{"numero_id": "ulb-durendal-1911-livraison06", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-001", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 345, "page_fin": 345, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Première station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "LE CHEMIN DE LA CROIX PREMIÈRE STATION C'est fini. 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J e vous le donne, Ecce\nhomo. »\n  Le voici, la couronne en tête et la pourpre sur le dos.\n\n\n  Une dernière fois vers nous ces yeux pleins de larmes et de\nsang!\n  Qu'y pouvons-nous? pas moyen de le garder avec nous plus\nlongtemps.\n  Comme il était un scandale pour les Juifs, il est parmi nous\nun non-sens.\n  La sentence d'ailleurs est rendue, rien n'y m a n q u e , en lan-\ngages hébraïque, grec et latin.\n  Et l'on voit la foule qui crie et le juge qui se lave les mains.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-002", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 346, "page_fin": 346, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Deuxième station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "DEUXIÈME STATION On lui rend ses vêtements", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 395, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 59, "fin_caractere_exclue": 1272, "texte": "DEUXIÈME STATION\n   On lui rend ses vêtements et la croix lui est apportée.\n   \" Salut \", dit Jésus, « ô Croix que j'ai longtemps désirée! »\n   Et toi, regarde, chrétien, et frémis! Ah, quel instant\nsolennel\n   Que celui où le Christ pour la première fois accepte la Croix\néternelle!\n   O consommation en ce jour de l'arbre dans le Paradis!\n   Regarde, pécheur, et vois à quoi ton péché a servi,\n   Plus de crime sans un Dieu dessus et plus de croix sans le\nChrist !\n   Certes le malheur de l'homme est grand, mais nous n'avons\nrien à dire,\n   Car Dieu est maintenant dessus, qui est venu non pas expli-\nquer mais remplir.\n   Jésus reçoit la Croix comme nous recevons la Sainte Eucha-\nristie :\n   « Nous lui donnons du bois pour son pain », comme il est\ndit par le prophète Jérémie.\n   Ah, que la croix est longue, et qu'elle est énorme et difficile!\n   Qu'elle est dure! qu'elle est rigide! que c'est lourd, le poids\ndu pécheur inutile!\n   Que c'est long à porter pas à pas jusqu'à ce qu'on meure\ndessus!\n   Est-ce vous qui allez porter cela tout seul, Seigneur Jésus?\n\n\n   Rendez-moi patient à mon tour du bois que vous voulez que\nje supporte.\n   Car il nous faut porter la croix avant que la croix nous\nporte.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-003", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 347, "page_fin": 347, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Troisième station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "TROISIÈME STATION   En marche! victimes et bo", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 396, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 133, "fin_caractere_exclue": 1102, "texte": "TROISIÈME STATION\n  En marche! victimes et bourreaux à la fois, tout s'ébranle\nvers le Calvaire.\n  Dieu qu'on tire par le cou tout à coup chancelle et tombe à\nterre.\n\n\n   Qu'en dites-vous, Seigneur, de cette première chute?\n   Et puisque maintenant vous savez, qu'en pensez-vous? cette\nminute\n   Où l'on tombe et où le faix mal chargé vous précipite !\n   Comment la trouvez-vous, cette terre que vous fîtes?\n   Ah ! ce n'est pas la route du bien seulement qui est raboteuse,\n   Celle du mal, elle aussi, est perfide et vertigineuse!\n   Il n'est pas que d'y aller tout droit, il faut s'instruire pierre\nà pierre,\n   Et le pied y manque souvent, alors que le cœur persévère.\n   Ah, Seigneur! par ces genoux sacrés, ces deux genoux qui\nvous ont fait faute à la fois,\n   Par le haut-le-cœur soudain et la chute à l'entrée de l'hor-\nrible Voie,\n   Par l'embûche qui a réussi, par la terre que vous avez\napprise,\n\n\n Sauvez-nous du premier péché que l'on commet par surprise!\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-004", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 348, "page_fin": 348, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Quatrième station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "QUATRIÈME STATION    O mères qui avez vu mouri", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 397, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 56, "fin_caractere_exclue": 1429, "texte": "QUATRIÈME STATION\n   O mères qui avez vu mourir le premier et Tunique enfant,\n   Rappelez-vous cette nuit, la dernière, auprès du petit être\ngémissant,\n   L'eau qu'on essaye de faire boire, la glace, le thermomètre,\n   Et la mort qui vient peu à peu et qu'on ne peut plus mécon-\nnaître.\n   Mettez-lui ses pauvres souliers, changez-le de linge et de\nbrassière.\n   Quelqu'un vient qui va me le prendre et le mettre dans la\nterre.\n   Adieu, mon bon petit enfant! adieu, ô chair de ma chair!\n\n\n  La quatrième Station est Marie qui a tout accepté.\n  Voici au coin de la rue qui attend le Trésor de toute Pauvreté.\n  Ses yeux n'ont point de pleurs, sa bouche n'a point de salive.\n  Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus qui arrive.\n  Elle accepte. Elle accepte encore une fois. Le cri\n  Est sévèrement réprimé dans le cœur fort et strict,\n  Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus-Christ.\n  La Mère regarde son Fils, l'Eglise son Rédempteur,\n  Son âme violemment va vers lui comme le cri du soldat qui\nmeurt !\n  Elle se tient debout devant Dieu et lui offre son âme à lire,\n  Il n'y a rien dans son cœur qui refuse ou qui retire,\n  Pas une fibre en son cœur transpercé qui n'accepte et ne\nconsente.\n  Et comme Dieu lui-même qui est là, elle est présente.\n  Elle accepte et regarde ce Fils qu'elle a conçu dans son sein.\n  Elle ne dit pas un mot et regarde le Saint des Saints.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-005", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 349, "page_fin": 349, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Cinquième station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "CINQUIÈME STATION L'instant vient où ça ne v", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 398, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 77, "fin_caractere_exclue": 438, "texte": "CINQUIÈME STATION\nL'instant vient où ça ne va plus et Ton ne peut plus avancer.\nC'est là que nous trouvons jointure et où vous permettez\nQu'on nous emploie nous aussi, même de force, à votre Croix.\nTel Simon le Cyrénéen qu'on attelle à ce morceau de bois.\nIl l'empoigne solidement et marche derrière Jésus,\nAfin que rien de la Croix ne traîne et ne soit perdu.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-006", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", 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vrai,\n   Aux autres hommes aussitôt devient désagréable et suspect.\n   Son plan de vie est à l'envers, ses motifs ne sont plus les\nleurs,\n   Il y a quelque chose en lui toujours qui échappe et qui est\nailleurs.\n   Un homme fait qui dit son chapelet et qui va impudemment\nà confesse,\n   Qui fait maigre le vendredi et qu'on voit parmi les femmes à\nla messe,\n   Cela fait rire et ça choque, c'est drôle et c'est irritant aussi.\n   Qu'il prenne garde à ce qu'il fait, car on a les yeux sur lui.\n   Qu'il prenne garde à chacun de ses pas, car il est un signe.\n   Car tout chrétien de son Christ est l'image vraie quoique\nindigne.\n   Et le visage qu'il montre est le reflet trivial\n   De cette Face de Dieu en son cœur, abominable et triom-\nphale !\n\n\n  Laissez-nous la regarder encore une fois, Véronique,\n  Sur le linge où vous l'avez recueillie, la face du Saint Viatique.\n  Ce voile de lin pieux où Véronique a caché\n  La face du Vendangeur au jour de son ébriété,\n  Afin 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le licou\n  Tiré trop fort, c'est l'âme qui fait défaut tout à coup.\n  O milieu de notre vie! ô chute que Ton fait spontanément!\n  Quand l'aimant n'a plus de pôle et la foi plus de firmament,\n  Parce que la route est longue et parce que le terme est loin,\n  Parce que Pon est tout seul et que la consolation n'est point.\n  Longueur du temps! dégoût en secret qui s'accroît\n  De l'injonction inflexible et de ce compagnon de bois!\n  C'est pourquoi on étend les deux bras à la fois comme quel-\nqu'un qui nage,\n  Ce n'est plus sur les genoux qu'on tombe, c'est sur le visage,\n  Le corps tombe, il est vrai, et l'âme en même temps a\nconsenti.\n\n\n  Sauvez-nous de la Seconde chute que l'on fait volontairement\npar ennui.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-008", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", 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seulement en\npeinture.\n  Ainsi cet homme était le Dieu tout-puissant, il est donc vrai!\n   Il est un jour où Dieu a souffert cela pour nous, en effet!\n   Quel est-il donc, le danger dont nous avons été rachetés à\nun tel prix?\n   Le salut de l'homme est-il si simple affaire que le Fils\n   Pour l'accomplir est obligé de s'arracher du sein du Père?\n   S'il va ainsi du Paradis, qu'est-ce donc que l'Enfer?\n   Que fera-t-on du bois mort, si l'on fait ainsi du bois vert?\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-009", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 353, "page_fin": 353, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Neuvième station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "NEUVIÈME STATION   \" Je suis tombé encore et c", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 402, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 82, "fin_caractere_exclue": 715, "texte": "NEUVIÈME STATION\n  \" Je suis tombé encore et cette fois, c'est la fin.\n  Je voudrais me relever qu'il n'y a pas moyen.\n  Car on m'a pressé comme un fruit et l'homme que j'ai sur le\ndos est trop lourd.\n  J'ai fait le mal, et l'homme mort avec moi est trop lourd!\n  Mourons donc, car il est plus facile d'être à plat ventre que\ndebout,\n  Moins de vivre que de mourir, et sur la croix que dessous. »\n\n\n Sauvez-nous du Troisième péché qui est le désespoir!\n Rien n'est encore perdu tant qu'il reste la mort à boire!\n Et j'en ai fini de ce bois, mais il me reste le fer!\n Jésus tombe une troisième fois, mais c'est au sommet du\nCalvaire.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-010", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 354, "page_fin": 354, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Dixième station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "DIXIÈME STATION   Voici Taire où le grain d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 403, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 61, "fin_caractere_exclue": 1895, "texte": "DIXIÈME STATION\n  Voici Taire où le grain de froment céleste est égrugé.\n  Le Père est nu, le voile du Tabernacle est arraché.\n  La main est portée sur Dieu, la Chair de la Chair tressaille,\n  L'Univers en sa source atteint frémit jusqu'au fond de ses\nentrailles !\n  Nous, puisqu'ils ont pris la tunique et la robe sans couture,\n  Levons les yeux et osons regarder Jésus tout pur.\n\n   Ils ne vous ont rien laissé, Seigneur, ils ont tout pris,\n   La vêture qui tient à la chair, comme aujourd'hui\n   On arrache sa coulle au moineet son voile à la vierge consacrée.\n   On a tout pris, il ne lui reste plus rien pour se cacher.\n   Il n'a plus aucune défense, il est nu comme un ver,\n   Il est livré à tous les hommes et découvert.\n   Quoi, c'est là votre Jésus! Il fait rire. Il est plein de coups et\nd'immondices,\n   Il relève des aliénistes et de la police.\n   Tauri pingues obscderunt me. Libera me, Domini, de ore canis.\n   Il n'est pas le Christ. Il n'est pas le Fils de l'Homme. Il\nn'est pas Dieu.\n   Son évangile est menteur et son Père n'est pas aux cieux.\n   C'est un fou! C'est un imposteur! Qu'il parle! Qu'il se taise!\n   Le valet d'Anne le soufflette et Renan le baise.\n   Ils ont tout pris. Mais il reste le sang écarlate.\n   Ils ont tout pris. Mais il reste la plaie qui éclate!\n   Dieu est caché. Mais il reste l'homme de douleur.\n   Dieu est caché. Il reste mon frère qui pleure!\n\n  Par votre humiliation, Seigneur, par votre honte,\n  Ayez pitié des vaincus, du faible que le fort surmonte.\n  Par l'horreur de ce dernier vêtement qu'on vous retire,\n  Ayez pitié de tous ceux qu'on déchire !\n  De l'enfant opéré trois fois que le médecin encourage,\n  Et du pauvre blessé dont on renouvelle les bandages,\n  De l'époux humilié, du fils près de sa mère qui meurt,\n  Et de ce terrible amour qu'il faut nous arracher du cœur!\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-011", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 355, "page_fin": 355, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Onzième station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "ONZIÈME STATION  Voici que Dieu n'est plus", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 404, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 89, "fin_caractere_exclue": 1444, "texte": "ONZIÈME STATION\n Voici que Dieu n'est plus avec nous, Il est par terre.\n La meute en tas l'a pris à la gorge comme un cerf.\n Vous êtes donc venu! Vous êtes vraiment avec nous, Seigneur!\n On s'est assis sur vous, on vous tient le genou sur le cœur.\n Cette main que le bourreau tord, c'est la droite du Tout-\nPuissant.\n On a lié FAgneau par les pieds, on attache l'Omniprésent.\n On marque à la craie sur la croix sa hauteur et son envergure.\n  Et quand il va goûter de nos clous, nous allons voir sa figure.\n\n\n  Fils Eternel, dont la borne est votre seule Infinité,\n  La voici donc avec nous, cette place étroite que vous avez\nconvoitée.\n  Voici Elie sur le mort qui se couche de son long,\n  Voici le trône de David et la gloire de Salomon,\n  Voici le lit de notre amour avec Vous, puissant et dur!\n  Il est difficile à un Dieu de se faire à notre mesure.\n  On tire et le corps à demi disloqué craque et crie,\n  Il est bandé comme un pressoir, il est affreusement équarri.\n  Afin que le Prophète soit justifié qui Fa prédit en ces mots :\n  « Ils ont percé mes mains et mes pieds. Ils ont énuméré tous mes os.»\n\n\n  Vous êtes pris, Seigneur, et ne pouvez plus échapper.\n  Vous êtes cloué sur la croix par les mains et par les pieds.\n  Je n'ai plus rien à chercher au ciel avec l'hérétique et le fou.\n  Ce Dieu est assez pour moi qui tient entre quatre clous.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-012", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 356, "page_fin": 356, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Douzième station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "DOUZIÈME STATION    Il souffrait tout à l'heu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 405, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 57, "fin_caractere_exclue": 1111, "texte": "DOUZIÈME STATION\n   Il souffrait tout à l'heure, c'est vrai, mais maintenant il va\nmourir.\n   La grande Croix dans la nuit faiblement remue avec le Dieu\nqui respire.\n   Tout y est. Il n'y a plus qu'à laisser faire l'Instrument.\n   Qui du joint de la Double nature inépuisablement,\n   De la source du corps et de l'âme et de l'hypostase, exprime\net tire\n  Toute la possibilité qui est en lui de souffrir.\n   Il est tout seul comme Adam quand il était seul dans l'Eden,\n   Il est pour trois heures seul et savoure le Vin,\n   L'ignorance invincible de l'homme dans le retrait de Dieu!\n   Notre hôte est appesanti et son front fléchit peu à peu.\n   Il ne voit plus sa Mère et son Père l'abandonne.\n  Il savoure la coupe et la mort lentement qui l'empoisonne.\n  N'en avez-vous donc pas assez de ce vin aigre et mêlé d'eau,\n  Pour que vous vous redressiez tout à coup et criiez : Sitio ?\n  Vous avez soif, Seigneur? Est-ce à moi que vous parlez?\n  Est-ce moi dont vous avez besoin encore et de mes péchés?\n  Est-ce moi qui manque avant que tout soit consommé?\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-013", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 357, "page_fin": 357, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Treizième station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "TREIZIÈME STATION    Ici la Passion prend fin", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 406, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 90, "fin_caractere_exclue": 862, "texte": "TREIZIÈME STATION\n   Ici la Passion prend fin et la Compassion continue.\n   Le Christ n'est plus sur la Croix, il est avec Marie qui l'a\nreçu ;\n   Comme elle l'accepta, promis, elle le reçoit, consommé.\n   Le Christ qui a souffert aux yeux de tous de nouveau au\nsein de sa Mère est caché.\n   L'Eglise entre ses bras à j a m a i s prend charge de son bien-\naimé.\n   Ce qui est de Dieu, et ce qui est de la mère, et ce que\nl'homme a fait,\n   Tout cela sous son m a n t e a u est avec elle à j a m a i s .\n   Elle l'a pris, elle voit, elle touche, elle prie, elle pleure, elle\nadmire,\n   Elle est le suaire et l'onguent, elle est la sépulture et la\nmyrrhe,\n   Elle est le prêtre et l'autel et le vase et le Cénacle.\n   Ici finit la Croix et commence le T a b e r n a c l e .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-014", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 358, "page_fin": 358, "titre_corps": "Le chemin de la croix : Quatorzième station", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "QUATORZIÈME STATION    Le tombeau où le Christ q", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 407, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 56, "fin_caractere_exclue": 835, "texte": "QUATORZIÈME STATION\n   Le tombeau où le Christ qui est mort ayant souffert est mis,\n   Le trou à la hâte descellé pour qu'il y dorme sa nuit,\n  Avant que le transpercé ressuscite et monte au P è r e ,\n  Ce n'est pas seulement ce sépulcre neuf, c'est m a chair,\n  C'est l'homme, votre créature, qui est plus profond que la\nterre !\n   Maintenant que son cœur est ouvert et m a i n t e n a n t que ses\nmains sont percées,\n   Il n'est plus de croix avec nous où son corps ne soit adapté,\n   Il n'est plus de péché en nous où la plaie ne corresponde!\n  Venez donc de l'autel où vous êtes caché vers nous, Sauveur\ndu monde !\n  Seigneur, que votre créature est ouverte et qu'elle est\nprofonde!\n\n                                                PAUL    CLAUDEL.\n\n\n  Semaine Sainte   1911\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-015", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 359, "page_fin": 361, "titre_corps": "Fête-Dieu", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Fête-Dieu Midi! Midi! voici la fin Des Printemps", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 408, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1291, "texte": "Fête-Dieu\n\nMidi! Midi! voici la fin\nDes Printemps clairs et des      Matins...\n\nPar le jardin du cloître, où les brises dernières\nFont voler si gaiement les légères     bannières,\nSerpente la procession de la lumière...\n\nLe temps de la Vierge est passé :\nJ'ai vu tantôt s'enfuir l'azur clair de ses voiles\nDans le silence blanc des dernières étoiles.\nSon sourire du ciel vibrant s'est effacé,\nSes gestes de fraîcheur ne calment plus les âmes,\nSon candide regard, son visage      enfantin\nSe sont éteints,\n\nEt voici le triomphe   immense   de la       flamme!\n\nC'est la gloire de Dieu qui monte à l'horizon\nEt le soleil n'est plus qu'un ostensoir   immense,\nNos chants montent vers lui dans la grave cadence\nDe l'Été qui se donne en une       pâmoison...\n\nC'est le cortège de l'amour eucharistique !\nVous entourez nos cœurs de quels rayons de feu?\nEt de quelle ferveur inconnue, ô mon Dieu,\nFaites-vous donc brûler nos voix et nos cantiques?\n\nCortège du dernier     matin,\nIl se déroule lentement dans le jardin\nQui vibre comme d'une extase;\nOn a semé tous les chemins\nDe citronnelles, de lilas et de jasmins :\nLa procession les écrase...\nDernières fleurs de nos printemps,\nNaïves qui faisiez notre joie enfantine\nLorsque nous écoutions dans la voix des            matines\n"}, {"page_pdf": 409, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2230, "texte": "360                          DURENDAL\n\n\n\n      Tout le rêve de nos vingt ans,\n      Primevères, muguets et blanches    églantines,\n      Avec quelle ferveur mourante, en palpitant,\n      Donnez-vous à Jésus vos âmes enfantines !...\n\n      C'est l'Èté triomphal qui écrase en passant\n      Vos tiges de fraîcheur et vos feuilles   nouvelles...\n      Menthes, à la clarté se mêle votre sang...\n      Il se noue aux parfums     d'encens\n      De clairs parfums de     citronnelles...\n\n      ... Après le rêve, après l'espoir, voici l ' a m o u r .\n      Le matin meurt, voici le jour\n      Qui rayonne et triomphe en sa gloire éternelle !\n      Annonciations,    Rameaux verts,       Chandeleurs,\n      O fêtes chères à mon cœur,\n      Anges blancs qui fuyiez avec des gestes frêles,\n      Fleurs des vergers, chansons d'espoir, rêve apaisé,\n      Vous êtes-vous enfuis dans les derniers bruits d'ailes?\n      Lèvres fraîches d'enfants où est votre baiser?\n\n      L'heure qui vient, pourtant, est divine et profonde,\n      Car l'éternel été se répand sur le monde,\n      Et je goûte dans l'air sa puissante    saveur...\n      C'est l'heure des voluptés graves, des ferveurs\n      Longues — où tout le cœur se donne et se repose,\n      L'heure où vont se pâmer les êtres et les choses;\n      Les passions de feu vont enflammer nos corps,\n      Nos mains vont s'exalter devant vos autels d'or,\n      0 vous qui présidez à nos extases saintes!\n      L'amour était un songe, il va être l'étreinte\n      Où nos cœurs et nos chairs vont mêler leurs désirs,\n      Nos regards éperdus vont s'aimer à mourir\n      — Car un parfum de mort à vos parfums se mêle.\n      Été des seringas et des roses cruelles ! —\n      Et le Christ, entrevu jadis dans les lointains,\n      Tandis que nous allions par les légers matins\n      Suivant dans les fraîcheurs les gestes de Marie,\n      Nous allons le mêler à nos joies infinies...\n      Comme des carillons qui s'éloignent,     j'entends\n      Mourir là-bas les souvenirs de mes printemps :\n      Voici les derniers sons des cloches   matinales\n      Qui ne chanteront plus mes fêtes virginales —\n      Car voici la splendeur des cloches triomphales :\n      Elles chantent déjà vos gloires et vos ors\n"}, {"page_pdf": 410, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1464, "texte": "                     FÊTE-DIEU                               361\n\n\n\nFête du Sacré-Cœur, fête de l'été rouge\nOù tout s'exalte, où tout adore, où rien ne bouge,\nTransfiguration,    dont le royal décor\nSera le flamboiement auguste du Thabor,\nEt vous, Assomption rutilante de flammes,\nQui serez le brasier immense de nos âmes!...\nEt pourtant, que de fois vous         regretterons-nous\nPrintemps défunt à tout jamais, timide et doux\nOù nos âmes, nos yeux, nos rêves, et les brises\nFaisaient à Notre-Dame une musique             exquise...\nJe le sens aujourd'hui   dans cette Fête-Dieu\nPresque cruelle sous l ' h y m n e ardente des c i e u x .\nEt c'est pourquoi, quand vous mourez dans votre adieu,\nO fleurs, donnant au Roi vos âmes odorantes,\nJe trouve cette mort exquise et        déchirante...\n\nMon Dieu! pardonnez-moi,    tandis que je vous suis\nPar le jardin, dans la lumière,\nSi je ne puis\nM'abstraire du symbole immense de la terre,\nEl si je mêle ainsi ma chair à vos   mystères...\nCertains s'étonneront, qui peuvent séparer\nLeur vision, leur âme et leur génie,\nMais vous êtes pour moi la clef de l'harmonie,\nEt si, dans ma prière, en ce grand jour doré,\nJe ne vois qu'une chose unique dans ces choses,\n— Liturgie des saisons, rythme et     métamorphoses\nDu culte, sentiments de mon cœur exalté —\nC'est que tout se résume en vous, Dieu de l'Eté.\n\nVous dont l'amour ardent a fait germer    ces roses!\n\n                                            PIERRE NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-016", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 362, "page_fin": 365, "titre_corps": "Pleine eau", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "Pleine Eau Pour beaucoup de gens, parmi les milliers", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 411, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2686, "texte": "Pleine Eau\n\n                   Pourbeaucoup de gens, parmi les milliers accourus de tous\n                     les points du pays pour assister, le jeudi de l'Ascension,\n                     à la course entre l'équipe des rameurs anglais du Jesus-\n                     college et l'équipe des rameurs gantois, le canal de Ter-\n                     neuzen aura été une révélation. Mieux que l'Escaut, quoi-\n                     qu'en disent Anvers et son panégyriste Edmond de Bruyn,\n                     cette voie d'eau royale conduit à la mer les vaisseaux\n                     chargés des rêves, des espoirs, de tout l'appétit d'aventures\ndont se creusent à leur passage nos prosaïques destinées.\n   Les peintres flamands ne le peignent point à la façon de la Lys rêveuse, de\nla Lys dolente où, comme chante Verhaeren, « le vent berce au bord les\nherbes et les plantes ». Georges Buysse, à Wondelgem, embusqué sous la\ncharmille qui lui sert d'atelier ouvert sur la majestueuse perspective du pont\nde Langerbrugge, a rendu quelques-uns de ses aspects.\n   L'eau et le ciel y sont tantôt des rivaux tumultueux animés de l'émulation\nblonde des printemps venteux, tantôt les prisonniers énigmatiqucs et immo-\nbiles du brouillard automnal, tantôt des rêveurs perdus d'extase dans\nl'immensité des nuits d'été au double clair de lune.\n   D'autres eaux célèbrent en Flandre la joie fragile du renouveau qui déborde\ndes vergers en fleurs, fait éclater la tache jaune des colzas parmi les blés\nverdissants. L'eau du canal reçoit pour les emmener jusqu'à la mer tous les\nreflets des ciels changeants. Vainement, en effet, les rives se fleurissent\nd'aubépines et de genêts, saluts brefs et souriants de la terre qui demeure à\nl'onde qui passe. Fuyez vers le cœur de la province maternelle mères, sœurs\net fiancées ! L'appel des vaisseaux tentateurs passe les haies, traverse la ligne\ndes peupliers neigeux; les bras tendus des voiliers à la remorque dominent la\nplaine basse.\n   Il n'est point de bois odorants, de taillis épais, de futaies altières pour\nretenir les terriens ployés au labeur ingrat du sarclage et du labour. L'ivresse\nde la pleine eau, lorsque le sel marin se mêle aux sources fades jaillies de la\nterre sablonneuse, tôt ou tard saisira l'âme des garçons énergiques.\n   Cette impression d'appel vers une vie lointaine et décuplée monte sponta-\nnément à l'esprit devant un canal comme celui de Gand à Terneuzen, un des\nplus larges, des plus directs du monde. Venu pour saisir sur le vif l'art de\nBuysse un jeune critique français, M. Albert Croquez, la relève très juste-\nment : « Le charme est puissant de ce canal qui draine l'activité industrielle\n"}, {"page_pdf": 412, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2851, "texte": "                                 PLEINE       EAU                                363\n\n\nvers les bouches de l'Escaut et qui s'en va des entrepôts gantois, dans sa\nlenteur et dans ses brumes, jusqu'aux humides campagnes de Zélande. Nous\ny éprouvons une sensation très vive de mystère et comme l'attirance de la mer\nque l'imagination découvre, (1) »\n                                         *\n                                       * *\n   Maurice Maeterlinck a vécu de longues années au bord du canal de\nTerneuzen. On chercherait vainement aujourd'hui le jardin où son père\nélevait des abeilles, la maison blanche, silencieuse et placide, dont le visage\npâle apparaissait déjà au poète des Serres chaudes comme un contraste violent\navec le canal hanté par de rares transatlantiques. Car aujourd'hui le progrès\nde la vie moderne a enseveli le temple de la vie intérieure. Expropriés, jardin\net maison ont fait place au lit agrandi du canal. Je m'en suis fait montrer\nexactement l'emplacement et j'ai relu en les comprenant pour la première fois\n ces vers mystérieux, bizarres et si profonds :\n\n                   Hôpital! hôpital au bord du canal,\n                   Hôpital au mois de juillet!\n                   On y fait du feu dans la salle,\n           Tandis que les transatlantiques sifflent dans le canal!\n\n   C'étaient alors pour le poète les années de silence et d'isolement. Murée\ndans l'indifférence d'une famille, d'une classe, d'un pays réfractaires à l'art,\nson âme se repliait sur elle-même comme un corps malade dans un lit d'hôpital.\nEt sous ses fenêtres, au bord de sa vie intérieure intensément méditative, le\ntransatlantique passait, bruyant, dans l'ironie énorme du contraste entre\nl'agitation incompréhensible du monde extérieur et le mystère tragique,\npressenti, deviné, analysé de nos perceptions subconscientes.\n   On ne comprend vraiment le Maeterlinck d'Intérieur, des Aveugles, de la\nPrincesse Maleine, que dans le silence des rives soulignées par l'inclinaison\n verte des ormes. Le canal de Terneuzen aide aussi à reconnaître le fond de\n mysticisme flamand, d'idéalisme germanique qu'il y a sous la forme fluide et\n latine de l'Oiseau bleu, de Monna Vanna, de la Vie des Abeilles. On songe\n à l'eau dormante, à l'eau profonde, à l'eau complice par qui les vaisseaux\n de haut bord sont portés jusqu'à la mer à travers le silence religieux de la\n plaine flamande.\n                          Ecoutez, on ouvre les écluses\n                  Et les transatlantiques agitent Veau du canal.\n\n                                          *\n\n   Un journaliste parisien, M. Jules Huret, a conté sa déception lorsque, venu\n à Gand pour interviewer Maeterlinck et croyant se trouver en présence\n\n   (1) Les Peintres flamands d'aujourd'hui, un beau volume avec préface et seize repro-\n ductions hors texte Paris, Nouvelle librairie nationale.\n"}, {"page_pdf": 413, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3219, "texte": "364                               DURENDAL\n\n\n\nd'un homme inquiet, nerveux, mélancolique, un peu fou, il rencontra un gars\nsolide et bien bâti, le teint fleuri, le torse épais, vigoureux comme un rameur\nde pleine eau.\n    Ce type de Flamand de grand air, les joûteurs de jeudi le réalisaient presque\ntous. Ils contrastaient avec le galbe mince des hommes de Cambridge,\nfrais et blonds. La ligne de ces derniers en ordre de course, piquée des neuf\ntètes coiffées de la casquette noire et rouge, se posa sur l'eau légèrement à\npeine soutenue par le bois jaune de l'esquif. Avec la double rangée des\navirons, allongée à droite et à gauche comme une paire d'ailes, on eût dit dans\nle soleil un grand ibis rose heureux de trouver le refuge d'une eau paisible.\n    Mais quel bel essor les souleva tout à coup ses ailes vigoureuses! L'oiseau\nhumain eut l'air de courir en frappant l'eau à grands coups retentissants.\nN'allait-il pas s'élever au bout de cent mètres comme les aéroplanes dont la\npensée hante le souvenir des foules? Non, l'eau se ride de la glissade rapide;\nles deux esquifs rivalisent d'énergie et de courage. On sent des cœurs\nbattre sous les maillots clairs qui laissent nus dans l'air printanier des jambes\nnerveuses et des bras musclés. Sur les deux rives le cœur des foules répond à\nl'effort, règle ses battements sur les coups multipliés des avirons ennemis.\n Car il s'agit d'une lutte émouvante.\n    Ce matin la course à la voile mit dans le large canal une floraison déli-\ncieuse. Découpées en forme ronde ou aiguë, les voiles émergèrent comme des\npétales de lotus ou de nénuphar. Cotres, sloops, cutters, cat-boats louvoyèrent,\nvirevoltèrent, se penchèrent au ras de l'eau, filèrent dans le vent avec les mou-\nvements spontanés, instinctifs et gracieux des êtres livrés à leurs éléments\nnaturels. Avec eux tout le canal et la foule déjà dense s'emplirent d'harmonie.\n    Mais les régates internationales ont réveillé l'après-midi les lions de\nl'amour-propre, de la fierté patriotique et de la passion du jeu. Chez le plus\npaisible et le plus lourd bourgeois de Gand quelque chose frémit, le soulève,\nl'allège et le transporte en pensée sur l'une des « périssoires » si mince qu'elle\nfend l'eau comme une épée. On entend sur les rives rouler la langue rude du\n peuple, flamand mélangé, rudimentaire et violent.\n    Sur les bateaux de plaisance de toutes formes et de toutes dimensions, de\nbeaux messieurs et de belles dames s'évertuent à un français aussi sonore et\n aussi violent.\n    D'un beau navire fleurant les longues traversées partent en anglais des\n encouragements brefs et gutturaux comme des ordres.\n    L'œil s'émerveille, l'oreille bourdonne, l'âme s'émeut. La vie de chacun\n s'angoisse, se resserre et s'épanouit enfin dans une large joie collective.\n    Hourrah ! Les Anglais ont gagné. 11 n'y a ni vainqueurs ni vaincus. Chez\n les plus orgueilleux, chez les plus déçus c'est un grand plaisir d'avoir vécu\n ensemble de belles minutes ardentes et passionnées. On se parle, on se rit, on\n chante à l'unisson. Sur les rives c'est un fouillis extraordinaire et tumultueux.\n Tout le canal est envahi de barques, de vapeurs, de bateaux pavoises, un\n peu ivres eux aussi de bruit et de plaisir.\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 916, "texte": "                                 PLEINE EAU                                   365\n\n   Mais la nuit vient plus rapide, plus insidieuse qu'on ne pense. La ville\nattire à elle les foules et la flottille, la ville lumineuse et tentatrice, promet-\nteuse encore de bruit et de plaisir. L'eau et l'ombre renouent avidement leur\nétreinte silencieuse. Dans les jardins odorants, le rossignol va chanter leurs\namours. C'est la voix divine où passe l'émoi mystérieux, inégalable et inégalé,\nde la nature renouvelée par la sollicitude du Créateur. Elle agrandit l'espace,\néclaire la nuit, ouvre l'eau. Dilatons notre âme avec elle. Entrons dans le\ndomaine idéal des méditations et du rêve. Cherchons-y, comme cette voix\nd'oiseau, miraculeuse dans un corps si frêle, le chant pur, aérien, le chant\nhumble qui fera s'arrêter Dieu au seuil de l'infini.\n\n                                                          HENRI    DAVIGNON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-017", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 366, "page_fin": 377, "titre_corps": "Aux confins du Réel et du Rêve", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Aux confins du Réel et du Rêve Les palais du Rêve, heureux quiconque", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 415, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2767, "texte": "Aux confins du Réel et du Rêve\n\n                  Les palais du Rêve, heureux quiconque a pu les hanter ! Celui-là\n                     y reviendra toujours! et ce qu'avant tout il cherchera dans\n                     la poésie et dans l'art, ce sera son rêve encore et les prolon-\n                     gements infinis de son rêve, si bien que l'art et la poésie lui\n                     deviendront le miroir où il verra, transfigurée et comme\n                     agrandie, la splendeur de son âme se réverbérer.\n                        Cette joie de nous mirer dans nos rêves, quelques artistes\n                      anglais contemporains nous la procurent à un degré indi-\ncible. Il y a parmi eux des poètes et des peintres, et d'autres qui, peintres et\npoètes à la fois, surent garder dans leur art une unité si parfaite, que leurs\nvers évoquent les visages de leurs tableaux et que devant leurs tableaux on\néprouve la nostalgie de leurs vers.\n   Cela n'est-il pas vrai surtout de Rossetti? Et le talent si congénial au sien\nde Georgiana Christina son admirable sœur, comme il s'apparente lui aussi\naux figures inspirées que Dante-Gabriel a peintes !\n    Dante-Gabriel! noms prédestinés s'il en fut que ces deux noms-là, donnés à\nl'enfant qui, né dans l'exil, allait faire à la terre de l'exil devenue sa patrie le\nprésent somptueux d'une peinture et d'une poésie nouvelles ! où se croiseraient\ndes vols d'anges comme on n'en avait pas vus depuis que les grands peintres\ntoscans du Moyen âge et de la Renaissance étaient morts; en même temps que\nla mélancolique et puissante influence du grandiose Alighieri les imprégnerait\ntout entières.\n    Seulement les contours florentins, si nettement dessinés là-bas sur des fonds\nvibrants de lumière, s'effumèrent en quelque sorte dans l'œuvre de Rossetti au\ncontact attristé des brumes. Et cela même leur communiqua, sinon un charme\nnouveau, du moins un charme différent. L'œuvre s'immergea d'autant mieux\ndans une atmosphère délicieusement imprécise d'au-delà et de rêve. Elle gagna\nen pouvoir suggestif ce qu'elle perdait en réalité vivante. Et nous, les grands\népris du Rêve qui sommes en même temps les grands amoureux de la Vie, et\nqui demandons tour à tour à la Vie de nous éperonner et au Rêve de nous\nvelouter le cœur, — il nous sied, après avoir déchaîné en nous tous les paroxysmes\nde l'admiration au fiévreux contact des œuvres les plus exaltantes que nous ait\nléguées l'Italie, il nous sied de nous détendre l'âme, en quelque sorte, devant\nles toiles de Rossetti, devant sa Béatrice entourée d'anges, par exemple, et,\n rafraîchissant nos yeux qui brûlent dans ces grands yeux limpides et profonds\ndes enfants et des vierges, il nous sied d'y chercher un apaisement mystérieux\n et une torpide sérénité.\n"}, {"page_pdf": 416, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2928, "texte": "                 AUX CONFINS DU REEL ET DU RÊVE                                367\n\n\n    Les beaux androgynes de la Renaissance, à première vue, ne paraissent point\ndes êtres de ce monde ; promptement, toutefois, l'on reconnaît en eux les pages\nmédicéens que les artistes voulurent idéaliser sous leurs traits. Et c'est, exacte\nautant que somptueuse, l'ordonnance coutumière à la vie patricienne de\nl'époque qui dispose autour d'eux le luxe des dallages et des marbres, qui pro-\nfile à l'horizon les paysages entrevus par les baies des vitraux et les intervalles\ndes colonnades.\n   Tout cela, qui appartient encore à la terre, s'évanouit ici parmi les fleurs et\nles étoiles, en un vague lieu paradisiaque aux nuées aromatiques et aux liliales\nblancheurs où l'on voit apparaître la Damoiselle bénie, la Béatrice bien-aimée.\nC'est là qu'elle rêve, la Béatrice, au visage d'où suavement irradie une sérénité\nplaintive; c'est là qu'elle rêve, la femme immatérielle, ange et vierge tout\nensemble, ses bras de neige accoudés au balcon mystique, ses lourds cheveux\nondoyant sur sa nuque perdue dans ses voiles aux longs plis vaporeux et\nchastes. Des têtes d'enfant se penchent au-dessus d'elle, à moitié baignées\nd'ombre, à moitié de lumière. Et des adolescents ailés, aux frêles épaules nues,\nau doux regard étrange, aux candides prunelles qu'emplit une pensée inson-\ndable, portent des palmes, au premier plan.\n   C'est là qu'elle rêve, la Béatrice. Peintre et poète, c'est ainsi que Rossetti\nl'a peinte, et voici comment il l'a chantée :\n\n  « La damoiselle bénie se penchait au balcon d'or du Ciel. Ses yeux étaient\nplus profonds que n'est, au soir, la profondeur des eaux endormies. Elle\ntenait trois lis dans sa main, et dans sa chevelure il y avait sept étoiles.\n\n\n   Il lui semblait qu'à peine elle eût été d'un jour Tune des choristes de Dieu.\nL'émerveillement ne s'était pas encore tout à fait retiré de son regard tran-\nquille. Pour ceux toutefois qui la perdirent, son jour avait compté autant que\ndix années.\n  Et pour l'un d'eux, autant que dix années d'années .\n\n\n   Autour d'elle, des amants qui depuis peu s'étaient retrouvés parmi les accla-\nmations de l'amour immortel, à jamais se répétaient entre eux leurs noms\nremémorés du cœur. Et, semblables à des flammes légères, passaient près\nd'elle les âmes montant vers Dieu.\n   Et toujours inclinée elle s'immobilisait hors du cercle enchanté. Le balustre\ns'était échauffé au contact de sa poitrine, et le long de son bras replié, les lis\ngisaient, comme endormis.\n   Des hauteurs du Ciel fixe, elle voyait le Temps battre ainsi qu'un pouls for-\nmidable à travers les mondes. Son regard incessamment luttait avec les pro-\nfondeurs du gouffre, afin d'en pénétrer les avenues. Et voici qu'elle parla\ncomme lorsque les étoiles chantaient dans leurs sphères.\n   A présent, le soleil était couché; onduleuse, la lune semblait une petite\nplume flottant bien bas dans l'espace.\n"}, {"page_pdf": 417, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3037, "texte": "368                               DURENDAL\n\n\n\n  Et voici qu'elle parla dans l'air tranquille. Sa voix était comparable à la\nvoix des étoiles quand elles chantaient en chœur.\n  (Ah! douce! maintenant même, dans ce chant d'oiseau, n'est-ce pas son\naccent qui s'efforce, joyeux d'être entendu? Et quand les cloches résonnent au\nmilieu du jour, ne sont-ce point ses pas qui cherchent à me rejoindre, descen-\ndant l'escalier de l'écho?)\n  « Je voudrais qu'il fût venu à moi, car il viendra, dit-elle. N'ai-je pas prié\ndans le Ciel? Et sur la terre, Seigneur, Seigneur, n'a-t-il pas prié? Et\ndeux prières unies ne sont-elles pas une irrésistible force, et de quoi\naurais-je peur?\n   » Quand, vêtu de blanc et la tête auréolée, je prendrai sa main dans la\nmienne et m'en irai avec lui vers les profonds puits de lumière, nous plonge-\nrons comme dans un fleuve, afin de nous baigner dans la vision de Dieu.\n   » Et tous deux devant l'occulte, l'inaccessible, l'inviolé tabernacle dont les\nprières montant vers Dieu alimentent continuellement les lampes, nous\nverrons nos prières d'autrefois, nos prières exaucées, fondre chacune comme\nun nuage léger.\n\n\n   (Hélas! tous deux, tous deux, disais-tu! Oui, autrefois nous n'étions qu'un.\nMais Dieu élèvera-t-il à l'unité sans fin l'âme de qui l'amour pour toi fut la\nseule ressemblance avec ton âme?)\n   » Tous deux, disait-elle, nous chercherons les bocages où siège Notre-\nDame Marie, qu'entourent ses cinq servantes, dont les noms sont cinq\ndouces symphonies : Cécile, Gertrude, Madeleine, Marguerite et Rosalie.\n   )) Elles font cercle avec leurs boucles relevées et leurs fronts enguirlandés;\nactivant le fil d'or dans la fine étoffe aux blancheurs de flamme, afin de\ncoudre des robes baptismales pour ceux qui, à l'instant, viennent de naître,\nétant morts.\n   » Peut-être il aura peur, et restera muet. Alors je coucherai ma joue contre\nla sienne, et sans un moment de rougeur ou de défaillance, je dirai notre\namour. Et la Mère bien-aimée, approuvant mon orgueil, me laissera parler.\n    » Elle-même nous conduira, la main dans la main, à Celui autour de qui\ns'agenouillent toutes les âmes, et s'inclinent les innombrables têtes auréolées.\n Et les anges nous rencontrant chanteront sur les cithares et les citholes.\n    » Là, je demanderai au Christ Seigneur, uniquement ceci pour lui et pour\nmoi : — uniquement de vivre, comme autrefois sur terre, dans l'Amour —\nuniquement d'être, maintenant pour jamais, ce que nous fûmes, alors, pour\nun temps : — ensemble, lui et moi. »\n    Elle regarda, et elle écouta, et elle dit enfin, d'un ton plus imprégné de dou-\n ceur que de mélancolie : « Tout cela quand il viendra. » Elle se tut. La\n lumière qu'emplissait, horizontal, un puissant vol d'anges, reflua vers elle.\n Ses yeux prièrent, et elle sourit.\n    (Je vis son sourire.) Mais bientôt leur trace alla s'imprécisant dans les loin-\n taines sphères. Et alors ses bras se détendirent le long des balustres d'or,\n et laissant tomber son front dans ses mains elle pleura. (J'entendis ses pleurs.)\n"}, {"page_pdf": 418, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3474, "texte": "                 AUX CONFINS DU RÉEL ET DU RÊVE                              369\n\n\n   La douleur de l'éternelle séparation modérée par l'espérance du revoir\néternel s'est-elle jamais exprimée avec une poésie plus ravissante? Et jamais\n plus magnifiquement a-t-on exalté le grand amour des âmes qui tendent inces-\nsamment à se rejoindre et à se fondre, par delà la prison périssable des corps,\npar delà les infrangibles barrières qui séparent les mondes, par delà les tom-\n beaux? Poète dont le doigté subtil et savant propage de longues vibrations\nfrissonnantes sur les plus intimes et les plus ténues entre les cordes de nos\ncœurs, Rossetti atteint et pour ainsi dire dépasse les sommets de la poésie,\nlorsqu'il évoque cette vision touchante de l'Eprise à qui les joies du ciel même\nn'ont rien fait oublier; de l'Eprise qui persévéramment s'attarde à regarder\nvers la terre d'où l'âme-soeur doit monter à elle, et qui, anxieuse de la con-\nduire « vers les profonds puits de lumière », rêve d'aller, en l'associant\nà sa prière ardente, obtenir de Dieu même l'éternelle fusion dans un\ncommun amour.\n   Oui, les âmes tendent à se rejoindre. Oui, qu'il y ait, entre nous et ceux\nque nous aimons, l'infini de la mort ou l'immensité de la mer, notre poitrine\nbrûlante d'abandonnés sur ce rivage se soulèvera toujours à leur pensée, et\nnotre adoration et notre tendresse rêveront de leur donner ces baisers, dont\non a dit qu'ils doivent atteindre l'âme aimée où qu'elle soit, au fond de l'enfer\nou du ciel !\n   Hélas! les déchirements de l'amour demeurent un lieu commun éternel, et\npourquoi chaque grand poète nouveau semble-t-il, après tant de siècles et\ntant de millénaires durant lesquels on les a chantés, nous les révéler pour la\npremière fois, sinon parce que chacun de nous les a vécus dans son cœur,\ngardant l'illusion qu'avant lui nul n'avait vraiment connu l'amour — ou ces\namitiés rares et splendides qui sont à l'amour même ce que les pierreries dont\ns'incrustent les portes du ciel sont aux vains diamants de la terre!\n   Cette poésie fait rêver. Il en est qu'elle fera pleurer peut-être, parce\nqu'elle ravivera dans leur sein la plaie mal cicatrisée ou fraîchement sai-\ngnante qu'y laissent de tragiques séparations; mais quoi! ces larmes du cœur\net ce sang du cœur sont les beaux fruits pourpres et cristallins de la vie, et\nl'empêchent de ressembler au figuier vulgaire, stérile et maudit!\n   La peinture de Rossetti continue en le modernisant l'art italien d'il y a\nquatre siècles. Plus nouvelle, plus originale encore, la poésie qu'il incarne\navait besoin pour s'exprimer dans toutes ses nuances du merveilleux instru-\nment que lui fut cette admirable langue anglaise, laquelle, disait Alfred de\nVigny, a des sons vagues comme peuvent être ceux des esprits dans les nuées.\nQuintessenciée sans concettisme ni sécheresse, fleurie sans maniérisme outré\nni mièvrerie puérile, extrêmement travaillée néanmoins, dans sa simplicité\napparente, suave infiniment, mais jamais fade, ah! Dieu, non ! car elle offre\naux plus délicieusement choyées de nos tristesses une ambroisie exquise, telle\nest la poésie contemporaine de l'Angleterre, telle les meilleurs morceaux de\nRossetti et de sa sœur, de William Morris, d'Edmund-William Gosse et de\nquelques autres la révèlent! Tennyson déjà, dans ses pièces de courte haleine\nsurtout, par exemple, Tears, idle tears, ou Ask me no more, avait rencontré\ncet unique rayon d'azur adorablement délicat et mourant; et Swinburne, par-\n"}, {"page_pdf": 419, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2864, "texte": " 37o                               DURENDAL\n\n\nfois, le devait rencontrer aussi, Swinburne, le chantre mâle de la grande mer\naux houles déchaînées, le poète révolutionnaire et souvent impie, le poète de la\nchair que l'Angleterre accusa d'immoralité, enveloppant jusqu'à un certain\npoint Rossetti dans son verdict; Swinburne, pourtant, baisse lui aussi quel-\nquefois sa voix puissante, trouve lui aussi le secret de grands vers au charme\nfrôle, pareils à ceux qu'il intitula Un Jardin abandonné.\n   Voici comme, en des sonnets dont notre traduction, si fidèlement qu'elle\ns'efforce, ne rendra pas, même de loin, la beauté, Georgiana-Christina Ros-\nsetti parle d'amour et de mort :\n\n                                SOUVENEZ-VOUS\n\n   « Souvenez-vous de moi quand je serai partie, partie bien loin dans le pays\nmuet; quand vous ne pourrez plus me tenir par la main, ni moi, demi-prête\nà vous quitter, cependant m'arrêter encore. Souvenez-vous de moi quand\nvous ne pourrez plus, jour par jour, me parler de notre avenir que votre ten-\ndresse arrangeait : seulement, souvenez-vous de moi; vous comprenez, il sera\ntard alors pour le conseil ou la prière. Si toutefois vous deviez m'oublier\nquelque temps, et vous remémorer après, ne pleurez pas. Car si la corruption\ndu sépulcre et ses ténèbres laissent un vestige au moins des pensées qui autre-\nfois furent miennes, bien mieux aimerai-je que vous puissiez oublier et sou-\nrire, plutôt que de vous souvenir et d'être malheureux. »\n\n\n                               A P R È S LA MORT\n\n   « Les rideaux étaient à moitié tirés, le plancher balayé et semé de joncs, le\nromarin et l'aubépine recouvraient de leurs touffes épaisses le lit où j'étais\nétendue, le lit où, à travers les volets, venait ramper l'ombre du lierre. Il se\npencha sur moi, croyant que je dormais et ne pouvais l'entendre; mais je\nl'ouïs murmurer : « Pauvre enfant, pauvre enfant! » et comme il se détour-\nnait, le silence devint profond, et je compris qu'il pleurait. 11 ne toucha point\nau linceul, il ne souleva point le voile qui cachait mon visage, il ne prit pas\nma main dans la sienne, il ne dérangea point les oreillers qui soutenaient\nma tète. Vivante, il ne m'avait pas aimée, mais morte il eut pitié de moi; et\ncela m'est très doux de savoir que son cœur est encore chaud quoique je sois\ndéjà froide. »\n\n   Oh! cette hantise du souvenir, cette faim de se perpétuer dans la pensée de\nceux qu'on aime, et cela malgré l'absence, malgré la mort, malgré le temps\nqui use toutes les mémoires, malgré la frivolité des cœurs qui devance dans\nl'oubli l'œuvre destructrice et désolante du temps! de quelle suprême beauté\nn'anime-t-elle pas ces vers où néanmoins elle apparait combattue par la crainte\ntouchante que le souvenir même ne soit pour l'aimé ou une douleur ou un\nremords !\n   « Remember! Souvenez-vous! » murmurait sur l'échafaud, à son dernier\n"}, {"page_pdf": 420, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2861, "texte": "                 AUX CONFINS DU RÉEL ET DU RÊVE                               371\n\n\ninstant, Charles Stuart prêt à livrer sa tête. Et qui ne l'aimerait pour son par-\nfum de mystère et de mélancolie, cette parole tombée des lèvres royales, avec,\ndéjà, l'ombre et la pourpre de la mort projetées sur sa douceur rêveuse?\n   Ce sont encore d'analogues pensées que Georgiana-Christina exprime dans\nles deux strophes de ce petit poème :\n\n                                    CHANT\n\n   « Quand je serai morte, ô mon bien-aimé,ne chante pas pour moi de tristes\nchansons; ne plante au chevet de ma tombe ni des cyprès pleins d'ombre ni\ndes roses; mais que la pluie et la rosée mouillent au-dessus de moi l'herbe\nverte. Et si tu veux, oublie. Et si tu veux, souviens-toi.\n  Je ne verrai pas les ombres, je ne sentirai pas la pluie. Je n'entendrai pas\nle rossignol chanter comme une àme en peine. Et rêvant immergée dans le\ncrépuscule qui n'a ni couchant ni aurore, il se peut que je me souvienne\ncomme il se peut que j'oublie. »\n\n   D'autres ont dit les détresses de l'adieu, portique tendu de deuil ouvrant sur\nla route sombre et solitaire où, ayant été deux, voici qu'il faudra marcher seul,\net seul pour toujours. Ainsi Edmund-William Gosse en des vers impondé-\nrables comme les pétales effeuillés des roses, mais fragiles et ardents comme\neux :\n                                     ADIEU\n\n   « Dépêche-toi de partir de peur que je ne te supplie de rester, mais laisse dans\nla mienne ta main hésitante, tout en détournant tes sombres yeux émus, de\npeur que voyant la passion qui brûle dans leurs prunelles, mon cœur ne\ndéfaille et qu'à travers sa blessure ouverte, l'amour n'y entre pour n'en plus\nsortir jamais..\n   Ne tremble point pourtant, douce main finement veinée, et ne presse pas la\nmienne pour un adieu si froid, de peur que je ne me souvienne, maintenant\nqu'il est trop tard, combien souvent tu t'es attendrie au flux et au reflux de\nmon cœur, de peur que je ne prenne tes doigts blancs et frêles, et qu'en dépit\nde moi-même je n'y dépose un fervent baiser.\n   Adieu! adieu ! ah ! si seulement nous avions su combien il est dur de déchirer\nainsi sa vie en deux, nous aurions pu errer seuls à travers le monde, et ne sen-\ntir jamais une si poignante douleur. Va donc en silence, ou ta dernière parole\nhantera mon souvenir jusqu'à mon dernier jour. »\n\n   Combien immatériels, combien musicaux, ces mots d'amour inquiet et\nsubtil, tels du moins qu'ils chantent, ces mots divins, dans l'originale splen-\ndeur vibrante de ces petits poèmes que notre traduction défigure î et qui sont\nsemblables à de minuscules flacons de cristal artistement ciselés, contenant,\nd'une essence rare, quelques gouttes dont le puissant arome suffirait à tous les\nensorcellements et à toutes les ivresses.\n   Des quelques pièces précédemment citées on peut sans transition passer aux\n"}, {"page_pdf": 421, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3569, "texte": "372                                 DURENDAL\n\n\n\n tableaux de Burne Jones, car il émane de ceux-ci une même distinction gra-\n cieuse et souffrante : si bien que dans l'imagination du contemplateur ces\n lignes et ces teintes, et ce verbe et ces rythmes, viennent se fondre en une indis-\n cernable harmonie; si bien que ces vers, ou d'autres tout semblables, ont l'air\n d'éclore spontanément sur vos lèvres, adolescentes qui l'une après l'autre des-\n cendez l'Escalier d'or! Vos délicats pieds nus ne font qu'en effleurer les\n marches. Hellas eût aimé votre grâce ailée, ô vierges si sveltes et légères, mais\n eut-elle compris la tristesse de votre sourire, et son adorable sérénité? O vierges,\n célestes enfants aux longues tuniques flottantes, qui donc pénétrera jamais le\nsecret de vos cœurs? Et pourtant ils sont si bien faits pour exprimer ce qui\ndoit être votre pensée, ces vers dont nous associons la musique diaphane au\nconcert de vos instruments sacrés! Et, sans doute, c'est en les redisant ces vers,\nque vous allez vous enfoncer et disparaître dans les galeries et les colonnades\nde votre grand palais solitaire, belles adolescentes aux délicats pieds nus qui\nl'une après l'autre descendez l'escalier d'or !\n    Heureux, sans doute, mais d'un bonheur triste, apparaissent, dans les sites\nlégendaires qu'il affectionne, les personnages de Burne Jones, comme si pour\neux le bonheur même n'était pas complet dès que l'ombre portée de la\nmélancolie ne vient pas l'obscurcir. Ainsi la fille des champs dont le roi\nCophetua fait sa reine, et qu'il exalte sur les coussins du trône, en la haute\nsalle médiévale aux tentures somptueuses : dans son amoureuse extase, le\nprince, assis, presque agenouillé devant elle, lui offre en hommage son magni-\nfique diadème orfévré. Mais elle, la belle fille noble et pudique, l'éblouissante\npauvresse au galbe très pur, elle ne s'affole point dans la joie de l'aventure\ninespérée. Au contraire, en sa délicieuse candeur timide, elle s'immobilise, on\ndirait, dans la peur légèrement angoissée de voir finir son beau rêve. Et dans\nses yeux qui viennent à peine de désapprendre les larmes, dans l'expression\nsérieuse de sa bouche exquise, on devine l'immense deuil que les créatures\nd'élite, même lorsqu'elles sont heureuses, ne laissent pas de percevoir au fond\ndes choses.\n    Cette haute et inexplicable tristesse, d'ailleurs, s'accompagne d'une profonde\net non moins inexplicable joie, d'une joie telle qu'en la contemplant sur les\nfronts de ces héros étranges, on se meurt du désir inassouvi de la connaître à\nson tour. Sont-ce des hommes vivants ou des êtres de rêve, ces harmonieux\nfantômes indécis entre le rêve et la vie? Trop passionnés pour n'être que\ndes morts, trop beaux, trop purs, trop graciles et translucides pour n'être que\ndes vivants? Comme tout ce qui est ineffable, et dépasse en intensité nos senti-\nments humains, ils font penser au ciel. Mais encore comment pourraient-ils\nêtre du ciel, puisque la béatitude du ciel est sans bornes, et qu'une si extra-\nordinaire souffrance contenue émane de leurs expressions et de leurs attitudes,\net se dégage des sites qu'ils se plaisent à hanter? Il semble qu'on la lise, dans\nle tableau du roi Cophetua, sur la charmante figure des deux pages fraternels.\n   Ailleurs, elle éclate, ardente et inquiète, sur les visages du couple amoureux\nqui s'embrasse au milieu des ruines, illustrant, du geste emporté de sa\ntendresse, le vers magnifique où Vigny pleure « l'amour taciturne et toujours\nmenacé ». Ailleurs, elle estompe la silhouette des minces jeunes filles aux bras\n"}, {"page_pdf": 422, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3325, "texte": "                AUX CONFINS DU RÉEL ET DU RÊVE                               373\n\n\nnus qui avec une sorte de curiosité morne s'inclinent à l'envi sur le mélan-\ncolique miroir d'un étang sauvage afin d'y refléter leur beauté pensive.\n   Et elle reparaît dans l'élégante et mâle physionomie du chevalier qui,\nmorose dans sa félicité même, assis non loin d'un château de féerie pareil à\nceux où Maeterlinck situe ses drames, écoute la femme aimée, vaporeuse\ncomme une Desdémone, lui jouer sur l'orgue un divin concert. Mais auprès\nd'elle rêve un bel éphèbe au front couronné de feuillage, inexorablement triste\nlui aussi, avec ses douces lèvres désenchantées, avec ses frêles paupières closes\nsur ses yeux las, avec sa nostalgique figure de pauvre enfant voué sans retour\nà la souffrance, et qui savoure la volupté amère de sentir que rien, jamais,\njamais, ne pourra le rendre heureux.. ..\n   Et pendant que le chevalier trop épris fixe, comme en hypnose, la dame\nextasiée qui lui joue, sur le grand orgue, sa musique d'amour, que murmure-\nt-il, l'adolescent douloureux et sans joie, que pourrait-il bien murmurer, sinon\ndes mots pareils à ces vers de William Morris, d'autant plus décourageants\nque chaque jour l'expérience de la vie nous les démontre plus vrais :\n\n  « Aimez pendant que vous le pouvez encore : quand l'amour fond deux êtres\nen un seul, ce n'est pas pour longtemps; à mesure que les jours passent,\naucune antipathie assurément ne se glisse entre les deux cœurs qui s'aiment,\naucune dissension ne les vient briser, et pourtant, et pourtant, comment cela\npeut-il être? — Nous n'essayons pas d'oublier; nous nous raccrochons,\nquoique en vain, à l'Autrcfois et nous suspendons autour de nos cœurs ses\ndésirs et ses espérances, nous jouons les vieux jeux, nous usons des vieux\nnoms — en vain ! — chacun de nous reprend sa route et une fois de plus ceux\nqui étaient deux sont deux. »\n\n   Trois artistes, de premier ordre chacun, ont influé sur Burne Jones : c'est,\noutre Rossetti son maître, Botticelli et Mantegna.\n   Les figures adolescentes qui nous émeuvent chez Burne Jones procèdent des\nfigures angéliques si justement célèbres de Botticelli. Et puisque le déve-\nloppement de ces pages nous amène en face du grand maître florentin, oh!\navec toutes les puissances de notre cœur saluons-le en passant ! et ne fût-ce\nque pour mieux nous aider à deviner l'âme de Burne Jones, évoquons ici\nl'âme de Sandro ! Et qu'autour de ce nom illustre ils apparaissent comme par\nmagie, les êtres de beauté qu'il a, dans sa vie terrestre et pour la jubilation des\nhommes d'à-présent, créés autour de lui dans sa Florence bien-aimée! Sur\nleurs traits juvéniles, le peintre a fait transparaître la gamme tout entière de\nses sentiments nuancés à l'infini, il a, semble-t-il, intégralement exprimé son\nâme complexe et par certains côtés obscure, mais si suggestive, mais si\nparfaitement organisée pour percevoir et traduire les modalités les plus\nfugitives de la pensée et les plus pénétrantes sensations de douleur.\n   Les beaux enfants tristes! avec leurs frais visages aux harmonieux contours,\navec leurs chevelures aux boucles luxuriantes ou aux fines ondes lustrées, avec\nleurs jolies lèvres dédaigneuses que toutes les roses pâles de la tristesse ont\n fleuries, avec leurs admirables yeux de velours et de flamme, amoureux et\n"}, {"page_pdf": 423, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3562, "texte": "374                                DURENDAL\n\n\n\n rêveurs, avec, perdus dans les plis savants des riches tuniques brodées, leurs\n membres étroits de poitrinaires; avec leurs longues mains nerveuses et\n frémissantes, dont on devine le toucher caressant et soyeux, lorsqu'elles\n s'entre-joignent pour des rondes mystiques au milieu des nuages d'or, ou\n qu'elles s'ouvrent pour laisser pleuvoir des fleurs, ou qu'elles se tendent vers\n le Christ et la Madone, en des attitudes passionnées d'imploration.\n    Les beaux enfants tristes! Et l'extase de les contempler longuement, l'un\n après l'autre, pour les interroger tour à tour, ces sublimes sphinx adolescents\n dont aucun ne nous découvrira entièrement son énigme ! Il en est qui, tant\n navrante est la détresse de leurs prunelles résignées, et navrant le sourire\n d'éternelle désolation errant parmi la pourpre amortie de leurs lèvres, ont l'air\n de pleurer à jamais une séparation sans retour qui leur a dévasté le cœur.\n Les lèvres minces de tels autres se sont refermées, on dirait, sur des secrets de\n perversion que nul ne doit savoir, et dont l'équivoque expression de leurs\n yeux félins ne suffit point à déceler le mystère. Une ironie amusée illumine\n la physionomie rieuse de tels autres, et pourtant il y a dans leur ironie une\n souffrance et dans leur rire une insincérité qui font mal. D'autres baissent,\n presque sournoisement, leurs belles et lourdes paupières, comme pour empêcher\n à tout prix qu'on entrevoie ne fût-ce qu'un reflet de leur âme inexplorée. Il y\n en a qu'on devine tressaillants de tendresse inassouvie et prêts à éclater\n en sanglots. Il y en a de fraternels, dont les longs regards aimants\n viennent se poser sur nos plaies, comme anxieux de guérir, d'adoucir ou\n de consoler. Il y en a dont l'impassibilité fiévreuse ne dissimule qu'à\n demi l'intérieure désespérance. Il y en a dont la figure trahit une âme\n à la fois ingénue et subtile. Il y en a de méchants, il y en a de plaintifs,\n il y en a de hautains, il y en a de candides — il n'y en a pas un\n qui soit heureux; et cela même nous les fait aimer davantage, car pour-\n quoi les aimons-nous, sinon parce qu'ils nous ressemblent et qu'ils souffrent?\n et que d'étroites communications s'établissent entre leur souffrance et la\n nôtre? Au surplus, comment les comprendrions-nous sans cette parité de\nsouffrance? Leur intelligence nous échappe. Mais il nous suffit de sentir,\ndans leur immatérielle poitrine virginale, palpiter éperdûment leur cœur!\n    Les beaux enfants tristes ! Encore qu'on les rencontre dans les tableaux de\nsainteté, eux non plus ne sauraient venir du Ciel aux béatitudes insondables,\nces êtres que dévore et qu'émacie la douleur. Par quelle inspiration surhu-\nmaine, aiguë et vibrante, furent-ils engendrés? Sans doute, les jeunes gens qui\nentouraient Laurent et Julien de Médicis ont dû poser devant l'artiste. Mais\nils ne souffraient pas, eux! Ils lui ont servi de point de départ plutôt que de\nmodèles, et pour créer ses figures étonnantes il a transposé, affiné, spiritua-\nlisé, sublimé leurs traits! Que sont-ils donc, les adolescents de Botticelli, sinon\nl'incarnation de ses pensées, de ses rêves, de ses déceptions, de ses amours, de\nses chimères, des essors brisés de son âme?\n   Ame de peintre, sur laquelle une autre âme de peintre s'est penchée pour\nlui ravir en partie au moins son secret. Car Burne Jones y a réussi, et la gloire\nn'en est point banale. Il les a compris, ces enfants! Et les enfants qu'à son\ntour il a créés sont leurs frères ! et le mal dont on dirait qu'ils meurent est\n"}, {"page_pdf": 424, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3356, "texte": "                  AUX CONFINS DU RÉEL ET DU RÊVE                                375\n\n\n  plus indéfinissable encore. Les jeunes filles de Burne Jones, ces taciturnes\n  créatures au douloureux sourire, font penser aux adolescents de Botticelli ; de\n  même les pages du roi Cophetua; de même et surtout le bel Ephèbe languide\n  et dolent du Chant d'amour.\n     Burne Jones a reçu de Mantegna le goût des splendeurs décoratives, et\n  quelque chose également de ses visages dont l'expression ambiguë apparente\n  cet artiste à Botticelli, à Luini et à Léonard. — Burne Jones a de commun\n avec Mantegna le goût des architectures monumentales, des hautes salles aux\n  portes historiées, aux lambris sculptés, aux murailles drapées d'étoffes rares,\n aux pavés de mosaïque et de marbre, aux portiques ouvrant sur de vastes\n campagnes pleines de ruines, où de longues routes serpentent vers les villes et\n les forets que l'on voit s'étager au loin.\n     Mais qu'ils soient des êtres ou des choses, les profils restent chez lui davan-\n tage enveloppés dans l'atmosphère plus flottante du rêve, gardent quelque\n chose d'un peu nuageux, d'un peu tremblé, n'ont pas le dessin ferme et sûr\n des maitres italiens. On y reconnaît au contraire l'élève de Rossetti, moins\n dédaigneux toutefois que ce dernier de la netteté des lignes, et, semble-t-il,\n moins improvisateur. La grande originalité de leur œuvre à tous deux, c'est\n que l'âme de l'Italie et l'âme du Nord s'y viennent confondre; d'où ce carac-\n tère de passion mélangée de rêverie qui fait leur charme.\n    Rossetti, dans son œuvre comme dans son nom, est avant tout le filleul de\n Dante. Elevé dans un milieu où l'empreinte de l'Alighieri s'était incrustée à\nune profondeur extraordinaire, Rossetti s'est assimilé le poème de Dante, il a\nréexprimé les aspects de l'amour tels que Dante les avait incarnés dans ses\nhéroïnes bénies ou maudites, dans sa Béatrice ou dans sa Francesca. Commen-\ntateur pieux de la Vita Nuova, il en interprète exquisement et suavement les\népisodes. Mais avec quel emportement plein de fougue et d'effroi n'évoque-t-il\npas, tournoyant sous la pluie de flammes, dans l'envoûtement de leur étreinte\nsans lendemain et de leur baiser farouche, les tragiques amants dont se jouait\nle vent de l'enfer!\n    Lui aussi, comme ces sombres amants immortels, s'est laissé séduire par\nl'aventure de Lancelot. Pour lui aussi, comme pour Tennyson, Burne Jones\net leurs émules, les prouesses fastueuses du roi Arthur et de la Table-Ronde\nfurent une mine inépuisable d'inspirations. Le passé de l'Angleterre, plus che-\nvaleresque dans la légende que dans l'histoire, a trouvé en eux tous des inter-\nprètes dignes de lui. Comme la Dame de Shalott, ils se sont embarqués pour\ndescendre, au fil de l'eau silencieuse, la rivière lisérée de roseaux et de saules\nqui menait vers many-towered Camelot, vers Camelot aux multiples tours.\nMais la Dame de Shalott, victime d'une malédiction mystérieuse, ne pénétra\npas vivante dans cette capitale d'Arthur, d'où les preux de la Table-Ronde\nessaimaient ardents à la recherche du Graal. Eux, au contraire, y sont entres\ntriomphants, ils en ont rapporté de beaux trophées, et pour avoir tourné,\ncomme dit le poète,\n                           vers les jours évanouis d'Arthur\n                   Des yeux couleur de mer et de mélancolie (1)\n\n (1) Louis Le Cardonnel.\n"}, {"page_pdf": 425, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3426, "texte": " 376                                  DURENDAL\n\n\n\n ils les ont en quelque sorte ressuscites ces jours, et telle une tapisserie dont un\n regard du soleil viendrait illuminer les nuances, ils ont rajeuni la légende\n  ancienne.\n    A travers les compositions de Rossetti, on voit reparaître incessamment les\n mêmes figures féminines, celle de sa sœur dans les tableaux du début, œuvres\n religieuses idéalement simples et pures; celle, aussi et surtout, de Miss Siddal,\n qu'il épousa, et dont les traits caractérisent le type propre à Rossetti, le type\n de la femme dont la lourde et opulente chevelure obombre un doux visage\n aux vastes yeux taciturnes, aux lèvres un peu fortes, au long col de cygne qui\n fait songer à l'Edith d'Harold, Editha swanes-hales, qnod sonat collum\n cycni.\n    Ce rêve de tout grand artiste : faire de son œuvre une couronne au front de\n l'être élu auquel il a donné son cœur, Rossetti le réalisa, comme Dante avant\n lui l'avait réalisé. L'Art, ce Baal dévorant, ce Bourreau adoré qui suce la chair\n et pompe le sang de ses adorateurs, qui leur incendie le cerveau et les moelles,\n et consume inexorablement leur vie; l'Art du moins leur offre cette compen-\n sation magnifique de pouvoir, projetant, hors d'eux-mêmes, le meilleur d'eux-\n mêmes, faisant, avec leur souffrance, de la beauté, jeter leur œuvre comme un\n tapis de pourpre sous les pieds de ceux qu'ils aiment; de pouvoir contraindre\n toutes les voix de la postérité, cette mer aux flots sans nombre accourant des\n lointains de l'avenir, à s'unir en une seule voix qui célèbre avec eux leur idole,\n et n'oublie pas plus Laure que Pétrarque ou Dante que Béatrice.\n    Encore le peintre a-t-il sur le poète l'avantage de fixer à tout jamais non\n seulement l'âme et le souvenir, mais les traits de ceux que veut immortaliser\n son culte. Et qui donc, sachant aimer, ne s'est souhaité le génie d'un Van\n Dyck afin de pouvoir reproduire, dans sa splendeur vivante, dans la grâce de\nses attitudes familières, avec la caresse de son regard et le charme coutumier\nde son sourire, l'être qui est ici-bas toute notre vie?\n    Rossetti connut cette joie ; joie mêlée de deuil et mouillée de larmes, comme\ntoutes les joies de la terre! car ni la peinture, ni la poésie, ni la gloire, ni la\npostérité, ni rien ne peut nous rendre, du moins en ce monde, ceux que la\nmort a brutalement arrachés de nos bras. Et il le dut comprendre mieux que\npersonne, l'artiste écrasé de douleur, le jour où se penchant sur le cercueil de\nla bien-aimée, il y déposa, pour qu'on les ensevelît avec elle, les poèmes\nau rythme passionné qui lui avaient chanté son amour.\n    L'Amour, le Rêve, la Tristesse, la Tendresse, tout l'inexprimé, tout le sub-\nconscient de la vie, tout ce qui lui donne sa profondeur et son prix, tout ce\nqui séduit l'âme de qualité supérieure, tout cela est exprimé ou bien sous-\nentendu dans l'œuvre des poètes et des peintres à propos desquels nous écri-\nvons ces pages ferventes et songeuses. Le monde qu'ils nous ont ouvert est un\nrefuge aux âmes lasses, à ces a âmes en peine qui sont d'une espèce différente\ndes autres âmes, et qui mêlent, en passant, leur malheur inconnu aux vulgaires\nsouffrances de l'espèce humaine », comme dit Chateaubriand parlant de sa sœur,\nla mystérieuse Lucile.\n    L'Amour, c'est le cœur du monde aux palpitations immortelles. Le Rêve,\nc'est quasi la seule réalité d'ici-bas qui ne soit pas un leurre. La Tristesse\n"}, {"page_pdf": 426, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1139, "texte": "                     AUX CONFINS DU REEL ET DU REVE                        377\n\n\nréserve à ceux qui savent la cultiver en eux des voluptés infinies. Et qui ne\nvoudrait, comme l'héroïne de la Passion catholique, rapporter de son voyage\nau royaume de la Douleur, et payer des trois quarts de son cœur cette sublime\nverta qu'est la Tendresse? (1)\n  Ces peintres, ces poètes, leur Muse ressemblée la Damoiselle bienheureuse,\npenchée au balcon d'or du Ciel, d'où elle attend son fiancé qui doit venir. Elle\nmontre, de son doigt lilial, les paradisiaques demeures à nos âmes chrétiennes\nassoiffées d'un bonheur sans mesure, sans mélange et sans fin. Elle les invite\nà s'élancer dès à présent par la pensée, sur ce chemin semé de diamants par\nmyriades et bordé d'astres aux éblouissants luminaires, qui bien au-dessus des\nnuages, plus haut que le soleil, plus haut que les étoiles, mène à ces taber-\nnacles dont saint Paul avec toute son éloquence et Dante avec tout son génie\nn'ont pu nous décrire exactement la splendeur.\n\n                                                       EMILE CHARDOME.\n\n\n\n\n  (I)POL D E M A D E : Une   Ame   princesse.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-018", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 378, "page_fin": 383, "titre_corps": "Le Salon de la Libre Esthétique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Francis Houtart", "ancre_debut": "Le Salon de la Libre Esthétique IL faut savoir combien est ingrat", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 427, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2480, "texte": "Le Salon de la Libre Esthétique\n\n                   IL faut savoir combien est ingrat le rôle rempli par ce Salon\n                      pour émettre en toute justice une appréciation sur les œuvres\n                      qu'il expose.\n                         Marquant les derniers progrès de la technique en pein-\n                      ture il indique les voies nouvelles. C'est un Salon d'avant-\n                      garde; il sert d'éclaireur et de guide. Les routiniers préfè-\n                      rent un art de tout repos et de bonne vente, un art bour-\n                      geois en un mot, aux innovations dangereuses, souvent mal\ncomprises, toujours combattues par le public.\n   Le public! C'est un monsieur bien difficile à satisfaire. Il encourage de ses\ndeniers l'artiste qui a la préoccupation de lui plaire, et qui surtout ne ren-\nverse pas d'un insolent coup de pinceau sa compréhension surannée de l'art\npictural.\n   Ce n'est pas une raison de condamner un procédé nouveau parce qu'il nous\ndéroute, et même nous effraie. Il faut discerner ce qu'il produit de bon, de\nmeilleur qu'auparavant. « Dans les révolutions, l'excès est un mal nécessaire »,\na dit Octave Maus. Si les uns établissent des prémisses peu sures, d'autres\nen déduiront des conclusions logiques.\n   Cette recherche constante du progrès n'est pas toujours le progrès, mais elle\ny mène en bien des cas. Pourquoi ne pas rajeunir la forme dans laquelle on\nexprime sa pensée? Si la nature est une, l'émotion est multiple.\n   Parmi les révolutionnaires se rencontrent souvent des génies            malheu-\nreusement aussi des rapins : épaves d'ateliers n'ayant la plupart du temps rien\nà dire, ou pas grand'chose. L'emploi d'un procédé nouveau n'a plus qu'une\noriginalité de mauvais aloi quand il sert à cacher le vide des idées, à masquer\nl'impuissance des conceptions. Ne considérer la nature qu'à travers le mirage\nd'une théorie, si brillante soit elle, c'est la voir autrement que les autres,\ncertes, mais c'est la voir de travers ! Cela devient une obsession au lieu d'être\nun principe régulateur.\n                                           *\n                                         * *\n\n   Parmi les novateurs Cross attire le plus l'attention (1). Il bouscula l'éton-\nnante technique des pointillistes ses devanciers, qui passaient déjà pour\nd'audacieux pionniers. Il lui arrive même de démolir complètement l'écha-\n\n  (1) Né à Douai le 26 mai 1886, mort à Saint-Clair (Var) le 16 mai 1910.\n"}, {"page_pdf": 428, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3494, "texte": "                 L E SALON     DE   LA L I B R E   ESTHÉTIQUE                  379\n\n\n\nfaudage de ses propres théories et de le reconstruire sur de nouvelles données.\nC'est le propre des grands maîtres de ne pas s'attarder à des procédés désuets\net de modifier à l'occasion leur faire. Il faut suivre son tempérament plutôt\nque le régenter ; l'idée maîtresse et le but à atteindre suffiront à donner de\nl'unité à l'œuvre entière. Cross lui aussi obéit à cette loi constante du progrès\nqui dit mouvement et changement. « Il connut avec intensité ce drame inté-\nrieur du peintre qui crée lui-même ses moyens. » Le dernier stade de sa\ncourse s'accomplit sur la côte de Provence. « C'est là qu'il meurt entre la\nmer bleue et les jardins fleuris. »\n     Comment opère-t-il? Cross découpe sa couleur en autant de mosaïques\nqu'il juxtapose sans les confondre; il adopte les tons les plus tranchés, les\n plus purs de mélanges. « Si le but était de donner à la couleur toute sa force\n par le contraste des tons et des teintes le moyen était le mélange optique. »\n     La vie de Cross fut, au sens réel du mot, une recherche ardente de la\n lumière. « Une cure l'amena dans le Midi à Cabasson, devant des spectacles\n d'un tel éclat qu'il crut impossible de les traduire sans recourir à la division.\n Là-bas sous le soleil, toujours avide d'en restituer l'éclat, il restaure un ordre\n nouveau, paradoxal, un ordre issu de la tourmente symboliste et dont le\n succès marque le triomphe de l'esprit de synthèse sur l'esprit d'analyse, de\n l'imagination sur la sensation, de l'homme sur la nature. Il devenait un\n « chromoluminariste » fervent, et, par cette transposition colorée, se rappro-\n chait de Cézanne. »\n     L'inconvénient de sa technique est qu'on la subit avant toute autre impres-\n sion; il est difficile de s'en distraire; d'où, à la longue, une certaine lassitude\n à le suivre. On lui reproche justement d'enlever à l'émotion sa part prépon-\n dérante, emprisonnée qu'elle est dans une formule trop étroite. A part cela\n  ces mosaïques qui papillottent rappellent les globules d'air jonglant entre eux\n  l'été dans l'atmosphère; on éprouve la sensation des chaleurs caniculaires.\n  Les yeux s'écarquillent devant ces éclats de soleil aveuglants, éclairant les\n  êtres et les choses avec une violence telle que l'ombre en est chassée. On a\n  l'impression de fixer le soleil dans le blanc des yeux.\n      La lumière ainsi obtenue dépasse de loin tous les effets que d'autres ont pu\n  atteindre, et pourtant les rayons solaires n'interviennent ni de près ni de loin.\n  C'est leur action brutale que nous percevons sur les êtres et les choses : ils\n   portent leur luminosité en eux, mais à la façon des planètes qui, elles aussi,\n   sont tributaires d'un astre. « Ecoutons dans les vibrations de ses ciels et le\n   flamboiement de ses terrains accablés sous la chaleur du jour le retentissement\n   des harmonies terrestres. »\n      Faut-il signaler comme particulièrement caractéristique le Cap Layet, près\n   duquel un arbre bleu se penche et tend ses bras tentaculaires pour saisir la vallée\n   entre ses doigts effilés; le Faux Poivrier; le Campanile de Santa Maria\n   Nuova, à Pérouse, qui dresse vers le ciel sa tige surmontée d'un dôme, comme\n   une Heur offerte par la terre à son Créateur; les Petites Montagnes mau-\n   resques où l'outremer de l'Océan et du ciel le dispute en vivacité à l'orange\n    des mamelons?\n      André Chaumeix a émis à propos du Livre de la Méditerranée, de Louis\n"}, {"page_pdf": 429, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3388, "texte": "  380                                 DURENDAL\n\n\n\n    Bertrand (1), des appréciations qui trouvent ici leur application : « Tous ces\n    pays il les a vus par les écrasantes journées de l'été; il a eu jusqu'à l'ivresse la\n    sensation brutale de leur ardeur et de leur aveuglante lumière. » Et plus loin :\n    « De ces sensations multiples il en est une qui est essentielle, qui est pour le\n    voyageur la sensation par excellence : c'est celle de la lumière. Oui, sans doute,\n   il voit les arbres et les monuments. Mais toutes ces formes ne sont dans la\n   description que le support nécessaire de la couleur. C'est que la lumière dans\n   les pays méditerranéens où l'a vue longuement le voyageur accomplit sans\n   cesse une magie : elle environne la plus médiocre réalité de splendeur, baigne\n   les surfaces et les arches, et les revêt d'une même couleur d'or. »\n      Tandis que Cross, avec une intransigeance qui n'admettait aucun palliatif,\n   poussait jusqu'au bout les rigueurs des principes nouveaux qu'il avait adoptés,\n   Van Rysselberghe, au contraire, s'éloignait des innovations outrancières de\n  ses débuts, débarrassant le pointillé de ce qu'il avait de trop conventionnel.\n  Et l'on peut dire que son talent s'est élevé d'autant de degrés qu'il s'est assagi.\n  Car, encore une fois, le procédé n'est qu'une formule, un langage qui sert à\n  exprimer un idéal, et non pas un moule dans lequel on étreint la nature à toute\n  force. Il ne doit pas être une marque de fabrique qui distingue le peintre de son\n  voisin !\n     On peut mesurer l'ampleur du talent de Van Rysselberghe dans la série de\n panneaux destinée à décorer l'atrium, de la villa de M. Paul Nocard, à\n Neuilly. Ces toiles imprègnent la salle d'une atmosphère printanière. Les\n nos 214 (Jeunes filles dans un parc) et 218 (Baigneuses) sont l'expression\n enchanteresse de cet heureux mélange formé par des jeunes filles et des fleurs.\n     Mlle Zimmern demande à la vie de lui ôter le plus tard possible ses illusions.\n Elle ne fait pas oublier le rendu des chairs dans le Torse de femme blonde.\n Les Etudes de l'Aquarium de Naples, enfin, nous révèlent un aquarelliste\n qui rompt nettement en visière avec le peintre et n'est plus du tout « van rys-\n selberghien », si l'on me passe ce barbarisme! Il éprouve un plaisir sans pareil\nà mettre en valeur la diaprure et la moire des écailles de poissons, si cha-\ntoyantes dans l'onde agitée par leurs nageoires. C'est étudié avec une fidélité\nde naturaliste et rappelle les célèbres dessins de Dürer.\n    Je ne puis passer sous silence Otto Bauriedt, le délicat et très doux poète\ndes sites alpestres. Sa recherche de l'accessoire rappelle la minutie des primi-\ntifs. Loin de synthétiser, il ne laisse échapper aucun détail qui contribuée\nl'embellissement d'un site. Le Cimetière dans un village alpestre est planté\nde croix dorées, ornementées de rinceaux et d'arabesques si élégamment fleu-\nries qu'il faut un réel effort pour se figurer le séjour des morts dans un décor\naussi riant. C'est un Eden bien plus qu'un ossuaire. En face du Watynann\nl'artiste jouit du repos, à l'ombre d'une épaisse frondaison. Dans les Bons-\nhommes de foires il voit une des nombreuses caricatures de l'homme que les\néléments et la nature nous offrent si fréquemment.\n    On prendrait les Falaises de l'Estérel d'Anna Boch pour des quartiers de\n\n\n (1) La Revue. 29 avril 1911.\n"}, {"page_pdf": 430, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3619, "texte": "                LE SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                               381\n\n\nviande saignante jetée aux requins. Elles semblent teintes du sang de victimes\nsacrées. Leur rougeur flamboyante empourpre l'outremer marin et teinte le\nciel de rose. C'est un combat héroïque que cette lutte toujours renouvelée de\nla mer contre le roc; aux heures de trêve elle lèche les parois à pic de ses plus\ncaressants baisers et fait entendre des murmures enchanteurs. Je fus un peu\ndépaysé, je l'avoue, par le Marché aux coqs de M. Anglada-Camarasa.\nRéflexion faite, je compris qu'il n'était point nécessaire de discerner les\ngallinacés, leur plumage étant seulement prétexte à un tourbillon de couleurs\nassez flatteur à l'oeil. Lucie Cousturier pastiche Cross, mais qu'il s'agisse de\nla Citadelle de Saint-Trope\\, de ses Dahlias ou de ses Roses, elle n'attrape\npas sa luminosité. L'Introïtus d'Alfred Delaunois établit un contraste entre\nles modestes officiants et le décor écrasant de la cathédrale. Les gigantesques\npiliers représentent les innombrables assises sur lesquelles est bâtie l'église,\net leur élancement l'ascension de l'âme vers Dieu. Maurice Denis rappelle\ndans Nausicaa les généralités d'un paysage : il se garde bien de s'attarder à\n des détails de nature à le distraire inutilement et risquant d'affaiblir la vigueur\n d'une impression d'ensemble. Sous ce rapport, sa peinture, elle aussi, est une\n synthèse.\n    Jules Flandrin, lui aussi, peint dans les grandes lignes pour ne pas diminuer\n l'intensité de sa vision. Le Persée à Florence, le Pavillon un soir d'été, le\n Mont Saint-Eynard et Saint Marc à Venise sont démonstratifs à cet égard.\n Jehan Frison se complaît dans l'accord strident : l'Oiseleur, la Table, le Coq\n font entendre une note criarde. Fornerod, au contraire, réagit contre les ruti-\n lances de coloris; il plonge la Femme à l'écharpe dans une atmosphère gris\n noir qui ne l'empêche nullement de souligner la morbidesse des chairs. La\n Gamme gris vert de Giacometti est d'une sonorité vibrante qui se prolonge\n encore à travers les Montagnes bleues, le Jardin florentin et ces paysages de\n la Toscane éclairés par un Soleil matinal. Charles Guérin évoque avec discré-\n tion l'élégance de la Dame à l'éventail. Aussi bien que dans l'Après-midi au\n jardin laisse-t-il deviner ce caractère plutôt que d'y appuyer. En observant le\n Fort de Morgat, Joveneau fut frappé du fait que Phébus seul pouvait obtenir\n de l'éblouissante palette de la nature son maximum de rendement colorant.\n  Le Nouveau-né d'Eugène Laermans est plus qu'une esquisse, quoiqu'en dise\n le catalogue. L'attitude « peuple » des commères et les yeux finauds derrière\n  leurs bésicles de l'Esculape de village ne pourraient être mieux rendus. Notez\n  en passant la patine, ce je ne sais quoi de blafard qui se répand sur tout le\n  tableau et constitue à lui seul une signature. On sent chez Lemmen le tour-\n  ment de l'artiste vers un idéal toujours renouvelé. Cherche-t-il une formule\n  définitive ou s'en défend-il? La Femme à l'éventail, d'un abandon si naturel,\n  le Modèle, les Pommes et Mandarines, la Petite nature-morte m'ont laissé\n   dans l'indécision à ce sujet. Si la couleur de Lemmen pêche parfois par excès\n  de franchise, celle de Raphaël Martinez, au contraire, se complaît dans la séré-\n   nité d'un gris morne. Rien de heurté chez lui, tout est estompé dans la\n   Place Sainctelette, les Chrysanthèmes, l'Hôtel Métropole à Bruxelles. Chez\n   Auguste OlefTe, le décor, volontairement sobre, s'efface devant le modèle; et\n   celui-ci disparaît à son tour pour mettre en valeur les yeux tristes de Rik Wou-\n"}, {"page_pdf": 431, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3278, "texte": "382                                 DURENDAL\n\n\n\nters et son regard si douloureux. Pablo Roïg a cherché dans les cirques ses\nmodèles habituels; il faut avouer que si le champ de foire est en même temps\nun champ d'expérience nouveau, les impressions qu'il en rapporte ne sont\nguère bien émouvantes. Palabre, Ninie, Singe et poney, Ecuyer, le Tapis\naccusent surtout les déformations professionnelles et les déhanchements des\nmalheureux acrobates. Gustave Max Stevens aperçoit le Jardin du Trocadéro\net la Seine à travers le voile gris et la poussière des villes, qui est de la boue en\nbalade. Il en poudrerise habilement sa toile. Le Brouillard à Venise, la\nPlaine de Prato près de Florence, Venise par un temps gris d'Arcanio Tealdi\nsont des calmants de l'esprit, capables de reposer le regard fatigué qui s'y\nattache. Jean Van den Eeckhoudt voit surtout dans le paysage des fleurs et\ndes arbres. A Garavan, le Vallon aux panaches multicolores, les Eucalyptus\nqui lèchent l'atmosphère de mille petites flammes, sont les modulations diffé-\nrentes d'un même lieder.\n                                        * *\n\n   La gravure fut représentée dans ce Salon par des envois fort intéressants.\nLes portraits de Jacques Beltrand, pour la légende dorée des grands hommes,\nsont surtout des définitions claires et limpides. Admirez la construction de\ncette tête de Bach; ne rappelle-t-elle pas l'architecture du grand siècle, l'or-\ndonnance et la régularité d'une fugue? Et ce décadent Baudelaire, et ce Rabe-\nlais rabelaisien, pétri en pleine chair, et ce Beethoven dont le regard reste\nfarouche sur un masque de mort, et cet autre Beethoven à travers le front\nduquel on devine le tourment de la composition et la gestation laborieuse d'une\nsonate; le Christ, enfin, paraphrase de ce texte : « Quand il vit qu'il ne pou-\nvait accomplir sa mission sans mourir, il accepta la mort avec cette douceur\nineffable que nul homme n'a jamais égalée ». Les gravures sur bois de Louis\nMoret constituent, elles aussi, des appels à l'histoire. La Vierge au baiser,\nJean-Jacques Rousseau, Joseph et Xavier de Maistre se font remarquer par\nla simplicité de la facture et la largeur du trait, assez inattendu dans un espace\naussi limité. Avec Maxime Dethomas, nous passons en revue une suite de\nquinze personnages et masques composés pour le Carnaval des enfants, pièce\nde Saint-Georges de Bouhélier, représentée au Théâtre des Arts à Paris. Detho-\nmas silhouette et ridiculise avec une verve étourdissante tous les types de bour-\ngeois qui forment l'imposante, majorité du troupeau des humains. Qui n'a\nrencontré sur sa route Monsieur et Madame Masurel, entre deux âges, Tante\n Thérèse, Tante Berthe et le Chat, sans parler du Seigneur, de la Marquise,\ndu Mousquetaire et de tout ce tromblon romantique popularisé par Dumas?\n\n                                          *\n                                         * *\n   En ce qui concerne la sculpture, nous avons spécialement remarqué à la\nLibre Esthétique : le Printemps, buste en marbre de Paul Dubois, symbolisé\navec bonheur sous l'aspect d'une jeune fille, la nature vierge dont les sens tout\nà coup s'éveillent... Gysen interprète tous les âges de la vie, d'un Enfant riant\nil passe au Portrait de Mme H..., bonne vieille maman, sans prétention, dont\n"}, {"page_pdf": 432, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 708, "texte": "               LE SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                             383\n\n\nle buste n'a voulu être qu'un souvenir de famille et qui est par surcroît une\nœuvre d'art. Van der Stappen figurait en belle place dans la section rétrospec-\ntive : la Pasqua (bronze, 1879), Victoria (marbre, 1879), tête d'expression,\nl'Evêque (bronze, 1890) bénissant dans un geste hiératique les visiteurs du\nSalon, sont de remarquables morceaux des collections Marlier et Van Cutsem.\nNous les retrouverons au Salon du Printemps.\n   L'art appliqué ne fut pas oublié à la Libre Esthétique qui exposait de très\nbeaux émaux de M1le Marie Tenicheff.\n\n                                                      FRANCIS H O U T A R T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-019", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 384, "page_fin": 389, "titre_corps": "Le drageoir aux épices", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Épicier", "ancre_debut": "Le Drageoir aux Epices Plusieurs de nos têtes de Turc", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 433, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1874, "texte": "Le Drageoir aux Epices\n\n   Plusieurs de nos têtes de Turc ayant été données en location pour un mois\nà notre confrère Pourquoi pas? nous prions nos lecteurs de nous excuser si\nnous ne leur parlons pas aujourd'hui de diverses « personnalités littéraires\nintéressantes ».\n                                      *\n                                     * *\n\n   La poésie religieuse a enfin trouvé un rénovateur. Ce n'est pas M. Paul\nClaudel, c'est M. Michel Bodeux. Un petit volume signé de lui, l'Année\npieuse, que publie la Belgique artistique et littéraire, a été pour nous une\nrévélation. Depuis les Clairons belges du Christ, on n'avait plus entendu\nde semblables accents. Tous les fervents de l'idéal et du rêve, toutes les âmes\néprises de mysticisme trouveront dans ce livre un prétexte à méditations\nprofondes... sur la sottise humaine.\n   M. Bodeux dit son chapelet :\n\n                       Je prends mon chapelet\n                       Au grain doux et replet,\n                       En songeant aux   herbettes,\n                        Vrais semis de fleurettes.\n\n                       D'abord un haut bosquet\n                       D'où file un   ruisselet.\n                       C'est là que l'on s'apprête\n                       A faire la cueillette.\n\n                       Le Pater,  grandelet\n                       Commence le bouquet,\n                       Renoncule à la tête\n                       D'or jaune en cassolette...   etc.\n\n   M. Bodeux récite les litanies :\n\n                       C'est la mère    aimable,\n                       La mère     admirable,\n                       Mère du Sauveur\n                       Et du    Créateur;\n                       Vierge si    puissante,\n                       Cependant    clémente:\n                       Vase où boit     l'esprit,\n                       D'un charme       surpris;\n"}, {"page_pdf": 434, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2217, "texte": "                        LE DRAGEOIR AUX ÉPICES                               385\n\n\n\n                      Rose de    mystère,\n                      Tour d'ivoire,    altière,\n                      Nef au large bord,\n                      Haute maison d'or., etc.\n\n  M. Bodeux exprime poétiquement le charme de l'évangile :\n\n          Pierre parlait encore .. Et soudain un image\n          Illumine la cime; un être sans    visage\n          Clame : « Voici mon fils de    prédilection,\n          En qui j'ai déposé ma sainte affection ! »\n\n          Les disciples émus se prosternent     a terre. .\n          Jusqu'à ce que Jésus, seul, comme ù l'ordinaire.\n          Les relève du sol avec   l'injonction\n          De ne rien dire avant sa      résurrection.\n\n  M. Bodeux médite sur les trépassés :\n\n                      Les vers sont venus\n                      Ronger, vile tourbe,\n                      Les corps   ingénus\n                      Et les dos en courbe.' ..\n\n   M. Bodeux est la dernière gloire mise au jour par la Belgique artistique et\nlittéraire.\n                                      *\n                                     * *\n\n  Nous recevons de M. Christian Hofer la lettre suivante :\n\n              M O N CHER P E T I T   EPICIER,\n\n  Je ne sais si vous faites comme moi, mais je lis chaque dimanche avec\navidité le Patriote illustré. Il y a là une Petite anthologie belge qui ne manque\npas de saveur. Quel ne fut pas mon étonnement en y trouvant, dans le numéro\ndu 28 mai, le sonnet suivant :\n\n                            NUIT D E DÉCEMBRE\n\n          Les flocons ont tourné comme des fous dans l'air,\n          Puis ils se sont mêlés au grand linceul de glace;\n          Et le soir est venu — la neige est vite lasse —\n          Elle n'est plus qu'un blanc manteau sous le ciel clair.\n\n          Tout est sec et limpide en cette nuit d'hiver.\n          Des astres par milliers paraissent dans l'espace,\n          Sous le ciel or et bleu chaque lueur qui passe.\n          Dévoile l'infini de l'abîme entr'ouvert ..\n\n          Et maintenant qu'elle a sur notre terre\n          Fait tomber de sa main candide — ô doux mystère!      —\n          Des étoiles de neige... On dirait, quand tout dort,\n"}, {"page_pdf": 435, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3034, "texte": "386                               DURENDAL\n\n\n\n           Que là-haut, souriante el blanche sous ses voiles,\n           Et secouant au ciel son manteau semé d'or,\n           La Vierge au firmament fait neiger des étoiles!\n\n   C'était signé Joséphine Fafchamps et daté d'Aubin-Neufchâteau.\n   Si ce petit poème me frappa, ce ne fut pas uniquement parce que, ne conte-\nnant pas de faute de français, il détonnait un peu dans la Petite anthologie,\nce fut aussi parce que je me souvins en le lisant qu'en mai 1905 un certain\nChristian Hofer avait publié exactement le même sonnet dans une petite revue\nbientôt morte : L'Essor littéraire.\n   Ne connaissez-vous pas Joséphine? J'ai écrit beaucoup d'autres poèmes à\nl'époque où j'étais élève de rhétorique. Voulez-vous dire à Joséphine que je les\ntiens à sa disposition, et que je la remercie beaucoup de s'intéresser à moi.\n   Au revoir, mon cher Petit Epicier, je vous serre la pince à sucre.\n                                                         CHRISTIAN HOFER.\n\n   C'est bien dommage! nous allions justement annoncer que le nombre des\npoètes nouveaux révélés par M. Valentin était à cette date de quatre cent\nquatre-vingt-dix-neuf!... En en retranchant Joséphine, cela ne fera plus que\nquatre cent quatre-vingt-dix-huit.\n                                       *\n                                      * *\n   M. Firmin Van den Bosch est revenu d'Egypte. Par une délicate attention\nil avait dans ses bagages de charmants souvenirs, qu'il a, dès son retour, distri-\nbués à quelques personnalités du monde artiste. A M1le Delphine Fousseret :\nun cher petit singe; à M. Paul André : une paire de chacaux (en quoi il a fait\nune gaffe, ce n'est pas la coiffure des officiers d'articlerie) ; à M. Edmond\n Picard : une pyramide (emballée dans un tiré à part de la Revue générale); à\nla rédaction de la Revue de Belgique : une momie ; à M. Maurice de Waleffe :\nun peplôs vert; à M. Jules Destrée : un flamant rose; au Roi aveugle : une\ncataracte; à l'auteur d'Africa : un papyrus; à M. Jules Leclercq : un récit de\nvoyage, de Mansourah au Caire en express et retour (Plon-Nourrit, édideur,\n3 fr. 5o, ouvrage couronné par l'Académie française, avec une carte et deux\nmenus); à M. Jean Capart : un vrai scarabée; à M. Maurice des Ombiaux :\ndes palmes; à M. l'abbé Hoornaert : le sourire de Ramsès; à M. Mahutte : un\ncocotier; à M. Sylvain Bonmariage : le manteau de Joseph; à Ramaekers :\nles dix plaies d'Egypte; à un bas bleu : un chameau; au Petit Épicier : un ibis\n{in idem).\n                                       *\n                                      * *\n   De M. Léon Bloy dans le Vieux de la Montagne :\n    « Le Mercure me communique une carte de Durendal, revue gantoise,\ndemandant mon livre pour compte rendu. J'apostille ainsi cette carte : « Non!\n » Non et non ! Je n'ai que faire de Durendal, sotte revue parmi les plus bêtes\n » d'un royaume où tout le monde est imbécile. »\n    Nous sommes désolés.\n                                       *\n                                      * *\n"}, {"page_pdf": 436, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3192, "texte": "                         LE   DRAGEOIR     AUX    ÉPICES                     387\n\n   M. Léon Bloy, après avoir fait la gracieuseté au Catholique de M. Georges\nRamaekers de lui envoyer un chapitre du Vieux de la Montagne, a eu la gra-\ncieuseté de ne parler de M. Ramaekers que dans le chapitre suivant :\n   « Je reçois une lettre hideusement et insolemment cochonnée de Georges\nRamaekers. 11 me qualifie « théologien » sur l'enveloppe, et me nomme « cher\npère ». Ayant l'honneur d'être Français, Parisien surtout, je possède au plus\nhaut degré le sens du ridicule, et ce genre de flagornerie sentimentale m'est\nabsolument odieux. J'ai vu chez moi ce jeune homme, en 1905, avec déplaisir,\net je veux en rester là. Je tiens par-dessus tout à n'être pas vénéré ni importuné.\nJ'ai reçu, en 1906, un volume de ses vers, Le chant des trois règnes, que je\nn'ai pu lire. Il me menace d'un second envoi qui aura le même accueil. Rare-\nment je peux lire des vers... »\n   Aïe ! Aïe !\n                                         * *\n   La Jeune Wallonie publie une chronique de la dame de Pique. Cette vieille\ndame nous attaque avec grâce et quelques fautes de français. Elle nous « laisse\nsavoir », comme on dit à la Jeune Wallonie, qu'elle a autrefois collaboré à la\nJeune Belgique. Elle ne devait pas le dire : à son style artiste et parfait nous\nl'eussions deviné. Son « abattage » commence par cette phrase savoureuse :\n   « Les clous sur lesquels on frappe le plus sans parvenir à les enfoncer sont,\ndit-on, les meilleurs clous. Durendal — personnifié par l'abbé Mœller qui\ntient le porte-plume en zinc de cette revue, laquelle arme ne doit pas être con-\nfondue avec Durandal, l'épée légendaire de Roland — s'acharne depuis quel-\nque temps, et cela avec une telle rage, sur certains écrivains que, sans connaître\nceux-ci, il nous est venu le pressentiment qu'ils pourraient bien avoir certain\ntalent; etc. » Il y en a ainsi une page et demie. Ensuite, Durendal est accusée\n« de revenir à la charge de ses mortiers pour lancer, mais bien peu loin, ses\nboulets »...\n   Ah! mon Dieu! Voilà que nous sommes une arme qui a un porte-plume en\nzinc qui tape sur des clous et qui lance des boulets (comme M. Paul André) !\nNous ne nous relèverons jamais d'un pareil coup.\n                                         *\n                                       * *\n   L'Académie française a refusé le grand prix de littérature de 10,000 francs\nà l'auteur du Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc, M. Charles Péguy. Si\nl'on en croit les confidences que fait au Figaro l'un des Quarante, elle a craint\nde consacrer une œuvre « dont les imperfections, l'intolérable méthode, le\nrabâchage systématique constituent une double irrévérence envers le génie\nfrançais ». Cependant, M. Péguy n'ayant d'autre tort que « de faire un usage\nregrettable d'un incontestable talent », l'Académie lui a décerné de grand coeur\nles 8,000 francs du prix quinquennal Estrade-Delcros. Elle ne flatte guère ses\nlauréats, cette pince-sans-rire d'Académie : si c'est ainsi qu'elle juge ses grands\nfavoris, quels titres entend-elle donc récompenser par ses menues faveurs'? Elle\nembrasse pour étouffer.\n                                        * *\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2950, "texte": "388                               DURENDAL\n\n\n\n  P O U R SERVIR    A   L'HISTOIRE    DES L E T T R E S   BELGES   D'EXPRESSION\nFRANÇAISE :\n   La Presse, journal quotidien clérical d'Anvers — nous disons : clérical,\npour ne pas galvauder un qualificatif qui nous paraît trop éminent - s'émeut,\ndans son numéro du 17 juin, à l'idée qu'un honneur pourrait échoir aux lettres\nbelges et renseigne le public sur la carrière littéraire de Maeterlinck :\n      LE PRIX NOBEL. — On annonce de Stockholm qu'il est question de\ndécerner le prochain prix Nobel pour la littérature à M. Maurice Maeterlinck,\nécrivain belge, auteur d'un fameux article publié dans le Figaro, qui a sou-\nlevé des protestations dans toute la presse belge et qui n'était qu'une suite de\ncalomnies contre le clergé catholique de notre pays.\n   » Sans commentaires... »\n   Ces éclaircissements sont manifestement insuffisants. Tous les abonnés de\nLa Presse les auront complétés d'eux-mêmes et se seront souvenus que\nM. Maurice Maeterlinck est non seulement cet écrivain belge qui publia dans\nle Figaro le fameux article qui, e t c . , mais celui-là même qui fut chargé de\nfaire taire le chien de Mme Leblanc, pendant les mémorables représentations\nde Saint-Wandrille, et de tourner la sauce Vincent pour le saumon offert aux\n« invités ». On se demande, au reste, si ce n'est pas le même Maeterlinck qui a\nécrit quelques comédies, mais trop légères pour qu'un journal qui se respecte\npuisse en citer le titre.\n                                         *\n                                      * *\n   LE CYNISME DE M. BROERMAN : Nous lisons sur les murs de Bruxelles\nune affiche ainsi libellée :\n              « Palais du Cinquantenaire...\n   » Exposition de l'ART APPLIQUÉ AU CHIEN, au bénéfice de la Société des\nEnfants martyrs.\n   » Notre garçon de courses envoyé aux renseignements dans le quartier nous\nassure qu'il s'agit là de la première manifestation encore timide d'une sous-\nsection en formation de l'ineffable Société de l'ART APPLIQUÉ A LA RUE.\nAprès les façades et les candélabres, l'illustre M. Broerman entreprendrait\nde décorer les chiens de la cité.\n   » M. Van Overbergh, que rien ne découragera de se vouer corps et âme aux\ngrandes entreprises d'esthétique nationale, occuperait ses nouveaux loisirs à\nrédiger le vaste programme de cette quatre-vingt-dix-neuvième sous-section Aa,\nsous le titre de « Cynopédie » avec une préface par Loulou. »\n                                       *\n                                      * *\n   LE VRAI \" ART APPLIQUÉ AU CHIEN » : Nous découpons précisément\ndans un prospectus parisien ce tarif d'un Instsitut de plastique pour chiens,\ndirigé par un ancien élève diplômé de l'Ecole vétérinaire de Toulouse :\nChangement de la forme du museau                                      fr. 50\nMise de rides dans la face d'un bull-dog                       . . .      80\nChangement de la dimension de la queue . .           . .       . . .      20\n"}, {"page_pdf": 438, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2362, "texte": "                        LE   D R A G E O I R AUX   ÉPICES                    389\n\nEpilation de poils superflus, l'heure . . .      . . .               . fr.     5\nChangement de la couleur du poil                                              30\nTransformation d'une oreille pendante en oreille droite et vice versa.        20\nCambrage des pattes de devant d'un bull-dog .                                100\n\n                                       *\n                                      * *\n   On va donner, paraît-il, à Bruxelles quelques représentations du Martyre\nde saint Sébastien, le « mystère », au charme ambigu, de M. Gabriele d'An-\nnunzio. Le rôle de saint Sebastien sera tenu, à l'instar d'Ida Rubinstein, par\nMme Esther Deltenre.\n                                          *\n                                        * *\n   Un cas extraordinaire de fécondité. M. Robert Silvercruys vient de publier\nun volume de quarante pages. Ce volume compte soixante-quatre vers. Un\ntel abus du papier blanc pousse les siens à faire mettre cet enfant prodigue\nsous conseil judiciaire.\n                                          *\n                                        * *\n   Petites nouvelles littéraires et artistiques. M. Jules Leclercq nous fait\nremarquer qu'à la reception du président Fallières il se trouvait au premier\nrang des lauréats de l'Académie française, il s'imagine qu'il y a de notre part\ndu parti pris à ne jamais le citer. — La visite des serres de Laeken a beaucoup\nde succès, mais les azalées étant défraîchies, le Directeur des Beaux-arts les a\nfait remplacer par des toiles de Mlle Marcotte. — Le Pays noir promet comme\nprime à ses lecteurs les pantalons blancs du docteur Deffernez. — Sont\nrevenus de Rome : M. Dumont Wilden qui fut reçu par Sa Sainteté, M. San-\nder Picrron et M. Rotiers, dit Rotiér ; les journaux artistiques et mondains nous\nl'ont appris abondamment. — Parmi les grands industriels décorés à l'occa-\nsion de l'Exposition se trouve M. Moulinasse, rédacteur en chef du Patriote.\n—M. Victor Kinon travaille à une cantate pour le prix de Rome.— M. Georges\nRency ne parle pas, ce mois-ci, de M. Jean de Bère. — L'Eventail et Pourquoi\nPas? agitent la délicate question de savoir qui est le Petit Epicier. Il faut\ndemander cela a M. F.-Ch. Morisseaux.\n                                                        LE PETIT    EPICIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-020", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 390, "page_fin": 391, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Revues — La Revue générale donne quelques articles", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 439, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2449, "texte": "Les Revues\n\n   — La Revue générale donne quelques articles littéraires fort intéressants,\nl'un de M. Eugène de Ribier sur le poète Vermenouze, l'autre de M. Henri\n Davignon sur l'Oiseau bleu et l'An mille. Le troisième de M. Faguet...\n Passons. Signalons de charmants poèmes sans façon de M. Jean de Macar.\n   — La Vie intellectuelle. Un certain Huys y parla de l'enseignement pri-\nmaire; un certain Strythagen y traite de l'apprentissage. Palpitant. La chro-\nnique littéraire de M. Rency est comme toujours des plus animées. Deux pages\ntrès remarquables : le Wallon du feu, par M. Louis Delattre; les Victorieux,\npar M. Paul Prist.\n   — La Nouvelle Revue française. Des poèmes de M. Jean-Marc Bernard et\nde M. Saintléger Léger. L'inévitable article sur Ingres.\n   — La Revue du temps présent. La conclusion d'une enquête sur l'orien-\ntation de la peinture moderne — un poème de M. Charles Mauriac. L'iné-\nvitable parallèle entre Racine et M. de Porto-Riche.\n   — L'Indépendance reste l'admirable revue d'idées qu'on lit chaque quin-\nzaine avec profit. Il est à l'heure présente peu de périodiques plus bourrés\nde faits et de pensées. Le numéro du 1er juin contient la suite de l'étude de\nl'amiral de Cuverville sur la marine française, une page de M. Gustave\nLe Bon sur la Croyance et la Connaissance; l'inévitable article sur l'affaire\nde la Sorbonne : au moins M. René Benjamin s'en tire-t-il avec esprit.\n   — La Belgique artistique et littéraire. Les quelques Bodeux qui illustrent\nla maison ne figurent pas tous au sommaire. Cela nous permet de lire, entre\nPaul André, Jules de Hase et Henri Gambier, Kinon et Prémorel.\n   — La Revue de Belgique rase, endort et pèse. Pour changer.\n   — Le Mercure de France. M. Armand Praviel résume avec amour le\nvieux bouquin où Gabriel de Minut inventoria les grâces visibles et cachées\nde la Belle Paule. Le roman de M. Louis Dumur qui était amusant devient\nlourd, indigeste et anticlérical. M. Jean de Gourmont parle incidemment de\nla conspiration de « Saint Mars » (sic). Un curieux article de M. André\nMoine sur la vie universitaire allemande.\n   — La Renaissance contemporaine traduit les lettres de Byron et réserve ses\ndroits sur tous ses articles.\n   — La Phalange. Quatre chansons d'André Gide, des Images d'Italie,\nd'Albert Mockel: M. G. Duhamel parle de M. René Arcos, M. Charles\nVildrac parle de M. G. Duhamel. M. René Arcos parlera le mois prochain\ndes deux autres.\n"}, {"page_pdf": 440, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1737, "texte": "                                LES   REVUES                               391\n\n\n  — Les Tablettes consacrent leur numéro à Francis Jammes. Une page\nexquise de M me Colette Willy, une autre de M. Tancrède de Visan.\n  — La Jeune Wallonie. M. van Beneden, avant de retourner à Madère\n« préparer le chalet à sa famille », communique à la revue dont il est la gloire\nune lettre de la sœur d'Alfred de Musset! Celle-ci, Mme Lancelin, envoie ses\ncondoléances à une vieille dame. La Jeune Wallonie affirme qu'elle repro-\nduit textuellement ce monument littéraire. Voilà une contribution bien inté-\nressante à l'histoire de la littérature française. Nous publierons prochainement\nune lettre de la tante de M. F.-Ch. Morisseaux, et une autre de la belle-sœur\nde M. Sander Pierron.\n   — Le Masque. Un Massacre des Innocents, par M. Franz Hellens. Un\npoème inédit de Ramaekers par M. Georges Marlow.\n   — La Nef. Des vers de M. Adrien de Prémorel. Un verveux article sur\nM. Bernstein. Une étude de M. Ultain de Coppin sur les poètes catholiques,\noù il est parlé du nom de Germain nouveau qui « vole de bouche en bouche\npour la gloire ».\n   - Les Marches de l'Est consacrent leur numéro du 15 mai à Jeanne d'Arc.\nLa plupart des livres consacrés à la gloire de la sublime héroïne sont passés\nen revue.\n   — Le Catholique : Des vers de Victor Kinon et de Gaston Pulings, une\npage d'Arnold Goffin.\n   — Le Thyrse. Toujours remarquable par de très vivantes chroniques,\npublie un petit poème charmant de Fr.-Hugues Lecocq.\n   — Joyeuse, que nous recevons au moment où nous terminons cette Revue\n des revues, donne une étude sur Hubert Krains, une autre sur Nicolas\n Bauduin.\n                                                                            X.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-021", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 392, "page_fin": 406, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES PUBLICATIONS DART : Antonio Moro, son œuvre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 441, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2681, "texte": "LES           LIVRES\n\n\nP U B L I C A T I O N S DART :\n\nAntonio Moro, son œuvre et son temps, par M. HENRY HYMANS.\n   U n vol. ill. de nombreuses reproductions. — (Bruxelles, Libraire d'art et\n   d'histoire, Van Oest et C ie .)\n   « Le peintre que nous entreprenons de faire revivre dans ces pages, néer-\nlandais à tous les titres, en dépit d'un nom quelque peu défiguré par sa\ndésinence méridionale, et bien qu'ayant vécu au XVIe siècle, avère son génie\nsous des formes assez indépendantes pour frapper de surprise le critique.\n « Il ne tient à aucun temps et à aucun pays », s'écriait Burger à la vue de ses\noeuvres à l'Exposition des trésors d'art, à Manchester, en 1857, ou plutôt il parti-\ncipe des qualités des meilleures écoles. Et la critique allemande, à son tour,\n n'hésite pas à proclamer que s'il avait survécu au Titien, l'Europe eût salué\nen lui son plus grand portraitiste. » Ainsi parle l'auteur dans l'introduction\nde la savante monographie qu'il a conçue dans la pensée de mettre mieux en\nlumière la physionomie et l'œuvre considérable d'un artiste qui, sans doute,\nne jouit pas de toute la renommée qu'il mérite.\n    Le malheur de Moro est d'être venu en un siècle dont l'éclat dans l'histoire\nde l'art flamand paraît médiocre à la comparaison de celui des siècles qui ont\nprécédé ou suivi. Entre le XVe siècle, si puissant et si original, qui invente et\norganise, en quelque sorte, la peinture septentrionale, et le XVIIe siècle, avec\nson art grandiose où les influences italiennes complètement assimilées, contri-\nbuent seulement à discipliner les inspirations vigoureuses de nos peintres,\nle XVIe siècle apparaît faible, incertain, sollicité à la fois par la forte tradition\nréaliste de l'école et par la séduction des idées et des principes esthétiques\nqui étaient en honneur dans la Péninsule, incapable, en somme, d'opérer la\nfusion des tendances contradictoires qui s'agitaient dans son esprit. De là la\nnégligence, sinon l'oubli, dont ont été victimes les maîtres de ce temps :\nl'admiration va de préférence aux époques et aux personnalités d'art bien\ncaractérisées, au détriment de celles qui sont, pour ainsi dire, de transition\net de demi-teinte.\n   On ne saurait classer Antonio Moro au nombre de ces Italianisants ou de\nces Romanistes qui, lâchant la proie pour l'ombre, avaient laissé l'énergie\nréaliste flamande sans réussir à s'assouplir à la grâce italienne. Il ne fut pas\nsans subir, lui aussi, l'attrait, universel alors, des maîtres qui semblaient avoir\nélargi, et qui avaient élargi, en effet, les bornes de l'art. S'il n'est pas établi\nqu'il hanta l'Italie avant son inscription à la gilde de Saint-Luc, à Anvers,\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3553, "texte": "                                     LES    LIVRES                                     393\n\nen 1547, il avait d û recevoir a u p a r a v a n t la a bonne doctrine » dans l'atelier\nde son premier maître, Jean Scorel, le chanoine d ' U t r e c h t . On sait q u e , plus\ntard, il fut à R o m e , et que pendant son séjour au delà des monts, il copia\npour le compte de son protecteur, le cardinal Granvelle, certaines œuvres de\nTitien. L'influence de celui-ci est sensible dans l'œuvre de Moro, dans ses\nportraits d'apparat surtout, mais l'influence d'un maître tel q u e Titien, dont\nles affinités étaient bien plus d u côté d u N o r d q u e de celui de R o m e ou d e\nFlorence, n'était pas d e nature à détourner Moro de sa voie naturelle, de\nl'obéissance à u n instinct réaliste, qui devait être d'autant plus puissant sur\nlui que son art ne s'exerçait q u e dans le portrait.\n   Cet art a donné d'admirables et a b o n d a n t e s preuves de son habilité supé-\nrieure et de sa p é n é t r a t i o n . Il s'est imposé et a agi, à son tour, sur les direc-\ntions et le développement de certaines écoles étrangères, n o t a m m e n t en\nEspagne, où Moro résida quelque temps, et en Angleterre. Toutes les grandes\ngaleries de l ' E u r o p e possèdent des toiles du maître, quelqu'un de ces nom-\nbreux et brillants portraits qu'il exécuta d'après les princes et les grands\nseigneurs, P h i l i p p e I I et les m e m b r e s de sa famille, Granvelle, le d u c\nd'Albe, etc., q u i formèrent son illustre clientèle.\n   M. H y m a n s nous fait, avec l'érudition c o n s o m m é e que l'on sait, le récit de\nla vie de l'artiste, la chronologie de ses portraits historiques, comme aussi de\ntous les autres qu'il a exécutés et dont certains ont été attribués erronément\nà Key, à Coello, voire à Pierre P o u r b u s le vieux. E t l'intérêt de cet excellent\nlivre est encore accru, s'il est possible, par u n e série de reproductions magni-\nfiques des principales œuvres de Moro.\n                                                                     ARNOLD G O F F I N .\n\n\nLes tableaux de Peter Bruegel le vieux au Musée impérial\n  à Vienne,       p a r M. GUSTAVE G L U C K . U n vol. ill. — (Bruxelles, L i b r a i r i e\n   nationale d'art et d'histoire, V a n Oest et C ie .)\n   L'histoire de l'art flamand sera redevable à l'initiative résolue de l'intelli-\ngent éditeur Van Oest de la publication d'un nombre considérable de travaux\ndu plus vif intérêt. P o u r ce q u i regarde Pierre Bruegel le vieux, non content\nde nous avoir d o n n é d'abord le g r a n d ouvrage de MM. Hulin et Van Baste-\nlaer, qui constitue u n e étude historique et scientifique étendue de l'œuvre d u\nmaître, accompagnée de reproductions superbes de la plus grande partie de\ncelle-ci, et ensuite, le recueil des estampes de l'artiste, voici qu'il livre au\npublic l'importante m o n o g r a p h i e q u e M . G. Glück a consacrée a u x chefs-\nd'œuvre de Bruegel, dont le Musée impérial de Vienne est l'heureux posses-\nseur.\n   Il y a là quinze peintures qui comptent parmi les œuvres les plus célèbres\ndu maître et qui permettent d'apprécier son génie si puissamment réaliste sous\ntous ses aspects : évocations de la légende chrétienne, grandioses comme la\nTour de Babel, le Suicide de Saül et la Conversion de saint Paul ; merveilleusement\nâpres et dramatiques par leur transport dans u n milieu contemporain, comme\nle Portement de Croix et le Massacre des Innocents; illustrations de la vie popu-\nlaire telles que la Fête de là Saint-Martin, le Combat entre Carnaval et Carême et\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3375, "texte": "394                                 DURENDAL\n\n\n\nles Jeux des enfants ; scènes de mœurs rustiques : Repas de noces et Danse de\npaysans; magistrales études de nature : la Rentrée des troupeaux, les Chasseurs dans\nla neige, Marine, etc.\n   Toutes ces œuvres sont reproduites dans le volume de M. Glück, et il com-\nmente chacune d'elles dans une notice des plus intéressantes. Cet ensemble\nest précédé par une Introduction dans laquelle l'auteur, qui manifeste la\nplus profonde admiration pour l'homme de génie que fut Bruegel, essaie de\ndéterminer les sources ou, plutôt, la tradition de l'inspiration de ce peintre.\nCelui-ci, en effet, fait figure d'isolé, d'insolite parmi les artistes contemporains.\nTous ils italianisent; tous ils cherchent à s'assimiler les raffinements de style\net de décor dont ils ont été apprendre le secret dans la Péninsule. Et Bruegel,\nqui vit au milieu d'eux, avec eux, en familier et en compagnon; qui, mieux\nencore, a eu pour premier maître un romaniste fervent, Jérôme Cocck et qui,\nd'ailleurs, a accompli, lui aussi, le pèlerinage sacramentel à Rome; Bruegel\ntourne délibérément le dos au « grand art », laisse là les héros qui gesticulent\nou plastronnent pour les paysans qui travaillent, se battent ou se divertissent;\nles palais construits selon les prescriptions de Vitruve pour les chaumières ou\nles étables; la fiction grandiose pour la réalité...\n   « Bruegel se trouve en contradiction complète avec la peinture à la mode\nde son temps, constate M. Glück, et c'est tout comme s'il se fût tenu com-\nplètement en dehors de ce développement qui régit non seulement l'art\nnéerlandais, mais tout l'art de cette époque à travers toute l'Europe. » Il y\naurait là une espèce de miracle, à peu près unique dans l'histoire de l'art,\net qu'il est difficile d'admettre. Quelle que soit la part que l'on fasse aux\nvolontés propres et aux desseins consciemment poursuivis de l'artiste, celui-\nci ne saurait jamais se soustraire absolument à l'influence directe ou indirecte\ndu milieu. D'autre part, il n'est pas à croire qu'un peintre et surtout un\npeintre du XVIe siècle ait durant toute sa carrière exécuté des œuvres en\nopposition avec le goût régnant si ces œuvres n'avaient pas rencontré la\nfaveur du public.\n   La peinture de mœurs, de scènes de la vie rurale ou familière, les illus-\ntrations de dicts, de proverbes populaires, etc., que pratiquait Bruegel, on en\npeut suivre le développement depuis les miniaturistes du XIVe siècle jusqu'à\nJérôme Bosch et certains artistes de la première moitié du XVIe siècle.\nCe genre qui était tombé en discrédit, à la faveur des idées nouvelles,\nauprès des peintres visant, comme Frans Floris, au grand art, n'avait pas\ncessé de fournir aliment à la gravure populaire — les estampes de Bruegel\nlui-même en font foi — en même temps, peut-être, qu'aux décorations exé-\ncutées sur toile dont on faisait usage depuis longtemps pour orner à bon\ncompte les murailles des appartements. Nous savons que des tentures de\ncette espèce furent commandées par Philippe le Bon et Charles le Témé-\nraire; l'inventaire du palais des Médicis, de leur villa de Careggi, dressé au\nxv e siècle, en mentionne quantité, toutes flamandes, représentant, par\nexemple, des paysages, des animaux, des natures-mortes, une danse, une\nallégorie du Carême, etc.\n   On se rappelle que, d'après Van Mander, Roger de Bruges (de la Pasture)\n"}, {"page_pdf": 444, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3409, "texte": "                                        LES         LIVRES                                    395\n\nexcellait dans la pratique de la toile peinte à la d é t r e m p e ; a u XVIe siècle,\ncelle-ci faisait l'objet d'un commerce très actif à Malines, Courtrai, Anvers,\net il faut dire qu'il n'avait p a s cessé a u XVIIe siècle, puisque J o r d a e n s , à\nl'exemple de ses prédécesseurs d u siècle précédent, Bosch, Patenier,\nScarel, etc., travailla aussi c o m m e waterschilder, comme peintre à la détrempe\nsur toile.\n   Or, la plupart d e s peintures de Bruegel sont exécutées d'après ce procédé\n(1'Adoration des mages achetée récemment p a r le Musée de Bruxelles, notam-\nment).\n   Dès lors, n'est-on p a s autorisé à croire q u e Bruegel a été poussé\net maintenu dans des voies si différentes de celles de ses confrères en renom,\nparce qu'il se consacrait ou s'était consacré d'abord — comme J o r d a e n s —\nà des travaux d'ordre secondaire, d'une destination moins relevée q u e les\ntableaux ou les retables, travaux d'inspiration toute réaliste, toute populaire,\ndans l'exercice desquels se révéla à lui et s'affermit la vocation de « sa person-\nnalité artistique incomparablement g r a n d e et inimitablement géniale... » ?..\n                                                                            ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nLes m a î t r e s    de    T a r t : Donatello, par          M. E M I L E BERTAUX. — ( P a r i s ,\n  Plon.)\nLes g r a n d s     artistes       : Les    della    Robbia, p a r M. JEAN DE F O V I L L E . —\n    (Paris, Laurens.)\n   Dans un article que nous consacrions ici m ê m e , il y a quelque temps, à la\nSculpture italienne du XVe siècle, nous nous attachions particulièrement à la\nphysionomie et à l'œuvre des deux grands maîtres florentins qui font l'objet\ndes nouveaux travaux de M M . Bertaux et de Foville : Donatello, tout inven-\ntion, fougue toujours prête à l'initiative, génie en perpétuelle révolution\nintérieure, dont le réalisme d'abord littéral, s'associe ensuite a u style, puis\nà la recherche du m o u v e m e n t d r a m a t i q u e ; L u c a della R o b b i a , a m o u r e u x\ndu vrai, lui aussi, mais plus vite satisfait, et qui met dans ses créations toute\nla sérénité pleine d e force et d ' h a r m o n i e dont son esprit est a n i m é .\n   Leur art s'est formé surtout à l'étude attentive et féconde de la n a t u r e ; il\na pris d'elle sa substance. Q u a n t a u style, a u sentiment d u rythme, il ne l'a,\npas plus que l'art florentin d u XIVe siècle, e m p r u n t é de l'antiquité. Il n'avait\npas besoin de d e m a n d e r à l'exemple d u passé ce qui était dans son propre\ninstinct. Donatello et les autres n'ont d o n c pas imité les a n c i e n s ; ils ont\ntravaillé comme eux et avec le m ê m e succès. E t l'examen des œuvres\ngrecques et romaines qu'ils o n t pu connaître aura servi seulement à les\nencourager dans la voie o ù ils étaient allés d'eux-mêmes. « S a n s copier direc-\ntement la statuaire a n t i q u e , écrit M. Bertaux dans son livre excellent, D o n a -\ntello en comprit d'abord la loi la plus impérieuse ; il la suit, lorsqu'il donne à\nune statue telle que le Saint Marc ou le Saint Georges la silhouette franchement\ndessinée, le volume dégagé de la matière brute, la a ligne » qui fait de la\n figure humaine u n e a r c h i t e c t u r e . . . »\n   Néanmoins, le principal agent de renouvellement de l'art florentin du\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3282, "texte": "396                                 DURENDAL\n\n\n\n temps est le réalisme. Dans la sculpture, Donatello fut le plus génial repré-\nsentant de cette tendance, l'artiste qui, jusqu'à la fin de sa carrière, resta le\nplus constamment fidèle à son principe. Bien que, dans l'art tout au moins, la\nnouvelle conception semble s'être exprimée d'abord dans le Nord et que l'on\nsoit autorisé à dire qu'elle y trouva, par la suite, ses expressions les plus caracté-\nristiques, on peut croire qu'elle s'est imposée aux maîtres italiens, moins\ngrâce à des influences extérieures positives, que sous l'impulsion de l'évolu-\ntion spirituelle qui s'était manifestée simultanément chez la plupart des\npeuples de l'Europe et qui, peu à peu, soustrayait les intelligences à l'em-\npire des idées et de l'abstraction pour les pousser dans les voies de l'expé-\nrience.\n    Cependant, les œuvres étrangères, si elles n'ont pas provoqué ce mouve-\nment en Italie, peuvent y avoir aidé. M. Venturi ne se fait pas faute de recon-\nnaître parfois ce fait, notamment pour ce qui regarde les nombreux artistes\nd'outre-monts qui travaillèrent à Milan, à la fin du XIVe siècle. A ce point de\nvue, nous pensons que M. Bertaux fait vraiment un peu trop bon marché du\nbrabançon Pier di Giovanni Tedesco, qui, à la même époque, paraît avoir\noccupé une place tout à fait prépondérante parmi les sculpteurs employés à\nla décoration du S. Reperata (Santa Maria del Fiore). Il résulte, en effet, des\nregistres de l'Opera del Durmo que de 1386 à 1399, Fier di Giovanni exécuta\npour cet édifice une quinzaine de grandes statues, destinées à la façade, et\nfut chargé, en outre, de la décoration d'une des portes latérales, la porte des\nChanoines. 11 est difficile de se représenter un artiste si apprécié et si pourvu\nde commandes, sous les espèces — comme écrit M. Bertaux — d'un «bon\npraticien, perdu dans le groupe des marbriers florentins ». Et cela d'au-\ntant moins que, ainsi que nous avons tenté de le prouver dans une étude\npubliée par les Arts anciens de Flandre (1909), on peut appliquer à Pier di\nGiovanni les détails élogieux que Vasari rapporte dans la Vie d'Andrea\nPisano au sujet de statues qu'il attribue à l'auteur de la première porte du\nBaptistère, statues dont une partie est, sans aucun doute possible, sortie dis\nmains du maître flamand : « Il avait tellement dépassé en habileté et en\ntalent tous ceux qui avaient travaillé jusque là pour l'œuvre (le Dôme), écrit\nle peintre-biographe, qu'il fut résolu que tous les travaux d'importance lui\nseraient confiés et non à d'autres. »\n    M. de Foville consacre, comme il convient, la majeure partie de sa mono-\ngraphie à Luca et à Andrea della Robbia, celui-ci neveu de celui-là, et il\n marque très exactement la supériorité du chef de la dynastie sur son premier\nsuccesseur, artiste délicieux, d'ailleurs, mais qui, ainsi que l'écrit l'auteur,\n n'a guère abordé la sculpture du marbre, pas du tout celle du bronze et, en\n général, a a peu recherché l'originalité ». Il est vrai que s'il paraît petit à\n côté de son oncle, Andrea paraît grand à la comparaison de ses héritiers qui\n firent une industrie de ce qui, pour les initiateurs de la terre-cuite émaillée,\n avait été un art.\n                                                                 ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3433, "texte": "                                    LES LIVRES                                       397\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Meissonier, par M. L É O N B É N É D I T E . — (Paris,\n   Laurens.)\n   Meissonier est loin d'avoir conservé de nos jours la gloire éclatante\nqu'il avait acquise de son vivant et qui avait fait monter ses œuvres à des\nprix extraordinaires. On p e u t continuer d'admirer le fini minutieux de ses\npetites compositions, l'esprit d'observation spirituel dont elles dénotent ;\nquelquefois, d a n s les scènes de g u e r r e , le sentiment de la g r a n d e u r épique\nque l'artiste a réussi à faire sentir dans u n e image de quelques centimètres,\nmais ce qui fait que l'intérêt se détache de Meissonier, c'est l'absence\npresque totale chez lui de cette sensibilité personnelle profonde qui dans\nl'œuvre de tant de g r a n d s maîtres s'exprime par des accents émouvants de\ncouleur et de pensée.\n   Meissonier débuta vers 1830, en pleine bataille romantique. E n t r e les clas-\nsiques, adeptes d'un art abstrait et glacé dans l'imitation, et les r o m a n t i q u e s ,\npartisans d'un art tout individualiste, d'inspiration lyrique, le j e u n e artiste,\nqui avait déjà été précédé d a r s cette voie, d'ailleurs, venait avec ses petits\ntableaux, conçus à la manière des petits maîtres flamands ou hollandais du\nXVIIe siècle, intérieurs paisibles, scènes familières, fumeurs, buveurs, etc.\nC'était, M. Bénédite le m o n t r e fort bien, c o m m e u n timide retour vers la\nréalité, vers la beauté et la douceur impressionnante du vrai, à un moment\noù l'art, qu'il fût classique ou r o m a n t i q u e , était tout nourri d'aspirations\nexorbitantes et aurait cru déchoir en évoquant des êtres qui ne fussent pas\ndes héros... Il n'y eut jamais d a n s l'esprit clair et froid de Meissonier,\nla moindre vibration romantique, et c e p e n d a n t , on pourrait peut-être\ndéceler l'influence de l'école dans le goût du pittoresque et de l'archaïque\nqui le détermina à revêtir les personnages de ses petites scènes de genre de\ncostumes du XVIe ou du XVIIe siècle, au lieu de se tenir, comme avaient fait\nles Flamands, les H o l l a n d a i s et l'admirable Chardin, aux choses et aux\nhommes de son temps.\n   Cet engouement p o u r les apparences du passé est le motif du principal\nreproche que M. Bénédite adresse à Meissonier dans la conclusion de\nsa belle étude. P o u r t a n t , tout compte fait, ajoute-t-il en terminant, le\nmoment viendra où l'on a reportera cette noble et digne figure d'admirable\nouvrier, d'honnête et de vaillant artiste, à la place qu'elle occupait et qu'elle\n mérite de garder, et ceux qui nous suivront ne m a r c h a n d e r o n t plus leur\n admiration ni leur respect à ce maître que le critique T h o r é appelait « un\n peintre de petites p r o p o r t i o n s , mais de grande manière ».\n                                                                   ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nGérard T e r b o r g h , par M. FRANZ H E L L E N S . (Bruxelles, Van Oest\n  et Cie, Collection des grands artistes des Pays-Bas.)\n  L'auteur est fort épris, et avec raison, de l'œuvre de l'aimable petit maître\nqu'il étudie. C'est dire qu'il est en posture on ne peut meilleure pour la\ncomprendre, la pénétrer et nous aider à la bien connaître.\n  Il nous dit la vie de l'artiste, ses origines, son éducation auprès de son\npère, le vieil et original Gérard le vieux, son passage dans l'atelier de P i e r r e\n"}, {"page_pdf": 447, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3063, "texte": "398                                       DURENDAL\n\n\nMolyn, le rapide épanouissement de son talent d e coloriste raffiné et\nd'observateur. Au cours d e son analyse des principaux ouvrages de l'artiste,\nil dégage très habilement la personnalité de celui-ci, les qualités spéciales\nqui lui a p p a r t i e n n e n t et lui font u n e place si distinguée parmi les maîtres\nde l'École hollandaise, tout ce qui fait enfin de T e r b o r g h le peintre le plus\ncaractéristique et comme l'historiographe d e la vie intime, des mœurs et des\naspirations de la h a u t e bourgeoisie batave d u t e m p s .\n                                                                       ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Troyes et Provins, par M . LUCIEN MOREL-\n   PAYEN. — (Paris, L a u r e n s . )\n   Elles o n t u n e physionomie bien attachante ces deux vieilles cités champe-\nnoises : Provins, avec les restes pittoresques et c h a r m a n t s de sa formidable\nceinture de murailles ; Troyes, avec sa belle cathédrale, ses intéressantes\néglises, nombreuses encore, bien q u e la Révolution lui en ait beaucoup\ndétruit, les charmants hôtels du XVIe et d u XVIIe siècles, que l'on y rencontre.\nM. Lucien Morel-Payen met parfaitement en relief toutes les beautés, les\nsouvenirs et les gloires d e cette ville et insiste avec raison sur les œuvres à\ntous égards très remarquables des artistes troyens, verriers et sculpteurs, du\nXIVe au XVIIe siècle. Il signale, p a r exemple, et il reproduit la Vierge à l'enfant,\nde l'église S a i n t - U r b a i n , et le groupe d e la Visitation, de l'église Saint-Jean,\nœuvres charmantes, d'une grâce et d'une élégance u n p e u bourgeoises, dans\nla conception desquelles semblent s'être mariées la simplicité réaliste de l'art\nlocal et les influences maniéristes provenues d u dehors.                            A. G.\n\nLe sentiment religieux chez quelques peintres de la\n   R e n a i s s a n c e , par M. E M I L E CHARDOME. — (Bruxelles, Société belge\n   de librairie.)\n  Intéressante étude d a n s laquelle l'auteur s'attache à dégager le caractère\nde l'expression religieuse dans l'œuvre d e quelques peintres — de grands, de\nmédiocres et de pires — de la Renaissance réaliste ou de la Renaissance\nclassique.                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   L'Art      flamand    e t h o l l a n d a i s (15 avril). — M. Julien De Boer\nachève son travail sur Jan Toorop ; M. D e Roos parle d e l'Œuvre graphique de\nGeorges Rueter, u n curieux artiste décorateur hollandais. Nombreuses illus-\ntrations. — (15 mai). N u m é r o spécial consacré au maître Charles Van der\nStappen et illustré de belles reproductions des principales œuvres de l'artiste.\nT e x t e p a r M. ARNOLD G O F F I N .\n\n\nPHILOSOPHIE :\n\nP h i l o s o p h i e d e l a r e l i g i o n , par J.-J. G O U R D . — (Paris, Alcan, 1911.)\n   Ce livre posthume de J . - J . G o u r d renferme les doctrines de philosophie\nreligieuse qu'il a exposées, à plusieurs reprises, d a n s ses cours à l'Université\nde Genève.\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3565, "texte": "                                      LES   LIVRES                                 399\n\n\n    Pour M. G o u r d , la religion est un d o m a i n e qui se superpose à celui de la\nscience. Car la connaissance scientifique n'est qu'une mise en ordre artifi-\ncielle de la réalité, en vue de satisfaire aux besoins de la connaissance et de\nl'action. Cette conception rattache M. Gourd à la critique de la conception\npositiviste de la science, telle que l'ont faite, ces dernières années, des savants\nen tête desquels se trouve M. P o i n c a r é , et des philosophes dont les plus\nconnus et les plus m a r q u a n t s sont, en F r a n c e , les partisans de la « philoso-\nphie nouvelle » et, en pays anglo-saxons, les pragmatistes.\n    La raison, pour M. G o u r d , est loin d'explorer le d o m a i n e entier d u réel :\nune large part lui é c h a p p e et lui échappera toujours. Ce d o m a i n e que la\nscience ne peut faire entrer d a n s ses constructions logiques, il l'appelle l'in-\ncoordonnable. C'est l'objet de la religion. Ce qui demeure, en dehors de la\npensée scientifique, ce sont, en premier lieu, les forces psychiques de l'indi-\nvidu, qui, parfois, peuvent sortir de la règle et dépasser la m o y e n n e m e s u r e ,\njusqu'à devenir le génie. P u i s vient, p a r delà la morale du devoir, le sacri-\nfice. En dehors des règles de l'art, naît le sublime. Enfin au-dessus de la\nsociété civile, de ses lois et de ses institutions, c'est le monde des affections,\nla société de l'amour. D e là autant d'espèces en lesquelles l'incoordonnable se\ndiversifie : Vincoordonnable théorique — pratique — esthétique — social. E t\nce domaine, propre à la religion, non seulement se superpose à l'autre\ndomaine : celui de la science et de la règle, mais encore s'y oppose : il réagit\ncontre lui avec énergie et intensité.\n    Si l'on groupe en un ensemble tous les éléments de Vincoordonnable de\nl'Univers, l'on arrive à la notion de Dieu. Mais Dieu n'est pas un total de\nperfections abstraites et sans vie : il faut lui reconnaître la personnalité.\n    Dans quelle religion trouverons-nous le mieux réalisée cette conception de\nl'incoordonnable personnel? D a n s le christianisme. Il est l'incarnation la plus\nadéquate de cette notion du divin à laquelle la spéculation philosophique a\nconduit M. G o u r d . Mais s'il se sert des croyances et des rites du christia-\nnisme pour en faire le revêtement de sa pensée religieuse, il n'y est point\namené par les nécessités de la dialectique ni par les attestations de l'histoire.\nC'est un libre choix qui l'amène au christianisme. La philosophie de la reli-\ngion se meut par delà la raison r a i s o n n a n t e , et l'histoire se b o r n e à faire\nconnaître, parmi les diverses religions qui se sont succédées d a n s l'humanité,\nle symbole où la méditation du philosophe peut le mieux se réaliser, mais ce\nn'est pas elle qui g u i d e son choix.\n                                                                    E D . JANSSENS.\n\n\nLa    Prière.           Essai de psychologie religieuse, par J. SEGOND. — (Paris,\n   Alcan, 1 9 1 1 . )\n   La thèse doctorale que M. Segond a présentée en S o r b o n n e et que renferme\nle présent volume est u n e étude fort consciencieuse, fruit de très nombreuses\nlectures, de recherches approfondies et de réflexions impartiales. M. Segond\na fouillé son sujet en tous sens. Il ne s'est point borné, comme l'ont fait cer-\ntains auteurs récents dans le même d o m a i n e de la psychologie religieuse, à\nprendre, de tous côtés, des d o c u m e n t s , sans assez discerner entre eux,\n"}, {"page_pdf": 449, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3078, "texte": " 400                                DURENDAL\n\n\n\nà classer le tout sans trop de cohérence, et à échafauder enfin une hypo-\nthèse aussi ingénieuse que peu adéquate à la réalité. Le sujet méritait, au\nmoins, autant de soin que les autres domaines de la psychologie, où l'on\npousse le souci de l'objectivité jusqu'au scrupule.\n   Aussi, M. Segond a apporté une rare conscience dans l'élaboration du\nprésent volume dont nous aimons à louer le caractère sérieux et vraiment\nscientifique.\n   Nous ne pouvons pas, toutefois, approuver sa méthode. Il groupe les\nphénomènes religieux, trop exclusivement d'après leur contenu affectif et\npas assez d'après leurs caractères intellectuels. Les opérations de l'intelligence\npénètrent, croyons-nous, et informent les phénomènes religieux : elles en\nsont un élément constitutif et essentiel. Je veux bien que ces phénomènes\nsont aussi des attitudes de la volonté, des mouvements émotifs. Mais combien\nces activités du « cœur » sont sous la dépendance des opérations représen-\ntatives.\n   Quant à l'explication de la prière, M. Segond la cherche — comme\nnombre de psychologues contemporains — dans le domaine de la subcon-\nscience. J'avouerai n'en être nullement convaincu. Cette origine me paraît\ntotalement insuffisante. M. Segond a l'intention de développer cette théorie\net de tâcher à l'établir dans un nouveau volume. On ne pourra l'apprécier\navec exactitude que lorsque cet ouvrage aura paru.\n                                                                   E. JANSSENS.\n\n\nLITTÉRATURE :\n L a C h a n s o n d u C a r i l l o n , par CAMILLE LEMONNIER.— (Paris, Lafitte.)\n   J'ai lu la Chanson du Carillon dans le vieux Paris réveillé aux premières\ndouceurs de mai. Il y avait des arbres pleins de couleurs et la Seine charriait\ndes ciels étincelants. Je me garderais bien d'un rapprochement irrévérencieux\nentre l'âge de tant de pierres grises et la maturité sanguine de M. Camille\nLemonnier! Et pourtant cette grande cité si diverse dans ses aspects, ses\nmétamorphoses, ses recommencements, et qui se parait encore une fois du sou-\nrire printanier, c'était un peu comme l'œuvre de notre grand lyrique. Celui-ci\nconnut aussi, dans ses livres, les manifestations multiples de la vie.\n   Toujours en éveil, sollicité par des curiosités contradictoires, frémissant et\nnerveux, Lemonnier n'en a pas moins gardé un accent qui ne trompe pas, et\nsa griffe vient authentiquer chacun de ses livres. S'il abandonne le buccin,\nl'éclat, les phrases tendues comme des arcs, les vocables qui ronflent, sa sen-\nsibilité artiste ne lui a jamais fait défaut, ni son amour du verbe pour le\nverbe, ni la caresse ou le frissonnement des périodes, ni son génie plastique.\nPeut-être est-il, lui, l'admirable paysagiste, le plus homme de lettres de notre\népoque, à cause de cette passion unique de la matière purement littéraire,\npareille à une pâte ou aux couleurs sur la palette du peintre.\n   Je crois le deviner devant sa table de travail, le cerveau allumé par l'ivresse\nd'écrire, et demandant au seul labeur d'art, à sa folie de « l'écriture », la force\n"}, {"page_pdf": 450, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3440, "texte": "                                  LES    LIVRES                                 401\n\n\nde l'idée. U n mot appelle un autre mot, de leur réunion naît une pensée, de\nleur rythme dépendra le contour ou la courbe de l'inspiration. Le désintéres-\nsement, au profit de la beauté sans plus, est flagrant ici, et s'était-il renouvelé\navec une semblable intensité depuis Gautier?\n   Tous les lecteurs de Durendal voudront connaître la Chanson du Carillon,\npuisque aussi bien son auteur a écrit pour tous ces lecteurs. L'histoire douce,\nmélancolique, tendre, de deux jeunes filles — Elsée et Luce — dont l'âme\ns'apparente au charme de Bruges, les ravira par d'infinies délicatesses. On ne\nrésumerait point pareil livre sans déflorer les sentimentalités virginales de ces\ndeux consciences pures. Certaines effusions sont comme des prières : « Les\ngrandes souffrances solitaires ont besoin d'être partagées avec Dieu, qui est\ntoujours aux écoutes des sanglots. Même les plus oublieuses en viennent alors\nà se rappeler que le chemin de l'église est aussi celui des trois vertus en qui\ns'accomplit le devoir chrétien... »\n   Luce, petite infirme, Tune des deux héroïnes, fut dans sa préparation à la\npremière communion « une vraie petite sainte ». « Elle fit au Dieu qu'elle\nallait recevoir une maison de lumière et de plumes d'anges. » « Elle arriva à\nla grande clarté des évidences avec ses yeux morts. »\n   Voici l'hiver, « te vieux petit hiver mort de Bruges ». « Une douce fin du\nmonde neigeait : tous les canaux étaient gelés; le givre mettait aux vitres de\nfines dentelles, comme on en voit au Gruthuuse, près de Notre-Dame; et au\ncoin des rues les petites saintes vierges grelottaient derrière leur petite\nlampe. »\n   Quelques paroles dans la bouche d'Elsée sont singulièrement profondes :\n« L'art, la poésie, c'est peut-être cela, me disais-je, un miracle de l'illusion\npar-dessus les laideurs de la v i e . . . Comme Dieu a mis les fleurs au bord des\nfossés de la route, l'art est une fleur des âmes qui illumine pour nous jusqu'à\nla pente des abîmes. La laideur, le mal, les détresses humaines se transfi-\ngurent à travers son charme d'idéal. » Cette Elsée deviendra une artiste\ncélèbre dans sa Flandre.\n    Il y a l'histoire de la Petitesainte Vierge, racontée par Jean Emmanuel, le poète\nde Bruges, et que le bon abbé Sondag, plein de zèle pour les choses de l'art\net de Dieu, récite aux jeunes filles, c'est l'histoire « d'une petite vierge dé\ncarrefour derrière un grillage, avec une chandelle allumée pour étoile, et qui,\ndeux fois l'an, la veille du jour de la procession, remonte se faire rhabiller en\n Paradis pour n'avoir pas à rougir devant le Christ de ses paroissiens, trop\npauvres ou trop indifférents pour lui renouveler sa garde-robe... Une fois\nlà-haut, son divin fils veut la retenir, lui promettant pour bijoux, si elle reste,\nles plus belles étoiles de l'écrin des cieux. Mais toujours la petite sainte Vierge\nrefuse, disant que ses pauvres l'attendent et qu'elle a bien assez des perles\n enfilées au bas de sa robe, puisque ces perles sont faites avec les larmes des\n mères dans la peine et que le petit feu des chandelles les fait scintiller d'un\n éclat que n'ont pas les étoiles au firmament... Au matin, la chandelle est\n consumée et on voit briller, à la clarté du jour, la belle robe d'or et de den-\n telles sans que jamais personne ne se soit aperçu que la petite Vierge a passé\n une partie de la nuit en voyage... ».\n"}, {"page_pdf": 451, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3323, "texte": "402                                   DURENDAL\n\n\n\n    Elsée, le cœur remué par ses rêves de beauté, m u r m u r e r a en écoutant le\npoète : « Oui, c'est bien cela le don sublime : transfigurer le réel, sans le\ndéformer, en l'éclairant des couleurs surnaturelles d'un paradis d'espoir, de\nconfiance et de tendre h u m a n i t é . . . La religion n'est peut-être que cela, l'art\ndes â m e s , et c'est pourquoi elle est universelle et éternelle. N o t r e vie, par les\nbarreaux de sa prison, tourne les yeux vers les sources originelles de la beauté\nqui est en Dieu. T o u t e chose, même la plus humble, rejoint, à un point de\nl'infini, la splendeur divine; la p a u v r e lampe du tisserand, dans le soir livide,\ns'allume au scintillement d'une étoile. Même l'âme la plus triviale s'ondoie\nde grâce et de beauté à l'heure lustrale des Sacrements. »\n    « Et, c'était encore une fois, écrit Camille L e m o n n i e r , l'enchantement d'une\nde ces nuits de Bruges, où l'on ne peut dire si l'on veille, ni m ê m e si l'on vit,\ndans une grande langueur de songe et de sommeil... »\n   Des impressions aussi prenantes, il y en a presque à chaque page de ce\nlivre, au-dessus duquel la Chanson du Carillon plane ou passe emportée par le\nvent de la mer ou s'abat sur les vieux toits moussus et jusque dans les canaux\nimmobiles.\n   La Poésie a une jeunesse de cœur immortelle.                                  G. V.\n\nL e C œ u r se t r o m p e , par L o u i s DELZONS. — ( P a r i s , Calmann-Levy.)\n   M. Louis Delzons a publié plusieurs romans de suite, l'Affaire Nell, les\nMascran, le Meilleur Amour, d o n t nous avons tâché de dire l'allure pressante,\nla trame serrée, l'expression adéquate, la pensée tour à tour dédaigneuse ou\nmélancolique. M. Delzons, qui est avocat, qui peut, en l'intimité de son con-\nfessionnal laïque, scruter le tréfonds des âmes, M. Delzons, qui aime se\nvarier et se renouveler, nous d o n n e , cette fois, trois longues nouvelles, assem-\nblées par un fil de psychologie : l'incertitude de nos sentiments et les erreurs\noù parfois ils nous induisent.\n   Les Orgues de Saint-Etienne : mariée à un artiste parisien qui, en province,\ns'enlise rapidement d a n s le bien-être et le vin, M m e Juliette Vaney, cède à la\nséduction doux parlante d'un officier idéaliste (les officiers idéalistes sont les\nplus redoutables en cet ordre de conjonctures); bientôt veuve et, bien\nentendu, oubliée par le fringant militaire, elle ne se décide pas à épouser le\nvieux comte de Robilant, l'oncle du séducteur, fils adoptif du comte. « Dès\nqu'elle se retrouvait seule avec ses pensées, l'impossibilité de ce mariage\nétouffait tous ces m o u v e m e n t s , et le respect même qu'elle éprouvait pour\ncette g r a n d e douleur lui interdisait d'aller à lui c o m m e une créature imma-\nculée et digne d'adoration, alors qu'elle était souillée, souillée par sa faiblesse\npour le fils de cet h o m m e . » Juliette retourne à P a r i s et, dolente et pleurante,\npromet à M. de Robilant de revenir près de lui « q u a n d les enfants seront\ngrands, quand il sera tout à fait vieux ».\n   « — Il faut donc que je vive jusque-là ? fit Robilant.\n   » Il baisa sa main et descendit.\n   » Le train s'ébranla. De la portière, Juliette cria encore :\n   » — Vivez! Vivez!\n   \" Et son cri sembla résonner longtemps dans la nuit. »\n"}, {"page_pdf": 452, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3555, "texte": "                                    LES LIVRES                                       403\n\n\n   L'Arbre de Croumalies ; ceci est proprement une étude de pathologie men-\ntale, la dissection des nerfs et du cerveau d'un jeune « imagier » au génie\ndétraqué, merveilleux et fruste, qui, trahi par tous, même par celle que béa-\ntement il adorait, vient mourir sous l'arbre patrial en appelant sa m a m a n .\n« Il dit toute sa peine, tous les malheurs de sa triste vie, j u s q u ' a u dernier,\net entre tous, l'infortune suprême de n'avoir pu être a i m é . . . Il entendit alors\nqu'elle répondait : « Viens, viens! » U n e comprenait pas d'abord. Il attendit\nque la voix qui lui parlait fût p l u s distincte et plus pressante... P u i s , de n o u -\nveau, il entendit : « Viens, v i e n s ! » Cette fois, il comprit... Ses mains, tâtant\nl'herbe, y rencontrèrent la corde qu'il avait emportée de chez lui... Comme\non se hâte pour une fête, il hâta ses apprêts. Il était joyeux; il m u r m u r a i t\ntendrement : « M a m a n , me voici. » Il dit u n e dernière fois : « M a m a n ! . . . »\nEt aux branches du vieil arbre de Croumalies, son corps se balança, d a n s la\npaix souriante de cette belle nuit. »\n    Quant à la Grange de M. Terrax, c'est une sombre histoire de vengeance\nrurale : chassé, à juste titre, de la ferme qu'il exploite, u n paysan assouvit\nsa haine en incendiant la grange du propriétaire; mais il confesse son crime\net meurt p a r d o n n é . « L e colonel Terrax sentait déjà la paix aussi profonde\n en lui-même que dans cette âme délivrée. Il ne répondit que par des signes\n incertains aux magistrats qui, près de lui maintenant, annonçaient la fin toute\n prochaine. L o r s q u ' u n simple tressaillement du visage immobile eut révélé\n que la dernière seconde était vécue, il regarda encore les yeux fixes dans leur\n teinte bleuâtre, et m u r m u r a en les fermant :\n    « — Le p a u v r e ! »\n    Ecrit en u n e langue nette et précise, pénétré de virile et poignante tristesse,\n le nouveau livre de M. Louis Delzons est de tout premier ordre.\n                                                                   FRANZ M A H U T T E .\n\n\nB o b i n e e t C a s i m i r , par M. F . - C . MORISSEAUX. (Bruxell., L a m b e r t y . )\n   L'œuvre ignoble de M. Morisseaux m'a rappelé le mot héroïque et trivial\nde Napoléon à M. de Talleyrand, que rapporte Sainte-Beuve : « Tenez, mon-\nsieur, vous n'êtes que de la merde d a n s un bas de soie \".\n  A parler franc, M . Morisseaux, qui pastiche le style d'Anatole F r a n c e , ne\nnous a pas déçu. Il ne nous promettait pas autre chose! D a n s l'histoire un\npeu simplette qui ouvre le volume et lui sert de titre, l'histoire du chien\nBobine et du lapin Casimir, il dit avec un cynisme assez crâne, — car il a du\ncrâne, ce monsieur, et son portrait-charge, qui illustre le volume, semble\nvolumineux à contenir dans la m ê m e boîte, pêle-mêle, sa cervelle et ses\nboyaux petits et gros, — il dit : « J e dois m'accuser de ne posséder guère le\nsens de ce que les gens appellent la p u d e u r . » Mais où l'auteur s'abuse jus-\nqu'à confondre ce qui vient de sa cervelle avec ce qui vient d'ailleurs, c'est\nquand il affirme que « le libertinage de l'esprit n'entraîne pas nécessairement\nl'oblitération du cœur ». D'ailleurs, n'est-ce pas une manière de confession\ninvolontaire que cet aveu de l'auteur : « Je sais des écrivains qui se croient\ncondamnés, dans leurs œuvres, au libertiuage obligatoire, et qui rougiraient\nde se laisser inspirer par u n e idée saine. » M. Morisseaux est de ceux-là.\n"}, {"page_pdf": 453, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3372, "texte": "404                               DURENDAL\n\n\n\n   Je ne suis pas bégueule, je pense, et la fréquentation journalière de la\nmisère humaine m'a donné un estomac assez en garde contre les haut-le-\ncœur. J'ai entr'ouvert les contes de La Fontaine, fréquenté les contes drola-\ntiques de Balzac ; le Décameron de Boccace ne m'est pas totalement inconnu.\nOn sort de ces livres-là, on va prendre l'air, et tout se dissipe. Mais il règne\n(j'emploie ce verbe à dessein), il règne, dans ce livre-ci, autour des idées et\ndes pensées ordinaires de l'auteur, une saleté si persistante, une crasse si\nnauséabonde, une immondicité si tenace, l'ignominie découle si abondante de\nl'esprit et du cœur, l'odeur de ce mauvais lieu intellectuel imprègne si obsti-\nnément l'air, que la pourriture de l'écrivain menace jusqu'au lecteur. La\npublication de pareilles œuvres asphyxiantes constitue des crimes contre l'hy-\ngiène et la propreté humaines. Ni le culte de l'art, ni la recherche de la beauté,\nni le caprice de la fantaisie la plus échevelée n'excusent de telles volontaires\nmalfaisances. Ce livre affirme un parti-pris d'immoralité, et une telle persis-\ntance dans la succession de ces attentats contre les mœurs, qu'on cherche des\nyeux, non pas tant les gendarmes, que les gardiens des fous, et la lance du\ndocteur plutôt que les menottes.\n   Platon souhaitait, je crois, qu'on reconduisit, aux frontières de la Répu-\nblique, les poètes couronnés de fleurs. Les salauds de l'écritoire de cette\nespèce-ci, ces coryphées du Bas-Ventre, il faut les reconduire, non pas à la\nfrontière des peuples, car nul n'en voudrait non plus que du choléra ou\nde la peste, mais vers ces asiles où sont de droit ceux dont l'esprit et le cœur\nse sont oblitérés, et si l'on tient à les couronner de quelque emblème symbo-\nlique, et bien qu'on leur verse sur la tète ce que Napoléon devinait dans\nle bas de soie de M. de Talleyrand. Lorsqu'on a le malheur, qui peut bien\nsurvenir à un lettré de l'espèce Morisseaux, de faire une confusion entre le\ncerveau, et ce qui est à l'autre bout du tube digestif, pour nous servir d'une\ndéfinition de Voltaire, on est en plein dans le gâtisme littéraire, et désor-\nmais on relève de la pathologie et non de la critique.\n                                                                POL DEMADE.\nL a p e n s é e d ' E d o u a r d R o d , morceaux choisis. — (Paris, Perrin.)\n   La pensée d'un écrivain, c'est la moelle littéraire de son œuvre. Elle donne\nla mesure de sa force et de sa puissance. Nous avons, dans ce genre, des\nlivres qui constituent, peut-on dire, pour l'esprit du lecteur, des plats à la\nmoelle de lion. Il est même des hommes dont toute la gloire tient en un de\nces recueils de phrases hachées, tel Pascal. Pour ma part, j'ai toujours raffolé\nde ces volumes, et chaque fois qu'il en paraît un, fût-il d'un inconnu, je\nl'ouvre, prêt à le poser dans ma bibliothèque, à côté des Pensées de Marc-\nAurèle, de Montaigne, de Rivarol, de Chamfort, de Vauvenargues, de la\nRochefoucauld, de de Maîstre, de Barbey d'Aurevilly, de Joubert, de Désiré\nNisard et d'autres.\n   Mais j'ai été déçu, en lisant ce livre, qu'on nous donne comme la\npensée d'Edouard Rod, et qui contient certes des phrases aimables, des\npassages attachants, des citations excellentes, mais pas une de ces pensées\nfortes, sobres, frappées en dix ou vingt mots, l'espace d'une médaille de\n"}, {"page_pdf": 454, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3253, "texte": "                                     LES   LIVRES                                    405\n\n\nbronze. E d . R o d sentait vivement mais il ne pensait guère, au moins dans le\nsens de Pascal. Il manquait à ce Suisse protestant les deux ailes dont parle\nTaine à propos d u christianisme. Aussi ne plane-t-il jamais sur les sommets\nneigeux, mais se traîne-t-il d a n s la vallée des idées courantes. J'ai été déçu\ncomme je ne l'avais jamais été, et je n'ai pas retrouvé les délicieuses surprises\nde ces livres presque inconnus : Sans halte, signé Aurel, et ce Chemin faisant\nde Mme Barratin tout constellés des feux diamantés de l'esprit et qu'on pren-\ndrait pour u n chemin parmi les étoiles. P a u v r e R o d ! Au lieu de lui\ndemander l'aumône d'une pensée, cette miette du génie, on a envie de la lui\nfaire.\n                                                                        POL DEMADE.\nC h r y s a l i d e s , par FERDINAND BOUCHÉ. — (Bruxelles, Lamertin.)\n  Je serais assez tenté de croire, par expérience personnelle, que la partie la\nplus difficile d'un livre c'est le titre. Voici, par exemple, de M. F e r d i n a n d\nBouché un livre délicieux de style, d'imagination, de réalisation, un livre fait\ncomme u n collier de perles, dont deux au moins sont d'une g r a n d e rareté e t\nd'une beauté s u r p r e n a n t e : Djina, et Vieilles amours, deux idylles, une entre\nadolescents, l'autre entre vieillards, et l'auteur n'a trouvé pour ce recueil\nde contes exquis q u e ce titre maussade et terne. Il s'en défend, avant qu'on\nl'accuse, d a n s l'épigraphe d u volume ainsi conçue : « L ' h o m m e et l'univers\nsont chrysalides. Sagesse orientale. »\n   Non, monsieur, ce ne sont pas là des chrysalides, c'est-à-dire de petites\nmomies emmaillotées, des tombes d'insectes, prêtes à ressusciter, mais de\nbeaux papillons.                                                               P . D.\n\n P a g e s v e r s i c o l o r e s , par F . M A H U T T E . — (Brux., Office de publicité.)\n    Mgr d ' H u l s t comparait un jour, avec un dédain de grand seigneur de la\n prose, nos chroniques à de la mousse, de la mousse de bock! Ce qui fait\n notre mérite, paraît-il, c'est cette chose légère que nous tirons, au jour le\n jour, des événements et des faits, qui bruit un peu dans la lumière, et puis\n s'évanouit à j a m a i s .\n     Franz Mahutte qui excelle dans ce genre a souhaité, dans ce livre-ci, faire\n  durer, le temps d'un livre au moins, cette mousse jolie et lumineuse qu'il\n  appelle, d a n s u n e conférence sur la chronique et les chroniqueurs : u n e\n  légère philosophie. Il a rêvé d'éterniser u n peu ces brèves minutes d'un seul\n  jour, et il pourrait bien avoir réussi; car on relit avec joie ces pages char-\n  mantes, sauvées des Vésuve de papier dont la lave s'écoule c h a q u e matin des\n  ateliers de composition et recouvre de ses cendres le m o n d e qui fait semblant\n   de penser.                                                                      P . D.\n\n  DIVERS :\n  Praeterita      : Souvenir   de Jeunesse,     par JOHN      RUSKIN.     Traduction       de\n    Mme GASTON PARIS. Préface de M. DE LA SIZERANNE. — ( P a r i s , Hachette.)\n    C'est vers la fin de sa longue vie q u e Ruskin écrivit ces pages, ce recueil\n"}, {"page_pdf": 455, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2955, "texte": "406                                 DURENDAL\n\n\n\nde souvenirs resté inachevé, où il se complaît à évoquer la mémoire de ses\nvingt premières années. Il arrive, parfois, que les détails ou les faits de son\nenfance lui apparaissent à travers le prisme de la gloire qu'il avait acquise,\nmais, en général, on sent qu'il essaie de retrouver en lui la trace des\nimpressions, des pensées, du caractère de l'enfant qu'il avait été et de la\nrendre dans toute leur vérité. Toute sa vie longue, laborieuse et agitée\ns'interposait, quoi qu'il en eût, entre le temps où il écrivait ce livre et celui\noù il en avait vécu les récits, mais si la physionomie sous laquelle il se res-\nsuscite peut nous sembler quelquefois empreinte de quelque involontaire\nexagération, il ne semble pas qu'il en aille de même pour les précieux por-\ntraits qu'il retrace avec vénération, tendresse et humour de ses parents, de\nses amis et des misses pour certaines desquelles il composa, à ce qu'il rap-\nporte, des poèmes sentimentaux d'une « majestueuse imbécillité » !...\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n\nDiscours sur les préjugés ennemis de l'histoire de\n France : Politique de l'histoire de France, par M. FAGUS.\n   — (Paris, Bibliothèque de L'Occident.)\n   Discours, « à propos de livres récents », où il y a de la fougue, de l'enthou-\nsiasme, toute l'ardeur d'un patriotisme qui se laisse assez facilement emporter\njusqu'à l'injustice pour ce qui n'est pas français. Chaque peuple aime à se\nflatter d'avoir été investi d'une mission providentielle dans le monde et, en\nréalité, ils ont tous raison et des raisons de le croire... M. Fagus abonde eu\nidées souvent justes, parfois excessives, et qui sous sa plume prennent une\nexpression tantôt éloquente, tantôt pénible ou singulière.\n                                                                         A. G.\n\nU n procès du chapitre de Nivelles (1759-1765), par M. GEORGES\n   WILLAME. — (Nivelles, imprimerie de la Société archéologique.)\n   Ce procès n'a pas duré dix ans comme le siège de Troie, mais il ne s'en est\npas fallu de beaucoup. Les adversaires en présence étaient, d'une part,\nl'abbesse de Sainte-Gertrude, de Nivelles, la comtesse de Berlo, « princesse\nde Nivelles et du Saint-Empire » ; de l'autre, le chapitre des chanoines et\nchanoinesses de cette collégiale. L'objet de la querelle était la détermination\ndes droits respectifs des contondants. Les débats, qui se terminèrent par le\ntriomphede l'abbesse, se déroullèrent devant le Conseil souverain de Brabant,\nqui eut à prendre connaissance d'innombrables réquisitions, soutènements, décla-\nrations, répliques, dupliques, brèves observations, etc., dont le style judiciaire ne\nmanque ni de pittoresque ni parfois de malice. M. Willame s'est attaché avec\ngoût et succès à conserver à toute cette vieille procédure son accent original.\n                                                                             A. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison06-022", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 407, "page_fin": 408, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Le dimanche 11 mai a été inaugurée", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 456, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2470, "texte": "NOTULES\n\n   Le dimanche 11 mai a été inaugurée à Genck la section limbourgeoise de\nla Société pour la protection des Sites. On y a pris de très bonnes résolutions et\nl'on s'est montré décidé à protéger contre la laideur industrielle la beauté de\nla Campine.\n   Un ordre du jour de MM. Firmin Van den Bosch et Camille Huysmans a\nété voté à l'unanimité : il émettait le vœu que toute concession minière soit\ndorénavant subordonnée à la condition que les sites seront respectés dans la\nmesure du possible par les sociétés exploitantes.\n   Un charmant banquet a été servi, après la réunion, à l'Hôtel de la Cloche.\nY assistaient, entre autres, le bourgmestre de Genck, l'architecte Saintenoy,\nvice-président de la Société nationale pour la protection des Sites, le baron de\nVillefagne de Vogelsang, MM. Firmin Van den Bosch, Pierre Nothomb, le\ndéputé Camille Huysmans, les peintres Paul Bamps et Van Doren, etc.\n                                           #\n                                       * *\n   M. Georges Legrand vient de publier chez Lethielleux un livre sur la\n« Force morale ». Nous reparlerons de cet ouvrage, M. Georges Legrand\nétant un penseur doublé d'un écrivain de grand talent.\n                                        *\n                                       * *\n  Le monument Verlaine a été inauguré le 25 mai à Paris. M. Firmin Van\nden Bosch y représenta Durendal.\n                                        *\n                                       * *\n  Le Comité du Monument wallon d'Hastière s'est adjoint deux nouveaux\nmembres, MM. Francis Houtart et Adrien de Prémorel. Par erreur ne figu-\nraient pas à la première liste MM. Eugène Gilbert et Géo Deprez, directeur\ndu Val-Saint-Lambert.\n                                           *\n                                       *       *\n  Accusé de réception :\n  ART : Botticelli, par RENÉ SCHNEIDER. Vol. ill. (Collection : Les grands\nartistes. Paris, Laurens). — Teniers, par ROGER PEYRE. Vol. ill. (idem). —\nLa cathédrale de Bourges, par AMÉDÉE BOINOT. Vol. ill. (Collection : Mono-\ngraphie des grands édifices de France, idem). — L'église de Bron, par VICTOR\nNODET. Vol. ill. (idem). — La cathédrale d'Allés, par JEAN LARAN. Vol. ill.\n(idem). — Le musée de sculpture comparée du Trocadéro, par CAMILLE ENLART.\nVol. ill. (Les grandes institutions de France, idem). — Anciennes dentelles\nbelges des Musées des arts décoratifs et industriels à Bruxelles, par E . VAN OVERLOOP.\n"}, {"page_pdf": 457, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3300, "texte": "408                               DURENÛAL\n\n\nVol. ill. (Bruxelles, Van Oest). — Carnet d'art, par ADOLPHE BOSCHOT (Paris,\nBlond). — Histoire générale de l'art : France, par Louis HOURTIC. Vol. ill.\n(Collection « Ars una species mille », Paris, Hachette). — L'Art, par\nAUGUSTE RODIN. Entretiens réunis par Paul Ysell. Vol. ill. (Paris, Grasset).\n  B I O G R A P H I E : Autobiographie, de HENRY STANLEY. Traduction de\nGeorges Feuilloy. I. Années d'épreuves et d'aventures, 1843-1862 (Paris,\nPlon). — Nestorius, par F. N A U (Paris, Bloud). — Le cardinal Vaughan, par\nPAUL THUREAU-DANGIN (idem).        — Charles Fourier,    par ALBERT FONTAINE\n(idem). — Philon le Juif, par M. Louis (idem). — Benoit Spinoza, par PHILIPPE\nBORRELL (idem). — John Loche, par JEAN DIDIER (idem). — Renouvier, par\nJ. ARCHAMBAULT (idem). — Monseigneur Duchesne, par CLAUDE D'HABLOVILLE\n (Paris, Sansot).\n   H I S T O I R E : Le sionisme, par ANGELE MARVAUD (Paris, Bloud). — La\nchambre introuvable, par MARCELLE NAVARRE (idem). — Excentriques et aventu-\nriers, par THÉODORE DE WYZEWA (Paris, Perrin).\n   L I T T É R A T U R E : Figures littéraires, par LUCIEN MAURY (Paris, Perrin).\nReligion et littérature, par PAUL HALFLANTS (Bruxelles, Société belge de\nlibrairie). — L'attitude du lyrisme contemporain, par T. DE VISAN (Paris, Mercure\nde France). — Œuvres choisies de FLÉCHIER. Introduction et notes de H. Bré-\nmond (Paris, Bloud). — Sermons de carême de BOURDALOUE. Introduction et\nnotes de E . Griselle (idem). — Prières et méditations inédites de E . HELLO,\npubliées par LUCIE GOYAU (idem).\n  P H I L O S O P H I E : La pensée contemporaine. Les grands problèmes, par PAUL\nGAULTIER (Paris, Hachette). — Romantisme et religion, par ANDRÉ JOUSSAIN\n(Paris, Alcan). — De Kant à Bergson, par C. COIGNET (idem). — Le romantisme\nutilitaire. Etude sur le mouvement pragmatiste,par R E N É BERTHELOT (idem).\n— La méthode d'immanence, par J. WEHRLÉ (Paris, Bloud). — Introduction à la\nphilosophie de l'impérialisme, par ERNEST SELLIÈRE (Paris, Alcan).\n   P O É S I E : Poèmes brefs, par HENRI FALK (Paris, Grasset). — Au réveil de la\nvie, par PIERRE JABLONSKI (Paris, Figuière). — La moisson dupasse, par MARIE\nDE BLONAY (Paris, Sansot). — Les parfums du coffret, par HENRI MALOT(Paris,\nLe Beffroi). — La nuit, par IWAN GILKIN (Paris, Mercure de France). — La\nvoix qui chante, par JEAN DE MACAR (Bruxelles, Association des écrivains\nbelges). — Le paradis retrouvé, par JOACHIM GASQUET (Paris, Grasset).\n   R O M A N S : La leçon des jours, par L'ESPINASSE MONGENET (Paris, Perrin).\n— Le bon combat, par FRANÇOIS LABEUR (Paris, Grasset). — Le cœur se trompe,\npar Louis DELZONS (Paris, Calmann-Lévy). — Le destin de Sabine, par J. DE\nCRANPHORE (Paris, Plon). — Le carnet d'un stagiaire, par HENRY BORDEAUX\n(idem). — Vies agrestes, par J. D E BOUCK (Bruxelles, Vromant). — La douce\nFrance, par RENÉ BAZIN (Paris, Gigord). — La vie blanche, par Louis\nDORINAT (Paris, Grasset).— Pardessus la haie, par SANDER PIERRON (Bruxelles,\nAssociation des écrivains belges). — Le roman d'une coloniale, par HUBERT\nCLARY (Paris, Grasset).\n   T H É Â T R E : Tête d'or, par PAUL CLAUDEL (Paris, Mercure de Fiance).\n   VARIA : L'horreur des responsabilités, par EMILE FAQUET (Paris, Grasset).\n— La probité scientifique de Haeckel (Paris, Bloud).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 390, "texte": ""}, {"page_pdf": 391, "texte": ""}, {"page_pdf": 392, "texte": ""}, {"page_pdf": 393, "texte": ""}, {"page_pdf": 394, "texte": "          LE CHEMIN DE LA CROIX\n\n                PREMIÈRE STATION\n  C'est fini. Nous avons jugé Dieu et nous l'avons condamné\nà mort.\n  Nous ne voulons plus de Jésus-Christ avec nous, car il nous\ngêne.\n  Nous n'avons plus d'autre roi que César! d'autre loi que le\nsang et l'or.\n  Crucifiez-le, si vous le voulez, mais débarrassez-nous de l u i !\nqu'on l'emmène!\n  Toile! toile! T a n t pis! puisqu'il le faut, qu'on l'immole et\nqu'on nous donne Barabbas !\n\n\n  Pilate siège au lieu qui est appelé G a b b a t h a .\n  « N'as-tu rien à dire? » dit Pilate. Et Jésus ne répond pas.\n  « — Je ne trouve aucun mal en cet h o m m e » , dit Pilate,\n« mais bah !\n  Qu'il meure, puisque vous y tenez! J e vous le donne, Ecce\nhomo. »\n  Le voici, la couronne en tête et la pourpre sur le dos.\n\n\n  Une dernière fois vers nous ces yeux pleins de larmes et de\nsang!\n  Qu'y pouvons-nous? pas moyen de le garder avec nous plus\nlongtemps.\n  Comme il était un scandale pour les Juifs, il est parmi nous\nun non-sens.\n  La sentence d'ailleurs est rendue, rien n'y m a n q u e , en lan-\ngages hébraïque, grec et latin.\n  Et l'on voit la foule qui crie et le juge qui se lave les mains.\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": "346                         DURENDAL\n\n\n\n\n                  DEUXIÈME STATION\n   On lui rend ses vêtements et la croix lui est apportée.\n   \" Salut \", dit Jésus, « ô Croix que j'ai longtemps désirée! »\n   Et toi, regarde, chrétien, et frémis! Ah, quel instant\nsolennel\n   Que celui où le Christ pour la première fois accepte la Croix\néternelle!\n   O consommation en ce jour de l'arbre dans le Paradis!\n   Regarde, pécheur, et vois à quoi ton péché a servi,\n   Plus de crime sans un Dieu dessus et plus de croix sans le\nChrist !\n   Certes le malheur de l'homme est grand, mais nous n'avons\nrien à dire,\n   Car Dieu est maintenant dessus, qui est venu non pas expli-\nquer mais remplir.\n   Jésus reçoit la Croix comme nous recevons la Sainte Eucha-\nristie :\n   « Nous lui donnons du bois pour son pain », comme il est\ndit par le prophète Jérémie.\n   Ah, que la croix est longue, et qu'elle est énorme et difficile!\n   Qu'elle est dure! qu'elle est rigide! que c'est lourd, le poids\ndu pécheur inutile!\n   Que c'est long à porter pas à pas jusqu'à ce qu'on meure\ndessus!\n   Est-ce vous qui allez porter cela tout seul, Seigneur Jésus?\n\n\n   Rendez-moi patient à mon tour du bois que vous voulez que\nje supporte.\n   Car il nous faut porter la croix avant que la croix nous\nporte.\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": "                    LE CHEMIN    DE   LA   CROIX\n                                                                H7\n\n                TROISIÈME STATION\n  En marche! victimes et bourreaux à la fois, tout s'ébranle\nvers le Calvaire.\n  Dieu qu'on tire par le cou tout à coup chancelle et tombe à\nterre.\n\n\n   Qu'en dites-vous, Seigneur, de cette première chute?\n   Et puisque maintenant vous savez, qu'en pensez-vous? cette\nminute\n   Où l'on tombe et où le faix mal chargé vous précipite !\n   Comment la trouvez-vous, cette terre que vous fîtes?\n   Ah ! ce n'est pas la route du bien seulement qui est raboteuse,\n   Celle du mal, elle aussi, est perfide et vertigineuse!\n   Il n'est pas que d'y aller tout droit, il faut s'instruire pierre\nà pierre,\n   Et le pied y manque souvent, alors que le cœur persévère.\n   Ah, Seigneur! par ces genoux sacrés, ces deux genoux qui\nvous ont fait faute à la fois,\n   Par le haut-le-cœur soudain et la chute à l'entrée de l'hor-\nrible Voie,\n   Par l'embûche qui a réussi, par la terre que vous avez\napprise,\n\n\n Sauvez-nous du premier péché que l'on commet par surprise!\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": "348                        DURENDAL\n\n\n\n\n                QUATRIÈME STATION\n   O mères qui avez vu mourir le premier et Tunique enfant,\n   Rappelez-vous cette nuit, la dernière, auprès du petit être\ngémissant,\n   L'eau qu'on essaye de faire boire, la glace, le thermomètre,\n   Et la mort qui vient peu à peu et qu'on ne peut plus mécon-\nnaître.\n   Mettez-lui ses pauvres souliers, changez-le de linge et de\nbrassière.\n   Quelqu'un vient qui va me le prendre et le mettre dans la\nterre.\n   Adieu, mon bon petit enfant! adieu, ô chair de ma chair!\n\n\n  La quatrième Station est Marie qui a tout accepté.\n  Voici au coin de la rue qui attend le Trésor de toute Pauvreté.\n  Ses yeux n'ont point de pleurs, sa bouche n'a point de salive.\n  Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus qui arrive.\n  Elle accepte. Elle accepte encore une fois. Le cri\n  Est sévèrement réprimé dans le cœur fort et strict,\n  Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus-Christ.\n  La Mère regarde son Fils, l'Eglise son Rédempteur,\n  Son âme violemment va vers lui comme le cri du soldat qui\nmeurt !\n  Elle se tient debout devant Dieu et lui offre son âme à lire,\n  Il n'y a rien dans son cœur qui refuse ou qui retire,\n  Pas une fibre en son cœur transpercé qui n'accepte et ne\nconsente.\n  Et comme Dieu lui-même qui est là, elle est présente.\n  Elle accepte et regarde ce Fils qu'elle a conçu dans son sein.\n  Elle ne dit pas un mot et regarde le Saint des Saints.\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": "                LE C H E M I N   D E LA CROIX            349\n\n\n\n             CINQUIÈME STATION\nL'instant vient où ça ne va plus et Ton ne peut plus avancer.\nC'est là que nous trouvons jointure et où vous permettez\nQu'on nous emploie nous aussi, même de force, à votre Croix.\nTel Simon le Cyrénéen qu'on attelle à ce morceau de bois.\nIl l'empoigne solidement et marche derrière Jésus,\nAfin que rien de la Croix ne traîne et ne soit perdu.\n"}, {"page_pdf": 399, "texte": "350                           DURENDAL\n\n\n\n\n                    SIXIÈME STATION\n   Tous les disciples ont fui, Pierre lui-même renie avec\ntransport !\n   Une femme au plus épais de l'insulte et au centre de la mort\n   Se jette et trouve Jésus et lui prend le visage entre les mains.\n\n\n   Enseignez-nous, Véronique, à braver le respect humain.\n   Car celui à qui Jésus-Christ n'est pas seulement une image,\nmais vrai,\n   Aux autres hommes aussitôt devient désagréable et suspect.\n   Son plan de vie est à l'envers, ses motifs ne sont plus les\nleurs,\n   Il y a quelque chose en lui toujours qui échappe et qui est\nailleurs.\n   Un homme fait qui dit son chapelet et qui va impudemment\nà confesse,\n   Qui fait maigre le vendredi et qu'on voit parmi les femmes à\nla messe,\n   Cela fait rire et ça choque, c'est drôle et c'est irritant aussi.\n   Qu'il prenne garde à ce qu'il fait, car on a les yeux sur lui.\n   Qu'il prenne garde à chacun de ses pas, car il est un signe.\n   Car tout chrétien de son Christ est l'image vraie quoique\nindigne.\n   Et le visage qu'il montre est le reflet trivial\n   De cette Face de Dieu en son cœur, abominable et triom-\nphale !\n\n\n  Laissez-nous la regarder encore une fois, Véronique,\n  Sur le linge où vous l'avez recueillie, la face du Saint Viatique.\n  Ce voile de lin pieux où Véronique a caché\n  La face du Vendangeur au jour de son ébriété,\n  Afin qu'éternellement son image s'y attachât,\n  Qui est faite de son sang, de ses larmes et de nos crachats!\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "                  LE C H E M I N   D E LA CROIX             351\n\n\n\n\n                SEPTIÈME STATION\n  Ce n'est pas la pierre sous le pied, ni le licou\n  Tiré trop fort, c'est l'âme qui fait défaut tout à coup.\n  O milieu de notre vie! ô chute que Ton fait spontanément!\n  Quand l'aimant n'a plus de pôle et la foi plus de firmament,\n  Parce que la route est longue et parce que le terme est loin,\n  Parce que Pon est tout seul et que la consolation n'est point.\n  Longueur du temps! dégoût en secret qui s'accroît\n  De l'injonction inflexible et de ce compagnon de bois!\n  C'est pourquoi on étend les deux bras à la fois comme quel-\nqu'un qui nage,\n  Ce n'est plus sur les genoux qu'on tombe, c'est sur le visage,\n  Le corps tombe, il est vrai, et l'âme en même temps a\nconsenti.\n\n\n  Sauvez-nous de la Seconde chute que l'on fait volontairement\npar ennui.\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": "352                        DURENDAL\n\n\n\n\n                 HUITIÈME STATION\n   Avant qu'il ne monte une dernière fois sur la montagne,\n  Jésus lève le doigt et se tourne vers le peuple qui l'ac-\ncompagne,\n   Quelques pauvres femmes en pleurs avec leurs enfants dans\nles bras.\n   Et nous, ne regardons pas seulement, écoutons Jésus, car il\nest là.\n   Ce n'est pas un homme qui lève le doigt au milieu de cette\npauvre enluminure,\n   C'est Dieu qui pour notre salut n'a pas souffert seulement en\npeinture.\n  Ainsi cet homme était le Dieu tout-puissant, il est donc vrai!\n   Il est un jour où Dieu a souffert cela pour nous, en effet!\n   Quel est-il donc, le danger dont nous avons été rachetés à\nun tel prix?\n   Le salut de l'homme est-il si simple affaire que le Fils\n   Pour l'accomplir est obligé de s'arracher du sein du Père?\n   S'il va ainsi du Paradis, qu'est-ce donc que l'Enfer?\n   Que fera-t-on du bois mort, si l'on fait ainsi du bois vert?\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "                  LE C H E M I N   D E LA CROIX            353\n\n\n\n                NEUVIÈME STATION\n  \" Je suis tombé encore et cette fois, c'est la fin.\n  Je voudrais me relever qu'il n'y a pas moyen.\n  Car on m'a pressé comme un fruit et l'homme que j'ai sur le\ndos est trop lourd.\n  J'ai fait le mal, et l'homme mort avec moi est trop lourd!\n  Mourons donc, car il est plus facile d'être à plat ventre que\ndebout,\n  Moins de vivre que de mourir, et sur la croix que dessous. »\n\n\n Sauvez-nous du Troisième péché qui est le désespoir!\n Rien n'est encore perdu tant qu'il reste la mort à boire!\n Et j'en ai fini de ce bois, mais il me reste le fer!\n Jésus tombe une troisième fois, mais c'est au sommet du\nCalvaire.\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": "354                          DURENDAL\n\n\n\n\n                   DIXIÈME STATION\n  Voici Taire où le grain de froment céleste est égrugé.\n  Le Père est nu, le voile du Tabernacle est arraché.\n  La main est portée sur Dieu, la Chair de la Chair tressaille,\n  L'Univers en sa source atteint frémit jusqu'au fond de ses\nentrailles !\n  Nous, puisqu'ils ont pris la tunique et la robe sans couture,\n  Levons les yeux et osons regarder Jésus tout pur.\n\n   Ils ne vous ont rien laissé, Seigneur, ils ont tout pris,\n   La vêture qui tient à la chair, comme aujourd'hui\n   On arrache sa coulle au moineet son voile à la vierge consacrée.\n   On a tout pris, il ne lui reste plus rien pour se cacher.\n   Il n'a plus aucune défense, il est nu comme un ver,\n   Il est livré à tous les hommes et découvert.\n   Quoi, c'est là votre Jésus! Il fait rire. Il est plein de coups et\nd'immondices,\n   Il relève des aliénistes et de la police.\n   Tauri pingues obscderunt me. Libera me, Domini, de ore canis.\n   Il n'est pas le Christ. Il n'est pas le Fils de l'Homme. Il\nn'est pas Dieu.\n   Son évangile est menteur et son Père n'est pas aux cieux.\n   C'est un fou! C'est un imposteur! Qu'il parle! Qu'il se taise!\n   Le valet d'Anne le soufflette et Renan le baise.\n   Ils ont tout pris. Mais il reste le sang écarlate.\n   Ils ont tout pris. Mais il reste la plaie qui éclate!\n   Dieu est caché. Mais il reste l'homme de douleur.\n   Dieu est caché. Il reste mon frère qui pleure!\n\n  Par votre humiliation, Seigneur, par votre honte,\n  Ayez pitié des vaincus, du faible que le fort surmonte.\n  Par l'horreur de ce dernier vêtement qu'on vous retire,\n  Ayez pitié de tous ceux qu'on déchire !\n  De l'enfant opéré trois fois que le médecin encourage,\n  Et du pauvre blessé dont on renouvelle les bandages,\n  De l'époux humilié, du fils près de sa mère qui meurt,\n  Et de ce terrible amour qu'il faut nous arracher du cœur!\n"}, {"page_pdf": 404, "texte": "                    LE C H E M I N   D E LA CROIX               355\n\n\n\n                  ONZIÈME STATION\n Voici que Dieu n'est plus avec nous, Il est par terre.\n La meute en tas l'a pris à la gorge comme un cerf.\n Vous êtes donc venu! Vous êtes vraiment avec nous, Seigneur!\n On s'est assis sur vous, on vous tient le genou sur le cœur.\n Cette main que le bourreau tord, c'est la droite du Tout-\nPuissant.\n On a lié FAgneau par les pieds, on attache l'Omniprésent.\n On marque à la craie sur la croix sa hauteur et son envergure.\n  Et quand il va goûter de nos clous, nous allons voir sa figure.\n\n\n  Fils Eternel, dont la borne est votre seule Infinité,\n  La voici donc avec nous, cette place étroite que vous avez\nconvoitée.\n  Voici Elie sur le mort qui se couche de son long,\n  Voici le trône de David et la gloire de Salomon,\n  Voici le lit de notre amour avec Vous, puissant et dur!\n  Il est difficile à un Dieu de se faire à notre mesure.\n  On tire et le corps à demi disloqué craque et crie,\n  Il est bandé comme un pressoir, il est affreusement équarri.\n  Afin que le Prophète soit justifié qui Fa prédit en ces mots :\n  « Ils ont percé mes mains et mes pieds. Ils ont énuméré tous mes os.»\n\n\n  Vous êtes pris, Seigneur, et ne pouvez plus échapper.\n  Vous êtes cloué sur la croix par les mains et par les pieds.\n  Je n'ai plus rien à chercher au ciel avec l'hérétique et le fou.\n  Ce Dieu est assez pour moi qui tient entre quatre clous.\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "356                        DURENDAL\n\n\n\n\n                 DOUZIÈME STATION\n   Il souffrait tout à l'heure, c'est vrai, mais maintenant il va\nmourir.\n   La grande Croix dans la nuit faiblement remue avec le Dieu\nqui respire.\n   Tout y est. Il n'y a plus qu'à laisser faire l'Instrument.\n   Qui du joint de la Double nature inépuisablement,\n   De la source du corps et de l'âme et de l'hypostase, exprime\net tire\n  Toute la possibilité qui est en lui de souffrir.\n   Il est tout seul comme Adam quand il était seul dans l'Eden,\n   Il est pour trois heures seul et savoure le Vin,\n   L'ignorance invincible de l'homme dans le retrait de Dieu!\n   Notre hôte est appesanti et son front fléchit peu à peu.\n   Il ne voit plus sa Mère et son Père l'abandonne.\n  Il savoure la coupe et la mort lentement qui l'empoisonne.\n  N'en avez-vous donc pas assez de ce vin aigre et mêlé d'eau,\n  Pour que vous vous redressiez tout à coup et criiez : Sitio ?\n  Vous avez soif, Seigneur? Est-ce à moi que vous parlez?\n  Est-ce moi dont vous avez besoin encore et de mes péchés?\n  Est-ce moi qui manque avant que tout soit consommé?\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "                    LE C H E M I N   DE LA CROIX                  357\n\n\n\n                 TREIZIÈME STATION\n   Ici la Passion prend fin et la Compassion continue.\n   Le Christ n'est plus sur la Croix, il est avec Marie qui l'a\nreçu ;\n   Comme elle l'accepta, promis, elle le reçoit, consommé.\n   Le Christ qui a souffert aux yeux de tous de nouveau au\nsein de sa Mère est caché.\n   L'Eglise entre ses bras à j a m a i s prend charge de son bien-\naimé.\n   Ce qui est de Dieu, et ce qui est de la mère, et ce que\nl'homme a fait,\n   Tout cela sous son m a n t e a u est avec elle à j a m a i s .\n   Elle l'a pris, elle voit, elle touche, elle prie, elle pleure, elle\nadmire,\n   Elle est le suaire et l'onguent, elle est la sépulture et la\nmyrrhe,\n   Elle est le prêtre et l'autel et le vase et le Cénacle.\n   Ici finit la Croix et commence le T a b e r n a c l e .\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": "358                          DURENDAL\n\n\n\n\n              QUATORZIÈME STATION\n   Le tombeau où le Christ qui est mort ayant souffert est mis,\n   Le trou à la hâte descellé pour qu'il y dorme sa nuit,\n  Avant que le transpercé ressuscite et monte au P è r e ,\n  Ce n'est pas seulement ce sépulcre neuf, c'est m a chair,\n  C'est l'homme, votre créature, qui est plus profond que la\nterre !\n   Maintenant que son cœur est ouvert et m a i n t e n a n t que ses\nmains sont percées,\n   Il n'est plus de croix avec nous où son corps ne soit adapté,\n   Il n'est plus de péché en nous où la plaie ne corresponde!\n  Venez donc de l'autel où vous êtes caché vers nous, Sauveur\ndu monde !\n  Seigneur, que votre créature est ouverte et qu'elle est\nprofonde!\n\n                                                PAUL    CLAUDEL.\n\n\n  Semaine Sainte   1911\n"}, {"page_pdf": 408, "texte": "                   Fête-Dieu\n\nMidi! Midi! voici la fin\nDes Printemps clairs et des      Matins...\n\nPar le jardin du cloître, où les brises dernières\nFont voler si gaiement les légères     bannières,\nSerpente la procession de la lumière...\n\nLe temps de la Vierge est passé :\nJ'ai vu tantôt s'enfuir l'azur clair de ses voiles\nDans le silence blanc des dernières étoiles.\nSon sourire du ciel vibrant s'est effacé,\nSes gestes de fraîcheur ne calment plus les âmes,\nSon candide regard, son visage      enfantin\nSe sont éteints,\n\nEt voici le triomphe   immense   de la       flamme!\n\nC'est la gloire de Dieu qui monte à l'horizon\nEt le soleil n'est plus qu'un ostensoir   immense,\nNos chants montent vers lui dans la grave cadence\nDe l'Été qui se donne en une       pâmoison...\n\nC'est le cortège de l'amour eucharistique !\nVous entourez nos cœurs de quels rayons de feu?\nEt de quelle ferveur inconnue, ô mon Dieu,\nFaites-vous donc brûler nos voix et nos cantiques?\n\nCortège du dernier     matin,\nIl se déroule lentement dans le jardin\nQui vibre comme d'une extase;\nOn a semé tous les chemins\nDe citronnelles, de lilas et de jasmins :\nLa procession les écrase...\nDernières fleurs de nos printemps,\nNaïves qui faisiez notre joie enfantine\nLorsque nous écoutions dans la voix des            matines\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "360                          DURENDAL\n\n\n\n      Tout le rêve de nos vingt ans,\n      Primevères, muguets et blanches    églantines,\n      Avec quelle ferveur mourante, en palpitant,\n      Donnez-vous à Jésus vos âmes enfantines !...\n\n      C'est l'Èté triomphal qui écrase en passant\n      Vos tiges de fraîcheur et vos feuilles   nouvelles...\n      Menthes, à la clarté se mêle votre sang...\n      Il se noue aux parfums     d'encens\n      De clairs parfums de     citronnelles...\n\n      ... Après le rêve, après l'espoir, voici l ' a m o u r .\n      Le matin meurt, voici le jour\n      Qui rayonne et triomphe en sa gloire éternelle !\n      Annonciations,    Rameaux verts,       Chandeleurs,\n      O fêtes chères à mon cœur,\n      Anges blancs qui fuyiez avec des gestes frêles,\n      Fleurs des vergers, chansons d'espoir, rêve apaisé,\n      Vous êtes-vous enfuis dans les derniers bruits d'ailes?\n      Lèvres fraîches d'enfants où est votre baiser?\n\n      L'heure qui vient, pourtant, est divine et profonde,\n      Car l'éternel été se répand sur le monde,\n      Et je goûte dans l'air sa puissante    saveur...\n      C'est l'heure des voluptés graves, des ferveurs\n      Longues — où tout le cœur se donne et se repose,\n      L'heure où vont se pâmer les êtres et les choses;\n      Les passions de feu vont enflammer nos corps,\n      Nos mains vont s'exalter devant vos autels d'or,\n      0 vous qui présidez à nos extases saintes!\n      L'amour était un songe, il va être l'étreinte\n      Où nos cœurs et nos chairs vont mêler leurs désirs,\n      Nos regards éperdus vont s'aimer à mourir\n      — Car un parfum de mort à vos parfums se mêle.\n      Été des seringas et des roses cruelles ! —\n      Et le Christ, entrevu jadis dans les lointains,\n      Tandis que nous allions par les légers matins\n      Suivant dans les fraîcheurs les gestes de Marie,\n      Nous allons le mêler à nos joies infinies...\n      Comme des carillons qui s'éloignent,     j'entends\n      Mourir là-bas les souvenirs de mes printemps :\n      Voici les derniers sons des cloches   matinales\n      Qui ne chanteront plus mes fêtes virginales —\n      Car voici la splendeur des cloches triomphales :\n      Elles chantent déjà vos gloires et vos ors\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "                     FÊTE-DIEU                               361\n\n\n\nFête du Sacré-Cœur, fête de l'été rouge\nOù tout s'exalte, où tout adore, où rien ne bouge,\nTransfiguration,    dont le royal décor\nSera le flamboiement auguste du Thabor,\nEt vous, Assomption rutilante de flammes,\nQui serez le brasier immense de nos âmes!...\nEt pourtant, que de fois vous         regretterons-nous\nPrintemps défunt à tout jamais, timide et doux\nOù nos âmes, nos yeux, nos rêves, et les brises\nFaisaient à Notre-Dame une musique             exquise...\nJe le sens aujourd'hui   dans cette Fête-Dieu\nPresque cruelle sous l ' h y m n e ardente des c i e u x .\nEt c'est pourquoi, quand vous mourez dans votre adieu,\nO fleurs, donnant au Roi vos âmes odorantes,\nJe trouve cette mort exquise et        déchirante...\n\nMon Dieu! pardonnez-moi,    tandis que je vous suis\nPar le jardin, dans la lumière,\nSi je ne puis\nM'abstraire du symbole immense de la terre,\nEl si je mêle ainsi ma chair à vos   mystères...\nCertains s'étonneront, qui peuvent séparer\nLeur vision, leur âme et leur génie,\nMais vous êtes pour moi la clef de l'harmonie,\nEt si, dans ma prière, en ce grand jour doré,\nJe ne vois qu'une chose unique dans ces choses,\n— Liturgie des saisons, rythme et     métamorphoses\nDu culte, sentiments de mon cœur exalté —\nC'est que tout se résume en vous, Dieu de l'Eté.\n\nVous dont l'amour ardent a fait germer    ces roses!\n\n                                            PIERRE NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "                             Pleine Eau\n\n                   Pourbeaucoup de gens, parmi les milliers accourus de tous\n                     les points du pays pour assister, le jeudi de l'Ascension,\n                     à la course entre l'équipe des rameurs anglais du Jesus-\n                     college et l'équipe des rameurs gantois, le canal de Ter-\n                     neuzen aura été une révélation. Mieux que l'Escaut, quoi-\n                     qu'en disent Anvers et son panégyriste Edmond de Bruyn,\n                     cette voie d'eau royale conduit à la mer les vaisseaux\n                     chargés des rêves, des espoirs, de tout l'appétit d'aventures\ndont se creusent à leur passage nos prosaïques destinées.\n   Les peintres flamands ne le peignent point à la façon de la Lys rêveuse, de\nla Lys dolente où, comme chante Verhaeren, « le vent berce au bord les\nherbes et les plantes ». Georges Buysse, à Wondelgem, embusqué sous la\ncharmille qui lui sert d'atelier ouvert sur la majestueuse perspective du pont\nde Langerbrugge, a rendu quelques-uns de ses aspects.\n   L'eau et le ciel y sont tantôt des rivaux tumultueux animés de l'émulation\nblonde des printemps venteux, tantôt les prisonniers énigmatiqucs et immo-\nbiles du brouillard automnal, tantôt des rêveurs perdus d'extase dans\nl'immensité des nuits d'été au double clair de lune.\n   D'autres eaux célèbrent en Flandre la joie fragile du renouveau qui déborde\ndes vergers en fleurs, fait éclater la tache jaune des colzas parmi les blés\nverdissants. L'eau du canal reçoit pour les emmener jusqu'à la mer tous les\nreflets des ciels changeants. Vainement, en effet, les rives se fleurissent\nd'aubépines et de genêts, saluts brefs et souriants de la terre qui demeure à\nl'onde qui passe. Fuyez vers le cœur de la province maternelle mères, sœurs\net fiancées ! L'appel des vaisseaux tentateurs passe les haies, traverse la ligne\ndes peupliers neigeux; les bras tendus des voiliers à la remorque dominent la\nplaine basse.\n   Il n'est point de bois odorants, de taillis épais, de futaies altières pour\nretenir les terriens ployés au labeur ingrat du sarclage et du labour. L'ivresse\nde la pleine eau, lorsque le sel marin se mêle aux sources fades jaillies de la\nterre sablonneuse, tôt ou tard saisira l'âme des garçons énergiques.\n   Cette impression d'appel vers une vie lointaine et décuplée monte sponta-\nnément à l'esprit devant un canal comme celui de Gand à Terneuzen, un des\nplus larges, des plus directs du monde. Venu pour saisir sur le vif l'art de\nBuysse un jeune critique français, M. Albert Croquez, la relève très juste-\nment : « Le charme est puissant de ce canal qui draine l'activité industrielle\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "                                 PLEINE       EAU                                363\n\n\nvers les bouches de l'Escaut et qui s'en va des entrepôts gantois, dans sa\nlenteur et dans ses brumes, jusqu'aux humides campagnes de Zélande. Nous\ny éprouvons une sensation très vive de mystère et comme l'attirance de la mer\nque l'imagination découvre, (1) »\n                                         *\n                                       * *\n   Maurice Maeterlinck a vécu de longues années au bord du canal de\nTerneuzen. On chercherait vainement aujourd'hui le jardin où son père\nélevait des abeilles, la maison blanche, silencieuse et placide, dont le visage\npâle apparaissait déjà au poète des Serres chaudes comme un contraste violent\navec le canal hanté par de rares transatlantiques. Car aujourd'hui le progrès\nde la vie moderne a enseveli le temple de la vie intérieure. Expropriés, jardin\net maison ont fait place au lit agrandi du canal. Je m'en suis fait montrer\nexactement l'emplacement et j'ai relu en les comprenant pour la première fois\n ces vers mystérieux, bizarres et si profonds :\n\n                   Hôpital! hôpital au bord du canal,\n                   Hôpital au mois de juillet!\n                   On y fait du feu dans la salle,\n           Tandis que les transatlantiques sifflent dans le canal!\n\n   C'étaient alors pour le poète les années de silence et d'isolement. Murée\ndans l'indifférence d'une famille, d'une classe, d'un pays réfractaires à l'art,\nson âme se repliait sur elle-même comme un corps malade dans un lit d'hôpital.\nEt sous ses fenêtres, au bord de sa vie intérieure intensément méditative, le\ntransatlantique passait, bruyant, dans l'ironie énorme du contraste entre\nl'agitation incompréhensible du monde extérieur et le mystère tragique,\npressenti, deviné, analysé de nos perceptions subconscientes.\n   On ne comprend vraiment le Maeterlinck d'Intérieur, des Aveugles, de la\nPrincesse Maleine, que dans le silence des rives soulignées par l'inclinaison\n verte des ormes. Le canal de Terneuzen aide aussi à reconnaître le fond de\n mysticisme flamand, d'idéalisme germanique qu'il y a sous la forme fluide et\n latine de l'Oiseau bleu, de Monna Vanna, de la Vie des Abeilles. On songe\n à l'eau dormante, à l'eau profonde, à l'eau complice par qui les vaisseaux\n de haut bord sont portés jusqu'à la mer à travers le silence religieux de la\n plaine flamande.\n                          Ecoutez, on ouvre les écluses\n                  Et les transatlantiques agitent Veau du canal.\n\n                                          *\n\n   Un journaliste parisien, M. Jules Huret, a conté sa déception lorsque, venu\n à Gand pour interviewer Maeterlinck et croyant se trouver en présence\n\n   (1) Les Peintres flamands d'aujourd'hui, un beau volume avec préface et seize repro-\n ductions hors texte Paris, Nouvelle librairie nationale.\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": "364                               DURENDAL\n\n\n\nd'un homme inquiet, nerveux, mélancolique, un peu fou, il rencontra un gars\nsolide et bien bâti, le teint fleuri, le torse épais, vigoureux comme un rameur\nde pleine eau.\n    Ce type de Flamand de grand air, les joûteurs de jeudi le réalisaient presque\ntous. Ils contrastaient avec le galbe mince des hommes de Cambridge,\nfrais et blonds. La ligne de ces derniers en ordre de course, piquée des neuf\ntètes coiffées de la casquette noire et rouge, se posa sur l'eau légèrement à\npeine soutenue par le bois jaune de l'esquif. Avec la double rangée des\navirons, allongée à droite et à gauche comme une paire d'ailes, on eût dit dans\nle soleil un grand ibis rose heureux de trouver le refuge d'une eau paisible.\n    Mais quel bel essor les souleva tout à coup ses ailes vigoureuses! L'oiseau\nhumain eut l'air de courir en frappant l'eau à grands coups retentissants.\nN'allait-il pas s'élever au bout de cent mètres comme les aéroplanes dont la\npensée hante le souvenir des foules? Non, l'eau se ride de la glissade rapide;\nles deux esquifs rivalisent d'énergie et de courage. On sent des cœurs\nbattre sous les maillots clairs qui laissent nus dans l'air printanier des jambes\nnerveuses et des bras musclés. Sur les deux rives le cœur des foules répond à\nl'effort, règle ses battements sur les coups multipliés des avirons ennemis.\n Car il s'agit d'une lutte émouvante.\n    Ce matin la course à la voile mit dans le large canal une floraison déli-\ncieuse. Découpées en forme ronde ou aiguë, les voiles émergèrent comme des\npétales de lotus ou de nénuphar. Cotres, sloops, cutters, cat-boats louvoyèrent,\nvirevoltèrent, se penchèrent au ras de l'eau, filèrent dans le vent avec les mou-\nvements spontanés, instinctifs et gracieux des êtres livrés à leurs éléments\nnaturels. Avec eux tout le canal et la foule déjà dense s'emplirent d'harmonie.\n    Mais les régates internationales ont réveillé l'après-midi les lions de\nl'amour-propre, de la fierté patriotique et de la passion du jeu. Chez le plus\npaisible et le plus lourd bourgeois de Gand quelque chose frémit, le soulève,\nl'allège et le transporte en pensée sur l'une des « périssoires » si mince qu'elle\nfend l'eau comme une épée. On entend sur les rives rouler la langue rude du\n peuple, flamand mélangé, rudimentaire et violent.\n    Sur les bateaux de plaisance de toutes formes et de toutes dimensions, de\nbeaux messieurs et de belles dames s'évertuent à un français aussi sonore et\n aussi violent.\n    D'un beau navire fleurant les longues traversées partent en anglais des\n encouragements brefs et gutturaux comme des ordres.\n    L'œil s'émerveille, l'oreille bourdonne, l'âme s'émeut. La vie de chacun\n s'angoisse, se resserre et s'épanouit enfin dans une large joie collective.\n    Hourrah ! Les Anglais ont gagné. 11 n'y a ni vainqueurs ni vaincus. Chez\n les plus orgueilleux, chez les plus déçus c'est un grand plaisir d'avoir vécu\n ensemble de belles minutes ardentes et passionnées. On se parle, on se rit, on\n chante à l'unisson. Sur les rives c'est un fouillis extraordinaire et tumultueux.\n Tout le canal est envahi de barques, de vapeurs, de bateaux pavoises, un\n peu ivres eux aussi de bruit et de plaisir.\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "                                 PLEINE EAU                                   365\n\n   Mais la nuit vient plus rapide, plus insidieuse qu'on ne pense. La ville\nattire à elle les foules et la flottille, la ville lumineuse et tentatrice, promet-\nteuse encore de bruit et de plaisir. L'eau et l'ombre renouent avidement leur\nétreinte silencieuse. Dans les jardins odorants, le rossignol va chanter leurs\namours. C'est la voix divine où passe l'émoi mystérieux, inégalable et inégalé,\nde la nature renouvelée par la sollicitude du Créateur. Elle agrandit l'espace,\néclaire la nuit, ouvre l'eau. Dilatons notre âme avec elle. Entrons dans le\ndomaine idéal des méditations et du rêve. Cherchons-y, comme cette voix\nd'oiseau, miraculeuse dans un corps si frêle, le chant pur, aérien, le chant\nhumble qui fera s'arrêter Dieu au seuil de l'infini.\n\n                                                          HENRI    DAVIGNON.\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": "      Aux confins du Réel et du Rêve\n\n                  Les palais du Rêve, heureux quiconque a pu les hanter ! Celui-là\n                     y reviendra toujours! et ce qu'avant tout il cherchera dans\n                     la poésie et dans l'art, ce sera son rêve encore et les prolon-\n                     gements infinis de son rêve, si bien que l'art et la poésie lui\n                     deviendront le miroir où il verra, transfigurée et comme\n                     agrandie, la splendeur de son âme se réverbérer.\n                        Cette joie de nous mirer dans nos rêves, quelques artistes\n                      anglais contemporains nous la procurent à un degré indi-\ncible. Il y a parmi eux des poètes et des peintres, et d'autres qui, peintres et\npoètes à la fois, surent garder dans leur art une unité si parfaite, que leurs\nvers évoquent les visages de leurs tableaux et que devant leurs tableaux on\néprouve la nostalgie de leurs vers.\n   Cela n'est-il pas vrai surtout de Rossetti? Et le talent si congénial au sien\nde Georgiana Christina son admirable sœur, comme il s'apparente lui aussi\naux figures inspirées que Dante-Gabriel a peintes !\n    Dante-Gabriel! noms prédestinés s'il en fut que ces deux noms-là, donnés à\nl'enfant qui, né dans l'exil, allait faire à la terre de l'exil devenue sa patrie le\nprésent somptueux d'une peinture et d'une poésie nouvelles ! où se croiseraient\ndes vols d'anges comme on n'en avait pas vus depuis que les grands peintres\ntoscans du Moyen âge et de la Renaissance étaient morts; en même temps que\nla mélancolique et puissante influence du grandiose Alighieri les imprégnerait\ntout entières.\n    Seulement les contours florentins, si nettement dessinés là-bas sur des fonds\nvibrants de lumière, s'effumèrent en quelque sorte dans l'œuvre de Rossetti au\ncontact attristé des brumes. Et cela même leur communiqua, sinon un charme\nnouveau, du moins un charme différent. L'œuvre s'immergea d'autant mieux\ndans une atmosphère délicieusement imprécise d'au-delà et de rêve. Elle gagna\nen pouvoir suggestif ce qu'elle perdait en réalité vivante. Et nous, les grands\népris du Rêve qui sommes en même temps les grands amoureux de la Vie, et\nqui demandons tour à tour à la Vie de nous éperonner et au Rêve de nous\nvelouter le cœur, — il nous sied, après avoir déchaîné en nous tous les paroxysmes\nde l'admiration au fiévreux contact des œuvres les plus exaltantes que nous ait\nléguées l'Italie, il nous sied de nous détendre l'âme, en quelque sorte, devant\nles toiles de Rossetti, devant sa Béatrice entourée d'anges, par exemple, et,\n rafraîchissant nos yeux qui brûlent dans ces grands yeux limpides et profonds\ndes enfants et des vierges, il nous sied d'y chercher un apaisement mystérieux\n et une torpide sérénité.\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "                 AUX CONFINS DU REEL ET DU RÊVE                                367\n\n\n    Les beaux androgynes de la Renaissance, à première vue, ne paraissent point\ndes êtres de ce monde ; promptement, toutefois, l'on reconnaît en eux les pages\nmédicéens que les artistes voulurent idéaliser sous leurs traits. Et c'est, exacte\nautant que somptueuse, l'ordonnance coutumière à la vie patricienne de\nl'époque qui dispose autour d'eux le luxe des dallages et des marbres, qui pro-\nfile à l'horizon les paysages entrevus par les baies des vitraux et les intervalles\ndes colonnades.\n   Tout cela, qui appartient encore à la terre, s'évanouit ici parmi les fleurs et\nles étoiles, en un vague lieu paradisiaque aux nuées aromatiques et aux liliales\nblancheurs où l'on voit apparaître la Damoiselle bénie, la Béatrice bien-aimée.\nC'est là qu'elle rêve, la Béatrice, au visage d'où suavement irradie une sérénité\nplaintive; c'est là qu'elle rêve, la femme immatérielle, ange et vierge tout\nensemble, ses bras de neige accoudés au balcon mystique, ses lourds cheveux\nondoyant sur sa nuque perdue dans ses voiles aux longs plis vaporeux et\nchastes. Des têtes d'enfant se penchent au-dessus d'elle, à moitié baignées\nd'ombre, à moitié de lumière. Et des adolescents ailés, aux frêles épaules nues,\nau doux regard étrange, aux candides prunelles qu'emplit une pensée inson-\ndable, portent des palmes, au premier plan.\n   C'est là qu'elle rêve, la Béatrice. Peintre et poète, c'est ainsi que Rossetti\nl'a peinte, et voici comment il l'a chantée :\n\n  « La damoiselle bénie se penchait au balcon d'or du Ciel. Ses yeux étaient\nplus profonds que n'est, au soir, la profondeur des eaux endormies. Elle\ntenait trois lis dans sa main, et dans sa chevelure il y avait sept étoiles.\n\n\n   Il lui semblait qu'à peine elle eût été d'un jour Tune des choristes de Dieu.\nL'émerveillement ne s'était pas encore tout à fait retiré de son regard tran-\nquille. Pour ceux toutefois qui la perdirent, son jour avait compté autant que\ndix années.\n  Et pour l'un d'eux, autant que dix années d'années .\n\n\n   Autour d'elle, des amants qui depuis peu s'étaient retrouvés parmi les accla-\nmations de l'amour immortel, à jamais se répétaient entre eux leurs noms\nremémorés du cœur. Et, semblables à des flammes légères, passaient près\nd'elle les âmes montant vers Dieu.\n   Et toujours inclinée elle s'immobilisait hors du cercle enchanté. Le balustre\ns'était échauffé au contact de sa poitrine, et le long de son bras replié, les lis\ngisaient, comme endormis.\n   Des hauteurs du Ciel fixe, elle voyait le Temps battre ainsi qu'un pouls for-\nmidable à travers les mondes. Son regard incessamment luttait avec les pro-\nfondeurs du gouffre, afin d'en pénétrer les avenues. Et voici qu'elle parla\ncomme lorsque les étoiles chantaient dans leurs sphères.\n   A présent, le soleil était couché; onduleuse, la lune semblait une petite\nplume flottant bien bas dans l'espace.\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": "368                               DURENDAL\n\n\n\n  Et voici qu'elle parla dans l'air tranquille. Sa voix était comparable à la\nvoix des étoiles quand elles chantaient en chœur.\n  (Ah! douce! maintenant même, dans ce chant d'oiseau, n'est-ce pas son\naccent qui s'efforce, joyeux d'être entendu? Et quand les cloches résonnent au\nmilieu du jour, ne sont-ce point ses pas qui cherchent à me rejoindre, descen-\ndant l'escalier de l'écho?)\n  « Je voudrais qu'il fût venu à moi, car il viendra, dit-elle. N'ai-je pas prié\ndans le Ciel? Et sur la terre, Seigneur, Seigneur, n'a-t-il pas prié? Et\ndeux prières unies ne sont-elles pas une irrésistible force, et de quoi\naurais-je peur?\n   » Quand, vêtu de blanc et la tête auréolée, je prendrai sa main dans la\nmienne et m'en irai avec lui vers les profonds puits de lumière, nous plonge-\nrons comme dans un fleuve, afin de nous baigner dans la vision de Dieu.\n   » Et tous deux devant l'occulte, l'inaccessible, l'inviolé tabernacle dont les\nprières montant vers Dieu alimentent continuellement les lampes, nous\nverrons nos prières d'autrefois, nos prières exaucées, fondre chacune comme\nun nuage léger.\n\n\n   (Hélas! tous deux, tous deux, disais-tu! Oui, autrefois nous n'étions qu'un.\nMais Dieu élèvera-t-il à l'unité sans fin l'âme de qui l'amour pour toi fut la\nseule ressemblance avec ton âme?)\n   » Tous deux, disait-elle, nous chercherons les bocages où siège Notre-\nDame Marie, qu'entourent ses cinq servantes, dont les noms sont cinq\ndouces symphonies : Cécile, Gertrude, Madeleine, Marguerite et Rosalie.\n   )) Elles font cercle avec leurs boucles relevées et leurs fronts enguirlandés;\nactivant le fil d'or dans la fine étoffe aux blancheurs de flamme, afin de\ncoudre des robes baptismales pour ceux qui, à l'instant, viennent de naître,\nétant morts.\n   » Peut-être il aura peur, et restera muet. Alors je coucherai ma joue contre\nla sienne, et sans un moment de rougeur ou de défaillance, je dirai notre\namour. Et la Mère bien-aimée, approuvant mon orgueil, me laissera parler.\n    » Elle-même nous conduira, la main dans la main, à Celui autour de qui\ns'agenouillent toutes les âmes, et s'inclinent les innombrables têtes auréolées.\n Et les anges nous rencontrant chanteront sur les cithares et les citholes.\n    » Là, je demanderai au Christ Seigneur, uniquement ceci pour lui et pour\nmoi : — uniquement de vivre, comme autrefois sur terre, dans l'Amour —\nuniquement d'être, maintenant pour jamais, ce que nous fûmes, alors, pour\nun temps : — ensemble, lui et moi. »\n    Elle regarda, et elle écouta, et elle dit enfin, d'un ton plus imprégné de dou-\n ceur que de mélancolie : « Tout cela quand il viendra. » Elle se tut. La\n lumière qu'emplissait, horizontal, un puissant vol d'anges, reflua vers elle.\n Ses yeux prièrent, et elle sourit.\n    (Je vis son sourire.) Mais bientôt leur trace alla s'imprécisant dans les loin-\n taines sphères. Et alors ses bras se détendirent le long des balustres d'or,\n et laissant tomber son front dans ses mains elle pleura. (J'entendis ses pleurs.)\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "                 AUX CONFINS DU RÉEL ET DU RÊVE                              369\n\n\n   La douleur de l'éternelle séparation modérée par l'espérance du revoir\néternel s'est-elle jamais exprimée avec une poésie plus ravissante? Et jamais\n plus magnifiquement a-t-on exalté le grand amour des âmes qui tendent inces-\nsamment à se rejoindre et à se fondre, par delà la prison périssable des corps,\npar delà les infrangibles barrières qui séparent les mondes, par delà les tom-\n beaux? Poète dont le doigté subtil et savant propage de longues vibrations\nfrissonnantes sur les plus intimes et les plus ténues entre les cordes de nos\ncœurs, Rossetti atteint et pour ainsi dire dépasse les sommets de la poésie,\nlorsqu'il évoque cette vision touchante de l'Eprise à qui les joies du ciel même\nn'ont rien fait oublier; de l'Eprise qui persévéramment s'attarde à regarder\nvers la terre d'où l'âme-soeur doit monter à elle, et qui, anxieuse de la con-\nduire « vers les profonds puits de lumière », rêve d'aller, en l'associant\nà sa prière ardente, obtenir de Dieu même l'éternelle fusion dans un\ncommun amour.\n   Oui, les âmes tendent à se rejoindre. Oui, qu'il y ait, entre nous et ceux\nque nous aimons, l'infini de la mort ou l'immensité de la mer, notre poitrine\nbrûlante d'abandonnés sur ce rivage se soulèvera toujours à leur pensée, et\nnotre adoration et notre tendresse rêveront de leur donner ces baisers, dont\non a dit qu'ils doivent atteindre l'âme aimée où qu'elle soit, au fond de l'enfer\nou du ciel !\n   Hélas! les déchirements de l'amour demeurent un lieu commun éternel, et\npourquoi chaque grand poète nouveau semble-t-il, après tant de siècles et\ntant de millénaires durant lesquels on les a chantés, nous les révéler pour la\npremière fois, sinon parce que chacun de nous les a vécus dans son cœur,\ngardant l'illusion qu'avant lui nul n'avait vraiment connu l'amour — ou ces\namitiés rares et splendides qui sont à l'amour même ce que les pierreries dont\ns'incrustent les portes du ciel sont aux vains diamants de la terre!\n   Cette poésie fait rêver. Il en est qu'elle fera pleurer peut-être, parce\nqu'elle ravivera dans leur sein la plaie mal cicatrisée ou fraîchement sai-\ngnante qu'y laissent de tragiques séparations; mais quoi! ces larmes du cœur\net ce sang du cœur sont les beaux fruits pourpres et cristallins de la vie, et\nl'empêchent de ressembler au figuier vulgaire, stérile et maudit!\n   La peinture de Rossetti continue en le modernisant l'art italien d'il y a\nquatre siècles. Plus nouvelle, plus originale encore, la poésie qu'il incarne\navait besoin pour s'exprimer dans toutes ses nuances du merveilleux instru-\nment que lui fut cette admirable langue anglaise, laquelle, disait Alfred de\nVigny, a des sons vagues comme peuvent être ceux des esprits dans les nuées.\nQuintessenciée sans concettisme ni sécheresse, fleurie sans maniérisme outré\nni mièvrerie puérile, extrêmement travaillée néanmoins, dans sa simplicité\napparente, suave infiniment, mais jamais fade, ah! Dieu, non ! car elle offre\naux plus délicieusement choyées de nos tristesses une ambroisie exquise, telle\nest la poésie contemporaine de l'Angleterre, telle les meilleurs morceaux de\nRossetti et de sa sœur, de William Morris, d'Edmund-William Gosse et de\nquelques autres la révèlent! Tennyson déjà, dans ses pièces de courte haleine\nsurtout, par exemple, Tears, idle tears, ou Ask me no more, avait rencontré\ncet unique rayon d'azur adorablement délicat et mourant; et Swinburne, par-\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": " 37o                               DURENDAL\n\n\nfois, le devait rencontrer aussi, Swinburne, le chantre mâle de la grande mer\naux houles déchaînées, le poète révolutionnaire et souvent impie, le poète de la\nchair que l'Angleterre accusa d'immoralité, enveloppant jusqu'à un certain\npoint Rossetti dans son verdict; Swinburne, pourtant, baisse lui aussi quel-\nquefois sa voix puissante, trouve lui aussi le secret de grands vers au charme\nfrôle, pareils à ceux qu'il intitula Un Jardin abandonné.\n   Voici comme, en des sonnets dont notre traduction, si fidèlement qu'elle\ns'efforce, ne rendra pas, même de loin, la beauté, Georgiana-Christina Ros-\nsetti parle d'amour et de mort :\n\n                                SOUVENEZ-VOUS\n\n   « Souvenez-vous de moi quand je serai partie, partie bien loin dans le pays\nmuet; quand vous ne pourrez plus me tenir par la main, ni moi, demi-prête\nà vous quitter, cependant m'arrêter encore. Souvenez-vous de moi quand\nvous ne pourrez plus, jour par jour, me parler de notre avenir que votre ten-\ndresse arrangeait : seulement, souvenez-vous de moi; vous comprenez, il sera\ntard alors pour le conseil ou la prière. Si toutefois vous deviez m'oublier\nquelque temps, et vous remémorer après, ne pleurez pas. Car si la corruption\ndu sépulcre et ses ténèbres laissent un vestige au moins des pensées qui autre-\nfois furent miennes, bien mieux aimerai-je que vous puissiez oublier et sou-\nrire, plutôt que de vous souvenir et d'être malheureux. »\n\n\n                               A P R È S LA MORT\n\n   « Les rideaux étaient à moitié tirés, le plancher balayé et semé de joncs, le\nromarin et l'aubépine recouvraient de leurs touffes épaisses le lit où j'étais\nétendue, le lit où, à travers les volets, venait ramper l'ombre du lierre. Il se\npencha sur moi, croyant que je dormais et ne pouvais l'entendre; mais je\nl'ouïs murmurer : « Pauvre enfant, pauvre enfant! » et comme il se détour-\nnait, le silence devint profond, et je compris qu'il pleurait. 11 ne toucha point\nau linceul, il ne souleva point le voile qui cachait mon visage, il ne prit pas\nma main dans la sienne, il ne dérangea point les oreillers qui soutenaient\nma tète. Vivante, il ne m'avait pas aimée, mais morte il eut pitié de moi; et\ncela m'est très doux de savoir que son cœur est encore chaud quoique je sois\ndéjà froide. »\n\n   Oh! cette hantise du souvenir, cette faim de se perpétuer dans la pensée de\nceux qu'on aime, et cela malgré l'absence, malgré la mort, malgré le temps\nqui use toutes les mémoires, malgré la frivolité des cœurs qui devance dans\nl'oubli l'œuvre destructrice et désolante du temps! de quelle suprême beauté\nn'anime-t-elle pas ces vers où néanmoins elle apparait combattue par la crainte\ntouchante que le souvenir même ne soit pour l'aimé ou une douleur ou un\nremords !\n   « Remember! Souvenez-vous! » murmurait sur l'échafaud, à son dernier\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "                 AUX CONFINS DU RÉEL ET DU RÊVE                               371\n\n\ninstant, Charles Stuart prêt à livrer sa tête. Et qui ne l'aimerait pour son par-\nfum de mystère et de mélancolie, cette parole tombée des lèvres royales, avec,\ndéjà, l'ombre et la pourpre de la mort projetées sur sa douceur rêveuse?\n   Ce sont encore d'analogues pensées que Georgiana-Christina exprime dans\nles deux strophes de ce petit poème :\n\n                                    CHANT\n\n   « Quand je serai morte, ô mon bien-aimé,ne chante pas pour moi de tristes\nchansons; ne plante au chevet de ma tombe ni des cyprès pleins d'ombre ni\ndes roses; mais que la pluie et la rosée mouillent au-dessus de moi l'herbe\nverte. Et si tu veux, oublie. Et si tu veux, souviens-toi.\n  Je ne verrai pas les ombres, je ne sentirai pas la pluie. Je n'entendrai pas\nle rossignol chanter comme une àme en peine. Et rêvant immergée dans le\ncrépuscule qui n'a ni couchant ni aurore, il se peut que je me souvienne\ncomme il se peut que j'oublie. »\n\n   D'autres ont dit les détresses de l'adieu, portique tendu de deuil ouvrant sur\nla route sombre et solitaire où, ayant été deux, voici qu'il faudra marcher seul,\net seul pour toujours. Ainsi Edmund-William Gosse en des vers impondé-\nrables comme les pétales effeuillés des roses, mais fragiles et ardents comme\neux :\n                                     ADIEU\n\n   « Dépêche-toi de partir de peur que je ne te supplie de rester, mais laisse dans\nla mienne ta main hésitante, tout en détournant tes sombres yeux émus, de\npeur que voyant la passion qui brûle dans leurs prunelles, mon cœur ne\ndéfaille et qu'à travers sa blessure ouverte, l'amour n'y entre pour n'en plus\nsortir jamais..\n   Ne tremble point pourtant, douce main finement veinée, et ne presse pas la\nmienne pour un adieu si froid, de peur que je ne me souvienne, maintenant\nqu'il est trop tard, combien souvent tu t'es attendrie au flux et au reflux de\nmon cœur, de peur que je ne prenne tes doigts blancs et frêles, et qu'en dépit\nde moi-même je n'y dépose un fervent baiser.\n   Adieu! adieu ! ah ! si seulement nous avions su combien il est dur de déchirer\nainsi sa vie en deux, nous aurions pu errer seuls à travers le monde, et ne sen-\ntir jamais une si poignante douleur. Va donc en silence, ou ta dernière parole\nhantera mon souvenir jusqu'à mon dernier jour. »\n\n   Combien immatériels, combien musicaux, ces mots d'amour inquiet et\nsubtil, tels du moins qu'ils chantent, ces mots divins, dans l'originale splen-\ndeur vibrante de ces petits poèmes que notre traduction défigure î et qui sont\nsemblables à de minuscules flacons de cristal artistement ciselés, contenant,\nd'une essence rare, quelques gouttes dont le puissant arome suffirait à tous les\nensorcellements et à toutes les ivresses.\n   Des quelques pièces précédemment citées on peut sans transition passer aux\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": "372                                 DURENDAL\n\n\n\n tableaux de Burne Jones, car il émane de ceux-ci une même distinction gra-\n cieuse et souffrante : si bien que dans l'imagination du contemplateur ces\n lignes et ces teintes, et ce verbe et ces rythmes, viennent se fondre en une indis-\n cernable harmonie; si bien que ces vers, ou d'autres tout semblables, ont l'air\n d'éclore spontanément sur vos lèvres, adolescentes qui l'une après l'autre des-\n cendez l'Escalier d'or! Vos délicats pieds nus ne font qu'en effleurer les\n marches. Hellas eût aimé votre grâce ailée, ô vierges si sveltes et légères, mais\n eut-elle compris la tristesse de votre sourire, et son adorable sérénité? O vierges,\n célestes enfants aux longues tuniques flottantes, qui donc pénétrera jamais le\nsecret de vos cœurs? Et pourtant ils sont si bien faits pour exprimer ce qui\ndoit être votre pensée, ces vers dont nous associons la musique diaphane au\nconcert de vos instruments sacrés! Et, sans doute, c'est en les redisant ces vers,\nque vous allez vous enfoncer et disparaître dans les galeries et les colonnades\nde votre grand palais solitaire, belles adolescentes aux délicats pieds nus qui\nl'une après l'autre descendez l'escalier d'or !\n    Heureux, sans doute, mais d'un bonheur triste, apparaissent, dans les sites\nlégendaires qu'il affectionne, les personnages de Burne Jones, comme si pour\neux le bonheur même n'était pas complet dès que l'ombre portée de la\nmélancolie ne vient pas l'obscurcir. Ainsi la fille des champs dont le roi\nCophetua fait sa reine, et qu'il exalte sur les coussins du trône, en la haute\nsalle médiévale aux tentures somptueuses : dans son amoureuse extase, le\nprince, assis, presque agenouillé devant elle, lui offre en hommage son magni-\nfique diadème orfévré. Mais elle, la belle fille noble et pudique, l'éblouissante\npauvresse au galbe très pur, elle ne s'affole point dans la joie de l'aventure\ninespérée. Au contraire, en sa délicieuse candeur timide, elle s'immobilise, on\ndirait, dans la peur légèrement angoissée de voir finir son beau rêve. Et dans\nses yeux qui viennent à peine de désapprendre les larmes, dans l'expression\nsérieuse de sa bouche exquise, on devine l'immense deuil que les créatures\nd'élite, même lorsqu'elles sont heureuses, ne laissent pas de percevoir au fond\ndes choses.\n    Cette haute et inexplicable tristesse, d'ailleurs, s'accompagne d'une profonde\net non moins inexplicable joie, d'une joie telle qu'en la contemplant sur les\nfronts de ces héros étranges, on se meurt du désir inassouvi de la connaître à\nson tour. Sont-ce des hommes vivants ou des êtres de rêve, ces harmonieux\nfantômes indécis entre le rêve et la vie? Trop passionnés pour n'être que\ndes morts, trop beaux, trop purs, trop graciles et translucides pour n'être que\ndes vivants? Comme tout ce qui est ineffable, et dépasse en intensité nos senti-\nments humains, ils font penser au ciel. Mais encore comment pourraient-ils\nêtre du ciel, puisque la béatitude du ciel est sans bornes, et qu'une si extra-\nordinaire souffrance contenue émane de leurs expressions et de leurs attitudes,\net se dégage des sites qu'ils se plaisent à hanter? Il semble qu'on la lise, dans\nle tableau du roi Cophetua, sur la charmante figure des deux pages fraternels.\n   Ailleurs, elle éclate, ardente et inquiète, sur les visages du couple amoureux\nqui s'embrasse au milieu des ruines, illustrant, du geste emporté de sa\ntendresse, le vers magnifique où Vigny pleure « l'amour taciturne et toujours\nmenacé ». Ailleurs, elle estompe la silhouette des minces jeunes filles aux bras\n"}, {"page_pdf": 422, "texte": "                AUX CONFINS DU RÉEL ET DU RÊVE                               373\n\n\nnus qui avec une sorte de curiosité morne s'inclinent à l'envi sur le mélan-\ncolique miroir d'un étang sauvage afin d'y refléter leur beauté pensive.\n   Et elle reparaît dans l'élégante et mâle physionomie du chevalier qui,\nmorose dans sa félicité même, assis non loin d'un château de féerie pareil à\nceux où Maeterlinck situe ses drames, écoute la femme aimée, vaporeuse\ncomme une Desdémone, lui jouer sur l'orgue un divin concert. Mais auprès\nd'elle rêve un bel éphèbe au front couronné de feuillage, inexorablement triste\nlui aussi, avec ses douces lèvres désenchantées, avec ses frêles paupières closes\nsur ses yeux las, avec sa nostalgique figure de pauvre enfant voué sans retour\nà la souffrance, et qui savoure la volupté amère de sentir que rien, jamais,\njamais, ne pourra le rendre heureux.. ..\n   Et pendant que le chevalier trop épris fixe, comme en hypnose, la dame\nextasiée qui lui joue, sur le grand orgue, sa musique d'amour, que murmure-\nt-il, l'adolescent douloureux et sans joie, que pourrait-il bien murmurer, sinon\ndes mots pareils à ces vers de William Morris, d'autant plus décourageants\nque chaque jour l'expérience de la vie nous les démontre plus vrais :\n\n  « Aimez pendant que vous le pouvez encore : quand l'amour fond deux êtres\nen un seul, ce n'est pas pour longtemps; à mesure que les jours passent,\naucune antipathie assurément ne se glisse entre les deux cœurs qui s'aiment,\naucune dissension ne les vient briser, et pourtant, et pourtant, comment cela\npeut-il être? — Nous n'essayons pas d'oublier; nous nous raccrochons,\nquoique en vain, à l'Autrcfois et nous suspendons autour de nos cœurs ses\ndésirs et ses espérances, nous jouons les vieux jeux, nous usons des vieux\nnoms — en vain ! — chacun de nous reprend sa route et une fois de plus ceux\nqui étaient deux sont deux. »\n\n   Trois artistes, de premier ordre chacun, ont influé sur Burne Jones : c'est,\noutre Rossetti son maître, Botticelli et Mantegna.\n   Les figures adolescentes qui nous émeuvent chez Burne Jones procèdent des\nfigures angéliques si justement célèbres de Botticelli. Et puisque le déve-\nloppement de ces pages nous amène en face du grand maître florentin, oh!\navec toutes les puissances de notre cœur saluons-le en passant ! et ne fût-ce\nque pour mieux nous aider à deviner l'âme de Burne Jones, évoquons ici\nl'âme de Sandro ! Et qu'autour de ce nom illustre ils apparaissent comme par\nmagie, les êtres de beauté qu'il a, dans sa vie terrestre et pour la jubilation des\nhommes d'à-présent, créés autour de lui dans sa Florence bien-aimée! Sur\nleurs traits juvéniles, le peintre a fait transparaître la gamme tout entière de\nses sentiments nuancés à l'infini, il a, semble-t-il, intégralement exprimé son\nâme complexe et par certains côtés obscure, mais si suggestive, mais si\nparfaitement organisée pour percevoir et traduire les modalités les plus\nfugitives de la pensée et les plus pénétrantes sensations de douleur.\n   Les beaux enfants tristes! avec leurs frais visages aux harmonieux contours,\navec leurs chevelures aux boucles luxuriantes ou aux fines ondes lustrées, avec\nleurs jolies lèvres dédaigneuses que toutes les roses pâles de la tristesse ont\n fleuries, avec leurs admirables yeux de velours et de flamme, amoureux et\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "374                                DURENDAL\n\n\n\n rêveurs, avec, perdus dans les plis savants des riches tuniques brodées, leurs\n membres étroits de poitrinaires; avec leurs longues mains nerveuses et\n frémissantes, dont on devine le toucher caressant et soyeux, lorsqu'elles\n s'entre-joignent pour des rondes mystiques au milieu des nuages d'or, ou\n qu'elles s'ouvrent pour laisser pleuvoir des fleurs, ou qu'elles se tendent vers\n le Christ et la Madone, en des attitudes passionnées d'imploration.\n    Les beaux enfants tristes! Et l'extase de les contempler longuement, l'un\n après l'autre, pour les interroger tour à tour, ces sublimes sphinx adolescents\n dont aucun ne nous découvrira entièrement son énigme ! Il en est qui, tant\n navrante est la détresse de leurs prunelles résignées, et navrant le sourire\n d'éternelle désolation errant parmi la pourpre amortie de leurs lèvres, ont l'air\n de pleurer à jamais une séparation sans retour qui leur a dévasté le cœur.\n Les lèvres minces de tels autres se sont refermées, on dirait, sur des secrets de\n perversion que nul ne doit savoir, et dont l'équivoque expression de leurs\n yeux félins ne suffit point à déceler le mystère. Une ironie amusée illumine\n la physionomie rieuse de tels autres, et pourtant il y a dans leur ironie une\n souffrance et dans leur rire une insincérité qui font mal. D'autres baissent,\n presque sournoisement, leurs belles et lourdes paupières, comme pour empêcher\n à tout prix qu'on entrevoie ne fût-ce qu'un reflet de leur âme inexplorée. Il y\n en a qu'on devine tressaillants de tendresse inassouvie et prêts à éclater\n en sanglots. Il y en a de fraternels, dont les longs regards aimants\n viennent se poser sur nos plaies, comme anxieux de guérir, d'adoucir ou\n de consoler. Il y en a dont l'impassibilité fiévreuse ne dissimule qu'à\n demi l'intérieure désespérance. Il y en a dont la figure trahit une âme\n à la fois ingénue et subtile. Il y en a de méchants, il y en a de plaintifs,\n il y en a de hautains, il y en a de candides — il n'y en a pas un\n qui soit heureux; et cela même nous les fait aimer davantage, car pour-\n quoi les aimons-nous, sinon parce qu'ils nous ressemblent et qu'ils souffrent?\n et que d'étroites communications s'établissent entre leur souffrance et la\n nôtre? Au surplus, comment les comprendrions-nous sans cette parité de\nsouffrance? Leur intelligence nous échappe. Mais il nous suffit de sentir,\ndans leur immatérielle poitrine virginale, palpiter éperdûment leur cœur!\n    Les beaux enfants tristes ! Encore qu'on les rencontre dans les tableaux de\nsainteté, eux non plus ne sauraient venir du Ciel aux béatitudes insondables,\nces êtres que dévore et qu'émacie la douleur. Par quelle inspiration surhu-\nmaine, aiguë et vibrante, furent-ils engendrés? Sans doute, les jeunes gens qui\nentouraient Laurent et Julien de Médicis ont dû poser devant l'artiste. Mais\nils ne souffraient pas, eux! Ils lui ont servi de point de départ plutôt que de\nmodèles, et pour créer ses figures étonnantes il a transposé, affiné, spiritua-\nlisé, sublimé leurs traits! Que sont-ils donc, les adolescents de Botticelli, sinon\nl'incarnation de ses pensées, de ses rêves, de ses déceptions, de ses amours, de\nses chimères, des essors brisés de son âme?\n   Ame de peintre, sur laquelle une autre âme de peintre s'est penchée pour\nlui ravir en partie au moins son secret. Car Burne Jones y a réussi, et la gloire\nn'en est point banale. Il les a compris, ces enfants! Et les enfants qu'à son\ntour il a créés sont leurs frères ! et le mal dont on dirait qu'ils meurent est\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "                  AUX CONFINS DU RÉEL ET DU RÊVE                                375\n\n\n  plus indéfinissable encore. Les jeunes filles de Burne Jones, ces taciturnes\n  créatures au douloureux sourire, font penser aux adolescents de Botticelli ; de\n  même les pages du roi Cophetua; de même et surtout le bel Ephèbe languide\n  et dolent du Chant d'amour.\n     Burne Jones a reçu de Mantegna le goût des splendeurs décoratives, et\n  quelque chose également de ses visages dont l'expression ambiguë apparente\n  cet artiste à Botticelli, à Luini et à Léonard. — Burne Jones a de commun\n avec Mantegna le goût des architectures monumentales, des hautes salles aux\n  portes historiées, aux lambris sculptés, aux murailles drapées d'étoffes rares,\n aux pavés de mosaïque et de marbre, aux portiques ouvrant sur de vastes\n campagnes pleines de ruines, où de longues routes serpentent vers les villes et\n les forets que l'on voit s'étager au loin.\n     Mais qu'ils soient des êtres ou des choses, les profils restent chez lui davan-\n tage enveloppés dans l'atmosphère plus flottante du rêve, gardent quelque\n chose d'un peu nuageux, d'un peu tremblé, n'ont pas le dessin ferme et sûr\n des maitres italiens. On y reconnaît au contraire l'élève de Rossetti, moins\n dédaigneux toutefois que ce dernier de la netteté des lignes, et, semble-t-il,\n moins improvisateur. La grande originalité de leur œuvre à tous deux, c'est\n que l'âme de l'Italie et l'âme du Nord s'y viennent confondre; d'où ce carac-\n tère de passion mélangée de rêverie qui fait leur charme.\n    Rossetti, dans son œuvre comme dans son nom, est avant tout le filleul de\n Dante. Elevé dans un milieu où l'empreinte de l'Alighieri s'était incrustée à\nune profondeur extraordinaire, Rossetti s'est assimilé le poème de Dante, il a\nréexprimé les aspects de l'amour tels que Dante les avait incarnés dans ses\nhéroïnes bénies ou maudites, dans sa Béatrice ou dans sa Francesca. Commen-\ntateur pieux de la Vita Nuova, il en interprète exquisement et suavement les\népisodes. Mais avec quel emportement plein de fougue et d'effroi n'évoque-t-il\npas, tournoyant sous la pluie de flammes, dans l'envoûtement de leur étreinte\nsans lendemain et de leur baiser farouche, les tragiques amants dont se jouait\nle vent de l'enfer!\n    Lui aussi, comme ces sombres amants immortels, s'est laissé séduire par\nl'aventure de Lancelot. Pour lui aussi, comme pour Tennyson, Burne Jones\net leurs émules, les prouesses fastueuses du roi Arthur et de la Table-Ronde\nfurent une mine inépuisable d'inspirations. Le passé de l'Angleterre, plus che-\nvaleresque dans la légende que dans l'histoire, a trouvé en eux tous des inter-\nprètes dignes de lui. Comme la Dame de Shalott, ils se sont embarqués pour\ndescendre, au fil de l'eau silencieuse, la rivière lisérée de roseaux et de saules\nqui menait vers many-towered Camelot, vers Camelot aux multiples tours.\nMais la Dame de Shalott, victime d'une malédiction mystérieuse, ne pénétra\npas vivante dans cette capitale d'Arthur, d'où les preux de la Table-Ronde\nessaimaient ardents à la recherche du Graal. Eux, au contraire, y sont entres\ntriomphants, ils en ont rapporté de beaux trophées, et pour avoir tourné,\ncomme dit le poète,\n                           vers les jours évanouis d'Arthur\n                   Des yeux couleur de mer et de mélancolie (1)\n\n (1) Louis Le Cardonnel.\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": " 376                                  DURENDAL\n\n\n\n ils les ont en quelque sorte ressuscites ces jours, et telle une tapisserie dont un\n regard du soleil viendrait illuminer les nuances, ils ont rajeuni la légende\n  ancienne.\n    A travers les compositions de Rossetti, on voit reparaître incessamment les\n mêmes figures féminines, celle de sa sœur dans les tableaux du début, œuvres\n religieuses idéalement simples et pures; celle, aussi et surtout, de Miss Siddal,\n qu'il épousa, et dont les traits caractérisent le type propre à Rossetti, le type\n de la femme dont la lourde et opulente chevelure obombre un doux visage\n aux vastes yeux taciturnes, aux lèvres un peu fortes, au long col de cygne qui\n fait songer à l'Edith d'Harold, Editha swanes-hales, qnod sonat collum\n cycni.\n    Ce rêve de tout grand artiste : faire de son œuvre une couronne au front de\n l'être élu auquel il a donné son cœur, Rossetti le réalisa, comme Dante avant\n lui l'avait réalisé. L'Art, ce Baal dévorant, ce Bourreau adoré qui suce la chair\n et pompe le sang de ses adorateurs, qui leur incendie le cerveau et les moelles,\n et consume inexorablement leur vie; l'Art du moins leur offre cette compen-\n sation magnifique de pouvoir, projetant, hors d'eux-mêmes, le meilleur d'eux-\n mêmes, faisant, avec leur souffrance, de la beauté, jeter leur œuvre comme un\n tapis de pourpre sous les pieds de ceux qu'ils aiment; de pouvoir contraindre\n toutes les voix de la postérité, cette mer aux flots sans nombre accourant des\n lointains de l'avenir, à s'unir en une seule voix qui célèbre avec eux leur idole,\n et n'oublie pas plus Laure que Pétrarque ou Dante que Béatrice.\n    Encore le peintre a-t-il sur le poète l'avantage de fixer à tout jamais non\n seulement l'âme et le souvenir, mais les traits de ceux que veut immortaliser\n son culte. Et qui donc, sachant aimer, ne s'est souhaité le génie d'un Van\n Dyck afin de pouvoir reproduire, dans sa splendeur vivante, dans la grâce de\nses attitudes familières, avec la caresse de son regard et le charme coutumier\nde son sourire, l'être qui est ici-bas toute notre vie?\n    Rossetti connut cette joie ; joie mêlée de deuil et mouillée de larmes, comme\ntoutes les joies de la terre! car ni la peinture, ni la poésie, ni la gloire, ni la\npostérité, ni rien ne peut nous rendre, du moins en ce monde, ceux que la\nmort a brutalement arrachés de nos bras. Et il le dut comprendre mieux que\npersonne, l'artiste écrasé de douleur, le jour où se penchant sur le cercueil de\nla bien-aimée, il y déposa, pour qu'on les ensevelît avec elle, les poèmes\nau rythme passionné qui lui avaient chanté son amour.\n    L'Amour, le Rêve, la Tristesse, la Tendresse, tout l'inexprimé, tout le sub-\nconscient de la vie, tout ce qui lui donne sa profondeur et son prix, tout ce\nqui séduit l'âme de qualité supérieure, tout cela est exprimé ou bien sous-\nentendu dans l'œuvre des poètes et des peintres à propos desquels nous écri-\nvons ces pages ferventes et songeuses. Le monde qu'ils nous ont ouvert est un\nrefuge aux âmes lasses, à ces a âmes en peine qui sont d'une espèce différente\ndes autres âmes, et qui mêlent, en passant, leur malheur inconnu aux vulgaires\nsouffrances de l'espèce humaine », comme dit Chateaubriand parlant de sa sœur,\nla mystérieuse Lucile.\n    L'Amour, c'est le cœur du monde aux palpitations immortelles. Le Rêve,\nc'est quasi la seule réalité d'ici-bas qui ne soit pas un leurre. La Tristesse\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "                     AUX CONFINS DU REEL ET DU REVE                        377\n\n\nréserve à ceux qui savent la cultiver en eux des voluptés infinies. Et qui ne\nvoudrait, comme l'héroïne de la Passion catholique, rapporter de son voyage\nau royaume de la Douleur, et payer des trois quarts de son cœur cette sublime\nverta qu'est la Tendresse? (1)\n  Ces peintres, ces poètes, leur Muse ressemblée la Damoiselle bienheureuse,\npenchée au balcon d'or du Ciel, d'où elle attend son fiancé qui doit venir. Elle\nmontre, de son doigt lilial, les paradisiaques demeures à nos âmes chrétiennes\nassoiffées d'un bonheur sans mesure, sans mélange et sans fin. Elle les invite\nà s'élancer dès à présent par la pensée, sur ce chemin semé de diamants par\nmyriades et bordé d'astres aux éblouissants luminaires, qui bien au-dessus des\nnuages, plus haut que le soleil, plus haut que les étoiles, mène à ces taber-\nnacles dont saint Paul avec toute son éloquence et Dante avec tout son génie\nn'ont pu nous décrire exactement la splendeur.\n\n                                                       EMILE CHARDOME.\n\n\n\n\n  (I)POL D E M A D E : Une   Ame   princesse.\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": "   Le Salon de la Libre Esthétique\n\n                   IL faut savoir combien est ingrat le rôle rempli par ce Salon\n                      pour émettre en toute justice une appréciation sur les œuvres\n                      qu'il expose.\n                         Marquant les derniers progrès de la technique en pein-\n                      ture il indique les voies nouvelles. C'est un Salon d'avant-\n                      garde; il sert d'éclaireur et de guide. Les routiniers préfè-\n                      rent un art de tout repos et de bonne vente, un art bour-\n                      geois en un mot, aux innovations dangereuses, souvent mal\ncomprises, toujours combattues par le public.\n   Le public! C'est un monsieur bien difficile à satisfaire. Il encourage de ses\ndeniers l'artiste qui a la préoccupation de lui plaire, et qui surtout ne ren-\nverse pas d'un insolent coup de pinceau sa compréhension surannée de l'art\npictural.\n   Ce n'est pas une raison de condamner un procédé nouveau parce qu'il nous\ndéroute, et même nous effraie. Il faut discerner ce qu'il produit de bon, de\nmeilleur qu'auparavant. « Dans les révolutions, l'excès est un mal nécessaire »,\na dit Octave Maus. Si les uns établissent des prémisses peu sures, d'autres\nen déduiront des conclusions logiques.\n   Cette recherche constante du progrès n'est pas toujours le progrès, mais elle\ny mène en bien des cas. Pourquoi ne pas rajeunir la forme dans laquelle on\nexprime sa pensée? Si la nature est une, l'émotion est multiple.\n   Parmi les révolutionnaires se rencontrent souvent des génies            malheu-\nreusement aussi des rapins : épaves d'ateliers n'ayant la plupart du temps rien\nà dire, ou pas grand'chose. L'emploi d'un procédé nouveau n'a plus qu'une\noriginalité de mauvais aloi quand il sert à cacher le vide des idées, à masquer\nl'impuissance des conceptions. Ne considérer la nature qu'à travers le mirage\nd'une théorie, si brillante soit elle, c'est la voir autrement que les autres,\ncertes, mais c'est la voir de travers ! Cela devient une obsession au lieu d'être\nun principe régulateur.\n                                           *\n                                         * *\n\n   Parmi les novateurs Cross attire le plus l'attention (1). Il bouscula l'éton-\nnante technique des pointillistes ses devanciers, qui passaient déjà pour\nd'audacieux pionniers. Il lui arrive même de démolir complètement l'écha-\n\n  (1) Né à Douai le 26 mai 1886, mort à Saint-Clair (Var) le 16 mai 1910.\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": "                 L E SALON     DE   LA L I B R E   ESTHÉTIQUE                  379\n\n\n\nfaudage de ses propres théories et de le reconstruire sur de nouvelles données.\nC'est le propre des grands maîtres de ne pas s'attarder à des procédés désuets\net de modifier à l'occasion leur faire. Il faut suivre son tempérament plutôt\nque le régenter ; l'idée maîtresse et le but à atteindre suffiront à donner de\nl'unité à l'œuvre entière. Cross lui aussi obéit à cette loi constante du progrès\nqui dit mouvement et changement. « Il connut avec intensité ce drame inté-\nrieur du peintre qui crée lui-même ses moyens. » Le dernier stade de sa\ncourse s'accomplit sur la côte de Provence. « C'est là qu'il meurt entre la\nmer bleue et les jardins fleuris. »\n     Comment opère-t-il? Cross découpe sa couleur en autant de mosaïques\nqu'il juxtapose sans les confondre; il adopte les tons les plus tranchés, les\n plus purs de mélanges. « Si le but était de donner à la couleur toute sa force\n par le contraste des tons et des teintes le moyen était le mélange optique. »\n     La vie de Cross fut, au sens réel du mot, une recherche ardente de la\n lumière. « Une cure l'amena dans le Midi à Cabasson, devant des spectacles\n d'un tel éclat qu'il crut impossible de les traduire sans recourir à la division.\n Là-bas sous le soleil, toujours avide d'en restituer l'éclat, il restaure un ordre\n nouveau, paradoxal, un ordre issu de la tourmente symboliste et dont le\n succès marque le triomphe de l'esprit de synthèse sur l'esprit d'analyse, de\n l'imagination sur la sensation, de l'homme sur la nature. Il devenait un\n « chromoluminariste » fervent, et, par cette transposition colorée, se rappro-\n chait de Cézanne. »\n     L'inconvénient de sa technique est qu'on la subit avant toute autre impres-\n sion; il est difficile de s'en distraire; d'où, à la longue, une certaine lassitude\n à le suivre. On lui reproche justement d'enlever à l'émotion sa part prépon-\n dérante, emprisonnée qu'elle est dans une formule trop étroite. A part cela\n  ces mosaïques qui papillottent rappellent les globules d'air jonglant entre eux\n  l'été dans l'atmosphère; on éprouve la sensation des chaleurs caniculaires.\n  Les yeux s'écarquillent devant ces éclats de soleil aveuglants, éclairant les\n  êtres et les choses avec une violence telle que l'ombre en est chassée. On a\n  l'impression de fixer le soleil dans le blanc des yeux.\n      La lumière ainsi obtenue dépasse de loin tous les effets que d'autres ont pu\n  atteindre, et pourtant les rayons solaires n'interviennent ni de près ni de loin.\n  C'est leur action brutale que nous percevons sur les êtres et les choses : ils\n   portent leur luminosité en eux, mais à la façon des planètes qui, elles aussi,\n   sont tributaires d'un astre. « Ecoutons dans les vibrations de ses ciels et le\n   flamboiement de ses terrains accablés sous la chaleur du jour le retentissement\n   des harmonies terrestres. »\n      Faut-il signaler comme particulièrement caractéristique le Cap Layet, près\n   duquel un arbre bleu se penche et tend ses bras tentaculaires pour saisir la vallée\n   entre ses doigts effilés; le Faux Poivrier; le Campanile de Santa Maria\n   Nuova, à Pérouse, qui dresse vers le ciel sa tige surmontée d'un dôme, comme\n   une Heur offerte par la terre à son Créateur; les Petites Montagnes mau-\n   resques où l'outremer de l'Océan et du ciel le dispute en vivacité à l'orange\n    des mamelons?\n      André Chaumeix a émis à propos du Livre de la Méditerranée, de Louis\n"}, {"page_pdf": 429, "texte": "  380                                 DURENDAL\n\n\n\n    Bertrand (1), des appréciations qui trouvent ici leur application : « Tous ces\n    pays il les a vus par les écrasantes journées de l'été; il a eu jusqu'à l'ivresse la\n    sensation brutale de leur ardeur et de leur aveuglante lumière. » Et plus loin :\n    « De ces sensations multiples il en est une qui est essentielle, qui est pour le\n    voyageur la sensation par excellence : c'est celle de la lumière. Oui, sans doute,\n   il voit les arbres et les monuments. Mais toutes ces formes ne sont dans la\n   description que le support nécessaire de la couleur. C'est que la lumière dans\n   les pays méditerranéens où l'a vue longuement le voyageur accomplit sans\n   cesse une magie : elle environne la plus médiocre réalité de splendeur, baigne\n   les surfaces et les arches, et les revêt d'une même couleur d'or. »\n      Tandis que Cross, avec une intransigeance qui n'admettait aucun palliatif,\n   poussait jusqu'au bout les rigueurs des principes nouveaux qu'il avait adoptés,\n   Van Rysselberghe, au contraire, s'éloignait des innovations outrancières de\n  ses débuts, débarrassant le pointillé de ce qu'il avait de trop conventionnel.\n  Et l'on peut dire que son talent s'est élevé d'autant de degrés qu'il s'est assagi.\n  Car, encore une fois, le procédé n'est qu'une formule, un langage qui sert à\n  exprimer un idéal, et non pas un moule dans lequel on étreint la nature à toute\n  force. Il ne doit pas être une marque de fabrique qui distingue le peintre de son\n  voisin !\n     On peut mesurer l'ampleur du talent de Van Rysselberghe dans la série de\n panneaux destinée à décorer l'atrium, de la villa de M. Paul Nocard, à\n Neuilly. Ces toiles imprègnent la salle d'une atmosphère printanière. Les\n nos 214 (Jeunes filles dans un parc) et 218 (Baigneuses) sont l'expression\n enchanteresse de cet heureux mélange formé par des jeunes filles et des fleurs.\n     Mlle Zimmern demande à la vie de lui ôter le plus tard possible ses illusions.\n Elle ne fait pas oublier le rendu des chairs dans le Torse de femme blonde.\n Les Etudes de l'Aquarium de Naples, enfin, nous révèlent un aquarelliste\n qui rompt nettement en visière avec le peintre et n'est plus du tout « van rys-\n selberghien », si l'on me passe ce barbarisme! Il éprouve un plaisir sans pareil\nà mettre en valeur la diaprure et la moire des écailles de poissons, si cha-\ntoyantes dans l'onde agitée par leurs nageoires. C'est étudié avec une fidélité\nde naturaliste et rappelle les célèbres dessins de Dürer.\n    Je ne puis passer sous silence Otto Bauriedt, le délicat et très doux poète\ndes sites alpestres. Sa recherche de l'accessoire rappelle la minutie des primi-\ntifs. Loin de synthétiser, il ne laisse échapper aucun détail qui contribuée\nl'embellissement d'un site. Le Cimetière dans un village alpestre est planté\nde croix dorées, ornementées de rinceaux et d'arabesques si élégamment fleu-\nries qu'il faut un réel effort pour se figurer le séjour des morts dans un décor\naussi riant. C'est un Eden bien plus qu'un ossuaire. En face du Watynann\nl'artiste jouit du repos, à l'ombre d'une épaisse frondaison. Dans les Bons-\nhommes de foires il voit une des nombreuses caricatures de l'homme que les\néléments et la nature nous offrent si fréquemment.\n    On prendrait les Falaises de l'Estérel d'Anna Boch pour des quartiers de\n\n\n (1) La Revue. 29 avril 1911.\n"}, {"page_pdf": 430, "texte": "                LE SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                               381\n\n\nviande saignante jetée aux requins. Elles semblent teintes du sang de victimes\nsacrées. Leur rougeur flamboyante empourpre l'outremer marin et teinte le\nciel de rose. C'est un combat héroïque que cette lutte toujours renouvelée de\nla mer contre le roc; aux heures de trêve elle lèche les parois à pic de ses plus\ncaressants baisers et fait entendre des murmures enchanteurs. Je fus un peu\ndépaysé, je l'avoue, par le Marché aux coqs de M. Anglada-Camarasa.\nRéflexion faite, je compris qu'il n'était point nécessaire de discerner les\ngallinacés, leur plumage étant seulement prétexte à un tourbillon de couleurs\nassez flatteur à l'oeil. Lucie Cousturier pastiche Cross, mais qu'il s'agisse de\nla Citadelle de Saint-Trope\\, de ses Dahlias ou de ses Roses, elle n'attrape\npas sa luminosité. L'Introïtus d'Alfred Delaunois établit un contraste entre\nles modestes officiants et le décor écrasant de la cathédrale. Les gigantesques\npiliers représentent les innombrables assises sur lesquelles est bâtie l'église,\net leur élancement l'ascension de l'âme vers Dieu. Maurice Denis rappelle\ndans Nausicaa les généralités d'un paysage : il se garde bien de s'attarder à\n des détails de nature à le distraire inutilement et risquant d'affaiblir la vigueur\n d'une impression d'ensemble. Sous ce rapport, sa peinture, elle aussi, est une\n synthèse.\n    Jules Flandrin, lui aussi, peint dans les grandes lignes pour ne pas diminuer\n l'intensité de sa vision. Le Persée à Florence, le Pavillon un soir d'été, le\n Mont Saint-Eynard et Saint Marc à Venise sont démonstratifs à cet égard.\n Jehan Frison se complaît dans l'accord strident : l'Oiseleur, la Table, le Coq\n font entendre une note criarde. Fornerod, au contraire, réagit contre les ruti-\n lances de coloris; il plonge la Femme à l'écharpe dans une atmosphère gris\n noir qui ne l'empêche nullement de souligner la morbidesse des chairs. La\n Gamme gris vert de Giacometti est d'une sonorité vibrante qui se prolonge\n encore à travers les Montagnes bleues, le Jardin florentin et ces paysages de\n la Toscane éclairés par un Soleil matinal. Charles Guérin évoque avec discré-\n tion l'élégance de la Dame à l'éventail. Aussi bien que dans l'Après-midi au\n jardin laisse-t-il deviner ce caractère plutôt que d'y appuyer. En observant le\n Fort de Morgat, Joveneau fut frappé du fait que Phébus seul pouvait obtenir\n de l'éblouissante palette de la nature son maximum de rendement colorant.\n  Le Nouveau-né d'Eugène Laermans est plus qu'une esquisse, quoiqu'en dise\n le catalogue. L'attitude « peuple » des commères et les yeux finauds derrière\n  leurs bésicles de l'Esculape de village ne pourraient être mieux rendus. Notez\n  en passant la patine, ce je ne sais quoi de blafard qui se répand sur tout le\n  tableau et constitue à lui seul une signature. On sent chez Lemmen le tour-\n  ment de l'artiste vers un idéal toujours renouvelé. Cherche-t-il une formule\n  définitive ou s'en défend-il? La Femme à l'éventail, d'un abandon si naturel,\n  le Modèle, les Pommes et Mandarines, la Petite nature-morte m'ont laissé\n   dans l'indécision à ce sujet. Si la couleur de Lemmen pêche parfois par excès\n  de franchise, celle de Raphaël Martinez, au contraire, se complaît dans la séré-\n   nité d'un gris morne. Rien de heurté chez lui, tout est estompé dans la\n   Place Sainctelette, les Chrysanthèmes, l'Hôtel Métropole à Bruxelles. Chez\n   Auguste OlefTe, le décor, volontairement sobre, s'efface devant le modèle; et\n   celui-ci disparaît à son tour pour mettre en valeur les yeux tristes de Rik Wou-\n"}, {"page_pdf": 431, "texte": "382                                 DURENDAL\n\n\n\nters et son regard si douloureux. Pablo Roïg a cherché dans les cirques ses\nmodèles habituels; il faut avouer que si le champ de foire est en même temps\nun champ d'expérience nouveau, les impressions qu'il en rapporte ne sont\nguère bien émouvantes. Palabre, Ninie, Singe et poney, Ecuyer, le Tapis\naccusent surtout les déformations professionnelles et les déhanchements des\nmalheureux acrobates. Gustave Max Stevens aperçoit le Jardin du Trocadéro\net la Seine à travers le voile gris et la poussière des villes, qui est de la boue en\nbalade. Il en poudrerise habilement sa toile. Le Brouillard à Venise, la\nPlaine de Prato près de Florence, Venise par un temps gris d'Arcanio Tealdi\nsont des calmants de l'esprit, capables de reposer le regard fatigué qui s'y\nattache. Jean Van den Eeckhoudt voit surtout dans le paysage des fleurs et\ndes arbres. A Garavan, le Vallon aux panaches multicolores, les Eucalyptus\nqui lèchent l'atmosphère de mille petites flammes, sont les modulations diffé-\nrentes d'un même lieder.\n                                        * *\n\n   La gravure fut représentée dans ce Salon par des envois fort intéressants.\nLes portraits de Jacques Beltrand, pour la légende dorée des grands hommes,\nsont surtout des définitions claires et limpides. Admirez la construction de\ncette tête de Bach; ne rappelle-t-elle pas l'architecture du grand siècle, l'or-\ndonnance et la régularité d'une fugue? Et ce décadent Baudelaire, et ce Rabe-\nlais rabelaisien, pétri en pleine chair, et ce Beethoven dont le regard reste\nfarouche sur un masque de mort, et cet autre Beethoven à travers le front\nduquel on devine le tourment de la composition et la gestation laborieuse d'une\nsonate; le Christ, enfin, paraphrase de ce texte : « Quand il vit qu'il ne pou-\nvait accomplir sa mission sans mourir, il accepta la mort avec cette douceur\nineffable que nul homme n'a jamais égalée ». Les gravures sur bois de Louis\nMoret constituent, elles aussi, des appels à l'histoire. La Vierge au baiser,\nJean-Jacques Rousseau, Joseph et Xavier de Maistre se font remarquer par\nla simplicité de la facture et la largeur du trait, assez inattendu dans un espace\naussi limité. Avec Maxime Dethomas, nous passons en revue une suite de\nquinze personnages et masques composés pour le Carnaval des enfants, pièce\nde Saint-Georges de Bouhélier, représentée au Théâtre des Arts à Paris. Detho-\nmas silhouette et ridiculise avec une verve étourdissante tous les types de bour-\ngeois qui forment l'imposante, majorité du troupeau des humains. Qui n'a\nrencontré sur sa route Monsieur et Madame Masurel, entre deux âges, Tante\n Thérèse, Tante Berthe et le Chat, sans parler du Seigneur, de la Marquise,\ndu Mousquetaire et de tout ce tromblon romantique popularisé par Dumas?\n\n                                          *\n                                         * *\n   En ce qui concerne la sculpture, nous avons spécialement remarqué à la\nLibre Esthétique : le Printemps, buste en marbre de Paul Dubois, symbolisé\navec bonheur sous l'aspect d'une jeune fille, la nature vierge dont les sens tout\nà coup s'éveillent... Gysen interprète tous les âges de la vie, d'un Enfant riant\nil passe au Portrait de Mme H..., bonne vieille maman, sans prétention, dont\n"}, {"page_pdf": 432, "texte": "               LE SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                             383\n\n\nle buste n'a voulu être qu'un souvenir de famille et qui est par surcroît une\nœuvre d'art. Van der Stappen figurait en belle place dans la section rétrospec-\ntive : la Pasqua (bronze, 1879), Victoria (marbre, 1879), tête d'expression,\nl'Evêque (bronze, 1890) bénissant dans un geste hiératique les visiteurs du\nSalon, sont de remarquables morceaux des collections Marlier et Van Cutsem.\nNous les retrouverons au Salon du Printemps.\n   L'art appliqué ne fut pas oublié à la Libre Esthétique qui exposait de très\nbeaux émaux de M1le Marie Tenicheff.\n\n                                                      FRANCIS H O U T A R T .\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": "               Le Drageoir aux Epices\n\n   Plusieurs de nos têtes de Turc ayant été données en location pour un mois\nà notre confrère Pourquoi pas? nous prions nos lecteurs de nous excuser si\nnous ne leur parlons pas aujourd'hui de diverses « personnalités littéraires\nintéressantes ».\n                                      *\n                                     * *\n\n   La poésie religieuse a enfin trouvé un rénovateur. Ce n'est pas M. Paul\nClaudel, c'est M. Michel Bodeux. Un petit volume signé de lui, l'Année\npieuse, que publie la Belgique artistique et littéraire, a été pour nous une\nrévélation. Depuis les Clairons belges du Christ, on n'avait plus entendu\nde semblables accents. Tous les fervents de l'idéal et du rêve, toutes les âmes\néprises de mysticisme trouveront dans ce livre un prétexte à méditations\nprofondes... sur la sottise humaine.\n   M. Bodeux dit son chapelet :\n\n                       Je prends mon chapelet\n                       Au grain doux et replet,\n                       En songeant aux   herbettes,\n                        Vrais semis de fleurettes.\n\n                       D'abord un haut bosquet\n                       D'où file un   ruisselet.\n                       C'est là que l'on s'apprête\n                       A faire la cueillette.\n\n                       Le Pater,  grandelet\n                       Commence le bouquet,\n                       Renoncule à la tête\n                       D'or jaune en cassolette...   etc.\n\n   M. Bodeux récite les litanies :\n\n                       C'est la mère    aimable,\n                       La mère     admirable,\n                       Mère du Sauveur\n                       Et du    Créateur;\n                       Vierge si    puissante,\n                       Cependant    clémente:\n                       Vase où boit     l'esprit,\n                       D'un charme       surpris;\n"}, {"page_pdf": 434, "texte": "                        LE DRAGEOIR AUX ÉPICES                               385\n\n\n\n                      Rose de    mystère,\n                      Tour d'ivoire,    altière,\n                      Nef au large bord,\n                      Haute maison d'or., etc.\n\n  M. Bodeux exprime poétiquement le charme de l'évangile :\n\n          Pierre parlait encore .. Et soudain un image\n          Illumine la cime; un être sans    visage\n          Clame : « Voici mon fils de    prédilection,\n          En qui j'ai déposé ma sainte affection ! »\n\n          Les disciples émus se prosternent     a terre. .\n          Jusqu'à ce que Jésus, seul, comme ù l'ordinaire.\n          Les relève du sol avec   l'injonction\n          De ne rien dire avant sa      résurrection.\n\n  M. Bodeux médite sur les trépassés :\n\n                      Les vers sont venus\n                      Ronger, vile tourbe,\n                      Les corps   ingénus\n                      Et les dos en courbe.' ..\n\n   M. Bodeux est la dernière gloire mise au jour par la Belgique artistique et\nlittéraire.\n                                      *\n                                     * *\n\n  Nous recevons de M. Christian Hofer la lettre suivante :\n\n              M O N CHER P E T I T   EPICIER,\n\n  Je ne sais si vous faites comme moi, mais je lis chaque dimanche avec\navidité le Patriote illustré. Il y a là une Petite anthologie belge qui ne manque\npas de saveur. Quel ne fut pas mon étonnement en y trouvant, dans le numéro\ndu 28 mai, le sonnet suivant :\n\n                            NUIT D E DÉCEMBRE\n\n          Les flocons ont tourné comme des fous dans l'air,\n          Puis ils se sont mêlés au grand linceul de glace;\n          Et le soir est venu — la neige est vite lasse —\n          Elle n'est plus qu'un blanc manteau sous le ciel clair.\n\n          Tout est sec et limpide en cette nuit d'hiver.\n          Des astres par milliers paraissent dans l'espace,\n          Sous le ciel or et bleu chaque lueur qui passe.\n          Dévoile l'infini de l'abîme entr'ouvert ..\n\n          Et maintenant qu'elle a sur notre terre\n          Fait tomber de sa main candide — ô doux mystère!      —\n          Des étoiles de neige... On dirait, quand tout dort,\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": "386                               DURENDAL\n\n\n\n           Que là-haut, souriante el blanche sous ses voiles,\n           Et secouant au ciel son manteau semé d'or,\n           La Vierge au firmament fait neiger des étoiles!\n\n   C'était signé Joséphine Fafchamps et daté d'Aubin-Neufchâteau.\n   Si ce petit poème me frappa, ce ne fut pas uniquement parce que, ne conte-\nnant pas de faute de français, il détonnait un peu dans la Petite anthologie,\nce fut aussi parce que je me souvins en le lisant qu'en mai 1905 un certain\nChristian Hofer avait publié exactement le même sonnet dans une petite revue\nbientôt morte : L'Essor littéraire.\n   Ne connaissez-vous pas Joséphine? J'ai écrit beaucoup d'autres poèmes à\nl'époque où j'étais élève de rhétorique. Voulez-vous dire à Joséphine que je les\ntiens à sa disposition, et que je la remercie beaucoup de s'intéresser à moi.\n   Au revoir, mon cher Petit Epicier, je vous serre la pince à sucre.\n                                                         CHRISTIAN HOFER.\n\n   C'est bien dommage! nous allions justement annoncer que le nombre des\npoètes nouveaux révélés par M. Valentin était à cette date de quatre cent\nquatre-vingt-dix-neuf!... En en retranchant Joséphine, cela ne fera plus que\nquatre cent quatre-vingt-dix-huit.\n                                       *\n                                      * *\n   M. Firmin Van den Bosch est revenu d'Egypte. Par une délicate attention\nil avait dans ses bagages de charmants souvenirs, qu'il a, dès son retour, distri-\nbués à quelques personnalités du monde artiste. A M1le Delphine Fousseret :\nun cher petit singe; à M. Paul André : une paire de chacaux (en quoi il a fait\nune gaffe, ce n'est pas la coiffure des officiers d'articlerie) ; à M. Edmond\n Picard : une pyramide (emballée dans un tiré à part de la Revue générale); à\nla rédaction de la Revue de Belgique : une momie ; à M. Maurice de Waleffe :\nun peplôs vert; à M. Jules Destrée : un flamant rose; au Roi aveugle : une\ncataracte; à l'auteur d'Africa : un papyrus; à M. Jules Leclercq : un récit de\nvoyage, de Mansourah au Caire en express et retour (Plon-Nourrit, édideur,\n3 fr. 5o, ouvrage couronné par l'Académie française, avec une carte et deux\nmenus); à M. Jean Capart : un vrai scarabée; à M. Maurice des Ombiaux :\ndes palmes; à M. l'abbé Hoornaert : le sourire de Ramsès; à M. Mahutte : un\ncocotier; à M. Sylvain Bonmariage : le manteau de Joseph; à Ramaekers :\nles dix plaies d'Egypte; à un bas bleu : un chameau; au Petit Épicier : un ibis\n{in idem).\n                                       *\n                                      * *\n   De M. Léon Bloy dans le Vieux de la Montagne :\n    « Le Mercure me communique une carte de Durendal, revue gantoise,\ndemandant mon livre pour compte rendu. J'apostille ainsi cette carte : « Non!\n » Non et non ! Je n'ai que faire de Durendal, sotte revue parmi les plus bêtes\n » d'un royaume où tout le monde est imbécile. »\n    Nous sommes désolés.\n                                       *\n                                      * *\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "                         LE   DRAGEOIR     AUX    ÉPICES                     387\n\n   M. Léon Bloy, après avoir fait la gracieuseté au Catholique de M. Georges\nRamaekers de lui envoyer un chapitre du Vieux de la Montagne, a eu la gra-\ncieuseté de ne parler de M. Ramaekers que dans le chapitre suivant :\n   « Je reçois une lettre hideusement et insolemment cochonnée de Georges\nRamaekers. 11 me qualifie « théologien » sur l'enveloppe, et me nomme « cher\npère ». Ayant l'honneur d'être Français, Parisien surtout, je possède au plus\nhaut degré le sens du ridicule, et ce genre de flagornerie sentimentale m'est\nabsolument odieux. J'ai vu chez moi ce jeune homme, en 1905, avec déplaisir,\net je veux en rester là. Je tiens par-dessus tout à n'être pas vénéré ni importuné.\nJ'ai reçu, en 1906, un volume de ses vers, Le chant des trois règnes, que je\nn'ai pu lire. Il me menace d'un second envoi qui aura le même accueil. Rare-\nment je peux lire des vers... »\n   Aïe ! Aïe !\n                                         * *\n   La Jeune Wallonie publie une chronique de la dame de Pique. Cette vieille\ndame nous attaque avec grâce et quelques fautes de français. Elle nous « laisse\nsavoir », comme on dit à la Jeune Wallonie, qu'elle a autrefois collaboré à la\nJeune Belgique. Elle ne devait pas le dire : à son style artiste et parfait nous\nl'eussions deviné. Son « abattage » commence par cette phrase savoureuse :\n   « Les clous sur lesquels on frappe le plus sans parvenir à les enfoncer sont,\ndit-on, les meilleurs clous. Durendal — personnifié par l'abbé Mœller qui\ntient le porte-plume en zinc de cette revue, laquelle arme ne doit pas être con-\nfondue avec Durandal, l'épée légendaire de Roland — s'acharne depuis quel-\nque temps, et cela avec une telle rage, sur certains écrivains que, sans connaître\nceux-ci, il nous est venu le pressentiment qu'ils pourraient bien avoir certain\ntalent; etc. » Il y en a ainsi une page et demie. Ensuite, Durendal est accusée\n« de revenir à la charge de ses mortiers pour lancer, mais bien peu loin, ses\nboulets »...\n   Ah! mon Dieu! Voilà que nous sommes une arme qui a un porte-plume en\nzinc qui tape sur des clous et qui lance des boulets (comme M. Paul André) !\nNous ne nous relèverons jamais d'un pareil coup.\n                                         *\n                                       * *\n   L'Académie française a refusé le grand prix de littérature de 10,000 francs\nà l'auteur du Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc, M. Charles Péguy. Si\nl'on en croit les confidences que fait au Figaro l'un des Quarante, elle a craint\nde consacrer une œuvre « dont les imperfections, l'intolérable méthode, le\nrabâchage systématique constituent une double irrévérence envers le génie\nfrançais ». Cependant, M. Péguy n'ayant d'autre tort que « de faire un usage\nregrettable d'un incontestable talent », l'Académie lui a décerné de grand coeur\nles 8,000 francs du prix quinquennal Estrade-Delcros. Elle ne flatte guère ses\nlauréats, cette pince-sans-rire d'Académie : si c'est ainsi qu'elle juge ses grands\nfavoris, quels titres entend-elle donc récompenser par ses menues faveurs'? Elle\nembrasse pour étouffer.\n                                        * *\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "388                               DURENDAL\n\n\n\n  P O U R SERVIR    A   L'HISTOIRE    DES L E T T R E S   BELGES   D'EXPRESSION\nFRANÇAISE :\n   La Presse, journal quotidien clérical d'Anvers — nous disons : clérical,\npour ne pas galvauder un qualificatif qui nous paraît trop éminent - s'émeut,\ndans son numéro du 17 juin, à l'idée qu'un honneur pourrait échoir aux lettres\nbelges et renseigne le public sur la carrière littéraire de Maeterlinck :\n      LE PRIX NOBEL. — On annonce de Stockholm qu'il est question de\ndécerner le prochain prix Nobel pour la littérature à M. Maurice Maeterlinck,\nécrivain belge, auteur d'un fameux article publié dans le Figaro, qui a sou-\nlevé des protestations dans toute la presse belge et qui n'était qu'une suite de\ncalomnies contre le clergé catholique de notre pays.\n   » Sans commentaires... »\n   Ces éclaircissements sont manifestement insuffisants. Tous les abonnés de\nLa Presse les auront complétés d'eux-mêmes et se seront souvenus que\nM. Maurice Maeterlinck est non seulement cet écrivain belge qui publia dans\nle Figaro le fameux article qui, e t c . , mais celui-là même qui fut chargé de\nfaire taire le chien de Mme Leblanc, pendant les mémorables représentations\nde Saint-Wandrille, et de tourner la sauce Vincent pour le saumon offert aux\n« invités ». On se demande, au reste, si ce n'est pas le même Maeterlinck qui a\nécrit quelques comédies, mais trop légères pour qu'un journal qui se respecte\npuisse en citer le titre.\n                                         *\n                                      * *\n   LE CYNISME DE M. BROERMAN : Nous lisons sur les murs de Bruxelles\nune affiche ainsi libellée :\n              « Palais du Cinquantenaire...\n   » Exposition de l'ART APPLIQUÉ AU CHIEN, au bénéfice de la Société des\nEnfants martyrs.\n   » Notre garçon de courses envoyé aux renseignements dans le quartier nous\nassure qu'il s'agit là de la première manifestation encore timide d'une sous-\nsection en formation de l'ineffable Société de l'ART APPLIQUÉ A LA RUE.\nAprès les façades et les candélabres, l'illustre M. Broerman entreprendrait\nde décorer les chiens de la cité.\n   » M. Van Overbergh, que rien ne découragera de se vouer corps et âme aux\ngrandes entreprises d'esthétique nationale, occuperait ses nouveaux loisirs à\nrédiger le vaste programme de cette quatre-vingt-dix-neuvième sous-section Aa,\nsous le titre de « Cynopédie » avec une préface par Loulou. »\n                                       *\n                                      * *\n   LE VRAI \" ART APPLIQUÉ AU CHIEN » : Nous découpons précisément\ndans un prospectus parisien ce tarif d'un Instsitut de plastique pour chiens,\ndirigé par un ancien élève diplômé de l'Ecole vétérinaire de Toulouse :\nChangement de la forme du museau                                      fr. 50\nMise de rides dans la face d'un bull-dog                       . . .      80\nChangement de la dimension de la queue . .           . .       . . .      20\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "                        LE   D R A G E O I R AUX   ÉPICES                    389\n\nEpilation de poils superflus, l'heure . . .      . . .               . fr.     5\nChangement de la couleur du poil                                              30\nTransformation d'une oreille pendante en oreille droite et vice versa.        20\nCambrage des pattes de devant d'un bull-dog .                                100\n\n                                       *\n                                      * *\n   On va donner, paraît-il, à Bruxelles quelques représentations du Martyre\nde saint Sébastien, le « mystère », au charme ambigu, de M. Gabriele d'An-\nnunzio. Le rôle de saint Sebastien sera tenu, à l'instar d'Ida Rubinstein, par\nMme Esther Deltenre.\n                                          *\n                                        * *\n   Un cas extraordinaire de fécondité. M. Robert Silvercruys vient de publier\nun volume de quarante pages. Ce volume compte soixante-quatre vers. Un\ntel abus du papier blanc pousse les siens à faire mettre cet enfant prodigue\nsous conseil judiciaire.\n                                          *\n                                        * *\n   Petites nouvelles littéraires et artistiques. M. Jules Leclercq nous fait\nremarquer qu'à la reception du président Fallières il se trouvait au premier\nrang des lauréats de l'Académie française, il s'imagine qu'il y a de notre part\ndu parti pris à ne jamais le citer. — La visite des serres de Laeken a beaucoup\nde succès, mais les azalées étant défraîchies, le Directeur des Beaux-arts les a\nfait remplacer par des toiles de Mlle Marcotte. — Le Pays noir promet comme\nprime à ses lecteurs les pantalons blancs du docteur Deffernez. — Sont\nrevenus de Rome : M. Dumont Wilden qui fut reçu par Sa Sainteté, M. San-\nder Picrron et M. Rotiers, dit Rotiér ; les journaux artistiques et mondains nous\nl'ont appris abondamment. — Parmi les grands industriels décorés à l'occa-\nsion de l'Exposition se trouve M. Moulinasse, rédacteur en chef du Patriote.\n—M. Victor Kinon travaille à une cantate pour le prix de Rome.— M. Georges\nRency ne parle pas, ce mois-ci, de M. Jean de Bère. — L'Eventail et Pourquoi\nPas? agitent la délicate question de savoir qui est le Petit Epicier. Il faut\ndemander cela a M. F.-Ch. Morisseaux.\n                                                        LE PETIT    EPICIER.\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "                           Les Revues\n\n   — La Revue générale donne quelques articles littéraires fort intéressants,\nl'un de M. Eugène de Ribier sur le poète Vermenouze, l'autre de M. Henri\n Davignon sur l'Oiseau bleu et l'An mille. Le troisième de M. Faguet...\n Passons. Signalons de charmants poèmes sans façon de M. Jean de Macar.\n   — La Vie intellectuelle. Un certain Huys y parla de l'enseignement pri-\nmaire; un certain Strythagen y traite de l'apprentissage. Palpitant. La chro-\nnique littéraire de M. Rency est comme toujours des plus animées. Deux pages\ntrès remarquables : le Wallon du feu, par M. Louis Delattre; les Victorieux,\npar M. Paul Prist.\n   — La Nouvelle Revue française. Des poèmes de M. Jean-Marc Bernard et\nde M. Saintléger Léger. L'inévitable article sur Ingres.\n   — La Revue du temps présent. La conclusion d'une enquête sur l'orien-\ntation de la peinture moderne — un poème de M. Charles Mauriac. L'iné-\nvitable parallèle entre Racine et M. de Porto-Riche.\n   — L'Indépendance reste l'admirable revue d'idées qu'on lit chaque quin-\nzaine avec profit. Il est à l'heure présente peu de périodiques plus bourrés\nde faits et de pensées. Le numéro du 1er juin contient la suite de l'étude de\nl'amiral de Cuverville sur la marine française, une page de M. Gustave\nLe Bon sur la Croyance et la Connaissance; l'inévitable article sur l'affaire\nde la Sorbonne : au moins M. René Benjamin s'en tire-t-il avec esprit.\n   — La Belgique artistique et littéraire. Les quelques Bodeux qui illustrent\nla maison ne figurent pas tous au sommaire. Cela nous permet de lire, entre\nPaul André, Jules de Hase et Henri Gambier, Kinon et Prémorel.\n   — La Revue de Belgique rase, endort et pèse. Pour changer.\n   — Le Mercure de France. M. Armand Praviel résume avec amour le\nvieux bouquin où Gabriel de Minut inventoria les grâces visibles et cachées\nde la Belle Paule. Le roman de M. Louis Dumur qui était amusant devient\nlourd, indigeste et anticlérical. M. Jean de Gourmont parle incidemment de\nla conspiration de « Saint Mars » (sic). Un curieux article de M. André\nMoine sur la vie universitaire allemande.\n   — La Renaissance contemporaine traduit les lettres de Byron et réserve ses\ndroits sur tous ses articles.\n   — La Phalange. Quatre chansons d'André Gide, des Images d'Italie,\nd'Albert Mockel: M. G. Duhamel parle de M. René Arcos, M. Charles\nVildrac parle de M. G. Duhamel. M. René Arcos parlera le mois prochain\ndes deux autres.\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                                LES   REVUES                               391\n\n\n  — Les Tablettes consacrent leur numéro à Francis Jammes. Une page\nexquise de M me Colette Willy, une autre de M. Tancrède de Visan.\n  — La Jeune Wallonie. M. van Beneden, avant de retourner à Madère\n« préparer le chalet à sa famille », communique à la revue dont il est la gloire\nune lettre de la sœur d'Alfred de Musset! Celle-ci, Mme Lancelin, envoie ses\ncondoléances à une vieille dame. La Jeune Wallonie affirme qu'elle repro-\nduit textuellement ce monument littéraire. Voilà une contribution bien inté-\nressante à l'histoire de la littérature française. Nous publierons prochainement\nune lettre de la tante de M. F.-Ch. Morisseaux, et une autre de la belle-sœur\nde M. Sander Pierron.\n   — Le Masque. Un Massacre des Innocents, par M. Franz Hellens. Un\npoème inédit de Ramaekers par M. Georges Marlow.\n   — La Nef. Des vers de M. Adrien de Prémorel. Un verveux article sur\nM. Bernstein. Une étude de M. Ultain de Coppin sur les poètes catholiques,\noù il est parlé du nom de Germain nouveau qui « vole de bouche en bouche\npour la gloire ».\n   - Les Marches de l'Est consacrent leur numéro du 15 mai à Jeanne d'Arc.\nLa plupart des livres consacrés à la gloire de la sublime héroïne sont passés\nen revue.\n   — Le Catholique : Des vers de Victor Kinon et de Gaston Pulings, une\npage d'Arnold Goffin.\n   — Le Thyrse. Toujours remarquable par de très vivantes chroniques,\npublie un petit poème charmant de Fr.-Hugues Lecocq.\n   — Joyeuse, que nous recevons au moment où nous terminons cette Revue\n des revues, donne une étude sur Hubert Krains, une autre sur Nicolas\n Bauduin.\n                                                                            X.\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "                           LES           LIVRES\n\n\nP U B L I C A T I O N S DART :\n\nAntonio Moro, son œuvre et son temps, par M. HENRY HYMANS.\n   U n vol. ill. de nombreuses reproductions. — (Bruxelles, Libraire d'art et\n   d'histoire, Van Oest et C ie .)\n   « Le peintre que nous entreprenons de faire revivre dans ces pages, néer-\nlandais à tous les titres, en dépit d'un nom quelque peu défiguré par sa\ndésinence méridionale, et bien qu'ayant vécu au XVIe siècle, avère son génie\nsous des formes assez indépendantes pour frapper de surprise le critique.\n « Il ne tient à aucun temps et à aucun pays », s'écriait Burger à la vue de ses\noeuvres à l'Exposition des trésors d'art, à Manchester, en 1857, ou plutôt il parti-\ncipe des qualités des meilleures écoles. Et la critique allemande, à son tour,\n n'hésite pas à proclamer que s'il avait survécu au Titien, l'Europe eût salué\nen lui son plus grand portraitiste. » Ainsi parle l'auteur dans l'introduction\nde la savante monographie qu'il a conçue dans la pensée de mettre mieux en\nlumière la physionomie et l'œuvre considérable d'un artiste qui, sans doute,\nne jouit pas de toute la renommée qu'il mérite.\n    Le malheur de Moro est d'être venu en un siècle dont l'éclat dans l'histoire\nde l'art flamand paraît médiocre à la comparaison de celui des siècles qui ont\nprécédé ou suivi. Entre le XVe siècle, si puissant et si original, qui invente et\norganise, en quelque sorte, la peinture septentrionale, et le XVIIe siècle, avec\nson art grandiose où les influences italiennes complètement assimilées, contri-\nbuent seulement à discipliner les inspirations vigoureuses de nos peintres,\nle XVIe siècle apparaît faible, incertain, sollicité à la fois par la forte tradition\nréaliste de l'école et par la séduction des idées et des principes esthétiques\nqui étaient en honneur dans la Péninsule, incapable, en somme, d'opérer la\nfusion des tendances contradictoires qui s'agitaient dans son esprit. De là la\nnégligence, sinon l'oubli, dont ont été victimes les maîtres de ce temps :\nl'admiration va de préférence aux époques et aux personnalités d'art bien\ncaractérisées, au détriment de celles qui sont, pour ainsi dire, de transition\net de demi-teinte.\n   On ne saurait classer Antonio Moro au nombre de ces Italianisants ou de\nces Romanistes qui, lâchant la proie pour l'ombre, avaient laissé l'énergie\nréaliste flamande sans réussir à s'assouplir à la grâce italienne. Il ne fut pas\nsans subir, lui aussi, l'attrait, universel alors, des maîtres qui semblaient avoir\nélargi, et qui avaient élargi, en effet, les bornes de l'art. S'il n'est pas établi\nqu'il hanta l'Italie avant son inscription à la gilde de Saint-Luc, à Anvers,\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                                     LES    LIVRES                                     393\n\nen 1547, il avait d û recevoir a u p a r a v a n t la a bonne doctrine » dans l'atelier\nde son premier maître, Jean Scorel, le chanoine d ' U t r e c h t . On sait q u e , plus\ntard, il fut à R o m e , et que pendant son séjour au delà des monts, il copia\npour le compte de son protecteur, le cardinal Granvelle, certaines œuvres de\nTitien. L'influence de celui-ci est sensible dans l'œuvre de Moro, dans ses\nportraits d'apparat surtout, mais l'influence d'un maître tel q u e Titien, dont\nles affinités étaient bien plus d u côté d u N o r d q u e de celui de R o m e ou d e\nFlorence, n'était pas d e nature à détourner Moro de sa voie naturelle, de\nl'obéissance à u n instinct réaliste, qui devait être d'autant plus puissant sur\nlui que son art ne s'exerçait q u e dans le portrait.\n   Cet art a donné d'admirables et a b o n d a n t e s preuves de son habilité supé-\nrieure et de sa p é n é t r a t i o n . Il s'est imposé et a agi, à son tour, sur les direc-\ntions et le développement de certaines écoles étrangères, n o t a m m e n t en\nEspagne, où Moro résida quelque temps, et en Angleterre. Toutes les grandes\ngaleries de l ' E u r o p e possèdent des toiles du maître, quelqu'un de ces nom-\nbreux et brillants portraits qu'il exécuta d'après les princes et les grands\nseigneurs, P h i l i p p e I I et les m e m b r e s de sa famille, Granvelle, le d u c\nd'Albe, etc., q u i formèrent son illustre clientèle.\n   M. H y m a n s nous fait, avec l'érudition c o n s o m m é e que l'on sait, le récit de\nla vie de l'artiste, la chronologie de ses portraits historiques, comme aussi de\ntous les autres qu'il a exécutés et dont certains ont été attribués erronément\nà Key, à Coello, voire à Pierre P o u r b u s le vieux. E t l'intérêt de cet excellent\nlivre est encore accru, s'il est possible, par u n e série de reproductions magni-\nfiques des principales œuvres de Moro.\n                                                                     ARNOLD G O F F I N .\n\n\nLes tableaux de Peter Bruegel le vieux au Musée impérial\n  à Vienne,       p a r M. GUSTAVE G L U C K . U n vol. ill. — (Bruxelles, L i b r a i r i e\n   nationale d'art et d'histoire, V a n Oest et C ie .)\n   L'histoire de l'art flamand sera redevable à l'initiative résolue de l'intelli-\ngent éditeur Van Oest de la publication d'un nombre considérable de travaux\ndu plus vif intérêt. P o u r ce q u i regarde Pierre Bruegel le vieux, non content\nde nous avoir d o n n é d'abord le g r a n d ouvrage de MM. Hulin et Van Baste-\nlaer, qui constitue u n e étude historique et scientifique étendue de l'œuvre d u\nmaître, accompagnée de reproductions superbes de la plus grande partie de\ncelle-ci, et ensuite, le recueil des estampes de l'artiste, voici qu'il livre au\npublic l'importante m o n o g r a p h i e q u e M . G. Glück a consacrée a u x chefs-\nd'œuvre de Bruegel, dont le Musée impérial de Vienne est l'heureux posses-\nseur.\n   Il y a là quinze peintures qui comptent parmi les œuvres les plus célèbres\ndu maître et qui permettent d'apprécier son génie si puissamment réaliste sous\ntous ses aspects : évocations de la légende chrétienne, grandioses comme la\nTour de Babel, le Suicide de Saül et la Conversion de saint Paul ; merveilleusement\nâpres et dramatiques par leur transport dans u n milieu contemporain, comme\nle Portement de Croix et le Massacre des Innocents; illustrations de la vie popu-\nlaire telles que la Fête de là Saint-Martin, le Combat entre Carnaval et Carême et\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "394                                 DURENDAL\n\n\n\nles Jeux des enfants ; scènes de mœurs rustiques : Repas de noces et Danse de\npaysans; magistrales études de nature : la Rentrée des troupeaux, les Chasseurs dans\nla neige, Marine, etc.\n   Toutes ces œuvres sont reproduites dans le volume de M. Glück, et il com-\nmente chacune d'elles dans une notice des plus intéressantes. Cet ensemble\nest précédé par une Introduction dans laquelle l'auteur, qui manifeste la\nplus profonde admiration pour l'homme de génie que fut Bruegel, essaie de\ndéterminer les sources ou, plutôt, la tradition de l'inspiration de ce peintre.\nCelui-ci, en effet, fait figure d'isolé, d'insolite parmi les artistes contemporains.\nTous ils italianisent; tous ils cherchent à s'assimiler les raffinements de style\net de décor dont ils ont été apprendre le secret dans la Péninsule. Et Bruegel,\nqui vit au milieu d'eux, avec eux, en familier et en compagnon; qui, mieux\nencore, a eu pour premier maître un romaniste fervent, Jérôme Cocck et qui,\nd'ailleurs, a accompli, lui aussi, le pèlerinage sacramentel à Rome; Bruegel\ntourne délibérément le dos au « grand art », laisse là les héros qui gesticulent\nou plastronnent pour les paysans qui travaillent, se battent ou se divertissent;\nles palais construits selon les prescriptions de Vitruve pour les chaumières ou\nles étables; la fiction grandiose pour la réalité...\n   « Bruegel se trouve en contradiction complète avec la peinture à la mode\nde son temps, constate M. Glück, et c'est tout comme s'il se fût tenu com-\nplètement en dehors de ce développement qui régit non seulement l'art\nnéerlandais, mais tout l'art de cette époque à travers toute l'Europe. » Il y\naurait là une espèce de miracle, à peu près unique dans l'histoire de l'art,\net qu'il est difficile d'admettre. Quelle que soit la part que l'on fasse aux\nvolontés propres et aux desseins consciemment poursuivis de l'artiste, celui-\nci ne saurait jamais se soustraire absolument à l'influence directe ou indirecte\ndu milieu. D'autre part, il n'est pas à croire qu'un peintre et surtout un\npeintre du XVIe siècle ait durant toute sa carrière exécuté des œuvres en\nopposition avec le goût régnant si ces œuvres n'avaient pas rencontré la\nfaveur du public.\n   La peinture de mœurs, de scènes de la vie rurale ou familière, les illus-\ntrations de dicts, de proverbes populaires, etc., que pratiquait Bruegel, on en\npeut suivre le développement depuis les miniaturistes du XIVe siècle jusqu'à\nJérôme Bosch et certains artistes de la première moitié du XVIe siècle.\nCe genre qui était tombé en discrédit, à la faveur des idées nouvelles,\nauprès des peintres visant, comme Frans Floris, au grand art, n'avait pas\ncessé de fournir aliment à la gravure populaire — les estampes de Bruegel\nlui-même en font foi — en même temps, peut-être, qu'aux décorations exé-\ncutées sur toile dont on faisait usage depuis longtemps pour orner à bon\ncompte les murailles des appartements. Nous savons que des tentures de\ncette espèce furent commandées par Philippe le Bon et Charles le Témé-\nraire; l'inventaire du palais des Médicis, de leur villa de Careggi, dressé au\nxv e siècle, en mentionne quantité, toutes flamandes, représentant, par\nexemple, des paysages, des animaux, des natures-mortes, une danse, une\nallégorie du Carême, etc.\n   On se rappelle que, d'après Van Mander, Roger de Bruges (de la Pasture)\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "                                        LES         LIVRES                                    395\n\nexcellait dans la pratique de la toile peinte à la d é t r e m p e ; a u XVIe siècle,\ncelle-ci faisait l'objet d'un commerce très actif à Malines, Courtrai, Anvers,\net il faut dire qu'il n'avait p a s cessé a u XVIIe siècle, puisque J o r d a e n s , à\nl'exemple de ses prédécesseurs d u siècle précédent, Bosch, Patenier,\nScarel, etc., travailla aussi c o m m e waterschilder, comme peintre à la détrempe\nsur toile.\n   Or, la plupart d e s peintures de Bruegel sont exécutées d'après ce procédé\n(1'Adoration des mages achetée récemment p a r le Musée de Bruxelles, notam-\nment).\n   Dès lors, n'est-on p a s autorisé à croire q u e Bruegel a été poussé\net maintenu dans des voies si différentes de celles de ses confrères en renom,\nparce qu'il se consacrait ou s'était consacré d'abord — comme J o r d a e n s —\nà des travaux d'ordre secondaire, d'une destination moins relevée q u e les\ntableaux ou les retables, travaux d'inspiration toute réaliste, toute populaire,\ndans l'exercice desquels se révéla à lui et s'affermit la vocation de « sa person-\nnalité artistique incomparablement g r a n d e et inimitablement géniale... » ?..\n                                                                            ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nLes m a î t r e s    de    T a r t : Donatello, par          M. E M I L E BERTAUX. — ( P a r i s ,\n  Plon.)\nLes g r a n d s     artistes       : Les    della    Robbia, p a r M. JEAN DE F O V I L L E . —\n    (Paris, Laurens.)\n   Dans un article que nous consacrions ici m ê m e , il y a quelque temps, à la\nSculpture italienne du XVe siècle, nous nous attachions particulièrement à la\nphysionomie et à l'œuvre des deux grands maîtres florentins qui font l'objet\ndes nouveaux travaux de M M . Bertaux et de Foville : Donatello, tout inven-\ntion, fougue toujours prête à l'initiative, génie en perpétuelle révolution\nintérieure, dont le réalisme d'abord littéral, s'associe ensuite a u style, puis\nà la recherche du m o u v e m e n t d r a m a t i q u e ; L u c a della R o b b i a , a m o u r e u x\ndu vrai, lui aussi, mais plus vite satisfait, et qui met dans ses créations toute\nla sérénité pleine d e force et d ' h a r m o n i e dont son esprit est a n i m é .\n   Leur art s'est formé surtout à l'étude attentive et féconde de la n a t u r e ; il\na pris d'elle sa substance. Q u a n t a u style, a u sentiment d u rythme, il ne l'a,\npas plus que l'art florentin d u XIVe siècle, e m p r u n t é de l'antiquité. Il n'avait\npas besoin de d e m a n d e r à l'exemple d u passé ce qui était dans son propre\ninstinct. Donatello et les autres n'ont d o n c pas imité les a n c i e n s ; ils ont\ntravaillé comme eux et avec le m ê m e succès. E t l'examen des œuvres\ngrecques et romaines qu'ils o n t pu connaître aura servi seulement à les\nencourager dans la voie o ù ils étaient allés d'eux-mêmes. « S a n s copier direc-\ntement la statuaire a n t i q u e , écrit M. Bertaux dans son livre excellent, D o n a -\ntello en comprit d'abord la loi la plus impérieuse ; il la suit, lorsqu'il donne à\nune statue telle que le Saint Marc ou le Saint Georges la silhouette franchement\ndessinée, le volume dégagé de la matière brute, la a ligne » qui fait de la\n figure humaine u n e a r c h i t e c t u r e . . . »\n   Néanmoins, le principal agent de renouvellement de l'art florentin du\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "396                                 DURENDAL\n\n\n\n temps est le réalisme. Dans la sculpture, Donatello fut le plus génial repré-\nsentant de cette tendance, l'artiste qui, jusqu'à la fin de sa carrière, resta le\nplus constamment fidèle à son principe. Bien que, dans l'art tout au moins, la\nnouvelle conception semble s'être exprimée d'abord dans le Nord et que l'on\nsoit autorisé à dire qu'elle y trouva, par la suite, ses expressions les plus caracté-\nristiques, on peut croire qu'elle s'est imposée aux maîtres italiens, moins\ngrâce à des influences extérieures positives, que sous l'impulsion de l'évolu-\ntion spirituelle qui s'était manifestée simultanément chez la plupart des\npeuples de l'Europe et qui, peu à peu, soustrayait les intelligences à l'em-\npire des idées et de l'abstraction pour les pousser dans les voies de l'expé-\nrience.\n    Cependant, les œuvres étrangères, si elles n'ont pas provoqué ce mouve-\nment en Italie, peuvent y avoir aidé. M. Venturi ne se fait pas faute de recon-\nnaître parfois ce fait, notamment pour ce qui regarde les nombreux artistes\nd'outre-monts qui travaillèrent à Milan, à la fin du XIVe siècle. A ce point de\nvue, nous pensons que M. Bertaux fait vraiment un peu trop bon marché du\nbrabançon Pier di Giovanni Tedesco, qui, à la même époque, paraît avoir\noccupé une place tout à fait prépondérante parmi les sculpteurs employés à\nla décoration du S. Reperata (Santa Maria del Fiore). Il résulte, en effet, des\nregistres de l'Opera del Durmo que de 1386 à 1399, Fier di Giovanni exécuta\npour cet édifice une quinzaine de grandes statues, destinées à la façade, et\nfut chargé, en outre, de la décoration d'une des portes latérales, la porte des\nChanoines. 11 est difficile de se représenter un artiste si apprécié et si pourvu\nde commandes, sous les espèces — comme écrit M. Bertaux — d'un «bon\npraticien, perdu dans le groupe des marbriers florentins ». Et cela d'au-\ntant moins que, ainsi que nous avons tenté de le prouver dans une étude\npubliée par les Arts anciens de Flandre (1909), on peut appliquer à Pier di\nGiovanni les détails élogieux que Vasari rapporte dans la Vie d'Andrea\nPisano au sujet de statues qu'il attribue à l'auteur de la première porte du\nBaptistère, statues dont une partie est, sans aucun doute possible, sortie dis\nmains du maître flamand : « Il avait tellement dépassé en habileté et en\ntalent tous ceux qui avaient travaillé jusque là pour l'œuvre (le Dôme), écrit\nle peintre-biographe, qu'il fut résolu que tous les travaux d'importance lui\nseraient confiés et non à d'autres. »\n    M. de Foville consacre, comme il convient, la majeure partie de sa mono-\ngraphie à Luca et à Andrea della Robbia, celui-ci neveu de celui-là, et il\n marque très exactement la supériorité du chef de la dynastie sur son premier\nsuccesseur, artiste délicieux, d'ailleurs, mais qui, ainsi que l'écrit l'auteur,\n n'a guère abordé la sculpture du marbre, pas du tout celle du bronze et, en\n général, a a peu recherché l'originalité ». Il est vrai que s'il paraît petit à\n côté de son oncle, Andrea paraît grand à la comparaison de ses héritiers qui\n firent une industrie de ce qui, pour les initiateurs de la terre-cuite émaillée,\n avait été un art.\n                                                                 ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                                    LES LIVRES                                       397\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Meissonier, par M. L É O N B É N É D I T E . — (Paris,\n   Laurens.)\n   Meissonier est loin d'avoir conservé de nos jours la gloire éclatante\nqu'il avait acquise de son vivant et qui avait fait monter ses œuvres à des\nprix extraordinaires. On p e u t continuer d'admirer le fini minutieux de ses\npetites compositions, l'esprit d'observation spirituel dont elles dénotent ;\nquelquefois, d a n s les scènes de g u e r r e , le sentiment de la g r a n d e u r épique\nque l'artiste a réussi à faire sentir dans u n e image de quelques centimètres,\nmais ce qui fait que l'intérêt se détache de Meissonier, c'est l'absence\npresque totale chez lui de cette sensibilité personnelle profonde qui dans\nl'œuvre de tant de g r a n d s maîtres s'exprime par des accents émouvants de\ncouleur et de pensée.\n   Meissonier débuta vers 1830, en pleine bataille romantique. E n t r e les clas-\nsiques, adeptes d'un art abstrait et glacé dans l'imitation, et les r o m a n t i q u e s ,\npartisans d'un art tout individualiste, d'inspiration lyrique, le j e u n e artiste,\nqui avait déjà été précédé d a r s cette voie, d'ailleurs, venait avec ses petits\ntableaux, conçus à la manière des petits maîtres flamands ou hollandais du\nXVIIe siècle, intérieurs paisibles, scènes familières, fumeurs, buveurs, etc.\nC'était, M. Bénédite le m o n t r e fort bien, c o m m e u n timide retour vers la\nréalité, vers la beauté et la douceur impressionnante du vrai, à un moment\noù l'art, qu'il fût classique ou r o m a n t i q u e , était tout nourri d'aspirations\nexorbitantes et aurait cru déchoir en évoquant des êtres qui ne fussent pas\ndes héros... Il n'y eut jamais d a n s l'esprit clair et froid de Meissonier,\nla moindre vibration romantique, et c e p e n d a n t , on pourrait peut-être\ndéceler l'influence de l'école dans le goût du pittoresque et de l'archaïque\nqui le détermina à revêtir les personnages de ses petites scènes de genre de\ncostumes du XVIe ou du XVIIe siècle, au lieu de se tenir, comme avaient fait\nles Flamands, les H o l l a n d a i s et l'admirable Chardin, aux choses et aux\nhommes de son temps.\n   Cet engouement p o u r les apparences du passé est le motif du principal\nreproche que M. Bénédite adresse à Meissonier dans la conclusion de\nsa belle étude. P o u r t a n t , tout compte fait, ajoute-t-il en terminant, le\nmoment viendra où l'on a reportera cette noble et digne figure d'admirable\nouvrier, d'honnête et de vaillant artiste, à la place qu'elle occupait et qu'elle\n mérite de garder, et ceux qui nous suivront ne m a r c h a n d e r o n t plus leur\n admiration ni leur respect à ce maître que le critique T h o r é appelait « un\n peintre de petites p r o p o r t i o n s , mais de grande manière ».\n                                                                   ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nGérard T e r b o r g h , par M. FRANZ H E L L E N S . (Bruxelles, Van Oest\n  et Cie, Collection des grands artistes des Pays-Bas.)\n  L'auteur est fort épris, et avec raison, de l'œuvre de l'aimable petit maître\nqu'il étudie. C'est dire qu'il est en posture on ne peut meilleure pour la\ncomprendre, la pénétrer et nous aider à la bien connaître.\n  Il nous dit la vie de l'artiste, ses origines, son éducation auprès de son\npère, le vieil et original Gérard le vieux, son passage dans l'atelier de P i e r r e\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "398                                       DURENDAL\n\n\nMolyn, le rapide épanouissement de son talent d e coloriste raffiné et\nd'observateur. Au cours d e son analyse des principaux ouvrages de l'artiste,\nil dégage très habilement la personnalité de celui-ci, les qualités spéciales\nqui lui a p p a r t i e n n e n t et lui font u n e place si distinguée parmi les maîtres\nde l'École hollandaise, tout ce qui fait enfin de T e r b o r g h le peintre le plus\ncaractéristique et comme l'historiographe d e la vie intime, des mœurs et des\naspirations de la h a u t e bourgeoisie batave d u t e m p s .\n                                                                       ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Troyes et Provins, par M . LUCIEN MOREL-\n   PAYEN. — (Paris, L a u r e n s . )\n   Elles o n t u n e physionomie bien attachante ces deux vieilles cités champe-\nnoises : Provins, avec les restes pittoresques et c h a r m a n t s de sa formidable\nceinture de murailles ; Troyes, avec sa belle cathédrale, ses intéressantes\néglises, nombreuses encore, bien q u e la Révolution lui en ait beaucoup\ndétruit, les charmants hôtels du XVIe et d u XVIIe siècles, que l'on y rencontre.\nM. Lucien Morel-Payen met parfaitement en relief toutes les beautés, les\nsouvenirs et les gloires d e cette ville et insiste avec raison sur les œuvres à\ntous égards très remarquables des artistes troyens, verriers et sculpteurs, du\nXIVe au XVIIe siècle. Il signale, p a r exemple, et il reproduit la Vierge à l'enfant,\nde l'église S a i n t - U r b a i n , et le groupe d e la Visitation, de l'église Saint-Jean,\nœuvres charmantes, d'une grâce et d'une élégance u n p e u bourgeoises, dans\nla conception desquelles semblent s'être mariées la simplicité réaliste de l'art\nlocal et les influences maniéristes provenues d u dehors.                            A. G.\n\nLe sentiment religieux chez quelques peintres de la\n   R e n a i s s a n c e , par M. E M I L E CHARDOME. — (Bruxelles, Société belge\n   de librairie.)\n  Intéressante étude d a n s laquelle l'auteur s'attache à dégager le caractère\nde l'expression religieuse dans l'œuvre d e quelques peintres — de grands, de\nmédiocres et de pires — de la Renaissance réaliste ou de la Renaissance\nclassique.                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   L'Art      flamand    e t h o l l a n d a i s (15 avril). — M. Julien De Boer\nachève son travail sur Jan Toorop ; M. D e Roos parle d e l'Œuvre graphique de\nGeorges Rueter, u n curieux artiste décorateur hollandais. Nombreuses illus-\ntrations. — (15 mai). N u m é r o spécial consacré au maître Charles Van der\nStappen et illustré de belles reproductions des principales œuvres de l'artiste.\nT e x t e p a r M. ARNOLD G O F F I N .\n\n\nPHILOSOPHIE :\n\nP h i l o s o p h i e d e l a r e l i g i o n , par J.-J. G O U R D . — (Paris, Alcan, 1911.)\n   Ce livre posthume de J . - J . G o u r d renferme les doctrines de philosophie\nreligieuse qu'il a exposées, à plusieurs reprises, d a n s ses cours à l'Université\nde Genève.\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                                      LES   LIVRES                                 399\n\n\n    Pour M. G o u r d , la religion est un d o m a i n e qui se superpose à celui de la\nscience. Car la connaissance scientifique n'est qu'une mise en ordre artifi-\ncielle de la réalité, en vue de satisfaire aux besoins de la connaissance et de\nl'action. Cette conception rattache M. Gourd à la critique de la conception\npositiviste de la science, telle que l'ont faite, ces dernières années, des savants\nen tête desquels se trouve M. P o i n c a r é , et des philosophes dont les plus\nconnus et les plus m a r q u a n t s sont, en F r a n c e , les partisans de la « philoso-\nphie nouvelle » et, en pays anglo-saxons, les pragmatistes.\n    La raison, pour M. G o u r d , est loin d'explorer le d o m a i n e entier d u réel :\nune large part lui é c h a p p e et lui échappera toujours. Ce d o m a i n e que la\nscience ne peut faire entrer d a n s ses constructions logiques, il l'appelle l'in-\ncoordonnable. C'est l'objet de la religion. Ce qui demeure, en dehors de la\npensée scientifique, ce sont, en premier lieu, les forces psychiques de l'indi-\nvidu, qui, parfois, peuvent sortir de la règle et dépasser la m o y e n n e m e s u r e ,\njusqu'à devenir le génie. P u i s vient, p a r delà la morale du devoir, le sacri-\nfice. En dehors des règles de l'art, naît le sublime. Enfin au-dessus de la\nsociété civile, de ses lois et de ses institutions, c'est le monde des affections,\nla société de l'amour. D e là autant d'espèces en lesquelles l'incoordonnable se\ndiversifie : Vincoordonnable théorique — pratique — esthétique — social. E t\nce domaine, propre à la religion, non seulement se superpose à l'autre\ndomaine : celui de la science et de la règle, mais encore s'y oppose : il réagit\ncontre lui avec énergie et intensité.\n    Si l'on groupe en un ensemble tous les éléments de Vincoordonnable de\nl'Univers, l'on arrive à la notion de Dieu. Mais Dieu n'est pas un total de\nperfections abstraites et sans vie : il faut lui reconnaître la personnalité.\n    Dans quelle religion trouverons-nous le mieux réalisée cette conception de\nl'incoordonnable personnel? D a n s le christianisme. Il est l'incarnation la plus\nadéquate de cette notion du divin à laquelle la spéculation philosophique a\nconduit M. G o u r d . Mais s'il se sert des croyances et des rites du christia-\nnisme pour en faire le revêtement de sa pensée religieuse, il n'y est point\namené par les nécessités de la dialectique ni par les attestations de l'histoire.\nC'est un libre choix qui l'amène au christianisme. La philosophie de la reli-\ngion se meut par delà la raison r a i s o n n a n t e , et l'histoire se b o r n e à faire\nconnaître, parmi les diverses religions qui se sont succédées d a n s l'humanité,\nle symbole où la méditation du philosophe peut le mieux se réaliser, mais ce\nn'est pas elle qui g u i d e son choix.\n                                                                    E D . JANSSENS.\n\n\nLa    Prière.           Essai de psychologie religieuse, par J. SEGOND. — (Paris,\n   Alcan, 1 9 1 1 . )\n   La thèse doctorale que M. Segond a présentée en S o r b o n n e et que renferme\nle présent volume est u n e étude fort consciencieuse, fruit de très nombreuses\nlectures, de recherches approfondies et de réflexions impartiales. M. Segond\na fouillé son sujet en tous sens. Il ne s'est point borné, comme l'ont fait cer-\ntains auteurs récents dans le même d o m a i n e de la psychologie religieuse, à\nprendre, de tous côtés, des d o c u m e n t s , sans assez discerner entre eux,\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": " 400                                DURENDAL\n\n\n\nà classer le tout sans trop de cohérence, et à échafauder enfin une hypo-\nthèse aussi ingénieuse que peu adéquate à la réalité. Le sujet méritait, au\nmoins, autant de soin que les autres domaines de la psychologie, où l'on\npousse le souci de l'objectivité jusqu'au scrupule.\n   Aussi, M. Segond a apporté une rare conscience dans l'élaboration du\nprésent volume dont nous aimons à louer le caractère sérieux et vraiment\nscientifique.\n   Nous ne pouvons pas, toutefois, approuver sa méthode. Il groupe les\nphénomènes religieux, trop exclusivement d'après leur contenu affectif et\npas assez d'après leurs caractères intellectuels. Les opérations de l'intelligence\npénètrent, croyons-nous, et informent les phénomènes religieux : elles en\nsont un élément constitutif et essentiel. Je veux bien que ces phénomènes\nsont aussi des attitudes de la volonté, des mouvements émotifs. Mais combien\nces activités du « cœur » sont sous la dépendance des opérations représen-\ntatives.\n   Quant à l'explication de la prière, M. Segond la cherche — comme\nnombre de psychologues contemporains — dans le domaine de la subcon-\nscience. J'avouerai n'en être nullement convaincu. Cette origine me paraît\ntotalement insuffisante. M. Segond a l'intention de développer cette théorie\net de tâcher à l'établir dans un nouveau volume. On ne pourra l'apprécier\navec exactitude que lorsque cet ouvrage aura paru.\n                                                                   E. JANSSENS.\n\n\nLITTÉRATURE :\n L a C h a n s o n d u C a r i l l o n , par CAMILLE LEMONNIER.— (Paris, Lafitte.)\n   J'ai lu la Chanson du Carillon dans le vieux Paris réveillé aux premières\ndouceurs de mai. Il y avait des arbres pleins de couleurs et la Seine charriait\ndes ciels étincelants. Je me garderais bien d'un rapprochement irrévérencieux\nentre l'âge de tant de pierres grises et la maturité sanguine de M. Camille\nLemonnier! Et pourtant cette grande cité si diverse dans ses aspects, ses\nmétamorphoses, ses recommencements, et qui se parait encore une fois du sou-\nrire printanier, c'était un peu comme l'œuvre de notre grand lyrique. Celui-ci\nconnut aussi, dans ses livres, les manifestations multiples de la vie.\n   Toujours en éveil, sollicité par des curiosités contradictoires, frémissant et\nnerveux, Lemonnier n'en a pas moins gardé un accent qui ne trompe pas, et\nsa griffe vient authentiquer chacun de ses livres. S'il abandonne le buccin,\nl'éclat, les phrases tendues comme des arcs, les vocables qui ronflent, sa sen-\nsibilité artiste ne lui a jamais fait défaut, ni son amour du verbe pour le\nverbe, ni la caresse ou le frissonnement des périodes, ni son génie plastique.\nPeut-être est-il, lui, l'admirable paysagiste, le plus homme de lettres de notre\népoque, à cause de cette passion unique de la matière purement littéraire,\npareille à une pâte ou aux couleurs sur la palette du peintre.\n   Je crois le deviner devant sa table de travail, le cerveau allumé par l'ivresse\nd'écrire, et demandant au seul labeur d'art, à sa folie de « l'écriture », la force\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "                                  LES    LIVRES                                 401\n\n\nde l'idée. U n mot appelle un autre mot, de leur réunion naît une pensée, de\nleur rythme dépendra le contour ou la courbe de l'inspiration. Le désintéres-\nsement, au profit de la beauté sans plus, est flagrant ici, et s'était-il renouvelé\navec une semblable intensité depuis Gautier?\n   Tous les lecteurs de Durendal voudront connaître la Chanson du Carillon,\npuisque aussi bien son auteur a écrit pour tous ces lecteurs. L'histoire douce,\nmélancolique, tendre, de deux jeunes filles — Elsée et Luce — dont l'âme\ns'apparente au charme de Bruges, les ravira par d'infinies délicatesses. On ne\nrésumerait point pareil livre sans déflorer les sentimentalités virginales de ces\ndeux consciences pures. Certaines effusions sont comme des prières : « Les\ngrandes souffrances solitaires ont besoin d'être partagées avec Dieu, qui est\ntoujours aux écoutes des sanglots. Même les plus oublieuses en viennent alors\nà se rappeler que le chemin de l'église est aussi celui des trois vertus en qui\ns'accomplit le devoir chrétien... »\n   Luce, petite infirme, Tune des deux héroïnes, fut dans sa préparation à la\npremière communion « une vraie petite sainte ». « Elle fit au Dieu qu'elle\nallait recevoir une maison de lumière et de plumes d'anges. » « Elle arriva à\nla grande clarté des évidences avec ses yeux morts. »\n   Voici l'hiver, « te vieux petit hiver mort de Bruges ». « Une douce fin du\nmonde neigeait : tous les canaux étaient gelés; le givre mettait aux vitres de\nfines dentelles, comme on en voit au Gruthuuse, près de Notre-Dame; et au\ncoin des rues les petites saintes vierges grelottaient derrière leur petite\nlampe. »\n   Quelques paroles dans la bouche d'Elsée sont singulièrement profondes :\n« L'art, la poésie, c'est peut-être cela, me disais-je, un miracle de l'illusion\npar-dessus les laideurs de la v i e . . . Comme Dieu a mis les fleurs au bord des\nfossés de la route, l'art est une fleur des âmes qui illumine pour nous jusqu'à\nla pente des abîmes. La laideur, le mal, les détresses humaines se transfi-\ngurent à travers son charme d'idéal. » Cette Elsée deviendra une artiste\ncélèbre dans sa Flandre.\n    Il y a l'histoire de la Petitesainte Vierge, racontée par Jean Emmanuel, le poète\nde Bruges, et que le bon abbé Sondag, plein de zèle pour les choses de l'art\net de Dieu, récite aux jeunes filles, c'est l'histoire « d'une petite vierge dé\ncarrefour derrière un grillage, avec une chandelle allumée pour étoile, et qui,\ndeux fois l'an, la veille du jour de la procession, remonte se faire rhabiller en\n Paradis pour n'avoir pas à rougir devant le Christ de ses paroissiens, trop\npauvres ou trop indifférents pour lui renouveler sa garde-robe... Une fois\nlà-haut, son divin fils veut la retenir, lui promettant pour bijoux, si elle reste,\nles plus belles étoiles de l'écrin des cieux. Mais toujours la petite sainte Vierge\nrefuse, disant que ses pauvres l'attendent et qu'elle a bien assez des perles\n enfilées au bas de sa robe, puisque ces perles sont faites avec les larmes des\n mères dans la peine et que le petit feu des chandelles les fait scintiller d'un\n éclat que n'ont pas les étoiles au firmament... Au matin, la chandelle est\n consumée et on voit briller, à la clarté du jour, la belle robe d'or et de den-\n telles sans que jamais personne ne se soit aperçu que la petite Vierge a passé\n une partie de la nuit en voyage... ».\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": "402                                   DURENDAL\n\n\n\n    Elsée, le cœur remué par ses rêves de beauté, m u r m u r e r a en écoutant le\npoète : « Oui, c'est bien cela le don sublime : transfigurer le réel, sans le\ndéformer, en l'éclairant des couleurs surnaturelles d'un paradis d'espoir, de\nconfiance et de tendre h u m a n i t é . . . La religion n'est peut-être que cela, l'art\ndes â m e s , et c'est pourquoi elle est universelle et éternelle. N o t r e vie, par les\nbarreaux de sa prison, tourne les yeux vers les sources originelles de la beauté\nqui est en Dieu. T o u t e chose, même la plus humble, rejoint, à un point de\nl'infini, la splendeur divine; la p a u v r e lampe du tisserand, dans le soir livide,\ns'allume au scintillement d'une étoile. Même l'âme la plus triviale s'ondoie\nde grâce et de beauté à l'heure lustrale des Sacrements. »\n    « Et, c'était encore une fois, écrit Camille L e m o n n i e r , l'enchantement d'une\nde ces nuits de Bruges, où l'on ne peut dire si l'on veille, ni m ê m e si l'on vit,\ndans une grande langueur de songe et de sommeil... »\n   Des impressions aussi prenantes, il y en a presque à chaque page de ce\nlivre, au-dessus duquel la Chanson du Carillon plane ou passe emportée par le\nvent de la mer ou s'abat sur les vieux toits moussus et jusque dans les canaux\nimmobiles.\n   La Poésie a une jeunesse de cœur immortelle.                                  G. V.\n\nL e C œ u r se t r o m p e , par L o u i s DELZONS. — ( P a r i s , Calmann-Levy.)\n   M. Louis Delzons a publié plusieurs romans de suite, l'Affaire Nell, les\nMascran, le Meilleur Amour, d o n t nous avons tâché de dire l'allure pressante,\nla trame serrée, l'expression adéquate, la pensée tour à tour dédaigneuse ou\nmélancolique. M. Delzons, qui est avocat, qui peut, en l'intimité de son con-\nfessionnal laïque, scruter le tréfonds des âmes, M. Delzons, qui aime se\nvarier et se renouveler, nous d o n n e , cette fois, trois longues nouvelles, assem-\nblées par un fil de psychologie : l'incertitude de nos sentiments et les erreurs\noù parfois ils nous induisent.\n   Les Orgues de Saint-Etienne : mariée à un artiste parisien qui, en province,\ns'enlise rapidement d a n s le bien-être et le vin, M m e Juliette Vaney, cède à la\nséduction doux parlante d'un officier idéaliste (les officiers idéalistes sont les\nplus redoutables en cet ordre de conjonctures); bientôt veuve et, bien\nentendu, oubliée par le fringant militaire, elle ne se décide pas à épouser le\nvieux comte de Robilant, l'oncle du séducteur, fils adoptif du comte. « Dès\nqu'elle se retrouvait seule avec ses pensées, l'impossibilité de ce mariage\nétouffait tous ces m o u v e m e n t s , et le respect même qu'elle éprouvait pour\ncette g r a n d e douleur lui interdisait d'aller à lui c o m m e une créature imma-\nculée et digne d'adoration, alors qu'elle était souillée, souillée par sa faiblesse\npour le fils de cet h o m m e . » Juliette retourne à P a r i s et, dolente et pleurante,\npromet à M. de Robilant de revenir près de lui « q u a n d les enfants seront\ngrands, quand il sera tout à fait vieux ».\n   « — Il faut donc que je vive jusque-là ? fit Robilant.\n   » Il baisa sa main et descendit.\n   » Le train s'ébranla. De la portière, Juliette cria encore :\n   » — Vivez! Vivez!\n   \" Et son cri sembla résonner longtemps dans la nuit. »\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "                                    LES LIVRES                                       403\n\n\n   L'Arbre de Croumalies ; ceci est proprement une étude de pathologie men-\ntale, la dissection des nerfs et du cerveau d'un jeune « imagier » au génie\ndétraqué, merveilleux et fruste, qui, trahi par tous, même par celle que béa-\ntement il adorait, vient mourir sous l'arbre patrial en appelant sa m a m a n .\n« Il dit toute sa peine, tous les malheurs de sa triste vie, j u s q u ' a u dernier,\net entre tous, l'infortune suprême de n'avoir pu être a i m é . . . Il entendit alors\nqu'elle répondait : « Viens, viens! » U n e comprenait pas d'abord. Il attendit\nque la voix qui lui parlait fût p l u s distincte et plus pressante... P u i s , de n o u -\nveau, il entendit : « Viens, v i e n s ! » Cette fois, il comprit... Ses mains, tâtant\nl'herbe, y rencontrèrent la corde qu'il avait emportée de chez lui... Comme\non se hâte pour une fête, il hâta ses apprêts. Il était joyeux; il m u r m u r a i t\ntendrement : « M a m a n , me voici. » Il dit u n e dernière fois : « M a m a n ! . . . »\nEt aux branches du vieil arbre de Croumalies, son corps se balança, d a n s la\npaix souriante de cette belle nuit. »\n    Quant à la Grange de M. Terrax, c'est une sombre histoire de vengeance\nrurale : chassé, à juste titre, de la ferme qu'il exploite, u n paysan assouvit\nsa haine en incendiant la grange du propriétaire; mais il confesse son crime\net meurt p a r d o n n é . « L e colonel Terrax sentait déjà la paix aussi profonde\n en lui-même que dans cette âme délivrée. Il ne répondit que par des signes\n incertains aux magistrats qui, près de lui maintenant, annonçaient la fin toute\n prochaine. L o r s q u ' u n simple tressaillement du visage immobile eut révélé\n que la dernière seconde était vécue, il regarda encore les yeux fixes dans leur\n teinte bleuâtre, et m u r m u r a en les fermant :\n    « — Le p a u v r e ! »\n    Ecrit en u n e langue nette et précise, pénétré de virile et poignante tristesse,\n le nouveau livre de M. Louis Delzons est de tout premier ordre.\n                                                                   FRANZ M A H U T T E .\n\n\nB o b i n e e t C a s i m i r , par M. F . - C . MORISSEAUX. (Bruxell., L a m b e r t y . )\n   L'œuvre ignoble de M. Morisseaux m'a rappelé le mot héroïque et trivial\nde Napoléon à M. de Talleyrand, que rapporte Sainte-Beuve : « Tenez, mon-\nsieur, vous n'êtes que de la merde d a n s un bas de soie \".\n  A parler franc, M . Morisseaux, qui pastiche le style d'Anatole F r a n c e , ne\nnous a pas déçu. Il ne nous promettait pas autre chose! D a n s l'histoire un\npeu simplette qui ouvre le volume et lui sert de titre, l'histoire du chien\nBobine et du lapin Casimir, il dit avec un cynisme assez crâne, — car il a du\ncrâne, ce monsieur, et son portrait-charge, qui illustre le volume, semble\nvolumineux à contenir dans la m ê m e boîte, pêle-mêle, sa cervelle et ses\nboyaux petits et gros, — il dit : « J e dois m'accuser de ne posséder guère le\nsens de ce que les gens appellent la p u d e u r . » Mais où l'auteur s'abuse jus-\nqu'à confondre ce qui vient de sa cervelle avec ce qui vient d'ailleurs, c'est\nquand il affirme que « le libertinage de l'esprit n'entraîne pas nécessairement\nl'oblitération du cœur ». D'ailleurs, n'est-ce pas une manière de confession\ninvolontaire que cet aveu de l'auteur : « Je sais des écrivains qui se croient\ncondamnés, dans leurs œuvres, au libertiuage obligatoire, et qui rougiraient\nde se laisser inspirer par u n e idée saine. » M. Morisseaux est de ceux-là.\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": "404                               DURENDAL\n\n\n\n   Je ne suis pas bégueule, je pense, et la fréquentation journalière de la\nmisère humaine m'a donné un estomac assez en garde contre les haut-le-\ncœur. J'ai entr'ouvert les contes de La Fontaine, fréquenté les contes drola-\ntiques de Balzac ; le Décameron de Boccace ne m'est pas totalement inconnu.\nOn sort de ces livres-là, on va prendre l'air, et tout se dissipe. Mais il règne\n(j'emploie ce verbe à dessein), il règne, dans ce livre-ci, autour des idées et\ndes pensées ordinaires de l'auteur, une saleté si persistante, une crasse si\nnauséabonde, une immondicité si tenace, l'ignominie découle si abondante de\nl'esprit et du cœur, l'odeur de ce mauvais lieu intellectuel imprègne si obsti-\nnément l'air, que la pourriture de l'écrivain menace jusqu'au lecteur. La\npublication de pareilles œuvres asphyxiantes constitue des crimes contre l'hy-\ngiène et la propreté humaines. Ni le culte de l'art, ni la recherche de la beauté,\nni le caprice de la fantaisie la plus échevelée n'excusent de telles volontaires\nmalfaisances. Ce livre affirme un parti-pris d'immoralité, et une telle persis-\ntance dans la succession de ces attentats contre les mœurs, qu'on cherche des\nyeux, non pas tant les gendarmes, que les gardiens des fous, et la lance du\ndocteur plutôt que les menottes.\n   Platon souhaitait, je crois, qu'on reconduisit, aux frontières de la Répu-\nblique, les poètes couronnés de fleurs. Les salauds de l'écritoire de cette\nespèce-ci, ces coryphées du Bas-Ventre, il faut les reconduire, non pas à la\nfrontière des peuples, car nul n'en voudrait non plus que du choléra ou\nde la peste, mais vers ces asiles où sont de droit ceux dont l'esprit et le cœur\nse sont oblitérés, et si l'on tient à les couronner de quelque emblème symbo-\nlique, et bien qu'on leur verse sur la tète ce que Napoléon devinait dans\nle bas de soie de M. de Talleyrand. Lorsqu'on a le malheur, qui peut bien\nsurvenir à un lettré de l'espèce Morisseaux, de faire une confusion entre le\ncerveau, et ce qui est à l'autre bout du tube digestif, pour nous servir d'une\ndéfinition de Voltaire, on est en plein dans le gâtisme littéraire, et désor-\nmais on relève de la pathologie et non de la critique.\n                                                                POL DEMADE.\nL a p e n s é e d ' E d o u a r d R o d , morceaux choisis. — (Paris, Perrin.)\n   La pensée d'un écrivain, c'est la moelle littéraire de son œuvre. Elle donne\nla mesure de sa force et de sa puissance. Nous avons, dans ce genre, des\nlivres qui constituent, peut-on dire, pour l'esprit du lecteur, des plats à la\nmoelle de lion. Il est même des hommes dont toute la gloire tient en un de\nces recueils de phrases hachées, tel Pascal. Pour ma part, j'ai toujours raffolé\nde ces volumes, et chaque fois qu'il en paraît un, fût-il d'un inconnu, je\nl'ouvre, prêt à le poser dans ma bibliothèque, à côté des Pensées de Marc-\nAurèle, de Montaigne, de Rivarol, de Chamfort, de Vauvenargues, de la\nRochefoucauld, de de Maîstre, de Barbey d'Aurevilly, de Joubert, de Désiré\nNisard et d'autres.\n   Mais j'ai été déçu, en lisant ce livre, qu'on nous donne comme la\npensée d'Edouard Rod, et qui contient certes des phrases aimables, des\npassages attachants, des citations excellentes, mais pas une de ces pensées\nfortes, sobres, frappées en dix ou vingt mots, l'espace d'une médaille de\n"}, {"page_pdf": 454, "texte": "                                     LES   LIVRES                                    405\n\n\nbronze. E d . R o d sentait vivement mais il ne pensait guère, au moins dans le\nsens de Pascal. Il manquait à ce Suisse protestant les deux ailes dont parle\nTaine à propos d u christianisme. Aussi ne plane-t-il jamais sur les sommets\nneigeux, mais se traîne-t-il d a n s la vallée des idées courantes. J'ai été déçu\ncomme je ne l'avais jamais été, et je n'ai pas retrouvé les délicieuses surprises\nde ces livres presque inconnus : Sans halte, signé Aurel, et ce Chemin faisant\nde Mme Barratin tout constellés des feux diamantés de l'esprit et qu'on pren-\ndrait pour u n chemin parmi les étoiles. P a u v r e R o d ! Au lieu de lui\ndemander l'aumône d'une pensée, cette miette du génie, on a envie de la lui\nfaire.\n                                                                        POL DEMADE.\nC h r y s a l i d e s , par FERDINAND BOUCHÉ. — (Bruxelles, Lamertin.)\n  Je serais assez tenté de croire, par expérience personnelle, que la partie la\nplus difficile d'un livre c'est le titre. Voici, par exemple, de M. F e r d i n a n d\nBouché un livre délicieux de style, d'imagination, de réalisation, un livre fait\ncomme u n collier de perles, dont deux au moins sont d'une g r a n d e rareté e t\nd'une beauté s u r p r e n a n t e : Djina, et Vieilles amours, deux idylles, une entre\nadolescents, l'autre entre vieillards, et l'auteur n'a trouvé pour ce recueil\nde contes exquis q u e ce titre maussade et terne. Il s'en défend, avant qu'on\nl'accuse, d a n s l'épigraphe d u volume ainsi conçue : « L ' h o m m e et l'univers\nsont chrysalides. Sagesse orientale. »\n   Non, monsieur, ce ne sont pas là des chrysalides, c'est-à-dire de petites\nmomies emmaillotées, des tombes d'insectes, prêtes à ressusciter, mais de\nbeaux papillons.                                                               P . D.\n\n P a g e s v e r s i c o l o r e s , par F . M A H U T T E . — (Brux., Office de publicité.)\n    Mgr d ' H u l s t comparait un jour, avec un dédain de grand seigneur de la\n prose, nos chroniques à de la mousse, de la mousse de bock! Ce qui fait\n notre mérite, paraît-il, c'est cette chose légère que nous tirons, au jour le\n jour, des événements et des faits, qui bruit un peu dans la lumière, et puis\n s'évanouit à j a m a i s .\n     Franz Mahutte qui excelle dans ce genre a souhaité, dans ce livre-ci, faire\n  durer, le temps d'un livre au moins, cette mousse jolie et lumineuse qu'il\n  appelle, d a n s u n e conférence sur la chronique et les chroniqueurs : u n e\n  légère philosophie. Il a rêvé d'éterniser u n peu ces brèves minutes d'un seul\n  jour, et il pourrait bien avoir réussi; car on relit avec joie ces pages char-\n  mantes, sauvées des Vésuve de papier dont la lave s'écoule c h a q u e matin des\n  ateliers de composition et recouvre de ses cendres le m o n d e qui fait semblant\n   de penser.                                                                      P . D.\n\n  DIVERS :\n  Praeterita      : Souvenir   de Jeunesse,     par JOHN      RUSKIN.     Traduction       de\n    Mme GASTON PARIS. Préface de M. DE LA SIZERANNE. — ( P a r i s , Hachette.)\n    C'est vers la fin de sa longue vie q u e Ruskin écrivit ces pages, ce recueil\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": "406                                 DURENDAL\n\n\n\nde souvenirs resté inachevé, où il se complaît à évoquer la mémoire de ses\nvingt premières années. Il arrive, parfois, que les détails ou les faits de son\nenfance lui apparaissent à travers le prisme de la gloire qu'il avait acquise,\nmais, en général, on sent qu'il essaie de retrouver en lui la trace des\nimpressions, des pensées, du caractère de l'enfant qu'il avait été et de la\nrendre dans toute leur vérité. Toute sa vie longue, laborieuse et agitée\ns'interposait, quoi qu'il en eût, entre le temps où il écrivait ce livre et celui\noù il en avait vécu les récits, mais si la physionomie sous laquelle il se res-\nsuscite peut nous sembler quelquefois empreinte de quelque involontaire\nexagération, il ne semble pas qu'il en aille de même pour les précieux por-\ntraits qu'il retrace avec vénération, tendresse et humour de ses parents, de\nses amis et des misses pour certaines desquelles il composa, à ce qu'il rap-\nporte, des poèmes sentimentaux d'une « majestueuse imbécillité » !...\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n\nDiscours sur les préjugés ennemis de l'histoire de\n France : Politique de l'histoire de France, par M. FAGUS.\n   — (Paris, Bibliothèque de L'Occident.)\n   Discours, « à propos de livres récents », où il y a de la fougue, de l'enthou-\nsiasme, toute l'ardeur d'un patriotisme qui se laisse assez facilement emporter\njusqu'à l'injustice pour ce qui n'est pas français. Chaque peuple aime à se\nflatter d'avoir été investi d'une mission providentielle dans le monde et, en\nréalité, ils ont tous raison et des raisons de le croire... M. Fagus abonde eu\nidées souvent justes, parfois excessives, et qui sous sa plume prennent une\nexpression tantôt éloquente, tantôt pénible ou singulière.\n                                                                         A. G.\n\nU n procès du chapitre de Nivelles (1759-1765), par M. GEORGES\n   WILLAME. — (Nivelles, imprimerie de la Société archéologique.)\n   Ce procès n'a pas duré dix ans comme le siège de Troie, mais il ne s'en est\npas fallu de beaucoup. Les adversaires en présence étaient, d'une part,\nl'abbesse de Sainte-Gertrude, de Nivelles, la comtesse de Berlo, « princesse\nde Nivelles et du Saint-Empire » ; de l'autre, le chapitre des chanoines et\nchanoinesses de cette collégiale. L'objet de la querelle était la détermination\ndes droits respectifs des contondants. Les débats, qui se terminèrent par le\ntriomphede l'abbesse, se déroullèrent devant le Conseil souverain de Brabant,\nqui eut à prendre connaissance d'innombrables réquisitions, soutènements, décla-\nrations, répliques, dupliques, brèves observations, etc., dont le style judiciaire ne\nmanque ni de pittoresque ni parfois de malice. M. Willame s'est attaché avec\ngoût et succès à conserver à toute cette vieille procédure son accent original.\n                                                                             A. G.\n"}, {"page_pdf": 456, "texte": "                             NOTULES\n\n   Le dimanche 11 mai a été inaugurée à Genck la section limbourgeoise de\nla Société pour la protection des Sites. On y a pris de très bonnes résolutions et\nl'on s'est montré décidé à protéger contre la laideur industrielle la beauté de\nla Campine.\n   Un ordre du jour de MM. Firmin Van den Bosch et Camille Huysmans a\nété voté à l'unanimité : il émettait le vœu que toute concession minière soit\ndorénavant subordonnée à la condition que les sites seront respectés dans la\nmesure du possible par les sociétés exploitantes.\n   Un charmant banquet a été servi, après la réunion, à l'Hôtel de la Cloche.\nY assistaient, entre autres, le bourgmestre de Genck, l'architecte Saintenoy,\nvice-président de la Société nationale pour la protection des Sites, le baron de\nVillefagne de Vogelsang, MM. Firmin Van den Bosch, Pierre Nothomb, le\ndéputé Camille Huysmans, les peintres Paul Bamps et Van Doren, etc.\n                                           #\n                                       * *\n   M. Georges Legrand vient de publier chez Lethielleux un livre sur la\n« Force morale ». Nous reparlerons de cet ouvrage, M. Georges Legrand\nétant un penseur doublé d'un écrivain de grand talent.\n                                        *\n                                       * *\n  Le monument Verlaine a été inauguré le 25 mai à Paris. M. Firmin Van\nden Bosch y représenta Durendal.\n                                        *\n                                       * *\n  Le Comité du Monument wallon d'Hastière s'est adjoint deux nouveaux\nmembres, MM. Francis Houtart et Adrien de Prémorel. Par erreur ne figu-\nraient pas à la première liste MM. Eugène Gilbert et Géo Deprez, directeur\ndu Val-Saint-Lambert.\n                                           *\n                                       *       *\n  Accusé de réception :\n  ART : Botticelli, par RENÉ SCHNEIDER. Vol. ill. (Collection : Les grands\nartistes. Paris, Laurens). — Teniers, par ROGER PEYRE. Vol. ill. (idem). —\nLa cathédrale de Bourges, par AMÉDÉE BOINOT. Vol. ill. (Collection : Mono-\ngraphie des grands édifices de France, idem). — L'église de Bron, par VICTOR\nNODET. Vol. ill. (idem). — La cathédrale d'Allés, par JEAN LARAN. Vol. ill.\n(idem). — Le musée de sculpture comparée du Trocadéro, par CAMILLE ENLART.\nVol. ill. (Les grandes institutions de France, idem). — Anciennes dentelles\nbelges des Musées des arts décoratifs et industriels à Bruxelles, par E . VAN OVERLOOP.\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "408                               DURENÛAL\n\n\nVol. ill. (Bruxelles, Van Oest). — Carnet d'art, par ADOLPHE BOSCHOT (Paris,\nBlond). — Histoire générale de l'art : France, par Louis HOURTIC. Vol. ill.\n(Collection « Ars una species mille », Paris, Hachette). — L'Art, par\nAUGUSTE RODIN. Entretiens réunis par Paul Ysell. Vol. ill. (Paris, Grasset).\n  B I O G R A P H I E : Autobiographie, de HENRY STANLEY. Traduction de\nGeorges Feuilloy. I. Années d'épreuves et d'aventures, 1843-1862 (Paris,\nPlon). — Nestorius, par F. N A U (Paris, Bloud). — Le cardinal Vaughan, par\nPAUL THUREAU-DANGIN (idem).        — Charles Fourier,    par ALBERT FONTAINE\n(idem). — Philon le Juif, par M. Louis (idem). — Benoit Spinoza, par PHILIPPE\nBORRELL (idem). — John Loche, par JEAN DIDIER (idem). — Renouvier, par\nJ. ARCHAMBAULT (idem). — Monseigneur Duchesne, par CLAUDE D'HABLOVILLE\n (Paris, Sansot).\n   H I S T O I R E : Le sionisme, par ANGELE MARVAUD (Paris, Bloud). — La\nchambre introuvable, par MARCELLE NAVARRE (idem). — Excentriques et aventu-\nriers, par THÉODORE DE WYZEWA (Paris, Perrin).\n   L I T T É R A T U R E : Figures littéraires, par LUCIEN MAURY (Paris, Perrin).\nReligion et littérature, par PAUL HALFLANTS (Bruxelles, Société belge de\nlibrairie). — L'attitude du lyrisme contemporain, par T. DE VISAN (Paris, Mercure\nde France). — Œuvres choisies de FLÉCHIER. Introduction et notes de H. Bré-\nmond (Paris, Bloud). — Sermons de carême de BOURDALOUE. Introduction et\nnotes de E . Griselle (idem). — Prières et méditations inédites de E . HELLO,\npubliées par LUCIE GOYAU (idem).\n  P H I L O S O P H I E : La pensée contemporaine. Les grands problèmes, par PAUL\nGAULTIER (Paris, Hachette). — Romantisme et religion, par ANDRÉ JOUSSAIN\n(Paris, Alcan). — De Kant à Bergson, par C. COIGNET (idem). — Le romantisme\nutilitaire. Etude sur le mouvement pragmatiste,par R E N É BERTHELOT (idem).\n— La méthode d'immanence, par J. WEHRLÉ (Paris, Bloud). — Introduction à la\nphilosophie de l'impérialisme, par ERNEST SELLIÈRE (Paris, Alcan).\n   P O É S I E : Poèmes brefs, par HENRI FALK (Paris, Grasset). — Au réveil de la\nvie, par PIERRE JABLONSKI (Paris, Figuière). — La moisson dupasse, par MARIE\nDE BLONAY (Paris, Sansot). — Les parfums du coffret, par HENRI MALOT(Paris,\nLe Beffroi). — La nuit, par IWAN GILKIN (Paris, Mercure de France). — La\nvoix qui chante, par JEAN DE MACAR (Bruxelles, Association des écrivains\nbelges). — Le paradis retrouvé, par JOACHIM GASQUET (Paris, Grasset).\n   R O M A N S : La leçon des jours, par L'ESPINASSE MONGENET (Paris, Perrin).\n— Le bon combat, par FRANÇOIS LABEUR (Paris, Grasset). — Le cœur se trompe,\npar Louis DELZONS (Paris, Calmann-Lévy). — Le destin de Sabine, par J. DE\nCRANPHORE (Paris, Plon). — Le carnet d'un stagiaire, par HENRY BORDEAUX\n(idem). — Vies agrestes, par J. D E BOUCK (Bruxelles, Vromant). — La douce\nFrance, par RENÉ BAZIN (Paris, Gigord). — La vie blanche, par Louis\nDORINAT (Paris, Grasset).— Pardessus la haie, par SANDER PIERRON (Bruxelles,\nAssociation des écrivains belges). — Le roman d'une coloniale, par HUBERT\nCLARY (Paris, Grasset).\n   T H É Â T R E : Tête d'or, par PAUL CLAUDEL (Paris, Mercure de Fiance).\n   VARIA : L'horreur des responsabilités, par EMILE FAQUET (Paris, Grasset).\n— La probité scientifique de Haeckel (Paris, Bloud).\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": ""}, {"page_pdf": 459, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 6, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1911-06", "signet_source": "Dix-huitième année - N°6 - Juin 1911 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Quatorzième station datée « Semaine Sainte 1911 » ; Pleine eau évoque la course du jeudi de l’Ascension ; Le drageoir aux épices cite La Presse « du 17 juin » et le Patriote illustré « du 28 mai » ; Les Revues citent L’Indépendance « du 1er juin » ; Notules annoncent le monument Verlaine inauguré « le 25 mai » ; le Salon de la Libre Esthétique renvoie à La Revue du 29 avril 1911. Les indices internes, dont la citation du 17 juin, sont compatibles avec le numéro de juin 1911 paru à la fin du mois.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}