{"numero_id": "ulb-durendal-1911-livraison10", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 601, "page_fin": 602, "titre_corps": "La décoration de l’église d’Hastière", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La décoration de l'église d'Hastière Nous avons le plaisir d'annoncer", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 684, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2011, "texte": "La décoration de l'église d'Hastière\n\n              Nous avons le plaisir d'annoncer à nos lecteurs que\n                 le projet de faire décorer la vénérable église\n                 romane d'Hastière, par le grand peintre wallon\n                 Auguste Donnay, d'une légende wallonne, vient\n                 d'entrer dans la voie de la réalisation. L'artiste\n                 a terminé l'esquisse du triptyque. Cette esquisse,\n                 la section des beaux-arts de l'Exposition de\nCharleroi a tenu à lui faire aussitôt une place d'honneur dans\nla grande salle de peinture wallonne. Nous en donnons la\nreproduction. D o n n a y n'a pas seulement rempli les espérances\nque nous avions placées en lui, il les a dépassées; c'est un chef-\nd'œuvre qui marquera dans l'histoire de la renaissance des arts\ndécoratifs qu'il nous offre.\n   L'un des p a n n e a u x représente saint Walhère faisant des\nremontrances à son neveu Norbert d'Hastière, dont la conduite\ndéréglée cause du scandale dans le pays.\n   Dans l'autre panneau, le corps du saint, tué par son dit\nneveu, est aperçu flottant sur le fleuve dans le brouillard\nmatinal.\n   Dans le panneau central, l'abbé de Waulsort étant venu\navec ses moines et un char pour transporter à son monastère\nla dépouille du saint, les chevaux attelés au convoi funèbre\nrefusent d'avancer. U n e vieille femme dit au prélat de les rem-\nplacer par deux génisses blanches n'ayant jamais porté le joug,\nce qui fut fait. Alors les deux aumailles, donnant du jarret,\nconduisent le char à travers broussailles et ravines, traçant au\nflanc du coteau le chemin qui depuis a conservé le nom de\nchemin de Saint-Walhère.\n   On admirera dans cette composition le sens légendaire qui\ncaractérise les œuvres du peintre de Méry, l'attitude et le\ngroupement des personnages en harmonie avec un admirable\npaysage de Meuse plein de douceur et de mélancolie. Ce\npaysage, même dans sa réalité si expressive, semble sortir d'un\nconte bleu tant il évoque de poésie naïve et simple. Aussi\n"}, {"page_pdf": 685, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2298, "texte": "602                            DURENDAL\n\n\n\npeut-on dire que le triptyque destiné à l'église d'Hastière ne\nreprésente pas seulement une légende wallonne, mais qu'il\nquintessencie la légende et la poésie wallonnes.\n    Nous faisons de nouveau appel à tous nos amis pour qu'ils\nparticipent à la réalisation de cette œuvre magnifique.\n    Non seulement on aura exprimé dans un m o n u m e n t véné-\nrable, mémorial de nos plus vieilles traditions, l'atmosphère\nlégendaire de la Meuse, mais on aura fourni à un grand artiste\nl'occasion, qui lui avait toujours été refusée, de donner sa\nmesure. E n m ê m e temps on entrera résolument dans les vues\ndes critiques les plus perspicaces qui s'efforcent de restituer à\nla peinture sa destination véritable : décorer des édifices, y\ncréer une ambiance d'art, au lieu d'encombrer les musées, qui\nsont les nécropoles des tableaux et des sculptures.\n    P a r m i ceux qui ont exprimé au Comité leur bienveillance\nse trouvent S. E . le cardinal Mercier, Mgr l'évêque de Namur,\nM M . les ministres Carton de W i a r t et Renkin, M. Emile Ver-\nhaeren, M . E d m o n d Picard.\n   L e Comité avait choisi pour président M. H e n r y Carton\nde W i a r t .\n   Rappelons que le Comité se compose de M M . Franz Ansel,\nT h o m a s Braun, Oscar Colson, l'abbé Cuylits, H e n r i Davignon,\nArthur Daxhelet, E d m o n d de B r u y n , Louis Delattre, Adrien\nde P r é m o r e l , G é o Deprez, Maurice des O m b i a u x , Dom Bruno\nDestrée, Jules Destrée, Georges Doutrepont, Maurice Dullaert,\nH . Fierens-Gevaert, Eugène Gilbert, Iwan Gilkin, Arnold\nGoffin, Adolphe H a r d y , Léon Hennebicq, Francis Houtart,\nVictor Kinon, H u b e r t Krains, l'abbé H e n r y Mœller, Edouard\nN e d , E d m o n d Picard, Louis Pierard, Robert S a n d , Fernand\nSéverin, H u b e r t Stiernet, F i r m i n Van den Bosch, Emile\nVerhaeren, Georges Virrès. Il a pour secrétaire M. Pierre\nN o t h o m b , pour secrétaires adjoints M M . Joseph Boseret et\nP a u l Renkin.\n   L e Comité a ouvert une souscription. 11 prie tous ceux qui\nont l'intention de participer à son œuvre à ne plus tarder à\nenvoyer leurs dons à la rédaction de Durendal, 55, rue de la\nSource, à Bruxelles, ou au secrétaire du Comi té, 62, rue Bosquet,\nà Bruxelles. Nous publierons prochainement la liste des\nsouscripteurs.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 603, "page_fin": 606, "titre_corps": "Le monstre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Le Monstre  J'ai tressailli dans l'om", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 686, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1749, "texte": "Le Monstre\n\nJ'ai tressailli dans l'ombre en l'entendant     gémir.\nJe le connais. Il vient de sortir de son antre,\nAvec un ronflement de volcan dans le ventre.\nIl approche. On ne peut plus songer à dormir.\nAvant l'aube, dans l'ombre encore opaque, il rôde\nPar le chemin de cendre et de luisant acier,\nOù brûlent, sous des fils qu'on entend      grésiller,\nDes veilleuses couleur de sang et d'émeraude.\nTour à tour il avance et recule en soufflant,\nPuis stationne avec des hoquets violents,\nPuis se tait, puis repart, s'arrête encore et grince\nComme un dragon tordant des chuines dans ses pinces.\n\nC'est l'heure où le brouillard s'allonge sur les prés.\n Tout grelotte. Qui veut rencontrer un fantôme\nDoit marcher maintenant à l'ombre des cyprès.\nNulle fumée encor ne sort des toits de chaume,\nNulle caille ne claque aux carrés de froment,\nEt la campagne au loin sommeille        pesamment.\nSeul, le monstre est debout ! Quand je l'entends qui tousse\nEt que mon lit sous moi vibre de la secousse.\nIl me semble le voir avec son noir poitrail,\nOù son œil brûle comme une lune enflammée,\nCracher en trépidant la flamme et la fumée\nEt darder la vapeur de son corps en travail.\n\nMonstre! de quelque nom que la terre t'appelle,\nTon vrai nom est de ceux qu'on ne prononce pas.\nNi l'éléphant plaquant la mort à chaque pas,\nNi le rhinocéros cuirassé de lamelles.\nNi le plésiosaure énorme des marais,\nNi le mammouth,    broutant la cime des forêts,\nNi le dragon, mêlant du soufre à son haleine,\nNe t'ont transmis le sang sauvage de leurs veines.\nPourtant pas un d'entre eux ne t'égale en vigueur;\nPas un d'entre eux ne crache un pareil flot de flammes,\nNe bombe un tel amas de plaques et de squames,\nOù brûle un tel brasier à la place du cœur!\n"}, {"page_pdf": 687, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2327, "texte": "604                         DURENDAL\n\n\n\n      Et nul ventre couvert d'écailles et d'écorces,\n      Nul mufle embroussaillé tendant les cornes torses,\n      Les défenses d'ivoire ou les dents de granit,\n      Nul front stupide où bout la colère, où hennit\n      La rage, ne se rue à travers Vombre comme\n      Ton poitrail plein de braise et de   rugissements,\n      O monstre fabuleux, né de l'accouplement\n      De la force du monde et de l'esprit de l ' h o m m e !\n\n      Comme il gronde!... Qu' a-t-il à souffler coup sur coup\n      Cette grêle qui brûle et ce brouillard qui bout?...\n\n      Je sais qu'au petit jour il va fendre l'espace,\n      Traînant derrière lui les carrosses       humains,\n      Dont, parmi les clameurs, on abaisse les glaces\n      Pour Vau revoir fuyant des mouchoirs et des mains ;\n      Je sais que d'un trait noir il va rayer la plaine\n      Que l'aurore transforme en océan vermeil,\n      Et projeter parmi l'azur, à chaque        haleine,\n      Un panache fumeux qui voile le soleil;\n      Je sais qu'il va courir d'un élan si rapide\n      Qu'autour de lui la terre inquiète      trépide;\n      Je sais qu'il va gravir les collines d'un bond,\n      Avec un bruit de fer décroissant par saccades,\n      Passer comme une trombe au-dessus des bourgades,\n      Rouler comme un tonnerre en traversant un pont,\n      Et qu'avant que le soir laisse à travers ses voiles\n      Ruisseler le regard des premières      étoiles,\n      Il glissera plus calme en un site plus pur,\n      Au bord d'un lac empli de clapotant        azur,\n      Entre des monts couverts de sapins et de vignes,\n      Surmontés d'autres monts, neigeux comme des cygnes,\n      Et mêlera son cri, par l'écho répété,\n      Avec moins de menace et plus de majesté,\n      A la douce rumeur que font dans l'air bleuâtre\n      Les cloches des troupeaux et la flûte du pâtre.\n\n      Maintenant que fait-il?... Pourquoi ce va-et-vient\n      Dans Vombre sépulcrale?... Ecoute! on l'entend boire\n      Ainsi qu'un pachyderme       antédiluvien,\n      Puis mâcher en ronflant sa nourriture      noire.\n\n      Les monstres d'autrefois — il y a cent mille ans! —\n      Rôdaient à la même heure au milieu des ténèbres,\n      Aspiraient la même eau de leurs naseaux      brûlants,\n      Broyaient le même foin en leurs gueules     funèbres...\n"}, {"page_pdf": 688, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2149, "texte": "                     LE   MONSTRE                            6o5\n\nCe foin vivait alors! Sapide, il jaillissait,\nRamure de fougère ou chevelure d'herbe,\nDôme de champignon ou colonne de gerbes,\nDu marais bouillonnant comme un vaste creuset,\nBlanc de fumée et crépitant de flammeroles,\nDe râles et de cris d'oiseaux-serpents    qui volent...\nDans l'ombre grommelaient       les tonnerres    boudeurs.\nQuand le vent, se gonflant tout à coup en bourrasque,\nEcartait un moment le rideau de vapeurs,\nOn voyait un fouillis d'écaillés et de casques.\nDe trompes se levant du milieu des roseaux,\nD'ailes onglées fouettant à larges coups les eaux,\nD'alligators au bec dentelé, de pieuvres\nRamifiant leur ventre en buisson de couleuvres,\nDe dragons finissant en crapauds         monstrueux\nEt de masses de chair molasse, pleine        d'yeux.\nOr, toujours, à travers les sanglots de l'orage,\nParmi les cris et les remous du marécage,\nOn entendait le souffle et les craquements secs\nDes gueules, des museaux, des trompes et des becs,\nOccupés lentement à broyer le fourrage...\n\nSiècle à siècle, coulant en silence dans l'air,\nLe temps a rénové toute herbe et toute chair;\nMais le sol a gardé dans ses caves profondes\nLe premier aliment des premiers-nés du monde,\nEt ce foin que mangeaient, alors qu'il était vert,\nLe mastodonte énorme et le plésiosaure,\nMaintenant qu'il ressemble au pavé de l'enfer,\nMonstre des temps nouveaux, tu engloutis encore!\n\nCar tu vis, je le sens! L'homme qui te conduit\nNe t'a pas à lui seul évoqué de la nuit.\nSi, l'appelant au jour pour conquérir l'espace,\nIl forgea dans le fer et l'acier la carcasse,\nUne âme ardente y bout qui ne vient pas de lui!\nCette âme, tu la tiens des forces inconnues\nQui dorment dans les eaux et flottent dans les airs,\nQui battent dans le flux et le reflux des mers,\nEt qui fout pourchasser par la meute des nues\nLe quadrige des vents fouettés par les éclairs!\nEt c'est pourquoi, la nuit, quand lentement tu bouges,\nL'homme, qui t'a marqué du sceau de son orgueil,\nFrissonne malgré lui devant la flamme rouge\nQue darde aveuglément le verre de ion œil;\nEt c'est pourquoi, la nuit, lorsque ta gorge exhale\n"}, {"page_pdf": 689, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1127, "texte": "606                           DURENDAL\n\n\n      Un souffle rauque, fait de détonations,\n      Le plus sourd a senti la menace fatale,\n      Le plus brave a pâli devant la vision\n      De ton bond de révolte, ô farouche     cavale,\n      Qui, dès que le destin te fait signe, dévales\n      Les remblais ébranlés et vas, le ventre en l'air,\n      T'affaisser sur un lit d'herbe rouge et de chair,\n      Cependant que, parmi des éclats de mitraille,\n      Des cendres de volcan et des flaques      d'entrailles,\n      L'âme que mit en toi l'impassible     Univers\n      S'échappe en rugissant de tes flancs       entr'ouverts!...\n\n      L'aube est proche. La vitre est comme opalisée.\n      Déjà le rossignol des murailles   grasseye.\n      Le monstre enfin s'éloigne à reculons.    Parfois,\n      Comme pris d'un tressant de colère, il s'arrête;\n      Mais bientôt on l'entend achever sa retraite,\n      Avec un enroûment de flammes dans la voix,\n      Quand sonne — aigre clairon de la puissance humaine! —\n      La corne du cornac basané qui le mène.\n\n                                                         V I C T O R KINON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 607, "page_fin": 616, "titre_corps": "Le crime de Luxhoven", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Le crime de Luxhoven Roman judicaire A Georges Virrès. I LA chambre est haute", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 692, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1796, "texte": "Le crime de Luxhoven\n\n                        Roman judicaire\n                                               A Georges Virrès.\n                                  I\n\n\n               LA chambre est haute sous le dôme de ses solives\n                  de chêne. Dans l'âtre flambe un feu clair. De\n                  la lampe sur pied de cuivre une lumière d'inti-\n                  mité baigne les livres et les dessins épars sur\n                  le bureau: et, aux murs de la bibliothèque,\n                  s'alignent les reliures grenat et vieil or; dans la\n                 pénombre, tranchant sur le papier vert d'eau,\ndes portraits de famille et quelques gravures font suite : un\nChrist en croix de Van Dyck, avec la Madeleine écroulée en\nune masse somptueuse de soies; une kermesse de Teniers dérou-\nlant ses rondes folles; une sombre silhouette de juge, à la robe\nnoire bordée d'une collerette blanche, la balance dans sa\ndextre, et traité à la manière de Rembrandt.\n   Une clef joua dans la porte de la maison. L e petit griffon\naux poils fauves, couché en rond devant le feu, sursauta d'allé-\ngresse; le chat allongé dans le sofa s'étira et descendit non-\nchalamment sur le t a p i s ; avec une brusquerie bruyante, un\nhomme entra, emmitouflé jusqu'au nez dans une pelisse ou\ndes flocons fondants de neige mettaient des reflets cristallins.\nIl caressa le griffon, passa sa main dans les longs poils\nsoyeux du chat, fit le tour du bureau et appela : « Clémence!\nClémence ! »\n  Clémence vint, sa tète proprette et ridée emprisonnée dans\nun bonnet noir.\n  — Clémence, ma robe de chambre et mes pantoufles!...\nAttendez! J'ai soupe... Mais pour mon réveillon, vous me ferez\ndu vin chaud et des marrons très chauds...\n  Quelques instants après, Clémence aidait son maître à revêtir\n"}, {"page_pdf": 693, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2452, "texte": "608                          DURENDAL\n\n\n\nsa robe de chambre en lainage écarlate, lui mit aux pieds des\npantoufles ourlées de fourrure, rangea le feu...\n    — A quelle messe irez-vous demain, monsieur?demanda-t-elle\nau moment de sortir.\n    — A quelle messe?... Un jour de Noël !... A la grand'messe!...\nA la plus grande messe, Clémence... Jadis c'était à la messe\nde minuit... Vous vous rappelez!... Mais on l'a supprimée...\nPourquoi?... Il parait qu'on y flirtait trop ... Mais vous ne\nsavez pas ce que cela veut dire : flirter... Allez, Clémence, et\nsoignez le vin chaud et les m a r r o n s . . .\n    M. P h i l i p p e Blank était juge d'instruction au tribunal de\nD r a k d a m . Il s'était laissé vieillir dans ces fonctions d'abord\nparce qu'une promotion à un poste plus important l'eût enlevé\nà un milieu aimé et à de chères accoutumances et aussi parce\nqu'à mesure des années, il s'attachait davantage à ce qu'il\nappelait son rôle de « déchiffreur d'humanité ».\n    Vingt ans d'habitudes n'avaient infiltré en lui aucune routine!\nC h a q u e affaire soumise à ses soins et à sa perspicacité lui\napparaissait comme une équation à démêler, un théorème à\nrésoudre. E t il vouait à cette besogne une méthode sûre et un\nenthousiasme resté j e u n e . Ces expériences multipliées lui\navaient donné une connaissance variée et étendue de ses sem-\nblables et sa fierté était de se sentir un psychologue. D'ailleurs\ndemeuré garçon, sans grands besoins et sans grandes passions,\nil jugeait le travail la meilleure des distractions et il ne se\nréservait que les loisirs de ses soirées. Alors, écartant d'un geste\nbrusque les dossiers aux couvertures jaunâtres, il marchait\nvers la bibliothèque, côté littérature, palpait un à un les chers\nlivres enrobés de velin et, selon l'humeur de son esprit, en prenait\nl'un ou l'autre. Ses admirations se limitaient aux grands\nmaîtres du classicisme. Il se grisait aux sonores hémistiches de\nCorneille, donnait Rabelais en pâture à ses sens de Flamand\net parfois se laissait taquiner par Voltaire. Pourquoi se serait-il\nadressé aux « modernes », puisque ceux-là suffisaient aux\nbesoins de son intellectualité?\n    Ce soir-là, sous l'incitation de la fête du lendemain, il mit\nd'instinct la main sur les sermons de Bossuet et, les pieds au\nfeu, la pipe aux dents, confortablement allongé dans un fauteuil,\n il ouvrait le volume, quand un grand coup de sonnette, sec et\n nerveux, résonna dans le silence de la maison.\n"}, {"page_pdf": 694, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2326, "texte": "                     LE CRIME DE LUXHOVEN                         609\n\n\n    — Le coup du petit, grogna le juge.\n    Clémence entra.\n    — C'est monsieur le substitut, dit-elle... Affaire urgente...\n    Et dans l'encadrement de la porte, le « petit » parut — grand,\nmince, drapé dans un paletot à pèlerine, le feutre sur l'oreille;\nsa main droite jouait avec une canne à pommeau d'argent,\ntandis que la gauche tenait un télégramme.\n    Le juge l'interpella avec une roguerie feinte.\n   — Une descente, alors?... Un meurtre, quoi?\n    — Un m e u r t r e . . . ou à peu près!\n   — Messager de corvées, va !\n    — Si vous croyez que cela m'amuse davantage! répliqua le\njeune homme. U n dîner chez le notaire; des huîtres comme\ndes fondants et des bécassines d'un fumet... Et j ' a i dû me\ncontenter du fumet... E t comme voisine, la petite Gisèle, jolie,\nlancée et si mousseuse!...\n   — L'exquise Gisèle, m u r m u r a Blank sincèrement attendri.\nPuis changeant de ton : Procureur, dit-il, je vous écoute...\n    Le substitut déplia le télégramme, s'approcha de la lampe et\nlut : « T e n t a t i v e de meurtre à Luxhoven, hameau B r a n d .\nVictime à toute extrémité. Auteur inconnu. Attendons vos\nordres. »\n   — Un réveillon rouge, s'exclama le juge... Et, se levant,\nrésolu : Il faut partir de suite!\n   — Je l'ai pensé, répondit le substitut, avec un soupir.\n   Le juge s'approcha de son jeune collègue et lui mettant\namicalement la main sur l'épaule : « Voilà la vie, mon petit,\ndit-il; on est au plaisir et le devoir vient frapper aux fenêtres...\nComme dans les classiques!... Ecoute, je n'ai ni huîtres, ni bécas-\nsines à t'offrir... N o n plus cette délicieuse Gisèle... Mais voici\nClémence qui nous apporte le meilleur des viatiques! »\n    La servante versa, en de hauts verres épais, le vin fumant ou\n la lumière glissait des reflets de pourpre, et tandis que, hâti-\nvement et debout, ils écaillaient les marrons, le juge dit,\nparlant à lui-même : Une tentative de meurtre au B r a n d ?\nEt la veille de N o ë l ! Querelle de famille sans doute: un partage;\nils auront bu, puis cogné! De la bière, de l'alcool et le couteau;\ncela se tient. Auteur inconnu? Nous verrons bien! — E t un\nsourire de défi effleura les lèvres du magistrat et, sous la brous-\n saille des sourcils, dans ses petits yeux gris, brilla un peu de la\n"}, {"page_pdf": 695, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2241, "texte": "610                           DURENDAL\n\n\nfrémissante ardeur du chien de chasse impatient de se lancer\nsur une piste.\n\n\n    Dans une nuit noire, où tournoient de vagues blancheurs de\nneige, au bruit sonore des sabots des chevaux sur les pavés de la\ngrand'route, le landau emporte le parquet de Drakdam vers\nLuxhoven! L e juge d'instruction Blank, le collet relevé, un\nbonnet de loutre tiré jusque sur les oreilles, s'est terré au fond\nde la voiture, partageant sa couverture de voyage avec le\nsubstitut Albert Prévost qui, la cigarette aux lèvres, tapote\ndistraitement la fenêtre e m b u é e ; en face d'eux le greffier\nServaes qui est pour le juge ce un serviteur de quatre lustres »,\nà la fois collaborateur, confident, et, aux jours d'humeur querel-\nleuse, exutoire; et à côté du greffier, le docteur Niel, médecin\nlégiste, toujours cravaté de blanc, un impeccable haut de\nforme surmontant sa tête fine et ironique que barre une mous-\ntache grise d'officier retraité !\n   — C'est loin, Luxhoven? d e m a n d a le substitut d'une voix\nindifférente.\n   — Treize kilomètres... E t deux kilomètres en plus, à pied,\npar le chemin de terre, j u s q u ' a u B r a n d .\n   E t le juge se penchant vers le docteur et lui t a p a n t familière-\nm e n t sur le genou :\n   — Nous connaissons cela, dit-il, n'est-ce pas, Niel, nous les\nvieux... U n endroit jalonné de crimes : fraudes, vols, infan-\nticides, colletages. Un jour, le garde champêtre, intervenant\ndans une bagarre, attrapa deux balles dans le corps...\n   — E t il n'en mourut pas? interrompit Niel.\n   — Au contraire... Il les porte encore toujours sur lui, et il en\nest fier comme de croix d'honneur! Seulement depuis lors, il\ns'abstient p r u d e m m e n t de vouloir séparer les batailleurs.\n   — Il juge qu'il en a son c o m p t e ! Les coups de revolver sont\npourtant peu fréquents dans nos parages.\n   — Luxe usité seulement dans les adultères bourgeois, répli-\nqua Blank. Nous vivons ici sous le régime du démocratique\ncouteau... Cela vaut trois sous : le prix d'une chope de bière.\nL e s ouvriers l'achètent dans les bazars des villes et les pay-\nsans dans les échoppes des francs marchés. Mais tous en ont\nun. Il garde leurs a m o u r s , sert leurs rancunes et vide leurs que-\n"}, {"page_pdf": 696, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2444, "texte": "                    LE CRIME DE     LUXHOVEN                    611\n\n\nrelies de jeux. Que nous en avons vu, hein docteur, de jeunes\nhommes couchés sur la table d'autopsie et portant, au-dessus du\nsein gauche, la décoration sanglante de la mort... Vous vous\nrappelez, il y a dix ans, ce pauvre gosse, un enfant encore, qui\nfut tué net, au bras de sa petite amie, au retour de la kermesse\nde Veernem ; lorsqu'on trouva son cadavre dans la boue du\nchemin, il tenait encore, entre les dents, la rose que son amie\nvenait de lui donner.\n   — Il y a bien de cela quelques quinze ans.\n   — Au m o i n s ! . . . Et je garde toujours, entre les pages d'un\nlivre, la petite fleur séchée et décolorée... Elle est confiée aux\nvers d'André Chénier, une autre victime du couteau !\n   — Moi, dit le docteur, j'ai dans mon porte-monnaie une\nrelique plus prosaïque. Vous savez bien, ce vieux qui vivait\nsolitaire dans les sapinières de Warbrouck et qu'on trouva\nquasi décomposé et la tête rongée par les rats. A l'autopsie —\nun régal — nous découvrîmes dans l'estomac un centime de\ncuivre. C'était du temps du procureur Malvez... Je lui dis :\n\" Laissez-moi ce centime ». Et comme il prenait son air le plus\nrogue, j'ajoutais : « Je le garde : vous le rognerez sur mon état\nd'honoraires. » E t Malvez sourit, lui qui ne souriait jamais.\n   — Oui, M. Malvez était un homme bien sévère, m u r m u r a\ntimidement le greffier — et dans son coin, il frémit de tout son\nêtre au rappel des lointaines bourrades subies.\n   Et le juge d'instruction et le médecin légiste continuèrent à\ntisonner leurs souvenirs communs, reparcourant par l'imagina-\ntion toutes les routes, tant de fois suivies, de l'arrondissement.\nEt d'intervalles, le greffier, d'une voix hésitante, prononçait\nune date, rectifiait un détail, soucieux de montrer que lui aussi\nen fut, des descentes évoquées.\n   Alors ils causèrent du drame qui les appelait à Luxhoven. La\nvictime, homme ou femme, qu'était-ce? Et l'arme : le couteau,\nle verre à bière, la bêche?\n   — Bêtes g e n d a r m e s , grogna le juge, avec leur laconisme\ntélégraphique. — E t les suppositions recommençaient.\n   Silencieux, Albert Prévost écoutait ces conversations d'une\noreille distraite; le jeu de devinettes entrepris par ses compa-\ngnons lui paraissait vain et énervant et quant au jeu des sou-\nvenirs, il ne pouvait intéresser, qu'à la façon de préhistoires, le\nnouveau venu qu'il était. Du reste, sa pensée était ailleurs\n"}, {"page_pdf": 697, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "612                          DURENDAL\n\n\n\nlà-bas, dans la spacieuse salle à manger du notaire, devant la\ntable étincelante de lumières, scintillante de cristaux, jonchée\nde pétales de roses, dans le frôlement de l'épaule nacrée de sa\nGisèle, ombrée du casque d'or de ses cheveux.\n   U n e fois de plus le jeune h o m m e maudissait la fantaisie\npaternelle qui fit de lui un magistrat. Il avait vingt-quatre ans.\nSes études terminées, il était entré en stage chez maître\nL e b a r r e , le grand avocat-professeur qui avait coutume de\nconsidérer le Droit moins comme une profession à exercer que\ncomme une idéologie àcultiver. Sous la direction de ce « patron »,\nAlbert Prévost s'initia peu à peu à la « pratique » du Palais,\nfaite des diverses petites besognes, qui, accumulées et répétées,\nforment l'expérience. L e b a r r e l'admit de temps à autre à\nplaider avec lui quelque gros procès. L e stagiaire était chargé\nalors d'ouvrir le débat par l'exposé du litige, et il s'acquitta de\ncette mission avec m é t h o d e , précision et quelque éloquence.\nMais associé surtout aux recherches spéculatives de son maître,\nle jeune h o m m e s'orientait de plus en plus vers des éludes qui,\ntout en a y a n t le droit pour prétexte, étaient en vérité des\npoussées vers l'histoire et la philosophie. Ces travaux, du reste,\nne l'absorbaient pas au point qu'il d û t leur sacrifier sa passion\ninnée pour la musique. E t lorsque évadé de la grande biblio-\nthèque de L e b a r r e , où les livres superposés jusqu'au plafond\ncréaient une austère atmosphère de science, Albert Prévost ren-\ntrait chez lui, dans le coquet appartement où peina et rêva son\nadolescence, c'était avec une éperdue volupté qu'il se plongeait\ndans les ondes harmonieuses qui montaient du piano, sous le jeu\nde ses doigts souples et frémissants... E b a t s exaltants auxquels\nprésidait le génie de Bach, de Beethoven et de W a g n e r !\n   Ce fut au milieu de cette existence de jeune intellectuel\nqu'un soir le père Prévost, riche cotonnier, entra dans la\nchambre de son fils, s'assit devant le bureau et dit à brûle-\npourpoint : « U n e nouvelle!... Savais-tu que la place de\nsubstitut, là-bas à D r a k d a m , est vacante? N o n ? E h bien ! je\nte l'apprends, et que tu es n o m m é substitut à Drakdam...\nC'est comme cela! J e suis allé trouver nos d é p u t é s ; je leur\nai dit qu'ils me devaient bien cela et que d'ailleurs tu n'étais\npas le premier venu. L e s députés se sont rendus chez le\nMinistre. L e Ministre a d e m a n d é à réfléchir. Cela ne fut pas\nlong, car voici la lettre qui m'annonce la bonne nouvelle!\n"}, {"page_pdf": 698, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2571, "texte": "                      LE CRIME DE      LUXHOVEN                      613\n\n\n   La bonne nouvelle! Albert Prévost en fut abasourdi, et en\nprésence de ce changement de vie si inopinément révélé, il ne\ntrouva d'abord, dans son trouble, d'autre objection que le\nchagrin qu'il aurait de quitter son père : « Bah! c'est la vie,\nrépondit celui-ci d'un ton dégagé; tous passent par là. » Et\ncomme revenu un peu de sa stupeur, le jeune homme faisait\nvaloir le peu de vocation qu'il se sentait pour la magistrature\net le manque absolu de préparation aux fonctions où on voulait\nl'appeler, le père Prévost bouscula l'objection avec une brus-\nquerie sèche d ' h o m m e d'affaires : « Enfin, j ' a i donné ma parole,\ntu ne vas pas la laisser protester, je suppose?... »\n   Les débuts du nouveau substitut furent durs. Des hauteurs\nde l'idée du droit, il tomba, du jour au lendemain, dans ses\napplications les plus positives et les plus précises. Au Palais\nde Justice, dans son cabinet au plafond bas et enfumé, lorsqu'il\nvenait chaque matin s'asseoir devant la table d'acajou, il\ntrouvait le tas des feuillets surmontés de la vignette de la\njustice, et où les gendarmes et les commissaires de police\navaient inscrit, en style confus, les infractions constatées! Il\nfallait lire tout cela, l'éplucher et le confronter à l'étalon mul-\ntiple et divers des articles du Code pénal. Après les procès-\nverbaux à « qualifier », c'était l'examen des requêtes en grâce,\npauvre littérature suppliante où il convenait de démêler, dans\nun rapport sommaire, la part de vérité et le quotient d'intérêt.\n Enfin, il y avait les audiences à suivre et l'apprentissage de\nl'art du réquisitoire, fait de sobriété et de clarté. T o u t cela\nabsorbait et préoccupait tellement Albert Prévost que la\nbeauté morale de ses fonctions lui échappa dès l'abord. Son\nchef du reste, le Procureur du Roi, n'était pas homme à lui\nfaire même entrevoir cette beauté. Vieux magistrat ponc-\ntuel et intègre, mais dépourvu d'envergure, il dirigeait son\n parquet avec la froide logique et la rigoureuse netteté, que\n dans l'intimité il déployait au jeu favori des échecs. Souvent\n relégué chez lui par la maladie, il envoyait alors de brefs\n ordres écrits à son subordonné et au poids du travail, s'ajoutait,\n chez celui-ci, le souci des responsabilités. Parmi ses autres\n collègues, Albert Prévost n'avait guère trouvé que le juge\n d'instruction Blank dont l'intellectualité communiait un peu\n avec la sienne, et même leurs idées et leurs sentiments appar-\n tenaient-ils à deux générations différentes. Si encore, parfois,\n"}, {"page_pdf": 699, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2665, "texte": " 614                             DURENDAL\n\n\n\n  le jeune h o m m e avait pu s'évader vers la musique aimée.\n  Mais, faute de loisirs, son piano restait fermé et dans son\n  appartement rempli des miasmes des corvées, j a m a i s ne s'élevait\n  un effluve d'idéal : il était complètement malheureux.\n      Ce soir de Noël, lorsque dans le tiède confort d'une belle\n  fête, un domestique lui avait apporté le télégramme annonçant\n  le crime d e . L u x h o v e n , Albert Prévost, après un mouvement\n  instinctif de contrariété, s'était senti de la volonté et un peu\n  de fierté : résolument, avec un âpre contentement de soi-\n  même, il s'arracha à toute l'ambiance délicieuse... Qui sait,\n  peut-être l'heure avait-elle sonné, ou par une tragédie banale\n  de campagne, mais que tout enveloppait pour lui de couleurs\n romantiques, la grandeur de ses fonctions et la noblesse de sa\n destinée allaient lui apparaître? E t il partit d'un pas décidé.\n Mais à peine au dehors, au contact du froid humide, son\n enthousiasme était t o m b é . E t maintenant, cahoté dans la voi-\n ture, la bourrasque mugissant au dehors, il était repris par tout\n son marasme d ' â m e . . . Quelle signification pouvait avoir pour\n lui cette chevauchée dans la nuit? Les propos échangés entre\n le juge et le docteur lui parurent étrangers et lointains! De\n fatigue et d'ennui, il ferma les yeux, et sur le morne paysage de\n ses pensées, se leva la douce figure de Gisèle ! Elle avait été\n vraiment, dans sa détresse, le clair rayon providentiel, et comme\n une blanche fleur de rêve sur des landes arides! Il n'avait\n pourtant rencontré Gisèle que deux fois, au hasard de réu-\n nions mondaines chez le vieux notaire P o m m é dont la jeune\n fille était la nièce en m ê m e temps que l'enfant adoptive.\n    Albert revécut cette première soirée intime où Gisèle pen-\nchée vers lui, dans un geste de grâce simple, lui offrit du bout de\nses mains fines une tasse de t h é ; puis debout dans une caresse\nde lumière, elle chanta la Romance à l'étoile; et sa voix lui fut\ninfiniment lénitive et il lui sembla q u ' à travers les mélodieux\nsymboles, elle lui faisait signe; quelques instants plus tard,\nassis l'un à côté de l'autre sur le large sofa E m p i r e , ils causèrent\nl o n g u e m e n t ; les yeux purs et francs, le geste naturel, elle dit les\ndeuils répétés qui la firent orpheline, ses années de pension sur\nqui pesa t a n t de noir, sa vie actuelle vouée aux soucis du ménage\nde son oncle mais qu'aigrettaient de poésie ses lectures et sur-\ntout le culte passionné de la m u s i q u e . E t le j e u n e homme la\nsentait bonne a u t a n t qu'il lavoyait belle. Il eût voulu à son tour\n"}, {"page_pdf": 700, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2406, "texte": "                    LE CRIME DE    LUXHOVEN                   615\n\n\nêtre confiant, lui exposer sa misère et lui montrer sous quel\nangle déprimant le monotone travail journalier lui faisait voir\nl'existence; mais il eut honte de lui-même devant la belle\neurythmie de cette âme — et il quitta Gisèle sans rien livrer de\nlui-même, emportant jalousement la pure image, comme un\nremède contre la morosité prosaïque des jours à venir!\n   Avec quelle impatience Albert Prévost avait attendu le\nréveillon de Noël où il devait revoir Gisèle. Elle était, au\ndiner chez P o m m é , sa voisine de table. Et tout de suite elle\nlui parut différente. Ce n'était plus la jeune fille avec qui\ns'échangent des confidences qui restent des idées, mais la\nfemme et tout son grisant magnétisme! Symphonie ardente\ndes yeux d'algues marines où traîne une caresse, des lèvres\nroses autour desquelles voltigent des baisers, des épaules de\nneige émergeant, en blancheur palpitante, de l'azur pâle de la\nrobe, de l'opulente chevelure où la lumière plaque d'inquiétants\nreflets fauves. Gisèle entra dans la chair d'Albert comme l'autre\njour elle était entrée dans son âme. Et lorsque, dans un mouve-\nment de gracieux abandon, elle penchait vers lui sa jeune poi-\ntrine frémissante, il enviait éperdument, pour le sommeil de ses\nmélancolies, cet oreiller de douceur et de volupté...\n    — Dites donc, Prévost, au lieu de rêver, vous feriez mieux\nd'admirer le paysage! E t la main du juge s'abattit sur l'épaule\nde son collègue. — Voyez-moi donc cela, ajouta-t-il, un vrai\n Brueghel !\n    La rafale s'était apaisée; aucun nuage ne ternissait plus le\n grand saphir sombre du ciel et la lune enveloppait d'une lumière\n de songe les terres couvertes de neige et les arbres étincelants\n de toutes les joailleries du givre.\n    Albert Prévost baigna ses yeux lourds de souvenirs trop fié-\n vreux dans la douceur immaculée de ce tableau de rêve: Oui,\n un Brueghel, dit-il...\n    Mais, à ce moment, de gigantesques silhouettes noires voi-\n lèrent brusquement la perspective de nacre et d'azur, aban-\n donnant derrière elles, sur l'hermine des champs, de larges pans\n d'ombre : c'étaient les gendarmes, qui au galop sonore de leurs\n chevaux sur la terre durcie, dépassaient la voiture: Un Brueghel,\n  répéta Albert Prévost, mais compliqué d'un Dürer : les cava-\n liers de la m o r t !\n    Le mot eut en l'âme du jeune homme un long prolongement\n"}, {"page_pdf": 701, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 618, "texte": "616                          DURENDAL\n\n\n\nfrémissant. E t il pensa, avec gravité, au d r a m e de sang et de\nlarmes vers lequel il allait; un mystère peut-être plane sur ce\nd r a m e ; c'est à lui qu'il appartiendra un peu d'éclaircir ce mys-\ntère et de venger ce sang et ces l a r m e s ; pour la première fois\nAlbert Prévost eut le remords de ses ennuis et de ses dégoûts;\nmême ses égoïsmes amoureux lui parurent presque mesquins;\nil acquit la conscience de la grandeur et de la beauté de sa des-\nt i n é e ; il se sentit q u e l q u ' u n .\n\n                                      FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison10-004", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 617, "page_fin": 635, "titre_corps": "Karnak", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Godefroid Kurth", "ancre_debut": "Karnak(1) ARNAK ! J'écris ce nom", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 704, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 1863, "texte": "Karnak(1)\n\n                 ARNAK ! J'écris   ce nom sous l'empire d'un senti-\n                 ment indéfinissable en rentrant d'une première\n                 visite au sanctuaire merveilleux. Jusqu'ici, au\n                 cours de mes voyages, j'avais toujours vu les\n                 m o n u m e n t s de l'homme répondre à l'idée que\n                 je m'en étais faite d'avance : entre mon ima-\n                 gination et la réalité, je constatais une corré-\nlation qui ne laissait pas de me charmer. Dendérah, il est vrai,\nm'avait réservé une première expérience du contraire, mais ce\nn'était qu'un avant-goût de ce qui m'attendait ici. Le sanc-\ntuaire de Karnak dépasse ce que Dendérah m'avait permis\nd'imaginer : c'est une vision tellement prodigieuse que je me\ndemande si ce n'est pas un rêve. J'éprouve ici ce qu'éprouvait\nl'empereur Constance, lorsque, au dire d'Ammien Marcellin,\nil visita pour la première fois la Ville éternelle : l'admiration\nle suffoquait, il se croyait dans quelque cité surhumaine. Et\nson compagnon de voyage, le prince perse Hormisdas, décla-\nrait que ce qui le consolait de la grandeur de Rome, c'était de\npenser qu'on y mourait comme ailleurs.\n   Qu'auraient-ils donc dit l'un et l'autre s'ils avaient vu Kar-\nnak? Les hommes n'ont jamais rien fait de plus grand : c'est\nle plus gigantesque ensemble architectural qu'il y ait au\nmonde. L a stupeur admirative dans laquelle il vous jette vous\nenlève pour ainsi dire le moyen de le décrire. De même qu'au-\ncune gravure ne peut reproduire l'aspect d'un monument que\nl'œil humain est incapable d'embrasser d'un regard, aucune\nplume, je crois, ne saurait en donner une idée exacte à qui ne\nl'a vu de ses yeux.\n\n\n  (1) Pages inédites d'un volume intitulé : Mizraim, souvenirs d'Egypte, à paraître\nprochainement à la librairie Dewit, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 705, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2541, "texte": "618                          DURENDAL\n\n\n\n    Mais le t e m p l e de Karnak n'est pas un temple à vrai dire.\nC'est un chapelet de temples gigantesques enfilés à la suite l'un\nde l'autre sans solution de continuité, de manière à ne former\nqu'un seul tout. Il évoque l'idée d'un monde de rêve et de\nféerie dans lequel vous êtes transporté aussitôt que vous avez\nfranchi le seuil. L ' é t o n n e m e n t augmente à mesure que vous\navancez de pylône en pylône, de cour en cour, de salle en salle;\nvous êtes saisi de plus en plus par l'énorme disproportion qui\napparaît à première vue entre cet ensemble colossal et les\ndimensions ordinaires des choses h u m a i n e s . N o u s autres\nmodernes, nous ne donnons pas une telle place dans le temps\net dans l'espace aux œuvres de nos m a i n s . Elles n'ont pas un\nkilomètre d'étendue, et nous ne mettons pas deux mille ans à\nles achever. Est-il bien vrai, d'ailleurs, que Karnak soit l'œuvre\ndes hommes? Si ces constructions sont réelles, si elles ne sont\npas un mirage fantastique qui va se dissiper tout à l'heure,\ncomment se fait-il qu'elles aient ce caractère surhumain, et\npourquoi notre civilisation, si supérieure par ses moyens\nd'action, n'a-t-elle jamais rien produit qui puisse s'égaler\nà l'habitacle du dieu thébain? Telles sont quelques-unes des\npensées tumultueuses qui s'entrechoquent dans votre esprit au\npremier aspect de ce m o n u m e n t gigantesque.\n    P u i s vous vous recueillez. Vous cherchez à démêler la nature\n de vos impressions. E t alors s'impose à vous une constatation\n un peu déconcertante. Vous ne ressentez pas ici le frémis-\n sement de joie dont vous êtes rempli à la vue des poèmes de\n pierres édifiés par notre Occident chrétien, j ' a i versé des\n larmes devant le portail de Reims et celui d'Amiens m'a\n transporté dans le ciel. Karnak ne réserve à personne des\n émotions de ce genre. L ' a d m i r a t i e n que vous y éprouvez n'a\n pas le caractère d'une véritable jouissance esthétique. Celle-ci\n résulte de la satisfaction de l'esprit heureux de trouver réalisé\n un idéal de beauté, et l'idéal, c'est en vain que vous le cher-\n cherez ici. Ou bien, s'il y existe, ce n'est pas le vôtre, celui\n qui élève, c'est celui qui écrase et qui stupéfie. Vous êtes\n comme hypnotisé, comme anéanti devant une grandeur déme-\n surée sans atteindre au sublime, et dont l'effarante vision\n vous remplit d'un vague sentiment de terreur. Il se mêle\n  à l'émotion que vous éprouvez je ne sais quoi de sinistre.\n     Cette première impression m'est restée pendant tout le\n"}, {"page_pdf": 706, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2269, "texte": "                                      KARNAK                   619\n\n\ntemps que j ' a i passé dans le temple de Karnak; je l'ai\nretrouvée chaque fois que j ' y suis retourné, et maintenant que\nj'essaie de faire revivre dans mes souvenirs l'image de ces\nruines fabuleuses, c'est elle encore qui vient m'assiéger à la\nmanière d'un cauchemar.\n   Et je rêve au temps où l'édifice entier était debout, dans toute\nsa gloire et avec tous ses épouvantements, quand le dieu l'habi-\ntait et le remplissait de sa majesté redoutable. Aujourd'hui, il\nest dépouillé du mystère qui faisait son prestige : le regard\nsouriant du soleil traverse triomphalement ses recoins les plus\nobscurs, balayant devant lui les fantômes, jusqu'à l'heure où\nla lune, ce fantôme de monde, les ramène ici sous la conduite\nde son fraternel flambeau. Mais alors, combien il était plus\neffrayant !\n   Je le vois intact dans sa massive immensité, plein de cou-\nloirs sombres, toujours plus menaçant et plus inaccessible\nà mesure qu'on se rapproche du dieu. Ses cours, vastes et\nmagnifiques, sont peuplées de grandes statues dont les yeux\nimmobiles semblent renfermer un monde de pensées pétrifiées.\nLes murs resplendissent de marbres sur lesquels se détachent\ndes figures qui mettent sous vos yeux, en un nombre fan-\ntastique d'exemplaires, l'image du Pharaon et celle de son\ndieu. Les parois intérieures, revêtues d'or et d'argent, étin-\ncellent de pierres précieuses fournies par l'Inde ou par\nl'Ethiopie. Des rideaux brodés d'or indiquent la porte du sanc-\ntuaire qui est l'aboutissement de toutes ces redoutables magni-\nficences. Si vous demandez à voir le dieu qui habite là, le\nprêtre vous regarde d'un air grave et, après avoir entonné un\nhymne, soulève un coin du voile mystérieux. Alors le dieu\napparaît à vos regards. E t ce dieu, c'est un chat, c'est un cro-\ncodile, c'est un serpent ou quelque autre bête qui se vautre\nsur des tapis opulents, et qui est faite pour une tanière et non\npour un temple (1).\n   Ainsi parle Clément d'Alexandrie, et il ajoute que l'hilarité\ns'empare du visiteur en voyant à quelles divinités l'Égyptien\nporte ses hommages. Mais, pourquoi ne l'avouerais-je pas?\nmon imagination, retournant par delà le temps des Pères de\n\n\n (1) Clément d'Alexandrie, Pédagogue, III, 2.\n"}, {"page_pdf": 707, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2455, "texte": "620                                  DURENDAL\n\n\n\n l'Église, glace le sourire sur mes lèvres et m'étreint le cœur\n d'une vague oppression. On pouvait rire à partir du jour où le\n christianisme était venu prononcer les paroles libératrices; on\n ne riait pas auparavant. J e suis transporté dans ces âges loin-\n tains sur lesquels pèse de tout son poids le lourd édifice de la\n religion pharaonique. J e me joins au cortège de Pharaon\n venant, accompagné du grand-prêtre, faire visite à son père\n Ammon dans le silence et les ténèbres du saint des saints. A la\n lueur des flambeaux qui font resplendir de mille feux les parois\n dorées du naos, j'assiste à l'entrevue, je prête l'oreille au\n dialogue de ces personnages surnaturels, j ' e n t e n d s la voix du\n dieu, je le vois qui incline la tête avec un geste affirmatif en\n réponse aux questions de son fils, et qui ouvre ses bras de\n métal pour l'embrasser. Cette entrevue de dieux, c'est le\ngrand sacrement de la religion égyptienne, et c'est pour\n l'abriter qu'est bâti le temple. « Ces avenues interminables de\nsphinx, ces obélisques gigantesques, ces pylônes massifs,\nces salles aux cent colonnes, ces chambres mystérieuses où le\njour ne pénétrait j a m a i s , tout cela n'avait qu'une raison d'être\net qu'un aboutissement final : le temple égyptien tout entier\nétait bâti pour servir de cachette à une poupée articulée, dont\nun prêtre agitait les fils (1). »\n    E t voilà ce qui achève l'impression troublante produite par\nce milieu sur toute conscience qui cherche à se rendre compte\nde ce qu'elle y éprouve. Vous êtes ici au centre du paganisme,\ndans le plus gigantesque de ses sanctuaires. Vous avez à peine\nbesoin d'un effort d'imagination pour revoir, dans les ténèbres\ndu saint des saints, les dieux incliner la tête en guise d'assen-\ntiment, étendre les bras pour recevoir des offrandes, ouvrir ou\nfermer les yeux selon le degré de faveur avec lequel ils accueil-\nlent les hommages de leurs fidèles. Vous vous souvenez involon-\ntairement du livre de Daniel et des grossières impostures des\nprêtres de Baal démasquées par l'enfant hébreu. Un malaise\nvous vient à la pensée que ces m u r s , que ces salles par lesquelles\nvous d é a m b u l e z p a i s i b l e m e n t o n t été des milliers de fois témoins\ndes mêmes jongleries, et le contraste entre la splendeur du\nm o n u m e n t et l'abjection du culte vous saisit. P o u r moi, je me\n\n\n\n  (1) MASPERO : Archéologie égyptienne, p. 107.\n"}, {"page_pdf": 708, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": "                               KARNAK                              621\n\n\nrappelais le Prophète voilé dit Khorassan, ce Mahdi qui cachait à\nson peuple de fanatiques, sous un voile religieusement respecté,\nun visage épouvantable rongé par un chancre hideux, à peine\naussi horrible, toutefois, que son âme dévorée par la haine du\ngenre humain. Dire qu'on adorait ces dieux! Dire que des mil-\nliers d'êtres doués de conscience et de raison ont tremblé,\npleuré, prié devant ces fantoches bourrés d'étoupe et remplis\nde toiles d'araignées! Dire que la conscience religieuse de la\nsociété la plus civilisée du monde s'est accommodée des oracles\nqui sortaient de ces antres m a u d i t s ! . . . Ah! les humbles taber-\nnacles de village où le Dieu caché dans l'Eucharistie fait ses\ndélices d'habiter parmi les enfants des hommes, sans autre\ngarde de corps que la lampe qui brûle nuit et jour devant son\nautel! Altaria tua, Domine     virtutuml...\n   Décrirai-je le temple de Karnak, et le pourrai-je si je l'entre-\nprends? Non : j ' y renonce; il faudrait l'avoir mieux vu, il fau-\ndrait le connaître davantage. Je me bornerai à dire l'impression\nqu'il m'a faite, et je ne décrirai que dans la mesure qu'il faut\npour justifier cette impression.\n   Avant toute chose, qu'on se figure une vaste enceinte carrée\naujourd'hui détruite, parfaitement orientée et ayant environ\n1,800 mètres de côté, qui renfermait le grand temple d'Ammon\navec plusieurs autres sanctuaires et un lac sacré. Chaque côté\nde cette enceinte était percé d'une porte qui en occupait le\nmilieu, sauf le côté sud qui avait deux portes s'ouvrant sur deux\navenues parallèles, dont l'une aboutissait au grand temple de\nLouxor, l'autre à un temple de Mout, femme d'Ammon. Cha-\ncune de ces avenues était garnie, sur ses deux côtés, de statues\ncolossales de béliers au repos sur des socles gigantesques : il y\nen avait un tous les 4 mètres, et une seule avenue en alignait\nmille, dont un bon nombre subsiste encore. Qu'on se figure,\nen outre, une troisième avenue de béliers en partie conservée,\npartant de la porte ouverte sur le côté occidental et se dirigeant\nvers le Nil. E t l'on aura une idée vague de la grandiose enceinte\ndans laquelle se développait le temple d'Ammon. Elle formait\nlittéralement une ville à part, mais une ville qui n'avait d'autre\nhabitant que le dieu et sa famille, au sein de la vaste capitale\nde l'empire égyptien.\n   Et cette ville sainte est flanquée elle-même de deux autres\nvilles : Tune, au sud, est consacrée à la déesse Mout; l'autre,\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "622                            DURENDAL\n\n\n\nau nord, au dieu Mont; chacune reproduit, dans des propor-\ntions moindres, mais toujours colossales, le t y p e de renceinie\nammonienne. C'est dire que chacune a son temple principal,\nflanqué de plusieurs sanctuaires accessoires, y compris un lac\nsacré. E t ces trois villes divines sont rattachées par les avenues\nque je viens de dire à une quatrième, qui est celle du temple\nde Louxor. A elles seules elles occupaient la meilleure partie\nde la vallée de T h è b e s , et on peut se d e m a n d e r ce qu'elles\nlaissaient d'espace aux maisons des habitants.\n   Mais je reviens au temple d ' A m m o n .\n    Il s'étendait en longueur du côté est au côté ouest de l'enceinte\ncarrée, de manière à les rejoindre presque l'un à l'autre par la\nmasse de ses constructions. Celles-ci forment un immense rec-\ntangle d'environ 600 mètres de long sur 115 de large : dimen-\nsions formidables qui n'ont leurs égales dans aucune œuvre\nh u m a i n e . . . Il faut y accéder du Nil en partant de l'obélisque\nde Séti I et en suivant l'avenue de béliers qui, perpendiculaire\nau fleuve, vient aboutir au seuil du premier pylône. Vous\nrefaites alors, en sens inverse, le chemin suivi par les vingt\nsiècles qui se sont fatigués à l'édification du sanctuaire\nprodigieux.\n   Voici, en effet, comment ont procédé les Pharaons et les\nPtolémées qui ont voulu attacher leur nom à la construction du\ntemple de Karnak. Chacun d'eux a placé un temple nouveau\nou du moins un nouveau pylône devant l'œuvre de son prédé-\ncesseur, mais en le rattachant à l'édifice ancien de manière à\nne faire avec lui qu'un seul tout. De la sorte les constructions\nles plus récentes sont toujours extérieures aux plus anciennes,\net, en y entrant, c'est le cours des âges que vous remontez.\n   Suivre un itinéraire opposé serait plus scientifique : on\npartirait du temple d'Amenemhait, qui est de la douzième\ndynastie, puis on traverserait successivement, dans leur ordre\nchronologique, tous les sanctuaires qui ont été ajoutés à l'édifice\nprimitif. Mais ce procédé exigerait un temps dont nous ne\ndisposons pas, avec des connaissances archéologiques qui nous\nfont défaut; l'autre est d'ailleurs bien plus riche en émotions\nesthétiques et c'est celui que nous suivrons.\n   Donc, nous voilà, pour commencer, devant le gigantesque\npylône érigé par les Ptolémées. Il ne fut jamais achevé et il est\naujourd'hui à moitié ruiné, mais il garde une grandeur impo-\n"}, {"page_pdf": 710, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2516, "texte": "                                  KARNAK                                    623\n\n\nsanté; ses murailles ont 43 mètres de hauteur sur 15 d'épais-\nseur. Il donne accès à une première cour, qui est elle-même\ntout un monde, puisque, dans sa vaste enceinte de 103 mètres\nsur 84, garnie de portiques à droite et à gauche, vous ne trouvez\npas moins de deux grands temples et les ruines d'un troisième.\nLe premier, au côté nord, est celui de Séti I I , avec son triple\nsanctuaire dédié à la triade thébaine : Ammon, Mout et leur\nfils Khons. L e second, au fond à gauche, est perpendiculaire\nau mur méridional, dans lequel il est engagé, et ne donne dans\nla cour que par sa façade : c'est le temple de Ramsès I I I , équi-\nvalant lui-même à toute une cathédrale avec son pylône orné\nde scènes classiques de victoires, son magnifique vestibule\nflanqué de portiques, sa double rangée d'Osiris gigantesques\net sa salle hypostyle, au delà de laquelle est le saint des saints.\n    Au centre de la cour, enfin, surgissent les débris d'un kiosque\nélevé par le P h a r a o n éthiopien T a h a r q u a (XXV e dynastie) :\nils sont précédés de deux socles qui devaient porter des statues.\nLe plus beau fragment de cet édifice aujourd'hui détruit, c'est\nune colonne haute de 21 mètres surmontée d'un chapiteau\ncampaniforme d'une rare beauté. Rien n'égale la mélancolie de\ncette fleur de pierre qui se dresse au milieu des ruines comme\nun trophée érigé par le temps leur vainqueur. Elle évoque un\nmonde infini de rêves et de souvenirs et elle réalise la vision\ndu poète qui a écrit la Malédiction du barde : « Seule, une haute\ncolonne restée debout témoigne d'une splendeur à jamais\ndisparue : mais elle-même est fendue et peut s'écrouler d'une\n nuit à l'autre (1). »\n    Telle est la première cour. Je doute qu'il y ait au monde\n beaucoup d'endroits aussi évocateurs que cette immense et\n magnifique enceinte; on dirait un gigantesque musée en plein\n air, où se seraient donné rendez-vous tous les spécimens de\n l'art égyptien et tous les documents de l'histoire d ' E g y p t e :\n temples, kiosques, portiques, statues colossales, reliefs, inscrip-\n tions, récits et tableaux de victoires.\n    Et tout se trouve dans l'ordre où l'avait laissé la vie : on\n dirait que l'esprit de l'antique civilisation qui habitait ces\n\n\n          (1) Nur eine hohe Saule zeigt von verschwundner Pracht;\n              Auch diese, schon geborsten, kann stürzen iiber Nacht.\n                                                      UHLAND, Des Sängers Fluch.\n"}, {"page_pdf": 711, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2596, "texte": "624                           DURENDAL\n\n\n\nenceintes vénérables ne les a quittées que pour un temps, et\nqu'il va en reprendre possession tout à l'heure. J'éprouve cette\nimpression avec une vivacité extraordinaire dans le solennel\npourpris du temple de Ramsès I I I , où les gigantesques Osiris,\naux bras croisés sur la poitrine, contemplent d'un regard placide\nle petit garçon de M. Georges Legrain, qui, sous la surveil-\nlance de sa bonne, fait rouler sa balle dans la nef de leur\ntemple, pendant qu'aux cris de joie de l'enfant font écho les\npiaillements des passereaux voletant de colonne en colonne. Je\nne sais si le petit garçon, plus heureux que le cultivateur de\nVirgile, a conscience de son b o n h e u r ; dans ce cas, il doit se\ndire que la Providence a bien fait les choses, en permettant\nqu'on bâtit pour ses ébats une salle aussi vaste et aussi solitaire\nque le temple de Ramsès I I I .\n     Il faut cependant nous arracher à la contemplation de la\ngrande cour, si nous voulons arriver avant la fin de la journée\nj u s q u ' à l'extrémité du temple. Nous dépassons donc le kiosque\nde T a h a r q u a et nous nous trouvons devant un vestibule gardé\njadis par deux statues colossales de Ramsès, dont une est\n restée debout. Ce vestibule précède le second pylône, élevé par\n Ramsès I, mais où son h o m o n y m e , deuxième du nom, a, selon\nson h a b i t u d e , inscrit ses propres victoires et sacrifices. Le\npylône franchi, vous êtes dans la salle hypostyle, qui est la\n merveille de ce temple merveilleux.\n     P o u r le coup, il faut renoncer à toute description : elle serait\n impuissante à donner une idée de cette forêt pétrifiée dont les\n arbres géants s'élancent vers le ciel, tandis que d'autres, qui\n semblent morts de vieillesse, gisent encore sur le sol en attendant\n les soins savants qui les rappelleront à la vie. On pourrait\n mettre tout N o t r e - D a m e de Paris dans la salle hypostyle. Elle\n contient cent trente-quatre colonnes réparties en seize rangées\n qui forment a u t a n t de nefs. L e s trois nefs centrales sont plus\n élevées que les a u t r e s ; leurs colonnes, de 21 mètres de hauteur\n chacune, ont le volume de la colonne T r a j a n e de R o m e ; elles\n atteignaient un niveau supérieur à celui du reste de la salle et\n prenaient le jour par des claires-voies de marbre reposant sur\n les colonnes des nefs latérales. U n e de ces claires-voies existe\n encore et vous permet de vous figurer la manière dont cette\n salle sans pareille était éclairée. L e s colonnes des nefs latérales\n ont 13 mètres de hauteur et 8 mètres de circonférence; malgré\n"}, {"page_pdf": 712, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "                                KARNAK                              625\n\n\nles brèches faites de toutes parts au toit et aux parois de l'édi-\nfice, elles sont si massives et si serrées qu'elles maintiennent\nencore dans la salle un demi-jour plein d'un charme mystérieux.\n   Ému de ce nouveau spectacle de grandeur et de magnificence,\nje circule de colonne en colonne, j'adresse la parole aux\n Pharaons qui gesticulent sur chacune d'elle, j'essaie de me\nreplacer en esprit dans le monde qui a créé celte œuvre inouïe.\nIci encore, comme dans la grande cour, c'est une journée qu'il\nfaudrait p o u r v o i r , pour comprendre, pour s'imprégner. Une\njournée, et j ' a i un q u a r t d'heure!\n   Je sors enfin, à contre-cœur et comme fasciné; je franchis un\ntroisième pylône détruit, édifié par Amenhotep III, et je suis\ndans la cour centrale. Ici vivent les souvenirs de Thoutmosis I.\nQuatre obélisques de 23 mètres de hauteur y rappelaient son\nnom et ses exploits, mais trois ont disparu, et un seul se dresse\nencore. L e temple commençait ici au temps du grand conqué-\nrant, et la cour centrale où nous sommes formait la première\ncour du sanctuaire.\n   L'œuvre de T h o u t m o s i s ne m'arrête pas longtemps; je\nfranchis en hâte un quatrième pylône et me voilà dans un\nportique où se dressaient les deux obélisques de la reine\n Hatasou. C'étaient les plus hauts de l'Egypte (30 mètres); ils\nétaient tout dorés et surmontés de pyramidions d'or qu'on\nvoyait des deux rives du fleuve, « éclairant le monde comme le\ndisque solaire ». Selon l'habitude, on les avait taillés à même\nla roche dans les carrières d'Assouan, puis on les avait placés\ndans un grand chaland où ils se touchaient bout à bout par la\nbase, et que remorquaient sur le Nil trois rangs de canots\ncontenant environ un millier d'hommes d'équipage. Enfin, on\nles avait dressés ici sous les auspices de l'architecte Senmout,\nqui a tenu à nous conserver son nom. Et pourquoi pas?\n A Paris, en l'an de grâce 1835, on a bien représenté sur le socle\nde l'obélisque de Louxor toute la machinerie employée pour le\ndresser; les É g y p t i e n s d'il y a trois mille ans, qui se livraient\ntous les jours à pareil travail, ont sans doute considéré\n qu'il n'avait pas assez d'importance pour être raconté à la\n postérité.\n   Des deux obélisques de Hatasou, il n'en reste plus qu'un\n seul : comme celui de Louxor, il pleure son j u m e a u ; l'or de\n son revêtement a disparu, mais ses hiéroglyphes demeurent et\n"}, {"page_pdf": 713, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "626                             DURENDAL\n\n\n\n parlent encore aujourd'hui le prestigieux langage que leur a\n prêté pour des siècles la grande souveraine :\n     « Voici ce que j'enseigne aux mortels qui viendront au cours\n des siècles, et qui pousseront des cris d'étonnement à la vue de\n ce m o n u m e n t élevé par moi à mon père. P e n d a n t que j'étais\n assise dans mon palais et me rappelais celui qui m'a créée, mon\n cœur m'a imposé de lui édifier deux obélisques de vermeil dont\n la pointe percerait le firmament, dans le portique auguste qui\nse trouve entre les deux grands pylônes du roi Thoutmosis I.\nE t mon cœur m'entraîne à adresser ces paroles aux humains qui\nverront ce monument après bien des années et qui causeront\nde mes hauts faits. N e dites pas : « Je ne sais pas comment on\n» a réalisé le rêve de modeler toute une montagne en or ». Ces\ndeux obélisques, Ma Majesté les a fabriqués pour mon père\nAmmon, afin que mon nom dure et subsiste en ce temple à\njamais! »\n    Quel langage! Q u a n d vous pensez que ces choses ont été\nécrites il y a trois mille six cents ans, et qu'il nous est donné de\nles lire là sur la pierre, telles qu'elles furent gravées sous les\nyeux de la reine qui les dicta, vous éprouvez de nouveau cette\nimpression indéfinissable que la contemplation des monuments\négyptiens fait plus d'une fois entrer dans le cerveau du\ntouriste : il vous semble entendre, au pied de cette aiguille de\nmarbre, le bruit que fait le vol des siècles passant à tire-\nd'aile au-dessus de votre tête d'ans ces ruines sans pareilles.\nIls ont fui, et l'obélisque est resté...\n   J'aurais voulu m'éterniser dans la cour de Hatasou comme\ndans la salle hypostyle, mais il fallait continuer cet itinéraire\nu n i q u e : je franchis donc le cinquième pylône et je pénètre\nparmi les ruines qui restent de la secondecour de Thoutmosis I.\nJe la traverse et je suis devant le sixième pylône, aux murs\nruinés d u q u e l sont représentées les victoires de Thoutmosis III,\nsi souvent copiées par le grand plagiaire Ramsès II\n    De là, je pénètre dans une série de cours et de salles de\ndiverses dates, formant le temple primitif, et dont les parties\nles plus anciennes remontent à la X I I e d y n a s t i e . L ' u n e de ces\nsalles présente un intérêt particulier d'histoire et de poésie;\nc'est la salle des annales.\n   L a salle des annales! Quel nom, et quels souvenirs y étaient\nconsignés! Voilà le m u r qui racontait les triomphes de Thout-\n"}, {"page_pdf": 714, "page_imprimee": 627, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2538, "texte": "                                      KARNAK                                       627\n\n\nmosis I I I : sa guerre de Syrie, sa victoire de Mageddo, sur le\npatron de laquelle Ramsès II a taillé sa victoire de Kadesch. Il\nne me paraît pas douteux que le poème de Pentaour, qui raconte\ncette dernière victoire, se soit inspiré du récit que l'auteur pou-\nvait lire tous les jours sur ce mur glorieux. Prêtons l'oreille à\nune partie de ce qu'il raconte :\n   Le roi, arrivé en Syrie, rassemble son conseil de guerre. Deux\nroutes sont proposées pour joindre l'ennemi : l'une directe,\nmais périlleuse, l'autre détournée, mais plus sûre. L e roi n'hé-\nsite pas : « Allez où vous voudrez, moi, c'est par ici que j'irai à\nla victoire. » E t il fait comme il a dit. Voilà un grandiose mor-\nceau d'épopée. Charlemagne n'est pas plus superbe au siège de\nNarbonne que P h a r a o n gourmandant la lâcheté de ses généraux\nau moment d'aborder l'ennemi.\n   Une si fière attitude est récompensée par la victoire. L e dieu\nAmmon lui-même a tenu à venir en aide à un fils dont il peut\ns'enorgueillir; entendez-le parler :\n   « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les princes de\nTsahi, je les ai jetés sous tes pieds à travers leurs contrées. Je\nleur ai fait voir ta majesté, telle qu'un seigneur de lumière,\néclairant leurs faces comme mon image.\n   \" Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les peuples asia-\ntiques; tu as réduit en captivité les chefs des Routennou. Je leur\nai fait voir ta majesté, revêtue de ses ornements; tu saisissais\ntes armes et tu combattais sur ton char.\n   » Je suis venu, je t'ai accordé de frapper la terre d'Orient :\nKefta et Asebi sont sous la terreur, je leur ai fait voir ta majesté,\ntelle qu'un jeune taureau au cœur ferme, aux cornes aiguës,\nauquel on ne peut résister.\n   » Je suis venu, je t'ai accordé de frapper ceux qui résident\ndans leurs ports...\n   \" Je suis venu, je t'ai accordé de frapper ceux qui résident\ndans les îles...\n   » Je suis venu... »\n   Et le dieu continue cette énumération pompeuse (1).\n\n   (1) Comme l'appréciation de ces vieilles choses est souvent difficile! Lenormant\ntrouve ici le style biblique et un langage d'une admirable poésie; Erman, au contraire,\nestime que le morceau est prosaïque. Mon opinion tient le milieu entre celle de ces\ndeux savants. On ne peut nier l'allure grandiose du morceau et le mouvement drama-\ntique de la phrase, mais il faut bien avouer la sécheresse et la monotonie de l'ensemble.\nSi j'avais reproduit le tout, le lecteur aurait eu le temps de se lasser.\n"}, {"page_pdf": 715, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2523, "texte": "628                            DURENDAL\n\n\n   Mais nous voici devant le saint des saints, flanqué, comme à\nl'ordinaire, de chambres servant aux usages liturgiques. Cette\nfois, il pourrait sembler que nous sommes au bout. Eh bien,\nnon ! Au delà du saint des saints, vous entrez dans une nouvelle\nsérie de constructions; voilà une seconde salle hypostyle, com-\nm u n é m e n t appelée la salle des fêtes ou le promenoir de Thout-\nmosis I I I . C'est une œuvre magnifique, m ê m e pour qui sort de\nla première salle hypostyle ; elle l'emporte d'ailleurs sur celle-ci\npar le prestige de l'antiquité. Elle est suivie d'un nouveau\nsaint des saints, a u t o u r d u q u e l , selon la coutume, se groupe la\ncouronne des chapelles et des chambres latérales. L ' u n e d'elles\nm'arrête de nouveau dans une longue contemplation.\n   C'est là-bas, au côté nord-ouest, celle qui reposait sur une\nseule colonne; on l'appelait la salle des ancêtres. Ici se trouvait\nla célèbre table des rois, qui, comme celle d'Abotou, contenait\nla liste officielle des soixante P h a r a o n s antérieurs à la\nX V I I I e dynastie. Elle n'y est plus : Prisse d'Avennes l'a\nemportée en 1843, au péril de sa vie, et elle est aujourd'hui en\nlieu sûr, au Musée du Louvre. Mais combien il faut regretter\nqu'un tel m o n u m e n t soit arraché à son cadre historique, où il\napparaissait revêtu d'une majesté presque s u r h u m a i n e ! Bien\nplus que l'obélisque de Louxor, la T a b l e de Karnak doit avoir\nla nostalgie du soleil d ' E g y p t e et du mur aujourd'hui écorché\ndont elle était la voix retentissante. C o m m e n t ne pas se figurer\nque ce sanctuaire était un être vivant, puisque tous ses murs\nparlaient et racontaient par l'image et par l'écriture la gloiredes\nsouverains de l ' E g y p t e ?\n   Ici s'arrête mon exploration du temple d'Ammon. Suis-je\narrivé au bout du m o n u m e n t sans pareil? Je ne sais, car je vois,\nau delà, des ruines que mon plan appelle Salle de Ramsès II,\nmais il me semble que c'en est fait de m a force d'attention.\nAssis à l'ombre d'un pan de mur, sur un massif bloc de marbre,\nj'essaie de me recueillir et de ramasser dans la chambre obscure\nde mon esprit l'immensité du monde architectural que je viens\nde traverser.\n   E t p o u r t a n t je n'ai encore vu qu'une partie de t a n t de mer-\nveilles, car au temple d'Ammon se rattache étroitement celui\nde Mout, sa f e m m e , et le mariage de ces deux sanctuaires,\npresque égaux en grandeur et en majesté, n'est pas le moindre\nprodige de cet ensemble inoui.\n"}, {"page_pdf": 716, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2471, "texte": "                             KARNAK                            629\n\n\n   Rentrons, pour nous en donner le spectacle, dans la cour\ncentrale. De là se détache une nouvelle série de constructions\nqui s'embranche perpendiculairement sur le flanc méridionaldu\ntemple d ' A m m o n . Nous y pénétrons par une cour aux murs de\nlaquelle se lisent les fastueuses et mensongères inscriptions de\nMenephtah, le Pharaon de l'Exode. Cette cour aboutit à un\nseptième pylône, après lequel vient une nouvelle cour, puis un\nhuitième pylône, puis une troisième cour, puis un neuvième\npylône, puis une quatrième cour, puis un dixième pylône.\nAvec celui-ci, nous atteignons le côté méridional de la grande\nenceinte carrée, dont il est la porte. Après l'avoir franchie, vous\nêtes surti du domaine d'Ammon et vous vous trouvez dans celui\nde sa femme.\n   Le dixième pylône, en effet, ouvre sur la vaste avenue des\n béliers orientaux qui va, à 1,500 mètres plus loin, se rattacher\naux ruines du grand sanctuaire de Mout. Rien de fantastique\ncomme cette allée monumentale flanquée de figures mutilées\nqui se développe à travers des décombres, des fondrières et des\nvégétations folles jusqu'au temple de la déesse. Celui-ci, œuvre\nd'Amenhotep I I I , est fort ruiné; il a quelque chose de plus\narchaïque et de plus païen encore que le sanctuaire d'Ammon :\nles images que vous rencontrez ici, ce sont celles de Bès,\nl'ignoble et hideux Thersite du Panthéon égyptien, avec des\n multitudes de statues de la cruelle déesse Sekhmet. Quel milieu\npour un poète qui voudrait évoquer les effarements, les\nangoisses, les cauchemars qui habitaient ce sanctuaire sans\npitié! Un lac sacré, en forme de fer à cheval, se développe der-\nrière le temple dont il entoure trois côtés. I1 règne une solitude\n inquiétante au milieu de ces ruines farouches, plus tragiques\n que celles du temple d'Ammon. L a destruction est arrivée ici\n à une phase plus avancée, celle où la beauté fait place, pour le\n monument, à quelque chose qui n'a plus de nom; les pierres\n montrent un visage de camarde et semblent vous regarder avec\n haine.\n    A l'ouest de l'enceinte, on voit les ruines d'un autre temple\n bâti par Ramsès I I I , en l'honneur de je ne sais quel dieu. Je\n n'ai fait en quelque sorte qu'effleurer des yeux ces endroits\n redoutables, qui doivent être particulièrement hantés aux heures\n des terreurs nocturnes; ils m'ont fait souvenir des malédictions\n des prophètes, réservant aux araignées, aux chouettes et aux\n"}, {"page_pdf": 717, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2451, "texte": "630                            DURENDAL\n\n\n\nchacals les temples des idoles et les demeures de leurs adora-\nteurs.\n   Mais voilà que je me suis laissé attirer hors de l'enceinte\nammonienne avant d'avoir donné une idée de tout ce qu'elle\ncontient. J ' y rentre pour contempler, à l'angle sud-ouest, le\ntemple de Khons, rattaché à celui de Louxor par l'avenue des\nbéliers occidentaux. Khons était un dieu puissant, au dire de\nses prêtres : il suffisait d'envoyer sa statue à Babylone pour\nqu'elle y exorcisât une princesse égyptienne mariée au roi de\ncette ville! Son sanctuaire, qui à lui seul vaudrait le voyage de\nT h è b e s , ne m'a guère retenu ; ma puissance d'admiration fléchis-\nsait sous le poids de t a n t de merveilles. Mais comme il me\nreste des jambes, je gagne, du côté du nord, les ruines du\ntemple de P h t a h . L e grand dieu de Memphis était, à Thèbes,\nl'hôte d'Ammon, comme celui-ci l'était probablement de Phtah\nà Memphis. L e saint des saints était flanqué de deux chapelles\ndont l'une contient la statue de Sekhmet, la déesse à tète de\nlionne.\n   C'est une déesse cruelle qui a soif de sang h u m a i n ; de cet\nantre obscur où vous la voyez tapie p e n d a n t le jour, elle sort\nla nuit et elle rôde aux environs pour dévorer tout ce qu'elle\nrencontre : les fellahs ont g r a n d ' p e u r d'elle et ils racontent à\nson sujet toutes sortes d'histoires terrifiantes.\n   Enfin, deux temples d'Osiris, l'un au coin nord-est, l'autre\nau coin sud-ouest de l'enceinte, voilà, sans parler du lac sacré,\nce qui existe dans le pourpris ammonien. J e n'ose pas détailler\nce que contiennent les cités de Mout et de Mont : je les ai vues\nd'une manière si rapide que je craindrais de devoir copier les\nindications de mes livres pour avoir l'air de parler d'après des.\nsouvenirs personnels, et le seul mérite de mes notes consiste\ndans l'absolue sincérité d'impressions reçues sur place.\n   Mais comment, encore une fois, décrire toutes ces mer-\nveilles, toute cette prodigalité de sanctuaires, toute cette armée\nde colosses, toute cette débauche de colonnes, d'obélisques, de\nreliefs, et toutes ces ruines qui jonchent le sol, et tous ces\npathétiques débris de statues que vous foulez aux pieds?\nPensez qu'il n'y a ici aucune surface qui soit nue, aucune\npierre qui soit muette ; que tous ces murs sont habités, si je\npuis ainsi parler, par un peuple entier de dieux et de rois, de\nvainqueurs et de vaincus, dont le va-et-vient incessant ne\n"}, {"page_pdf": 718, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": "                             KARNAK                           631\n\n\nlaisse pas un instant de repos à la pierre; toutes ces figures\nparlent, s'animent, racontent, adorent les dieux ou glorifient\nles rois, et leur gesticulation éperdue pourrait, à la longue,\nvous faire tourner la tête. Il y a d'ailleurs un certain ordre dans\nles sujets de ces innombrables tableaux. Aux murs extérieurs,\nce sont, comme toujours, les triomphes de Pharaon, c'est\nl'éternelle bataille de Quadesch, c'est le poème de Pentaour\nqui la chante, ce sont les triomphes de Sheshonk, le Sésac de\nla Bible, lorsqu'il vint, la cinquième année du règne de\nRoboam, avec douze mille chars et soixante mille hommes,\npiller le temple de Jérusalem. Regardez ces figures d'Hébreux\nvaincus : comme, à trois mille ans de distance, vous recon-\nnaissez le t y p e caractéristique des enfants d'Israël! Voyez ce\ndéfilé innombrable de captifs qui passent, les coudes immisé-\nricordieusement liés sur le dos : ils représentent les villes\npalestiniennes conquises par le vainqueur. Des inscriptions\nnous apprennent leurs noms; elles sont mensongères et enflées\ncomme tous ces documents de provenance officielle, où les\nPharaons se sont faits les complaisants hérauts de leur\npropre gloire.\n   A l'intérieur, les reliefs nous montrent de préférence des\nscènes liturgiques. Ce sont les rois en adoration devant les\ndieux, les sacrifices, les processions, les tète-à-tête de Pharaon\navec son père. Dans les cours, vous rencontrez partout les rois\nfondateurs et gardiens du temple : ils sont là, colosses de\npierre au sourire hiératique, les uns assis, avec les mains sur les\ngenoux, les autres debout, avançant une jambe et serrant dans leur\npoing fermé le signe de vie. Si l'on avait pu garder ici et laisser\n en place tous les trésors qu'on y a trouvés, Karnak serait la\n plus grande merveille du monde. Il est vrai que, même dans\n son état actuel, le temple de Karnak n'a pas de rival.\n    Et si les ruines sont encore tellement vivantes après tous\n les écroulements de royaumes et de civilisations auxquels elles\n ont assisté, qu'était-ce donc aux jours de la prospérité, quand\n l'Egypte entière, à la suite de ses rois, rivalisait pour orner et\n embellir ce temple unique au monde? Mettre ici, à tout le\n moins, une stèle qui conservait votre souvenir et vous faisait\n participer à la protection du dieu, c'était le rêve de tout\n Égyptien : « Ma mémoire, disait Sinouhit, est dans le temple\n de tous les dieux. » Aussi le nombre des stèles, des statues et\n"}, {"page_pdf": 719, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2536, "texte": " 632                           DURENDAL\n\n\n\n des ex-voto de tout genre s'élevait-il à un chiffre fantastique.\n T o u t ce prodigieux ensemble d'archives de pierre reparaît au\n jour depuis un petit nombre d'années; M. Georges Legrain a\n exhumé j u s q u ' à dix-sept mille statues et il est loin, sans doute,\n d'être au bout de ses découvertes.\n     T a n t de richesses avaient fini par encombrer le temple\n malgré l'immensité de ses proportions. Sous les Ptolémées, on\n en était arrivé à ne plus savoir qu'en faire. E t alors on s'avisa\n d'un moyen héroïque. On creusa de grands trous et on y jeta\n pêle-mêle tout ce peuple de statues. L e s archéologues les\n retrouvent aujourd'hui en fouillant la terre, tout comme, dans\n les fondements des murailles de nos villes occidentales, on\n retrouve les débris des m o n u m e n t s de tout genre qu'on y jeta\n au IIIe siècle de notre ère, après que les barbares les eurent\n détruits. Cette manière de liquider un passé millénaire est\n certainement bien révoltante; je dois avouer toutefois que, si\nje suis choqué du procédé, je suis plus frappé encore de la\n cause qui l'a provoqué. Voilà donc ce que deviendrait la civili-\n sation, si de temps en temps ne passait sur elle le cyclone d'une\ngrande crise! Elle en serait réduite à détruire elle-même ses\n richesses, comme une armée en retraite brûle les bagages\nqu'elle ne peut emporter. Souvenirs qui vous croyiez impéris-\nsables, ex-voto de l'amour et de la piété, inscriptions qui garan-\ntissiez l'immortalité aux hommes, trésors qui rassembliez dans\nun m ê m e sanctuaire l'âme de vingt siècles écoulés, vous n'êtes\nplus, à un certain moment de l'histoire, que des encombre-\nments et votre place est dans le trou! Vous qui rêvez la gloire\ncomme la suprême récompense de votre labeur, voici la plus\nlugubre de toutes les vérités qu'il vous faut reconnaître : il\nviendra un jour où la postérité se chargera elle-même de\ns u p p r i m e r votre œuvre et votre nom, pour alléger le fardeau\nde l'héritage qu'elle emporte à travers les siècles?\n    E t ce sera la mort éternelle, à moins que la piété d'une\ngénération lointaine ne vienne fouiller les ruines et, aidée par\nle hasard, exhumer votre m é m o i r e ! Mais cela ne se fait que\ndans les ruines augustes, comme le sont celles-ci. A Karnak, la\npuissance de résurrection de l'histoire est presque aussi grande\nque la puissance de destruction du t e m p s . Les heureuses\nrecherches de M. Georges Legrain nous ont restitué un patri-\nmoine d'une valeur artistique et poétique inestimable.\n"}, {"page_pdf": 720, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2399, "texte": "                            KARNAK                            633\n\n\nCarrière enviable entre toutes que celle de ce savant! Installé\ndepuis des années au milieu des ruines, à la tête d'une escouade\nd'ouvriers qui réalisent jour par jour son rêve, roi de cette\nsolitude merveilleuse qui se remplit, à sa voix, d'un peuple de\nressuscites, M. Legrain est peut-être, comme archéologue,\nl'homme le plus heureux de France et de Navarre. Qu'il\ntrouve ici le bon souvenir des quelques heures pendant\nlesquelles il a bien voulu me faire les honneurs de son\nroyaume enchanté.\n   J'ai fait en tout quatre visites à Karnak. Combien je sais\nmauvais gré à M M . Cook and Son de m'avoir abrégé ce séjour !\nLes heures que j ' y ai passées ainsi qu'à Louxor ont été de tout\npoint les meilleures de mon voyage : je ne rêverais rien de plus\nexquis, dans ce soir de mon existence, que de recommencer\nune carrière scientifique comme explorateur de Karnak.\nJeunes docteurs qui viendrez compléter vos études ici, au lieu\nde l'éternel voyage de Paris et de Berlin, dites-vous bien que\nje vous envie, et que de bonnes fées ont été auprès de votre\nberceau !\n    Il est des souvenirs de Karnak qu'un touriste qui se respecte\ndoit rapporter chez lui, comme on rapporte de Suisse des\nalpenstoks, ou de Grèce des statuettes de T a n a g r a . Le pre-\nmier, c'est un coucher de soleil contemplé du haut du grand\npylône. J'ai voulu voir cela, je l'ai vu, et je ne puis pas nier\nque ce soit inoubliable. Vous avez beau vous être cuirassé\ncontre les suggestions de votre Baedeker et décider de ne pas\nadmirer sur c o m m a n d e : vous êtes subjugué par la majesté de\ncet horizon thébain tout peuplé de grandes choses, sur lequel\ndans un ciel féerique descend la gloire du soleil. L e Nil, les\npalmiers, le désert, les ruines, tout semble frémir dans l'incan-\ndescence de cette heure sacrée : on eût dit que la terre\nd'Egypte avait fait le pari de dompter le barbare septentrional\nque je suis, et de m'arracher malgré moi un cri d'admiration.\n O Mizraïm, le voilà !\n    Le second souvenir qu'il faut rapporter de Karnak, — tou-\njours si l'on a quelque peu d'égard pour sa réputation de tou-\n riste, — c'est celui d'une visite des ruines au clair de lune.\n Au risque de me diminuer dans la considération des gens,\nje dois avouer que je me suis contenté du clair de lune des\n Pyramides. L'idée de voir profaner comme à Ghizeh ces trois\n"}, {"page_pdf": 721, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2619, "texte": "634                            DURENDAL\n\n\n\n choses sacrées : la nuit, la solitude et le silence, me faisait\n horreur. E t je décidai de ne pas me joindre à la bande qui\n devait, selon le p r o g r a m m e de M M . Cook and Son, s'abattre\n comme un vol de sauterelles sur la poésie et sur l'histoire.\n      J'eus tort toutefois. Contrairement à mon attente, les tou-\n ristes étaient peu nombreux et ils n'avaient pas organisé de\n descente de lieux. J'aurais donc pu, si j ' a v a i s disposé de vingt-\nquatre heures de plus, passer une nuit dans les ruines de\n Karnak. E t rien que ces seuls mots me font encore battre le\ncœur à l'instant où j'écris. Se figure-t-on bien ce qu'aurait été\nune soirée pareille? Je suis le familier des ruines historiques;\nil en est que j ' a i visitées aux heures les plus solennelles de la\nnuit, et je puis dire qu'il n'y a guère d'émotion au monde com-\nparable à celle d'errer sous le regard de la lune à travers ces\nrégions du silence peuplées de fantômes. L'horreur sublime de\nce tête-à-tête avec le t e m p s et l'éternité décuple l'intensité de\nla vie : il n'en connaît pas toute la saveur, celui qui n'a pas au\nmoins une fois passé par là. E t q u a n d ces ruines s'appellent\nKarnak et que cette lune est la lune d ' E g y p t e , je crois qu'il ne\npeut rien s'ajouter à la magie de l'heure u n i q u e .\n      Ma bonne étoile me réservait une compensation. Je ne sais\nsi les émotions de la nuit auraient eu un charme plus intense\nque celui de l'heure matinale dont il m'a été donné de jouir\nd a n s les ruines, le jour même de mon départ. J'étais venu leur\nfaire mes adieux, et je m'y trouvai le premier de la journée. A\npart un gardien indolent qui rôdait de-ci de-là sans faire atten-\ntion à moi, il n'y avait pas une â m e dans l'immense enceinte :\nj ' é t a i s seul avec le soleil, les pierres et les passereaux. Com-\nm e n t oublier cette heure, et comment la décrire? L e calme et\nla douceur de l'air, la sérénité du ciel, la majesté du milieu, la\nmélancolie des souvenirs tempérée par la gaîté du matin, la\npensée d'être le seul spectateur de cette scène incomparable\nque je ne devais jamais revoir, tout cela faisait un ensemble\nd'une étrange et merveilleuse beauté. Si j'essaie d'en analyser\nle charme, j ' y trouve d'abord le mélange en apparence contra-\ndictoire de deux sentiments : la félicité de respirer sous un tel\nazur, et l'angoisse qui étreignait le cœur en présence de telles\nruines. Mais ces deux impressions venaient se noyer au seuil\nde mon esprit dans le courant impétueux d'une pensée qui\navait conscience d'être éternelle, et qui jouissait avec ivresse\n"}, {"page_pdf": 722, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 511, "texte": "                            KARNAK                           635\n\nde sa supériorité sur toute la création. Affermi sur cette triom-\nphante certitude, je voyais, avec une indicible volupté, défiler\ndevant moi les séductions de la nature et les fantasmagories\ndu passé; j'oubliais que j'étais moi-même un vieillard destiné\nà disparaître avant elles, et je sentais couler goutte à goutte\nl'une des heures les plus délicieuses que j'aie vécues sur terre.\n\n\n                                         GODEFROID KURTH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison10-005", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 636, "page_fin": 648, "titre_corps": "Sur l’art et les lettres belges", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Sur l'Art et les Lettres belges L e s artistes de l a p e n s é e et du s e n t i m e n t", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 723, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1982, "texte": "Sur l'Art et les Lettres belges\n\nL e s artistes de l a p e n s é e et du s e n t i m e n t . — L a mira-\n  c u l e u s e a v e n t u r e d e s J e u n e s - B e l g i q u e s . — Théodore\n  T'Scharner.\n\n     « Dis-moi qui tu admires, je te dirai qui tu es! » pourrait-on\n affirmer en modifiant un peu dans ses termes, mais non clans sa\n signification, le dicton usuel. Car, cette vérité d'expérience vaut\n dans Tart comme dans la vie. Que nous le sachions ou non, c'est\n nous-même que nous cherchons dans les œuvres aussi bien que\ndans les hommes. Et, à moins que l'infatuation ne nous aveugle,\nun « nous-même » meilleur, plus parfait, plus volontaire, qui\ndise ou qui exécute, soit dans le domaine de la pensée, soit dans\ncelui de l'action, ce que nous nous sommes contentés de rêver.\nL'artiste qui a subjugué notre admiration est devant nous\ncomme le représentant de notre idéal réalisé. Ses ouvrages nous\némeuvent parce que nous avons eu part, obscurément, à leur\ncréation. Ils expriment, et il nous semble qu'ils traduisent le\nsentiment confus qui s'agitait en nous, sans que nous ayions\nsu ou pu lui donner forme. Cette beauté qui nous apparaît,\nnous frappe comme un pressentiment vérifié. E t c'est une\ncommotion étrange, mélangée de tristesse et de joie. Elle\nétait en nous, désir indistinct, aspiration à moitié voilée, et voici\nqu'elle surgit tout à coup à nos yeux, incarnée, vivante, parée\nde tous les prestiges impérieux de l'art. Mais elle n'est plus\nnôtre, elle est sortie des possibilités, des ombres de notre esprit,\npour prendre clarté et force dans celui d'un autre. Ainsi, cha-\ncune des grandes œuvres d'art qui conquiert notre adhésion\nenthousiaste nous ravit peut-être une parcelle de nous-même.\nP a r m i celles qui s'imposent de la sorte à un grand nombre\nd'esprits, il en est peu qui ne soient comme le reflet magnifique\ndes aspirations contemporaines, comme l'écho retentissant de\nvoix éparses, t r o p faibles ou trop timides pour se faire entendre\n"}, {"page_pdf": 724, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2415, "texte": "                    SUR    L'ART ET LES LETTRES BELGES                                   637\n\n\n\n et auxquelles l'artiste a servi d'interprète. C'est là l'histoire de\n presque tous les maîtres que M lle Biermé a groupés avec\n beaucoup de discernement sous la qualification d'Artistes de la\npensée et du sentiment (1). La grandeur de Constantin Meunier et\nl'énergie pathétique de L a e r m a n s , par exemple, ne sont pas\nd'eux seuls; elles sont également du temps. Elles participent\ndes événements sociaux et scientifiques qui ont fait de l'orga-\nnisation moderne du travail un instrument merveilleux et\neffroyable de puissance et de misère, de vie et de mort; de\nl'évolution matérielle et spirituelle qui, en créant plus de\nrichesse, a créé en m ê m e temps plus de pauvreté, et une pau-\nvreté plus lourde et plus amère, parce que plus dénuée d'espé-\nrance; des mouvements politiques, enfin, qui ont dressé devant\nle monde des grands, des dominateurs, des favorisés de toute\nespèce, cet autre monde, la face impénétrable et sombre de ce\nmonde du travail manuel, peuple fourmillant des usines, des\nmines et de tous les lieux de labeur de la terre; multitudes\nagitées parfois de remous paniques et d'où semblent s'élever\nalors comme une houle de murmures menaçants et de cris\ntragiques.\n   L'émotion que lui a donnée le spectacle de notre civilisation si\nadmirable et si misérable, édifice prodigieux, bâti, comme les\nPyramides, avec la sueur et la chair des foules esclaves, s'est\nexprimée sous des formes différentes chez M. Mellery. On\nse rappelle les compositions décoratives sur fond d'or, où l'ar-\ntiste, hanté par on ne sait quel idéal de douceur et de fraternité\nun peu saint-simonien, chargeait des figures allégoriques de\nsignifier au spectateur de beaux préceptes de vertu utilitaire et\nde solidarité. Dans ces ouvrages M. Mellery a assigné à son\nart une mission qui tient de l'apostolat. Mais l'auteur de ces\npeintures didactiques est, en même temps, un fervent de la\nvie intérieure. Il sait que celle-ci est le véritable fondement\nde noire être, le lieu de méditation et de silence où toute\npensée prend force et éloquence. Cette conception, il l'a rendue\nsensible particulièrement dans l'Ame des choses, une série de\ndessins et de tableaux, commencée il y a nombre d'années\n\n\n\n  (l) Les artistes de la pensée et du sentiment, par Maria Biermé. Vol ill. (Bruxelles, Bel\ngique artistique et littéraire.)\n"}, {"page_pdf": 725, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2463, "texte": "638                          DURENDAL\n\n\n\net à laquelle il n'a cessé d'ajouter depuis. C'est là, surtout, qu'il\nest admirable ou, du moins, c'est là que nous l'aimons. Il nous\nmontre des coins d'atelier, de chambre, de maison, un corridor\nau détour duquel on aperçoit une porte entr'ouverte, les pre-\nmières marches d'un escalier... Grande simplicité; rien d'ar-\nrangé en vue d'un effet pittoresque ou sentimental : la vie\nordinaire dans les aspects ordinaires de son intimité, clans la\ncontinuité si belle, jour après jour, de ses études, de ses occu-\npations, de ses joies puissantes et taciturnes ; dans sa monotonie\nsi riche de sensations et d'inspirations pour les cœurs profonds\net les esprits méditatifs. A qui sait la regarder, la vie ordinaire,\ntoujours en travail, nourrie de pensées et d'actes, de projets et\nde réalisations, paraît pleine de mystères et de cheminements\nobscurs. Et il se dégage de sa contemplation comme de l'idée\ndu temps trop fixement considérée, on ne sait quelles puis-\nsances de vertige.\n   M. Alfred Delaunois, lui, est moins de la pensée et du sen-\ntiment que de l'âme. La vie qu'il évoque dans son œuvre est\nordinaire, elle aussi, dans un certain sens, mais c'est une vie\ntout enfermée en elle-même, limitée du côté du monde, ouverte\nseulement du côté de l'au-delà; une vie toute dirigée, au travers\nd'une tradition ininterrompue de prières et d'agenouillements,\nvers un but à la fois lointain et proche, un but qui doit luire\naux yeux des reclus de la même façon que, dans une des plus\nimpressionnantes aquarelles du jeune maître, Prière du soir au\ncouvent, l'autel illuminé de cierges qui scintille au fond de la\nperspective enténébrée, à l'extrémité des arches d'ombre et de\nrecueillement de la nef.\n   M. Delaunois entend merveilleusement le langage muet des\nlieux de dévotion. Il en affectionne la vastitude, les formes\nelliptiques, les murailles nues, les surfaces patinées par les\nsiècles, sur lesquelles les clartés avares des vitraux et les flammes\ntremblantes des lampes votives mettent des reflets chauds et\ndes lueurs diffuses. Mais ce n'est point le pittoresque qu'il\nrecherche davantage, car, pour lui, les choses sont avant tout\ndes figures de l'esprit.\n   Mlle Biermé a saisi avec beaucoup de finesse le lien, mys-\ntique pour ainsi dire, qui unit les maîtres fort divers à tous les\négards qu'elle s'est attachée à célébrer dans son livre. Ils pré-\nsentent ce trait commun que leur activité à tous est commandée\n"}, {"page_pdf": 726, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "                SUR L'ART ET LES LETTRES BELGES                      639\n\n\n  par un idéal, i d é a l qui agit sur elle non point comme un dogme\n  imposé, mais comme une aspiration. Ils ne l'ont pas choisi; il\n s'est formé en eux. Dès leurs débuts, il était dans la vocation de\n leur art, et tous les efforts, toutes les manifestations de celui-ci,\n depuis, ont contribué à le dégager, à le déterminer avec une\n netteté toujours plus grande. Et, d'un autre côté, chaque\n année, chaque jour, chaque heure qui s'écoulait, mélangeant\n plus de vie et plus d'expérience aux volontés et aux idées direc-\n trices de cet art, il s'est fait, nécessairement, qu'il a tendu à\nélargir sans cesse ses horizons, à enfermer plus d'humanité\n émouvante en des œuvres d'une originalité accrue.\n    La carrière de M . F e r n a n d Khnopff offre le spectacle des\nmêmes phénomènes, sous des modalités particulières. L a vie\nqu'il veut peindre, dont il veut mettre l'inquiétante image\ndevant nos yeux, c'est bien toujours celle de la pensée et du sen-\ntiment, mais considérée sous l'angle de la synthèse. Pour qui\nprétend trop les approfondir, la pensée devient énigme, le sen-\ntiment, obscurité. E t dans cette voie, il n'est pas rare que l'in-\ntelligence, grisée d e spéculations et d'hypothèses, égarée dans\nl'affolant l a b y r i n t h e d'un univers où tout est question, finisse\npar retirer — comme maints scolastiques du moyen â g e , —\ntoute réalité à la réalité, pour la mettre tout entière, non pas\nmême dans les opérations de l'esprit, mais dans certains signes\ninvestis de propriétés et de vertus cabalistiques.\n    On pourrait attribuer à une disposition spirituelle analogue\nl'hermétisme de quelques-unes des œuvres de M. Khnopff, de\nces compositions dont les figures, d'une précision classique,\nenferment dans leurs contours une pensée tellement concentrée\nqu'elle en devient impénétrable. De là aussi, dans la décora-\ntion de la d e m e u r e de l'artiste, dont M lle Biermé nous apporte\nune description détaillée; dans la construction et l'aménage-\nment de ce « Castel de rêve », de cette « maison du Passé et du\nFutur » — pour user des poétiques métaphores de l'ingénieux\ncritique — ce mélange assez déconcertant de nobles inspirations\net d'imaginations d'un caractère un peu puéril aux yeux des\nnon-initiés.\n    La fréquentation assidue des altitudes n'est pas sans danger\npour le philosophe. Elle est plus périlleuse encore pour l'ar-\ntiste. Il y risque de détruire en lui-même avec le sentiment, la\nchaleur de la vie. L a vie étant matière et l'humanité, imperfec-\n"}, {"page_pdf": 727, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2566, "texte": "640                            DURENDAL\n\n\n\ntion, à force de vouloir spiritualiser Tune et perfectionner\nl'autre, on finit par réduire l'une et l'autre à l'état de fantômes\nglacés. T e l n'est pas le cas, heureusement, pour M. Khnopff.\nSi ses inclinations le poussent à s'éloigner de la réalité ou à\ns'en isoler, l'instinct très sûr des nécessités de l'art qui agit en\nlui, l'entraîne, au contraire, à s'en rapprocher. Il aime les\nm y t h e s et les légendes, pour les réincarner sous des apparences\nen quelque sorte obliques, en des œuvres où, n'étant représen-\ntés que par allusion, ils paraissent à la fois présents et invi-\nsibles. Mais il n'aime pas moins la réalité, substance unique\ndes arts plastiques, en dehors de laquelle, du reste, bien qu'elle\nne soit, si l'on veut, que leurre et illusion, nous ne saurions\nrien concevoir, pas m ê m e l'inconnaissable!\n    E n résumé, un art très réfléchi, très prémédité, qui, dans ses\norigines ou dans ses intentions, s'affilie à celui de, Gustave\nMoreau, de B u r n e Jones, de W a t t s ; un art très représentatif\ndes tendances idéalistes qui se manifestèrent dans l'art et dans\nles lettres, il y a un peu plus d'un quart de siècle, par réac-\ntion et révolte contre les systèmes matérialistes qui prévalaient\nà cette époque. A l'excès de la grossièreté répliqua l'excès\ndu raffinement; au trois-six de Zola, l'élixir de Mallarmé.\n L'un et l'autre excès semblent en défaveur, aujourd'hui; dans\nle fond, ils étaient également faux, parce que également\nfondés sur des théories absolues, insoucieuses des faits et, par\nconséquent, incapables de résister à l'épreuve de la critique et\ndu temps. Néanmoins, le succès des œuvres de M. Khnopff en\ntémoigne — si, toutefois, ce succès n'est pas dû surtout au\ntalent de l'artiste — le symbolisme artistique a toujours des\nfidèles. Mais, le courant qui persiste dans ce sens n'a rien\n de l'impétuosité et des puissances généreuses de fécondation\n de celui qui a exalté jusqu'à l'héroïsme les visions de Meunier\n et rempli l'œuvre de L a e r m a n s des pénétrantes expressions\n d'une pitié fraternelle pour les h u m b l e s , les pauvres, les\n obscurs, pour tous les écrasés, les « las d'aller », comme dirait\n Eekhoud, de ce m o n d e où la douleur est plus commune que le\n travail et le p a i n !\n    L e s deux autres artistes auxquels M lle B i e r m é a fait place dans\n son livre, M M . Beauck et Degouve de N u n c q u e s , ne révèlent\n pas aussi clairement dans la teneur de leur art les influences de\n l'ambiance sociale. M . Beauck, dont le talent impulsif subit,\n"}, {"page_pdf": 728, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2505, "texte": "              SUR L'ART ET LES LETTRES BELGES                 641\n\n\nactuellement, une sorte de crise de maturité, s'est signalé\nd'abord par d'âpres dessins, d'un trait sommaire et haché, qui\ntraduisaient les fantaisies hallucinées d'une imagination triste.\nLa détresse, la mort, l'épouvante habitaient ces œuvres qui\nsemblaient gravées avec l'outil dur et gauche d'un maître\ngothique. On percevait là une violence de sensation très\nimpressionnante et qui était servie plutôt que contrariée par\nles insuffisances visibles du métier de l'auteur.\n    La vie ingrate, absorbée par des travaux assujettissants, à\nlaquelle la nécessité obligeait M. Beauck ayant pris fin, son\nart s'est dépouillé de sa fébrilité un peu hâtive, pour s'affermir\net s'approfondir, lit il est permis d'attendre beaucoup d'un\nartiste qui, comme lui, s'est signalé dès l'origine par des œuvres\nsi significatives.\n    Toute la carrière déjà longue, toute l'œuvre déjà considérable\nde M. Degouve de Nuncques dénonce l'effort continu, tantôt\nheureux, tantôt malheureux, d'une personnalité très originale\nqui poursuit obstinément l'expression complète de sa pensée.\nCette pensée est celle d'un rêveur, d'un contemplatif, d'un élé-\ngiaque, nous voulons dire d'un esprit pour lequel le monde et\nles choses sont des objets, non point d'observation, mais de\nréflexion et d'enchantement. L a nature, avec toutes ses beautés,\navec ses lignes, ses colorations, ses mille accidents gracieux\nou grandioses n'est devant lui que comme le lieu variable d'un\nsonge éternel et solitaire, d'un songe où la réalité contracte on\nne sait quelles apparences magnifiques et taciturnes.\n    Le mouvement est absent de son œuvre; il est rare qu'une\nfigure anime de sa présence ses immobiles paysages : sites\nd'hiver sur lesquels la neige étend comme un silence de plus;\njardins touffus serrés autour d'une maison close; parcs où les\narbres en quinconce semblent se contempler dans l'eau miroitante\ndu bassin circulaire qu'ils entourent... Que les paysages qu'il\névoque soient du printemps ou de l'automne, qu'ils soient dans\nl'illumination de midi où les ombres hésitantes du crépuscule,\n ils ont toujours quelque chose de lointain, de voilé, de légen-\n daire. C'est que la vision chez lui est plutôt méditation. U n\n paysage avec ses perspectives, ses alignements d'arbres, ses\n habitations éparses, la fumée qui s'élève au-dessus d'une\n cheminée de ferme, le frisson de la rivière ou la face téné-\n breuse de l'étang, le brouillard qui rampe le matin ou qui\n"}, {"page_pdf": 729, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2332, "texte": "642                                  DURENDAL\n\n\n\ndescend le soir à la surface des cultures; toutes ces choses\nstables ou changeantes, avec l'atmosphère où elles baignent et\ndont elles reçoivent leur physionomie, s'imposent à lui moins\ncomme des aspects de nature que comme des aspects de pensée,\ncomme des aspects de sa propre pensée. Partout, c'est la réalité\nh u m b l e , simple, c o u t u m i è r e ; partout aussi, le rêve qui la\nregarde, ravi ou mélancolique, mais silencieux comme s'il\ncraignait d e la voir se dissoudre et se dissiper ainsi qu'une\nbelle illusion...\n   On le voit, tous les artistes auquels M lle Biermé a consacré\nles enthousiastes études réunies dans son livre sont de ceux qui\ndonnent à la pensée. Ils se distinguent de la sorte de la masse\nde leurs confrères belges, q u i , pour la très grande majorité,\ndonnent plutôt à la sensation. Mais, il va d e soi q u e l'auteur\nde ce recueil n ' a pas prétendu épuiser la matière. Son dessein\nétait seulement d'exprimer ses admirations les plus chères,\ncelles qui s'étaient imposées d'abord à lui. E t l'on peut ajouter\nqu'il l'a exécuté avec u n e ardeur et u n e sincérité dont ses\nlecteurs apprécieront tout le prix.\n\n                                       * *\n\n   L a Miraculeuse aventure des Jeunes-Belgiques! Voilà un titre\nqui ne m a n q u e ni de panache, ni de fierté! Si l'enseigne d'un\nlivre doit permettre de préjuger de son contenu et des tendances\nde son auteur, celle que M . T h i r y a accrochée au seuil de son\nvolume (1) n'est vraiment p a s m a l choisie. Il a quelque chose\nd'exorbitant, d'hyperbolique, un accent d e fable et de légende\nqui ne sera p a s pour déplaire aux jeunes gens — s'il en reste!\nMais pourquoi n'en resterait-il p a s ? — aux jeunes gens capables\nencore d e cet amour fol et désintéressé des lettres et de l'art, de\nce « romantisme », pour tout dire d'un mot, que nos arrivistes\nd'aujourd'hui tiennent probablement à naïveté, mais qui étaient\nfort c o m m u n s chez les premiers collaborateurs des « jeunes\nrevues » d'antan... « Jeunes revues » qui sont de si vieux\nsouvenirs : Jeune Belgique, Basoche, Wallonie, q u i florissaient il\ny a u n e trentaine d'années et dont les fascicules, sous leurs\n\n\n  (l) La MIRACULEUSE AVENTURE DES JEUNES-BELGIQUES.   Bruxelles, éditions de la\nBelgique artistique et littéraire.\n"}, {"page_pdf": 730, "page_imprimee": 643, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2429, "texte": "              SUR L'ART ET LES LETTRES BELGES                   643\n\n\ncouvertures aux teintes fanées, blanchies, jaunies, étalés dans\ndes vitrines à l'Exposition de l'an dernier, faisaient figure de\nreliques de la vie, classées avec vénération dans les casiers de\nquelque musée de la mort!\n   M. T h i r y est, apparemment, resté romantique par quelque\ncôté Son titre déjà le donne à supposer. D'autre part, il se\ncomprendrait mal, sinon qu'au lieu de chiner ses aînés — à\nl'exemple de la plupart des générations d'écrivains qui ont\nsuivi la nôtre — il ait consacré trois cents pages à commé-\nmorer leurs hauts faits, sous un titre qui a l'air d'avoir été\ndérobé à une chanson de geste ou à quelque conte merveilleux,\nrempli de héros chevaleresques, de dragons pourfendus et de\nprincesses délivrées!...\n   Ce n'est pas qu'il n'y ait eu beaucoup de batailles à la Jeune\nBelgique, de pas d'armes, de tournois; on y a donné et reçu pas\nmal de coups, au figuré, bien entendu, car, alors comme mainte-\nnant, ces combats ne faisaient couler que de l'encre! A l'ori-\ngine, elle eut souvent maille à partir avec des académiciens,\ndes professeurs de rhétorique, des célébrités de provinces, des\npoètes classiques qui sortaient non pas des catacombes, mais\ndes caveaux pour gémir sur les audaces irrespectueuses de la\nrevue et les condamner. Mais, quelque imagination que l'on\npossède, on se représenterait malaisément toutes ces bonnes\ngens-là sous les espèces de monstres mythologiques, préposés à\nla garde d'un trésor ou d'une beauté infortunée. L e rôle de\nmonstre ne leur convenait pas, du reste, parce qu'il comporte\nquelque chose d'excessif et d'extravagant, mal adapté à des êtres\ntels qu'ils étaient, vieux, vertueux, partisans de l'ordre établi,\ndes métaphores consacrées par les bons auteurs et, en géné-\nral, de toutes les opinions raisonnables. Leurs noms rendent\nun son si creux dans la mémoire que l'on s'étonne de les\nentendre citer encore. Qui se souvient de Benoit Quinet, de\nCharles Potvin, du docteur Valentin? Ils étaient si vagues, si\ninconsistants, que l'on se demande comment la fantaisie\na pu venir à quelqu'un de jeune et de vivant de s'attaquer\nà eux ou de riposter à leurs attaques! Les Jeunes-Belgiques\nn'avaient pas le choix, il est vrai, et devaient bien épuiser\ncomme ils pouvaient l'humeur belliqueuse et polémique qui\nétait de leur âge!\n  M. T h i r y s'est constitué l'historien, insuffisamment informé,\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2398, "texte": "644                         DURENDAL\n\n\n\nquelquefois, de ces controverses, discussions, escarmouches,\nattrapades littéraires, fort amusantes pour la galerie, à l'époque,\net qui ne laissent pas que de paraître assez puériles, aujour-\nd'hui. Etant jeune, de tempérament combatif et, aussi, amou-\nreux de l'anecdote, du mouvement, du pittoresque, il a fait à\nces querelles, de même qu'à certains conflits peisonnels que\ntout le monde avait oubliés, une place démesurée dans son\nrécit.\n   L'histoire de la Jeune Belgique n'est pas là. Les véritables\névénements de cette histoire, événements dont M. Thiiy parle\npeu ou pas du tout, ce sont, non pas les algarades plus ou moins\ndivertissantes, mais les œuvres qui, durant cette période de\nfièvre et d'émulation, se succédaient sans interruption.\n   L'apparition de quelque beau livre de Lemonnier, de Picard,\nde Giraud ou d'Eekhoud, de Séverin ou de Maubel, ou de Gil-\nkin, faisait seule émotion réelle et durable. C'est à l'aide de\nces livres qu'il faudrait faire l'histoire de la Jeune Belgique ou,\nplutôt, du mouvement que, concurremment avec l'Art moderne, la\nWallonie, etc., elle a créé et entretenu. C'en sont là les monu-\nments. Et le reste n'est que poussière, poussière du chantier où\nl'on travaillait.\n   Dans son récit, d'ailleurs amusant, M. Thiry a remué sur-\ntout cette poussière. On peut dire qu'il aurait été plus intéres-\nsant d'essayer, par exemple, de faire l'histoire de l'évolution\ndes idées défendues par certains Jeunes-Belgiques quant au\nprincipe de 1' « art pour l'art », au dogme du vers tradition-\nnel, etc., et de l'influence que ces idées, que la discussion avait\ntendu, naturellement, à rendre de plus en plus intransigeantes,\nont exercée sur les ouvrages de leurs protagonistes. Ou, à un\nautre point de vue, de tenter de nous montrer que les scissions\nsuccessives qui affaiblirent la Jeune Belgique furent moins dans\nle caprice des hommes que dans la fatalité des choses, dans le\nhasard qui avait uni momentanément pour une action com-\nmune des esprits de tendances et d'ambitions tout opposées,\namoureux, les uns, d'ordre, de clarté, de doctrine; les autres,\nde liberté absolue.\n   On était parti ensemble, du même pas ardent, animés d'un\ndésir unanime, associés par une apparente communauté d'idées\net de volontés. Puis, le temps a agi... Aventure qui n'a rien\nde miraculeux. Après avoir marché longtemps, côte à côte, on\n"}, {"page_pdf": 732, "page_imprimee": 645, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "              SUR L'ART ET LES LETTRES BELGES                    645\n\n\ns'étonne, quelque jour, de se découvrir si différents, sinon si\ncontraires. On s'aperçoit que l'harmonie qui régnait entre tous\nétait faite du silence de chacun. La petite troupe diminue,\ncependant, se disperse peu à peu et avec d'autant plus de\nrapidité qu'elle compte de personnalités originales. Et quelques\nannées ne se sont pas écoulées que, chacun étant venu à la\nplénitude de son art et de sa pensée, il ne reste plus du grou-\npement primitif que le souvenir. Souvenir très cher, du reste,\noù rien ne survit que le sentiment fort et généreux des solida-\nrités d'enthousiasme dans lesquelles on a vécu.\n   Certes, ces désagrégations ne vont ni sans tristesse, ni sans\namertume. Mais, celles-ci dissipées, on ne saurait concevoir de\nregrets de phénomènes si nécessaires et si inévitables. En effet,\ns'il est bon à l'artiste débutant de s'affilier, selon ses affinités\nesthétiques, à quelque cercle, à quelque revue militante, pour\ny connaître les stimulations et les encouragements d'un milieu\nsympathique, il lui est encore meilleur, plus tard, d'en sortir,\nde soustraire son individualité aux influences d'une ambiance\nou, par la force des choses, un corps de doctrine, une sorte de\ntradition plus ou moins restrictive tendent à se former et, quel-\nquefois, à s'imposer.\n                                  *\n\n   « Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la\nressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux. »\nAinsi parle Pascal, et, au point de vue où il se plaçait, il n'y\navait point de fictions, ni même de réalités positives qui ne\ndussent lui paraître de pures vanités. T o u t en consentant qu'il\navait raison et que l'art et la vie sont également vanité, peut-\nêtre pourrions-nous observer que celui-là a cependant supé-\nriorité sur celle-ci, en ce sens qu'il est désintéressé et ambitieux\nsurtout de chimère. A un autre égard, on aurait pu objecter à\nl'auteur des Pensées que l'attrait d'une peinture réside moins\ndans la « ressemblance des choses » qu'elle contient que dans\nla personnalité du peintre, dans ce que ce dernier a mélangé\ninconsciemment de lui-même à ces choses en les représentant.\n   On n'errerait pas en disant, principalement lorsqu'il s'agit\ndu paysage, que tout l'art est là. Et il y est bien plus à présent\nque jadis, qu'à l'époque où des règles de composition, de\nsymétrie, de convenance s'imposaient à l'artiste. Ces règles,\n"}, {"page_pdf": 733, "page_imprimee": 646, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2354, "texte": " 646                                  DURENDAL\n\n\n les grands les enfreignaient, mais elles soutenaient l'infirmité\n des médiocres; elles leur étaient un secours, de la même façon\n que la métrique et la rime à la pensée indigente du mauvais\n poète. Maintenant que notre désir de vérité et de réalité a\n emporté ou énervé les vieilles lois esthétiques, la nature, sous\n tous ses aspects, est devenue un c h a m p banal où chacun peut\n prendre selon son plaisir ou selon ses forces. Elle se prête,\n égale, indifférente, à tout le m o n d e . C o m m e la terre glaise,\n elle est malléable, plastique, docile à la main qui la travaille,\n que ce soit celle du sculpteur ou celle du potier, pour donner\n forme à un dieu ou à une cuvette!... C'est la page blanche où\n les uns inscrivent leur originalité; les autres, en plus grand\n nombre, leur insignifiance...\n    Dans la foule des paysages de tout genre, qui composent l'élé-\nment principal de la majeure partie de nos expositions, il en\nest quantité qui témoignent d'une vision exacte et exercée, de\nbonnes qualités d'exécution, d'un ensemble de mérites maté-\nriels appréciables. A peine s'y arrête-t-on, pourtant. Ils sont\nirréprochables, sans doute, mais ils n'ont rien à nous dire. Le\npeintre a mis dans son œuvre tout son savoir-faire, toute sa\nvirtuosité, mais rien qui ne soit q u ' à lui-même, rien qui décèle\nune sensibilité personnelle, unique, reconnaissable. Ses\nfacultés professionnelles sont visibles, évidentes, mais point\nson t e m p é r a m e n t qui, étant quelconque, ne saurait prendre\nrelief et apparence.\n   Ces observations ne sont pas nouvelles et elles ont même\nentraîné certains de nos confrères, qui en avaient été frappés\négalement, à regretter la séduction que semble exercer le\npaysage sur nombre de nos peintres, mais, au fond, ce n'est\npas le paysage qu'il aurait fallu condamner, c'était ceux qui\ns'y adonnent sans posséder les aptitudes artistiques propres à\nleur permettre de briller dans un genre où tout est de l'artiste,\nprécisément parce que tout y est de la nature.\n   T'Scharner, auquel la librairie Van Oest vient de consacrer\nune intéressante monographie (1), était de ceux dont les\npaysages s'imposaient à l'attention, m ê m e lorsqu'ils étaient\n\n\n\n  (1) THÉODORE T'SCHARNER (1826-1906). Un vol. illustré. Bruxelles, Librairie d'art et\nd'histoire Van Oest et Cie.\n"}, {"page_pdf": 734, "page_imprimee": 647, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2556, "texte": "                SUR L'ART ET LES LETTRES BELGES                        647\n\n\nconfondus au milieu de la cohue et de l'encombrement des\ngrandes expositions.\n    Ce n'est pas cependant qu'il sollicitât l'intérêt du passant\npar la violence de sa manière ou par la décision de son style.\nSa personnalité était plutôt enveloppée, discrète, ennemie du\nbruit et des manifestations. Telle on la devinait dans son\nœuvre, telle elle apparaît également dans la biographie que\nM. De B r u y n a tracée de l'artiste.\n    Il y avait en lui la volonté, la nostalgie d'un art plus libre,\nplus sincère, plus appliqué à la réalité vivante de la nature que\ncelui qui prévalait encore en ses jeunes années. Il y alla d'abord,\ncomme bien d'autres, à moitié d'instinct, à moitié sous l'in-\nfluence du courant spirituel qui, en France comme chez nous,\ndétournait peu à peu l'art de l'idéalisme, qu'il fût classique ou\nromantique. P l u s tard, il fit partie avec Coosemans, Artan,\nBaron, Dubois, Meunier, Rops, Verwée, etc., de cette Société\nlibre des Beaux-Arts, qui avait pour organe l'Art libre, dirigé par\nCamille L e m o n n i e r . « On avait senti, écrit celui-ci dans son\nbeau livre sur l'Ecole belge de peinture, on avait senti la nécessité\nde se grouper dans une affirmation énergique du principe de\nliberté; le règlement de la Société des Beaux-Arts formula un\nprogramme qui nettement partageait les ateliers en deux\ncamps, les conservateurs et les révolutionnaires. »\n    T'Scharner fut mêlé aux luttes qui suivirent; il œuvra et\nexposa avec les maîtres de la nouvelle école; fut loué ou hous-\npillé avec eux par la critique amie ou adverse. Mais il restait,\nen général, au second plan. Il n'était pas révolutionnaire de\ntempérament, c'est-à-dire que, professant des idées en oppo-\nsition avec les opinions et principes académiques régnants, il se\nserait volontiers contenté de les affirmer en les appliquant dans\nson art, t r a n q u i l l e m e n t . Il était, en somme, plus soucieux de\npenser librement que de persuader aux autres qu'ils ne pour-\n raient bien penser qu'en pensant comme lui. Puis, les révolu-\ntionnaires sont, en général, plus pressés de démolir pour se\ndonner de l'espace que de construire, ou, du moins, s'ils\nédifient, c'est hâtivement et l'épée à la main. A cette heure-là,\n qui est celle du combat, il est utile d'être en nombre; à celle\n du travail, qui vient ensuite, il est préférable d'être seul...\n    Peut-être T ' S c h a r n e r a-t-il trop aimé la solitude. Son art,\n l'art tel qu'il le rêvait, y a gagné certainement; sa réputation\n"}, {"page_pdf": 735, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1335, "texte": "648                           DURENDAL\n\n\n\ny a perdu. Il a hanté les Ardennes, la C a m p i n e , le littoral, il a\nfini par se fixer à F u r n e s , et la fréquentation de ces contrées\ndiverses lui a inspiré des œuvres, parfois très remarquables,\ndans lesquelles on retrouve les caractéristiques du talent de\ndélicatesse et de sincérité de leur a u t e u r ; mais il a vécu trop\nà l'écart; il n'a pas été assez de son propre p a r t i ; sans doute\nn'a-t-il pas compris qu'il fallait quelquefois, savoir être injuste\net partial et, en tout cas, servir et soutenir les autres pour être,\nà son tour, servi et soutenu par eux. L'obscurité — une relative\nobscurité, si l'on veut — est souvent la rançon de l'indépen-\ndance pour les artistes de ce temps et de ce pays-ci. T'Scharner\nne l'ignorait pas probablement, sans autrement s'en attrister,\nparce qu'il était vaillant de corps, bienveillant d'esprit et, par-\ndessus tout, enclin à une modestie qui se peint joliment dans\ncette réflexion, empruntée à une des lettres de l'artiste, que\nM . D e B r u y n cite dans la conclusion de son livre : « Hélas!\nles chefs-d'œuvre restent souvent en nous. Enfin, c'est déjà bien\nbeau que de pouvoir les rêver : il y a t a n t d'âmes méritantes\nqui n'ont pas m ê m e ce bonheur-là. »\n\n                                                  ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 649, "page_fin": 652, "titre_corps": "Critique des critiques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Critique des Critiques Tancrède de Visan — J.-H. 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Retinger — Albert Reggio\n Augustin Cabat — Vicomte de Broc — Maurice Gauchez\n Victor Kinon — Paul Halflants.\n   Maints livres de critique requièrent, depuis des semaines, mon appréciation...\nPendant les longues journées de mer, et à travers les hasards de ma vie orien-\ntale, ils furent des compagnons aimés, me suggérant sans cesse le rappel des\nchères Lettres occidentales; je voudrais dire à présent le plaisir intellectuel\nqu'ils me donnèrent et les réflexions qu'ils me dictent.\n   Je mettrai tout d'abord hors pair le vraiment beau volume de Tancrède de\nVisan : L'Attitude du Lyrisme contemporain (1).\n   Parmi les jeunes gens entrés dans l'arène littéraire, il y a quelque dix ans,\nil n'est peut-être point de personnalité qui se soit développée plus harmo-\nniquement et plus rapidement que celle de Tancrède de Visan; ses Lettres à\nl'Elue révélèrent une sensibilité de qualité fine et frémissante; doué comme il\nl'était, il aurait conquis aisément le succès par ces jeux spécieux de psycho-\nlogie — baisers sur un miroir! — qui en nos temps de modernité nervosée\nsont assurées d'un prompt succès. Mais ce rêveur avait des fonds d'énergie\nqui le prédisposaient à la combativité; cette combativité, il la voulut armée\nd'érudition et de méditation; il lut, non pas uniquement pour jouir, mais\npour comprendre; l'esprit de synthèse lui apparut inséparable de l'esprit\nd'analyse... Méritoire effort en nos heures de polygraphie facile et élégante,\ngrâce auquel Tancrède de Visan s'est rangé du coup parmi les critiques de\nrace !\n   A ce livre sur l'Attitude du Lyrisme contemporain — je n'aime pas ce mot\nthéâtral d'attitude! — on peut reprocher d'être déjeté et incomplet; l'auteur\nva au devant de ce grief, en nous avertissant que ces études ne sont que des\n « matériaux rassemblés en vue d'un livre futur » où Tancrède de Visan déter-\nmina les courants généraux de la poésie lyrique. Souhaitons qu'une telle\nœuvre nous soit donnée un jour; à cette œuvre-là, à en juger par l'esquisse\nque nous en possédons, on peut prédire qu'elle constituera, pour l'Histoire des\n Lettres, un document précieux et qui ne vieillira pas.\n   La « contribution » de Tancrède de Visan a tout d'abord un grand mérite\n\n\n  (1) Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3258, "texte": " 650                               DURENDAL\n\n\ngénéral : c'est à propos des principaux « réalisateurs » du symbolisme, de\ndégager lumineusement le processus de l'idée symboliste de l'ensemble des\nnotions confuses — préjugés et dithyrambes! — dont elle fut embroussaillée\nà plaisir. On ne compte plus les histoires anecdotiques du symbolisme.\nCe qui nous manquait et ce que Tancrède de Visan a commencé à nous\ndonner, c'est la véritable critique du symbolisme, de sa genèse, de son\népanouissement et de sa cristallisation dans des chefs-d'œuvre.\n   Cette thèse générale qui forme l'unité du livre de Tancrède de Visan ne\npréjudicie d'ailleurs en rien à la recherche de la spécialité psychologique propre\nà chacun des maîtres du symbolisme. Sous le couvert d'une « histoire\nd'idées », de Visan a brossé, d'un faire compréhensif et souple, des portraits\nde Maeterlinck, de Barrès, de Verhaeren, de de Regnier qui retiennent le\nsouvenir par leur inoubliable relief intellectuel et leur particulière netteté.\nDémonstration non encore faite jusqu'à présent, du moins avec une si\nperemptoire lucidité, de ce fait qu'à raison même de la fluidité de sa doctrine,\nle symbolisme permit à ses fidèles de se développer magnifiquement, chacun\ndans le sens de son individualité propre, et d'augmenter ainsi les apports\nnouveaux que les Lettres doivent à ce grand mouvement d'art...\n   Beau livre, encore une fois, que le livre de Tancrède de Visan, beau livre,\npour ce qu'il contient et pour ce qu'il promet!\n                                          *\n                                        * *\n   On serait tenté de reprocher à l'Histoire de la littérature française du\n romantisme à nos jours (1), par J.-H. Retinger, de ne pas tenir les promesses\nde son titre : cet « aperçu » manque évidemment de proportions et d'équilibre;\nil se dépêche à travers le romantisme, bouscule hâtivement le Parnasse et n'a\nqu'une attention sommaire pour le naturalisme. M. Retinger ne ralentit sa\ncourse qu'au contact avec les écoles les plus contemporaines. Mais de quoi\nnous plaindrions-nous? On a tout dit — en bien et en mal — sur Hugo,\nLeconte de l'Isle, Flaubert et Zola, tandis que l'essentiel reste à dire sur Bau-\ndelaire, Verlaine et Mallarmé. Dans l'âpre controverse qui continue à se mou-\nvoir autour de ces grands noms, je ne prétends pas que M. Retinger apporte\ndes jugements définitifs; tout au moins les pages qu'il consacre à ces maîtres\net à leurs influences profèrent-elles des motifs de sympathie ingénieusement et\nparfois brillamment exposés... Je sais particulièrement gré à M. Retinger de\nn'avoir point traité Barbey d'Aurevilly et Villiersde l'Isle-Adam avec la dédai-\ngneuse parcimonie, coutumière aux historiens littéraires; d'autre part, ses\npages sur Huysmans — de qui, transposant le mot de Gautier, il écrit que\nc'est un artiste pour qui le monde immatériel existe — sont hautement com-\npréhehsives. A la faveur de quoi je pardonne volontiers à M. Retinger telles\nappréciations qui seraient des gageures, si elles n'étaient des distractions!\nSongez donc qu'il qualifie M. Marcel Prévost de « romancier profondément\ncatholique »... Pourquoi pas Willy?\n                                         *\n                                       * *\n (1) Paris, Grasset.\n"}, {"page_pdf": 738, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2874, "texte": "                          CRITIQUE DES CRITIQUES                                  651\n\n\n   A part de courtes esquisses de Melchior de Vogué et sur Barres, et une étude\ntrès dense « autour de l'Italie intellectuelle et littéraire », la littérature propre-\nment dite n'occupe guère de place dans le nouvel ouvrage de M. Albert\nReggio : Regards sur l'Europe intellectuelle (1)... Ce livre intéresse surtout\nle critique par sa préface où M. Reggio prétend analyser « un nouvel état\nd'esprit critique ». Si je comprends bien cette sorte de proclamation — car\nM. Reggio est un auteur plutôt difficile et son écriture se complaît dans une\nsomptuosité alambiquée — ce nouvel état d'esprit critique se signalerait par\nun heureux mélange de la raison et du sentiment, de la tradition objective et\nde la personnalité de l'écrivain, de l'impression individuelle et du respect de\nl'opinion publique... Cette dernière proposition vous apprendra que M. Reggio\nvise, selon sa propre expression, à « démocratiser la critique »... J'ignore com-\nment il s'y prendra pour opérer cette a démocratisation », mais je lui souhaite\nsincèrement de n'y pas réussir : la critique démocratisée n'aurait découvert ni\n Baudelaire, ni Maeterlinck, ni de Regnier; à une critique démocratisée, la\nlittérature perdrait tout ce que gagnerait les Paul de Kock, les Georges Ohnet\net les romans de policiers!\n                                         * *\n   Et voici de la critique cinématographique... Titre du spectacle : Les por-\nteurs du flambeau (2), par Augustin Cabat... Les films vont de Homère à\nVictor Hugo. Soixante-trois instantanés d'une soixantaine de lignes chacun,\nparmi lesquels il en est de mauvais, de médiocres et quelques-uns d'un lumi-\nneux relief... Mais ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque irrespect — et\ncomme une sorte d'impertinence critique — à expédier ainsi, sommairement\net pele-mele, à la bousculade, les dépositaires, à travers les âges, du génie\nhumain?\n                                     * *\n   Comme il sied, le vicomte du Broc traite avec plus de décence les Femmes\nauteurs (3), puisqu'il consacre quatre pages à Mme de Sévigné ! Livre soigneux,\nun peu gris dans son ensemble, mais dont certaines pages — celles notam-\nment consacrées à Eugénie de Guérin et à Mme Swetchine — ont du charme.\n   Le vicomte du Broc semble redouter l'oubli pour le nom de Mme Deshou-\nlières... Qu'il se rassure : les a prés fleuris qu'arrose la Seine» sont une garantie\nd'immortalité!\n\n\n   Il me reste à parler des livres de trois critiques belges, vis-à-vis desquels\nmon appréciation tardive est d'autant moins excusable que j'ai, vis-à-vis de\nleurs auteurs, trop indulgents pour mon modeste effort littéraire, des motifs\nparticuliers de gratitude : Les Masques belges (4) de M. Maurice Gauchez,\n\n\n  (1) Paris, Perrin.\n  (2) Paris, Perrin.\n  (3) Paris, Plon.\n  (4) Mons, La Société Nouvelle.\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 652, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2468, "texte": "652                                  DURENDAL\n\n\n les Portraits d'auteurs (1) de Victor Kinon et Religion et Littérature (2) de\n l'abbé Paul Halflants.\n    On peut souscrire pleinement à cette déclaration que M. Maurice Gauchez\n inscrit au.seuil de son second volume des Masques : « Qu'il n'a écrit que sa\n pensée pour la seule joie d'être sincère, honnête et probe. » L'œuvre de\n M. Gauchez se distingue en effet par une parfaite droiture intellectuelle; dési-\n reux moins de juger que de comprendre, il s'est attaché à discerner avec une\nperspicacité très éveillée comment chaque écrivain réalise l'idéal qu'il s'est\nchoisi. Et quand cet idéal diffère de son idéal propre, tout au plus indi-\nquera-t-il la divergence d'un mot discret, mais il se gardera bien, comme\nd'une faute de goût, de ces tentatives sournoises de domination où certains\nexcellent chez nous, vis-à-vis de ceux qui ne pensent pas commeeux. Il convient\nd'ajouter que cette galerie d'esquisses, où se déroule, à la cimaise de la critique,\ntout notre mouvement littéraire, exigea, de la part de son auteur, une informa-\ntion rarement en défaut, et qu'à ce titre elle constitue pour l'histoire de nos\n Lettres un document précieux.\n    Quant aux livres de Victor Kinon et de l'abbé Paul Halflants,. il y a une\ndouble raison pour qu'ils me soient chers : leur valeur littéraire d'abord, et\naussi la vaillance chrétienne qui se dégage de chacune des pages! Kinon et\nHalflants sont des répondants autorisés de la vitalité magnifique d'un idéal\nlittéraire catholique, mais la fermeté de leur croyance est égalée par l'univer-\nsalité de leur compréhension intellectuelle ; dans Portraits d'auteurs, comme\ndans Religion et Littérature, nombreux sont les passages qu'on pourrait citer\ncomme des modèles de tolérance esthétique.\n    L'abbé Halflants continue à mener quotidiennement le combat qui est\ndevenu une tradition pour les lettrés catholiques — il vient encore dans une\nbrochure alerte et vivante de rompre une lance contre les derniers Mohicans\nde la vieille pédagogie stagnante — et son exemple, je l'espère et je le sou-\nhaite, empêchera Victor Kinon de déserter le champ-clos de la critique.\nCette désertion, je la pardonnerais difficilement, même au grand poète des\nSaisons!.,.\n\n                                                     F I R M I N VAN DEN   BOSCH.\n\n  Mansourah (Egypte), 12 octobre.\n\n\n\n\n  (1) Bruxelles, Association des Ecrivains belges.\n  (2) Bruxelles, Société belge de librairie.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison10-007", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 653, "page_fin": 655, "titre_corps": "Le Drageoir aux épices", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Épicier", "ancre_debut": "Le Drageoir aux Épices    LA RENTRÉE. — Les projets d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 740, "page_imprimee": 653, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2118, "texte": "Le Drageoir aux Épices\n   LA RENTRÉE. — Les projets de nos amis pour l'hiver sont immenses.\nM. Georges Rency vient de s'inscrire aux cours du soir de l'école Berlitz. Il\nespère, quand il aura dépensé ses vingt cachets, être à même de comprendre la\nlangue de Paul Claudel. — M. Maurice Gauchez donnera à Jeandrin-Gendre-\nnouille la conférence qu'il destinait aux Amis de la littérature. — Le capitaine\nAndré, que nous espérons bientôt compter parmi les nôtres (à cheval et en\ngrand uniforme il se promène sur le chemin de Damas), va entreprendre un\nvoyage d'études dans le Tyrol pour rechercher les canons du concile de\nTrente. — M. Iwan Gilkin prépare un poème sur la rentrée des Chambres.\n— M. Wilmotte va parler fréquemment au nom de « ses vingt mille membres ».\n— Quant à M. van Beneden (baron Charles), dès que le choléra ne l'empê-\nchera plus de s'embarquer à Porto, il retournera à Madère dans « le chalet à\nsa famille ».\n                                         *\n                                       * *\n  Le capitaine André donnera cet hiver, dit-on, une conférence aux Amis de\nla littérature. On annonce pour l'an prochain une conférence de M. Fernand\nLarder.\n                                         *\n                                       * *\n   M. PierreBroodcoorens s'écrie dans la Belgique stratégique et littéraire, en\nfaisant parler une cloche (ou un canon) :\n\n                  Mon métal estfondu de pain blond\n                  levé de levain de jus de houblon,\n                  et du cramique à corinthes\n                  qu'arrosent l'uitzet — en kappers et pintes,\n                  et la cervoise et Vhydromel\n                  couleur de soleil et de miel...\n\nCe « cramique à corinthes » est admirablement de circonstance...\n\n                                     * *\n   Ce M. Pierre Broodcoorens a toujours été un esprit très original. Au moins\nl'affirme-t-il. Il a jadis écrit en collaboration avec Racine, Ducis et Thomas\nCorneille, une tragédie qui fit un bruit énorme : Le roi aveugle. Aujourd'hui\nil nous livre un drame échevelé : un marin et un paysan se disputent le\n"}, {"page_pdf": 741, "page_imprimee": 654, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3148, "texte": "654                                DURENDAL\n\n\ncœur d'une Beauté zélandaise ; on fait de cette jeune personne le prix d'un con-\ncours. Celui qui chantera le mieux deviendra l'heureux époux de Kee; c'est le\nmarin aventureux qui l'emporte. Cela ne s'appelle ni le Vaisseau-Fantôme\n(ce titre est déjà pris, dit-on), ni les Maîtres-Chanteurs de Zevenvaarden.\nCela s'appelle la Mer.\n   Le chantre de Calmpthout (je me permets d'appeler ainsi M. Pierre Brood-\ncoorens, parce que jadis il compara Calmpthout à Weimar — ô Gœthe!)\nparle une langue savoureuse et nouvelle. S'étant sans doute aperçu que la\nlangue française ne lui était pas propice :\n\n              Oh ! ne pas t'aimer toi, ma toute Diane,\n              De mon tronc l'étroite liane...\n              Nulle femme pour moi ne fut aussi plénière...\n\nil a inauguré un parler nouveau, dont la Belgique artistique et littéraire nous\navait déjà offert la primeur, et qui donne à son style le charme poignant de la\ncouleur locale. Quand le « schipper » revenant du « ruiters ommegang » entre\nchez sa bien-aimée, celle-ci lui annonce que « les printekoekken sont sur la\ntable ». Ne croyez pas qu'il va accepter : le « schipper » va tirer un paquet de\nsa poche et s'écrier d'une voix caressante : « Meisje jolie, puis-je vous offrir\nun morceau de zoetekoek? » Puis les tourtereaux, heureux comme des « rom-\nmelpotten » vont sur la Place, et là, le galant cavalier annonce : « Moyennant\nstuivers, kortjes ou daelders, je nous fais verser des rasades de dobbelkuvt! »\n Pendant qu'il boit celles-ci, la jeune fille, timide, se contente d' \" un kaperke\nde blonde d'Audenarde ». Hélas! n'imitant point cette modération, l'amant\ns'enivre... et ce sera terrible quand il s'éloignera zigzagant et qu'on entendra\n « s'entrechoquer les trochanters de ses fémurs ». Ce langage expressif donne\nau drame une allure farouche et profondément neuve, et nous ne pouvons\ndouter de l'impression que va causer dans le monde des Lettres une innova-\ntion aussi hardie. Voilà la langue nationale que nous avions toujours rêvée! I1\nparaît qu'on la parle à Calmpthout depuis longtemps. Son emploi va se géné-\n raliser, nous ne pouvons en douter, et dès le mois, prochain, Mijnheer le\n kanontrekker Paul André va l'imposer aux medewerkers de son tijdschrift...\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   Il y a au drame de M. Pierre Broodcoorens — avons-nous dit que celui-ci\nportait la marque des éditions qu'illustra Delphine Fousseret? — une postface\ndédiée à M. Léopold Rosy, « pion des lettres et pisseur d'encre pâle ». Le\ngénie et la magnanimité de M. Pierre Broodcoorens s'y révèlent tour à tour :\n   « Eh! qu'importent — dit-il après avoir élégamment injurié le directeur du\nThyrse — qu'importent vos petites injures et vos attentats ridicules! Lorsque\nla mer s'enfle et gronde, ses vagues impétueuses peuvent monter à l'assaut du\nrivage; leur écume en les souffletant ne fait que blanchir davantage les rochers\nimmuables; leurs efforts les plus désespérés n'ont jamais détaché qu'une infime\npartie de la falaise formidable qui les défie, dont la nudité tragique et redou-\n"}, {"page_pdf": 742, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2352, "texte": "                           L E DRAGEOIR AUX            ÉPICES                  655\n\ntable continuera dans les siècles des siècles, en dépit du grognement des hydres\nmarines, à faire face à l'occident, où le soleil qui se lève (!!!!!) secoue en fré-\nmissant sa chevelure d'or flamboyante et joyeuse. C'est pourquoi, ô Rosy, je\nvous pardonne. »\n   Nobles paroles qui terminent un noble livre. Le différend Broodcoorens-\nRosy est d'ailleurs un des plus émouvants de notre histoire littéraire. Il faut\nespérer que ces deux éminents écrivains finiront pas s'entendre... Il y a le\ngrand guérisseur, le Temps... « qui apaise tout et fait tout oublier », nous\nannonce M. Broodcoorens, « principalement en Belgique ».\n                                         *\n                                       * *\n   LA CRISE DU FRANÇAIS. — Lu à l'Hôtel de Ville de Saint-Gilles : « Défense\nd'introduire des chiens, l'entrée de l'Hôtel de ville leur étant interdite. »\n   Lu à Coxyde au pied du Hoggen Blekker : « Défense de monter avec ou\nsans chien. »\n   Il y a un singulier rapport entre le chien et le pléonasme...\n\n                                            *\n\n  Notre ami et collaborateur José Maria de Herédia nous envoie, des Champs-\nElysées, l'admirable sonnet suivant. Je m'empresse de le publier :\n\n                              LES LÉGIONNAIRES\n\n               Tel un vol de canards hors du marais natal,\n               Las de voir sans ruban leurs vestons de futaine,\n               Virrès, Kinon, Marès et notre petit Taine\n               Partaient, groupe héroïque et départemental.\n\n               Ils allaient conquérir cette croix de métal\n               Dont l'homme d'Austerlitz orna maint capitaine (1);\n               L'espoir les caressait d'une joie incertaine\n               Et l'angoisse étreignait leur cœur occidental.\n\n               Secoués par le rail et le brusque excentrique,\n               Le rayon mi-voilé de la lampe électrique\n               Enchantait leur sommeil d'un mirage doré,\n\n               Où, penchant au dehors leur bouillante cervelle,\n               Ils regardaient monter à leur revers moiré\n               Du fond du Quai d'Orsay des étoiles nouvelles.\n\n                                                               L E PETIT EPICIER.\n\n\n\n\n  (1) M. le capitaine André n'a pas encore reçu cet honneur. (N. D. L. R.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 656, "page_fin": 657, "titre_corps": "Les revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Revue des Revues — La Licorne est un recueil", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 743, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2736, "texte": "Revue des Revues\n    — La Licorne est un recueil de littérature et d'art, dirigé par Marc.-S.\n Villiers, Arthur-H. Cornette et Jean Hostie, qui vient de paraître à Anvers\n et dont voici le programme :\n     \" Sans prétendre le moins du monde à toucher l'intérêt de nos contem-\n porains abondamment pourvus de manuels pratiques et d'éditions à bon\n marché, la Licorne se flatte de paraître pour l'agrément « of the happy few »,\n de ces privilégiés qui ont des loisirs et dont c'est le trait d'aimer, par-dessus\n tout, la littérature, les musées, les voyages et les entretiens inutiles.\n     » Que leur sort les attache à Moscou, à Londres, à Florence ou à Pesth,\n c'est à ces curieux qu'elle médite de s'adresser si leur goût les convie à sortir\n du temps présent, à disputer librement d'art et à préférer toujours au banal\n butin d'anthologie quelque divine médaille enfouie, dont il faut effacer avec\n soin la poudre et la rouille.\n    » Sur les sujets qu'elle vient de faire pressentir, la Licorne publiera surtout\n des « essais », ce mode d'expression étant mieux que tout autre susceptible de\n traduire par sa souple et concise élégance les plus subtiles nuances de la\n culture moderne; mais, autant que possible les œuvres seront données dans\n leur texte : la Licorne, présumant le bien de ses lecteurs, suppose que les\n langues leur sont familières et que devant les classiques, ils ne boudent pas\n plus qu'un « graduate » d'Oxford.\n    » On lira donc dans chacun des cahiers des essais variés ; on y trouvera aussi\ndes récits, des réflexions sur le piquant des mœurs et le vif des caractères, le\ntout mélangé de portraits, de pointes et de menus propos; on y verra de plus\n une exposition d'images d'un dessin raffiné. Des fois, la main du « connois-\nseur » ira toute seule retirer de l'oubli une page mémorable, dont la vertu est\nde ne pas vieillir, et ce sera la « Vitrine de l'Amateur ». Enfin les livres nou-\nveaux auront leur place, sans qu'on leur garantisse pour cela des égards\nparticuliers. »\n    (Prix de l'abonnement, 25 francs. Adresser les souscriptions à M. Marc-S.\nVilliers, directeur, Longue rue Neuve, 130, Anvers).\n   A lire parmi les premiers articles de la Licorne : Le décor français du\nPoussin, par Edmond Pilon; Les métiers divins, par Jean de Bosschère et\nsurtout La Jupe divisée et l'idéal grec, par Edmond de Bruyn, une des pages\nles plus originales et les plus érudites que l'on puisse lire.\n   — Le Mercure de France parle « du jour déplorable pour quiconque aime\nles lettres, où Paul Claudel devint chrétien »!\n   — La Revue des Français. — Un intéressant article de Henri Vandeputte :\nLa français en Amérique.\n   — Le Monde. — Oscar Wilde à Paris, par Arthur Ransome, traduit de\n"}, {"page_pdf": 744, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2901, "texte": "                            REVUE DES       REVUES                          657\n\nT. P's Magazine; Antonio Fogazzaro, par G.-A. Cesareo, professeur à l'Uni-\nversité de Palerme, traduit de la Nuova Antologia.\n  — Le Catholique reste la revue jeune et originale que nos lecteurs connais-\nsent. A signaler dans le dernier numéro le Cantique du Soleil, par Antoine\nd'Yeux-Aides et une page de Georges Virrès.\n  — La Revue de Paris. — Les Souvenirs de M. Ernest Lavisse. Rien n'est plus\nbourgeoisement bonhomme. Tout le monde se met à écrire ses mémoires.\nLa Société nouvelle publie les souvenirs de « Maurice de Mont-Saint-Jean ! »\nM. Maurice Gauchez nous annonce dans la même Revue qu'il est retenu à\nMondorff-les-Bains par les nécessités de sa santé. C'est palpitant!\n  — Le Masque publie deux chansons de Camille Lemonnier. Voici l'une :\n                  Si j'étais petit clair de lune,\n                  Je passerais par la vitre de la fenêtre,\n                  Je mettrais un petit baiser sucré\n                  Sur ta petite bouche rose,\n                             Ma Rose.\n                  Si j'étais petit clair de lune,\n                  Je passerais par la vitre de la fenêtre,\n                  A l'espalier de ta vie je cueillerais\n                  Ton cœur comme une grosse rose,\n                             Ma Rose.\n\n                  Si j'étais petit clair de lune,\n                  Je passerais par la vitre de la fenêtre,\n                  Jusqu'au matin sur ton cœur je ferais\n                  Dodo, comme un frelon au cœur d'une rose,\n                             Ma Rose.\n\n   — Le Thyrse inaugure sa treizième année par un exorde où se trouvent\nexprimées quelques excellentes idées.\n   — La Renaissance contemporaine clôt — enfin ! — son interminable\nenquête sur la situation des jeunes écrivains. Si moins de jeunes considéraient\nla littérature comme un métier, on n'assisterait pas à ces discussions assez\nbasses de gens soucieux seulement d' « arriver ». Où est le souci désintéressé de\nl'art, et même le souci de la gloire?\n   — La Revue de Belgique. — M. Maurice Wilmotte déverse son fiel sur les\norganisateurs du Congrès des Amitiés françaises. Il y parle, naturellement,\ndune certaine Fédération « tbrte de vingt mille membres ». Où sont les vingt\nmille membres ?\n   — La Revue du temps présent loue noblement la poésie spiritualiste de\nMme Claire Virenque.\n   — Les Marches du sud-ouest. — Un très curieux Conte de M. Olivier Bag.\n   — La Belgique artistique et littéraire. — Est-ce que le capitaine André —\nou à son défaut M. Fernand Larcier — ne pourraient pas suggérer à M. Pierre\nBrooodcooorens une autre rime à Flandre que Dendre ?\n   — L'Indépendance consacre un article à Mgr Deploigc : critique des socio-\nlogues. M. Jean Variot poursuit son intéressante et enthousiaste étude sur\n Elemir Bourges.                                                            X.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 658, "page_fin": 660, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LITTÉRATURE : L e s a r t s a n c i e n s", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 745, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2909, "texte": "LES            LIVRES\n\n\nLITTÉRATURE :\nL e s a r t s a n c i e n s d u H a i n a u t . Salon d'art moderne (exposition de\n   Charleroi 1911). Conférences publiées sous la direction de M. JULES\n    D E S T R É E . — (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   Jules Destrée, l'initiateur et l'ardent organisateur de cette exposition des\narts anciens du H a i n a u t , a conçu aussi l'heureuse idée de réunir en un\nvolume le résumé des conférences d o n n é e s à l'exposition et dont le but\nest de dégager, autant que possible, la part de la W a l l o n i e dans l'action\net l'œuvre artistique de notre p a y s . L a détermination de cette part n'est pas\nune chose aisée, surtout pour l'art ancien, si Ton veut donner à un tel travail\nune base scientifique. Mais tout est à faire sous ce rapport. Aussi peut-on se\nborner pour commencer, Destrée l'a fort bien dit, à glorifier les hommes de\nla W a l l o n i e , d'une Wallonie largement e n t e n d u e , qui se sont illustrés dans\nl'art et dans les lettres, dans quelque milieu étranger qu'ils se soient formés\net r e n d u s célèbres. A ce point de vue les études de MM. Marcel Laurent,\nE r n e s t Verlant, Van Z y p e , Fierens-Gevaert, Jules Destrée, Closson, Sand,\nH e n n e b i c q , Des Ombiaux, Wilmotte, Delattre, etc., qui composent cet\nagréable recueil, pourront servir de point de départ à des recherches et à un\nexamen plus approfondi de la question.\n                                                                                  A. G.\n\nL a D o u c e F r a n c e , par R E N É BAZIN. — (Paris, De Gigord, éditeur.)\n   Voici un livre excellent dédié à la jeunesse française et dans lequel le\ngrand romancier lui parle cœur à cœur, sur un ton qu'on dirait paternel,\névoquant et glorifiant l'âme de la Patrie, de la douce France, ainsi qu'il l'appelle.\n    Cette épithète qui traduit si expressivement l'attachement profond du\nFrançais pour son pays est vieille de plusieurs siècles et elle se justifie. Le\nlecteur trouvera ici une mosaïque d'impressions, de paysages, de souvenirs,\ndes anecdotes familières, de nobles exemples glanés çà et là dans l'histoire\nou e m p r u n t é s à la vie de contemporains illustres et où s'affirment lumi-\nneusement les qualités foncières de la race, l'ardeur inlassable au travail,\nraffinement, la générosité, la sérénité dans les moments difficiles de l'exis-\ntence, le culte passionné de la patrie, la bravoure admirable dans les\nc o m b a t s . A côté de pages consacrées au curé d'Ars, à l'enfance de Jeanne\nd'Arc, de Pasteur, de Millet, on lira avec intérêt des épisodes émouvants des\nguerres d'Afrique et de Chine où tant de Français se signalèrent par des\ntraits héroïques, des histoires d'Alsace et de Canada, cette F r a n c e lointaine\ntoujours fidèle au souvenir de la mère patrie, et toute cette partie du livre où\n\n                                                              t\n"}, {"page_pdf": 746, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3208, "texte": "                                          LES LIVRES                                              659\n\nl'auteur décrit de la façon la plus heureuse quelques types de professions ou\nde métiers particulièrement r é p a n d u s en F r a n c e .\n   On appréciera partout au cours d u recueil : La Douce France cet art de\nconter sobre, c h a r m a n t et délicat qui caractérise l'auteur de tant de beaux\nouvrages.                                                               G. DE G.\n\nL ' o f f r a n d e a u m y s t è r e , par PIERRE FONS. — ( P a r i s , Sansot.)\n   Livre assurément pas b a n a l , où s'évoque, en beau style, la p a p a u t é de\nl'avenir. Mais... mais, comment, avec toute la bonne volonté d u m o n d e , un\ncatholique s'accommoderait-il de ce pape fantaisiste, né d u commerce d'un\nincube avec une petite-fille bâtarde de Napoléon, de ce pape qui « s'accou-\ntumait presque d a n s u n e existence morose à renoncer tacitement au divin ».\nCelui-là n'aurait pas dit c o m m e Joseph II : « Mon métier est d'être roya-\nliste. » L'on s'attriste de voir un talent supérieur se gâcher à ces théosophies\nsaugrenues. E t Ton est frappé de voir avec quelle bien autre puissance, tout\nen ne s'éloignant pas des règles de l'orthodoxie, l'Anglais Bentzon écrivant,\nlui aussi, le roman de l'avenir, a su évoquer le a Maître de la terre ».\n                                                                                  E . C.\n\nL e s R é p r o u v é s , par E U G È N E H E R D I E S . U n acte en prose. — (Bru-\n   xelles, Dechenne.)\n   Protestation, d a n s u n e langue pleine d'éloquence et de flamme, contre\nl'hypocrisie de la loi qui refuse la qualité d'enfant légitime à l'enfant conçu\navant le divorce de la personne que le divorcé épousera ensuite.\n   L'auteur parle au n o m d'un absolu anarchisme religieux et social. P o u r le\nchrétien la loi est claire, mais elle ne vient pas du code Napoléon, et nous\ncroyons, n o u s , que la loi religieuse est la seule respectable en ces matières ;\nmais que ni le code Napoléon ni les petites machineries qui se font à l'hôtel\nde ville n'ont le droit d'influer sur la destinée d'un enfant, de le c o n d a m n e r\navant-naître à une injuste infériorité sociale. E t cela au n o m de qui, grand\nDieu, au n o m de quoi? Dès qu'elle ne s'appuie pas sur un principe éternel,\naucune loi h u m a i n e n'a le droit d'empêcher un individu d'être heureux\ncomme il l'entend.\n                                                                             E . C.\n\nPUBLICATIONS DART :\nL ' A r t , par A U G U S T E R O D I N . E n t r e t i e n s réunis par M . P A U L G S E L L . U n vol.\n   illustré. — ( P a r i s , B e r n a r d Grasset.)\n   Voici u n beau livre, u n de ces livres que l'on ne laisse qu'avec la pensée d'y\nrevenir souvent. U n livre où quelqu'un parle de l'art, qui est n o n u n théo-\nricien ou un esthète, mais u n grand artiste; un livre qui n'est p a s fait de\npréceptes, mais d'expérience, et où la leçon, pour être simple, cordiale,\nsouriante, n ' e n est pas moins magistrale.\n   Rodin parle dans son atelier, en travaillant ou en se reposant, devant les\nantiques d u Louvre ou dans son jardin, et son interlocuteur, qui a formé ce\n"}, {"page_pdf": 747, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3264, "texte": "660                                  DURENDAL\n\n\n\nrecueil, excelle par ses objections ou ses r e m a r q u e s à fournir matière au\nmaître ou à lui donner occasion d'épuiser complètement le thème de\nréflexions où il s'est lui-même engagé.\n   Il y a à admirer à toutes les pages de ce livre. T o u s les sujets qui se pro-\nposent à lui, la nature, le modelé, le dessin, etc., R o d i n les a b o r d e avec une\nsûreté et u n e clarté qui enchantent. T o u t e la force saine de son art est\nnécessairement dans sa pensée, et c'est u n e joie émouvante que de l'entendre\nexprimer celle-ci devant ses p r o p r e s œuvres ou devant celles de ces maîtres\ndu passé auxquels il a voué une vénération            filiale.     ARNOLD GOFFIN.\n\n\nMatériaux pour servir à l'histoire de la dentelle en Bel-\n   g i q u e . Deuxième série : Dentelles anciennes des Musées royaux des arts décoratifs\n   et industriels à Bruxelles, par M. L . VAN OVERLOOP, conservateur en chef des\n   Musées du C i n q u a n t e n a i r e . — (Bruxelles, librairie d'art et d'histoire\n   Van Oest.)\n   On connaît les savantes études que M. Van Overloop, l'éminent conser-\nvateur en chef des Musées du Cinquantenaire, a déjà consacrées à l'hisloire\nde la dentelle en Belgique et l'activité avec laquelle il s'est associé aux initia-\ntives qui s'étaient d o n n é pour but de rendre à cet art délicat le lustre et la\nprospérité qu'il avait autrefois d a n s nos provinces.\n   L a nouvelle publication de M. Van Overloop contribuera à la fois à entre-\ntenir l'admiration des travaux des ouvriers du passé et à stimuler l'émulation\nde ceux de nos j o u r s . Il n'est pas possible de feuilleter sans ressentir la plus\nvive admiration l'ouvrage, édité par M. Van Oest avec un luxe et une per-\nfection tout à fait artistiques, qu'il offre au public. Les soixante planches,\nde l'exécution la plus fine, qui en composent les trois premiers fascicules,\nreproduisent les plus belles pièces de la riche collection du Cinquantenaire,\npour la p l u p a r t des chefs-d'œuvre en dentelle de Bruxelles des XVIIe et\nXVIIIe siècles, au sujet de chacun desquels l'auteur produit dans une brève\nnotice tous les renseignements propres à en faire apprécier la beauté et\nconnaître la t e c h n i q u e . E n somme, un véritable m o n u m e n t consacré à la\ngloire d'une de nos plus brillantes industries d'art.                           A. G.\n\n\nLa peinture en Belgique : Les primitifs flamands, fasc. X :\n   Lancelot Blondcel ; Pierre Coecke; Corneille et Jean Metzys; Marinus van Romers-\n   waele; Jan Mandyn.\n   Nous n o u s bornons à mentionner, pour le moment, l'apparition de ces\nfascicules des publications en cours de l'actif éditeur Van Oest. Notons\naussi, parmi les ouvrages livrés récemment au public par le même éditeur, la\nmagnifique reproduction en héliogravure des feuillets, conservés dans la\ncollection du prince T r i v u l z i o , à Milan, des Très belles Heures du Duc de Berry,\ndont le surplus, a été, c o m m e on sait, détruit d a n s l'incendie de la biblio-\nthèque de T u r i n . Ces reproductions qui feront sensation sont précédées d'une\nétude de M. Georges H . de Loo (Hulin), propre à apporter des lumières\nnouvelles sur les origines de la peinture flamande du XVe siècle.               A. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison10-010", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 661, "page_fin": 664, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Le jury de l'Exposition de Charleroi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 748, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 3085, "texte": "NOTULES\n   Le jury de l'Exposition de Charleroi a décerné le G r a n d P r i x à l'École\nde M é t i e r s d'art d e l ' A b b a y e d e M a r e d s o u s . Nous offrons nos plus vives\nfélicitations aux moines bénédictins de Maredsous et spécialement à dom\nSébastien Braun et à dom Paschal, directeurs de l'école.\n                                            *   *\n   Notre distingué et sympathique Ministre des Sciences et des Arts vient de\nchoisir comme secrétaire général M. de la Vallée Poussin, un érudit, amateur\nd'art très e n t e n d u , à qui vont toutes nos sympathies. La rédaction de Durendal\nlui offre ses plus cordiales félicitations.\n                                             *.\n                                            * *\n   L E S CONCOURS DE LA S O C I É T É HOLLANDAISE-BELGE DES AMIS DE LA MÉDAILLE\nD'ART. — Conformément aux articles I I I et XVI de ses statuts, la Société\nhollandaise-belge des amis de la médaille d'art organise tous les trois ans un\nconcours entre les artistes sculpteurs et médailleurs belges et hollandais âgés\nde moins de 30 ans.\n    Le premier concours eut lieu en 1903. Il ne fut guère brillant. Deux\nartistes seulement y prirent part et aucun prix ne fut décerné. M. W e r n e r ,\nd'Amsterdam, reçut à titre d'encouragement une prime de 200 francs et\nM. J o u r d a i n , de Bruxelles, une somme de 100 francs.\n    Le deuxième concours (1906) fut plus important puisqu'il comprenait cinq\nprojets. L e premier prix fut partagé entre M. Werner, d'Amsterdam, et\nM. Le Croart, de Bruxelles.\n    Le troisième concours qui eut lieu deux ans après obtint un réel succès,\ncar quatorze artistes envoyèrent quinze projets de médailles. Le premier prix\nfut décerné, à l'unanimité, par le j u r y à M. P a u l W e r n e r et le deuxième fut\npartagé entre M M . Le Croart, H e n r i Steppée et Eugène De Bremaecker.\n    Le quatrième concours qui vient de prendre fin le 15 septembre dernier\n n'a pas été moins brillant, car seize projets ont été soumis au jury réuni à\n La H a y e le 29 septembre sous la présidence de M. Alphonse de W i t t e . L e\n premier prix a été octroyé à M. Louis De Smeth, de Bruxelles, dont\n l'œuvre fut u n e vraie révélation; aussi le jury chargea-t-il son secrétaire\n M. Emile De Breyne, de faire parvenir à l'artiste ses plus vives félicitations.\n Le deuxième prix échu à M. Pierre T h e u n i s , de Bruxelles, et le troisième, en\n partage, à M. P a u l Wissaert, de Bruxelles, et E d g a r Joris, d'Anvers.\n     Le thème imposé était : la Musique.\n     La plaquette de M . De Smeth sera encore frappée cette année pour les\n membres de la Société.\n     Il y a lieu de féliciter la Société hollandaise-belge de ses efforts pour encou-\n rager l'art de la médaille et des sacrifices de plus en plus grands qu'elle\n s'impose d a n s ce but. C'est ainsi que les membres qui ne recevaient au\n début q u ' u n e médaille par an et un peu plus tard deux en reçoivent actuel-\n  lement trois et que le n o m b r e des prix à accorder aux lauréats des concours\n  a suivi la m ê m e proportion.\n"}, {"page_pdf": 749, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2981, "texte": " 662                              DURENDAL\n\n\n\n   CONCERTS YSAYE. — L'Administration des Concerts Ysaye vient de faire\n paraître le plan artistique des concerts qu'elle organisera au cours de la saison\n prochaine, au théâtre de l'Alhambra.\n   Les solistes engagés sont : M lle Maud Fay, cantatrice de la Cour royale de\n Bavière; MM. Emil Sauer et Cari Friedberg, pianistes; MM. Eugène Ysaye,\n Fritz Kreisler et Lucien Capet, violonistes; M. Pablo Casais, violoncelliste.\n   Comme chefs d'orchestre : M. Fritz Steinbach, directeur des Concerts du\nGürzenich, de Cologne; M. Karl Panzner, chef d'orchestre des Festivals\nrhénans et du « Städtisches orchester » de Dusseldorf; M. Max Schillings,\nchef d'orchestre du Théâtre royal de la Cour, de Stuttgart; M. Joseph Las-\nsalle, chef d'orchestre du « Tonkiinstler orchester » de Munich; M. Eugène\nYsaye et Théo Ysaye.\n   Parmi les nouveautés annoncées figurent la Symphonie alpestre de R. Strauss,\nla symphonie n° 2 de T h . Ysaye, Ibéria de Debussy, une suite burlesque de\nA. Dupuis, ainsi que des poèmes symphoniques de Max Schillings, Sciiabine\net Fr. Rasse.\n   Billets et abonnements chez les éditeurs Breitkopf et Haertel, 60, rue\nCoudenberg.\n                                       * *\n  QUATRE CONCERTS CLASSIQUES se donneront à 8 h. 1/2 du soir à la salle\nde la Grande-Harmonie, avec le concours d'artistes de tout premier ordre\naux dates ci-après : Premier concert, 23 novembre : Fritz Kreisler, violoniste.\nDeuxième concert, 15 décembre : Jacques Thibaud, violoniste. Troisième\nconcert, 23 janvier 1912 : Quatuor Seveik. Quatrième concert, 12 mars :\nSuzanne Godenne, pianiste. On s'abonne chez Schott, 28, Coudenberg.\nTéléphone 1172. Les programmes seront adressés aux abonnés.\n                                             *\n                                         *       *\n  INSTITUT DES HAUTES ÉTUDES. M. Jahan donnera un cours de diction tous les\nlundis à 8 h. 1/2 du soir à partir du 30 octobre. Le professeur Sigogne, de\nLiége, donnera quatre conférences sur l'art oratoire, l'éloquence et la\ntragédie les vendredis à 4 h. 1/2 à partir du 3 novembre. (Inscriptions pour\nles cours, 35, rue Souveraine.)\n                                         *\n                                     *       *\n  Le Passant, c'est le titre d'une gazette hebdomadaire fantaisiste qui\nparaîtra prochainement et qui commentera l'actualité belge sous les rubriques:\nLa Semaine, Le Calendrier, Rue de la Loi, Au Pays des Mentons Bleus,\nLes Quatre z'Arts, Robins et Chats-Fourrés, Escholiers et Magisters, Le\nCoin du Muscle, etc.\n  Chaque numéro contiendra, en outre, une œuvre — poème, conte ou\nfantaisie humoristique — d'écrivains tels que : Emile Verhaeren, Louis\nDelattre, Max Elskamp, Horace Van Offel, Isi Collin, Grégoire Le Roy,\nMaurice des Ombiaux, Laurent Tailhade, Jehan Rictus, etc.\n  Des dessins en noir et e n couleurs signés A. Blandin, A. Donnay,\nG. Lemmen, Navez, A. Oleffe, Paerels, Swyncop, C. Van Offel, Wage-\nmans, etc., etc.\n"}, {"page_pdf": 750, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2925, "texte": "                                    NOTULES                                   663\n\n\n  Le numéro se vendra 15 centimes. Abonnement 7 fr. 50. Rédaction et\nadministration, 40, galerie du Commerce, Bruxelles.\n                                           *\n                                       *       *\n  COMITÉ DE DÉFENSE DE LA FAGNE A VERVIERS.\n  But. Constitution d'une réserve nationale intangible à la Baraque-Michel,\nenglobant la Fagne sur le territoire de l'État, de Jalhay et de Sart, afin de\nconserver intactes les réserves d'eau de la Gileppe, de la Helle, de la Sœr,\nde la Statte et de la H o ë g n e ; de sauver de la destruction la flore et la faune\nglaciaires; d'empêcher que l'on dénature le site pittoresque et sauvage en y\nplantant des résineux, en tentant de lui donner une destination agricole ou\nen y élevant des constructions. — Moyens. Conférences, articles de revues et\nde journaux, circulaires, pétitions aux pouvoirs publics, excursions. —\nCotisation. 1 franc par an. (Prière d'envoyer les souscriptions par bon postal.)\n— Assemblée générale le jeudi 26 octobre 1911, à 8 h. 3/4, Café des Neuf Provinces.\n(Adresser les adhésions à M. Albert Bonjean, rue du Palais, 124, à\nVerviers.)\n                                       *       *\n   Un comité a pris l'initiative d'une manifestation de sympathie en l'honneur\nde notre collaborateur M. Jules Destrée, aux efforts persévérants de qui sont\ndus la magnifique Exposition des Arts anciens du Hainaut, la belle ordon-\nnance du Salon d'art moderne de Charleroi, le succès des conférences et\nauditions du Palais des Beaux-Arts, etc. Le montant des souscriptions\n(celles-ci sont reçues par M. Auguste Biernaux, avocat, à Jumet) sera\nconsacré à l'achat d'une œuvre d'art et à. la frappe d'une médaille, dont\nl'exécution a été confiée au statuaire A. Bonnetain. La manifestation est\nfixée au 1er novembre.\n                                        *\n\n   Le premier Grand Prix de Rome (concours musical) a été décerné à\nl'unanimité à M. Léopold Samuel, de Bruxelles, élève de M. Tinel. Le\nlauréat, qui a 28 ans, est le fils de M. Edouard Samuel, professeur d'har-\nmonie pratique au Conservatoire et compositeur apprécié.\n   Le premier Second Prix a été attribué à M. Alfred Mahy, de Bruxelles,\nélève de M. Tinel également. Le deuxième Second Prix est échu à M. Van\nHoof, d'Anvers, élève de M. Jan Blockx. Des rappels de mention honorable\nsont décernés à MM. Sarly, de Tirlemont, et Brusselman, de Bruxelles.\n                                           *\n\n  Accusé de réception :\n   ARTS : Les Primitifs flamands, par FIERENS-GEVAERT. Fascicule X I ,\nillustré (Bruxelles, Van Oest). — Matériaux pour servir à l'histoire de la dentelle\nenBelgique, par VAN OVERLOOP, 2 e série, illustré (idem). — Album historique de\nla Belgique, par H . VANDERLINDEN et H. OBRIEN, illustré, fascicule VIII\n(idem). — Giovan-Antonio Bazzi, dit le Sodoma, par L . GIELLY, illustré (Collec-\n"}, {"page_pdf": 751, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2127, "texte": "664                                 DURENDAL\n\n\ntion les Maîtres de Tart, Paris, Plon). — Dresde, par G. SERVIÈRES, illustré\n(Collection Villes d'art célèbres, Paris, Laurens). — Le château d'Anet, par\nALPH. RONSE. — Le mont Saint-Michel, par C H . BESNARD. — La cathédrale de\nLyon, par LUCIEN BÉGALE, 3 vol. illustrés (Collection Monographies des\ngrands édifices de France, Paris, Laurens).\n  H I S T O I R E : Histoire de Belgique,   par H , PIRENNE, t. IV (Bruxelles,\nLamertin).\n  L I T T É R A T U R E : Les meilleures pages d'AuGUSTIN THIERRY, Introduction\nde P. VINCENT (Tourcoing, Duvivier). — Histoire de la littérature italienne, par\nG. FINZI, trad. de M m e THIERARD BAUDRILLART, préface de H. COCHIN (Paris,\nPerrin). — François Coppée, conférence de ALBERT DE BERSAUCOURT (Aubin\nLigugé). — Le futurisme, par F . MARINETTI (Paris, Sansot).\n   P O È M E S : Babel : Etudes dramatiques d'ADOLPHE MONY, t. V (Paris,\nPlon). — La mer, par PIERRE BROODCOORENS (Bruxelles, Larcier). — Esquisse\npoétique, par L. MOREL (Paris, Plon). — La couronne des soirs, par GRÉGOIRE\nL E ROY (Bruxelles, Lamertin). — Chansons de mer et d'outre-mer, par DANIEL\nTHALY (La Phalange, Paris.)\n   R O M A N S : Le moulin sur la Soufroide, par MARGUERITE REGNAUD (Paris,\n Grasset). — M. des Lourdines, par ALPH. DE CHATEAUBRIANT (idem). — Le\nsortilège, par HÉLÈNE VACARESCO (Paris, Plon). — Hugues Capet, par ANTOINE\nBAUMANN (Paris, Perrin). — Ames d'Occident, par ANATOLE L E BRAZ (Paris,\nCalmann-Lévy). — Etreintes, par FERNAND NAVAUX (Bruxelles, Lamberty).\n  R E L I G I O N : Miroir de la perfection, du bienheureux François d'Assise, par le\nFRÈRE LÉON, trad. de PAUL BUDRY (Paris, P l o n ) . — Le bouddhisme primitif\npar ALFRED ROUSSEL (Paris, Téqui). — La foi catholique et les faits, par\nJ. JOOSTENS (Librairie de l'action catholique, Bruxelles).\n  VOYAGES : La blessure mal fermée. Notes d'un voyageur en Alsace-Lor-\nraine, par GEORGES DUCROCQ (Paris, Plon). — A travers le nouveau monde.\nEtats-Unis et Canada. Notes d'un touriste, par le docteur MŒLLER (Bruxelles,\nGoemaere). — Un hiver aux Lofoden, par E . PIERS (Bruxelles, Larcier).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 678, "texte": ""}, {"page_pdf": 679, "texte": ""}, {"page_pdf": 680, "texte": ""}, {"page_pdf": 681, "texte": ""}, {"page_pdf": 682, "texte": "LE TRANSPORT DU CORPS DE SAINT WALHÈRE\n\n         (Esquisse d'AUGUSTE DONNAY)\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": ""}, {"page_pdf": 684, "texte": "La décoration de l'église d'Hastière\n\n              Nous avons le plaisir d'annoncer à nos lecteurs que\n                 le projet de faire décorer la vénérable église\n                 romane d'Hastière, par le grand peintre wallon\n                 Auguste Donnay, d'une légende wallonne, vient\n                 d'entrer dans la voie de la réalisation. L'artiste\n                 a terminé l'esquisse du triptyque. Cette esquisse,\n                 la section des beaux-arts de l'Exposition de\nCharleroi a tenu à lui faire aussitôt une place d'honneur dans\nla grande salle de peinture wallonne. Nous en donnons la\nreproduction. D o n n a y n'a pas seulement rempli les espérances\nque nous avions placées en lui, il les a dépassées; c'est un chef-\nd'œuvre qui marquera dans l'histoire de la renaissance des arts\ndécoratifs qu'il nous offre.\n   L'un des p a n n e a u x représente saint Walhère faisant des\nremontrances à son neveu Norbert d'Hastière, dont la conduite\ndéréglée cause du scandale dans le pays.\n   Dans l'autre panneau, le corps du saint, tué par son dit\nneveu, est aperçu flottant sur le fleuve dans le brouillard\nmatinal.\n   Dans le panneau central, l'abbé de Waulsort étant venu\navec ses moines et un char pour transporter à son monastère\nla dépouille du saint, les chevaux attelés au convoi funèbre\nrefusent d'avancer. U n e vieille femme dit au prélat de les rem-\nplacer par deux génisses blanches n'ayant jamais porté le joug,\nce qui fut fait. Alors les deux aumailles, donnant du jarret,\nconduisent le char à travers broussailles et ravines, traçant au\nflanc du coteau le chemin qui depuis a conservé le nom de\nchemin de Saint-Walhère.\n   On admirera dans cette composition le sens légendaire qui\ncaractérise les œuvres du peintre de Méry, l'attitude et le\ngroupement des personnages en harmonie avec un admirable\npaysage de Meuse plein de douceur et de mélancolie. Ce\npaysage, même dans sa réalité si expressive, semble sortir d'un\nconte bleu tant il évoque de poésie naïve et simple. Aussi\n"}, {"page_pdf": 685, "texte": "602                            DURENDAL\n\n\n\npeut-on dire que le triptyque destiné à l'église d'Hastière ne\nreprésente pas seulement une légende wallonne, mais qu'il\nquintessencie la légende et la poésie wallonnes.\n    Nous faisons de nouveau appel à tous nos amis pour qu'ils\nparticipent à la réalisation de cette œuvre magnifique.\n    Non seulement on aura exprimé dans un m o n u m e n t véné-\nrable, mémorial de nos plus vieilles traditions, l'atmosphère\nlégendaire de la Meuse, mais on aura fourni à un grand artiste\nl'occasion, qui lui avait toujours été refusée, de donner sa\nmesure. E n m ê m e temps on entrera résolument dans les vues\ndes critiques les plus perspicaces qui s'efforcent de restituer à\nla peinture sa destination véritable : décorer des édifices, y\ncréer une ambiance d'art, au lieu d'encombrer les musées, qui\nsont les nécropoles des tableaux et des sculptures.\n    P a r m i ceux qui ont exprimé au Comité leur bienveillance\nse trouvent S. E . le cardinal Mercier, Mgr l'évêque de Namur,\nM M . les ministres Carton de W i a r t et Renkin, M. Emile Ver-\nhaeren, M . E d m o n d Picard.\n   L e Comité avait choisi pour président M. H e n r y Carton\nde W i a r t .\n   Rappelons que le Comité se compose de M M . Franz Ansel,\nT h o m a s Braun, Oscar Colson, l'abbé Cuylits, H e n r i Davignon,\nArthur Daxhelet, E d m o n d de B r u y n , Louis Delattre, Adrien\nde P r é m o r e l , G é o Deprez, Maurice des O m b i a u x , Dom Bruno\nDestrée, Jules Destrée, Georges Doutrepont, Maurice Dullaert,\nH . Fierens-Gevaert, Eugène Gilbert, Iwan Gilkin, Arnold\nGoffin, Adolphe H a r d y , Léon Hennebicq, Francis Houtart,\nVictor Kinon, H u b e r t Krains, l'abbé H e n r y Mœller, Edouard\nN e d , E d m o n d Picard, Louis Pierard, Robert S a n d , Fernand\nSéverin, H u b e r t Stiernet, F i r m i n Van den Bosch, Emile\nVerhaeren, Georges Virrès. Il a pour secrétaire M. Pierre\nN o t h o m b , pour secrétaires adjoints M M . Joseph Boseret et\nP a u l Renkin.\n   L e Comité a ouvert une souscription. 11 prie tous ceux qui\nont l'intention de participer à son œuvre à ne plus tarder à\nenvoyer leurs dons à la rédaction de Durendal, 55, rue de la\nSource, à Bruxelles, ou au secrétaire du Comi té, 62, rue Bosquet,\nà Bruxelles. Nous publierons prochainement la liste des\nsouscripteurs.\n"}, {"page_pdf": 686, "texte": "                 Le Monstre\n\nJ'ai tressailli dans l'ombre en l'entendant     gémir.\nJe le connais. Il vient de sortir de son antre,\nAvec un ronflement de volcan dans le ventre.\nIl approche. On ne peut plus songer à dormir.\nAvant l'aube, dans l'ombre encore opaque, il rôde\nPar le chemin de cendre et de luisant acier,\nOù brûlent, sous des fils qu'on entend      grésiller,\nDes veilleuses couleur de sang et d'émeraude.\nTour à tour il avance et recule en soufflant,\nPuis stationne avec des hoquets violents,\nPuis se tait, puis repart, s'arrête encore et grince\nComme un dragon tordant des chuines dans ses pinces.\n\nC'est l'heure où le brouillard s'allonge sur les prés.\n Tout grelotte. Qui veut rencontrer un fantôme\nDoit marcher maintenant à l'ombre des cyprès.\nNulle fumée encor ne sort des toits de chaume,\nNulle caille ne claque aux carrés de froment,\nEt la campagne au loin sommeille        pesamment.\nSeul, le monstre est debout ! Quand je l'entends qui tousse\nEt que mon lit sous moi vibre de la secousse.\nIl me semble le voir avec son noir poitrail,\nOù son œil brûle comme une lune enflammée,\nCracher en trépidant la flamme et la fumée\nEt darder la vapeur de son corps en travail.\n\nMonstre! de quelque nom que la terre t'appelle,\nTon vrai nom est de ceux qu'on ne prononce pas.\nNi l'éléphant plaquant la mort à chaque pas,\nNi le rhinocéros cuirassé de lamelles.\nNi le plésiosaure énorme des marais,\nNi le mammouth,    broutant la cime des forêts,\nNi le dragon, mêlant du soufre à son haleine,\nNe t'ont transmis le sang sauvage de leurs veines.\nPourtant pas un d'entre eux ne t'égale en vigueur;\nPas un d'entre eux ne crache un pareil flot de flammes,\nNe bombe un tel amas de plaques et de squames,\nOù brûle un tel brasier à la place du cœur!\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": "604                         DURENDAL\n\n\n\n      Et nul ventre couvert d'écailles et d'écorces,\n      Nul mufle embroussaillé tendant les cornes torses,\n      Les défenses d'ivoire ou les dents de granit,\n      Nul front stupide où bout la colère, où hennit\n      La rage, ne se rue à travers Vombre comme\n      Ton poitrail plein de braise et de   rugissements,\n      O monstre fabuleux, né de l'accouplement\n      De la force du monde et de l'esprit de l ' h o m m e !\n\n      Comme il gronde!... Qu' a-t-il à souffler coup sur coup\n      Cette grêle qui brûle et ce brouillard qui bout?...\n\n      Je sais qu'au petit jour il va fendre l'espace,\n      Traînant derrière lui les carrosses       humains,\n      Dont, parmi les clameurs, on abaisse les glaces\n      Pour Vau revoir fuyant des mouchoirs et des mains ;\n      Je sais que d'un trait noir il va rayer la plaine\n      Que l'aurore transforme en océan vermeil,\n      Et projeter parmi l'azur, à chaque        haleine,\n      Un panache fumeux qui voile le soleil;\n      Je sais qu'il va courir d'un élan si rapide\n      Qu'autour de lui la terre inquiète      trépide;\n      Je sais qu'il va gravir les collines d'un bond,\n      Avec un bruit de fer décroissant par saccades,\n      Passer comme une trombe au-dessus des bourgades,\n      Rouler comme un tonnerre en traversant un pont,\n      Et qu'avant que le soir laisse à travers ses voiles\n      Ruisseler le regard des premières      étoiles,\n      Il glissera plus calme en un site plus pur,\n      Au bord d'un lac empli de clapotant        azur,\n      Entre des monts couverts de sapins et de vignes,\n      Surmontés d'autres monts, neigeux comme des cygnes,\n      Et mêlera son cri, par l'écho répété,\n      Avec moins de menace et plus de majesté,\n      A la douce rumeur que font dans l'air bleuâtre\n      Les cloches des troupeaux et la flûte du pâtre.\n\n      Maintenant que fait-il?... Pourquoi ce va-et-vient\n      Dans Vombre sépulcrale?... Ecoute! on l'entend boire\n      Ainsi qu'un pachyderme       antédiluvien,\n      Puis mâcher en ronflant sa nourriture      noire.\n\n      Les monstres d'autrefois — il y a cent mille ans! —\n      Rôdaient à la même heure au milieu des ténèbres,\n      Aspiraient la même eau de leurs naseaux      brûlants,\n      Broyaient le même foin en leurs gueules     funèbres...\n"}, {"page_pdf": 688, "texte": "                     LE   MONSTRE                            6o5\n\nCe foin vivait alors! Sapide, il jaillissait,\nRamure de fougère ou chevelure d'herbe,\nDôme de champignon ou colonne de gerbes,\nDu marais bouillonnant comme un vaste creuset,\nBlanc de fumée et crépitant de flammeroles,\nDe râles et de cris d'oiseaux-serpents    qui volent...\nDans l'ombre grommelaient       les tonnerres    boudeurs.\nQuand le vent, se gonflant tout à coup en bourrasque,\nEcartait un moment le rideau de vapeurs,\nOn voyait un fouillis d'écaillés et de casques.\nDe trompes se levant du milieu des roseaux,\nD'ailes onglées fouettant à larges coups les eaux,\nD'alligators au bec dentelé, de pieuvres\nRamifiant leur ventre en buisson de couleuvres,\nDe dragons finissant en crapauds         monstrueux\nEt de masses de chair molasse, pleine        d'yeux.\nOr, toujours, à travers les sanglots de l'orage,\nParmi les cris et les remous du marécage,\nOn entendait le souffle et les craquements secs\nDes gueules, des museaux, des trompes et des becs,\nOccupés lentement à broyer le fourrage...\n\nSiècle à siècle, coulant en silence dans l'air,\nLe temps a rénové toute herbe et toute chair;\nMais le sol a gardé dans ses caves profondes\nLe premier aliment des premiers-nés du monde,\nEt ce foin que mangeaient, alors qu'il était vert,\nLe mastodonte énorme et le plésiosaure,\nMaintenant qu'il ressemble au pavé de l'enfer,\nMonstre des temps nouveaux, tu engloutis encore!\n\nCar tu vis, je le sens! L'homme qui te conduit\nNe t'a pas à lui seul évoqué de la nuit.\nSi, l'appelant au jour pour conquérir l'espace,\nIl forgea dans le fer et l'acier la carcasse,\nUne âme ardente y bout qui ne vient pas de lui!\nCette âme, tu la tiens des forces inconnues\nQui dorment dans les eaux et flottent dans les airs,\nQui battent dans le flux et le reflux des mers,\nEt qui fout pourchasser par la meute des nues\nLe quadrige des vents fouettés par les éclairs!\nEt c'est pourquoi, la nuit, quand lentement tu bouges,\nL'homme, qui t'a marqué du sceau de son orgueil,\nFrissonne malgré lui devant la flamme rouge\nQue darde aveuglément le verre de ion œil;\nEt c'est pourquoi, la nuit, lorsque ta gorge exhale\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "606                           DURENDAL\n\n\n      Un souffle rauque, fait de détonations,\n      Le plus sourd a senti la menace fatale,\n      Le plus brave a pâli devant la vision\n      De ton bond de révolte, ô farouche     cavale,\n      Qui, dès que le destin te fait signe, dévales\n      Les remblais ébranlés et vas, le ventre en l'air,\n      T'affaisser sur un lit d'herbe rouge et de chair,\n      Cependant que, parmi des éclats de mitraille,\n      Des cendres de volcan et des flaques      d'entrailles,\n      L'âme que mit en toi l'impassible     Univers\n      S'échappe en rugissant de tes flancs       entr'ouverts!...\n\n      L'aube est proche. La vitre est comme opalisée.\n      Déjà le rossignol des murailles   grasseye.\n      Le monstre enfin s'éloigne à reculons.    Parfois,\n      Comme pris d'un tressant de colère, il s'arrête;\n      Mais bientôt on l'entend achever sa retraite,\n      Avec un enroûment de flammes dans la voix,\n      Quand sonne — aigre clairon de la puissance humaine! —\n      La corne du cornac basané qui le mène.\n\n                                                         V I C T O R KINON.\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "SAINT WALHÈRE RÉPRIMANDANT SON NEVEU\n\n        (Esquisse d'AUGUSTE DONNAY)\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": ""}, {"page_pdf": 692, "texte": "              Le crime de Luxhoven\n\n                        Roman judicaire\n                                               A Georges Virrès.\n                                  I\n\n\n               LA chambre est haute sous le dôme de ses solives\n                  de chêne. Dans l'âtre flambe un feu clair. De\n                  la lampe sur pied de cuivre une lumière d'inti-\n                  mité baigne les livres et les dessins épars sur\n                  le bureau: et, aux murs de la bibliothèque,\n                  s'alignent les reliures grenat et vieil or; dans la\n                 pénombre, tranchant sur le papier vert d'eau,\ndes portraits de famille et quelques gravures font suite : un\nChrist en croix de Van Dyck, avec la Madeleine écroulée en\nune masse somptueuse de soies; une kermesse de Teniers dérou-\nlant ses rondes folles; une sombre silhouette de juge, à la robe\nnoire bordée d'une collerette blanche, la balance dans sa\ndextre, et traité à la manière de Rembrandt.\n   Une clef joua dans la porte de la maison. L e petit griffon\naux poils fauves, couché en rond devant le feu, sursauta d'allé-\ngresse; le chat allongé dans le sofa s'étira et descendit non-\nchalamment sur le t a p i s ; avec une brusquerie bruyante, un\nhomme entra, emmitouflé jusqu'au nez dans une pelisse ou\ndes flocons fondants de neige mettaient des reflets cristallins.\nIl caressa le griffon, passa sa main dans les longs poils\nsoyeux du chat, fit le tour du bureau et appela : « Clémence!\nClémence ! »\n  Clémence vint, sa tète proprette et ridée emprisonnée dans\nun bonnet noir.\n  — Clémence, ma robe de chambre et mes pantoufles!...\nAttendez! J'ai soupe... Mais pour mon réveillon, vous me ferez\ndu vin chaud et des marrons très chauds...\n  Quelques instants après, Clémence aidait son maître à revêtir\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": "608                          DURENDAL\n\n\n\nsa robe de chambre en lainage écarlate, lui mit aux pieds des\npantoufles ourlées de fourrure, rangea le feu...\n    — A quelle messe irez-vous demain, monsieur?demanda-t-elle\nau moment de sortir.\n    — A quelle messe?... Un jour de Noël !... A la grand'messe!...\nA la plus grande messe, Clémence... Jadis c'était à la messe\nde minuit... Vous vous rappelez!... Mais on l'a supprimée...\nPourquoi?... Il parait qu'on y flirtait trop ... Mais vous ne\nsavez pas ce que cela veut dire : flirter... Allez, Clémence, et\nsoignez le vin chaud et les m a r r o n s . . .\n    M. P h i l i p p e Blank était juge d'instruction au tribunal de\nD r a k d a m . Il s'était laissé vieillir dans ces fonctions d'abord\nparce qu'une promotion à un poste plus important l'eût enlevé\nà un milieu aimé et à de chères accoutumances et aussi parce\nqu'à mesure des années, il s'attachait davantage à ce qu'il\nappelait son rôle de « déchiffreur d'humanité ».\n    Vingt ans d'habitudes n'avaient infiltré en lui aucune routine!\nC h a q u e affaire soumise à ses soins et à sa perspicacité lui\napparaissait comme une équation à démêler, un théorème à\nrésoudre. E t il vouait à cette besogne une méthode sûre et un\nenthousiasme resté j e u n e . Ces expériences multipliées lui\navaient donné une connaissance variée et étendue de ses sem-\nblables et sa fierté était de se sentir un psychologue. D'ailleurs\ndemeuré garçon, sans grands besoins et sans grandes passions,\nil jugeait le travail la meilleure des distractions et il ne se\nréservait que les loisirs de ses soirées. Alors, écartant d'un geste\nbrusque les dossiers aux couvertures jaunâtres, il marchait\nvers la bibliothèque, côté littérature, palpait un à un les chers\nlivres enrobés de velin et, selon l'humeur de son esprit, en prenait\nl'un ou l'autre. Ses admirations se limitaient aux grands\nmaîtres du classicisme. Il se grisait aux sonores hémistiches de\nCorneille, donnait Rabelais en pâture à ses sens de Flamand\net parfois se laissait taquiner par Voltaire. Pourquoi se serait-il\nadressé aux « modernes », puisque ceux-là suffisaient aux\nbesoins de son intellectualité?\n    Ce soir-là, sous l'incitation de la fête du lendemain, il mit\nd'instinct la main sur les sermons de Bossuet et, les pieds au\nfeu, la pipe aux dents, confortablement allongé dans un fauteuil,\n il ouvrait le volume, quand un grand coup de sonnette, sec et\n nerveux, résonna dans le silence de la maison.\n"}, {"page_pdf": 694, "texte": "                     LE CRIME DE LUXHOVEN                         609\n\n\n    — Le coup du petit, grogna le juge.\n    Clémence entra.\n    — C'est monsieur le substitut, dit-elle... Affaire urgente...\n    Et dans l'encadrement de la porte, le « petit » parut — grand,\nmince, drapé dans un paletot à pèlerine, le feutre sur l'oreille;\nsa main droite jouait avec une canne à pommeau d'argent,\ntandis que la gauche tenait un télégramme.\n    Le juge l'interpella avec une roguerie feinte.\n   — Une descente, alors?... Un meurtre, quoi?\n    — Un m e u r t r e . . . ou à peu près!\n   — Messager de corvées, va !\n    — Si vous croyez que cela m'amuse davantage! répliqua le\njeune homme. U n dîner chez le notaire; des huîtres comme\ndes fondants et des bécassines d'un fumet... Et j ' a i dû me\ncontenter du fumet... E t comme voisine, la petite Gisèle, jolie,\nlancée et si mousseuse!...\n   — L'exquise Gisèle, m u r m u r a Blank sincèrement attendri.\nPuis changeant de ton : Procureur, dit-il, je vous écoute...\n    Le substitut déplia le télégramme, s'approcha de la lampe et\nlut : « T e n t a t i v e de meurtre à Luxhoven, hameau B r a n d .\nVictime à toute extrémité. Auteur inconnu. Attendons vos\nordres. »\n   — Un réveillon rouge, s'exclama le juge... Et, se levant,\nrésolu : Il faut partir de suite!\n   — Je l'ai pensé, répondit le substitut, avec un soupir.\n   Le juge s'approcha de son jeune collègue et lui mettant\namicalement la main sur l'épaule : « Voilà la vie, mon petit,\ndit-il; on est au plaisir et le devoir vient frapper aux fenêtres...\nComme dans les classiques!... Ecoute, je n'ai ni huîtres, ni bécas-\nsines à t'offrir... N o n plus cette délicieuse Gisèle... Mais voici\nClémence qui nous apporte le meilleur des viatiques! »\n    La servante versa, en de hauts verres épais, le vin fumant ou\n la lumière glissait des reflets de pourpre, et tandis que, hâti-\nvement et debout, ils écaillaient les marrons, le juge dit,\nparlant à lui-même : Une tentative de meurtre au B r a n d ?\nEt la veille de N o ë l ! Querelle de famille sans doute: un partage;\nils auront bu, puis cogné! De la bière, de l'alcool et le couteau;\ncela se tient. Auteur inconnu? Nous verrons bien! — E t un\nsourire de défi effleura les lèvres du magistrat et, sous la brous-\n saille des sourcils, dans ses petits yeux gris, brilla un peu de la\n"}, {"page_pdf": 695, "texte": "610                           DURENDAL\n\n\nfrémissante ardeur du chien de chasse impatient de se lancer\nsur une piste.\n\n\n    Dans une nuit noire, où tournoient de vagues blancheurs de\nneige, au bruit sonore des sabots des chevaux sur les pavés de la\ngrand'route, le landau emporte le parquet de Drakdam vers\nLuxhoven! L e juge d'instruction Blank, le collet relevé, un\nbonnet de loutre tiré jusque sur les oreilles, s'est terré au fond\nde la voiture, partageant sa couverture de voyage avec le\nsubstitut Albert Prévost qui, la cigarette aux lèvres, tapote\ndistraitement la fenêtre e m b u é e ; en face d'eux le greffier\nServaes qui est pour le juge ce un serviteur de quatre lustres »,\nà la fois collaborateur, confident, et, aux jours d'humeur querel-\nleuse, exutoire; et à côté du greffier, le docteur Niel, médecin\nlégiste, toujours cravaté de blanc, un impeccable haut de\nforme surmontant sa tête fine et ironique que barre une mous-\ntache grise d'officier retraité !\n   — C'est loin, Luxhoven? d e m a n d a le substitut d'une voix\nindifférente.\n   — Treize kilomètres... E t deux kilomètres en plus, à pied,\npar le chemin de terre, j u s q u ' a u B r a n d .\n   E t le juge se penchant vers le docteur et lui t a p a n t familière-\nm e n t sur le genou :\n   — Nous connaissons cela, dit-il, n'est-ce pas, Niel, nous les\nvieux... U n endroit jalonné de crimes : fraudes, vols, infan-\nticides, colletages. Un jour, le garde champêtre, intervenant\ndans une bagarre, attrapa deux balles dans le corps...\n   — E t il n'en mourut pas? interrompit Niel.\n   — Au contraire... Il les porte encore toujours sur lui, et il en\nest fier comme de croix d'honneur! Seulement depuis lors, il\ns'abstient p r u d e m m e n t de vouloir séparer les batailleurs.\n   — Il juge qu'il en a son c o m p t e ! Les coups de revolver sont\npourtant peu fréquents dans nos parages.\n   — Luxe usité seulement dans les adultères bourgeois, répli-\nqua Blank. Nous vivons ici sous le régime du démocratique\ncouteau... Cela vaut trois sous : le prix d'une chope de bière.\nL e s ouvriers l'achètent dans les bazars des villes et les pay-\nsans dans les échoppes des francs marchés. Mais tous en ont\nun. Il garde leurs a m o u r s , sert leurs rancunes et vide leurs que-\n"}, {"page_pdf": 696, "texte": "                    LE CRIME DE     LUXHOVEN                    611\n\n\nrelies de jeux. Que nous en avons vu, hein docteur, de jeunes\nhommes couchés sur la table d'autopsie et portant, au-dessus du\nsein gauche, la décoration sanglante de la mort... Vous vous\nrappelez, il y a dix ans, ce pauvre gosse, un enfant encore, qui\nfut tué net, au bras de sa petite amie, au retour de la kermesse\nde Veernem ; lorsqu'on trouva son cadavre dans la boue du\nchemin, il tenait encore, entre les dents, la rose que son amie\nvenait de lui donner.\n   — Il y a bien de cela quelques quinze ans.\n   — Au m o i n s ! . . . Et je garde toujours, entre les pages d'un\nlivre, la petite fleur séchée et décolorée... Elle est confiée aux\nvers d'André Chénier, une autre victime du couteau !\n   — Moi, dit le docteur, j'ai dans mon porte-monnaie une\nrelique plus prosaïque. Vous savez bien, ce vieux qui vivait\nsolitaire dans les sapinières de Warbrouck et qu'on trouva\nquasi décomposé et la tête rongée par les rats. A l'autopsie —\nun régal — nous découvrîmes dans l'estomac un centime de\ncuivre. C'était du temps du procureur Malvez... Je lui dis :\n\" Laissez-moi ce centime ». Et comme il prenait son air le plus\nrogue, j'ajoutais : « Je le garde : vous le rognerez sur mon état\nd'honoraires. » E t Malvez sourit, lui qui ne souriait jamais.\n   — Oui, M. Malvez était un homme bien sévère, m u r m u r a\ntimidement le greffier — et dans son coin, il frémit de tout son\nêtre au rappel des lointaines bourrades subies.\n   Et le juge d'instruction et le médecin légiste continuèrent à\ntisonner leurs souvenirs communs, reparcourant par l'imagina-\ntion toutes les routes, tant de fois suivies, de l'arrondissement.\nEt d'intervalles, le greffier, d'une voix hésitante, prononçait\nune date, rectifiait un détail, soucieux de montrer que lui aussi\nen fut, des descentes évoquées.\n   Alors ils causèrent du drame qui les appelait à Luxhoven. La\nvictime, homme ou femme, qu'était-ce? Et l'arme : le couteau,\nle verre à bière, la bêche?\n   — Bêtes g e n d a r m e s , grogna le juge, avec leur laconisme\ntélégraphique. — E t les suppositions recommençaient.\n   Silencieux, Albert Prévost écoutait ces conversations d'une\noreille distraite; le jeu de devinettes entrepris par ses compa-\ngnons lui paraissait vain et énervant et quant au jeu des sou-\nvenirs, il ne pouvait intéresser, qu'à la façon de préhistoires, le\nnouveau venu qu'il était. Du reste, sa pensée était ailleurs\n"}, {"page_pdf": 697, "texte": "612                          DURENDAL\n\n\n\nlà-bas, dans la spacieuse salle à manger du notaire, devant la\ntable étincelante de lumières, scintillante de cristaux, jonchée\nde pétales de roses, dans le frôlement de l'épaule nacrée de sa\nGisèle, ombrée du casque d'or de ses cheveux.\n   U n e fois de plus le jeune h o m m e maudissait la fantaisie\npaternelle qui fit de lui un magistrat. Il avait vingt-quatre ans.\nSes études terminées, il était entré en stage chez maître\nL e b a r r e , le grand avocat-professeur qui avait coutume de\nconsidérer le Droit moins comme une profession à exercer que\ncomme une idéologie àcultiver. Sous la direction de ce « patron »,\nAlbert Prévost s'initia peu à peu à la « pratique » du Palais,\nfaite des diverses petites besognes, qui, accumulées et répétées,\nforment l'expérience. L e b a r r e l'admit de temps à autre à\nplaider avec lui quelque gros procès. L e stagiaire était chargé\nalors d'ouvrir le débat par l'exposé du litige, et il s'acquitta de\ncette mission avec m é t h o d e , précision et quelque éloquence.\nMais associé surtout aux recherches spéculatives de son maître,\nle jeune h o m m e s'orientait de plus en plus vers des éludes qui,\ntout en a y a n t le droit pour prétexte, étaient en vérité des\npoussées vers l'histoire et la philosophie. Ces travaux, du reste,\nne l'absorbaient pas au point qu'il d û t leur sacrifier sa passion\ninnée pour la musique. E t lorsque évadé de la grande biblio-\nthèque de L e b a r r e , où les livres superposés jusqu'au plafond\ncréaient une austère atmosphère de science, Albert Prévost ren-\ntrait chez lui, dans le coquet appartement où peina et rêva son\nadolescence, c'était avec une éperdue volupté qu'il se plongeait\ndans les ondes harmonieuses qui montaient du piano, sous le jeu\nde ses doigts souples et frémissants... E b a t s exaltants auxquels\nprésidait le génie de Bach, de Beethoven et de W a g n e r !\n   Ce fut au milieu de cette existence de jeune intellectuel\nqu'un soir le père Prévost, riche cotonnier, entra dans la\nchambre de son fils, s'assit devant le bureau et dit à brûle-\npourpoint : « U n e nouvelle!... Savais-tu que la place de\nsubstitut, là-bas à D r a k d a m , est vacante? N o n ? E h bien ! je\nte l'apprends, et que tu es n o m m é substitut à Drakdam...\nC'est comme cela! J e suis allé trouver nos d é p u t é s ; je leur\nai dit qu'ils me devaient bien cela et que d'ailleurs tu n'étais\npas le premier venu. L e s députés se sont rendus chez le\nMinistre. L e Ministre a d e m a n d é à réfléchir. Cela ne fut pas\nlong, car voici la lettre qui m'annonce la bonne nouvelle!\n"}, {"page_pdf": 698, "texte": "                      LE CRIME DE      LUXHOVEN                      613\n\n\n   La bonne nouvelle! Albert Prévost en fut abasourdi, et en\nprésence de ce changement de vie si inopinément révélé, il ne\ntrouva d'abord, dans son trouble, d'autre objection que le\nchagrin qu'il aurait de quitter son père : « Bah! c'est la vie,\nrépondit celui-ci d'un ton dégagé; tous passent par là. » Et\ncomme revenu un peu de sa stupeur, le jeune homme faisait\nvaloir le peu de vocation qu'il se sentait pour la magistrature\net le manque absolu de préparation aux fonctions où on voulait\nl'appeler, le père Prévost bouscula l'objection avec une brus-\nquerie sèche d ' h o m m e d'affaires : « Enfin, j ' a i donné ma parole,\ntu ne vas pas la laisser protester, je suppose?... »\n   Les débuts du nouveau substitut furent durs. Des hauteurs\nde l'idée du droit, il tomba, du jour au lendemain, dans ses\napplications les plus positives et les plus précises. Au Palais\nde Justice, dans son cabinet au plafond bas et enfumé, lorsqu'il\nvenait chaque matin s'asseoir devant la table d'acajou, il\ntrouvait le tas des feuillets surmontés de la vignette de la\njustice, et où les gendarmes et les commissaires de police\navaient inscrit, en style confus, les infractions constatées! Il\nfallait lire tout cela, l'éplucher et le confronter à l'étalon mul-\ntiple et divers des articles du Code pénal. Après les procès-\nverbaux à « qualifier », c'était l'examen des requêtes en grâce,\npauvre littérature suppliante où il convenait de démêler, dans\nun rapport sommaire, la part de vérité et le quotient d'intérêt.\n Enfin, il y avait les audiences à suivre et l'apprentissage de\nl'art du réquisitoire, fait de sobriété et de clarté. T o u t cela\nabsorbait et préoccupait tellement Albert Prévost que la\nbeauté morale de ses fonctions lui échappa dès l'abord. Son\nchef du reste, le Procureur du Roi, n'était pas homme à lui\nfaire même entrevoir cette beauté. Vieux magistrat ponc-\ntuel et intègre, mais dépourvu d'envergure, il dirigeait son\n parquet avec la froide logique et la rigoureuse netteté, que\n dans l'intimité il déployait au jeu favori des échecs. Souvent\n relégué chez lui par la maladie, il envoyait alors de brefs\n ordres écrits à son subordonné et au poids du travail, s'ajoutait,\n chez celui-ci, le souci des responsabilités. Parmi ses autres\n collègues, Albert Prévost n'avait guère trouvé que le juge\n d'instruction Blank dont l'intellectualité communiait un peu\n avec la sienne, et même leurs idées et leurs sentiments appar-\n tenaient-ils à deux générations différentes. Si encore, parfois,\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": " 614                             DURENDAL\n\n\n\n  le jeune h o m m e avait pu s'évader vers la musique aimée.\n  Mais, faute de loisirs, son piano restait fermé et dans son\n  appartement rempli des miasmes des corvées, j a m a i s ne s'élevait\n  un effluve d'idéal : il était complètement malheureux.\n      Ce soir de Noël, lorsque dans le tiède confort d'une belle\n  fête, un domestique lui avait apporté le télégramme annonçant\n  le crime d e . L u x h o v e n , Albert Prévost, après un mouvement\n  instinctif de contrariété, s'était senti de la volonté et un peu\n  de fierté : résolument, avec un âpre contentement de soi-\n  même, il s'arracha à toute l'ambiance délicieuse... Qui sait,\n  peut-être l'heure avait-elle sonné, ou par une tragédie banale\n  de campagne, mais que tout enveloppait pour lui de couleurs\n romantiques, la grandeur de ses fonctions et la noblesse de sa\n destinée allaient lui apparaître? E t il partit d'un pas décidé.\n Mais à peine au dehors, au contact du froid humide, son\n enthousiasme était t o m b é . E t maintenant, cahoté dans la voi-\n ture, la bourrasque mugissant au dehors, il était repris par tout\n son marasme d ' â m e . . . Quelle signification pouvait avoir pour\n lui cette chevauchée dans la nuit? Les propos échangés entre\n le juge et le docteur lui parurent étrangers et lointains! De\n fatigue et d'ennui, il ferma les yeux, et sur le morne paysage de\n ses pensées, se leva la douce figure de Gisèle ! Elle avait été\n vraiment, dans sa détresse, le clair rayon providentiel, et comme\n une blanche fleur de rêve sur des landes arides! Il n'avait\n pourtant rencontré Gisèle que deux fois, au hasard de réu-\n nions mondaines chez le vieux notaire P o m m é dont la jeune\n fille était la nièce en m ê m e temps que l'enfant adoptive.\n    Albert revécut cette première soirée intime où Gisèle pen-\nchée vers lui, dans un geste de grâce simple, lui offrit du bout de\nses mains fines une tasse de t h é ; puis debout dans une caresse\nde lumière, elle chanta la Romance à l'étoile; et sa voix lui fut\ninfiniment lénitive et il lui sembla q u ' à travers les mélodieux\nsymboles, elle lui faisait signe; quelques instants plus tard,\nassis l'un à côté de l'autre sur le large sofa E m p i r e , ils causèrent\nl o n g u e m e n t ; les yeux purs et francs, le geste naturel, elle dit les\ndeuils répétés qui la firent orpheline, ses années de pension sur\nqui pesa t a n t de noir, sa vie actuelle vouée aux soucis du ménage\nde son oncle mais qu'aigrettaient de poésie ses lectures et sur-\ntout le culte passionné de la m u s i q u e . E t le j e u n e homme la\nsentait bonne a u t a n t qu'il lavoyait belle. Il eût voulu à son tour\n"}, {"page_pdf": 700, "texte": "                    LE CRIME DE    LUXHOVEN                   615\n\n\nêtre confiant, lui exposer sa misère et lui montrer sous quel\nangle déprimant le monotone travail journalier lui faisait voir\nl'existence; mais il eut honte de lui-même devant la belle\neurythmie de cette âme — et il quitta Gisèle sans rien livrer de\nlui-même, emportant jalousement la pure image, comme un\nremède contre la morosité prosaïque des jours à venir!\n   Avec quelle impatience Albert Prévost avait attendu le\nréveillon de Noël où il devait revoir Gisèle. Elle était, au\ndiner chez P o m m é , sa voisine de table. Et tout de suite elle\nlui parut différente. Ce n'était plus la jeune fille avec qui\ns'échangent des confidences qui restent des idées, mais la\nfemme et tout son grisant magnétisme! Symphonie ardente\ndes yeux d'algues marines où traîne une caresse, des lèvres\nroses autour desquelles voltigent des baisers, des épaules de\nneige émergeant, en blancheur palpitante, de l'azur pâle de la\nrobe, de l'opulente chevelure où la lumière plaque d'inquiétants\nreflets fauves. Gisèle entra dans la chair d'Albert comme l'autre\njour elle était entrée dans son âme. Et lorsque, dans un mouve-\nment de gracieux abandon, elle penchait vers lui sa jeune poi-\ntrine frémissante, il enviait éperdument, pour le sommeil de ses\nmélancolies, cet oreiller de douceur et de volupté...\n    — Dites donc, Prévost, au lieu de rêver, vous feriez mieux\nd'admirer le paysage! E t la main du juge s'abattit sur l'épaule\nde son collègue. — Voyez-moi donc cela, ajouta-t-il, un vrai\n Brueghel !\n    La rafale s'était apaisée; aucun nuage ne ternissait plus le\n grand saphir sombre du ciel et la lune enveloppait d'une lumière\n de songe les terres couvertes de neige et les arbres étincelants\n de toutes les joailleries du givre.\n    Albert Prévost baigna ses yeux lourds de souvenirs trop fié-\n vreux dans la douceur immaculée de ce tableau de rêve: Oui,\n un Brueghel, dit-il...\n    Mais, à ce moment, de gigantesques silhouettes noires voi-\n lèrent brusquement la perspective de nacre et d'azur, aban-\n donnant derrière elles, sur l'hermine des champs, de larges pans\n d'ombre : c'étaient les gendarmes, qui au galop sonore de leurs\n chevaux sur la terre durcie, dépassaient la voiture: Un Brueghel,\n  répéta Albert Prévost, mais compliqué d'un Dürer : les cava-\n liers de la m o r t !\n    Le mot eut en l'âme du jeune homme un long prolongement\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": "616                          DURENDAL\n\n\n\nfrémissant. E t il pensa, avec gravité, au d r a m e de sang et de\nlarmes vers lequel il allait; un mystère peut-être plane sur ce\nd r a m e ; c'est à lui qu'il appartiendra un peu d'éclaircir ce mys-\ntère et de venger ce sang et ces l a r m e s ; pour la première fois\nAlbert Prévost eut le remords de ses ennuis et de ses dégoûts;\nmême ses égoïsmes amoureux lui parurent presque mesquins;\nil acquit la conscience de la grandeur et de la beauté de sa des-\nt i n é e ; il se sentit q u e l q u ' u n .\n\n                                      FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 702, "texte": "DÉCOUVERTE DU CORPS DE SAINT WALHÈRE\n\n        (Esquisse d'AUGUSTE DONNAY)\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": ""}, {"page_pdf": 704, "texte": "                               Karnak(1)\n\n                 ARNAK ! J'écris   ce nom sous l'empire d'un senti-\n                 ment indéfinissable en rentrant d'une première\n                 visite au sanctuaire merveilleux. Jusqu'ici, au\n                 cours de mes voyages, j'avais toujours vu les\n                 m o n u m e n t s de l'homme répondre à l'idée que\n                 je m'en étais faite d'avance : entre mon ima-\n                 gination et la réalité, je constatais une corré-\nlation qui ne laissait pas de me charmer. Dendérah, il est vrai,\nm'avait réservé une première expérience du contraire, mais ce\nn'était qu'un avant-goût de ce qui m'attendait ici. Le sanc-\ntuaire de Karnak dépasse ce que Dendérah m'avait permis\nd'imaginer : c'est une vision tellement prodigieuse que je me\ndemande si ce n'est pas un rêve. J'éprouve ici ce qu'éprouvait\nl'empereur Constance, lorsque, au dire d'Ammien Marcellin,\nil visita pour la première fois la Ville éternelle : l'admiration\nle suffoquait, il se croyait dans quelque cité surhumaine. Et\nson compagnon de voyage, le prince perse Hormisdas, décla-\nrait que ce qui le consolait de la grandeur de Rome, c'était de\npenser qu'on y mourait comme ailleurs.\n   Qu'auraient-ils donc dit l'un et l'autre s'ils avaient vu Kar-\nnak? Les hommes n'ont jamais rien fait de plus grand : c'est\nle plus gigantesque ensemble architectural qu'il y ait au\nmonde. L a stupeur admirative dans laquelle il vous jette vous\nenlève pour ainsi dire le moyen de le décrire. De même qu'au-\ncune gravure ne peut reproduire l'aspect d'un monument que\nl'œil humain est incapable d'embrasser d'un regard, aucune\nplume, je crois, ne saurait en donner une idée exacte à qui ne\nl'a vu de ses yeux.\n\n\n  (1) Pages inédites d'un volume intitulé : Mizraim, souvenirs d'Egypte, à paraître\nprochainement à la librairie Dewit, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": "618                          DURENDAL\n\n\n\n    Mais le t e m p l e de Karnak n'est pas un temple à vrai dire.\nC'est un chapelet de temples gigantesques enfilés à la suite l'un\nde l'autre sans solution de continuité, de manière à ne former\nqu'un seul tout. Il évoque l'idée d'un monde de rêve et de\nféerie dans lequel vous êtes transporté aussitôt que vous avez\nfranchi le seuil. L ' é t o n n e m e n t augmente à mesure que vous\navancez de pylône en pylône, de cour en cour, de salle en salle;\nvous êtes saisi de plus en plus par l'énorme disproportion qui\napparaît à première vue entre cet ensemble colossal et les\ndimensions ordinaires des choses h u m a i n e s . N o u s autres\nmodernes, nous ne donnons pas une telle place dans le temps\net dans l'espace aux œuvres de nos m a i n s . Elles n'ont pas un\nkilomètre d'étendue, et nous ne mettons pas deux mille ans à\nles achever. Est-il bien vrai, d'ailleurs, que Karnak soit l'œuvre\ndes hommes? Si ces constructions sont réelles, si elles ne sont\npas un mirage fantastique qui va se dissiper tout à l'heure,\ncomment se fait-il qu'elles aient ce caractère surhumain, et\npourquoi notre civilisation, si supérieure par ses moyens\nd'action, n'a-t-elle jamais rien produit qui puisse s'égaler\nà l'habitacle du dieu thébain? Telles sont quelques-unes des\npensées tumultueuses qui s'entrechoquent dans votre esprit au\npremier aspect de ce m o n u m e n t gigantesque.\n    P u i s vous vous recueillez. Vous cherchez à démêler la nature\n de vos impressions. E t alors s'impose à vous une constatation\n un peu déconcertante. Vous ne ressentez pas ici le frémis-\n sement de joie dont vous êtes rempli à la vue des poèmes de\n pierres édifiés par notre Occident chrétien, j ' a i versé des\n larmes devant le portail de Reims et celui d'Amiens m'a\n transporté dans le ciel. Karnak ne réserve à personne des\n émotions de ce genre. L ' a d m i r a t i e n que vous y éprouvez n'a\n pas le caractère d'une véritable jouissance esthétique. Celle-ci\n résulte de la satisfaction de l'esprit heureux de trouver réalisé\n un idéal de beauté, et l'idéal, c'est en vain que vous le cher-\n cherez ici. Ou bien, s'il y existe, ce n'est pas le vôtre, celui\n qui élève, c'est celui qui écrase et qui stupéfie. Vous êtes\n comme hypnotisé, comme anéanti devant une grandeur déme-\n surée sans atteindre au sublime, et dont l'effarante vision\n vous remplit d'un vague sentiment de terreur. Il se mêle\n  à l'émotion que vous éprouvez je ne sais quoi de sinistre.\n     Cette première impression m'est restée pendant tout le\n"}, {"page_pdf": 706, "texte": "                                      KARNAK                   619\n\n\ntemps que j ' a i passé dans le temple de Karnak; je l'ai\nretrouvée chaque fois que j ' y suis retourné, et maintenant que\nj'essaie de faire revivre dans mes souvenirs l'image de ces\nruines fabuleuses, c'est elle encore qui vient m'assiéger à la\nmanière d'un cauchemar.\n   Et je rêve au temps où l'édifice entier était debout, dans toute\nsa gloire et avec tous ses épouvantements, quand le dieu l'habi-\ntait et le remplissait de sa majesté redoutable. Aujourd'hui, il\nest dépouillé du mystère qui faisait son prestige : le regard\nsouriant du soleil traverse triomphalement ses recoins les plus\nobscurs, balayant devant lui les fantômes, jusqu'à l'heure où\nla lune, ce fantôme de monde, les ramène ici sous la conduite\nde son fraternel flambeau. Mais alors, combien il était plus\neffrayant !\n   Je le vois intact dans sa massive immensité, plein de cou-\nloirs sombres, toujours plus menaçant et plus inaccessible\nà mesure qu'on se rapproche du dieu. Ses cours, vastes et\nmagnifiques, sont peuplées de grandes statues dont les yeux\nimmobiles semblent renfermer un monde de pensées pétrifiées.\nLes murs resplendissent de marbres sur lesquels se détachent\ndes figures qui mettent sous vos yeux, en un nombre fan-\ntastique d'exemplaires, l'image du Pharaon et celle de son\ndieu. Les parois intérieures, revêtues d'or et d'argent, étin-\ncellent de pierres précieuses fournies par l'Inde ou par\nl'Ethiopie. Des rideaux brodés d'or indiquent la porte du sanc-\ntuaire qui est l'aboutissement de toutes ces redoutables magni-\nficences. Si vous demandez à voir le dieu qui habite là, le\nprêtre vous regarde d'un air grave et, après avoir entonné un\nhymne, soulève un coin du voile mystérieux. Alors le dieu\napparaît à vos regards. E t ce dieu, c'est un chat, c'est un cro-\ncodile, c'est un serpent ou quelque autre bête qui se vautre\nsur des tapis opulents, et qui est faite pour une tanière et non\npour un temple (1).\n   Ainsi parle Clément d'Alexandrie, et il ajoute que l'hilarité\ns'empare du visiteur en voyant à quelles divinités l'Égyptien\nporte ses hommages. Mais, pourquoi ne l'avouerais-je pas?\nmon imagination, retournant par delà le temps des Pères de\n\n\n (1) Clément d'Alexandrie, Pédagogue, III, 2.\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "620                                  DURENDAL\n\n\n\n l'Église, glace le sourire sur mes lèvres et m'étreint le cœur\n d'une vague oppression. On pouvait rire à partir du jour où le\n christianisme était venu prononcer les paroles libératrices; on\n ne riait pas auparavant. J e suis transporté dans ces âges loin-\n tains sur lesquels pèse de tout son poids le lourd édifice de la\n religion pharaonique. J e me joins au cortège de Pharaon\n venant, accompagné du grand-prêtre, faire visite à son père\n Ammon dans le silence et les ténèbres du saint des saints. A la\n lueur des flambeaux qui font resplendir de mille feux les parois\n dorées du naos, j'assiste à l'entrevue, je prête l'oreille au\n dialogue de ces personnages surnaturels, j ' e n t e n d s la voix du\n dieu, je le vois qui incline la tête avec un geste affirmatif en\n réponse aux questions de son fils, et qui ouvre ses bras de\n métal pour l'embrasser. Cette entrevue de dieux, c'est le\ngrand sacrement de la religion égyptienne, et c'est pour\n l'abriter qu'est bâti le temple. « Ces avenues interminables de\nsphinx, ces obélisques gigantesques, ces pylônes massifs,\nces salles aux cent colonnes, ces chambres mystérieuses où le\njour ne pénétrait j a m a i s , tout cela n'avait qu'une raison d'être\net qu'un aboutissement final : le temple égyptien tout entier\nétait bâti pour servir de cachette à une poupée articulée, dont\nun prêtre agitait les fils (1). »\n    E t voilà ce qui achève l'impression troublante produite par\nce milieu sur toute conscience qui cherche à se rendre compte\nde ce qu'elle y éprouve. Vous êtes ici au centre du paganisme,\ndans le plus gigantesque de ses sanctuaires. Vous avez à peine\nbesoin d'un effort d'imagination pour revoir, dans les ténèbres\ndu saint des saints, les dieux incliner la tête en guise d'assen-\ntiment, étendre les bras pour recevoir des offrandes, ouvrir ou\nfermer les yeux selon le degré de faveur avec lequel ils accueil-\nlent les hommages de leurs fidèles. Vous vous souvenez involon-\ntairement du livre de Daniel et des grossières impostures des\nprêtres de Baal démasquées par l'enfant hébreu. Un malaise\nvous vient à la pensée que ces m u r s , que ces salles par lesquelles\nvous d é a m b u l e z p a i s i b l e m e n t o n t été des milliers de fois témoins\ndes mêmes jongleries, et le contraste entre la splendeur du\nm o n u m e n t et l'abjection du culte vous saisit. P o u r moi, je me\n\n\n\n  (1) MASPERO : Archéologie égyptienne, p. 107.\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "                               KARNAK                              621\n\n\nrappelais le Prophète voilé dit Khorassan, ce Mahdi qui cachait à\nson peuple de fanatiques, sous un voile religieusement respecté,\nun visage épouvantable rongé par un chancre hideux, à peine\naussi horrible, toutefois, que son âme dévorée par la haine du\ngenre humain. Dire qu'on adorait ces dieux! Dire que des mil-\nliers d'êtres doués de conscience et de raison ont tremblé,\npleuré, prié devant ces fantoches bourrés d'étoupe et remplis\nde toiles d'araignées! Dire que la conscience religieuse de la\nsociété la plus civilisée du monde s'est accommodée des oracles\nqui sortaient de ces antres m a u d i t s ! . . . Ah! les humbles taber-\nnacles de village où le Dieu caché dans l'Eucharistie fait ses\ndélices d'habiter parmi les enfants des hommes, sans autre\ngarde de corps que la lampe qui brûle nuit et jour devant son\nautel! Altaria tua, Domine     virtutuml...\n   Décrirai-je le temple de Karnak, et le pourrai-je si je l'entre-\nprends? Non : j ' y renonce; il faudrait l'avoir mieux vu, il fau-\ndrait le connaître davantage. Je me bornerai à dire l'impression\nqu'il m'a faite, et je ne décrirai que dans la mesure qu'il faut\npour justifier cette impression.\n   Avant toute chose, qu'on se figure une vaste enceinte carrée\naujourd'hui détruite, parfaitement orientée et ayant environ\n1,800 mètres de côté, qui renfermait le grand temple d'Ammon\navec plusieurs autres sanctuaires et un lac sacré. Chaque côté\nde cette enceinte était percé d'une porte qui en occupait le\nmilieu, sauf le côté sud qui avait deux portes s'ouvrant sur deux\navenues parallèles, dont l'une aboutissait au grand temple de\nLouxor, l'autre à un temple de Mout, femme d'Ammon. Cha-\ncune de ces avenues était garnie, sur ses deux côtés, de statues\ncolossales de béliers au repos sur des socles gigantesques : il y\nen avait un tous les 4 mètres, et une seule avenue en alignait\nmille, dont un bon nombre subsiste encore. Qu'on se figure,\nen outre, une troisième avenue de béliers en partie conservée,\npartant de la porte ouverte sur le côté occidental et se dirigeant\nvers le Nil. E t l'on aura une idée vague de la grandiose enceinte\ndans laquelle se développait le temple d'Ammon. Elle formait\nlittéralement une ville à part, mais une ville qui n'avait d'autre\nhabitant que le dieu et sa famille, au sein de la vaste capitale\nde l'empire égyptien.\n   Et cette ville sainte est flanquée elle-même de deux autres\nvilles : Tune, au sud, est consacrée à la déesse Mout; l'autre,\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "622                            DURENDAL\n\n\n\nau nord, au dieu Mont; chacune reproduit, dans des propor-\ntions moindres, mais toujours colossales, le t y p e de renceinie\nammonienne. C'est dire que chacune a son temple principal,\nflanqué de plusieurs sanctuaires accessoires, y compris un lac\nsacré. E t ces trois villes divines sont rattachées par les avenues\nque je viens de dire à une quatrième, qui est celle du temple\nde Louxor. A elles seules elles occupaient la meilleure partie\nde la vallée de T h è b e s , et on peut se d e m a n d e r ce qu'elles\nlaissaient d'espace aux maisons des habitants.\n   Mais je reviens au temple d ' A m m o n .\n    Il s'étendait en longueur du côté est au côté ouest de l'enceinte\ncarrée, de manière à les rejoindre presque l'un à l'autre par la\nmasse de ses constructions. Celles-ci forment un immense rec-\ntangle d'environ 600 mètres de long sur 115 de large : dimen-\nsions formidables qui n'ont leurs égales dans aucune œuvre\nh u m a i n e . . . Il faut y accéder du Nil en partant de l'obélisque\nde Séti I et en suivant l'avenue de béliers qui, perpendiculaire\nau fleuve, vient aboutir au seuil du premier pylône. Vous\nrefaites alors, en sens inverse, le chemin suivi par les vingt\nsiècles qui se sont fatigués à l'édification du sanctuaire\nprodigieux.\n   Voici, en effet, comment ont procédé les Pharaons et les\nPtolémées qui ont voulu attacher leur nom à la construction du\ntemple de Karnak. Chacun d'eux a placé un temple nouveau\nou du moins un nouveau pylône devant l'œuvre de son prédé-\ncesseur, mais en le rattachant à l'édifice ancien de manière à\nne faire avec lui qu'un seul tout. De la sorte les constructions\nles plus récentes sont toujours extérieures aux plus anciennes,\net, en y entrant, c'est le cours des âges que vous remontez.\n   Suivre un itinéraire opposé serait plus scientifique : on\npartirait du temple d'Amenemhait, qui est de la douzième\ndynastie, puis on traverserait successivement, dans leur ordre\nchronologique, tous les sanctuaires qui ont été ajoutés à l'édifice\nprimitif. Mais ce procédé exigerait un temps dont nous ne\ndisposons pas, avec des connaissances archéologiques qui nous\nfont défaut; l'autre est d'ailleurs bien plus riche en émotions\nesthétiques et c'est celui que nous suivrons.\n   Donc, nous voilà, pour commencer, devant le gigantesque\npylône érigé par les Ptolémées. Il ne fut jamais achevé et il est\naujourd'hui à moitié ruiné, mais il garde une grandeur impo-\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "                                  KARNAK                                    623\n\n\nsanté; ses murailles ont 43 mètres de hauteur sur 15 d'épais-\nseur. Il donne accès à une première cour, qui est elle-même\ntout un monde, puisque, dans sa vaste enceinte de 103 mètres\nsur 84, garnie de portiques à droite et à gauche, vous ne trouvez\npas moins de deux grands temples et les ruines d'un troisième.\nLe premier, au côté nord, est celui de Séti I I , avec son triple\nsanctuaire dédié à la triade thébaine : Ammon, Mout et leur\nfils Khons. L e second, au fond à gauche, est perpendiculaire\nau mur méridional, dans lequel il est engagé, et ne donne dans\nla cour que par sa façade : c'est le temple de Ramsès I I I , équi-\nvalant lui-même à toute une cathédrale avec son pylône orné\nde scènes classiques de victoires, son magnifique vestibule\nflanqué de portiques, sa double rangée d'Osiris gigantesques\net sa salle hypostyle, au delà de laquelle est le saint des saints.\n    Au centre de la cour, enfin, surgissent les débris d'un kiosque\nélevé par le P h a r a o n éthiopien T a h a r q u a (XXV e dynastie) :\nils sont précédés de deux socles qui devaient porter des statues.\nLe plus beau fragment de cet édifice aujourd'hui détruit, c'est\nune colonne haute de 21 mètres surmontée d'un chapiteau\ncampaniforme d'une rare beauté. Rien n'égale la mélancolie de\ncette fleur de pierre qui se dresse au milieu des ruines comme\nun trophée érigé par le temps leur vainqueur. Elle évoque un\nmonde infini de rêves et de souvenirs et elle réalise la vision\ndu poète qui a écrit la Malédiction du barde : « Seule, une haute\ncolonne restée debout témoigne d'une splendeur à jamais\ndisparue : mais elle-même est fendue et peut s'écrouler d'une\n nuit à l'autre (1). »\n    Telle est la première cour. Je doute qu'il y ait au monde\n beaucoup d'endroits aussi évocateurs que cette immense et\n magnifique enceinte; on dirait un gigantesque musée en plein\n air, où se seraient donné rendez-vous tous les spécimens de\n l'art égyptien et tous les documents de l'histoire d ' E g y p t e :\n temples, kiosques, portiques, statues colossales, reliefs, inscrip-\n tions, récits et tableaux de victoires.\n    Et tout se trouve dans l'ordre où l'avait laissé la vie : on\n dirait que l'esprit de l'antique civilisation qui habitait ces\n\n\n          (1) Nur eine hohe Saule zeigt von verschwundner Pracht;\n              Auch diese, schon geborsten, kann stürzen iiber Nacht.\n                                                      UHLAND, Des Sängers Fluch.\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": "624                           DURENDAL\n\n\n\nenceintes vénérables ne les a quittées que pour un temps, et\nqu'il va en reprendre possession tout à l'heure. J'éprouve cette\nimpression avec une vivacité extraordinaire dans le solennel\npourpris du temple de Ramsès I I I , où les gigantesques Osiris,\naux bras croisés sur la poitrine, contemplent d'un regard placide\nle petit garçon de M. Georges Legrain, qui, sous la surveil-\nlance de sa bonne, fait rouler sa balle dans la nef de leur\ntemple, pendant qu'aux cris de joie de l'enfant font écho les\npiaillements des passereaux voletant de colonne en colonne. Je\nne sais si le petit garçon, plus heureux que le cultivateur de\nVirgile, a conscience de son b o n h e u r ; dans ce cas, il doit se\ndire que la Providence a bien fait les choses, en permettant\nqu'on bâtit pour ses ébats une salle aussi vaste et aussi solitaire\nque le temple de Ramsès I I I .\n     Il faut cependant nous arracher à la contemplation de la\ngrande cour, si nous voulons arriver avant la fin de la journée\nj u s q u ' à l'extrémité du temple. Nous dépassons donc le kiosque\nde T a h a r q u a et nous nous trouvons devant un vestibule gardé\njadis par deux statues colossales de Ramsès, dont une est\n restée debout. Ce vestibule précède le second pylône, élevé par\n Ramsès I, mais où son h o m o n y m e , deuxième du nom, a, selon\nson h a b i t u d e , inscrit ses propres victoires et sacrifices. Le\npylône franchi, vous êtes dans la salle hypostyle, qui est la\n merveille de ce temple merveilleux.\n     P o u r le coup, il faut renoncer à toute description : elle serait\n impuissante à donner une idée de cette forêt pétrifiée dont les\n arbres géants s'élancent vers le ciel, tandis que d'autres, qui\n semblent morts de vieillesse, gisent encore sur le sol en attendant\n les soins savants qui les rappelleront à la vie. On pourrait\n mettre tout N o t r e - D a m e de Paris dans la salle hypostyle. Elle\n contient cent trente-quatre colonnes réparties en seize rangées\n qui forment a u t a n t de nefs. L e s trois nefs centrales sont plus\n élevées que les a u t r e s ; leurs colonnes, de 21 mètres de hauteur\n chacune, ont le volume de la colonne T r a j a n e de R o m e ; elles\n atteignaient un niveau supérieur à celui du reste de la salle et\n prenaient le jour par des claires-voies de marbre reposant sur\n les colonnes des nefs latérales. U n e de ces claires-voies existe\n encore et vous permet de vous figurer la manière dont cette\n salle sans pareille était éclairée. L e s colonnes des nefs latérales\n ont 13 mètres de hauteur et 8 mètres de circonférence; malgré\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "                                KARNAK                              625\n\n\nles brèches faites de toutes parts au toit et aux parois de l'édi-\nfice, elles sont si massives et si serrées qu'elles maintiennent\nencore dans la salle un demi-jour plein d'un charme mystérieux.\n   Ému de ce nouveau spectacle de grandeur et de magnificence,\nje circule de colonne en colonne, j'adresse la parole aux\n Pharaons qui gesticulent sur chacune d'elle, j'essaie de me\nreplacer en esprit dans le monde qui a créé celte œuvre inouïe.\nIci encore, comme dans la grande cour, c'est une journée qu'il\nfaudrait p o u r v o i r , pour comprendre, pour s'imprégner. Une\njournée, et j ' a i un q u a r t d'heure!\n   Je sors enfin, à contre-cœur et comme fasciné; je franchis un\ntroisième pylône détruit, édifié par Amenhotep III, et je suis\ndans la cour centrale. Ici vivent les souvenirs de Thoutmosis I.\nQuatre obélisques de 23 mètres de hauteur y rappelaient son\nnom et ses exploits, mais trois ont disparu, et un seul se dresse\nencore. L e temple commençait ici au temps du grand conqué-\nrant, et la cour centrale où nous sommes formait la première\ncour du sanctuaire.\n   L'œuvre de T h o u t m o s i s ne m'arrête pas longtemps; je\nfranchis en hâte un quatrième pylône et me voilà dans un\nportique où se dressaient les deux obélisques de la reine\n Hatasou. C'étaient les plus hauts de l'Egypte (30 mètres); ils\nétaient tout dorés et surmontés de pyramidions d'or qu'on\nvoyait des deux rives du fleuve, « éclairant le monde comme le\ndisque solaire ». Selon l'habitude, on les avait taillés à même\nla roche dans les carrières d'Assouan, puis on les avait placés\ndans un grand chaland où ils se touchaient bout à bout par la\nbase, et que remorquaient sur le Nil trois rangs de canots\ncontenant environ un millier d'hommes d'équipage. Enfin, on\nles avait dressés ici sous les auspices de l'architecte Senmout,\nqui a tenu à nous conserver son nom. Et pourquoi pas?\n A Paris, en l'an de grâce 1835, on a bien représenté sur le socle\nde l'obélisque de Louxor toute la machinerie employée pour le\ndresser; les É g y p t i e n s d'il y a trois mille ans, qui se livraient\ntous les jours à pareil travail, ont sans doute considéré\n qu'il n'avait pas assez d'importance pour être raconté à la\n postérité.\n   Des deux obélisques de Hatasou, il n'en reste plus qu'un\n seul : comme celui de Louxor, il pleure son j u m e a u ; l'or de\n son revêtement a disparu, mais ses hiéroglyphes demeurent et\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "626                             DURENDAL\n\n\n\n parlent encore aujourd'hui le prestigieux langage que leur a\n prêté pour des siècles la grande souveraine :\n     « Voici ce que j'enseigne aux mortels qui viendront au cours\n des siècles, et qui pousseront des cris d'étonnement à la vue de\n ce m o n u m e n t élevé par moi à mon père. P e n d a n t que j'étais\n assise dans mon palais et me rappelais celui qui m'a créée, mon\n cœur m'a imposé de lui édifier deux obélisques de vermeil dont\n la pointe percerait le firmament, dans le portique auguste qui\nse trouve entre les deux grands pylônes du roi Thoutmosis I.\nE t mon cœur m'entraîne à adresser ces paroles aux humains qui\nverront ce monument après bien des années et qui causeront\nde mes hauts faits. N e dites pas : « Je ne sais pas comment on\n» a réalisé le rêve de modeler toute une montagne en or ». Ces\ndeux obélisques, Ma Majesté les a fabriqués pour mon père\nAmmon, afin que mon nom dure et subsiste en ce temple à\njamais! »\n    Quel langage! Q u a n d vous pensez que ces choses ont été\nécrites il y a trois mille six cents ans, et qu'il nous est donné de\nles lire là sur la pierre, telles qu'elles furent gravées sous les\nyeux de la reine qui les dicta, vous éprouvez de nouveau cette\nimpression indéfinissable que la contemplation des monuments\négyptiens fait plus d'une fois entrer dans le cerveau du\ntouriste : il vous semble entendre, au pied de cette aiguille de\nmarbre, le bruit que fait le vol des siècles passant à tire-\nd'aile au-dessus de votre tête d'ans ces ruines sans pareilles.\nIls ont fui, et l'obélisque est resté...\n   J'aurais voulu m'éterniser dans la cour de Hatasou comme\ndans la salle hypostyle, mais il fallait continuer cet itinéraire\nu n i q u e : je franchis donc le cinquième pylône et je pénètre\nparmi les ruines qui restent de la secondecour de Thoutmosis I.\nJe la traverse et je suis devant le sixième pylône, aux murs\nruinés d u q u e l sont représentées les victoires de Thoutmosis III,\nsi souvent copiées par le grand plagiaire Ramsès II\n    De là, je pénètre dans une série de cours et de salles de\ndiverses dates, formant le temple primitif, et dont les parties\nles plus anciennes remontent à la X I I e d y n a s t i e . L ' u n e de ces\nsalles présente un intérêt particulier d'histoire et de poésie;\nc'est la salle des annales.\n   L a salle des annales! Quel nom, et quels souvenirs y étaient\nconsignés! Voilà le m u r qui racontait les triomphes de Thout-\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "                                      KARNAK                                       627\n\n\nmosis I I I : sa guerre de Syrie, sa victoire de Mageddo, sur le\npatron de laquelle Ramsès II a taillé sa victoire de Kadesch. Il\nne me paraît pas douteux que le poème de Pentaour, qui raconte\ncette dernière victoire, se soit inspiré du récit que l'auteur pou-\nvait lire tous les jours sur ce mur glorieux. Prêtons l'oreille à\nune partie de ce qu'il raconte :\n   Le roi, arrivé en Syrie, rassemble son conseil de guerre. Deux\nroutes sont proposées pour joindre l'ennemi : l'une directe,\nmais périlleuse, l'autre détournée, mais plus sûre. L e roi n'hé-\nsite pas : « Allez où vous voudrez, moi, c'est par ici que j'irai à\nla victoire. » E t il fait comme il a dit. Voilà un grandiose mor-\nceau d'épopée. Charlemagne n'est pas plus superbe au siège de\nNarbonne que P h a r a o n gourmandant la lâcheté de ses généraux\nau moment d'aborder l'ennemi.\n   Une si fière attitude est récompensée par la victoire. L e dieu\nAmmon lui-même a tenu à venir en aide à un fils dont il peut\ns'enorgueillir; entendez-le parler :\n   « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les princes de\nTsahi, je les ai jetés sous tes pieds à travers leurs contrées. Je\nleur ai fait voir ta majesté, telle qu'un seigneur de lumière,\néclairant leurs faces comme mon image.\n   \" Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les peuples asia-\ntiques; tu as réduit en captivité les chefs des Routennou. Je leur\nai fait voir ta majesté, revêtue de ses ornements; tu saisissais\ntes armes et tu combattais sur ton char.\n   » Je suis venu, je t'ai accordé de frapper la terre d'Orient :\nKefta et Asebi sont sous la terreur, je leur ai fait voir ta majesté,\ntelle qu'un jeune taureau au cœur ferme, aux cornes aiguës,\nauquel on ne peut résister.\n   » Je suis venu, je t'ai accordé de frapper ceux qui résident\ndans leurs ports...\n   \" Je suis venu, je t'ai accordé de frapper ceux qui résident\ndans les îles...\n   » Je suis venu... »\n   Et le dieu continue cette énumération pompeuse (1).\n\n   (1) Comme l'appréciation de ces vieilles choses est souvent difficile! Lenormant\ntrouve ici le style biblique et un langage d'une admirable poésie; Erman, au contraire,\nestime que le morceau est prosaïque. Mon opinion tient le milieu entre celle de ces\ndeux savants. On ne peut nier l'allure grandiose du morceau et le mouvement drama-\ntique de la phrase, mais il faut bien avouer la sécheresse et la monotonie de l'ensemble.\nSi j'avais reproduit le tout, le lecteur aurait eu le temps de se lasser.\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": "628                            DURENDAL\n\n\n   Mais nous voici devant le saint des saints, flanqué, comme à\nl'ordinaire, de chambres servant aux usages liturgiques. Cette\nfois, il pourrait sembler que nous sommes au bout. Eh bien,\nnon ! Au delà du saint des saints, vous entrez dans une nouvelle\nsérie de constructions; voilà une seconde salle hypostyle, com-\nm u n é m e n t appelée la salle des fêtes ou le promenoir de Thout-\nmosis I I I . C'est une œuvre magnifique, m ê m e pour qui sort de\nla première salle hypostyle ; elle l'emporte d'ailleurs sur celle-ci\npar le prestige de l'antiquité. Elle est suivie d'un nouveau\nsaint des saints, a u t o u r d u q u e l , selon la coutume, se groupe la\ncouronne des chapelles et des chambres latérales. L ' u n e d'elles\nm'arrête de nouveau dans une longue contemplation.\n   C'est là-bas, au côté nord-ouest, celle qui reposait sur une\nseule colonne; on l'appelait la salle des ancêtres. Ici se trouvait\nla célèbre table des rois, qui, comme celle d'Abotou, contenait\nla liste officielle des soixante P h a r a o n s antérieurs à la\nX V I I I e dynastie. Elle n'y est plus : Prisse d'Avennes l'a\nemportée en 1843, au péril de sa vie, et elle est aujourd'hui en\nlieu sûr, au Musée du Louvre. Mais combien il faut regretter\nqu'un tel m o n u m e n t soit arraché à son cadre historique, où il\napparaissait revêtu d'une majesté presque s u r h u m a i n e ! Bien\nplus que l'obélisque de Louxor, la T a b l e de Karnak doit avoir\nla nostalgie du soleil d ' E g y p t e et du mur aujourd'hui écorché\ndont elle était la voix retentissante. C o m m e n t ne pas se figurer\nque ce sanctuaire était un être vivant, puisque tous ses murs\nparlaient et racontaient par l'image et par l'écriture la gloiredes\nsouverains de l ' E g y p t e ?\n   Ici s'arrête mon exploration du temple d'Ammon. Suis-je\narrivé au bout du m o n u m e n t sans pareil? Je ne sais, car je vois,\nau delà, des ruines que mon plan appelle Salle de Ramsès II,\nmais il me semble que c'en est fait de m a force d'attention.\nAssis à l'ombre d'un pan de mur, sur un massif bloc de marbre,\nj'essaie de me recueillir et de ramasser dans la chambre obscure\nde mon esprit l'immensité du monde architectural que je viens\nde traverser.\n   E t p o u r t a n t je n'ai encore vu qu'une partie de t a n t de mer-\nveilles, car au temple d'Ammon se rattache étroitement celui\nde Mout, sa f e m m e , et le mariage de ces deux sanctuaires,\npresque égaux en grandeur et en majesté, n'est pas le moindre\nprodige de cet ensemble inoui.\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": "                             KARNAK                            629\n\n\n   Rentrons, pour nous en donner le spectacle, dans la cour\ncentrale. De là se détache une nouvelle série de constructions\nqui s'embranche perpendiculairement sur le flanc méridionaldu\ntemple d ' A m m o n . Nous y pénétrons par une cour aux murs de\nlaquelle se lisent les fastueuses et mensongères inscriptions de\nMenephtah, le Pharaon de l'Exode. Cette cour aboutit à un\nseptième pylône, après lequel vient une nouvelle cour, puis un\nhuitième pylône, puis une troisième cour, puis un neuvième\npylône, puis une quatrième cour, puis un dixième pylône.\nAvec celui-ci, nous atteignons le côté méridional de la grande\nenceinte carrée, dont il est la porte. Après l'avoir franchie, vous\nêtes surti du domaine d'Ammon et vous vous trouvez dans celui\nde sa femme.\n   Le dixième pylône, en effet, ouvre sur la vaste avenue des\n béliers orientaux qui va, à 1,500 mètres plus loin, se rattacher\naux ruines du grand sanctuaire de Mout. Rien de fantastique\ncomme cette allée monumentale flanquée de figures mutilées\nqui se développe à travers des décombres, des fondrières et des\nvégétations folles jusqu'au temple de la déesse. Celui-ci, œuvre\nd'Amenhotep I I I , est fort ruiné; il a quelque chose de plus\narchaïque et de plus païen encore que le sanctuaire d'Ammon :\nles images que vous rencontrez ici, ce sont celles de Bès,\nl'ignoble et hideux Thersite du Panthéon égyptien, avec des\n multitudes de statues de la cruelle déesse Sekhmet. Quel milieu\npour un poète qui voudrait évoquer les effarements, les\nangoisses, les cauchemars qui habitaient ce sanctuaire sans\npitié! Un lac sacré, en forme de fer à cheval, se développe der-\nrière le temple dont il entoure trois côtés. I1 règne une solitude\n inquiétante au milieu de ces ruines farouches, plus tragiques\n que celles du temple d'Ammon. L a destruction est arrivée ici\n à une phase plus avancée, celle où la beauté fait place, pour le\n monument, à quelque chose qui n'a plus de nom; les pierres\n montrent un visage de camarde et semblent vous regarder avec\n haine.\n    A l'ouest de l'enceinte, on voit les ruines d'un autre temple\n bâti par Ramsès I I I , en l'honneur de je ne sais quel dieu. Je\n n'ai fait en quelque sorte qu'effleurer des yeux ces endroits\n redoutables, qui doivent être particulièrement hantés aux heures\n des terreurs nocturnes; ils m'ont fait souvenir des malédictions\n des prophètes, réservant aux araignées, aux chouettes et aux\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": "630                            DURENDAL\n\n\n\nchacals les temples des idoles et les demeures de leurs adora-\nteurs.\n   Mais voilà que je me suis laissé attirer hors de l'enceinte\nammonienne avant d'avoir donné une idée de tout ce qu'elle\ncontient. J ' y rentre pour contempler, à l'angle sud-ouest, le\ntemple de Khons, rattaché à celui de Louxor par l'avenue des\nbéliers occidentaux. Khons était un dieu puissant, au dire de\nses prêtres : il suffisait d'envoyer sa statue à Babylone pour\nqu'elle y exorcisât une princesse égyptienne mariée au roi de\ncette ville! Son sanctuaire, qui à lui seul vaudrait le voyage de\nT h è b e s , ne m'a guère retenu ; ma puissance d'admiration fléchis-\nsait sous le poids de t a n t de merveilles. Mais comme il me\nreste des jambes, je gagne, du côté du nord, les ruines du\ntemple de P h t a h . L e grand dieu de Memphis était, à Thèbes,\nl'hôte d'Ammon, comme celui-ci l'était probablement de Phtah\nà Memphis. L e saint des saints était flanqué de deux chapelles\ndont l'une contient la statue de Sekhmet, la déesse à tète de\nlionne.\n   C'est une déesse cruelle qui a soif de sang h u m a i n ; de cet\nantre obscur où vous la voyez tapie p e n d a n t le jour, elle sort\nla nuit et elle rôde aux environs pour dévorer tout ce qu'elle\nrencontre : les fellahs ont g r a n d ' p e u r d'elle et ils racontent à\nson sujet toutes sortes d'histoires terrifiantes.\n   Enfin, deux temples d'Osiris, l'un au coin nord-est, l'autre\nau coin sud-ouest de l'enceinte, voilà, sans parler du lac sacré,\nce qui existe dans le pourpris ammonien. J e n'ose pas détailler\nce que contiennent les cités de Mout et de Mont : je les ai vues\nd'une manière si rapide que je craindrais de devoir copier les\nindications de mes livres pour avoir l'air de parler d'après des.\nsouvenirs personnels, et le seul mérite de mes notes consiste\ndans l'absolue sincérité d'impressions reçues sur place.\n   Mais comment, encore une fois, décrire toutes ces mer-\nveilles, toute cette prodigalité de sanctuaires, toute cette armée\nde colosses, toute cette débauche de colonnes, d'obélisques, de\nreliefs, et toutes ces ruines qui jonchent le sol, et tous ces\npathétiques débris de statues que vous foulez aux pieds?\nPensez qu'il n'y a ici aucune surface qui soit nue, aucune\npierre qui soit muette ; que tous ces murs sont habités, si je\npuis ainsi parler, par un peuple entier de dieux et de rois, de\nvainqueurs et de vaincus, dont le va-et-vient incessant ne\n"}, {"page_pdf": 718, "texte": "                             KARNAK                           631\n\n\nlaisse pas un instant de repos à la pierre; toutes ces figures\nparlent, s'animent, racontent, adorent les dieux ou glorifient\nles rois, et leur gesticulation éperdue pourrait, à la longue,\nvous faire tourner la tête. Il y a d'ailleurs un certain ordre dans\nles sujets de ces innombrables tableaux. Aux murs extérieurs,\nce sont, comme toujours, les triomphes de Pharaon, c'est\nl'éternelle bataille de Quadesch, c'est le poème de Pentaour\nqui la chante, ce sont les triomphes de Sheshonk, le Sésac de\nla Bible, lorsqu'il vint, la cinquième année du règne de\nRoboam, avec douze mille chars et soixante mille hommes,\npiller le temple de Jérusalem. Regardez ces figures d'Hébreux\nvaincus : comme, à trois mille ans de distance, vous recon-\nnaissez le t y p e caractéristique des enfants d'Israël! Voyez ce\ndéfilé innombrable de captifs qui passent, les coudes immisé-\nricordieusement liés sur le dos : ils représentent les villes\npalestiniennes conquises par le vainqueur. Des inscriptions\nnous apprennent leurs noms; elles sont mensongères et enflées\ncomme tous ces documents de provenance officielle, où les\nPharaons se sont faits les complaisants hérauts de leur\npropre gloire.\n   A l'intérieur, les reliefs nous montrent de préférence des\nscènes liturgiques. Ce sont les rois en adoration devant les\ndieux, les sacrifices, les processions, les tète-à-tête de Pharaon\navec son père. Dans les cours, vous rencontrez partout les rois\nfondateurs et gardiens du temple : ils sont là, colosses de\npierre au sourire hiératique, les uns assis, avec les mains sur les\ngenoux, les autres debout, avançant une jambe et serrant dans leur\npoing fermé le signe de vie. Si l'on avait pu garder ici et laisser\n en place tous les trésors qu'on y a trouvés, Karnak serait la\n plus grande merveille du monde. Il est vrai que, même dans\n son état actuel, le temple de Karnak n'a pas de rival.\n    Et si les ruines sont encore tellement vivantes après tous\n les écroulements de royaumes et de civilisations auxquels elles\n ont assisté, qu'était-ce donc aux jours de la prospérité, quand\n l'Egypte entière, à la suite de ses rois, rivalisait pour orner et\n embellir ce temple unique au monde? Mettre ici, à tout le\n moins, une stèle qui conservait votre souvenir et vous faisait\n participer à la protection du dieu, c'était le rêve de tout\n Égyptien : « Ma mémoire, disait Sinouhit, est dans le temple\n de tous les dieux. » Aussi le nombre des stèles, des statues et\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": " 632                           DURENDAL\n\n\n\n des ex-voto de tout genre s'élevait-il à un chiffre fantastique.\n T o u t ce prodigieux ensemble d'archives de pierre reparaît au\n jour depuis un petit nombre d'années; M. Georges Legrain a\n exhumé j u s q u ' à dix-sept mille statues et il est loin, sans doute,\n d'être au bout de ses découvertes.\n     T a n t de richesses avaient fini par encombrer le temple\n malgré l'immensité de ses proportions. Sous les Ptolémées, on\n en était arrivé à ne plus savoir qu'en faire. E t alors on s'avisa\n d'un moyen héroïque. On creusa de grands trous et on y jeta\n pêle-mêle tout ce peuple de statues. L e s archéologues les\n retrouvent aujourd'hui en fouillant la terre, tout comme, dans\n les fondements des murailles de nos villes occidentales, on\n retrouve les débris des m o n u m e n t s de tout genre qu'on y jeta\n au IIIe siècle de notre ère, après que les barbares les eurent\n détruits. Cette manière de liquider un passé millénaire est\n certainement bien révoltante; je dois avouer toutefois que, si\nje suis choqué du procédé, je suis plus frappé encore de la\n cause qui l'a provoqué. Voilà donc ce que deviendrait la civili-\n sation, si de temps en temps ne passait sur elle le cyclone d'une\ngrande crise! Elle en serait réduite à détruire elle-même ses\n richesses, comme une armée en retraite brûle les bagages\nqu'elle ne peut emporter. Souvenirs qui vous croyiez impéris-\nsables, ex-voto de l'amour et de la piété, inscriptions qui garan-\ntissiez l'immortalité aux hommes, trésors qui rassembliez dans\nun m ê m e sanctuaire l'âme de vingt siècles écoulés, vous n'êtes\nplus, à un certain moment de l'histoire, que des encombre-\nments et votre place est dans le trou! Vous qui rêvez la gloire\ncomme la suprême récompense de votre labeur, voici la plus\nlugubre de toutes les vérités qu'il vous faut reconnaître : il\nviendra un jour où la postérité se chargera elle-même de\ns u p p r i m e r votre œuvre et votre nom, pour alléger le fardeau\nde l'héritage qu'elle emporte à travers les siècles?\n    E t ce sera la mort éternelle, à moins que la piété d'une\ngénération lointaine ne vienne fouiller les ruines et, aidée par\nle hasard, exhumer votre m é m o i r e ! Mais cela ne se fait que\ndans les ruines augustes, comme le sont celles-ci. A Karnak, la\npuissance de résurrection de l'histoire est presque aussi grande\nque la puissance de destruction du t e m p s . Les heureuses\nrecherches de M. Georges Legrain nous ont restitué un patri-\nmoine d'une valeur artistique et poétique inestimable.\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                            KARNAK                            633\n\n\nCarrière enviable entre toutes que celle de ce savant! Installé\ndepuis des années au milieu des ruines, à la tête d'une escouade\nd'ouvriers qui réalisent jour par jour son rêve, roi de cette\nsolitude merveilleuse qui se remplit, à sa voix, d'un peuple de\nressuscites, M. Legrain est peut-être, comme archéologue,\nl'homme le plus heureux de France et de Navarre. Qu'il\ntrouve ici le bon souvenir des quelques heures pendant\nlesquelles il a bien voulu me faire les honneurs de son\nroyaume enchanté.\n   J'ai fait en tout quatre visites à Karnak. Combien je sais\nmauvais gré à M M . Cook and Son de m'avoir abrégé ce séjour !\nLes heures que j ' y ai passées ainsi qu'à Louxor ont été de tout\npoint les meilleures de mon voyage : je ne rêverais rien de plus\nexquis, dans ce soir de mon existence, que de recommencer\nune carrière scientifique comme explorateur de Karnak.\nJeunes docteurs qui viendrez compléter vos études ici, au lieu\nde l'éternel voyage de Paris et de Berlin, dites-vous bien que\nje vous envie, et que de bonnes fées ont été auprès de votre\nberceau !\n    Il est des souvenirs de Karnak qu'un touriste qui se respecte\ndoit rapporter chez lui, comme on rapporte de Suisse des\nalpenstoks, ou de Grèce des statuettes de T a n a g r a . Le pre-\nmier, c'est un coucher de soleil contemplé du haut du grand\npylône. J'ai voulu voir cela, je l'ai vu, et je ne puis pas nier\nque ce soit inoubliable. Vous avez beau vous être cuirassé\ncontre les suggestions de votre Baedeker et décider de ne pas\nadmirer sur c o m m a n d e : vous êtes subjugué par la majesté de\ncet horizon thébain tout peuplé de grandes choses, sur lequel\ndans un ciel féerique descend la gloire du soleil. L e Nil, les\npalmiers, le désert, les ruines, tout semble frémir dans l'incan-\ndescence de cette heure sacrée : on eût dit que la terre\nd'Egypte avait fait le pari de dompter le barbare septentrional\nque je suis, et de m'arracher malgré moi un cri d'admiration.\n O Mizraïm, le voilà !\n    Le second souvenir qu'il faut rapporter de Karnak, — tou-\njours si l'on a quelque peu d'égard pour sa réputation de tou-\n riste, — c'est celui d'une visite des ruines au clair de lune.\n Au risque de me diminuer dans la considération des gens,\nje dois avouer que je me suis contenté du clair de lune des\n Pyramides. L'idée de voir profaner comme à Ghizeh ces trois\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "634                            DURENDAL\n\n\n\n choses sacrées : la nuit, la solitude et le silence, me faisait\n horreur. E t je décidai de ne pas me joindre à la bande qui\n devait, selon le p r o g r a m m e de M M . Cook and Son, s'abattre\n comme un vol de sauterelles sur la poésie et sur l'histoire.\n      J'eus tort toutefois. Contrairement à mon attente, les tou-\n ristes étaient peu nombreux et ils n'avaient pas organisé de\n descente de lieux. J'aurais donc pu, si j ' a v a i s disposé de vingt-\nquatre heures de plus, passer une nuit dans les ruines de\n Karnak. E t rien que ces seuls mots me font encore battre le\ncœur à l'instant où j'écris. Se figure-t-on bien ce qu'aurait été\nune soirée pareille? Je suis le familier des ruines historiques;\nil en est que j ' a i visitées aux heures les plus solennelles de la\nnuit, et je puis dire qu'il n'y a guère d'émotion au monde com-\nparable à celle d'errer sous le regard de la lune à travers ces\nrégions du silence peuplées de fantômes. L'horreur sublime de\nce tête-à-tête avec le t e m p s et l'éternité décuple l'intensité de\nla vie : il n'en connaît pas toute la saveur, celui qui n'a pas au\nmoins une fois passé par là. E t q u a n d ces ruines s'appellent\nKarnak et que cette lune est la lune d ' E g y p t e , je crois qu'il ne\npeut rien s'ajouter à la magie de l'heure u n i q u e .\n      Ma bonne étoile me réservait une compensation. Je ne sais\nsi les émotions de la nuit auraient eu un charme plus intense\nque celui de l'heure matinale dont il m'a été donné de jouir\nd a n s les ruines, le jour même de mon départ. J'étais venu leur\nfaire mes adieux, et je m'y trouvai le premier de la journée. A\npart un gardien indolent qui rôdait de-ci de-là sans faire atten-\ntion à moi, il n'y avait pas une â m e dans l'immense enceinte :\nj ' é t a i s seul avec le soleil, les pierres et les passereaux. Com-\nm e n t oublier cette heure, et comment la décrire? L e calme et\nla douceur de l'air, la sérénité du ciel, la majesté du milieu, la\nmélancolie des souvenirs tempérée par la gaîté du matin, la\npensée d'être le seul spectateur de cette scène incomparable\nque je ne devais jamais revoir, tout cela faisait un ensemble\nd'une étrange et merveilleuse beauté. Si j'essaie d'en analyser\nle charme, j ' y trouve d'abord le mélange en apparence contra-\ndictoire de deux sentiments : la félicité de respirer sous un tel\nazur, et l'angoisse qui étreignait le cœur en présence de telles\nruines. Mais ces deux impressions venaient se noyer au seuil\nde mon esprit dans le courant impétueux d'une pensée qui\navait conscience d'être éternelle, et qui jouissait avec ivresse\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "                            KARNAK                           635\n\nde sa supériorité sur toute la création. Affermi sur cette triom-\nphante certitude, je voyais, avec une indicible volupté, défiler\ndevant moi les séductions de la nature et les fantasmagories\ndu passé; j'oubliais que j'étais moi-même un vieillard destiné\nà disparaître avant elles, et je sentais couler goutte à goutte\nl'une des heures les plus délicieuses que j'aie vécues sur terre.\n\n\n                                         GODEFROID KURTH.\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": "       Sur l'Art et les Lettres belges\n\nL e s artistes de l a p e n s é e et du s e n t i m e n t . — L a mira-\n  c u l e u s e a v e n t u r e d e s J e u n e s - B e l g i q u e s . — Théodore\n  T'Scharner.\n\n     « Dis-moi qui tu admires, je te dirai qui tu es! » pourrait-on\n affirmer en modifiant un peu dans ses termes, mais non clans sa\n signification, le dicton usuel. Car, cette vérité d'expérience vaut\n dans Tart comme dans la vie. Que nous le sachions ou non, c'est\n nous-même que nous cherchons dans les œuvres aussi bien que\ndans les hommes. Et, à moins que l'infatuation ne nous aveugle,\nun « nous-même » meilleur, plus parfait, plus volontaire, qui\ndise ou qui exécute, soit dans le domaine de la pensée, soit dans\ncelui de l'action, ce que nous nous sommes contentés de rêver.\nL'artiste qui a subjugué notre admiration est devant nous\ncomme le représentant de notre idéal réalisé. Ses ouvrages nous\némeuvent parce que nous avons eu part, obscurément, à leur\ncréation. Ils expriment, et il nous semble qu'ils traduisent le\nsentiment confus qui s'agitait en nous, sans que nous ayions\nsu ou pu lui donner forme. Cette beauté qui nous apparaît,\nnous frappe comme un pressentiment vérifié. E t c'est une\ncommotion étrange, mélangée de tristesse et de joie. Elle\nétait en nous, désir indistinct, aspiration à moitié voilée, et voici\nqu'elle surgit tout à coup à nos yeux, incarnée, vivante, parée\nde tous les prestiges impérieux de l'art. Mais elle n'est plus\nnôtre, elle est sortie des possibilités, des ombres de notre esprit,\npour prendre clarté et force dans celui d'un autre. Ainsi, cha-\ncune des grandes œuvres d'art qui conquiert notre adhésion\nenthousiaste nous ravit peut-être une parcelle de nous-même.\nP a r m i celles qui s'imposent de la sorte à un grand nombre\nd'esprits, il en est peu qui ne soient comme le reflet magnifique\ndes aspirations contemporaines, comme l'écho retentissant de\nvoix éparses, t r o p faibles ou trop timides pour se faire entendre\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": "                    SUR    L'ART ET LES LETTRES BELGES                                   637\n\n\n\n et auxquelles l'artiste a servi d'interprète. C'est là l'histoire de\n presque tous les maîtres que M lle Biermé a groupés avec\n beaucoup de discernement sous la qualification d'Artistes de la\npensée et du sentiment (1). La grandeur de Constantin Meunier et\nl'énergie pathétique de L a e r m a n s , par exemple, ne sont pas\nd'eux seuls; elles sont également du temps. Elles participent\ndes événements sociaux et scientifiques qui ont fait de l'orga-\nnisation moderne du travail un instrument merveilleux et\neffroyable de puissance et de misère, de vie et de mort; de\nl'évolution matérielle et spirituelle qui, en créant plus de\nrichesse, a créé en m ê m e temps plus de pauvreté, et une pau-\nvreté plus lourde et plus amère, parce que plus dénuée d'espé-\nrance; des mouvements politiques, enfin, qui ont dressé devant\nle monde des grands, des dominateurs, des favorisés de toute\nespèce, cet autre monde, la face impénétrable et sombre de ce\nmonde du travail manuel, peuple fourmillant des usines, des\nmines et de tous les lieux de labeur de la terre; multitudes\nagitées parfois de remous paniques et d'où semblent s'élever\nalors comme une houle de murmures menaçants et de cris\ntragiques.\n   L'émotion que lui a donnée le spectacle de notre civilisation si\nadmirable et si misérable, édifice prodigieux, bâti, comme les\nPyramides, avec la sueur et la chair des foules esclaves, s'est\nexprimée sous des formes différentes chez M. Mellery. On\nse rappelle les compositions décoratives sur fond d'or, où l'ar-\ntiste, hanté par on ne sait quel idéal de douceur et de fraternité\nun peu saint-simonien, chargeait des figures allégoriques de\nsignifier au spectateur de beaux préceptes de vertu utilitaire et\nde solidarité. Dans ces ouvrages M. Mellery a assigné à son\nart une mission qui tient de l'apostolat. Mais l'auteur de ces\npeintures didactiques est, en même temps, un fervent de la\nvie intérieure. Il sait que celle-ci est le véritable fondement\nde noire être, le lieu de méditation et de silence où toute\npensée prend force et éloquence. Cette conception, il l'a rendue\nsensible particulièrement dans l'Ame des choses, une série de\ndessins et de tableaux, commencée il y a nombre d'années\n\n\n\n  (l) Les artistes de la pensée et du sentiment, par Maria Biermé. Vol ill. (Bruxelles, Bel\ngique artistique et littéraire.)\n"}, {"page_pdf": 725, "texte": "638                          DURENDAL\n\n\n\net à laquelle il n'a cessé d'ajouter depuis. C'est là, surtout, qu'il\nest admirable ou, du moins, c'est là que nous l'aimons. Il nous\nmontre des coins d'atelier, de chambre, de maison, un corridor\nau détour duquel on aperçoit une porte entr'ouverte, les pre-\nmières marches d'un escalier... Grande simplicité; rien d'ar-\nrangé en vue d'un effet pittoresque ou sentimental : la vie\nordinaire dans les aspects ordinaires de son intimité, clans la\ncontinuité si belle, jour après jour, de ses études, de ses occu-\npations, de ses joies puissantes et taciturnes ; dans sa monotonie\nsi riche de sensations et d'inspirations pour les cœurs profonds\net les esprits méditatifs. A qui sait la regarder, la vie ordinaire,\ntoujours en travail, nourrie de pensées et d'actes, de projets et\nde réalisations, paraît pleine de mystères et de cheminements\nobscurs. Et il se dégage de sa contemplation comme de l'idée\ndu temps trop fixement considérée, on ne sait quelles puis-\nsances de vertige.\n   M. Alfred Delaunois, lui, est moins de la pensée et du sen-\ntiment que de l'âme. La vie qu'il évoque dans son œuvre est\nordinaire, elle aussi, dans un certain sens, mais c'est une vie\ntout enfermée en elle-même, limitée du côté du monde, ouverte\nseulement du côté de l'au-delà; une vie toute dirigée, au travers\nd'une tradition ininterrompue de prières et d'agenouillements,\nvers un but à la fois lointain et proche, un but qui doit luire\naux yeux des reclus de la même façon que, dans une des plus\nimpressionnantes aquarelles du jeune maître, Prière du soir au\ncouvent, l'autel illuminé de cierges qui scintille au fond de la\nperspective enténébrée, à l'extrémité des arches d'ombre et de\nrecueillement de la nef.\n   M. Delaunois entend merveilleusement le langage muet des\nlieux de dévotion. Il en affectionne la vastitude, les formes\nelliptiques, les murailles nues, les surfaces patinées par les\nsiècles, sur lesquelles les clartés avares des vitraux et les flammes\ntremblantes des lampes votives mettent des reflets chauds et\ndes lueurs diffuses. Mais ce n'est point le pittoresque qu'il\nrecherche davantage, car, pour lui, les choses sont avant tout\ndes figures de l'esprit.\n   Mlle Biermé a saisi avec beaucoup de finesse le lien, mys-\ntique pour ainsi dire, qui unit les maîtres fort divers à tous les\négards qu'elle s'est attachée à célébrer dans son livre. Ils pré-\nsentent ce trait commun que leur activité à tous est commandée\n"}, {"page_pdf": 726, "texte": "                SUR L'ART ET LES LETTRES BELGES                      639\n\n\n  par un idéal, i d é a l qui agit sur elle non point comme un dogme\n  imposé, mais comme une aspiration. Ils ne l'ont pas choisi; il\n s'est formé en eux. Dès leurs débuts, il était dans la vocation de\n leur art, et tous les efforts, toutes les manifestations de celui-ci,\n depuis, ont contribué à le dégager, à le déterminer avec une\n netteté toujours plus grande. Et, d'un autre côté, chaque\n année, chaque jour, chaque heure qui s'écoulait, mélangeant\n plus de vie et plus d'expérience aux volontés et aux idées direc-\n trices de cet art, il s'est fait, nécessairement, qu'il a tendu à\nélargir sans cesse ses horizons, à enfermer plus d'humanité\n émouvante en des œuvres d'une originalité accrue.\n    La carrière de M . F e r n a n d Khnopff offre le spectacle des\nmêmes phénomènes, sous des modalités particulières. L a vie\nqu'il veut peindre, dont il veut mettre l'inquiétante image\ndevant nos yeux, c'est bien toujours celle de la pensée et du sen-\ntiment, mais considérée sous l'angle de la synthèse. Pour qui\nprétend trop les approfondir, la pensée devient énigme, le sen-\ntiment, obscurité. E t dans cette voie, il n'est pas rare que l'in-\ntelligence, grisée d e spéculations et d'hypothèses, égarée dans\nl'affolant l a b y r i n t h e d'un univers où tout est question, finisse\npar retirer — comme maints scolastiques du moyen â g e , —\ntoute réalité à la réalité, pour la mettre tout entière, non pas\nmême dans les opérations de l'esprit, mais dans certains signes\ninvestis de propriétés et de vertus cabalistiques.\n    On pourrait attribuer à une disposition spirituelle analogue\nl'hermétisme de quelques-unes des œuvres de M. Khnopff, de\nces compositions dont les figures, d'une précision classique,\nenferment dans leurs contours une pensée tellement concentrée\nqu'elle en devient impénétrable. De là aussi, dans la décora-\ntion de la d e m e u r e de l'artiste, dont M lle Biermé nous apporte\nune description détaillée; dans la construction et l'aménage-\nment de ce « Castel de rêve », de cette « maison du Passé et du\nFutur » — pour user des poétiques métaphores de l'ingénieux\ncritique — ce mélange assez déconcertant de nobles inspirations\net d'imaginations d'un caractère un peu puéril aux yeux des\nnon-initiés.\n    La fréquentation assidue des altitudes n'est pas sans danger\npour le philosophe. Elle est plus périlleuse encore pour l'ar-\ntiste. Il y risque de détruire en lui-même avec le sentiment, la\nchaleur de la vie. L a vie étant matière et l'humanité, imperfec-\n"}, {"page_pdf": 727, "texte": "640                            DURENDAL\n\n\n\ntion, à force de vouloir spiritualiser Tune et perfectionner\nl'autre, on finit par réduire l'une et l'autre à l'état de fantômes\nglacés. T e l n'est pas le cas, heureusement, pour M. Khnopff.\nSi ses inclinations le poussent à s'éloigner de la réalité ou à\ns'en isoler, l'instinct très sûr des nécessités de l'art qui agit en\nlui, l'entraîne, au contraire, à s'en rapprocher. Il aime les\nm y t h e s et les légendes, pour les réincarner sous des apparences\nen quelque sorte obliques, en des œuvres où, n'étant représen-\ntés que par allusion, ils paraissent à la fois présents et invi-\nsibles. Mais il n'aime pas moins la réalité, substance unique\ndes arts plastiques, en dehors de laquelle, du reste, bien qu'elle\nne soit, si l'on veut, que leurre et illusion, nous ne saurions\nrien concevoir, pas m ê m e l'inconnaissable!\n    E n résumé, un art très réfléchi, très prémédité, qui, dans ses\norigines ou dans ses intentions, s'affilie à celui de, Gustave\nMoreau, de B u r n e Jones, de W a t t s ; un art très représentatif\ndes tendances idéalistes qui se manifestèrent dans l'art et dans\nles lettres, il y a un peu plus d'un quart de siècle, par réac-\ntion et révolte contre les systèmes matérialistes qui prévalaient\nà cette époque. A l'excès de la grossièreté répliqua l'excès\ndu raffinement; au trois-six de Zola, l'élixir de Mallarmé.\n L'un et l'autre excès semblent en défaveur, aujourd'hui; dans\nle fond, ils étaient également faux, parce que également\nfondés sur des théories absolues, insoucieuses des faits et, par\nconséquent, incapables de résister à l'épreuve de la critique et\ndu temps. Néanmoins, le succès des œuvres de M. Khnopff en\ntémoigne — si, toutefois, ce succès n'est pas dû surtout au\ntalent de l'artiste — le symbolisme artistique a toujours des\nfidèles. Mais, le courant qui persiste dans ce sens n'a rien\n de l'impétuosité et des puissances généreuses de fécondation\n de celui qui a exalté jusqu'à l'héroïsme les visions de Meunier\n et rempli l'œuvre de L a e r m a n s des pénétrantes expressions\n d'une pitié fraternelle pour les h u m b l e s , les pauvres, les\n obscurs, pour tous les écrasés, les « las d'aller », comme dirait\n Eekhoud, de ce m o n d e où la douleur est plus commune que le\n travail et le p a i n !\n    L e s deux autres artistes auxquels M lle B i e r m é a fait place dans\n son livre, M M . Beauck et Degouve de N u n c q u e s , ne révèlent\n pas aussi clairement dans la teneur de leur art les influences de\n l'ambiance sociale. M . Beauck, dont le talent impulsif subit,\n"}, {"page_pdf": 728, "texte": "              SUR L'ART ET LES LETTRES BELGES                 641\n\n\nactuellement, une sorte de crise de maturité, s'est signalé\nd'abord par d'âpres dessins, d'un trait sommaire et haché, qui\ntraduisaient les fantaisies hallucinées d'une imagination triste.\nLa détresse, la mort, l'épouvante habitaient ces œuvres qui\nsemblaient gravées avec l'outil dur et gauche d'un maître\ngothique. On percevait là une violence de sensation très\nimpressionnante et qui était servie plutôt que contrariée par\nles insuffisances visibles du métier de l'auteur.\n    La vie ingrate, absorbée par des travaux assujettissants, à\nlaquelle la nécessité obligeait M. Beauck ayant pris fin, son\nart s'est dépouillé de sa fébrilité un peu hâtive, pour s'affermir\net s'approfondir, lit il est permis d'attendre beaucoup d'un\nartiste qui, comme lui, s'est signalé dès l'origine par des œuvres\nsi significatives.\n    Toute la carrière déjà longue, toute l'œuvre déjà considérable\nde M. Degouve de Nuncques dénonce l'effort continu, tantôt\nheureux, tantôt malheureux, d'une personnalité très originale\nqui poursuit obstinément l'expression complète de sa pensée.\nCette pensée est celle d'un rêveur, d'un contemplatif, d'un élé-\ngiaque, nous voulons dire d'un esprit pour lequel le monde et\nles choses sont des objets, non point d'observation, mais de\nréflexion et d'enchantement. L a nature, avec toutes ses beautés,\navec ses lignes, ses colorations, ses mille accidents gracieux\nou grandioses n'est devant lui que comme le lieu variable d'un\nsonge éternel et solitaire, d'un songe où la réalité contracte on\nne sait quelles apparences magnifiques et taciturnes.\n    Le mouvement est absent de son œuvre; il est rare qu'une\nfigure anime de sa présence ses immobiles paysages : sites\nd'hiver sur lesquels la neige étend comme un silence de plus;\njardins touffus serrés autour d'une maison close; parcs où les\narbres en quinconce semblent se contempler dans l'eau miroitante\ndu bassin circulaire qu'ils entourent... Que les paysages qu'il\névoque soient du printemps ou de l'automne, qu'ils soient dans\nl'illumination de midi où les ombres hésitantes du crépuscule,\n ils ont toujours quelque chose de lointain, de voilé, de légen-\n daire. C'est que la vision chez lui est plutôt méditation. U n\n paysage avec ses perspectives, ses alignements d'arbres, ses\n habitations éparses, la fumée qui s'élève au-dessus d'une\n cheminée de ferme, le frisson de la rivière ou la face téné-\n breuse de l'étang, le brouillard qui rampe le matin ou qui\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": "642                                  DURENDAL\n\n\n\ndescend le soir à la surface des cultures; toutes ces choses\nstables ou changeantes, avec l'atmosphère où elles baignent et\ndont elles reçoivent leur physionomie, s'imposent à lui moins\ncomme des aspects de nature que comme des aspects de pensée,\ncomme des aspects de sa propre pensée. Partout, c'est la réalité\nh u m b l e , simple, c o u t u m i è r e ; partout aussi, le rêve qui la\nregarde, ravi ou mélancolique, mais silencieux comme s'il\ncraignait d e la voir se dissoudre et se dissiper ainsi qu'une\nbelle illusion...\n   On le voit, tous les artistes auquels M lle Biermé a consacré\nles enthousiastes études réunies dans son livre sont de ceux qui\ndonnent à la pensée. Ils se distinguent de la sorte de la masse\nde leurs confrères belges, q u i , pour la très grande majorité,\ndonnent plutôt à la sensation. Mais, il va d e soi q u e l'auteur\nde ce recueil n ' a pas prétendu épuiser la matière. Son dessein\nétait seulement d'exprimer ses admirations les plus chères,\ncelles qui s'étaient imposées d'abord à lui. E t l'on peut ajouter\nqu'il l'a exécuté avec u n e ardeur et u n e sincérité dont ses\nlecteurs apprécieront tout le prix.\n\n                                       * *\n\n   L a Miraculeuse aventure des Jeunes-Belgiques! Voilà un titre\nqui ne m a n q u e ni de panache, ni de fierté! Si l'enseigne d'un\nlivre doit permettre de préjuger de son contenu et des tendances\nde son auteur, celle que M . T h i r y a accrochée au seuil de son\nvolume (1) n'est vraiment p a s m a l choisie. Il a quelque chose\nd'exorbitant, d'hyperbolique, un accent d e fable et de légende\nqui ne sera p a s pour déplaire aux jeunes gens — s'il en reste!\nMais pourquoi n'en resterait-il p a s ? — aux jeunes gens capables\nencore d e cet amour fol et désintéressé des lettres et de l'art, de\nce « romantisme », pour tout dire d'un mot, que nos arrivistes\nd'aujourd'hui tiennent probablement à naïveté, mais qui étaient\nfort c o m m u n s chez les premiers collaborateurs des « jeunes\nrevues » d'antan... « Jeunes revues » qui sont de si vieux\nsouvenirs : Jeune Belgique, Basoche, Wallonie, q u i florissaient il\ny a u n e trentaine d'années et dont les fascicules, sous leurs\n\n\n  (l) La MIRACULEUSE AVENTURE DES JEUNES-BELGIQUES.   Bruxelles, éditions de la\nBelgique artistique et littéraire.\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "              SUR L'ART ET LES LETTRES BELGES                   643\n\n\ncouvertures aux teintes fanées, blanchies, jaunies, étalés dans\ndes vitrines à l'Exposition de l'an dernier, faisaient figure de\nreliques de la vie, classées avec vénération dans les casiers de\nquelque musée de la mort!\n   M. T h i r y est, apparemment, resté romantique par quelque\ncôté Son titre déjà le donne à supposer. D'autre part, il se\ncomprendrait mal, sinon qu'au lieu de chiner ses aînés — à\nl'exemple de la plupart des générations d'écrivains qui ont\nsuivi la nôtre — il ait consacré trois cents pages à commé-\nmorer leurs hauts faits, sous un titre qui a l'air d'avoir été\ndérobé à une chanson de geste ou à quelque conte merveilleux,\nrempli de héros chevaleresques, de dragons pourfendus et de\nprincesses délivrées!...\n   Ce n'est pas qu'il n'y ait eu beaucoup de batailles à la Jeune\nBelgique, de pas d'armes, de tournois; on y a donné et reçu pas\nmal de coups, au figuré, bien entendu, car, alors comme mainte-\nnant, ces combats ne faisaient couler que de l'encre! A l'ori-\ngine, elle eut souvent maille à partir avec des académiciens,\ndes professeurs de rhétorique, des célébrités de provinces, des\npoètes classiques qui sortaient non pas des catacombes, mais\ndes caveaux pour gémir sur les audaces irrespectueuses de la\nrevue et les condamner. Mais, quelque imagination que l'on\npossède, on se représenterait malaisément toutes ces bonnes\ngens-là sous les espèces de monstres mythologiques, préposés à\nla garde d'un trésor ou d'une beauté infortunée. L e rôle de\nmonstre ne leur convenait pas, du reste, parce qu'il comporte\nquelque chose d'excessif et d'extravagant, mal adapté à des êtres\ntels qu'ils étaient, vieux, vertueux, partisans de l'ordre établi,\ndes métaphores consacrées par les bons auteurs et, en géné-\nral, de toutes les opinions raisonnables. Leurs noms rendent\nun son si creux dans la mémoire que l'on s'étonne de les\nentendre citer encore. Qui se souvient de Benoit Quinet, de\nCharles Potvin, du docteur Valentin? Ils étaient si vagues, si\ninconsistants, que l'on se demande comment la fantaisie\na pu venir à quelqu'un de jeune et de vivant de s'attaquer\nà eux ou de riposter à leurs attaques! Les Jeunes-Belgiques\nn'avaient pas le choix, il est vrai, et devaient bien épuiser\ncomme ils pouvaient l'humeur belliqueuse et polémique qui\nétait de leur âge!\n  M. T h i r y s'est constitué l'historien, insuffisamment informé,\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": "644                         DURENDAL\n\n\n\nquelquefois, de ces controverses, discussions, escarmouches,\nattrapades littéraires, fort amusantes pour la galerie, à l'époque,\net qui ne laissent pas que de paraître assez puériles, aujour-\nd'hui. Etant jeune, de tempérament combatif et, aussi, amou-\nreux de l'anecdote, du mouvement, du pittoresque, il a fait à\nces querelles, de même qu'à certains conflits peisonnels que\ntout le monde avait oubliés, une place démesurée dans son\nrécit.\n   L'histoire de la Jeune Belgique n'est pas là. Les véritables\névénements de cette histoire, événements dont M. Thiiy parle\npeu ou pas du tout, ce sont, non pas les algarades plus ou moins\ndivertissantes, mais les œuvres qui, durant cette période de\nfièvre et d'émulation, se succédaient sans interruption.\n   L'apparition de quelque beau livre de Lemonnier, de Picard,\nde Giraud ou d'Eekhoud, de Séverin ou de Maubel, ou de Gil-\nkin, faisait seule émotion réelle et durable. C'est à l'aide de\nces livres qu'il faudrait faire l'histoire de la Jeune Belgique ou,\nplutôt, du mouvement que, concurremment avec l'Art moderne, la\nWallonie, etc., elle a créé et entretenu. C'en sont là les monu-\nments. Et le reste n'est que poussière, poussière du chantier où\nl'on travaillait.\n   Dans son récit, d'ailleurs amusant, M. Thiry a remué sur-\ntout cette poussière. On peut dire qu'il aurait été plus intéres-\nsant d'essayer, par exemple, de faire l'histoire de l'évolution\ndes idées défendues par certains Jeunes-Belgiques quant au\nprincipe de 1' « art pour l'art », au dogme du vers tradition-\nnel, etc., et de l'influence que ces idées, que la discussion avait\ntendu, naturellement, à rendre de plus en plus intransigeantes,\nont exercée sur les ouvrages de leurs protagonistes. Ou, à un\nautre point de vue, de tenter de nous montrer que les scissions\nsuccessives qui affaiblirent la Jeune Belgique furent moins dans\nle caprice des hommes que dans la fatalité des choses, dans le\nhasard qui avait uni momentanément pour une action com-\nmune des esprits de tendances et d'ambitions tout opposées,\namoureux, les uns, d'ordre, de clarté, de doctrine; les autres,\nde liberté absolue.\n   On était parti ensemble, du même pas ardent, animés d'un\ndésir unanime, associés par une apparente communauté d'idées\net de volontés. Puis, le temps a agi... Aventure qui n'a rien\nde miraculeux. Après avoir marché longtemps, côte à côte, on\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "              SUR L'ART ET LES LETTRES BELGES                    645\n\n\ns'étonne, quelque jour, de se découvrir si différents, sinon si\ncontraires. On s'aperçoit que l'harmonie qui régnait entre tous\nétait faite du silence de chacun. La petite troupe diminue,\ncependant, se disperse peu à peu et avec d'autant plus de\nrapidité qu'elle compte de personnalités originales. Et quelques\nannées ne se sont pas écoulées que, chacun étant venu à la\nplénitude de son art et de sa pensée, il ne reste plus du grou-\npement primitif que le souvenir. Souvenir très cher, du reste,\noù rien ne survit que le sentiment fort et généreux des solida-\nrités d'enthousiasme dans lesquelles on a vécu.\n   Certes, ces désagrégations ne vont ni sans tristesse, ni sans\namertume. Mais, celles-ci dissipées, on ne saurait concevoir de\nregrets de phénomènes si nécessaires et si inévitables. En effet,\ns'il est bon à l'artiste débutant de s'affilier, selon ses affinités\nesthétiques, à quelque cercle, à quelque revue militante, pour\ny connaître les stimulations et les encouragements d'un milieu\nsympathique, il lui est encore meilleur, plus tard, d'en sortir,\nde soustraire son individualité aux influences d'une ambiance\nou, par la force des choses, un corps de doctrine, une sorte de\ntradition plus ou moins restrictive tendent à se former et, quel-\nquefois, à s'imposer.\n                                  *\n\n   « Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la\nressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux. »\nAinsi parle Pascal, et, au point de vue où il se plaçait, il n'y\navait point de fictions, ni même de réalités positives qui ne\ndussent lui paraître de pures vanités. T o u t en consentant qu'il\navait raison et que l'art et la vie sont également vanité, peut-\nêtre pourrions-nous observer que celui-là a cependant supé-\nriorité sur celle-ci, en ce sens qu'il est désintéressé et ambitieux\nsurtout de chimère. A un autre égard, on aurait pu objecter à\nl'auteur des Pensées que l'attrait d'une peinture réside moins\ndans la « ressemblance des choses » qu'elle contient que dans\nla personnalité du peintre, dans ce que ce dernier a mélangé\ninconsciemment de lui-même à ces choses en les représentant.\n   On n'errerait pas en disant, principalement lorsqu'il s'agit\ndu paysage, que tout l'art est là. Et il y est bien plus à présent\nque jadis, qu'à l'époque où des règles de composition, de\nsymétrie, de convenance s'imposaient à l'artiste. Ces règles,\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": " 646                                  DURENDAL\n\n\n les grands les enfreignaient, mais elles soutenaient l'infirmité\n des médiocres; elles leur étaient un secours, de la même façon\n que la métrique et la rime à la pensée indigente du mauvais\n poète. Maintenant que notre désir de vérité et de réalité a\n emporté ou énervé les vieilles lois esthétiques, la nature, sous\n tous ses aspects, est devenue un c h a m p banal où chacun peut\n prendre selon son plaisir ou selon ses forces. Elle se prête,\n égale, indifférente, à tout le m o n d e . C o m m e la terre glaise,\n elle est malléable, plastique, docile à la main qui la travaille,\n que ce soit celle du sculpteur ou celle du potier, pour donner\n forme à un dieu ou à une cuvette!... C'est la page blanche où\n les uns inscrivent leur originalité; les autres, en plus grand\n nombre, leur insignifiance...\n    Dans la foule des paysages de tout genre, qui composent l'élé-\nment principal de la majeure partie de nos expositions, il en\nest quantité qui témoignent d'une vision exacte et exercée, de\nbonnes qualités d'exécution, d'un ensemble de mérites maté-\nriels appréciables. A peine s'y arrête-t-on, pourtant. Ils sont\nirréprochables, sans doute, mais ils n'ont rien à nous dire. Le\npeintre a mis dans son œuvre tout son savoir-faire, toute sa\nvirtuosité, mais rien qui ne soit q u ' à lui-même, rien qui décèle\nune sensibilité personnelle, unique, reconnaissable. Ses\nfacultés professionnelles sont visibles, évidentes, mais point\nson t e m p é r a m e n t qui, étant quelconque, ne saurait prendre\nrelief et apparence.\n   Ces observations ne sont pas nouvelles et elles ont même\nentraîné certains de nos confrères, qui en avaient été frappés\négalement, à regretter la séduction que semble exercer le\npaysage sur nombre de nos peintres, mais, au fond, ce n'est\npas le paysage qu'il aurait fallu condamner, c'était ceux qui\ns'y adonnent sans posséder les aptitudes artistiques propres à\nleur permettre de briller dans un genre où tout est de l'artiste,\nprécisément parce que tout y est de la nature.\n   T'Scharner, auquel la librairie Van Oest vient de consacrer\nune intéressante monographie (1), était de ceux dont les\npaysages s'imposaient à l'attention, m ê m e lorsqu'ils étaient\n\n\n\n  (1) THÉODORE T'SCHARNER (1826-1906). Un vol. illustré. Bruxelles, Librairie d'art et\nd'histoire Van Oest et Cie.\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "                SUR L'ART ET LES LETTRES BELGES                        647\n\n\nconfondus au milieu de la cohue et de l'encombrement des\ngrandes expositions.\n    Ce n'est pas cependant qu'il sollicitât l'intérêt du passant\npar la violence de sa manière ou par la décision de son style.\nSa personnalité était plutôt enveloppée, discrète, ennemie du\nbruit et des manifestations. Telle on la devinait dans son\nœuvre, telle elle apparaît également dans la biographie que\nM. De B r u y n a tracée de l'artiste.\n    Il y avait en lui la volonté, la nostalgie d'un art plus libre,\nplus sincère, plus appliqué à la réalité vivante de la nature que\ncelui qui prévalait encore en ses jeunes années. Il y alla d'abord,\ncomme bien d'autres, à moitié d'instinct, à moitié sous l'in-\nfluence du courant spirituel qui, en France comme chez nous,\ndétournait peu à peu l'art de l'idéalisme, qu'il fût classique ou\nromantique. P l u s tard, il fit partie avec Coosemans, Artan,\nBaron, Dubois, Meunier, Rops, Verwée, etc., de cette Société\nlibre des Beaux-Arts, qui avait pour organe l'Art libre, dirigé par\nCamille L e m o n n i e r . « On avait senti, écrit celui-ci dans son\nbeau livre sur l'Ecole belge de peinture, on avait senti la nécessité\nde se grouper dans une affirmation énergique du principe de\nliberté; le règlement de la Société des Beaux-Arts formula un\nprogramme qui nettement partageait les ateliers en deux\ncamps, les conservateurs et les révolutionnaires. »\n    T'Scharner fut mêlé aux luttes qui suivirent; il œuvra et\nexposa avec les maîtres de la nouvelle école; fut loué ou hous-\npillé avec eux par la critique amie ou adverse. Mais il restait,\nen général, au second plan. Il n'était pas révolutionnaire de\ntempérament, c'est-à-dire que, professant des idées en oppo-\nsition avec les opinions et principes académiques régnants, il se\nserait volontiers contenté de les affirmer en les appliquant dans\nson art, t r a n q u i l l e m e n t . Il était, en somme, plus soucieux de\npenser librement que de persuader aux autres qu'ils ne pour-\n raient bien penser qu'en pensant comme lui. Puis, les révolu-\ntionnaires sont, en général, plus pressés de démolir pour se\ndonner de l'espace que de construire, ou, du moins, s'ils\nédifient, c'est hâtivement et l'épée à la main. A cette heure-là,\n qui est celle du combat, il est utile d'être en nombre; à celle\n du travail, qui vient ensuite, il est préférable d'être seul...\n    Peut-être T ' S c h a r n e r a-t-il trop aimé la solitude. Son art,\n l'art tel qu'il le rêvait, y a gagné certainement; sa réputation\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": "648                           DURENDAL\n\n\n\ny a perdu. Il a hanté les Ardennes, la C a m p i n e , le littoral, il a\nfini par se fixer à F u r n e s , et la fréquentation de ces contrées\ndiverses lui a inspiré des œuvres, parfois très remarquables,\ndans lesquelles on retrouve les caractéristiques du talent de\ndélicatesse et de sincérité de leur a u t e u r ; mais il a vécu trop\nà l'écart; il n'a pas été assez de son propre p a r t i ; sans doute\nn'a-t-il pas compris qu'il fallait quelquefois, savoir être injuste\net partial et, en tout cas, servir et soutenir les autres pour être,\nà son tour, servi et soutenu par eux. L'obscurité — une relative\nobscurité, si l'on veut — est souvent la rançon de l'indépen-\ndance pour les artistes de ce temps et de ce pays-ci. T'Scharner\nne l'ignorait pas probablement, sans autrement s'en attrister,\nparce qu'il était vaillant de corps, bienveillant d'esprit et, par-\ndessus tout, enclin à une modestie qui se peint joliment dans\ncette réflexion, empruntée à une des lettres de l'artiste, que\nM . D e B r u y n cite dans la conclusion de son livre : « Hélas!\nles chefs-d'œuvre restent souvent en nous. Enfin, c'est déjà bien\nbeau que de pouvoir les rêver : il y a t a n t d'âmes méritantes\nqui n'ont pas m ê m e ce bonheur-là. »\n\n                                                  ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "                 Critique des Critiques\n\nTancrède de Visan — J.-H. Retinger — Albert Reggio\n Augustin Cabat — Vicomte de Broc — Maurice Gauchez\n Victor Kinon — Paul Halflants.\n   Maints livres de critique requièrent, depuis des semaines, mon appréciation...\nPendant les longues journées de mer, et à travers les hasards de ma vie orien-\ntale, ils furent des compagnons aimés, me suggérant sans cesse le rappel des\nchères Lettres occidentales; je voudrais dire à présent le plaisir intellectuel\nqu'ils me donnèrent et les réflexions qu'ils me dictent.\n   Je mettrai tout d'abord hors pair le vraiment beau volume de Tancrède de\nVisan : L'Attitude du Lyrisme contemporain (1).\n   Parmi les jeunes gens entrés dans l'arène littéraire, il y a quelque dix ans,\nil n'est peut-être point de personnalité qui se soit développée plus harmo-\nniquement et plus rapidement que celle de Tancrède de Visan; ses Lettres à\nl'Elue révélèrent une sensibilité de qualité fine et frémissante; doué comme il\nl'était, il aurait conquis aisément le succès par ces jeux spécieux de psycho-\nlogie — baisers sur un miroir! — qui en nos temps de modernité nervosée\nsont assurées d'un prompt succès. Mais ce rêveur avait des fonds d'énergie\nqui le prédisposaient à la combativité; cette combativité, il la voulut armée\nd'érudition et de méditation; il lut, non pas uniquement pour jouir, mais\npour comprendre; l'esprit de synthèse lui apparut inséparable de l'esprit\nd'analyse... Méritoire effort en nos heures de polygraphie facile et élégante,\ngrâce auquel Tancrède de Visan s'est rangé du coup parmi les critiques de\nrace !\n   A ce livre sur l'Attitude du Lyrisme contemporain — je n'aime pas ce mot\nthéâtral d'attitude! — on peut reprocher d'être déjeté et incomplet; l'auteur\nva au devant de ce grief, en nous avertissant que ces études ne sont que des\n « matériaux rassemblés en vue d'un livre futur » où Tancrède de Visan déter-\nmina les courants généraux de la poésie lyrique. Souhaitons qu'une telle\nœuvre nous soit donnée un jour; à cette œuvre-là, à en juger par l'esquisse\nque nous en possédons, on peut prédire qu'elle constituera, pour l'Histoire des\n Lettres, un document précieux et qui ne vieillira pas.\n   La « contribution » de Tancrède de Visan a tout d'abord un grand mérite\n\n\n  (1) Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": " 650                               DURENDAL\n\n\ngénéral : c'est à propos des principaux « réalisateurs » du symbolisme, de\ndégager lumineusement le processus de l'idée symboliste de l'ensemble des\nnotions confuses — préjugés et dithyrambes! — dont elle fut embroussaillée\nà plaisir. On ne compte plus les histoires anecdotiques du symbolisme.\nCe qui nous manquait et ce que Tancrède de Visan a commencé à nous\ndonner, c'est la véritable critique du symbolisme, de sa genèse, de son\népanouissement et de sa cristallisation dans des chefs-d'œuvre.\n   Cette thèse générale qui forme l'unité du livre de Tancrède de Visan ne\npréjudicie d'ailleurs en rien à la recherche de la spécialité psychologique propre\nà chacun des maîtres du symbolisme. Sous le couvert d'une « histoire\nd'idées », de Visan a brossé, d'un faire compréhensif et souple, des portraits\nde Maeterlinck, de Barrès, de Verhaeren, de de Regnier qui retiennent le\nsouvenir par leur inoubliable relief intellectuel et leur particulière netteté.\nDémonstration non encore faite jusqu'à présent, du moins avec une si\nperemptoire lucidité, de ce fait qu'à raison même de la fluidité de sa doctrine,\nle symbolisme permit à ses fidèles de se développer magnifiquement, chacun\ndans le sens de son individualité propre, et d'augmenter ainsi les apports\nnouveaux que les Lettres doivent à ce grand mouvement d'art...\n   Beau livre, encore une fois, que le livre de Tancrède de Visan, beau livre,\npour ce qu'il contient et pour ce qu'il promet!\n                                          *\n                                        * *\n   On serait tenté de reprocher à l'Histoire de la littérature française du\n romantisme à nos jours (1), par J.-H. Retinger, de ne pas tenir les promesses\nde son titre : cet « aperçu » manque évidemment de proportions et d'équilibre;\nil se dépêche à travers le romantisme, bouscule hâtivement le Parnasse et n'a\nqu'une attention sommaire pour le naturalisme. M. Retinger ne ralentit sa\ncourse qu'au contact avec les écoles les plus contemporaines. Mais de quoi\nnous plaindrions-nous? On a tout dit — en bien et en mal — sur Hugo,\nLeconte de l'Isle, Flaubert et Zola, tandis que l'essentiel reste à dire sur Bau-\ndelaire, Verlaine et Mallarmé. Dans l'âpre controverse qui continue à se mou-\nvoir autour de ces grands noms, je ne prétends pas que M. Retinger apporte\ndes jugements définitifs; tout au moins les pages qu'il consacre à ces maîtres\net à leurs influences profèrent-elles des motifs de sympathie ingénieusement et\nparfois brillamment exposés... Je sais particulièrement gré à M. Retinger de\nn'avoir point traité Barbey d'Aurevilly et Villiersde l'Isle-Adam avec la dédai-\ngneuse parcimonie, coutumière aux historiens littéraires; d'autre part, ses\npages sur Huysmans — de qui, transposant le mot de Gautier, il écrit que\nc'est un artiste pour qui le monde immatériel existe — sont hautement com-\npréhehsives. A la faveur de quoi je pardonne volontiers à M. Retinger telles\nappréciations qui seraient des gageures, si elles n'étaient des distractions!\nSongez donc qu'il qualifie M. Marcel Prévost de « romancier profondément\ncatholique »... Pourquoi pas Willy?\n                                         *\n                                       * *\n (1) Paris, Grasset.\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "                          CRITIQUE DES CRITIQUES                                  651\n\n\n   A part de courtes esquisses de Melchior de Vogué et sur Barres, et une étude\ntrès dense « autour de l'Italie intellectuelle et littéraire », la littérature propre-\nment dite n'occupe guère de place dans le nouvel ouvrage de M. Albert\nReggio : Regards sur l'Europe intellectuelle (1)... Ce livre intéresse surtout\nle critique par sa préface où M. Reggio prétend analyser « un nouvel état\nd'esprit critique ». Si je comprends bien cette sorte de proclamation — car\nM. Reggio est un auteur plutôt difficile et son écriture se complaît dans une\nsomptuosité alambiquée — ce nouvel état d'esprit critique se signalerait par\nun heureux mélange de la raison et du sentiment, de la tradition objective et\nde la personnalité de l'écrivain, de l'impression individuelle et du respect de\nl'opinion publique... Cette dernière proposition vous apprendra que M. Reggio\nvise, selon sa propre expression, à « démocratiser la critique »... J'ignore com-\nment il s'y prendra pour opérer cette a démocratisation », mais je lui souhaite\nsincèrement de n'y pas réussir : la critique démocratisée n'aurait découvert ni\n Baudelaire, ni Maeterlinck, ni de Regnier; à une critique démocratisée, la\nlittérature perdrait tout ce que gagnerait les Paul de Kock, les Georges Ohnet\net les romans de policiers!\n                                         * *\n   Et voici de la critique cinématographique... Titre du spectacle : Les por-\nteurs du flambeau (2), par Augustin Cabat... Les films vont de Homère à\nVictor Hugo. Soixante-trois instantanés d'une soixantaine de lignes chacun,\nparmi lesquels il en est de mauvais, de médiocres et quelques-uns d'un lumi-\nneux relief... Mais ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque irrespect — et\ncomme une sorte d'impertinence critique — à expédier ainsi, sommairement\net pele-mele, à la bousculade, les dépositaires, à travers les âges, du génie\nhumain?\n                                     * *\n   Comme il sied, le vicomte du Broc traite avec plus de décence les Femmes\nauteurs (3), puisqu'il consacre quatre pages à Mme de Sévigné ! Livre soigneux,\nun peu gris dans son ensemble, mais dont certaines pages — celles notam-\nment consacrées à Eugénie de Guérin et à Mme Swetchine — ont du charme.\n   Le vicomte du Broc semble redouter l'oubli pour le nom de Mme Deshou-\nlières... Qu'il se rassure : les a prés fleuris qu'arrose la Seine» sont une garantie\nd'immortalité!\n\n\n   Il me reste à parler des livres de trois critiques belges, vis-à-vis desquels\nmon appréciation tardive est d'autant moins excusable que j'ai, vis-à-vis de\nleurs auteurs, trop indulgents pour mon modeste effort littéraire, des motifs\nparticuliers de gratitude : Les Masques belges (4) de M. Maurice Gauchez,\n\n\n  (1) Paris, Perrin.\n  (2) Paris, Perrin.\n  (3) Paris, Plon.\n  (4) Mons, La Société Nouvelle.\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": "652                                  DURENDAL\n\n\n les Portraits d'auteurs (1) de Victor Kinon et Religion et Littérature (2) de\n l'abbé Paul Halflants.\n    On peut souscrire pleinement à cette déclaration que M. Maurice Gauchez\n inscrit au.seuil de son second volume des Masques : « Qu'il n'a écrit que sa\n pensée pour la seule joie d'être sincère, honnête et probe. » L'œuvre de\n M. Gauchez se distingue en effet par une parfaite droiture intellectuelle; dési-\n reux moins de juger que de comprendre, il s'est attaché à discerner avec une\nperspicacité très éveillée comment chaque écrivain réalise l'idéal qu'il s'est\nchoisi. Et quand cet idéal diffère de son idéal propre, tout au plus indi-\nquera-t-il la divergence d'un mot discret, mais il se gardera bien, comme\nd'une faute de goût, de ces tentatives sournoises de domination où certains\nexcellent chez nous, vis-à-vis de ceux qui ne pensent pas commeeux. Il convient\nd'ajouter que cette galerie d'esquisses, où se déroule, à la cimaise de la critique,\ntout notre mouvement littéraire, exigea, de la part de son auteur, une informa-\ntion rarement en défaut, et qu'à ce titre elle constitue pour l'histoire de nos\n Lettres un document précieux.\n    Quant aux livres de Victor Kinon et de l'abbé Paul Halflants,. il y a une\ndouble raison pour qu'ils me soient chers : leur valeur littéraire d'abord, et\naussi la vaillance chrétienne qui se dégage de chacune des pages! Kinon et\nHalflants sont des répondants autorisés de la vitalité magnifique d'un idéal\nlittéraire catholique, mais la fermeté de leur croyance est égalée par l'univer-\nsalité de leur compréhension intellectuelle ; dans Portraits d'auteurs, comme\ndans Religion et Littérature, nombreux sont les passages qu'on pourrait citer\ncomme des modèles de tolérance esthétique.\n    L'abbé Halflants continue à mener quotidiennement le combat qui est\ndevenu une tradition pour les lettrés catholiques — il vient encore dans une\nbrochure alerte et vivante de rompre une lance contre les derniers Mohicans\nde la vieille pédagogie stagnante — et son exemple, je l'espère et je le sou-\nhaite, empêchera Victor Kinon de déserter le champ-clos de la critique.\nCette désertion, je la pardonnerais difficilement, même au grand poète des\nSaisons!.,.\n\n                                                     F I R M I N VAN DEN   BOSCH.\n\n  Mansourah (Egypte), 12 octobre.\n\n\n\n\n  (1) Bruxelles, Association des Ecrivains belges.\n  (2) Bruxelles, Société belge de librairie.\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "               Le Drageoir aux Épices\n   LA RENTRÉE. — Les projets de nos amis pour l'hiver sont immenses.\nM. Georges Rency vient de s'inscrire aux cours du soir de l'école Berlitz. Il\nespère, quand il aura dépensé ses vingt cachets, être à même de comprendre la\nlangue de Paul Claudel. — M. Maurice Gauchez donnera à Jeandrin-Gendre-\nnouille la conférence qu'il destinait aux Amis de la littérature. — Le capitaine\nAndré, que nous espérons bientôt compter parmi les nôtres (à cheval et en\ngrand uniforme il se promène sur le chemin de Damas), va entreprendre un\nvoyage d'études dans le Tyrol pour rechercher les canons du concile de\nTrente. — M. Iwan Gilkin prépare un poème sur la rentrée des Chambres.\n— M. Wilmotte va parler fréquemment au nom de « ses vingt mille membres ».\n— Quant à M. van Beneden (baron Charles), dès que le choléra ne l'empê-\nchera plus de s'embarquer à Porto, il retournera à Madère dans « le chalet à\nsa famille ».\n                                         *\n                                       * *\n  Le capitaine André donnera cet hiver, dit-on, une conférence aux Amis de\nla littérature. On annonce pour l'an prochain une conférence de M. Fernand\nLarder.\n                                         *\n                                       * *\n   M. PierreBroodcoorens s'écrie dans la Belgique stratégique et littéraire, en\nfaisant parler une cloche (ou un canon) :\n\n                  Mon métal estfondu de pain blond\n                  levé de levain de jus de houblon,\n                  et du cramique à corinthes\n                  qu'arrosent l'uitzet — en kappers et pintes,\n                  et la cervoise et Vhydromel\n                  couleur de soleil et de miel...\n\nCe « cramique à corinthes » est admirablement de circonstance...\n\n                                     * *\n   Ce M. Pierre Broodcoorens a toujours été un esprit très original. Au moins\nl'affirme-t-il. Il a jadis écrit en collaboration avec Racine, Ducis et Thomas\nCorneille, une tragédie qui fit un bruit énorme : Le roi aveugle. Aujourd'hui\nil nous livre un drame échevelé : un marin et un paysan se disputent le\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": "654                                DURENDAL\n\n\ncœur d'une Beauté zélandaise ; on fait de cette jeune personne le prix d'un con-\ncours. Celui qui chantera le mieux deviendra l'heureux époux de Kee; c'est le\nmarin aventureux qui l'emporte. Cela ne s'appelle ni le Vaisseau-Fantôme\n(ce titre est déjà pris, dit-on), ni les Maîtres-Chanteurs de Zevenvaarden.\nCela s'appelle la Mer.\n   Le chantre de Calmpthout (je me permets d'appeler ainsi M. Pierre Brood-\ncoorens, parce que jadis il compara Calmpthout à Weimar — ô Gœthe!)\nparle une langue savoureuse et nouvelle. S'étant sans doute aperçu que la\nlangue française ne lui était pas propice :\n\n              Oh ! ne pas t'aimer toi, ma toute Diane,\n              De mon tronc l'étroite liane...\n              Nulle femme pour moi ne fut aussi plénière...\n\nil a inauguré un parler nouveau, dont la Belgique artistique et littéraire nous\navait déjà offert la primeur, et qui donne à son style le charme poignant de la\ncouleur locale. Quand le « schipper » revenant du « ruiters ommegang » entre\nchez sa bien-aimée, celle-ci lui annonce que « les printekoekken sont sur la\ntable ». Ne croyez pas qu'il va accepter : le « schipper » va tirer un paquet de\nsa poche et s'écrier d'une voix caressante : « Meisje jolie, puis-je vous offrir\nun morceau de zoetekoek? » Puis les tourtereaux, heureux comme des « rom-\nmelpotten » vont sur la Place, et là, le galant cavalier annonce : « Moyennant\nstuivers, kortjes ou daelders, je nous fais verser des rasades de dobbelkuvt! »\n Pendant qu'il boit celles-ci, la jeune fille, timide, se contente d' \" un kaperke\nde blonde d'Audenarde ». Hélas! n'imitant point cette modération, l'amant\ns'enivre... et ce sera terrible quand il s'éloignera zigzagant et qu'on entendra\n « s'entrechoquer les trochanters de ses fémurs ». Ce langage expressif donne\nau drame une allure farouche et profondément neuve, et nous ne pouvons\ndouter de l'impression que va causer dans le monde des Lettres une innova-\ntion aussi hardie. Voilà la langue nationale que nous avions toujours rêvée! I1\nparaît qu'on la parle à Calmpthout depuis longtemps. Son emploi va se géné-\n raliser, nous ne pouvons en douter, et dès le mois, prochain, Mijnheer le\n kanontrekker Paul André va l'imposer aux medewerkers de son tijdschrift...\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   Il y a au drame de M. Pierre Broodcoorens — avons-nous dit que celui-ci\nportait la marque des éditions qu'illustra Delphine Fousseret? — une postface\ndédiée à M. Léopold Rosy, « pion des lettres et pisseur d'encre pâle ». Le\ngénie et la magnanimité de M. Pierre Broodcoorens s'y révèlent tour à tour :\n   « Eh! qu'importent — dit-il après avoir élégamment injurié le directeur du\nThyrse — qu'importent vos petites injures et vos attentats ridicules! Lorsque\nla mer s'enfle et gronde, ses vagues impétueuses peuvent monter à l'assaut du\nrivage; leur écume en les souffletant ne fait que blanchir davantage les rochers\nimmuables; leurs efforts les plus désespérés n'ont jamais détaché qu'une infime\npartie de la falaise formidable qui les défie, dont la nudité tragique et redou-\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": "                           L E DRAGEOIR AUX            ÉPICES                  655\n\ntable continuera dans les siècles des siècles, en dépit du grognement des hydres\nmarines, à faire face à l'occident, où le soleil qui se lève (!!!!!) secoue en fré-\nmissant sa chevelure d'or flamboyante et joyeuse. C'est pourquoi, ô Rosy, je\nvous pardonne. »\n   Nobles paroles qui terminent un noble livre. Le différend Broodcoorens-\nRosy est d'ailleurs un des plus émouvants de notre histoire littéraire. Il faut\nespérer que ces deux éminents écrivains finiront pas s'entendre... Il y a le\ngrand guérisseur, le Temps... « qui apaise tout et fait tout oublier », nous\nannonce M. Broodcoorens, « principalement en Belgique ».\n                                         *\n                                       * *\n   LA CRISE DU FRANÇAIS. — Lu à l'Hôtel de Ville de Saint-Gilles : « Défense\nd'introduire des chiens, l'entrée de l'Hôtel de ville leur étant interdite. »\n   Lu à Coxyde au pied du Hoggen Blekker : « Défense de monter avec ou\nsans chien. »\n   Il y a un singulier rapport entre le chien et le pléonasme...\n\n                                            *\n\n  Notre ami et collaborateur José Maria de Herédia nous envoie, des Champs-\nElysées, l'admirable sonnet suivant. Je m'empresse de le publier :\n\n                              LES LÉGIONNAIRES\n\n               Tel un vol de canards hors du marais natal,\n               Las de voir sans ruban leurs vestons de futaine,\n               Virrès, Kinon, Marès et notre petit Taine\n               Partaient, groupe héroïque et départemental.\n\n               Ils allaient conquérir cette croix de métal\n               Dont l'homme d'Austerlitz orna maint capitaine (1);\n               L'espoir les caressait d'une joie incertaine\n               Et l'angoisse étreignait leur cœur occidental.\n\n               Secoués par le rail et le brusque excentrique,\n               Le rayon mi-voilé de la lampe électrique\n               Enchantait leur sommeil d'un mirage doré,\n\n               Où, penchant au dehors leur bouillante cervelle,\n               Ils regardaient monter à leur revers moiré\n               Du fond du Quai d'Orsay des étoiles nouvelles.\n\n                                                               L E PETIT EPICIER.\n\n\n\n\n  (1) M. le capitaine André n'a pas encore reçu cet honneur. (N. D. L. R.)\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": "                     Revue des Revues\n    — La Licorne est un recueil de littérature et d'art, dirigé par Marc.-S.\n Villiers, Arthur-H. Cornette et Jean Hostie, qui vient de paraître à Anvers\n et dont voici le programme :\n     \" Sans prétendre le moins du monde à toucher l'intérêt de nos contem-\n porains abondamment pourvus de manuels pratiques et d'éditions à bon\n marché, la Licorne se flatte de paraître pour l'agrément « of the happy few »,\n de ces privilégiés qui ont des loisirs et dont c'est le trait d'aimer, par-dessus\n tout, la littérature, les musées, les voyages et les entretiens inutiles.\n     » Que leur sort les attache à Moscou, à Londres, à Florence ou à Pesth,\n c'est à ces curieux qu'elle médite de s'adresser si leur goût les convie à sortir\n du temps présent, à disputer librement d'art et à préférer toujours au banal\n butin d'anthologie quelque divine médaille enfouie, dont il faut effacer avec\n soin la poudre et la rouille.\n    » Sur les sujets qu'elle vient de faire pressentir, la Licorne publiera surtout\n des « essais », ce mode d'expression étant mieux que tout autre susceptible de\n traduire par sa souple et concise élégance les plus subtiles nuances de la\n culture moderne; mais, autant que possible les œuvres seront données dans\n leur texte : la Licorne, présumant le bien de ses lecteurs, suppose que les\n langues leur sont familières et que devant les classiques, ils ne boudent pas\n plus qu'un « graduate » d'Oxford.\n    » On lira donc dans chacun des cahiers des essais variés ; on y trouvera aussi\ndes récits, des réflexions sur le piquant des mœurs et le vif des caractères, le\ntout mélangé de portraits, de pointes et de menus propos; on y verra de plus\n une exposition d'images d'un dessin raffiné. Des fois, la main du « connois-\nseur » ira toute seule retirer de l'oubli une page mémorable, dont la vertu est\nde ne pas vieillir, et ce sera la « Vitrine de l'Amateur ». Enfin les livres nou-\nveaux auront leur place, sans qu'on leur garantisse pour cela des égards\nparticuliers. »\n    (Prix de l'abonnement, 25 francs. Adresser les souscriptions à M. Marc-S.\nVilliers, directeur, Longue rue Neuve, 130, Anvers).\n   A lire parmi les premiers articles de la Licorne : Le décor français du\nPoussin, par Edmond Pilon; Les métiers divins, par Jean de Bosschère et\nsurtout La Jupe divisée et l'idéal grec, par Edmond de Bruyn, une des pages\nles plus originales et les plus érudites que l'on puisse lire.\n   — Le Mercure de France parle « du jour déplorable pour quiconque aime\nles lettres, où Paul Claudel devint chrétien »!\n   — La Revue des Français. — Un intéressant article de Henri Vandeputte :\nLa français en Amérique.\n   — Le Monde. — Oscar Wilde à Paris, par Arthur Ransome, traduit de\n"}, {"page_pdf": 744, "texte": "                            REVUE DES       REVUES                          657\n\nT. P's Magazine; Antonio Fogazzaro, par G.-A. Cesareo, professeur à l'Uni-\nversité de Palerme, traduit de la Nuova Antologia.\n  — Le Catholique reste la revue jeune et originale que nos lecteurs connais-\nsent. A signaler dans le dernier numéro le Cantique du Soleil, par Antoine\nd'Yeux-Aides et une page de Georges Virrès.\n  — La Revue de Paris. — Les Souvenirs de M. Ernest Lavisse. Rien n'est plus\nbourgeoisement bonhomme. Tout le monde se met à écrire ses mémoires.\nLa Société nouvelle publie les souvenirs de « Maurice de Mont-Saint-Jean ! »\nM. Maurice Gauchez nous annonce dans la même Revue qu'il est retenu à\nMondorff-les-Bains par les nécessités de sa santé. C'est palpitant!\n  — Le Masque publie deux chansons de Camille Lemonnier. Voici l'une :\n                  Si j'étais petit clair de lune,\n                  Je passerais par la vitre de la fenêtre,\n                  Je mettrais un petit baiser sucré\n                  Sur ta petite bouche rose,\n                             Ma Rose.\n                  Si j'étais petit clair de lune,\n                  Je passerais par la vitre de la fenêtre,\n                  A l'espalier de ta vie je cueillerais\n                  Ton cœur comme une grosse rose,\n                             Ma Rose.\n\n                  Si j'étais petit clair de lune,\n                  Je passerais par la vitre de la fenêtre,\n                  Jusqu'au matin sur ton cœur je ferais\n                  Dodo, comme un frelon au cœur d'une rose,\n                             Ma Rose.\n\n   — Le Thyrse inaugure sa treizième année par un exorde où se trouvent\nexprimées quelques excellentes idées.\n   — La Renaissance contemporaine clôt — enfin ! — son interminable\nenquête sur la situation des jeunes écrivains. Si moins de jeunes considéraient\nla littérature comme un métier, on n'assisterait pas à ces discussions assez\nbasses de gens soucieux seulement d' « arriver ». Où est le souci désintéressé de\nl'art, et même le souci de la gloire?\n   — La Revue de Belgique. — M. Maurice Wilmotte déverse son fiel sur les\norganisateurs du Congrès des Amitiés françaises. Il y parle, naturellement,\ndune certaine Fédération « tbrte de vingt mille membres ». Où sont les vingt\nmille membres ?\n   — La Revue du temps présent loue noblement la poésie spiritualiste de\nMme Claire Virenque.\n   — Les Marches du sud-ouest. — Un très curieux Conte de M. Olivier Bag.\n   — La Belgique artistique et littéraire. — Est-ce que le capitaine André —\nou à son défaut M. Fernand Larcier — ne pourraient pas suggérer à M. Pierre\nBrooodcooorens une autre rime à Flandre que Dendre ?\n   — L'Indépendance consacre un article à Mgr Deploigc : critique des socio-\nlogues. M. Jean Variot poursuit son intéressante et enthousiaste étude sur\n Elemir Bourges.                                                            X.\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": "                            LES            LIVRES\n\n\nLITTÉRATURE :\nL e s a r t s a n c i e n s d u H a i n a u t . Salon d'art moderne (exposition de\n   Charleroi 1911). Conférences publiées sous la direction de M. JULES\n    D E S T R É E . — (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   Jules Destrée, l'initiateur et l'ardent organisateur de cette exposition des\narts anciens du H a i n a u t , a conçu aussi l'heureuse idée de réunir en un\nvolume le résumé des conférences d o n n é e s à l'exposition et dont le but\nest de dégager, autant que possible, la part de la W a l l o n i e dans l'action\net l'œuvre artistique de notre p a y s . L a détermination de cette part n'est pas\nune chose aisée, surtout pour l'art ancien, si Ton veut donner à un tel travail\nune base scientifique. Mais tout est à faire sous ce rapport. Aussi peut-on se\nborner pour commencer, Destrée l'a fort bien dit, à glorifier les hommes de\nla W a l l o n i e , d'une Wallonie largement e n t e n d u e , qui se sont illustrés dans\nl'art et dans les lettres, dans quelque milieu étranger qu'ils se soient formés\net r e n d u s célèbres. A ce point de vue les études de MM. Marcel Laurent,\nE r n e s t Verlant, Van Z y p e , Fierens-Gevaert, Jules Destrée, Closson, Sand,\nH e n n e b i c q , Des Ombiaux, Wilmotte, Delattre, etc., qui composent cet\nagréable recueil, pourront servir de point de départ à des recherches et à un\nexamen plus approfondi de la question.\n                                                                                  A. G.\n\nL a D o u c e F r a n c e , par R E N É BAZIN. — (Paris, De Gigord, éditeur.)\n   Voici un livre excellent dédié à la jeunesse française et dans lequel le\ngrand romancier lui parle cœur à cœur, sur un ton qu'on dirait paternel,\névoquant et glorifiant l'âme de la Patrie, de la douce France, ainsi qu'il l'appelle.\n    Cette épithète qui traduit si expressivement l'attachement profond du\nFrançais pour son pays est vieille de plusieurs siècles et elle se justifie. Le\nlecteur trouvera ici une mosaïque d'impressions, de paysages, de souvenirs,\ndes anecdotes familières, de nobles exemples glanés çà et là dans l'histoire\nou e m p r u n t é s à la vie de contemporains illustres et où s'affirment lumi-\nneusement les qualités foncières de la race, l'ardeur inlassable au travail,\nraffinement, la générosité, la sérénité dans les moments difficiles de l'exis-\ntence, le culte passionné de la patrie, la bravoure admirable dans les\nc o m b a t s . A côté de pages consacrées au curé d'Ars, à l'enfance de Jeanne\nd'Arc, de Pasteur, de Millet, on lira avec intérêt des épisodes émouvants des\nguerres d'Afrique et de Chine où tant de Français se signalèrent par des\ntraits héroïques, des histoires d'Alsace et de Canada, cette F r a n c e lointaine\ntoujours fidèle au souvenir de la mère patrie, et toute cette partie du livre où\n\n                                                              t\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "                                          LES LIVRES                                              659\n\nl'auteur décrit de la façon la plus heureuse quelques types de professions ou\nde métiers particulièrement r é p a n d u s en F r a n c e .\n   On appréciera partout au cours d u recueil : La Douce France cet art de\nconter sobre, c h a r m a n t et délicat qui caractérise l'auteur de tant de beaux\nouvrages.                                                               G. DE G.\n\nL ' o f f r a n d e a u m y s t è r e , par PIERRE FONS. — ( P a r i s , Sansot.)\n   Livre assurément pas b a n a l , où s'évoque, en beau style, la p a p a u t é de\nl'avenir. Mais... mais, comment, avec toute la bonne volonté d u m o n d e , un\ncatholique s'accommoderait-il de ce pape fantaisiste, né d u commerce d'un\nincube avec une petite-fille bâtarde de Napoléon, de ce pape qui « s'accou-\ntumait presque d a n s u n e existence morose à renoncer tacitement au divin ».\nCelui-là n'aurait pas dit c o m m e Joseph II : « Mon métier est d'être roya-\nliste. » L'on s'attriste de voir un talent supérieur se gâcher à ces théosophies\nsaugrenues. E t Ton est frappé de voir avec quelle bien autre puissance, tout\nen ne s'éloignant pas des règles de l'orthodoxie, l'Anglais Bentzon écrivant,\nlui aussi, le roman de l'avenir, a su évoquer le a Maître de la terre ».\n                                                                                  E . C.\n\nL e s R é p r o u v é s , par E U G È N E H E R D I E S . U n acte en prose. — (Bru-\n   xelles, Dechenne.)\n   Protestation, d a n s u n e langue pleine d'éloquence et de flamme, contre\nl'hypocrisie de la loi qui refuse la qualité d'enfant légitime à l'enfant conçu\navant le divorce de la personne que le divorcé épousera ensuite.\n   L'auteur parle au n o m d'un absolu anarchisme religieux et social. P o u r le\nchrétien la loi est claire, mais elle ne vient pas du code Napoléon, et nous\ncroyons, n o u s , que la loi religieuse est la seule respectable en ces matières ;\nmais que ni le code Napoléon ni les petites machineries qui se font à l'hôtel\nde ville n'ont le droit d'influer sur la destinée d'un enfant, de le c o n d a m n e r\navant-naître à une injuste infériorité sociale. E t cela au n o m de qui, grand\nDieu, au n o m de quoi? Dès qu'elle ne s'appuie pas sur un principe éternel,\naucune loi h u m a i n e n'a le droit d'empêcher un individu d'être heureux\ncomme il l'entend.\n                                                                             E . C.\n\nPUBLICATIONS DART :\nL ' A r t , par A U G U S T E R O D I N . E n t r e t i e n s réunis par M . P A U L G S E L L . U n vol.\n   illustré. — ( P a r i s , B e r n a r d Grasset.)\n   Voici u n beau livre, u n de ces livres que l'on ne laisse qu'avec la pensée d'y\nrevenir souvent. U n livre où quelqu'un parle de l'art, qui est n o n u n théo-\nricien ou un esthète, mais u n grand artiste; un livre qui n'est p a s fait de\npréceptes, mais d'expérience, et où la leçon, pour être simple, cordiale,\nsouriante, n ' e n est pas moins magistrale.\n   Rodin parle dans son atelier, en travaillant ou en se reposant, devant les\nantiques d u Louvre ou dans son jardin, et son interlocuteur, qui a formé ce\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": "660                                  DURENDAL\n\n\n\nrecueil, excelle par ses objections ou ses r e m a r q u e s à fournir matière au\nmaître ou à lui donner occasion d'épuiser complètement le thème de\nréflexions où il s'est lui-même engagé.\n   Il y a à admirer à toutes les pages de ce livre. T o u s les sujets qui se pro-\nposent à lui, la nature, le modelé, le dessin, etc., R o d i n les a b o r d e avec une\nsûreté et u n e clarté qui enchantent. T o u t e la force saine de son art est\nnécessairement dans sa pensée, et c'est u n e joie émouvante que de l'entendre\nexprimer celle-ci devant ses p r o p r e s œuvres ou devant celles de ces maîtres\ndu passé auxquels il a voué une vénération            filiale.     ARNOLD GOFFIN.\n\n\nMatériaux pour servir à l'histoire de la dentelle en Bel-\n   g i q u e . Deuxième série : Dentelles anciennes des Musées royaux des arts décoratifs\n   et industriels à Bruxelles, par M. L . VAN OVERLOOP, conservateur en chef des\n   Musées du C i n q u a n t e n a i r e . — (Bruxelles, librairie d'art et d'histoire\n   Van Oest.)\n   On connaît les savantes études que M. Van Overloop, l'éminent conser-\nvateur en chef des Musées du Cinquantenaire, a déjà consacrées à l'hisloire\nde la dentelle en Belgique et l'activité avec laquelle il s'est associé aux initia-\ntives qui s'étaient d o n n é pour but de rendre à cet art délicat le lustre et la\nprospérité qu'il avait autrefois d a n s nos provinces.\n   L a nouvelle publication de M. Van Overloop contribuera à la fois à entre-\ntenir l'admiration des travaux des ouvriers du passé et à stimuler l'émulation\nde ceux de nos j o u r s . Il n'est pas possible de feuilleter sans ressentir la plus\nvive admiration l'ouvrage, édité par M. Van Oest avec un luxe et une per-\nfection tout à fait artistiques, qu'il offre au public. Les soixante planches,\nde l'exécution la plus fine, qui en composent les trois premiers fascicules,\nreproduisent les plus belles pièces de la riche collection du Cinquantenaire,\npour la p l u p a r t des chefs-d'œuvre en dentelle de Bruxelles des XVIIe et\nXVIIIe siècles, au sujet de chacun desquels l'auteur produit dans une brève\nnotice tous les renseignements propres à en faire apprécier la beauté et\nconnaître la t e c h n i q u e . E n somme, un véritable m o n u m e n t consacré à la\ngloire d'une de nos plus brillantes industries d'art.                           A. G.\n\n\nLa peinture en Belgique : Les primitifs flamands, fasc. X :\n   Lancelot Blondcel ; Pierre Coecke; Corneille et Jean Metzys; Marinus van Romers-\n   waele; Jan Mandyn.\n   Nous n o u s bornons à mentionner, pour le moment, l'apparition de ces\nfascicules des publications en cours de l'actif éditeur Van Oest. Notons\naussi, parmi les ouvrages livrés récemment au public par le même éditeur, la\nmagnifique reproduction en héliogravure des feuillets, conservés dans la\ncollection du prince T r i v u l z i o , à Milan, des Très belles Heures du Duc de Berry,\ndont le surplus, a été, c o m m e on sait, détruit d a n s l'incendie de la biblio-\nthèque de T u r i n . Ces reproductions qui feront sensation sont précédées d'une\nétude de M. Georges H . de Loo (Hulin), propre à apporter des lumières\nnouvelles sur les origines de la peinture flamande du XVe siècle.               A. G.\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": "                                 NOTULES\n   Le jury de l'Exposition de Charleroi a décerné le G r a n d P r i x à l'École\nde M é t i e r s d'art d e l ' A b b a y e d e M a r e d s o u s . Nous offrons nos plus vives\nfélicitations aux moines bénédictins de Maredsous et spécialement à dom\nSébastien Braun et à dom Paschal, directeurs de l'école.\n                                            *   *\n   Notre distingué et sympathique Ministre des Sciences et des Arts vient de\nchoisir comme secrétaire général M. de la Vallée Poussin, un érudit, amateur\nd'art très e n t e n d u , à qui vont toutes nos sympathies. La rédaction de Durendal\nlui offre ses plus cordiales félicitations.\n                                             *.\n                                            * *\n   L E S CONCOURS DE LA S O C I É T É HOLLANDAISE-BELGE DES AMIS DE LA MÉDAILLE\nD'ART. — Conformément aux articles I I I et XVI de ses statuts, la Société\nhollandaise-belge des amis de la médaille d'art organise tous les trois ans un\nconcours entre les artistes sculpteurs et médailleurs belges et hollandais âgés\nde moins de 30 ans.\n    Le premier concours eut lieu en 1903. Il ne fut guère brillant. Deux\nartistes seulement y prirent part et aucun prix ne fut décerné. M. W e r n e r ,\nd'Amsterdam, reçut à titre d'encouragement une prime de 200 francs et\nM. J o u r d a i n , de Bruxelles, une somme de 100 francs.\n    Le deuxième concours (1906) fut plus important puisqu'il comprenait cinq\nprojets. L e premier prix fut partagé entre M. Werner, d'Amsterdam, et\nM. Le Croart, de Bruxelles.\n    Le troisième concours qui eut lieu deux ans après obtint un réel succès,\ncar quatorze artistes envoyèrent quinze projets de médailles. Le premier prix\nfut décerné, à l'unanimité, par le j u r y à M. P a u l W e r n e r et le deuxième fut\npartagé entre M M . Le Croart, H e n r i Steppée et Eugène De Bremaecker.\n    Le quatrième concours qui vient de prendre fin le 15 septembre dernier\n n'a pas été moins brillant, car seize projets ont été soumis au jury réuni à\n La H a y e le 29 septembre sous la présidence de M. Alphonse de W i t t e . L e\n premier prix a été octroyé à M. Louis De Smeth, de Bruxelles, dont\n l'œuvre fut u n e vraie révélation; aussi le jury chargea-t-il son secrétaire\n M. Emile De Breyne, de faire parvenir à l'artiste ses plus vives félicitations.\n Le deuxième prix échu à M. Pierre T h e u n i s , de Bruxelles, et le troisième, en\n partage, à M. P a u l Wissaert, de Bruxelles, et E d g a r Joris, d'Anvers.\n     Le thème imposé était : la Musique.\n     La plaquette de M . De Smeth sera encore frappée cette année pour les\n membres de la Société.\n     Il y a lieu de féliciter la Société hollandaise-belge de ses efforts pour encou-\n rager l'art de la médaille et des sacrifices de plus en plus grands qu'elle\n s'impose d a n s ce but. C'est ainsi que les membres qui ne recevaient au\n début q u ' u n e médaille par an et un peu plus tard deux en reçoivent actuel-\n  lement trois et que le n o m b r e des prix à accorder aux lauréats des concours\n  a suivi la m ê m e proportion.\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": " 662                              DURENDAL\n\n\n\n   CONCERTS YSAYE. — L'Administration des Concerts Ysaye vient de faire\n paraître le plan artistique des concerts qu'elle organisera au cours de la saison\n prochaine, au théâtre de l'Alhambra.\n   Les solistes engagés sont : M lle Maud Fay, cantatrice de la Cour royale de\n Bavière; MM. Emil Sauer et Cari Friedberg, pianistes; MM. Eugène Ysaye,\n Fritz Kreisler et Lucien Capet, violonistes; M. Pablo Casais, violoncelliste.\n   Comme chefs d'orchestre : M. Fritz Steinbach, directeur des Concerts du\nGürzenich, de Cologne; M. Karl Panzner, chef d'orchestre des Festivals\nrhénans et du « Städtisches orchester » de Dusseldorf; M. Max Schillings,\nchef d'orchestre du Théâtre royal de la Cour, de Stuttgart; M. Joseph Las-\nsalle, chef d'orchestre du « Tonkiinstler orchester » de Munich; M. Eugène\nYsaye et Théo Ysaye.\n   Parmi les nouveautés annoncées figurent la Symphonie alpestre de R. Strauss,\nla symphonie n° 2 de T h . Ysaye, Ibéria de Debussy, une suite burlesque de\nA. Dupuis, ainsi que des poèmes symphoniques de Max Schillings, Sciiabine\net Fr. Rasse.\n   Billets et abonnements chez les éditeurs Breitkopf et Haertel, 60, rue\nCoudenberg.\n                                       * *\n  QUATRE CONCERTS CLASSIQUES se donneront à 8 h. 1/2 du soir à la salle\nde la Grande-Harmonie, avec le concours d'artistes de tout premier ordre\naux dates ci-après : Premier concert, 23 novembre : Fritz Kreisler, violoniste.\nDeuxième concert, 15 décembre : Jacques Thibaud, violoniste. Troisième\nconcert, 23 janvier 1912 : Quatuor Seveik. Quatrième concert, 12 mars :\nSuzanne Godenne, pianiste. On s'abonne chez Schott, 28, Coudenberg.\nTéléphone 1172. Les programmes seront adressés aux abonnés.\n                                             *\n                                         *       *\n  INSTITUT DES HAUTES ÉTUDES. M. Jahan donnera un cours de diction tous les\nlundis à 8 h. 1/2 du soir à partir du 30 octobre. Le professeur Sigogne, de\nLiége, donnera quatre conférences sur l'art oratoire, l'éloquence et la\ntragédie les vendredis à 4 h. 1/2 à partir du 3 novembre. (Inscriptions pour\nles cours, 35, rue Souveraine.)\n                                         *\n                                     *       *\n  Le Passant, c'est le titre d'une gazette hebdomadaire fantaisiste qui\nparaîtra prochainement et qui commentera l'actualité belge sous les rubriques:\nLa Semaine, Le Calendrier, Rue de la Loi, Au Pays des Mentons Bleus,\nLes Quatre z'Arts, Robins et Chats-Fourrés, Escholiers et Magisters, Le\nCoin du Muscle, etc.\n  Chaque numéro contiendra, en outre, une œuvre — poème, conte ou\nfantaisie humoristique — d'écrivains tels que : Emile Verhaeren, Louis\nDelattre, Max Elskamp, Horace Van Offel, Isi Collin, Grégoire Le Roy,\nMaurice des Ombiaux, Laurent Tailhade, Jehan Rictus, etc.\n  Des dessins en noir et e n couleurs signés A. Blandin, A. Donnay,\nG. Lemmen, Navez, A. Oleffe, Paerels, Swyncop, C. Van Offel, Wage-\nmans, etc., etc.\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": "                                    NOTULES                                   663\n\n\n  Le numéro se vendra 15 centimes. Abonnement 7 fr. 50. Rédaction et\nadministration, 40, galerie du Commerce, Bruxelles.\n                                           *\n                                       *       *\n  COMITÉ DE DÉFENSE DE LA FAGNE A VERVIERS.\n  But. Constitution d'une réserve nationale intangible à la Baraque-Michel,\nenglobant la Fagne sur le territoire de l'État, de Jalhay et de Sart, afin de\nconserver intactes les réserves d'eau de la Gileppe, de la Helle, de la Sœr,\nde la Statte et de la H o ë g n e ; de sauver de la destruction la flore et la faune\nglaciaires; d'empêcher que l'on dénature le site pittoresque et sauvage en y\nplantant des résineux, en tentant de lui donner une destination agricole ou\nen y élevant des constructions. — Moyens. Conférences, articles de revues et\nde journaux, circulaires, pétitions aux pouvoirs publics, excursions. —\nCotisation. 1 franc par an. (Prière d'envoyer les souscriptions par bon postal.)\n— Assemblée générale le jeudi 26 octobre 1911, à 8 h. 3/4, Café des Neuf Provinces.\n(Adresser les adhésions à M. Albert Bonjean, rue du Palais, 124, à\nVerviers.)\n                                       *       *\n   Un comité a pris l'initiative d'une manifestation de sympathie en l'honneur\nde notre collaborateur M. Jules Destrée, aux efforts persévérants de qui sont\ndus la magnifique Exposition des Arts anciens du Hainaut, la belle ordon-\nnance du Salon d'art moderne de Charleroi, le succès des conférences et\nauditions du Palais des Beaux-Arts, etc. Le montant des souscriptions\n(celles-ci sont reçues par M. Auguste Biernaux, avocat, à Jumet) sera\nconsacré à l'achat d'une œuvre d'art et à. la frappe d'une médaille, dont\nl'exécution a été confiée au statuaire A. Bonnetain. La manifestation est\nfixée au 1er novembre.\n                                        *\n\n   Le premier Grand Prix de Rome (concours musical) a été décerné à\nl'unanimité à M. Léopold Samuel, de Bruxelles, élève de M. Tinel. Le\nlauréat, qui a 28 ans, est le fils de M. Edouard Samuel, professeur d'har-\nmonie pratique au Conservatoire et compositeur apprécié.\n   Le premier Second Prix a été attribué à M. Alfred Mahy, de Bruxelles,\nélève de M. Tinel également. Le deuxième Second Prix est échu à M. Van\nHoof, d'Anvers, élève de M. Jan Blockx. Des rappels de mention honorable\nsont décernés à MM. Sarly, de Tirlemont, et Brusselman, de Bruxelles.\n                                           *\n\n  Accusé de réception :\n   ARTS : Les Primitifs flamands, par FIERENS-GEVAERT. Fascicule X I ,\nillustré (Bruxelles, Van Oest). — Matériaux pour servir à l'histoire de la dentelle\nenBelgique, par VAN OVERLOOP, 2 e série, illustré (idem). — Album historique de\nla Belgique, par H . VANDERLINDEN et H. OBRIEN, illustré, fascicule VIII\n(idem). — Giovan-Antonio Bazzi, dit le Sodoma, par L . GIELLY, illustré (Collec-\n"}, {"page_pdf": 751, "texte": "664                                 DURENDAL\n\n\ntion les Maîtres de Tart, Paris, Plon). — Dresde, par G. SERVIÈRES, illustré\n(Collection Villes d'art célèbres, Paris, Laurens). — Le château d'Anet, par\nALPH. RONSE. — Le mont Saint-Michel, par C H . BESNARD. — La cathédrale de\nLyon, par LUCIEN BÉGALE, 3 vol. illustrés (Collection Monographies des\ngrands édifices de France, Paris, Laurens).\n  H I S T O I R E : Histoire de Belgique,   par H , PIRENNE, t. IV (Bruxelles,\nLamertin).\n  L I T T É R A T U R E : Les meilleures pages d'AuGUSTIN THIERRY, Introduction\nde P. VINCENT (Tourcoing, Duvivier). — Histoire de la littérature italienne, par\nG. FINZI, trad. de M m e THIERARD BAUDRILLART, préface de H. COCHIN (Paris,\nPerrin). — François Coppée, conférence de ALBERT DE BERSAUCOURT (Aubin\nLigugé). — Le futurisme, par F . MARINETTI (Paris, Sansot).\n   P O È M E S : Babel : Etudes dramatiques d'ADOLPHE MONY, t. V (Paris,\nPlon). — La mer, par PIERRE BROODCOORENS (Bruxelles, Larcier). — Esquisse\npoétique, par L. MOREL (Paris, Plon). — La couronne des soirs, par GRÉGOIRE\nL E ROY (Bruxelles, Lamertin). — Chansons de mer et d'outre-mer, par DANIEL\nTHALY (La Phalange, Paris.)\n   R O M A N S : Le moulin sur la Soufroide, par MARGUERITE REGNAUD (Paris,\n Grasset). — M. des Lourdines, par ALPH. DE CHATEAUBRIANT (idem). — Le\nsortilège, par HÉLÈNE VACARESCO (Paris, Plon). — Hugues Capet, par ANTOINE\nBAUMANN (Paris, Perrin). — Ames d'Occident, par ANATOLE L E BRAZ (Paris,\nCalmann-Lévy). — Etreintes, par FERNAND NAVAUX (Bruxelles, Lamberty).\n  R E L I G I O N : Miroir de la perfection, du bienheureux François d'Assise, par le\nFRÈRE LÉON, trad. de PAUL BUDRY (Paris, P l o n ) . — Le bouddhisme primitif\npar ALFRED ROUSSEL (Paris, Téqui). — La foi catholique et les faits, par\nJ. JOOSTENS (Librairie de l'action catholique, Bruxelles).\n  VOYAGES : La blessure mal fermée. Notes d'un voyageur en Alsace-Lor-\nraine, par GEORGES DUCROCQ (Paris, Plon). — A travers le nouveau monde.\nEtats-Unis et Canada. Notes d'un touriste, par le docteur MŒLLER (Bruxelles,\nGoemaere). — Un hiver aux Lofoden, par E . PIERS (Bruxelles, Larcier).\n"}, {"page_pdf": 752, "texte": ""}, {"page_pdf": 753, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 10, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1911-10", "signet_source": "Dix-huitième année - N°10 - Octobre 1911 (?)", "preuve": "Pas de couverture. Indices internes : Critique des critiques datée « Mansourah (Égypte), 12 octobre » ; Notules annonce le quatrième concours de la Société des amis de la médaille d’art clos le 15 septembre (jury du 29 septembre), le Grand Prix de Rome, des cours à partir du 30 octobre, une assemblée le 26 octobre 1911 et la manifestation en l’honneur de Jules Destrée fixée au 1er novembre ; concerts annoncés au 23 novembre. Numéro d’octobre 1911 cohérent avec le signet.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}