{"numero_id": "ulb-durendal-1911-livraison12", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 729, "page_fin": 730, "titre_corps": "Le Retour", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "FRANZ ANSEL.", "ancre_debut": "Le Retour  Aux flancs de la vallée o", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 836, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1314, "texte": "Le Retour\n\nAux flancs de la vallée où ton fleuve s'étale,\nMêlant aux arbres verts tes combles étages,\nTu ris comme autrefois, ô ma ville natale,\n         Dans ta ceinture de vergers.\n\nRien en toi n'a changé : tandis que je m'approche,\nTe rapportant un cœur que l'exil fit amer,\nJ'entends monter vers moi le même appel de cloche\n         Et je respire le même air.\n\nVoici le vieux jardin plein d'ombre parfumée,\nOù j'écoutais sonner l'angelus dans l'azur;\nVoici les bois où la première bien-aimée\n         M'enivrait d'un amour si pur.\n\nVoici, perdue au loin dans la houle confuse\nDes toits bleus dont l'ardoise est d'or sous le couchant,\nLa maison si paisible et si claire, où la Muse\n         Vint me dicter son premier chant.\n\nEt par delà les murs, voici la plaine immense\nOù mon père, en marchant, formait mon jeune        esprit,\nPareil au laboureur qui jette la semence\n        Au champ où son pas reste inscrit.\n\nO cloches de cristal qui me berçaient  naguère!\nO baisers innocents, fleurs suaves des bois!\nO doux rêves de gloire! ô grave et tendre père\n         Dont je n'entendrai plus la voix!...\n\nDans la ville où mes pas ont voulu redescendre,\nNul ne m'accueille plus de tous ceux que j'aimais ;\nEt je sens que les morts ont empli de leur cendre\n         Mon cœur nostalgique à jamais.\n"}, {"page_pdf": 837, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1208, "texte": "730                         DURENDAL\n\n\n       Je n'éveille plus même, aux chemins que je foule,\n       Un lointain souvenir de mon passé d'amour :\n       Etranger dans ma ville et seul parmi la foule,\n                 Personne n'attend mon retour.\n\n       Ces lieux que je croyais tout pleins de ma jeunesse,\n       J'y cherche en vain un arbre, une pierre, un ami\n       Qui me nomme au passage et qui me reconnaisse :\n                Nul lïa parlé, rien n'a frémi...\n\n       O cité que l'on dit maternelle entre toutes\n       Et que nul de tes fils n'oublia, se peut-il\n       Que plus rien ne s'émeuve en toi, quand tu    m'écoutes\n                Revenir du fond de l'exil?\n\n       Mes pieds errent en vain sur ton pavé sonore :\n       Toi qui tremblais d'amour au seul bruit de mes pas,\n       Tu ne vois plus en moi qu'un passant qu'on ignore,\n                Et mon deuil ne te trouble pas.\n\n       Hélas ! dix ans d'absence et de tristesse amère\n       Ont-ils donc pu changer ton enfant à ce point\n       Que, l'entendant pleurer sur ton cœur, ô ma mère!\n                Tu ne t'en ressouviennes     point?\n\n                                                      FRANZ ANSEL.\n Liége, septembre 1911.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 731, "page_fin": 737, "titre_corps": "Le Crime de Luxhoven", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "FIRMIN VAN DEN BOSCH.", "ancre_debut": "Le Crime de Luxhoven                                         III                    A DRAKDAM,   les dimanc", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 838, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1837, "texte": "Le Crime de Luxhoven\n\n                                       III\n\n                  A DRAKDAM,   les dimanches et jours de fête, le\n                 président du tribunal et M m e Belloy recevaient,\n                 à Pheure du thé, les magistrats et leurs dames,\n                 ainsi que quelques rares notables de la petite\n                 ville.\n                     Cet après-midi de Noël, lorsque le juge Blank\n                 pénétra dans le hall spacieux, si originalement\narrangé, qui servait à la fois de bureau et de salon, les dames\ngroupées en cercle potinaient avec vivacité, et de temps à autre\nla voix douce de M me Belloy — car « la Présidente » était toute\ncharité — atténuait d'indulgence ce que les propos pouvaient\navoir de légèrement diffamatoire.\n   A quelques pas de là, assis dans un fauteuil, le vieux notaire\nP o m m é promenait avec complaisance un œil, humide derrière\nle monocle, sur ce groupement harmonieux de chairs et de soies\nque la lumière d'une grande lampe à abat-jour rouge frôlait de\nreflets rosés. D ' u n e main, il ramenait obstinément vers les\ntempes de rares cheveux luisants, tandis que, de l'autre, il offrait\nà son odorat l'arome d'un cigare... « L e marcheur au repos! »\nchuchota à mi-voix la petite M m e Van Laer, dont le libre esprit\ngavroche courait volontiers après Je mot et l'attrapait parfois.\n   Près de. la bibliothèque, le juge Van Laer, gros, joufflu,\nbedonnant sous un gilet mauve et or, d'un mauvais goût\nsomptueux, expliquait à son collègue Jans, à grands éclats de\nvoix, une théorie nouvelle sur la déchéance paternelle que,\ndisait-il, « il allait imposer au tribunal ». Son interlocuteur,\ntout en caressant machinalement ses favoris de lord, lui\nobjecta, avec un flegme souverain, la jurisprudence de la Cour\n\n (1) Voir les numéros d'octobre et novembre.\n"}, {"page_pdf": 839, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2443, "texte": "732                            DURENDAL\n\n\n de Cassation. « O h ! je sais, répondit Van L a e r sur un ton\n impératif, mais cette jurisprudence change; elle a changé; elle\nchangera encore... J'en ai découvert, des variations... des\nvariations aussi nombreuses... — « Oue les variations des\néglises protestantes dans Bossuet » — interrompit le juge\n Blank qui les abordait en ce m o m e n t . « Bossuet ? connais pas ! »\nrépliqua sèchement Van Laer, et il mit, dans ce mot, tout le\nmépris qu'il professait pour ce que, dans son exclusivisme de\njuriste, il appelait les « stupidités littéraires ».\n   Dans l'angle opposé de la pièce, Gisèle écoutait, avec une\nattention amusée, les explications que lui donnait le Président\nBelloy, en lui montrant, une à une, de menues reproductions\nen granit de momies égyptiennes. L e président Belloy était\nun égyptologue passionné; p e n d a n t vingt ans, il cultiva le\nrêve obstiné de finir sa carrière de magistrat en E g y p t e ; les\ncirconstances se mirent toujours en travers de ses projets; et, à\nprésent, il se consolait de ses désillusions en s'entourant des\ntémoignages divers de la vie lointaine qu'il aurait voulu vivre.\n   — Alors, monsieur le président, interrogeait Gisèle, en se\npenchant curieusement vers les statuettes vert-de-gris, les an-\nciens, dites-vous, emplissaient leurs t o m b e s de ces petites\nchoses-là?\n   — C o m m e de garanties de survie!... L ' i m m o r t a l i t é , pour\neux, était subordonnée à la conservation de leurs restes; cela\nvous explique l'embaumement; et, à défaut de leurs restes, leur\nphilosophie se contentait de ces petits simulacres de morts dans\nde petits simulacres de sarcophages... Des jouets funéraires!...\n   — Mort, anéantissement, m u r m u r a Gisèle ; et un frisson la\nsecoua toute, sous la frivole et élégante a r m a t u r e de sa robe rose.\n   M. Belloy lui prit paternellement la main : « Vous êtes à\nl'âge, mademoiselle, dit-il avec une gravité douce, où l'on\nredoute la mort; je suis à l'âge où on l'attend... »\n   L a voix glapissante de M m e Van L a e r s'éleva : « Président,\nil me faudrait un livre, un livre gai, qui me prépare au carême. »\n   — Ou qui le légitime, grommela du fond de son fauteuil le\nnotaire P o m m é .\n   M m e Van Laer se retourna vivement sur lui.\n   — T i e n s , vous ne dormez pas, vous... Cela convient pour-\ntant à un chaperon! Il est vrai que votre rôle n'a pas com-\nmencé... Où donc est le substitut?\n"}, {"page_pdf": 840, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2230, "texte": "                     LE CRIME   DE   LUXHOVEN                   733\n\n\n    Et en lançant ces derniers mots, la petite femme, après un\n  regard circulaire, fixa sur Gisèle un œil plus ironique que\n  bienveillant.\n    Rougissante et vexée, la jeune fille se détourna; pour\n prendre contenance, elle se pencha vers un album ouvert sur la\n table.\n    Une main se posa délicatement sur son bras, et à mi-voix,\n d'un ton très doux, Blank lui glissa : « Albert Prévost sera là\n dans un instant; il rédige, sur le crime d'hier, le rapport\n au procureur général... »\n    Gisèle entendit dans ces paroles une répétition de l'allusion\n lancée par Mme Van Laer; sa sensibilité faillit se cabrer, mais\n le regard franc et affectueux du juge la calma; et elle se réfugia\n dans un dérivatif :\n    — Ah! oui, ce crime... Racontez-moi donc, demanda-t-elle,\n avec un détachement apparent.\n    — Bouclé! répondit hâtivement Blank; le meurtrier est\narrêté; on l'a déniché dans le foin du grenier; quant à la\nvictime, elle s'en tirera; le docteur Niel est en train de\n lui retaper le crâne.\n    — Et le motif du drame? insista Gisèle...\n    — Excusez, mademoiselle, proféra Blank avec une solennité\nfeinte, mais l'histoire n'est point pour jeunes filles.\n    — Quel dommage!\n    Et, l'instinct de la femme reconquérant Gisèle, elle ajouta\navec une conviction presque exaltée: «J'aime tant ces histoires-là,\nces histoires de justice, où le mystère et la vie s'entremêlent! »\n    Blank, devant cette sincérité frémissante, crut l'instant\npropice à une offensive.\n    — Eh bien, Gisèle, plus tard, un jour prochain peut-être\n— et le juge parlait avec une lenteur calculée — vous aurez\nle droit d'interroger et de savoir... Et quelqu'un aura le devoir\nde vous répondre, si ce quelqu'un est magistrat, s'il est juge ou\nsubstitut, si, par exemple, Albert Prévost...\n    La jeune fille s'était raidie; elle froissa nerveusement l'éven-\ntail qu'elle tenait à la main; et, la voix étranglée, elle cria\nsourdement à Blank : « Taisez-vous, monsieur, je vous défends !.. »\nMais, à nouveau, les yeux du juge et leur loyale tendresse lui\ndispensèrent l'apaisement; et, adoucie, plaintive, suppliante, elle\nreprit : « j e vous en prie, mon brave Blank, soyez bon, ne\n"}, {"page_pdf": 841, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2385, "texte": "734                               DURENDAL\n\n\n\nvous moquez pas de m o i . . . comme les autres, comme cette\n perruche là-bas! » E t , du bout de l'éventail, elle montrait la\n petite M m e Van Laer, parlant à l'oreille de sa voisine, tandis\nque ses yeux noirs s'obstinaient malicieusement sur Gisèle.\n     Après un silence, Blank d e m a n d a : « Voulez-vous, Gisèle,\nque nous causions? » E t , sans attendre la réponse, il entraîna la\nj e u n e fille vers le divan oriental, placé savamment en recul\nd'une lumière trop vive. L a nature et l'importance de l'entre-\n tien entre le juge et la jeune fille n'avaient pas échappé à la\n finesse de M m e Belloy; sous prétexte d'un quart d'heure de\n musique, elle entraîna les dames vers la véranda voisine; le\nprésident, de son côté, installait ses collègues pour un bridge.\n     Van Laer, de loin, interpella Blank :\n     — Vous ne faites pas le cinquième?\n     — Non, je flirte...\n     A présent, assis à côté de Gisèle, tenant entre ses rudes\n mains la main fine de la jeune fille, Blank parlait avec une\ncordialité graduellement plus émue :\n     — Gisèle, m a petite Gisèle, — permettez-moi de vous appeler\nainsi — j'ai été p e n d a n t trente ans, et j u s q u ' a u dernier jour, l'ami\nde votre père. Votre m a m a n , votre jolie m a m a n , fut ma première\ndanseuse. E n vous, son vivant portrait, j ' a i m e à sourire aux\npremiers émois délicieux de mon adolescence. E t vous-même,\n Gisèle, toi-même, m a petite Gisèle, je t'ai vue grandir. Souvent,\ndans la vieille maison blanche, le long de l'eau, je t'ai prise\nsur mes genoux; et tes menottes potelées fourrageaient dans ma\n b a r b e . . . « Encore une histoire, monsieur B l a n k ! . . . » T e rap-\n pelles-tu ?\n     T o u t e frissonnante, d'une voix douce et lointaine comme les\nsouvenirs évoqués, la jeune fille répondit : « Si je me rap-\n pelle! »\n     E t Blank continua : « P u i s la mort vint... Si ton père et ta\n mère étaient là, encore, près de toi, Gisèle, tu leur confierais le\ntrouble de ton cœur. Laisse-moi te dire ce qu'ils te conseille-\n raient. Ils te diraient... »\n     Mais Blank s'était arrêté : des yeux de la jeune fille, deux\n larmes glissaient sur l'éclat purpurin des joues; le juge, à son\n tour, sentit s'humecter ses paupières et c'est d'une voix mal\n assurée qu'il reprit :\n     « Ils te diraient, ton père aimé et ta t e n d r e mère : Gisèle,\n"}, {"page_pdf": 842, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2227, "texte": "                     LE CRIME DE    LUXHOVEN                   735\n\nil faut savoir regarder la vie en face; sur le chemin où marche\nta jeunesse, si Dieu place un jeune homme au regard clair, qui\nait de la vaillance et du cœur, ne détourne ni tes yeux ni ta\nmain; accepte de partager avec lui l'allégresse des heures\nblanches et le poids des heures noires; dans ce monde, où tout,\nest relatif, cela s'appelle la part du bonheur. Et voilà un passant\nqu'on ne croise pas deux fois sur sa route ! »\n   A mesure que le juge parlait, Gisèle sentait une délicieuse\nivresse lui envahir l'être; toutes les aspirations vagues de sa\njeunesse, tous les songes cueillis aux parterres des livres aimés,\ntous les désirs éclos sous la rosée des effluves musicaux, se pré-\ncisèrent en une image et se fixèrent en une silhouette. Là,\ndevant sa pensée, sur le fond chatoyant d'arabesques que for-\nmaient les vieux tapis orientaux, garnissant les murs du salon\ndu président Belloy, elle vit Albert Prévost. L'élégance du\nprofil, la décision du geste, la caresse humide des yeux, la cha-\nleur prenante de la voix et une psychologie qui cherchait son\néquilibre entre le rêve et l'action, en tout cela, Gisèle se complut\nindiciblement comme en un idéal prenant soudainement\ncorps : la jeune fille se connut elle-même et elle reconnut\nl'amour.\n    Elle s'inclina vers Blank et, timide, à mi-voix, demanda :\n    — Mais lui?... Mais Albert?...\n    — O h ! le « petit », je m'en charge, répondit allègrement\n Blank.\n    P a l p i t a n t e , la jeune fille insista :\n    — L u i avez-vous parlé?\n    — Mieux que cela, je l'ai observé. Ah! ma petite Gisèle, ce\n n'est pas en vain que depuis vingt ans, je triture la pâte\nhumaine. Laisse-moi faire. Laisse-moi faire! Avant une heure\n d'ici...\n    Un coup de sonnette vibra :\n    — L e voilà, s'exclama Blank. Et il ajouta joyeusement : A\n nous deux, mon « petit ».\n    Gisèle se serra nerveusement contre le juge : « J'ai peur,\n murmura-t-elle angoissée, j ' a i peur...»\n    Le juge lui tapota familièrement sur la joue : « L a peur du\n bonheur, dit-il, cela passera! »\n    De la véranda voisine, des exclamations s'élevaient, où domi-\n nait le fifre aigu et railleur de la petite M m e Van Laer : « Quel\n"}, {"page_pdf": 843, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "736                         DURENDAL\n\n\n\nretard! mon cher substitut. Passez donc vite ici à côté; on piafie\nd'impatience après vous ! »\n   Albert Prévost entra au salon ; son œil inquiet ne découvrit\npas d'abord Gisèle, dans le coin d'ombre où elle s'était réfugiée\navec Blank; dès qu'il l'eut aperçue, il s'empressa vers elle :\n« Veuillez excuser, mademoiselle... » Et il portait galamment\nà ses lèvres la main qu'elle lui tendait. Mais cette main, il la\nsentit entre la sienne, toute frémissante d'émoi; le jeune\nhomme regarda la jeune fille et, sous ce regard, Gisèle chavira\nde tout l'être dans un trouble infini; Albert se tourna vers\nBlank; le juge aussi avait perdu contenance; et le jeune\nhomme alors demeura interloqué, muet, anxieux, dans le sen-\ntiment obscur que quelque chose venait de se passer qui serait\ndécisif pour sa destinée.\n   Blank brusqua la situation et, presque bourru :\n   — Tous mes regrets, mon petit, dit-il; mais vous n'avez fait\nici qu'une halte. Je vous attendais pour vous emmener. Affaire\nurgente! Nous devons causer. Allez réendosser votre pardessus,\npendant que je conduis mademoiselle chez ces dames.\n   Le juge avait parlé avec une hâte si impérative que la gène\ndu jeune homme s'en accrut à mesure; il n'osait plus lever les\nyeux sur Gisèle; il chercha des paroles, n'en trouva pas et\nmarcha vers la porte, machinalement, comme dans un rêve.\n   Blank offrit le bras à la jeune fille : « Gisèle, lui murmura-\nt-il avec une paternelle douceur, soyez forte, voici le bonheur\nqui vient. » Gisèle, de toute sa volonté juvénile, refoula son\némotion; lorsqu'elle rejoignit les dames, sa figure avait repris\nson joli et calme aspect coutumier; mais, au fond d'elle-même,\nchantaient tous les hosannas de l'amour.\n   Quand le juge la salua, elle lui glissa un « merci » où\npalpitait de gratitude son âme triomphante.\n   Au contact de la bise glaciale du dehors, Albert Prévost reprit\nconscience de lui-même.\n   — Eh bien? demanda-t-il, anxieux, à Blank.\n   — Pressons le pas! répondit évasivement celui-ci.\n    Mais le jeune homme insista :\n    — Affaire urgente, avez-vous dit?\n    — Oui, affaire urgente. Rien de grave, d'ailleurs : une lettre\nà envoyer tout de suite. Chez moi, tu sauras...\n   Albert marcha silencieux, abîmé dans ses réflexions : l'image\n"}, {"page_pdf": 844, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1691, "texte": "                    LE CRIME DE LUXHOVEN                      737\n\n\nde Gisèle se leva dans son esprit; il pressentait qu'elle était\nmêlée à la trame mystérieuse, ourdie autour de lui par les\nparoles énigmatiques de Blank, mais en quel sens, à quel\ntitre?\n   Arrivé dans le bureau du juge, celui-ci alluma le gaz, jeta sa\npelisse sur une chaise, ferma la porte et désigna au substitut\nson fauteuil de travail :\n   — Asseyez-vous là, jeune homme, voici du papier, une enve-\nloppe, une plume. Ecrivez. Vous y êtes?\n   — Oui, répondit Albert, de plus en plus intrigué.\n   Blank, les mains derrière le dos, fit un tour de la chambre,\npuis il dicta solennellement : « Mon cher Papa. »\n   Interdit, Albert le regarda : « Mon cher Papa? » demanda-\nt-il.\n   Le juge éclata : « Ah! ça, tu n'as pas compris encore? Finis-\nsons-en. Rédige cela comme tu voudras. J'ai si peu, moi, l'ha-\nbitude de cette littérature-là! Il s'agit de dire à ton père qu'il\nvienne le plus tôt possible demander, pour toi, au notaire\nP o m m é , la main de Gisèle. »\n   L a p l u m e s'échappa des mains du jeune homme; sa tète se\nrejeta sur le dossier du fauteuil; il pâlit et rougit tour à tour;\ndes larmes jaillirent de ses paupières; puis, soudain, d'un clan\nvictorieux, il se leva et se jeta dans les bras du juge : « Bon\nBlank! cher Blank!... Comment vous remercier? »\n   L e juge prit entre ses deux mains la tête du jeune homme et,\nles yeux fixés dans les yeux d'Albert, il lui dit, d'une voix que\nl'émotion faisait trembler : \" Me remercier? En étant heureux\net en rendant Gisèle heureuse... Ce sera le salaire du vieux\nmarchand de bonheur! »\n\n                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 738, "page_fin": 739, "titre_corps": "Poème", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "LÉON BOCQUET.", "ancre_debut": "Poème                          A la mémoire d'Amédée Pro", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 845, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1584, "texte": "Poème\n\n                        A la mémoire d'Amédée Prouvost.\n\nComme l'isolement de mon cœur est amer,\nPar cet âpre minuit de grand vent et d'automne\nOù la fatigue accrue accable et rompt ma chair,\nOù l'heure appesantit mon front qu'elle     couronne,\nAinsi que d'un bandeau d'épines et de fer,\nDe l'invisible et dur laurier de l'insomnie !\nO pauvre mort, je songe à vous et je descends\nAu tréfonds de moi-même. Etes-vous là ? Je sens\nMa détresse pareille aux affres d'agonie,\nTandis que je vous cherche et que je vous attends.\n\nJe vous attends et je vous cherche. C'est novembre,\nC'est le mois funéraire et l'an qui va finir\nRend mon cœur plus désert et nu que cette chambre,\nOù j'écoute la voix grave du souvenir.\nSouvenir! cri perdu si faible dans l'orage\nQui s'abat sur la nuit plaintive et mon courage,\nCri d'un oiseau, soudain blessé, déchirant   l'air!\nJ'entends se lamenter les pins noirs et la mer,\nLe bruit qu'ils font emplit mon âme     douloureuse,\nEt l'on dirait qu'autour de mon rêve se creuse\nUn gouffre ténébreux, insondable et divin.\n\nJe ne vous trouve plus mon ami. C'est eu vain\nQue l'angoisse a tenu mes mains sur mon visage\nEt que, sous mes cils joints, j'ai précisé l'image\nDu chemin lumineux dans un clair paysage\nOù, devant le soleil, deux hommes ont chanté.\nUn des passants atteint déjà l'éternité,\nL'autre s'attarde seul au charme      dérisoire\nDes beaux instants évanouis dans la mémoire.\n\nNos espoirs ont cédé sous le fardeau    d'amour,\nL'ivresse du printemps et l'essor de la gloire\nOnt trop vite meurtri notre orgueil. Et le jour\n"}, {"page_pdf": 846, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1568, "texte": "                        POÈME                            739\n\nAu déclin et la route inlassable qui longe\nLes vergers de la terre ont trop vite au désir\nDe nos gestes tendus imposé le mensonge\nDe leurs fruits tentateurs que l'on n'a pu saisir.\nNous voici séparés l'un de l'autre... Ma peine\nAux portes du passé me pousse et me ramène.\n\nProuvost, il me souvient des soirs religieux\nOù tous les deux assis au seuil d'un vieux domaine,\nNous écoutions, l'extase au cœur, la joie aux yeux,\nSous le feuillage obscur d'une branche inclinée\nSurvivre à la lumière éteinte un dernier chant.\nEt la lune montait solennelle au couchant\nVers une étoile pâle et comme abandonnée.\nL'étoile est là pensive encore, à l'horizon,\nMais la branche qui dort au toit de la maison\nJette une ombre de plus sur notre destinée.\n\nVos yeux, mon doux ami, vos yeux fervents sont clos\nA la beauté du crépuscule. Un long silence\nEnvahit le jardin où dure votre absence,\nUn long silence, après d'indicibles sanglots...\n\nLa brume monte. Une âme fuit. La clarté      tombe...\n\nMon ami, je reviens près de vous. J'accomplis\nMon voyage aux confins du songe et de l'oubli,\nVers la paix léthargique et morne de la tombe,\nJe suis celui que l'ombre attire et qui succombe :\nDonnez-moi votre main chaude comme autrefois\nJe vous parle tout bas. Reconnaissez ma voix\nEntre toutes elle est grave, tendre et fidèle;\nDu fond de mon austère ennui, je vous appelle;\nMa frêle barque humaine aborde l'Au-delà;\nLa vie est triste, ami. Je souffre. Etes-vous là?\n\n                                              LÉON BOCQUET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 740, "page_fin": 742, "titre_corps": "Un livre de chez nous", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "FIRMIN VAN DEN BOSCH.", "ancre_debut": "Un livre de chez nous                        (1)                                                         A Henri      Davignon.                 IL fut", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 847, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1983, "texte": "Un livre de chez nous                        (1)\n\n\n\n\n                                                    A Henri      Davignon.\n\n               IL fut un temps, mon cher ami, où on vous appelait\n                     « le jeune et élégant auteur des Croquis de jeunes\n                    filles ». Dieu que cela nous donnait de l'agace-\n                     ment, à notre c a m a r a d e Virrès et à m o i ! Nous\n                     savions bien que vous portiez, en vous, mieux\n                     que la cervelle brillante d'oiseau et le « cœur\n                     i n n o m b r a b l e » qui suffisent à la littérature\n                     m o n d a i n e — et à qui elle suffit... Mais nous\nredoutions pour vous — comme une dangereuse tentation —\nle succès tapageur fait à vos débuts, et ces éloges sans nuances\nque snobs et caillettes savent prodiguer, entre le foie gras et la\nglace, à ceux qu'ils sacrent les historiographes de leurs super-\nficialités psychologiques... E t un j o u r que la Revue mauve vous\noffrait un sachet de louanges pralinées, j'entrevis avec horreur\nque la société vous conviait au rôle du « Monsieur » Gréville de\nl'avenue L o u i s e ! Heureusement vous avez négligé et dédaigné\ncette destinée à triomphes aisés; et la littérature du tennis,\ndevenue depuis la littérature du rolling, en fut pour ses frais de\nflatterie à votre endroit. L e sérieux de votre nature, la solidité\nde votre éducation, la légitime ambition d'être quelqu'un dans\nun milieu, où, généralement, on se contente d'être quelque\nchose, firent de vous un écrivain — d a n s le sens le plus élevé\net, si j'ose dire, le plus apostolique du mot. On vous prédes-\ntinait à écrire pour ne rien dire — et par le Prix de la vie et par\nle Courage d'aimer, vous avez pris bravement contact avec les\nconflits moraux que suscite la vie et vous leur avez donné les\nsolutions que vous dicte cette conscience chrétienne qui est\n\n\n  (1) HENRI DAVIGNON : L'Ardennaise. Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 848, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2379, "texte": "                    UN LIVRE DE CHEZ NOUS                      741\n\nchez vous une forme attachante de la vaillance intellectuelle.\nCes livres, en dépit de certaines maladresses et du brusque\ntournant de telle situation, ceux qui vous aiment, les aimèrent\nbien, pour le robuste talent qu'ils affirmaient et pour la\ndirection grave qu'ils imprimaient à votre vocation d'artiste. Mais\nils espéraient de vous plus et mieux que de marcher dans\nle sillon traditionnaliste de Bourget et de Bordeaux — on peut\nd'ailleurs suivre de pires guides — et que s'affirmât votre\npersonnelle originalité.\n   Une grande chance littéraire vous advint avec un grand\nbonheur intime : l'enfant passionné de l'Ardenne que vous êtes,\nsi réceptif au pittoresque puissant de votre sol et à l'insouciant\nabandon de votre race, découvrit la Flandre, et il la découvrit\ndans les conditions les meilleures pour la comprendre, l'admirer\net la chérir : le visage de la Flandre était pour vous la figure\nde l'amour!\n   Devant cette beauté de la Flandre, si différente de la beauté\nde la W a l l o n i e , vous n'avez pas abdiqué vos enthousiasmes\nnatifs; bien au contraire, d'avoir senti profondément ce\ndualisme dans le diptyque des aspects de notre Belgique, vint\nà l'observateur que vous êtes l'idée que cette divergence de\npaysages devait avoir dans les âmes, d'émouvantes réper-\ncussions : et de l'opposition de deux pittoresques, vous avez fait\nle conflit de deux psychologies!\n   Et ce fut une trouvaille; ce fut cette petite chose inédite, qui\nsuffit à la notoriété d'un écrivain et dont désormais vous\ngarderez le bénéfice : le premier, vous avez deviné que le\nproblème ethnique qui envoûte si lourdement la mentalité de\nnotre pays pouvait, aux mains d'un artiste, devenir un pathé-\ntique problème psychologique : Priska Slotendries et Simon\nMaquinay sont des nouveaux venus dans nos Lettres! L e u r s\nmalentendus d'époux participent aux équivoques qui pèsent sur\nla nationalité belge — et qui risquent de lui être meurtrières si,\ncomme vous l'enseignez, elles ne se dissolvent point dans\nl'amour.\n   J'aurais été étonné, mon cher ami, si la bonne action litté-\nraire qu'est votre récent livre n'eût reçu son salaire immédiat\ndans la joie de revêtir d'une forme adéquate les nobles idées\nque vous avez voulu promouvoir... Il est un vieux mot latin\nbien usé, mais qui a l'avantage de m'épargner de longs\n"}, {"page_pdf": 849, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1391, "texte": "742                           DURENDAL\n\n\n\n développements : Pectus est!... Votre sensibilité a projeté, dans\n votre œuvre, des images inoubliablement frappantes. Du coup,\nvotre style a acquis un relief, une souplesse et une harmonie\nque vos romans antérieurs ne permettaient pas d'espérer de\nsitôt. L a F l a n d r e et la Wallonie vous doivent une égale\ngratitude pour avoir deviné le secret de leur charme divers et\nl'avoir transposé si magnifiquement, avec a u t a n t de tendresse\nque de talent, en beauté littéraire...\n   Puissent vous lire beaucoup de Belges de F l a n d r e et de\nWallonie : à votre contact et à votre exemple, ils puiseront le\ndon bienfaisant de la s y m p a t h i e réciproque qui réduit les anti-\nnomies et adoucit les angles...\n   A nul d'entre eux pourtant, mon cher ami, l'Ardennaise ne\nprocurera la délectation qui fut mienne : le commerce constant\navec les paysages que vous décrivez et avec les êtres qui s'y\nmeuvent, émousse nécessairement un peu l'impression; cette\nimpression, je l'aurai possédée en sa p l é n i t u d e . . . Dans l'am-\nbiance orientale, si merveilleuse mais si dissemblable de toutes\nles chères visions de chez nous, soyez remercié de m'avoir\napporté l'arome doux et fort de la terre natale — et le\npetit myosotis bleu de l'amitié.\n\n                                         FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  Mansourah (Egypte), 25 novembre 1911.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 743, "page_fin": 752, "titre_corps": "Culture et Sports", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "MAURICE HOORNAERT.", "ancre_debut": "Culture et Sports                                     Le meilleur moyen d'être", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 850, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2417, "texte": "Culture et Sports\n                                    Le meilleur moyen d'être revenu de bien des choses,\n                                 c'est de n'y être jamais allé.\n                                                                   M m e ACKERMANN.\n\n\n\n\n                  LE mois d'octobre touchait à sa fin, et cette sereine après-dîner\n                     de dimanche était pensive et mélancolique. Fidèle à une\n                     toute récente résolution, je me rendais à l'un des premiers\n                     matches de la saison quand, au sortir des portes de la ville,\n                     je dépassai un ancien camarade perdu de vue depuis peu de\n                     temps. De son vrai nom il s'appelait Jacques. Comme il\n                     se plaisait à disserter sur toutes choses, nous l'avions sur-\n                     nommé au collège Jacques le philosophe. Il ne fallut qu'une\nvigoureuse poignée de main et quelques vagues politesses pour nous rendre à\nl'un et à l'autre notre franc parler d'autrefois. Je lui demandai où il allait ?\n   — Peut-être jusqu'au village prochain, répondit-il. Je fais de l'exercice, tout\nsimplement, je me dérouille, je me donne du mouvement; cela est salutaire :\nl'esprit comme le corps en ont le bénéfice. Si. Kant n'avait pas poussé tous les\njours sa petite ballade, comme l'affirment ses historiens, qui sait si nous\naurions la « Critique de la Raison pure »! Et eux, où vont-ils?\n   Il désignait du bout de la canne des bandes de promeneurs qui remontaient\nla chaussée, l'air affairé :\n   — Où courent donc ces bourgeois dont la foule à longs flots roule et se pré-\ncipite? Et toi même?\n   — Moi, comme eux, je vais assister à ce grand match de football...\n   — Toi!... Pas possible!\n   — Si!\n   — Oh! poète, toi que nous vénérions comme un rare dilettante, qui pro-\nnonçais des jugements sans appel sur un sonnet, un vase, une statuette, tou-\njours à l'affût d'une forme d'art nouvelle. Quelle dégringolade! Et comment\nest arrivé cet accident?\n   — Il est arrivé précisément par besoin d'impressions et de sensations nou-\nvelles, profondes, vécues.\n   Mon ami ricana :\n   — Des sensations d'art?\n   — Parfaitement. Figure-toi qu'un certain soir j'entendis raconter avec beau-\ncoup de verve les phases d'un match de football; j'eus l'intuition que ce jeu\ndéroulerait devant moi une succession de gestes et d'attitudes plastiques pleines\n"}, {"page_pdf": 851, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3349, "texte": " 744                                DURENDAL\n\n\n d'originalité. Je me suis figuré que j'y vivrais un de ces romans d'ardeur virile :\n récits d'exploration, d'expédition lointaine, de luttes toujours renouvelées, où\n l'on fait provision d'images et d'énergie. J'y suis allé, j'ai vu, j'ai été conquis.\n Ce jeu sublime est si émouvant, si passionné que...\n    — Tu te vantes, interrompit Jacques. Tu me fais l'effet d'un néophyte qui\n éprouve le besoin de se convaincre.\n    — Mais je suis tout ce qu'il y a de plus convaincu !\n    Un malin désir s'agitait en moi de triompher du scepticisme de mon ami :\n    — Je te défie de résister à l'entraînement de ce culte, lui dis-je brusquement,\n si seulement tu daignes descendre dans le temple.\n    — Je n'aime pas à descendre!\n    — Vous pourriez trouver là matière à philosopher, comme j'y ai découvert,\n moi, matière à dessiner et à rêver. Je vais indiquer un champ nouveau à tes\n ébats. Ne crois-tu pas, je me le suis demandé déjà, ne crois-tu pas que l'on\n puisse trouver dans le sport un facteur puissant, sinon essentiel de régéné-\n ration de notre culture ? Les caractères faiblissent, les personnalités disparais-\n sent comme aussi les santés robustes et la vitalité des races : si le sport était le\n salut ? Tu verras jouer au football, car je t'emmène. Le bon joueur, par la\n rapidité de ses décisions dont la responsabilité est grande, par son courage\n constant à vaincre, malgré la défaite possible ou certaine, accroît sa person-\n nalité, développe sa volonté. Il gagne l'esprit de solidarité et de discipline, car\npar lui-même il est impuissant : il faut qu'il dose ses propres mérites, quelque\ngrands qu'ils puissent être, d'une forte somme de générosité, abandonnant sans\n hésitations, dans l'intérêt général, les plus belles occasions de se couvrir de\ngloire. Ces qualités morales deviennent chez lui une habitude, une seconde\nnature; pourquoi ne les transporterait-il pas dans la vie quotidienne ?\n    — Tu devrais monter tout ça en conférence!\n    — J'achève : Mens sana in corpore sano; c'était la devise des anciens ; on l'a\npendant quelques siècles oubliée; elle se retrouve, et tu verras aujourd'hui le\nbon moyen de la réaliser.\n    — Tu deviens un bâtisseur de systèmes!\n    — Non, ce que je cherche dans ce sport c'est uniquement, je te le répète,\nune source d'impressions esthétiques nouvelles et toujours renouvelées.\n   Tout en discourant nous étions arrivés à l'entrée du terrain :\n    — Donc, n'est-ce pas, c'est dit, je t'emmène, et peut-être te convertis. Entre,\ncela ne t'engage à rien, les équipiers feront le reste.\n    Soit défi, soit curiosité, soit simple condescendance, car i1 était naturelle-\nment bon, Jacques le philosophe se décida à entrer.\n    Une foule énorme était tassée le long des barrières très basses qui enca-\ndraient à un mètre de distance, sur toute leur étendue, les limites mêmes du\njeu. Le jersey collant au corps et moulant leurs membres d'athlètes, les jarrets\nnoueux à nu. les deux équipes se faisant face, disposées en cercle, attendaient.\nUn coup de sifflet, ils s'ébranlèrent. De l'endroit où nous avions pris place,\nnous voyons venir sur nous nos avants qui, souples et légers, fougueux et\nfarouches menèrent dès le premier instant la charge, essayant de percer et\nde déborder l'ennemi. Ils étaient flanqués de halves dégourdis et solides.\n"}, {"page_pdf": 852, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3295, "texte": "                             CULTURE ET SPORTS                                 745\n\nmoitié attaque, moitié défense, qui poussaient l'élan et paraient aux premières\nagressions. Ces gaillards-là paraissaient présents partout, pivots mobiles de\ntoute l'équipe, et leurs combinaisons brusques, leurs passes précises dépis-\ntaient l'adversaire.\n   Restaient au loin ces redoutables backs carrés et massifs, pareils à des tours,\nmais à des tours mouvantes qui allaient rompre les suprêmes attaques et\nrejeter au loin, surprises et morcelées, les lignes trop aventureuses de l'étranger.\nTout au fond, encadré par les montants de son goal, un poing sur la hanche,\ncomme ces colosses de Meunier, le keeper attentif sondait le terrain. La foule\nstimulait ses favoris, les hélait par leurs surnoms, et un loustic en goguettes,\nlançait par intervalle à la tête d'un équipier étranger des mots drôles, qui\nfaisaient se pâmer de plaisir les bourgeois.\n   On sentait que la lutte serait chaude.\n   Tentant une échappée, un de nos avants courait maintenant par la plaine\nchassant devant lui le ballon ; le hâle avait bronzé ses joues, il était superbe et\nje ne pus m'empêcher de lancer à Jacques les vers du sonnettiste où revit le\ncoureur de Myron :\n                                   Svelte et plus vite que le vent,\n                Le bras tendu, l'œil fixe et le torse en avant...\n\n   A mi-chemin du but, un adversaire l'arrêta : je désignai du doigt à mon\nami cette lutte courte où les corps robustes et flexibles, presque noués l'un à\nl'autre se dressaient dans un groupement vigoureux et équilibré. Mais la\nmêlée devenait générale : un coup plus précis venait de rapprocher le ballon\ndu but. Les deux teams déferlèrent vers le goal et il se fit une poussée énorme.\n Les uns, le torse cambré, les jarrets tordus, les pieds écartés, grattaient le\ngazon cherchant à se fixer au sol ; d'autres, le corps ployé, la tète en avant,\ns'acharnaient à une trouée impossible. Et les cris de la foule, stridents comme\ndes coups de clairon, exaltaient ce tourbillon humain et cette ruée épique vers la\nGloire !\n   — Et dire, m'écriai-je, qu'une telle scène n'a pas trouvé son peintre!\n   Soudain, on vit le ballon dégagé glisser en avant.\n   La masse vivante oscilla, se désagrégeant, pour s'écrouler par grappes,\ndécoupant sur l'herbe sombre des groupes fabuleux où palpitait la beauté de\nquelque bas-relief antique. Subitement, un des équipiers étrangers s'était\nemparé de la balle et l'entraînait vers notre camp, du côté du soleil. D'un\nbond, les hommes s'élancèrent : les deux équipes se déployaient maintenant\npar toute l'étendue de la plaine, l'une pourchassant l'autre, essayant inutile-\nment de la tourner. On entendait le sourd piétinement de leurs galops, rythmés\npar le bruit sonore du ballon qu'elles bottaient. Et cette course éperdue,\ndésordonnée évoquait une poursuite de héros et de demi-dieux comme dans\nles très vieilles légendes. Nos backs, d'un coup de boutoir, provoquèrent une\nvolte-face et le combat se poursuivit haletant, toujours indécis, avec des\nalternatives répétées de succès et de revers. Les passes se succédaient rapides,\nles joueurs s'acharnaient. Leurs bandes bariolées s'allongeaient, se ramassaient\npour s'étirer et se concentrer encore : on eût dit un immense foyer dont le vent\n"}, {"page_pdf": 853, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3065, "texte": " 746                               DURENDAL\n\n\n\n  capricieux agitait les flammes. Parfois encore, il me semblait que de grands\n  oiseaux venaient de s'abattre sur cette plaine, puis s'éparpillaient en se\n  disputant les lambeaux d'une proie magnifique. Tous les remous de ce jeu\n  évoquaient devant moi une succession d'images bizarres et de comparaisons\n  discordantes.\n     Brusquement, sans que l'on sût presque d'où il était parti, avec un bruit sec\n  de détonation, le ballon entra comme une bombe sous le filet de l'adversaire.\n Alors, une acclamation formidable jaillit de toutes les bouches béantes;\n l'angoisse, contenue depuis si longtemps, se soulageait enfin par ces cris de\n triomphe ininterrompus ; les campagnes et jusqu'aux bois lointains en\n retentirent.\n    Je regardai Jacques : il rayonnait et j'entendis distinctement que, grisé par\n l'enthousiasme contagieux qui débordait vers nos vainqueurs, il cria, lui\n aussi : « Bravo! » Peu d'instants après, l'arbitre siffla la fin du premier time.\n Je triomphais.\n    Je frappai mon ami sur l'épaule :\n    — Eh bien, Jacques? Il me semble que te voilà ému?\n    — Je trouve cette lutte en effet très pittoresque, très passionnante; ce beau\ndéploiement de force animale éveille des instincts de combat, de victoire.\n    — Dis qu'il y passe parfois un souffle d'épopée.\n    — Oh! ce n'est plus uniquement le plaisir esthétique qui t'as entraîné\n ici !\n    — Lequel alors? Allons, persévère, te voilà en bonne voie! Je veux qu'à la\nfin du match tu sois absolument converti.\n    Il esquissa un geste vague et répondit : Peut-être?\n    Près de la sortie nous rencontrâmes Ernest, un ami commun. C'était un\npâle garçon dégingandé aux allures quelconques, un rien balourd. Tout le\nmonde savait qu'il se faisait régulièrement ramasser aux examens de juillet;\nmais pour lui, la religion du sport n'avait plus d'arcanes. I1 connaissait les\ndétours et les alentours du Temple. Il nous donna abondamment tous les\ndétails que nous ne lui demandions pas. Il cita les noms, prénoms et surnoms\nde tous les équipiers étrangers, et comme un entraîneur le fait de ses bêtes, il\nnous renseigna sur leur degré de performance, leurs prouesses présentes et\npassées. Il émit des pronostics sur tous les jeux joués le même jour dans tout\nle pays, puis ajouta en désignant la foule :\n    — Jusqu'ici, rien ne bouge; mais si nous avons le dessous, gare la casse!\nNos adversaires sont ces brutes qui l'an dernier ont si rudement malmené un\nde nos équipiers. Il nous quitta en allumant nonchalamment une cigarette.\n    En revenant aux barrières, je me plaçai de façon à pouvoir examiner à\nloisir la physionomie de mon ami. J'aurais voulu y lire la certitude d'une\nconquête que j'hésitais encore à croire définitive.\n    L'heure avançait. Le soleil baissait à l'horizon pâle et doux, derrière un\nrideau transparent de peupliers, et l'ombre semblait guetter le moment de\nvenir.\n    Dès les premiers instants de la reprise l'adversaire égalisa. Un grondement\nféroce accueillit cette défaite. Un vent de folie et de haine commença à se\n"}, {"page_pdf": 854, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3253, "texte": "                           C U L T U R E ET SPORTS                         747\n\nlever sur cette plaine anxieuse. La foule harcelait ses compatriotes, injuriait\nles adversaires :\n   — Ohé ! les assassins ! Torchez le sang qui dégoutte de vos bottes, ganaches !\n   Chaque coup manqué, chaque passe adroite étnient accueillis par des cris\nd'instants en instants plus sauvages.\n   Un équipier étranger tomba sur le poignet et demeura un moment inerte.\nLa foule croyant le membre luxé applaudit rageusement, et comme je m'infor-\nmais, on m'apprit que l'homme — déjà relevé d'ailleurs — voyant l'an dernier\nle jeu tourner mal, s'était élancé sur un de nos équipiers et lui avait cassé net\nle tibia. La victime, ajoutait-on, n'avait cependant jamais joué que le pur jeu\nscientifique. C'était sur son terrain qu'il avait accompli cet exploit, et depuis\non le revoyait pour la premiere fois. Il méritait de mal finir!\n   Un nouveau goal fut encore marqué par l'adversaire qui reprit nettement\nl'avantage. Alors des huées épouvantables partirent de cette foule exaspérée,\nque la présence de quelques gendarmes, arrivés pour parer à des troubles\néventuels, contenait à peine. Peu après, un de nos équipiers glissa sans une\nparole. L'arbitre arrêta le jeu. On conduisit l'éclopé, en le tenant sous les\nbras, jusqu'au hangar où stationnait le médecin de service. Derrière moi, j'en-\ntendis répondre à une interrogation :\n   — Oh! pas grand'chose! Il en sera quitte pour un petit épanchement de\nsynovie.\n   Ces mots étaient à peine prononcés qu'un autre joueur reçut en plein visage\nle ballon lancé à bout portant. Il s'arrêta un instant comme ébloui et chan-\ncela. L'arbitre le coucha à plat sur le dos. Deux minutes de respiration artifi-\ncielle : l'homme se releva et rejoignit en courant ses compagnons.\n   Cette journée était décidément désastreuse pour les nôtres, qui, avec leur\néquipe réduite, laissèrent encore marquer un nouveau goal accueilli par de\nnouvelles clameurs.\n   Jacques m'intéressait en ce moment. Il observait le jeu, les yeux dilatés. Les\nRomains, jadis, n'avaient pas dû assister avec plus de nervosité au duel des\nHoraces et des Curiaces. Je le voyais, réellement conquis, suivre avec\ninquiétude ce simulacre de bataille auquel personne ne reste insensible. Je me\npromis bien, après le match, de cribler d'épigrammes le nouvel adorateur de\nl'Idole. Malheureusement nous fûmes séparés à la sortie par la cohue et j'as-\nsistai sans lui à la conclusion de la journée.\n   On finit sur de longs hurlements. Les équipiers étrangers, se doutant du\nsort qui les menaçait, s'étaient précipités dans un break avancé sur le terrain\nmême. Sans doute pour leur servir de palladium, généreusement, l'arbitre\ny grimpa avec eux. Tous se jetèrent à plat ventre, pêle-mêle, dans le fond du\nvéhicule pour éviter la bourrasque. Au départ une roue, celle de gauche,\naccrocha un montant de la porte. Ce retard fut fatal aux triomphateurs; la\nfoule eut le temps de se masser au dehors et de donner libre cours à sa\npassion.\n   Déçue et haineuse elle les attendit. Dès qu'ils parurent sur la chaussée, une\ngrêle de projectiles brisant les carreaux, blessant à l'œil l'innocent arbitre,\ns'abattit sur l'attelage; l'arrivée au pas de course des gendarmes sauva seule\n"}, {"page_pdf": 855, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3245, "texte": "748                                  DURENDAL\n\n\n\n les équipiers. Je réprouvais en moi-même ces manifestations absurdes et anti-\n sportives, œuvre sans doute de quelques voyous livides comme il s'en trouve\n partout, mais je tremblai que Jacques ne les eût vues.\n    Au fait, que pensait-il de cette journée, car il devait avoir pensé. J'aurais\n donné gros pour le savoir immédiatement. Mais comment retrouver mon ami\n dans cette houle confuse. Une fois rentré chez moi mon désir ne fit que croître.\n    Pendant le match, il avait bien donné des signes d'intérêt que je pouvais\n interpréter comme manifestations de sympathie ; mais sa réponse était restée\n évasive. Je voulus à tout prix connaître sa pensée ; puis, je me demandai pour-\n quoi j'y tenais tant.\n    Etait-ce curiosité? Désir cruel de voir un vaincu avouer, ou bien besoin\n inquiet d'avoir, pour des enthousiasmes à demi consentis, une approbation\n définitive? Le jugement de Jacques allait-il légitimer le sport à mes\n propres yeux? En m'examinant, sous l'impression des aventures du break, je\n découvris en fin de compte, très tard dans la soirée, que je n'avais jamais été\n totalement conquis. Des protestations absconses mais sûres se levaient, tout\n au fond de moi-même, contre cet engouement nouveau. J'en vins bientôt à me\n repentir d'avoir gaspillé cette après-dîner d'automne ineffablement tendre. Si\n j'avais accompagné Jacques, j'aurais joui du silence des bois, du plaisir de\n fouler jusqu'au crépuscule les feuilles mortes; j'aurais épié près d'une clairière,\n blotti derrière un tronc d'arbre, les ébats burlesques d'un petit lapin, ouïe pas-\n sage grave d'un faisan avec son plumage qui chatoie et sa queue en rapière. Je\nme rappelai les paroles de Jacques après le half time : « Ce n'est plus unique-\nment le plaisir esthétique qui t'amène ici! » Le démon du sport me tiendrait-il?\n Mais sans aucun doute, il tenait Jacques lui-même, et je me remis à espérer\nque la présence et la raison de mon ami viendraient bientôt mettre en fuite\nmes hésitations et mon trouble. Cet état psychologique perdura jusque dans\nla nuit.\n    Le lendemain, chaque coup de sonnette me faisait tressaillir. Je m'imaginai\nentendre à tous moments la voix de Jacques. Je fus sur le point de lui écrire;\nle motif me parut trop futile. J'attendis. Enfin, le troisième jour, n'y tenant\nplus, après avoir inutilement sonné à sa porte, je lui envoyai ce billet :\n\n               « M O N CHER P H I L O S O P H E ,\n\n   » Tu t'es éclipsé, dimanche dernier, avec une rapidité de météore. Depuis,\nje t'ai attendu en vain et ta tour d'ivoire est restée close pour moi. Je t'inflige\nune punition. Tu m'enverras sans retard tes impressions sur le jeu de football\nen particulier et sur le sport en général. Justement, ce matin, le chroniqueur\nsportif d'un grand quotidien, m'ayant reconnu dimanche sur le terrain, m'a\ndemandé de la prose. Je lui enverrai la tienne. Fais-moi donc quelque chose\nde flamboyant. Sois abondant si tu veux, profond si tu peux, sincère jusqu'au\nbout si tu l'oses. Je te retiens pour le prochain match ; d'ici là, écris-moi ou\nviens me voir, sans plus tarder. Je proteste de ma vive amitié pour toi.\n\n                                                                   » RAOUL. »\n"}, {"page_pdf": 856, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3288, "texte": "                            CULTURE ET SPORTS                                  749\n\n  Jacques ne vint pas me voir. Sans doute des occupations le retenaient, mais\nà huit jours de là, je reçus sa réponse expliquant par elle-même ce long\nretard.\n\n               « M O N CHER     POÈTE,\n\n\n   » Je suis en faute; je le confesse et m'exécute. Au reste la question en vaut\nla peine; elle est même très grave, et tu as bien fait d'avoir, momentanément,\norienté vers elle mes pensées.\n   » Je compte beaucoup sur la publicité que tu donneras à ces quelques\nréflexions, sans les croire cependant à l'abri de toute critique. Si pourtant\nc'était moi qui opérais des conversions ! Ce serait drôle, et je le souhaite.\n   » Car pourquoi tarder à te l'avouer, ce match de l'autre jour et la petite\nenquête qui a suivi la réception de ta lettre, m'ont rendu tangible le grave,\nl'inquiétant danger de l'éducation par le sport; d'après moi c'est l'ennemi de\ntoute vraie et saine culture et il te faudra bien un jour ou l'autre lui sacrifier\nun peu de ton dilettantisme.\n   » La vogue des matches, le nombre toujours croissant des journaux sportifs,\nla place excessive que les sports tiennent dans les colonnes de nos quotidiens\net jusque dans la vie de ceux qui nous entourent, tout prouve que ce danger\nest réel et qu'il prend des proportions inquiétantes. Parmi les jeunes, c'est une\nvéritable épidémie : ils n'en meurent pas tous, mais tous en sont frappés.\nLundi dernier, je passais à midi par une de nos rues principales; ce que j'ai\nvu le voici : peu, presque pas de jeunes ouvriers n'ayant le nez plongé dans\nun journal sportif quelconque, on peut le dire. Ils y lisent, remâché dans les\ntermes stéréotypés, le récit du jeu qu'ils ont applaudi la veille. Dans nos col-\nlèges, les forts en football remplacent les forts en thème; et franchement, je\npréférais ces derniers. Il faut l'avouer froidement : c'est la mainmise par le\nsport sur toute notre nouvelle génération! Je comprends jusqu'à un certain\npoint l'engouement de ces jeunes. Certains jeux — le football entre autres —\nsont extrêmement séduisants, passionnants. J'ai eu toutes les peines du monde,\ndimanche dernier, pour ne pas me laisser emporter moi même par la conta-\ngion. Mais voilà ce qui aggrave le péril, voilà peut-être ce qui le rend si général.\n   » Entendons-nous bien pourtant sur le mot « sport ». J'entends désigner\npar là toute activité en tant qu'elle s'exerce exclusivement dans le but de mesu-\nrer des forces avec d'autres forces, sous certaines conditions d'exécution don-\nnées. C'est, du reste, la définition de l'écrivain allemand Steinitzer dont la cam-\npagne menée contre les sports dans l'Alpenzeitung a eu un grand retentisse-\nment au pays de la munich et des duels. La revue Le Monde, dans son nu-\nméro de novembre, vient de lui consacrer un article; je crois utile de t'y ren-\nvoyer. Libre à toi de critiquer cette formule; cherche, il te sera difficile\nd'en trouver une autre, à la fois plus juste et plus circonscrite. Point de\nconfusion donc entre sport et mouvement. Taine faisait du mouvement, non\ndu sport, quand il pratiquait les haltères dans son jardin. Ta petite prome-\nnade quotidienne, c'est du mouvement, non du sport, encore que l'on ait\néprouvé le besoin de qualifier cet exercice de « footing ».\n"}, {"page_pdf": 857, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3568, "texte": "750                                DURENDAL\n\n\n     » Quel est maintenant le caractère et le résultat pratique du sport au point\n de vue culture? Voilà, je crois, la question qui te préoccupe.\n    » A vrai dire, tu m'as répondu déjà. Le sport, disais-tu, en me menant obli-\n geamment, l'autre jour, sur le terrain, réalise pratiquement l'ancien adage :\n Mens sana in corpore sano, c'est-à-dire qu'il procure à ceux qui s'y livrent la\n vigueur physique et la vigueur intellectuelle et morale : d'où relèvement de\n notre culture qui ne manque pas de tares. Eh ! eh ! examinons un instant si\n le sport a cette puissance efficace. Pour ma part, je m'imagine — à tort ou à\n raison — que le sport n'est pas toujours un facteur de développement corporel,\n d'hygiène, de santé; qu'il est presque un obstacle au développement intellec-\n tuel; et il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire affirmer que,\n comme élément de culture morale, je le mets au-dessous de zéro. La valeur\nd'un acte se mesure principalement à la valeur de son mobile, n'est-il pas vrai?\n Or, écoute ici Steinitzer : « Le mobile de toute activité, en tant qu'elle relève\n » du sport, c'est le désir de se distinguer personnellement et d'en recueillir\n » l'honneur qui en résulte. » Cela est si vrai, que si nos sportsmen étaient obli-\ngés de cogner leur ballon loin des regards d'un public fanatisé, les sociétés\nsportives verraient bientôt les démissions des équipiers pleuvoir. La manie de\nl'exhibitionisme, avivée par un reportage souvent outrancier, accroît seule la\nfidélité au culte et le succès du spectacle. Nous voilà donc fixés sur les mobiles.\n    )) Le sport n'est pas toujours un facteur de développement corporel, d'hy-\ngiène, de santé. Considère ceci. Crois-tu que ces exercices violents fassent\ndes hommes très réellement vigoureux, ou bien ont-ils seulement une appa-\nrence fugitive de vigueur? La vie intensive qu'ils exigent de leur organisme,\nalors que celui-ci se trouve en pleine croissance, n'use-t-elle pas cet organisme\nau lieu de le fortifier? N'est-elle pas comme la lumière trop vive qu'on exige\nd'une lampe, et qui l'épuisé plus rapidement? Bien des sportsmen que l'on m'a\nmontrés arboraient des faces de déterrés. Mais passons : j'accorde que le sport\nmodéré puisse être favorable au développement corporel, à la santé. Ce résul-\ntat est loin d'être général, et ce n'est pas celui que les sociétés sportives préco-\nnisent.\n   » L'homme de sport s'embarrasse peu de considérations d'hygiène; il est\nentraîné par un instinct tout contraire : l'instinct des belles prouesses et le\ndésir du développement illimité des forces pour y arriver. Dans cette ruée vers\nl'absolu, le démesuré, ce n'est pas même toujours l'instinct de conservation qui\nl'arrête. D'où il arrive qu'un exercice bon en soi, qu'une activité en elle-même\nsalutaire devient néfaste souvent, mortelle parfois, quand elle est pratiquée\nsous forme de sport. Il s'agit de se distinguer personnellement, de recueillir\nl'honneur qui en résulte; dès lors, qu'importe, aux plus faibles, des efforts\nau-dessus de leurs forces; aux plus forts une jambe cassée, un nez broyé, un\nœil compromis, sans parler d'accidents autrement lamentables. Aussi peut-on\nappliquer aux sports ce que les anciens disaient de la guerre : Matribas detes-\ntata. Et je le conçois sans peine.\n    » Est-il nécessaire de signaler la contribution à rebours qu'apportent les\nsports à la culture intellectuelle? Autre chose est la perception du rapport entre\ndeux shots et du rapport entre deux idées. Il arrive que la facilité de l'une est\n"}, {"page_pdf": 858, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3601, "texte": "                             C U L T U R E ET SPORTS                            751\n\n\n en raison inverse de la facilité de l'autre. Car le sport a encore ce résultat bien\n spécial, qu'il absorbe ceux qui s'y adonnent, refoule toute autre préoccupation\n et mobilise, au service de cette activité unique et exclusive, toutes les vigueurs\n disponibles. Pour passer de seconde division en promotion, de promotion en\n réserve, de réserve en première équipe, et là, se distinguer au point d'être classé\n international, quel sacrifice le jeune sportsman ne s'imposerait-t-il pas! Inter-\n national ! C'est quelque chose comme le bâton de maréchal auquel rêvaient les\n petits troupiers sous l'Empire. En attendant, reconnaissons-le, les besognes\n nécessaires ou simplement utiles sont réduites à leur simple minimum. On ne\n s'embarrasse pas trop de cultiver, d'exercer outre mesure ses facultés intellec-\n tuelles, attendu que cela ne contribue guère à l'avancement. Et puis, on n'en\na plus le temps, on en perd le goût. J'ai rencontré de jeunes collégiens qui divi-\nsaient leur semaine en deux parts : l'une se passait à critiquer à fond les matches\ndu dernier dimanche, l'autre à pronostiquer les résultats du dimanche suivant.\n Leurs conversations, hérissées de mots anglais, pour plus de clarté, étaient irré-\nmédiablement tournées vers le classement final, lequel exigeait toutes les\n semaines des calculs de plus en plus longs. Ces préoccupations, sans doute,\nne les quitteront point à la porte de l'université. Je te laisse contempler l'état\nde ces cervelles en friche. Notre Ernest, hélas! n'est pas un exemplaire unique.\n Et vive la culture par le sport !\n    » Ce qui est pire, c'est la déformation morale qui en résulte, la substitu-\ntion d'un idéal faux à un idéal vrai et noble. Et c'est ici que Steinitzer a\nraison de maudire les excès du sport. Se distinguer personnellement et en\nrecueillir l'honneur qui en résulte, cela aboutit à quoi (A développer jus-\nqu'au paroxysme son moi, et quel moi ! L'intellectuel n'est plus pour l'homme\nde sport qu'un philistin infiniment exécrable. Le véritable catalogue des valeurs\nhumaines se trouve pour lui dans le catalogue des héros sportifs, et devenir un\nde ces héros est l'unique objet de sa volonté.\n    » Cette orientation de la volonté et de la vie vers le culte exclusif de la force\ndoit finir par déteindre sur les mœurs. Dans les relations sociales on perd un\nbeau jour de vue l'importance du doigté; il arrive qu'on se fasse traiter de\nmufle. Dans les relations domestiques, on trouve naturellement que le foyer\nn'a pas de distractions assez bruyantes; on le déserte le plus possible, ou l'on\ny transporte une surabondance vitale importune. Les nuances disparaissent;\nil arrive qu'au milieu des sanglots, la brutalité commande. Comment évite-\nrait-on ces excès? Au reste, voici un témoignage peu suspect : un écrivain\nanglais, Wilkie Collins, dans la préface de Mari et femme, écrite il y a\nbien longtemps, constate dans la société britannique, d'où nous est venu\nl'exaltation de la force, un développement fâcheux de grossièreté et de bru-\ntalité : l'abus des sports y a contribué, dit l'auteur, pour la majeure partie.\nAllons, poète, un hymne au sport Rédempteur!\n    » Il en est qui s'imaginent y trouver un exutoire, un dérivatif pour les pas-\nsions de la chair, affirmant qu'il canalise, qu'il emploie des forces surabon-\ndantes, sans lui dépensées dans des activités autrement moins louables. Il\nsuffit, me semble-t-il, de répondre à cela qu'ils sont franchement à plaindre,\nceux pour qui le sport doit constituer le suprême frein moral !\n"}, {"page_pdf": 859, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2227, "texte": "752                               DURENDAL\n\n\n   » Quant aux spectateurs, n'est-ce pas, n'en parlons pas! Ces luttes sportives\nqui devraient être courtoises, et le sont à peine, éveillent chez eux les pires\ninstincts d'exaltation sauvage et de cruauté. C'est presque une régression à la\nbarbarie. Enfin, et c'est par là que je termine ma satire trop pessimiste peut-\nêtre, la manie des sports est en passe de nous transformer en un peuple de\nbadauds, à qui les spectables forains sont désormais insuffisants.\n   » Je conclus donc, cher ami : les tares de la culture moderne ne peuvent\nêtre guéries par le développement abusif de la force corporelle; elles découlent\nde l'état psychique de la société. Le progrès de la vraie vie, saine et complète\npar les sports, est une conception terre à terre et une utopie matérialiste. Ce\ngaspillage insensé de forces physiques, cet absolu mépris du développement\nintellectuel, ce faux idéalisme, cette fausse appréciation de la personnalité qui\ntendrait à faire de jongleurs et d'athlètes l'idéal de l'humanité, ces mœurs\ngrossières enfin, tout cela est loin d'être un symptôme de progrès; certains y\nvoient même un symptôme de décadence. Une culture qui croit trouver sa\nrégénération par de pareils moyens prononce sa propre condamnation.\n   » A l'heure où la société et l'Eglise demandent la contribution de toutes les\nbonnes volontés, apprenons aux jeunes qu'il est un autre idéal à servir et à\nadmirer que le volume des muscles, l'élasticité des poumons et la vitesse des\npieds.\n   » Pardonne-moi si j'ai blasphémé contre l'Idole. Tu m'y as témérairement\ninvité ; c'est l'excuse de ma franchise et de ma longueur.\n   » Ma main dans la tienne.\n                                                                 » JACQUES. »\n\n  En repliant cette lettre, je me dis : Voilà de quoi réfléchir! Elle m'infligeait\nun blâme, elle opérait contre moi. La justesse des observations de mon ami\nm'irritait et mon amour propre blessé trouvait cent raisons de s'y dérober.\nJacques avait poussé les choses au tragique, il était trop absolu, etc.\n  Je me rendis au match suivant pour me ressaisir, et j'en revins avec des\nremords.\n\n                                                     MAURICE HOORNAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 753, "page_fin": 754, "titre_corps": "Le Couvent de Saint-Marc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "DOM BRUNO DESTRÉE, O. S. B.", "ancre_debut": "Le Couvent de Saint=Marc                                             A Johannes Joergensen.                  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On ne chante plus au Chapitre et le\nMartyrologe et les Petites Heures, et dans cette salle auguste\nqui entendit la parole de Savonarole et lesexhortations de saint\nAntonin. Mais en dépit des spoliations et des violences des pré-\ntendus amis de la liberté, le souvenir de ces grands moines ne\nsaurait être séparé de la salle capitulaire, et de cette Crucifixion\nqui décore le mur du fond, et dans laquelle les saints de tous\n"}, {"page_pdf": 863, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1245, "texte": "704                        DURENDAL\n\n\n\nles ordres sont représentés, réunis et ravis dans une contempla-\ntion amoureuse du crucifix.\n                                   *\n                               *       *\n   Le souvenir des moines plane sur le préau, le souvenir des\nmoines est vivant au réfectoire et au Chapitre, où si souvent et\nsi longtemps ils prièrent et s'exhortèrent; mais plus encore il\nrègne à l'étage, où chaque cellule s'orne d'une fresque, au dessin\nsi suave, aux si simples couleurs de ce bienheureux Frère-Angé-\nlique qui vécut ici, l'âme épanouie, les yeux déjà remplis des\ncélestes visions du Paradis. Et tandis que Ton va de cellule en\ncellule, le souvenir du Bienheureux se mêle à celui de cette\nautre grande âme agitée et troublée dont la même maison et\nles mêmes cellules abritèrent les pensées. Et tandis que l'on\nsonge à leurs différentes destinées, on oublie tout, soudain\nséduit, par la vision d'un coin de ciel bleu tout rayonnant de\nlumière, encadré dans le demi-cercle d'une de ces fenêtres\nromanes qu'Angelico lui-même reproduisit dans ses fresques,\npetite fenêtre de couvent ouverte comme une promesse sur l'azur\nvibrant, vision de bonheur et de paix.\n\n                             DOM BRUNO DESTRÉE, O. S. 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Nous eûmes la\n                  joie de le posséder pendant quelques jours à\n                  Bruxelles, où il fut l'hôte de notre ami H e n r y\n                  Carton de Wiart, qui organisa, en l'hôtel du\nministère de la justice, une réception en son honneur. En cette\nsoirée déjà il nous captiva sous le charme de sa parole si simple,\nsi sincère et en même temps si forte et si chrétienne, toujours\nfrappée au coin d'une philosophie pénétrante et de la plus\nfascinante poésie. L e lendemain, à la salle Patria, devant un\npublic plus nombreux, Johannes Joergensen, qui la veille avait\nfait plutôt une causerie familière entremêlée de lectures de\npages choisies dans ses œuvres, nous donna une véritable confé-\nrence sur saint François d'Assise. Notre collaborateur Arnold\nGoffin le précéda à la tribune pour lui souhaiter la bienvenue\nen notre nom à tous et le présenter au public. Il était tout\ndésigné pour cela. Car, à l'instar de Joergensen, il avait scruté\nle mystère de la personnalité tellement extraordinaire et si\nattachante de saint François. T o u t le monde connaît les\ntraductions admirables des Fioretti, de la Légende des trois com-\npagnons et de l'histoire des Stigmates de saint François publiées\npar notre ami et surtout son œuvre capitale : Saint François\nd'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, œuvre de\nhaute envergure, publiée par Van Oest, l'éditeur d'art bien\nconnu à Bruxelles. Goffin, lui aussi, avait visité en pèlerin\nartiste et chrétien les sanctuaires franciscains et s'était imprégné\nlà-bas au pays poétique d'Assise et de ses environs de l'atmo-\nsphère sereine dans laquelle avait germé et s'était épanouie cette\nfleur d'idéal que fut l'âme du Petit Pauvre du Christ. Voici en\nquels termes parfaits M. Goffin présenta Joergensen aux audi-\nteurs de la salle Patria :\n                               * *\n"}, {"page_pdf": 865, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2429, "texte": "756                          DURENDAL\n\n\n\n   M. le sénateur Braun a bien voulu me demander de vous dire\nquelques mots sur Joergensen et son œuvre.\n   Quoique ce fût un grand honneur pour moi, j'aurais pu\nsans doute me récuser, en alléguant que le public lettré qui\nassisterait à cette conférence n'ignorait évidemment pas celles\ndes oeuvres du poète danois qui ont été traduites récemment en\nfrançais. Mais je n'ai pu me refuser au plaisir de parler d'un\nécrivain que j'admire et d'un homme que j'aime.\n   On pourrait résumer d'un mot l'existence, la personnalité et\nla pensée de saint François d'Assise. Et ce mot est : amour.\nJoergensen vous dira tout à l'heure quelle action cet amour a\nexercée dans tous les domaines de la vie du moyen âge. Mais\ncette action qui a commencé d'agir il y a plus de sept cents\nans, a continué d'agir depuis. Le rayonnement et la chaleur de\ncet amour continuent d'émaner de tout ce qui nous reste de saint\nFrançois, des écrits contemporains où sa physionomie, ses actes,\nses paroles sont fixés avec une vérité et une simplicité admi-\nrables, comme des lieux où il a vécu, prié, souffert, chanté,\ndepuis Assise où il est né, jusqu'à la Vernia où il a été stigma-\ntisé, jusqu'à la Portioncule où il est mort.\n   Or, il est arrivé un jour que Joergensen a passé dans ce rayon-\nnement, qu'il a rencontré saint François...\n   A cette époque, il était déjà un écrivain célèbre dans son\npays; il s'était placé aux premiers rangs d'une pléiade de poètes,\nde romanciers, de critiques attachés passionnément à l'exalta-\ntion d'un idéal tout humain. A l'exemple et à la suite de\nNietzsche, ils croyaient que l'homme ne fondrait sa véritable\ngrandeur que sur l'anéantissement de Dieu. Avec Nietzche, ils\nrejetaient le christianisme et sa « morale d'esclaves » ; avec lui,\nla charité, la pitié, l'amour, tous les sentiments indignes du\n« surhomme » qu'ils rêvaient.\n   Mais cet idéal à la fois grandiose et borné n'était pas fait pour\nsatisfaire longtemps un esprit de la nature de celui de Joergen-\nsen. Il devaitsentir bientôt l'impuissance de ces théories orgueil-\nleuses et dures à combler les lacunes de la pensée ou à en dissiper\nles inquiétudes.\n   Et c'est, en effet, ce qui arriva : toute cette force finit par lui\nparaître vaine, incertaine, débile; toute cette force finit par lui\nparaître sans force parce qu'elle était sans amour. Car il avait\nbesoin de tendresse et il avait besoin de certitude.\n"}, {"page_pdf": 866, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2588, "texte": "               JOHANNES JOERGENSEN A BRUXELLES                       757\n\n\n   Il abandonna alors ses travaux littéraires; il s'en alla à\nl'étranger, en Allemagne, puis en Italie, sans dessein défini,\npour dépayser la détresse de son âme, à la recherche d'émo-\ntions d'art, de lieux anciens, de pays inconnus, où il recevrait\nde l'antiquité des choses et de la nouveauté du paysage la paix\nque d e m a n d a i t son cœur tourmenté.\n   Les impressions profondes de ce voyage, Joergensen les a\nracontées dans un ouvrage qu'il a intitulé Livre de route. L'idéal\ncatholique luit comme une lumière voilée dans toutes les pages\nde ce livre. T o u t ce que le poète a entrevu de cet idéal dans les\nm o n u m e n t s , dans les œuvres et dans la vie le séduit, l'entraîne,\nle fascine, mais il hésite, il résiste, il recule... De la porte\nouverte de l'église, il regarde avec désir l'autel qui resplendit\nau fond de la nef, mais il ne veut pas, il n'ose pas entrer.\n   Q u e l q u ' u n l'y poussa doucement, et ce quelqu'un c'était saint\nFrançois. Au cours de son voyage, Joergensen avait touché\nAssise; il avait approché saint François... Son sort, dès lors,\nétait fixé. Car, après avoir aimé le Petit Pauvre avec l'enthou-\nsiasme du poète et de l'artiste, il devait finir par l'aimer avec\nla ferveur joyeuse du croyant.\n   Et c'est le poète, l'artiste et le croyant que nous trouvons\nétroitement confondus dans les livres qu'il a consacrés à saint\nFrançois : Ces Pèlerinages franciscains, où l'auteur nous fait par-\ncourir à sa suite tous les endroits, petits couvents cachés dans\nles bois, ermitages réfugiés sur la montagne, que la présence ou\nle passage du saint ont illustrés ; cette Vie de saint François où\nla science a mis ses méthodes rigoureuses et l'art les puissances\nprestigieuses de résurrection qui lui appartiennent...\n                                   *\n                                  * *\n   C'est en ces quelques mots brefs et substantiels que Goffin\ncaractérisa avec sa perspicacité ordinaire la psychologie du con-\nférencier, qui lui succéda à la tribune, pour nous parler du\nsaint de son cœur, de ce saint qu'il admire et vénère sans doute\nà cause de l'héroïsme de sa vie, mais qu'il aime surtout parce\nque c'est ce saint qui a fixé à jamais son âme en Dieu et orienté\ndéfinitivement sa vie d'artiste vers l'Etoile de Bethléem.\n   L a conférence de Joergensen est une de ces conférences qui\ndoivent être entendues. On leur enlève tout leur charme en\nvoulant les résumer. Aussi, ne le tenterons-nous pas. Nous\ncraindrions de la déflorer, en en donnant une esquisse impar-\n"}, {"page_pdf": 867, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2611, "texte": "758                           DURENDAL\n\n\n\nfaite. Elle fut ce qu'est essentiellement toute la personne de\nJoergensen, simple, douce, pénétrante, touchante, énoncée avec,\nje dirai presque, la bonhomie d'un pauvre qui a conscience de\nsa pauvreté devant la sublime beauté du sujet écrasant qu'il\ntraite et avec le respect d'un chrétien convaincu qui fait l'éloge\nde ce qu'il y a de plus grand au m o n d e : un saint.\n   Au lieu de résumer maladroitement cette belle conférence,\nnous préférons engager, le plus instamment qu'il nous est pos-\nsible, tous nos lecteurs à acquérir, s'ils ne l'ont déjà fait, les\ndeux fameux ouvrages du conférencier sur saint François :\nLa vie de saint François, où il s'affirme historien de race et en\nm ê m e temps écrivain chrétien compréhensif et averti des choses\nde Dieu et les délicieux Pèlerinages franciscains, un des livres les\nplus poétiques qu'on ait j a m a i s écrit. P o u r quiconque a lu ces\ndeux livres merveilleux, la conférence de Joergensen ne fut\nqu'un bien pâle reflet de la beauté chrétienne et artistique qui\nrayonne avec un éclat éblouissant dans les deux volumes con-\nsacrés par le célèbre écrivain catholique danois à la glorification\nde l'ineffable saint d'Assise.\n   Nous aimons J o h a n n e s Joergensen à cause de sa grande pro-\nbité littéraire, à cause de son talent qui est d'un maître, mais\nencore et surtout parce qu'il n'est pas seulement un grand\nartiste, ce qui est peu de chose, somme toute, mais encore un\ngrand artiste chrétien. Il est en ce siècle une des plus puis-\nsantes incarnations de notre idéal à nous, le plus élevé et le plus\ntranscendant de tous, le seul vrai après tout, proclamons-le\nhautement. Nous sommes fiers de Joergensen. Il est des nôtres\npar sa foi et par son art. Il nous appartient tout entier, car il\ns'est donné au catholicisme avec toute son âme de penseur,\nd'artiste et de croyant. Il continue dans l'ait chrétien la magni-\nfique tradition de J.-K. H u y s m a n s . L e titre m ê m e du nouveau\nlivre de Joergensen : Le livre de route ne l'indique-t-il pas et\nn'a-t-il pas été inventé pour rappeler à nos souvenirs le chef-\nd'œuvre catholique : En Route, cette empoignante histoire d'une\nâme d'artiste terrassée et transfigurée par la grâce.\n   Nous attendons avec impatience la publication de la nou-\nvelle œuvre de notre ami Joergensen et la recommandons\nd'avance aux amis des Lettres Chrétiennes. Ce livre est d'un\npuissant intérêt puisqu'il nous donne la clef de la transforma-\ntion totale et définitive de l'âme du poète par le christianisme.\n                                                HENRY     MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 759, "page_fin": 769, "titre_corps": "La Walkyrie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "ADRIEN GUILLION.", "ancre_debut": "La Walkyrie                     (Impressions d'un specta", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 868, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "La Walkyrie\n                    (Impressions d'un spectateur)\n\n\n                                 ACTE PREMIER\n\n   Une courte introduction d'orchestre décrit un furieux orage. Quelqu'un est\nen fuite, luttant désespérément contre la tempête.\n   Il fait nuit. Le rideau s'est ouvert sur un logis illuminé par les éclairs. C'est\nla rude habitation d'un guerrier ; des dépouilles de chasse en sont les seuls\nornements. Elle est bâtie dans une clairière de la forêt, autour d'un frêne\npuissant qui sert de clé de voûte à la toiture. On devine que ses branches\ns'étendent au-dessus et en dehors.\n   Des pas précipités se rapprochent, le fugitif s'arrête à la porte. Il ouvre,\npromène ses regards sur la salle obscure, hésite un instant, puis entre. On le\ndevine à bout de forces et de courage, à voir comme il s'affaisse sur une peau\nde bête.\n   Une femme, attirée par le bruit, sort d'une pièce voisine, aperçoit l'étranger.\nElle le regarde avec intérêt', avec compassion. « Gomme il est abattu! Sa\nroute aura été bien longue. Comme il est pâle! Aurait-il perdu les sens?\nSerait-il blessé, mourant? »\n   « A boire », dit avec effort l'inconnu. La femme s'empresse, prend une\ncorne, sort, de la maison pour aller la remplir d'eau, et vient la tendre à\nl'étranger, qui, dressé sur son séant, la saisit, et longuement se désaltère.\n   Soupçonneux d'abord, reprenant doucement confiance, l'inconnu éprouve\nun étonnement délicieux, quand il remarque que la femme le considère avec\nbonté. 11 avait soif également de sympathie, pour en avoir été longtemps\nprivé, et voici qu'il la rencontre chez la femme, heureuse de le voir buvant,\nheureuse de le voir renaître. Double bienfait qui lui rafraîchit le corps et\nl'âme. Quel est donc ce logis où il trouve un accueil aussi bienveillant\nqu'inattendu?\n   — Hunding est mon maître et celui du logis; tu seras son hôte, il va\nrentrer.\n   — Ton époux ne s'effrayera pas de trouver ici un homme seul, sans\narmes, et blessé.\n   La sollicitude de la femme s'éveille, elle veut soigner la blessure de son\nhôte.\n   Il se lève brusquement. Qu'elle ne prenne pas inquiétude d'une blessure qui\nse calme, qui ne lui a rien enlevé de sa vigueur. Jamais il n'aurait dû fuir ses\n"}, {"page_pdf": 869, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2906, "texte": "760                                DURENDAL\n\n\n ennemis, si sa lance ne s'était pas brisée en les combattant. A présent, le dur\n combat, sa fuite dans la nuit et dans l'orage, tout cela est loin ; il lui semble\n qu'il sort d'un mauvais rêve et que l'aurore lui sourit.\n    Gracieusement, la femme lui offre un vase d'hydromel.\n    — Je boirai quand tu y auras trempé les lèvres, dit-il.\n    L'homme et la femme se regardent, longtemps et en silence.\n    Faisant un visible effort sur lui-même, l'inconnu s'arrache à cette émotion\n profonde, se ressaisit.\n     — Tu as eu pitié d'un malchanceux, dit-il. Sois gardée, ô femme, de toute\n infortune! Rester ici serait mal reconnaître ton bienfait. Les forces me sont\n revenues, je vais continuer ma route, il le faut.\n    — Mais qui donc te poursuit, pour que tu veuilles t'en aller ainsi, demande\n la femme d'un ton singulier où il y a autant de supplication que de reproche.\n   — Le malheur me poursuit, répond l'étranger, le malheur ne m'a jamais\nquitté       et je te l'apporterais.\n    Dans un violent oubli d'elle-même, la femme le rappelle :\n    — Ne t'en vas point. Reste. Tu n'apporteras rien de nouveau ici, dans\nune maison où le malheur habite déjà.\n    L'inconnu s'arrête. Il ne peut rester sourd à cette voix de la destinée, qui\nprend tous les accents du devoir. Il examine la femme, qui courbe la tête,\n baisse les yeux, semble accablée de tristesse et de honte; il va s'accouder au\n foyer.\n    — Je me nomme Wehwalt — celui qui agit dans la douleur — dit-il\n gravement. J'attendrai Hunding.\n    Un brutal son de trompe déchire le silence. C'est le maître qui revient. La\n porte s'ouvre. Hunding entre.\n    Il s'étonne de voir un homme chez lui, fixe un regard interrogateur sur sa\nfemme.\n    Elle n'évite pas ce regard, répond avec franchise :\n   — J'ai trouvé cet homme évanoui près du foyer. Je l'ai secouru, je l'ai fait\nboire.\n   — Voudrais-tu lui reprocher sa bonne action? demande l'inconnu, avec\nfermeté, observant Hunding.\n    Hunding est l'homme de l'usage, et l'usage parle plus haut que sa défiance,\nlui dicte sa réponse. D'une voix rude, il énonce la loi d'hospitalité : un hôte\ndoit lui être sacré. Cependant sa défiance reste entière. Il y a une grande\nressemblance entre les traits de l'inconnu et ceux de la femme, ils ont le même\nregard insoumis, des yeux qui semblent le braver. « Tout comme la femme,\nconstate Hunding, sa prunelle a la lueur du serpent. »\n    Hunding indique un siège à l'étranger; ils s'assoient tous les deux.\n   — Apprends que tu es sous le toit de Hunding. Aussi loin que s'étend la\nforêt, vers l'ouest, aussi loin s'étend mon clan. Partout, mes vassaux s'y\ntiennent prêts à venger mon honneur. Maintenant, si tu m'honores, dis-moi\nqui tu es.\n   L'étranger hésite : ce qu'il aurait à dire ne rencontrerait que de l'hostilité;\nmais la femme, qui s'est également assise, attend curieusement ses confidences;\n"}, {"page_pdf": 870, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3429, "texte": "                                   LA W A L K Y R I E                               761\n\n\n\n  pour elle, qui, malgré la présence du maître soupçonneux, lui montre libre-\n  ment sa sympathie, il contera ses tribulations.\n    — Friedmund — bouche de paix — est un nom, dit-il, qu'on ne peut, hélas!\n me donner. Je voudrais avoir celui de Frohwalt — qui agit dans la joie, —\n mais Wehwalt — qui agit dans la douleur — est le seul qui me convienne.\n  Mon père fut un Loup, il en eut le courage. Je naquis, libre au fond des bois,\n en même temps qu'une sœur jumelle. Nos ennemis étaient nombreux, mon\n père me conduisait les combattre. Nous revenions, un jour, de nos exploits;\n le logis était incendié, ma mère assassinée; ma sœur, que nous ne pûmes\n retrouver jamais, disparue, enlevée par les bandits. Ces bandits, nous les devi-\n nions, c'étaient nos éternels adversaires, les Neidingen noirs, les fils de\n l'envie. Ces Neidingen, nous les avons combattus depuis, sans trêve ni\n merci. Il arriva que, dans un combat, je fus séparé de mon père; je ne devais\n plus le revoir, au logis je ne trouvai que la peau de loup qui l'avait longtemps\n couvert...\n    Le thème musical qui souligne, dans l'Or du Rhin, l'apparition du Wal-\n hall, s'élève, à cet endroit du récit, comme une évocation de Wotan et de\n son œuvre. Ce leitmotiv donne à penser au spectateur qu'un rapport d'iden-\n tité existe entre le guerrier, au surnom de Loup, et le Seigneur des Traités.\n    — J'avais perdu mon père, continue Wehwalt, la solitude m'était pesante ;\nje m'éloignai des forêts, poussé vers les hommes, vers les femmes, avide d'une\nsympathie que je ne devais trouver nulle part. En même temps que la néces-\nsité d'être brave, je tenais de mon père qu'il fallait servir les causes désintéressées,\net jamais, quelles que fussent les circonstances, je ne voulus connaître en fait\nde loi, que mon propre sentiment du juste et de l'injuste. Indépendant je\nnaquis, indépendant je restai. Hélas! je cherchais la sympathie et ne trouvai\nque la haine. Tout est régi par une morale conventionnelle. Le monde est\npour moi une autre solitude, plus profonde que celle des forêts. Le bien\nselon mon cœur est le mal pour les autres; au contraire, les actes que je\ndéteste ont toutes leurs louanges. Voilà pourquoi je me nomme Wehwalt.\n    Hunding — le fils du Chien — est d'une origine moins fabuleuse, d'une\nrace plus domestique, bornant sa bravoure à la défense du maître et du gîte,\nantique ennemie de celle du Loup. Même sans l'inimitié existant entre sa race\net l'autre, Hunding, à l'aise dans son égoïsme, ressentirait une aversion com-\nplète pour Wehwalt; pour lui un malheureux mérite toujours son malheur.\n    — Un sort comme le tien, déclare-t-il hargneusement, la Norne ne le donne\nqu'à ceux qu'elle n'aime point. Je n'ai aucun plaisir à te recevoir.\n    La femme avait suivi les paroles de Wehwalt avec un intérêt croissant, de\nmoins en moins déguisé. Saisie d'indignation, elle s'insurge ouvertement\ncontre son maître, lui jette au visage :\n    — Le lâche seul peut craindre un homme abandonné et sans armes.\n    Devant une audace si nouvelle, si extraordinaire, Hunding demeure désem-\nparé, doit chercher sa réplique. Sans l'attendre, sans plus s'inquiéter de lui,\ncomme s'il était inexistant, la femme questionne Wehwalt : à la suite de quelle\naventure a-t-il livré son dernier combat, comment a-t-il été réduit à fuir dans\nla nuit et dans l'orage ?\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3304, "texte": " 762                                DURENDAL\n\n\n    . Subjugué, bravant les regards furibonds de son adversaire, le fils du Loup\n  termine son histoire :\n     — Une jeune femme opprimée par les siens, qui voulaient l'unir de force à\n  un homme détesté, m'appela à son secours. Fidèle à ma nature, je pris sa\n  défense. Ce fut l'occasion d'un nouveau et violent combat : je vengeai la\n jeune femme de ses oppresseurs, je tuai ses frères l'un après l'autre. Devant le\n  fait accompli, reprise par les liens du sang, regrettant la révolte qu'elle avait\n si âprement souhaitée, elle changea d'attitude, m'accabla d'imprécations,\n  embrassa les cadavres de ses frères, poussa des appels qui attirèrent les parents\n et les amis des tués. Je me vis environné d'ennemis implacables. Je dus me\n défendre et la défendre. Leur nombre étaittrop grand. Je ne pus protéger la\n jeune femme contre leur fureur, je la vis frapper, je la vis tomber mourante\n sur les corps de ses frères. Ma lance se brisa; la fuite devint mon unique res-\n source...\n     La fureur de Hunding déborde. Les frères de la femme étaient de son clan.\n  Il se dresse.\n     — Je connais, dit-il, une race sauvage, rebelle aux lois communes, qui ne\n respecte rien de ce qui est sacré aux autres ; haïe de tous, elle m'est odieuse.\n Prévenu trop tard de ce que coulait le sang des miens, arrivé trop tard pour\n les venger, je devais trouver, à ma rentrée, leur meurtrier, comme une souil-\n lure, dans ma maison. C'est toi, ô Loup! La loi d'hospitalité est formelle, tu\n m'es sacré pour une nuit, mais, sache-le bien, pour une nuit seulement. Fais\n donc en sorte d'avoir, dès demain, une arme à ta portée; ton sang paiera celui\nde mes morts.\n    S'adressant ensuite à la femme qui, remplie d'effroi, s'est placée entre les\nhommes; satisfait de sa force et saisissant ses armes, Hunding dicte brutale-\n ment ses ordres :\n    — Sors d'ici à l'instant; emplis ma coupe du soir, ouvre le lit où je te rejoins.\n     Conscient de son infériorité, de son impuissance, contenant sa colère, Weh-\n walt suit les mouvements de la femme, voit qu'elle prépare la boisson com-\n mandée. Elle s'éloigne lentement, il lui semble que la vie s'éloigne avec elle.\n Sur le seuil de la chambre conjugale, mettant à profit une inattention de Hun-\nding, elle se retourne et Wehwalt reçoit son regard, un regard tendre, cares-\nsant, où il démêle aussi une injonction qui l'étonné, qu'il ne peut comprendre.\nQue peut-elle vouloir lui dire? Il s'étonne davantage, lorsque fixant des yeux,\navec insistance, le tronc du frêne, elle paraît lui montrer quelque chose qu'il\nn'y voit point.\n    A l'instant même où le regard significatif de la femme se pose sur l'arbre,\nles violons reprennent en sourdine le thème de l'Epée, le thème qui salua de\nsa fanfare, dans l'Or du Rhin, Wotan ranimé tenant le glaive des Nibelungen.\n Les liens qui existent entre le drame présent et son prologue se précisent : la\npeau du Loup et le thème du Walhall, le regard de la femme et le thème de\nl'Epée sont autant d'indices que la main invisible de Wotan conduit les évé-\nnements, qui tout d'abord avaient paru étrangers à son influence. Et tandis\nque le thème de l'Epée passe et repasse, dans un frémissement qui a gagné\ntout l'orchestre, le spectateur s'attend à ce que le dieu sorte de l'ombre.\n"}, {"page_pdf": 872, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3212, "texte": "                                LA WALKYRIE                                 763\n\n   La femme a quitté la salle, Hunding l'a suivie de près, après avoir soigneu-\nsement rassemblé ses armes, qu'il emporte avec la lumière. Resté seul dans\nl'obscurité, Wehwalt donne libre cours à son désespoir.\n   — Mon père m'a promis une épée providentielle. Je dois la trouver dans un\nmoment de détresse complète. Me voici à la merci de mon ennemi. A sa\nmerci aussi, opprimée par cette homme qui insulte à la faiblesse désarmée, la\nchère femme qui est devenue toute ma vie. Wälse, mon père! je dois la\nvenger en me vengeant; Wälse, mon père! j'attends l'épée que tu m'as\npromise.\n   Les bûches du foyer s'écroulent; une flamme en jaillit haute et claire.\nSon reflet rend visible, sur le tronc du frêne, un objet qui y brille d'un éclat\nde métal.\n   Wehwalt, qu'un long malheur a rendu sceptique, que l'émotion, la fatigue,\nla blessure reçue ont épuisé, ne marche pas vers l'arbre; il se laisse choir sur\nune peau de bête, croit à une hallucination, admire naïvement cette chose qui\nscintille comme une étoile. Gagné par le sommeil, il oublie sa détresse, ne\nretient que le voluptueux souvenir de la femme, trouve une analogie entre le\nrayonnement du frêne et son regard lumineux et doux.\n   Le foyer va s'éteindre, plus rien ne scintille sur le tronc du frêne. Assoupi,\nWehwalt murmure d'une voix de rêve : « Le feu se meurt, la nuit noire pèse\nsur moi, comme la réalité qui m'écrase. Dans le fond de mon cœur pourtant\nbrille une faible lumière, mon courage qui ne s'éteindra qu'avec moi, tison\nque le souffle de la révolte peut rallumer. »\n   Un léger bruit dans le silence. Une porte s'ouvre ; la femme rentre, se\ndirige vers Wehwalt, se penche. « Dors-tu, mon hôte? » demande-t-elle. Il\nsursaute, la regarde, et, transfiguré par la joie, lui sourit.\n   — C'est moi. Ecoute! dit-elle. J'ai mis un narcotique dans la boisson de\nHunding; il dort d'un long et profond sommeil. C'est un délai qui peut faire\nton salut.\n   — Mon salut, c'est de te voir! s'exclame Wehwalt en se levant.\n   — Permets que je t'indique une arme, reprend la femme. Ah! puisses-tu la\nsaisir. Tu serais au matin de ta gloire, car elle n'appartiendra qu'à un inou-\nbliable héros. Le jour de mes noces avec Hunding, à qui des brigands\nm'avaient vendue, les parents de mon maître étaient réunis, dans cette salle\nmême, autour d'un festin. Tandis qu'ils buvaient à pleines gorges, je restais à\nl'écart de ces brutes, seule dans ma tristesse. Tout à coup, je vis entrer un\nVieillard. Ses vêtements étaient sombres; le bord d'un large chapeau cachait\nun de ses yeux ; l'autre œil se fixait menaçant, foudroyant, sur les hommes\ninterdits. Pour moi seule, cet œil changea d'expression, se fit étrangement\naffectueux. Et cela était si inattendu, que je versais de bonnes larmes, heureuse\nde le voir me consoler.\n   Wotan, le dieu borgne, le spectateur croit le reconnaître dans le Vieillard ;\nle thème du Walhall, uni au récit de la femme, transforme presque en même\ntemps cette supposition en certitude.\n   — Mes larmes séchèrent vite, continue la femme. Pour moi tendre, pour eux\nredoutable, le Vieillard marcha autour des hommes attablés, atteignit le pied du\n"}, {"page_pdf": 873, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3295, "texte": " 764                                 DURENDAL\n\n\n  frêne. Il tira de dessous son manteau une épée, me la montra, et, au milieu\n  d'un étonnement inexprimable, la plongea, l'enfonça dans le tronc. A peine\n était-il parti, emportant sa pensée dans son silence, que tous essayèrent, mais\n en vain, de retirer l'arme de sa gaine. Aucun des convives, aucun de tous ceux\n qui les suivirent ne parvint à la faire bouger. Ce souvenir ne me quitta plus,\n il brillait, comme brillait l'Epée au-dessus de ma détresse. L'œil flamboyant\n et consolant du Vieillard avait laissé en moi sa douceur et sa force. Le senti-\n ment qui m'isolait des autres, existait également en lui, en lui qui avait à la\n  fois l'aspect d'un père vénérable et l'apparence d'un dieu, et ce sentiment,\n grandi par son approbation, m'inondant le cœur, devint l'unique autorité que\n  je reconnusse. Une fierté et une dignité me venaient de mes souffrances. Je ne\n devais pas me plier à des lois injustes, à la volonté brutale d'un maitre; je\n devais me redresser contre elles, me fortifier dans l'évidence de son injustice\n et de mes droits outragés. Et l'idée de la révolte soutint ma faiblesse, devint\n ma plus chère espérance. La révolte est sainte. C'est pour elle que le fer fut\n planté dans le frêne ; il doit défendre le droit réel du faible contre le droit appa-\n rent du fort. Oh! si le vengeur, si l'ami, fort de l'arme miraculeuse, m'ar-\n rivait aujourd'hui, ce serait l'oubli de tout mon passé, avec ses humilia-\n tions et ses douleurs. Ma vie recommencerait, surpassant mes rêves même.\n     Wehwalt n'a pas attendu ces dernières paroles pour prendre la jeune\n femme dans ses bras, avec l'emportement de la passion, et comme elle achève,\n il réplique :\n    — Mon rêve est le frère de ton rêve ; en toi, je trouve une sainte raison d'agir.\n Qu'importent à présent les violences que tu as subies, que j'ai subies, puis-\n qu'une force invincible me vient de notre amour, et qu'elle nous assure la\nvengeance.\n    Sous le toit de Hunding, oublieux du péril, ils restent dans les bras l'un de\nl'autre, quand tout à coup la porte extérieure s'ouvre. La femme, effrayée,\ns'arrache à l'étreinte de Wehwalt.\n    Une douce brise souffle. C'est elle qui fit céder la porte mal fermée, et qui\nla fait s'ouvrir toute grande. La clairière et la forêt bruissent, sous la caresse\nargentée de la lune. La nuit est sans épouvante; elle élargit l'espace jusqu'au\nsourire des étoiles. L'air embaume; le chant des oiseaux s'y mêle à l'odeur du\nrenouveau.\n    — Vois-tu, dit le héros à la femme rassurée, c'est le Printemps qui entre.\n    Ils vont s'asseoir dans la clarté voluptueuse, et Wehwalt chante à sa com-\npagne la délicieuse mélodie du Printemps vainqueur :\n    — Vainqueur de l'hiver, il ramène les temps heureux. A son souffle magi-\nque, tout renaît. Il est la Loi de vie à qui rien ne résiste. Sa force fait\ncéder la porte orgueilleuse, comme un obstacle entre nous et lui. De la\nprison où tu étais captive, comme un frère volant au secours d'une sœur\nbien-aimée, il vient délivrer ton jeune amour.\n    — Tu est ce libérateur, tu es le printemps vers lequel j'aspirais, mur-\nmure la femme. Mon cœur enfin s'épanouit, dans le bonheur que tu lui\napportes.\n    Ils s'apparaissent, se voient distinctement dans la clarté. Elle admire les\n"}, {"page_pdf": 874, "page_imprimee": 765, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3306, "texte": "                                 LA WALKYRIE                                   765\n\n  traits de son ami, son large front, ses yeux enivrants. Il suit les blonds cheveux\n déroulés de son amie, blanche dans la lumière.\n     Tels qu'ils s'aperçoivent — cela tient du prodige — ils se sont vus déjà, ils\n ont dû se connaître. D'où vient qu'il leur semble se retrouver? Où et quand\n se sont-ils connus?\n     C'est une illusion, explique le héros, née de leurs affinités étroites, d'une\n même manière de sentir et d'un même passé malheureux; à son sens, elle est\n  l'âme sœur, la femme rêvée dont il avait un exact pressentiment. Elle est\n la seule qu'il dût aimer; en elle seule, son cœur trouve sa ressemblance.\n     Mais elle insiste. Comment s'expliquer la ressemblance de leurs visages\n même? Elle s'est vue reflétée dans l'eau immobile, et voici que les traits de\n l'ami sont pareils à sa propre image qu'un miroir renverrait. La voix de l'ami,\n elle l'a entendue déjà; chose singulière, cette voix la trouble comme un\n écho de sa propre voix. Ses yeux aussi lui rappellent des yeux chéris et\n fraternels.\n     — Tes yeux déjà vus, dit tout à coup la femme, le Vieillard en avait de\n semblables, comme les tiens doux au malheur, comme les tiens flamboyants de\n révolte. Lui aussi fut comme une apparition de ma confuse origine. Comme\n en toi un frère perdu, en lui, je crus reconnaître mon père, dont le nom me\n vint sur les lèvres. Ton nom est-il bien Wehwalt?\n     — Il ne l'est plus, puisque mon sort est tissé de joie. Appelle-moi Fried-\n mund, donne-moi le nom qu'il te plaira.\n     — Tu dis que ton père fut le Loup?\n     — C'était un surnom qu'il se donnait pour en effrayer les renards peureux.\n Mais lui, dont je retrouve l'œil de feu dans tes regards, ô bien-aimée! Son\n véritable nom était Wälse.\n     — Wälse! Wälse! s'écrie la femme, se levant avec exaltation, si Wälse\n est ton père, tu es donc un Wälsung. C'est Wälse, mon père que j'ai reconnu\n dans le Vieillard à l'Epée. C'est toi, son fils, qui est marqué pour saisir\n le fer providentiel. Et je t'annonce la victoire, en te nommant Siegmund —\n bouche de victoire.\n     « Siegmund », c'est de la femme que le héros reçoit ce nom victorieux, c'est\nd'elle qu'il apprend quelle est sa force et quel est son devoir. Ainsi, l'aspira-\n tion douloureuse vers le renouveau, l'espérance longtemps caressée de la\n révolte, s'affirme au grand jour; le sentiment en appelle à l'action, qu'il\njustifie et qu'il arme. Elle est le Sentiment, il est l'Action ; s'ils sont frère et\nsœur, c'est par les liens du symbole. Et cette ressemblance physique que les\npersonnages se sont découverte, et qui, prise dans un sens étroit, ferait de la\nfemme de Hunding et de l'homme libre, un frère et une sœur ordinaires,\nembarrasse peu le spectateur. Il comprend qu'elle n'a servi que de prétexte,\npour amener naturellement la découverte finale : « Wälse est ton père et le\nmien. » Le sentiment et l'action unis dans la révolte n'ont rien de spontané;\nce n'est pas de lui seul que le héros tient son audace, ce n'est pas non plus\nd'elle seule que la femme tient son désir et son espoir; frère et sœur, ils sont\nles enfants d'une idée de liberté qui est dans l'air, qui parcourt le monde, que\nle héros, dans sa solitude, et la femme, dans sa détresse, ont pu croire\n"}, {"page_pdf": 875, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3037, "texte": "766                               DURENDAL\n\n\n\nobscurcie, mais qui ne les a jamais abandonnés, dont la lente poussée opère\nautour d'eux comme en eux.\n   Ils se rendent compte de leur origine, et qu'en eux comme autour d'eux\ns'accomplit la volonté du père invisible : leur regard s'est allumé à son œil de\nfeu, leur pensée à sa pensée ; c'est son consentement qui les a conduits l'un\nvers l'autre; c'est son souhait qui les illumine, qu'ils voient rayonner dans sa\nclaire épée, l'Epée qu'il a planté dans le frêne.\n   Siegmund fut toujours brave, mais seul et sans attaches, au milieu de la\ndésaffection, de la persistante hostilité de tous, il souffrait de se croire\nl'exception, doutait de son action isolée; et voici que tout change, il se sent\naimé, secondé, autant que désiré et attendu ; son courage s'élargit au delà de\nlui-même, sa propre cause est dans celle d'autrui. Avec quelle joie il va agir,\nmaintenant que plus rien ne diminue son action, mais que tout la stimule;\ncar, dans la pleine conscience qu'il en a prise, elle lui apparaît non pas seule-\nment désirée, attendue, mais sanctionnée, prédestinée. Elle a des racines dans\nle passé, elle est la continuation, le prolongement d'une action précédente,\nincessante, qui s'épanouit en lui comme autour de lui. Tout l'autorise, tout le\nfavorise, tout conspire à sa réussite. Cédant à un vent de liberté, la porte de\nHunding s'est ouverte sur l'horizon nouveau, sur un monde rajeuni où par-\ntout la sève monte, à l'instant même où l'Epée vient lui montrer sa garde scin-\ntillante, dorée des premiers rayons du printemps,\n   — Mon nom est Siegmund, je vais prouver que je le suis, dit-il d'un cri\njoyeux, en bondissant vers l'arbre. L'Epée prédestinée, il l'appelle de son vrai\nnom : Nothung, arme nécessaire, arme de la Nécessité. Il l'étreint et lui parle,\nil la veut et l'obtient, et la brandit, merveilleuse, fulgurante.\n   — Tu es Siegmund, s'écrie la femme dans le délire de sa joie, moi, je\nsuis ta sœur Sieglinde, toute à toi maintenant, puisqu'à toi maintenant est\nl'Epée.\n    Et le héros acquiesce :\n   — O sœur, ô fiancée! s'exclame-t-il, sois à ton frère, afin que se perpétue\nle sang des Wälsungen.\n    Unies par l'Epée, unies dans la révolte, leur cause et leur destinée sont\ndésormais communes, ne peuvent plus être séparées.\n\n\n                               A C T E DEUXIÈME\n\n\n  Wotan règne au Wal hall, il détient le Pouvoir. Pour y arriver, il a suivi\naveuglément sa volonté; il n'a reculé ni devant la ruse, ni devant la\nviolence. Pour circonvenir, pour dédommager les Géants, il devait leur livrer\nun butin. L'Or que par ruse et par violence il enleva à Alberich, et qu'ensuite,\nà son exemple, l'astucieux Fafner arracha au trop crédule Fasolt; l'Or fut le\nprix dont il paya sa puissance, et c'est sur le respect de l'Or, devenu la\npropriété de Fafner, que repose l'apparente suprématie des dieux. Cette\nsuprématie, Fafner la dédaigne trop pour en prendre ombrage, pour entre-\nprendre quoi que ce soit contre elle; avec l'Or dans ses mains d'avare, vigilant\n"}, {"page_pdf": 876, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3645, "texte": "                                 LA WALKYRIE                                   767\n\nmais inerte, il nargue tout le monde, et surtout ce soi-disant maître des choses\nqui en est réduit à faire pour lui la police. Fafner supporte, trouve avantageux\nque sa propriété soit placée sous la sauvegarde de lois que Wotan, ayant fait\nd'elles sa raison d'être, tout le premier, doit écouter et respecter. D'ailleurs,\nl'épais Géant, qui fut à son heure un farouche tribun, est devenu sage en\nmême temps que propriétaire : il a perdu le goût des aventures, il aime la tran-\nquillité, déteste l'imagination, « il gît et possède ». Mais l'Or, avec les forces\ncorruptrices et despotiques qui dorment en lui, n'en conserve pas moins une\npuissance qui peut détruire celle des Lois. Alberich veille, vaste imagination\npour le mal, que rien ne lie, que rien n'arrête, ni la crainte, ni le remords, ni\nmême les faiblesses de l'Amour; l'Amour, il le renia, pour mieux prétendre à\nl'Or, et mieux en exercer la royauté impitoyable. Qu'il parvienne à le\nreprendre, à dicter à nouveau sa volonté, et les Lois tombent dans l'oubli, ces-\nsent d'être ; c'est le retour au Nibelheim, dans l'écroulement définitif du Walhall.\n    « Tout ce qui est passe », disait Erda, prophétisant la tin des dieux,\n\" songe, songe, ô Wotan! Veille et crains ». Cette fin des dieux est devenue\nl'idée fixe de Wotan, las des raisonnements passifs et à courte vue de Fricka.\nComment conjurer la fin des dieux sans lui être infidèle; confinée dans le\nprésent, elle ne veut rien prévoir. Erda seule, féconde autant que Fricka est\nstérile, ouvre à Wotan l'avenir. Si ces paroles l'épouvantèrent d'abord, elles\nlui sont apparues ensuite comme un conseil salutaire, un appel à la vigilance\net à la persévérance. Oui, tout ce qui est passe, une force de destruction tient\nla nature entière; mais celle-ci ne se lasse pas d'être féconde, de répondre à la\ndestruction par la création; et ce qui ne cesse pas, c'est son universel effort.\nNulle part le repos, partout l'effort. Si le Walhall veut durer, il doit unir à sa\ncause l'effort des hommes, être pour eux un principe de vie, de combattivité.\nC'est de cette conception que Wotan a puisée dans Erda, dans la Nature,\nque sont nées les Walkyries, les éducatrices de la combativité. Elles\ndoivent réagir contre l'effet déprimant des Lois, contre ce que l'habituelle\nobéissance a de diminuant pour la volonté des individus et pour leur bra-\nvoure; bravoure nécessaire à l'ordre établi, puisqu'il doit s'en servir pour\ncombattre, pour châtier ceux qui voudraient attenter à la règle commune.\nLa règle pourtant ne peut plier devant les individus, et si leur bravoure doit\nêtre soigneusement entretenue, elle doit l'être sous une stricte discipline;\nc'est pourquoi les Walkyries, filles d'Erda, ont été placées par Wotan sous les\nordres de Fricka. En somme, l'idéal qu'elles communiquent aux hommes est\nune convention ajoutée aux autres conventions, une chose que les hommes\nn'ont pas trouvée, sentie, mais qui leur a été enseignée. Sa force est dans\nl'opinion, dans la louange que celle-ci décerne au brave, dans la réprobation\nqu'elle fait peser sur le lâche; sa force tient dans une idée de châtiment et de\nrécompense : seuls, les braves pourront venir au Walhall, s'asseoir à la table\ndu maître; eux seuls y boiront l'hydromel versé par les Walkyries.\n    Et Wotan a vite compris, il comprend maintenant qu'un sentiment qui a\nbesoin de l'opinion et d'une sanction pour se soutenir, n'est pas un sentiment\ndurable; l'opinion est à la merci des événements tout comme il l'est lui-même.\n Les hommes le trahiront dès qu'il ne servira plus leurs intérêts.\n"}, {"page_pdf": 877, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3459, "texte": " 768                                DURENDAL\n\n\n     En les exerçant, en les endurcissant, il croyait les conduire au mépris des\n jouissances faciles et les enlever du même coup à leur vénalité; il se flattait\n d'éveiller en eux un sentiment de dignité et l'amour de l'effort. En cela, il a\n échoué. Sous leur bravoure de commande, leur fond de servilité est resté\n entier. Hunding, de la race des chiens, doit s'incliner devant n'importe quel\n maître, que ce soit Wotan armé de la Lance ou Alberich ayant reconquis l'Or.\n    Ceux qui forment la garde du Walhall, ceux qui viennent s'asseoir à la\n table des dieux, ne sont que les valets de Fricka. D'eux, rien n'est à espérer,\n tout est à craindre. Hunding est un de ceux-là. Parce qu'il y trouve son\n profit, il est content de ce qui est, ne désire rien d'autre, limite sa bravoure à\n l'unique, à l'étroite défense de ses privilèges. C'est l'être stationnaire,\n médiocre dans sa bravoure comme dans sa vertu. Parce qu'il honore une\n morale extérieure, celle qu'on lui a enseignée ; parce qu'il observe scrupuleu-\n sement les usages de son milieu, il se croit vertueux ; il est sans vertu, les cas\n imprévus solliciteraient en vain une compréhension, une générosité qu'il n'a\n pas : dès qu'il a sacrifié aux dieux et à la morale extérieure, il se tient quitte.\nAux yeux de Wotan, une telle obéissance est plus dangereuse, pour l'avenir du\nWalhall, que la désobéissance.\n    La fin des dieux, tout au plus reculée, mais non pas évitée, demeure le souci\nde Wotan, son éternel souci; et la prophétie d'Erda est restée, en lui, insé-\nparable de cette pensée. Il l'a reprise, il a voulu en dégager un sens propice;\nses regards se sont de nouveau tournés vers la Nature. « Tout ce qui est\npasse », disait la déesse; mais elle ajoutait : « dans une perpétuelle transfor-\nmation », et c'est cela que le dieu n'a pas assez écouté, n'a pas entendu, et\nqui importe. Dans l'éternel devenir de la Nature, le destin n'est jamais\naccompli. Nulle part, elle n'a offert à Wotan de forme définitive, partout des\nformes changeantes. C'est grâce à leur transformation toujours possible,\nc'est grâce à leur incessante adaptation aux conditions qui les font varier,\nque les formes se conservent vivantes.\n    Dès lors, pourquoi Wotan croirait-il à la durée et à l'opportunité de lois\nqui seraient, telles que les veut Fricka, inflexibles, rebelles à toute interpréta-\ntion nouvelle?\n    Si les Walkyries n'ont pu lui amener des héros véritables, c'est parce\nqu'il a fait violence à ces filles d'Erda, à ces enfants de la Nature, en les pla-\nçant sous la sujétion de Fricka. Elles devraient pouvoir parler librement aux\nhommes dont elles doivent faire des braves, leur conseiller l'effort fécond,\nennoblissant, l'effort novateur.\n    Mais cet effort ne peut être attendu du nombre qui ne fit jamais qu'obéir\nou que suivre; il n'appartint jamais qu'aux êtres d'exception. Wotan en est\ncertain. L'Epée qu'il trouva, et qui lui fut comme un rayon d'espoir, dans un\nmoment où sa défaite lui paraissait inéluctable, n'était-ce pas un être d'excep-\ntion qui la conçut et qui la forgea, au milieu des esclaves, au fond du Nibel-\nheim. Celui-là obéissait à une nécessité que les autres n'étaient incapables de\nsentir. Cette nécessité existe encore, les Lois des dieux, toutes de rigueur,\npèsent lourdement sur le monde; elles l'oppriment bien plus qu'elles ne le\nprotègent. Pourquoi Wotan, qui lésait, qui le voit, mais qui n'a pas le pou-\n"}, {"page_pdf": 878, "page_imprimee": 769, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2382, "texte": "                                 LA WALKYRIE                                  769\n\nvoir de les changer et qui ne se reconnaît pas le droit de les détruire; pour-\nquoi Wotan désespérerait-il de l'Epée? Il est vrai qu'elle est comme oubliée :\nbien que presque tous soient victimes des privilèges de quelques-uns, les\nhommes n'ont pas voulu l'Epée, parce qu'ils ne sont ni assez conscients ni\nassez audacieux pour la vouloir. Mais un être conscient et héroïque peut sur-\ngir, comme il s'en est trouvé un au Nibelheim.\n   Et Wotan n'espère plus que dans cet homme nouveau, qui fera ce qu'il ne\npeut faire; car le dieu éprouve l'iniquité des lois, sans qu'il puisse la dénon-\ncer. Il est lié par son passé, sur lequel il ne peut revenir, et tous le considèrent\ncomme le gardien des Lois qu'il a établies. Les hommes ne le comprendraient\nplus, s'il leur demandait autre chose que de l'obéissance. D'ailleurs, accepte-\nraient-ils, mériteraient-ils des lois meilleures, puisqu'ils ne sentent pas, par\neux-mêmes, l'iniquité des lois existantes. Impuissant prisonnier de son œuvre\nimparfaite, qui doit périr si elle n'est régénérée, Wotan ne peut que s'abs-\ntenir.\n   Il doit subir son destin, être l'Autorité impersonnelle. Tout au contraire,\nle héros qu'il attend sera libre, maître de sa personnalité, jeune et rempli\nd'audace.\n   Il tirera tout de lui-même, n'appartiendra qu'à lui-même. Son méconten-\ntement de l'actuel, son ardent désir vers un mieux, ne seront pas en lui comme\nune leçon apprise, mais sa propre découverte. Sa force ne lui viendra pas des\ndieux ni d'une morale extérieure, mais de sa propre conception du juste et de\nl'injuste. En lui s'incarneront le sentiment et l'effort personnel.\n   Ce sentiment, cet effort, Wotan en a fait ses enfants de prédilection. Ils\nviennent au devant de ses secrètes espérances; entre eux et lui existe une com-\nplicité de pensée. Eux et lui habitent deux mondes contradictoires, et pourtant\nleurs aspirations se devinent, leurs sympathies se cherchent et se comprennent;\neux et lui communient dansune même idée de liberté. Avec bonheur il voit naître\nleurs jeunes forces du déclin des siennes. Il se convainc de plus en plus qu'ils\nont leur œuvre à accomplir, l'œuvre de l'avenir, et qu'ils l'accompliront. Walse\nsourit à l'union de Siegmund et de Sieglinde.\n\n   (A suivre.)                                             ADRIEN GUILLION.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 770, "page_fin": 773, "titre_corps": "Les Arts anciens du Hainaut à l'Exposition de Charleroi", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. 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Sachons donc louer les\n                     brillants résultats obtenus par le zèle enthousiaste de M.Jules\n                     Destrée et de ses collaborateurs, — admirant ce qui était là\n                     et ne regrettant point trop, selon un mode de critique\nnéfaste, ce qui aurait pu s'y trouver. Ces lignes récapitulatives, forcément\nbrèves, n'ont d'autre but que de fixer en hâte, avant l'oubli, avant l'hiver, les\nchoses dignes de mémoire à l'Exhibition carolorégienne, — souriante oasis\nau sein du pays noir !\n    La puissance du labeur industriel surgissait dès le hall d'entrée avec\nConstantin Meunier, glorifié ici — comme le mérite le génial interprète de\nl'ouvrier moderne — en une émouvante apothéose.\n   Dans la grande salle furent faites de périodiques et substantielles confé-\nrences sur le milieu et l'art de la Wallonie. Si la revendication wallonne, au\nregard des exagérations flamingantes, s'impose aujourd'hui, on conviendra\nqu'elle ne se justifie guère pour notre peinture du XVe siècle. Il ne faut pas\nadopter davantage l'étiquette belge, dont l'application rétrospective a quelque\nchose de factice; je préfère conserver la désignation Primitif s flamands, com-\nmode et consacrée par un long usage, — en remarquant toutefois que l'éru-\ndition tend de plus en plus à subdiviser l'école néerlandaise en écoles locales :\nde Bruges, Gand, Louvain, Tournai... Cette méthode, où n'intervient pas\nl'irritante question des langues, alors non posée, permet déjà d'enregistrer cer-\ntains aboutissements critiques (ainsi, en ce qui concerne Van der Goes et\nl'école de Gand). Plus que jamais, « Flamands, Wallons ne sont que des\nprénoms... »\n    Pourtant si, à Charleroi, Watteau représenté par un superbe portrait\nd'Elisabeth Defontaine, mère du peintre J.-B. Pater (M. Reyre, Paris) et\nCarpeaux par une charmante terre cuite, la Bacchante aux roses (M. Cambier,\n\n\n  (1) Cependant, durant l'été 1911, la Belgique a organisé trois expositions d'Art ancien :\nà Malines, Tournai et Charleroi. De plus, la proximité engageait nos crmpatriotcs à visiter\n a magnifique Exposition des Flandres françaises, à Roubaix.\n"}, {"page_pdf": 880, "page_imprimee": 771, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3286, "texte": "                        LES ARTS ANCIENS DU HA1NAUT                                      771\n\n Marcinelle), déconcertaient un peu, — nul n'aurait songé à leur reprocher de\ns'être introduits dans l'enceinte nationale. « Belges est notre nom de famille » :\nla proverbiale hospitalité belge accueillait ces Wallons artificiels...\n   Je dois me borner à mentionner l'orfèvrerie religieuse — rappelons la croix-\nreliquaire (église de Walcourt) aux pierreries enchâssées dans de capricieux\nrinceaux étincelante « broderie de métal » (1) qu'exécuta vraisemblable-\nment le frère Hugo d'Oignies (XIIIe siècle) ; les dinanderies, ferronneries,\nétains ; la section des arts du feu — porcelaines et faïences de Tournai ; les\ndentelles; les manuscrits enluminés; les monnaies, sceaux et médailles.\n   Dans la sculpture, des moulages discrets permettaient d'apprécier : Jean\nPepin de Huy et André Beauneveu, précurseurs de la Renaissance septen-\ntrionale; le Montois Du Broeucq (XVIe siècle), maître de Jean Bologne, — en\noutre, un bas-relief d'albâtre, la Création, provenant du jubé morcelé de\nl'église Sainte-Waudru; le Liégeois Del Cour (XVIIe siècle), disciple du\nBernin ; le Nivellois Laurent Delvaux (XVIIIe siècle).\n   Parmi les merveilleux bois sculptés, citons : le Calvaire de Boussu, le\nretable de Ham-sur-Eure, la chaire de Roucourt.\n\n                                                *\n                                            *       *\n\n   J'ai hâte d'arriver au domaine pictural, où régnait Roger Van der Weyden,\nredevenu aux rives de la Sambre Roger de la Pasture. Inutile d'insister sur\ndeux chefs-d'œuvre connus du Musée de Bruxelles: le Christ pleuré, petit\ntableau très achevé; et le Chevalier à la flèche, jadis présumé Charles le\nTéméraire. « Le masque large, les pommettes saillantes, les sourcils droits, la\nlèvre volontaire et même le teint basané s'accordent en somme fort bien avec\nla première acception, encore que l'on penche aujourd'hui pour le grand\nbâtard de Bourgogne. » (H. Hymans) (2). Sous le nom de Roger : un beau\nportrait de jeune homme de la collection Cardon, à Bruxelles ; et le Philippe\nle Bon, des Hospices civils d'Ath (on se souvient des nombreux exemplaires\nqui figurèrent à l'Exposition de la Toison d'Or).\n   Tout a été dit, tout reste à dire sur le mystérieux maître de Mérode ou de\nFlémalle. L'école de Tournai le revendique, peut-être indûment ; les noms\nde Jacques Daret et de Robert Campin, proposés par M. Hulin (3) rencon-\ntrent la majorité des suffrages. Les déductions demeurent cependant conjectu-\nrales; c'est là un des plus passionnants problèmes de l'histoire de l'art, —\nsimplement suggéré d'ailleurs aux visiteurs de l'Exposition par des éléments\nassez signifiants : les portraits de Barthélemy Alatruye et de Marie Pacy\n(Musée de Bruxelles) attribués à Campin; la Trinité, gâtée, composition\nspéciale au maître et dérivée du prototype-Flémalle (revers en grisaille de l'un\n\n\n  (1) Fierens-Gevaert. Consultez sa remarquable étude sur les Arts anciens du Hainaut,\npubliée dans la Revue des Deux-Mondes (15 septembre 1911).\n  (2) L'art flamand et hollandais, tome VIII, p. 75.\n  (3) Jacques Daret en 1901 et 1902 (Catalogue critique de l'Exposition des Primitifs flamands\nà Bruges). Robert Campin en 1909 et 1911 (Burlington Magazine.)\n"}, {"page_pdf": 881, "page_imprimee": 772, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3420, "texte": "772                                       DURENDAL\n\n\n\ndes panneaux de l'Institut Staedel à Francfort) que possède le Musée de Lou-\nvain ; une variante d'aspect terni et d'authenticité discutable (M me Reboux,\n Roubaix) de la fameuse Madone-Somzée, léguée maintenant, avec la collec-\ntion Salting, à la National Gallery de Londres.\n   La menue Prédication d'un évêque de Simon Marmion (Musée de Bruxelles)\nclôt le XVe siècle, tandis qu'un contingent important d'oeuvres de Jean Gos-\nsart de Maubeuge inaugure magistralement le XVIe.\n   Mabuse était vraiment commémoré par des pièces de choix, — dont plusieurs\némanant du Musée de Bruxelles, l'honnête portrait du peintre (collection von\n Kaufmann, Berlin) et surtout les deux perles de la collection Cardon, le Gen-\ntilhomme à l'œillet et le Gentilhomme aux belles mains, d'une pâte si large,\nd'une telle énergie de modelé (le second particulièrement) avec leurs somp-\ntueux vêtements où éclate l'or dans les reflets fauves du cuir, où bijoux et\nbroderies rehaussent la sobre harmonie des fourrures. Un lien controversé\nunit ces hauts seigneurs aux effigies de Jehan Clouet (1), « personnalité pure-\nment nominale, à laquelle on voudrait rattacher l'hypothétique maître des\ndemi-figures; le profil de prélat, appartenant aussi à M. Cardon, s'apparente\nfort en revanche à la manière de Holbein; d'autre part, le Saint Donatien, du\nMusée de Tournai, portant sa roue garnie de cierges, a l'air d'un Gérard\nDavid (2). On voit que les caractères de l'art de Mabuse, essentiellement de\ntransition, se définissent malaisément. L'heure de la réhabilitation a sonné\npour Jean Gossart, injustement dédaigné naguère parce que considéré de façon\nsimpliste comme l'auteur responsable des excès de l'Italianisme aux Pays-Bas!\nN'oublions pas, dans ce groupe, le délicieux diptyque de M. Lescarts, à Mons :\nMarguerite d'Autriche devant la Vierge et l'Enfant (3). Agréable coloris et\nlibre facture. « Il s'agit d'un vœu. L'Enfant Jésus, les bras ouverts, se penche\nvers Marguerite, avec le mot Veni écrit en lettres d'or. Levant les yeux de son\nlivre, la dame répond Placet (4). »\n   M. Hulin (5) retraça la carrière de Jean Prévost ou Provost, de Mons,\nadepte de l'école brugeoise. A côté du triptyque d'Adam Van Riebeke (Musée\nde Bruxelles; volets attribués à Pourbus), voici le Jugement dernier (Musée\ncommunal de Bruges, daté 1525) où le peintre, renouvelant la pratique dan-\ntesque, range ses ennemis parmi les réprouvés ; un char entraînant quelques\necclésiastiques vers l'enfer, a été supprimé ensuite, raconte-t-on, par les soins\nde Pierre Pourbus.\n\n\n   (1) On a prononcé aussi, à leur sujet, le nom de Josse Nan Clève le Fou.\n   (2) Voyez le Chanoine Salviatis avec trois saints (National Gallery).\n   (3) Sujet fréquent. Nous lisons dans l'Inventaire des vaisselles, joyaux, tapissericst peintures,\netc.t de Marguerite d'Autriche, régente et gouvernante des Pays-Bas, dressé en son palais de\nMalines, le 9 juillet 1523 : « Receu puis cest inventaire fait ung double tableau ; et l'ung\nest Notre Dame, habillée de bleu, tenant son enffant droit, et en l'aultre Madame à genoux\nadorant ledit enffant. » (Compte rendu des séances de la Commission royale d'histoire ou recueil\nde ses bulletins, 3e série, tome XII, Bruxelles, 1871.)\n  (4) H. HYMANS, op. c,    p.   78.\n (5) Dans Kunst en Leven (1902). Quelques peintres brugeois de la première moitié du\nXVIe siècle : Jean Prévost.\n"}, {"page_pdf": 882, "page_imprimee": 773, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2174, "texte": "                     LES ARTS ANCIENS DU HAINAUT                               773\n\n\n   Quasi ignorés du public au transept de la cathédrale d'Arras, deux excellents\ntriptyques de Jean Bellcgambe, provenant de l'abbaye de Saint-Vaast, avaient\npris place sur l'estrade de la salle Roger de la Pasture : l'Adoration de l' Enfant\nJésus et le Christ entre les mains des bourreaux. Le maître du polyptyque\nd'Anchin, prodigue d'ornementation dorée, est un curieux artiste de la lignée\ndes Blondeel, des Coninxloo et des Van Orley, naïvement heureux d'étaler leur\nscience architecturale.\n    L'art mosan, négligé, n'offrait sous les appellations vagues de Patenier et\nBles, — vallées rocheuses animées de sinueuses figurines,— rien de bien palpi-\ntant. Du premier : un paysage avec la Vierge et l'Enfant (M. Heseltine,\n Londres) et la Chasse de saint Hubert (M. Houtart, Monceau). Du second :\nl'Adoration des Mages, Nativité et Fuite en Egypte, triptyque, chez M. F.\n Franchomme à Bruxelles.\n    La Descente de croix, signée, de Lambert Lombard (Mlle Meses, Casterlé),\n n'ajoute guère à la réputation de ce médiocre.\n    Nicolas Neufchâtel, dit Lucidel (1527-1590), portraitiste encore mal étudié,\n nous ménageait une surprise instructive, grâce au double envoi du Musée de\n Budapest : Hans Heinrich Pilgrim, de Bois-le-Duc ( 1 5 6 1 ) et son épouse.\n L'homme, dans sa sveltesse élégamment profilée en noir sur un fond gris,\n témoigne d'une affinité singulière avec les œuvres du bergamasque G.-B. Mo-\n roni. Rapprochée de ces deux tableaux, une vieille femme aux joues creuses et\n aux yeux éteints (collection Cardon) impressionnait par la solidité de son style.\n    La Centennale wallonne réunissait les noms de Navez, Wiertz, Gallait,\n Fourmois, Willems, Degroux, Hennebicq, Boulanger, Baron et Félicien\n Rops! un abrégé éloquent de l'école belge de peinture; tandis qu'une suite de\n salles contenait la très complète exposition de nos artistes contemporains.\n Je m'excuse, en terminant cette revue rapide des Arts anciens du Hainaut, de\n n'avoir pas su lui éviter la forme sèche d'un procès-verbal.\n\n                                                                       P. 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Il fut aussi acclamé dans le poème\npour violon de Chausson, une des inspirations les plus élevées du maître fran-\nçais dont il exprima avec une chaleureuse éloquence la poésie songeuse et\ninquiète.\n    Les auteurs belges étaient représentés par un Poème symphoniquc de Rasse\net une Suite Burlesque d'Albert Dupuis. En son poème symphonique très\ngoûté du public des Ysaye, Rasse paraît être en progrès sur ses œuvres précé-\ndentes, et cela non seulement par la science, la richesse de l'orchestration,\nmais encore par la distinction de la pensée et l'intensité du souffle, par d'abon-\ndantes ressources de vitalité expressive qui, fort tendue et dramatisée dans les\ndéveloppements de la partie centrale du poème, s'apaise finalement dans la\ncaptivante douceur d'une péroraison recueillie où l'alto de Van Hout fit mer-\nveille. Quant à la Suite Burlesque de Dupuis, dont la Sérénade oubliée cons-\ntitue la partie la plus originale et la mieux venue, les procédés de style et\nl'ingéniosité du métier y ont une place trop prépondérante au détriment de\n l'inspiration. C'est ce qui la différencie de la pièce de Chabrier qui terminait\n le concert, la Bourrée fantasque orchestrée par Mottl, dont la libre fantaisie,\n"}, {"page_pdf": 884, "page_imprimee": 775, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3139, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                   775\n\n\nles rythmes joyeux et spirituels jaillissent avec tant de verve et de fougueuse\nspontanéité.\n                                        *\n\n   Deuxième Concert Populaire. — Lohse poursuit avec le plus\ngrand succès la série de ses concerts Beethoven. Cette fois il conduisit\nl' Héroïque et la Quatrième. Sous la savante direction de ce chef d'élite,\nl'orchestre des Populaires a réalisé des merveilles. L'interprétation de\nl'Héroïque notamment compte parmi les plus belles et les plus puissamment\nsuggestives que nous ayons entendues. La splendeur glorieuse du premier mou-\nvement, l'incomparable ampleur tragique et les sublimes lamentations de la\nMarche funèbre, l'étincelante et triomphale allégresse du Scherzo et du\nFiliale ont été rendues avec une plénitude expressive, une justesse et une\nintensité d'accent tout à fait émouvantes.\n   En opposition avec le lyrisme grandiose et la magnificence de développe-\nment de l'Héroïque, la Quatrième Symphonie, d'une portée psychologique et\nmusicale beaucoup moins profonde, apparaît un poème paré de grâce ailée et\ncaressante, tout en effusions joyeuses et en rayonnements printaniers. L'or-\nchestre de Lohse le rendit avec une limpidité délicieuse. Rarement avons-nous\nentendu traduit d'une façon plus pénétrante l'Adagio, ce chant berceur qui,\nnimbé de paix suave et sereine, semble comme une vision d'amour idéal.\n   César Thomson interpréta le concerto de Beethoven avec ce souci de perfec-\ntion plastique qui caractérise son jeu, rehaussant ainsi le concert du prestige\nde son grand talent, de cet art si pur, sobre et noblement classique dont il a\nle secret.\n                                       * *\n\n   Q u a t u o r v o c a l C a r p a y . — Disons un mot du concert organisé à\nla salle Sainte-Elisabeth par le quatuor vocal que M. Henri Carpay dirige\navec tant de zèle et d'autorité. Soirée instructive, d'un intérêt vif et soutenu,\nau cours de laquelle ces vaillants et consciencieux artistes interprétèrent un\nnombre considérable de chansons des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, réalisant\ndes ensembles vocaux, très purs, fermes et harmonieux, vivifiés de nuances\nsouples et délicates. Nous citerons le Loué sois-tu de Schutz, d'un sentiment\ngrave et profond, l'Adieu mon frère de Waelrant, si pathétiquement expressif\net Ma douce Annette du même, d'inspiration et de facture exquisement gra-\ncieuses, l'amusante Chanson Napolitaine de Scandello, le Soir de Le Maistre,\nimprégné d'émotion et de rêve, les Vendanges de Orlando de Lassus, d'exécu-\ntion difficile, où les diverses parties vocales s'enlacent, se répondent, se super-\nposent en exclamations joyeuses, des extraits de l'Amadis et du Persée de\n Lully.\n   M. Carpay s'était assuré la collaboration d'artistes distingués, Mme Béon\nqui joua de façon ravissante des pièces pour clavecin, tirant ensuite de l'orgue\n Mustel des sonorités pleines de richesse, de variété et de douceur. M. Van\n Neste obtint aussi un vif succès pour ses interprétations sur la viole de\n gambe. Il y a lieu de signaler surtout une sonate de Haendel pour clavecin et\n"}, {"page_pdf": 885, "page_imprimee": 776, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 557, "texte": "776                                 DURENDAL\n\n\nviole de gambe, un des plus authentiques joyaux du concert, dont Mme Béon\net M. Van Neste exprimèrent délicieusement la poésie aimable et le\ncharme enveloppant. Mme Mahy-Dardenne, dont la diction intelligemment\nexpressive fut vivement appréciée, compléta le programme de cette belle\nsoirée en chantant de mignons poèmes vocaux du XVIIIe siècle, dont quel-\nques-uns finement harmonisés par MM. Béon et Soubre.\n                                                             G. DE G.\n\n                              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-011", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 776, "page_fin": 778, "titre_corps": "Revue du mois : Les Expositions", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. 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Le succès qu'ils obtiennent est\nmérité par ce réchauffement général du coloris, cette exécution plus souple et\nplus libre, ce rendu de l'atmosphère... Un critique a prononcé timidement le\nnom de Vermeer de Delft; nous souscririons volontiers à pareil rapproche-\nment : la Chambre des rhétoriciens offre les bleus et les jaunes caractéris-\ntiques du mystérieux peintre. L'Eglise hollandaise, avec ses bancs de bois\nclair et ses cartels appendus aux murs blanchis, a l'austérité protestante d'un\nHoekgeest ou d'un Emmanuel De Witte. Boutiques flamandes, Vieux logis\nhollandais, Intérieurs plantiniens se succèdent en pages achevées où vitraux,\ncarrelages, tentures, boiseries, chaises de paille et jusqu'à l'humble chapeau\nbuse et au parapluie, témoignent d'une virtuosité chatoyante. On souhaiterait\nenrichir son home de l'un de ces intérieurs-là. Outre le genre habituel, M. René\nJanssens nous montre aujourd'hui les verdures d'Oxford, au cloître universi-\ntaire de Magdalen; et des « évocations versaillaises », statues, bassins et quin-\nconces de la « cité des eaux »... Dessins rehaussés, aquarelles de Hollande,\nd'Angleterre et de Normandie complètent cette agréable exhibition.\n\n                                      *   *\n\n   Les Aquarellistes au Musée Moderne. — Le centre de la\ngalerie est occupé par un groupe imposant de maîtres allemands. Leurs ten-\ndances apparaissent curieuses, leur « métier » indéniable, mais on se défend\nmal contre le manque de goût et d'équilibre de certaines de leurs productions;\nl'art germanique d'à présent semble entaché d'une vulgarité que ne dissimule\npoint l'habileté technique des « professors ». Typiques à cet égard les Intérieurs\nde E. Liebermann et la Jeune femme riant d'Arthur Kampf, en blouse orange,\ndont les joues s'enluminent par grosses touches visibles, comme un Frans\nHals! Le Coin de village d'Eug. Kampf, simplifié, uni et lourd, est dépourvu\nde tout sentiment : paysage inerte.\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 777, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3523, "texte": "                              R E V U E DU   MOIS                           777\n\n   Je n'éprouve aucune affection pour l'art de ces étrangers intelligents, en\npossession d'instruments impeccables, — tel le déroutant mobilier moderne\nd'Outre-Rhin aux somptueuses matières, bois, métaux et faïences — mais\nsans la mesure classique qui aide à s'en servir; la discipline césarienne n'agit\nguère en ce domaine.\n    Quel délectable morceau cependant que le portrait de femme de Fritz Reu-\nsing intitulé : Méditationl Une raideur harmonieusement drapée de cariatide,\nun visage aux traits purs et nets. Considérons aussi le Pêcheur de von Bartels;\nles Terrassiers bruns de Kohlschein, d'un ferme dessin; le Sylt Wattenmeer\nde Hacker, au large azur; le rayonnement religieux qui auréole l'Enfant sur\nla paille de Dettmann, sorte d' « évangile en Campine » à la Jacob Smits.\n    J'ignore tout, je l'avoue, des célébrités haut cotées à Munich, à Dusseldorf\nou ailleurs; beaucoup, certes, ont du talent,— mais j'aime à retrouver les gens\nde chez nous! Plusieurs rirent preuve de courage, cherchant, en dépit d'une\n vogue consacrée et lucrative, des méthodes nouvelles. Cassiers, dont l'envoi\n mérita l'an dernier les plus vifs éloges, rajeunit l'aquarelle par une pâte plus\n consistante, s'efforce d'en agrandir le cadre, y parvient en des pages vraiment\n belles : le Village flamand avec sa tour massive profilée sur d'amples nuages ;\n Amsterdam aux maisons foncées, trouées de fenêtres en myriades...\n    Mellery, bizarre et noir. — Khnopff, énigme toujours raffinée, suggérant des\n rêves bleus (la Griffe ailée), préférant le souvenir poétique des paysages aux\n paysages eux-mêmes. — Quant aux maisonnettes imaginaires d'Amédée Lynen,\n elles se peuplent, coutumier régal, de spirituelles figurines. — Parmi les petites\n choses, Aug. Donnay nous relate un délicieux Aspect de dégel, Hnesse précise\n et notations justes. — Les Saisons, panneaux décoratifs de Fabry, produisent\n un effet singulier avec leurs nudités roses aux dimensions exiguës; — tandis\n qu'impressionne la gaucherie robuste de Jacob Smits. — J'estime Delaunois\n légèrement inférieur à lui-même dans sa Nuit lunaire dans une église, vrai-\n ment trop fluide; on se reportera plus volontiers aux visions hautaines du\n  « pays monastique ». Les Marines de Baseleer s'estompent de brumes dorées.\n — Carpentier a d'amusantes taches de soleil dans les feuillages de son Midi.\n  — De Bartlett, deux échantillons des aimables choses vues au Cercle l'autre\n  semaine.\n     Hélas! beaucoup d'artistes conservent, intangible et désuète, la tradition\n  quasi puérile de la peinture à l'eau pour magistrats en voyage et généraux\n  retraités. Banalité élégante de Hagemans et de Marcette; indigence mondaine\n  de Charles Michel; maigreur (technique!) de V. Uytterschaut.\n     Trois noms ramènent l'intérêt, pour clore cette causerie hâtive. Hagemans,\n  très fort et d'un modelé puissant, encore que les sujets déplaisent : matelots\n  hindous et juifs blafards. — Geudens manifeste les qualités séduisantes d'un\n  René Janssens non guetté par recueil du mièvre. Au charme recueilli des ves-\n  tibules ensoleillés, il surajoute la profondeur aérée. La Salle du Conseil, le\n   Vieil hôtel constituent des œuvres de premier ordre. — J'insiste enfin sur\n  l'attachante personnalité d'Auguste Oleffe. Un peintre doué; occasionnelle-\n  ment, remarquable aquarelliste, atteignant des résultats énergiques avec les\n  moyens les plus simples. Sa Neige à Auderghem, — façade rose aux volets\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 778, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2808, "texte": "773                                DURENDAL\n\n\nbranlants, lumière d'hiver, quelques bancs, des arbres dépouillés, — c'est,\ntout fruste et sincère, le plein air réalisé en évitant les artifices de l'impres-\nsionnisme. Etonnante démonstration en somme de ce que peut l'aquarelle,\ncomprise avec un « sens artiste », — ce sens artiste que nous sommes tentés\nde refuser souvent à maint Allemand invité à l'Exposition actuelle.\n\n                                       * *\n\n   Mme G i l s o u l - H o p p e au Cercle A r t i s t i q u e . — Les aqua-\nrelles de M me Gilsoul conservent leur proche parenté avec la chromolithogra-\nphie; elles brillent, hélas! d'un éclat trop vif et font cligner l'œil comme ne\nfont jamais les douces fleurs de la création. Tournesols, phlox ou rosiers\ngrimpants, violemment posés à l'avant-plan, relèguent — pas assez loin quel-\nquefois (de l'air, de l'air!) — les murs blancs et azurés du Béguinage de Dix-\nmude, si virginal, épargné miraculeusement pour le plaisir de nos peintres.\nPlusieurs compositions demeurées conformes au prototype, vulgarisé, de\nM me Gilsoul, ne sont pas sans charme en dépit de leur excessif bariolage.\nD'autres, Intérieur hollandais (Godshuis à Loo), l'Antique bénitier, le\nVestibule (appartenant au Musée d'Ixelles) s'inspirent, dirait-on, de René\nJanssens; tandis que Dans les Dunes, A Damme, ont l'ampleur, malgré leur\nformat réduit, de pages conçues plus largement. M me Gilsoul pourrait rompre\nsans inconvénient avec un procédé désagréable. (Oh! ces nénuphars jaunes!)\nJ'aime cependant les deux viellards assis à l'ombre des marronniers.\n\n                                          *\n                                      *       *\n Pierre Delcour, Philippe Derchain, Auguste Donnay,\nGeorges Le Brun, Maurice Pirenne, à la Salle Studio. —\nUn groupe d'artistes du pays de Liége expose à la salle Studio de jolies\nétudes. — Netteté louable dans le Grand Vinâve de G. Le Brun. — Un peu\nde l'impressionnisme parisien d'un Raffaelli chez P. Delcour : le Pont des\nArches.\n   Derchain imprime à sa Ville — en l'occurrence la morne agglomération\nverviétoise, une dévalade brumeuse de briques et d'ardoises, — le caractère\ntrès « belge » de nos cités prospères, banales, nettoyées de tout pittoresque\ninopportun.\n   Les dessins rehaussés de Maurice Pirenne témoignent d'une vision correcte:\nle Perron, l'Impasse Gouvy, l'Église des Carmes, Vieilles maisons au bord\nde la Vesdre. Je connaissais la Carrière : je l'ai retrouvée avec satis-\nfaction.\n   En ce milieu jeune, quelques œuvres d'Auguste Donnay rayonnent. La\n  Vallée inondée, le Printemps aux feuillages clairs, affirment un sentiment\ndécoratif fort intéressant: horizons vastes et unis, qualités simplifiées de la\nfresque.\n                                                                        P. B.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-012", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 779, "page_fin": 779, "titre_corps": "Revue du mois : Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. A.", "ancre_debut": "Au théâtre du Parc    Les Paroles restent, par", "ancre_fin": "consciencieusement un excellent ensemble. F. 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Alors, le galant homme s'accuse devant sa victime innocente : il lui\n fait à la fois l'aveu de son amour et celui de sa faute. Elle lui pardonne d'ail-\n leurs d'autant plus facilement qu'elle l'aime aussi, de toute son âme. Et tout\n va s'arranger, ils sont heureux déjà, quand le fatal potin, qu'on croyait oublié,\n renaît pour leur malheur. Les paroles restent, hélas!\n     D'une tenue irréprochable, tant au point de vue littéraire qu'à celui de la\n morale, cette comédie dramatique, une des premières qu'ait signées l'auteur\nde Peints par eux-mêmes, n'a pas encore la vigueur substantielle et un peu\nâpre des ouvrages plus récents de M. Paul Hervieu. Mais on y reconnaît déjà\nquelques-unes des fortes qualités par quoi son théâtre d'aujourd'hui se signale\nà notre attention; et un sérieux souci de style, joint à une pensée toujours\nnoble, suffit à mettre cette pièce, au surplus bien construite, à un rang\nhonorable.\n    Mlle Andrée Barelly, une actrice très intelligente, joue avec beaucoup\nd'émotion le rôle de la jeune calomniée ; M. Marey, en marquis de Nohan,\nlui donne la réplique avec une éloquence chaleureuse, un peu diminuée par-\nfois par un débit qui fait exprès d'être monotone. Les titulaires des autres\nrôles, tant hommes que femmes, complètent consciencieusement un excellent\nensemble.\n                                                                          F. 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Beernaert,\népanoui ; le baron de Borchgrave, admiratif.\n                                                                            X.\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-014", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 780, "page_fin": 781, "titre_corps": "Revue du mois : Revue des Revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "X.", "ancre_debut": "Revue des Revues    — La Revue Générale. 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Nous y trouvons — hélas! —\nun poème de Mme Delarue-Mardrus, dont chacun connaît le génie :\n                        O villes longtemps regardées\n                        En Occident, en Orient,\n                        Villes dans le givre brillant\n                        Ou bien par le soleil fardées.\n                        Rouen et Tunis, Rome et Pest,\n                        Stamboul, ancienne Byzance,\n                        Le Caire, Alger, Damas, Florence,\n                        Athènes, d'autres d'Est en Ouest.\n"}, {"page_pdf": 890, "page_imprimee": 781, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1482, "texte": "                            R E V U E DU   MOIS                        781\n\n\n                      Vous me vîtes planer sur l'aile,\n                      Que l'on a dès qu'on monte haut,\n                      Montagne ou colline, escabeau\n                      D'où la ville paraît plus belle.\n\n                      Mais je n'ai rien vu comme Honfleur,\n                      Tel que de chez moi je l'admire,\n                      Car, pas plus Paris que Palmyre\n                      N'ont tant d'accent et de couleur...\n\n  Cela continue ainsi pendant un kilomètre de strophes. Nous ferons respec-\ntueusement remarquer à Mme Delarue-Mardrus qu'elle a oublié Prague,\nVienne, Lisbonne, Marseille, Babylone, Chicago, et que Paris s'appela jadis\nLutèce...\n   — Les Visages de la Vie consacrent un numéro spécial à Charles Dulait.\n  — La Revue du temps présent. Mon parrain : Henri Lavedan, par\nM. Fr. Boucher-Lavedan. Pages d'une grâce assez désinvolte...\n  — Cave Canem. Un second numéro un peu plus insignifiant que le\npremier.\n  — La Revue de Belgique. « Pensées et réflexions d'un solitaire », par\nM. Pierre Broodcoorens. Vauvenargues de Saint-Josse-ten-Noode.\n  — L'Occident (numéro de septembre 1910). Le Bocage normand, par\nFagus. Des pages très curieuses de M. Pierre Jaudon intitulées Clepsydre.\n  — La Belgique artistique et littéraire. M. Emile Verhaeren y publie un\nadmirable dialogue Entre Paysans,\n                                                                      X.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-015", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 782, "page_fin": 784, "titre_corps": "Le Drageoir aux épices", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Épicier", "ancre_debut": "Le Drageoir aux Épices   M. Picard ayant rencontré M. 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Ce serait vraiment incompréhensible si le\nnuméro du 18 mai 1910 des annexes du Moniteur belge — actes de sociétés\n— ne nous révélait que le président du conseil d'administration de Pourquoi\nPas (société anonyme) est M. Nestor Catteau, qui dirige avec tant de maestria\nla Taverne Royale... Au fait, cela explique aussi comment la revue des trois\nmoustiquaires est toujours si habilement cuisinée...\n                                       *\n                                     * *\n   Ce qui reste un mystère, c'est que Pourquoi Pas, rendant compte de cette\nfête gastronomique, ait oublié de citer le stand du Petit Epicier. C'était,\ndisons-le sans fausse modestie, un des plus remarquables de l'exposition. On\ny trouvait toutes les épiceries, que M. Victor Kinon a coutume de célébrer\ndans ses poèmes. Et beaucoup d'autres. Du sel, — gros, moyen et fin — du\nsucre cassé, des pruneaux, — arrachés au fusil du capitaine André — des\nfruits secs en grand nombre, un mendiant ingrat (provenant du buffet de\nM. Léon Bloy), de la moutarde (extraite du nez de M. Picard, où elle est trop\nvite montée, vraiment) et mille autres friandises de première qualité. Qu'on\nveuille remarquer à ce propos que notre macaroni n'était pas fil... andré et\nnotre beurre n'était pas rency...\n                                      *\n                                      *   *\n\n  Notre ami Paul Verlaine nous envoie ce sonnet pénétrant :\n\n                     LE RÊVE DE L'ABBÉ M Œ L L E R\n              Je fais souvent ce rêve, étrange en ces temps-ci,\n              D'une revue artiste, et qu'on lit, et qui paie,\n              Et qui n'est chaque fois ni complètement gaie\n              Ni complètement triste, et qu'on achète aussi.\n"}, {"page_pdf": 892, "page_imprimee": 783, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2667, "texte": "                         LE DRAGEOIR AUX ÉPICES                            783\n\n              Car on l'achète en foule, et le Mufle, adouci\n              Pour elle seule, oh ! oui, réserve sa monnaie\n              Pour elle seule, et nul subside ne défraie\n              Les papiers d'André Paul ou de Georges Rency.\n              Est-elle rouge, verte ou jaune ? je l'ignore...\n              Son nom'? je me souviens qu'il est bête et sonore\n              Comme celui de maint beau bateau qui coula.\n              Son allure est pareille à celle des tortues :\n              Elle arrive toujours en retard. Mais elle a\n              Un public patient et qui s'y habitue...\n\n                                     *   *\n   M. François Carez, dont chacun de nous connaît la compréhension et la\npénétrante délicatesse, nous met en garde contre le danger que pourrait causer\nà notre vertu l'inquiétant écrivain de l'Ardennaise. Qu'il soit ici remercié\npubliquement; sans lui, nous aurions continué à lire M. Henri Davignon sans\nscrupules, et Dieu sait où cela nous aurait conduits! Savez-vous que cet\nauteur affectionne des héros « au tempérament sanguin qui les prédispose aux\nplaisirs de la chair... » « Quelques-uns — s'écrie M. François Carez — ont des\npenchants déshonnêtes auxquels ils ne songent guère à résister... Celui d'entre\neux qui nous inspire le moins de sympathie, Adolphe Maquinay, est un véri-\ntable satyre dont les instincts brutaux sont des moins rassurants. Peu s'en faut\nque, à cause de lui, nous n'assistions dans Déracinée à une scène de malpro-\npreté révoltante. M. Davignon a côtoyé là le naturalisme et même la bestialité\nhumaine (!). Durant deux ou trois minutes il nous a rempli le cerveau\nd'images singulièrement impures... »\n   Bref, la Galette de Liége, vieille dame pudibonde, loge M. Henri Davignon\nquelque part dans les environs d'Emile Zola...\n\n\n  Du Pourquoi Pas :\n  « Hymenée : notre aimable et distingué confrère Robert Catteau épousera\nà Bruxelles, le 27 décembre, M lle Liliane Carie. Devenu très parisien,\nM. Robert Catteau cumule les fonctions de critique dramatique de Paris-Midi\navec celles de secrétaire général du théâtre Antoine.\n  » Ad multos annos. »\n  Bien tapé! hein?\n\n\n   Pour honorer la patronne des artilleurs et des artificiers, M. Paul André a,\nle jour de la Sainte-Barbe, écrit un roman, grossoyé un étincelant article pour\nle Touring Club, une fine chronique pour le Soir, vingt pages de critique\nthéâtrale pour la Belgique artistique et littéraire et une conférence pour les\nAmis de la littérature (chacun ayant insisté pour l'entendre cette année).\nPour finir, il a exécuté un solo de cent et un coups de canon.\n"}, {"page_pdf": 893, "page_imprimee": 784, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2029, "texte": "784                               DURENDAL\n\n\n  A cette même occasion la garnison de la Belgique artistique et littéraire est\nsortie en grande tenue et M. F.-Ch. Morisseaux a eu un demi-jour de congé.\n\n                                       *\n                                      * *\n   Il est partout!\n   « La chambre des mises en accusation, présidée par M. Paul André, s'est\noccupée hier à huis clos des demandes de mise en liberté provisoire formulées\npar M. Victor Flachon et son amie Mlle Georgette Véron. »\n   (Excelsior, 2 décembre 1911.)\n                                         *\n                                       * *\n   Le Petit Epicier manquerait à tous ses devoirs s'il laissait passer la date du\n1er janvier sans formuler à l'adresse de ses amis une série de souhaits exces-\nsivement spirituels :\n   A Henry Carton de Wiart : sa rentrée dans l'épicerie.\n   A Henry Davignon : un flirt avec la comtesse de Noailles.\n   A Hubert Krains : du pain blanc.\n   A Georges Virrès : acquirit eundo.\n   A Fierens-Gevaert : trente-sept conférences par mois.\n   A l'abbé Hoornaert : un canonicat à Yperdamme.\n   A Maurice Wilmotte : un nouveau membre.\n   A Victor Kinon : un flirt avec la comtesse de Noailles.\n   A Maurice des Ombiaux : un -petit traité de l'amateur de foie gras.\n   A l'abbé Halflants : du papier moins gros et des caractères plus petits.\n   A. F.-Ch. Morisseaux : le premier prix au concours littéraire du Journal\nde Hervé et de l'Univers.\n   A H. Liebrecht : le second prix.\n   A Pierre Nothomb : du cynisme.\n   A Edmond de Bruyn : les dessous de l'Idéal grec (et de la jupe divisée).\n   A Jules Sottiaux : sa tête en biscuit Taymans.\n   A Franz Ansel : La petite fleur bleue.\n   A Eugène Gilbert : un flirt avec la comtesse de Noailles.\n   A Edmond Picard : le respect dû à ses cheveux blancs.\n   A Georges Rency : le sourire.\n   Au Mouvement géographique : la couverture de Durendal.\n   A Durendal : une autre couverture.\n                                                        LE PETIT     ÉPICIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-016", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 785, "page_fin": 788, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES  LITTÉRATURE ET ART :      L e s P", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 894, "page_imprimee": 785, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2908, "texte": "LES LIVRES\n\nLITTÉRATURE ET ART :\n     L e s P o è m e s . — Ce ne sont que quelques notes sur les derniers poèmes\n parus, je compte bien cet hiver reparler de l'un ou de l'autre. La Nuit (1) d'lwan\n Gilkin n'est q u ' u n e réédition mais mériterait toute u n e étude. L'heure est\nvenue maintenant de juger équitablement ce poète dont la hardiesse mal\ncomprise a effarouché jadis les âmes pures, et dont la forme parnassienne a\n — durant l'aventure du vers libre — paru démodée. Le Paradis retrouvé (2) de\nJ o a c h i m Gasquet est un livre d'un admirable lyrisme. L'on peut trouver\nutopique l'idée mère de ce poème qui exalte le Progrès — cette machine de\nfer et d'acier — comme le rénovateur de l'âge d'or. Mais on ne peut résister\nà la fougue et à la beauté des strophes vivantes et chaudes dont se compose ce\nrecueil. Il faut admirer aussi la noblesse de pensée et de forme du poème\nd ' A n d r é Delacour : Le Rayonnement (3). Chants d'amour passionnés et graves,\nprières déchirantes, hymnes de bonheur et de joie. Les Parfums du Coffret (4) du\npoète boulonnais Henri Malo (vous savez ce coffret déjà utilisé souvent, où\nl'on enferme ses souvenirs) sont imprégnés de mélancolie et de charme.\nCombien mieux j'aime le volume embaumé que Daniel T h a l y intitule\nLe jardin des Tropiques (5). Comme ce poète admirable et inégal qui a nom Etzer\nVilaire, Daniel Thaly est originaire de S a i n t - D o m i n g u e . Exilé à P a r i s , c'est\navec un sentiment de poignante nostalgie qu'il évoque les Antilles. P e u de\nlivres sont aussi surchargés d'aromes et d'effluves. On y retrouve la chaleur\npâmée des paysages, la touchante langueur des créoles, les gestes pitto-\nresques des Caraïbes. Francis J a m m e s doit aimer ce livre — qui n'est point du\nF r a n c i s J a m m e s : ce qui est rare aujourd'hui pour les écrivains qui font de\nl'exotisme — il y retrouve sans doute, tel que les humait son aïeul l'odeur\nmême et la brise des Indes d'Occident. Louis Mercier, ce grand poète\nsimple, a réédité l'Enchantée (6). Hérissé de dédicaces et d'épigraphes le volume\nque M. Pierre-Charles Jablonski intitula : Au Réveil de la Vie respire\nl'influence de Maeterlinck. Je trouve peu poétique u n e méditation « sur le lait\ncru ». Très estimables les Petites Scènes (7) de M. Orner De Vuyst. Mais qui donc\na parlé d'originalité à propos de la Révélation? L a pensée en est aussi banale\nque la forme en est médiocre. Réplique lamentable et terne de Toute la\nFlandre, la Wallonie héroïque (8) de M. Jules Sottiaux ne m a n q u e pas de quelque\nmérite ni de quelque ridicule. Heureusement interrompus parfois par des\npages assez bien venues des poèmes pâles et décharnés étalent à nu leurs\n\n\n   (1) Paris, Mercure de France. (2) Paris, Grasset. (3) Paris, Ed. du Temps présent.\n(4) Paris, Le Beffroy. (5) Idem. (6) Paris, Calmann-Lévy. (7) Bruxelles, Le Thyrse\n(8) Bruxelles, Larcier.\n"}, {"page_pdf": 895, "page_imprimee": 786, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2982, "texte": "786                                DURENDAL\n\n\npénibles chevilles, leurs termes impropres, leurs impardonnables bêtises\n(Charles Martel fit couler le sang turc à Poitiers!). Je m'abstiens de citer, par\ncharité. Il faudrait pourtant une bonne fois envoyer ce poète, trop célébré\ndans son landerneau, rejoindre le docteur Emile Valentin, Benoît Quinet et\n« Godart Léopold ».\n                                                                        P. N.\n\nL e s m e i l l e u r e s p a g e s : Schiller, introduction et traduction de JEAN-\n   BAPTISTE LUCIDARME. — (Tourcoing, J. Duvivier.)\n   M. Jean-Baptiste Lucidarme fait précéder ses traductions d'une excel-\nlente vie de Schiller, où rien n'est omis de ce qui peut servir à éclairer l'âme,\nle génie et l'œuvre du grand poète idéaliste. Et ce choix de poèmes, de frag-\nments dramatiques et de pages historiques semble des plus judicieux.\n   Quant à la traduction elle-même, elle m'a paru fidèle et claire, et elle ne\nmanque point d'élégance. Mais je suis de ceux qui pensent qu'il vaut mieux\ntout ignorer d'un poète, même immortel, que d'apprendre à le connaître par\nune traduction quelconque. Quand on s'efforce de faire passer dans une\nautre langue l'insaisissable et mystérieuse beauté des vers d'un poète étran-\nger, on ressemble toujours un peu à ces musiciens baroques qui notent sur le\npiano les roulades du rossignol.\n                                                                            F . A.\n\nLes petites fleurs de saint François d'Assise, traduction nou-\n velle d'après les textes originaux, par M. T. DE WYZEWA. — (Paris,\n  Perrin et Cie.)\nFrère Léon : Miroir de la perfection du bienheureux\n  F r a n ç o i s d ' A s s i s e , version française, par M. PAUL BUDRY. — Paris,\n  Plon.)\nSaint François d'Assise et Savonarole, inspirateurs de\n Tart italien, par M. GEORGES I AFENESTRE, membre de l'Institut.—\n   Paris, Hachette.)\n   Saint François, qui voulait que les livres inutiles fussent « jetés dans les\nlieux obscurs et cachés \", serait peut-être tenté, s'il avait à faire connaître\nson opinion, de ranger, tout au moins par humilité, parmi les livres de cette\nsorte une bonne partie des ouvrages dont il est le héros ou le sujet, depuis\nquelques années. Son humilité aurait tort, évidemment, car bien qu'on l'ait\nmis parfois en romans ineptes ou en poèmes grotesques, la plupart des publi-\ncations qu'on lui consacre sans cesse, si elles nous apportent rarement du\nnouveau ou de l'inédit, n'en conservent pas moins un très vif attrait. Il y a\ntoujours plaisir à entendre parler du Petit Pauvre, fût-ce même par des écri-\nvains qui soient moins familiers avec lui que Paul Sabatier ou Joergensen !\n   M. Téodor de Wyzewa, lui, nous arrive au moins avec une idée inattendue.\nAu lieu de traduire, à la suite de tant d'autres, les Fioretti, il nous offre une\nversion française des Actus B. Francisa et sociorum ejus, le texte latin où le\ndélicieux vulgarisateur des Fioretti a puisé une partie de sa matière. Les\n"}, {"page_pdf": 896, "page_imprimee": 787, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3429, "texte": "                                 LES LIVRES                                 787\n\n\nActus avaient été publiés en 1901 par M. Sabatier dans sa collection de docu-\nments franciscains, à raison de leur intérêt historique. On ne saurait guère\ninvoquer cet intérêt pour justifier la traduction française d'un recueil dont,\nainsi que le constate lui-même M. de Wyzewa, « la traduction italienne (les\nFioretti), incontestablement, nous ravit et nous touche par un charme tout\nparticulier de simple et savoureuse élégance littéraire, qui est bien loin de\nse retrouver au même degré dans l'honnête latin, un peu maladroit des\nActus »... Traduction pour traduction, il semble que, dans un cas pareil, le\nchoix doive aller moins au latin embarrassé et terne des Actus qu'à l'italien\nvivant et fin des Fioretti, car on peut certainement tenir que ceux-ci sont l'écho\ndirect des récits et des entretiens des moines des premières générations fran-\nciscaines ou, en d'autres termes, d'une tradition orale qui s'effectuait évidem-\nment en langue vulgaire. De sorte qu'à ce point de vue l'originalité des Fioretti\nne le cède nullement, au contraire, aux écrits qui ont servi de sources à leur\nrédacteur.\n   M. Paul Budry a fait peut-être œuvre plus utile, en ce sens qu'elle comble\nune lacune, en publiant une bonne version française du Speculum Perfectionis.\nA notre connaissance, nous étions seul jusqu'à présent à avoir fait passer dans\nnotre langue les plus beaux chapitres de ce livre émouvant. (V. notre Légende\ndes trois compagnons, publiée chez Lamertin, à Bruxelles, en 1902.)\n   Le volume que M. Georges Lafenestre consacre à saint François et à Savo-\nnarole, inspirateurs de l'art italien, est fort intéressant. Dans la manière\ndiserte et attrayante qui lui est coutumière, l'auteur retrace l'évolution de\nl'art italien du XIIIe auXVIesiècle, en marquant l'influence qu'exercèrent sur\nelle le doux saint d'Assise et le violent réformateur de Florence.\n                                                                          A. G.\n\nCollection de l'art belge aU X I X e S i è c l e : Les peintres animaliers,\n  par M. GEORGES EEKHOUD. U n vol. ill. — (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   M. Van Oest, dans son esprit d'entreprise infatigable, inaugure aujourd'hui\nune nouvelle collection destinée, cette fois encore, à faire mieux connaître\nl'art de notre pays et, par conséquent, à accroître sa renommée.\n   Il a eu l'heureuse idée d'en demander le premier volume à M. Georges\nEekhoud. Le bel écrivain nous fait à grands traits l'histoire de la peinture\nd'animaux chez nos Primitifs et nos maîtres duXVIIesiècle, puis abordant sa\nmatière, qui est leXIXesiècle, il nous parle des artistes modernes qui se sont\nillustrés dans ce genre : Verboeckhoven, dont l'œuvre s'impose dans le\nsouvenir comme un seul bêlement; Joseph Stevens, historiographe de l'huma-\nnité canine, si l'on peut s'exprimer ainsi; Jan Stobbaerts et Verwée, les plus\npuissants et les plus savoureux de nos animaliers Charles Verlat, etc., sans\nnégliger quantité d'autres artistes, qui furent, comme le dit l'auteur, des\n a animaliers d'occasion » : Dubois, Charles De Groux, Courtens, Claus,\nVerdyen, Verstraete, Lemmen, Jacob Smits, etc.\n   M. Eekhoud dit excellemment, dans la langue chaude et cordiale et avec la\nfinesse critique qu'on lui connaît, l'œuvre, la vie et la physionomie des prin-\ncipaux de ces maîtres, tout en marquant en même temps l'évolution de notre\n"}, {"page_pdf": 897, "page_imprimee": 788, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2799, "texte": "788                                DURENDAL\n\n\n\npeinture, qui, après avoir été classique, puis romantique, puis — par un\nretour à ses tendances instinctives — réaliste, semble tendre à présent, du\nmoins dans les dernières générations, « à une sorte de nirvana où tout se\nfond, se neutralise dans une nature amorphe ». Effet trop prévu de doctrines\nqui, sous prétexte d'impressionnisme ou de luminisme, poussent leurs adeptes\nà éviter Soigneusement tout ce qui pourrait entraîner à croire que leurs\ntableaux sont des œuvres où la réflexion ou la sensibilité ont eu part !...\n                                                                       A. G.\n\nH e u r e s d ' I t a l i e , par M. GABRIEL FAURE. Deuxième série. — (Paris,\n   Fasquelle.)\n   M. Faure réédite dans ce volume les pages intitulées Sur la via Emilia, dont\nnous avons parlé dernièrement et y ajoute d'attachantes impressions cueillies\nen d'autres régions de la Péninsule, notamment dans le pays des Dolomites,\nà Pieve di Cadore, à Faenza. à Cesena, etc. Il paraît beaucoup de livres con-\nsacrés à nous faire part des sensations, réflexions, etc., que leurs auteurs ont\néprouvées ou faites en Italie ; il en est peu qui vaillent qu'on les lise. Celui-ci\nn'est pas de cette sorte. Il est de ceux avec lesquels on s'attarde et qui vous\nremplissent l'esprit de belles visions et le cœur de nostalgie.\n                                                                          A. G.\n\nPetites monographies des grands édifices de la France :\n  Le Mont Saint-Michel,    par M. C H . - A . BESNARD ; la Cathédrale de Lyon, par\n   M. LUCIEN BÉGULE; le Château d'Anet, par M. ALPHONSE ROUX. 3 vol.\n   illust. — (Paris, Laurens.)\n   La librairie Laurens ajoute sans cesse de nouveaux et excellents volumes\nà sa jolie collection de petites monographies des richesses monumentales de\nla France. Nous avons déjà eu de fréquentes occasions de recommander à nos\nlecteurs ces guides concis et substantiels, qui constituent en même temps, pour\nles érudits et les critiques, des instruments de travail de premier ordre. Les\ntrois volumes dont nous reproduisons les titres en tête de cette notice sont\ndignes de ceux qui les ont précédés. Ils nous font l'histoire et la description\nde l'un des édifices les plus merveilleux de la France, aussi bien par sa beauté\nque par sa situation, le mont Saint-Michel au péril de la mer; de la cathédrale\nde Lyon, dont les origines sont presque contemporaines de l'évangélisation\nde la Gaule, et, enfin, de ce château d'Anet, élevé par Philibert de l'Orme\npour la maîtresse de Henri I I , Diane de Poitiers, et qui, dans son architec-\nture comme dans sa décoration, marque l'influence devenue prédominante des\nmodes et du style italiens.\n                                                                        A. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1911-livraison12-017", "volume": "ELB-AML-484382-1911-000-018_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1911-000-018_f.pdf", "ocr_sha256": "d3d8249da00a93052b47cf948242ac8c6976b239273ed3870ad49fa7a2923c5b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 789, "page_fin": 790, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES     NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 898, "page_imprimee": 789, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2393, "texte": "NOTULES\n\n   NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous reproduisons dans ce fascicule deux\nœuvres d'artistes belges : le dernier tableau d'Ernst Wante : La mort de\nsainte Godelieve, destiné à l'église du Grand-Béguinage de Gand, qui ren-\nferme déjà un très beau tableau de Jozef Janssens : Sainte Godelieve, et une\ndes dernières œuvres de notre jeune sculpteur Jules Jourdain : Sainte\nCécile.\n                                          *\n                                         * *\n  V i e n t de paraître : Boutiques d'Idées, par Pol Demade. (Louvain,\nUytspruyt.) Prix : 3 fr. 50.\n   Nous recommandons instamment ce nouveau volume de notre collabo-\nrateur Pol Demade. Sous un titre à la fois original et trop modeste, il ren-\nferme des idées fortes et chrétiennes enchâssées dans un style magnifique.\nComme penseur, Pol Demade relève d'Ernest Hello, le grand philosophe\ncatholique et, sans le pasticher du tout, il a quelque chose du style éblouis-\nsant de Barbey d'Aurevilly, un maître en Tart d'écrire.\n   Nous rendrons l'hommage qu'il mérite à ce volume de notre collaborateur\ndans un prochain compte rendu.\n                                           *\n                                          * *\n   L ' E x p a n s i o n b e l g e . — Nous recommandons vivement cette revue\nà ceux qui désirent avoir une revue illustrée, vraiment intéressante (on en\npublie tant dont il ne vaut la peine ni de regarder les quelconques reproduc-\ntions ni surtout de lire le texte inepte) et des plus instructives, surtout pour\nnous, Belges. Editée avec luxe, en beau format in-4° sur papier couché,\nabondamment illustrée, reproduisant souvent des vues admirables de notre\ncolonie du Congo, elle est d'un prix bien modeste, 12 francs. C'est un beau\ncadeau de nouvel an à offrir, infiniment plus utile que tant d'autres futilités\nridicules. Cette revue va entrer dans sa cinquième année. Elle mérite au plus\nhaut point d'être recommandée et nous le faisons avec le plus vif plaisir.\n   (S'adresser 4, rue de Berlaimont, à Bruxelles.)\n                                       *\n                                      * *\n  On nous annonce pour janvier l'apparition à Marseille des Marches de\nProvence, revue mensuelle qui débutera par une enquête sur Frédéric\nMistral et son œuvre, et contiendra l'opinion de nombreux écrivains français.\nRenseignements 24, rue de l'Etrieu, Marseille.\n"}, {"page_pdf": 899, "page_imprimee": 790, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1550, "texte": "790                              DURENDAL\n\n\n\n  Accusé de réception :\n   A R T : Mantegna, par ANDRÉ BLUM. Vol. illustré (Collection : Les Grands\nArtistes, Paris, Laurens). — Benvenuio Cellini, par HENRY FOCILLON. Vol.\nillustré (idem). — Les Primitif s français, par Louis DIMIER (idem). — Franz\nIttenbach des Meisters Leben und Kunst, von P.-J. KREUZBERG (Gladbach,\n B. Kühlen). — Sankt Franciscus von Assisi in Kunst und Legend, von BEDA\nKLEINSCHMIDT (idem).\n\n   L I T T É R A T U R E : L'Iliade d'HoMÈRE, avec introduction par DE WYZEWA.\nVol. illustré (Collection : Les Grandes Œuvres, Paris, Laurens). — Gar-\ngantua : Pantagruel, de RABELAIS, avec introduction par DE WYZEWA. Vol.\nillustré (idem). — Femme et poète : Elisabeth Browniug, par W . NICATI (Paris,\nPerrin). — Lettres de combat, par F . BRUNETIÈRE (Paris, Perrin).\n\n   M U S I Q U E : Bizet, par HENRY GAUTHIER-VILLARS. Vol. illustré (Collec-\ntion : Les Musiciens célèbres, Paris, Laurens). — Verdi, par CAMILLE BEL-\nLAIGUE. Vol. illustré (idem). — Beethoven, par VINCENT D'INDY. Vol. illustré\n(idem).\n\n  P H I L O S O P H I E : Essai sur la sensibilité contemporaine, par RAPHAËL COR\n(Paris, Falque).\n R O M A N S : La mare ensolleillée, par DOMINIQUE DURANDY (Paris, Grasset).\n— L'envers du décor, par PAUL BOURGET (Paris, Plon). — La relique, par PAUL\nHEUZÉ (Librairie Parisienne). — Le cœur et la vie, par SYLVAIN      BONMARIAGE\n(Paris, Figuière).\n\n  VOYAGES : Mizraim : Souvenirs d'Egypte, par G. KURTH (Bruxelles,\nDewit). — Heures d'Italie, par GABRIEL FAURE (Paris, Fasquelle).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 830, "texte": ""}, {"page_pdf": 831, "texte": ""}, {"page_pdf": 832, "texte": ""}, {"page_pdf": 833, "texte": ""}, {"page_pdf": 834, "texte": "LA MORT DE SAINTE GODELIEVE\n\n        (ERNST WANTE)\n"}, {"page_pdf": 835, "texte": ""}, {"page_pdf": 836, "texte": "                  Le Retour\n\nAux flancs de la vallée où ton fleuve s'étale,\nMêlant aux arbres verts tes combles étages,\nTu ris comme autrefois, ô ma ville natale,\n         Dans ta ceinture de vergers.\n\nRien en toi n'a changé : tandis que je m'approche,\nTe rapportant un cœur que l'exil fit amer,\nJ'entends monter vers moi le même appel de cloche\n         Et je respire le même air.\n\nVoici le vieux jardin plein d'ombre parfumée,\nOù j'écoutais sonner l'angelus dans l'azur;\nVoici les bois où la première bien-aimée\n         M'enivrait d'un amour si pur.\n\nVoici, perdue au loin dans la houle confuse\nDes toits bleus dont l'ardoise est d'or sous le couchant,\nLa maison si paisible et si claire, où la Muse\n         Vint me dicter son premier chant.\n\nEt par delà les murs, voici la plaine immense\nOù mon père, en marchant, formait mon jeune        esprit,\nPareil au laboureur qui jette la semence\n        Au champ où son pas reste inscrit.\n\nO cloches de cristal qui me berçaient  naguère!\nO baisers innocents, fleurs suaves des bois!\nO doux rêves de gloire! ô grave et tendre père\n         Dont je n'entendrai plus la voix!...\n\nDans la ville où mes pas ont voulu redescendre,\nNul ne m'accueille plus de tous ceux que j'aimais ;\nEt je sens que les morts ont empli de leur cendre\n         Mon cœur nostalgique à jamais.\n"}, {"page_pdf": 837, "texte": "730                         DURENDAL\n\n\n       Je n'éveille plus même, aux chemins que je foule,\n       Un lointain souvenir de mon passé d'amour :\n       Etranger dans ma ville et seul parmi la foule,\n                 Personne n'attend mon retour.\n\n       Ces lieux que je croyais tout pleins de ma jeunesse,\n       J'y cherche en vain un arbre, une pierre, un ami\n       Qui me nomme au passage et qui me reconnaisse :\n                Nul lïa parlé, rien n'a frémi...\n\n       O cité que l'on dit maternelle entre toutes\n       Et que nul de tes fils n'oublia, se peut-il\n       Que plus rien ne s'émeuve en toi, quand tu    m'écoutes\n                Revenir du fond de l'exil?\n\n       Mes pieds errent en vain sur ton pavé sonore :\n       Toi qui tremblais d'amour au seul bruit de mes pas,\n       Tu ne vois plus en moi qu'un passant qu'on ignore,\n                Et mon deuil ne te trouble pas.\n\n       Hélas ! dix ans d'absence et de tristesse amère\n       Ont-ils donc pu changer ton enfant à ce point\n       Que, l'entendant pleurer sur ton cœur, ô ma mère!\n                Tu ne t'en ressouviennes     point?\n\n                                                      FRANZ ANSEL.\n Liége, septembre 1911.\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": "             Le Crime de Luxhoven\n\n                                       III\n\n                  A DRAKDAM,   les dimanches et jours de fête, le\n                 président du tribunal et M m e Belloy recevaient,\n                 à Pheure du thé, les magistrats et leurs dames,\n                 ainsi que quelques rares notables de la petite\n                 ville.\n                     Cet après-midi de Noël, lorsque le juge Blank\n                 pénétra dans le hall spacieux, si originalement\narrangé, qui servait à la fois de bureau et de salon, les dames\ngroupées en cercle potinaient avec vivacité, et de temps à autre\nla voix douce de M me Belloy — car « la Présidente » était toute\ncharité — atténuait d'indulgence ce que les propos pouvaient\navoir de légèrement diffamatoire.\n   A quelques pas de là, assis dans un fauteuil, le vieux notaire\nP o m m é promenait avec complaisance un œil, humide derrière\nle monocle, sur ce groupement harmonieux de chairs et de soies\nque la lumière d'une grande lampe à abat-jour rouge frôlait de\nreflets rosés. D ' u n e main, il ramenait obstinément vers les\ntempes de rares cheveux luisants, tandis que, de l'autre, il offrait\nà son odorat l'arome d'un cigare... « L e marcheur au repos! »\nchuchota à mi-voix la petite M m e Van Laer, dont le libre esprit\ngavroche courait volontiers après Je mot et l'attrapait parfois.\n   Près de. la bibliothèque, le juge Van Laer, gros, joufflu,\nbedonnant sous un gilet mauve et or, d'un mauvais goût\nsomptueux, expliquait à son collègue Jans, à grands éclats de\nvoix, une théorie nouvelle sur la déchéance paternelle que,\ndisait-il, « il allait imposer au tribunal ». Son interlocuteur,\ntout en caressant machinalement ses favoris de lord, lui\nobjecta, avec un flegme souverain, la jurisprudence de la Cour\n\n (1) Voir les numéros d'octobre et novembre.\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": "732                            DURENDAL\n\n\n de Cassation. « O h ! je sais, répondit Van L a e r sur un ton\n impératif, mais cette jurisprudence change; elle a changé; elle\nchangera encore... J'en ai découvert, des variations... des\nvariations aussi nombreuses... — « Oue les variations des\néglises protestantes dans Bossuet » — interrompit le juge\n Blank qui les abordait en ce m o m e n t . « Bossuet ? connais pas ! »\nrépliqua sèchement Van Laer, et il mit, dans ce mot, tout le\nmépris qu'il professait pour ce que, dans son exclusivisme de\njuriste, il appelait les « stupidités littéraires ».\n   Dans l'angle opposé de la pièce, Gisèle écoutait, avec une\nattention amusée, les explications que lui donnait le Président\nBelloy, en lui montrant, une à une, de menues reproductions\nen granit de momies égyptiennes. L e président Belloy était\nun égyptologue passionné; p e n d a n t vingt ans, il cultiva le\nrêve obstiné de finir sa carrière de magistrat en E g y p t e ; les\ncirconstances se mirent toujours en travers de ses projets; et, à\nprésent, il se consolait de ses désillusions en s'entourant des\ntémoignages divers de la vie lointaine qu'il aurait voulu vivre.\n   — Alors, monsieur le président, interrogeait Gisèle, en se\npenchant curieusement vers les statuettes vert-de-gris, les an-\nciens, dites-vous, emplissaient leurs t o m b e s de ces petites\nchoses-là?\n   — C o m m e de garanties de survie!... L ' i m m o r t a l i t é , pour\neux, était subordonnée à la conservation de leurs restes; cela\nvous explique l'embaumement; et, à défaut de leurs restes, leur\nphilosophie se contentait de ces petits simulacres de morts dans\nde petits simulacres de sarcophages... Des jouets funéraires!...\n   — Mort, anéantissement, m u r m u r a Gisèle ; et un frisson la\nsecoua toute, sous la frivole et élégante a r m a t u r e de sa robe rose.\n   M. Belloy lui prit paternellement la main : « Vous êtes à\nl'âge, mademoiselle, dit-il avec une gravité douce, où l'on\nredoute la mort; je suis à l'âge où on l'attend... »\n   L a voix glapissante de M m e Van L a e r s'éleva : « Président,\nil me faudrait un livre, un livre gai, qui me prépare au carême. »\n   — Ou qui le légitime, grommela du fond de son fauteuil le\nnotaire P o m m é .\n   M m e Van Laer se retourna vivement sur lui.\n   — T i e n s , vous ne dormez pas, vous... Cela convient pour-\ntant à un chaperon! Il est vrai que votre rôle n'a pas com-\nmencé... Où donc est le substitut?\n"}, {"page_pdf": 840, "texte": "                     LE CRIME   DE   LUXHOVEN                   733\n\n\n    Et en lançant ces derniers mots, la petite femme, après un\n  regard circulaire, fixa sur Gisèle un œil plus ironique que\n  bienveillant.\n    Rougissante et vexée, la jeune fille se détourna; pour\n prendre contenance, elle se pencha vers un album ouvert sur la\n table.\n    Une main se posa délicatement sur son bras, et à mi-voix,\n d'un ton très doux, Blank lui glissa : « Albert Prévost sera là\n dans un instant; il rédige, sur le crime d'hier, le rapport\n au procureur général... »\n    Gisèle entendit dans ces paroles une répétition de l'allusion\n lancée par Mme Van Laer; sa sensibilité faillit se cabrer, mais\n le regard franc et affectueux du juge la calma; et elle se réfugia\n dans un dérivatif :\n    — Ah! oui, ce crime... Racontez-moi donc, demanda-t-elle,\n avec un détachement apparent.\n    — Bouclé! répondit hâtivement Blank; le meurtrier est\narrêté; on l'a déniché dans le foin du grenier; quant à la\nvictime, elle s'en tirera; le docteur Niel est en train de\n lui retaper le crâne.\n    — Et le motif du drame? insista Gisèle...\n    — Excusez, mademoiselle, proféra Blank avec une solennité\nfeinte, mais l'histoire n'est point pour jeunes filles.\n    — Quel dommage!\n    Et, l'instinct de la femme reconquérant Gisèle, elle ajouta\navec une conviction presque exaltée: «J'aime tant ces histoires-là,\nces histoires de justice, où le mystère et la vie s'entremêlent! »\n    Blank, devant cette sincérité frémissante, crut l'instant\npropice à une offensive.\n    — Eh bien, Gisèle, plus tard, un jour prochain peut-être\n— et le juge parlait avec une lenteur calculée — vous aurez\nle droit d'interroger et de savoir... Et quelqu'un aura le devoir\nde vous répondre, si ce quelqu'un est magistrat, s'il est juge ou\nsubstitut, si, par exemple, Albert Prévost...\n    La jeune fille s'était raidie; elle froissa nerveusement l'éven-\ntail qu'elle tenait à la main; et, la voix étranglée, elle cria\nsourdement à Blank : « Taisez-vous, monsieur, je vous défends !.. »\nMais, à nouveau, les yeux du juge et leur loyale tendresse lui\ndispensèrent l'apaisement; et, adoucie, plaintive, suppliante, elle\nreprit : « j e vous en prie, mon brave Blank, soyez bon, ne\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": "734                               DURENDAL\n\n\n\nvous moquez pas de m o i . . . comme les autres, comme cette\n perruche là-bas! » E t , du bout de l'éventail, elle montrait la\n petite M m e Van Laer, parlant à l'oreille de sa voisine, tandis\nque ses yeux noirs s'obstinaient malicieusement sur Gisèle.\n     Après un silence, Blank d e m a n d a : « Voulez-vous, Gisèle,\nque nous causions? » E t , sans attendre la réponse, il entraîna la\nj e u n e fille vers le divan oriental, placé savamment en recul\nd'une lumière trop vive. L a nature et l'importance de l'entre-\n tien entre le juge et la jeune fille n'avaient pas échappé à la\n finesse de M m e Belloy; sous prétexte d'un quart d'heure de\n musique, elle entraîna les dames vers la véranda voisine; le\nprésident, de son côté, installait ses collègues pour un bridge.\n     Van Laer, de loin, interpella Blank :\n     — Vous ne faites pas le cinquième?\n     — Non, je flirte...\n     A présent, assis à côté de Gisèle, tenant entre ses rudes\n mains la main fine de la jeune fille, Blank parlait avec une\ncordialité graduellement plus émue :\n     — Gisèle, m a petite Gisèle, — permettez-moi de vous appeler\nainsi — j'ai été p e n d a n t trente ans, et j u s q u ' a u dernier jour, l'ami\nde votre père. Votre m a m a n , votre jolie m a m a n , fut ma première\ndanseuse. E n vous, son vivant portrait, j ' a i m e à sourire aux\npremiers émois délicieux de mon adolescence. E t vous-même,\n Gisèle, toi-même, m a petite Gisèle, je t'ai vue grandir. Souvent,\ndans la vieille maison blanche, le long de l'eau, je t'ai prise\nsur mes genoux; et tes menottes potelées fourrageaient dans ma\n b a r b e . . . « Encore une histoire, monsieur B l a n k ! . . . » T e rap-\n pelles-tu ?\n     T o u t e frissonnante, d'une voix douce et lointaine comme les\nsouvenirs évoqués, la jeune fille répondit : « Si je me rap-\n pelle! »\n     E t Blank continua : « P u i s la mort vint... Si ton père et ta\n mère étaient là, encore, près de toi, Gisèle, tu leur confierais le\ntrouble de ton cœur. Laisse-moi te dire ce qu'ils te conseille-\n raient. Ils te diraient... »\n     Mais Blank s'était arrêté : des yeux de la jeune fille, deux\n larmes glissaient sur l'éclat purpurin des joues; le juge, à son\n tour, sentit s'humecter ses paupières et c'est d'une voix mal\n assurée qu'il reprit :\n     « Ils te diraient, ton père aimé et ta t e n d r e mère : Gisèle,\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "                     LE CRIME DE    LUXHOVEN                   735\n\nil faut savoir regarder la vie en face; sur le chemin où marche\nta jeunesse, si Dieu place un jeune homme au regard clair, qui\nait de la vaillance et du cœur, ne détourne ni tes yeux ni ta\nmain; accepte de partager avec lui l'allégresse des heures\nblanches et le poids des heures noires; dans ce monde, où tout,\nest relatif, cela s'appelle la part du bonheur. Et voilà un passant\nqu'on ne croise pas deux fois sur sa route ! »\n   A mesure que le juge parlait, Gisèle sentait une délicieuse\nivresse lui envahir l'être; toutes les aspirations vagues de sa\njeunesse, tous les songes cueillis aux parterres des livres aimés,\ntous les désirs éclos sous la rosée des effluves musicaux, se pré-\ncisèrent en une image et se fixèrent en une silhouette. Là,\ndevant sa pensée, sur le fond chatoyant d'arabesques que for-\nmaient les vieux tapis orientaux, garnissant les murs du salon\ndu président Belloy, elle vit Albert Prévost. L'élégance du\nprofil, la décision du geste, la caresse humide des yeux, la cha-\nleur prenante de la voix et une psychologie qui cherchait son\néquilibre entre le rêve et l'action, en tout cela, Gisèle se complut\nindiciblement comme en un idéal prenant soudainement\ncorps : la jeune fille se connut elle-même et elle reconnut\nl'amour.\n    Elle s'inclina vers Blank et, timide, à mi-voix, demanda :\n    — Mais lui?... Mais Albert?...\n    — O h ! le « petit », je m'en charge, répondit allègrement\n Blank.\n    P a l p i t a n t e , la jeune fille insista :\n    — L u i avez-vous parlé?\n    — Mieux que cela, je l'ai observé. Ah! ma petite Gisèle, ce\n n'est pas en vain que depuis vingt ans, je triture la pâte\nhumaine. Laisse-moi faire. Laisse-moi faire! Avant une heure\n d'ici...\n    Un coup de sonnette vibra :\n    — L e voilà, s'exclama Blank. Et il ajouta joyeusement : A\n nous deux, mon « petit ».\n    Gisèle se serra nerveusement contre le juge : « J'ai peur,\n murmura-t-elle angoissée, j ' a i peur...»\n    Le juge lui tapota familièrement sur la joue : « L a peur du\n bonheur, dit-il, cela passera! »\n    De la véranda voisine, des exclamations s'élevaient, où domi-\n nait le fifre aigu et railleur de la petite M m e Van Laer : « Quel\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": "736                         DURENDAL\n\n\n\nretard! mon cher substitut. Passez donc vite ici à côté; on piafie\nd'impatience après vous ! »\n   Albert Prévost entra au salon ; son œil inquiet ne découvrit\npas d'abord Gisèle, dans le coin d'ombre où elle s'était réfugiée\navec Blank; dès qu'il l'eut aperçue, il s'empressa vers elle :\n« Veuillez excuser, mademoiselle... » Et il portait galamment\nà ses lèvres la main qu'elle lui tendait. Mais cette main, il la\nsentit entre la sienne, toute frémissante d'émoi; le jeune\nhomme regarda la jeune fille et, sous ce regard, Gisèle chavira\nde tout l'être dans un trouble infini; Albert se tourna vers\nBlank; le juge aussi avait perdu contenance; et le jeune\nhomme alors demeura interloqué, muet, anxieux, dans le sen-\ntiment obscur que quelque chose venait de se passer qui serait\ndécisif pour sa destinée.\n   Blank brusqua la situation et, presque bourru :\n   — Tous mes regrets, mon petit, dit-il; mais vous n'avez fait\nici qu'une halte. Je vous attendais pour vous emmener. Affaire\nurgente! Nous devons causer. Allez réendosser votre pardessus,\npendant que je conduis mademoiselle chez ces dames.\n   Le juge avait parlé avec une hâte si impérative que la gène\ndu jeune homme s'en accrut à mesure; il n'osait plus lever les\nyeux sur Gisèle; il chercha des paroles, n'en trouva pas et\nmarcha vers la porte, machinalement, comme dans un rêve.\n   Blank offrit le bras à la jeune fille : « Gisèle, lui murmura-\nt-il avec une paternelle douceur, soyez forte, voici le bonheur\nqui vient. » Gisèle, de toute sa volonté juvénile, refoula son\némotion; lorsqu'elle rejoignit les dames, sa figure avait repris\nson joli et calme aspect coutumier; mais, au fond d'elle-même,\nchantaient tous les hosannas de l'amour.\n   Quand le juge la salua, elle lui glissa un « merci » où\npalpitait de gratitude son âme triomphante.\n   Au contact de la bise glaciale du dehors, Albert Prévost reprit\nconscience de lui-même.\n   — Eh bien? demanda-t-il, anxieux, à Blank.\n   — Pressons le pas! répondit évasivement celui-ci.\n    Mais le jeune homme insista :\n    — Affaire urgente, avez-vous dit?\n    — Oui, affaire urgente. Rien de grave, d'ailleurs : une lettre\nà envoyer tout de suite. Chez moi, tu sauras...\n   Albert marcha silencieux, abîmé dans ses réflexions : l'image\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": "                    LE CRIME DE LUXHOVEN                      737\n\n\nde Gisèle se leva dans son esprit; il pressentait qu'elle était\nmêlée à la trame mystérieuse, ourdie autour de lui par les\nparoles énigmatiques de Blank, mais en quel sens, à quel\ntitre?\n   Arrivé dans le bureau du juge, celui-ci alluma le gaz, jeta sa\npelisse sur une chaise, ferma la porte et désigna au substitut\nson fauteuil de travail :\n   — Asseyez-vous là, jeune homme, voici du papier, une enve-\nloppe, une plume. Ecrivez. Vous y êtes?\n   — Oui, répondit Albert, de plus en plus intrigué.\n   Blank, les mains derrière le dos, fit un tour de la chambre,\npuis il dicta solennellement : « Mon cher Papa. »\n   Interdit, Albert le regarda : « Mon cher Papa? » demanda-\nt-il.\n   Le juge éclata : « Ah! ça, tu n'as pas compris encore? Finis-\nsons-en. Rédige cela comme tu voudras. J'ai si peu, moi, l'ha-\nbitude de cette littérature-là! Il s'agit de dire à ton père qu'il\nvienne le plus tôt possible demander, pour toi, au notaire\nP o m m é , la main de Gisèle. »\n   L a p l u m e s'échappa des mains du jeune homme; sa tète se\nrejeta sur le dossier du fauteuil; il pâlit et rougit tour à tour;\ndes larmes jaillirent de ses paupières; puis, soudain, d'un clan\nvictorieux, il se leva et se jeta dans les bras du juge : « Bon\nBlank! cher Blank!... Comment vous remercier? »\n   L e juge prit entre ses deux mains la tête du jeune homme et,\nles yeux fixés dans les yeux d'Albert, il lui dit, d'une voix que\nl'émotion faisait trembler : \" Me remercier? En étant heureux\net en rendant Gisèle heureuse... Ce sera le salaire du vieux\nmarchand de bonheur! »\n\n                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": "                     Poème\n\n                        A la mémoire d'Amédée Prouvost.\n\nComme l'isolement de mon cœur est amer,\nPar cet âpre minuit de grand vent et d'automne\nOù la fatigue accrue accable et rompt ma chair,\nOù l'heure appesantit mon front qu'elle     couronne,\nAinsi que d'un bandeau d'épines et de fer,\nDe l'invisible et dur laurier de l'insomnie !\nO pauvre mort, je songe à vous et je descends\nAu tréfonds de moi-même. Etes-vous là ? Je sens\nMa détresse pareille aux affres d'agonie,\nTandis que je vous cherche et que je vous attends.\n\nJe vous attends et je vous cherche. C'est novembre,\nC'est le mois funéraire et l'an qui va finir\nRend mon cœur plus désert et nu que cette chambre,\nOù j'écoute la voix grave du souvenir.\nSouvenir! cri perdu si faible dans l'orage\nQui s'abat sur la nuit plaintive et mon courage,\nCri d'un oiseau, soudain blessé, déchirant   l'air!\nJ'entends se lamenter les pins noirs et la mer,\nLe bruit qu'ils font emplit mon âme     douloureuse,\nEt l'on dirait qu'autour de mon rêve se creuse\nUn gouffre ténébreux, insondable et divin.\n\nJe ne vous trouve plus mon ami. C'est eu vain\nQue l'angoisse a tenu mes mains sur mon visage\nEt que, sous mes cils joints, j'ai précisé l'image\nDu chemin lumineux dans un clair paysage\nOù, devant le soleil, deux hommes ont chanté.\nUn des passants atteint déjà l'éternité,\nL'autre s'attarde seul au charme      dérisoire\nDes beaux instants évanouis dans la mémoire.\n\nNos espoirs ont cédé sous le fardeau    d'amour,\nL'ivresse du printemps et l'essor de la gloire\nOnt trop vite meurtri notre orgueil. Et le jour\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "                        POÈME                            739\n\nAu déclin et la route inlassable qui longe\nLes vergers de la terre ont trop vite au désir\nDe nos gestes tendus imposé le mensonge\nDe leurs fruits tentateurs que l'on n'a pu saisir.\nNous voici séparés l'un de l'autre... Ma peine\nAux portes du passé me pousse et me ramène.\n\nProuvost, il me souvient des soirs religieux\nOù tous les deux assis au seuil d'un vieux domaine,\nNous écoutions, l'extase au cœur, la joie aux yeux,\nSous le feuillage obscur d'une branche inclinée\nSurvivre à la lumière éteinte un dernier chant.\nEt la lune montait solennelle au couchant\nVers une étoile pâle et comme abandonnée.\nL'étoile est là pensive encore, à l'horizon,\nMais la branche qui dort au toit de la maison\nJette une ombre de plus sur notre destinée.\n\nVos yeux, mon doux ami, vos yeux fervents sont clos\nA la beauté du crépuscule. Un long silence\nEnvahit le jardin où dure votre absence,\nUn long silence, après d'indicibles sanglots...\n\nLa brume monte. Une âme fuit. La clarté      tombe...\n\nMon ami, je reviens près de vous. J'accomplis\nMon voyage aux confins du songe et de l'oubli,\nVers la paix léthargique et morne de la tombe,\nJe suis celui que l'ombre attire et qui succombe :\nDonnez-moi votre main chaude comme autrefois\nJe vous parle tout bas. Reconnaissez ma voix\nEntre toutes elle est grave, tendre et fidèle;\nDu fond de mon austère ennui, je vous appelle;\nMa frêle barque humaine aborde l'Au-delà;\nLa vie est triste, ami. Je souffre. Etes-vous là?\n\n                                              LÉON BOCQUET.\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": "              Un livre de chez nous                        (1)\n\n\n\n\n                                                    A Henri      Davignon.\n\n               IL fut un temps, mon cher ami, où on vous appelait\n                     « le jeune et élégant auteur des Croquis de jeunes\n                    filles ». Dieu que cela nous donnait de l'agace-\n                     ment, à notre c a m a r a d e Virrès et à m o i ! Nous\n                     savions bien que vous portiez, en vous, mieux\n                     que la cervelle brillante d'oiseau et le « cœur\n                     i n n o m b r a b l e » qui suffisent à la littérature\n                     m o n d a i n e — et à qui elle suffit... Mais nous\nredoutions pour vous — comme une dangereuse tentation —\nle succès tapageur fait à vos débuts, et ces éloges sans nuances\nque snobs et caillettes savent prodiguer, entre le foie gras et la\nglace, à ceux qu'ils sacrent les historiographes de leurs super-\nficialités psychologiques... E t un j o u r que la Revue mauve vous\noffrait un sachet de louanges pralinées, j'entrevis avec horreur\nque la société vous conviait au rôle du « Monsieur » Gréville de\nl'avenue L o u i s e ! Heureusement vous avez négligé et dédaigné\ncette destinée à triomphes aisés; et la littérature du tennis,\ndevenue depuis la littérature du rolling, en fut pour ses frais de\nflatterie à votre endroit. L e sérieux de votre nature, la solidité\nde votre éducation, la légitime ambition d'être quelqu'un dans\nun milieu, où, généralement, on se contente d'être quelque\nchose, firent de vous un écrivain — d a n s le sens le plus élevé\net, si j'ose dire, le plus apostolique du mot. On vous prédes-\ntinait à écrire pour ne rien dire — et par le Prix de la vie et par\nle Courage d'aimer, vous avez pris bravement contact avec les\nconflits moraux que suscite la vie et vous leur avez donné les\nsolutions que vous dicte cette conscience chrétienne qui est\n\n\n  (1) HENRI DAVIGNON : L'Ardennaise. Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "                    UN LIVRE DE CHEZ NOUS                      741\n\nchez vous une forme attachante de la vaillance intellectuelle.\nCes livres, en dépit de certaines maladresses et du brusque\ntournant de telle situation, ceux qui vous aiment, les aimèrent\nbien, pour le robuste talent qu'ils affirmaient et pour la\ndirection grave qu'ils imprimaient à votre vocation d'artiste. Mais\nils espéraient de vous plus et mieux que de marcher dans\nle sillon traditionnaliste de Bourget et de Bordeaux — on peut\nd'ailleurs suivre de pires guides — et que s'affirmât votre\npersonnelle originalité.\n   Une grande chance littéraire vous advint avec un grand\nbonheur intime : l'enfant passionné de l'Ardenne que vous êtes,\nsi réceptif au pittoresque puissant de votre sol et à l'insouciant\nabandon de votre race, découvrit la Flandre, et il la découvrit\ndans les conditions les meilleures pour la comprendre, l'admirer\net la chérir : le visage de la Flandre était pour vous la figure\nde l'amour!\n   Devant cette beauté de la Flandre, si différente de la beauté\nde la W a l l o n i e , vous n'avez pas abdiqué vos enthousiasmes\nnatifs; bien au contraire, d'avoir senti profondément ce\ndualisme dans le diptyque des aspects de notre Belgique, vint\nà l'observateur que vous êtes l'idée que cette divergence de\npaysages devait avoir dans les âmes, d'émouvantes réper-\ncussions : et de l'opposition de deux pittoresques, vous avez fait\nle conflit de deux psychologies!\n   Et ce fut une trouvaille; ce fut cette petite chose inédite, qui\nsuffit à la notoriété d'un écrivain et dont désormais vous\ngarderez le bénéfice : le premier, vous avez deviné que le\nproblème ethnique qui envoûte si lourdement la mentalité de\nnotre pays pouvait, aux mains d'un artiste, devenir un pathé-\ntique problème psychologique : Priska Slotendries et Simon\nMaquinay sont des nouveaux venus dans nos Lettres! L e u r s\nmalentendus d'époux participent aux équivoques qui pèsent sur\nla nationalité belge — et qui risquent de lui être meurtrières si,\ncomme vous l'enseignez, elles ne se dissolvent point dans\nl'amour.\n   J'aurais été étonné, mon cher ami, si la bonne action litté-\nraire qu'est votre récent livre n'eût reçu son salaire immédiat\ndans la joie de revêtir d'une forme adéquate les nobles idées\nque vous avez voulu promouvoir... Il est un vieux mot latin\nbien usé, mais qui a l'avantage de m'épargner de longs\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": "742                           DURENDAL\n\n\n\n développements : Pectus est!... Votre sensibilité a projeté, dans\n votre œuvre, des images inoubliablement frappantes. Du coup,\nvotre style a acquis un relief, une souplesse et une harmonie\nque vos romans antérieurs ne permettaient pas d'espérer de\nsitôt. L a F l a n d r e et la Wallonie vous doivent une égale\ngratitude pour avoir deviné le secret de leur charme divers et\nl'avoir transposé si magnifiquement, avec a u t a n t de tendresse\nque de talent, en beauté littéraire...\n   Puissent vous lire beaucoup de Belges de F l a n d r e et de\nWallonie : à votre contact et à votre exemple, ils puiseront le\ndon bienfaisant de la s y m p a t h i e réciproque qui réduit les anti-\nnomies et adoucit les angles...\n   A nul d'entre eux pourtant, mon cher ami, l'Ardennaise ne\nprocurera la délectation qui fut mienne : le commerce constant\navec les paysages que vous décrivez et avec les êtres qui s'y\nmeuvent, émousse nécessairement un peu l'impression; cette\nimpression, je l'aurai possédée en sa p l é n i t u d e . . . Dans l'am-\nbiance orientale, si merveilleuse mais si dissemblable de toutes\nles chères visions de chez nous, soyez remercié de m'avoir\napporté l'arome doux et fort de la terre natale — et le\npetit myosotis bleu de l'amitié.\n\n                                         FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n  Mansourah (Egypte), 25 novembre 1911.\n"}, {"page_pdf": 850, "texte": "                     Culture et Sports\n                                    Le meilleur moyen d'être revenu de bien des choses,\n                                 c'est de n'y être jamais allé.\n                                                                   M m e ACKERMANN.\n\n\n\n\n                  LE mois d'octobre touchait à sa fin, et cette sereine après-dîner\n                     de dimanche était pensive et mélancolique. Fidèle à une\n                     toute récente résolution, je me rendais à l'un des premiers\n                     matches de la saison quand, au sortir des portes de la ville,\n                     je dépassai un ancien camarade perdu de vue depuis peu de\n                     temps. De son vrai nom il s'appelait Jacques. Comme il\n                     se plaisait à disserter sur toutes choses, nous l'avions sur-\n                     nommé au collège Jacques le philosophe. Il ne fallut qu'une\nvigoureuse poignée de main et quelques vagues politesses pour nous rendre à\nl'un et à l'autre notre franc parler d'autrefois. Je lui demandai où il allait ?\n   — Peut-être jusqu'au village prochain, répondit-il. Je fais de l'exercice, tout\nsimplement, je me dérouille, je me donne du mouvement; cela est salutaire :\nl'esprit comme le corps en ont le bénéfice. Si. Kant n'avait pas poussé tous les\njours sa petite ballade, comme l'affirment ses historiens, qui sait si nous\naurions la « Critique de la Raison pure »! Et eux, où vont-ils?\n   Il désignait du bout de la canne des bandes de promeneurs qui remontaient\nla chaussée, l'air affairé :\n   — Où courent donc ces bourgeois dont la foule à longs flots roule et se pré-\ncipite? Et toi même?\n   — Moi, comme eux, je vais assister à ce grand match de football...\n   — Toi!... Pas possible!\n   — Si!\n   — Oh! poète, toi que nous vénérions comme un rare dilettante, qui pro-\nnonçais des jugements sans appel sur un sonnet, un vase, une statuette, tou-\njours à l'affût d'une forme d'art nouvelle. Quelle dégringolade! Et comment\nest arrivé cet accident?\n   — Il est arrivé précisément par besoin d'impressions et de sensations nou-\nvelles, profondes, vécues.\n   Mon ami ricana :\n   — Des sensations d'art?\n   — Parfaitement. Figure-toi qu'un certain soir j'entendis raconter avec beau-\ncoup de verve les phases d'un match de football; j'eus l'intuition que ce jeu\ndéroulerait devant moi une succession de gestes et d'attitudes plastiques pleines\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": " 744                                DURENDAL\n\n\n d'originalité. Je me suis figuré que j'y vivrais un de ces romans d'ardeur virile :\n récits d'exploration, d'expédition lointaine, de luttes toujours renouvelées, où\n l'on fait provision d'images et d'énergie. J'y suis allé, j'ai vu, j'ai été conquis.\n Ce jeu sublime est si émouvant, si passionné que...\n    — Tu te vantes, interrompit Jacques. Tu me fais l'effet d'un néophyte qui\n éprouve le besoin de se convaincre.\n    — Mais je suis tout ce qu'il y a de plus convaincu !\n    Un malin désir s'agitait en moi de triompher du scepticisme de mon ami :\n    — Je te défie de résister à l'entraînement de ce culte, lui dis-je brusquement,\n si seulement tu daignes descendre dans le temple.\n    — Je n'aime pas à descendre!\n    — Vous pourriez trouver là matière à philosopher, comme j'y ai découvert,\n moi, matière à dessiner et à rêver. Je vais indiquer un champ nouveau à tes\n ébats. Ne crois-tu pas, je me le suis demandé déjà, ne crois-tu pas que l'on\n puisse trouver dans le sport un facteur puissant, sinon essentiel de régéné-\n ration de notre culture ? Les caractères faiblissent, les personnalités disparais-\n sent comme aussi les santés robustes et la vitalité des races : si le sport était le\n salut ? Tu verras jouer au football, car je t'emmène. Le bon joueur, par la\n rapidité de ses décisions dont la responsabilité est grande, par son courage\n constant à vaincre, malgré la défaite possible ou certaine, accroît sa person-\n nalité, développe sa volonté. Il gagne l'esprit de solidarité et de discipline, car\npar lui-même il est impuissant : il faut qu'il dose ses propres mérites, quelque\ngrands qu'ils puissent être, d'une forte somme de générosité, abandonnant sans\n hésitations, dans l'intérêt général, les plus belles occasions de se couvrir de\ngloire. Ces qualités morales deviennent chez lui une habitude, une seconde\nnature; pourquoi ne les transporterait-il pas dans la vie quotidienne ?\n    — Tu devrais monter tout ça en conférence!\n    — J'achève : Mens sana in corpore sano; c'était la devise des anciens ; on l'a\npendant quelques siècles oubliée; elle se retrouve, et tu verras aujourd'hui le\nbon moyen de la réaliser.\n    — Tu deviens un bâtisseur de systèmes!\n    — Non, ce que je cherche dans ce sport c'est uniquement, je te le répète,\nune source d'impressions esthétiques nouvelles et toujours renouvelées.\n   Tout en discourant nous étions arrivés à l'entrée du terrain :\n    — Donc, n'est-ce pas, c'est dit, je t'emmène, et peut-être te convertis. Entre,\ncela ne t'engage à rien, les équipiers feront le reste.\n    Soit défi, soit curiosité, soit simple condescendance, car i1 était naturelle-\nment bon, Jacques le philosophe se décida à entrer.\n    Une foule énorme était tassée le long des barrières très basses qui enca-\ndraient à un mètre de distance, sur toute leur étendue, les limites mêmes du\njeu. Le jersey collant au corps et moulant leurs membres d'athlètes, les jarrets\nnoueux à nu. les deux équipes se faisant face, disposées en cercle, attendaient.\nUn coup de sifflet, ils s'ébranlèrent. De l'endroit où nous avions pris place,\nnous voyons venir sur nous nos avants qui, souples et légers, fougueux et\nfarouches menèrent dès le premier instant la charge, essayant de percer et\nde déborder l'ennemi. Ils étaient flanqués de halves dégourdis et solides.\n"}, {"page_pdf": 852, "texte": "                             CULTURE ET SPORTS                                 745\n\nmoitié attaque, moitié défense, qui poussaient l'élan et paraient aux premières\nagressions. Ces gaillards-là paraissaient présents partout, pivots mobiles de\ntoute l'équipe, et leurs combinaisons brusques, leurs passes précises dépis-\ntaient l'adversaire.\n   Restaient au loin ces redoutables backs carrés et massifs, pareils à des tours,\nmais à des tours mouvantes qui allaient rompre les suprêmes attaques et\nrejeter au loin, surprises et morcelées, les lignes trop aventureuses de l'étranger.\nTout au fond, encadré par les montants de son goal, un poing sur la hanche,\ncomme ces colosses de Meunier, le keeper attentif sondait le terrain. La foule\nstimulait ses favoris, les hélait par leurs surnoms, et un loustic en goguettes,\nlançait par intervalle à la tête d'un équipier étranger des mots drôles, qui\nfaisaient se pâmer de plaisir les bourgeois.\n   On sentait que la lutte serait chaude.\n   Tentant une échappée, un de nos avants courait maintenant par la plaine\nchassant devant lui le ballon ; le hâle avait bronzé ses joues, il était superbe et\nje ne pus m'empêcher de lancer à Jacques les vers du sonnettiste où revit le\ncoureur de Myron :\n                                   Svelte et plus vite que le vent,\n                Le bras tendu, l'œil fixe et le torse en avant...\n\n   A mi-chemin du but, un adversaire l'arrêta : je désignai du doigt à mon\nami cette lutte courte où les corps robustes et flexibles, presque noués l'un à\nl'autre se dressaient dans un groupement vigoureux et équilibré. Mais la\nmêlée devenait générale : un coup plus précis venait de rapprocher le ballon\ndu but. Les deux teams déferlèrent vers le goal et il se fit une poussée énorme.\n Les uns, le torse cambré, les jarrets tordus, les pieds écartés, grattaient le\ngazon cherchant à se fixer au sol ; d'autres, le corps ployé, la tète en avant,\ns'acharnaient à une trouée impossible. Et les cris de la foule, stridents comme\ndes coups de clairon, exaltaient ce tourbillon humain et cette ruée épique vers la\nGloire !\n   — Et dire, m'écriai-je, qu'une telle scène n'a pas trouvé son peintre!\n   Soudain, on vit le ballon dégagé glisser en avant.\n   La masse vivante oscilla, se désagrégeant, pour s'écrouler par grappes,\ndécoupant sur l'herbe sombre des groupes fabuleux où palpitait la beauté de\nquelque bas-relief antique. Subitement, un des équipiers étrangers s'était\nemparé de la balle et l'entraînait vers notre camp, du côté du soleil. D'un\nbond, les hommes s'élancèrent : les deux équipes se déployaient maintenant\npar toute l'étendue de la plaine, l'une pourchassant l'autre, essayant inutile-\nment de la tourner. On entendait le sourd piétinement de leurs galops, rythmés\npar le bruit sonore du ballon qu'elles bottaient. Et cette course éperdue,\ndésordonnée évoquait une poursuite de héros et de demi-dieux comme dans\nles très vieilles légendes. Nos backs, d'un coup de boutoir, provoquèrent une\nvolte-face et le combat se poursuivit haletant, toujours indécis, avec des\nalternatives répétées de succès et de revers. Les passes se succédaient rapides,\nles joueurs s'acharnaient. Leurs bandes bariolées s'allongeaient, se ramassaient\npour s'étirer et se concentrer encore : on eût dit un immense foyer dont le vent\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": " 746                               DURENDAL\n\n\n\n  capricieux agitait les flammes. Parfois encore, il me semblait que de grands\n  oiseaux venaient de s'abattre sur cette plaine, puis s'éparpillaient en se\n  disputant les lambeaux d'une proie magnifique. Tous les remous de ce jeu\n  évoquaient devant moi une succession d'images bizarres et de comparaisons\n  discordantes.\n     Brusquement, sans que l'on sût presque d'où il était parti, avec un bruit sec\n  de détonation, le ballon entra comme une bombe sous le filet de l'adversaire.\n Alors, une acclamation formidable jaillit de toutes les bouches béantes;\n l'angoisse, contenue depuis si longtemps, se soulageait enfin par ces cris de\n triomphe ininterrompus ; les campagnes et jusqu'aux bois lointains en\n retentirent.\n    Je regardai Jacques : il rayonnait et j'entendis distinctement que, grisé par\n l'enthousiasme contagieux qui débordait vers nos vainqueurs, il cria, lui\n aussi : « Bravo! » Peu d'instants après, l'arbitre siffla la fin du premier time.\n Je triomphais.\n    Je frappai mon ami sur l'épaule :\n    — Eh bien, Jacques? Il me semble que te voilà ému?\n    — Je trouve cette lutte en effet très pittoresque, très passionnante; ce beau\ndéploiement de force animale éveille des instincts de combat, de victoire.\n    — Dis qu'il y passe parfois un souffle d'épopée.\n    — Oh! ce n'est plus uniquement le plaisir esthétique qui t'as entraîné\n ici !\n    — Lequel alors? Allons, persévère, te voilà en bonne voie! Je veux qu'à la\nfin du match tu sois absolument converti.\n    Il esquissa un geste vague et répondit : Peut-être?\n    Près de la sortie nous rencontrâmes Ernest, un ami commun. C'était un\npâle garçon dégingandé aux allures quelconques, un rien balourd. Tout le\nmonde savait qu'il se faisait régulièrement ramasser aux examens de juillet;\nmais pour lui, la religion du sport n'avait plus d'arcanes. I1 connaissait les\ndétours et les alentours du Temple. Il nous donna abondamment tous les\ndétails que nous ne lui demandions pas. Il cita les noms, prénoms et surnoms\nde tous les équipiers étrangers, et comme un entraîneur le fait de ses bêtes, il\nnous renseigna sur leur degré de performance, leurs prouesses présentes et\npassées. Il émit des pronostics sur tous les jeux joués le même jour dans tout\nle pays, puis ajouta en désignant la foule :\n    — Jusqu'ici, rien ne bouge; mais si nous avons le dessous, gare la casse!\nNos adversaires sont ces brutes qui l'an dernier ont si rudement malmené un\nde nos équipiers. Il nous quitta en allumant nonchalamment une cigarette.\n    En revenant aux barrières, je me plaçai de façon à pouvoir examiner à\nloisir la physionomie de mon ami. J'aurais voulu y lire la certitude d'une\nconquête que j'hésitais encore à croire définitive.\n    L'heure avançait. Le soleil baissait à l'horizon pâle et doux, derrière un\nrideau transparent de peupliers, et l'ombre semblait guetter le moment de\nvenir.\n    Dès les premiers instants de la reprise l'adversaire égalisa. Un grondement\nféroce accueillit cette défaite. Un vent de folie et de haine commença à se\n"}, {"page_pdf": 854, "texte": "                           C U L T U R E ET SPORTS                         747\n\nlever sur cette plaine anxieuse. La foule harcelait ses compatriotes, injuriait\nles adversaires :\n   — Ohé ! les assassins ! Torchez le sang qui dégoutte de vos bottes, ganaches !\n   Chaque coup manqué, chaque passe adroite étnient accueillis par des cris\nd'instants en instants plus sauvages.\n   Un équipier étranger tomba sur le poignet et demeura un moment inerte.\nLa foule croyant le membre luxé applaudit rageusement, et comme je m'infor-\nmais, on m'apprit que l'homme — déjà relevé d'ailleurs — voyant l'an dernier\nle jeu tourner mal, s'était élancé sur un de nos équipiers et lui avait cassé net\nle tibia. La victime, ajoutait-on, n'avait cependant jamais joué que le pur jeu\nscientifique. C'était sur son terrain qu'il avait accompli cet exploit, et depuis\non le revoyait pour la premiere fois. Il méritait de mal finir!\n   Un nouveau goal fut encore marqué par l'adversaire qui reprit nettement\nl'avantage. Alors des huées épouvantables partirent de cette foule exaspérée,\nque la présence de quelques gendarmes, arrivés pour parer à des troubles\néventuels, contenait à peine. Peu après, un de nos équipiers glissa sans une\nparole. L'arbitre arrêta le jeu. On conduisit l'éclopé, en le tenant sous les\nbras, jusqu'au hangar où stationnait le médecin de service. Derrière moi, j'en-\ntendis répondre à une interrogation :\n   — Oh! pas grand'chose! Il en sera quitte pour un petit épanchement de\nsynovie.\n   Ces mots étaient à peine prononcés qu'un autre joueur reçut en plein visage\nle ballon lancé à bout portant. Il s'arrêta un instant comme ébloui et chan-\ncela. L'arbitre le coucha à plat sur le dos. Deux minutes de respiration artifi-\ncielle : l'homme se releva et rejoignit en courant ses compagnons.\n   Cette journée était décidément désastreuse pour les nôtres, qui, avec leur\néquipe réduite, laissèrent encore marquer un nouveau goal accueilli par de\nnouvelles clameurs.\n   Jacques m'intéressait en ce moment. Il observait le jeu, les yeux dilatés. Les\nRomains, jadis, n'avaient pas dû assister avec plus de nervosité au duel des\nHoraces et des Curiaces. Je le voyais, réellement conquis, suivre avec\ninquiétude ce simulacre de bataille auquel personne ne reste insensible. Je me\npromis bien, après le match, de cribler d'épigrammes le nouvel adorateur de\nl'Idole. Malheureusement nous fûmes séparés à la sortie par la cohue et j'as-\nsistai sans lui à la conclusion de la journée.\n   On finit sur de longs hurlements. Les équipiers étrangers, se doutant du\nsort qui les menaçait, s'étaient précipités dans un break avancé sur le terrain\nmême. Sans doute pour leur servir de palladium, généreusement, l'arbitre\ny grimpa avec eux. Tous se jetèrent à plat ventre, pêle-mêle, dans le fond du\nvéhicule pour éviter la bourrasque. Au départ une roue, celle de gauche,\naccrocha un montant de la porte. Ce retard fut fatal aux triomphateurs; la\nfoule eut le temps de se masser au dehors et de donner libre cours à sa\npassion.\n   Déçue et haineuse elle les attendit. Dès qu'ils parurent sur la chaussée, une\ngrêle de projectiles brisant les carreaux, blessant à l'œil l'innocent arbitre,\ns'abattit sur l'attelage; l'arrivée au pas de course des gendarmes sauva seule\n"}, {"page_pdf": 855, "texte": "748                                  DURENDAL\n\n\n\n les équipiers. Je réprouvais en moi-même ces manifestations absurdes et anti-\n sportives, œuvre sans doute de quelques voyous livides comme il s'en trouve\n partout, mais je tremblai que Jacques ne les eût vues.\n    Au fait, que pensait-il de cette journée, car il devait avoir pensé. J'aurais\n donné gros pour le savoir immédiatement. Mais comment retrouver mon ami\n dans cette houle confuse. Une fois rentré chez moi mon désir ne fit que croître.\n    Pendant le match, il avait bien donné des signes d'intérêt que je pouvais\n interpréter comme manifestations de sympathie ; mais sa réponse était restée\n évasive. Je voulus à tout prix connaître sa pensée ; puis, je me demandai pour-\n quoi j'y tenais tant.\n    Etait-ce curiosité? Désir cruel de voir un vaincu avouer, ou bien besoin\n inquiet d'avoir, pour des enthousiasmes à demi consentis, une approbation\n définitive? Le jugement de Jacques allait-il légitimer le sport à mes\n propres yeux? En m'examinant, sous l'impression des aventures du break, je\n découvris en fin de compte, très tard dans la soirée, que je n'avais jamais été\n totalement conquis. Des protestations absconses mais sûres se levaient, tout\n au fond de moi-même, contre cet engouement nouveau. J'en vins bientôt à me\n repentir d'avoir gaspillé cette après-dîner d'automne ineffablement tendre. Si\n j'avais accompagné Jacques, j'aurais joui du silence des bois, du plaisir de\n fouler jusqu'au crépuscule les feuilles mortes; j'aurais épié près d'une clairière,\n blotti derrière un tronc d'arbre, les ébats burlesques d'un petit lapin, ouïe pas-\n sage grave d'un faisan avec son plumage qui chatoie et sa queue en rapière. Je\nme rappelai les paroles de Jacques après le half time : « Ce n'est plus unique-\nment le plaisir esthétique qui t'amène ici! » Le démon du sport me tiendrait-il?\n Mais sans aucun doute, il tenait Jacques lui-même, et je me remis à espérer\nque la présence et la raison de mon ami viendraient bientôt mettre en fuite\nmes hésitations et mon trouble. Cet état psychologique perdura jusque dans\nla nuit.\n    Le lendemain, chaque coup de sonnette me faisait tressaillir. Je m'imaginai\nentendre à tous moments la voix de Jacques. Je fus sur le point de lui écrire;\nle motif me parut trop futile. J'attendis. Enfin, le troisième jour, n'y tenant\nplus, après avoir inutilement sonné à sa porte, je lui envoyai ce billet :\n\n               « M O N CHER P H I L O S O P H E ,\n\n   » Tu t'es éclipsé, dimanche dernier, avec une rapidité de météore. Depuis,\nje t'ai attendu en vain et ta tour d'ivoire est restée close pour moi. Je t'inflige\nune punition. Tu m'enverras sans retard tes impressions sur le jeu de football\nen particulier et sur le sport en général. Justement, ce matin, le chroniqueur\nsportif d'un grand quotidien, m'ayant reconnu dimanche sur le terrain, m'a\ndemandé de la prose. Je lui enverrai la tienne. Fais-moi donc quelque chose\nde flamboyant. Sois abondant si tu veux, profond si tu peux, sincère jusqu'au\nbout si tu l'oses. Je te retiens pour le prochain match ; d'ici là, écris-moi ou\nviens me voir, sans plus tarder. Je proteste de ma vive amitié pour toi.\n\n                                                                   » RAOUL. »\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "                            CULTURE ET SPORTS                                  749\n\n  Jacques ne vint pas me voir. Sans doute des occupations le retenaient, mais\nà huit jours de là, je reçus sa réponse expliquant par elle-même ce long\nretard.\n\n               « M O N CHER     POÈTE,\n\n\n   » Je suis en faute; je le confesse et m'exécute. Au reste la question en vaut\nla peine; elle est même très grave, et tu as bien fait d'avoir, momentanément,\norienté vers elle mes pensées.\n   » Je compte beaucoup sur la publicité que tu donneras à ces quelques\nréflexions, sans les croire cependant à l'abri de toute critique. Si pourtant\nc'était moi qui opérais des conversions ! Ce serait drôle, et je le souhaite.\n   » Car pourquoi tarder à te l'avouer, ce match de l'autre jour et la petite\nenquête qui a suivi la réception de ta lettre, m'ont rendu tangible le grave,\nl'inquiétant danger de l'éducation par le sport; d'après moi c'est l'ennemi de\ntoute vraie et saine culture et il te faudra bien un jour ou l'autre lui sacrifier\nun peu de ton dilettantisme.\n   » La vogue des matches, le nombre toujours croissant des journaux sportifs,\nla place excessive que les sports tiennent dans les colonnes de nos quotidiens\net jusque dans la vie de ceux qui nous entourent, tout prouve que ce danger\nest réel et qu'il prend des proportions inquiétantes. Parmi les jeunes, c'est une\nvéritable épidémie : ils n'en meurent pas tous, mais tous en sont frappés.\nLundi dernier, je passais à midi par une de nos rues principales; ce que j'ai\nvu le voici : peu, presque pas de jeunes ouvriers n'ayant le nez plongé dans\nun journal sportif quelconque, on peut le dire. Ils y lisent, remâché dans les\ntermes stéréotypés, le récit du jeu qu'ils ont applaudi la veille. Dans nos col-\nlèges, les forts en football remplacent les forts en thème; et franchement, je\npréférais ces derniers. Il faut l'avouer froidement : c'est la mainmise par le\nsport sur toute notre nouvelle génération! Je comprends jusqu'à un certain\npoint l'engouement de ces jeunes. Certains jeux — le football entre autres —\nsont extrêmement séduisants, passionnants. J'ai eu toutes les peines du monde,\ndimanche dernier, pour ne pas me laisser emporter moi même par la conta-\ngion. Mais voilà ce qui aggrave le péril, voilà peut-être ce qui le rend si général.\n   » Entendons-nous bien pourtant sur le mot « sport ». J'entends désigner\npar là toute activité en tant qu'elle s'exerce exclusivement dans le but de mesu-\nrer des forces avec d'autres forces, sous certaines conditions d'exécution don-\nnées. C'est, du reste, la définition de l'écrivain allemand Steinitzer dont la cam-\npagne menée contre les sports dans l'Alpenzeitung a eu un grand retentisse-\nment au pays de la munich et des duels. La revue Le Monde, dans son nu-\nméro de novembre, vient de lui consacrer un article; je crois utile de t'y ren-\nvoyer. Libre à toi de critiquer cette formule; cherche, il te sera difficile\nd'en trouver une autre, à la fois plus juste et plus circonscrite. Point de\nconfusion donc entre sport et mouvement. Taine faisait du mouvement, non\ndu sport, quand il pratiquait les haltères dans son jardin. Ta petite prome-\nnade quotidienne, c'est du mouvement, non du sport, encore que l'on ait\néprouvé le besoin de qualifier cet exercice de « footing ».\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": "750                                DURENDAL\n\n\n     » Quel est maintenant le caractère et le résultat pratique du sport au point\n de vue culture? Voilà, je crois, la question qui te préoccupe.\n    » A vrai dire, tu m'as répondu déjà. Le sport, disais-tu, en me menant obli-\n geamment, l'autre jour, sur le terrain, réalise pratiquement l'ancien adage :\n Mens sana in corpore sano, c'est-à-dire qu'il procure à ceux qui s'y livrent la\n vigueur physique et la vigueur intellectuelle et morale : d'où relèvement de\n notre culture qui ne manque pas de tares. Eh ! eh ! examinons un instant si\n le sport a cette puissance efficace. Pour ma part, je m'imagine — à tort ou à\n raison — que le sport n'est pas toujours un facteur de développement corporel,\n d'hygiène, de santé; qu'il est presque un obstacle au développement intellec-\n tuel; et il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire affirmer que,\n comme élément de culture morale, je le mets au-dessous de zéro. La valeur\nd'un acte se mesure principalement à la valeur de son mobile, n'est-il pas vrai?\n Or, écoute ici Steinitzer : « Le mobile de toute activité, en tant qu'elle relève\n » du sport, c'est le désir de se distinguer personnellement et d'en recueillir\n » l'honneur qui en résulte. » Cela est si vrai, que si nos sportsmen étaient obli-\ngés de cogner leur ballon loin des regards d'un public fanatisé, les sociétés\nsportives verraient bientôt les démissions des équipiers pleuvoir. La manie de\nl'exhibitionisme, avivée par un reportage souvent outrancier, accroît seule la\nfidélité au culte et le succès du spectacle. Nous voilà donc fixés sur les mobiles.\n    )) Le sport n'est pas toujours un facteur de développement corporel, d'hy-\ngiène, de santé. Considère ceci. Crois-tu que ces exercices violents fassent\ndes hommes très réellement vigoureux, ou bien ont-ils seulement une appa-\nrence fugitive de vigueur? La vie intensive qu'ils exigent de leur organisme,\nalors que celui-ci se trouve en pleine croissance, n'use-t-elle pas cet organisme\nau lieu de le fortifier? N'est-elle pas comme la lumière trop vive qu'on exige\nd'une lampe, et qui l'épuisé plus rapidement? Bien des sportsmen que l'on m'a\nmontrés arboraient des faces de déterrés. Mais passons : j'accorde que le sport\nmodéré puisse être favorable au développement corporel, à la santé. Ce résul-\ntat est loin d'être général, et ce n'est pas celui que les sociétés sportives préco-\nnisent.\n   » L'homme de sport s'embarrasse peu de considérations d'hygiène; il est\nentraîné par un instinct tout contraire : l'instinct des belles prouesses et le\ndésir du développement illimité des forces pour y arriver. Dans cette ruée vers\nl'absolu, le démesuré, ce n'est pas même toujours l'instinct de conservation qui\nl'arrête. D'où il arrive qu'un exercice bon en soi, qu'une activité en elle-même\nsalutaire devient néfaste souvent, mortelle parfois, quand elle est pratiquée\nsous forme de sport. Il s'agit de se distinguer personnellement, de recueillir\nl'honneur qui en résulte; dès lors, qu'importe, aux plus faibles, des efforts\nau-dessus de leurs forces; aux plus forts une jambe cassée, un nez broyé, un\nœil compromis, sans parler d'accidents autrement lamentables. Aussi peut-on\nappliquer aux sports ce que les anciens disaient de la guerre : Matribas detes-\ntata. Et je le conçois sans peine.\n    » Est-il nécessaire de signaler la contribution à rebours qu'apportent les\nsports à la culture intellectuelle? Autre chose est la perception du rapport entre\ndeux shots et du rapport entre deux idées. Il arrive que la facilité de l'une est\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                             C U L T U R E ET SPORTS                            751\n\n\n en raison inverse de la facilité de l'autre. Car le sport a encore ce résultat bien\n spécial, qu'il absorbe ceux qui s'y adonnent, refoule toute autre préoccupation\n et mobilise, au service de cette activité unique et exclusive, toutes les vigueurs\n disponibles. Pour passer de seconde division en promotion, de promotion en\n réserve, de réserve en première équipe, et là, se distinguer au point d'être classé\n international, quel sacrifice le jeune sportsman ne s'imposerait-t-il pas! Inter-\n national ! C'est quelque chose comme le bâton de maréchal auquel rêvaient les\n petits troupiers sous l'Empire. En attendant, reconnaissons-le, les besognes\n nécessaires ou simplement utiles sont réduites à leur simple minimum. On ne\n s'embarrasse pas trop de cultiver, d'exercer outre mesure ses facultés intellec-\n tuelles, attendu que cela ne contribue guère à l'avancement. Et puis, on n'en\na plus le temps, on en perd le goût. J'ai rencontré de jeunes collégiens qui divi-\nsaient leur semaine en deux parts : l'une se passait à critiquer à fond les matches\ndu dernier dimanche, l'autre à pronostiquer les résultats du dimanche suivant.\n Leurs conversations, hérissées de mots anglais, pour plus de clarté, étaient irré-\nmédiablement tournées vers le classement final, lequel exigeait toutes les\n semaines des calculs de plus en plus longs. Ces préoccupations, sans doute,\nne les quitteront point à la porte de l'université. Je te laisse contempler l'état\nde ces cervelles en friche. Notre Ernest, hélas! n'est pas un exemplaire unique.\n Et vive la culture par le sport !\n    » Ce qui est pire, c'est la déformation morale qui en résulte, la substitu-\ntion d'un idéal faux à un idéal vrai et noble. Et c'est ici que Steinitzer a\nraison de maudire les excès du sport. Se distinguer personnellement et en\nrecueillir l'honneur qui en résulte, cela aboutit à quoi (A développer jus-\nqu'au paroxysme son moi, et quel moi ! L'intellectuel n'est plus pour l'homme\nde sport qu'un philistin infiniment exécrable. Le véritable catalogue des valeurs\nhumaines se trouve pour lui dans le catalogue des héros sportifs, et devenir un\nde ces héros est l'unique objet de sa volonté.\n    » Cette orientation de la volonté et de la vie vers le culte exclusif de la force\ndoit finir par déteindre sur les mœurs. Dans les relations sociales on perd un\nbeau jour de vue l'importance du doigté; il arrive qu'on se fasse traiter de\nmufle. Dans les relations domestiques, on trouve naturellement que le foyer\nn'a pas de distractions assez bruyantes; on le déserte le plus possible, ou l'on\ny transporte une surabondance vitale importune. Les nuances disparaissent;\nil arrive qu'au milieu des sanglots, la brutalité commande. Comment évite-\nrait-on ces excès? Au reste, voici un témoignage peu suspect : un écrivain\nanglais, Wilkie Collins, dans la préface de Mari et femme, écrite il y a\nbien longtemps, constate dans la société britannique, d'où nous est venu\nl'exaltation de la force, un développement fâcheux de grossièreté et de bru-\ntalité : l'abus des sports y a contribué, dit l'auteur, pour la majeure partie.\nAllons, poète, un hymne au sport Rédempteur!\n    » Il en est qui s'imaginent y trouver un exutoire, un dérivatif pour les pas-\nsions de la chair, affirmant qu'il canalise, qu'il emploie des forces surabon-\ndantes, sans lui dépensées dans des activités autrement moins louables. Il\nsuffit, me semble-t-il, de répondre à cela qu'ils sont franchement à plaindre,\nceux pour qui le sport doit constituer le suprême frein moral !\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": "752                               DURENDAL\n\n\n   » Quant aux spectateurs, n'est-ce pas, n'en parlons pas! Ces luttes sportives\nqui devraient être courtoises, et le sont à peine, éveillent chez eux les pires\ninstincts d'exaltation sauvage et de cruauté. C'est presque une régression à la\nbarbarie. Enfin, et c'est par là que je termine ma satire trop pessimiste peut-\nêtre, la manie des sports est en passe de nous transformer en un peuple de\nbadauds, à qui les spectables forains sont désormais insuffisants.\n   » Je conclus donc, cher ami : les tares de la culture moderne ne peuvent\nêtre guéries par le développement abusif de la force corporelle; elles découlent\nde l'état psychique de la société. Le progrès de la vraie vie, saine et complète\npar les sports, est une conception terre à terre et une utopie matérialiste. Ce\ngaspillage insensé de forces physiques, cet absolu mépris du développement\nintellectuel, ce faux idéalisme, cette fausse appréciation de la personnalité qui\ntendrait à faire de jongleurs et d'athlètes l'idéal de l'humanité, ces mœurs\ngrossières enfin, tout cela est loin d'être un symptôme de progrès; certains y\nvoient même un symptôme de décadence. Une culture qui croit trouver sa\nrégénération par de pareils moyens prononce sa propre condamnation.\n   » A l'heure où la société et l'Eglise demandent la contribution de toutes les\nbonnes volontés, apprenons aux jeunes qu'il est un autre idéal à servir et à\nadmirer que le volume des muscles, l'élasticité des poumons et la vitesse des\npieds.\n   » Pardonne-moi si j'ai blasphémé contre l'Idole. Tu m'y as témérairement\ninvité ; c'est l'excuse de ma franchise et de ma longueur.\n   » Ma main dans la tienne.\n                                                                 » JACQUES. »\n\n  En repliant cette lettre, je me dis : Voilà de quoi réfléchir! Elle m'infligeait\nun blâme, elle opérait contre moi. La justesse des observations de mon ami\nm'irritait et mon amour propre blessé trouvait cent raisons de s'y dérober.\nJacques avait poussé les choses au tragique, il était trop absolu, etc.\n  Je me rendis au match suivant pour me ressaisir, et j'en revins avec des\nremords.\n\n                                                     MAURICE HOORNAERT.\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "SAINTE CÉCILE\n\n(JULES JOURDAIN)\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": ""}, {"page_pdf": 862, "texte": "          Le Couvent de Saint=Marc\n\n                                           A Johannes Joergensen.\n\n\n               L'APRÈS-MIDI d'un jour d'été, n'es-tu j a m a i s entré,\n               à Florence, à l'ancien couvent de Saint-Marc?\n                  Dans les rues voisines et sur la place, c'était\n               la lumière crue, vibrante, resplendissante, la\n               silhouette nette des édifices, comme découpée\n               sur l'azur, et le soleil qu'on évite à cette heure,\n               et la ligne d'ombre que les passants recher-\nchent le long des maisons.\n                                  *\n                                 * *\n  Mais ici, à peine as-tu franchi le seuil, c'est la paix, la paix\nharmonieuse d'un préau monastique, un cloître ouvert aux\narceaux réguliers supportés par une colonnade, et tout au fond\ndu cloître, devant toi, surmontant la porte de l'hôtellerie du\ncouvent, une fresque dans un t y m p a n , qui représente le Christ\nen habit de pèlerin, accueilli par deux fils de saint Domi-\nnique.\n                              * *\n\n   L a t a b l e frugale des moines n'est plus dressée dans le réfec-\ntoire; mais on y voit encore la Cène qu'ils y firent peindre, pour\nrappeler à leur esprit la nourriture invisible qui devait soutenir\net réparer leurs forces. On ne chante plus au Chapitre et le\nMartyrologe et les Petites Heures, et dans cette salle auguste\nqui entendit la parole de Savonarole et lesexhortations de saint\nAntonin. Mais en dépit des spoliations et des violences des pré-\ntendus amis de la liberté, le souvenir de ces grands moines ne\nsaurait être séparé de la salle capitulaire, et de cette Crucifixion\nqui décore le mur du fond, et dans laquelle les saints de tous\n"}, {"page_pdf": 863, "texte": "704                        DURENDAL\n\n\n\nles ordres sont représentés, réunis et ravis dans une contempla-\ntion amoureuse du crucifix.\n                                   *\n                               *       *\n   Le souvenir des moines plane sur le préau, le souvenir des\nmoines est vivant au réfectoire et au Chapitre, où si souvent et\nsi longtemps ils prièrent et s'exhortèrent; mais plus encore il\nrègne à l'étage, où chaque cellule s'orne d'une fresque, au dessin\nsi suave, aux si simples couleurs de ce bienheureux Frère-Angé-\nlique qui vécut ici, l'âme épanouie, les yeux déjà remplis des\ncélestes visions du Paradis. Et tandis que Ton va de cellule en\ncellule, le souvenir du Bienheureux se mêle à celui de cette\nautre grande âme agitée et troublée dont la même maison et\nles mêmes cellules abritèrent les pensées. Et tandis que l'on\nsonge à leurs différentes destinées, on oublie tout, soudain\nséduit, par la vision d'un coin de ciel bleu tout rayonnant de\nlumière, encadré dans le demi-cercle d'une de ces fenêtres\nromanes qu'Angelico lui-même reproduisit dans ses fresques,\npetite fenêtre de couvent ouverte comme une promesse sur l'azur\nvibrant, vision de bonheur et de paix.\n\n                             DOM BRUNO DESTRÉE, O. S. B.\n"}, {"page_pdf": 864, "texte": "  Johannes Joergensen à Bruxelles\n\n               LE célèbre écrivain danois converti vint le mois\n                  passé visiter ses amis catholiques de la Belgique,\n                  qu'il parcourut en semant un peu partout le\n                  grain de froment de la parabole. Nous eûmes la\n                  joie de le posséder pendant quelques jours à\n                  Bruxelles, où il fut l'hôte de notre ami H e n r y\n                  Carton de Wiart, qui organisa, en l'hôtel du\nministère de la justice, une réception en son honneur. En cette\nsoirée déjà il nous captiva sous le charme de sa parole si simple,\nsi sincère et en même temps si forte et si chrétienne, toujours\nfrappée au coin d'une philosophie pénétrante et de la plus\nfascinante poésie. L e lendemain, à la salle Patria, devant un\npublic plus nombreux, Johannes Joergensen, qui la veille avait\nfait plutôt une causerie familière entremêlée de lectures de\npages choisies dans ses œuvres, nous donna une véritable confé-\nrence sur saint François d'Assise. Notre collaborateur Arnold\nGoffin le précéda à la tribune pour lui souhaiter la bienvenue\nen notre nom à tous et le présenter au public. Il était tout\ndésigné pour cela. Car, à l'instar de Joergensen, il avait scruté\nle mystère de la personnalité tellement extraordinaire et si\nattachante de saint François. T o u t le monde connaît les\ntraductions admirables des Fioretti, de la Légende des trois com-\npagnons et de l'histoire des Stigmates de saint François publiées\npar notre ami et surtout son œuvre capitale : Saint François\nd'Assise dans la légende et dans l'art primitifs italiens, œuvre de\nhaute envergure, publiée par Van Oest, l'éditeur d'art bien\nconnu à Bruxelles. Goffin, lui aussi, avait visité en pèlerin\nartiste et chrétien les sanctuaires franciscains et s'était imprégné\nlà-bas au pays poétique d'Assise et de ses environs de l'atmo-\nsphère sereine dans laquelle avait germé et s'était épanouie cette\nfleur d'idéal que fut l'âme du Petit Pauvre du Christ. Voici en\nquels termes parfaits M. Goffin présenta Joergensen aux audi-\nteurs de la salle Patria :\n                               * *\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": "756                          DURENDAL\n\n\n\n   M. le sénateur Braun a bien voulu me demander de vous dire\nquelques mots sur Joergensen et son œuvre.\n   Quoique ce fût un grand honneur pour moi, j'aurais pu\nsans doute me récuser, en alléguant que le public lettré qui\nassisterait à cette conférence n'ignorait évidemment pas celles\ndes oeuvres du poète danois qui ont été traduites récemment en\nfrançais. Mais je n'ai pu me refuser au plaisir de parler d'un\nécrivain que j'admire et d'un homme que j'aime.\n   On pourrait résumer d'un mot l'existence, la personnalité et\nla pensée de saint François d'Assise. Et ce mot est : amour.\nJoergensen vous dira tout à l'heure quelle action cet amour a\nexercée dans tous les domaines de la vie du moyen âge. Mais\ncette action qui a commencé d'agir il y a plus de sept cents\nans, a continué d'agir depuis. Le rayonnement et la chaleur de\ncet amour continuent d'émaner de tout ce qui nous reste de saint\nFrançois, des écrits contemporains où sa physionomie, ses actes,\nses paroles sont fixés avec une vérité et une simplicité admi-\nrables, comme des lieux où il a vécu, prié, souffert, chanté,\ndepuis Assise où il est né, jusqu'à la Vernia où il a été stigma-\ntisé, jusqu'à la Portioncule où il est mort.\n   Or, il est arrivé un jour que Joergensen a passé dans ce rayon-\nnement, qu'il a rencontré saint François...\n   A cette époque, il était déjà un écrivain célèbre dans son\npays; il s'était placé aux premiers rangs d'une pléiade de poètes,\nde romanciers, de critiques attachés passionnément à l'exalta-\ntion d'un idéal tout humain. A l'exemple et à la suite de\nNietzsche, ils croyaient que l'homme ne fondrait sa véritable\ngrandeur que sur l'anéantissement de Dieu. Avec Nietzche, ils\nrejetaient le christianisme et sa « morale d'esclaves » ; avec lui,\nla charité, la pitié, l'amour, tous les sentiments indignes du\n« surhomme » qu'ils rêvaient.\n   Mais cet idéal à la fois grandiose et borné n'était pas fait pour\nsatisfaire longtemps un esprit de la nature de celui de Joergen-\nsen. Il devaitsentir bientôt l'impuissance de ces théories orgueil-\nleuses et dures à combler les lacunes de la pensée ou à en dissiper\nles inquiétudes.\n   Et c'est, en effet, ce qui arriva : toute cette force finit par lui\nparaître vaine, incertaine, débile; toute cette force finit par lui\nparaître sans force parce qu'elle était sans amour. Car il avait\nbesoin de tendresse et il avait besoin de certitude.\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "               JOHANNES JOERGENSEN A BRUXELLES                       757\n\n\n   Il abandonna alors ses travaux littéraires; il s'en alla à\nl'étranger, en Allemagne, puis en Italie, sans dessein défini,\npour dépayser la détresse de son âme, à la recherche d'émo-\ntions d'art, de lieux anciens, de pays inconnus, où il recevrait\nde l'antiquité des choses et de la nouveauté du paysage la paix\nque d e m a n d a i t son cœur tourmenté.\n   Les impressions profondes de ce voyage, Joergensen les a\nracontées dans un ouvrage qu'il a intitulé Livre de route. L'idéal\ncatholique luit comme une lumière voilée dans toutes les pages\nde ce livre. T o u t ce que le poète a entrevu de cet idéal dans les\nm o n u m e n t s , dans les œuvres et dans la vie le séduit, l'entraîne,\nle fascine, mais il hésite, il résiste, il recule... De la porte\nouverte de l'église, il regarde avec désir l'autel qui resplendit\nau fond de la nef, mais il ne veut pas, il n'ose pas entrer.\n   Q u e l q u ' u n l'y poussa doucement, et ce quelqu'un c'était saint\nFrançois. Au cours de son voyage, Joergensen avait touché\nAssise; il avait approché saint François... Son sort, dès lors,\nétait fixé. Car, après avoir aimé le Petit Pauvre avec l'enthou-\nsiasme du poète et de l'artiste, il devait finir par l'aimer avec\nla ferveur joyeuse du croyant.\n   Et c'est le poète, l'artiste et le croyant que nous trouvons\nétroitement confondus dans les livres qu'il a consacrés à saint\nFrançois : Ces Pèlerinages franciscains, où l'auteur nous fait par-\ncourir à sa suite tous les endroits, petits couvents cachés dans\nles bois, ermitages réfugiés sur la montagne, que la présence ou\nle passage du saint ont illustrés ; cette Vie de saint François où\nla science a mis ses méthodes rigoureuses et l'art les puissances\nprestigieuses de résurrection qui lui appartiennent...\n                                   *\n                                  * *\n   C'est en ces quelques mots brefs et substantiels que Goffin\ncaractérisa avec sa perspicacité ordinaire la psychologie du con-\nférencier, qui lui succéda à la tribune, pour nous parler du\nsaint de son cœur, de ce saint qu'il admire et vénère sans doute\nà cause de l'héroïsme de sa vie, mais qu'il aime surtout parce\nque c'est ce saint qui a fixé à jamais son âme en Dieu et orienté\ndéfinitivement sa vie d'artiste vers l'Etoile de Bethléem.\n   L a conférence de Joergensen est une de ces conférences qui\ndoivent être entendues. On leur enlève tout leur charme en\nvoulant les résumer. Aussi, ne le tenterons-nous pas. Nous\ncraindrions de la déflorer, en en donnant une esquisse impar-\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": "758                           DURENDAL\n\n\n\nfaite. Elle fut ce qu'est essentiellement toute la personne de\nJoergensen, simple, douce, pénétrante, touchante, énoncée avec,\nje dirai presque, la bonhomie d'un pauvre qui a conscience de\nsa pauvreté devant la sublime beauté du sujet écrasant qu'il\ntraite et avec le respect d'un chrétien convaincu qui fait l'éloge\nde ce qu'il y a de plus grand au m o n d e : un saint.\n   Au lieu de résumer maladroitement cette belle conférence,\nnous préférons engager, le plus instamment qu'il nous est pos-\nsible, tous nos lecteurs à acquérir, s'ils ne l'ont déjà fait, les\ndeux fameux ouvrages du conférencier sur saint François :\nLa vie de saint François, où il s'affirme historien de race et en\nm ê m e temps écrivain chrétien compréhensif et averti des choses\nde Dieu et les délicieux Pèlerinages franciscains, un des livres les\nplus poétiques qu'on ait j a m a i s écrit. P o u r quiconque a lu ces\ndeux livres merveilleux, la conférence de Joergensen ne fut\nqu'un bien pâle reflet de la beauté chrétienne et artistique qui\nrayonne avec un éclat éblouissant dans les deux volumes con-\nsacrés par le célèbre écrivain catholique danois à la glorification\nde l'ineffable saint d'Assise.\n   Nous aimons J o h a n n e s Joergensen à cause de sa grande pro-\nbité littéraire, à cause de son talent qui est d'un maître, mais\nencore et surtout parce qu'il n'est pas seulement un grand\nartiste, ce qui est peu de chose, somme toute, mais encore un\ngrand artiste chrétien. Il est en ce siècle une des plus puis-\nsantes incarnations de notre idéal à nous, le plus élevé et le plus\ntranscendant de tous, le seul vrai après tout, proclamons-le\nhautement. Nous sommes fiers de Joergensen. Il est des nôtres\npar sa foi et par son art. Il nous appartient tout entier, car il\ns'est donné au catholicisme avec toute son âme de penseur,\nd'artiste et de croyant. Il continue dans l'ait chrétien la magni-\nfique tradition de J.-K. H u y s m a n s . L e titre m ê m e du nouveau\nlivre de Joergensen : Le livre de route ne l'indique-t-il pas et\nn'a-t-il pas été inventé pour rappeler à nos souvenirs le chef-\nd'œuvre catholique : En Route, cette empoignante histoire d'une\nâme d'artiste terrassée et transfigurée par la grâce.\n   Nous attendons avec impatience la publication de la nou-\nvelle œuvre de notre ami Joergensen et la recommandons\nd'avance aux amis des Lettres Chrétiennes. Ce livre est d'un\npuissant intérêt puisqu'il nous donne la clef de la transforma-\ntion totale et définitive de l'âme du poète par le christianisme.\n                                                HENRY     MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "                            La Walkyrie\n                    (Impressions d'un spectateur)\n\n\n                                 ACTE PREMIER\n\n   Une courte introduction d'orchestre décrit un furieux orage. Quelqu'un est\nen fuite, luttant désespérément contre la tempête.\n   Il fait nuit. Le rideau s'est ouvert sur un logis illuminé par les éclairs. C'est\nla rude habitation d'un guerrier ; des dépouilles de chasse en sont les seuls\nornements. Elle est bâtie dans une clairière de la forêt, autour d'un frêne\npuissant qui sert de clé de voûte à la toiture. On devine que ses branches\ns'étendent au-dessus et en dehors.\n   Des pas précipités se rapprochent, le fugitif s'arrête à la porte. Il ouvre,\npromène ses regards sur la salle obscure, hésite un instant, puis entre. On le\ndevine à bout de forces et de courage, à voir comme il s'affaisse sur une peau\nde bête.\n   Une femme, attirée par le bruit, sort d'une pièce voisine, aperçoit l'étranger.\nElle le regarde avec intérêt', avec compassion. « Gomme il est abattu! Sa\nroute aura été bien longue. Comme il est pâle! Aurait-il perdu les sens?\nSerait-il blessé, mourant? »\n   « A boire », dit avec effort l'inconnu. La femme s'empresse, prend une\ncorne, sort, de la maison pour aller la remplir d'eau, et vient la tendre à\nl'étranger, qui, dressé sur son séant, la saisit, et longuement se désaltère.\n   Soupçonneux d'abord, reprenant doucement confiance, l'inconnu éprouve\nun étonnement délicieux, quand il remarque que la femme le considère avec\nbonté. 11 avait soif également de sympathie, pour en avoir été longtemps\nprivé, et voici qu'il la rencontre chez la femme, heureuse de le voir buvant,\nheureuse de le voir renaître. Double bienfait qui lui rafraîchit le corps et\nl'âme. Quel est donc ce logis où il trouve un accueil aussi bienveillant\nqu'inattendu?\n   — Hunding est mon maître et celui du logis; tu seras son hôte, il va\nrentrer.\n   — Ton époux ne s'effrayera pas de trouver ici un homme seul, sans\narmes, et blessé.\n   La sollicitude de la femme s'éveille, elle veut soigner la blessure de son\nhôte.\n   Il se lève brusquement. Qu'elle ne prenne pas inquiétude d'une blessure qui\nse calme, qui ne lui a rien enlevé de sa vigueur. Jamais il n'aurait dû fuir ses\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": "760                                DURENDAL\n\n\n ennemis, si sa lance ne s'était pas brisée en les combattant. A présent, le dur\n combat, sa fuite dans la nuit et dans l'orage, tout cela est loin ; il lui semble\n qu'il sort d'un mauvais rêve et que l'aurore lui sourit.\n    Gracieusement, la femme lui offre un vase d'hydromel.\n    — Je boirai quand tu y auras trempé les lèvres, dit-il.\n    L'homme et la femme se regardent, longtemps et en silence.\n    Faisant un visible effort sur lui-même, l'inconnu s'arrache à cette émotion\n profonde, se ressaisit.\n     — Tu as eu pitié d'un malchanceux, dit-il. Sois gardée, ô femme, de toute\n infortune! Rester ici serait mal reconnaître ton bienfait. Les forces me sont\n revenues, je vais continuer ma route, il le faut.\n    — Mais qui donc te poursuit, pour que tu veuilles t'en aller ainsi, demande\n la femme d'un ton singulier où il y a autant de supplication que de reproche.\n   — Le malheur me poursuit, répond l'étranger, le malheur ne m'a jamais\nquitté       et je te l'apporterais.\n    Dans un violent oubli d'elle-même, la femme le rappelle :\n    — Ne t'en vas point. Reste. Tu n'apporteras rien de nouveau ici, dans\nune maison où le malheur habite déjà.\n    L'inconnu s'arrête. Il ne peut rester sourd à cette voix de la destinée, qui\nprend tous les accents du devoir. Il examine la femme, qui courbe la tête,\n baisse les yeux, semble accablée de tristesse et de honte; il va s'accouder au\n foyer.\n    — Je me nomme Wehwalt — celui qui agit dans la douleur — dit-il\n gravement. J'attendrai Hunding.\n    Un brutal son de trompe déchire le silence. C'est le maître qui revient. La\n porte s'ouvre. Hunding entre.\n    Il s'étonne de voir un homme chez lui, fixe un regard interrogateur sur sa\nfemme.\n    Elle n'évite pas ce regard, répond avec franchise :\n   — J'ai trouvé cet homme évanoui près du foyer. Je l'ai secouru, je l'ai fait\nboire.\n   — Voudrais-tu lui reprocher sa bonne action? demande l'inconnu, avec\nfermeté, observant Hunding.\n    Hunding est l'homme de l'usage, et l'usage parle plus haut que sa défiance,\nlui dicte sa réponse. D'une voix rude, il énonce la loi d'hospitalité : un hôte\ndoit lui être sacré. Cependant sa défiance reste entière. Il y a une grande\nressemblance entre les traits de l'inconnu et ceux de la femme, ils ont le même\nregard insoumis, des yeux qui semblent le braver. « Tout comme la femme,\nconstate Hunding, sa prunelle a la lueur du serpent. »\n    Hunding indique un siège à l'étranger; ils s'assoient tous les deux.\n   — Apprends que tu es sous le toit de Hunding. Aussi loin que s'étend la\nforêt, vers l'ouest, aussi loin s'étend mon clan. Partout, mes vassaux s'y\ntiennent prêts à venger mon honneur. Maintenant, si tu m'honores, dis-moi\nqui tu es.\n   L'étranger hésite : ce qu'il aurait à dire ne rencontrerait que de l'hostilité;\nmais la femme, qui s'est également assise, attend curieusement ses confidences;\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "                                   LA W A L K Y R I E                               761\n\n\n\n  pour elle, qui, malgré la présence du maître soupçonneux, lui montre libre-\n  ment sa sympathie, il contera ses tribulations.\n    — Friedmund — bouche de paix — est un nom, dit-il, qu'on ne peut, hélas!\n me donner. Je voudrais avoir celui de Frohwalt — qui agit dans la joie, —\n mais Wehwalt — qui agit dans la douleur — est le seul qui me convienne.\n  Mon père fut un Loup, il en eut le courage. Je naquis, libre au fond des bois,\n en même temps qu'une sœur jumelle. Nos ennemis étaient nombreux, mon\n père me conduisait les combattre. Nous revenions, un jour, de nos exploits;\n le logis était incendié, ma mère assassinée; ma sœur, que nous ne pûmes\n retrouver jamais, disparue, enlevée par les bandits. Ces bandits, nous les devi-\n nions, c'étaient nos éternels adversaires, les Neidingen noirs, les fils de\n l'envie. Ces Neidingen, nous les avons combattus depuis, sans trêve ni\n merci. Il arriva que, dans un combat, je fus séparé de mon père; je ne devais\n plus le revoir, au logis je ne trouvai que la peau de loup qui l'avait longtemps\n couvert...\n    Le thème musical qui souligne, dans l'Or du Rhin, l'apparition du Wal-\n hall, s'élève, à cet endroit du récit, comme une évocation de Wotan et de\n son œuvre. Ce leitmotiv donne à penser au spectateur qu'un rapport d'iden-\n tité existe entre le guerrier, au surnom de Loup, et le Seigneur des Traités.\n    — J'avais perdu mon père, continue Wehwalt, la solitude m'était pesante ;\nje m'éloignai des forêts, poussé vers les hommes, vers les femmes, avide d'une\nsympathie que je ne devais trouver nulle part. En même temps que la néces-\nsité d'être brave, je tenais de mon père qu'il fallait servir les causes désintéressées,\net jamais, quelles que fussent les circonstances, je ne voulus connaître en fait\nde loi, que mon propre sentiment du juste et de l'injuste. Indépendant je\nnaquis, indépendant je restai. Hélas! je cherchais la sympathie et ne trouvai\nque la haine. Tout est régi par une morale conventionnelle. Le monde est\npour moi une autre solitude, plus profonde que celle des forêts. Le bien\nselon mon cœur est le mal pour les autres; au contraire, les actes que je\ndéteste ont toutes leurs louanges. Voilà pourquoi je me nomme Wehwalt.\n    Hunding — le fils du Chien — est d'une origine moins fabuleuse, d'une\nrace plus domestique, bornant sa bravoure à la défense du maître et du gîte,\nantique ennemie de celle du Loup. Même sans l'inimitié existant entre sa race\net l'autre, Hunding, à l'aise dans son égoïsme, ressentirait une aversion com-\nplète pour Wehwalt; pour lui un malheureux mérite toujours son malheur.\n    — Un sort comme le tien, déclare-t-il hargneusement, la Norne ne le donne\nqu'à ceux qu'elle n'aime point. Je n'ai aucun plaisir à te recevoir.\n    La femme avait suivi les paroles de Wehwalt avec un intérêt croissant, de\nmoins en moins déguisé. Saisie d'indignation, elle s'insurge ouvertement\ncontre son maître, lui jette au visage :\n    — Le lâche seul peut craindre un homme abandonné et sans armes.\n    Devant une audace si nouvelle, si extraordinaire, Hunding demeure désem-\nparé, doit chercher sa réplique. Sans l'attendre, sans plus s'inquiéter de lui,\ncomme s'il était inexistant, la femme questionne Wehwalt : à la suite de quelle\naventure a-t-il livré son dernier combat, comment a-t-il été réduit à fuir dans\nla nuit et dans l'orage ?\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": " 762                                DURENDAL\n\n\n    . Subjugué, bravant les regards furibonds de son adversaire, le fils du Loup\n  termine son histoire :\n     — Une jeune femme opprimée par les siens, qui voulaient l'unir de force à\n  un homme détesté, m'appela à son secours. Fidèle à ma nature, je pris sa\n  défense. Ce fut l'occasion d'un nouveau et violent combat : je vengeai la\n jeune femme de ses oppresseurs, je tuai ses frères l'un après l'autre. Devant le\n  fait accompli, reprise par les liens du sang, regrettant la révolte qu'elle avait\n si âprement souhaitée, elle changea d'attitude, m'accabla d'imprécations,\n  embrassa les cadavres de ses frères, poussa des appels qui attirèrent les parents\n et les amis des tués. Je me vis environné d'ennemis implacables. Je dus me\n défendre et la défendre. Leur nombre étaittrop grand. Je ne pus protéger la\n jeune femme contre leur fureur, je la vis frapper, je la vis tomber mourante\n sur les corps de ses frères. Ma lance se brisa; la fuite devint mon unique res-\n source...\n     La fureur de Hunding déborde. Les frères de la femme étaient de son clan.\n  Il se dresse.\n     — Je connais, dit-il, une race sauvage, rebelle aux lois communes, qui ne\n respecte rien de ce qui est sacré aux autres ; haïe de tous, elle m'est odieuse.\n Prévenu trop tard de ce que coulait le sang des miens, arrivé trop tard pour\n les venger, je devais trouver, à ma rentrée, leur meurtrier, comme une souil-\n lure, dans ma maison. C'est toi, ô Loup! La loi d'hospitalité est formelle, tu\n m'es sacré pour une nuit, mais, sache-le bien, pour une nuit seulement. Fais\n donc en sorte d'avoir, dès demain, une arme à ta portée; ton sang paiera celui\nde mes morts.\n    S'adressant ensuite à la femme qui, remplie d'effroi, s'est placée entre les\nhommes; satisfait de sa force et saisissant ses armes, Hunding dicte brutale-\n ment ses ordres :\n    — Sors d'ici à l'instant; emplis ma coupe du soir, ouvre le lit où je te rejoins.\n     Conscient de son infériorité, de son impuissance, contenant sa colère, Weh-\n walt suit les mouvements de la femme, voit qu'elle prépare la boisson com-\n mandée. Elle s'éloigne lentement, il lui semble que la vie s'éloigne avec elle.\n Sur le seuil de la chambre conjugale, mettant à profit une inattention de Hun-\nding, elle se retourne et Wehwalt reçoit son regard, un regard tendre, cares-\nsant, où il démêle aussi une injonction qui l'étonné, qu'il ne peut comprendre.\nQue peut-elle vouloir lui dire? Il s'étonne davantage, lorsque fixant des yeux,\navec insistance, le tronc du frêne, elle paraît lui montrer quelque chose qu'il\nn'y voit point.\n    A l'instant même où le regard significatif de la femme se pose sur l'arbre,\nles violons reprennent en sourdine le thème de l'Epée, le thème qui salua de\nsa fanfare, dans l'Or du Rhin, Wotan ranimé tenant le glaive des Nibelungen.\n Les liens qui existent entre le drame présent et son prologue se précisent : la\npeau du Loup et le thème du Walhall, le regard de la femme et le thème de\nl'Epée sont autant d'indices que la main invisible de Wotan conduit les évé-\nnements, qui tout d'abord avaient paru étrangers à son influence. Et tandis\nque le thème de l'Epée passe et repasse, dans un frémissement qui a gagné\ntout l'orchestre, le spectateur s'attend à ce que le dieu sorte de l'ombre.\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "                                LA WALKYRIE                                 763\n\n   La femme a quitté la salle, Hunding l'a suivie de près, après avoir soigneu-\nsement rassemblé ses armes, qu'il emporte avec la lumière. Resté seul dans\nl'obscurité, Wehwalt donne libre cours à son désespoir.\n   — Mon père m'a promis une épée providentielle. Je dois la trouver dans un\nmoment de détresse complète. Me voici à la merci de mon ennemi. A sa\nmerci aussi, opprimée par cette homme qui insulte à la faiblesse désarmée, la\nchère femme qui est devenue toute ma vie. Wälse, mon père! je dois la\nvenger en me vengeant; Wälse, mon père! j'attends l'épée que tu m'as\npromise.\n   Les bûches du foyer s'écroulent; une flamme en jaillit haute et claire.\nSon reflet rend visible, sur le tronc du frêne, un objet qui y brille d'un éclat\nde métal.\n   Wehwalt, qu'un long malheur a rendu sceptique, que l'émotion, la fatigue,\nla blessure reçue ont épuisé, ne marche pas vers l'arbre; il se laisse choir sur\nune peau de bête, croit à une hallucination, admire naïvement cette chose qui\nscintille comme une étoile. Gagné par le sommeil, il oublie sa détresse, ne\nretient que le voluptueux souvenir de la femme, trouve une analogie entre le\nrayonnement du frêne et son regard lumineux et doux.\n   Le foyer va s'éteindre, plus rien ne scintille sur le tronc du frêne. Assoupi,\nWehwalt murmure d'une voix de rêve : « Le feu se meurt, la nuit noire pèse\nsur moi, comme la réalité qui m'écrase. Dans le fond de mon cœur pourtant\nbrille une faible lumière, mon courage qui ne s'éteindra qu'avec moi, tison\nque le souffle de la révolte peut rallumer. »\n   Un léger bruit dans le silence. Une porte s'ouvre ; la femme rentre, se\ndirige vers Wehwalt, se penche. « Dors-tu, mon hôte? » demande-t-elle. Il\nsursaute, la regarde, et, transfiguré par la joie, lui sourit.\n   — C'est moi. Ecoute! dit-elle. J'ai mis un narcotique dans la boisson de\nHunding; il dort d'un long et profond sommeil. C'est un délai qui peut faire\nton salut.\n   — Mon salut, c'est de te voir! s'exclame Wehwalt en se levant.\n   — Permets que je t'indique une arme, reprend la femme. Ah! puisses-tu la\nsaisir. Tu serais au matin de ta gloire, car elle n'appartiendra qu'à un inou-\nbliable héros. Le jour de mes noces avec Hunding, à qui des brigands\nm'avaient vendue, les parents de mon maître étaient réunis, dans cette salle\nmême, autour d'un festin. Tandis qu'ils buvaient à pleines gorges, je restais à\nl'écart de ces brutes, seule dans ma tristesse. Tout à coup, je vis entrer un\nVieillard. Ses vêtements étaient sombres; le bord d'un large chapeau cachait\nun de ses yeux ; l'autre œil se fixait menaçant, foudroyant, sur les hommes\ninterdits. Pour moi seule, cet œil changea d'expression, se fit étrangement\naffectueux. Et cela était si inattendu, que je versais de bonnes larmes, heureuse\nde le voir me consoler.\n   Wotan, le dieu borgne, le spectateur croit le reconnaître dans le Vieillard ;\nle thème du Walhall, uni au récit de la femme, transforme presque en même\ntemps cette supposition en certitude.\n   — Mes larmes séchèrent vite, continue la femme. Pour moi tendre, pour eux\nredoutable, le Vieillard marcha autour des hommes attablés, atteignit le pied du\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": " 764                                 DURENDAL\n\n\n  frêne. Il tira de dessous son manteau une épée, me la montra, et, au milieu\n  d'un étonnement inexprimable, la plongea, l'enfonça dans le tronc. A peine\n était-il parti, emportant sa pensée dans son silence, que tous essayèrent, mais\n en vain, de retirer l'arme de sa gaine. Aucun des convives, aucun de tous ceux\n qui les suivirent ne parvint à la faire bouger. Ce souvenir ne me quitta plus,\n il brillait, comme brillait l'Epée au-dessus de ma détresse. L'œil flamboyant\n et consolant du Vieillard avait laissé en moi sa douceur et sa force. Le senti-\n ment qui m'isolait des autres, existait également en lui, en lui qui avait à la\n  fois l'aspect d'un père vénérable et l'apparence d'un dieu, et ce sentiment,\n grandi par son approbation, m'inondant le cœur, devint l'unique autorité que\n  je reconnusse. Une fierté et une dignité me venaient de mes souffrances. Je ne\n devais pas me plier à des lois injustes, à la volonté brutale d'un maitre; je\n devais me redresser contre elles, me fortifier dans l'évidence de son injustice\n et de mes droits outragés. Et l'idée de la révolte soutint ma faiblesse, devint\n ma plus chère espérance. La révolte est sainte. C'est pour elle que le fer fut\n planté dans le frêne ; il doit défendre le droit réel du faible contre le droit appa-\n rent du fort. Oh! si le vengeur, si l'ami, fort de l'arme miraculeuse, m'ar-\n rivait aujourd'hui, ce serait l'oubli de tout mon passé, avec ses humilia-\n tions et ses douleurs. Ma vie recommencerait, surpassant mes rêves même.\n     Wehwalt n'a pas attendu ces dernières paroles pour prendre la jeune\n femme dans ses bras, avec l'emportement de la passion, et comme elle achève,\n il réplique :\n    — Mon rêve est le frère de ton rêve ; en toi, je trouve une sainte raison d'agir.\n Qu'importent à présent les violences que tu as subies, que j'ai subies, puis-\n qu'une force invincible me vient de notre amour, et qu'elle nous assure la\nvengeance.\n    Sous le toit de Hunding, oublieux du péril, ils restent dans les bras l'un de\nl'autre, quand tout à coup la porte extérieure s'ouvre. La femme, effrayée,\ns'arrache à l'étreinte de Wehwalt.\n    Une douce brise souffle. C'est elle qui fit céder la porte mal fermée, et qui\nla fait s'ouvrir toute grande. La clairière et la forêt bruissent, sous la caresse\nargentée de la lune. La nuit est sans épouvante; elle élargit l'espace jusqu'au\nsourire des étoiles. L'air embaume; le chant des oiseaux s'y mêle à l'odeur du\nrenouveau.\n    — Vois-tu, dit le héros à la femme rassurée, c'est le Printemps qui entre.\n    Ils vont s'asseoir dans la clarté voluptueuse, et Wehwalt chante à sa com-\npagne la délicieuse mélodie du Printemps vainqueur :\n    — Vainqueur de l'hiver, il ramène les temps heureux. A son souffle magi-\nque, tout renaît. Il est la Loi de vie à qui rien ne résiste. Sa force fait\ncéder la porte orgueilleuse, comme un obstacle entre nous et lui. De la\nprison où tu étais captive, comme un frère volant au secours d'une sœur\nbien-aimée, il vient délivrer ton jeune amour.\n    — Tu est ce libérateur, tu es le printemps vers lequel j'aspirais, mur-\nmure la femme. Mon cœur enfin s'épanouit, dans le bonheur que tu lui\napportes.\n    Ils s'apparaissent, se voient distinctement dans la clarté. Elle admire les\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": "                                 LA WALKYRIE                                   765\n\n  traits de son ami, son large front, ses yeux enivrants. Il suit les blonds cheveux\n déroulés de son amie, blanche dans la lumière.\n     Tels qu'ils s'aperçoivent — cela tient du prodige — ils se sont vus déjà, ils\n ont dû se connaître. D'où vient qu'il leur semble se retrouver? Où et quand\n se sont-ils connus?\n     C'est une illusion, explique le héros, née de leurs affinités étroites, d'une\n même manière de sentir et d'un même passé malheureux; à son sens, elle est\n  l'âme sœur, la femme rêvée dont il avait un exact pressentiment. Elle est\n la seule qu'il dût aimer; en elle seule, son cœur trouve sa ressemblance.\n     Mais elle insiste. Comment s'expliquer la ressemblance de leurs visages\n même? Elle s'est vue reflétée dans l'eau immobile, et voici que les traits de\n l'ami sont pareils à sa propre image qu'un miroir renverrait. La voix de l'ami,\n elle l'a entendue déjà; chose singulière, cette voix la trouble comme un\n écho de sa propre voix. Ses yeux aussi lui rappellent des yeux chéris et\n fraternels.\n     — Tes yeux déjà vus, dit tout à coup la femme, le Vieillard en avait de\n semblables, comme les tiens doux au malheur, comme les tiens flamboyants de\n révolte. Lui aussi fut comme une apparition de ma confuse origine. Comme\n en toi un frère perdu, en lui, je crus reconnaître mon père, dont le nom me\n vint sur les lèvres. Ton nom est-il bien Wehwalt?\n     — Il ne l'est plus, puisque mon sort est tissé de joie. Appelle-moi Fried-\n mund, donne-moi le nom qu'il te plaira.\n     — Tu dis que ton père fut le Loup?\n     — C'était un surnom qu'il se donnait pour en effrayer les renards peureux.\n Mais lui, dont je retrouve l'œil de feu dans tes regards, ô bien-aimée! Son\n véritable nom était Wälse.\n     — Wälse! Wälse! s'écrie la femme, se levant avec exaltation, si Wälse\n est ton père, tu es donc un Wälsung. C'est Wälse, mon père que j'ai reconnu\n dans le Vieillard à l'Epée. C'est toi, son fils, qui est marqué pour saisir\n le fer providentiel. Et je t'annonce la victoire, en te nommant Siegmund —\n bouche de victoire.\n     « Siegmund », c'est de la femme que le héros reçoit ce nom victorieux, c'est\nd'elle qu'il apprend quelle est sa force et quel est son devoir. Ainsi, l'aspira-\n tion douloureuse vers le renouveau, l'espérance longtemps caressée de la\n révolte, s'affirme au grand jour; le sentiment en appelle à l'action, qu'il\njustifie et qu'il arme. Elle est le Sentiment, il est l'Action ; s'ils sont frère et\nsœur, c'est par les liens du symbole. Et cette ressemblance physique que les\npersonnages se sont découverte, et qui, prise dans un sens étroit, ferait de la\nfemme de Hunding et de l'homme libre, un frère et une sœur ordinaires,\nembarrasse peu le spectateur. Il comprend qu'elle n'a servi que de prétexte,\npour amener naturellement la découverte finale : « Wälse est ton père et le\nmien. » Le sentiment et l'action unis dans la révolte n'ont rien de spontané;\nce n'est pas de lui seul que le héros tient son audace, ce n'est pas non plus\nd'elle seule que la femme tient son désir et son espoir; frère et sœur, ils sont\nles enfants d'une idée de liberté qui est dans l'air, qui parcourt le monde, que\nle héros, dans sa solitude, et la femme, dans sa détresse, ont pu croire\n"}, {"page_pdf": 875, "texte": "766                               DURENDAL\n\n\n\nobscurcie, mais qui ne les a jamais abandonnés, dont la lente poussée opère\nautour d'eux comme en eux.\n   Ils se rendent compte de leur origine, et qu'en eux comme autour d'eux\ns'accomplit la volonté du père invisible : leur regard s'est allumé à son œil de\nfeu, leur pensée à sa pensée ; c'est son consentement qui les a conduits l'un\nvers l'autre; c'est son souhait qui les illumine, qu'ils voient rayonner dans sa\nclaire épée, l'Epée qu'il a planté dans le frêne.\n   Siegmund fut toujours brave, mais seul et sans attaches, au milieu de la\ndésaffection, de la persistante hostilité de tous, il souffrait de se croire\nl'exception, doutait de son action isolée; et voici que tout change, il se sent\naimé, secondé, autant que désiré et attendu ; son courage s'élargit au delà de\nlui-même, sa propre cause est dans celle d'autrui. Avec quelle joie il va agir,\nmaintenant que plus rien ne diminue son action, mais que tout la stimule;\ncar, dans la pleine conscience qu'il en a prise, elle lui apparaît non pas seule-\nment désirée, attendue, mais sanctionnée, prédestinée. Elle a des racines dans\nle passé, elle est la continuation, le prolongement d'une action précédente,\nincessante, qui s'épanouit en lui comme autour de lui. Tout l'autorise, tout le\nfavorise, tout conspire à sa réussite. Cédant à un vent de liberté, la porte de\nHunding s'est ouverte sur l'horizon nouveau, sur un monde rajeuni où par-\ntout la sève monte, à l'instant même où l'Epée vient lui montrer sa garde scin-\ntillante, dorée des premiers rayons du printemps,\n   — Mon nom est Siegmund, je vais prouver que je le suis, dit-il d'un cri\njoyeux, en bondissant vers l'arbre. L'Epée prédestinée, il l'appelle de son vrai\nnom : Nothung, arme nécessaire, arme de la Nécessité. Il l'étreint et lui parle,\nil la veut et l'obtient, et la brandit, merveilleuse, fulgurante.\n   — Tu es Siegmund, s'écrie la femme dans le délire de sa joie, moi, je\nsuis ta sœur Sieglinde, toute à toi maintenant, puisqu'à toi maintenant est\nl'Epée.\n    Et le héros acquiesce :\n   — O sœur, ô fiancée! s'exclame-t-il, sois à ton frère, afin que se perpétue\nle sang des Wälsungen.\n    Unies par l'Epée, unies dans la révolte, leur cause et leur destinée sont\ndésormais communes, ne peuvent plus être séparées.\n\n\n                               A C T E DEUXIÈME\n\n\n  Wotan règne au Wal hall, il détient le Pouvoir. Pour y arriver, il a suivi\naveuglément sa volonté; il n'a reculé ni devant la ruse, ni devant la\nviolence. Pour circonvenir, pour dédommager les Géants, il devait leur livrer\nun butin. L'Or que par ruse et par violence il enleva à Alberich, et qu'ensuite,\nà son exemple, l'astucieux Fafner arracha au trop crédule Fasolt; l'Or fut le\nprix dont il paya sa puissance, et c'est sur le respect de l'Or, devenu la\npropriété de Fafner, que repose l'apparente suprématie des dieux. Cette\nsuprématie, Fafner la dédaigne trop pour en prendre ombrage, pour entre-\nprendre quoi que ce soit contre elle; avec l'Or dans ses mains d'avare, vigilant\n"}, {"page_pdf": 876, "texte": "                                 LA WALKYRIE                                   767\n\nmais inerte, il nargue tout le monde, et surtout ce soi-disant maître des choses\nqui en est réduit à faire pour lui la police. Fafner supporte, trouve avantageux\nque sa propriété soit placée sous la sauvegarde de lois que Wotan, ayant fait\nd'elles sa raison d'être, tout le premier, doit écouter et respecter. D'ailleurs,\nl'épais Géant, qui fut à son heure un farouche tribun, est devenu sage en\nmême temps que propriétaire : il a perdu le goût des aventures, il aime la tran-\nquillité, déteste l'imagination, « il gît et possède ». Mais l'Or, avec les forces\ncorruptrices et despotiques qui dorment en lui, n'en conserve pas moins une\npuissance qui peut détruire celle des Lois. Alberich veille, vaste imagination\npour le mal, que rien ne lie, que rien n'arrête, ni la crainte, ni le remords, ni\nmême les faiblesses de l'Amour; l'Amour, il le renia, pour mieux prétendre à\nl'Or, et mieux en exercer la royauté impitoyable. Qu'il parvienne à le\nreprendre, à dicter à nouveau sa volonté, et les Lois tombent dans l'oubli, ces-\nsent d'être ; c'est le retour au Nibelheim, dans l'écroulement définitif du Walhall.\n    « Tout ce qui est passe », disait Erda, prophétisant la tin des dieux,\n\" songe, songe, ô Wotan! Veille et crains ». Cette fin des dieux est devenue\nl'idée fixe de Wotan, las des raisonnements passifs et à courte vue de Fricka.\nComment conjurer la fin des dieux sans lui être infidèle; confinée dans le\nprésent, elle ne veut rien prévoir. Erda seule, féconde autant que Fricka est\nstérile, ouvre à Wotan l'avenir. Si ces paroles l'épouvantèrent d'abord, elles\nlui sont apparues ensuite comme un conseil salutaire, un appel à la vigilance\net à la persévérance. Oui, tout ce qui est passe, une force de destruction tient\nla nature entière; mais celle-ci ne se lasse pas d'être féconde, de répondre à la\ndestruction par la création; et ce qui ne cesse pas, c'est son universel effort.\nNulle part le repos, partout l'effort. Si le Walhall veut durer, il doit unir à sa\ncause l'effort des hommes, être pour eux un principe de vie, de combattivité.\nC'est de cette conception que Wotan a puisée dans Erda, dans la Nature,\nque sont nées les Walkyries, les éducatrices de la combativité. Elles\ndoivent réagir contre l'effet déprimant des Lois, contre ce que l'habituelle\nobéissance a de diminuant pour la volonté des individus et pour leur bra-\nvoure; bravoure nécessaire à l'ordre établi, puisqu'il doit s'en servir pour\ncombattre, pour châtier ceux qui voudraient attenter à la règle commune.\nLa règle pourtant ne peut plier devant les individus, et si leur bravoure doit\nêtre soigneusement entretenue, elle doit l'être sous une stricte discipline;\nc'est pourquoi les Walkyries, filles d'Erda, ont été placées par Wotan sous les\nordres de Fricka. En somme, l'idéal qu'elles communiquent aux hommes est\nune convention ajoutée aux autres conventions, une chose que les hommes\nn'ont pas trouvée, sentie, mais qui leur a été enseignée. Sa force est dans\nl'opinion, dans la louange que celle-ci décerne au brave, dans la réprobation\nqu'elle fait peser sur le lâche; sa force tient dans une idée de châtiment et de\nrécompense : seuls, les braves pourront venir au Walhall, s'asseoir à la table\ndu maître; eux seuls y boiront l'hydromel versé par les Walkyries.\n    Et Wotan a vite compris, il comprend maintenant qu'un sentiment qui a\nbesoin de l'opinion et d'une sanction pour se soutenir, n'est pas un sentiment\ndurable; l'opinion est à la merci des événements tout comme il l'est lui-même.\n Les hommes le trahiront dès qu'il ne servira plus leurs intérêts.\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": " 768                                DURENDAL\n\n\n     En les exerçant, en les endurcissant, il croyait les conduire au mépris des\n jouissances faciles et les enlever du même coup à leur vénalité; il se flattait\n d'éveiller en eux un sentiment de dignité et l'amour de l'effort. En cela, il a\n échoué. Sous leur bravoure de commande, leur fond de servilité est resté\n entier. Hunding, de la race des chiens, doit s'incliner devant n'importe quel\n maître, que ce soit Wotan armé de la Lance ou Alberich ayant reconquis l'Or.\n    Ceux qui forment la garde du Walhall, ceux qui viennent s'asseoir à la\n table des dieux, ne sont que les valets de Fricka. D'eux, rien n'est à espérer,\n tout est à craindre. Hunding est un de ceux-là. Parce qu'il y trouve son\n profit, il est content de ce qui est, ne désire rien d'autre, limite sa bravoure à\n l'unique, à l'étroite défense de ses privilèges. C'est l'être stationnaire,\n médiocre dans sa bravoure comme dans sa vertu. Parce qu'il honore une\n morale extérieure, celle qu'on lui a enseignée ; parce qu'il observe scrupuleu-\n sement les usages de son milieu, il se croit vertueux ; il est sans vertu, les cas\n imprévus solliciteraient en vain une compréhension, une générosité qu'il n'a\n pas : dès qu'il a sacrifié aux dieux et à la morale extérieure, il se tient quitte.\nAux yeux de Wotan, une telle obéissance est plus dangereuse, pour l'avenir du\nWalhall, que la désobéissance.\n    La fin des dieux, tout au plus reculée, mais non pas évitée, demeure le souci\nde Wotan, son éternel souci; et la prophétie d'Erda est restée, en lui, insé-\nparable de cette pensée. Il l'a reprise, il a voulu en dégager un sens propice;\nses regards se sont de nouveau tournés vers la Nature. « Tout ce qui est\npasse », disait la déesse; mais elle ajoutait : « dans une perpétuelle transfor-\nmation », et c'est cela que le dieu n'a pas assez écouté, n'a pas entendu, et\nqui importe. Dans l'éternel devenir de la Nature, le destin n'est jamais\naccompli. Nulle part, elle n'a offert à Wotan de forme définitive, partout des\nformes changeantes. C'est grâce à leur transformation toujours possible,\nc'est grâce à leur incessante adaptation aux conditions qui les font varier,\nque les formes se conservent vivantes.\n    Dès lors, pourquoi Wotan croirait-il à la durée et à l'opportunité de lois\nqui seraient, telles que les veut Fricka, inflexibles, rebelles à toute interpréta-\ntion nouvelle?\n    Si les Walkyries n'ont pu lui amener des héros véritables, c'est parce\nqu'il a fait violence à ces filles d'Erda, à ces enfants de la Nature, en les pla-\nçant sous la sujétion de Fricka. Elles devraient pouvoir parler librement aux\nhommes dont elles doivent faire des braves, leur conseiller l'effort fécond,\nennoblissant, l'effort novateur.\n    Mais cet effort ne peut être attendu du nombre qui ne fit jamais qu'obéir\nou que suivre; il n'appartint jamais qu'aux êtres d'exception. Wotan en est\ncertain. L'Epée qu'il trouva, et qui lui fut comme un rayon d'espoir, dans un\nmoment où sa défaite lui paraissait inéluctable, n'était-ce pas un être d'excep-\ntion qui la conçut et qui la forgea, au milieu des esclaves, au fond du Nibel-\nheim. Celui-là obéissait à une nécessité que les autres n'étaient incapables de\nsentir. Cette nécessité existe encore, les Lois des dieux, toutes de rigueur,\npèsent lourdement sur le monde; elles l'oppriment bien plus qu'elles ne le\nprotègent. Pourquoi Wotan, qui lésait, qui le voit, mais qui n'a pas le pou-\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "                                 LA WALKYRIE                                  769\n\nvoir de les changer et qui ne se reconnaît pas le droit de les détruire; pour-\nquoi Wotan désespérerait-il de l'Epée? Il est vrai qu'elle est comme oubliée :\nbien que presque tous soient victimes des privilèges de quelques-uns, les\nhommes n'ont pas voulu l'Epée, parce qu'ils ne sont ni assez conscients ni\nassez audacieux pour la vouloir. Mais un être conscient et héroïque peut sur-\ngir, comme il s'en est trouvé un au Nibelheim.\n   Et Wotan n'espère plus que dans cet homme nouveau, qui fera ce qu'il ne\npeut faire; car le dieu éprouve l'iniquité des lois, sans qu'il puisse la dénon-\ncer. Il est lié par son passé, sur lequel il ne peut revenir, et tous le considèrent\ncomme le gardien des Lois qu'il a établies. Les hommes ne le comprendraient\nplus, s'il leur demandait autre chose que de l'obéissance. D'ailleurs, accepte-\nraient-ils, mériteraient-ils des lois meilleures, puisqu'ils ne sentent pas, par\neux-mêmes, l'iniquité des lois existantes. Impuissant prisonnier de son œuvre\nimparfaite, qui doit périr si elle n'est régénérée, Wotan ne peut que s'abs-\ntenir.\n   Il doit subir son destin, être l'Autorité impersonnelle. Tout au contraire,\nle héros qu'il attend sera libre, maître de sa personnalité, jeune et rempli\nd'audace.\n   Il tirera tout de lui-même, n'appartiendra qu'à lui-même. Son méconten-\ntement de l'actuel, son ardent désir vers un mieux, ne seront pas en lui comme\nune leçon apprise, mais sa propre découverte. Sa force ne lui viendra pas des\ndieux ni d'une morale extérieure, mais de sa propre conception du juste et de\nl'injuste. En lui s'incarneront le sentiment et l'effort personnel.\n   Ce sentiment, cet effort, Wotan en a fait ses enfants de prédilection. Ils\nviennent au devant de ses secrètes espérances; entre eux et lui existe une com-\nplicité de pensée. Eux et lui habitent deux mondes contradictoires, et pourtant\nleurs aspirations se devinent, leurs sympathies se cherchent et se comprennent;\neux et lui communient dansune même idée de liberté. Avec bonheur il voit naître\nleurs jeunes forces du déclin des siennes. Il se convainc de plus en plus qu'ils\nont leur œuvre à accomplir, l'œuvre de l'avenir, et qu'ils l'accompliront. Walse\nsourit à l'union de Siegmund et de Sieglinde.\n\n   (A suivre.)                                             ADRIEN GUILLION.\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": "          Les Arts anciens du Hainaut\n                      â l'Exposition de Charleroi\n\n\n                   INCENDIESet vols rendent sans cesse plus rebelles au prêt les\n                     propriétaires de trésors artistiques ; la difficulté s'accroit\n                     de ces groupements temporaires toujours favorables au\n                     progrès de l'histoire de l'art (1). Sachons donc louer les\n                     brillants résultats obtenus par le zèle enthousiaste de M.Jules\n                     Destrée et de ses collaborateurs, — admirant ce qui était là\n                     et ne regrettant point trop, selon un mode de critique\nnéfaste, ce qui aurait pu s'y trouver. Ces lignes récapitulatives, forcément\nbrèves, n'ont d'autre but que de fixer en hâte, avant l'oubli, avant l'hiver, les\nchoses dignes de mémoire à l'Exhibition carolorégienne, — souriante oasis\nau sein du pays noir !\n    La puissance du labeur industriel surgissait dès le hall d'entrée avec\nConstantin Meunier, glorifié ici — comme le mérite le génial interprète de\nl'ouvrier moderne — en une émouvante apothéose.\n   Dans la grande salle furent faites de périodiques et substantielles confé-\nrences sur le milieu et l'art de la Wallonie. Si la revendication wallonne, au\nregard des exagérations flamingantes, s'impose aujourd'hui, on conviendra\nqu'elle ne se justifie guère pour notre peinture du XVe siècle. Il ne faut pas\nadopter davantage l'étiquette belge, dont l'application rétrospective a quelque\nchose de factice; je préfère conserver la désignation Primitif s flamands, com-\nmode et consacrée par un long usage, — en remarquant toutefois que l'éru-\ndition tend de plus en plus à subdiviser l'école néerlandaise en écoles locales :\nde Bruges, Gand, Louvain, Tournai... Cette méthode, où n'intervient pas\nl'irritante question des langues, alors non posée, permet déjà d'enregistrer cer-\ntains aboutissements critiques (ainsi, en ce qui concerne Van der Goes et\nl'école de Gand). Plus que jamais, « Flamands, Wallons ne sont que des\nprénoms... »\n    Pourtant si, à Charleroi, Watteau représenté par un superbe portrait\nd'Elisabeth Defontaine, mère du peintre J.-B. Pater (M. Reyre, Paris) et\nCarpeaux par une charmante terre cuite, la Bacchante aux roses (M. Cambier,\n\n\n  (1) Cependant, durant l'été 1911, la Belgique a organisé trois expositions d'Art ancien :\nà Malines, Tournai et Charleroi. De plus, la proximité engageait nos crmpatriotcs à visiter\n a magnifique Exposition des Flandres françaises, à Roubaix.\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "                        LES ARTS ANCIENS DU HA1NAUT                                      771\n\n Marcinelle), déconcertaient un peu, — nul n'aurait songé à leur reprocher de\ns'être introduits dans l'enceinte nationale. « Belges est notre nom de famille » :\nla proverbiale hospitalité belge accueillait ces Wallons artificiels...\n   Je dois me borner à mentionner l'orfèvrerie religieuse — rappelons la croix-\nreliquaire (église de Walcourt) aux pierreries enchâssées dans de capricieux\nrinceaux étincelante « broderie de métal » (1) qu'exécuta vraisemblable-\nment le frère Hugo d'Oignies (XIIIe siècle) ; les dinanderies, ferronneries,\nétains ; la section des arts du feu — porcelaines et faïences de Tournai ; les\ndentelles; les manuscrits enluminés; les monnaies, sceaux et médailles.\n   Dans la sculpture, des moulages discrets permettaient d'apprécier : Jean\nPepin de Huy et André Beauneveu, précurseurs de la Renaissance septen-\ntrionale; le Montois Du Broeucq (XVIe siècle), maître de Jean Bologne, — en\noutre, un bas-relief d'albâtre, la Création, provenant du jubé morcelé de\nl'église Sainte-Waudru; le Liégeois Del Cour (XVIIe siècle), disciple du\nBernin ; le Nivellois Laurent Delvaux (XVIIIe siècle).\n   Parmi les merveilleux bois sculptés, citons : le Calvaire de Boussu, le\nretable de Ham-sur-Eure, la chaire de Roucourt.\n\n                                                *\n                                            *       *\n\n   J'ai hâte d'arriver au domaine pictural, où régnait Roger Van der Weyden,\nredevenu aux rives de la Sambre Roger de la Pasture. Inutile d'insister sur\ndeux chefs-d'œuvre connus du Musée de Bruxelles: le Christ pleuré, petit\ntableau très achevé; et le Chevalier à la flèche, jadis présumé Charles le\nTéméraire. « Le masque large, les pommettes saillantes, les sourcils droits, la\nlèvre volontaire et même le teint basané s'accordent en somme fort bien avec\nla première acception, encore que l'on penche aujourd'hui pour le grand\nbâtard de Bourgogne. » (H. Hymans) (2). Sous le nom de Roger : un beau\nportrait de jeune homme de la collection Cardon, à Bruxelles ; et le Philippe\nle Bon, des Hospices civils d'Ath (on se souvient des nombreux exemplaires\nqui figurèrent à l'Exposition de la Toison d'Or).\n   Tout a été dit, tout reste à dire sur le mystérieux maître de Mérode ou de\nFlémalle. L'école de Tournai le revendique, peut-être indûment ; les noms\nde Jacques Daret et de Robert Campin, proposés par M. Hulin (3) rencon-\ntrent la majorité des suffrages. Les déductions demeurent cependant conjectu-\nrales; c'est là un des plus passionnants problèmes de l'histoire de l'art, —\nsimplement suggéré d'ailleurs aux visiteurs de l'Exposition par des éléments\nassez signifiants : les portraits de Barthélemy Alatruye et de Marie Pacy\n(Musée de Bruxelles) attribués à Campin; la Trinité, gâtée, composition\nspéciale au maître et dérivée du prototype-Flémalle (revers en grisaille de l'un\n\n\n  (1) Fierens-Gevaert. Consultez sa remarquable étude sur les Arts anciens du Hainaut,\npubliée dans la Revue des Deux-Mondes (15 septembre 1911).\n  (2) L'art flamand et hollandais, tome VIII, p. 75.\n  (3) Jacques Daret en 1901 et 1902 (Catalogue critique de l'Exposition des Primitifs flamands\nà Bruges). Robert Campin en 1909 et 1911 (Burlington Magazine.)\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": "772                                       DURENDAL\n\n\n\ndes panneaux de l'Institut Staedel à Francfort) que possède le Musée de Lou-\nvain ; une variante d'aspect terni et d'authenticité discutable (M me Reboux,\n Roubaix) de la fameuse Madone-Somzée, léguée maintenant, avec la collec-\ntion Salting, à la National Gallery de Londres.\n   La menue Prédication d'un évêque de Simon Marmion (Musée de Bruxelles)\nclôt le XVe siècle, tandis qu'un contingent important d'oeuvres de Jean Gos-\nsart de Maubeuge inaugure magistralement le XVIe.\n   Mabuse était vraiment commémoré par des pièces de choix, — dont plusieurs\némanant du Musée de Bruxelles, l'honnête portrait du peintre (collection von\n Kaufmann, Berlin) et surtout les deux perles de la collection Cardon, le Gen-\ntilhomme à l'œillet et le Gentilhomme aux belles mains, d'une pâte si large,\nd'une telle énergie de modelé (le second particulièrement) avec leurs somp-\ntueux vêtements où éclate l'or dans les reflets fauves du cuir, où bijoux et\nbroderies rehaussent la sobre harmonie des fourrures. Un lien controversé\nunit ces hauts seigneurs aux effigies de Jehan Clouet (1), « personnalité pure-\nment nominale, à laquelle on voudrait rattacher l'hypothétique maître des\ndemi-figures; le profil de prélat, appartenant aussi à M. Cardon, s'apparente\nfort en revanche à la manière de Holbein; d'autre part, le Saint Donatien, du\nMusée de Tournai, portant sa roue garnie de cierges, a l'air d'un Gérard\nDavid (2). On voit que les caractères de l'art de Mabuse, essentiellement de\ntransition, se définissent malaisément. L'heure de la réhabilitation a sonné\npour Jean Gossart, injustement dédaigné naguère parce que considéré de façon\nsimpliste comme l'auteur responsable des excès de l'Italianisme aux Pays-Bas!\nN'oublions pas, dans ce groupe, le délicieux diptyque de M. Lescarts, à Mons :\nMarguerite d'Autriche devant la Vierge et l'Enfant (3). Agréable coloris et\nlibre facture. « Il s'agit d'un vœu. L'Enfant Jésus, les bras ouverts, se penche\nvers Marguerite, avec le mot Veni écrit en lettres d'or. Levant les yeux de son\nlivre, la dame répond Placet (4). »\n   M. Hulin (5) retraça la carrière de Jean Prévost ou Provost, de Mons,\nadepte de l'école brugeoise. A côté du triptyque d'Adam Van Riebeke (Musée\nde Bruxelles; volets attribués à Pourbus), voici le Jugement dernier (Musée\ncommunal de Bruges, daté 1525) où le peintre, renouvelant la pratique dan-\ntesque, range ses ennemis parmi les réprouvés ; un char entraînant quelques\necclésiastiques vers l'enfer, a été supprimé ensuite, raconte-t-on, par les soins\nde Pierre Pourbus.\n\n\n   (1) On a prononcé aussi, à leur sujet, le nom de Josse Nan Clève le Fou.\n   (2) Voyez le Chanoine Salviatis avec trois saints (National Gallery).\n   (3) Sujet fréquent. Nous lisons dans l'Inventaire des vaisselles, joyaux, tapissericst peintures,\netc.t de Marguerite d'Autriche, régente et gouvernante des Pays-Bas, dressé en son palais de\nMalines, le 9 juillet 1523 : « Receu puis cest inventaire fait ung double tableau ; et l'ung\nest Notre Dame, habillée de bleu, tenant son enffant droit, et en l'aultre Madame à genoux\nadorant ledit enffant. » (Compte rendu des séances de la Commission royale d'histoire ou recueil\nde ses bulletins, 3e série, tome XII, Bruxelles, 1871.)\n  (4) H. HYMANS, op. c,    p.   78.\n (5) Dans Kunst en Leven (1902). Quelques peintres brugeois de la première moitié du\nXVIe siècle : Jean Prévost.\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "                     LES ARTS ANCIENS DU HAINAUT                               773\n\n\n   Quasi ignorés du public au transept de la cathédrale d'Arras, deux excellents\ntriptyques de Jean Bellcgambe, provenant de l'abbaye de Saint-Vaast, avaient\npris place sur l'estrade de la salle Roger de la Pasture : l'Adoration de l' Enfant\nJésus et le Christ entre les mains des bourreaux. Le maître du polyptyque\nd'Anchin, prodigue d'ornementation dorée, est un curieux artiste de la lignée\ndes Blondeel, des Coninxloo et des Van Orley, naïvement heureux d'étaler leur\nscience architecturale.\n    L'art mosan, négligé, n'offrait sous les appellations vagues de Patenier et\nBles, — vallées rocheuses animées de sinueuses figurines,— rien de bien palpi-\ntant. Du premier : un paysage avec la Vierge et l'Enfant (M. Heseltine,\n Londres) et la Chasse de saint Hubert (M. Houtart, Monceau). Du second :\nl'Adoration des Mages, Nativité et Fuite en Egypte, triptyque, chez M. F.\n Franchomme à Bruxelles.\n    La Descente de croix, signée, de Lambert Lombard (Mlle Meses, Casterlé),\n n'ajoute guère à la réputation de ce médiocre.\n    Nicolas Neufchâtel, dit Lucidel (1527-1590), portraitiste encore mal étudié,\n nous ménageait une surprise instructive, grâce au double envoi du Musée de\n Budapest : Hans Heinrich Pilgrim, de Bois-le-Duc ( 1 5 6 1 ) et son épouse.\n L'homme, dans sa sveltesse élégamment profilée en noir sur un fond gris,\n témoigne d'une affinité singulière avec les œuvres du bergamasque G.-B. Mo-\n roni. Rapprochée de ces deux tableaux, une vieille femme aux joues creuses et\n aux yeux éteints (collection Cardon) impressionnait par la solidité de son style.\n    La Centennale wallonne réunissait les noms de Navez, Wiertz, Gallait,\n Fourmois, Willems, Degroux, Hennebicq, Boulanger, Baron et Félicien\n Rops! un abrégé éloquent de l'école belge de peinture; tandis qu'une suite de\n salles contenait la très complète exposition de nos artistes contemporains.\n Je m'excuse, en terminant cette revue rapide des Arts anciens du Hainaut, de\n n'avoir pas su lui éviter la forme sèche d'un procès-verbal.\n\n                                                                       P. B.\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": "                         Revue du Mois\n                               Les Concerts\n    P r e m i e r C o n c e r t Y s a y e . — Eugène Ysaye a inauguré ses concerts\npar une séance des plus intéressantes à laquelle l'éminent violoniste Lucien\nCapet prêtait son concours, et dont le programme très éclectique faisait la part\négale aux grands classiques, à l'école Franckiste et aux compositeurs belges.\n    On entendit d'abord une interprétation fine et intelligemment nuancée de\nla Symphonie en sol mineur de Mozart, sur laquelle flotte comme un voile de\nmélancolie et qui, par la variété de ses mouvements et de ses rythmes, par la\ntendresse de ses harmonies parfois lumineuses mais plus souvent encore éplo-\nrées, apparaît une des plus attachantes et des plus généreusement expressives\nqu'ait écrit le maître de Salzbourg.\n    Dans l'admirable concerto pour violon de Beethoven demeuré sans égal\ndans la littérature de l'instrument, Lucien Capet remporta un véritable\ntriomphe, se révélant l'artiste de race déjà si hautement prisé à Bruxelles par\nles très remarquables auditions du quatuor qu'il dirige et qui porte son nom.\nS'il ne possède point la puissance émotive d'un Ysaye ou l'ampleur superbe\nd'un Kreisler, il a en partage d'autres dons précieux, et son impeccable maî-\ntrise se rehausse d'un sens merveilleusement compréhensif de la ligne, d'un\nson extraordinairement pur en son exquise transparence, d'un phrasé à la fois\nmoelleux, limpide et plein de noblesse. Il fut aussi acclamé dans le poème\npour violon de Chausson, une des inspirations les plus élevées du maître fran-\nçais dont il exprima avec une chaleureuse éloquence la poésie songeuse et\ninquiète.\n    Les auteurs belges étaient représentés par un Poème symphoniquc de Rasse\net une Suite Burlesque d'Albert Dupuis. En son poème symphonique très\ngoûté du public des Ysaye, Rasse paraît être en progrès sur ses œuvres précé-\ndentes, et cela non seulement par la science, la richesse de l'orchestration,\nmais encore par la distinction de la pensée et l'intensité du souffle, par d'abon-\ndantes ressources de vitalité expressive qui, fort tendue et dramatisée dans les\ndéveloppements de la partie centrale du poème, s'apaise finalement dans la\ncaptivante douceur d'une péroraison recueillie où l'alto de Van Hout fit mer-\nveille. Quant à la Suite Burlesque de Dupuis, dont la Sérénade oubliée cons-\ntitue la partie la plus originale et la mieux venue, les procédés de style et\nl'ingéniosité du métier y ont une place trop prépondérante au détriment de\n l'inspiration. C'est ce qui la différencie de la pièce de Chabrier qui terminait\n le concert, la Bourrée fantasque orchestrée par Mottl, dont la libre fantaisie,\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                   775\n\n\nles rythmes joyeux et spirituels jaillissent avec tant de verve et de fougueuse\nspontanéité.\n                                        *\n\n   Deuxième Concert Populaire. — Lohse poursuit avec le plus\ngrand succès la série de ses concerts Beethoven. Cette fois il conduisit\nl' Héroïque et la Quatrième. Sous la savante direction de ce chef d'élite,\nl'orchestre des Populaires a réalisé des merveilles. L'interprétation de\nl'Héroïque notamment compte parmi les plus belles et les plus puissamment\nsuggestives que nous ayons entendues. La splendeur glorieuse du premier mou-\nvement, l'incomparable ampleur tragique et les sublimes lamentations de la\nMarche funèbre, l'étincelante et triomphale allégresse du Scherzo et du\nFiliale ont été rendues avec une plénitude expressive, une justesse et une\nintensité d'accent tout à fait émouvantes.\n   En opposition avec le lyrisme grandiose et la magnificence de développe-\nment de l'Héroïque, la Quatrième Symphonie, d'une portée psychologique et\nmusicale beaucoup moins profonde, apparaît un poème paré de grâce ailée et\ncaressante, tout en effusions joyeuses et en rayonnements printaniers. L'or-\nchestre de Lohse le rendit avec une limpidité délicieuse. Rarement avons-nous\nentendu traduit d'une façon plus pénétrante l'Adagio, ce chant berceur qui,\nnimbé de paix suave et sereine, semble comme une vision d'amour idéal.\n   César Thomson interpréta le concerto de Beethoven avec ce souci de perfec-\ntion plastique qui caractérise son jeu, rehaussant ainsi le concert du prestige\nde son grand talent, de cet art si pur, sobre et noblement classique dont il a\nle secret.\n                                       * *\n\n   Q u a t u o r v o c a l C a r p a y . — Disons un mot du concert organisé à\nla salle Sainte-Elisabeth par le quatuor vocal que M. Henri Carpay dirige\navec tant de zèle et d'autorité. Soirée instructive, d'un intérêt vif et soutenu,\nau cours de laquelle ces vaillants et consciencieux artistes interprétèrent un\nnombre considérable de chansons des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, réalisant\ndes ensembles vocaux, très purs, fermes et harmonieux, vivifiés de nuances\nsouples et délicates. Nous citerons le Loué sois-tu de Schutz, d'un sentiment\ngrave et profond, l'Adieu mon frère de Waelrant, si pathétiquement expressif\net Ma douce Annette du même, d'inspiration et de facture exquisement gra-\ncieuses, l'amusante Chanson Napolitaine de Scandello, le Soir de Le Maistre,\nimprégné d'émotion et de rêve, les Vendanges de Orlando de Lassus, d'exécu-\ntion difficile, où les diverses parties vocales s'enlacent, se répondent, se super-\nposent en exclamations joyeuses, des extraits de l'Amadis et du Persée de\n Lully.\n   M. Carpay s'était assuré la collaboration d'artistes distingués, Mme Béon\nqui joua de façon ravissante des pièces pour clavecin, tirant ensuite de l'orgue\n Mustel des sonorités pleines de richesse, de variété et de douceur. M. Van\n Neste obtint aussi un vif succès pour ses interprétations sur la viole de\n gambe. Il y a lieu de signaler surtout une sonate de Haendel pour clavecin et\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": "776                                 DURENDAL\n\n\nviole de gambe, un des plus authentiques joyaux du concert, dont Mme Béon\net M. Van Neste exprimèrent délicieusement la poésie aimable et le\ncharme enveloppant. Mme Mahy-Dardenne, dont la diction intelligemment\nexpressive fut vivement appréciée, compléta le programme de cette belle\nsoirée en chantant de mignons poèmes vocaux du XVIIIe siècle, dont quel-\nques-uns finement harmonisés par MM. Béon et Soubre.\n                                                             G. DE G.\n\n                              Les Expositions\n   R e n é J a n s s e n s au Cercle a r t i s t i q u e . — Ensemble très distin-\ngué, où se manifeste un sensible progrès sur les précédents, si sympathiques\ndéjà. Naguère, il y avait encore une relative froideur dans ces minutieux\ninventaires tracés au pinceau des bibelots d'appartement, dans ces aperçus\nexacts qui plaisent à notre amour bourgeois de la maison en ordre et de l'ou-\nvrage bien fait. Un « intimiste » doit aller plus loin, et dégager l'émotion des\nchoses. Cette fois, la plupart des tableaux de M. René Janssens sont mieux\nque jolis; ils touchent au grand art véritable. Le succès qu'ils obtiennent est\nmérité par ce réchauffement général du coloris, cette exécution plus souple et\nplus libre, ce rendu de l'atmosphère... Un critique a prononcé timidement le\nnom de Vermeer de Delft; nous souscririons volontiers à pareil rapproche-\nment : la Chambre des rhétoriciens offre les bleus et les jaunes caractéris-\ntiques du mystérieux peintre. L'Eglise hollandaise, avec ses bancs de bois\nclair et ses cartels appendus aux murs blanchis, a l'austérité protestante d'un\nHoekgeest ou d'un Emmanuel De Witte. Boutiques flamandes, Vieux logis\nhollandais, Intérieurs plantiniens se succèdent en pages achevées où vitraux,\ncarrelages, tentures, boiseries, chaises de paille et jusqu'à l'humble chapeau\nbuse et au parapluie, témoignent d'une virtuosité chatoyante. On souhaiterait\nenrichir son home de l'un de ces intérieurs-là. Outre le genre habituel, M. René\nJanssens nous montre aujourd'hui les verdures d'Oxford, au cloître universi-\ntaire de Magdalen; et des « évocations versaillaises », statues, bassins et quin-\nconces de la « cité des eaux »... Dessins rehaussés, aquarelles de Hollande,\nd'Angleterre et de Normandie complètent cette agréable exhibition.\n\n                                      *   *\n\n   Les Aquarellistes au Musée Moderne. — Le centre de la\ngalerie est occupé par un groupe imposant de maîtres allemands. Leurs ten-\ndances apparaissent curieuses, leur « métier » indéniable, mais on se défend\nmal contre le manque de goût et d'équilibre de certaines de leurs productions;\nl'art germanique d'à présent semble entaché d'une vulgarité que ne dissimule\npoint l'habileté technique des « professors ». Typiques à cet égard les Intérieurs\nde E. Liebermann et la Jeune femme riant d'Arthur Kampf, en blouse orange,\ndont les joues s'enluminent par grosses touches visibles, comme un Frans\nHals! Le Coin de village d'Eug. Kampf, simplifié, uni et lourd, est dépourvu\nde tout sentiment : paysage inerte.\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "                              R E V U E DU   MOIS                           777\n\n   Je n'éprouve aucune affection pour l'art de ces étrangers intelligents, en\npossession d'instruments impeccables, — tel le déroutant mobilier moderne\nd'Outre-Rhin aux somptueuses matières, bois, métaux et faïences — mais\nsans la mesure classique qui aide à s'en servir; la discipline césarienne n'agit\nguère en ce domaine.\n    Quel délectable morceau cependant que le portrait de femme de Fritz Reu-\nsing intitulé : Méditationl Une raideur harmonieusement drapée de cariatide,\nun visage aux traits purs et nets. Considérons aussi le Pêcheur de von Bartels;\nles Terrassiers bruns de Kohlschein, d'un ferme dessin; le Sylt Wattenmeer\nde Hacker, au large azur; le rayonnement religieux qui auréole l'Enfant sur\nla paille de Dettmann, sorte d' « évangile en Campine » à la Jacob Smits.\n    J'ignore tout, je l'avoue, des célébrités haut cotées à Munich, à Dusseldorf\nou ailleurs; beaucoup, certes, ont du talent,— mais j'aime à retrouver les gens\nde chez nous! Plusieurs rirent preuve de courage, cherchant, en dépit d'une\n vogue consacrée et lucrative, des méthodes nouvelles. Cassiers, dont l'envoi\n mérita l'an dernier les plus vifs éloges, rajeunit l'aquarelle par une pâte plus\n consistante, s'efforce d'en agrandir le cadre, y parvient en des pages vraiment\n belles : le Village flamand avec sa tour massive profilée sur d'amples nuages ;\n Amsterdam aux maisons foncées, trouées de fenêtres en myriades...\n    Mellery, bizarre et noir. — Khnopff, énigme toujours raffinée, suggérant des\n rêves bleus (la Griffe ailée), préférant le souvenir poétique des paysages aux\n paysages eux-mêmes. — Quant aux maisonnettes imaginaires d'Amédée Lynen,\n elles se peuplent, coutumier régal, de spirituelles figurines. — Parmi les petites\n choses, Aug. Donnay nous relate un délicieux Aspect de dégel, Hnesse précise\n et notations justes. — Les Saisons, panneaux décoratifs de Fabry, produisent\n un effet singulier avec leurs nudités roses aux dimensions exiguës; — tandis\n qu'impressionne la gaucherie robuste de Jacob Smits. — J'estime Delaunois\n légèrement inférieur à lui-même dans sa Nuit lunaire dans une église, vrai-\n ment trop fluide; on se reportera plus volontiers aux visions hautaines du\n  « pays monastique ». Les Marines de Baseleer s'estompent de brumes dorées.\n — Carpentier a d'amusantes taches de soleil dans les feuillages de son Midi.\n  — De Bartlett, deux échantillons des aimables choses vues au Cercle l'autre\n  semaine.\n     Hélas! beaucoup d'artistes conservent, intangible et désuète, la tradition\n  quasi puérile de la peinture à l'eau pour magistrats en voyage et généraux\n  retraités. Banalité élégante de Hagemans et de Marcette; indigence mondaine\n  de Charles Michel; maigreur (technique!) de V. Uytterschaut.\n     Trois noms ramènent l'intérêt, pour clore cette causerie hâtive. Hagemans,\n  très fort et d'un modelé puissant, encore que les sujets déplaisent : matelots\n  hindous et juifs blafards. — Geudens manifeste les qualités séduisantes d'un\n  René Janssens non guetté par recueil du mièvre. Au charme recueilli des ves-\n  tibules ensoleillés, il surajoute la profondeur aérée. La Salle du Conseil, le\n   Vieil hôtel constituent des œuvres de premier ordre. — J'insiste enfin sur\n  l'attachante personnalité d'Auguste Oleffe. Un peintre doué; occasionnelle-\n  ment, remarquable aquarelliste, atteignant des résultats énergiques avec les\n  moyens les plus simples. Sa Neige à Auderghem, — façade rose aux volets\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": "773                                DURENDAL\n\n\nbranlants, lumière d'hiver, quelques bancs, des arbres dépouillés, — c'est,\ntout fruste et sincère, le plein air réalisé en évitant les artifices de l'impres-\nsionnisme. Etonnante démonstration en somme de ce que peut l'aquarelle,\ncomprise avec un « sens artiste », — ce sens artiste que nous sommes tentés\nde refuser souvent à maint Allemand invité à l'Exposition actuelle.\n\n                                       * *\n\n   Mme G i l s o u l - H o p p e au Cercle A r t i s t i q u e . — Les aqua-\nrelles de M me Gilsoul conservent leur proche parenté avec la chromolithogra-\nphie; elles brillent, hélas! d'un éclat trop vif et font cligner l'œil comme ne\nfont jamais les douces fleurs de la création. Tournesols, phlox ou rosiers\ngrimpants, violemment posés à l'avant-plan, relèguent — pas assez loin quel-\nquefois (de l'air, de l'air!) — les murs blancs et azurés du Béguinage de Dix-\nmude, si virginal, épargné miraculeusement pour le plaisir de nos peintres.\nPlusieurs compositions demeurées conformes au prototype, vulgarisé, de\nM me Gilsoul, ne sont pas sans charme en dépit de leur excessif bariolage.\nD'autres, Intérieur hollandais (Godshuis à Loo), l'Antique bénitier, le\nVestibule (appartenant au Musée d'Ixelles) s'inspirent, dirait-on, de René\nJanssens; tandis que Dans les Dunes, A Damme, ont l'ampleur, malgré leur\nformat réduit, de pages conçues plus largement. M me Gilsoul pourrait rompre\nsans inconvénient avec un procédé désagréable. (Oh! ces nénuphars jaunes!)\nJ'aime cependant les deux viellards assis à l'ombre des marronniers.\n\n                                          *\n                                      *       *\n Pierre Delcour, Philippe Derchain, Auguste Donnay,\nGeorges Le Brun, Maurice Pirenne, à la Salle Studio. —\nUn groupe d'artistes du pays de Liége expose à la salle Studio de jolies\nétudes. — Netteté louable dans le Grand Vinâve de G. Le Brun. — Un peu\nde l'impressionnisme parisien d'un Raffaelli chez P. Delcour : le Pont des\nArches.\n   Derchain imprime à sa Ville — en l'occurrence la morne agglomération\nverviétoise, une dévalade brumeuse de briques et d'ardoises, — le caractère\ntrès « belge » de nos cités prospères, banales, nettoyées de tout pittoresque\ninopportun.\n   Les dessins rehaussés de Maurice Pirenne témoignent d'une vision correcte:\nle Perron, l'Impasse Gouvy, l'Église des Carmes, Vieilles maisons au bord\nde la Vesdre. Je connaissais la Carrière : je l'ai retrouvée avec satis-\nfaction.\n   En ce milieu jeune, quelques œuvres d'Auguste Donnay rayonnent. La\n  Vallée inondée, le Printemps aux feuillages clairs, affirment un sentiment\ndécoratif fort intéressant: horizons vastes et unis, qualités simplifiées de la\nfresque.\n                                                                        P. B.\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "                               REVUE DU MOIS                                 779\n\n\n                          Au théâtre du Parc\n   Les Paroles restent, par Paul Hervieu. — Un galant homme,\n qui s'est mépris sur un geste entrevu dans l'ombre, juge légèrement une jeune\n tille parfaitement irréprochable. Un soir d'abandon, il glisse, dans l'oreille de\n son amie, ses conjectures calomnieuses. Mais l'amie est bavarde : le secret du\n galant homme devient tout aussitôt celui de Polichinelle. Le potin fait boule\n de neige, grossit, vole de bouche en bouche; il est cause qu'un prétendant,\n près d'épouser la jeune fille, maintenant orpheline et pauvre, reprend sa\n parole... Alors, le galant homme s'accuse devant sa victime innocente : il lui\n fait à la fois l'aveu de son amour et celui de sa faute. Elle lui pardonne d'ail-\n leurs d'autant plus facilement qu'elle l'aime aussi, de toute son âme. Et tout\n va s'arranger, ils sont heureux déjà, quand le fatal potin, qu'on croyait oublié,\n renaît pour leur malheur. Les paroles restent, hélas!\n     D'une tenue irréprochable, tant au point de vue littéraire qu'à celui de la\n morale, cette comédie dramatique, une des premières qu'ait signées l'auteur\nde Peints par eux-mêmes, n'a pas encore la vigueur substantielle et un peu\nâpre des ouvrages plus récents de M. Paul Hervieu. Mais on y reconnaît déjà\nquelques-unes des fortes qualités par quoi son théâtre d'aujourd'hui se signale\nà notre attention; et un sérieux souci de style, joint à une pensée toujours\nnoble, suffit à mettre cette pièce, au surplus bien construite, à un rang\nhonorable.\n    Mlle Andrée Barelly, une actrice très intelligente, joue avec beaucoup\nd'émotion le rôle de la jeune calomniée ; M. Marey, en marquis de Nohan,\nlui donne la réplique avec une éloquence chaleureuse, un peu diminuée par-\nfois par un débit qui fait exprès d'être monotone. Les titulaires des autres\nrôles, tant hommes que femmes, complètent consciencieusement un excellent\nensemble.\n                                                                          F. A.\n\n                Chez les Amis de la Littérature\n   C'est devant une salle comble que les conférences de cet hiver ont été inau-\ngurées le 30 novembre, à l'Hôtel de ville de Bruxelles, par M. Maurice des\nOmbiaux. L'Inspiration populaire et les poètes : ce fut l'occasion pour l'écri-\nvain charmant et l'éminent folkloriste qu'est l'auteur du Maugré, de ressus-\nciter d'abord d'exquises traditions et de savoureuses chansons populaires, puis\nde montrer comment les poètes ont puisé à ces sources fraîches. Car les chan-\nsons d'Elskamp, de Mockel, de Van Lerberghe, de Maeterlinck, de V. Kinon\net de Th. Braun se rattachent plus qu'on ne le pense à l'âme du peuple wallon\nou flamand. M. des Ombiaux lut beaucoup de ces chansons, et ce ne fut pas\nle moindre mérite de sa conférence de nous révéler en lui un lecteur parfait,\ncompréhensif et respectueux. Quelques lapsus amusèrent le public (les\n\" femmes galantes \" de Molière); une ignorance complète du faubourg Saint-\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "780                               DURENDAL\n\n\nGermain (« les héros de Paul Bourget habitent les environs du jardin des\nPlantes ») fit sourire M. Eugène Gilbert; et M. Paul André tressaillit d'aise\nquand M. Maurice des Ombiaux évoqua « l'esthétique militariste » et parla\ndes « canons littéraires ».\n  Une foule de gens de lettres, de diplomates, de journalistes et d'autorités\navait envahi l'estrade. M. Poullet, ministre des Sciences et des Arts, fut, à son\nordinaire, affable; M. Picard, chevrotant; M. Max, raide; M. Beernaert,\népanoui ; le baron de Borchgrave, admiratif.\n                                                                            X.\n\n                           Revue des Revues\n   — La Revue Générale. Un conte de Styn Streuvels, le Petit Chapeau,\ntraduit par la baronne M. van der Bruggen.\n   — Le Mercure de France. Un très curieux article sur une Question de\npropriété littéraire, à propos du procès du docteur Hacks contre M. Jules\nBois. M. José Thery critique très vivement le jugement du tribunal de la\nSeine qui a débouté le docteur Hacks de son action. — La périodique et\nchaque fois plus médiocre Chronique de Bruxelles de M. Georges Eekhoud.\n   — L'Indépendance (15 novembre), la fin de l'enthousiaste étude de M. Jean\nVariot sur Elémir Bourges.\n   — La Phalange publie un poème admirable de M. Marius Martin : Les\nAllées de Haricots rouges.\n   — Le Monde. Les écrivains autodidactes russes, par Maxime Gorki, où\nil est montré qu'alors que les auteurs cultivés sont d'un scepticisme et d'un\nfatalisme déprimants, les « écrivains illettrés », ceux qui sortent des classes\nopprimées, sont pleins d'optimisme et de foi dans la vie.\n   — La Vie intellectuelle.       Une phrase de M. Georges Rency :\n\" M. Davignon..., vivant dans un milieu mondain, l'un des rares parmi les\nlittérateurs belges qui approchent, coudoient et fréquentent les gens titrés et\nles grands bourgeois... » Et M. Georges Rency ouvre des yeux admiratifs...\n   — Les Rubriques nouvelles. Un fort beau poème de M. Nicolas\nBauduin.\n   — La Nef. M. Edmond Kervyn parle de la « gloire littéraire » de\n M. Romain Coolus!\n   — Le Double Bouquet. Un nouveau périodique anthologique à la tête\nduquel se trouve notre ami M. Charles Grolleau. Nous y trouvons — hélas! —\nun poème de Mme Delarue-Mardrus, dont chacun connaît le génie :\n                        O villes longtemps regardées\n                        En Occident, en Orient,\n                        Villes dans le givre brillant\n                        Ou bien par le soleil fardées.\n                        Rouen et Tunis, Rome et Pest,\n                        Stamboul, ancienne Byzance,\n                        Le Caire, Alger, Damas, Florence,\n                        Athènes, d'autres d'Est en Ouest.\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "                            R E V U E DU   MOIS                        781\n\n\n                      Vous me vîtes planer sur l'aile,\n                      Que l'on a dès qu'on monte haut,\n                      Montagne ou colline, escabeau\n                      D'où la ville paraît plus belle.\n\n                      Mais je n'ai rien vu comme Honfleur,\n                      Tel que de chez moi je l'admire,\n                      Car, pas plus Paris que Palmyre\n                      N'ont tant d'accent et de couleur...\n\n  Cela continue ainsi pendant un kilomètre de strophes. Nous ferons respec-\ntueusement remarquer à Mme Delarue-Mardrus qu'elle a oublié Prague,\nVienne, Lisbonne, Marseille, Babylone, Chicago, et que Paris s'appela jadis\nLutèce...\n   — Les Visages de la Vie consacrent un numéro spécial à Charles Dulait.\n  — La Revue du temps présent. Mon parrain : Henri Lavedan, par\nM. Fr. Boucher-Lavedan. Pages d'une grâce assez désinvolte...\n  — Cave Canem. Un second numéro un peu plus insignifiant que le\npremier.\n  — La Revue de Belgique. « Pensées et réflexions d'un solitaire », par\nM. Pierre Broodcoorens. Vauvenargues de Saint-Josse-ten-Noode.\n  — L'Occident (numéro de septembre 1910). Le Bocage normand, par\nFagus. Des pages très curieuses de M. Pierre Jaudon intitulées Clepsydre.\n  — La Belgique artistique et littéraire. M. Emile Verhaeren y publie un\nadmirable dialogue Entre Paysans,\n                                                                      X.\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "                Le Drageoir aux Épices\n   M. Picard ayant rencontré M. Pierre Nothomb dans les couloirs du Palais\nde Justice, lui dit : « C'est vous le Petit Epicier : je ne vous en félicite pas. »\n   Enregistré sans frais le 15 décembre 1911, vol. 158, fol. 29, case 62. Le\nreceveur (S.) illisible.\n                                        * *\n   Pourquoi Pas a consacré un numéro spécial à l'exposition d'art culinaire.\nOn se demande pourquoi notre spirituel confrère a attaché tant d'importance\nà cette manifestation de gargotiers. Ce serait vraiment incompréhensible si le\nnuméro du 18 mai 1910 des annexes du Moniteur belge — actes de sociétés\n— ne nous révélait que le président du conseil d'administration de Pourquoi\nPas (société anonyme) est M. Nestor Catteau, qui dirige avec tant de maestria\nla Taverne Royale... Au fait, cela explique aussi comment la revue des trois\nmoustiquaires est toujours si habilement cuisinée...\n                                       *\n                                     * *\n   Ce qui reste un mystère, c'est que Pourquoi Pas, rendant compte de cette\nfête gastronomique, ait oublié de citer le stand du Petit Epicier. C'était,\ndisons-le sans fausse modestie, un des plus remarquables de l'exposition. On\ny trouvait toutes les épiceries, que M. Victor Kinon a coutume de célébrer\ndans ses poèmes. Et beaucoup d'autres. Du sel, — gros, moyen et fin — du\nsucre cassé, des pruneaux, — arrachés au fusil du capitaine André — des\nfruits secs en grand nombre, un mendiant ingrat (provenant du buffet de\nM. Léon Bloy), de la moutarde (extraite du nez de M. Picard, où elle est trop\nvite montée, vraiment) et mille autres friandises de première qualité. Qu'on\nveuille remarquer à ce propos que notre macaroni n'était pas fil... andré et\nnotre beurre n'était pas rency...\n                                      *\n                                      *   *\n\n  Notre ami Paul Verlaine nous envoie ce sonnet pénétrant :\n\n                     LE RÊVE DE L'ABBÉ M Œ L L E R\n              Je fais souvent ce rêve, étrange en ces temps-ci,\n              D'une revue artiste, et qu'on lit, et qui paie,\n              Et qui n'est chaque fois ni complètement gaie\n              Ni complètement triste, et qu'on achète aussi.\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": "                         LE DRAGEOIR AUX ÉPICES                            783\n\n              Car on l'achète en foule, et le Mufle, adouci\n              Pour elle seule, oh ! oui, réserve sa monnaie\n              Pour elle seule, et nul subside ne défraie\n              Les papiers d'André Paul ou de Georges Rency.\n              Est-elle rouge, verte ou jaune ? je l'ignore...\n              Son nom'? je me souviens qu'il est bête et sonore\n              Comme celui de maint beau bateau qui coula.\n              Son allure est pareille à celle des tortues :\n              Elle arrive toujours en retard. Mais elle a\n              Un public patient et qui s'y habitue...\n\n                                     *   *\n   M. François Carez, dont chacun de nous connaît la compréhension et la\npénétrante délicatesse, nous met en garde contre le danger que pourrait causer\nà notre vertu l'inquiétant écrivain de l'Ardennaise. Qu'il soit ici remercié\npubliquement; sans lui, nous aurions continué à lire M. Henri Davignon sans\nscrupules, et Dieu sait où cela nous aurait conduits! Savez-vous que cet\nauteur affectionne des héros « au tempérament sanguin qui les prédispose aux\nplaisirs de la chair... » « Quelques-uns — s'écrie M. François Carez — ont des\npenchants déshonnêtes auxquels ils ne songent guère à résister... Celui d'entre\neux qui nous inspire le moins de sympathie, Adolphe Maquinay, est un véri-\ntable satyre dont les instincts brutaux sont des moins rassurants. Peu s'en faut\nque, à cause de lui, nous n'assistions dans Déracinée à une scène de malpro-\npreté révoltante. M. Davignon a côtoyé là le naturalisme et même la bestialité\nhumaine (!). Durant deux ou trois minutes il nous a rempli le cerveau\nd'images singulièrement impures... »\n   Bref, la Galette de Liége, vieille dame pudibonde, loge M. Henri Davignon\nquelque part dans les environs d'Emile Zola...\n\n\n  Du Pourquoi Pas :\n  « Hymenée : notre aimable et distingué confrère Robert Catteau épousera\nà Bruxelles, le 27 décembre, M lle Liliane Carie. Devenu très parisien,\nM. Robert Catteau cumule les fonctions de critique dramatique de Paris-Midi\navec celles de secrétaire général du théâtre Antoine.\n  » Ad multos annos. »\n  Bien tapé! hein?\n\n\n   Pour honorer la patronne des artilleurs et des artificiers, M. Paul André a,\nle jour de la Sainte-Barbe, écrit un roman, grossoyé un étincelant article pour\nle Touring Club, une fine chronique pour le Soir, vingt pages de critique\nthéâtrale pour la Belgique artistique et littéraire et une conférence pour les\nAmis de la littérature (chacun ayant insisté pour l'entendre cette année).\nPour finir, il a exécuté un solo de cent et un coups de canon.\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": "784                               DURENDAL\n\n\n  A cette même occasion la garnison de la Belgique artistique et littéraire est\nsortie en grande tenue et M. F.-Ch. Morisseaux a eu un demi-jour de congé.\n\n                                       *\n                                      * *\n   Il est partout!\n   « La chambre des mises en accusation, présidée par M. Paul André, s'est\noccupée hier à huis clos des demandes de mise en liberté provisoire formulées\npar M. Victor Flachon et son amie Mlle Georgette Véron. »\n   (Excelsior, 2 décembre 1911.)\n                                         *\n                                       * *\n   Le Petit Epicier manquerait à tous ses devoirs s'il laissait passer la date du\n1er janvier sans formuler à l'adresse de ses amis une série de souhaits exces-\nsivement spirituels :\n   A Henry Carton de Wiart : sa rentrée dans l'épicerie.\n   A Henry Davignon : un flirt avec la comtesse de Noailles.\n   A Hubert Krains : du pain blanc.\n   A Georges Virrès : acquirit eundo.\n   A Fierens-Gevaert : trente-sept conférences par mois.\n   A l'abbé Hoornaert : un canonicat à Yperdamme.\n   A Maurice Wilmotte : un nouveau membre.\n   A Victor Kinon : un flirt avec la comtesse de Noailles.\n   A Maurice des Ombiaux : un -petit traité de l'amateur de foie gras.\n   A l'abbé Halflants : du papier moins gros et des caractères plus petits.\n   A. F.-Ch. Morisseaux : le premier prix au concours littéraire du Journal\nde Hervé et de l'Univers.\n   A H. Liebrecht : le second prix.\n   A Pierre Nothomb : du cynisme.\n   A Edmond de Bruyn : les dessous de l'Idéal grec (et de la jupe divisée).\n   A Jules Sottiaux : sa tête en biscuit Taymans.\n   A Franz Ansel : La petite fleur bleue.\n   A Eugène Gilbert : un flirt avec la comtesse de Noailles.\n   A Edmond Picard : le respect dû à ses cheveux blancs.\n   A Georges Rency : le sourire.\n   Au Mouvement géographique : la couverture de Durendal.\n   A Durendal : une autre couverture.\n                                                        LE PETIT     ÉPICIER.\n"}, {"page_pdf": 894, "texte": "                              LES LIVRES\n\nLITTÉRATURE ET ART :\n     L e s P o è m e s . — Ce ne sont que quelques notes sur les derniers poèmes\n parus, je compte bien cet hiver reparler de l'un ou de l'autre. La Nuit (1) d'lwan\n Gilkin n'est q u ' u n e réédition mais mériterait toute u n e étude. L'heure est\nvenue maintenant de juger équitablement ce poète dont la hardiesse mal\ncomprise a effarouché jadis les âmes pures, et dont la forme parnassienne a\n — durant l'aventure du vers libre — paru démodée. Le Paradis retrouvé (2) de\nJ o a c h i m Gasquet est un livre d'un admirable lyrisme. L'on peut trouver\nutopique l'idée mère de ce poème qui exalte le Progrès — cette machine de\nfer et d'acier — comme le rénovateur de l'âge d'or. Mais on ne peut résister\nà la fougue et à la beauté des strophes vivantes et chaudes dont se compose ce\nrecueil. Il faut admirer aussi la noblesse de pensée et de forme du poème\nd ' A n d r é Delacour : Le Rayonnement (3). Chants d'amour passionnés et graves,\nprières déchirantes, hymnes de bonheur et de joie. Les Parfums du Coffret (4) du\npoète boulonnais Henri Malo (vous savez ce coffret déjà utilisé souvent, où\nl'on enferme ses souvenirs) sont imprégnés de mélancolie et de charme.\nCombien mieux j'aime le volume embaumé que Daniel T h a l y intitule\nLe jardin des Tropiques (5). Comme ce poète admirable et inégal qui a nom Etzer\nVilaire, Daniel Thaly est originaire de S a i n t - D o m i n g u e . Exilé à P a r i s , c'est\navec un sentiment de poignante nostalgie qu'il évoque les Antilles. P e u de\nlivres sont aussi surchargés d'aromes et d'effluves. On y retrouve la chaleur\npâmée des paysages, la touchante langueur des créoles, les gestes pitto-\nresques des Caraïbes. Francis J a m m e s doit aimer ce livre — qui n'est point du\nF r a n c i s J a m m e s : ce qui est rare aujourd'hui pour les écrivains qui font de\nl'exotisme — il y retrouve sans doute, tel que les humait son aïeul l'odeur\nmême et la brise des Indes d'Occident. Louis Mercier, ce grand poète\nsimple, a réédité l'Enchantée (6). Hérissé de dédicaces et d'épigraphes le volume\nque M. Pierre-Charles Jablonski intitula : Au Réveil de la Vie respire\nl'influence de Maeterlinck. Je trouve peu poétique u n e méditation « sur le lait\ncru ». Très estimables les Petites Scènes (7) de M. Orner De Vuyst. Mais qui donc\na parlé d'originalité à propos de la Révélation? L a pensée en est aussi banale\nque la forme en est médiocre. Réplique lamentable et terne de Toute la\nFlandre, la Wallonie héroïque (8) de M. Jules Sottiaux ne m a n q u e pas de quelque\nmérite ni de quelque ridicule. Heureusement interrompus parfois par des\npages assez bien venues des poèmes pâles et décharnés étalent à nu leurs\n\n\n   (1) Paris, Mercure de France. (2) Paris, Grasset. (3) Paris, Ed. du Temps présent.\n(4) Paris, Le Beffroy. (5) Idem. (6) Paris, Calmann-Lévy. (7) Bruxelles, Le Thyrse\n(8) Bruxelles, Larcier.\n"}, {"page_pdf": 895, "texte": "786                                DURENDAL\n\n\npénibles chevilles, leurs termes impropres, leurs impardonnables bêtises\n(Charles Martel fit couler le sang turc à Poitiers!). Je m'abstiens de citer, par\ncharité. Il faudrait pourtant une bonne fois envoyer ce poète, trop célébré\ndans son landerneau, rejoindre le docteur Emile Valentin, Benoît Quinet et\n« Godart Léopold ».\n                                                                        P. N.\n\nL e s m e i l l e u r e s p a g e s : Schiller, introduction et traduction de JEAN-\n   BAPTISTE LUCIDARME. — (Tourcoing, J. Duvivier.)\n   M. Jean-Baptiste Lucidarme fait précéder ses traductions d'une excel-\nlente vie de Schiller, où rien n'est omis de ce qui peut servir à éclairer l'âme,\nle génie et l'œuvre du grand poète idéaliste. Et ce choix de poèmes, de frag-\nments dramatiques et de pages historiques semble des plus judicieux.\n   Quant à la traduction elle-même, elle m'a paru fidèle et claire, et elle ne\nmanque point d'élégance. Mais je suis de ceux qui pensent qu'il vaut mieux\ntout ignorer d'un poète, même immortel, que d'apprendre à le connaître par\nune traduction quelconque. Quand on s'efforce de faire passer dans une\nautre langue l'insaisissable et mystérieuse beauté des vers d'un poète étran-\nger, on ressemble toujours un peu à ces musiciens baroques qui notent sur le\npiano les roulades du rossignol.\n                                                                            F . A.\n\nLes petites fleurs de saint François d'Assise, traduction nou-\n velle d'après les textes originaux, par M. T. DE WYZEWA. — (Paris,\n  Perrin et Cie.)\nFrère Léon : Miroir de la perfection du bienheureux\n  F r a n ç o i s d ' A s s i s e , version française, par M. PAUL BUDRY. — Paris,\n  Plon.)\nSaint François d'Assise et Savonarole, inspirateurs de\n Tart italien, par M. GEORGES I AFENESTRE, membre de l'Institut.—\n   Paris, Hachette.)\n   Saint François, qui voulait que les livres inutiles fussent « jetés dans les\nlieux obscurs et cachés \", serait peut-être tenté, s'il avait à faire connaître\nson opinion, de ranger, tout au moins par humilité, parmi les livres de cette\nsorte une bonne partie des ouvrages dont il est le héros ou le sujet, depuis\nquelques années. Son humilité aurait tort, évidemment, car bien qu'on l'ait\nmis parfois en romans ineptes ou en poèmes grotesques, la plupart des publi-\ncations qu'on lui consacre sans cesse, si elles nous apportent rarement du\nnouveau ou de l'inédit, n'en conservent pas moins un très vif attrait. Il y a\ntoujours plaisir à entendre parler du Petit Pauvre, fût-ce même par des écri-\nvains qui soient moins familiers avec lui que Paul Sabatier ou Joergensen !\n   M. Téodor de Wyzewa, lui, nous arrive au moins avec une idée inattendue.\nAu lieu de traduire, à la suite de tant d'autres, les Fioretti, il nous offre une\nversion française des Actus B. Francisa et sociorum ejus, le texte latin où le\ndélicieux vulgarisateur des Fioretti a puisé une partie de sa matière. Les\n"}, {"page_pdf": 896, "texte": "                                 LES LIVRES                                 787\n\n\nActus avaient été publiés en 1901 par M. Sabatier dans sa collection de docu-\nments franciscains, à raison de leur intérêt historique. On ne saurait guère\ninvoquer cet intérêt pour justifier la traduction française d'un recueil dont,\nainsi que le constate lui-même M. de Wyzewa, « la traduction italienne (les\nFioretti), incontestablement, nous ravit et nous touche par un charme tout\nparticulier de simple et savoureuse élégance littéraire, qui est bien loin de\nse retrouver au même degré dans l'honnête latin, un peu maladroit des\nActus »... Traduction pour traduction, il semble que, dans un cas pareil, le\nchoix doive aller moins au latin embarrassé et terne des Actus qu'à l'italien\nvivant et fin des Fioretti, car on peut certainement tenir que ceux-ci sont l'écho\ndirect des récits et des entretiens des moines des premières générations fran-\nciscaines ou, en d'autres termes, d'une tradition orale qui s'effectuait évidem-\nment en langue vulgaire. De sorte qu'à ce point de vue l'originalité des Fioretti\nne le cède nullement, au contraire, aux écrits qui ont servi de sources à leur\nrédacteur.\n   M. Paul Budry a fait peut-être œuvre plus utile, en ce sens qu'elle comble\nune lacune, en publiant une bonne version française du Speculum Perfectionis.\nA notre connaissance, nous étions seul jusqu'à présent à avoir fait passer dans\nnotre langue les plus beaux chapitres de ce livre émouvant. (V. notre Légende\ndes trois compagnons, publiée chez Lamertin, à Bruxelles, en 1902.)\n   Le volume que M. Georges Lafenestre consacre à saint François et à Savo-\nnarole, inspirateurs de l'art italien, est fort intéressant. Dans la manière\ndiserte et attrayante qui lui est coutumière, l'auteur retrace l'évolution de\nl'art italien du XIIIe auXVIesiècle, en marquant l'influence qu'exercèrent sur\nelle le doux saint d'Assise et le violent réformateur de Florence.\n                                                                          A. G.\n\nCollection de l'art belge aU X I X e S i è c l e : Les peintres animaliers,\n  par M. GEORGES EEKHOUD. U n vol. ill. — (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   M. Van Oest, dans son esprit d'entreprise infatigable, inaugure aujourd'hui\nune nouvelle collection destinée, cette fois encore, à faire mieux connaître\nl'art de notre pays et, par conséquent, à accroître sa renommée.\n   Il a eu l'heureuse idée d'en demander le premier volume à M. Georges\nEekhoud. Le bel écrivain nous fait à grands traits l'histoire de la peinture\nd'animaux chez nos Primitifs et nos maîtres duXVIIesiècle, puis abordant sa\nmatière, qui est leXIXesiècle, il nous parle des artistes modernes qui se sont\nillustrés dans ce genre : Verboeckhoven, dont l'œuvre s'impose dans le\nsouvenir comme un seul bêlement; Joseph Stevens, historiographe de l'huma-\nnité canine, si l'on peut s'exprimer ainsi; Jan Stobbaerts et Verwée, les plus\npuissants et les plus savoureux de nos animaliers Charles Verlat, etc., sans\nnégliger quantité d'autres artistes, qui furent, comme le dit l'auteur, des\n a animaliers d'occasion » : Dubois, Charles De Groux, Courtens, Claus,\nVerdyen, Verstraete, Lemmen, Jacob Smits, etc.\n   M. Eekhoud dit excellemment, dans la langue chaude et cordiale et avec la\nfinesse critique qu'on lui connaît, l'œuvre, la vie et la physionomie des prin-\ncipaux de ces maîtres, tout en marquant en même temps l'évolution de notre\n"}, {"page_pdf": 897, "texte": "788                                DURENDAL\n\n\n\npeinture, qui, après avoir été classique, puis romantique, puis — par un\nretour à ses tendances instinctives — réaliste, semble tendre à présent, du\nmoins dans les dernières générations, « à une sorte de nirvana où tout se\nfond, se neutralise dans une nature amorphe ». Effet trop prévu de doctrines\nqui, sous prétexte d'impressionnisme ou de luminisme, poussent leurs adeptes\nà éviter Soigneusement tout ce qui pourrait entraîner à croire que leurs\ntableaux sont des œuvres où la réflexion ou la sensibilité ont eu part !...\n                                                                       A. G.\n\nH e u r e s d ' I t a l i e , par M. GABRIEL FAURE. Deuxième série. — (Paris,\n   Fasquelle.)\n   M. Faure réédite dans ce volume les pages intitulées Sur la via Emilia, dont\nnous avons parlé dernièrement et y ajoute d'attachantes impressions cueillies\nen d'autres régions de la Péninsule, notamment dans le pays des Dolomites,\nà Pieve di Cadore, à Faenza. à Cesena, etc. Il paraît beaucoup de livres con-\nsacrés à nous faire part des sensations, réflexions, etc., que leurs auteurs ont\néprouvées ou faites en Italie ; il en est peu qui vaillent qu'on les lise. Celui-ci\nn'est pas de cette sorte. Il est de ceux avec lesquels on s'attarde et qui vous\nremplissent l'esprit de belles visions et le cœur de nostalgie.\n                                                                          A. G.\n\nPetites monographies des grands édifices de la France :\n  Le Mont Saint-Michel,    par M. C H . - A . BESNARD ; la Cathédrale de Lyon, par\n   M. LUCIEN BÉGULE; le Château d'Anet, par M. ALPHONSE ROUX. 3 vol.\n   illust. — (Paris, Laurens.)\n   La librairie Laurens ajoute sans cesse de nouveaux et excellents volumes\nà sa jolie collection de petites monographies des richesses monumentales de\nla France. Nous avons déjà eu de fréquentes occasions de recommander à nos\nlecteurs ces guides concis et substantiels, qui constituent en même temps, pour\nles érudits et les critiques, des instruments de travail de premier ordre. Les\ntrois volumes dont nous reproduisons les titres en tête de cette notice sont\ndignes de ceux qui les ont précédés. Ils nous font l'histoire et la description\nde l'un des édifices les plus merveilleux de la France, aussi bien par sa beauté\nque par sa situation, le mont Saint-Michel au péril de la mer; de la cathédrale\nde Lyon, dont les origines sont presque contemporaines de l'évangélisation\nde la Gaule, et, enfin, de ce château d'Anet, élevé par Philibert de l'Orme\npour la maîtresse de Henri I I , Diane de Poitiers, et qui, dans son architec-\nture comme dans sa décoration, marque l'influence devenue prédominante des\nmodes et du style italiens.\n                                                                        A. G.\n"}, {"page_pdf": 898, "texte": "                             NOTULES\n\n   NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous reproduisons dans ce fascicule deux\nœuvres d'artistes belges : le dernier tableau d'Ernst Wante : La mort de\nsainte Godelieve, destiné à l'église du Grand-Béguinage de Gand, qui ren-\nferme déjà un très beau tableau de Jozef Janssens : Sainte Godelieve, et une\ndes dernières œuvres de notre jeune sculpteur Jules Jourdain : Sainte\nCécile.\n                                          *\n                                         * *\n  V i e n t de paraître : Boutiques d'Idées, par Pol Demade. (Louvain,\nUytspruyt.) Prix : 3 fr. 50.\n   Nous recommandons instamment ce nouveau volume de notre collabo-\nrateur Pol Demade. Sous un titre à la fois original et trop modeste, il ren-\nferme des idées fortes et chrétiennes enchâssées dans un style magnifique.\nComme penseur, Pol Demade relève d'Ernest Hello, le grand philosophe\ncatholique et, sans le pasticher du tout, il a quelque chose du style éblouis-\nsant de Barbey d'Aurevilly, un maître en Tart d'écrire.\n   Nous rendrons l'hommage qu'il mérite à ce volume de notre collaborateur\ndans un prochain compte rendu.\n                                           *\n                                          * *\n   L ' E x p a n s i o n b e l g e . — Nous recommandons vivement cette revue\nà ceux qui désirent avoir une revue illustrée, vraiment intéressante (on en\npublie tant dont il ne vaut la peine ni de regarder les quelconques reproduc-\ntions ni surtout de lire le texte inepte) et des plus instructives, surtout pour\nnous, Belges. Editée avec luxe, en beau format in-4° sur papier couché,\nabondamment illustrée, reproduisant souvent des vues admirables de notre\ncolonie du Congo, elle est d'un prix bien modeste, 12 francs. C'est un beau\ncadeau de nouvel an à offrir, infiniment plus utile que tant d'autres futilités\nridicules. Cette revue va entrer dans sa cinquième année. Elle mérite au plus\nhaut point d'être recommandée et nous le faisons avec le plus vif plaisir.\n   (S'adresser 4, rue de Berlaimont, à Bruxelles.)\n                                       *\n                                      * *\n  On nous annonce pour janvier l'apparition à Marseille des Marches de\nProvence, revue mensuelle qui débutera par une enquête sur Frédéric\nMistral et son œuvre, et contiendra l'opinion de nombreux écrivains français.\nRenseignements 24, rue de l'Etrieu, Marseille.\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": "790                              DURENDAL\n\n\n\n  Accusé de réception :\n   A R T : Mantegna, par ANDRÉ BLUM. Vol. illustré (Collection : Les Grands\nArtistes, Paris, Laurens). — Benvenuio Cellini, par HENRY FOCILLON. Vol.\nillustré (idem). — Les Primitif s français, par Louis DIMIER (idem). — Franz\nIttenbach des Meisters Leben und Kunst, von P.-J. KREUZBERG (Gladbach,\n B. Kühlen). — Sankt Franciscus von Assisi in Kunst und Legend, von BEDA\nKLEINSCHMIDT (idem).\n\n   L I T T É R A T U R E : L'Iliade d'HoMÈRE, avec introduction par DE WYZEWA.\nVol. illustré (Collection : Les Grandes Œuvres, Paris, Laurens). — Gar-\ngantua : Pantagruel, de RABELAIS, avec introduction par DE WYZEWA. Vol.\nillustré (idem). — Femme et poète : Elisabeth Browniug, par W . NICATI (Paris,\nPerrin). — Lettres de combat, par F . BRUNETIÈRE (Paris, Perrin).\n\n   M U S I Q U E : Bizet, par HENRY GAUTHIER-VILLARS. Vol. illustré (Collec-\ntion : Les Musiciens célèbres, Paris, Laurens). — Verdi, par CAMILLE BEL-\nLAIGUE. Vol. illustré (idem). — Beethoven, par VINCENT D'INDY. Vol. illustré\n(idem).\n\n  P H I L O S O P H I E : Essai sur la sensibilité contemporaine, par RAPHAËL COR\n(Paris, Falque).\n R O M A N S : La mare ensolleillée, par DOMINIQUE DURANDY (Paris, Grasset).\n— L'envers du décor, par PAUL BOURGET (Paris, Plon). — La relique, par PAUL\nHEUZÉ (Librairie Parisienne). — Le cœur et la vie, par SYLVAIN      BONMARIAGE\n(Paris, Figuière).\n\n  VOYAGES : Mizraim : Souvenirs d'Egypte, par G. KURTH (Bruxelles,\nDewit). — Heures d'Italie, par GABRIEL FAURE (Paris, Fasquelle).\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 12, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1911-12", "signet_source": "Dix-huitième année - N°12 - Décembre 1911 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Liége, septembre 1911 » (Ansel) ; « Mansourah, 25 novembre 1911 » (Vanden Bosch) ; conférences inaugurées « le 30 novembre » ; Drageoir : « Enregistré sans frais le 15 décembre 1911 », citation de l'Excelsior du 2 décembre 1911 et vœux du 1er janvier ; Joergensen venu « le mois passé » ; fascicule de décembre 1911.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}