{"numero_id": "ulb-durendal-1911-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-001", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 409, "page_fin": 414, "titre_corps": "Une visite aux Heures de Chantilly", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Bautier", "ancre_debut": "Une visite aux Heures de Chantilly                                                                 Décembre 1909.                  JE suis ve", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 466, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1805, "texte": "Une visite aux Heures de Chantilly\n                                                                Décembre 1909.\n\n\n               JE suis venu faire aux Heures de Chantilly une\n                 solennelle visite. Me voici installé confortable-\n                  ment dans le cabinet du conservateur, prêt à\n                 scruter d'une loupe respectueuse le roi des manu-\n                 scrits enluminés. Quel apaisement, après plu-\n                 sieurs journées du dévorant Paris, qu'un tel\n                 arrêt contemplatif! Béate atmosphère d'étude :\nles reliures fauves derrière des treillis, un feu qui grésille, un\nchien qui erre ou se prélasse (je songe aux petits chiens du duc de\nBerry, qui participent au Festin de Janvier — n'est-ce pas en\ntant que pièces d'orfèvrerie? — et dont M. le comte Durrieu.\nentretint l'autre semaine une docte assemblée) (1). Au mur,\nquelques trophées de chasse; par-delà les baies larges des\nfenêtres s'étalent aussi vertes que celles du manuscrit, malgré\nla triste lumière d'hiver — les majestueuses pelouses du grand\nCondé.\n\n   Certes les artistes d'autrefois méditaient longuement devant\nla page à orner de délicates histoires ; leur pieuse modestie\nimplorait l'aide divine : Deus in adiutorium         meum intende.\nDomine ad adiuvandum me festina.\n   Il m'est permis de feuilleter à ma guise le vénérable recueil\nouvert sur la table : je savoure le plaisir subtil de regarder sans\nhâte, tandis que M . Macon, le savant conservateur et historio-\ngraphe du château, devise aimablement avec moi. Dirais-je,\naprès les érudits notoires, Léopold Delisle (2), le comte Paul\n\n\n  (1) Séance publique de l'Académie des Inscriptions, 2G novembre 1909.\n  (2) Les livres d'Heures du duc de Berry {Gazette des Beaux-Arts, 1SS4, 2° série, XXIX,\npp. 97, 281-391).\n"}, {"page_pdf": 467, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2458, "texte": "410                                  DURENDAL\n\n\n\nDurrieu (1), M. G. H u l i n (2), qui ont formulé de définitifs\navis — ma simple promenade au fil des Heures?\n\n                                           *\n                                          * *\n\n   Dans la confection du manuscrit on s'accorde à discerner\ntrois auteurs (groupements généraux susceptibles d'être encore\nfractionnés). Je m'amuse à vérifier ici ce que, d'avance, je savais\nde par le hasard des lectures et des conférences.\n   1° Le génial, Pol de L i m b o u r g , peintre du Calendrier et de\nquelques scènes religieuses, le créateur en somme du paysage\nmoderne, car il innova magistralement q u a n t à la perspective,\nau rendu de l'espace et au coloris impressionniste.\n   2° L e traditionnaliste, son contemporain, — italianisant, —\nauquel il faut attribuer la plupart des tableaux religieux, si\nconformes au style d'Altichieri deVérone et de Jacopo d'Avanzo,\ngiottesques à peine émancipés (3).\n   3° L e tardif, aisément reconnaissable, — Jean Colombe ou\nl'un de ses disciples — qui acheva le livre vers la fin du\nXVe siècle pour le compte de Charles I e r de Savoie. Oh! celui-ci\ncomme il nous dérange, intervenu au calendrier — dans la\nGlandée (XI) (4) — avec son porcher aux yeux à fleur de tête et\nau geste de ténor! Eliminons-le tout de suite, après avoir con-\nsidéré pourtant ses belles pages : le sanguinolent Christ de pitié\n(XLIV) ; une mignonne vierge qui gravit les marches de la\ncathédrale de Bourges sous l'œil attendri de ses père et mère\n( X L V I I I ) ; l'Office des Morts (XLV1) et la Messe de Noël (LVII).\nL e s curieux plis d'or, aux reflets changeants (voyez la Dosante\ndu Saint-Esprit) s'apparentent fort à la manière de Bourdichon,le\nminiaturiste des Heures d'Anne de Bretagne; Jean Colombe lui\ndemeure néanmoins sensiblement inférieur. J'observe (fol. 35)\nce combat à l'issue indécise de cavaliers dorés et noirs; leurs\nlances se dressent en grillage contre les massifs verdoyants et\n\n\n   (1) Chantilly : Les Très riches Heures du duc de Berry (Paris, 1904).\n   (2) Les Très riches Heures de Jean de France, duc de Berry, par Vol de Limbourg et ses\nfrères (Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie de Gand, 11e année, 1903 n° 4,\npp. 178-204).\n   (3) Ne peut-on rappeler aussi les fresques bien connues de la Chapelle des Espagnols,\nà Santa Maria Novella de Florence ?\n   (4) Numérotage des planches emprunté au magnifique ouvrage de M. Paul Durrieu.\n"}, {"page_pdf": 468, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2822, "texte": "                     U N E V I S I T E AUX H E U R E S                      DE CHANTILLY                                     411\n\n\n\nles roches portant de grêles castels; un arbre mince, au triple\nétage de frondaisons, fait reculer très loin le bleu d'un lac bordé\nde collines...\n   Mais revenons bien vite à l'essentiel, — au prestigieux ensemble\nqui remonte à l'époque du duc Jean de Berry, dont s'entre-\nmêlent les emblèmes (purs et cygnes à la poitrine ensanglantée) et\nles armes (de France engrêlées de gueules).\n   Je me plonge en ce fameux Calendrier, publié et décrit par le\ncomte Durrieu, analysé avec tant de perspicacité par\nM. Hulin (1). T o u r i s t e émerveillé, je couvre d'annotations con-\nfuses mon carnet de voyage.\n   Le labeur rural et le faste seigneurial se déploient dans le\ncadre coloré des saisons : le Festin de janvier, la Neige de\nfévrier, la Cavalcade somptueuse de m a i . E t , quasi formellement\nidentifiés, des châteaux splendides teintés d'ardoise pâle\nalignent au bord du ciel toits en poivrière, tourelles et cloche-\ntons! Ils évoquent à souhait la vie brillante du doux pays de\nFrance sous le roi d é m e n t Charles VI et la régence de ses\noncles, Mécènes-batailleurs. Pierrefonds restauré par Viollet-\nle-Duc matérialise pour nous, à peu près, cet idéal.\n   Enumérons quelques épisodes : le Labourage (mars) devant le\nchâteau de Lusignan, où plane la fée-serpent Mélusinc; les\nFiançailles (avril), devant le château de D o u r d a n ; la Moisson\n(juillet) devant celui de P o i t i e r s ; le Départ pour la chasse au\nfaucon (août) devant E t a m p e s ; les Vendanges (septembre) devant\nSaumur; la Curée (décembre) dans la forêt de Vincennes. Plus\nloin, la Tentation du Christ ( L V I I I ) au château de Mehun-sur-\nYèvre. Enfin, trois vues célèbres de l'ancien Paris : les Faneuses\n(juin) avec la Cité et la Sainte-Chapelle; les Semailles (octobre)\nen face du Louvre de Charles V, d'une perfection détaillée;\n derrière la Rencontre des Rois mages (XXXVII), les tours de\n Notre-Dame et la butte montmartroise... P a r delà levert tendre\n des prairies ou l'ocre éclatant des champs surgit ainsi l'affolante\n précision du décor architectural (2); au-dessus s'étend un ciel,\n\n\n  (1) M. Hulin r e c o n n a î t , d a n s les m i n i a t u r e s e x é c u t é e s p o u r le d u c d e B e r r y , quatre\nmains différentes. M o n a p e r ç u s i m p l i f i é n'établit q u e ça et là la d i s t i n c t i o n e n t r e la\npartie originale et la partie t r a d i t i o n n e l l e — s o u v e n t c o n f o n d u e s .\n  (2) M. H u l i n n o u s d é m o n t r a p é r e m p t o i r e m e n t la c o l l a b o r a t i o n d'un s p é c i a l i s t e ,\nMichelet S a l m o n , à c e s d o c u m e n t s d'architecture ( C o u r s d'art et d ' a r c h é o l o g i e d e\nBruxelles, 1907-1908).\n"}, {"page_pdf": 469, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2599, "texte": "412                                   DURENDAL\n\n\n\n en bordure presque incolore, renforcé ensuite jusqu'à l'indigo\ndes signes du Z o d i a q u e qui occupent la partie cintrée.\n   J e m'attarde volontiers au tableau de l'Hallali, supérieur à\nmon attente. C'est le plus émouvant du manuscrit : il y passe\nvraiment le frisson des grands bois en a u t o m n e . Dans le Bré-\nviaire Grimant et les délicieuses Heures de Hennessy (trésor que\nrecèle la Bibliothèque royale de Bruxelles), nous retrouverons\nce sonneur de cor et ce vieillard essoufflé tiré par son chien\nvers le sanglier qui agonise sous la ruée haletante de la\nmeute (1). Ah! l'inoubliable clairière entourée de feuillages\nroux, et les fiers donjons de Vincennes profilés dans un azur\nlimpide, qu'on sent vibrer ! L a qualité maîtresse des trois frères\nenlumineurs (ou mieux du meilleur d'entre eux) ne consiste-t-elle\npoint dans le rendu étonnant de l'espace — la scène placée\ndésormais dans et non devant le paysage (2) — principale con-\nquête de la peinture moderne? Quelle surprise aussi que la\ncompréhension des effets nocturnes! Au Mont des Oliviers (L),\nl'artiste a choisi le moment où Jésus va être arrêté; debout,\nseul avec Pierre, au milieu des soldats gisant pêle-mêle sur\nle sol, il apparaît grave et mélancolique, la figure enveloppée\nd'ombre, le n i m b e resplendissant parmi les constellations.\nN'est-ce pas, exprimée déjà de façon saisissante, « cette\nobscure clarté qui tombe des étoiles? » L'indication véridique\ndes taches et rapports de valeur se constate également au\nCalvaire (LX). D a n s les ténèbres découpées par la rangée des\nlances en lamelles opaques, notre peintre a silhouetté tragi-\nquement les trois croix et les échelles. On sait que les Heures\nde Turin offrent des exemples nombreux d'un impressionnisme\ntout pareil. R e m a r q u o n s la verve fougueuse des compositions\ninfernales : pensez à l'effrayant Satan couché sur le gril (XLVII).\n   E n parcourant les scènes religieuses, je ne cherche pas un\nclassement rigoureux des auteurs; je me borne à contrôler au\npassage certaines sources d'inspiration. D a n s l'iconographie\nchrétienne, le sujet de saint Jean à Pathmos (XIV) charme\ntoujours par sa pittoresque naïveté. L e Paradis terrestre (XVIII)\n\n  (1) Découverte intéressante : le groupe des chiens a été directement copié d'un album\nde dessins de Giovannino dé Grassi à la Bibliothèque municipale de Bergame. Giovan-\nnino de Grassi and the brothers van Limbourg by sir Martin Conway (Burlington Magazine,\ndécembre 1910, pp. 144-149).\n  (2) M. Hulin (Cours d'art et d'archéologie de Bruxelles).\n"}, {"page_pdf": 472, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2419, "texte": "                    UNE VISITE AUX HEURES DE CHANTILLY      413\n\n\nest de même une page exquise; elle semble émanée de Masolino\nda Panicale. Sauf leur caractère italien, l' Annonciation (XIX),\nla Visitation (XXVIII), la Nativité (XXXII) ne présentent rien\nde particulier. L'Annonce aux bergers (XXXV) s'ordonne ainsi :\nau centre, cinq anges chanteurs avec des banderoles, de chaque\ncôté, deux anges musiciens; la nuit descend sur la ville, mais\n— près de leur minuscule troupeau — les trois personnages\nattentifs au prodige restent en pleine lumière. L'Adoration des\nMages (XXXVIII) — à rapprocher de Gentile da Fabriano par\nson orientalisme joliment fantaisiste — manifeste une scru-\npuleuse correspondance avec le Cortège des Rois qui lui fait\nvis-à-vis; ce sont bien identiques les costumes ouvrés d'or et les\nétranges petits léopards tenus en laisse. La Purification de la\n Vierge (XXXIX) — vaste escalier et temple exigu — rappelle\nune fresque connue de Taddeo Gaddi à Santa Croce de\nFlorence (1), et surtout un dessin du Louvre (n° 216).\n    Le Couronnement de la Vierge (XL), dit M. Hulin (2),\n« devrait depuis longtemps jouir d'une célébrité universelle,\nétant digne de prendre place parmi les plus belles œuvres d'art\nde tous les temps ». Le coloris raffiné prodigue ce bleu intense\net profond auquel nous découvrons en lui-même un caractère\nproprement religieux. N'est-il point inséparable de l'imagerie\npieuse d'aujourd'hui? Les têtes extasiées des assistants nous\nreportent à la suavité de l'Angelico, dans son Couronnement de\n la Vierge aux Offices; les ailes s'y nuancent de tous lès tons de\n l'azur. La Chute des anges rebelles (XLI) témoigne de cette verve\n fougueuse signalée déjà; les robes dégringolent en volutes au\n milieu des flammèches qui les lèchent, — cependant que là-haut,\n ceux qui demeurent à leur place auprès des stalles vides\n montrent des faces joyeuses; les mains jointes pour la prière\n ont l'air d'applaudir! Les compositions suivantes : le Christ\n menéauprétoire (LI) par une foule enturbannée et des soldats\n lourdement casqués, la Flagellation (LII), l'Ecce Hommo (LUI),\n la Marche au Calvaire (LIV), la Descente de Croix (LVI), la\n Résurrection de Lazare (LXI), l'Entrée triomphale à Jérusalem\n  (LXIII) — scènes animées et claires, avec leurs visages aux.\n  yeux obliques et leurs amusantes architectures — se rattachent\n\n (1) Chapelle B a r o n c e l l i .\n (2) Op. c. p. 189.\n"}, {"page_pdf": 473, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2066, "texte": "414                                    DURENDAL\n\n\ntrès nettement au t y p e siennois des Simone di Martino, des\nL i p p o M e m m i et de leurs successeurs; au retour, je tenterai\nd'utiles comparaisons avec les Petites Heures du duc de Berry de\nla Bibliothèque royale de Bruxelles. Je cite pour les fixer dans\n mon souvenir, la Guérison du possédé ( L I X ) , la Multiplication des\npains (LX), précieusement encadrée, et l'Exaltation de la Croix\n( L X I I I ) . L a Victoire de l'archange sur le démon (LXIV) a pour\n théâtre le M o n t Saint-Michel, joyau de la F r a n c e historique.\n Mons Michaelis in periculo maris..., poétique conclusion de mon\n admiratif aide-mémoire. J e dis adieu aux lettrines enjolivées\n de frêles figurines, souriantes oasis du texte. Un coup d'œil\n encore (fol. 199) à cette impressionnante messe de requiem où le\n catafalque s'allonge en perspective amincie vers le servant à\n l'autel.\n                                                *\n\n    Miraculeuse fusion de la grâce française et de l'harmonie\n italienne, élaborée sur le fond minutieux du réalisme septen-\n trional — les Heures de Chantilly proclament l'apogée de l'art\nfranco-flamand.     Elles sont le produit singulier du cosmo-\n politisme parisien au seuil du XVe siècle (1).\n    L e s frères de L i m b o u r g , compatriotes et contemporains des\n Van E y c k adoptés par la cour des Valois, ont chanté là, à la\n louange de Dieu, un poème immortel. Domine, labia mea ape-\n ries, et os meum annunciabit laudem tuant.\n\n   E n quittant le parvis, d'où le connétable de Montmorency\ninspecte à jamais la régularité des parterres, des marbres et des\neaux, — je rêve à la prédilection m a r q u é e par le duc d'Aumale\nau manuscrit merveilleux. J'imagine le prince examinant sous\nla lampe, au luxueux cabinet des livres, les Très Riches Heures\ncomposées pour son lointain aïeul Jean de Berry, et se réfu-\ngiant avec elles d a n s le j a r d i n clos du passé.\n\n                                                    PIERRE   BAUTIER.\n\n\n\n\n  (1) S. REINACH : Apollo (éd. 1905), p. 209.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 415, "page_fin": 417, "titre_corps": "Au fond des Bois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "Au fond des Bois                             I  Ne plus rien écouter de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 474, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1446, "texte": "Au fond des Bois\n                            I\n\nNe plus rien écouter des paroles   humaines,\nD'un écœurant ennui, si étroitement    vaines\nEt dans des tons si faux et si mal accordés ;\nSe plonger au silence des bois inondés\nD'ombres sourdes, où les mousses savent se taire\nComme les dalles aux préaux des monastères.\n\nVous étiez très versés, moines de   Saint-Benoît,\nDans la science de vivre, quand parmi la sauge\nVous cachiez votre asile aux profondeurs des bois,\nParmi les reposées des cerfs, proche la bauge\nOù dort la harde, et que vous proscriviez, si laid,\nLe tapage des mots, de vos cloîtres muets.\n\nQuand pour vous consoler des vœux que l'on         prononce,\nLe cœur en sang — obéissance, chasteté —\nDu vouloir douloureusement     qui se renonce,\nVous inventiez, en artistes, la volupté\nDu silence, plus doux encor que la musique,\nLénifiant nos sens de son baume      extatique.\n\nVotre cellule était un palais     enchanté...\nEt moi je veux bâtir ma cellule      hautaine,\nLoin du sordide écho des paroles       humaines,\nPrès du liteau paisible et par les loups hanté;\nA l'ombre inviolée que répandent les chênes ;\nEt comme un moine des temps passés, habiter,\nSubtil en l'art de jouir, silence, ta beauté.\n\n                          II\n\n      Viens, quand le soir se couche enfin\n      Aux creux des mousses étoilées\n      Et que la strophe déroulée\n      Du cor flotte dans la vallée,\n      A travers des blancheurs de lin.\n"}, {"page_pdf": 475, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1782, "texte": "416                           DURENDAL\n\n\n\n            Viens, c'est l'heure délicieuse.\n            Sous le ciel aux maies    lueurs;\n            La lune dont coulent les pleurs,\n            Parmi l'herbe des bois en fleurs,\n            Leurs feuilles aux chansons       soyeuses;\n\n            Viens, mon rêve, seul   compagnon\n            Que je veuille et qui me contente;\n            La rivière étroite serpente,\n            La truite saute en Veau courante\n            Dont montent les obscurs     fredons.\n\n            Aucun joug, nulle     servitude,\n            Car vraiment sauvage est l'instant,\n            Dans ces parfums noirs       Vhumectant,\n            Le souffle des bois qui s'étend.\n            O chère, chère solitude,\n\n            Referme tes portes sur nous;\n            En toi je me possède entière,\n            Comme la ronce, la bruyère,\n            L'étoile en goutte de lumière,\n            Le caillou, Veau sombre, les loups.\n\n            Grâce à toi, sans pudeur, il pleure,\n            Mon cœur affamé      d'infini,\n            Quand sonne le cor d'Hernani,\n            A quel amour secret uni?\n            Au seuil d'or de quelle demeure?\n\n                                 III\n\n      Le ciel lilas et doux se mire en la forêt,\n             Qui le berce parmi ses feuilles;\n             Le pli des combes le recueille,\n             Il bleuit l'or frais des genêts.\n\n      Il drape aussi la borne en sa gaine   moussue;\n             De bluets mourants, de pervenches,\n             Des tremblantes lueurs qui   penchent;\n             L'ombre même semble tissue.\n\n      Et ce même lilas, aux douceurs de cantique.\n            Descend en larges ondes calmes\n            Vers la source à travers les palmes\n            Prolongeant son soupir     mystique.\n"}, {"page_pdf": 476, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1634, "texte": "                  AU   FOND       DES   BOIS                417\n\n\nTout est tranquille, apaisé, pur;\n      O mon âme, mon âme reste,\n      Loin de la vie au rire dur,\n      Dans cette paix tendre et céleste.\n\n                            IV\n\nPar les coupes mouillées aux souples    balivages,\nLe vent mou fait tomber les feuilles que dorait\nNovembre. Elles s'en vont exprimant ton secret,\nMon cœur, dans leur fluide et nuageux      langage.\n\nUne vague de sons arpégés se propage;\nD'autres suivent rythmées, si bien qu'on se croirait,\nParmi l'heure pâlie, embrumant la forêt,\nAu bord d'un euphonique et blanchissant    rivage.\n\nLe mer du souvenir, aux plages de mon cœur,\nVaguement soupirant, comme de vagues fleurs,\nAux effeuillements doux, projette son écume.\n\nPuis sanglot, rire, baiser, tout s'éteint, nul bruit;\nEt sur la grève aux cendres blêmes         d'aujourd'hui,\nLes pas vont s'effaçant de celle que nous fûmes.\n\n                              V\n\n                       Mon Amour\nMon amour est la rose aux feux lilas et bleus,\nLa rose agreste et fine et qui s'ouvre aux lisières\nDans les mille-pertuis, les cormiers et le lierre,\nOù vraiment tout l'azur du ciel brûle et s'émeut.\n\nQuand, de la lune errante, se meurt l'âme bleuâtre\nEt que la nuit est douce et tiède comme un âtre,\nIl est, au sentier creux traçant son noir sillon,\nParmi les houx, le chant sylvestre du grillon.\n\nIl est la nature humble ou sauvage ou grandiose.\nAh! loin des biens si faux, étroits, des hommes bas,\nSuavité d'aimer ce qui ne change pas,\nD'aimer l'éternité divine dans les choses !\n\n                                               MARIE DAUGUET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 418, "page_fin": 424, "titre_corps": "Chanson de Printemps", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Boseret", "ancre_debut": "Chanson de Printemps    Chanson de P r i n t e m p s .   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Voit-elle trembler au loin les\nhorizons pâles, au travers des arbres i m p a t i e n t s .\n   Elle sourit. L a pelouse étendue sous ses yeux sourit, les\nbourgeons sourient, les oiseaux gazouillent.\n   On entend l'eau tomber de l'aiguière en cascade de perles.\nU n e horloge sonne : à l'église c'est la fin de la messe.\n   L e chien jappe : le coq c h a n t e ! Elle rit. E t s'éveillent à la\nfois son cœur et ses petits yeux éblouis.\n"}, {"page_pdf": 478, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1443, "texte": "                   CHANSON DE PRINTEMPS                     419\n\n   Vous m'avez donné en un baiser votre première pensée, votre\npremier regard et votre premier rire, comme je vous avais dédié\nles miens.\n   Entre les poules qui picoraient dans le sentier, vous avez\ncueilli les premières pervenches et me les avez aussi données.\n   C'est aujourd'hui l'anniversaire de nos fiançailles.\n\n   Puisqu'il est tôt, prenons ce long chemin.\n   Le soleil a chauffé la dalle abandonnée au bord de la grand'-\nroute, où comme deux voyageurs nous nous asseoirons.\n   En attendant qu'il boive toute la rosée des champs et toute\nla brume des lointains.\n   En attendant qu'il brunisse dans les bois les jonchées\nd'aiguilles de sapins et qu'il tiédisse les mousses mortes de\nl'hiver.\n   C'est ici qu'autrefois je pleurais mes essors.\n   Des églantiers y ont poussé. Et sur ces ronces, comme une\nmême tige, étroitement dressés, nous fleurissons de baisers.\n\n  Dans quels mondes nos baisers nous entraînent-ils?\n  A peine mes lèvres se sont-elles posées sur les vôtres que vos\nyeux rieurs et brillants se couvrent.\n  Pèlerins des joies futures, ils rêvent grands ouverts et si\ngraves; mais sans crainte pourtant.\n  Un souffle de vent rejette sur vos tempes vos cheveux et le\nvoile léger qui les enserre.\n  Vous devenez divinement pâle.\n  Mais je retombe au creux de votre épaule, pris de la lassitude\ndorée qui fait pleurer, les lèvres à la coupe même de l'amour.\n"}, {"page_pdf": 479, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1500, "texte": "420                        DURENDAL\n\n\n   Regardez bien, vous ai-je dit plus loin!\n   Demain cet asile sera le nôtre; cette maison et ces champs,\nces vergers et ces bois, cet enclos et ces bêtes, nous les parta-\ngerons demain.\n   Enfants comme aujourd'hui, nous courberons sous nos pas\nralentis l'herbe de ces pelouses, nous caresserons le tronc de\nces tilleuls, nous ouvrirons ces portes et cueillerons ces fleurs\ndemain...\n   Mais mon cœur est à vous, depuis hier, depuis un an déjà,\net je vous aime tant ce matin.\n\n  Et je vous montre du doigt le cercle de pays familier.\n  L'horizon des bois, l'horizon des pierres, l'horizon des\nchaumes. Le rail qui fuit, le ruisseau qui serpente, les sources\nentourées de peupliers et les étangs frangés de joncs; tout ce\nqui descend humblement à nos pieds pour faire une vallée\ntoute calme, harmonieuse et verte.\n  Tout ce qui charme d'un mystérieux appel, le marais bruis-\nsant, le champ de graminées et la blanche maisonnette au bord\nde l'eau, entre les saules et les chênes.\n  Mais vous, tournant plus simplement votre doigt vers votre\npoitrine, vous me montrez tout cela et plus encore au fond de\nvotre cœur.\n\n   Le soleil luisait, oblique sur les cailloux bleus du chemin\nd'argile.\n   Nous reprenions notre course, souples, enlacés, chantants et\nclairs, mus du même rythme.\n   Et vous disiez :\n   Quel est ce lien, plus capiteux que le vin, plus lumineux que\nle soleil et plus fort que la vie qui confond nos pas, nos\nétreintes, nos pensées et nos cœurs!\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1897, "texte": "                    CHANSON DE PRINTEMPS                       421\n\n\n   Midi. G r a n d silence tiède sur lequel s'enlèvent seuls le son\ngrave des angélus et le tressaillement symphonique des petits\noiseaux revenus.\n  N'est-ce pas que nous sommes seuls encore et confondus?\n  Que rien ne nous distrait, ni le flamboiement j a u n e des\nvitraux, ni la présence d'autres êtres qui parlent et qui s'agi-\ntent de vains soucis, ni le repas, ni les fleurs rouges massées en\ndes vases de cuivre, ni la pénible ritournelle du petit pauvre\nqui vient pieds nus, nous demander un sou par la fenêtre\nentr'ouverte.\n\n  C'est ici que nous vieillirons.\n  A l'ombre de ces murs fermes et vénérables. Sous ces arbres\nque Père plantait hier et que j ' a b a t t r a i demain.\n  Sous ces rideaux de clématites et de chèvrefeuilles qui sem-\nblent éternels.\n  Auprès de ces immuables colonnes de pierre, que le lierre a\ndéjà revêtues.\n  Le long de ces chemins, tour à tour envahis de soleil, de\nfeuilles mortes et de neige.\n  En renouvelant sans cesse notre profond amour.\n\n   Les poules d o r m e n t dans la poussière.\n   Allongeons, sur l'herbe encore h u m i d e mais qui verdit, nos\ncorps riants et las.\n   Songeons simplement — presque sans nous parler — à la\ntiédeur de cette lumière qui se répand dans nos veines, enso-\nleille nos yeux et fait tressaillir toute notre jeunesse en notre\npoitrine.\n   Songeons doucement au bonheur d'être deux sur la terre en\nmêlant nos doigts; en coupant entre nos dents et nos rires, de\nfrêles graminées.\n   Cette terre molle gardera l'empreinte de nos corps.\n\n   Promenades dans le Parc, chères promenades que nous pour-\nsuivions sans lassitude et sans but.\n   Rires ou silences, emportements ou gravités. Nos âmes se\nparlaient sans doute et nos yeux et nos lèvres dans un gazouil-\nlis d'oiseaux.\n   Et nous sentions Dieu entre les branches basses qui cares-\nsaient nos têtes.\n"}, {"page_pdf": 481, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1532, "texte": "422                          DURENDAL\n\n\n\n  J'ai pris mes chiens, mes clefs et mon fusil.\n  Mon fusil reluit au soleil, les grosses clefs sonnent joyeuse-\nment dans ma poche et les chiens folâtrent autour de nous en\nnous léchant les mains.\n  Comme tout partage notre allégresse : L e s petits nuages mar-\nbrés, les fines silhouettes lointaines, les bruits perlés de la\nnature, le fox tout blanc et le griffon aux yeux h u m a i n s .\n\n\n   Voici le faîte de la colline que nous avons gravie de notre\ncadence amoureuse et j u m e l l e .\n   E n nous arrêtant parfois pour contempler le miroitement\nd'acier des étangs lointains.\n   C o m m e tout s'exalte et nous envie. L e bruissement de l'eau\nau fond de la vallée, le lamento suave du vent dans les branches,\nles ronces pourpres et les genêts bleus.\n   Nous regardons, les bras tendus. Voici le soleil qui penche,\nvoici les champs, voici les bois, voici la ville, lit ce toit sous\ntrois peupliers, c'est là que nous vivrons.\n\n\n   C o m m e l'air est pur et large.\n   T a n d i s que je vous serre contre moi et que je pose mon bai-\nser sur votre front lumineux et pâle, votre poitrine se gonfle de\ntout le chaste ravissement de notre adolescence printanière.\n   Nos pieds puisent à l'épais tapis de menthe, de saxifrage et\nde t h y m que nous foulons, l'âpre sève qui tressaille et le parfum\nqui flotte sur nos lèvres.\n   Et tandis que nous semblons regarder au loin le garde qui\ntraverse la plaine, nous nous détachons en une seule statue sur\nun éblouissement de soleil et d'amour.\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1273, "texte": "                     CHANSON    DE   PRINTEMPS                     423\n\n\n  Vieux sapins aux branches étendues comme des bras toujours\nen croix, à quoi songiez-vous, pieux solitaires du N o r d .\n  Quels sommets et quelles neiges regrettiez-vous, sombres\nsapins aux rameaux lissés de fines aiguilles, qui semblez des\nveufs délaissés.\n  Tandis qu'assis à vos pieds, nos chapeaux jetés sur l'herbe,\nnous attendions la gloire du couchant tamisé et la fraîcheur\nmordante de la b r u m e .\n   lin cherchant dans les yeux l'un de l'autre la poignante tra-\ngédie de notre indicible tendresse.\n\n\n   Et vous, étang aux rives touffues et boisées, miroir glauque\net plombé à peine éraillé p a r le vent du soir, étang où nageaient\nles canards sauvages et les ablettes métalliques.\n   Quel âpre décor de forêts, de vallées et de monts, de nuages\ncuivrés et de brumes violacées, vous faisiez à l'image de la gra-\ncieuse enfant, penchée sur vos eaux silencieuses.\n\n\n   Et vous labours du soir, prolongés jusqu'aux collines loin-\ntaines, dentelées de silhouettes b l e u â t r e s ; humbles horizons de\nchoses minces et de toits fumeux.\n   Quel secret gardiez-vous, sous le pas massif des chevaux roux\net des bœufs.\n   Tandis que son naïf regard pesait sur vous ainsi q u ' u n e\ncaresse.\n"}, {"page_pdf": 483, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1664, "texte": "424                          DURENDAL\n\n\n   E t maintenant que le soir est tout à fait t o m b é , qu'un vague\nclair de lune au dehors s'est esquissé, oh, mettez-vous au piano\net jouez !\n   De la musique, un peu, de la musique encore, cette porte\nouverte sur l'idéal, à toutes les pauvres âmes malades.\n   Soulevez du piano la housse de soie fanée, brodée de chrysan-\nthèmes : soyez charitable, jouez !\n   Nos vieux parents t e n d e n t à vos rêveries leurs tempes fati-\nguées. E t moi je ne puis plus qu'écouter, parce que toute mon\nâme est restée dans votre souffle.\n   Des prophéties de Beethoven, des désespoirs de Chopin et\nle « P r i n t e m p s » cascadant de S i n d i n g .\n\n   Cette musique m'était douce et compatissante et je l'ai reçue\nla tête entre les mains.\n   Prenez mon bras.\n   Avant que le sommeil m'ait voilé ces chers yeux que vous\ntournez encore rieurs de mon côté, couple solennel, prémices\ndu foyer futur, traversons une dernière fois en silence ces salons\net ce hall déserts.\n   Que votre âme s'apaise de son dernier effort, au contact de\nmon cœur que vous avez fait tressaillir.\n   Voici de l'espace déjà familier, de la paix et de l'ombre pour\nrepos. Voici mon baiser pour merci.\n\n   E t des baisers encore pour le repos du soir, sur le front, sur\nles yeux, sur les lèvres.\n   Au seuil de la petite chambre où ma fiancée pendant ces\nheures de nuit quittera sa pieuse â m e dorée, où le sommeil la\nsurprendra tout de suite comme une enfant.\n  J u s q u ' a u moment où Dieu l'éveillera, pour entonner la chan-\nson d'un autre jour de P r i n t e m p s .\n                                               J O S E P H BOSERET.\n      Mai 1911.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 425, "page_fin": 426, "titre_corps": "Quatre petits poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Pize", "ancre_debut": "Quatre petits poèmes                                         I          Envahissant    le gravie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 484, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 79, "fin_caractere_exclue": 1635, "texte": "Quatre petits poèmes\n\n                                       I\n\n        Envahissant    le gravier morne, sont venues\n        Des herbes folles et des plantes inconnues ;\n        De grosses poires pendent aux poiriers jaunis\n        Qui le long du chemin se tiennent     recueillis.\n        Les contre-vents sont grand ouverts; chaque fenêtre\n        Respire de nouveau le jour avec bien-être\n        Et la chère maison t'accueille dans ce mois\n        De la rentrée d'Octobre, encore cette fois.\n\n                                      II\n\n        Hume tous les malins, en ouvrant tes volets,\n        Le parfum pénétrant, vague et particulier,\n        Que la petite ville exhale au mois d'octobre;\n        Puis descends au jardin faire un déjeuner sobre,\n        Avec un verre d'eau, une tranche de pain,\n        Et une grappe transparente de raisin.\n\n\n                                      III\n\n        Parce que j'ai chanté l'automne qui commence,\n        Dans le mystère du jardin de mon enfance,\n        Les pampres rougissants,     les suprêmes    bouquets\n        El les fruits fatigués tombant dans les fossés,\n        Parce que j'ai chanté toutes ces choses, telles\n        Que je les ai senties et je me les rappelle,\n        Sans grands mots, écoutant dans mon cœur ruisseler\n        L'eau vive, au souvenir des jours qui m'ont laissé\n        Tant de douceur et tant de simplicité d'âme,\n        On dira que j'ai trop imité Francis       Jammes...\n\n\n (1) Extrait de la Guirlande pour les premiers jours d'octobre, poèmes à paraître\nprochainement.\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 838, "texte": "426                           DURENDAL\n\n\n\n                                 IV\n\n      Mets la nappe à carreaux sur la table rustique,\n      Dispose les couverts sonores, et va-t'en\n      Emouvoir le vieux cœur de la pompe, battant\n      Encore cette fois d'un long' sanglot     rythmique.\n\n      Nous nous sommes assis; le repas au grand air\n      Evoque les soupers des soirs de canicule...\n      La lourde guêpe autour des compotiers     circule...\n      Nous mangerons, devenus graves, au dessert\n\n      Les fruits, les derniers fruits que le jardin nous     donne,\n      Le jardin bien connu qui nous fit profiter\n      De toute la richesse ardente de l'été,\n      Et qui nous initie au charme de l'automne,\n\n      En ce jour d'éphémère   et splendide   clarté.\n\n                                                            Louis PIZE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 427, "page_fin": 435, "titre_corps": "En marge de la réalité : L’art de parvenir", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "En marge de la réalité                         L'art de parvenir               ARTOR é", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 486, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1904, "texte": "En marge de la réalité\n\n                       L'art de parvenir\n\n             ARTOR était assis à    la terrasse d'un café du boule-\n                 vard, devant une tasse de café. Il fumait et\n                 se sentait merveilleusement oisif et dispos.\n                 C'était un jour de fête. Il y avait foule. Mais,\n                 il y avait aussi du soleil. E t , quoi qu'il eût la\n                 foule et le bruit en abomination, ce jour-là,\n                 peut-être à cause du printemps, peut-être parce\nqu'il se trouvait dans des sentiments de neutralité bienveillante\nà l'égard du monde et de lui-même, il considérait avec plaisir\nle défilé incessant des passants qui encombraient le trottoir.\n   Plaisir mélangé d'ironie, nécessairement, car si nous aimons\nla société de nos semblables, c'est, surtout, dans l'intention de\nnous moquer d'eux! Cependant, Artor ne se moquait pas,\nattendu que, pour le moment, du moins, il ne se croyait point\nsupérieur aux gens qui, tout luisants dans leurs atours endi-\nmanchés, déroulaient devant lui leur cortège interminable. Il\nressentait, comme si elle avait été sienne, la calme joie qui\nparaissait dans leur aspect, joie faite du loisir du jour, du\nrepas plus a b o n d a n t et mieux savouré, des vêtements plus\nneufs et plus élégants. Ils jouissaient de tout cela, en se pro-\nmenant, en traînant leurs pieds sur les dalles polies des trot-\ntoirs, en se regardant les uns les autres, libres de désirs plus\nambitieux, satisfaits d'être, d'être bien portants, d'être là tous\nensemble, marchant dans la rue, à ne rien faire. Car, si divers\nque fussent les types de tout genre qui passaient sous l'œil\namusé d'Artor, on lisait sur leur face à tous une sorte d'expres-\nsion béate et un peu animale de contentement...\n   De graves époux s'avançaient lentement, puissants de car-\n rure et d'obésité. Monsieur, libéré pour vingt-quatre heures\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2391, "texte": "428                          DURENDAL\n\n\ndes soucis et des dossiers de son Administration, mais portant\nimprimée dans les plis solennels de sa redingote raide toute la\ndignité de son importance hiérarchique; Madame, pavoisée\ncomme une galère capitane, balançant sa tête grassouillette\naux chairs couperosées sous un chapeau chargé de voltigeants\npanaches qui, à chacun de ses pas, saluaient comme des\npalmes. Des familles fendaient la cohue, troupe imposante, le\npère en éclaireur, l'air bon enfant, le chapeau rejeté sur la\nnuque, entre les lèvres la pipe d'apparat qu'il soutenait d'une\nmain tendre et respectueuse; la mère ensuite, traînant, la main\ndans la main, par rang de taille, cinq enfants, bousculés, bous-\nculants, pris dans les remous de la presse comme une queue de\ncerf-volant dans ceux du vent... Il y avait des gens quand même\npressés qui se frayaient un passage avec une sorte de froide\ndétermination, en intimidant les résistances; il y avait des flâ-\nneurs, d'humeur musarde, qui s'arrêtaient brusquement au\ndommage de ceux qui les suivaient; il y avait des personnes\npaisibles, posées, résolues à se promener tout à leur aise,\ncomme on se promène, sans faire un pas plus vite que l'autre,\nen dépit des poussées, des chiens et des moutards qui leur\ncouraient dans les jambes. Une vieille dame, majestueuse et\nvolumineuse comme une tour, décorée de soies flottantes, de\ndentelles et de bijoux démodés, s'arrêtait, d'un air de dignité\noffensée, pour toiser un camelot dégingandé qui l'avait frôlée\nun peu vivement.\n   Emporté par le désir, un gamin en haillons, les pieds nus,\ntendait devant la table d'Artor sa petite patte noire, en dési-\ngnant d'un regard suppliant le sucre resté dans la soucoupe.\nArtor regarda un instant les yeux du gamin, brillants dans sa\nface maigre et hâlée; il regarda la petite patte tendue vers lui,\npuis mit dans la paume noire de celle-ci. deux morceaux du\nsucre éclatant et micacé.\n   — Il est doux de donner, se dit-il, surtout lorsque c'est aux\ndépens d'autrui!... Le sucre est un aliment, ajouta-t-il rêveu-\nsement.\n   Sévère, le garçon irréprochable, montrait précisément son\nfacies rasé et son plastron glacé au seuil du café. Serrant sa proie\nentre ses doigts, l'enfant se sauva, en jetant un cri gouailleur.\nLe garçon fit mine de s'élancer à sa poursuite pour venger cette\ninjure, mais il ne bougea pas, car il avait l'âme magnanime.\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2618, "texte": "                   EN MARGE DE LA RÉALITÉ                          429\n\n\n   Artor considérait avec intérêt ce minime épisode de la lutte\néternelle entre la civilisation qui apprend à respecter l'autorité\net la sauvagerie qui ne connaît que les raisons comminatoires\nde son estomac.\n    Il était prêt à s'abandonner à des philosophailleries d'ail-\nleurs vaines, lorsque se retournant il faillit heurter du visage\nune longue main gantée de j a u n e paille qui pendait toute\ndroite à hauteur de ses y e u x . . . Son regard remonta le long du\nbras que terminait cette dextre élégante jusqu'au visage du\npropriétaire de l'un et de l'autre... E t , en m ê m e t e m p s , les\npensées légères, éparses comme de petites nuées blanches s'éti-\nrant dans le soleil, qui occupaient son esprit, se coagulèrent en\nun gros nuage gris et triste... La récréation était finie! Il allait\nfalloir écouter et, peut-être, r é p o n d r e ! . . .\n    Car l'individu qui l'abordait de cette façon à la fois fami-\nlière et cérémonieuse n'était rien moins que le poète Aloys\nde Melliflore, souriant, p o m m a d é , lustré, parfumé, le monocle\nà l'œil, une fleur à la boutonnière. Aloys de Melliflore — pseu-\ndonyme littéraire un peu mièvre qui dissimulait un nom ger-\nmanique assez rude, — Aloys n'était pas mauvais garçon. Il était\nposeur, très vantard, occupé u n i q u e m e n t de lui-même, tout\ncela avec une sorte d'ingénuité. Ne dédaignant pas les cama-\nrades, au reste, et ne craignant pas d'asseoir sa fashionabilité\nà côté de leur sans-gêne. Action méritoire, car il avait horreur\ndu débraillé, d'autant plus qu'étant, comme il disait, artiste,\n il mettait une sorte de coquetterie à observer la correction la\n plus stricte. L e s règles de la mode lui inspiraient beaucoup\n plus de respect que celles de la prosodie. Les infractions\n à celle-ci peuvent être tenues à hardiesse originale; les infrac-\n tions à celle-là disqualifient un h o m m e ! Ses vers étaient insi-\n gnifiants et gentils et langoureux. Dans les salons où il fré-\n quentait, il laissait volontiers entendre, entre deux sandwiches,\n qu'il avait des penchants pervers. De sorte, qu'il y passait\n pour un garçon passionné et dangereux. Il n'en paraissait que\n plus attrayant. Lorsqu'il devait conférencier dans quelque\n « salon ami », la maîtresse de la maison ne m a n q u a i t j a m a i s\n de lui recommander en m i n a u d a n t de ne pas « effaroucher les\n chastes oreilles de ses jeunes invitées ». E t s'il protestait de la\n pureté de son cœur et de ses intentions, la bonne d a m e se con-\n tentait de sourire d'un air plein de sous-entendus, en le mena-\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2473, "texte": "430                             DURENDAL\n\n\nçant du doigt... Il était en réputation auprès des dames qui\norganisaient des fêtes de charité. Il tournait à ravir la pièce de\ncirconstance; il savait « émouvoir tout en c h a r m a n t », rendre\nles misères h u m a i n e s pitoyables sans se départir du bon goût\net sans forcer l'esprit de ses auditeurs à s'arrêter sur des spec-\ntacles répugnants. On ne laissait pas de m e t t r e souvent à con-\ntribution cet agréable talent, et Aloys s'exécutait d'autant plus\nvolontiers qu'il ne m a n q u a i t j a m a i s en apportant sa « pièce de\nvers » de dire, en s'inclinant : « L'obole du poète, Madame! Il\nn'a que le chant de sa voix mélodieuse!... « L e journaliste Sar-\ndonec, habitué des mêmes salons, très aimé des femmes parce\nqu'il leur trouvait à toutes quelque chose de diabolique, paro-\nd i a i t à merveille Aloys : « L e s rimes sont pauvres, Madame,\nles idées loqueteuses et bonnes pour l'asile de nuit, mais\ncroyez que c'est de bon c œ u r ! . . . »\n    Artor se remémorait tous ces détails t a n d i s qu'Aloys, attirant\nune chaise, s'installait à côté de lui :\n    — Je ne vous dérange pas?.;.\n    — P e u h ! . . . Au contraire!...\n    — C o m m e n t : au contraire?...\n    — J e veux dire que loin de me déranger...\n    — A h ! c'est que l'on ne sait jamais avec vous! Vous êtes si\nours, si particulier, si secret, si esquiveur... Savez-vous,\n— Aloys se tourna tout d'une pièce, serré qu'il était dans le\ncarcan de son faux-col, pour regarder Artor — savez-vous, mon\ncher, que de cette façon-là vous n'arriverez j a m a i s à rien?...\n    — J e suis tout arrivé...\n     — Des m o t s ! . . . Il faut sortir de votre coquille, que diable!\n N e pas vous confiner, vous répandre, aller ici, aller là, parler à\n beaucoup de gens, en écouter encore d a v a n t a g e . . . Parler de\n vous-même, parfois, au bon m o m e n t ! Parler d'eux-mêmes aux\n autres, b e a u c o u p . . . J e ne dis pas que ce soit toujours fort gai,\n mais c'est indispensable... On ne s'intéresse q u ' à ceux que l'on\n connaît, et qui voulez-vous qui vous connaisse!...\n     — Mais, vous d'abord, mon cher poète... E t puis, que voulez-\n vous que cela me fasse... Amo nesciri...\n     — Enfin, vous ne nierez pas que vous écrivez, que vous faites\n i m p r i m e r vos écrits et que, par conséquent...\n     — L a conséquence est forcée. J'écris pour me faire plaisir à\n moi-même, et j ' i m p r i m e ce que j ' a i écrit lorsque, n'ayant plus\n"}, {"page_pdf": 490, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2505, "texte": "                     EN   MARGE    DE LA R E A T I T É                   431\n\n\n\n de plaisir à en attendre, je veux m'en débarrasser, mettre entre\n moi et quelque pensée qui menace de m'occuper trop long-\n temps l'irrévocable de l ' i m p r i m é ! . . . Ce n'est plus à moi, alors,\n mais au premier venu qui veut le lire... C'est une partie de moi\n qui s'en est allée de moi, parmi les autres, parmi les étrangers.\n Et il arrive que la revoyant par hasard, plus tard, je ne la recon-\n naisse p l u s ! . . .\n   Melliflore donnait des marques d'impatience, faisait claquer\nses lèvres, battait du pied, en m u r m u r a n t de temps en temps :\n «Permettez!... P e r m e t t e z ! . . . » Tellement qu'Artor se tut, en\nsouriant, décidé à écouter désormais, sans plus objecter...\n Melliflore n'avait pas tort; il n'avait pas raison, non plus,\nmais qui jamais a tout à fait raison, qui tout à fait tort en ce\nmonde? L e bon Melliflore s'intéressait apparemment à lui —\nou il avait une heure à perdre en attendant le moment d'aller à\nquelque five o'clock — puisqu'il avait entrepris de lui ensei-\ngner l'art de se faire valoir, qu'il pratiquait supérieurement\npour son propre compte, « Il veut me tirer de la solitude où je\nvis, ignoré, pour me tirer dans la bagarre où il brille, songeait\nArtor. Ce souci part d'un bon naturel! » E t il alluma un cigare,\nassez long, espérait-il, pour durer aussi longtemps que les propos\ndu loquace gentilhomme de lettres... Cependant, Melliflore\napercevant qu'il avait le c h a m p libre, s'élança :\n   — Eh bien! P u i s q u e vous écrivez, je suppose que vous fassiez\npublier un livre — pour vous en débarrasser, c'est entendu, —\nmais sans vous refuser, peut-être, à la flatteuse hypothèse qu'il\nsera lu — un peu, pas beaucoup, mais quand m ê m e ! . . . Parlons-\nen! Qui lira le livre d'un loup-garou tel que vous?... Qui l'achè-\ntera? Les gens de lettres? Inutile de vous apprendre qu'ils ne\nl'achèteront à aucun prix et que si vous le leur envoyez, il n'est\nrien moins que certain qu'ils le liront!... Rien d'étonnant! N e\nnous faisons pas meilleurs que nous ne sommes. Qui dit con-\nfrère, dit concurrent... Moi, je ne lis que qui me lit, je ne cite\nque qui me cite!...\n   — C'est la loi du talion! dit Artor.\n   — Mais, poursuivit Melliflore tout à sa pensée, il vaut mieux\npasser par-dessus la tête des confrères, atteindre le public lui-\nmême en allant le chercher où il se trouve, par exemple dans les\nsalons littéraires...\n   — Littéraires, répéta gravement Artor.\n"}, {"page_pdf": 491, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "432                         DURENDAL\n\n\n\n   — Oui, littéraires... Il suffirait que vous ayiez quelque habi-\ntude de l'un d'entre eux pour que vous me compreniez... Vous\nvous montrez dans quelques salons, vous causez avec quelques\ngens dont vous oubliez le nom dans le moment même où on\nvous Ta dit; vous vous laissez convaincre, non sans faire des\nmanières, de lire quelques pages « dans l'intimité », devant une\ncentaine de personnes !... Toutes n'écoutent pas, mais toutes\napplaudissent. Il n'y en a peut-être pas vingt qui retiennent\nautre chose que votre nom... Qu'importe! après quelques soi-\nrées, cela fait boule de neige... Vous vous êtes créé un noyau\nde public. Votre livre peut paraître : il n'entrera pas dans le\nmonde comme un bâtard, un orphelin ou un vagabond; il aura\nun père avantageusement connu dans les « milieux lettrés de\nla capitale...» Un murmure flatteur accueillera sa naissance!...\n« Avez-vous vu, ma chère, le joli volume de vers que vient de\npublier Aloys de Melliflore... 'Vous vous rappelez bien, le poète\ndu Myosotis engourdi?... » Cela se répète dix fois, cent fois;\nvotre nom se propage, se retient... La gloire ne commence\npas autrement; il n'y a plus qu'à la laisser grandir... Le profit\nviendra après, car, si on parle de vous, on ne vous achète pas\nencore...\n   — Sans doute, vous êtes à la fois illustre et inconnu, célèbre\net ignoré, éclatant et obscur...\n   — Moquez-vous, continua Aloys, en lissant les doigts de ses\ngants de peau. Moquez-vous... C'est un résultat déjà, et qui\nn'est pas obtenu sans longs et patients travaux !\n   Et sur sa physionomie amène passa le reflet de mille souve-\nnirs tout ensemble amers et comiques :\n   — Apporter des fleurs, ce ne serait rien, mais flûter des\nmadrigaux à des demoiselles sempiternelles qui roucoulent du\nnez et sont toujours prêtes à réciter les Nuits de Musset d'une\nvoix fatale et aigrelette!... Ecouter avec des yeux pâmés quelque\ngrand'mère, clouée dans son fauteuil par la paralysie ou l'obé-\nsité, chanter ou déclamer, faire Cassandre ou Electre, Ophélia\nou Desdémone, Elsa ou Brünnhilde, ou Chérubin!... Ecouter\navec de petits signes approbatifs, des gestes comme involon-\ntaires d'étonnement admiratif!... Puis, dès son dernier glapis-\nsement, s'approcher de ce sépulcre blanchi pour le complimen-\nter avec prodigalité et emphase!... Les plus malins lui serrent\nles mains dans une sorte d'effusion confidentielle, comme si\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2656, "texte": "                      EN MARGE DE LA RÉALITÉ                                433\n\n\nl'émotion les suffoquait!... E t je fais comme les autres!... Que\nvoulez-vous? C'est pour le bon motif!... E t puis, ce n'est pas si\nennuyeux que cela!... Ce n'est m ê m e pas ennuyeux du tout...\nVous ne pouvez pas vous imaginer cela!... Au milieu d'un vaste\nsalon bourgeois, sous les regards d'une nombreuse et silen-\ncieuse assistance, trois d a m e s sont assises, plus vieilles que les\nParques, plus solennelles que les Sibylles. Elles ne filent pas,\nelles ne prophétisent pas — elles jouent la comédie ou la tra-\ngédie... C'est le théâtre dans un fauteuil!... Elles se donnent la\nréplique, en faisant un sort à chaque mot et en faisant rouler,\nçà et là, d'un air sombre ou m u t i n , leurs têtes b r a n l a n t e s . . . D e\nleurs bouches édentées, des paroles nasillardes jaillissent, des\nonomatopées, de macabres éclats de rire, des cris étranges et\nsuraigus... Elles se moquent, elles soupirent, elles raillent ou\n pleurent, elles invectivent leur rivale, elles disent leur amour\n ou leur jalousie, elles m u r m u r e n t comme des colombes ou rugis-\n sent comme des tigresses... P a r moments on se pince pour con-\n naître qu'on ne rêve pas, q u e ce spectacle est réel, que ces\n antiquailles véhémentes et les gens qui les écoutent avec une\n apparente béatitude ne sont pas tous des pensionnaires du doc-\n teurGoudron et du docteur P l u m e !... F a t i g u é à la fin de tirades\n sentimentales et de couplets héroïques cadencés par on ne sait\n quel bruit sec de mâchoire artificielle, on délaisse le spectacle\n pour les spectateurs... E t , à la vue de toutes ces faces figées\n dans une expression uniforme d'attention respectueuse, on se\n sent envahi par une joie extravagante en songeant que tous les\n assistants, sans en excepter un seul, s'ils pouvaient être affran-\n chis tout d'un coup de la contrainte des convenances, parti-\n raient d'un éclat de rire énorme et unanime, tellement formi-\n dable qu'il éteindrait les lumières, interloquerait les vénérables\n actrices, les ferait choir de leur fauteuil et donner du nez sur le\n tapis!...\n    Tout en parlant, Melliflore surveillait les passants, toujours\n sur le qui-vive, prêt à répondre au coup de chapeau de ses\n  innombrables « connaissances ». E t les degrés de sa politesse\n  étaient innombrables comme ses connaissances. Il saluait,\n  tantôt en plongeant et en t e n d a n t le chapeau du bout du bras,\n  d'un air ravi; tantôt, roidement, d'un déclanchement bref;\n  tantôt, en touchant simplement le bord de son irréprochable\n  huit-reflets. Il arrivait aussi qu'il se bornât à un geste cavalier\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2469, "texte": "434                          DURENDAL\n\n\nde la main, à un hochement protecteur de la tète ou même à\nun clin d'œil. Artor admirait la gamme si exactement graduée\nde ces saluts et l'aisance avec laquelle Melliflore, sans cesser\nde discourir d'un ton satisfait, restait l'œil aux aguets et\nadaptait instantanément son attitude et l'expression de son\nvisage à l'importance et à la qualité du personnage qui appa-\nraissait à l'horizon... Il n'était pas, cependant, sans concevoir\nquelque étonnement du contraste qui, parfois, semblait exister\nentre l'ampleur et le caractère du salut et l'apparence du salué.\nT a n d i s , par exemple, que des messieurs opulents et replets, la\nrosette à la boutonnière, n'obtenaient q u ' u n signe distrait et\ncomme à la volée, un magnifique et cérémonieux coup de cha-\npeau honorait quelque b o n h o m m e calamiteux, aux vêtements\nrâpés, qui traînait la j a m b e d'un air tout à la fois pressé et\nharassé...\n   — Mon cher, ne put-il s'empêcher de remarquer, vous êtes\nun h o m m e a d m i r a b l e . L a mesure que vous mettez dans vos\nvers se retrouve aussi dans la façon dont vous appliquez les\nrègles de la politesse puérile et honnête. Vous marquez mer-\nveilleusement dans la nature et les nuances de vos saluts la\nproportion de la considération que vous avez pour les gens...\nMais, je ne m'explique point, je l'avoue, ni la désinvolture\nplus que familière avec laquelle vous avez traité le monsieur\nplein de morgue de tout à l'heure et la déférence presque\nmajestueuse dont vous avez témoigné pour le pitoyable trotte-\nruisseau qui vient de passer.\n   Melliflore, flatté, sourit d'un air d i p l o m a t i q u e :\n   — Rien de plus facile à comprendre, pourtant, ô homme\nsimple que vous êtes! L e monsieur reluisant est un haut fonc-\ntionnaire que je rencontre quelquefois en soirée... Si j'appar-\ntenais à l'Administration je lui ferais une vaste révérence,\nmais, étant poète, je le salue, sachant lui faire plaisir, en\ncamarade, en confrère... Car, il ne se lasse pas de le répéter, il\n\" caresse de temps à autre la Muse »... Quant au trotte-ruis-\nseau, il est poète aussi, poète de génie peut-être, mais il y a\nlongtemps qu'il a perdu son auréole à force de courir par tous\nles temps à la recherche des accidents, méfaits, sinistres, payés\nà raison d'un sou la ligne, qui le font vivre... Il fait aussi\nl'homme des foules, non par crainte de la solitude — après\nlaquelle, au contraire, il soupire — mais par nécessité. Car tel\n"}, {"page_pdf": 494, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1815, "texte": "                    EN MARGE DE LA RÉALITÉ                        435\n\n\nque vous l'avez vu, il fait le reportage m o n d a i n ! Aux premières\nreprésentations, sa figure dévastée, tour à tour morne et\ninquiète, apparaît tantôt là, tantôt ici, dans l'entrebâillement\ndes portes des loges. On le voit aussi à la porte des hôtels où\nse donnent des soirées ou des fêtes, mêlé à la plèbe qui regarde\nles invités sortir de leurs autos ronflantes ou de leurs somp-\ntueux équipages... Il écoute sans envie claquer les portières;\nil compagnonne avec les chauffeurs, interviewe les cochers et\nles valets, puis il m a r q u e dans son carnet : Remarqué parmi les\nhabits noirs... E n somme, tout pauvre, dédaigné et bousculé\npar la vie qu'il soit, il dispose à son gré du pouvoir le plus\nredoutable... C'est lui qui, au milieu de la foule d'une pre-\nmière, dans la cohue d'une ouverture de Salon ou d'une récep-\ntion de gala, discerne les rares gens dont la présence est digne\nde mémoire et qui inscrit leurs noms sur les tablettes de sa\nchronique, pour l'édification de ses lecteurs... E t , à force de\nrépétera toute occasion les noms de ces élus, il les fait retenir,\nles rend illustres et vénérables...\n   — Ah! je c o m p r e n d s ! dit Artor. Connaissant les ambitions\nmeurtries et contrariées par le sort de ce pauvre hère et con-\nnaissant aussi les puissances réclamières dont il dispose, vous\nle traitez non en confrère, mais en m a î t r e ! . . .\n   Il parlait, mais Melliflore n'était plus là. T o u t à la fois\nétonné et content, il regarda autour de lui et aperçut l'élégant\npoète qui, de l'autre côté du boulevard, abordait en s'inclinant,\nchapeau bas, un monsieur haut en couleur qui le regardait\nvenir avec une sorte de cordiale insolence...\n\n                                                ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-006", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 436, "page_fin": 437, "titre_corps": "Eugénie et Maurice de Guérin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Eugénie et Maurice de Guérin                              I  Oh ! je veux te prier comm", "ancre_fin": "qui dompta le Centaure", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Siegfried Le Printemps", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 495, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1293, "texte": "Eugénie et Maurice de Guérin\n\n                            I\n\nOh ! je veux te prier comme on prie une sainte,\nPauvre ange à qui la mort implacable vola\nTon unique bonheur, en prenant     celui-là\nDont l'âme fraternelle à ton âme était jointe.\n\nFidèle au noble enfant qui trop tôt s'en alla,\nMais calme en ta douleur, mais chrétienne en ta plainte,\nTu livrais, jouissant de pleurer sans   contrainte,\nLe doux nom de Maurice aux brises du Cayla.\n\nTous les deuils ont drapé l'horizon de ta vie,\nDeuil mauve de l'absent, deuil noir du trépassé.\nEt c'est pourquoi, telle une sainte, je te prie\n\nDans mon cœur nostalgique au vain espoir fermé,\nLourd ainsi qu'un fruit mûr, lourd d'avoir trop aimé,\nO ma sœur d'Outre-Tombe, ô ma très douce amie...\n\n\n                            II\n\nOn ne saurait l'aimer, on ne peut rêver d'elle\nSans évoquer Maurice, adolescent      fiévreux\nQu'effleurait la fraîcheur de sa main      maternelle.\nHélas! et dont sa main devait clore les yeux,\n\nAmant frêle et profond d'Hellas fille des dieux,\nQui hantait, confidents de sa peine éternelle,\nLe val de l'Arguenon et la source d'Onelle,\nEt les marbres du Louvre au galbe harmonieux ;\n\nSans évoquer Maurice, âme prédestinée,\nEnfant sur qui de loin veillait la sœur ainée,\nVoix de cristal plaintif et vibrant tour à tour,\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 224, "texte": "          EUGÉNIE ET MAURICE GUÉRIN                          437\n\n\nPoète épris des bois, des mers et de l'aurore,\nPoitrinaire miné par un funèbre     amour,\nEphèbe triomphant qui dompta le Centaure!\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-007", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 437, "page_fin": 437, "titre_corps": "Siegfried", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Siegfried Le Printemps bienheure", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 496, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 224, "fin_caractere_exclue": 994, "texte": "Siegfried\nLe Printemps bienheureux     te convie ù ses fêtes;\nTes yeux sont de grands lacs où se baigne l'avril;\nDans ton corps bondissant, nerveux, souple et viril,\nLa sève des forêts conflue au sang' des bêtes!\n\nLes chênes éternels entrechoquent   leurs faîtes\nNon loin de Vétang sombre aux éclairs de béryl,\nQue fendent, blond nageur sauvage et puéril,\nTes bras nus, écartant les joncs aux frêles têtes.\n\nO Porte-Glaive! Enfant plus joyeux que le jour.\nConfusément ton cœur naïf pressent l'amour,\nMais tu n'en connais point l'allégresse divine.\n\nDemi-Dieu rose et frais, plein d'essors    triomphants,\nTu fais trembler les ours, tu caresses les faons,\nEt l'Ame des grands bois chante dans ta poitrine!\n\n                                            E M I L E CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 438, "page_fin": 446, "titre_corps": "Flore", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Willame", "ancre_debut": "Flore                  MONSIEUR Joseph Bornai", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 497, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 1829, "texte": "Flore\n\n                MONSIEUR Joseph Bornai, receveur du Bureau de\n                  bienfaisance de Nivelles, était allé rendre visite\n                  à son ami, le docteur Marloie, installé depuis\n                  peu dans un gros village industriel du Hainaut.\n                     Ils causaient, au dessert, de ce p a y s noir, si\n                  riche et si pauvre, et le docteur disait :\n                     — Vos fonctions vous laissent plus de loisirs\nlà-bas qu'elles ne vous en donneraient ici, où viendraient à\npoint les ressources dont l'assistance publique dispose à\n Nivelles.\n   — Gustave, dit M. Bornai en déposant son verre de vin sur\nla nappe, ne me parlez pas de la bienfaisance officielle : il y a\ndans nos secourus un tas d'ivrognes et de fainéants.\n   — Alors, cela va bien, répliqua le docteur, puisque vous\nn'avez à intervenir que pour les dévoyés, qui doivent leur\nmisère à l'alcool et à la paresse et font tache dans votre popu-\nlation ouvrière travailleuse, économe, donc aisée...\n   — P a s tant que cela: nos ouvrierssont même très imprévoyants\net quand je le reproche à l'un d'eux, il me répond : « Bah ! l'hos-\npice est là pour nous comme pour les autres. » Ils sont bien de\ncette vieille ville ecclésiastique où chacun vivait de sa pré-\nbende, depuis les nobles chanoinesses j u s q u ' a u x gueux, qui\ns'y appelaient d'ailleurs des appréhendés.\n   — Ce temps est loin, Joseph, mais nos bons Nivellois con-\ntinuent de vivre dans u n e heureuse médiocrité, qui serait l'opu-\nlence pour bien des gens d'ici.\n   U n e face bouffie et suante apparut à la porte.\n   C'était la cuisinière du docteur. Elle dit, l'air ennuyé :\n   — Flore est là.\n   — Faites-la donc entrer.\n   Aussitôt une jeune femme se montra, chiffonnant par conte-\nnance un coin de son tablier.\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2303, "texte": "                               FLORE                             439\n\n\n   — Entrez, entrez, Flore, dit le docteur, ne restez pas là plan-\ntée... Tenez, voici un verre de vin, venez donc choquer avec nous.\n   Flore, ayant trinqué, porta le verre aux lèvres et fit la\ngrimace.\n   — Comment! s'écria le docteur. C'est pourtant du bon, n'est-\nce pas, Joseph?\n   — Du fameux, répondit Bornai, en vidant son verre d'un trait.\n   Flore alla déposer le sien, sans plus y toucher, sur la che-\nminée :\n   — Vous êtes bien honnête, monsieur le Docteur, mais ce\nn'est pas ça des liqueurs pour des gens comme nous; notre\nbouche n'y est pas faite et j ' a i m e encore mieux un peu de noir\ncafé.\n   — Vous en aurez tout à l'heure à la cuisine, F l o r e . . . Et en\nattendant, quelle nouvelle de vous voir?\n   Bomal dévisageait la pauvresse, dont l'apparition lui avait sou-\ndain rappelé — il se d e m a n d a i t à présent pourquoi — un pastel\nanglais, vu dans quelque musée : bouche souriante, joues en\nfleur, des yeux pensifs sous un front pâle et de blonds cheveux\nfrisés moussant d'un immense feutre noir posé de côté.\n   Mais, se sentant indiscret, il s'était levé.\n   — Demeurez, monsieur, dit Flore : tout le village sait ce\nqui se passe chez moi. Je venais demander à monsieur le doc-\nteur de dire à mon h o m m e qu'il devrait aller travailler.\n   — Il va donc bien, Vî Djean? interrogea gaiement Gustave.\n   — Il ne va pas plus mal et nous devrons l'user comme il est.\nIl aura trente ans au Noël qui vient et il promène sa bronchite\ndepuis l'année qu'il a fait ses P â q u e s . . . Comment voulez-vous\nqu'il se refasse? Il n'a jamais pu acheter du lait ni des œufs,\npas même le goudron que le médecin mettait sur ses ordon-\nnances. Mais on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il pourrait être\nplus vaillant. E t ce qui me d a m n e , c'est de le voir faire le\nmalin : quand il travaillait, je lui préparais, pour déjeuner, de\nbonnes pommes de terre au lard. E h bien, cette semaine il m'a\nfait la farce, trois jours de suite, d'avaler sa fricassée et puis de\n rester chez nous parce qu'il avait beaucoup toussé et transpiré\nde la nuit.\n   Ces jours-là, toute la famille a dû se passer de pommes de\nterre pour les lui laisser. Alors, je lui ai dit :\n   — Vous n'en aurez plus, parce que vous les avez eues toutes.\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2342, "texte": "440                             DURENDAL\n\n\n\n    C'était une craque, et à l'heure de. midi, j ' a i fait cuire mes\npatates chez mon oncle Firmin, où mes enfants sont allés se\nrégaler, et Vî Djean a dîné d'une t a r t i n e . . .\n    — Mais, Flore, interrompit le docteur, vous savez qu'il a\nbesoin de forces.\n    — Et moi, monsieur le Docteur, pour lui en donner j'ai\nbesoin de liards. C'est un bon porion, il a de la vue dans les\ntravaux de la mine, on en fait du cas et il gagne six francs\npar jour q u a n d il descend à fosse; mais il ne lui plaît d'y aller\nque deux ou trois fois par semaine, et parce qu'il ne fait jamais\nsa quinzaine pleine, il n'est pas gagé, comme on dit, on ne\nlui donne pas de charbon pour son ménage comme aux autres,\net c'est encore cela de p e r d u . . . Sans reproche, j ' a i travaillé plus\nque lui. E t pourtant, bien des femmes se seraient trouvé de la\nbesogne plein les bras au coin de leur feu si elles avaient eu,\ncomme moi, huit enfants...\n    — Mais, Flore, vous n'avez pas huit enfants, voyons, inter-\nrompit encore le docteur.\n    — J'ai eu la disgrâce d'en perdre cinq, monsieur le Docteur,\nmais je les ai tout de même eus, n'est-ce pas? E h bien, pen-\nd a n t des années j'allais au terril, sur les onze heures, ramasser\ndu charbon; il me fallait gratter trois, quatre heures, puis reve-\nnir — une fameuse trotte — avec un sac de près de cent kilos\nsur la tête. J e le revendais deux francs, et je ne demanderais\npas mieux que de continuer cette vie-là, qui m'a pourtant cro-\nquée, mais on ne peut plus aller au terril. Que voulez-vous?\nVous direz comme moi, n'est-ce pas, monsieur, soupira Flore\nen regardant Bornai, contre la force il n'y a pas de résistance.\n   Son teint j a u n â t r e s'était un peu avivé et une goutte de salive\npiquait d'une blanche tache écumeuse sa lèvre inférieure, qui\nlaissait à découvert une gencive d'un rose pâle.\n    Mais le docteur, malicieux :\n   — C o m m e n t pouvez-vous ainsi vous plaindre, vous, une\ngrosse propriétaire?\n    L e regard surpris de Flore le fit poursuivre :\n   — E h bien, et votre maison?\n    De nouveau, les yeux de Flore, des yeux bleus enfantins,\nassombris par de longs cils noirs, prirent Bornai à témoin :\n    — Il vaut mieux rire que pleurer, n'est-ce pas, monsieur? la\ngrimace est plus belle. Ma maison, une cahute sans étage, c'est\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2404, "texte": "                                 FLORE                                441\n\nma mère et mon oncle F i r m i n qui l'ont fait construire dans leur\njeune temps. On l'a partagée en deux quand ma pauvre m a m a n\ns'est mariée, pour devenir veuve juste après avoir ramassé deux\nenfants. Elle a pu se mettre alors à travailler autant qu'avec\nquatre bras et comme s'il y avait deux journées entre le matin\net le soir : aller au lin, au houblon, planter les patates, sarcler\n les betteraves, conduire chez les gens, sur une charrette à\n chien, les bouteilles d'un marchand de liqueurs; l'hiver, vendre\n de porte en porte de la laine, du fil et des lacets, tout cela en\n tenant son ménage droit et sans faire de nous des enfants\n de rue.\n     Elle n'a jamais rien brichaudé : l'eau où avaient bouilli ses\n  pommes de terre, elle s'en servait le lendemain pour sa soupe.\n  C'était de l'eau salée, et si peu que ce soit... Elle nous bourrait\n  de navets : « Mangez, disait-elle, ça bouche toujours le trou et\n  il ne faut plus autant de pain. » E t je l'entends encore, sur le\n  pas de la porte, lorsque nous allions chez ma marraine : « Soyez\n  sages, mes enfants, vous reviendrez quand vous sentirez votre\n  petit ventre bien gros. »\n     Il n'entrait de viande chez nous qu'à la ducasse et jamais un\n  grain de café : seulement un peu de chicorée pour brunir notre\n  eau. Et cela ne nous semblait pas mauvais... quand on est\n  jeune! D'ailleurs, monsieur le Docteur sait cela mieux que\n   moi, je m'ai laissé dire que c'était très bon pour la santé.\n      Quand notre chèvre donnait du lait, on le vendait, comme de\n  juste; mais s'il y en avait trop peu, on le gardait pour nous, et\n   ces jours-là, ma sœur Rosine et moi, nous courions au plus vite,\n   à la sortie de l'école, espérant que la première arrivée pourrait\n   tout avaler...\n      Flore souriait à ces pauvres souvenirs d'un âge merveilleux\n   qui nous apparaît à tous comme un temps de bénédiction, et le\n   regard dans le vague, elle reprit :\n      — Une fois, c'était la ducasse de notre coron. Nous en par-\n   lions à l'école, même p e n d a n t la classe, et les enfants ça se vante\n   comme des grands : une avait un gros sou (1) de sa marraine,\n   une autre, une mastoque (2) de son frère marié. Moi, je ne pou-\n    vais compter sur un gigot (3) de personne, et, tout de même, le\n\n   (1) Dix centimes.\n   (2) Cinq centimes.\n   (3) Un centime.\n"}, {"page_pdf": 501, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2304, "texte": "442                          DURENDÀL\n\n\nlundi, à la récréation, sans songer plus loin, je dis qu'après\nquatre heures, je dépenserais un liard (1). Et me voilà partie\npour demander une petite charité chez Mlle Hermance, la plus\nriche du village après M. le Baron. Oui, mais la servante m'a\ndonné la croûte d'un pain rassis, avec quatre doigts de graisse.\nJ'en ris, maintenant, mais alors je bisquais et je n'ai plus eu le\ncœur d'aller briber, hormis — quand il faut, il faut — dans les\ncas de maladie... Ce n'est pas briber, n'est-ce pas, que d'aller,\ncomme j'ai fait, tirer la sonnette des gens pour avoir une robe\nde première communion? Ah! cette fois-là, j'ai rapporté tant de\npièces blanches, tant, tant!... il y avait même un franc du pape,\net celui-là, vous seriez bien saisis de savoir qui me l'avait donné:\nun gros richard, qui gagnait des mille et des mille. Et je me\nrappelle, tout innocente que j'étais, je dis à maman : « Man,\nque je dis, faites ma robe bien simple, comme une cotte de\ndessous, et avec tout ce qui vous restera, vous achèterez une\nmasse de farine et nous pourrons manger à notre faim. »\n   C'est ainsi que nous avons eu, d'un coup, dans notre maison,\npour cinq francs de farine ; et encore maman n'avait pas été\ntrop regardante pour ma toilette, puisqu'il y avait même un\nchapeau, avec des fleurs de pavot comme je n'en ai jamais vu\ndans les champs d'un rouge si bien rouge. On l'a mis tout de\nsuite de côté pour la communion de Rosine, l'année suivante, et\npuis pour la confirmation. Seulement, à la confirmation j'étais\nen service, trop loin pour revenir...\n   Bornai leva son cigare, éteint entre ses doigts. Flore comprit\nl'interrogation et d'une voix indifférente, comme s'il s'agissait\nd'autrui, elle répondit, les mains sur les tempes où déjà se raré-\nfiaient ses cheveux blonds trop tendus :\n   — J'étais en France, avec un briquetier d'ici, que j'ai suivi\ntout de suite après mes Pâques. Maman ne pouvait pas me\ngarder, je commençais à coûter trop cher. C'est un honneur à\nlui rendre, elle n'a jamais dû montrer un honteux visage pour\nses dettes, mais elle ne parvenait pas à payer la taxe de son\nchien ni les huit francs quarante de la commune pour la location\nd'un petit terrain, mauvais comme de la sotte argile, qu'elle\ncultivait elle-même.\n\n\n (1) Deux centimes.\n"}, {"page_pdf": 502, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2468, "texte": "                               FLORE                               443\n\n   Un jour, elle reçoit lettre des bureaux que si elle ne paye pas\non viendra vendre sa maison. E t elle devait sept ans : sept fois\nhuit francs q u a r a n t e , comptez sur vos doigts. Là-dessus, elle\ncourt chez M . C h a r l e s , le président du Bureau de bienfaisance,\nun tout à fait bon h o m m e , qui ne prend pas les pauvres gens\npour rien.\n   — C'est bon, L a l i e , qu'il lui dit comme ça, ne vous retour-\nnez pas ainsi les sangs, vous aurez bientôt de mes nouvelles.\n   Et il est allé dire à mon oncle F i r m i n , qui demeure dans\nl'autre partie de notre maison :\n   — Firmin, votre sœur Lalie est dans l'embarras pour sa\ndette à la c o m m u n e . E l l e est pauvre et vous n'avez pas d'en-\nfants. Payez pour elle et je lui ferai tous les mois un bon de\ncinq francs au lieu des trois que lui donne le Bureau de bien-\nfaisance. Lalie est une brave femme, elle me remettra les deux\nfrancs de différence et vous n'y perdrez rien.\n   L'affaire s'est arrangée ainsi, mais il restait le chien et je ne\nme rappelle plus comment on en est sorti. Je sais bien que\nquand ma mère est allée d e m a n d e r au maïeur de ne plus payer\nla taxe, il lui a répondu en la poussant vers la porte : « Si vous\nêtes trop pauvre pour avoir un chien, achetez un baudet. »\n   C'était un h o m m e comme un arbre, mais ma mère a toujours\npensé que ce mot-là ne lui avait pas porté bonheur, parce qu'il\nest mort deux mois après, comme si le diable avait soufflé\ndessus...\n   Le docteur eut un petit rire dont Flore ne s'offensa point.\nMais Bornai, qui n'avait pas souri, d e m a n d a :\n   — Etes-vous restée longtemps en service!\n   — Oui, mais pas chez le briquetier. J'étais un peu plus\nhaute qu'un chou d'hiver et je devais travailler de couple avec\nune femme trop forte pour moi, et comme je la retardais elle me\nbattait tous les j o u r s ; avec cela, mal couchée, peu nourrie et\ntraitée de tous les noms de chien. A la fin, un briquetier de notre\nvillage a eu compassion de moi et m'a ramenée un samedi soir.\nLa semaine suivante, j ' e n t r a i s , pour dix francs par mois, chez\ndes gens qui tenaient des vaches à Merbes-le-Château. Des\nvaches, et pas de t e r r a i n ! Il me fallait chercher la nourriture\ndes bêtes le long des fossés et j'étais battue quand je ne ren-\ntrais pas avec une grosse charge et aussi quand les vaches, que\nje trayais de mon mieux, donnaient trop peu de lait : autant\n"}, {"page_pdf": 503, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2339, "texte": "444                           DURENDAL\n\n\n dire tous les jours, elles n'étaient pas nourries. L a femme\n buvait, une femme si méchante qu'elle me tint un jour la tête\ndans le boire des cochons. L e lendemain, par une avisance\nd'enfant, j'ai mis, avant d'aller traire, un peu d'eau dans mon\nseau. Ma maîtresse s'en est prise alors à son homme, qu'elle\nmenait à la baguette, parce qu'il a dû battre le lait une demi-\njournée à cause de l'eau, même qu'il était tout cru de chaud et\nque j ' e n avais pitié.\n    E t j'étais, comme les bêtes, à moitié nourrie; tout à part : le\npain qui séchait ; du beurre pour la semaine, et j'aurais mangé\nma provision le premier jour... Il faut tout dire, le bon comme\nle mauvais : je n'ai jamais eu, pour coucher, de meilleure pail-\nlasse, et aussi longues qu'étaient les nuits, je dormais comme un\npavé.\n    Mais m a grand'mère est venue à mourir et ils ne m'ont pas\nlaissée retourner à son enterrement. Même le dimanche de la\ng r a n d e ducasse ils voulaient encore me retenir, mais alors j'ai\nfait mes paquets et nous avons, moi et Rosine, prié si beau\nm a m a n , qu'elle nous a permis d'aller travailler au charbon-\nnage. Rosine n'avait que douze ans et moi treize; j ' a i dû beau-\ncoup l'aider pour arriver à bout d e notre tâche, qui nous valait\nnonante centimes par jour.\n    Après deux ans, nous avons d e m a n d é un plus fort salaire et\non nous a donné un franc et un quart. L a besogne est aussi\ndevenue plus forte, même trop : je suis tombée malade et il\nnous a fallu reprendre notre ancien travail, avec un salaire\nravalé. Mais je demeurais faible et sans revanche, malgré\nl'huile de poisson que le docteur du charbonnage me faisait\navoir pour rien.\n    J'ai donc dû dételer tout à fait et nous en serions encore sortis\nsi m a m a n n'avait dû rester sept mois dans son lit pour un gros\nfroid gagné sur les chemins. L e médecin lui disait de prendre\ntous les jours six œufs et six pintes de lait. E t le moyen, mon-\nsieur? Nous vivions des nonante centimes de Rosine et des trois\nfrancs par mois du Bureau de bienfaisance. P a r bonheur, il y a\ntoujours de bonnes âmes : les voisines nous aidaient, et des\npaniers tout remplis qui nous arrivaient du Grand Magasin.\nVous avez connu le gros Guillaume qui tenait alors le Grand\nMagasin? Il est mort, mais je ne suis pas en peine de lui : s'il\n"}, {"page_pdf": 504, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2168, "texte": "                                FLORE                               445\n\n\nn'est pas allé tout droit au P a r a d i s , c'est que la porte ne s'ouvre\nplus pour personne.\n   Et ainsi nous ayons fini par nous faire un peu quittes de nos\nmisères, sauf m a m a n , qui a gardé de son froid un si gros cou,\nqu'elle doit le soutenir par un foulard...\n   — Un goitre, dit le docteur à Bornai.\n   Un sourire rajeunit le visage fatigué de Flore :\n   — C'est en français, cela, monsieur le Docteur. Je ferais rire\nde moi si je parlais ainsi.\n   Une question de Bornai lui fit reprendre son récit :\n   — A quel âge je me suis mariée? A seize ans, monsieur, et\nVi Djean n'en avait pas vingt. Et comme port de mariage, nous\nn'avions tous deux que notre gentil corps, car à lui comme à\nmoi il manquait souvent quatre liards pour faire un gros sou.\nEt pas de s a n t é ! E t vous ne savez pas le plus beau : Vî Djean\nest spirite et je m'étonne qu'il ne soit pas encore devenu fou. Il\nrevient de chaque séance plus drôle que jamais. Drôle, pas\nméchant : il n'est pas méchant. Ainsi, la semaine dernière, ma\ncousine Palmyre nous est venue demander trois francs à prêter\njusqu'au lendemain. L e lendemain, ni le jour d'après, elle n'a\nrien pu nous rendre et je dis à mon homme :\n   « Nous n'aurons j a m a i s nos sous de P a l m y r e et je suis sûre\nque ça la tracasse beaucoup.\n   » — Eh bien, dit Vi Djean, puisqu'elle ne pourra jamais\nnous les remettre, ne la laissez pas s'alanguir, dites-lui qu'il est\nbon ainsi... »\n   — Non, non, il n'est pas méchant, et s'il pouvait travailler un\npeu plus, monsieur le Docteur, je remercierais encore le bon\nDieu de mon sort. Mais pas plus tard qu'aujourd'hui, ma\npetite fille lui disait : « Allez travailler, papa, s'il vous\nplait... » Et comme il ne répondait pas, l'enfant a dit, un peu\n piquante : « Il me faudrait une belle paire de bottines et la\nvoilà encore au d i a b l e ! »... E h bien, il n'a pas bougé du coin\n de l'étuve.\n    — J'irai le voir tantôt, interrompit le docteur, en flairant le\n bouchon d'une nouvelle bouteille. Au revoir, Flore, passez par\n la cuisine.\n    La femme, après un remerciement, disparut, et le docteur,\n"}, {"page_pdf": 505, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 398, "texte": "446                         DURENDAL\n\n\n\ns'étant passé la langue sur sa fine moustache rousse, interpella\njoyeusement son ami :\n   — Allons, Joseph, goùtez-moi celui-ci : il est encore supérieur\nà l'autre.\n   Bornai goûta.\n   — E n effet, dit-il.\n   Mais il gardait dans la bouche une saveur âcre et salée,\ncomme un goût de larmes.\n\n                                           G E O R G E S WILLAME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 447, "page_fin": 448, "titre_corps": "Nocturne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hélène Canivet", "ancre_debut": "Nocturne                 A place Saint-Marc est pl", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 506, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1900, "texte": "Nocturne\n\n               A place Saint-Marc est pleine de monde qui va et\n                  vient, d'un mouvement lent qui me donne le\n                  vertige, sous la moirure des lampes et des flam-\n                  beaux, au rythme vulgaire d'une marche clai-\n                  ronnante.\n                    Nous sommes attablés, las et silencieux, à\n                  une petite table du café Florian; autour de\n nous les consommateurs causent, mais je n'entends pas un mot\n d'italien...\n   Je voudrais m'en aller de cette foule qui s'amuse, de ce\nbruit, de cette lumière... Où sommes-nous?... L'air lui-même\nest saturé d'odeurs qui ne sont pas d'ici...\n   La journée fut toute de beauté et de douceur, et maintenant\nc'est le repos inerte et douloureux, parmi l'affreux mouvement\ndes autres, sur une chaise de fer incommode et qui branle...\nVenise, ma Venise merveilleuse, que vous me semblez loin-\ntaine, en ce moment. Je ne vois de vous que les dômes ronds et\ndorés de Saint-Marc qui semblent flotter dans le ciel d'un bleu\nnoir, très loin, derrière un brouillard de lumière.\n   Je suis d'une humeur méchante et irritable; j'en veux à tout\nd'être déçue et d'être triste. A demi étendu sur sa mauvaise\nchaise, comme sur les coussins d'une gondole, mon ami fume\net rêve tranquillement. J'essaye, moi aussi, de rêver et de me\ndétendre, mais je n'y parviens pas. Je regarde mon ami; il\ncomprend ma détresse, car il se lève et sa main cherche\nmon bras. Nous voici sur la Piazzetta. Elle est presque\ndéserte, toute baignée de lune, et fraîche et embaumée d'une\nforte odeur d'eau. L'ombre est belle, le ciel profond et ruisse-\nlant d'étoiles. La lagune murmure, ronfle et respire comme\nun être qui dort, et son sein se soulève, miroitant et lourd.\nNous restons tous les deux serrés l'un contre l'autre, avides et\nmuets, et délivrés soudain de notre grande fatigue. Le calme\n"}, {"page_pdf": 507, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2313, "texte": "448                           DURENDAL\n\n\nest immense, malgré le bruit de l'eau; il est entier, parfait et\ntroublant comme la mort.\n   Nous en sentons sur nous le vertige exaltant et la mélancolie.\nNos yeux errent longuement sur la lagune mouvante, où des\nfeux brillent, rares, jaunes et dorés, mystérieux et bougeants...\nU n e tour se devine dans le lointain brumeux, une île imma-\ntérielle qui semble suspendue au-dessus de la m e r ; et l'on\nne saurait dire si elle descend vers elle ou si elle sort de Tonde.\n   Il fait doux, ineffablement, doux et suave. Nous marchons\npas à pas, la brise nous évente, elle joue dans mon écharpe\nqu'elle gonfle et soulève et colle à mon visage. Au bord du quai\ntout blanc que nous longeons, un yacht amarré se débat,\nbrusque et fou, tel un oiseau captif, et nous nous accoudons pour\nle voir danser. J ' a i m e sa coque ronde, goudronnée et humide et\nses voiles aiguës. Là-bas, sur le Canal Grande, d'invisibles gon-\ndoles nagent paisiblement; elles portent, pour s'annoncer, de\nrondes lanternes dont les reflets diaprés t r e m p e n t dans la mer.\nsemblables aux frémissantes grappes d'une glycine. Elles évo-\nluent, se réunissent, se groupent et restent immobiles...\n   C'est d'abord une rumeur que le vent nous apporte, puis un\nmot entier, vibrant, sonore et c h a u d . . . C'est une voix de ténor,\nbrune et souple. Elle nous arrive par lambeaux, tantôt basse et\nlangoureuse, tantôt haute et passionnée. C'est un appel à\nl'amour, un roucoulement sensuel, séduisant et brutal... Ce\nchant semble à la fois innocent et coupable. Il monte dans la\nnuit pure, chaude, voluptueuse, dans la grande nuit harmo-\nnieuse et puissante, toute hantée de rêve et d'extase immobile,\ntoute brûlante de vie!... Il s'élève!... 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Nous avions décidé de\n                     célébrer là, le lendemain, un anniversaire précieux, d'an-\n                     ciens souvenirs. Il avait plu le matin et la journée conti-\n                     nuait d'être grise. Les monts pyrénéens se dressaient\n                     autour de nous comme d'immenses terrys noirs au sommet\n                     desquels des trainées de nuages ouatés donnaient l'impres-\n                     sion de grosses et lentes fumées. On se serait cru, non\ndans le midi du soleil, mais dans le pays du charbon et de la suie. C'est à\npeine si, de temps en temps, un peu de vive lumière faisait miroiter, çà et là,\ndans les méandres du gave, l'eau écumeuse heurtée sans cesse aux débris des\nrocs sourcilleux devenus par l'usure des siècles d'humbles galets. Le jour était\nfroid, les pèlerins rares. A la gare, dès le débarquement, des gens de profes-\nsion indécise racolaient des voyageurs pour leurs hôtels. Dans l'unique rue\nqui mène vers le centre du pèlerinage, je fus frappé par l'annonce d'une bou-\ntique de sainteté dont le tenancier vantait sa parenté avec Bernadette !\n   Notre première visite fut pour la grotte célèbre, décrite cent mille fois. Un\nchrétien qui découvre une église, une chapelle, c'est-à-dire un espace où s'age-\nnouiller, est tout de suite chez lui. Tout ce qui nous entourait, encore que ce\nfût dans un pays nouveau pour nos yeux, et fort différent, et surtout fort loin-\ntain du nôtre, nous sembla des choses toujours vues. Nous n'osions nous\navouer tout haut notre déception, mais nous étions déçus de toutes manières.\n   C'était maintenant l'heure du diner, et la pluie recommençait à tomber.\nTout en consommant un repas quelconque, qui nous remit en mémoire ces\nviandes vagues que les menus décorent de mots pompeux, et que Huysmans\nappelle des carnes, nous causâmes. Il y avait très peu de monde, ce soir-là,\ndans l'hôtel, le premier de Lourdes, nous assurait-on, et nos paroles pre-\nnaient, dans le vide de la salle à manger, des sonorités insolites.\n   L'apparition de la sainte Vierge, dans ce coin pittoresque et inconnu, nous\nlit reporter notre pensée vers Notre-Dame de Belgique. Nous avons, en notre\npays, d'innombrables sanctuaires dédiés à la Vierge, ornés de souvenirs et de\nlégendes, plus anciens que ceux de Lourdes. Chez nous, comme ici, la Mère\nde Dieu a honoré de sa présence de très humbles recoins de nos provinces. Que\nde fois elle s'est plu à hanter tel village, tel coin de forêt. tel chemin, tel arbre\nmême. On lit, dans les vieilles chroniques, que la Vierge des humbles se plai-\nsait tant sous le couvert de tel arbre du chemin, dans telle petite chapelle de\n"}, {"page_pdf": 509, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3113, "texte": "450                                DURENDAL\n\n\n\nhameau, que c'était en vain souvent que la piété des fidèles s'ingéniait à trans-\nformer la petite chapelle en église, ou l'église en sanctuaire. Transportée en\ngrande pompe, au chant des cantiques, et avec toutes sortes d'honneurs, la\nbonne Vierge désertait obstinément l'église nouvelle ou le nouveau sanctuaire\npour retourner, la nuit suivante, à sa vieille chapelle ou dans le creux du vieil\norme.\n  Je me souvenais des délicieuses légendes rapportées dans l'histoire des\nVierges miraculeuses de Belgique, de Notre-Dame au Buisson (OEude-\nghien, près Ath), de Notre-Dame du Rempart (Charleroi), de Notre-Dame de\nGaverland (Flandre-Orientale), de Notre-Dame de Tongre (Hainaut).\n   — Songes donc, disais-je à ma femme, qui me faisait vis-à-vis, à la petite\ntable où nous dînions, songes donc à ce qui adviendrait de tout ceci s'il pre-\nnait tout à coup fantaisie à la Vierge de s'en aller d'ici, comme au temps des\nlégendes et des vieilles chroniques.\n   J'avais à peine achevé cette phrase, prononcée à voix haute, car deux musi-\nciens étaient venus s'installer dans la salle à manger de l'hôtel, et il fallait\ndominer le bruit de leur musique pour se faire entendre; j'avais à peine tenu\nce propos peu banal, qu'un vieux prêtre, assis, tout seul, à une table voisine\nde la nôtre, pirouettant de trois quart sur sa chaise, se retournait vivement\nvers nous, et me fixait avec une singulière insistance, sa physionomie expri-\nmant un sentiment qui me parut tenir à la fois de la peur et du mécontente-\nment.\n   — Il n'y a que toi, fit en souriant ma femme, pour avoir de ces idées\nfantasques.\n   Et la conversation dévia vers d'autres sujets.\n   Je ne pensais plus du tout à cette boutade, lorsque vers les 10 heures du\nsoir, dans l'ascenseur de l'hôtel, je me trouvai face à face avec l'ecclésiastique\nque ma phrase avait atteint pendant le dîner, et qui regagnait sa chambre.\nNous logions sur le même palier. Je m'effaçai respectueusement pour le laisser\npasser devant moi. Il s'inclina. Je le regardai s'évanouir dans la pénombre\nd'un long corridor peu éclairé, lorsque, au moment de poser la clef dans la\nserrure de sa chambre, le prêtre se ravisa, et revint vers moi, qui ne m'attendais\npas à cette attitude.\n   — Monsieur, me dit-il, sans soucis des présentations ordinaires, permettez-\nmoi de vous demander si vous êtes pour longtemps à Lourdes? Je désirerais\nvous entretenir quelques minutes seulement, au sujet d'une phrase que vous\navez prononcée tantôt à table.\n  Je demeurai muet de surprise.\n  — Vous avez dit textuellement, et l'abbé me répéta mot pour mot, avec la\nmême intonation que la mienne, la fameuse question du dîner. « Songes donc\nà ce qui adviendrait de tout ceci s'il prenait tout à coup fantaisie à la Vierge\nde s'en aller d'ici, comme au temps des légendes et des vieilles chroniques. »\n  — Je ne crois pas, répondis-je, que nous demeurions plus d'un jour,\nmonsieur l'abbé, je ne crois pas.\n  — A demain, alors, monsieur, à demain si vous le permettez.\n  J'étais, je l'avoue, un peu interloqué. Le vieux prêtre se retourna et reprit la\n"}, {"page_pdf": 510, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2971, "texte": "                                   LOURDES                                   451\n\n\ndirection de sa chambre. Mais il n'avait pas fait dix pas qu'il me revenait une\nseconde fois.\n  — Mon Dieu, monsieur, fit-il, avec sa figure de peur et de mécontentement,\nautant vous demander tout de suite ce que je voulais vous demander demain.\nCroyez-vous, en àme et conscience, à la possibilité de ce que vous avez énoncé\ntantôt?\n  Je réfléchis quelques secondes en fixant mon interlocuteur.\n   Il était manifeste qu'à chacune de ces secondes les rides qui marquaient la\nface du prêtre s'attestaient plus profondes, comme s'accentuent graduellement\nsur la plaque de cuivre les lignes que corrode l'acide.\n   — Oui, monsieur l'abbé, oui, je crois que c'est possible, du moins si je\nm'en rapporte à ce que j'ai lu. D'ailleurs, il n'y a rien d'impossible à Dieu,\nn'est-ce pas?\n   — De sorte que vous vous basez sur des récits entendus, des souvenirs de\nlectures, rien de plus?\n   — Rien de plus.\n   L'abbé demeura pensif, puis ajouta :\n   — C'est étonnant!\n   Nous nous souhaitâmes le bonsoir.\n\n   Le lendemain il pleuvait. Encore! Sous la pluie passaient, dans leurs\npetites voitures poussées par des brancardiers récitant à haute voix leur\nchapelet, des malades, des infirmes.\n  J'ai éprouvé, ce matin-là, une des plus fortes désillusions de ma vie. Il n'y\na pas d'église à Lourdes! En ce point du monde qui voit affluer le plus de\ncœurs affamés de désirs et de lèvres impatientes de prières, il n'existe pas une\néglise digne de cette soif et de cette faim de Dieu! De petites et même de\ngrandes chapelles, rien de plus. L'église du Rosaire est une grosse taupinière\nse cachant presque sous terre. Ce qu'on appelle la Basilique n'a pas les\ndimensions de la nef de mon village. Je ne parle pas de la crypte qui est un\nétouffoir, une cloche à asphyxie. Le plus médiocre chef-lieu d'arrondissement\nbelge est mieux doté, au point de vue architectural, que cette Mecque de la\nprière occidentale où les catholiques affluent depuis tant d'années, par\ncentaines de milliers d'hommes, la bourse aussi large ouverte que le cœur.\nToutes ces chapelles qui ont coûté ensemble des millions n'atteignent pas\nréunies à l'ampleur d'une seule de ces cathédrales dont est fleuri le sol de\nnotre Belgique. Quelle apparence mesquine à côté de nos collégiales ou\nde nos vieilles églises de Bruges, de Gand, de Tournai, de Courtrai, d'Ypres,\nde Renaix !\n   Il y avait là cependant, pour un constructeur inspiré, pour un bâtisseur de\n génie l'occasion unique de s'attester le cadet des artisans de nos cathédrales et\n de réaliser un incomparable chef-d'œuvre. Je me tigurais, en imagination, une\n basilique gigantesque ouverte aux foules par cinq portiques figuratifs de ces\n parties du monde qui envoient leurs fidèles à Lourdes, ou bien encore des nefs\n interminables rayonnantes autour de la roche miraculeuse, comme des raies\n autour d'un soleil. Un artiste de la grande lignée n'eût pas laissé la grotte,\n"}, {"page_pdf": 511, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2993, "texte": "452                                DURENDAL\n\n\nl'endroit sacré touché par les pieds et la robe de Marie, hors du temple. C'était\nle pittoresque, la nature sanctifiée, entrant avec l'art dans la cathédrale. Eût-il\nhésité à comprendre le gave, sous une arche, entre les piliers du sanctuaire? La\nplainte de cette eau tumultueuse, heurtant au roc son onde et son écume se\nfût harmonisée à merveille avec le bruissement des foules et le rythme des\ncantiques religieux.\n   Nous n'avons pas eu ce chef-d'œuvre, et, pour s'élever à la mesure de son\ndésir, il faut emporter les morceaux brisés de son rêve, et rentrer prier la\nVierge de Lourdes dans l'église de son village. A Lourdes, il n'y a pas\nd'église !\n   Désillusionné de ce côté, j'avoue m'être rattrapé au processionnement des\nmalades transportés, malgré l'averse, aux piscines, vers l'eau miraculeuse.\nPour un médecin surtout, c'est un remuant spectacle. Ce défilé de spectres\ncouchés, sur lequel mon regard accoutumé à l'analyse et au diagnostic met-\ntait les noms les plus inquiétants de nos pathologies; ces condamnés à mort\nde nos habituelles thérapeutiques qu'on amène là, qu'on plonge dans l'eau;\nces agonisants que soutient, contre des pronostics sans rémission, la divine\nespérance, qui viennent et qui s'en vont, quelquefois guéris, souvent soulagés,\njamais plus mal, oh î cela m'a paru prodigieux, et la merveille constante de\nLourdes. Car le miracle, selon moi, est là surtout, que des malheureux qui,\nselon toutes les prévisions humaines, devraient agoniser et expirer, fussent\ncapables de s'en aller vivants, avec cette sérénité que j'ai lue dans leurs visages\nde cire, et qui était comme un reflet d'une sérénité céleste. Il y a un peu de\nciel déjà qui luit au travers de leurs souffrances. Quand on a vu ce spectacle,\nde ses yeux, l'adhésion au Credo devient plus aisée : on croit à la résurrection\ndes morts et à la vie éternelle.\n   Nos dévotions accomplies, nous rentrâmes à l'hôtel.\n   L'abbé était assis pensif devant sa tasse vide.\n   — Vous avez bien dormi, monsieur l'abbé?\n   — Heu! Comme ci, comme ça.\n   — Ce n'est cependant pas la conversation d'hier soir, murmurai-je confu-\nsément...\n   — Celle-là même, répondit l'abbé, pensant à ce que je pensais.\n   Il regarda autour de lui. La salle était déserte.\n   — C'est la première fois que vous venez à Lourdes? demanda l'abbé.\n   — Oui, et vous?\n   — Oh! moi, j'y viens chaque année, et je vous étonnerais si j'avouais ce\nque je viens faire ici.\n   — Vous ne venez pas, j'imagine, inviter Notre-Dame de Lourdes à démé-\nnager d'ici pour aller chez vous.\n   L'abbé sursauta d'abord, puis reprenant son calme avec un effort qui me\nparut visible, car si son corps s'était remis de la secousse que ma phrase lui\navait causée, son âme continuait de vibrer, comme une eau qui bouillirait sans\nagiter le vase qui l'enferme.\n   — Dieu me garde, monsieur, d'une invite aussi téméraire, et cependant ce\npèlerinage ressemble bien à une démarche insolite. Dans mon pays, là-bas,\n"}, {"page_pdf": 512, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3391, "texte": "                                   LOURDES                                    453\n\nmes confrères, entre eux, me désignent en riant sous cette appellation : le Curé\nde la Vierge absente. Vous ne savez pas ce que cette ironie cache, pour moi,\nd'amertume et de détresse.\n    — La Vierge absente, fit ma femme avec une surprise non feinte.\n    Je lui fis signe, un doigt sur les lèvres, de retenir sa pensée. Je connais\nassez les hommes pour savoir qu'à cette minute le pauvre prêtre n'avait pas\nbesoin qu'on le sollicitât, qu'il était plein de paroles et ne demandait qu'à\nsoulager son cœur prêt à déborder.\n    — Il y a dans mon église, madame, à la porte de la sacristie, un piédestal\ntrès ancien, d'une forme étrange. Les archéologues inclinent à croire qu'il\ndate du Xe siècle. Mais cette pierre singulière est indéchiffrable. Elle repré-\nsente, croit-on, tant les siècles l'ont usée aux angles, elle représente grossière-\nment un ange agenouillé dont on aurait cassé le front, les ailes, les pieds.\nSur la tête, une surface lisse, où se soupçonne une inscription, devait servir\nde socle ou de support à une statue. La légende veut que ce piédestal, qui a\nsubi quelque profanation, soit miraculeux, en ce sens que jamais une Vierge\nn'a consenti à y demeurer au delà d'un terme assez bref. Les vieilles femmes\ndu village racontaient jadis, à la veillée, que dans des temps très anciens, la\nVierge, une vierge remarquablement belle, avait déserté ce socle pour dispa-\nraître à jamais. Les aînés d'aujourd'hui rapportent, de tradition, que vers\nl'époque de la révolution française le même prodige s'accomplit. Je crois réso-\nlument et à cette légende antique, et à cette tradition plus récente, et vous\nallez connaître mes raisons. Avant les derniers inventaires que vous savez, il\nv avait à la porte de la sacristie, sur le singulier piédestal, une fort belle\nstatue de la Vierge. Mon Dieu, je l'ai vu de mes yeux pendant dix-huit ans,\ntous les matins et tous les soirs, chaque fois que j'entrais ou que je sortais,\nque j'allais vers l'autel, ou que j'en revenais. Eh bien, madame, le soir du\nfameux inventaire, à 6 h. 15 exactement, comme je sortais de la sacristie avec\nle personnage qui était venu pour cette triste affaire, le socle était vide      la\nVierge n'était plus là.\n    — On vous l'aura pris, mon cher abbé, on vous l'aura pris, un chenapan,\n un mauvais plaisant.\n    — Non, monsieur, je venais, l'instant d'avant, de passer dans son ombre.\n D'ailleurs le vol eût été impossible. L'église avait été fermée depuis la messe\ndu matin. Seul, tout seul, entendez-vous, j'en avais les clefs et par précaution,\nafin aussi d'éviter des manifestations regrettables, j'avais ouvert moi-même et\nrefermé .les portes derrière le représentant de l'autorité. Et la preuve, monsieur,\n la preuve irréfutable, c'est que dans l'inventaire, dressé en faisant le tour de\n l'église, elle est encore mentionnée, et que l'homme que j'accompagnais,\n en sortant, dit, jetant un coup d'œil au papier officiel qu'il tenait à la main :\n    — Mais, monsieur, il y avait tantôt là, ce me semble, une statue, voyez\n vous-même.\n    Cela est acte dans un documeut officiel, acheva l'abbé, dans une pièce qui\n a la valeur d'un contrat de vente, d'un bail.\n     Nous demeurâmes tous les trois sans dire un mot, pensifs et inquiets. Ma\n femme émue me regardait, et l'un et l'autre nous regardions ce pauvre prêtre,\n"}, {"page_pdf": 513, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 724, "texte": "454                               DURENDAL\n\n\nl'abbé de la Vierge absente, non pas avec l'ironie qu'on y mettait, là-bas, dans\nson pays, mais avec la piété, la compatissancc de deux chrétiens pour ce\nprêtre affligé au plus profond de son âme, et dans une détresse qui n'a pas sa\npareille dans les annales de l'église, ce ministre de Dieu puni par un prodige,\nle plus étonnant de tous les prodiges peut-être, puni pour on ne sait quel\nméfait, dont il n'était pas le coupable, mais la victime.\n\n\n\n  A 11 heures, nous quittions Lourdes, tandis que la pluie continuait de\ntomber, voilant de sa mélancolie les choses et les hommes.\n\n  Haeltert, mai 1911.\n\n                                                              POL DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-011", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 455, "page_fin": 459, "titre_corps": "Le Drageoir aux Épices", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Épicier", "ancre_debut": "Le Drageoir aux Épices    Pour garder nos coudées", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 514, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2573, "texte": "Le Drageoir aux Épices\n\n  Pour garder nos coudées franches et notre franc parler nous avons prié\nM. Carton de Wiart de se laisser biffer de la liste des membres de notre\ncomité pendant son passage — espérons-le pour Durendal, éphémère — au\nministère de la Justice. Nous ne parlerons plus de lui que dans le Drageoir\naux Epices.\n                                     *\n                                   * *\n\n   LA LÉGENDE DES AIGLES. — Le circuit belge des poètes a eu un inou-\nbliable succès; tous les lunatiques, les lyriques et les buveurs d'azur s'en sont\ndonnés à cœur joie. L'arrivée de la troisième étape à Bergame-Sainte-Agathe\nfut un événement qui fera date dans l'histoire du monde. Une foule immense\nse pressait à l'aérodrome depuis le petit matin ; et l'intérêt fut grand dès le\npremier instant, car les hommes volants qui ne prenaient point part au circuit\nse livrèrent, pour amuser le public, à des exploits divers. M. Albert Giraud\nenchanta l'assistance par de menus mais audacieux rondels autour de la piste;\nM. Valère Gille tâcha de s'élever à l'aide d'un petit ballon rouge, mais il ne\nparvint à prendre sa volée qu'avec l'aide vigoureuse d'un membre du Cercle\nartistique; M. Emile Van Aren berg qui n'avait fait qu'un tout petit bond un\npeu poussif depuis plusieurs jours d'exercice ne parvint malheureusement pas\nencore à quitter terre... A six heures du matin, un point noir s'affirme à\nl'horizon, puis d'autres qui grandissent... Voici d'abord Verhaeren qui\natterrit, les moustaches gelées et secoué d'un affreux éternuement pour avoir\naspiré de la poussière d'astres. Puis c'est Franz Ansel qui fait une chute\nharmonieuse. Puis Kinon. L'intrépide aviateur a passé au-dessus de Tirlemont\nsans s'arrêter au contrôle d'où l'abbé Halflants lui faisait signe, il a rencontré\ndiverses comètes, plusieurs orages et de redoutables présages. Quant à\n Ramaekers il fait une descente brusque, les cheveux pleins d'étoiles et les yeux\n firmamentaux; il a heurté la grande ourse, béni la petite au nom de la Sainte\nTrinité et rencontré des astres nouveaux. Son ami François Léonard l'a\nsuivi dans ses zigzags géométriques, il a composé en route un roman en\ndouze chapitres... Puis d'autres, puis d'autres...\n    On est sans nouvelles d'Iwan Gilkin, il doit s'être perdu dans les ténèbres,\n à moins que pareil au Zeppelin I il ne se soit accroché dans un cerisier.\n Pierre Nothomb est resté en conversation timide avec l'Aube... Jean de Bère\n reste au fond des cieux.\n    Le grand jour est là maintenant, et le soleil radieux déverse sur la glorieuse\n"}, {"page_pdf": 515, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3194, "texte": "456                                 DURENDAL\n\n\nplaine des rayons fulgurants. Un véritable tournoi improvisé s'organise et\ntous les aviateurs à la fois prennent leur essor. Ils montent, tournent, redes-\ncendent, s'entrecroisent.\n    Le moteur de M. Albert Giraud ayant eu quelques ratés, M. Paul André\n(qui assurait, l'avons-nous dit? le service d'ordre, et lançait les petites fusées)\ns'empressa de leur demander de collaborer à la Belgique artistisiique et\nlittéraire. Le spectacle est vertigineux! Soudain une collision se produit en\nl'air (ce n'est pas étonnant, le circuit étant bilingue) entre M. Flor Van\nCauwelaert et M. Albert du Bois... Aucun des deux appareils n'en sourire. Mais\nM. F.-Ch. Morisseaux qui avait préparé un mot pour le cas où il arriverait\nquelque accident grave à M. Albert du Bois, ne put résister au plaisir de le\nplacer... Cet animal a cassé du bois, s'écrie-t-il spirituellement en montrant\nM. Van Cauwelaert. M. Fernand Larder en rit beaucoup,\n    M. Georges Rency chronométrait aidé de M. Maurice Dullaert. Mais\ncelui-ci, que la nature n'a pas fait rapide, prenait les minutes pour des\nsecondes.\n    Quelques pick-pockets ont malheureusement au cours de cette belle fête\nexécuté dans le public d'audacieux vols planés. Ils ont trouvé dans la poche\nde M. Verlant une dépêche urgente datée d'août 1906, dans celle de M. Paul\nOtlet un meuble à fiches, dans celle du baron Descamps six exemplaires\nd'Africa, dans celle de M. Maurice Magre le manuscrit égaré de l'An Mille.\n    Le soir un grand banquet eut lieu au Palace Hotel sous la présidence de\nM. Marquet, — qui avait soigneusement préparé la carte —. L'illustre et puis-\nsant financier l'offrait aux aviateurs et aux gens de lettres dont il fut l'ami et\nle mécène. A sa droite se trouvait le grand maréchal de la Cour. Les autres\nconvives étaient MM. Camille Lemonnier, Picard, Jules Destrée, Spaak,\nL. Hennebicq, Fierens-Gevaert, le docteur Doyen et l'évêque de Parenthèse,\nplus quelques ténors et barytons du Kursaal d'Ostende... Ce fut une tète\ncharmante et mémorable.\n                                       *\"*\n\n  D E L ' H Ô T E L DE VILLE A LA DROITE DE RAMAEKERS :\n    M. Pol Demade n'apprécie pas Camille Lemonnier. C'est son droit. Mais\nil est étrange que ce soit dans les escaliers qu'il en use.\n   A l'entrée du dernier hiver, les Amis de la Littérature avaient chargé\nM. Demade d'une de leurs conférences itinérantes, celle sur « le Paysan dans\nla littérature belge ». Ce choix souleva quelques alarmes. Le paysan, mais\nc'étaient les trois Baraque, c'étaient les Hulotte et les Hayot, c'étaient vingt\nhéros de Lemonnier, dont le conférencier allait avoir à parler! Et ce Demade\nne venait-il pas précisément, dans le Patriote (16 octobre 1910) de conseiller\naux jeunes revues d' « éreinter » le doyen des Lettres Belges... M. Georges\nRency interpella du haut de la Vie Intellectuelle, des rapins d'Ixelles pro-\nmirent de descendre l'orateur s'il touchait au Père-la-Victoire, M. Rouvez en\ntrembla et pressentit le redoutable critique d'Haeltert.\n    Que voulez-vous que fît celui-ci? Qu'il restât chez lui, tout simplement,\ns'il estimait que la mission d'apologiste de la littérature rustique belge\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": "                       LE   DRAGEOIR AUX        EPICES                     457\n\nse trouvait contrariée par la répugnance personnelle qu'il éprouve pour les\nromans de Lemonnicr.\n    Mais il vint. Et il s'exprima fort convenablement au sujet de l'œuvre de\n Lemonnicr, aussi convenablement que M. Eugène Gilbert, par exemple, est\nhabitué à le faire.\n    La plupart des amis de M. Demade se félicitaient de ce que celui-ci, ayant\neu l'occasion de relire les livres de Lemonnicr, y avait enfin découvert les\nqualités éminentes qui valent bien d'oublier quelques tares.\n    Mais non, il n'en était rien.\n    M. Demade avait-il mis l'honneur de cette conférence des Amis de la\nLittérature au prix d'y exprimer incomplètement sa pensée? Avait-il redouté\nles pommes cuites? Quoi qu'il en soit, il ne reprit son franc parler qu'au\nvestiaire. Il y reprit sans doute aussi trois feuillets qu'il avait prudemment\n réservés dans sa conférence, et qu'au sortir de l'hôtel de ville, il ne risquait\n dorénavant plus rien à confier à l'impression. Ils ont paru dans le numéro\n d'avril du Catholique, sous le titre : De la Cour d'assises à la gauche de la\n renie, et M. Demade les a fait précéder d'un préambule qui est un aveu et qui\n vaut une condamnation :\n     « Au cours d'une conférence sur « le Paysan dans la littérature belge »,\n et à propos de l'œuvre campagnarde de M. C. Lemonnier, j'ai été amené à\n dire publiquement quelque bien de l'auteur du Mâle, du Mort et du Vent\n dans les Moulins. Il me serait désagréable qu'on concluât, de cet acte de\n  justice, qui intéresse trois ou quatre livres, à une approbation des cinquante\n  ou soixante volumes qui constituent l'œuvre entière.\n     » Avant, comme après cet éloge, M. Lemonnier demeure vis-à-vis de tous\n  les lettrés et de tous les lecteurs catholiques, vis-à-vis des gens de sens, de\n  mesure ou de goût, vis-à-vis des honnêtes gens, et je crois même vis-à-vis des\n  lettrés tout court, un détestable écrivain. »\n     Suit : « Ce cas de littérature pathologique, où il entre du satyriasis et de\n  l'exhibitionnisme... immense cochonnaille... style de peau rouge... accoutre-\n  ment de cannibale... littérature de haras .., etc. »\n     De la Cour d'assises à la gauche de la reine, parfaitement, M. Camille\n  Lemonnier a fait du chemin. Mais quel sentier tortueux a conduit M. Pol\n  Demade de l'hôtel de ville à la droite de Ramackers.\n\n                                      *\n                                     * *\n\n   M. Paul André est très fâché, très fâché contre le Pourquoi pas d'abord,\ncontre Durendal ensuite. Ayant fait l'éloge de la Belgique illustrée, le spiri-\ntuel écrivain conclut d'un ton grave : « C'est en considérant une œuvre telle\nque celle-ci, qui honore grandement celui qui a su la mener à bien, qu'on a le\nregret plus vif encore de se demander pourquoi un esprit aussi fin et un talent\naussi délicat que ceux dont est doté (!) M. Dumont-Wilden se sont laissés\ndepuis quelque temps égarer dans les méprisables chemins obscurs et tortueux\nd'une littérature humoristique peut-être, mais bien vaine et peu digne à coup\nsur! \" Si tous les écrivains dont parle l'étincelant critique dans sa chronique\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3055, "texte": "458                                 DURENDAL\n\n\ndu 1er juillet ne sont pas dotés à l'égal de M. Dumont-Wilden, tous sont loués\nou vilipendés dans ce même style de plum-cake. Mais tout à coup surgit le\nspectre du Petit Épicier. Dès lors le style de M. Paul André se fait vivant,\nvibrant et indigné. Sa phrase part comme un boulet, crépite comme la\nmitraille. Etudiant un volume de l'abbé Halflants, il constate amèrement que\ncelui-ci consacre des chapitres à « J.-K. Huysmans, Dom Bruno Destrée,\n René Bazin, H. Carton de Wiart, Henri Davignon, Firmin Van den Bosch,\nVictor Kinon et... M. Pierre Nothomb— l'impertinent galopin qui, avec quel-\nques acolytes aussi vaillamment anonymes que lui, estime que la Belgique\nartistique et littéraire est le dépotoir des médiocres... depuis qu'il sollicita très\nhumblement et obtint très largement l'honneur d'y collaborer ». M. Paul\nAndré est donc fâché, très fâché... et nous en sommes tristes, très tristes.\nM. Pierre Nothomb, nous en sommes persuadés, en sera navré. On l'accuse\nd'être le Petit Épicier et il n'en est rien... On l'accuse d' « être anonyme »\nainsi que ses amis — alors que tous les vendeurs et garçons de courses du comp-\ntoir d'épicerie se sont révélés avec tous les détails possibles... On l'accuse\nd'être médiocre, et pour preuve on rappelle sa collaboration à la Belgique\nartistique et littéraire... Mais pourquoi M. Paul André a-t-il accepté cette\ncollaboration si médiocre? Question délicate qui se complique de celle-ci :\nPourquoi M. Paul André n'a-t-il jamais réussi à écrire dans Durendal\n\n                                         *\n                                        * *\n   « ARTILLEURS! NOUS apprenons que M. Ferdinand Larder, directeur de\nla Belgique artistique et littéraire, possède un grade dans l'artillerie de la\ngarde civique. Nous l'en félicitons bien sincèrement. Un noble cœur peut\nbattre successivement sous une redingote directoriale et sous un dolman mili-\ntaire, et nous sommes convaincus qu'on peut faire de la plume et du canon\nun usage également noble.\n   » La Belgique artistique et littéraire est ainsi la seule revue au monde qui\nait à sa tête deux artilleurs : l'un civil et l'autre militaire. »\n                                         (Pourquoi Pas? numéro du 13 juillet.)\n\n                                            *\n                                        *       *\n   ANTICIPATIONS : Dans la Vie Intellectuelle, M. René Feibelman fixe sur\nses tablettes a Au fil des jours » les choses mémorables et comment elles\nl'émurent. Ainsi le 31 mai dernier : « Qui sait si un jour le meeting auquel\nnous avons assisté au Cirque, ce soir, ne sera pas considéré comme un évé-\nnement aussi important que la représentation de la Muette de Portici, d'où\nsortit la révolution de 1830. Est-ce qu'on sait? »\n   Il s'agit d'une vague réunion où MM. Hymans et Vandervelde ont pris la\nparole... L'avez-vous appris? Je n'en ai jamais rien su et, sans doute, ces\norateurs occupés l'ont déjà oublié.\n   Depuis le jour où Francis Jammes mit sa première culotte, l'humanité n'a\n"}, {"page_pdf": 518, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2157, "texte": "                        LE DRAGEOIR AUX ÉPICES                                 459\n\n\nvraisemblablement plus connu une minute aussi candide que celle où ce jeune-\ngarde libéral donna ce rendez-vous à la muse de l'histoire.\n\n                                      *   *\n\n   M. Cyrille Van Overberg ayant quitté le ministère, M. Pierre Nothomb,\nquand il collaborera encore à la Belgique artistique et littéraire, devra se con-\ntenter comme honoraires de la gloire de voir son nom paraître entre M. Bodeux\net M. André...\n                                       *\n                                      * *\n   On s'est demandé pourquoi M. Léon Souguenet en voulait au P. Hénusse.\nNe serait-ce pas que Bob ayant un jour spirituellement appelé notre éminent\ncollaborateur du nom de Père Anus, un rédacteur de l'Avenir du Luxembourg\nlui répondit, en parlant non moins spirituellement de M. Sous-goret? Nous\nouvrons un petit referendum au sujet de cette palpitante question d'histoire\nlittéraire.\n\n\n   Il paraît une nouvelle revue intitulée Le Monde. Elle reproduit pêle-mêle\ndes articles de revues Hindoues, Papoues, Portugaises et Scandinaves. Au som-\nmaire, la plupart des articles sont indiqués avec la mention : « Avec illustra-\ntions)). Or les seules illustrations sont des points et des astérisques spécialement\ndessinés par Sneyers. Selon la valeur de l'article il y a à la fin un point, deux\npoints, trois points, sept points... C'est la dernière conception géniale de\nM. Cyrille Van Overberg : les bons points adaptés à la littérature.\n\n                                       *\n                                      * *\n  Dans le Monde, nous trouvons la phrase suivante : « Dans l'Afrique du\nSud, femmes et hommes s'unissent pour réclamer des mesures législatives. »\nOn n'aurait jamais cru que telle était au Cap la fin du mariage.\n\n                                       *\n                                      * *\n  LE DANSEUR INCONNU OU LES SUITES DE LA SAISON RUSSE : Le Gou-\nvernement de la République Française vient d'accréditer comme ministre à\nBruxelles M. KLOBUKOWSKl.\n\n                                                         LE PETIT     ÉPICIER,\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-012", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 460, "page_fin": 462, "titre_corps": "Procès-verbal", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "A. Madoux ; Albert Giraud", "ancre_debut": "Procès-verbal (1)                                                                  Le 7 juillet 1911.           Monsi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 519, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2156, "texte": "Procès-verbal (1)\n                                                                 Le 7 juillet 1911.\n          Monsieur François-Charles Morisseaux,\n                              rue du Corrège, 76,\n                                                                      Bruxelles.\n                    CHER AMI,\n\n   Comme suite à la mission dont vous avez bien voulu nous charger auprès\nde M. Pol Demade, auteur d ' u n article offensant paru d a n s la revue Durendal\nde juin 1911 et intitulé « Bobine et Casimir », nous avons adressé à M. Pol\nD e m a d e u n e première lettre p a r express ainsi conçue :\n\n               « Monsieur P o l D e m a d e , à Haeltert.\n                    » MONSIEUR,\n\n  » Ayant à vous entretenir d'une affaire u r g e n t e , nous vous prions de bien\nvouloir n o u s fixer u n rendez-vous à Bruxelles.\n  » Veuillez agréer, Monsieur, n o s salutations.\n     » (Signé) A. MADOUX.                           (Signé) ALBERT GIRAUD. »\n\n  Deux cartes-visite jointes.\n  M. P o l D e m a d e n o u s a adressé la réponse suivante :\n                                                                  t. 4 juillet 1911.\n               » Docteur P o l D e m a d e , à Haeltert.\n                    » MESSIEURS,\n\n  » Veuillez me faire savoir, s'il vous plaît, d e quelle affaire urgente vous\ndésirez m'entretenir. Retenu ici par des devoirs professionnels, il ne m'est\npas toujours si aisé que vous le croyez de fixer des rendez-vous à Bruxelles.\n  » Agréez, Messieurs, mes salutations.\n                                                   » (Signé) D r P O L DEMADE. »\n\n   Au reçu de laquelle nous avons envoyé u n e seconde lettre, dont voici\nle texte :\n                                         « Bruxelles, le 5 juillet 1911.\n                    »   MONSIEUR,\n\n  » A notre grand regret, il n e n o u s est pas possible de vous exposer par\nécrit l'affaire dont nous avons à vous entretenir.\n\n\n  (1) Ce procès verbal nous est communiqué par M. Charles Morisseaux, qui nous prie\nde l'insérer « en réponse à la critique de son livre Bobine et Casimir parue dans le\nnuméro de juin de Uurendal et signée : Pol Demade »\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2801, "texte": "                                  PROCES-VERBAL                                461\n\n\n  i) Veuillez donc avoir l'extrême obligeance de nous faire savoir où et q u a n d ,\nà votre choix, nous pourrons nous rencontrer.\n  » Agréez, Monsieur, nos salutations distinguées. »\n\n   N'ayant pas reçu de réponse le lendemain à midi, nous avons annoncé\nnotre visite à M. Pol D e m a d e pour le lendemain vendredi, entre 10 heures\net midi. L e jeudi soir, nous avons reçu la lettre suivante :\n\n                                                               « 6 juillet 1911.\n              » Docteur P o l D e m a d e , à Haeltert.\n\n                   » MESSIEURS,\n\n   » Etais-je naïf en vous posant ma question d'avant-hier! U n ami me révèle,\nà la seule vue de vos cartes de visite, q u e vous pourriez bien être de ces\npersonnages que le Petit Journal représente en couleurs, graves et compassé?,\nautour des gens qui se battent : des témoins pour duel !\n   » Vous voudriez tout bas, que je m e batte, car vous n'avez garde de l'écrire,\nde telles écritures étant compromettantes.\n   » Me battre! Quel noir dessein! P o u r q u o i ? Contre qui?\n   » Avant tout, j e veux vous faire observer trois choses :\n   » Le duel est u n e stupidité. Ce n'est pas moi qui le d i s , c'est mon ami\nPaul de Cassagnac : « Le duel n'a j a m a i s rien p i o u v é au point de vue de\n» l'honneur, l'honneur étant plus haut q u e le duel. »\n   » Le duel est défendu par la loi religieuse, et je suis catholique.\n   » Le duel est interdit p a r la loi civile et nul Belge n'est censé l'ignorer.\n   » Et, s'il n'était ni stupide, ni défendu, pourquoi me battraisje ? Médecin\ntoute la semaine, et un peu publiciste à certaines heures, je ne connais que\nle maniement d u bistouri, de la seringue et de la p l u m e .\n   » On m'assure q u e m a franchise de parole et d'écriture offusque certains\nauteurs. T a n t pis pour e u x . Qu'ils fassent comme moi : qu'ils gardent une\nbelle indifférence.\n   » Cessez donc, Messieurs, de vous occuper de moi, fut-ce par pli recom-\nmandé.\n   » Vous avez trop de bon sens pour vouloir que je devienne stupide,\ncriminel et e x c o m m u n i é , pour la satisfaction platonique d'un Monsieur q u e\nje ne connais ni d'Adam ni d'Eve et q u i , s'il veut se battre avec moi, n'a qu'à\nuser de l'arme dont on se sert dans sa profession : la p l u m e .\n   » Au regret et adieu, Messieurs.\n                                                    » (Signé) D r P O L DEMADE.\n  » Vous ferez d e ceci l'usage qu'il vous plaira. »\n\n  Après avoir lu cette lettre, nous avons estimé notre mission comme étant\nsans objet.\n  Nous vous prions, cher a m i , d'agréer l'expression de nos meilleurs\nsentiments.\n    (Signé) A. MADOUX.                               (Signé) ALBERT GIRAUD.\n  Bruxelles, le 7 juillet 1911.\n"}, {"page_pdf": 521, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 906, "texte": "402                              DURENDAL\n\n\n  « Messieurs Alfred Madoux et Albert Giraud, Bruxelles.\n              » CHERS MESSIEURS,\n\n   » J'ai le plaisir de vous accuser réception de votre lettre de ce matin. Je\nvous remercie sincèrement pour vos bons soins et je m'excuse de vous avoir\ndérangés inutilement. Là où vous croyiez rencontrer un écrivain, vous avez\ntrouvé un cuistre. Je suis désolé de vous avoir occasionné cette promiscuité.\n   » Un fait est acquis : derrière l'article offensant de Durendal, vous et moi\nsupposions qu'il y avait quelqu'un ; nous constatons qu'il n'y avait, qu'il\nn'y a personne.\n   » En vous disant merci pour votre si obligeante courtoisie, je vous\ndemande de croire, chers Messieurs, à tous mes meilleurs sentiments de\nreconnaissance et de dévouement.\n                                              \" (Signé) F . - C H . MORISSEAUX.\n\n  » Bruxelles, le 7 juillet 1911. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-013", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 463, "page_fin": 469, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES   L'officier c o n t e m p o r a i", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 522, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2570, "texte": "LES LIVRES\n\n\nL'officier c o n t e m p o r a i n , par le capitaine D'ARBEUX. — (Paris, Ber-\n   nard Grasset, éditeur, 1911.)\n   a Les symptômes de décadence datent d'aussi loin et sont aussi graves\ndans nos corps d'armée que sur nos vaisseaux. »\n   Telle est l'affirmation qui sert de prélude au livre du capitaine d'Arbeux;\nil en constitue d'ailleurs le leid-motif au travers de ses 200 pages.\n   La peinture est-elle poussée au noir? Nous ne connaissons pas l'armée\nfrançaise assez intimement pour oser émettre un avis fondé à ce sujet. Mais\nce qu'il nous est cependant permis d'affirmer, c'est la ressemblance de la\npeinture avec son modèle. Oui, visiblement, pour tout officier instruit et expé-\nrimenté, l'étude de l'armée française contemporaine fait découvrir de nom-\nbreuses et d'incontestables tares morales et des vices d'organisation révélateurs\nd'un état morbide dangereux.\n   a L'armée française, dit le capitaine d'Arbeux, a l'aspect de force et de\ncalme d'un beau vieillard qui se contente de manger et de se promener, mais\nqui tombera d'une seule pièce le jour où il sera obligé de fournir un gros\neffort. »\n   D'Arbeux, nous rappelant cette vérité bien connue des militaires, que tant\nvalent les officiers tant vaut l'armée, entreprend de nous faire pénétrer à sa\nsuite dans le fond de l'âme des officiers français contemporains.\n   Le corps d'officiers français se dissocie, affirme-t-il tout d'abord. La\nquestion sociale travaille la hiérarchie militaire et de nombreux officiers\névoluent vers les partis extrêmes.\n   Loin de montrer quelque cohésion et de la prouver par des actes de soli-\ndarité, les corps d'officiers sont agités par toutes les querelles politiques, reli-\ngieuses, économiques et militaires de notre époque. L'uniforme n'abrite plus\ndes cœurs qui se comprennent; les officiers ne sont plus des frères d'armes\nunis par le patriotisme, des camarades solidarisés par le même labeur, ils\nsont, ou des indifférents, ou des adversaires, qui déguisent leurs sentiments\nréels avec plus ou moins de franchise.\n   Le capitaine d'Arbeux date cet état d'âme des officiers français de l'affaire\nDreyfus. Toutefois il ajoute que cette brusque convulsion n'ayant été elle-\nmême qu'une conséquence, elle n'a fait que préciser des tendances restées\njusqu'alors confuses dans l'ombre du drapeau.\n   Le capitaine d'Arbeux voit la cause de cet état d'esprit dans le séjour\nprolongé des régiments dans les mêmes garnisons. Les officiers n'étant plus\ndes déracinés de carrière comme autrefois, se sont créées des relations dans\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3356, "texte": "464                                DURENDAL\n\n\n\nleur garnison, beaucoup s'y sont mariés si bien que peu à peu ils se sont\ndétachés de leurs camarades de régiment. La diversité des existences a amené\nla divergence des opinions et l'opposition des intérêts. La suppression des\npensions d'officiers et des cercles militaires a achevé l'affaiblissement de ce\nqui était demeuré de l'ancienne camaraderie entre officiers.\n   U n deuxième dissolvant, d'après d'Arbeux, c'est la lutte entre officiers\nsortis du rang et officiers sortis des grandes écoles (Saint-Cyr et Polytech-\nnique), qui, au lieu de se fondre en un corps homogène, se sont juxtaposés.\nCette division a été favorisée par l'esprit égalitaire outrancier à la mode en\nFrance à notre époque.\n   Comme causes secondaires de la dissociation du corps des officiers, le\ncapitaine d'Arbeux cite encore les mesures prises par le gouvernement pour\n« démocratiser l'armée », ainsi que l'intrusion des politiciens dans les affaires\nmilitaires, qui tend constamment à éloigner l'officier des choses de sa\nprofession pour le porter vers des préoccupations d'éducation civique, huma-\nnitaires et sociales. Enfin, reste le favoritisme qui fleurit sous la troisième\nrépublique, où il s'est multiplié à l'infini en devenant essentiellement poli-\ntique et démocratique. D'Arbeux cite un chiffre très suggestif : en 1910, le\nministre de la guerre a enregistré vingt mille « coups de piston » sous forme\nde lettres, notes ou apostilles en faveur d'officiers intriguant pour obtenir de\nl'avancement!\n   La dissociation du cadre des officiers a entraîné, selon d'Arbeux, sa ruine\nmilitaire et sa déchéance sociale.\n   Sa ruine militaire se constate par le relâchement de la discipline provoquée\npar l'insoumission générale des esprits en France vis-à-vis de l'autorité sous\ntoutes ses formes : familiales, politiques et sociales; la diminution du temps\nde service et les nouveaux règlements d'exercices, d'où les mouvements à\nrangs serrés ont été élagués dans une proportion trop considérable et surtout\ndiscrédités comme étant de peu de valeur ont, de leur côté, contribué à éner-\nver la discipline militaire; enfin, l'indulgence et la faiblesse des chefs mili-\ntaires ont dans cet amoindrissement leur part de responsabilité.\n   Enfin, le dégoût de la profession des armes résultant du travail intense\nauquel l'instruction des soldats du service à court terme astreint les officiers,\nvient achever l'œuvre de destruction des causes prémentionnées.\n   « Pour leur aggravation de peines, conclut d'Arbeux, les officiers n'ont\nreçu de leurs chefs et de leurs hommes que des compensations négatives. Ils\nont perdu leurs loisirs, leurs satisfactions professionnelles, et, par suite de la\ncrise de l'avancement, ils subissent un dommage pécuniaire et moral !\n   » Mais, plus encore que par le monotone et implacable service, l'officier\na été accablé par l'indifférence que ses chefs montrent à son égard, tandis\nqu'ils affectent à l'égard du soldat la plus bienveillante sollicitude. »\n   L'insuffisance des appointements, aggravée par l'abolition de la dot pour\nles femmes d'officiers, ont eu pour résultat que, « faute d'argent, l'officier vit\n de plus en plus en marge de la bourgeoisie, qui le méprise en l'enviant, et\ndu peuple qui le déteste ».\n   Faut-il s'étonner que dans ces conditions d'existence, qui commencent\n"}, {"page_pdf": 524, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3358, "texte": "                                  LES LIVRES                                    465\n\n\nseulement à être connues des familles, le recrutement des officiers français se\nfasse plus difficilement.\n    D'Arbeux le prouve par l'abaissement du niveau très réel de la valeur des\nsaint-cyriens et même des officiers sortis des écoles de Saint-Maixent. Aussi\npousse-t-il ce cri d'alarme : « Le péril est que les officiers tarissent, en les\ndétournant, les sources du recrutement des grandes écoles militaires. Le\nreciutement des officiers est sapé par la propagande de plus en plus acharnée\net irritée que les officiers font contre leur profession même. »\n    Dans un corps d'officiers animé d'un tel esprit, les procédés démagogiques\nne rencontrent guère d'obstacles. « Les flatteries à l'égard du soldat ont rem-\nplacé l'action stricte de la discipline, soutient d'Arbeux. Un officier ne parle\nplus à ses soldats sans leur dire : « Mes amis... Il n'exige pas d'eux le plus\nmince effort sans les comparer aux héros les plus sublimes! »\n    « A ce régime l'armée a perdu la notion de l'effort : l'officier vieilli, sceptique\nou hypocrite, exige moins; le soldat, ne se sentant plus dominé, maté par\nune force supérieure, pèse de plus en plus sur ses chefs. Il sait qu'il sera plus\nfort qu'eux s'il le veut, car les recommandations politiques sont tout et\npeuvent tout dans l'armée, malgré les colonels et les capitaines. »\n    Le dernier chapitre du livre que nous analysons ici traite de la presse\n militaire et du programme politique et social des jeunes officiers.\n    Il nous montre ceux-ci évoluant vers les partis politiques extrêmes de\n droite ou de gauche, se groupant autour des journaux militaires spéciaux\n reflétant leurs tendances. Leur programme est d'ailleurs essentiellement\n limité à des préoccupations pécuniaires et sociales, et la technique militaire\n reléguée au second plan.\n    « L'officier a perdu son abnégation quand il a vu qu'on le négligeait par\n trop et sa résignation quand il a vu qu'il suffisait de s'unir, de crier et de voter\n pour obtenir. »\n    Il est entré dans le mouvement associationniste, comme l'écrit d'Arbeux, et\n la tendance actuelle est aux groupements qui se passent de leurs chefs directs.\n    L'action des officiers par la plume et le journal accélère, d'après d'Arbeux,\n le mouvement associationniste. Déjà les mots de « Syndicat des officiers » a\n été prononcé : dans beaucoup de tables d'officiers cette idée est discutée. Elle\n paraît encore une exagération, mais le paraîtra-t-elle longtemps? d'Arbeux ne\n le pense pas, car les officiers découvrent peu à peu les intérêts sur lesquels\n ils peuvent s'entendre et s'unir. « Tant que la tranquillité régnera, l'armée\n conservera son apparence de solidité, mais que la moindre perturbation se\n produise et l'on verra le retour d'incidents pareils à ceux qui stupéfièrent la\n  France lors des troubles du Midi en 1907. »\n     « Que la société soit agitée violemment et l'armée fortement imprégnée\n  d'idées associationnistes se constituera en syndicat, comme une solution sur-\n  saturée cristallise dès qu'on l'agite. »\n     Et d'Arbeux conclut en écrivant que la France « doit résoudre à nouveau\n  le problème militaire ».\n     La première des questions à résoudre est de déterminer la place dans notre\n  société démocratique et égalitaire des militaires de carrière.\n"}, {"page_pdf": 525, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3008, "texte": "466                                 DURENDAL\n\n\n\n   « L'armée est le soutien du gouvernement : il faut donc que la moyenne\ndes officiers soient satisfaits de leur sort et que la question sociale ne les agite\npas. Quand les officiers sont mécontents, ils cessent d'être les soutiens du\nrégime établi pour en devenir les plus dangereux adversaires. »\n   « Les récents exemples des révolutions turque et portugaise, les révoltes\nbrésilienne et grecque devraient ouvrir les yeux aux républicains français.\n11 n'est pas de loyalisme qui tienne devant la détresse matérielle et morale, n\n    « Au lieu de répéter inlassablement les erreurs historiques et d'associer ces\ndeux termes : soldat et coup d'Etat, les Français devraient considérer qu'une\nrévolution n'est possible que lorsque les cadres subalternes d'une armée sont\nacquis aux partis hostiles au régime au pouvoir. »\n    « La république bourgeoise actuelle, en laissant une crise matérielle et\nmorale ravager les cadres subalternes de l'armée, commet la même erreur que\nl'Ancien régime expirant. »\n    « Si la démocratie française ne sait pas attirer dans les cadres de son armée\nl'élite de la jeunesse, tôt ou tard elle sera impuissante contre l'ennemi ou\nverra se tourner contre elle-même des officiers irrités. Que chaque Français\nsonge qu'il y va de l'existence de la République et des destinées de la\nPatrie ! »\n   Il est à souhaiter que le livre du capitaine d'Arbeux soit lu et surtout médité\nen haut lieu en Belgique.\n\n\nLe maréchal d'Ancre et Léonora Galigaï, par M. FERNAND\n   HAYEM; notice biographique de M. ABEL LEFRANC. — (Paris, Plon et\n   Nourrit.)\n   L'imagination de quelques romanciers et même de certains historiens, à\ncommencer naturellement par Michelet, a enveloppé d'une auréole sombre\nla physionomie de Concini et de sa femme. Tellement que l'on ne saurait\nsonger à ces deux Florentins sans évoquer des images de sang, de poison et\nde magie. Fernand Hayem, dont M. Lefranc retrace dans une introduction\némue la brève carrière, s'était donné pour tâche de remettre dans le jour de\nla réalité ces figures travesties par la légende et par la fantaisie. Il semble\nbien ressortir de la partie de son travail qu'il a pu achever que les Concini\nn'ont point trempé, comme on l'a prétendu, dans l'assassinat de Henri IV,\nauprès duquel ils étaient en faveur, et que leur principal crime résidait dans\nleur rapacité et dans l'impudence avec laquelle ils exploitèrent leur influence\nsur leur compatriote Marie de Médicis.\n                                                                        A. G.\n\nH i s t o i r e g é n é r a l e d e l'art (collection Ars Una) : l'ltalie du Nord, par\n   M. CORRADO RICCI. Un vol. ill. — (Paris, Hachette.)\n   Personne n'était mieux désigné que M. Corrado Ricci pour entreprendre\nd'enfermer en un volume de quelques centaines de pages l'histoire, prodi-\ngieusement riche en œuvres et en ouvriers, de l'art dans les provinces septen-\ntrionales de la Péninsule. Entreprise d'autant plus difficile que presque\n"}, {"page_pdf": 526, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": "                                LES LIVRES                                 467\n\n\nchacune des cités principales du Milanais, de l'Emilie, de la Vénétie, etc.,\na été, à son tour, le centre de rayonnement d'une école qui, tranchant parmi\nles autres écoles contemporaines de l'Italie, marque, au milieu des grands\nmouvements esthétiques dont elles sont toutes tributaires, une originalité\nparticulière dans l'originalité générale.\n   Ravenne, Modène et Ferrare, Vérone et Padoue, Milan, Venise, Parme et\nBologne, avec leurs monuments et leurs inventeurs de beauté de tous les âges,\nmosaïstes anonymes, sculpteurs et peintres dont les œuvres belles ou char-\nmantes ont imprimé le nom dans la mémoire des hommes, sont évoqués les\nuns après les autres dans les pages de ce livre. L'abondance de la matière\naurait pu faire de celui-ci une sèche énumération ; le talent de l'auteur en a\nfait un ouvrage de claire et savante synthèse, où le détail érudit apparaît\nconstamment comme l'illustration d'une éloquente exposition d'ensemble.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\nLes Maîtres classiques du dix-huitième siècle, par VICTOR\n  HALLUT. — (Bruxelles, aux éditions du Thyrse).\n  Voici un petit livre des plus intéressants qui, sous son titre modeste et en\nses dimensions restreintes, renferme plus d'idées et de vues ingénieuses que\nmaints copieux in-octavo de critique érudite. Dans les quatre chapitres qu'il\nconsacre successivement à Bach, Haydn, Mozart et Beethoven, M.Victor\nHallut n'a pas eu la prétention d'analyser, de façon approfondie, l'œuvre de\nces maîtres, chose déjà faite d'ailleurs et même plus d'une fois. Mais, ce\nqui n'avait peut-être pas encore été tenté ni réalisé jusqu'ici, il a cherché à\nrassembler en quelques pages brèves, condensées et substantielles, les traits\nconstitutifs de quatre d'entre les plus grandes figures musicales duXVIIIesiècle.\nCet album d'esquisses, tracées d'un crayon à la fois ferme et délicat, atteste\nune largeur de compréhension et une faculté de pénétration synthétique fort\nremarquables. En même temps que la physionomie morale de ces quatre\nnobles créateurs de beauté, M. Hallut y envisage la portée esthétique de leur\nœuvre et le reflet de leur personnalité dans leurs créations. Tous les musi-\nciens liront avec fruit ces pages charmantes émaillées parfois d'aperçus pro-\nfonds et qui sont aussi judicieusement pensées qu'elles sont lumineusement\nécrites.\n                                                                     G. DE G.\n\nLa valeur sociale de l'Evangile, par L. GARRIGOUT. ln-12,\n  313 pages. — (Paris, Bloud et Cie.)\n  La portée et le caractère de ce livre sont tout entiers dans ses conclusions.\n« C'est seulement grâce à une doctrine morale parfaitement adaptée aux\nbesoins réels de notre vie sociale moderne que pourra se faire la rénovation\nintérieure des individus, et l'Evangile nous offre une doctrine, à ce point de\nvue, parfaite; une doctrine supérieure et incomparable. »\n  Tout l'ouvrage n'est que le développement dé cette thèse, et l'auteur montre\nvraiment, comme il l'annonce, « que l'Evangile a exercé une influence énorme\nsur les destinées même matérielles de l'humanité; que sa vertu n'est pas\n"}, {"page_pdf": 527, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3129, "texte": "468                                   DURENDAL\n\n\n\népuisée et q u e , aujourd'hui comme hier, il p e u t prêter le plus précieux des\na p p u i s pour faire régner d a n s notre société, si divisée et si malade, l'ordre,\nla justice, l'union et la paix.\n                                                                              J.G.\n\nL'Athena        mélancolique,          p a r P I E R R E SORMION. — ( P a r i s , Sansot.)\n   Voici u n livre de méditations. L'auteur considère l'homme, créature\nétroitement limitée, environnée p a r l'inconnaissable, inconnaissable à\nelle-même et a u x autres, solidaire de ceux-ci et isolé d'eux. Il agit, et son\naction est courte et c o n t r a r i é e ; il pense et, pour p e u qu'elle soit clair.\nvoyante, sa pensée est triste... Mais cette tristesse est féconde; elle peut être\naction, pensée, volonté, discipline, comme la g r a n d e u r de l'homme peut\nnaître d e son imperfection. L a pensée de M . Sormion a d e la force, de la\ngravité, u n e gravité quelquefois puérile qui est u n e faiblesse, si l'on veut,\nmais qui, dans la sévérité de ses discours, apparaît c o m m e u n e grâce un peu\ndébile.\n                                                                      ARNOLD GOFFIN.\n\n\nP e t i t e s S C è n e S (en vers), p a r OMER DE VUYST. — (Bruxelles, Editions\n     du Thyrse).\n    M. de Vuyst a déjà publié des contes « L e s heures de Jeunesse » et des\npoèmes « S u r l'autre Rive, » « Icônes féodales », etc. Il vient de faire éditer\n par les soins de la vivante revue Le Thyrse, trois « Petites Scènes : Thaïes,\n U n e cruelle, L a Révélation ».\n    Thaïes et Une cruelle, quoique n ' a y a n t rien de c o m m u n , sont des scènes\ntoutes deux marivaudantes, mais sur u n ton différent, celle-ci sur le ton du\nXVIIIe siècle et celle-là sur le ton d e l'époque o ù les bergers de l'Hellade\navaient d e s lettres. Une cruelle n o u s a paru n é a n m o i n s , avec ses alexandrins\ntrès réguliers, m a n q u e r d e légèreté et surtout de clarté. Q u a n t à Thaïes,\npoème d r a m a t i q u e , il évoque bien ce temps conventionnel et charmant de la\nGrèce antique o ù les héros étaient n o m b r e u x , les c h a m p s pleins de la\nmusique des pâtres et les jeunes femmes toujours parées d e fleurs et\ntoujours belles.\n    I1 faut mettre hors de pair la troisième scène La Révélation, U n homme,\njadis, fut t u é ; celui q u e la rumeur publique désigna à demi mots comme le\nmeurtrier, agonise; le véritable assassin alors, sous les assauts de la con-\nscience, avoue son crime à celle qui en fut l'occasion et q u i ne l'ignorait\npoint. Cette « petite scène » est g r a n d e , elle est poignante et portée au\nthéâtre elle produirait u n effet puissant. Elle est si forte q u e les deux autres\nen pâlissent. Si c'était nécessaire encore, elle serait « L a Révélation » du\ntalent de M. de Vuyst.\n                                                                                G. D'A.\n\nCharles      Gaubert,        anarchiste,        par    EUGÈNE      MARTHA. —         (Paris,\n   Grasset.)\n   L'admirable figure centrale d e ce r o m a n ce n'est point Charles Gaubert,\n"}, {"page_pdf": 528, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3220, "texte": "                                   LES LIVRES                                       469\n\n\nintellectuel de l'anarchie, c'est sa sœur Thérèse, u n e française, vaillante et\npure. A travers la tragique aventure — possible après tout — que nous conte\navec un grand talent de metteur en scène, M. E u g è n e Martha, elle reste\nsereine et sans o m b r e . E t l'on ne peut perdre le souvenir de cette simple\nhéroïne q u a n d on a lu ce livre où se mêlent en des pages fortement burinées\nun drame de famille et un drame social.                                 P. N.\n\n\nL ' a m o u r d e v i v r e , par M. le baron CARRA DE VAUX. — (Paris, Bloud.\n   Bibliothèque Philosophes et Penseurs.)\n   On trouvera résumées dans ce petit livre, en quelques pages remarquables\nde clarté et d e précision, la vie et l'œuvre de Léonard, tout ce qu'il est essen-\ntiel de connaître sur les travaux de ce grand h o m m e , aussi bien en matières\nd'art que dans les autres domaines de la connaissance.\n                                                                          A. G.\n\nC o l l e c t i o n d e s p l u s b e l l e s p a g e s : Saint-Evremond, avec portrait et\n   notice de REMY DE GOURMONT. — (Paris, Mercure de France.)\n   Durant ce XVIIe siècle français, qui a eu tant d'esprit et tant de sortes\nd'esprit, du plus grave au plus passionné ou au plus comique, S a i n t - E v r e m o n d\nfait figure d'esprit moyen, modéré dans le sentiment comme dans la pensée.\nIl a de la mesure, de la finesse et son scepticisme est aimable et sincèrement\ntolérant; il raille volontiers mais supporte aisément qu'on pense autrement\nque lui. C'est, en s o m m e , un gourmet, un épicurien, qui s'est toujours trop\nhabilement défendu de l'ennui pour jamais ennuyer les autres !... Son talent\ns'est éparpillé en des essais c h a r m a n t s , dans une volumineuse correspon-\ndance dont M. R e m y de G o u r m o n t nous offre ici l'essentiel.             A. G.\n\n\nVoyage d'un Anglais en France en 1789. Lettres du docteur Rigby,\n   traduites par M . Caillet; introduction et notes de M. le b a r o n de Méricourt.\n   — (Paris, Nouvelle librairie nationale.)\n   Ces lettres écrites à sa famille par un témoin des premiers actes de la Révo-\nlution à Paris — il y était le 14 juillet — constituèrent un document précieux\npour l'étude et l'histoire des préliminaires de cette période violente. Ce n'est\npas que le docteur R i g b y d o n n e beaucoup de détails, et encore moins de\ndétails inédits, sur la physionomie de Paris à cette d a t e ; l'intérêt de cette\ncorrespondance réside surtout dans le récit que fait l'auteur de ses pérégrina-\ntions dans u n e g r a n d e partie de la France et les indications qu'il d o n n e\nsur l'état de prospérité et de richesse agricoles où il l'a trouvée. C o m m e le\nfait remarquer M . de Méricourt, d a n s son attachante Introduction, ces rensei-\ngnements contredisent en complétant ceux d'autres voyageurs anglais moins\nbienveillants ou plus prévenus, comme Arthur Y u n g , sur l'autorité desquels\non s'est appuyé d'une façon trop absolue, peut-être, pour tracer les tableaux\n les plus sombres de la misère des campagnes françaises, à l'approche du cata-\n clysme politique qui mit fin à l'ancien régime.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison07-014", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 470, "page_fin": 472, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES     Notre bien cher ami Pier", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 529, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2235, "texte": "NOTULES\n\n   Notre bien cher ami Pierre Nothomb, notre secrétaire de rédaction, a\népousé le mercredi 12 juillet Mademoiselle Juliette Bamps, de Hasselt. Nous\nlui envoyons nos plus cordiales félicitations et nos plus sincères souhaits\nde bonheur.\n                                      *\n                                     * *\n   Par suite de circonstances indépendantes de notre volonté, nous devons\ndifférer la publication du compte rendu du Salon du Printemps.\n                                      *\n                                     * *\n   « Savonarole », œuvre du Maître Yvan Gilkin, a été exécutée au Théâtre\nde la Monnaie tout récemment, grâce à une vaillante société dramatique\nindépendante qu'il faut féliciter de cette belle initiative. Nous avons, on se\nle rappelle, rendu compte jadis de l'œuvre d'Yvan Gilkin.\n                                         *\n                                       * *\n   La classe des Lettres de l'Académie royale de Belgique a procédé la\nsemaine dernière à des élections qui furent assez vivement disputées. Dans\nla section de peinture, M. Emile Claus a été nommé membre effectif;\nM. Albert Baertsoen, membre correspondant. Dans la section de musique,\nM. Jean Van den Eede, directeur du Conservatoire de Mons, a été élu\nmembre effectif; M. Sylvain Dupuis, directeur du Conservatoire de Liége,\nl'a remplacé comme membre correspondant. Dans la section de sculpture,\nun fauteuil a été offert à M. Jules Lagae. Dans la section des Sciences et\ndes Lettres, M. Georges Hulin a été délégué comme membre effectif;\nM. Charles Buls, ancien bourgmestre de Bruxelles, comme membre corres-\npondant.\n   Enfin, M. Vernon a, dans la section de gravure, remplacé comme membre\nassocié feu Oscar Roty.\n                                        *\n                                      * *\n   C'est une pianiste belge, Mlle Hélène Dinsart, élève de M. Arthur\nDe Greef, qui a remporté le prix au concours international organisé à Paris\npar Musica et qui avait réuni trente-huit concurrents. Le jury était composé\nde MM. Gabriel Fauré, directeur du Conservatoire de Paris; Raoul Pugno,\nDiémer, Risler, A. De Greef et X. Leroux.\n   Nos félicitations à la lauréate, — et à son professeur.\n"}, {"page_pdf": 530, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2924, "texte": "                                   NOTULES                                    471\n\n   N o u s r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   LAme des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   L'an mille, drame en vers, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Haute Plaine, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Assoc. des écriv. belges),\n 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes, poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   La Littérature française au XIXe siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru-\n xelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n  Saint François d'Assise, par JOANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin), 5 francs.\n  Pèlerinages franciscains, par JOANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin), 5 francs.\n  Les cendres du foyer, par HENRY D'HENNEZEL (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n   Le chemin de sable, par JACQUES DES GACHONS (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n   L'immolé, par EMILE BAUMANN (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n   La fosse aux lions, par EMILE BAUMANN (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n   Le théâtre, de PAUL CLAUDEL. I. Tête d'or; IL La ville (Paris, Mercure\nde France), 2 vol., chaque vol. 3 fr. 50.\n   La Robe de laine, par HENRY BORDEAUX (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n   Les carnets d'un stagiaire, par HENRY BORDEAUX (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n   Au milieu du chemin de notre vie, par DOM BRUNO DESTRÉE (Paris, Bloud),\n3 fr. 50.\n   La lumière de la Maison, par JEAN NESMY (Paris, Grasset) 3 fr. 50.\n   Bismarck et l'Eglise, par GEORGES GOYAU (Paris, Perrin), 2 vol. 8 francs.\n   Le Puison, par GEORGES WILLAME (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n                                        *\n                                       * *\n\n   Accusé de réception :\n    ART : L'art classique. Initiation au génie de la Renaissance italienne, par\n H. WöLFFLIN, trad. par de CONRAD DE MANDACH. Vol. ill. (Collection : Les\n Etudes d'art à l'étranger, Paris, Laurens). — Les arts anciens du Hainaut (Expo-\n sition de Charleroi). Conférences. Vol. ill. (Bruxelles, Van Oest). — La pein-\n ture en Belgique. Les Primitifs flamands. Fascicule X, par H . FIERENS-GEVAERT.\n Vol. ill. (idem).\n    BIOGRAPHIE : Ma vie, par RICHARD WAGNER. Un vol. (1813-1842), trad.\n par W. VALENTIN et A. SCHENK (Paris, Plon). — Autobiographie d'HENRY\n STANLEY, trad. par Georges Feuilloy. Deux vol. (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1718, "texte": "472                                  DURENDAL\n\n\n\n   H I S T O I R E : Adolphe Dechamps, par E. DE MOREAU (Bruxelles, Dewit). —\nBismarck et l'Eglise. Le Culturkampf, par GEORGES GOYAU. Deux vol. (Paris,\nPerrin).\n  L I T T É R A T U R E : Les meilleures pages de SCHILLER. Introduction de Luci-\ndarme (Tourcoing, Duvivier).— Charles Van Lerberghe. Antologie (Bruxelles,\nAssoc. des écriv. belges). — Les grandes mystifications littéraires, par AUGUSTIN\nTHIERRY (Paris, Plon). — En Wallonie, par Louis PIERARD (Bruxelles,\nLamertin).\n  M U S I Q U E : Musique et musiciens de la vieille France, par MICHEL BRENET\n(Paris, Alcan).\n  P H I L O S O P H I E : L'expérience mystique et l'activité subconsciente, par JULES\nPACHEU (Paris, Perrin). — La force morale, par G. LEGRAND ((Paris,\nLethilleux).\n  P O É S I E : L'adieu à l'adolescence, par FRANÇOIS MAURIAC (Paris, Stock). —\nAu fond des yeux, par JEAN DE BÈRE ((Paris, Perrin). — Le jardin des tropiques,\npar DANIEL THALY (Paris, Le Beffroi). — Les rêves exaltés, par LUCIEN BOUDET\n(idem). — Les parfums du coffret, par HENRI MALO (idem). — Les caresses à la\nfiancée enfantine, par ALBERT DU BOIS (Paris, Lemerre). — Le rayonnement, par\nANDRÉ DELACOUR (Paris, Ed. du Temps Présent). — Le chant des sources, par\nPIERRE D'ARCANGUES (Paris, Perrin). — Le paradis retrouvé, par JOACHIM\nGASQUET (Paris, Grasset). — La moisson dupasse, par MARIE DE BLONAY ( Paris,\nGrasset).\n  R O M A N S : Le triomphe de l'homme, par FRANÇOIS LÉONARD (Bruxelles,\nLamberty). — La petite miette, par MATHILDE ALANIC (Paris, Plon). — Modeste\nAutome, par MARGUERITE BAULU (Paris, Leclerc).\n  VOYAGE : Promenades italiennes, par F. GREGOVORIUS, adapté de l'allemand\npar Jean Carrère (Paris, Plon).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 460, "texte": ""}, {"page_pdf": 461, "texte": ""}, {"page_pdf": 462, "texte": ""}, {"page_pdf": 463, "texte": ""}, {"page_pdf": 464, "texte": "  LES HEURES DE CHANTILLY\nLE DÉPART POUR LA CHASSE AU FAUCON (AOUT)\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": ""}, {"page_pdf": 466, "texte": "   Une visite aux Heures de Chantilly\n                                                                Décembre 1909.\n\n\n               JE suis venu faire aux Heures de Chantilly une\n                 solennelle visite. Me voici installé confortable-\n                  ment dans le cabinet du conservateur, prêt à\n                 scruter d'une loupe respectueuse le roi des manu-\n                 scrits enluminés. Quel apaisement, après plu-\n                 sieurs journées du dévorant Paris, qu'un tel\n                 arrêt contemplatif! Béate atmosphère d'étude :\nles reliures fauves derrière des treillis, un feu qui grésille, un\nchien qui erre ou se prélasse (je songe aux petits chiens du duc de\nBerry, qui participent au Festin de Janvier — n'est-ce pas en\ntant que pièces d'orfèvrerie? — et dont M. le comte Durrieu.\nentretint l'autre semaine une docte assemblée) (1). Au mur,\nquelques trophées de chasse; par-delà les baies larges des\nfenêtres s'étalent aussi vertes que celles du manuscrit, malgré\nla triste lumière d'hiver — les majestueuses pelouses du grand\nCondé.\n\n   Certes les artistes d'autrefois méditaient longuement devant\nla page à orner de délicates histoires ; leur pieuse modestie\nimplorait l'aide divine : Deus in adiutorium         meum intende.\nDomine ad adiuvandum me festina.\n   Il m'est permis de feuilleter à ma guise le vénérable recueil\nouvert sur la table : je savoure le plaisir subtil de regarder sans\nhâte, tandis que M . Macon, le savant conservateur et historio-\ngraphe du château, devise aimablement avec moi. Dirais-je,\naprès les érudits notoires, Léopold Delisle (2), le comte Paul\n\n\n  (1) Séance publique de l'Académie des Inscriptions, 2G novembre 1909.\n  (2) Les livres d'Heures du duc de Berry {Gazette des Beaux-Arts, 1SS4, 2° série, XXIX,\npp. 97, 281-391).\n"}, {"page_pdf": 467, "texte": "410                                  DURENDAL\n\n\n\nDurrieu (1), M. G. H u l i n (2), qui ont formulé de définitifs\navis — ma simple promenade au fil des Heures?\n\n                                           *\n                                          * *\n\n   Dans la confection du manuscrit on s'accorde à discerner\ntrois auteurs (groupements généraux susceptibles d'être encore\nfractionnés). Je m'amuse à vérifier ici ce que, d'avance, je savais\nde par le hasard des lectures et des conférences.\n   1° Le génial, Pol de L i m b o u r g , peintre du Calendrier et de\nquelques scènes religieuses, le créateur en somme du paysage\nmoderne, car il innova magistralement q u a n t à la perspective,\nau rendu de l'espace et au coloris impressionniste.\n   2° L e traditionnaliste, son contemporain, — italianisant, —\nauquel il faut attribuer la plupart des tableaux religieux, si\nconformes au style d'Altichieri deVérone et de Jacopo d'Avanzo,\ngiottesques à peine émancipés (3).\n   3° L e tardif, aisément reconnaissable, — Jean Colombe ou\nl'un de ses disciples — qui acheva le livre vers la fin du\nXVe siècle pour le compte de Charles I e r de Savoie. Oh! celui-ci\ncomme il nous dérange, intervenu au calendrier — dans la\nGlandée (XI) (4) — avec son porcher aux yeux à fleur de tête et\nau geste de ténor! Eliminons-le tout de suite, après avoir con-\nsidéré pourtant ses belles pages : le sanguinolent Christ de pitié\n(XLIV) ; une mignonne vierge qui gravit les marches de la\ncathédrale de Bourges sous l'œil attendri de ses père et mère\n( X L V I I I ) ; l'Office des Morts (XLV1) et la Messe de Noël (LVII).\nL e s curieux plis d'or, aux reflets changeants (voyez la Dosante\ndu Saint-Esprit) s'apparentent fort à la manière de Bourdichon,le\nminiaturiste des Heures d'Anne de Bretagne; Jean Colombe lui\ndemeure néanmoins sensiblement inférieur. J'observe (fol. 35)\nce combat à l'issue indécise de cavaliers dorés et noirs; leurs\nlances se dressent en grillage contre les massifs verdoyants et\n\n\n   (1) Chantilly : Les Très riches Heures du duc de Berry (Paris, 1904).\n   (2) Les Très riches Heures de Jean de France, duc de Berry, par Vol de Limbourg et ses\nfrères (Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie de Gand, 11e année, 1903 n° 4,\npp. 178-204).\n   (3) Ne peut-on rappeler aussi les fresques bien connues de la Chapelle des Espagnols,\nà Santa Maria Novella de Florence ?\n   (4) Numérotage des planches emprunté au magnifique ouvrage de M. Paul Durrieu.\n"}, {"page_pdf": 468, "texte": "                     U N E V I S I T E AUX H E U R E S                      DE CHANTILLY                                     411\n\n\n\nles roches portant de grêles castels; un arbre mince, au triple\nétage de frondaisons, fait reculer très loin le bleu d'un lac bordé\nde collines...\n   Mais revenons bien vite à l'essentiel, — au prestigieux ensemble\nqui remonte à l'époque du duc Jean de Berry, dont s'entre-\nmêlent les emblèmes (purs et cygnes à la poitrine ensanglantée) et\nles armes (de France engrêlées de gueules).\n   Je me plonge en ce fameux Calendrier, publié et décrit par le\ncomte Durrieu, analysé avec tant de perspicacité par\nM. Hulin (1). T o u r i s t e émerveillé, je couvre d'annotations con-\nfuses mon carnet de voyage.\n   Le labeur rural et le faste seigneurial se déploient dans le\ncadre coloré des saisons : le Festin de janvier, la Neige de\nfévrier, la Cavalcade somptueuse de m a i . E t , quasi formellement\nidentifiés, des châteaux splendides teintés d'ardoise pâle\nalignent au bord du ciel toits en poivrière, tourelles et cloche-\ntons! Ils évoquent à souhait la vie brillante du doux pays de\nFrance sous le roi d é m e n t Charles VI et la régence de ses\noncles, Mécènes-batailleurs. Pierrefonds restauré par Viollet-\nle-Duc matérialise pour nous, à peu près, cet idéal.\n   Enumérons quelques épisodes : le Labourage (mars) devant le\nchâteau de Lusignan, où plane la fée-serpent Mélusinc; les\nFiançailles (avril), devant le château de D o u r d a n ; la Moisson\n(juillet) devant celui de P o i t i e r s ; le Départ pour la chasse au\nfaucon (août) devant E t a m p e s ; les Vendanges (septembre) devant\nSaumur; la Curée (décembre) dans la forêt de Vincennes. Plus\nloin, la Tentation du Christ ( L V I I I ) au château de Mehun-sur-\nYèvre. Enfin, trois vues célèbres de l'ancien Paris : les Faneuses\n(juin) avec la Cité et la Sainte-Chapelle; les Semailles (octobre)\nen face du Louvre de Charles V, d'une perfection détaillée;\n derrière la Rencontre des Rois mages (XXXVII), les tours de\n Notre-Dame et la butte montmartroise... P a r delà levert tendre\n des prairies ou l'ocre éclatant des champs surgit ainsi l'affolante\n précision du décor architectural (2); au-dessus s'étend un ciel,\n\n\n  (1) M. Hulin r e c o n n a î t , d a n s les m i n i a t u r e s e x é c u t é e s p o u r le d u c d e B e r r y , quatre\nmains différentes. M o n a p e r ç u s i m p l i f i é n'établit q u e ça et là la d i s t i n c t i o n e n t r e la\npartie originale et la partie t r a d i t i o n n e l l e — s o u v e n t c o n f o n d u e s .\n  (2) M. H u l i n n o u s d é m o n t r a p é r e m p t o i r e m e n t la c o l l a b o r a t i o n d'un s p é c i a l i s t e ,\nMichelet S a l m o n , à c e s d o c u m e n t s d'architecture ( C o u r s d'art et d ' a r c h é o l o g i e d e\nBruxelles, 1907-1908).\n"}, {"page_pdf": 469, "texte": "412                                   DURENDAL\n\n\n\n en bordure presque incolore, renforcé ensuite jusqu'à l'indigo\ndes signes du Z o d i a q u e qui occupent la partie cintrée.\n   J e m'attarde volontiers au tableau de l'Hallali, supérieur à\nmon attente. C'est le plus émouvant du manuscrit : il y passe\nvraiment le frisson des grands bois en a u t o m n e . Dans le Bré-\nviaire Grimant et les délicieuses Heures de Hennessy (trésor que\nrecèle la Bibliothèque royale de Bruxelles), nous retrouverons\nce sonneur de cor et ce vieillard essoufflé tiré par son chien\nvers le sanglier qui agonise sous la ruée haletante de la\nmeute (1). Ah! l'inoubliable clairière entourée de feuillages\nroux, et les fiers donjons de Vincennes profilés dans un azur\nlimpide, qu'on sent vibrer ! L a qualité maîtresse des trois frères\nenlumineurs (ou mieux du meilleur d'entre eux) ne consiste-t-elle\npoint dans le rendu étonnant de l'espace — la scène placée\ndésormais dans et non devant le paysage (2) — principale con-\nquête de la peinture moderne? Quelle surprise aussi que la\ncompréhension des effets nocturnes! Au Mont des Oliviers (L),\nl'artiste a choisi le moment où Jésus va être arrêté; debout,\nseul avec Pierre, au milieu des soldats gisant pêle-mêle sur\nle sol, il apparaît grave et mélancolique, la figure enveloppée\nd'ombre, le n i m b e resplendissant parmi les constellations.\nN'est-ce pas, exprimée déjà de façon saisissante, « cette\nobscure clarté qui tombe des étoiles? » L'indication véridique\ndes taches et rapports de valeur se constate également au\nCalvaire (LX). D a n s les ténèbres découpées par la rangée des\nlances en lamelles opaques, notre peintre a silhouetté tragi-\nquement les trois croix et les échelles. On sait que les Heures\nde Turin offrent des exemples nombreux d'un impressionnisme\ntout pareil. R e m a r q u o n s la verve fougueuse des compositions\ninfernales : pensez à l'effrayant Satan couché sur le gril (XLVII).\n   E n parcourant les scènes religieuses, je ne cherche pas un\nclassement rigoureux des auteurs; je me borne à contrôler au\npassage certaines sources d'inspiration. D a n s l'iconographie\nchrétienne, le sujet de saint Jean à Pathmos (XIV) charme\ntoujours par sa pittoresque naïveté. L e Paradis terrestre (XVIII)\n\n  (1) Découverte intéressante : le groupe des chiens a été directement copié d'un album\nde dessins de Giovannino dé Grassi à la Bibliothèque municipale de Bergame. Giovan-\nnino de Grassi and the brothers van Limbourg by sir Martin Conway (Burlington Magazine,\ndécembre 1910, pp. 144-149).\n  (2) M. Hulin (Cours d'art et d'archéologie de Bruxelles).\n"}, {"page_pdf": 470, "texte": "LES HEURES DE CHANTILLY\n    LES SEMAILLES (OCTOBRE)\n"}, {"page_pdf": 471, "texte": ""}, {"page_pdf": 472, "texte": "                    UNE VISITE AUX HEURES DE CHANTILLY      413\n\n\nest de même une page exquise; elle semble émanée de Masolino\nda Panicale. Sauf leur caractère italien, l' Annonciation (XIX),\nla Visitation (XXVIII), la Nativité (XXXII) ne présentent rien\nde particulier. L'Annonce aux bergers (XXXV) s'ordonne ainsi :\nau centre, cinq anges chanteurs avec des banderoles, de chaque\ncôté, deux anges musiciens; la nuit descend sur la ville, mais\n— près de leur minuscule troupeau — les trois personnages\nattentifs au prodige restent en pleine lumière. L'Adoration des\nMages (XXXVIII) — à rapprocher de Gentile da Fabriano par\nson orientalisme joliment fantaisiste — manifeste une scru-\npuleuse correspondance avec le Cortège des Rois qui lui fait\nvis-à-vis; ce sont bien identiques les costumes ouvrés d'or et les\nétranges petits léopards tenus en laisse. La Purification de la\n Vierge (XXXIX) — vaste escalier et temple exigu — rappelle\nune fresque connue de Taddeo Gaddi à Santa Croce de\nFlorence (1), et surtout un dessin du Louvre (n° 216).\n    Le Couronnement de la Vierge (XL), dit M. Hulin (2),\n« devrait depuis longtemps jouir d'une célébrité universelle,\nétant digne de prendre place parmi les plus belles œuvres d'art\nde tous les temps ». Le coloris raffiné prodigue ce bleu intense\net profond auquel nous découvrons en lui-même un caractère\nproprement religieux. N'est-il point inséparable de l'imagerie\npieuse d'aujourd'hui? Les têtes extasiées des assistants nous\nreportent à la suavité de l'Angelico, dans son Couronnement de\n la Vierge aux Offices; les ailes s'y nuancent de tous lès tons de\n l'azur. La Chute des anges rebelles (XLI) témoigne de cette verve\n fougueuse signalée déjà; les robes dégringolent en volutes au\n milieu des flammèches qui les lèchent, — cependant que là-haut,\n ceux qui demeurent à leur place auprès des stalles vides\n montrent des faces joyeuses; les mains jointes pour la prière\n ont l'air d'applaudir! Les compositions suivantes : le Christ\n menéauprétoire (LI) par une foule enturbannée et des soldats\n lourdement casqués, la Flagellation (LII), l'Ecce Hommo (LUI),\n la Marche au Calvaire (LIV), la Descente de Croix (LVI), la\n Résurrection de Lazare (LXI), l'Entrée triomphale à Jérusalem\n  (LXIII) — scènes animées et claires, avec leurs visages aux.\n  yeux obliques et leurs amusantes architectures — se rattachent\n\n (1) Chapelle B a r o n c e l l i .\n (2) Op. c. p. 189.\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": "414                                    DURENDAL\n\n\ntrès nettement au t y p e siennois des Simone di Martino, des\nL i p p o M e m m i et de leurs successeurs; au retour, je tenterai\nd'utiles comparaisons avec les Petites Heures du duc de Berry de\nla Bibliothèque royale de Bruxelles. Je cite pour les fixer dans\n mon souvenir, la Guérison du possédé ( L I X ) , la Multiplication des\npains (LX), précieusement encadrée, et l'Exaltation de la Croix\n( L X I I I ) . L a Victoire de l'archange sur le démon (LXIV) a pour\n théâtre le M o n t Saint-Michel, joyau de la F r a n c e historique.\n Mons Michaelis in periculo maris..., poétique conclusion de mon\n admiratif aide-mémoire. J e dis adieu aux lettrines enjolivées\n de frêles figurines, souriantes oasis du texte. Un coup d'œil\n encore (fol. 199) à cette impressionnante messe de requiem où le\n catafalque s'allonge en perspective amincie vers le servant à\n l'autel.\n                                                *\n\n    Miraculeuse fusion de la grâce française et de l'harmonie\n italienne, élaborée sur le fond minutieux du réalisme septen-\n trional — les Heures de Chantilly proclament l'apogée de l'art\nfranco-flamand.     Elles sont le produit singulier du cosmo-\n politisme parisien au seuil du XVe siècle (1).\n    L e s frères de L i m b o u r g , compatriotes et contemporains des\n Van E y c k adoptés par la cour des Valois, ont chanté là, à la\n louange de Dieu, un poème immortel. Domine, labia mea ape-\n ries, et os meum annunciabit laudem tuant.\n\n   E n quittant le parvis, d'où le connétable de Montmorency\ninspecte à jamais la régularité des parterres, des marbres et des\neaux, — je rêve à la prédilection m a r q u é e par le duc d'Aumale\nau manuscrit merveilleux. J'imagine le prince examinant sous\nla lampe, au luxueux cabinet des livres, les Très Riches Heures\ncomposées pour son lointain aïeul Jean de Berry, et se réfu-\ngiant avec elles d a n s le j a r d i n clos du passé.\n\n                                                    PIERRE   BAUTIER.\n\n\n\n\n  (1) S. REINACH : Apollo (éd. 1905), p. 209.\n"}, {"page_pdf": 474, "texte": "          Au fond des Bois\n                            I\n\nNe plus rien écouter des paroles   humaines,\nD'un écœurant ennui, si étroitement    vaines\nEt dans des tons si faux et si mal accordés ;\nSe plonger au silence des bois inondés\nD'ombres sourdes, où les mousses savent se taire\nComme les dalles aux préaux des monastères.\n\nVous étiez très versés, moines de   Saint-Benoît,\nDans la science de vivre, quand parmi la sauge\nVous cachiez votre asile aux profondeurs des bois,\nParmi les reposées des cerfs, proche la bauge\nOù dort la harde, et que vous proscriviez, si laid,\nLe tapage des mots, de vos cloîtres muets.\n\nQuand pour vous consoler des vœux que l'on         prononce,\nLe cœur en sang — obéissance, chasteté —\nDu vouloir douloureusement     qui se renonce,\nVous inventiez, en artistes, la volupté\nDu silence, plus doux encor que la musique,\nLénifiant nos sens de son baume      extatique.\n\nVotre cellule était un palais     enchanté...\nEt moi je veux bâtir ma cellule      hautaine,\nLoin du sordide écho des paroles       humaines,\nPrès du liteau paisible et par les loups hanté;\nA l'ombre inviolée que répandent les chênes ;\nEt comme un moine des temps passés, habiter,\nSubtil en l'art de jouir, silence, ta beauté.\n\n                          II\n\n      Viens, quand le soir se couche enfin\n      Aux creux des mousses étoilées\n      Et que la strophe déroulée\n      Du cor flotte dans la vallée,\n      A travers des blancheurs de lin.\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": "416                           DURENDAL\n\n\n\n            Viens, c'est l'heure délicieuse.\n            Sous le ciel aux maies    lueurs;\n            La lune dont coulent les pleurs,\n            Parmi l'herbe des bois en fleurs,\n            Leurs feuilles aux chansons       soyeuses;\n\n            Viens, mon rêve, seul   compagnon\n            Que je veuille et qui me contente;\n            La rivière étroite serpente,\n            La truite saute en Veau courante\n            Dont montent les obscurs     fredons.\n\n            Aucun joug, nulle     servitude,\n            Car vraiment sauvage est l'instant,\n            Dans ces parfums noirs       Vhumectant,\n            Le souffle des bois qui s'étend.\n            O chère, chère solitude,\n\n            Referme tes portes sur nous;\n            En toi je me possède entière,\n            Comme la ronce, la bruyère,\n            L'étoile en goutte de lumière,\n            Le caillou, Veau sombre, les loups.\n\n            Grâce à toi, sans pudeur, il pleure,\n            Mon cœur affamé      d'infini,\n            Quand sonne le cor d'Hernani,\n            A quel amour secret uni?\n            Au seuil d'or de quelle demeure?\n\n                                 III\n\n      Le ciel lilas et doux se mire en la forêt,\n             Qui le berce parmi ses feuilles;\n             Le pli des combes le recueille,\n             Il bleuit l'or frais des genêts.\n\n      Il drape aussi la borne en sa gaine   moussue;\n             De bluets mourants, de pervenches,\n             Des tremblantes lueurs qui   penchent;\n             L'ombre même semble tissue.\n\n      Et ce même lilas, aux douceurs de cantique.\n            Descend en larges ondes calmes\n            Vers la source à travers les palmes\n            Prolongeant son soupir     mystique.\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "                  AU   FOND       DES   BOIS                417\n\n\nTout est tranquille, apaisé, pur;\n      O mon âme, mon âme reste,\n      Loin de la vie au rire dur,\n      Dans cette paix tendre et céleste.\n\n                            IV\n\nPar les coupes mouillées aux souples    balivages,\nLe vent mou fait tomber les feuilles que dorait\nNovembre. Elles s'en vont exprimant ton secret,\nMon cœur, dans leur fluide et nuageux      langage.\n\nUne vague de sons arpégés se propage;\nD'autres suivent rythmées, si bien qu'on se croirait,\nParmi l'heure pâlie, embrumant la forêt,\nAu bord d'un euphonique et blanchissant    rivage.\n\nLe mer du souvenir, aux plages de mon cœur,\nVaguement soupirant, comme de vagues fleurs,\nAux effeuillements doux, projette son écume.\n\nPuis sanglot, rire, baiser, tout s'éteint, nul bruit;\nEt sur la grève aux cendres blêmes         d'aujourd'hui,\nLes pas vont s'effaçant de celle que nous fûmes.\n\n                              V\n\n                       Mon Amour\nMon amour est la rose aux feux lilas et bleus,\nLa rose agreste et fine et qui s'ouvre aux lisières\nDans les mille-pertuis, les cormiers et le lierre,\nOù vraiment tout l'azur du ciel brûle et s'émeut.\n\nQuand, de la lune errante, se meurt l'âme bleuâtre\nEt que la nuit est douce et tiède comme un âtre,\nIl est, au sentier creux traçant son noir sillon,\nParmi les houx, le chant sylvestre du grillon.\n\nIl est la nature humble ou sauvage ou grandiose.\nAh! loin des biens si faux, étroits, des hommes bas,\nSuavité d'aimer ce qui ne change pas,\nD'aimer l'éternité divine dans les choses !\n\n                                               MARIE DAUGUET.\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": "               Chanson de Printemps\n\n  Chanson de P r i n t e m p s .\n  Chanson d'amour qui s'élève de ce cœur tout parfumé de\nvotre présence, chère absente, tandis qu'attristé j'écoute et me\nsouviens.\n  E m o t i o n s lointaines et si proches pourtant, fragiles et vapo-\nreuses qui s'évanouissent en musique dans le silence limpide\nde l'âme.\n  Douceur d'être las et de vivre dans l'après-midi, sans remords,\nsans envie, et de sentir en sa pensée la petite âme aimée s'éle-\nver, comme la fumée d ' u n h u m b l e toit à l'horizon.\n\n\n   S'éveiller en songeant à celle qui va s'éveiller ! posant son\nbras tiède et rond sur la blancheur des draps.\n   D a n s la minute m ê m e où le sommeil détachera son baiser\nde sa bouche et d é t e n d r a l'arc rose de ses lèvres pour en faire\nune fleur de pourpre.\n   Où elle-même écartera de ses doigts, son rêve et le sombre\njaillissement de ses cheveux.\n   P o u r saluer tous deux le jour ensoleillé, miroitant et vibrant\naux parois des fenêtres de l'âme.\n\n\n   L'air d u matin chatouille et remplit les yeux d'un frisson de\nlumière.\n   Sa fenêtre est-elle ouverte? Voit-elle trembler au loin les\nhorizons pâles, au travers des arbres i m p a t i e n t s .\n   Elle sourit. L a pelouse étendue sous ses yeux sourit, les\nbourgeons sourient, les oiseaux gazouillent.\n   On entend l'eau tomber de l'aiguière en cascade de perles.\nU n e horloge sonne : à l'église c'est la fin de la messe.\n   L e chien jappe : le coq c h a n t e ! Elle rit. E t s'éveillent à la\nfois son cœur et ses petits yeux éblouis.\n"}, {"page_pdf": 478, "texte": "                   CHANSON DE PRINTEMPS                     419\n\n   Vous m'avez donné en un baiser votre première pensée, votre\npremier regard et votre premier rire, comme je vous avais dédié\nles miens.\n   Entre les poules qui picoraient dans le sentier, vous avez\ncueilli les premières pervenches et me les avez aussi données.\n   C'est aujourd'hui l'anniversaire de nos fiançailles.\n\n   Puisqu'il est tôt, prenons ce long chemin.\n   Le soleil a chauffé la dalle abandonnée au bord de la grand'-\nroute, où comme deux voyageurs nous nous asseoirons.\n   En attendant qu'il boive toute la rosée des champs et toute\nla brume des lointains.\n   En attendant qu'il brunisse dans les bois les jonchées\nd'aiguilles de sapins et qu'il tiédisse les mousses mortes de\nl'hiver.\n   C'est ici qu'autrefois je pleurais mes essors.\n   Des églantiers y ont poussé. Et sur ces ronces, comme une\nmême tige, étroitement dressés, nous fleurissons de baisers.\n\n  Dans quels mondes nos baisers nous entraînent-ils?\n  A peine mes lèvres se sont-elles posées sur les vôtres que vos\nyeux rieurs et brillants se couvrent.\n  Pèlerins des joies futures, ils rêvent grands ouverts et si\ngraves; mais sans crainte pourtant.\n  Un souffle de vent rejette sur vos tempes vos cheveux et le\nvoile léger qui les enserre.\n  Vous devenez divinement pâle.\n  Mais je retombe au creux de votre épaule, pris de la lassitude\ndorée qui fait pleurer, les lèvres à la coupe même de l'amour.\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "420                        DURENDAL\n\n\n   Regardez bien, vous ai-je dit plus loin!\n   Demain cet asile sera le nôtre; cette maison et ces champs,\nces vergers et ces bois, cet enclos et ces bêtes, nous les parta-\ngerons demain.\n   Enfants comme aujourd'hui, nous courberons sous nos pas\nralentis l'herbe de ces pelouses, nous caresserons le tronc de\nces tilleuls, nous ouvrirons ces portes et cueillerons ces fleurs\ndemain...\n   Mais mon cœur est à vous, depuis hier, depuis un an déjà,\net je vous aime tant ce matin.\n\n  Et je vous montre du doigt le cercle de pays familier.\n  L'horizon des bois, l'horizon des pierres, l'horizon des\nchaumes. Le rail qui fuit, le ruisseau qui serpente, les sources\nentourées de peupliers et les étangs frangés de joncs; tout ce\nqui descend humblement à nos pieds pour faire une vallée\ntoute calme, harmonieuse et verte.\n  Tout ce qui charme d'un mystérieux appel, le marais bruis-\nsant, le champ de graminées et la blanche maisonnette au bord\nde l'eau, entre les saules et les chênes.\n  Mais vous, tournant plus simplement votre doigt vers votre\npoitrine, vous me montrez tout cela et plus encore au fond de\nvotre cœur.\n\n   Le soleil luisait, oblique sur les cailloux bleus du chemin\nd'argile.\n   Nous reprenions notre course, souples, enlacés, chantants et\nclairs, mus du même rythme.\n   Et vous disiez :\n   Quel est ce lien, plus capiteux que le vin, plus lumineux que\nle soleil et plus fort que la vie qui confond nos pas, nos\nétreintes, nos pensées et nos cœurs!\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "                    CHANSON DE PRINTEMPS                       421\n\n\n   Midi. G r a n d silence tiède sur lequel s'enlèvent seuls le son\ngrave des angélus et le tressaillement symphonique des petits\noiseaux revenus.\n  N'est-ce pas que nous sommes seuls encore et confondus?\n  Que rien ne nous distrait, ni le flamboiement j a u n e des\nvitraux, ni la présence d'autres êtres qui parlent et qui s'agi-\ntent de vains soucis, ni le repas, ni les fleurs rouges massées en\ndes vases de cuivre, ni la pénible ritournelle du petit pauvre\nqui vient pieds nus, nous demander un sou par la fenêtre\nentr'ouverte.\n\n  C'est ici que nous vieillirons.\n  A l'ombre de ces murs fermes et vénérables. Sous ces arbres\nque Père plantait hier et que j ' a b a t t r a i demain.\n  Sous ces rideaux de clématites et de chèvrefeuilles qui sem-\nblent éternels.\n  Auprès de ces immuables colonnes de pierre, que le lierre a\ndéjà revêtues.\n  Le long de ces chemins, tour à tour envahis de soleil, de\nfeuilles mortes et de neige.\n  En renouvelant sans cesse notre profond amour.\n\n   Les poules d o r m e n t dans la poussière.\n   Allongeons, sur l'herbe encore h u m i d e mais qui verdit, nos\ncorps riants et las.\n   Songeons simplement — presque sans nous parler — à la\ntiédeur de cette lumière qui se répand dans nos veines, enso-\nleille nos yeux et fait tressaillir toute notre jeunesse en notre\npoitrine.\n   Songeons doucement au bonheur d'être deux sur la terre en\nmêlant nos doigts; en coupant entre nos dents et nos rires, de\nfrêles graminées.\n   Cette terre molle gardera l'empreinte de nos corps.\n\n   Promenades dans le Parc, chères promenades que nous pour-\nsuivions sans lassitude et sans but.\n   Rires ou silences, emportements ou gravités. Nos âmes se\nparlaient sans doute et nos yeux et nos lèvres dans un gazouil-\nlis d'oiseaux.\n   Et nous sentions Dieu entre les branches basses qui cares-\nsaient nos têtes.\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "422                          DURENDAL\n\n\n\n  J'ai pris mes chiens, mes clefs et mon fusil.\n  Mon fusil reluit au soleil, les grosses clefs sonnent joyeuse-\nment dans ma poche et les chiens folâtrent autour de nous en\nnous léchant les mains.\n  Comme tout partage notre allégresse : L e s petits nuages mar-\nbrés, les fines silhouettes lointaines, les bruits perlés de la\nnature, le fox tout blanc et le griffon aux yeux h u m a i n s .\n\n\n   Voici le faîte de la colline que nous avons gravie de notre\ncadence amoureuse et j u m e l l e .\n   E n nous arrêtant parfois pour contempler le miroitement\nd'acier des étangs lointains.\n   C o m m e tout s'exalte et nous envie. L e bruissement de l'eau\nau fond de la vallée, le lamento suave du vent dans les branches,\nles ronces pourpres et les genêts bleus.\n   Nous regardons, les bras tendus. Voici le soleil qui penche,\nvoici les champs, voici les bois, voici la ville, lit ce toit sous\ntrois peupliers, c'est là que nous vivrons.\n\n\n   C o m m e l'air est pur et large.\n   T a n d i s que je vous serre contre moi et que je pose mon bai-\nser sur votre front lumineux et pâle, votre poitrine se gonfle de\ntout le chaste ravissement de notre adolescence printanière.\n   Nos pieds puisent à l'épais tapis de menthe, de saxifrage et\nde t h y m que nous foulons, l'âpre sève qui tressaille et le parfum\nqui flotte sur nos lèvres.\n   Et tandis que nous semblons regarder au loin le garde qui\ntraverse la plaine, nous nous détachons en une seule statue sur\nun éblouissement de soleil et d'amour.\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                     CHANSON    DE   PRINTEMPS                     423\n\n\n  Vieux sapins aux branches étendues comme des bras toujours\nen croix, à quoi songiez-vous, pieux solitaires du N o r d .\n  Quels sommets et quelles neiges regrettiez-vous, sombres\nsapins aux rameaux lissés de fines aiguilles, qui semblez des\nveufs délaissés.\n  Tandis qu'assis à vos pieds, nos chapeaux jetés sur l'herbe,\nnous attendions la gloire du couchant tamisé et la fraîcheur\nmordante de la b r u m e .\n   lin cherchant dans les yeux l'un de l'autre la poignante tra-\ngédie de notre indicible tendresse.\n\n\n   Et vous, étang aux rives touffues et boisées, miroir glauque\net plombé à peine éraillé p a r le vent du soir, étang où nageaient\nles canards sauvages et les ablettes métalliques.\n   Quel âpre décor de forêts, de vallées et de monts, de nuages\ncuivrés et de brumes violacées, vous faisiez à l'image de la gra-\ncieuse enfant, penchée sur vos eaux silencieuses.\n\n\n   Et vous labours du soir, prolongés jusqu'aux collines loin-\ntaines, dentelées de silhouettes b l e u â t r e s ; humbles horizons de\nchoses minces et de toits fumeux.\n   Quel secret gardiez-vous, sous le pas massif des chevaux roux\net des bœufs.\n   Tandis que son naïf regard pesait sur vous ainsi q u ' u n e\ncaresse.\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": "424                          DURENDAL\n\n\n   E t maintenant que le soir est tout à fait t o m b é , qu'un vague\nclair de lune au dehors s'est esquissé, oh, mettez-vous au piano\net jouez !\n   De la musique, un peu, de la musique encore, cette porte\nouverte sur l'idéal, à toutes les pauvres âmes malades.\n   Soulevez du piano la housse de soie fanée, brodée de chrysan-\nthèmes : soyez charitable, jouez !\n   Nos vieux parents t e n d e n t à vos rêveries leurs tempes fati-\nguées. E t moi je ne puis plus qu'écouter, parce que toute mon\nâme est restée dans votre souffle.\n   Des prophéties de Beethoven, des désespoirs de Chopin et\nle « P r i n t e m p s » cascadant de S i n d i n g .\n\n   Cette musique m'était douce et compatissante et je l'ai reçue\nla tête entre les mains.\n   Prenez mon bras.\n   Avant que le sommeil m'ait voilé ces chers yeux que vous\ntournez encore rieurs de mon côté, couple solennel, prémices\ndu foyer futur, traversons une dernière fois en silence ces salons\net ce hall déserts.\n   Que votre âme s'apaise de son dernier effort, au contact de\nmon cœur que vous avez fait tressaillir.\n   Voici de l'espace déjà familier, de la paix et de l'ombre pour\nrepos. Voici mon baiser pour merci.\n\n   E t des baisers encore pour le repos du soir, sur le front, sur\nles yeux, sur les lèvres.\n   Au seuil de la petite chambre où ma fiancée pendant ces\nheures de nuit quittera sa pieuse â m e dorée, où le sommeil la\nsurprendra tout de suite comme une enfant.\n  J u s q u ' a u moment où Dieu l'éveillera, pour entonner la chan-\nson d'un autre jour de P r i n t e m p s .\n                                               J O S E P H BOSERET.\n      Mai 1911.\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                                                             (1)\n              Quatre petits poèmes\n\n                                       I\n\n        Envahissant    le gravier morne, sont venues\n        Des herbes folles et des plantes inconnues ;\n        De grosses poires pendent aux poiriers jaunis\n        Qui le long du chemin se tiennent     recueillis.\n        Les contre-vents sont grand ouverts; chaque fenêtre\n        Respire de nouveau le jour avec bien-être\n        Et la chère maison t'accueille dans ce mois\n        De la rentrée d'Octobre, encore cette fois.\n\n                                      II\n\n        Hume tous les malins, en ouvrant tes volets,\n        Le parfum pénétrant, vague et particulier,\n        Que la petite ville exhale au mois d'octobre;\n        Puis descends au jardin faire un déjeuner sobre,\n        Avec un verre d'eau, une tranche de pain,\n        Et une grappe transparente de raisin.\n\n\n                                      III\n\n        Parce que j'ai chanté l'automne qui commence,\n        Dans le mystère du jardin de mon enfance,\n        Les pampres rougissants,     les suprêmes    bouquets\n        El les fruits fatigués tombant dans les fossés,\n        Parce que j'ai chanté toutes ces choses, telles\n        Que je les ai senties et je me les rappelle,\n        Sans grands mots, écoutant dans mon cœur ruisseler\n        L'eau vive, au souvenir des jours qui m'ont laissé\n        Tant de douceur et tant de simplicité d'âme,\n        On dira que j'ai trop imité Francis       Jammes...\n\n\n (1) Extrait de la Guirlande pour les premiers jours d'octobre, poèmes à paraître\nprochainement.\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "426                           DURENDAL\n\n\n\n                                 IV\n\n      Mets la nappe à carreaux sur la table rustique,\n      Dispose les couverts sonores, et va-t'en\n      Emouvoir le vieux cœur de la pompe, battant\n      Encore cette fois d'un long' sanglot     rythmique.\n\n      Nous nous sommes assis; le repas au grand air\n      Evoque les soupers des soirs de canicule...\n      La lourde guêpe autour des compotiers     circule...\n      Nous mangerons, devenus graves, au dessert\n\n      Les fruits, les derniers fruits que le jardin nous     donne,\n      Le jardin bien connu qui nous fit profiter\n      De toute la richesse ardente de l'été,\n      Et qui nous initie au charme de l'automne,\n\n      En ce jour d'éphémère   et splendide   clarté.\n\n                                                            Louis PIZE.\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "         En marge de la réalité\n\n                       L'art de parvenir\n\n             ARTOR était assis à    la terrasse d'un café du boule-\n                 vard, devant une tasse de café. Il fumait et\n                 se sentait merveilleusement oisif et dispos.\n                 C'était un jour de fête. Il y avait foule. Mais,\n                 il y avait aussi du soleil. E t , quoi qu'il eût la\n                 foule et le bruit en abomination, ce jour-là,\n                 peut-être à cause du printemps, peut-être parce\nqu'il se trouvait dans des sentiments de neutralité bienveillante\nà l'égard du monde et de lui-même, il considérait avec plaisir\nle défilé incessant des passants qui encombraient le trottoir.\n   Plaisir mélangé d'ironie, nécessairement, car si nous aimons\nla société de nos semblables, c'est, surtout, dans l'intention de\nnous moquer d'eux! Cependant, Artor ne se moquait pas,\nattendu que, pour le moment, du moins, il ne se croyait point\nsupérieur aux gens qui, tout luisants dans leurs atours endi-\nmanchés, déroulaient devant lui leur cortège interminable. Il\nressentait, comme si elle avait été sienne, la calme joie qui\nparaissait dans leur aspect, joie faite du loisir du jour, du\nrepas plus a b o n d a n t et mieux savouré, des vêtements plus\nneufs et plus élégants. Ils jouissaient de tout cela, en se pro-\nmenant, en traînant leurs pieds sur les dalles polies des trot-\ntoirs, en se regardant les uns les autres, libres de désirs plus\nambitieux, satisfaits d'être, d'être bien portants, d'être là tous\nensemble, marchant dans la rue, à ne rien faire. Car, si divers\nque fussent les types de tout genre qui passaient sous l'œil\namusé d'Artor, on lisait sur leur face à tous une sorte d'expres-\nsion béate et un peu animale de contentement...\n   De graves époux s'avançaient lentement, puissants de car-\n rure et d'obésité. Monsieur, libéré pour vingt-quatre heures\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "428                          DURENDAL\n\n\ndes soucis et des dossiers de son Administration, mais portant\nimprimée dans les plis solennels de sa redingote raide toute la\ndignité de son importance hiérarchique; Madame, pavoisée\ncomme une galère capitane, balançant sa tête grassouillette\naux chairs couperosées sous un chapeau chargé de voltigeants\npanaches qui, à chacun de ses pas, saluaient comme des\npalmes. Des familles fendaient la cohue, troupe imposante, le\npère en éclaireur, l'air bon enfant, le chapeau rejeté sur la\nnuque, entre les lèvres la pipe d'apparat qu'il soutenait d'une\nmain tendre et respectueuse; la mère ensuite, traînant, la main\ndans la main, par rang de taille, cinq enfants, bousculés, bous-\nculants, pris dans les remous de la presse comme une queue de\ncerf-volant dans ceux du vent... Il y avait des gens quand même\npressés qui se frayaient un passage avec une sorte de froide\ndétermination, en intimidant les résistances; il y avait des flâ-\nneurs, d'humeur musarde, qui s'arrêtaient brusquement au\ndommage de ceux qui les suivaient; il y avait des personnes\npaisibles, posées, résolues à se promener tout à leur aise,\ncomme on se promène, sans faire un pas plus vite que l'autre,\nen dépit des poussées, des chiens et des moutards qui leur\ncouraient dans les jambes. Une vieille dame, majestueuse et\nvolumineuse comme une tour, décorée de soies flottantes, de\ndentelles et de bijoux démodés, s'arrêtait, d'un air de dignité\noffensée, pour toiser un camelot dégingandé qui l'avait frôlée\nun peu vivement.\n   Emporté par le désir, un gamin en haillons, les pieds nus,\ntendait devant la table d'Artor sa petite patte noire, en dési-\ngnant d'un regard suppliant le sucre resté dans la soucoupe.\nArtor regarda un instant les yeux du gamin, brillants dans sa\nface maigre et hâlée; il regarda la petite patte tendue vers lui,\npuis mit dans la paume noire de celle-ci. deux morceaux du\nsucre éclatant et micacé.\n   — Il est doux de donner, se dit-il, surtout lorsque c'est aux\ndépens d'autrui!... Le sucre est un aliment, ajouta-t-il rêveu-\nsement.\n   Sévère, le garçon irréprochable, montrait précisément son\nfacies rasé et son plastron glacé au seuil du café. Serrant sa proie\nentre ses doigts, l'enfant se sauva, en jetant un cri gouailleur.\nLe garçon fit mine de s'élancer à sa poursuite pour venger cette\ninjure, mais il ne bougea pas, car il avait l'âme magnanime.\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                   EN MARGE DE LA RÉALITÉ                          429\n\n\n   Artor considérait avec intérêt ce minime épisode de la lutte\néternelle entre la civilisation qui apprend à respecter l'autorité\net la sauvagerie qui ne connaît que les raisons comminatoires\nde son estomac.\n    Il était prêt à s'abandonner à des philosophailleries d'ail-\nleurs vaines, lorsque se retournant il faillit heurter du visage\nune longue main gantée de j a u n e paille qui pendait toute\ndroite à hauteur de ses y e u x . . . Son regard remonta le long du\nbras que terminait cette dextre élégante jusqu'au visage du\npropriétaire de l'un et de l'autre... E t , en m ê m e t e m p s , les\npensées légères, éparses comme de petites nuées blanches s'éti-\nrant dans le soleil, qui occupaient son esprit, se coagulèrent en\nun gros nuage gris et triste... La récréation était finie! Il allait\nfalloir écouter et, peut-être, r é p o n d r e ! . . .\n    Car l'individu qui l'abordait de cette façon à la fois fami-\nlière et cérémonieuse n'était rien moins que le poète Aloys\nde Melliflore, souriant, p o m m a d é , lustré, parfumé, le monocle\nà l'œil, une fleur à la boutonnière. Aloys de Melliflore — pseu-\ndonyme littéraire un peu mièvre qui dissimulait un nom ger-\nmanique assez rude, — Aloys n'était pas mauvais garçon. Il était\nposeur, très vantard, occupé u n i q u e m e n t de lui-même, tout\ncela avec une sorte d'ingénuité. Ne dédaignant pas les cama-\nrades, au reste, et ne craignant pas d'asseoir sa fashionabilité\nà côté de leur sans-gêne. Action méritoire, car il avait horreur\ndu débraillé, d'autant plus qu'étant, comme il disait, artiste,\n il mettait une sorte de coquetterie à observer la correction la\n plus stricte. L e s règles de la mode lui inspiraient beaucoup\n plus de respect que celles de la prosodie. Les infractions\n à celle-ci peuvent être tenues à hardiesse originale; les infrac-\n tions à celle-là disqualifient un h o m m e ! Ses vers étaient insi-\n gnifiants et gentils et langoureux. Dans les salons où il fré-\n quentait, il laissait volontiers entendre, entre deux sandwiches,\n qu'il avait des penchants pervers. De sorte, qu'il y passait\n pour un garçon passionné et dangereux. Il n'en paraissait que\n plus attrayant. Lorsqu'il devait conférencier dans quelque\n « salon ami », la maîtresse de la maison ne m a n q u a i t j a m a i s\n de lui recommander en m i n a u d a n t de ne pas « effaroucher les\n chastes oreilles de ses jeunes invitées ». E t s'il protestait de la\n pureté de son cœur et de ses intentions, la bonne d a m e se con-\n tentait de sourire d'un air plein de sous-entendus, en le mena-\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "430                             DURENDAL\n\n\nçant du doigt... Il était en réputation auprès des dames qui\norganisaient des fêtes de charité. Il tournait à ravir la pièce de\ncirconstance; il savait « émouvoir tout en c h a r m a n t », rendre\nles misères h u m a i n e s pitoyables sans se départir du bon goût\net sans forcer l'esprit de ses auditeurs à s'arrêter sur des spec-\ntacles répugnants. On ne laissait pas de m e t t r e souvent à con-\ntribution cet agréable talent, et Aloys s'exécutait d'autant plus\nvolontiers qu'il ne m a n q u a i t j a m a i s en apportant sa « pièce de\nvers » de dire, en s'inclinant : « L'obole du poète, Madame! Il\nn'a que le chant de sa voix mélodieuse!... « L e journaliste Sar-\ndonec, habitué des mêmes salons, très aimé des femmes parce\nqu'il leur trouvait à toutes quelque chose de diabolique, paro-\nd i a i t à merveille Aloys : « L e s rimes sont pauvres, Madame,\nles idées loqueteuses et bonnes pour l'asile de nuit, mais\ncroyez que c'est de bon c œ u r ! . . . »\n    Artor se remémorait tous ces détails t a n d i s qu'Aloys, attirant\nune chaise, s'installait à côté de lui :\n    — Je ne vous dérange pas?.;.\n    — P e u h ! . . . Au contraire!...\n    — C o m m e n t : au contraire?...\n    — J e veux dire que loin de me déranger...\n    — A h ! c'est que l'on ne sait jamais avec vous! Vous êtes si\nours, si particulier, si secret, si esquiveur... Savez-vous,\n— Aloys se tourna tout d'une pièce, serré qu'il était dans le\ncarcan de son faux-col, pour regarder Artor — savez-vous, mon\ncher, que de cette façon-là vous n'arriverez j a m a i s à rien?...\n    — J e suis tout arrivé...\n     — Des m o t s ! . . . Il faut sortir de votre coquille, que diable!\n N e pas vous confiner, vous répandre, aller ici, aller là, parler à\n beaucoup de gens, en écouter encore d a v a n t a g e . . . Parler de\n vous-même, parfois, au bon m o m e n t ! Parler d'eux-mêmes aux\n autres, b e a u c o u p . . . J e ne dis pas que ce soit toujours fort gai,\n mais c'est indispensable... On ne s'intéresse q u ' à ceux que l'on\n connaît, et qui voulez-vous qui vous connaisse!...\n     — Mais, vous d'abord, mon cher poète... E t puis, que voulez-\n vous que cela me fasse... Amo nesciri...\n     — Enfin, vous ne nierez pas que vous écrivez, que vous faites\n i m p r i m e r vos écrits et que, par conséquent...\n     — L a conséquence est forcée. J'écris pour me faire plaisir à\n moi-même, et j ' i m p r i m e ce que j ' a i écrit lorsque, n'ayant plus\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "                     EN   MARGE    DE LA R E A T I T É                   431\n\n\n\n de plaisir à en attendre, je veux m'en débarrasser, mettre entre\n moi et quelque pensée qui menace de m'occuper trop long-\n temps l'irrévocable de l ' i m p r i m é ! . . . Ce n'est plus à moi, alors,\n mais au premier venu qui veut le lire... C'est une partie de moi\n qui s'en est allée de moi, parmi les autres, parmi les étrangers.\n Et il arrive que la revoyant par hasard, plus tard, je ne la recon-\n naisse p l u s ! . . .\n   Melliflore donnait des marques d'impatience, faisait claquer\nses lèvres, battait du pied, en m u r m u r a n t de temps en temps :\n «Permettez!... P e r m e t t e z ! . . . » Tellement qu'Artor se tut, en\nsouriant, décidé à écouter désormais, sans plus objecter...\n Melliflore n'avait pas tort; il n'avait pas raison, non plus,\nmais qui jamais a tout à fait raison, qui tout à fait tort en ce\nmonde? L e bon Melliflore s'intéressait apparemment à lui —\nou il avait une heure à perdre en attendant le moment d'aller à\nquelque five o'clock — puisqu'il avait entrepris de lui ensei-\ngner l'art de se faire valoir, qu'il pratiquait supérieurement\npour son propre compte, « Il veut me tirer de la solitude où je\nvis, ignoré, pour me tirer dans la bagarre où il brille, songeait\nArtor. Ce souci part d'un bon naturel! » E t il alluma un cigare,\nassez long, espérait-il, pour durer aussi longtemps que les propos\ndu loquace gentilhomme de lettres... Cependant, Melliflore\napercevant qu'il avait le c h a m p libre, s'élança :\n   — Eh bien! P u i s q u e vous écrivez, je suppose que vous fassiez\npublier un livre — pour vous en débarrasser, c'est entendu, —\nmais sans vous refuser, peut-être, à la flatteuse hypothèse qu'il\nsera lu — un peu, pas beaucoup, mais quand m ê m e ! . . . Parlons-\nen! Qui lira le livre d'un loup-garou tel que vous?... Qui l'achè-\ntera? Les gens de lettres? Inutile de vous apprendre qu'ils ne\nl'achèteront à aucun prix et que si vous le leur envoyez, il n'est\nrien moins que certain qu'ils le liront!... Rien d'étonnant! N e\nnous faisons pas meilleurs que nous ne sommes. Qui dit con-\nfrère, dit concurrent... Moi, je ne lis que qui me lit, je ne cite\nque qui me cite!...\n   — C'est la loi du talion! dit Artor.\n   — Mais, poursuivit Melliflore tout à sa pensée, il vaut mieux\npasser par-dessus la tête des confrères, atteindre le public lui-\nmême en allant le chercher où il se trouve, par exemple dans les\nsalons littéraires...\n   — Littéraires, répéta gravement Artor.\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": "432                         DURENDAL\n\n\n\n   — Oui, littéraires... Il suffirait que vous ayiez quelque habi-\ntude de l'un d'entre eux pour que vous me compreniez... Vous\nvous montrez dans quelques salons, vous causez avec quelques\ngens dont vous oubliez le nom dans le moment même où on\nvous Ta dit; vous vous laissez convaincre, non sans faire des\nmanières, de lire quelques pages « dans l'intimité », devant une\ncentaine de personnes !... Toutes n'écoutent pas, mais toutes\napplaudissent. Il n'y en a peut-être pas vingt qui retiennent\nautre chose que votre nom... Qu'importe! après quelques soi-\nrées, cela fait boule de neige... Vous vous êtes créé un noyau\nde public. Votre livre peut paraître : il n'entrera pas dans le\nmonde comme un bâtard, un orphelin ou un vagabond; il aura\nun père avantageusement connu dans les « milieux lettrés de\nla capitale...» Un murmure flatteur accueillera sa naissance!...\n« Avez-vous vu, ma chère, le joli volume de vers que vient de\npublier Aloys de Melliflore... 'Vous vous rappelez bien, le poète\ndu Myosotis engourdi?... » Cela se répète dix fois, cent fois;\nvotre nom se propage, se retient... La gloire ne commence\npas autrement; il n'y a plus qu'à la laisser grandir... Le profit\nviendra après, car, si on parle de vous, on ne vous achète pas\nencore...\n   — Sans doute, vous êtes à la fois illustre et inconnu, célèbre\net ignoré, éclatant et obscur...\n   — Moquez-vous, continua Aloys, en lissant les doigts de ses\ngants de peau. Moquez-vous... C'est un résultat déjà, et qui\nn'est pas obtenu sans longs et patients travaux !\n   Et sur sa physionomie amène passa le reflet de mille souve-\nnirs tout ensemble amers et comiques :\n   — Apporter des fleurs, ce ne serait rien, mais flûter des\nmadrigaux à des demoiselles sempiternelles qui roucoulent du\nnez et sont toujours prêtes à réciter les Nuits de Musset d'une\nvoix fatale et aigrelette!... Ecouter avec des yeux pâmés quelque\ngrand'mère, clouée dans son fauteuil par la paralysie ou l'obé-\nsité, chanter ou déclamer, faire Cassandre ou Electre, Ophélia\nou Desdémone, Elsa ou Brünnhilde, ou Chérubin!... Ecouter\navec de petits signes approbatifs, des gestes comme involon-\ntaires d'étonnement admiratif!... Puis, dès son dernier glapis-\nsement, s'approcher de ce sépulcre blanchi pour le complimen-\nter avec prodigalité et emphase!... Les plus malins lui serrent\nles mains dans une sorte d'effusion confidentielle, comme si\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "                      EN MARGE DE LA RÉALITÉ                                433\n\n\nl'émotion les suffoquait!... E t je fais comme les autres!... Que\nvoulez-vous? C'est pour le bon motif!... E t puis, ce n'est pas si\nennuyeux que cela!... Ce n'est m ê m e pas ennuyeux du tout...\nVous ne pouvez pas vous imaginer cela!... Au milieu d'un vaste\nsalon bourgeois, sous les regards d'une nombreuse et silen-\ncieuse assistance, trois d a m e s sont assises, plus vieilles que les\nParques, plus solennelles que les Sibylles. Elles ne filent pas,\nelles ne prophétisent pas — elles jouent la comédie ou la tra-\ngédie... C'est le théâtre dans un fauteuil!... Elles se donnent la\nréplique, en faisant un sort à chaque mot et en faisant rouler,\nçà et là, d'un air sombre ou m u t i n , leurs têtes b r a n l a n t e s . . . D e\nleurs bouches édentées, des paroles nasillardes jaillissent, des\nonomatopées, de macabres éclats de rire, des cris étranges et\nsuraigus... Elles se moquent, elles soupirent, elles raillent ou\n pleurent, elles invectivent leur rivale, elles disent leur amour\n ou leur jalousie, elles m u r m u r e n t comme des colombes ou rugis-\n sent comme des tigresses... P a r moments on se pince pour con-\n naître qu'on ne rêve pas, q u e ce spectacle est réel, que ces\n antiquailles véhémentes et les gens qui les écoutent avec une\n apparente béatitude ne sont pas tous des pensionnaires du doc-\n teurGoudron et du docteur P l u m e !... F a t i g u é à la fin de tirades\n sentimentales et de couplets héroïques cadencés par on ne sait\n quel bruit sec de mâchoire artificielle, on délaisse le spectacle\n pour les spectateurs... E t , à la vue de toutes ces faces figées\n dans une expression uniforme d'attention respectueuse, on se\n sent envahi par une joie extravagante en songeant que tous les\n assistants, sans en excepter un seul, s'ils pouvaient être affran-\n chis tout d'un coup de la contrainte des convenances, parti-\n raient d'un éclat de rire énorme et unanime, tellement formi-\n dable qu'il éteindrait les lumières, interloquerait les vénérables\n actrices, les ferait choir de leur fauteuil et donner du nez sur le\n tapis!...\n    Tout en parlant, Melliflore surveillait les passants, toujours\n sur le qui-vive, prêt à répondre au coup de chapeau de ses\n  innombrables « connaissances ». E t les degrés de sa politesse\n  étaient innombrables comme ses connaissances. Il saluait,\n  tantôt en plongeant et en t e n d a n t le chapeau du bout du bras,\n  d'un air ravi; tantôt, roidement, d'un déclanchement bref;\n  tantôt, en touchant simplement le bord de son irréprochable\n  huit-reflets. Il arrivait aussi qu'il se bornât à un geste cavalier\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "434                          DURENDAL\n\n\nde la main, à un hochement protecteur de la tète ou même à\nun clin d'œil. Artor admirait la gamme si exactement graduée\nde ces saluts et l'aisance avec laquelle Melliflore, sans cesser\nde discourir d'un ton satisfait, restait l'œil aux aguets et\nadaptait instantanément son attitude et l'expression de son\nvisage à l'importance et à la qualité du personnage qui appa-\nraissait à l'horizon... Il n'était pas, cependant, sans concevoir\nquelque étonnement du contraste qui, parfois, semblait exister\nentre l'ampleur et le caractère du salut et l'apparence du salué.\nT a n d i s , par exemple, que des messieurs opulents et replets, la\nrosette à la boutonnière, n'obtenaient q u ' u n signe distrait et\ncomme à la volée, un magnifique et cérémonieux coup de cha-\npeau honorait quelque b o n h o m m e calamiteux, aux vêtements\nrâpés, qui traînait la j a m b e d'un air tout à la fois pressé et\nharassé...\n   — Mon cher, ne put-il s'empêcher de remarquer, vous êtes\nun h o m m e a d m i r a b l e . L a mesure que vous mettez dans vos\nvers se retrouve aussi dans la façon dont vous appliquez les\nrègles de la politesse puérile et honnête. Vous marquez mer-\nveilleusement dans la nature et les nuances de vos saluts la\nproportion de la considération que vous avez pour les gens...\nMais, je ne m'explique point, je l'avoue, ni la désinvolture\nplus que familière avec laquelle vous avez traité le monsieur\nplein de morgue de tout à l'heure et la déférence presque\nmajestueuse dont vous avez témoigné pour le pitoyable trotte-\nruisseau qui vient de passer.\n   Melliflore, flatté, sourit d'un air d i p l o m a t i q u e :\n   — Rien de plus facile à comprendre, pourtant, ô homme\nsimple que vous êtes! L e monsieur reluisant est un haut fonc-\ntionnaire que je rencontre quelquefois en soirée... Si j'appar-\ntenais à l'Administration je lui ferais une vaste révérence,\nmais, étant poète, je le salue, sachant lui faire plaisir, en\ncamarade, en confrère... Car, il ne se lasse pas de le répéter, il\n\" caresse de temps à autre la Muse »... Quant au trotte-ruis-\nseau, il est poète aussi, poète de génie peut-être, mais il y a\nlongtemps qu'il a perdu son auréole à force de courir par tous\nles temps à la recherche des accidents, méfaits, sinistres, payés\nà raison d'un sou la ligne, qui le font vivre... Il fait aussi\nl'homme des foules, non par crainte de la solitude — après\nlaquelle, au contraire, il soupire — mais par nécessité. Car tel\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "                    EN MARGE DE LA RÉALITÉ                        435\n\n\nque vous l'avez vu, il fait le reportage m o n d a i n ! Aux premières\nreprésentations, sa figure dévastée, tour à tour morne et\ninquiète, apparaît tantôt là, tantôt ici, dans l'entrebâillement\ndes portes des loges. On le voit aussi à la porte des hôtels où\nse donnent des soirées ou des fêtes, mêlé à la plèbe qui regarde\nles invités sortir de leurs autos ronflantes ou de leurs somp-\ntueux équipages... Il écoute sans envie claquer les portières;\nil compagnonne avec les chauffeurs, interviewe les cochers et\nles valets, puis il m a r q u e dans son carnet : Remarqué parmi les\nhabits noirs... E n somme, tout pauvre, dédaigné et bousculé\npar la vie qu'il soit, il dispose à son gré du pouvoir le plus\nredoutable... C'est lui qui, au milieu de la foule d'une pre-\nmière, dans la cohue d'une ouverture de Salon ou d'une récep-\ntion de gala, discerne les rares gens dont la présence est digne\nde mémoire et qui inscrit leurs noms sur les tablettes de sa\nchronique, pour l'édification de ses lecteurs... E t , à force de\nrépétera toute occasion les noms de ces élus, il les fait retenir,\nles rend illustres et vénérables...\n   — Ah! je c o m p r e n d s ! dit Artor. Connaissant les ambitions\nmeurtries et contrariées par le sort de ce pauvre hère et con-\nnaissant aussi les puissances réclamières dont il dispose, vous\nle traitez non en confrère, mais en m a î t r e ! . . .\n   Il parlait, mais Melliflore n'était plus là. T o u t à la fois\nétonné et content, il regarda autour de lui et aperçut l'élégant\npoète qui, de l'autre côté du boulevard, abordait en s'inclinant,\nchapeau bas, un monsieur haut en couleur qui le regardait\nvenir avec une sorte de cordiale insolence...\n\n                                                ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": "Eugénie et Maurice de Guérin\n\n                            I\n\nOh ! je veux te prier comme on prie une sainte,\nPauvre ange à qui la mort implacable vola\nTon unique bonheur, en prenant     celui-là\nDont l'âme fraternelle à ton âme était jointe.\n\nFidèle au noble enfant qui trop tôt s'en alla,\nMais calme en ta douleur, mais chrétienne en ta plainte,\nTu livrais, jouissant de pleurer sans   contrainte,\nLe doux nom de Maurice aux brises du Cayla.\n\nTous les deuils ont drapé l'horizon de ta vie,\nDeuil mauve de l'absent, deuil noir du trépassé.\nEt c'est pourquoi, telle une sainte, je te prie\n\nDans mon cœur nostalgique au vain espoir fermé,\nLourd ainsi qu'un fruit mûr, lourd d'avoir trop aimé,\nO ma sœur d'Outre-Tombe, ô ma très douce amie...\n\n\n                            II\n\nOn ne saurait l'aimer, on ne peut rêver d'elle\nSans évoquer Maurice, adolescent      fiévreux\nQu'effleurait la fraîcheur de sa main      maternelle.\nHélas! et dont sa main devait clore les yeux,\n\nAmant frêle et profond d'Hellas fille des dieux,\nQui hantait, confidents de sa peine éternelle,\nLe val de l'Arguenon et la source d'Onelle,\nEt les marbres du Louvre au galbe harmonieux ;\n\nSans évoquer Maurice, âme prédestinée,\nEnfant sur qui de loin veillait la sœur ainée,\nVoix de cristal plaintif et vibrant tour à tour,\n"}, {"page_pdf": 496, "texte": "          EUGÉNIE ET MAURICE GUÉRIN                          437\n\n\nPoète épris des bois, des mers et de l'aurore,\nPoitrinaire miné par un funèbre     amour,\nEphèbe triomphant qui dompta le Centaure!\n\n\n\n                      Siegfried\nLe Printemps bienheureux     te convie ù ses fêtes;\nTes yeux sont de grands lacs où se baigne l'avril;\nDans ton corps bondissant, nerveux, souple et viril,\nLa sève des forêts conflue au sang' des bêtes!\n\nLes chênes éternels entrechoquent   leurs faîtes\nNon loin de Vétang sombre aux éclairs de béryl,\nQue fendent, blond nageur sauvage et puéril,\nTes bras nus, écartant les joncs aux frêles têtes.\n\nO Porte-Glaive! Enfant plus joyeux que le jour.\nConfusément ton cœur naïf pressent l'amour,\nMais tu n'en connais point l'allégresse divine.\n\nDemi-Dieu rose et frais, plein d'essors    triomphants,\nTu fais trembler les ours, tu caresses les faons,\nEt l'Ame des grands bois chante dans ta poitrine!\n\n                                            E M I L E CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "                              Flore\n\n                MONSIEUR Joseph Bornai, receveur du Bureau de\n                  bienfaisance de Nivelles, était allé rendre visite\n                  à son ami, le docteur Marloie, installé depuis\n                  peu dans un gros village industriel du Hainaut.\n                     Ils causaient, au dessert, de ce p a y s noir, si\n                  riche et si pauvre, et le docteur disait :\n                     — Vos fonctions vous laissent plus de loisirs\nlà-bas qu'elles ne vous en donneraient ici, où viendraient à\npoint les ressources dont l'assistance publique dispose à\n Nivelles.\n   — Gustave, dit M. Bornai en déposant son verre de vin sur\nla nappe, ne me parlez pas de la bienfaisance officielle : il y a\ndans nos secourus un tas d'ivrognes et de fainéants.\n   — Alors, cela va bien, répliqua le docteur, puisque vous\nn'avez à intervenir que pour les dévoyés, qui doivent leur\nmisère à l'alcool et à la paresse et font tache dans votre popu-\nlation ouvrière travailleuse, économe, donc aisée...\n   — P a s tant que cela: nos ouvrierssont même très imprévoyants\net quand je le reproche à l'un d'eux, il me répond : « Bah ! l'hos-\npice est là pour nous comme pour les autres. » Ils sont bien de\ncette vieille ville ecclésiastique où chacun vivait de sa pré-\nbende, depuis les nobles chanoinesses j u s q u ' a u x gueux, qui\ns'y appelaient d'ailleurs des appréhendés.\n   — Ce temps est loin, Joseph, mais nos bons Nivellois con-\ntinuent de vivre dans u n e heureuse médiocrité, qui serait l'opu-\nlence pour bien des gens d'ici.\n   U n e face bouffie et suante apparut à la porte.\n   C'était la cuisinière du docteur. Elle dit, l'air ennuyé :\n   — Flore est là.\n   — Faites-la donc entrer.\n   Aussitôt une jeune femme se montra, chiffonnant par conte-\nnance un coin de son tablier.\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                               FLORE                             439\n\n\n   — Entrez, entrez, Flore, dit le docteur, ne restez pas là plan-\ntée... Tenez, voici un verre de vin, venez donc choquer avec nous.\n   Flore, ayant trinqué, porta le verre aux lèvres et fit la\ngrimace.\n   — Comment! s'écria le docteur. C'est pourtant du bon, n'est-\nce pas, Joseph?\n   — Du fameux, répondit Bornai, en vidant son verre d'un trait.\n   Flore alla déposer le sien, sans plus y toucher, sur la che-\nminée :\n   — Vous êtes bien honnête, monsieur le Docteur, mais ce\nn'est pas ça des liqueurs pour des gens comme nous; notre\nbouche n'y est pas faite et j ' a i m e encore mieux un peu de noir\ncafé.\n   — Vous en aurez tout à l'heure à la cuisine, F l o r e . . . Et en\nattendant, quelle nouvelle de vous voir?\n   Bomal dévisageait la pauvresse, dont l'apparition lui avait sou-\ndain rappelé — il se d e m a n d a i t à présent pourquoi — un pastel\nanglais, vu dans quelque musée : bouche souriante, joues en\nfleur, des yeux pensifs sous un front pâle et de blonds cheveux\nfrisés moussant d'un immense feutre noir posé de côté.\n   Mais, se sentant indiscret, il s'était levé.\n   — Demeurez, monsieur, dit Flore : tout le village sait ce\nqui se passe chez moi. Je venais demander à monsieur le doc-\nteur de dire à mon h o m m e qu'il devrait aller travailler.\n   — Il va donc bien, Vî Djean? interrogea gaiement Gustave.\n   — Il ne va pas plus mal et nous devrons l'user comme il est.\nIl aura trente ans au Noël qui vient et il promène sa bronchite\ndepuis l'année qu'il a fait ses P â q u e s . . . Comment voulez-vous\nqu'il se refasse? Il n'a jamais pu acheter du lait ni des œufs,\npas même le goudron que le médecin mettait sur ses ordon-\nnances. Mais on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il pourrait être\nplus vaillant. E t ce qui me d a m n e , c'est de le voir faire le\nmalin : quand il travaillait, je lui préparais, pour déjeuner, de\nbonnes pommes de terre au lard. E h bien, cette semaine il m'a\nfait la farce, trois jours de suite, d'avaler sa fricassée et puis de\n rester chez nous parce qu'il avait beaucoup toussé et transpiré\nde la nuit.\n   Ces jours-là, toute la famille a dû se passer de pommes de\nterre pour les lui laisser. Alors, je lui ai dit :\n   — Vous n'en aurez plus, parce que vous les avez eues toutes.\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "440                             DURENDAL\n\n\n\n    C'était une craque, et à l'heure de. midi, j ' a i fait cuire mes\npatates chez mon oncle Firmin, où mes enfants sont allés se\nrégaler, et Vî Djean a dîné d'une t a r t i n e . . .\n    — Mais, Flore, interrompit le docteur, vous savez qu'il a\nbesoin de forces.\n    — Et moi, monsieur le Docteur, pour lui en donner j'ai\nbesoin de liards. C'est un bon porion, il a de la vue dans les\ntravaux de la mine, on en fait du cas et il gagne six francs\npar jour q u a n d il descend à fosse; mais il ne lui plaît d'y aller\nque deux ou trois fois par semaine, et parce qu'il ne fait jamais\nsa quinzaine pleine, il n'est pas gagé, comme on dit, on ne\nlui donne pas de charbon pour son ménage comme aux autres,\net c'est encore cela de p e r d u . . . Sans reproche, j ' a i travaillé plus\nque lui. E t pourtant, bien des femmes se seraient trouvé de la\nbesogne plein les bras au coin de leur feu si elles avaient eu,\ncomme moi, huit enfants...\n    — Mais, Flore, vous n'avez pas huit enfants, voyons, inter-\nrompit encore le docteur.\n    — J'ai eu la disgrâce d'en perdre cinq, monsieur le Docteur,\nmais je les ai tout de même eus, n'est-ce pas? E h bien, pen-\nd a n t des années j'allais au terril, sur les onze heures, ramasser\ndu charbon; il me fallait gratter trois, quatre heures, puis reve-\nnir — une fameuse trotte — avec un sac de près de cent kilos\nsur la tête. J e le revendais deux francs, et je ne demanderais\npas mieux que de continuer cette vie-là, qui m'a pourtant cro-\nquée, mais on ne peut plus aller au terril. Que voulez-vous?\nVous direz comme moi, n'est-ce pas, monsieur, soupira Flore\nen regardant Bornai, contre la force il n'y a pas de résistance.\n   Son teint j a u n â t r e s'était un peu avivé et une goutte de salive\npiquait d'une blanche tache écumeuse sa lèvre inférieure, qui\nlaissait à découvert une gencive d'un rose pâle.\n    Mais le docteur, malicieux :\n   — C o m m e n t pouvez-vous ainsi vous plaindre, vous, une\ngrosse propriétaire?\n    L e regard surpris de Flore le fit poursuivre :\n   — E h bien, et votre maison?\n    De nouveau, les yeux de Flore, des yeux bleus enfantins,\nassombris par de longs cils noirs, prirent Bornai à témoin :\n    — Il vaut mieux rire que pleurer, n'est-ce pas, monsieur? la\ngrimace est plus belle. Ma maison, une cahute sans étage, c'est\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "                                 FLORE                                441\n\nma mère et mon oncle F i r m i n qui l'ont fait construire dans leur\njeune temps. On l'a partagée en deux quand ma pauvre m a m a n\ns'est mariée, pour devenir veuve juste après avoir ramassé deux\nenfants. Elle a pu se mettre alors à travailler autant qu'avec\nquatre bras et comme s'il y avait deux journées entre le matin\net le soir : aller au lin, au houblon, planter les patates, sarcler\n les betteraves, conduire chez les gens, sur une charrette à\n chien, les bouteilles d'un marchand de liqueurs; l'hiver, vendre\n de porte en porte de la laine, du fil et des lacets, tout cela en\n tenant son ménage droit et sans faire de nous des enfants\n de rue.\n     Elle n'a jamais rien brichaudé : l'eau où avaient bouilli ses\n  pommes de terre, elle s'en servait le lendemain pour sa soupe.\n  C'était de l'eau salée, et si peu que ce soit... Elle nous bourrait\n  de navets : « Mangez, disait-elle, ça bouche toujours le trou et\n  il ne faut plus autant de pain. » E t je l'entends encore, sur le\n  pas de la porte, lorsque nous allions chez ma marraine : « Soyez\n  sages, mes enfants, vous reviendrez quand vous sentirez votre\n  petit ventre bien gros. »\n     Il n'entrait de viande chez nous qu'à la ducasse et jamais un\n  grain de café : seulement un peu de chicorée pour brunir notre\n  eau. Et cela ne nous semblait pas mauvais... quand on est\n  jeune! D'ailleurs, monsieur le Docteur sait cela mieux que\n   moi, je m'ai laissé dire que c'était très bon pour la santé.\n      Quand notre chèvre donnait du lait, on le vendait, comme de\n  juste; mais s'il y en avait trop peu, on le gardait pour nous, et\n   ces jours-là, ma sœur Rosine et moi, nous courions au plus vite,\n   à la sortie de l'école, espérant que la première arrivée pourrait\n   tout avaler...\n      Flore souriait à ces pauvres souvenirs d'un âge merveilleux\n   qui nous apparaît à tous comme un temps de bénédiction, et le\n   regard dans le vague, elle reprit :\n      — Une fois, c'était la ducasse de notre coron. Nous en par-\n   lions à l'école, même p e n d a n t la classe, et les enfants ça se vante\n   comme des grands : une avait un gros sou (1) de sa marraine,\n   une autre, une mastoque (2) de son frère marié. Moi, je ne pou-\n    vais compter sur un gigot (3) de personne, et, tout de même, le\n\n   (1) Dix centimes.\n   (2) Cinq centimes.\n   (3) Un centime.\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": "442                          DURENDÀL\n\n\nlundi, à la récréation, sans songer plus loin, je dis qu'après\nquatre heures, je dépenserais un liard (1). Et me voilà partie\npour demander une petite charité chez Mlle Hermance, la plus\nriche du village après M. le Baron. Oui, mais la servante m'a\ndonné la croûte d'un pain rassis, avec quatre doigts de graisse.\nJ'en ris, maintenant, mais alors je bisquais et je n'ai plus eu le\ncœur d'aller briber, hormis — quand il faut, il faut — dans les\ncas de maladie... Ce n'est pas briber, n'est-ce pas, que d'aller,\ncomme j'ai fait, tirer la sonnette des gens pour avoir une robe\nde première communion? Ah! cette fois-là, j'ai rapporté tant de\npièces blanches, tant, tant!... il y avait même un franc du pape,\net celui-là, vous seriez bien saisis de savoir qui me l'avait donné:\nun gros richard, qui gagnait des mille et des mille. Et je me\nrappelle, tout innocente que j'étais, je dis à maman : « Man,\nque je dis, faites ma robe bien simple, comme une cotte de\ndessous, et avec tout ce qui vous restera, vous achèterez une\nmasse de farine et nous pourrons manger à notre faim. »\n   C'est ainsi que nous avons eu, d'un coup, dans notre maison,\npour cinq francs de farine ; et encore maman n'avait pas été\ntrop regardante pour ma toilette, puisqu'il y avait même un\nchapeau, avec des fleurs de pavot comme je n'en ai jamais vu\ndans les champs d'un rouge si bien rouge. On l'a mis tout de\nsuite de côté pour la communion de Rosine, l'année suivante, et\npuis pour la confirmation. Seulement, à la confirmation j'étais\nen service, trop loin pour revenir...\n   Bornai leva son cigare, éteint entre ses doigts. Flore comprit\nl'interrogation et d'une voix indifférente, comme s'il s'agissait\nd'autrui, elle répondit, les mains sur les tempes où déjà se raré-\nfiaient ses cheveux blonds trop tendus :\n   — J'étais en France, avec un briquetier d'ici, que j'ai suivi\ntout de suite après mes Pâques. Maman ne pouvait pas me\ngarder, je commençais à coûter trop cher. C'est un honneur à\nlui rendre, elle n'a jamais dû montrer un honteux visage pour\nses dettes, mais elle ne parvenait pas à payer la taxe de son\nchien ni les huit francs quarante de la commune pour la location\nd'un petit terrain, mauvais comme de la sotte argile, qu'elle\ncultivait elle-même.\n\n\n (1) Deux centimes.\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "                               FLORE                               443\n\n   Un jour, elle reçoit lettre des bureaux que si elle ne paye pas\non viendra vendre sa maison. E t elle devait sept ans : sept fois\nhuit francs q u a r a n t e , comptez sur vos doigts. Là-dessus, elle\ncourt chez M . C h a r l e s , le président du Bureau de bienfaisance,\nun tout à fait bon h o m m e , qui ne prend pas les pauvres gens\npour rien.\n   — C'est bon, L a l i e , qu'il lui dit comme ça, ne vous retour-\nnez pas ainsi les sangs, vous aurez bientôt de mes nouvelles.\n   Et il est allé dire à mon oncle F i r m i n , qui demeure dans\nl'autre partie de notre maison :\n   — Firmin, votre sœur Lalie est dans l'embarras pour sa\ndette à la c o m m u n e . E l l e est pauvre et vous n'avez pas d'en-\nfants. Payez pour elle et je lui ferai tous les mois un bon de\ncinq francs au lieu des trois que lui donne le Bureau de bien-\nfaisance. Lalie est une brave femme, elle me remettra les deux\nfrancs de différence et vous n'y perdrez rien.\n   L'affaire s'est arrangée ainsi, mais il restait le chien et je ne\nme rappelle plus comment on en est sorti. Je sais bien que\nquand ma mère est allée d e m a n d e r au maïeur de ne plus payer\nla taxe, il lui a répondu en la poussant vers la porte : « Si vous\nêtes trop pauvre pour avoir un chien, achetez un baudet. »\n   C'était un h o m m e comme un arbre, mais ma mère a toujours\npensé que ce mot-là ne lui avait pas porté bonheur, parce qu'il\nest mort deux mois après, comme si le diable avait soufflé\ndessus...\n   Le docteur eut un petit rire dont Flore ne s'offensa point.\nMais Bornai, qui n'avait pas souri, d e m a n d a :\n   — Etes-vous restée longtemps en service!\n   — Oui, mais pas chez le briquetier. J'étais un peu plus\nhaute qu'un chou d'hiver et je devais travailler de couple avec\nune femme trop forte pour moi, et comme je la retardais elle me\nbattait tous les j o u r s ; avec cela, mal couchée, peu nourrie et\ntraitée de tous les noms de chien. A la fin, un briquetier de notre\nvillage a eu compassion de moi et m'a ramenée un samedi soir.\nLa semaine suivante, j ' e n t r a i s , pour dix francs par mois, chez\ndes gens qui tenaient des vaches à Merbes-le-Château. Des\nvaches, et pas de t e r r a i n ! Il me fallait chercher la nourriture\ndes bêtes le long des fossés et j'étais battue quand je ne ren-\ntrais pas avec une grosse charge et aussi quand les vaches, que\nje trayais de mon mieux, donnaient trop peu de lait : autant\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "444                           DURENDAL\n\n\n dire tous les jours, elles n'étaient pas nourries. L a femme\n buvait, une femme si méchante qu'elle me tint un jour la tête\ndans le boire des cochons. L e lendemain, par une avisance\nd'enfant, j'ai mis, avant d'aller traire, un peu d'eau dans mon\nseau. Ma maîtresse s'en est prise alors à son homme, qu'elle\nmenait à la baguette, parce qu'il a dû battre le lait une demi-\njournée à cause de l'eau, même qu'il était tout cru de chaud et\nque j ' e n avais pitié.\n    E t j'étais, comme les bêtes, à moitié nourrie; tout à part : le\npain qui séchait ; du beurre pour la semaine, et j'aurais mangé\nma provision le premier jour... Il faut tout dire, le bon comme\nle mauvais : je n'ai jamais eu, pour coucher, de meilleure pail-\nlasse, et aussi longues qu'étaient les nuits, je dormais comme un\npavé.\n    Mais m a grand'mère est venue à mourir et ils ne m'ont pas\nlaissée retourner à son enterrement. Même le dimanche de la\ng r a n d e ducasse ils voulaient encore me retenir, mais alors j'ai\nfait mes paquets et nous avons, moi et Rosine, prié si beau\nm a m a n , qu'elle nous a permis d'aller travailler au charbon-\nnage. Rosine n'avait que douze ans et moi treize; j ' a i dû beau-\ncoup l'aider pour arriver à bout d e notre tâche, qui nous valait\nnonante centimes par jour.\n    Après deux ans, nous avons d e m a n d é un plus fort salaire et\non nous a donné un franc et un quart. L a besogne est aussi\ndevenue plus forte, même trop : je suis tombée malade et il\nnous a fallu reprendre notre ancien travail, avec un salaire\nravalé. Mais je demeurais faible et sans revanche, malgré\nl'huile de poisson que le docteur du charbonnage me faisait\navoir pour rien.\n    J'ai donc dû dételer tout à fait et nous en serions encore sortis\nsi m a m a n n'avait dû rester sept mois dans son lit pour un gros\nfroid gagné sur les chemins. L e médecin lui disait de prendre\ntous les jours six œufs et six pintes de lait. E t le moyen, mon-\nsieur? Nous vivions des nonante centimes de Rosine et des trois\nfrancs par mois du Bureau de bienfaisance. P a r bonheur, il y a\ntoujours de bonnes âmes : les voisines nous aidaient, et des\npaniers tout remplis qui nous arrivaient du Grand Magasin.\nVous avez connu le gros Guillaume qui tenait alors le Grand\nMagasin? Il est mort, mais je ne suis pas en peine de lui : s'il\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "                                FLORE                               445\n\n\nn'est pas allé tout droit au P a r a d i s , c'est que la porte ne s'ouvre\nplus pour personne.\n   Et ainsi nous ayons fini par nous faire un peu quittes de nos\nmisères, sauf m a m a n , qui a gardé de son froid un si gros cou,\nqu'elle doit le soutenir par un foulard...\n   — Un goitre, dit le docteur à Bornai.\n   Un sourire rajeunit le visage fatigué de Flore :\n   — C'est en français, cela, monsieur le Docteur. Je ferais rire\nde moi si je parlais ainsi.\n   Une question de Bornai lui fit reprendre son récit :\n   — A quel âge je me suis mariée? A seize ans, monsieur, et\nVi Djean n'en avait pas vingt. Et comme port de mariage, nous\nn'avions tous deux que notre gentil corps, car à lui comme à\nmoi il manquait souvent quatre liards pour faire un gros sou.\nEt pas de s a n t é ! E t vous ne savez pas le plus beau : Vî Djean\nest spirite et je m'étonne qu'il ne soit pas encore devenu fou. Il\nrevient de chaque séance plus drôle que jamais. Drôle, pas\nméchant : il n'est pas méchant. Ainsi, la semaine dernière, ma\ncousine Palmyre nous est venue demander trois francs à prêter\njusqu'au lendemain. L e lendemain, ni le jour d'après, elle n'a\nrien pu nous rendre et je dis à mon homme :\n   « Nous n'aurons j a m a i s nos sous de P a l m y r e et je suis sûre\nque ça la tracasse beaucoup.\n   » — Eh bien, dit Vi Djean, puisqu'elle ne pourra jamais\nnous les remettre, ne la laissez pas s'alanguir, dites-lui qu'il est\nbon ainsi... »\n   — Non, non, il n'est pas méchant, et s'il pouvait travailler un\npeu plus, monsieur le Docteur, je remercierais encore le bon\nDieu de mon sort. Mais pas plus tard qu'aujourd'hui, ma\npetite fille lui disait : « Allez travailler, papa, s'il vous\nplait... » Et comme il ne répondait pas, l'enfant a dit, un peu\n piquante : « Il me faudrait une belle paire de bottines et la\nvoilà encore au d i a b l e ! »... E h bien, il n'a pas bougé du coin\n de l'étuve.\n    — J'irai le voir tantôt, interrompit le docteur, en flairant le\n bouchon d'une nouvelle bouteille. Au revoir, Flore, passez par\n la cuisine.\n    La femme, après un remerciement, disparut, et le docteur,\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": "446                         DURENDAL\n\n\n\ns'étant passé la langue sur sa fine moustache rousse, interpella\njoyeusement son ami :\n   — Allons, Joseph, goùtez-moi celui-ci : il est encore supérieur\nà l'autre.\n   Bornai goûta.\n   — E n effet, dit-il.\n   Mais il gardait dans la bouche une saveur âcre et salée,\ncomme un goût de larmes.\n\n                                           G E O R G E S WILLAME.\n"}, {"page_pdf": 506, "texte": "                         Nocturne\n\n               A place Saint-Marc est pleine de monde qui va et\n                  vient, d'un mouvement lent qui me donne le\n                  vertige, sous la moirure des lampes et des flam-\n                  beaux, au rythme vulgaire d'une marche clai-\n                  ronnante.\n                    Nous sommes attablés, las et silencieux, à\n                  une petite table du café Florian; autour de\n nous les consommateurs causent, mais je n'entends pas un mot\n d'italien...\n   Je voudrais m'en aller de cette foule qui s'amuse, de ce\nbruit, de cette lumière... Où sommes-nous?... L'air lui-même\nest saturé d'odeurs qui ne sont pas d'ici...\n   La journée fut toute de beauté et de douceur, et maintenant\nc'est le repos inerte et douloureux, parmi l'affreux mouvement\ndes autres, sur une chaise de fer incommode et qui branle...\nVenise, ma Venise merveilleuse, que vous me semblez loin-\ntaine, en ce moment. Je ne vois de vous que les dômes ronds et\ndorés de Saint-Marc qui semblent flotter dans le ciel d'un bleu\nnoir, très loin, derrière un brouillard de lumière.\n   Je suis d'une humeur méchante et irritable; j'en veux à tout\nd'être déçue et d'être triste. A demi étendu sur sa mauvaise\nchaise, comme sur les coussins d'une gondole, mon ami fume\net rêve tranquillement. J'essaye, moi aussi, de rêver et de me\ndétendre, mais je n'y parviens pas. Je regarde mon ami; il\ncomprend ma détresse, car il se lève et sa main cherche\nmon bras. Nous voici sur la Piazzetta. Elle est presque\ndéserte, toute baignée de lune, et fraîche et embaumée d'une\nforte odeur d'eau. L'ombre est belle, le ciel profond et ruisse-\nlant d'étoiles. La lagune murmure, ronfle et respire comme\nun être qui dort, et son sein se soulève, miroitant et lourd.\nNous restons tous les deux serrés l'un contre l'autre, avides et\nmuets, et délivrés soudain de notre grande fatigue. Le calme\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "448                           DURENDAL\n\n\nest immense, malgré le bruit de l'eau; il est entier, parfait et\ntroublant comme la mort.\n   Nous en sentons sur nous le vertige exaltant et la mélancolie.\nNos yeux errent longuement sur la lagune mouvante, où des\nfeux brillent, rares, jaunes et dorés, mystérieux et bougeants...\nU n e tour se devine dans le lointain brumeux, une île imma-\ntérielle qui semble suspendue au-dessus de la m e r ; et l'on\nne saurait dire si elle descend vers elle ou si elle sort de Tonde.\n   Il fait doux, ineffablement, doux et suave. Nous marchons\npas à pas, la brise nous évente, elle joue dans mon écharpe\nqu'elle gonfle et soulève et colle à mon visage. Au bord du quai\ntout blanc que nous longeons, un yacht amarré se débat,\nbrusque et fou, tel un oiseau captif, et nous nous accoudons pour\nle voir danser. J ' a i m e sa coque ronde, goudronnée et humide et\nses voiles aiguës. Là-bas, sur le Canal Grande, d'invisibles gon-\ndoles nagent paisiblement; elles portent, pour s'annoncer, de\nrondes lanternes dont les reflets diaprés t r e m p e n t dans la mer.\nsemblables aux frémissantes grappes d'une glycine. Elles évo-\nluent, se réunissent, se groupent et restent immobiles...\n   C'est d'abord une rumeur que le vent nous apporte, puis un\nmot entier, vibrant, sonore et c h a u d . . . C'est une voix de ténor,\nbrune et souple. Elle nous arrive par lambeaux, tantôt basse et\nlangoureuse, tantôt haute et passionnée. C'est un appel à\nl'amour, un roucoulement sensuel, séduisant et brutal... Ce\nchant semble à la fois innocent et coupable. Il monte dans la\nnuit pure, chaude, voluptueuse, dans la grande nuit harmo-\nnieuse et puissante, toute hantée de rêve et d'extase immobile,\ntoute brûlante de vie!... Il s'élève!... Ah ! si c'était un cri, une\nplainte, un soupir... mais ce n'est rien qu'un chant répété tous\nles jours, une grimace d'amour devant l'amour des autres...\n   Ame pensive et tendre, regarde le petit yacht aux voiles\npointues qui bondit et tangue, se penche et se relève! Ainsi\nmon cœur s'élance et s'apaise, s'inquiète et se soulève, souffre\net jouit... Mon cœur est comme l'eau transparente et sombre,\ncomme la lune magique, épanouie et blanche; mon cœur est\ncomme la nuit paisible et ardente...\n\n                                                H É L È N E CANIVET.\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "                                 Lourdes\n\n                   LE 26 mai 1910, dans l'après-midi de la Fête-Dieu, nous étions\n                     pour la première fois à Lourdes. Nous avions décidé de\n                     célébrer là, le lendemain, un anniversaire précieux, d'an-\n                     ciens souvenirs. Il avait plu le matin et la journée conti-\n                     nuait d'être grise. Les monts pyrénéens se dressaient\n                     autour de nous comme d'immenses terrys noirs au sommet\n                     desquels des trainées de nuages ouatés donnaient l'impres-\n                     sion de grosses et lentes fumées. On se serait cru, non\ndans le midi du soleil, mais dans le pays du charbon et de la suie. C'est à\npeine si, de temps en temps, un peu de vive lumière faisait miroiter, çà et là,\ndans les méandres du gave, l'eau écumeuse heurtée sans cesse aux débris des\nrocs sourcilleux devenus par l'usure des siècles d'humbles galets. Le jour était\nfroid, les pèlerins rares. A la gare, dès le débarquement, des gens de profes-\nsion indécise racolaient des voyageurs pour leurs hôtels. Dans l'unique rue\nqui mène vers le centre du pèlerinage, je fus frappé par l'annonce d'une bou-\ntique de sainteté dont le tenancier vantait sa parenté avec Bernadette !\n   Notre première visite fut pour la grotte célèbre, décrite cent mille fois. Un\nchrétien qui découvre une église, une chapelle, c'est-à-dire un espace où s'age-\nnouiller, est tout de suite chez lui. Tout ce qui nous entourait, encore que ce\nfût dans un pays nouveau pour nos yeux, et fort différent, et surtout fort loin-\ntain du nôtre, nous sembla des choses toujours vues. Nous n'osions nous\navouer tout haut notre déception, mais nous étions déçus de toutes manières.\n   C'était maintenant l'heure du diner, et la pluie recommençait à tomber.\nTout en consommant un repas quelconque, qui nous remit en mémoire ces\nviandes vagues que les menus décorent de mots pompeux, et que Huysmans\nappelle des carnes, nous causâmes. Il y avait très peu de monde, ce soir-là,\ndans l'hôtel, le premier de Lourdes, nous assurait-on, et nos paroles pre-\nnaient, dans le vide de la salle à manger, des sonorités insolites.\n   L'apparition de la sainte Vierge, dans ce coin pittoresque et inconnu, nous\nlit reporter notre pensée vers Notre-Dame de Belgique. Nous avons, en notre\npays, d'innombrables sanctuaires dédiés à la Vierge, ornés de souvenirs et de\nlégendes, plus anciens que ceux de Lourdes. Chez nous, comme ici, la Mère\nde Dieu a honoré de sa présence de très humbles recoins de nos provinces. Que\nde fois elle s'est plu à hanter tel village, tel coin de forêt. tel chemin, tel arbre\nmême. On lit, dans les vieilles chroniques, que la Vierge des humbles se plai-\nsait tant sous le couvert de tel arbre du chemin, dans telle petite chapelle de\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": "450                                DURENDAL\n\n\n\nhameau, que c'était en vain souvent que la piété des fidèles s'ingéniait à trans-\nformer la petite chapelle en église, ou l'église en sanctuaire. Transportée en\ngrande pompe, au chant des cantiques, et avec toutes sortes d'honneurs, la\nbonne Vierge désertait obstinément l'église nouvelle ou le nouveau sanctuaire\npour retourner, la nuit suivante, à sa vieille chapelle ou dans le creux du vieil\norme.\n  Je me souvenais des délicieuses légendes rapportées dans l'histoire des\nVierges miraculeuses de Belgique, de Notre-Dame au Buisson (OEude-\nghien, près Ath), de Notre-Dame du Rempart (Charleroi), de Notre-Dame de\nGaverland (Flandre-Orientale), de Notre-Dame de Tongre (Hainaut).\n   — Songes donc, disais-je à ma femme, qui me faisait vis-à-vis, à la petite\ntable où nous dînions, songes donc à ce qui adviendrait de tout ceci s'il pre-\nnait tout à coup fantaisie à la Vierge de s'en aller d'ici, comme au temps des\nlégendes et des vieilles chroniques.\n   J'avais à peine achevé cette phrase, prononcée à voix haute, car deux musi-\nciens étaient venus s'installer dans la salle à manger de l'hôtel, et il fallait\ndominer le bruit de leur musique pour se faire entendre; j'avais à peine tenu\nce propos peu banal, qu'un vieux prêtre, assis, tout seul, à une table voisine\nde la nôtre, pirouettant de trois quart sur sa chaise, se retournait vivement\nvers nous, et me fixait avec une singulière insistance, sa physionomie expri-\nmant un sentiment qui me parut tenir à la fois de la peur et du mécontente-\nment.\n   — Il n'y a que toi, fit en souriant ma femme, pour avoir de ces idées\nfantasques.\n   Et la conversation dévia vers d'autres sujets.\n   Je ne pensais plus du tout à cette boutade, lorsque vers les 10 heures du\nsoir, dans l'ascenseur de l'hôtel, je me trouvai face à face avec l'ecclésiastique\nque ma phrase avait atteint pendant le dîner, et qui regagnait sa chambre.\nNous logions sur le même palier. Je m'effaçai respectueusement pour le laisser\npasser devant moi. Il s'inclina. Je le regardai s'évanouir dans la pénombre\nd'un long corridor peu éclairé, lorsque, au moment de poser la clef dans la\nserrure de sa chambre, le prêtre se ravisa, et revint vers moi, qui ne m'attendais\npas à cette attitude.\n   — Monsieur, me dit-il, sans soucis des présentations ordinaires, permettez-\nmoi de vous demander si vous êtes pour longtemps à Lourdes? Je désirerais\nvous entretenir quelques minutes seulement, au sujet d'une phrase que vous\navez prononcée tantôt à table.\n  Je demeurai muet de surprise.\n  — Vous avez dit textuellement, et l'abbé me répéta mot pour mot, avec la\nmême intonation que la mienne, la fameuse question du dîner. « Songes donc\nà ce qui adviendrait de tout ceci s'il prenait tout à coup fantaisie à la Vierge\nde s'en aller d'ici, comme au temps des légendes et des vieilles chroniques. »\n  — Je ne crois pas, répondis-je, que nous demeurions plus d'un jour,\nmonsieur l'abbé, je ne crois pas.\n  — A demain, alors, monsieur, à demain si vous le permettez.\n  J'étais, je l'avoue, un peu interloqué. Le vieux prêtre se retourna et reprit la\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": "                                   LOURDES                                   451\n\n\ndirection de sa chambre. Mais il n'avait pas fait dix pas qu'il me revenait une\nseconde fois.\n  — Mon Dieu, monsieur, fit-il, avec sa figure de peur et de mécontentement,\nautant vous demander tout de suite ce que je voulais vous demander demain.\nCroyez-vous, en àme et conscience, à la possibilité de ce que vous avez énoncé\ntantôt?\n  Je réfléchis quelques secondes en fixant mon interlocuteur.\n   Il était manifeste qu'à chacune de ces secondes les rides qui marquaient la\nface du prêtre s'attestaient plus profondes, comme s'accentuent graduellement\nsur la plaque de cuivre les lignes que corrode l'acide.\n   — Oui, monsieur l'abbé, oui, je crois que c'est possible, du moins si je\nm'en rapporte à ce que j'ai lu. D'ailleurs, il n'y a rien d'impossible à Dieu,\nn'est-ce pas?\n   — De sorte que vous vous basez sur des récits entendus, des souvenirs de\nlectures, rien de plus?\n   — Rien de plus.\n   L'abbé demeura pensif, puis ajouta :\n   — C'est étonnant!\n   Nous nous souhaitâmes le bonsoir.\n\n   Le lendemain il pleuvait. Encore! Sous la pluie passaient, dans leurs\npetites voitures poussées par des brancardiers récitant à haute voix leur\nchapelet, des malades, des infirmes.\n  J'ai éprouvé, ce matin-là, une des plus fortes désillusions de ma vie. Il n'y\na pas d'église à Lourdes! En ce point du monde qui voit affluer le plus de\ncœurs affamés de désirs et de lèvres impatientes de prières, il n'existe pas une\néglise digne de cette soif et de cette faim de Dieu! De petites et même de\ngrandes chapelles, rien de plus. L'église du Rosaire est une grosse taupinière\nse cachant presque sous terre. Ce qu'on appelle la Basilique n'a pas les\ndimensions de la nef de mon village. Je ne parle pas de la crypte qui est un\nétouffoir, une cloche à asphyxie. Le plus médiocre chef-lieu d'arrondissement\nbelge est mieux doté, au point de vue architectural, que cette Mecque de la\nprière occidentale où les catholiques affluent depuis tant d'années, par\ncentaines de milliers d'hommes, la bourse aussi large ouverte que le cœur.\nToutes ces chapelles qui ont coûté ensemble des millions n'atteignent pas\nréunies à l'ampleur d'une seule de ces cathédrales dont est fleuri le sol de\nnotre Belgique. Quelle apparence mesquine à côté de nos collégiales ou\nde nos vieilles églises de Bruges, de Gand, de Tournai, de Courtrai, d'Ypres,\nde Renaix !\n   Il y avait là cependant, pour un constructeur inspiré, pour un bâtisseur de\n génie l'occasion unique de s'attester le cadet des artisans de nos cathédrales et\n de réaliser un incomparable chef-d'œuvre. Je me tigurais, en imagination, une\n basilique gigantesque ouverte aux foules par cinq portiques figuratifs de ces\n parties du monde qui envoient leurs fidèles à Lourdes, ou bien encore des nefs\n interminables rayonnantes autour de la roche miraculeuse, comme des raies\n autour d'un soleil. Un artiste de la grande lignée n'eût pas laissé la grotte,\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": "452                                DURENDAL\n\n\nl'endroit sacré touché par les pieds et la robe de Marie, hors du temple. C'était\nle pittoresque, la nature sanctifiée, entrant avec l'art dans la cathédrale. Eût-il\nhésité à comprendre le gave, sous une arche, entre les piliers du sanctuaire? La\nplainte de cette eau tumultueuse, heurtant au roc son onde et son écume se\nfût harmonisée à merveille avec le bruissement des foules et le rythme des\ncantiques religieux.\n   Nous n'avons pas eu ce chef-d'œuvre, et, pour s'élever à la mesure de son\ndésir, il faut emporter les morceaux brisés de son rêve, et rentrer prier la\nVierge de Lourdes dans l'église de son village. A Lourdes, il n'y a pas\nd'église !\n   Désillusionné de ce côté, j'avoue m'être rattrapé au processionnement des\nmalades transportés, malgré l'averse, aux piscines, vers l'eau miraculeuse.\nPour un médecin surtout, c'est un remuant spectacle. Ce défilé de spectres\ncouchés, sur lequel mon regard accoutumé à l'analyse et au diagnostic met-\ntait les noms les plus inquiétants de nos pathologies; ces condamnés à mort\nde nos habituelles thérapeutiques qu'on amène là, qu'on plonge dans l'eau;\nces agonisants que soutient, contre des pronostics sans rémission, la divine\nespérance, qui viennent et qui s'en vont, quelquefois guéris, souvent soulagés,\njamais plus mal, oh î cela m'a paru prodigieux, et la merveille constante de\nLourdes. Car le miracle, selon moi, est là surtout, que des malheureux qui,\nselon toutes les prévisions humaines, devraient agoniser et expirer, fussent\ncapables de s'en aller vivants, avec cette sérénité que j'ai lue dans leurs visages\nde cire, et qui était comme un reflet d'une sérénité céleste. Il y a un peu de\nciel déjà qui luit au travers de leurs souffrances. Quand on a vu ce spectacle,\nde ses yeux, l'adhésion au Credo devient plus aisée : on croit à la résurrection\ndes morts et à la vie éternelle.\n   Nos dévotions accomplies, nous rentrâmes à l'hôtel.\n   L'abbé était assis pensif devant sa tasse vide.\n   — Vous avez bien dormi, monsieur l'abbé?\n   — Heu! Comme ci, comme ça.\n   — Ce n'est cependant pas la conversation d'hier soir, murmurai-je confu-\nsément...\n   — Celle-là même, répondit l'abbé, pensant à ce que je pensais.\n   Il regarda autour de lui. La salle était déserte.\n   — C'est la première fois que vous venez à Lourdes? demanda l'abbé.\n   — Oui, et vous?\n   — Oh! moi, j'y viens chaque année, et je vous étonnerais si j'avouais ce\nque je viens faire ici.\n   — Vous ne venez pas, j'imagine, inviter Notre-Dame de Lourdes à démé-\nnager d'ici pour aller chez vous.\n   L'abbé sursauta d'abord, puis reprenant son calme avec un effort qui me\nparut visible, car si son corps s'était remis de la secousse que ma phrase lui\navait causée, son âme continuait de vibrer, comme une eau qui bouillirait sans\nagiter le vase qui l'enferme.\n   — Dieu me garde, monsieur, d'une invite aussi téméraire, et cependant ce\npèlerinage ressemble bien à une démarche insolite. Dans mon pays, là-bas,\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "                                   LOURDES                                    453\n\nmes confrères, entre eux, me désignent en riant sous cette appellation : le Curé\nde la Vierge absente. Vous ne savez pas ce que cette ironie cache, pour moi,\nd'amertume et de détresse.\n    — La Vierge absente, fit ma femme avec une surprise non feinte.\n    Je lui fis signe, un doigt sur les lèvres, de retenir sa pensée. Je connais\nassez les hommes pour savoir qu'à cette minute le pauvre prêtre n'avait pas\nbesoin qu'on le sollicitât, qu'il était plein de paroles et ne demandait qu'à\nsoulager son cœur prêt à déborder.\n    — Il y a dans mon église, madame, à la porte de la sacristie, un piédestal\ntrès ancien, d'une forme étrange. Les archéologues inclinent à croire qu'il\ndate du Xe siècle. Mais cette pierre singulière est indéchiffrable. Elle repré-\nsente, croit-on, tant les siècles l'ont usée aux angles, elle représente grossière-\nment un ange agenouillé dont on aurait cassé le front, les ailes, les pieds.\nSur la tête, une surface lisse, où se soupçonne une inscription, devait servir\nde socle ou de support à une statue. La légende veut que ce piédestal, qui a\nsubi quelque profanation, soit miraculeux, en ce sens que jamais une Vierge\nn'a consenti à y demeurer au delà d'un terme assez bref. Les vieilles femmes\ndu village racontaient jadis, à la veillée, que dans des temps très anciens, la\nVierge, une vierge remarquablement belle, avait déserté ce socle pour dispa-\nraître à jamais. Les aînés d'aujourd'hui rapportent, de tradition, que vers\nl'époque de la révolution française le même prodige s'accomplit. Je crois réso-\nlument et à cette légende antique, et à cette tradition plus récente, et vous\nallez connaître mes raisons. Avant les derniers inventaires que vous savez, il\nv avait à la porte de la sacristie, sur le singulier piédestal, une fort belle\nstatue de la Vierge. Mon Dieu, je l'ai vu de mes yeux pendant dix-huit ans,\ntous les matins et tous les soirs, chaque fois que j'entrais ou que je sortais,\nque j'allais vers l'autel, ou que j'en revenais. Eh bien, madame, le soir du\nfameux inventaire, à 6 h. 15 exactement, comme je sortais de la sacristie avec\nle personnage qui était venu pour cette triste affaire, le socle était vide      la\nVierge n'était plus là.\n    — On vous l'aura pris, mon cher abbé, on vous l'aura pris, un chenapan,\n un mauvais plaisant.\n    — Non, monsieur, je venais, l'instant d'avant, de passer dans son ombre.\n D'ailleurs le vol eût été impossible. L'église avait été fermée depuis la messe\ndu matin. Seul, tout seul, entendez-vous, j'en avais les clefs et par précaution,\nafin aussi d'éviter des manifestations regrettables, j'avais ouvert moi-même et\nrefermé .les portes derrière le représentant de l'autorité. Et la preuve, monsieur,\n la preuve irréfutable, c'est que dans l'inventaire, dressé en faisant le tour de\n l'église, elle est encore mentionnée, et que l'homme que j'accompagnais,\n en sortant, dit, jetant un coup d'œil au papier officiel qu'il tenait à la main :\n    — Mais, monsieur, il y avait tantôt là, ce me semble, une statue, voyez\n vous-même.\n    Cela est acte dans un documeut officiel, acheva l'abbé, dans une pièce qui\n a la valeur d'un contrat de vente, d'un bail.\n     Nous demeurâmes tous les trois sans dire un mot, pensifs et inquiets. Ma\n femme émue me regardait, et l'un et l'autre nous regardions ce pauvre prêtre,\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": "454                               DURENDAL\n\n\nl'abbé de la Vierge absente, non pas avec l'ironie qu'on y mettait, là-bas, dans\nson pays, mais avec la piété, la compatissancc de deux chrétiens pour ce\nprêtre affligé au plus profond de son âme, et dans une détresse qui n'a pas sa\npareille dans les annales de l'église, ce ministre de Dieu puni par un prodige,\nle plus étonnant de tous les prodiges peut-être, puni pour on ne sait quel\nméfait, dont il n'était pas le coupable, mais la victime.\n\n\n\n  A 11 heures, nous quittions Lourdes, tandis que la pluie continuait de\ntomber, voilant de sa mélancolie les choses et les hommes.\n\n  Haeltert, mai 1911.\n\n                                                              POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "              Le Drageoir aux Épices\n\n  Pour garder nos coudées franches et notre franc parler nous avons prié\nM. Carton de Wiart de se laisser biffer de la liste des membres de notre\ncomité pendant son passage — espérons-le pour Durendal, éphémère — au\nministère de la Justice. Nous ne parlerons plus de lui que dans le Drageoir\naux Epices.\n                                     *\n                                   * *\n\n   LA LÉGENDE DES AIGLES. — Le circuit belge des poètes a eu un inou-\nbliable succès; tous les lunatiques, les lyriques et les buveurs d'azur s'en sont\ndonnés à cœur joie. L'arrivée de la troisième étape à Bergame-Sainte-Agathe\nfut un événement qui fera date dans l'histoire du monde. Une foule immense\nse pressait à l'aérodrome depuis le petit matin ; et l'intérêt fut grand dès le\npremier instant, car les hommes volants qui ne prenaient point part au circuit\nse livrèrent, pour amuser le public, à des exploits divers. M. Albert Giraud\nenchanta l'assistance par de menus mais audacieux rondels autour de la piste;\nM. Valère Gille tâcha de s'élever à l'aide d'un petit ballon rouge, mais il ne\nparvint à prendre sa volée qu'avec l'aide vigoureuse d'un membre du Cercle\nartistique; M. Emile Van Aren berg qui n'avait fait qu'un tout petit bond un\npeu poussif depuis plusieurs jours d'exercice ne parvint malheureusement pas\nencore à quitter terre... A six heures du matin, un point noir s'affirme à\nl'horizon, puis d'autres qui grandissent... Voici d'abord Verhaeren qui\natterrit, les moustaches gelées et secoué d'un affreux éternuement pour avoir\naspiré de la poussière d'astres. Puis c'est Franz Ansel qui fait une chute\nharmonieuse. Puis Kinon. L'intrépide aviateur a passé au-dessus de Tirlemont\nsans s'arrêter au contrôle d'où l'abbé Halflants lui faisait signe, il a rencontré\ndiverses comètes, plusieurs orages et de redoutables présages. Quant à\n Ramaekers il fait une descente brusque, les cheveux pleins d'étoiles et les yeux\n firmamentaux; il a heurté la grande ourse, béni la petite au nom de la Sainte\nTrinité et rencontré des astres nouveaux. Son ami François Léonard l'a\nsuivi dans ses zigzags géométriques, il a composé en route un roman en\ndouze chapitres... Puis d'autres, puis d'autres...\n    On est sans nouvelles d'Iwan Gilkin, il doit s'être perdu dans les ténèbres,\n à moins que pareil au Zeppelin I il ne se soit accroché dans un cerisier.\n Pierre Nothomb est resté en conversation timide avec l'Aube... Jean de Bère\n reste au fond des cieux.\n    Le grand jour est là maintenant, et le soleil radieux déverse sur la glorieuse\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "456                                 DURENDAL\n\n\nplaine des rayons fulgurants. Un véritable tournoi improvisé s'organise et\ntous les aviateurs à la fois prennent leur essor. Ils montent, tournent, redes-\ncendent, s'entrecroisent.\n    Le moteur de M. Albert Giraud ayant eu quelques ratés, M. Paul André\n(qui assurait, l'avons-nous dit? le service d'ordre, et lançait les petites fusées)\ns'empressa de leur demander de collaborer à la Belgique artistisiique et\nlittéraire. Le spectacle est vertigineux! Soudain une collision se produit en\nl'air (ce n'est pas étonnant, le circuit étant bilingue) entre M. Flor Van\nCauwelaert et M. Albert du Bois... Aucun des deux appareils n'en sourire. Mais\nM. F.-Ch. Morisseaux qui avait préparé un mot pour le cas où il arriverait\nquelque accident grave à M. Albert du Bois, ne put résister au plaisir de le\nplacer... Cet animal a cassé du bois, s'écrie-t-il spirituellement en montrant\nM. Van Cauwelaert. M. Fernand Larder en rit beaucoup,\n    M. Georges Rency chronométrait aidé de M. Maurice Dullaert. Mais\ncelui-ci, que la nature n'a pas fait rapide, prenait les minutes pour des\nsecondes.\n    Quelques pick-pockets ont malheureusement au cours de cette belle fête\nexécuté dans le public d'audacieux vols planés. Ils ont trouvé dans la poche\nde M. Verlant une dépêche urgente datée d'août 1906, dans celle de M. Paul\nOtlet un meuble à fiches, dans celle du baron Descamps six exemplaires\nd'Africa, dans celle de M. Maurice Magre le manuscrit égaré de l'An Mille.\n    Le soir un grand banquet eut lieu au Palace Hotel sous la présidence de\nM. Marquet, — qui avait soigneusement préparé la carte —. L'illustre et puis-\nsant financier l'offrait aux aviateurs et aux gens de lettres dont il fut l'ami et\nle mécène. A sa droite se trouvait le grand maréchal de la Cour. Les autres\nconvives étaient MM. Camille Lemonnier, Picard, Jules Destrée, Spaak,\nL. Hennebicq, Fierens-Gevaert, le docteur Doyen et l'évêque de Parenthèse,\nplus quelques ténors et barytons du Kursaal d'Ostende... Ce fut une tète\ncharmante et mémorable.\n                                       *\"*\n\n  D E L ' H Ô T E L DE VILLE A LA DROITE DE RAMAEKERS :\n    M. Pol Demade n'apprécie pas Camille Lemonnier. C'est son droit. Mais\nil est étrange que ce soit dans les escaliers qu'il en use.\n   A l'entrée du dernier hiver, les Amis de la Littérature avaient chargé\nM. Demade d'une de leurs conférences itinérantes, celle sur « le Paysan dans\nla littérature belge ». Ce choix souleva quelques alarmes. Le paysan, mais\nc'étaient les trois Baraque, c'étaient les Hulotte et les Hayot, c'étaient vingt\nhéros de Lemonnier, dont le conférencier allait avoir à parler! Et ce Demade\nne venait-il pas précisément, dans le Patriote (16 octobre 1910) de conseiller\naux jeunes revues d' « éreinter » le doyen des Lettres Belges... M. Georges\nRency interpella du haut de la Vie Intellectuelle, des rapins d'Ixelles pro-\nmirent de descendre l'orateur s'il touchait au Père-la-Victoire, M. Rouvez en\ntrembla et pressentit le redoutable critique d'Haeltert.\n    Que voulez-vous que fît celui-ci? Qu'il restât chez lui, tout simplement,\ns'il estimait que la mission d'apologiste de la littérature rustique belge\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "                       LE   DRAGEOIR AUX        EPICES                     457\n\nse trouvait contrariée par la répugnance personnelle qu'il éprouve pour les\nromans de Lemonnicr.\n    Mais il vint. Et il s'exprima fort convenablement au sujet de l'œuvre de\n Lemonnicr, aussi convenablement que M. Eugène Gilbert, par exemple, est\nhabitué à le faire.\n    La plupart des amis de M. Demade se félicitaient de ce que celui-ci, ayant\neu l'occasion de relire les livres de Lemonnicr, y avait enfin découvert les\nqualités éminentes qui valent bien d'oublier quelques tares.\n    Mais non, il n'en était rien.\n    M. Demade avait-il mis l'honneur de cette conférence des Amis de la\nLittérature au prix d'y exprimer incomplètement sa pensée? Avait-il redouté\nles pommes cuites? Quoi qu'il en soit, il ne reprit son franc parler qu'au\nvestiaire. Il y reprit sans doute aussi trois feuillets qu'il avait prudemment\n réservés dans sa conférence, et qu'au sortir de l'hôtel de ville, il ne risquait\n dorénavant plus rien à confier à l'impression. Ils ont paru dans le numéro\n d'avril du Catholique, sous le titre : De la Cour d'assises à la gauche de la\n renie, et M. Demade les a fait précéder d'un préambule qui est un aveu et qui\n vaut une condamnation :\n     « Au cours d'une conférence sur « le Paysan dans la littérature belge »,\n et à propos de l'œuvre campagnarde de M. C. Lemonnier, j'ai été amené à\n dire publiquement quelque bien de l'auteur du Mâle, du Mort et du Vent\n dans les Moulins. Il me serait désagréable qu'on concluât, de cet acte de\n  justice, qui intéresse trois ou quatre livres, à une approbation des cinquante\n  ou soixante volumes qui constituent l'œuvre entière.\n     » Avant, comme après cet éloge, M. Lemonnier demeure vis-à-vis de tous\n  les lettrés et de tous les lecteurs catholiques, vis-à-vis des gens de sens, de\n  mesure ou de goût, vis-à-vis des honnêtes gens, et je crois même vis-à-vis des\n  lettrés tout court, un détestable écrivain. »\n     Suit : « Ce cas de littérature pathologique, où il entre du satyriasis et de\n  l'exhibitionnisme... immense cochonnaille... style de peau rouge... accoutre-\n  ment de cannibale... littérature de haras .., etc. »\n     De la Cour d'assises à la gauche de la reine, parfaitement, M. Camille\n  Lemonnier a fait du chemin. Mais quel sentier tortueux a conduit M. Pol\n  Demade de l'hôtel de ville à la droite de Ramackers.\n\n                                      *\n                                     * *\n\n   M. Paul André est très fâché, très fâché contre le Pourquoi pas d'abord,\ncontre Durendal ensuite. Ayant fait l'éloge de la Belgique illustrée, le spiri-\ntuel écrivain conclut d'un ton grave : « C'est en considérant une œuvre telle\nque celle-ci, qui honore grandement celui qui a su la mener à bien, qu'on a le\nregret plus vif encore de se demander pourquoi un esprit aussi fin et un talent\naussi délicat que ceux dont est doté (!) M. Dumont-Wilden se sont laissés\ndepuis quelque temps égarer dans les méprisables chemins obscurs et tortueux\nd'une littérature humoristique peut-être, mais bien vaine et peu digne à coup\nsur! \" Si tous les écrivains dont parle l'étincelant critique dans sa chronique\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "458                                 DURENDAL\n\n\ndu 1er juillet ne sont pas dotés à l'égal de M. Dumont-Wilden, tous sont loués\nou vilipendés dans ce même style de plum-cake. Mais tout à coup surgit le\nspectre du Petit Épicier. Dès lors le style de M. Paul André se fait vivant,\nvibrant et indigné. Sa phrase part comme un boulet, crépite comme la\nmitraille. Etudiant un volume de l'abbé Halflants, il constate amèrement que\ncelui-ci consacre des chapitres à « J.-K. Huysmans, Dom Bruno Destrée,\n René Bazin, H. Carton de Wiart, Henri Davignon, Firmin Van den Bosch,\nVictor Kinon et... M. Pierre Nothomb— l'impertinent galopin qui, avec quel-\nques acolytes aussi vaillamment anonymes que lui, estime que la Belgique\nartistique et littéraire est le dépotoir des médiocres... depuis qu'il sollicita très\nhumblement et obtint très largement l'honneur d'y collaborer ». M. Paul\nAndré est donc fâché, très fâché... et nous en sommes tristes, très tristes.\nM. Pierre Nothomb, nous en sommes persuadés, en sera navré. On l'accuse\nd'être le Petit Épicier et il n'en est rien... On l'accuse d' « être anonyme »\nainsi que ses amis — alors que tous les vendeurs et garçons de courses du comp-\ntoir d'épicerie se sont révélés avec tous les détails possibles... On l'accuse\nd'être médiocre, et pour preuve on rappelle sa collaboration à la Belgique\nartistique et littéraire... Mais pourquoi M. Paul André a-t-il accepté cette\ncollaboration si médiocre? Question délicate qui se complique de celle-ci :\nPourquoi M. Paul André n'a-t-il jamais réussi à écrire dans Durendal\n\n                                         *\n                                        * *\n   « ARTILLEURS! NOUS apprenons que M. Ferdinand Larder, directeur de\nla Belgique artistique et littéraire, possède un grade dans l'artillerie de la\ngarde civique. Nous l'en félicitons bien sincèrement. Un noble cœur peut\nbattre successivement sous une redingote directoriale et sous un dolman mili-\ntaire, et nous sommes convaincus qu'on peut faire de la plume et du canon\nun usage également noble.\n   » La Belgique artistique et littéraire est ainsi la seule revue au monde qui\nait à sa tête deux artilleurs : l'un civil et l'autre militaire. »\n                                         (Pourquoi Pas? numéro du 13 juillet.)\n\n                                            *\n                                        *       *\n   ANTICIPATIONS : Dans la Vie Intellectuelle, M. René Feibelman fixe sur\nses tablettes a Au fil des jours » les choses mémorables et comment elles\nl'émurent. Ainsi le 31 mai dernier : « Qui sait si un jour le meeting auquel\nnous avons assisté au Cirque, ce soir, ne sera pas considéré comme un évé-\nnement aussi important que la représentation de la Muette de Portici, d'où\nsortit la révolution de 1830. Est-ce qu'on sait? »\n   Il s'agit d'une vague réunion où MM. Hymans et Vandervelde ont pris la\nparole... L'avez-vous appris? Je n'en ai jamais rien su et, sans doute, ces\norateurs occupés l'ont déjà oublié.\n   Depuis le jour où Francis Jammes mit sa première culotte, l'humanité n'a\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "                        LE DRAGEOIR AUX ÉPICES                                 459\n\n\nvraisemblablement plus connu une minute aussi candide que celle où ce jeune-\ngarde libéral donna ce rendez-vous à la muse de l'histoire.\n\n                                      *   *\n\n   M. Cyrille Van Overberg ayant quitté le ministère, M. Pierre Nothomb,\nquand il collaborera encore à la Belgique artistique et littéraire, devra se con-\ntenter comme honoraires de la gloire de voir son nom paraître entre M. Bodeux\net M. André...\n                                       *\n                                      * *\n   On s'est demandé pourquoi M. Léon Souguenet en voulait au P. Hénusse.\nNe serait-ce pas que Bob ayant un jour spirituellement appelé notre éminent\ncollaborateur du nom de Père Anus, un rédacteur de l'Avenir du Luxembourg\nlui répondit, en parlant non moins spirituellement de M. Sous-goret? Nous\nouvrons un petit referendum au sujet de cette palpitante question d'histoire\nlittéraire.\n\n\n   Il paraît une nouvelle revue intitulée Le Monde. Elle reproduit pêle-mêle\ndes articles de revues Hindoues, Papoues, Portugaises et Scandinaves. Au som-\nmaire, la plupart des articles sont indiqués avec la mention : « Avec illustra-\ntions)). Or les seules illustrations sont des points et des astérisques spécialement\ndessinés par Sneyers. Selon la valeur de l'article il y a à la fin un point, deux\npoints, trois points, sept points... C'est la dernière conception géniale de\nM. Cyrille Van Overberg : les bons points adaptés à la littérature.\n\n                                       *\n                                      * *\n  Dans le Monde, nous trouvons la phrase suivante : « Dans l'Afrique du\nSud, femmes et hommes s'unissent pour réclamer des mesures législatives. »\nOn n'aurait jamais cru que telle était au Cap la fin du mariage.\n\n                                       *\n                                      * *\n  LE DANSEUR INCONNU OU LES SUITES DE LA SAISON RUSSE : Le Gou-\nvernement de la République Française vient d'accréditer comme ministre à\nBruxelles M. KLOBUKOWSKl.\n\n                                                         LE PETIT     ÉPICIER,\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "                         Procès-verbal (1)\n                                                                 Le 7 juillet 1911.\n          Monsieur François-Charles Morisseaux,\n                              rue du Corrège, 76,\n                                                                      Bruxelles.\n                    CHER AMI,\n\n   Comme suite à la mission dont vous avez bien voulu nous charger auprès\nde M. Pol Demade, auteur d ' u n article offensant paru d a n s la revue Durendal\nde juin 1911 et intitulé « Bobine et Casimir », nous avons adressé à M. Pol\nD e m a d e u n e première lettre p a r express ainsi conçue :\n\n               « Monsieur P o l D e m a d e , à Haeltert.\n                    » MONSIEUR,\n\n  » Ayant à vous entretenir d'une affaire u r g e n t e , nous vous prions de bien\nvouloir n o u s fixer u n rendez-vous à Bruxelles.\n  » Veuillez agréer, Monsieur, n o s salutations.\n     » (Signé) A. MADOUX.                           (Signé) ALBERT GIRAUD. »\n\n  Deux cartes-visite jointes.\n  M. P o l D e m a d e n o u s a adressé la réponse suivante :\n                                                                  t. 4 juillet 1911.\n               » Docteur P o l D e m a d e , à Haeltert.\n                    » MESSIEURS,\n\n  » Veuillez me faire savoir, s'il vous plaît, d e quelle affaire urgente vous\ndésirez m'entretenir. Retenu ici par des devoirs professionnels, il ne m'est\npas toujours si aisé que vous le croyez de fixer des rendez-vous à Bruxelles.\n  » Agréez, Messieurs, mes salutations.\n                                                   » (Signé) D r P O L DEMADE. »\n\n   Au reçu de laquelle nous avons envoyé u n e seconde lettre, dont voici\nle texte :\n                                         « Bruxelles, le 5 juillet 1911.\n                    »   MONSIEUR,\n\n  » A notre grand regret, il n e n o u s est pas possible de vous exposer par\nécrit l'affaire dont nous avons à vous entretenir.\n\n\n  (1) Ce procès verbal nous est communiqué par M. Charles Morisseaux, qui nous prie\nde l'insérer « en réponse à la critique de son livre Bobine et Casimir parue dans le\nnuméro de juin de Uurendal et signée : Pol Demade »\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "                                  PROCES-VERBAL                                461\n\n\n  i) Veuillez donc avoir l'extrême obligeance de nous faire savoir où et q u a n d ,\nà votre choix, nous pourrons nous rencontrer.\n  » Agréez, Monsieur, nos salutations distinguées. »\n\n   N'ayant pas reçu de réponse le lendemain à midi, nous avons annoncé\nnotre visite à M. Pol D e m a d e pour le lendemain vendredi, entre 10 heures\net midi. L e jeudi soir, nous avons reçu la lettre suivante :\n\n                                                               « 6 juillet 1911.\n              » Docteur P o l D e m a d e , à Haeltert.\n\n                   » MESSIEURS,\n\n   » Etais-je naïf en vous posant ma question d'avant-hier! U n ami me révèle,\nà la seule vue de vos cartes de visite, q u e vous pourriez bien être de ces\npersonnages que le Petit Journal représente en couleurs, graves et compassé?,\nautour des gens qui se battent : des témoins pour duel !\n   » Vous voudriez tout bas, que je m e batte, car vous n'avez garde de l'écrire,\nde telles écritures étant compromettantes.\n   » Me battre! Quel noir dessein! P o u r q u o i ? Contre qui?\n   » Avant tout, j e veux vous faire observer trois choses :\n   » Le duel est u n e stupidité. Ce n'est pas moi qui le d i s , c'est mon ami\nPaul de Cassagnac : « Le duel n'a j a m a i s rien p i o u v é au point de vue de\n» l'honneur, l'honneur étant plus haut q u e le duel. »\n   » Le duel est défendu par la loi religieuse, et je suis catholique.\n   » Le duel est interdit p a r la loi civile et nul Belge n'est censé l'ignorer.\n   » Et, s'il n'était ni stupide, ni défendu, pourquoi me battraisje ? Médecin\ntoute la semaine, et un peu publiciste à certaines heures, je ne connais que\nle maniement d u bistouri, de la seringue et de la p l u m e .\n   » On m'assure q u e m a franchise de parole et d'écriture offusque certains\nauteurs. T a n t pis pour e u x . Qu'ils fassent comme moi : qu'ils gardent une\nbelle indifférence.\n   » Cessez donc, Messieurs, de vous occuper de moi, fut-ce par pli recom-\nmandé.\n   » Vous avez trop de bon sens pour vouloir que je devienne stupide,\ncriminel et e x c o m m u n i é , pour la satisfaction platonique d'un Monsieur q u e\nje ne connais ni d'Adam ni d'Eve et q u i , s'il veut se battre avec moi, n'a qu'à\nuser de l'arme dont on se sert dans sa profession : la p l u m e .\n   » Au regret et adieu, Messieurs.\n                                                    » (Signé) D r P O L DEMADE.\n  » Vous ferez d e ceci l'usage qu'il vous plaira. »\n\n  Après avoir lu cette lettre, nous avons estimé notre mission comme étant\nsans objet.\n  Nous vous prions, cher a m i , d'agréer l'expression de nos meilleurs\nsentiments.\n    (Signé) A. MADOUX.                               (Signé) ALBERT GIRAUD.\n  Bruxelles, le 7 juillet 1911.\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "402                              DURENDAL\n\n\n  « Messieurs Alfred Madoux et Albert Giraud, Bruxelles.\n              » CHERS MESSIEURS,\n\n   » J'ai le plaisir de vous accuser réception de votre lettre de ce matin. Je\nvous remercie sincèrement pour vos bons soins et je m'excuse de vous avoir\ndérangés inutilement. Là où vous croyiez rencontrer un écrivain, vous avez\ntrouvé un cuistre. Je suis désolé de vous avoir occasionné cette promiscuité.\n   » Un fait est acquis : derrière l'article offensant de Durendal, vous et moi\nsupposions qu'il y avait quelqu'un ; nous constatons qu'il n'y avait, qu'il\nn'y a personne.\n   » En vous disant merci pour votre si obligeante courtoisie, je vous\ndemande de croire, chers Messieurs, à tous mes meilleurs sentiments de\nreconnaissance et de dévouement.\n                                              \" (Signé) F . - C H . MORISSEAUX.\n\n  » Bruxelles, le 7 juillet 1911. »\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nL'officier c o n t e m p o r a i n , par le capitaine D'ARBEUX. — (Paris, Ber-\n   nard Grasset, éditeur, 1911.)\n   a Les symptômes de décadence datent d'aussi loin et sont aussi graves\ndans nos corps d'armée que sur nos vaisseaux. »\n   Telle est l'affirmation qui sert de prélude au livre du capitaine d'Arbeux;\nil en constitue d'ailleurs le leid-motif au travers de ses 200 pages.\n   La peinture est-elle poussée au noir? Nous ne connaissons pas l'armée\nfrançaise assez intimement pour oser émettre un avis fondé à ce sujet. Mais\nce qu'il nous est cependant permis d'affirmer, c'est la ressemblance de la\npeinture avec son modèle. Oui, visiblement, pour tout officier instruit et expé-\nrimenté, l'étude de l'armée française contemporaine fait découvrir de nom-\nbreuses et d'incontestables tares morales et des vices d'organisation révélateurs\nd'un état morbide dangereux.\n   a L'armée française, dit le capitaine d'Arbeux, a l'aspect de force et de\ncalme d'un beau vieillard qui se contente de manger et de se promener, mais\nqui tombera d'une seule pièce le jour où il sera obligé de fournir un gros\neffort. »\n   D'Arbeux, nous rappelant cette vérité bien connue des militaires, que tant\nvalent les officiers tant vaut l'armée, entreprend de nous faire pénétrer à sa\nsuite dans le fond de l'âme des officiers français contemporains.\n   Le corps d'officiers français se dissocie, affirme-t-il tout d'abord. La\nquestion sociale travaille la hiérarchie militaire et de nombreux officiers\névoluent vers les partis extrêmes.\n   Loin de montrer quelque cohésion et de la prouver par des actes de soli-\ndarité, les corps d'officiers sont agités par toutes les querelles politiques, reli-\ngieuses, économiques et militaires de notre époque. L'uniforme n'abrite plus\ndes cœurs qui se comprennent; les officiers ne sont plus des frères d'armes\nunis par le patriotisme, des camarades solidarisés par le même labeur, ils\nsont, ou des indifférents, ou des adversaires, qui déguisent leurs sentiments\nréels avec plus ou moins de franchise.\n   Le capitaine d'Arbeux date cet état d'âme des officiers français de l'affaire\nDreyfus. Toutefois il ajoute que cette brusque convulsion n'ayant été elle-\nmême qu'une conséquence, elle n'a fait que préciser des tendances restées\njusqu'alors confuses dans l'ombre du drapeau.\n   Le capitaine d'Arbeux voit la cause de cet état d'esprit dans le séjour\nprolongé des régiments dans les mêmes garnisons. Les officiers n'étant plus\ndes déracinés de carrière comme autrefois, se sont créées des relations dans\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": "464                                DURENDAL\n\n\n\nleur garnison, beaucoup s'y sont mariés si bien que peu à peu ils se sont\ndétachés de leurs camarades de régiment. La diversité des existences a amené\nla divergence des opinions et l'opposition des intérêts. La suppression des\npensions d'officiers et des cercles militaires a achevé l'affaiblissement de ce\nqui était demeuré de l'ancienne camaraderie entre officiers.\n   U n deuxième dissolvant, d'après d'Arbeux, c'est la lutte entre officiers\nsortis du rang et officiers sortis des grandes écoles (Saint-Cyr et Polytech-\nnique), qui, au lieu de se fondre en un corps homogène, se sont juxtaposés.\nCette division a été favorisée par l'esprit égalitaire outrancier à la mode en\nFrance à notre époque.\n   Comme causes secondaires de la dissociation du corps des officiers, le\ncapitaine d'Arbeux cite encore les mesures prises par le gouvernement pour\n« démocratiser l'armée », ainsi que l'intrusion des politiciens dans les affaires\nmilitaires, qui tend constamment à éloigner l'officier des choses de sa\nprofession pour le porter vers des préoccupations d'éducation civique, huma-\nnitaires et sociales. Enfin, reste le favoritisme qui fleurit sous la troisième\nrépublique, où il s'est multiplié à l'infini en devenant essentiellement poli-\ntique et démocratique. D'Arbeux cite un chiffre très suggestif : en 1910, le\nministre de la guerre a enregistré vingt mille « coups de piston » sous forme\nde lettres, notes ou apostilles en faveur d'officiers intriguant pour obtenir de\nl'avancement!\n   La dissociation du cadre des officiers a entraîné, selon d'Arbeux, sa ruine\nmilitaire et sa déchéance sociale.\n   Sa ruine militaire se constate par le relâchement de la discipline provoquée\npar l'insoumission générale des esprits en France vis-à-vis de l'autorité sous\ntoutes ses formes : familiales, politiques et sociales; la diminution du temps\nde service et les nouveaux règlements d'exercices, d'où les mouvements à\nrangs serrés ont été élagués dans une proportion trop considérable et surtout\ndiscrédités comme étant de peu de valeur ont, de leur côté, contribué à éner-\nver la discipline militaire; enfin, l'indulgence et la faiblesse des chefs mili-\ntaires ont dans cet amoindrissement leur part de responsabilité.\n   Enfin, le dégoût de la profession des armes résultant du travail intense\nauquel l'instruction des soldats du service à court terme astreint les officiers,\nvient achever l'œuvre de destruction des causes prémentionnées.\n   « Pour leur aggravation de peines, conclut d'Arbeux, les officiers n'ont\nreçu de leurs chefs et de leurs hommes que des compensations négatives. Ils\nont perdu leurs loisirs, leurs satisfactions professionnelles, et, par suite de la\ncrise de l'avancement, ils subissent un dommage pécuniaire et moral !\n   » Mais, plus encore que par le monotone et implacable service, l'officier\na été accablé par l'indifférence que ses chefs montrent à son égard, tandis\nqu'ils affectent à l'égard du soldat la plus bienveillante sollicitude. »\n   L'insuffisance des appointements, aggravée par l'abolition de la dot pour\nles femmes d'officiers, ont eu pour résultat que, « faute d'argent, l'officier vit\n de plus en plus en marge de la bourgeoisie, qui le méprise en l'enviant, et\ndu peuple qui le déteste ».\n   Faut-il s'étonner que dans ces conditions d'existence, qui commencent\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": "                                  LES LIVRES                                    465\n\n\nseulement à être connues des familles, le recrutement des officiers français se\nfasse plus difficilement.\n    D'Arbeux le prouve par l'abaissement du niveau très réel de la valeur des\nsaint-cyriens et même des officiers sortis des écoles de Saint-Maixent. Aussi\npousse-t-il ce cri d'alarme : « Le péril est que les officiers tarissent, en les\ndétournant, les sources du recrutement des grandes écoles militaires. Le\nreciutement des officiers est sapé par la propagande de plus en plus acharnée\net irritée que les officiers font contre leur profession même. »\n    Dans un corps d'officiers animé d'un tel esprit, les procédés démagogiques\nne rencontrent guère d'obstacles. « Les flatteries à l'égard du soldat ont rem-\nplacé l'action stricte de la discipline, soutient d'Arbeux. Un officier ne parle\nplus à ses soldats sans leur dire : « Mes amis... Il n'exige pas d'eux le plus\nmince effort sans les comparer aux héros les plus sublimes! »\n    « A ce régime l'armée a perdu la notion de l'effort : l'officier vieilli, sceptique\nou hypocrite, exige moins; le soldat, ne se sentant plus dominé, maté par\nune force supérieure, pèse de plus en plus sur ses chefs. Il sait qu'il sera plus\nfort qu'eux s'il le veut, car les recommandations politiques sont tout et\npeuvent tout dans l'armée, malgré les colonels et les capitaines. »\n    Le dernier chapitre du livre que nous analysons ici traite de la presse\n militaire et du programme politique et social des jeunes officiers.\n    Il nous montre ceux-ci évoluant vers les partis politiques extrêmes de\n droite ou de gauche, se groupant autour des journaux militaires spéciaux\n reflétant leurs tendances. Leur programme est d'ailleurs essentiellement\n limité à des préoccupations pécuniaires et sociales, et la technique militaire\n reléguée au second plan.\n    « L'officier a perdu son abnégation quand il a vu qu'on le négligeait par\n trop et sa résignation quand il a vu qu'il suffisait de s'unir, de crier et de voter\n pour obtenir. »\n    Il est entré dans le mouvement associationniste, comme l'écrit d'Arbeux, et\n la tendance actuelle est aux groupements qui se passent de leurs chefs directs.\n    L'action des officiers par la plume et le journal accélère, d'après d'Arbeux,\n le mouvement associationniste. Déjà les mots de « Syndicat des officiers » a\n été prononcé : dans beaucoup de tables d'officiers cette idée est discutée. Elle\n paraît encore une exagération, mais le paraîtra-t-elle longtemps? d'Arbeux ne\n le pense pas, car les officiers découvrent peu à peu les intérêts sur lesquels\n ils peuvent s'entendre et s'unir. « Tant que la tranquillité régnera, l'armée\n conservera son apparence de solidité, mais que la moindre perturbation se\n produise et l'on verra le retour d'incidents pareils à ceux qui stupéfièrent la\n  France lors des troubles du Midi en 1907. »\n     « Que la société soit agitée violemment et l'armée fortement imprégnée\n  d'idées associationnistes se constituera en syndicat, comme une solution sur-\n  saturée cristallise dès qu'on l'agite. »\n     Et d'Arbeux conclut en écrivant que la France « doit résoudre à nouveau\n  le problème militaire ».\n     La première des questions à résoudre est de déterminer la place dans notre\n  société démocratique et égalitaire des militaires de carrière.\n"}, {"page_pdf": 525, "texte": "466                                 DURENDAL\n\n\n\n   « L'armée est le soutien du gouvernement : il faut donc que la moyenne\ndes officiers soient satisfaits de leur sort et que la question sociale ne les agite\npas. Quand les officiers sont mécontents, ils cessent d'être les soutiens du\nrégime établi pour en devenir les plus dangereux adversaires. »\n   « Les récents exemples des révolutions turque et portugaise, les révoltes\nbrésilienne et grecque devraient ouvrir les yeux aux républicains français.\n11 n'est pas de loyalisme qui tienne devant la détresse matérielle et morale, n\n    « Au lieu de répéter inlassablement les erreurs historiques et d'associer ces\ndeux termes : soldat et coup d'Etat, les Français devraient considérer qu'une\nrévolution n'est possible que lorsque les cadres subalternes d'une armée sont\nacquis aux partis hostiles au régime au pouvoir. »\n    « La république bourgeoise actuelle, en laissant une crise matérielle et\nmorale ravager les cadres subalternes de l'armée, commet la même erreur que\nl'Ancien régime expirant. »\n    « Si la démocratie française ne sait pas attirer dans les cadres de son armée\nl'élite de la jeunesse, tôt ou tard elle sera impuissante contre l'ennemi ou\nverra se tourner contre elle-même des officiers irrités. Que chaque Français\nsonge qu'il y va de l'existence de la République et des destinées de la\nPatrie ! »\n   Il est à souhaiter que le livre du capitaine d'Arbeux soit lu et surtout médité\nen haut lieu en Belgique.\n\n\nLe maréchal d'Ancre et Léonora Galigaï, par M. FERNAND\n   HAYEM; notice biographique de M. ABEL LEFRANC. — (Paris, Plon et\n   Nourrit.)\n   L'imagination de quelques romanciers et même de certains historiens, à\ncommencer naturellement par Michelet, a enveloppé d'une auréole sombre\nla physionomie de Concini et de sa femme. Tellement que l'on ne saurait\nsonger à ces deux Florentins sans évoquer des images de sang, de poison et\nde magie. Fernand Hayem, dont M. Lefranc retrace dans une introduction\némue la brève carrière, s'était donné pour tâche de remettre dans le jour de\nla réalité ces figures travesties par la légende et par la fantaisie. Il semble\nbien ressortir de la partie de son travail qu'il a pu achever que les Concini\nn'ont point trempé, comme on l'a prétendu, dans l'assassinat de Henri IV,\nauprès duquel ils étaient en faveur, et que leur principal crime résidait dans\nleur rapacité et dans l'impudence avec laquelle ils exploitèrent leur influence\nsur leur compatriote Marie de Médicis.\n                                                                        A. G.\n\nH i s t o i r e g é n é r a l e d e l'art (collection Ars Una) : l'ltalie du Nord, par\n   M. CORRADO RICCI. Un vol. ill. — (Paris, Hachette.)\n   Personne n'était mieux désigné que M. Corrado Ricci pour entreprendre\nd'enfermer en un volume de quelques centaines de pages l'histoire, prodi-\ngieusement riche en œuvres et en ouvriers, de l'art dans les provinces septen-\ntrionales de la Péninsule. Entreprise d'autant plus difficile que presque\n"}, {"page_pdf": 526, "texte": "                                LES LIVRES                                 467\n\n\nchacune des cités principales du Milanais, de l'Emilie, de la Vénétie, etc.,\na été, à son tour, le centre de rayonnement d'une école qui, tranchant parmi\nles autres écoles contemporaines de l'Italie, marque, au milieu des grands\nmouvements esthétiques dont elles sont toutes tributaires, une originalité\nparticulière dans l'originalité générale.\n   Ravenne, Modène et Ferrare, Vérone et Padoue, Milan, Venise, Parme et\nBologne, avec leurs monuments et leurs inventeurs de beauté de tous les âges,\nmosaïstes anonymes, sculpteurs et peintres dont les œuvres belles ou char-\nmantes ont imprimé le nom dans la mémoire des hommes, sont évoqués les\nuns après les autres dans les pages de ce livre. L'abondance de la matière\naurait pu faire de celui-ci une sèche énumération ; le talent de l'auteur en a\nfait un ouvrage de claire et savante synthèse, où le détail érudit apparaît\nconstamment comme l'illustration d'une éloquente exposition d'ensemble.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\nLes Maîtres classiques du dix-huitième siècle, par VICTOR\n  HALLUT. — (Bruxelles, aux éditions du Thyrse).\n  Voici un petit livre des plus intéressants qui, sous son titre modeste et en\nses dimensions restreintes, renferme plus d'idées et de vues ingénieuses que\nmaints copieux in-octavo de critique érudite. Dans les quatre chapitres qu'il\nconsacre successivement à Bach, Haydn, Mozart et Beethoven, M.Victor\nHallut n'a pas eu la prétention d'analyser, de façon approfondie, l'œuvre de\nces maîtres, chose déjà faite d'ailleurs et même plus d'une fois. Mais, ce\nqui n'avait peut-être pas encore été tenté ni réalisé jusqu'ici, il a cherché à\nrassembler en quelques pages brèves, condensées et substantielles, les traits\nconstitutifs de quatre d'entre les plus grandes figures musicales duXVIIIesiècle.\nCet album d'esquisses, tracées d'un crayon à la fois ferme et délicat, atteste\nune largeur de compréhension et une faculté de pénétration synthétique fort\nremarquables. En même temps que la physionomie morale de ces quatre\nnobles créateurs de beauté, M. Hallut y envisage la portée esthétique de leur\nœuvre et le reflet de leur personnalité dans leurs créations. Tous les musi-\nciens liront avec fruit ces pages charmantes émaillées parfois d'aperçus pro-\nfonds et qui sont aussi judicieusement pensées qu'elles sont lumineusement\nécrites.\n                                                                     G. DE G.\n\nLa valeur sociale de l'Evangile, par L. GARRIGOUT. ln-12,\n  313 pages. — (Paris, Bloud et Cie.)\n  La portée et le caractère de ce livre sont tout entiers dans ses conclusions.\n« C'est seulement grâce à une doctrine morale parfaitement adaptée aux\nbesoins réels de notre vie sociale moderne que pourra se faire la rénovation\nintérieure des individus, et l'Evangile nous offre une doctrine, à ce point de\nvue, parfaite; une doctrine supérieure et incomparable. »\n  Tout l'ouvrage n'est que le développement dé cette thèse, et l'auteur montre\nvraiment, comme il l'annonce, « que l'Evangile a exercé une influence énorme\nsur les destinées même matérielles de l'humanité; que sa vertu n'est pas\n"}, {"page_pdf": 527, "texte": "468                                   DURENDAL\n\n\n\népuisée et q u e , aujourd'hui comme hier, il p e u t prêter le plus précieux des\na p p u i s pour faire régner d a n s notre société, si divisée et si malade, l'ordre,\nla justice, l'union et la paix.\n                                                                              J.G.\n\nL'Athena        mélancolique,          p a r P I E R R E SORMION. — ( P a r i s , Sansot.)\n   Voici u n livre de méditations. L'auteur considère l'homme, créature\nétroitement limitée, environnée p a r l'inconnaissable, inconnaissable à\nelle-même et a u x autres, solidaire de ceux-ci et isolé d'eux. Il agit, et son\naction est courte et c o n t r a r i é e ; il pense et, pour p e u qu'elle soit clair.\nvoyante, sa pensée est triste... Mais cette tristesse est féconde; elle peut être\naction, pensée, volonté, discipline, comme la g r a n d e u r de l'homme peut\nnaître d e son imperfection. L a pensée de M . Sormion a d e la force, de la\ngravité, u n e gravité quelquefois puérile qui est u n e faiblesse, si l'on veut,\nmais qui, dans la sévérité de ses discours, apparaît c o m m e u n e grâce un peu\ndébile.\n                                                                      ARNOLD GOFFIN.\n\n\nP e t i t e s S C è n e S (en vers), p a r OMER DE VUYST. — (Bruxelles, Editions\n     du Thyrse).\n    M. de Vuyst a déjà publié des contes « L e s heures de Jeunesse » et des\npoèmes « S u r l'autre Rive, » « Icônes féodales », etc. Il vient de faire éditer\n par les soins de la vivante revue Le Thyrse, trois « Petites Scènes : Thaïes,\n U n e cruelle, L a Révélation ».\n    Thaïes et Une cruelle, quoique n ' a y a n t rien de c o m m u n , sont des scènes\ntoutes deux marivaudantes, mais sur u n ton différent, celle-ci sur le ton du\nXVIIIe siècle et celle-là sur le ton d e l'époque o ù les bergers de l'Hellade\navaient d e s lettres. Une cruelle n o u s a paru n é a n m o i n s , avec ses alexandrins\ntrès réguliers, m a n q u e r d e légèreté et surtout de clarté. Q u a n t à Thaïes,\npoème d r a m a t i q u e , il évoque bien ce temps conventionnel et charmant de la\nGrèce antique o ù les héros étaient n o m b r e u x , les c h a m p s pleins de la\nmusique des pâtres et les jeunes femmes toujours parées d e fleurs et\ntoujours belles.\n    I1 faut mettre hors de pair la troisième scène La Révélation, U n homme,\njadis, fut t u é ; celui q u e la rumeur publique désigna à demi mots comme le\nmeurtrier, agonise; le véritable assassin alors, sous les assauts de la con-\nscience, avoue son crime à celle qui en fut l'occasion et q u i ne l'ignorait\npoint. Cette « petite scène » est g r a n d e , elle est poignante et portée au\nthéâtre elle produirait u n effet puissant. Elle est si forte q u e les deux autres\nen pâlissent. Si c'était nécessaire encore, elle serait « L a Révélation » du\ntalent de M. de Vuyst.\n                                                                                G. D'A.\n\nCharles      Gaubert,        anarchiste,        par    EUGÈNE      MARTHA. —         (Paris,\n   Grasset.)\n   L'admirable figure centrale d e ce r o m a n ce n'est point Charles Gaubert,\n"}, {"page_pdf": 528, "texte": "                                   LES LIVRES                                       469\n\n\nintellectuel de l'anarchie, c'est sa sœur Thérèse, u n e française, vaillante et\npure. A travers la tragique aventure — possible après tout — que nous conte\navec un grand talent de metteur en scène, M. E u g è n e Martha, elle reste\nsereine et sans o m b r e . E t l'on ne peut perdre le souvenir de cette simple\nhéroïne q u a n d on a lu ce livre où se mêlent en des pages fortement burinées\nun drame de famille et un drame social.                                 P. N.\n\n\nL ' a m o u r d e v i v r e , par M. le baron CARRA DE VAUX. — (Paris, Bloud.\n   Bibliothèque Philosophes et Penseurs.)\n   On trouvera résumées dans ce petit livre, en quelques pages remarquables\nde clarté et d e précision, la vie et l'œuvre de Léonard, tout ce qu'il est essen-\ntiel de connaître sur les travaux de ce grand h o m m e , aussi bien en matières\nd'art que dans les autres domaines de la connaissance.\n                                                                          A. G.\n\nC o l l e c t i o n d e s p l u s b e l l e s p a g e s : Saint-Evremond, avec portrait et\n   notice de REMY DE GOURMONT. — (Paris, Mercure de France.)\n   Durant ce XVIIe siècle français, qui a eu tant d'esprit et tant de sortes\nd'esprit, du plus grave au plus passionné ou au plus comique, S a i n t - E v r e m o n d\nfait figure d'esprit moyen, modéré dans le sentiment comme dans la pensée.\nIl a de la mesure, de la finesse et son scepticisme est aimable et sincèrement\ntolérant; il raille volontiers mais supporte aisément qu'on pense autrement\nque lui. C'est, en s o m m e , un gourmet, un épicurien, qui s'est toujours trop\nhabilement défendu de l'ennui pour jamais ennuyer les autres !... Son talent\ns'est éparpillé en des essais c h a r m a n t s , dans une volumineuse correspon-\ndance dont M. R e m y de G o u r m o n t nous offre ici l'essentiel.             A. G.\n\n\nVoyage d'un Anglais en France en 1789. Lettres du docteur Rigby,\n   traduites par M . Caillet; introduction et notes de M. le b a r o n de Méricourt.\n   — (Paris, Nouvelle librairie nationale.)\n   Ces lettres écrites à sa famille par un témoin des premiers actes de la Révo-\nlution à Paris — il y était le 14 juillet — constituèrent un document précieux\npour l'étude et l'histoire des préliminaires de cette période violente. Ce n'est\npas que le docteur R i g b y d o n n e beaucoup de détails, et encore moins de\ndétails inédits, sur la physionomie de Paris à cette d a t e ; l'intérêt de cette\ncorrespondance réside surtout dans le récit que fait l'auteur de ses pérégrina-\ntions dans u n e g r a n d e partie de la France et les indications qu'il d o n n e\nsur l'état de prospérité et de richesse agricoles où il l'a trouvée. C o m m e le\nfait remarquer M . de Méricourt, d a n s son attachante Introduction, ces rensei-\ngnements contredisent en complétant ceux d'autres voyageurs anglais moins\nbienveillants ou plus prévenus, comme Arthur Y u n g , sur l'autorité desquels\non s'est appuyé d'une façon trop absolue, peut-être, pour tracer les tableaux\n les plus sombres de la misère des campagnes françaises, à l'approche du cata-\n clysme politique qui mit fin à l'ancien régime.\n"}, {"page_pdf": 529, "texte": "                            NOTULES\n\n   Notre bien cher ami Pierre Nothomb, notre secrétaire de rédaction, a\népousé le mercredi 12 juillet Mademoiselle Juliette Bamps, de Hasselt. Nous\nlui envoyons nos plus cordiales félicitations et nos plus sincères souhaits\nde bonheur.\n                                      *\n                                     * *\n   Par suite de circonstances indépendantes de notre volonté, nous devons\ndifférer la publication du compte rendu du Salon du Printemps.\n                                      *\n                                     * *\n   « Savonarole », œuvre du Maître Yvan Gilkin, a été exécutée au Théâtre\nde la Monnaie tout récemment, grâce à une vaillante société dramatique\nindépendante qu'il faut féliciter de cette belle initiative. Nous avons, on se\nle rappelle, rendu compte jadis de l'œuvre d'Yvan Gilkin.\n                                         *\n                                       * *\n   La classe des Lettres de l'Académie royale de Belgique a procédé la\nsemaine dernière à des élections qui furent assez vivement disputées. Dans\nla section de peinture, M. Emile Claus a été nommé membre effectif;\nM. Albert Baertsoen, membre correspondant. Dans la section de musique,\nM. Jean Van den Eede, directeur du Conservatoire de Mons, a été élu\nmembre effectif; M. Sylvain Dupuis, directeur du Conservatoire de Liége,\nl'a remplacé comme membre correspondant. Dans la section de sculpture,\nun fauteuil a été offert à M. Jules Lagae. Dans la section des Sciences et\ndes Lettres, M. Georges Hulin a été délégué comme membre effectif;\nM. Charles Buls, ancien bourgmestre de Bruxelles, comme membre corres-\npondant.\n   Enfin, M. Vernon a, dans la section de gravure, remplacé comme membre\nassocié feu Oscar Roty.\n                                        *\n                                      * *\n   C'est une pianiste belge, Mlle Hélène Dinsart, élève de M. Arthur\nDe Greef, qui a remporté le prix au concours international organisé à Paris\npar Musica et qui avait réuni trente-huit concurrents. Le jury était composé\nde MM. Gabriel Fauré, directeur du Conservatoire de Paris; Raoul Pugno,\nDiémer, Risler, A. De Greef et X. Leroux.\n   Nos félicitations à la lauréate, — et à son professeur.\n"}, {"page_pdf": 530, "texte": "                                   NOTULES                                    471\n\n   N o u s r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n   Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n   L Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n   LAme des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   L'an mille, drame en vers, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n   Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n   Haute Plaine, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Assoc. des écriv. belges),\n 3 fr. 50.\n   Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n   Coups d'ailes, poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n   La Littérature française au XIXe siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru-\n xelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n  Les Saisons mystiques, par GEORGES RAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n  Saint François d'Assise, par JOANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin), 5 francs.\n  Pèlerinages franciscains, par JOANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin), 5 francs.\n  Les cendres du foyer, par HENRY D'HENNEZEL (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n   Le chemin de sable, par JACQUES DES GACHONS (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n   L'immolé, par EMILE BAUMANN (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n   La fosse aux lions, par EMILE BAUMANN (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n   Le théâtre, de PAUL CLAUDEL. I. Tête d'or; IL La ville (Paris, Mercure\nde France), 2 vol., chaque vol. 3 fr. 50.\n   La Robe de laine, par HENRY BORDEAUX (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n   Les carnets d'un stagiaire, par HENRY BORDEAUX (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n   Au milieu du chemin de notre vie, par DOM BRUNO DESTRÉE (Paris, Bloud),\n3 fr. 50.\n   La lumière de la Maison, par JEAN NESMY (Paris, Grasset) 3 fr. 50.\n   Bismarck et l'Eglise, par GEORGES GOYAU (Paris, Perrin), 2 vol. 8 francs.\n   Le Puison, par GEORGES WILLAME (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n                                        *\n                                       * *\n\n   Accusé de réception :\n    ART : L'art classique. Initiation au génie de la Renaissance italienne, par\n H. WöLFFLIN, trad. par de CONRAD DE MANDACH. Vol. ill. (Collection : Les\n Etudes d'art à l'étranger, Paris, Laurens). — Les arts anciens du Hainaut (Expo-\n sition de Charleroi). Conférences. Vol. ill. (Bruxelles, Van Oest). — La pein-\n ture en Belgique. Les Primitifs flamands. Fascicule X, par H . FIERENS-GEVAERT.\n Vol. ill. (idem).\n    BIOGRAPHIE : Ma vie, par RICHARD WAGNER. Un vol. (1813-1842), trad.\n par W. VALENTIN et A. SCHENK (Paris, Plon). — Autobiographie d'HENRY\n STANLEY, trad. par Georges Feuilloy. Deux vol. (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 531, "texte": "472                                  DURENDAL\n\n\n\n   H I S T O I R E : Adolphe Dechamps, par E. DE MOREAU (Bruxelles, Dewit). —\nBismarck et l'Eglise. Le Culturkampf, par GEORGES GOYAU. Deux vol. (Paris,\nPerrin).\n  L I T T É R A T U R E : Les meilleures pages de SCHILLER. Introduction de Luci-\ndarme (Tourcoing, Duvivier).— Charles Van Lerberghe. Antologie (Bruxelles,\nAssoc. des écriv. belges). — Les grandes mystifications littéraires, par AUGUSTIN\nTHIERRY (Paris, Plon). — En Wallonie, par Louis PIERARD (Bruxelles,\nLamertin).\n  M U S I Q U E : Musique et musiciens de la vieille France, par MICHEL BRENET\n(Paris, Alcan).\n  P H I L O S O P H I E : L'expérience mystique et l'activité subconsciente, par JULES\nPACHEU (Paris, Perrin). — La force morale, par G. LEGRAND ((Paris,\nLethilleux).\n  P O É S I E : L'adieu à l'adolescence, par FRANÇOIS MAURIAC (Paris, Stock). —\nAu fond des yeux, par JEAN DE BÈRE ((Paris, Perrin). — Le jardin des tropiques,\npar DANIEL THALY (Paris, Le Beffroi). — Les rêves exaltés, par LUCIEN BOUDET\n(idem). — Les parfums du coffret, par HENRI MALO (idem). — Les caresses à la\nfiancée enfantine, par ALBERT DU BOIS (Paris, Lemerre). — Le rayonnement, par\nANDRÉ DELACOUR (Paris, Ed. du Temps Présent). — Le chant des sources, par\nPIERRE D'ARCANGUES (Paris, Perrin). — Le paradis retrouvé, par JOACHIM\nGASQUET (Paris, Grasset). — La moisson dupasse, par MARIE DE BLONAY ( Paris,\nGrasset).\n  R O M A N S : Le triomphe de l'homme, par FRANÇOIS LÉONARD (Bruxelles,\nLamberty). — La petite miette, par MATHILDE ALANIC (Paris, Plon). — Modeste\nAutome, par MARGUERITE BAULU (Paris, Leclerc).\n  VOYAGE : Promenades italiennes, par F. GREGOVORIUS, adapté de l'allemand\npar Jean Carrère (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": ""}, {"page_pdf": 533, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1911-07", "signet_source": "Dix-huitième année - N°7 - Juillet 1911 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle de juin (la table place les Notules de juin p. 407) : pagination 409-472. Indices internes : le Procès-verbal est daté du 7 juillet 1911 et renvoie à la critique de « Bobine et Casimir » parue « dans le numéro de juin » ; les Notules annoncent le mariage de Pierre Nothomb « le mercredi 12 juillet » et le report du compte rendu du Salon du Printemps ; Boseret daté « Mai 1911 », Demade « Haeltert, mai 1911 ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}