{"numero_id": "ulb-durendal-1911-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 537, "page_fin": 544, "titre_corps": "Le Curé de Sautechèvre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Nesmy", "ancre_debut": "Le Curé de Sautechèvre                 V o u s ne connaissez pas S", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 612, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1881, "texte": "Le Curé de Sautechèvre\n\n               V o u s ne connaissez pas Sautechèvre?... N e croyez\n                  pas que ça m ' é t o n n e ! . . . D'abord, c'est une\n                  paroisse du Limousin; or, le Limousin est en\n                  F r a n c e ; et s'il n'est pas plus joli pays, tant\n                  mieux pour ceux qui l'habitent ; mais que\n                  diable voulez-vous que les paroissiens d'ailleurs\n                  viennent y faire?\n   Et puis, la paroisse n'est pas grande. Mettez quelques mai-\nsonnettes basses à calotte de mousse et ailes traînantes en rond\nautour d'un clocher en bonnet carré : c'est le bourg.\n   Une demi-douzaine de villages égrenés par-ci par-là dans\nles feuilles, au revers d'un vallon ouvert comme un livre et\nau milieu d u q u e l un ruisseau met son signet bleu : c'est tout\nle finage.\n   Et encore là-dedans j ' a i compté pour un le moulin, qui est\nisolé. Il est vrai qu'il fait assez de bruit, lui, son meunier, sa\nmeunière ou ses mules : lui, avec son claquet; son meunier, à\nessayer la ficelle de ses fouets, qui est toujours neuve; sa meu-\nnière, à étourdir les p r a t i q u e s ; ses mules, les folles! à faire\ndanser leurs pompons au chant des grelots.\n   Enfin, vous ne connaissez pas Sautechèvre. E t je tiens que\nc'est dommage; car c'est tout plaisant, si c'est petit.\n   Comment vous dire?\n   Les pêchers de vigne au premier printemps lui tressent de\nleurs fleurs une couronne rose; et quand elles ont passé, un\npeu au delà, le coteau qui le porte emprunte aux châtaigniers\nleur belle m a n t e verte, puis dorée, puis grisâtre. Voyez-\nvous ça?...\n   C'est un lointain de montagnes violettes, blanches ou bleues\nselon l'heure, qui ferme l'horizon ; le vent, de quelques points\nqu'il y souffle, s'est toujours parfumé aux landes qu'il traverse.\nEt Sautechèvre, l'air content sur son mamelon comme une\n"}, {"page_pdf": 613, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2415, "texte": " 538                          DURENDAL\n\n\n bergeronnette sur sa motte, du plus loin qu'il vous voit vous\n sourit q u a n d on y passe.\n     L ' a i r est vif à Sautechèvre : on y devient vieux. Quand on\n s'y marie, c'est pour longtemps. L e paysan, sobre de tout, n'y\n peuple guère. Vivant en saint, il gagne après sa mort le Ciel\n sans prières, par la seule grâce de ses vertus. D a n s l'enfer, je\n vous j u r e , Sautechèvre ne fait guère de concurrence à Cu-\n cugnan.\n    Ainsi peu d'enterrements; des mariages encore plus rares;\n si peu de baptêmes que c'en est une misère. P o i n t de messes,\n hors les bouts de l'an!...\n     C'est vous dire que le casuel de la cure est à peine honnête...\n mais la vie y est si facile, le bonjour des gens y chante si dou-\n cement, avec t a n t de tranquillité sur les chemins, les Saute-\n chevrais par-dessus tout ont l'âme pleine j u s q u ' a u bord d'une\n si belle foi, que le m ê m e curé, entendez-vous, le même y vit\n heureux depuis trente ans.\n    Brave abbé Grisel! c'est l'aimer que de le voir. Suivez-le,\nallant fumer après dîner sous la tonnelle du j a r d i n ; la nuit est\nsombre et si fraîche que toutes les étoiles y grelottent. L a sou-\ntane n'est q u ' u n e ombre dans des o m b r e s ; et la pipe répand\nson parfum parmi l'odeur des giroflées, sans qu'on voie monter\nvers les branches ses flocons tournants de fumée bleue.\n    Si c'est le matin, messe dite, entendez-le, faisant chanter le\nsécateur au-dessus des houppes de buis. Il en tombe des\n« marmites », et des feuilles rondes, et des brins sentant le\nv e r t ! U n e fauvette, chassée de son nid, s'envole et traîne son\naile, j o u a n t la blessée... Ah! pauvrette, que tu perds ton\ntemps!....\n    L e soleil monte dans les arbres, tout rouge, et fait la chasse\naux b r u m e s . L e bon curé, parmi la rosée qui s'éveille, poursuit\ndoucement, avec une pieuse lenteur, sa besogne...\n   U n saint ne quitte sa niche qu'aux dimanches de proces-\nsions. L ' a b b é Grisel ne ferme son presbytère qu'aux fêtes per-\npétuelles des paroisses d'alentour. E t toujours, qu'il enterre ou\nqu'il baptise, qu'il envoie son hosanna à Dieu ou son vade retro\nau diable, il a malgré soi le sourire aux lèvres, le visage amène\net l'œil doux. E t plus il vieillit, plus cela s'aggrave; car une\nnouvelle ride chez lui, ce n'est qu'un sourire de plus.\n   I1 adore ses paroissiens, qui le lui rendent bien, et cause le\n"}, {"page_pdf": 614, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "                  LE CURÉ DE SAUTECHÈVRE                        539\n\n\ndésespoir de Scholastique, sa gouvernante, parce qu'il pro-\ndigue ses aumônes et ne fait qu'à l'extrême limite d'âge une\nretraite d'ailleurs peu honorable à ses soutanes.\n   Au physique, représentez-vous un bon petit vieillard plein\nde dignité, malgré sa rondeur et sa bonhomie, un peu courbé\nd'échine et haut en couleur, portant autour de la tonsure un\nchaperon de cheveux blancs, et dont l'œil bleu souriant com-\nmence à se noyer sous les brumes de l'âge.\n   Au demeurant, un excellent homme et un digne prêtre, qui\ngagne, comme le curé de Droz, tout doucement le Ciel au petit\ntrot de ses vertus.\n                               *   *\n\n   Durant son long ministère à Sautechèvre, l'abbé Grisel n'a\neu qu'une émotion, mais je gage qu'il s'en souviendra long-\ntemps. Et d'ailleurs, voici la chose.\n   Cela se passait un après-midi de juin. Les premières cigales,\narrivées de la veille, accordaient leurs mandores d'été dans le\nfeuillage des ormeaux, sur la place de l'Eglise. L'air était lourd\nd'un orage, qui, depuis deux jours, menaçait sans éclater. Le\nbourdonnement des abeilles tremblait dans les glycines du\npresbytère; et le cœur des roses ouvert le matin dans la joie de\nla rosée se pâmait à cette heure tristement sous la chaleur.\n   Le curé de Sautechèvre s'était endormi sous la tonnelle en\nlisant son journal. E t il dormait si bien, le saint homme, bercé\npar le bruit des mouches, sous les petits parasols crèmes des\nsureaux en fleurs, que la fauvette à tète noire, qui avait son\nnid tout près, retenait au bord de son bec, d'où elle ne deman-\ndait qu'à couler, sa limpide chanson de flûte et d'eau claire.\n   Dans quelques jours, c'était la première communion à Sau-\ntechèvre, une grande fête pour laquelle depuis des mois l'abbé\nGrisel préparait une douzaine d'âmes blanches. Trois années\ndurant, hiver et p r i n t e m p s , il leur avait donné la becquée\nspirituelle.\n   Et le bon curé, en dormant, faisait un rêve peuplé d'anges,\ndont les ailes papillottaient éclatantes et fines comme nacre.\nEt les anges, dont chacun portait le visage d'un petit du caté-\nchisme, se pressaient autour de lui, plus avides de recevoir la\nbonne semence que les poules de Scholastique autour de ses\nvolées de blé noir.\n"}, {"page_pdf": 615, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2211, "texte": "540                         DURENDAL\n\n\n   Au-dessus, très haut, la main de Dieu bénissait et les rayons\ndu soleil dessinaient en lettres d'or sur un nuage blanc, qui\nvoguait dans l'eau du ciel : in hoc signo vinces.\n   Le curé faisant ce rêve souriait. L'angelus de midi, douce-\nment égrené dans le clocher, ne le troubla point, et même\npassa dans le songe comme une voix séraphique.\n   Tout à coup, dans cette paix la porte rouillée du jardin\ns'ouvre en grinçant; une bande de moineaux, qui se poudraient\ndans le sable d'une allée à l'ombre chaude des buis, s'envole\navec un bruit d'ailes dans un nuage de poudre et de soleil; un\npigeon, qui venait de poser par mégarde ses pattes rouges sur le\ntoit brûlant du vieux colombier, fait choir une ardoise, qui\ns'émiette à terre en mille morceaux.\n   A ce fracas l'abbé Grisel s'éveille en sursaut.\n   — Dieu vivant! qu'est-ce qu'il arrive?\n   Mais sans lui donner le temps de se remettre d'une aussi vive\némotion :\n   — Vite, vite, monsieur le Curé, s'écrie Scholastique qui\naccourt en s'afifolant, une lettre... une lettre... comment\ndire?      Enfin je crois que ça vient de l'évêché.\n   Et elle agite en parlant une grande enveloppe blanche,\ncachetée d'un sceau de cire violette aux armes de l'évêque. Et\npour augmenter encore le trouble de son maître :\n   — Vous avez reçu la toute pareille, voilà quinze ans, quand\non vous proposait d'être curé de Cosnac et que vous n'avez pas\nvoulu. Je m'en souviens bien, l'ayant assez regretté.\n   Aussi, comme la main du pauvre curé tremble en la recevant\ncette lettre.\n   Une lettre de Monseigneur! Ah! Jésus-Maria! Qu'était-ce\ndonc? On n'allait pas lui faire quitter Sautechèvre!...\n   Voilà tout de même, après beaucoup de difficultés, l'enve-\nloppe ouverte tant bien que mal; voici la missive dépliée, avec\nen-tête le timbre épiscopal, composé du chapeau à glands, de\nla croix, de la mitre et de la crosse, et enfin de l'écusson, sous\nlequel se déroule en banderole la belle devise qu'a choisie\nl'évêque : omnia vincit amor.\n   Mais l'abbé Grisel ne voit rien de tout cela. C'est en vain\nqu'il a passé sur ses oreilles les branches de ses besicles; ses\nyeux s'embrument derrière les verres comme s'il allait pleurer;\n"}, {"page_pdf": 616, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2410, "texte": "                   LE CURÉ DE SAUTECHÈVRE                        541\n\n\net les phrases de la lettre épiscopale dansent une telle farandole,\nqu'il semble y entrer une malice du diable.\n   Scholastique par bonheur, ayant lu par-dessus son épaule, le\nrassure.\n   — Allons, ça n'est pas grave, monsieur le Curé. Tranquillisez-\nvous. C'est Monseigneur qui s'annonce pour de dimanche en\nhuit à Sautechèvre.\n   — A Sautechèvre?...\n   — Mais oui, monsieur le Curé, pour la première communion!\n   Monseigneur à Sautechèvre!... Depuis que l'abbé Grisel est\ncuré de la paroisse, c'est bien la première fois qu'une robe\nviolette     E t vous jugez, sotte de Scholastique, la nouvelle\nsans importance!... Un é-vê-que à Sautechèvre!... Quelle joie\npour le saint h o m m e ! . . . Quel plus beau couronnement eût-il\nrêvé de sa vie sacerdotale?... Mais du moins faut-il que Saute-\nchèvre se montre digne de l'honneur qui lui échoit...\n   Aussi, le premier m o m e n t de surprise passé, vite notre brave\nhomme de curé de prévenir lui-même Picatal le sacristain, et\nPierrillou, le servant de messe, cependant que Scholastique\ncourt de tous côtés en quête de Françounette la benoîte.\n   Le soir m ê m e et les jours suivants, aidé des enfants de\nMarie, Picatal fait à grande eau et portes ouvertes la toilette\nde l'église, enlève ses toiles d'araignées, promène la tête de\nloup dans tous les coins, époussette les piquets de fleurs, frotte\nau blanc les chandeliers, bat les tapis, cire les marches de\nl'autel, brosse les carreaux, défroisse les beaux ornements qui\ndorment dans le placard de la sacristie, enguirlande de mousse\nles piliers de la nef, tend de l'un à l'autre des banderoles en\npapier de couleur, suspend à la voûte des oriflammes, décore\nla balustrade du chœur, persille de buis les chapiteaux, fait un\nnid de verdure de la chaire, traîne un fauteuil boiteux et trois\nou quatre vieilles chaises rembourrées du presbytère...\n   Pierrillou passe ses journées au bois à cueillir à pleins sacs\ncette belle h a u t e mousse de futaie si décorative, dont chaque\nbrin, d'un joli vert couleur de bouteille, est comme un pin\nparasol en miniature. E t si ce n'était encore que ça; mais il en\nprofite, le mâtin, pour courir aux nids et faire rôtir à la\nbrochette, entre deux pierres, sur une belle flambée de bran-\nchettes mortes, les oisillons qu'il prend!...\n   Françounette use ses mains, son savon et sa patience à laver\n"}, {"page_pdf": 617, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2572, "texte": " 542                               DURENDAL\n\n\n\n  les nappes des autels, les aubes de M. le Curé, les soutanelles\n des petits clercs. L e ruisseau miroitant qui coule au bas du\n bourg, d'une eau si claire en tout temps (Dieu! quels jolis\n sauts d'argent y fait la truite dans une ombre poudrée d'or!), en\n demeure tout un jour mousseux.\n       L e conseil de fabrique, convoqué d'urgence dans la sacristie,\n vote des fonds, toutes mains levées, pour construire des arcs de\n t r i o m p h e . La confrérie décide de faire redorer le bâton de sa\n bannière; et toutes les mercières du bourg — elles sont deux,\n dont une, vieille et presque aveugle, n'exerce plus guère! —\n n'ont pas assez de rouleaux de ruban pour passer des insignes\n neufs au cou des enfants de Marie.\n      Guillaumette, la fille du régent — c'est au fond du Limousin\n que ça se passe, tout au fond, et que par là on en juge! —\n ressasse du matin au soir le beau compliment de bienvenue\n qu'elle doit dire à Monseigneur\n      Des petits aux grands, tout le monde se prépare. Au milieu\n de cet affolement général, le brave abbé Grisel lui-même ne\nsait où donner de la tête : un chacun trouve un. point où le con-\nsulter, un embarras où le mettre. Ainsi,croiriez-vous que même\n le soir, dans sa chambre, au presbytère, p e n d a n t qu'il prépare\nen pensée son sermon, ou l'écrit d'une p l u m e nerveuse ou le\ndébite avec onction, la bouche ronde, Scholastique, sans souci\nde le déranger, a toutes les cinq minutes quelque avis nouveau\nà prendre. E t vous devinez à quel propos!... L e plus important\npour elle n'est-il pas de savoir de quels plats composer le menu\nqui régalera l'évêque!... E t sur un tel sujet je vous laisse à\npenser si les détails abondent, s'il en est des questions à\nd é b a t t r e ! . . . Vaut-il mieux donner des hors-d'œuvre ou de la\ntête de veau?... Les hors-d'œuvre sont plus distingués; mais la\ntête de veau excitera davantage l'appétit de Sa Grandeur... A\npropos, le canard, le met-on sur des haricots ou dans son jus?...\nE t puis l'huile qu'on mange, une méchante huile de sésame, ne\npeut pas suffire pour la m a y o n n a i s e ; il faudrait de bonne huile\npure où il n'entre que de l'olive : où en trouver?... Ah! et la\nsalade, quelle salade faire?... E t le dessert? Ici il n'y a que des\nc r o q u a n t s . . . F a u d r a i t voir la regrattière et lui donner la com-\nm a n d e s a m e d i . . . Vous croyez que c'est tout, mon bon monsieur\nle curé : et les vins, les liqueurs, le café, y avez-vous pensé?...\nAidez-la un peu, voyons, monsieur le curé : Scholastique est\n"}, {"page_pdf": 618, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2121, "texte": "                   LE CURÉ DE SAUTECHÈVRE                         543\n\n\nvieille; Scholastique est fatiguée; Scholastique ne peut pas\nsonger à t o u t . . .\n  Un déjeuner pour un évêque?... Non, quelle affaire!... quelle\naffaire!...\n\n\n   L'aube du grand jour se lève enfin. De toute la nuit, l'abbé\nGrisel n'a pas d o r m i . Sautechèvre s'éveille, e m b a u m é comme\nun verger d'avril. L'église déborde de senteurs qu'un souffle\nchaud emporte par bouffées jusque sur la grand'place. L'air qui\ns'engouffre sous le porche fait bruisser les feuillages, frisson-\nner l'eau des bénitiers, qui semble elle-même joyeuse et pleine\nde clartés.\n   Monseigneur peut venir, tout est prêt : la navette regorge\nd'encens; les ornements des grands jours s'étalent, cassés aux\nplis, sur le dos des chaises de la sacristie; le lustre du chœur\nchargé de bougies est comme un marronnier en fleurs. E t dans\nl'ombre verte des voûtes, comme un ver-luisant dans les\nmousses, la veilleuse du saint Sacrement met tout au fond sa\nlueur veloutée...\n   Dans les rues des draps, fleurant encore l'aubépine des haies\nqui les ont portés, sont tendus aux fenêtres et piqués de feuilles\nde laurier, qui font en losange des luisants verts sur leur blan-\ncheur.\n   Et le soleil qui rit sur tout cela!... E t le vent qui fait à la\nvolée, à chaque coin de rue, un tour de valse avec la pous-\nsière !...\n   Neuf heures sonnent dans Sautechèvre qui bourdonne. A ce\nsignal, le cortège se forme sous la hallebarde du suisse, pour\naller attendre à la gare le vénéré prélat et le conduire j u s q u ' à\nl'église, au son des cloches, au m u r m u r e des chants.\n   Le peloton des premiers communiants et communiantes\nmarche en tête, comme de juste. Viennent ensuite, groupées\nderrière leur bannière qui s'enfle sous le vent, ces dames de la\nconfrérie; puis le peuple des simples fidèles, les femmes rosaire\naux doigts, coiffes baissées et lèvres chuchotantes, les hommes\nen troupeau bourdonnant.\n   Le curé de la paroisse vient en queue, assisté de deux ou\ntrois confrères des alentours, précédé par deux petits clercs en\nsoutanelle rouge et rochet brodé à jour.\n"}, {"page_pdf": 619, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1457, "texte": "544                         DURENDAL\n\n\n\n   Quelle pieuse allégresse envahit les âmes! Les cantiques\nmontent dans Pair bleu, d'où les petits cris vifs des hirondelles\nleur répondent. En bas, le ruisseau fume, et c'est comme un\nencens qui s'élève vers l'immense ostensoir rayonnant du\nsoleil.\n   L'heure solennelle est proche; le train siffle déjà et lance à\nflocons sa fumée au détour de la voie. Laprocession, qui a formé\nla corbeille dans la cour de la gare, fait aussitôt silence et\ndemeure attentive et saisie de respect, bannière tremblante et\nrosaires au repos.\n   Le curé de Sautechèvre cependant s'est précipité sur le quai,\nau devant de l'évêque et tient prêtes, avec sa révérence et sa\nphrase d'accueil, ses lèvres pour baiser l'anneau de Monsei-\ngneur.\n   Dans son long et si paisible ministère a-t-il jamais goûté une\njoie aussi vive?... Une buée monte à ses yeux et son cœur bat si\nfort, si fort que ses jambes chancellent.\n   Le train a stoppé. Pas une portière qui s'ouvre. L'abbé\nGrisel, affolé, va et vient sur le quai... Comment? Rien de ce\ncôté, et rien non plus de celui-là?... Pas de chapeau à gland\nd'or?... Pas de robe violette? Allons donc!... Mais, non, mon\npauvre monsieur le curé... personne!... personne!...\n                                *\n\n\n  Un petit bleu attendait le retour du curé au presbytère : Sa\nGrandeur s'excusait... Sa Grandeur avait manqué le train!...\n\n                                                 JEAN NESMY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 545, "page_fin": 545, "titre_corps": "Le jeudi", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Le jeudi  C'était chaque jeudi que", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 620, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1281, "texte": "Le jeudi\n\nC'était chaque jeudi que venaient les amies,\nPendant l'été, sur le coup d'une heure et demie;\nOn jouait à la balle anglaise dans la cour.\nJe vous évoque ici, Luce de Vignacourt\nDont le père avait fait jadis le tour du monde,\nClara Bourlard dont triomphait la gaîté blonde,\nEt Clarisse Vaucler dont le cœur était tel\nQu'on eût dit une jeune fleur lourde de miel;\nEt vous qui vous mêliez à leurs jeux, les cousines,\nHortense qui sentiez votre jeune poitrine\nSe gonfler — à treize ans — d'inconnu et d'amour\nAthénaïs en deuil qui souriiez     toujours\nEt Laure qui dansiez à l'écart, plus petite\nA la corde, avec Ernestine et Marguerite.\nJ'entends la corde battre et les pieds sautiller,\nLa balle rebondir, les voix s'éparpiller\nEt la ronde fléchir en des chansons      menues...\nVous tournez, des volants battent vos jambes nues,\nEt le ruban ponceau tremble dans vos cheveux.\nJe vous vois, vous et le jardin sonore et vieux\nEt la serre où l'on a pendu vos capelines\nEt la table de bois, où tantôt Joséphine\nA petits pas, viendra déposer le goûter,\nEt même, tout ému de voir venir l'été,\nBon papa qui sourit dans l'ombre des persiennes\nDu tournoiement     léger de vos robes    d'indienne...\n\n                                             PIERRE NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison09-003", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 546, "page_fin": 553, "titre_corps": "La Fée blonde", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edgar Bonehill", "ancre_debut": "La Fée blonde                  Ausortir de la ville, l'au", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 621, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1864, "texte": "La Fée blonde\n\n                Ausortir de la ville, l'auto prit une vive allure.\n                  C o m m e un simoun il volait de village en village.\n                  L e s paysans le regardaient d'un œil mauvais\n                  en s'en garant précipitamment. A chaque virage\n                  des poings menaçants se levaient. Jusque dans\n                  leurs mares lointaines les oies et les canards\n                  s'affolaient, battaient l'eau de leurs ailes et ré-\npondaient par des clameurs nasillardes à la sirène aiguë de la\n machine volante. Dans les prés voisins de la route, les chèvres\net les veaux s'étranglaient ou cassaient leurs liens; sur la route\nles chevaux se cabraient, les charretiers pestaient; les chiens\nhurlaient la mort et, la queue basse, se réfugiaient d'un bond\ndans les fossés; d'autres, à l'attache, se blottissaient dans leurs\nniches; les chats grimpaient aux gouttières. Impassible, mépri-\nsant tous ces émois campagnards, la quarante-chevaux happait\nles kilomètres et grondait comme un tonnerre.\n   Soudain elle ralentit son galop d'ouragan, adoucit ses ronfle-\nments endiablés. L e s tourbillons de poussière se dissipèrent.\n   Alors, à l'avant du coupé, immobile sur son siège ainsi qu'un\nautomate, apparut un être dont une peau de bique masquait la\ntête et dissimulait les formes h u m a i n e s . On devinait sous le\ncache-nez un soupçon de joues que le col de la pelisse inter-\nceptait bientôt. On devinait même qu'une carrosserie riche,\nluxueuse, sans doute armoriée, se cachait sous la housse de\nboue.\n   Cette fois le moteur époumonné cria grâce. Il y eut un arrêt\nbrusque. L e chauffeur fit un bond d'ours de son siège sur la\nroute. Il rugit un mot :\n   — Panne!\n   Une vitre poudreuse du coupé s'abaissa. P a r la baie de la\n  ortière surgit une miraculeuse tête blonde qu'enserrait une\n"}, {"page_pdf": 622, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2218, "texte": "                          LA FÉE BLONDE                           547\n\n\n capeline d ' h e r m i n e ; des mèches d'or rebelles s'évadaient de\n cette prison de neige.\n    — Jacques, ce sera long, cette panne?\n    — U n e heure environ, fit l'homme, maussade, dépouillé\n déjà de sa livrée polaire et revêtu de son long sarrau de travail.\n Il ouvrit grande la gueule du monstre, puis y plongea la t ê t e ;\n on eût dit u n e tête de dompteur disparaissant dans une gueule\nde lion. Un h o m m e passa. L e malheureux piéton avait été un\ninstant auparavant aveuglé par le sillage épais de la voiture,\nempesté par les relents d'essence. L e chauffeur l'interpella,\nhautain :\n    — Combien de kilomètres d'ici Boissoux?\n    — Vingt-cinq, pour vous servir.\n    — Au diable les cartes routières! la mienne en renseigne\ndeux seulement.\n    Le paysan s'éloigna, riant sous cape, ravi de cette facile\nvengeance.\n    — Où sommes-nous, Jacques? C'est le désert ici : la grand'-\nroute, des arbres, des champs, des bois. Mais non, j'aperçois\n au tournant du chemin, à cent mètres d'ici, une maisonnette\nblanche. Ouvrez, mon a m i ; j ' a i hâte de me dégeler chez ces\nbraves paysans. L e u r s grands feux de bois, saignant la résine\nparfument et réjouissent.\n   La portière s'ouvrit sur le passage clair et gracieux de la\njeune fille.\n   — Reprenez-moi là-bas, quand la machine roulera.\n   — Si j ' a c c o m p a g n a i s mademoiselle jusqu'à la chaumière?\n   Elle était loin. Elle heurta du doigt la lourde porte qui\nrésonna. On ouvrit. U n e fillette parut tenant dans ses bras un\ngarçonnet. L a fillette avait un profil de camée nimbé de boucles\nbrunes, des yeux noirs et profonds qu'un chagrin agrandissait\net voilait. Elle ignorait son âge et les jeux pour penser et\npleurer trop tôt. L e garçonnet, un bambin de Rubens, entourait\nde ses bras nus, grassouillets, le cou de sa sœur, et ce collier de\nchair rose où se creusaient des fossettes nacrées, accentuait la\npâleur du visage qu'il enguirlandait. L'une et l'autre étaient\nproprets comme des miroirs dans leurs robes fanées et\nsavamment reprisées.\n   La belle voyageuse eut des regards doux comme des caresses,\ndes sourires tendres comme des baisers pour le groupe mignon.\n"}, {"page_pdf": 623, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2150, "texte": "548                           DURENDAL\n\n\n    — Eh bien? tu es seule au logis, ma chérie? où est ta\n maman? Quel âge as-tu, comment t'appelles-tu?\n    — Maman travaille, madame. Je m'appelle Claire, j'ai\n quatorze ans.\n    — Ecoute : je grelotte, conduis-moi près de ton bon feu.\n Alors, tu me conteras beaucoup de choses, pendant que je ferai\n sauter sur mes genoux cet amour d'enfant.\n    Elle avait suivi les petits dans la chambre basse et pauvre\n qui semblait confuse de ces frous-frous de soie, de ces reflets\nde fourrure, de ces chatoiements de bijoux. Les enfants écar-\n quillaient les yeux.\n    — Mais ce feu va mourir, petiote. Attends, nous allons\n l'éveiller. Tout ce panier de bois pétillera et ronronnera dans\n l'âtre.\n    La fillette eut un geste d'angoisse, un cri d'effroi : .\n    — Madame, c'est tout le bois qui nous reste; nous sommes\nsi pauvres, et maman est malade.\n    C'était trop tard, le bois flambait.\n    La jeune fille riche attira vers elle les enfants pauvres.\n    — Ne crains rien, mon ange, demain, pour réveillonner, le\npetit Noël te fera présent de grosses bûches. Il y en aura haut\net large comme ta maison. Je te le promets.\n    Ses doigts fuselés qui jetaient des éclairs tremblaient dans\nl'ondoiement des cheveux d'ébène.\n    — Je veux dans mes bras ce bébé beau comme un Jésus.\n    Toi, tu vas me parler de ta maman, de ton papa, du village.\nJe veux tout savoir. Si tu es bien sage, pour le réveillon de\ndemain, le petit Noël apportera pour toi une poupée qui parle,\npour ton frère un polichinelle qui fait des pieds de nez et tire\nla langue.\n    — Vous êtes bien bonne, madame, mais je suis trop grande\npour jouer à la poupée. Je travaille avec maman. Je veille au\npetit. C'est ma poupée.\n    — Veux-tu! veux-tu! Voyez-moi cette follette qui joue pour\ntout de bon à la maman et se vieillit.\n    Non! dis-moi tes joies et tes chagrins. Si tu savais comme\nj'adore les enfants et leurs ramages, et leurs ctonnements, et\nleurs audaces, et leurs franchises, et leurs naïvetés. Si tu savais\nque mon plus doux rêve est de les rendre heureux. En ville, il\ny a des petits orphelins que je gâte, que je dorlotte, et qui\n"}, {"page_pdf": 624, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2458, "texte": "                         LA F É E   BLONDE                       549\n\n\nm'appellent « leur jeune m a m a n . » A mon âge, passe encore\nde jouer à la m a m a n . Mais au tien! oui, conte-moi beaucoup\nde secrets, comme à une grande amie.\n   Elle baisa le front de la pauvrette. Conquise, avec une con-\nfiance filiale, celle-ci souleva le voile de misère de sa vie\naux yeux de la d a m e , bonne et souriante comme la sainte\nVierge.\n    Elle dit qu'au lever du jour sa mère était partie au village\nvoisin chez une fermière qui l'employait à des travaux de cou-\nture. Elle rentrerait le soir, harassée et toussotante. L a pauvre\nfemme n'avait connu que le chagrin. Son mari était mort le\njour de la naissance du petit Jean. Pour vivre, la veuve devint\ncouturière; bientôt une toux rauque lui dessécha la poitrine.\nLe docteur lui défendit de coudre. L a châtelaine en avait eu\npitié : le parc, les bois, les fontaines lui livraient gracieuse-\nment leurs fleurs, leurs muguets, leurs fougères, leurs plants\nd'églantiers, leurs cressons, qu'elle allait vendre à bon prix à\nla ville. L e domaine était son gagne-pain. Les jardiniers du\nchâteau avaient ordre de déposer chez elle, chaque semaine,\ndes hottées de fruits et de légumes qu'elle débitait à son profit.\nElle acceptait ces offrandes : son mari, garde-chasse de la\n Baronne, avait été tué dans ses bois, par des braconniers.\n Comme toutes celles du village, leur maison était la propriété\n de la châtelaine. L'hiver on ne payait pas les t e r m e s ; on\n payait double en été. H é l a s ! la bienfaitrice était morte depuis\n trois longues années qui furent des siècles. Les héritiers con-\n fièrent l'administration du domaine à un régisseur qui ne\n connaît pas la pitié. L e parc et les bois furent fermés à tous.\n Les fermiers, les locataires étaient expulsés s'ils étaient en\n retard de deux termes.\n    La veuve reprit son aiguille. L a toux endormie par l'air des\n bois s'éveilla. On eut faim, on eut froid.\n    Il y avait trois mois à peine, l'immense propriété avait été\n mise en vente et acquise par un nouveau seigneur qui fit au\n château de rares apparitions. L'implacable régisseur est\n demeuré à son service. Ils étaient redevables de trois termes,\n C'était l'hiver. L a veille un garde leur avait remis une lettre\n du régisseur. Il fallait quitter la maison dans huit jours; les\n  meubles seraient saisis et vendus. On serait sur le pavé de la\n  grand'route comme les vagabonds et les chemineaux.\n"}, {"page_pdf": 625, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2244, "texte": " 550                         DURENDAL\n\n\n\n     L'enfant sanglotait. La honte et la désolation se disputaient\n  son âme.\n     La visiteuse étendit sa pelisse de loutre à ses pieds, y déposa\n le bambin qui s'y prélassa en riant aux éclats :\n    — Ma pauvrette, fit la douce inconnue en séchant les yeux\n de l'éplorée, ma pauvrette, je te jure que ce vilain régisseur ne\n te chassera pas d'ici. J'interviendrai pour toi et tu me rem-\n bourseras, si tu le veux, plus tard, quand tu seras grande.\n    L'enfant joignit les mains dans une extase. Un sourire de\n béaticude s'épanouit sur ses lèvres blêmes, comme un rayon de\n soleil sur une fleur.\n    — Si vous faisiez cela, madame, vous seriez un ange du bon\n Dieu. Le jour où nous serons chassés d'ici, où nos pauvres\n meubles seront vendus, maman mourra de honte. Serais-je\n heureuse, si je pouvais, ce soir, lui annoncer que sans avoir\ntendu la main, sans recevoir d'aumône, nous resterons ici,\n dans notre vieille maisonnette, où papa fut apporté mourant,\n où nous sommes nés, ici, parmi toutes nos choses et nos sou-\nvenirs! Que nous serions heureuses de travailler plus tard pour\nnous acquitter envers vous!\n    Elle baisait les mains de celle qui songeait, les cils humides.\n    Se peut-il que la souffrance mûrisse ainsi les jeunes âmes?\nUn noble et généreux cœur de femme battait en cette poitrine\nd'enfant. Hélas! la misère n'est point une chimère! La détresse\ncôtoie l'opulence. Ces petiots étaient dénués de pain, de feu.\nEt le prix des bijoux familiers dont elle était parée en ce matin\nbanal et sans apprêts, eût assuré durant de nombreux mois\nune délicieuse aisance, un confort inconnu au sein de cette\nindigence. L'or superflu que représentait son coupé eût permis\nà ces misérables, demain sans gîte, d'acquérir cette blanche\nmaisonnette et son jardinet aimé; cet or eût, de plus, métamor-\nphosé en radieux paradis l'âpre calvaire de leur vie. Pourquoi\nceux-là étaient-ils les parias du sort, tandis qu'elle en était la\nfavorite ?\n   — Ma chérie, dis-moi, le château où sévit cet ogre, ce régis-\nseur, est-il ici près?\n   — On aperçoit les tourelles là-bas. C'est à vingt minutes à\npeine. Notre maison est la première du village.\n   — Comment le nommes-tu, ton village?\n   — Boissoux.\n"}, {"page_pdf": 626, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2417, "texte": "                         LA F É E   BLONDE                     55l\n\n\n   — Boissoux! C'est Boissoux ici? Un paysan nous disait tantôt\nqu'il y a vingt kilomètres d'ici à Boissoux. Mais je vais à\nBoissoux !\n   Y a-t-il plusieurs châtelains à Boissoux ?\n   — Non, il n'y a que le château de la Glânerie.\n   — La Glânerie? Je vais à la Glânerie!\n   — Chez monsieur d'Arville? C'est notre nouveau proprié-\ntaire, c'est le maître du régisseur qui n'a pas de pitié de nous.\n   L'inconnue n'écoutait plus; elle battait des mains, riait\nfébrilement, sautillait sur place comme aux jours où, pension-\nnaire, elle dansait à la corde.\n   — Est-ce drôle! Est-ce a m u s a n t ! Ecoute, Clairette :\n   M. d'Arville est le frère de mon père; son fils est mon fiancé.\nNotre mariage est célébré le mois prochain. C'est pour mon\nfiancé, c'est pour nous que la Glânerie vient d'être acquise.\nC'est pour nous qu'on transforme, qu'on aménage le château.\nA mon tour de te conter une histoire : Ces vilains m'unt\ntout caché comme à une écolière ! D'accord avec mes\nparents, ils avaient conspiré contre moi; ils avaient imaginé\nd'organiser à notre retour de voyage de noce, au printemps, un\ngrand pique-nique, tu me comprends? une grande excursion à\nBoissoux. Alors, on m'eût fait les honneurs du château, on\nm'eût dit : « Vous êtes chez vous, vous êtes la reine de ce gentil\nroyaume! » E t l'on eût jouit de ma joie, de ma surprise. Mais\nnenni! Hier, j ' a i tout découvert, tout éventé, à leur insu!\nJ'avais deviné un complot : les airs mystérieux, les chuchote-\nments, les sourires réprimés, les brusques écarts de conversa-\ntions à mon approche, m'avaient mise en éveil. J'ai juré de savoir,\nj'ai su! Des plans, des photographies du château aperçus dans\nle cabinet de travail de mon oncle; des bribes de phrases\nperçues au hasard des rencontres; enfin, des lettres surprises\ndans un portefeuille m'ont tout révélé. J e sais tout. Aujour-\nd'hui je me venge! J'ai prétexté ce matin une visite à mes\nanciennes maîtresses de pension. T a n d i s que mes parents\ncrédules me suivaient en pensée chez les pieuses dames, l'auto\nm'enlevait à toute allure vers Boissoux. Après deux heures de\nvertigineuse randonnée, une avarie à la machine me force à\nchercher asile ici et jette dans mes bras les deux chérubins que\nvous êtes. T a n t o t , je poursuivrai ma route vers la Glânerie.\nJe la visiterai rapidement après avoir apprivoisé et gagné à ma\n"}, {"page_pdf": 627, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2353, "texte": "552                          DURENDAL\n\n\n\n cause le régisseur sauvage. Je choisirai dans le parc un superbe\n sapin qu'on chargera sur le coupé et que le chauffeur déposera\n chez le garnisseur d'arbres de Noël, ce soir, à notre rentrée en\n ville. Demain, chez moi, au bal de réveillon, on apportera\n l'arbre triomphal. On fera cercle. Mon fiancé s'extasiera. Alors,\njouant mon rôle d'enfant terrible, je m'écrierai :\n    « Mon cher ami, sont-ils jolis, sont-ils verts, sont-ils pim-\n pants, nos sapins de la Glânerie! »\n    Qu'en dis-tu, fi-fille? N'est-ce pas, que cette leçon vaut bien\n un sapin! A moi de faire la nique à messieurs les cachottiers.\n    Oh ! cette aventure confine au roman : Me voici contant mes\nsecrets, comme à une sœur aînée, à cette mignonne sorcière\nqu'hier je n'avais jamais vue.\n    Tes yeux sont donc des sortilèges, ma brune magicienne?\n    Elle avait sans un arrêt dévidé toute la quenouille de\nses confidences; elle était hors d'haleine; cette volubilité,\ncette exubérance, cette verve avaient coloré ses joues de\ncarmin. Parmi ce flux rapide et musical la simple et pensive\nenfant avait vaguement compris que la visiteuse était une fée,\nqu'avec elle le bonheur était entré dans la maisonnette, et qu'à\nl'horizon de l'avenir s'esquissait un lumineux arc-en-ciel de\npaix et de trêve. C'était si beau, si prompt, qu'elle se croyait\nle jouet d'un mirage. Sa mère savourerait-elle l'exquise ivresse\nde ce songe fugitif? Elle n'osait baiser à pleines lèvres le trou-\nblant espoir qui naissait, tant elle tremblait qu'il ne meure.\nAlors, il y avait ici-bas de la joie, de la félicité pour tous, même\npour les plus humbles? Elle regardait la fée, muette, de ses\nyeux veloutés comme des pétales de pensées. N'allait-elle pas\ndéployer ses ailes et s'envoler, la fée?\n    Les vitres de la maison frémirent : devant la porte la\nquarante-chevaux, guérie, trépidait, stridait, détonnait.\n    La jeune fille sortit, donna des ordres, et rentra.\n    Le moteur s'apaisa.\n   Elle prit dans un porte-cartes en ivoire deux bristols à son\nchiffre et les couvrit d'une écriture nerveuse; sur l'un elle traça\nces mots :\n   « Reçu les loyers échus à ce jour et ceux à échoir le\n25 décembre 1905. Ce 24 décembre 1904.\n                                        » Pour Marcel d'Arville,\n                                         » Marcelle d'Arville. »\n"}, {"page_pdf": 628, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "                         LA F É E   BLONDE                      553\n\n   Sur l'autre elle traça ces mots :\n   « Laissez passer, par ordre de Marcelle d'Arville. »\n   — Voici deux bouts de papier qui intrigueront terriblement\nle féroce régisseur et ses maîtres. L e premier dispensera ta mère\nde payer ses loyers jusqu'à Tan prochain à pareille époque. L e\nsecond ouvrira à ta mère toutes les portes, toutes les barrières\nde la Glânerie, il fermera la bouche des gardes. Dès ce jour, la\nGlânerie redeviendra pour ta mère l'amie et la nourricière de\njadis. Je te promets que les châtelains d'aujourd'hui seront\npour elle ce que fut la châtelaine d'autrefois. Ne crains plus,\nchère, ta grande amie veille à présent. Au revoir! Il me semble\nte connaître depuis des ans. Adieu, Bébé!\n   Son baiser sonna joyeusement sur les deux fronts candides.\n   — Oh ! m a d a m e ! oh ! m a d a m e !\n   — E t voilà pour le bois qui brûle depuis deux heures.\n   Elle glissa dans la menotte potelée du mioche deux pièces\nbrillantes comme du soleil, et gagna le seuil.\n    - Jacques, le paysan est un farceur! C'est là, dans les hauts\narbres. Nous sommes à Boissoux.\n   Elle sauta dans le coupé qui s'enfuit en mugissant.\n   Longtemps, longtemps deux petits bras roses s'étendirent\nvers la vision enfuie; longtemps, longtemps, deux yeux noyés\nde ravissement et de gratitude infinie fixèrent les lointains de\nla grande route où mouraient des valses de poussières.\n\n                                * *\n   C'est la veillée de Noël.\n   Dans une blanche maisonnette de Boissoux, une fillette s'est\nsouvenue qu'elle est à l'âge des j e u x ; elle revêt sa merveilleuse\npoupée d'une robe de soie bleue.\n   La fillette rayonne, et la poupée parle.\n   Un Bébé, serrant dans ses bras dodus un polichinelle parsemé\nd'or, s'est assoupi sur une table où s'étalent des fruits confits,\ndes oranges, des massepains, des surprises, pêle-mêle en un fouil-\nlis de papiers de soie, de papiers d'argent, de papiers dentelés.\n   Une femme pâle est assise dans un fauteuil, près du foyer\nqui chante. Elle contemple en souriant le miracle de Noël. Ses\ndoigts de cire égrènent un chapelet fervent en l'honneur de la\nFée blonde, la douce et souriante Amie des enfants.\n                                              EDGAR    BONEHILL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison09-004", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 554, "page_fin": 555, "titre_corps": "L’Atome", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "François Léonard", "ancre_debut": "L'Atome  Aux confins tangent iel", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 629, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1381, "texte": "L'Atome\n\nAux confins tangent iels de la matière     infime,\nDans la complexité des forces et des lois.\nL'atome, où s'arrêtait la pensée    autrefois,\nDevant nous aujourd'hui    s'ouvre, tel un abîme.\n\nLa science incrédule, an bout de son espoir,\nAprès mille ans d'effort et de lutte émouvante,\nTrouve un nouveau mystère, une neuve       épouvante,\nAu fond même du but que ses yeux croyaient voir.\n\nCachée en l'Infini, la Vérité farouche\nSe refuse au baiser subtil de nos cerveaux ;\nEt l'atome, ce rien, montre autant de joyaux\nQu'un grand ciel étoile, dès qu'un regard le touche.\n\nTout un monde, impalpable, y roule, flamboyant         ;\nUn vertige y éclate; une splendeur y vibre;\nIl s'y meut le secret d'un étrange  équilibre;\nEt l'univers connu s'y mire, en    tournoyant.\n\nL'harmonie,    au milieu de mille   corpuscules,\nSans cesse, y précipite, y mêle ses rayons,\nEt fait naître, parmi leurs légers    tourbillons,\nDes planètes autour de soleils     minuscules.\n\nLeur vitesse éperdue, en prodige   nouveau\nTransforme chaque aspect de leur course         éternelle;\nRien ne peut retenir leur légère étincelle,\nEt leur orbe distend n'importe quel était.\n\nNos algèbres, unis pour déchiffrer leur nombre,\nS'écroulent dans le vide, et laissent sous nos yeux,\nEn un vol effréné, toujours plus      merveilleux,\nLeurs constellations qui s'étagent dans l'ombre.\n"}, {"page_pdf": 630, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 669, "texte": "                      L'ATOME                          555\n\nNotre ultime désir y cherche, mais en vain,\nQuelque unité semblable à l'unité céleste;\nL'inconnu, méprisant l'orgueil de notre geste,\nSurplombe notre voix d'un souffle de dédain.\n\nLa Nature, en tous sens, n'offre à l'homme éphémère\nQu'un sourire de sphinx impénétrable et doux,\nEt chaque découverte élargit devant nous\nL'horizon effroyable et muet du mystère.\n\nPourtant, nous chercherons toujours plus aprement\nLa Vérité qui brille au delà des problèmes,\nAfin de mettre au cœur qui tressaille en nous-mêmes\nLa clarté que contient son cœur de diamant.\n                                        FRANÇOIS LÉONARD.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison09-005", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 556, "page_fin": 560, "titre_corps": "Borinage", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "George Sohier", "ancre_debut": "Borinage                                              En mémoire de mon père.                                Le", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 631, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1800, "texte": "Borinage\n                                             En mémoire de mon père.\n\n                              Les terrils\n   Dans l'aube pâle de l'hiver, dessinant sur la terre nue ses\narabesques de grésil, la chaîne des terrils s'allonge semblable\naux cônes volcaniques d'un monde quaternaire.\n   Les terrils brûlés nuancent leurs éboulis des teintes variées\ndes bruns et des rouges tandis que leurs frères, vierges encore\ndes baisers du feu, se colorent du gris bleu des schistes.\n   L e u r courbe sinueuse va du sud au nord, de Dour, à la\nlimite du H a u t P a y s , vers W a s m e s et Quaregnon, vrai centre\ndu Borinage.\n   Parfois dans les vallons, qui les séparent, se dresse l'âpre\nsilhouette d'une fosse, cube de briques roses que domine le\nminaret d'une cheminée fumante.\n   L e va-et-vient des cages, enroulant leur corde de chanvre\nsur la molette suspendue par-dessus l'abîme, apporte dans\ncette région morne la chanson discrète du lieu.\n   Par delà la ligne des p u y s borains, la haute porte féodale de\nla cour, à W a s m e s , donjon du pays noir, évoque l'abbaye\npuissante, qui concédait à ses vassaux le droit d'extraire la\nhouille précieuse.\n   Par les sentes glacées, les mineurs, au sortir de la bure, se\nhâtent vers les corons enfumés, dont les toits mettent la clarté\nde leur sanguine sur l'ombre des noirs terrils.\n   Parfois une femme maigre, courbée sous le faix d'un sac\nde charbon, glané clandestinement d u r a n t la nuit, chemine\nvers le foyer où geignent ses j a m b o t s .\n   P e u p l e ennobli par son travail, dont l'âme concentrée s'exté-\nriorise aux jours de tempête ou de deuil, q u a n d le grisou, ce\nfléau de la mine, répand son feu meurtrier ou quand la reven-\ndication de leurs droits à la vie mène les charbonniers à\nla grève.\n"}, {"page_pdf": 632, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2023, "texte": "                             BORINAGE                            557\n\n\n   Les terrils sont propices aux meetings noirs, où l'orateur,\npar crainte de représailles, clame dans les ténèbres sombres;\nce sont eux aussi, aux heures de rêve, qui cèlent en leurs plis\nprofonds les amoureux, jouvenceaux aux caresses brusques\nmais dont les cœurs sains, exempts d'entraves, préparent pour\nles avenirs la race forte des borains\n\n                             Mineurs\n   Vêtus de toile grise, la tête ceinte de la rude calotte de cuir,\nun pic à la main, ils vont d'un pas tranquille et monotone vers\nla bure nourricière.\n   La fraîcheur des matins naissants pas plus que la splendeur\ndes soirs ne détourne leur regard hors de la route qu'ils\ncheminent.\n   Ils savent leur tâche indispensable à la vie même du pays,\nque sans eux les laminoirs, les verreries, les filatures, couvrant la\nWallonie et les F l a n d r e s et donnant le pain quotidien à tant\nde milliers de leurs frères, seraient d'inutiles corps sans âme.\n   Ils ne sont pas ce vil troupeau que d'aucuns s'ingénient à\nasservir : ils ont une âme pensante, prisonnière au tréfonds\nd'eux-mêmes, affleurant parfois sur leur visage triste, où les\nmorsures de la poudre ont laissé des raies bleuâtres.\n   En ces jours d'émoi, où le gaz délétère sème la mort autour\nde lui, la fraternité h u m a i n e réclame des dévouements : ils\nsont là cent et davantage, se disputant l'honneur de coopérer\nau sauvetage et d'aller en héros obscurs au devant du trépas,\nqui les guette\n   Leur âme aussi a des révoltes : pour le triomphe d'une\ncause qu'ils croient juste, à la suite des étendards rouges, ils\nvont, superbes d'abandon, offrir leurs poitrines nues aux\nbaïonnettes des soldats\n\n                           La grève\n  Par les corons aux portes closes des groupes d'ouvriers che-\nminent. Ils ont quitté leurs vêtements de travail pour endosser\nceux du dimanche.\n  Leurs voix sont âpres, saccadées, discutant la grève oppor-\ntune. Ils' soupèsent les dividendes que les meneurs leur ont\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2249, "texte": "558                             DURENDAL\n\n\n\njetés en pâture dans des meetings incendiaires et comparent\nles salaires qu'ils reçoivent chaque quinzaine.\n    U n vieux, en vain, veut démontrer que la grève, en fin de\ncompte, n'apporte j a m a i s que la misère, les jeunes, tout\naux illusions de leur âge, lui intiment l'ordre de se taire.\n    Ah! s'ils avaient des syndicats pour la défense des intérêts\nprofessionnels, s'ils étaient étroitement unis en associations\nfraternelles, si, au lieu d'écouter les discoureurs socialistes,\ndont la plupart vivent de leurs sueurs, ils avaient fondé des\ncaisses de chômage, l'avenir pourrait leur sourire encore.\n    Mais ils se sont contentés des phrases creuses des déma-\ngogues, ils ont versé dans les caisses danaïdiennes des coopé-\nratives rouges leurs cotisations h e b d o m a d a i r e s ; en troupeau de\n P a n u r g e , ils ont suivi les mauvais bergers sans songer que la\n faim est là, tiraillant les petits et les aïeules.\n    Elles s'en vont, les vieilles femmes, vers les fermes loin-\ntaines ou les châteaux hospitaliers, le mouchoir violet noué en\n fanchon sur leurs blancs cheveux tendre à l'aumône leurs mains\n lourdes de travail.\n     P e n d a n t que dans les bois de Colfontaine et de Ghlin, les\n hommes en petites troupes tels des collégiens en vacances,\nse nourrissent de l'air pur des clairières et se grisent, long-\nt e m p s sevrés, de soleil et de chants d'oiseaux.\n    H é l a s ! la grève p e r d u r e par delà les espérances, bientôt des\nattentats criminels sont perpétrés contre les esclaves du devoir,\nentretenant q u a n d même les travaux souterrains et vient le\njour, enfin, où la misère, cette pire conseillère, met aux prises,\n devant les cages dont on veut couper les cordes : mineurs et\nsoldats, frères nourris aux mêmes mamelles maternelles.\n    Aux sommations légales, les émeutiers répondent par une\ngrêle de pierres, un coup de feu part, on ne sait d'où, puis un\nfeu de peloton, fusillant les pauvres hères, envoie quelques-\nuns d'entre eux inscrire leur nom au martyrologe du peuple...\n\n\n                           La Sainte-Barbe\n  Dès la vigile la fête commence. A peine les ouvriers ont-ils\ntouché la fameuse quinzaine Sainte-Barbe, qu'ils se hâtent d'en\njouir.\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "                           BOBINAGE                           559\n\n\n   Dans les cantines, au son entraînant d'un accordéon, des\ncouples d ' h o m m e s dansent gauchement; d'autres trinquent à\nl'aventure pendant que quelques-uns, dans un coin sombre,\njouent à l'ancre, pique et soleil, sous l'œil indulgent d'un\ngarde champêtre.\n   A la sortie des fosses, aux éventaires de sucreries et de char-\ncuteries grossières, les papas font une ample provision de\ncadeaux pour les jambots et les mamans.\n   L'égoïsme n'habite point leur cœur : dès longtemps, avant la\nfête, le père a fait choix d'un souvenir de la Sainte-Barbe,\nsabots neufs pour les tout petits, écharpes pour les aînés,\nmeuble pour le logis familial.\n   Et la nuit se passe en chansons, en beuveries au cabaret, en\nrégals dans les familles.\n   C'est la trêve de Dieu dans la lutte quotidienne de la vie.\n   Après de courtes heures de sommeil, au matin du quatre dé-\ncembre, par tous les sentiers et les routes, qui mènent à l'église\nparoissiale, la foule endimanchée processionne vers la messe des\nmineurs.\n   Bien que la Sainte-Barbe ne soit point fête carillonnée, il\nn'est pas, en pays charbonnier, de plus grande solennité\nreligieuse.\n   Durant la messe les mineurs ont l'attitude grave et dévote\ndes donateurs aux volets des retables anciens. Leurs lèvres\ninaccoutumées murmurent-elles des prières? Il est permis d'en\ndouter, mais de leur cœur monte un encens, d'autant plus\nparfumé qu'il brûle sur un autel plus solitaire, qui va dans les\ncieux entrevus déposer aux pieds de la sainte patronne un\nnuage de mercis passionnés.\n   A l'offrande, où les figures conservent leur énigmatique\napparence, les houilleurs défilent devant la statue fleurie de\nsainte Barbe, dont la palme du martyre semble en ce jour de\nfête reverdir aussi pour la foule obscure des héros morts dans\nla mine insatiable.\n   En un prêche de circonstance, le curé du village exalte la\nnoble mission des houilleurs, dont la vie toute de travail et\nd'abnégation cachée ressemble à celle du Maître en Galilée,\npuis abordant l'encyclique fameuse : Rerum novarum où le pape\nde sainte et glorieuse mémoire pose les principes des devoirs\npatronaux, il montre aux chefs quelque point de justice\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 434, "texte": "560                        DURENDAL\n\n\n\nméconnue, dont la semence germera et portera des fruits sans\ntarder.\n    Fraternellement confondue la foule s'écoule du temple en\nflots pressés, pendant qu'au cœur de la plupart pousse une\npetite fleur d'espérance, humble pariétaire incolore, accrochée\nau roc aride et prouvant que la foi des premiers âges y garde sa\nlueur toujours\n                                             GEORGE   SOHIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison09-006", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 561, "page_fin": 582, "titre_corps": "L’Art d’après Ernest Hello", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Legrand", "ancre_debut": "L'Art d'après Ernest Hello                                 (Suite et fin)                     V. — Les genres", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 636, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2216, "texte": "L'Art d'après Ernest Hello\n                                (Suite et fin)\n\n\n\n\n                V. — Les genres littéraires\n   Hello a été frappé, comme tant d'autres, par l'opposition qui existe entre le\npathétique et le comique. Il a consacré quelques-unes de ses plus belles pages\nà mettre en relief la nature de l'un et de l'autre, à montrer en quoi ils se\nrapprochent et par quoi ils diffèrent.\n   « La vie, écrit-il, a bien des aspects. Le même fait peut être envisagé de\nmille manières. Plus le regard pénètre au fond, plus le sérieux éclate. Mais\nle regard de l'homme, pour se reposer, aime souvent à se promener au lieu\nde pénétrer, ou du moins à montrer l'extérieur et non l'intérieur de\nl'objet aperçu.\n   » Or la situation qui, vue au fond par son aspect intérieur, est pathétique,\ndevient comique quand on le regarde du dehors, au point de vue de l'erreur\nhumaine qui a produit un accident.\n   » Le pathétique est l'endroit de la chose qui, montrée à l'envers, devient\ncomique. »\n   Le comique réside donc dans la contradiction, la méprise, le malentendu,\nconsidérés en eux-mêmes.\n   Les passions humaines ont un aspect comique.\n   « Elles sont comiques, dit Hello, quand on les regarde sous un certain\nangle, quand on considère, par un côté accidentel, l'erreur qui les produit,\net par son côté accidentel, la méprise qu'elles produisent     considérée dans\nsa cause et d'une façon abstraite, la passion est comique, parce qu'elle est au\nfond un quiproquo, un malentendu. La conversation de deux hommes qui\ncauseraient dans la nuit sans se reconnaître, ne sachant pas à qui ils ont\naffaire, se prenant pour d'autres, et se donnant des noms qui ne leur appar-\ntiennent pas, cette conversation pourrait être très comique Or cette suppo-\nsition se vérifie dans le langage des passions humaines. L'homme passionné\nse trompe sur le nom, sur la nature, sur la qualité, sur la valeur de la per-\nsonne ou de la chose qui est l'objet de sa passion. »\n   Tandis que le comique a sa source dans les contradictions et les méprises\nenvisagées en elles-mêmes, le pathétique naît des conséquences de ces méprises\net de ces contradictions.\n    Poursuivons notre hypothèse, continue Hello. Supposons que nos\n"}, {"page_pdf": 637, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3232, "texte": "562                                  DURENDAL\n\n\n\ndeux interlocuteurs qui s'adorent ou se querellent dans la nuit, prennent au\nsérieux leur erreur, le prolongent et l'adoptent pour point de départ de leur\nvie. Il en résultera des catastrophes, parce qu'ils auront pensé, senti, agi, vécu,\nen vertu de choses qui n'existent pas.\n    Les rapports vrais détruisant à chaque instant les rapports imaginaires sur\n lesquels ils ont bâti leur édifice, il en résultera un écroulement, et très souvent\nles hommes seront ensevelis sous les décombres de leur monument renversé.\n    Alors leur malheur devient une réalité sérieuse. L'effet du malentendu en\nfait oublier la cause et la nature. Le pathétique succède au comique (1).\n    Insistons sur ces derniers mots « le pathétique succède au comique ». Il lui\nsuccède naturellement, il lui succède dans la réalité de la vie, il doit donc lui\n succéder dans l'art qui représente la vie. Ce qui amène Hello à écrire : « Le\n comique n'est jamais le dernier mot des choses ». L'artiste qui n'a que le génie\ndu comique est donc, pour Hello, un artiste incomplet; il ne voit qu'un\naspect de la vie, il ne considère les passions humaines que sous un point de\nvue; et, ce qui est plus grave, cet aspect, ce point de vue sont accidentels.\n    Il est intéressant de rappeler que Taine, dans sa Philosophie de l'Art,\nclassant les oeuvres au point de vue de la bienfaisance du caractère, met au plus\nbas degré le théâtre comique.\n    « Le spectacle de ces âmes rapetissées ou boiteuses, dit-il, finit par laisser\ndans le lecteur un vague sentiment de fatigue, de dégoût, même d'irritation et\nd'amertume » (2).\n    Tout en montrant ainsi l'infériorité de la comédie à l'égard de la tragédie,\n Hello a cependant été moins sévère que d'autres pour la comédie. Lamennais\n par exemple, qui rencontrait le même sujet dans son traité De l'Art et du\n Beau, voyait dans la comédie une manifestation du sentiment de l'indivi-\ndualité marquée d'un caractère d'égoïsme, et voici ce qu'il écrivait :\n    « Entre la tragédie et la comédie, il y a donc cette différence fondamentale,\nque l'une a sa racine dans les instincts, les puissances sympathiques qui\nportent l'homme vers les autres hommes, et tendent à l'unir à eux par l'uni-\nversel lien de l'amour supérieur; et que l'autre, au contraire, directement\nrelative au sentiment de l'individualité, a son principe dans l'amour de soi, et\ntend à développer les instincts égoïstes. La tragédie émeut, attache en donnant\nà l'homme la conscience de ce qu'il a de plus élevé, de plus grand, et\nla conscience de l'ordre par lequel tout subsiste dans l'immense unité dont\nl'Etre infini est la source et le centre éternel. La comédie attache et plaît, en\ndonnant à l'homme la conscience de sa supériorité personnelle, en mettant\nsous ses yeux le vivant tableau d'infirmités morales dont il se croit exempt;\nelle flatte l'amour propre, elle nourrit la satisfaction intime de soi-même.\n    » Peint-elle la raison, la droiture, la bonté, l'innocence, elle aura soin d'y\njoindre quelque contraste bizarre, une certaine exagération, une certaine\nnaïveté risible, qui les montre sous un point de vue tel que chacun y puisse\n\n\n  (1) L'Homme : Le comique.\n  (2) T. II, pp. 337-338.\n"}, {"page_pdf": 638, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3305, "texte": "                       L'ART D ' A P R È S   ERNEST       HELLO            563\n\nencore trouver un motif de secret contentement et une sorte de jouissance\nmaligne. Elle correspond au penchant natif en vertu duquel l'homme se\nconcentre et se complaît en soi (1). »\n    Hello et Lamennais voient tous deux dans la comédie l'expression artis-\ntique d'une disproportion, d'un désaccord, d'une bizarrerie qui provoque le\nrire. Lamennais, lui, rattache le rire ainsi provoqué à l'amour propre, au\nsentiment de la complaisance en soi, à l'instinct égoïste.\n   Traitant du comique, Hello et Lamennais ne pouvaient éviter le grand\nnom de Molière. Par un renversement curieux, si Lamennais a été plus\nsévère que Hello à l'endroit de la comédie, il semble qu'il ait témoigné pour\nMolière plus d'admiration que n'en a manifesté Hello. C'est sans doute que\nles merveilleuses facultés de psychologue et d'écrivain qui resplendissent chez\nMolière ont captivé Lamennais et retenu son attention tandis que Hello\nenvisageait de préférence l'œuvre du grand comique français au point de vue\nmoral. Rien d'étonnant donc que Lamennais ait vanté dans une page remar-\nquable la profondeur, la vérité, la précision des peintures que Molière nous\na données de la nature humaine, en même temps que la verve, la souplesse et\nle coloris de son langage (2). Rien d'étonnant non plus si Hello a durement\nstigmatisé les insuffisances et les déviations morales de l'œuvre de Molière.\n   « Molière, écrit Hello, était doué, à un degré éminent, du sens comique.\nMais il le déshonora. Il possédait le don de saisir les choses vaines dans leur\nvanité et de les montrer aux hommes bouffis de leur néant. Mais n'ayant dans\nl'intelligence aucune nation du vrai et dans l'âme aucune pureté, il n'indiqua\njamais le remède du mal qu'il montrait. Ce mal ne lui apparaissait jamais dans\nsa profondeur et dans son horreur, mais seulement dans son vide. Ce vide lui-\nmême était insuffisant : ce n'était pas un abîme, c'était un trou. Et pour com-\nbler ce trou, Molière ne propose rien! rien î absolument rien! Ainsi son ironie,\nau lieu de porter sur l'abus, sur le mal, sur la corruption, semble porter sur\nla nature intrinsèque des choses, et si l'on voulait conclure de lui quelque\nchose, la conclusion serait qu'il est ridicule de vivre. Il semble se moquer non\nseulement de la vie, telle que la vivent les hommes qui se trompent, mais de\nla vie en elle-même. On dirait que l'écueil est partout et que la route n'est\nnulle part.\n   » Comme l'élévation d'esprit manque à Molière aussi complètement que la\nconnaissance du vrai, il ne cherche pas la lumière plus qu'il ne la possède. Il\npromène dans le bas-fond sa lanterne, qui jette une lueur fausse, et s'égare,\navec ses personnages, dans les impasses sombres où il se promène avec eux.\nAussi, Molière, en se moquant des autres, se moque de lui-même continuelle-\nment. C'est lui qui est Alceste, c'est lui qui est Georges Dandin. Mais son iro-\nnie, juste sans miséricorde, frappe et ne redresse pas. On sent qu'elle sera\nstérile pour lui comme pour les autres. Elle ne contient pas la paix. Elle est\nvide de l'espérance. Il semble considérer la vie comme un jeu où tout le monde\n\n\n (1) LAMENNAIS : De l'Art et du Beau. Paris, Garnier, 1896, pp. 247-24S.\n (2) LAMENNAIS : De l'Art et du Beau, p. 280.\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2955, "texte": "564                               DURENDAL\n\n\n\nperd la partie. Si Molière avait raison, le comique serait l'essence des choses,\nde sorte que si l'on voulait considérer sérieusement son œuvre et lui donner un\nsens philosophique, il faudrait dire que chez lui le comique est l'envers du\nblasphème.\n   » Mais jamais il n'eut cette intention. »\n   Hello conclut que le comique ne doit pas être supprimé, mais qu'il appelle\nun complément. « Le comique devient horrible s'il est isolé », dit il, résumant\nsa pensée.\n   Soit, direz-vous, tel artiste complétera donc tel autre. Racine complétera\n Molière. Ce n'est pas ainsi que l'entend Hello. Il veut, lui, que le pathétique\net le comique se trouvent associés, fondus, dans la même œuvre, non pas\ncomme des éléments disparates et simplement coexistants, mais comme engen-\ndrés l'un de l'autre. La théorie est belle, sans aucun doute, mais malaisée à\nmettre en pratique, si l'on considère les lacunes habituelles du génie humain.\nC'est le sort de la plupart des artistes aussi bien que des autres mortels, hélas!\nd'être incomplets. L'un est doué du sens comique, l'autre est doué du sens\npathétique.\n   Cependant le tragique et le comique, fussent-ils unis, ne satisferaient pas\nencore Hello.\n   « Le tragique et le comique, dit-il, disparaissent devant une œuvre qui n'a\npas encore été faite. Cette œuvre pourrait s'appeler le drame, si l'on écarte\nabsolument de ce nom toutes les idées et toutes les œuvres qu'on a rattachées\nà lui jusqu'à ce jour (1). »\n   Que serait cette œuvre nouvelle à laquelle Hello décerne le nom de drame?\nTandis que la comédie met en relief le ridicule des passions produisant un\ndésordre et que la tragédie admire le jeu des passions en lui-même et dans ses\neffets : a le drame comprendrait que les passions et les erreurs, au lieu d'être\nles moyens et les sujets du drame, comme on l'a toujours pensé, en sont les\nobstacles, les négations, les contradictions. Le drame comprendrait que l'ac-\ntion seule est dramatique et que le mal ne peut entrer dans l'art que comme il\nentre dans la vie, à titre de contradiction. Il comprendrait que cet obstacle, au\nlieu d'être glorifié comme l'âme du drame, doit être vaincu comme son ennemi,\net que l'art a, comme la vie, pour principe et pour fin, pour Alpha et pour\nOméga, l'acte pur (2). »\n   A cette idée chère, Hello revient à maintes reprises.\n   « Quelle est, dit-il, en ce monde, pour nous la condition de l'acte ? C'est la\nlutte, la lutte de la nature et de la liberté. La personne humaine tend à son\nbut à travers une route barrée; les obstacles que la nature, dans le sens le plus\nlarge de ce mot, oppose à la liberté, voilà le sujet du drame, le principe de la\ncontradiction. La comédie n'a opposé qu'une passion à une passion : l'Art,\ndans sa forme élevée, opposerait une passion à une idée. Le triomphe de la\nliberté humaine sur l'ennemi intérieur, voilà le dénouement, voilà la victoire.\n\n\n (1) L'Homme : Le comique.\n (2) Ibid.\n"}, {"page_pdf": 640, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2931, "texte": "                         L'ART D'APRÈS ERNEST                  HELLO         565\n\nTragédies et comédies ont oublié la loi unique de l'Art, qui est la loi de la\nvictoire. La victoire est une harmonie achetée (1). »\n    Et dans un autre livre encore il écrit, reproduisant toujours la même\npensée : « Le drame, c'est l'opposition entre l'idéal et le réel, manifesté par la\nlutte du devoir et de la faiblesse, manifestée par l'épreuve. Dans le dénouement\ndoit apparaître l'harmonie, la conciliation; le dénouement, c'est la part de\nDieu (2). »\n    Le drame ainsi compris, Hello ne l'aperçoit pas parmi les œuvres d'art réa-\nUsées jusqu'à nos jours.\n    Dans l'antiquité grecque, Eschyle, Sophocle et Euripide représentent\nl'humanité, les peuples, les individus en lutte avec le destin implacable et triom-\nphant. La fatalité étend son règne sombre sur le drame tel que l'a conçu la\nGrèce.\n    Dans les temps modernes, la tragédie française a remplacé la fatalité par le\nsort, c'est-à-dire une puissance concrète à laquelle on croyait par une abstrac-\ntion à laquelle on ne croit pas.\n    Le drame anglais est incarné dans Shakespeare et l'une des maîtresses\nœuvres de Shakespeare, c'est Hamlet ; or Hamlet représente l'homme victime\ndu hasard,\n    « Ce qui paralysait Oreste, dit Hello, c'était la fatalité; ce qui paralyse\n Hamlet, c'est le hasard Le hasard est le nom moderne de la fatalité. Hamlet\ndoute : le doute est l'expression théorique de la doctrine du hasard; celui qui\n doute croit au hasard. Le Dieu de Hamlet c'est le doute, son culte c'est le\n hasard (3). » La haute et vaste intelligence de Hello a rencontré dans\n l'Hamlet de Shakespeare une de ces grandioses créations qui valent la peine\n d'être méditées et il ne s'est pas lassé d'en fouiller les profondeurs.\n    A plusieurs reprises, dans l'Homme, dans les Plateaux de la balance, il y\n est revenu, retouchant ou complétant son commentaire et son appréciation.\n L'action du hasard dans Hamlet est toujours, dans ces pages, le leitmotiv qui\n domine.\n     « Passons le Rhin, écrit Hello. Le hasard va être remplacé par le néant,\n Hamlet par Faust; Hamlet doutait, Faust nie et raille. Méphistophélès a\n remplacé l'ombre du mort. Hamlet avait dit : « l'Etre et le néant sont incer-\n tains; » Faust dit : « l'Etre et le néant sont identiques » (4).\n     Le dénouement vrai, la conception vraie du drame, d'après Hello, ne sont\n  ni dans Faust, ni dans Hamlet, ni dans l'Oreste de Racine, ni dans l'Oreste\n de l'antiquité grecque, parce que ce n'est ni le hasard, ni le sort, ni la fatalité\n  qui doivent gouverner le monde, la vie et l'homme.\n     « La justice, conclut Hello, est la catastrophe véritable » (5), si l'on prend\n\n\n\n  (1) Les plateaux de la balance; Les passions, les caractères, les âmes.\n  (2) Philosophie et athéisme, p. 3og.\n  (3) Les plateaux de la balance. Ibid.\n  (4) Les plateaux de la balance. Ibid.\n  (3) L'Homme : La catastrophe dramatique.\n"}, {"page_pdf": 641, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3025, "texte": "566                                   DURENDAL\n\n\n\nle mot catastrophe dans son sens littéral qui est dénouement. Et il ajoute :\n« La justice est la force simple vers laquelle aspirent les complications du\ndrame. La justice est sa loi. C est elle qui doit dire les noms vrais des acteurs,\nnon pas les noms qu'ils ont avant le drame, mais les noms qu'ils ont après le\ndrame, leurs noms conquis. »\n   Est-il bien vrai cependant que le passé ne nous offre aucun essai heureux de\nla réalisation du drame tel que l'a compris Hello? La lutte de l'action contre\nla passion, couronnée par le triomphe de l'action, par le dénouement dans la\njustice, n'est-ce pas là précisément le thème d'Athalie ou de Polyeucte, de\nplusieurs drames de Schiller?\n   La lecture du théâtre espagnol de Cervantes, de Molina, de Caldéron n'au-\nrait-elle pas donné à Hello la joie de voir sa conception dramatique incarnée\net vivante en des types immortels (1) ?\n   Les idées de Hello sur le drame sont amples et nobles, elles auraient gagné\nà être précisées et concrétisées.\n                                      * *\n\n    Entre les différents genres littéraires, il en est un qui a retenu les préfé-\nrences de Hello : c'est le conte.\n    I1 a exprime ses préférences dans une étude intitulée : L'histoire, la légende,\nle conte, le roman (2).\n    « Le récit, écrit-il, a cent mille formes. Il a été de tout temps une des habi-\ntudes, un des besoins, une des joies de l'humanité. » Hello part de cette cons-\ntatation générale pour rechercher et caractériser les diversités de forme revêtues\npar le récit.\n    \" Il y a d'abord, dit-il, la parabole... » « C'est, je crois, ajoute-t-il, la pre-\nmière forme du récit. » D'après Hello, la parabole diffère de la légende\nen ce que dans la première le fait historique fondamental est intact, tandis\nque dans la seconde il est sensiblement altéré. La parabole a pour fonds un fait\nvrai qui disparait sous l'enseignement qui en est dégagé. Après la parabole\nvient le conte : « Le Conte ressemble à la Parabole et il n'en diffère peut-être\nque par le ton et la longueur. Il a souvent plus d'incidents, et il a toujours\nbeaucoup plus d'étendue. » Au conte, Hello oppose le roman. Le roman lui\nparaît être un genre inférieur, parce qu'il est fait d'inventions et que les inci-\ndents y sont multiples. La supériorité du conte, à ses yeux, c'est qu'il n'ac-\ncorde aux faits que ce qui est nécessaire pour soutenir un enseignement philo-\nsophique.\n   Ecoutons-le : « Si les contes sont plus rares, c'est qu'ils supposent toujours\ndans l'esprit qui les entreprend une intention rare elle-même, je veux dire\nl'intention d'associer constamment un type à un individu, un idéal à un fait, »\nLe conte est donc le genre que Hello affectionne particulièrement. Mais il\ns'agit du conte conçu comme récit à signification philosophique. Cette préfé-\n\n  (1) Voir notamment le Théâtre édifiant (Cervantes, Tirso de Molina, Calderon), par Mar-\ncel Dieulafoy, dans la collection La pensée chrétienne. Paris, Bloud, 1907.\n  (2) Le Siècle.\n"}, {"page_pdf": 642, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3267, "texte": "                       L'ART D'APRES ERNEST HELLO                               567\n\n\nrence n'est autre chose qu'une expression de la tournure d'esprit d'E. Hello :\nil avait l'esprit essentiellement synthétique; et c'est pourquoi il préférait le\nconte au roman, où les événements sont compliqués et les situations détaillées.\nIl avait l'esprit essentiellement philosophique, et c'est pourquoi le conte lui appa-\nraissait comme l'incarnation d'une idée.\n   Cette conception du conte philosophique, Hello ne s'est pas contenté de la\nformuler et de la vanter, il en a tenté lui-même la réalisation dans un volume\nqui porte pour titre : Contes extraordinaires; ce qu'il n'a pas fait pour le\ndrame, il l'a fait pour le conte.\n\n                                        * *\n\n    Quand vous avez lu un conte de Daudet, vous êtes charmé, ravi de ce bijou\nlittéraire finement ciselé, vous êtes sous l'impression délicieuse d'une jouis-\nsance artistique exquise. Toute la valeur du conte est ici dans la forme exté-\nrieure, dans le style.\n     Toute autre est l'impression laissée par la lecture d'un conte de François\nCoppée ou de Louis Vcuillot. Sans aucun doute, la beauté du style n'en est\npas absente. Mais, en plus, que de douces émotions éveillées, que de nobles\nsentiments suscités, que de grandes et hautes pensées prennent leur vol au\ncours du récit et emplissent l'âme après que le livre est clos!\n     Autre encore est l'effet produit par un conte de Hello. Ce qui domine ici,\nc'est une idée rayonnante à travers tout le récit. Chaque phrase apparaît char-\ngée d'une parcelle de cette idée. Nous sommes ici en présence du conte philo-\n sophique. L'écrivain s'est efforcé de rendre son idée plus frappante en la cou-\n lant en forme de conte, en la revêtant d'imagination.\n     Certes, un beau conte philosophique apporte à l'esprit une jouissance\n profonde Il fait penser longuement. On le relit sans en être rassasié, parce\n qu'à chaque lecture nouvelle on y perçoit mieux le développement successif, la\n manifestation multiple d'une même idée. Plaisir exquis, mais rare comme\n toutes les choses exquises !\n     Oui, rare, à raison même des difficultés très grandes auxquelles se heurte la\n réalisation de cette conception littéraire. Cette fusion de l'abstrait et du con-\n cret, cette concrétisation de l'idée est chose malaisée; et ce n'est pas sans péril\n que l'écrivain abordera pareille tâche : ne va-t-il pas verser dans l'étrange,\n  sombrer dans l'obscur s'il lâche la bride à son imagination et, d'autre part,\n  s'il tient la bride trop courte, n'aura-t-il pas l'air d'un conteur à l'imagination\n  essoufflée, efflanquée, étique? Hello n'a pas toujours évité ces divers défauts;\n  jamais même, me semble-t-il, il n'a réussi à les éviter complètement, ainsi que\n  nous le constaterons.\n      Ce que nous tenions à marquer d'abord, c'est le caractère particulier\n  des contes de Hello. Barbey d'Aurevilly qui leur a consacré un de ces articles\n  flamboyants comme il excellait à en écrire, dit : « C'est un conteur qui ne\n  conte pas pour conter; il ne conte pas pour l'intérêt, la passion, la beauté de\n  son conte... c'est enfin, toujours et partout, et essentiellement, le mystique\n   chrétien du livre de L'Homme, des Physionomies de saints, des Paroles de\n"}, {"page_pdf": 643, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": "568                                      DURENDAL\n\n\n\nDieu, qui vit ici sous le conteur et qui dramatise sa pensée immuablement\nmystique (1). »\n   Le conte est donc la forme sous laquelle Hello a tenté de réaliser sa con-\nception artistique, et il l'a manié en philosophe. C'est un conteur philosophe\ncomme Alfred de Vigny et Sully-Prudhomme sont des poètes philosophes. Ici,\ncomme partout, la nature essentiellement philosophique de son intelligence se\nretrouve et s'affirme. Nous le verrons mieux encore, en étudiant de près\nquelques contes de Hello.\n\n\n\n                VI. — Le symbolisme en littérature\n   En maint endroit de ses ouvrages, Hello célèbre le symbolisme. Il affec-\ntionne spécialement de parler de symbolisme dans les pages qu'il consacre à\nl'art. Quelle est donc la signification exacte de ce mot dans la langue de\n Hello? Quel rôle joue-t-il dans ses théories esthétiques? Hello a-t-il tenté de\nréaliser sa conception du symbolisme artistique? C'est ce qu'il nous reste à\nexaminer maintenant et ces questions sont d'autant plus intéressantes et\n importantes à élucider, qu'il est, dans l'histoire de la littérature contempo-\n raine, une école d'écrivains et de poètes qui s'intitule symboliste.\n    Pourquoi ne commencerions-nous pas par rechercher ce que ces écrivains,\nces poètes entendent mettre sous le terme « symbolisme »? Nous en rappro-\ncherions ensuite la pensée de Hello; peut-être gagnerait-elle ainsi en lucidité\nen même temps qu'elle acquerrait plus d'actualité.\n   Ouvrons donc le volume où M. Jules Huret a rassemblé, il y a quelques\nannées, les résultats de son Enquête sur l'évolution littéraire (2), nous y trou-\nverons, à côté des représentants d'autres écoles (psychologues, naturalistes,\nnéo-réalistes, parnassiens), les porte-parole autorisés du symbolisme actuel :\ntels Mallarmé, Verlaine, Moréas, de Régnier, Remacle, Maeterlinck.\n   Tout n'est pas limpide, certes, pour les non-initiés dans les déclarations des\nchefs du mouvement symboliste. Il est telle page que l'on peut relire avec\nla meilleure volonté sans parvenir à en pénétrer le sens. Quoi d'étonnant\nd'ailleurs, puisque certaines œuvres de ces écrivains — poésie ou prose —\nqu'ils s'appellent Mallarmé, Verlaine ou Maeterlinck, demeurent des\nénigmes indéchiffrables, sauf à eux-mêmes et aux intimes qui en ont reçu\nl'explication de la bouche des auteurs.\n   Nous avons noté les protestations indignées de Tolstoï contre ces obscu-\nrités de parti pris et, pour ma part, j'y souscris des deux mains. On ne saurait\ntrop le redire devant de telles aberrations : Artiste ou non, on doit écrire\npour être compris.\n\n\n   (1) BARBEY D'AUREVILLY : Les œuvres et les hommes, 3 e partie. Les philosophes et les écrivains\nreligieux. Paris, Lemerre, 1899.\n   (1) Paris, Charpentier, 1894.\n"}, {"page_pdf": 644, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2975, "texte": "                       L'ART D'APRÈS E R N E S T HELLO                                569\n\n\n\n   Cherchons donc à retenir des pages de l'enquête de M. Huret sur le mou-\nvement symboliste, ce qui s'y trouve à la fois de plus intelligible et de plus\ncaractéristique.\n   Nous y relèverons d'abord les lignes suivantes de M. Mallarmé : « Je crois\nque, quant au fond, les jeunes sont plus près de l'idéal poétique que les\nParnassiens qui traitent encore leurs sujets à la façon des vieux philosophes et\ndes vieux rhéteurs, en présentant les objets directement. Je pense qu'il faut,\nau contraire, qu'il n'y ait qu'allusion.\n   \" La contemplation des objets, l'image s'envolant des rêveries suscitées par\neux, sont le chant : les Parnassiens, eux, prennent la chose entièrement et la\nmontrent; par là ils manquent de mystère; ils retirent aux esprits cette joie\ndélicieuse de croire qu'ils créent. Nommer un objet, c'est supprimer les trois\nquarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu a\npeu; le suggérer, voilà le rêve. C'est le parfait usage de ce mystère qui\nconstitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état\nd'âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d'âme, par une\nsérie de déchiffrements. »\n   Et il ajoute, condensant sa pensée : « Il doit y avoir toujours énigme en\npoésie, et c'est le but de la littérature, — il n'y en a pas d'autres — d'évoquer\nles objets (1). »\n   Le symbolisme, d'après M. Mallarmé, consiste donc dans l'évocation\ndes objets ou des sentiments.\n   C'est évidemment pour ce motif que certains symbolistes ont pris plaisir à\nrapprocher la poésie de la musique, cette dernière ne pouvant qu'évoquer,\net jamais représenter. Rappelons-nous les vers bien connus de Verlaine :\n\n                           De la musique avant toute chose,\n                           Et pour cela préfère l'Impair\n                           Plus vague et plus soluble dans l'air\n                           Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.\n\n                           Il faut aussi que tu n'ailles point\n                           Choisir tes mots sans quelque méprise,\n                           Rien de plus cher que la chanson grise\n                           Où l'Indécis au Précis se joint.\n\n   Si je ne me trompe, voilà, traduite en vers, la déclaration que M. Mal-\nlarmé faisait en prose à M. Huret.\n   C'était donc une erreur, — et une erreur sur l'essence de l'œuvre d'art —\nd'après les symbolistes qui partagent la manière de voir de M. Mallarmé, que\nde viser comme le réalisme à représenter et à peindre les objets le plus exacte-\nment possible. Tel était, en etfet, le but de l'art dans la conception de Flaubert,\ndes Concourt, de Leconte de Lisle. On sait à quelles recherches et à quelles\nexpériences Flaubert se livrait pour être capable de donner l'image précise des\n\n\n (1) Vol. cité, pp..60, 61. Les mots soulignés ci-dessus le sont dans le volume auquel nous\nempruntons ces extraits.\n"}, {"page_pdf": 645, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3179, "texte": "570                                      DURENDAL\n\n\n\n choses. Il n'y épargnait aucune peine. Ecrivant Salambô, il compulse des\n montagnes de livres et demande des renseignements complémentaires à\n Tunis. Composant Madame Bovary, il passe toute une après-midi à regarder\n la campagne à travers des verres de couleur. Travaillant à la nouvelle\n intitulée Un cœur simple, il conserve trois semaines sur sa table un perroquet\n empaillé afin de peindre d'après nature (1).\n    De là ses descriptions si objectives, si nettes, si détaillées! Les Goncourt,\neux, sont des peintres pour qui la tache est tout et qui veulent faire avec des\nmots ce qu'on fait avec des pinceaux. Des choses vues ils prétendent rendre les\ntons les plus subtils. De là leur prose brisée, aux facettes multiples.\n    Leconte de Lisle faisait en poésie écho à la prose de Flaubert : de là ses\nadmirables vers d'une marmoréennie splendeur.\n    Contre cette tendance qui pendant près d'un demi-siècle avait orienté la\nlittérature française vers la peinture intégrale et minutieuse du monde exté-\nrieur, le symbolisme défini par M. Mallarmé est une réaction.\n    Si maintenant nous poursuivons la lecture des réponses données à M. Huret\npar les représentants du symbolisme contemporain, nous recueillerons sur les\nlèvres de M. Ch. Morice — poète et auteur d'un livre de critique réputé sur la\nlittérature de tout à l'heure — des déclarations qui rendent à peu près le même\nson que celles de M. Mallarmé.\n    « Quant au symbole, nous dit-il, c'est le mélange des objets qui ont éveillé\nnos sentiments et notre âme, en une fiction. Lé moyen, c'est la suggestion :\nil s'agit de donner aux gens le souvenir de quelque chose qu'ils n'ont jamais vu.\n    » L'erreur du naturalisme, c'est, étant données les choses, d'en vouloir\nexprimer le sentiment adéquat par des mots. D'abord, c'est impossible;\nensuite, ce serait un péché. Vouloir se substituer aux lois de la nature qui,\nelle, ne nous donne jamais de double! Enfin, pourquoi faire ? Puisque la fleur\nexiste, quelle utilité d'en créer une avec des mots, en admettant qu'on le\npuisse? C'est faire comme un mercenaire qui ramasserait des cailloux d'un\ncôté de la route pour les placer de l'autre côté, c'est le travail des Danaïdes(2). »\n    La suggestion semble bien être pour M. Morice, comme pour M. Mallarmé,\nl'essence du symbolisme. Les reproches qu'il adresse au naturalisme confir-\nment et précisent dans le même sens sa notion du symbolisme. Seul, l'élément\n\" fiction \" ne figurait pas expressément dans la réponse de M. Mallarmé. Au\nsurplus remarquons que M. Morice cite parmi ses maîtres MM. Mallarmé et\nVerlaine. M. Henri de Régnier lui aussi se réclame de M. Mallarmé.\n    Différente semble être la conception du symbolisme dans les déclarations de\n M. Adrien Remacle et de M. Maeterlinck.\n    Le premier nous dit : « On est symboliste ou rien, en art, puisque l'art est\nle symbole. Le symbolisme, c'est la recherche de l'inconnu par le connu, du\nnon humain par l'humain (3). »\n\n  (1) Histoire de la langue et de la littérature française, sous la direction de Petit de Julie-\nville,XIXesiècle, t. II.\n   (2) Vol. cité, pp. 85, 86.\n  (3) Vol. cité, p. 107.\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3242, "texte": "                          L'ART         D'APRÈS ERNEST   HELLO             571\n\n\n\n   Le second s'exprime de la manière suivante : « Je crois qu'il y a deux sortes\nde symboles : l'un qu'on pourrait appeler le symbole a priori; le symbole, de\npropos délibéré; il part d'abstraction et tâche de revêtir d'humanité ces\nabstractions. Le prototype de cette symbolique, qui touche de bien près à\nl'allégorie, se trouverait dans le second Faust et dans certains contes de\nGoethe, son fameux Mährchen aller màhrchen, par exemple. L'autre espèce\nde symbole serait plutôt inconscient, aurait lieu à l'insu du poète, souvent\nmalgré lui, et irait, presque toujours, bien au delà de sa pensée : c'est le\nsymbole qui naît de toute création géniale d'humanité; le prototype de cette\nsymbolique se trouverait dans Eschyle, Shakespeare, e t c . . S'il n'y a pas de\nsymbole, il n'y a pas d'œuvre d'art (1). »\n   Pour ces deux artistes donc le symbolisme ne consiste pas seulement,\ncomme pour MM. Mallarmé et Morice, dans l'évocation, la suggestion des\nobjets, ou dans une fiction où se mélangent les objets et les âmes; le symbo-\nlisme consisterait d'après eux, soit dans le revêtement imaginatif d'une idée\nphilosophique, voire d'un au-delà extrahumain, soit dans le caractère typique\nque présente toute grande œuvre d'art.\n   A la fin de ses remarquables leçons sur l'Evolution de la poésie lyrique en\nFrance au dix-neuvième siècle, M. Brunetière consacrait quelques pages aux\nsymbolistes et il essayait de dégager la notion du symbolisme contemporain.\nIl aboutissait à une conception très proche de celle que nous obtiendrions si\nnous condensions dans une formule ce qu'il y de commun dans les déclara-\ntions que nous venons de citer.\n   « Le symbole poétique, disait-il. est une fiction concrète, figurée, plas-\ntique, mouvante et colorée, si je puis ainsi dire, animée de sa vie propre, per-\nsonnelle, indépendante, capable au besoin de se suffire à elle-même, de s'or-\nganiser et de se développer, mais une fiction dont la « correspondance » est\nentière, avec un sentiment ou une idée qu'elle enveloppe. C'est encore une\ncomparaison à deux, trois, quatre ou cinq termes, dont le poète a l'air de ne\nsuivre et de développer habituellement qu'un seul, mais de manière à main-\ntenir constamment tous les autres sous la vue du lecteur. C'est une allégorie,\nsi vous le voulez enfin, mais une allégorie dont l'intention n'a rien de didac-\ntique, ni surtout de logique, dont les différents sens, unis ou mêlés ensemble\npar une sorte de nécessité interne, se soutiennent, s'entr'aident, s'éclairent,\nse compliquent aussi, semblent même parfois se contrarier les uns les autres,\nfinissent toujours par s'accorder ou plutôt par se confondre. »\n   Puis il conclut : « Le symbolisme ainsi conçu, c'est tout simplement la\nréintégration de l'idée dans la poésie. » Il dit encore : « Tout symbole suppose\nune idée sans le support de laquelle il n'est qu'un conte de nourrice; et toute\nsymbolique implique ou exige, à vrai dire, une métaphysique, j'entends une\ncertaine conception des rapports de l'homme avec la nature ambiante ou, si\nvous l'aimez mieux,avec l'inconnaissable. » (2)\n\n\n  (1) Vol. cité, p p . 124, 125, 126.\n  (2) Deuxième édition. Paris, Hachette, 1895.\n"}, {"page_pdf": 647, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2878, "texte": "572                                 DURENDAL\n\n\n\n  Tout ceci est-il d'une parfaite clarté? Je ne le prétends pas et quoi d'éton-\nnant, si nombre d'œuvres sorties de ce mouvement symboliste sont elles-mêmes\nvagues et obscures et certaines complètement inintelligibles.\n\n                                        * *\n    Le symbolisme, tel que nous venons d'en dégager la notion, correspond-il\n au symbolisme dont Hello parle à plusieurs reprises dans ses ouvrages et qu'il\n a tenté lui-même de réaliser dans ses contes? Telle est la question qu'il nous faut\n maintenant tâcher d'élucider.\n    Certes Hello eût applaudi plus qu'aucun autre à « la réintégration de l'idée\ndans la poésie » et dans toute la littérature, car toutes ses théories artistiques\n répugnaient à borner les efforts de l'artiste à la reproduction objective des\nchoses extérieures. Nous pouvons donc être assurés qu'il y a dans le mouve-\nment symboliste contemporain une tendance générale à « l'idéation » de\nl'œuvre d'art qui concorde avec les doctrines esthétiques de Hello.\n    Remettre en honneur l'art idéiste, l'art philosophique que les réalistes\navaient nié, méconnu ou négligé, c'est, me paraît-il, à quoi se résument une\nbonne partie des efforts les plus sérieux de nos modernes symbolistes. A ces\nefforts, Hello qui était un idéologue, un philosophe, aurait évidemment sym-\npathisé.\n                                           *\n                                         * *\n   Mais sa conception du symbolisme, à lui, ne va-t-elle pas au delà? Ne con-\ntient-elle rien de plus particulier? N'y cherchons rien qui corresponde à l'évoca-\ntion, à la suggestion des objets dont parle M. Mallarmé. Nous ne l'y trou-\nverions pas. Mais n'y trouverons-nous pas autre chose?\n   On l'admettrait difficilement quand on a lu attentivement ses ouvrages,\nnotamment certains chapitres de Philosophie et athéisme, des Paroles de Dieu\net des Plateaux de la balance.\n   Dans Philosophie et athéisme, après avoir parlé de l'art grec qui incarne\npour lui l'art classique, mais non l'art antique véritable, Hello tente de définir\nl'art moderne tel qu'il doit être et il dit : « L'art moderne, logique comme\nl'ancien, ne voyant plus dans la nature « qu'un miroir et qu'une énigme n\n(per speculum et in enigmate), le perce à jour pour découvrir à travers ce\nqu'elle cache. De là le type idéal manifesté par la forme matérielle; de là la\npoursuite et le désir (1). » Et plus loin : « L'art a sa raison d'être dans le sym-\nbolisme des formes et, sans entrer dans cette question immense, je dois l'indi-\nquer. Les formes ont avec les idées des relations symboliques. L'art est symbo-\nlique par essence. Toute chose qui n'est pas symbolique peut appartenir à la\nscience; elle n'appartiendra jamais à l'art (2). »\n   Ainsi, d'après Hello, l'art est essentiellement symbolique. Point de symbole,\n\n\n\n  (1) P . 2 8 3 .\n  (2) P . 290.\n"}, {"page_pdf": 648, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3063, "texte": "                         L'ART D'APRÈS ERNEST HELLO                            573\n\n\npoint d'art. Et le symbolisme consiste à ne voir dans la nature qu'un miroir\nde l'au-delà.\n    Dans les Paroles de Dieu, il y a un chapitre intitulé « Le symbolisme dans\nl'Ecriture ». Hello y paraphrase en une langue magnifique la signification sur-\nnaturelle des événements et des personnages de l'Ancien Testament. Nous\nvoyons ainsi sa conception du symbolisme s'accentuer.\n   S'il y a un docteur que Hello affectionne de citer et de commenter, c'est\nbien certainement saint Denys l'Aréopagite. Dans l'Homme, dans les Physiono-\nmies de saints, dans Philosophie et athéisme, dans les Plateaux de la balance,\nil lui a consacré des pages éclatantes. Or, entre autres gloires de celui qu'il\nappelle « le docteur de l'Etre », il en est une que Hello met en relief à plu-\nsieurs reprises et qui nous intéresse spécialement ici ; c'est qu'il a eu au\nsuprème degré le sens du symbolisme. Saint Denys a écrit à l'apôtre saint\nJean : « Les choses visibles sont une frappante image des choses invisibles (1). y\nVraiment, Hello a dû beaucoup aimer cette parole : « Le sens vivant du sym-\nbolisme, écrit-il, donne aux comparaisons de saint Denys, non la forme banale\nd'une figure de rhétorique, mais la signification précise d'une réalité qui\nparle (2) ». Dans ce culte voué au docteur sublime qui sans cesse cherche l'in-\nvisible à travers le visible, nous voyons se confirmer la notion que Hello se\nfaisait du symbolisme.\n   Celte notion s'éclaire encore de ce que Hello dit de la fable et de La Fon-\ntaine :\n   « La fable, si je ne me trompe, écrit-il, pourrait avoir de grandes desti-\nnées. Il y a une gloire qui serait la sienne, il y a une langue qui lui convien-\ndrait. Quelle serait la condition? Il faudrait qu'elle interrogeât la nature des\nchoses et comprit ce mot : le symbolisme.\n   » Elle se revêtirait à l'instant de la dignité qui lui manque. Elle quitterait le\ndomaine du jeu pour entrer dans le domaine de l'art.\n   » Le sens du symbolisme manque absolument à La Fontaine (3). »\n   De fait, les fables de La Fontaine ne sont guère faites pour développer le\nsens du monde invisible.\n                                           *\n                                          * *\n   On le voit, il y a de la marge entre la notion que Hello nous donne du\nsymbolisme et celles que nous avons recueillies de la bouche des représentants\ndu mouvement symboliste contemporain. La conception de Hello ne diffère\ncependant pas complètement de certaines d'entre elles. Rappelez-vous, en effet,\nla déclaration de M. Remacle : « Le symbolisme, c'est la recherche de l'in-\nconnu par le connu, du non humain par l'humain. » Plus précise, plus caté-\ngorique, la définition de Hello présente néanmoins avec celle-ci une analogie\nincontestable. Oh pourrait peut-être dire que la définition de M. Remacle\nembrasse à la fois ce que Hello appelle le fantastique et ce qu'il appelle le\n\n  (1) Plateaux de la balance, Isolement et solitude, p. 278.\n (2) L'Hommey p. 250.\n (3) L'Homme, pp. 413, 414.\n"}, {"page_pdf": 649, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3196, "texte": "574                                    DURENDAL\n\n\nsymbolisme, Hello prétendant réserver cette dénomination de symbolisme à la\nmanifestation de ce qui est pour lui le monde invisible vrai.\n   En somme, le symbolisme pour Hello c'est la manifestation sensible du sur-\nnaturel. Est symbolique, d'après lui, l'art qui révèle l'intervention divine. Sa\nconception du drame, que nous avons étudiée précédemment, concorde avec\ncette notion du symbolisme. Souvenons-nous, en effet, de la définition qu'il\ndonnait de la catastrophe dramatique vraie : « Quel est le dénouement vrai du\ndrame, le dénouement légitime? » demandait-il. Et il répondait : « La\n ustice.\n   » La fatalité, le hasard, le néant et la honte ont fait leur temps.\n   » La justice est la catastrophe véritable. La justice est suivant la strophe,\nelle est suivant la parole que chante le chœur invisible (1). » Le drame, de\nmême que toute œuvre d'art, doit donc être, d'après Hello, la manifestation\nsymbolique de la justice d'En-Haut.\n   Hello a-t-il eu raison de donner au mot « symbolisme » cette signification?\nOn peut se le demander, car il est permis, me paraît-il, de soutenir que le sur-\nnaturel n'est pas un élément essentiel du symbolisme, et qu'il y a symbolisme\ndu moment qu'une idée ou un sentiment abstraits sont exprimés sous une\nforme sensible. Ainsi l'entend M. Brunetière quand il écrit : « Le symbole\nn'ayant d'autre origine que le besoin profondément humain de rendre l'abs-\ntraction sensible en la matérialisant, n'a pas aussi d'autre raison d'être que\nde manifester physiquement à tout le monde ce qui n'est spirituellement acces-\nsible qu'à quelques-uns. Son objet est d'incarner l'idée (2). » Et le grand cri-\ntique, appliquant sa définition du symbolisme lorsqu'il analyse l'influence\nd'Alfred de Vigny, écrit : « Aux « thèmes » lyriques du romantisme, — qui\nne pouvaient être que des motifs généraux ou indéterminés, — et, comme\nceux des « pianistes », un prétexte à virtuosité, — il a substitué des « idées\nprécises » ; — dont ses fictions (la Mort du loup, la Maison du berger, la\nBouteille à la mer) ne sont que l'enveloppe; — et c'est le vrai symbolisme;\n— et c'est donc la grande poésie (3). Bourget donne au mot « symbole » un\nsens analogue quand il loue Alfred de Vigny « d'avoir deviné cette valeur poé-\ntique du symbole » (4).\n   Si le symbolisme, tel que l'entend Hello, diffère plus ou moins de la\nconception que s'en font MM. Mallarmé et Verlaine, MM. Remacle et\nMaeterlinck, il diffère donc aussi de la notion que l'on en trouve chez Brune-\ntière et qui est, je crois, la notion courante et habituelle du symbolisme. Et\npourtant, entre cette dernière et la conception de Hello, la transition, et\nmême la conciliation est, me parait-il, aisée. Comme, en effet, pour Hello,\nle monde de nos sens, de nos sentiments et de nos idées n'a d'explication,\nde cause et de fin que dans un monde supérieur et surnaturel, le symbolisme\n\n\n  (1) L'Homme, p . 349.\n  (2) BRUNETIÈRE : L'Evolution de la poésie lyrique, t. II, p. 276.\n  (3) BRUNETIÈRE : Manuel de l'histoire de la littérature française. Paris, Delagrave, 1898,\npp. 485, 486.\n  (4) PAUL BOURGET : Etudes et Portraits. Alfred de Vigny. Paris, Lemerrc.\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2937, "texte": "                        L'ART D'APRÈS ERNEST HELLO                                      575\n\n\nvrai et complet devait nécessairement comporter la représentation constante de\nce monde supérieur et surnaturel.\n   Où il m'est plus difficile de suivre Hello, c'est dans cette déclaration que\n« l'art est symbolique par essence », et que « toute chose qui n'est pas symbo-\nlique peut appartenir à la science; elle n'appartiendra jamais à l'art » (1).\n   Quoi donc? N'est ce pas faire œuvre d'art que de rendre vivement le\ncaractère dominant d'une scène, d'un paysage, d'un objet quelconque, ainsi\nque l'ont fait tant de prosateurs et poètes réalistes? Les admirables descriptions\nd'un Lcconte de Lisle et d'un José Maria de Hérédia n'ont-elles point une\nvaleur artistique? J'ai peine à croire que Hello l'eût prétendu et j'aime mieux\npenser que nous n'avons de ses idées sur le symbolisme en art qu'une\nexpression incomplète. Il avait l'esprit trop ouvert et trop compréhensif pour\nrétrécir le domaine de l'art.\n   Ce qu'il aurait pu soutenir, et à bon droit, c'est que l'art symbolique, tel\nqu'il le concevait, occupe dans une échelle des valeurs esthétiques un degré\nplus élevé que l'art purement descriptif. En cela il se serait rencontré avec\nTaine qui, dans sa Philosophie de l'Art, fait intervenir comme facteurs de\nbeauté le degré d'importance et le degré de bienfaisance morale du caractère\nexprimé par l'œuvre (2).\n   L'art symbolique est autrement évocateur de pensées que l'art descriptif et,\nsi ce sont des pensées bienfaisantes, je veux dire génératrices d'amour de Dieu\net d'amour des hommes, de justice et d'énergie, si ce sont de telles pensées qu'il\npropose à nos méditations, si en même temps il réalise l'originalité et la\nsplendeur de la forme, cet art sera grand entre tous.\n\n                                                *\n                                            *       *\n\n   Sa conception de l'art symboliste, Hello a tenté de la réaliser dans ses\nContes extraordinaires. Il importe par conséquent de revenir et de nous\narrêter un instant à cet ouvrage.\n   Dans une de ses études critiques, Hello a caractérisé les contes d'Hoffmann\net ceux d'Edgar Poë, et il a montré ainsi l'abîme qui le sépare de ces deux\nconteurs. « Pour caractériser Hoffmann, écrit-il, il faut caractériser le\nfantastique.\n   » En un mot, le Fantastique est la parodie du symbolisme. Mais cette phrase\nest beaucoup trop courte pour être claire, et il faut l'expliquer.\n   » Le monde visible cache et découvre à la fois, comme un miroir et comme\nune énigme, le monde invisible.\n   » Le symbolisme est l'expression de cette pensée.\n   » Le fantastique, parodie du symbolisme, donne au monde visible, comme\nprincipe, comme fin, comme raison d'être et comme terme, le monde invisible,\nmais le monde invisible d'en bas\n\n\n (1) Philosophie et Athéisme, p. 290.\n (2) TAINE : Philosophie de l'Art, 5e édition. Paris, Hachette, 1890, t. .II, p. 345.\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3088, "texte": "576                                  DURENDAL\n\n\n\n    » Il y a une mystique infernale, qui est la science des ténèbres manifestées.\nL'Eglise connaît et possède cette science.\n    » Il ne faut pas confondre la mystique infernale et le fantastique. La mystique\ninfernale est une réalité qui a ses lois. Le fantastique est un rêve sans loi\nAyant fondé sur la peur son palais ténébreux, le fantastique vit de deux\nsentiments : l'horreur actuelle et l'attente d'une autre horreur, d'une horreur\nincompréhensible qu'il devine, qu'il pressent, qu'il espère même; car l'horreur\nest sa joie (1). »\n    « On a beaucoup parlé depuis quelque temps d'Edgar Poe, et son\nnom s'est rencontré souvent avec celui 'd'Hoffmann. Ces deux écrivains n'ont\ncependant l'un avec l'autre aucune ressemblance. Le fantastique chez\nHoffmann est, si j'ose le dire, à l'état pur! Il n'obéit à aucune loi! I1 est sa loi\nà lui-même, comme la folie dont il est la parole littéraire\n    » Edgar Poe, au contraire, ramène tout à certaines idées fixes, comme le\ncrime, la punition, la mort (2). »\n    Entre les contes de Hoffmann et ceux de Hello, il y a donc tout l'abîme qui\nsépare le fantastique du symbolisme, symbolisme signifiant dans la langue\nde Hello une forme d'art qui dans le monde visible fait voir, comme derrière\nun voile transparent, le monde invisible d'en haut.\n    Entre les contes de Edgar Poe et ceux de Hello, il y a toute la distance\nd'un artiste dont les contes transmettent une impression — impression de\ncrime, de châtiment et de mort, — à un artiste dont les contes sont l'expres-\nsion imagée d'une idée précise et nettement apparente.\n    Si vous lisez le Chat noir ou le Scarabée d'or ou encore la Chute de la\nmaison Usher, vous aurez l'impression confuse d'un mélange de naturel et de\nsurnaturel et c'est, à mon avis, parce qu'ils nous laissent sous cette impression\nconfuse que les contes dont je viens de citer les titres nous plongent dans un\nétat de malaise, provoquent chez nous une sorte de courbature morale. Dans\n les contes de Hello, au contraire, l'idée surnaturelle apparait nette et lumi-\nneuse. Elle a parfois un aspect terrible; c'est que le surnaturel est parfois le\n châtiment, mais tout terrible qu'il est, le châtiment ne trouble point la paix\n des justes, lorsque ceux-ci voient distinctement qu'il est l'instrument d'un\n Dieu infiniment juste lui-même.\n    Parmi les contes extraordinaires de Hello, Barbey en trouve trois transcen-\n dants. Les autres, dit-il, sont indignes de figurer à côté de ces trois.\n    « Hello étonne trop, dit Barbey, quand, de la plume qui a écrit Ludovic,\n les Deux étrangers, Cain, qu'as-tu fait de ton frère!, il écrit Eve et Marie,\n le Gâteau des Rois, la Recherche, etc. »\n    « Il faut, conclut-il, oublier les autres contes et ne se souvenir que de ces\ntrois. »\n    Entre eux, Ludovic est, au jugement de Barbey, le plus beau.\n\n\n (1) Hello a aussi montré dans le Macbeth de Shakespeare une incarnation du fantastique.\nVoir l'article intitulé Les préjugés dans les Plateaux de la balance.\n (2) HOFFMANN : Plateaux de la balance, pp. 349 et ss.\n"}, {"page_pdf": 652, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3322, "texte": "                       L'ART D'APRÈS ERNEST HELLO                               577\n\n     Quelle est l'idée de ces trois contes, puisque ce sont des contes\n  idéologiques?\n     Les Deux étrangers montrent la misère de la science sans Dieu.\n     La morale du conte est dans ces paroles qu'un prêtre adresse au docteur\n  William : « Celui auquel vous pensez en ce moment vous a laissé la science,\n  sans vous laisser la lumière. Or la science sans la lumière, mon fils, c'est le\n  désespoir       Voulez-vous vous plonger dans les splendides abîmes de la\n lumière insondable? Voulez-vous un pain de lumière pour vous nourrir? Un\n manteau de lumière pour vous couvrir? Le voulez-vous?                 ce pain et ce\n manteau, mon fils, c'est l'obéissance\n     » A une àme comme la vôtre, blessée et altérée, faible et embrasée, misé-\n rable et dévorante, je ne dirai pas: résignez-vous, je dirai : réjouissez-vous.\n Je ne dirai pas : résignez-vous en regardant le charme de tel objet ou l'intérêt\n de tel acte isolé; je n'essayerai d'aucun palliatif, je n'essayerai pas de vous dis-\n traire pour vous préparer, non. J'irai droit à votre àme et je lui ordonnerai la\n joie, et je demanderai pour vous, au Dieu qui a obéi, la gloire et la joie\n d'obéir...\n    » ...Maintenant, pensez aux autres. Si de mauvaises heures sonnent encore,\n songez qu'un des remèdes sera de penser aux autres. »\n    Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? montre que le riche qui refuse son aide\n à un artiste dans la détresse, commet un homicide aussi coupable, et parfois\n plus coupable parce que plus raisonné, que l'homicide matériellementaccompli\n par un brigand. L'horreur du crime intellectuel y est rendue tangible. L'idée\n fondamentale du conte rayonne de ces paroles adressées par un peintre à un\n médecin.: « Quant à moi, je n'ai pas étudié, comme vous, docteur, sur le vif.\nJe ne connais pas de fous, et ce que je vais vous dire n'est fondé sur rien. Mais\n pour expliquer ces étranges remords chez des innocents, voici ce qui me vient\n à l'esprit :\n    « Qui sait s'ils n'auraient pas commis spirituellement le crime dont ils se\n croient coupables matériellement? Dans cette hypothèse, ils ont profondément\noublié le crime réel et spirituel qu'ils ont commis réellement et spirituelle-\n ment. Ils ne l'ont même ni connu, ni compris dans l'instant où ils le com-\n mettaient. Mais ce crime réel, spirituel et oublié, se transforme, par la vertu\nde la folie, en un crime matériel qu'ils n'ont pas fait et qu'ils croient avoir\nfait. Peut-être tel homme, qui a trahi son ami, au lieu de s'accuser de cette\ntrahison, s'accuse d'une autre faute qui ressemble à celle-là, comme le corps\nressemble à l'âme. »\n    Ludovic est la personnification de l'Avarice entendue dans le sens d'amour\nde l'or pour l'or. L'avare sacrifie les autres et lui-même sur l'autel où il place\nson dieu : l'or. Il se perd en cherchant la divinité dans la richesse matérielle,\nde même que le docteur William, dans les Deux étrangers, s'est perdu en\ncherchant la divinité dans la science séparée du seul vrai Dieu, créateur du ciel\net de la terre.\n    Ludovic vit avec sa femme et sa fille qu'il réduit à une vie misérable. Un\njour il se décide à acheter un coffre-fort. 11 y met son trésor, choisit le mot\n« Dieu» comme secret et fait jouer le mécanisme. Le lendemain, quand il\n"}, {"page_pdf": 653, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2944, "texte": "578                                    DURENDAL\n\n\n\nveut ouvrir le coffre, il ne se souvient plus du mot. Il cherche, mais en vain. La\nsignification du conte resplendit, me parait-il, dans ce passage :\n   « L'or, valeur représentative des choses, l'or qui n'est rien sans elles, avait\ndévoré les choses, et s'était fait adorer, indépendamment d'elles, pour lui-\nmême. Ensuite l'or s'était identifié avec le coffre. Ensuite le mot du coffre,\nsans lequel le coffre n'était rien, le mot, valeur représentative de l'or, avait\ndévoré l'or lui-même. L'espèce avait dévoré les substances. Maintenant l'es-\npèce de l'espèce dévorait l'espèce. Dieu avait été d'abord dévoré dans l'âme de\nLudovic par les substances créées, puis les substances par les espèces, puis les\nespèces par le mot qui les représentait, et ce mot était le mot :\n\n                                           DIEU\n\n   \" Dieu était le point de départ et le point d'arrivée. Ludovic qui avait fui\nDieu, cherchait le nom de Dieu et ne le trouvait pas. \"\n   L'idée philosophique, toujours présente et vivement mise en relief dans\nchaque phrase du récit, donne à ces trois contes une puissance singulière. Si\non les envisage plus particulièrement au point de vue de la forme, il me\nsemble que les contes de Hello manquent parfois d'intérêt dans la narration\net la mise en scène : on sent toujours que Hello est plus philosophe que con-\nteur. Le style en est simple, peu imagé, dépourvu des charmes qui, chez\nd'autres conteurs, captivent l'attention. Mais certains états psychologiques\nsont intensément rendus.\n   Lisez, par exemple, dans Ludovic, la scène où l'avare est représenté pour-\nsuivant dans un état d'affolement le mot secret de son coffre-fort, ou bien dans\nCaïn, qu'as-tu fait de ton frère? la scène où le riche qui a refusé secours à\nl'artiste pauvre apparaît en proie à la folie et se voit coupable d'un meurtre\nmatériellement commis (1). Ces deux scènes suffiront à vous prouver que si\nHello a très bien formulé la théorie du pathétique, il a réussi quelquefois à en\nréaliser l'expression.\n                                       *\n                                      * *\n\n   11 est intéressant de remarquer que les pages les plus puissantes de ces\nContes extraordinaires sont consacrées à la peinture de la folie et de rappeler\nque Hello a, dans ses Plateaux de la balance, hautement loué Shakespeare de\nson habileté à mettre la folie sur la scène.\n   Hello commence par observer combien périlleuse est la représentation artis-\ntique de la folie.\n   « La folie, écrit-il, est dangereuse sur la scène, et partout où l'art la repré-\nsente. Elle court deux risques, celui d'être comique et celui d'être arrangée.\nComique! Quel étrange danger, et pourtant il est réel. Telle est la misère de\nla nature humaine que la folie peut être comique, et telle est la nature mysté-\nrieuse du rire qu'il peut côtoyer le désespoir.\n\n\n (1) Contes extraordinaires, pp 36 à 40 et 190 à 192.\n"}, {"page_pdf": 654, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3361, "texte": "                        L'ART     D'APRÈS ERNEST            HELLO               579\n\n     » L'extravagance la plus lugubre peut produire le rire chez l'auditeur dans\n l'art et dans la vie réelle, et même chez l'auditeur désolé; car le rire n'est pas\ndu tout le compagnon de la joie; il se produit toutes les Ibis que la série natu-\n relle des relations se brise, lors même que cette brisure est désolante. Quand\n la relation reprend ses droits et se fait sentir de nouveau, les larmes inter-\n viennent.\n     » Aussi, le rire et les larmes peuvent coexister, quand l'affection, le souvenir,\n la réflexion, la tendresse font revivre les idées et les choses, les relations que la\n folie brise au même moment.\n     » L'homme peut rire, parce que le fou a oublié la relation des idées et des\n choses. Il peut pleurer au même moment, parce qu'entre le fou et lui la rela-\n tion existe et se fait sentir. Il peut rire, parce que les choses sont brisées. Il\n peut pleurer au même moment, parce que les personnes restent unies, et le\n lien des âmes peut être d'autant plus sensible que la rupture est faite entre les\n intelligences. Et néanmoins, quand la folie entre dans le domaine de l'art, le\n rire serait fatal aux intentions du poète. Si, pour l'éviter, il arrange à dessein\n une folie théâtrale, c'est la terreur qui fait défaut, parce que la nature n'est plus\n là. Ici, comme partout, nous retrouvons dans l'art la loi qui lui interdit l'imi-\n tation, la reproduction, et qui lui ordonne la création. Le poète qui ose mettre\n en scène un fou, s'oblige à chercher et à trouver dans le monde idéal, et non\n pas dans le monde réel, quelque chose qui ressemble à une folie typique. Il\n s'oblige à être terrible sans affectation, et absurde sans plaisanterie.\n     » Il s'oblige à rencontrer toujours des extravagances naturelles, redoutables,\n vraisemblables et sérieuses. Il s'interdit cette immixtion de l'élément comique\n au milieu des angoisses humaines, immixtion dont le romantisme avait voulu\n faire une loi. S'il heurtait contre cet écueil, il rencontrerait le fou officiel, le\nfou du roi, le bouffon de cour. Il s'interdit en même temps la raideur et\n l'emphase qui peuvent résulter d'une excitation continuellement sérieuse. Il\n est dans une des attitudes les plus difficiles à garder.\n     » Le problème est compliqué! Shakespeare l'a résolu.\n     » La folie du roi Lear est dramatique, à cause de l'idée fixe et du sentiment\n réel, qui persistent dans le délire.\n     » Voilà le secret, voilà la solution. La folie vague, purement physique et qui\n  réclame seulement le médecin, est absurde et rien autre chose. Mais la folie\n  qui a sa cause dans l'âme peut trouver dans l'idée fixe qui l'a produite des\n  secrets singuliers, des enseignements ou des terreurs d'un genre à part.\n     » La folie peut alors devenir le moyen le plus énergique pour mettre au\n  dehors les fureurs de la nature humaine qui, dans l'état raisonnable, sont\n  toujours voilées par quelque chose (1). »\n     Hello a résolu le problème à l'imitation de Shakespeare. Son « Avare » et\n  son « Cain » sont fous d'une folie qui a sa cause dans le désordre moral, et\n  c'est ce qui fait à la fois et le pathétique profond et la portée philosophique de\n  ces deux contes.\n                                           * *\n\n  (1) Les plateaux de la balance : Les préjugés, pp. 151 et suiv.\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3437, "texte": "580                                DURENDAL\n\n\n    Tels sont les meilleurs contes de Hello.\n    Si l'on voulait indiquer dans la littérature moderne un conteur dont les\nœuvres — les mieux inspirées du moins — sont intimement parentes de celles\nde Hello au point de vue de la conception, tout en étant de beaucoup supé-\n rieures sous le rapport de la forme artistique, je crois qu'on le trouverait en\nVilliers de l'Isle-Adam. Doué à un haut degré des qualités du narrateur et du\nmetteur en scène, maniant une prose magnifique comme une pourpre traî-\n nante, il a donné quelques chefs-d'œuvre de contes symboliques, au sens où\nl'entendait Hello. Sans doute certains de ses récits appellent des réserves\nquant à la moralité, il y en a plusieurs où l'on respire comme une odeur de\nvie de bohème, mais il en est qui sont irréprochables et qui demeureront\nparmi les plus purs joyaux de la littérature française au XIXe siècle.\n    Villiers nous semble avoir donné sa formule du conte dans « l'Elu des\nrêves ». Je voudrais analyser brièvement ce récit pour montrer combien la\nconception de Villiers est semblable à celle de Hello.\n    Villiers met en scène trois jeunes artistes.\n    Ces trois jeunes gens sont en train de fêter un anniversaire dans une\nchambre de garni occupée par l'un d'entre eux... Ils discutent esthétique...\n Et voici que derrière la porte s'élèvent des gémissements. Alors, comme ses\ndeux hôtes veulent aller voir d'où proviennent ces bruits étranges, le poète\nAlexis leur barre la porte en disant : « Ah ! je le pressens et le devine, moi, ce\nqu'il y a derrière cette porte!... Certes, ce doit être tel vieux roi de quelque\nEtat perdu de l'Orient, un dépossédé que les hasards de l'exil et la risée des\ngens du siècle auront conduit en ce taudis. Je songe qu'il est là, trônant sur\nun lit de camp, les yeux pleins de mélancolie et de fureur; auprès de lui git\nquelque sacoche remplie de diamants et d'or et, pensif, étreignant un sceptre\nemporté de nuit, il se laisse indifféremment agoniser. De là, ces profonds sou-\npirs!.... Eh bien! pourquoi troubler sa suprême songerie? Je pense que nous\ndevons respecter sa solitude auguste et visionnaire. Laissez-moi nrendonnir,\nfier d'un tel voisin! C'est là de quoi rêver de beaux rêves... » Les deux autres\nlui rient au nez sur cette envolée lyrique, passent outre et rapportent\nbientôt la nouvelle qu'un vieux mendiant agonise dans la mansarde d'à côté,\npuis ils prennent congé d'Alexis et s'en retournent. Eux partis, Alexis pénètre\ndans le galetas du moribond qui n'est rien moins qu'un chiffonnier enriclr,\nlequel lui fait la singulière déclaration que voici : « Je vous ai entendu. Là...\nje reconnais... votre voix. Vous avez parlé d'un roi, d'un homme exilé... moi\naussi... je suis un songeur... J'ai passé ma vie en rêves!'Vous m'avez fait du\nbien, tout à l'heure... Vous m'avez fourni le dernier! Les rêves!... c'est si\nbeau... mais... en errant par les rues, toutes les nuits, dans une capitale...\non trouve parfois... de quoi presque les réaliser!... L'habitude seule fait qu'on\ndédaigne... cela! — Pourtant, si l'on est sobre, attentif, bon placeur de trou-\nvailles... on devient riche avec les années! Regardez!\n    \" Et d'un pénible effort, du bout de son crochet tranchant, qui semble\nrayonner comme un sceptre entre ses phalanges décharnées, il fendit la toile\nde son grabat. Des billets, en liasses pressées, des pierreries, des rouleaux d'or\napparurent... »\n"}, {"page_pdf": 656, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2922, "texte": "                        L'ART D'APRÈS ERNEST HELLO                            58l\n\n\n   Et le vieux chand d'habits institue le jeune poète son héritier.\n   a Continuez vos rêves, lui dit-il; moi, je m'éveille. » Cependant qu'Alexis s'en\nva habiter un palais des Mille et une Nuits, ses deux amis continuent leur vie\nd'esthéticiens à Paris, s'efforçant, à coups de théories, de démontrer « qu'il faut\ntoujours voiries choses... TELLES QU'ELLES SONT (1). »\n   Quelle est la signification de ce conte, sinon que l'art ne doit pas se borner\nà représenter les apparences, mais bien découvrir et exprimer ce qui se dérobe\nderrière elles. Le sens du monde qui nous entoure et nous presse demeure trop\nsouvent caché aux yeux inattentifs. L'artiste, lui, doit le poursuivre, le saisir,\nle rendre sensible et rayonnant à tous les yeux. C'est ce qui est au delà de la\nréalité brutale qui vaut la peine d'être mis en valeur dans l'œuvre d'art.\n   N'avais-je pas raison de dire que la conception de Villiers est semblable à\ncelle de Hello? Et ce serait une erreur sans doute de soutenir que tout art rentre\nnécessairement dans cette conception, mais ce que l'on peut affirmer, c'est que\nla conception de Hello et de Villiers représente une des formes les plus élevées\nde l'art.\n\n\n\n\n   Nous avons essayé de recueillir, dans l'œuvre d'Ernest Hello ce qui a trai\nà l'art et d'en faire un ensemble.\n   Et il me semble que deux constatations s'imposent en manière de conclusion.\n   D'une part on doit reconnaître que Hello a eu en matière d'art nombre\nd'idées justes, qu'il a ouvert de multiples aperçus originaux, qu'il a tenté de\nfaçon intéressante et quelquefois heureuse la réalisation de quelques-unes de\nses idées esthétiques.\n   D'autre part on ne peut s'empêcher d'exprimer deux regrets.\n   Tout d'abord il est regrettable que Hello n'ait pas groupé, unifié, systé-\nmatisé ses idées esthétiques. Malheureusement il a agi dans ce domaine\ncomme dans tous les autres domaines; il a émis des idées, sans prendre la\npeine de les lier les unes aux autres : elles apparaissent ainsi comme des\npierres d'attente sur un chantier. A propos de ses physionomies de saints,\nBarbey d'Aurevilly déplorait que Hello n'ait pas eu la patience de concentrer\nses efforts sur un grand tableau d'histoire religieuse.\n   Toute l'œuvre de Hello sourire du manque d'unité et de cohésion. Ses idées\nesthétiques auraient eu incomparablement plus de valeur s'il avait fait, comme\nTaine par exemple, une philosophie de l'art; mais pour en arriver là, il eût\nfallu combler bien des lacunes, relier bien des éléments divers : Hello n'a\njamais pu se plier a ce travail d'organisation.\n   Ensuite, il est regrettable que Hello n'ait pas eu plus de style. Il a quelque-\nfois des trouvailles heureuses, même géniales; mais d'ordinaire son style est\nplutôt terne, manquant de souplesse, encombré de répétitions : Huysmans a\n\n\n\n (1) Nouveaux contes et propos d'au delà.\n"}, {"page_pdf": 657, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 591, "texte": "582                              DURENDAL\n\n\n\nreproché au style de Hello « son indigence d'art ». C'est exagéré, mais il y a\ndu vrai.\n   Tout à l'heure, à propos des contes, nous rapprochions Hello de Villiers de\nrisle-Adam. Au point de vue du style, quel abîme entre ces deux écrivains!\nQuel dommage que Hello n'ait pu jeter sur ses idées un stvle opulent à l'égal\nde celui de Villiers !\n   Il n'en reste pas moins vrai que Hello est un grand penseur et qu'il a des\npages qui révèlent un tempérament de grand écrivain.\n\n                                                      GEORGES LEGRAND.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison09-007", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 583, "page_fin": 585, "titre_corps": "Les Revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Revues    — Le Catholique.     Une page e", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 658, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2369, "texte": "Les Revues\n\n  — Le Catholique.     Une page exquise de Thomas Braun, sur Francis\nJammes.\n — L'Indépendance. Le fascicule dufortespages de M. Georges Sorel sur la\nMagie moderne.\n   — La Nouvelle revue française remet à sa place le nommé Paul Reboux,\nparodiste et critique littéraire qui s'est permis dans le Journal un abatage\nsans respect de M. Paul Claudel.\n    L'auteur de la Maison de danses et de la Petite Papacoda toisant avec cette\nsuperbe aisance l'auteur de l'Arbre et de Connaissance de l'Est : voilà un\nspectacle extraordinairement bouffon, que nous remercions M. Reboux de\nnous avoir donné. Ce n'est pas la première fois que M. Reboux confesse « un\ninvincible ennui » au contact d'ouvrages qui ne sont point nés sur le boulevard.\nEt nous savons, du reste, que l'atmosphère des salons mondains, des cabinets\nde rédaction et des théâtres à la mode mûrit mal un esprit pour l'appréhension\nde la beauté. Tel un jeune homme, débilité par de chétives nourritures, qui\npuise, chaque matin, dans un « conte » du Journal et d'Excelsior, le suc de\nsa culture et l'élan de son ambition, peut bien se sentir offensé par une vraie\ngrandeur. Enfin, c'est la vertu d'un Mallarmé ou d'un Paul Claudel d'inter-\ndire à certaines intrusions l'accès de leur domaine...\n    — La Revue générale. Dans le numéro de juillet : « L'évolution intellec-\ntuelle et morale de la bourgeoisie belge depuis 1830 », par M. Henry Carton\nde Wiart. De M. Pierre Nothomb, le récit épique et burlesque de « La vie et\n les aventures de Pierre-Joseph Lecharlier ». Le numéro de septembre est assez\n banal. La Revue générale se diminue, croyons-nous, en publiant des poèmes\n comme ceux de Dom Anselme Deprez sur le Jubilé de Dom Gahide :\n\n                     Un moineau franc prit la parole :\n                     M'est avis qu'il faut que l'on rigole,\n                     Dans ma famille on est rieur.\n                     Or, sous sa mine sérieuse\n                     Ce bon père a l'humeur joyeuse :\n                     Je raffole de Dom Prieur...\n\n   11 n'est pas d'élève de rhétorique ou de novice de la Compagnie de Jésus qui\nn'ait rimé des pièces de ce genre pour la tête d'un professeur ou les « grands\nvœux » d'un confrère. Si la Revue générale se met à les publier... Elle se dimi-\nnue aussi, disons-le bien haut, à accepter les chroniques de M. Faguet. Cet\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3092, "texte": " 584                                 DURENDAL\n\n\n\n  insupportable polygraphe (j'ai « la Faguet », me disait dernièrement un jeune\n  homme victime de l'abus des pommes vertes) va-t-il prendre à la Revue géné-\n  rale la place q u ' E u g è n e Gilbert y occupait avec tant de maîtrise? La Revue\n générale y perdrait.\n      L'incompréhension de M. Faguet ne s'est jamais manifestée avec tant d'à-\n  propos que dans u n e page qu'il consacre à la Fosse aux lions d'Emile Bau-\n m a n n , et qu'il termine par cette phrase : « M . B a u m a n n a des commence-\n ments de talent. Il fera très bien le jour où il ne commettra pas l'erreur, si\n fréquente chez les romanciers, de s'intéresser à une histoire sans intérêt. » Il\n est désolant de voir juger d'une façon aussi sotte, dans une revue catholique,\n un des plus beaux livres catholiques de ce temps, celui peut-être où sont posés\n de la façon la plus aiguë les problèmes de la responsabilité, de la douleur et de\n la joie.\n     — La Vie intellectuelle.       Très solennelle et très comique la déclaration de\n M. Georges Rency dans son fascicule de juillet.\n     « U n jeune h o m m e , tout récemment, dans une petite revue, affirmait sans\n rire que mes génuflexions habituelles devant les puissants m ' o n t laissé l'échiné\n toute ployée. Si ce jeune h o m m e , avant d'écrire sottement des énormités de ce\ngenre, voulait se donner la peine de faire une petite enquête auprès de ces\n puissants dont il veut parler, il ne tarderait pas à se convaincre que si j'ai\nbeaucoup demandé pour autrui, je n'ai jamais rien demandé pour moi-même.\nEt parce qu'il est tout de même un peu agaçant de se voir accuser sans cesse\npar ceux que M. Giraud appelait — délicatement — les « poussins des lettres »\nd'un tas de petites vilenies qu'ils ont soin d'ailleurs de ne pas préciser, je les\ndéfie ici de trouver dans ma vie littéraire un acte qui ne soit pas strictement\nprobe et digne. J'ai pu, à u n certain m o m e n t , être trompé, comme bien\nd'autres le furent, par u n haut personnage fécond en promesses et qui deman-\ndait sans cesse à être soutenu dans la presse et dans les revues. Mais j'affirme\nque les campagnes que j'ai conduites en faveur de nos lettres dans le Soir, dans\nl ' A r t moderne, la Meuse, le Samedi, la Vie intellectuelle,     n'ont jamais eu, ni\ncomme but, ni comme résultat, direct ou indirect, le moindre avantage per-\nsonnel. »\n     M. Georges Rency fait précéder ces lignes éloquentes d'une phrase de cir-\nconstance : « La comédie littéraire en Belgique est d'une drôlerie intense. »\nJ'te crois!\n    — Les Marches de l ' E s t . Antoine W a t t e a u , par M. Octave Uzanne.\n    — Dans le Mercure            de France du 1er septembre, ce petit poème de\nM. François Porche :\n\n                    Un grand massif      d'héliotropes\n                    Dans l'ombre du soir, développe\n                    San fort parfum : ne troublez pas\n                    Cette onde embaumée où je plonge,\n                            Ne ridez pas\n                            D'un mot, d'un pas,\n                            Ce lac de songe.\n"}, {"page_pdf": 660, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1934, "texte": "                                LES   REVUES                               585\n\n                  Je bâtis, dans l'air, des palais\n                  Qui ont pour dôme le silence,\n                         Je m'y complais.\n                         Je m'y balance.\n\n                  A liez-vous-en, qu attendez-vous ?\n                        Que l'ennui qui m'enivre\n                       Et le mal qui m'est doux,\n                       D'un cœur gai, je les livre\n                  Au vers qui saute au cloche-pied\n                          Sur ce papier?\n\n                  Laissez-moi seul, j'irai m'asseoir\n                  Dans le jardin où Vénus luit,\n                  Et, sur la page d'azur noir\n                  Que vie tendra l'immense nuit,\n                         Là j'écrirai,\n                  Dans le tremblement du délire,\n                         Le poème sacré\n                       Que nul ne pourra lire.\n\n   — L'Amitié de France donne des Propositions sur les Anges, de M. Paul\nClaudel, et un Cantique pour Paul Claudel, par André Mabide de Pon-\ncheville.\n   — Le Monde, anthologie des revues de tous les pays, continue son très\nintéressant début.\n   — Joyeuse. Signalons un charmant poème de Henri Martineau.\n   — Dans la Revue de Belgique qui consacre son numéro d'août à l'exposi-\ntion de Charleroi, un article de M. J. Destrée sur Les arts anciens du Hainaut.\n   — La Phalange. L'avis motivé de M. Gustave Lanson sur la question du\nlatin.\n   — La Jeune Wallonie contient des pages hilarantes de M. van Beneden\n(baron Charles), ornées de photographies documentaires et des vers de\nM. « Godart Léopold ». Nous envoyons le tout au Petit Epicier.\n   — La Revue du temps présent. Des pages bretonnes de Mme Jeanne Perdriel\nVaissière.\n   — La Revue des Français. M. Léon Séché continue à dépouiller les papiers\ndes amies de Lamartine.\n                                                                         X.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison09-008", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 586, "page_fin": 587, "titre_corps": "Çà et là", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Çà et là POUSSÉE ANORMALE : Boileau n'aimait pas", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 661, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "Çà et là\n\n  POUSSÉE ANORMALE : Boileau n'aimait pas beaucoup l'écrivain qui\n\n                    Sur la scène en un jour renferme des années.\n   Qu'aurait-il dit de notre cher Maurice Barrès, qui dans Au service de l'Alle-\nmagne s'avise de nous présenter en ces termes contradictoires un jeune\nhomme de ses relations, qui le pilota en Lorraine dans l'automne 1902 :\n   « J'ai pu le bien voir, ce grave dépérissement de la Lorraine annexée,\nparce que le beau-frère de mon hôte, un jeune homme de 25 ans, grand\nchauffeur, avait l'obligeance de me promener sur toutes les routes » (p. 12,\néd. Fayard).\n   « Le frère de Mme d'Aoury, M. Pierre Le Sourd, me conduisait lui-même\ndans son automobile. A voir comme il menait vite, n'admettant pas que les\nvoituriers ou les troupeaux le retardassent d'une seconde, on eût cru que ce\njeune homme de 28 ans courait à un plaisir », p. 20.\n   En huit pages, ce phénomène grandit de trois ans au cours de la même\nsaison. Il est vrai qu'il pleuvait énormément! Boileau précité y reconnaîtrait\nle type de ce héros qui\n                   Enfant au premier acte est barbon au dernier.\n\n                                           *\n                                       *       *\n   EUPHÉMISME PROTESTANT : Un Guide pour Sneek et ses environs (Gids voor\nSneek en omstreken) raconte en termes mesurés une petite opération icono-\nclaste intéressant l'église Saint-Martin dans ce bourg frison :\n   « En 1580, après que le clergé eût réussi à en éloigner les divers objets en\nusage pour le culte catholique romain, l'église fut affectée à la religion\nréformée. (De kerk is in 1580, nadat de geestelijkheid te voren daaruit de\nverschillende voorwerpen, in gebruik bij den roomsch-catholieken eeredienst,\nhad kunnen verwijderen voor den hervormden godsdienst in gebruik\ngesteld.) »\n                                        *\n                                       * *\n   L E PRÉSIDENT AUX CHAMPS : M. le Président est en tournée. « Cocher\ndevant, laquais derrière, la calèche de la sous-préfecture l'emporte majes-\ntueusement au concours régional... » Tout comme un sous-préfet, M. Fallières\nvient de faire une balade en prose au pays normand. Le 16 juillet à 9 heures\n"}, {"page_pdf": 662, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2334, "texte": "                                 ÇA ET LA                                 587\n\ndu soir, en fin de banquet, à Caen, le Président a récité sa pastorale :\n« Quelle riche variété de cultures! Quelle magnifique étendue de prairies\nsans fin où l'on suit d'un œil agréablement étonné, sur de beaux tapis de\nverdure, au paccage ou au repos, de pesantes bêtes à cornes, fond blanc\ntaché de roux, la fortune de la ferme! On y voit aussi, c'est la gloire de la\nrégion, de superbes chevaux qui seront primés dans nos concours nationaux\net dont la race appréciée du monde entier ne le cède à aucune autre en\nvigueur, en résistance, et en beauté recherchée de la forme. »\n   M. le Président sait à l'occasion fixer un brin du pinceau de Potter à la\nplume de Fénelon, comme nous disait, en sortant, le soiriste du « Phare du\nCalvados. »\n                                      *\n\n  MAETERLINCK, GEORGETTE ET L'ANE : Avouez que vous étiez un peu inquiet.\nAvec ces marchandages franco-allemands, puis cet enlèvement de la Joconde,\non ne savait vraiment plus comment le couple édénique de Saint-Wan-\ndrille passait les grandes chaleurs. On feuilletait en vain la Vie heureuse et\nmême l'Art moderne. C'était à ne plus y tenir.\n   Gomedia illustré du I e r septembre nous tire enfin de ce malaise. Nous y\ntrouvons en deux poses le portrait de Mme Georgette Leblanc et son due Cadichon,\navec un titre et une glose d'une simplicité bien normande. « Dans le portail\nmajestueux de Saint-Wandrille s'encadre la fée dont la grâce ingénieuse rend\nla vie aux ruines de l'antique monastère.\n   » C'est dans le gothique et merveilleux décor de l'abbaye de Saint-Wan-\ndrille, près de Rouen, que M me Georgette Leblanc-Maeterlinck et l'auteur de\nSagesse et Destinée sont retirés loin du monde, entre les murs vénérables où\nflotte encore l'âme torturée de lady Macbeth et qui fut (sic) pour la petite\nMélisande le sombre palais d'Arkel « où l'on ne voit jamais la lumière »...\n   )) Voici la maîtresse du logis et son âne favori qui forment un tableau\nqu'on croirait dû au pinceau d'un Botticelli ou d'un Vinci. Le gracieux\nanimal a la paisible ferveur de celui qui, dans les tableaux des primitifs,\nréchauffe l'Enfant Jésus de son haleine, et l'admirable créatrice de l'Oiseau\nbleu se silhouette avec une pureté de dessin digne du maître florentin. »\n   Tout va bien.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison09-009", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 588, "page_fin": 598, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES            LIVRES   LITTÉRATURE : A propos de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 663, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2743, "texte": "LES            LIVRES\n\n\nLITTÉRATURE :\nA propos de : G o d e l i e v e , p r i n c e s s e d e B a h r , roman par le comte\n    DE COMMINGES. — ( P a r i s , Calmann-Lévy.)\n    Connaissez-vous l'écrivain qui s'appelle le comte de Comminges et qui\nsigne parfois Saint-Marce: et qui signa u n e fois Ginko-Biloba? C'est une\ncurieuse figure littéraire.\n    Godelieve, princesse de Bahr, histoire r o m a n e s q u e (et un peu conte de\nfée) ne se rattache à la réalité que par le décor où elle se déploie. M. de\nComminges voyageant en F l a n d r e fut conquis p a r nos vieilles villes; le\nBéguinage de D i x m u d e l'induisit tout particulièrement en tentation litté-\nraire. Il construisit des personnages irréels et très a t t a c h a n t s , il imagina une\nfable invraisemblable et c h a r m a n t e , il sema de vives couleurs les plates-\nb a n d e s de son livre. L'air flamand passe entre ces fictions créées par un\nFrançais du S u d . (N'avons-nous point, par réciprocité, la passion des\npaysages méridionaux?) E n somme cette Godelieve, princesse de Bahr,\nva plus loin que le simple délassement littéraire; son mysticisme n'est pas\ntrop de c o m m a n d e et ce que l'on trouvera particulièrement attachant\nici vient de cette sensibilité latine, toute en n u a n c e s et en lignes précises,\nqui s'émeut devant les tableaux flamands aux couleurs si franches, mais aux\ncontours si vaporeux sous notre ciel h u m i d e et changeant.\n   Comminges est u n artiste sollicité p a r des curiosités qui s'opposent les\nunes aux a u t r e s . L ' a n n é e dernière, il nous donnait u n e Aventurine, sous la\nsignature de Saint-Marcet, faisant p e n d a n t en quelque sorte au Voluptueux\nVoyage ou les Pèlerines de Venise que publia jadis le Mercure. Aucun de nous\nn'a oublié ce Voluptueux Voyage. E d m o n d P i c a r d nous racontait un jour qu'il\nen distribua des exemplaires à ses meilleurs amis, voulant que tous profi-\ntassent de cette fête littéraire. Il ignorait d'ailleurs quel écrivain se cachait\nderrière la mystérieuse signature : Ginko-Biloba... C'étaient les aventures\npiquantes de deux Parisiennes sur les bords de l'Adriatique. La première\nde ces aimables jeunes femmes portait le n o m significatif d'Avertie. Tout\nnerfs, tout esprit, d'autres fois tout sensualisme le long d u Voyage, irrévéren-\ncieuse à souhait et pourtant vibrante devant la Beauté, elle était accompagnée\nde la comtesse F l o c h e (la seconde Parisienne) ; plutôt p i n g r e et mollasse, un\ntantinet bourgeoise, celle-ci offrait des contrastes réussis avec la fringante\nAvertie. L'amour fut d u voyage. Il fallait u n e certaine dose de philosophie\nau mari d'Avertie, pour l'envoyer tout là-bas, et réduite à ses seuls moyens\n"}, {"page_pdf": 664, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3419, "texte": "                                 LES   LIVRES                               589\n\n de défense, dans cette voluptueuse Venise, sous prétexte que l'habitude\n émoussait leur amour et qu'Avertie lui reviendrait parée d'un éclat inconnu\n (les murs de Venise reflètent tant de gloire qu'on en rapporte toujours\nquelque chose). Ce mari espérait donc une Avertie renouvelée dans son\ncorps et son esprit. Il s'en fallut de peu qu'un jeune Anglais, à la bouche\n fraîche, au torse harmonieux et fort, imprégné d'un parfum de vétiver,\n n'ajoutât sa propre expérience à l'action des vieilles pierres. Tout fut bien\nqui finit bien. Avertie revint tomber, frémissante, dans les bras du bien-\naimé légitime, après avoir côtoyé le danger et une foule de chefs-d'œuvre. Le\n ton de ce petit ouvrage nous parut extrêmement original, et d'une vivacité\n qui n'allait jamais jusqu'au bout de la situation risquée. C'était fringant,\n papillottant, neuf, et aucunement ad usum Delphini. Ceci soit dit afin de pré-\n venir le lecteur prudent.\n     Le comte de Comminges, avant ces fantaisies alertes, nous avait donné\n Une demi-carrière et l'Election sentimentale, des romans que l'on dirait vécus.\n Une demi-carrière offre un tableau de la vie militaire; il doit son titre à la déci-\n sion que prend le principal acteur du livre de quitter l'armée, pour aller\nfaire de la politique au pays natal. Le récit de cette campagne électorale se\n développe dans l'Election sentimentale.\n    On admire dans Une demi-carrière de très fortes qualités d'observation. Je\n m'étonne que ces pages n'aient pas eu plus de retentissement, c'était vrai-\nment un roman bien composé et accessible à tous les esprits. Nous y cou-\n doyions des êtres, dont pas un, semble-t-il, n'a été imaginé de pied en cap\n par l'écrivain. L'impression de réalité, de vérité est flagrante; la grandeur et\n la servitude militaire nous valent des peintures tour à tour ironiques, amu-\nsantes, émouvantes. On sent que la critique a comme excuse beaucoup\nd'amour, et néanmoins Hervé de Péguilhan, lieutenant de dragons, aban-\ndonne à 30 ans la carrière militaire, espérant, dans la mêlée sociale, servir\nplus utilement son pays et ses frères. Et puis remplir le métier d'agent de\npolice ou de gendarme — à quoi se réduit de plus en plus le rôle de l'armée\n— répugnait à ce gentilhomme.\n    Le voilà de retour chez lui, et c'est l'Election sentimentale, mais cette fois le\ncandidat s'appelle Bertrand de Vervins, tout en continuant pour le lecteur la\npersonnalité de Péguilhan. M. de Comminges a-t-il vraiment passé par les\npéripéties d'une campagne électorale dans son pays natal, ces Pyrénées, voi-\nsines de Tarbes? Question indiscrète sans doute, mais qui poursuit pendant\nla lecture. Les paysages que dominent de nobles montagnes, ce mélange\nd'Espagne et de France, les mœurs locales, la figure du politicien rival, Briou-\nlat, affreux arriviste rouge, quel ensemble savoureux, et, encore une fois,\nquelle atmosphère de réalité nous respirons dans ce livre ! Ses meilleures par-\nties sont dans la représentation collective d'hommes et de choses. Le côté\nsentimental du roman ne s'équilibre pas avec l'intérêt qui se dégage de l'élec-\ntion proprement dite. Les peines de cœur et les consolations de Vervins nous\nintéressent moins que toute cette racaille qui fit si pittoresquement triompher\nBrioulat...\n    Je n'ai pas lu les Aventures amoureuses de Jean de Saint-Lary, signées Saint-\n"}, {"page_pdf": 665, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3255, "texte": "590                               DURENDAL\n\n\n\n Marcet; par contre, j'ai parcouru sans grand intérêt la Comtesse Panier, roman\nd'amour qui se passe dans un Compiègne tout luisant, tout requinqué sous le\ntroisième empire. L'empereur habite le château, on est en 1920... Les jolies\nfemmes, les chevaux — et l'auteur a une compétence hippique remarquable —\nsont agréablement louanges dans ces pages légères.\n   M. de Comminges nous avait annoncé un Stendhal, homme de cheval, ce fut\nle Voluptueux voyage qui remplaça ce livre. On voit que les « manières » de\nM. de Comminges ne se ressemblent guère, ni quant au fond, ni quant à la\nforme. Son écriture et ses goûts vont à la diversité. Ceux qui recherchent,\ndans l'immense production contemporaine, un écrivain original encore à\nl'écart du grand public, nous sauront gré de leur avoir signalé cette pitto-\nresque trinité : Comminges-Saint-Marcet-Ginko-Biloba.\n   Et pour être complet nous ajouterons que l'écrivain a fait paraître récem-\nment des Souvenirs d'enfance et de régiment dus à la plume de son père qui fut\nun brillant officier du second empire. On y constate que les qualités natu-\nrelles du style sont une tradition de famille. Aucun apprêt dans ce journal,\net il est d'un vif intérêt.\n   Les lettrés se souviendront peut-être de Jean Roanne qui publia dans la\nRevue Blanche : Récit sans ruse et Marie de Garnison. Plus tard, dans le Mercure,\nun Voyage en Espagne. Jean Roanne, c'était la sœur du comte de Comminges.\nSes pages sont à relire.\n                                                                          V.\n\n\nV i e s a g r e s t e s , par D.-J. D E BOUCK. — (Bruxelles, Vromant.)\n   Un jeune, un tout jeune écrivain me demande une préface à ce petit livre\ndu plus communiant lyrisme. Il a cette éclatante joie de l'âge et du talent\ndevant les choses éternelles qui s'adressent aux sens par leur beauté exté-\nrieure et veulent notre cœur pour leur signification profonde. Je désire\noublier mes préférences, mes craintes et mes amours, et me mettre à la place\nde ce jeune écrivain, éloigné de ses chères campagnes, pris dans le mouvement\ntumultueux des villes et dont l'affection reste fidèle à sa Hesbaye natale. Cet\nexilé des espaces agrestes subit tous les chocs de la modernité, toutes les\nexpériences et les réalisations du génie actuel et lorsque son inspiration\nrevient aux sources originelles, elle conserve les reflets du voyage, elle mêle\nau premier cri du poète (et depuis les commencements le délire sacré est\npareil à ce qu'il a toujours été), elle mêle au cri spontané de poésie les rap-\npels du spectacle quotidien de notre âge. Jadis nous retournions en arrière,\net les mythologies nous octroyaient leurs grâces nobles et surannées.\n   M. D.-J. De Bouck ne craint pas d'évoquer, dans la Lune au Jardin, une\nbrise vagabonde et menteuse qui « téléphone » par les fils tendus du silence...\nD'autres notes imprévues résonnent parmi ces pages. Dans leur matière\nriche et touffue, un tour ironique surprend et peut-être déconcerte au milieu\nd'une large envolée, d'un essor en plein ciel. Soucieux d'être véridique,\nl'auteur ne recule pas devant une comparaison qui amoindrit l'effet littéraire;\nc'est assez dire que l'artifice lui répugne et que ses dévotions vont à la sincé-\n"}, {"page_pdf": 666, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "                                   LES    LIVRES                                   591\n\nrite toute n u e et toute belle. Cependant, pour les amateurs d'une pâte litté-\nraire qui se soupèse, que l'on h u m e , qui est d'un travail attirant et solide, et\ndont la saveur se perçoit entre tant d'autres parfums ou odeurs, combien de\nsurprises les transporteront d'aise.\n   Et j'attends trop de signaler nettement l'accent original de ces pièces rus-\ntiques, cette caractéristique étrange : une manière de personnaliser le pay-\nsage, d'animer les inanimés, de donner l'apparence et l'intimité d'être vivants\nà la meule, à la route, aux c h a m p s , aux nuages, à la chaumière loqueteuse le\nlong du chemin et qui titube comme un paysan revenu de la ville, à cette\nadmirable Auberge, tour à tour gouge et meurtrière, derrière ses fenêtres qui\nluisent de désir rouge. Des rapprochements extraordinaires transposent n o s\nsensations abstraites d a n s le domaine des choses tangibles; on goûte ici u n\nmélange de vérité et de songe, d'esprit et de matière, avec des heurts, avec\ndes hardiesses grinçantes, mais le point de départ d'une émotion soudaine,\nd'un voyage a u delà des regards rachète, n'est-ce pas? ces froissements pas-\nsagers.\n   « Quand j'ajouterai que l'imagination de vos paysages « humanisés » va\nde pair avec des dons d'observation toujours en éveil, j ' a u r a i répondu, mon\ncher De Bouck, à votre désir de me voir recommander au public lettré ce\npetit livre, si curieux et déjà si ferme. »                    GEORGES VIRRÈS.\n\n\nLe M o u l i n   sur   l a S o u f r o i d e , p a r MARGUERITE REGNAUD. — ( P a r i s ,\n   Grasset).\n   Voici encore un roman honnête et bien écrit que nous sommes heureux de\nrecommander aux amis de la littérature saine et en même temps sérieuse.\n   Rarement l'idée maîtresse d'un roman a été aussi fermement conduite d'un\nbout à l'autre de l'histoire q u e dans celui-ci. Cette idée c'est celle du dépit\nd'une femme q u i , rebutée p a r un h o m m e de rang social plus élevé qu'elle\nrêvait d'épouser, se marie p a r calcul avec u n meunier dont la richesse lui\npermettra de s'élever un jour et de faire du fils qu'elle espère, u n h o m m e dis-\ntingué qui servira à sa vengeance.\n   Mais elle n'a pas q u ' u n fils. P o u r son malheur deux filles lui arrivent par\nsurcroît. Résolue de sacrifier celles-ci en les empêchant de se marier, elle\nréserve à la fois tout s o n amour et toute sa fortune à son fils, à l'insu de\ncelui-ci. C'est a u point qu'une de ses filles, enfant d'élite, ayant tous les\ncharmes de son sexe, souffrant horriblement du dédain q u e sa mère lui\ntémoigne, s'étant éprise d'un jeune homme tout à fait idéal et qui l'aime aussi\net brûlant d u désir de sortir de l'enfer qu'est pour elle la vie c o m m u n e avec\nune mère dénaturée, est sacrifiée brutalement par celle-ci, au moment où\nson rêve allait se réaliser. Elle en devient folle. L e fils retenu par ses études\nau loin dans u n e université n'est pas prévenu de la folie de sa sœur qu'il\naimait. I1 l'apprend brusquement à son retour et reproche cruellement à sa\nmère d'être la cause d u malheur de sa fille. Apprenant q u e c'est pour lui\nqu'elle a sacrifié sa sœur, il refuse avec indignation de jouir d e ces préfé-\nrences qu'il trouve odieuses, s'enfuit de la maison paternelle et, pour expier\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3201, "texte": "592                               %\n                                      DURENDAL\n\n\n\n en quelque sorte le crime de sa mère, il s'engage dans l'armée française au\n moment de la guerre contre l'Allemagne. Sa mère affolée le poursuit jusque\nsur le champ de bataille, espérant voir une dernière fois son fils avant sa\nmort, s'il doit mourir, pour en solliciter le pardon de la faute qu'il lui a si\namèrement reprochée. De son fils elle ne trouve que le cadavre. Et en\nrentrant au pays, la mort et le désespoir dans l'âme, elle y assiste, par surcroît\nde châtiment, à la destruction de son moulin incendié par les Prussiens qui\nont passé par là en son absence. Dans les cendres de l'incendie éteint elle\nretrouva aussi celles de sa fille que la folie y avait retenue prisonnière!\n   Toute cette histoire tragique est admirablement racontée en un style\nsimple mais magnifique et qui se soutient tout le long du récit.\n   Il y a des pages charmantes de délicatesse et de finesse dans ce livre,\nentr'autres cette description de l'éveil de l'amour dans l'àme d'une jeune fille :\n   « Quelle page d'amour s'irrise de couleurs plus tendres, se parfume de\nsenteurs plus délicates, se pare d'un charme plus mystérieux et plus frais que\nla première?\n   » D'autres sont plus savoureuses, plus éclatantes et plus riches; nulle n'a ce\nton de pastel, ce frissonnement d'aurore, ce sourire d'éveil, timide, tremblant\net chaste, au bord duquel scintille une larme d'émoi comme une goutte de\nrosée matinale... Anne avait oublié toutes les rêveries romanesques dont son\nesprit s'était nourri, mais qui l'avaient préparée aux émotions excessives,\npour vivre la première page du roman de son cœur; cette page était faite de\nrien, quelques mots envolés par-dessus la rivière, un sourire, une fleur...\nMais tout l'art des réalistes n'empêchera pas que ce « rien » ne soit l'àme de\nl'amour, l'essence de la tendresse, le lien fragile et charmant qu'un souffle\npeut briser, mais qui d'autres fois plus résistant que la chaîne des réalités,\ntisse autour des cœurs la toile invisible et ténue que l'oubli n'entamera\njamais. »\n   Lisez ce roman, il est beau, il est bien écrit, il est solidement construit, il\nest conçu dans la note idéaliste que nous aimons et la pensée chrétienne s'y\naffirme plus d'une fois.                                                 H. M.\n\n\nJ u s t e L o b e l A l s a c i e n , par ANDRÉ LICHTENBERGER. — (Paris, Plon.)\nLe petit TOI, par le même (idem).\n   Pacifiste fougueux, au point de prêcher le renoncement définitif de la\nFrance à tout droit sur l'Alsace et la Lorraine, pour le bien de la paix uni-\nverselle, au commencement de cette histoire, Juste Lobel, le héros du\nroman est belliqueux exaspéré et partisan d'un renforcement formidable\nde l'armée française en vue de la reprise des provinces conquises par\nl'ennemi, à la fin du récit. Celui-ci s'ouvre par un Congrès pour la paix\net finit par la guerre, non pas entre deux peuples, mais entre deux hommes,\nc'est-à-dire par un duel entre un Français et un Prussien.\n   Ce livre étrange n'est pas un des meilleurs de l'auteur. Ecrit par Lichten-\nberger il ne saurait être quelconque. I1 contient notamment de jolies descrip-\ntions de paysages.\n"}, {"page_pdf": 668, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3397, "texte": "                                     LES   LIVRES                                  593\n\n    Mais les belles pages de l'auteur restent celles qui lui ont été inspirées par\nl'observation psychologique de l'enfance sous tous ses aspects, et sous ce\nrapport une des plus ravissantes histoires enfantines de Lichtenberger est\ncertes : Le petit roi, le dernier né des romans consacrés à l'enfance par ce litté-\nrateur si intéressant q u a n d il reste dans le cycle des sujets qui conviennent\nà sa plume. Elle est exquise cette histoire du gosse royal, à qui des magis-\nters officiels et solennels sont contraints d'apprendre le métier de roi, alors\nqu'il ne d e m a n d e r a i t lui qu'à jouer comme tous les gamins de son âge. Car\non ne cesse pas d'être enfant parce qu'on est roi avant l'âge. E t notre petit\nroi, tout en se soumettant, à certaines heures, à la corvée du décorum factice\net fastidieux des cours, q u a n d il le faut absolument, le fait bien voir à ses\nprofesseurs ès-sciences royales, à d'autres heures. C'est ce qui fait le charme\nde cet adorable petit r o m a n .\n                                                                           H . M.\n\n\nLe Tragedie, gl' inni sacri, le odi di Alessandro Man-\n  Z o n i , a cura di M I C H È L E SCHERILLO. — (Biblioteca classica Hoepliana.)\nL a D i v i n a C o m m e d i a di DANTE ALIGHIERI, con postillo e cenni intro-\n  duttivi del prof. R . FORNACIARI. — (Ediz. minuscola.)\nR i s o r g i m e n t O i t a l i a n o : Memorie di Angelo Bargoni ( 1829-1902), a cura\n  del dott. A T T I L I O BARGONI.\nG.-B. Marchesi : Aracne,               Diario mistico di un' anima errabonda. —\n   (Ulrico H o e p l i , M i l a n o )\n   Nous avons sous les yeux u n e petite brochure fort intéressante qui contient\nun discours p r o n o n c é ou, pour user de termes moins solennels, des paroles\ndites par un écrivain italien, M. Adolfo P a d o v a n , au cours d'une séance de\nl'Université populaire de Milan, en juillet dernier. Ces paroles furent con-\nsacrées à célébrer l'activité et l'initiative dans tous les domaines de la science,\nde l'histoire et de la littérature, de la grande maison d'édition Hoepli, de\nMilan, et à montrer l'action indéfiniment bienfaisante, au point de vue de la\nculture intellectuelle du pays, d'une entreprise de librairie dirigée avec la\nhauteur d'esprit et l'abnégation qui caractérisent M. Ulrico Hoepli.\n   On sait la réputation mondiale que le grand éditeur s'est acquise par ses\ngrandes publications d'art, par le luxe dont il a entouré les travaux des\nMolmenti, des Venturi, etc., notamment la vaste Storia dell' Arte italiana, de ce\ndernier, du septième volume de laquelle nous entretiendrons bientôt nos\nlecteurs. Mais, à côté des œuvres de cette catégorie, il ne cesse pas d'en faire\nparaître d'autres qui s'adressent, les unes, au public cultivé; les autres, au\npublic populaire, avide de publications sérieuses, substantielles et à bon\nmarché. C'est ainsi q u e , ces derniers jours, la maison Hoepli publiait à la\nfois un volume de sa Bibliothèque classique, contenant les tragédies, les hymnes\net les odes de Manzoni et un charmant volume de sa collection minuscule :\nla Divine Comédie, excellentes éditions établies avec une critique irréprochable\npar MM. Scherillo et Fornaciari. En même temps, la collection historique de\nla maison s'enrichissait des curieux mémoires d'Angelo Bargoni, de Crémone,\n"}, {"page_pdf": 669, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3477, "texte": "594                                          DURENDAL\n\n\n\nsouvenirs rédigés par son fils et où il a fait pieusement le récit de la vie du\nvieux révolutionnaire, qui, après avoir combattu et souffert pour l'indépen-\ndance et l'unité italienne, joua un rôle considérable dans l'organisation poli-\ntique du jeune r o y a u m e . Aracne, qui paraissait simultanément, n'est pas du\npassé, mais du présent. C'est le carnet de notes de voyages — voyages dans\nle m o n d e et voyages dans sa pensée — d'un jeune esprit, tantôt sceptique,\ntantôt sentimental, pour lequel la vie est, selon les heures, enthousiasme ou\nanalyse. L ' a u t e u r de ces pages avait imaginé de les présenter c o m m e l'œuvre\nposthume d'un sien ami et un sort malheureux voulut qu'il m o u r u t lui-même\navant d'avoir achevé la correction des épreuves de son livre.\n                                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nPUBLICATIONS DART :\n\nH i s t o i r e g é n é r a l e d e l ' a r t : France, par M. L o u i s HOURTICQ\n   (Collection illustrée : Ars Una). — ( P a r i s , H a c h e t t e . )\n    « P e r s o n n e ne serait embarrassé pour dire à quelle é p o q u e les arts de\nGrèce, d'Italie, d ' E s p a g n e , d'Angleterre ou de F r a n d r e ont eu leur « âge d'or» ;\nen F r a n c e , on ne saurait choisir sans regret : depuis Philippe-Auguste\njusqu'à nos j o u r s , c h a q u e siècle aurait ses p a r t i s a n s . . . E n F r a n c e , l'art ne\ns'est point, comme en d'autres pays, épanoui avec cette exubérance momen-\ntanée qui manifeste pleinement la vitalité de la plante h u m a i n e en l'épuisant.\nIl révèle moins un type ethnique i m m u a b l e que les formes changeantes de\nla société. S'il n'y eut pas toujours une Ecole française, c'est-à-dire une grande\nfamille d'artistes et une sorte de parenté matérielle fondée sur la communauté\ndes procédés, il y eut toujours un style français, c'est-à-dire une ressemblance\nmorale entre des œuvres inspirées par u n m ê m e goût collectif. » Ainsi parle\nM. H o u r t i c q dans l'Introduction de ce volume r e m a r q u a b l e , dont la matière\nmerveilleusement a b o n d a n t e s'ordonne avec u n e méthode et une clarté\npleines d'attrait.\n    Rien de plus juste que ces considérations. L a F r a n c e , qui a beaucoup\nd o n n é au m o n d e d a n s la pensée et d a n s l'art, en a aussi beaucoup reçu. Pour\nne parler que de la peinture, on trouve à chaque siècle de son histoire,\ndu XVe au XIXe, la trace de l'action et de l'œuvre des maîtres flamands; à\npartir du XVIe, on trouve en même temps l'influence grandissante de l'art\nitalien et d u classicisme h u m a n i s t e . Mais les œuvres françaises créées sous\nces impulsions ne révèlent rien de l'espèce d'effervescence de la couleur\nou du rythme qui caractérisent les grandes œuvres flamandes ou italiennes.\nDans ce domaine de l'art, comme tous les autres, l'inspiration des maîtres\nfrançais est dominée p a r un sentiment qui leur appartient en propre et les\ncaractérise à toutes les époques, le sentiment de la mesure. Ils obéissent au\ngoût délicat, inné chez eux et perfectionné par la société, qui les met en\ndéfiance de toute expression trop a c c e n t u é e ; ils craignent l'exagération ou\nce qui leur paraît tel, comme u n ridicule. E t il semble bien que, si différentes\nque soient les tendances et les idées des admirables sculpteurs des XIIIe et\nXIVe siècles et des maîtres de la période classique, on puisse marquer chez les\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3324, "texte": "                                      LES   LIVRES                                     595\n\nuns et chez les autres, en les comparant aux artistes étrangers contemporains,\nl'action constante de ce génie modérateur, épris de clarté, de précision\nfine, de raison pénétrante plutôt que de puissance et d'éclat. Et c'est là u n e\ngrande beauté, toute française, qui impressionne tout ensemble dans la\nsensation et d a n s l'intelligence, qui émeut et qui éclaire...\n                                                                     ARNOLD G O F F I N .\n\n\nT e n i e r s , par M. ROGER PEYRE (Collection des Grands Artistes). Un vol. ill-\n   (Paris, L a u r e n s . )\n   David Teniers est le plus réputé de ces petits maîtres flamands que quelque\nhomme d'académie qualifia, jadis, de « drôles », apparemment parce qu'il\ntrouvait singulier et comique que des artistes eussent pu consacrer leur talent\nà reproduire des choses et des gens vulgaires, des scènes, dénuées de tout\nattrait à ses y e u x , de la vie populaire.\n   Teniers n'a certainement ni la puissance du vieux Brueghel, ni l'àpreté\nd'Adrien B r o u w e r ; si attentif qu'il soit à la réalité, à la nature, il semble, la\nplupart du temps, qu'il arrange un peu, qu'il adoucisse et s'efforce de donner\nun aspect aimable aux êtres qu'il observe comme aux paysages qu'il rend.\nCe n'est pas à dire qu'il idéalisait, d'ailleurs. Il avait la vision gaie et néces-\nsairement assez superficielle. D'où, comme le remarque fort bien l'auteur de\ncette intéressante m o n o g r a p h i e , l'absence totale d'émotion dans l'œuvre\nénorme de l'artiste. Merveilleux peintre, du reste, peintre uniquement\npeintre, d'une finesse de touche et d'une habileté incomparables, et dont les\nouvrages, s'ils ne s'imposent pas à la pensée ou au sentiment, ne cesseront\njamais d'amuser ou de plaire par leur grâce pittoresque et leur bonhomie\nlégèrement n a r q u o i s e . . . M. Roger Peyre définit avec bonheur l'art du maître,\nl'importance et la diversité de son œuvre et l'influence durable qu'elle a\nexercée en F r a n c e — sur W a t t e a u et C h a r d i n , par exemple — et en Belgique.\n                                                                    ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL'orfèvrerie religieuse en Belgique, par les abbés L. et F.\n   CROOY. U n vol. ill. — (Bruxelles, Vromant et Cie.)\nLes orfèvreries anciennes conservées au Trésor de Hal,\n   par l'abbé FERNAND CROOY. U n vol. album ill. — (Bruxelles, Librairie\n   d'art et d'histoire Van Oest et C ie .)\n  On a admiré avec raison, lors des grandes expositions d'art ancien, orga-\nnisées en ces dernières années, les nombreuses et magnifiques pièces d'orfè-\nvrerie exécutées dans nos provinces qui y avaient été rassemblées. Mais\nforcément, cette admiration devait rester, en quelque sorte, un peu hasar-\ndeuse, faute de précisions et de renseignements propres à guider son\nchoix, à lui donner le discernement des temps et des écoles, à lui permettre\nde discerner avec facilité les phases de l'évolution esthétique qui s'est produite\ndans ce d o m a i n e artistique comme dans tous les autres. En effet, les auteurs\nle constatent dans l'Introduction à leur excellent livre sur l'Orfèvrerie reli-\ngieuses en Belgique, a u c u n ouvrage n'existait, jusqu'à présent, qui permit de se\nfaire une idée d'ensemble de la matière.\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3197, "texte": "596                                    DURENDAL\n\n\n    Les abbés Crooy n'ont pas hésité à entreprendre u n véritable voyage\nd'exploration d a n s un millier d'églises pour réunir les éléments d'informa-\ntion ou d'étude destinés à leur permettre d'élaborer le travail que la librairie\nVromant vient de publier. Ce travail est divisé en deux parties : la première\nest consacrée à la définition et à l'identification des poinçons — poinçons\ndes villes; poinçons de d é c a n a t ; poinçons individuels — qui, comme on\nsait, servaient à m a r q u e r les pièces d'orfèvrerie et permettent, en général,\nde reconnaître le lieu de fabrication de celles-ci, l'année de leur exécution et,\nparfois, le nom de l'orfèvre des m a i n s duquel elles sont sorties. L a seconde\ns'occupe des œuvres au point de vue des formes et de la décoration et nous\nfait assister à la transformation, plus lente que dans les autres branches de\nl'art, qui — entre 1550 et 1650 — a modifié complètement le style de notre\norfèvrerie religieuse, sous l'influence de la Renaissance classique.\n   On lira avec g r a n d intérêt ce travail plein de méthode et soigneusement\nd o c u m e n t é , de même que la savante m o n o g r a p h i e , ornée de reproductions\nirréprochables, dans laquelle M . l'abbé F . Crooy étudie les beaux ouvrages\nd'orfèvrerie — ostensoirs offerts par L o u i s XI ou par H e n r i V I I I ; reli-\nq u a i r e s ; c o u r o n n e de la Vierge; tabernacle, etc. — conservés d a n s le trésor\nde Notre-Dame de H a l et qui ne constituent, d'ailleurs, q u ' u n e très petite\npartie des richesses possédées jadis par ce sanctuaire r é p u t é .\n                                                                                   A . G.\n\nL ' a r t c h r é t i e n , livraisons V à V I I I . (Bruxelles, Van Oest.) — Une\n   trentaine de reproductions choisies parmi les peintures religieuses les plus\n   belles et les plus célèbres de toutes les écoles du XIVe au XVIIe siècle. Nous\n   citerons particulièrement au n o m b r e de celles qui enrichissent ces\n   livraisons :\n   GIOTTO : Saint François d'Assise recevant les stigmates (Louvre).\n   ID. (école de) : Deux Apôtres (National Gallery).\n   PISANELLO (?) : Adoration des Mages (Kaiser F r i e d r i c h M u s e u m , Berlin).\n   BOTTICELLI : La Vierge, l'EnJant et saint Jean (Louvre).\n   D. GHIRLANDAIO : La Visitation ( L o u v r e ) .\n   L E PÉRUGIN : Saint Bernard (S. Maria Maddalena de' Pazzi (Florence).\n   Giov. BELLINI : L e Sommeil de Jésus (National Gallery).\n   LÉONARD DE VINCI (?) : Résurrection du Christ (Kaiser F r i e d r i c h Museum,\nBerlin).\n   RAPHAËL : La Vierge de François Ier (Louvre) et la Vierge, l'Enfant et saint\nJean (Kaiser Friedrich M u s e u m , Berlin).\n   VAN EYCK : L e Triomphe de l'Eglise (Prado) et les Pèlerins (volet du polyp-\ntique de l'Agneau) (Kaiser Friedrich Museum, Berlin).\n   VAN DER WEYDEN : L'Eucharistie (Musée d'Anvers) et le Crucifiement (Prado);\nla Mise au tombeau (National Gallery).\n   MEMLING : L'Adoration des Mages (hôpital Saint-Jean, Bruges).\n   VAN CONINXLOO : L a Légende de sainte Anne (Musée de Bruxelles).\n   GEERTGEN VAN S. JANS : Saint Jean-Baptiste (Kaiser Friedrich Museum,\nBerlin).\n"}, {"page_pdf": 672, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3079, "texte": "                                     LES LIVRES                                      597\n\n  VAN OOSTZAANEN (école de) : L e Calvaire (Rijksmuseum, Amsterdam).\n  C. ENGELBRECHTZ : Christ en croix (Leyde, Musée municipal).\n  REMBRANDT : L e s Noces de Samson (Dresde, Galerie royale).\n\n\nPetites monographies des grands édifices de la France :\n  la Cathédrale d'Albi, par M. JEAN LARAN ; la Cathédrale de Bourges, par\n  M, A M B D É E B O I N E T ; L'Eglise de Brou, par   M. VICTOR N O D E T , 3 vol. 111. —\n   (Paris, L a u r e n s . )\n   Trois petits livres riches de renseignements et de critique, excellents guides\npourle voyageur, faciles de travail instruments pour l'écrivain ou l'érudit. E n t r e\ntant de beautés et de curiosités que les cathédrales d'Albi et de Bourges possè-\ndent, il en est qui sont particulièrement intéressantes pour nous : à Albi, c'est la\nmagnifique clôture du chœur, avec ses figures de héros de l'Ancien T e s t a m e n t où\nl'on reconnaît l'influence de Claus Sluter; c'est aussi les fresques : le Jugement\ndernier, œuvre française puissamment réaliste de la fin du XVe siècle, et les\nfresques italiennes plus récentes. A Bourges, c'est la tombe du duc Jean de\nBerry, le protecteur de nos g r a n d s enlumineurs de la fin du XIVe siècle.\n   Quant à l'église de B r o u , c'est une délicieuse œuvre flamande, une fleur\nexotique — comme écrit M. Nodet — qui s'est épanouie en Bresse, au début\ndu XVIe siècle, et où tout presque, l'architecture, la sculpture, qui inspirait\n une si vive admiration à T a i n e , une partie des beaux vitraux, sont le produit\ndu labeur d'hommes de chez n o u s , Jean van Boghem, Jean van Room, Con-\nrad Meyt, etc., qui travaillaient à la solde de Marguerite d'Autriche, gouver-\nnante des P a y s - B a s .                                          ARNOLD GOFFIN.\n\n\nLes grandes institutions de la France : Le Musée de sculpture\n   comparée du Trocadéro, par M. CAMILLE ENLART. — (Paris, Laurens.)\n   Voici une m a n i è r e de catalogue peu banal. Il nous dit les ouvrages qui\nsont réunis d a n s la collection dont il parle et nous en d o n n e la reproduction,\nen même temps qu'il n o u s fait d ' u n e façon vive et intéressante l'histoire de\nla sculpture française depuis les obscures origines franques jusqu'à Barye\net Rude, en allant des unes aux autres par un chemin de chefs-d'œuvre.\n                                                                             A. G.\n\nVOYAGES :\n Palerme, Syracuse, Naples, Ravenne, Capri, Castel-\n   d e l m o n t e , par GREGOROVIUS, adapté de l'allemand par M m e Jean\n   Carrère. — ( P a r i s , P l o n . )\n   Les noms des cités qui sont inscrits dans le titre de ce livre fait monter dans\nla mémoire c o m m e u n e poussière d'antiquités : antiquité grecque, antiquité\nromaine, byzantine, sarrasine, normande, dont chacune a laissé en ces\ncontrées trace et souvenir d'elle : monuments intacts ou ruinés, histoires ou\nlégendes pleines de l'éclat des triomphes ou de la tragique mélancolie des\ndécadences. Et Gregorovius, savant évocateur, sensible à la fois au présent\n"}, {"page_pdf": 673, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1942, "texte": "598                               DURENDAL\n\n\net au passé, à la beauté vivante des choses de la nature et à la beauté désolée\ndes ruines laissées par les hommes, fait surgir en même temps devant nous\nces magnifiques terres méridionales de la Sicile, des Pouilles, de Capri, et\nles grandes ombres dont la pensée du voyageur est comme hantée en les\nparcourant, Tibère, Robert Guiscard et son frère Roger, Frédéric II et\nCharles d'Anjou...                                          ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL a L u m i è r e d e S i c i l e , par M. le vicomte JOSEPH DE BONNE. (Paris,\n    Perrin.)\n   Puisse M. de Bonne ne pas nous en vouloir de parler de son livre en même\ntemps que de celui de Gregorovius! Il est vrai que ce dernier ouvrage est\nbien un peu aussi de Mme Carrère, tout au moins pour les coquilles quelque-\nfois divertissantes dont elle a, nonchalamment, laissé les typographes émailler\nson aimable adaptation...\n   Car Gregorovius était Allemand, et M. de Bonne n'aime pas les Germains,\nsurtout en voyage, surtout à l'heure des repas... « Nulle contemplation de la\nbeauté ne tient pour eux devant les premières notes du piston, » qui\nannonce que le dîner est servi!... A ce compte-là que de touristes, qu'ils soient\nde Paris ou de Marseille, d'Amsterdam ou de New-York, ou même de\nBruxelles! sont Allemands sans le savoir... Et où qu'on les rencontre, sur la\nroute du Subasio, dans les cloîtres de S. Maria Novella, au Pausilippe ou\ndans les catacombes, compatriotes ou étrangers, loquaces ou taciturnes,\nenthousiastes ou indifférents, ils sont tous également importuns!... Et ils\nle sont d'autant davantage que l'on est plus enclin, comme M. de Bonne, à la\nrêverie. Car la Sicile qu'il nous montre ne se dessine pas, comme chez\nGregorovius, dans le bel éclat de ses sites et de son histoire, mais plutôt à vol\nd'oiseau, ou, si l'on peut dire, à vol de rêve.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison09-010", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 599, "page_fin": 600, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Nous félicitons cordialement nos amis", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 674, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2953, "texte": "NOTULES\n\n  Nous félicitons cordialement nos amis Georges Virrès, Victor Kinon et\nLouis Dumont-Wilden qui viennent d'être décorés chevaliers de la Légion\nd'honneur.\n                                  * *\n   Nous nous voyons obligés de remettre au numéro prochain par suite de\nl'absence prolongée de notre collaborateur la chronique trimestrielle des\npoèmes de M. Pierre Nothomb. Elle sera consacrée à MM. Ivan Gilkin,\nLouis Mercier, François Mauriac, André Delacour, Jules Sottiaux, etc.\n                                        *\n                                      * *\n    La direction des Concerts populaires vient, d'accord avec MM. Kufferath\net Guidé, directeurs du Théâtre de la Monnaie, de fixer aux dates ci-après les\nsix concerts de la saison.\n    Premier concert, samedi 21 octobre, à 2 heures, et lundi 23, à 8 h. 1/2.\nDeuxième concert, samedi 18 novembre, à 2 heures, et lundi 20, à 8 h. 1/2.\nTroisième concert, samedi 2 décembre, à 2 heures, et lundi 4, à 8 h. 1/2.\nQuatrième concert, samedi 16 décembre, à 2 heures, et lundi 18, à 8 h. 1/2.\nCinquième concert, samedi 6 janvier, à 2 heures, et lundi 8, à 8 h. 1/2.\nSixième concert, samedi 3 février, à 2 heures, et lundi 5, à 8 h. 1/2.\n    Les cinq premiers concerts seront consacrés, ainsi que nous l'avons\nannoncé, à un festival Beethoven qui comprendra l'exécution des neuf sym-\nphonies, de trois concertos de piano (solistes MM. A. De Greef, E. Bosquet\n et Laoureux) et du concerto de violon.\n    Le festival sera dirigé par M.Otto Lohse et les interprètes seront les musi-\nciens de la Monnaie, avec les solistes et les chœurs du théâtre pour l'exécution\n de la Neuvième symphonie.\n                                         *\n                                      * *\n     Les quatre concerts du Conservatoirede la saison sont fixés aux dimanches\n 24 décembre, 28 janvier, 25 février et 31 mars. La répétition générale pour\n les abonnés aura lieu le vendredi; la répétition générale accessible au grand\n public, le jeudi précédent chaque concert, à 2 heures.\n     M. Tinel a engagé des solistes du chant choisis parmi les plus réputés dans\n le domaine de l'oratorio : Mmes Tilly Cahnbley-Hinken, Maria Philippi,\n Wybauw-Detilleux; MM. R. Plamondon et Froelich. Plusieurs professeurs\n du Conservatoire seront appelés à participer en solistes aux concerts, notam-\n  ment MM. De Greef, Desmet, Gürickx, Mahy et Thomson.\n     Le premier concert sera consacré à l'Oratorio de Noël de Heinrich Schiitz\n  et à la Neuvième Symphonie de Beethoven. Parmi les autres ouvrages dont\n  l'exécution est projetée figurent deux Cantates de J.-S. Bach, la Rapsodie\n  pour contralto et chœur de Brahms, le Te Deum de Brückner, l'oratorio\n  Rédemption de César Franck, des Symphonies de Haydn, Mozart et Schu-\n  mann, un Concerto brandebourgeois de Bach, un Concerto d'orgue de\n  Haendel, etc.\n                                          *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3368, "texte": " 600                                DURENDAL\n\n\n    La réouverture des cours de l'Institut des Hautes Etudes musicales et dra-\n matiques d'Ixelles aura lieu le 2 octobre.\n    Les cours comprendront l'enseignement artistique complet, musical, dra-\n matique, littéraire et plastique; le français, l'histoire, la géographie et les\n mathématiques; la gymnastique rythmique d'après la méthode Dalcroze.\n   Pour les inscriptions et renseignements, s'adresser à l'Institut, rue Souve-\n raine, 35, à partir du 21 septembre.\n                                          *\n                                        * *\n   Cet hiver aura lieu, à la salle de la Grande-Harmonie, une série de «quatre\nconcerts classiques », sans orchestre et avec le concours de virtuoses de\ntout premier ordre : Suzanne Godenne, Fritz Kreisler, Jacques Thibaud et\nle Quatuor Sevcik, de Prague. Des abonnements à prix très réduits (24, 16,\n12 et 6 francs) sont mis dès à présent à la disposition du public et peuvent\nêtre retirés à la maison Schott frères, 28, Coudenberg, téléphone 1172. Les\ndates de ces quatre concerts seront annoncées ultérieurement.\n                                          *\n                                        * *\n   N o u s r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n  Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n  L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n  L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n  L'an mille, drame en vers, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n  Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n Haute Plaine, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Assoc. des écriv. belges),\n3 fr. 50.\n  Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n  Coups d'ailes, poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n  La Littérature française au XIXe siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru-\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n . Les Saisons mystiques, par GEORGES PAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n   Saint François d'Assise, par JOANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin), 5 francs.\n   Pèlerinages franciscains, par JOANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin), 5 francs.\n  Les cendres du foyer, par HENRY D'HENNEZEL (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n  Le chemin de sable, par JACQUES DES GACHONS (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n  L'immolé, par EMILE BAUMANN (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n  La fosse aux lions, par EMILE BAUMANN (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n  Le théâtre, de PAUL CLAUDEL. I. Tête d'or; II La ville (Paris, Mercure\nde France), 2 vol., chaque vol. 3 fr. 50.\n  La Robe de laine, par HENRY BORDEAUX (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n  Les carnets d'un stagiaire, par HENRY BORDEAUX (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n  Au milieu du chemin de notre vie, par DOM BRUNO DESTRÉE (Paris, Bloud),\n3 fr. 50.\n  La lumière de la Maison, par JEAN NESMY (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n  Les meilleures pages de JEAN NESMY (Tourcoing, Duvivier), 3 fr. 50.\n  Bismarck et l'Eglise, par GEORGES GOYAU (Paris, Perrin), 2 vol., 8 francs.\n  Le Puison, par GEORGES WILLAME (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 608, "texte": ""}, {"page_pdf": 609, "texte": ""}, {"page_pdf": 610, "texte": ""}, {"page_pdf": 611, "texte": ""}, {"page_pdf": 612, "texte": "           Le Curé de Sautechèvre\n\n               V o u s ne connaissez pas Sautechèvre?... N e croyez\n                  pas que ça m ' é t o n n e ! . . . D'abord, c'est une\n                  paroisse du Limousin; or, le Limousin est en\n                  F r a n c e ; et s'il n'est pas plus joli pays, tant\n                  mieux pour ceux qui l'habitent ; mais que\n                  diable voulez-vous que les paroissiens d'ailleurs\n                  viennent y faire?\n   Et puis, la paroisse n'est pas grande. Mettez quelques mai-\nsonnettes basses à calotte de mousse et ailes traînantes en rond\nautour d'un clocher en bonnet carré : c'est le bourg.\n   Une demi-douzaine de villages égrenés par-ci par-là dans\nles feuilles, au revers d'un vallon ouvert comme un livre et\nau milieu d u q u e l un ruisseau met son signet bleu : c'est tout\nle finage.\n   Et encore là-dedans j ' a i compté pour un le moulin, qui est\nisolé. Il est vrai qu'il fait assez de bruit, lui, son meunier, sa\nmeunière ou ses mules : lui, avec son claquet; son meunier, à\nessayer la ficelle de ses fouets, qui est toujours neuve; sa meu-\nnière, à étourdir les p r a t i q u e s ; ses mules, les folles! à faire\ndanser leurs pompons au chant des grelots.\n   Enfin, vous ne connaissez pas Sautechèvre. E t je tiens que\nc'est dommage; car c'est tout plaisant, si c'est petit.\n   Comment vous dire?\n   Les pêchers de vigne au premier printemps lui tressent de\nleurs fleurs une couronne rose; et quand elles ont passé, un\npeu au delà, le coteau qui le porte emprunte aux châtaigniers\nleur belle m a n t e verte, puis dorée, puis grisâtre. Voyez-\nvous ça?...\n   C'est un lointain de montagnes violettes, blanches ou bleues\nselon l'heure, qui ferme l'horizon ; le vent, de quelques points\nqu'il y souffle, s'est toujours parfumé aux landes qu'il traverse.\nEt Sautechèvre, l'air content sur son mamelon comme une\n"}, {"page_pdf": 613, "texte": " 538                          DURENDAL\n\n\n bergeronnette sur sa motte, du plus loin qu'il vous voit vous\n sourit q u a n d on y passe.\n     L ' a i r est vif à Sautechèvre : on y devient vieux. Quand on\n s'y marie, c'est pour longtemps. L e paysan, sobre de tout, n'y\n peuple guère. Vivant en saint, il gagne après sa mort le Ciel\n sans prières, par la seule grâce de ses vertus. D a n s l'enfer, je\n vous j u r e , Sautechèvre ne fait guère de concurrence à Cu-\n cugnan.\n    Ainsi peu d'enterrements; des mariages encore plus rares;\n si peu de baptêmes que c'en est une misère. P o i n t de messes,\n hors les bouts de l'an!...\n     C'est vous dire que le casuel de la cure est à peine honnête...\n mais la vie y est si facile, le bonjour des gens y chante si dou-\n cement, avec t a n t de tranquillité sur les chemins, les Saute-\n chevrais par-dessus tout ont l'âme pleine j u s q u ' a u bord d'une\n si belle foi, que le m ê m e curé, entendez-vous, le même y vit\n heureux depuis trente ans.\n    Brave abbé Grisel! c'est l'aimer que de le voir. Suivez-le,\nallant fumer après dîner sous la tonnelle du j a r d i n ; la nuit est\nsombre et si fraîche que toutes les étoiles y grelottent. L a sou-\ntane n'est q u ' u n e ombre dans des o m b r e s ; et la pipe répand\nson parfum parmi l'odeur des giroflées, sans qu'on voie monter\nvers les branches ses flocons tournants de fumée bleue.\n    Si c'est le matin, messe dite, entendez-le, faisant chanter le\nsécateur au-dessus des houppes de buis. Il en tombe des\n« marmites », et des feuilles rondes, et des brins sentant le\nv e r t ! U n e fauvette, chassée de son nid, s'envole et traîne son\naile, j o u a n t la blessée... Ah! pauvrette, que tu perds ton\ntemps!....\n    L e soleil monte dans les arbres, tout rouge, et fait la chasse\naux b r u m e s . L e bon curé, parmi la rosée qui s'éveille, poursuit\ndoucement, avec une pieuse lenteur, sa besogne...\n   U n saint ne quitte sa niche qu'aux dimanches de proces-\nsions. L ' a b b é Grisel ne ferme son presbytère qu'aux fêtes per-\npétuelles des paroisses d'alentour. E t toujours, qu'il enterre ou\nqu'il baptise, qu'il envoie son hosanna à Dieu ou son vade retro\nau diable, il a malgré soi le sourire aux lèvres, le visage amène\net l'œil doux. E t plus il vieillit, plus cela s'aggrave; car une\nnouvelle ride chez lui, ce n'est qu'un sourire de plus.\n   I1 adore ses paroissiens, qui le lui rendent bien, et cause le\n"}, {"page_pdf": 614, "texte": "                  LE CURÉ DE SAUTECHÈVRE                        539\n\n\ndésespoir de Scholastique, sa gouvernante, parce qu'il pro-\ndigue ses aumônes et ne fait qu'à l'extrême limite d'âge une\nretraite d'ailleurs peu honorable à ses soutanes.\n   Au physique, représentez-vous un bon petit vieillard plein\nde dignité, malgré sa rondeur et sa bonhomie, un peu courbé\nd'échine et haut en couleur, portant autour de la tonsure un\nchaperon de cheveux blancs, et dont l'œil bleu souriant com-\nmence à se noyer sous les brumes de l'âge.\n   Au demeurant, un excellent homme et un digne prêtre, qui\ngagne, comme le curé de Droz, tout doucement le Ciel au petit\ntrot de ses vertus.\n                               *   *\n\n   Durant son long ministère à Sautechèvre, l'abbé Grisel n'a\neu qu'une émotion, mais je gage qu'il s'en souviendra long-\ntemps. Et d'ailleurs, voici la chose.\n   Cela se passait un après-midi de juin. Les premières cigales,\narrivées de la veille, accordaient leurs mandores d'été dans le\nfeuillage des ormeaux, sur la place de l'Eglise. L'air était lourd\nd'un orage, qui, depuis deux jours, menaçait sans éclater. Le\nbourdonnement des abeilles tremblait dans les glycines du\npresbytère; et le cœur des roses ouvert le matin dans la joie de\nla rosée se pâmait à cette heure tristement sous la chaleur.\n   Le curé de Sautechèvre s'était endormi sous la tonnelle en\nlisant son journal. E t il dormait si bien, le saint homme, bercé\npar le bruit des mouches, sous les petits parasols crèmes des\nsureaux en fleurs, que la fauvette à tète noire, qui avait son\nnid tout près, retenait au bord de son bec, d'où elle ne deman-\ndait qu'à couler, sa limpide chanson de flûte et d'eau claire.\n   Dans quelques jours, c'était la première communion à Sau-\ntechèvre, une grande fête pour laquelle depuis des mois l'abbé\nGrisel préparait une douzaine d'âmes blanches. Trois années\ndurant, hiver et p r i n t e m p s , il leur avait donné la becquée\nspirituelle.\n   Et le bon curé, en dormant, faisait un rêve peuplé d'anges,\ndont les ailes papillottaient éclatantes et fines comme nacre.\nEt les anges, dont chacun portait le visage d'un petit du caté-\nchisme, se pressaient autour de lui, plus avides de recevoir la\nbonne semence que les poules de Scholastique autour de ses\nvolées de blé noir.\n"}, {"page_pdf": 615, "texte": "540                         DURENDAL\n\n\n   Au-dessus, très haut, la main de Dieu bénissait et les rayons\ndu soleil dessinaient en lettres d'or sur un nuage blanc, qui\nvoguait dans l'eau du ciel : in hoc signo vinces.\n   Le curé faisant ce rêve souriait. L'angelus de midi, douce-\nment égrené dans le clocher, ne le troubla point, et même\npassa dans le songe comme une voix séraphique.\n   Tout à coup, dans cette paix la porte rouillée du jardin\ns'ouvre en grinçant; une bande de moineaux, qui se poudraient\ndans le sable d'une allée à l'ombre chaude des buis, s'envole\navec un bruit d'ailes dans un nuage de poudre et de soleil; un\npigeon, qui venait de poser par mégarde ses pattes rouges sur le\ntoit brûlant du vieux colombier, fait choir une ardoise, qui\ns'émiette à terre en mille morceaux.\n   A ce fracas l'abbé Grisel s'éveille en sursaut.\n   — Dieu vivant! qu'est-ce qu'il arrive?\n   Mais sans lui donner le temps de se remettre d'une aussi vive\némotion :\n   — Vite, vite, monsieur le Curé, s'écrie Scholastique qui\naccourt en s'afifolant, une lettre... une lettre... comment\ndire?      Enfin je crois que ça vient de l'évêché.\n   Et elle agite en parlant une grande enveloppe blanche,\ncachetée d'un sceau de cire violette aux armes de l'évêque. Et\npour augmenter encore le trouble de son maître :\n   — Vous avez reçu la toute pareille, voilà quinze ans, quand\non vous proposait d'être curé de Cosnac et que vous n'avez pas\nvoulu. Je m'en souviens bien, l'ayant assez regretté.\n   Aussi, comme la main du pauvre curé tremble en la recevant\ncette lettre.\n   Une lettre de Monseigneur! Ah! Jésus-Maria! Qu'était-ce\ndonc? On n'allait pas lui faire quitter Sautechèvre!...\n   Voilà tout de même, après beaucoup de difficultés, l'enve-\nloppe ouverte tant bien que mal; voici la missive dépliée, avec\nen-tête le timbre épiscopal, composé du chapeau à glands, de\nla croix, de la mitre et de la crosse, et enfin de l'écusson, sous\nlequel se déroule en banderole la belle devise qu'a choisie\nl'évêque : omnia vincit amor.\n   Mais l'abbé Grisel ne voit rien de tout cela. C'est en vain\nqu'il a passé sur ses oreilles les branches de ses besicles; ses\nyeux s'embrument derrière les verres comme s'il allait pleurer;\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": "                   LE CURÉ DE SAUTECHÈVRE                        541\n\n\net les phrases de la lettre épiscopale dansent une telle farandole,\nqu'il semble y entrer une malice du diable.\n   Scholastique par bonheur, ayant lu par-dessus son épaule, le\nrassure.\n   — Allons, ça n'est pas grave, monsieur le Curé. Tranquillisez-\nvous. C'est Monseigneur qui s'annonce pour de dimanche en\nhuit à Sautechèvre.\n   — A Sautechèvre?...\n   — Mais oui, monsieur le Curé, pour la première communion!\n   Monseigneur à Sautechèvre!... Depuis que l'abbé Grisel est\ncuré de la paroisse, c'est bien la première fois qu'une robe\nviolette     E t vous jugez, sotte de Scholastique, la nouvelle\nsans importance!... Un é-vê-que à Sautechèvre!... Quelle joie\npour le saint h o m m e ! . . . Quel plus beau couronnement eût-il\nrêvé de sa vie sacerdotale?... Mais du moins faut-il que Saute-\nchèvre se montre digne de l'honneur qui lui échoit...\n   Aussi, le premier m o m e n t de surprise passé, vite notre brave\nhomme de curé de prévenir lui-même Picatal le sacristain, et\nPierrillou, le servant de messe, cependant que Scholastique\ncourt de tous côtés en quête de Françounette la benoîte.\n   Le soir m ê m e et les jours suivants, aidé des enfants de\nMarie, Picatal fait à grande eau et portes ouvertes la toilette\nde l'église, enlève ses toiles d'araignées, promène la tête de\nloup dans tous les coins, époussette les piquets de fleurs, frotte\nau blanc les chandeliers, bat les tapis, cire les marches de\nl'autel, brosse les carreaux, défroisse les beaux ornements qui\ndorment dans le placard de la sacristie, enguirlande de mousse\nles piliers de la nef, tend de l'un à l'autre des banderoles en\npapier de couleur, suspend à la voûte des oriflammes, décore\nla balustrade du chœur, persille de buis les chapiteaux, fait un\nnid de verdure de la chaire, traîne un fauteuil boiteux et trois\nou quatre vieilles chaises rembourrées du presbytère...\n   Pierrillou passe ses journées au bois à cueillir à pleins sacs\ncette belle h a u t e mousse de futaie si décorative, dont chaque\nbrin, d'un joli vert couleur de bouteille, est comme un pin\nparasol en miniature. E t si ce n'était encore que ça; mais il en\nprofite, le mâtin, pour courir aux nids et faire rôtir à la\nbrochette, entre deux pierres, sur une belle flambée de bran-\nchettes mortes, les oisillons qu'il prend!...\n   Françounette use ses mains, son savon et sa patience à laver\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": " 542                               DURENDAL\n\n\n\n  les nappes des autels, les aubes de M. le Curé, les soutanelles\n des petits clercs. L e ruisseau miroitant qui coule au bas du\n bourg, d'une eau si claire en tout temps (Dieu! quels jolis\n sauts d'argent y fait la truite dans une ombre poudrée d'or!), en\n demeure tout un jour mousseux.\n       L e conseil de fabrique, convoqué d'urgence dans la sacristie,\n vote des fonds, toutes mains levées, pour construire des arcs de\n t r i o m p h e . La confrérie décide de faire redorer le bâton de sa\n bannière; et toutes les mercières du bourg — elles sont deux,\n dont une, vieille et presque aveugle, n'exerce plus guère! —\n n'ont pas assez de rouleaux de ruban pour passer des insignes\n neufs au cou des enfants de Marie.\n      Guillaumette, la fille du régent — c'est au fond du Limousin\n que ça se passe, tout au fond, et que par là on en juge! —\n ressasse du matin au soir le beau compliment de bienvenue\n qu'elle doit dire à Monseigneur\n      Des petits aux grands, tout le monde se prépare. Au milieu\n de cet affolement général, le brave abbé Grisel lui-même ne\nsait où donner de la tête : un chacun trouve un. point où le con-\nsulter, un embarras où le mettre. Ainsi,croiriez-vous que même\n le soir, dans sa chambre, au presbytère, p e n d a n t qu'il prépare\nen pensée son sermon, ou l'écrit d'une p l u m e nerveuse ou le\ndébite avec onction, la bouche ronde, Scholastique, sans souci\nde le déranger, a toutes les cinq minutes quelque avis nouveau\nà prendre. E t vous devinez à quel propos!... L e plus important\npour elle n'est-il pas de savoir de quels plats composer le menu\nqui régalera l'évêque!... E t sur un tel sujet je vous laisse à\npenser si les détails abondent, s'il en est des questions à\nd é b a t t r e ! . . . Vaut-il mieux donner des hors-d'œuvre ou de la\ntête de veau?... Les hors-d'œuvre sont plus distingués; mais la\ntête de veau excitera davantage l'appétit de Sa Grandeur... A\npropos, le canard, le met-on sur des haricots ou dans son jus?...\nE t puis l'huile qu'on mange, une méchante huile de sésame, ne\npeut pas suffire pour la m a y o n n a i s e ; il faudrait de bonne huile\npure où il n'entre que de l'olive : où en trouver?... Ah! et la\nsalade, quelle salade faire?... E t le dessert? Ici il n'y a que des\nc r o q u a n t s . . . F a u d r a i t voir la regrattière et lui donner la com-\nm a n d e s a m e d i . . . Vous croyez que c'est tout, mon bon monsieur\nle curé : et les vins, les liqueurs, le café, y avez-vous pensé?...\nAidez-la un peu, voyons, monsieur le curé : Scholastique est\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": "                   LE CURÉ DE SAUTECHÈVRE                         543\n\n\nvieille; Scholastique est fatiguée; Scholastique ne peut pas\nsonger à t o u t . . .\n  Un déjeuner pour un évêque?... Non, quelle affaire!... quelle\naffaire!...\n\n\n   L'aube du grand jour se lève enfin. De toute la nuit, l'abbé\nGrisel n'a pas d o r m i . Sautechèvre s'éveille, e m b a u m é comme\nun verger d'avril. L'église déborde de senteurs qu'un souffle\nchaud emporte par bouffées jusque sur la grand'place. L'air qui\ns'engouffre sous le porche fait bruisser les feuillages, frisson-\nner l'eau des bénitiers, qui semble elle-même joyeuse et pleine\nde clartés.\n   Monseigneur peut venir, tout est prêt : la navette regorge\nd'encens; les ornements des grands jours s'étalent, cassés aux\nplis, sur le dos des chaises de la sacristie; le lustre du chœur\nchargé de bougies est comme un marronnier en fleurs. E t dans\nl'ombre verte des voûtes, comme un ver-luisant dans les\nmousses, la veilleuse du saint Sacrement met tout au fond sa\nlueur veloutée...\n   Dans les rues des draps, fleurant encore l'aubépine des haies\nqui les ont portés, sont tendus aux fenêtres et piqués de feuilles\nde laurier, qui font en losange des luisants verts sur leur blan-\ncheur.\n   Et le soleil qui rit sur tout cela!... E t le vent qui fait à la\nvolée, à chaque coin de rue, un tour de valse avec la pous-\nsière !...\n   Neuf heures sonnent dans Sautechèvre qui bourdonne. A ce\nsignal, le cortège se forme sous la hallebarde du suisse, pour\naller attendre à la gare le vénéré prélat et le conduire j u s q u ' à\nl'église, au son des cloches, au m u r m u r e des chants.\n   Le peloton des premiers communiants et communiantes\nmarche en tête, comme de juste. Viennent ensuite, groupées\nderrière leur bannière qui s'enfle sous le vent, ces dames de la\nconfrérie; puis le peuple des simples fidèles, les femmes rosaire\naux doigts, coiffes baissées et lèvres chuchotantes, les hommes\nen troupeau bourdonnant.\n   Le curé de la paroisse vient en queue, assisté de deux ou\ntrois confrères des alentours, précédé par deux petits clercs en\nsoutanelle rouge et rochet brodé à jour.\n"}, {"page_pdf": 619, "texte": "544                         DURENDAL\n\n\n\n   Quelle pieuse allégresse envahit les âmes! Les cantiques\nmontent dans Pair bleu, d'où les petits cris vifs des hirondelles\nleur répondent. En bas, le ruisseau fume, et c'est comme un\nencens qui s'élève vers l'immense ostensoir rayonnant du\nsoleil.\n   L'heure solennelle est proche; le train siffle déjà et lance à\nflocons sa fumée au détour de la voie. Laprocession, qui a formé\nla corbeille dans la cour de la gare, fait aussitôt silence et\ndemeure attentive et saisie de respect, bannière tremblante et\nrosaires au repos.\n   Le curé de Sautechèvre cependant s'est précipité sur le quai,\nau devant de l'évêque et tient prêtes, avec sa révérence et sa\nphrase d'accueil, ses lèvres pour baiser l'anneau de Monsei-\ngneur.\n   Dans son long et si paisible ministère a-t-il jamais goûté une\njoie aussi vive?... Une buée monte à ses yeux et son cœur bat si\nfort, si fort que ses jambes chancellent.\n   Le train a stoppé. Pas une portière qui s'ouvre. L'abbé\nGrisel, affolé, va et vient sur le quai... Comment? Rien de ce\ncôté, et rien non plus de celui-là?... Pas de chapeau à gland\nd'or?... Pas de robe violette? Allons donc!... Mais, non, mon\npauvre monsieur le curé... personne!... personne!...\n                                *\n\n\n  Un petit bleu attendait le retour du curé au presbytère : Sa\nGrandeur s'excusait... Sa Grandeur avait manqué le train!...\n\n                                                 JEAN NESMY.\n"}, {"page_pdf": 620, "texte": "                    Le jeudi\n\nC'était chaque jeudi que venaient les amies,\nPendant l'été, sur le coup d'une heure et demie;\nOn jouait à la balle anglaise dans la cour.\nJe vous évoque ici, Luce de Vignacourt\nDont le père avait fait jadis le tour du monde,\nClara Bourlard dont triomphait la gaîté blonde,\nEt Clarisse Vaucler dont le cœur était tel\nQu'on eût dit une jeune fleur lourde de miel;\nEt vous qui vous mêliez à leurs jeux, les cousines,\nHortense qui sentiez votre jeune poitrine\nSe gonfler — à treize ans — d'inconnu et d'amour\nAthénaïs en deuil qui souriiez     toujours\nEt Laure qui dansiez à l'écart, plus petite\nA la corde, avec Ernestine et Marguerite.\nJ'entends la corde battre et les pieds sautiller,\nLa balle rebondir, les voix s'éparpiller\nEt la ronde fléchir en des chansons      menues...\nVous tournez, des volants battent vos jambes nues,\nEt le ruban ponceau tremble dans vos cheveux.\nJe vous vois, vous et le jardin sonore et vieux\nEt la serre où l'on a pendu vos capelines\nEt la table de bois, où tantôt Joséphine\nA petits pas, viendra déposer le goûter,\nEt même, tout ému de voir venir l'été,\nBon papa qui sourit dans l'ombre des persiennes\nDu tournoiement     léger de vos robes    d'indienne...\n\n                                             PIERRE NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 621, "texte": "                     La Fée blonde\n\n                Ausortir de la ville, l'auto prit une vive allure.\n                  C o m m e un simoun il volait de village en village.\n                  L e s paysans le regardaient d'un œil mauvais\n                  en s'en garant précipitamment. A chaque virage\n                  des poings menaçants se levaient. Jusque dans\n                  leurs mares lointaines les oies et les canards\n                  s'affolaient, battaient l'eau de leurs ailes et ré-\npondaient par des clameurs nasillardes à la sirène aiguë de la\n machine volante. Dans les prés voisins de la route, les chèvres\net les veaux s'étranglaient ou cassaient leurs liens; sur la route\nles chevaux se cabraient, les charretiers pestaient; les chiens\nhurlaient la mort et, la queue basse, se réfugiaient d'un bond\ndans les fossés; d'autres, à l'attache, se blottissaient dans leurs\nniches; les chats grimpaient aux gouttières. Impassible, mépri-\nsant tous ces émois campagnards, la quarante-chevaux happait\nles kilomètres et grondait comme un tonnerre.\n   Soudain elle ralentit son galop d'ouragan, adoucit ses ronfle-\nments endiablés. L e s tourbillons de poussière se dissipèrent.\n   Alors, à l'avant du coupé, immobile sur son siège ainsi qu'un\nautomate, apparut un être dont une peau de bique masquait la\ntête et dissimulait les formes h u m a i n e s . On devinait sous le\ncache-nez un soupçon de joues que le col de la pelisse inter-\nceptait bientôt. On devinait même qu'une carrosserie riche,\nluxueuse, sans doute armoriée, se cachait sous la housse de\nboue.\n   Cette fois le moteur époumonné cria grâce. Il y eut un arrêt\nbrusque. L e chauffeur fit un bond d'ours de son siège sur la\nroute. Il rugit un mot :\n   — Panne!\n   Une vitre poudreuse du coupé s'abaissa. P a r la baie de la\n  ortière surgit une miraculeuse tête blonde qu'enserrait une\n"}, {"page_pdf": 622, "texte": "                          LA FÉE BLONDE                           547\n\n\n capeline d ' h e r m i n e ; des mèches d'or rebelles s'évadaient de\n cette prison de neige.\n    — Jacques, ce sera long, cette panne?\n    — U n e heure environ, fit l'homme, maussade, dépouillé\n déjà de sa livrée polaire et revêtu de son long sarrau de travail.\n Il ouvrit grande la gueule du monstre, puis y plongea la t ê t e ;\n on eût dit u n e tête de dompteur disparaissant dans une gueule\nde lion. Un h o m m e passa. L e malheureux piéton avait été un\ninstant auparavant aveuglé par le sillage épais de la voiture,\nempesté par les relents d'essence. L e chauffeur l'interpella,\nhautain :\n    — Combien de kilomètres d'ici Boissoux?\n    — Vingt-cinq, pour vous servir.\n    — Au diable les cartes routières! la mienne en renseigne\ndeux seulement.\n    Le paysan s'éloigna, riant sous cape, ravi de cette facile\nvengeance.\n    — Où sommes-nous, Jacques? C'est le désert ici : la grand'-\nroute, des arbres, des champs, des bois. Mais non, j'aperçois\n au tournant du chemin, à cent mètres d'ici, une maisonnette\nblanche. Ouvrez, mon a m i ; j ' a i hâte de me dégeler chez ces\nbraves paysans. L e u r s grands feux de bois, saignant la résine\nparfument et réjouissent.\n   La portière s'ouvrit sur le passage clair et gracieux de la\njeune fille.\n   — Reprenez-moi là-bas, quand la machine roulera.\n   — Si j ' a c c o m p a g n a i s mademoiselle jusqu'à la chaumière?\n   Elle était loin. Elle heurta du doigt la lourde porte qui\nrésonna. On ouvrit. U n e fillette parut tenant dans ses bras un\ngarçonnet. L a fillette avait un profil de camée nimbé de boucles\nbrunes, des yeux noirs et profonds qu'un chagrin agrandissait\net voilait. Elle ignorait son âge et les jeux pour penser et\npleurer trop tôt. L e garçonnet, un bambin de Rubens, entourait\nde ses bras nus, grassouillets, le cou de sa sœur, et ce collier de\nchair rose où se creusaient des fossettes nacrées, accentuait la\npâleur du visage qu'il enguirlandait. L'une et l'autre étaient\nproprets comme des miroirs dans leurs robes fanées et\nsavamment reprisées.\n   La belle voyageuse eut des regards doux comme des caresses,\ndes sourires tendres comme des baisers pour le groupe mignon.\n"}, {"page_pdf": 623, "texte": "548                           DURENDAL\n\n\n    — Eh bien? tu es seule au logis, ma chérie? où est ta\n maman? Quel âge as-tu, comment t'appelles-tu?\n    — Maman travaille, madame. Je m'appelle Claire, j'ai\n quatorze ans.\n    — Ecoute : je grelotte, conduis-moi près de ton bon feu.\n Alors, tu me conteras beaucoup de choses, pendant que je ferai\n sauter sur mes genoux cet amour d'enfant.\n    Elle avait suivi les petits dans la chambre basse et pauvre\n qui semblait confuse de ces frous-frous de soie, de ces reflets\nde fourrure, de ces chatoiements de bijoux. Les enfants écar-\n quillaient les yeux.\n    — Mais ce feu va mourir, petiote. Attends, nous allons\n l'éveiller. Tout ce panier de bois pétillera et ronronnera dans\n l'âtre.\n    La fillette eut un geste d'angoisse, un cri d'effroi : .\n    — Madame, c'est tout le bois qui nous reste; nous sommes\nsi pauvres, et maman est malade.\n    C'était trop tard, le bois flambait.\n    La jeune fille riche attira vers elle les enfants pauvres.\n    — Ne crains rien, mon ange, demain, pour réveillonner, le\npetit Noël te fera présent de grosses bûches. Il y en aura haut\net large comme ta maison. Je te le promets.\n    Ses doigts fuselés qui jetaient des éclairs tremblaient dans\nl'ondoiement des cheveux d'ébène.\n    — Je veux dans mes bras ce bébé beau comme un Jésus.\n    Toi, tu vas me parler de ta maman, de ton papa, du village.\nJe veux tout savoir. Si tu es bien sage, pour le réveillon de\ndemain, le petit Noël apportera pour toi une poupée qui parle,\npour ton frère un polichinelle qui fait des pieds de nez et tire\nla langue.\n    — Vous êtes bien bonne, madame, mais je suis trop grande\npour jouer à la poupée. Je travaille avec maman. Je veille au\npetit. C'est ma poupée.\n    — Veux-tu! veux-tu! Voyez-moi cette follette qui joue pour\ntout de bon à la maman et se vieillit.\n    Non! dis-moi tes joies et tes chagrins. Si tu savais comme\nj'adore les enfants et leurs ramages, et leurs ctonnements, et\nleurs audaces, et leurs franchises, et leurs naïvetés. Si tu savais\nque mon plus doux rêve est de les rendre heureux. En ville, il\ny a des petits orphelins que je gâte, que je dorlotte, et qui\n"}, {"page_pdf": 624, "texte": "                         LA F É E   BLONDE                       549\n\n\nm'appellent « leur jeune m a m a n . » A mon âge, passe encore\nde jouer à la m a m a n . Mais au tien! oui, conte-moi beaucoup\nde secrets, comme à une grande amie.\n   Elle baisa le front de la pauvrette. Conquise, avec une con-\nfiance filiale, celle-ci souleva le voile de misère de sa vie\naux yeux de la d a m e , bonne et souriante comme la sainte\nVierge.\n    Elle dit qu'au lever du jour sa mère était partie au village\nvoisin chez une fermière qui l'employait à des travaux de cou-\nture. Elle rentrerait le soir, harassée et toussotante. L a pauvre\nfemme n'avait connu que le chagrin. Son mari était mort le\njour de la naissance du petit Jean. Pour vivre, la veuve devint\ncouturière; bientôt une toux rauque lui dessécha la poitrine.\nLe docteur lui défendit de coudre. L a châtelaine en avait eu\npitié : le parc, les bois, les fontaines lui livraient gracieuse-\nment leurs fleurs, leurs muguets, leurs fougères, leurs plants\nd'églantiers, leurs cressons, qu'elle allait vendre à bon prix à\nla ville. L e domaine était son gagne-pain. Les jardiniers du\nchâteau avaient ordre de déposer chez elle, chaque semaine,\ndes hottées de fruits et de légumes qu'elle débitait à son profit.\nElle acceptait ces offrandes : son mari, garde-chasse de la\n Baronne, avait été tué dans ses bois, par des braconniers.\n Comme toutes celles du village, leur maison était la propriété\n de la châtelaine. L'hiver on ne payait pas les t e r m e s ; on\n payait double en été. H é l a s ! la bienfaitrice était morte depuis\n trois longues années qui furent des siècles. Les héritiers con-\n fièrent l'administration du domaine à un régisseur qui ne\n connaît pas la pitié. L e parc et les bois furent fermés à tous.\n Les fermiers, les locataires étaient expulsés s'ils étaient en\n retard de deux termes.\n    La veuve reprit son aiguille. L a toux endormie par l'air des\n bois s'éveilla. On eut faim, on eut froid.\n    Il y avait trois mois à peine, l'immense propriété avait été\n mise en vente et acquise par un nouveau seigneur qui fit au\n château de rares apparitions. L'implacable régisseur est\n demeuré à son service. Ils étaient redevables de trois termes,\n C'était l'hiver. L a veille un garde leur avait remis une lettre\n du régisseur. Il fallait quitter la maison dans huit jours; les\n  meubles seraient saisis et vendus. On serait sur le pavé de la\n  grand'route comme les vagabonds et les chemineaux.\n"}, {"page_pdf": 625, "texte": " 550                         DURENDAL\n\n\n\n     L'enfant sanglotait. La honte et la désolation se disputaient\n  son âme.\n     La visiteuse étendit sa pelisse de loutre à ses pieds, y déposa\n le bambin qui s'y prélassa en riant aux éclats :\n    — Ma pauvrette, fit la douce inconnue en séchant les yeux\n de l'éplorée, ma pauvrette, je te jure que ce vilain régisseur ne\n te chassera pas d'ici. J'interviendrai pour toi et tu me rem-\n bourseras, si tu le veux, plus tard, quand tu seras grande.\n    L'enfant joignit les mains dans une extase. Un sourire de\n béaticude s'épanouit sur ses lèvres blêmes, comme un rayon de\n soleil sur une fleur.\n    — Si vous faisiez cela, madame, vous seriez un ange du bon\n Dieu. Le jour où nous serons chassés d'ici, où nos pauvres\n meubles seront vendus, maman mourra de honte. Serais-je\n heureuse, si je pouvais, ce soir, lui annoncer que sans avoir\ntendu la main, sans recevoir d'aumône, nous resterons ici,\n dans notre vieille maisonnette, où papa fut apporté mourant,\n où nous sommes nés, ici, parmi toutes nos choses et nos sou-\nvenirs! Que nous serions heureuses de travailler plus tard pour\nnous acquitter envers vous!\n    Elle baisait les mains de celle qui songeait, les cils humides.\n    Se peut-il que la souffrance mûrisse ainsi les jeunes âmes?\nUn noble et généreux cœur de femme battait en cette poitrine\nd'enfant. Hélas! la misère n'est point une chimère! La détresse\ncôtoie l'opulence. Ces petiots étaient dénués de pain, de feu.\nEt le prix des bijoux familiers dont elle était parée en ce matin\nbanal et sans apprêts, eût assuré durant de nombreux mois\nune délicieuse aisance, un confort inconnu au sein de cette\nindigence. L'or superflu que représentait son coupé eût permis\nà ces misérables, demain sans gîte, d'acquérir cette blanche\nmaisonnette et son jardinet aimé; cet or eût, de plus, métamor-\nphosé en radieux paradis l'âpre calvaire de leur vie. Pourquoi\nceux-là étaient-ils les parias du sort, tandis qu'elle en était la\nfavorite ?\n   — Ma chérie, dis-moi, le château où sévit cet ogre, ce régis-\nseur, est-il ici près?\n   — On aperçoit les tourelles là-bas. C'est à vingt minutes à\npeine. Notre maison est la première du village.\n   — Comment le nommes-tu, ton village?\n   — Boissoux.\n"}, {"page_pdf": 626, "texte": "                         LA F É E   BLONDE                     55l\n\n\n   — Boissoux! C'est Boissoux ici? Un paysan nous disait tantôt\nqu'il y a vingt kilomètres d'ici à Boissoux. Mais je vais à\nBoissoux !\n   Y a-t-il plusieurs châtelains à Boissoux ?\n   — Non, il n'y a que le château de la Glânerie.\n   — La Glânerie? Je vais à la Glânerie!\n   — Chez monsieur d'Arville? C'est notre nouveau proprié-\ntaire, c'est le maître du régisseur qui n'a pas de pitié de nous.\n   L'inconnue n'écoutait plus; elle battait des mains, riait\nfébrilement, sautillait sur place comme aux jours où, pension-\nnaire, elle dansait à la corde.\n   — Est-ce drôle! Est-ce a m u s a n t ! Ecoute, Clairette :\n   M. d'Arville est le frère de mon père; son fils est mon fiancé.\nNotre mariage est célébré le mois prochain. C'est pour mon\nfiancé, c'est pour nous que la Glânerie vient d'être acquise.\nC'est pour nous qu'on transforme, qu'on aménage le château.\nA mon tour de te conter une histoire : Ces vilains m'unt\ntout caché comme à une écolière ! D'accord avec mes\nparents, ils avaient conspiré contre moi; ils avaient imaginé\nd'organiser à notre retour de voyage de noce, au printemps, un\ngrand pique-nique, tu me comprends? une grande excursion à\nBoissoux. Alors, on m'eût fait les honneurs du château, on\nm'eût dit : « Vous êtes chez vous, vous êtes la reine de ce gentil\nroyaume! » E t l'on eût jouit de ma joie, de ma surprise. Mais\nnenni! Hier, j ' a i tout découvert, tout éventé, à leur insu!\nJ'avais deviné un complot : les airs mystérieux, les chuchote-\nments, les sourires réprimés, les brusques écarts de conversa-\ntions à mon approche, m'avaient mise en éveil. J'ai juré de savoir,\nj'ai su! Des plans, des photographies du château aperçus dans\nle cabinet de travail de mon oncle; des bribes de phrases\nperçues au hasard des rencontres; enfin, des lettres surprises\ndans un portefeuille m'ont tout révélé. J e sais tout. Aujour-\nd'hui je me venge! J'ai prétexté ce matin une visite à mes\nanciennes maîtresses de pension. T a n d i s que mes parents\ncrédules me suivaient en pensée chez les pieuses dames, l'auto\nm'enlevait à toute allure vers Boissoux. Après deux heures de\nvertigineuse randonnée, une avarie à la machine me force à\nchercher asile ici et jette dans mes bras les deux chérubins que\nvous êtes. T a n t o t , je poursuivrai ma route vers la Glânerie.\nJe la visiterai rapidement après avoir apprivoisé et gagné à ma\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": "552                          DURENDAL\n\n\n\n cause le régisseur sauvage. Je choisirai dans le parc un superbe\n sapin qu'on chargera sur le coupé et que le chauffeur déposera\n chez le garnisseur d'arbres de Noël, ce soir, à notre rentrée en\n ville. Demain, chez moi, au bal de réveillon, on apportera\n l'arbre triomphal. On fera cercle. Mon fiancé s'extasiera. Alors,\njouant mon rôle d'enfant terrible, je m'écrierai :\n    « Mon cher ami, sont-ils jolis, sont-ils verts, sont-ils pim-\n pants, nos sapins de la Glânerie! »\n    Qu'en dis-tu, fi-fille? N'est-ce pas, que cette leçon vaut bien\n un sapin! A moi de faire la nique à messieurs les cachottiers.\n    Oh ! cette aventure confine au roman : Me voici contant mes\nsecrets, comme à une sœur aînée, à cette mignonne sorcière\nqu'hier je n'avais jamais vue.\n    Tes yeux sont donc des sortilèges, ma brune magicienne?\n    Elle avait sans un arrêt dévidé toute la quenouille de\nses confidences; elle était hors d'haleine; cette volubilité,\ncette exubérance, cette verve avaient coloré ses joues de\ncarmin. Parmi ce flux rapide et musical la simple et pensive\nenfant avait vaguement compris que la visiteuse était une fée,\nqu'avec elle le bonheur était entré dans la maisonnette, et qu'à\nl'horizon de l'avenir s'esquissait un lumineux arc-en-ciel de\npaix et de trêve. C'était si beau, si prompt, qu'elle se croyait\nle jouet d'un mirage. Sa mère savourerait-elle l'exquise ivresse\nde ce songe fugitif? Elle n'osait baiser à pleines lèvres le trou-\nblant espoir qui naissait, tant elle tremblait qu'il ne meure.\nAlors, il y avait ici-bas de la joie, de la félicité pour tous, même\npour les plus humbles? Elle regardait la fée, muette, de ses\nyeux veloutés comme des pétales de pensées. N'allait-elle pas\ndéployer ses ailes et s'envoler, la fée?\n    Les vitres de la maison frémirent : devant la porte la\nquarante-chevaux, guérie, trépidait, stridait, détonnait.\n    La jeune fille sortit, donna des ordres, et rentra.\n    Le moteur s'apaisa.\n   Elle prit dans un porte-cartes en ivoire deux bristols à son\nchiffre et les couvrit d'une écriture nerveuse; sur l'un elle traça\nces mots :\n   « Reçu les loyers échus à ce jour et ceux à échoir le\n25 décembre 1905. Ce 24 décembre 1904.\n                                        » Pour Marcel d'Arville,\n                                         » Marcelle d'Arville. »\n"}, {"page_pdf": 628, "texte": "                         LA F É E   BLONDE                      553\n\n   Sur l'autre elle traça ces mots :\n   « Laissez passer, par ordre de Marcelle d'Arville. »\n   — Voici deux bouts de papier qui intrigueront terriblement\nle féroce régisseur et ses maîtres. L e premier dispensera ta mère\nde payer ses loyers jusqu'à Tan prochain à pareille époque. L e\nsecond ouvrira à ta mère toutes les portes, toutes les barrières\nde la Glânerie, il fermera la bouche des gardes. Dès ce jour, la\nGlânerie redeviendra pour ta mère l'amie et la nourricière de\njadis. Je te promets que les châtelains d'aujourd'hui seront\npour elle ce que fut la châtelaine d'autrefois. Ne crains plus,\nchère, ta grande amie veille à présent. Au revoir! Il me semble\nte connaître depuis des ans. Adieu, Bébé!\n   Son baiser sonna joyeusement sur les deux fronts candides.\n   — Oh ! m a d a m e ! oh ! m a d a m e !\n   — E t voilà pour le bois qui brûle depuis deux heures.\n   Elle glissa dans la menotte potelée du mioche deux pièces\nbrillantes comme du soleil, et gagna le seuil.\n    - Jacques, le paysan est un farceur! C'est là, dans les hauts\narbres. Nous sommes à Boissoux.\n   Elle sauta dans le coupé qui s'enfuit en mugissant.\n   Longtemps, longtemps deux petits bras roses s'étendirent\nvers la vision enfuie; longtemps, longtemps, deux yeux noyés\nde ravissement et de gratitude infinie fixèrent les lointains de\nla grande route où mouraient des valses de poussières.\n\n                                * *\n   C'est la veillée de Noël.\n   Dans une blanche maisonnette de Boissoux, une fillette s'est\nsouvenue qu'elle est à l'âge des j e u x ; elle revêt sa merveilleuse\npoupée d'une robe de soie bleue.\n   La fillette rayonne, et la poupée parle.\n   Un Bébé, serrant dans ses bras dodus un polichinelle parsemé\nd'or, s'est assoupi sur une table où s'étalent des fruits confits,\ndes oranges, des massepains, des surprises, pêle-mêle en un fouil-\nlis de papiers de soie, de papiers d'argent, de papiers dentelés.\n   Une femme pâle est assise dans un fauteuil, près du foyer\nqui chante. Elle contemple en souriant le miracle de Noël. Ses\ndoigts de cire égrènent un chapelet fervent en l'honneur de la\nFée blonde, la douce et souriante Amie des enfants.\n                                              EDGAR    BONEHILL.\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "                     L'Atome\n\nAux confins tangent iels de la matière     infime,\nDans la complexité des forces et des lois.\nL'atome, où s'arrêtait la pensée    autrefois,\nDevant nous aujourd'hui    s'ouvre, tel un abîme.\n\nLa science incrédule, an bout de son espoir,\nAprès mille ans d'effort et de lutte émouvante,\nTrouve un nouveau mystère, une neuve       épouvante,\nAu fond même du but que ses yeux croyaient voir.\n\nCachée en l'Infini, la Vérité farouche\nSe refuse au baiser subtil de nos cerveaux ;\nEt l'atome, ce rien, montre autant de joyaux\nQu'un grand ciel étoile, dès qu'un regard le touche.\n\nTout un monde, impalpable, y roule, flamboyant         ;\nUn vertige y éclate; une splendeur y vibre;\nIl s'y meut le secret d'un étrange  équilibre;\nEt l'univers connu s'y mire, en    tournoyant.\n\nL'harmonie,    au milieu de mille   corpuscules,\nSans cesse, y précipite, y mêle ses rayons,\nEt fait naître, parmi leurs légers    tourbillons,\nDes planètes autour de soleils     minuscules.\n\nLeur vitesse éperdue, en prodige   nouveau\nTransforme chaque aspect de leur course         éternelle;\nRien ne peut retenir leur légère étincelle,\nEt leur orbe distend n'importe quel était.\n\nNos algèbres, unis pour déchiffrer leur nombre,\nS'écroulent dans le vide, et laissent sous nos yeux,\nEn un vol effréné, toujours plus      merveilleux,\nLeurs constellations qui s'étagent dans l'ombre.\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "                      L'ATOME                          555\n\nNotre ultime désir y cherche, mais en vain,\nQuelque unité semblable à l'unité céleste;\nL'inconnu, méprisant l'orgueil de notre geste,\nSurplombe notre voix d'un souffle de dédain.\n\nLa Nature, en tous sens, n'offre à l'homme éphémère\nQu'un sourire de sphinx impénétrable et doux,\nEt chaque découverte élargit devant nous\nL'horizon effroyable et muet du mystère.\n\nPourtant, nous chercherons toujours plus aprement\nLa Vérité qui brille au delà des problèmes,\nAfin de mettre au cœur qui tressaille en nous-mêmes\nLa clarté que contient son cœur de diamant.\n                                        FRANÇOIS LÉONARD.\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": "                           Borinage\n                                             En mémoire de mon père.\n\n                              Les terrils\n   Dans l'aube pâle de l'hiver, dessinant sur la terre nue ses\narabesques de grésil, la chaîne des terrils s'allonge semblable\naux cônes volcaniques d'un monde quaternaire.\n   Les terrils brûlés nuancent leurs éboulis des teintes variées\ndes bruns et des rouges tandis que leurs frères, vierges encore\ndes baisers du feu, se colorent du gris bleu des schistes.\n   L e u r courbe sinueuse va du sud au nord, de Dour, à la\nlimite du H a u t P a y s , vers W a s m e s et Quaregnon, vrai centre\ndu Borinage.\n   Parfois dans les vallons, qui les séparent, se dresse l'âpre\nsilhouette d'une fosse, cube de briques roses que domine le\nminaret d'une cheminée fumante.\n   L e va-et-vient des cages, enroulant leur corde de chanvre\nsur la molette suspendue par-dessus l'abîme, apporte dans\ncette région morne la chanson discrète du lieu.\n   Par delà la ligne des p u y s borains, la haute porte féodale de\nla cour, à W a s m e s , donjon du pays noir, évoque l'abbaye\npuissante, qui concédait à ses vassaux le droit d'extraire la\nhouille précieuse.\n   Par les sentes glacées, les mineurs, au sortir de la bure, se\nhâtent vers les corons enfumés, dont les toits mettent la clarté\nde leur sanguine sur l'ombre des noirs terrils.\n   Parfois une femme maigre, courbée sous le faix d'un sac\nde charbon, glané clandestinement d u r a n t la nuit, chemine\nvers le foyer où geignent ses j a m b o t s .\n   P e u p l e ennobli par son travail, dont l'âme concentrée s'exté-\nriorise aux jours de tempête ou de deuil, q u a n d le grisou, ce\nfléau de la mine, répand son feu meurtrier ou quand la reven-\ndication de leurs droits à la vie mène les charbonniers à\nla grève.\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "                             BORINAGE                            557\n\n\n   Les terrils sont propices aux meetings noirs, où l'orateur,\npar crainte de représailles, clame dans les ténèbres sombres;\nce sont eux aussi, aux heures de rêve, qui cèlent en leurs plis\nprofonds les amoureux, jouvenceaux aux caresses brusques\nmais dont les cœurs sains, exempts d'entraves, préparent pour\nles avenirs la race forte des borains\n\n                             Mineurs\n   Vêtus de toile grise, la tête ceinte de la rude calotte de cuir,\nun pic à la main, ils vont d'un pas tranquille et monotone vers\nla bure nourricière.\n   La fraîcheur des matins naissants pas plus que la splendeur\ndes soirs ne détourne leur regard hors de la route qu'ils\ncheminent.\n   Ils savent leur tâche indispensable à la vie même du pays,\nque sans eux les laminoirs, les verreries, les filatures, couvrant la\nWallonie et les F l a n d r e s et donnant le pain quotidien à tant\nde milliers de leurs frères, seraient d'inutiles corps sans âme.\n   Ils ne sont pas ce vil troupeau que d'aucuns s'ingénient à\nasservir : ils ont une âme pensante, prisonnière au tréfonds\nd'eux-mêmes, affleurant parfois sur leur visage triste, où les\nmorsures de la poudre ont laissé des raies bleuâtres.\n   En ces jours d'émoi, où le gaz délétère sème la mort autour\nde lui, la fraternité h u m a i n e réclame des dévouements : ils\nsont là cent et davantage, se disputant l'honneur de coopérer\nau sauvetage et d'aller en héros obscurs au devant du trépas,\nqui les guette\n   Leur âme aussi a des révoltes : pour le triomphe d'une\ncause qu'ils croient juste, à la suite des étendards rouges, ils\nvont, superbes d'abandon, offrir leurs poitrines nues aux\nbaïonnettes des soldats\n\n                           La grève\n  Par les corons aux portes closes des groupes d'ouvriers che-\nminent. Ils ont quitté leurs vêtements de travail pour endosser\nceux du dimanche.\n  Leurs voix sont âpres, saccadées, discutant la grève oppor-\ntune. Ils' soupèsent les dividendes que les meneurs leur ont\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": "558                             DURENDAL\n\n\n\njetés en pâture dans des meetings incendiaires et comparent\nles salaires qu'ils reçoivent chaque quinzaine.\n    U n vieux, en vain, veut démontrer que la grève, en fin de\ncompte, n'apporte j a m a i s que la misère, les jeunes, tout\naux illusions de leur âge, lui intiment l'ordre de se taire.\n    Ah! s'ils avaient des syndicats pour la défense des intérêts\nprofessionnels, s'ils étaient étroitement unis en associations\nfraternelles, si, au lieu d'écouter les discoureurs socialistes,\ndont la plupart vivent de leurs sueurs, ils avaient fondé des\ncaisses de chômage, l'avenir pourrait leur sourire encore.\n    Mais ils se sont contentés des phrases creuses des déma-\ngogues, ils ont versé dans les caisses danaïdiennes des coopé-\nratives rouges leurs cotisations h e b d o m a d a i r e s ; en troupeau de\n P a n u r g e , ils ont suivi les mauvais bergers sans songer que la\n faim est là, tiraillant les petits et les aïeules.\n    Elles s'en vont, les vieilles femmes, vers les fermes loin-\ntaines ou les châteaux hospitaliers, le mouchoir violet noué en\n fanchon sur leurs blancs cheveux tendre à l'aumône leurs mains\n lourdes de travail.\n     P e n d a n t que dans les bois de Colfontaine et de Ghlin, les\n hommes en petites troupes tels des collégiens en vacances,\nse nourrissent de l'air pur des clairières et se grisent, long-\nt e m p s sevrés, de soleil et de chants d'oiseaux.\n    H é l a s ! la grève p e r d u r e par delà les espérances, bientôt des\nattentats criminels sont perpétrés contre les esclaves du devoir,\nentretenant q u a n d même les travaux souterrains et vient le\njour, enfin, où la misère, cette pire conseillère, met aux prises,\n devant les cages dont on veut couper les cordes : mineurs et\nsoldats, frères nourris aux mêmes mamelles maternelles.\n    Aux sommations légales, les émeutiers répondent par une\ngrêle de pierres, un coup de feu part, on ne sait d'où, puis un\nfeu de peloton, fusillant les pauvres hères, envoie quelques-\nuns d'entre eux inscrire leur nom au martyrologe du peuple...\n\n\n                           La Sainte-Barbe\n  Dès la vigile la fête commence. A peine les ouvriers ont-ils\ntouché la fameuse quinzaine Sainte-Barbe, qu'ils se hâtent d'en\njouir.\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "                           BOBINAGE                           559\n\n\n   Dans les cantines, au son entraînant d'un accordéon, des\ncouples d ' h o m m e s dansent gauchement; d'autres trinquent à\nl'aventure pendant que quelques-uns, dans un coin sombre,\njouent à l'ancre, pique et soleil, sous l'œil indulgent d'un\ngarde champêtre.\n   A la sortie des fosses, aux éventaires de sucreries et de char-\ncuteries grossières, les papas font une ample provision de\ncadeaux pour les jambots et les mamans.\n   L'égoïsme n'habite point leur cœur : dès longtemps, avant la\nfête, le père a fait choix d'un souvenir de la Sainte-Barbe,\nsabots neufs pour les tout petits, écharpes pour les aînés,\nmeuble pour le logis familial.\n   Et la nuit se passe en chansons, en beuveries au cabaret, en\nrégals dans les familles.\n   C'est la trêve de Dieu dans la lutte quotidienne de la vie.\n   Après de courtes heures de sommeil, au matin du quatre dé-\ncembre, par tous les sentiers et les routes, qui mènent à l'église\nparoissiale, la foule endimanchée processionne vers la messe des\nmineurs.\n   Bien que la Sainte-Barbe ne soit point fête carillonnée, il\nn'est pas, en pays charbonnier, de plus grande solennité\nreligieuse.\n   Durant la messe les mineurs ont l'attitude grave et dévote\ndes donateurs aux volets des retables anciens. Leurs lèvres\ninaccoutumées murmurent-elles des prières? Il est permis d'en\ndouter, mais de leur cœur monte un encens, d'autant plus\nparfumé qu'il brûle sur un autel plus solitaire, qui va dans les\ncieux entrevus déposer aux pieds de la sainte patronne un\nnuage de mercis passionnés.\n   A l'offrande, où les figures conservent leur énigmatique\napparence, les houilleurs défilent devant la statue fleurie de\nsainte Barbe, dont la palme du martyre semble en ce jour de\nfête reverdir aussi pour la foule obscure des héros morts dans\nla mine insatiable.\n   En un prêche de circonstance, le curé du village exalte la\nnoble mission des houilleurs, dont la vie toute de travail et\nd'abnégation cachée ressemble à celle du Maître en Galilée,\npuis abordant l'encyclique fameuse : Rerum novarum où le pape\nde sainte et glorieuse mémoire pose les principes des devoirs\npatronaux, il montre aux chefs quelque point de justice\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": "560                        DURENDAL\n\n\n\nméconnue, dont la semence germera et portera des fruits sans\ntarder.\n    Fraternellement confondue la foule s'écoule du temple en\nflots pressés, pendant qu'au cœur de la plupart pousse une\npetite fleur d'espérance, humble pariétaire incolore, accrochée\nau roc aride et prouvant que la foi des premiers âges y garde sa\nlueur toujours\n                                             GEORGE   SOHIER.\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "             L'Art d'après Ernest Hello\n                                (Suite et fin)\n\n\n\n\n                V. — Les genres littéraires\n   Hello a été frappé, comme tant d'autres, par l'opposition qui existe entre le\npathétique et le comique. Il a consacré quelques-unes de ses plus belles pages\nà mettre en relief la nature de l'un et de l'autre, à montrer en quoi ils se\nrapprochent et par quoi ils diffèrent.\n   « La vie, écrit-il, a bien des aspects. Le même fait peut être envisagé de\nmille manières. Plus le regard pénètre au fond, plus le sérieux éclate. Mais\nle regard de l'homme, pour se reposer, aime souvent à se promener au lieu\nde pénétrer, ou du moins à montrer l'extérieur et non l'intérieur de\nl'objet aperçu.\n   » Or la situation qui, vue au fond par son aspect intérieur, est pathétique,\ndevient comique quand on le regarde du dehors, au point de vue de l'erreur\nhumaine qui a produit un accident.\n   » Le pathétique est l'endroit de la chose qui, montrée à l'envers, devient\ncomique. »\n   Le comique réside donc dans la contradiction, la méprise, le malentendu,\nconsidérés en eux-mêmes.\n   Les passions humaines ont un aspect comique.\n   « Elles sont comiques, dit Hello, quand on les regarde sous un certain\nangle, quand on considère, par un côté accidentel, l'erreur qui les produit,\net par son côté accidentel, la méprise qu'elles produisent     considérée dans\nsa cause et d'une façon abstraite, la passion est comique, parce qu'elle est au\nfond un quiproquo, un malentendu. La conversation de deux hommes qui\ncauseraient dans la nuit sans se reconnaître, ne sachant pas à qui ils ont\naffaire, se prenant pour d'autres, et se donnant des noms qui ne leur appar-\ntiennent pas, cette conversation pourrait être très comique Or cette suppo-\nsition se vérifie dans le langage des passions humaines. L'homme passionné\nse trompe sur le nom, sur la nature, sur la qualité, sur la valeur de la per-\nsonne ou de la chose qui est l'objet de sa passion. »\n   Tandis que le comique a sa source dans les contradictions et les méprises\nenvisagées en elles-mêmes, le pathétique naît des conséquences de ces méprises\net de ces contradictions.\n    Poursuivons notre hypothèse, continue Hello. Supposons que nos\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": "562                                  DURENDAL\n\n\n\ndeux interlocuteurs qui s'adorent ou se querellent dans la nuit, prennent au\nsérieux leur erreur, le prolongent et l'adoptent pour point de départ de leur\nvie. Il en résultera des catastrophes, parce qu'ils auront pensé, senti, agi, vécu,\nen vertu de choses qui n'existent pas.\n    Les rapports vrais détruisant à chaque instant les rapports imaginaires sur\n lesquels ils ont bâti leur édifice, il en résultera un écroulement, et très souvent\nles hommes seront ensevelis sous les décombres de leur monument renversé.\n    Alors leur malheur devient une réalité sérieuse. L'effet du malentendu en\nfait oublier la cause et la nature. Le pathétique succède au comique (1).\n    Insistons sur ces derniers mots « le pathétique succède au comique ». Il lui\nsuccède naturellement, il lui succède dans la réalité de la vie, il doit donc lui\n succéder dans l'art qui représente la vie. Ce qui amène Hello à écrire : « Le\n comique n'est jamais le dernier mot des choses ». L'artiste qui n'a que le génie\ndu comique est donc, pour Hello, un artiste incomplet; il ne voit qu'un\naspect de la vie, il ne considère les passions humaines que sous un point de\nvue; et, ce qui est plus grave, cet aspect, ce point de vue sont accidentels.\n    Il est intéressant de rappeler que Taine, dans sa Philosophie de l'Art,\nclassant les oeuvres au point de vue de la bienfaisance du caractère, met au plus\nbas degré le théâtre comique.\n    « Le spectacle de ces âmes rapetissées ou boiteuses, dit-il, finit par laisser\ndans le lecteur un vague sentiment de fatigue, de dégoût, même d'irritation et\nd'amertume » (2).\n    Tout en montrant ainsi l'infériorité de la comédie à l'égard de la tragédie,\n Hello a cependant été moins sévère que d'autres pour la comédie. Lamennais\n par exemple, qui rencontrait le même sujet dans son traité De l'Art et du\n Beau, voyait dans la comédie une manifestation du sentiment de l'indivi-\ndualité marquée d'un caractère d'égoïsme, et voici ce qu'il écrivait :\n    « Entre la tragédie et la comédie, il y a donc cette différence fondamentale,\nque l'une a sa racine dans les instincts, les puissances sympathiques qui\nportent l'homme vers les autres hommes, et tendent à l'unir à eux par l'uni-\nversel lien de l'amour supérieur; et que l'autre, au contraire, directement\nrelative au sentiment de l'individualité, a son principe dans l'amour de soi, et\ntend à développer les instincts égoïstes. La tragédie émeut, attache en donnant\nà l'homme la conscience de ce qu'il a de plus élevé, de plus grand, et\nla conscience de l'ordre par lequel tout subsiste dans l'immense unité dont\nl'Etre infini est la source et le centre éternel. La comédie attache et plaît, en\ndonnant à l'homme la conscience de sa supériorité personnelle, en mettant\nsous ses yeux le vivant tableau d'infirmités morales dont il se croit exempt;\nelle flatte l'amour propre, elle nourrit la satisfaction intime de soi-même.\n    » Peint-elle la raison, la droiture, la bonté, l'innocence, elle aura soin d'y\njoindre quelque contraste bizarre, une certaine exagération, une certaine\nnaïveté risible, qui les montre sous un point de vue tel que chacun y puisse\n\n\n  (1) L'Homme : Le comique.\n  (2) T. II, pp. 337-338.\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "                       L'ART D ' A P R È S   ERNEST       HELLO            563\n\nencore trouver un motif de secret contentement et une sorte de jouissance\nmaligne. Elle correspond au penchant natif en vertu duquel l'homme se\nconcentre et se complaît en soi (1). »\n    Hello et Lamennais voient tous deux dans la comédie l'expression artis-\ntique d'une disproportion, d'un désaccord, d'une bizarrerie qui provoque le\nrire. Lamennais, lui, rattache le rire ainsi provoqué à l'amour propre, au\nsentiment de la complaisance en soi, à l'instinct égoïste.\n   Traitant du comique, Hello et Lamennais ne pouvaient éviter le grand\nnom de Molière. Par un renversement curieux, si Lamennais a été plus\nsévère que Hello à l'endroit de la comédie, il semble qu'il ait témoigné pour\nMolière plus d'admiration que n'en a manifesté Hello. C'est sans doute que\nles merveilleuses facultés de psychologue et d'écrivain qui resplendissent chez\nMolière ont captivé Lamennais et retenu son attention tandis que Hello\nenvisageait de préférence l'œuvre du grand comique français au point de vue\nmoral. Rien d'étonnant donc que Lamennais ait vanté dans une page remar-\nquable la profondeur, la vérité, la précision des peintures que Molière nous\na données de la nature humaine, en même temps que la verve, la souplesse et\nle coloris de son langage (2). Rien d'étonnant non plus si Hello a durement\nstigmatisé les insuffisances et les déviations morales de l'œuvre de Molière.\n   « Molière, écrit Hello, était doué, à un degré éminent, du sens comique.\nMais il le déshonora. Il possédait le don de saisir les choses vaines dans leur\nvanité et de les montrer aux hommes bouffis de leur néant. Mais n'ayant dans\nl'intelligence aucune nation du vrai et dans l'âme aucune pureté, il n'indiqua\njamais le remède du mal qu'il montrait. Ce mal ne lui apparaissait jamais dans\nsa profondeur et dans son horreur, mais seulement dans son vide. Ce vide lui-\nmême était insuffisant : ce n'était pas un abîme, c'était un trou. Et pour com-\nbler ce trou, Molière ne propose rien! rien î absolument rien! Ainsi son ironie,\nau lieu de porter sur l'abus, sur le mal, sur la corruption, semble porter sur\nla nature intrinsèque des choses, et si l'on voulait conclure de lui quelque\nchose, la conclusion serait qu'il est ridicule de vivre. Il semble se moquer non\nseulement de la vie, telle que la vivent les hommes qui se trompent, mais de\nla vie en elle-même. On dirait que l'écueil est partout et que la route n'est\nnulle part.\n   » Comme l'élévation d'esprit manque à Molière aussi complètement que la\nconnaissance du vrai, il ne cherche pas la lumière plus qu'il ne la possède. Il\npromène dans le bas-fond sa lanterne, qui jette une lueur fausse, et s'égare,\navec ses personnages, dans les impasses sombres où il se promène avec eux.\nAussi, Molière, en se moquant des autres, se moque de lui-même continuelle-\nment. C'est lui qui est Alceste, c'est lui qui est Georges Dandin. Mais son iro-\nnie, juste sans miséricorde, frappe et ne redresse pas. On sent qu'elle sera\nstérile pour lui comme pour les autres. Elle ne contient pas la paix. Elle est\nvide de l'espérance. Il semble considérer la vie comme un jeu où tout le monde\n\n\n (1) LAMENNAIS : De l'Art et du Beau. Paris, Garnier, 1896, pp. 247-24S.\n (2) LAMENNAIS : De l'Art et du Beau, p. 280.\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": "564                               DURENDAL\n\n\n\nperd la partie. Si Molière avait raison, le comique serait l'essence des choses,\nde sorte que si l'on voulait considérer sérieusement son œuvre et lui donner un\nsens philosophique, il faudrait dire que chez lui le comique est l'envers du\nblasphème.\n   » Mais jamais il n'eut cette intention. »\n   Hello conclut que le comique ne doit pas être supprimé, mais qu'il appelle\nun complément. « Le comique devient horrible s'il est isolé », dit il, résumant\nsa pensée.\n   Soit, direz-vous, tel artiste complétera donc tel autre. Racine complétera\n Molière. Ce n'est pas ainsi que l'entend Hello. Il veut, lui, que le pathétique\net le comique se trouvent associés, fondus, dans la même œuvre, non pas\ncomme des éléments disparates et simplement coexistants, mais comme engen-\ndrés l'un de l'autre. La théorie est belle, sans aucun doute, mais malaisée à\nmettre en pratique, si l'on considère les lacunes habituelles du génie humain.\nC'est le sort de la plupart des artistes aussi bien que des autres mortels, hélas!\nd'être incomplets. L'un est doué du sens comique, l'autre est doué du sens\npathétique.\n   Cependant le tragique et le comique, fussent-ils unis, ne satisferaient pas\nencore Hello.\n   « Le tragique et le comique, dit-il, disparaissent devant une œuvre qui n'a\npas encore été faite. Cette œuvre pourrait s'appeler le drame, si l'on écarte\nabsolument de ce nom toutes les idées et toutes les œuvres qu'on a rattachées\nà lui jusqu'à ce jour (1). »\n   Que serait cette œuvre nouvelle à laquelle Hello décerne le nom de drame?\nTandis que la comédie met en relief le ridicule des passions produisant un\ndésordre et que la tragédie admire le jeu des passions en lui-même et dans ses\neffets : a le drame comprendrait que les passions et les erreurs, au lieu d'être\nles moyens et les sujets du drame, comme on l'a toujours pensé, en sont les\nobstacles, les négations, les contradictions. Le drame comprendrait que l'ac-\ntion seule est dramatique et que le mal ne peut entrer dans l'art que comme il\nentre dans la vie, à titre de contradiction. Il comprendrait que cet obstacle, au\nlieu d'être glorifié comme l'âme du drame, doit être vaincu comme son ennemi,\net que l'art a, comme la vie, pour principe et pour fin, pour Alpha et pour\nOméga, l'acte pur (2). »\n   A cette idée chère, Hello revient à maintes reprises.\n   « Quelle est, dit-il, en ce monde, pour nous la condition de l'acte ? C'est la\nlutte, la lutte de la nature et de la liberté. La personne humaine tend à son\nbut à travers une route barrée; les obstacles que la nature, dans le sens le plus\nlarge de ce mot, oppose à la liberté, voilà le sujet du drame, le principe de la\ncontradiction. La comédie n'a opposé qu'une passion à une passion : l'Art,\ndans sa forme élevée, opposerait une passion à une idée. Le triomphe de la\nliberté humaine sur l'ennemi intérieur, voilà le dénouement, voilà la victoire.\n\n\n (1) L'Homme : Le comique.\n (2) Ibid.\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "                         L'ART D'APRÈS ERNEST                  HELLO         565\n\nTragédies et comédies ont oublié la loi unique de l'Art, qui est la loi de la\nvictoire. La victoire est une harmonie achetée (1). »\n    Et dans un autre livre encore il écrit, reproduisant toujours la même\npensée : « Le drame, c'est l'opposition entre l'idéal et le réel, manifesté par la\nlutte du devoir et de la faiblesse, manifestée par l'épreuve. Dans le dénouement\ndoit apparaître l'harmonie, la conciliation; le dénouement, c'est la part de\nDieu (2). »\n    Le drame ainsi compris, Hello ne l'aperçoit pas parmi les œuvres d'art réa-\nUsées jusqu'à nos jours.\n    Dans l'antiquité grecque, Eschyle, Sophocle et Euripide représentent\nl'humanité, les peuples, les individus en lutte avec le destin implacable et triom-\nphant. La fatalité étend son règne sombre sur le drame tel que l'a conçu la\nGrèce.\n    Dans les temps modernes, la tragédie française a remplacé la fatalité par le\nsort, c'est-à-dire une puissance concrète à laquelle on croyait par une abstrac-\ntion à laquelle on ne croit pas.\n    Le drame anglais est incarné dans Shakespeare et l'une des maîtresses\nœuvres de Shakespeare, c'est Hamlet ; or Hamlet représente l'homme victime\ndu hasard,\n    « Ce qui paralysait Oreste, dit Hello, c'était la fatalité; ce qui paralyse\n Hamlet, c'est le hasard Le hasard est le nom moderne de la fatalité. Hamlet\ndoute : le doute est l'expression théorique de la doctrine du hasard; celui qui\n doute croit au hasard. Le Dieu de Hamlet c'est le doute, son culte c'est le\n hasard (3). » La haute et vaste intelligence de Hello a rencontré dans\n l'Hamlet de Shakespeare une de ces grandioses créations qui valent la peine\n d'être méditées et il ne s'est pas lassé d'en fouiller les profondeurs.\n    A plusieurs reprises, dans l'Homme, dans les Plateaux de la balance, il y\n est revenu, retouchant ou complétant son commentaire et son appréciation.\n L'action du hasard dans Hamlet est toujours, dans ces pages, le leitmotiv qui\n domine.\n     « Passons le Rhin, écrit Hello. Le hasard va être remplacé par le néant,\n Hamlet par Faust; Hamlet doutait, Faust nie et raille. Méphistophélès a\n remplacé l'ombre du mort. Hamlet avait dit : « l'Etre et le néant sont incer-\n tains; » Faust dit : « l'Etre et le néant sont identiques » (4).\n     Le dénouement vrai, la conception vraie du drame, d'après Hello, ne sont\n  ni dans Faust, ni dans Hamlet, ni dans l'Oreste de Racine, ni dans l'Oreste\n de l'antiquité grecque, parce que ce n'est ni le hasard, ni le sort, ni la fatalité\n  qui doivent gouverner le monde, la vie et l'homme.\n     « La justice, conclut Hello, est la catastrophe véritable » (5), si l'on prend\n\n\n\n  (1) Les plateaux de la balance; Les passions, les caractères, les âmes.\n  (2) Philosophie et athéisme, p. 3og.\n  (3) Les plateaux de la balance. Ibid.\n  (4) Les plateaux de la balance. Ibid.\n  (3) L'Homme : La catastrophe dramatique.\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": "566                                   DURENDAL\n\n\n\nle mot catastrophe dans son sens littéral qui est dénouement. Et il ajoute :\n« La justice est la force simple vers laquelle aspirent les complications du\ndrame. La justice est sa loi. C est elle qui doit dire les noms vrais des acteurs,\nnon pas les noms qu'ils ont avant le drame, mais les noms qu'ils ont après le\ndrame, leurs noms conquis. »\n   Est-il bien vrai cependant que le passé ne nous offre aucun essai heureux de\nla réalisation du drame tel que l'a compris Hello? La lutte de l'action contre\nla passion, couronnée par le triomphe de l'action, par le dénouement dans la\njustice, n'est-ce pas là précisément le thème d'Athalie ou de Polyeucte, de\nplusieurs drames de Schiller?\n   La lecture du théâtre espagnol de Cervantes, de Molina, de Caldéron n'au-\nrait-elle pas donné à Hello la joie de voir sa conception dramatique incarnée\net vivante en des types immortels (1) ?\n   Les idées de Hello sur le drame sont amples et nobles, elles auraient gagné\nà être précisées et concrétisées.\n                                      * *\n\n    Entre les différents genres littéraires, il en est un qui a retenu les préfé-\nrences de Hello : c'est le conte.\n    I1 a exprime ses préférences dans une étude intitulée : L'histoire, la légende,\nle conte, le roman (2).\n    « Le récit, écrit-il, a cent mille formes. Il a été de tout temps une des habi-\ntudes, un des besoins, une des joies de l'humanité. » Hello part de cette cons-\ntatation générale pour rechercher et caractériser les diversités de forme revêtues\npar le récit.\n    \" Il y a d'abord, dit-il, la parabole... » « C'est, je crois, ajoute-t-il, la pre-\nmière forme du récit. » D'après Hello, la parabole diffère de la légende\nen ce que dans la première le fait historique fondamental est intact, tandis\nque dans la seconde il est sensiblement altéré. La parabole a pour fonds un fait\nvrai qui disparait sous l'enseignement qui en est dégagé. Après la parabole\nvient le conte : « Le Conte ressemble à la Parabole et il n'en diffère peut-être\nque par le ton et la longueur. Il a souvent plus d'incidents, et il a toujours\nbeaucoup plus d'étendue. » Au conte, Hello oppose le roman. Le roman lui\nparaît être un genre inférieur, parce qu'il est fait d'inventions et que les inci-\ndents y sont multiples. La supériorité du conte, à ses yeux, c'est qu'il n'ac-\ncorde aux faits que ce qui est nécessaire pour soutenir un enseignement philo-\nsophique.\n   Ecoutons-le : « Si les contes sont plus rares, c'est qu'ils supposent toujours\ndans l'esprit qui les entreprend une intention rare elle-même, je veux dire\nl'intention d'associer constamment un type à un individu, un idéal à un fait, »\nLe conte est donc le genre que Hello affectionne particulièrement. Mais il\ns'agit du conte conçu comme récit à signification philosophique. Cette préfé-\n\n  (1) Voir notamment le Théâtre édifiant (Cervantes, Tirso de Molina, Calderon), par Mar-\ncel Dieulafoy, dans la collection La pensée chrétienne. Paris, Bloud, 1907.\n  (2) Le Siècle.\n"}, {"page_pdf": 642, "texte": "                       L'ART D'APRES ERNEST HELLO                               567\n\n\nrence n'est autre chose qu'une expression de la tournure d'esprit d'E. Hello :\nil avait l'esprit essentiellement synthétique; et c'est pourquoi il préférait le\nconte au roman, où les événements sont compliqués et les situations détaillées.\nIl avait l'esprit essentiellement philosophique, et c'est pourquoi le conte lui appa-\nraissait comme l'incarnation d'une idée.\n   Cette conception du conte philosophique, Hello ne s'est pas contenté de la\nformuler et de la vanter, il en a tenté lui-même la réalisation dans un volume\nqui porte pour titre : Contes extraordinaires; ce qu'il n'a pas fait pour le\ndrame, il l'a fait pour le conte.\n\n                                        * *\n\n    Quand vous avez lu un conte de Daudet, vous êtes charmé, ravi de ce bijou\nlittéraire finement ciselé, vous êtes sous l'impression délicieuse d'une jouis-\nsance artistique exquise. Toute la valeur du conte est ici dans la forme exté-\nrieure, dans le style.\n     Toute autre est l'impression laissée par la lecture d'un conte de François\nCoppée ou de Louis Vcuillot. Sans aucun doute, la beauté du style n'en est\npas absente. Mais, en plus, que de douces émotions éveillées, que de nobles\nsentiments suscités, que de grandes et hautes pensées prennent leur vol au\ncours du récit et emplissent l'âme après que le livre est clos!\n     Autre encore est l'effet produit par un conte de Hello. Ce qui domine ici,\nc'est une idée rayonnante à travers tout le récit. Chaque phrase apparaît char-\ngée d'une parcelle de cette idée. Nous sommes ici en présence du conte philo-\n sophique. L'écrivain s'est efforcé de rendre son idée plus frappante en la cou-\n lant en forme de conte, en la revêtant d'imagination.\n     Certes, un beau conte philosophique apporte à l'esprit une jouissance\n profonde Il fait penser longuement. On le relit sans en être rassasié, parce\n qu'à chaque lecture nouvelle on y perçoit mieux le développement successif, la\n manifestation multiple d'une même idée. Plaisir exquis, mais rare comme\n toutes les choses exquises !\n     Oui, rare, à raison même des difficultés très grandes auxquelles se heurte la\n réalisation de cette conception littéraire. Cette fusion de l'abstrait et du con-\n cret, cette concrétisation de l'idée est chose malaisée; et ce n'est pas sans péril\n que l'écrivain abordera pareille tâche : ne va-t-il pas verser dans l'étrange,\n  sombrer dans l'obscur s'il lâche la bride à son imagination et, d'autre part,\n  s'il tient la bride trop courte, n'aura-t-il pas l'air d'un conteur à l'imagination\n  essoufflée, efflanquée, étique? Hello n'a pas toujours évité ces divers défauts;\n  jamais même, me semble-t-il, il n'a réussi à les éviter complètement, ainsi que\n  nous le constaterons.\n      Ce que nous tenions à marquer d'abord, c'est le caractère particulier\n  des contes de Hello. Barbey d'Aurevilly qui leur a consacré un de ces articles\n  flamboyants comme il excellait à en écrire, dit : « C'est un conteur qui ne\n  conte pas pour conter; il ne conte pas pour l'intérêt, la passion, la beauté de\n  son conte... c'est enfin, toujours et partout, et essentiellement, le mystique\n   chrétien du livre de L'Homme, des Physionomies de saints, des Paroles de\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": "568                                      DURENDAL\n\n\n\nDieu, qui vit ici sous le conteur et qui dramatise sa pensée immuablement\nmystique (1). »\n   Le conte est donc la forme sous laquelle Hello a tenté de réaliser sa con-\nception artistique, et il l'a manié en philosophe. C'est un conteur philosophe\ncomme Alfred de Vigny et Sully-Prudhomme sont des poètes philosophes. Ici,\ncomme partout, la nature essentiellement philosophique de son intelligence se\nretrouve et s'affirme. Nous le verrons mieux encore, en étudiant de près\nquelques contes de Hello.\n\n\n\n                VI. — Le symbolisme en littérature\n   En maint endroit de ses ouvrages, Hello célèbre le symbolisme. Il affec-\ntionne spécialement de parler de symbolisme dans les pages qu'il consacre à\nl'art. Quelle est donc la signification exacte de ce mot dans la langue de\n Hello? Quel rôle joue-t-il dans ses théories esthétiques? Hello a-t-il tenté de\nréaliser sa conception du symbolisme artistique? C'est ce qu'il nous reste à\nexaminer maintenant et ces questions sont d'autant plus intéressantes et\n importantes à élucider, qu'il est, dans l'histoire de la littérature contempo-\n raine, une école d'écrivains et de poètes qui s'intitule symboliste.\n    Pourquoi ne commencerions-nous pas par rechercher ce que ces écrivains,\nces poètes entendent mettre sous le terme « symbolisme »? Nous en rappro-\ncherions ensuite la pensée de Hello; peut-être gagnerait-elle ainsi en lucidité\nen même temps qu'elle acquerrait plus d'actualité.\n   Ouvrons donc le volume où M. Jules Huret a rassemblé, il y a quelques\nannées, les résultats de son Enquête sur l'évolution littéraire (2), nous y trou-\nverons, à côté des représentants d'autres écoles (psychologues, naturalistes,\nnéo-réalistes, parnassiens), les porte-parole autorisés du symbolisme actuel :\ntels Mallarmé, Verlaine, Moréas, de Régnier, Remacle, Maeterlinck.\n   Tout n'est pas limpide, certes, pour les non-initiés dans les déclarations des\nchefs du mouvement symboliste. Il est telle page que l'on peut relire avec\nla meilleure volonté sans parvenir à en pénétrer le sens. Quoi d'étonnant\nd'ailleurs, puisque certaines œuvres de ces écrivains — poésie ou prose —\nqu'ils s'appellent Mallarmé, Verlaine ou Maeterlinck, demeurent des\nénigmes indéchiffrables, sauf à eux-mêmes et aux intimes qui en ont reçu\nl'explication de la bouche des auteurs.\n   Nous avons noté les protestations indignées de Tolstoï contre ces obscu-\nrités de parti pris et, pour ma part, j'y souscris des deux mains. On ne saurait\ntrop le redire devant de telles aberrations : Artiste ou non, on doit écrire\npour être compris.\n\n\n   (1) BARBEY D'AUREVILLY : Les œuvres et les hommes, 3 e partie. Les philosophes et les écrivains\nreligieux. Paris, Lemerre, 1899.\n   (1) Paris, Charpentier, 1894.\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": "                       L'ART D'APRÈS E R N E S T HELLO                                569\n\n\n\n   Cherchons donc à retenir des pages de l'enquête de M. Huret sur le mou-\nvement symboliste, ce qui s'y trouve à la fois de plus intelligible et de plus\ncaractéristique.\n   Nous y relèverons d'abord les lignes suivantes de M. Mallarmé : « Je crois\nque, quant au fond, les jeunes sont plus près de l'idéal poétique que les\nParnassiens qui traitent encore leurs sujets à la façon des vieux philosophes et\ndes vieux rhéteurs, en présentant les objets directement. Je pense qu'il faut,\nau contraire, qu'il n'y ait qu'allusion.\n   \" La contemplation des objets, l'image s'envolant des rêveries suscitées par\neux, sont le chant : les Parnassiens, eux, prennent la chose entièrement et la\nmontrent; par là ils manquent de mystère; ils retirent aux esprits cette joie\ndélicieuse de croire qu'ils créent. Nommer un objet, c'est supprimer les trois\nquarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu a\npeu; le suggérer, voilà le rêve. C'est le parfait usage de ce mystère qui\nconstitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état\nd'âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d'âme, par une\nsérie de déchiffrements. »\n   Et il ajoute, condensant sa pensée : « Il doit y avoir toujours énigme en\npoésie, et c'est le but de la littérature, — il n'y en a pas d'autres — d'évoquer\nles objets (1). »\n   Le symbolisme, d'après M. Mallarmé, consiste donc dans l'évocation\ndes objets ou des sentiments.\n   C'est évidemment pour ce motif que certains symbolistes ont pris plaisir à\nrapprocher la poésie de la musique, cette dernière ne pouvant qu'évoquer,\net jamais représenter. Rappelons-nous les vers bien connus de Verlaine :\n\n                           De la musique avant toute chose,\n                           Et pour cela préfère l'Impair\n                           Plus vague et plus soluble dans l'air\n                           Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.\n\n                           Il faut aussi que tu n'ailles point\n                           Choisir tes mots sans quelque méprise,\n                           Rien de plus cher que la chanson grise\n                           Où l'Indécis au Précis se joint.\n\n   Si je ne me trompe, voilà, traduite en vers, la déclaration que M. Mal-\nlarmé faisait en prose à M. Huret.\n   C'était donc une erreur, — et une erreur sur l'essence de l'œuvre d'art —\nd'après les symbolistes qui partagent la manière de voir de M. Mallarmé, que\nde viser comme le réalisme à représenter et à peindre les objets le plus exacte-\nment possible. Tel était, en etfet, le but de l'art dans la conception de Flaubert,\ndes Concourt, de Leconte de Lisle. On sait à quelles recherches et à quelles\nexpériences Flaubert se livrait pour être capable de donner l'image précise des\n\n\n (1) Vol. cité, pp..60, 61. Les mots soulignés ci-dessus le sont dans le volume auquel nous\nempruntons ces extraits.\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": "570                                      DURENDAL\n\n\n\n choses. Il n'y épargnait aucune peine. Ecrivant Salambô, il compulse des\n montagnes de livres et demande des renseignements complémentaires à\n Tunis. Composant Madame Bovary, il passe toute une après-midi à regarder\n la campagne à travers des verres de couleur. Travaillant à la nouvelle\n intitulée Un cœur simple, il conserve trois semaines sur sa table un perroquet\n empaillé afin de peindre d'après nature (1).\n    De là ses descriptions si objectives, si nettes, si détaillées! Les Goncourt,\neux, sont des peintres pour qui la tache est tout et qui veulent faire avec des\nmots ce qu'on fait avec des pinceaux. Des choses vues ils prétendent rendre les\ntons les plus subtils. De là leur prose brisée, aux facettes multiples.\n    Leconte de Lisle faisait en poésie écho à la prose de Flaubert : de là ses\nadmirables vers d'une marmoréennie splendeur.\n    Contre cette tendance qui pendant près d'un demi-siècle avait orienté la\nlittérature française vers la peinture intégrale et minutieuse du monde exté-\nrieur, le symbolisme défini par M. Mallarmé est une réaction.\n    Si maintenant nous poursuivons la lecture des réponses données à M. Huret\npar les représentants du symbolisme contemporain, nous recueillerons sur les\nlèvres de M. Ch. Morice — poète et auteur d'un livre de critique réputé sur la\nlittérature de tout à l'heure — des déclarations qui rendent à peu près le même\nson que celles de M. Mallarmé.\n    « Quant au symbole, nous dit-il, c'est le mélange des objets qui ont éveillé\nnos sentiments et notre âme, en une fiction. Lé moyen, c'est la suggestion :\nil s'agit de donner aux gens le souvenir de quelque chose qu'ils n'ont jamais vu.\n    » L'erreur du naturalisme, c'est, étant données les choses, d'en vouloir\nexprimer le sentiment adéquat par des mots. D'abord, c'est impossible;\nensuite, ce serait un péché. Vouloir se substituer aux lois de la nature qui,\nelle, ne nous donne jamais de double! Enfin, pourquoi faire ? Puisque la fleur\nexiste, quelle utilité d'en créer une avec des mots, en admettant qu'on le\npuisse? C'est faire comme un mercenaire qui ramasserait des cailloux d'un\ncôté de la route pour les placer de l'autre côté, c'est le travail des Danaïdes(2). »\n    La suggestion semble bien être pour M. Morice, comme pour M. Mallarmé,\nl'essence du symbolisme. Les reproches qu'il adresse au naturalisme confir-\nment et précisent dans le même sens sa notion du symbolisme. Seul, l'élément\n\" fiction \" ne figurait pas expressément dans la réponse de M. Mallarmé. Au\nsurplus remarquons que M. Morice cite parmi ses maîtres MM. Mallarmé et\nVerlaine. M. Henri de Régnier lui aussi se réclame de M. Mallarmé.\n    Différente semble être la conception du symbolisme dans les déclarations de\n M. Adrien Remacle et de M. Maeterlinck.\n    Le premier nous dit : « On est symboliste ou rien, en art, puisque l'art est\nle symbole. Le symbolisme, c'est la recherche de l'inconnu par le connu, du\nnon humain par l'humain (3). »\n\n  (1) Histoire de la langue et de la littérature française, sous la direction de Petit de Julie-\nville,XIXesiècle, t. II.\n   (2) Vol. cité, pp. 85, 86.\n  (3) Vol. cité, p. 107.\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "                          L'ART         D'APRÈS ERNEST   HELLO             571\n\n\n\n   Le second s'exprime de la manière suivante : « Je crois qu'il y a deux sortes\nde symboles : l'un qu'on pourrait appeler le symbole a priori; le symbole, de\npropos délibéré; il part d'abstraction et tâche de revêtir d'humanité ces\nabstractions. Le prototype de cette symbolique, qui touche de bien près à\nl'allégorie, se trouverait dans le second Faust et dans certains contes de\nGoethe, son fameux Mährchen aller màhrchen, par exemple. L'autre espèce\nde symbole serait plutôt inconscient, aurait lieu à l'insu du poète, souvent\nmalgré lui, et irait, presque toujours, bien au delà de sa pensée : c'est le\nsymbole qui naît de toute création géniale d'humanité; le prototype de cette\nsymbolique se trouverait dans Eschyle, Shakespeare, e t c . . S'il n'y a pas de\nsymbole, il n'y a pas d'œuvre d'art (1). »\n   Pour ces deux artistes donc le symbolisme ne consiste pas seulement,\ncomme pour MM. Mallarmé et Morice, dans l'évocation, la suggestion des\nobjets, ou dans une fiction où se mélangent les objets et les âmes; le symbo-\nlisme consisterait d'après eux, soit dans le revêtement imaginatif d'une idée\nphilosophique, voire d'un au-delà extrahumain, soit dans le caractère typique\nque présente toute grande œuvre d'art.\n   A la fin de ses remarquables leçons sur l'Evolution de la poésie lyrique en\nFrance au dix-neuvième siècle, M. Brunetière consacrait quelques pages aux\nsymbolistes et il essayait de dégager la notion du symbolisme contemporain.\nIl aboutissait à une conception très proche de celle que nous obtiendrions si\nnous condensions dans une formule ce qu'il y de commun dans les déclara-\ntions que nous venons de citer.\n   « Le symbole poétique, disait-il. est une fiction concrète, figurée, plas-\ntique, mouvante et colorée, si je puis ainsi dire, animée de sa vie propre, per-\nsonnelle, indépendante, capable au besoin de se suffire à elle-même, de s'or-\nganiser et de se développer, mais une fiction dont la « correspondance » est\nentière, avec un sentiment ou une idée qu'elle enveloppe. C'est encore une\ncomparaison à deux, trois, quatre ou cinq termes, dont le poète a l'air de ne\nsuivre et de développer habituellement qu'un seul, mais de manière à main-\ntenir constamment tous les autres sous la vue du lecteur. C'est une allégorie,\nsi vous le voulez enfin, mais une allégorie dont l'intention n'a rien de didac-\ntique, ni surtout de logique, dont les différents sens, unis ou mêlés ensemble\npar une sorte de nécessité interne, se soutiennent, s'entr'aident, s'éclairent,\nse compliquent aussi, semblent même parfois se contrarier les uns les autres,\nfinissent toujours par s'accorder ou plutôt par se confondre. »\n   Puis il conclut : « Le symbolisme ainsi conçu, c'est tout simplement la\nréintégration de l'idée dans la poésie. » Il dit encore : « Tout symbole suppose\nune idée sans le support de laquelle il n'est qu'un conte de nourrice; et toute\nsymbolique implique ou exige, à vrai dire, une métaphysique, j'entends une\ncertaine conception des rapports de l'homme avec la nature ambiante ou, si\nvous l'aimez mieux,avec l'inconnaissable. » (2)\n\n\n  (1) Vol. cité, p p . 124, 125, 126.\n  (2) Deuxième édition. Paris, Hachette, 1895.\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": "572                                 DURENDAL\n\n\n\n  Tout ceci est-il d'une parfaite clarté? Je ne le prétends pas et quoi d'éton-\nnant, si nombre d'œuvres sorties de ce mouvement symboliste sont elles-mêmes\nvagues et obscures et certaines complètement inintelligibles.\n\n                                        * *\n    Le symbolisme, tel que nous venons d'en dégager la notion, correspond-il\n au symbolisme dont Hello parle à plusieurs reprises dans ses ouvrages et qu'il\n a tenté lui-même de réaliser dans ses contes? Telle est la question qu'il nous faut\n maintenant tâcher d'élucider.\n    Certes Hello eût applaudi plus qu'aucun autre à « la réintégration de l'idée\ndans la poésie » et dans toute la littérature, car toutes ses théories artistiques\n répugnaient à borner les efforts de l'artiste à la reproduction objective des\nchoses extérieures. Nous pouvons donc être assurés qu'il y a dans le mouve-\nment symboliste contemporain une tendance générale à « l'idéation » de\nl'œuvre d'art qui concorde avec les doctrines esthétiques de Hello.\n    Remettre en honneur l'art idéiste, l'art philosophique que les réalistes\navaient nié, méconnu ou négligé, c'est, me paraît-il, à quoi se résument une\nbonne partie des efforts les plus sérieux de nos modernes symbolistes. A ces\nefforts, Hello qui était un idéologue, un philosophe, aurait évidemment sym-\npathisé.\n                                           *\n                                         * *\n   Mais sa conception du symbolisme, à lui, ne va-t-elle pas au delà? Ne con-\ntient-elle rien de plus particulier? N'y cherchons rien qui corresponde à l'évoca-\ntion, à la suggestion des objets dont parle M. Mallarmé. Nous ne l'y trou-\nverions pas. Mais n'y trouverons-nous pas autre chose?\n   On l'admettrait difficilement quand on a lu attentivement ses ouvrages,\nnotamment certains chapitres de Philosophie et athéisme, des Paroles de Dieu\net des Plateaux de la balance.\n   Dans Philosophie et athéisme, après avoir parlé de l'art grec qui incarne\npour lui l'art classique, mais non l'art antique véritable, Hello tente de définir\nl'art moderne tel qu'il doit être et il dit : « L'art moderne, logique comme\nl'ancien, ne voyant plus dans la nature « qu'un miroir et qu'une énigme n\n(per speculum et in enigmate), le perce à jour pour découvrir à travers ce\nqu'elle cache. De là le type idéal manifesté par la forme matérielle; de là la\npoursuite et le désir (1). » Et plus loin : « L'art a sa raison d'être dans le sym-\nbolisme des formes et, sans entrer dans cette question immense, je dois l'indi-\nquer. Les formes ont avec les idées des relations symboliques. L'art est symbo-\nlique par essence. Toute chose qui n'est pas symbolique peut appartenir à la\nscience; elle n'appartiendra jamais à l'art (2). »\n   Ainsi, d'après Hello, l'art est essentiellement symbolique. Point de symbole,\n\n\n\n  (1) P . 2 8 3 .\n  (2) P . 290.\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                         L'ART D'APRÈS ERNEST HELLO                            573\n\n\npoint d'art. Et le symbolisme consiste à ne voir dans la nature qu'un miroir\nde l'au-delà.\n    Dans les Paroles de Dieu, il y a un chapitre intitulé « Le symbolisme dans\nl'Ecriture ». Hello y paraphrase en une langue magnifique la signification sur-\nnaturelle des événements et des personnages de l'Ancien Testament. Nous\nvoyons ainsi sa conception du symbolisme s'accentuer.\n   S'il y a un docteur que Hello affectionne de citer et de commenter, c'est\nbien certainement saint Denys l'Aréopagite. Dans l'Homme, dans les Physiono-\nmies de saints, dans Philosophie et athéisme, dans les Plateaux de la balance,\nil lui a consacré des pages éclatantes. Or, entre autres gloires de celui qu'il\nappelle « le docteur de l'Etre », il en est une que Hello met en relief à plu-\nsieurs reprises et qui nous intéresse spécialement ici ; c'est qu'il a eu au\nsuprème degré le sens du symbolisme. Saint Denys a écrit à l'apôtre saint\nJean : « Les choses visibles sont une frappante image des choses invisibles (1). y\nVraiment, Hello a dû beaucoup aimer cette parole : « Le sens vivant du sym-\nbolisme, écrit-il, donne aux comparaisons de saint Denys, non la forme banale\nd'une figure de rhétorique, mais la signification précise d'une réalité qui\nparle (2) ». Dans ce culte voué au docteur sublime qui sans cesse cherche l'in-\nvisible à travers le visible, nous voyons se confirmer la notion que Hello se\nfaisait du symbolisme.\n   Celte notion s'éclaire encore de ce que Hello dit de la fable et de La Fon-\ntaine :\n   « La fable, si je ne me trompe, écrit-il, pourrait avoir de grandes desti-\nnées. Il y a une gloire qui serait la sienne, il y a une langue qui lui convien-\ndrait. Quelle serait la condition? Il faudrait qu'elle interrogeât la nature des\nchoses et comprit ce mot : le symbolisme.\n   » Elle se revêtirait à l'instant de la dignité qui lui manque. Elle quitterait le\ndomaine du jeu pour entrer dans le domaine de l'art.\n   » Le sens du symbolisme manque absolument à La Fontaine (3). »\n   De fait, les fables de La Fontaine ne sont guère faites pour développer le\nsens du monde invisible.\n                                           *\n                                          * *\n   On le voit, il y a de la marge entre la notion que Hello nous donne du\nsymbolisme et celles que nous avons recueillies de la bouche des représentants\ndu mouvement symboliste contemporain. La conception de Hello ne diffère\ncependant pas complètement de certaines d'entre elles. Rappelez-vous, en effet,\nla déclaration de M. Remacle : « Le symbolisme, c'est la recherche de l'in-\nconnu par le connu, du non humain par l'humain. » Plus précise, plus caté-\ngorique, la définition de Hello présente néanmoins avec celle-ci une analogie\nincontestable. Oh pourrait peut-être dire que la définition de M. Remacle\nembrasse à la fois ce que Hello appelle le fantastique et ce qu'il appelle le\n\n  (1) Plateaux de la balance, Isolement et solitude, p. 278.\n (2) L'Hommey p. 250.\n (3) L'Homme, pp. 413, 414.\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": "574                                    DURENDAL\n\n\nsymbolisme, Hello prétendant réserver cette dénomination de symbolisme à la\nmanifestation de ce qui est pour lui le monde invisible vrai.\n   En somme, le symbolisme pour Hello c'est la manifestation sensible du sur-\nnaturel. Est symbolique, d'après lui, l'art qui révèle l'intervention divine. Sa\nconception du drame, que nous avons étudiée précédemment, concorde avec\ncette notion du symbolisme. Souvenons-nous, en effet, de la définition qu'il\ndonnait de la catastrophe dramatique vraie : « Quel est le dénouement vrai du\ndrame, le dénouement légitime? » demandait-il. Et il répondait : « La\n ustice.\n   » La fatalité, le hasard, le néant et la honte ont fait leur temps.\n   » La justice est la catastrophe véritable. La justice est suivant la strophe,\nelle est suivant la parole que chante le chœur invisible (1). » Le drame, de\nmême que toute œuvre d'art, doit donc être, d'après Hello, la manifestation\nsymbolique de la justice d'En-Haut.\n   Hello a-t-il eu raison de donner au mot « symbolisme » cette signification?\nOn peut se le demander, car il est permis, me paraît-il, de soutenir que le sur-\nnaturel n'est pas un élément essentiel du symbolisme, et qu'il y a symbolisme\ndu moment qu'une idée ou un sentiment abstraits sont exprimés sous une\nforme sensible. Ainsi l'entend M. Brunetière quand il écrit : « Le symbole\nn'ayant d'autre origine que le besoin profondément humain de rendre l'abs-\ntraction sensible en la matérialisant, n'a pas aussi d'autre raison d'être que\nde manifester physiquement à tout le monde ce qui n'est spirituellement acces-\nsible qu'à quelques-uns. Son objet est d'incarner l'idée (2). » Et le grand cri-\ntique, appliquant sa définition du symbolisme lorsqu'il analyse l'influence\nd'Alfred de Vigny, écrit : « Aux « thèmes » lyriques du romantisme, — qui\nne pouvaient être que des motifs généraux ou indéterminés, — et, comme\nceux des « pianistes », un prétexte à virtuosité, — il a substitué des « idées\nprécises » ; — dont ses fictions (la Mort du loup, la Maison du berger, la\nBouteille à la mer) ne sont que l'enveloppe; — et c'est le vrai symbolisme;\n— et c'est donc la grande poésie (3). Bourget donne au mot « symbole » un\nsens analogue quand il loue Alfred de Vigny « d'avoir deviné cette valeur poé-\ntique du symbole » (4).\n   Si le symbolisme, tel que l'entend Hello, diffère plus ou moins de la\nconception que s'en font MM. Mallarmé et Verlaine, MM. Remacle et\nMaeterlinck, il diffère donc aussi de la notion que l'on en trouve chez Brune-\ntière et qui est, je crois, la notion courante et habituelle du symbolisme. Et\npourtant, entre cette dernière et la conception de Hello, la transition, et\nmême la conciliation est, me parait-il, aisée. Comme, en effet, pour Hello,\nle monde de nos sens, de nos sentiments et de nos idées n'a d'explication,\nde cause et de fin que dans un monde supérieur et surnaturel, le symbolisme\n\n\n  (1) L'Homme, p . 349.\n  (2) BRUNETIÈRE : L'Evolution de la poésie lyrique, t. II, p. 276.\n  (3) BRUNETIÈRE : Manuel de l'histoire de la littérature française. Paris, Delagrave, 1898,\npp. 485, 486.\n  (4) PAUL BOURGET : Etudes et Portraits. Alfred de Vigny. Paris, Lemerrc.\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                        L'ART D'APRÈS ERNEST HELLO                                      575\n\n\nvrai et complet devait nécessairement comporter la représentation constante de\nce monde supérieur et surnaturel.\n   Où il m'est plus difficile de suivre Hello, c'est dans cette déclaration que\n« l'art est symbolique par essence », et que « toute chose qui n'est pas symbo-\nlique peut appartenir à la science; elle n'appartiendra jamais à l'art » (1).\n   Quoi donc? N'est ce pas faire œuvre d'art que de rendre vivement le\ncaractère dominant d'une scène, d'un paysage, d'un objet quelconque, ainsi\nque l'ont fait tant de prosateurs et poètes réalistes? Les admirables descriptions\nd'un Lcconte de Lisle et d'un José Maria de Hérédia n'ont-elles point une\nvaleur artistique? J'ai peine à croire que Hello l'eût prétendu et j'aime mieux\npenser que nous n'avons de ses idées sur le symbolisme en art qu'une\nexpression incomplète. Il avait l'esprit trop ouvert et trop compréhensif pour\nrétrécir le domaine de l'art.\n   Ce qu'il aurait pu soutenir, et à bon droit, c'est que l'art symbolique, tel\nqu'il le concevait, occupe dans une échelle des valeurs esthétiques un degré\nplus élevé que l'art purement descriptif. En cela il se serait rencontré avec\nTaine qui, dans sa Philosophie de l'Art, fait intervenir comme facteurs de\nbeauté le degré d'importance et le degré de bienfaisance morale du caractère\nexprimé par l'œuvre (2).\n   L'art symbolique est autrement évocateur de pensées que l'art descriptif et,\nsi ce sont des pensées bienfaisantes, je veux dire génératrices d'amour de Dieu\net d'amour des hommes, de justice et d'énergie, si ce sont de telles pensées qu'il\npropose à nos méditations, si en même temps il réalise l'originalité et la\nsplendeur de la forme, cet art sera grand entre tous.\n\n                                                *\n                                            *       *\n\n   Sa conception de l'art symboliste, Hello a tenté de la réaliser dans ses\nContes extraordinaires. Il importe par conséquent de revenir et de nous\narrêter un instant à cet ouvrage.\n   Dans une de ses études critiques, Hello a caractérisé les contes d'Hoffmann\net ceux d'Edgar Poë, et il a montré ainsi l'abîme qui le sépare de ces deux\nconteurs. « Pour caractériser Hoffmann, écrit-il, il faut caractériser le\nfantastique.\n   » En un mot, le Fantastique est la parodie du symbolisme. Mais cette phrase\nest beaucoup trop courte pour être claire, et il faut l'expliquer.\n   » Le monde visible cache et découvre à la fois, comme un miroir et comme\nune énigme, le monde invisible.\n   » Le symbolisme est l'expression de cette pensée.\n   » Le fantastique, parodie du symbolisme, donne au monde visible, comme\nprincipe, comme fin, comme raison d'être et comme terme, le monde invisible,\nmais le monde invisible d'en bas\n\n\n (1) Philosophie et Athéisme, p. 290.\n (2) TAINE : Philosophie de l'Art, 5e édition. Paris, Hachette, 1890, t. .II, p. 345.\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": "576                                  DURENDAL\n\n\n\n    » Il y a une mystique infernale, qui est la science des ténèbres manifestées.\nL'Eglise connaît et possède cette science.\n    » Il ne faut pas confondre la mystique infernale et le fantastique. La mystique\ninfernale est une réalité qui a ses lois. Le fantastique est un rêve sans loi\nAyant fondé sur la peur son palais ténébreux, le fantastique vit de deux\nsentiments : l'horreur actuelle et l'attente d'une autre horreur, d'une horreur\nincompréhensible qu'il devine, qu'il pressent, qu'il espère même; car l'horreur\nest sa joie (1). »\n    « On a beaucoup parlé depuis quelque temps d'Edgar Poe, et son\nnom s'est rencontré souvent avec celui 'd'Hoffmann. Ces deux écrivains n'ont\ncependant l'un avec l'autre aucune ressemblance. Le fantastique chez\nHoffmann est, si j'ose le dire, à l'état pur! Il n'obéit à aucune loi! I1 est sa loi\nà lui-même, comme la folie dont il est la parole littéraire\n    » Edgar Poe, au contraire, ramène tout à certaines idées fixes, comme le\ncrime, la punition, la mort (2). »\n    Entre les contes de Hoffmann et ceux de Hello, il y a donc tout l'abîme qui\nsépare le fantastique du symbolisme, symbolisme signifiant dans la langue\nde Hello une forme d'art qui dans le monde visible fait voir, comme derrière\nun voile transparent, le monde invisible d'en haut.\n    Entre les contes de Edgar Poe et ceux de Hello, il y a toute la distance\nd'un artiste dont les contes transmettent une impression — impression de\ncrime, de châtiment et de mort, — à un artiste dont les contes sont l'expres-\nsion imagée d'une idée précise et nettement apparente.\n    Si vous lisez le Chat noir ou le Scarabée d'or ou encore la Chute de la\nmaison Usher, vous aurez l'impression confuse d'un mélange de naturel et de\nsurnaturel et c'est, à mon avis, parce qu'ils nous laissent sous cette impression\nconfuse que les contes dont je viens de citer les titres nous plongent dans un\nétat de malaise, provoquent chez nous une sorte de courbature morale. Dans\n les contes de Hello, au contraire, l'idée surnaturelle apparait nette et lumi-\nneuse. Elle a parfois un aspect terrible; c'est que le surnaturel est parfois le\n châtiment, mais tout terrible qu'il est, le châtiment ne trouble point la paix\n des justes, lorsque ceux-ci voient distinctement qu'il est l'instrument d'un\n Dieu infiniment juste lui-même.\n    Parmi les contes extraordinaires de Hello, Barbey en trouve trois transcen-\n dants. Les autres, dit-il, sont indignes de figurer à côté de ces trois.\n    « Hello étonne trop, dit Barbey, quand, de la plume qui a écrit Ludovic,\n les Deux étrangers, Cain, qu'as-tu fait de ton frère!, il écrit Eve et Marie,\n le Gâteau des Rois, la Recherche, etc. »\n    « Il faut, conclut-il, oublier les autres contes et ne se souvenir que de ces\ntrois. »\n    Entre eux, Ludovic est, au jugement de Barbey, le plus beau.\n\n\n (1) Hello a aussi montré dans le Macbeth de Shakespeare une incarnation du fantastique.\nVoir l'article intitulé Les préjugés dans les Plateaux de la balance.\n (2) HOFFMANN : Plateaux de la balance, pp. 349 et ss.\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "                       L'ART D'APRÈS ERNEST HELLO                               577\n\n     Quelle est l'idée de ces trois contes, puisque ce sont des contes\n  idéologiques?\n     Les Deux étrangers montrent la misère de la science sans Dieu.\n     La morale du conte est dans ces paroles qu'un prêtre adresse au docteur\n  William : « Celui auquel vous pensez en ce moment vous a laissé la science,\n  sans vous laisser la lumière. Or la science sans la lumière, mon fils, c'est le\n  désespoir       Voulez-vous vous plonger dans les splendides abîmes de la\n lumière insondable? Voulez-vous un pain de lumière pour vous nourrir? Un\n manteau de lumière pour vous couvrir? Le voulez-vous?                 ce pain et ce\n manteau, mon fils, c'est l'obéissance\n     » A une àme comme la vôtre, blessée et altérée, faible et embrasée, misé-\n rable et dévorante, je ne dirai pas: résignez-vous, je dirai : réjouissez-vous.\n Je ne dirai pas : résignez-vous en regardant le charme de tel objet ou l'intérêt\n de tel acte isolé; je n'essayerai d'aucun palliatif, je n'essayerai pas de vous dis-\n traire pour vous préparer, non. J'irai droit à votre àme et je lui ordonnerai la\n joie, et je demanderai pour vous, au Dieu qui a obéi, la gloire et la joie\n d'obéir...\n    » ...Maintenant, pensez aux autres. Si de mauvaises heures sonnent encore,\n songez qu'un des remèdes sera de penser aux autres. »\n    Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? montre que le riche qui refuse son aide\n à un artiste dans la détresse, commet un homicide aussi coupable, et parfois\n plus coupable parce que plus raisonné, que l'homicide matériellementaccompli\n par un brigand. L'horreur du crime intellectuel y est rendue tangible. L'idée\n fondamentale du conte rayonne de ces paroles adressées par un peintre à un\n médecin.: « Quant à moi, je n'ai pas étudié, comme vous, docteur, sur le vif.\nJe ne connais pas de fous, et ce que je vais vous dire n'est fondé sur rien. Mais\n pour expliquer ces étranges remords chez des innocents, voici ce qui me vient\n à l'esprit :\n    « Qui sait s'ils n'auraient pas commis spirituellement le crime dont ils se\n croient coupables matériellement? Dans cette hypothèse, ils ont profondément\noublié le crime réel et spirituel qu'ils ont commis réellement et spirituelle-\n ment. Ils ne l'ont même ni connu, ni compris dans l'instant où ils le com-\n mettaient. Mais ce crime réel, spirituel et oublié, se transforme, par la vertu\nde la folie, en un crime matériel qu'ils n'ont pas fait et qu'ils croient avoir\nfait. Peut-être tel homme, qui a trahi son ami, au lieu de s'accuser de cette\ntrahison, s'accuse d'une autre faute qui ressemble à celle-là, comme le corps\nressemble à l'âme. »\n    Ludovic est la personnification de l'Avarice entendue dans le sens d'amour\nde l'or pour l'or. L'avare sacrifie les autres et lui-même sur l'autel où il place\nson dieu : l'or. Il se perd en cherchant la divinité dans la richesse matérielle,\nde même que le docteur William, dans les Deux étrangers, s'est perdu en\ncherchant la divinité dans la science séparée du seul vrai Dieu, créateur du ciel\net de la terre.\n    Ludovic vit avec sa femme et sa fille qu'il réduit à une vie misérable. Un\njour il se décide à acheter un coffre-fort. 11 y met son trésor, choisit le mot\n« Dieu» comme secret et fait jouer le mécanisme. Le lendemain, quand il\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": "578                                    DURENDAL\n\n\n\nveut ouvrir le coffre, il ne se souvient plus du mot. Il cherche, mais en vain. La\nsignification du conte resplendit, me parait-il, dans ce passage :\n   « L'or, valeur représentative des choses, l'or qui n'est rien sans elles, avait\ndévoré les choses, et s'était fait adorer, indépendamment d'elles, pour lui-\nmême. Ensuite l'or s'était identifié avec le coffre. Ensuite le mot du coffre,\nsans lequel le coffre n'était rien, le mot, valeur représentative de l'or, avait\ndévoré l'or lui-même. L'espèce avait dévoré les substances. Maintenant l'es-\npèce de l'espèce dévorait l'espèce. Dieu avait été d'abord dévoré dans l'âme de\nLudovic par les substances créées, puis les substances par les espèces, puis les\nespèces par le mot qui les représentait, et ce mot était le mot :\n\n                                           DIEU\n\n   \" Dieu était le point de départ et le point d'arrivée. Ludovic qui avait fui\nDieu, cherchait le nom de Dieu et ne le trouvait pas. \"\n   L'idée philosophique, toujours présente et vivement mise en relief dans\nchaque phrase du récit, donne à ces trois contes une puissance singulière. Si\non les envisage plus particulièrement au point de vue de la forme, il me\nsemble que les contes de Hello manquent parfois d'intérêt dans la narration\net la mise en scène : on sent toujours que Hello est plus philosophe que con-\nteur. Le style en est simple, peu imagé, dépourvu des charmes qui, chez\nd'autres conteurs, captivent l'attention. Mais certains états psychologiques\nsont intensément rendus.\n   Lisez, par exemple, dans Ludovic, la scène où l'avare est représenté pour-\nsuivant dans un état d'affolement le mot secret de son coffre-fort, ou bien dans\nCaïn, qu'as-tu fait de ton frère? la scène où le riche qui a refusé secours à\nl'artiste pauvre apparaît en proie à la folie et se voit coupable d'un meurtre\nmatériellement commis (1). Ces deux scènes suffiront à vous prouver que si\nHello a très bien formulé la théorie du pathétique, il a réussi quelquefois à en\nréaliser l'expression.\n                                       *\n                                      * *\n\n   11 est intéressant de remarquer que les pages les plus puissantes de ces\nContes extraordinaires sont consacrées à la peinture de la folie et de rappeler\nque Hello a, dans ses Plateaux de la balance, hautement loué Shakespeare de\nson habileté à mettre la folie sur la scène.\n   Hello commence par observer combien périlleuse est la représentation artis-\ntique de la folie.\n   « La folie, écrit-il, est dangereuse sur la scène, et partout où l'art la repré-\nsente. Elle court deux risques, celui d'être comique et celui d'être arrangée.\nComique! Quel étrange danger, et pourtant il est réel. Telle est la misère de\nla nature humaine que la folie peut être comique, et telle est la nature mysté-\nrieuse du rire qu'il peut côtoyer le désespoir.\n\n\n (1) Contes extraordinaires, pp 36 à 40 et 190 à 192.\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "                        L'ART     D'APRÈS ERNEST            HELLO               579\n\n     » L'extravagance la plus lugubre peut produire le rire chez l'auditeur dans\n l'art et dans la vie réelle, et même chez l'auditeur désolé; car le rire n'est pas\ndu tout le compagnon de la joie; il se produit toutes les Ibis que la série natu-\n relle des relations se brise, lors même que cette brisure est désolante. Quand\n la relation reprend ses droits et se fait sentir de nouveau, les larmes inter-\n viennent.\n     » Aussi, le rire et les larmes peuvent coexister, quand l'affection, le souvenir,\n la réflexion, la tendresse font revivre les idées et les choses, les relations que la\n folie brise au même moment.\n     » L'homme peut rire, parce que le fou a oublié la relation des idées et des\n choses. Il peut pleurer au même moment, parce qu'entre le fou et lui la rela-\n tion existe et se fait sentir. Il peut rire, parce que les choses sont brisées. Il\n peut pleurer au même moment, parce que les personnes restent unies, et le\n lien des âmes peut être d'autant plus sensible que la rupture est faite entre les\n intelligences. Et néanmoins, quand la folie entre dans le domaine de l'art, le\n rire serait fatal aux intentions du poète. Si, pour l'éviter, il arrange à dessein\n une folie théâtrale, c'est la terreur qui fait défaut, parce que la nature n'est plus\n là. Ici, comme partout, nous retrouvons dans l'art la loi qui lui interdit l'imi-\n tation, la reproduction, et qui lui ordonne la création. Le poète qui ose mettre\n en scène un fou, s'oblige à chercher et à trouver dans le monde idéal, et non\n pas dans le monde réel, quelque chose qui ressemble à une folie typique. Il\n s'oblige à être terrible sans affectation, et absurde sans plaisanterie.\n     » Il s'oblige à rencontrer toujours des extravagances naturelles, redoutables,\n vraisemblables et sérieuses. Il s'interdit cette immixtion de l'élément comique\n au milieu des angoisses humaines, immixtion dont le romantisme avait voulu\n faire une loi. S'il heurtait contre cet écueil, il rencontrerait le fou officiel, le\nfou du roi, le bouffon de cour. Il s'interdit en même temps la raideur et\n l'emphase qui peuvent résulter d'une excitation continuellement sérieuse. Il\n est dans une des attitudes les plus difficiles à garder.\n     » Le problème est compliqué! Shakespeare l'a résolu.\n     » La folie du roi Lear est dramatique, à cause de l'idée fixe et du sentiment\n réel, qui persistent dans le délire.\n     » Voilà le secret, voilà la solution. La folie vague, purement physique et qui\n  réclame seulement le médecin, est absurde et rien autre chose. Mais la folie\n  qui a sa cause dans l'âme peut trouver dans l'idée fixe qui l'a produite des\n  secrets singuliers, des enseignements ou des terreurs d'un genre à part.\n     » La folie peut alors devenir le moyen le plus énergique pour mettre au\n  dehors les fureurs de la nature humaine qui, dans l'état raisonnable, sont\n  toujours voilées par quelque chose (1). »\n     Hello a résolu le problème à l'imitation de Shakespeare. Son « Avare » et\n  son « Cain » sont fous d'une folie qui a sa cause dans le désordre moral, et\n  c'est ce qui fait à la fois et le pathétique profond et la portée philosophique de\n  ces deux contes.\n                                           * *\n\n  (1) Les plateaux de la balance : Les préjugés, pp. 151 et suiv.\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": "580                                DURENDAL\n\n\n    Tels sont les meilleurs contes de Hello.\n    Si l'on voulait indiquer dans la littérature moderne un conteur dont les\nœuvres — les mieux inspirées du moins — sont intimement parentes de celles\nde Hello au point de vue de la conception, tout en étant de beaucoup supé-\n rieures sous le rapport de la forme artistique, je crois qu'on le trouverait en\nVilliers de l'Isle-Adam. Doué à un haut degré des qualités du narrateur et du\nmetteur en scène, maniant une prose magnifique comme une pourpre traî-\n nante, il a donné quelques chefs-d'œuvre de contes symboliques, au sens où\nl'entendait Hello. Sans doute certains de ses récits appellent des réserves\nquant à la moralité, il y en a plusieurs où l'on respire comme une odeur de\nvie de bohème, mais il en est qui sont irréprochables et qui demeureront\nparmi les plus purs joyaux de la littérature française au XIXe siècle.\n    Villiers nous semble avoir donné sa formule du conte dans « l'Elu des\nrêves ». Je voudrais analyser brièvement ce récit pour montrer combien la\nconception de Villiers est semblable à celle de Hello.\n    Villiers met en scène trois jeunes artistes.\n    Ces trois jeunes gens sont en train de fêter un anniversaire dans une\nchambre de garni occupée par l'un d'entre eux... Ils discutent esthétique...\n Et voici que derrière la porte s'élèvent des gémissements. Alors, comme ses\ndeux hôtes veulent aller voir d'où proviennent ces bruits étranges, le poète\nAlexis leur barre la porte en disant : « Ah ! je le pressens et le devine, moi, ce\nqu'il y a derrière cette porte!... Certes, ce doit être tel vieux roi de quelque\nEtat perdu de l'Orient, un dépossédé que les hasards de l'exil et la risée des\ngens du siècle auront conduit en ce taudis. Je songe qu'il est là, trônant sur\nun lit de camp, les yeux pleins de mélancolie et de fureur; auprès de lui git\nquelque sacoche remplie de diamants et d'or et, pensif, étreignant un sceptre\nemporté de nuit, il se laisse indifféremment agoniser. De là, ces profonds sou-\npirs!.... Eh bien! pourquoi troubler sa suprême songerie? Je pense que nous\ndevons respecter sa solitude auguste et visionnaire. Laissez-moi nrendonnir,\nfier d'un tel voisin! C'est là de quoi rêver de beaux rêves... » Les deux autres\nlui rient au nez sur cette envolée lyrique, passent outre et rapportent\nbientôt la nouvelle qu'un vieux mendiant agonise dans la mansarde d'à côté,\npuis ils prennent congé d'Alexis et s'en retournent. Eux partis, Alexis pénètre\ndans le galetas du moribond qui n'est rien moins qu'un chiffonnier enriclr,\nlequel lui fait la singulière déclaration que voici : « Je vous ai entendu. Là...\nje reconnais... votre voix. Vous avez parlé d'un roi, d'un homme exilé... moi\naussi... je suis un songeur... J'ai passé ma vie en rêves!'Vous m'avez fait du\nbien, tout à l'heure... Vous m'avez fourni le dernier! Les rêves!... c'est si\nbeau... mais... en errant par les rues, toutes les nuits, dans une capitale...\non trouve parfois... de quoi presque les réaliser!... L'habitude seule fait qu'on\ndédaigne... cela! — Pourtant, si l'on est sobre, attentif, bon placeur de trou-\nvailles... on devient riche avec les années! Regardez!\n    \" Et d'un pénible effort, du bout de son crochet tranchant, qui semble\nrayonner comme un sceptre entre ses phalanges décharnées, il fendit la toile\nde son grabat. Des billets, en liasses pressées, des pierreries, des rouleaux d'or\napparurent... »\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "                        L'ART D'APRÈS ERNEST HELLO                            58l\n\n\n   Et le vieux chand d'habits institue le jeune poète son héritier.\n   a Continuez vos rêves, lui dit-il; moi, je m'éveille. » Cependant qu'Alexis s'en\nva habiter un palais des Mille et une Nuits, ses deux amis continuent leur vie\nd'esthéticiens à Paris, s'efforçant, à coups de théories, de démontrer « qu'il faut\ntoujours voiries choses... TELLES QU'ELLES SONT (1). »\n   Quelle est la signification de ce conte, sinon que l'art ne doit pas se borner\nà représenter les apparences, mais bien découvrir et exprimer ce qui se dérobe\nderrière elles. Le sens du monde qui nous entoure et nous presse demeure trop\nsouvent caché aux yeux inattentifs. L'artiste, lui, doit le poursuivre, le saisir,\nle rendre sensible et rayonnant à tous les yeux. C'est ce qui est au delà de la\nréalité brutale qui vaut la peine d'être mis en valeur dans l'œuvre d'art.\n   N'avais-je pas raison de dire que la conception de Villiers est semblable à\ncelle de Hello? Et ce serait une erreur sans doute de soutenir que tout art rentre\nnécessairement dans cette conception, mais ce que l'on peut affirmer, c'est que\nla conception de Hello et de Villiers représente une des formes les plus élevées\nde l'art.\n\n\n\n\n   Nous avons essayé de recueillir, dans l'œuvre d'Ernest Hello ce qui a trai\nà l'art et d'en faire un ensemble.\n   Et il me semble que deux constatations s'imposent en manière de conclusion.\n   D'une part on doit reconnaître que Hello a eu en matière d'art nombre\nd'idées justes, qu'il a ouvert de multiples aperçus originaux, qu'il a tenté de\nfaçon intéressante et quelquefois heureuse la réalisation de quelques-unes de\nses idées esthétiques.\n   D'autre part on ne peut s'empêcher d'exprimer deux regrets.\n   Tout d'abord il est regrettable que Hello n'ait pas groupé, unifié, systé-\nmatisé ses idées esthétiques. Malheureusement il a agi dans ce domaine\ncomme dans tous les autres domaines; il a émis des idées, sans prendre la\npeine de les lier les unes aux autres : elles apparaissent ainsi comme des\npierres d'attente sur un chantier. A propos de ses physionomies de saints,\nBarbey d'Aurevilly déplorait que Hello n'ait pas eu la patience de concentrer\nses efforts sur un grand tableau d'histoire religieuse.\n   Toute l'œuvre de Hello sourire du manque d'unité et de cohésion. Ses idées\nesthétiques auraient eu incomparablement plus de valeur s'il avait fait, comme\nTaine par exemple, une philosophie de l'art; mais pour en arriver là, il eût\nfallu combler bien des lacunes, relier bien des éléments divers : Hello n'a\njamais pu se plier a ce travail d'organisation.\n   Ensuite, il est regrettable que Hello n'ait pas eu plus de style. Il a quelque-\nfois des trouvailles heureuses, même géniales; mais d'ordinaire son style est\nplutôt terne, manquant de souplesse, encombré de répétitions : Huysmans a\n\n\n\n (1) Nouveaux contes et propos d'au delà.\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "582                              DURENDAL\n\n\n\nreproché au style de Hello « son indigence d'art ». C'est exagéré, mais il y a\ndu vrai.\n   Tout à l'heure, à propos des contes, nous rapprochions Hello de Villiers de\nrisle-Adam. Au point de vue du style, quel abîme entre ces deux écrivains!\nQuel dommage que Hello n'ait pu jeter sur ses idées un stvle opulent à l'égal\nde celui de Villiers !\n   Il n'en reste pas moins vrai que Hello est un grand penseur et qu'il a des\npages qui révèlent un tempérament de grand écrivain.\n\n                                                      GEORGES LEGRAND.\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "                           Les Revues\n\n  — Le Catholique.     Une page exquise de Thomas Braun, sur Francis\nJammes.\n — L'Indépendance. Le fascicule dufortespages de M. Georges Sorel sur la\nMagie moderne.\n   — La Nouvelle revue française remet à sa place le nommé Paul Reboux,\nparodiste et critique littéraire qui s'est permis dans le Journal un abatage\nsans respect de M. Paul Claudel.\n    L'auteur de la Maison de danses et de la Petite Papacoda toisant avec cette\nsuperbe aisance l'auteur de l'Arbre et de Connaissance de l'Est : voilà un\nspectacle extraordinairement bouffon, que nous remercions M. Reboux de\nnous avoir donné. Ce n'est pas la première fois que M. Reboux confesse « un\ninvincible ennui » au contact d'ouvrages qui ne sont point nés sur le boulevard.\nEt nous savons, du reste, que l'atmosphère des salons mondains, des cabinets\nde rédaction et des théâtres à la mode mûrit mal un esprit pour l'appréhension\nde la beauté. Tel un jeune homme, débilité par de chétives nourritures, qui\npuise, chaque matin, dans un « conte » du Journal et d'Excelsior, le suc de\nsa culture et l'élan de son ambition, peut bien se sentir offensé par une vraie\ngrandeur. Enfin, c'est la vertu d'un Mallarmé ou d'un Paul Claudel d'inter-\ndire à certaines intrusions l'accès de leur domaine...\n    — La Revue générale. Dans le numéro de juillet : « L'évolution intellec-\ntuelle et morale de la bourgeoisie belge depuis 1830 », par M. Henry Carton\nde Wiart. De M. Pierre Nothomb, le récit épique et burlesque de « La vie et\n les aventures de Pierre-Joseph Lecharlier ». Le numéro de septembre est assez\n banal. La Revue générale se diminue, croyons-nous, en publiant des poèmes\n comme ceux de Dom Anselme Deprez sur le Jubilé de Dom Gahide :\n\n                     Un moineau franc prit la parole :\n                     M'est avis qu'il faut que l'on rigole,\n                     Dans ma famille on est rieur.\n                     Or, sous sa mine sérieuse\n                     Ce bon père a l'humeur joyeuse :\n                     Je raffole de Dom Prieur...\n\n   11 n'est pas d'élève de rhétorique ou de novice de la Compagnie de Jésus qui\nn'ait rimé des pièces de ce genre pour la tête d'un professeur ou les « grands\nvœux » d'un confrère. Si la Revue générale se met à les publier... Elle se dimi-\nnue aussi, disons-le bien haut, à accepter les chroniques de M. Faguet. Cet\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": " 584                                 DURENDAL\n\n\n\n  insupportable polygraphe (j'ai « la Faguet », me disait dernièrement un jeune\n  homme victime de l'abus des pommes vertes) va-t-il prendre à la Revue géné-\n  rale la place q u ' E u g è n e Gilbert y occupait avec tant de maîtrise? La Revue\n générale y perdrait.\n      L'incompréhension de M. Faguet ne s'est jamais manifestée avec tant d'à-\n  propos que dans u n e page qu'il consacre à la Fosse aux lions d'Emile Bau-\n m a n n , et qu'il termine par cette phrase : « M . B a u m a n n a des commence-\n ments de talent. Il fera très bien le jour où il ne commettra pas l'erreur, si\n fréquente chez les romanciers, de s'intéresser à une histoire sans intérêt. » Il\n est désolant de voir juger d'une façon aussi sotte, dans une revue catholique,\n un des plus beaux livres catholiques de ce temps, celui peut-être où sont posés\n de la façon la plus aiguë les problèmes de la responsabilité, de la douleur et de\n la joie.\n     — La Vie intellectuelle.       Très solennelle et très comique la déclaration de\n M. Georges Rency dans son fascicule de juillet.\n     « U n jeune h o m m e , tout récemment, dans une petite revue, affirmait sans\n rire que mes génuflexions habituelles devant les puissants m ' o n t laissé l'échiné\n toute ployée. Si ce jeune h o m m e , avant d'écrire sottement des énormités de ce\ngenre, voulait se donner la peine de faire une petite enquête auprès de ces\n puissants dont il veut parler, il ne tarderait pas à se convaincre que si j'ai\nbeaucoup demandé pour autrui, je n'ai jamais rien demandé pour moi-même.\nEt parce qu'il est tout de même un peu agaçant de se voir accuser sans cesse\npar ceux que M. Giraud appelait — délicatement — les « poussins des lettres »\nd'un tas de petites vilenies qu'ils ont soin d'ailleurs de ne pas préciser, je les\ndéfie ici de trouver dans ma vie littéraire un acte qui ne soit pas strictement\nprobe et digne. J'ai pu, à u n certain m o m e n t , être trompé, comme bien\nd'autres le furent, par u n haut personnage fécond en promesses et qui deman-\ndait sans cesse à être soutenu dans la presse et dans les revues. Mais j'affirme\nque les campagnes que j'ai conduites en faveur de nos lettres dans le Soir, dans\nl ' A r t moderne, la Meuse, le Samedi, la Vie intellectuelle,     n'ont jamais eu, ni\ncomme but, ni comme résultat, direct ou indirect, le moindre avantage per-\nsonnel. »\n     M. Georges Rency fait précéder ces lignes éloquentes d'une phrase de cir-\nconstance : « La comédie littéraire en Belgique est d'une drôlerie intense. »\nJ'te crois!\n    — Les Marches de l ' E s t . Antoine W a t t e a u , par M. Octave Uzanne.\n    — Dans le Mercure            de France du 1er septembre, ce petit poème de\nM. François Porche :\n\n                    Un grand massif      d'héliotropes\n                    Dans l'ombre du soir, développe\n                    San fort parfum : ne troublez pas\n                    Cette onde embaumée où je plonge,\n                            Ne ridez pas\n                            D'un mot, d'un pas,\n                            Ce lac de songe.\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "                                LES   REVUES                               585\n\n                  Je bâtis, dans l'air, des palais\n                  Qui ont pour dôme le silence,\n                         Je m'y complais.\n                         Je m'y balance.\n\n                  A liez-vous-en, qu attendez-vous ?\n                        Que l'ennui qui m'enivre\n                       Et le mal qui m'est doux,\n                       D'un cœur gai, je les livre\n                  Au vers qui saute au cloche-pied\n                          Sur ce papier?\n\n                  Laissez-moi seul, j'irai m'asseoir\n                  Dans le jardin où Vénus luit,\n                  Et, sur la page d'azur noir\n                  Que vie tendra l'immense nuit,\n                         Là j'écrirai,\n                  Dans le tremblement du délire,\n                         Le poème sacré\n                       Que nul ne pourra lire.\n\n   — L'Amitié de France donne des Propositions sur les Anges, de M. Paul\nClaudel, et un Cantique pour Paul Claudel, par André Mabide de Pon-\ncheville.\n   — Le Monde, anthologie des revues de tous les pays, continue son très\nintéressant début.\n   — Joyeuse. Signalons un charmant poème de Henri Martineau.\n   — Dans la Revue de Belgique qui consacre son numéro d'août à l'exposi-\ntion de Charleroi, un article de M. J. Destrée sur Les arts anciens du Hainaut.\n   — La Phalange. L'avis motivé de M. Gustave Lanson sur la question du\nlatin.\n   — La Jeune Wallonie contient des pages hilarantes de M. van Beneden\n(baron Charles), ornées de photographies documentaires et des vers de\nM. « Godart Léopold ». Nous envoyons le tout au Petit Epicier.\n   — La Revue du temps présent. Des pages bretonnes de Mme Jeanne Perdriel\nVaissière.\n   — La Revue des Français. M. Léon Séché continue à dépouiller les papiers\ndes amies de Lamartine.\n                                                                         X.\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": "                                Çà et là\n\n  POUSSÉE ANORMALE : Boileau n'aimait pas beaucoup l'écrivain qui\n\n                    Sur la scène en un jour renferme des années.\n   Qu'aurait-il dit de notre cher Maurice Barrès, qui dans Au service de l'Alle-\nmagne s'avise de nous présenter en ces termes contradictoires un jeune\nhomme de ses relations, qui le pilota en Lorraine dans l'automne 1902 :\n   « J'ai pu le bien voir, ce grave dépérissement de la Lorraine annexée,\nparce que le beau-frère de mon hôte, un jeune homme de 25 ans, grand\nchauffeur, avait l'obligeance de me promener sur toutes les routes » (p. 12,\néd. Fayard).\n   « Le frère de Mme d'Aoury, M. Pierre Le Sourd, me conduisait lui-même\ndans son automobile. A voir comme il menait vite, n'admettant pas que les\nvoituriers ou les troupeaux le retardassent d'une seconde, on eût cru que ce\njeune homme de 28 ans courait à un plaisir », p. 20.\n   En huit pages, ce phénomène grandit de trois ans au cours de la même\nsaison. Il est vrai qu'il pleuvait énormément! Boileau précité y reconnaîtrait\nle type de ce héros qui\n                   Enfant au premier acte est barbon au dernier.\n\n                                           *\n                                       *       *\n   EUPHÉMISME PROTESTANT : Un Guide pour Sneek et ses environs (Gids voor\nSneek en omstreken) raconte en termes mesurés une petite opération icono-\nclaste intéressant l'église Saint-Martin dans ce bourg frison :\n   « En 1580, après que le clergé eût réussi à en éloigner les divers objets en\nusage pour le culte catholique romain, l'église fut affectée à la religion\nréformée. (De kerk is in 1580, nadat de geestelijkheid te voren daaruit de\nverschillende voorwerpen, in gebruik bij den roomsch-catholieken eeredienst,\nhad kunnen verwijderen voor den hervormden godsdienst in gebruik\ngesteld.) »\n                                        *\n                                       * *\n   L E PRÉSIDENT AUX CHAMPS : M. le Président est en tournée. « Cocher\ndevant, laquais derrière, la calèche de la sous-préfecture l'emporte majes-\ntueusement au concours régional... » Tout comme un sous-préfet, M. Fallières\nvient de faire une balade en prose au pays normand. Le 16 juillet à 9 heures\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "                                 ÇA ET LA                                 587\n\ndu soir, en fin de banquet, à Caen, le Président a récité sa pastorale :\n« Quelle riche variété de cultures! Quelle magnifique étendue de prairies\nsans fin où l'on suit d'un œil agréablement étonné, sur de beaux tapis de\nverdure, au paccage ou au repos, de pesantes bêtes à cornes, fond blanc\ntaché de roux, la fortune de la ferme! On y voit aussi, c'est la gloire de la\nrégion, de superbes chevaux qui seront primés dans nos concours nationaux\net dont la race appréciée du monde entier ne le cède à aucune autre en\nvigueur, en résistance, et en beauté recherchée de la forme. »\n   M. le Président sait à l'occasion fixer un brin du pinceau de Potter à la\nplume de Fénelon, comme nous disait, en sortant, le soiriste du « Phare du\nCalvados. »\n                                      *\n\n  MAETERLINCK, GEORGETTE ET L'ANE : Avouez que vous étiez un peu inquiet.\nAvec ces marchandages franco-allemands, puis cet enlèvement de la Joconde,\non ne savait vraiment plus comment le couple édénique de Saint-Wan-\ndrille passait les grandes chaleurs. On feuilletait en vain la Vie heureuse et\nmême l'Art moderne. C'était à ne plus y tenir.\n   Gomedia illustré du I e r septembre nous tire enfin de ce malaise. Nous y\ntrouvons en deux poses le portrait de Mme Georgette Leblanc et son due Cadichon,\navec un titre et une glose d'une simplicité bien normande. « Dans le portail\nmajestueux de Saint-Wandrille s'encadre la fée dont la grâce ingénieuse rend\nla vie aux ruines de l'antique monastère.\n   » C'est dans le gothique et merveilleux décor de l'abbaye de Saint-Wan-\ndrille, près de Rouen, que M me Georgette Leblanc-Maeterlinck et l'auteur de\nSagesse et Destinée sont retirés loin du monde, entre les murs vénérables où\nflotte encore l'âme torturée de lady Macbeth et qui fut (sic) pour la petite\nMélisande le sombre palais d'Arkel « où l'on ne voit jamais la lumière »...\n   )) Voici la maîtresse du logis et son âne favori qui forment un tableau\nqu'on croirait dû au pinceau d'un Botticelli ou d'un Vinci. Le gracieux\nanimal a la paisible ferveur de celui qui, dans les tableaux des primitifs,\nréchauffe l'Enfant Jésus de son haleine, et l'admirable créatrice de l'Oiseau\nbleu se silhouette avec une pureté de dessin digne du maître florentin. »\n   Tout va bien.\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": "                             LES            LIVRES\n\n\nLITTÉRATURE :\nA propos de : G o d e l i e v e , p r i n c e s s e d e B a h r , roman par le comte\n    DE COMMINGES. — ( P a r i s , Calmann-Lévy.)\n    Connaissez-vous l'écrivain qui s'appelle le comte de Comminges et qui\nsigne parfois Saint-Marce: et qui signa u n e fois Ginko-Biloba? C'est une\ncurieuse figure littéraire.\n    Godelieve, princesse de Bahr, histoire r o m a n e s q u e (et un peu conte de\nfée) ne se rattache à la réalité que par le décor où elle se déploie. M. de\nComminges voyageant en F l a n d r e fut conquis p a r nos vieilles villes; le\nBéguinage de D i x m u d e l'induisit tout particulièrement en tentation litté-\nraire. Il construisit des personnages irréels et très a t t a c h a n t s , il imagina une\nfable invraisemblable et c h a r m a n t e , il sema de vives couleurs les plates-\nb a n d e s de son livre. L'air flamand passe entre ces fictions créées par un\nFrançais du S u d . (N'avons-nous point, par réciprocité, la passion des\npaysages méridionaux?) E n somme cette Godelieve, princesse de Bahr,\nva plus loin que le simple délassement littéraire; son mysticisme n'est pas\ntrop de c o m m a n d e et ce que l'on trouvera particulièrement attachant\nici vient de cette sensibilité latine, toute en n u a n c e s et en lignes précises,\nqui s'émeut devant les tableaux flamands aux couleurs si franches, mais aux\ncontours si vaporeux sous notre ciel h u m i d e et changeant.\n   Comminges est u n artiste sollicité p a r des curiosités qui s'opposent les\nunes aux a u t r e s . L ' a n n é e dernière, il nous donnait u n e Aventurine, sous la\nsignature de Saint-Marcet, faisant p e n d a n t en quelque sorte au Voluptueux\nVoyage ou les Pèlerines de Venise que publia jadis le Mercure. Aucun de nous\nn'a oublié ce Voluptueux Voyage. E d m o n d P i c a r d nous racontait un jour qu'il\nen distribua des exemplaires à ses meilleurs amis, voulant que tous profi-\ntassent de cette fête littéraire. Il ignorait d'ailleurs quel écrivain se cachait\nderrière la mystérieuse signature : Ginko-Biloba... C'étaient les aventures\npiquantes de deux Parisiennes sur les bords de l'Adriatique. La première\nde ces aimables jeunes femmes portait le n o m significatif d'Avertie. Tout\nnerfs, tout esprit, d'autres fois tout sensualisme le long d u Voyage, irrévéren-\ncieuse à souhait et pourtant vibrante devant la Beauté, elle était accompagnée\nde la comtesse F l o c h e (la seconde Parisienne) ; plutôt p i n g r e et mollasse, un\ntantinet bourgeoise, celle-ci offrait des contrastes réussis avec la fringante\nAvertie. L'amour fut d u voyage. Il fallait u n e certaine dose de philosophie\nau mari d'Avertie, pour l'envoyer tout là-bas, et réduite à ses seuls moyens\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "                                 LES   LIVRES                               589\n\n de défense, dans cette voluptueuse Venise, sous prétexte que l'habitude\n émoussait leur amour et qu'Avertie lui reviendrait parée d'un éclat inconnu\n (les murs de Venise reflètent tant de gloire qu'on en rapporte toujours\nquelque chose). Ce mari espérait donc une Avertie renouvelée dans son\ncorps et son esprit. Il s'en fallut de peu qu'un jeune Anglais, à la bouche\n fraîche, au torse harmonieux et fort, imprégné d'un parfum de vétiver,\n n'ajoutât sa propre expérience à l'action des vieilles pierres. Tout fut bien\nqui finit bien. Avertie revint tomber, frémissante, dans les bras du bien-\naimé légitime, après avoir côtoyé le danger et une foule de chefs-d'œuvre. Le\n ton de ce petit ouvrage nous parut extrêmement original, et d'une vivacité\n qui n'allait jamais jusqu'au bout de la situation risquée. C'était fringant,\n papillottant, neuf, et aucunement ad usum Delphini. Ceci soit dit afin de pré-\n venir le lecteur prudent.\n     Le comte de Comminges, avant ces fantaisies alertes, nous avait donné\n Une demi-carrière et l'Election sentimentale, des romans que l'on dirait vécus.\n Une demi-carrière offre un tableau de la vie militaire; il doit son titre à la déci-\n sion que prend le principal acteur du livre de quitter l'armée, pour aller\nfaire de la politique au pays natal. Le récit de cette campagne électorale se\n développe dans l'Election sentimentale.\n    On admire dans Une demi-carrière de très fortes qualités d'observation. Je\n m'étonne que ces pages n'aient pas eu plus de retentissement, c'était vrai-\nment un roman bien composé et accessible à tous les esprits. Nous y cou-\n doyions des êtres, dont pas un, semble-t-il, n'a été imaginé de pied en cap\n par l'écrivain. L'impression de réalité, de vérité est flagrante; la grandeur et\n la servitude militaire nous valent des peintures tour à tour ironiques, amu-\nsantes, émouvantes. On sent que la critique a comme excuse beaucoup\nd'amour, et néanmoins Hervé de Péguilhan, lieutenant de dragons, aban-\ndonne à 30 ans la carrière militaire, espérant, dans la mêlée sociale, servir\nplus utilement son pays et ses frères. Et puis remplir le métier d'agent de\npolice ou de gendarme — à quoi se réduit de plus en plus le rôle de l'armée\n— répugnait à ce gentilhomme.\n    Le voilà de retour chez lui, et c'est l'Election sentimentale, mais cette fois le\ncandidat s'appelle Bertrand de Vervins, tout en continuant pour le lecteur la\npersonnalité de Péguilhan. M. de Comminges a-t-il vraiment passé par les\npéripéties d'une campagne électorale dans son pays natal, ces Pyrénées, voi-\nsines de Tarbes? Question indiscrète sans doute, mais qui poursuit pendant\nla lecture. Les paysages que dominent de nobles montagnes, ce mélange\nd'Espagne et de France, les mœurs locales, la figure du politicien rival, Briou-\nlat, affreux arriviste rouge, quel ensemble savoureux, et, encore une fois,\nquelle atmosphère de réalité nous respirons dans ce livre ! Ses meilleures par-\nties sont dans la représentation collective d'hommes et de choses. Le côté\nsentimental du roman ne s'équilibre pas avec l'intérêt qui se dégage de l'élec-\ntion proprement dite. Les peines de cœur et les consolations de Vervins nous\nintéressent moins que toute cette racaille qui fit si pittoresquement triompher\nBrioulat...\n    Je n'ai pas lu les Aventures amoureuses de Jean de Saint-Lary, signées Saint-\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "590                               DURENDAL\n\n\n\n Marcet; par contre, j'ai parcouru sans grand intérêt la Comtesse Panier, roman\nd'amour qui se passe dans un Compiègne tout luisant, tout requinqué sous le\ntroisième empire. L'empereur habite le château, on est en 1920... Les jolies\nfemmes, les chevaux — et l'auteur a une compétence hippique remarquable —\nsont agréablement louanges dans ces pages légères.\n   M. de Comminges nous avait annoncé un Stendhal, homme de cheval, ce fut\nle Voluptueux voyage qui remplaça ce livre. On voit que les « manières » de\nM. de Comminges ne se ressemblent guère, ni quant au fond, ni quant à la\nforme. Son écriture et ses goûts vont à la diversité. Ceux qui recherchent,\ndans l'immense production contemporaine, un écrivain original encore à\nl'écart du grand public, nous sauront gré de leur avoir signalé cette pitto-\nresque trinité : Comminges-Saint-Marcet-Ginko-Biloba.\n   Et pour être complet nous ajouterons que l'écrivain a fait paraître récem-\nment des Souvenirs d'enfance et de régiment dus à la plume de son père qui fut\nun brillant officier du second empire. On y constate que les qualités natu-\nrelles du style sont une tradition de famille. Aucun apprêt dans ce journal,\net il est d'un vif intérêt.\n   Les lettrés se souviendront peut-être de Jean Roanne qui publia dans la\nRevue Blanche : Récit sans ruse et Marie de Garnison. Plus tard, dans le Mercure,\nun Voyage en Espagne. Jean Roanne, c'était la sœur du comte de Comminges.\nSes pages sont à relire.\n                                                                          V.\n\n\nV i e s a g r e s t e s , par D.-J. D E BOUCK. — (Bruxelles, Vromant.)\n   Un jeune, un tout jeune écrivain me demande une préface à ce petit livre\ndu plus communiant lyrisme. Il a cette éclatante joie de l'âge et du talent\ndevant les choses éternelles qui s'adressent aux sens par leur beauté exté-\nrieure et veulent notre cœur pour leur signification profonde. Je désire\noublier mes préférences, mes craintes et mes amours, et me mettre à la place\nde ce jeune écrivain, éloigné de ses chères campagnes, pris dans le mouvement\ntumultueux des villes et dont l'affection reste fidèle à sa Hesbaye natale. Cet\nexilé des espaces agrestes subit tous les chocs de la modernité, toutes les\nexpériences et les réalisations du génie actuel et lorsque son inspiration\nrevient aux sources originelles, elle conserve les reflets du voyage, elle mêle\nau premier cri du poète (et depuis les commencements le délire sacré est\npareil à ce qu'il a toujours été), elle mêle au cri spontané de poésie les rap-\npels du spectacle quotidien de notre âge. Jadis nous retournions en arrière,\net les mythologies nous octroyaient leurs grâces nobles et surannées.\n   M. D.-J. De Bouck ne craint pas d'évoquer, dans la Lune au Jardin, une\nbrise vagabonde et menteuse qui « téléphone » par les fils tendus du silence...\nD'autres notes imprévues résonnent parmi ces pages. Dans leur matière\nriche et touffue, un tour ironique surprend et peut-être déconcerte au milieu\nd'une large envolée, d'un essor en plein ciel. Soucieux d'être véridique,\nl'auteur ne recule pas devant une comparaison qui amoindrit l'effet littéraire;\nc'est assez dire que l'artifice lui répugne et que ses dévotions vont à la sincé-\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "                                   LES    LIVRES                                   591\n\nrite toute n u e et toute belle. Cependant, pour les amateurs d'une pâte litté-\nraire qui se soupèse, que l'on h u m e , qui est d'un travail attirant et solide, et\ndont la saveur se perçoit entre tant d'autres parfums ou odeurs, combien de\nsurprises les transporteront d'aise.\n   Et j'attends trop de signaler nettement l'accent original de ces pièces rus-\ntiques, cette caractéristique étrange : une manière de personnaliser le pay-\nsage, d'animer les inanimés, de donner l'apparence et l'intimité d'être vivants\nà la meule, à la route, aux c h a m p s , aux nuages, à la chaumière loqueteuse le\nlong du chemin et qui titube comme un paysan revenu de la ville, à cette\nadmirable Auberge, tour à tour gouge et meurtrière, derrière ses fenêtres qui\nluisent de désir rouge. Des rapprochements extraordinaires transposent n o s\nsensations abstraites d a n s le domaine des choses tangibles; on goûte ici u n\nmélange de vérité et de songe, d'esprit et de matière, avec des heurts, avec\ndes hardiesses grinçantes, mais le point de départ d'une émotion soudaine,\nd'un voyage a u delà des regards rachète, n'est-ce pas? ces froissements pas-\nsagers.\n   « Quand j'ajouterai que l'imagination de vos paysages « humanisés » va\nde pair avec des dons d'observation toujours en éveil, j ' a u r a i répondu, mon\ncher De Bouck, à votre désir de me voir recommander au public lettré ce\npetit livre, si curieux et déjà si ferme. »                    GEORGES VIRRÈS.\n\n\nLe M o u l i n   sur   l a S o u f r o i d e , p a r MARGUERITE REGNAUD. — ( P a r i s ,\n   Grasset).\n   Voici encore un roman honnête et bien écrit que nous sommes heureux de\nrecommander aux amis de la littérature saine et en même temps sérieuse.\n   Rarement l'idée maîtresse d'un roman a été aussi fermement conduite d'un\nbout à l'autre de l'histoire q u e dans celui-ci. Cette idée c'est celle du dépit\nd'une femme q u i , rebutée p a r un h o m m e de rang social plus élevé qu'elle\nrêvait d'épouser, se marie p a r calcul avec u n meunier dont la richesse lui\npermettra de s'élever un jour et de faire du fils qu'elle espère, u n h o m m e dis-\ntingué qui servira à sa vengeance.\n   Mais elle n'a pas q u ' u n fils. P o u r son malheur deux filles lui arrivent par\nsurcroît. Résolue de sacrifier celles-ci en les empêchant de se marier, elle\nréserve à la fois tout s o n amour et toute sa fortune à son fils, à l'insu de\ncelui-ci. C'est a u point qu'une de ses filles, enfant d'élite, ayant tous les\ncharmes de son sexe, souffrant horriblement du dédain q u e sa mère lui\ntémoigne, s'étant éprise d'un jeune homme tout à fait idéal et qui l'aime aussi\net brûlant d u désir de sortir de l'enfer qu'est pour elle la vie c o m m u n e avec\nune mère dénaturée, est sacrifiée brutalement par celle-ci, au moment où\nson rêve allait se réaliser. Elle en devient folle. L e fils retenu par ses études\nau loin dans u n e université n'est pas prévenu de la folie de sa sœur qu'il\naimait. I1 l'apprend brusquement à son retour et reproche cruellement à sa\nmère d'être la cause d u malheur de sa fille. Apprenant q u e c'est pour lui\nqu'elle a sacrifié sa sœur, il refuse avec indignation de jouir d e ces préfé-\nrences qu'il trouve odieuses, s'enfuit de la maison paternelle et, pour expier\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": "592                               %\n                                      DURENDAL\n\n\n\n en quelque sorte le crime de sa mère, il s'engage dans l'armée française au\n moment de la guerre contre l'Allemagne. Sa mère affolée le poursuit jusque\nsur le champ de bataille, espérant voir une dernière fois son fils avant sa\nmort, s'il doit mourir, pour en solliciter le pardon de la faute qu'il lui a si\namèrement reprochée. De son fils elle ne trouve que le cadavre. Et en\nrentrant au pays, la mort et le désespoir dans l'âme, elle y assiste, par surcroît\nde châtiment, à la destruction de son moulin incendié par les Prussiens qui\nont passé par là en son absence. Dans les cendres de l'incendie éteint elle\nretrouva aussi celles de sa fille que la folie y avait retenue prisonnière!\n   Toute cette histoire tragique est admirablement racontée en un style\nsimple mais magnifique et qui se soutient tout le long du récit.\n   Il y a des pages charmantes de délicatesse et de finesse dans ce livre,\nentr'autres cette description de l'éveil de l'amour dans l'àme d'une jeune fille :\n   « Quelle page d'amour s'irrise de couleurs plus tendres, se parfume de\nsenteurs plus délicates, se pare d'un charme plus mystérieux et plus frais que\nla première?\n   » D'autres sont plus savoureuses, plus éclatantes et plus riches; nulle n'a ce\nton de pastel, ce frissonnement d'aurore, ce sourire d'éveil, timide, tremblant\net chaste, au bord duquel scintille une larme d'émoi comme une goutte de\nrosée matinale... Anne avait oublié toutes les rêveries romanesques dont son\nesprit s'était nourri, mais qui l'avaient préparée aux émotions excessives,\npour vivre la première page du roman de son cœur; cette page était faite de\nrien, quelques mots envolés par-dessus la rivière, un sourire, une fleur...\nMais tout l'art des réalistes n'empêchera pas que ce « rien » ne soit l'àme de\nl'amour, l'essence de la tendresse, le lien fragile et charmant qu'un souffle\npeut briser, mais qui d'autres fois plus résistant que la chaîne des réalités,\ntisse autour des cœurs la toile invisible et ténue que l'oubli n'entamera\njamais. »\n   Lisez ce roman, il est beau, il est bien écrit, il est solidement construit, il\nest conçu dans la note idéaliste que nous aimons et la pensée chrétienne s'y\naffirme plus d'une fois.                                                 H. M.\n\n\nJ u s t e L o b e l A l s a c i e n , par ANDRÉ LICHTENBERGER. — (Paris, Plon.)\nLe petit TOI, par le même (idem).\n   Pacifiste fougueux, au point de prêcher le renoncement définitif de la\nFrance à tout droit sur l'Alsace et la Lorraine, pour le bien de la paix uni-\nverselle, au commencement de cette histoire, Juste Lobel, le héros du\nroman est belliqueux exaspéré et partisan d'un renforcement formidable\nde l'armée française en vue de la reprise des provinces conquises par\nl'ennemi, à la fin du récit. Celui-ci s'ouvre par un Congrès pour la paix\net finit par la guerre, non pas entre deux peuples, mais entre deux hommes,\nc'est-à-dire par un duel entre un Français et un Prussien.\n   Ce livre étrange n'est pas un des meilleurs de l'auteur. Ecrit par Lichten-\nberger il ne saurait être quelconque. I1 contient notamment de jolies descrip-\ntions de paysages.\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "                                     LES   LIVRES                                  593\n\n    Mais les belles pages de l'auteur restent celles qui lui ont été inspirées par\nl'observation psychologique de l'enfance sous tous ses aspects, et sous ce\nrapport une des plus ravissantes histoires enfantines de Lichtenberger est\ncertes : Le petit roi, le dernier né des romans consacrés à l'enfance par ce litté-\nrateur si intéressant q u a n d il reste dans le cycle des sujets qui conviennent\nà sa plume. Elle est exquise cette histoire du gosse royal, à qui des magis-\nters officiels et solennels sont contraints d'apprendre le métier de roi, alors\nqu'il ne d e m a n d e r a i t lui qu'à jouer comme tous les gamins de son âge. Car\non ne cesse pas d'être enfant parce qu'on est roi avant l'âge. E t notre petit\nroi, tout en se soumettant, à certaines heures, à la corvée du décorum factice\net fastidieux des cours, q u a n d il le faut absolument, le fait bien voir à ses\nprofesseurs ès-sciences royales, à d'autres heures. C'est ce qui fait le charme\nde cet adorable petit r o m a n .\n                                                                           H . M.\n\n\nLe Tragedie, gl' inni sacri, le odi di Alessandro Man-\n  Z o n i , a cura di M I C H È L E SCHERILLO. — (Biblioteca classica Hoepliana.)\nL a D i v i n a C o m m e d i a di DANTE ALIGHIERI, con postillo e cenni intro-\n  duttivi del prof. R . FORNACIARI. — (Ediz. minuscola.)\nR i s o r g i m e n t O i t a l i a n o : Memorie di Angelo Bargoni ( 1829-1902), a cura\n  del dott. A T T I L I O BARGONI.\nG.-B. Marchesi : Aracne,               Diario mistico di un' anima errabonda. —\n   (Ulrico H o e p l i , M i l a n o )\n   Nous avons sous les yeux u n e petite brochure fort intéressante qui contient\nun discours p r o n o n c é ou, pour user de termes moins solennels, des paroles\ndites par un écrivain italien, M. Adolfo P a d o v a n , au cours d'une séance de\nl'Université populaire de Milan, en juillet dernier. Ces paroles furent con-\nsacrées à célébrer l'activité et l'initiative dans tous les domaines de la science,\nde l'histoire et de la littérature, de la grande maison d'édition Hoepli, de\nMilan, et à montrer l'action indéfiniment bienfaisante, au point de vue de la\nculture intellectuelle du pays, d'une entreprise de librairie dirigée avec la\nhauteur d'esprit et l'abnégation qui caractérisent M. Ulrico Hoepli.\n   On sait la réputation mondiale que le grand éditeur s'est acquise par ses\ngrandes publications d'art, par le luxe dont il a entouré les travaux des\nMolmenti, des Venturi, etc., notamment la vaste Storia dell' Arte italiana, de ce\ndernier, du septième volume de laquelle nous entretiendrons bientôt nos\nlecteurs. Mais, à côté des œuvres de cette catégorie, il ne cesse pas d'en faire\nparaître d'autres qui s'adressent, les unes, au public cultivé; les autres, au\npublic populaire, avide de publications sérieuses, substantielles et à bon\nmarché. C'est ainsi q u e , ces derniers jours, la maison Hoepli publiait à la\nfois un volume de sa Bibliothèque classique, contenant les tragédies, les hymnes\net les odes de Manzoni et un charmant volume de sa collection minuscule :\nla Divine Comédie, excellentes éditions établies avec une critique irréprochable\npar MM. Scherillo et Fornaciari. En même temps, la collection historique de\nla maison s'enrichissait des curieux mémoires d'Angelo Bargoni, de Crémone,\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "594                                          DURENDAL\n\n\n\nsouvenirs rédigés par son fils et où il a fait pieusement le récit de la vie du\nvieux révolutionnaire, qui, après avoir combattu et souffert pour l'indépen-\ndance et l'unité italienne, joua un rôle considérable dans l'organisation poli-\ntique du jeune r o y a u m e . Aracne, qui paraissait simultanément, n'est pas du\npassé, mais du présent. C'est le carnet de notes de voyages — voyages dans\nle m o n d e et voyages dans sa pensée — d'un jeune esprit, tantôt sceptique,\ntantôt sentimental, pour lequel la vie est, selon les heures, enthousiasme ou\nanalyse. L ' a u t e u r de ces pages avait imaginé de les présenter c o m m e l'œuvre\nposthume d'un sien ami et un sort malheureux voulut qu'il m o u r u t lui-même\navant d'avoir achevé la correction des épreuves de son livre.\n                                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nPUBLICATIONS DART :\n\nH i s t o i r e g é n é r a l e d e l ' a r t : France, par M. L o u i s HOURTICQ\n   (Collection illustrée : Ars Una). — ( P a r i s , H a c h e t t e . )\n    « P e r s o n n e ne serait embarrassé pour dire à quelle é p o q u e les arts de\nGrèce, d'Italie, d ' E s p a g n e , d'Angleterre ou de F r a n d r e ont eu leur « âge d'or» ;\nen F r a n c e , on ne saurait choisir sans regret : depuis Philippe-Auguste\njusqu'à nos j o u r s , c h a q u e siècle aurait ses p a r t i s a n s . . . E n F r a n c e , l'art ne\ns'est point, comme en d'autres pays, épanoui avec cette exubérance momen-\ntanée qui manifeste pleinement la vitalité de la plante h u m a i n e en l'épuisant.\nIl révèle moins un type ethnique i m m u a b l e que les formes changeantes de\nla société. S'il n'y eut pas toujours une Ecole française, c'est-à-dire une grande\nfamille d'artistes et une sorte de parenté matérielle fondée sur la communauté\ndes procédés, il y eut toujours un style français, c'est-à-dire une ressemblance\nmorale entre des œuvres inspirées par u n m ê m e goût collectif. » Ainsi parle\nM. H o u r t i c q dans l'Introduction de ce volume r e m a r q u a b l e , dont la matière\nmerveilleusement a b o n d a n t e s'ordonne avec u n e méthode et une clarté\npleines d'attrait.\n    Rien de plus juste que ces considérations. L a F r a n c e , qui a beaucoup\nd o n n é au m o n d e d a n s la pensée et d a n s l'art, en a aussi beaucoup reçu. Pour\nne parler que de la peinture, on trouve à chaque siècle de son histoire,\ndu XVe au XIXe, la trace de l'action et de l'œuvre des maîtres flamands; à\npartir du XVIe, on trouve en même temps l'influence grandissante de l'art\nitalien et d u classicisme h u m a n i s t e . Mais les œuvres françaises créées sous\nces impulsions ne révèlent rien de l'espèce d'effervescence de la couleur\nou du rythme qui caractérisent les grandes œuvres flamandes ou italiennes.\nDans ce domaine de l'art, comme tous les autres, l'inspiration des maîtres\nfrançais est dominée p a r un sentiment qui leur appartient en propre et les\ncaractérise à toutes les époques, le sentiment de la mesure. Ils obéissent au\ngoût délicat, inné chez eux et perfectionné par la société, qui les met en\ndéfiance de toute expression trop a c c e n t u é e ; ils craignent l'exagération ou\nce qui leur paraît tel, comme u n ridicule. E t il semble bien que, si différentes\nque soient les tendances et les idées des admirables sculpteurs des XIIIe et\nXIVe siècles et des maîtres de la période classique, on puisse marquer chez les\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "                                      LES   LIVRES                                     595\n\nuns et chez les autres, en les comparant aux artistes étrangers contemporains,\nl'action constante de ce génie modérateur, épris de clarté, de précision\nfine, de raison pénétrante plutôt que de puissance et d'éclat. Et c'est là u n e\ngrande beauté, toute française, qui impressionne tout ensemble dans la\nsensation et d a n s l'intelligence, qui émeut et qui éclaire...\n                                                                     ARNOLD G O F F I N .\n\n\nT e n i e r s , par M. ROGER PEYRE (Collection des Grands Artistes). Un vol. ill-\n   (Paris, L a u r e n s . )\n   David Teniers est le plus réputé de ces petits maîtres flamands que quelque\nhomme d'académie qualifia, jadis, de « drôles », apparemment parce qu'il\ntrouvait singulier et comique que des artistes eussent pu consacrer leur talent\nà reproduire des choses et des gens vulgaires, des scènes, dénuées de tout\nattrait à ses y e u x , de la vie populaire.\n   Teniers n'a certainement ni la puissance du vieux Brueghel, ni l'àpreté\nd'Adrien B r o u w e r ; si attentif qu'il soit à la réalité, à la nature, il semble, la\nplupart du temps, qu'il arrange un peu, qu'il adoucisse et s'efforce de donner\nun aspect aimable aux êtres qu'il observe comme aux paysages qu'il rend.\nCe n'est pas à dire qu'il idéalisait, d'ailleurs. Il avait la vision gaie et néces-\nsairement assez superficielle. D'où, comme le remarque fort bien l'auteur de\ncette intéressante m o n o g r a p h i e , l'absence totale d'émotion dans l'œuvre\nénorme de l'artiste. Merveilleux peintre, du reste, peintre uniquement\npeintre, d'une finesse de touche et d'une habileté incomparables, et dont les\nouvrages, s'ils ne s'imposent pas à la pensée ou au sentiment, ne cesseront\njamais d'amuser ou de plaire par leur grâce pittoresque et leur bonhomie\nlégèrement n a r q u o i s e . . . M. Roger Peyre définit avec bonheur l'art du maître,\nl'importance et la diversité de son œuvre et l'influence durable qu'elle a\nexercée en F r a n c e — sur W a t t e a u et C h a r d i n , par exemple — et en Belgique.\n                                                                    ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL'orfèvrerie religieuse en Belgique, par les abbés L. et F.\n   CROOY. U n vol. ill. — (Bruxelles, Vromant et Cie.)\nLes orfèvreries anciennes conservées au Trésor de Hal,\n   par l'abbé FERNAND CROOY. U n vol. album ill. — (Bruxelles, Librairie\n   d'art et d'histoire Van Oest et C ie .)\n  On a admiré avec raison, lors des grandes expositions d'art ancien, orga-\nnisées en ces dernières années, les nombreuses et magnifiques pièces d'orfè-\nvrerie exécutées dans nos provinces qui y avaient été rassemblées. Mais\nforcément, cette admiration devait rester, en quelque sorte, un peu hasar-\ndeuse, faute de précisions et de renseignements propres à guider son\nchoix, à lui donner le discernement des temps et des écoles, à lui permettre\nde discerner avec facilité les phases de l'évolution esthétique qui s'est produite\ndans ce d o m a i n e artistique comme dans tous les autres. En effet, les auteurs\nle constatent dans l'Introduction à leur excellent livre sur l'Orfèvrerie reli-\ngieuses en Belgique, a u c u n ouvrage n'existait, jusqu'à présent, qui permit de se\nfaire une idée d'ensemble de la matière.\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "596                                    DURENDAL\n\n\n    Les abbés Crooy n'ont pas hésité à entreprendre u n véritable voyage\nd'exploration d a n s un millier d'églises pour réunir les éléments d'informa-\ntion ou d'étude destinés à leur permettre d'élaborer le travail que la librairie\nVromant vient de publier. Ce travail est divisé en deux parties : la première\nest consacrée à la définition et à l'identification des poinçons — poinçons\ndes villes; poinçons de d é c a n a t ; poinçons individuels — qui, comme on\nsait, servaient à m a r q u e r les pièces d'orfèvrerie et permettent, en général,\nde reconnaître le lieu de fabrication de celles-ci, l'année de leur exécution et,\nparfois, le nom de l'orfèvre des m a i n s duquel elles sont sorties. L a seconde\ns'occupe des œuvres au point de vue des formes et de la décoration et nous\nfait assister à la transformation, plus lente que dans les autres branches de\nl'art, qui — entre 1550 et 1650 — a modifié complètement le style de notre\norfèvrerie religieuse, sous l'influence de la Renaissance classique.\n   On lira avec g r a n d intérêt ce travail plein de méthode et soigneusement\nd o c u m e n t é , de même que la savante m o n o g r a p h i e , ornée de reproductions\nirréprochables, dans laquelle M . l'abbé F . Crooy étudie les beaux ouvrages\nd'orfèvrerie — ostensoirs offerts par L o u i s XI ou par H e n r i V I I I ; reli-\nq u a i r e s ; c o u r o n n e de la Vierge; tabernacle, etc. — conservés d a n s le trésor\nde Notre-Dame de H a l et qui ne constituent, d'ailleurs, q u ' u n e très petite\npartie des richesses possédées jadis par ce sanctuaire r é p u t é .\n                                                                                   A . G.\n\nL ' a r t c h r é t i e n , livraisons V à V I I I . (Bruxelles, Van Oest.) — Une\n   trentaine de reproductions choisies parmi les peintures religieuses les plus\n   belles et les plus célèbres de toutes les écoles du XIVe au XVIIe siècle. Nous\n   citerons particulièrement au n o m b r e de celles qui enrichissent ces\n   livraisons :\n   GIOTTO : Saint François d'Assise recevant les stigmates (Louvre).\n   ID. (école de) : Deux Apôtres (National Gallery).\n   PISANELLO (?) : Adoration des Mages (Kaiser F r i e d r i c h M u s e u m , Berlin).\n   BOTTICELLI : La Vierge, l'EnJant et saint Jean (Louvre).\n   D. GHIRLANDAIO : La Visitation ( L o u v r e ) .\n   L E PÉRUGIN : Saint Bernard (S. Maria Maddalena de' Pazzi (Florence).\n   Giov. BELLINI : L e Sommeil de Jésus (National Gallery).\n   LÉONARD DE VINCI (?) : Résurrection du Christ (Kaiser F r i e d r i c h Museum,\nBerlin).\n   RAPHAËL : La Vierge de François Ier (Louvre) et la Vierge, l'Enfant et saint\nJean (Kaiser Friedrich M u s e u m , Berlin).\n   VAN EYCK : L e Triomphe de l'Eglise (Prado) et les Pèlerins (volet du polyp-\ntique de l'Agneau) (Kaiser Friedrich Museum, Berlin).\n   VAN DER WEYDEN : L'Eucharistie (Musée d'Anvers) et le Crucifiement (Prado);\nla Mise au tombeau (National Gallery).\n   MEMLING : L'Adoration des Mages (hôpital Saint-Jean, Bruges).\n   VAN CONINXLOO : L a Légende de sainte Anne (Musée de Bruxelles).\n   GEERTGEN VAN S. JANS : Saint Jean-Baptiste (Kaiser Friedrich Museum,\nBerlin).\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "                                     LES LIVRES                                      597\n\n  VAN OOSTZAANEN (école de) : L e Calvaire (Rijksmuseum, Amsterdam).\n  C. ENGELBRECHTZ : Christ en croix (Leyde, Musée municipal).\n  REMBRANDT : L e s Noces de Samson (Dresde, Galerie royale).\n\n\nPetites monographies des grands édifices de la France :\n  la Cathédrale d'Albi, par M. JEAN LARAN ; la Cathédrale de Bourges, par\n  M, A M B D É E B O I N E T ; L'Eglise de Brou, par   M. VICTOR N O D E T , 3 vol. 111. —\n   (Paris, L a u r e n s . )\n   Trois petits livres riches de renseignements et de critique, excellents guides\npourle voyageur, faciles de travail instruments pour l'écrivain ou l'érudit. E n t r e\ntant de beautés et de curiosités que les cathédrales d'Albi et de Bourges possè-\ndent, il en est qui sont particulièrement intéressantes pour nous : à Albi, c'est la\nmagnifique clôture du chœur, avec ses figures de héros de l'Ancien T e s t a m e n t où\nl'on reconnaît l'influence de Claus Sluter; c'est aussi les fresques : le Jugement\ndernier, œuvre française puissamment réaliste de la fin du XVe siècle, et les\nfresques italiennes plus récentes. A Bourges, c'est la tombe du duc Jean de\nBerry, le protecteur de nos g r a n d s enlumineurs de la fin du XIVe siècle.\n   Quant à l'église de B r o u , c'est une délicieuse œuvre flamande, une fleur\nexotique — comme écrit M. Nodet — qui s'est épanouie en Bresse, au début\ndu XVIe siècle, et où tout presque, l'architecture, la sculpture, qui inspirait\n une si vive admiration à T a i n e , une partie des beaux vitraux, sont le produit\ndu labeur d'hommes de chez n o u s , Jean van Boghem, Jean van Room, Con-\nrad Meyt, etc., qui travaillaient à la solde de Marguerite d'Autriche, gouver-\nnante des P a y s - B a s .                                          ARNOLD GOFFIN.\n\n\nLes grandes institutions de la France : Le Musée de sculpture\n   comparée du Trocadéro, par M. CAMILLE ENLART. — (Paris, Laurens.)\n   Voici une m a n i è r e de catalogue peu banal. Il nous dit les ouvrages qui\nsont réunis d a n s la collection dont il parle et nous en d o n n e la reproduction,\nen même temps qu'il n o u s fait d ' u n e façon vive et intéressante l'histoire de\nla sculpture française depuis les obscures origines franques jusqu'à Barye\net Rude, en allant des unes aux autres par un chemin de chefs-d'œuvre.\n                                                                             A. G.\n\nVOYAGES :\n Palerme, Syracuse, Naples, Ravenne, Capri, Castel-\n   d e l m o n t e , par GREGOROVIUS, adapté de l'allemand par M m e Jean\n   Carrère. — ( P a r i s , P l o n . )\n   Les noms des cités qui sont inscrits dans le titre de ce livre fait monter dans\nla mémoire c o m m e u n e poussière d'antiquités : antiquité grecque, antiquité\nromaine, byzantine, sarrasine, normande, dont chacune a laissé en ces\ncontrées trace et souvenir d'elle : monuments intacts ou ruinés, histoires ou\nlégendes pleines de l'éclat des triomphes ou de la tragique mélancolie des\ndécadences. Et Gregorovius, savant évocateur, sensible à la fois au présent\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": "598                               DURENDAL\n\n\net au passé, à la beauté vivante des choses de la nature et à la beauté désolée\ndes ruines laissées par les hommes, fait surgir en même temps devant nous\nces magnifiques terres méridionales de la Sicile, des Pouilles, de Capri, et\nles grandes ombres dont la pensée du voyageur est comme hantée en les\nparcourant, Tibère, Robert Guiscard et son frère Roger, Frédéric II et\nCharles d'Anjou...                                          ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL a L u m i è r e d e S i c i l e , par M. le vicomte JOSEPH DE BONNE. (Paris,\n    Perrin.)\n   Puisse M. de Bonne ne pas nous en vouloir de parler de son livre en même\ntemps que de celui de Gregorovius! Il est vrai que ce dernier ouvrage est\nbien un peu aussi de Mme Carrère, tout au moins pour les coquilles quelque-\nfois divertissantes dont elle a, nonchalamment, laissé les typographes émailler\nson aimable adaptation...\n   Car Gregorovius était Allemand, et M. de Bonne n'aime pas les Germains,\nsurtout en voyage, surtout à l'heure des repas... « Nulle contemplation de la\nbeauté ne tient pour eux devant les premières notes du piston, » qui\nannonce que le dîner est servi!... A ce compte-là que de touristes, qu'ils soient\nde Paris ou de Marseille, d'Amsterdam ou de New-York, ou même de\nBruxelles! sont Allemands sans le savoir... Et où qu'on les rencontre, sur la\nroute du Subasio, dans les cloîtres de S. Maria Novella, au Pausilippe ou\ndans les catacombes, compatriotes ou étrangers, loquaces ou taciturnes,\nenthousiastes ou indifférents, ils sont tous également importuns!... Et ils\nle sont d'autant davantage que l'on est plus enclin, comme M. de Bonne, à la\nrêverie. Car la Sicile qu'il nous montre ne se dessine pas, comme chez\nGregorovius, dans le bel éclat de ses sites et de son histoire, mais plutôt à vol\nd'oiseau, ou, si l'on peut dire, à vol de rêve.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 674, "texte": "                           NOTULES\n\n  Nous félicitons cordialement nos amis Georges Virrès, Victor Kinon et\nLouis Dumont-Wilden qui viennent d'être décorés chevaliers de la Légion\nd'honneur.\n                                  * *\n   Nous nous voyons obligés de remettre au numéro prochain par suite de\nl'absence prolongée de notre collaborateur la chronique trimestrielle des\npoèmes de M. Pierre Nothomb. Elle sera consacrée à MM. Ivan Gilkin,\nLouis Mercier, François Mauriac, André Delacour, Jules Sottiaux, etc.\n                                        *\n                                      * *\n    La direction des Concerts populaires vient, d'accord avec MM. Kufferath\net Guidé, directeurs du Théâtre de la Monnaie, de fixer aux dates ci-après les\nsix concerts de la saison.\n    Premier concert, samedi 21 octobre, à 2 heures, et lundi 23, à 8 h. 1/2.\nDeuxième concert, samedi 18 novembre, à 2 heures, et lundi 20, à 8 h. 1/2.\nTroisième concert, samedi 2 décembre, à 2 heures, et lundi 4, à 8 h. 1/2.\nQuatrième concert, samedi 16 décembre, à 2 heures, et lundi 18, à 8 h. 1/2.\nCinquième concert, samedi 6 janvier, à 2 heures, et lundi 8, à 8 h. 1/2.\nSixième concert, samedi 3 février, à 2 heures, et lundi 5, à 8 h. 1/2.\n    Les cinq premiers concerts seront consacrés, ainsi que nous l'avons\nannoncé, à un festival Beethoven qui comprendra l'exécution des neuf sym-\nphonies, de trois concertos de piano (solistes MM. A. De Greef, E. Bosquet\n et Laoureux) et du concerto de violon.\n    Le festival sera dirigé par M.Otto Lohse et les interprètes seront les musi-\nciens de la Monnaie, avec les solistes et les chœurs du théâtre pour l'exécution\n de la Neuvième symphonie.\n                                         *\n                                      * *\n     Les quatre concerts du Conservatoirede la saison sont fixés aux dimanches\n 24 décembre, 28 janvier, 25 février et 31 mars. La répétition générale pour\n les abonnés aura lieu le vendredi; la répétition générale accessible au grand\n public, le jeudi précédent chaque concert, à 2 heures.\n     M. Tinel a engagé des solistes du chant choisis parmi les plus réputés dans\n le domaine de l'oratorio : Mmes Tilly Cahnbley-Hinken, Maria Philippi,\n Wybauw-Detilleux; MM. R. Plamondon et Froelich. Plusieurs professeurs\n du Conservatoire seront appelés à participer en solistes aux concerts, notam-\n  ment MM. De Greef, Desmet, Gürickx, Mahy et Thomson.\n     Le premier concert sera consacré à l'Oratorio de Noël de Heinrich Schiitz\n  et à la Neuvième Symphonie de Beethoven. Parmi les autres ouvrages dont\n  l'exécution est projetée figurent deux Cantates de J.-S. Bach, la Rapsodie\n  pour contralto et chœur de Brahms, le Te Deum de Brückner, l'oratorio\n  Rédemption de César Franck, des Symphonies de Haydn, Mozart et Schu-\n  mann, un Concerto brandebourgeois de Bach, un Concerto d'orgue de\n  Haendel, etc.\n                                          *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": " 600                                DURENDAL\n\n\n    La réouverture des cours de l'Institut des Hautes Etudes musicales et dra-\n matiques d'Ixelles aura lieu le 2 octobre.\n    Les cours comprendront l'enseignement artistique complet, musical, dra-\n matique, littéraire et plastique; le français, l'histoire, la géographie et les\n mathématiques; la gymnastique rythmique d'après la méthode Dalcroze.\n   Pour les inscriptions et renseignements, s'adresser à l'Institut, rue Souve-\n raine, 35, à partir du 21 septembre.\n                                          *\n                                        * *\n   Cet hiver aura lieu, à la salle de la Grande-Harmonie, une série de «quatre\nconcerts classiques », sans orchestre et avec le concours de virtuoses de\ntout premier ordre : Suzanne Godenne, Fritz Kreisler, Jacques Thibaud et\nle Quatuor Sevcik, de Prague. Des abonnements à prix très réduits (24, 16,\n12 et 6 francs) sont mis dès à présent à la disposition du public et peuvent\nêtre retirés à la maison Schott frères, 28, Coudenberg, téléphone 1172. Les\ndates de ces quatre concerts seront annoncées ultérieurement.\n                                          *\n                                        * *\n   N o u s r e c o m m a n d o n s tout spécialement à l'attention de nos lecteurs\nles livres suivants :\n  Saint François d'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, par ARNOLD\nGOFFIN, vol. illustré (Bruxelles, Van Oest), 5 francs.\n  L'Arc-en-ciel, par PIERRE NOTHOMB (éd. de Durendal), 3 fr. 50.\n  L'Ame des Saisons, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n  L'an mille, drame en vers, par VICTOR KINON (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n Figures du Pays, par HUBERT KRAINS (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n  Contes à la nichée, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Lebègue), 3 fr. 50.\n Haute Plaine, par HUBERT STIERNET (Bruxelles, Assoc. des écriv. belges),\n3 fr. 50.\n  Ailleurs et chez nous, par GEORGES VIRRÈS (Bruxelles, Vromant), 2 fr. 50.\n  Coups d'ailes, poésies, par MARCEL WYSEUR (Gand, Siffer), 3 fr. 50.\n  La Littérature française au XIXe siècle, par PAUL HALFLANTS, 2 vol. (Bru-\nxelles, Dewit), prix de chaque volume 3 fr. 50.\n  Les Vertus bourgeoises, par HENRY CARTON DE WIART (Paris, Perrin), 3 fr. 50.\n . Les Saisons mystiques, par GEORGES PAMAEKERS (Bruxelles, Horsipian),\n3 fr. 50.\n   Saint François d'Assise, par JOANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin), 5 francs.\n   Pèlerinages franciscains, par JOANNES JÖRGENSEN (Paris, Perrin), 5 francs.\n  Les cendres du foyer, par HENRY D'HENNEZEL (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n  Le chemin de sable, par JACQUES DES GACHONS (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n  L'immolé, par EMILE BAUMANN (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n  La fosse aux lions, par EMILE BAUMANN (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n  Le théâtre, de PAUL CLAUDEL. I. Tête d'or; II La ville (Paris, Mercure\nde France), 2 vol., chaque vol. 3 fr. 50.\n  La Robe de laine, par HENRY BORDEAUX (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n  Les carnets d'un stagiaire, par HENRY BORDEAUX (Paris, Plon), 3 fr. 50.\n  Au milieu du chemin de notre vie, par DOM BRUNO DESTRÉE (Paris, Bloud),\n3 fr. 50.\n  La lumière de la Maison, par JEAN NESMY (Paris, Grasset), 3 fr. 50.\n  Les meilleures pages de JEAN NESMY (Tourcoing, Duvivier), 3 fr. 50.\n  Bismarck et l'Eglise, par GEORGES GOYAU (Paris, Perrin), 2 vol., 8 francs.\n  Le Puison, par GEORGES WILLAME (Bruxelles, Larcier), 3 fr. 50.\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": ""}, {"page_pdf": 677, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 9, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1911-09", "signet_source": "Dix-huitième année - N°9 - Septembre 1911 (?)", "preuve": "Pas de couverture. Indices internes : Notules annonce les concerts populaires dès le 21 octobre et la réouverture de l’Institut d’Ixelles le 2 octobre (inscriptions à partir du 21 septembre) ; Çà et là cite le discours de Fallières du 16 juillet et Comœdia illustré du 1er septembre ; Les Revues cite la Revue de Belgique d’août 1911 ; Notules reporte la chronique de Nothomb « au numéro prochain ». Compatible avec septembre 1911.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}