{"numero_id": "ulb-durendal-1911-livraison05", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison05-001", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 273, "page_fin": 275, "titre_corps": "La ballade du Chevalier et de la Nuit maléfique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "La ballade du Chevalier              et de la Nuit maléfique     Le vent d'automne pleure", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 316, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1512, "texte": "La ballade du Chevalier\n             et de la Nuit maléfique\n\n   Le vent d'automne pleure à la vitre plombée,\n   Et sa plainte funèbre emplit le vieux   manoir...\n   0 terreurs des forêts qui rêvent dans le noir,\n   Malheur à qui vous hante après la nuit tombée!\n\n   « — Se lamenter sans cause, enfant! est un péché :\n   Dis-moi d'où vient ta peine et pourquoi tu tressailles?\n   — O mère! c'est demain le jour des épousailles,\n   Et j'attendais Adbert dès le soleil couché!... »\n\n   Le vent dans la forêt fait un profond     murmure,\n   Mais Sire Adbert chevauche et ne prend garde à lui :\n   La lune, entre les fûts, ronde et sanglante, a lui,\n   Sans que son mâle cœur frissonne sous l'armure.\n\n   « — O mère! s'il échappe aux nocturnes     périls,\n   J'irai pieds nus, avant l'alléluia de Pâques,\n   Embrasser le tombeau de messire Saint Jacques\n   Et couronner son front d'un nimbe de béryls... »\n\n   Par ces sauvages nuits, quand la lune se lève,\n   On croit voir flamboyer la gueule de l'enfer;\n   Mais Sire Adbert se signe avec sa main de fer,\n   Qu'une âpre étreinte noue à la garde du glaive.\n\n   « — O mère! tu le sais : malheur à qui se perd,\n   Quand minuit tinte au loin, dans la forêt hantée!\n   Il ne sortira plus de son ombre  enchantée,\n   Eût-il, pendue au cou, la croix de Saint Rupert... »\n\n   Minuit sonne là-bas à d'invisibles    Dômes...\n   Sire Adbert entend bien minuit sonner là-bas;\n   Mais, fort de son amour, il ne s'arrête pas,\n   Et du vent de son glaive il fouette les fantômes.\n"}, {"page_pdf": 317, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1888, "texte": "                     DURENDAL\n\n\n\nCe soir, l'enfer béant ne lui ferait pas peur :\nSans rien voir que le mors où mousse un flot d'écume,\nIl pousse son cheval qui halète et qui fume,\nEt qui souffle dans l'ombre une ardente      vapeur...\n\n« — Que tarde-t-il ainsi? L'amour donne des ailes,\nEt son cheval est prompt comme le vent du nord!...\nMère! j'ai peur de l'ombre où s'embusque la Mort !\nSi les Nixes chantaient, n'irait-il pas vers elles?\n\n« S'il côtoyait le Rhin qui les roule en son eau,\nS'endormirait-il   pas près des Nixes   traîtresses\nDont maint héros défait sans fin les blondes tresses?\nLeur donnerait-il pas son cœur et son anneau?... »\n\nHop! hop! le bon cheval, qui jamais ne chancelle,\nGalope : sous ses fers sonne et flambe le roc...\nMais Sire Adbert soudain l'arrête, d'un tel choc\nQue le crin noir se noue au pommeau de la selle :\n\nCar il entend monter des gouffres bleus du Rhin,\nDans le vent de la nuit, le tendre appel des Nixes...\nIl se dresse : l'effroi dilate ses yeux fixes ;\nUn lâche cœur d'enfant bat sous son gorgerin.\n\n« — Viens dormir dans nos bras ! En vain tu nous résistes :\nNos chants ont déjà pris ton cœur, beau chevalier! »\nEt voici que sentr'ouvre un magique    escalier\nAux degrés de cristal constellés   d'améthystes.\n\n« — Viens ! notre amour enivre et notre voix endort :\nPour bercer ton sommeil, vois quelle couche est prêle!\n— Pitié, Nixes! Là-bas, dans le manoir en fête,\nLes harpes de l'hymen tendent leurs cordes d'or... »\n\n« — Viens! nos baisers à nous sont immortels : regarde\nNos lèvres que jamais nul hiver ne pâlit!\n— Laissez-moi ! la nourrice a préparé le lit\nOù m'attendront   les bras de la blanche Hildegarde. »\n\n  — Viens ! nos yeux sont riants comme de jeunes fleurs,\nEt nos cheveux, la nuit, font du soleil dans l'onde!\n— Ma bien-aimée encore est plus belle et plus blonde,\nEt vos sourires clairs sont moins doux que ses pleurs! »\n"}, {"page_pdf": 318, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1830, "texte": "LA BALLADE DU CHEVALIER ET DE LA NUIT MALÉFIQUE                     275\n\n\n   — Va donc, toi dont l'orgueil méprisa notre couche!\n  Mais tremble — et souviens-toi de notre amer défi! —\n  Puisque, pour te sauver de nous, il a suffi\n  Que le nom d'une femme ait chanté sur ta bouche! »\n\n\n « — Mère! il fuit an galop le perfide sommeil\n Des Nixes aux bras blancs!... Mais tandis qu'il     chevauche,\n Un fer mystérieux     entre dans son sein gauche,\n Il défaille, et sa main se teint d'un sang vermeil!\n\n « Mère! il m'appelle : il touche à son heure    dernière!...\n 0 nuit maudite! par la lande et le hallier,\n Je vois un cheval noir bondir sans cavalier,\n Et le vent de la mort rebrousse sa crinière ! »\n\n Eperdue, elle vole aux créneaux de la tour;\n Et depuis la forêt jusqu'à la lande bleue,\n Ses yeux désespérés, errant de lieue en lieue,\n Ses yeux guettent encor l'impossible   retour...\n\n\n « — Hop! hop! va, bon cheval qui jamais ne chancelles!\n Franchis d'un bond rochers, torrents, gouffres et monts!\n Devance la tempête et l'aile des Démons!\n Ne sois plus qu'un tonnerre entouré   d'étincelles!\n\n « Hop! le coq a chanté : brûle monts et ravins!\n Tu sais qu'en sa prière Hildegarde te nomme\n Et que, pour te fêter dignement, comme un homme,\n Elle emplit un seau d'or du plus noble des vins.\n\n « Tu sais qu'elle m'attend sur la tour   coutumière,\n Epiant ton galop dans l'écho des vallons...\n Vole, vole! au détour du sentier, nous allons\n Voir ses cheveux de miel flotter dans la lumière! »\n\n\n Un silence funèbre emplit le vieux manoir :\n   — Hildegarde! Hildegarde!...   — O mon fils! ô mon hôte!\n Elle est morte d'amour sur la tour la plus haute,\n Où ses yeux jusqu'à l'aube ont guetté sans te voir... »\n\n O terreurs   des forêts qui rêvent dans le noir !\n                                                     FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison05-002", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 276, "page_fin": 306, "titre_corps": "L'Idéal dans la Vie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "R. P. Hénusse, S. 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C'est le\ncas commun de tous ceux qui répondent à un besoin profond\net universel de l'âme humaine : tels l'amour, la liberté, la reli-\n\n\n (1) Conférence faite à Bruxelles, en janvier 1911, au profit des Servantes des pauvres.\n"}, {"page_pdf": 320, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2500, "texte": "                     L'IDÉAL   DANS LA V I E                  277\n\ngion; c'est que le vocable est unique tandis que les âmes qui\ns'en servent pour traduire quelque chose d'elles-mêmes sont\nlégion et singulièrement différentes entre elles, et, en consé-\nquence, ce qu'elles font tenir de réalité sous ces termes iden-\ntiques se trouve être aussi peu identique que possible. Et l'on\nconçoit sans peine que le terme d' « amour » par exemple,\nselon qu'il est employé par une âme basse, comme Béranger,\nou par une âme médiocre, comme Hugo, ou par une âme de\nsommet, comme Lamartine, signifie des réalités assez distantes\nl'une de l'autre. Il en va de même pour l'Idéal.\n   Tout le monde en parle; depuis quelques années surtout, on\nfait du terme un usage effréné, par suite probablement et en\npreuve de ce mouvement de renaissance idéaliste que F . Bru-\nnetière signalait il y a quelque quinze ans dans une conférence\nfameuse, à Besançon. Le mystique parle d'idéal; le croyant\nparle d'idéal ; le poète en a toujours parlé (c'est son fief) ; le\nmoraliste et le psychologiste en parlent (c'est même, pour le\ndire en passant, de ce double point de vue que je me propose\nde vous en parler aujourd'hui); le philosophe et l'homme du\nmonde en parlent; et les industriels en font une débauche à la\ndernière page des journaux et des revues où nous sommes tout\nscandalisés de voir ce grand mot divin à qui Platon mit des\nailes, désigner tout familièrement tantôt un accessoire de toi-\nlette et tantôt un produit de cuisine.\n   Nous avons tort de nous scandaliser : il n'y a pas là abus, il\nn'y a qu'extension, je le disais à l'instant, et dans toutes ces\nacceptions si disparates d'un même terme, se retrouve un\nélément fixe et constant : tout objet est dit idéal qui répond à\nl'aspiration profonde et mal définie d'un être, à la soif de\nperfection qui le tourmente dans tel ou tel ordre de choses, au\ndésir prépondérant de sa vie et qui en est comme le mobile.\nEt l'infinie diversité du désir humain (trahit sua quemque\nvoluptas) crée l'infinie signification du terme.\n   Il existe toute une catégorie de réalités basses, vulgaires,\nmatérielles, grossières, lamentablement courtes et étriquées\nqui se transforment en autant d'idéals pour une foule de cer-\nveaux susceptibles des mêmes qualificatifs. Ne leur reprochez\npas de manquer d'idéal, vous leur feriez de la peine; ils en ont,\nils le disent, ils en sont fiers, ils proclament même la nécessité\nd'en avoir et ils le font dans une formule savoureuse, qui est\n"}, {"page_pdf": 321, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2077, "texte": "278                          DURENDAL\n\n\n\nd'Octave Mirbeau et qui est du très bon Juvenal. Le héros\nde sa comédie Les affaires sont les affaires s'excusant à son fils\nde quelques aventures de basse galanterie qu'on lui reproche,\ns'écrie enfin : « Et puis, il faut de l'idéal, nom d'un chien! » Et\nle fils, digne fils de son père du reste, répète en gouaillant :\n« Il faut de l'idéal, nom d'un chien! »\n   Ce sens du vocable Idéal, je l'écarte. Mais il en est d'autres.\nA côté des objets ignobles que je viens de dire, dont la visée\nconstitue tout l'idéal des natures inférieures, il en est d'autres,\nnobles et dignes, capables d'émouvoir et d'entraîner des âmes\nhonnêtes et d'une certaine élévation morale; je prends comme\ntype le plus commun de ces idéals,le fameux sonnet de Plantin,\ndescription gentiment épicurienne du Bonheur du monde,\nqui est dans toutes les mémoires :\n\n         Avoir une maison commode, propre et belle,\n         Un jardin tapissé d'espaliers odorans,\n         Des fruits, d'excellent vin, peu de train, peu d'enfans,\n         Posséder, seul, sans bruit, une femme fidèle.\n\n         N'avoir dettes, amour, ni procès, ni querelle,\n         Ni de partage à faire avecque ses parens,\n         Se contenter de peu, n'espérer rien des grands,\n         Régler tous ses desseins sur un juste modèle ;\n\n         Vivre avecque franchise et sans ambition;\n         S'adonner (sans scrupule) à la dévotion,\n         Domter ses passions, les rendre obéissantes,\n\n         Conserver l'esprit libre et le jugement fort,\n         Dire son chapelet en cultivant ses entes,\n         C'est attendre chez soi, bien doucement, la mort !\n\n   C'est doux, c'est bon, c'est sain, — surtout c'est moyen. Donc\nc'est fréquent. Plût à Dieu, du reste, que les idéals de cette\nnature fussent infiniment plus fréquents encore! Mais enfin, ce\nn'est qu'extensivement que ce nom d'idéal leur convient. Et\nen effet, dans la description concrète que je viens de vous\nréciter, de vie aisée, paisible, heureuse, dans un tout petit\nrond, à base de vertu, mais parce que la vertu est une con-\n"}, {"page_pdf": 322, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2262, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS LA V I E                   279\n\n dition de ce bonheur et de cette paix ; dans tout cela, il n'y a\n rien qui dépasse la sphère des réalités palpables et tangibles,\n rien, vous me l'accorderez, qui donne le vertige du sublime, ni\n le frisson du chevaleresque.\n    Or, précisément, l'idéal, au sens rigoureusement propre du\n mot (et m'y voici donc enfin), l'idéal dit cela : il dit une con-\n ception telle de la vie et des choses de la vie, que le mobile\nordinaire et profond de la nôtre devienne une réalité invisible,\nincontrôlable, inaccessible, si ce n'est à très longue échéance,\nmême, proprement, à échéance posthume, une réalité située\nhors des prises de notre expérience positive et irréductible à\nune démonstration absolue et vulgaire comme est la démon-\nstration mathématique; mais en même temps et par cela\nmême, objet d'une foi ardente et d'un amour ardent. Tandis\nque le positiviste idolâtriquement agenouillé devant le fait\nconcret, refuse obstinément de sortir de la réalité et lorsqu'il\nen connaît tout ce qu'on en connaît en la regardant, la pal-\npant, la flairant, l'écoutant, la mâchant, s'interdit de passer plus\noutre et de se demander ce qu'il y a en dessous ou au-dessus,\nou du moins de se le répondre; l'idéaliste, au contraire, pro-\nclamant avec Royer-Collard que « rien n'est plus méprisable\nqu'un fait », s'acharne à percer le mystère dans lequel le fait\nbaigne; l'idéaliste, c'est l'homme qui se refuse à admettre que\nla vie présente se tient debout par elle-même, qu'elle est équi-\nlibrée en soi, mais la considérant comme un système ayant en\ndehors de lui son centre de gravité ou son point de suspension,\ncherche avec inquiétude, avec angoisse, avec passion, ce point\nmystérieux et extra-planétaire, et l'ayant trouvé par le rêve,\npar le syllogisme ou par la foi, résolument y accroche sa vie à\nlui; l'idéaliste, c'est l'homme de l'au-delà, l'homme de l'au-\ndessus, l'homme de l'autre-part, celui dont la petite faisane de\nChantecler dit avec tant d'esprit :\n\n                                        Et puis,\n        O est un coq pour lequel il existe autre chose!\n\n  C'est de cette autre chose que je veux vous parler en vous\nparlant de l'idéal dans la vie !\n\n                                ***\n"}, {"page_pdf": 323, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2545, "texte": "280                          DURENDAL\n\n\n   Et tout d'abord, je voudrais vous en retracer la naissance au\ncœur de l'homme. Je dis « de l'homme », car il semble bien,\nsauf certains cas d'exception, que le premier âge ne la connaît\npoint, du moins de façon consciente. Pourtant, on peut recon-\nnaître chez l'enfant, à de certains signes, la préparation loin-\ntaine et comme l'élaboration sourde du phénomène : ce petit\nêtre de 3 ou 4 ans rêve déjà sa vie et la rêve sous des couleurs\ngrossières mais vives et non dépourvues de beauté; il est méga-\nlomane comme par nature : il se dit roi, capitaine, prêtre : il\ntrône, il pontifie ou régente; il se met sur les épaules des\ndéfroques éclatantes qu'il regarde avec complaisance et ces\ndéfroques c'est du rêve matérialisé; plus tard il pourra se passer\nd'elles, et ce sont des rêves purs que, jeune homme, « il accro-\nchera comme des chiflfons de pourpre et d'or à la nudité de la\nvie » (Goethe). Sa petite vie réelle ne lui suffit donc pas,\ndirait-on, il ne la trouve pas assez belle et comme s'il avait\ndéjà découvert avec Schopenhauer que « la vie n'est jamais belle,\nque seules les images de la vie sont belles », il imagine sa vie.\nTout cela, d'ailleurs, comme tout le reste dans la vie enfantine,\nest encore flou, inconscient, crépusculaire, et tient peut-être\nà d'autres causes, après tout, que nous diagnostiquons mal.\n   Mais laissez-le grandir, laissez-le passer l'enfance, la puberté,\nl'adolescence, laissez-le venir au seuil de la verte jeunesse;\nil a quitté le collège; l'évolution physiologique depuis long-\ntemps en voie, s'achève; la croissance est à peu près terminée;\nl'ère des premières expériences du monde vient de se clore;\nun sens nouveau s'éveille qui fait envisager le monde et\nla vie sous un nouvel aspect; « le cœur est comme un bois où\nles dieux vont venir », il y a des souffles troublants qui passent,\ndes demi-frissons qui vibrent, la sève monte et bat, le cerveau\nbourdonne comme une ruche de jeunes abeilles par une lourde\njournée d'été. On ne sait pas, de grands soupirs gonflent la\npoitrine; la nature ayant voulu que toute éclosion fût déchi-\nrante, cet état est un état de réelle souffrance; la vie va\ndéborder; comme un bourgeon, on se sent éclater d'un vrai\nbesoin de se prodiguer au dehors, de se dévouer à quelque\ncause, de se sacrifier; on ne peut entendre certains mots sans\nfrémir, comme s'ils étaient chargés d'électricité, et parmi\nceux-ci le mot divin d'idéal : on a 20 ans! « Et je voudrais\n bien voir une créature de 20 ans qui ne fût pas généreuse! »\n"}, {"page_pdf": 324, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2549, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS LA V I E                  281\n\n\ndemande le Thomas Graindorge de Taine. « Elle l'est, provi-\nsoirement, parce qu'elle a 20 ans. » « Et vous dirai-je en ce\nlieu, s'écrie plus magnifiquement Bossuet, ce que c'est qu'un\njeune homme de 22 ans! Quelle ardeur, quelle impatience,\nquelle impétuosité de désirs! Cette force, cette vigueur, ce sang\nchaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne leur permet\nrien de rassis, rien de modéré. Enivrés de leurs espérances, ils\ncroient tenir tout ce qu'ils poursuivent; toutes leurs imagi-\nnations leur paraissent des réalités. Ravis d'une certaine\ndouceur de leurs prétentions infinies, ils s'imagineraient perdre\ninfiniment, s'ils se départaient de leurs grands desseins... »\n    Et Aristote, qui ne l'aimait guère, pourtant, la jeunesse :\n« Le jeune homme avant que l'expérience de la vie ait humilié\nses prétentions est plein de vastes espérances. Ainsi l'oiseau\nqui vient de faire l'épreuve de ses ailes pourrait se dire aussi\nqu'il volera jusqu'aux étoiles. »\n    Il faut que cette ardeur généreuse se prenne à quelque\nchose, se dépense. Huit, fois sur dix — soyons cléments — sept\nfois sur dix, elle dévie dans le vice et la petite flamme bleue à\npeine allumée s'éteint, noyée dans la purulence de la chair. Elle\nen émergera encore de temps à autre comme les feux follets\nque l'on voit voltiger à la surface des marécages infects, mais\nc'est tout : point d'idéal de vrai nom sans chasteté! Heureu-\nsement, on se refait une virginité, à la longue, et, nous le\nverrons, l'idéal éteint peut se rallumer. Mais suivons d'abord la\npetite élite de ceux qui ont méprisé, comme Hercule, l'appel\ntroublant du plaisir et qui cherchent, aux vagues énergies qui\nbouillonnent en eux, un débouché vers le haut...\n    Ils ne tardent guère, en règle générale, à letrouver. Peu à peu,\nla noble ardeur se précise, le rêve tourbillonnant et planant se\npose, le cœur concentre sur un objet les effluves de tendresse\nvague qu'il envoyait tumultuairement à travers le vide; dans le\ngrand ciel aux nuées de tourmente, l'étoile, notre étoile, se\nlève; c'est l'amour, c'est la gloire — des armes, de la science, de\nl'art, de l'éloquence, c'est le sacrifice — dévouement à la cause\n de l'humanité, à la cause de la religion; c'est tout cela avec\n mille nuances différentes, mille scintillements divers, mille\n modalités charmantes, exquises, chimériques, adorables.\n    Et bientôt surgit, non plus dans le ciel, mais sur la terre,\n l'être concret et vivant en qui le rayon, pensons-nous, s'est\n"}, {"page_pdf": 325, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2133, "texte": "282                           DURENDAL\n\n\n\nincarné. Nous le pensons si bien, que nous l'y incarnons, dans\nle laboratoire intime du rêve où s'opèrent les transfigurations\nidéales... Vous savez, Messieurs, ce que devient là l'être élu. Si\nc'est une femme, elle en sort parée de toutes les noblesses et\nde toutes les séductions, de toutes les vertus et de toutes les\nbeautés, elle est « l'être mystérieux et charmant que les lèvres\npourront appeler sans blasphème, du beau nom d'ange », elle\nest la « D a m e » dont le seul souvenir — inséparable de notre\ncœur et le jour et la nuit — est une source de joie intime et de\nforce i n d o m p t a b l e , élève et dilate le cœur, jette l'homme aux\ngrandes aventures, aux entreprises é p i q u e s ; elle n'est pas\nréelle, remarquez-le bien, elle est notre rêve devenu quelqu'un;\nelle est notre rêve\n\n                     Et c'est chose divine\n                     D'aimer quand on devine\n                     Rêve, invente, imagine\n                             A peine\n\n                     Le seul rêve intéresse.\n                     Vivre sans rêve, qu est-ce ?\n                     On aime la Princesse\n                            Lointaine.\n\n   Un souci très noble se mêle à ce sentiment d'adoration et\nc'est de devenir digne de cet être adorable ; c'est logique :\nnous lui avons prêté tous les traits qui constituent notre idéal\nà nous ; fatalement nous devons désirer nous modeler sur elle et\natteindre à sa hauteur. E t ceci n'est q u ' u n prêté-rendu :\navant de travailler à nous faire à son image, nous avions\ncommencé par la faire à la nôtre !\n   Et si, au lieu d'être une femme, c'est un monastère, c'est la\nmême illusion d'optique idéale. Vous ne savez pas, vous\nne pouvez savoir ce que devient, dans la vision d'un cœur\npur de 20 ans, la sombre maison monastique et le grand\nparc emmuraillé comme un cimetière, où il rêve d'aller\nenfermer sa jeunesse et sa vie : c'est si beau pour tout dire en\nun mot, que demain ce jeune h o m m e en aura comme oublié\nune autre maison, la maison de douceur divine où se passa son\nenfance; demain sa froide solitude, froide mais peuplée des\n"}, {"page_pdf": 326, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2360, "texte": "                     L'IDÉAL   DANS LA V I E                  283\n\n\nriants, des radieux, des divins fantômes de son idéal, lui\nparaîtra préférable, infiniment, au foyer béni peuplé seulement\nd'êtres réels et qui sont sa mère, ses frères, ses sœurs...\n\n   Le phénomène est bien connu ; les grands poètes l'ont immor-\ntalisé; les petits cyniques en rient; les psychologistes l'ana-\nlysent et l'étiquettent, ils l'ont nommé la « cristallisation » et\nc'est Stendhal qui leur a forgé le terme, un jour qu'il avait vu\nun jeune officier s'extasier devant la main d'une femme aimée,\nalors que cette main était très ordinaire et marquée de petite\nvérole, et Stendhal avait compris que cette main était vraiment\nbelle aux yeux de cet homme épris, parce qu'il lagantait d'idéal,\ncomme une source d'eau calcaire met autour d'un rameau\ndesséché la gaine de cristal qui en fait un diamant.\n   Le phénomène est bien connu — et il est charmant.\n   Malheureusement, comme toutes les choses charmantes ici-\nbas, il est de courte durée : la décristallisation se produit à\nbrève échéance.\n                               *   *\n\n   Ah! si la Dame pouvait rester éternellement lointaine, si le\nMoutier pouvait rester éternellement clos, alors oui l'idéal\naurait quelque chance de durer; mais il n'en est rien :\nà part les très rares exceptions où des circonstances singulières\nmaintiennent cette distance nécessaire à l'illusion, on s'ap-\nproche. L'incoercible curiosité de Psyché qui nous ronge le\ncœur ne nous laisse de repos que quand nous avons soulevé le\nvoile ou franchi la grille : mais du coup, l'objet de notre rêve\n(Dulcinée du Toboso ou Cloître du Carmel) se trouve réduit à la\njuste condition du réel, et nous apparaît tel qu'il est (oh! les\ntrois mots meurtriers!) et cette première révélation de la\nréalité nue est un puissant réfrigérant de l'enthousiasme. Pour\nplusieurs, le refroidissement est mortel et voici donc un second\ndéchet dans le groupe idéaliste. Pour tous, le refroidissement\nest déconcertant et ceux qui s'en remettent demeurent géné-\nralement frileux et inquiets. Je ne voudrais pas aller aussi loin\nque Julie de Lespinasse et prétendre que le mariage est un\néteignoir, « un véritable éteignoir de tout ce qui est grand et\nqui peut avoir de l'éclat », mais vous m'accorderez, je crois,\nqu'il est à tout le moins, un abat-jour : il concentre la lumière\n"}, {"page_pdf": 327, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2389, "texte": "284                         DURENDAL\n\n\n\n mais en la rabaissant de manière qu'elle n'éclaire plus surtout\n que les objets de hauteur moyenne, au niveau des yeux,\n à portée des mains.\n    Comme il ne faut rien prendre au tragique et encore moins\n mépriser personne, je me hâte de dire que ceci n'a pas très\ngrand inconvénient, la moyenne des âmes étant précisément si\nbasses de plafond et si étroites de fenêtres, qu'un peu plus ou\nun peu moins de jour ne change rien à l'affaire, mais néan-\nmoins on comprend qu'il en va tout autrement pour les âmes\nhautes et claires qui aspirent profondément à la lumière et la\nvoudraient concentrer et fixer tout entière en elles, s'il se\npouvait. Celles-ci en restent étrangement étourdies et blessées,\nirritées ou découragées, parfois elles en deviennent malades,\npuis vient la convalescence, — et parfois elles en meurent.\n   Le pauvre Tolstoï, cette belle flamme d'idéal qui vient de\ns'éteindre là-bas dans la sauvagerie du steppe, quatorze mois\naprès son mariage — un mariage heureux comme on les\nappelle — fait ainsi parler un de ses interprètes dans Guerre\net Paix :\n   « Ne te marie jamais, jamais mon ami! C'est mon conseil.\nNe te marie pas sans pouvoir te dire à toi-même que tu as fait\ntout ce que tu as pu, avant de voir telle qu'elle est la femme que\ntu as choisie. Autrement, tu te tromperais cruellement, irrémé-\ndiablement. Marie-toi quand tu ne seras plus qu'un vieillard\nbon à rien, autrement tout ce qu'il y a en toi de bon et de\nnoble périra; tout se dépensera en petites choses. Oui, oui,\noui, ne me regarde pas avec un tel étonnement : si dans\nl'avenir tu attends quelque chose de toi, alors à chaque pas tu\nsentiras que tout est fini pour toi, que tout est fermé sauf le\nsalon où tu seras sur le même pied qu'un valet de cour ou un\nimbécile        Ma femme est une femme admirable. C'est une\ndes rares femmes avec qui l'on est tranquille pour son hon-\nneur, mais mon Dieu, que ne donnerais-je pas maintenant,\npour n'être pas marié!... Tu es le premier, le seul à qui je dise\ncela, parce que je t'aime!        »\n   Et jusqu'à sa dernière heure il a senti cela et combien il est\ndouloureux de vouloir servir à la fois ces deux maîtres irrécon-\nciliables : le réel et l'idéal, et que même si l'on ne déserte pas\ncomplètement le second, cependant, empêché qu'on est par le\npremier, on ne le servira pas comme on l'aurait voulu et l'on\n"}, {"page_pdf": 328, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2503, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS   LA   VIE                  285\n\nmanquera sa vie. Il Ta manquée et sa fugue suprême à travers\nla neige, vers une abbaye de mystère, ne fut autre chose qu'un\neffort de moribond pour échapper à cette triste sensation de vie\nmanquée, un dernier sursaut vers l'idéal que le contrepoids\nde la réalité conjugale Pavait empêché d'atteindre. C'est pour-\nquoi « le génie est célibataire », selon le mot du physiologiste\nGranier : comme doit être célibataire, tout à qui de par le\nmonde incombe une tâche d'idéal, et c'est l'admirable vue,\npour le dire en passant, qui a fait imposer la virginité à ses\nprêtres, par l'Eglise romaine...\n    L'expérience du réel, voilà donc le premier ennemi de l'idéal\nchez l'homme jeune qui prend pied dans la vie.\n    Il en est un second : le contact du monde. Le monde est le\npeuple des médiocres et des philistins, dont le premier courant\nd'air qu'ils affrontèrent éteignit jadis la petite lueur d'idéal\nallumée en eux par la prime jeunesse; depuis lors, un peu par\nremords, un peu par envie, un peu par la tendance naturelle à\nl'homme d'ériger sa vie en règle universelle et de façonner\ntoute son ambiance à son image, toutes ces médiocrités\nconspirent à souffler sur la petite flamme bleue dès qu'elle\npoint, et où qu'elle poigne. De ce milieu déprimant, l'intolé-\nrance est terrible; les lois et les exigences qui y règnent, draco-\nniennes : il faut, ou en sortir, ou tourner à médiocre. Toute\npensée haute, tout idéal pur, toute ambition élevée sont stricte-\nment interdits par le monde à l'homme du monde ; ne vivre\nque pour le monde et ses écœurantes frivolités, ne trancher en\nrien sur le milieu, ni en retardant ni en avançant, s'il se prête\nà cette atrophie de tout ce que la nature avait pu mettre de hau-\ntain dans son intelligence et de magnifique dans son cœur, s'il\ntravaille à réaliser le type convenu et commandé d'élégance\ncalquée et d'esprit moulé, s'il se résigne au niveau, c'est par-\nfait : dignus est intrare. S'il veut, au contraire, s'affranchir de\ncette tyrannie avilissante, c'est la lutte, et une lutte terrible, le\nridicule, le dénigrement, le boycottage, et le reste       Le jeune\nhomme le sait, il le sent, il le dit. Ce que je viens de vous dire\nest extrait textuellement d'une lettre de jeune homme appré-\nciant le monde où il se débat. Alors il se tâte et s'interroge et,\n s'il constate que Dieu lui a refusé le souffle et le biceps qu'il\n faut pour remonter les courants rapides, il soupire, il verse un\n"}, {"page_pdf": 329, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2229, "texte": "286                            DURENDAL\n\n\n\npleur, il agite les bras et enfin il s'abandonne et coule à pic.\nEncore un idéaliste à la mer!\n    « De vingt à trente ans, dit Taine, l'homme avec beaucoup de\npeine, étrangle son idéal, puis il vit ou croit vivre tranquille.\nMais, c'est la tranquillité d'une fille-mère qui a assassiné son pre-\nmier enfant» (Thomas Graindorge). Que c'est donc bien dit!...\nLe petit fantôme revient périodiquement et c'est chaque fois\ndans l'âme un passage de remords, une pointe de mépris de\nsoi-même, le sentiment aigu d'une déchéance... Je le répète, je\nn'indique que les grandes lignes et comme qui dirait la\ncourbe moyenne de l'idéal dans la vie humaine, mais il y a des\nmasses de nuances.\n   Ainsi, par exemple, les uns sont révoltés à fond, et dans le\ndépit ou le désespoir que leur cause l'écart constaté entre le\nrêve d'hier et le réel d'aujourd'hui, ils concluent radicalement\nà l'inanité essentielle du rêve, et comme d'autre part, mal-\ngré eux, « l'infini les tourmente », ces retours offensifs de\nl'idéal leur devenant intolérables, ils se prennent à envier un\nsort inférieur à la condition humaine et soupirent avec le\nréaliste anglais Whitman dans sa chanson sur soi-même (Song\nof myself) :\n      Les animaux sont bien heureux; ils sont satisfaits et pla-\ncides; j'aimerais aller vivre avec eux.\n   » Bien souvent, je les regarde, je les regarde!\n   » Ils ne se font jamais de mauvais sang; jamais ils ne sou-\npirent sur l'état de leur âme;\n   » Ils ne restent pas éveillés la nuit pour pleurer leurs péchés;\n   » Il n'y en a pas un seul qui soit mécontent, pas un seul\natteint de la folie de la propriété ;\n   » Pas un qui s'agenouille devant un autre ou devant ceux de\nson espèce qui vécurent il y a mille ans ;\n   » Il n'y en a pas un sur la terre qui soit honorable ou mal-\nheureux.\n   « Ah! les animaux sont bien heureux! Je voudrais aller\nvivre avec les animaux!... »\n   Et ce programme élégant, ils le réalisent; toutes ces choses que\nne connaissent pas les animaux, l'inquiétude du cœur, le soupir\nde l'âme, les insomnies mouillées de larmes, le culte des\ngrands morts, la mélancolie, toutes ces choses divines, ils\nfinissent par les expulser de leur vie, et vous les retrouvez,\n"}, {"page_pdf": 330, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS LA V I E                    287\n\n\n\nvers quarante ans, gros et gras, luisants et puissants, suintant\nla joie de vivre, comme on dit, la joie de ne pas vivre, comme on\ndevrait dire, mais la grosse joie obscure de végéter et s'inquié-\ntant uniquement de ce qui pourrait la troubler et vous vous\ndites avec stupeur : «Tiens, mais c'est un tel; et dire qu'à vingt\nans il ne rêvait que le martyre!... » Vous le lui rappelez et il rit\nd'un gros rire sonore et avantageux : « Ah oui! le martyre!\nC'était la jeunesse, mon cher! Maintenant c'est la vie, et dans\nla vie, vous savez, l'idéal... les chiens en crèvent! »\n    Soit!... mais cela ne prouve pas encore que les hommes n'en\nvivent point!...\n   Et vous en retrouvez d'autres qui ont pris une attitude diffé-\nrente. Ceux-ci ne se sont pas révoltés, ni découragés; en phi-\nlosophes, ils ont recherché les causes de leur déboire et si cette\nbanqueroute de leur idéal premier ne provient pas d'une erreur\ninitiale qui appellerait une correction, car la jeunesse, leur\ndit Aristote, est comme le vin et le jeune être humain est à\nl'instar d'un homme ivre, il n'a pas le sens du réel, ni du pos-\nsible, ni de la proportion, ni de la vie. L'ivresse une fois cuvée,\nil s'agit seulement d'apporter la correction voulue dans les\nvisées primitives et comme on dit : mettre au point; la mise au\npoint de l'Idéal est une des opérations les plus importantes et\nles plus délicates de la vie morale.\n   Il est des idéals d'utopie; je connus un entant charmant qui,\ndans son ignorance de l'histoire et sa bravoure native, caressait\nsecrètement depuis plusieurs années le rêve d'être un jour\nzouave pontifical. Il finit par s'en ouvrir; on lui révèle la vérité\net que l'espèce est disparue. Ce fut dur, on soupira, on pleura,\non regretta, puis on mit au point et, ne pouvant se faire zouave,\non résolut de se faire grenadier du Pape. (Vous savez qu'on\nappelle ainsi les Jésuites...)\n   Et il est des idéals de chimère, impliquant des contradic-\ntions qui échappent à la jeunesse enivrée et sans expérience.\nVivre ici-bas dans un état d'union constante et continue avec\n Dieu, c'est un idéal qui en a tenté plusieurs. Mais c'est là un\nsort angélique et non humain, et Pascal fait entendre sa\ngrosse voix et son gros mot : « Qui veut faire l'ange, fait la\n bête!... »\n   Et il est des idéals manques. L'héroïne d'un admirable\n roman idéaliste, paru naguère et intitulé Ascension (il est de\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2344, "texte": "288                          DURENDAL\n\n\n\n Ch. de Pomairols), s'aperçoit à la veille de devenir mère qu'elle\nétait appelée à la virginité, dans le cloître. Son regret se fait\ntellement affreux qu'elle en meurt en donnant le jour à son\nenfant. C'est une solution, assurément, et très idéale, mais il en\nétait une autre, qui était de mettre au point ou d'opérer, comme\non dit, une substitution.\n   Les héroïnes de mille romans modernes s'aperçoivent au len-\ndemain de la noce qu'elles se sont trompées de mari et que\nc'est un autre qui incarnait leur type. Là-dessus, elles prennent\ndifférents partis dont le plus commun est de tromper le mari de\nleur contrat avec le mari de leurs rêves ; c'est une solution, assu-\nrément et pas idéale du tout et parfaitement condamnable.\nMais il en était une autre, encore une fois...\n   Dans l'opuscule qu'il vient d'écrire sur la Famille, E. Faguet\ndécrit un joli cas de mise au point tout à fait topique et que je\nme permets de vous recommander. C'est au chapitre IX intitulé\nL'Idéal intimidant.\n   Mais je n'ai pas dessein, vous le pensez bien, de vous expo-\nser les mille et une manières dont on peut ramener à un idéal\nconvenable les mille et une aspirations étranglées, les mille et\nun élans déviés qui mettent en détresse les cœurs de trente à\nquarante ans et au delà. J'observe seulement, je crois observer,\net dans la vie et dans la littérature qui est le miroir de la vie,\nque ces sortes de réduction de l'idéal se ramènent à deux grands\ntypes — et je vais m'efforcer de vous les décrire — le type\nmoyen, le type pur, la solution mixte, la solution transcen-\ndante.\n                                 *\n                                * *\n\n   La solution mixte d'abord.\n   L'homme, le jeune homme, a rêvé trop grand, trop beau, il\na trop attendu de la vie : de l'amour et de la famille, de la\npensée et de l'action, des hommes et de la société, de la société\ncivile, de la société religieuse. Quelques années d'expérimen-\ntation lui ont montré sa fatale erreur; la lumière éclate\nbrutale et brûlante dans son esprit et il s'écrie avec colère et\ndégoût : « Vanité de vanité! tout sous le soleil est vain, tout est\nvide, tout est creux! plus vide, plus vain, plus creux que le\nvent! J'ai considéré toutes choses, une à une, afin d'en décou-\nvrir la raison et voici ce que j'ai trouvé : la femme est plus\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2607, "texte": "                          L'IDÉAL     DANS LA V I E                          289\n\n\n amère que la mort, elle, dont le cœur est un filet et les mains\nsont des chaînes; l'homme est naturellement droit, mais gâté\n par une foule de finesses; je n'en ai trouvé q u ' u n sur mille et\n pas même une femme sur le m ê m e chiffre; la philosophie c'est\n la poursuite du vent : avec beaucoup de sagesse on a beau-\ncoup de chagrin et qui augmente sa science accroît sa d o u l e u r !\n Le rire est une ineptie et la joie une folie! L'action est une\nduperie, puisqu'il ne revient rien à l'homme de tout l'effort de\nses mains et de tous les soucis qui fatiguent son cœur sous le\nsoleil... L a famille!... Q u a n d un h o m m e aurait cent fils, que\nlui en revient-il? J e dis q u ' u n germe avorté est plus heureux\nque lui!... L a justice est un leurre! je vois régner la méchan-\nceté au sein m ê m e du Droit et t a n t d'opprimés sous le soleil\nqui sont sans un consolateur.\n    » Et que fait donc la justice de Dieu? J e vois des justes qui\npérissent misérablement dans leur justice et à côté d'eux des\ncoquins, prolonger leur vie et prospérer dans leur malice!... »\n    Ce sombre tableau de la vie misérablement courte, infailli-\nblement vouée à la mort et chargée de maux de toutes sortes,\njette d'abord l'homme dans un grand découragement mêlé\nd'irritation et peu à peu s'apaisant dans le dégoût, dans le\nspleen, dans cet horrible spleen vieux comme le m o n d e et\nmoderne au premier chef, que les littérateurs ont n o m m é\nle mal du siècle et que les pathologistes appellent taedium vitae:\nla répugnance de vivre!\n   C'est précisément ici le moment de la seconde naissance de\nl'Idéal. P a r la voie de l'expérience, rigoureuse et complète,\nl'homme a touché du doigt l'inanité de la vie considérée en elle-\nmêmejd'autre part ilfaut vivre — à moins d ' a d o p t e r l a s o l u t i o n d u\nrevolver comme le font quelques radicaux — il faut vivre et la\nvie reste chère malgré tout et tout le mal qu'il vient d'en dire, ne\nle croyez pas trop, ne le prenez pas au pied de la lettre, tout le\nmal qu'il en a dit provient u n i q u e m e n t de ce qu'il l'aime et la\nvoudrait pouvoir aimer davantage (que de fois ceci nous arrive\nd'en vouloir à ceux que nous aimons, de certains défauts qui font\nobstacle à un amour plus grand). Alors, il cherche à combler\nles lacunes de la vie, à pallier ses déficits, et, comme en elle-\nmême il ne trouvera pas les éléments compensateurs qu'il\ncherche et qu'il lui faut, il les prend en dehors d'elle et le voici\ndans l'idéal. T o u t ce livre mystérieux de l'Ecclésiaste, un des\n"}, {"page_pdf": 333, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2581, "texte": "290                          DURENDAL\n\n\n\nplus riches en expérience humaine, n'est que le déroulement\nnaïf et spontané de cette psychologie : l'âme affolée par l'énigme\nde l'Univers et la vanité de sa vie à elle, voulant vivre par ail-\nleurs, car la vie est douce par tant de côtés, et alors, jetant sur\nles autres côtés, les côtés sombres, mystérieux, cruels, déce-\nvants, la grande lumière idéale de la croyance à une provi-\ndence bonne et à une vie future où tous les déficits de la vie\nprésente s'équilibreront dans la justice et dans le bonheur.\n  Aussitôt toutes ces choses qu'il vient d'anathématiser, l'argent,\nles décorations, les magistratures, la femme, le champagne et\nles roses et autres créatures de Dieu, reprennent pour le pauvre\necclésiaste un peu de charme : « Va, dit-il, mange avec joie ton\npain et bois gaîment ton vin ; qu'en tout temps tes vêtements\nsoient blancs et que l'huile parfumée ne manque pas à ta tête.\nJouis de la vie avec une femme que tu aimes, pendant les jours\nde la fugitive existence que Dieu t'a donnée sous le soleil, pen-\ndant tous les jours de ta vanité; tout ce que ta main peut faire\navec ta force, fais-le, car c'est ta part dans la vie, vois-tu, et dans\nle travail que tu fais sous le soleil ! »\n   On croirait entendre, mais avec la différence d'accent qui\ns'impose, le sage Augustin d'Eugène Fromentin donnant à\nDominique la forte leçon de vie que l'on connaît : « Je suis un\ntriste médecin pour les maux dont je vous crois atteint, je vous\nconseillerais pourtant un remède qui s'applique à tout, même\nà ces maladies de l'imagination que je connais mal : c'est une\nhygiène, j'entends par là l'usage des idées justes, des sentiments\nlogiques, des affections possibles, en un mot l'emploi judicieux\ndes forces et des activités de la vie. La vie, croyez-moi, voilà\nla grande antithèse et le grand remède à toutes les souffrances\ndont le principe est une erreur. Le jour où vous mettrez le\n pied dans la vie, dans la vie réelle, entendez-vous bien; le jour\noù vous la connaîtrez avec ses lois, ses nécessités, ses rigueurs,\nses devoirs et ses chaînes, ses difficultés et ses peines, ses vraies\ndouleurs et ses enchantements, vous verrez comme elle est\nsaine, et belle, et forte, et féconde, en vertu même de ses exac-\ntitudes; ce jour-là, vous trouverez que tout le reste est factice,\nqu'il n'y a pas de fictions plus grandes, que l'enthousiasme ne\ns'élève pas plus haut, que l'imagination ne va pas au delà,\nqu'elle comble les coeurs les plus avides, qu'elle a de quoi\nravir les plus exigeants, et ce jour-là, mon cher enfant, si vous\n"}, {"page_pdf": 334, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2234, "texte": "                       L'IDÉAL   DANS LA V I E                       291\n\n\nn'êtes pas incurablement malade, malade à mourir, vous serez\nguéri. .\n   J'ai appelé cela la solution m o y e n n e et, en effet, comme il\nsaute aux yeux, cela n'est pas encore très éclatant et ne com-\nporte qu'un m i n i m u m de transcendance. Cependant c'est une\nsolution, je veux dire que sur ce fonds d'idéal, un homme, une\nfemme, peuvent très honorablement faire leur vie, lui trouvant\nun sens et n'en éprouvant pas l'affreux dégoût qui vous donne\nl'envie d'en sortir ou tout simplement de\n\n                vous asseoir au milieu du chemin.\n         Et de demeurer là sans effort, sans attente,\n         Puisque vaine est l'attente et que l'effort est vain. »\n\n  Et c'est une solution nécessaire, je veux dire qu'en\ndehors de cela, la vie n'est pas tenable et l'homme y est voué\nau terrible ennui, à la neurasthénie. T o u s les observateurs de\nnotre vie moderne confirment cette vue. P a u l Bourget étudiant\ndans ses Essais de Psychologie contemporaine « l'ennui mo-\nderne, exactement calqué sur l'ennui oriental, stagnation du\ncœur, qu'aucune espérance de volupté ou de félicité ne fait\nvibrer, torpeur croupissante qu'aucun désir n'émeut, la mort\nintime dans le mouvement machinal », note fort judicieuse-\nment comme cause principale de cet état d'âme morbide, « le\nsentiment que cette vie d'ici-bas réduite à elle-même, ne vaut\npas la peine d'être vécue. » E t il cite à l'appui le mot si h u m a i n\nde Baudelaire, préférant, disait-il :\n\n             La douleur à la mort et l'enfer au néant!\n\n  Et le cri non moins h u m a i n de F l a u b e r t devant la conception\nmatérialiste du m o n d e : « Un froid horrible me glace jusqu'au\nfond de l'âme ! Cela excède la portée de la douleur. C'est comme\nune mort plus profonde que la m o r t ! . . . »\n  E. Tardieu, é t u d i a n t le même p h é n o m è n e , dans son « Essai\nd'une psychologie : l'Ennui », le déclare incurable, parce que la\nvie, dit-il, n'a ni fond ni but et qu'elle poursuit en vain un état\nd'équilibre et de bonheur. C'est admirable de logique et de\nfranchise. L'inexorable ennui qui fait le fond de l'âme h u m a i n e\nn'étant pas autre chose qu'un immense besoin d'autre chose,\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2453, "texte": "292                           DURENDAL\n\n\n dès là que vous enfermez la vie rigoureusement entre le sein\n maternel et la fosse funéraire, vous niez cette autre chose et\n l'ennui est inguérissable.\n    Tolstoï, non plus en théoricien qui observe, mais en\nexpérimentateur, note merveilleusement la même chose dans\nun récit émouvant qu'il a inséré sous le titre de « Confession\npersonnelle », dans le premier volume de son Introduction à la\nCritique de la Théologie dogmatique et à la recherche de la doctrine\nchrétienne. Ecoutez cette page, palpitante comme une dissection\nd'âme :\n    « Vers 5o ans je commençai d'avoir des moments de per-\nplexité, des moments d'arrêt, où je ne savais plus ni quoi faire,\nni comment vivre. L'intérêt que l'homme prend d'ordinaire à\nses fonctions vitales n'existait plus pour moi. L a vie, jadis\nenchanteresse, me paraissait insipide ou plutôt morte. J'étais\nobsédé par ces deux questions : « A quoi bon? E t après? »\n    » Il me sembla d'abord qu'il devait exister une réponse et que\npour la trouver, il ne fallait que du temps, mais ces questions\ndevenant toujours plus pressantes, je m'aperçus qu'elles étaient\ncomparables aux premiers malaises qu'éprouve un malade,\nauxquels il ne fait guère attention, j u s q u ' à ce qu'ils se fondent\nen une souffrance continue. Je sentis que ce sur quoi je me\ntenais, se brisait sous moi, que le sol m a n q u a i t sous mes pas,\nque ce dont je vivais n'existait plus, que moralement je n'avais\nplus de quoi vivre.\n    » U n e invincible force m'entraînait à me débarrasser de la\nvie d'une manière ou d'une autre. On ne peut pas dire que je\nvoulusse me tuer. L a force qui m'entraînait hors de la vie était\nplus puissante, plus ample, plus générale que le vouloir-vivre.\nC'était une force semblable à mon ancienne aspiration à la vie,\nseulement en sens inverse. J'aspirais de toutes mes forces à\nsortir de la vie. E t voilà que moi, h o m m e heureux, je me cachais\nla corde pour ne pas me pendre à la solive, entre les armoires\nde ma chambre où chaque soir j'étais seul en me déshabillant.\nJe cessai d'aller à la chasse avec mon fusil, pour ne pas être\ntenté par ce moyen trop facile de m'ôter la vie. J e ne savais pas\n moi-même ce que je voulais : j'avais peur de la vie, j'aspirais\nà en sortir et cependant j'espérais encore quelque chose d'elle.\n    » E t cela se passa en moi dans un moment où j'avais tout ce\nqui est considéré comme d o n n a n t le parfait bonheur. J'avais\n"}, {"page_pdf": 336, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2440, "texte": "                     L'IDÉAL   DANS LA V I E                  293\n\n\n5o ans à cette époque. J'avais une bonne épouse, aimante et\naimée, de bons enfants, un grand domaine qui s'accroissait\nsans aucune peine de ma part. J'étais respecté plus que jamais\nde mes proches et de mes connaissances. J'étais comblé d'éloges\npar les étrangers et je pouvais croire, sans trop me flatter, mon\nnom célèbre. Avec cela, je n'étais pas fou ou malade d'esprit.\nAu contraire, je jouissais d'une force morale et physique que\nj'ai rarement rencontrée parmi les personnes de mon âge.\nPhysiquement, je pouvais faucher de manière à tenir tête à des\npaysans. Intellectuellement, je pouvais travailler huit à dix\nheures de suite sans 'éprouver aucune conséquence fâcheuse\nd'un pareil effort. Et c'est dans cet état que j'arrivai à ne\npouvoir pas vivre... Cet état de mon âme s'exprimait pour moi\nde la sorte : Ma vie est quelque méchante et stupide plai-\nsanterie qui m'est jouée par q u e l q u ' u n !\n     » Je ne pouvais donner aucun sens raisonnable à aucune de\nmes actions, ni à m a vie entière. Je m'étonnais seulement de\nn'avoir pas compris cela dès le commencement. On ne peut\nvivre que pendant qu'on est ivre de la vie, mais lorsqu'on se\ndégrise, on ne peut pas ne pas savoir que tout cela n'est qu'une\nsupercherie stupide. C'est tout à fait cela, une supercherie qui\nn'a rien de risible ou de spirituel, mais qui est tout simplement\ncruelle et stupide...\n     » Mais peut-être n'ai-je pas vu ou n'ai-je pas compris quelque\nchose? me disais-je parfois, il n'est pas possible qu'un pareil\n état de désespoir soit naturel aux h o m m e s .\n     » Et je cherchais une explication parmi les connaissances que\n les hommes ont acquises. E t je cherchais douloureusement,\n longtemps, et non par curiosité oisive; je ne cherchais pas avec\n indolence, mais péniblement, opiniâtrement, jour et nuit,\n comme un h o m m e qui se perd cherche le salut; et, je ne\n trouvais rien !\n     » Je cherchais dans toutes les connaissances et non seulement\n je ne trouvais pas, mais je fus convaincu que tous ceux qui ont\n cherché comme moi dans le savoir h u m a i n , n'ont rien trouvé\n non plus. E t non seulement ils n'ont pas trouvé, mais ils ont\n reconnu clairement que cela même qui me conduisait au\n désespoir — à savoir l'absurdité de la vie — est l'unique,\n  l'incontestable savoir accessible à l'homme.\n       Ma question, celle qui a 5o ans, me conduisait au suicide\n"}, {"page_pdf": 337, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2494, "texte": "294                           DURENDAL\n\n\n\nétait des plus simples; elle gît dans Pâme de tout homme,\ndepuis l'enfant stupide jusqu'au plus sage vieillard ; sans elle,\nla vie est impossible comme j'en ai fait moi-même l'expérience.\n    » La voici : Qu'est-ce qui sortira de ce que je fais aujourd'hui?\nde ce que je ferai demain? Qu'est-ce qui sortira de toute ma\nvie? Pourquoi dois-je vivre? Pourquoi désirer? Pourquoi faire\nquelque chose? Ma vie a-t-elle un sens, un sens qui ne soit pas\naboli par l'inévitable mort qui m'attend ?\n     » Ma raison me poussait logiquement au suicide, mais une\nautre force travaillait aussi en moi, que je ne puis nommer\nautrement que conscience de la vie, et ce fut cette force précisé-\nment qui me tira de ma situation désespérée.\n     )) Pendant toute la durée de cette année, lorsque je me deman-\ndais presque à chaque minute : Ne faudrait-il pas en finir par\n une corde ou par une balle? à côté de ce courant d'idées et\nd'observations dont j'ai parlé, mon cœur languissait dans une\n douloureuse angoisse. Je ne puis appeler ce sentiment autre-\n ment que la Recherche de Dieu.\n     » Je dis que cette recherche de Dieu n'était pas un raison-\n nement, mais un sentiment, parce qu'elle ne provenait pas du\n mouvement de mes idées, elle leur était même directement\n opposée, mais elle sortait du cœur. C'était une crainte, le sen-\n timent d'être orphelin, isolé au milieu de choses étrangères,\n c'était l'espoir que quelqu'un me porterait secours!... »\n     Vous me direz, peut-être, que c'est là une psychologie bien\n étrange et qui confine à la pathologie et que jamais vous\n n'éprouvâtes rien de pareil, ni de près ni de loin. Ce disant\n vous vous rencontreriez, entre autres, avec Voltaire et la ren-\n contre qui n'a rien de flatteur à l'ordinaire serait ici particu-\n lièrement peu honorable. Cette vulgaire canaille, pour parler\n sa langue, ce singe de la philosophie faisant la grimace sur un\n bâton et mordant les passants, comme il décrivait lui-même\n  Jean-Jacques, ne pouvait supporter cet admirable tourment de\n  l'infini dont Biaise Pascal venait de donner le surhumain spec-\n  tacle et il écrivait dans son Sottisier :\n       « Ces contradictions qui sont dans l'homme, ces délicatesses\n  de l'amour propre, ces élans de l'âme pour le souverain Bien,\n  ces guerres intestines de nos âmes, dont les Pascal, les Nicole\n  nous ont rebattu les oreilles, sont inconnues de la plus grande\n  partie du genre humain; c'est le partage de quelques oisifs. »\n"}, {"page_pdf": 338, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2341, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS LA V I E                   295\n\nAdmirable, Messieurs, ce mot de Voltaire! D'abord, il peint\nVoltaire et nous donne à comprendre qu'il existe des âmes essen-\ntiellement basses, inexhaussables, et à qui la nature a refusé\nun sens (il n'y a pas d'organe de perception commune entre\nBiaise Pascal et Voltaire). Mais ensuite, il donne à entendre\ndeux grandes vérités, la première, que les idéalistes sont la\nminime partie de l'humanité; et la seconde, que la cause de\ncette rareté des hommes d'idéal est l'absence de réflexion déter-\nminée par l'excès des préoccupations extérieures. Or, une\ncertaine oisiveté est requise; l'homme doit se tailler les loisirs\nconvenables pour ausculter son âme et l'entendre, sous la\npercussion, rendre le son grave et sourd, le son du vide affreux\nqui est la marque même de son origine et de sa destinée.\n   Et la majorité des hommes ne le fait pas? C'est vrai, mais\ntant pis pour la majorité ! Car le vrai malheureux n'est pas celui\nqui se découvre une âme douloureuse, mais celui qui ne sent\npas son âme et qui va sans songer à lui ni à rien de lui, et qui\natteint l'âge de cent ans sans s'apercevoir qu'il est mort\net pourri depuis longtemps. Pardon de ces derniers mots un\npeu vifs, ils sont de Tolstoï.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Et il y a, vous disais-je, une seconde solution, la solution\npure, un second type d'idéaliste, l'idéaliste transcendant.\n   La solution moyenne adoptait la vie telle qu'elle est, se\ndécidait à en tirer tout le bien qu'elle recèle; que si d'aven-\nture, ses déficits venaient à se faire jour cruellement elle tendait\nsur ses lacunes et ses gouffres le voile léger de l'idée et de\nl'espérance. En somme, l'homme de ce parti vit surtout\nsur la terre et ce n'est que quand elle se fait trop sombre,\npar instants, qu'il se tourne vers le ciel pour y chercher un peu\nde bleu.\n   L'idéaliste transcendant est d'un type tout autre. Comme\nle premier, comme l'ecclésiaste, comme le Dominique de\nFromentin, il a touché du doigt la vanité de la vie et de\ntoutes les choses de la vie; il en a éprouvé au premier coup\nle même étourdissement, comme s'il était tombé du haut d'un\nclocher, la même colère, comme si l'on venait de le tromper\nlâchement, le même dégoût; seulement chez lui, l'impression\n"}, {"page_pdf": 339, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2351, "texte": "296                          DURENDAL\n\n\n\nest définitive, la vie est par lui jugée sans a p p e l ; elle n'aura\nplus de prise sur lui, entre elle et lui il y a quelque chose de\nbrisé et, comme on dit, l'amour est mort. U n moment, il\nmanifestera son dépit par des épigrammes et des reproches,\npar des anathèmes de rancœur, car il se sentira au cœur\nl'envie justicière de secouer cette réalité trompeuse dont il vient\nde souffrir, de la faire voir à tous telle qu'elle est; ou bien, il\ncaresse l'idée plus généreuse de la réformer, c'est-à-dire de la\nrefaire sur le modèle de son rêve déçu, mais, comme il ne peut\ns'empêcher de lui en vouloir malgré tout, de sa déception, il se\nmet à cette œuvre de réforme, avec une fougue, une impatience\nqui la font ressembler à un assaut et qui trahissent le mélange\nimpur de son intention; la réalité d'ailleurs, qui n'aime pas à\nêtre attaquée de cette façon-là, se raidit, riposte à grands coups\nbrutaux et lui démontre ainsi la nouvelle erreur dans laquelle\nil vient de verser; alors, décidément éclairé et pleinement\ndégrisé, bien résolu à ne point chercher un modus Vivendi basé\nsur de trop pénibles concessions, meurtri dans tout son cœur\net pour cela fermant hermétiquement tout son cœur, l'idéaliste\nmonte à l'étage, se réfugie dans sa tête, et là il élabore un nou-\nveau système de vie, le système d'où seront bannis les éléments\nterrestres imparfaits et caducs, où ne seront a d m i s que les\néléments purs descendus directement de la sphère sereine des\nidées.\n   Des réalités d'en bas, il ne se souciera plus guère et son\nregard habituellement tourné vers l'azur ne se reportera vers la\nterre q u ' a u t a n t qu'il est nécessaire; je veux dire assez pour\néviter la mésaventure de l'astrologue qui, « un jour, se laissa\nchoir dans un puits » et auquel on dit :\n\n                                    Pauvre bête !\n             Tandis qu'à tes pieds à peine tu peux voir.\n             Penses-tu lire au-dessus de ta tête?\n\n   (Reconnaissez L a F o n t a i n e à ce mépris de l'idéal.)\n  Vous saisissez la distance énorme qui sépare l'idéaliste moyen\net l'idéaliste pur? T o u s deux mettent à la vérité, l'idéal dans\nleur vie, mais non pas à la m ê m e place, ni à la même dose;\ntous deux sont citoyens de ce royaume pur de l'esprit que le\nSauveur appelait le r o y a u m e de Dieu. Mais le premier en est\n"}, {"page_pdf": 340, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2507, "texte": "                        L'IDÉAL   DANS LA V I E                       297\n\nun citoyen qui se mêle à peine à la vie de la cité et préfère son\nfoyer tiède à la place publique, balayée par les vents de carre-\nfour; le second vit cette vie et la fait! Pour faire tenir la diffé-\nrence en deux formules inspirées encore par la même métaphore\névangélique, on pourrait dire que, tandis que l'idéaliste tout\ncourt accepte et vit le précepte du Maître : « Cherchez avant\ntout le royaume de Dieu, le reste vous viendra de soi... », l'idéa-\nliste moyen, dégradant la parole parfaite et l'accommodant aux\ndélicatesses charnelles de son faible cœur, rectifie : « Croyez au\nroyaume de Dieu, aspirez-y, surtout q u a n d le reste vous man-\nque, mais cherchez d'abord le reste, car ce reste a son prix. »\n   Et cela fait, Mesdames et Messieurs, une différence solen-\nnelle!\n                                * **\n\n   Or, quelle est donc, finalement, l'idée mystérieuse qui élève\nl'homme à cette hauteur et le rend capable de réaliser ce phé-\nnomène déconcertant : une double vie, une vie apparente qui\nmarche sur la terre, une vie réelle qui plane et d'un mouvement\nascensionnel au-dessus de la terre?\n   Je ne voudrais faire de peine ni aux poètes chevaucheurs de\nla Chimère ailée; ni aux artistes prosternant leurs fronts che-\nvelus devant l'autel de la B e a u t é ; ni aux abstracteurs de quin-\ntessences figés dans l'extase aux pieds de l'idole subtile et nue\nde l'abstraction quintessenciée; ni aux purs savants saisis d'un\nvertige d'adoration q u a n d à leurs yeux brûlés par les veilles, se\ndégage enfin du brouillard des faits observés, la lueur de l'hy-\npothèse, la lumière de la loi, le soleil de l ' H a r m o n i e univer-\nselle; ni aux politiciens — s'il en est et il en est — poursui-\nvant, dans un mouvement de pitié profonde pour les foules, le\nrêve d'un régime social fait de justice plus vraie et d'inégalité\nmoins i n h u m a i n e ; mais sans vouloir les froisser ni diminuer\nleur idéal, en reconnaissant, au contraire, à ces divers objets\ntrès vénérables que sont la Poésie, l'Art, la M é t a p h y s i q u e , la\nScience, la Politique, la Sociologie, le caractère d'idéalisme\ntranscendant que leurs tenants revendiquent pour eux, je dis\nqu'ils ne sont pas le plus haut sommet du rêve h u m a i n , qu'ils\nne sont pas la plus splendide lumière de l'âme h u m a i n e , qu'ils\nne sont pas le plus immatériel aliment de la vie de l'homme :\nil est un idéal suprême qui les domine tous et dont ils ne sont\n"}, {"page_pdf": 341, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2376, "texte": "298                         DURENDAL\n\n\n\neux-mêmes qu'une participation lumineuse et diminuée et\ncette dernière cime, cette Ultima Thule de l'homme, c'est\nDieu.\n   Que l'idéal religieux prime tous les autres, la chose est courte\nà montrer.\n   Qu'est-ce, en effet, que l'homme demande à l'Idéal?\n   Une explication de la vie inexpliquée et dont le mystère\nl'étouffé et l'affole?... Un point d'appui stable à la vie mou-\nvante qu'il sent fuiret crouler de toutes parts comme un tor-\nrent d'illusions légères?... Une force aux heures où la volonté\ndéfaille sous l'épreuve, ou simplement parce qu'il y a trop long-\ntemps que cela dure?... Une beauté pure qui repose et lave ses\nyeux du spectacle forcé des pauvres laideurs ambiantes?...\nQuelque chose à quoi croire au milieu de l'universelle trahison?\nDu durable, parce que nous nous sentons passer et que nous en\navons horreur, de l'immense, parce que l'envergure de notre\ndésir déborde puissamment tout ce qui s'offre à lui pour le\ncombler, du très haut parce que nous souffrons d'être si déses-\npérément bas? Est-ce tout cela? Oui, me semble-t-il? Mais alors\nl'idéal religieux ne s'indique-t-il pas, comme le plus complet\net le plus beau! Il donne de la vie la seule explication apai-\nsante! Il offre à la vie le point d'appui immuable et immo-\nbile! Il associe au pauvre effort humain la puissance essen-\ntielle! Il jette sur toutes choses les reflets d'une beauté toujours\nancienne, toujours nouvelle, infinie! Il fait foi! Il est éternel-\nlement vivant, il est infiniment délectable, il est le sommet des\nsommets !\n    C'est si réel, Messieurs, la transcendance, dont je vous parle,\nde l'idéal religieux relativement à toutes les autres formes\nd'idéal, que par une sorte d'intuition instinctive tous les ado-\nrateurs d'idéal ont nécessairement apothéose le leur et l'ont\ntransformé, tôt ou tard, en idéal religieux.\n    Rappelez-vous le père du positivisme, Auguste Comte,\nbâtissant finalement sa fameuse église de la rue Monsieur-le-\nPrince, à Paris; ou Stuart Mill construisant, en Provence, son\ncélèbre oratoire. Voyez encore certaine terminologie si commune\net si suggestive etsouvenez-vous que, depuis un siècle et suc-\ncessivement, nous avons eu la religion de la souffrance, la reli-\ngion de la beauté, la religion de la pitié, la science, religion de\nl'avenir, la religion du passé, la religion sociale ou du progrès\n"}, {"page_pdf": 342, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2434, "texte": "                           L'IDÉAL    DANS LA V I E                             299\n\n\nque l'on dit en train de s'élaborer... et ce ne sont pas là de\nsimples dénominations lyriques, non, ce sont des vocables\npositifs prétendant couvrir des réalités métaphysiques.\n   Un des plus illustres champions de la religion sociale,\nM. Alfred Croiset, de l'Institut, doyen de la Faculté de Lettres\nde l'Université de Paris, en décrivait naguère l'esprit en ces\ntermes intéressants (1) : « L'esprit religieux dont je parle con-\nsiste pour l'individu à se considérer non comme un centre ou\nun tout, mais comme la très petite partie d'un tout qui nous\ndépasse infiniment, qui est capable de susciter en nous la\nnotion d'un idéal et, par conséquent aussi, le besoin raisonnable\nde se sacrifier, s'il le faut, à cet idéal, conçu par chacun de nous\ncomme infiniment plus grand, plus beau, plus aimable que nos\nintérêts particuliers ou même que notre pauvre petite vie indi-\nviduelle. Cet esprit-là, nulle science ne le combat ou ne\nle détruit, au contraire. Dans tous les ordres d'activité,\nla science nous montre combien l'individu est peu de chose\nen comparaison de l'immense Inconnu qui nous environne de\ntoutes parts; elle nous montre aussi l'efficacité lente de l'Effort\ncollectif qui peu à peu fait reculer les barrières de l'ignorance\nhumaine. Elle exalte ainsi notre ardeur à connaître, par la\ngrandeur du but mystérieux qu'elle offre à nos recherches et en\nmême temps elle nous apprend la modestie individuelle, le\nconcert indispensable des bonnes volontés, la soumission au\nfait dans la poursuite de l'idéal, le dévouement à une tâche\ndont nous ne verrons pas la fin. N'est-ce pas là une très noble\nforme de l'esprit religieux? »\n   Je ne veux pas instituer la critique de cette page suggestive;\nje ne dirai qu'en passant qu'il y a là un très grossier abus de\nmot, l'abus du mot religieux et puisque, dans toutes les\nlangues des hommes, ce terme implique une relation à la divi-\nnité, c'est une mauvaise plaisanterie que de l'appliquer, dans\nun morceau qui prétend à la rigueur philosophique, à une atti-\ntude d'âme très noble sans doute, très idéale, mais qui n'est\nimaginée précisément que pour échapper à la notion même de\nDieu et de religion au sens traditionnel et humain. Mais c'est\ntout juste par cet abus étrange que cette page prend toute sa\n\n\n (1) Dans sa préface au livre de M. Paul Bureau : La Crise morale des temps nouveaux. .\n"}, {"page_pdf": 343, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2317, "texte": "300                          DURENDAL\n\n\n\nvaleur au point de vue qui nous occupe. Car pourquoi ce souci\nde rattacher l'idéal social à l'idée religieuse, sinon pour l'élever\npar là à la hauteur incontestée et insurpassable de l'idéal reli-\ngieux lui-même ?\n   Et ai-je besoin de vous dire, Messieurs, que l'idéal religieux\ndont il est question dans la citation que je viens de vous faire,\net auquel M. Croiset s'efforce de comparer et de hausser son\ntrès bel idéal solidariste, c'est l'idéal chrétien?\n   Ils sentent parfaitement, en effet, tous ces forgeurs d'idéals\nnouveaux, que parmi les idéals anciens dont il faudrait éclipser\nles feux ou les éteindre, le plus r a y o n n a n t et le plus sublime\nc'est celui-là.\n   E t de vrai, Jésus-Christ est un formidable concurrent pour\nles faiseurs d'idéal.\n   Songez donc, car tout le secret de sa supériorité infinie tient\ndans ces deux mots-ci, songez qu'il a concrétisé le divin dans un\nhomme!\n   Sa maîtrise incomparable en matière d'idéal vient de ce qu'il\na osé dire : « Avant q u ' A b r a h a m fût, je suis et celui qui me\nregarde voit Dieu lui-même, car Dieu et moi nous ne sommes\nq u ' u n ! » E t l'homme inquiet l'a regardé, il a plongé dans ses\nyeux comme nous plongeons dans des yeux aimés aux heures\nde doute et de détresse où nous voudrions à travers ces yeux-là\npénétrer jusqu'au fond inviolé de l'âme et lui dérober son\nsecret profond, et l'homme a vu Dieu.\n   Sa maîtrise vient de ce qu'il a osé dire :           Dieu est votre\npère, Dieu vous aime, Dieu habite dans le secret de vous-\nmême, il y règne, cherchez-le et vous verrez! » E t l'homme\nrentrant dans sa solitude intérieure et l'explorant avec angoisse,\nsentit tout à coup la présence d'un hôte insoupçonné, entendit\nune voix mystérieuse et fine sortant de ses propres profondeurs\net articulant deux syllabes très douces : « Abba, P è r e ! »\n   Sa maîtrise vient de ce qu'il a osé dire : « L ' h o m m e ne vit\npas seulement de p a i n ; il vit de parole divine; et la parole\ndivine étant éternelle, l'âme qui s'en nourrit l'est aussi et\ntandis que votre corps défaille dans la mort, votre esprit\nretourne à l'esprit incréé. » E t l'homme qui se mourait d'horreur\nd'être éphémère, prit confiance et s'habitua à regarder la mort\nnon comme une fin sombre, mais comme un commencement\nlumineux.\n"}, {"page_pdf": 344, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2451, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS LA V I E                   301\n\n\n   Sa maîtrise vient de ce qu'il a jeté un reflet divin sur toutes\nchoses humaines en osant dire : « Quand vous priez, Dieu\nécoute!... Q u a n d un cheveu se détache de votre front, Dieu\nl'a voulu! Q u a n d vous dites à votre frère : je te pardonne le\nmal que tu me fis; Dieu vous absout vous m ê m e ; quand\nvous donnez un morceau de pain à un mendiant, c'est moi,\nJésus-Christ, qui le reçois; q u a n d vous souffrez, le front\nappuyé sur m a croix, votre sang se mêle au mien et lave\ndes péchés dans des â m e s ; Dieu est partout dans votre vie,\nvous baignez en lui comme l'enfant baigne au sein de sa mère,\ntirant d'elle la vie, l'être, le mouvement. Dieu est tout mêlé à\nvotre vie et votre vie est toute mêlée à L u i ! »\n   Et tout cela, il le proférait avec un accent d'assurance si tran-\nquille, avec une expression de vérité aiguë, avec un air d'au-\ntorité si accablant, — et dans un tel rayonnement de bonté —\nque nul homme qui pense, nul h o m m e qui rêve, nul h o m m e\nqui sent, n'y a pu échapper complètement.\n   Et sa maîtrise, enfin, lui vient de ce que ce grand idéal\ndivin, il l'a rendu tellement accessible, tellement familier,\ntellement a d a p t a b l e à toute mentalité, la plus commune comme\nla plus rare, que chacun peut y abreuver sa soif plus ou moins\nconsciente de mystère. « Grâce à Jésus, note très justement\nErnest Renan, l'existence la plus terne, la plus absorbée par de\ntristes ou humiliants devoirs, a eu ou a pu avoir son échappée\nsur un coin du ciel. »\n   Je vous décrivais tout à l'heure avec M. Croiset l'idéal de la\nreligion sociale, à savoir la conviction que nous sommes une\ntoute petite partie d'un tout qui nous déborde infiniment; le\ndevoir enthousiaste d'unir notre énergie individuelle aux\nmyriades d'énergies de la masse afin d'acheminer lentement la\n masse à venir, vers un état de choses plus beau, meilleur, plus\n heureux.\n    Il y aurait une critique multiple à faire de cette forme\n d'idéal, Messieurs; la seule que je veuille produire ici c'est que\n pareille conception est difficilement accessible à la foule;\n or il ne faut pas oublier que la foule réclame aussi impérieu-\n sement sa pâture d'idéal que l'élite. « L e gémissement d'une\n vieille femme agenouillée dans l'église de son village est du\n même accent, traduit la même ignorance, exhale la m ê m e\n angoisse, affirme le m ê m e pressentiment que la méditation de\n"}, {"page_pdf": 345, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2488, "texte": "302                         DURENDAL\n\n\n\n Pascal ou les livres de Maurice Barrès. » E t allez-moi enthou-\nsiasmer l'âme d'une vieille femme ou même l'âme d'une jeune\n fille par cette vue immense et profonde de Croiset... Mais,\nen revanche, je vous en montrerai par millions depuis vingt\nsiècles, des âmes jeunes, grossières, obscures, humbles, des\nâmes de rien — semble-t-il — qui entrées de plain-pied dans le\nsentier d'idéal frayé par le Christ ont fait de leur vie ce que\nCroiset d e m a n d e en vain que l'on en fasse au nom de l'idéal\nsocial : une immolation de soi, au bien de la collectivité. Il\nne me faudrait pas chercher loin. Ces servantes des pauvres,\npour qui ce m'est un honneur de vous parler aujourd'hui,\nqu'est-ce donc sinon cela : des âmes d'humbles qui ont trouvé\nglorieux et infiniment doux de se mettre au service de plus\nhumbles encore parce que la parole génératrice d'idéal est\ntombée sur elles : « Ce que vous avez fait au plus petit d'entre\nles miens, c'est à moi que vous l'avez fait... » Des mots comme\ncelui-là transfigurent la vie, Messieurs, et des mots pareils,\nJésus en a prononcé cent !\n     E t c'est pourquoi dans cette renaissance de l'idéalisme que\nl'on peut constater dans le monde depuis un bon quart de\nsiècle, le Christ tient une place qui apparaît si considérable.\nE t ce qu'il y a de remarquable (car la vérité finit toujours\npar sortir de l'erreur comme la vie de la mort, et proprement\nmême l'erreur n'est le plus souvent que la défaillance d'un\nesprit trop faible pour produire le vrai sans en souffrir, comme\nla mort n'est que la défaillance d'un vivant trop faible pour\nproduire la vie sans en mourir) ; ce qu'il y a de remarquable\nc'est que c'est le positivisme lui-même, négateur d'idéal, qui\nl'a ramené finalement dans notre société d'où il l'avait un\nmoment cru bannir. C o m m e l'observait très justement, il y\na quelques jours, Maurice Barrès, à la C h a m b r e française,\n« les tenants de la méthode expérimentale, ceux qui ont\nvoulu l'appliquer m ê m e aux choses de l'âme et constituer une\nscience psychologique, vous disent que de ces parties profondes\nde l'être, de ce domaine obscur, surgissent toutes les puissances\ncréatrices de l'homme, toutes les intuitions, celles que la raison\npourra contrôler aussi bien que celles qui dépassent la raison.\nIl y a tout au fond de nous un vaste domaine, le plus riche\ndomaine d'aspirations confuses, un domaine obscur, et ces\npsychologues scientifiques le reconnaissent comme la nappe\n"}, {"page_pdf": 346, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2548, "texte": "                       L'IDÉAL DANS LA VIE                          303\n\n\nprofonde qui alimente nos pensées claires... D e plus en plus\nles esprits se tournent vers cette région subconsciente de l'âme\nà laquelle la science psychologique attribue la plus grande\nréalité... Cette vie profonde, cette conscience obscure, ce\nbesoin du divin, c'est un fait et qu'il n'est pas en notre pouvoir\nd'abolir dans l'homme ».\n     La force de Jésus-Christ c'est d'être descendu dans ces eaux\ndormantes et souterraines et de les avoir agitées délicieu-\nsement, p u i s s a m m e n t ; c'est d'avoir fourni à ce besoin du divin\ndont parle Barrès, un aliment multiple et varié, merveilleu-\nsement assimilable par toutes les âmes, plus simple pour les\nâmes ordinaires, plus subtil pour les âmes rares, comme était,\ndit-on, le pain mystérieux que Jéhovah pleuvait sur Israël dans\nsa marche vers la T e r r e de P r o m e s s e ; et c'est enfin d'avoir\npromis, lui aussi, une T e r r e , une terre de paix et de félicité,\ntoute en contraste à la nôtre, au terme de notre douloureux\nvoyage humain.\n     Ne cherchez pas ailleurs la raison psychologique pourquoi\nl'influence du Christ fut si énorme sur la masse h u m a i n e , ni\npourquoi les plus grands spectacles d'idéalisme que présente\n l'histoire ont été donnés surtout depuis vingt siècles, et\n par des disciples de Jésus : le martyre en masse, véritable\n épidémie d'idéal, éclatante affirmation par le fait que la vie du\n corps est subordonnée à la vérité de l'idée et lui doit être\njoyeusement sacrifiée — l'apostolat, produit d'enthousiasme et\n de foi poussant l'homme j u s q u ' a u bout du monde, dans un\n parfait oubli de lui-même, pour y rayonner l'idée fixe qui a\n pris possession de son être tout entier — la virginité, la virgi-\n nité de l'homme, un des défis les plus surhumains que l'âme\n ait jamais portés à la matière, à la bête; et pour comble, la\n virginité devenant la base de l'amour, d'un amour tellement\n  haut et pur qu'il fait rêver de choses angéliques et qu'il tire à\n  Joubert ce cri d'admiration et de regret : « D i e u ! que la chas-\n  teté produit d'admirables amours et de quelles délices nous\n  nous privons par nos intempérances! » Seul, le Christ inspire\n  ces admirables amours, et je le note dans l'opuscule q u ' E m i l e\n  Faguet écrivait naguère de l'Amitié : après avoir fait la descrip-\n  tion de cet amour idéal, qu'il nomme l'amour suprême,\n   l'amour de deux lis qui ne se touchent l'un l'autre que par\n   leur parfum, amour à qui le nom d'amour ne suffit plus, mais\n"}, {"page_pdf": 347, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2331, "texte": "304                          DURENDAL\n\n\n\nqu'il faudrait appeler proprement communion, je note, dis-je,\nque quand il en veut trouver des exemples dans l'histoire, il\nne réussit à en découvrir que trois ou quatre : « Saint Paul et\nsainte Thécla, Fénelon et M m e de Guyon, saint François de\nSales et M m e de C h a n t a i , c'est-à-dire sainte Jeanne-Françoise\nde Chantai » (il aurait pu y joindre encore sainte Thérèse\nd'Avila et le Père Jérôme Gracian), mais vous le voyez,\nexclusivement des spécimens très purs de disciples du Christ.\n— L a bravoure! U n certain genre de bravoure opiniâtre et\nd'intrépidité enthousiaste, se produisant dans un tel ensemble\nde circonstances, qu'elles apparaissent comme choses tout à fait\nà part dans l'histoire du courage h u m a i n . Il me suffira d'évo-\nquer un nom pour préciser l'idée : J e a n n e d'Arc.\n   Il y a dans ces douloureuses archives, qui sont le procès de\nJeanne, une page a d m i r a b l e en vérité, où cette vierge prodi-\ngieuse a livré le secret de son héroïque aventure. Dans le qua-\ntrième interrogatoire public qu'elle eut à subir par-devant\nl'évêque Cauchon, de la part de Maître Jean Beaupère, en\ndate du 27 février 1431, l'interrogateur lui posa tout à coup\ncette question :\n   « Q u a n d vous allâtes à Orléans, aviez-vous un étendard ou\nbannière et de quelle couleur? »\n   J e a n n e répondit :\n   « J'avais une bannière, dont le champ était semé de lis. Il y\navait la figure du monde et deux anges à ses côtés. Elle était de\ntoile blanche, de celle qu'on appelle boucassin. Il y avait écrit\ndessus : « Jhésus, Maria », et elle était frangée de soie. »\n   Beaupère reprend :\n       Qu'aimiez-vous mieux : votre bannière ou votre épée? »\n   E t J e a n n e , impétueusement, s'écrie :\n   « J'aimais quarante fois mieux ma bannière que mon\népée!... »\n   Merveilleux instinct de cette enfant grossière mais qu'avait\ntouchée l'idéal, merveilleux instinct qui lui révèle qu'une ban-\nnière, étant un symbole, passe quarante fois avant une épée,\nqui n'est qu'une force, et que ce qui boutera l'Anglais hors de\nFrance, ce n'est pas l'effort de ses hommes d'armes, mais la\npuissance mystérieuse que ses voix font passer en elle et qu'elle-\nmême fait ensuite passer dans les â m e s . Elle avait senti d'em-\nblée ce que conclurait à la fin de sa carrière, u n autre homme\n"}, {"page_pdf": 348, "page_imprimee": 305, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2382, "texte": "                        L'IDÉAL DANS LA VIE                             305\n\n\nde guerre, aussi peu idéaliste que possible celui-ci, bien que sa\nvie ait déchaîné dans le m o n d e moderne un vrai courant d'idéa-\nlisme, Napoléon I e r , de qui est cet axiome : « Il n'y a que\ndeux puissances au m o n d e , le sabre et l'esprit : à la longue, le\nsabre est toujours vaincu par l'esprit. »\n\n                                    * *\n\n   Mais il est t e m p s de finir.\n   Et par quoi terminerais-je mieux cette causerie qui voulut\nêtre un essai d'apologie de l'idéal, que par la page d'Evan-\ngile où le Maître affirmait la vertu béatifique de cette concep-\ntion de la vie? Depuis huit jours, Jésus avait déserté son tom-\nbeau et, fantôme crépusculaire, errait et vaguait par tous les\nlieux qui lui furent familiers, autour des cœurs qu'il avait\naimés, comme fait peut-être notre âme au lendemain de la\nmort. Quelques-uns l'avaient senti, l'avaient vu, et le grand cri\nde joie avait éclaté : Il est vivant!... T h o m a s , un des douze,\nbranlait la tête et m u r m u r a i t : « Rêveries de femmes!... Q u a n d\nj'aurai mis mon index dans son côté percé, j ' y croirai; pas\navant!... » Alors le soir du huitième jour, les douze étant\nensemble, Jésus surgit au milieu de la salle. Il écarta son\nmanteau, entr'ouvrit sa t u n i q u e vers la gauche et dit : « T h o m a s ,\nviens mettre ici ta main ! » L'apôtre s'effondrant dans un sanglot\nd'amour, le Maître prononça cette parole de vie : « T u admets\npour avoir vu. Il en est de bien plus heureux : ceux qui croient\nsans voir. »\n   Ah oui, bienheureux ceux qui croient les yeux fermés avec\nce minimum de lumière diffuse que laisse filtrer la transpa-\nrence des paupières, bienheureux ceux-là parce que dans\nl'arrière-fond infini de leur âme, là où couve la vie profonde,\noù gîte l'angoisse du mystère, où rampent l'inquiétude, le\ndoute, la terreur sourde de la destinée, l'horreur instinctive de\nla mort, l'aspiration déchirante vers autre chose, vers plus\nd'amour, vers plus de lumière, vers plus de bonheur, dans tout\nce chaos subconscient, trouble, agité, douloureux, ils intro-\nduisent la paix souveraine, l'espérance radieuse, le calme\n divin. Bienheureux ceux qui croient — parce qu'ils ont éclairé\n la vie, assis la vie ! T a i n e admire quelque part le mot du\n mathématicien allemand F r a n z W o e p k e : « J'ai pris la vie,\n"}, {"page_pdf": 349, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1321, "texte": "306                        DURENDAL\n\n\ndisait-il, par son côté poétique! » Et de fait le mot est admi-\nrable dans la bouche d'un tel homme. Avoir usé son esprit\ndans la sèche réalité du chiffre, avoir mis en équations rigides\nces choses de grâce et de rêve qui sont le vol d'un oiseau,\nles frémissements ondulés de la lumière, la courbe harmonieuse\nd'un soupir de guitare, et en même temps proclamer qu'on\ns'est obstiné à distinguer dans la vie son côté poétique, son\naspect de mystère, son halo de rêve, et qu'on l'a prise constam-\nment par là, c'est admirable en vérité!\n   Et c'est, en dernière analyse, la vraie attitude de l'homme\nvis-à-vis de la vie : la percevoir telle qu'elle est dans la\nréalité que nous en vivons, mais la pressentir telle qu'elle est\ndans le prolongement de mystère que nous en devinons;\nl'accepter telle qu'elle est dans sa sinistre indigence d'au-\njourd'hui, mais se dédommager par la vision de ce qu'elle est\ndans l'opulente complexité de son ensemble ; en un mot livrer\nses pieds et ses poings à la lourde chaîne qu'elle est, mais\ns'affranchir d'ores et déjà, par l'esprit, des sujétions de la\nchair et du temps, s'évader par l'issue aérienne que nous\nouvre la frémissante formule de Goethe : « Poésie, c'est déli-\nvrance!... »\n                                       R. P.   HENUSSE. S. J.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison05-003", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 307, "page_fin": 308, "titre_corps": "Mois de Mai", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Boseret", "ancre_debut": "Mois de Mai    Mon Dieu, oui, je sais! Vous", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 350, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1608, "texte": "Mois de Mai\n\n  Mon Dieu, oui, je sais! Vous êtes loin, bien loin d'ici, soi-\ngneusement gardée dans votre couvent de ville. Les reli-\ngieuses y sont graves, jalouses, tendres; qui sait?\n  Un anémiant arome d'encens échappé de la chapelle des\npensionnaires court parmi les corridors discrets et l'âme se\nsent vaguement inquiète de mysticisme. Mais après tout,\nvotre gracieuse jeunesse se morfond dans l'uniforme rigide\nde serge noire.\n  Derrière les fenêtres soigneusement voilées d'un lait de\nchaux, l'azur vous est ravi, petit oiseau, et votre cœur même\nignore peut-être le mois de Mai !\n\n   O mois de Mai !\n   La dernière poule a gagné son perchoir : les faisans bran-\nchés dans les sapins des drèves lancent leurs derniers\nappels jumeaux, là-bas de l'autre côté de la vallée. L'heure\ncrépusculaire s'accomplit lentement, amoureusement dans\nl'ombre fascinée du jardin. Au couchant, dans les flots ver-\ndâtres, indigos, mauves et rouges du ciel dégradé s'avancent\ndes courants d'or et la flotte moirée des nuages.\n\n  Le silence hésite. 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Des grappes de fusain font pleuvoir de la\nbranche incurvée, dans l'étang, leurs étamines odorantes.\nDes guirlandes roses de pêchers ceignent les vieux murs\nqui se profilent. Des touffes enivrantes de lilas mauves et\nblancs se fondent sur le ciel. Les naïves cardamines et les\nboutons d'or s'inclinent dans le pré. Seuls les prétentieux\npissenlits qui croissent dans les chemins s'ouvrent comme\ndes soleils, sous la jonchée brune des cosses de mille bour-\ngeons éclatés.\n\n  Si vous veniez me surprendre pourtant, tandis que j'écris\nsur le banc vert, à la croisée des chemins, sans que j'en-\ntende crier la cendrée sous votre pas alerte.\n  Poursuivrions-nous les jeux ingénus, commencés il y a\nquelques mois : rire, courir et chanter dans l'herbe.\n  Nous serions heureux de nous retrouver, peut-être trou-\nblés du nouveau savoir : vous vous arrêteriez interdite...\n  Voici les rossignols!\n\n   Qu'ils chantent divinement ces Poètes : quel suprême\nappel font-ils au génie!\n  Je sens briller dans l'ombre leurs petits yeux ronds de\nchaude lumière.\n  En eux naît la touchante poésie des jardins hospitaliers\net aromatiques bien clos. Ce ne sont pas encore leurs éton-\nnantes roulades d'amour. Ce sont de petits poèmes brefs de\ntendresse imprécise et de regrets en ces massifs où d'autres\nqu'ils aimèrent ne sont pas revenus...\n   Leur ferveur s'enfle dans l'effluve des blés verts: et je\npleure\n\n  Non, il vaut mieux que vous ne soyez pas là, dans cette\nhaleine d'ivresse printanière : vous surprendriez la fêlure\nde mon coeur.\n  L'obscurité est venue : je ne puis plus écrire...\n  Je vous aurais si bien aimée pourtant!\n                                      Joseph BOSERET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison05-004", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 309, "page_fin": 316, "titre_corps": "« L'An mille » et quelques poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "L'An mille „ et quelques poèmes  L'An mille, par VICTOR KIN", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 352, "page_imprimee": 309, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1881, "texte": "L'An mille „ et quelques poèmes\n\nL'An mille, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier). — Le Miroir des\n  Heures, par HENRI DE RÉGNIER (Paris, Mercure de France).— Les géor-\n  giques chrétiennes, par FRANCIS JAMMES (idem). — La maison pauvre,\n  par ANDRÉ LAPON (Paris, Falque). — Sapho, par FRANCIS V I E L É - G R I F -\n  FIN (Paris, L'Occident). — La chanson du poète errant, par GABRIEL\n  SARRAZIN (Paris, Perrin). — Elégies et Sonnets, par HENRY DEBERLY\n  (Paris, Grasset).— Pages choisies et inédites d'AMÉDÉE PROUVOST (idem).\n  — Amédée Prouvost, par G. LECIGNE (idem). — Le Laraire, les Irrévé-\n  rences, par L. KOCHNITZKY (idem). — Le Livre du Dauphin, par SYL-\n  VAIN BONMARIAGE (idem). — Le Bocage amoureux, par ROGER ALLARD\n  (Paris, Figuière).\n\n\n                                     I\n\n\n                           « L'An mille »\n  Celui qui lira L'An mille superficiellement trouvera à ce drame un double\nvisage. Des discours comme celui-ci le feront songer aux Durgraves :\n\n       Christ a prédit le jour de la grande colère :\n       « Lorsque partout vous entendrez parler de guerre,\n       De peste, de famine et de maux monstrueux,\n       Et lorsque vous verrez des signes dans les cieux,\n       Vous saurez que mon jour est proche... » O frères, dites,\n       Que manque-t-il encore aux angoisses prédites ?\n       La guerre ! Elle est partout soufflant dans son clairon !\n       Elle est de burg à burg, de baron à baron,\n       Précipitant les cavaliers en noirs tumultes,\n       Ebranlant l'air du choc strident des catapultes,\n       Versant à flots bouillants le bitume et la poix ;\n       En sorte que, les soirs de bataille, parfois,\n       La nuit est comme un catafalque de ténèbres,\n       Dont les villes en feu sont les cierges funèbres,\n       Et qu'on entend, au lieu de l'office des morts,\n       Les hurlements des loups qui dépècent les corps!...\n"}, {"page_pdf": 353, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3148, "texte": "310                                DURENDAL\n\n\n\n  Et des vers comme ceux-ci lui évoqueront Bérénice :\n\n          Mon Dieu qu'ai-je besoin d'apprendre davantage?\n          Ton geste et ta parole ont rendu témoignage\n          Que, lassé des attiraits d'un amour trop divin.\n          Ton cœur découragé le sacrifie enfin.\n          Mais, monseigneur, avant que de ce lieu je sorte\n          Ces tentures, ces fleurs, ces habits que je porte\n          Proclameront du moins à tes yeux confondus,\n          Que de pareils propos n'étaient plus attendus,\n          Et que tu ne pouvais choisir une heure pire\n          Pour venir avouer l'horreur que je t'inspire...\n\n   C'est que ce drame est à la fois classique et romantique. Romantique dans\nses décors, dans sa forme générale, dans son extérieur, dans ses gestes, dans sa\ncatastrophe ; classique dans son sujet vrai et dans sa pensée. Le drame roman-\ntique fut fait d'événements entrechoqués d'obstacles extérieurs à vaincre, la\ntragédie classique est intérieure et intime. Hugo aurait pu écrire L'An mille,\nRacine eût pu le rêver.\n   Tragédie intérieure, ai-je dit. Qu'y a-t-il d'autre ici qu'une tragédie inté-\nrieure traduite au dehors par un symbole ? Réduite à sa plus simple expression\nl'œuvre de Kinon est la lutte du devoir et de la passion — mieux, et plus\nchrétiennement : la lutte de la passion avec la Grâce.\n    Mais pour pouvoir exprimer pleinement et puissamment ce conflit il fallait\nl'extérioriser dans une époque de foi et de violence. Il fallait que le Péché pût\nà son aise agir, haïr, accumuler crime sur crime à la face du monde ; il fallait\nque la Grâce prît un aspect dominateur et doux et pût apparaître dans toute sa\nsérénité. L'époque de l'an mille était particulièrement favorable à ce grosisse-\nment dramatique. Au moyen âge le bien et le mal s'exprimaient avec véhé-\nmence. A la fin du premier millénaire chrétien, les terreurs folles qui régnaient\n accentuèrent encore les passions et les repentirs. Qu'un homme grandi par les\n meurtres et les crimes, tout-puissant dans une contrée terrifiée, qui a provo-\n qué jusqu'à Dieu même, et qu'aucune malédiction n'a troublé, soit touché\n tout à coup par un amour suave et pur, par une enfant vêtue d'un lin d'inno-\ncence et qui porte en elle la grâce insinuante et douce, que bouleversé il\ntombe à genoux, puis que sa brutalité ancienne et son crime le reprennent, le\ntendent, le disputent à l'influence divine, que celle-ci triomphe : quel drame\n peut être plus grand, plus large, plus profond? Il ne sera que plus poignant,\n que plus significatif et plus humain si, après ce triomphe, une parole de haine\n et une malédiction fanatique viennent rejeter dans l'horreur et la mort, celui\n que la douceur en avait fait sortir...\n    C'est ainsi — par l'époque même où il se passe et qui le fait plus paroxyste\n et plus véhémente — que cette tragédie devait prendre la forme du mélodrame\n hugotique. Dans un décor de montagnes sauvages, sous un ciel incendié de\n présages, à une heure critique du monde, les mots, les gestes et les faits se pré-\n cipitent, s'amplifient, se dramatisent. Les discours de malédiction et de prière\n"}, {"page_pdf": 354, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3177, "texte": "              « L'AN    MILLE    » ET Q U E L Q U E S   POÈMES                311\n\n\n\nse répondent, l'orgie du dernier jour voisine avec les excès des pénitences,\nl'amour et la haine s'expriment sans mesure, en un beau lyrisme qu'ignora\nle grand siècle, des sorcières passent, des comètes fulgurent, des châteaux\ns'écroulent, toutes les catastrophes s'accumulent, tous les sentiments violents\ntrouvent des mots pour se traduire. Mais tout à coup paraît Odile, et l'appa-\nrition de la grâce amène dans cette nuit une clarté ineffable, et dans le drame\nun langage nouveau. Tout naturellement le vers, quand la jeune fille est là,\nse fait calme, se dépouille, se simplifie. Ce n'est plus la voix de l'orage, de la\nterreur ou de la colère, c'est la douce voix qui parle au fond du cœur. Le\ndécor même semble s'éclairer et des scènes exquises peu à peu se dessinent\ntransformant l'impression d'angoisse en une impression de joie. Je sais peu de\nchoses aussi délicieuses que cette conversation au début du troisième acte\nentre trois petites filles. Avant les noces d'Odile et de Nor elles sèment des\nfleurs dans la salle, elles chantonnent. Ces fleurs qu'elles sèment, les chansons\nqu'elles chantent, la robe qu'elles ont vu se mêlent dans leur esprit à la per-\nsuasion que toute proche d'elles est la fin du monde. Et c'est charmant de les\nentendre rire et rêver, pendant qu'au dehors des mains décharnées se tordent\nde peur...\n\n        Tralala — Du crocus — Trala — De la pervenche.\n        — Procession. — Ce qu'on est belle en robe blanche!\n        — Nous aurons du vin doux... — Des petits pains au miel...\n        — Et le Vendredi saint nous jouerons dans le ciel.\n        — Non ! — Si ! Mon père a dit que c'est la fin du monde.\n        — Quand on le dit, tu sais, madame Odile grondel\n        — C'est qu'elle nous veut faire une surprise — Dis\n        Laquelle ? — Nous conduire ensemble au paradis.\n        — Du thym...— J'ai vu sa robe... — Eh bien ? — De la jacinthe.\n        — ... Fleurdelisée ainsi qu'une robe de sainte.\n        — C'est pour se marier tout à l'heure — Bien sûr.\n        — Non ! pour glisser, là-haut sur les dalles d'azur...\n\n   Drame classique, drame romantique, ai-je dit, drame moderne aussi. Victor\nKinon n'est pas de ceux qui se contentent de reparler la langue des autres, et\nà un drame nouveau d'appliquer le revêtement de deux formes admirables, je\nveux bien, mais périmées... Le poète inoubliable de l'Ame des Saisons repa-\nrait ici en d'inoubliables vers, en des pensées neuves et fortes, en des images\nlourdes de songe. Son lyrisme, dans cette pièce farouche, peut trouver son\nlibre cours, et tel discours, qu'à la scène il faudrait sans doute écourter, tel\nsermon de Radbod par exemple, constituent un poème de toute beauté.\n   Quant à étudier la structure dramatique de la pièce, le métier de l'auteur,\nson sens scénique ce n'est plus de ma compétence. J'ai admiré un poème\npuissamment beau, je n'ai point fait de la critique dramatique. Je dirai pour-\ntant que je préfère le lyrisme de Kinon à son théâtre et que le personnage\n— secondaire — d'Hedwige, dans l'an mille, me semble inconsistant, peu\n vraisemblable et sans relief suffisant.\n"}, {"page_pdf": 355, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2056, "texte": "312                                DURENDAL\n\n\n\n\n                                       II\n\n\n                            Qnelques poèmes\n   M. Henri de Régnier nous donne son premier volume d'académicien.\nC'est un de ses plus beaux. Son vers n'a jamais été si limpide, si clair, si\nimprégné de songe, et il a mis une véritable coquetterie à être absolument clas-\nsique dans sa forme. Pour ne plus partir vers de lointaines conquêtes il a\nconservé la même puissance de rêve.\n\n         Compagnons orgueilleux, amis ingrats que j'aime,\n         Je vous laisse partir sur la mer, sans regrets.\n         Qu'importe le vaisseau si la route est la même !\n         Sans aller avec vous je suis où vous irez.\n\n         Tandis que vous croirez découvrir à l'aurore\n         Le prestige changeant d'un nouvel horizon,\n         Ma mémoire, fidèle au passé qu'elle honore\n         M'en rendra la couleur, la ligne et la saison.\n\n         Et, de la rive aride où la mer monotone\n         Avec le même bruit mire les mêmes cieux,\n         Je n'aurai, pour revoir tout ce qui vous étonne\n         Qu'à me ressouvenir et qu'à fermer les yeux.\n\n  Et la même puissance d'évocation :\n\n         L'arène est vaste, nue, ardente, circulaire,\n         Et le soleil couchant, de ses rayons, éclaire\n         Les gradins. Déjà l'ombre en gravit la moitié.\n         Le bloc soutient le bloc à sa masse appuyé,\n         Et tout le large cirque, en sa rondeur immense,\n         Semble une cuve creuse et pleine de silence,\n         Tandis que, sur le ciel, se dresse un pan de mur\n         Debout etfruste avec trois arcades d'azur...\n\n   Dans ces poèmes des dernières années, règne le souvenir d'un disparu.\nL'ombre de Heredia y est filialement invoquée. Et je crois qu'il y a dans Le\nMiroir des heures peu de vers plus simplement nobles et beaux que ces\nstrophes à première vue familières...\n\n          Aujourd'hui j'ai revu ce calme coin de terre\n                     Que vous aimiez,\n          Le vieux perron où pousse encor la saponaire,\n                     Les deux palmiers...\n"}, {"page_pdf": 356, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2345, "texte": "               \" L'AN MILLE \" ET OUELQUES POÈMES                             313\n\n\n        ... C'est toujours ce doux lieu dont clair et frais résonne\n                     Le double nom\n        Auquel, Douce-Fontaine ou bien Blanche-Couronne\n                     L'écho répond.,.\n\n        ... Vous y rêviez peut-être en ces soirs où l'on pense\n                    A son matin,\n        Au jeune homme jadis venu vers notre France\n                    D'un ciel lointain.\n\n        A votre voix vibraient, quadruples et jumelles,\n                   Les rimes d'or.\n        Car vos sonnets, à vous, furent vos caravelles,\n                    Conquistador !\n\n   L'œuvre de Heredia y est filialement évoquée aussi. Une cinquantaine de\nsonnets dans la manière du maître terminent le présent recueil. Je dis : dans\nla manière du maître, je me trompe. L'auteur du Médailler est un songeur,\nl'auteur des strophes ne fut qu'un évocateur prodigieux ; les sujets sont parfois\nsemblables, les rimes aussi et les images, mais l'atmosphère est autre,\n\n        Je ne sais, mais il rôde en ces lieux magnifiques,\n        Plantés de rouvres verts et de cyprès coniques,\n        Comme une obscure fièvre et comme un filtre errant,\n\n        Et, vers le soir, du bord des terrasses hautaines,\n        On entend se mêler et frémir sourdement\n        Le frisson du feuillage au frisson des fontaines...\n\n                                      *\n                                     * *\n\n   Les deux premiers chants des Géorgiques chrétiennes viennent de\nparaître en volume. J'imagine que Francis Jammes doit aimer d'une parti-\nculière dilection ce poème où sa poésie prend un aspect, semble-t-il, définitif.\nQuand la première partie parut dans le Mercure, Durendal en a cité d'admi-\nrables passages ; le second chant, moins égal que le premier, renferme des\npages d'une ineffable sérénité. Le poète d'Orthez depuis qu'il a prié dans\nl'Eglise habillée de feuilles semble avoir eu une nouvelle révélation de la\nnature...\n\n        Et maintenant, nourri d'un ineffable blé,\n        Il semblait qu'à ses yeux s'ouvrait un nouveau      monde...\n\nelle lui apparut plus grave, plus intime encore et plus belle, et dans son àme\nchrétienne il trouva chaque jour de nouvelles raisons de l'admirer. Je ne con-\nnais avant Jammes que Guido Gezelle qui ait vu de la sorte la beauté des\n"}, {"page_pdf": 357, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2017, "texte": " 314                                DURENDAL\n\n\nchoses, avec Dieu dans les choses, avec une prière au bord des lèvres. Chez\nl'un et chez l'autre c'est une ingénuité sereine et religieuse, une constante élé-\nvation, une communion continuelle à la signification divine des êtres. Gezelle\nne vit-il pas les anges engranger les moissons comme Jammes les voit présider\naux vendanges :\n\n          La cour s'emplit d'ombres mouvantes, le portail\n          S'ouvrait sur la rentrée des gens et du bétail.\n\n          On entendait la voix sans distinguer les faces,\n          La lune n'éclairant que le haut de l'espace.\n\n          Les cuves sur les chais noircissaient dans le ciel\n          Et dominaient les bœufs massifs et solennels.\n\n          On voyait çà et là courir une lumière ;\n          Le pressoir recevait les dernières grappières.\n\n          La danse des jouteurs, fille du vieux Noé,\n          Ne poussant point les cris païens de l'évohé.\n\n          Nul fifre ne Vaccompagnait et sa mesure\n          Naissait du seul motif que la grappe était mûre.\n\n          Les bacchantes et les silènes délaissés\n          Avaient cédé la place aux anges de Jessé.\n\n          Ceux-ci mêlaient aux raisins blonds leurs boucles blondes,\n          Sachant ce que du vin fait le sauveur du Monde.\n\n  Jammes aime la nature simple, sans apprêt, la vie sans artifice. Il y a\nquelque chose de patriarcal dans sa conception du monde. Les anges qui\ndevant lui traversent le ciel ne l'ont jamais invité à des élans fous, à des fuites\néperdues aux aspirations insensées qui sont le ressort poétique de tant d'écri-\nvains; au contraire ils lui ont enseigné la douceur du monde, la clarté de la\nvie, l'espérance, la paix sans désirs.\n\n         Les anges ne sont pas amis de Prométhée...\n\n   Et il goûte cette paix, cette clarté, cette douceur. Il a une âme rustique et\nfidèle.\n\n         Dussé-je le dernier sur la dernière feuille\n         Faire parler votre âme, ô champs, je la recueille...\n\n                                         *\n"}, {"page_pdf": 358, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2635, "texte": "              « L'AN MILLE       » ET QUELQUES        POÈMES              315\n\n\n   J'ai parlé autrefois des Poèmes provinciaux de M. André Lafon. Je regrette\nde ne pouvoir, faute de place, parler longuement d'un nouveau volume de ce\npoète : La Maison pauvre. La mélancolie des soirs, en province, la tristesse\nd'être seul, l'évocation des passantes effacées :\n\n        Un peu de vous revit aux anciennes salles,\n        Ombres que par ce soir triste j'évoquerai,\n        A l'heure où le salut s'achève, où Von dirait\n        Voir passer dans la rue étroite, sous leur châle,\n        Eugénie de Guérin près d'Eugénie Grandet...\n\net la méditation simple et bonne de l'âme qui désire arriver à Dieu, tout cela\nM. André Lafon le dit dans une langue presque silencieuse, sans lever la voix,\nsimplement. De la mélancolie des premières pages, il arrive à la fin du volume\nà une sorte de joie discrète et aimante, qui est charmante, comme après la\nlente bruine la lumière lointaine d'un arc-en-çiel pâle...\n\n        Le jardin rafraîchi tremble à l'aube première\n        Et se reprend à vivre au sortir de la nuit;\n        Voici que, pas à pas, la paisible lumière\n         Vient, touche chaque chose et, charitable, luit\n        Sur le toit, sur le mur incliné, la barrière,\n        L'herbe humide et la chaîne lourde du vieux puits.\n        La demeure va s'éveiller active et grave,\n        Et l'étable s'ouvrir obscure sur le pré;\n        La vache dès le seuil acceptera l'entrave,\n        Chacun retrouvera l'ouvrage commencé.\n        La vie est, ô mon Dieu, simple, facile, unie\n        Au cœur de bon vouloir qui sait ce quelle vaut.\n        Donnez-nous seulement ce courage qu'il Jaut;\n        Celui dont vous armez l'humble femme qui plie\n        Après que tout le jour, à genoux près de l'eau,\n        Elle lava pour nOUS, et que je vois, sitôt,\n        Suspendant à la corde raide qu'elle essuie,\n        Le linge, de ses bras en croix levés bien haut...\n\n                                     *\n                                    * *\n\n   J'aurais voulu, pour terminer cette chronique, dire toute mon admiration\npour Sapho, le subtil et pur poème de Vielé-Griffin, paru récemment aux édi-\ntions de l'Occident. Mais la place me manque et comme Tancrède de Visan\nen parla ici le mois dernier je puis attendre ma prochaine chronique. Et je\nveux citer pour finir la Chanson du poète errant de Gabriel Sarrazin,\npoèmes en prose, empreints du plus bel idéalisme; les Elégies et Sonnets de\nM. Henri Deberly, qui sont loin d'être sans valeur; les Pages choisies et iné-\ndites d'Amédée Prouvost, livre dont je reparlerai et qui paraît en même\n"}, {"page_pdf": 359, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 540, "texte": "316                             DURENDAL\n\n\n\ntemps qu'une étude de M. C. Lecigne sur ce poète mort en pleine jeunesse;\nLe Laraire et les Irrévérences par M. Léon Kochnitzky (Dieu vous bénisse!),\npoèmes d'une médiocrité charmante ; Le livre du Dauphin, de M. Sylvain\nBonmariage, volume qui contient des plaquettes déjà publiées et une cinquan-\ntaine de poèmes nouveaux d'un érotisme quelconque ; Le bocage amoureux,\npar M. Roger Allard : petites images voluptueuses.\n\n                                                      P I E R R E NOTHOMB\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison05-005", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 317, "page_fin": 323, "titre_corps": "Les Concerts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Les Concerts   La Sainte Elisabeth de L", "ancre_fin": "succès aussi vif que justifié. GEORGES DE GOLESCO.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Théâtre du Parc    S a p h o", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 360, "page_imprimee": 317, "debut_caractere": 69, "fin_caractere_exclue": 2572, "texte": "Les Concerts\n  La Sainte Elisabeth de Liszt au Conservatoire. — Le\ncentenaire de Liszt a été fêté au Conservatoire par une remarquable exécution\nde la Légende de Sainte Elisabeth qui, dans le domaine de la musique reli-\ngieuse, compte parmi les œuvres les plus significatives du maître hongrois,\nayant sa place marquée à côté de la messe de Gran et de l'oratorio Christus.\n   Liszt, nous l'avons déjà dit, nous apparaît moins comme un grand\ncréateur que comme un vaillant et infatigable semeur d'idées, comme un\ninitiateur génial à des formes d'art nouvelles, aussi expressives que fécondes,\ntel le leit-motiv avant Wagner, tel encore le poème symphonique où plus\ntard Saint-Saëns, César Franck, Richard Strauss et d'autres encore allaient\nconquérir la gloire. Pareillement, et en dehors de sa valeur propre, la\nLégende de Sainte Elisabeth offre en outre cet intérêt que, par son heureux\nmélange d'idéalisme et de réalisme, par ses alternances de style mystique et\nde style dramatique faisant succéder les extases recueillies et les cantiques\ncélestes à des tableaux pleins de couleur et de mouvement, elle ouvre la voie\nà ce type spécial de poème sacré puisant sa source dans l'hagiographie,\net auquel Edgar Tinel devait donner tout son éclat en des œuvres, sinon\nplus sincères, du moins plus fermement construites et d'une inspiration plus\nsoutenue.\n   La première partie de la légende, depuis l'arrivée d'Elisabeth à la Wart-\nburg jusqu'au départ pour la croisade est surtout attachante par le poétique\népisode du miracle des roses, mais de regrettables longueurs l'alourdissent et\non ne peut dire qu'elle soit d'une beauté absolue et exempte de fléchissements.\nAu contraire, dans la seconde partie, l'intérêt ne faiblit point et l'émotion\ncroît de façon progressive. C'est d'abord la belle scène entre les deux femmes,\nscène empreinte d'un accent tragique si ample, si pénétrant et qui exprime\navec tant de force le contraste entre Elisabeth, humble et résignée, et Sophie,\ndévorée d'ambition qui, après la mort du landgrave Louis à la croisade,\ndépossède et bannit impitoyablement la veuve de son fils du royaume de\nThuringe. C'est encore le tableau évocateur de l'orage traité orchestralement\nde main de maître, puis la prière d'Elisabeth et le monologue de la mort, si\néloquemment expressif et où comme dans un avant-goût du ciel rayonne\n doucement l'âme pure et tendre de la sainte, le chœur des Pauvres auxquels\n des êtres célestes répondent dans l'Infini, le tableau de la glorification et le\n"}, {"page_pdf": 361, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3216, "texte": "318                                 DURENDAL\n\n\n\nmajestueux ensemble d'allégresse triomphale qui termine le poème. Comme\nle dit excellemment M. Chantavoine, le savant commentateur de Beethoven\net de Liszt, « pour peindre des tableaux si divers, mystiques et guerriers,\nidylliques et cruels, tendres et violents, souriants et tragiques, l'art de Liszt\natteint à une souplesse admirable. Mais le principe de l'unité thématique des\n« Poèmes » rejoignant ici dans un sujet presque théâtral la poétique wagné-\nrienne du leit-motiv, garde à l'œuvre une forte cohésion et la préserve de\ntoute disparate ».\n   L'orchestre et les chœurs, dont le rôle dans l'œuvre de Liszt est si considé-\nrable, furent à la hauteur de leur tâche. Tinel s'était assuré le concours de\nsolistes de choix, Mlle Elsa Homburger dont la sincérité d'accent, l'art sobre\net compréhensif ont fait luire au-dessus de la figure idéale d'Elisabeth son\nauréole de poésie à la fois sereine et émouvante, Mme Wybauw-Detilleux\nadmirablement en voix et qui fut superbe de puissance dramatique dans le\nrôle de la comtesse Sophie, enfin M. Seguin à qui était échue la mission\nd'incarner quatre personnages et dont les rares mérites d'interprète et de\nchanteur ne sauraient jamais être assez loués. M. Houx (le Langrave Louis)\net Mlle Viceroy (le Comte Louis) complétaient heureusement ce bel ensemble.\n\n                                         *\n\n    S i x i è m e C o n c e r t Y s a y e . — La série des concerts Ysaye, si parti-\nculièrement intéressante cette année, s'est brillamment clôturée par une audi-\ntion digne des précédentes.\n   Ysaye avait cédé cette fois le bâton à Mengelberg, l'un des premiers parmi\nles grands conducteurs d'orchestre contemporains. La maîtrise superbe du\ncapellmeister néerlandais et la remarquable souplesse de sa compréhension,\ns'adaptant avec une merveilleuse fidélité au style et à l'inspiration des génies\nles plus divers, se sont affirmées d'abord dans l'Ouverture Académique de\nBrahms, où il sut mettre en lumière la pure et claire beauté de la ligne en\nmême temps que la souveraine noblesse de la pensée, dans la Symphonie en\nré mineur de Schumann, la moins connue des quatre et dont il exprima si\nbien la délicatesse rêveuse, le sentiment tendre et profond que vient poétiser\nl'éclosion d'harmonies d'une exquise douceur, enfin dans l'Ouverture des\nMaîtres-Chanteurs, où il se surpassa par l'admirable équilibre de l'architecture\nsonore, l'essor magnifique de l'ampleur lyrique.\n   Il dirigea aussi une composition nouvelle de Théo Ysaye, intitulée la Forêt\net l'Oiseau, esquisse symphonique complétant le triptyque musical dont les\ndeux premiers panneaux sont le Cygne et les Abeilles. On se souvient que les\nAbeilles, inspirées du livre de Maeterlinck, furent entendues l'an dernier aux\nYsaye et qu'on en prisa fort justement l'impressionnisme suggestif et savoureux.\nLa Forêt et l'Oiseau est une jolie page descriptive d'un réalisme pictural fort\ncaractérisé et où Théo Ysaye manifeste encore de façon intéressante raffine-\nment ingénieux de sa palette orchestrale.\n   Mark Hambourg exécuta le quatrième concerto pour piano de Saint-Saëns\n[ut mineur). Le jeu de Mark Hambourg a pour traits distinctifs la puissance\n"}, {"page_pdf": 362, "page_imprimee": 319, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3289, "texte": "                               REVUE       DU   MOIS                         319\n\n\n en même temps qu'une simplicité de bon aloi. On pourra lui reprocher que\n dans l'exposition des phrases chantantes et expressives, il martèle parfois trop\n vivement le clavier.\n   On pourra aussi préférer, pour leur élégance souple mieux en harmonie\n avec l'esprit de l'œuvre, les interprétations que De Greef et Pugno donnent\nde ce même concerto. Il n'en est pas moins vrai que la virtuosité de Hambourg\nest de premier ordre et que cette virtuosité essentiellement artistique se\nrehausse par la clarté exemplaire du trait, la richesse splendide de la sonorité.\nIl en donna la preuve dans sa superbe exécution de la Toccata et Fugue de\nBach transcrites par Tausig, et où le piano revêtit sous ses doigts l'ampleur\nde l'orgue, tandis qu'au contraire son interprétation de la Pastorale et caprice\nde Scarlatti, accentuée de rythmes trop brusqués et impératifs, ne situa point\nl'œuvre dans l'atmosphère de grâce discrète et caressante qui lui est propre.\n\n                                       *\n\n     Q u a t r i è m e C o n c e r t D u r a n t . — Au programme de ce concert,\n  exclusivement réservé à César Franck, figuraient deux des chefs-d'œuvre du\n maître liégeois, la Symphonie en ré mineur, si rarement entendue et que l'on\n aime davantage à chaque audition nouvelle, symphonie dont l'harmonieuse et\n synthétique maîtrise de construction, les qualités proprement dites de style et\n de forme s'effacent devant la beauté sereine de l'Idée, la pure noblesse de\n l'aspiration qui s'élance avec joie vers les cimes, se couronnant de spiritua-\n lisme lumineux, puis la Psyché en ses quatre fragments symphoniques, où le\n fameux mythe païen, le plus poétique et le plus profond que nous ait légué\n l'antiquité, apparaît en quelque sorte christianisé par le chantre inspiré des\n Béatitudes, se transfigurant sous un souffle embaumé de tendresse infinie\n dans les suaves épanouissements d'une mélodie dont l'essence idéale n'a plus\n rien de commun avec les enivrements de la terre.\n    On entendit aussi ce jour-là les airs de ballet de Hulda, où abondent les\n rythmes curieux, les allégories spirituellement expressives que M. Charles\n van den Borren commente de façon si intéressante dans sa très remarquable\n étude publiée, en 1907, sur Hulda et Ghiselle, les deux opéras que les direc-\nteurs de scènes lyriques ont refusé jusqu'ici d'accueillir et dont le savant\ncritique, en un plaidoyer entraînant, analyse finement les beautés.\n    C'est avec une verve étincelante qu'Arthur de Greef exécuta d'abord les\nDjinns, poème symphonique pour piano et orchestre, dont les arabesques aux\nsonorités chatoyantes évoquent les songes et les fantômes de la mythologie\norientales, puis les élégantes Variations symphoniques qui, sans atteindre\naux sommets du Prélude, Choral et Fugue, du Prélude, Aria et Finale, ne\ncessent toutefois de captiver l'auditeur par l'extrême variété des mouvements,\ndes rythmes, des nuances, par la constante distinction de la pensée et de l'écri-\nture.\n   En résumé, ce concert fut un des plus beaux de la série, tant par la qualité\ndes œuvres inscrites au programme que par le soin apporté à leur exécution,\nM. Félicien Durant ayant une compréhension particulièrement élevée de l'art\n"}, {"page_pdf": 363, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3133, "texte": "320                                DURENDAL\n\n\n\nfranckiste et aussi de l'art wagnérien dont il sait exprimer avec clarté les signi-\nfications.\n                                        *\n                                      * *\n\n   Auditions de la Libre Esthétique. — Les auditions de la Libre\n Esthétique figurent parmi les manifestations les plus instructives de la vie\n artistique de notre capitale et cela non seulement par l'originalité des œuvres\n nouvelles, intéressantes pour la plupart, qu'on y révèle au public, mais encore\n par la valeur et le talent remarquable des interprètes qui y participent.\n    Nommons en première ligne Mlle Blanche Selva, cette artiste de race qui,\n dédaignant les vains succès de virtuosité, possède de sa mission une com-\n préhension si juste et si noble, et dont, grâce à l'initiative et au discernement\n perspicace d'Octave Maus, nous avons été à même d'apprécier plus d'une fois\n les dons éminents de pianiste interprète. Les réalisations modèles qu'elle nous\n offre sont marquées au coin d'une conscience artistique haute et probe et,\n parées de sonorités à la fois riches et poétiques, elles attestent un art de colo-\n rations d'une délicatesse extrême. Les musiciens de l'école française lui doivent\nune infinie gratitude, car elle semble détenir le secret de mettre en lumière\n tout ce qu'en leur forme subtile et parfois recherchée, ces œuvres renferment\n de caractéristique.\n    La Suite pour piano (op. 14) de Roussel intéresse par la variété de ses\n rythmes, par ses harmonies savoureuses qu'avive un léger arôme d'archaïsme.\n Le Chant des genêts (suite inédite pour piano) de P. Le Flem est plein de\npoésie évocative. La Cerdana de Séverac se recommande par sa verve pitto-\n resque souvent d'un charme pénétrant. Mlle Selva termina son programme\npar une magistrale exécution des Variations de Dukas sur un thème de\n Rameau.\n    Mme Marie-Anne Wcber joint à un sens interprétatif des plus affinés une\nvoix d'un timbre chaud extrêmement sympathique. Parmi les œuvres vocales\nqu'elle nous fit connaître, nous citerons la Prière de Grovlez, le Soir de\nVreuls, le Childe Harold de Bréville, empreint du sentiment le plus drama-\ntique.\n    Il y a également lieu de signaler le trio en ré mineur de Coindreau\n(M110 Veluard, MM. Chaumont et Gaillard), trois poèmes délicats de Huberti\n(Brume de midi, Berceuse, A la dérive) que M lle Suzanne Poirier dit avec\nbeaucoup de justesse, les interprétations si personnelles et si expressives de\nM110 Marguerite Rollet dans des lieder de Sohy, Englebert, Buffin, Coin-\ndreau, Roussel, la très belle exécution du quintette de César Fraack, un des\nmonuments de la musique de chambre contemporaine (MM. Bosquet, Zimmer,\nMorisseaux, Englebert, Gaillard).\n    N'ayant pu assister à la seconde séance de la Libre Esthétique, nous\nempruntons au Guide Musical les lignes suivantes, signées du nom autorisé\nde May de Rudder :\n    « Le deuxième concert de la Libre Esthétique portait trois noms a son pro-\ngramme, dont celui de Guillermo Uribe, tout à fait nouveau pour nous. Le\njeune compositeur s'est fait connaître ici dans une sonate pour piano et violon,\n"}, {"page_pdf": 364, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3422, "texte": "                             REVUE DU MOIS                                  321\n\n\nassurément bien construite, pleine de vie et de contrastes vigoureux; le thème\ndu second mouvement, avec des variations subtiles et de jolies sonorités a par-\nticulièrement fait bonne impression. Des œuvres de Poldowski, nom qui repré-\nsente une personnalité féminine vraiment intéressante de la musique, nous\nciterons la pittoresque Ballade des cloches pour piano, toute en harmonies\nséduisantes et si naturelles, comme un chant de la tour bien observé, poéti-\nquement et justement interprété. Parmi les mélodies du même auteur, notons\nle Soir, avec accompagnement de piano et de hautbois d'amour; délicieuse\ncette opposition de la voix humaine et de celle de l'instrument que M. Piérard\nmit si merveilleusement en valeur. D'autres chants simplement avec piano\n(celui-ci joué trop fort parfois) nous ont révélé des pages pittoresques ou char-\nmantes, ainsi Colombine, Ballade au hameau, etc. L'auteur au piano et son\nexcellente interprète, M me Demest, ont été fort applaudis.\n   » Pour finir, un quintette de M. Delcroix, œuvre sérieuse, très travaillée et\nfouillée, et qui demande plus d'une audition pour être pénétrée. Les deux\nmouvements, très vif et lent font cependant une impression directe, décisive,\nexcellente, avec de jolis effets de sonorité, ingénieux et expressifs. Exécution\nvibrante de la part de MM. Bosquet, Chaumont, Morisseaux, Van Hout et\n Pitsch. »\n                                         *\n                                       * *\n\n  La Création de Haydn aux Concerts populaires. — La\nCréation de Haydn a été accueillie et écoutée avec le pieux respect dû au\nPère de la Symphonie et de la Sonate, c'est-à-dire à celui qui, frayant pour\nl'Avenir des voies nouvelles, conçut les formes définitives où devait se mouler,\nla pensée des grands créateurs inspirés du XIXe siècle, auquel par conséquent\nBeethoven et même Wagner (ceci n'est pas un paradoxe, car Wagner dérive\nà certains égards de Beethoven) sont redevables d'une partie de leur génie.\nMais tandis que les Sonates, les Symphonies, la musique de chambre de\nHaydn demeurent parées pour nous d'une immortelle jeunesse, son poème de\nLa Création nous apparaît distant, n'éveillant plus d'écho direct et profond\ndans notre mentalité et notre façon de sentir actuelles et cela à l'inverse des\noratorios de Bach et de Haendel, des drames de Gluck, qui sont au contraire\ntout proches de nous, ne laissant apercevoir le sillon d'aucune ride, même\n légère. Ce n'est assurément point que La Création soit musicalement infé-\n rieure aux autres productions de Haydn. L'inspiration du vieux maître y a\n toujours son charme lumineux, s'épand avec tendresse en mélodies d'une\n grâce et d'une fraîcheur exquises. Mais il nous semble que la conception et le\n style de l'œuvre ne sont point concordants avec la grandeur du sujet traité.\n  Et, en effet, dans La Création, si l'on fait abstraction du magnifique Alleluia\n qui termine la seconde partie, digne en tout point des plus beaux ensembles\n vocaux de Haendel, l'ampleur lyrique fait généralement défaut.\n     Il ne faudrait cependant point chercher dans l'œuvre ce que l'auteur n'a\n  point voulu y mettre. Haydn se souciait peu de lyrisme. Il voulait avant tout\n  faire œuvre descriptive, chanter les harmonies de l'Univers et la bonté du\n  Créateur, et cela non avec le dilettantisme minutieux et factice d'un Delille\n"}, {"page_pdf": 365, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3167, "texte": "322                                  DURENDAL\n\n\n\nmais avec cette émotion vraie et sincère, cet optimisme inaltérable de Ber-\nnardin de Saint-Pierre son contemporain. La Création est surtout un tableau\nde la Nature qui abonde en détails descriptifs savoureux en même temps que\nd'une ingénuité ravissante.\n   Citons ici Michel Brenet, le pénétrant commentateur de Haydn :\n   « Haydn fait du paysage le centre de son tableau et il entoure l'homme de\ndétails agrandis qui, possédant hors de lui leur beauté propre, revendiquent\nparfois à son détriment la principale place       »\n        « Faut-il avouer que la musique de Haydn, ainsi que son visage, dans\ndes portraits tracés à quarante années de distance, reste immuablement cou-\nverte de la perruque à queue qu'il ne voulut jamais quitter? Et, tout compte\nfait, faut-il le lui reprocher? N'est-ce pas inconsidérément que nous osons en\nsourire? Les formes de la pensée de Haydn sont adéquates au contenu de\ncette pensée; rompre avec elles eût été de sa part faire acte révolutionnaire\net risquer des disparates dont nous serions plus choqués que de quelques\nrides. Nous aimons les œuvres de Haydn pour leur sincérité, leur probité,\nvoire leur douce naïveté, autant que pour leur saine et heureuse vigueur,\nleur constante sérénité. N'apportons pas trop des raffinements du criticisme\nmoderne dans l'examen de La Création. Réjouissons-nous, avec Haydn, de la\nbeauté du monde. Amusons-nous avec lui de voir les fleuves rouler leurs\nvagues régulières en ondulations égales et les collines s'élever par sauts de\nquintes et de sixtes; écoutons murmurer les ruisseaux dans la prairie,\net l'ange Gabriel chanter en style orné, sur le rythme pastoral, la balsamique\nhaleine des fleurs. Suivons un à un les miracles de la semaine divine,\net sachons, comme en un temple, nous unir aux sentiments pieux que le\nchœur, s'inspirant des psaumes de David, exprime en contre-points magni-\nfiques      »\n   Les trois, archanges, Uriel, Raphaël et Gabriel étaient personnifiés par\nMM. Dua, Billot et Mlle Dupré qui s'acquittèrent avec talent de leur mission,\nsurtout M. Dua dont il y a lieu de signaler la diction simple, vibrante et\nnuancée. On fit une ovation chaleureuse à M. Sylvain Dupuis qui, depuis\nplus de dix ans, conduit avec autant d'autorité que de zèle l'orchestre de la\nMonnaie et des Concerts populaires et qui est sur le point de nous quitter\npour prendre la direction du Conservatoire de Liége.\n                                          *\n\n\n   R é c i t a l d e M l l e H é l è n e D i n s a r t — Le récital donné à la Grande-\nHarmonie par Mlle Dinsart, une des élèves les plus remarquables de\nM. Arthur de Greef, a pleinement confirmé l'impression excellente produite\npar son concert de l'an dernier. Son programme était composé d'œuvres de\nchoix : la Sonate en sol mineur de Schumann dont elle dit notamment\nY Andantino avec le sentiment le plus juste et le plus fin, les Variations de\nBrahms sur un thème de Haendel, où apparurent encore mieux ses qualités de\nclarté, de vigueur, de souplesse, le Prélude, Aria et Finale de César Franck,\ndont elle traduisit la poésie fière et sereine en une interprétation pleine de\n"}, {"page_pdf": 366, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 419, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                    323\n\n\nsincérité et de noblesse, enfin l'Islamey de Balakirew qu'elle joua avec un\nbrio surprenant et où s'affirmèrent si bien l'aisance et la maîtrise de sa tech-\nnique. Applaudie avec enthousiasme, Mlle Dinsart obtint un succès aussi vif\nque justifié.                                      GEORGES DE GOLESCO.\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison05-006", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 323, "page_fin": 324, "titre_corps": "Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. A", "ancre_debut": "Théâtre du Parc    S a p h o , d'ALPHONSE DAUDET", "ancre_fin": "fournie depuis des années. F. 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Les feux de la rampe éclairent les figures d'une lueur\nbrutale, tandis que le portrait écrit fondait, sur les traits des visages, toutes les\nlumières changeantes, les pénombres délicates qui traversent l'atmosphère de\nl'âme.\n   Sapho n'échappe pas à la loi commune. Mais, si l'on n'y retrouve pas\n toutes les finesses du roman, cette pièce n'en demeure pas moins une comédie\n excellente, d'une haute tenue littéraire et d'une grande force d'émotion. Au\n surplus, la séduisante et dangereuse Fanny Legrand fut incarnée à merveille\n par Mlle Lucie Brille, dont la piquante beauté brune et l'enjouement désin-\n volte nous ont aidés à comprendre cette immortelle héroïne. Et la troupe du\n  Parc complétait l'interprétation de la pièce dans un ensemble irréprochable.\n\n                                       *   *\n   Le Vieil      H o m m e , par M. GEORGES DE PORTO-RICHE.\n   Pour je ne sais quelles raisons que je ne discute même point, parce qu'elles\nn'ont rien à voir du tout avec la littérature pure, on a mené contre le Vieil\nHomme, en de certains milieux « vieille France », une campagne de diffa-\nmation d'une impardonnable injustice. Sous prétexte que certaines pièces\njuives réussissent à coups de grosse caisse, et parce qu'en l'espèce on avait\nd'avance crié au chef-d'œuvre, on essaya de faire crouler sous le mépris des\nhonnêtes gens cette tragédie (car c'en est une) qui n'était pas de celles qu'on\npeut accabler sous le ridicule. On a reproché à ce noble drame — qui n'est\nque l'histoire du calvaire gravi par une épouse fidèle — une immoralité\nmonstrueuse et voulue, une sorte de sadisme littéraire que j'y ai, pour ma\n part, inutilement cherché. Qu'il y ait dans le Vieil Homme quelques détails\n choquants et même une scène pénible, je n'en disconviens pas. Mais il est\n absurde et injuste de taxer d'immoralité une pièce de cette hauteur d'esprit et\n de cette tenue littéraire. Faut-il que le talent de Georges de Porto-Riche lui\n ait fait des ennemis !\n    On a dit que le Vieil Homme était le plus beau drame qu'on eût vu depuis\n cinquante ans sur la scène française. De ces louanges démesurées, on est\n coutumier aujourd'hui, et il n'est guère de comédie ni de roman dont on n'ait\n"}, {"page_pdf": 367, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2402, "texte": "324                                  DURENDAL\n\n\nimprimé à peu près la même chose. Il se pourrait bien que, cette fois, l'éloge\nne tombât pas à faux; et je crois que ceux qui évoquent Racine à propos de\ncette tragédie, n'en ont pas si mal jugé : l'excès surhumain des douleurs\nantiques s'exprime en Thérèse Fontanet; et pour rencontrer des accents\nd'amour de cette touchante simplicité et de cette poignante poésie, il faut se\nreporter en effet à Bérénice ou à Monime.\n   Qu'importe le milieu moderne où se déroule l'aventure? Les sentiments\nsont éternels, qui animent ces six personnages. Mais on eût préféré peut-être\nque ce drame d'un si haut lyrisme eût pour décor un milieu un peu moins\nprosaïque que celui d'une imprimerie, par exemple un vieux château perdu au\nmilieu des bois, et que Thérèse, héroïne racinienne, fût vouée à des tâches plus\nproches de la nature, comme l'exploitation d'un domaine. Il y a des milieux\nqui portent en eux-mêmes plus de poésie, et les chants lyriques détonnent\ndans une atmosphère banale. Un effet sort du contraste, mais c'est un effet\nfacile.\n   Autre critique : cette pièce a des longueurs, et quelques négligences de\nstyle qui nous étonnent chez l'auteur d'Amoureuse. Mais M. de Porto-Riche\nnous donnera peut-être cette joie de reprendre sa tragédie et de la conduire à\nce point d'achèvement et de perfection où une telle œuvre se doit à elle-même\nd'aboutir. Quand on a travaillé dix ans à une statue, qu'importent quelques\ncoups de ciseau de plus?\n   L'interprétation du Vieil Homme fut digne en tous points de l'ouvrage.\nMlle Juliette Margel joua le rôle de Thérèse en tragédienne consommée : elle\neut des soupirs, des plaintes, des sanglots, des élans de femme amoureuse,\ndes révoltes de mère douloureuse, qui nous ont émus jusqu'aux larmes.\nMlle Damiroff fut charmante comme toujours dans le rôle de Mme Allain, la\njolie cause de tout le mal. M. Henry Burguet exprima sans éclat, mais avec\nintelligence, la légèreté insouciante et la fatuité de Michel Fontanet,\ninconscient assassin. M. de Gravone, enfin, juvénile et chaleureux, dessina\nd'un trait sûr la figure élégiaque du petit Augustin, amant à la Musset,\ntandis que M. Carpentier fut excellent en grand-père égoïste.\n   Bref, un grand, un très grand succès, qui clôtura magnifiquement la plus\nbelle campagne que le Parc ait fournie depuis des années.               F. A\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison05-007", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 324, "page_fin": 326, "titre_corps": "Revue des Revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Revue des Revues     Dans le Mercure de Franc", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 367, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 2402, "fin_caractere_exclue": 3100, "texte": "Revue des Revues\n    Dans le Mercure de France des lettres inédites de M. Ingres. La suite de\nl'Ecole du Dimanche, l'alerte roman de M. Louis Dumur. M. Jean de\nGourmont prend occasion des Nouveaux Prétextes d'André Gide pour\nexprimer certaines idées parfaitement contestables. « M. Gide se persuade que\nl'idée religieuse fertilise l'œuvre d'art, parce que Jammes s'est converti, que\nClaudel croit en Dieu et que Charles Guérin est mort dans les bras de l'Eglise.\nMais Jammes a écrit des bucoliques païennes que certains préfèrent aux\nchrétiennes. La foi de Claudel n'ajoute rien à la beauté et à la singularité de\nses images, et si l'Amour sacré de Vielé-Griffin est de l'art, c'est parce qu'écrit\n"}, {"page_pdf": 368, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3185, "texte": "                             REVUE    DU   MOIS                           325\n\n\nen dehors de toute croyance. Les mythes et les croyances d'une religion ne\ndeviennent matière d'art que lorsqu'ils sont sentis, intellectuellement et non\nplus sentimentalement... » M. Jean de Gourmont ne voit donc dans Claudel\nqu'un assembleur d'images. Dans la poésie en général il ne voit qu'un jeu :\n« La poésie vit en dehors de toute pensée. » De tels aphorismes nous pré-\nparent à de plus absurdes encore : « C'est sansdoute à sa valeur sexuelle\nqu'on peut mesurer la valeur d'un artiste. » De telles choses n'étonnent plus\nquand on a l'habitude de lire M. Jean de Gourmont. Il est bon pourtant\nde les épingler de temps à autre.\n   — La Revue du temps présent poursuit une enquête sur l'Orientation de la\npeinture moderne. M. Tancrède de Visan, à propos du livre d'Agathon,\ndonne un article sur l'Esprit de la nouvelle Sorbonne.\n   — Vers et Prose. Un Poème d'amour, par André Suarès. Feuilles de route,\npar André Gide. L'Aventure éternelle, par Paul Fort. En supplément les\ndiscours prononcés au banquet récent, où le poète des Ballades françaises fut\ncélébré comme il le méritait.\n   — La Revue Générale publie un poème solaire de Georges Ramaekers.\nM. Jules Leclercq relate une très intéressante excursion au Spitzberg.\n   — Les Marches de l'Est. Le numéro du 15 avril de cette très intéressante\nrevue contient un article de Maurice des Ombiaux sur l'art wallon et l'expo-\nsition de Charleroi. Les premières pages, extrêmement curieuses, racontent\nl'établissement de l'industrie du verre au pays wallon par Gédéon des\nAndrouins... De fort beaux vers de M. Georges Ducrocq.\n   — La Nouvelle Revue française s'occupe, comme la plupart des périodiques\nfrançais, de l'Esprit de la nouvelle Sorbonne. M. Albert Thibaudet trouve\nbeaucoup à redire au livre d'Agathon. Il ne lui pardonne pas « le pullulement\nde sottises qu'il a provoqué dans la presse quotidienne ».\n    — La Revue de Belgique : des notes musicales d'Henri Maubel. .\n   — La Belgique artistique et littéraire. Michel Bodeux, Jules Sottiaux,\nJ. Lhoneux, R. Jeanclair, F.-Ch. Morisseaux... Médiocre, médiocre,\n médiocre... Durendal et M. Pierre Nothomb en particulier sont attaqués\n d'une façon assez lourde et incivile par M. F.-Ch. Morisseaux au nom de\n M. Paul André. C'est très réjouissant.\n    — Le Thyrse contient chaque mois de fort intéressantes chroniques.\n    — La Jeune Wallonie publie une « chronique de la Dame de Pique ».\n Cela guérit du van Beneden (baron Charles).\n    — La Vie intellectuelle. Une émouvante nouvelle de M. Georges Rency.\n Un article de M. Charles Delchevalerie sur Auguste Donnay, évocateur de\n l'Ourthe.\n    — L'Amitié de France est une admirable revue animée d'un noble esprit\n idéaliste et chrétien. M. Georges Dumesnil, dans le dernier numéro, étudie\n l'œuvre de M. Charles de Pomairols. Un beau poème de M. Joachim Gasquet.\n    — L'Occident donne de curieuses Esquisses de M. Hubert Strentz. En\n  voici une : c'est intitulé L'ange et la petite infirme.\n    « L'ange apparut à la petite infirme qui, boitant sur la route, pleurait sur\n  sa détresse et sa difformité. L'espérance brilla sur ses larmes.\n"}, {"page_pdf": 369, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3074, "texte": "326                                DURENDAL\n\n\n\n    — Vous êtes trop beau; jamais dans mes rêves je n'ai vu d'être aussi beau.\n   — Sais-tu pas que je suis ta beauté future? »\n    Dans un article d'une admirable justesse de ton, Adrien Mithouard parle de\nla Revanche de Boileau. Je détache de ces pages ce passage intéressant à plus\nd'un titre :\n    « Je pense depuis longtemps que les défauts les plus modernes de notre\npoésie sont d'avoir tout sacrifié à l'effet musical ou coloré des mots, d'avoir\nhaussé le ton pour dire des choses très simples, d'avoir fait un sort à des\nnuances trop indifférentes, d'avoir abusé d'une sentimentalité et d'une affec-\ntation esthétiques qui répugnent à des honnêtes gens, surtout d'avoir oublié\nque les mots, les si beaux mots de la langue française sont beaux d'avoir un\nsens, et sont encore plus beaux par la densité de leur sens et par sa liaison\navec d'autres sens, et par la syntaxe qui les fait réagir, et par les architectures\nde la pensée à laquelle ils participent. Il y a aussi de la matière poétique qu'on\nnéglige. Une page de Claudel doit sa puissance à la plénitude de leur signifi-\ncation. Je pense encore qu'il est d'autres modes que le mode lyrique. L'absurde\ndrame en vers a si longtemps encombré le théâtre qu'il en a chassé la poésie\ntragique. La poésie gnomique, qui s'accommoderait encore de la forme\n parnassienne, la poésie didactique dont les rythmes libres écartent désormais\nla monotonie restent à tenter. Mais si une inclination nouvelle nous conduit\nà écrire des poèmes d'un autre ton, ce ne peut être que dans le contact avec\nles dernières formules accomplies, ce ne doit être qu'en tenant compte de\nnotre plus récente culture, ce ne sera que selon notre propre nuance. »\n    — La Phalange. Des poèmes d'Edouard Ducôté, de Lucien Christophe,\nde Sébastien-Charles Leconte.\n    — La Revue des Français est toujours actuelle, vivante, diverse. A lire un\narticle très remarquable de M, Ernest Lemonon sur L'Allemagne et le\n Vatican.\n    — La Renaissance contemporaine publie d'intéressantes chroniques.\n M. Henri Allorge, qui n'est plus géométrique, continue son enquête sur la\nsituation des jeunes écrivains contemporains.\n    — Le Rameau, entre quelques articles de valeur, publie une page dénommée\n « Crise », qui est de la plus haute cocasserie.\n    — Joyeuse. Un poème de Nicolas Baudouin. Le Symbolisme et les nou-\n velles tendances poétiques, par Lucien Christophe.\n    — Les Rubriques nouvelles. Nicolas Bauduin admire avec raison les\nNouveaux Prétextes d'André Gide.\n    — Dans la Société nouvelle, je signale une longue et complète étude de\n M. Richard Dupierreux sur Jehan Rictus.\n    — La Nef. M. Roger Boset publie une étude historique qui ne manque pas\n d'intérêt. M. Ultain de Coppin parle de livres qu'il a lus, M. Jean de Jaer de\n pièces qu'il a vues.\n    — Le Catholique. Des pages de Léon Bloy; un verveux abattage de\n Lemonnier, par M. Pol Demade.\n — L'Indépendance. Paul Claudel : Proposition sur la justice.\n                                                                               X.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison05-008", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 327, "page_fin": 333, "titre_corps": "Le Drageoir aux épices", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Épicier", "ancre_debut": "Le Drageoir aux Epices M. Paul André, ayant été attaqué par", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 370, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2515, "texte": "Le Drageoir aux Epices\n\n   M. Paul André, ayant été attaqué par nous au mois de janvier, a chargé\nM. F.-Ch. Morisseaux de prendre sa défense au mois de mai. Conformément\nà cet exemple venu de haut, nous avons décidé de confier aussi nos intérêts à\nun de nos fournisseurs. Le petit chocolatier répondra à M. Morisseaux dans\nnotre numéro d'octobre.\n                                          *\n                                        * *\n   Nos amis de la Belgique artistique et littéraire voudraient bien savoir qui\nest le Petit Epicier. Ils feignent de croire que c'est M. Pierre Nothomb. Qu'ils\nse détrompent, les meilleures notules du Drageoir aux épices sont des autres.\nLes moins bonnes seules sont de lui.\n\n                                      *\n                                     * *                               ,\n    M. Pierre Nothomb, navré de la désapprobation de M. F.-Ch. Morisseaux,\na prié ses amis de Durendal de dévoiler la vérité et de partager avec lui la\nhonte qu'attachent à sa personne les révélations de la Belgique artistique et\nlittéraire. Il n'y a pas de petit épicier, il y a tout un comptoir d'épicerie.\nNous nous sommes donc décidés à détailler à notre spirituel censeur — unis\ndans les sentiments du repentir le plus profond — nos spécialités respectives.\nM. Van den Bosch nous envoie de Mansourah les actualités brûlantes, embal-\nlées dans des tirés à part de la Revue générale. M. Maurice Dullaert s'occupe\nspécialement de la chronique militaire, ce qui l'amène parfois à parler de\nM. Paul André. M. Georges Virrés, fait l'article de Paris. M. l'abbé Moeller,\nfait les cirques, cabarets-concerts et bowlings. M. Carton de Wiart ayant\nouvert le congrès des épiciers à l'Exposition universelle, connaît tous les\ndétails de la profession et dirige l'exploitation de la boutique. M. Edmond\nde Bruyn, en sa qualité d'Anversois, ne fait que les denrées coloniales en gros\net travaille surtout pour l'exportation. M. Frans Ansel portant un nom qui eût\nparfaitement convenu à la femme de Loth, sale les calembours. M. Thomas\n Braun s'occupe de la bénédiction des fromages (rien des 4,000 — quatre\nmille francs). M. Victor Kinon seul, étant poète, ne peut être épicier comme\n il en a formulé dans telle ode coloniale le souhait subsidiaire. Quant à\n M. Pierre Nothomb, les plantureux honoraires qu'il a touchés à la Belgique\nartistique et littéraire lui permettent de ne plus rien faire.\n\n                                        *\n                                    *       *\n"}, {"page_pdf": 371, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2603, "texte": "328                                 DURENDAL\n\n\n\n  L'anonymat du Petit Épicier étant dévoilé, il signera désormais : Le grand\ncharbonnier. M. Taymans nous offre 4,000 francs l'an — quatre mille francs\n— pour cette ingénieuse réclame.\n                                    *\n                                   * *\n   La Belgique artistique et littéraire accuse le Petit Épicier de lui donner le\ncoup de pied de l'àne. Les ingénieux rédacteurs de cette revue ont oublié les fables\nde La Fontaine. Le coup de pied de l'àne s'appliquait, si nous nous en souvenons\nbien, à un vieux lion (belgique) malade et agonisant. Notre spirituelle con-\nsœur en serait-elle là malgré les 4,000 francs — quatre mille francs — du\ngouvernement. Nos bien sincères condoléances.\n\n                                             *\n                                        *        *\n   M. F.-Ch. Morisseaux, qui fait périodiquement une chronique dont les\nillustrations ne manquent pas d'esprit, nous accuse « d'insister en insistant ».\nM. F.-Ch. Morisseaux est a un des premiers écrivains de langue française».\nC'est ce que proclame le prospectus — anonyme — de Bobine et Casimir.\n\n                                             *\n                                        *        *\n   M. Emile Verhaeren, ayant manifesté jadis le désir d'être enterré au bord de\nl'Escaut, M. Jules Sottiaux s'est empressé d'exprimer celui d'être enterré au\nbord de la Sambre.\n                                      *\n\n   L'art de vérifier les dates.\n   Nous avons reçu par le même courrier le numéro de l'Occident d'août 1910\net le numéro de l'Amitié de France de juillet 1911.\n\n                                             *\n                                        *        *\n  Notre campagne en faveur de M. Paul André ayant enfin réussi, on nous\nannonce qu'il vient d'être placé sous vitrine, en grand uniforme, au milieu du\nMusée de l'armée.\n                                         *\n                                       * *\n  Comme il nous est très difficile de dire : « M. X... a fait des fautes de français »\n— sans nommer M. X... — et que, d'autre part, nous trouvons « navrant et\nrépugnant » le système des « personnalités », nous nous sommes décidés\npour le cas — absolument improbable — où une sottise de M. Paul André\nnous obligerait à parler de lui, à l'appeler dorénavant « une intéressante\npersonnalité littéraire »... Le seul ennui c'est que les lecteurs ne sauront\njamais si c'est de Henri Heine ou de M. Paul André que nous parlons.\n\n                                             *\n                                         *       *\n"}, {"page_pdf": 372, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3595, "texte": "                        LE DRAGEOIR AUX          ÉPICES                       329\n\n\n   M. Fallières est arrivé le 9 mai à la gare du Nord. Cette visite a réjoui\nindistinctement tous les amis de la culture française. M. Fallières ne person-\nnifie-t-il pas cette âme élégante et fine, cette langue harmonieuse, ce génie\nclair et nuancé qu'apprécie M. Valère Gille? Aussi les écrivains belges\navaient-ils profité de l'arrivée de. l'hôte auguste de S. M. Albert, pour aller\ndire au Président de la République leur admiration et leur sympathie.\n   La gare du Nord présentait un aspect inaccoutumé, douze drapeaux la\ndécoraient à profusion et quelques fleurs jetaient dans cet ensemble imposant\nune note d'élégance discrète. Sur la place Rogier étaient rangés divers régi-\nments. M. Paul André commandait la batterie d'artillerie qui devait servir à\ntirer les salves d'honneur. Il avait grande allure.\n   A 2 h. 3o le train présidentiel étant signalé à Schaerbeek, M. Paul André se\nmit à tirer cent et un coups de canon. Au cinquante-deuxième la foule\njoyeuse cria : c'est un garçon ! Et au même moment la silhouette de\nM. Fallières s'encadra dans la portière de la voiture présidentielle qui entrait\nen gare. Aussitôt un violent remous se produisit dans la foule, les enfants des\nécoles de Saint-Josse-ten-Noode, en souvenir de l'arrivée de l'empereur alle-\nmand, où ils s'étaient trompé d'hymne national, entonnèrent la Carmagnole.\n Le roi s'avança et serra la main à son hôte. Celui-ci était revêtu du grand\ncordon de l'Ordre de Léopold. Le groupe compact des écrivains s'avança sur\nla partie réservée du quai au milieu des mouvements de la foule. M. F.-Ch.\n Morisseaux, qui avait préparé un trait d'esprit pour le cas où le président\ndébarquerait place de la Constitution, ne put résister au plaisir de le placer. Il\ns'écria : la gare du Midi bouge! M. Fernand Larcier en rit beaucoup.\n   Un bref silence. M. Cyrille Van Overbergh, en sa qualité de président du\nCongrès mondial de géographie, explique au président comment il se fait que\nvenant du sud il débarque à la gare du Nord : c'est afin de témoigner du goût\nde la Belgique pour les expéditions boréales. Le président se déclare enchanté\nde cet éclaircissement qui vient bien à son heure. Puis en sa qualité d'orga-\nnisateur de la partie littéraire des fêtes, M. Van Overbergh fait s'avancer le\n petit cortège académique. M. Wilmotte s'avance en tête. Arrivé près de\n M. Fallières, il lui serre familièrement la main et lui demande des nouvelles\n de M. Faguet, puis se plaçant aux côtés du Président il lui présente successi-\n vement les membres de la délégation. Celle-ci se compose de quatre groupes. Le\n premier est celui des officiers et sous-officiers (pas de personnalités, s'écrie\n M. F.-Ch. Morisseaux!) d'académie. Ils portent en main des palmes grandeur\n nature qu'ils déposent aux pieds de M. Fallières en faisant un petit salut au\n signal donné par le maître des cérémonies. Reconnu dans ce groupe, M. Sas-\n serath, président de la Ligue pour la défense de la langue (et le nettoyage de la\n bouche) française, M. Maurice Benoidt, M. Paul Mussche, M. Robert Sand,\n M. Fernand Larcier, M. van Beneden (baron Charles), M. Sidney-Van-\n tyn, etc. Le second groupe, si on peut l'appeler ainsi, se compose de M. Maurice\n des Ombiaux, représentant les littérateurs décorés du mérite agricole, il tient en\n main un poireau symbolique. M. Fallières, ayant appris qu'il prépare une\n édition illustrée de son Petit manuel de l'amateur de Loupillon, le félicite\n vivement. S'avancent ensuite, les littérateurs couronnés par l'Académie fran-\n"}, {"page_pdf": 373, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2705, "texte": "330                                  DURENDAL\n\n\n\nçaise, ils ont le front lauré, comme il convient. M. Eugène Gilbert, M. Firmin\nVan den Bosch, M. Henri Davignon, M. Valère Gille. A ce moment un\nincident : M. Valère Gille s'embarrasse dans le tapis et tombe. Est-ce un\nhiatus, Monsieur, ou un enjambement? demande le spirituel président. On\nrelève le poète du Bouton d'opale qui est peu endommagé; mais un membre\ndu Cercle artistique le frictionne un peu et on n'y voit plus rien. Cependant,\nà la faveur de cet incident, un autre incident se produit ; des perturbateurs\ns'agitent! on écarte à grande peine le R. P. Dom Besse, camelot du Roy et\nde la Correspondance romaine, qui dissimule, croit-on, une bombe sous sa\nsoutane. On écarte également M. G.-M. Stevens qui, étant décoré du Nicham\nIftikar, a voulu se mêler au cortège, mais on a découvert au dernier moment\nque son diplôme, provenant de chez Me Valensi, n'est pas valable. Le calme\ns'étant rétabli, M. Iwan Gilkin peut s'avancer. C'est lui qui a été chargé de\ncomposer le poème de circonstance. Celui-ci sera publié prochainement dans\nun recueil de pièces du poète de la Nuit, destinées à célébrer divers événements\ncontemporains (l'inondation du Maelbeek, le bal de la Cour, les élections\nprovinciales, l'inauguration de l'Arcade, l'annexion du Congo, la promotion\nde M. Paul André).\n   Nous avons le plaisir de pouvoir citer in extenso ce poème, qui fit, le 9 mai,\nune profonde impression.\n\n                     Jeanne, aujourd'hui tout le monde\n                     Est à la gare, on chante, on rit;\n                     Sur tout visage une profonde\n                         Joie, on le voit, se lit...\n\n                     O Jeanne, c'est monsieur   Fallières\n                     Qui nous arrive par le train\n                     Et qui descend d'une portière\n                         Avec un bel entrain.\n\n                     Il n'a rien d'un homme     sinistre,\n                     Son ventre danse, son œil luit,\n                     Et le Roi, avec ses ministres,\n                          S'avance jusqu'à lui!\n\n                    Que se disent-ils'/ Des paroles,\n                    Jeanne, ainsi que nous en disons;\n                    Et tous les enfants des écoles\n                        Entonnent des chansons !\n\n                     On sent bien dans ces jeunes couches\n                     L'enthousiasme le plus beau,\n                     Et le Roi la main sur la bouche\n                         Comprime ses bravos !\n\n                     Toutes les gloires de Belgique,\n                     O Jeanne, sont autour de nous,\n                     Et les palmes    académiques\n                          Tombent ù ses genoux !\n"}, {"page_pdf": 374, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2545, "texte": "                        LE    D R A G E O I R AUX     EPICES                  331\n\n\n                    / / vient du pays où quarante\n                    Ecrivains, même s'ils n'ont fait\n                    Qu'un seul livre à trois francs  cinquante\n                          Ont l'immortalité !\n\n                    Du pays, où pour une fête,\n                    On peut faire des chants en vers\n                    Sans que les revues vous embêtent\n                        Pendant tout un hiver.\n\n                    Où les quotidiens   publient\n                    Nouvelles, contes, par    monceaux,\n                    Où chaque journal    stipendie\n                        Au moins un      Morisseaux!\n\n                    Où, pendant qu'ici notre gloire\n                    Jeune belgique    décroissait,\n                    On assistait à la victoire\n                        De Francis de Croisset !\n\n                    Où l'on estime les grands     hommes.\n                    Où Paul André — sans avoir dû\n                    Etre artilleur — avec vingt tomes\n                        Serait de l'Institut !...\n\n                    Amis fêtons monsieur       Fallières\n                    Et que le ciel en sa bonté\n                    Donne à cet hôte tutélaire\n                        La force et la santé !\n\n                    Que les festivités  diverses,\n                    Les banquets, la garden     party\n                    Et les champagnes que l'on verse\n                        Moins dans l'Aube qu'ici,\n\n                    Maintiennent sur sa face aimable\n                    Les bourgeons et Vépais souris,\n                    Qui maintenant le font semblable\n                        A un jardin fleuri !...\n\n  Sur cet admirable poème se termine la réception littéraire. Le Président,\nvisiblement ému, répond par quelques mots bien sentis. Il serre la main à\nM. Wilmotte, remercie M. Van Overbergh, cherche des yeux M. F.-Ch.\nMorisseaux dans l'espoir d'entendre prononcer par celui-ci le mot de la fin...\nPuis il sourit, salue et sort...\n                                     *\n                                        *   *\n\n On se demande pourquoi M. Victor Kinon s'obstine à perdre le Nor?\n\n                                         *\n                                       * *\n  M. Godefroid, alias Emile Valentin, qui a révélé dans le Patriote illustré\nquatre cent quatre-vingts poètes nouveaux (c'est le chiffre des statistiques au\n1er mars, il faut en ajouter sept ou huit pour les dernières semaines), est un des\n"}, {"page_pdf": 375, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2569, "texte": "332                               DURENDAL\n\n\n\nmaîtres incontestés de notre Parnasse. En attendant que nous citions les\nClairons belges du Christ, signalons une œuvrette charmante qu'il vient de\npublier dans le Patriote. Cela s'appelle Pour la culotte :\n\n                   Vraiment nous ne savons plus vivre :\n                   Pourquoi ces bourrades, ces cris ?\n                   A Sparte autrefois Vilote ivre\n                   Connut seul de pareils   mépris.\n                   Pourquoi la traiter en ilote,\n                           La culotte?\n\n                   Qu'au nom du bon goût l'on proteste\n                   Contre le vice et ses   laideurs,\n                   Ça se conçoit... mais je conteste\n                   La bonne foi de ces hurleurs.\n                   Eteindrait-elle la jugeote,\n                             La culotte?\n\n                   Considérez donc, je vous prie,\n                   Que ces gens-là sont presque tous\n                   Des voyous que leur pruderie\n                   N'a certes jamais rendus    fous...\n                   Ça déplaît aux coureurs de cotte\n                            La culotte!\n\n                   Je n y crois pas a la colère\n                   Ombrageuse de tels       bourreaux.\n                   Lorsque je la vois qui tolère\n                   L'audace des      robes-fourreaux.\n                   Elle n'est déjà pas si sotte\n                        La culotte.'\n                   Elle fait à coup sûr la nique\n                   Aux robes à queue, aux paniers\n                   D'antan; elle est    hygiénique,\n                   Ne tient pas les pieds     prisonniers,\n                   Et ne ramasse pas la crotte,\n                            La culotte !\n\n                   Esthétique autant que commode,\n                   Laissant aux mains leur liberté,\n                   Chez les arbitres de la mode\n                   Elle sait être, en vérité,\n                   Un vêtement chaste et qui flotte,\n                            La culotte!\n                                                                         4\n\n\n                   Savez-vous ce qu'elle a contre elle?...\n                   C'est la guigne de certains mots\n                   Encourant la haine éternelle\n                   Des hypocrites et des sots :\n                   C'est son nom seul qui la dégotte,\n                            La culotte !\n\n                   Rien que son nom donne la frousse\n                   A tant de gens : « Ohé, joueurs !\n                   Maris domptés à la rescousse !\n"}, {"page_pdf": 376, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 761, "texte": "                      LE    DRAGEOIR       AUX É P I C E S                333\n\n\n\n                  C'est la revanche des    trembleurs.\n                  A bas l'insolente!... A la hotte,\n                           La culotte! »\n\n                  Eh bien, non!... Jupe fort  seyante,\n                  Ample et close, je trouve, moi,\n                  Qu'elle est certes, moins indécente\n                  Que mainte robe, et c'est pourquoi\n                  Je défends — sans être en ribote —\n                           La culotte !\n\n  Cette glorification lyrique atterre M. Georges Rency qui a écrit, dit-on,\nun volume de contes très remarquable intitulé les Hontes de la Culotte.\n                                                         LE PETIT   ÉPICIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison05-009", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 334, "page_fin": 342, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES              LIVRES   PUBLICATIONS DART :.  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PROSPER DORBEL\n  — (Paris, Laurens.)\n  Le savant Molanus saluait Thierry Bouts du nom d' « inventeur du\npaysage ». Depuis l'époque où Bouts peignait et où Molanus écrivait, on l'a\n"}, {"page_pdf": 378, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3491, "texte": "                                        LES    LIVRES                                       335\n\n « inventé » bien des fois, le p a y s a g e , ou plutôt, réinventé, pour lui d o n n e r\nun rôle tantôt principal, tantôt accessoire d a n s la peinture. Il était en grand\nmépris auprès des classiques d e l'école d e David, et assujetti en outre à des\nrègles et à des conventions aussi étroites q u e celles q u i régissaient la\ntragédie.\n   Théodore R o u s s e a u fut, sinon le premier, au moins le plus doué des\nmaîtres qui r a m e n è r e n t , a u d é b u t d u XIXe siècle, le paysage à l'expression\nsincère et sentie d e la n a t u r e . On sait les grandes œuvres de ce méditatif\nartiste, amoureux d e la solitude des bois de F o n t a i n e b l e a u et dont le génie\nénergique et un p e u endolori a trouvé tant de profondes inspirations dans\nles défilés de l'Auvergne et dans les sites âpres et mornes de la Vendée et\ndes Landes. O n sait moins ou Ton oublie les souffrances, les déboires et les\ninjustices q u e — c o m m e tout novateur — Rousseau eut à subir. O n en\ntrouvera le récit dans ce livre, en même temps qu'une étude pleine de\nsympathie de l'œuvre et de la pensée d u maître.\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL e s r i c h e s s e s d ' a r t d e l a V i l l e d e P a r i s : Les Jardins et les Squares,\n  par M. ROBERT H E N A R D . U n vol. ill. — ( P a r i s , L a u r e n s . )\n   Ce n'est pas un médiocre plaisir que d ' e n t r e p r e n d r e , à la suite d e l'érudit\nauteur de ce livre, l'exploration c h a r m a n t e d e s parcs, des j a r d i n s et des\nsquares de P a r i s . Ils sont n o m b r e u x , les u n s tout petits, oasis d e verdure\ndans l'étendue d e p i e r r e ; les autres, vastes et majestueux. E t on en rencontre\ndans tous les quartiers d e la ville. C h a c u n d'eux a son histoire ; c h a c u n\nd'eux ses m o n u m e n t s , statues, belles décorations d e m a r b r e ; histoire q u e\nM. Henard nous r a c o n t e ; m o n u m e n t s o u statues sur lesquels il nous ren-\nseigne et qui deviennent l'occasion de mille évocations des h o m m e s , des\nchoses et des événements d u passé.                                                 A. G.\n\n\nL e s g r a n d s A r t i s t e s : Dante-Gabriel       Rossetti et les Préraphaélites, p a r\n  M. GABRIEL MOUREY. — ( P a r i s , L a u r e n s . )\n  Personne certainement n'était mieux qualifié que M. Gabriel Mourey pour\nécrire ce livre. O n connaît les belles études qu'il consacra j a d i s à la poésie et\nà l'art anglais c o n t e m p o r a i n s , études q u i ont contribué à rendre familiers a u\npublic européen les noms de S w i n b u r n e , de T e n n y s o n , de Rossetti, de\nWalter Crane, d e B u r n e J o n e s , e t c .\n  On trouvera condensée d a n s les pages de cet excellent volume l'histoire\ncomplète de l'Ecole préraphaélite anglaise d a n s les h o m m e s qui l'ont repré-\nsentée, dans les idées qu'elle a réussi à faire prévaloir, d a n s la longue suite\nd'oeuvres belles et émouvantes qu'elle a produite, et enfin dans l'influence\ndurable qu'elle a exercée en Angleterre et a u dehors sur l'évolution artistique\ndu temps présent.\n                                                                                   A. G .\n\nSur l a V i a E m i l i a , p a r M. GABRIEL F A U R E . — ( P a r i s , S a n s o t et Cie.)\n  On aime à suivre M.Gabriel F a u r e sur les routes d e l'Italie. Il les parcourt\n"}, {"page_pdf": 379, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": " 336                                   DURENDAL\n\n\nen savant, mais surtout en artiste. Il a l'érudition qui est nécessaire pour\nconnaître les choses, mais davantage encore la sensibilité qui est indispen-\nsable pour les c o m p r e n d r e . C'est le long de la grande voie Emilienne, de\nRimini à Plaisance, par Bologne, Modène et P a r m e , qu'il n o u s emmène, et\ndans chacune de ces cités il rencontre un h o m m e , une œuvre, — à Rimini,\nLéon-Battista Alberti; à Bologne, les Carracci; à Modène, G u i d o Mazzoni;\nà P a r m e , le Corrège — une époque de la beauté italienne qui lui devient le\nmotif d'une méditation pleine de saveur et de c h a r m e .                A. G.\n\nN a p l e s , Notes historiques et sociales, par M. E R N E S T LÉMONON. — (Paris,\n   Plon.)\n   U n volume très touffu, rempli d'observations intéressantes et qui ne nous\ndit pas seulement, u n e fois de plus, la Naples de la beauté, mais aussi, mais\nsurtout, la Naples populaire, misère hideuse au milieu d'un décor magnifique,\nnée des mœurs, aggravée par les événements et à laquelle des lois récentes\nont essayé, non sans succès déjà, de remédier.                            A. G.\n\nLE ROMAN :\nL e M a u g r e , par MAURICE DES OMBIAUX. — ( P a r i s , Calmann-Levy).\n    Si le Maugré n'est qu'un livre de Folcklore c'est un chef-d'œuvre du genre.\nAu point de vue roman il est encombré de trop de détails, de chartes et\nd'actes cités in extenso. Cités avec b e a u c o u p d'adresse, je le veux bien, et\nrendus vivants par le contexte, mais il n'en reste pas moins vrai que le récit\nen est attardé u n peu et alourdi. Cela dit, réjouissons-nous de ce livre qui est\nbien de chez nous, qui dramatise de vieilles coutumes, qui révélera à beau-\nc o u p les tenaces traditions de certains cantons du T o u r n a i s i s . C'est toute une\ntragédie simple et réelle, où l'angoisse, la fatalité et le mystère agissent, où\nles haines silencieuses et profondes se traduisent, aux jours d'exaspération,\nen gestes rouges. Ce ne serait que cela — u n fait divers pittoresque et\nétrange — si d'exquises figures — la bonne Mélie par exemple — ne\ntraversaient le volume, le fleurissant d'épisodes, et surtout si Eleuthère, par\nson enthousiasme exalté, ne donnait parfois à cette histoire de paysans\nl'allure d'un p o è m e .                                                          P. N.\n\nI l e s t r e s s u s c i t é par CHARLES MORICE. — ( P a r i s , Messein.)\n   M. Charles Morice suppose q u e Jésus, ressuscité à P a r i s , fait des miracles,\nreçoit des reporters, d o n n e une réédition du sermon sur la montagne\n(Donnay réédite bien des conférences!) et finalement se fait expulser par le\nPréfet de police arrivé en automobile. C'est une p o c h a d e littéraire qui nous\nest présentée sous forme de roman et d a n s un style de chien écrasé, comme\non dit dans les rédactions de j o u r n a u x ! N o u s ne pouvons admettre, quant à\nnous, qu'un écrivain traite avec ce sans-gêne et ce boulevardisme Celui\ndevant qui nous nous agenouillons avec respect. N o u s avions Renan qui, du\nmoins, avait du style; nous nous serions passé du livre de M. Ch. Morice\nqui est d'une pauvreté littéraire à faire pleurer. Il suffit d'être homme de\n"}, {"page_pdf": 380, "page_imprimee": 337, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3209, "texte": "                                        LES     LIVRES                                     337\n\n goût pour ressentir péniblement l'insolence d u monsieur qui se permet d e s\n boutades de ce genre :\n   « M. Brieux sollicite la collaboration d u S a u v e u r pour u n e pièce nou-\n velle, acceptée d'avance a u T h é â t r e - F r a n ç a i s , u n e pièce d e la plus haute\n moralité. »\n                                                                             POL DEMADE.\n L e s m e i l l e u r e s p a g e s : Ecrivains contemporains, Jean N e s m y . Intro-\n   duction d'EuGÈNE EVRARD. — Classiques, L a m e n n a i s . Introduction de\n   PAUL A G N I U S . — ( T o u r c o i n g , J . Duvivier.)\n   La collection des Meilleures Pages, consacrée aux écrivains contemporains\net aux écrivains classiques, est composée avec goût et adresse. N o u s avons\ndécerné au dernier livre d e M . J e a n N e s m y , La Lumière de la Maison, les\néloges qu'il méritait, et je crois bien que toutes les œuvres d e cet excellent\nécrivain furent signalées d a n s notre R e v u e . O n lira l'intéressante préface d e\nM. Eugène E v r a r d à ces morceaux choisis, et on retrouvera les solides\nqualités morales et les vertus brillantes de style, qui font de M. N e s m y l'un\nde nos meilleurs écrivains traditionnalistes.\n   Le second volume de cette collection comprend d'admirables fragments\nd'un grand o u b l i é : L a m e n n a i s . Si tous savent l'histoire tour à tour glorieuse\net lamentable de ce prêtre de Jésus-Christ, bien p e u — d a n s la génération\nactuelle — connaissent son œ u v r e écrite. Précédées d'une préface très bien\nfaite de M. P a u l Agnius, voici les pages qui combleront cette lacune dans\nnotre formation littéraire.                                                           V.\n\n\n    L a B r u y è r e e n fleur, p a r L o u i s W I L M E T , illustrations de J . W a n t e .\n — (Roulers, D e Meester.)\n   Ce livre est écrit à la glorification d e la Campine. Elle l'emplit tout entier\nde sa splendeur austère, ses paysages parfois souriants et plus souvent\ndésolés s'y évoquent, d a n s u n style a m p l e , plein de noblesse et d e belle cou-\nleur savoureuse. L e s m œ u r s rustiques des paysans campinois s'y évoquent\nelles aussi dans une succession d e tableaux d'un réalisme pittoresque et sain.\nL'œuvre, d'inspiration chrétienne, n e comporte pas d'intrigue, c'est la\nsimple histoire d'une âme égarée loin de la Campine ancestrale, et que celle-ci\nreprend peu à p e u , en m ê m e temps q u e cette â m e en se retrempant d a n s\nl'ambiance maternelle, revient à la foi. Ce livre est mieux q u ' u n e promesse,\nil constitue un honorable début. E t les paysages, d'une note si poignante et\nsi personnelle, dont M. J . W a n t e illustre le livre de M. W i l m e t , rehaussent\nencore la valeur de ce livre, o ù l'écrivain et l'artiste ont si h e u r e u s e m e n t\nexprimé leur compréhension d e la nature et des m œ u r s campinoises.\n                                                                       EM.    CHARDOME.\n\n\nLe roman d'un neurasthénique, par PAUL DE LAGET. — (Paris,\n  Grasset.)\n  Dans u n milieu de déséquilibrés, Mlle de Vercors et M. de P r i e u x , deux\n"}, {"page_pdf": 381, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3027, "texte": "338                                DURENDAL\n\n\n\ncréatures d'essence supérieure, se rencontrent et, au moment où s'annonce\nl'amour, Monsieur se tue et Mademoiselle a une crise d'hystérie, on ne sait\npourquoi. Le roman est banal à souhait, la neurasthénie y est étudiée de la\nmanière la plus superficielle qui soit; et cependant l'auteur prouve, en\nquelques trop rares pages, hélas ! qu'il est bien doué, capable de pensée et\nde style.\n                                                                    POL DEMADE.\n L e s p l u s v a i l l a n t s , par L E RENEST. — (Paris, Grasset.)\n   Les plus vaillants, c'est la simple histoire de Lucien Martiney, un insti-\ntuteur français, en route vers la Vérité, où l'attend, parmi des épisodes\ndouloureux ou charmants, les bras tendus, une jeune Française. Il faut noter\nau passage, dans l'immense production contemporaine, ce roman frais et\njeune et empanaché de bel héroïsme, écrit en phrases, musicales et brèves\ncomme des airs de clairon.\n                                                                    POL DEMADE.\nD i e s i r a e , par CAMILLE SANTERRE. — (Paris, Sansot.)\n   L'idylle douloureuse que nous conte, avec une grande douceur, M. Camille\nSanterre, met en scène de nobles âmes, rien que de nobles âmes. L'affabu-\nlation du roman est un peu simplette, un peu élémentaire, dirais-je volon-\ntiers; il règne, dans le livre, un air glacé, comme celui d'un jour de gel,\nmais la beauté des sentiments, la chasteté du style et, pour tout dire d'un\nmot, la hauteur morale de l'œuvre, nous font un devoir de saluer avec\némotion le début littéraire de M. Santerre.\n                                                                    POL DEMADE.\nL a B a r a q u e - M i c h e l et la H a u t e - A r d e n n e , par ALBERT BONJEAN.\n   — (Verviers, Ch. Vinche.)\n   Un nouveau livre de M. Albert Bonjean est toujours une bonne fortune\npour ceux qui ont gardé dans les yeux et dans le cœur la puissante émotion\nque dégagent les paysages de la Fàgne.\n   C'était pendant l'Exposition de Liége; à l'occasion d'un congrès, nous nous\nétions rendus à Malmedy afin de fraterniser avec les habitants de la petite\nville pittoresque qui, de l'autre côté de la frontière, restent fidèles à la langue\nfrançaise. Au retour, après avoir quitté l'admirable vallée de la Warche,nous\nnous trouvâmes bientôt dans le désert des Hauts-Plateaux. Le plus sceptique\ndes compagnons de route, Léon Souguenet, nous parlait encore le lendemain\nde cette apparition du steppe, avec une ferveur qui exprimait en ce moment\nnos sentiments à tous.\n   Chaque fois que j'ouvre un livre de M. Albert Bonjean, les mêmes images\nressuscitent; je retourne vers les heures trop brèves de la Baraque-Michel\nou de la plaine de Malchamp, et je vibre d'autant plus à ces rappels qu'il y\na dans un autre coin de Belgique, cher entre tous, une contrée qui garde\naussi sa belle rudesse primitive et un visage que seule la nature a façonné au\ncours des siècles.\n   J'aime à rapprocher du souvenir de la Haute-Ardenne la vision de\n"}, {"page_pdf": 382, "page_imprimee": 339, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3247, "texte": "                                 LES   LIVRES                                339\n\nl'immense bruyère du Donderslag, du « Coup de Tonnerre », avec les clochers\nperdus à la limite de l'horizon et qui protègent Helchteren, Houthaelen,\nPeer, Gruytroode, Meuwen, les villages en bordure du Donderslag.\n   La ferme de Kelgterhof est, là-bas, un asile émouvant comme la baraque\nd'Ardenne, et peu de spectacles valent les marais qui s'échelonnent depuis\nKelgterhof jusqu'à la grand'route de Hasselt vers la Hollande.\n   C'est assez dire que je suis soumis aux mêmes enthousiasmes, et qu'une\nœuvre pareille à celle qui nous occupe me touche profondément.\n   Il y a, dans ce livre, un bien joli chapitre, où l'auteur se raille spirituelle-\nment lui-même, en constatant les effets de son apostolat chez un citadin four-\nvoyé en Fagne pendant une journée d'épais brouillard. Mais le côté tragique\ndu site trouve principalement en M. Bonjean un interprète inspiré. Ajoutons\nque maint détail historique, maintes connaissances géologiques et bota-\nniques, font de ces pages une contribution précieuse à l'étude de la contrée.\nCe n'est pas seulement un poète qui découvre les points sonores de son pathé-\ntique pays, c'est aussi un guide précis et éclairé.                       G. V.\n\nPHILOSOPHIE :\nLa crise de la psychologie expérimentale : Le présent et l'avenir,\n   par KOSTYLEFF. — (Paris, Alcan.)\n   Ce livre est surtout intéressant parce qu'il donne un exposé clair et com-\nplet des idées directrices de l'école psychologique russe, peu connue du\npublic de langue française. M. Kostyleff reproche à la psychologie expéri-\nmentale contemporaine de ne point diriger et féconder, par une hypothèse,\nses études minutieuses de faits. L'hypothèse dont s'inspirent les travaux de\nl'école russe est que la vie psychique doit s'expliquer par l'acte réflexe. Il\ns'agirait donc de ramener les activités intellectuelles, affectives et volitives,\nà des réflexes cérébraux : on y trouverait, sous une forme complexe, ce\nphénomène simple : excitation sensorielle, courant centripète, excitation\ndes cellules corticales sensitives et motrices, courant centrifuge, amenant un\ncommandement moteur. Et il s'agirait de montrer le rapport entre les\nréflexes cérébraux et les opérations psychiques. Pour vérifier l'hypothèse,\nl'étude du développement progressif des facultés de l'enfant semble devoir\nêtre, particulièrement, utile, et c'est dans ce sens que M. Kostyleff voudrait\nvoir s'orienter les recherches.\n   Ce programme a, sans doute, des côtés séduisants. Mais je crains que\nl'hypothèse de l'école russe n'ait le même sort que l'hypothèse fondamentale\nde l'école associationniste anglaise, dont on peut dire qu'elle est actuellement\n ruinée. L'associationnisme, lui aussi, voulait rendre raison, par un élément\nsimple, de toute la vie psychique : il expliquait ainsi le plus par le moins,\net, pour ramener l'un à l'autre, défigurait singulièrement la réalité psychique,\n en méconnaissait les caractères originaux et transcendants. On adressera,\n sans doute, dans quelques années, les mêmes reproches à l'école russe,\n lorsque ses travaux auront pris plus de consistance et de développement.\n                                                               E D . JANSSENS.\n"}, {"page_pdf": 383, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3191, "texte": "340                                     DURENDAL\n\n\n\n\nDIVERS :\n\n    U n e j o u r n é e c h e z l e s m o i n e s (abbaye de Maredsous).\n     Voulez-vous savoir ce que c'est qu'une a b b a y e , connaître j u s q u e dans ses\n détails la vie sublime q u ' y m è n e n t les moines, pénétrer l'esprit qui la vivi-\n fie, vous imprégner, un instant, de l'atmosphère de piété, de paix intime\n et de joie spirituelle d a n s lequel naît, croît et s'épanouit la plus belle fleur\nqu'ait jamais produit notre g r a n d e Eglise catholique, lisez donc cet admirable\npetit livre. Il est écrit sans prétention, mais d a n s un style c h a r m e u r qui vous\nenchantera, sous la forme toute simple de la visite d'une abbaye animée du\nvrai esprit monastique, et en compagnie du bon m o i n e hôtelier. Une journée\npassée chez les moines. Oui, c'est bien cela. Ce n'est que cela. Mais quelle\nj o u r n é e ! journée de prières, j o u r n é e de travail, j o u r n é e de paix, journée de\njoie en Dieu, journée de charité fraternelle qui se r é p a n d sur le monde entier\net enflamme toutes les âmes, journée de vraie vie, en un mot, car la vraie vie,\nc'est celle-là! E n dehors d'elle, c'est le N é a n t ! Les moines seuls ont com-\npris le sens de la vie.\n    Ce joli petit livre est a b o n d a m m e n t illustré de reproductions photogra-\nphiques de quelques-uns des plus beaux spécimens de l'architecture\nmonastique.\n                                                                      HENRY     MOELLER.\n\n\nL'Esprit           de taquinerie, par FERNAND NICOLAY. — (Paris,\n   Perrin.)\n   M. F e r n a n d Nicolay, qui est célèbre par une étude psychologique sur les\nEnfants mal élevés (32 éditions), nous d o n n e u n e assez b o n n e étude sur l'esprit\nde taquinerie. P e r s o n n e , avant lui, n'avait songé à exploiter cette mine\nimmense de documents h u m a i n s , en laquelle quelques filons précieux sont\nmêlés à des tas de choses sans valeur. Avec u n e g r a n d e sagacité, M. F . Ni-\ncolay a fait un tri d a n s ces amoncellements, et il en a retiré ce qui lui sem-\nblait utilisable pour l'étude qu'il méditait. L ' œ u v r e est intéressante à tous\négards. On lira avec un extrême plaisir ce que dit l'auteur des rapports entre\nla taquinerie et l'activité, de la taquinerie chez les enfants, chez l'homme et\nchez la femme, en province, de la taquinerie en F r a n c e . . N o u s avons moins\ngoûté la partie qui r é s u m e les renseignements recueillis chez les peuples\ndivers, et n o t a m m e n t en Belgique. M . Nicolay, qui a des attaches chez nous,\nnous consacre six pages, assez pauvres c o m m e documentation et qui nous\nincitent à penser que l'auteur est médiocrement renseigné à notre endroit.\nIl y avait cependant là un chapitre curieux à écrire. E n c o r e que nous n'ayons\nguère de satiristes en vedette, et que pas un journal satirique belge ne pour-\nrait compter sur u n F o r a i n , un L é a n d r e , un Faivre, un Cappielfo, nous\nsommes aussi taquins que nos voisins de F r a n c e et l'esprit de taquinerie en\nBelgique mériterait un chapitre, peut-être même un livre entier.\n                                                                          POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 384, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3344, "texte": "                                     LES   LIVRES                                    341\n\n\nLa Guyane. — Au pays de l'or, des forçats et des Peaux-\n     R o u g e s , par le D r T R I P O T . — ( P a r i s , Plon.)\n    Quand on a l'humeur quelque p e u voyageuse et que l'on a visité diffé-\n rentes latitudes et différentes altitudes, on se plaît à suivre les pérégrina-\n tions d'autres voyageurs qui parcourent des pays nouveaux ou i n c o n n u s .\n L'imagination aidant, on se représente assez facilement les paysages qui se\ndéroulent sous leurs yeux et dont ils d o n n e n t une description plus ou moins\n fidèle. Tel a été le cas d u livre dont n o u s avons pris connaissance et dont la\nlecture nous a paru singulièrement attachante.\n    Le docteur Tripot est un écrivain de talent; c'est u n voyageur hardi et\npersévérant; il fait preuve d ' u n e érudition étendue et de bon aloi; il est fin\nobservateur et il réussit a d m i r a b l e m e n t d a n s la description des lieux qu'il\nparcourt. L e récit de son voyage dans la G u y a n e ne tire pas seulement\nson intérêt du pays qui s'y trouve décrit; nous avons été plus particulièrement\nattentif à la lecture des pages où l'auteur nous parle des différentes classes\nd'hommes qu'il a rencontrées.\n    Ce sont d'abord les forçats, ces tristes épaves de nos civilisations m o d e r n e s .\nNous avons fort goûté les observations philosophiques et sociologiques que\nl'auteur a exprimées et dont plusieurs nous paraissent frappées au coin de la\nvérité. Il y aurait tant â dire sur ce sujet qui touche à u n e des questions les\nplus graves, celle de la responsabilité h u m a i n e . N o u s n o u s g a r d o n s bien\nd'aborder ce terrain, car il nous faudrait tout un volume pour formuler nos\nidées personnelles à ce point de v u e .\n   I1 y a ensuite les Peaux-Rouges, constituant certaines tribus indiennes\ndescendant des antiques Caraïbes. Le docteur Tripot les a fréquentés de\nprès; il a vécu au milieu d'eux; bien plus, il les a a i m é s . Dans son récit, il\nnous fait pénétrer d a n s l'âme d'un P e a u - R o u g e ; avouons-le franchement, il\nnous a émus q u a n d il nous a parlé de son séjour au milieu de ces populations\nsauvages.\n    I1 y a enfin les piroguiers nomades et les chercheurs d'or, dont il a tracé une\nâpre silhouette, très digne du cadre merveilleux et rude où s'agite leur exis-\ntence aventureuse. L'auteur termine son livre par l'exposé de quelques\nlégendes qu'il a recueillies d a n s un village d ' I n d i e n s , où il a vécu plusieurs\nsemaines. N o u s regrettons de devoir borner à ces quelques lignes l'analyse\nd'un ouvrage que nous r e c o m m a n d o n s chaudement à l'attention de nos lec-\nteurs.\n                                                                                 Dr M .\n\nValentine de Milan, duchesse d'Orléans, par M. EMILE COLLAS.\n   — (Paris, P l o n . )\n   L'étude consciencieuse que l'auteur consacre à la fille de Galéaz Sforza est\nfort intéressante. On sait le sort malheureux de cette princesse, l'hostilité\nqu'elle rencontra à la Cour de F r a n c e de la part des ennemis de son mari,\nson long éloignement de P a r i s , les vains efforts qu'elle fit p o u r obtenir\nvengeance de Jean Sans P e u r , après l'assassinat de Louis d'Orléans.\n  C'est une é m o u v a n t e page de l'histoire de ces temps t o u r m e n t é s que\n"}, {"page_pdf": 385, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2981, "texte": "342                                      DURENDAL\n\n\n\nM. Collas a retracée, et on doit louer l'habileté avec laquelle il a su faire\nrevivre pour nous les figures sympathiques d u d u c et de la duchesse\nd'Orléans.\n                                                                     A. G.\n\nP a r i s SOUS N a p o l é o n . V I I . Le Théâtre-Français,   p a r M . DE LANZAC DE\n  LABORIE. — ( P a r i s , P l o n . )\n   L a vaste monographie q u e M. d e L a n z a c de Laborie a consacrée au Paris\nnapoléonien vient de s'augmenter d'un volume singulièrement attrayant. 11\nnous retrace, avec la méthode excellente et la vivacité d'exposition que nous\navons eu déjà le plaisir de signaler en parlant des parties précédentes de\nl'ouvrage, l'histoire d u Théâtre-Français d u r a n t le règne de l'Empereur.\nComme il est naturel d e le penser, Napoléon, q u i était si attentif à tous les\nmoyens d'agir sur l'esprit des foules et si habile à les mettre en œuvre, tenait\nle théâtre dans u n e stricte d é p e n d a n c e et intervenait constamment aussi bien\ndans son administration q u e dans le choix de son répertoire. L a scène était,\nelle aussi, à ses yeux, u n élément de gouvernement. E t , avant tout, celle du\nThéâtre-Français, placée sous l'autorité d ' u n haut dignitaire de la Cour, le\ncomte de Rémusat, subsidiée largement, réglementée p a r des arrêtés impé-\nriaux, notamment le célèbre décret d e Moscou. On trouvera d a n s les pages\nde ce livre les détails les plus curieux et les plus a b o n d a n t s sur la littérature\nthéâtrale du temps, les auteurs tragiques et comiques, les succès, les querelles\net les rivalités de T a l m a , de M lle Mars, de M l l e Contat et des autres acteurs\nillustres de l'illustre théâtre.\n                                                                                 A. G.\n\nLes     commencements                    de l'indépendance bulgare, par\n   M. E . Q U E I L L É . Préface d e M. Etienne L a m y . — (Paris, Bloud.)\n   Pages d'histoire écrites p a r u n témoin oculaire, observateur sagace, bien\nplacé pour connaître le dessous des choses et qui savait regarder et peindre\nce qu'il avait vu. Ce que raconte M. Queillé, ce sont les premières années du\nrègne d u prince Alexandre de Battenberg, placé là p a r la Russie qui avait\ncru se servir de lui comme d'un instrument et qui le brisa lorsqu'elle se fut\nconvaincue qu'il n'accepterait pas u n tel r ô l e ; ce sont les menées des partis\npolitiques nationaux, les jeux, les intrigues, les tripotages des Russes de\ntoute espèce, gens officiels ou aventuriers, qui s'étaient abattus sur la jeune\nprincipauté; les efforts d u prince p o u r discipliner ceux-là et pour évincer\nceux-ci ou se débarrasser de leur ingérence.\n   Quelques pages de M. E t i e n n e L a m y , placées à la tête d u volume, font la\nsynthèse lumineuse de cette période étrange et troublée de l'histoire de la\nBulgarie.\n                                                                            A. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison05-010", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 343, "page_fin": 344, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES     L e I I I e S a l o n d u P r i n t e m", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 386, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "NOTULES\n\n   L e I I I e S a l o n d u P r i n t e m p s , organisé par la Société royale des\nBeaux-Arts de Bruxelles, est ouvert en ce m o m e n t au Palais du Cinquan-\ntenaire. Il mérite u n e visite. N o u s en rendrons compte d a n s notre fascicule\nde juin, en même temps q u e de la Libre Esthétique dont n o u s n'avons pu\nrendre compte dans le présent n u m é r o .\n                                          *\n                                         * *\n   T h o m a s V i n ç o t t e . — U n e manifestation s'organise actuellement en\nl'honneur de cet éminent artiste, manifestation destinée à c o m m é m o r e r par\nun hommage durable l'admiration qu'inspire l'œuvre considérable et belle de\nl'auteur du Fronton du Palais du Roi. Elle aura lieu prochainement et com-\nportera notamment la remise au maître d'une m o n o g r a p h i e enrichie de nom-\nbreuses reproductions de ses ouvrages.\n   Cette publication de g r a n d luxe, qui n e sera tirée qu'à cent cinquante\nexemplaires sur papier de H o l l a n d e , c o m p r e n d r a des études de MM. P a u l\n Lambotte et Arnold Goffin, u n catalogue complet de l'œuvre de Vinçotte et\n5o planches hors texte. L e prix de l'exemplaire est de 25 francs. On souscrit\nchez MM. Van Oest et Cie, à Bruxelles.\n                                             *\n                                         *       *\n   Revue liturgique et bénédictine. — Tel est le titre sous lequel\nparaît, depuis le I e r janvier dernier, le petit et intéressant Messager de Saint-\nBenoît, publié depuis des années par les P è r e s de l'abbaye de Maredsous. E n\nchangeant de titre, la R e v u e a aussi changé de format et s'est d o n n é plus\nd'ampleur. On y trouvera d'attachantes études sur la liturgie, sur la vie\nbénédictine, des notes d'art religieux dues à la plume de D . B r u n o Destrée\nou de D. Sébastien Braun ; une b o n n e bibliographie, etc.\n                                             *\n                                         *       *\n   P u b l i c a t i o n s d ' a r t r é c e n t e s . — N o u s signalons particulièrement\nà nos lecteurs l'apparition chez L a u r e n s , à Paris, du quatrième volume de la\ncollection des Manuels de Tart : Les Arts de la terre, par M. R e n é J e a n ; chez\nVan Oest, à Bruxelles, de l'importante monographie d'Antonio Moro, par\nM. Henry H y m a n s , et de deux études richement illustrées : les Tableaux de\nP. Bruegel le Vieux au Musée impérial de Vienne, par M. Glück, et les Orfèvreries\nanciennes conservées au trésor de Hal, par M. l'abbé F e r n a n d Crooy ; chez Vro-\nulant, à Bruxelles, de l'Art chrétien primitif, de M. Marcel L a u r e n t .\n   Nous rendrons compte incessamment de ces ouvrages.\n"}, {"page_pdf": 387, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2940, "texte": "344                               DURENDAL\n\n\n\n    M . M a u r i c e H o u t a r t élucide, dans la Revue Tournaisienne de mars,\ncertains points controversés de la vie de Roger de la Pasture et parvient à\nétablir les conclusions suivantes :\n   Né à Tournai en 1399, Roger de la Pasture apprit la peinture chez un\nmaître tournaisien, Robert Campin. L'arrivée en Flandre des frères Van\nEyck, lorsque Roger de la Pasture était âgé de plus de 20 ans, exerça une\ninfluence sans doute sur son développement artistique; mais il ne fut pas, à\nproprement parler, leur élève. Sorti de l'atelier de Campin en 1432, avec le\ngrade de maître, il fut bientôt engagé par le magistrat de Bruxelles pour les\ntravaux de l'Hôtel de ville.\n\n                                      *   *\n\n  Accusé de réception :\n   ART : L'art chrétien (Bruxelles, Van Oest). — L'orfèvrerie religieuse en Bel-\ngique, par L. et F. CROIJ, vol. ill. (Bruxelles, Vromant).\n   L I T T É R A T U R E : Praeterita. Souvenirs de jeunesse, par JOHN RUSKIN,\ntraduction de Mme G. PARIS, préface de R. DE LA SIZERANE (Paris, Hachette).\n— La théâtromanie, par LÉON LEGAVRE (Mons, Société nouvelle). —Regards\nsur l'Europe intellectuelle, par ALBERT REGGIO (Paris, Perrin). — Lectures et\npromenades, par ALBERT HEUMANN (Pari?, Sansot). — Les expériences d'Asthéneia\nau jardin de la connaissance, par ALICE BERTHET (Paris, Gastein-Serge). —\nReligion et littérature, par PAUL HALFLANTS (Bruxelles, Société belge de\nlibrairie).— Le souvenir de Ch. Demange(Paris, Mercure de France). — La mira-\nculeuse aventure des Jeunes Belgiques, par OSCAR THIRY (Bruxelles, Larcier).\n  P O É S I E : Les feux follets, par ESTELLE CASTILLON (Tamines, L'Oasis). —\nLes fleurs du silence, par ERNEST DE GANOY (Paris, Grasset). — Le Laraire.\nLes irrévérences, par LÉON KOCHNITZKI (idem). — Petites scènes, par OMER\nDE VUYST (Bruxelles, Le Thyrse). — Les éléments, par O.-W. MILOSZ (Paris,\nL'Occident). — L'année pieuse, par MICHEL BORDEUX (Bruxelles, Larcier). —\nMoment de bonheur, par RIENT VAN SANTEN (idem).\n  ROMANS : L'agitateur, par GUY DE CASSAGNAC (Paris, Plon). — Le prince,\npar EVELINE L E MAIRE (idem). — Les adieux, par JEAN DE FOVILLE (idem). —\nLes vérités menteuses, par Louis LA ROSE (Paris, Perrin). — Le pèlerinage de\nSainte-Brigitte,par VERNER VON HEIDENSTAM, traduit du suédois par S. GARLING-\nPOLMER (idem). — Le roman d'une neurasthénique, par PAUL DE LAGET (Paris,\nGrasset). — La chanson du carillon, par CAMILLE LEMONNIER (Paris, Laffitte).\n— La bruyère en fleurs, par Louis WILMET, illustré par J. WANTE (Roulers,\nDemeester). — Contes du pays (Alost, De Seyn). — Pages versicolores, par\nFRANZ MAHUTTE (Bruxelles, Lebègue).\n   VARIA : Une journée chez les moines, vol. ill. (Abbaye de Maredsous). —\nPetite histoire d'une âme, par ANDRÉ CHARRY (Paris, Plon). — D'après l'Ecclé-\nsiaste, par LÉON WERY (Bruxelles, Le Thyrse). — L'officier contemporain, par\nle capitaine D'ARBEUX (Paris, Grasset.)\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 312, "texte": ""}, {"page_pdf": 313, "texte": ""}, {"page_pdf": 314, "texte": ""}, {"page_pdf": 315, "texte": ""}, {"page_pdf": 316, "texte": "La ballade du Chevalier\n             et de la Nuit maléfique\n\n   Le vent d'automne pleure à la vitre plombée,\n   Et sa plainte funèbre emplit le vieux   manoir...\n   0 terreurs des forêts qui rêvent dans le noir,\n   Malheur à qui vous hante après la nuit tombée!\n\n   « — Se lamenter sans cause, enfant! est un péché :\n   Dis-moi d'où vient ta peine et pourquoi tu tressailles?\n   — O mère! c'est demain le jour des épousailles,\n   Et j'attendais Adbert dès le soleil couché!... »\n\n   Le vent dans la forêt fait un profond     murmure,\n   Mais Sire Adbert chevauche et ne prend garde à lui :\n   La lune, entre les fûts, ronde et sanglante, a lui,\n   Sans que son mâle cœur frissonne sous l'armure.\n\n   « — O mère! s'il échappe aux nocturnes     périls,\n   J'irai pieds nus, avant l'alléluia de Pâques,\n   Embrasser le tombeau de messire Saint Jacques\n   Et couronner son front d'un nimbe de béryls... »\n\n   Par ces sauvages nuits, quand la lune se lève,\n   On croit voir flamboyer la gueule de l'enfer;\n   Mais Sire Adbert se signe avec sa main de fer,\n   Qu'une âpre étreinte noue à la garde du glaive.\n\n   « — O mère! tu le sais : malheur à qui se perd,\n   Quand minuit tinte au loin, dans la forêt hantée!\n   Il ne sortira plus de son ombre  enchantée,\n   Eût-il, pendue au cou, la croix de Saint Rupert... »\n\n   Minuit sonne là-bas à d'invisibles    Dômes...\n   Sire Adbert entend bien minuit sonner là-bas;\n   Mais, fort de son amour, il ne s'arrête pas,\n   Et du vent de son glaive il fouette les fantômes.\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": "                     DURENDAL\n\n\n\nCe soir, l'enfer béant ne lui ferait pas peur :\nSans rien voir que le mors où mousse un flot d'écume,\nIl pousse son cheval qui halète et qui fume,\nEt qui souffle dans l'ombre une ardente      vapeur...\n\n« — Que tarde-t-il ainsi? L'amour donne des ailes,\nEt son cheval est prompt comme le vent du nord!...\nMère! j'ai peur de l'ombre où s'embusque la Mort !\nSi les Nixes chantaient, n'irait-il pas vers elles?\n\n« S'il côtoyait le Rhin qui les roule en son eau,\nS'endormirait-il   pas près des Nixes   traîtresses\nDont maint héros défait sans fin les blondes tresses?\nLeur donnerait-il pas son cœur et son anneau?... »\n\nHop! hop! le bon cheval, qui jamais ne chancelle,\nGalope : sous ses fers sonne et flambe le roc...\nMais Sire Adbert soudain l'arrête, d'un tel choc\nQue le crin noir se noue au pommeau de la selle :\n\nCar il entend monter des gouffres bleus du Rhin,\nDans le vent de la nuit, le tendre appel des Nixes...\nIl se dresse : l'effroi dilate ses yeux fixes ;\nUn lâche cœur d'enfant bat sous son gorgerin.\n\n« — Viens dormir dans nos bras ! En vain tu nous résistes :\nNos chants ont déjà pris ton cœur, beau chevalier! »\nEt voici que sentr'ouvre un magique    escalier\nAux degrés de cristal constellés   d'améthystes.\n\n« — Viens ! notre amour enivre et notre voix endort :\nPour bercer ton sommeil, vois quelle couche est prêle!\n— Pitié, Nixes! Là-bas, dans le manoir en fête,\nLes harpes de l'hymen tendent leurs cordes d'or... »\n\n« — Viens! nos baisers à nous sont immortels : regarde\nNos lèvres que jamais nul hiver ne pâlit!\n— Laissez-moi ! la nourrice a préparé le lit\nOù m'attendront   les bras de la blanche Hildegarde. »\n\n  — Viens ! nos yeux sont riants comme de jeunes fleurs,\nEt nos cheveux, la nuit, font du soleil dans l'onde!\n— Ma bien-aimée encore est plus belle et plus blonde,\nEt vos sourires clairs sont moins doux que ses pleurs! »\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": "LA BALLADE DU CHEVALIER ET DE LA NUIT MALÉFIQUE                     275\n\n\n   — Va donc, toi dont l'orgueil méprisa notre couche!\n  Mais tremble — et souviens-toi de notre amer défi! —\n  Puisque, pour te sauver de nous, il a suffi\n  Que le nom d'une femme ait chanté sur ta bouche! »\n\n\n « — Mère! il fuit an galop le perfide sommeil\n Des Nixes aux bras blancs!... Mais tandis qu'il     chevauche,\n Un fer mystérieux     entre dans son sein gauche,\n Il défaille, et sa main se teint d'un sang vermeil!\n\n « Mère! il m'appelle : il touche à son heure    dernière!...\n 0 nuit maudite! par la lande et le hallier,\n Je vois un cheval noir bondir sans cavalier,\n Et le vent de la mort rebrousse sa crinière ! »\n\n Eperdue, elle vole aux créneaux de la tour;\n Et depuis la forêt jusqu'à la lande bleue,\n Ses yeux désespérés, errant de lieue en lieue,\n Ses yeux guettent encor l'impossible   retour...\n\n\n « — Hop! hop! va, bon cheval qui jamais ne chancelles!\n Franchis d'un bond rochers, torrents, gouffres et monts!\n Devance la tempête et l'aile des Démons!\n Ne sois plus qu'un tonnerre entouré   d'étincelles!\n\n « Hop! le coq a chanté : brûle monts et ravins!\n Tu sais qu'en sa prière Hildegarde te nomme\n Et que, pour te fêter dignement, comme un homme,\n Elle emplit un seau d'or du plus noble des vins.\n\n « Tu sais qu'elle m'attend sur la tour   coutumière,\n Epiant ton galop dans l'écho des vallons...\n Vole, vole! au détour du sentier, nous allons\n Voir ses cheveux de miel flotter dans la lumière! »\n\n\n Un silence funèbre emplit le vieux manoir :\n   — Hildegarde! Hildegarde!...   — O mon fils! ô mon hôte!\n Elle est morte d'amour sur la tour la plus haute,\n Où ses yeux jusqu'à l'aube ont guetté sans te voir... »\n\n O terreurs   des forêts qui rêvent dans le noir !\n                                                     FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": "                  L'Idéal dans la Vie (I)\n\n                             MESDAMES, MESSIEURS,\n\n\n                   AVANT d'aborder mon sujet et pour y introduire de\n                 la clarté, il conviendrait peut-être que je com-\n                 mence par vous définir ce que c'est que l'Idéal,\n                 ou tout au moins ce que j'entends par là et\n                 dans quel sens je compte vous en parler\n                 aujourd'hui.\n                    Or, vous le savez, il y a peu d'exercice aussi\ndélicat que celui de définir, de façon réelle, précise et adéquate,\nn'importe quoi, quand ce ne serait qu'une carte à jouer; il n'y\na rien du reste dont on se soucie moins, et c'est pourquoi\nles convenances interdisent de prier à brûle-pourpoint quel-\nqu'un de définir la chose dont il vous parle avec assurance\ndepuis quarante-cinq minutes; et c'est parfois un châtiment\ncruel autant que voluptueux, à infliger à certains bavards mal-\nfaisants, de leur demander tout à coup : « Mais au fait, qu'est-ce\ndonc que ce modernisme dont vous me paraissez si préoc-\ncupé?... » Ou encore : « Je serais bien aise que vous me disiez\nau juste le sujet de ce Chantecler que vous semblez si peu\npriser?... » Définir est divin, dit Aristote!...\n   Je veux m'essayer d'abord à cette chose divine et vous dire,\naussi précisément qu'il est possible en une matière de sa\nnature aussi fuyante, ce que j'entends par Idéal et la signi-\nfication restreinte qu'il faudra que vous attachiez à ce mot,\npour éviter toute confusion.\n   L'Idéal est un vocable d'une extension formidable. C'est le\ncas commun de tous ceux qui répondent à un besoin profond\net universel de l'âme humaine : tels l'amour, la liberté, la reli-\n\n\n (1) Conférence faite à Bruxelles, en janvier 1911, au profit des Servantes des pauvres.\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "                     L'IDÉAL   DANS LA V I E                  277\n\ngion; c'est que le vocable est unique tandis que les âmes qui\ns'en servent pour traduire quelque chose d'elles-mêmes sont\nlégion et singulièrement différentes entre elles, et, en consé-\nquence, ce qu'elles font tenir de réalité sous ces termes iden-\ntiques se trouve être aussi peu identique que possible. Et l'on\nconçoit sans peine que le terme d' « amour » par exemple,\nselon qu'il est employé par une âme basse, comme Béranger,\nou par une âme médiocre, comme Hugo, ou par une âme de\nsommet, comme Lamartine, signifie des réalités assez distantes\nl'une de l'autre. Il en va de même pour l'Idéal.\n   Tout le monde en parle; depuis quelques années surtout, on\nfait du terme un usage effréné, par suite probablement et en\npreuve de ce mouvement de renaissance idéaliste que F . Bru-\nnetière signalait il y a quelque quinze ans dans une conférence\nfameuse, à Besançon. Le mystique parle d'idéal; le croyant\nparle d'idéal ; le poète en a toujours parlé (c'est son fief) ; le\nmoraliste et le psychologiste en parlent (c'est même, pour le\ndire en passant, de ce double point de vue que je me propose\nde vous en parler aujourd'hui); le philosophe et l'homme du\nmonde en parlent; et les industriels en font une débauche à la\ndernière page des journaux et des revues où nous sommes tout\nscandalisés de voir ce grand mot divin à qui Platon mit des\nailes, désigner tout familièrement tantôt un accessoire de toi-\nlette et tantôt un produit de cuisine.\n   Nous avons tort de nous scandaliser : il n'y a pas là abus, il\nn'y a qu'extension, je le disais à l'instant, et dans toutes ces\nacceptions si disparates d'un même terme, se retrouve un\nélément fixe et constant : tout objet est dit idéal qui répond à\nl'aspiration profonde et mal définie d'un être, à la soif de\nperfection qui le tourmente dans tel ou tel ordre de choses, au\ndésir prépondérant de sa vie et qui en est comme le mobile.\nEt l'infinie diversité du désir humain (trahit sua quemque\nvoluptas) crée l'infinie signification du terme.\n   Il existe toute une catégorie de réalités basses, vulgaires,\nmatérielles, grossières, lamentablement courtes et étriquées\nqui se transforment en autant d'idéals pour une foule de cer-\nveaux susceptibles des mêmes qualificatifs. Ne leur reprochez\npas de manquer d'idéal, vous leur feriez de la peine; ils en ont,\nils le disent, ils en sont fiers, ils proclament même la nécessité\nd'en avoir et ils le font dans une formule savoureuse, qui est\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": "278                          DURENDAL\n\n\n\nd'Octave Mirbeau et qui est du très bon Juvenal. Le héros\nde sa comédie Les affaires sont les affaires s'excusant à son fils\nde quelques aventures de basse galanterie qu'on lui reproche,\ns'écrie enfin : « Et puis, il faut de l'idéal, nom d'un chien! » Et\nle fils, digne fils de son père du reste, répète en gouaillant :\n« Il faut de l'idéal, nom d'un chien! »\n   Ce sens du vocable Idéal, je l'écarte. Mais il en est d'autres.\nA côté des objets ignobles que je viens de dire, dont la visée\nconstitue tout l'idéal des natures inférieures, il en est d'autres,\nnobles et dignes, capables d'émouvoir et d'entraîner des âmes\nhonnêtes et d'une certaine élévation morale; je prends comme\ntype le plus commun de ces idéals,le fameux sonnet de Plantin,\ndescription gentiment épicurienne du Bonheur du monde,\nqui est dans toutes les mémoires :\n\n         Avoir une maison commode, propre et belle,\n         Un jardin tapissé d'espaliers odorans,\n         Des fruits, d'excellent vin, peu de train, peu d'enfans,\n         Posséder, seul, sans bruit, une femme fidèle.\n\n         N'avoir dettes, amour, ni procès, ni querelle,\n         Ni de partage à faire avecque ses parens,\n         Se contenter de peu, n'espérer rien des grands,\n         Régler tous ses desseins sur un juste modèle ;\n\n         Vivre avecque franchise et sans ambition;\n         S'adonner (sans scrupule) à la dévotion,\n         Domter ses passions, les rendre obéissantes,\n\n         Conserver l'esprit libre et le jugement fort,\n         Dire son chapelet en cultivant ses entes,\n         C'est attendre chez soi, bien doucement, la mort !\n\n   C'est doux, c'est bon, c'est sain, — surtout c'est moyen. Donc\nc'est fréquent. Plût à Dieu, du reste, que les idéals de cette\nnature fussent infiniment plus fréquents encore! Mais enfin, ce\nn'est qu'extensivement que ce nom d'idéal leur convient. Et\nen effet, dans la description concrète que je viens de vous\nréciter, de vie aisée, paisible, heureuse, dans un tout petit\nrond, à base de vertu, mais parce que la vertu est une con-\n"}, {"page_pdf": 322, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS LA V I E                   279\n\n dition de ce bonheur et de cette paix ; dans tout cela, il n'y a\n rien qui dépasse la sphère des réalités palpables et tangibles,\n rien, vous me l'accorderez, qui donne le vertige du sublime, ni\n le frisson du chevaleresque.\n    Or, précisément, l'idéal, au sens rigoureusement propre du\n mot (et m'y voici donc enfin), l'idéal dit cela : il dit une con-\n ception telle de la vie et des choses de la vie, que le mobile\nordinaire et profond de la nôtre devienne une réalité invisible,\nincontrôlable, inaccessible, si ce n'est à très longue échéance,\nmême, proprement, à échéance posthume, une réalité située\nhors des prises de notre expérience positive et irréductible à\nune démonstration absolue et vulgaire comme est la démon-\nstration mathématique; mais en même temps et par cela\nmême, objet d'une foi ardente et d'un amour ardent. Tandis\nque le positiviste idolâtriquement agenouillé devant le fait\nconcret, refuse obstinément de sortir de la réalité et lorsqu'il\nen connaît tout ce qu'on en connaît en la regardant, la pal-\npant, la flairant, l'écoutant, la mâchant, s'interdit de passer plus\noutre et de se demander ce qu'il y a en dessous ou au-dessus,\nou du moins de se le répondre; l'idéaliste, au contraire, pro-\nclamant avec Royer-Collard que « rien n'est plus méprisable\nqu'un fait », s'acharne à percer le mystère dans lequel le fait\nbaigne; l'idéaliste, c'est l'homme qui se refuse à admettre que\nla vie présente se tient debout par elle-même, qu'elle est équi-\nlibrée en soi, mais la considérant comme un système ayant en\ndehors de lui son centre de gravité ou son point de suspension,\ncherche avec inquiétude, avec angoisse, avec passion, ce point\nmystérieux et extra-planétaire, et l'ayant trouvé par le rêve,\npar le syllogisme ou par la foi, résolument y accroche sa vie à\nlui; l'idéaliste, c'est l'homme de l'au-delà, l'homme de l'au-\ndessus, l'homme de l'autre-part, celui dont la petite faisane de\nChantecler dit avec tant d'esprit :\n\n                                        Et puis,\n        O est un coq pour lequel il existe autre chose!\n\n  C'est de cette autre chose que je veux vous parler en vous\nparlant de l'idéal dans la vie !\n\n                                ***\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": "280                          DURENDAL\n\n\n   Et tout d'abord, je voudrais vous en retracer la naissance au\ncœur de l'homme. Je dis « de l'homme », car il semble bien,\nsauf certains cas d'exception, que le premier âge ne la connaît\npoint, du moins de façon consciente. Pourtant, on peut recon-\nnaître chez l'enfant, à de certains signes, la préparation loin-\ntaine et comme l'élaboration sourde du phénomène : ce petit\nêtre de 3 ou 4 ans rêve déjà sa vie et la rêve sous des couleurs\ngrossières mais vives et non dépourvues de beauté; il est méga-\nlomane comme par nature : il se dit roi, capitaine, prêtre : il\ntrône, il pontifie ou régente; il se met sur les épaules des\ndéfroques éclatantes qu'il regarde avec complaisance et ces\ndéfroques c'est du rêve matérialisé; plus tard il pourra se passer\nd'elles, et ce sont des rêves purs que, jeune homme, « il accro-\nchera comme des chiflfons de pourpre et d'or à la nudité de la\nvie » (Goethe). Sa petite vie réelle ne lui suffit donc pas,\ndirait-on, il ne la trouve pas assez belle et comme s'il avait\ndéjà découvert avec Schopenhauer que « la vie n'est jamais belle,\nque seules les images de la vie sont belles », il imagine sa vie.\nTout cela, d'ailleurs, comme tout le reste dans la vie enfantine,\nest encore flou, inconscient, crépusculaire, et tient peut-être\nà d'autres causes, après tout, que nous diagnostiquons mal.\n   Mais laissez-le grandir, laissez-le passer l'enfance, la puberté,\nl'adolescence, laissez-le venir au seuil de la verte jeunesse;\nil a quitté le collège; l'évolution physiologique depuis long-\ntemps en voie, s'achève; la croissance est à peu près terminée;\nl'ère des premières expériences du monde vient de se clore;\nun sens nouveau s'éveille qui fait envisager le monde et\nla vie sous un nouvel aspect; « le cœur est comme un bois où\nles dieux vont venir », il y a des souffles troublants qui passent,\ndes demi-frissons qui vibrent, la sève monte et bat, le cerveau\nbourdonne comme une ruche de jeunes abeilles par une lourde\njournée d'été. On ne sait pas, de grands soupirs gonflent la\npoitrine; la nature ayant voulu que toute éclosion fût déchi-\nrante, cet état est un état de réelle souffrance; la vie va\ndéborder; comme un bourgeon, on se sent éclater d'un vrai\nbesoin de se prodiguer au dehors, de se dévouer à quelque\ncause, de se sacrifier; on ne peut entendre certains mots sans\nfrémir, comme s'ils étaient chargés d'électricité, et parmi\nceux-ci le mot divin d'idéal : on a 20 ans! « Et je voudrais\n bien voir une créature de 20 ans qui ne fût pas généreuse! »\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS LA V I E                  281\n\n\ndemande le Thomas Graindorge de Taine. « Elle l'est, provi-\nsoirement, parce qu'elle a 20 ans. » « Et vous dirai-je en ce\nlieu, s'écrie plus magnifiquement Bossuet, ce que c'est qu'un\njeune homme de 22 ans! Quelle ardeur, quelle impatience,\nquelle impétuosité de désirs! Cette force, cette vigueur, ce sang\nchaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne leur permet\nrien de rassis, rien de modéré. Enivrés de leurs espérances, ils\ncroient tenir tout ce qu'ils poursuivent; toutes leurs imagi-\nnations leur paraissent des réalités. Ravis d'une certaine\ndouceur de leurs prétentions infinies, ils s'imagineraient perdre\ninfiniment, s'ils se départaient de leurs grands desseins... »\n    Et Aristote, qui ne l'aimait guère, pourtant, la jeunesse :\n« Le jeune homme avant que l'expérience de la vie ait humilié\nses prétentions est plein de vastes espérances. Ainsi l'oiseau\nqui vient de faire l'épreuve de ses ailes pourrait se dire aussi\nqu'il volera jusqu'aux étoiles. »\n    Il faut que cette ardeur généreuse se prenne à quelque\nchose, se dépense. Huit, fois sur dix — soyons cléments — sept\nfois sur dix, elle dévie dans le vice et la petite flamme bleue à\npeine allumée s'éteint, noyée dans la purulence de la chair. Elle\nen émergera encore de temps à autre comme les feux follets\nque l'on voit voltiger à la surface des marécages infects, mais\nc'est tout : point d'idéal de vrai nom sans chasteté! Heureu-\nsement, on se refait une virginité, à la longue, et, nous le\nverrons, l'idéal éteint peut se rallumer. Mais suivons d'abord la\npetite élite de ceux qui ont méprisé, comme Hercule, l'appel\ntroublant du plaisir et qui cherchent, aux vagues énergies qui\nbouillonnent en eux, un débouché vers le haut...\n    Ils ne tardent guère, en règle générale, à letrouver. Peu à peu,\nla noble ardeur se précise, le rêve tourbillonnant et planant se\npose, le cœur concentre sur un objet les effluves de tendresse\nvague qu'il envoyait tumultuairement à travers le vide; dans le\ngrand ciel aux nuées de tourmente, l'étoile, notre étoile, se\nlève; c'est l'amour, c'est la gloire — des armes, de la science, de\nl'art, de l'éloquence, c'est le sacrifice — dévouement à la cause\n de l'humanité, à la cause de la religion; c'est tout cela avec\n mille nuances différentes, mille scintillements divers, mille\n modalités charmantes, exquises, chimériques, adorables.\n    Et bientôt surgit, non plus dans le ciel, mais sur la terre,\n l'être concret et vivant en qui le rayon, pensons-nous, s'est\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": "282                           DURENDAL\n\n\n\nincarné. Nous le pensons si bien, que nous l'y incarnons, dans\nle laboratoire intime du rêve où s'opèrent les transfigurations\nidéales... Vous savez, Messieurs, ce que devient là l'être élu. Si\nc'est une femme, elle en sort parée de toutes les noblesses et\nde toutes les séductions, de toutes les vertus et de toutes les\nbeautés, elle est « l'être mystérieux et charmant que les lèvres\npourront appeler sans blasphème, du beau nom d'ange », elle\nest la « D a m e » dont le seul souvenir — inséparable de notre\ncœur et le jour et la nuit — est une source de joie intime et de\nforce i n d o m p t a b l e , élève et dilate le cœur, jette l'homme aux\ngrandes aventures, aux entreprises é p i q u e s ; elle n'est pas\nréelle, remarquez-le bien, elle est notre rêve devenu quelqu'un;\nelle est notre rêve\n\n                     Et c'est chose divine\n                     D'aimer quand on devine\n                     Rêve, invente, imagine\n                             A peine\n\n                     Le seul rêve intéresse.\n                     Vivre sans rêve, qu est-ce ?\n                     On aime la Princesse\n                            Lointaine.\n\n   Un souci très noble se mêle à ce sentiment d'adoration et\nc'est de devenir digne de cet être adorable ; c'est logique :\nnous lui avons prêté tous les traits qui constituent notre idéal\nà nous ; fatalement nous devons désirer nous modeler sur elle et\natteindre à sa hauteur. E t ceci n'est q u ' u n prêté-rendu :\navant de travailler à nous faire à son image, nous avions\ncommencé par la faire à la nôtre !\n   Et si, au lieu d'être une femme, c'est un monastère, c'est la\nmême illusion d'optique idéale. Vous ne savez pas, vous\nne pouvez savoir ce que devient, dans la vision d'un cœur\npur de 20 ans, la sombre maison monastique et le grand\nparc emmuraillé comme un cimetière, où il rêve d'aller\nenfermer sa jeunesse et sa vie : c'est si beau pour tout dire en\nun mot, que demain ce jeune h o m m e en aura comme oublié\nune autre maison, la maison de douceur divine où se passa son\nenfance; demain sa froide solitude, froide mais peuplée des\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "                     L'IDÉAL   DANS LA V I E                  283\n\n\nriants, des radieux, des divins fantômes de son idéal, lui\nparaîtra préférable, infiniment, au foyer béni peuplé seulement\nd'êtres réels et qui sont sa mère, ses frères, ses sœurs...\n\n   Le phénomène est bien connu ; les grands poètes l'ont immor-\ntalisé; les petits cyniques en rient; les psychologistes l'ana-\nlysent et l'étiquettent, ils l'ont nommé la « cristallisation » et\nc'est Stendhal qui leur a forgé le terme, un jour qu'il avait vu\nun jeune officier s'extasier devant la main d'une femme aimée,\nalors que cette main était très ordinaire et marquée de petite\nvérole, et Stendhal avait compris que cette main était vraiment\nbelle aux yeux de cet homme épris, parce qu'il lagantait d'idéal,\ncomme une source d'eau calcaire met autour d'un rameau\ndesséché la gaine de cristal qui en fait un diamant.\n   Le phénomène est bien connu — et il est charmant.\n   Malheureusement, comme toutes les choses charmantes ici-\nbas, il est de courte durée : la décristallisation se produit à\nbrève échéance.\n                               *   *\n\n   Ah! si la Dame pouvait rester éternellement lointaine, si le\nMoutier pouvait rester éternellement clos, alors oui l'idéal\naurait quelque chance de durer; mais il n'en est rien :\nà part les très rares exceptions où des circonstances singulières\nmaintiennent cette distance nécessaire à l'illusion, on s'ap-\nproche. L'incoercible curiosité de Psyché qui nous ronge le\ncœur ne nous laisse de repos que quand nous avons soulevé le\nvoile ou franchi la grille : mais du coup, l'objet de notre rêve\n(Dulcinée du Toboso ou Cloître du Carmel) se trouve réduit à la\njuste condition du réel, et nous apparaît tel qu'il est (oh! les\ntrois mots meurtriers!) et cette première révélation de la\nréalité nue est un puissant réfrigérant de l'enthousiasme. Pour\nplusieurs, le refroidissement est mortel et voici donc un second\ndéchet dans le groupe idéaliste. Pour tous, le refroidissement\nest déconcertant et ceux qui s'en remettent demeurent géné-\nralement frileux et inquiets. Je ne voudrais pas aller aussi loin\nque Julie de Lespinasse et prétendre que le mariage est un\néteignoir, « un véritable éteignoir de tout ce qui est grand et\nqui peut avoir de l'éclat », mais vous m'accorderez, je crois,\nqu'il est à tout le moins, un abat-jour : il concentre la lumière\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": "284                         DURENDAL\n\n\n\n mais en la rabaissant de manière qu'elle n'éclaire plus surtout\n que les objets de hauteur moyenne, au niveau des yeux,\n à portée des mains.\n    Comme il ne faut rien prendre au tragique et encore moins\n mépriser personne, je me hâte de dire que ceci n'a pas très\ngrand inconvénient, la moyenne des âmes étant précisément si\nbasses de plafond et si étroites de fenêtres, qu'un peu plus ou\nun peu moins de jour ne change rien à l'affaire, mais néan-\nmoins on comprend qu'il en va tout autrement pour les âmes\nhautes et claires qui aspirent profondément à la lumière et la\nvoudraient concentrer et fixer tout entière en elles, s'il se\npouvait. Celles-ci en restent étrangement étourdies et blessées,\nirritées ou découragées, parfois elles en deviennent malades,\npuis vient la convalescence, — et parfois elles en meurent.\n   Le pauvre Tolstoï, cette belle flamme d'idéal qui vient de\ns'éteindre là-bas dans la sauvagerie du steppe, quatorze mois\naprès son mariage — un mariage heureux comme on les\nappelle — fait ainsi parler un de ses interprètes dans Guerre\net Paix :\n   « Ne te marie jamais, jamais mon ami! C'est mon conseil.\nNe te marie pas sans pouvoir te dire à toi-même que tu as fait\ntout ce que tu as pu, avant de voir telle qu'elle est la femme que\ntu as choisie. Autrement, tu te tromperais cruellement, irrémé-\ndiablement. Marie-toi quand tu ne seras plus qu'un vieillard\nbon à rien, autrement tout ce qu'il y a en toi de bon et de\nnoble périra; tout se dépensera en petites choses. Oui, oui,\noui, ne me regarde pas avec un tel étonnement : si dans\nl'avenir tu attends quelque chose de toi, alors à chaque pas tu\nsentiras que tout est fini pour toi, que tout est fermé sauf le\nsalon où tu seras sur le même pied qu'un valet de cour ou un\nimbécile        Ma femme est une femme admirable. C'est une\ndes rares femmes avec qui l'on est tranquille pour son hon-\nneur, mais mon Dieu, que ne donnerais-je pas maintenant,\npour n'être pas marié!... Tu es le premier, le seul à qui je dise\ncela, parce que je t'aime!        »\n   Et jusqu'à sa dernière heure il a senti cela et combien il est\ndouloureux de vouloir servir à la fois ces deux maîtres irrécon-\nciliables : le réel et l'idéal, et que même si l'on ne déserte pas\ncomplètement le second, cependant, empêché qu'on est par le\npremier, on ne le servira pas comme on l'aurait voulu et l'on\n"}, {"page_pdf": 328, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS   LA   VIE                  285\n\nmanquera sa vie. Il Ta manquée et sa fugue suprême à travers\nla neige, vers une abbaye de mystère, ne fut autre chose qu'un\neffort de moribond pour échapper à cette triste sensation de vie\nmanquée, un dernier sursaut vers l'idéal que le contrepoids\nde la réalité conjugale Pavait empêché d'atteindre. C'est pour-\nquoi « le génie est célibataire », selon le mot du physiologiste\nGranier : comme doit être célibataire, tout à qui de par le\nmonde incombe une tâche d'idéal, et c'est l'admirable vue,\npour le dire en passant, qui a fait imposer la virginité à ses\nprêtres, par l'Eglise romaine...\n    L'expérience du réel, voilà donc le premier ennemi de l'idéal\nchez l'homme jeune qui prend pied dans la vie.\n    Il en est un second : le contact du monde. Le monde est le\npeuple des médiocres et des philistins, dont le premier courant\nd'air qu'ils affrontèrent éteignit jadis la petite lueur d'idéal\nallumée en eux par la prime jeunesse; depuis lors, un peu par\nremords, un peu par envie, un peu par la tendance naturelle à\nl'homme d'ériger sa vie en règle universelle et de façonner\ntoute son ambiance à son image, toutes ces médiocrités\nconspirent à souffler sur la petite flamme bleue dès qu'elle\npoint, et où qu'elle poigne. De ce milieu déprimant, l'intolé-\nrance est terrible; les lois et les exigences qui y règnent, draco-\nniennes : il faut, ou en sortir, ou tourner à médiocre. Toute\npensée haute, tout idéal pur, toute ambition élevée sont stricte-\nment interdits par le monde à l'homme du monde ; ne vivre\nque pour le monde et ses écœurantes frivolités, ne trancher en\nrien sur le milieu, ni en retardant ni en avançant, s'il se prête\nà cette atrophie de tout ce que la nature avait pu mettre de hau-\ntain dans son intelligence et de magnifique dans son cœur, s'il\ntravaille à réaliser le type convenu et commandé d'élégance\ncalquée et d'esprit moulé, s'il se résigne au niveau, c'est par-\nfait : dignus est intrare. S'il veut, au contraire, s'affranchir de\ncette tyrannie avilissante, c'est la lutte, et une lutte terrible, le\nridicule, le dénigrement, le boycottage, et le reste       Le jeune\nhomme le sait, il le sent, il le dit. Ce que je viens de vous dire\nest extrait textuellement d'une lettre de jeune homme appré-\nciant le monde où il se débat. Alors il se tâte et s'interroge et,\n s'il constate que Dieu lui a refusé le souffle et le biceps qu'il\n faut pour remonter les courants rapides, il soupire, il verse un\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "286                            DURENDAL\n\n\n\npleur, il agite les bras et enfin il s'abandonne et coule à pic.\nEncore un idéaliste à la mer!\n    « De vingt à trente ans, dit Taine, l'homme avec beaucoup de\npeine, étrangle son idéal, puis il vit ou croit vivre tranquille.\nMais, c'est la tranquillité d'une fille-mère qui a assassiné son pre-\nmier enfant» (Thomas Graindorge). Que c'est donc bien dit!...\nLe petit fantôme revient périodiquement et c'est chaque fois\ndans l'âme un passage de remords, une pointe de mépris de\nsoi-même, le sentiment aigu d'une déchéance... Je le répète, je\nn'indique que les grandes lignes et comme qui dirait la\ncourbe moyenne de l'idéal dans la vie humaine, mais il y a des\nmasses de nuances.\n   Ainsi, par exemple, les uns sont révoltés à fond, et dans le\ndépit ou le désespoir que leur cause l'écart constaté entre le\nrêve d'hier et le réel d'aujourd'hui, ils concluent radicalement\nà l'inanité essentielle du rêve, et comme d'autre part, mal-\ngré eux, « l'infini les tourmente », ces retours offensifs de\nl'idéal leur devenant intolérables, ils se prennent à envier un\nsort inférieur à la condition humaine et soupirent avec le\nréaliste anglais Whitman dans sa chanson sur soi-même (Song\nof myself) :\n      Les animaux sont bien heureux; ils sont satisfaits et pla-\ncides; j'aimerais aller vivre avec eux.\n   » Bien souvent, je les regarde, je les regarde!\n   » Ils ne se font jamais de mauvais sang; jamais ils ne sou-\npirent sur l'état de leur âme;\n   » Ils ne restent pas éveillés la nuit pour pleurer leurs péchés;\n   » Il n'y en a pas un seul qui soit mécontent, pas un seul\natteint de la folie de la propriété ;\n   » Pas un qui s'agenouille devant un autre ou devant ceux de\nson espèce qui vécurent il y a mille ans ;\n   » Il n'y en a pas un sur la terre qui soit honorable ou mal-\nheureux.\n   « Ah! les animaux sont bien heureux! Je voudrais aller\nvivre avec les animaux!... »\n   Et ce programme élégant, ils le réalisent; toutes ces choses que\nne connaissent pas les animaux, l'inquiétude du cœur, le soupir\nde l'âme, les insomnies mouillées de larmes, le culte des\ngrands morts, la mélancolie, toutes ces choses divines, ils\nfinissent par les expulser de leur vie, et vous les retrouvez,\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS LA V I E                    287\n\n\n\nvers quarante ans, gros et gras, luisants et puissants, suintant\nla joie de vivre, comme on dit, la joie de ne pas vivre, comme on\ndevrait dire, mais la grosse joie obscure de végéter et s'inquié-\ntant uniquement de ce qui pourrait la troubler et vous vous\ndites avec stupeur : «Tiens, mais c'est un tel; et dire qu'à vingt\nans il ne rêvait que le martyre!... » Vous le lui rappelez et il rit\nd'un gros rire sonore et avantageux : « Ah oui! le martyre!\nC'était la jeunesse, mon cher! Maintenant c'est la vie, et dans\nla vie, vous savez, l'idéal... les chiens en crèvent! »\n    Soit!... mais cela ne prouve pas encore que les hommes n'en\nvivent point!...\n   Et vous en retrouvez d'autres qui ont pris une attitude diffé-\nrente. Ceux-ci ne se sont pas révoltés, ni découragés; en phi-\nlosophes, ils ont recherché les causes de leur déboire et si cette\nbanqueroute de leur idéal premier ne provient pas d'une erreur\ninitiale qui appellerait une correction, car la jeunesse, leur\ndit Aristote, est comme le vin et le jeune être humain est à\nl'instar d'un homme ivre, il n'a pas le sens du réel, ni du pos-\nsible, ni de la proportion, ni de la vie. L'ivresse une fois cuvée,\nil s'agit seulement d'apporter la correction voulue dans les\nvisées primitives et comme on dit : mettre au point; la mise au\npoint de l'Idéal est une des opérations les plus importantes et\nles plus délicates de la vie morale.\n   Il est des idéals d'utopie; je connus un entant charmant qui,\ndans son ignorance de l'histoire et sa bravoure native, caressait\nsecrètement depuis plusieurs années le rêve d'être un jour\nzouave pontifical. Il finit par s'en ouvrir; on lui révèle la vérité\net que l'espèce est disparue. Ce fut dur, on soupira, on pleura,\non regretta, puis on mit au point et, ne pouvant se faire zouave,\non résolut de se faire grenadier du Pape. (Vous savez qu'on\nappelle ainsi les Jésuites...)\n   Et il est des idéals de chimère, impliquant des contradic-\ntions qui échappent à la jeunesse enivrée et sans expérience.\nVivre ici-bas dans un état d'union constante et continue avec\n Dieu, c'est un idéal qui en a tenté plusieurs. Mais c'est là un\nsort angélique et non humain, et Pascal fait entendre sa\ngrosse voix et son gros mot : « Qui veut faire l'ange, fait la\n bête!... »\n   Et il est des idéals manques. L'héroïne d'un admirable\n roman idéaliste, paru naguère et intitulé Ascension (il est de\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": "288                          DURENDAL\n\n\n\n Ch. de Pomairols), s'aperçoit à la veille de devenir mère qu'elle\nétait appelée à la virginité, dans le cloître. Son regret se fait\ntellement affreux qu'elle en meurt en donnant le jour à son\nenfant. C'est une solution, assurément, et très idéale, mais il en\nétait une autre, qui était de mettre au point ou d'opérer, comme\non dit, une substitution.\n   Les héroïnes de mille romans modernes s'aperçoivent au len-\ndemain de la noce qu'elles se sont trompées de mari et que\nc'est un autre qui incarnait leur type. Là-dessus, elles prennent\ndifférents partis dont le plus commun est de tromper le mari de\nleur contrat avec le mari de leurs rêves ; c'est une solution, assu-\nrément et pas idéale du tout et parfaitement condamnable.\nMais il en était une autre, encore une fois...\n   Dans l'opuscule qu'il vient d'écrire sur la Famille, E. Faguet\ndécrit un joli cas de mise au point tout à fait topique et que je\nme permets de vous recommander. C'est au chapitre IX intitulé\nL'Idéal intimidant.\n   Mais je n'ai pas dessein, vous le pensez bien, de vous expo-\nser les mille et une manières dont on peut ramener à un idéal\nconvenable les mille et une aspirations étranglées, les mille et\nun élans déviés qui mettent en détresse les cœurs de trente à\nquarante ans et au delà. J'observe seulement, je crois observer,\net dans la vie et dans la littérature qui est le miroir de la vie,\nque ces sortes de réduction de l'idéal se ramènent à deux grands\ntypes — et je vais m'efforcer de vous les décrire — le type\nmoyen, le type pur, la solution mixte, la solution transcen-\ndante.\n                                 *\n                                * *\n\n   La solution mixte d'abord.\n   L'homme, le jeune homme, a rêvé trop grand, trop beau, il\na trop attendu de la vie : de l'amour et de la famille, de la\npensée et de l'action, des hommes et de la société, de la société\ncivile, de la société religieuse. Quelques années d'expérimen-\ntation lui ont montré sa fatale erreur; la lumière éclate\nbrutale et brûlante dans son esprit et il s'écrie avec colère et\ndégoût : « Vanité de vanité! tout sous le soleil est vain, tout est\nvide, tout est creux! plus vide, plus vain, plus creux que le\nvent! J'ai considéré toutes choses, une à une, afin d'en décou-\nvrir la raison et voici ce que j'ai trouvé : la femme est plus\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                          L'IDÉAL     DANS LA V I E                          289\n\n\n amère que la mort, elle, dont le cœur est un filet et les mains\nsont des chaînes; l'homme est naturellement droit, mais gâté\n par une foule de finesses; je n'en ai trouvé q u ' u n sur mille et\n pas même une femme sur le m ê m e chiffre; la philosophie c'est\n la poursuite du vent : avec beaucoup de sagesse on a beau-\ncoup de chagrin et qui augmente sa science accroît sa d o u l e u r !\n Le rire est une ineptie et la joie une folie! L'action est une\nduperie, puisqu'il ne revient rien à l'homme de tout l'effort de\nses mains et de tous les soucis qui fatiguent son cœur sous le\nsoleil... L a famille!... Q u a n d un h o m m e aurait cent fils, que\nlui en revient-il? J e dis q u ' u n germe avorté est plus heureux\nque lui!... L a justice est un leurre! je vois régner la méchan-\nceté au sein m ê m e du Droit et t a n t d'opprimés sous le soleil\nqui sont sans un consolateur.\n    » Et que fait donc la justice de Dieu? J e vois des justes qui\npérissent misérablement dans leur justice et à côté d'eux des\ncoquins, prolonger leur vie et prospérer dans leur malice!... »\n    Ce sombre tableau de la vie misérablement courte, infailli-\nblement vouée à la mort et chargée de maux de toutes sortes,\njette d'abord l'homme dans un grand découragement mêlé\nd'irritation et peu à peu s'apaisant dans le dégoût, dans le\nspleen, dans cet horrible spleen vieux comme le m o n d e et\nmoderne au premier chef, que les littérateurs ont n o m m é\nle mal du siècle et que les pathologistes appellent taedium vitae:\nla répugnance de vivre!\n   C'est précisément ici le moment de la seconde naissance de\nl'Idéal. P a r la voie de l'expérience, rigoureuse et complète,\nl'homme a touché du doigt l'inanité de la vie considérée en elle-\nmêmejd'autre part ilfaut vivre — à moins d ' a d o p t e r l a s o l u t i o n d u\nrevolver comme le font quelques radicaux — il faut vivre et la\nvie reste chère malgré tout et tout le mal qu'il vient d'en dire, ne\nle croyez pas trop, ne le prenez pas au pied de la lettre, tout le\nmal qu'il en a dit provient u n i q u e m e n t de ce qu'il l'aime et la\nvoudrait pouvoir aimer davantage (que de fois ceci nous arrive\nd'en vouloir à ceux que nous aimons, de certains défauts qui font\nobstacle à un amour plus grand). Alors, il cherche à combler\nles lacunes de la vie, à pallier ses déficits, et, comme en elle-\nmême il ne trouvera pas les éléments compensateurs qu'il\ncherche et qu'il lui faut, il les prend en dehors d'elle et le voici\ndans l'idéal. T o u t ce livre mystérieux de l'Ecclésiaste, un des\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "290                          DURENDAL\n\n\n\nplus riches en expérience humaine, n'est que le déroulement\nnaïf et spontané de cette psychologie : l'âme affolée par l'énigme\nde l'Univers et la vanité de sa vie à elle, voulant vivre par ail-\nleurs, car la vie est douce par tant de côtés, et alors, jetant sur\nles autres côtés, les côtés sombres, mystérieux, cruels, déce-\nvants, la grande lumière idéale de la croyance à une provi-\ndence bonne et à une vie future où tous les déficits de la vie\nprésente s'équilibreront dans la justice et dans le bonheur.\n  Aussitôt toutes ces choses qu'il vient d'anathématiser, l'argent,\nles décorations, les magistratures, la femme, le champagne et\nles roses et autres créatures de Dieu, reprennent pour le pauvre\necclésiaste un peu de charme : « Va, dit-il, mange avec joie ton\npain et bois gaîment ton vin ; qu'en tout temps tes vêtements\nsoient blancs et que l'huile parfumée ne manque pas à ta tête.\nJouis de la vie avec une femme que tu aimes, pendant les jours\nde la fugitive existence que Dieu t'a donnée sous le soleil, pen-\ndant tous les jours de ta vanité; tout ce que ta main peut faire\navec ta force, fais-le, car c'est ta part dans la vie, vois-tu, et dans\nle travail que tu fais sous le soleil ! »\n   On croirait entendre, mais avec la différence d'accent qui\ns'impose, le sage Augustin d'Eugène Fromentin donnant à\nDominique la forte leçon de vie que l'on connaît : « Je suis un\ntriste médecin pour les maux dont je vous crois atteint, je vous\nconseillerais pourtant un remède qui s'applique à tout, même\nà ces maladies de l'imagination que je connais mal : c'est une\nhygiène, j'entends par là l'usage des idées justes, des sentiments\nlogiques, des affections possibles, en un mot l'emploi judicieux\ndes forces et des activités de la vie. La vie, croyez-moi, voilà\nla grande antithèse et le grand remède à toutes les souffrances\ndont le principe est une erreur. Le jour où vous mettrez le\n pied dans la vie, dans la vie réelle, entendez-vous bien; le jour\noù vous la connaîtrez avec ses lois, ses nécessités, ses rigueurs,\nses devoirs et ses chaînes, ses difficultés et ses peines, ses vraies\ndouleurs et ses enchantements, vous verrez comme elle est\nsaine, et belle, et forte, et féconde, en vertu même de ses exac-\ntitudes; ce jour-là, vous trouverez que tout le reste est factice,\nqu'il n'y a pas de fictions plus grandes, que l'enthousiasme ne\ns'élève pas plus haut, que l'imagination ne va pas au delà,\nqu'elle comble les coeurs les plus avides, qu'elle a de quoi\nravir les plus exigeants, et ce jour-là, mon cher enfant, si vous\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                       L'IDÉAL   DANS LA V I E                       291\n\n\nn'êtes pas incurablement malade, malade à mourir, vous serez\nguéri. .\n   J'ai appelé cela la solution m o y e n n e et, en effet, comme il\nsaute aux yeux, cela n'est pas encore très éclatant et ne com-\nporte qu'un m i n i m u m de transcendance. Cependant c'est une\nsolution, je veux dire que sur ce fonds d'idéal, un homme, une\nfemme, peuvent très honorablement faire leur vie, lui trouvant\nun sens et n'en éprouvant pas l'affreux dégoût qui vous donne\nl'envie d'en sortir ou tout simplement de\n\n                vous asseoir au milieu du chemin.\n         Et de demeurer là sans effort, sans attente,\n         Puisque vaine est l'attente et que l'effort est vain. »\n\n  Et c'est une solution nécessaire, je veux dire qu'en\ndehors de cela, la vie n'est pas tenable et l'homme y est voué\nau terrible ennui, à la neurasthénie. T o u s les observateurs de\nnotre vie moderne confirment cette vue. P a u l Bourget étudiant\ndans ses Essais de Psychologie contemporaine « l'ennui mo-\nderne, exactement calqué sur l'ennui oriental, stagnation du\ncœur, qu'aucune espérance de volupté ou de félicité ne fait\nvibrer, torpeur croupissante qu'aucun désir n'émeut, la mort\nintime dans le mouvement machinal », note fort judicieuse-\nment comme cause principale de cet état d'âme morbide, « le\nsentiment que cette vie d'ici-bas réduite à elle-même, ne vaut\npas la peine d'être vécue. » E t il cite à l'appui le mot si h u m a i n\nde Baudelaire, préférant, disait-il :\n\n             La douleur à la mort et l'enfer au néant!\n\n  Et le cri non moins h u m a i n de F l a u b e r t devant la conception\nmatérialiste du m o n d e : « Un froid horrible me glace jusqu'au\nfond de l'âme ! Cela excède la portée de la douleur. C'est comme\nune mort plus profonde que la m o r t ! . . . »\n  E. Tardieu, é t u d i a n t le même p h é n o m è n e , dans son « Essai\nd'une psychologie : l'Ennui », le déclare incurable, parce que la\nvie, dit-il, n'a ni fond ni but et qu'elle poursuit en vain un état\nd'équilibre et de bonheur. C'est admirable de logique et de\nfranchise. L'inexorable ennui qui fait le fond de l'âme h u m a i n e\nn'étant pas autre chose qu'un immense besoin d'autre chose,\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "292                           DURENDAL\n\n\n dès là que vous enfermez la vie rigoureusement entre le sein\n maternel et la fosse funéraire, vous niez cette autre chose et\n l'ennui est inguérissable.\n    Tolstoï, non plus en théoricien qui observe, mais en\nexpérimentateur, note merveilleusement la même chose dans\nun récit émouvant qu'il a inséré sous le titre de « Confession\npersonnelle », dans le premier volume de son Introduction à la\nCritique de la Théologie dogmatique et à la recherche de la doctrine\nchrétienne. Ecoutez cette page, palpitante comme une dissection\nd'âme :\n    « Vers 5o ans je commençai d'avoir des moments de per-\nplexité, des moments d'arrêt, où je ne savais plus ni quoi faire,\nni comment vivre. L'intérêt que l'homme prend d'ordinaire à\nses fonctions vitales n'existait plus pour moi. L a vie, jadis\nenchanteresse, me paraissait insipide ou plutôt morte. J'étais\nobsédé par ces deux questions : « A quoi bon? E t après? »\n    » Il me sembla d'abord qu'il devait exister une réponse et que\npour la trouver, il ne fallait que du temps, mais ces questions\ndevenant toujours plus pressantes, je m'aperçus qu'elles étaient\ncomparables aux premiers malaises qu'éprouve un malade,\nauxquels il ne fait guère attention, j u s q u ' à ce qu'ils se fondent\nen une souffrance continue. Je sentis que ce sur quoi je me\ntenais, se brisait sous moi, que le sol m a n q u a i t sous mes pas,\nque ce dont je vivais n'existait plus, que moralement je n'avais\nplus de quoi vivre.\n    » U n e invincible force m'entraînait à me débarrasser de la\nvie d'une manière ou d'une autre. On ne peut pas dire que je\nvoulusse me tuer. L a force qui m'entraînait hors de la vie était\nplus puissante, plus ample, plus générale que le vouloir-vivre.\nC'était une force semblable à mon ancienne aspiration à la vie,\nseulement en sens inverse. J'aspirais de toutes mes forces à\nsortir de la vie. E t voilà que moi, h o m m e heureux, je me cachais\nla corde pour ne pas me pendre à la solive, entre les armoires\nde ma chambre où chaque soir j'étais seul en me déshabillant.\nJe cessai d'aller à la chasse avec mon fusil, pour ne pas être\ntenté par ce moyen trop facile de m'ôter la vie. J e ne savais pas\n moi-même ce que je voulais : j'avais peur de la vie, j'aspirais\nà en sortir et cependant j'espérais encore quelque chose d'elle.\n    » E t cela se passa en moi dans un moment où j'avais tout ce\nqui est considéré comme d o n n a n t le parfait bonheur. J'avais\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "                     L'IDÉAL   DANS LA V I E                  293\n\n\n5o ans à cette époque. J'avais une bonne épouse, aimante et\naimée, de bons enfants, un grand domaine qui s'accroissait\nsans aucune peine de ma part. J'étais respecté plus que jamais\nde mes proches et de mes connaissances. J'étais comblé d'éloges\npar les étrangers et je pouvais croire, sans trop me flatter, mon\nnom célèbre. Avec cela, je n'étais pas fou ou malade d'esprit.\nAu contraire, je jouissais d'une force morale et physique que\nj'ai rarement rencontrée parmi les personnes de mon âge.\nPhysiquement, je pouvais faucher de manière à tenir tête à des\npaysans. Intellectuellement, je pouvais travailler huit à dix\nheures de suite sans 'éprouver aucune conséquence fâcheuse\nd'un pareil effort. Et c'est dans cet état que j'arrivai à ne\npouvoir pas vivre... Cet état de mon âme s'exprimait pour moi\nde la sorte : Ma vie est quelque méchante et stupide plai-\nsanterie qui m'est jouée par q u e l q u ' u n !\n     » Je ne pouvais donner aucun sens raisonnable à aucune de\nmes actions, ni à m a vie entière. Je m'étonnais seulement de\nn'avoir pas compris cela dès le commencement. On ne peut\nvivre que pendant qu'on est ivre de la vie, mais lorsqu'on se\ndégrise, on ne peut pas ne pas savoir que tout cela n'est qu'une\nsupercherie stupide. C'est tout à fait cela, une supercherie qui\nn'a rien de risible ou de spirituel, mais qui est tout simplement\ncruelle et stupide...\n     » Mais peut-être n'ai-je pas vu ou n'ai-je pas compris quelque\nchose? me disais-je parfois, il n'est pas possible qu'un pareil\n état de désespoir soit naturel aux h o m m e s .\n     » Et je cherchais une explication parmi les connaissances que\n les hommes ont acquises. E t je cherchais douloureusement,\n longtemps, et non par curiosité oisive; je ne cherchais pas avec\n indolence, mais péniblement, opiniâtrement, jour et nuit,\n comme un h o m m e qui se perd cherche le salut; et, je ne\n trouvais rien !\n     » Je cherchais dans toutes les connaissances et non seulement\n je ne trouvais pas, mais je fus convaincu que tous ceux qui ont\n cherché comme moi dans le savoir h u m a i n , n'ont rien trouvé\n non plus. E t non seulement ils n'ont pas trouvé, mais ils ont\n reconnu clairement que cela même qui me conduisait au\n désespoir — à savoir l'absurdité de la vie — est l'unique,\n  l'incontestable savoir accessible à l'homme.\n       Ma question, celle qui a 5o ans, me conduisait au suicide\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "294                           DURENDAL\n\n\n\nétait des plus simples; elle gît dans Pâme de tout homme,\ndepuis l'enfant stupide jusqu'au plus sage vieillard ; sans elle,\nla vie est impossible comme j'en ai fait moi-même l'expérience.\n    » La voici : Qu'est-ce qui sortira de ce que je fais aujourd'hui?\nde ce que je ferai demain? Qu'est-ce qui sortira de toute ma\nvie? Pourquoi dois-je vivre? Pourquoi désirer? Pourquoi faire\nquelque chose? Ma vie a-t-elle un sens, un sens qui ne soit pas\naboli par l'inévitable mort qui m'attend ?\n     » Ma raison me poussait logiquement au suicide, mais une\nautre force travaillait aussi en moi, que je ne puis nommer\nautrement que conscience de la vie, et ce fut cette force précisé-\nment qui me tira de ma situation désespérée.\n     )) Pendant toute la durée de cette année, lorsque je me deman-\ndais presque à chaque minute : Ne faudrait-il pas en finir par\n une corde ou par une balle? à côté de ce courant d'idées et\nd'observations dont j'ai parlé, mon cœur languissait dans une\n douloureuse angoisse. Je ne puis appeler ce sentiment autre-\n ment que la Recherche de Dieu.\n     » Je dis que cette recherche de Dieu n'était pas un raison-\n nement, mais un sentiment, parce qu'elle ne provenait pas du\n mouvement de mes idées, elle leur était même directement\n opposée, mais elle sortait du cœur. C'était une crainte, le sen-\n timent d'être orphelin, isolé au milieu de choses étrangères,\n c'était l'espoir que quelqu'un me porterait secours!... »\n     Vous me direz, peut-être, que c'est là une psychologie bien\n étrange et qui confine à la pathologie et que jamais vous\n n'éprouvâtes rien de pareil, ni de près ni de loin. Ce disant\n vous vous rencontreriez, entre autres, avec Voltaire et la ren-\n contre qui n'a rien de flatteur à l'ordinaire serait ici particu-\n lièrement peu honorable. Cette vulgaire canaille, pour parler\n sa langue, ce singe de la philosophie faisant la grimace sur un\n bâton et mordant les passants, comme il décrivait lui-même\n  Jean-Jacques, ne pouvait supporter cet admirable tourment de\n  l'infini dont Biaise Pascal venait de donner le surhumain spec-\n  tacle et il écrivait dans son Sottisier :\n       « Ces contradictions qui sont dans l'homme, ces délicatesses\n  de l'amour propre, ces élans de l'âme pour le souverain Bien,\n  ces guerres intestines de nos âmes, dont les Pascal, les Nicole\n  nous ont rebattu les oreilles, sont inconnues de la plus grande\n  partie du genre humain; c'est le partage de quelques oisifs. »\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS LA V I E                   295\n\nAdmirable, Messieurs, ce mot de Voltaire! D'abord, il peint\nVoltaire et nous donne à comprendre qu'il existe des âmes essen-\ntiellement basses, inexhaussables, et à qui la nature a refusé\nun sens (il n'y a pas d'organe de perception commune entre\nBiaise Pascal et Voltaire). Mais ensuite, il donne à entendre\ndeux grandes vérités, la première, que les idéalistes sont la\nminime partie de l'humanité; et la seconde, que la cause de\ncette rareté des hommes d'idéal est l'absence de réflexion déter-\nminée par l'excès des préoccupations extérieures. Or, une\ncertaine oisiveté est requise; l'homme doit se tailler les loisirs\nconvenables pour ausculter son âme et l'entendre, sous la\npercussion, rendre le son grave et sourd, le son du vide affreux\nqui est la marque même de son origine et de sa destinée.\n   Et la majorité des hommes ne le fait pas? C'est vrai, mais\ntant pis pour la majorité ! Car le vrai malheureux n'est pas celui\nqui se découvre une âme douloureuse, mais celui qui ne sent\npas son âme et qui va sans songer à lui ni à rien de lui, et qui\natteint l'âge de cent ans sans s'apercevoir qu'il est mort\net pourri depuis longtemps. Pardon de ces derniers mots un\npeu vifs, ils sont de Tolstoï.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Et il y a, vous disais-je, une seconde solution, la solution\npure, un second type d'idéaliste, l'idéaliste transcendant.\n   La solution moyenne adoptait la vie telle qu'elle est, se\ndécidait à en tirer tout le bien qu'elle recèle; que si d'aven-\nture, ses déficits venaient à se faire jour cruellement elle tendait\nsur ses lacunes et ses gouffres le voile léger de l'idée et de\nl'espérance. En somme, l'homme de ce parti vit surtout\nsur la terre et ce n'est que quand elle se fait trop sombre,\npar instants, qu'il se tourne vers le ciel pour y chercher un peu\nde bleu.\n   L'idéaliste transcendant est d'un type tout autre. Comme\nle premier, comme l'ecclésiaste, comme le Dominique de\nFromentin, il a touché du doigt la vanité de la vie et de\ntoutes les choses de la vie; il en a éprouvé au premier coup\nle même étourdissement, comme s'il était tombé du haut d'un\nclocher, la même colère, comme si l'on venait de le tromper\nlâchement, le même dégoût; seulement chez lui, l'impression\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "296                          DURENDAL\n\n\n\nest définitive, la vie est par lui jugée sans a p p e l ; elle n'aura\nplus de prise sur lui, entre elle et lui il y a quelque chose de\nbrisé et, comme on dit, l'amour est mort. U n moment, il\nmanifestera son dépit par des épigrammes et des reproches,\npar des anathèmes de rancœur, car il se sentira au cœur\nl'envie justicière de secouer cette réalité trompeuse dont il vient\nde souffrir, de la faire voir à tous telle qu'elle est; ou bien, il\ncaresse l'idée plus généreuse de la réformer, c'est-à-dire de la\nrefaire sur le modèle de son rêve déçu, mais, comme il ne peut\ns'empêcher de lui en vouloir malgré tout, de sa déception, il se\nmet à cette œuvre de réforme, avec une fougue, une impatience\nqui la font ressembler à un assaut et qui trahissent le mélange\nimpur de son intention; la réalité d'ailleurs, qui n'aime pas à\nêtre attaquée de cette façon-là, se raidit, riposte à grands coups\nbrutaux et lui démontre ainsi la nouvelle erreur dans laquelle\nil vient de verser; alors, décidément éclairé et pleinement\ndégrisé, bien résolu à ne point chercher un modus Vivendi basé\nsur de trop pénibles concessions, meurtri dans tout son cœur\net pour cela fermant hermétiquement tout son cœur, l'idéaliste\nmonte à l'étage, se réfugie dans sa tête, et là il élabore un nou-\nveau système de vie, le système d'où seront bannis les éléments\nterrestres imparfaits et caducs, où ne seront a d m i s que les\néléments purs descendus directement de la sphère sereine des\nidées.\n   Des réalités d'en bas, il ne se souciera plus guère et son\nregard habituellement tourné vers l'azur ne se reportera vers la\nterre q u ' a u t a n t qu'il est nécessaire; je veux dire assez pour\néviter la mésaventure de l'astrologue qui, « un jour, se laissa\nchoir dans un puits » et auquel on dit :\n\n                                    Pauvre bête !\n             Tandis qu'à tes pieds à peine tu peux voir.\n             Penses-tu lire au-dessus de ta tête?\n\n   (Reconnaissez L a F o n t a i n e à ce mépris de l'idéal.)\n  Vous saisissez la distance énorme qui sépare l'idéaliste moyen\net l'idéaliste pur? T o u s deux mettent à la vérité, l'idéal dans\nleur vie, mais non pas à la m ê m e place, ni à la même dose;\ntous deux sont citoyens de ce royaume pur de l'esprit que le\nSauveur appelait le r o y a u m e de Dieu. Mais le premier en est\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": "                        L'IDÉAL   DANS LA V I E                       297\n\nun citoyen qui se mêle à peine à la vie de la cité et préfère son\nfoyer tiède à la place publique, balayée par les vents de carre-\nfour; le second vit cette vie et la fait! Pour faire tenir la diffé-\nrence en deux formules inspirées encore par la même métaphore\névangélique, on pourrait dire que, tandis que l'idéaliste tout\ncourt accepte et vit le précepte du Maître : « Cherchez avant\ntout le royaume de Dieu, le reste vous viendra de soi... », l'idéa-\nliste moyen, dégradant la parole parfaite et l'accommodant aux\ndélicatesses charnelles de son faible cœur, rectifie : « Croyez au\nroyaume de Dieu, aspirez-y, surtout q u a n d le reste vous man-\nque, mais cherchez d'abord le reste, car ce reste a son prix. »\n   Et cela fait, Mesdames et Messieurs, une différence solen-\nnelle!\n                                * **\n\n   Or, quelle est donc, finalement, l'idée mystérieuse qui élève\nl'homme à cette hauteur et le rend capable de réaliser ce phé-\nnomène déconcertant : une double vie, une vie apparente qui\nmarche sur la terre, une vie réelle qui plane et d'un mouvement\nascensionnel au-dessus de la terre?\n   Je ne voudrais faire de peine ni aux poètes chevaucheurs de\nla Chimère ailée; ni aux artistes prosternant leurs fronts che-\nvelus devant l'autel de la B e a u t é ; ni aux abstracteurs de quin-\ntessences figés dans l'extase aux pieds de l'idole subtile et nue\nde l'abstraction quintessenciée; ni aux purs savants saisis d'un\nvertige d'adoration q u a n d à leurs yeux brûlés par les veilles, se\ndégage enfin du brouillard des faits observés, la lueur de l'hy-\npothèse, la lumière de la loi, le soleil de l ' H a r m o n i e univer-\nselle; ni aux politiciens — s'il en est et il en est — poursui-\nvant, dans un mouvement de pitié profonde pour les foules, le\nrêve d'un régime social fait de justice plus vraie et d'inégalité\nmoins i n h u m a i n e ; mais sans vouloir les froisser ni diminuer\nleur idéal, en reconnaissant, au contraire, à ces divers objets\ntrès vénérables que sont la Poésie, l'Art, la M é t a p h y s i q u e , la\nScience, la Politique, la Sociologie, le caractère d'idéalisme\ntranscendant que leurs tenants revendiquent pour eux, je dis\nqu'ils ne sont pas le plus haut sommet du rêve h u m a i n , qu'ils\nne sont pas la plus splendide lumière de l'âme h u m a i n e , qu'ils\nne sont pas le plus immatériel aliment de la vie de l'homme :\nil est un idéal suprême qui les domine tous et dont ils ne sont\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": "298                         DURENDAL\n\n\n\neux-mêmes qu'une participation lumineuse et diminuée et\ncette dernière cime, cette Ultima Thule de l'homme, c'est\nDieu.\n   Que l'idéal religieux prime tous les autres, la chose est courte\nà montrer.\n   Qu'est-ce, en effet, que l'homme demande à l'Idéal?\n   Une explication de la vie inexpliquée et dont le mystère\nl'étouffé et l'affole?... Un point d'appui stable à la vie mou-\nvante qu'il sent fuiret crouler de toutes parts comme un tor-\nrent d'illusions légères?... Une force aux heures où la volonté\ndéfaille sous l'épreuve, ou simplement parce qu'il y a trop long-\ntemps que cela dure?... Une beauté pure qui repose et lave ses\nyeux du spectacle forcé des pauvres laideurs ambiantes?...\nQuelque chose à quoi croire au milieu de l'universelle trahison?\nDu durable, parce que nous nous sentons passer et que nous en\navons horreur, de l'immense, parce que l'envergure de notre\ndésir déborde puissamment tout ce qui s'offre à lui pour le\ncombler, du très haut parce que nous souffrons d'être si déses-\npérément bas? Est-ce tout cela? Oui, me semble-t-il? Mais alors\nl'idéal religieux ne s'indique-t-il pas, comme le plus complet\net le plus beau! Il donne de la vie la seule explication apai-\nsante! Il offre à la vie le point d'appui immuable et immo-\nbile! Il associe au pauvre effort humain la puissance essen-\ntielle! Il jette sur toutes choses les reflets d'une beauté toujours\nancienne, toujours nouvelle, infinie! Il fait foi! Il est éternel-\nlement vivant, il est infiniment délectable, il est le sommet des\nsommets !\n    C'est si réel, Messieurs, la transcendance, dont je vous parle,\nde l'idéal religieux relativement à toutes les autres formes\nd'idéal, que par une sorte d'intuition instinctive tous les ado-\nrateurs d'idéal ont nécessairement apothéose le leur et l'ont\ntransformé, tôt ou tard, en idéal religieux.\n    Rappelez-vous le père du positivisme, Auguste Comte,\nbâtissant finalement sa fameuse église de la rue Monsieur-le-\nPrince, à Paris; ou Stuart Mill construisant, en Provence, son\ncélèbre oratoire. Voyez encore certaine terminologie si commune\net si suggestive etsouvenez-vous que, depuis un siècle et suc-\ncessivement, nous avons eu la religion de la souffrance, la reli-\ngion de la beauté, la religion de la pitié, la science, religion de\nl'avenir, la religion du passé, la religion sociale ou du progrès\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "                           L'IDÉAL    DANS LA V I E                             299\n\n\nque l'on dit en train de s'élaborer... et ce ne sont pas là de\nsimples dénominations lyriques, non, ce sont des vocables\npositifs prétendant couvrir des réalités métaphysiques.\n   Un des plus illustres champions de la religion sociale,\nM. Alfred Croiset, de l'Institut, doyen de la Faculté de Lettres\nde l'Université de Paris, en décrivait naguère l'esprit en ces\ntermes intéressants (1) : « L'esprit religieux dont je parle con-\nsiste pour l'individu à se considérer non comme un centre ou\nun tout, mais comme la très petite partie d'un tout qui nous\ndépasse infiniment, qui est capable de susciter en nous la\nnotion d'un idéal et, par conséquent aussi, le besoin raisonnable\nde se sacrifier, s'il le faut, à cet idéal, conçu par chacun de nous\ncomme infiniment plus grand, plus beau, plus aimable que nos\nintérêts particuliers ou même que notre pauvre petite vie indi-\nviduelle. Cet esprit-là, nulle science ne le combat ou ne\nle détruit, au contraire. Dans tous les ordres d'activité,\nla science nous montre combien l'individu est peu de chose\nen comparaison de l'immense Inconnu qui nous environne de\ntoutes parts; elle nous montre aussi l'efficacité lente de l'Effort\ncollectif qui peu à peu fait reculer les barrières de l'ignorance\nhumaine. Elle exalte ainsi notre ardeur à connaître, par la\ngrandeur du but mystérieux qu'elle offre à nos recherches et en\nmême temps elle nous apprend la modestie individuelle, le\nconcert indispensable des bonnes volontés, la soumission au\nfait dans la poursuite de l'idéal, le dévouement à une tâche\ndont nous ne verrons pas la fin. N'est-ce pas là une très noble\nforme de l'esprit religieux? »\n   Je ne veux pas instituer la critique de cette page suggestive;\nje ne dirai qu'en passant qu'il y a là un très grossier abus de\nmot, l'abus du mot religieux et puisque, dans toutes les\nlangues des hommes, ce terme implique une relation à la divi-\nnité, c'est une mauvaise plaisanterie que de l'appliquer, dans\nun morceau qui prétend à la rigueur philosophique, à une atti-\ntude d'âme très noble sans doute, très idéale, mais qui n'est\nimaginée précisément que pour échapper à la notion même de\nDieu et de religion au sens traditionnel et humain. Mais c'est\ntout juste par cet abus étrange que cette page prend toute sa\n\n\n (1) Dans sa préface au livre de M. Paul Bureau : La Crise morale des temps nouveaux. .\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": "300                          DURENDAL\n\n\n\nvaleur au point de vue qui nous occupe. Car pourquoi ce souci\nde rattacher l'idéal social à l'idée religieuse, sinon pour l'élever\npar là à la hauteur incontestée et insurpassable de l'idéal reli-\ngieux lui-même ?\n   Et ai-je besoin de vous dire, Messieurs, que l'idéal religieux\ndont il est question dans la citation que je viens de vous faire,\net auquel M. Croiset s'efforce de comparer et de hausser son\ntrès bel idéal solidariste, c'est l'idéal chrétien?\n   Ils sentent parfaitement, en effet, tous ces forgeurs d'idéals\nnouveaux, que parmi les idéals anciens dont il faudrait éclipser\nles feux ou les éteindre, le plus r a y o n n a n t et le plus sublime\nc'est celui-là.\n   E t de vrai, Jésus-Christ est un formidable concurrent pour\nles faiseurs d'idéal.\n   Songez donc, car tout le secret de sa supériorité infinie tient\ndans ces deux mots-ci, songez qu'il a concrétisé le divin dans un\nhomme!\n   Sa maîtrise incomparable en matière d'idéal vient de ce qu'il\na osé dire : « Avant q u ' A b r a h a m fût, je suis et celui qui me\nregarde voit Dieu lui-même, car Dieu et moi nous ne sommes\nq u ' u n ! » E t l'homme inquiet l'a regardé, il a plongé dans ses\nyeux comme nous plongeons dans des yeux aimés aux heures\nde doute et de détresse où nous voudrions à travers ces yeux-là\npénétrer jusqu'au fond inviolé de l'âme et lui dérober son\nsecret profond, et l'homme a vu Dieu.\n   Sa maîtrise vient de ce qu'il a osé dire :           Dieu est votre\npère, Dieu vous aime, Dieu habite dans le secret de vous-\nmême, il y règne, cherchez-le et vous verrez! » E t l'homme\nrentrant dans sa solitude intérieure et l'explorant avec angoisse,\nsentit tout à coup la présence d'un hôte insoupçonné, entendit\nune voix mystérieuse et fine sortant de ses propres profondeurs\net articulant deux syllabes très douces : « Abba, P è r e ! »\n   Sa maîtrise vient de ce qu'il a osé dire : « L ' h o m m e ne vit\npas seulement de p a i n ; il vit de parole divine; et la parole\ndivine étant éternelle, l'âme qui s'en nourrit l'est aussi et\ntandis que votre corps défaille dans la mort, votre esprit\nretourne à l'esprit incréé. » E t l'homme qui se mourait d'horreur\nd'être éphémère, prit confiance et s'habitua à regarder la mort\nnon comme une fin sombre, mais comme un commencement\nlumineux.\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "                      L'IDÉAL   DANS LA V I E                   301\n\n\n   Sa maîtrise vient de ce qu'il a jeté un reflet divin sur toutes\nchoses humaines en osant dire : « Quand vous priez, Dieu\nécoute!... Q u a n d un cheveu se détache de votre front, Dieu\nl'a voulu! Q u a n d vous dites à votre frère : je te pardonne le\nmal que tu me fis; Dieu vous absout vous m ê m e ; quand\nvous donnez un morceau de pain à un mendiant, c'est moi,\nJésus-Christ, qui le reçois; q u a n d vous souffrez, le front\nappuyé sur m a croix, votre sang se mêle au mien et lave\ndes péchés dans des â m e s ; Dieu est partout dans votre vie,\nvous baignez en lui comme l'enfant baigne au sein de sa mère,\ntirant d'elle la vie, l'être, le mouvement. Dieu est tout mêlé à\nvotre vie et votre vie est toute mêlée à L u i ! »\n   Et tout cela, il le proférait avec un accent d'assurance si tran-\nquille, avec une expression de vérité aiguë, avec un air d'au-\ntorité si accablant, — et dans un tel rayonnement de bonté —\nque nul homme qui pense, nul h o m m e qui rêve, nul h o m m e\nqui sent, n'y a pu échapper complètement.\n   Et sa maîtrise, enfin, lui vient de ce que ce grand idéal\ndivin, il l'a rendu tellement accessible, tellement familier,\ntellement a d a p t a b l e à toute mentalité, la plus commune comme\nla plus rare, que chacun peut y abreuver sa soif plus ou moins\nconsciente de mystère. « Grâce à Jésus, note très justement\nErnest Renan, l'existence la plus terne, la plus absorbée par de\ntristes ou humiliants devoirs, a eu ou a pu avoir son échappée\nsur un coin du ciel. »\n   Je vous décrivais tout à l'heure avec M. Croiset l'idéal de la\nreligion sociale, à savoir la conviction que nous sommes une\ntoute petite partie d'un tout qui nous déborde infiniment; le\ndevoir enthousiaste d'unir notre énergie individuelle aux\nmyriades d'énergies de la masse afin d'acheminer lentement la\n masse à venir, vers un état de choses plus beau, meilleur, plus\n heureux.\n    Il y aurait une critique multiple à faire de cette forme\n d'idéal, Messieurs; la seule que je veuille produire ici c'est que\n pareille conception est difficilement accessible à la foule;\n or il ne faut pas oublier que la foule réclame aussi impérieu-\n sement sa pâture d'idéal que l'élite. « L e gémissement d'une\n vieille femme agenouillée dans l'église de son village est du\n même accent, traduit la même ignorance, exhale la m ê m e\n angoisse, affirme le m ê m e pressentiment que la méditation de\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": "302                         DURENDAL\n\n\n\n Pascal ou les livres de Maurice Barrès. » E t allez-moi enthou-\nsiasmer l'âme d'une vieille femme ou même l'âme d'une jeune\n fille par cette vue immense et profonde de Croiset... Mais,\nen revanche, je vous en montrerai par millions depuis vingt\nsiècles, des âmes jeunes, grossières, obscures, humbles, des\nâmes de rien — semble-t-il — qui entrées de plain-pied dans le\nsentier d'idéal frayé par le Christ ont fait de leur vie ce que\nCroiset d e m a n d e en vain que l'on en fasse au nom de l'idéal\nsocial : une immolation de soi, au bien de la collectivité. Il\nne me faudrait pas chercher loin. Ces servantes des pauvres,\npour qui ce m'est un honneur de vous parler aujourd'hui,\nqu'est-ce donc sinon cela : des âmes d'humbles qui ont trouvé\nglorieux et infiniment doux de se mettre au service de plus\nhumbles encore parce que la parole génératrice d'idéal est\ntombée sur elles : « Ce que vous avez fait au plus petit d'entre\nles miens, c'est à moi que vous l'avez fait... » Des mots comme\ncelui-là transfigurent la vie, Messieurs, et des mots pareils,\nJésus en a prononcé cent !\n     E t c'est pourquoi dans cette renaissance de l'idéalisme que\nl'on peut constater dans le monde depuis un bon quart de\nsiècle, le Christ tient une place qui apparaît si considérable.\nE t ce qu'il y a de remarquable (car la vérité finit toujours\npar sortir de l'erreur comme la vie de la mort, et proprement\nmême l'erreur n'est le plus souvent que la défaillance d'un\nesprit trop faible pour produire le vrai sans en souffrir, comme\nla mort n'est que la défaillance d'un vivant trop faible pour\nproduire la vie sans en mourir) ; ce qu'il y a de remarquable\nc'est que c'est le positivisme lui-même, négateur d'idéal, qui\nl'a ramené finalement dans notre société d'où il l'avait un\nmoment cru bannir. C o m m e l'observait très justement, il y\na quelques jours, Maurice Barrès, à la C h a m b r e française,\n« les tenants de la méthode expérimentale, ceux qui ont\nvoulu l'appliquer m ê m e aux choses de l'âme et constituer une\nscience psychologique, vous disent que de ces parties profondes\nde l'être, de ce domaine obscur, surgissent toutes les puissances\ncréatrices de l'homme, toutes les intuitions, celles que la raison\npourra contrôler aussi bien que celles qui dépassent la raison.\nIl y a tout au fond de nous un vaste domaine, le plus riche\ndomaine d'aspirations confuses, un domaine obscur, et ces\npsychologues scientifiques le reconnaissent comme la nappe\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "                       L'IDÉAL DANS LA VIE                          303\n\n\nprofonde qui alimente nos pensées claires... D e plus en plus\nles esprits se tournent vers cette région subconsciente de l'âme\nà laquelle la science psychologique attribue la plus grande\nréalité... Cette vie profonde, cette conscience obscure, ce\nbesoin du divin, c'est un fait et qu'il n'est pas en notre pouvoir\nd'abolir dans l'homme ».\n     La force de Jésus-Christ c'est d'être descendu dans ces eaux\ndormantes et souterraines et de les avoir agitées délicieu-\nsement, p u i s s a m m e n t ; c'est d'avoir fourni à ce besoin du divin\ndont parle Barrès, un aliment multiple et varié, merveilleu-\nsement assimilable par toutes les âmes, plus simple pour les\nâmes ordinaires, plus subtil pour les âmes rares, comme était,\ndit-on, le pain mystérieux que Jéhovah pleuvait sur Israël dans\nsa marche vers la T e r r e de P r o m e s s e ; et c'est enfin d'avoir\npromis, lui aussi, une T e r r e , une terre de paix et de félicité,\ntoute en contraste à la nôtre, au terme de notre douloureux\nvoyage humain.\n     Ne cherchez pas ailleurs la raison psychologique pourquoi\nl'influence du Christ fut si énorme sur la masse h u m a i n e , ni\npourquoi les plus grands spectacles d'idéalisme que présente\n l'histoire ont été donnés surtout depuis vingt siècles, et\n par des disciples de Jésus : le martyre en masse, véritable\n épidémie d'idéal, éclatante affirmation par le fait que la vie du\n corps est subordonnée à la vérité de l'idée et lui doit être\njoyeusement sacrifiée — l'apostolat, produit d'enthousiasme et\n de foi poussant l'homme j u s q u ' a u bout du monde, dans un\n parfait oubli de lui-même, pour y rayonner l'idée fixe qui a\n pris possession de son être tout entier — la virginité, la virgi-\n nité de l'homme, un des défis les plus surhumains que l'âme\n ait jamais portés à la matière, à la bête; et pour comble, la\n virginité devenant la base de l'amour, d'un amour tellement\n  haut et pur qu'il fait rêver de choses angéliques et qu'il tire à\n  Joubert ce cri d'admiration et de regret : « D i e u ! que la chas-\n  teté produit d'admirables amours et de quelles délices nous\n  nous privons par nos intempérances! » Seul, le Christ inspire\n  ces admirables amours, et je le note dans l'opuscule q u ' E m i l e\n  Faguet écrivait naguère de l'Amitié : après avoir fait la descrip-\n  tion de cet amour idéal, qu'il nomme l'amour suprême,\n   l'amour de deux lis qui ne se touchent l'un l'autre que par\n   leur parfum, amour à qui le nom d'amour ne suffit plus, mais\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": "304                          DURENDAL\n\n\n\nqu'il faudrait appeler proprement communion, je note, dis-je,\nque quand il en veut trouver des exemples dans l'histoire, il\nne réussit à en découvrir que trois ou quatre : « Saint Paul et\nsainte Thécla, Fénelon et M m e de Guyon, saint François de\nSales et M m e de C h a n t a i , c'est-à-dire sainte Jeanne-Françoise\nde Chantai » (il aurait pu y joindre encore sainte Thérèse\nd'Avila et le Père Jérôme Gracian), mais vous le voyez,\nexclusivement des spécimens très purs de disciples du Christ.\n— L a bravoure! U n certain genre de bravoure opiniâtre et\nd'intrépidité enthousiaste, se produisant dans un tel ensemble\nde circonstances, qu'elles apparaissent comme choses tout à fait\nà part dans l'histoire du courage h u m a i n . Il me suffira d'évo-\nquer un nom pour préciser l'idée : J e a n n e d'Arc.\n   Il y a dans ces douloureuses archives, qui sont le procès de\nJeanne, une page a d m i r a b l e en vérité, où cette vierge prodi-\ngieuse a livré le secret de son héroïque aventure. Dans le qua-\ntrième interrogatoire public qu'elle eut à subir par-devant\nl'évêque Cauchon, de la part de Maître Jean Beaupère, en\ndate du 27 février 1431, l'interrogateur lui posa tout à coup\ncette question :\n   « Q u a n d vous allâtes à Orléans, aviez-vous un étendard ou\nbannière et de quelle couleur? »\n   J e a n n e répondit :\n   « J'avais une bannière, dont le champ était semé de lis. Il y\navait la figure du monde et deux anges à ses côtés. Elle était de\ntoile blanche, de celle qu'on appelle boucassin. Il y avait écrit\ndessus : « Jhésus, Maria », et elle était frangée de soie. »\n   Beaupère reprend :\n       Qu'aimiez-vous mieux : votre bannière ou votre épée? »\n   E t J e a n n e , impétueusement, s'écrie :\n   « J'aimais quarante fois mieux ma bannière que mon\népée!... »\n   Merveilleux instinct de cette enfant grossière mais qu'avait\ntouchée l'idéal, merveilleux instinct qui lui révèle qu'une ban-\nnière, étant un symbole, passe quarante fois avant une épée,\nqui n'est qu'une force, et que ce qui boutera l'Anglais hors de\nFrance, ce n'est pas l'effort de ses hommes d'armes, mais la\npuissance mystérieuse que ses voix font passer en elle et qu'elle-\nmême fait ensuite passer dans les â m e s . Elle avait senti d'em-\nblée ce que conclurait à la fin de sa carrière, u n autre homme\n"}, {"page_pdf": 348, "texte": "                        L'IDÉAL DANS LA VIE                             305\n\n\nde guerre, aussi peu idéaliste que possible celui-ci, bien que sa\nvie ait déchaîné dans le m o n d e moderne un vrai courant d'idéa-\nlisme, Napoléon I e r , de qui est cet axiome : « Il n'y a que\ndeux puissances au m o n d e , le sabre et l'esprit : à la longue, le\nsabre est toujours vaincu par l'esprit. »\n\n                                    * *\n\n   Mais il est t e m p s de finir.\n   Et par quoi terminerais-je mieux cette causerie qui voulut\nêtre un essai d'apologie de l'idéal, que par la page d'Evan-\ngile où le Maître affirmait la vertu béatifique de cette concep-\ntion de la vie? Depuis huit jours, Jésus avait déserté son tom-\nbeau et, fantôme crépusculaire, errait et vaguait par tous les\nlieux qui lui furent familiers, autour des cœurs qu'il avait\naimés, comme fait peut-être notre âme au lendemain de la\nmort. Quelques-uns l'avaient senti, l'avaient vu, et le grand cri\nde joie avait éclaté : Il est vivant!... T h o m a s , un des douze,\nbranlait la tête et m u r m u r a i t : « Rêveries de femmes!... Q u a n d\nj'aurai mis mon index dans son côté percé, j ' y croirai; pas\navant!... » Alors le soir du huitième jour, les douze étant\nensemble, Jésus surgit au milieu de la salle. Il écarta son\nmanteau, entr'ouvrit sa t u n i q u e vers la gauche et dit : « T h o m a s ,\nviens mettre ici ta main ! » L'apôtre s'effondrant dans un sanglot\nd'amour, le Maître prononça cette parole de vie : « T u admets\npour avoir vu. Il en est de bien plus heureux : ceux qui croient\nsans voir. »\n   Ah oui, bienheureux ceux qui croient les yeux fermés avec\nce minimum de lumière diffuse que laisse filtrer la transpa-\nrence des paupières, bienheureux ceux-là parce que dans\nl'arrière-fond infini de leur âme, là où couve la vie profonde,\noù gîte l'angoisse du mystère, où rampent l'inquiétude, le\ndoute, la terreur sourde de la destinée, l'horreur instinctive de\nla mort, l'aspiration déchirante vers autre chose, vers plus\nd'amour, vers plus de lumière, vers plus de bonheur, dans tout\nce chaos subconscient, trouble, agité, douloureux, ils intro-\nduisent la paix souveraine, l'espérance radieuse, le calme\n divin. Bienheureux ceux qui croient — parce qu'ils ont éclairé\n la vie, assis la vie ! T a i n e admire quelque part le mot du\n mathématicien allemand F r a n z W o e p k e : « J'ai pris la vie,\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": "306                        DURENDAL\n\n\ndisait-il, par son côté poétique! » Et de fait le mot est admi-\nrable dans la bouche d'un tel homme. Avoir usé son esprit\ndans la sèche réalité du chiffre, avoir mis en équations rigides\nces choses de grâce et de rêve qui sont le vol d'un oiseau,\nles frémissements ondulés de la lumière, la courbe harmonieuse\nd'un soupir de guitare, et en même temps proclamer qu'on\ns'est obstiné à distinguer dans la vie son côté poétique, son\naspect de mystère, son halo de rêve, et qu'on l'a prise constam-\nment par là, c'est admirable en vérité!\n   Et c'est, en dernière analyse, la vraie attitude de l'homme\nvis-à-vis de la vie : la percevoir telle qu'elle est dans la\nréalité que nous en vivons, mais la pressentir telle qu'elle est\ndans le prolongement de mystère que nous en devinons;\nl'accepter telle qu'elle est dans sa sinistre indigence d'au-\njourd'hui, mais se dédommager par la vision de ce qu'elle est\ndans l'opulente complexité de son ensemble ; en un mot livrer\nses pieds et ses poings à la lourde chaîne qu'elle est, mais\ns'affranchir d'ores et déjà, par l'esprit, des sujétions de la\nchair et du temps, s'évader par l'issue aérienne que nous\nouvre la frémissante formule de Goethe : « Poésie, c'est déli-\nvrance!... »\n                                       R. P.   HENUSSE. S. J.\n"}, {"page_pdf": 350, "texte": "                   Mois de Mai\n\n  Mon Dieu, oui, je sais! Vous êtes loin, bien loin d'ici, soi-\ngneusement gardée dans votre couvent de ville. Les reli-\ngieuses y sont graves, jalouses, tendres; qui sait?\n  Un anémiant arome d'encens échappé de la chapelle des\npensionnaires court parmi les corridors discrets et l'âme se\nsent vaguement inquiète de mysticisme. Mais après tout,\nvotre gracieuse jeunesse se morfond dans l'uniforme rigide\nde serge noire.\n  Derrière les fenêtres soigneusement voilées d'un lait de\nchaux, l'azur vous est ravi, petit oiseau, et votre cœur même\nignore peut-être le mois de Mai !\n\n   O mois de Mai !\n   La dernière poule a gagné son perchoir : les faisans bran-\nchés dans les sapins des drèves lancent leurs derniers\nappels jumeaux, là-bas de l'autre côté de la vallée. L'heure\ncrépusculaire s'accomplit lentement, amoureusement dans\nl'ombre fascinée du jardin. Au couchant, dans les flots ver-\ndâtres, indigos, mauves et rouges du ciel dégradé s'avancent\ndes courants d'or et la flotte moirée des nuages.\n\n  Le silence hésite. Le vent a pris pour flûtes les roseaux\ndu vallon nébuleux et s'accompagne du claquement léger\ndes jeunes feuilles. L'herbe fraîche que nul pied n'a cour-\nbée, déroule ses banderoles. Les pins vibrent. Les gros han-\nnetons d'agathe décrivent dans l'air tiède leurs orbes mala-\ndroites avec une vibration chaude et sourde.\n  Les éphémères diaphanes qui meurent à regarder mourir\nle soleil, parfois se garent du sombre éclair des martinets\nbleus. La symphonie des oiseaux décroît : des vols pressés\nen déchirements de soie regagnent les buissons touffus.\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": "308                       DURENDAL\n\n\n   Les aubépines blanches neigent le long des haies. Dans\nles vergers, les pommiers ouvrent leurs grandes fleurs fra-\ngiles et étonnées. Des grappes de fusain font pleuvoir de la\nbranche incurvée, dans l'étang, leurs étamines odorantes.\nDes guirlandes roses de pêchers ceignent les vieux murs\nqui se profilent. Des touffes enivrantes de lilas mauves et\nblancs se fondent sur le ciel. Les naïves cardamines et les\nboutons d'or s'inclinent dans le pré. Seuls les prétentieux\npissenlits qui croissent dans les chemins s'ouvrent comme\ndes soleils, sous la jonchée brune des cosses de mille bour-\ngeons éclatés.\n\n  Si vous veniez me surprendre pourtant, tandis que j'écris\nsur le banc vert, à la croisée des chemins, sans que j'en-\ntende crier la cendrée sous votre pas alerte.\n  Poursuivrions-nous les jeux ingénus, commencés il y a\nquelques mois : rire, courir et chanter dans l'herbe.\n  Nous serions heureux de nous retrouver, peut-être trou-\nblés du nouveau savoir : vous vous arrêteriez interdite...\n  Voici les rossignols!\n\n   Qu'ils chantent divinement ces Poètes : quel suprême\nappel font-ils au génie!\n  Je sens briller dans l'ombre leurs petits yeux ronds de\nchaude lumière.\n  En eux naît la touchante poésie des jardins hospitaliers\net aromatiques bien clos. Ce ne sont pas encore leurs éton-\nnantes roulades d'amour. Ce sont de petits poèmes brefs de\ntendresse imprécise et de regrets en ces massifs où d'autres\nqu'ils aimèrent ne sont pas revenus...\n   Leur ferveur s'enfle dans l'effluve des blés verts: et je\npleure\n\n  Non, il vaut mieux que vous ne soyez pas là, dans cette\nhaleine d'ivresse printanière : vous surprendriez la fêlure\nde mon coeur.\n  L'obscurité est venue : je ne puis plus écrire...\n  Je vous aurais si bien aimée pourtant!\n                                      Joseph BOSERET.\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": "  \" L'An mille „ et quelques poèmes\n\nL'An mille, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier). — Le Miroir des\n  Heures, par HENRI DE RÉGNIER (Paris, Mercure de France).— Les géor-\n  giques chrétiennes, par FRANCIS JAMMES (idem). — La maison pauvre,\n  par ANDRÉ LAPON (Paris, Falque). — Sapho, par FRANCIS V I E L É - G R I F -\n  FIN (Paris, L'Occident). — La chanson du poète errant, par GABRIEL\n  SARRAZIN (Paris, Perrin). — Elégies et Sonnets, par HENRY DEBERLY\n  (Paris, Grasset).— Pages choisies et inédites d'AMÉDÉE PROUVOST (idem).\n  — Amédée Prouvost, par G. LECIGNE (idem). — Le Laraire, les Irrévé-\n  rences, par L. KOCHNITZKY (idem). — Le Livre du Dauphin, par SYL-\n  VAIN BONMARIAGE (idem). — Le Bocage amoureux, par ROGER ALLARD\n  (Paris, Figuière).\n\n\n                                     I\n\n\n                           « L'An mille »\n  Celui qui lira L'An mille superficiellement trouvera à ce drame un double\nvisage. Des discours comme celui-ci le feront songer aux Durgraves :\n\n       Christ a prédit le jour de la grande colère :\n       « Lorsque partout vous entendrez parler de guerre,\n       De peste, de famine et de maux monstrueux,\n       Et lorsque vous verrez des signes dans les cieux,\n       Vous saurez que mon jour est proche... » O frères, dites,\n       Que manque-t-il encore aux angoisses prédites ?\n       La guerre ! Elle est partout soufflant dans son clairon !\n       Elle est de burg à burg, de baron à baron,\n       Précipitant les cavaliers en noirs tumultes,\n       Ebranlant l'air du choc strident des catapultes,\n       Versant à flots bouillants le bitume et la poix ;\n       En sorte que, les soirs de bataille, parfois,\n       La nuit est comme un catafalque de ténèbres,\n       Dont les villes en feu sont les cierges funèbres,\n       Et qu'on entend, au lieu de l'office des morts,\n       Les hurlements des loups qui dépècent les corps!...\n"}, {"page_pdf": 353, "texte": "310                                DURENDAL\n\n\n\n  Et des vers comme ceux-ci lui évoqueront Bérénice :\n\n          Mon Dieu qu'ai-je besoin d'apprendre davantage?\n          Ton geste et ta parole ont rendu témoignage\n          Que, lassé des attiraits d'un amour trop divin.\n          Ton cœur découragé le sacrifie enfin.\n          Mais, monseigneur, avant que de ce lieu je sorte\n          Ces tentures, ces fleurs, ces habits que je porte\n          Proclameront du moins à tes yeux confondus,\n          Que de pareils propos n'étaient plus attendus,\n          Et que tu ne pouvais choisir une heure pire\n          Pour venir avouer l'horreur que je t'inspire...\n\n   C'est que ce drame est à la fois classique et romantique. Romantique dans\nses décors, dans sa forme générale, dans son extérieur, dans ses gestes, dans sa\ncatastrophe ; classique dans son sujet vrai et dans sa pensée. Le drame roman-\ntique fut fait d'événements entrechoqués d'obstacles extérieurs à vaincre, la\ntragédie classique est intérieure et intime. Hugo aurait pu écrire L'An mille,\nRacine eût pu le rêver.\n   Tragédie intérieure, ai-je dit. Qu'y a-t-il d'autre ici qu'une tragédie inté-\nrieure traduite au dehors par un symbole ? Réduite à sa plus simple expression\nl'œuvre de Kinon est la lutte du devoir et de la passion — mieux, et plus\nchrétiennement : la lutte de la passion avec la Grâce.\n    Mais pour pouvoir exprimer pleinement et puissamment ce conflit il fallait\nl'extérioriser dans une époque de foi et de violence. Il fallait que le Péché pût\nà son aise agir, haïr, accumuler crime sur crime à la face du monde ; il fallait\nque la Grâce prît un aspect dominateur et doux et pût apparaître dans toute sa\nsérénité. L'époque de l'an mille était particulièrement favorable à ce grosisse-\nment dramatique. Au moyen âge le bien et le mal s'exprimaient avec véhé-\nmence. A la fin du premier millénaire chrétien, les terreurs folles qui régnaient\n accentuèrent encore les passions et les repentirs. Qu'un homme grandi par les\n meurtres et les crimes, tout-puissant dans une contrée terrifiée, qui a provo-\n qué jusqu'à Dieu même, et qu'aucune malédiction n'a troublé, soit touché\n tout à coup par un amour suave et pur, par une enfant vêtue d'un lin d'inno-\ncence et qui porte en elle la grâce insinuante et douce, que bouleversé il\ntombe à genoux, puis que sa brutalité ancienne et son crime le reprennent, le\ntendent, le disputent à l'influence divine, que celle-ci triomphe : quel drame\n peut être plus grand, plus large, plus profond? Il ne sera que plus poignant,\n que plus significatif et plus humain si, après ce triomphe, une parole de haine\n et une malédiction fanatique viennent rejeter dans l'horreur et la mort, celui\n que la douceur en avait fait sortir...\n    C'est ainsi — par l'époque même où il se passe et qui le fait plus paroxyste\n et plus véhémente — que cette tragédie devait prendre la forme du mélodrame\n hugotique. Dans un décor de montagnes sauvages, sous un ciel incendié de\n présages, à une heure critique du monde, les mots, les gestes et les faits se pré-\n cipitent, s'amplifient, se dramatisent. Les discours de malédiction et de prière\n"}, {"page_pdf": 354, "texte": "              « L'AN    MILLE    » ET Q U E L Q U E S   POÈMES                311\n\n\n\nse répondent, l'orgie du dernier jour voisine avec les excès des pénitences,\nl'amour et la haine s'expriment sans mesure, en un beau lyrisme qu'ignora\nle grand siècle, des sorcières passent, des comètes fulgurent, des châteaux\ns'écroulent, toutes les catastrophes s'accumulent, tous les sentiments violents\ntrouvent des mots pour se traduire. Mais tout à coup paraît Odile, et l'appa-\nrition de la grâce amène dans cette nuit une clarté ineffable, et dans le drame\nun langage nouveau. Tout naturellement le vers, quand la jeune fille est là,\nse fait calme, se dépouille, se simplifie. Ce n'est plus la voix de l'orage, de la\nterreur ou de la colère, c'est la douce voix qui parle au fond du cœur. Le\ndécor même semble s'éclairer et des scènes exquises peu à peu se dessinent\ntransformant l'impression d'angoisse en une impression de joie. Je sais peu de\nchoses aussi délicieuses que cette conversation au début du troisième acte\nentre trois petites filles. Avant les noces d'Odile et de Nor elles sèment des\nfleurs dans la salle, elles chantonnent. Ces fleurs qu'elles sèment, les chansons\nqu'elles chantent, la robe qu'elles ont vu se mêlent dans leur esprit à la per-\nsuasion que toute proche d'elles est la fin du monde. Et c'est charmant de les\nentendre rire et rêver, pendant qu'au dehors des mains décharnées se tordent\nde peur...\n\n        Tralala — Du crocus — Trala — De la pervenche.\n        — Procession. — Ce qu'on est belle en robe blanche!\n        — Nous aurons du vin doux... — Des petits pains au miel...\n        — Et le Vendredi saint nous jouerons dans le ciel.\n        — Non ! — Si ! Mon père a dit que c'est la fin du monde.\n        — Quand on le dit, tu sais, madame Odile grondel\n        — C'est qu'elle nous veut faire une surprise — Dis\n        Laquelle ? — Nous conduire ensemble au paradis.\n        — Du thym...— J'ai vu sa robe... — Eh bien ? — De la jacinthe.\n        — ... Fleurdelisée ainsi qu'une robe de sainte.\n        — C'est pour se marier tout à l'heure — Bien sûr.\n        — Non ! pour glisser, là-haut sur les dalles d'azur...\n\n   Drame classique, drame romantique, ai-je dit, drame moderne aussi. Victor\nKinon n'est pas de ceux qui se contentent de reparler la langue des autres, et\nà un drame nouveau d'appliquer le revêtement de deux formes admirables, je\nveux bien, mais périmées... Le poète inoubliable de l'Ame des Saisons repa-\nrait ici en d'inoubliables vers, en des pensées neuves et fortes, en des images\nlourdes de songe. Son lyrisme, dans cette pièce farouche, peut trouver son\nlibre cours, et tel discours, qu'à la scène il faudrait sans doute écourter, tel\nsermon de Radbod par exemple, constituent un poème de toute beauté.\n   Quant à étudier la structure dramatique de la pièce, le métier de l'auteur,\nson sens scénique ce n'est plus de ma compétence. J'ai admiré un poème\npuissamment beau, je n'ai point fait de la critique dramatique. Je dirai pour-\ntant que je préfère le lyrisme de Kinon à son théâtre et que le personnage\n— secondaire — d'Hedwige, dans l'an mille, me semble inconsistant, peu\n vraisemblable et sans relief suffisant.\n"}, {"page_pdf": 355, "texte": "312                                DURENDAL\n\n\n\n\n                                       II\n\n\n                            Qnelques poèmes\n   M. Henri de Régnier nous donne son premier volume d'académicien.\nC'est un de ses plus beaux. Son vers n'a jamais été si limpide, si clair, si\nimprégné de songe, et il a mis une véritable coquetterie à être absolument clas-\nsique dans sa forme. Pour ne plus partir vers de lointaines conquêtes il a\nconservé la même puissance de rêve.\n\n         Compagnons orgueilleux, amis ingrats que j'aime,\n         Je vous laisse partir sur la mer, sans regrets.\n         Qu'importe le vaisseau si la route est la même !\n         Sans aller avec vous je suis où vous irez.\n\n         Tandis que vous croirez découvrir à l'aurore\n         Le prestige changeant d'un nouvel horizon,\n         Ma mémoire, fidèle au passé qu'elle honore\n         M'en rendra la couleur, la ligne et la saison.\n\n         Et, de la rive aride où la mer monotone\n         Avec le même bruit mire les mêmes cieux,\n         Je n'aurai, pour revoir tout ce qui vous étonne\n         Qu'à me ressouvenir et qu'à fermer les yeux.\n\n  Et la même puissance d'évocation :\n\n         L'arène est vaste, nue, ardente, circulaire,\n         Et le soleil couchant, de ses rayons, éclaire\n         Les gradins. Déjà l'ombre en gravit la moitié.\n         Le bloc soutient le bloc à sa masse appuyé,\n         Et tout le large cirque, en sa rondeur immense,\n         Semble une cuve creuse et pleine de silence,\n         Tandis que, sur le ciel, se dresse un pan de mur\n         Debout etfruste avec trois arcades d'azur...\n\n   Dans ces poèmes des dernières années, règne le souvenir d'un disparu.\nL'ombre de Heredia y est filialement invoquée. Et je crois qu'il y a dans Le\nMiroir des heures peu de vers plus simplement nobles et beaux que ces\nstrophes à première vue familières...\n\n          Aujourd'hui j'ai revu ce calme coin de terre\n                     Que vous aimiez,\n          Le vieux perron où pousse encor la saponaire,\n                     Les deux palmiers...\n"}, {"page_pdf": 356, "texte": "               \" L'AN MILLE \" ET OUELQUES POÈMES                             313\n\n\n        ... C'est toujours ce doux lieu dont clair et frais résonne\n                     Le double nom\n        Auquel, Douce-Fontaine ou bien Blanche-Couronne\n                     L'écho répond.,.\n\n        ... Vous y rêviez peut-être en ces soirs où l'on pense\n                    A son matin,\n        Au jeune homme jadis venu vers notre France\n                    D'un ciel lointain.\n\n        A votre voix vibraient, quadruples et jumelles,\n                   Les rimes d'or.\n        Car vos sonnets, à vous, furent vos caravelles,\n                    Conquistador !\n\n   L'œuvre de Heredia y est filialement évoquée aussi. Une cinquantaine de\nsonnets dans la manière du maître terminent le présent recueil. Je dis : dans\nla manière du maître, je me trompe. L'auteur du Médailler est un songeur,\nl'auteur des strophes ne fut qu'un évocateur prodigieux ; les sujets sont parfois\nsemblables, les rimes aussi et les images, mais l'atmosphère est autre,\n\n        Je ne sais, mais il rôde en ces lieux magnifiques,\n        Plantés de rouvres verts et de cyprès coniques,\n        Comme une obscure fièvre et comme un filtre errant,\n\n        Et, vers le soir, du bord des terrasses hautaines,\n        On entend se mêler et frémir sourdement\n        Le frisson du feuillage au frisson des fontaines...\n\n                                      *\n                                     * *\n\n   Les deux premiers chants des Géorgiques chrétiennes viennent de\nparaître en volume. J'imagine que Francis Jammes doit aimer d'une parti-\nculière dilection ce poème où sa poésie prend un aspect, semble-t-il, définitif.\nQuand la première partie parut dans le Mercure, Durendal en a cité d'admi-\nrables passages ; le second chant, moins égal que le premier, renferme des\npages d'une ineffable sérénité. Le poète d'Orthez depuis qu'il a prié dans\nl'Eglise habillée de feuilles semble avoir eu une nouvelle révélation de la\nnature...\n\n        Et maintenant, nourri d'un ineffable blé,\n        Il semblait qu'à ses yeux s'ouvrait un nouveau      monde...\n\nelle lui apparut plus grave, plus intime encore et plus belle, et dans son àme\nchrétienne il trouva chaque jour de nouvelles raisons de l'admirer. Je ne con-\nnais avant Jammes que Guido Gezelle qui ait vu de la sorte la beauté des\n"}, {"page_pdf": 357, "texte": " 314                                DURENDAL\n\n\nchoses, avec Dieu dans les choses, avec une prière au bord des lèvres. Chez\nl'un et chez l'autre c'est une ingénuité sereine et religieuse, une constante élé-\nvation, une communion continuelle à la signification divine des êtres. Gezelle\nne vit-il pas les anges engranger les moissons comme Jammes les voit présider\naux vendanges :\n\n          La cour s'emplit d'ombres mouvantes, le portail\n          S'ouvrait sur la rentrée des gens et du bétail.\n\n          On entendait la voix sans distinguer les faces,\n          La lune n'éclairant que le haut de l'espace.\n\n          Les cuves sur les chais noircissaient dans le ciel\n          Et dominaient les bœufs massifs et solennels.\n\n          On voyait çà et là courir une lumière ;\n          Le pressoir recevait les dernières grappières.\n\n          La danse des jouteurs, fille du vieux Noé,\n          Ne poussant point les cris païens de l'évohé.\n\n          Nul fifre ne Vaccompagnait et sa mesure\n          Naissait du seul motif que la grappe était mûre.\n\n          Les bacchantes et les silènes délaissés\n          Avaient cédé la place aux anges de Jessé.\n\n          Ceux-ci mêlaient aux raisins blonds leurs boucles blondes,\n          Sachant ce que du vin fait le sauveur du Monde.\n\n  Jammes aime la nature simple, sans apprêt, la vie sans artifice. Il y a\nquelque chose de patriarcal dans sa conception du monde. Les anges qui\ndevant lui traversent le ciel ne l'ont jamais invité à des élans fous, à des fuites\néperdues aux aspirations insensées qui sont le ressort poétique de tant d'écri-\nvains; au contraire ils lui ont enseigné la douceur du monde, la clarté de la\nvie, l'espérance, la paix sans désirs.\n\n         Les anges ne sont pas amis de Prométhée...\n\n   Et il goûte cette paix, cette clarté, cette douceur. Il a une âme rustique et\nfidèle.\n\n         Dussé-je le dernier sur la dernière feuille\n         Faire parler votre âme, ô champs, je la recueille...\n\n                                         *\n"}, {"page_pdf": 358, "texte": "              « L'AN MILLE       » ET QUELQUES        POÈMES              315\n\n\n   J'ai parlé autrefois des Poèmes provinciaux de M. André Lafon. Je regrette\nde ne pouvoir, faute de place, parler longuement d'un nouveau volume de ce\npoète : La Maison pauvre. La mélancolie des soirs, en province, la tristesse\nd'être seul, l'évocation des passantes effacées :\n\n        Un peu de vous revit aux anciennes salles,\n        Ombres que par ce soir triste j'évoquerai,\n        A l'heure où le salut s'achève, où Von dirait\n        Voir passer dans la rue étroite, sous leur châle,\n        Eugénie de Guérin près d'Eugénie Grandet...\n\net la méditation simple et bonne de l'âme qui désire arriver à Dieu, tout cela\nM. André Lafon le dit dans une langue presque silencieuse, sans lever la voix,\nsimplement. De la mélancolie des premières pages, il arrive à la fin du volume\nà une sorte de joie discrète et aimante, qui est charmante, comme après la\nlente bruine la lumière lointaine d'un arc-en-çiel pâle...\n\n        Le jardin rafraîchi tremble à l'aube première\n        Et se reprend à vivre au sortir de la nuit;\n        Voici que, pas à pas, la paisible lumière\n         Vient, touche chaque chose et, charitable, luit\n        Sur le toit, sur le mur incliné, la barrière,\n        L'herbe humide et la chaîne lourde du vieux puits.\n        La demeure va s'éveiller active et grave,\n        Et l'étable s'ouvrir obscure sur le pré;\n        La vache dès le seuil acceptera l'entrave,\n        Chacun retrouvera l'ouvrage commencé.\n        La vie est, ô mon Dieu, simple, facile, unie\n        Au cœur de bon vouloir qui sait ce quelle vaut.\n        Donnez-nous seulement ce courage qu'il Jaut;\n        Celui dont vous armez l'humble femme qui plie\n        Après que tout le jour, à genoux près de l'eau,\n        Elle lava pour nOUS, et que je vois, sitôt,\n        Suspendant à la corde raide qu'elle essuie,\n        Le linge, de ses bras en croix levés bien haut...\n\n                                     *\n                                    * *\n\n   J'aurais voulu, pour terminer cette chronique, dire toute mon admiration\npour Sapho, le subtil et pur poème de Vielé-Griffin, paru récemment aux édi-\ntions de l'Occident. Mais la place me manque et comme Tancrède de Visan\nen parla ici le mois dernier je puis attendre ma prochaine chronique. Et je\nveux citer pour finir la Chanson du poète errant de Gabriel Sarrazin,\npoèmes en prose, empreints du plus bel idéalisme; les Elégies et Sonnets de\nM. Henri Deberly, qui sont loin d'être sans valeur; les Pages choisies et iné-\ndites d'Amédée Prouvost, livre dont je reparlerai et qui paraît en même\n"}, {"page_pdf": 359, "texte": "316                             DURENDAL\n\n\n\ntemps qu'une étude de M. C. Lecigne sur ce poète mort en pleine jeunesse;\nLe Laraire et les Irrévérences par M. Léon Kochnitzky (Dieu vous bénisse!),\npoèmes d'une médiocrité charmante ; Le livre du Dauphin, de M. Sylvain\nBonmariage, volume qui contient des plaquettes déjà publiées et une cinquan-\ntaine de poèmes nouveaux d'un érotisme quelconque ; Le bocage amoureux,\npar M. Roger Allard : petites images voluptueuses.\n\n                                                      P I E R R E NOTHOMB\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "                        Revue du Mois\n\n                              Les Concerts\n  La Sainte Elisabeth de Liszt au Conservatoire. — Le\ncentenaire de Liszt a été fêté au Conservatoire par une remarquable exécution\nde la Légende de Sainte Elisabeth qui, dans le domaine de la musique reli-\ngieuse, compte parmi les œuvres les plus significatives du maître hongrois,\nayant sa place marquée à côté de la messe de Gran et de l'oratorio Christus.\n   Liszt, nous l'avons déjà dit, nous apparaît moins comme un grand\ncréateur que comme un vaillant et infatigable semeur d'idées, comme un\ninitiateur génial à des formes d'art nouvelles, aussi expressives que fécondes,\ntel le leit-motiv avant Wagner, tel encore le poème symphonique où plus\ntard Saint-Saëns, César Franck, Richard Strauss et d'autres encore allaient\nconquérir la gloire. Pareillement, et en dehors de sa valeur propre, la\nLégende de Sainte Elisabeth offre en outre cet intérêt que, par son heureux\nmélange d'idéalisme et de réalisme, par ses alternances de style mystique et\nde style dramatique faisant succéder les extases recueillies et les cantiques\ncélestes à des tableaux pleins de couleur et de mouvement, elle ouvre la voie\nà ce type spécial de poème sacré puisant sa source dans l'hagiographie,\net auquel Edgar Tinel devait donner tout son éclat en des œuvres, sinon\nplus sincères, du moins plus fermement construites et d'une inspiration plus\nsoutenue.\n   La première partie de la légende, depuis l'arrivée d'Elisabeth à la Wart-\nburg jusqu'au départ pour la croisade est surtout attachante par le poétique\népisode du miracle des roses, mais de regrettables longueurs l'alourdissent et\non ne peut dire qu'elle soit d'une beauté absolue et exempte de fléchissements.\nAu contraire, dans la seconde partie, l'intérêt ne faiblit point et l'émotion\ncroît de façon progressive. C'est d'abord la belle scène entre les deux femmes,\nscène empreinte d'un accent tragique si ample, si pénétrant et qui exprime\navec tant de force le contraste entre Elisabeth, humble et résignée, et Sophie,\ndévorée d'ambition qui, après la mort du landgrave Louis à la croisade,\ndépossède et bannit impitoyablement la veuve de son fils du royaume de\nThuringe. C'est encore le tableau évocateur de l'orage traité orchestralement\nde main de maître, puis la prière d'Elisabeth et le monologue de la mort, si\néloquemment expressif et où comme dans un avant-goût du ciel rayonne\n doucement l'âme pure et tendre de la sainte, le chœur des Pauvres auxquels\n des êtres célestes répondent dans l'Infini, le tableau de la glorification et le\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": "318                                 DURENDAL\n\n\n\nmajestueux ensemble d'allégresse triomphale qui termine le poème. Comme\nle dit excellemment M. Chantavoine, le savant commentateur de Beethoven\net de Liszt, « pour peindre des tableaux si divers, mystiques et guerriers,\nidylliques et cruels, tendres et violents, souriants et tragiques, l'art de Liszt\natteint à une souplesse admirable. Mais le principe de l'unité thématique des\n« Poèmes » rejoignant ici dans un sujet presque théâtral la poétique wagné-\nrienne du leit-motiv, garde à l'œuvre une forte cohésion et la préserve de\ntoute disparate ».\n   L'orchestre et les chœurs, dont le rôle dans l'œuvre de Liszt est si considé-\nrable, furent à la hauteur de leur tâche. Tinel s'était assuré le concours de\nsolistes de choix, Mlle Elsa Homburger dont la sincérité d'accent, l'art sobre\net compréhensif ont fait luire au-dessus de la figure idéale d'Elisabeth son\nauréole de poésie à la fois sereine et émouvante, Mme Wybauw-Detilleux\nadmirablement en voix et qui fut superbe de puissance dramatique dans le\nrôle de la comtesse Sophie, enfin M. Seguin à qui était échue la mission\nd'incarner quatre personnages et dont les rares mérites d'interprète et de\nchanteur ne sauraient jamais être assez loués. M. Houx (le Langrave Louis)\net Mlle Viceroy (le Comte Louis) complétaient heureusement ce bel ensemble.\n\n                                         *\n\n    S i x i è m e C o n c e r t Y s a y e . — La série des concerts Ysaye, si parti-\nculièrement intéressante cette année, s'est brillamment clôturée par une audi-\ntion digne des précédentes.\n   Ysaye avait cédé cette fois le bâton à Mengelberg, l'un des premiers parmi\nles grands conducteurs d'orchestre contemporains. La maîtrise superbe du\ncapellmeister néerlandais et la remarquable souplesse de sa compréhension,\ns'adaptant avec une merveilleuse fidélité au style et à l'inspiration des génies\nles plus divers, se sont affirmées d'abord dans l'Ouverture Académique de\nBrahms, où il sut mettre en lumière la pure et claire beauté de la ligne en\nmême temps que la souveraine noblesse de la pensée, dans la Symphonie en\nré mineur de Schumann, la moins connue des quatre et dont il exprima si\nbien la délicatesse rêveuse, le sentiment tendre et profond que vient poétiser\nl'éclosion d'harmonies d'une exquise douceur, enfin dans l'Ouverture des\nMaîtres-Chanteurs, où il se surpassa par l'admirable équilibre de l'architecture\nsonore, l'essor magnifique de l'ampleur lyrique.\n   Il dirigea aussi une composition nouvelle de Théo Ysaye, intitulée la Forêt\net l'Oiseau, esquisse symphonique complétant le triptyque musical dont les\ndeux premiers panneaux sont le Cygne et les Abeilles. On se souvient que les\nAbeilles, inspirées du livre de Maeterlinck, furent entendues l'an dernier aux\nYsaye et qu'on en prisa fort justement l'impressionnisme suggestif et savoureux.\nLa Forêt et l'Oiseau est une jolie page descriptive d'un réalisme pictural fort\ncaractérisé et où Théo Ysaye manifeste encore de façon intéressante raffine-\nment ingénieux de sa palette orchestrale.\n   Mark Hambourg exécuta le quatrième concerto pour piano de Saint-Saëns\n[ut mineur). Le jeu de Mark Hambourg a pour traits distinctifs la puissance\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": "                               REVUE       DU   MOIS                         319\n\n\n en même temps qu'une simplicité de bon aloi. On pourra lui reprocher que\n dans l'exposition des phrases chantantes et expressives, il martèle parfois trop\n vivement le clavier.\n   On pourra aussi préférer, pour leur élégance souple mieux en harmonie\n avec l'esprit de l'œuvre, les interprétations que De Greef et Pugno donnent\nde ce même concerto. Il n'en est pas moins vrai que la virtuosité de Hambourg\nest de premier ordre et que cette virtuosité essentiellement artistique se\nrehausse par la clarté exemplaire du trait, la richesse splendide de la sonorité.\nIl en donna la preuve dans sa superbe exécution de la Toccata et Fugue de\nBach transcrites par Tausig, et où le piano revêtit sous ses doigts l'ampleur\nde l'orgue, tandis qu'au contraire son interprétation de la Pastorale et caprice\nde Scarlatti, accentuée de rythmes trop brusqués et impératifs, ne situa point\nl'œuvre dans l'atmosphère de grâce discrète et caressante qui lui est propre.\n\n                                       *\n\n     Q u a t r i è m e C o n c e r t D u r a n t . — Au programme de ce concert,\n  exclusivement réservé à César Franck, figuraient deux des chefs-d'œuvre du\n maître liégeois, la Symphonie en ré mineur, si rarement entendue et que l'on\n aime davantage à chaque audition nouvelle, symphonie dont l'harmonieuse et\n synthétique maîtrise de construction, les qualités proprement dites de style et\n de forme s'effacent devant la beauté sereine de l'Idée, la pure noblesse de\n l'aspiration qui s'élance avec joie vers les cimes, se couronnant de spiritua-\n lisme lumineux, puis la Psyché en ses quatre fragments symphoniques, où le\n fameux mythe païen, le plus poétique et le plus profond que nous ait légué\n l'antiquité, apparaît en quelque sorte christianisé par le chantre inspiré des\n Béatitudes, se transfigurant sous un souffle embaumé de tendresse infinie\n dans les suaves épanouissements d'une mélodie dont l'essence idéale n'a plus\n rien de commun avec les enivrements de la terre.\n    On entendit aussi ce jour-là les airs de ballet de Hulda, où abondent les\n rythmes curieux, les allégories spirituellement expressives que M. Charles\n van den Borren commente de façon si intéressante dans sa très remarquable\n étude publiée, en 1907, sur Hulda et Ghiselle, les deux opéras que les direc-\nteurs de scènes lyriques ont refusé jusqu'ici d'accueillir et dont le savant\ncritique, en un plaidoyer entraînant, analyse finement les beautés.\n    C'est avec une verve étincelante qu'Arthur de Greef exécuta d'abord les\nDjinns, poème symphonique pour piano et orchestre, dont les arabesques aux\nsonorités chatoyantes évoquent les songes et les fantômes de la mythologie\norientales, puis les élégantes Variations symphoniques qui, sans atteindre\naux sommets du Prélude, Choral et Fugue, du Prélude, Aria et Finale, ne\ncessent toutefois de captiver l'auditeur par l'extrême variété des mouvements,\ndes rythmes, des nuances, par la constante distinction de la pensée et de l'écri-\nture.\n   En résumé, ce concert fut un des plus beaux de la série, tant par la qualité\ndes œuvres inscrites au programme que par le soin apporté à leur exécution,\nM. Félicien Durant ayant une compréhension particulièrement élevée de l'art\n"}, {"page_pdf": 363, "texte": "320                                DURENDAL\n\n\n\nfranckiste et aussi de l'art wagnérien dont il sait exprimer avec clarté les signi-\nfications.\n                                        *\n                                      * *\n\n   Auditions de la Libre Esthétique. — Les auditions de la Libre\n Esthétique figurent parmi les manifestations les plus instructives de la vie\n artistique de notre capitale et cela non seulement par l'originalité des œuvres\n nouvelles, intéressantes pour la plupart, qu'on y révèle au public, mais encore\n par la valeur et le talent remarquable des interprètes qui y participent.\n    Nommons en première ligne Mlle Blanche Selva, cette artiste de race qui,\n dédaignant les vains succès de virtuosité, possède de sa mission une com-\n préhension si juste et si noble, et dont, grâce à l'initiative et au discernement\n perspicace d'Octave Maus, nous avons été à même d'apprécier plus d'une fois\n les dons éminents de pianiste interprète. Les réalisations modèles qu'elle nous\n offre sont marquées au coin d'une conscience artistique haute et probe et,\n parées de sonorités à la fois riches et poétiques, elles attestent un art de colo-\n rations d'une délicatesse extrême. Les musiciens de l'école française lui doivent\nune infinie gratitude, car elle semble détenir le secret de mettre en lumière\n tout ce qu'en leur forme subtile et parfois recherchée, ces œuvres renferment\n de caractéristique.\n    La Suite pour piano (op. 14) de Roussel intéresse par la variété de ses\n rythmes, par ses harmonies savoureuses qu'avive un léger arôme d'archaïsme.\n Le Chant des genêts (suite inédite pour piano) de P. Le Flem est plein de\npoésie évocative. La Cerdana de Séverac se recommande par sa verve pitto-\n resque souvent d'un charme pénétrant. Mlle Selva termina son programme\npar une magistrale exécution des Variations de Dukas sur un thème de\n Rameau.\n    Mme Marie-Anne Wcber joint à un sens interprétatif des plus affinés une\nvoix d'un timbre chaud extrêmement sympathique. Parmi les œuvres vocales\nqu'elle nous fit connaître, nous citerons la Prière de Grovlez, le Soir de\nVreuls, le Childe Harold de Bréville, empreint du sentiment le plus drama-\ntique.\n    Il y a également lieu de signaler le trio en ré mineur de Coindreau\n(M110 Veluard, MM. Chaumont et Gaillard), trois poèmes délicats de Huberti\n(Brume de midi, Berceuse, A la dérive) que M lle Suzanne Poirier dit avec\nbeaucoup de justesse, les interprétations si personnelles et si expressives de\nM110 Marguerite Rollet dans des lieder de Sohy, Englebert, Buffin, Coin-\ndreau, Roussel, la très belle exécution du quintette de César Fraack, un des\nmonuments de la musique de chambre contemporaine (MM. Bosquet, Zimmer,\nMorisseaux, Englebert, Gaillard).\n    N'ayant pu assister à la seconde séance de la Libre Esthétique, nous\nempruntons au Guide Musical les lignes suivantes, signées du nom autorisé\nde May de Rudder :\n    « Le deuxième concert de la Libre Esthétique portait trois noms a son pro-\ngramme, dont celui de Guillermo Uribe, tout à fait nouveau pour nous. Le\njeune compositeur s'est fait connaître ici dans une sonate pour piano et violon,\n"}, {"page_pdf": 364, "texte": "                             REVUE DU MOIS                                  321\n\n\nassurément bien construite, pleine de vie et de contrastes vigoureux; le thème\ndu second mouvement, avec des variations subtiles et de jolies sonorités a par-\nticulièrement fait bonne impression. Des œuvres de Poldowski, nom qui repré-\nsente une personnalité féminine vraiment intéressante de la musique, nous\nciterons la pittoresque Ballade des cloches pour piano, toute en harmonies\nséduisantes et si naturelles, comme un chant de la tour bien observé, poéti-\nquement et justement interprété. Parmi les mélodies du même auteur, notons\nle Soir, avec accompagnement de piano et de hautbois d'amour; délicieuse\ncette opposition de la voix humaine et de celle de l'instrument que M. Piérard\nmit si merveilleusement en valeur. D'autres chants simplement avec piano\n(celui-ci joué trop fort parfois) nous ont révélé des pages pittoresques ou char-\nmantes, ainsi Colombine, Ballade au hameau, etc. L'auteur au piano et son\nexcellente interprète, M me Demest, ont été fort applaudis.\n   » Pour finir, un quintette de M. Delcroix, œuvre sérieuse, très travaillée et\nfouillée, et qui demande plus d'une audition pour être pénétrée. Les deux\nmouvements, très vif et lent font cependant une impression directe, décisive,\nexcellente, avec de jolis effets de sonorité, ingénieux et expressifs. Exécution\nvibrante de la part de MM. Bosquet, Chaumont, Morisseaux, Van Hout et\n Pitsch. »\n                                         *\n                                       * *\n\n  La Création de Haydn aux Concerts populaires. — La\nCréation de Haydn a été accueillie et écoutée avec le pieux respect dû au\nPère de la Symphonie et de la Sonate, c'est-à-dire à celui qui, frayant pour\nl'Avenir des voies nouvelles, conçut les formes définitives où devait se mouler,\nla pensée des grands créateurs inspirés du XIXe siècle, auquel par conséquent\nBeethoven et même Wagner (ceci n'est pas un paradoxe, car Wagner dérive\nà certains égards de Beethoven) sont redevables d'une partie de leur génie.\nMais tandis que les Sonates, les Symphonies, la musique de chambre de\nHaydn demeurent parées pour nous d'une immortelle jeunesse, son poème de\nLa Création nous apparaît distant, n'éveillant plus d'écho direct et profond\ndans notre mentalité et notre façon de sentir actuelles et cela à l'inverse des\noratorios de Bach et de Haendel, des drames de Gluck, qui sont au contraire\ntout proches de nous, ne laissant apercevoir le sillon d'aucune ride, même\n légère. Ce n'est assurément point que La Création soit musicalement infé-\n rieure aux autres productions de Haydn. L'inspiration du vieux maître y a\n toujours son charme lumineux, s'épand avec tendresse en mélodies d'une\n grâce et d'une fraîcheur exquises. Mais il nous semble que la conception et le\n style de l'œuvre ne sont point concordants avec la grandeur du sujet traité.\n  Et, en effet, dans La Création, si l'on fait abstraction du magnifique Alleluia\n qui termine la seconde partie, digne en tout point des plus beaux ensembles\n vocaux de Haendel, l'ampleur lyrique fait généralement défaut.\n     Il ne faudrait cependant point chercher dans l'œuvre ce que l'auteur n'a\n  point voulu y mettre. Haydn se souciait peu de lyrisme. Il voulait avant tout\n  faire œuvre descriptive, chanter les harmonies de l'Univers et la bonté du\n  Créateur, et cela non avec le dilettantisme minutieux et factice d'un Delille\n"}, {"page_pdf": 365, "texte": "322                                  DURENDAL\n\n\n\nmais avec cette émotion vraie et sincère, cet optimisme inaltérable de Ber-\nnardin de Saint-Pierre son contemporain. La Création est surtout un tableau\nde la Nature qui abonde en détails descriptifs savoureux en même temps que\nd'une ingénuité ravissante.\n   Citons ici Michel Brenet, le pénétrant commentateur de Haydn :\n   « Haydn fait du paysage le centre de son tableau et il entoure l'homme de\ndétails agrandis qui, possédant hors de lui leur beauté propre, revendiquent\nparfois à son détriment la principale place       »\n        « Faut-il avouer que la musique de Haydn, ainsi que son visage, dans\ndes portraits tracés à quarante années de distance, reste immuablement cou-\nverte de la perruque à queue qu'il ne voulut jamais quitter? Et, tout compte\nfait, faut-il le lui reprocher? N'est-ce pas inconsidérément que nous osons en\nsourire? Les formes de la pensée de Haydn sont adéquates au contenu de\ncette pensée; rompre avec elles eût été de sa part faire acte révolutionnaire\net risquer des disparates dont nous serions plus choqués que de quelques\nrides. Nous aimons les œuvres de Haydn pour leur sincérité, leur probité,\nvoire leur douce naïveté, autant que pour leur saine et heureuse vigueur,\nleur constante sérénité. N'apportons pas trop des raffinements du criticisme\nmoderne dans l'examen de La Création. Réjouissons-nous, avec Haydn, de la\nbeauté du monde. Amusons-nous avec lui de voir les fleuves rouler leurs\nvagues régulières en ondulations égales et les collines s'élever par sauts de\nquintes et de sixtes; écoutons murmurer les ruisseaux dans la prairie,\net l'ange Gabriel chanter en style orné, sur le rythme pastoral, la balsamique\nhaleine des fleurs. Suivons un à un les miracles de la semaine divine,\net sachons, comme en un temple, nous unir aux sentiments pieux que le\nchœur, s'inspirant des psaumes de David, exprime en contre-points magni-\nfiques      »\n   Les trois, archanges, Uriel, Raphaël et Gabriel étaient personnifiés par\nMM. Dua, Billot et Mlle Dupré qui s'acquittèrent avec talent de leur mission,\nsurtout M. Dua dont il y a lieu de signaler la diction simple, vibrante et\nnuancée. On fit une ovation chaleureuse à M. Sylvain Dupuis qui, depuis\nplus de dix ans, conduit avec autant d'autorité que de zèle l'orchestre de la\nMonnaie et des Concerts populaires et qui est sur le point de nous quitter\npour prendre la direction du Conservatoire de Liége.\n                                          *\n\n\n   R é c i t a l d e M l l e H é l è n e D i n s a r t — Le récital donné à la Grande-\nHarmonie par Mlle Dinsart, une des élèves les plus remarquables de\nM. Arthur de Greef, a pleinement confirmé l'impression excellente produite\npar son concert de l'an dernier. Son programme était composé d'œuvres de\nchoix : la Sonate en sol mineur de Schumann dont elle dit notamment\nY Andantino avec le sentiment le plus juste et le plus fin, les Variations de\nBrahms sur un thème de Haendel, où apparurent encore mieux ses qualités de\nclarté, de vigueur, de souplesse, le Prélude, Aria et Finale de César Franck,\ndont elle traduisit la poésie fière et sereine en une interprétation pleine de\n"}, {"page_pdf": 366, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                    323\n\n\nsincérité et de noblesse, enfin l'Islamey de Balakirew qu'elle joua avec un\nbrio surprenant et où s'affirmèrent si bien l'aisance et la maîtrise de sa tech-\nnique. Applaudie avec enthousiasme, Mlle Dinsart obtint un succès aussi vif\nque justifié.                                      GEORGES DE GOLESCO.\n\n                             Théâtre du Parc\n   S a p h o , d'ALPHONSE DAUDET.\n   Les chefs-d'œuvre du roman adaptés à la scène, même quand c'est l'auteur\nlui-même qui les y a transportés, sont toujours un peu « mis en pièces ». Ce\nqu'ils gagnent dans l'expression immédiate des sentiments, ils le perdent dans\nla nuance et dans cette dégradation insensible et harmonieuse qu'un récit bien\nfait ménage entre les divers états d'âme par lesquels passent les héros d'une\naventure amoureuse. Les feux de la rampe éclairent les figures d'une lueur\nbrutale, tandis que le portrait écrit fondait, sur les traits des visages, toutes les\nlumières changeantes, les pénombres délicates qui traversent l'atmosphère de\nl'âme.\n   Sapho n'échappe pas à la loi commune. Mais, si l'on n'y retrouve pas\n toutes les finesses du roman, cette pièce n'en demeure pas moins une comédie\n excellente, d'une haute tenue littéraire et d'une grande force d'émotion. Au\n surplus, la séduisante et dangereuse Fanny Legrand fut incarnée à merveille\n par Mlle Lucie Brille, dont la piquante beauté brune et l'enjouement désin-\n volte nous ont aidés à comprendre cette immortelle héroïne. Et la troupe du\n  Parc complétait l'interprétation de la pièce dans un ensemble irréprochable.\n\n                                       *   *\n   Le Vieil      H o m m e , par M. GEORGES DE PORTO-RICHE.\n   Pour je ne sais quelles raisons que je ne discute même point, parce qu'elles\nn'ont rien à voir du tout avec la littérature pure, on a mené contre le Vieil\nHomme, en de certains milieux « vieille France », une campagne de diffa-\nmation d'une impardonnable injustice. Sous prétexte que certaines pièces\njuives réussissent à coups de grosse caisse, et parce qu'en l'espèce on avait\nd'avance crié au chef-d'œuvre, on essaya de faire crouler sous le mépris des\nhonnêtes gens cette tragédie (car c'en est une) qui n'était pas de celles qu'on\npeut accabler sous le ridicule. On a reproché à ce noble drame — qui n'est\nque l'histoire du calvaire gravi par une épouse fidèle — une immoralité\nmonstrueuse et voulue, une sorte de sadisme littéraire que j'y ai, pour ma\n part, inutilement cherché. Qu'il y ait dans le Vieil Homme quelques détails\n choquants et même une scène pénible, je n'en disconviens pas. Mais il est\n absurde et injuste de taxer d'immoralité une pièce de cette hauteur d'esprit et\n de cette tenue littéraire. Faut-il que le talent de Georges de Porto-Riche lui\n ait fait des ennemis !\n    On a dit que le Vieil Homme était le plus beau drame qu'on eût vu depuis\n cinquante ans sur la scène française. De ces louanges démesurées, on est\n coutumier aujourd'hui, et il n'est guère de comédie ni de roman dont on n'ait\n"}, {"page_pdf": 367, "texte": "324                                  DURENDAL\n\n\nimprimé à peu près la même chose. Il se pourrait bien que, cette fois, l'éloge\nne tombât pas à faux; et je crois que ceux qui évoquent Racine à propos de\ncette tragédie, n'en ont pas si mal jugé : l'excès surhumain des douleurs\nantiques s'exprime en Thérèse Fontanet; et pour rencontrer des accents\nd'amour de cette touchante simplicité et de cette poignante poésie, il faut se\nreporter en effet à Bérénice ou à Monime.\n   Qu'importe le milieu moderne où se déroule l'aventure? Les sentiments\nsont éternels, qui animent ces six personnages. Mais on eût préféré peut-être\nque ce drame d'un si haut lyrisme eût pour décor un milieu un peu moins\nprosaïque que celui d'une imprimerie, par exemple un vieux château perdu au\nmilieu des bois, et que Thérèse, héroïne racinienne, fût vouée à des tâches plus\nproches de la nature, comme l'exploitation d'un domaine. Il y a des milieux\nqui portent en eux-mêmes plus de poésie, et les chants lyriques détonnent\ndans une atmosphère banale. Un effet sort du contraste, mais c'est un effet\nfacile.\n   Autre critique : cette pièce a des longueurs, et quelques négligences de\nstyle qui nous étonnent chez l'auteur d'Amoureuse. Mais M. de Porto-Riche\nnous donnera peut-être cette joie de reprendre sa tragédie et de la conduire à\nce point d'achèvement et de perfection où une telle œuvre se doit à elle-même\nd'aboutir. Quand on a travaillé dix ans à une statue, qu'importent quelques\ncoups de ciseau de plus?\n   L'interprétation du Vieil Homme fut digne en tous points de l'ouvrage.\nMlle Juliette Margel joua le rôle de Thérèse en tragédienne consommée : elle\neut des soupirs, des plaintes, des sanglots, des élans de femme amoureuse,\ndes révoltes de mère douloureuse, qui nous ont émus jusqu'aux larmes.\nMlle Damiroff fut charmante comme toujours dans le rôle de Mme Allain, la\njolie cause de tout le mal. M. Henry Burguet exprima sans éclat, mais avec\nintelligence, la légèreté insouciante et la fatuité de Michel Fontanet,\ninconscient assassin. M. de Gravone, enfin, juvénile et chaleureux, dessina\nd'un trait sûr la figure élégiaque du petit Augustin, amant à la Musset,\ntandis que M. Carpentier fut excellent en grand-père égoïste.\n   Bref, un grand, un très grand succès, qui clôtura magnifiquement la plus\nbelle campagne que le Parc ait fournie depuis des années.               F. A\n\n\n                             Revue des Revues\n    Dans le Mercure de France des lettres inédites de M. Ingres. La suite de\nl'Ecole du Dimanche, l'alerte roman de M. Louis Dumur. M. Jean de\nGourmont prend occasion des Nouveaux Prétextes d'André Gide pour\nexprimer certaines idées parfaitement contestables. « M. Gide se persuade que\nl'idée religieuse fertilise l'œuvre d'art, parce que Jammes s'est converti, que\nClaudel croit en Dieu et que Charles Guérin est mort dans les bras de l'Eglise.\nMais Jammes a écrit des bucoliques païennes que certains préfèrent aux\nchrétiennes. La foi de Claudel n'ajoute rien à la beauté et à la singularité de\nses images, et si l'Amour sacré de Vielé-Griffin est de l'art, c'est parce qu'écrit\n"}, {"page_pdf": 368, "texte": "                             REVUE    DU   MOIS                           325\n\n\nen dehors de toute croyance. Les mythes et les croyances d'une religion ne\ndeviennent matière d'art que lorsqu'ils sont sentis, intellectuellement et non\nplus sentimentalement... » M. Jean de Gourmont ne voit donc dans Claudel\nqu'un assembleur d'images. Dans la poésie en général il ne voit qu'un jeu :\n« La poésie vit en dehors de toute pensée. » De tels aphorismes nous pré-\nparent à de plus absurdes encore : « C'est sansdoute à sa valeur sexuelle\nqu'on peut mesurer la valeur d'un artiste. » De telles choses n'étonnent plus\nquand on a l'habitude de lire M. Jean de Gourmont. Il est bon pourtant\nde les épingler de temps à autre.\n   — La Revue du temps présent poursuit une enquête sur l'Orientation de la\npeinture moderne. M. Tancrède de Visan, à propos du livre d'Agathon,\ndonne un article sur l'Esprit de la nouvelle Sorbonne.\n   — Vers et Prose. Un Poème d'amour, par André Suarès. Feuilles de route,\npar André Gide. L'Aventure éternelle, par Paul Fort. En supplément les\ndiscours prononcés au banquet récent, où le poète des Ballades françaises fut\ncélébré comme il le méritait.\n   — La Revue Générale publie un poème solaire de Georges Ramaekers.\nM. Jules Leclercq relate une très intéressante excursion au Spitzberg.\n   — Les Marches de l'Est. Le numéro du 15 avril de cette très intéressante\nrevue contient un article de Maurice des Ombiaux sur l'art wallon et l'expo-\nsition de Charleroi. Les premières pages, extrêmement curieuses, racontent\nl'établissement de l'industrie du verre au pays wallon par Gédéon des\nAndrouins... De fort beaux vers de M. Georges Ducrocq.\n   — La Nouvelle Revue française s'occupe, comme la plupart des périodiques\nfrançais, de l'Esprit de la nouvelle Sorbonne. M. Albert Thibaudet trouve\nbeaucoup à redire au livre d'Agathon. Il ne lui pardonne pas « le pullulement\nde sottises qu'il a provoqué dans la presse quotidienne ».\n    — La Revue de Belgique : des notes musicales d'Henri Maubel. .\n   — La Belgique artistique et littéraire. Michel Bodeux, Jules Sottiaux,\nJ. Lhoneux, R. Jeanclair, F.-Ch. Morisseaux... Médiocre, médiocre,\n médiocre... Durendal et M. Pierre Nothomb en particulier sont attaqués\n d'une façon assez lourde et incivile par M. F.-Ch. Morisseaux au nom de\n M. Paul André. C'est très réjouissant.\n    — Le Thyrse contient chaque mois de fort intéressantes chroniques.\n    — La Jeune Wallonie publie une « chronique de la Dame de Pique ».\n Cela guérit du van Beneden (baron Charles).\n    — La Vie intellectuelle. Une émouvante nouvelle de M. Georges Rency.\n Un article de M. Charles Delchevalerie sur Auguste Donnay, évocateur de\n l'Ourthe.\n    — L'Amitié de France est une admirable revue animée d'un noble esprit\n idéaliste et chrétien. M. Georges Dumesnil, dans le dernier numéro, étudie\n l'œuvre de M. Charles de Pomairols. Un beau poème de M. Joachim Gasquet.\n    — L'Occident donne de curieuses Esquisses de M. Hubert Strentz. En\n  voici une : c'est intitulé L'ange et la petite infirme.\n    « L'ange apparut à la petite infirme qui, boitant sur la route, pleurait sur\n  sa détresse et sa difformité. L'espérance brilla sur ses larmes.\n"}, {"page_pdf": 369, "texte": "326                                DURENDAL\n\n\n\n    — Vous êtes trop beau; jamais dans mes rêves je n'ai vu d'être aussi beau.\n   — Sais-tu pas que je suis ta beauté future? »\n    Dans un article d'une admirable justesse de ton, Adrien Mithouard parle de\nla Revanche de Boileau. Je détache de ces pages ce passage intéressant à plus\nd'un titre :\n    « Je pense depuis longtemps que les défauts les plus modernes de notre\npoésie sont d'avoir tout sacrifié à l'effet musical ou coloré des mots, d'avoir\nhaussé le ton pour dire des choses très simples, d'avoir fait un sort à des\nnuances trop indifférentes, d'avoir abusé d'une sentimentalité et d'une affec-\ntation esthétiques qui répugnent à des honnêtes gens, surtout d'avoir oublié\nque les mots, les si beaux mots de la langue française sont beaux d'avoir un\nsens, et sont encore plus beaux par la densité de leur sens et par sa liaison\navec d'autres sens, et par la syntaxe qui les fait réagir, et par les architectures\nde la pensée à laquelle ils participent. Il y a aussi de la matière poétique qu'on\nnéglige. Une page de Claudel doit sa puissance à la plénitude de leur signifi-\ncation. Je pense encore qu'il est d'autres modes que le mode lyrique. L'absurde\ndrame en vers a si longtemps encombré le théâtre qu'il en a chassé la poésie\ntragique. La poésie gnomique, qui s'accommoderait encore de la forme\n parnassienne, la poésie didactique dont les rythmes libres écartent désormais\nla monotonie restent à tenter. Mais si une inclination nouvelle nous conduit\nà écrire des poèmes d'un autre ton, ce ne peut être que dans le contact avec\nles dernières formules accomplies, ce ne doit être qu'en tenant compte de\nnotre plus récente culture, ce ne sera que selon notre propre nuance. »\n    — La Phalange. Des poèmes d'Edouard Ducôté, de Lucien Christophe,\nde Sébastien-Charles Leconte.\n    — La Revue des Français est toujours actuelle, vivante, diverse. A lire un\narticle très remarquable de M, Ernest Lemonon sur L'Allemagne et le\n Vatican.\n    — La Renaissance contemporaine publie d'intéressantes chroniques.\n M. Henri Allorge, qui n'est plus géométrique, continue son enquête sur la\nsituation des jeunes écrivains contemporains.\n    — Le Rameau, entre quelques articles de valeur, publie une page dénommée\n « Crise », qui est de la plus haute cocasserie.\n    — Joyeuse. Un poème de Nicolas Baudouin. Le Symbolisme et les nou-\n velles tendances poétiques, par Lucien Christophe.\n    — Les Rubriques nouvelles. Nicolas Bauduin admire avec raison les\nNouveaux Prétextes d'André Gide.\n    — Dans la Société nouvelle, je signale une longue et complète étude de\n M. Richard Dupierreux sur Jehan Rictus.\n    — La Nef. M. Roger Boset publie une étude historique qui ne manque pas\n d'intérêt. M. Ultain de Coppin parle de livres qu'il a lus, M. Jean de Jaer de\n pièces qu'il a vues.\n    — Le Catholique. Des pages de Léon Bloy; un verveux abattage de\n Lemonnier, par M. Pol Demade.\n — L'Indépendance. Paul Claudel : Proposition sur la justice.\n                                                                               X.\n"}, {"page_pdf": 370, "texte": "              Le Drageoir aux Epices\n\n   M. Paul André, ayant été attaqué par nous au mois de janvier, a chargé\nM. F.-Ch. Morisseaux de prendre sa défense au mois de mai. Conformément\nà cet exemple venu de haut, nous avons décidé de confier aussi nos intérêts à\nun de nos fournisseurs. Le petit chocolatier répondra à M. Morisseaux dans\nnotre numéro d'octobre.\n                                          *\n                                        * *\n   Nos amis de la Belgique artistique et littéraire voudraient bien savoir qui\nest le Petit Epicier. Ils feignent de croire que c'est M. Pierre Nothomb. Qu'ils\nse détrompent, les meilleures notules du Drageoir aux épices sont des autres.\nLes moins bonnes seules sont de lui.\n\n                                      *\n                                     * *                               ,\n    M. Pierre Nothomb, navré de la désapprobation de M. F.-Ch. Morisseaux,\na prié ses amis de Durendal de dévoiler la vérité et de partager avec lui la\nhonte qu'attachent à sa personne les révélations de la Belgique artistique et\nlittéraire. Il n'y a pas de petit épicier, il y a tout un comptoir d'épicerie.\nNous nous sommes donc décidés à détailler à notre spirituel censeur — unis\ndans les sentiments du repentir le plus profond — nos spécialités respectives.\nM. Van den Bosch nous envoie de Mansourah les actualités brûlantes, embal-\nlées dans des tirés à part de la Revue générale. M. Maurice Dullaert s'occupe\nspécialement de la chronique militaire, ce qui l'amène parfois à parler de\nM. Paul André. M. Georges Virrés, fait l'article de Paris. M. l'abbé Moeller,\nfait les cirques, cabarets-concerts et bowlings. M. Carton de Wiart ayant\nouvert le congrès des épiciers à l'Exposition universelle, connaît tous les\ndétails de la profession et dirige l'exploitation de la boutique. M. Edmond\nde Bruyn, en sa qualité d'Anversois, ne fait que les denrées coloniales en gros\net travaille surtout pour l'exportation. M. Frans Ansel portant un nom qui eût\nparfaitement convenu à la femme de Loth, sale les calembours. M. Thomas\n Braun s'occupe de la bénédiction des fromages (rien des 4,000 — quatre\nmille francs). M. Victor Kinon seul, étant poète, ne peut être épicier comme\n il en a formulé dans telle ode coloniale le souhait subsidiaire. Quant à\n M. Pierre Nothomb, les plantureux honoraires qu'il a touchés à la Belgique\nartistique et littéraire lui permettent de ne plus rien faire.\n\n                                        *\n                                    *       *\n"}, {"page_pdf": 371, "texte": "328                                 DURENDAL\n\n\n\n  L'anonymat du Petit Épicier étant dévoilé, il signera désormais : Le grand\ncharbonnier. M. Taymans nous offre 4,000 francs l'an — quatre mille francs\n— pour cette ingénieuse réclame.\n                                    *\n                                   * *\n   La Belgique artistique et littéraire accuse le Petit Épicier de lui donner le\ncoup de pied de l'àne. Les ingénieux rédacteurs de cette revue ont oublié les fables\nde La Fontaine. Le coup de pied de l'àne s'appliquait, si nous nous en souvenons\nbien, à un vieux lion (belgique) malade et agonisant. Notre spirituelle con-\nsœur en serait-elle là malgré les 4,000 francs — quatre mille francs — du\ngouvernement. Nos bien sincères condoléances.\n\n                                             *\n                                        *        *\n   M. F.-Ch. Morisseaux, qui fait périodiquement une chronique dont les\nillustrations ne manquent pas d'esprit, nous accuse « d'insister en insistant ».\nM. F.-Ch. Morisseaux est a un des premiers écrivains de langue française».\nC'est ce que proclame le prospectus — anonyme — de Bobine et Casimir.\n\n                                             *\n                                        *        *\n   M. Emile Verhaeren, ayant manifesté jadis le désir d'être enterré au bord de\nl'Escaut, M. Jules Sottiaux s'est empressé d'exprimer celui d'être enterré au\nbord de la Sambre.\n                                      *\n\n   L'art de vérifier les dates.\n   Nous avons reçu par le même courrier le numéro de l'Occident d'août 1910\net le numéro de l'Amitié de France de juillet 1911.\n\n                                             *\n                                        *        *\n  Notre campagne en faveur de M. Paul André ayant enfin réussi, on nous\nannonce qu'il vient d'être placé sous vitrine, en grand uniforme, au milieu du\nMusée de l'armée.\n                                         *\n                                       * *\n  Comme il nous est très difficile de dire : « M. X... a fait des fautes de français »\n— sans nommer M. X... — et que, d'autre part, nous trouvons « navrant et\nrépugnant » le système des « personnalités », nous nous sommes décidés\npour le cas — absolument improbable — où une sottise de M. Paul André\nnous obligerait à parler de lui, à l'appeler dorénavant « une intéressante\npersonnalité littéraire »... Le seul ennui c'est que les lecteurs ne sauront\njamais si c'est de Henri Heine ou de M. Paul André que nous parlons.\n\n                                             *\n                                         *       *\n"}, {"page_pdf": 372, "texte": "                        LE DRAGEOIR AUX          ÉPICES                       329\n\n\n   M. Fallières est arrivé le 9 mai à la gare du Nord. Cette visite a réjoui\nindistinctement tous les amis de la culture française. M. Fallières ne person-\nnifie-t-il pas cette âme élégante et fine, cette langue harmonieuse, ce génie\nclair et nuancé qu'apprécie M. Valère Gille? Aussi les écrivains belges\navaient-ils profité de l'arrivée de. l'hôte auguste de S. M. Albert, pour aller\ndire au Président de la République leur admiration et leur sympathie.\n   La gare du Nord présentait un aspect inaccoutumé, douze drapeaux la\ndécoraient à profusion et quelques fleurs jetaient dans cet ensemble imposant\nune note d'élégance discrète. Sur la place Rogier étaient rangés divers régi-\nments. M. Paul André commandait la batterie d'artillerie qui devait servir à\ntirer les salves d'honneur. Il avait grande allure.\n   A 2 h. 3o le train présidentiel étant signalé à Schaerbeek, M. Paul André se\nmit à tirer cent et un coups de canon. Au cinquante-deuxième la foule\njoyeuse cria : c'est un garçon ! Et au même moment la silhouette de\nM. Fallières s'encadra dans la portière de la voiture présidentielle qui entrait\nen gare. Aussitôt un violent remous se produisit dans la foule, les enfants des\nécoles de Saint-Josse-ten-Noode, en souvenir de l'arrivée de l'empereur alle-\nmand, où ils s'étaient trompé d'hymne national, entonnèrent la Carmagnole.\n Le roi s'avança et serra la main à son hôte. Celui-ci était revêtu du grand\ncordon de l'Ordre de Léopold. Le groupe compact des écrivains s'avança sur\nla partie réservée du quai au milieu des mouvements de la foule. M. F.-Ch.\n Morisseaux, qui avait préparé un trait d'esprit pour le cas où le président\ndébarquerait place de la Constitution, ne put résister au plaisir de le placer. Il\ns'écria : la gare du Midi bouge! M. Fernand Larcier en rit beaucoup.\n   Un bref silence. M. Cyrille Van Overbergh, en sa qualité de président du\nCongrès mondial de géographie, explique au président comment il se fait que\nvenant du sud il débarque à la gare du Nord : c'est afin de témoigner du goût\nde la Belgique pour les expéditions boréales. Le président se déclare enchanté\nde cet éclaircissement qui vient bien à son heure. Puis en sa qualité d'orga-\nnisateur de la partie littéraire des fêtes, M. Van Overbergh fait s'avancer le\n petit cortège académique. M. Wilmotte s'avance en tête. Arrivé près de\n M. Fallières, il lui serre familièrement la main et lui demande des nouvelles\n de M. Faguet, puis se plaçant aux côtés du Président il lui présente successi-\n vement les membres de la délégation. Celle-ci se compose de quatre groupes. Le\n premier est celui des officiers et sous-officiers (pas de personnalités, s'écrie\n M. F.-Ch. Morisseaux!) d'académie. Ils portent en main des palmes grandeur\n nature qu'ils déposent aux pieds de M. Fallières en faisant un petit salut au\n signal donné par le maître des cérémonies. Reconnu dans ce groupe, M. Sas-\n serath, président de la Ligue pour la défense de la langue (et le nettoyage de la\n bouche) française, M. Maurice Benoidt, M. Paul Mussche, M. Robert Sand,\n M. Fernand Larcier, M. van Beneden (baron Charles), M. Sidney-Van-\n tyn, etc. Le second groupe, si on peut l'appeler ainsi, se compose de M. Maurice\n des Ombiaux, représentant les littérateurs décorés du mérite agricole, il tient en\n main un poireau symbolique. M. Fallières, ayant appris qu'il prépare une\n édition illustrée de son Petit manuel de l'amateur de Loupillon, le félicite\n vivement. S'avancent ensuite, les littérateurs couronnés par l'Académie fran-\n"}, {"page_pdf": 373, "texte": "330                                  DURENDAL\n\n\n\nçaise, ils ont le front lauré, comme il convient. M. Eugène Gilbert, M. Firmin\nVan den Bosch, M. Henri Davignon, M. Valère Gille. A ce moment un\nincident : M. Valère Gille s'embarrasse dans le tapis et tombe. Est-ce un\nhiatus, Monsieur, ou un enjambement? demande le spirituel président. On\nrelève le poète du Bouton d'opale qui est peu endommagé; mais un membre\ndu Cercle artistique le frictionne un peu et on n'y voit plus rien. Cependant,\nà la faveur de cet incident, un autre incident se produit ; des perturbateurs\ns'agitent! on écarte à grande peine le R. P. Dom Besse, camelot du Roy et\nde la Correspondance romaine, qui dissimule, croit-on, une bombe sous sa\nsoutane. On écarte également M. G.-M. Stevens qui, étant décoré du Nicham\nIftikar, a voulu se mêler au cortège, mais on a découvert au dernier moment\nque son diplôme, provenant de chez Me Valensi, n'est pas valable. Le calme\ns'étant rétabli, M. Iwan Gilkin peut s'avancer. C'est lui qui a été chargé de\ncomposer le poème de circonstance. Celui-ci sera publié prochainement dans\nun recueil de pièces du poète de la Nuit, destinées à célébrer divers événements\ncontemporains (l'inondation du Maelbeek, le bal de la Cour, les élections\nprovinciales, l'inauguration de l'Arcade, l'annexion du Congo, la promotion\nde M. Paul André).\n   Nous avons le plaisir de pouvoir citer in extenso ce poème, qui fit, le 9 mai,\nune profonde impression.\n\n                     Jeanne, aujourd'hui tout le monde\n                     Est à la gare, on chante, on rit;\n                     Sur tout visage une profonde\n                         Joie, on le voit, se lit...\n\n                     O Jeanne, c'est monsieur   Fallières\n                     Qui nous arrive par le train\n                     Et qui descend d'une portière\n                         Avec un bel entrain.\n\n                     Il n'a rien d'un homme     sinistre,\n                     Son ventre danse, son œil luit,\n                     Et le Roi, avec ses ministres,\n                          S'avance jusqu'à lui!\n\n                    Que se disent-ils'/ Des paroles,\n                    Jeanne, ainsi que nous en disons;\n                    Et tous les enfants des écoles\n                        Entonnent des chansons !\n\n                     On sent bien dans ces jeunes couches\n                     L'enthousiasme le plus beau,\n                     Et le Roi la main sur la bouche\n                         Comprime ses bravos !\n\n                     Toutes les gloires de Belgique,\n                     O Jeanne, sont autour de nous,\n                     Et les palmes    académiques\n                          Tombent ù ses genoux !\n"}, {"page_pdf": 374, "texte": "                        LE    D R A G E O I R AUX     EPICES                  331\n\n\n                    / / vient du pays où quarante\n                    Ecrivains, même s'ils n'ont fait\n                    Qu'un seul livre à trois francs  cinquante\n                          Ont l'immortalité !\n\n                    Du pays, où pour une fête,\n                    On peut faire des chants en vers\n                    Sans que les revues vous embêtent\n                        Pendant tout un hiver.\n\n                    Où les quotidiens   publient\n                    Nouvelles, contes, par    monceaux,\n                    Où chaque journal    stipendie\n                        Au moins un      Morisseaux!\n\n                    Où, pendant qu'ici notre gloire\n                    Jeune belgique    décroissait,\n                    On assistait à la victoire\n                        De Francis de Croisset !\n\n                    Où l'on estime les grands     hommes.\n                    Où Paul André — sans avoir dû\n                    Etre artilleur — avec vingt tomes\n                        Serait de l'Institut !...\n\n                    Amis fêtons monsieur       Fallières\n                    Et que le ciel en sa bonté\n                    Donne à cet hôte tutélaire\n                        La force et la santé !\n\n                    Que les festivités  diverses,\n                    Les banquets, la garden     party\n                    Et les champagnes que l'on verse\n                        Moins dans l'Aube qu'ici,\n\n                    Maintiennent sur sa face aimable\n                    Les bourgeons et Vépais souris,\n                    Qui maintenant le font semblable\n                        A un jardin fleuri !...\n\n  Sur cet admirable poème se termine la réception littéraire. Le Président,\nvisiblement ému, répond par quelques mots bien sentis. Il serre la main à\nM. Wilmotte, remercie M. Van Overbergh, cherche des yeux M. F.-Ch.\nMorisseaux dans l'espoir d'entendre prononcer par celui-ci le mot de la fin...\nPuis il sourit, salue et sort...\n                                     *\n                                        *   *\n\n On se demande pourquoi M. Victor Kinon s'obstine à perdre le Nor?\n\n                                         *\n                                       * *\n  M. Godefroid, alias Emile Valentin, qui a révélé dans le Patriote illustré\nquatre cent quatre-vingts poètes nouveaux (c'est le chiffre des statistiques au\n1er mars, il faut en ajouter sept ou huit pour les dernières semaines), est un des\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": "332                               DURENDAL\n\n\n\nmaîtres incontestés de notre Parnasse. En attendant que nous citions les\nClairons belges du Christ, signalons une œuvrette charmante qu'il vient de\npublier dans le Patriote. Cela s'appelle Pour la culotte :\n\n                   Vraiment nous ne savons plus vivre :\n                   Pourquoi ces bourrades, ces cris ?\n                   A Sparte autrefois Vilote ivre\n                   Connut seul de pareils   mépris.\n                   Pourquoi la traiter en ilote,\n                           La culotte?\n\n                   Qu'au nom du bon goût l'on proteste\n                   Contre le vice et ses   laideurs,\n                   Ça se conçoit... mais je conteste\n                   La bonne foi de ces hurleurs.\n                   Eteindrait-elle la jugeote,\n                             La culotte?\n\n                   Considérez donc, je vous prie,\n                   Que ces gens-là sont presque tous\n                   Des voyous que leur pruderie\n                   N'a certes jamais rendus    fous...\n                   Ça déplaît aux coureurs de cotte\n                            La culotte!\n\n                   Je n y crois pas a la colère\n                   Ombrageuse de tels       bourreaux.\n                   Lorsque je la vois qui tolère\n                   L'audace des      robes-fourreaux.\n                   Elle n'est déjà pas si sotte\n                        La culotte.'\n                   Elle fait à coup sûr la nique\n                   Aux robes à queue, aux paniers\n                   D'antan; elle est    hygiénique,\n                   Ne tient pas les pieds     prisonniers,\n                   Et ne ramasse pas la crotte,\n                            La culotte !\n\n                   Esthétique autant que commode,\n                   Laissant aux mains leur liberté,\n                   Chez les arbitres de la mode\n                   Elle sait être, en vérité,\n                   Un vêtement chaste et qui flotte,\n                            La culotte!\n                                                                         4\n\n\n                   Savez-vous ce qu'elle a contre elle?...\n                   C'est la guigne de certains mots\n                   Encourant la haine éternelle\n                   Des hypocrites et des sots :\n                   C'est son nom seul qui la dégotte,\n                            La culotte !\n\n                   Rien que son nom donne la frousse\n                   A tant de gens : « Ohé, joueurs !\n                   Maris domptés à la rescousse !\n"}, {"page_pdf": 376, "texte": "                      LE    DRAGEOIR       AUX É P I C E S                333\n\n\n\n                  C'est la revanche des    trembleurs.\n                  A bas l'insolente!... A la hotte,\n                           La culotte! »\n\n                  Eh bien, non!... Jupe fort  seyante,\n                  Ample et close, je trouve, moi,\n                  Qu'elle est certes, moins indécente\n                  Que mainte robe, et c'est pourquoi\n                  Je défends — sans être en ribote —\n                           La culotte !\n\n  Cette glorification lyrique atterre M. Georges Rency qui a écrit, dit-on,\nun volume de contes très remarquable intitulé les Hontes de la Culotte.\n                                                         LE PETIT   ÉPICIER.\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": "                                LES              LIVRES\n\n\nPUBLICATIONS DART :.\n L ' A r t C h r é t i e n . — (Bruxelles, Librairie Van Oest et Cie.)\n    Sous ce titre, la librairie Van Oest publie un magnifique recueil de\nreproductions de peintures consacrées à l'illustration d'épisodes de l'histoire\nsacrée.\n    Il suffira d ' é n u m é r e r les titres de quelques-unes des œuvres qui figurent\ndans les quatre livraisons parues pour faire saisir l'intérêt de cette belle\npublication et l'éclectisme intelligent qui a présidé au choix des ouvrages\ncélèbres qui la composent :\n   E c o l e f l a m a n d e ou n é e r l a n d a i s e . — Van E y c k : le Christ en croix, saint\nJean et la Vierge (Berlin, Kaiser Friedrich Museum) ; R o g e r Van der Weyden :\nAdoration de VEnfant (autel Bladelin, même M u s é e ) ; le Christ en croix (Musée\nde Madrid) ; Albert Van Ouwater : la Résurrection de Lazare (Berlin) ; Mem-\nling : Mort de sainte Ursule (Bruges, hôpital S a i n t - J e a n ) ; Quentin Metzys :\nEnsevelissement du Christ (Musée d'Anvers) ; R u b e n s : Descente de croix (Anvers,\ncathédrale) ; Van Dyck : Lamentation sur le corps du Christ (Berlin, Kaiser\nFriedrich Museum) ; R e m b r a n d t : Prédication de saint Jean (même Musée), etc.\n   E c o l e s i t a l i e n n e s . — Filippo L i p p i : Nativité la Vierge de Miséricorde (Berlin,\nKaiser F r i e d r i c h Museurn); Botticelli : Vierge et anges (même Musée); le\nPérugin : la Vierge adorant VEnfant ( L o n d r e s , National Gallery); Raphaël:\nVierge et saints (même M u s é e ) ; Portement de croix (musée de M a d r i d ) ; Véro-\nnèse : le Christ parmi les docteurs (même M u s é e ) ; Titien, Tintoret, etc.\n   Ecole e s p a g n o l e . — Murillo : le Christ et saint Jean, Jésus berger, la Con-\nception, l'Annonciation, Apparition du Christ et de la Vierge à saint François d'Assise\n(Indulgence de la Portioncule) (Musée de Madrid) ; Alonzo Cano : saint\nBenoit (même Musée), etc.\n   Toutes ces planches sont d'un fini et d'une délicatesse admirables, et la\nréunion des cent soixante reproductions — huit par livraison — dont le\nrecueil sera formé constituera certainement la collection la plus précieuse\ndes grandes œuvres d'expression religieuse de la peinture moderne.\n   N o u s aurons occasion d'en reparler.\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Théodore Rousseau, par M. PROSPER DORBEL\n  — (Paris, Laurens.)\n  Le savant Molanus saluait Thierry Bouts du nom d' « inventeur du\npaysage ». Depuis l'époque où Bouts peignait et où Molanus écrivait, on l'a\n"}, {"page_pdf": 378, "texte": "                                        LES    LIVRES                                       335\n\n « inventé » bien des fois, le p a y s a g e , ou plutôt, réinventé, pour lui d o n n e r\nun rôle tantôt principal, tantôt accessoire d a n s la peinture. Il était en grand\nmépris auprès des classiques d e l'école d e David, et assujetti en outre à des\nrègles et à des conventions aussi étroites q u e celles q u i régissaient la\ntragédie.\n   Théodore R o u s s e a u fut, sinon le premier, au moins le plus doué des\nmaîtres qui r a m e n è r e n t , a u d é b u t d u XIXe siècle, le paysage à l'expression\nsincère et sentie d e la n a t u r e . On sait les grandes œuvres de ce méditatif\nartiste, amoureux d e la solitude des bois de F o n t a i n e b l e a u et dont le génie\nénergique et un p e u endolori a trouvé tant de profondes inspirations dans\nles défilés de l'Auvergne et dans les sites âpres et mornes de la Vendée et\ndes Landes. O n sait moins ou Ton oublie les souffrances, les déboires et les\ninjustices q u e — c o m m e tout novateur — Rousseau eut à subir. O n en\ntrouvera le récit dans ce livre, en même temps qu'une étude pleine de\nsympathie de l'œuvre et de la pensée d u maître.\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL e s r i c h e s s e s d ' a r t d e l a V i l l e d e P a r i s : Les Jardins et les Squares,\n  par M. ROBERT H E N A R D . U n vol. ill. — ( P a r i s , L a u r e n s . )\n   Ce n'est pas un médiocre plaisir que d ' e n t r e p r e n d r e , à la suite d e l'érudit\nauteur de ce livre, l'exploration c h a r m a n t e d e s parcs, des j a r d i n s et des\nsquares de P a r i s . Ils sont n o m b r e u x , les u n s tout petits, oasis d e verdure\ndans l'étendue d e p i e r r e ; les autres, vastes et majestueux. E t on en rencontre\ndans tous les quartiers d e la ville. C h a c u n d'eux a son histoire ; c h a c u n\nd'eux ses m o n u m e n t s , statues, belles décorations d e m a r b r e ; histoire q u e\nM. Henard nous r a c o n t e ; m o n u m e n t s o u statues sur lesquels il nous ren-\nseigne et qui deviennent l'occasion de mille évocations des h o m m e s , des\nchoses et des événements d u passé.                                                 A. G.\n\n\nL e s g r a n d s A r t i s t e s : Dante-Gabriel       Rossetti et les Préraphaélites, p a r\n  M. GABRIEL MOUREY. — ( P a r i s , L a u r e n s . )\n  Personne certainement n'était mieux qualifié que M. Gabriel Mourey pour\nécrire ce livre. O n connaît les belles études qu'il consacra j a d i s à la poésie et\nà l'art anglais c o n t e m p o r a i n s , études q u i ont contribué à rendre familiers a u\npublic européen les noms de S w i n b u r n e , de T e n n y s o n , de Rossetti, de\nWalter Crane, d e B u r n e J o n e s , e t c .\n  On trouvera condensée d a n s les pages de cet excellent volume l'histoire\ncomplète de l'Ecole préraphaélite anglaise d a n s les h o m m e s qui l'ont repré-\nsentée, dans les idées qu'elle a réussi à faire prévaloir, d a n s la longue suite\nd'oeuvres belles et émouvantes qu'elle a produite, et enfin dans l'influence\ndurable qu'elle a exercée en Angleterre et a u dehors sur l'évolution artistique\ndu temps présent.\n                                                                                   A. G .\n\nSur l a V i a E m i l i a , p a r M. GABRIEL F A U R E . — ( P a r i s , S a n s o t et Cie.)\n  On aime à suivre M.Gabriel F a u r e sur les routes d e l'Italie. Il les parcourt\n"}, {"page_pdf": 379, "texte": " 336                                   DURENDAL\n\n\nen savant, mais surtout en artiste. Il a l'érudition qui est nécessaire pour\nconnaître les choses, mais davantage encore la sensibilité qui est indispen-\nsable pour les c o m p r e n d r e . C'est le long de la grande voie Emilienne, de\nRimini à Plaisance, par Bologne, Modène et P a r m e , qu'il n o u s emmène, et\ndans chacune de ces cités il rencontre un h o m m e , une œuvre, — à Rimini,\nLéon-Battista Alberti; à Bologne, les Carracci; à Modène, G u i d o Mazzoni;\nà P a r m e , le Corrège — une époque de la beauté italienne qui lui devient le\nmotif d'une méditation pleine de saveur et de c h a r m e .                A. G.\n\nN a p l e s , Notes historiques et sociales, par M. E R N E S T LÉMONON. — (Paris,\n   Plon.)\n   U n volume très touffu, rempli d'observations intéressantes et qui ne nous\ndit pas seulement, u n e fois de plus, la Naples de la beauté, mais aussi, mais\nsurtout, la Naples populaire, misère hideuse au milieu d'un décor magnifique,\nnée des mœurs, aggravée par les événements et à laquelle des lois récentes\nont essayé, non sans succès déjà, de remédier.                            A. G.\n\nLE ROMAN :\nL e M a u g r e , par MAURICE DES OMBIAUX. — ( P a r i s , Calmann-Levy).\n    Si le Maugré n'est qu'un livre de Folcklore c'est un chef-d'œuvre du genre.\nAu point de vue roman il est encombré de trop de détails, de chartes et\nd'actes cités in extenso. Cités avec b e a u c o u p d'adresse, je le veux bien, et\nrendus vivants par le contexte, mais il n'en reste pas moins vrai que le récit\nen est attardé u n peu et alourdi. Cela dit, réjouissons-nous de ce livre qui est\nbien de chez nous, qui dramatise de vieilles coutumes, qui révélera à beau-\nc o u p les tenaces traditions de certains cantons du T o u r n a i s i s . C'est toute une\ntragédie simple et réelle, où l'angoisse, la fatalité et le mystère agissent, où\nles haines silencieuses et profondes se traduisent, aux jours d'exaspération,\nen gestes rouges. Ce ne serait que cela — u n fait divers pittoresque et\nétrange — si d'exquises figures — la bonne Mélie par exemple — ne\ntraversaient le volume, le fleurissant d'épisodes, et surtout si Eleuthère, par\nson enthousiasme exalté, ne donnait parfois à cette histoire de paysans\nl'allure d'un p o è m e .                                                          P. N.\n\nI l e s t r e s s u s c i t é par CHARLES MORICE. — ( P a r i s , Messein.)\n   M. Charles Morice suppose q u e Jésus, ressuscité à P a r i s , fait des miracles,\nreçoit des reporters, d o n n e une réédition du sermon sur la montagne\n(Donnay réédite bien des conférences!) et finalement se fait expulser par le\nPréfet de police arrivé en automobile. C'est une p o c h a d e littéraire qui nous\nest présentée sous forme de roman et d a n s un style de chien écrasé, comme\non dit dans les rédactions de j o u r n a u x ! N o u s ne pouvons admettre, quant à\nnous, qu'un écrivain traite avec ce sans-gêne et ce boulevardisme Celui\ndevant qui nous nous agenouillons avec respect. N o u s avions Renan qui, du\nmoins, avait du style; nous nous serions passé du livre de M. Ch. Morice\nqui est d'une pauvreté littéraire à faire pleurer. Il suffit d'être homme de\n"}, {"page_pdf": 380, "texte": "                                        LES     LIVRES                                     337\n\n goût pour ressentir péniblement l'insolence d u monsieur qui se permet d e s\n boutades de ce genre :\n   « M. Brieux sollicite la collaboration d u S a u v e u r pour u n e pièce nou-\n velle, acceptée d'avance a u T h é â t r e - F r a n ç a i s , u n e pièce d e la plus haute\n moralité. »\n                                                                             POL DEMADE.\n L e s m e i l l e u r e s p a g e s : Ecrivains contemporains, Jean N e s m y . Intro-\n   duction d'EuGÈNE EVRARD. — Classiques, L a m e n n a i s . Introduction de\n   PAUL A G N I U S . — ( T o u r c o i n g , J . Duvivier.)\n   La collection des Meilleures Pages, consacrée aux écrivains contemporains\net aux écrivains classiques, est composée avec goût et adresse. N o u s avons\ndécerné au dernier livre d e M . J e a n N e s m y , La Lumière de la Maison, les\néloges qu'il méritait, et je crois bien que toutes les œuvres d e cet excellent\nécrivain furent signalées d a n s notre R e v u e . O n lira l'intéressante préface d e\nM. Eugène E v r a r d à ces morceaux choisis, et on retrouvera les solides\nqualités morales et les vertus brillantes de style, qui font de M. N e s m y l'un\nde nos meilleurs écrivains traditionnalistes.\n   Le second volume de cette collection comprend d'admirables fragments\nd'un grand o u b l i é : L a m e n n a i s . Si tous savent l'histoire tour à tour glorieuse\net lamentable de ce prêtre de Jésus-Christ, bien p e u — d a n s la génération\nactuelle — connaissent son œ u v r e écrite. Précédées d'une préface très bien\nfaite de M. P a u l Agnius, voici les pages qui combleront cette lacune dans\nnotre formation littéraire.                                                           V.\n\n\n    L a B r u y è r e e n fleur, p a r L o u i s W I L M E T , illustrations de J . W a n t e .\n — (Roulers, D e Meester.)\n   Ce livre est écrit à la glorification d e la Campine. Elle l'emplit tout entier\nde sa splendeur austère, ses paysages parfois souriants et plus souvent\ndésolés s'y évoquent, d a n s u n style a m p l e , plein de noblesse et d e belle cou-\nleur savoureuse. L e s m œ u r s rustiques des paysans campinois s'y évoquent\nelles aussi dans une succession d e tableaux d'un réalisme pittoresque et sain.\nL'œuvre, d'inspiration chrétienne, n e comporte pas d'intrigue, c'est la\nsimple histoire d'une âme égarée loin de la Campine ancestrale, et que celle-ci\nreprend peu à p e u , en m ê m e temps q u e cette â m e en se retrempant d a n s\nl'ambiance maternelle, revient à la foi. Ce livre est mieux q u ' u n e promesse,\nil constitue un honorable début. E t les paysages, d'une note si poignante et\nsi personnelle, dont M. J . W a n t e illustre le livre de M. W i l m e t , rehaussent\nencore la valeur de ce livre, o ù l'écrivain et l'artiste ont si h e u r e u s e m e n t\nexprimé leur compréhension d e la nature et des m œ u r s campinoises.\n                                                                       EM.    CHARDOME.\n\n\nLe roman d'un neurasthénique, par PAUL DE LAGET. — (Paris,\n  Grasset.)\n  Dans u n milieu de déséquilibrés, Mlle de Vercors et M. de P r i e u x , deux\n"}, {"page_pdf": 381, "texte": "338                                DURENDAL\n\n\n\ncréatures d'essence supérieure, se rencontrent et, au moment où s'annonce\nl'amour, Monsieur se tue et Mademoiselle a une crise d'hystérie, on ne sait\npourquoi. Le roman est banal à souhait, la neurasthénie y est étudiée de la\nmanière la plus superficielle qui soit; et cependant l'auteur prouve, en\nquelques trop rares pages, hélas ! qu'il est bien doué, capable de pensée et\nde style.\n                                                                    POL DEMADE.\n L e s p l u s v a i l l a n t s , par L E RENEST. — (Paris, Grasset.)\n   Les plus vaillants, c'est la simple histoire de Lucien Martiney, un insti-\ntuteur français, en route vers la Vérité, où l'attend, parmi des épisodes\ndouloureux ou charmants, les bras tendus, une jeune Française. Il faut noter\nau passage, dans l'immense production contemporaine, ce roman frais et\njeune et empanaché de bel héroïsme, écrit en phrases, musicales et brèves\ncomme des airs de clairon.\n                                                                    POL DEMADE.\nD i e s i r a e , par CAMILLE SANTERRE. — (Paris, Sansot.)\n   L'idylle douloureuse que nous conte, avec une grande douceur, M. Camille\nSanterre, met en scène de nobles âmes, rien que de nobles âmes. L'affabu-\nlation du roman est un peu simplette, un peu élémentaire, dirais-je volon-\ntiers; il règne, dans le livre, un air glacé, comme celui d'un jour de gel,\nmais la beauté des sentiments, la chasteté du style et, pour tout dire d'un\nmot, la hauteur morale de l'œuvre, nous font un devoir de saluer avec\némotion le début littéraire de M. Santerre.\n                                                                    POL DEMADE.\nL a B a r a q u e - M i c h e l et la H a u t e - A r d e n n e , par ALBERT BONJEAN.\n   — (Verviers, Ch. Vinche.)\n   Un nouveau livre de M. Albert Bonjean est toujours une bonne fortune\npour ceux qui ont gardé dans les yeux et dans le cœur la puissante émotion\nque dégagent les paysages de la Fàgne.\n   C'était pendant l'Exposition de Liége; à l'occasion d'un congrès, nous nous\nétions rendus à Malmedy afin de fraterniser avec les habitants de la petite\nville pittoresque qui, de l'autre côté de la frontière, restent fidèles à la langue\nfrançaise. Au retour, après avoir quitté l'admirable vallée de la Warche,nous\nnous trouvâmes bientôt dans le désert des Hauts-Plateaux. Le plus sceptique\ndes compagnons de route, Léon Souguenet, nous parlait encore le lendemain\nde cette apparition du steppe, avec une ferveur qui exprimait en ce moment\nnos sentiments à tous.\n   Chaque fois que j'ouvre un livre de M. Albert Bonjean, les mêmes images\nressuscitent; je retourne vers les heures trop brèves de la Baraque-Michel\nou de la plaine de Malchamp, et je vibre d'autant plus à ces rappels qu'il y\na dans un autre coin de Belgique, cher entre tous, une contrée qui garde\naussi sa belle rudesse primitive et un visage que seule la nature a façonné au\ncours des siècles.\n   J'aime à rapprocher du souvenir de la Haute-Ardenne la vision de\n"}, {"page_pdf": 382, "texte": "                                 LES   LIVRES                                339\n\nl'immense bruyère du Donderslag, du « Coup de Tonnerre », avec les clochers\nperdus à la limite de l'horizon et qui protègent Helchteren, Houthaelen,\nPeer, Gruytroode, Meuwen, les villages en bordure du Donderslag.\n   La ferme de Kelgterhof est, là-bas, un asile émouvant comme la baraque\nd'Ardenne, et peu de spectacles valent les marais qui s'échelonnent depuis\nKelgterhof jusqu'à la grand'route de Hasselt vers la Hollande.\n   C'est assez dire que je suis soumis aux mêmes enthousiasmes, et qu'une\nœuvre pareille à celle qui nous occupe me touche profondément.\n   Il y a, dans ce livre, un bien joli chapitre, où l'auteur se raille spirituelle-\nment lui-même, en constatant les effets de son apostolat chez un citadin four-\nvoyé en Fagne pendant une journée d'épais brouillard. Mais le côté tragique\ndu site trouve principalement en M. Bonjean un interprète inspiré. Ajoutons\nque maint détail historique, maintes connaissances géologiques et bota-\nniques, font de ces pages une contribution précieuse à l'étude de la contrée.\nCe n'est pas seulement un poète qui découvre les points sonores de son pathé-\ntique pays, c'est aussi un guide précis et éclairé.                       G. V.\n\nPHILOSOPHIE :\nLa crise de la psychologie expérimentale : Le présent et l'avenir,\n   par KOSTYLEFF. — (Paris, Alcan.)\n   Ce livre est surtout intéressant parce qu'il donne un exposé clair et com-\nplet des idées directrices de l'école psychologique russe, peu connue du\npublic de langue française. M. Kostyleff reproche à la psychologie expéri-\nmentale contemporaine de ne point diriger et féconder, par une hypothèse,\nses études minutieuses de faits. L'hypothèse dont s'inspirent les travaux de\nl'école russe est que la vie psychique doit s'expliquer par l'acte réflexe. Il\ns'agirait donc de ramener les activités intellectuelles, affectives et volitives,\nà des réflexes cérébraux : on y trouverait, sous une forme complexe, ce\nphénomène simple : excitation sensorielle, courant centripète, excitation\ndes cellules corticales sensitives et motrices, courant centrifuge, amenant un\ncommandement moteur. Et il s'agirait de montrer le rapport entre les\nréflexes cérébraux et les opérations psychiques. Pour vérifier l'hypothèse,\nl'étude du développement progressif des facultés de l'enfant semble devoir\nêtre, particulièrement, utile, et c'est dans ce sens que M. Kostyleff voudrait\nvoir s'orienter les recherches.\n   Ce programme a, sans doute, des côtés séduisants. Mais je crains que\nl'hypothèse de l'école russe n'ait le même sort que l'hypothèse fondamentale\nde l'école associationniste anglaise, dont on peut dire qu'elle est actuellement\n ruinée. L'associationnisme, lui aussi, voulait rendre raison, par un élément\nsimple, de toute la vie psychique : il expliquait ainsi le plus par le moins,\net, pour ramener l'un à l'autre, défigurait singulièrement la réalité psychique,\n en méconnaissait les caractères originaux et transcendants. On adressera,\n sans doute, dans quelques années, les mêmes reproches à l'école russe,\n lorsque ses travaux auront pris plus de consistance et de développement.\n                                                               E D . JANSSENS.\n"}, {"page_pdf": 383, "texte": "340                                     DURENDAL\n\n\n\n\nDIVERS :\n\n    U n e j o u r n é e c h e z l e s m o i n e s (abbaye de Maredsous).\n     Voulez-vous savoir ce que c'est qu'une a b b a y e , connaître j u s q u e dans ses\n détails la vie sublime q u ' y m è n e n t les moines, pénétrer l'esprit qui la vivi-\n fie, vous imprégner, un instant, de l'atmosphère de piété, de paix intime\n et de joie spirituelle d a n s lequel naît, croît et s'épanouit la plus belle fleur\nqu'ait jamais produit notre g r a n d e Eglise catholique, lisez donc cet admirable\npetit livre. Il est écrit sans prétention, mais d a n s un style c h a r m e u r qui vous\nenchantera, sous la forme toute simple de la visite d'une abbaye animée du\nvrai esprit monastique, et en compagnie du bon m o i n e hôtelier. Une journée\npassée chez les moines. Oui, c'est bien cela. Ce n'est que cela. Mais quelle\nj o u r n é e ! journée de prières, j o u r n é e de travail, j o u r n é e de paix, journée de\njoie en Dieu, journée de charité fraternelle qui se r é p a n d sur le monde entier\net enflamme toutes les âmes, journée de vraie vie, en un mot, car la vraie vie,\nc'est celle-là! E n dehors d'elle, c'est le N é a n t ! Les moines seuls ont com-\npris le sens de la vie.\n    Ce joli petit livre est a b o n d a m m e n t illustré de reproductions photogra-\nphiques de quelques-uns des plus beaux spécimens de l'architecture\nmonastique.\n                                                                      HENRY     MOELLER.\n\n\nL'Esprit           de taquinerie, par FERNAND NICOLAY. — (Paris,\n   Perrin.)\n   M. F e r n a n d Nicolay, qui est célèbre par une étude psychologique sur les\nEnfants mal élevés (32 éditions), nous d o n n e u n e assez b o n n e étude sur l'esprit\nde taquinerie. P e r s o n n e , avant lui, n'avait songé à exploiter cette mine\nimmense de documents h u m a i n s , en laquelle quelques filons précieux sont\nmêlés à des tas de choses sans valeur. Avec u n e g r a n d e sagacité, M. F . Ni-\ncolay a fait un tri d a n s ces amoncellements, et il en a retiré ce qui lui sem-\nblait utilisable pour l'étude qu'il méditait. L ' œ u v r e est intéressante à tous\négards. On lira avec un extrême plaisir ce que dit l'auteur des rapports entre\nla taquinerie et l'activité, de la taquinerie chez les enfants, chez l'homme et\nchez la femme, en province, de la taquinerie en F r a n c e . . N o u s avons moins\ngoûté la partie qui r é s u m e les renseignements recueillis chez les peuples\ndivers, et n o t a m m e n t en Belgique. M . Nicolay, qui a des attaches chez nous,\nnous consacre six pages, assez pauvres c o m m e documentation et qui nous\nincitent à penser que l'auteur est médiocrement renseigné à notre endroit.\nIl y avait cependant là un chapitre curieux à écrire. E n c o r e que nous n'ayons\nguère de satiristes en vedette, et que pas un journal satirique belge ne pour-\nrait compter sur u n F o r a i n , un L é a n d r e , un Faivre, un Cappielfo, nous\nsommes aussi taquins que nos voisins de F r a n c e et l'esprit de taquinerie en\nBelgique mériterait un chapitre, peut-être même un livre entier.\n                                                                          POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 384, "texte": "                                     LES   LIVRES                                    341\n\n\nLa Guyane. — Au pays de l'or, des forçats et des Peaux-\n     R o u g e s , par le D r T R I P O T . — ( P a r i s , Plon.)\n    Quand on a l'humeur quelque p e u voyageuse et que l'on a visité diffé-\n rentes latitudes et différentes altitudes, on se plaît à suivre les pérégrina-\n tions d'autres voyageurs qui parcourent des pays nouveaux ou i n c o n n u s .\n L'imagination aidant, on se représente assez facilement les paysages qui se\ndéroulent sous leurs yeux et dont ils d o n n e n t une description plus ou moins\n fidèle. Tel a été le cas d u livre dont n o u s avons pris connaissance et dont la\nlecture nous a paru singulièrement attachante.\n    Le docteur Tripot est un écrivain de talent; c'est u n voyageur hardi et\npersévérant; il fait preuve d ' u n e érudition étendue et de bon aloi; il est fin\nobservateur et il réussit a d m i r a b l e m e n t d a n s la description des lieux qu'il\nparcourt. L e récit de son voyage dans la G u y a n e ne tire pas seulement\nson intérêt du pays qui s'y trouve décrit; nous avons été plus particulièrement\nattentif à la lecture des pages où l'auteur nous parle des différentes classes\nd'hommes qu'il a rencontrées.\n    Ce sont d'abord les forçats, ces tristes épaves de nos civilisations m o d e r n e s .\nNous avons fort goûté les observations philosophiques et sociologiques que\nl'auteur a exprimées et dont plusieurs nous paraissent frappées au coin de la\nvérité. Il y aurait tant â dire sur ce sujet qui touche à u n e des questions les\nplus graves, celle de la responsabilité h u m a i n e . N o u s n o u s g a r d o n s bien\nd'aborder ce terrain, car il nous faudrait tout un volume pour formuler nos\nidées personnelles à ce point de v u e .\n   I1 y a ensuite les Peaux-Rouges, constituant certaines tribus indiennes\ndescendant des antiques Caraïbes. Le docteur Tripot les a fréquentés de\nprès; il a vécu au milieu d'eux; bien plus, il les a a i m é s . Dans son récit, il\nnous fait pénétrer d a n s l'âme d'un P e a u - R o u g e ; avouons-le franchement, il\nnous a émus q u a n d il nous a parlé de son séjour au milieu de ces populations\nsauvages.\n    I1 y a enfin les piroguiers nomades et les chercheurs d'or, dont il a tracé une\nâpre silhouette, très digne du cadre merveilleux et rude où s'agite leur exis-\ntence aventureuse. L'auteur termine son livre par l'exposé de quelques\nlégendes qu'il a recueillies d a n s un village d ' I n d i e n s , où il a vécu plusieurs\nsemaines. N o u s regrettons de devoir borner à ces quelques lignes l'analyse\nd'un ouvrage que nous r e c o m m a n d o n s chaudement à l'attention de nos lec-\nteurs.\n                                                                                 Dr M .\n\nValentine de Milan, duchesse d'Orléans, par M. EMILE COLLAS.\n   — (Paris, P l o n . )\n   L'étude consciencieuse que l'auteur consacre à la fille de Galéaz Sforza est\nfort intéressante. On sait le sort malheureux de cette princesse, l'hostilité\nqu'elle rencontra à la Cour de F r a n c e de la part des ennemis de son mari,\nson long éloignement de P a r i s , les vains efforts qu'elle fit p o u r obtenir\nvengeance de Jean Sans P e u r , après l'assassinat de Louis d'Orléans.\n  C'est une é m o u v a n t e page de l'histoire de ces temps t o u r m e n t é s que\n"}, {"page_pdf": 385, "texte": "342                                      DURENDAL\n\n\n\nM. Collas a retracée, et on doit louer l'habileté avec laquelle il a su faire\nrevivre pour nous les figures sympathiques d u d u c et de la duchesse\nd'Orléans.\n                                                                     A. G.\n\nP a r i s SOUS N a p o l é o n . V I I . Le Théâtre-Français,   p a r M . DE LANZAC DE\n  LABORIE. — ( P a r i s , P l o n . )\n   L a vaste monographie q u e M. d e L a n z a c de Laborie a consacrée au Paris\nnapoléonien vient de s'augmenter d'un volume singulièrement attrayant. 11\nnous retrace, avec la méthode excellente et la vivacité d'exposition que nous\navons eu déjà le plaisir de signaler en parlant des parties précédentes de\nl'ouvrage, l'histoire d u Théâtre-Français d u r a n t le règne de l'Empereur.\nComme il est naturel d e le penser, Napoléon, q u i était si attentif à tous les\nmoyens d'agir sur l'esprit des foules et si habile à les mettre en œuvre, tenait\nle théâtre dans u n e stricte d é p e n d a n c e et intervenait constamment aussi bien\ndans son administration q u e dans le choix de son répertoire. L a scène était,\nelle aussi, à ses yeux, u n élément de gouvernement. E t , avant tout, celle du\nThéâtre-Français, placée sous l'autorité d ' u n haut dignitaire de la Cour, le\ncomte de Rémusat, subsidiée largement, réglementée p a r des arrêtés impé-\nriaux, notamment le célèbre décret d e Moscou. On trouvera d a n s les pages\nde ce livre les détails les plus curieux et les plus a b o n d a n t s sur la littérature\nthéâtrale du temps, les auteurs tragiques et comiques, les succès, les querelles\net les rivalités de T a l m a , de M lle Mars, de M l l e Contat et des autres acteurs\nillustres de l'illustre théâtre.\n                                                                                 A. G.\n\nLes     commencements                    de l'indépendance bulgare, par\n   M. E . Q U E I L L É . Préface d e M. Etienne L a m y . — (Paris, Bloud.)\n   Pages d'histoire écrites p a r u n témoin oculaire, observateur sagace, bien\nplacé pour connaître le dessous des choses et qui savait regarder et peindre\nce qu'il avait vu. Ce que raconte M. Queillé, ce sont les premières années du\nrègne d u prince Alexandre de Battenberg, placé là p a r la Russie qui avait\ncru se servir de lui comme d'un instrument et qui le brisa lorsqu'elle se fut\nconvaincue qu'il n'accepterait pas u n tel r ô l e ; ce sont les menées des partis\npolitiques nationaux, les jeux, les intrigues, les tripotages des Russes de\ntoute espèce, gens officiels ou aventuriers, qui s'étaient abattus sur la jeune\nprincipauté; les efforts d u prince p o u r discipliner ceux-là et pour évincer\nceux-ci ou se débarrasser de leur ingérence.\n   Quelques pages de M. E t i e n n e L a m y , placées à la tête d u volume, font la\nsynthèse lumineuse de cette période étrange et troublée de l'histoire de la\nBulgarie.\n                                                                            A. G.\n"}, {"page_pdf": 386, "texte": "                               NOTULES\n\n   L e I I I e S a l o n d u P r i n t e m p s , organisé par la Société royale des\nBeaux-Arts de Bruxelles, est ouvert en ce m o m e n t au Palais du Cinquan-\ntenaire. Il mérite u n e visite. N o u s en rendrons compte d a n s notre fascicule\nde juin, en même temps q u e de la Libre Esthétique dont n o u s n'avons pu\nrendre compte dans le présent n u m é r o .\n                                          *\n                                         * *\n   T h o m a s V i n ç o t t e . — U n e manifestation s'organise actuellement en\nl'honneur de cet éminent artiste, manifestation destinée à c o m m é m o r e r par\nun hommage durable l'admiration qu'inspire l'œuvre considérable et belle de\nl'auteur du Fronton du Palais du Roi. Elle aura lieu prochainement et com-\nportera notamment la remise au maître d'une m o n o g r a p h i e enrichie de nom-\nbreuses reproductions de ses ouvrages.\n   Cette publication de g r a n d luxe, qui n e sera tirée qu'à cent cinquante\nexemplaires sur papier de H o l l a n d e , c o m p r e n d r a des études de MM. P a u l\n Lambotte et Arnold Goffin, u n catalogue complet de l'œuvre de Vinçotte et\n5o planches hors texte. L e prix de l'exemplaire est de 25 francs. On souscrit\nchez MM. Van Oest et Cie, à Bruxelles.\n                                             *\n                                         *       *\n   Revue liturgique et bénédictine. — Tel est le titre sous lequel\nparaît, depuis le I e r janvier dernier, le petit et intéressant Messager de Saint-\nBenoît, publié depuis des années par les P è r e s de l'abbaye de Maredsous. E n\nchangeant de titre, la R e v u e a aussi changé de format et s'est d o n n é plus\nd'ampleur. On y trouvera d'attachantes études sur la liturgie, sur la vie\nbénédictine, des notes d'art religieux dues à la plume de D . B r u n o Destrée\nou de D. Sébastien Braun ; une b o n n e bibliographie, etc.\n                                             *\n                                         *       *\n   P u b l i c a t i o n s d ' a r t r é c e n t e s . — N o u s signalons particulièrement\nà nos lecteurs l'apparition chez L a u r e n s , à Paris, du quatrième volume de la\ncollection des Manuels de Tart : Les Arts de la terre, par M. R e n é J e a n ; chez\nVan Oest, à Bruxelles, de l'importante monographie d'Antonio Moro, par\nM. Henry H y m a n s , et de deux études richement illustrées : les Tableaux de\nP. Bruegel le Vieux au Musée impérial de Vienne, par M. Glück, et les Orfèvreries\nanciennes conservées au trésor de Hal, par M. l'abbé F e r n a n d Crooy ; chez Vro-\nulant, à Bruxelles, de l'Art chrétien primitif, de M. Marcel L a u r e n t .\n   Nous rendrons compte incessamment de ces ouvrages.\n"}, {"page_pdf": 387, "texte": "344                               DURENDAL\n\n\n\n    M . M a u r i c e H o u t a r t élucide, dans la Revue Tournaisienne de mars,\ncertains points controversés de la vie de Roger de la Pasture et parvient à\nétablir les conclusions suivantes :\n   Né à Tournai en 1399, Roger de la Pasture apprit la peinture chez un\nmaître tournaisien, Robert Campin. L'arrivée en Flandre des frères Van\nEyck, lorsque Roger de la Pasture était âgé de plus de 20 ans, exerça une\ninfluence sans doute sur son développement artistique; mais il ne fut pas, à\nproprement parler, leur élève. Sorti de l'atelier de Campin en 1432, avec le\ngrade de maître, il fut bientôt engagé par le magistrat de Bruxelles pour les\ntravaux de l'Hôtel de ville.\n\n                                      *   *\n\n  Accusé de réception :\n   ART : L'art chrétien (Bruxelles, Van Oest). — L'orfèvrerie religieuse en Bel-\ngique, par L. et F. CROIJ, vol. ill. (Bruxelles, Vromant).\n   L I T T É R A T U R E : Praeterita. Souvenirs de jeunesse, par JOHN RUSKIN,\ntraduction de Mme G. PARIS, préface de R. DE LA SIZERANE (Paris, Hachette).\n— La théâtromanie, par LÉON LEGAVRE (Mons, Société nouvelle). —Regards\nsur l'Europe intellectuelle, par ALBERT REGGIO (Paris, Perrin). — Lectures et\npromenades, par ALBERT HEUMANN (Pari?, Sansot). — Les expériences d'Asthéneia\nau jardin de la connaissance, par ALICE BERTHET (Paris, Gastein-Serge). —\nReligion et littérature, par PAUL HALFLANTS (Bruxelles, Société belge de\nlibrairie).— Le souvenir de Ch. Demange(Paris, Mercure de France). — La mira-\nculeuse aventure des Jeunes Belgiques, par OSCAR THIRY (Bruxelles, Larcier).\n  P O É S I E : Les feux follets, par ESTELLE CASTILLON (Tamines, L'Oasis). —\nLes fleurs du silence, par ERNEST DE GANOY (Paris, Grasset). — Le Laraire.\nLes irrévérences, par LÉON KOCHNITZKI (idem). — Petites scènes, par OMER\nDE VUYST (Bruxelles, Le Thyrse). — Les éléments, par O.-W. MILOSZ (Paris,\nL'Occident). — L'année pieuse, par MICHEL BORDEUX (Bruxelles, Larcier). —\nMoment de bonheur, par RIENT VAN SANTEN (idem).\n  ROMANS : L'agitateur, par GUY DE CASSAGNAC (Paris, Plon). — Le prince,\npar EVELINE L E MAIRE (idem). — Les adieux, par JEAN DE FOVILLE (idem). —\nLes vérités menteuses, par Louis LA ROSE (Paris, Perrin). — Le pèlerinage de\nSainte-Brigitte,par VERNER VON HEIDENSTAM, traduit du suédois par S. GARLING-\nPOLMER (idem). — Le roman d'une neurasthénique, par PAUL DE LAGET (Paris,\nGrasset). — La chanson du carillon, par CAMILLE LEMONNIER (Paris, Laffitte).\n— La bruyère en fleurs, par Louis WILMET, illustré par J. WANTE (Roulers,\nDemeester). — Contes du pays (Alost, De Seyn). — Pages versicolores, par\nFRANZ MAHUTTE (Bruxelles, Lebègue).\n   VARIA : Une journée chez les moines, vol. ill. (Abbaye de Maredsous). —\nPetite histoire d'une âme, par ANDRÉ CHARRY (Paris, Plon). — D'après l'Ecclé-\nsiaste, par LÉON WERY (Bruxelles, Le Thyrse). — L'officier contemporain, par\nle capitaine D'ARBEUX (Paris, Grasset.)\n"}, {"page_pdf": 388, "texte": ""}, {"page_pdf": 389, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 5, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1911-05", "signet_source": "Dix-huitième année - N°5 - Mai 1911 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : conférence de Hénusse faite en janvier 1911 ; Notules : Salon du Printemps « ouvert en ce moment », compte rendu annoncé « dans notre fascicule de juin » ; Drageoir aux épices : Paul André attaqué « au mois de janvier », défendu « au mois de mai », réponse promise « dans notre numéro d’octobre » ; centenaire de Liszt (1911) ; livraisons voisines de mars-avril 1911.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}