou Gand n'auraient pas été comme, les centres de\nrayonnement de la gloire de Giotto, des Van Eyck ou de\nMemling dans le m o n d e , si, d'abord, leur longue et orageuse\ncarrière commerciale n'avait créé en elles la capacité des plaisirs\nde l'intelligence et des jouissances de l'art.\n    E t , dans le m ê m e ordre d'idées, il faut ajouter que les che-\nmins disputés du négoce ont été, en m ê m e t e m p s , les voies\nde pénétration de l'art, car, sur les marchés et dans les foires,\non n'échangeait pas que des produits naturels ou manufactu-\nrés. Les marchands emportaient dans leur pacotille ou expé-\ndiaient à leurs correspondants, tout ensemble avec les draps de\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "ENTRÉE DE HENRI IV A PARIS\n             (RUBENS)\n\n      Florence : Musée des Offices\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": ""}, {"page_pdf": 244, "texte": "                    LA F L A N D R E EN   ITALIE              211\n\n\n\nlaine et les tissus de soie, les oeuvres d'art, manuscrits enlu-\nminés, retables, émaux, terres cuites coloriées... Et il semble,\nà en juger d'après la quantité d'oeuvres de nos Primitifs\nconservées dans les musées et les collections de l'Italie, que les\ntravaux de nos artistes, amenés de cette manière par delà les\nmonts, y rencontrèrent une faveur marquée. C'était, en effet,\nde la « bonne ouvrage », de l'ouvrage auquel le client ne devait\njamais manquer. Il est du naturel des gens de notre pays\nd'aimer le travail solidement fait et consciencieusement achevé.\nNosartistesnesontpointd'unautretempérament. On seraittenté\nmême, parfois, de trouver que leur amour de la perfection, leur\ndésir de faire du mieux qu'ils peuvent, les pousse à achever\ntrop. Ils ne savent pas effleurer, passer légèrement, sous-\n entendre, laisser entrevoir. Ils ne sont pas hommes d'impromtu,\n d'improvisation, de saillie vive; ils sont hommes de lent ache-\n minement et de réflexion. Et leur art est fait à leur ressem-\n blance. N'attendez pas de lui ce qu'il ne pourrait donner sans\n détruire ce qui l'a fait grand et original aux yeux du monde.\n Exiger d'un Flamand la parole alerte et abondante d'un\n Français, la mimique déliée d'un Italien, c'est vouloir le\n pousser dans la grimace et la feinte, à son propre détriment.\n    Mais, si nos Primitifs se sont rendus attrayants aux Italiens,\n ce n'est pas uniquement par le fini de la facture de leurs\n œuvres, par tout ce qu'il y avait de vigoureux et de loyal dans\n leur art. C'était bien davantage encore par la fermeté grave de\n leurs conceptions, par tout ce que celles-ci révélaient, dans leur\n teneur comme dans leur traduction graphique, de puissance\n vitale, de force saine et déterminée. Quelque chose appa-\n raissait dans ces peintures qui étaient comme une affirmation\n énergique, exprimée à la fois dans l'éclat profond de la\n couleur, dans la précision du dessin, dans l'expression vraie\n  des physionomies.\n    Aussi l'époque à laquelle les Flamands ont été le plus goûtés\n  dans la Péninsule ne fut-elle pas celle — auxXVIeetXVIIesiècles\n  — où ils s'efforçaient de rivaliser la grâce ou la pompe ita-\n  liennes. On s'impose aux autres non en les imitant, mais en affir-\n  mant devant eux sa propre personnalité.\n     Certes, ce n'est pas à dire que le penchant des Italiens pour\n  la manière forte et convaincue de nos maîtresse fût éteint durant\n  les siècles dont nous parlons. Il suffit, [pour se convaincre du\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "212                                     DURENDAL\n\n\n\ncontraire, de parcourir les grandes galeries publiques et privées\nde Milan, de Venise et de Florence. Les œuvres des Flamands\nde ce temps, de ceux qui résidaient en Italie aussi bien que de\nceux qui étaient restés dans leur patrie, y abondent. Les nom-\nbreux membres de la dynastie des Brueghel et de celle des\nTeniers, par exemple, y sont brillamment représentés. Gênes,\ndont certains Primitifs, Lodovico Brea, par exemple, pei-\ngnaient des ouvrages d'un caractère tel que les plus experts ont\nété entraînés à leur assigner une origine flamande (1); Gênes\nest, en quelque manière, au XVIIe siècle, un véritable fief de\nl'école d'Anvers : Rubens et Van Dyck régnent encore en\nprinces de l'art dans les galeries dont les patriciens de la grande\ncité ligurienne ont décoré leurs somptueux palais. Longtemps\naprès le triomphe de la Renaissance classique, Venise comptait\nencore quantité d'amateurs de la peinture flamande, imitateurs\ndu cardinal Grimani, comme ce notaire vénitien dont la\ncollection se trouve en partie à la Pinacothèque de Turin.\nSelon les us ponctuels des gens de sa profession, il a constaté\nen forme authentique la propriété de ses tableaux : Addi\n15 febraro 1784 fu da me Giuseppe Mazzoni nodare veneziano impron-\ntato il presente mio sigillo notariale e altro mio sigillo particolare.\nTelle est l'inscription que l'on peut lire au dos, entre autres,\nd'une jolie peinture signée et datée, représentant des Joueurs,\npar David Teniers le jeune, et d'une magnifique et chaude\nesquisse de l'une des parties des célèbres allégories rubéniennes\ndu Louvre : L'Apothéose de Henri IV et la Régence de Marie de\nMédicis (2). A Bologne, à Florence, à Turin, à Rome égale-\nment, notre art ou nos artistes étaient en honneur et en gloire\n\n\n   (1) C'est le cas, notamment, d'un triptyque exposé dans la petite église de S. Pancra-\nzio, à Gènes. Le panneau central représente le Christ en croix, au-dessus duquel parais-\nsent le Père éternel et le Saint-Esprit; sur les côtés, saint Jean l'Évangéliste et saint Pan-\ncrace. Fond de paysage, parsemé d'édifices. Sur les volets, qui ont été séparés dé la partie\nprincipale et rejointoyés de façon à recevoir une forme rectangulaire, on voit, à gauche\nsaint Pierre, à droite, saint Paul. L'œuvre a été exécutée aux frais des familles Pallavi-\ncini et Fallamonica, propriétaires de l'église et dont les armes figurent sur les volets.\nElle a été attribuée jusqu'ici à un maître flamand inconnu. Mais nous croyons que l'on\npeut y reconnaître sans hésitation la main de Lodovico Brea, dont le Palazzo Bianco et\nl'église de S.Maria in Castello possèdent des peintures présentant les plus grandes\nsimilitudes avec le triptyque de S. Pancrazio.\n   (2) Ilexiste à Saint-Pétersbourg et à Munich 'des répliques de cette esquisse, dont\nM. Max Rooses, dans son magistral ouvrage sur l'œuvre de Rubens, a contesté le carac-\ntère original. Elle est, en tout cas, fort belle.\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "                        LA F L A N D R E   EN   ITALIE                     2l3\n\n\n\nvers ce moment-là. A Bologne D e n y s Calvaert sert d'initiateur\nau Dominiquin et au G u i d e ; à Rome, P a u l Bril fait admirer\nses paysages amples et simples, où la nature est [pour elle-\nmême et non en manière de décor à quelque épisode évangé-\nlique ou mythologique. A la cour des grands-ducs de T o s c a n e ,\nCosme II et I I I et F e r d i n a n d I, domine Juste S u t t e r m a n s ,\nauteur d'innombrables portraits princiers remplis de feu et de\nfierté et parmi lesquels on pourrait signaler plus d'un incontes-\ntable chef-d'œuvre. L e duc de Savoie, Charles-Emmanuel I I ,\na pour peintre attitré J e a n Miel, peintre de « bamboches »,\ndont ilforce le talent en le poussant dans l'allégorie ou l'histoire.\n   Excellents artistes d o n t le métier souple, l'imagination tou-\njours fraîche de la réalité émerveillent. T o u s à peu près, ils\nont conservé les qualités foncières de l'école : vision précise,\ncoloris habile et n u a n c é . L e s plus grands sont venus par delà\nles monts avec l'énergie un peu matérielle de leur art et, en\nmême temps que l'ambition de la grandeur et des expressions\nhéroïques ou idéales, ils se sont acquis une sensibilité plus éten-\ndue et plus raffinée.\n   Cependant, ce ne sont plus, pour la plupart, des F l a m a n d s\nintacts, si l'on peut dire; des F l a m a n d s qui, parmi les maîtres\nbrillants de l'Italie, impressionnent d ' a u t a n t davantage qu'ils\nsont différents. Ils ont fréquenté Rome, Venise, Florence,\nBologne. Ils ont pris à Michel-Ange et à Raphaël, à T i t i e n et\nau Véronèse ou, pis, au D o m i n i q u i n et au Caravage. L e u r vir-\ntuosité, sans doute, y a g a g n é ; leur personnalité y a perdu, leur\npersonnalité de race, tout au moins. C o m p a r é à l'art des\nancêtres, leur art a prodigieusement élargi son d o m a i n e : toute\nla mythologie, toute la fable a n t i q u e et moderne, l'histoire\npresque aussi fabuleuse que la fable, y sont entrées. Ils voient\ndémesuré; ils d r a p e n t magnifiquement, ils « étoffent » avec\nnoblesse etsplendeur; ils é r i g e n t s u r l e u r s toilesdes « fabriques»,\ndes architectures imposantes et riches. L e s uns, comme Jor-\n daens, ont choisi les dieux populaires, joyeux et pansus, qui\n mangent et qui s'enivrent; les autres, comme R u b e n s , les dieux\n olympiens, dieux guerriers, dieux ravisseurs, dieux de la\n volupté et de la lumière. Les vieilles histoires touchantes de la\n légende chrétienne, ils les incarnent sous des aspects de somp-\n tuosité et de force. Ils m e t t e n t la crèche, le bœuf et l'âne dans\n les ruines d'un palais, et sur la croix, à la place d'un h o m m e qui\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "214                         DURENDAL\n\n\n\nmeurt et d'un dieu qui naît, ils clouent un athlète!... Ce n'est\nplus dans la réalité que leur imagination se meut, mais sur le\nthéâtre dont elle a dressé l'exorbitant décor. La scène est peu-\nplée d'acteurs taillés comme des Titans et qui font de beaux\ngestes inventés, sous l'éclat des lumières d'apothéose et l'écrou-\nlement des figures planantes. Et on se laisse aller, parfois, à\npenser qu'il n'y a là que les savants artifices d'une machinerie\nadmirable qui amuse ou éblouit l'esprit, sans intéresser la sen-\nsibilité.\n   Certes, par tout ce qui se mélange quand même de réalité\nvigoureuse à ces fictions, par tout ce qu'une incomparable cou-\nleur qui semble pétrie de chair et de lumière peut ajouter au\nprestige de leurs œuvres épiques, Rubens et quelques autres\nsurpassent tous les maîtres italiens contemporains. Il y a chez\neux une fougue et une abondance physiques à la comparaison\ndesquelles l'art également théâtral des pathétiques maîtres de\nBologne paraît plus factice encore. Mais, par contre, les exagé-\nrations de ces derniers, presque naturelles chez eux, prennent\nchez nos artistes une apparence plus déplaisante d'affectation.\nOn dirait que ceux-ci s'agitent dans un milieu étranger, dans\nune atmosphère inaccoutumée... Une mentalité d'apparat s'est,\nen quelque sorte, surajoutée à leur mentalité originelle;\nleur pensée évoque, pour leur donner forme, des rêves qui,\nétant d'ailleurs, lui sont restés insolites. Car, ils ne sont pas,\ncomme les Italiens, gens d'expression extérieure. La parade et\nle geste ne sont pas de leur tempérament. Il faut donc qu'ils\nse fassent violence, et l'effort ne laisse pas de se marquer\nsouvent dans leurs compositions par on ne sait quel air d'em-\nprunt.\n   Peut-être, si l'on veut, cette impression est-elle surtout de ce\ntemps-ci, d'un temps amoureux d'un idéal qui soit, non une\nexagération, non une défiguration, mais une exaltation de la\nréalité; d'un temps qui attend de l'art des motifs non d'éton-\nnement, mais d'émotion; qui demande à l'artiste non de tra-\nvestir sa personnalité dans son œuvre, mais de l'y révéler. Nos\nidées esthétiques sont trop différentes de celles des maîtres du\nXVIIe siècle pour que leurs ouvrages rencontrent en nous des\njuges tout à fait équitables. Mais, la discussion de ce point\nn'est pas de notre sujet actuel. Notre intention est seulement\nde noter quelques réflexions auxquelles nous ont induit nos\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                     LA F L A N D R E EN     ITALIE            215\n\n\nflâneries dans les musées italiens, quant à la sensation très\ndiverse que Ton y reçoit des œuvres de nos peintres primitifs\net de celles de leurs successeurs du XVIIe siècle. Ces dernières\nont abdiqué les caractères les plus tranchés de Part régional;\nelles participent de conceptions étrangères ; elles procèdent d'un\ngénie hybride et, par cette raison, ne peuvent faire devant les\nœuvres italiennes d'inspiration identique, la même figure d'ori-\nginalité puissante et fermée que les œuvres des peintres\nflamands du XVe siècle devant celles de leurs contemporains\nd'au delà des Alpes.\n                                     *\n                                 *       *\n\n   Cette vieille Flandre est nombreuse en Italie. Et elle y est\nbelle. Elle y fait arrêt et surprise dans la pensée. Car il ne\nserait pas aventuré de dire que l'on entre plus profondément\ndans la connaissance de son art, que l'on acquiert un sentiment\nplus exact des aptitudes de celui-ci, pour avoir rencontré de ses\nouvrages isolés ou épars dans certains musées exotiques.\nA Florence, à Venise, à Milan, dans l'enivrement de la beauté\nitalienne, de tant de tableaux et de fresques où les quattrocen-\ntistes ont traduit leur vision charmante de la réalité, cette\nFlandre devient un peu lointaine, un peu obscurcie dans le\nsouvenir. Ou, si l'on songe à elle, c'est parfois pour la mécon-\nnaître, parfois pour la dédaigner, comme le lieu d'un art inté-\nressant, mais barbare. Alors, il arrive qu'errant, tout livré à des\nidées de ce genre, dans une salle de musée, le hasard fasse\ntomber vos yeux sur quelque panneau qui se signale de loin par\nson coloris ardent et par l'attitude concentrée de ses person-\nnages. C'est un Christ en croix, autour duquel la Vierge, la\nmain crispée sur la poitrine, saint Jean debout et les saintes\nfemmes agenouillées, tous presque sans gestes, enfermés dans\nle silence par la douleur, sont là comme les vivantes images\nd'une consternation inénarrable. C'est une Vierge avec l'Enfant\nsous un dais et des arceaux de feuillage, au milieu d'un pay-\nsage. Son visage ovale n'est pas beau et pas davantage celui\nde la sainte Barbe et de la sainte Catherine, qui sont assises à\nterre devant elle. Les deux anges, qui jouent de la harpe,\nprosternés à ses côtés, ne sourient pas et, moins encore, le\ndonateur qui, les yeux baissés, égrène son rosaire dans un coin.\n Rien n'est là pour séduire ou surprendre l'esprit. Seulement,\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "2l6                           DURENDAL\n\n\ntous les personnages du tableau sont unis dans la même com-\nmunion, associés dans le même ravissement, communion et\nravissement qui, bien qu'aucun signe extérieur ne les rende\nsensibles au spectateur, sont comme l'âme de l'œuvre. Ou encore,\nc'est quelque portrait d'homme, physionomie grave et ferme,\nqui vous regarde de ses yeux calmes, les mains jointes sur la\nbordure du cadre, tandis que, derrière lui, s'illumine un vitrail\narmorié ou l'étendue d'un vaste paysage accidenté, peint avec\nla finesse d'une miniature.\n   Et, au seul aspect de l'une de ces peintures, toute la Flandre\nressuscite dans la mémoire avec son génie nourri de réalités\npositives et de sentiments silencieux. Certes, les auteurs de\ntelles œuvres méritent, eux aussi, eux surtout, d'être comptés\nau nombre de ces peintres que Léonard qualifiait de « poètes\nmuets ». Car, en véritables poètes de la vie intérieure qu'ils\nsont, ils ont exprimé par le moyen de leur art, sans subter-\nfuges et sans mensonges, les caractères les plus intimes des\nhommes de leur race.\n   Au milieu des œuvres italiennes contemporaines, ces pein-\ntures ne font pas disparate, mais contraste. Des unes aux autres,\nil n'y a point d'affinités, comme des ouvrages du XVIIe siècle\nflamand à ceux du XVIIe siècle italien. Elles sont totalement\ndifférentes. Il n'y a pas rivalité entre les œuvres venues du\nNord et celles qui sont nées dans le pays. La beauté des pre-\nmières ne s'oppose pas à celle des secondes, mais la complète.\nElles sont les témoins des deux aspects que l'art réaliste du\nXVe siècle a revêtus dans les contrées où il a pris le plus d'éclat,\nl'éclat le plus intense ; où il s'est révélé avec l'originalité la plus\nspontanée, admirablement conforme aux atavismes et aux ten-\ndances profondes du milieu.\n   La peinture florentine apparaît comme l'agent le plus actif et\nle plus inspiré du génie italien du temps : Génie plus prompt\net plus ouvert que celui du Nord, grandi au milieu des ruines\net des réminiscences de l'antiquité, nativement épris de\nlogique et d'harmonie. Il demande la beauté, non point uni-\nquement au sentiment, mais à la forme. Et la raison ou, pour\nmieux dire, une des raisons de cette prédominance de la ligne\net du rythme chez les artistes florentins est lisible partout\ndans les paysages de la Toscane.\n   Il advient au visiteur du Musée des Offices, lorsqu'il veut se\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "VOLET DU RETABLE DE LA NATIVITÉ\n        (HUGO VAN DER GOES)\n\n      Florence   : Musée des   Offices\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": ""}, {"page_pdf": 252, "texte": "                    LA FLANDRE EN ITALIE                       217\n\n\nreposer de l'examen trop prolongé des œuvres des vieux\n maîtres, de s'accouder à une fenêtre. Il aperçoit le fleuve qui\ncoule au pied du palais, puis la masse confuse des hautes\nmaisons de la ville, avec leurs toits plats, l'ombre découpée\npar des arcades délicates de leurs loggias ouvertes, leurs volets\nfermés vers le soleil; puis, plus loin encore, clôturant l'hori-\nzon, la chaîne des Apennins qui dessine sur le ciel la ligne\nflexible et sinueuse de sa crête... Et, dans la trouée de clarté\nde la fenêtre béante, c'est un autre monde qui se révèle là,\ndevant l'habitant des régions septentrionales, accoutumé aux\nplaines indéfinies et aux montagnes médiocres. Il se convainc\nà ce spectacle que le style, dont l'artiste des Flandres devait\nchercher péniblement les éléments en lui-même, l'artiste d'ici\nen surprenait le secret dans la nature elle-même : larges\nespaces, limités, cependant, avec grandeur et avec grâce; plans\nsuccessifs et noblement gradués; lumière fine, largement\népandue qui précise toutes choses, souligne les plus légers\nreliefs et jette partout les accents magnifiques de Pombre...\nRien d'uniforme, mais rien de heurté; de toutes parts, l'acci-\ndent qui fait le pittoresque; de toutes parts, l'harmonie qui\nincline à l'ordre, à la mesure, à l'élégance. Et, en effet, depuis\nGiotto, qui est tout en énergie dramatique, en expressions\nfortes, sobres, coordonnées, jusqu'à l'Angelico, qui est tout en\nrythmes de ferveur et de suavité; jusqu'à Botticelli qui est tout\nen effusions sentimentales et lyriques, ce sont là — ordre,\nmesure, élégance — les qualités les plus saillantes de la pein-\nture florentine.\n  Mais, ces beaux maîtres que, pour cette raison, sans doute,\nStendhal accusait de sécheresse, ne connaissaient pas au même\ndegré que les Flamands les voluptés et les ressources de la\ncouleur. A leurs yeux, la couleur n'est pas un élément presque\nindépendant de la forme, quelque chose qui vit et qui vibre de\nsoi-même, caresse pour les yeux, suggestion pour la pensée, en\ndehors même de toute application positive. Un ton riche ou\nonctueux ne signifie pour eux qu'enfermé dans un contour. Ils\npeignent moins qu'ils n'enluminent, qu'ils ne colorient un\ndessin préparé sur le bois du panneau ou sur le plâtre humide\nde la fresque. Si l'on pouvait s'exprimer de la sorte, on dirait\nque les Florentins imaginent leurs œuvres dans la ligne; les\nFlamands, dans la couleur; que les premiers cherchent avant\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "2l8                            DURENDAL\n\n\n\ntout l'équilibre des a t t i t u d e s ; les autres, l'équilibre des colo-\nrations.\n   Cette orientation différente de l'imagination visuelle est sen-\nsible même pour les ouvrages du XVIIe siècle. Mais, combien\ndavantage pour les Primitifs! E t rien n'en peut donner plus\nvivement la sensation que la visite de la « Salle Van der Goes »,\noù la direction du Musée des Offices a réuni, avec un soin\npieux, les plus remarquables des peintures flamandes du\nXVe siècle qu'elle possède.\n   On vient de passer ou de repasser la revue des travaux pri-\nmitifs italiens, les Florentins, les Siennois, les Ombriens;\ntoutes les expressions fières et tendres, toujours séduisantes,\nd'un art divers dans ses modes selon qu'il est de cette cité ou\nde cette autre, mais qui, partout, est geste, mouvement,\naction. L a couleur ajoute, naturellement, à l'attrait pénétrant\nde ces œuvres ; elle anime et met en relief le galbe et les atti-\ntudes de tous ces personnages sacrés dont la silhouette fine\ns'enlève sur l'or des retables du XIVe siècle ou sur les fonds de\npaysages ou d'architectures du XVe siècle. Cependant, elle con-\nserve on ne sait quoi de conventionnel. Visiblement, pour les\nauteurs de ces ouvrages, elle était un moyen d'éclat et de\nmagnificence, plutôt qu'un moyen de réalité.\n   Dès le seuil de la salle Van der Goes, en découvrant d'un\ncoup d'œil les quelques tableaux qui sont là, la chaleur de leur\ncoloris, l'immobilité de leurs personnages, on aperçoit que\nl'on va se trouver parmi d'autres hommes, en une région où la\nsensibilité artistique se manifeste de façon différente, où la\npensée est plutôt réflexion que parole, la vision plutôt couleur\nque ligne.\n   U n e sélection intelligente a rassemblé dans cette salle, autour\ndu merveilleux triptyque des Portinari, la Descente de Croix,\nde van der W e y d e n , une Adoration des Mages, de Gérard David,\nune Vierge, de Memling, des Portraits, de Memling, de Petrus\nCristus (?) et de Josse Van Cleve le jeune. E t l'impression que\nTon reçoit de toutes ces peintures d'un aspect si calme, d'une\ncouleur si fondue, si forte et si chatoyante, est double : il\nsemble qu'en elles se manifeste un génie plein à la fois de\nvigueur tranquille et d'aspirations contenues. Avec leurs\nfigures de réalité, les placides personnages qu'elles repré-\nsentent — Vierge, anges, apôtres, saints, donateurs — parais-\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                    LA F L A N D R E   EN   ITALIE             219\n\n\n\nsent tous vous regarder d'un air absorbé, sans vous voir; tous,\nils ont on ne sait quelle expression d'attente silencieuse.\n   Et dans aucune des œuvres flamandes des Offices cette\nexpression n'apparaît traduite avec plus d'intensité que dans le\ntriptyque de van der Goes : La Vierge Marie et saint Joseph,\net les rudes bergers, et les anges, les uns en dalmatique\nbrodée, les autres en longue robe blanche, tous agenouillés, les\nmains jointes, autour du petit enfant couché nu sur le sol; et,\nsur les panneaux, Thomas Portinari, sa femme, ses fils et ses\nfilles, et les saints et les saintes debout derrière eux, tous les\nimmobiles personnages de la vaste peinture semblent associés\ndans le même et muet acte d'adoration. Un profond sérieux est\nempreint sur ces visages, empruntés à la réalité et que l'artiste\nn'a nullement songé à spiritualiser.\n   Et, pourtant, ce que l'œuvre manifeste avec une émerveillante\npuissance, c'est la joie, une joie pleine d'espérance, longuement\nattendue et à la fin venue... Mais, cette joie, les acteurs de la\nscène l'enferment dans leur cœur; aucun signe extérieur ne\ntémoigne chez eux de son existence. C'est la couleur seule qui\nl'interprète, la couleur claire, jeune, vivante; les tonalités\ndominantes, violet, bleu, rouge, qui jettent, de place en place,\nleurs accents vibrants; la lumière, enfin, qui circule dans toutes\nles parties du tableau et en illumine de ses clartés vivantes\njusqu'aux plus lointaines perspectives...\n   La couleur, ainsi, constitue, pour la peinture septentrionale,\nle plus émouvant des moyens d'expression. Et il n'est pas\naventuré d'affirmer que le rôle prépondérant qu'elle assumait\naux yeux de nos artistes a contribué à pousser ceux-ci davantage\nencore dans la voie du réalisme. Les efforts qu'ils accom-\nplissaient pour reproduire avec le pinceau les phénomènes\ncolorés du monde sensible, pour rendre la fluidité nuancée des\nespaces et de l'atmosphère, les valeurs des perspectives, la\nbeauté des surfaces ; tout ce travail d'observation et d'analyse\nobstinément poursuivi devait nécessairement réagir sur leurs\nidées et leurs habitudes esthétiques et déterminer chez eux une\ninclination de plus en plus prononcée vers le vrai et vers le\nréel.\n   C'est de là, en effet, que viennent toutes les figures presque\n du retable de van der Goes. Le saint Joseph, à la barbe et aux\n cheveux gris, enveloppé dans les plis de son lourd et confortable\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "220                          DURENDAL\n\n\nmanteau rouge à collet noir comme le saint Antoine du volet de\ndroite, vieillard plus grave et plus vénérable encore; la Vierge,\ndans sa simple robe violette comme la Marie-Madeleine, fas-\ntueuse sous sa haute coiffure violette, avec son manteau bleu et\nsa belle robe blanche brodée de chardons, ne revêtent pas une\nphysionomie moins proche de la réalité, plus idéalisée que\ncelle des membres de la famille des Portinari, agenouillés des\ndeux côtés de l'œuvre. Les uns et les autres sont des êtres que\nle peintre a vus, qu'il a transférés de l'ordinaire de la vie dans\nson œuvre, tels quels, avec l'individualité de leur visage,\nl'aspect qu'ils avaient dans la société, notable, échevin ou riche\nmarchand ; bourgeoise ou châtelaine. Van der Goes y a intro-\nduit le peuple également, et ce groupe des trois bergers, avec\nleurs vêtements de bure, leurs lourdes mains jointes ou tendues\npour la prière et leurs têtes paysannes qui se penchent vers\nJésus; ce groupe extraordinaire achève d'imprimer à l'évocation\nmiraculeuse du tableau les caractères de la réalité la plus\nprésente.\n                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "     LA NATIVITÉ\n( H U G O VAN DER GOES)\n   Florence : Musée des Offices\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": ""}, {"page_pdf": 258, "texte": "            Petits poèmes en prose\n\n                           A Hélène\n\n             DANS la solitude sommeillante des après-midi     d'hi-\n                 ver — le dimanche — à l'heure des vêpres, vous\n                 êtes-vous déjà demandé :\n                    Un tel et un tel parmi ceux que j'affectionne\n                 autant par mes souvenirs que par mon cœur,\n                 que font-ils en ce moment?\n                   Aucun bruit ne vient égarer votre pensée et\nvos images en acquièrent une précision mélancolique.\n  Vous les voyez très bien, tous ceux que vous aimez; vous\nreconstituez dans votre esprit les intimités que vous avez par-\ntagées avec eux, à la même heure; vous les voyez assis, conver-\nsant, lisant, somnolant.\n   Et le désir vous prend de vous retrouver parmi leurs bontés,\nprès des fenêtres moroses d'où l'on voit la grisaille des cours\nemmurées ou l'uniformité inquiète des campagnes nues.\n   Il vous semble que leur vie est monocorde, toujours recom-\nmençante ; et cependant vous souffrez du regret de n'être point\nlà-bas, près d'eux, et il vous paraît étrange de ne point vivre\njour par jour, minute par minute, la vie de ceux que vous\naimez.\n\n                       Pâques fleuries\n   C'est le dimanche des Rameaux.\n   C'est une matinée de mars qu'emplit un soleil humide. Par\nla fenêtre de la salle à manger, je vois les femmes qui vont à\nla messe en longeant la blancheur rosée des petites maisons\néveillées.\n   Les voix des cloches s'échappant des deux clochers du village\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "222                         DURENDAL\n\n\n\nse choquent, gaillardes, et le bruit du roulement des trains\njoyeux emportant les gens endimanchés m'arrive en de lents\néchos.\n   Des croisées entrouvertes de la maison en face, j'entends\nvenir des voix plus pures, plus souples qui s'élèvent et\ns'exaltent :\n                Je suis heureuse, trop heureuse\n                 Et je tremble délicieusement...\n\n   Ce sont les filles du bourgmestre revenues de pension, en\ncorset mauve, en jupon court, les bras nus, chantant en chœur\ndans le désordre des chambres matinales.\n   C'est le dimanche des Rameaux.\n   Et les vieux coqs, sur les fumiers, dans la grande paix de la\nferme endormie, s'exténuent en un chant rauque et désolé. Et\nle badigeon mouillé des étables fume lentement aux baisers du\nsoleil entre les branches noueuses des vieilles vignes sans\nfeuilles.\n   Et il me semble que sous la grande porte à claire-voie de la\nferme, les deux disciples de Jésus vont passer pour prendre au\nfermier de Bethphagé son ânesse et son ânon et que les gens de\nmon village vont venir, portant des rameaux, jonchant la route\nde branches et de fleurs et criant : Hosanna au Fils de\nDavid !\n   Mais les gens de mon village ne se montrent pas; ils sont\npartis vers les villes par les trains et par les trams; et ceux qui\nvont à la messe, pensent :\n   C'est aujourd'hui que le curé lit la passion de Notre-Sei-\ngneur; cela est très long et nous pourrons nous asseoir avant le\nCredo.\n\n                           Petit Christ\n   Petit Christ, tout petit sur le vaste mur enduit d'une vieille\nchaux ternie, Petit Christ rose et maigre, les reins sanglés d'un\nlong linceul blanc qui vous tombe jusqu'aux genoux, Petit\nChrist, prenez-nous en pitié!\n   Petit Christ, vous avez une croix luxueuse, couleur de pourpre\net dorée sur les bords; et vous ne semblez pas agoniser sur ce\nmorceau de bois polychrome; on dirait que vous vous reprochez\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                     PETITS POÈMES EN PROSE                       223\n\n\nde trop peu souffrir, et votre corps se penche en avant comme\ns'il cherchait à se détacher de ce gibet trop doux.\n   Petit Christ, on vous a mis un gros socle soigneusement taillé\nsous vos pieds décharnés, et si les clous ne les retenaient, vous\nles laisseriez aller dans le vide pour que vos mains trouées se\ndéchirassent sous le poids alourdi de votre corps.\n   Petit Christ, u n sang clair coule entre les doigts de vos mains\net votre pied gauche posé sur le droit semble un éventail tra-\ngique.\n   Petit Christ, on vous a mis une jolie couronne dont les épines\nn'entrent pas profondément dans votre chair et qui pointillé de\nfines gouttelettes rouges votre front p u r ; — et vous avez le\nvisage tranquille de l'enfant qui, au milieu de son sommeil,\nmeurt dans ses boucles b l o n d e s . . .\n   Petit Christ! P e t i t Christ ! tout petit sur le vaste mur enduit\nd'une vieille chaux ternie, prenez-nous en pitié!\n\n                                             C H A R L E S ANCIAUX.\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "              Un poète saint-simonien\n\n                   DANS les premiers jours de novembre 1831, parut à Tongres,\n                     chez J. Billen, imprimeur, une brochure de 32 pages inti-\n                     tulée : Chants de réveil, par Charles Donald, Belge. Cette\n                     plaquette contenait les premiers vers français publiés par\n                     Théodore Weustenraad.\n                        Le pseudonyme d'allure romantique et le titre de Belge\n                     fièrement arboré semblaient dire clairement, dès le seuil,\n                      quel était le caractère de cet opuscule. Pourtant, ils n'en\nrendaient compte qu'à demi. Romantiques, ces chants l'étaient à coup sûr;\nmais le patriotisme ne les avait pas inspirés, et le « réveil » qu'ils célébraient\nn'était pas celui de la nation belge.\n   On sait combien les poètes, vers 1830, s'intéressaient, pour la plupart, à la\nquestion sociale. M. G. Lanson parle de « l'influence générale qui porta tous\nles nobles esprits de ce temps à souffrir, à espérer, à vivre enfin pour l'huma-\nnité entière ». Il évoque « ce large courant d'amour social qui se répandit après\n1830 dans la littérature ». Weustenraad était impressionnable, généreux et\nenthousiaste : il pouvait moins que personne résister à ce courant, et se\nrévéla dans son premier livre comme un « poète social ». Seulement, ce poète\nsocial ne se bornait pas, ainsi que la plupart de ses confrères français, à déve-\nlopper dans ses vers de généreux lieux communs ; il y interprétait une des doc-\ntrines précises et chimériques à la fois, en faveur à cette époque, dont l'appli-\n cation devait, à en croire les initiés, assurer le bonheur de l'humanité. Pour\ntout dire, les Chants de réveil n'étaient autre chose que l'expression poétique\n de la doctrine saint-simonienne.\n    La conversion de Weustenraad au saint-simonisme suivit d'assez près, à ce\n qu'il semble, sa nomination de substitut de procureur du roi à Tongres, qui\n eut lieu, on s'en souvient, le 24 février I 8 3 I . C'est vers cette date, précisé-\n ment, que les saint-simoniens entreprirent de propager leurs doctrines en Bel-\n gique. Une mission composée de Laurent (de l'Ardèche), Carnot, Dugied et\n Pierre Leroux, et ayant pour chef Margerin, entama par Bruxelles sa cam-\n pagne d'apostolat. Elle s'y heurta au mauvais vouloir sournois des autorités et\n à l'hostilité des habitants, qui se traduisirent de diverses manières : c'est ainsi\n que par trois fois la salle qu'ils avaient louée en vue de leurs prédications se\n trouva fermée au dernier moment ; que leurs affiches furent lacérées ou cou-\n vertes de boue ; qu'aucun imprimeur ne consentit d'abord à imprimer leurs\n proclamations... Bref, on se montra plus intolérant que de raison à l'égard\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                        UN   POÈTE    SAINT-SIMONIEN                           225\n\n\nd'une doctrine dont la propagation, en raison de son extravagance, n'était\nguère à craindre dans nos contrées, et l'on donna lieu au Congrès national de\nprotester au nom des principes de tolérance qu'il venait précisément d'inscrire\ndans la Constitution belge. Détail curieux, ce fut un abbé, l'abbé Andries, qui\nse fit, en cette circonstance, l'organe des sentiments de l'assemblée.\n   Malgré ces débuts difficiles, la mission saint-simonienne fit quelques prosé-\nlytes en Belgique, particulièrement à Bruxelles et dans le pays de Liége,\nsemble-t-il. Le bon sens national préserva sans doute ceux-ci des exagérations\ndans lesquelles tombèrent leurs coreligionnaires français : toujours est-il que\nnos saint-simoniens ne paraissent guère avoir fait parler d'eux.\n   Le jeune Weustenraad dut être un des premiers à s'enthousiasmer pour ces\nthéories qui avaient le prestige de la générosité; il ne voulut pas voir ce qu'elles\navaient de chimérique; il ne se demanda pas davantage ce qu'il avait à gagner,\nlui, magistrat, chef de famille, citoyen belge, à la diffusion de doctrines sub-\nversives. Les Chants de réveil, expression lyrique de sa foi nouvelle, respirent\ntoute la ferveur d'un néophyte.\n   Le « réveil » qu'ils annoncent est celui des prolétaires opprimés par les riches\noisifs et corrompus.\n\n           J'ai déjà trop longtemps dormi, moi, dans ma cage,\n           Et cet hymne de pleurs est mon chant de réveil.\n\n   Les trois chants dont se composait d'abord le recueil ne contiennent pas, on\ns'en doute bien, un exposé complet des doctrines saint-simoniennes; ils en for-\nmulent cependant quelques articles essentiels.\n   Un esprit d'amertume, de rancune et de révolte emplit les Chants de réveil.\nIl faut songer que ces poèmes ont été écrits en 1831, c'est-à-dire en un moment\noù de graves commotions politiques et sociales venaient d'ébranler plusieurs\nétats européens. Le poète estime que les dernières révolutions, faites par la\nbourgeoisie avec l'aide du peuple, n'ont profité qu'à la bourgeoisie, à ceux\nqu'il appelle les « grands ». Quant au peuple, il continue à être opprimé,\nfrustré, humilié, et à verser son sang lorsqu'il le faut, sans compensation, pour\ndéfendre les privilèges des grands. Tant d'iniquité indigne Weustenraad. Il\ncritique tout l'état social et réprouve avant tout l'hérédité, « la lèpre de l'héré-\ndité », et les lois barbares qui perpétuent l'oppression du pauvre par le riche\n(chant I). Il déteste la guerre et annonce une ère où ce fléau cessera de désoler\nl'humanité (chant II). Il prédit le jour où les « grands », longtemps nourris\ndans l'oisiveté par le travail des prolétaires, devront demander leur subsistance\nau travail personnel. Mais je laisse la parole à Weustenraad, ou plutôt au\nprolétaire parlant par sa bouche :\n\n             Ne sens-tu pas au fond de la poitrine\n         Ta conscience en feu se tordre sous l'arrêt\n         Que trace, chaque nuit, une main     clandestine\n                    Au mur de ton chevet?\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "226                                 DURENDAL\n\n\n\n         Grand! cet arrêt d'un Dieu surgi pour nous défendre\n         Qui ne te permet plus de vivre de nos pleurs,\n         Qui, de ton nid d'oisif, te condamne à descendre\n                    Parmi les     travailleurs,\n\n         Pour expier l'abus des droits de la conquête,\n         Entrer dans l'Ordre Saint de la capacité,\n         Et détourner les maux qui grondent sur la tête\n                    De toute la cité ;\n\n         Tu le verras bientôt luire au front de la Terre,\n         Au nom d'un peuple élu se transformer en loi,\n         Se faire homme, s'asseoir entre le Sanctuaire\n                    Et le Trône du Roi;\n\n         Grandir au-dessus d'eux et dominer le monde\n         Comme l'œil tout-puissant de la Divinité,\n         Dont le rayon éclaire et le regard féconde\n                    Tout le globe habité!\n\n         Gloire à toi, Saint-Simon,     seul vrai dieu de ta race!\n         Quand je trouvai ton pied empreint dans mes sillons,\n         Quand ton souffle de feu passa devant ma face,\n         Je sentis, de plaisir, frissonner mes haillons,\n         Et les signes du temps sur ma tête éclatèrent,\n         Et je me dis alors : jeune homme, lève-toi,\n         Lève-toi du fumier où les grands         t'enchaînèrent\n                Au poteau de l'ancienne loi!\n\n   On reconnaît dans ces vers la phraséologie saint-simonienne : « A chacun\nselon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. » On y voit aussi jus-\nqu'où allait la vénération des saint-simoniens pour le fondateur du a nouveau\nchristianisme », car ce n'est pas par simple hyperbole que Saint-Simon s'y\ntrouve déifié. D'autres passages insistent d'ailleurs sur sa divinité, l'expliquent\net la justifient. J'aurai tantôt l'occasion d'en citer un.\n   L'auteur des Chants de réveil était le premier poète qu'eussent inspiré les\ndoctrines saint-simoniennes. Il le savait et s'en faisait gloire. « L'auteur croit\nêtre le premier, dit-il dans une note de son opuscule, qui élève la voix pour\nfaire entendre en vers la parole évangélique de Saint-Simon. »\n   Quel accueil le public belge fit-il à ce petit livre de vers, le premier, sauf\nerreur, qui ait été publié dans notre pays après la révolution de 1830? Il ne\npassa pas inaperçu, nous en avons une preuve dans ce fait qu'il y en eut une\nréédition dès le début de l'année 1832. Mais il est à présumer que le succès\ndes Chants de réveil fut surtout un succès de curiosité, de surprise, peut-être\nde scandale, et qu'on apprécia peu les qualités littéraires qui distinguaient cet\nopuscule. Certains journaux de l'époque lui consacrèrent cependant des\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                       UN POÈTE SAINT-SIMONIEN                               227\n\n\n articles élogieux ; notamment le Courrier (ancien Courrier des Pays-Bas),\nqui en louait « les vers larges et puissants ». D'autres affectèrent de n'y voir\nque des invectives et des outrages : « Travaille et n'injurie pas ! » disait le\nJournal de la province de Liège.\n   Quant à la secte saint-simonienne, elle était heureuse et flattée d'avoir fait\ncette nouvelle recrue. La poésie ne conférait-elle pas à ses doctrines une\nsorte de consécration? Un compte rendu élogieux parut dans le Globe, qui\nétait alors « le journal de la religion saint-simonienne ». En outre, Weus-\ntenraad reçut de divers « pères » de l'église nouvelle plusieurs lettres mon-\ntrant assez quel cas ils faisaient de lui. Je dois à l'obligeance de M. G. Bor-\ngnet, petit-fils du poète, d'avoir pu consulter cette correspondance inédite.\n   Un certain Paul Rochette lui écrivit le 18 novembre 1831 au nom de\n« mon père Leroux » : « Vous comprendrez parfaitement, dit-il, tout le\nplaisir que nous a fait éprouver l'envoi de votre Chant de réveil. Le pre-\nmier d'entre tous les poètes vous avez fait retentir la parole d'avenir et vous\navez prouvé que les idées de notre maître pouvaient inspirer l'artiste ; qu'il\ny avait en elles non seulement des sources fécondes d'amélioration pour le\nsort des classes pauvres, mais aussi toute cette puissance de vie, cette\nforce de sympathie et de création que revêt les grandes idées des formes\nvivantes, pittoresques... Votre langage n'est pas au-dessous de notre cause. »\n   Paul Rochette faisait pourtant certaines réserves. Il y avait un point sur\nlequel le poète s'était écarté de l'orthodoxie. Le « nouveau christianisme »\nétait une religion d'amour. Comme la plupart des sectes sociales à cette\népoque il prêchait non pas la haine et la guerre des classes, mais la fraternité\net l'entente de tous pour le bien de chacun. Or, les anathèmes et les malé-\ndictions étaient beaucoup plus fréquents, dans les Chants de réveil, que les\nappels à la fraternité. On le lui rit doucement observer. « Nous sommes con-\nvaincus, dit Paul Rochette, que dans vos nouvelles poésies vous serez plus\ncalme. Je dis vos nouvelles poésies; car si Donald a entonné son Chant de\nréveil, ce n'est pas pour se rendormir; s'il a flétri le riche et fait entendre\nl'anathème, il doit porter l'espérance là où il a porté le trouble... Nous vous\nattendons donc sur ce nouveau terrain et nous sommes sûrs à l'avance que\nlà votre voix sera grande, retentissante, et que les privilégiés de la naissance\ncesseront eux-mêmes d'avoir peur... »\n   La seconde édition des Chants de réveil parut à Bruxelles, chez Hauman,\ndans les premiers mois de 1832. Aux trois chants qui composaient primiti-\nvement le recueil, Weustenraad avait ajouté trois chants nouveaux, qui\nétaient, comme les précédents, une interprétation poétique des doctrines\nsaint-simoniennes. Ils ne constituaient pourtant pas une redite. Le chant VI,\noù le poète maudissait la guerre, rappelait le chant II ; mais une note nou-\nvelle s'y faisait entendre, la note patriotique. Au mois d'août I 8 3 I , le sous-\nlieutenant Antoine Weustenraad, combattant pour l'indépendance belge, à\nWatervliet, sur la frontière zélandaise, avait eu la tête emportée par une\ndécharge de biscaïen. Le poète déplora d'autant plus amèrement la mort de\n son jeune frère qu'elle devait être inutile. Les revers subis par les Belges dans\n la Campagne des dix jours avaient eu pour conséquence le Traité des\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "228                               DURENDAL\n\n\n\nvingt-quatre articles, qui leur enlevait tout espoir de conserver Maestricht,\nville natale des Weustenraad. Vers la fin du poème la pitié et le regret fai-\nsaient presque place à l'envie :\n\n                 Et pourtant je ne puis te plaindre ;\n                 Je ne regrette point ta mort,\n                 Et je sens chaque jour s'éteindre\n                 Ma tendre pitié pour ton sort.\n\n         Échappé, grand et pur, d'un combat trop funeste,\n         On aurait fait de toi ce qu'on a fait de nous.\n         On t'aurait vendu, frère, en masse avec le reste,\n               A notre vieux maître en courroux;\n\n          Tandis que, maintenant, loin d'un peuple d'esclaves,\n          Tu dors, enveloppé de ton grand manteau bleu,\n          Tu dors, heureux et libre, et cher à tous les braves,\n                Au sein paternel de ton Dieu !\n\n   Le chant IV était saint-simonien comme les précédents, mais l'était avec\noriginalité. Il glorifiait un des principaux dogmes de la religion nouvelle en\nmontrant la face du monde transformée par l'industrie en vue du bonheur de\nl'humanité. On sait que, d'après les saint-simoniens, l'histoire de l'humanité\navait été jusque-là l'histoire de « l'exploitation de l'homme par l'homme »;\nils prétendaient y substituer « l'exploitation de la nature par l'homme associé\nà l'homme». Et Saint-Simon, l'auteur de ces merveilles, était une fois de\nplus égalé à Dieu et placé au-dessus du Christ :\n\n            C'est le Nouveau Messie à la voix qui féconde,\n            Cest le Christ, complété par Moïse et Platon,\n            Le Fils chéri de Dieu qui salua le monde\n                 Du nom de Saint-Simon!\n\n   Malheureusement, ce chant, un des plus curieux du recueil, est loin d'en\nêtre un des plus réussis. C'est ce que Weustenraad lui-même semble avoir\nreconnu. Le chant IV est, en effet, le seul qu'il n'ait pas cru pouvoir rééditer,\nmême après l'avoir remanié, dans ses Poésies lyriques.\n   Il est vrai que l'industrie devait se trouver suffisamment magnifiée dans ce\ndernier recueil, et cela en des poèmes plus significatifs et plus achevés, tels que\nle Haut-Fourneau.\n   Quant au chant V il ne différait guère du chant I pour le fond ; la différence\nétait dans la mise en œuvre et surtout dans l'accent. Bien loin de s'être calmé\ncomme le lui conseillait Paul Rochette, Weustenraad était devenu plus vio-\nlent et plus âpre. Les saint-simoniens s'en affligèrent. « J'ai relu avec beau-\ncoup de plaisir vos Chants de réveil, lui écrivait en leur nom un certain Mas-\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                       UN POÈTE SAINT-SIMONIEN                                229\n\n\n  chereau (6 avril 1832) et j'ai vu. avec plaisir aussi que ceux que vous avez\n  ajoutés sont dignes de leurs frères. Seulement j'ai retrouvé avec peine un reste\n  de formes haineuses. Pourquoi le pauvre parle-t-il toujours au riche au nom\n de son ressentiment, jamais au nom de sa sympathie? »\n    Ce serait, je crois, exagérer l'importance des Chants de réveil, que de les\n analyser plus longuement quant au fond. J'en viens à l'examen littéraire pro-\n prement dit.\n    Il y a, en tête de la seconde édition de ce petit livre, un naïf avis au lecteur\n que je m'en voudrais de ne pas reproduire ici : « Lecteur! Si tu as la tête\n froide et le cœur fermé aux grandes émotions, ne lis pas ces chants. Ils te\n feraient hausser les épaules et sourire de pitié. Mais si, à une tête ardente, tu\n joins un cœur profondément sympathique, lis ces chants. Ils te feront mal\n peut-être, mais ils t'intéresseront. Charles Donald. Janvier 1832. »\n    Pour saisir toute l'opportunité d'un tel avis, il faut se rappeler ce qu'était\n chez nous la poésie française avant 1830. Nos poètes, ou plutôt les froids et\n laborieux versificateurs qui usurpaient chez nous ce titre, en étaient encore à\n la fable, au poème didactique, au poème épique, à l'épître, à l'idylle, à l'épi-\ngramme, à la traduction en vers, à tous les genres surannés, à toutes les « espi-\n ceries » en quoi se perpétuait le pseudo-classicisme. (On peut consulter, sur\nce sujet, l'instructive Histoire de la Littérature française en Belgique de 1815\nà 1830, par M. Fritz Masoin.) Tout cela était en général d'une telle médio-\ncrité que Pierre-François Claes pouvait hardiment, en 1830, nier l'existence\nd'une littérature nationale.\n    Or, rien ne répondait moins à l'ancienne conception de la poésie que les vers\nde ce nouveau venu. Certes, l'auteur des Chants de réveil avait la « tête\nardente » et le « cœur sympathique » qu'il exigeait de ses lecteurs, et il expri-\nmait de « grandes émotions ». Parfois il parlait en son nom, plus souvent il\nse faisait le porte-voix des prolétaires et il se répandait en plaintes, en objurga-\ntions, en menaces, en anathèmes; l'amertume et le découragement alternaient\nchez lui avec des élans de confiance et de foi vers un avenir d'harmonie et de\nfélicité. Une exaltation de sentiment qui touchait parfois à la frénésie, une\nénergie d'expression souvent proche de la crudité, l'audace aventureuse de\nl'image, le coloris sombre des tableaux, faisaient des Chants de réveil une\nœuvre éminemment romantique. Et de fait, avec les Chants de réveil, c'était\nle romantisme lui-même, sous sa forme la plus caractérisée, qui faisait son\nentrée en Belgique. Weustenraad professait alors pour Hugo la plus vive admi-\nration. Au chant IV de son recueil, il parlait du cantique de bénédiction qui\ndevait un jour s'élever de la terre rénovée par l'industrie sous l'influence du\nsaint-simonisme et il ne pouvait mieux en peindre «la magnificence »,la « subli-\nmité », la « force », la « suavité », la« douceur» qu'en le comparant aux « hymnes\ndivins » de Hugo.\n    En somme, les Chants de réveil témoignaient d'un tempérament poétique.\nOn y trouvait de la conviction, de l'énergie et de l'élan ; la langue et le vers y\nétaient parfois d'une assez belle fermeté. Je ne crois pas que les fragments\ncités plus haut me donnent tort, tout imparfaits qu'ils soient d'ailleurs. Dans\n l'ensemble, l'oeuvre était cependant fort inégale, déparée par des outrances,\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "230                               DURENDAL\n\n\n\ndes trivialités, des lourdeurs d'expression et par mainte faute de goût. Comme\npreuve à l'appui je ne citerai qu'une strophe :\n\n        Heureux si, jusque-là, comprimé dans sa sphère,\n        Mon génie en corroux ne s'en élance pas\n        Pour écraser la tête et brûler le repaire\n        De ces brigands heureux qui s'enivrent là-bas\n        Des sueurs et du sang que mon malheureux         père\n        A distillés, pour eux, du foin de ses grabats... (Chant I.)\n\n    Ces poèmes étaient surtout entachés de déclamation. Et, il faut bien le dire,\nWeustenraad ne devait jamais cesser tout à fait de déclamer. Seuls quelques\npoèmes de sa maturité, c'est-à-dire de ceux qu'il écrivit à partir de 1842\nenviron, me paraissent être à peu près exempts de ce défaut.\n    Le saint-simonisme ne fut pas uniquement pour Weustenraad un thème\npoétique. Il prit à cœur de propager autour de lui. par tous les moyens en son\npouvoir, la doctrine nouvelle; et il déploya tant de zèle dans cet apostolat\nque les saint-simoniens eux-mêmes durent l'exhorter à la modération. Voici à\nce sujet des extraits d'une curieuse lettre écrite par Maschereau, avec\npost-scriptum de Duguet, et datée du 25 février 1832 : « J'ai vu dans le\nMessager des Chambres (?) qu'ayant voulu faire une prédication saint-simo-\nnienne, vous en avez été empêché par les menaces de la populace. Ne vous\ndécouragez pas, cher fils, et croyez que nous vous savons gré de vos\nefforts et de votre courage. C'était chose belle de votre part, étant fonc-\ntionnaire public, marié, que de tout braver pour prêcher notre foi. Cependant,\nje vous conseille, cher ami, beaucoup de prudence... Prudence et ardeur, ce\nsont deux choses qui dans la doctrine peuvent très bien se concilier. Continuez\ntoujours de la propagation individuelle; votre activité, qui est extrême, votre\naction puissante sur les hommes par l'énergie entraînante qu'il y a en vous,\nvous rendent très propre à cette mission qui vous donne l'avantage de prendre\nles hommes corps à corps, d'attirer des discussions, de faire un échange d'idées\net d'arriver bien plus facilement à une communion avec eux. » J'abrège la\ncitation, le style de ce Maschereau étant filandreux jusqu'à l'agacement, et je\npasse au post-scriptum de Duguet : « Maschereau, dit celui-ci, n'a pas lu le\nMessager des Chambres et n'a pas bien retenu ce que je lui avais dit après\nl'avoir lu. On ne parle pas seulement dans ce journal de prédications tentées,\navortées et suivies de persécutions. On y déclare très positivement que vous\nvous êtes trouvé forcé d'abandonner Tongres. Je vous prie, mon cher\nfils, de nous donner au plus tôt sur cette affaire des détails circonstanciés.\nNous y tenons à cause de vous aussi bien que par rapport à nous-mêmes. Du\ncalme, Vestenraad (sic), du calme, jusqu'au jour où, reçu dans nos rangs,\nvous pourrez sans péril déployer cette ardeur qui bouillonne en vos veines. »\n   Weustenraad fut-il réellement « persécuté » ? Et en quoi consistèrent ces\npersécutions? Le substitut fut-il momentanément forcé d'abandonner Tongres?\nCe sont là toutes questions auxquelles mes renseignements ne me permettent\npas de répondre. Il est probable que le journal en question exagérait et que les\n« persécutions » se bornèrent à un avertissement ou à un rappel à l'ordre.\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                        UN POÈTE SAINT-SIMONIEN                               231\n\n\n   Au reste, la ferveur saint-simonienne de Weustenraad fut de courte durée.\nTout porte à croire qu'elle était éteinte au moment où il quitta Tongres pour\naller habiter Liége, c'est-à-dire en novembre 1832. Fut-il découragé par\nl'insuccès de sa propagande et par les « persécutions » qui s'ensuivirent? Sa foi\nfut-elle ébranlée par les poursuites judiciaires dont les saint-simoniens furent\nl'objet en janvier 1832, par les discussions qui éclatèrent à la même époque\ndans la grande famille, amenant des défections et un schisme, par le caractère\nsaugrenu de certains dogmes nouveaux dont le Père Enfantin enrichit le credo\nsaint-simonien? Le jeune Belge finit-il par discerner ce qu'il se mêlait de folie\net de charlatanisme à la généreuse exaltation de ses coreligionnaires? Ce\nproblème, dont je ne m'exagère pas l'importance, relève de la psychologie au\nmoins autant que de l'histoire.\n   Le plus simple est encore de croire que le saint-simonisme de Weustenraad\nfut le résultat d'un de ces emballements dont il était coutumier et que,\ncomme tel, il ne pouvait être de longue durée. L'installation du poète, à\nLiége, au surplus, dut faire diversion à sa chimère de réforme sociale et le\ndétacha, sans doute, définitivement du « nouveau christianisme ».\n   Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas adhéré impunément. Il ne me paraît\npas téméraire d'affirmer que s'il en répudia les dogmes, il ne put en répudier\nabsolument l'esprit et les tendances. Des traces de saint-simonisme sont recon-\nnaissables dans tels poèmes que Weustenraad écrivit douze ou quinze ans\naprès avoir renié la foi saint-simonienne.\n   J. Jaminé, qui vécut dans l'intimité du poète jusqu'au moment où ce\ndernier quitta Tongres, nous a tracé de son ami un portrait d'autant plus\nintéressant qu'il paraît peu flatté. Il insiste sur son indépendance d'humeur\net sa mobilité d'esprit; il nous le montre prompt à s'enthousiasmer, prompt\nà oublier ce qui l'enthousiasmait, du reste assez intelligent pour reconnaître\nson erreur et même pour rire tout le premier d'un article où on le malmène,\nsi cet article lui paraît tapé (ce fut le cas pour certain compte rendu des\nChants de réveil) ; « adorant, sans transition, les choses et les hommes aux-\nquels il venait de jeter l'anathème, riant aux larmes à un bon mot, pleurant\nl'instant d'après au récit d'une belle action, vacillant dans ses opinions poli-\ntiques même : saint-simonien, libéral exclusif, modéré, puis assistant aux\nréunions du parti catholique; et toujours de bonne foi et toujours heureux de\nse laisser aller à ses impressions, sans arrière-pensée, sans jamais se demander\ncompte de la cause de ses sensations, de ses revirements... », fantasque et\ncapricieux, « faisant succéder à de véritables enfantillages la lecture d'un\nhymne ». « Singulière organisation », dit le grave Jaminé, que cette nature de\npoète et d'artiste semble avoir plus d'une fois ahuri, dérouté et scandalisé;\nà l'en croire, Weustenraad aurait même montré quelque imprévoyance dans\n la gestion de ses intérêts. C'est du moins ce qu'il laisse entendre dans son style\n incorrect et prudhomesque : « Quoique ses besoins fussent bornés, sa position\n exigeait une amélioration. Là, où un homme ordinaire trouve le moyen facile\n de subvenir à sa subsistance, à celle d'une compagne, le poète, qui s'occupe\n peu de la vie terrestre, est bientôt gêné... »\n    En novembre 1832, Théodore Weustenraad fut nommé auditeur militaire\n à Liége : cette nomination le tira d'embarras.            FERNAND SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "                          Revue du Mois\n\n                                 Les Concerts\n   Troisième concert du Conservatoire. — Au programme de ce\n concert étaient inscrits les plus grands noms de la musique, Brahms, Mozart,\n Bach, Beethoven qui y figuraient par des œuvres judicieusement disposées,\n suivant une progression des plus heureuses.\n    La Symphonie en ré majeur de Brahms revêtit sous la direction de Tinel\n une interprétation vibrante autant qu'expressive. L'Allegro initial dont la\n richesse de pensée égale la persuasive éloquence et l'Allegretto si séduisant de\n grâce enjouée et de fraîcheur, en sont les parties les plus caractéristiques et les\n plus inspirées.\n    Le quatuor concertant de Mozart pour hautbois, clarinette, cor et basson,\n avec accompagnement d'orchestre, est une de ces suites de pièces délicates et\ncharmantes, si abondantes dans l'œuvre du poète de Salzbourg et où, épanouie\nd'allégresse, la muse ravie de Mozart puise largement dans la réserve d'ail-\nleurs intarissable d'un trésor de vie idéale, de lumière et de tendresse. M. Pié-\nrard, hautboïste, qui doit être cité naturellement en première ligne, secondé par\nMM. Bageard, Mahy et Boogaerts, en donnèrent une réalisation remarquable\npar le velours et la pure transparence des sonorités.\n    Imprégnée d'un arome mélodique tout aussi exquis, la Suite en si mineur\nde Bach pour instruments à archet et flûte, offre des significations encore plus\nhautes, et cela par la puissante fertilité de l'invention, la souple et étincelante\nvitalité des rythmes, la surprenante variété de ressources avec laquelle le maître\ndéveloppe et transforme l'idée génératrice de l'œuvre. La flûte de M. Demont\ny fit merveille, subtile et douce comme un chant d'oiseau dans la forêt.\n    Des pages de beauté éternelle couronnaient le concert. La Symphonie en\nut mineur de Beethoven qui, en sa forme sculpturalement parachevée, semble\navoir été taillée d'un jet dans quelque roc colossal et sublime, apparut dans\ntoute sa profondeur de psychologie, dans la souveraine poésie de son inspira-\ntion et la splendeur triomphale de son rayonnement.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   C o n c e r t s Y s a y e . — Elgar est venu y diriger la Symphonie en la bémol\nmajeur, exécutée pour la première fois à Manchester le 3 décembre 1908 et\nqui, très appréciée, fut l'objet de longs commentaires dans la presse artistique\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                             REVUE     DU   MOIS                            233\n\n\nd'outre-Manche. Lors de l'interprétation du Songe de Gerontius aux Popu-\nlaires en 1905, nous exprimions notre admiration pour ce poème sacré auquel\nnotre collaborateur Joseph Ryelandt consacra dans Durendal une étude déve-\nloppée et approfondie. Nous signalions les pures et célestes beautés qui s'y\népanouissent comme des fleurs idéales d'espoir et d'amour, tout le couronne-\nment de la première partie, une page qui, en son ascension rayonnante, atteint\nles sommets de l'émotion, le dialogue de l'ange et de l'âme émancipée, l'invo-\ncation de l'ange de l'agonie, enfin la péroraison de l'œuvre où l'auteur a versé\ntoutes les intimes énergies de son cœur croyant pour célébrer, dans des accents\nde haute et sereine majesté, l'avènement de l'âme aux régions de l'éternelle\nlumière.\n     La Symphonie en la bémol ne répond pas entièrement à ce qu'on était en\ndroit d'attendre de l'auteur du Songe de Gerontius.\n    Cette symphonie est assurément une œuvre de grande allure, d'inspiration\nfière et ardente où une orchestration somptueuse rehausse des effets antithé-\ntiques d'une ampleur incontestable. Le compositeur anglais n'y manifeste\n point les tendances épiques et descriptives de l'art de Richard Strauss se plai-\n sant à évoquer par le langage des sons l'une ou l'autre figure caractéristique de\n la légende ou bien encore quelque page détachée du livre de la vie. Au dire de\n son commentateur, il vise plus haut et plus loin qu'aux réalisations d'un art\n purement pittoresque et, s'élevant aux sommets psychologiques, il travaille à\n traduire musicalement les alternatives de cette lutte tragique entre la Réalité\n et l'Idéal dont l'âme humaine est le théâtre. Bien qu'un peu vague, ce thème\n poétique n'est sûrement point dépourvu de noblesse et il est susceptible de\n développements féconds. Cependant, cette même fantaisie débridée et tumul-\n tueuse qui semble de mise dans un poème symphonique n'est pas admissible\n au même titre dans une œuvre de musique pure. A cet égard et en dépit de la\n richesse de l'orchestration qui n'est pas exempte toutefois d'empâtements et de\n surcharges regrettables, on peut dire que l'œuvre d'Elgar manque de cet\n équilibre logique, de cette clarté de lignes et de cette cohésion architecturale,\n d'autant plus nécessaires que ses dimensions sont plus vastes et qui, dans le\n domaine de la symphonie pure, sont les qualités maîtresses ayant seules pou-\n  voir de sacrer les chefs-d'œuvre.\n     Le Concerto pour violoncelle en ré majeur de Jongen est paré de tous les\n  précieux dons qui sont l'apanage de notre compatriote : élévation du sen-\n  timent, affinement des harmonies, beauté soutenue du style. l'Adagio est la\n  partie la plus inspirée du concerto et celle où l'œuvre atteint son summum\n  expressif. Cet Adagio est véritablement un poème complet qui avec l'Allegro\n  molto introductif pourrait être isolé des deux autres parties. La mélancolie\n  pénétrante de la phrase fondamentale y est mise en relief par le contraste de\n  l'épisode central, coloré de teintes fantastiques, et où une conversation entre\n  le violoncelle et la flûte semble apporter de quelque paradis lointain le mur-\n   mure caressant d'un dialogue de sylphes abrités sous les corolles embaumées\n   de fleurs merveilleuses.\n      Le Concerto de Jongen était confié à Gérardy qui joua ensuite le célèbre\n   Kol Nidrei de Max Bruck. Gérardy est une des gloires les plus incontestables\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "234                                DURENDAL\n\n\nde l'art interprétatif en Belgique. Comme Ysaye est le grand poète du violon,\nGérardy est le grand poète du violoncelle. Pourquoi faut-il que nous enten-\ndions si rarement cet artiste accompli? Gérardy nous vient encore de cette\nprovince de Liége qui, par un privilège inexpliqué, reste la terre classique\ndes grands virtuoses de l'archet, les Vieuxtemps, les Ysaye, les Thomson, les\nMarsick, les Chaumont, etc. Sous ses doigts inspirés le violoncelle revêt une\nampleur inusitée et s'auréole de poésie immatérielle et songeuse.\n   La partie orchestrale du concert, dirigée par Eugène Ysaye, se composait\ndu Prélude de Parsifal, de la Chevauchée des Walkyries et de la belle\nOuverture tragique de Brahms, unissant la vigueur de l'expression à la\nfoncière noblesse des idées.\n   Parlons maintenant du concert extraordinaire du 2 avril. C'est toujours\nune joie d'art enviable entre toutes et malheureusement trop rare que\nd'entendre Eugène Ysaye. La sûreté merveilleuse et infaillible de son intui-\ntion esthétique, la largeur de sa compréhension, les émotions tour à tour\ndélicieuses et puissantes qu'évoque son jeu constamment inspiré lui assignent\nune place éminente parmi les interprètes créateurs. Et telle est la vérité pro-\nfonde de ces réalisations, il nous fait entrer dans un contact si direct, si\nintime avec l'œuvre qu'on est naturellement amené à oublier complètement\nla virtuosité de l'exécutant. Cependant cette virtuosité est transcendante.\nMieux que Tartini et Paganini dans le passé, bien mieux que notre Kubelik\ndes temps modernes, Ysaye mérite d'être appelé le génie du violon.\n   La perle du concert fut le Concerto brandebourgeois en sol majeur de\nBach, pour violon (Eugène Ysaye), deux flûtes (Strauwen et Sermon) et\norchestre à cordes. Le charme sans égal de cette musique divine s'épandit\nen flots de beauté d'une exquise transparence. Dans la Symphonie espagnole\nde Lalo, Ysaye fut prestigieux de couleur, étincelant de verve, de rythme, de\nfantaisie. Mais il fut surtout admirable dans le Concerto de Brahms, si fré-\nquemment joué et que nous croyions entendre pour la première fois! De\ncette œuvre où la matérialité technique semble avoir une prépondérance\nmarquée, il fit un poème de l'accent le plus pénétrant, l'animant d'un souffle\ntransfigurateur.\n    L'orchestre, que Jongen dirigeait en musicien consommé, exécuta l'Ouver-\nture de la Flûte enchantée, puis un poème symphonique de M. Buffin s'ins-\npirant de la Clarisse Harlowe de Richardson. On serait mal fondé à sourire\nde ce choix. Clarisse Harlowe, ce roman qui de nos jours est ignoré presque de\ntous, sauf de quelques rares lettrés, révolutionna littéralement le XVIIIe siècle.\nSi dans la production romanesque du temps, Manon Lescaut, le Vicaire de\n Wakefield, Gil Blas de Santillane trouvent encore des lecteurs, si au con-\ntraire Clarisse est entièrement oubliée, il faut en chercher la cause dans la\n forme épistolaire et par conséquent désuète de cette fiction, plus encore dans\nses dimensions actuellement inacceptables, l'œuvre comportant dix volumes\nin-8°'de près de quatre cents pages chacun, proportions n'offrant rien d'anormal\nni d'inadmissible pour une époque où il n'y avait point de revues, presque\npoint de journaux et qui d'autre part, n'ayant cure de sports, de bridge ou\nd'automobile, trouvait mieux que nous le temps de lire. On sait l'enthou-\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                              REVUE DU       MOIS                            235\n\n\n siasme fanatique qu'elle suscita. Mme de Staël a dit : L'enlèvement de Clarisse\n fut un événement de ma vie. Une amie de Diderot déclarait que, plutôt de lui\n voir méconnaître les beautés de Clarisse, elle préférerait voir sa fille mourir à\n l'instant. Et Diderot lui-même émettait cette appréciation étonnante : « Je\n n'ai jamais parlé de ce roman à un homme que j'estimasse sans trembler que\nson jugement ne se rapportât pas au mien. » Maintenant nous rions à juste\ntitre de ces exagérations ridicules, mais il n'en est pas moins incontestable\nqu'au point de vue de la pénétration psychologique, du pathétique des\nsituations et surtout de la création des caractères, Clarisse demeure une\nœuvre de premier ordre.\n    Suspendons ici cette petite digression littéraire pour revenir au Lovelace de\nM. Buffin. Dès longtemps nous tenions M. Buffin pour un amateur des plus\ndistingués. Mais son Lovelace est manifestement plus et mieux qu'une œuvre\nd'amateur. Les tendances en sont plus hautes, l'écriture plus riche, la musi-\ncalité plus généreuse. Le plan du poème est clairement établi et logiquement\ndéveloppé. Les thèmes typiques, notamment ceux de la violence de Lovelace\net de la grâce virginale de Clarisse, sont ingénieux et expressifs. Bref, cette\nœuvre intéresse vivement et l'on y souhaiterait seulement une personnalité\nplus affranchie, l'auteur possédant assez de ressources en lui-même pour pou-\nvoir se libérer plus complètement de l'influence de Strauss, parfois trop\nenvahissante.\n                                       * *\n\n  Troisième Concert Durant. — Musique allemande. —\nDes trois plus vastes génies musicaux de l'Allemagne et, on ne doit point\ncraindre de le dire, de l'Humanité, deux seulement, Beethoven et Wagner,\nfiguraient au programme de ce concert allemand. Bach était remplacé par son\nfils Philippe-Emmanuel dont on entendit une très intéressante symphonie en\nré majeur. Les autres œuvres orchestrales exécutées furent le Prélude de\nl'Hiver, extrait des Saisons de Haydn, page nimbée de mélancolie et empreinte\ndu symbolisme le plus suggestif, puis la Pastorale dont, à part quelques\ndéfaillances de détail, l'interprétation fut correcte et nuancée mais trop en\ndehors à notre sens, et où nous eussions souhaité à la fois plus d'intimité et\nde profondeur, plus de poésie et de sérénité. Enfin, les Murmures de la\nForêt et le Don Juan de Strauss, une des œuvres les plus véritablement\ninspirées du maître, dont le lyrisme ardent s'envole en une effusion passionnée\net immense et qui par l'intensité du souffle a sa place marquée à côté de Mort\net Transfiguration.\n   M. Florizel von Reuter, violoniste, est un virtuose remarquable qui\npossède l'énergie et la grâce, une sonorité pure, brillante et charmeuse. Il fut\nplus heureux dans le Concerto de Mozart que dans le Concerto de Beethoven,\noù il n'atteignit point à l'ampleur expressive que comporte ce merveilleux\npoème d'amour et de joie dont les significations ont été fixées par Joachim\nd'abord, par Ysaye ensuite, en des interprétations qui font gravées dans tous\nles souvenirs.\n                                        *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "236                               DURENDAL\n\n\n\n   La Grand'messe de Bach aux Concerts de musique\ns a c r é e d ' A n v e r s . — La Messe en si mineur de Bach est un des sommets\nde la pensée humaine qui atteint à ces élévations où resplendissent les quelques\nrares chefs-d'œuvre de la musique qui peuvent lui être comparés, la Passion\nselon saint Matthieu, la Neuvième Symphonie, la Missa Solemnis, la Tétralogie\ndu Ring. La structure musicale de cet incomparable poème sacré est si ample,\nsi nourrie, si complexe qu'elle éveille invinciblement dans l'esprit l'image d'une\narchitecture monumentale, de quelque cathédrale sublime avec des tours\nsurmontées de flèches symboliques dont la dentelle s'envole glorieusement vers\nles cieux. Si les quatuors de Beethoven racontent l'Humanité, la Hohe Messe\nchante la Divinité en un langage aussi bien approprié, car sa complexité n'est\nqu'apparente et se résout en une formidable impression d'unité, la notion\nd'unité dans l'immensité caractérisant essentiellement l'idée divine II serait\ntéméraire de prétendre signaler une préférence pour telle ou telle partie de\ncette messe où rayonnent de toute part les beautés les plus augustes et les plus\nprofondes.\n   L'audition de la Hohe Messe sous la direction savante de M. Ontrop fut\ntrès impressionnante et grandiose. Les solistes étaient Mmes OhlhorV et\nSchünemann, de Berlin, MM. Plamondon, de Paris, et Van Oort, d'Am-\nsterdam. Mme Schünemann et M. Plamondon furent particulièrement\nappréciés pour leurs interprétations admirables d'accent, de piété et d'ex-\npression. On acclama avec enthousiasme tous les artistes et M. Ontrop,\ncheville ouvrière de cette grande fête d'art. M. Ontrop avait écrit pour la\ncirconstance et annexé au programme une analyse très complète et fouillée de\nl'œuvre.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   C o n c e r t s e t c o n f é r e n c e s . — Mme Miry-Merck a donné à la Salle\nErard un récital où l'on a eu l'occasion d'apprécier une fois de plus sa jolie\nvoix, sa diction expressive et son intelligence artistique. Programme riche et\nvarié consacré partiellement à quelques œuvres du plus haut intérêt puisées\ndans le répertoire classique de la musique allemande et où d'autre part l'école\nfrançaise contemporaine et l'école nationale se trouvaient représentées le plus\nheureusement du monde par les noms de Duparc, Chausson, Castillon,\nDe Greef, Léopold Wallner.\n   Signalons aussi la belle conférence donnée à l'Emulation par Mlle Biermé\nsur Schumann, dont avec sa perspicacité ordinaire elle synthétisa brièvement\nmais excellemment la personnalité morale et artistique.\n   Elle était secondée par M lle Rollet qui, avec le charme d'émotion dont elle\na le secret, chanta différents lieder du grand lyrique, et par M. Marcel\nLaoureux, un des meilleurs élèves d'Arthur De Greef, qui joua avec dextérité\net brio le Carnaval de Schumann et donna ensuite des Etudes symphoniques\nune interprétation très claire, équilibrée et généreuse.\n                                                    GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                                REVUE DU MOIS                                   237\n\n\n\n                              Les Salons d'art\n     L e S a l o n « P o u r l ' a r t ». — Contrairement aux rétrospectives\n où une méthode rigoureuse préside à l'organisation, les salons annuels\n forment des réunions de rencontre ne dénotant aucun choix, aucun triage.\n C'est le hasard qui a rassemblé là des œuvres diverses, donnant lieu souvent à\n des rapprochements disparates. Aussi serait-il difficile d'en dégager l'idée\n directrice, d'en donner un aperçu d'ensemble.\n    Et pourtant ces salons sont nécessaires, d'abord pour encourager une pro-\n duction abondante, ensuite pour permettre aux amateurs de se tenir au courant\n au jour le jour; enfin, pour établir l'indispensable contact entre les artistes et\n le public.\n    Force nous est de les passer en revue à la façon de l'oiseau qui sautille de\n branche en branche, sans jeter autour de lui un regard circulaire.\n    Hamesse a posé son chevalet à Boitsfort. La Brève du Comte démontre ce\n qu'une allée de hêtres offre d'intime, de recueilli, j'allais dire de religieux, car\n ces frondaisons dont les cimes se touchent, ont des aspects de cloître et\npoussent à la méditation. En été, l'étang répand sa fraîcheur aux alentours,\nattirant à lui la végétation : fleurs, arbrisseaux, brins d'herbe, tous se penchent\nvers ses rives et s'y désaltèrent; des lianes s'enchevêtrent formant des passe-\nrelles, — tels les ponts minuscules des décors japonais, construits je ne sais\ncomme, avec des fétus de paille, et sur lesquels s'aventurent les libellules.\n    Oh! l'admirable peintre qu'est Firmin Baes. Comme il comprend son\nart : il ne veut produire que des œuvres durables et d'un métier consommé.\nIl se soucie peu des formules nouvelles et souvent creuses, des soi-disant pro-\ngrès de la technique. La Paysanne des Flandres, mais c'est la paysanne de\ntous les temps, probe et travailleuse, c'est une race entière qui est peinte dans\ncette fille des champs. Cette fleur de pureté n'a pu s'épanouir que dans un\nmilieu sain où sont en honneur les traditions, la piété, les vertus domestiques.\nBaes a choisi un modèle entre mille, mais si conforme au type classique de\nla bonne race flamande, qu'il a formulé, à son insu peut-être, une merveil-\nleuse synthèse. Ici encore l'émotion profondément ressentie produit un chef-\nd'œuvre là où aurait échoué plus de recherche et des prétentions savantes. La\nBretonne de Pont-l'Abbé est conçue dans le même ordre d'idées. Simple et\nnaïve malgré son corsage des grands jours, à broderies d'or, et rêveuse un peu\ncomme il sied à un cœur de dix-huit ans. La Lettre du gas à sa promise est\nlue par une mère vigilante, à sa fille qui interrompt à peine son ouvrage et\nlève modestement les yeux. Que de conscience en cette nature; il y a plus de\nrace dans ses traits que chez une duchesse. Sa beauté fraîche et anonyme pas-\nsera vite, grâce au rude labeur et aux émotions qui sont ici-bas le lot des\nfemmes de pêcheurs. Mais qu'importe la beauté pour elle, après le devoir\naccompli. On voit le fond de son âme à travers ses yeux, et ce fond est aussi\nétincelant que la neige au soleil. Voici la Chapelle où les « Islandais » ont\npendu tant d'ex-voto que c'est plusieurs siècles d'histoire qui sont écrits sur\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": " 238                                 DURENDAL\n\n\n  les parois de ce sanctuaire; le Pauvre enfin, éloquente personnification de la\n  résignation. Sur ses haillons la misère a imprimé sa morsure; cette main cal-\n  leuse n'a crispé en sa vie qu'un mauvais bâton, jamais une pièce d'or... Mais\n la souffrance n'a pas abêti cette face ravagée par la faim. Elle est affinée, ano-\n  blie par elle. Ce pauvre, mais c'est le Christ, et du coup la pauvreté devient\n  divine, tandis qu'ailleurs on voudrait la réduire à une sorte de dégradation,\n  la ravaler à une déchéance indigne de l'homme.\n     Baes, sans aucune recherche de l'effet, avec une simplicité de moyens qui\n dénote le grand art et que sa maîtrise lui permet, exhale des accents d'une sin-\n cérité sublime, d'une envolée superbe, dont l'écho se répercutera dans les siècles\n lointains.\n     L'Affabilité, de Ciamberlani, étude pour le panneau d'une cheminée de salle\n à manger, est une allégorie de la cordiale hospitalité, donnant peu, mais de\n grand cœur.\n     Les Compositions et Projets décoratifs de Colmant rappellent évidemment\n les sujets de Puvis de Chavannes et son faire sobre. Il a une compréhension\n nette du rôle prépondérant de la couleur dans la décoration. Ces panneaux\n sont appelés à répandre la gaité là où il en manque le plus généralement :\n couloirs, corridors, cages d'escaliers ; et la vivacité de la couleur rachète ce par\n quoi pèchent d'ordinaire ces endroits allègrement sacrifiés par les architectes :\n l'obscurité ou les faux jours.\n    Orner Coppens a, lui aussi, un sens très vif de la couleur, mais avec des\n atténuations qui la rendent discrète. Son pinceau rend pittoresque le détail le\n plus insignifiant, un rien. Voyez le pot de fleurs au bord de la fenêtre et la\ncage à serin dans la chambrette de la Dentellière, deux sociétés, deux amis\npour la pauvre vieille! Jetez un regard dans le jardin fleuri de la Maison de\npêcheur, animé par les teintes claires des dahlias et le vert foncé des lauriers.\n La façade de l'antique demeure En Flandre, toute proprette, toute blanche,\nrespire l'honnêteté et les vertus bourgeoises de ses paisibles habitants. Une\nréserve pourtant : l'eau de la Tamise qui reflète le Westminster nocturne,\nmanque de transparence, de fluidité, est peinte de « chic ».\n    Dardenne nous promène dans les dunes, près d'une Petite ferme à Coxyde :\nl'air sain et vif, qui circule abondamment dans ce coin de plage, fait oublier\nque la nature y est pauvre d'attraits. La Maisonnette de pécheur plait par sa\nmodestie même : des fenêtres à petits carreaux, quelques fleurs dans le jar-\ndinet, c'est peu, mais c'est peut-être le bonheur... De Haspe est un amant\nrespectueux de la nature : il en fait surtout valoir le caractère majestueux.\nL'œil a peine à suivre les sinuosités sans nombre, les détours et les circuits\nde la Lesse à Lessive : c'est l'étendard déployé d'un chevalier errant, ou la\ntraîne argentée d'une robe de fée. Les coteaux confinent aux nuages; ils ont\ndes contours pleins d'imprévu et de variété.\n    De Sadeieer juxtapose des plaques de couleurs, sans les compénétrer, sans\nles confondre. Ce procédé, cher aux Allemands, paraît-il, sacrifie trop la\nnature au goût de sa clientèle. Car s'il souligne l'étirement d'un nuage et\nrend la plaine interminablement longue (but que's'est proposé le peintre),\nson exagération même fatigue en fort peu de temps. Au printemps les nuages\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                   239\n\n\nsont des voiles que l'aquilon déploie dans l'infini, d'un bout à l'autre de\nl'horizon. La Rivière coule par un froid sibérien entre deux rives couvertes\nde neige. Rien ne bouge plus dans le paysage engourdi, rien, si ce n'est encore\nun timide rayon de lune, brasero perdu dans un coin du ciel, auquel vien-\ndront se réchauffer les étoiles.\n    Fabry a de la Poésie lyrique une compréhension peu banale. L'allégorie\nn'est peut-être pas facile à saisir. Mais l'œuvre est belle et d'un grand effet\ndécoratif.\n   Chez Fichefet perce avant tout le souci de plaire, de chercher dans la nature\nle côté agréable. Aussi est-ce l'été qu'il chante de préférence. L'Abbaye du\n Vivier, à Marche-les-Dames, les Rochers du Moniat, Cour et jardin, avec ses\nfeuillages de glycines, sont les annotations originales d'une verdure reposante\net d'une chaleur tempérée qui siéent à la douceur de vivre et à l'absence de\ntout souci.\n   Janssens possède sur sa palette les demi-tons qu'il faut pour les coins\nintimes d'une Maison bourgeoise, d'un Vieux logis, d'un Enclos mystique,\nde la Boutique flamande, et pour les jours tamisés par les vitraux d'un\nIntérieur d'église. Qu'il s'agisse d'un salon ou d'une simple cuisine, l'appar-\ntement revêt sous son pinceau un je ne sais quoi de propret, d'appétissant, qui\nrévèle la bonne ménagère. C'est attachant, on voudrait y vivre. Il n'est pas\njusqu'aux détours d'une rue, d'une impasse du Vieux Bruxelles qui ne\nparaissent familiers et ne laissent croire qu'on s'y est attardé parfois, tant leur\ncharme est captivant.\n    Lambert s'est livré à une farandole de couleurs pour donner un mouvement\nintense et une animation désordonnée à sa Kermesse flamande. Elle résonne\ndes bruits de fête. Sa musique, ses danses, ses cris de joie sont assour-\ndissants.\n    Peu d'artistes ont le sens de l'épopée comme Maurice Langaskens. Les\nHéros et les Combattants sont la force dans son aspect le plus imposant,\nparce que sûre d'elle-même, et le plus beau, parce que mise au service d'une\nnoble cause. Rien ne saura résister à leur mâle vigueur. Les Fruits, tressés en\ncouronne, savoureux jusqu'à l'excès, forment un admirable symbole d'abon-\ndance et de prospérité. L'étude pour le Bain rappelle la femme nue de la\n Fécondité, de Jordaens. Le dessin ample fait ressortir les formes harmo-\n nieuses du corps humain, non pas tant la pureté de la ligne comme chez les\n Grecs, mais surtout le modelé des chairs. L'artiste, qui sait éblouir sans lasser,\n fit valoir dans le Parc la grâce élancée d'une jeune fille de haute distinction\n accompagnée de ses deux lévriers, près d'un bassin où se pavanent des\n cygnes. Il y a une corrélation voulue dans le choix de ces animaux ; une\n atmosphère d'élégance impeccable baigne ce coin du parc.\n    On retrouve toujours avec plaisir les œuvres d'Amédée Lynen, dont l'origi-\n nalité s'affirme sous des formes multiples ; on reconnaît en toutes ses composi-\n tions sa griffe et son esprit caustique. Des chevaliers, Bannières au vent, des-\n cendent de l'imprenable burg, bâti pour terrifier la contrée d'alentour. Nid\n d'aigle perché sur le roc le plus élevé, suspendu dans le vide, dirait-on, au-des-\n sus des précipices, on y accède par un sentier mal défini. Le voyageur traverse\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "240                                DURENDAL\n\n\n\nrapidement le Carrefour des Malandrins, rendez-vous de bretteurs, ribauds\net autres vilains. Cet endroit n'attire pas la richesse, et pourtant maints pauvres\nhères, boiteux ou paralytiques, y tendent leur sébile, se chauffent au soleil des\ngueux. En disciple de Breughel l'ancien, Lynen fait ressortir le côté bur-\nlesque, peu seyant de leur misère, et loin de s'apitoyer à leur propos, y trouve\nsujet à moquerie. C'est très drôle, mais un peu cruel.\n    Ottevaere affectionne les mises en page théâtrales. Ce défaut disparaît\npourtant dans un Jour sombre sur les Polders, où un arc-en-ciel magistra-\nlement posé — trait d'union entre la terre et les cieux — sert de pont entre\nles humains et les élus du paradis. Du haut d'une colline se voient des pâtures\ngrasses bien irriguées, des terres fertiles et généreuses, fécondées par le travail\nmillénaire du laboureur. C'est la magnificence de la terre, sur laquelle plane\nla menace d'un ciel tourmenté (gâtant légèrement l'harmonie de la compo-\nsition).\n    Des nymphes se baignent dans la Rivière, au coin d'un bois. Un rideau\nd'arbres, entourant la clairière, les garantit de l'indiscrétion des satyres. Décor\nbaigné d'une lumière douce où tout est atténué. Van Holder ne fut pas moins\nheureux avec le Crépuscule : c'est l'heure du recueillement où la nature\nrentre en elle-même, dit bonsoir aux choses qu'elle va quitter. Elle concentre\nles derniers rayons de sa pensée sur un point qu'elle éclaire d'un jour étrange;\nson regard immobile se fige là, puis elle s'endort... Passe une jeune fille dont\nl'attitude méditative s'accorde avec le grand silence de la nature entière qui\ns'est tue. Un jour de plus s'en est allé, comme aussi une illusion ! Elle attendit\nen vain l'être aimé. A ses pieds, murmure une source, pure et cristalline,\nmais glacée comme son cœur. Les herbages recouvrent la source en partie et la\nmousse envahit ce cœur; de l'une et de l'autre il ne restera bientôt plus rien...\n    L'aspect farouche de la forêt de Soignes en Automne et en Hiver, par\nViandier, évoque plus le repaire du braconnier qu'il ne pousse à l'idylle.\n    L'art de Viérin est consacré à Bruges — la morte — embaumée à perpétuité\npar l'huile que ses peintres infusèrent dans les veines de ses canaux ! Car on\nles revoit partout, on ne voit plus qu'eux. On pourrait opérer plus de cent\n reconstitutions de la ville avec les toiles de nos meilleurs peintres. Il faudrait\n organiser un jour une exposition des œuvres qui lui sont consacrées, donnant\n ainsi lieu aux plus intéressants rapprochements. Quoi qu'il en soit, En Flandre\n est une page nouvelle et sincère, consacrée à ce décor dont on ne se lasse\n pas : les toits à pignon, les ponts massifs et lourds, l'eau glauque. Est-ce à\n l'habitude qu'il faut attribuer cette interprétation quelque peu bourgeoise de la\n cité brugeoise ! Peut-être, car Viérin semble avoir moins que d'autres le sens\n du pittoresque; il n'a pas démontré à suffisance ce que les vieilles pierres\n offrent d'imprévu, d'attachant, de poétique.\n    Le Portrait de Mme D... par Dierickx est la mise en page d'une beauté sans\n apprêt, si pas sans attrait, déparée par un réalisme un peu excessif.\n    Oh! la mignonne tête de baby tout rose, délicatement posée sur l'oreiller.\n Une perle dans un écrin! Charles Michel exprime parfaitement le repos, le\n délassement, où seul le regard conserve une petite flamme. A remarquer la\n carnation fine et délicate des bras.\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "                             REVUE     DU   MOIS                           241\n\n\n    Le Portrait d'enfant d'Opsomer évoque un fruit savoureux dans lequel\nl'heureuse maman doit aimer de mordre.\n    Les broderies de M me Hélène De Rudder sont des merveilles de patience,\noù le souci du détail n'a pas fait perdre de vue l'effet d'ensemble. L'ennemi de\nl'oiseau, c'est le chat de la maison, qu'un bambin aux boucles blondes, de\ntoute la force de ses bras menus éloigne d'un couple de colombes. Une jeune\ntille aux muguets forme une charmante allégorie du mois d'avril!\n    Un mot encore des sculpteurs.\n    Braecke a vu dans la Fille d'Eve l'être de volupté prête à cueillir le fruit\ndéfendu.\n    Des Portraits admirables font voir, en petit, un père et une mère s'effaçant\ndéjà devant leur progéniture qui pousse, qui pousse... : deux petites filles —\ndont il faut être le père assurément pour avoir compris leur psychologie de\nla sorte. Les yeux songeurs de l'aînée montrent qu'elle essaie déjà de com-\nprendre la vie; elle semble prête à y remplir sa tâche. L'autre, indifférente\nencore à de pareils soucis, repose, dans un confiant abandon, le front sans\npensées, sur l'épaule de sa sœur.\n    Dans l'Etude de Danseuse, signée d'Haveloose, la tension des muscles et les\nmouvements du corps concourent avec ensemble vers une attitude unique.\nC'est ici qu'il faut faire preuve d'une science anatomique consommée, l'inten-\nsité de l'effet dépendant du moindre détail.\n    La Douleur, par Isidore De Rudder (pierre tombale destinée au monument\nfunéraire de H. Boncquet), est décrite avec l'accent de la plus poignante sin-\ncérité. Elle se double ici d'un tour de force étonnant, car la figure de la\ndouleur étant entièrement cachée, il peut paraître paradoxal de parler de\nl'expression. Rien n'est plus émouvant pourtant; elle est indiquée par une\nattitude générale et un mouvement nerveux qui secoue tout le corps.\n    Les portraits d'Isidore Teirlinck et du Docteur Quintin ne manquent pas\nde vie ; non moins que celui du charbonnier Taymans — charbonnier par occa-\nsion et mécène d'habitude, à moins que ce ne soit le contraire...! On sait que\nle poète Taymans est un foyer de... lumière!\n   J'admire la puissante musculature, l'effort du torse en bronze de Mathieu\nDesmaré.\n    Le buste de M. Edg. Hulin, par Jul. Lagae, est animé d'une vie si intense\nque l'on s'apprête à lui appliquer le mot célèbre : « Mais parle donc! »\n    De Victor Rousseau, il faut admirer la Rieuse, d'une impeccable harmonie\nde lignes, le buste de Mlle A. D., si éveillée; une Tête souriante, enfin, dont\nl'expression me rappelle le sourire figé de la Joconde : on ne saurait dire par\nquel art savant l'artiste a pu fixer un sourire sur cette physionomie, dont pas\nun trait n'est contracté. C'est une expression d'ensemble qui résulte d'un\nsourire des yeux.\n    La Léda, de M. Philippe Wolfers, accepte avec empressement les hom-\nmages d'un cygne. Plusieurs esquisses (bronzes à cires perdues) : Eternelle\n Idylle, Printemps, Danseuses, Femme au miroir, dénotent chez lui une\n science peu commune du modelé, une compréhension neuve du nu antique.\n Il a renouvelé la formule des statuettes de Tanagra en traitant dans des\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "242                                DURENDAL\n\n\ndimensions réduites des sujets qui l'étaient généralement dans de plus grands\nformats. Il meut un monde d'infiniment petits, plein d'animation et de vie.\n                                                          FRANCIS H O U T A R T .\n                                         *\n                                        * *\n\n    Exposition L o u i s e D a n s e . — Louise Danse qui porte un nom bien\nconnu dans la gravure soutient avec vaillance une réputation déjà ancienne.\n Elle traduit avec fidélité Dans l'atelier, d'Alfred Stevens ; Apollon écorchant\nMarsyas, de Ribera, et surtout le Saint Georges combattant le dragon, de\nCarpaccio. Un fouillis de détails, un luxe de membres pantelants, de vic-\ntimes à moitié dévorées rendent terrifiant à souhait le repaire du dragon.\n    Mais il est des œuvres plus personnelles, et dans lesquelles Louise Danse\nn'est plus seulement un virtuose dans l'interprétation, mais un compositeur de\ngrand mérite.\n    Plusieurs pages sur Venise ont fait revivre à nos yeux des visions déjà loin-\ntaines et voilées de pénombre, mais où surnagent principalement les grandes\nlignes, les impressions durables et profondes : celles qui synthétisent à notre\nesprit une époque, une civilisation disparue, et font passer au second plan les\ndétails secondaires.\n   Venise, c'est évidemment une longue suite de canaux sillonnés de gondoles\naux proues dentelées; c'est le Lido, c'est Burano baignant dans l'Adriatique\nses pieds de pierre.\n    Mais c'est aussi le Quadrige de Saint-Marc, au mouvement plein de noblesse\net de grande allure; c'est le Condottiere au dédain superbe, Taltier Colleoni,\nsymbole de fierté; c'est le Palais des Doges, imposant mausolée d'une gran-\ndeur qui n'est plus, et le Campanile de Saint-Marc, synonyme de durée. Venise,\nc'est une perle orientale perdue par le Créateur dans les eaux d'Occident.\n   Les eaux-fortes dominent, mais il y avait aussi quelques dessins.\n   Les Illustrations pour la chanson populaire belge valaient mieux que les\nthèmes qui les inspiraient (mais dont le goût médiocre se rachète peut-être par\nune saveur de terroir) :\n   « Dès que Marie a traversé le champ semé, les épis dorés se sont levés.\n   » Ma mie a ouvert sa fenêtre comme un regard de joie vers le soleil. »\n   Vous n'êtes pas grisé, moi non plus! Il est temps que la chanson popu-\nlaire belge renouvelle sa poétique.\n   Les Illustrations pour les serres chaudes me plurent davantage, renfermant\nau moins une idée à déchiffrer. Métamorphosées en nénuphars, mais dont les\nfleurs seraient empoisonnées, des silhouettes de femmes et de masques émergent\nde Tonde sur leurs tiges. Elles signifient assez clairement l'ensorcellement dont\nelles sont capables et la dissimulation qu'elles recouvrent parfois. Le serpent\nqui distille leur suc vénéneux, c'est l'image de la tentation. Et l'eau, de cristal\nà la surface mais vaseuse dans le tréfonds, c'est leur cœur, l'apparence de la\nvertu, la décence extérieure qui sied dans le monde...\n   En hiver, les branches des arbres, tels des membres amaigris et perclus,\ns'enchevêtrent comme pour se protéger mutuellement du froid. L'Eglise de la\nChapelle met en valeur l'étonnante variété des toits qui s'étagent et semblent\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "                               REVUE DU MOIS                                  243\n\n\ns'exhausser pour mieux voir ce qui se passe. Dans Un parc, des essences\nd'arbres rares et choisis sont dépouillées de leur frondaison à la tin de l'au-\ntomne. Ils profilent sur le ciel gris des troncs pleins de sveltesse et d'élégance,\net des ramures dont les doigts en fuseaux rappellent assez la noble origine.\n   Les Orchidées ressemblent à certaines courtisanes qu'on ne peut aimer sans\nse ruiner pour elles. Et, si la fleur en général trouve des amateurs, l'orchidée,\nelle, ne connaît que des amants. Etrange est sa ressemblance avec l'insecte.\nOuvrant ses pétales comme des ailes, elle semble prête à prendre son vol.\nSes pistilles sont des antennes et ses étamines des pattes. Elle a des yeux aussi,\net le regard troublant des gitanes. Son pollen doit être de la poudre de riz !\nCar les orchidées de Louise Danse sont pleines de coquetterie. Elles penchent\nleur calice dans une onde pure, cherchant sans doute un regain de jeunesse\ndans cette fontaine de Jouvence. Car, on le sait, les orchidées, restent éternel-\nlement jeunes, elles ne se fanent jamais.                 FRANCIS HOUTART.\n\n\n                            Théâtre du Parc\n  Aux Matinées littéraires : M lle de la Seiglière. — Ces années\nabondent en centenaires : après Musset, après Gautier, voici Sandeau, à qui\npersonne ne songeait plus. Dieu! que de célébrités naquirent vers 1810! Ces\nsoldats de l'Empire, pendant le peu de jours que les batailles leur per-\nmettaient de vivre au foyer conjugal, trouvaient tout de même le temps de\ndonner à la France des enfants qui firent leur chemin : après les épées des\npères, les plumes des fils à leur tour firent leur moisson de lauriers.\n   Pour fêter le centenaire de l'honnête Jules Sandeau, le théâtre du Parc a\nrepris Mademoiselle de la Seiglière. Cette pièce, qui charma nos aïeules, a\naujourd'hui soixante ans d'âge; mais, s'il y paraît à quelques détails, elle\nreste, dans l'ensemble, jeune et fraîche : une émotion distinguée et un\ncomique de bon ton, quelques types bien observés, une intrigue habilement\nnouée et dénouée, un dialogue élégant dans sa simplicité, — voilà plus qu'il\nn'en faut pour plaire au gracieux public de jeunes filles qui suit les matinées\ndu Parc.\n  Au surplus, l'œuvre de Jules Sandeau était jouée par les acteurs de la\nmaison avec leur talent ordinaire, et ce fut, tout compte fait, une excellente\nséance.\n   M. F.-Ch. Morisseaux, avant le lever du rideau, parla de la pièce et de son\nauteur d'une façon qui voulait être amusante, et qui le fut.\n                                          *\n                                      *       *\n\n  L'Ange gardien, par M. André Picard. — Ceci est une\npièce étrange, qui par son sujet, son style, son ordonnance générale, échappe\naux cadres traditionnels et aux définitions banales; une pièce faite unique-\nment pour une figure de femme, ou, mieux encore, écrite exprès pour une\nactrice, et pour elle seule. Est-elle originale, cette comédie? peut-être.\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "244                               DURENDAL\n\n\n\n Intéressante? c'est bien possible. Agréable? on ne sait trop. Bien faite? il se\npourrait... Elle vous donne un plaisir bizarre et mélangé, auquel se joint\nune sensation d'agacement, presque de malaise, pareille à l'aigreur du citron.\n   Mme Marthe Mellot,qui est toute la pièce, cause une impression identique :\nelle incarne son personnage avec une telle vérité qu'on se prend tour à tour à\nla détester, à la plaindre et à l'aimer, qu'on la trouve ensemble sèche et\ntendre, charmante et insupportable, comme cette étrange Thérèse qui est tout\nà la fois si vilaine et si séduisante. Aux heures troubles et ambiguës du cré-\npuscule — du twilight, pour user d'un mot anglais qui en rend bien l'équi-\nvoque, — on hésite parfois, à voir un oiseau voleter dans la pénombre dou-\nteuse, entre l'hirondelle et la chauve-souris : telle cette pièce, telle Thérèse, et\ntelle Mme Mellot.\n   Mais se fondre ainsi avec l'héroïne qu'on doit incarner, s'oublier à\nce point soi-même pour ne plus songer qu'à la pièce qu'on joue, sans souci\ndes succès vulgaires, c'est le comble de l'art, et Mme Mellot a droit aux plus\nprofonds éloges. Son partenaire, du reste, se montra digne d'elle : M. Pierre\nMagnier, acteur remarquable, fut parfait de naturel, d'impertinence désin-\nvolte, d'emportement amoureux ; et il sut communiquer de la gaieté à cette\npièce, qui eût laissé sans lui le souvenir d'un malaise.\n   Mlle Magdeleine Damiroff, toujours jolie et sympathique, fut admirable\nd'émotion dans la scène du troisième acte. Et le reste de la troupe compléta\nun ensemble digne des meilleurs théâtres.\n   C'est égal, — j'y insiste : si l'interprétation fut, cette fois, supérieure,\nl'Ange gardien n'est pas, comme l'Aventurier, de ces comédies qu'on\ndésire revoir.\n                                       ***\n\n   Kaatje (reprise), par M. P a u l Spaak. — Comme la char-\nmante pièce de M. Paul Spaak trottine vivement vers la centième et que\nj'aurai alors à vous en reparler, je me borne aujourd'hui à dire quelques mots\nde l'interprétation nouvelle, qui me parait, pour l'ensemble, supérieure aux\nprécédentes. M. de Gravone, dans le rôle de Jean, est tendre, chaleureux,\némouvant. M. Carpentier fait un père très digne, très juste de ton, et qui dit\nbien les vers. Mme Angèle Renard, selon son habitude, joue avec distinction.\nLa très jolie Mary Leroy est excellente en Pomona, et Kaatje, la troisième\ndu nom, délicieuse de sentiment et d'ingénuité.                       F. A.\n\n\n                             Revue des Revues\n  La Revue générale publie un admirable poème de Victor Kinon : Mira\nCœli, d'un lyrisme profond et grave. J'en détache cette évocation :\n\n               Ah! si tu ne crains pas le rêve qui rebrousse\n               Le cours mystérieux   des âges anciens,\n               Songe aux mystiques nuits des pâtres chaldéens !\n               La plaine, d'un gazon plus épais que la mousse,\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                                REVUE DU         MOIS                        245\n\n              Baignait à l'horizon comme un océan vert,\n              La ligne des palmiers qui bordent le désert.\n              Lu brise d'Arabie avait dans son haleine\n              L'ambre, le sang-dragon, le cinname et l'encens.\n              Les troupeaux, sous le dais des cieux éblouissants,\n              Blanchissaient   çà et là comme des tas de laine.\n              Des bosses de chameaux, des mufles de brebis\n              Remuaient par moments dans les airs         assoupis.\n              Les chiens dormaient avec le museau sur les pattes.\n              Or, les pâtres, coiffés de turbans    écarlâtes,\n              Conversaient    à voix basse au milieu des parfums,\n              Et leurs bras, cerclés d'or comme des serpents        bruns,\n              S'étendant quelquefois et soulevant la serge\n              Des lourds manteaux développés à larges pans,\n              Montraient au ciel couleur de la gorge des paons\n              Le Bâton de Jacob et l'Epi de la     Vierge...\n\n   Ce poème est en queue du numéro, il y a un article de M. Woeste en tête.\nLa Revue générale est une revue qu'on lit en commençant par la fin. C'est là\nque l'on trouve de temps en temps de beaux vers ou une chronique d'Eugène\nGilbert. Les articles de M. Faguet sont toujours à la place d'honneur.\n   — La Nouvelle Revue française. Francis de Miomandre : Petits dialogues\ngrassois. Les lettres de jeunesse de Ch.-Louis Philippe.\n   — Le Mercure de France, du 1er avril, publie quelques lettres inédites de\nProsper Mérimée : « Mon cher ami, Taschereau et moi nous voulons dîner\navec vous aujourd'hui. Trouvez-vous à 5 heures devant le Café de Paris. Mille\namitiés. Prévenez Hippolyte. P. Mérimée. » C'est palpitant, n'est-ce pas? Il\ny en a une demi-douzaine de ce genre-là. Il y en a d'autres, mais que diable\navions-nous besoin de ces billets? La Philosophie de la volupté, par Péladan ;\nte Nu au théâtre, par Saint-Alban.\n   — La Société nouvelle donne sur le même sujet — le Nu au théâtre —\nquelques pages pédantes et ridicules de M. Léon Legavre, écrites dans une\nlangue du quelconquisme le plus remarquable... Cela témoigne d'une docu-\nmentation effrénée; savourons par exemple cette sottise : « Il était réservé à la\nreligion chrétienne d'être fondée par un fils qui, du haut de la croix où il\nagonisait, laissa tomber sur la douleur de sa mère cette odieuse parole :\n« Femme, je ne vous connais pas »... Ses disciples s'en sont souvenus. »\nMme Bertha Bertrand-Mertens écrit l'histoire d'Une jeune femme amorale.\nElle y parle d'un officier qui « soignait matériellement pour elle ». Que sera-ce\nquand nous aurons une université flamande ?\n   — La Belgique artistique et littéraire. Un conte de Louis Delattre.\n D'épaisses chroniques de M. Paul André. Très peu de fautes de français. Un\n bon point. M. Morisseaux reprend son amusant Douzième provisoire.\n   — Les Marches de l'Est publient un article de M. Louis Piérard : En terre\n liégeoise et quelques lignes de M. Léon Bernardin sur le poète polonais\n Lucyan Rydel.\n    — Le Thyrse. Un « portrait en taille douce » de M. Paul André. De très\n intéressantes chroniques. Une exécrable nouvelle de M. André Divoire : Le\n Christ aux fleurs. On ne peut rien rêver de plus artificiel et de plus maladroit.\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "246                                 DURENDAL\n\n\n\n   — La Phalange donne la deuxième partie de la Légende ailée de Bellero-\nphon hippalide, par Francis Vielé-Griffin.\n   — La Jeune Wallonie s'ouvre par un article hilarant du vice-président de\nla « Société pour la défense de la langue française » (chacun sait que c'est\nnotre ami van Beneden). Après avoir aligné un nombre considérable de sot-\ntises, il cite un poème de Verhaeren et ajoute : « Vive Verhaeren ! Il n'y a que\nlui pour dire si gentiment ce qu'il pense. » C'est tapé! hein? — M. Jules Sot-\ntiaux donne un poème, les Celtes, extrait des Héros wallons. Je ne connais\nrien de plus comique que M. Jules Sottiaux. Il fait la connaissance d'un cer-\ntain Bézuquet : il l'amène gauchement en wallonie... Verhaeren écrit les\nHéros.,. Sottiaux immédiatement écrira les Héros wallons! L'originalité\nn'est pas le fort de ce poète.\n   — Les Moissons futures. Le second cahier de cette revue contient notam-\nment une page curieuse de M. Horace van Offel et l'Aube, un poème de\nM. Pierre Nothomb.\n   — La Vie intellectuelle reste la revue intéressante et impartiale que nous\nconnaissons. A lire : Mgr Duchesne et l'histoire ancienne de l'Eglise, par\nM. Pierre Leguay, et une chronique de M. André du Fresnoy (auquel répond\n M. Georges Rency) sur les incidents Bernstein. Le morceau important du\nnuméro du 15 mars est une longue lettre de Tolstoï à M. Gustave Herwig.\nN'est-ce pas un manque de respect que de publier de telles pages? D'un bout\nà l'autre, c'est le plus humiliant radotage. Tournant autour d'une belle idée,\nle patriarche s'embrouille, se perd, se répète, accumule les sottises et les coq-\nà-l'âne. Il eût été plus décent de la part de M. Gustave Herwig de conserver\npieusement cette lettre dans ses tiroirs. J'en détache, au hasard, quelques\nphrases :\n   « Il ne faut pas dire à ces gens qui n'ont jamais connu la richesse : vous\nêtes pauvres. Il faut les seconder naturellement, car l'amour du prochain\navant tout. Mais, cet amour du prochain irait trop loin si vous leur disiez :\nmes amis, connaissez-vous l'art, savez-vous ce que c'est qu'un livre de\nM. Bourget, avez-vous lu une critique de M. Emile Faguet? Non, vous n'avez\npas vu toutes ces choses, alors vous êtes de pauvres diables...\n   » Je vous félicite d'avoir un tel père. Conservez-le longtemps. C'est une\nchose bien rare. Moi-même, il m'a été donné au commencement de ma car-\nrière de faire la connaissance du grand Gogol...\n   » Pourtant, les riches ont toujours moins de foi que les pauvres. J'en excepte\nle grand Français Maurice Barrès ou le Belge Maeterlinck que je n'aime pas\ndu tout. Sa littérature m'est antipathique. Mais cet homme est un grand chré-\ntien comme le Belge Camille Lemonnier(!) Je suis un ami de cette littérature\nbelge que n'aime guère le secrétaire de l'Académie française, M. Gaston Bois-\nsier. J'ai eu une petite guerre avec cet immortel quant à son Cicéron et il m'a\nensuite fait l'éloge de Kant et de Shopenhauer...\n   » Mais Nietzche non plus ne peut entrer dans mon cerveau, quoique j'es-\ntime beaucoup M. Jean Richepin qui est son émule...\n   » J'admire le genre de monsieur votre père. Il faut être heureux d'avoir un\ntel père. Mais je suppose que Nietzche l'effraie. Je parle toujours de l'excellent\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "                              REVUE DU       MOIS                            247\n\nTaine et je n'en dirai jamais assez. Il est admiré par nous parce qu'il connaît\nà fond l'histoire, et M. Clémenceau lui-même ne la connaît pas comme\nlui...\n   » M. Clémenceau a eu dans sa jeunesse une carrière si brillante que je n'ose\npas croire ce que M. Jean Jaurès a dit de lui : c'est un athée ! Cela signifierait\nqu'il n'a pas la foi... Quant à la vie littéraire de M. Clémenceau, je vous prie\nde croire qu'il occupera longtemps après sa mort une place prépondérante,\ncar il est pour nous autres écrivains, toujours le bel exemple de la clarté...\nAvec Richard Wagner on a oublié tout ce qui concerne la beauté de la\nlangue, mais en lisant la prose... de M. Clémenceau, vous rajeunirez votre\nstyle...\n   » Je crois que Paul Verlaine aurait vécu une vie meilleure s'il n'avait tant\nlu de ces choses. Je crois aussi que M. Jean Jaurès ne pourrait pas jurer\ndevant Dieu qu'il n'a pas la foi... »\n   C'est pénible. '\n   — La Revue de Belgique nous renseigne sur la religion de Fogazzaro et\nl'abonnement au téléphone. M. Wilmotte s'imagine sérieusement que M. Tho-\nmas Braun a confondu Paul André avec Paul Verlaine.\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "                      Lettre Parisienne\n\n                  CRISEéconomique, crise sociale, crise politique, crise du\n                    théâtre, crise des postes et télégraphes — on n'entend parler\n                    ici que de crises. Celle du français est la plus grave de\n                    toutes. La Sorbonne semble s'être conjurée contre les\n                    lettres et avoir pris à tâche de rabaisser, sous couleur de\n                    démocratie, le niveau intellectuel de la nation. Tant que\n                    nous ne serons pas descendus au rang des primaires, ces\n                    messieurs de l'enseignement supérieur ne seront pas contents.\n   Un livre remarquable vient de paraître, intitulé L'esprit de la Nouvelle\nSorbonne, dû à la collaboration de deux esprits fort distingués, MM. de Tarde\net Massis, qui adoptèrent le pseudonyme d'Agathon. La question de la culture\nclassique et des exigences du génie de notre race est posée avec ampleur.\nL'enquête d'Agathon dans les milieux universitaires ne laisse pas que d'être\nfort instructive. Hantée par les méthodes allemandes la Sorbonne, depuis\nquelques années, donne d'une façon immodérée dans l'érudition, la philo-\nlogie, l'histoire chronologique et autres travaux pseudo-scientifiques. La\nmétaphysique, la morale, la psychologie, l'esprit d'un auteur, le fond et la\nsubstance des chefs-d'œuvre sont relégués au magasin des accessoires. C'est\nle régne des fiches et des statistiques.\n   La formation de l'intelligence, l'éducation du goût, le clair exposé des\nidées générales ont fait place à quantité de menues spécialités, destinées à\ndiminuer la culture universelle et à fixer sur chaque cerveau d'étroites\nlunettes de pédant. Dans un but détestable d'utilité pratique l'enseignement\ndu latin et du grec a complètement disparu.\n   Jadis on nous apprenait d'abord à bien penser, on meublait notre esprit de\nconnaissances variées et étendues. Nous étions éduqués suivant la méthode\ntraditionnelle qui prétend faire de chacun « un honnête homme ». Ah! ce\nbeau nom : les humanités! Ce n'est qu'après une longue familiarité avec les\nlangues mortes et les génies de tous les siècles que nous consentions à nous\nparticulariser dans telle ou telle branche du savoir. Nous sortions, jeunes\nlicenciés, de la Sorbonne, propres à toutes les carrières, si j'ose dire, sans en\navoir convoité aucune. A présent, il faut tout de suite se décider pour un\nmétier déterminé, n'avoir d'autre objectif qu'une réussite immédiate. Que\nferions-nous d'un bagage de lettrés dès lors que nous devons nous spécialiser le\nplus vite possible? La Sorbonne, avec sa folie utilitaire, a atteint ce beau\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "                            LETTRE      PARISIENNE                            249\n\n\nrésultat d'abaisser l'intelligence des jeunes Français et de constater que nul ne\nconnaît plus sa langue.\n   Tandis que M. Dumont-Wilden poursuit en Belgique ses travaux remar-\nquables pour la défense de la culture française, de nombreuses protestations\ns'élèvent ici en faveur du génie de notre race. M. Montfort, le directeur des\nMarges, lance une pétition pour le rétablissement, dans les écoles, du latin et\ndu grec. Les littérateurs s'émeuvent, et Agathon se fait leur porte-parole\nautorisé.\n   Hélas! tout concourt à la désagrégation de notre malheureux pays, envahi\npar les barbares. Le salut n'est plus que dans les littérateurs et les bons lettrés,\nassez désintéressés, assez indépendants pour sauvegarder les droits de la langue\net affirmer par leurs œuvres la vitalité du goût français.\n   Parmi ces ouvrages qui constituent les plus précieux joyaux de notre cou-\nronne intellectuelle, il faut citer l'Isabelle d'André Gide et l'Otage de Paul\nClaudel. Tous deux furent publiés dans la Nouvelle Revue française, un de\nnos vaillants périodiques où rien n'est livré à la hâte des élucubrations vulga-\nrisatrices. Ces ouvrages vont paraître en librairie, et nous pourrons ainsi les\napprécier plus à l'aise, mais déjà nous possédons, pour notre plus grande\njoie, la Sapho de Francis Vielé-Griffin et les Géorgiques chrétiennes de Francis\nJammes.\n   On sait assez la pureté des caractères de la maison d'édition de l'Occident.\n Il suffît de rappeler les ouvrages de Claudel, les Frères marcheurs de\n Mithouard, l'Enfant prodigue de Gide, Béale Gryne de Jean de Bosschère.\n La Sapho de Vielé-Griffin ne le cède en rien en perfection typographique à ces\n œuvres somptueuses. Quant au poème, il s'inscrit dans une louange pathétique\n de la beauté et de l'amour. Sapho symbolise la grâce, la poésie et l'idéal. Sa\n passion sublimisée n'est que le perpétuel désir, de l'absolu, l'exaltation des plus\n nobles sentiments de l'âme :\n\n                   Si l'amour veut la joie,   Androméda,\n                   Il la veut éternelle ;\n                   Il ne souhaite étreindre la beauté\n                   Qu'a fin de se perpétuer en elle;\n                   Il veut revivre dans un corps\n                   Ou renaître en une âme ;\n                   La beauté frêle nest pas l'objet du grave   amour ;\n                   Mais leur éternité!\n\n\n    Ainsi chante Sapho entourée de ses soeurs qui s'offrent comme la couronne\nvivante et les strophes animées de la Muse. Qu'Alcée tente de saisir Sapho\ndans ses bras avides, celle-ci repousse son désir de boue et le convie à célébrer\nla gloire, l'enthousiasme, tous les instincts supérieurs qui donnent du prix à\nla vie et à l'amour. Enfin insatisfaite, hantée de désirs infinis, avide de\nlumière, Sapho, du haut du rocher fameux, se précipite dans l'immensité, à\nla suite du char fulgurant du soleil. Ce poème est sans doute un des plus\nvibrants, des plus achevés qui soient sortis de la plume lyrique et inspirée de\n l'auteur des Cygnes.\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "25o                                DURENDAL\n\n\n\n   Les Géorgiques chrétiennes de Francis Jammes sont également pleines de\nferveur, mais de ferveur contenue, simple et familière. Le poète de l'Eglise\nhabillée de feuilles a mis dans ces deux chants tout son cœur d'artiste, toute\nson âme religieuse et naïve. L'humilité s'y mêle à l'examen de conscience :\n\n               Avant que le premier de mes chants s'achève\n                Vers Dieu mon cœur plus lourd et plus grave s'élève.\n               Ma jeunesse ne fut qu'un rondeau       gracieux\n               De filles que le vent touche et découvre un peu.\n               Maintenant il me faut du calme pour écrire,\n               Car ma barbe blanchit autour de mon sourire.\n               J'entreprends dans mon âge mûr ce grand         labeur.\n               Il est le fruit que donne au bel été la fleur.\n\n\n  Nous retrouvons l'amour du poète pour les travaux des champs, la vie des\nsimples, les paysages caressants, le tout chanté sur un mode mineur, extrê-\nmement prenant et baigné d'émotion. Je ne sais pas de plus tendre prière, ni\nde plus pathétique louange au Créateur. Jammes est un poète que beaucoup\nde jeunes imitent ou pillent ; loin d'en être diminué, l'artiste demeure lui-même\nmagnifiquement.\n                                                                   T.    DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "              Le Drageoir aux Epices\n   On a accusé le Petit Epicier de méchanceté et de rosserie. On lui a reproché\nd'attaquer sans grâce « plusieurs intéressantes personnalités de ce siècle »,\ncomme dirait M. Paul André. On a protesté contre son caractère acerbe et\npeu charitable, et contre sa manie de couvrir de ridicule les plus sympathiques\nde ses confrères... Nous en avons été désolé. Disons-le bien haut : si nous\n« cherchons la petite bête », c'est par simple délassement et non pour nous\nprocurer la stérile jouissance de critiquer. Combien nous préférons décou-\nvrir des talents nouveaux, exalter des œuvres obscures, rendre justice à des\nméconnus... Et avec quel respect nous nous inclinons devant les maîtres. Une\nsorte de piété nous porte même à rechercher leurs pages oubliées, et nulle\némotion n'est plus douce à notre cœur que celle que nous ressentons en retrou-\nvant dans un journal ancien ou une revue jaunie un poème de jeunesse, un\nessai émouvant de quelque écrivain entré depuis dans la gloire.\n   Le hasard nous a fait retrouver l'autre jour un numéro du Journal de\nBruges du 22 mars 1892, contenant le récit d'un banquet de gardes civiques.\nNotre cœur battit quand nous lûmes soudain les lignes suivantes :\n   « La partie officielle du banquet était terminée, et la parole a été accordée\nà la chanson. Le sergent Georges De Schryver a détaillé, de sa pure et sympa-\nthique voix, les couplets au commandant, dus à la plume fine et élégante d'un\ndévoué frère d'armes : Arthur Daxhelet. »\n   Voici le poème cité par le Journal de Bruges. C'est vibrant, fier et profond.\nOn devine en le lisant un futur rédacteur de notre revue nationale :\n\n                                        I\n\n                  Frères chasseurs, en cet    anniversaire,\n                  Rappelons-nous les fastes    glorieux\n                  Dont notre corps est le dépositaire\n                  Et qu'il garde comme un legs précieux (bis).\n                  Mais en ce jour choisi pour notre fête,\n                  Chantons surtout notre guide      vaillant;\n                  Qu'en son honneur chacun de nous répète\n                  Ce cri joyeux : Vive le commandant !\n\n                                       II\n\n                  Mais quel éclat, quelle vive allégresse !\n                  Notre phalange est superbe d'ardeur ,\n                  C'est pour fêter son chef qu'elle s'empresse :\n                  De nos succès à lui revient l'honneur (bis).\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": "252                                DURENDAL\n\n\n                  Pour le fêter, ce chef que tous vénèrent,\n                  Que les chasseurs fassent entendre encor\n                  Ce beau refrain, ce refrain qu'ils préfèrent    :\n                  Hourra! Vive le commandant       Ensor!\n\n                                           III\n\n                  Si dans nos rangs une précieuse entente\n                  Règne toujours — si féconde en progrès,\n                  C'est que par son autorité   prudente\n                  A l'effort il nous pousse sans excès (bis).\n                  C'est encore lui qui nous donne l'exemple\n                  Du zèle ardent du courage      entraînant.\n                  Allons, amis, redisons tous ensemble\n                  Notre refrain : Vive le commandant !\n\n                                           IV\n\n                  Si quelque jour notre chère Belgique\n                  Voyait son sol envahi,   profané,\n                  Obéissant à sa voix énergique\n                  Nous marcherions pleins de noble fierté ( b i s ) .\n                  Nous marcherions et loin de nos     frontières,\n                  Nous chasserions l'ennemi menaçant,\n                  En répétant ces deux cris bien sincères :\n                  Vive le Roi! Vive le commandant!\n\n\n\n\n                  Mais ce jour-ci appartient à la joie ;\n                  Que la gaité préside à ce festin\n                  Que le souci dans le bon vin se noie,\n                  Que loin de nous s'envole le chagrin (bis).\n                  Buvons, amis, buvons force      rasades;\n                  Et puis en chœur, allons chantons encor\n                  — Sans distinctions de galons ni de grades      —\n                  Hourra ! Vive le commandant Ensor !\n\n  M. Arthur Daxhelet ne fait-il pas la critique des poèmes dans la Belgique\nartistique et littéraire ?\n                                     *\n                                   * *\n\n  M. Woeste se plaint à diverses personnes de voir la Nef faire concurrence\nà la Revue générale.\n\n\n  M. Sander Pierron se plaint amèrement, dans une lettre à M. Georges\nRency, du peu de. retentissement de ses Etudes d'art. Il se traite lui-même de\n« critique obscur ». Sévère mais juste.\n\n                                            *\n                                       *         *\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                       LE DRAGEOIR AUX           ÉPICES                      253\n\n\n  M. Sand'er Pierron a t'ait remettre aux vitrines son admirable roman\nLe Tribun, Il espère que l'on confondra son livre avec la pièce de M. Paul\nBourget.\n\n                                     *   *\n\n   La Vie intellectuelle — nous en citons de larges fragments dans notre\nRevue des revues — a publié des pages inédites de Tolstoï. Elles lui\navaient été communiquées par M. Gustave Herwig. On aura remarqué que\ncette lettre était incomplète. C'est à nous que M. Gustave Herwig a commu-\nniqué la seconde partie de ce mémoire. Tolstoï y arrive vraiment au cœur de\nson sujet, et c'est profondément émouvant. Dans la première partie, le grand\nécrivain russe parlait déjà des écrivains belges : de ce grand chrétien de\nCamille Lemonnier, de Huysmans (à qui il avait écrit vingt lettres) et de\nVerhaeren (à qui il en avait écrit vingt et une). Il est curieux de voir dans la\npage que nous avons l'honneur de publier aujourd'hui avec quelle clarté le\nsongeur d'Ysnaïa Poliana (ce nom qui ne se prononce que par écrit) jugeait\nles gens et les choses de chez nous. Il ne parle pas de M. Emile Valentin,\nmais vraiment nous n'y pouvons rien :\n   «... Vous avez raison d'étudier la littérature russe, elle est fort intéressante\nmais elle ne m'a pas rapporté beaucoup d'argent. Il en est autrement en\nBelgique, me dit-on, mais en Belgique on a la foi. M. Jean Aicart qui a eu\nune si brillante carrière en est la preuve évidente. J'aime beaucoup M. Jean\nAicard, c'est un poète, mais je préfère • encore M. Paul André qui est un\nartilleur. M. Parra l'a surnommé avec raison « le Bazin belge » et j'ai appris\ndans la notice du P. Bouchebée qu'il avait une belle âme. Quant à\nGilkin je l'admire, mais sa littérature m'est antipathique. Il parait qu'il fait\ndepuis quelque temps des chansons patriotiques, j'y reconnais son fougueux\ntempérament moscovite. Ici Tourguénieff (prononcez ce nom !) l'appelait\n Iwan le Terrible. Sa carrière est très remarquable et ses Etudiants russes ont\nprovoqué une émeute à Saint-Pétersbourg. Vous êtes heureux d'avoir\n M. Van Overberg à la tête du ministère. Faites-lui mes amitiés, c'est un\ngrand chrétien ainsi que M. Wauvermans et que M. Paul André. Celui-ci\nn'a malheureusement pas été à Sébastopol avec ses canons — car il est bon\nartilleur s'il est mauvais auteur. Gogol dans ma jeunesse m'a plusieurs fois\nparlé de lui : M. et Mme Wassiliewski avaient traduit le Mariage en français\net cet écrivain l'a traduit en belge, fort bien, paraît-il. Nekrassof vous a-t-il\nenvoyé de l'argent? Vous ferez mes amitiés au général Dourakine, c'est notre\nmaître à tous ainsi que Ramaekers qui est, pour nous autres, toujours le bel\nexemple de la clarté. Quant à M. Valère Gille, il n'a pas la foi. Sinon\nil aurait déjà retrouvé ses opales. C'est très dommage. C'est comme M. Georges\n Rency qui publie ma correspondance inédite, il pratique la religion en\nsecret. Allez-vous à l'Exposition de Charleroi? Dom Jules Destrée m'y a invité\n par une lettre circulaire : c'est un bel exemple! Imaginez-vous que l'autre\n jour j'ai rencontré ce grand Belge qu'est M. Jules Leclercq, il se promenait\n sur le steppe en composant un sonnet. Il commençait par le mimer comme\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "254                                  DURENDAL\n\n\nM. Henry Maassen, puis cela venait tout seul. Je n'ai jamais vu une pareille\nfacilité :\n            Mille roubles sonnants pour ta cavale grise !\n            C'est le brillant marché qu'offre un boyard     épris\n            Du pur sang de Machmed. « J'en veux un plus haut        prix.\n            Il vaut certes le double ! » objecte le Kirghise ..\n\n      Je ne connaissais M. Jules Leclercq que comme poète, on me dit qu'il est\ngéographe aussi et qu'il a fait plusieurs voyages au long cours. Il est bon. Il\na dîné chez moi et il a plu à chacun de nous quoiqu'il ne soit pas très beau.\nQuant à Wagner, il n'est pas aussi clair que M. Waldeck-Rousseau. Il m'est\nd'ailleurs peu sympathique. Ses émules, MM. Fonson et Wicheler, sont des\nathées, mais je crois qu'ils ne le comprennent pas. Dites à vos amis que je\npartage votre manière de voir concernant le Père Casteleyn. Je le lis en même\ntemps que Popoff, l'abbé Lecigne et Bjornsterne-Bjornson, tout en le préférant\nà tous ceux-là. M. Dullaert fait-il toujours la critique au XXe Siècle? On\nprétend que non et que J.-P. Lestinne serait un anarchiste russe du nom de\nChimansky, il ne désire pas qu'on le reconnaisse. Cela me fait revenir à la\nlittérature russe; jusqu'ici je n'en ai guère parlé, mais j'ai dit des choses défi-\nnitives en forme de digressions. Nous aimons la salade dans nos vieux jours.\nVous pouvez donc publier cette lettre quoique j'y parle de tout à la foi. »\n                                                                            TOLSTOÏ.\n   Nous ne doutons pas que cette page ne fasse sensation au même titre que\ncelle que vient de publier la Vie intellectuelle. Et elle est authentique, nous\nn'en doutons pas. La salade dont parlait notre cher Léon Nicolaïevitch est\névidemment une salade russe.\n                                        *\n                                      * *\n   M. Charles van Beneden, qui écrivit jadis les Titularisés, et qui depuis\nporte le titre de baron, a bien voulu oublier notre attitude peu charitable\nenvers lui, et nous a envoyé son volume intitulé Pendant dix-sept ans. C'est\nun excellent remède pour les neurasthéniques et les mélancoliques. Depuis\nM. Eugène Schmitz, aucun poète ne nous avait donné pareille loufoquerie.\nD'ébourriffants vers d'amour, des épithalames, des épîtres, des bouts rimes,\ndes chansons de music-hall, des élégies « primées à la cour d'amour de Vil-\nvorde », des romances, des contes, des impromptus, des poésies légères, une\n« épopée lyrique », une comédie : on trouve de tout dans ce livre. L'auteur n'a\nsupprimé de la première édition (qui date de 1887) que les articles de droit et\nles extraits de journaux relatant ses conférences et ses faits et gestes. C'est\nbien dommage, vraiment! Heureusement nous avons déjà, dans ce volume\nécourté, assez d'œuvres pour nous faire une idée de cet écrivain qui est, dit\nM. Joseph Chot, « une personnalité évidente, un nom, un stèle solide dressé\nau milieu du domaine littéraire. »\n   Voyons le style de ce stèle :\n   Voici le début d'une épitre à Maître Schoenfeld :\n                        L'éloquence loin des regards\n                                 Des   Stoquarts\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "                          LE DRAGEOIR AUX             ÉPICES                   255\n\n                        Sommeillant en sa couche\n                        Quand, amoureuse, elle t'ouït\n                                Et sourit\n                        De vivre dans la bouche (I)\n\n  Maître Jules Le Jeune méritait mieux encore :\n\n               Sur le registre d'or que vous offre notre Ordre\n                   Permettez donc que j'écrive ces vers : —\n               Le dix-neuf de ce mois, vous chanter fut un ordre\n                   Qui doit durer ce que durent les mers! —\n\n  Qui ne goûtera la grâce de ces vers écrits sur l'album d'une jeune fille :\n\n               Lorsque vous êtes seule à quoi donc     pensez-vous...\n               Votre cœur s'abandonne à celui qu'il adore !...\n               Vos bras s'ouvrent pour lui; sa moustache       d'artiste\n               Vous caresse, un frisson court en vous     délicieux.\n               Puis, bientôt, accoudée en une pose  triste,\n               De votre absent chéri vous recrutez la piste.\n\n  Et celle de cette épigramme :\n\n                       A mon avis,     Charlotte\n                       Rime beaucoup mieux avec amour\n                       Que ce vulgaire mot de carotte\n                       Avec le vocable   tambour.\n\n  Tout cela est bien consolant. Il y a encore de beaux jours pour la Poésie\nen Belgique.\n                                          *\n                                         * *\n   M. Joseph Chot, qui est un conteur de talent, s'est fait le chantre de M. van\nBeneden. Et il est tellement triste de le voir attelé à cette grotesque besogne,\nqu'on n'a presque pas le courage d'en rire. Pendant cent dix-sept pages, les\nœuvres principales du maître sont analysées. Shakspeare est évoqué à propos\nde lui, et la Peste de Tirgalet est proclamée capable de « braver le temps et les\nhommes! » Nous n'insisterons pas, ayant pour M. Joseph Chot de l'estime.\nNous ne pouvons pourtant pas ne point citer les dernières lignes de cette\nétude où le biographe se montre digne de son héros : « Le baron van Beneden\nest un stèle... On peut critiquer les formes du monument, ses aspérités inquié-\ntantes; mais il existe, on le voit, il arrête, on le sent; et si les yeux et les\noreilles du sceptique daignent se rapprocher, il verra, entendra enfin, tel\nl'éternel et invincible chant de la mer, résonner en ces parois de granit, la\npuissance latente d'un talent qui couve, frémit ou vibre, comme une harpe\nsonore, sous les doigts d'un poète ou d'un artiste enivré d'idéal ! ! ! ». Ce stèle\nqui contient le bruit de la mer, qui couve et frémit comme une harpe sous\nles doigts... Le nommé Buisset, député de Charleroi, avait jusqu'à présent le\nmonopole de ces phrases...\n                                        * *\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "256                              DURENDAL\n\n\n\n  Aperçu à la vitrine d'un libraire, un livre bleu, jaune et blanc, intitulé :\nLyres reprises. Recueil de poésies illustrées obtenues par transmission média-\nnimique et fluidique directe, par Mademoiselle B. Meirschaut, directrice\nd'école, et M. Albert Dremel, avocat à la Cour d'appel. La poésie belge était\nprès de mourir, mais maintenant que les directrices d'école, les avocats à la\nCour d'appel et les Esprits s'en mêlent...\n                                                      LE PETIT     ÉPICIER.\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                          LES LIVRES\n\nLA L I T T É R A T U R E        :\n\nA n t i g o n e V i c t o r i e u s e , par JOSÉ HENNEBICQ. — (Paris, Sansot.)\n   Signalons, aux trente-six amis inconnus, qui constituent à un auteur la\nvraie cour de gloire ignorée, hélas! du roi qu'elle sert en silence, ce livre aux\nidées altières encloses en des phrases capiteuses. M. Hennebicq, dont la\njeunesse a mûri une partie de ses fruits en Orient, est non seulement\nun ennemi de la bassesse et de la vulgarité, mais c'est un rêveur et un\nidéaliste fervent. Il ne s'en cache point. Chacun de ses volumes affirme sa\nfoi, et celui-ci peut-être avec plus d'éclat encore que les autres. « Que le rêve\nsoit notre viatique! » fait-il répéter à ses héros. Et ailleurs : « Seul le rêve\nest vrai. » Ce convive du Banquet de Platon nous apporte son désir con-\ntagieux et nostalgique de la Beauté, et le lecteur ferme le livre avec une\nfringale folle de prendre la place quittée par l'auteur, encore que celui-ci\ns'affirme utopiste et idéologue. Tout le credo idéaliste, en art, en socio-\nlogique, en éthique est dans ce noble livre. L'écriture est constamment à la\nhauteur des idées. Le style s'apparente aux pages d'Akédysséril et aux\ncadences harmonieuses du Voyage à Sparte. C'est la Grèce éternelle, qui\ninspira un si beau livre aussi à Gomez Carrillo, qui est mère des inspirations\net du style de M. José Hennebicq. 11 a droit d'être heureux de ce rappro-\nchement. Un écrivain qui ramène invinciblement à l'esprit du lecteur,\nà chaque chapitre, à chaque page, le souvenir de celle que Vigny saluait de\ncette apostrophe :\n           « Regardez, c'est la Grèce! Oh! regardez, c'est elle!\n           Salut, reine des arts! Salut! Grèce    immortelle!\n           Le monde est amoureux de ta pourpre en lambeaux,\n           Et l'or des nations s'arrache tes tombeaux. »\n\ncet écrivain est bien près d'égaler ses modèles.\n  Antigone Victorieuse est parmi les dix ou vingt plus beaux livres écrits\ndepuis dix ans. Ce n'est pas le chef-d'œuvre encore, nonobstant ces pages\nparfaites : le Poète et le Vieillard, et ces autres à peu près parfaites : Satyavati et\nle Runa (dont je retrancherais certaines Bayadères très belles, oui, mais un\npeu vives), mais c'en est la sûre promesse; et M. José Hennebicq l'écrira\nquand il voudra, et le jour où il nous le donnera, nous lui ferons, de notre\nenthousiasme et de nos applaudissements, une telle fête intellectuelle qu'il\nretranchera d'Antigone Victorieuse cette phrase d'une si mordante ironie :\n     Ce siècle, qui ne peut apercevoir l'essor sublime du poète, ni le vol\naquilin du penseur, aura pour demi-dieu l'aviateur. »              POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "258                                DURENDAL\n\n\nL e s C e n d r e s d u F o y e r , roman, par HENRI D'HENNEZEL. —(Paris,\n   Bernard Grasset.)\n   En ce temps de littérature à la grosse où un homme de lettres, qui veut\nà tout prix retenir l'attention, publie au moins ses deux volumes par an, c'est\nune joie pour le lecteur délicat de savourer les livres longuement espacés,\nmais d'une haute tenue de pensée et de forme, que nous donne M. Henri\nd'Hennezel.\n   Les mœurs interlopes, l'amoralisme, le culte de Nietsche comptent un\ntroupeau de thuriféraires ; avec la grâce parfaite de son style et la noblesse\nde son inspiration, M. d'Hennezel s'attache à ce qui fait le fond de notre vie\nmorale traditionnelle. Ses vertus sont mâles dans leur élégance, il sait allier\nau respect des choses éternelles une tournure d'esprit fringante, certaines\npointes cavalières, et ce n'est jamais une odeur de moisi que l'on respire chez\ncet aristocrate, qui fut un ami très cher au grand cœur de J.-K. Huysmans.\n   Dans la déroute d'une existence, libérée dans ses jouissances sensuelles de\nla vieille loi du foyer chrétien, un homme retrouve, au bout de la douleur\npurificatrice, le sentiment de sa responsabilité et goûte les bienfaits du devoir.\n   Au lendemain de la trahison (ou de la prétendue trahison) d'une maîtresse,\nCharles Lavadier, qui n'avait pas connu l'amour dans le mariage, comprend\npeu à peu, dans la détresse qui grandit chez lui, combien son égoïsme fut\ncoupable. Le père est châtié à l'égal de l'époux ; un fils, auquel Lavadier\n— tout entier à l'ardente folie — ne s'intéressait guère, se jette dans une vie\ndé débauche qui le mènera jusqu'au suicide. Sa femme, martyre trop long-\ntemps ignorée, assume par ses souffrances le rachat des péchés de l'époux.\nElle meurt, victime d'un mal dont la cause demeure pour Lavadier un\npoignant mystère. Enfin, l'épreuve ayant broyé son cœur, il retrouve, au\nfoyer d'une fille tendrement aimée, l'image du bonheur, telle qu'elle jaillit\nd'une vie claire, parfumée de pure tendresse et embellie de l'humble devoir\nquotidien.\n   On dirait de chaque livre de M. d'Hennezel qu'il est une bonne œuvre,\nsi pareil éloge ne tendait à faire croire que ces pages pourraient prendre place\ndans certaines collections de récits édifiants, à l'usage des jeunes filles.\n   Il n'en est heureusement rien. Cet auteur se fait une trop haute idée de son\nart pour consentir aux fausses pudeurs qui sont l'apanage des fournisseurs\nhabituels de « romans moraux ».\n   Soucieux de sa responsabilité, il n'a jamais embelli les défaillances de ses\npersonnages, mais il n'a jamais non plus travesti le spectacle quotidien du\nmonde et négligé, par pruderie, les leçons que le vice donne aux honnêtes\ngens.\n   Dans les Cendres du Foyer on rencontre un type de bigote, aussi sotte\nqu'insupportable, et on se souvient que, dans ses œuvres précédentes,\nM. d'Hennezel nous avait déjà représenté avec verve des particulières de\nl'espèce.\n   Ai-je dit qu'à chaque œuvre nouvelle le talent du romancier grandit et que\nle style atteint une plénitude, une fermeté dans la souplesse, vraiment rares?\n   Peu d'écrivains égalent cette jeune maîtrise.                             V.\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                                     LES LIVRES                               259\n\n\nLa Fosse a u x l i o n s , par EMILE BAUMANN. — (Paris, Grasset.)\n   En attendant que Durendal publie sur Emile Baumann l'étude plus ample\nqu'il mérite, saluons ce roman nouveau comme l'un des plus beaux qu'ait\ninspirés la pensée catholique. On se rappelle peut-être avec quel enthousiasme\nnous avons accueilli, il y a trois ans, l'apparition de l'Immolé. C'était un magni-\nfique tempérament d'écrivain qui se révélait, et ce livre touffu, puissant,\ndébordant de vie et d'idées plaçait d'emblée son auteur au premier rang\nparmi les romanciers d'aujourd'hui. La Fosse aux lions, moins surchargé d'épi-\nsodes, plus classique dans sa structure, plus discipliné dans sa forme, est\nun roman digne de celui qui l'a précédé. L'Immolé vivait dans l'atmosphère\nexaltante de Lyon, la ville que domine Fourvière : ici c'est l'exaltation de la\nVendée qui palpite. Dans le décor du Bocage se déroule, tour à tour violente,\nidyllique, passionnée et ténébreuse, l'histoire de Philippe de Bradieu. Et\nl'épreuve terrible à laquelle Dieu soumet son âme le fait plus chrétien encore.\nComme Daniel Rovère, Philippe de Bradieu porte le poids des influences\nataviques, mais Daniel quitta le siècle et s'immola. Philippe de Bradieu\nvoulut goûter le bonheur. Et rien que pour s'y être complu, voici que le\nfrappe le mystérieux châtiment. Son père, criminel et fou, mourra tragique-\nment, emmuré dans la fosse où ses vices l'auront déchiré ; lui, résigné, chré-\ntien, loyal, saura rester calme parmi les influences violentes qui s'acharneront\nsur sa destinée. Le roman d'Emile Baumann laisse une impression très forte\net finit sur une telle pensée de paix et de résignation qu'il ne reste aucun\nsouvenir pénible de cette histoire traitée à la manière noire... Après ces récits\nde douleur, d'inquiétude et de mystère, Emile Baumann nous donnera\npeut-être le roman de la joie chrétienne.\n                                                                           P. N.\n\nC o n t e s d ' a v a n t l ' a m o u r , par Louis DELATTRE. —(Bruxelles, éditions\n  de la Belgique artistique et littéraire.)\nP e t i t s c o n t e s e n S a b o t S , par Louis DELATTRE, illustrations de\n   M. G. LEBACQ. — (Bruxelles, Lebègue et Cie.)\n   Louis Delattre sait que, considérée du point de vue de la synthèse, en gros,\nla vie est dure et triste, et incompréhensible. Mais il sait aussi que, considérée\ndu point de vue de l'analyse, dans le détail, elle est douce et charmante,\nabondante en fleurs et en sourires qui, bien que n'étant que d'un jour ou que\nd'une minute, sont comme s'ils étaient éternels, puisqu'ils recommencent\nsans cesse. Et c'est sur cette double expérience que se fonde l'infinie indul-\ngence qu'il a pour les hommes et l'amour infini qu'il a pour le monde et\npour la vie.\n   Etant pitoyable, il est compréhensif. Devant l'être le plus dégradé, il est\nplus enclin à chercher motif à expliquer qu'à condamner sa déchéance. Plus\nheureux que Loth, qui ne trouva pas un juste dans Sodome, il parvient à\nfaire apparaître un éclat de candeur et d'enfance dans l'âme de Zizine, la\npatronne d'un bouge de village. Mais sa pensée s'arrête avec plus de com-\nplaisance devant les créatures au cœur simple et à l'esprit naïf, petites gens,\ncampagnards, ouvriers, dont la vie toute menue, toute quotidienne, va,\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "260                               DURENDAL\n\n\n\njouissant des heures insouciantes ou gaies, supportant le poids des heures\ntragiques, dans une sorte de passivité, d'inconscience mélangée d'héroïsme.\n Passivité qui souvent n'est que la rude enveloppe d'une sensibilité confuse,\nincapable ou honteuse de s'exprimer.\n    Ecoutez ce délicieux épisode de l'histoire du Créquion, un enfant chargé\nde guider les ânes qui traînent les déblais sur les terris ; pauvre petit ouvrier\norphelin auquel personne ne fait attention que pour le molester. Un jour, un\nhouilleur surnommé Blanc-Borain lui est venu en aide pour remettre de\nl'ordre dans son attelage qui s'était embrouillé. Après leur travail, Créquion\net Blanc-Borain, attirés l'un vers l'autre par une vague sympathie, sont\nretournés ensemble. « Quand le Borain atteint au Calvaire, devant sa maison,\nil laisse le Créquion au milieu de la route, lance un « salut, mon fi » et rentre.\n      — Oh! oui! répond Martin.\n    » Le Borain l'a salué ! Il fait le brave et continue son chemin de ses plus\ngrandes enjambées, une, deux, trois, jusque cent, pour que, pense-t-il déjà,\n « le Borain soit content de lui ». Mais aussitôt qu'il entend la porte de la\n Flatte se refermer sur le maître houilleur, le gamin fait demi-tour, revient\nsur ses pas, et avec un battement qu'il n'a jamais senti dans sa maigre\npoitrine, il s'assied sur le talus en face du seuil. Il savoure l'idée que là,\nderrière l'huis, à quelques mètres, se tient son ami.\n    « Ami... ». Toute la nature incomprise ou inaperçue, amère ou hostile,\nprend une voix pour répondre à son cri : « Ami!... » Et cet enfant se sent\nsubitement relié à la vie qui l'entoure... « Ami. » De savoir qu'il n'est plus\nseul, son cœur s'est dilaté, et à coups pressés demande à s'ouvrir...\n    « C'est un soir d'automne, pauvre, simple. Sous les nuages qui l'ont tenu\nenfermé, le soleil, avant de se coucher, paraît un instant, et du rouge san-\nglant de sa lumière plaque les vitres de la maison de la Flatte.\n    » La poitrine de l'enfant se gonfle et se dégonfle avec autant de joie que\ns'il venait d'en rejeter un caillou qui l'étouffait. Les yeux au large ouverts,\nl'oreille tendue, il demeure immobile, enivré d'amour; noir de charbon,\nchétif dans ses haillons, il tient ses deux mains jointes comme sur une fleur.\n Et la nuit est presque venue.\n    » La vie dans la maison reprend tout à coup ; sans doute, le Borain a fini\nde souper; et la maisonnée l'accompagne vers le jardin.\n    » Martin, pour le voir, s'approche. Le Borain, les poings dans les poches,\navec des mouvements des mâchoires se nettoie les dents; à pesants coups de\ntalons il écrase les mottes de terre.\n      Par un trou de la haie, Martin se penche. Son cœur frappe sa poitrine\nainsi qu'un marteau. Il réunit ses doigts devant sa bouche en porte-voix et,\ncomme on crie un hourrah, il se met à hurler : « Blanc-Borain! Hé, Blanc\n » Florent du Calvaire! » Et il s'enfuit... »\n    La citation est longue pour la brièveté forcée de cet article. Mais cette\n page exquise, d'une observation si fine et imprégnée d'une si vraie tendresse\npour les humbles, donnera une idée plus complète que toutes les réflexions\n que nous pourrions émettre de la valeur de ces contes d'un art si délicat\n et si cordial. Ils sont pour les grands, ces contes-là, dans la vivacité et la\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                                 LES   LIVRES                                 261\n\n\n\nfraîcheur de leur coloris, dans la signification parfois dramatique de leurs\npéripéties. Mais, presque en même temps, l'aimable écrivain en publiait une\ngerbe d'autres destinés aux petits et sur lesquels ceux-ci pencheront avec\nravissement la nouveauté de leurs yeux et de leur imagination.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\nH a u t e P l a i n e , par HUBERT STIERNET. (Association des écrivains\n   belges.)\n   Ce livre dédié « à de chères mémoires » ne décrit point minutieusement la\nterre natale où sont les morts. Il ne s'attarde point à des détails de paysage.\nMais le pays Hesbain, la « Haute Plaine » y vit de sa vie, mêlée à l'âme des\nbonnes gens, aux gestes simples et graves des rustres. J'avais en main le\nvolume d'Hubert Stiernet en traversant son pays et je reconnaissais l'atmo-\nsphère des contes que je lisais. J'ai vu Blaret, le gros village, et le long du che-\nmin j'ai vu passer le petit garde champêtre Lourtie, j'ai vu Lérienne et\nMartin Doguet et aussi la silhouette si amicale de l'oncle Aubain. Les récits\nde M. Hubert Stiernet sont charmants, vivants, émouvants. Les lecteurs de\nDurendal se souviennent de Garite qui parut ici même, ils trouveront grand\nplaisir à lire l'Indigne, le Lazaret, la Lunette, Mon oncle Aubain et Lérienne. Et\nvraiment je ne sais lequel de ces contes je préfère; chacun est savoureux, sin-\ncère, sans complications, sans brutalités. On les lit, au sortir de tant de\nproductions artificielles et malsaines, avec le plaisir simple que l'on a de\nmanger le bon pain bis, odorant, des campagnes.\n\nP a g e s c h o i s i e s , de l'abbé E. VAN DER ELST. (Association des écrivains\n   belges.)\n   La publication de ce petit livre est un acte de justice. Sauf quelques amis,\npersonne ne connut cet écrivain charmant dont les pages alertes s'en\nallaient au jour le jour dans les gazettes, sans qu'il prît même la peine de\nles recueillir. Ce journaliste fut un écrivain, et le recueil posthume, que nous\ndonnent aujourd'hui quelques-uns de ses fidèles, sera pour le grand public\nune agréable révélation. Dans les articles et les chroniques recueillies ici,\nl'abbé Van der Elst avait mis le meilleur de son cœur et de son esprit.\nRelisons le Charme de Diest, la Gloire des roses ou mieux encore Jean-François\nLafenètre ou le Pauvre Gaspard. Il est rare qu'on écrive chez nous de cette\nfaçon spirituelle et alerte. Oyez le début du Pauvre Gaspard :\n    « Celui dont j'entreprends de te conter aujourd'hui la vie, ô mon petit,\n naquit dans un village des Flandres, en 1860, sous l'influence bienfaisante\n de la lune de mai. C'était un gros garçon bien constitué, fils de parents sains\n et forts. Au baptême, on l'appela Gaspard, du nom de son parrain qui le\n tenait déjà de son parrain à lui, si bien qu'en remontant de parrain à par-\n rain, on aurait trouvé ce nom de Gaspard, porté à travers les siècles par une\n suite d'hommes heureux et obscurs. Gaspard est un nom comme un autre,\n ni plus ni moins décoratif que la plupart. En Flandre les noms ne sont pas\n décoratifs. Ils sont simples, comme les gens. Si l'enfant avait eu la chance\n de naître à Florence ou à Pise, on l'eût appelé Gaspardino Gaspardini, ce\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "262                                   DURENDAL\n\n\n\nqui est autrement sonore. N é à Séville ou à G r e n a d e , il fut devenu el senor\nGaspardo y Gaspardo, et il eût sans doute bien porté ce titre mirifique\nN é à Moscou... mais je m ' a r r ê t e ; il avait vu le jour en F l a n d r e et dut se\ncontenter de se p r é n o m m e r Gaspard et de joindre à ce vocable un nom qui\ncommençait par « van » et se terminait a u petit bonheur. Sait-on jamais\ncomment s'achèvent ces noms-là? Gaspard songea souvent d a n s la suite de\nsa vie au nom qu'il aurait p u avoir et qu'il n'avait p a s . E t q u a n d il repassait\nen lui-même ces pensées, il était malheureux, m a l h e u r e u x d e sa roture et de\nl'obscurité de sa race. Priez pour le pauvre G a s p a r d ! . . . . »\n\nU n   cœur blessé,         par   HENRI      LIEBRECHT. (Editions          de   la   Belgique\n    artistique et littéraire.)\n    U n voluptueux adultère a u bord du lac de Corne. Ce n'est pas bien\noriginal. Au contraire. Si M. R e n é Boyslesve n'avait p a s écrit le Parfum des\nîles Borromées, le Cœur blessé, serait peut-être u n p e u plus neuf. L e malheur\nc'est que M. Boylesve ait senti ce parfum avant M. H e n r i Liebrecht. Celui-\nci a fait de son mieux pour n e p a s être trop banal et il y est arrivé dans la\nmesure du possible. S o n roman contient de jolies descriptions et même des\ndiscours amoureux qui ne m a n q u e n t pas d'harmonie ; il se lit facilement parce\nqu'on peut sans nuire à l'intérêt sauter d e temps en temps quelques pages.\nL e roman finit p a r u n suicide et p a r un mariage. Cela se voit encore. Le\njour où M. Liebrecht écrira d u Liebrecht ce sera peut-être très beau.\nJusqu'ici il a pris les idées et le style des autres et cela n e lui a pas très\nbien réussi.\n                                                                            P . N.\n\nMarienne         de    F l u e , par ISABELLE KAISER. — ( P a r i s , P e r r i n . )\n   C'est vraiment l'ascension d'une âme que raconte en ces très belles pages\nl'admirable écrivain de Notre Père qui êtes aux Cieux, A travers les douleureuses\népreuves d'une maladie qui ne veut point p a r d o n n e r l'héroïsme de ce roman\ncatholique, arrive sans h e u r t , sans péripétie extérieure a u sentiment chrétien\nle plus pur. J'ai dit : roman, et ce livre est presque u n p o è m e . L e s paysages\ncomme les sentiments y o n t u n e beauté grave et chaste qui ne peut manquer\nde plaire aux âmes fières, les seules qui puissent admirer l'idéale blancheur\ndes tableaux alpestres et l'ennoblissante splendeur d u sacrifice.            P . N.\n\nLes mémoires de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV\n   e t l a R é g e n c e (extraits suivis), 4 vol. illustrés avec biographie et notes,\n   par AUG. DUPOUY. — (Paris, Librairie Larousse.)\n   L a librairie Larousse en publiant ces extraits admirablement choisis parmi\nles pages les plus intéressantes des mémoires de Saint-Simon intelligemment\nreliées ensemble par des notices analytiques très bien faites q u i permettent\nde se faire une idée exacte d e l'ensemble, a rendu u n très g r a n d service aux\nlittérateurs et en général à tous les amis d e s lettres. L e s mémoires de Saint-\nSimon sont excessivement longs. C'est u n e œuvre très touffue qu'il est presque\nimpossible de lire en entier.\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                                 LES   LIVRES                                 263\n\n\n   Cette œuvre s'impose cependant ; elle est du plus haut intérêt, tant au point\nde vue littéraire, à cause du style même de l'écrivain, qu'au point de vue\nhistorique, à cause des détails si caractéristiques de la vie du temps qu'elle\nrenferme. Tout ce qu'il y a d'essentiel et de remarquable dans l'œuvre de\nSaint-Simon est contenu dans les quatre élégants volumes publiés par la\nlibrairie Larousse, dans une jolie édition, très bien imprimée, et d'un prix\nabordable pour tous (le prix de chaque volume est de 1 franc, relié 1 fr. 50,\nrelié en un seul volume 7 francs).\n                                                                       H. M.\n\nN o u v e l l e s é t u d e s a n g l a i s e s , par ANDRÉ CHEVILLOND. — (Paris,\n   Hachette.)\n   Ces études anglaises sont très bien faites, mais la plus curieuse de toutes\nest peut-être celle qui est intitulée : Une apologie du christianisme. L'apologie\nen question a pour auteur un converti, Gilbert Chesterton, dont les livres\nont fait sensation non seulement en Angleterre, mais dans d'autres pays et\nnotamment en France, ou Tune des plus remarquables revues, la Nouvelle\nRevue française, lui a consacré un grand article en premières pages. L'étude\nde M. Chevillond sur l'apologie de Chesterton donne une très nette idée de\ncette œuvre d'une si haute originalité, d'une pénétration d'esprit peu com-\nmune, écrite dans un style vivant et pittoresque, comme nous avons pu le\nconstater nous-même en lisant l'original en anglais : Orthodoxy. L'étude\nde M. Chevillond donne la traduction de larges extraits de l'œuvre de\nChesterton qui permettent au lecteur d'avoir une idée complète de la très\nspécieuse, très fine et très curieuse argumentation de l'auteur. L'apologie de\nChesterton ne ressemble en rien aux apologies antérieures du christianisme.\nElle ne les copie pas. Elle est absolument personnelle, tout à fait nouvelle,\net c'est ce qui lui donne une valeur de plus, valeur découlant de la pénétrante\nlogique avec laquelle l'auteur procède.\n                                                                         H . M.\n\nLes M a d o n e s C o m t a d i n e s , par ANDRÉ GODARD. — (Paris, Pétrin.)\n   En dépit du titre de son livre, M. André Godard s'est proposé, « plutôt\nqu'une nomenclature de lieux saints, une sorte d'enquête morale sur une\ncontrée qui doit le meilleur de sa vie sociale ou esthétique à la bonne Mère,\nà la bello Inmaculadoy à la Madone ». L'histoire d'art, de philosophie, l'ethno-\nlogie, la sociologie se confondent et se bousculent un peu dans ces pages\ncolorées et vibrantes, où s'affirment une imagination ardente, une pensée riche\net hardie. Livre abondant et touffu; parfois aussi tumultueux et désordonné.\nUn incontestable talent qui n'a pas encore, dans les lettres ni parmi les catho-\nliques dont il porte fièrement la foi, conquis sa juste place.         M. D.\n\nS o u v e n i r s d ' u n V i e i l A t h é n i e n , par EMILE GEBHARDT. — (Paris,\n  Bloud et Cie.)\n  Gebhardt écrit quelque part, à propos de l'Acropole : « Pour moi, j'ai tou-\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "264                               DURENDAL\n\n\n\njours préféré aux plus savantes dissertations les jouissances contemplatives,\nla rêverie des nuits d'été où l'air, dit Chateaubriand, « est doux comme le lait\net le miel », ou les siestes infiniment prolongées, au grand soleil, sur la\ntribune de Démosthène. Je n'y suis pas devenu très savant, mais j'y ai\nenchanté mes souvenirs. » Tout l'art de Gebhardt, plein de finesse, de joie\nintellectuelle et d'imprévu, est défini en ces lignes charmantes et significa-\ntives. La science, il l'avait, quoi qu'il en dise, mais elle était toujours\nretrempée dans la réalité de la vie, revivifiée par l'expérience du monde et\ndes hommes. La science chez lui n'était pas sèche restauration, mais résur-\nrection dans la chaleur de la lumière et de l'âme. L'archéologie ne lui appa-\nraissait point comme le domaine seulement de la classification et du catalogue,\nmais comme une matière d'humanité et d'émotion. Aucune pierre taillée\nn'était morte ni muette devant lui. Il aimait la trace des hommes et des temps\ndans toutes ses formes. La légende lui était aussi vénérable que la « vérité\nscientifique », quelquefois plus, et il lui arrivait de mettre la première dans\nle texte et la seconde au bas de la page, dans les notes !\n   On trouvera dans le recueil que la librairie Bloud a eu l'heureuse idée de\nnous donner nombre de pages délicieuses. Gebhardt parle de l'Italie, de la\nGrèce, de l'Orient classique en érudit qu'il était, mais aussi en artiste amou-\nreux de la beauté, en historien curieux des êtres et des choses, en voyageur\nriche de souvenirs prestigieux et colorés.                              A. G.\n\n L ' o r n e m e n t d e s m o i s , par MAURICE DES OMBIAUX. — (Bruxelles,\n   Van Oest et Cie.)\n   M. Maurice des Ombiaux, qui sait sur le bout des doigts les mœurs de la\nWallonie, les vieux dictons populaires et toutes les choses du folklore, nous\noffre, dans l'Ornement des mois, une agréable évocation des spectacles divers\nque ramène l'éternel cortège des saisons, soit au foyer, soit à l'église, soit au\nsein de la nature même. En folkloriste fervent, il égrène le chapelet des\nfêtes, coutumes et traditions qui, d'un bout à l'autre de l'année, rompent la\nmonotonie des heures dans nos joyeuses provinces wallonnes. Et ce livre de\npiété simple, auquel la maison Van Oest a fait une toilette seyante, complète\nd'heureuse manière l'exquis Pays wallon que donnait récemment M. Louis\nDelattre.                                                                F. A.\n\n\nPUBLICATIONS DART :\n\nA l b e r t B a e r t S O e n , par M. FIERENS-GEVAERT. Un vol. ill. — (Bru-\n   xelles, Librairie d'art et d'histoire Van Oest et Cie. Collection des artistes\n   belges contemporains.)\n   Le livre que M. Fierens-Gevaert consacre à M. Baertsoen et à son œuvre\nest excellent, nul n'en sera surpris. Mais ses sentiments d'affection pour\nl'artiste, en même temps que de ferveur filiale pour la contrée — la Flandr-\n— qui a fourni à celui-ci la matière principale de son œuvre ; les senti\nments dont ces pages sont tout animées ont ajouté encore au talent de\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "                                 LES   LIVRES                                265\n\n\nl'auteur, donné à son étude des ouvrages de M. Baertsoen un attrait tout\nspécial, on ne sait quoi de plus pénétrant et de plus intime.\n    M. Fierens-Gevaert suit pas à pas les étapes de la carrière du peintre,\nmontre celui-ci cherchant d'abord à acquérir par un labeur conscient et\nréfléchi la maîtrise complète de son art, puis dégageant sa personnalité\nen des œuvres dont la puissance originale s'accuse toujours davantage.\n    C'est la Flandre qui, surtout, a inspiré M. Baertsoen, la Flandre dont il\na su nous faire apparaître sous des aspects nouveaux la vieille physionomie\nurbaine, coins de ville, places muettes, quais bordés de maisons à pignons,\ntous ces détails charmants que certains ont rendu poncifs et poussés vers\nl'imagerie ; cette même Flandre, que Verhaeren vient d'achever de nous\npeindre, en une merveilleuse série de poèmes d'une couleur tantôt crue et\nviolente comme le sang, tantôt fraîche comme la clarté matinale, tantôt\ntendre et caressante comme le duvet d'un fruit.\n    Toute la beauté de la terre illustre et douce, pleine de réalisations et pleine\nde souvenirs, où le présent qui passe fait sans cesse du passé qui demeure,\n est abrégée dans ces pages faites, comme elle, de matière et d'âme. Le poète\n évoque la physionomie intimement monotone et infiniment diverse du pays,\n l'attitude des gens, l'aspect des choses, les coins de ville enfermés dans le\n silence où il semble que l'« ancien temps » ait continué de vivre et de\n rêver, les luttes héroïques de jadis et les âpres négoces d'aujourd'hui ; Bruges\n la volontaire, Gand l'arrogante, Anvers la fastueuse. Il évoque tout dans son\n vers qui décrit, qui peint, qui chante d'une voix rude ou tendre, qui retentit\n parfois comme une oraison, parfois comme une clameur. Tout ce qu'il\n touche devient significatif; chacune des choses qu'il marque, sur laquelle il\n appose l'empreinte de son verbe ardent devient un des traits de la face exaltée\n de la patrie dont il a dressé peu à peu devant nous la figure à la fois auguste\n  et familière. Et, partout, dans les pierres des monuments, dans les eaux gon-\n  flées du fleuve et dans les nues gonflées d'eau du ciel, dans les ondulations\n  infinies de la plaine et dans le visage fermé et énergique des êtres, il\n  nous fait lire avec lui la force puissante et taciturne de ce peuple, ses\n  longues patiences entrecoupées d'emportements sombres, tout ce qui bouil-\n  lonne en lui dans le silence d'appétits de la chair et d'aspirations de l'esprit,\n  et qui explique à la fois les excès effrénés de ses mœurs, les effervescences de\n  sa foi et les éclats magnifiques de son art. Quelque chose de ces impressions\n   profondes transparaît aussi dans les œuvres de M. Baertsoen. Ce n'est pas\n   un miroir qu'il présente aux choses, pour qu'elles viennent s'y réfléchir avec\n   on ne sait quel éclat glacé, mais une sensibilité qui est à la fois vision et\n   émotion.\n      M. Fierens-Gevaert termine sa compréhensive étude sur ce bel artiste en\n   donnant celui-ci en exemple aux jeunes générations. Il leur conseille « de\n   réfléchir aux disciplines volontaires qui sont l'inévitable tribut des succès\n   d'un Baertsoen » et ajoute, avec combien de raison : « Quand finira cette\n   débauche d'esquisses, de pochades, de morceaux, de \" notes \" ? Notre école\n    va-t-elle sombrer dans un universel amateurisme? L'anarchie, excuse des\n    pires paresses, va-t-elle devenir notre seul idéal? » Le malheur est que tout\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": "266                                   DURENDAL\n\n\n\njeune artiste, à présent, débute avec du génie et, dès lors, ne se donne jamais\nla peine d'essayer d'avoir d u talent ! Si n o m b r e d'entre eux estropient la\nlangue ou donnent des entorses au dessin, ce n'est pas ignorance, mais\ntempérament! Ils pensent obscur ou voient confus, et ne veulent pas de\nl'éducation qui les ferait penser ou voir autrement, parce que toute leur ori-\nginalité est dans cette obscurité et d a n s cette confusion. Ils pensent et\nvoient, comme l'écrevisse marche, de travers... Les objurgations que M. Fie-\nrens-Gevaert leur adresse, après tant d'autres, les pousseront-elles à regarder\nun peu au dehors et en eux-mêmes, pour leur d o n n e r à comprendre enfin\nla complexité de l'art et de la vie, en même temps que leur propre néant?...\n                                                                   ARNOLD GOFFIN.\n\n\nR o m e e t S e s e n v i r o n s , par M. E . GREGOROVIUS. Traduction de\n   M m e J e a n Carrère. — ( P a r i s , Plon.)\n   L e savant historien allemand se présente à n o u s d a n s ces pages pleines\nd'attrait et d'imprévu, c o m m e le plus aimable des voyageurs. Les premières\npages nous introduisent dans une R o m e peu fréquentée des touristes, celle\ndes théâtres de marionnettes, chers au peuple de la Ville Eternelle et où il\nva rire et pleurer au spectacle du d r a m e , de la comédie, de l'opéra ou de la\nfarce, joués par de merveilleux fantoches. P u i s , b r u s q u e m e n t , les tableaux\nbariolés et charmants que l'auteur faisait défiler avec enjouement et humour\ndevant nous s'effacent et nous nous trouvons avec lui d a n s la campagne\nromaine, remplie de solitude auguste, de g r a n d e u r s mortes et de malaria. Il\nnous dit et nous décrit admirablement cette terre presque assauvagie, située\naux portes de l'un des lieux de civilisation les plus antiques du monde, les\nmonts H e r n i q u e s , les monts Volsques, Bracciano et Galera, merveilleuse\ncité morte, où régnèrent les Orsini; Subiaco, qui eut pour abbés des saints\net, quelquefois, des aventuriers; Astura, sombre château au bord de la mer,\ndont le maître, u n F r a n g i p a n i , livra Conradin de Hohenstauffen à la cruauté\nde Charles de Valois...\n   Et, partout, à l'éclat et à la puissance du paysage, m o n t a g n e s , lacs, rivages\nde la mer, à l'émotion de la ruine, s'associent les souvenirs illustres et tra-\ngiques de l'histoire.\n                                                                   ARNOLD GOFFIN.\n\n\nLes Arts anciens de Flandre (t. V, fasc. I).\n   En dehors d'une étude de M. Alphonse Germain, consacrée aux Sculptures\n— sorties probablement d'un atelier flamand — du jubé et du chœur de la cathé-\ndrale d'Albi; d'une note au sujet de ses travaux sur les Van Eyck, de M. H.\nGréville, et de la suite de l'intéressante notice sur l'œuvre des maîtres flamands\nà Séville, de M. Gestoso y Perez, ce n u m é r o de l'importante publication\nbrugeoise est consacré à l'Exposition de l'art du XVIIe siècle : M. Van Bastelaer,\nl'érudit conservateur de n o t r e cabinet des E s t a m p e s , étudie la Gravure et les\nEstampes; M. Arnold Goffin, les Tapisseries. Illustration nombreuse qui\ncomprend, n o t a m m e n t , la reproduction gracieusement autorisée par le\ngouvernement français et par le grand collectionneur américain, Mme C.-M.\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "                                      LES LIVRES                                      267\n\n\n Ffoulke, des belles tapisseries d e l'Histoire de Constantin et d e celle de Judith,\nsi admirées à l'Exposition. Dans un avant-propos à cette riche livraison,\n M. C. T u l p i n c k adresse u n chaleureux appel au public en faveur de la\nsociété des Amis de Bruges, q u i a a s s u m é la tâche pieuse d e défendre contre\nles actes de vandalisme la beauté a d m i r a b l e des lieux et des souvenirs de la\ngrande cité. Enregistrons avec satisfaction, à ce p r o p o s , l'initiative excel-\nlente du Touring-Club q u i a alloué u n subside de 2,000 francs à l'association\nnouvelle.                                                                      X.\n\nL é o n a r d d e V i n c i , par M. le baron CARRA DE VAUX. — (Paris, Bloud,\n  bibliothèque Philosophes et Penseurs.)\n  On trouvera résumées dans ce petit livre, en quelques pages remarquables\nde clarté et d e précision, la vie et l'œuvre d e L é o n a r d , tout ce qu'il est\nessentiel de savoir s u r les travaux d e ce grand h o m m e , aussi bien en\nmatière d'art que dans les autres domaines de la connaissance.            A. G.\n\n  L'Art      flamand  e t h o l l a n d a i s (février et mars). — M. MAX ROOSES\ncontinue et achève son étude de l'Exposition de l'Art flamand du XVIIe siècle.\n\n\nLA MUSIQUE :\n\nLully, par H E N R Y P R U N I È R E S .\nMeyerbeer,         p a r H E N R I DE CURZON. — ( P a r i s ,   Laurens.)\n  Ces deux solides études ont p a r u récemment d a n s la collection Les Musiciens\ncélèbres.\n   M. H e n r y P r u n i è r e s examine successivement l'homme et l'œuvre. L u l l y\njoue un rôle capital d a n s l'évolution de l'opéra q u i , suivant sa conception\nesthétique, est entièrement basé sur le récitatif, car, e n conformité avec l'idéal\ntrès littéraire poursuivi p a r le Florentin, la m u s i q u e doit suivre le texte poé-\ntique et l'orchestre se contenter d'un rôle décoratif.\n   Les chefs-d'œuvre d e Lully sont Anadis, Roland, Armide, surtout A cis et\nGalathée, musicalement l'œuvre la plus riche qu'il ait écrite. S o n génie fut\ninfiniment varié. D a n s les partitions de M. de Pourceaugnac, d u Bourgeois\nGentilhomme, la vis comica déborde avec un entrain et u n e exubérance que seul\nRossini a égalé. Inférieur dans les situations tragiques, il excelle dans l'ex-\npression des sentiments modérés. L ' a m o u r pour lui n'est pas u n e passion\nfurieuse mais, suivant la manière de voir de l'époque, u n mal délicieux. Lully a\nle sentiment d e la n a t u r e . « Il a r e n d u en des pages c h a r m a n t e s le cours\ntranquille des heures nocturnes, l'apaisante sérénité d e s paysages cham-\npêtres... Comme Gluck, Lully n e doit pas être jugé en pur musicien mais\naussi en d r a m a t u r g e . »\n   M. de Curzon détermine le caractère éclectique d e l'art de Meyerbeer. Il\ndistingue avec perspicacité ce q u e cette œuvre comporte de fragile, de con-\n ventionnel et de c a d u c à côté de pages de la plus a u t h e n t i q u e beauté et de la\n plus noble inspiration. Si Meyerbeer m a n q u e parfois de souplesse et de\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": "268                               DURENDAL\n\n\n\nliberté dans les airs et leurs développements, il est supérieur dans le récitatif\net arrive, dans les moments d'émotion ou de grande passion, à une ampleur\nd'éloquence vraiment magnifique. La Bénédiction des Poignards était pro-\nclamée par Wagner un travail de géant réalisé avec une sobriété de moyens\nremarquable. Il n'est pas vrai non plus de dire que Meyerbeer a voulu consa-\ncrer le principe du drame historique en musique. Les pièces de Meyerbeer\nsuggèrent un milieu, ressuscitent une époque mais demeurent en marge de\nl'histoire.\n   Et d'ailleurs « dans le domaine musical surtout où l'évolution est continue,\nil ne faut point juger les œuvres anciennes avec les aspirations et les impres-\nsions actuelles ». Autre intéressante observation par rapport à l'interpréta-\ntion des opéras de Meyerbeer. « On a longtemps considéré la grandiloquence\ndu style, l'immobilité des attitudes, le convenu des groupements, la largeur\nde la déclamation comme un langage traditionnel et spécial, inhérent au\ngenre du grand opéra. Mais, à l'époque de Meyerbeer, la vérité d'expression,\nla vie, le mouvement, la simplicité de déclamation, la sincérité des gestes\nétaient les conditions expresses de l'interprétation. » Nourrit, Levasseur,\nCornélie Falcon furent les glorieux représentants de cet art dont après eux\nle secret et la tradition se. perdirent.\n                                                                   G. DE G.\n\nRépertoire moderne de musique religieuse, publié par les soins\n   et sous le contrôle de la Schola cantorum, à Paris. — Messe de mariage, à\n   quatre voix mixtes, par Arthur Coquard (op. 76) ; Messe dite « des Anges »,\n   arrangée pour deux voix mixtes et chœur populaire, par L. Perruchot; Ave\n   Maria (chœur mixte), par V. Fumet; Ego sum panis vivus (trois voix mixtes),\n   par L. Saint-Regnier ; Sub tuum praesidium (deux ténors et basse), par l'abbé\n   J. Valdès; trois hymnes et motets au Saint Sacrement (trois voix égales),\n   par L. Perruchot; Petit salut (deux voix égales) et quatre motets tirés de\n   l'office de la Passion (trois voix égales), par l'abbé C. Boyer.\n   Beaucoup et d'excellentes choses dans ce répertoire, par lequel la Schola\ncantorum poursuit énergiquement l'œuvre d'épuration de la musique d'église\nmenée chez nous par l'effort quasi isolé. — mais combien éloquent — du\nmaître Edgar Tinel. Le nom de M. A. Coquard, élève de César Franck et\nauteur d'œuvres dramatiques appréciées, attire tout naturellement l'attention.\nSa Messe de mariage est fort intéressante. L'auteur y fait notamment un\nheureux emploi des jubilationes, où se retrouve une des traditions les plus\nanciennes du chant liturgique; malheureusement, il exhibe parfois des\ntournures mélodiques qui évoquent le théâtre et le lied plus que l'église et qui\ncontrastent avec les lignes ascétiques, parfois même sèches, qui caractérisent\nla plupart des compositions sacrées publiées par la Schola, surtout celles\némanant de musiciens religieux par état. La place nous manque pour ana-\nlyser en détail toutes celles mentionnées ci-dessus. Remarquons encore la\nmesse « des Anges », de M. Perruchot, qui entrecoupe très heureusement ses\ndéveloppements mélodiques par des citations arythmiques du chœur, dans le\nstyle mélopédique; excellents aussi, du même, les trois Hymnes et motets\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                                     LES    LIVRES                                     269\n\n\ndont la mélodique naturelle contraste avec les lignes étranges de telle autre\npièce, comme l'Ave Maria de M. F u m e t . A signaler encore les très bonnes\npièces de M. l'abbé Boyer.                                           E . C.\n\n\nDIVERS :\nLa critique du D a r w i n i s m e s o c i a l , par M. J. Novicow. (Biblio-\n  thèque de philosophie contemporaine.) — (Paris, Alcan.)\n   Le Darwinisme social, c'est l'extension au domaine de la sociologie des\nthéories auxquelles l'auteur de l'Origine des Espèces a d o n n é forme et autorité.\nOn cherche depuis toujours u n e formule scientifique u n i q u e , enfermant et\nexpliquant tous les p h é n o m è n e s de la vie matérielle et morale. On a cru la\ntrouver dans le système de la sélection naturelle, aboutissant d a n s tous les\nrègnes au triomphe des plus forts, en vue du perfectionnement indéfini de\ntoutes les créatures vivantes. L'instinct de lutte et d'accaparement que la\nNature a mis dans les végétaux et dans les animaux existe également chez\nles hommes, et chez ceux-ci comme chez ceux-là, cet instinct, dont l'exercice\naboutit à l'élimination des unités les plus faibles, est u n instrument naturel\nde progrès... On ne perdit pas une si belle occasion de proclamer, u n e fois\nde plus, que le christianisme était en opposition avec les lois de la N a t u r e , la\ncharité, par exemple, mettant obstacle au plein effet de la sélection. On\naurait pu faire le même reproche à la médecine qui tente de sauver des\nmalades c o n d a m n é s par la N a t u r e . On n'alla pas jusque-là, mais la g u e r r e ,\nque les philosophes idéologues de jadis considéraient comme le jeu cruel de\ndespotes ivres de leur pouvoir, prit, à la lumière du Darwinisme social, u n\nlustre nouveau; elle devint l'arbitre de la supériorité des races, le moyen de\nla prédominance des meilleurs... Bismarck et de Molkte pensaient ainsi, on\ns'en doute bien ; ce qui est moins compréhensible c'est de voir des penseurs\ncomme R e n a n partager cette opinion (du moins avant 1870).\n    M. Novicow, se fondant sur l'observation scientifique et sur l'histoire,\n montre que tout progrès dans le m o n d e a été le résultat de l'effort convergent\net unanime des h o m m e s , c'est-à-dire de l'association et q u e , dès lors, la\nguerre, qui est dissociation, n'a jamais pu aboutir à une amélioration g é n é -\n rale de la condition de l'humanité qui n'eût pu être atteinte, en dehors\n d'elle, avec plus de rapidité. Sa démonstration est vigoureuse, éloquente et\n lumineuse.\n                                                                     ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL a D é m o c r a t i e v i v a n t e , par G. D E H E R M E . — ( P a r i s , Grasset.)\n   Ce livre tire sa signification de la personnalité de son auteur autant que de\nla valeur de son contenu. M. Georges D e h e r m e est le fondateur de ces u n i -\nversités populaires qu'on a vite, transformées en machines de guerre contre\nla religion, mais qui à l'origine ne furent q u e des essais louables d'éducation\nde la classe populaire parisienne. D a n s un procès retentissant que D e h e r m e\neut avec un de ceux qui contribuèrent le plus à cette désorientation, l'avocat\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": "270                                  DURENLAL\n\n\ndu fondateur eut l'occasion d'expliquer tout cela, et de raconter notamment\nque les deux premiers collaborateurs de Deherme furent Maurice Barrès et\nH e n r i Mazel peu suspects de frénésie irréligieuse. Depuis ces temps lointains\n— car l'Université populaire d u faubourg Saint-Antoine remonte à 1893 ou\n1894 — G. D e h e r m e a continué à évoluer, n o n p a s en matière religieuse;\npositiviste il était, positiviste il est resté, mais en matière politico-sociale; il\nlui est arrivé ce qui arrive à tant d'apôtres qui croient à la bonté d u peuple,\nà son dévouement, à sa magnanimité, et qui d u r e m e n t désillusionnés par\nle réel, se rejettent a u pôle opposé. G. D e h e r m e , d'anarchiste qu'il était,\nest devenu très autoritaire, et son livre La Démocratie vivante est surtout inté-\nressant par la façon passionnée, véhémente et sincère dont il dit ses dures\nvérités à la démocratie mal vivante, pour n e pas dire agonisante que nous\navons sous les yeux. Or ceci n'a pas de quoi s u r p r e n d r e ; au fond il n'y a de\nvéritable égalité que dans l'aristocratie, n'en déplaise aux politiciens. Qui dit\ndémocratie, dit forcément subordination des uns aux autres; q u a n d cette hié-\nrarchie résulte d'un ascendant moral, c'est parfait, mais q u a n d la masse est\nrebelle à toute discipline morale, il faut bien recourir à l'autorité, et voilà\npourquoi G. Deherme veut u n pouvoir temporel solide, et même u n pouvoir\nspirituel incontesté.                                                         D . L.\n\n\nL a v r a i e é d u c a t i o n , par M. PAUL GAULTIER. — (Paris, Hachette.)\n   Cette éducation est celle q u i ne vise pas à créer soit des athlètes, soit des\nprodiges, mais seulement des h o m m e s . L'éducation intégrale, comme l'appelle\nfort bien M. Gaultier, celle q u i s'applique à la fois à la culture d u corps, de\nl'intelligence et de l'âme. Aucune tâche plus difficile, mais aussi plus noble\net qui réclame plus de tact pénétrant et d e tendresse clairvoyante. Car élever\nu n enfant, c'est créer u n e destinée. Celle-ci sera riche d e forces, d'initiatives\nénergiques ou accablée d e faiblesse, vouée à la subordination, selon que la\npersonnalité physique et mentale de l'enfant aura été ou n o n développée\nsainement et h a r m o n i e u s e m e n t . Il ne s'agit point d e faire seulement des\nêtres savants, selon les méthodes d'une pédagogie à présent surannée, mais\ndes êtres capables d e sentir et de vouloir, c'est-à-dire de se créer une person-\nnalité aussi bien par la supériorité du savoir que par celle d u cœur et de la\nconscience.\n   L e problème est complexe, mais non pas insoluble, c o m m e on le verra en\nlisant l'œuvre remarquable de M. P a u l Gaultier, qui n e se borne point\nà définir ce que devrait être la vraie éducation, mais la met en quelque sorte\nen action devant nous et constitue p a r le fait u n e psychologie pleine\nd'émotion et de tendresse de l'enfant, ce petit être à la fois si simple et si\nmystérieux.                                                      ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": "                           NOTULES\n\n    « L ' a n m i l l e » de Victor Kinon vient de paraître chez Larcier\n(Bruxelles, rue des Minimes, 26). Nous consacrerons un article le mois\nprochain à cette œuvre de notre collaborateur. Mais saluons déjà ce talent\nsi fécond, si multiple, si noble. Victor Kinon s'affirma dans l'Ame des saisons\nle premier parmi les poètes de sa génération. L'An mille ne peut qu'augmenter\nnotre admiration pour lui.\n                                       *\n  M. Henry Davignon vient de recevoir de l'Académie française le prix\nde Jouy pour son roman Le prix de la vie. Un nouveau volume de M Henry\nDavignon est sous presse. Nos lecteurs y retrouveront, augmentée d'un\nchapitre nouveau, L'Ardennaise, dont ils eurent la primeur.\n                                      *\n                                     * *\n  Une série de conférences artistiques ont eu lieu avec grand succès au\nCercle catholique d'Anvers. M. Pierre Nothomb a parlé de l'Art et de la vie\ncatholique, M. Elie Baussart, de l'Art et la vie sociale, M. Georges Ramaekers,\nde l'Art et la mystique. Ces conférences étaient organisées par notre confrère\nLe Catholique.\n                                        *\n                                       * *\n   Le chanoine Lecigne, tombeur du Romantisme, et qui excommunia der-\nnièrement Mgr Duchesne, excommunie aujourd'hui Fogazzaro dans un\narticle récent de la Dépêche de Lille. Beaucoup de verve mais beaucoup d'in-\njustice et de parti pris. On peut discuter les idées d'un homme, on ne peut\nsans preuve l'accuser de mauvaise foi, de trahison et suspecter sa sincérité\nreligieuse. Fogazzaro fut un grand idéaliste et un grand chrétien. Fogaz-\nzaro se trompa un jour mais se soumit. Il mérite de la part d'un prêtre autre\nchose qu'une page spirituelle et violente.\n                                        *\n                                      * *\n   M. Paul Lefèvre, aujourd'hui grand homme de la Jeune Walonnie, fut jugé\nen août 1909 dans cette même revue par M. René Dethier :\n   a Paul Lefèvre : Premiers vers. — M. Paul Lefèvre a, m'assure-t-on, jeté\nle froc aux orties. Ce détail n'est pas superflu pour qui veut expliquer\nl'âpreté des attaques que le poète lance contre l'abbaye du Mont-César, à\nlaquelle appartient notre excellent ami Dom Bruno Destrée. Ces sonnets\nplutôt blasphématoires ne sont pas les plus intéressantes pages de cette\nœuvrette où j'ai cru découvrir quelques poésies relativement bien venues,\nmais qui fourmille de pièces inachevées et négligeables... »\n                           Que de grabataires\n                                Guéris\n                           Par la parole  sanitaire\n                                D'un ami!\n"}, {"page_pdf": 309, "texte": "272                                 DURENDAL\n\n\n\n   La grande librairie d'art milanaise Hoepli et Cie vient de\nfaire paraître la première partie du septième volume de la monumentale\nHistoire de l'Art italien (Storia dell'Arte italianà) de M. Venturi, l'éminent direc-\nteur de l'Arte. Ce volume, illustré de près de 500 belles phototypies, est con-\nsacré à la Peinture du XVe siècle (la Pittura del Quattrocento). Nous en rendrons\ncompte très prochainement.\n                                            *\n                                        *       *\n\n  Accusé de réception :\n   A R T : Storia dell'arte italiana. La pittura del quatrocento, par ADOLFO\nVENTURI. Vol. il 1. (Milano-Ulrico Hoepli, editore). — Saint François d'Assise\net Savonarole inspirateurs de l'art italien, par GEORGES LAFENESTRE (Paris,\nHachette).\n   H I S T O I R E : La domination française en Belgique d lafindu XVIIIe siècle et au\ncommencement du XIXe, t. V. L'Empire, 1re partie, 1804-1812, par JULES\nDELHAIZE (Bruxelles, Lebègue). — Paris sous Napoléon. Le Théâtre-Français,\npar L . DE LANZAC DE LABORIE (Paris, Plon).\n   L I T T É R A T U R E : Amédée Prouvost, par C. LECIGNE (Paris, Grasset). —\nPages choisies d'AMÉDÉE PROUVOST, préface de J. Lemaitre (idem). — Les meil-\nleures pages de LAMENNAIS, introduction de Paul Agnius (Tourcoing, Duvivier).\n— Les maîtres de l'heure, essai d'histoire morale contemporaine, par VICTOR\nGIRAUD (Paris, Hachette). — La pensée d'Ed. Rod, morceaux choisis par J. DE\nMESTRAL COMBREMONT (Paris, Perrin).\n  M U S I Q U E : L'anneau de Niebelungen de Richard Wagner, par A. PAHI-\nHAMMER, analyse dramaticale et musicale, trad. de l'allemand par JEAN CHAN-\nTEVOINE (Paris, Alcan). — Le langage musical, étude médico-psychologique\npar les docteurs ERNEST DUPRÉ et MARCEL NATHAN (idem).\n  P O E S I E : Elégies et sonnets, par HENRI DEBERLEY (Paris, Grasset). —Le\nmiroir des heures, par HENRI DE RÉGNIER (Paris, Mercure de France). — Le livre\ndu dauphin, par SYLVAIN BONMARIAGE (Paris, Grasset). — L'enchantée, par\nLOUIS MERCIER (Paris, Calmann-Levy). — Sapho, par FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN\n(Paris, L'Occident). — La maison pauvre, par ANDRÉ LAFON (Paris, Falque).—\nL'an mille, drame en 5 actes, en vers, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier).\n— Les géorgiques chrétiennes, par FRANCIS JAMMES, chants I et II (Paris, Mercure\nde France). — La chanson du poète errant, par GABRIEL SARRAZIN (Paris, Perrin).\n   R O M A N S : Dies irae, par CAMILLE SANTERRE (Paris, Sansot).— Jules Lobel\nAlsacien, par ANDRÉ LICHTENBERGER (Paris, Plon). — Les cendres du foyer, par\nHENRI D'HENNEZEL (Paris, Grasset). — Bobine et Casimir, par F . MORISSEAUX\n(Bruxelles, Lamberty).— Le maugré, par MAURICE DES OMBIAUX.— L'agitateur,\npar GUY DE CASSAGNAC (Paris, Plon).\n   VOYAGES : Sous le soleil de l'Inde, par A. MAUFROID (Paris, Plon). — Les\nvisages de l'Egypte, par JOSEPH BILLIET (Paris, Figuière).\n"}, {"page_pdf": 310, "texte": ""}, {"page_pdf": 311, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1911-04", "signet_source": "Dix-huitième année - N°4 - Avril 1911 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée (mois et numéro non vérifiés par couverture). Indices internes : Alléluia de Pâques (Pâques 1911 = 16 avril) ; « concert extraordinaire du 2 avril » (p. 234) ; Mercure de France « du 1er avril » (p. 245) ; renvoi à L’An mille de Victor Kinon, dont « un article le mois prochain » est annoncé (p. 271).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}