{"numero_id": "ulb-durendal-1912-livraison03", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-001", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 145, "page_fin": 146, "titre_corps": "Chant de Pâques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Pize.", "ancre_debut": "Chant de Pâques Les cloches depuis cette nuit", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 176, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1478, "texte": "Chant de Pâques\n\nLes cloches depuis cette nuit sonnent la joie de Pâques,\nLa campagne s'est réveillée dans      l'allégresse,\nDes oiseaux chantent dans les arbres, les bourgeons    craquent,\nLe ciel bleu est très vaste au-dessus de ma tête.\n\nPas un nuage, pas un souffle en ce matin,\nPur comme un matin de première communion          ;\nDes touffes vertes se recueillent au lointain;\nUne odeur de fraîcheur émane du gazon.\n\nMon Dieu, je viens à Vous, mon Dieu, très simplement ;\nMon Dieu, je crois en Vous comme les plantes   poussent,\nComme les feuilles brillent au soleil levant.\nRemplissez-moi de paix, de confiance douce.\n\nMon Dieu, je me demande comment on peut douter.\nJe sens que Vous êtes présent dans cette matinée,\nA travers la fraîcheur, à travers la clarté\nTendre et frémissante des feuilles nouvelles nées.\n\nSoyez béni, mon Dieu, qui avez fait les fleurs,\nLes parfums, l'air, le ciel, l'eau vive, les couleurs,\nQui répandez dans la matinale      rosée,\nParmi la plaine qui étincelle sous ses pleurs.\nLe sourire neigeux des cerisiers en fleurs\nEt le sourire rose des pêchers en fleurs...\n\nSoyez béni, mon Dieu, qui avez fait la nuit,\nLa nuit d'avril qui nous embaumait hier au soir,\nParce qu'au fond du jardin les poiriers fleuris\nSe consumaient d'amour dans le silence noir.\n\nSoyez béni ! Vous avez fait le clair de lune\nVert et froid, qui glaçait à minuit les coteaux.\nTandis qu'au loin retentissait la plainte d'une\nPerpétuelle et monotone chute d'eau.\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 373, "texte": "146                         DURENDAL\n\n\n\n      Et ce matin joyeux où mon âme s'exalte,\n      C'est Vous qui l'avez fait pour le beau jour de   Pâques.\n      Vous ferez la chaleur pesante de midi,\n      Et Vous ferez, ce soir, le grand calme attiédi.\n\n      Par votre pauvre serviteur,   soyez   béni!\n\n                                                        Louis P I Z E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-002", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 147, "page_fin": 155, "titre_corps": "Le crime de Luxhoven", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch.", "ancre_debut": "Le Crime de Luxhoven IV LE lendemain, comme Gi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 178, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1824, "texte": "Le Crime de Luxhoven\n\n                                        IV\n\n               LE lendemain, comme Gisèle achevait de s'habiller\n                  pour le déjeuner, la bonne vint lui dire :\n                     — M a d a m e , il y a là une femme.\n                    — Dites que Monsieur est au Palais.\n                     — Mais cette femme veut parler à M a d a m e .\n                    — A moi !\n                     Lorsque Gisèle arriva dans le petit parloir,\noù son mari recevait volontiers les gens qui redoutaient les\nsombres couloirs et les grandes salles froides du tribunal de\n Drakdam, une paysanne était là, vêtue de l'ample m a n t e des\ncampagnardes de F l a n d r e qui lui donnait un aspect de\npetite vieille; mais du capuchon émergeaient une figure\njeune et fraîche, qu'empourprait la timidité, et de beaux yeux\nnoirs et ardents au bord desquels t r e m b l a i t l'émotion. E t cette\ncampagnarde dit à Gisèle d'une voix mal assurée :\n   — Je vous d e m a n d e pardon, m a d a m e . . . Je suis l'épouse de\nRik Cornelis...\n   Gisèle fut tentée tout d'abord d'envoyer, comme elle en avait\nl'habitude, la visiteuse au P a l a i s ; mais le visage de douceur\net de souffrance qu'elle avait devant elle la rendit bienveil­\nlante; et, se souvenant de la conversation de la veille entre\nAlbert et Blank et de l'énigme que portait en elle, au dire du\njuge, la « Nelle aux grands yeux noirs », la curiosité féminine\nde Gisèle et le vif désir de pénétrer un mystère d'existence qui\nétait en même t e m p s un mystère de sentiment et peut-être de\npassion, l'incitèrent au déchiffrement de cette énigme.\n   Nelle ayant m u r m u r é : « Rik Cornelis est en prison », Gisèle\nrépondit négligemment : « J e sais. »\n\n (1) Voir les numéros d'octobre, novembre et décembre 1911. janvier et février 1912.\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2170, "texte": "148                           DURENDAL\n\n\n   — A h ! vous savez, répliqua la jeune femme, les yeux\nbaissés. Alors vous savez aussi, m a d a m e , pourquoi il est\nen prison.\n   — N'avait-il pas, d e m a n d a Gisèle, tenté d'assassiner son\nfrère, à cause d e . . .\n   — A cause de moi, m a d a m e , interrompit Nelle; et, s'ani­\nmant soudain : — O h ! je vois bien, vous êtes au courant. On\nvous a dit... Mais, je vous en supplie, ne croyez pas toutes les\nvilenies qu'on vous a racontées de moi. Dans ces sortes d'his­\ntoires, on croit toujours, de la femme qui en est la cause, les\npires choses. T o u t le village ne m'appelle-t-il pas la maîtresse\nde Kobus? E t tout cela n'est pas vrai. J e n'ai cessé d'être une\nhonnête femme qui n'aima et qui n'aime que son m a r i . Sinon,\nm a d a m e , oserais-je venir vous d e m a n d e r d'aider à me rendre\nmon Rik?\n   Il y eut un silence. Gisèle se laissait gagner par l'accent de\nsincérité de Nelle, quand celle-ci ajouta d'un petit ton sour­\nnois :\n   — T o u t au plus, m a d a m e , si j ' a i été imprudente, un peu\nimprudente.\n   — Ah! fit Gisèle étonnée.\n   L a paysanne s'aperçut de la surprise scandalisée que ses\nparoles donnèrent à Gisèle, et prenant une attitude suppliante,\npenchant la tête, joignant les mains en un geste de prière,\nelle dit :\n   — Je vous en conjure, m a d a m e , ne me condamnez pas avant\nde m'avoir e n t e n d u e ; vous autres, gens de la ville, vous ne savez\npas ce qu'est notre vie! Notre vie, toute notre vie, c'est la\nferme. Q u a n d la ferme va, nous sommes heureux; q u a n d la\nferme ne va pas, nous souffrons. Or, l'an passé, au B r a n d , la\nferme n'allait pas, et, pour payer le propriétaire, mon Rik dut\naller en F r a n c e .\n   — E t pendant ce temps, intervint Gisèle avec une pointe\nlégère de malice, vous avez été, comme vous dites, impru­\ndente.\n   — Que voulez-vous, m a d a m e , répondit Nelle : Rik parti,\npour faire le travail, il n'y avait que K o b u s ; et Kobus était\nparesseux et buveur; on aurait dit que la terre le dégoûtait et\nle cabaret était devenu sa maison; alors la mère Cornelis m'a\ndit : « Nelle, Kobus t'aime bien, peut-être que cela irait mieux\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2250, "texte": "                     LE CRIME DE LUXHOVEN                        149\n\n\n si tu étais gentille avec lui... » Et j'ai été gentille... Compre­\n nez-vous, madame?\n    — Je ne comprends qu'une chose, répliqua froidement Gisèle,\nc'est qu'on doit être fidèle à son mari malgré tout et à travers\ntout.\n    Nelle se fit humble sous cette parole sèchement indignée, et\n elle murmura :\n    — Ne vous fâchez pas, madame, et laissez-moi vous dire : il\n est si facile de parler comme vous parlez, quand on habite,\n comme vous, une belle maison à soi, qu'on est sans soucis et\n qu'on est sûr d'avoir toujours un toit et du pain. Mais chez\n nous, les paysans, c'est différent. Tout dépend du travail de\n l'homme... Kobus ivrogne, c'était la ruine; Kobus laborieux,\n c'était le bonheur.\n    Et Nelle ajouta avec une certaine insouciance :\n    — Et cela vaut bien de-ci de-là une caresse ou un baiser!\n    A mesure que parlait Nelle, Gisèle voyait se dérouler une\n psychologie imprévue de terrienne qui tentait d'allier le souci\n de la vertu conjugale avec un rapport utilitaire de ses charmes.\n Mais de l'épouse futée la pensée de Gisèle alla au mari, à ce\n Rik, fruste et impulsif qui, ne comprenant rien, dans sa brutale\n droiture, aux roueries compliquées de sa femme, en avait déjeté\n la trame d'un violent coup de couvercle de poêle.\n    Et traduisant son impression dans une question railleuse,\n Gisèle interpella Nelle :\n    — Votre mari, paraît-il, n'était pas de cet avis, et il l'a\nmontre à Kobus.\n    — Oh! Rik, s'exclama Nelle, Rik est un tout ou rien. Allez\ndonc raisonner avec un homme amoureux comme lui, et d'une\njalousie! Mais l'amour et la jalousie, cela ne fait pas vivre! J'ai\nessayé, l'autre jour, à la prison, de le convaincre. Inutile! Il a\nfailli me chasser.\n    — Et pourtant, interrompit Gisèle, vous voulez qu'il soit libéré.\n    — Si je le veux! s'écria la paysanne, avec une exaltation\némue, si je le veux. Oh ! madame, intercédez pour Rik. Rendez-\nnous l'un à l'autre : je vous promets maintenant d'aimer bien\nmon mari, et de le soigner, et de lui faire oublier toutes ces\nvilaines choses et tous ces vilains jours.\n    Et se calmant soudain, Nelle ajouta, comme en confidence :\n    — Puis, vous savez, madame, Rik est si nécessaire chez\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2475, "texte": "150                            DURENDAL\n\n\nnous; grâce à Kobus, tout à présent marchait bien à la ferme,\net l'année avait été b o n n e ; mais, Kobus, depuis quelques\nsemaines, est retourné au cabaret et la terre de nouveau semble\nle dégoûter! Alors, il faut, n'est-ce pas? que Rik revienne, sinon\nce sera encore une fois la misère comme avant !\n   Cette fois Gisèle ne se contint plus : une ruse si cynique, en\ncontraste violent avec le visage d'impassible candeur qu'elle\navait devant elle, révolta sa droiture, et elle s'écria, indignée :\n   — C'est trop fort! Ainsi vous désirez le retour de votre mari\nnon par affection mais par intérêt. Si Kobus avait continué,\ngrâce à vos complaisances, à se montrer actif à la besogne, Rik,\nen sa prison, vous fût d e m e u r é indifférent. Ce n'est pas un\népoux que vous venez réclamer, mais un valet de ferme.\nH o n t e u x ! honteux!\n   Interloquée par cette apostrophe véhémente, Nelle leva sur\nGisèle un regard étonné :\n   — D a m e , il faut bien manger! proféra-t-elle d'une voix\nblanche; et baissant les yeux, elle ajouta, lentement, dans un\nmot-à-mot embarrassé : — E t ensuite, m a d a m e , permettez que\nje vous d i s e ; il y a autre chose encore : Kobus veut à présent\nque je m'enfuie avec lui ; sans cesse il me menace. Toujours ses\ndeux poings au-dessus de ma tête et ses yeux qui jettent du\nfeu! E t il me dit que, si je ne consens pas à le suivre, il me\ntuera. Je suis à bout de forces. Rik doit revenir tout de suite,\ntout de suite, sinon, bien sûr, m a d a m e , qu'il y aura un malheur\nou l'autre.\n   Nelle se t u t ; et froissant nerveusement les rebords de sa\nmante, elle attendit l'effet, sur Gisèle, d'un argument qu'elle\navait savamment réservé pour le dernier et dont elle ne doutait\npas qu'il lui donnerait gain de cause près de la jeune femme ;\nen vérité elle ne s'était pas trompée : sous le coup de cet appel\n au secours, Gisèle oublia les calculs médiocres dont, il y a un\n instant, la paysanne faisait un étalage effronté; une seule chose\n exista pour elle; il y avait là une femme, créature de faiblesse\ncomme elle, qui d e m a n d a i t aide et protection contre un péril\n grave, à la fois moral et p h y s i q u e . Cette aide, sa conscience lui\n en faisait un devoir et cette protection tentait son cceur comme\n une bonne action. Et, si quelque hésitation eût pu encore exister\n chez Gisèle, cette hésitation disparut quand à nouveau elle\n songea au prisonnier, à ce pauvre Rik, héros absent d'un\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1943, "texte": "                    LE CRIME DE LUXHOVEN                         151\n\n\ndrame qu'il ignorait et dans lequel, à la faveur de son\nabsence, se jouaient à la fois son bonheur et son honneur.\n   Gisèle congédia Nelle avec une parole presque affectueuse :\n   — Du courage, dit-elle, je parlerai à mon m a r i .\n   E n ce moment la voix de Blank retentit joyeusement dans\nle corridor :-\n   — Le déjeuner est-il prêt et les bécassines chantent-elles\ndans la casserole ?\n   Gisèle ouvrit la porte à Nelle qui se trouva face à face avec\nle j u g e ; celui-ci l'ayant dévisagée un instant s'écria :\n   — Mais voilà Nelle, la Nelle du B r a n d ? — E t levant les\nbras au ciel : — Ne vous avais-je pas prédit hier qu'elle vien­\ndrait geindre en faveur de son mari?\n   Gisèle, de la main, lui imposa silence.\n   Quand Nelle fut partie, Blank se planta devant Gisèle :\n   — Eh bien? interrogea-t-il.\n   — Vous ne saurez rien, monsieur le juge d'instruction,\nrépondit la j e u n e femme d'un air t a q u i n , sinon que Rik Cor­\nnelis sera libéré. Et elle ajouta, sur un ton devenu soudain\ngrave :\n   — Non pour elle, mais pour lui.\n   Blank mit ses deux mains sur les épaules de Gisèle et, la\nregardant d'un œil où il y avait de l'ironie et de la com­\npassion, il d e m a n d a : « Et après? »\n\n\n\n                                VII\n\n\n   Dans, la ferme du B r a n d , l'aube printanière parsemait de\npetites taches de soleil le dallage bleu, ourlait d'or les coins\ndes meubles et mettait des reflets au cœur des porcelaines.\n   Nelle ouvrit la fenêtre et toute la jolie fête des verdures\nadolescentes vint au devant d'elle comme un conseil de bon­\nheur : « O h ! que je me sens joyeuse ce matin. Il y a de l'allé­\ngresse en l'air! »\n   La mère Cornelis, diligente et affairée, rangeait dans un\npanier d'osier le beurre et les œufs que chaque semaine elle\nallait vendre au marché de D r a k d a m .\n   A l'exclamation de Nelle, la vieille, tout en besognant,\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2231, "texte": "152                        DURENDAL\n\n\n\ndemanda        « Alors tu crois vraiment que Rik reviendra\nbientôt? »\n   — J'en suis sûre, répondit Nelle avec conviction; la petite\ndanne aura gagné notre cause; il fallait entendre, mère, comme\nelle m'a gentiment dit, quand je suis partie : « Du courage ! »\n   — Et tu lui as tout raconté? interrogea la vieille.\n   — Comme au confessionnal, répondit Nelle. Ah! cela n'a\npas été facile, ajouta-t-elle avec un soupir, et il y a certaines\nchoses qui ont peine à franchir les lèvres! Et de temps en\ntemps la petite dame se fâchait : voyez-vous, mère, les riches\ncomprennent si mal notre vie! Mais quand j'eus fini d'égrener\nmon chapelet de misères, il n'y avait plus dans les yeux de la\npetite dame que de la pitié! Vous verrez, vous verrez, Rik\nsera ici... aujourd'hui peut-être!\n   — Puisses-tu dire vrai, murmura plaintivement la veuve\nCornelis, car, sans cela, nous redescendrons la pente. Ce mal­\nheureux Kobus, le voilà de nouveau sous le talon du cabaretier,\net tout notre argent s'en va en bière et en genièvre.\n   — Ainsi, ce matin, depuis six heures déjà, compléta Nelle,\nil est attablé aux Vier Wegen!\n   La mère Cornelis fronça le sourcil; son panier rempli, elle le\ncouvrit d'un essuie-main et, tout en mettant son manteau, elle\ngrommela avec humeur : « Au fait, Nelle, pourquoi n'as-tu\npas continué à être gentille pour Kobus, au lieu de le brusquer\ncomme tu le fais maintenant? »\n   Nelle se retourna brusquement, dans un mouvement de\ncolère : « Pourquoi? s'écria-t-elle avec éclat. Mais parce que\nj'en ai assez, j'en ai assez, entendez-vous. Et que cette brute\nne m'approche plus, ou sinon... Car, sachez-le, mère, je suis\nforte, maintenant que mon mari revient. »\n   Et la jeune femme, les poings crispés, se raidit dans une atti­\ntude de résistance menaçante.\n   La vieille courba la tête, prit au bras son panier et marcha\nvers la porte en bougonnant :\n   — C'est bien, c'est bien, mais s'il arrive encore un malheur...\n   Et Nelle la vit qui s'éloignait entre les buis du jardinet,\nd'une démarche encore alerte, l'échiné à peine ployée vers\nla terre.\n   Par la fenêtre du cabaret De Vier Wegen, Kobus guettait le\n départ de sa mère; quand celle-ci disparut au détour de la\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2199, "texte": "                      LE CRIME DE LUXHOVEN                           153\n\n\nroute, il jeta quelques sous sur la table, alluma sa pipe et, les\nmains dans les poches, la figure empourprée, il s'achemina\nvers la maison.\n   Au coin de la table, Nelle, les yeux dans le vague, buvait\nlentement une tasse de café.\n   A l'entrée de Kobus elle tourna vivement la tête et son front\nse barra d'une expression de souffrance.\n   — Bonjour, Nelle, proféra l'homme, en se laissant choir près\nd'elle, sur une chaise.\n   — Bonjour! répondit sèchement Nelle; et, comme Kobus se\npenchait vers elle : « P o u a h ! s'exclama-t-elle, avec dégoût,\nvous puez encore une fois la boisson! »\n   Kobus se rejeta en arrière et m u r m u r a : « C'est ta faute! »\n   Et, comme Nelle haussait les épaules, il continua, la voix\nsoudain âpre : « Oui, c'est ta faute! T e s yeux ont réglé ma\nvie : q u a n d j ' y lisais la tendresse, je travaillais avec passion;\nquand j ' y lisais le mépris, les outils me répugnaient ; j ' a i bu\naussi, c'est vrai, je bois encore, je bois avec rage, mais c'est\npour essayer de t'oublier. E t je n'y parviens pas. Ah! je suis\nun m a l h e u r e u x ! »\n   Et, la tête entre les deux mains, Kobus geignit comme\nun enfant.\n   Nelle apitoyée, tendit instinctivement la main vers lui :\n« Ecoutez, Kobus ». Mais l'homme, sans l'entendre, avait saisi\ncette main et il implorait à travers ses larmes : « Nelle, Nelle,\nil n'est pas trop tard et tout peut se réparer. F u y o n s , partons\nensemble, l à - b a s , au loin; j ' a i de la volonté encore et de bons\nbras; il y a de l'argent à gagner et nous nous referons un\nbonheur. »\n   Mais déjà Nelle s'était ressaisie ; brutalement elle retira sa\nmain et dit avec une indignation frémissante: « F u i r avec vous?\nJamais! J a m a i s ! Je suis la femme de Rik. »\n   Kobus se passa le revers de la m a n c h e sur la figure et il sem­\nblait que du coup ce geste eût séché ses larmes, sa figure apparut\nfroidement vindicative et il dit, sarcastique : « L a femme de\nRik! L a femme d'un c o n d a m n é ! »\n   — C o n d a m n é à cause de qui? d e m a n d a Nelle avec amer­\ntume.\n   — Peu importe, siffla Kobus ; il a la marque : cela ne s'ef­\nface pas !\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2191, "texte": " 154                         DURENDAL\n\n\n\n     — Cela n'existe pas pour moi, répliqua Nelle exaltée; Rik\n  est mon mari, je l'attends, il va revenir.\n     — Il va revenir !\n     A cette révélation inattendue, Kobus s'était dressé, frappant\n  la table d'un violent coup de poing; Nelle, levée aussi, d'une\n pâleur de cire, les deux bras croisés, le défiait de son calme.\n     — Ah ! il va revenir, hurla Kobus; eh bien, il ne te retrouvera\n  pas ici ou il te retrouvera morte!\n     E t , les yeux injectés, la bouche écumante, les poings en\n avant, le rustre marcha vers la jeune femme.\n     Chavirant sous la menace, celle-ci d'un bond se réfugia\n derrière le poêle.\n    T o u t en la suivant à pas lents, en bête sûre de sa proie,\n Kobus vociférait rageusement : « Ah! je te tiens à présent ;\n nous sommes seuls, personne ne peut nous entendre, personne\n ne peut te secourir; et je vais te donner le choix: l'amour ou la\n mort. »\n    — Misérable! m u r m u r a Nelle à travers sa p a n i q u e .\n    L ' h o m m e avait rejoint la femme, et son visage de haine\n contre ce visage de terreur, il susurra en lentes paroles hoque­\n tantes : « C'est ici que ton mari m'a frappé et c'est ici que moi\nje te tuerai ! «\n    Et les deux mains puissantes de Kobus, crispées en tenta­\ncules, enserrèrent le cou de Nelle.\n    Nelle se tordit sous l'étreinte et sa voix étouffée clama,\néperdue : « Rik ! Rik ! »\n    Brusquement la porte s'ouvrit.\n    Dans l'encadrement du seuil, sur le fond d'or de la cam­\npagne palpitante de vie, Rik venait de surgir dans un élan en\navant de tout l'être, la figure un peu pâlie, mais irradiée de\nl'allégresse du retour.\n    Nelle avait appelé Rik; et Rik avait répondu à Nelle d'un\naccent triomphal qui soudain se paralysa dans sa gorge et se\nm u a en une clameur inarticulée et sauvage de bête blessée.\n    Jetant au loin ses hardes de prisonnier, Rik, d'un bond, fut\nau secours de Nelle qui venait de s'effondrer sous la brutalité\nde Kobus, inanimée et d'une pâleur de cire.\n    L a vue de son frère avait dégrisé l'ivrogne et, les yeux\ndésorbités, les dents claquant de terreur, Kobus essayait de\nfuir; mais Rik lui barra la route et, d'un coup de poing, l'étendit\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1185, "texte": "                    LE CRIME DE LUXHOVEN                        155\n\n\nà terre, et, avant que Kobus eût pu se relever, Rik lui avait mis\nle genou sur la poitrine, et sa main gauche serrait furieusement\nle cou du misérable, tandis que sa main droite, armée du cou­\nvercle du poêle, agrippé au passage, martelait le crâne de\nKobus à coups répétés et frénétiques. E t le sang gicla, tachant\nles dalles, éclaboussant les murs, maculant la robe de Nelle.\n   Nelle ouvrit les yeux et, après un regard autour d'elle, surgit,\néperdue, dans un cri d'épouvante : « Malheureux! »\n   Rik s'arrêta d a n s sa rage homicide, il rejeta son a r m e et\nlaissa retomber sur les pierres la tête ensanglantée de Kobus,\nqui ne bougea plus ; puis, se levant, le mari fit un pas vers la\nfemme et, montrant d'une main qui ne tremblait pas le cadavre\nde son frère, et fixant Nelle d'un regard qui avait le froid cou­\npant de l'acier, Rik proféra d'une voix sifflotante : « Cette fois,\nil a son compte ! »\n   Et Rik r a m e n a d'un geste indifférent le paquet de ses effets\nde prisonnier, tira la porte derrière lui et s'éloigna à travers\nles champs.\n\n                                     FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-003", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 156, "page_fin": 176, "titre_corps": "Introduction à l’histoire poétique de Godefroid de Bouillon", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Counson.", "ancre_debut": "INTRODUCTION à l'Histoire poétique de Godefroid de Bouillon (ESSAI SUR L'ÉPOPÉE MODERNE)", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 187, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": "INTRODUCTION\n                                              à\n\n\nl'Histoire poétique de Godefroid de Bouillon\n                  (ESSAI SUR L'ÉPOPÉE MODERNE) (1)\n\n                                              I\n\n                                L'HISTOIRE        POÉTIQUE\n\n                                 Ce serait sans doute un grand plaisir, et même un grand\n                               avantage, pour un homme qui pense, d'examiner tous ces\n                               poèmes épiques de différente nature, nés en des siècles et dans\n                               des pays éloignés les uns des autres.\n                                             VOLTAIRE, Essai sur la poésie épique, chap. I e r .\n\n\n\n\n                  L'HISTOIRE poétique raconte la vie imaginaire dont les héros\n                    vivent dans la pensée des hommes, et qui se manifeste\n                    par le langage, la littérature et les arts, les institutions et\n                    les doctrines. La persistance internationale et intersécu­\n                    laire des sentiments et des idées, la transmission des sou­\n                    venirs, c'est ce qui crée et entretient dans l'humanité la\n                    vie religieuse, nationale, artistique, en un mot la vie morale.\n                    Pas plus que la vie animale, la « vie morale » n'est une\nmétaphore illusoire. Le Christ revit dans la pensée des chrétiens, avec une\nefficacité que les paroles et les actes permettent de constater. Napoléon se\ndresse de toute sa hauteur prosodique, pittoresque et émotive dans les vers de\nVictor Hugo et les peintures de David. Godefroid de Bouillon apparait non\nseulement aux voyageurs qui traversent la place Royale de Bruxelles, mais\nencore aux écoliers belges qui apprennent l'histoire et aux lycéens italiens qui\nlisent la Jérusalem délivrée. Euclide et Archimède prolongent leur pensée\n\n\n   (1) Comme je l'ai annoncé ailleurs (La Pensée Romane, Louvain, Uystpruyst, 1911, 1 I,\np. 198, n. 2), je me propose d'écrire l'Histoire poétique de Godefroid de Bouillon. Je fais donc\nappel aux érudits qui possèdent des renseignements sur la survivance littéraire du chef des\ncroisés. On s'est longtemps disputé la gloire de sa naissance : les Lorrains et les Belges au\nXVIIe siècle, les Boulonnais et les Brabançons au XIXe siècle. Cette question importerait\naussi peu que celle de savoir si Achille était Turc ou Bulgare — si l'orgueil national n'en­\ngendrait chez les modernes Latins une abondante littérature historiographique.\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3317, "texte": "         HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                           157\n\n\ndans les productions des géomètres et des physiciens modernes. Et ces renais­\nsances, ces survivances, ces influences, de quelque nom imagé qu'on les\nappelle, sont la condition nécessaire de l'activité sentimentale, civile et scien­\ntifique. L'improvisation esthétique est impraticable, et l'on ne conçoit même\npas un Robinson intellectuel. La solidarité sociale que nous percevons nette­\nment dans l'espace, n'est pas moins intime et salutaire dans le temps. Socrate\net César nous sont plus connus et familiers, et La Fontaine prend plus de\nplace dans notre vocabulaire, que tel habitant de notre village. La pensée et\nles actes des personnages révolus s'impriment et s'imposent aux démarches\nconsécutives de l'esprit et du cœur : et ainsi héros et penseurs revivent quand\nnous sentons et pensons. Faire leur biographie d'outre-tombe et d'outre-\nfrontières, c'est, comme on sait, la tâche de la littérature comparée depuis\nbientôt un demi-siècle.\n   Dans l'Oiseau bleu de Maeterlinck, la fée envoie les enfants Tyltyl et\nMythyl vers le pays du souvenir où les grands-parents morts se réveillent\nchaque fois qu'on pense à eux. L'empire de la pensée humaine est tout pareil\nà ce pays du souvenir. Et l'histoire littéraire conduit les enfants sages dans ce\nroyaume hanté où les génies anciens se réveillent quand un vivant rêve à son\ntour leurs rêves, pense leurs pensées ou raconte ou écoute leurs prouesses.\nL'historiographie littéraire, la philologie, dessine, à mesure qu'elle l'explore,\nle royaume du souvenir, le passé moral de l'humanité.\n   La littérature française, qui présente la plus longue tradition linguistique\net morale de l'Europe moderne, a eu la première son historiographie poétique.\nGaston Paris a publié, en 1865, l'Histoire poétique de Charlemagne, et a\nsignalé dès ce temps l'intérêt que présenteraient pareilles enquêtes appliquées\nà d'autres héros. Godefroid de Bouillon ne figurait pas aux premiers rangs\ndans la liste et la préoccupation de l'illustre romaniste. C'est que celui-ci,\nFrançais et disciple des philologues allemands, étudiait de préférence les chan­\nsons de la geste royale et voyait surtout la véritable épopée dans la plus\nancienne matière de France, dans les légendes du XIe siècle. Godefroid,\nillustré tardivement en langue toscane par un poème docte, moderne, orné et\nlisible, Godefroid ne répondait pas à ce que les critiques, depuis Herder,\nWolf, Lachmann, demandaient à un héros épique, à un Achille moderne.\n Paulin Paris avait publié dès 1848 la Chanson d'Antioche, poème du\nXIIe siècle, où Graindor de Douai avait remanié l'histoire édifiante du bon\nduc qui eut cœur de lion et qui fut aimé de Dieu. Mais on savait de reste que\nle Tasse ne lisait pas les laisses picardes; et la légende de Godefroid n'exer­\nçait pas sur les érudits romantiques la fascination du mystère originel, de la\nbarbarie insondable et de la génération spontanée. Car la croyance à la géné­\nration spontanée, que Pasteur ruinait alors par la bactériologie, régnait encore\ndans les théories philologiques.\n\n\n   L'historiographie littéraire a été longtemps obsédée par un terme poétique :\nl'épopée, et par un adjectif : populaire.\n   L'épopée était un genre particulièrement vénérable, dont le secret semblait\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3529, "texte": "158                                     DURENDAL\n\n\n\nperdu avec la brutale simplicité des nations naissantes. Les critiques croyaient\nsur son compte des choses qu'ils concevaient mal ou peu. Faute de documents\nprécis et contemporains des plus anciens poèmes, on remplaçait les explica­\ntions par des métaphores scolastiques ou romantiques. L'épopée était le pro­\nduit du génie épique, de la fermentation épique, la création spontanée de\nl'âme nationale, de l'âme collective, voire même de la « race ». Les critiques\nlittéraires et les historiographes s'échauffaient là-dessus. I1s distinguaient ce\nqui est épique de ce qui ne l'est pas; ils enveloppaient d'une imagerie fer­\nvente et litanique les poèmes d'aspect fruste et barbare; et ils accablaient de\ndédain les poèmes lisibles et récents. Depuis Herder, définisseur des génies\ncollectifs, jusqu'à Melchior de Vogüé, la critique littéraire semble diviser les\nproductions poétiques en deux âges : le premier, l'épique, est l'âge des bardes,\ndes aèdes, des chantres inspirés; le second, où nous pataugeons, est l'âge des\ncuistres, des rimailleurs, des poètes savants et des fabrications artificielles :\n« ah! la pauvre besogne, le travail du lettré qui ciselle péniblement son bijou\nd'apparat! Il y a plus de magnificence dans l'imagination de cet auteur ano­\nnyme, le peuple, et dans son humble cœur plus de poésie, parce qu'il y a\nplus de foi, de simplicité et de douleur » (1).\n    Sous le ronron de métaphores et de critiques exclamatives, discernons un\ndouble signe de l'entéléchie épique : l'épopée est une production sincère, et\nelle a un auteur populaire, anonyme, collectif.\n    L'aède épique, dit-on, est sincère, en ce sens qu'il croit écrire de l'histoire;\nil croit que les songes sont envoyés par Zeus, que Pallas et Kronos existent,\nque les Olympiens se mêlent des guerres troyennes; peut-être même a-t-il cru\nque la Muse répondrait à sa demande de renseignements sur la colère\nd'Achille et les bons tours d'Ulysse. Au contraire, Virgile et Voltaire savent\nbien qu'ils mentent ingénieusement en racontant l'apparition de Vénus ou en\ndécrivant l'Envie. De même, le trouvère du XIIe siècle croyait peut-être que\nDieu avait arrêté le soleil au soir de Roncevaux. Victor Hugo savait bien, ou\ndu moins ses lecteurs savaient tous, que Dieu n'avait pas manifesté son\nmécontentement par des miracles à Waterloo, et que la lutte de Napoléon et\nde Jéhovah n'était qu'une hyperbole compliquée d'une métaphore. En un\nmot, l'antique et le civilisé, l'épique et l'artificiel, en histoire poétique, diffé­\nreraient en ceci que les auteurs de la première espèce seraient superstitieux,\nignorants, dépourvus de critique, et que les auteurs de la seconde espèce\nseraient « les poètes menteurs », les fabricants de fictions. L'inspiration\népique, dans le langage de certains herderiens, c'est l'ignorance superstitieuse,\nc'est la naïveté de poètes qui présentent sincèrement des contes à dormir\ndebout. Une question de sincérité est une question de confesseur : on l'a\nposée à propos du Génie dit Christianisme aussi bien qu'au sujet des témoi-\n\n\n  (1) E.-M. DE VOGÜE. Le roman russe, 9e éd., p. 17. Le jeune Gœthe avait parlé des chants\npopulaires avec plus de précision et d'énergie encore. En 1771, envoyant à Herder des\nchants populaires d'Alsace, il y joint les mélodies transcrites par sa sœur, et il met en note :\n« Ce sont les vieilles mélodies telles que Dieu les a créées. » Au moins, ce compositeur divin\nétait plus nettement défini que * cet auteur anonyme, le peuple ».\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3643, "texte": "         HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                            l59\n\n\n gnages historiques. Cette question de conscience est compliquée de circon­\n stances chronologiques et esthétiques. Un mathématicien de l'an 1400 pou­\n vait être sincère dans ses horoscopes. M. Poincaré ne serait pas sincère s'il se\n  faisait astrologue en 1912. Mais, aujourd'hui même, le cas d'une voyante,\n d'une jeteuse de cartes, peut présenter une certaine sincérité dans l'ignorance\n ou l'hystérie. La superstition a donc non seulement ses époques, mais aussi\n ses catégories sociales, ses anomalies individuelles. L'inspiration poétique est\n aussi obscure quant à la sincérité. Elle comporte une certaine hallucination.\n Musset, à certains moments, croyait voir la Muse ou « une ombre idolâtrée ».\n Il était sans doute sincère à ce moment-là. Peut-être l'était-il moins quand il\n corrigeait les épreuves des Nuits. La vision, la poésie, la sincérité, est inter­\n mittente dans l'individu le plus' inspiré. Le critère de la sincérité est donc\n bien délicat, bien insaisissable; comment, dès lors, formerait-il une démarca­\n tion historique dans la poésie? Le trouvère du XIIe siècle a-t-il vraiment cru à\n tous les miracles du Roland? Ou se bornait-il à empruntera la Bible le soleil\nde Josué? Le Tasse a-t-il cru à l'intervention de Dieu et de l'ange Gabriel dans\n la Croisade? Michelet croyait-il aux miracles de Dieu et de l'âme française?\nJusqu'à quelle époque les rois de France ont-ils pu croire à la grâce de Dieu\n sans passer pour des menteurs ou des imbéciles? Est-il impossible que Guil­\n laume II croie sincèrement à l'inspiration divine dans Hamourabi, Kant et\n Guillaume Ier? Et dès lors, pourquoi serions-nous si sûrs de la sincérité par­\n faite d'une époque reculée, et de l'insincérité absolue des modernes?\n    Mais l'alchimie littéraire donnait un autre signe de l'esprit épique originel.\n    L'épopée était surtout une poésie populaire, faite par la nation.\n    En vérité, c'était chose plaisante et merveilleuse que la génération spon­\ntanée de la poésie et « cet auteur anonyme, le peuple ». On comprend que\ntous les romantiques de l'érudition, « oyant telle nouvelle », soient restés\nbouche bée devant un si beau conte. Les messages de l'archange Gabriel à\nCharlemagne et à Godefroid, les enchantements de Merlin, d'Ismen et d'Ar­\nmide, les fantômes de la forêt hantée, ne déconcertent pas plus rudement nos\nhabitudes physiques et morales que ne fait cet autre miracle : la collaboration\ninstinctive de millions d'hommes produisant des poèmes de quatre mille deux\nvers. Les étudiants écoutaient cette fiction de scholiastes avec le même ravis­\nsement ingénu qui réunit les popolani attentifs autour des rinaldi.\n    De cette collaboration miraculeuse, les philologues n'ont pas laissé d'indi­\nquer quelques voies et moyens. Des chanteurs qui ne savaient pas toujours\nécrire répétaient leurs cantilènes devant des illettrés. Les contes cadencés\nvolaient de bouche en bouche et de siècle en siècle, puis un beau jour un\nravaudeur les mettait bout à bout, et l'on avait une épopée. On faisait remar­\nquer que Lönnrott avait réuni la matière du Kalewala chez les Finnois du\nXIXe siècle par un travail comparable à celui des rédacteurs de l'Iliade ou\nmême à celui de quelque Turoldus normand. Encore fallait-il bien que chaque\nchanson, avant d'être répétée par tout un peuple, eût été composée par un\nauteur. Et là-dessus on dissertait, on supposait, on se divisait. La question\nsuscitait des doctrines diverses, comme jadis la question du nominalisme sco­\nlastique. C'est que la notion de peuple restait à définir. Le peuple compre-\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3366, "texte": "160                               DURENDAL\n\n\n\nnait-il tous les habitants du pays? ou était-ce seulement l'aristocratie guerrière\nd'un temps où l'on ne distinguait pas encore entre lettrés et illettrés? Mais\nl'inégalité de culture, comme l'inégalité de richesse, existait avant qu'il y eût\ndes littératures modernes. Le caractère populaire, comme l'âme nationale, ne\nprenait guère, dans les théories philologiques, plus de précision que les méta­\nphores romantiques.\n    Le contenu des théories n'est que le contenu des cerveaux ratiocinants. Les\nfaits historiques sont plus suggestifs, plus observables, et en tout cas plus\ncompréhensibles.\n                                        *\n                                      * *\n\n   L'historiographie interprétant ce qui est par le récit de ce qui fut, elle inté­\nresse et instruit en fonction du présent, et dans la mesure où elle explique,\namuse ou édifie les vivants. Vixere fortes ante Aganiemnona multi. Mais la\nbravoure de nos aïeux inconnus contre les fauves des bois et des eaux est ense­\nvelie sans nom et sans retour dans l'oubli, parce qu'elle n'a pas été fixée dans\nune langue durable pour des générations sensibles aux mêmes dangers et aux\nmêmes émotions. Agamemnon est immortel aussi longtemps qu'il y a des\nGrecs organisés ou des lecteurs de poèmes antiques. Effacez du monde les\nhellénistes et brûlez tous les livres, et Agamemnon périra d'une mort absolue.\nAujourd'hui, il est vivant dans la pensée des écoliers, des lettrés et des Pari­\nsiens qui assistent aux représentations d'Iphigénie.\n   Ainsi en est-il de l'Agamemnon chrétien. On ne saurait, sans rencontrer\nGodefroid de Bouillon, connaître sérieusement la Belgique ni surtout la litté­\nrature italienne. « Il n'y a point de monuments en Italie, disait Voltaire, qui\nméritent plus l'attention d'un voyageur que la Jérusalem du Tasse. » Pareil­\nlement, le royaume de Belgique n'a guère de manifestation morale plus carac­\ntéristique que les milliers d'écoles où l'on répète chaque année aux enfants les\nprouesses du libérateur belge du Saint Sépulcre. Sa piété, sa modestie et sa\nvaillance semblent faire écho à l'enseignement du catéchisme. Mais pour\narriver jusqu'à nous, pour revivre dans le marbre, le bronze et la presse, il a\ndû s'adapter successivement à bien des situations linguistiques, religieuses et\npolitiques, et se naturaliser dans des Etats qu'il n'avait point soupçonnés.\nBruxelles et Rome ont changé plus que Baisy et Jérusalem depuis l'an 1100;\net naguère un journal belge prétendait que « si Godefroid de Bouillon faisait\nmine de remuer pour aller combattre le croissant à Tripoli, il tomberait sous\nle coup de l'article 129 du Code pénal, concernant les actions hostiles contre\nles puissances étrangères ».\n   Depuis le jour où il quitta la Belgique qu'il ne devait plus revoir de ses yeux\nmortels, le chef des croisés n'a pas cessé une seule génération de parler aux\nhommes par la voix des moines et des jongleurs, des livres et des images. Le\nchristianisme romain lui a conféré le don de longue et glorieuse mémoire.\nMais celle-ci, qui mourrait si jamais un siècle l'interrompait, se prolonge au\nhasard des générations successives, et éveille des échos selon les préoccupa­\ntions changeantes des modernes. L'âme des narrateurs, dès le premier\nmoment, passe dans les récits. Et dès la vie terrestre du héros, ceux qui l'en-\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3428, "texte": "        H I S T O I R E P O É T I Q U E DE G O D E F R O I D D E B O U I L L O N        161\n\n\n\ntourent, l'écoutent, le servent ou le combattent, pénètrent dans son histoire\npoétique. « Vrai ou faux, disait Victor Hugo, ce qu'on dit des hommes tient\nsouvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce\nqu'ils font. » « Tout personnage qui doit vivre ne va point aux générations\nfutures tel qu'il était en réalité; à quelque distance de lui, son épopée com­\nmence; on arrange les hasards de sa vie, on les coordonne à un système. »\n(Chateaubriand.) Aux souvenirs comme aux événements, chaque homme et\nchaque siècle s'intéresse dans la mesure où il se retrouve en eux.\n   Si donc la sainte entreprise de Godefroid s'est trouvée commémorée pendant\nplus de sept cents ans, c'est que le monde chrétien a produit des hommes, des\nlivres, des événements et des projets auxquels répondait l'esprit du glorieux\nsouvenir. Les sentiments publics propices au culte de la croisade furent par­\nticulièrement manifestes et éloquents dans trois époques : celle de Guillaume\nde Tyr (XIIe siècle), celle du Tasse (XVIe siècle) et celle de Chateaubriand\n(XIXe siècle). Voyons à quoi tenait cette ferveur inégale, et cet éclat inter­\nmittent d'une mémoire ininterrompue.\n\n\n                                           II\n\n                      H I S T O I R E DE LA GUERRE SAINTE\n\n                              Chimique e pregio brama e Cristo adora Travaglia in\n                            arme or nella Siria terra.\n                                                                 Ger. lib., XVI, 32.\n                              Engelranus vita functus amico Ribodimontio se spectan­\n                            dum praebuerat, illamque aeterna memoria dignam vocem\n                            protulerat NON MORI EOS. QUI IN NAVANDA        CHRISTO OPERA\n                            FINIUNT VITAM.\n                                                Labores Herenlis Christiani (1673), p. 473.\n                               ... tanto allora poteva negli animi dcgli uomini la reli­\n                            gione, inossi dallo esempio di quelli che ne erano capi\n                                                    MACHIAVEL, Ist. Fior . I. I. c X V I I .\n                               Fuerunt autem ejus sacri belli, quo nullum unquàm fuit\n                            gloriosius, primarii auctores Petrus eremita et Godefridus\n                            dux de Buyllon, uterque origine Francus, sed habitatione\n                            Relga, in regno Teutonico.\n                                                     MOLANUS, Natales sanctorum Belgii.\n\n   Le pape Urbain II, au concile de Clermont (1095), avait prêché la déli­\nvrance de la Terre Sainte en rappelant Charlemagne et Louis et les pieuses\nguerres d'autrefois. La Croisade laissa à son tour dans les générations sui­\nvantes des souvenirs aussi glorieux que ceux de l'empereur frank. Clermont,\nsur les grands chemins de pèlerinage, était aux contins des nations : par là\ncommuniquaient l'Italie et la France du Nord, le pays de Toulouse et celui\nd'Allemagne. La guerre prêchée à Clermont devint la cause de toute la Chré­\ntienté occidentale, des rivages britanniques à ceux de l'Apulie. Les entreprises\nreligieuses et militaires qui portaient les peuples à travers le monde connu\nalors, devaient fournir matière éloquente aux chroniqueurs, trouvères et ora-\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3277, "texte": "162                                  DURENDAL\n\n\n\nteurs. Elles n'avaient eu nulle part plus de succès que dans le domaine de\nl'ancienne Gallia Belgica, d'où provenaient Urbain II, Pierre l'Ermite et\nGodefroid de Bouillon. Celui-ci fut choisi comme chef, selon Othon de Frei­\nsingen, parce que, élevé dans la région limitrophe des peuples romans et des\npeuples teutoniques, il connaissait également leurs langages. Ici comme dans\nles conciles carolingiens du IXe siècle, la variété des idiomes vulgaires parlés\nen Gaule Belgique attirait l'attention des chefs chrétiens.\n   I. Le royaume, de Jérusalem. — Le royaume chrétien fondé au lieu qui\navait été le berceau de la religion, lut, dans la quatre-vingt-neuvième année\nde son existence, détruit par Saladin (1187). Les littératures européennes en\nont conservé la longue et glorieuse mémoire. De même que Victor Emma­\nnuel, jusqu'en 1861, s'intitule roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem\nsur les pièces de monnaie, de môme le premier et le dernier des monarques\nchrétiens de Palestine, Godefroid de Bouillon et Guy de Lusignan, animent\néloquemment de leur vertu chrétienne les beaux vers de Pétrarque, du Tasse\net de Voltaire. La Croisade finit en littérature. « Le temps de ces expéditions\nest le temps héroïque de notre histoire; c'est lui qui a donné naissance à notre\npoésie épique. » (Chateaubriand.)\n   L'histoire de la première guerre sainte avait été fixée de bonne heure par\nl'écriture. D'abord les lettres envoyées d'Asie en Occident avaient été lues à\nbeaucoup de fidèles dans les églises : mais ces communications n'ont pas\nlaissé de traces plus durables que n'en laisseront sous Napoléon les bulletins\nde la Grande Armée lus dans les théâtres parisiens.\n   Ensuite, le nouveau royaume et les dynasties illustrées par les prouesses\nd'outre-mer, avaient eu leurs historiographes dans la langue de l'Eglise, de la\nscience et de l'art : le latin. En cette langue, Guibert de Nogent et d'autres\nécrivains du XIIe et du XIIIe siècle déclarèrent que la Croisade était la plus\ngrande merveille de tous les temps, que par elle les modernes avaient égalé et\nsurpassé les héros antiques, et que l'on avait vu des nations en armes trans­\nportées d'une extrémité de l'univers à l'autre. En Orient même, chaque\nécrivain songe à sa nation et à son chef : Robert le Moine au comte de Tou­\nlouse, Raoul de Caen à la dynastie normande, à Tancrède; Albert d'Aix à\nGodefroid de Lorraine.\n   Le principal historien de la Croisade est l'archevêque Guillaume de Tyr,\nqui écrivait à la fin du XIIe siècle pour le roi Amaury. Imprimé à Bâle en\n 1549 et en 1264, son ouvrage fut tourné en français par Gabriel Dupréau\nsous le nom de Franciade orientale (1573). Cette Franciade a fait moins de\nbruit que celle de l'humaniste Ronsard. Mais le texte latin de Guillaume de\nTyr a passé sous les yeux du Tasse, l'Homère de la Croisade. Un anonyme\ncontemporain de la première guerre sainte avait écrit les Gesta Francorum\nexpugnantium       Hierusalem.\n   Les auteurs latins qui parlaient des rois de Jérusalem appelaient générale­\nment Franci les champions les plus vantés de la chrétienté palestinienne (1).\n\n  (1) Les Levantins appellent encore les Occidentaux Franci; et le parler maritime médi­\nterranéen a pris le nom de lingua franca.\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3584, "texte": "         HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                                    l63\n\n\nCes Franci, ces chrétiens partis vers l'Orient, restaient de grands exemples\npour les différentes manifestations du patriotisme théologique de la France.\nC'est la Croisade qui réalise la mission divine départie au royaume honoré;\nc'est une dynastie française, celle des Lusignan, qui clôt la série des princes\nlatins de Palestine; c'est par de nouvelles expéditions d'outre-mer que\nLouis IX entre dans la liste des Saints et dans la littérature vulgaire. Des pré­\noccupations aussi importantes que le salut de Jérusalem latine ravivaient\nnécessairement le souvenir du premier roi. Quand on fait de Baudouin de\nFlandre un empereur de Constantinople, d'aucuns craignent qu'en choisissant\nun chef on ne cause les mêmes inimitiés qui se produisirent autour de Gode­\nfroid de Bouillon. Godefroid et sa Croisade formaient le dernier grand sou­\nvenir heureux auquel se reportaient les chrétiens : « depuis celle eure que\nGodefrois de Bouillon et la baronnie de France orent conquise Antioche et\nJérusalem, et il orent remise la crestientei dedenz qui par lonc tans en avoit\nestée hors mise, n'orent crestien victoire contre Sarrezins en la terre de Surie\n fors seulement d'Acre... et de Constantinople. » (Récits d'un ménestrel de\n Reims, XIIIe siècle.)\n    2. Les seigneurs des pays picards et flamands prenaient, comme ceux de\n Paris et de Champagne, un vif intérêt aux chansons et récits commémorant\n les aïeux et les prouesses chrétiennes. Dans leurs domaines « la nouvelle\n épopée à laquelle avait donné lieu la première croisade est particulièrement\n développée, comme il est naturel dans une contrée qui en a produit les prin­\n cipaux héros : il faut notamment signaler le remaniement boulonnais du\n poème qui racontait les « enfances » de Godefroi de Bouillon » (G. Paris).\n Arnoul, dans son château d'Ardres, écoutait « Philippe de Monjardin, qui lui\n disait les gestes d'outre-mer, la prise de Jérusalem et le siège d'Antioche ».\n     Un trouvère pèlerin du XIIe siècle qui travaillait pour un seigneur du Nord,\n omit dans sa chanson d'Antioche un baron qui ne s'était pas montré généreux.\n  Les comtes de Flandre et des régions voisines furent, depuis, plus soucieux de\n  leur gloire. La Chanson d'Antioche remaniée par Graindor de Douai; la\n  Chanson de Jérusalem et le Roman des Chétifs (ou : prisonniers), disent en\n  des milliers d'alexandrins picards les prouesses de Godefroid qui cœur eut\n  de lion, et les tribulations des « paumiers » (1) en Terre Sainte.\n     Jérusalem formait, avec Rome et avec Saint-Jacques de Compostelle, l'un\n  des troisgrands sanctuaires du monde chrétien. Ces trois pèlerinages ont suscité\n  une vaste littérature : celui de Saint-Jacques a immortalisé le passage des\n  Pyrénées à Roncevaux ; celui de Rome a procuré aux héros français un\n  renouveau de gloire au delà des Alpes; celui de Jérusalem a créé, avec\n  les Croisades, une nouvelle matière épique et l'historiographie en langue\n  vulgaire : car Villehardouin et Joinville racontent tous deux des croisades (2).\n\n   (1) Paumiers : les pèlerins de Terre Sainte, d'où souvent ils rapportent la palme (Dante,\nV. N., XXXIX).\n   (2) « Chose étonnante ! — s'écriait naïvement un érudit du XVIIIe siècle — la dévotion\nmeurtrière et peu sensée des croisades servit au développement des beaux arts et de la\nraison : elle concourut au triomphe des muses, et aux ingénieux plaisirs qui devaient\nnaître de leurs travaux. » (Histoire littéraire des troubadours, 1774. Discours préliminaire,\npp. XXIV-XXV.)\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3288, "texte": "164                                DURENDAL\n\n\n\n   Les romans du XIVe siècle en dialecte roman septentrional répétaient la\ngloire de Bouillon :\n\n              Car chil de Buillon furent de si grande fierour\n              C'on en doubtoit le non ou pais paienour,\n              Pour le grand vasselage dont eurent le clamour ;\n              Li menres du linage vault un empereour.\n\n   Non seulement on raconte sur la naissance et les ancêtres de Godefroid les\nmerveilles des visions prophétiques et du Chevalier au Cygne; mais encore le\nchef croisé est mis au rang des Neuf Preux qui incarnent la « prouesse » uni­\nverselle au temps de Froissart. A cette vaillante neuvaine la Bible a donné\nJosué, David et Judas Machabée, l'antiquité profane a fourni Hector de\nTroie, Alexandre de Grèce et César de Rome; la chrétienté romaine est\nreprésentée par : Charlemagne de France, Arthur de Bretagne et Godefroid\nde Bouillon. Les neuf héros, que l'histoire commémore pour l'édification de la\nnoblesse, occupent jusqu'à la Renaissance les tapisseries des palais ducaux, les\nreprésentations par personnages, les livres éloquents des rhétoriqueurs, et\njusqu'au langage de Lope de Vega célébrant Christophe Colomb.\n   3. L'Italie. — La langue vulgaire, en Italie, s'élève à l'emploi littéraire au\nXIIIe siècle, quand l'esprit franciscain ranime merveilleusement les pensées\nchrétiennes. L'une des premières et des plus constantes parmi ces pensées était\nle Saint Sépulcre et la Croisade. Saint François avait fait le voyage de\nSyrie pour prêcher Fidèles et Musulmans; et il avait consacré un chapitre de\nsa Règle aux Frères qui voulaient aller chez les Sarrasins. Ce sont les Frères\nmineurs qui gardent pendant des siècles le tombeau du Sauveur du monde et\ndu libérateur de Jérusalem, et qui montrent « l'épée de Godefroid ». Ce sont\nles vaisseaux italiens qui souvent ravitaillent ou transportent les Croisés.\n   Aussi, dès les grands poèmes vulgaires des Trécentistes, une place glorieuse\nest faite au champion de la foi et au fondateur de l'Etat chrétien de Palestine.\nDante Aliglieri, visitant, à Pâques de l'an 1300, les divers cieux du Paradis,\nrencontra dans le ciel de Mars les héros morts pour la foi : son aïeul Caccia-\nguida se révéla à lui dans cette région bienheureuse où brillait, avec Judas\nMachabée et Charlemagne, le duc Godefroid. Non moins reluisante apparaît\nla mémoire sacrée dans le Triomphe de la Renommée de Pétrarque, où\ndéfilent les héros inoubliables. Après le roi Arthur et les trois Césars Augustes,\nvenait seul le bon duc Godefroid qui fit l'entreprise sainte et juste. « Ce fut\nlui, s'écrie Pétrarque, — et j'en rougis et en vain je me lamente — ce fut lui\nqui de ses mains ht à Jérusalem le nid qui fut si mal gardé et qui est aban­\ndonné. Allez, soyez fiers, ô misérables chrétiens, qui vous entre-dévorez;\npeu vous importe de laisser le sépulcre du Christ aux chiens de mécréants! »\n   La Papauté était l'âme de la résistance à l'Islam, et de la reconquête chré­\ntienne. Dans cette pensée de Jérusalem, elle avait tout naturellement une\nalliance rétrospective, celle du Libérateur lui-même, Godefroid de Bouillon.\nDans l'Espagne de la reconquista, le roi Sanche (V, dans la seconde moitié\ndu XIIIe siècle, avait fait compiler en castillan La Gran Conquista de Ultra-\n"}, {"page_pdf": 196, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3145, "texte": "         HISTOIRE     POÉTIQUE      DE   GODEFROID         DE BOUILLON                l65\n\n\n\nmar, histoire de la Croisade. Mais il appartenait à l'Italie de faire revivre,\nen les rajeunissant, les héros chrétiens de Palestine.\n  C'est de Rome que Louis XII rit venir l'historiographe Paul Emile de\nVérone (+ 1529). Et dans son latin élégant que goûtaient fort les contempo­\nrains, cet auteur de De rebus gestis Francorum exposait comme quoi chaque\ngrande nation revendiquait Godefroid : les Français alléguaient qu'il était né\nen France, où son père était en faveur à la Cour; les Germains le réclamaient\nparce qu'il s'était distingué sous les emblèmes impériaux; les Italiens se sou­\nvenaient qu'il avait combattu en Italie.\n   Dans cette émulation, deux patries morales, depuis, se distinguèrent en\ndonnant à Godefroid un éclat nouveau : la patrie chrétienne, par excellence,\nqui est Rome et l'Italie; et la province belgique de la Compagnie de Jésus,\nqui forme depuis 1830 un royaume indépendant.\n\n\n                                         III\n\n                       LA RENAISSANCE CATHOLIQUE\n\n                                               Che suoni in altre lingue, e in altri carnii\n                                               Si scriva, e incida in novi bronzi, e marmi\n                                                                       Gitr. lib . IV, 13.\n\n   Le catholicisme réorganisé par le Concile de Trente se retrempait dans la\ndouble pensée doctrinale et guerrière du XIIIe siècle : il reprenait la philoso­\nphie de saint Thomas d'Aquin, qui était l'aristotélisme, et l'idée de la Croi­\nsade contre les Turcs II fut servi par une milice puissante, active et lettrée :\nles Jésuites. La Compagnie fondée par Ignace de Loyola dessina la carte con­\nfessionnelle de l'Europe, combattit l'idolâtrie du Nouveau Monde, refoula le\nluthéranisme et enseigna les humanités selon la poétique gréco-romaine :\n« C'est parce que l'Ordre a obtenu une sorte de monopole de l'enseignement\ndans les pays latins que les classes gouvernantes et cultivées ont été reconquises\npar le catholicisme. » (Bœhmer.)\n   Non seulement les Jésuites firent représenter dans leurs collèges des drames\nsur Godefroid de Bouillon ou écrivirent des apologies de l'Hercule chrétien,\nmais surtout ils eurent des élèves formés au goût de la poésie classique : le\nTasse en Italie, Corneille et Voltaire en France. C'est à ces trois élèves de la\nCompagnie que Godefroid de Bouillon, Polyeucte et Guy de Lusignan durent\nleur meilleure gloire.\n   Torquato Tasso naquit en 1644 à Sorrente, au bord de la Méditerranée que\ndésolaient les pirates infidèles, et où les descentes du corsaire Barbarossa\navaient répandu la terreur. L'Italie, menacée à Otrante, était le siège de la\nPapauté et le centre des aspirations de revanche chrétienne, qui devaient\ntriomphera Lépante (1571). Le jeune Torquato fréquenta, à Naples, l'école\ndes Jésuites; il communia à 8 ans, apprit le grec, brilla en latin. La grande\nquestion littéraire, débattue en Italie et en France vers le milieu du XVIe siècle,\nétait de savoir si les langues vulgaires étaient capables d'illustration héroïque,\n"}, {"page_pdf": 197, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3308, "texte": "166                                   DURENDAL\n\n\n\nsi l'on pouvait écrire en italien ou en français des poèmes épiques comme\nl'Iliade et l'Enéide. Pour le savoir, on raisonnait sur la nature, le sujet et les\nprocédés de l'épopée; on en reconnaissait les règles et les usages, le merveil­\nleux, la grande guerre, les héros symboliques; on discutait, on commentait, on\namplifiait ce qu'avait dit Aristote et sa docte séquelle. Pour prouver la capacité\nde leur idiome natal, plusieurs auteurs, des deux côtés des Alpes, écrivirent\ndes poèmes héroïques, dont la plupart n'ont guère été lus depuis.\n    Le jeune Torquato apprit la poétique aristotélicienne à l'Académie de\nPadoue. Il conçut le dessin d'ennoblir son parler italien par un grand poème\nhéroïque. Le sujet était indiqué : la Croisade était d'actualité; elle avait été\npour le monde moderne ce que la guerre de Troie avait été pour le monde\nantique. L'esthétique de la Renaissance latine conférait des significations\nallégoriques, symboliques, aux héros de l'histoire. De plus, la langue italienne\ns'était habituée déjà à raconter longuement les exploits des paladins. Comme\nles personnages poétiques prennent successivement le langage et les mœurs\ndes générations où ils sont racontés, Renaud chanté par Torquato Tasso était\ngalant, sensible, aimable, comme Amadis de Gaule que célébrait Bernardo\nTasso, père de Torquato. Comme le rhapsode est généalogiste par profession,\nRenaud devint l'ancêtre des Este.\n    Le Tasse vécut, en effet, à la cour des Este à Ferrare. C'était le centre\nillustre du langage chevaleresque. La Ferrare des princes et des poètes, de\n Bojardo, de l'Arioste, du Tasse, réalisa pour la matière de France et de Jéru­\nsalem ce que l'Athènes des Pisistratides avait accompli pour la matière de\nTroie : c'est là que les vieux récits furent écrits en des poèmes lisibles pour la\n postérité.\n    Considérant dans le poème héroïque (qui était alors l'ambition des nations\nlatines) le sujet à choisir, l'art épique et les ornements (1), Torquato Tasso\nestima : 1° qu'il fallait emprunter la matière à l'histoire, et la prendre dans\nune religion tenue pour vraie; 2° que le récit, pris dans un temps reculé, et\nanimé de sentiments grands et nobles, devait être unique et achevé ; 3° qu'il\ndevait être orné de merveilleux, émail lé d'enchantements et de prodiges.\n Charles Quint était un héros trop rapproché, puisque des gens encore vivants\n l'avaient connu, et que le poète ne pouvait introduire aucune fiction avec\n vraisemblance. Godefroid de Bouillon, au contraire, présentait toutes les con­\n ditions requises d'un Agamemnon chrétien.\n    Mettant à profit sa poétique, son expérience, celle de son père, des contem­\n porains, de l'Arioste et du Trissin, le Tasse composa la Jérusalem délivrée,\n qui s'intitula d'abord du nom du héros : Goffredo. Après maintes traverses,\n l'épopée chrétienne parut en 1581 à Ferrare, avec privilège de Sa Sainteté, de\n  Sa Majesté très chrétienne, de Sa Majesté catholique, de la république de\n  Venise et du duc de Ferrare. Elle était dédiée à ce dernier, le sérénissime\n  Alphonse II d'Este. Le patronat du monde catholique couvrait le chef-\n\n\n   (1) Voir Discorsi del signor Torquato Tasso. Dell'arte poetica; et in particolare del Poema\n Heroico. (Venise, 1587 : discours à Scipion Gonzague.)\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3192, "texte": "        HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                          167\n\n\nd'œuvre poétique de la Contre-réformation. Transportant son lecteur in\nmédias res, le chantre des armes pieuses et du capitaine libérateur du Saint\nSépulcre, raconte de la première croisade les événements qui ont suivi la prise\nd'Antioche et qui ont été couronnés par celle de Jérusalem : Dieu envoie\nl'ange Gabriel à Tortose pour exhorter Godefroid. Le féroce Argant, la belle\net généreuse Ciorinde, la perfide magicienne Armide défendent le royaume\nmusulman d'Aladin. Tancrède de Tarente brille au premier rang des héros\nchrétiens. Renaud se laisse retenir par Armide dans les jardins enchantés des\nIles fortunées. Quand on le ramène au camp chrétien, il brave les malices de\nla forêt hantée; les Francs peuvent construire les machines destinées au siège;\nla Ville sainte est enfin reconquise, et Godefroid se rend au temple pour accom­\nplir son vœu. Jérusalem, selon l'allégorie scolastique, c'est la félicité civile;\nGodefroid, c'est l'intelligence humaine qui vient de Dieu. Des épisodes\ncomme ceux d'Olinde et Sophronie, d'Herminie chez les bergers, des amours\nde Ciorinde et Tancrède, mêlent à l'épopée catholique l'écho des galants\nbocages ferrarais.\n   Le poème du Tasse se répandit dans l'univers. Il ligure dans la biblio­\nthèque de Marnix, Dullaert puis Vondel le mirent en néerlandais. Il est\ntraduit dans la plupart des langues européennes et dans plusieurs dialectes\nd'Italie. Dans la France bourbonienne, qui devint bientôt le centre moral du\nmonde catholique, plusieurs versions furent publiées (en 1505, en 1610, en\n1671); et l'opéra de Lulli trouva dans Armide une inspiration qui eut le plus\ngrand retentissement. Pourtant, le législateur du Parnasse, convaincu de l'in­\nfirmité littéraire du christianisme, récriminait contre le clinquant du Tasse;\nGodefroid était aussi pieux qu'Enée lui-même, puis le poète italien mélangeait\nle sacré et le profane :\n\n              Le Tasse, dira-t-on. l'a f ait avec succès;\n              Je ne veux point ici lui faire son procès ;\n              Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie,\n              Il n'eût pas de son livre illustré l'Italie,\n              Si son sage héros, toujours en oraison,\n              N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison,\n              Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse\n              N'eussent de son sujet égayé la tristesse.\n\n   « Boileau, réplique Voltaire, a dénigré le clinquant du Tasse. Mais on sait\npar cœur les vers du Tasse en Italie. Si à Venise, dans une barque, quelqu'un\nrécite une stance de la Jérusalem délivrée, la barque voisine lui répond par\nla stance suivante. Si Boileau eût entendu ces concerts, il n'aurait eu rien à\nrépliquer. » Cela n'est pas si sûr ! Boileau entendait les concerts parisiens, et\nil reprochait à l'opéra de corrompre les femmes en leur présentant le douce­\nreux Renaud, la séduisante Armide, et tous ces lieux communs de morale\nlubrique que Lully réchauffa des feux de sa musique. « Lorsqu'Armide, dit\nun auditeur du temps, s'anime à poignarder Renaud, tout le monde saisi de\nfrayeur, ne soufflant pas, demeure immobile, l'âme tout entière dans les\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3452, "texte": "168                                DURENDAL\n\n\n\noreilles ou dans les yeux, jusqu'à ce que l'air deviolon qui finit la scène donne\npermission de respirer — et on respire là avec un bourdonnement de joie et\nd'admiration. »\n    Par une singulière ironie de l'histoire littéraire, on retenait surtout du poème\npieux les détails de séduction diabolique — comme plus tard on retiendra des\nMartyrs ou le triomphe de la religion chrétienne (1809), les Franks barbares\net la druidesse Velléda. De l'œuvre du Tasse on goûtait le moderne, les inven­\ntions poétiques, dans un temps où l'on ne comprenait plus parfaitement\nl'esprit de la Croisade. Car le jésuite Maimbourg, historien des Croisades,\nprévenait ses lecteurs que « le fameux bois enchanté, Ismen, Clorinde,\nRenaud, Armide, et cent autres pareilles choses de l'invention du Tasse,\nn'étaient que d'agréables visions d'un poète qui prenait plaisir, pour en\ndonner aux autres, à faire de nouvelles créations qui ne furent jamais ». Une\napologie française du « Tasse, prince des poètes italiens » (1690), devait\nréprimander « ceux à qui le bel esprit avait laissé des sentiments de religion\nun peu vifs » : « le Tasse n'ayant manqué ni de science, ni de génie, ni d'élé­\nvation, ni de politesse, a eu sur les Anciens l'avantage de la vérité, et il l'a mise\nen œuvre avec autant d'adresse et d'esprit que ceux-ci en ont eu pour faire\nvaloir des mensonges consacrés par la superstition, contre les lumières mêmes\nde la raison naturelle ».\n    A mesure que se précisait la querelle des Anciens et des Modernes, les beaux\nesprits se persuadaient que les Français n'avaient pas la tête épique. Les\nFrançais, en effet, n'avaient pas dans leur histoire nationale la continuité de\nlangue et de religion qui permettait aux Grecs de représenter après des siècles\nles héros homériques : le roman de Turoldus, le latin de Guillaume de Tyr,\nles idées de Pierre l'Ermite auraient été incompréhensibles pour les marquis\nde Versailles. La patrie religieusede Racine se trouva dans la Bible; et la patrie\nintellectuelle de La Fontaine dans l'Hellade ésopique : Athalie et les fables\ndevinrent ainsi les vrais livres capables de fournir aux jeunes Français les con­\nditions scolastiques exigées de toute vraie poésie nationale.\n    Pourtant, les élèves des Jésuites ne laissèrent pas de concevoir encore bien\ndes ambitions dramaturgiques ou épiques. Corneille reprend la légende\nhéroïque moderne, non point celle de Roland et de Charlemagne qu'il juge\n peu digne de créance; mais celle du Cid qui est affirmée par l'historien jésuite\n Mariana. Voltaire fut plus entreprenant et plus polygraphe, car il fit l'épopée\n de la Henriade et le drame national de Zaïre.\n    Disciples des Jésuites en doctrine littéraire, Corneille et Voltaire ont pensé\n que la tendresse amoureuse était peu digne de la Muse tragique. Le théâtre de\n Corneille montre mieux la politique romaine que les détours du cœur\n féminin. Et l'auteur de Zaïre s'est expliqué dans le même sens à M. de\n La Roque : « Je croyais, dans l'âge même des passions les plus vives, que\n l'amour n'était point fait pour le théâtre tragique. Je ne regardais cette fai­\n blesse que comme un défaut charmant qui avilissait l'art des Sophocle. Les\n connaisseurs qui se plaisent plus à la douceur élégante de Racine qu'à la force\n de Corneille, me paraissent ressembler aux curieux qui préfèrent les nudités\n du Corrège au chaste et noble pinceau de Raphaël. » Dans Zaïre même,\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3100, "texte": "         HISTOIRE       POÉTIQUE        DE GODEFROID           DE         BOUILLON        169\n\n\n\nOrosmane partage le sentiment de Voltaire et de ses régents : il rappelle\nqu'aux successeurs efféminés de Mahomet, Godefroid de Bouillon arracha\ntourne et la Syrie ; puis il conclut :\n\n                Et lorsque la trompette, et la voix de la guerre.\n                Du Nil au Pont-Euxin font retentir la terre,\n                Je n'irai point, en proie à de lâches amours,\n                Aux langueurs d'un sérail abandonner mes jours.\n\n  Voltaire déjà oppose, dans Zaïre, le monde musulman à la chrétienté; il\nétablit le contraste des Français et des Barbares; et il donne, par la voix de\nLusignan, la formule éloquente de l'enthousiasme religieux :\n\n             Mon Dieu ! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire ;\n             J'ai vu tomber ton temple et périr ta mémoire...\n\n   Ce discours dramatique du dernier roi de Jérusalem est resté pour la jeu­\nnesse sensible du XIXe siècle le modèle de la noble poésie chrétienne : on le\nrépétait avec émotion dans la famille de Lamartine.\n   Voltaire poète épique réhabilitait le Tasse; Voltaire dramaturge réhabilitait\nla Croisade; Voltaire historien méconnut le christianisme, mais habitua les\nhistoriographes et le public à s'informer « des mœurs et de l'esprit des\nnations ». C'est-à-dire qu'en faisant de l'esprit public, de l'opinion générale,\nun élément de l'histoire, il favorisa le développement de l'historiographie\nintellectuelle en langue française. C'est ce qu'a remarqué Flourens en faisant\nà l'Académie française l'éloge de son prédécesseur Michaud, historien des\nCroisades : « Voltaire avait changé la face de l'histoire. On ne se bornait plus\nà chercher dans les fastes des nations des événements matériels et des dates.\n L'histoire était devenue le tableau de l'esprit des peuples ». Mais le vieux\npamphlétaire qui publie l'Essai sur les mœurs (Genève, 1756) voit surtout\ndans l'histoire universelle un moyen d' « écraser l'infâme ». Comme M. Sei­\ngnobos dans les manuels qu'il fait sous un gouvernement combiste, l'historien\ndécouvre dans les chroniqueurs de la guerre sainte de bonnes anecdotes anti­\ncléricales. Il reproche amèrement au légat du pape d'avoir pris le royaume de\nJérusalem : « il fallut que Godefroi de Bouillon, qui avait conquis la ville au\n prix de son sang, la cédât à cet évêque. Il se réserva le port de Joppé, et\n quelques droits dans Jérusalem. Sa patrie, qu'il avait abandonnée, valait bien\n au delà de ce qu'il avait acquis en Palestine » (1).\n    Le XVIIIe siècle français était curieux de littératures étrangères et médié-\n\n\n   (1) Comme s'il répondait — de favori peremptoire — à Voltaire, H. PIRENNE (Hist. de\nBelgique, 13 p. 94) remarque : « En réalité, Godefroid n'a rien fait ni rien pu faire dans\nles Pays-Bas. Réduit à ses domaines héréditaires d'Ardenne, qu'il vendit à l'évèque de\nLiége au moment de partir pour la croisade, il eut le titre mais non l'autorité ducale, et,\ns'il ne s'était illustré en Terre Sainte, l'histoire ne pourrait guère voir en lui qu'un simple\nseigneur de Bouillon. »\n"}, {"page_pdf": 201, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3108, "texte": "170                               DURENDAL\n\n\n\nvales, et il fit à l'œuvre du Tasse, comme à celle de Shakespeare, une fortune\nnouvelle. Une prévention se répandait en faveur des productions exotiques.\n   D'abord la Jérusalem garde son prestige poétique et musical. J.-J. Rous­\nseau, qui d'ailleurs avait jadis vécu à Venise, se sent, dans ses vieux jours,\nfatigué de son herbier et ne fait plus que chanter des strophes du Tasse\n(28'novembre 1768) : « Il est étonnant, écrit-il, quel charme je trouve dans ce\nchant avec ma pauvre voix cassée et déjà tremblotante. Je me mis hier tout\nen larmes, sans presque m'en apercevoir, en chantant l'histoire d'Olinde et de\nSophronie : si j'avais une pauvre petite épinette pour soutenir un peu ma\nvoix faiblissante, je chanterais du matin jusqu'au soir. Le soin de la cour du\nchâteau de Lavagnac, une épinette et mon Tasse, voilà ce qui m'occupe\naujourd'hui malgré moi. »\n    Le Tasse passionnait dans le même temps un jeune Normand nommé\nLebrun, qui se décida en 1774 à publier une version de la Jérusalem. « J'étais\nmécontent de ses traducteurs, dit-il: j'ai fait autrement. C'est un ouvrage de\nma première jeunesse \" (Lebrun était né en 1739). La version de Lebrun est\nrestée la version classique en France; c'est elle qu'on vend pour 50 centimes\ndans les stations de chemins de fer français. Elle était conçue en style noble et\nfleuri. Elle a fort déplu aux traducteurs précis du XIXe siècle. Elle avait, telle\nquelle, enchanté l'adolescence de Lamartine, à qui les fables de La Fontaine\ndonnaient, comme à Rousseau, tant de dégoût. La Révolution et Bonaparte\nfirent de Lebrun un consul et un duc de Plaisance : la traduction, imprimée\nà des centaines de mille, porte le titre princier de l'auteur. Le Premier Consul,\nqui admirait en Lebrun l'idéalité, avait fait une légère retouche à l'œuvre de\nson collègue. Un soir, à Saint-Cloud (1803), le consul Bonaparte (dont la\nlangue maternelle était l'italien), dit à Lebrun : « Il me semble que vous\nn'auriez pas dû commencer ainsi : « Je chante la guerre sainte et le héros... »\n Il y aurait eu plus d'exactitude si vous aviez mis : « Je chante les pieux\n » combats et le guerrier... » Lebrun se rendit à cette observation ; quelques mois\nplus tard, la réédition portait la leçon de Bonaparte, qui se réimprime encore\nen 1910 (Bibliothèque Nationale).\n    Le goût des traductions « belles infidèles » était si répandu dans les derniers\ntemps du style classique, que Baour-Lormian, au XIXe siècle, mit le Tasse en\n alexandrins fluides. Non seulement Jérusalem s'appelait Solime et rimait à\n « l'abîme » ; mais Godefroi, qui rimait à \" sans effroi \", se trouvait naturalisé\n français en un style qui se ressentait de Racine et de Voltaire :\n\n               Je chante les exploits de la pieuse armée\n               Et ce héros français, vainqueur dans l'Idumée,\n               Qui de l'antique foi rallumant le flambeau.\n               Du fils de l'Eternel délivra le tombeau.\n\n  Mais déjà avaient surgi des événements et des livres qui modifiaient l'idée\nqu'on pouvait se faire de la Croisade, de Godefroid et du Tasse.\n"}, {"page_pdf": 202, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3137, "texte": "           HISTOIRE       POÉTIQUE       DE GODEFROID           DE BOUILLON                171\n\n\n\n\n                                               IV\n\n                           LE   G É N I E DU    CHRISTIANISME\n\n                                            Godefroi n'est inférieur ni au père des Césars,\n                                          ni au chef des Alrides...\n                                         CHATEAUBRIAND, Génie, 1re partir, 1. I I , chap X I I .\n\n\n   Au lendemain de la Révolution française, la littérature manifeste une\nnostalgie générale des institutions, des sentiments et des hommes que la\nTerreur avait détruits, remplacés, décapités. Christianisme, honneur, pala­\ndins, apparaissent plus émouvants, plus efficaces, plus distingués que la\nRaison, le civisme, les Jacobins. Des écrivains prônent et définissent les vertus\net l'esprit de la religion, du pouvoir monarchique et aristocratique, des litté­\nratures chevaleresques. Alors que les voltairiens avaient méprisé et ridiculisé\nles Croisades (1), les antiphilosophes admirent les entreprises religieuses\nd'autrefois et leurs conséquences civilisatrices.\n   I. Les émigrés français. — Des milliers de nobles sortirent de France pour\nse rendre à l'armée des princes, ou simplement pour échapper à la guillotine.\nBeaucoup passèrent en Allemagne et en Angleterre des années instructives,\nenseignant le français, publiant des journaux et des livres, méditant dans la\nbibliothèque de leurs hôtes les causes de la grandeur et de la révolution des\nroyaumes. Le vicomte de Bonald, émigré au delà du Rhin, publia en 1796 à\n Constance la Théorie du pouvoir politique et religieux. L'année suivante, le\nchevalier de Combourg, Fr. de Chateaubriand, ayant lu beaucoup de livres\nchez le pasteur du Surfolk où il donnait des leçons de français, produisait un\nEssai sur les révolutions, où les rapprochements entre l'antique et le moderne\ncomportaient déjà des réflexions sur le rôle du Christianisme dans le monde.\nQuelques années plus tard, l'émigré rentré dans la France consulaire donnait\nle Génie du christianisme, où il faisait valoir les beautés morales et littéraires\nde la religion.\n   En poésie, le genre noble et éminent par excellence était l'épopée, le grand\npoème national commémorant les prouesses des héros antiques pour la défense\ndes intérêts sacrés. La civilisation moderne faite par le christianisme ne\nprésentait, remarque Chateaubriand, que deux sujets d'épopée : la Croisade et\nla découverte du Nouveau Monde. La première avait effectivement trouvé un\nHomère : le Tasse est allégué longuement comme un grand exemple de la\nvertu poétique du christianisme. « La Jérusalem délivrée est un modèle\nparfait de composition. C'est là qu'on peut apprendre à mêler les sujets sans\nles confondre; l'art avec lequel le Tasse vous transporte d'une bataille à une\n\n\n   (1) Portalis (De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique) le constatait avec douleur :\n■s Sous la plume de quelques philosophes outrés, saint Louis, si célèbre comme législateur...\ncesse d'être un grand prince parce qu'il n'a pas résisté à la fureur de son siècle pour les\ncroisades. »\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3366, "texte": "I72                                   DURENDAL\n\n\nscène d'amour, d'une scène d'amour à un conseil, d'une procession à un palais\nmagique, d'un palais magique à un camp, d'un assaut à la grotte d'un\nsolitaire, du tumulte d'une cité assiégée à la cabane d'un pasteur; cet art,\ndisons-nous, est admirable... D'après la Jérusalem, on sera du moins obligé\nde convenir qu'on peut faire quelque chose d'excellent sur un sujet chrétien. »\n   Après avoir donné la théorie, il restait à Chateaubriand de la mettre en pra­\ntique en faisant quelque chose d'excellent sur un sujet chrétien. Comme le\nTasse, il peindra le contraste et la guerre de la civilisation latine et de la Bar­\nbarie. Comme le Tasse, il choisira un sujet chrétien mêlant les batailles et les\namours. Comme le Tasse, il s'inspirera de l'antiquité homérique et virgilienne.\nMais il placera son récit non pas au XIe siècle, mais au IVe, Eudore combattra\ncontre les Franks dans la Gaule de Velléda, car « c'est un autre principe de\ntoute vérité, qu'il faut travailler sur un fonds antique, ou, si l'on choisit une\nhistoire moderne, qu'il faut chanter sa nation » (Génie, 2e partie, 1. 1, ch. II).\nLes martyrs seront non plus les pèlerins guerriers et martyrs de la Croisade,\nmais ceux des persécutions impériales. L'émigré breton ajoute à ses lectures\nle souvenir (1) de sa campagne de Thionville (1792).\n   Au demeurant, l'auteur du Génie reste convaincu que « c'est dans Godefroid\nqu'il faut admirer le chef-d'œuvre du caractère héroïque ». A Jérusalem et\nsur le vaisseau d'Egypte, l'écrivain voyageur (1806) est obsédé par le souvenir\ndes vers italiens; ils ajoutent à son émotion en face du tombeau de Godefroid\nde Bouillon; et la Croisade et la littérature chrétienne animent l'Itinéraire de\nParis à Jérusalem. Le romancier voyage, en effet, pour recueillir des impres­\nsions et des décors, pour préparer son épopée chrétienne des Martyrs. Or, la\npremière partie du Génie du christianisme se terminait par l'admiration enthou­\nsiaste du dernier chant de la Jérusalem, où le Tasse a représenté la bataille\ndes Croisés et des Barbares. Chateaubriand résumait ainsi ce tableau, qu'il\négalait à ceux d'Homère et de Virgile : « Le soleil vient de se lever; les armées\nsont en présence ; les bannières se déroulent aux vents ; les plumes flottent sur\nles casques; les habits, les franges, les harnois, les armes, les couleurs, l'or et\nle fer, étincellent aux premiers feux du jour. Monté sur un coursier rapide,\nGodefroi parcourt les rangs de son armée; il parle, et son discours est un\nmodèle d'éloquence guerrière... Bientôt, il se fait un profond silence; les\nlégions se prosternent, en adorant celui qui Ht tomber Goliath par la main\nd'un jeune berger. Soudain la trompette sonne, les soldats chrétiens se\nrelèvent, et, pleins de la fureur du Dieu des armées, ils se précipitent sur les\nbataillons ennemis. »\n   C'est un développement de ce beau thème que présente le livre VI des Mar-\ntyrs, où les Romains luttent contre les Franks. « Une légion chrétienne, sur­\nnommée la Pudique, formait derrière l'armée le corps de réserve et la garde\nde César... Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse\ntout à coup sa lumière sur les bois, l'Océan et les deux armées. La terre parait\n\n\n   (1) Voir COUNSON : Chateaubriand en Belgique. (Revue Générale, Bruxelles, Goemaerc, sept,\net déc. 1909.)\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3518, "texte": "        HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                           173\n\n\nembrasée du feu des casques et des lances, les instruments guerriers sonnent\nl'air antique de Jules César partant pour les Gaules. La rage s'empare de tous\nles cœurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur l'épée. Les chevaux se\ncabrent... Les Franks entonnent le bardit à la louange de leurs héros. . Leurs\ncavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence... Les deux\narmées s'arrêtent. Il se fait un profond silence : César, du milieu de la légion\nchrétienne, ordonne d'élever la cotte d'armes de pourpre, signal du combat...\nLa cavalerie romaine s'élance pour enfoncer les Barbares. » Et dans les Mar-\ntyrs, le combat singulier de Vercingétorix et de Mérovée. accompagné de dis­\ncours et de « dédaigneux sourire », ressemble singulièrement au combat singulier\nde Tancrède et d'Argant. La Jérusalem présentait les piques innombrables sem­\nblables à une forêt touffue, le coursier aux naseaux brûlants, les trompettes et\nles armures, le décor et les contrastes éclatants sous le soleil matinal, et cette\nsauvagerie pittoresque qu'on a si vivement admirée dans les Martyrs. En effet,\nce sont les Franks de M. de Chateaubriand qui ont révélé aux romantiques\nfrançais la couleur locale et le sens historique. C'est en lisant le livre VI, le\nrécit de la bataille, que le jeune Augustin Thierry sentit sa vocation d'histo­\nrien. Ainsi, l'historiographie Irançaise naquit de l'épopée chrétienne; elle eut\npour père le Chateaubriand des Martyrs, et pour aïeul le Tasse, chahtre de\nGodefroid de Bouillon.\n   Cette inspiration par ricochet n'est point, entre 1802 et 1830, un accident\nfortuit ni un fait isolé. En général, c'est le roman historique qui occupe l'ima­\ngination européenne, c'est lui qui prépare le public et le goût des histoires\nnationales. Walter Scott est l'Homère des romantiques ; l'éditeur des traduc­\ntions françaises de Walter Scott devient millionnaire. Parmi les souvenirs\ncomplaisamment évoqués, les plus inspirateurs étaient la chevalerie et la Croi­\nsade; un admirateur du romancier écossais s'exclamait encore en 1842 : « Ils\nsont si beaux, ces siècles adolescents et forts, leurs palmes à la main, leur\ncasque au front, leur rosaire au cœur. La chevalerie, c'est le monde vu à\ntravers un prisme; demandez-le à ces grands évocateurs de la religion, de la\ngloire et des mœurs du moyen âge, à l'Arioste, au Tasse, et à celui qui, avec\nplus de couleur que les poètes et plus de vérité que les historiens, a fait\nprésent à l'Europe incrédule du XIXe siècle, d''Ivanhoë et de Richard en Pales-\ntine. »\n   De ce retour vers le passé profitèrent abondamment la Croisade, le Tasse et\nGodefroid de Bouillon. « Les philosophes du siècle dernier avaient, en haine\nde la religion, versé tant de mépris sur les Croisades, que si le Tasse eût vécu\nalors, disait un traducteur de 1810, nous serions probablement privés d'un des\nouvrages les plus dignes et les plus capables de charmer tous les âges et qui\nhonorent le plus l'esprit humain. »\n   De même qu'Augustin Thierry fut illuminé par le roman épique, l'historien\ndes Croisades fut amené à son sujet par le roman historique. Michaud, né\nSavoyard comme Joseph de Maistre, vint à Paris à 22 ans, l'année de la Révo­\nlution (1789); il eut en horreur la destruction jacobine, fut proscrit et con­\ndamné comme journaliste royaliste. Lié avec Mme Cottin, qui avait composé\nun roman historique, il fit pour celui-ci une introduction sur les Croisades, et\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": " 174                                   DURENDAL\n\n\n\n conçut l'idée de raconter tout au long la guerre sainte. En 1808, il donna le\n premier volume de son Histoire des Croisades, souvent rééditée, traduite à\n l'étranger, et lue avidement par les publicistes et par les gens qui se cherchaient\n des ancêtres croisés pour épouser la fille de M. Poirier. « Notre âge — écri­\n vait un biographe de Michaud — restera remarquable par son étude des\n annales nationales; c'est l'Histoire des Croisades qui a imprimé ce mouve­\n ment à notre génération : les Guizot, les Thierry, les Michelet, les Barante\n ne sont venus qu'après M. Michaud. »\n    La France du XIXe siècle, créant des chaires d'histoire, a prodigieusement\n activé la littérature historique; mais Godefroid de Bouillon n'était pas assez\n « français » pour bénéficier du nationalisme pédagogique et littéraire. Heu­\n reusement pour sa gloire, les événements de 1830 et 1861 émancipèrent les\ndeux nations qui, par les idées religieuses et par la langue, avaient une\nsolidarité patriotique avec les premiers Croisés et leur mémoire poétique : la\n Belgique et l'Italie.\n    2. Le royaume de Belgique. — Le bon duc Godefroid n'avait pas plus\nsongé à la révolution belge que le Poverello d'Assise à Garibaldi. Mais\nl'esprit franciscain a eu pour conséquence de promouvoir par la langue et la\nlittérature le sentiment italien (1); de même, la gloire du héros chrétien\na servi puissamment, par le catholicisme et l'historiographie, le patrio­\ntisme belge.\n    Le nom et l'idée belges — comme le nom et l'idée de patrie — apparaissent\nà la Renaissance (2); l'unification des provinces belgiques par la dynastie de\nBourgogne et la restauration des vocables latins, permettent aux rhétori­\nqueurs et historiens de célébrer Godefroid comme illustration de la lignée des\nducs nationaux et de la gloire belgique. On s'aperçoit alors que l'Etat\nnouveau possède, comme la Bretagne, la France, la Grèce et Rome, un des\nNeuf Preux. Godefroid de Bouillon était déjà figuré dans les grandes tapis­\nseries des palais ducaux; et dans le Trône d'honneur de Molinet, à la\nmémoire de Philippe le Bon, le glorieux duc de Lothier haranguait le duc\ndéfunt (3).\n    Dès 1536, privilège impérial et royal est donné à Bruxelles au Compendium\nchronicorum Flandriae, où le curé Jacques de Meyer expose entre autres\névénements que l'expédition de Jérusalem, glorieuse entre toutes, était\nsurtout l'oeuvre de princes belges, particulièrement de Godefroid de Bouillon.\n   Si l'unité belge fut réalisée par les ducs de Bourgogne, elle doit le latinisme\nde son baptême à la Compagnie de Jésus. Celle-ci avait une province de Bel­\ngique où sa population relative était plus dense qu'en aucune région du\nmonde. Elle a à peu près le monopole de l'enseignement et de la littérature.\nAu XVIIe siècle, un Jésuite belge, le Père Guillaume de Waha, compose une\n\n\n  (1) Voir A. (Counson : La pensée romane (Louvain, Uystpruyst; Paris, Beauchesne, 1911,\nchapitre V).\n  (2) Voir A. COUNSON: Le nom de Belgique (Revue générale, Bruxelles, Goemare, juillet 1910)\n  (3) Voir G. DOUTREPONT : La littérature française à la Cour des ducs de Bourgogne, Paris.\nChampion, 1909.\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3548, "texte": "        HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                         175\n\n\napologie parallèle de Godefroid de Bouillon et de la comtesse Mathilde : son\nlivre, Labores Herculis Christiani (Lille, 1673) eut trois éditions. En dédiant\nla seconde à l'empereur Léopold, le Jésuite rappelait et la gloire dynastique et\nnationale et la nécessité de combattre les Turcs. Il était arrivé précédemment\ndéjà aux Jésuites de Taire représenter dans leurs collèges des drames en l'hon­\nneur de Godefroid de Bouillon.\n   C'est au XIXe siècle que la littérature en langue vulgaire devait sur­\ntout produire, en vers et en prose, Godefroid comme gloire belge. Le\nMayeur, en célébrant la bataille de Waterloo et les valeureux antécédents des\nPays-Bas ou Belgique, plaçait Godefroid entre les adversaires de César et le\nprince de Nassau et autres « vaillants enfants de la Belgique » qui avaient\nvaincu Napoléon. L'abbé Schrant, professeur à l'Université de Gand sous le\nrégime hollandais, écrit en néerlandais l'apologie de Godefroid.\n   Après 183o, quand « la Belgique » désigne officiellement et exclusivement les\nanciens Pays-Bas catholiques, le premier roi de Jérusalem est célébré en de\nnombreux livres comme le héros chrétien, chevaleresque et national. Alors\nque Victor Hugo bonapartiste, impérialiste, voyageant vers le Rhin, s'était\nsouvenu d'un « Godefroid de Bouillon, qui enfonçait la pique du drapeau\nimpérial dans le ventre des ennemis de l'empire » (Mayence, 1er octobre 1838),\nles catholiques belges, plus instruits ou moins prévenus, se remémoraient le\nchef et le modèle des Croisés, Les abbés de Boulogne et du Brabant se dispu­\nteront la gloire de compatriotisme local au sujet de la naissance du héros. La\nBelgique officielle avait fait mieux. Elle avait décrété en 1843, et inauguré en\n 1848, la statue équestre de Godefroid de Bouillon, Godevaert van Bulioen,\npremier roi chrétien de Jérusalem. Cette statue est le monument le plus\nnational de la Belgique, remarque M. Pirenne. L'inscription du piédestal est\nbilingue comme Godefroid l'avait été dans la réalité historique. Du texte\nflamand Gudevaert van Bulioen le peuple bruxellois a parfois fait grootvader\nBouillon, le grand-père Bouillon. Ce malentendu populaire est moins erroné\nqu'il ne pourrait paraître. Godefroid est pour la Belgique un aïeul moral; il a\naccompli des prouesses mémorables et il est mort pour une cause et pour une\n Eglise sans lesquelles il n'y aurait aujourd'hui ni Belgique ni épopée chré­\ntienne. « Tandis qu'en France, dit M. Pirenne, la croisade fut jusqu'à un\ncertain point une entreprise nationale, les pèlerins du Brabant, du Hainaut,\nde la Flandre et de la Hollande n'eurent en vue que la libération du tombeau de\nJésus. L'idéal chrétien et chevaleresque semble seul avair eu prise sur eux. Ils\n furent vraiment et complètement les soldats du pape. » Urbain II, qui avait\n prêché la première Croisade, était originaire de la Gallia Belgica. En 1830,\ndes Belges songèrent à conférer au Pape le protectorat de cette « Belgique que\n des prêtres catholiques venaient de rendre à l'état républicain » (Chateau­\n briand). D'autres conçurent l'idée de donner la présidence d'une république\n belge à Chateaubriand. La patrie émancipée en 1830, défendue par la France\n romantique, n'avait pas d'alliée morale plus immédiate que l'Eglise romaine,\n ni de pensée nationale plus haute que le génie même du christianisme. Elle\n se reportait tout naturellement, à ce double titre, vers le Libérateur du\n  Saint Sépulcre comme vers le plus authentique allié du passé.\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1957, "texte": " 176                               DURENDAL\n\n\n\n                                        V\n\n                 LES RAISONS DE SURVIE DE GODEFROID\n\n    A considérer dans leur pensée constante, dans le recrutement de leurs\n auteurs et dans l'efficacité de leur audience tant d'écrits latins, toscans et\n français, le lecteur intelligent peut reconnaître quelques faits indéniables.\n L'historiographie, comme tout genre littéraire, réclame l'unité de sujet et\nd'action; elle explique en fin de compte la persistance du héros et les modi­\nfications de sa gloire. Il apparaît clairement que :\n    1° La légende poétique de Godefroid de Bouillon, comme l'épopée française,\nest l'œuvre de l'Église romaine; préparée par le clergé de Terre Sainte, elle\nest rénovée à l'époque moderne par les Jésuites et leurs élèves, dont les prin­\ncipaux sont le Tasse et Voltaire; elle est servie par les écrits des royalistes et\némigrés de la Révolution française, dont les plus notables sont Chateaubriand\net Michaud.\n   2° Le retour de la pensée moderne au chef des Croisés est activé par la\ndéfense externe et interne du christianisme romain;\n   3° La rédaction des histoires, poèmes et romans se ressent, dans ses affa­\nbulations principales, du parallèle des Anciens et des Modernes. Elle corres­\npond aux trois Renaissances, celles du XIIe, du XVIe et du XIXe siècle. Elle\nmanifeste l'ambition d'égaler ou de surpasser les Anciens dans l'illustration\nmilitaire, dans la poésie nationale et l'art littéraire;\n   4° L'histoire poétique de Godefroid de Bouillon a fourni aux Italiens et\naux Latins un grand poème national en langue vulgaire, a initié les roman­\ntiques au pittoresque historique et a nourri le patriotisme belge;\n   5° Elle s'est exprimée le plus heureusement en latin du XIIe siècle, en toscan\ndu XVIe et en français du XIXe. Elle a été traduite en bronze par la Belgique\nreconnaissante.\n\n                                                         ALBERT COUNSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-004", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 177, "page_fin": 182, "titre_corps": "Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Nicolas Beauduin.", "ancre_debut": "Poèmes I Les hommes Vont fait mal", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 208, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1311, "texte": "Poèmes\n\n                            I\n\n\n        Les hommes Vont fait mal, tu pleures,\n        Ton corps saigne    indiciblement,\n    Tu tends tes bras pour un     crucifiement,\n    Tu sais pourtant que la vie n'est qu'un     leurre.\n            Et que tout nous ment.\n\n             Ah!      douloureusement,\nQue ta chair et ton âme sanglotent ; c'est l'heure\nDes retours en arrière et des pensées qui vont\n             Se perdre jusqu'au fond\n             Du gouffre où gémit l'âme!\n\n     Fixe ton cœur, sonde ton désespoir;\nTu ne trouveras plus que du vide et du noir\nAu lieu clair où chantait le vol joyeux des flammes,\n          Toutes dorées des chauds    rayons\nDe l'espoir enchanté et des illusions,\n         Soleils de grâce qui   parfument.\n\nQuelle cendre en ta vie! Et quel goût       d'amertume\nMonte jusqu'à ta lèvre où l'ironie parfois\nOse siffler dans la tristesse de ta voix!...\n\n                  Les jours de foi\nSont donc tous condamnés à gémir dans la brume,\n    Ainsi que de petits oiseaux sans plumes\nQue l'hiver a transi et qui meurent de froid !\n\nNe vaudrait-il pas mieux, d'une main ferme et forte,\n         Tirer le rideau noir sur toi,\n              Et tracer sur la porte,\nOuverte désormais du côté de la nuit,\nCes simples mots : vous qui passez, priez pour lui !\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1689, "texte": "                       DURENDAL\n\n\n\n                            II\n\n          Mais non, tendre    mélancolie,\nEtoile intérieure et grise de ma vie,\nC'est toi qui viens tirer de mon cœur     angoissé,\nCes accents pleins de songe et lourds d'étranges         charmes,\n          Diamants divins enchâssés\n          Dans l'or pâli des larmes!\n\nGrâce à toi, ma douleur, au goût d'ambre et de miel.\nJe vis auréolé de roses   printanières;\nDieu me parle et me tresse, au sein des parcs du ciel,\n         Une couronne de lumière.\n\nEt vous, ma douce Philothée de saint    François,\nComme vous êtes chère à lire à lente voix,\nQuand l'âme, fatiguée des amours     éphémères,\nEcoute se mêler, dans l'ombre, au fond des bois,\nLa plainte de la nuit au sanglot des chimères.\n\n\n                           III\n\nLe sable gris du temps aveugle mes pensées,\nO nuit, mais je saisis ton céleste langage,\nToi qui geins comme une colombe blessée...\n\nQue je t'aime glissant sur la paix du lac bleu,\nO nuit sacrée, ô mon cygne     mélancolique!\nTes feux sont doux à respirer comme des fleurs,\n         Ton ombre voile les douleurs,\nEt tu parles d'Amour au poète     mystique!\n\nAli ! le monde et son bruit, la gloire et sa fumée...\nPresse-moi sur ton sein, ô déesse embaumée!\nEt que sur les flots noirs de ton fleuve     nocturne,\nJ'apaise enfin ma soif tragique et      taciturne...\n\n        0 toi la Dame de mes pensées,\n        O ma Madone aux tresses brunes,\nToi que devant mes yeux, je vois toujours penchée\n        Vers l'arceau doré de la lune,\n             Tu jettes loin de moi\n    Le désespoir au front souillé de cendre,\n    Et mes instants résonnent sous tes doigts\n        Ainsi que des violons tendres;\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1872, "texte": "                        POÈMES                                      179\n\n\nEt alors — ô alors — sur la cime bleue de mon âme,\n         Où brille la dernière flamme\n                      Du jour,\nO comme il chante le rossignol de mon amour!\n\n                           IV\n\n     Pourtant, mon Dieu, tendant vers vous les bras,\n     J'ai dit : Frappez, vous possédez ma vie.\nElle est à vous, et je vous la donne, ma vie.\nJe dis encor : Frappez! et je vous tends les bras...\n\nUn goût de deuil et d'amertume est dans ma bouche.\nOh ! la mort du soleil sur les plaines farouches,\nQuand le vent sombre gronde en galop      d'épouvante!\nAh! Seigneur, de la nuit mon âme est la servante...\nL'ombre souffle sur mes beaux songes effacés,\nEt nous errons dans la détresse de l'automne,\nMa douleur et moi, comme des couples enlacés.\n\nDans les sentes du soir où s'alanguit      l'automne,\nMon rêve torturé qu'abandonne       l'orgueil,\nMarche mélancolique en ses voiles de deuil,\n             Tandis qu'autour de moi\n             Les pauvres heures lasses\nPassent dans leurs habits de misère et d'effroi...\n\nPitié, mon Dieu! que le repos soit sur ma cendre.\nMais déjà les parfums des c i e u x semblent descendre,\nLe temple de la lune ouvre pour moi ses portes,\n          C'est le silence et c'est le soir,\nEt ma tristesse, au front couvert de roses mortes,\nA l'autel du passé dresse ses cierges noirs.\n\n                            V\n\nLa caresse lunaire apaise la vallée,\nO mon âme — ô mon Dieu — pleure et sois          consolée...\n\nLa douleur    tord en moi sa chevelure  noire.\nQu'importe,    ô mon amour, qu'importe, je veux         croire...\n\nJe l'entends ce soupir qui monte et souffre en moi!\nIl est bon puisqu'il fait s'épanouir la Foi,\nPuisqu'il la met en mon esprit où tout s'achève,\nComme une blanche étoile à la cime d'un rêve.\nPleure, les pleurs sont doux à l'âme inconsolée.\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2021, "texte": "180                         DURENDAL\n\n\n      La caresse lunaire apaise la vallée,\n      Et son calme s'étend et va de lieue en lieue,\n      Exhalant jusqu'au ciel sa symphonie en bleue.\n      0 Poète, pleurant à la porte des songes,\n      El demandant sans fin tout l'impossible    Amour,\n      T'arrêteras-iu donc pour entendre toujours\n      Tinter aux vieux beffrois la cloche des mensonges!\n\n      O là soif d'autre chose et le temps noir qui fuit'....\n      Je ne veux plus, couché sur le sein de la nuit,\n      Que m'enivrer du chant de votre choeur         immense,\n      Etoiles, notes d'or des psaumes du silence ;\n      Et les doigts du Seigneur venant fermer mes yeux,\n      Qu'attendre le lever du Jour       mystérieux\n      Qui te torture tant, ô nuit     inconsolée!...\n\n      La caresse lunaire apaise la vallée,\n      Le cœur se plonge enfin en sa béatitude,\n      Et l'âme, rossignol ivre de solitude,\n      Rêvant au fond de l'ombre à l'attrait du nouveau,\n               Mêle sa chanson     monotone\n               A la tristesse de l'Automne\n               Qui pleure en la voix des jets d'eau.\n\n               Oh ! cette plainte inconsolée!...\n      La caresse lunaire apaise la vallée.\n\n\n                                 VI\n\n               Ne bougeons pas et taisons-nous,\n           Les bleus violans du silence sont doux...\n      Ils sèment leur chant d'or et d'ombre dans les âmes.\n               Et c'est comme une pluie de flammes\n      Parfumées de l'haleine inquiète des fleurs...\n      Penchons-nous     dans le rose éden      intérieur.\n      Où s'écoulent en paix tes dolentes        fontaines\n               Aux murmures        d'éternité.\n      Dieu s'y révèle avec un visage d'Eté.\n      L'Amour extasié d'ardeur rayonne et danse,\n      Les papillons d'espoir tournent,       silehcieux.\n           Leurs ailes qui pareilles à des yeux\n               S'ouvrent et battent en cadence.\n\n              Ne bougeons pas, et taisons-nous.\n          Les bleus violons du silence sont doux...\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1829, "texte": "                        POÈMES                            T'Sl\n\n\n        Pâles lumières dans l'ombre grise.\n        Les Sœurs de la grâce sont là.\n        Et, croissant de lune qu'irise\n        Le lent rayon de l'au-delà,\nLe rève passe, au fond de l'âme solitaire.\n         Pétri de songe et de douceur,\n         Tout blanc, tout blond, toute  blancheur.\nComme un cygne divin sur un lac de mystère...\n\n        Ne bougeons pas, et     taisons-nous,\n    Les bleus violons du silence sont    doux...\n\n                          VII\n\nPlus loin que le visible, ô mon âme, je sens\nQue les ailes de feu m'emportent par le rèue...\nO ce rêve invisible et qui chante sans trêve,\n    Va, meurt, renait et va comme un encens...\nPlus douce et douce encor — douleur, joie et mensonge —\nVa, portée par les mains frémissantes du songe,\nMon âme impénétrable et riche de frissons,\nSur laquelle rayonne un Dieu languide et blond.,\nAux prunelles d'or noir, où flotte et se prolonge\n    Dans le réel. la fuite irréelle du songe....\n\nTu me parles des lieux où rien ne peut finir...\nEt dans tes yeux je vois s'avancer  l'avenir,\nA la face angoissante et pâmée de promesses...\n\nO mon aine, ina blonde et ma brune déesse;\nReine d'un infini que rien ne peut     ternir!\n          Toutes les choses sont fleuries\nDe l'opalin baiser de tes lèvres chéries.\nLe Dieu présent partout chante de sa voix d'or.\nCe soir, ô mon amour tremblant, écoute encor :\nLes cloches de la lune, en prière dans l'ombre,\nTintent leur angélus de rêve au fond du ciel,\nEt leur mélancolie mêle à mes roses sombres\nUn peu des beaux lys blancs de l'espoir éternel.\n\n                         VIII\n\nO mon Dieu, je suis las, et faible, et seul, et triste.\nMa voix baisse et s'éteint, mon front me semble lourd.\nJe suis celui qui va torturé d'un amour\n              A qui rien ne résiste.\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1514, "texte": "182                         DURENDAL\n\n\n      Mais vous, mon Dieu, quand me blesserez-vous         d'Amour!\n\n      Ah! le vide infernal où ne meuvent les hommes,\n      Jaloux de tout, brisés pour rien, aigris  toujours,\n      Et qui vont sous le morne fouet des mauvais jours\n               Pareils à des bêtes de somme!\n\n      Mais vous, mon Dieu, quand me blesserez-vous      d'Amour !\n\n      Oh ! j'entends ce long cri du Verlaine coupable !\n      Comme lui je me lève angoissé de la table\n      Où le monde me dresse un infâme repas.\n      Je veux fuir et vers vous, voyez, je tends les bras...\n      O mon Dieu, par pitié, soyez-moi secourable !...\n      Je vous parle, Seigneur, ne m'entendez-vous    pas !\n\n      Le dégoût roule en moi sa grande vague noire.\n      Ah! me portera-t-il à jamais jusqu'à    vous.\n      Possédé par la joie de pleurer et de croire !\n      Et serai-je celui qui vous sert à   genoux!...\n      Le dégoût roule en moi sa grande vague noire.\n\n      Les hommes sont si vains, si loin de la clarté,\n      Si faibles, ô mon Dieu, si sujets à la chute...\n      Ah! mettez en nos cœurs râlants de pauvres brutes\n           Un peu, Seigneur, de votre charité!\n      Les hommes sont si vains, si loin de la clarté.\n\n      0 mon Dieu, je suis las, et faible, et seul et triste.\n      Ma voix baisse et s'éteint, mon front me semble lourd.\n      Je suis celui qui va torturé d'un amour\n               A qui rien ne résiste.\n\n                                                NICOLAS BEAUDUIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-005", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 183, "page_fin": 198, "titre_corps": "Saint Jacques de Compostelle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Baumann.", "ancre_debut": "Saint Jacques de Compostelle I A six heures du matin, j'a", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 214, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2714, "texte": "Saint Jacques de Compostelle\n                                       I\n\n                     A six heures du matin, j'avais quitté Vigo, encore ébloui de\n                     cette rade impériale où l'Océan vient droit, à pleines\n                     houles, entre le double quai des collines qui se courbent et\n                     s'écartent au devant de lui, pour qu'il aille, jusqu'à cinq\n                     lieues, battre l'intérieur des terres.\n                        Maintenant, j'aurais voulu me recueillir, ne plus penser\n                     qu'à Saint Jacques,'à son sépulcre et à sa ville prochaine.\n                     Mais comment s'abstraire de tels horizons, la première fois\nqu'on les rencontre? L'Apôtre lui-même, lorsqu'il découvrit la Galice, ne\ndut-il pas adorer la gloire du Verbe en ces rivages qui lui furent préparés si\nbeaux?\n   Un ciel de mi-Septembre, fin et velouté, illuminait la mer, dont les eaux,\ns'insérant au creux des côtes flexueuses, y paraissaient captives, calmes\ncomme celles d'un étang; des îlots touffus, des voiles en émergeaient; de\nl'autre grève, la blancheur des maisons éparses renvoyait des scintillations,\ntandis qu'à droite les. monts arrondis, boisés, pressaient dans leur vasque\nverte la campagne exubérante. Quel pays suave et plantureux, accueillant\npour le pèlerin, alors qu'il laisse loin derrière soi l'horreur des Sierras et les\npauvres plaines de la Castille! A foison, des maïs aux pointes jaunies\nretombant contre les tiges ; des choux pommés, remuant leurs feuilles velues\ntelles que les oreilles de grands bœufs; des pampres ondulant sur les minces\ncolonnes de granit qui supportent le poids des treilles. Durant les haltes du\ntrain, j'écoutais susurrer des bambous massés vers les bas-fonds, ou, sur les\nhauteurs, des pins chuchoter leur psaume confus. Ici, en côtoyant des châ­\ntaigniers, des pommiers, des chênes, j'aurais cru reconnaître un coin de Bre­\ntagne; ailleurs, les bords d'un lac d'Italie. La Galice est un profond jardin,\nnourri par des pluies tièdes ; les essences les plus distantes, de même que les\npaysages, s'y rejoignent. Dans le Paradis terrestre il devait en être ainsi.\n   Nous avancions avec une merveilleuse lenteur. J'aime ces trains d'Espagne\nqui cheminent, comme des mules de duègne, d'un trot sec et indolent; on se\nprélasse le long des sites, on les fait siens; on s'arrête; des quarts d'heure,\nsans cause, à des stations perdues ; un employé chante le. nom de la gare d'un\nton nasal, aigu, semblable à celui d'une cantilène arabe ; des femmes viennent\nvous tendre des paniers de fruits et de l'eau très fraîche dans des cruches de\ngrès; un vieux curé à figure de paysan descend sur le trottoir fumer sa ciga-\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3439, "texte": "184                               DURENDAL\n\n\n\n rette; trois coups de cloche, d'une solennité monastique, annoncent qu'on\nsonge à repartir, et on repart enfin. Nulle province, mieux que la Galice, ne\nsemble avoir conservé cette naïve sagesse d'allure.\n   A Pontevedra, je montai dans un wagon primitif, ouvert à tous les\nvents; il s'emplit de campagnards se rendant — car c'était un jeudi — à San­\ntiago pour le marché. Ces campessinos et ces campessinas avaient des mines\nrudes, mais placides; peu loquaces, ils s'installaient gravement et me dévisa­\ngeaient d'un air doux. Un vieux me faisait vis-à-vis ; son profil ocreux aux\nangles secs, sa bouche pincée de rides paraissaient être sculptés pour quelque\nchapiteau d'un ancien cloître; il portait un chapeau jaune, des guêtres jaunes\ncoiffant sa chaussure boueuse; le soleil l'incommodait; il déploya contre la\nportière son parapluie. A sa gauche s'était assise une jeune paysanne d'une\nbeauté classique, en partie due à sa mise traditionnelle : un mouchoir de soie\nclaire, serrant ses bandeaux, atténuait ses joues trop larges, son nez dur, la\nforte rondeur de son menton, ses lèvres un peu épaisses, découpées en arc, où\nriaient des dents opulentes. La grosse natte de ses cheveux tombait sur son\ndos, engagée sous un fichu de cachemire, bordé de velours, dont les deux\nbouts entre-noués formaient une ceinture à ses larges flancs. J'observai chez\nelle, de même que chez la plupart des Galiciennes, la sévérité modeste de ses\nyeux, des yeux qu'avivait pourtant le noir ardent des sourcils tracés comme\navec un pinceau. Elle parlait à un gaillard trapu enveloppé d'un manteau bleu\nsombre. Cet homme, un cigare entre les doigts, regardait vers les champs\nd'une façon vague. Il m'eût rappelé nos paysans du marais vendéen, sans cette\nvigueur des pommettes ramassée, presque grimaçante qui imprime à beaucoup\nde visages espagnols une foncière sauvagerie.\n   Une vieille, à côté de moi, lisait dans un journal de Vigo, el Noticiero, un\narticle sur le pénétrant discours de Maurice Barrès en faveur des églises\npauvres de nos campagnes. La coïncidence me toucha; j'admirais l'applica­\ntion de la bonne femme, quand, soudain, le journal glissa de ses doigts, sa\ntête s'inclina sur sa poitrine; elle dormait.\n   La voie, cependant, longeait de nouveau la mer que nous avions quittée.\nA marée basse, des barques gisaient échouées sur la vase; des pêcheuses,\njambes nues, courbées, cherchaient des crabes. Nous atteignions Carril, petit\nport voisin de Padron, l'ancien municipe d'Iria Flavia. Saint Jacques, suivant\nla tradition, y débarqua deux fois : d'abord, quand il vint prêcher en Galice\nensuite, après son martyre, quand ses disciples ramenèrent de Judée son corps\n   Malgré la cohue de la gare, ce passé miraculeux m'absorba. J'avais dans\nma poche un Manuale christianum contenant les Evangiles; je l'ouvris au\nchapitre IV de Saint Mathieu et je me représentai l'Apôtre Jacques, dès le\ntemps de sa vocation.\n   « Or, Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, vit deux frères, Simon\nqui est appelé Pierre, et André, son frère, qui jetaient dans la mer leurs filets\n(car ils étaient pêcheurs). Et il leur dit : « Venez après moi, je vous ferai\no pêcheurs d'hommes. » Et eux, sur-le-champ, quittant leurs filets, le suivirent.\n   » Et s'avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée,\net Jean, son frère, sur une barque avec Zébédée, leur père, refaisant leurs\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3185, "texte": "                     SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                               185\n\n\n  filets, et il les appela. Et eux, aussitôt, quittant leurs filets et leur père, le\n suivirent. »\n     Ces versets ne distinguent par aucun signe Jacques de Jean. Tous deux\n vivaient de la pêche, point riches, puisqu'ils remaillaient eux-mêmes leurs\n  filets, point gueux, puisque Zébédée, patron de la barque, emmenait des mer­\n cenaires à ses gages. Auparavant, déjà, ils connaissaient Jésus. Le Précur­\n seur, au bord du Jourdain, l'avait montré à Jean : Voici l'Agneau de Dieu.\n Jean et André lui avaient parlé : « Maître, où demeurez-vous? — Venez et\n vovez, avait-il répondu. » Et Jean avait couru dire à Jacques, comme Simon\n à André : « Nous avons trouvé le Messie. » Mais, aujourd'hui, quand même\n leurs filets et leur vieux père les réclament, dès que Jésus leur commande :\n Venez après moi, ils sautent hors de leur barque, et, sans avoir éprouvé sa\n puissance ni vu de lui aucun miracle, ils le suivent. O foi presque effrayante,\n tant elle est simple! Savoir d'eux qu'ils ont fait cette chose, c'est tout ce qu'il\n suffit de savoir. Je voudrais néanmoins les imaginer tels qu'ils passaient sur les\n routes et dans les synagogues de la Galilée.\n     Jacques devait être un fier luron, barbu, avec une voix rauque, des mains\n rouges, un pêcheur d'hommes sentant la force de ses bras, et pour qui le filet\n plein ne pèserait jamais assez. Jean, son cadet, mince, imberbe, virginal,\n n'allait pas moins impétueux que lui dans l'amour du Christ. Mais, plus\n méditatif, il tenait davantage de la caste des prêtres dont sortait leur mère,\n Marie Salomé. Celle-ci étant, croit-on (1), la sœur de Marie, mère de Jésus,\n il y avait, selon la chair, entre le Seigneur, Jacques et Jean une parenté de\ncousins germains.\n     Tous deux, quand les Douze furent choisis, reçurent de Jésus un nom\nnouveau : Boanergès, fils du tonnerre, soit pour prophétiser que leur voix,\nample comme celle des nuées, porterait jusqu'aux extrémités de la terre son\nÉvangile, soit parce qu'ils eurent mission, avant les autres, d'annoncer la\nrésurrection des morts et le fracas des cieux où paraîtra le Fils de l'homme.\n    Seuls avec Pierre, il les laissa entrer derrière lui dans la maison de Taire,\nlorsqu'il prit par la main la petite fille morte en lui disant : « Talitha, coumi.\nPetite, éveille-toi. » Eux seuls de même et Pierre gravirent à sa suite le Thabor,\nle mont des purs et des élus. Devant les rayons qui flambaient autour de sa face\net de sa robe plus blanche que nul foulon n'aurait su la blanchir, les dis­\nciples, épouvantés, sans bien comprendre, entrevirent la splendeur du Verbe\net ce que serait en lui l'homme béatifié.\n     Mais, parfois, la violence du sang juif ou l'orgueil d'une ambition terrestre\nles étourdit.\n     Des Samaritains avaient fermé à Jésus les portes de leur bourgade :\n     « Maître, s'écrièrent Jacques et Jean, veux-tu que nous disions au feu de\ndescendre du ciel et de les consumer, comme l'a fait jadis Hélie? »\n    Jésus, s'étant retourné, les tança : \" Vous ne savez donc pas de quel esprit\nvous êtes ? \"\n\n\n (1) V. sur Marie Salomé, Fillon, Saint Jean   l'Èvangiliste.\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3183, "texte": "186                                 DURENDAL\n\n\n\n   Un autre jour, tandis qu'il cheminait, avant la Pâque, en route pour Jéru­\nsalem, Marie Salomé, avec ses deux fils, s'approcha, et, s'étant prosternée, lui\ndemanda que Jacques et Jean fussent assis, l'un à sa droite, l'autre à sa\ngauche, dans son royaume. Il répondit, s'adressant à eux : « Vous ne savez ce\nque vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je dois boire ou être\nbaptisés du baptême dont je suis baptisé? » Eux, prêts à tout pour mériter leur\ngloire, répliquèrent : « Nous le pouvons. »\n   Ils burent en effet leur part du calice à Gethsemani. Ce fut eux encore que\nl'Homme-Dieu voulut faire témoins et compagnons de sa détresse.\n   Jacques, dont le nom signifiait : Celui qui lutte (1), devait aider Jésus dans\nune agonie semblable au corps-à-corps nocturne de Jacob avec l'Archange.\nMais les disciples sentirent toute leur misère en ce reproche : « Ainsi, vous\nn'avez pu veiller une seule heure avec moi! » Et la compassion de Jésus les\naccabla quand il revint une troisième fois : « Dormez maintenant et reposez-\nvous. L'heure est venue... »\n   Jusqu'alors ils attendaient le règne du Christ en Israël; sa prophétie sur\nla ruine de Jérusalem les avait mis dans la stupeur. Après la Résurrection,\nleurs yeux s'illuminèrent; le Paraclet, maintenant, pouvait descendre.\n   Par la bouche de Jacques, comme par celle de Pierre et de Jean, l'Évangile\ntonna sur le peuple juif. Jacques confondit les Sadducéens entêtés à nier que\nles morts ressuscitent; les vieux juifs se bouchèrent les oreilles et grincèrent des\ndents.\n   L'Apôtre, avec les Onze, fut traîné en prison, fustigé. Un ange les délivra.\nTous ensemble constituèrent alors le Symbole et on attribuait à Jacques le\ntexte du troisième article: Qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge\nMarie.\n   Ensuite, ils tirèrent au sort les nations, et chacun partit, selon lé mot de\nJésus à Pierre (relaté par Clément d'Alexandrie) : « Sortez dans le monde,\npour que nul ne puisse dire : Nous n'avons pas entendu. » L'arc du Seigneur\nles envoya, tels que des flèches soudaines, au loin, entre les Gentils.\n   Vers l'an 4 après la Passion, Jacques s'embarqua pour les Espagnes, peut-\nêtre sur un navire de trafiquants, qui s'en allait du port de Joppé jusqu'aux\nîles Cassitérides. Les grandes eaux le connaissaient déjà. Sa main fit sur\nelles le signe qui sanctifie. Il passa devant les villes de l'Espagne méditerra­\nnéenne, que visita plus tard saint Paul. Il franchit les colonnes d'Hercule et\nau delà, derrière les brumes du gouffre, il devina les continents où les païens\nqu'il voulait baptiser planteraient un jour, avec l'oriflamme du Christ, sa ban­\nnière à lui, blanche, marquée d'une croix en forme de dague courte et écarlate\ncomme si on la retirait d'un cœur.\n    Les golfes de la Cantabrie, autour d'Iria Flavia, lui rappelèrent son lac de\n Genesareth : des collines vêtues d'arbres graves, dont les ombres tombaient\ndans des eaux céruléennes. Mais les pêcheurs de la côte et les paysans, fidèles\nà leurs dieux celtes, méprisèrent l'Apôtre; Louve, la reine du pays, le chassa\n\n\n  (1) Proprement, celui qui donne un croc en jambe dans la lutte.\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3346, "texte": "                      SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                                      187\n\n\nde ses terres. Il s'éloigna, traversant des gorges, des fleuves, puis des plaines\nstériles et des monts plus austères que ceux de la Judée, et il arriva jusqu'en\nAragon, à Saragosse; là; au bord de l'Ebre, une nuit qu'il priait, droite sur\nle pilier de jaspe qu'on vénère encore, la Vierge Marie lui apparut. Au bout des\ncinq à six ans où il évangélisa la dure Espagne, Jacques n'avait gagné, dit-on,\nque neuf disciples; il repartit avec eux pour la Judée.\n   De retour à Jérusalem (1), il disputa publiquement contre Hermogène, le\nmagicien, lui prouva que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, éluda ses artifices\ndémoniaques, si bien qu'Hermogène, vaincu, se confessa chrétien et jeta dans\nla mer tous ses livres de magie.\n   Gomme la parole de Jacques changeait les multitudes, Hérode-Agrippa,\npour plaire aux Pharisiens, le fit arrêter et décida qu'on lui trancherait la tête.\nAinsi, le premier des Douze, il fut le témoin du Crucifié par son sang.\n   Aux matines de son Office, il est dit qu'en allant au martyre, «l'Apôtre vit un\nparalytique étendu sur la route et qui lui cria : « Jacques, Apôtre de Dieu,\ndélivre-moi des douleurs dont tous mes membres sont torturés. » L'Apôtre se\ntourna vers lui et dit. : « Au nom de Jésus-Christ, mon Seigneur, mis en\ncroix, pour qui je vais à la mort, lève-toi guéri et bénis ton Sauveur. » Et\nl'homme, aussitôt, se leva, et, joyeux, se mit à courir et à bénir le nom du Sei­\ngneur Jésus-Christ.\n   Ce que voyant, le scribe des Pharisiens, nommé Josias, qui menait l'Apôtre\nune corde au cou, se jetant à ses pieds, commença à dire : « Je t'en supplie,\nApôtre de Dieu, donne-moi le pardon de mes péchés, donne-moi part au saint\nnom chrétien. » Le bienheureux Jacques, comprenant que le cœur de cet\nhomme avait été visité par le Seigneur, lui dit : « Crois-tu que le Seigneur\nJésus, que les Juifs ont crucifié, soit vraiment le Fils de Dieu? — Oui, dit\nJosias, je le crois, et telle est ma foi Mais toi, ô Apôtre, aie pitié de moi. »\n   « Alors le pontife Abithar fit saisir Josias; on le battit à coups de poing, et\nHérode commanda qu'il eût, avec Jacques, la tête tranchée. Quand ils furent\nvenus tous deux au lieu du supplice, Jacques obtint de l'exécuteur qu'on lui\napportât de l'eau. Il en baptisa Josias, lui donna le baiser de paix; puis il posa\nla main sur sa tête et, le bénissant, fit le signe de la Croix sur son front. Ainsi,\ndevenus tous deux martyrs du Christ, ils s'en allèrent vers le Seigneur, le huit\ndes calendes d'Avril (au temps de la Pâque, en 44). »\n   Ce qui advint ensuite durant près de huit cents ans demeure embarrassé de\nmultiples incertitudes. Les éplucheurs de textes qui relèguent le miracle hors\nde l'histoire s'en autorisent pour biffer d'un trait toute la légende du Saint;\ncomme si la légende n'était pas le vrai possible, là où cesse le vrai vérifié. Que\nles disciples espagnols de Saint Jacques aient voulu enrichir leur province des\nreliques de son Apôtre, la chose paraît des plus croyables. Qu'une nef sans\ngouvernail ni voiles, conduite par des Anges, ait porté le saint Corps de Joppé\nà Padron, sur une mer aplanie où résonnaient les Alleluia des prêtres, c'est\n\n\n  ( 1) Une autre tradition — mais peu importe — veut que le fait ait eu lieu avant son voyage\nen Espagne.\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3400, "texte": "188                                    DURENDAL\n\n\n\nune possibilité d'un autre ordre et non un fait absurde : pourquoi les condi­\ntions de la béatitude ne s'accompliraient-elles point dès ici-bas, quand la\nprésence d'un Bienheureux refait autour de lui la paix des éléments avec les\nhommes et avec Dieu ?\n   On montra longtemps, à Padron, une grande pierre concave en forme de\nsarcophage, la Santa Cueva ; cette pierre, au moment où on y posa le cadavre\ndu Saint, se serait d'elle-même ainsi creusée comme une cire tendre. Dès\ngens frivoles et obtus peuvent plaisanter sur cette histoire : elle témoigne que,\nmême séparés de son âme, les os et la chair d'un Martyr retiennent de l'Esprit\nqui les habita la vertu de rendre toute matière docile à leur impression.\n   Les disciples se présentèrent devant la reine Louve : « Notre-Seigneur\nJésus-Christ t'envoie le corps de son disciple, afin que tu reçoives mort celui\nque tu n'as pas voulu recevoir vivant. » Louve, par félonie, les fit conduire\nchez un roi, son voisin, qui les jeta dans un cul de basse fosse. Miraculeuse­\nment délivrés, comme ils s'en retournaient, ils passèrent un pont ; des soldats,\nà leur poursuite, s'y élancèrent; le pont se rompit et les païens furent tous\nnoyés. Les disciples revinrent auprès de Louve, et celle ci, obstinée à les\nperdre, feignit de leur octroyer, pour conduire le cercueil de l'Apôtre, un\nchariot et des bœufs. Mais les bœufs étaient dans la montagne, et, quand les\nchrétiens allèrent les prendre, ils se trouvèrent en face de taureaux indomptés.\n   « Incontinent, rapporte un vieil auteur, que ces taureaux sauvages les\naperçurent, commencèrent à meugler horriblement, gratter et frapper la terre\ndes pieds, branler la tête, et secouer les cornes, et tous furieux commencent à\ncheminer vers les disciples, lesquels, se prosternant à genoux, invoquent le\nsecours de Dieu, lequel exauça leur prière par les mérites de Saint Jacques.\nCar étant relevés et faisant le signe de la croix contre ces furieuses bêtes, voici\n(chose admirable) ces taureaux s'approchant des disciples, doux comme\nagneaux, et, ayant quitté toute leur furie, se rendent maniables et traitables\nentre les mains des disciples qui leur mirent le joug sur leurs têtes, les accou­\nplèrent à un chariot et les menèrent où ils avaient laissé le corps de leur maître\nqu'ils chargèrent sur ce chariot, puis les laissèrent aller à la volonté de Dieu,\nsans conduite de personne (1). »\n   Les taureaux s'arrêtèrent, ne pouvant aller plus avant, dans le palais même\nde Louve; à leur exemple, elle se fit douce comme agneau, et, baptisée, édifia\nen l'honneur de Saint Jacques une église où fut enclose la tombe de l'Apôtre.\nLes disciples alors se répandirent, pour y planter la foi, dans toute l'Espagne ;\ndeux seulement, Athanase et Théodore, restèrent en Galice; ils y moururent\net on les ensevelit auprès du Saint. Mais les persécutions survinrent, atroces\nsous Dioclétien. En un seul mois, dit-on, vingt-deux mille chrétiens d'Espagne\nfurent voués au martyre. Ceux de Galice, tremblant que les païens ne profa-\n\n\n\n  (1) Histoire de la vie, prédication, martyre, translation et miracles de Saint Jacques le\nMajeur, par J. GOUYN, imprimée à Sens en 1595, pour Robert Collot, libraire d'Orléans. Je\ndois à mon excellent ami, M. Félix Chandenier.. de connaître ce petit livre -très rare, écrit\navec l'ingénuité redondante du XVIe siècle catholique.\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "                    SAINT JACQUES DE CQMPOSTELLE                              189\n\n\nliassent les corps de Saint Jacques et de ses compagnons, les portèrent sur une\n montagne déserte; ils leur firent un caveau dans une lande, parmi des bruyères\net des rouvres. La translation ayant été secrète, — et on ne peut l'admettre\nque par hypothèse, — les chrétiens des siècles d'ensuite ne surent plus en\nquel lieu reposait Saint Jacques.\n   Mais voici où, nous rejoignons des faits plus attestés (1). Vers l'an 813,\nvivait, à Libredon, au bas de la montagne, un ermite. Souvent, la nuit, il\nentendait des chants et voyait des feux, tels qu'une danse d'étoiles, voltiger\nsur la lande, autour des rouvres. L'évêque d'Iria Flavia, Théodomire, à la\nnouvelle du prodige, partit un soir, suivi des chanoines de son église et d'un\npeuple émerveillé. A minuit, ils virent les feux et une étoile plus large que les\nautres, qui s'arrêta sur un gros chêne. Ils se tinrent là, jusqu'à l'aube, en\noraison; le matin, l'évêque chanta la messe; puis il s'approcha du chêne et\ndécouvrit, entre des ronces, une crypte étroite. Elle enfermait trois tombes,\ndont l'une, plus haute ; le corps de l'Apôtre se trouvait en celle-ci, avec la\ntête séparée du tronc et un bourdon déposé auprès. Une inscription disait que\nc'était bien lui.\n   Tel fut le premier pèlerinage au champ de l'étoile, où devait être Com­\npostelle.\n   Je songeais à cette radieuse histoire, quand, sur une colline, à gauche, s'en­\nflèrent les clochers de Santiago. Jadis, quand les pèlerins venaient par la route\nde France, ils faisaient halte en un endroit qu'on appelait Humiliadoiro, d'où\nse découvre la basilique. Ils s'agenouillaient dans la poussière ou la boue,\nconfessaient tout haut leurs péchés, et, chantant des hymnes, se remettaient\nen chemin. Ce souvenir me rendait confus. Comme la foi, avec les siècles, a\nperdu de sa simplesse expansive! Même à Lourdes, sauf autour de la grotte,\nune ferveur vraie, sans mauvaise honte, n'ose guère éclater. Ils se comptent, les\npèlerins d'aujourd'hui qui entrent dans la ville de leur vœu un cierge à la main\net pieds nus. La notion de pénitence s'est rapetissée, appauvrie; aussi les atti­\ntudes pénitentes ont-elles pris un air de folle excentricité.\n   Le train s'arrêta au faubourg de Cornes. Je trouvai, en sortant de la gare,\npour me conduire à Compostelle, un véhicule attelé... de quatre chevaux. Il\nest vrai que cet attelage n'offrait rien de fastueux : trois de front, un quatrième\ndevant, c'étaient de minables haridelles, tout engourdies, dont les crinières, par­\ndessus leurs colliers de bois, retombaient sur des épaules sabrées par le fouet.\nLe cocher les réveilla durement; ses: hua! hua! farouches ponctuèrent le\nclaquement de la mèche et le vacarme des grelots. Nous montâmes une côte\nboueuse entre des masures et des fabriques. Notre omnibus croisait des\npaysans qui s'en revenaient du marché, menant des bœufs jaunes de poil, avec\ndes cornes vastes, un corsage lustré, une mine affable comme l'ont nos Parthe-\nnais; ils tiraient des chariots primitifs portés sur des roues en bois, basses,\nmassives, presque pleines, semblables à celles d'un plaustrum romain.\n   Nous atteignîmes une place encombrée de charrettes et de diligences comi-\n\n\n (1) D'après le livre de la Hermandad de los Caballeros Cambeadores.\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3141, "texte": "190                               DURENDAL\n\n\nques dans l'étroitesse de leur coffre suranné. Le premier épisode dont j'eus le\nspectacle à l'entrée de Compostelle fut un rassemblement près d'une femme\nassise au bord de la chaussée et retenant par la queue deux petits porcs qui\ns'échappaient. Les porcs s'égosillaient, la femme, rouge de fureur, criait, et\nles spectateurs poussaient des rires gutturaux.\n   La voiture, au trot plus vif de ses quatre chevaux, pénétra dans une rue si\npeu large qu'un prêtre corpulent, pour ne pas être écrasé à notre passage, dut\ns'abriter sous l'auvent d'une zapateria.\n   Ces rencontres liminaires ne semblaient rien présager de mystique. Leur\nbonhomie ajoutait pourtant à mon émotion d'arriver en cette ville autrefois si\ngrande, la plus auguste de toutes les villes après Jérusalem et Rome, celle où\ndevait s'accomplir terrestrement l'attente du prophète :\n   « La gloire de Dieu s'est levée sur toi... Les îles m'attendent et les navires\nde la mer, pour que je t'amène tes fils de loin. Lève tes yeux et vois : ton\ncœur se dilatera quand tu verras venir à toi les multitudes et la force des\nnations. Ceux de Saba t'apporteront l'or et l'encens, je glorifierai la maison de\nma majesté. Les hls des pèlerins bâtiront tes murs, les rois te serviront, tes\nportes ne seront closes ni jour ni nuit, et tous les justes seront ton peuple. »\n\n\n                                       II\n\n   Si les gens de Compostelle étaient curieux comme des Français, la venue\nd'un pèlerin leur ferait quelque impression; car c'est presque un phénomène.\nPourquoi ce dépérissement d'un pèlerinage qui demeura, tant de siècles, le\nrendez-vous de la chrétienté? Les indigènes, avec leur fond d'indolence, ne\ns'en tourmentent guère; même, chaque fois que j'interrogeai sur ce déclin les\nérudits du lieu, leurs explications restèrent vagues, ils se dérobaient; je tou­\nchais un point humiliant. Depuis, j'ai coordonné les causes d'une décadence\ntriste entre toutes, la décadence ici-bas d'un saint. Le sentiment que j'en avais\ninsinua dans mon séjour une sourde mélancolie. Mais aussi, à mon arrivée, je\nfus d'autant plus impatient d'aller au tombeau de l'Apôtre, pour ceux qui n'y\nvont plus.\n   Dès la porte de l'hôtel, un petit drôle, d'un air décidé, me proposa d'être\nmon guide; pieds nus, tête rase, de physionomie babouine, moricaud, il agi­\ntait en marchant les manches effrangées d'une veste dont le jaune terreux me\nfit penser à certaines robes des moines de Zurbaran. Il me demanda si j'étais\nAnglais : « Son buenito Inglès », ajouta-t-il finement, les yeux levés sur moi.\nQuand j'eus répondu : « Francès », il devint songeur; ce nom ne lui promet­\ntait rien.\n   Nous suivîmes une rue montante, pavée de minces dalles bombées, douces\nsous les pas comme le dallage d'un patio. Malgré le soleil qui la prenait en\nécharpe, les ombres des recoins gardaient une austérité claustrale. Contre des\nfenêtres à croisillons saillaient d'étroits balcons de fer peints en noir, tels\nqu'on en voit partout en Espagne, avec des stores tombants derrière lesquels\nles femmes s'éventent et regardent sans être vues. Mais je m'attendais à une\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3442, "texte": "                   SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                             191\n\n\nville du moyen âge et je n'apercevais que des maisons du XVIIIe siècle, une rue\nde province, grise, confinée comme celles de Saint-Malo.\n   La foule retint davantage mon attention : des campessinas, hautes et mas­\nsives, nu-pieds, leur natte sur le dos, passaient, la tête droite, chargée d'une\ncorbeille de pommes, et balançant d'une allure lente leurs mains hâlées. Des\npaysans, d'aspect montagnard, le sombrero rabattu sur les yeux, menaient par\nla bride de petits mulets noirs au poil brillant. Des bourgeoises, en mantille\net en robe brune s'arrêtaient dans des boutiques basses, resserrées, d'où se\nmélangeaient au dehors des odeurs de toile écrue, d'épices et de chocolat. Je\nrencontrai beaucoup de prêtres : ils allaient d'un pas nonchalant, leur man­\nteau sur l'épaule gauche, montrant la plupart des faces rubicondes, opimes,\nplus opimes sous les bords trop courts de leur chapeau rond. Ils paraissaient\njovials, bons enfants, familiers avec le peuple, sans que cette simplicité ôtât\nrien au respect.\n   A l'angle d'un carrefour, un piano mécanique faisait claquer ses marteaux\nvulgaires. Nous étionsproches de l'endroit dit Preguntoiro, parce que les pèle­\nrins hésitants s'informaient là de quel côté ils trouveraient la cathédrale.\n   Je ne l'avais pas encore entrevue; seulement, j'entendis, à la tour de l'hor­\nloge, sonner trois heures. Les coups tintèrent, par-dessus les toits, d'un son\ninforme, tant il était grave, comme le branle poussif d'un énorme gong\nengourdi sous les siècles. Je songeai au glas des deux cloches de Sens qui\nsemblent les deux gongs du Jugement dernier.\n   Nous trouvâmes une place peu ample où le buste de Cervantes, vis-à-vis\nd'une maison à arcades, se mire dans la vasque d'une fontaine, et, tout près,\nsur la place del Paraïso, je découvris, à droite, la façade pompeuse du Sémi­\nnaire, à gauche, une des portes de la basilique, la Puerta de la Abazacheria.\n Des marchands y tenaient jadis commerce de jais. A présent, elle n'est plus\navoisinée que de pauvres échoppes ouvertes, certains jours, pour la vente des\ncierges et des ex-voto.\n    Cette porte m'attrista : le XVIIIe siècle l'a dénaturée. Les deux cintres qui\ncouronnent ses quatre vantaux sont flanqués de colonnes doriques; au-dessus\nd'elles monte un second corps de colonnes ioniennes encastrant des fenêtres à\n frontons semi-circulaires, des mascarons, des rinceaux, une statue de la Foi\ndebout sur un pilastre; leur faite s'achève en urnes sépulcrales, en obélisques.\nAu centre et plus haut, un fronton ambitieux se décore de fleurons taillés\n comme des rois d'échecs. Que vient faire, au sommet d'une telle architecture,\n Saint Jacques, humble pèlerin, levant en sa main droite un bourdon auquel\n pend une calebasse? Ce pan de muraille ne semble point adhérer à l'édifice; il\n se dresse à la façon d'un décor contre les frises d'un théâtre. Il me causa une\n impression aussi déplaisante qu'à l'introït d'une messe en grégorien un air de\n bravoure empanaché de vocalises.\n    J'entrai, je me trouvai dans le bras gauche du long transept. Je vis, sur un\n tombeau, une statue d'archevêque, et, en retrait, d'obscures chapelles. A la\n nudité svelte des piliers, à la courbure romane des voûtes, j'eus l'illusion\n d'une église de France; je pus dire tout bas, sans mensonge: Seigneur, j'aime\n la beauté de votre maison et le lieu qu'habite votre gloire.\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3423, "texte": "192                               DURENDAL\n\n\n     La gloire du Seigneur descendait en rais obliques, par les fenêtres d'une\n lanterne, devant la Capilla mayor, sur la grille dont les verges étincelantes se\n tendaient comme les cordes d'une harpe.\n     Une barrière double réserve aux chanoines et aux officiants le passage entre\n le chœur et les degrés du maître-autel. Sous celui-ci est creusée la crypte où\n l'on garde la châsse du Saint.\n    Je m'agenouillai contre la grille, près de l'une des chaires de bronze, des\n ambons, ciselés au flanc du pilier, l'un du côté de l'Epître, l'autre de l'Evan­\ngile. Quelle que fût ma volonté de prier, mon émotion d'abord s'émoussa en\n présence du faste barbare qui assiégeait mes yeux.\n    Par devant le maitre-autel pendent trois lampes, dont l'une, surtout, énorme,\nventrue, encroûtée de lames d'or; de lourds candélabres d'argent s'alignent\nsur le tapis; le bas de l'autel est simple, figurant l'extérieur d'une châsse, de\nmenues arcatures associées en forme d'm, trois à trois; mais le retable, sous\nles cierges, avec les bosselages de ses argenteries, pétille de feux dorés. La\nstatue peinte de Saint Jacques, assise sur un trône, coiffée d'un nimbe d'argent,\nparaît celle d'un empereur d'Asie recevant l'hommage de ses sujets. Un sou­\n rire béat est incrusté dans ses prunelles de pierre et sa barbe châtain. Ses\népaules sont couvertes d'un collet d'argent; la niche qui l'enclôt, la camarin,\nest d'argent aussi. Derrière la coupole de la camarin, un autre Saint Jacques,\ndebout, regarde à ses pieds quatre rois suppliants. Et ce n'est rien encore;\nl'autel, en dépit de sa masse, semble mince sous le dais pyramidal qui l'écrase.\nCelui-ci tient accroché à ses quatre coins un ange plus grand qu'un homme;\nentre les anges, un troisième Saint Jacques parade sur un cheval cabré; des\nGénies, des Vertus l'escortent, et de vieux drapeaux déteints, anglais et fran­\nçais, flottent autour de cet arrogant triomphe. A la pointe du baldaquin, tou­\nchant presque la voûte, se distinguent le sépulcre et l'étoile, blason de San­\ntiago.\n    De si emphatiques magnificences excitèrent peu ma dévotion. Je cher­\nchais l'Apôtre de Jésus-Christ et je n'avais en face de moi que le patron\ndes Espagnes ou plutôt de l'Espagne du XVIIIe siècle, portée à exaspérer les\nimages de sa force, parce qu'elle la sentait décroître. Il me fallut fermer les\npaupières afin de retrouver l'idée du bon Saint Jacques évangélique, de celui\nqni remet dans leur voie les voyageurs perdus, rompt les chaînes des captifs,\nréconforte les pauvres et les désespérés, l'Exorateur dont les suffrages abrègent\nl'expiation des fautes et ouvrent aux pénitents les portes du Royaume, le\nSaint jubilaire que je venais invoquer...\n    Je me relevai et fis le tour de la profonde abside. La plupart de ses\nchapelles enferment des tombeaux. Elles furent, toujours au XVIIIe siècle,\nrestaurées dans le style de Borromini, de Chiruguerra. Les archevêques de\nCompostelle, trop riches et comblés, pour la basilique, de donations, appli­\nquèrent leurs libéralités à des embellissements déplorables. Une des chapelles\nreste dénommée la chapelle du roi de France. Louis XI la dota d'une rente\ndestinée à trois chapelains qui devaient y dire la messe. Les prêtres pèlerins la\ndisent dans la chapelle de Saint-Bartolomé; seuls, les chanoines de Santiago\net les évêques ont le privilège de célébrer sur l'autel de la Capilla mayor.\n"}, {"page_pdf": 224, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3477, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                               193\n\n\n   En revenant vers le transept, je passai devant une très ancienne Maria\nSalomé, statue byzantine joufflue, coloriée en rose. De là, je considérai le\nchœur du chapitre au milieu de la grande nef, son lutrin massif, les tuyaux\néclatants de ses deux orgues. La stabilité des chanoines de Santiago reluit\ndans l'opulence de leurs stalles; elles ont l'air de participer à la quiétude de\nceux qui s'y assoient pour chanter l'office.\n   Il allait commencer bientôt. Des cloches, gaîment, préludaient, une grave,\nalternant à coups rapides avec une autre au son clair, et on eût dit les tinte-\nrelles d'un troupeau de chèvres, quand elles redescendent, le soir, des\nmontagnes. Un va-et-vient se faisait autour de la sacristie vaste comme une\néglise et somptueuse. Sa porte entrebâillée me laissa voir des prêtres appuyés\ncontre une crédence, les bras croisés, fumant des cigarettes. Les chanoines\narrivaient, presque tous grands et de noble mine dans leur manteau que signe\nla croix rouge des chevaliers de Saint-Jacques.\n   Leur cortège défila, lorsqu'ils se rendirent au chœur, précédé d'acolytes et\ndu pincerna, l'analogue de notre Suisse, mais glabre, les cheveux noués en\nchignon, les épaules ornées d'une sorte de dalmatique, un bâton doré à la\nmain. Ils marchaient avec une vivacité d'allure, peu solennelle, expéditive.\n   Leur prestesse à lire les Psaumes ne m'étonna guère; j'avais suivi à\nBarcelone, à Tarragone, l'office d'autres chanoines espagnols. L'orgue coupait\nde motifs guillerets la psalmodie. A une leçon, lue par un enfant de chœur\nd'une voix grêle, répondit un Amen robuste et gras; puis il y eut un silence\nde méditation.\n   Je m'éloignai vers le bas de la grande nef. Une vieille femme, seule derrière\nun pilier, affaissée dans une robe de bure, récitait tout haut son chapelet. Non\nloin, les volets d'un confessionnal étaient ouverts; un jeune couple s'y présenta ;\nle mari passa le premier; il se confessa debout, appuyé contre l'épaule du\nprètre qui le tenait embrassé comme un père indulgent son fils prodigue. Sa\nfemme, à deux pas de lui, ne pouvait moins faire que d'entendre. L'ingénuité\nfamilière des mœurs catholiques, en Espagne, est une des choses dont je fus le\nplus saisi. Chez nous, même dans les ménages les plus chrétiens, ne trou­\nverait-on pas bizarre et indélicat qu'une femme vint s'immiscer à la confession\nde son mari, et, plus encore, lui à celle de sa femme?\n   Je longeai la clôture du chœur jusqu'au mur du jubé. Un Calvaire le\nsurmonte, près duquel je fis une station : le Crucifié s'affaisse du côté droit\nvers sa Mère, comme s'il allait se détacher de la Croix; le long de son cou et\nde sa poitrine est peinte une traînée de sang. Sur un autel, au-dessous, je\nvénérai la Virgen de la Soledad, la Vierge de la Solitude, Notre-Dame des\nSept Douleurs. Un manteau de velours raide, brodé de couronnes d'or qui\ns'entrelacent, l'enserre de la tète aux pieds ; on n'aperçoit que ses mains\ncroisées soutenant un cœur où se rejoignent les pointes des sept glaives dont les\npoignées rayonnent, et son visage de cire étiré, des paupières à grands cils\nbattues par le chagrin, une bouche meurtrie de reine en deuil; elle a l'ovale\némacié de certaines senoras castillanes, un air de miséricorde infinie, comme\n Notre-Dame de la Victoire, à Séville, si belle avec ses cheveux défaits, pâmée\nd'un saint amour, parmi les lances ardentes d'innombrables cierges!\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3198, "texte": "194                                  DURENDAL\n\n\n\n   Autrefois, les pénitents admis à franchir le seuil de l'église se tenaient\nderrière le jubé. Peut-être est-ce en mémoire du rite perdu qu'on a mis sur cet\nautel la Reine des compassions.\n    Entre le jubé et le portail du fond, la basilique, à l'heure où je la vis, était\n radieuse, quoique déserte. Le soleil du soir y débordait; j'entendais les\nchanoines entonner le Magnificat; les colonnes de granit montaient en fais­\nceau calme vers les feuillages des chapiteaux, sous les cintres ovales et symé­\ntriques. L'architecturede Compostelle fut inspirée par celle de Saint-Sernin (1),\net Maître Mathieu, qui mena une partie de l'œuvre, venait de Toulouse. Le\n roman s'y montre allégé de ses primitives formes trapues; une colonne, par\ndevant chaque pilier, s'élance plus haut que les baies du triforium, et supporte\nle bas de la voûte en berceau. La continuité des rondeurs n'exclut pas une\naisance toute française de lignes ; elle énonce la béatitude d'âmes simples,\ndociles, l'absolu humble de leur foi.\n   Mais la paix de cet art chrétien s'achève dans la Puerta de la Gloria,\nporche sculpté sous le portail, que Maitre Mathieu mit vingt ans à exécuter (2).\n   C'est une vision du Jugement où Saint Jacques siège au-dessous de Jésus-\nChrist, sur la colonne qui soutient, de même qu'à Vézelay, le centre du\ntympan. Je ne sais si, nulle part, le Moyen Age a figuré avec plus d'ampleur\net de tranquille harmonie l'allégresse des élus superposée à l'attente des justes\net à la douleur des damnés. Cette merveille m'emplit d'une telle joie que je la\ncontemplai dans un ravissementun peu confus et remisa plus tard d'en explorer\nles détails.\n   Je sortis un moment de la cathédrale par la porte du cloître. Il est spacieux,\nimposant; mais je trouvai morose et nu le gothique flamboyant de ses\narceaux; je resongeais aux cloîtres de Tarragone et de Barcelone, à ce dernier\nsurtout, à ses chapelles, à son jardin, à la vasque moussue de son jet d'eau,\net jusqu'à ses oies accompagnant de leur cri naïf les ronflements de l'orgue et\nles voix des prêtres. Je revoyais l'une des chapelles qui enferme un Christ\nenjuponné de soie, marqué de plaies aux genoux, cloué sur une plaque de\ncuivre; une femme jeune et triste, pendant que je me reposais là. était venue\ns'agenouiller contre la grille; j'ai rarement vu prier comme elle priait. Ses\nlèvres remuaient peu ; mais ses yeux, s'adressant au Christ, disaient : « Ce\nque je demande, il faut que cela soit. » Par instants, elle saisissait les bar­\nreaux à deux mains, semblait vouloir les arracher; puis son front s'inclina,\nelle pleura silencieusement. Sans savoir ce qu'elle implorait, j'ajoutai ma ché­\ntive prière à la sienne dont l'ardeur me bouleversait.\n   Ici, personne le long des murs grisâtres, pas même un mendiant, pas même,\ncomme à Tarragone, ce chat maigre qui miaulait vers moi. Le patio bitumé ne\nlaisse percer aucun brin d'herbe; dans un coin s'allongent des dalles funèbres,\nles sépultures deschanoines Parmi eux repose Don Lopez Ferreiro: il écrivit,\n\n\n (1) Saint-Jacques, Saint-Sernin et Sainte-Foy de Conques sont trois églises issues d'un\nmême type auvergnat.\n  (2) D e 1168 à 1188.\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3413, "texte": "                   SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                              195\n\n\nen dix volumes, une érudite histoire de l'Eglise de Compostelle et mourut\navant de l'avoir finie.\n   Les salles du chapitre s'ouvrent au fond du couloir, derrière ces tombes.\nChaque fois que les chanoines s'y rendent, ils foulent en passant leurs frères\ndéfunts.\n   Ainsi les vivants, après les morts, n'ont tous qu'une seule demeure,\nl'enceinte de la basilique; ils savent qu'ils dormiront sous les dalles où ils\nmarchent, et cette pensée doit faire plus calme encore leur existence.\n   Quand vient la procession de la Fête-Dieu, et t tous les sept ans, pour le\njubilé, on tend le cloître de tapisseries qui, d'habitude, décorent les salles\ncapitulaires. Un bedeau me les y montra. Je me fusse peu douté, à les voir, de\nleur destination liturgique. Certaines représentent des scènes de bataille, deux\narmées rangées en demi-cercle, prêtes à se mesurer, dans une plaine jonchée\nde fleurs opulentes. La plupart ont été faites d'après des cartons de Goya, d'un\nGoya jeune, étincelant, plus païen que le Goya caricaturiste et satanique, le\nseul que l'on connaisse à Paris. L'une montre, près d'un taureau brun, un\ntorero en veste rose, avec des bas bleuâtres, gaillard insolent de vigueur et de\ngaîté. Sur une autre, un bourgeois cramoisi s'avance, le menton dans son\njabot, et, derrière sa jeune épouse, parée d'un corsage jaune — de ce jaune\nfeu qu'adorait Goya — un galant rit d'une bouche trop sanguine. De tels\ndécors, sur le passage du Corpus et des reliques, se font encenser. Ailleurs, ce\nserait baroque; mais le catholicisme espagnol s'incorpore avec une liberté sin­\ngulière les choses du pays les plus profanes.\n    Les salles du chapitre logent une bibliothèque riche en vieux livres. Je lus,\nsur le dos d'un in-folio, ce titre: JANSENI IN EVANGELIUM. Quoi\ndonc! me dis-je, le lugubre Jansenius s'introduisit jusqu'en Galice! Tout au\nmoins resta-t-il enterré dans la bibliothèque des chanoines. L'Espagne n'a point\npâti de son faux ascétisme et de ses abstractions meurtrières. Elle n'a eu\nà subir ni les huguenots ni les dénicheurs de saints dont l'ironie tua en France\ntant de bonnes et antiques dévotions. C'est pourquoi elle conserva intacte\nla familiarité des Sacrements, le réalisme chrétien qui sent vivre autour de\nnous, Jésus, sa Mère, les Anges, les Bienheureux et les Bienheureuses, comme\ndes frères et des sœurs glorieux, secourables à nos besoins, émus de notre amour\net même des pauvres honneurs où nous les célébrons.\n   Seulement, les Espagnols dilatent dans les pompes catholiques leur goût du\nfastueux et de l'énorme. Le bedeau voulut me faire admirer un prodigieux\nencensoir, le botafumeiro ; posée à terre, cette urne d'argent lui venait jusqu'à\nla poitrine. Les jours de grandes fêtes, quatre hommes la portent dans la basi­\nlique; on la haie sous la voûte du transept par une corde enroulée à unepoulie;\ngorgé de charbons rouges et de grains d'encens, le botafumeiro se balance\nen face du maître-autel, au-dessus des officiants et du peuple et envoie le long\ndes nefs un nuage aromatique semblable à celui qui suffoquait les prêtres dans\nle temple de Salomon.\n   Avant de quitter les salles du chapitre je m'arrêtai dans l'épaisse embrasure\nd'une des fenêtres rondes et regardai la place d'Alphonse XII, un des orgueils\nde Santiago : vis-à-vis, sur cette esplanade correcte et morne, se développait\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3430, "texte": " 196                                DURENDAL\n\n\n\n  une longue et assez lourde bâtisse à fronton triangulaire, le Palacio consis­\n  torial, l'Hôtel de ville.\n     A sa droite, j'aperçus l'hospice, tous les Saints accueillants rangés sur son\n  gracieux portail, et, entre les deux, une bosse de terres arides, le Monte\n  Pedroso.\n     Je descendis ensuite sur la place elle-même où donne la maîtresse façade de\n  la basilique, celle de l'Obradoiro. Un tailleur de pierres, lorsqu'elle fut\n  construite (de 1738 à 1747) avait, près de là, ses chantiers. Maintenant encore\n  sonnent dans le voisinage les marteaux d'ouvriers taillant des blocs pour une\n  aile neuve de l'hospice. La façade de l'Obradoiro est le paroxysme des styles\n  borrominesque ou churrigueresque. U n . double escalier dont les rampes se\n  correspondent en losange compliqué accède à son grand portique que\n  surcharge le plus écrasant des frontons. Celui-ci, pareil à une pièce montée,\n  s'érige entre les deux tours massives. Leur premier corps carré en supporte un\n second, carré aussi, sur lequel un troisième, de forme ovoïde,. étage ses\n  balustres, ses terrasses, ses niches, ses pinacles. Attifée de cette sorte, la\n cathédrale semble telle qu'une douairière prétentieuse à la perruque entor­\n tillée d'aigrettes et de marabouts.\n     Par bonheur, deux des anciennes portes ont été moins défigurées. La\n  Puerta de las Platerias domine une place étroite ornée d'une fontaine. Les\n cintres de son double porche se répètent, au-dessus, en arcs symétriques d'une\n belle gravité romane. Toutefois, la pluie, avec les siècles, et le soleil ont quel­\n que peu mangé les sculptures de la frise et des tympans. Un simple villageois\n picard, Guillaume Manier, dans la relation de son pèlerinage écrite en 1736,\n note qu'il trouva sculptée sur ce porche « certaine femme debout tenant dans\n ses mains la tête repoussante de son séducteur. Le mari qui a coupé cette tète\n force sa femme à l'embrasser deux fois par jour. » Pour ma part, je n'ai pas\n reconnu ce motif bien espagnol, non moins atroce qu'édifiant.\n     La Puerta Santa, la porte des Pardons, ne s'ouvre que les années saintes,\n celles où le 25 juillet, fête de Saint Jacques, revient un dimanche. Douze\n prophètes à gauche, douze apôtres à droite, statues frustes, courtaudes, ser­\n rées, comme dans une gangue, dans leur manteau de pierre, méditent aux\n flancs d'une grille que surmonte Saint J acques, le chef ombragé d'un chapeau à\n panache, et incliné d'un air miséricordieux vers le pèlerin toujours attendu ;\n ses disciples, Saint Théodore et Saint Athanase, petits comme des enfants,\n dans des niches étroites lui font cortège. Derrière la grille un mur de torchis\n barre la Puerta Santa.\n     Lorsqu'à tinté l'heure de l'ouvrir, le 31 décembre au soir, l'archevêque s'y\n rend en procession avec son clergé, son peuple, et les pèlerins venus à pied de\n toute la Galice. Un prêtre enveloppé du pluvial porte sur un plateau d'argent,\n pour abattre le mur, un marteau doré. L'archevêque prend le marteau et en\n frappe un premier coup pendant qu'il chante le verset : Aperite mihi portas\njustitiae... Ce heurt du marteau représente l'absolution du prêtre et les orai­\n sons des Saints rompant le mur invisible qui retient au seuil du Paradis les\n âmes contrites. L'archevêque redouble des coups plus forts; quand le mur\n s'est abattu, la maîtrise lance à pleines voix le Psaume : Jubilate Deo omnis\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3410, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                             197\n\n\n terra... Des prêtres en chasuble lavent les jambages de la porte; l'archevêque\n à genoux entonne le Te Deum et l'on rentre triomphalement dans la basilique\n où des vêpres très solennelles sont chantées.\n    J'y rentrai moi-même, peu avant que l'office eut pris tin. A six heures, les\n luminaires du Salut étant soufflés, je fus introduit par le sacristain dans la\n Capilla major; je pus voir de près le maître-autel, son dessus de marbre taillé\n d'un seul morceau, ses reliefs d'argent et son baldaquin dont les archanges, au\n crépuscule, devenaient gigantesques. Le sacristain, homme d'une figure épaisse\n avec des tons de pampre rougi, en touchant les candélabres, le trône de Saint\n Jacques, sa calebasse, me répétait chaque fois : Plata, plata. Ses yeux bril­\n laient d'une jouissance orgueilleuse au contact de ces richesses, comme s'il\n les croyait siennes à force de les avoir palpées et fait reluire.\n    Je montai à l'intérieur de la chambre d'argent qui couronne de sa coupole\n la statue du Saint. On a buriné sur son collet des canons, des étendards, des\n épées, des casques; l'Espagne guerrière s'est magnifiée dans l'opulence de son\n patron. Une coutume veut que les pèlerins baisent le collet précieux. Je m'y\n conformai, sans ardeur, je dois l'avouer. Ce que j'aurais voulu voir, c'était la\n crypte et la châsse; mais, impatient de fermer l'église, le sacristain remuait\n ses clefs, et je remis au lendemain.\n    En somme, je conclus ma visite, mécontent d'être si tiède envers Saint Jac­\nques et comprenant trop bien pourquoi je l'étais. J'avais besoin, pour prier\n librement dans sa basilique, d'éliminer les impressions extérieures, les bizar­\n reries locales de son culte et d'atteindre l'intimité surnaturelle de sa pré­\nsence.\n    A la nuit close, je me promenai par la ville, dans l'incertain des rues obs­\ncures. Les fumées des toits rendaient une odeur de sarments brûlés analogue à\ncelle de l'encens. Sous les arcades de la rua del Villar il y avait plus de foule\nqu'en plein jour. Les voix des passants se heurtaient comme les dominos que\nbrouillaient les joueurs sur les tables des cafés. Une bande de lavandières ren­\ntrait de sa journée; l'une d'elles, frappant ses mains l'une contre l'autre, cla­\nmait d'une gorge abrupte une chanson que les autres continuaient et, toutes\nensemble, elles poussaient une note étrangement vibrante, prolongée.\n    Des prêtres circulaient en groupes ; sur la plaza de Cervantes, les ser­\nvantes, autour de la fontaine, attendaient en jasant que leurs cruches fussent\nemplies.\n   Je m'avançai jusqu'à la place del Paraïso, où je me retrouvai entre le sémi­\nnaire et la cathédrale. Les deux monuments alourdissaient de leur emphase la\nmélancolie de ce lieu désert. On l'aurait cru préparé jadis pour des rois qui\nn'y. viendront plus. La lune, sous des vapeurs lentes montées de l'Océan,\nluisait ainsi qu'une veilleuse sous un verre dépoli; elle drapait d'une cou­\nleur de bure le jaune enfumé des façades et les deux Saint Jacques dressés\nvis-à-vis.\n    Une femme traversa, descendant vers le faubourg et menant une petite fille\npar la main. Elle était grande, de puissante carrure, mais vêtue misérablement.\nEn me joignant, elle me demanda l'aumône; je voulus savoir ce qu'elle faisait\npour vivre. Elle me dit qu'elle rempaillait des chaises; son mari, mort depuis\n"}, {"page_pdf": 229, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 700, "texte": "198                              DURENDAL\n\n\n\nsix mois, l'avait laissée avec quatre enfants, dont l'ainée l'accompagnait.\nCelle-ci montrait une mine douce et chétive; ses cheveux, partagés en ban­\ndeaux, semblaient pâles comme du lin : « Elle a dix ans, fit sa mère. — Es\npequena (1), lui répondis-je. — Pequena », reprit-elle en écho, et ce mot, sur\nla place vide, eut une résonance indicible.\n   Je les regardai s'en aller, disparaître sous les ténèbres d'un passage voûté.\nLa rencontre de cette pauvresse acheva, dans une paix mystérieuse, mon pre­\nmier soir à Santiago.\n\n                                                         EMILE    BAUMANN.\n  (A   continuer.)\n\n\n\n\n  (i) Elle est bien petite.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-006", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 199, "page_fin": 200, "titre_corps": "Revue du mois : La Libre Esthétique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "R.-G. 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Cubistes, pointillistes, confettistes ont\ndéserté ces galeries, n o u s sommes tout déconcertés d'y trouver de l'art com­\npréhensible et nous en éprouvons une petite déception.\n   Le salon de la Libye Esthétique groupait généralement les anarchistes de la\npeinture et d a n s le meeting où glapissaient leurs voix nous aimions noter les\noutrances du langage de l'art et les violences de ses revendications :\n n Devant son chevalet, s'écriait Van Gogh, le peintre n'est esclave ni du\npassé, ni du présent, ni de la nature, ni de son voisin. Lui, encore lui, tou­\njours lui. » Il nous le fit bien voir! Ce tumulte s'est apaisé, deux h o m m e s ,\nsans plus, vocifèrent au milieu d'un silence glacial : c'est M. W . Ophey qui a\ndécrit des cercles rouges sur une toile blanche, c'est M. Kees Van Dongen\nqui travaille pour les m a r c h a n d s de crème à la glace. Ce dernier voit le beau\nsexe sous u n aspect si repoussant qu'il a dû perdre depuis longtemps tout\nmérite à pratiquer la vertu.\n   « La vérité p o u r t a n t , c'est que le rôle de l'artiste consiste précisément à\nmettre en lumière, d a n s ses ouvrages, certains traits de la réalité que nous\nn'aurions pas distingué de nous-mêmes; à nous montrer, non ce que nous\navons vu, mais ce que nous aurions dû voir et à nous faire reconnaître ce\nque, sans nous en douter, n o u s ne connaissions p a s ; en sorte q u e si nous\nnous rendions mieux compte de nos sentiments, ce ne sont pas les portraits\ndes peintres que nous trouverions ressemblants, mais les modèles; car ce\nsont les portraits qui n o u s a p p r e n n e n t à voir les modèles (1). »\n   M. Van D o n g e n applique ses facultés à « mettre en lumière dans ses\nouvrages certains traits de la réalité que nous n'aurions pas distingué nous-\nm è m e . . . », parce qu'ils sont trop l a i d s ; c'est c o m p r e n d r e le rôle de l'art...\nà l'envers.\n   Les autres luministes sont moins cruels. M. Claus s'en tient à la formule\ndélicate où il note si justement les heures du paysage depuis le pâle rayon\n\n\n  (1) E D . RUEL : Du sentiment artistique dans la morale de Montaigne,     p. 72.\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3472, "texte": "200                                   DURENDAL\n\n\n\nd'un soleil d'hiver jusqu'aux ardeurs pesantes des j o u r n é e s estivales.\nM. Paerels, très artiste, préfère la lumière d'intérieur mais ignore tout\ndu dessin, M. Clarenbach expose u n e d u n e délicieuse.\n    L a tendance opposée est représentée par les fidèles de la terre de Sienne\net des sauces brunes, ces ennemis du plein air et de la clarté. D a n s le milieu\nde la Libre Esthétique ils détonnent é t r a n g e m e n t .\n    M. Baertsoen, la palette lourde, la touche épaisse, paraît figé. Des ciels\nimmobiles, des eaux mortes, des villes e n d o r m i e s . , . , toute u n e gamme\nfunèbre, composent son bagage qu'on voudrait alléger si l'on ne craignait de\nlui enlever l'essence de sa personnalité. M. Forain, représenté par quelques\nmauvaises peintures au j u s de chique, par des aquarelles exquises, par des\ndessins et des eaux-fortes a d m i r a b l e s s'avère plus a m o u r e u x de la ligne que\ndu ton. Mais q u a n d la tonalité est fine, comme d a n s la Toilette, quel régal\npour les yeux! La Libre Esthétique aurait d û réunir en plus grand nombre ces\npages claires si en rapport avec les tendances qu'elle prône. Q u a n t aux\ndessins et aux eaux-fortes, ce sont de pures merveilles. Le trait bondit sur la\nfeuille, incisif et concis, mais exprimant toujours tout ce qu'il doit dire et de\nla façon qu'il faut.\n    Mieux que tout autre, M. F o r a i n saisit « le caractère » triste ou grotesque,\ncynique ou brutal de l'humaine n a t u r e ; il l'exprime par u n e « ligne » éton­\nn a n t e de souplesse et de vie, de grâce et d e puissance qui n'appartient qu'à\nlui. Ah! la belle ligne! Qui dira ses charmes? Elle est vivante « car elle suit\nle mouvement et fuit sans cesse », elle est capricieuse car (r elle se perd et se\nretrouve, cause des joies et des désespoirs ». « L a belle ligne, a dit Anatole\n F r a n c e , c'est l'éclair qui blesse délicieusement les yeux, on l'admire et\nl'on s'étonne. »\n     La peinture décorative est rare. M. R e n é P i o t n o u s fait voir deux savantes\nesquisses pour u n e c h a m b r e funéraire et quelques têtes d'études d'un grand\nstyle. P a r son dessin et sa couleur il s'apparente visiblement mais sans effort,\naux décorateurs des nécropoles de l'ancienne égypte, le berceau de la fresque.\n De M. Léon Bakst nous apprécions vivement Daphnis se séparant de Chloé à la\ntombée du soir, projet d e décoration murale dans u n e gamme très montée\nou le bleu domine et que rehausse un sens profond de l'harmonie et\n des valeurs.\n     Signalons les étoffes peintes de M m e Montald, les grès remarquables de\n M. Delsaux, d'élégantes illustrations d e M. Gosé, un grand tableau plein de\n négligences... et de qualités de M. Jefferys, quelques bustes u n peu mous de\n M. P . Du Bois, des sculptures connues de M. Rousseau, des fantaisies de\n M. d ' H a v e l o o s e rachetées par u n e excellente tête en marbre, et nous aurons,\n croyons-nous, noté l'essentiel.\n     E n somme, ce salon nous a déçu, disons-le franchement; nous n'y avons\n pas éprouvé la surprise que d o n n e n t une vision neuve ou le talent domina­\n teur, dussent-ils heurter nos conceptions de l'art p i c t u r a l ; trop rares étaient\n les œuvres que nos artistes, classés ou i n c o n n u s , devaient à leur réputation\n ou à leur avenir et qu'il nous eût été agréable de saluer comme on salue\n l'aube naissante ou la lumière d a n s son r a y o n n e m e n t .              R.-G. 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En effet, par sa\nforme, sa poétique, l'essence même de son inspiration et de sa structure\nmusicales, Fidelio n'offre point de différence sensible avec les opéras de\n Mozart.\n    A part quelques sommets radieux où apparaît soudainement le grand\n Beethoven avec le domaine d'infinie beauté qui est son apanage, on peut\ndire qu'ici comme là se manifestent la même aisance, la même grâce souve­\nraine dans le tour d'idée et la contexlure de la phrase mélodique, aussi\nexquisement souple que dans Mozart, mais souvent aussi plus ample et plus\n libre.\n    Il n'en reste pas moins que Fidelio tient une place d'honneur parmi les\nexpressions d'art dramatique les plus puissamment belles et les plus noble­\n ment touchantes qui soient. Beethoven, au fond de l'âme duquel palpitaient\n des trésors de tendresse et dont la nature si loyalement probe et fière répu­\n gnait aux vulgarités déprimantes des amours faciles, poursuivit vainement\n dans le mariage un idéal de bonheur domestique que les circonstances\n adverses de la vie lui refusèrent sans pitié et le jour où il se fit le chantre\n de l'amour conjugal et des dévouements dont il est la source, ce fut avec\n une sincérité d'accent, une 'élévation de sentiment et un pouvoir d'émotion\n que seul Gluck a atteint avant lui dans son immortelle Alceste.\n    Voilà le motif pour lequel, en dépit de sa forme stricte d'opéra si éloignée\n de notre conception actuelle du drame lyrique, Fidelio demeure une partition\n d'un charme tendrement lumineux et dont les beautés vivaces et inaltérables\n sont à l'abri des morsures du temps.\n     On en a une preuve nouvelle dans les belles représentations de la Mon-\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3458, "texte": "202                                   DURENDAL\n\n\nnaie dont le succès est loin d'être épuisé. Sans vouloir jeter un voile sur les\nfaiblesses du livret dont on a cependant trop médit, n o u s dirons seulement\nà ce sujet que M. Kufferath fut bien inspiré de substituer aux récitatifs de\nGevaert le dialogue parlé primitif. Les représentations de Fidelio sur notre\npremière scène lyrique constituent un ensemble très complet et généreuse­\nment expressif du chef-d'œuvre de Beethoven. Il faut citer en premier lien\nM m e F r i c h e , cette interprète si douée au point de vue d r a m a t i q u e , possédant\nl'art de se transformer avec une étonnante souplesse suivant le caractère du\nrôle qu'elle a à remplir et qui, pathétique à souhait dans l'air vibrant d'en­\nthousiasme du premier acte, s'élève à la véritable éloquence d a n s la scène\némouvante de la prison. M. Darmel s'efforce d'user de la réserve que com­\nmande le personnage de Florestan, ce prisonnier miné de chagrin et de pri­\nvations, à qui des éclats vocaux trop vivement extériorisés de fort ténor ne\nsauraient nullement convenir. M. Billot est excellent dans le rôle de Rocco\nle geôlier, M. Ghasne (Pizarro) est aussi sombre et dur qu'on peut le désirer.\nM m e Bérelly (Marcelline) charme toujours par sa jolie voix. M. D u a (Jaquino)\npar sa musicalité affinée et sa diction spirituelle.\n   M. Lohse conduit naturellement l'œuvre de façon supérieure. C'est mer­\nveille de voir avec quelle sûreté et dans quelle parfaite fusion sonore il arrive\nà tenir sous le sceptre de son énergique diiection la centaine de chanteurs\n(protagonistes et choristes) qui se trouvent sur la scène au troisième acte.\nC'est d'ailleurs d a n s les parties purement s y m p h o n i q u e s du d r a m e q u e se\nrévèle de la manière la plus évidente l'empreinte géniale du T i t a n .\n   L'introduction si expressive du second acte et surtout l'étincelante ouver­\nture de Léonore n° 3 électrisent la salle. Bref, la très louable initiative de la\ndirection de la Monnaie a été récompensée et ce sont les deux reprises de la\nsaison les plus intéressantes au point de vue de l'art pur, Fidelio et Obéron\nqui, éveillant dans le public l'écho le plus sympathique, y ont rencontré le\nsuccès le plus décisif et le plus durable.\n\n                                           * *\n   La série des s y m p h o n i e s du maître de Bonn étant épuisée, le sixième con­\ncert populaire fut consacré à Liszt et à W a g n e r . Ce concert constituait une\najoute superflue ne se rattachant par aucun lien logique aux auditions précé­\ndentes et nous eussions pour notre part préféré demeurer sous l'impression\nde la Neuvième, sublime couronnement du cycle Beethoven, à moins que\nLohse n'eût voulu le compléter par la Missa Solemnis, la seule création beetho-\nvénienne qui puisse être mise en regard de la S y m p h o n i e géante, entreprise\nqui, à la vérité, eût pu offrir quelques difficultés, mais non insurmontables,\navec l'orchestre parfait et les chœurs si bien disciplinés de la Monnaie. Quoi\nqu'il en soit, le public parut satisfait de réentendre certaines pages fort con­\nnues du répertoire wagnérien, la Faust Ouverture, le P r é l u d e des Maures-\nChanteurs, galvanisés par u n e interprétation ardente et fougueuse, la très\nnoble ouverture de Rienzi, dont Lohse mit fort en lumière l'héroïsme pas­\nsionné et la triomphale allégresse contrastant avec les visions heureuses et les\neffusions printanières de la Siegfried Idyl.\n"}, {"page_pdf": 234, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3430, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                  203\n\n\n    Liszt était représenté par Tasso (Lamenta e Trionfo), l'un des plus captivants,\ndes mieux construits et des plus richement expressifs d'entre ses poèmes\nsymphoniques. Mlle Suzanne Godenne joua le fameux Concerto pour piano\nen mi bémol, aux traits multiples et terrifiants, avec une conviction, un brio et\nune vaillance qui appellent tous les éloges. Il était curieux de voir cette jeune\nfille déployer tant de maëst ia et témoigner d'une aussi imperturbable sûreté\nen cette œuvre de technique redoutable qui, aussi vaine et incohérente qu'elle\npuisse paraître au point de vue musical, n'en demeure pas moins une pièce\ntype, si on la considère en tant qu'exploit de virtuosité pianistique. Un ova­\ntionna vivement aussi la sympathique artiste pour le sentiment juste et fin\nqui marqua son interprétation de l'Etude en ré bémol, la manière brillante et\nvibrante, bien que trop appuyée à notre sens, dont elle rendit la Tarentelle\nextraite de Venezia e Napoli. Il sera intéressant d'entendre prochainement\nMlle Godenne dans un récital d'oeuvres plus solides et plus profondes.\n    Un numéro capital du programme était la Symphonie inaugurale de Gilson\noù l'auteur de la Mer décrit musicalement les spectacles bigarrés de l'Exposi­\ntion et ses concours de peuples lointains avec une fertilité d'invention, une\nverve et une variété de ressources que rehaussent encore la puissance des\npolyphonies et le prestige d'une instrumentation suggestivement picturale où\nil faut voir l'un des dons les plus précieux en même temps qu'une des forces\nles plus caractéristiques de ce maître de la couleur.\n                                         *\n\n    Par opposition avec la séance si surchargée des Populaires, Steinbach pré­\nsentait au public dts Ysaye un programme substantiel et concis où voisinaient\nles plus grands noms de la musique en une prestigieuse suite d'expressions\nd'art dont les totales différences d'inspiration et de style faisaient mutuelle­\nment valoir les beautés par le contraste, alternativement puissantes, enchan­\nteresses, gracieuses, profondes, mais toutes d'essence exquise et où l'éminent\nchef du Conservatoire de Cologne affirma victorieusement son autorité magni­\nfique, la justesse et l'ampleur de sa compréhension esthétique, et surtout ce\nsens merveilleux des gradations expressives qui a marqué d'une inoubliable\nempreinte l'interprétation du Todund Verklärung.\n    A la suite de Bach (ré-majeur) radieuse de vigueur et de verve s'opposaient\nle parfum délicat d'une charmante symphonie de Haydn (n° 3, en mi bémol)\n les rythmes subtils et doux d'airs de danses amoureusement ciselés. (Gavotte\n d'Idoménée de Mozart, menuet de la Sérénade op. 11, de Brahms, Ballet n° 2,\n de Rosemonde, de Schubert.)\n     Mais les deux grandes impressions du concert furent l'interprétation fulgu­\n rante, superbement enthousiaste de l'Ouverture de Lionore (n° 2) si rarement\n jouée et qui, d'une architecture moins concentrée et nettement définie que la\n version n° 3, ne le cède pourtant point à cette dernière sous le rapport de\n l'intensité d'accent dramatique. Puis le Tod und Verklâruvg (Mort et Transfi­\n guration de Strauss), le poème le plus largement conçu et le plus profon­\n dément inspiré du grand symphoniste. Jamais jusqu'ici on n'avait mis si bien\n  en lumière son étonnante richesse de substance musicale, tout ce qu'il com-\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3312, "texte": "204                               DURENDAL\n\n\n\nporte de pouvoirs expressifs, de foncière et authentique grandeur. Le concept\nde la mort et de la vie sublime qui lui succède s'associe naturellement dans\nl'esprit de celui qui pense avec un ensemble de certains sentiments simples,\ngénéraux, peu complexes, la terreur, la joie, l'espérance, la sérénité, l'élan\nreligieux, l'ascension vers l'Infini, sentiments très puissants, très nettement\ncaractérisés et que la musique est merveilleusement apte à traduire.\n   Avec quelle éloquence Strauss nous décrit le combat tragique entre la Vie\net la Mort, l'émotion formidable qui étreint l'être humain aumoment suprême,\nles certitudes lumineuses et bienfaisantes qui pénètrent l'âme sitôt qu'elle est\nentrée en contact avec le demi-jour projetant ses lueurs sacrées sur le seuil\nde l'auguste et insondable Mystère ! Sleinbach et son orchestre exprimèrent\nd'une façon admirable ce rayonnement progressif ayant son point initial\ndans un murmure vague d'harmonies lointaines et estompées, figurant les\npromesses de cette aurore mystérieuse dont peu à peu l'éclat va s'intensifier\nprodigieusement jusqu'à la plénitude des immortelles splendeurs. En pré-\nsence de cette interprétation supérieure d'une œuvre supérieure, le public\ndes Ysaye est demeuré froid et comme figé dans une incompréhension aussi\nétrange qu'inexplicable.\n    Les Concerts Ysaye font défiler devant nous tous les grands capellmeister\nd'Outre-Rhin. A Steinbach succède Max Schillings, chef d'orchestre du\nthéâtre de Stuttgart, qui exprime de façon suggestive, dans l'Ouverture du\n Vaisseau Fantôme, les frémissements désespérés des flots déchirés par la tempête\nrugissante, rend spirituellement le charme pittoresque et la couleur si caractéris­\ntique de l'Ouverture du Carnaval Romain, interprète avec maîtrise la deuxième\nSymphonie de Brahms où une matière musicale, savoureuse et richement\npoétique, s'enchâsse dans une forme exquisement pure et châtiée. Il dirige\naussi deux de ses œuvres, l'entr'acte du drame Ingwelde, et la Fête de la\nMoisson-, de la tragédie musicale Moloch, compositions remarquables dont\non prisa vivement les chaudes harmonies, la haute musicalité, la fière inspi­\nration, particulièrement dans le second poème, cette géorgique flamboyante\nqui chante en de superbes effusions lyriques le bienfait divin du blé mûris­\nsant au soleil d'été.\n   La triomphale virtuosité de Sauer fit naturellement merveille et souleva\nd'interminables acclamations dans le Concerto en mi bémol de Liszt, puis dans\nune suite de pièces de Schumann, Chopin, Sauer, heureusement choisies\npour faire valoir les exceptionnelles qualités de souplesse, de fougue, de\nvigueur, de technique ciselée et étincelante qui caractérisent le jeu de ce\ngrand pianiste.\n                                         *\n                                        * *\n\n   Au Conservatoire, exquis régal d'art où deux Concertos de Bach tenaient\nune place d'honneur. D'abord le Concerto en fa majeur, le premier de la série\nconnue sous le nom de Concertos brandebourgeois (1721) dédiés au margrave\nChristian de Brandebourg. I1 revêt une forme sensiblement différente de\nl'idée que nous nous faisons actuellement de cette expression d'art, le con-\ncerto, qui se caractérise par la collaboration, d'une part de l'interprète soliste,\n"}, {"page_pdf": 236, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3332, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                 205\n\n\nd'autre part de la collectivité de l'orchestre, tandis qu'ici, cette collaboration\nse répartit entre deux groupes orchestraux, le premier restreint, auquel\nincombe le concertino et qui est le véritable protagoniste de l'œuvre, l'autre\nplus considérable, correspondant aux tutti et qui est chargé du ripieno(rem­\nplissage). Dans le Concerto brandebourgeois qui nous occupe, le concertino\nconsiste en un violon, deux cors, trois hautbois, un basson.\n   C'est d'un bout à l'autre une merveille de grâce, de puissance et, dans\nl'Adagio, de céleste poésie, où la beauté sculpturale d'une forme parachevée\nvient s'unir à une verve intarissable, à une surprenante abondance de pensées\nqui fleurissent à l'infini dans de splendides épanouissements d'allégresse.\nLes sonorités savoureuses des hautbois, qui ont un rôle prépondérant dans\nl'œuvre, l'illuminent de douceur et de tendresse tandis qu'ailleurs un scintil­\nlant dialogue entre les cors et le basson l'aigrette spirituellement d'une pointe\nmalicieuse. On peut imaginer ce que fut cette exécution confiée à des artistes\ntels que Thomson, Mahy, Delatte, Piérard, Boogaerts.\n   Le Concerto pour deux pianos en ut (1730) ne lui est certes pas inférieur.\nLes inestimables trésors d'esprit et d'émotion où puise sans cesse le génie du\nPère de la Musique sont ici dispensés avec une rare munificence. Il fut joué\npar MM. De Greef et Gurickx, ces interprètes si parfaits de mesure, de goût,\nde clarté. Nous n'avons pas à refaire ici l'éloge de M. De Greef dont nous\navons souvent entretenu nos lecteurs. Mais on entend trop rarement M. Gu­\nrickx, cet artiste de race dont la distinction égale le talent et dont le solide\net fécond enseignement s'atteste chaque année aux concours du Conserva­\ntoire. M. Gurickx joua sa partie du Concerto en musicien consommé, alliant\nune pureté de ligne, une justesse de nuances et une élévation de style qu'on\nne saurait assez louer.\n   Les deux Concertos de Bach étaient encadrés par la Jupiter-Symphonie de\nMozart, un des sommets de l'œuvre du maître de Salzbourg dans le domaine\norchestral, et qui revêtit une interprétation vibrante et généreuse, bien que\nparfois un peu massive, et par la délicieuse Rhénane de Schumann, qu'inspira\nau noble musicien la contemplation de la cathédrale de Cologne, la plus gran­\ndiose, la plus architecturale des symphonies du maître de Zwickau, et dont\nTinel, profondément compréhensif de l'âme et de l'esthétique schumaniennes,\nfit limpidement ressortir les significations poétiques, lyriques et descrip­\ntives.\n                                      * *\n\n    M. Marcel Laoureux a donné un récital servant d'illustration musicale à\nune attachante et instructive causerie de Mlle Maria Biermé, causerie dans\nlaquelle la distinguée conférencière a retracé de façon poétique la vie et\nl'œuvre de Liszt, faisant notamment ressortir la noblesse de caractère de\nl'illustre Hongrois, et la bienfaisante générosité qu'il témoigna aux musi­\nciens de sa génération. M. Laoureux déploya dans son récital des qualités de\npremier ordre : ampleur de son, technique pure et ferme, souplesse de tou­\ncher charmante et nuancée, souci d'exprimer de la manière la plus adéquate\nla pensée de l'auteur. Il joua une des meilleures études transcendantes, les\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3199, "texte": "206                               DURENDAL\n\n\nHarmonies du Soir, un Sonnet de Pétrarque, puis il fit apparaître, dans le\ncharme suggestif de sonorités perlées et délicates les jolies pages évoquant\nles jeux d'eau de la villa d'Este (Pèlerinages d'Italie), et donna une inter­\nprétation approfondie de la sonate en si mineur, œuvre intéressante et\noriginale au premier chef, fort rarement jouée (dans l'espace de quinze\nannées, nous ne l'avons entendu que deux fois, par d'Albert et Emil Sauer),\noffrant entre autres ce mérite rare chez Liszt que le trait de piano n'y est\npoint placé uniquement pour l'amour- du trait, faiblesse où il faut chercher\ngénéralement la cause de l'infériorité manifeste des compositions pianis-\ntiques de Liszt mises en regard de l'œuvre des trois grands poètes du piano,\nBeethoven, Chopin, Schumann, mais se relie au contraire intimement à\nl'inspiration génératrice du poème. M. Laoureux s'attacha à faire ressortir\ntout ce que cette sonate, aussi hardie et indépendante de forme que de\ntechnique, contient de poésie fantasque et de romantisme enflammé.\n                                         *\n                                     *       *\n   M. Louis Lavoye, jeune pianiste fort doué, professeur au Conservatoire\nde Liége, a révélé au cours du récital qu'il donna à la salle Erard une nature\nde véritable artiste. Son programme des plus intéressants comprenait des\nchefs-d'œuvre classiques à côté de pièces de l'école française contemporaine.\nLa Fantaisie chromatique de Bach fit valoir la sûreté, la solidité de sa\ntechnique, et la sonate op. 110 de Beethoven, les ressources d'un sens\nexpressif déjà très développé, tandis qu'il donnait de la Ballade en sol mineur\nde Chopin une interprétation pleine de flamme et que les œuvres françaises\nétaient gracieusement rendues dans la parure de fines colorations et d'un\ntoucher subtil.\n                                       *\n\n   La chronique musicale de ce mois étant fort chargée, nous regrettons de\ndevoir nous borner à mentionner le récital d'orgue de M. Desmet, professeur\nau Conservatoire, où l'on eut l'occasion d'apprécier ses grands mérites de\nvirtuosité et de style, le concert donné par deux violonistes de talent,\nMlle Eugénie Buess et Mlle Germaine Schellinx, dont chaque jour le jeu\ndevient plus ample, plus lumineux, plus riche de pouvoirs expressifs, enfin,\nau concert de la société des compositeurs belges, la très belle interprétation\nque Mmes Béon et Crickboom donnèrent du Prélude, Fugue et Variation\npourhnnnoniumet piano de César Franck. Les deux œuvres exécutées à cette\naudition qu'il faut surtout retenir sont d'une part la sonate pour piano et\nviolon (op. 11) de Mathieu Crickboom, jouée à ravir par l'auteur et sa\nfemme, sonate tout à fait remarquable d'expression, d'accent, de charme\nmélodique, d'autre part le Quintette de Ryelandt pour piano, deux violons,\nalto el violoncelle, magistralement rendu par MM. Crickboom, Henusse,\nBrosa, Jadot et Lyon. Œuvre déjà ancienne dont l'inspiration si élevée et la\nfoncière noblesse sont traduites dans une langue sobre et forte, dans une\nfacture simple et limpide, et qui atteint le maximum de ses significations\ndans le très bel Adagio religioso.\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 765, "texte": "                                  REVUE        DU      MOIS                           207\n\n\n   A propos de Ryelandt, n o u s r e c o m m a n d o n s spécialement aux pianistes\nson Prélude et fugue pour piano (op. 49, Breitkopf et Härtel). L e Prélude\nest une page véritablement grandiose en son énergique concision. L a\nFugue, délicieuse à jouer, est traitée de main de maître, avec autant de\nfermeté q u e d'aisance et de souplesse. R y e l a n d t a aussi écrit en ces derniers\ntemps deux magnifiques sonates pour piano qui, espérons-le, ne tarderont\npoint à être publiées.\n                                                              GEORGES DE GOLESCO.\n                                               *\n                                           *       *\n\n\n   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-008", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 207, "page_fin": 208, "titre_corps": "Récital de piano de M. Sidney Vantyn", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel.", "ancre_debut": "R é c i t a l d e p i a n o d e M. S i d n e y V a n t y n . — M. Sidney Van­ tyn, l'éminen", "ancre_fin": "conception sévère et noble. 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Vantyn a d é b u t é p a r l'admirable sonate en ut majeur (op. 53) de\n Beethoven, d o n t il a r e n d u les m o u v e m e n t s variés avec une souple intel­\nligence. L'exécution d'un Nocturne de Chopin, tout en offrant d e sérieuses\nqualités, a paru moins parfaite : c'est que la n a t u r e de Vantyn, toute d équi­\nlibre, de raison, de sérénité puissante, s'accommode moins d e la nervosité\nfébrile et maladive du g r a n d musicien polonais. Mais le distingué virtuose a\npris u n e éclatante revanche avec la Toccata de S c h u m a n n , où il déploie u n e\nforce, une verve et u n e a m p l e u r q u e plus d'un pianiste célèbre lui envierait\nà juste titre. T o u t à fait remarquable aussi, en des notes extrêmement\ndiverses, fut l'interprétation d'un noble Ave Maria du maître E d g a r Tinel et\nde ia Danse des \" Seises \" dans la cathédrale, page singulièrement colorée d'un\njeune musicien espagnol, M. Joachin T u r i n a , d o n t c'était la première audi­\ntion en Belgique. Citons encore la célèbre Berceuse de Kjerulf (le maître de\nGrieg) q u e M. Vantyn a jouée avec u n e tendresse délicate et u n e poésie\npénétrante; et un Polichinelle d'un esprit étincelant, d'une joyeuse et\npiquante drôlerie, qui semble d e s c e n d u des h a u t e u r s d u vieux Bergame\ncarnavalesque, œuvre très pianistique du brillant compositeur que sait être\n M. Vantyn.\n   L e dernier morceau du p r o g r a m m e était la deuxième Rhapsodie hongroise\nde Liszt, ouvrage hérissé de difficultés qui font reculer les plus intrépides;\nmais quels casse-cou épouvanteraient ces doigts d'acier et cette incomparable\nmain gauche qui sont l'heureux privilège de M. Sidney Vantyn? Il a enlevé\ncette rhapsodie avec u n e puissance, u n e sûreté, u n e maîtrise vraiment\nmerveilleuses, et qui ont déchaîné, c o m m e elles le méritaient, l'enthousiasme\ndu public, réellement fasciné par ce furieux brio. M. Vantyn, rappelé par les\nhonneurs d u bis, joua les Vagues de Moszkowski, u n e éblouissante fantaisie\nqui lui permit u n e fois de plus de montrer son agilité, sa souplesse, sa fougue\nendiablée et pourtant toujours sûre d'elle-même, l'ampleur de sa sonorité,\n"}, {"page_pdf": 239, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 535, "texte": "208                               DURENDAL\n\n\n\nen un mot une technique qui ne sent jamais l'effort et qui se joue comme en\nriant dans les plus épineuses broussailles de la fugue et du contrepoint.\n   Mais, au-dessus du virtuose qui surmonte si facilement les pires des diffi­\ncultés, il y a en M. Vantyn un probe et sérieux artiste, étranger à toute\nespèce de cabotinage, et qui se fait de sa mission une conception sévère et\nnoble.                                                          FRANZ ANSEL.\n\n\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-009", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 208, "page_fin": 209, "titre_corps": "Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. A.", "ancre_debut": "Théâtre du Parc L e s L i e n s , pièce en trois", "ancre_fin": "des plus réussie. F . 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On n'osera plus dire, désormais, que,\npour faire recette à Bruxelles, il sied qu'un dramaturge du cru prenne d'abord\nla sage précaution d'écrire ses pièces en marollien!...\n   Pour dire franchement toute ma pensée, il y a eu des moments, à la repré­\nsentation, où je me demandais si, aux Liens, je ne préférais pas les Etapes ; il\n me semble qu'il y a, dans la nouvelle pièce de M. Van Zype, d'inutiles lon­\ngueurs et, oserai-je le dire? quelques naïvetés. Grandal, cet homme de génie,\nme paraît bête par instants; et il ne faut rien moins, pour qu'il m'émeuve\nainsi, que le jeu poignant d'Henry Krauss, qui s'y affirme un grand artiste,\net qui est pour beaucoup, certes, dans le triomphe de la pièce : car c'en est\nun, non des moindres.\n   Voilà, telle quelle, mon impression première. Mais on ne saurait sans\ninjustice apprécier aussi légèrement une pièce aussi noble que les Liens : j'en\nreparlerai, comme elle le mérite, quand je l'aurai lue, et quand Krauss ne\nsera plus là.\n   En attendant, je me borne à reconnaître ici la façon tout à fait brillante\ndont elle fut montée et surtout jouée au théâtre du Parc. M. Henry Krauss,\nje le répète, y fut de tous points admirable. Et autour de lui MM. de Gra-\nvone, Séran et Marey, Mmes Barbier et Dudicourt ont concouru par leur\ntalent à ce triomphe, qui marque une date dans les annales du théâtre\nbelge.                                                                  F . A.\n                                          *\n\nL e C a p i t a i n e F r a c a s s e , pièce en six actes tirée par M. EMILE BER­\n   GERAT du roman de Théophile Gautier.\n   Je n'aime guère les romans transportés à la scène : j'en ai dit maintes fois\nles raisons. Mais il faut convenir que la pièce tirée par M. Bergerat du roman\nde cape et d'épée où s'amusa la verve pittoresque de Gautier, a de l'agré-\n"}, {"page_pdf": 240, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 588, "texte": "                               REVUE     DU   MOIS                             209\n\n\nment, de la truculence, de l'entrain et de la couleur, du panache et de la\ngaieté. Allons! le genre dit romantique n'est pas si démodé que cela, et le\nsuccès q u e le public a fait au Capitaine Fracasse suffirait à nous le démontrer.\n  T r è s b o n n e interprétation et mise en scène luxueuse. P o u r être u n\npeu tardive, cette commémoration d u centenaire de Gautier fut des plus\nréussie.\n                                                                           F . 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F . - C H . MORISSEAUX.\n    Le Soir, qui décidément encourage les Lettres belges, avait organisé u n\nconcours d r a m a t i q u e , dont M. Morisseaux, auteur spirituel, était sorti vain­\nqueur. H e u r e u x âge q u e le sien, où l'on peut décemment décrocher la\ntimbale dans u n concours p u b l i c ! L e laurier, disait Goethe, sied aux têtes\ndéplumées, et ce n'est q u e faute de cheveux que César s'en couronna. S o i t ;\nmais alors, pourquoi faut-il q u e ce soit justement à l'âge où l'on c o m m e n c e à\nperdre ses cheveux qu'on ne puisse plus aspirer aux seuls lauriers possibles\nen ce siècle sans beauté, ceux qu'on moissonne dans les concours?...\n    Le Quant à Soi, la pièce primée, bénéficia naturellement d'une réclame\nincomparable — la publicité du Soir, c'est de l'or! — et je ne crois pas q u e\njamais on ait fait pareil tapage autour d'un drame de Shakspeare, ou seule­\nment de Maeterlinck. Il est vrai que cette comédie ne devait être jouée qu'un\nsoir (ce qui est u n e étrange façon de nous prouver q u e nos auteurs sont à\nmême de « concurrencer » les fameux articles de Paris) : il fallait donc que\ntous les gens désireux de voir l'oeuvre nouvelle fussent présents â l'unique\nreprésentation de cette comédie du Soir... et d ' u n soir.\n    Seulement, c o m m e l'annonce d'une pièce d'auteur belge a pour effet infail­\nlible, depuis q u e les Belges écrivent, de faire le vide dans la salle, on avait\neu cette idée, assurément ingénieuse, d'augmenter le prix des places, afin\nd'amener les cohues jusqu'alors récalcitrantes... Celui qui a trouvé ça est\névidemment très fort. Il s'est dit : « Puisqu'on vient à peine applaudir les\ndramaturges belges aux représentations gratuites, essayons, pour voir, d e s\nplaces chères... » L a preuve est faite aujourd'hui : ce système est déplorable.\n Le résultat fut simplement que l'on d u t , aux dernières minutes, submer­\n ger de billets de faveur Bruxelles et ses environs. J'en ai reçu, pour ma\n part, quelques-uns, mais trop tard pour pouvoir en user, étant retenu\n ailleurs. J'ai dépêché aux Galeries tout ce que j'ai pu découvrir d'honnêtes\n gens inoccupés; et j ' a i appris, le lendemain, q u e la salle était bondée de\n littérateurs notoires (après tout, c'est toujours ça!) et de vagues humanités.\n Il paraît q u e le premier acte d u Quant à Soi est délicieux, et qu'on l'a lon­\n guement acclamé ; et après u n si beau début, on s'attendait à u n triomphe.\n C'eût été trop extraordinaire : les deux actes suivants valaient moins,\n et l'enthousiasme baissait à mesure. M. Morisseaux a mis trop d'esprit,\n trop de grâce et trop d'agrément dans les premières scènes de sa pièce;\n ce qui en restait pour les autres devait paraître insuffisant : q u a n d on\n"}, {"page_pdf": 241, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1274, "texte": "210                                    DURENDAL\n\n\n\na jeté au peuple des louis par poignées, il ne faut pas revenir avec d e s sacs\nde censes... « Ce que je fais le mieux, c'est mon commencement », pourrait\ndire M. Morisseaux. M a i s o n veut qu'une pièce, comme toute chose, suive\nune gradation ascendante, et c'est la fin qui couronne l'œuvre.\n   Tout n'est pas perdu, heureusement, et notre jeune confrère le sait bien :\nil a trop de talent pour ne pas prendre sa revanche, et b e a u c o u p trop d'esprit\npour ne pas se consoler d'une victoire imparfaite. Après tout, avoir fait un\nacte qui soit charmant et mouvementé, ce n'est pas déjà si fréquent chez les\ndramaturges de B e l g i q u e !                                       F . ANSEL.\n   P.-S. — Inutile de juger une interprétation qui devait être sans lendemain.\nJ'aime beaucoup les acteurs, qui sont, pour l'ordinaire, de braves gens, et\nserviables. Mais qu'est-ce q u e vous voulez'? q u a n d on leur dit d'avance :\n« Vous savez, mes enfants, on ne joue la pièce qu'un soir! \" c'est ça qui les\nstimule!\n   C'est égal : cette façon d'encourager l'art belge est un peu i m p r é v u e . . .\n                                                                              F. A.\n\n                                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-011", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 210, "page_fin": 210, "titre_corps": "Revue des revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. A.", "ancre_debut": "Revue des Revues La Vie intellectuelle. Un", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 241, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 1274, "fin_caractere_exclue": 3100, "texte": "Revue des Revues\n   La Vie intellectuelle.  Un article de M. Edmond Jaloux sur H e n r i de\nRegnier. De beaux vers de Fernand Séverin : A Charles Van Lerberghe.\n   — La Revue générale. Beau numéro plein des échos de la manifestation\nMontalembert. U n e amende honorable de M. Emile Faguet à M. Henry\nBordeaux.\n   — La Revue du Temps présent. Des poésies de Francis Caillard.\n   — Le Mercure de France. Un article à peu près juste de M. Francis Vielé­\nGriffin sur Barrès et le Barresisme.\n   — La Belgique artistique et littéraire.   De M. François Léonard : La\ntragédie de la mer.\n   — Joyeuse. U n e tartine énorme à la gloire de M. Jules Sottiaux. Un Noël\nde Franz, de M. Auguste Loslever. Qui est cet original écrivain ?\n   — Dans les Marches de l'Est, M. Charles Bernard parle de Max Elskamp.\n   — Le Masque, dans sa délicieuse Petite anthologie chante un thrène col-\nlectif à la gloire de M. Georges Marlow.\n   — L'Occident. Article judicieux de R. Narsy sur la Critique. Les métiers\ndivins de Jean de Bosschere. Beaux vers de Mithouard. Suite de la nouvelle\nLa dernière étape de notre ami Fernand Passelecq.\n   — Pourquoi pas ! Voici un morceau du petit pain du jeudi envoyé à Albert\nGiraud : « Vous êtes en Belgique un littérateur représentatif; Vous êtes fidèle\nà des dieux que d'autres ont renié. Vous avez le culte de la l'orme pure et le\nrespect des règles traditionnelles qui n'ont pas gêné les grands poètes, mais\nont.toujours rudement embêté les petits! On peut tout de même dire, sans\nvous faire de compliments, que la Frise empourprée tient u n e place au soleil\nlittéraire de la Belgique. Nous ne constatons pas pourtant que messieurs les\n hauts lamas de la littérature nationale se soient livrés aux exercices d'allé­\ngresse qui leur sont coutumiers quand ils signalent au monde un chef-d'œuvre\n national. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-012", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 211, "page_fin": 220, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES HISTOIRE : H i s t o i r e d e B e", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 242, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2920, "texte": "LES LIVRES\n\nHISTOIRE :\nH i s t o i r e d e B e l g i q u e , par M. H . P I R E N N E . T . IV : La Révolution éco-\n   nomique et religieuse; Le règne d'Albert et d'Isabelle; Le régime espagnol jusqu'à la\n   paix de Munster. — (Bruxelles, H e n r i Lamertin.)\n   L a seule page réconfortante de ce volume est la dernière. C'est celle où\nl'historien de cette période sombre, qui débute et qui finit par deux péripéties\nsemblables à d e tragiques coups de théâtre : l'arrivée du duc d'Albe et la paix\nde Munster, inscrit le nom radieux de R u b e n s . La gloire de son art triom­\nphant et de celui de ses g r a n d s émules masque d'une nuée dorée le spectacle\ndu temps de désastre et d'humiliation au milieu duquel l'école d'Anvers\na brillé. L a vie criait, écrasée sous le poids fatal des événements; le sang\ncoulait, et les larmes. T o u t cela, qui était éphémère, s'est englouti dans la\nnuit de l'oubli, et ce passé, qui a tant souffert, ne suivit que par ses chefs-\nd'œuvre, ces images où l'énergie et la grandeur de la race, combattues dans\nla réalité, s'affirmaient magnifiquement dans l'art.\n   On dit : « le siècle de R u b e n s », et ces mots font à la fois dans l'esprit u n e\ngrande lueur et, autour d'elle, une grande obscurité. Mais à y regarder de\nplus près, à feuilleter et à méditer les pages du sobre et puissant récit de\nM. P i r e n n e , on s'aperçoit que si vive que soit l'éclat de cette lueur, il pâlit à\nla comparaison de l'éclat du deuil et du découragement auxquels le pays\nétait alors en proie. Tellement que, au moment et dans le milieu où il com­\nmença de resplendir, cet art prend un peu l'apparence d'une fête dans les\nruines!\n    Les ruines, mon D i e u ! tout le monde avait contribué à les faire, et tout le\nmonde c o n t r i b u a à les aggraver. La a généralité » d'abord u n a n i m e contre les\noppresseurs espagnols, ne tarda pas à se diviser contre elle-même, sous l'action\ndissolvante des antagonismes confessionnels. E t , somme toute, l'on peut\naffirmer que les provinces méridionales ne pâtirent pas moins des Hollan­\ndais, pleins de zèle pour leur religion, et en même temps pour les intérêts de\nleur commerce, que des Espagnols. En effet, M. P i r e n n e le montre avec une\néloquente évidence, si l'ardeur furibonde de leur foi nouvelle avait permis\naux protestants quelque modération, si, obéissant aux conseils du Prince\nd'Orange, ils n'avaient pas prétendu prendre la liberté du culte pour eux-\nmêmes, tout en la déniant aux catholiques, ceux-ci ne se seraient pas déta­\nchés de l'Union et se seraient peut-être affranchis, dès lors, comme leurs com­\npatriotes des Provinces-Unies, de la domination étrangère.\n    Il y eut, il est vrai, le règne d'Albert et d'Isabelle, mais on ne saurait\nparler d'indépendance à son propos. Aptes le gouvernement atroce du duc\nd'Albe et les a n n é e s de désordre, de dévastation et de guerre qui avaient\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3587, "texte": "212                                DURENDAL\n\n\n\nsuivi son départ, toute apparence d'amélioration, si minime et si précaire\nqu'elle fût, devait être reçue comme une délivrance. Cette apparence, cet\nespoir, les Archiducs l'apportaient avec eux. On pouvait croire que leur\navènement marquerait pour la Belgique le début d'une ère d'affranchissement\ncomplet, de politique autonome, fondée seulement sur les intérêts du pays\net, par conséquent, de paix et de prospérité. Mais, l'indépendance si longue­\nment escomptée n'était qu'un leurre, qu'une subordination déguisée; la\nprospérité passagère et superficielle ne fut qu'un feu de paille; la paix,\nsouhaitée d'un désir si véhément, qu'une trève... h t lorsque bien plus tard,\naprès qu'aux archiducs eurent succédé des gouverneurs espagnols, elle arriva\ncette paix, elle ne fut conclue qu'aux dépens de nos provinces : car, pour\nsceller leur réconciliation, nos bons frères, les marchands hollandais, avaient\nexigé de nos maîtres, les fiers seigneurs espagnols, la fermeture de l'Escaut\net des ports de la côte belge!...\n    Les sympathies de race et les affinités d'origine avaient, on le voit, peu\nd'empire sur l'esprit des hommes de ce temps-là. Elles étaient moins déter­\nminantes, en tout cas, que les impulsions religieuses ou que celles de l'in­\ntérêt. Ces dernières, il est vrai, ne se sont laissées offusquer à a u c u n e époque\npar les suggestions du sentiment! Au XVIIe siècle, les Hollandais ferment la\nmer aux Belges, par crainte de leur concurrence. De m ê m e , au XVIe siècle,\nles Hennuyers et les Artésiens, exaspérés par l'intransigeance et les excès des\nprotestants du Nord, font leur soumission à l'Espagnol, plutôt que de se jeter\ndans les bras de la F r a n c e qui les sollicite, mais dont, malgré la parenté lin­\nguistique, ils ont l'aversion.\n    Dans le même ordre d'idées, M. P i r e n n e marque avec foi ce que la dispa­\nrité de langue des habitants du nord et du sud de la Belgique n'a, à aucun\nmoment, exercé quelque action sur les dissentiments qui amenèrent la rup­\nture de l'Union : « Ce serait une erreur complète, écrit-il, n o t a m m e n t\n(p. 134), de chercher les motifs de ce revirement dans la différence de moeurs\net de langage qui distinguait l'une de l'autre la population romane et la popu­\nlation flamande. Réunies depuis des siècles par la c o m m u n a u t é des destinées,\ndes intérêts et des institutions, les divers territoires de la Belgique s'étaient\n accoutumés à un régime qui, tout en sauvegardant l'individualité de chacun\n d'eux, les avait imprégnés d'une civilisation dont les caractères généraux\n s'affirmaient également au nord et au sud de la frontière linguistique. J u n i u s\n le constatait éloquemment en 1574, et il suffit de rappeler que, depuis le\n commencement des troubles, on demandait de toutes parts la restauration de\n l'Etat bourguignon, pour montrer que les dix-sept provinces conservaient la\n volonté de vivre ensemble. Les devises de leurs médailles et jetons : Viribus\n unitis, Belgium foederatum, Concordia res parvae crescunt, n'attestent pas moins\n l'unité de leurs aspirations. »\n    Cette communauté qui était née et avait grandi d u r a n t des siècles plus\n heureux devait subir l'épreuve de la souffrance. Dès lors, il n'y eut plus seule­\n  ment solidarité entre les deux parties du pays, mais fusion. C'est là un des\n enseignements que l'on peut retirer de la lecture de ce volume de l'œuvre si\n profondément pensée et si magistralement écrite de l'éminent historien.\n                                                               ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3249, "texte": "                                   LES LIVRES                                    213\n\n\nA d o l p h e D e c h a m p s , par E . DE MOREAU. — (Bruxelles, Dewit.)\n   « D e c h a m p s est trop oublié. Nous voulons raviver son souvenir. Mêlé,\ndans son adolescence, aux patriotes qui firent 1830, il semble le type accompli\nde nos premiers parlementaires catholiques. E n même temps les idées et les\nprojets de la fin de sa carrière le rattachent au parti catholique actuel. De\nlongues années, sa parole resta la plus chaude, la plus harmonieuse et l'une des\nplus érudites du P a r l e m e n t . Bien peu d'hommes d'État belges ont attiré à ce\npoint l'attention de l'étranger. Ses vertus chrétiennes mériteraient, à elles\nseules, tout un livre. »\n   T o u t le livre du P è r e de Moreau n'est pas autre chose que le développe­\nment de ce p r o g r a m m e énoncé dans son avant-propos.\n   Adolphe D e c h a m p s y paraît grand, beau, désintéressé, n'ayant d'autre\nambition que de bien servir son pays et de défendre les libertés catholiques. Sa\nvie fut d'une intégrité absolue. Il ne chercha ni la fortune, ni les honneurs.\nIl se contenta de l'approbation de sa conscience. Cette vie est certes une des\nplus belles et des plus nobles vies d'homme d'État chrétien qui puissent être\noffertes en modèle aux hommes politiques actuels. Ils y trouveront d'admi­\nrables leçons de dévouement et d'abnégation.\n   D e c h a m p s fut non seulement un g r a n d homme politique, ce fut aussi u n\ngrand chrétien. Les pages consacrées par le Père de Moreau à ce caractère\nde son héros, surtout dans le chapitre intitulé « une âme de chrétien », sont de\ntoute b e a u t é .\n   Le livre du P è r e de Moreau est très finement écrit, dans un style délicat,\nvif et coloré. Aussi le lit-on avec une facilité et même une joie inouïes.\nAdolphe D e c h a m p s a trouvé dans le Père de Moreau son digne historien.\n                                                                          H . M.\n\n\nA l b u m h i s t o r i q u e de la B e l g i q u e , par MM. VANDERLINDEN et\n  OBREEN, Préface, de M. H e n r i P i r e n n e . U n vol. in-4° illustré. (Bruxelles,\n   Librairie d'art et d'histoire, Van Oest et C i e ).\n   N o u s avons eu occasion de signaler ici-même, au fur et à mesure de leur\napparition, les fascicules de cet attachant ouvrage. Il est aujourd'hui terminé\net on peut mieux en apprécier toute la valeur. Le meilleur éloge que l'on\npuisse faire du travail entrepris, sous les auspices de l'excellent éditeur\nVan Oest, par M M . Vander Linden et Obreen, est qu'il constitue une œuvre de\nvulgarisation irréprochable, c'est-à-dire conçue dans un esprit et selon une\nméthode vraiment scientifiques.\n   C'est toute l'histoire de notre pays que nous font passer sous les yeux les\ndeux cent c i n q u a n t e reproductions qui composent cet album : monuments\nreligieux, civils et militaires de tous les âges; portraits des princes et des\npersonnages célèbres, exécutés par des contemporains de ceux-ci ; miniatures,\ntableaux, sculptures, etc., choisis avec discernement pour permettre au\nlecteur soit de suivre l'évolution artistique de nos provinces, soit de se\nformer une idée de certains aspects de la vie sociale aux diverses époques de\nnotre histoire, etc.\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3240, "texte": " 214                                DURENDAL\n\n\n   Cet Album constitue, en un mot, une collection de documents é m i n e m m e n t\ncaractéristiques, la plus propre à faciliter la connaissance et la compréhension\ndes annales tourmentées de la Belgique, dont M. Vander L i n d e n a retracé\nles grandes phases dans un précis substantiel, plein de concision et de\nclarté.\n                                                                ARNOLD G O F F I N .\n\n\n PUBLICATIONS DART :\nL'art classique: Initiation au génie de la Renaissance italienne, par M. H .\n   WöLFFLiN. Traduction et préface de M. de M a n d a c h . U n vol. ill. — (Paris,\n   Laurens. Collection Les études d'art à l'étranger.)\n   Ce qui détermine notre prédilection actuelle pour les Primitifs, c'est notre\ngoût décidé pour la spontanéité, pour la fraîcheur et la naïveté d e l'expres­\nsion, pour toute œuvre, en un mot, où l'originalité de l'artiste est plus\nsensible que la perfection de son art. Les défauts et les insuffisances des\nmaîtres du XVe siècle ne nous échappent point. Leur gaucherie est assez\napparente. Mais elle est pleine de charme, parce que pleine de naturel et de\njeunesse.\n   L'art classique duXVIesiècle a, au contraire, toute la force, la puissance, le\nmagnifique équilibre qui manquaient à l'art réaliste dont, c e p e n d a n t , il est\ndirectement issu. Il est grave, p o n d é r é , réfléchi. Il s'est créé un idéal de\nbeauté ; il s'est soumis à des règles, ou, plutôt, il a tiré celles-ci comme celui-\nlà des œuvres des grands initiateurs qui, par l'action à demi inconsciente\nde leur génie, avaient donné corps à cet idéal, exemple à ces règles. Malheu­\nreusement, là où n'était plus le génie, la chaleur de l'inspiration, il ne restait\nque la règle, la froideur du calcul. C'est pourquoi à notre admiration pour\nMichel-Ange ou Raphaël s'associe u n e certaine défiance p o u r la conception\nesthétique qu'ils ont engendrée et qui s'est exprimée, après eux, en quantité\nde compositions riches de science et de virtuosité, mais déplorablement\npauvres d'émotion.\n   L'évolution qui a fait sortir l'art du XVIe siècle de celui du XVe forme l'objet\nde ce volume. Cette évolution, l'auteur l'étudié moins dans les idées que\ndans les œuvres elles-mêmes, par la voie de comparaisons p a t i e m m e n t pour­\nsuivies entre les travaux des artistes des deux époques qu'il envisage. Il ne\nmanque pas, d'ailleurs, de remonter au delà du quattrocento et de montrer par\nde nombreux exemples à quel point l'idéalisme du XVIe siècle continue d a n s\nl'art celui du XIVe. Giotlo et Raphaël travaillaient également sous l'empire de\nl'idée, nous l'avons fait remarquer bien souvent; et quelque distance qui\nsépare ces deux grands maîtres au point de vue de la technique de leur art, les\nsimilitudes, nées de leur commune orientation, que l'on peut signaler dans\nleurs ouvrages, sont considérables. Q u a n t à Michel-Ange, ne pourrait-on pas\ncroire que c'est des deux figures grêles et maladroites peintes par Giotto à la\nvoûte de l'Arena de P a d o u e que lui est venue l'inspiration première d e la\nCréation d'Adam, à la Sixtine, et du geste sublime par lequel la vie se transmet\ndu Créateur à la créature?... Chez Giotto, ce n'était qu'une idée merveilleuse\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3296, "texte": "                                LES LIVRES                               215\n\n\nà laquelle la pauvreté des moyens de son art ne lui avait permis de donner\nqu'une forme en quelque sorte schématique; chez Michel-Ange, c'est un\nchef-d'œuvre qui éclate dans la pensée comme un foudroiement.\n   Ainsi, à bien des égards, la Renaissance classique apparaît comme l'épa­\nnouissement grandiose du long travail des deux siècles antérieurs. Elle doit à\nl'esprit de synthèse duXIVesiècle; elle doit aussi à l'esprit d'analyse du XVe.\nLe beau travail de M. Wölfflin nous montre ce qu'elle a retenu de l'un, ce\nqu'elle a rejeté de l'autre, comme aussi ce qu'elle a créé elle-même pour con­\nstruire l'art harmonieux et puissant qu'elle avait rêvé.     ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\nGiovan-Antonio Bazzi, dit le Sodoma, par M. L. GIELLY. Un\n    vol. ill. (Collection des Maures de l'art). — (Paris, Plon.)\n   Vasari témoigne d'une malveillance accentuée à l'égard de certains artistes\ndont le principal tort à ses yeux était, apparemment, qu'ils n'étaient pas\nFlorentins. Ses biographies du Perugin, du Pintovicchio et de Sodoma, par\nexemple, sont émaillées d'anecdotes calomnieuses ou d'appréciations déni­\ngrantes. Il n'a pas manqué d'épiloguer sur le surnom scandaleux que l'on\na donné à Giovan-Antonio et que celui conserva, comme on peut le supposer\navec M. Gielly, par une sorte de forfanterie d'artiste à qui il ne déplaît pas\nde heurter le sentiment des « bourgeois ».\n   Bien des traits de sa vie corroborent cette opinion. Il y avait en lui à la\nfois du rapin et de l'artiste grand seigneur tel que le connaîtra la fin du\nsiècle. Il amuse de ses farces les religieux de Monte Oliveto Maggiore; il\nremplit son logis de choses magnifiques ou singulières qui ne servent à rien\nqu'à la joie de ses yeux. Il dépense avec insouciance et prodigalité, entre­\ntient une écurie de course... Cétait un « grand fou », comme disaient les\nOlivétains, mais aussi, ce qui se concilie très bien avec l'extravagance dont\nil fit souvent preuve, un grand artiste. Dans une des fresques de Monte\nOliveto, il s'est représenté lui-même, paré de vêtements somptueux, mais le\nregard s'arrête plutôt sur la physionomie juvénile de l'artiste, sur cette face\nardente et nerveuse, aux traits accentués, avec sa bouche voluptueuse et ses\ngrands yeux moqueurs.\n   Certaines affinités de son art avec celui de Vinci ont fait supposer ou\nadmettre qu'il avait été l'élève du grand maître florentin. Mais les faits\nconnus de la vie de Giovan-Antonio ne permettent pas d'accepter celte hypo­\nthèse. En tout cas, il n'a connu à aucune époque les sévères disciplines, les\nscrupules jamais apaisés de l'auteur de la Joconde, le désir hautain de la per­\nfection qui a rendus si rares les ouvrages achevés par celui-ci. Le Sodoma,\nc'est la spontanéité même. Son œuvre, dont la plus grande partie se\ntrouve à Sienne, est considérable, mais tout n'y est pas d'égale valeur. Il\ncrée en improvisateur et, selon que l'inspiration l'a visité ou non, il fait\nsurgir devant nous, soit des figures ou des scènes puissantes et passionnées\n— comme le Saint Sébastien, des Offices; le Saint Jean, de l'Académie de\nSienne; la Roxame, de la Farnésine, etc. — soit des travaux dont la pauvreté\ndépite et déconcerte..                                        ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 247, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3411, "texte": "2l6                                  DURENDAL\n\n\nMonographien zur Geschichte der Christlichen Kunst.\n   — I. Franz Ittenbach, par M. P - J . KREUZBERG. — I I . S.Franziscus in Kunst\n   uni Legende, par M. BEDA KLEINSCHMIDT. Deux vol. illustrés. MGladbach,\n   B. K o h l e n s'Kunstverlag.\n   La librairie d'art Kohlen, de MGladbach, a entrepris de publier u n e nou­\nvelle collection, richement éditée et illustrée, consacrée à l'histoire de l'ait\nchrétien. Les deux premiers volumes qu'elle a fait paraître font bien pré­\nsager de son entreprise, aussi bien par l'intérêt de leur texte que par la beauté\ndes illustrations.\n   Le premier de ces volumes nous fait connaître la vie et l'œuvre de F r a n z\nIttenbach, un maître allemand du siècle dernier, qui se rattachait à l'école\npréraphaélite des Overbeek et des Cornelius. L'œuvre considérable\nqu'Ittenbach a laissé est tout inspiré de la pensée religieuse. Son art a tous\nles caractères de cette école, savante dans l'invention, froide et un peu com­\npassée dans l'exécution, mais obéissant toujours à un idéal très noble et très\nélevé.\n   Overbeek a orné de peintures, fort admirées jadis, la pauvre petite cha­\npelle, la Portioncule, qui a servi de berceau à l'ordre fondé par saint F r a n ­\nçois d'Assise. E t il faut bien avouer qu'il n'est pas de lieu a u m o n d e où ces\nouvrages habiles et sans chaleur puissent déplaire davantage. Ils imposent\nau visiteur la même impression glaçante que la vaste et p o m p e u s e basilique\nque Vignole a bâtie au-dessus de la Portioncule. C'est, sans d o u t e , que rien\nne peut rivaliser avec la spontanéité dans l'expression du sentiment religieux.\nTout ce qui, dans ce d o m a i n e , est calcul ou apparence de calcul, tout ce qui\nest apparat, recherche, mise en scène, éteint en nous l'émotion. E t nulle\npart davantage que dans les œuvres dont le héros est saint F r a n ç o i s . Car\ntoute image de lui qui est dénuée desimplicité est également d é n u é e devérité.\n   Cette observation, on peut la faire en parcourant le livre de M. Klein­\nschmidt. On y trouvera, accompagnées d'un commentaire fort bien fait, des\nreproductions d'œuvres de toutes les époques, illustrant les épisodes célèbres\nde la légende du Petit P a u v r e . Mais il y a évidemment u n e espèce d'anti­\nnomie entre la réalité de saint François, telle que les récits de ses contempo­\nrains nous apprennent à la connaître et à l'aimer, et l'apparence qu'elle a prise\ndans l'imagination des maîtres du XVIe et du XVIIe siècles, R u b e n s , par\nexemple. Un art animé de la « volonté de puissance » est peu apte natu­\nrellement à créer l'image d'un h o m m e dont toute la vie, la personnalité, les\nactes et les paroles sont profondément empreintes d'une volonté aussi forte et\naussi ardente que celle-là, mais qui agissait dans un sens précisément con­\n traire.\n    Il est, d'ailleurs, du plus vif intérêt d'étudier d a n s ce livre l'iconographie\n franciscaine dans les œuvres qui, du XIIIe siècle à nos jours, se sont inspirées\n de la légende. C'est chez les primitifs, italiens, flamands, allemands qu'il faut\n chercher nécessairement les interprétations les plus simples et les plus tou­\n chantes des textes de la légende. Les grands maîtres des époques classiques\n restent fidèles, la plupart du temps, à la forme qu'ont reçue dès l'origine des\n épisodes tels que l'Impression des stigmates, mais celte forme ils la remplissent\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3228, "texte": "                                        LES LIVRES                                          217\n\n\nde tout l'éclat théâtral propre à leurconception esthétique. AuXVIIesiècle, Rem­\nbrandt est seul presque a avoir créé u n e figure de Saint François en oraison, où\nle pauvre, le saint, l'homme de puissante vie intérieure soient apparents. P a r\nla suite des siècles, l'art se détourne de plus en plus des sujets religieux;\nles illustrateurs de la légende franciscaine se font rares, plus rares encore\nceux qui parviennent à en faire surgir quelque aspect sous des traits d'une\nbeauté non point pastichée mais originale.\n                                                                         ARNOLD     GOFFIN.\n\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : D r e s d e et M a i s s e n , par M. GEORGES\n     SERVIÈRES. — (Paris, Laurens.)\n    Dresde n'est pas u n e de ces villes types qui ont conservé le caractère bien\ndéterminé d'une époque, comme on en rencontre tant en Italie. Il est vrai\nqu'il s'agit là de villes où, bien que l'on ne puisse dire qu'elles soient mortes,\nla vie ne se fait sentir que faiblement. Car la vie n'est pas conservatrice;\nelle ne respecte le passé que s'il ne la gêne pas. N o s grandes cités modernes,\navide d'espace, de lumière, d'hygiène, de communications rapides démo­\nlissent a u t a n t qu'elles bâtissent.\n    C'est ce qui est arrivé pour Dresde qui, au surplus, n'avait pas gardé\ngrand'chose des temps reculés, les princes qui régnèrent sur la Saxe du XVIe\nau XVIIIe siècle ayant déjà beaucoup transformé et construit avec le concours\nd'artistes italiens, instruits aux bonnes disciplines ultramontaines.\n    Toutes les antiquités de Dresde ne sont pas, cependant, réunies dans ses\nmagnifiques musées. La ville est riche encore de vestiges précieux de tous\nles siècles, églises, palais, etc., que l'auteur de ce livre étudie en détail, avec\nb e a u c o u p de charme et d'érudition.\n                                                                         ARNOLD G O F F I N .\n\n\nLes Arts a n c i e n s de F l a n d r e , tome V, fasc. III.\n    M. le comte de Loison signale et publie u n tableau (une Pietà) conservé\nau château de Montmirey (Java) et qui contiendrait des portraits de Philippe\nle Bon, d'Isabelle de Portugal et de Charles le Téméraire. M. le docteur\nRoosvaal parle de l'Exposition d'art ancien religieux à Strangnès (Suède)\net d o n n e d'intéressantes indications sur l'influence que les œuvres et les\nartistes flamands ont exercée sur la sculpture Scandinave. M. Durand-\nGréville étudie de nouveau et d'une façon approfondie (Notes sur les Van Eyck)\nl'Inscription du Retable de l'Agneau et les renseignements que l'on possède sur\nl'Invention de la peinture à l'huile. M. Arnold Goffin publie la première partie de\nl'article qu'il consacre à l'Exposition des Arts anciens du Hainaut, à Charleroi.\nN o m b r e u s e s planches hors texte.\n\n\nL e s g r a n d e s œ u v r e s . Pages célèbres illustices. B a b e l a i s , G a r g a n t u a ,\n  P a n t a g r u e l . Illustrations de M. L o u i s MARIN. — H o m è r e : l'Iliade.\n  Illustrations de M. CLÉMENT GONTIER. — (Paris, Laurens.)\n  Il serait a p p a r e m m e n t oiseux de discourir sur la matière de ces deux\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3173, "texte": "218                              DURENDAL\n\n\n\nvolumes! Il paraît tant de livres nouveaux que c'est à peine si on a le temps\nde les lire. Comment songer, dès lors, à tirer des rayons de la bibliothèque\npour les relire les œuvres d'où nous sont venus les premiers et les plus inou­\nbliables enchantements de notre pensée? Il faut attendre une occasion. Et\ncette occasion nous est offerte aujourd'hui par la publication de celle jolie\ncollection nouvelle de la maison Laurens. Voici Homère dans les chants les\nplus éclatants et les plus lumineux de l'Iliade; voici Rabelais, avec toute sa\nfolie et toute sa sagesse... Que pourrions-nous dire de plus, lorsque nous\naurons ajouté que les textes, accompagnés d'aimables illustrations, ont été\nchoisis par M. Téodor de Wyzewa, qui les a fait précéder d'une excellente\nintroduction critique.\n                                                                      A. G.\n\nLa société du XVIII e siècle et ses peintres, par M. LÉANDRE\n  VAILLAT.   Un vol. orné de douze portraits hors texte. — (Paris, Perrin\n   et Cie.)\n   Ainsi que le constate l'auteur lui-même, dans l''Introduction de son livre, le\ntitre de celui-ci ne répond pas tout à fait à son contenu. M. Vaillat n'a pas\nvoulu étudier, une fois de plus à la suite de tant d'autres, cette société fran­\nçaise si mêlée, si attrayante et si spirituelle du XVIIIe siècle, en évoquant en\nmême temps qu'elle les artistes dont l'œuvre nous en présente l'image, mais\nbien plutôt explorer certaines parties peu connues de ce vaste sujet.\n   C'est ainsi qu'après avoir consacré un chapitre excellent, plein d'esprit et\nd'originalité, à montrer l'importance du costume dans le portrait et surtout\ndans le portrait qui, comme celui du XVIIIe siècle, est vraiment l'image,\nmoins d'une individualité, que celle d'une société, M. Vaillat fait la mono­\ngraphie rapide, en illustrant ses études de nombreux exemples, du portrait\nde la femme et de celui de l'enfant. Il complète, enfin, son ouvrage par des\nétudes des plus curieuses sur Jean-Etienne Liotard, cet artiste originaire de\nGenève, qui fréquenta l'Orient et la plupart des capitales de l'Europe, et sur\nJ.-B. Perronneau, un pastelliste dont les portraits, sans avoir rien de la vigueur\net de la pénétration aiguë de ceux de La Tour, sont pleins de charme et de\nfine sensibilité.\n                                                                         A. G.\n\nL ' A r t C h r é t i e n . - (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   La composition des livraisons 9 à 12 de cette luxueuse publication n'est pas\nmoins intéressante que celle des fascicules déjà parus. Le choix intelligent\ndes œuvres réunies dans ce beau recueil, l'excellence des reproductions sont\nde nature à satisfaire les amateurs d'art les plus difficiles.\n   Nous citerons particulièrement, parmi.les quarante planches contenues\ndans ces livraisons, les œuvres suivantes :\n   Ecole flamande. — Les parties principales des volets du polyptyque des\nFRÈRES VAN EYCK (6 planches); l'Annonciation, attribuée à VAN DER WEYDEN,\ndu Musée de Bruxelles; du MAÎTRE DE FLÉMALLE, la Crucifixion, du Musée\nde Berlin; la Vierge lisant et Saint Jean-Baptiste avec un donateur, du. Musée de\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3202, "texte": "                                   LES LIVRES                                      219\n\n\n\nM a d r i d ; de T h i e r r y Bouts, Jésus chez Simon, d u Musée de Berlin ; de M E M -\nLING, L''Arrivée de sainte Ursule à Cologne, de l'hôpital de Bruges, etc., etc.\n  E c o l e s i t a l i e n n e s . — L'Annonciation, de PANGELICO, du Musée de\nMadrid; Madone, de VERROCCHIO, du Musée de Berlin ; le Sauveur et les quatre\nEvangélistes, de FRA BARTOLOMMEO, d u palais Pitti, de F l o r e n c e ; le Calvaire,\nde MANTEGNA, d u L o u v r e ; la Nativité,   de P I E R O DELLA FRANCESCA (?), de la\nNational Gallery ; l'Adoration des Mages, d'A. VIVARINI, du Musée de Merlin;\nle Christ mort et l'Ascension, de Grov. BELLINI, du Musée de Berlin; la Madone\nde Saint-Sixte, d e RAPHAËL, de la Galerie de Dresde.\n   E c o l e s d i v e r s e s — ZURBARAN, Saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin,\ndu Musée de Berlin; L E GRECO, Jésus guérissant un aveugle; REMBRANDT, le\nSacrifice de Manué, de la Galerie de D r e s d e ; CLAUDE LORRAIN, Tobie et l'Ange,\ndu Musée de Madrid ; etc., etc.\n\n\n\nPHILOSOPHIE :\n\nD e K a n t à B e r g s o n , par C. COIGNET. — (Paris, Alcan.)\n   M. Coignet fut u n des rédacteurs les plus convaincus d'une Revue qui\nvers 1865 attira l'attention : la Morale Indépendante, C'est à nous en faire\nconnaître l'origine et à nous en esquisser l'histoire que se trouve consacié le\npremier chapitre de ce livre. L'auteur en prend occasion pour publier des\nlettres qu'il reçut de T a i n e , Ribot, Sainte-Beuve, Caro, au sujet de ses\narticles d a n s la Morale Indépendante. Après quelques pages fort rapides qui\nont p o u r objet de caractériser en gros l'œuvre de MM. Boutroux et Henri\nP o i n c a r é , viennent deux études plus étendues l'une sur Auguste Sabatier,\nl'autre s u r H . Bergson. M. Coignet souscrit aux doctrines du théologien\nprotestant avec un enthousiasme qui n'est point sans candeur, mais qui n'a\nrien de c o m m u n avec l'exégèse et la critique historique. Il serait évidemment\ntrop long de discuter les assertions de M. Coignet : ce serait refaire, à propos\nde son livre, qui n'en est q u ' u n écho, u n e critique de l'ouvrage de Sabatier.\nSignalons, toutefois, en passant, une affirmation étrange. Pour montrer que\nle « libre esprit individuel » s'est dressé, à mesure q u e se développait la\nscience, c o n t r e la « tyrannie d e l'absolu », M. Coignet écrit : « Déjà, a u\ntemps d e saint T h o m a s , le nominalisme avec Scot, Occam mettait au jour\nd'une manière irrémédiable le divorce d u dogme ecclésiastique et de la\nraison naturelle » ( p . 65). Au temps de saint T h o m a s ? L'ange de l'Ecole a\nvécu de 1227 à 1274. Duns Scot naquit d'après les u n s l'année même de la\nmort de saint T h o m a s , d'après d'autres en 1266. Occam enseignait à P a r i s\nen 1320 et il meurt en 1340. E t puis que peut bien être le nominalisme\nde Scot? Cette dénomination, consacrée pour Guillaume d'Occam, ne con­\nvient nullement au Docteur subtil.\n    L'ouvrage se termine par un exposé de la philosophie de H . Bergson,\npour qui M. Coignet éprouve la même admiration que bon n o m b r e de\nnos c o n t e m p o r a i n s . La mode est au Bergsonnisme, mode qui passera moins\n"}, {"page_pdf": 251, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3051, "texte": "220                                DURENDAL\n\n\n\nvite que celle des chapeaux de femmes mais q u i , pour b e a u c o u p d e\nbergsonniens, est de même nature.\n                                                                  E D . JANSSENS.\n\n\nLa pensée contemporaine,              par PAUL G A U L T I E R . Les grands problèmes.\n   — (Paris, Hachette.)\n    Le titre du nouvel ouvrage de M. P . Gaultier est vraiment trop promet­\nteur. J e m'attendais, en l'ouvrant, à u n e étude d'ensemble sur la philosophie\ncontemporaine. J e n'ai trouvé qu'une série d'articles, comptes rendus\nd'ouvrages récents dont tous n'ont pas, d a n s le mouvement contemporain des\nidées, une égale importance. Certes, ce sont des comptes rendus fort amples,\nsérieusement pensés, procédant à une critique détaillée, mais enfin ce sont des\ncomptes rendus réunis en volume. On y louera volontiers la pénétration avec\nlaquelle des doctrines étudiées ont été saisies, de m ê m e que la claire conci­\nsion avec laquelle elles se trouvent exposées. La critique qu'il en fait rattache\nM. Gaultier, pour une très large part, à la philosophie de M. Bergson. Bien\nentendu, son bergsonisme lui est personnel, il l'allie à des doctrines spiritua-\nlistes que l'on connaissait déjà par un ouvrage paru il y a quelques années :\nL'Idéal moderne, que je préfère beaucoup au présent livre, à raison d e sa\nlargeur de points de vue et de sa richesse doctrinale.\n                                                                  E D . JANSSENS.\n\n\nEssais s u r la sensibilité contemporaine, par RAPHAËL Cor.\n   — (Paris, Falque.)\n   Ce livre est fait de trois études consacrées respectivement à Nietzsche, à\nM. Bazaillas et à M. Claude Debussy. Les pages sur Nietzsche ont moins\npour objet d'exposer les doctrines de l'auteur d'Ainsi parla Zarathustra q u e\nd'en retracer la physionomie morale. Il s'agit, dans les intentions de\nl'auteur, de faire connaître, n o n point l'œuvre, mais l'homme. J'avoue q u e je\ntrouve ces pages superficielles et peu originales. E t puis, q u e penser d'un\nhomme qui se laisse aller — avec u n aplomb peu banal — à des jugements\nde ce genre : « il est certain que le sens d u relatif et de l'éphémère, autant\ndire le sens de la vie, échappe au christianisme »... P l u s loin, l'auteur croit\nconstater que le christianisme « désespère de la vie, la désenchante et la\ncondamne à n'être qu'une phase de douleurs nécessaire, u n e sorte de mort\nlente «... Et en note, il s'oublie jusqu'à dire à propos des chrétiens : « U n\nhumoriste prétend même que beaucoup aimeraient d'être traité par Dieu\ncomme Jean-Jacques aimait de l'être par Mlle Lambercier ». Quelle pitié!\nNous conseillerons à M. Cor de prendre le temps et de se donner la peine\nd'étudier sérieusement le christianisme dont il ne semble avoir qu'une\nnotion fort vague. Il échapperait, de la sorte, à la sentence de Pascal :\n« Qu'ils apprennent d u moins quelle est la religion qu'ils combattent,\navant de la combattre ». .\n                                                                  E D . 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Traduction de T h . de\nWyzewa (Paris, Perrin). 3 fr. 50.\n  L e s l e t t r e s e t l a v i e , par F i r m i n V a n den B o s c h (B'uxelles, Dewii).\n3 fr. 50.\n  L a g r a i n e a u v e n t , par J e a n N e s m y (Paris, Grasset). 3 fr. 50.\n   Le p a r f u m d e s b u i s , par Louis D e l a t t r e (Bruxelles, Dechenne). 3 francs.\n   L e Cardinal Pie, par P a u l H a l f l a n t s (Bruxelles, Dewit). 1 fr. 50.\n                                                *\n  L a L i b r e E s t h é t i q u e . — Dix-neuvième Salon. Musée Moderne (du\n9 mars au 14 avril 1912).\n                                                *\n                                                    *\n   E x p o s i t i o n d e m i n i a t u r e s , 34, avenue des Arts. à Bruxelles.\n\n                                              * *\n  D é c o r a t i o n d e l ' é g l i s e d ' H a S t i è r e . ' — Voici la première liste\ndes souscriptions recueillies pour la décoration de l'église d'Hastière :\n       S. E . le cardinal Mercier, archevêque de Malines. . fr.                  100\n        M M. Auguste Ciselet                                                      50\n                L e Rév m e abbé du                       Mont-César              10\n                Le baron Janssen                                                  20\n                van de Walle de Ghelcke                                           20\n                F r a n c i s Houtart                                             25\n                Pierre N o t h o m b                             . . . .          10\n                Georges Doutrepont. . . .                       . . . .           20\n                Albert Houtart                                                     5\n        Monseigneur l'évêque de N a m u r                                        100\n        M M . Léon Ryckx                                                          10\n                 Maurice des Ombiaux                                              50\n                 H e n r y Carton de W i a r t , ministre de la justice.         200\n                 E d m o n d Carton de Wiart                                     100\n                T h o m a s Braun                                      . . . .    20\n                 R a y m o n d Van Swieten                                         5\n                 Emile Van Mons                                                   25\n                 l'abbé H e n r y Mœller                                           5\n                 Franz T h y s .                                                  20\n                 Jules Uestrée                                                    10\n                 E u g è n e Gilbert                                             100\n                 Robert Sand                                                      10\n                                                            A reporter.      . fr.   943\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3199, "texte": "222                           DURENDAL\n\n\n\n                                                  Report.    . fr.   945\n            Louis Dumont-Wilden                                        5\n           A.-Th. Rouvez                                               5\n           Hubert Krains                                              20\n           Georges Williame                                            5\n           Jules Renkin, ministre des colonies      . . . . .        100\n           Koister                                                    10\n           Max Horn                                    •              20\n           Alphonse Degive                                            20\n           Honoré Ponthière                                           5o\n           Joseph Boseret                                   . . .     10\n           Gustave de Bavay . . .         . . .             . . .      5\n           Camille Lemonnier                                . . .      5\n           Hubert Stiernet                                  . . .      5\n           Ie baron van Pallandt                            . . .    10\n           Louis de Buggenoms                               . . .    20\n\n                             Tolal de la première liste.     . fr. 1,225\n                                      *\n                                  *       *\n  Accusé de réception :\n   ART : Trésor de l'art belge au XVIIe siècle. Mémorial de l'Exposition d'art\nancien à Bruxelles en 1910. Fasc. III, IV, V illust. (Bruxelles, Van Oest).\n— Grtco ou Le secret de Tolède, par MAURICE BARRÈS, vol. illustré (Paris,\nEmile-Paul). — Bourges et les abbayes et châteaux de Berry, par GEORGES HARDY\net ALFRED GAUDILHON. Collection : Les villes d'art célèbres (Paris, Lanrens).\n   LITTÉRATURE : Pro juventute, par LÉON HENNEBICQ (Bruxelles, Lar­\nder). — Correspondance et fragments inédits, d'EuGÈNE FROMENTIN.. Biographie\net notes, par PIERRE BLANCHON (Paris, Plon). — Sites et personnages, par\nEDMOND PILON (Paris, Grasset). — Contes et fantaisies, par EMILE GEBHAERT\n(Paris, Bloud). — Edgar Poe, par EMILE LAUVRIÈRE (idem). — Le livre de la\nroute, par JOHANNES JOERGENSEN, traduction de TH. DE WYZEWA, vol. illustré\n(Paris, Perrin). — Les lettres et la vie, par FIRMIN VAN DEN BOSCH (Bruxelles,\nDE WIT). — Anthologie des écrivains belges. Pages choisies d'EuGÈNE DEMOLDER\n(Bruxelles, Association des Ecrivains belges).\n  PHILOSOPHIE : La philosophie d'Henri Bergson, par RENÉ GILLOUIN\n(Paris, Grasset). — La destinée de l'homme, par CLODIUS PIAT (Paris, Alcan).\n  POÉSIE : Notre-Dame du Matin, par PIERRE NOTHOMB (Paris, L'Occident).\nLa frise empourprée, par ALBERT GIRAUD (Bruxelles, Lamertin). — Poèmes de\nCOVENTRY PATMORE, traduction de PAUL CLAUDEL, précédée d'une étude de\nVALÉRY LARBAUD (Paris, Ed. de la Nouvelle Revue française).\n  ROMANS : L'élève Gilles, par ANDRÉ LAFON (Paris, Perrin). — L'évasion,\npar M.-L. ALMERAs(idem).— Les deux rives, par JUSTIN MASSI (Paris, Grasset).\n— Les mémoires d'un cheval de course, par JEAN D'OSSAU (Paris, Grasset). —\nMaria, par JULES TUSSAU (idem). — L'impossible aveu, par P. DE BOUCHAUD\n(Paris, Plon). — Petite Madame, par ANDRÉ LICHTENBERGER (idem).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison03-014", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 223, "page_fin": 224, "titre_corps": "In Cauda…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Serpent", "ancre_debut": "In Cauda... LA REPRESENTATION DU PAIN fut un", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 254, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 4184, "texte": "In Cauda...\n\n  L A REPRESENTATION DU « PAIN » f u t     un    littérature de {'Idéalisme dans la prose en Bel­\névénement littéraire important. Patria eut       gique. Si l'an prochain on parle du réalisme\npour trois jours du pain sur les planches et     dans la prose, l'orateur ne manquera pas\nThomas Braun pendant trois jours du pain         de parler des mêmes gens, des mêmes\nplein la bouche. Le premier soir le spec­        livres que ceux dont M. Georges Eekhoud\ntacle coûta 25 francs la place : ce fut le       entretint son public. Conférence admirable\npain cher — il est vrai que c'était le pain      d'ailleurs, pleine à la fois d'éloquence et de\nfrais. Le lendemain on l'eut à 100 sous,         mesure. Toute la jeune littérature était\n— prix de famine — mais le succès fut            présente sur l'estrade : on y voyait, autour\nénorme et ce fut le pain bis (je risquerais      de AI. le Ministre des Sciences et des Arts,\nbien de dire que ce fut le pain chaud, mais      M Rouvez, directeur au ministère ; M. Paul\non ne saurait pas si je parle de l'enthou­       Lambotte, chef de division; M. Ivan Gil­\nsiasme ou des radiateurs). La dernière lois      kin, chef de bureau ; M. Franz Mahutte.\nla journée fut la plus nombreuse : on entrait    Comme celui-ci. doyen d'âge, allait prendre\npour rien! Le troisième acte, qui repré­         la présidence : « Vous n'y pensez pas, mon\nsente un four, cet acteur qui reste une          cher Mahutte, lui dit M Paul André, vous\nheure dans le pélvin en oubliant de faire        n'êtes que sous-chef de bureau. »Et M. Ivan\nson pain pour mieux débiter des tartines,        Gilkin s'assit au fauteuil. .\nla foule qui hurle, tandis que pleuvent des\npains et des coups de canne : tout cela\nexcita le délire...\n                                                    Une nouvelle assez grave nous parvient :\n   On attendait à cette occasion, à Bruxelles,\n                                                 M. Maurice des Ombiaux a coupé sa mous­\nun groupe important d'écrivains parisiens\n                                                 tache (M. des Ombiaux a bien un chien,\net une délégation des deux droites les guet­\n                                                 mais ce chien n'a pas de queue). Il res­\ntait à la gare du Midi. La droite de la\n                                                 semble maintenant extraordinairement à\nChambre l'emporta et emmena déjeuner le\n                                                 Maeterlinck. — L'art wallon pénètre par­\ngroupe attendu. Il est vrai que celui-ci ne\n                                                 tout : au Salon de la miniature ne trouve-t-on\nse composait que de Tancrède de Visan.\n                                                 pas le boudoir de Gabrielle Destrée? — Le\nVielé-Griffin n'arriva qu'à 5 heures. Puis\n                                                 duel Bonmariage a été fort admiré au\nGaston Pulings. .\n                                                 cinéma X, mais on n'a pu voir à distance si\n   Le soir, très tard, entourés d'admirateurs    les fleurets étaient mouchetés ou non —\nempressés, ces grands hommes humaient            Un de nos amis, rencontrant M. A.-J. Wau­\nkrieken-lambics et des panachés-faros dans       ters, lui dit : « Avez-vous vu que Durendal.\ndes cabarets de la Grand'Place Vielé-            dans son numéro du nouvel an, vous faisait\nGriffin défendait la vraie religion, Visan       cadeau de sa couverture pour le Mouvement\nparlait du Diable au corps, Ghéon pro­           géographique? » « Oh ! je ne pourrais accep­\nnonçait des discours sur le vers-libre,          ter, répondit M. A.-J. Wauters, si je chan­\nMaurice Dullaert était un peu rosse,             geais ma couverture, je perdrais le quart\nDumont-Wilden rêvait, Pierre Nothomb             de mes abonnés. » \" C'est toujours embê­\nadmirait, Gaston Pulings buvait.                 tant de perdre vingt-cinq abonnés, \" répartit\n                                                 notre. . collaborateur\n                      *\n                     * *                                               * *\n   Georges Eekhoud parla aux Amis de la\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4675, "texte": " 2 24                                        DURENDAL\n\n\n   LES REMPLAÇANTS. — Le bulletin                du    Il écrit (un serpent qui écrit! !) dans votre\n Touring-Club, du 15 mars 1912, rappelant              numéro de février :\n les conférences des « Amis de l'art wallon»,             « M. Paul André demande une confé­\n annonce pour le 28 mars « les Arts indus­               rence aux Amis de la littérature. M. Geor­\n triels et décoratifs en Wallonnie », par                ges Rency, lui, réclame une place dans\n M. Léon Heimebicq, remplaçant M. Robert               » le jury du concours dramatique triennal.\n Sand empêché.                                         » M. Bovy se présente contre M. R e n c y ;\n    Nous croyons savoir que M. Léon Hen­               » M. Wilmotte à l'Académie, se souvenant\n nebicq, pressentant déjà quelque rendez-              » des coups de patte que lui allongea\n vous pour ce soir-là, se fera « remplacer »           » M. Rency, fait passer M. Bovy. M. Bovy\n par M. Edmond Picard.                                 » est très content. M. Rency ne l'est pas\n                                                       » du tout. »\n                                                          » Autant de mots, autant d'inexactitudes.\n   MALLARMÉ       EN    COCHINCHINE.     —      On        » 1° Je n'ai nullement réclamé une place\néprouve une douce joie, mêlée tout de                 dans le dit jury. M. Discailles m'a demandé\nmême d'un certain ahurissement, à lire les            spontanément s'il pouvait me présenter et\nrécits de voyageurs et les nouvelles de               j'ai accepté, voilà tout. Quand M. Discailles\nl'étranger au sujet des choses qui nous sont          m'a parlé de cette affaire dans un couloir\nfamilières. En remarquant, par exemple,               du théâtre du Parc, j'ignorais même qu'un\ndans le dernier numéro de Durendal, p 82,             jury de cette espèce dût se réunir cette\ncomment on classe Mallarmé en Cochin­                 année. Et d'une.\nchine :\n                                                         \" 2° M. Bovy ne s'est nullement présenté\n   « . . Si je me permettais d'emprunter un            contre moi : il a été présenté par M. Wil­\nvers audacieux, mais véridique, à u n de nos           motte sans savoir que, de son côté, M. Dis­\nderniers romantiques, je dirais qu'il appa­            cailles voulait bien me présenter. M. Bovy\nraît devant nous                                      est mon collègue à l'athénée et nous sommes\nTel qu'un lui-même, enfin, l'éternité le change ! »   et restons les meilleurs amis du monde E t\n                       ***                            de deux.\n                                                         » 3° Je ne sais pas si M. Bovy est si con­\n    LE MUSÉE DU LIVRE nous invite à assister\n                                                      tent que cela de faire partie de ce jury,\nle 28 mars à la conférence que fera\n                                                      mais ce que je sais, moi, c'est que, pour\nM. Georges Rency à la Bibliothèque col­\n                                                      toutes sortes de raisons, je suis rudement\nlective des sociétés savantes sur : Les œuvres\n                                                      heureux de n'y point figurer. Et de trois.\nlittéraires belges qui marqueront de l'an-\nnée 1911.                                                » Ce n'est pas la première fois que Duren­\n                                                      dal essaye de me présenter (elle aussi !) à\n   Si les livres qui marqueront de l'année 1911\n                                                      ses lecteurs sous un jour faux. Pourquoi ?\nsont écrits dans la même langue que ce\n                                                      Je serais enchanté de l'apprendre.\ntitre, ils marqueront que la littérature belge\n                                                         » Je vous prie, mon cher Directeur, de\nn'est pas ce que pensait Francis Nautet.\n                                                      publier ces quelques lignes dans votre pro­\n                       L E P E T I T SERPENT.         chain numéro et de croire à mes sentiments\n                                                      bien affectueux.\n  CORRESPONDANCE. — Au moment                   de\n                                                                            » GEORGES R E N C Y .\nparaître, nous recevons la lettre que voici :\n         « MON CHER DIRECTEUR,                           \" A M. Mœller, directeur de Durendal. \"\n  » Votre petit Serpent est peut-être très\nspirituel, mais il est bien mal renseigné.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 172, "texte": ""}, {"page_pdf": 173, "texte": ""}, {"page_pdf": 174, "texte": ""}, {"page_pdf": 175, "texte": ""}, {"page_pdf": 176, "texte": "           Chant de Pâques\n\nLes cloches depuis cette nuit sonnent la joie de Pâques,\nLa campagne s'est réveillée dans      l'allégresse,\nDes oiseaux chantent dans les arbres, les bourgeons    craquent,\nLe ciel bleu est très vaste au-dessus de ma tête.\n\nPas un nuage, pas un souffle en ce matin,\nPur comme un matin de première communion          ;\nDes touffes vertes se recueillent au lointain;\nUne odeur de fraîcheur émane du gazon.\n\nMon Dieu, je viens à Vous, mon Dieu, très simplement ;\nMon Dieu, je crois en Vous comme les plantes   poussent,\nComme les feuilles brillent au soleil levant.\nRemplissez-moi de paix, de confiance douce.\n\nMon Dieu, je me demande comment on peut douter.\nJe sens que Vous êtes présent dans cette matinée,\nA travers la fraîcheur, à travers la clarté\nTendre et frémissante des feuilles nouvelles nées.\n\nSoyez béni, mon Dieu, qui avez fait les fleurs,\nLes parfums, l'air, le ciel, l'eau vive, les couleurs,\nQui répandez dans la matinale      rosée,\nParmi la plaine qui étincelle sous ses pleurs.\nLe sourire neigeux des cerisiers en fleurs\nEt le sourire rose des pêchers en fleurs...\n\nSoyez béni, mon Dieu, qui avez fait la nuit,\nLa nuit d'avril qui nous embaumait hier au soir,\nParce qu'au fond du jardin les poiriers fleuris\nSe consumaient d'amour dans le silence noir.\n\nSoyez béni ! Vous avez fait le clair de lune\nVert et froid, qui glaçait à minuit les coteaux.\nTandis qu'au loin retentissait la plainte d'une\nPerpétuelle et monotone chute d'eau.\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "146                         DURENDAL\n\n\n\n      Et ce matin joyeux où mon âme s'exalte,\n      C'est Vous qui l'avez fait pour le beau jour de   Pâques.\n      Vous ferez la chaleur pesante de midi,\n      Et Vous ferez, ce soir, le grand calme attiédi.\n\n      Par votre pauvre serviteur,   soyez   béni!\n\n                                                        Louis P I Z E .\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "             Le Crime de Luxhoven\n\n                                        IV\n\n               LE lendemain, comme Gisèle achevait de s'habiller\n                  pour le déjeuner, la bonne vint lui dire :\n                     — M a d a m e , il y a là une femme.\n                    — Dites que Monsieur est au Palais.\n                     — Mais cette femme veut parler à M a d a m e .\n                    — A moi !\n                     Lorsque Gisèle arriva dans le petit parloir,\noù son mari recevait volontiers les gens qui redoutaient les\nsombres couloirs et les grandes salles froides du tribunal de\n Drakdam, une paysanne était là, vêtue de l'ample m a n t e des\ncampagnardes de F l a n d r e qui lui donnait un aspect de\npetite vieille; mais du capuchon émergeaient une figure\njeune et fraîche, qu'empourprait la timidité, et de beaux yeux\nnoirs et ardents au bord desquels t r e m b l a i t l'émotion. E t cette\ncampagnarde dit à Gisèle d'une voix mal assurée :\n   — Je vous d e m a n d e pardon, m a d a m e . . . Je suis l'épouse de\nRik Cornelis...\n   Gisèle fut tentée tout d'abord d'envoyer, comme elle en avait\nl'habitude, la visiteuse au P a l a i s ; mais le visage de douceur\net de souffrance qu'elle avait devant elle la rendit bienveil­\nlante; et, se souvenant de la conversation de la veille entre\nAlbert et Blank et de l'énigme que portait en elle, au dire du\njuge, la « Nelle aux grands yeux noirs », la curiosité féminine\nde Gisèle et le vif désir de pénétrer un mystère d'existence qui\nétait en même t e m p s un mystère de sentiment et peut-être de\npassion, l'incitèrent au déchiffrement de cette énigme.\n   Nelle ayant m u r m u r é : « Rik Cornelis est en prison », Gisèle\nrépondit négligemment : « J e sais. »\n\n (1) Voir les numéros d'octobre, novembre et décembre 1911. janvier et février 1912.\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": "148                           DURENDAL\n\n\n   — A h ! vous savez, répliqua la jeune femme, les yeux\nbaissés. Alors vous savez aussi, m a d a m e , pourquoi il est\nen prison.\n   — N'avait-il pas, d e m a n d a Gisèle, tenté d'assassiner son\nfrère, à cause d e . . .\n   — A cause de moi, m a d a m e , interrompit Nelle; et, s'ani­\nmant soudain : — O h ! je vois bien, vous êtes au courant. On\nvous a dit... Mais, je vous en supplie, ne croyez pas toutes les\nvilenies qu'on vous a racontées de moi. Dans ces sortes d'his­\ntoires, on croit toujours, de la femme qui en est la cause, les\npires choses. T o u t le village ne m'appelle-t-il pas la maîtresse\nde Kobus? E t tout cela n'est pas vrai. J e n'ai cessé d'être une\nhonnête femme qui n'aima et qui n'aime que son m a r i . Sinon,\nm a d a m e , oserais-je venir vous d e m a n d e r d'aider à me rendre\nmon Rik?\n   Il y eut un silence. Gisèle se laissait gagner par l'accent de\nsincérité de Nelle, quand celle-ci ajouta d'un petit ton sour­\nnois :\n   — T o u t au plus, m a d a m e , si j ' a i été imprudente, un peu\nimprudente.\n   — Ah! fit Gisèle étonnée.\n   L a paysanne s'aperçut de la surprise scandalisée que ses\nparoles donnèrent à Gisèle, et prenant une attitude suppliante,\npenchant la tête, joignant les mains en un geste de prière,\nelle dit :\n   — Je vous en conjure, m a d a m e , ne me condamnez pas avant\nde m'avoir e n t e n d u e ; vous autres, gens de la ville, vous ne savez\npas ce qu'est notre vie! Notre vie, toute notre vie, c'est la\nferme. Q u a n d la ferme va, nous sommes heureux; q u a n d la\nferme ne va pas, nous souffrons. Or, l'an passé, au B r a n d , la\nferme n'allait pas, et, pour payer le propriétaire, mon Rik dut\naller en F r a n c e .\n   — E t pendant ce temps, intervint Gisèle avec une pointe\nlégère de malice, vous avez été, comme vous dites, impru­\ndente.\n   — Que voulez-vous, m a d a m e , répondit Nelle : Rik parti,\npour faire le travail, il n'y avait que K o b u s ; et Kobus était\nparesseux et buveur; on aurait dit que la terre le dégoûtait et\nle cabaret était devenu sa maison; alors la mère Cornelis m'a\ndit : « Nelle, Kobus t'aime bien, peut-être que cela irait mieux\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                     LE CRIME DE LUXHOVEN                        149\n\n\n si tu étais gentille avec lui... » Et j'ai été gentille... Compre­\n nez-vous, madame?\n    — Je ne comprends qu'une chose, répliqua froidement Gisèle,\nc'est qu'on doit être fidèle à son mari malgré tout et à travers\ntout.\n    Nelle se fit humble sous cette parole sèchement indignée, et\n elle murmura :\n    — Ne vous fâchez pas, madame, et laissez-moi vous dire : il\n est si facile de parler comme vous parlez, quand on habite,\n comme vous, une belle maison à soi, qu'on est sans soucis et\n qu'on est sûr d'avoir toujours un toit et du pain. Mais chez\n nous, les paysans, c'est différent. Tout dépend du travail de\n l'homme... Kobus ivrogne, c'était la ruine; Kobus laborieux,\n c'était le bonheur.\n    Et Nelle ajouta avec une certaine insouciance :\n    — Et cela vaut bien de-ci de-là une caresse ou un baiser!\n    A mesure que parlait Nelle, Gisèle voyait se dérouler une\n psychologie imprévue de terrienne qui tentait d'allier le souci\n de la vertu conjugale avec un rapport utilitaire de ses charmes.\n Mais de l'épouse futée la pensée de Gisèle alla au mari, à ce\n Rik, fruste et impulsif qui, ne comprenant rien, dans sa brutale\n droiture, aux roueries compliquées de sa femme, en avait déjeté\n la trame d'un violent coup de couvercle de poêle.\n    Et traduisant son impression dans une question railleuse,\n Gisèle interpella Nelle :\n    — Votre mari, paraît-il, n'était pas de cet avis, et il l'a\nmontre à Kobus.\n    — Oh! Rik, s'exclama Nelle, Rik est un tout ou rien. Allez\ndonc raisonner avec un homme amoureux comme lui, et d'une\njalousie! Mais l'amour et la jalousie, cela ne fait pas vivre! J'ai\nessayé, l'autre jour, à la prison, de le convaincre. Inutile! Il a\nfailli me chasser.\n    — Et pourtant, interrompit Gisèle, vous voulez qu'il soit libéré.\n    — Si je le veux! s'écria la paysanne, avec une exaltation\némue, si je le veux. Oh ! madame, intercédez pour Rik. Rendez-\nnous l'un à l'autre : je vous promets maintenant d'aimer bien\nmon mari, et de le soigner, et de lui faire oublier toutes ces\nvilaines choses et tous ces vilains jours.\n    Et se calmant soudain, Nelle ajouta, comme en confidence :\n    — Puis, vous savez, madame, Rik est si nécessaire chez\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "150                            DURENDAL\n\n\nnous; grâce à Kobus, tout à présent marchait bien à la ferme,\net l'année avait été b o n n e ; mais, Kobus, depuis quelques\nsemaines, est retourné au cabaret et la terre de nouveau semble\nle dégoûter! Alors, il faut, n'est-ce pas? que Rik revienne, sinon\nce sera encore une fois la misère comme avant !\n   Cette fois Gisèle ne se contint plus : une ruse si cynique, en\ncontraste violent avec le visage d'impassible candeur qu'elle\navait devant elle, révolta sa droiture, et elle s'écria, indignée :\n   — C'est trop fort! Ainsi vous désirez le retour de votre mari\nnon par affection mais par intérêt. Si Kobus avait continué,\ngrâce à vos complaisances, à se montrer actif à la besogne, Rik,\nen sa prison, vous fût d e m e u r é indifférent. Ce n'est pas un\népoux que vous venez réclamer, mais un valet de ferme.\nH o n t e u x ! honteux!\n   Interloquée par cette apostrophe véhémente, Nelle leva sur\nGisèle un regard étonné :\n   — D a m e , il faut bien manger! proféra-t-elle d'une voix\nblanche; et baissant les yeux, elle ajouta, lentement, dans un\nmot-à-mot embarrassé : — E t ensuite, m a d a m e , permettez que\nje vous d i s e ; il y a autre chose encore : Kobus veut à présent\nque je m'enfuie avec lui ; sans cesse il me menace. Toujours ses\ndeux poings au-dessus de ma tête et ses yeux qui jettent du\nfeu! E t il me dit que, si je ne consens pas à le suivre, il me\ntuera. Je suis à bout de forces. Rik doit revenir tout de suite,\ntout de suite, sinon, bien sûr, m a d a m e , qu'il y aura un malheur\nou l'autre.\n   Nelle se t u t ; et froissant nerveusement les rebords de sa\nmante, elle attendit l'effet, sur Gisèle, d'un argument qu'elle\navait savamment réservé pour le dernier et dont elle ne doutait\npas qu'il lui donnerait gain de cause près de la jeune femme ;\nen vérité elle ne s'était pas trompée : sous le coup de cet appel\n au secours, Gisèle oublia les calculs médiocres dont, il y a un\n instant, la paysanne faisait un étalage effronté; une seule chose\n exista pour elle; il y avait là une femme, créature de faiblesse\ncomme elle, qui d e m a n d a i t aide et protection contre un péril\n grave, à la fois moral et p h y s i q u e . Cette aide, sa conscience lui\n en faisait un devoir et cette protection tentait son cceur comme\n une bonne action. Et, si quelque hésitation eût pu encore exister\n chez Gisèle, cette hésitation disparut quand à nouveau elle\n songea au prisonnier, à ce pauvre Rik, héros absent d'un\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                    LE CRIME DE LUXHOVEN                         151\n\n\ndrame qu'il ignorait et dans lequel, à la faveur de son\nabsence, se jouaient à la fois son bonheur et son honneur.\n   Gisèle congédia Nelle avec une parole presque affectueuse :\n   — Du courage, dit-elle, je parlerai à mon m a r i .\n   E n ce moment la voix de Blank retentit joyeusement dans\nle corridor :-\n   — Le déjeuner est-il prêt et les bécassines chantent-elles\ndans la casserole ?\n   Gisèle ouvrit la porte à Nelle qui se trouva face à face avec\nle j u g e ; celui-ci l'ayant dévisagée un instant s'écria :\n   — Mais voilà Nelle, la Nelle du B r a n d ? — E t levant les\nbras au ciel : — Ne vous avais-je pas prédit hier qu'elle vien­\ndrait geindre en faveur de son mari?\n   Gisèle, de la main, lui imposa silence.\n   Quand Nelle fut partie, Blank se planta devant Gisèle :\n   — Eh bien? interrogea-t-il.\n   — Vous ne saurez rien, monsieur le juge d'instruction,\nrépondit la j e u n e femme d'un air t a q u i n , sinon que Rik Cor­\nnelis sera libéré. Et elle ajouta, sur un ton devenu soudain\ngrave :\n   — Non pour elle, mais pour lui.\n   Blank mit ses deux mains sur les épaules de Gisèle et, la\nregardant d'un œil où il y avait de l'ironie et de la com­\npassion, il d e m a n d a : « Et après? »\n\n\n\n                                VII\n\n\n   Dans, la ferme du B r a n d , l'aube printanière parsemait de\npetites taches de soleil le dallage bleu, ourlait d'or les coins\ndes meubles et mettait des reflets au cœur des porcelaines.\n   Nelle ouvrit la fenêtre et toute la jolie fête des verdures\nadolescentes vint au devant d'elle comme un conseil de bon­\nheur : « O h ! que je me sens joyeuse ce matin. Il y a de l'allé­\ngresse en l'air! »\n   La mère Cornelis, diligente et affairée, rangeait dans un\npanier d'osier le beurre et les œufs que chaque semaine elle\nallait vendre au marché de D r a k d a m .\n   A l'exclamation de Nelle, la vieille, tout en besognant,\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "152                        DURENDAL\n\n\n\ndemanda        « Alors tu crois vraiment que Rik reviendra\nbientôt? »\n   — J'en suis sûre, répondit Nelle avec conviction; la petite\ndanne aura gagné notre cause; il fallait entendre, mère, comme\nelle m'a gentiment dit, quand je suis partie : « Du courage ! »\n   — Et tu lui as tout raconté? interrogea la vieille.\n   — Comme au confessionnal, répondit Nelle. Ah! cela n'a\npas été facile, ajouta-t-elle avec un soupir, et il y a certaines\nchoses qui ont peine à franchir les lèvres! Et de temps en\ntemps la petite dame se fâchait : voyez-vous, mère, les riches\ncomprennent si mal notre vie! Mais quand j'eus fini d'égrener\nmon chapelet de misères, il n'y avait plus dans les yeux de la\npetite dame que de la pitié! Vous verrez, vous verrez, Rik\nsera ici... aujourd'hui peut-être!\n   — Puisses-tu dire vrai, murmura plaintivement la veuve\nCornelis, car, sans cela, nous redescendrons la pente. Ce mal­\nheureux Kobus, le voilà de nouveau sous le talon du cabaretier,\net tout notre argent s'en va en bière et en genièvre.\n   — Ainsi, ce matin, depuis six heures déjà, compléta Nelle,\nil est attablé aux Vier Wegen!\n   La mère Cornelis fronça le sourcil; son panier rempli, elle le\ncouvrit d'un essuie-main et, tout en mettant son manteau, elle\ngrommela avec humeur : « Au fait, Nelle, pourquoi n'as-tu\npas continué à être gentille pour Kobus, au lieu de le brusquer\ncomme tu le fais maintenant? »\n   Nelle se retourna brusquement, dans un mouvement de\ncolère : « Pourquoi? s'écria-t-elle avec éclat. Mais parce que\nj'en ai assez, j'en ai assez, entendez-vous. Et que cette brute\nne m'approche plus, ou sinon... Car, sachez-le, mère, je suis\nforte, maintenant que mon mari revient. »\n   Et la jeune femme, les poings crispés, se raidit dans une atti­\ntude de résistance menaçante.\n   La vieille courba la tête, prit au bras son panier et marcha\nvers la porte en bougonnant :\n   — C'est bien, c'est bien, mais s'il arrive encore un malheur...\n   Et Nelle la vit qui s'éloignait entre les buis du jardinet,\nd'une démarche encore alerte, l'échiné à peine ployée vers\nla terre.\n   Par la fenêtre du cabaret De Vier Wegen, Kobus guettait le\n départ de sa mère; quand celle-ci disparut au détour de la\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                      LE CRIME DE LUXHOVEN                           153\n\n\nroute, il jeta quelques sous sur la table, alluma sa pipe et, les\nmains dans les poches, la figure empourprée, il s'achemina\nvers la maison.\n   Au coin de la table, Nelle, les yeux dans le vague, buvait\nlentement une tasse de café.\n   A l'entrée de Kobus elle tourna vivement la tête et son front\nse barra d'une expression de souffrance.\n   — Bonjour, Nelle, proféra l'homme, en se laissant choir près\nd'elle, sur une chaise.\n   — Bonjour! répondit sèchement Nelle; et, comme Kobus se\npenchait vers elle : « P o u a h ! s'exclama-t-elle, avec dégoût,\nvous puez encore une fois la boisson! »\n   Kobus se rejeta en arrière et m u r m u r a : « C'est ta faute! »\n   Et, comme Nelle haussait les épaules, il continua, la voix\nsoudain âpre : « Oui, c'est ta faute! T e s yeux ont réglé ma\nvie : q u a n d j ' y lisais la tendresse, je travaillais avec passion;\nquand j ' y lisais le mépris, les outils me répugnaient ; j ' a i bu\naussi, c'est vrai, je bois encore, je bois avec rage, mais c'est\npour essayer de t'oublier. E t je n'y parviens pas. Ah! je suis\nun m a l h e u r e u x ! »\n   Et, la tête entre les deux mains, Kobus geignit comme\nun enfant.\n   Nelle apitoyée, tendit instinctivement la main vers lui :\n« Ecoutez, Kobus ». Mais l'homme, sans l'entendre, avait saisi\ncette main et il implorait à travers ses larmes : « Nelle, Nelle,\nil n'est pas trop tard et tout peut se réparer. F u y o n s , partons\nensemble, l à - b a s , au loin; j ' a i de la volonté encore et de bons\nbras; il y a de l'argent à gagner et nous nous referons un\nbonheur. »\n   Mais déjà Nelle s'était ressaisie ; brutalement elle retira sa\nmain et dit avec une indignation frémissante: « F u i r avec vous?\nJamais! J a m a i s ! Je suis la femme de Rik. »\n   Kobus se passa le revers de la m a n c h e sur la figure et il sem­\nblait que du coup ce geste eût séché ses larmes, sa figure apparut\nfroidement vindicative et il dit, sarcastique : « L a femme de\nRik! L a femme d'un c o n d a m n é ! »\n   — C o n d a m n é à cause de qui? d e m a n d a Nelle avec amer­\ntume.\n   — Peu importe, siffla Kobus ; il a la marque : cela ne s'ef­\nface pas !\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": " 154                         DURENDAL\n\n\n\n     — Cela n'existe pas pour moi, répliqua Nelle exaltée; Rik\n  est mon mari, je l'attends, il va revenir.\n     — Il va revenir !\n     A cette révélation inattendue, Kobus s'était dressé, frappant\n  la table d'un violent coup de poing; Nelle, levée aussi, d'une\n pâleur de cire, les deux bras croisés, le défiait de son calme.\n     — Ah ! il va revenir, hurla Kobus; eh bien, il ne te retrouvera\n  pas ici ou il te retrouvera morte!\n     E t , les yeux injectés, la bouche écumante, les poings en\n avant, le rustre marcha vers la jeune femme.\n     Chavirant sous la menace, celle-ci d'un bond se réfugia\n derrière le poêle.\n    T o u t en la suivant à pas lents, en bête sûre de sa proie,\n Kobus vociférait rageusement : « Ah! je te tiens à présent ;\n nous sommes seuls, personne ne peut nous entendre, personne\n ne peut te secourir; et je vais te donner le choix: l'amour ou la\n mort. »\n    — Misérable! m u r m u r a Nelle à travers sa p a n i q u e .\n    L ' h o m m e avait rejoint la femme, et son visage de haine\n contre ce visage de terreur, il susurra en lentes paroles hoque­\n tantes : « C'est ici que ton mari m'a frappé et c'est ici que moi\nje te tuerai ! «\n    Et les deux mains puissantes de Kobus, crispées en tenta­\ncules, enserrèrent le cou de Nelle.\n    Nelle se tordit sous l'étreinte et sa voix étouffée clama,\néperdue : « Rik ! Rik ! »\n    Brusquement la porte s'ouvrit.\n    Dans l'encadrement du seuil, sur le fond d'or de la cam­\npagne palpitante de vie, Rik venait de surgir dans un élan en\navant de tout l'être, la figure un peu pâlie, mais irradiée de\nl'allégresse du retour.\n    Nelle avait appelé Rik; et Rik avait répondu à Nelle d'un\naccent triomphal qui soudain se paralysa dans sa gorge et se\nm u a en une clameur inarticulée et sauvage de bête blessée.\n    Jetant au loin ses hardes de prisonnier, Rik, d'un bond, fut\nau secours de Nelle qui venait de s'effondrer sous la brutalité\nde Kobus, inanimée et d'une pâleur de cire.\n    L a vue de son frère avait dégrisé l'ivrogne et, les yeux\ndésorbités, les dents claquant de terreur, Kobus essayait de\nfuir; mais Rik lui barra la route et, d'un coup de poing, l'étendit\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                    LE CRIME DE LUXHOVEN                        155\n\n\nà terre, et, avant que Kobus eût pu se relever, Rik lui avait mis\nle genou sur la poitrine, et sa main gauche serrait furieusement\nle cou du misérable, tandis que sa main droite, armée du cou­\nvercle du poêle, agrippé au passage, martelait le crâne de\nKobus à coups répétés et frénétiques. E t le sang gicla, tachant\nles dalles, éclaboussant les murs, maculant la robe de Nelle.\n   Nelle ouvrit les yeux et, après un regard autour d'elle, surgit,\néperdue, dans un cri d'épouvante : « Malheureux! »\n   Rik s'arrêta d a n s sa rage homicide, il rejeta son a r m e et\nlaissa retomber sur les pierres la tête ensanglantée de Kobus,\nqui ne bougea plus ; puis, se levant, le mari fit un pas vers la\nfemme et, montrant d'une main qui ne tremblait pas le cadavre\nde son frère, et fixant Nelle d'un regard qui avait le froid cou­\npant de l'acier, Rik proféra d'une voix sifflotante : « Cette fois,\nil a son compte ! »\n   Et Rik r a m e n a d'un geste indifférent le paquet de ses effets\nde prisonnier, tira la porte derrière lui et s'éloigna à travers\nles champs.\n\n                                     FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "                              INTRODUCTION\n                                              à\n\n\nl'Histoire poétique de Godefroid de Bouillon\n                  (ESSAI SUR L'ÉPOPÉE MODERNE) (1)\n\n                                              I\n\n                                L'HISTOIRE        POÉTIQUE\n\n                                 Ce serait sans doute un grand plaisir, et même un grand\n                               avantage, pour un homme qui pense, d'examiner tous ces\n                               poèmes épiques de différente nature, nés en des siècles et dans\n                               des pays éloignés les uns des autres.\n                                             VOLTAIRE, Essai sur la poésie épique, chap. I e r .\n\n\n\n\n                  L'HISTOIRE poétique raconte la vie imaginaire dont les héros\n                    vivent dans la pensée des hommes, et qui se manifeste\n                    par le langage, la littérature et les arts, les institutions et\n                    les doctrines. La persistance internationale et intersécu­\n                    laire des sentiments et des idées, la transmission des sou­\n                    venirs, c'est ce qui crée et entretient dans l'humanité la\n                    vie religieuse, nationale, artistique, en un mot la vie morale.\n                    Pas plus que la vie animale, la « vie morale » n'est une\nmétaphore illusoire. Le Christ revit dans la pensée des chrétiens, avec une\nefficacité que les paroles et les actes permettent de constater. Napoléon se\ndresse de toute sa hauteur prosodique, pittoresque et émotive dans les vers de\nVictor Hugo et les peintures de David. Godefroid de Bouillon apparait non\nseulement aux voyageurs qui traversent la place Royale de Bruxelles, mais\nencore aux écoliers belges qui apprennent l'histoire et aux lycéens italiens qui\nlisent la Jérusalem délivrée. Euclide et Archimède prolongent leur pensée\n\n\n   (1) Comme je l'ai annoncé ailleurs (La Pensée Romane, Louvain, Uystpruyst, 1911, 1 I,\np. 198, n. 2), je me propose d'écrire l'Histoire poétique de Godefroid de Bouillon. Je fais donc\nappel aux érudits qui possèdent des renseignements sur la survivance littéraire du chef des\ncroisés. On s'est longtemps disputé la gloire de sa naissance : les Lorrains et les Belges au\nXVIIe siècle, les Boulonnais et les Brabançons au XIXe siècle. Cette question importerait\naussi peu que celle de savoir si Achille était Turc ou Bulgare — si l'orgueil national n'en­\ngendrait chez les modernes Latins une abondante littérature historiographique.\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "         HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                           157\n\n\ndans les productions des géomètres et des physiciens modernes. Et ces renais­\nsances, ces survivances, ces influences, de quelque nom imagé qu'on les\nappelle, sont la condition nécessaire de l'activité sentimentale, civile et scien­\ntifique. L'improvisation esthétique est impraticable, et l'on ne conçoit même\npas un Robinson intellectuel. La solidarité sociale que nous percevons nette­\nment dans l'espace, n'est pas moins intime et salutaire dans le temps. Socrate\net César nous sont plus connus et familiers, et La Fontaine prend plus de\nplace dans notre vocabulaire, que tel habitant de notre village. La pensée et\nles actes des personnages révolus s'impriment et s'imposent aux démarches\nconsécutives de l'esprit et du cœur : et ainsi héros et penseurs revivent quand\nnous sentons et pensons. Faire leur biographie d'outre-tombe et d'outre-\nfrontières, c'est, comme on sait, la tâche de la littérature comparée depuis\nbientôt un demi-siècle.\n   Dans l'Oiseau bleu de Maeterlinck, la fée envoie les enfants Tyltyl et\nMythyl vers le pays du souvenir où les grands-parents morts se réveillent\nchaque fois qu'on pense à eux. L'empire de la pensée humaine est tout pareil\nà ce pays du souvenir. Et l'histoire littéraire conduit les enfants sages dans ce\nroyaume hanté où les génies anciens se réveillent quand un vivant rêve à son\ntour leurs rêves, pense leurs pensées ou raconte ou écoute leurs prouesses.\nL'historiographie littéraire, la philologie, dessine, à mesure qu'elle l'explore,\nle royaume du souvenir, le passé moral de l'humanité.\n   La littérature française, qui présente la plus longue tradition linguistique\net morale de l'Europe moderne, a eu la première son historiographie poétique.\nGaston Paris a publié, en 1865, l'Histoire poétique de Charlemagne, et a\nsignalé dès ce temps l'intérêt que présenteraient pareilles enquêtes appliquées\nà d'autres héros. Godefroid de Bouillon ne figurait pas aux premiers rangs\ndans la liste et la préoccupation de l'illustre romaniste. C'est que celui-ci,\nFrançais et disciple des philologues allemands, étudiait de préférence les chan­\nsons de la geste royale et voyait surtout la véritable épopée dans la plus\nancienne matière de France, dans les légendes du XIe siècle. Godefroid,\nillustré tardivement en langue toscane par un poème docte, moderne, orné et\nlisible, Godefroid ne répondait pas à ce que les critiques, depuis Herder,\nWolf, Lachmann, demandaient à un héros épique, à un Achille moderne.\n Paulin Paris avait publié dès 1848 la Chanson d'Antioche, poème du\nXIIe siècle, où Graindor de Douai avait remanié l'histoire édifiante du bon\nduc qui eut cœur de lion et qui fut aimé de Dieu. Mais on savait de reste que\nle Tasse ne lisait pas les laisses picardes; et la légende de Godefroid n'exer­\nçait pas sur les érudits romantiques la fascination du mystère originel, de la\nbarbarie insondable et de la génération spontanée. Car la croyance à la géné­\nration spontanée, que Pasteur ruinait alors par la bactériologie, régnait encore\ndans les théories philologiques.\n\n\n   L'historiographie littéraire a été longtemps obsédée par un terme poétique :\nl'épopée, et par un adjectif : populaire.\n   L'épopée était un genre particulièrement vénérable, dont le secret semblait\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "158                                     DURENDAL\n\n\n\nperdu avec la brutale simplicité des nations naissantes. Les critiques croyaient\nsur son compte des choses qu'ils concevaient mal ou peu. Faute de documents\nprécis et contemporains des plus anciens poèmes, on remplaçait les explica­\ntions par des métaphores scolastiques ou romantiques. L'épopée était le pro­\nduit du génie épique, de la fermentation épique, la création spontanée de\nl'âme nationale, de l'âme collective, voire même de la « race ». Les critiques\nlittéraires et les historiographes s'échauffaient là-dessus. I1s distinguaient ce\nqui est épique de ce qui ne l'est pas; ils enveloppaient d'une imagerie fer­\nvente et litanique les poèmes d'aspect fruste et barbare; et ils accablaient de\ndédain les poèmes lisibles et récents. Depuis Herder, définisseur des génies\ncollectifs, jusqu'à Melchior de Vogüé, la critique littéraire semble diviser les\nproductions poétiques en deux âges : le premier, l'épique, est l'âge des bardes,\ndes aèdes, des chantres inspirés; le second, où nous pataugeons, est l'âge des\ncuistres, des rimailleurs, des poètes savants et des fabrications artificielles :\n« ah! la pauvre besogne, le travail du lettré qui ciselle péniblement son bijou\nd'apparat! Il y a plus de magnificence dans l'imagination de cet auteur ano­\nnyme, le peuple, et dans son humble cœur plus de poésie, parce qu'il y a\nplus de foi, de simplicité et de douleur » (1).\n    Sous le ronron de métaphores et de critiques exclamatives, discernons un\ndouble signe de l'entéléchie épique : l'épopée est une production sincère, et\nelle a un auteur populaire, anonyme, collectif.\n    L'aède épique, dit-on, est sincère, en ce sens qu'il croit écrire de l'histoire;\nil croit que les songes sont envoyés par Zeus, que Pallas et Kronos existent,\nque les Olympiens se mêlent des guerres troyennes; peut-être même a-t-il cru\nque la Muse répondrait à sa demande de renseignements sur la colère\nd'Achille et les bons tours d'Ulysse. Au contraire, Virgile et Voltaire savent\nbien qu'ils mentent ingénieusement en racontant l'apparition de Vénus ou en\ndécrivant l'Envie. De même, le trouvère du XIIe siècle croyait peut-être que\nDieu avait arrêté le soleil au soir de Roncevaux. Victor Hugo savait bien, ou\ndu moins ses lecteurs savaient tous, que Dieu n'avait pas manifesté son\nmécontentement par des miracles à Waterloo, et que la lutte de Napoléon et\nde Jéhovah n'était qu'une hyperbole compliquée d'une métaphore. En un\nmot, l'antique et le civilisé, l'épique et l'artificiel, en histoire poétique, diffé­\nreraient en ceci que les auteurs de la première espèce seraient superstitieux,\nignorants, dépourvus de critique, et que les auteurs de la seconde espèce\nseraient « les poètes menteurs », les fabricants de fictions. L'inspiration\népique, dans le langage de certains herderiens, c'est l'ignorance superstitieuse,\nc'est la naïveté de poètes qui présentent sincèrement des contes à dormir\ndebout. Une question de sincérité est une question de confesseur : on l'a\nposée à propos du Génie dit Christianisme aussi bien qu'au sujet des témoi-\n\n\n  (1) E.-M. DE VOGÜE. Le roman russe, 9e éd., p. 17. Le jeune Gœthe avait parlé des chants\npopulaires avec plus de précision et d'énergie encore. En 1771, envoyant à Herder des\nchants populaires d'Alsace, il y joint les mélodies transcrites par sa sœur, et il met en note :\n« Ce sont les vieilles mélodies telles que Dieu les a créées. » Au moins, ce compositeur divin\nétait plus nettement défini que * cet auteur anonyme, le peuple ».\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "         HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                            l59\n\n\n gnages historiques. Cette question de conscience est compliquée de circon­\n stances chronologiques et esthétiques. Un mathématicien de l'an 1400 pou­\n vait être sincère dans ses horoscopes. M. Poincaré ne serait pas sincère s'il se\n  faisait astrologue en 1912. Mais, aujourd'hui même, le cas d'une voyante,\n d'une jeteuse de cartes, peut présenter une certaine sincérité dans l'ignorance\n ou l'hystérie. La superstition a donc non seulement ses époques, mais aussi\n ses catégories sociales, ses anomalies individuelles. L'inspiration poétique est\n aussi obscure quant à la sincérité. Elle comporte une certaine hallucination.\n Musset, à certains moments, croyait voir la Muse ou « une ombre idolâtrée ».\n Il était sans doute sincère à ce moment-là. Peut-être l'était-il moins quand il\n corrigeait les épreuves des Nuits. La vision, la poésie, la sincérité, est inter­\n mittente dans l'individu le plus' inspiré. Le critère de la sincérité est donc\n bien délicat, bien insaisissable; comment, dès lors, formerait-il une démarca­\n tion historique dans la poésie? Le trouvère du XIIe siècle a-t-il vraiment cru à\n tous les miracles du Roland? Ou se bornait-il à empruntera la Bible le soleil\nde Josué? Le Tasse a-t-il cru à l'intervention de Dieu et de l'ange Gabriel dans\n la Croisade? Michelet croyait-il aux miracles de Dieu et de l'âme française?\nJusqu'à quelle époque les rois de France ont-ils pu croire à la grâce de Dieu\n sans passer pour des menteurs ou des imbéciles? Est-il impossible que Guil­\n laume II croie sincèrement à l'inspiration divine dans Hamourabi, Kant et\n Guillaume Ier? Et dès lors, pourquoi serions-nous si sûrs de la sincérité par­\n faite d'une époque reculée, et de l'insincérité absolue des modernes?\n    Mais l'alchimie littéraire donnait un autre signe de l'esprit épique originel.\n    L'épopée était surtout une poésie populaire, faite par la nation.\n    En vérité, c'était chose plaisante et merveilleuse que la génération spon­\ntanée de la poésie et « cet auteur anonyme, le peuple ». On comprend que\ntous les romantiques de l'érudition, « oyant telle nouvelle », soient restés\nbouche bée devant un si beau conte. Les messages de l'archange Gabriel à\nCharlemagne et à Godefroid, les enchantements de Merlin, d'Ismen et d'Ar­\nmide, les fantômes de la forêt hantée, ne déconcertent pas plus rudement nos\nhabitudes physiques et morales que ne fait cet autre miracle : la collaboration\ninstinctive de millions d'hommes produisant des poèmes de quatre mille deux\nvers. Les étudiants écoutaient cette fiction de scholiastes avec le même ravis­\nsement ingénu qui réunit les popolani attentifs autour des rinaldi.\n    De cette collaboration miraculeuse, les philologues n'ont pas laissé d'indi­\nquer quelques voies et moyens. Des chanteurs qui ne savaient pas toujours\nécrire répétaient leurs cantilènes devant des illettrés. Les contes cadencés\nvolaient de bouche en bouche et de siècle en siècle, puis un beau jour un\nravaudeur les mettait bout à bout, et l'on avait une épopée. On faisait remar­\nquer que Lönnrott avait réuni la matière du Kalewala chez les Finnois du\nXIXe siècle par un travail comparable à celui des rédacteurs de l'Iliade ou\nmême à celui de quelque Turoldus normand. Encore fallait-il bien que chaque\nchanson, avant d'être répétée par tout un peuple, eût été composée par un\nauteur. Et là-dessus on dissertait, on supposait, on se divisait. La question\nsuscitait des doctrines diverses, comme jadis la question du nominalisme sco­\nlastique. C'est que la notion de peuple restait à définir. Le peuple compre-\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "160                               DURENDAL\n\n\n\nnait-il tous les habitants du pays? ou était-ce seulement l'aristocratie guerrière\nd'un temps où l'on ne distinguait pas encore entre lettrés et illettrés? Mais\nl'inégalité de culture, comme l'inégalité de richesse, existait avant qu'il y eût\ndes littératures modernes. Le caractère populaire, comme l'âme nationale, ne\nprenait guère, dans les théories philologiques, plus de précision que les méta­\nphores romantiques.\n    Le contenu des théories n'est que le contenu des cerveaux ratiocinants. Les\nfaits historiques sont plus suggestifs, plus observables, et en tout cas plus\ncompréhensibles.\n                                        *\n                                      * *\n\n   L'historiographie interprétant ce qui est par le récit de ce qui fut, elle inté­\nresse et instruit en fonction du présent, et dans la mesure où elle explique,\namuse ou édifie les vivants. Vixere fortes ante Aganiemnona multi. Mais la\nbravoure de nos aïeux inconnus contre les fauves des bois et des eaux est ense­\nvelie sans nom et sans retour dans l'oubli, parce qu'elle n'a pas été fixée dans\nune langue durable pour des générations sensibles aux mêmes dangers et aux\nmêmes émotions. Agamemnon est immortel aussi longtemps qu'il y a des\nGrecs organisés ou des lecteurs de poèmes antiques. Effacez du monde les\nhellénistes et brûlez tous les livres, et Agamemnon périra d'une mort absolue.\nAujourd'hui, il est vivant dans la pensée des écoliers, des lettrés et des Pari­\nsiens qui assistent aux représentations d'Iphigénie.\n   Ainsi en est-il de l'Agamemnon chrétien. On ne saurait, sans rencontrer\nGodefroid de Bouillon, connaître sérieusement la Belgique ni surtout la litté­\nrature italienne. « Il n'y a point de monuments en Italie, disait Voltaire, qui\nméritent plus l'attention d'un voyageur que la Jérusalem du Tasse. » Pareil­\nlement, le royaume de Belgique n'a guère de manifestation morale plus carac­\ntéristique que les milliers d'écoles où l'on répète chaque année aux enfants les\nprouesses du libérateur belge du Saint Sépulcre. Sa piété, sa modestie et sa\nvaillance semblent faire écho à l'enseignement du catéchisme. Mais pour\narriver jusqu'à nous, pour revivre dans le marbre, le bronze et la presse, il a\ndû s'adapter successivement à bien des situations linguistiques, religieuses et\npolitiques, et se naturaliser dans des Etats qu'il n'avait point soupçonnés.\nBruxelles et Rome ont changé plus que Baisy et Jérusalem depuis l'an 1100;\net naguère un journal belge prétendait que « si Godefroid de Bouillon faisait\nmine de remuer pour aller combattre le croissant à Tripoli, il tomberait sous\nle coup de l'article 129 du Code pénal, concernant les actions hostiles contre\nles puissances étrangères ».\n   Depuis le jour où il quitta la Belgique qu'il ne devait plus revoir de ses yeux\nmortels, le chef des croisés n'a pas cessé une seule génération de parler aux\nhommes par la voix des moines et des jongleurs, des livres et des images. Le\nchristianisme romain lui a conféré le don de longue et glorieuse mémoire.\nMais celle-ci, qui mourrait si jamais un siècle l'interrompait, se prolonge au\nhasard des générations successives, et éveille des échos selon les préoccupa­\ntions changeantes des modernes. L'âme des narrateurs, dès le premier\nmoment, passe dans les récits. Et dès la vie terrestre du héros, ceux qui l'en-\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "        H I S T O I R E P O É T I Q U E DE G O D E F R O I D D E B O U I L L O N        161\n\n\n\ntourent, l'écoutent, le servent ou le combattent, pénètrent dans son histoire\npoétique. « Vrai ou faux, disait Victor Hugo, ce qu'on dit des hommes tient\nsouvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce\nqu'ils font. » « Tout personnage qui doit vivre ne va point aux générations\nfutures tel qu'il était en réalité; à quelque distance de lui, son épopée com­\nmence; on arrange les hasards de sa vie, on les coordonne à un système. »\n(Chateaubriand.) Aux souvenirs comme aux événements, chaque homme et\nchaque siècle s'intéresse dans la mesure où il se retrouve en eux.\n   Si donc la sainte entreprise de Godefroid s'est trouvée commémorée pendant\nplus de sept cents ans, c'est que le monde chrétien a produit des hommes, des\nlivres, des événements et des projets auxquels répondait l'esprit du glorieux\nsouvenir. Les sentiments publics propices au culte de la croisade furent par­\nticulièrement manifestes et éloquents dans trois époques : celle de Guillaume\nde Tyr (XIIe siècle), celle du Tasse (XVIe siècle) et celle de Chateaubriand\n(XIXe siècle). Voyons à quoi tenait cette ferveur inégale, et cet éclat inter­\nmittent d'une mémoire ininterrompue.\n\n\n                                           II\n\n                      H I S T O I R E DE LA GUERRE SAINTE\n\n                              Chimique e pregio brama e Cristo adora Travaglia in\n                            arme or nella Siria terra.\n                                                                 Ger. lib., XVI, 32.\n                              Engelranus vita functus amico Ribodimontio se spectan­\n                            dum praebuerat, illamque aeterna memoria dignam vocem\n                            protulerat NON MORI EOS. QUI IN NAVANDA        CHRISTO OPERA\n                            FINIUNT VITAM.\n                                                Labores Herenlis Christiani (1673), p. 473.\n                               ... tanto allora poteva negli animi dcgli uomini la reli­\n                            gione, inossi dallo esempio di quelli che ne erano capi\n                                                    MACHIAVEL, Ist. Fior . I. I. c X V I I .\n                               Fuerunt autem ejus sacri belli, quo nullum unquàm fuit\n                            gloriosius, primarii auctores Petrus eremita et Godefridus\n                            dux de Buyllon, uterque origine Francus, sed habitatione\n                            Relga, in regno Teutonico.\n                                                     MOLANUS, Natales sanctorum Belgii.\n\n   Le pape Urbain II, au concile de Clermont (1095), avait prêché la déli­\nvrance de la Terre Sainte en rappelant Charlemagne et Louis et les pieuses\nguerres d'autrefois. La Croisade laissa à son tour dans les générations sui­\nvantes des souvenirs aussi glorieux que ceux de l'empereur frank. Clermont,\nsur les grands chemins de pèlerinage, était aux contins des nations : par là\ncommuniquaient l'Italie et la France du Nord, le pays de Toulouse et celui\nd'Allemagne. La guerre prêchée à Clermont devint la cause de toute la Chré­\ntienté occidentale, des rivages britanniques à ceux de l'Apulie. Les entreprises\nreligieuses et militaires qui portaient les peuples à travers le monde connu\nalors, devaient fournir matière éloquente aux chroniqueurs, trouvères et ora-\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "162                                  DURENDAL\n\n\n\nteurs. Elles n'avaient eu nulle part plus de succès que dans le domaine de\nl'ancienne Gallia Belgica, d'où provenaient Urbain II, Pierre l'Ermite et\nGodefroid de Bouillon. Celui-ci fut choisi comme chef, selon Othon de Frei­\nsingen, parce que, élevé dans la région limitrophe des peuples romans et des\npeuples teutoniques, il connaissait également leurs langages. Ici comme dans\nles conciles carolingiens du IXe siècle, la variété des idiomes vulgaires parlés\nen Gaule Belgique attirait l'attention des chefs chrétiens.\n   I. Le royaume, de Jérusalem. — Le royaume chrétien fondé au lieu qui\navait été le berceau de la religion, lut, dans la quatre-vingt-neuvième année\nde son existence, détruit par Saladin (1187). Les littératures européennes en\nont conservé la longue et glorieuse mémoire. De même que Victor Emma­\nnuel, jusqu'en 1861, s'intitule roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem\nsur les pièces de monnaie, de môme le premier et le dernier des monarques\nchrétiens de Palestine, Godefroid de Bouillon et Guy de Lusignan, animent\néloquemment de leur vertu chrétienne les beaux vers de Pétrarque, du Tasse\net de Voltaire. La Croisade finit en littérature. « Le temps de ces expéditions\nest le temps héroïque de notre histoire; c'est lui qui a donné naissance à notre\npoésie épique. » (Chateaubriand.)\n   L'histoire de la première guerre sainte avait été fixée de bonne heure par\nl'écriture. D'abord les lettres envoyées d'Asie en Occident avaient été lues à\nbeaucoup de fidèles dans les églises : mais ces communications n'ont pas\nlaissé de traces plus durables que n'en laisseront sous Napoléon les bulletins\nde la Grande Armée lus dans les théâtres parisiens.\n   Ensuite, le nouveau royaume et les dynasties illustrées par les prouesses\nd'outre-mer, avaient eu leurs historiographes dans la langue de l'Eglise, de la\nscience et de l'art : le latin. En cette langue, Guibert de Nogent et d'autres\nécrivains du XIIe et du XIIIe siècle déclarèrent que la Croisade était la plus\ngrande merveille de tous les temps, que par elle les modernes avaient égalé et\nsurpassé les héros antiques, et que l'on avait vu des nations en armes trans­\nportées d'une extrémité de l'univers à l'autre. En Orient même, chaque\nécrivain songe à sa nation et à son chef : Robert le Moine au comte de Tou­\nlouse, Raoul de Caen à la dynastie normande, à Tancrède; Albert d'Aix à\nGodefroid de Lorraine.\n   Le principal historien de la Croisade est l'archevêque Guillaume de Tyr,\nqui écrivait à la fin du XIIe siècle pour le roi Amaury. Imprimé à Bâle en\n 1549 et en 1264, son ouvrage fut tourné en français par Gabriel Dupréau\nsous le nom de Franciade orientale (1573). Cette Franciade a fait moins de\nbruit que celle de l'humaniste Ronsard. Mais le texte latin de Guillaume de\nTyr a passé sous les yeux du Tasse, l'Homère de la Croisade. Un anonyme\ncontemporain de la première guerre sainte avait écrit les Gesta Francorum\nexpugnantium       Hierusalem.\n   Les auteurs latins qui parlaient des rois de Jérusalem appelaient générale­\nment Franci les champions les plus vantés de la chrétienté palestinienne (1).\n\n  (1) Les Levantins appellent encore les Occidentaux Franci; et le parler maritime médi­\nterranéen a pris le nom de lingua franca.\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "         HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                                    l63\n\n\nCes Franci, ces chrétiens partis vers l'Orient, restaient de grands exemples\npour les différentes manifestations du patriotisme théologique de la France.\nC'est la Croisade qui réalise la mission divine départie au royaume honoré;\nc'est une dynastie française, celle des Lusignan, qui clôt la série des princes\nlatins de Palestine; c'est par de nouvelles expéditions d'outre-mer que\nLouis IX entre dans la liste des Saints et dans la littérature vulgaire. Des pré­\noccupations aussi importantes que le salut de Jérusalem latine ravivaient\nnécessairement le souvenir du premier roi. Quand on fait de Baudouin de\nFlandre un empereur de Constantinople, d'aucuns craignent qu'en choisissant\nun chef on ne cause les mêmes inimitiés qui se produisirent autour de Gode­\nfroid de Bouillon. Godefroid et sa Croisade formaient le dernier grand sou­\nvenir heureux auquel se reportaient les chrétiens : « depuis celle eure que\nGodefrois de Bouillon et la baronnie de France orent conquise Antioche et\nJérusalem, et il orent remise la crestientei dedenz qui par lonc tans en avoit\nestée hors mise, n'orent crestien victoire contre Sarrezins en la terre de Surie\n fors seulement d'Acre... et de Constantinople. » (Récits d'un ménestrel de\n Reims, XIIIe siècle.)\n    2. Les seigneurs des pays picards et flamands prenaient, comme ceux de\n Paris et de Champagne, un vif intérêt aux chansons et récits commémorant\n les aïeux et les prouesses chrétiennes. Dans leurs domaines « la nouvelle\n épopée à laquelle avait donné lieu la première croisade est particulièrement\n développée, comme il est naturel dans une contrée qui en a produit les prin­\n cipaux héros : il faut notamment signaler le remaniement boulonnais du\n poème qui racontait les « enfances » de Godefroi de Bouillon » (G. Paris).\n Arnoul, dans son château d'Ardres, écoutait « Philippe de Monjardin, qui lui\n disait les gestes d'outre-mer, la prise de Jérusalem et le siège d'Antioche ».\n     Un trouvère pèlerin du XIIe siècle qui travaillait pour un seigneur du Nord,\n omit dans sa chanson d'Antioche un baron qui ne s'était pas montré généreux.\n  Les comtes de Flandre et des régions voisines furent, depuis, plus soucieux de\n  leur gloire. La Chanson d'Antioche remaniée par Graindor de Douai; la\n  Chanson de Jérusalem et le Roman des Chétifs (ou : prisonniers), disent en\n  des milliers d'alexandrins picards les prouesses de Godefroid qui cœur eut\n  de lion, et les tribulations des « paumiers » (1) en Terre Sainte.\n     Jérusalem formait, avec Rome et avec Saint-Jacques de Compostelle, l'un\n  des troisgrands sanctuaires du monde chrétien. Ces trois pèlerinages ont suscité\n  une vaste littérature : celui de Saint-Jacques a immortalisé le passage des\n  Pyrénées à Roncevaux ; celui de Rome a procuré aux héros français un\n  renouveau de gloire au delà des Alpes; celui de Jérusalem a créé, avec\n  les Croisades, une nouvelle matière épique et l'historiographie en langue\n  vulgaire : car Villehardouin et Joinville racontent tous deux des croisades (2).\n\n   (1) Paumiers : les pèlerins de Terre Sainte, d'où souvent ils rapportent la palme (Dante,\nV. N., XXXIX).\n   (2) « Chose étonnante ! — s'écriait naïvement un érudit du XVIIIe siècle — la dévotion\nmeurtrière et peu sensée des croisades servit au développement des beaux arts et de la\nraison : elle concourut au triomphe des muses, et aux ingénieux plaisirs qui devaient\nnaître de leurs travaux. » (Histoire littéraire des troubadours, 1774. Discours préliminaire,\npp. XXIV-XXV.)\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "164                                DURENDAL\n\n\n\n   Les romans du XIVe siècle en dialecte roman septentrional répétaient la\ngloire de Bouillon :\n\n              Car chil de Buillon furent de si grande fierour\n              C'on en doubtoit le non ou pais paienour,\n              Pour le grand vasselage dont eurent le clamour ;\n              Li menres du linage vault un empereour.\n\n   Non seulement on raconte sur la naissance et les ancêtres de Godefroid les\nmerveilles des visions prophétiques et du Chevalier au Cygne; mais encore le\nchef croisé est mis au rang des Neuf Preux qui incarnent la « prouesse » uni­\nverselle au temps de Froissart. A cette vaillante neuvaine la Bible a donné\nJosué, David et Judas Machabée, l'antiquité profane a fourni Hector de\nTroie, Alexandre de Grèce et César de Rome; la chrétienté romaine est\nreprésentée par : Charlemagne de France, Arthur de Bretagne et Godefroid\nde Bouillon. Les neuf héros, que l'histoire commémore pour l'édification de la\nnoblesse, occupent jusqu'à la Renaissance les tapisseries des palais ducaux, les\nreprésentations par personnages, les livres éloquents des rhétoriqueurs, et\njusqu'au langage de Lope de Vega célébrant Christophe Colomb.\n   3. L'Italie. — La langue vulgaire, en Italie, s'élève à l'emploi littéraire au\nXIIIe siècle, quand l'esprit franciscain ranime merveilleusement les pensées\nchrétiennes. L'une des premières et des plus constantes parmi ces pensées était\nle Saint Sépulcre et la Croisade. Saint François avait fait le voyage de\nSyrie pour prêcher Fidèles et Musulmans; et il avait consacré un chapitre de\nsa Règle aux Frères qui voulaient aller chez les Sarrasins. Ce sont les Frères\nmineurs qui gardent pendant des siècles le tombeau du Sauveur du monde et\ndu libérateur de Jérusalem, et qui montrent « l'épée de Godefroid ». Ce sont\nles vaisseaux italiens qui souvent ravitaillent ou transportent les Croisés.\n   Aussi, dès les grands poèmes vulgaires des Trécentistes, une place glorieuse\nest faite au champion de la foi et au fondateur de l'Etat chrétien de Palestine.\nDante Aliglieri, visitant, à Pâques de l'an 1300, les divers cieux du Paradis,\nrencontra dans le ciel de Mars les héros morts pour la foi : son aïeul Caccia-\nguida se révéla à lui dans cette région bienheureuse où brillait, avec Judas\nMachabée et Charlemagne, le duc Godefroid. Non moins reluisante apparaît\nla mémoire sacrée dans le Triomphe de la Renommée de Pétrarque, où\ndéfilent les héros inoubliables. Après le roi Arthur et les trois Césars Augustes,\nvenait seul le bon duc Godefroid qui fit l'entreprise sainte et juste. « Ce fut\nlui, s'écrie Pétrarque, — et j'en rougis et en vain je me lamente — ce fut lui\nqui de ses mains ht à Jérusalem le nid qui fut si mal gardé et qui est aban­\ndonné. Allez, soyez fiers, ô misérables chrétiens, qui vous entre-dévorez;\npeu vous importe de laisser le sépulcre du Christ aux chiens de mécréants! »\n   La Papauté était l'âme de la résistance à l'Islam, et de la reconquête chré­\ntienne. Dans cette pensée de Jérusalem, elle avait tout naturellement une\nalliance rétrospective, celle du Libérateur lui-même, Godefroid de Bouillon.\nDans l'Espagne de la reconquista, le roi Sanche (V, dans la seconde moitié\ndu XIIIe siècle, avait fait compiler en castillan La Gran Conquista de Ultra-\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "         HISTOIRE     POÉTIQUE      DE   GODEFROID         DE BOUILLON                l65\n\n\n\nmar, histoire de la Croisade. Mais il appartenait à l'Italie de faire revivre,\nen les rajeunissant, les héros chrétiens de Palestine.\n  C'est de Rome que Louis XII rit venir l'historiographe Paul Emile de\nVérone (+ 1529). Et dans son latin élégant que goûtaient fort les contempo­\nrains, cet auteur de De rebus gestis Francorum exposait comme quoi chaque\ngrande nation revendiquait Godefroid : les Français alléguaient qu'il était né\nen France, où son père était en faveur à la Cour; les Germains le réclamaient\nparce qu'il s'était distingué sous les emblèmes impériaux; les Italiens se sou­\nvenaient qu'il avait combattu en Italie.\n   Dans cette émulation, deux patries morales, depuis, se distinguèrent en\ndonnant à Godefroid un éclat nouveau : la patrie chrétienne, par excellence,\nqui est Rome et l'Italie; et la province belgique de la Compagnie de Jésus,\nqui forme depuis 1830 un royaume indépendant.\n\n\n                                         III\n\n                       LA RENAISSANCE CATHOLIQUE\n\n                                               Che suoni in altre lingue, e in altri carnii\n                                               Si scriva, e incida in novi bronzi, e marmi\n                                                                       Gitr. lib . IV, 13.\n\n   Le catholicisme réorganisé par le Concile de Trente se retrempait dans la\ndouble pensée doctrinale et guerrière du XIIIe siècle : il reprenait la philoso­\nphie de saint Thomas d'Aquin, qui était l'aristotélisme, et l'idée de la Croi­\nsade contre les Turcs II fut servi par une milice puissante, active et lettrée :\nles Jésuites. La Compagnie fondée par Ignace de Loyola dessina la carte con­\nfessionnelle de l'Europe, combattit l'idolâtrie du Nouveau Monde, refoula le\nluthéranisme et enseigna les humanités selon la poétique gréco-romaine :\n« C'est parce que l'Ordre a obtenu une sorte de monopole de l'enseignement\ndans les pays latins que les classes gouvernantes et cultivées ont été reconquises\npar le catholicisme. » (Bœhmer.)\n   Non seulement les Jésuites firent représenter dans leurs collèges des drames\nsur Godefroid de Bouillon ou écrivirent des apologies de l'Hercule chrétien,\nmais surtout ils eurent des élèves formés au goût de la poésie classique : le\nTasse en Italie, Corneille et Voltaire en France. C'est à ces trois élèves de la\nCompagnie que Godefroid de Bouillon, Polyeucte et Guy de Lusignan durent\nleur meilleure gloire.\n   Torquato Tasso naquit en 1644 à Sorrente, au bord de la Méditerranée que\ndésolaient les pirates infidèles, et où les descentes du corsaire Barbarossa\navaient répandu la terreur. L'Italie, menacée à Otrante, était le siège de la\nPapauté et le centre des aspirations de revanche chrétienne, qui devaient\ntriomphera Lépante (1571). Le jeune Torquato fréquenta, à Naples, l'école\ndes Jésuites; il communia à 8 ans, apprit le grec, brilla en latin. La grande\nquestion littéraire, débattue en Italie et en France vers le milieu du XVIe siècle,\nétait de savoir si les langues vulgaires étaient capables d'illustration héroïque,\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": "166                                   DURENDAL\n\n\n\nsi l'on pouvait écrire en italien ou en français des poèmes épiques comme\nl'Iliade et l'Enéide. Pour le savoir, on raisonnait sur la nature, le sujet et les\nprocédés de l'épopée; on en reconnaissait les règles et les usages, le merveil­\nleux, la grande guerre, les héros symboliques; on discutait, on commentait, on\namplifiait ce qu'avait dit Aristote et sa docte séquelle. Pour prouver la capacité\nde leur idiome natal, plusieurs auteurs, des deux côtés des Alpes, écrivirent\ndes poèmes héroïques, dont la plupart n'ont guère été lus depuis.\n    Le jeune Torquato apprit la poétique aristotélicienne à l'Académie de\nPadoue. Il conçut le dessin d'ennoblir son parler italien par un grand poème\nhéroïque. Le sujet était indiqué : la Croisade était d'actualité; elle avait été\npour le monde moderne ce que la guerre de Troie avait été pour le monde\nantique. L'esthétique de la Renaissance latine conférait des significations\nallégoriques, symboliques, aux héros de l'histoire. De plus, la langue italienne\ns'était habituée déjà à raconter longuement les exploits des paladins. Comme\nles personnages poétiques prennent successivement le langage et les mœurs\ndes générations où ils sont racontés, Renaud chanté par Torquato Tasso était\ngalant, sensible, aimable, comme Amadis de Gaule que célébrait Bernardo\nTasso, père de Torquato. Comme le rhapsode est généalogiste par profession,\nRenaud devint l'ancêtre des Este.\n    Le Tasse vécut, en effet, à la cour des Este à Ferrare. C'était le centre\nillustre du langage chevaleresque. La Ferrare des princes et des poètes, de\n Bojardo, de l'Arioste, du Tasse, réalisa pour la matière de France et de Jéru­\nsalem ce que l'Athènes des Pisistratides avait accompli pour la matière de\nTroie : c'est là que les vieux récits furent écrits en des poèmes lisibles pour la\n postérité.\n    Considérant dans le poème héroïque (qui était alors l'ambition des nations\nlatines) le sujet à choisir, l'art épique et les ornements (1), Torquato Tasso\nestima : 1° qu'il fallait emprunter la matière à l'histoire, et la prendre dans\nune religion tenue pour vraie; 2° que le récit, pris dans un temps reculé, et\nanimé de sentiments grands et nobles, devait être unique et achevé ; 3° qu'il\ndevait être orné de merveilleux, émail lé d'enchantements et de prodiges.\n Charles Quint était un héros trop rapproché, puisque des gens encore vivants\n l'avaient connu, et que le poète ne pouvait introduire aucune fiction avec\n vraisemblance. Godefroid de Bouillon, au contraire, présentait toutes les con­\n ditions requises d'un Agamemnon chrétien.\n    Mettant à profit sa poétique, son expérience, celle de son père, des contem­\n porains, de l'Arioste et du Trissin, le Tasse composa la Jérusalem délivrée,\n qui s'intitula d'abord du nom du héros : Goffredo. Après maintes traverses,\n l'épopée chrétienne parut en 1581 à Ferrare, avec privilège de Sa Sainteté, de\n  Sa Majesté très chrétienne, de Sa Majesté catholique, de la république de\n  Venise et du duc de Ferrare. Elle était dédiée à ce dernier, le sérénissime\n  Alphonse II d'Este. Le patronat du monde catholique couvrait le chef-\n\n\n   (1) Voir Discorsi del signor Torquato Tasso. Dell'arte poetica; et in particolare del Poema\n Heroico. (Venise, 1587 : discours à Scipion Gonzague.)\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "        HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                          167\n\n\nd'œuvre poétique de la Contre-réformation. Transportant son lecteur in\nmédias res, le chantre des armes pieuses et du capitaine libérateur du Saint\nSépulcre, raconte de la première croisade les événements qui ont suivi la prise\nd'Antioche et qui ont été couronnés par celle de Jérusalem : Dieu envoie\nl'ange Gabriel à Tortose pour exhorter Godefroid. Le féroce Argant, la belle\net généreuse Ciorinde, la perfide magicienne Armide défendent le royaume\nmusulman d'Aladin. Tancrède de Tarente brille au premier rang des héros\nchrétiens. Renaud se laisse retenir par Armide dans les jardins enchantés des\nIles fortunées. Quand on le ramène au camp chrétien, il brave les malices de\nla forêt hantée; les Francs peuvent construire les machines destinées au siège;\nla Ville sainte est enfin reconquise, et Godefroid se rend au temple pour accom­\nplir son vœu. Jérusalem, selon l'allégorie scolastique, c'est la félicité civile;\nGodefroid, c'est l'intelligence humaine qui vient de Dieu. Des épisodes\ncomme ceux d'Olinde et Sophronie, d'Herminie chez les bergers, des amours\nde Ciorinde et Tancrède, mêlent à l'épopée catholique l'écho des galants\nbocages ferrarais.\n   Le poème du Tasse se répandit dans l'univers. Il ligure dans la biblio­\nthèque de Marnix, Dullaert puis Vondel le mirent en néerlandais. Il est\ntraduit dans la plupart des langues européennes et dans plusieurs dialectes\nd'Italie. Dans la France bourbonienne, qui devint bientôt le centre moral du\nmonde catholique, plusieurs versions furent publiées (en 1505, en 1610, en\n1671); et l'opéra de Lulli trouva dans Armide une inspiration qui eut le plus\ngrand retentissement. Pourtant, le législateur du Parnasse, convaincu de l'in­\nfirmité littéraire du christianisme, récriminait contre le clinquant du Tasse;\nGodefroid était aussi pieux qu'Enée lui-même, puis le poète italien mélangeait\nle sacré et le profane :\n\n              Le Tasse, dira-t-on. l'a f ait avec succès;\n              Je ne veux point ici lui faire son procès ;\n              Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie,\n              Il n'eût pas de son livre illustré l'Italie,\n              Si son sage héros, toujours en oraison,\n              N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison,\n              Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse\n              N'eussent de son sujet égayé la tristesse.\n\n   « Boileau, réplique Voltaire, a dénigré le clinquant du Tasse. Mais on sait\npar cœur les vers du Tasse en Italie. Si à Venise, dans une barque, quelqu'un\nrécite une stance de la Jérusalem délivrée, la barque voisine lui répond par\nla stance suivante. Si Boileau eût entendu ces concerts, il n'aurait eu rien à\nrépliquer. » Cela n'est pas si sûr ! Boileau entendait les concerts parisiens, et\nil reprochait à l'opéra de corrompre les femmes en leur présentant le douce­\nreux Renaud, la séduisante Armide, et tous ces lieux communs de morale\nlubrique que Lully réchauffa des feux de sa musique. « Lorsqu'Armide, dit\nun auditeur du temps, s'anime à poignarder Renaud, tout le monde saisi de\nfrayeur, ne soufflant pas, demeure immobile, l'âme tout entière dans les\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "168                                DURENDAL\n\n\n\noreilles ou dans les yeux, jusqu'à ce que l'air deviolon qui finit la scène donne\npermission de respirer — et on respire là avec un bourdonnement de joie et\nd'admiration. »\n    Par une singulière ironie de l'histoire littéraire, on retenait surtout du poème\npieux les détails de séduction diabolique — comme plus tard on retiendra des\nMartyrs ou le triomphe de la religion chrétienne (1809), les Franks barbares\net la druidesse Velléda. De l'œuvre du Tasse on goûtait le moderne, les inven­\ntions poétiques, dans un temps où l'on ne comprenait plus parfaitement\nl'esprit de la Croisade. Car le jésuite Maimbourg, historien des Croisades,\nprévenait ses lecteurs que « le fameux bois enchanté, Ismen, Clorinde,\nRenaud, Armide, et cent autres pareilles choses de l'invention du Tasse,\nn'étaient que d'agréables visions d'un poète qui prenait plaisir, pour en\ndonner aux autres, à faire de nouvelles créations qui ne furent jamais ». Une\napologie française du « Tasse, prince des poètes italiens » (1690), devait\nréprimander « ceux à qui le bel esprit avait laissé des sentiments de religion\nun peu vifs » : « le Tasse n'ayant manqué ni de science, ni de génie, ni d'élé­\nvation, ni de politesse, a eu sur les Anciens l'avantage de la vérité, et il l'a mise\nen œuvre avec autant d'adresse et d'esprit que ceux-ci en ont eu pour faire\nvaloir des mensonges consacrés par la superstition, contre les lumières mêmes\nde la raison naturelle ».\n    A mesure que se précisait la querelle des Anciens et des Modernes, les beaux\nesprits se persuadaient que les Français n'avaient pas la tête épique. Les\nFrançais, en effet, n'avaient pas dans leur histoire nationale la continuité de\nlangue et de religion qui permettait aux Grecs de représenter après des siècles\nles héros homériques : le roman de Turoldus, le latin de Guillaume de Tyr,\nles idées de Pierre l'Ermite auraient été incompréhensibles pour les marquis\nde Versailles. La patrie religieusede Racine se trouva dans la Bible; et la patrie\nintellectuelle de La Fontaine dans l'Hellade ésopique : Athalie et les fables\ndevinrent ainsi les vrais livres capables de fournir aux jeunes Français les con­\nditions scolastiques exigées de toute vraie poésie nationale.\n    Pourtant, les élèves des Jésuites ne laissèrent pas de concevoir encore bien\ndes ambitions dramaturgiques ou épiques. Corneille reprend la légende\nhéroïque moderne, non point celle de Roland et de Charlemagne qu'il juge\n peu digne de créance; mais celle du Cid qui est affirmée par l'historien jésuite\n Mariana. Voltaire fut plus entreprenant et plus polygraphe, car il fit l'épopée\n de la Henriade et le drame national de Zaïre.\n    Disciples des Jésuites en doctrine littéraire, Corneille et Voltaire ont pensé\n que la tendresse amoureuse était peu digne de la Muse tragique. Le théâtre de\n Corneille montre mieux la politique romaine que les détours du cœur\n féminin. Et l'auteur de Zaïre s'est expliqué dans le même sens à M. de\n La Roque : « Je croyais, dans l'âge même des passions les plus vives, que\n l'amour n'était point fait pour le théâtre tragique. Je ne regardais cette fai­\n blesse que comme un défaut charmant qui avilissait l'art des Sophocle. Les\n connaisseurs qui se plaisent plus à la douceur élégante de Racine qu'à la force\n de Corneille, me paraissent ressembler aux curieux qui préfèrent les nudités\n du Corrège au chaste et noble pinceau de Raphaël. » Dans Zaïre même,\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "         HISTOIRE       POÉTIQUE        DE GODEFROID           DE         BOUILLON        169\n\n\n\nOrosmane partage le sentiment de Voltaire et de ses régents : il rappelle\nqu'aux successeurs efféminés de Mahomet, Godefroid de Bouillon arracha\ntourne et la Syrie ; puis il conclut :\n\n                Et lorsque la trompette, et la voix de la guerre.\n                Du Nil au Pont-Euxin font retentir la terre,\n                Je n'irai point, en proie à de lâches amours,\n                Aux langueurs d'un sérail abandonner mes jours.\n\n  Voltaire déjà oppose, dans Zaïre, le monde musulman à la chrétienté; il\nétablit le contraste des Français et des Barbares; et il donne, par la voix de\nLusignan, la formule éloquente de l'enthousiasme religieux :\n\n             Mon Dieu ! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire ;\n             J'ai vu tomber ton temple et périr ta mémoire...\n\n   Ce discours dramatique du dernier roi de Jérusalem est resté pour la jeu­\nnesse sensible du XIXe siècle le modèle de la noble poésie chrétienne : on le\nrépétait avec émotion dans la famille de Lamartine.\n   Voltaire poète épique réhabilitait le Tasse; Voltaire dramaturge réhabilitait\nla Croisade; Voltaire historien méconnut le christianisme, mais habitua les\nhistoriographes et le public à s'informer « des mœurs et de l'esprit des\nnations ». C'est-à-dire qu'en faisant de l'esprit public, de l'opinion générale,\nun élément de l'histoire, il favorisa le développement de l'historiographie\nintellectuelle en langue française. C'est ce qu'a remarqué Flourens en faisant\nà l'Académie française l'éloge de son prédécesseur Michaud, historien des\nCroisades : « Voltaire avait changé la face de l'histoire. On ne se bornait plus\nà chercher dans les fastes des nations des événements matériels et des dates.\n L'histoire était devenue le tableau de l'esprit des peuples ». Mais le vieux\npamphlétaire qui publie l'Essai sur les mœurs (Genève, 1756) voit surtout\ndans l'histoire universelle un moyen d' « écraser l'infâme ». Comme M. Sei­\ngnobos dans les manuels qu'il fait sous un gouvernement combiste, l'historien\ndécouvre dans les chroniqueurs de la guerre sainte de bonnes anecdotes anti­\ncléricales. Il reproche amèrement au légat du pape d'avoir pris le royaume de\nJérusalem : « il fallut que Godefroi de Bouillon, qui avait conquis la ville au\n prix de son sang, la cédât à cet évêque. Il se réserva le port de Joppé, et\n quelques droits dans Jérusalem. Sa patrie, qu'il avait abandonnée, valait bien\n au delà de ce qu'il avait acquis en Palestine » (1).\n    Le XVIIIe siècle français était curieux de littératures étrangères et médié-\n\n\n   (1) Comme s'il répondait — de favori peremptoire — à Voltaire, H. PIRENNE (Hist. de\nBelgique, 13 p. 94) remarque : « En réalité, Godefroid n'a rien fait ni rien pu faire dans\nles Pays-Bas. Réduit à ses domaines héréditaires d'Ardenne, qu'il vendit à l'évèque de\nLiége au moment de partir pour la croisade, il eut le titre mais non l'autorité ducale, et,\ns'il ne s'était illustré en Terre Sainte, l'histoire ne pourrait guère voir en lui qu'un simple\nseigneur de Bouillon. »\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "170                               DURENDAL\n\n\n\nvales, et il fit à l'œuvre du Tasse, comme à celle de Shakespeare, une fortune\nnouvelle. Une prévention se répandait en faveur des productions exotiques.\n   D'abord la Jérusalem garde son prestige poétique et musical. J.-J. Rous­\nseau, qui d'ailleurs avait jadis vécu à Venise, se sent, dans ses vieux jours,\nfatigué de son herbier et ne fait plus que chanter des strophes du Tasse\n(28'novembre 1768) : « Il est étonnant, écrit-il, quel charme je trouve dans ce\nchant avec ma pauvre voix cassée et déjà tremblotante. Je me mis hier tout\nen larmes, sans presque m'en apercevoir, en chantant l'histoire d'Olinde et de\nSophronie : si j'avais une pauvre petite épinette pour soutenir un peu ma\nvoix faiblissante, je chanterais du matin jusqu'au soir. Le soin de la cour du\nchâteau de Lavagnac, une épinette et mon Tasse, voilà ce qui m'occupe\naujourd'hui malgré moi. »\n    Le Tasse passionnait dans le même temps un jeune Normand nommé\nLebrun, qui se décida en 1774 à publier une version de la Jérusalem. « J'étais\nmécontent de ses traducteurs, dit-il: j'ai fait autrement. C'est un ouvrage de\nma première jeunesse \" (Lebrun était né en 1739). La version de Lebrun est\nrestée la version classique en France; c'est elle qu'on vend pour 50 centimes\ndans les stations de chemins de fer français. Elle était conçue en style noble et\nfleuri. Elle a fort déplu aux traducteurs précis du XIXe siècle. Elle avait, telle\nquelle, enchanté l'adolescence de Lamartine, à qui les fables de La Fontaine\ndonnaient, comme à Rousseau, tant de dégoût. La Révolution et Bonaparte\nfirent de Lebrun un consul et un duc de Plaisance : la traduction, imprimée\nà des centaines de mille, porte le titre princier de l'auteur. Le Premier Consul,\nqui admirait en Lebrun l'idéalité, avait fait une légère retouche à l'œuvre de\nson collègue. Un soir, à Saint-Cloud (1803), le consul Bonaparte (dont la\nlangue maternelle était l'italien), dit à Lebrun : « Il me semble que vous\nn'auriez pas dû commencer ainsi : « Je chante la guerre sainte et le héros... »\n Il y aurait eu plus d'exactitude si vous aviez mis : « Je chante les pieux\n » combats et le guerrier... » Lebrun se rendit à cette observation ; quelques mois\nplus tard, la réédition portait la leçon de Bonaparte, qui se réimprime encore\nen 1910 (Bibliothèque Nationale).\n    Le goût des traductions « belles infidèles » était si répandu dans les derniers\ntemps du style classique, que Baour-Lormian, au XIXe siècle, mit le Tasse en\n alexandrins fluides. Non seulement Jérusalem s'appelait Solime et rimait à\n « l'abîme » ; mais Godefroi, qui rimait à \" sans effroi \", se trouvait naturalisé\n français en un style qui se ressentait de Racine et de Voltaire :\n\n               Je chante les exploits de la pieuse armée\n               Et ce héros français, vainqueur dans l'Idumée,\n               Qui de l'antique foi rallumant le flambeau.\n               Du fils de l'Eternel délivra le tombeau.\n\n  Mais déjà avaient surgi des événements et des livres qui modifiaient l'idée\nqu'on pouvait se faire de la Croisade, de Godefroid et du Tasse.\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "           HISTOIRE       POÉTIQUE       DE GODEFROID           DE BOUILLON                171\n\n\n\n\n                                               IV\n\n                           LE   G É N I E DU    CHRISTIANISME\n\n                                            Godefroi n'est inférieur ni au père des Césars,\n                                          ni au chef des Alrides...\n                                         CHATEAUBRIAND, Génie, 1re partir, 1. I I , chap X I I .\n\n\n   Au lendemain de la Révolution française, la littérature manifeste une\nnostalgie générale des institutions, des sentiments et des hommes que la\nTerreur avait détruits, remplacés, décapités. Christianisme, honneur, pala­\ndins, apparaissent plus émouvants, plus efficaces, plus distingués que la\nRaison, le civisme, les Jacobins. Des écrivains prônent et définissent les vertus\net l'esprit de la religion, du pouvoir monarchique et aristocratique, des litté­\nratures chevaleresques. Alors que les voltairiens avaient méprisé et ridiculisé\nles Croisades (1), les antiphilosophes admirent les entreprises religieuses\nd'autrefois et leurs conséquences civilisatrices.\n   I. Les émigrés français. — Des milliers de nobles sortirent de France pour\nse rendre à l'armée des princes, ou simplement pour échapper à la guillotine.\nBeaucoup passèrent en Allemagne et en Angleterre des années instructives,\nenseignant le français, publiant des journaux et des livres, méditant dans la\nbibliothèque de leurs hôtes les causes de la grandeur et de la révolution des\nroyaumes. Le vicomte de Bonald, émigré au delà du Rhin, publia en 1796 à\n Constance la Théorie du pouvoir politique et religieux. L'année suivante, le\nchevalier de Combourg, Fr. de Chateaubriand, ayant lu beaucoup de livres\nchez le pasteur du Surfolk où il donnait des leçons de français, produisait un\nEssai sur les révolutions, où les rapprochements entre l'antique et le moderne\ncomportaient déjà des réflexions sur le rôle du Christianisme dans le monde.\nQuelques années plus tard, l'émigré rentré dans la France consulaire donnait\nle Génie du christianisme, où il faisait valoir les beautés morales et littéraires\nde la religion.\n   En poésie, le genre noble et éminent par excellence était l'épopée, le grand\npoème national commémorant les prouesses des héros antiques pour la défense\ndes intérêts sacrés. La civilisation moderne faite par le christianisme ne\nprésentait, remarque Chateaubriand, que deux sujets d'épopée : la Croisade et\nla découverte du Nouveau Monde. La première avait effectivement trouvé un\nHomère : le Tasse est allégué longuement comme un grand exemple de la\nvertu poétique du christianisme. « La Jérusalem délivrée est un modèle\nparfait de composition. C'est là qu'on peut apprendre à mêler les sujets sans\nles confondre; l'art avec lequel le Tasse vous transporte d'une bataille à une\n\n\n   (1) Portalis (De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique) le constatait avec douleur :\n■s Sous la plume de quelques philosophes outrés, saint Louis, si célèbre comme législateur...\ncesse d'être un grand prince parce qu'il n'a pas résisté à la fureur de son siècle pour les\ncroisades. »\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "I72                                   DURENDAL\n\n\nscène d'amour, d'une scène d'amour à un conseil, d'une procession à un palais\nmagique, d'un palais magique à un camp, d'un assaut à la grotte d'un\nsolitaire, du tumulte d'une cité assiégée à la cabane d'un pasteur; cet art,\ndisons-nous, est admirable... D'après la Jérusalem, on sera du moins obligé\nde convenir qu'on peut faire quelque chose d'excellent sur un sujet chrétien. »\n   Après avoir donné la théorie, il restait à Chateaubriand de la mettre en pra­\ntique en faisant quelque chose d'excellent sur un sujet chrétien. Comme le\nTasse, il peindra le contraste et la guerre de la civilisation latine et de la Bar­\nbarie. Comme le Tasse, il choisira un sujet chrétien mêlant les batailles et les\namours. Comme le Tasse, il s'inspirera de l'antiquité homérique et virgilienne.\nMais il placera son récit non pas au XIe siècle, mais au IVe, Eudore combattra\ncontre les Franks dans la Gaule de Velléda, car « c'est un autre principe de\ntoute vérité, qu'il faut travailler sur un fonds antique, ou, si l'on choisit une\nhistoire moderne, qu'il faut chanter sa nation » (Génie, 2e partie, 1. 1, ch. II).\nLes martyrs seront non plus les pèlerins guerriers et martyrs de la Croisade,\nmais ceux des persécutions impériales. L'émigré breton ajoute à ses lectures\nle souvenir (1) de sa campagne de Thionville (1792).\n   Au demeurant, l'auteur du Génie reste convaincu que « c'est dans Godefroid\nqu'il faut admirer le chef-d'œuvre du caractère héroïque ». A Jérusalem et\nsur le vaisseau d'Egypte, l'écrivain voyageur (1806) est obsédé par le souvenir\ndes vers italiens; ils ajoutent à son émotion en face du tombeau de Godefroid\nde Bouillon; et la Croisade et la littérature chrétienne animent l'Itinéraire de\nParis à Jérusalem. Le romancier voyage, en effet, pour recueillir des impres­\nsions et des décors, pour préparer son épopée chrétienne des Martyrs. Or, la\npremière partie du Génie du christianisme se terminait par l'admiration enthou­\nsiaste du dernier chant de la Jérusalem, où le Tasse a représenté la bataille\ndes Croisés et des Barbares. Chateaubriand résumait ainsi ce tableau, qu'il\négalait à ceux d'Homère et de Virgile : « Le soleil vient de se lever; les armées\nsont en présence ; les bannières se déroulent aux vents ; les plumes flottent sur\nles casques; les habits, les franges, les harnois, les armes, les couleurs, l'or et\nle fer, étincellent aux premiers feux du jour. Monté sur un coursier rapide,\nGodefroi parcourt les rangs de son armée; il parle, et son discours est un\nmodèle d'éloquence guerrière... Bientôt, il se fait un profond silence; les\nlégions se prosternent, en adorant celui qui Ht tomber Goliath par la main\nd'un jeune berger. Soudain la trompette sonne, les soldats chrétiens se\nrelèvent, et, pleins de la fureur du Dieu des armées, ils se précipitent sur les\nbataillons ennemis. »\n   C'est un développement de ce beau thème que présente le livre VI des Mar-\ntyrs, où les Romains luttent contre les Franks. « Une légion chrétienne, sur­\nnommée la Pudique, formait derrière l'armée le corps de réserve et la garde\nde César... Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse\ntout à coup sa lumière sur les bois, l'Océan et les deux armées. La terre parait\n\n\n   (1) Voir COUNSON : Chateaubriand en Belgique. (Revue Générale, Bruxelles, Goemaerc, sept,\net déc. 1909.)\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "        HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                           173\n\n\nembrasée du feu des casques et des lances, les instruments guerriers sonnent\nl'air antique de Jules César partant pour les Gaules. La rage s'empare de tous\nles cœurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur l'épée. Les chevaux se\ncabrent... Les Franks entonnent le bardit à la louange de leurs héros. . Leurs\ncavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence... Les deux\narmées s'arrêtent. Il se fait un profond silence : César, du milieu de la légion\nchrétienne, ordonne d'élever la cotte d'armes de pourpre, signal du combat...\nLa cavalerie romaine s'élance pour enfoncer les Barbares. » Et dans les Mar-\ntyrs, le combat singulier de Vercingétorix et de Mérovée. accompagné de dis­\ncours et de « dédaigneux sourire », ressemble singulièrement au combat singulier\nde Tancrède et d'Argant. La Jérusalem présentait les piques innombrables sem­\nblables à une forêt touffue, le coursier aux naseaux brûlants, les trompettes et\nles armures, le décor et les contrastes éclatants sous le soleil matinal, et cette\nsauvagerie pittoresque qu'on a si vivement admirée dans les Martyrs. En effet,\nce sont les Franks de M. de Chateaubriand qui ont révélé aux romantiques\nfrançais la couleur locale et le sens historique. C'est en lisant le livre VI, le\nrécit de la bataille, que le jeune Augustin Thierry sentit sa vocation d'histo­\nrien. Ainsi, l'historiographie Irançaise naquit de l'épopée chrétienne; elle eut\npour père le Chateaubriand des Martyrs, et pour aïeul le Tasse, chahtre de\nGodefroid de Bouillon.\n   Cette inspiration par ricochet n'est point, entre 1802 et 1830, un accident\nfortuit ni un fait isolé. En général, c'est le roman historique qui occupe l'ima­\ngination européenne, c'est lui qui prépare le public et le goût des histoires\nnationales. Walter Scott est l'Homère des romantiques ; l'éditeur des traduc­\ntions françaises de Walter Scott devient millionnaire. Parmi les souvenirs\ncomplaisamment évoqués, les plus inspirateurs étaient la chevalerie et la Croi­\nsade; un admirateur du romancier écossais s'exclamait encore en 1842 : « Ils\nsont si beaux, ces siècles adolescents et forts, leurs palmes à la main, leur\ncasque au front, leur rosaire au cœur. La chevalerie, c'est le monde vu à\ntravers un prisme; demandez-le à ces grands évocateurs de la religion, de la\ngloire et des mœurs du moyen âge, à l'Arioste, au Tasse, et à celui qui, avec\nplus de couleur que les poètes et plus de vérité que les historiens, a fait\nprésent à l'Europe incrédule du XIXe siècle, d''Ivanhoë et de Richard en Pales-\ntine. »\n   De ce retour vers le passé profitèrent abondamment la Croisade, le Tasse et\nGodefroid de Bouillon. « Les philosophes du siècle dernier avaient, en haine\nde la religion, versé tant de mépris sur les Croisades, que si le Tasse eût vécu\nalors, disait un traducteur de 1810, nous serions probablement privés d'un des\nouvrages les plus dignes et les plus capables de charmer tous les âges et qui\nhonorent le plus l'esprit humain. »\n   De même qu'Augustin Thierry fut illuminé par le roman épique, l'historien\ndes Croisades fut amené à son sujet par le roman historique. Michaud, né\nSavoyard comme Joseph de Maistre, vint à Paris à 22 ans, l'année de la Révo­\nlution (1789); il eut en horreur la destruction jacobine, fut proscrit et con­\ndamné comme journaliste royaliste. Lié avec Mme Cottin, qui avait composé\nun roman historique, il fit pour celui-ci une introduction sur les Croisades, et\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": " 174                                   DURENDAL\n\n\n\n conçut l'idée de raconter tout au long la guerre sainte. En 1808, il donna le\n premier volume de son Histoire des Croisades, souvent rééditée, traduite à\n l'étranger, et lue avidement par les publicistes et par les gens qui se cherchaient\n des ancêtres croisés pour épouser la fille de M. Poirier. « Notre âge — écri­\n vait un biographe de Michaud — restera remarquable par son étude des\n annales nationales; c'est l'Histoire des Croisades qui a imprimé ce mouve­\n ment à notre génération : les Guizot, les Thierry, les Michelet, les Barante\n ne sont venus qu'après M. Michaud. »\n    La France du XIXe siècle, créant des chaires d'histoire, a prodigieusement\n activé la littérature historique; mais Godefroid de Bouillon n'était pas assez\n « français » pour bénéficier du nationalisme pédagogique et littéraire. Heu­\n reusement pour sa gloire, les événements de 1830 et 1861 émancipèrent les\ndeux nations qui, par les idées religieuses et par la langue, avaient une\nsolidarité patriotique avec les premiers Croisés et leur mémoire poétique : la\n Belgique et l'Italie.\n    2. Le royaume de Belgique. — Le bon duc Godefroid n'avait pas plus\nsongé à la révolution belge que le Poverello d'Assise à Garibaldi. Mais\nl'esprit franciscain a eu pour conséquence de promouvoir par la langue et la\nlittérature le sentiment italien (1); de même, la gloire du héros chrétien\na servi puissamment, par le catholicisme et l'historiographie, le patrio­\ntisme belge.\n    Le nom et l'idée belges — comme le nom et l'idée de patrie — apparaissent\nà la Renaissance (2); l'unification des provinces belgiques par la dynastie de\nBourgogne et la restauration des vocables latins, permettent aux rhétori­\nqueurs et historiens de célébrer Godefroid comme illustration de la lignée des\nducs nationaux et de la gloire belgique. On s'aperçoit alors que l'Etat\nnouveau possède, comme la Bretagne, la France, la Grèce et Rome, un des\nNeuf Preux. Godefroid de Bouillon était déjà figuré dans les grandes tapis­\nseries des palais ducaux; et dans le Trône d'honneur de Molinet, à la\nmémoire de Philippe le Bon, le glorieux duc de Lothier haranguait le duc\ndéfunt (3).\n    Dès 1536, privilège impérial et royal est donné à Bruxelles au Compendium\nchronicorum Flandriae, où le curé Jacques de Meyer expose entre autres\névénements que l'expédition de Jérusalem, glorieuse entre toutes, était\nsurtout l'oeuvre de princes belges, particulièrement de Godefroid de Bouillon.\n   Si l'unité belge fut réalisée par les ducs de Bourgogne, elle doit le latinisme\nde son baptême à la Compagnie de Jésus. Celle-ci avait une province de Bel­\ngique où sa population relative était plus dense qu'en aucune région du\nmonde. Elle a à peu près le monopole de l'enseignement et de la littérature.\nAu XVIIe siècle, un Jésuite belge, le Père Guillaume de Waha, compose une\n\n\n  (1) Voir A. (Counson : La pensée romane (Louvain, Uystpruyst; Paris, Beauchesne, 1911,\nchapitre V).\n  (2) Voir A. COUNSON: Le nom de Belgique (Revue générale, Bruxelles, Goemare, juillet 1910)\n  (3) Voir G. DOUTREPONT : La littérature française à la Cour des ducs de Bourgogne, Paris.\nChampion, 1909.\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "        HISTOIRE POÉTIQUE DE GODEFROID DE BOUILLON                         175\n\n\napologie parallèle de Godefroid de Bouillon et de la comtesse Mathilde : son\nlivre, Labores Herculis Christiani (Lille, 1673) eut trois éditions. En dédiant\nla seconde à l'empereur Léopold, le Jésuite rappelait et la gloire dynastique et\nnationale et la nécessité de combattre les Turcs. Il était arrivé précédemment\ndéjà aux Jésuites de Taire représenter dans leurs collèges des drames en l'hon­\nneur de Godefroid de Bouillon.\n   C'est au XIXe siècle que la littérature en langue vulgaire devait sur­\ntout produire, en vers et en prose, Godefroid comme gloire belge. Le\nMayeur, en célébrant la bataille de Waterloo et les valeureux antécédents des\nPays-Bas ou Belgique, plaçait Godefroid entre les adversaires de César et le\nprince de Nassau et autres « vaillants enfants de la Belgique » qui avaient\nvaincu Napoléon. L'abbé Schrant, professeur à l'Université de Gand sous le\nrégime hollandais, écrit en néerlandais l'apologie de Godefroid.\n   Après 183o, quand « la Belgique » désigne officiellement et exclusivement les\nanciens Pays-Bas catholiques, le premier roi de Jérusalem est célébré en de\nnombreux livres comme le héros chrétien, chevaleresque et national. Alors\nque Victor Hugo bonapartiste, impérialiste, voyageant vers le Rhin, s'était\nsouvenu d'un « Godefroid de Bouillon, qui enfonçait la pique du drapeau\nimpérial dans le ventre des ennemis de l'empire » (Mayence, 1er octobre 1838),\nles catholiques belges, plus instruits ou moins prévenus, se remémoraient le\nchef et le modèle des Croisés, Les abbés de Boulogne et du Brabant se dispu­\nteront la gloire de compatriotisme local au sujet de la naissance du héros. La\nBelgique officielle avait fait mieux. Elle avait décrété en 1843, et inauguré en\n 1848, la statue équestre de Godefroid de Bouillon, Godevaert van Bulioen,\npremier roi chrétien de Jérusalem. Cette statue est le monument le plus\nnational de la Belgique, remarque M. Pirenne. L'inscription du piédestal est\nbilingue comme Godefroid l'avait été dans la réalité historique. Du texte\nflamand Gudevaert van Bulioen le peuple bruxellois a parfois fait grootvader\nBouillon, le grand-père Bouillon. Ce malentendu populaire est moins erroné\nqu'il ne pourrait paraître. Godefroid est pour la Belgique un aïeul moral; il a\naccompli des prouesses mémorables et il est mort pour une cause et pour une\n Eglise sans lesquelles il n'y aurait aujourd'hui ni Belgique ni épopée chré­\ntienne. « Tandis qu'en France, dit M. Pirenne, la croisade fut jusqu'à un\ncertain point une entreprise nationale, les pèlerins du Brabant, du Hainaut,\nde la Flandre et de la Hollande n'eurent en vue que la libération du tombeau de\nJésus. L'idéal chrétien et chevaleresque semble seul avair eu prise sur eux. Ils\n furent vraiment et complètement les soldats du pape. » Urbain II, qui avait\n prêché la première Croisade, était originaire de la Gallia Belgica. En 1830,\ndes Belges songèrent à conférer au Pape le protectorat de cette « Belgique que\n des prêtres catholiques venaient de rendre à l'état républicain » (Chateau­\n briand). D'autres conçurent l'idée de donner la présidence d'une république\n belge à Chateaubriand. La patrie émancipée en 1830, défendue par la France\n romantique, n'avait pas d'alliée morale plus immédiate que l'Eglise romaine,\n ni de pensée nationale plus haute que le génie même du christianisme. Elle\n se reportait tout naturellement, à ce double titre, vers le Libérateur du\n  Saint Sépulcre comme vers le plus authentique allié du passé.\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": " 176                               DURENDAL\n\n\n\n                                        V\n\n                 LES RAISONS DE SURVIE DE GODEFROID\n\n    A considérer dans leur pensée constante, dans le recrutement de leurs\n auteurs et dans l'efficacité de leur audience tant d'écrits latins, toscans et\n français, le lecteur intelligent peut reconnaître quelques faits indéniables.\n L'historiographie, comme tout genre littéraire, réclame l'unité de sujet et\nd'action; elle explique en fin de compte la persistance du héros et les modi­\nfications de sa gloire. Il apparaît clairement que :\n    1° La légende poétique de Godefroid de Bouillon, comme l'épopée française,\nest l'œuvre de l'Église romaine; préparée par le clergé de Terre Sainte, elle\nest rénovée à l'époque moderne par les Jésuites et leurs élèves, dont les prin­\ncipaux sont le Tasse et Voltaire; elle est servie par les écrits des royalistes et\némigrés de la Révolution française, dont les plus notables sont Chateaubriand\net Michaud.\n   2° Le retour de la pensée moderne au chef des Croisés est activé par la\ndéfense externe et interne du christianisme romain;\n   3° La rédaction des histoires, poèmes et romans se ressent, dans ses affa­\nbulations principales, du parallèle des Anciens et des Modernes. Elle corres­\npond aux trois Renaissances, celles du XIIe, du XVIe et du XIXe siècle. Elle\nmanifeste l'ambition d'égaler ou de surpasser les Anciens dans l'illustration\nmilitaire, dans la poésie nationale et l'art littéraire;\n   4° L'histoire poétique de Godefroid de Bouillon a fourni aux Italiens et\naux Latins un grand poème national en langue vulgaire, a initié les roman­\ntiques au pittoresque historique et a nourri le patriotisme belge;\n   5° Elle s'est exprimée le plus heureusement en latin du XIIe siècle, en toscan\ndu XVIe et en français du XIXe. Elle a été traduite en bronze par la Belgique\nreconnaissante.\n\n                                                         ALBERT COUNSON.\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                     Poèmes\n\n                            I\n\n\n        Les hommes Vont fait mal, tu pleures,\n        Ton corps saigne    indiciblement,\n    Tu tends tes bras pour un     crucifiement,\n    Tu sais pourtant que la vie n'est qu'un     leurre.\n            Et que tout nous ment.\n\n             Ah!      douloureusement,\nQue ta chair et ton âme sanglotent ; c'est l'heure\nDes retours en arrière et des pensées qui vont\n             Se perdre jusqu'au fond\n             Du gouffre où gémit l'âme!\n\n     Fixe ton cœur, sonde ton désespoir;\nTu ne trouveras plus que du vide et du noir\nAu lieu clair où chantait le vol joyeux des flammes,\n          Toutes dorées des chauds    rayons\nDe l'espoir enchanté et des illusions,\n         Soleils de grâce qui   parfument.\n\nQuelle cendre en ta vie! Et quel goût       d'amertume\nMonte jusqu'à ta lèvre où l'ironie parfois\nOse siffler dans la tristesse de ta voix!...\n\n                  Les jours de foi\nSont donc tous condamnés à gémir dans la brume,\n    Ainsi que de petits oiseaux sans plumes\nQue l'hiver a transi et qui meurent de froid !\n\nNe vaudrait-il pas mieux, d'une main ferme et forte,\n         Tirer le rideau noir sur toi,\n              Et tracer sur la porte,\nOuverte désormais du côté de la nuit,\nCes simples mots : vous qui passez, priez pour lui !\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "                       DURENDAL\n\n\n\n                            II\n\n          Mais non, tendre    mélancolie,\nEtoile intérieure et grise de ma vie,\nC'est toi qui viens tirer de mon cœur     angoissé,\nCes accents pleins de songe et lourds d'étranges         charmes,\n          Diamants divins enchâssés\n          Dans l'or pâli des larmes!\n\nGrâce à toi, ma douleur, au goût d'ambre et de miel.\nJe vis auréolé de roses   printanières;\nDieu me parle et me tresse, au sein des parcs du ciel,\n         Une couronne de lumière.\n\nEt vous, ma douce Philothée de saint    François,\nComme vous êtes chère à lire à lente voix,\nQuand l'âme, fatiguée des amours     éphémères,\nEcoute se mêler, dans l'ombre, au fond des bois,\nLa plainte de la nuit au sanglot des chimères.\n\n\n                           III\n\nLe sable gris du temps aveugle mes pensées,\nO nuit, mais je saisis ton céleste langage,\nToi qui geins comme une colombe blessée...\n\nQue je t'aime glissant sur la paix du lac bleu,\nO nuit sacrée, ô mon cygne     mélancolique!\nTes feux sont doux à respirer comme des fleurs,\n         Ton ombre voile les douleurs,\nEt tu parles d'Amour au poète     mystique!\n\nAli ! le monde et son bruit, la gloire et sa fumée...\nPresse-moi sur ton sein, ô déesse embaumée!\nEt que sur les flots noirs de ton fleuve     nocturne,\nJ'apaise enfin ma soif tragique et      taciturne...\n\n        0 toi la Dame de mes pensées,\n        O ma Madone aux tresses brunes,\nToi que devant mes yeux, je vois toujours penchée\n        Vers l'arceau doré de la lune,\n             Tu jettes loin de moi\n    Le désespoir au front souillé de cendre,\n    Et mes instants résonnent sous tes doigts\n        Ainsi que des violons tendres;\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                        POÈMES                                      179\n\n\nEt alors — ô alors — sur la cime bleue de mon âme,\n         Où brille la dernière flamme\n                      Du jour,\nO comme il chante le rossignol de mon amour!\n\n                           IV\n\n     Pourtant, mon Dieu, tendant vers vous les bras,\n     J'ai dit : Frappez, vous possédez ma vie.\nElle est à vous, et je vous la donne, ma vie.\nJe dis encor : Frappez! et je vous tends les bras...\n\nUn goût de deuil et d'amertume est dans ma bouche.\nOh ! la mort du soleil sur les plaines farouches,\nQuand le vent sombre gronde en galop      d'épouvante!\nAh! Seigneur, de la nuit mon âme est la servante...\nL'ombre souffle sur mes beaux songes effacés,\nEt nous errons dans la détresse de l'automne,\nMa douleur et moi, comme des couples enlacés.\n\nDans les sentes du soir où s'alanguit      l'automne,\nMon rêve torturé qu'abandonne       l'orgueil,\nMarche mélancolique en ses voiles de deuil,\n             Tandis qu'autour de moi\n             Les pauvres heures lasses\nPassent dans leurs habits de misère et d'effroi...\n\nPitié, mon Dieu! que le repos soit sur ma cendre.\nMais déjà les parfums des c i e u x semblent descendre,\nLe temple de la lune ouvre pour moi ses portes,\n          C'est le silence et c'est le soir,\nEt ma tristesse, au front couvert de roses mortes,\nA l'autel du passé dresse ses cierges noirs.\n\n                            V\n\nLa caresse lunaire apaise la vallée,\nO mon âme — ô mon Dieu — pleure et sois          consolée...\n\nLa douleur    tord en moi sa chevelure  noire.\nQu'importe,    ô mon amour, qu'importe, je veux         croire...\n\nJe l'entends ce soupir qui monte et souffre en moi!\nIl est bon puisqu'il fait s'épanouir la Foi,\nPuisqu'il la met en mon esprit où tout s'achève,\nComme une blanche étoile à la cime d'un rêve.\nPleure, les pleurs sont doux à l'âme inconsolée.\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "180                         DURENDAL\n\n\n      La caresse lunaire apaise la vallée,\n      Et son calme s'étend et va de lieue en lieue,\n      Exhalant jusqu'au ciel sa symphonie en bleue.\n      0 Poète, pleurant à la porte des songes,\n      El demandant sans fin tout l'impossible    Amour,\n      T'arrêteras-iu donc pour entendre toujours\n      Tinter aux vieux beffrois la cloche des mensonges!\n\n      O là soif d'autre chose et le temps noir qui fuit'....\n      Je ne veux plus, couché sur le sein de la nuit,\n      Que m'enivrer du chant de votre choeur         immense,\n      Etoiles, notes d'or des psaumes du silence ;\n      Et les doigts du Seigneur venant fermer mes yeux,\n      Qu'attendre le lever du Jour       mystérieux\n      Qui te torture tant, ô nuit     inconsolée!...\n\n      La caresse lunaire apaise la vallée,\n      Le cœur se plonge enfin en sa béatitude,\n      Et l'âme, rossignol ivre de solitude,\n      Rêvant au fond de l'ombre à l'attrait du nouveau,\n               Mêle sa chanson     monotone\n               A la tristesse de l'Automne\n               Qui pleure en la voix des jets d'eau.\n\n               Oh ! cette plainte inconsolée!...\n      La caresse lunaire apaise la vallée.\n\n\n                                 VI\n\n               Ne bougeons pas et taisons-nous,\n           Les bleus violans du silence sont doux...\n      Ils sèment leur chant d'or et d'ombre dans les âmes.\n               Et c'est comme une pluie de flammes\n      Parfumées de l'haleine inquiète des fleurs...\n      Penchons-nous     dans le rose éden      intérieur.\n      Où s'écoulent en paix tes dolentes        fontaines\n               Aux murmures        d'éternité.\n      Dieu s'y révèle avec un visage d'Eté.\n      L'Amour extasié d'ardeur rayonne et danse,\n      Les papillons d'espoir tournent,       silehcieux.\n           Leurs ailes qui pareilles à des yeux\n               S'ouvrent et battent en cadence.\n\n              Ne bougeons pas, et taisons-nous.\n          Les bleus violons du silence sont doux...\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                        POÈMES                            T'Sl\n\n\n        Pâles lumières dans l'ombre grise.\n        Les Sœurs de la grâce sont là.\n        Et, croissant de lune qu'irise\n        Le lent rayon de l'au-delà,\nLe rève passe, au fond de l'âme solitaire.\n         Pétri de songe et de douceur,\n         Tout blanc, tout blond, toute  blancheur.\nComme un cygne divin sur un lac de mystère...\n\n        Ne bougeons pas, et     taisons-nous,\n    Les bleus violons du silence sont    doux...\n\n                          VII\n\nPlus loin que le visible, ô mon âme, je sens\nQue les ailes de feu m'emportent par le rèue...\nO ce rêve invisible et qui chante sans trêve,\n    Va, meurt, renait et va comme un encens...\nPlus douce et douce encor — douleur, joie et mensonge —\nVa, portée par les mains frémissantes du songe,\nMon âme impénétrable et riche de frissons,\nSur laquelle rayonne un Dieu languide et blond.,\nAux prunelles d'or noir, où flotte et se prolonge\n    Dans le réel. la fuite irréelle du songe....\n\nTu me parles des lieux où rien ne peut finir...\nEt dans tes yeux je vois s'avancer  l'avenir,\nA la face angoissante et pâmée de promesses...\n\nO mon aine, ina blonde et ma brune déesse;\nReine d'un infini que rien ne peut     ternir!\n          Toutes les choses sont fleuries\nDe l'opalin baiser de tes lèvres chéries.\nLe Dieu présent partout chante de sa voix d'or.\nCe soir, ô mon amour tremblant, écoute encor :\nLes cloches de la lune, en prière dans l'ombre,\nTintent leur angélus de rêve au fond du ciel,\nEt leur mélancolie mêle à mes roses sombres\nUn peu des beaux lys blancs de l'espoir éternel.\n\n                         VIII\n\nO mon Dieu, je suis las, et faible, et seul, et triste.\nMa voix baisse et s'éteint, mon front me semble lourd.\nJe suis celui qui va torturé d'un amour\n              A qui rien ne résiste.\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "182                         DURENDAL\n\n\n      Mais vous, mon Dieu, quand me blesserez-vous         d'Amour!\n\n      Ah! le vide infernal où ne meuvent les hommes,\n      Jaloux de tout, brisés pour rien, aigris  toujours,\n      Et qui vont sous le morne fouet des mauvais jours\n               Pareils à des bêtes de somme!\n\n      Mais vous, mon Dieu, quand me blesserez-vous      d'Amour !\n\n      Oh ! j'entends ce long cri du Verlaine coupable !\n      Comme lui je me lève angoissé de la table\n      Où le monde me dresse un infâme repas.\n      Je veux fuir et vers vous, voyez, je tends les bras...\n      O mon Dieu, par pitié, soyez-moi secourable !...\n      Je vous parle, Seigneur, ne m'entendez-vous    pas !\n\n      Le dégoût roule en moi sa grande vague noire.\n      Ah! me portera-t-il à jamais jusqu'à    vous.\n      Possédé par la joie de pleurer et de croire !\n      Et serai-je celui qui vous sert à   genoux!...\n      Le dégoût roule en moi sa grande vague noire.\n\n      Les hommes sont si vains, si loin de la clarté,\n      Si faibles, ô mon Dieu, si sujets à la chute...\n      Ah! mettez en nos cœurs râlants de pauvres brutes\n           Un peu, Seigneur, de votre charité!\n      Les hommes sont si vains, si loin de la clarté.\n\n      0 mon Dieu, je suis las, et faible, et seul et triste.\n      Ma voix baisse et s'éteint, mon front me semble lourd.\n      Je suis celui qui va torturé d'un amour\n               A qui rien ne résiste.\n\n                                                NICOLAS BEAUDUIN.\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "      Saint Jacques de Compostelle\n                                       I\n\n                     A six heures du matin, j'avais quitté Vigo, encore ébloui de\n                     cette rade impériale où l'Océan vient droit, à pleines\n                     houles, entre le double quai des collines qui se courbent et\n                     s'écartent au devant de lui, pour qu'il aille, jusqu'à cinq\n                     lieues, battre l'intérieur des terres.\n                        Maintenant, j'aurais voulu me recueillir, ne plus penser\n                     qu'à Saint Jacques,'à son sépulcre et à sa ville prochaine.\n                     Mais comment s'abstraire de tels horizons, la première fois\nqu'on les rencontre? L'Apôtre lui-même, lorsqu'il découvrit la Galice, ne\ndut-il pas adorer la gloire du Verbe en ces rivages qui lui furent préparés si\nbeaux?\n   Un ciel de mi-Septembre, fin et velouté, illuminait la mer, dont les eaux,\ns'insérant au creux des côtes flexueuses, y paraissaient captives, calmes\ncomme celles d'un étang; des îlots touffus, des voiles en émergeaient; de\nl'autre grève, la blancheur des maisons éparses renvoyait des scintillations,\ntandis qu'à droite les. monts arrondis, boisés, pressaient dans leur vasque\nverte la campagne exubérante. Quel pays suave et plantureux, accueillant\npour le pèlerin, alors qu'il laisse loin derrière soi l'horreur des Sierras et les\npauvres plaines de la Castille! A foison, des maïs aux pointes jaunies\nretombant contre les tiges ; des choux pommés, remuant leurs feuilles velues\ntelles que les oreilles de grands bœufs; des pampres ondulant sur les minces\ncolonnes de granit qui supportent le poids des treilles. Durant les haltes du\ntrain, j'écoutais susurrer des bambous massés vers les bas-fonds, ou, sur les\nhauteurs, des pins chuchoter leur psaume confus. Ici, en côtoyant des châ­\ntaigniers, des pommiers, des chênes, j'aurais cru reconnaître un coin de Bre­\ntagne; ailleurs, les bords d'un lac d'Italie. La Galice est un profond jardin,\nnourri par des pluies tièdes ; les essences les plus distantes, de même que les\npaysages, s'y rejoignent. Dans le Paradis terrestre il devait en être ainsi.\n   Nous avancions avec une merveilleuse lenteur. J'aime ces trains d'Espagne\nqui cheminent, comme des mules de duègne, d'un trot sec et indolent; on se\nprélasse le long des sites, on les fait siens; on s'arrête; des quarts d'heure,\nsans cause, à des stations perdues ; un employé chante le. nom de la gare d'un\nton nasal, aigu, semblable à celui d'une cantilène arabe ; des femmes viennent\nvous tendre des paniers de fruits et de l'eau très fraîche dans des cruches de\ngrès; un vieux curé à figure de paysan descend sur le trottoir fumer sa ciga-\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": "184                               DURENDAL\n\n\n\n rette; trois coups de cloche, d'une solennité monastique, annoncent qu'on\nsonge à repartir, et on repart enfin. Nulle province, mieux que la Galice, ne\nsemble avoir conservé cette naïve sagesse d'allure.\n   A Pontevedra, je montai dans un wagon primitif, ouvert à tous les\nvents; il s'emplit de campagnards se rendant — car c'était un jeudi — à San­\ntiago pour le marché. Ces campessinos et ces campessinas avaient des mines\nrudes, mais placides; peu loquaces, ils s'installaient gravement et me dévisa­\ngeaient d'un air doux. Un vieux me faisait vis-à-vis ; son profil ocreux aux\nangles secs, sa bouche pincée de rides paraissaient être sculptés pour quelque\nchapiteau d'un ancien cloître; il portait un chapeau jaune, des guêtres jaunes\ncoiffant sa chaussure boueuse; le soleil l'incommodait; il déploya contre la\nportière son parapluie. A sa gauche s'était assise une jeune paysanne d'une\nbeauté classique, en partie due à sa mise traditionnelle : un mouchoir de soie\nclaire, serrant ses bandeaux, atténuait ses joues trop larges, son nez dur, la\nforte rondeur de son menton, ses lèvres un peu épaisses, découpées en arc, où\nriaient des dents opulentes. La grosse natte de ses cheveux tombait sur son\ndos, engagée sous un fichu de cachemire, bordé de velours, dont les deux\nbouts entre-noués formaient une ceinture à ses larges flancs. J'observai chez\nelle, de même que chez la plupart des Galiciennes, la sévérité modeste de ses\nyeux, des yeux qu'avivait pourtant le noir ardent des sourcils tracés comme\navec un pinceau. Elle parlait à un gaillard trapu enveloppé d'un manteau bleu\nsombre. Cet homme, un cigare entre les doigts, regardait vers les champs\nd'une façon vague. Il m'eût rappelé nos paysans du marais vendéen, sans cette\nvigueur des pommettes ramassée, presque grimaçante qui imprime à beaucoup\nde visages espagnols une foncière sauvagerie.\n   Une vieille, à côté de moi, lisait dans un journal de Vigo, el Noticiero, un\narticle sur le pénétrant discours de Maurice Barrès en faveur des églises\npauvres de nos campagnes. La coïncidence me toucha; j'admirais l'applica­\ntion de la bonne femme, quand, soudain, le journal glissa de ses doigts, sa\ntête s'inclina sur sa poitrine; elle dormait.\n   La voie, cependant, longeait de nouveau la mer que nous avions quittée.\nA marée basse, des barques gisaient échouées sur la vase; des pêcheuses,\njambes nues, courbées, cherchaient des crabes. Nous atteignions Carril, petit\nport voisin de Padron, l'ancien municipe d'Iria Flavia. Saint Jacques, suivant\nla tradition, y débarqua deux fois : d'abord, quand il vint prêcher en Galice\nensuite, après son martyre, quand ses disciples ramenèrent de Judée son corps\n   Malgré la cohue de la gare, ce passé miraculeux m'absorba. J'avais dans\nma poche un Manuale christianum contenant les Evangiles; je l'ouvris au\nchapitre IV de Saint Mathieu et je me représentai l'Apôtre Jacques, dès le\ntemps de sa vocation.\n   « Or, Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, vit deux frères, Simon\nqui est appelé Pierre, et André, son frère, qui jetaient dans la mer leurs filets\n(car ils étaient pêcheurs). Et il leur dit : « Venez après moi, je vous ferai\no pêcheurs d'hommes. » Et eux, sur-le-champ, quittant leurs filets, le suivirent.\n   » Et s'avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée,\net Jean, son frère, sur une barque avec Zébédée, leur père, refaisant leurs\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                     SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                               185\n\n\n  filets, et il les appela. Et eux, aussitôt, quittant leurs filets et leur père, le\n suivirent. »\n     Ces versets ne distinguent par aucun signe Jacques de Jean. Tous deux\n vivaient de la pêche, point riches, puisqu'ils remaillaient eux-mêmes leurs\n  filets, point gueux, puisque Zébédée, patron de la barque, emmenait des mer­\n cenaires à ses gages. Auparavant, déjà, ils connaissaient Jésus. Le Précur­\n seur, au bord du Jourdain, l'avait montré à Jean : Voici l'Agneau de Dieu.\n Jean et André lui avaient parlé : « Maître, où demeurez-vous? — Venez et\n vovez, avait-il répondu. » Et Jean avait couru dire à Jacques, comme Simon\n à André : « Nous avons trouvé le Messie. » Mais, aujourd'hui, quand même\n leurs filets et leur vieux père les réclament, dès que Jésus leur commande :\n Venez après moi, ils sautent hors de leur barque, et, sans avoir éprouvé sa\n puissance ni vu de lui aucun miracle, ils le suivent. O foi presque effrayante,\n tant elle est simple! Savoir d'eux qu'ils ont fait cette chose, c'est tout ce qu'il\n suffit de savoir. Je voudrais néanmoins les imaginer tels qu'ils passaient sur les\n routes et dans les synagogues de la Galilée.\n     Jacques devait être un fier luron, barbu, avec une voix rauque, des mains\n rouges, un pêcheur d'hommes sentant la force de ses bras, et pour qui le filet\n plein ne pèserait jamais assez. Jean, son cadet, mince, imberbe, virginal,\n n'allait pas moins impétueux que lui dans l'amour du Christ. Mais, plus\n méditatif, il tenait davantage de la caste des prêtres dont sortait leur mère,\n Marie Salomé. Celle-ci étant, croit-on (1), la sœur de Marie, mère de Jésus,\n il y avait, selon la chair, entre le Seigneur, Jacques et Jean une parenté de\ncousins germains.\n     Tous deux, quand les Douze furent choisis, reçurent de Jésus un nom\nnouveau : Boanergès, fils du tonnerre, soit pour prophétiser que leur voix,\nample comme celle des nuées, porterait jusqu'aux extrémités de la terre son\nÉvangile, soit parce qu'ils eurent mission, avant les autres, d'annoncer la\nrésurrection des morts et le fracas des cieux où paraîtra le Fils de l'homme.\n    Seuls avec Pierre, il les laissa entrer derrière lui dans la maison de Taire,\nlorsqu'il prit par la main la petite fille morte en lui disant : « Talitha, coumi.\nPetite, éveille-toi. » Eux seuls de même et Pierre gravirent à sa suite le Thabor,\nle mont des purs et des élus. Devant les rayons qui flambaient autour de sa face\net de sa robe plus blanche que nul foulon n'aurait su la blanchir, les dis­\nciples, épouvantés, sans bien comprendre, entrevirent la splendeur du Verbe\net ce que serait en lui l'homme béatifié.\n     Mais, parfois, la violence du sang juif ou l'orgueil d'une ambition terrestre\nles étourdit.\n     Des Samaritains avaient fermé à Jésus les portes de leur bourgade :\n     « Maître, s'écrièrent Jacques et Jean, veux-tu que nous disions au feu de\ndescendre du ciel et de les consumer, comme l'a fait jadis Hélie? »\n    Jésus, s'étant retourné, les tança : \" Vous ne savez donc pas de quel esprit\nvous êtes ? \"\n\n\n (1) V. sur Marie Salomé, Fillon, Saint Jean   l'Èvangiliste.\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "186                                 DURENDAL\n\n\n\n   Un autre jour, tandis qu'il cheminait, avant la Pâque, en route pour Jéru­\nsalem, Marie Salomé, avec ses deux fils, s'approcha, et, s'étant prosternée, lui\ndemanda que Jacques et Jean fussent assis, l'un à sa droite, l'autre à sa\ngauche, dans son royaume. Il répondit, s'adressant à eux : « Vous ne savez ce\nque vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je dois boire ou être\nbaptisés du baptême dont je suis baptisé? » Eux, prêts à tout pour mériter leur\ngloire, répliquèrent : « Nous le pouvons. »\n   Ils burent en effet leur part du calice à Gethsemani. Ce fut eux encore que\nl'Homme-Dieu voulut faire témoins et compagnons de sa détresse.\n   Jacques, dont le nom signifiait : Celui qui lutte (1), devait aider Jésus dans\nune agonie semblable au corps-à-corps nocturne de Jacob avec l'Archange.\nMais les disciples sentirent toute leur misère en ce reproche : « Ainsi, vous\nn'avez pu veiller une seule heure avec moi! » Et la compassion de Jésus les\naccabla quand il revint une troisième fois : « Dormez maintenant et reposez-\nvous. L'heure est venue... »\n   Jusqu'alors ils attendaient le règne du Christ en Israël; sa prophétie sur\nla ruine de Jérusalem les avait mis dans la stupeur. Après la Résurrection,\nleurs yeux s'illuminèrent; le Paraclet, maintenant, pouvait descendre.\n   Par la bouche de Jacques, comme par celle de Pierre et de Jean, l'Évangile\ntonna sur le peuple juif. Jacques confondit les Sadducéens entêtés à nier que\nles morts ressuscitent; les vieux juifs se bouchèrent les oreilles et grincèrent des\ndents.\n   L'Apôtre, avec les Onze, fut traîné en prison, fustigé. Un ange les délivra.\nTous ensemble constituèrent alors le Symbole et on attribuait à Jacques le\ntexte du troisième article: Qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge\nMarie.\n   Ensuite, ils tirèrent au sort les nations, et chacun partit, selon lé mot de\nJésus à Pierre (relaté par Clément d'Alexandrie) : « Sortez dans le monde,\npour que nul ne puisse dire : Nous n'avons pas entendu. » L'arc du Seigneur\nles envoya, tels que des flèches soudaines, au loin, entre les Gentils.\n   Vers l'an 4 après la Passion, Jacques s'embarqua pour les Espagnes, peut-\nêtre sur un navire de trafiquants, qui s'en allait du port de Joppé jusqu'aux\nîles Cassitérides. Les grandes eaux le connaissaient déjà. Sa main fit sur\nelles le signe qui sanctifie. Il passa devant les villes de l'Espagne méditerra­\nnéenne, que visita plus tard saint Paul. Il franchit les colonnes d'Hercule et\nau delà, derrière les brumes du gouffre, il devina les continents où les païens\nqu'il voulait baptiser planteraient un jour, avec l'oriflamme du Christ, sa ban­\nnière à lui, blanche, marquée d'une croix en forme de dague courte et écarlate\ncomme si on la retirait d'un cœur.\n    Les golfes de la Cantabrie, autour d'Iria Flavia, lui rappelèrent son lac de\n Genesareth : des collines vêtues d'arbres graves, dont les ombres tombaient\ndans des eaux céruléennes. Mais les pêcheurs de la côte et les paysans, fidèles\nà leurs dieux celtes, méprisèrent l'Apôtre; Louve, la reine du pays, le chassa\n\n\n  (1) Proprement, celui qui donne un croc en jambe dans la lutte.\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                      SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                                      187\n\n\nde ses terres. Il s'éloigna, traversant des gorges, des fleuves, puis des plaines\nstériles et des monts plus austères que ceux de la Judée, et il arriva jusqu'en\nAragon, à Saragosse; là; au bord de l'Ebre, une nuit qu'il priait, droite sur\nle pilier de jaspe qu'on vénère encore, la Vierge Marie lui apparut. Au bout des\ncinq à six ans où il évangélisa la dure Espagne, Jacques n'avait gagné, dit-on,\nque neuf disciples; il repartit avec eux pour la Judée.\n   De retour à Jérusalem (1), il disputa publiquement contre Hermogène, le\nmagicien, lui prouva que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, éluda ses artifices\ndémoniaques, si bien qu'Hermogène, vaincu, se confessa chrétien et jeta dans\nla mer tous ses livres de magie.\n   Gomme la parole de Jacques changeait les multitudes, Hérode-Agrippa,\npour plaire aux Pharisiens, le fit arrêter et décida qu'on lui trancherait la tête.\nAinsi, le premier des Douze, il fut le témoin du Crucifié par son sang.\n   Aux matines de son Office, il est dit qu'en allant au martyre, «l'Apôtre vit un\nparalytique étendu sur la route et qui lui cria : « Jacques, Apôtre de Dieu,\ndélivre-moi des douleurs dont tous mes membres sont torturés. » L'Apôtre se\ntourna vers lui et dit. : « Au nom de Jésus-Christ, mon Seigneur, mis en\ncroix, pour qui je vais à la mort, lève-toi guéri et bénis ton Sauveur. » Et\nl'homme, aussitôt, se leva, et, joyeux, se mit à courir et à bénir le nom du Sei­\ngneur Jésus-Christ.\n   Ce que voyant, le scribe des Pharisiens, nommé Josias, qui menait l'Apôtre\nune corde au cou, se jetant à ses pieds, commença à dire : « Je t'en supplie,\nApôtre de Dieu, donne-moi le pardon de mes péchés, donne-moi part au saint\nnom chrétien. » Le bienheureux Jacques, comprenant que le cœur de cet\nhomme avait été visité par le Seigneur, lui dit : « Crois-tu que le Seigneur\nJésus, que les Juifs ont crucifié, soit vraiment le Fils de Dieu? — Oui, dit\nJosias, je le crois, et telle est ma foi Mais toi, ô Apôtre, aie pitié de moi. »\n   « Alors le pontife Abithar fit saisir Josias; on le battit à coups de poing, et\nHérode commanda qu'il eût, avec Jacques, la tête tranchée. Quand ils furent\nvenus tous deux au lieu du supplice, Jacques obtint de l'exécuteur qu'on lui\napportât de l'eau. Il en baptisa Josias, lui donna le baiser de paix; puis il posa\nla main sur sa tête et, le bénissant, fit le signe de la Croix sur son front. Ainsi,\ndevenus tous deux martyrs du Christ, ils s'en allèrent vers le Seigneur, le huit\ndes calendes d'Avril (au temps de la Pâque, en 44). »\n   Ce qui advint ensuite durant près de huit cents ans demeure embarrassé de\nmultiples incertitudes. Les éplucheurs de textes qui relèguent le miracle hors\nde l'histoire s'en autorisent pour biffer d'un trait toute la légende du Saint;\ncomme si la légende n'était pas le vrai possible, là où cesse le vrai vérifié. Que\nles disciples espagnols de Saint Jacques aient voulu enrichir leur province des\nreliques de son Apôtre, la chose paraît des plus croyables. Qu'une nef sans\ngouvernail ni voiles, conduite par des Anges, ait porté le saint Corps de Joppé\nà Padron, sur une mer aplanie où résonnaient les Alleluia des prêtres, c'est\n\n\n  ( 1) Une autre tradition — mais peu importe — veut que le fait ait eu lieu avant son voyage\nen Espagne.\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "188                                    DURENDAL\n\n\n\nune possibilité d'un autre ordre et non un fait absurde : pourquoi les condi­\ntions de la béatitude ne s'accompliraient-elles point dès ici-bas, quand la\nprésence d'un Bienheureux refait autour de lui la paix des éléments avec les\nhommes et avec Dieu ?\n   On montra longtemps, à Padron, une grande pierre concave en forme de\nsarcophage, la Santa Cueva ; cette pierre, au moment où on y posa le cadavre\ndu Saint, se serait d'elle-même ainsi creusée comme une cire tendre. Dès\ngens frivoles et obtus peuvent plaisanter sur cette histoire : elle témoigne que,\nmême séparés de son âme, les os et la chair d'un Martyr retiennent de l'Esprit\nqui les habita la vertu de rendre toute matière docile à leur impression.\n   Les disciples se présentèrent devant la reine Louve : « Notre-Seigneur\nJésus-Christ t'envoie le corps de son disciple, afin que tu reçoives mort celui\nque tu n'as pas voulu recevoir vivant. » Louve, par félonie, les fit conduire\nchez un roi, son voisin, qui les jeta dans un cul de basse fosse. Miraculeuse­\nment délivrés, comme ils s'en retournaient, ils passèrent un pont ; des soldats,\nà leur poursuite, s'y élancèrent; le pont se rompit et les païens furent tous\nnoyés. Les disciples revinrent auprès de Louve, et celle ci, obstinée à les\nperdre, feignit de leur octroyer, pour conduire le cercueil de l'Apôtre, un\nchariot et des bœufs. Mais les bœufs étaient dans la montagne, et, quand les\nchrétiens allèrent les prendre, ils se trouvèrent en face de taureaux indomptés.\n   « Incontinent, rapporte un vieil auteur, que ces taureaux sauvages les\naperçurent, commencèrent à meugler horriblement, gratter et frapper la terre\ndes pieds, branler la tête, et secouer les cornes, et tous furieux commencent à\ncheminer vers les disciples, lesquels, se prosternant à genoux, invoquent le\nsecours de Dieu, lequel exauça leur prière par les mérites de Saint Jacques.\nCar étant relevés et faisant le signe de la croix contre ces furieuses bêtes, voici\n(chose admirable) ces taureaux s'approchant des disciples, doux comme\nagneaux, et, ayant quitté toute leur furie, se rendent maniables et traitables\nentre les mains des disciples qui leur mirent le joug sur leurs têtes, les accou­\nplèrent à un chariot et les menèrent où ils avaient laissé le corps de leur maître\nqu'ils chargèrent sur ce chariot, puis les laissèrent aller à la volonté de Dieu,\nsans conduite de personne (1). »\n   Les taureaux s'arrêtèrent, ne pouvant aller plus avant, dans le palais même\nde Louve; à leur exemple, elle se fit douce comme agneau, et, baptisée, édifia\nen l'honneur de Saint Jacques une église où fut enclose la tombe de l'Apôtre.\nLes disciples alors se répandirent, pour y planter la foi, dans toute l'Espagne ;\ndeux seulement, Athanase et Théodore, restèrent en Galice; ils y moururent\net on les ensevelit auprès du Saint. Mais les persécutions survinrent, atroces\nsous Dioclétien. En un seul mois, dit-on, vingt-deux mille chrétiens d'Espagne\nfurent voués au martyre. Ceux de Galice, tremblant que les païens ne profa-\n\n\n\n  (1) Histoire de la vie, prédication, martyre, translation et miracles de Saint Jacques le\nMajeur, par J. GOUYN, imprimée à Sens en 1595, pour Robert Collot, libraire d'Orléans. Je\ndois à mon excellent ami, M. Félix Chandenier.. de connaître ce petit livre -très rare, écrit\navec l'ingénuité redondante du XVIe siècle catholique.\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                    SAINT JACQUES DE CQMPOSTELLE                              189\n\n\nliassent les corps de Saint Jacques et de ses compagnons, les portèrent sur une\n montagne déserte; ils leur firent un caveau dans une lande, parmi des bruyères\net des rouvres. La translation ayant été secrète, — et on ne peut l'admettre\nque par hypothèse, — les chrétiens des siècles d'ensuite ne surent plus en\nquel lieu reposait Saint Jacques.\n   Mais voici où, nous rejoignons des faits plus attestés (1). Vers l'an 813,\nvivait, à Libredon, au bas de la montagne, un ermite. Souvent, la nuit, il\nentendait des chants et voyait des feux, tels qu'une danse d'étoiles, voltiger\nsur la lande, autour des rouvres. L'évêque d'Iria Flavia, Théodomire, à la\nnouvelle du prodige, partit un soir, suivi des chanoines de son église et d'un\npeuple émerveillé. A minuit, ils virent les feux et une étoile plus large que les\nautres, qui s'arrêta sur un gros chêne. Ils se tinrent là, jusqu'à l'aube, en\noraison; le matin, l'évêque chanta la messe; puis il s'approcha du chêne et\ndécouvrit, entre des ronces, une crypte étroite. Elle enfermait trois tombes,\ndont l'une, plus haute ; le corps de l'Apôtre se trouvait en celle-ci, avec la\ntête séparée du tronc et un bourdon déposé auprès. Une inscription disait que\nc'était bien lui.\n   Tel fut le premier pèlerinage au champ de l'étoile, où devait être Com­\npostelle.\n   Je songeais à cette radieuse histoire, quand, sur une colline, à gauche, s'en­\nflèrent les clochers de Santiago. Jadis, quand les pèlerins venaient par la route\nde France, ils faisaient halte en un endroit qu'on appelait Humiliadoiro, d'où\nse découvre la basilique. Ils s'agenouillaient dans la poussière ou la boue,\nconfessaient tout haut leurs péchés, et, chantant des hymnes, se remettaient\nen chemin. Ce souvenir me rendait confus. Comme la foi, avec les siècles, a\nperdu de sa simplesse expansive! Même à Lourdes, sauf autour de la grotte,\nune ferveur vraie, sans mauvaise honte, n'ose guère éclater. Ils se comptent, les\npèlerins d'aujourd'hui qui entrent dans la ville de leur vœu un cierge à la main\net pieds nus. La notion de pénitence s'est rapetissée, appauvrie; aussi les atti­\ntudes pénitentes ont-elles pris un air de folle excentricité.\n   Le train s'arrêta au faubourg de Cornes. Je trouvai, en sortant de la gare,\npour me conduire à Compostelle, un véhicule attelé... de quatre chevaux. Il\nest vrai que cet attelage n'offrait rien de fastueux : trois de front, un quatrième\ndevant, c'étaient de minables haridelles, tout engourdies, dont les crinières, par­\ndessus leurs colliers de bois, retombaient sur des épaules sabrées par le fouet.\nLe cocher les réveilla durement; ses: hua! hua! farouches ponctuèrent le\nclaquement de la mèche et le vacarme des grelots. Nous montâmes une côte\nboueuse entre des masures et des fabriques. Notre omnibus croisait des\npaysans qui s'en revenaient du marché, menant des bœufs jaunes de poil, avec\ndes cornes vastes, un corsage lustré, une mine affable comme l'ont nos Parthe-\nnais; ils tiraient des chariots primitifs portés sur des roues en bois, basses,\nmassives, presque pleines, semblables à celles d'un plaustrum romain.\n   Nous atteignîmes une place encombrée de charrettes et de diligences comi-\n\n\n (1) D'après le livre de la Hermandad de los Caballeros Cambeadores.\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "190                               DURENDAL\n\n\nques dans l'étroitesse de leur coffre suranné. Le premier épisode dont j'eus le\nspectacle à l'entrée de Compostelle fut un rassemblement près d'une femme\nassise au bord de la chaussée et retenant par la queue deux petits porcs qui\ns'échappaient. Les porcs s'égosillaient, la femme, rouge de fureur, criait, et\nles spectateurs poussaient des rires gutturaux.\n   La voiture, au trot plus vif de ses quatre chevaux, pénétra dans une rue si\npeu large qu'un prêtre corpulent, pour ne pas être écrasé à notre passage, dut\ns'abriter sous l'auvent d'une zapateria.\n   Ces rencontres liminaires ne semblaient rien présager de mystique. Leur\nbonhomie ajoutait pourtant à mon émotion d'arriver en cette ville autrefois si\ngrande, la plus auguste de toutes les villes après Jérusalem et Rome, celle où\ndevait s'accomplir terrestrement l'attente du prophète :\n   « La gloire de Dieu s'est levée sur toi... Les îles m'attendent et les navires\nde la mer, pour que je t'amène tes fils de loin. Lève tes yeux et vois : ton\ncœur se dilatera quand tu verras venir à toi les multitudes et la force des\nnations. Ceux de Saba t'apporteront l'or et l'encens, je glorifierai la maison de\nma majesté. Les hls des pèlerins bâtiront tes murs, les rois te serviront, tes\nportes ne seront closes ni jour ni nuit, et tous les justes seront ton peuple. »\n\n\n                                       II\n\n   Si les gens de Compostelle étaient curieux comme des Français, la venue\nd'un pèlerin leur ferait quelque impression; car c'est presque un phénomène.\nPourquoi ce dépérissement d'un pèlerinage qui demeura, tant de siècles, le\nrendez-vous de la chrétienté? Les indigènes, avec leur fond d'indolence, ne\ns'en tourmentent guère; même, chaque fois que j'interrogeai sur ce déclin les\nérudits du lieu, leurs explications restèrent vagues, ils se dérobaient; je tou­\nchais un point humiliant. Depuis, j'ai coordonné les causes d'une décadence\ntriste entre toutes, la décadence ici-bas d'un saint. Le sentiment que j'en avais\ninsinua dans mon séjour une sourde mélancolie. Mais aussi, à mon arrivée, je\nfus d'autant plus impatient d'aller au tombeau de l'Apôtre, pour ceux qui n'y\nvont plus.\n   Dès la porte de l'hôtel, un petit drôle, d'un air décidé, me proposa d'être\nmon guide; pieds nus, tête rase, de physionomie babouine, moricaud, il agi­\ntait en marchant les manches effrangées d'une veste dont le jaune terreux me\nfit penser à certaines robes des moines de Zurbaran. Il me demanda si j'étais\nAnglais : « Son buenito Inglès », ajouta-t-il finement, les yeux levés sur moi.\nQuand j'eus répondu : « Francès », il devint songeur; ce nom ne lui promet­\ntait rien.\n   Nous suivîmes une rue montante, pavée de minces dalles bombées, douces\nsous les pas comme le dallage d'un patio. Malgré le soleil qui la prenait en\nécharpe, les ombres des recoins gardaient une austérité claustrale. Contre des\nfenêtres à croisillons saillaient d'étroits balcons de fer peints en noir, tels\nqu'on en voit partout en Espagne, avec des stores tombants derrière lesquels\nles femmes s'éventent et regardent sans être vues. Mais je m'attendais à une\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                   SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                             191\n\n\nville du moyen âge et je n'apercevais que des maisons du XVIIIe siècle, une rue\nde province, grise, confinée comme celles de Saint-Malo.\n   La foule retint davantage mon attention : des campessinas, hautes et mas­\nsives, nu-pieds, leur natte sur le dos, passaient, la tête droite, chargée d'une\ncorbeille de pommes, et balançant d'une allure lente leurs mains hâlées. Des\npaysans, d'aspect montagnard, le sombrero rabattu sur les yeux, menaient par\nla bride de petits mulets noirs au poil brillant. Des bourgeoises, en mantille\net en robe brune s'arrêtaient dans des boutiques basses, resserrées, d'où se\nmélangeaient au dehors des odeurs de toile écrue, d'épices et de chocolat. Je\nrencontrai beaucoup de prêtres : ils allaient d'un pas nonchalant, leur man­\nteau sur l'épaule gauche, montrant la plupart des faces rubicondes, opimes,\nplus opimes sous les bords trop courts de leur chapeau rond. Ils paraissaient\njovials, bons enfants, familiers avec le peuple, sans que cette simplicité ôtât\nrien au respect.\n   A l'angle d'un carrefour, un piano mécanique faisait claquer ses marteaux\nvulgaires. Nous étionsproches de l'endroit dit Preguntoiro, parce que les pèle­\nrins hésitants s'informaient là de quel côté ils trouveraient la cathédrale.\n   Je ne l'avais pas encore entrevue; seulement, j'entendis, à la tour de l'hor­\nloge, sonner trois heures. Les coups tintèrent, par-dessus les toits, d'un son\ninforme, tant il était grave, comme le branle poussif d'un énorme gong\nengourdi sous les siècles. Je songeai au glas des deux cloches de Sens qui\nsemblent les deux gongs du Jugement dernier.\n   Nous trouvâmes une place peu ample où le buste de Cervantes, vis-à-vis\nd'une maison à arcades, se mire dans la vasque d'une fontaine, et, tout près,\nsur la place del Paraïso, je découvris, à droite, la façade pompeuse du Sémi­\nnaire, à gauche, une des portes de la basilique, la Puerta de la Abazacheria.\n Des marchands y tenaient jadis commerce de jais. A présent, elle n'est plus\navoisinée que de pauvres échoppes ouvertes, certains jours, pour la vente des\ncierges et des ex-voto.\n    Cette porte m'attrista : le XVIIIe siècle l'a dénaturée. Les deux cintres qui\ncouronnent ses quatre vantaux sont flanqués de colonnes doriques; au-dessus\nd'elles monte un second corps de colonnes ioniennes encastrant des fenêtres à\n frontons semi-circulaires, des mascarons, des rinceaux, une statue de la Foi\ndebout sur un pilastre; leur faite s'achève en urnes sépulcrales, en obélisques.\nAu centre et plus haut, un fronton ambitieux se décore de fleurons taillés\n comme des rois d'échecs. Que vient faire, au sommet d'une telle architecture,\n Saint Jacques, humble pèlerin, levant en sa main droite un bourdon auquel\n pend une calebasse? Ce pan de muraille ne semble point adhérer à l'édifice; il\n se dresse à la façon d'un décor contre les frises d'un théâtre. Il me causa une\n impression aussi déplaisante qu'à l'introït d'une messe en grégorien un air de\n bravoure empanaché de vocalises.\n    J'entrai, je me trouvai dans le bras gauche du long transept. Je vis, sur un\n tombeau, une statue d'archevêque, et, en retrait, d'obscures chapelles. A la\n nudité svelte des piliers, à la courbure romane des voûtes, j'eus l'illusion\n d'une église de France; je pus dire tout bas, sans mensonge: Seigneur, j'aime\n la beauté de votre maison et le lieu qu'habite votre gloire.\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": "192                               DURENDAL\n\n\n     La gloire du Seigneur descendait en rais obliques, par les fenêtres d'une\n lanterne, devant la Capilla mayor, sur la grille dont les verges étincelantes se\n tendaient comme les cordes d'une harpe.\n     Une barrière double réserve aux chanoines et aux officiants le passage entre\n le chœur et les degrés du maître-autel. Sous celui-ci est creusée la crypte où\n l'on garde la châsse du Saint.\n    Je m'agenouillai contre la grille, près de l'une des chaires de bronze, des\n ambons, ciselés au flanc du pilier, l'un du côté de l'Epître, l'autre de l'Evan­\ngile. Quelle que fût ma volonté de prier, mon émotion d'abord s'émoussa en\n présence du faste barbare qui assiégeait mes yeux.\n    Par devant le maitre-autel pendent trois lampes, dont l'une, surtout, énorme,\nventrue, encroûtée de lames d'or; de lourds candélabres d'argent s'alignent\nsur le tapis; le bas de l'autel est simple, figurant l'extérieur d'une châsse, de\nmenues arcatures associées en forme d'm, trois à trois; mais le retable, sous\nles cierges, avec les bosselages de ses argenteries, pétille de feux dorés. La\nstatue peinte de Saint Jacques, assise sur un trône, coiffée d'un nimbe d'argent,\nparaît celle d'un empereur d'Asie recevant l'hommage de ses sujets. Un sou­\n rire béat est incrusté dans ses prunelles de pierre et sa barbe châtain. Ses\népaules sont couvertes d'un collet d'argent; la niche qui l'enclôt, la camarin,\nest d'argent aussi. Derrière la coupole de la camarin, un autre Saint Jacques,\ndebout, regarde à ses pieds quatre rois suppliants. Et ce n'est rien encore;\nl'autel, en dépit de sa masse, semble mince sous le dais pyramidal qui l'écrase.\nCelui-ci tient accroché à ses quatre coins un ange plus grand qu'un homme;\nentre les anges, un troisième Saint Jacques parade sur un cheval cabré; des\nGénies, des Vertus l'escortent, et de vieux drapeaux déteints, anglais et fran­\nçais, flottent autour de cet arrogant triomphe. A la pointe du baldaquin, tou­\nchant presque la voûte, se distinguent le sépulcre et l'étoile, blason de San­\ntiago.\n    De si emphatiques magnificences excitèrent peu ma dévotion. Je cher­\nchais l'Apôtre de Jésus-Christ et je n'avais en face de moi que le patron\ndes Espagnes ou plutôt de l'Espagne du XVIIIe siècle, portée à exaspérer les\nimages de sa force, parce qu'elle la sentait décroître. Il me fallut fermer les\npaupières afin de retrouver l'idée du bon Saint Jacques évangélique, de celui\nqni remet dans leur voie les voyageurs perdus, rompt les chaînes des captifs,\nréconforte les pauvres et les désespérés, l'Exorateur dont les suffrages abrègent\nl'expiation des fautes et ouvrent aux pénitents les portes du Royaume, le\nSaint jubilaire que je venais invoquer...\n    Je me relevai et fis le tour de la profonde abside. La plupart de ses\nchapelles enferment des tombeaux. Elles furent, toujours au XVIIIe siècle,\nrestaurées dans le style de Borromini, de Chiruguerra. Les archevêques de\nCompostelle, trop riches et comblés, pour la basilique, de donations, appli­\nquèrent leurs libéralités à des embellissements déplorables. Une des chapelles\nreste dénommée la chapelle du roi de France. Louis XI la dota d'une rente\ndestinée à trois chapelains qui devaient y dire la messe. Les prêtres pèlerins la\ndisent dans la chapelle de Saint-Bartolomé; seuls, les chanoines de Santiago\net les évêques ont le privilège de célébrer sur l'autel de la Capilla mayor.\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                               193\n\n\n   En revenant vers le transept, je passai devant une très ancienne Maria\nSalomé, statue byzantine joufflue, coloriée en rose. De là, je considérai le\nchœur du chapitre au milieu de la grande nef, son lutrin massif, les tuyaux\néclatants de ses deux orgues. La stabilité des chanoines de Santiago reluit\ndans l'opulence de leurs stalles; elles ont l'air de participer à la quiétude de\nceux qui s'y assoient pour chanter l'office.\n   Il allait commencer bientôt. Des cloches, gaîment, préludaient, une grave,\nalternant à coups rapides avec une autre au son clair, et on eût dit les tinte-\nrelles d'un troupeau de chèvres, quand elles redescendent, le soir, des\nmontagnes. Un va-et-vient se faisait autour de la sacristie vaste comme une\néglise et somptueuse. Sa porte entrebâillée me laissa voir des prêtres appuyés\ncontre une crédence, les bras croisés, fumant des cigarettes. Les chanoines\narrivaient, presque tous grands et de noble mine dans leur manteau que signe\nla croix rouge des chevaliers de Saint-Jacques.\n   Leur cortège défila, lorsqu'ils se rendirent au chœur, précédé d'acolytes et\ndu pincerna, l'analogue de notre Suisse, mais glabre, les cheveux noués en\nchignon, les épaules ornées d'une sorte de dalmatique, un bâton doré à la\nmain. Ils marchaient avec une vivacité d'allure, peu solennelle, expéditive.\n   Leur prestesse à lire les Psaumes ne m'étonna guère; j'avais suivi à\nBarcelone, à Tarragone, l'office d'autres chanoines espagnols. L'orgue coupait\nde motifs guillerets la psalmodie. A une leçon, lue par un enfant de chœur\nd'une voix grêle, répondit un Amen robuste et gras; puis il y eut un silence\nde méditation.\n   Je m'éloignai vers le bas de la grande nef. Une vieille femme, seule derrière\nun pilier, affaissée dans une robe de bure, récitait tout haut son chapelet. Non\nloin, les volets d'un confessionnal étaient ouverts; un jeune couple s'y présenta ;\nle mari passa le premier; il se confessa debout, appuyé contre l'épaule du\nprètre qui le tenait embrassé comme un père indulgent son fils prodigue. Sa\nfemme, à deux pas de lui, ne pouvait moins faire que d'entendre. L'ingénuité\nfamilière des mœurs catholiques, en Espagne, est une des choses dont je fus le\nplus saisi. Chez nous, même dans les ménages les plus chrétiens, ne trou­\nverait-on pas bizarre et indélicat qu'une femme vint s'immiscer à la confession\nde son mari, et, plus encore, lui à celle de sa femme?\n   Je longeai la clôture du chœur jusqu'au mur du jubé. Un Calvaire le\nsurmonte, près duquel je fis une station : le Crucifié s'affaisse du côté droit\nvers sa Mère, comme s'il allait se détacher de la Croix; le long de son cou et\nde sa poitrine est peinte une traînée de sang. Sur un autel, au-dessous, je\nvénérai la Virgen de la Soledad, la Vierge de la Solitude, Notre-Dame des\nSept Douleurs. Un manteau de velours raide, brodé de couronnes d'or qui\ns'entrelacent, l'enserre de la tète aux pieds ; on n'aperçoit que ses mains\ncroisées soutenant un cœur où se rejoignent les pointes des sept glaives dont les\npoignées rayonnent, et son visage de cire étiré, des paupières à grands cils\nbattues par le chagrin, une bouche meurtrie de reine en deuil; elle a l'ovale\némacié de certaines senoras castillanes, un air de miséricorde infinie, comme\n Notre-Dame de la Victoire, à Séville, si belle avec ses cheveux défaits, pâmée\nd'un saint amour, parmi les lances ardentes d'innombrables cierges!\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": "194                                  DURENDAL\n\n\n\n   Autrefois, les pénitents admis à franchir le seuil de l'église se tenaient\nderrière le jubé. Peut-être est-ce en mémoire du rite perdu qu'on a mis sur cet\nautel la Reine des compassions.\n    Entre le jubé et le portail du fond, la basilique, à l'heure où je la vis, était\n radieuse, quoique déserte. Le soleil du soir y débordait; j'entendais les\nchanoines entonner le Magnificat; les colonnes de granit montaient en fais­\nceau calme vers les feuillages des chapiteaux, sous les cintres ovales et symé­\ntriques. L'architecturede Compostelle fut inspirée par celle de Saint-Sernin (1),\net Maître Mathieu, qui mena une partie de l'œuvre, venait de Toulouse. Le\n roman s'y montre allégé de ses primitives formes trapues; une colonne, par\ndevant chaque pilier, s'élance plus haut que les baies du triforium, et supporte\nle bas de la voûte en berceau. La continuité des rondeurs n'exclut pas une\naisance toute française de lignes ; elle énonce la béatitude d'âmes simples,\ndociles, l'absolu humble de leur foi.\n   Mais la paix de cet art chrétien s'achève dans la Puerta de la Gloria,\nporche sculpté sous le portail, que Maitre Mathieu mit vingt ans à exécuter (2).\n   C'est une vision du Jugement où Saint Jacques siège au-dessous de Jésus-\nChrist, sur la colonne qui soutient, de même qu'à Vézelay, le centre du\ntympan. Je ne sais si, nulle part, le Moyen Age a figuré avec plus d'ampleur\net de tranquille harmonie l'allégresse des élus superposée à l'attente des justes\net à la douleur des damnés. Cette merveille m'emplit d'une telle joie que je la\ncontemplai dans un ravissementun peu confus et remisa plus tard d'en explorer\nles détails.\n   Je sortis un moment de la cathédrale par la porte du cloître. Il est spacieux,\nimposant; mais je trouvai morose et nu le gothique flamboyant de ses\narceaux; je resongeais aux cloîtres de Tarragone et de Barcelone, à ce dernier\nsurtout, à ses chapelles, à son jardin, à la vasque moussue de son jet d'eau,\net jusqu'à ses oies accompagnant de leur cri naïf les ronflements de l'orgue et\nles voix des prêtres. Je revoyais l'une des chapelles qui enferme un Christ\nenjuponné de soie, marqué de plaies aux genoux, cloué sur une plaque de\ncuivre; une femme jeune et triste, pendant que je me reposais là. était venue\ns'agenouiller contre la grille; j'ai rarement vu prier comme elle priait. Ses\nlèvres remuaient peu ; mais ses yeux, s'adressant au Christ, disaient : « Ce\nque je demande, il faut que cela soit. » Par instants, elle saisissait les bar­\nreaux à deux mains, semblait vouloir les arracher; puis son front s'inclina,\nelle pleura silencieusement. Sans savoir ce qu'elle implorait, j'ajoutai ma ché­\ntive prière à la sienne dont l'ardeur me bouleversait.\n   Ici, personne le long des murs grisâtres, pas même un mendiant, pas même,\ncomme à Tarragone, ce chat maigre qui miaulait vers moi. Le patio bitumé ne\nlaisse percer aucun brin d'herbe; dans un coin s'allongent des dalles funèbres,\nles sépultures deschanoines Parmi eux repose Don Lopez Ferreiro: il écrivit,\n\n\n (1) Saint-Jacques, Saint-Sernin et Sainte-Foy de Conques sont trois églises issues d'un\nmême type auvergnat.\n  (2) D e 1168 à 1188.\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                   SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                              195\n\n\nen dix volumes, une érudite histoire de l'Eglise de Compostelle et mourut\navant de l'avoir finie.\n   Les salles du chapitre s'ouvrent au fond du couloir, derrière ces tombes.\nChaque fois que les chanoines s'y rendent, ils foulent en passant leurs frères\ndéfunts.\n   Ainsi les vivants, après les morts, n'ont tous qu'une seule demeure,\nl'enceinte de la basilique; ils savent qu'ils dormiront sous les dalles où ils\nmarchent, et cette pensée doit faire plus calme encore leur existence.\n   Quand vient la procession de la Fête-Dieu, et t tous les sept ans, pour le\njubilé, on tend le cloître de tapisseries qui, d'habitude, décorent les salles\ncapitulaires. Un bedeau me les y montra. Je me fusse peu douté, à les voir, de\nleur destination liturgique. Certaines représentent des scènes de bataille, deux\narmées rangées en demi-cercle, prêtes à se mesurer, dans une plaine jonchée\nde fleurs opulentes. La plupart ont été faites d'après des cartons de Goya, d'un\nGoya jeune, étincelant, plus païen que le Goya caricaturiste et satanique, le\nseul que l'on connaisse à Paris. L'une montre, près d'un taureau brun, un\ntorero en veste rose, avec des bas bleuâtres, gaillard insolent de vigueur et de\ngaîté. Sur une autre, un bourgeois cramoisi s'avance, le menton dans son\njabot, et, derrière sa jeune épouse, parée d'un corsage jaune — de ce jaune\nfeu qu'adorait Goya — un galant rit d'une bouche trop sanguine. De tels\ndécors, sur le passage du Corpus et des reliques, se font encenser. Ailleurs, ce\nserait baroque; mais le catholicisme espagnol s'incorpore avec une liberté sin­\ngulière les choses du pays les plus profanes.\n    Les salles du chapitre logent une bibliothèque riche en vieux livres. Je lus,\nsur le dos d'un in-folio, ce titre: JANSENI IN EVANGELIUM. Quoi\ndonc! me dis-je, le lugubre Jansenius s'introduisit jusqu'en Galice! Tout au\nmoins resta-t-il enterré dans la bibliothèque des chanoines. L'Espagne n'a point\npâti de son faux ascétisme et de ses abstractions meurtrières. Elle n'a eu\nà subir ni les huguenots ni les dénicheurs de saints dont l'ironie tua en France\ntant de bonnes et antiques dévotions. C'est pourquoi elle conserva intacte\nla familiarité des Sacrements, le réalisme chrétien qui sent vivre autour de\nnous, Jésus, sa Mère, les Anges, les Bienheureux et les Bienheureuses, comme\ndes frères et des sœurs glorieux, secourables à nos besoins, émus de notre amour\net même des pauvres honneurs où nous les célébrons.\n   Seulement, les Espagnols dilatent dans les pompes catholiques leur goût du\nfastueux et de l'énorme. Le bedeau voulut me faire admirer un prodigieux\nencensoir, le botafumeiro ; posée à terre, cette urne d'argent lui venait jusqu'à\nla poitrine. Les jours de grandes fêtes, quatre hommes la portent dans la basi­\nlique; on la haie sous la voûte du transept par une corde enroulée à unepoulie;\ngorgé de charbons rouges et de grains d'encens, le botafumeiro se balance\nen face du maître-autel, au-dessus des officiants et du peuple et envoie le long\ndes nefs un nuage aromatique semblable à celui qui suffoquait les prêtres dans\nle temple de Salomon.\n   Avant de quitter les salles du chapitre je m'arrêtai dans l'épaisse embrasure\nd'une des fenêtres rondes et regardai la place d'Alphonse XII, un des orgueils\nde Santiago : vis-à-vis, sur cette esplanade correcte et morne, se développait\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": " 196                                DURENDAL\n\n\n\n  une longue et assez lourde bâtisse à fronton triangulaire, le Palacio consis­\n  torial, l'Hôtel de ville.\n     A sa droite, j'aperçus l'hospice, tous les Saints accueillants rangés sur son\n  gracieux portail, et, entre les deux, une bosse de terres arides, le Monte\n  Pedroso.\n     Je descendis ensuite sur la place elle-même où donne la maîtresse façade de\n  la basilique, celle de l'Obradoiro. Un tailleur de pierres, lorsqu'elle fut\n  construite (de 1738 à 1747) avait, près de là, ses chantiers. Maintenant encore\n  sonnent dans le voisinage les marteaux d'ouvriers taillant des blocs pour une\n  aile neuve de l'hospice. La façade de l'Obradoiro est le paroxysme des styles\n  borrominesque ou churrigueresque. U n . double escalier dont les rampes se\n  correspondent en losange compliqué accède à son grand portique que\n  surcharge le plus écrasant des frontons. Celui-ci, pareil à une pièce montée,\n  s'érige entre les deux tours massives. Leur premier corps carré en supporte un\n second, carré aussi, sur lequel un troisième, de forme ovoïde,. étage ses\n  balustres, ses terrasses, ses niches, ses pinacles. Attifée de cette sorte, la\n cathédrale semble telle qu'une douairière prétentieuse à la perruque entor­\n tillée d'aigrettes et de marabouts.\n     Par bonheur, deux des anciennes portes ont été moins défigurées. La\n  Puerta de las Platerias domine une place étroite ornée d'une fontaine. Les\n cintres de son double porche se répètent, au-dessus, en arcs symétriques d'une\n belle gravité romane. Toutefois, la pluie, avec les siècles, et le soleil ont quel­\n que peu mangé les sculptures de la frise et des tympans. Un simple villageois\n picard, Guillaume Manier, dans la relation de son pèlerinage écrite en 1736,\n note qu'il trouva sculptée sur ce porche « certaine femme debout tenant dans\n ses mains la tête repoussante de son séducteur. Le mari qui a coupé cette tète\n force sa femme à l'embrasser deux fois par jour. » Pour ma part, je n'ai pas\n reconnu ce motif bien espagnol, non moins atroce qu'édifiant.\n     La Puerta Santa, la porte des Pardons, ne s'ouvre que les années saintes,\n celles où le 25 juillet, fête de Saint Jacques, revient un dimanche. Douze\n prophètes à gauche, douze apôtres à droite, statues frustes, courtaudes, ser­\n rées, comme dans une gangue, dans leur manteau de pierre, méditent aux\n flancs d'une grille que surmonte Saint J acques, le chef ombragé d'un chapeau à\n panache, et incliné d'un air miséricordieux vers le pèlerin toujours attendu ;\n ses disciples, Saint Théodore et Saint Athanase, petits comme des enfants,\n dans des niches étroites lui font cortège. Derrière la grille un mur de torchis\n barre la Puerta Santa.\n     Lorsqu'à tinté l'heure de l'ouvrir, le 31 décembre au soir, l'archevêque s'y\n rend en procession avec son clergé, son peuple, et les pèlerins venus à pied de\n toute la Galice. Un prêtre enveloppé du pluvial porte sur un plateau d'argent,\n pour abattre le mur, un marteau doré. L'archevêque prend le marteau et en\n frappe un premier coup pendant qu'il chante le verset : Aperite mihi portas\njustitiae... Ce heurt du marteau représente l'absolution du prêtre et les orai­\n sons des Saints rompant le mur invisible qui retient au seuil du Paradis les\n âmes contrites. L'archevêque redouble des coups plus forts; quand le mur\n s'est abattu, la maîtrise lance à pleines voix le Psaume : Jubilate Deo omnis\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                             197\n\n\n terra... Des prêtres en chasuble lavent les jambages de la porte; l'archevêque\n à genoux entonne le Te Deum et l'on rentre triomphalement dans la basilique\n où des vêpres très solennelles sont chantées.\n    J'y rentrai moi-même, peu avant que l'office eut pris tin. A six heures, les\n luminaires du Salut étant soufflés, je fus introduit par le sacristain dans la\n Capilla major; je pus voir de près le maître-autel, son dessus de marbre taillé\n d'un seul morceau, ses reliefs d'argent et son baldaquin dont les archanges, au\n crépuscule, devenaient gigantesques. Le sacristain, homme d'une figure épaisse\n avec des tons de pampre rougi, en touchant les candélabres, le trône de Saint\n Jacques, sa calebasse, me répétait chaque fois : Plata, plata. Ses yeux bril­\n laient d'une jouissance orgueilleuse au contact de ces richesses, comme s'il\n les croyait siennes à force de les avoir palpées et fait reluire.\n    Je montai à l'intérieur de la chambre d'argent qui couronne de sa coupole\n la statue du Saint. On a buriné sur son collet des canons, des étendards, des\n épées, des casques; l'Espagne guerrière s'est magnifiée dans l'opulence de son\n patron. Une coutume veut que les pèlerins baisent le collet précieux. Je m'y\n conformai, sans ardeur, je dois l'avouer. Ce que j'aurais voulu voir, c'était la\n crypte et la châsse; mais, impatient de fermer l'église, le sacristain remuait\n ses clefs, et je remis au lendemain.\n    En somme, je conclus ma visite, mécontent d'être si tiède envers Saint Jac­\nques et comprenant trop bien pourquoi je l'étais. J'avais besoin, pour prier\n librement dans sa basilique, d'éliminer les impressions extérieures, les bizar­\n reries locales de son culte et d'atteindre l'intimité surnaturelle de sa pré­\nsence.\n    A la nuit close, je me promenai par la ville, dans l'incertain des rues obs­\ncures. Les fumées des toits rendaient une odeur de sarments brûlés analogue à\ncelle de l'encens. Sous les arcades de la rua del Villar il y avait plus de foule\nqu'en plein jour. Les voix des passants se heurtaient comme les dominos que\nbrouillaient les joueurs sur les tables des cafés. Une bande de lavandières ren­\ntrait de sa journée; l'une d'elles, frappant ses mains l'une contre l'autre, cla­\nmait d'une gorge abrupte une chanson que les autres continuaient et, toutes\nensemble, elles poussaient une note étrangement vibrante, prolongée.\n    Des prêtres circulaient en groupes ; sur la plaza de Cervantes, les ser­\nvantes, autour de la fontaine, attendaient en jasant que leurs cruches fussent\nemplies.\n   Je m'avançai jusqu'à la place del Paraïso, où je me retrouvai entre le sémi­\nnaire et la cathédrale. Les deux monuments alourdissaient de leur emphase la\nmélancolie de ce lieu désert. On l'aurait cru préparé jadis pour des rois qui\nn'y. viendront plus. La lune, sous des vapeurs lentes montées de l'Océan,\nluisait ainsi qu'une veilleuse sous un verre dépoli; elle drapait d'une cou­\nleur de bure le jaune enfumé des façades et les deux Saint Jacques dressés\nvis-à-vis.\n    Une femme traversa, descendant vers le faubourg et menant une petite fille\npar la main. Elle était grande, de puissante carrure, mais vêtue misérablement.\nEn me joignant, elle me demanda l'aumône; je voulus savoir ce qu'elle faisait\npour vivre. Elle me dit qu'elle rempaillait des chaises; son mari, mort depuis\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "198                              DURENDAL\n\n\n\nsix mois, l'avait laissée avec quatre enfants, dont l'ainée l'accompagnait.\nCelle-ci montrait une mine douce et chétive; ses cheveux, partagés en ban­\ndeaux, semblaient pâles comme du lin : « Elle a dix ans, fit sa mère. — Es\npequena (1), lui répondis-je. — Pequena », reprit-elle en écho, et ce mot, sur\nla place vide, eut une résonance indicible.\n   Je les regardai s'en aller, disparaître sous les ténèbres d'un passage voûté.\nLa rencontre de cette pauvresse acheva, dans une paix mystérieuse, mon pre­\nmier soir à Santiago.\n\n                                                         EMILE    BAUMANN.\n  (A   continuer.)\n\n\n\n\n  (i) Elle est bien petite.\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                              Revue du Mois\n\n                               La Libre Esthétique\n   Ils s'assagissent les disciples de M. M a u s ! C'est d o m m a g e ; les feux d'arti­\nfices qu'ils tiraient sur les cimaises du Musée moderne avaient leurs charmes\net l'on se p r e n d à regretter leurs audaces déconcertantes devant la tranquille\npeinture soumise à nos méditation?. Cubistes, pointillistes, confettistes ont\ndéserté ces galeries, n o u s sommes tout déconcertés d'y trouver de l'art com­\npréhensible et nous en éprouvons une petite déception.\n   Le salon de la Libye Esthétique groupait généralement les anarchistes de la\npeinture et d a n s le meeting où glapissaient leurs voix nous aimions noter les\noutrances du langage de l'art et les violences de ses revendications :\n n Devant son chevalet, s'écriait Van Gogh, le peintre n'est esclave ni du\npassé, ni du présent, ni de la nature, ni de son voisin. Lui, encore lui, tou­\njours lui. » Il nous le fit bien voir! Ce tumulte s'est apaisé, deux h o m m e s ,\nsans plus, vocifèrent au milieu d'un silence glacial : c'est M. W . Ophey qui a\ndécrit des cercles rouges sur une toile blanche, c'est M. Kees Van Dongen\nqui travaille pour les m a r c h a n d s de crème à la glace. Ce dernier voit le beau\nsexe sous u n aspect si repoussant qu'il a dû perdre depuis longtemps tout\nmérite à pratiquer la vertu.\n   « La vérité p o u r t a n t , c'est que le rôle de l'artiste consiste précisément à\nmettre en lumière, d a n s ses ouvrages, certains traits de la réalité que nous\nn'aurions pas distingué de nous-mêmes; à nous montrer, non ce que nous\navons vu, mais ce que nous aurions dû voir et à nous faire reconnaître ce\nque, sans nous en douter, n o u s ne connaissions p a s ; en sorte q u e si nous\nnous rendions mieux compte de nos sentiments, ce ne sont pas les portraits\ndes peintres que nous trouverions ressemblants, mais les modèles; car ce\nsont les portraits qui n o u s a p p r e n n e n t à voir les modèles (1). »\n   M. Van D o n g e n applique ses facultés à « mettre en lumière dans ses\nouvrages certains traits de la réalité que nous n'aurions pas distingué nous-\nm è m e . . . », parce qu'ils sont trop l a i d s ; c'est c o m p r e n d r e le rôle de l'art...\nà l'envers.\n   Les autres luministes sont moins cruels. M. Claus s'en tient à la formule\ndélicate où il note si justement les heures du paysage depuis le pâle rayon\n\n\n  (1) E D . RUEL : Du sentiment artistique dans la morale de Montaigne,     p. 72.\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "200                                   DURENDAL\n\n\n\nd'un soleil d'hiver jusqu'aux ardeurs pesantes des j o u r n é e s estivales.\nM. Paerels, très artiste, préfère la lumière d'intérieur mais ignore tout\ndu dessin, M. Clarenbach expose u n e d u n e délicieuse.\n    L a tendance opposée est représentée par les fidèles de la terre de Sienne\net des sauces brunes, ces ennemis du plein air et de la clarté. D a n s le milieu\nde la Libre Esthétique ils détonnent é t r a n g e m e n t .\n    M. Baertsoen, la palette lourde, la touche épaisse, paraît figé. Des ciels\nimmobiles, des eaux mortes, des villes e n d o r m i e s . , . , toute u n e gamme\nfunèbre, composent son bagage qu'on voudrait alléger si l'on ne craignait de\nlui enlever l'essence de sa personnalité. M. Forain, représenté par quelques\nmauvaises peintures au j u s de chique, par des aquarelles exquises, par des\ndessins et des eaux-fortes a d m i r a b l e s s'avère plus a m o u r e u x de la ligne que\ndu ton. Mais q u a n d la tonalité est fine, comme d a n s la Toilette, quel régal\npour les yeux! La Libre Esthétique aurait d û réunir en plus grand nombre ces\npages claires si en rapport avec les tendances qu'elle prône. Q u a n t aux\ndessins et aux eaux-fortes, ce sont de pures merveilles. Le trait bondit sur la\nfeuille, incisif et concis, mais exprimant toujours tout ce qu'il doit dire et de\nla façon qu'il faut.\n    Mieux que tout autre, M. F o r a i n saisit « le caractère » triste ou grotesque,\ncynique ou brutal de l'humaine n a t u r e ; il l'exprime par u n e « ligne » éton­\nn a n t e de souplesse et de vie, de grâce et d e puissance qui n'appartient qu'à\nlui. Ah! la belle ligne! Qui dira ses charmes? Elle est vivante « car elle suit\nle mouvement et fuit sans cesse », elle est capricieuse car (r elle se perd et se\nretrouve, cause des joies et des désespoirs ». « L a belle ligne, a dit Anatole\n F r a n c e , c'est l'éclair qui blesse délicieusement les yeux, on l'admire et\nl'on s'étonne. »\n     La peinture décorative est rare. M. R e n é P i o t n o u s fait voir deux savantes\nesquisses pour u n e c h a m b r e funéraire et quelques têtes d'études d'un grand\nstyle. P a r son dessin et sa couleur il s'apparente visiblement mais sans effort,\naux décorateurs des nécropoles de l'ancienne égypte, le berceau de la fresque.\n De M. Léon Bakst nous apprécions vivement Daphnis se séparant de Chloé à la\ntombée du soir, projet d e décoration murale dans u n e gamme très montée\nou le bleu domine et que rehausse un sens profond de l'harmonie et\n des valeurs.\n     Signalons les étoffes peintes de M m e Montald, les grès remarquables de\n M. Delsaux, d'élégantes illustrations d e M. Gosé, un grand tableau plein de\n négligences... et de qualités de M. Jefferys, quelques bustes u n peu mous de\n M. P . Du Bois, des sculptures connues de M. Rousseau, des fantaisies de\n M. d ' H a v e l o o s e rachetées par u n e excellente tête en marbre, et nous aurons,\n croyons-nous, noté l'essentiel.\n     E n somme, ce salon nous a déçu, disons-le franchement; nous n'y avons\n pas éprouvé la surprise que d o n n e n t une vision neuve ou le talent domina­\n teur, dussent-ils heurter nos conceptions de l'art p i c t u r a l ; trop rares étaient\n les œuvres que nos artistes, classés ou i n c o n n u s , devaient à leur réputation\n ou à leur avenir et qu'il nous eût été agréable de saluer comme on salue\n l'aube naissante ou la lumière d a n s son r a y o n n e m e n t .              R.-G. G.\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                             REVUE    DU    MOIS                           201\n\n\n\n\n                              Les Concerts\nFidelio à la Monnaie. — Sixième Concert populaire.—\n  Quatrième et cinquième Concert Ysaye.— Troisième\n  Concert du Conservatoire. — Récitals Desmet, Laou­\n  reux et Lavoye. — Concert Buess-Schellinx. — Concert\n  des Compositeurs belges.\n    Dans le livre récemment paru que Vincent d'Indy consacre à Beethoven\net dont nous nous réservons de parler dans la prochaine livraison de Durendal,\nlivre admirable par l'ampleur de la synthèse, la pénétrante acuité du sens\ncritique, la maîtrise avec laquelle s'y trouve définie l'évolution psycholo­\ngique de l'auteur des Symphonies et l'évolution correspondante de son art,\nl'éminent compositeur français fait cette remarque fort juste que, dans\nl'œuvre du musicien sublime, Fidelio ne saurait entrer en ligne de compa­\nraison avec ces créations géniales qui s'appellent les Symphonies, les\nSonates, les Quatuors, que Fidelio n'a aucunement contribué à hâter l'essor\ndu drame lyrique allemand, et que sous ce rapport Freischütz et Euryanthe\nont une portée et une importance bien plus considérables. En effet, par sa\nforme, sa poétique, l'essence même de son inspiration et de sa structure\nmusicales, Fidelio n'offre point de différence sensible avec les opéras de\n Mozart.\n    A part quelques sommets radieux où apparaît soudainement le grand\n Beethoven avec le domaine d'infinie beauté qui est son apanage, on peut\ndire qu'ici comme là se manifestent la même aisance, la même grâce souve­\nraine dans le tour d'idée et la contexlure de la phrase mélodique, aussi\nexquisement souple que dans Mozart, mais souvent aussi plus ample et plus\n libre.\n    Il n'en reste pas moins que Fidelio tient une place d'honneur parmi les\nexpressions d'art dramatique les plus puissamment belles et les plus noble­\n ment touchantes qui soient. Beethoven, au fond de l'âme duquel palpitaient\n des trésors de tendresse et dont la nature si loyalement probe et fière répu­\n gnait aux vulgarités déprimantes des amours faciles, poursuivit vainement\n dans le mariage un idéal de bonheur domestique que les circonstances\n adverses de la vie lui refusèrent sans pitié et le jour où il se fit le chantre\n de l'amour conjugal et des dévouements dont il est la source, ce fut avec\n une sincérité d'accent, une 'élévation de sentiment et un pouvoir d'émotion\n que seul Gluck a atteint avant lui dans son immortelle Alceste.\n    Voilà le motif pour lequel, en dépit de sa forme stricte d'opéra si éloignée\n de notre conception actuelle du drame lyrique, Fidelio demeure une partition\n d'un charme tendrement lumineux et dont les beautés vivaces et inaltérables\n sont à l'abri des morsures du temps.\n     On en a une preuve nouvelle dans les belles représentations de la Mon-\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "202                                   DURENDAL\n\n\nnaie dont le succès est loin d'être épuisé. Sans vouloir jeter un voile sur les\nfaiblesses du livret dont on a cependant trop médit, n o u s dirons seulement\nà ce sujet que M. Kufferath fut bien inspiré de substituer aux récitatifs de\nGevaert le dialogue parlé primitif. Les représentations de Fidelio sur notre\npremière scène lyrique constituent un ensemble très complet et généreuse­\nment expressif du chef-d'œuvre de Beethoven. Il faut citer en premier lien\nM m e F r i c h e , cette interprète si douée au point de vue d r a m a t i q u e , possédant\nl'art de se transformer avec une étonnante souplesse suivant le caractère du\nrôle qu'elle a à remplir et qui, pathétique à souhait dans l'air vibrant d'en­\nthousiasme du premier acte, s'élève à la véritable éloquence d a n s la scène\némouvante de la prison. M. Darmel s'efforce d'user de la réserve que com­\nmande le personnage de Florestan, ce prisonnier miné de chagrin et de pri­\nvations, à qui des éclats vocaux trop vivement extériorisés de fort ténor ne\nsauraient nullement convenir. M. Billot est excellent dans le rôle de Rocco\nle geôlier, M. Ghasne (Pizarro) est aussi sombre et dur qu'on peut le désirer.\nM m e Bérelly (Marcelline) charme toujours par sa jolie voix. M. D u a (Jaquino)\npar sa musicalité affinée et sa diction spirituelle.\n   M. Lohse conduit naturellement l'œuvre de façon supérieure. C'est mer­\nveille de voir avec quelle sûreté et dans quelle parfaite fusion sonore il arrive\nà tenir sous le sceptre de son énergique diiection la centaine de chanteurs\n(protagonistes et choristes) qui se trouvent sur la scène au troisième acte.\nC'est d'ailleurs d a n s les parties purement s y m p h o n i q u e s du d r a m e q u e se\nrévèle de la manière la plus évidente l'empreinte géniale du T i t a n .\n   L'introduction si expressive du second acte et surtout l'étincelante ouver­\nture de Léonore n° 3 électrisent la salle. Bref, la très louable initiative de la\ndirection de la Monnaie a été récompensée et ce sont les deux reprises de la\nsaison les plus intéressantes au point de vue de l'art pur, Fidelio et Obéron\nqui, éveillant dans le public l'écho le plus sympathique, y ont rencontré le\nsuccès le plus décisif et le plus durable.\n\n                                           * *\n   La série des s y m p h o n i e s du maître de Bonn étant épuisée, le sixième con­\ncert populaire fut consacré à Liszt et à W a g n e r . Ce concert constituait une\najoute superflue ne se rattachant par aucun lien logique aux auditions précé­\ndentes et nous eussions pour notre part préféré demeurer sous l'impression\nde la Neuvième, sublime couronnement du cycle Beethoven, à moins que\nLohse n'eût voulu le compléter par la Missa Solemnis, la seule création beetho-\nvénienne qui puisse être mise en regard de la S y m p h o n i e géante, entreprise\nqui, à la vérité, eût pu offrir quelques difficultés, mais non insurmontables,\navec l'orchestre parfait et les chœurs si bien disciplinés de la Monnaie. Quoi\nqu'il en soit, le public parut satisfait de réentendre certaines pages fort con­\nnues du répertoire wagnérien, la Faust Ouverture, le P r é l u d e des Maures-\nChanteurs, galvanisés par u n e interprétation ardente et fougueuse, la très\nnoble ouverture de Rienzi, dont Lohse mit fort en lumière l'héroïsme pas­\nsionné et la triomphale allégresse contrastant avec les visions heureuses et les\neffusions printanières de la Siegfried Idyl.\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                  203\n\n\n    Liszt était représenté par Tasso (Lamenta e Trionfo), l'un des plus captivants,\ndes mieux construits et des plus richement expressifs d'entre ses poèmes\nsymphoniques. Mlle Suzanne Godenne joua le fameux Concerto pour piano\nen mi bémol, aux traits multiples et terrifiants, avec une conviction, un brio et\nune vaillance qui appellent tous les éloges. Il était curieux de voir cette jeune\nfille déployer tant de maëst ia et témoigner d'une aussi imperturbable sûreté\nen cette œuvre de technique redoutable qui, aussi vaine et incohérente qu'elle\npuisse paraître au point de vue musical, n'en demeure pas moins une pièce\ntype, si on la considère en tant qu'exploit de virtuosité pianistique. Un ova­\ntionna vivement aussi la sympathique artiste pour le sentiment juste et fin\nqui marqua son interprétation de l'Etude en ré bémol, la manière brillante et\nvibrante, bien que trop appuyée à notre sens, dont elle rendit la Tarentelle\nextraite de Venezia e Napoli. Il sera intéressant d'entendre prochainement\nMlle Godenne dans un récital d'oeuvres plus solides et plus profondes.\n    Un numéro capital du programme était la Symphonie inaugurale de Gilson\noù l'auteur de la Mer décrit musicalement les spectacles bigarrés de l'Exposi­\ntion et ses concours de peuples lointains avec une fertilité d'invention, une\nverve et une variété de ressources que rehaussent encore la puissance des\npolyphonies et le prestige d'une instrumentation suggestivement picturale où\nil faut voir l'un des dons les plus précieux en même temps qu'une des forces\nles plus caractéristiques de ce maître de la couleur.\n                                         *\n\n    Par opposition avec la séance si surchargée des Populaires, Steinbach pré­\nsentait au public dts Ysaye un programme substantiel et concis où voisinaient\nles plus grands noms de la musique en une prestigieuse suite d'expressions\nd'art dont les totales différences d'inspiration et de style faisaient mutuelle­\nment valoir les beautés par le contraste, alternativement puissantes, enchan­\nteresses, gracieuses, profondes, mais toutes d'essence exquise et où l'éminent\nchef du Conservatoire de Cologne affirma victorieusement son autorité magni­\nfique, la justesse et l'ampleur de sa compréhension esthétique, et surtout ce\nsens merveilleux des gradations expressives qui a marqué d'une inoubliable\nempreinte l'interprétation du Todund Verklärung.\n    A la suite de Bach (ré-majeur) radieuse de vigueur et de verve s'opposaient\nle parfum délicat d'une charmante symphonie de Haydn (n° 3, en mi bémol)\n les rythmes subtils et doux d'airs de danses amoureusement ciselés. (Gavotte\n d'Idoménée de Mozart, menuet de la Sérénade op. 11, de Brahms, Ballet n° 2,\n de Rosemonde, de Schubert.)\n     Mais les deux grandes impressions du concert furent l'interprétation fulgu­\n rante, superbement enthousiaste de l'Ouverture de Lionore (n° 2) si rarement\n jouée et qui, d'une architecture moins concentrée et nettement définie que la\n version n° 3, ne le cède pourtant point à cette dernière sous le rapport de\n l'intensité d'accent dramatique. Puis le Tod und Verklâruvg (Mort et Transfi­\n guration de Strauss), le poème le plus largement conçu et le plus profon­\n dément inspiré du grand symphoniste. Jamais jusqu'ici on n'avait mis si bien\n  en lumière son étonnante richesse de substance musicale, tout ce qu'il com-\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "204                               DURENDAL\n\n\n\nporte de pouvoirs expressifs, de foncière et authentique grandeur. Le concept\nde la mort et de la vie sublime qui lui succède s'associe naturellement dans\nl'esprit de celui qui pense avec un ensemble de certains sentiments simples,\ngénéraux, peu complexes, la terreur, la joie, l'espérance, la sérénité, l'élan\nreligieux, l'ascension vers l'Infini, sentiments très puissants, très nettement\ncaractérisés et que la musique est merveilleusement apte à traduire.\n   Avec quelle éloquence Strauss nous décrit le combat tragique entre la Vie\net la Mort, l'émotion formidable qui étreint l'être humain aumoment suprême,\nles certitudes lumineuses et bienfaisantes qui pénètrent l'âme sitôt qu'elle est\nentrée en contact avec le demi-jour projetant ses lueurs sacrées sur le seuil\nde l'auguste et insondable Mystère ! Sleinbach et son orchestre exprimèrent\nd'une façon admirable ce rayonnement progressif ayant son point initial\ndans un murmure vague d'harmonies lointaines et estompées, figurant les\npromesses de cette aurore mystérieuse dont peu à peu l'éclat va s'intensifier\nprodigieusement jusqu'à la plénitude des immortelles splendeurs. En pré-\nsence de cette interprétation supérieure d'une œuvre supérieure, le public\ndes Ysaye est demeuré froid et comme figé dans une incompréhension aussi\nétrange qu'inexplicable.\n    Les Concerts Ysaye font défiler devant nous tous les grands capellmeister\nd'Outre-Rhin. A Steinbach succède Max Schillings, chef d'orchestre du\nthéâtre de Stuttgart, qui exprime de façon suggestive, dans l'Ouverture du\n Vaisseau Fantôme, les frémissements désespérés des flots déchirés par la tempête\nrugissante, rend spirituellement le charme pittoresque et la couleur si caractéris­\ntique de l'Ouverture du Carnaval Romain, interprète avec maîtrise la deuxième\nSymphonie de Brahms où une matière musicale, savoureuse et richement\npoétique, s'enchâsse dans une forme exquisement pure et châtiée. Il dirige\naussi deux de ses œuvres, l'entr'acte du drame Ingwelde, et la Fête de la\nMoisson-, de la tragédie musicale Moloch, compositions remarquables dont\non prisa vivement les chaudes harmonies, la haute musicalité, la fière inspi­\nration, particulièrement dans le second poème, cette géorgique flamboyante\nqui chante en de superbes effusions lyriques le bienfait divin du blé mûris­\nsant au soleil d'été.\n   La triomphale virtuosité de Sauer fit naturellement merveille et souleva\nd'interminables acclamations dans le Concerto en mi bémol de Liszt, puis dans\nune suite de pièces de Schumann, Chopin, Sauer, heureusement choisies\npour faire valoir les exceptionnelles qualités de souplesse, de fougue, de\nvigueur, de technique ciselée et étincelante qui caractérisent le jeu de ce\ngrand pianiste.\n                                         *\n                                        * *\n\n   Au Conservatoire, exquis régal d'art où deux Concertos de Bach tenaient\nune place d'honneur. D'abord le Concerto en fa majeur, le premier de la série\nconnue sous le nom de Concertos brandebourgeois (1721) dédiés au margrave\nChristian de Brandebourg. I1 revêt une forme sensiblement différente de\nl'idée que nous nous faisons actuellement de cette expression d'art, le con-\ncerto, qui se caractérise par la collaboration, d'une part de l'interprète soliste,\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                 205\n\n\nd'autre part de la collectivité de l'orchestre, tandis qu'ici, cette collaboration\nse répartit entre deux groupes orchestraux, le premier restreint, auquel\nincombe le concertino et qui est le véritable protagoniste de l'œuvre, l'autre\nplus considérable, correspondant aux tutti et qui est chargé du ripieno(rem­\nplissage). Dans le Concerto brandebourgeois qui nous occupe, le concertino\nconsiste en un violon, deux cors, trois hautbois, un basson.\n   C'est d'un bout à l'autre une merveille de grâce, de puissance et, dans\nl'Adagio, de céleste poésie, où la beauté sculpturale d'une forme parachevée\nvient s'unir à une verve intarissable, à une surprenante abondance de pensées\nqui fleurissent à l'infini dans de splendides épanouissements d'allégresse.\nLes sonorités savoureuses des hautbois, qui ont un rôle prépondérant dans\nl'œuvre, l'illuminent de douceur et de tendresse tandis qu'ailleurs un scintil­\nlant dialogue entre les cors et le basson l'aigrette spirituellement d'une pointe\nmalicieuse. On peut imaginer ce que fut cette exécution confiée à des artistes\ntels que Thomson, Mahy, Delatte, Piérard, Boogaerts.\n   Le Concerto pour deux pianos en ut (1730) ne lui est certes pas inférieur.\nLes inestimables trésors d'esprit et d'émotion où puise sans cesse le génie du\nPère de la Musique sont ici dispensés avec une rare munificence. Il fut joué\npar MM. De Greef et Gurickx, ces interprètes si parfaits de mesure, de goût,\nde clarté. Nous n'avons pas à refaire ici l'éloge de M. De Greef dont nous\navons souvent entretenu nos lecteurs. Mais on entend trop rarement M. Gu­\nrickx, cet artiste de race dont la distinction égale le talent et dont le solide\net fécond enseignement s'atteste chaque année aux concours du Conserva­\ntoire. M. Gurickx joua sa partie du Concerto en musicien consommé, alliant\nune pureté de ligne, une justesse de nuances et une élévation de style qu'on\nne saurait assez louer.\n   Les deux Concertos de Bach étaient encadrés par la Jupiter-Symphonie de\nMozart, un des sommets de l'œuvre du maître de Salzbourg dans le domaine\norchestral, et qui revêtit une interprétation vibrante et généreuse, bien que\nparfois un peu massive, et par la délicieuse Rhénane de Schumann, qu'inspira\nau noble musicien la contemplation de la cathédrale de Cologne, la plus gran­\ndiose, la plus architecturale des symphonies du maître de Zwickau, et dont\nTinel, profondément compréhensif de l'âme et de l'esthétique schumaniennes,\nfit limpidement ressortir les significations poétiques, lyriques et descrip­\ntives.\n                                      * *\n\n    M. Marcel Laoureux a donné un récital servant d'illustration musicale à\nune attachante et instructive causerie de Mlle Maria Biermé, causerie dans\nlaquelle la distinguée conférencière a retracé de façon poétique la vie et\nl'œuvre de Liszt, faisant notamment ressortir la noblesse de caractère de\nl'illustre Hongrois, et la bienfaisante générosité qu'il témoigna aux musi­\nciens de sa génération. M. Laoureux déploya dans son récital des qualités de\npremier ordre : ampleur de son, technique pure et ferme, souplesse de tou­\ncher charmante et nuancée, souci d'exprimer de la manière la plus adéquate\nla pensée de l'auteur. Il joua une des meilleures études transcendantes, les\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "206                               DURENDAL\n\n\nHarmonies du Soir, un Sonnet de Pétrarque, puis il fit apparaître, dans le\ncharme suggestif de sonorités perlées et délicates les jolies pages évoquant\nles jeux d'eau de la villa d'Este (Pèlerinages d'Italie), et donna une inter­\nprétation approfondie de la sonate en si mineur, œuvre intéressante et\noriginale au premier chef, fort rarement jouée (dans l'espace de quinze\nannées, nous ne l'avons entendu que deux fois, par d'Albert et Emil Sauer),\noffrant entre autres ce mérite rare chez Liszt que le trait de piano n'y est\npoint placé uniquement pour l'amour- du trait, faiblesse où il faut chercher\ngénéralement la cause de l'infériorité manifeste des compositions pianis-\ntiques de Liszt mises en regard de l'œuvre des trois grands poètes du piano,\nBeethoven, Chopin, Schumann, mais se relie au contraire intimement à\nl'inspiration génératrice du poème. M. Laoureux s'attacha à faire ressortir\ntout ce que cette sonate, aussi hardie et indépendante de forme que de\ntechnique, contient de poésie fantasque et de romantisme enflammé.\n                                         *\n                                     *       *\n   M. Louis Lavoye, jeune pianiste fort doué, professeur au Conservatoire\nde Liége, a révélé au cours du récital qu'il donna à la salle Erard une nature\nde véritable artiste. Son programme des plus intéressants comprenait des\nchefs-d'œuvre classiques à côté de pièces de l'école française contemporaine.\nLa Fantaisie chromatique de Bach fit valoir la sûreté, la solidité de sa\ntechnique, et la sonate op. 110 de Beethoven, les ressources d'un sens\nexpressif déjà très développé, tandis qu'il donnait de la Ballade en sol mineur\nde Chopin une interprétation pleine de flamme et que les œuvres françaises\nétaient gracieusement rendues dans la parure de fines colorations et d'un\ntoucher subtil.\n                                       *\n\n   La chronique musicale de ce mois étant fort chargée, nous regrettons de\ndevoir nous borner à mentionner le récital d'orgue de M. Desmet, professeur\nau Conservatoire, où l'on eut l'occasion d'apprécier ses grands mérites de\nvirtuosité et de style, le concert donné par deux violonistes de talent,\nMlle Eugénie Buess et Mlle Germaine Schellinx, dont chaque jour le jeu\ndevient plus ample, plus lumineux, plus riche de pouvoirs expressifs, enfin,\nau concert de la société des compositeurs belges, la très belle interprétation\nque Mmes Béon et Crickboom donnèrent du Prélude, Fugue et Variation\npourhnnnoniumet piano de César Franck. Les deux œuvres exécutées à cette\naudition qu'il faut surtout retenir sont d'une part la sonate pour piano et\nviolon (op. 11) de Mathieu Crickboom, jouée à ravir par l'auteur et sa\nfemme, sonate tout à fait remarquable d'expression, d'accent, de charme\nmélodique, d'autre part le Quintette de Ryelandt pour piano, deux violons,\nalto el violoncelle, magistralement rendu par MM. Crickboom, Henusse,\nBrosa, Jadot et Lyon. Œuvre déjà ancienne dont l'inspiration si élevée et la\nfoncière noblesse sont traduites dans une langue sobre et forte, dans une\nfacture simple et limpide, et qui atteint le maximum de ses significations\ndans le très bel Adagio religioso.\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                                  REVUE        DU      MOIS                           207\n\n\n   A propos de Ryelandt, n o u s r e c o m m a n d o n s spécialement aux pianistes\nson Prélude et fugue pour piano (op. 49, Breitkopf et Härtel). L e Prélude\nest une page véritablement grandiose en son énergique concision. L a\nFugue, délicieuse à jouer, est traitée de main de maître, avec autant de\nfermeté q u e d'aisance et de souplesse. R y e l a n d t a aussi écrit en ces derniers\ntemps deux magnifiques sonates pour piano qui, espérons-le, ne tarderont\npoint à être publiées.\n                                                              GEORGES DE GOLESCO.\n                                               *\n                                           *       *\n\n\n   R é c i t a l d e p i a n o d e M. S i d n e y V a n t y n . — M. Sidney Van­\ntyn, l'éminent professeur de piano du Conservatoire d e Liége, a d o n n é , en\nla salle de la G r a n d e - H a r m o n i e , devant u n e n o m b r e u s e assistance, un\nrécital des plus brillant, dont le p r o g r a m m e , composé avec un louable souci\nd'éclectisme, sortait des éternelles redites et des c o m m u n e s banalités de ces\nconcerts où l'on sent trop que les œuvres n'ont été choisies qu'en vue d'un\nsuccès facile.\n   M. Vantyn a d é b u t é p a r l'admirable sonate en ut majeur (op. 53) de\n Beethoven, d o n t il a r e n d u les m o u v e m e n t s variés avec une souple intel­\nligence. L'exécution d'un Nocturne de Chopin, tout en offrant d e sérieuses\nqualités, a paru moins parfaite : c'est que la n a t u r e de Vantyn, toute d équi­\nlibre, de raison, de sérénité puissante, s'accommode moins d e la nervosité\nfébrile et maladive du g r a n d musicien polonais. Mais le distingué virtuose a\npris u n e éclatante revanche avec la Toccata de S c h u m a n n , où il déploie u n e\nforce, une verve et u n e a m p l e u r q u e plus d'un pianiste célèbre lui envierait\nà juste titre. T o u t à fait remarquable aussi, en des notes extrêmement\ndiverses, fut l'interprétation d'un noble Ave Maria du maître E d g a r Tinel et\nde ia Danse des \" Seises \" dans la cathédrale, page singulièrement colorée d'un\njeune musicien espagnol, M. Joachin T u r i n a , d o n t c'était la première audi­\ntion en Belgique. Citons encore la célèbre Berceuse de Kjerulf (le maître de\nGrieg) q u e M. Vantyn a jouée avec u n e tendresse délicate et u n e poésie\npénétrante; et un Polichinelle d'un esprit étincelant, d'une joyeuse et\npiquante drôlerie, qui semble d e s c e n d u des h a u t e u r s d u vieux Bergame\ncarnavalesque, œuvre très pianistique du brillant compositeur que sait être\n M. Vantyn.\n   L e dernier morceau du p r o g r a m m e était la deuxième Rhapsodie hongroise\nde Liszt, ouvrage hérissé de difficultés qui font reculer les plus intrépides;\nmais quels casse-cou épouvanteraient ces doigts d'acier et cette incomparable\nmain gauche qui sont l'heureux privilège de M. Sidney Vantyn? Il a enlevé\ncette rhapsodie avec u n e puissance, u n e sûreté, u n e maîtrise vraiment\nmerveilleuses, et qui ont déchaîné, c o m m e elles le méritaient, l'enthousiasme\ndu public, réellement fasciné par ce furieux brio. M. Vantyn, rappelé par les\nhonneurs d u bis, joua les Vagues de Moszkowski, u n e éblouissante fantaisie\nqui lui permit u n e fois de plus de montrer son agilité, sa souplesse, sa fougue\nendiablée et pourtant toujours sûre d'elle-même, l'ampleur de sa sonorité,\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": "208                               DURENDAL\n\n\n\nen un mot une technique qui ne sent jamais l'effort et qui se joue comme en\nriant dans les plus épineuses broussailles de la fugue et du contrepoint.\n   Mais, au-dessus du virtuose qui surmonte si facilement les pires des diffi­\ncultés, il y a en M. Vantyn un probe et sérieux artiste, étranger à toute\nespèce de cabotinage, et qui se fait de sa mission une conception sévère et\nnoble.                                                          FRANZ ANSEL.\n\n\n\n\n                             Théâtre du Parc\n L e s L i e n s , pièce en trois actes de M. G, VAN ZYPE.\n   Les Etapes nous avaient permis d'admirer en M. Van Zype un dramaturge\n sévère et probe, se faisant de son art une conception très haute, mais aussi\n un habile écrivain de théâtre, apte à charpenter solidement une pièce con­\n duite d'un bout à l'autre avec une forte et sûre logique. Ç'avait été un grand\nsuccès : pourtant, vis-à-vis du public, il n'avait pas dépassé les bornes d'une\nprofonde estime.\n   Avec les Liens, c'est le triomphe. On n'osera plus dire, désormais, que,\npour faire recette à Bruxelles, il sied qu'un dramaturge du cru prenne d'abord\nla sage précaution d'écrire ses pièces en marollien!...\n   Pour dire franchement toute ma pensée, il y a eu des moments, à la repré­\nsentation, où je me demandais si, aux Liens, je ne préférais pas les Etapes ; il\n me semble qu'il y a, dans la nouvelle pièce de M. Van Zype, d'inutiles lon­\ngueurs et, oserai-je le dire? quelques naïvetés. Grandal, cet homme de génie,\nme paraît bête par instants; et il ne faut rien moins, pour qu'il m'émeuve\nainsi, que le jeu poignant d'Henry Krauss, qui s'y affirme un grand artiste,\net qui est pour beaucoup, certes, dans le triomphe de la pièce : car c'en est\nun, non des moindres.\n   Voilà, telle quelle, mon impression première. Mais on ne saurait sans\ninjustice apprécier aussi légèrement une pièce aussi noble que les Liens : j'en\nreparlerai, comme elle le mérite, quand je l'aurai lue, et quand Krauss ne\nsera plus là.\n   En attendant, je me borne à reconnaître ici la façon tout à fait brillante\ndont elle fut montée et surtout jouée au théâtre du Parc. M. Henry Krauss,\nje le répète, y fut de tous points admirable. Et autour de lui MM. de Gra-\nvone, Séran et Marey, Mmes Barbier et Dudicourt ont concouru par leur\ntalent à ce triomphe, qui marque une date dans les annales du théâtre\nbelge.                                                                  F . A.\n                                          *\n\nL e C a p i t a i n e F r a c a s s e , pièce en six actes tirée par M. EMILE BER­\n   GERAT du roman de Théophile Gautier.\n   Je n'aime guère les romans transportés à la scène : j'en ai dit maintes fois\nles raisons. Mais il faut convenir que la pièce tirée par M. Bergerat du roman\nde cape et d'épée où s'amusa la verve pittoresque de Gautier, a de l'agré-\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "                               REVUE     DU   MOIS                             209\n\n\nment, de la truculence, de l'entrain et de la couleur, du panache et de la\ngaieté. Allons! le genre dit romantique n'est pas si démodé que cela, et le\nsuccès q u e le public a fait au Capitaine Fracasse suffirait à nous le démontrer.\n  T r è s b o n n e interprétation et mise en scène luxueuse. P o u r être u n\npeu tardive, cette commémoration d u centenaire de Gautier fut des plus\nréussie.\n                                                                           F . A.\n\n                          Théâtre des Galeries\nLe   Quant a Soi,        pièce en trois actes de M. F . - C H . MORISSEAUX.\n    Le Soir, qui décidément encourage les Lettres belges, avait organisé u n\nconcours d r a m a t i q u e , dont M. Morisseaux, auteur spirituel, était sorti vain­\nqueur. H e u r e u x âge q u e le sien, où l'on peut décemment décrocher la\ntimbale dans u n concours p u b l i c ! L e laurier, disait Goethe, sied aux têtes\ndéplumées, et ce n'est q u e faute de cheveux que César s'en couronna. S o i t ;\nmais alors, pourquoi faut-il q u e ce soit justement à l'âge où l'on c o m m e n c e à\nperdre ses cheveux qu'on ne puisse plus aspirer aux seuls lauriers possibles\nen ce siècle sans beauté, ceux qu'on moissonne dans les concours?...\n    Le Quant à Soi, la pièce primée, bénéficia naturellement d'une réclame\nincomparable — la publicité du Soir, c'est de l'or! — et je ne crois pas q u e\njamais on ait fait pareil tapage autour d'un drame de Shakspeare, ou seule­\nment de Maeterlinck. Il est vrai que cette comédie ne devait être jouée qu'un\nsoir (ce qui est u n e étrange façon de nous prouver q u e nos auteurs sont à\nmême de « concurrencer » les fameux articles de Paris) : il fallait donc que\ntous les gens désireux de voir l'oeuvre nouvelle fussent présents â l'unique\nreprésentation de cette comédie du Soir... et d ' u n soir.\n    Seulement, c o m m e l'annonce d'une pièce d'auteur belge a pour effet infail­\nlible, depuis q u e les Belges écrivent, de faire le vide dans la salle, on avait\neu cette idée, assurément ingénieuse, d'augmenter le prix des places, afin\nd'amener les cohues jusqu'alors récalcitrantes... Celui qui a trouvé ça est\névidemment très fort. Il s'est dit : « Puisqu'on vient à peine applaudir les\ndramaturges belges aux représentations gratuites, essayons, pour voir, d e s\nplaces chères... » L a preuve est faite aujourd'hui : ce système est déplorable.\n Le résultat fut simplement que l'on d u t , aux dernières minutes, submer­\n ger de billets de faveur Bruxelles et ses environs. J'en ai reçu, pour ma\n part, quelques-uns, mais trop tard pour pouvoir en user, étant retenu\n ailleurs. J'ai dépêché aux Galeries tout ce que j'ai pu découvrir d'honnêtes\n gens inoccupés; et j ' a i appris, le lendemain, q u e la salle était bondée de\n littérateurs notoires (après tout, c'est toujours ça!) et de vagues humanités.\n Il paraît q u e le premier acte d u Quant à Soi est délicieux, et qu'on l'a lon­\n guement acclamé ; et après u n si beau début, on s'attendait à u n triomphe.\n C'eût été trop extraordinaire : les deux actes suivants valaient moins,\n et l'enthousiasme baissait à mesure. M. Morisseaux a mis trop d'esprit,\n trop de grâce et trop d'agrément dans les premières scènes de sa pièce;\n ce qui en restait pour les autres devait paraître insuffisant : q u a n d on\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "210                                    DURENDAL\n\n\n\na jeté au peuple des louis par poignées, il ne faut pas revenir avec d e s sacs\nde censes... « Ce que je fais le mieux, c'est mon commencement », pourrait\ndire M. Morisseaux. M a i s o n veut qu'une pièce, comme toute chose, suive\nune gradation ascendante, et c'est la fin qui couronne l'œuvre.\n   Tout n'est pas perdu, heureusement, et notre jeune confrère le sait bien :\nil a trop de talent pour ne pas prendre sa revanche, et b e a u c o u p trop d'esprit\npour ne pas se consoler d'une victoire imparfaite. Après tout, avoir fait un\nacte qui soit charmant et mouvementé, ce n'est pas déjà si fréquent chez les\ndramaturges de B e l g i q u e !                                       F . ANSEL.\n   P.-S. — Inutile de juger une interprétation qui devait être sans lendemain.\nJ'aime beaucoup les acteurs, qui sont, pour l'ordinaire, de braves gens, et\nserviables. Mais qu'est-ce q u e vous voulez'? q u a n d on leur dit d'avance :\n« Vous savez, mes enfants, on ne joue la pièce qu'un soir! \" c'est ça qui les\nstimule!\n   C'est égal : cette façon d'encourager l'art belge est un peu i m p r é v u e . . .\n                                                                              F. A.\n\n                                   Revue des Revues\n   La Vie intellectuelle.  Un article de M. Edmond Jaloux sur H e n r i de\nRegnier. De beaux vers de Fernand Séverin : A Charles Van Lerberghe.\n   — La Revue générale. Beau numéro plein des échos de la manifestation\nMontalembert. U n e amende honorable de M. Emile Faguet à M. Henry\nBordeaux.\n   — La Revue du Temps présent. Des poésies de Francis Caillard.\n   — Le Mercure de France. Un article à peu près juste de M. Francis Vielé­\nGriffin sur Barrès et le Barresisme.\n   — La Belgique artistique et littéraire.   De M. François Léonard : La\ntragédie de la mer.\n   — Joyeuse. U n e tartine énorme à la gloire de M. Jules Sottiaux. Un Noël\nde Franz, de M. Auguste Loslever. Qui est cet original écrivain ?\n   — Dans les Marches de l'Est, M. Charles Bernard parle de Max Elskamp.\n   — Le Masque, dans sa délicieuse Petite anthologie chante un thrène col-\nlectif à la gloire de M. Georges Marlow.\n   — L'Occident. Article judicieux de R. Narsy sur la Critique. Les métiers\ndivins de Jean de Bosschere. Beaux vers de Mithouard. Suite de la nouvelle\nLa dernière étape de notre ami Fernand Passelecq.\n   — Pourquoi pas ! Voici un morceau du petit pain du jeudi envoyé à Albert\nGiraud : « Vous êtes en Belgique un littérateur représentatif; Vous êtes fidèle\nà des dieux que d'autres ont renié. Vous avez le culte de la l'orme pure et le\nrespect des règles traditionnelles qui n'ont pas gêné les grands poètes, mais\nont.toujours rudement embêté les petits! On peut tout de même dire, sans\nvous faire de compliments, que la Frise empourprée tient u n e place au soleil\nlittéraire de la Belgique. Nous ne constatons pas pourtant que messieurs les\n hauts lamas de la littérature nationale se soient livrés aux exercices d'allé­\ngresse qui leur sont coutumiers quand ils signalent au monde un chef-d'œuvre\n national. »\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "                            LES LIVRES\n\nHISTOIRE :\nH i s t o i r e d e B e l g i q u e , par M. H . P I R E N N E . T . IV : La Révolution éco-\n   nomique et religieuse; Le règne d'Albert et d'Isabelle; Le régime espagnol jusqu'à la\n   paix de Munster. — (Bruxelles, H e n r i Lamertin.)\n   L a seule page réconfortante de ce volume est la dernière. C'est celle où\nl'historien de cette période sombre, qui débute et qui finit par deux péripéties\nsemblables à d e tragiques coups de théâtre : l'arrivée du duc d'Albe et la paix\nde Munster, inscrit le nom radieux de R u b e n s . La gloire de son art triom­\nphant et de celui de ses g r a n d s émules masque d'une nuée dorée le spectacle\ndu temps de désastre et d'humiliation au milieu duquel l'école d'Anvers\na brillé. L a vie criait, écrasée sous le poids fatal des événements; le sang\ncoulait, et les larmes. T o u t cela, qui était éphémère, s'est englouti dans la\nnuit de l'oubli, et ce passé, qui a tant souffert, ne suivit que par ses chefs-\nd'œuvre, ces images où l'énergie et la grandeur de la race, combattues dans\nla réalité, s'affirmaient magnifiquement dans l'art.\n   On dit : « le siècle de R u b e n s », et ces mots font à la fois dans l'esprit u n e\ngrande lueur et, autour d'elle, une grande obscurité. Mais à y regarder de\nplus près, à feuilleter et à méditer les pages du sobre et puissant récit de\nM. P i r e n n e , on s'aperçoit que si vive que soit l'éclat de cette lueur, il pâlit à\nla comparaison de l'éclat du deuil et du découragement auxquels le pays\nétait alors en proie. Tellement que, au moment et dans le milieu où il com­\nmença de resplendir, cet art prend un peu l'apparence d'une fête dans les\nruines!\n    Les ruines, mon D i e u ! tout le monde avait contribué à les faire, et tout le\nmonde c o n t r i b u a à les aggraver. La a généralité » d'abord u n a n i m e contre les\noppresseurs espagnols, ne tarda pas à se diviser contre elle-même, sous l'action\ndissolvante des antagonismes confessionnels. E t , somme toute, l'on peut\naffirmer que les provinces méridionales ne pâtirent pas moins des Hollan­\ndais, pleins de zèle pour leur religion, et en même temps pour les intérêts de\nleur commerce, que des Espagnols. En effet, M. P i r e n n e le montre avec une\néloquente évidence, si l'ardeur furibonde de leur foi nouvelle avait permis\naux protestants quelque modération, si, obéissant aux conseils du Prince\nd'Orange, ils n'avaient pas prétendu prendre la liberté du culte pour eux-\nmêmes, tout en la déniant aux catholiques, ceux-ci ne se seraient pas déta­\nchés de l'Union et se seraient peut-être affranchis, dès lors, comme leurs com­\npatriotes des Provinces-Unies, de la domination étrangère.\n    Il y eut, il est vrai, le règne d'Albert et d'Isabelle, mais on ne saurait\nparler d'indépendance à son propos. Aptes le gouvernement atroce du duc\nd'Albe et les a n n é e s de désordre, de dévastation et de guerre qui avaient\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": "212                                DURENDAL\n\n\n\nsuivi son départ, toute apparence d'amélioration, si minime et si précaire\nqu'elle fût, devait être reçue comme une délivrance. Cette apparence, cet\nespoir, les Archiducs l'apportaient avec eux. On pouvait croire que leur\navènement marquerait pour la Belgique le début d'une ère d'affranchissement\ncomplet, de politique autonome, fondée seulement sur les intérêts du pays\net, par conséquent, de paix et de prospérité. Mais, l'indépendance si longue­\nment escomptée n'était qu'un leurre, qu'une subordination déguisée; la\nprospérité passagère et superficielle ne fut qu'un feu de paille; la paix,\nsouhaitée d'un désir si véhément, qu'une trève... h t lorsque bien plus tard,\naprès qu'aux archiducs eurent succédé des gouverneurs espagnols, elle arriva\ncette paix, elle ne fut conclue qu'aux dépens de nos provinces : car, pour\nsceller leur réconciliation, nos bons frères, les marchands hollandais, avaient\nexigé de nos maîtres, les fiers seigneurs espagnols, la fermeture de l'Escaut\net des ports de la côte belge!...\n    Les sympathies de race et les affinités d'origine avaient, on le voit, peu\nd'empire sur l'esprit des hommes de ce temps-là. Elles étaient moins déter­\nminantes, en tout cas, que les impulsions religieuses ou que celles de l'in­\ntérêt. Ces dernières, il est vrai, ne se sont laissées offusquer à a u c u n e époque\npar les suggestions du sentiment! Au XVIIe siècle, les Hollandais ferment la\nmer aux Belges, par crainte de leur concurrence. De m ê m e , au XVIe siècle,\nles Hennuyers et les Artésiens, exaspérés par l'intransigeance et les excès des\nprotestants du Nord, font leur soumission à l'Espagnol, plutôt que de se jeter\ndans les bras de la F r a n c e qui les sollicite, mais dont, malgré la parenté lin­\nguistique, ils ont l'aversion.\n    Dans le même ordre d'idées, M. P i r e n n e marque avec foi ce que la dispa­\nrité de langue des habitants du nord et du sud de la Belgique n'a, à aucun\nmoment, exercé quelque action sur les dissentiments qui amenèrent la rup­\nture de l'Union : « Ce serait une erreur complète, écrit-il, n o t a m m e n t\n(p. 134), de chercher les motifs de ce revirement dans la différence de moeurs\net de langage qui distinguait l'une de l'autre la population romane et la popu­\nlation flamande. Réunies depuis des siècles par la c o m m u n a u t é des destinées,\ndes intérêts et des institutions, les divers territoires de la Belgique s'étaient\n accoutumés à un régime qui, tout en sauvegardant l'individualité de chacun\n d'eux, les avait imprégnés d'une civilisation dont les caractères généraux\n s'affirmaient également au nord et au sud de la frontière linguistique. J u n i u s\n le constatait éloquemment en 1574, et il suffit de rappeler que, depuis le\n commencement des troubles, on demandait de toutes parts la restauration de\n l'Etat bourguignon, pour montrer que les dix-sept provinces conservaient la\n volonté de vivre ensemble. Les devises de leurs médailles et jetons : Viribus\n unitis, Belgium foederatum, Concordia res parvae crescunt, n'attestent pas moins\n l'unité de leurs aspirations. »\n    Cette communauté qui était née et avait grandi d u r a n t des siècles plus\n heureux devait subir l'épreuve de la souffrance. Dès lors, il n'y eut plus seule­\n  ment solidarité entre les deux parties du pays, mais fusion. C'est là un des\n enseignements que l'on peut retirer de la lecture de ce volume de l'œuvre si\n profondément pensée et si magistralement écrite de l'éminent historien.\n                                                               ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "                                   LES LIVRES                                    213\n\n\nA d o l p h e D e c h a m p s , par E . DE MOREAU. — (Bruxelles, Dewit.)\n   « D e c h a m p s est trop oublié. Nous voulons raviver son souvenir. Mêlé,\ndans son adolescence, aux patriotes qui firent 1830, il semble le type accompli\nde nos premiers parlementaires catholiques. E n même temps les idées et les\nprojets de la fin de sa carrière le rattachent au parti catholique actuel. De\nlongues années, sa parole resta la plus chaude, la plus harmonieuse et l'une des\nplus érudites du P a r l e m e n t . Bien peu d'hommes d'État belges ont attiré à ce\npoint l'attention de l'étranger. Ses vertus chrétiennes mériteraient, à elles\nseules, tout un livre. »\n   T o u t le livre du P è r e de Moreau n'est pas autre chose que le développe­\nment de ce p r o g r a m m e énoncé dans son avant-propos.\n   Adolphe D e c h a m p s y paraît grand, beau, désintéressé, n'ayant d'autre\nambition que de bien servir son pays et de défendre les libertés catholiques. Sa\nvie fut d'une intégrité absolue. Il ne chercha ni la fortune, ni les honneurs.\nIl se contenta de l'approbation de sa conscience. Cette vie est certes une des\nplus belles et des plus nobles vies d'homme d'État chrétien qui puissent être\noffertes en modèle aux hommes politiques actuels. Ils y trouveront d'admi­\nrables leçons de dévouement et d'abnégation.\n   D e c h a m p s fut non seulement un g r a n d homme politique, ce fut aussi u n\ngrand chrétien. Les pages consacrées par le Père de Moreau à ce caractère\nde son héros, surtout dans le chapitre intitulé « une âme de chrétien », sont de\ntoute b e a u t é .\n   Le livre du P è r e de Moreau est très finement écrit, dans un style délicat,\nvif et coloré. Aussi le lit-on avec une facilité et même une joie inouïes.\nAdolphe D e c h a m p s a trouvé dans le Père de Moreau son digne historien.\n                                                                          H . M.\n\n\nA l b u m h i s t o r i q u e de la B e l g i q u e , par MM. VANDERLINDEN et\n  OBREEN, Préface, de M. H e n r i P i r e n n e . U n vol. in-4° illustré. (Bruxelles,\n   Librairie d'art et d'histoire, Van Oest et C i e ).\n   N o u s avons eu occasion de signaler ici-même, au fur et à mesure de leur\napparition, les fascicules de cet attachant ouvrage. Il est aujourd'hui terminé\net on peut mieux en apprécier toute la valeur. Le meilleur éloge que l'on\npuisse faire du travail entrepris, sous les auspices de l'excellent éditeur\nVan Oest, par M M . Vander Linden et Obreen, est qu'il constitue une œuvre de\nvulgarisation irréprochable, c'est-à-dire conçue dans un esprit et selon une\nméthode vraiment scientifiques.\n   C'est toute l'histoire de notre pays que nous font passer sous les yeux les\ndeux cent c i n q u a n t e reproductions qui composent cet album : monuments\nreligieux, civils et militaires de tous les âges; portraits des princes et des\npersonnages célèbres, exécutés par des contemporains de ceux-ci ; miniatures,\ntableaux, sculptures, etc., choisis avec discernement pour permettre au\nlecteur soit de suivre l'évolution artistique de nos provinces, soit de se\nformer une idée de certains aspects de la vie sociale aux diverses époques de\nnotre histoire, etc.\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": " 214                                DURENDAL\n\n\n   Cet Album constitue, en un mot, une collection de documents é m i n e m m e n t\ncaractéristiques, la plus propre à faciliter la connaissance et la compréhension\ndes annales tourmentées de la Belgique, dont M. Vander L i n d e n a retracé\nles grandes phases dans un précis substantiel, plein de concision et de\nclarté.\n                                                                ARNOLD G O F F I N .\n\n\n PUBLICATIONS DART :\nL'art classique: Initiation au génie de la Renaissance italienne, par M. H .\n   WöLFFLiN. Traduction et préface de M. de M a n d a c h . U n vol. ill. — (Paris,\n   Laurens. Collection Les études d'art à l'étranger.)\n   Ce qui détermine notre prédilection actuelle pour les Primitifs, c'est notre\ngoût décidé pour la spontanéité, pour la fraîcheur et la naïveté d e l'expres­\nsion, pour toute œuvre, en un mot, où l'originalité de l'artiste est plus\nsensible que la perfection de son art. Les défauts et les insuffisances des\nmaîtres du XVe siècle ne nous échappent point. Leur gaucherie est assez\napparente. Mais elle est pleine de charme, parce que pleine de naturel et de\njeunesse.\n   L'art classique duXVIesiècle a, au contraire, toute la force, la puissance, le\nmagnifique équilibre qui manquaient à l'art réaliste dont, c e p e n d a n t , il est\ndirectement issu. Il est grave, p o n d é r é , réfléchi. Il s'est créé un idéal de\nbeauté ; il s'est soumis à des règles, ou, plutôt, il a tiré celles-ci comme celui-\nlà des œuvres des grands initiateurs qui, par l'action à demi inconsciente\nde leur génie, avaient donné corps à cet idéal, exemple à ces règles. Malheu­\nreusement, là où n'était plus le génie, la chaleur de l'inspiration, il ne restait\nque la règle, la froideur du calcul. C'est pourquoi à notre admiration pour\nMichel-Ange ou Raphaël s'associe u n e certaine défiance p o u r la conception\nesthétique qu'ils ont engendrée et qui s'est exprimée, après eux, en quantité\nde compositions riches de science et de virtuosité, mais déplorablement\npauvres d'émotion.\n   L'évolution qui a fait sortir l'art du XVIe siècle de celui du XVe forme l'objet\nde ce volume. Cette évolution, l'auteur l'étudié moins dans les idées que\ndans les œuvres elles-mêmes, par la voie de comparaisons p a t i e m m e n t pour­\nsuivies entre les travaux des artistes des deux époques qu'il envisage. Il ne\nmanque pas, d'ailleurs, de remonter au delà du quattrocento et de montrer par\nde nombreux exemples à quel point l'idéalisme du XVIe siècle continue d a n s\nl'art celui du XIVe. Giotlo et Raphaël travaillaient également sous l'empire de\nl'idée, nous l'avons fait remarquer bien souvent; et quelque distance qui\nsépare ces deux grands maîtres au point de vue de la technique de leur art, les\nsimilitudes, nées de leur commune orientation, que l'on peut signaler dans\nleurs ouvrages, sont considérables. Q u a n t à Michel-Ange, ne pourrait-on pas\ncroire que c'est des deux figures grêles et maladroites peintes par Giotto à la\nvoûte de l'Arena de P a d o u e que lui est venue l'inspiration première d e la\nCréation d'Adam, à la Sixtine, et du geste sublime par lequel la vie se transmet\ndu Créateur à la créature?... Chez Giotto, ce n'était qu'une idée merveilleuse\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "                                LES LIVRES                               215\n\n\nà laquelle la pauvreté des moyens de son art ne lui avait permis de donner\nqu'une forme en quelque sorte schématique; chez Michel-Ange, c'est un\nchef-d'œuvre qui éclate dans la pensée comme un foudroiement.\n   Ainsi, à bien des égards, la Renaissance classique apparaît comme l'épa­\nnouissement grandiose du long travail des deux siècles antérieurs. Elle doit à\nl'esprit de synthèse duXIVesiècle; elle doit aussi à l'esprit d'analyse du XVe.\nLe beau travail de M. Wölfflin nous montre ce qu'elle a retenu de l'un, ce\nqu'elle a rejeté de l'autre, comme aussi ce qu'elle a créé elle-même pour con­\nstruire l'art harmonieux et puissant qu'elle avait rêvé.     ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\nGiovan-Antonio Bazzi, dit le Sodoma, par M. L. GIELLY. Un\n    vol. ill. (Collection des Maures de l'art). — (Paris, Plon.)\n   Vasari témoigne d'une malveillance accentuée à l'égard de certains artistes\ndont le principal tort à ses yeux était, apparemment, qu'ils n'étaient pas\nFlorentins. Ses biographies du Perugin, du Pintovicchio et de Sodoma, par\nexemple, sont émaillées d'anecdotes calomnieuses ou d'appréciations déni­\ngrantes. Il n'a pas manqué d'épiloguer sur le surnom scandaleux que l'on\na donné à Giovan-Antonio et que celui conserva, comme on peut le supposer\navec M. Gielly, par une sorte de forfanterie d'artiste à qui il ne déplaît pas\nde heurter le sentiment des « bourgeois ».\n   Bien des traits de sa vie corroborent cette opinion. Il y avait en lui à la\nfois du rapin et de l'artiste grand seigneur tel que le connaîtra la fin du\nsiècle. Il amuse de ses farces les religieux de Monte Oliveto Maggiore; il\nremplit son logis de choses magnifiques ou singulières qui ne servent à rien\nqu'à la joie de ses yeux. Il dépense avec insouciance et prodigalité, entre­\ntient une écurie de course... Cétait un « grand fou », comme disaient les\nOlivétains, mais aussi, ce qui se concilie très bien avec l'extravagance dont\nil fit souvent preuve, un grand artiste. Dans une des fresques de Monte\nOliveto, il s'est représenté lui-même, paré de vêtements somptueux, mais le\nregard s'arrête plutôt sur la physionomie juvénile de l'artiste, sur cette face\nardente et nerveuse, aux traits accentués, avec sa bouche voluptueuse et ses\ngrands yeux moqueurs.\n   Certaines affinités de son art avec celui de Vinci ont fait supposer ou\nadmettre qu'il avait été l'élève du grand maître florentin. Mais les faits\nconnus de la vie de Giovan-Antonio ne permettent pas d'accepter celte hypo­\nthèse. En tout cas, il n'a connu à aucune époque les sévères disciplines, les\nscrupules jamais apaisés de l'auteur de la Joconde, le désir hautain de la per­\nfection qui a rendus si rares les ouvrages achevés par celui-ci. Le Sodoma,\nc'est la spontanéité même. Son œuvre, dont la plus grande partie se\ntrouve à Sienne, est considérable, mais tout n'y est pas d'égale valeur. Il\ncrée en improvisateur et, selon que l'inspiration l'a visité ou non, il fait\nsurgir devant nous, soit des figures ou des scènes puissantes et passionnées\n— comme le Saint Sébastien, des Offices; le Saint Jean, de l'Académie de\nSienne; la Roxame, de la Farnésine, etc. — soit des travaux dont la pauvreté\ndépite et déconcerte..                                        ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "2l6                                  DURENDAL\n\n\nMonographien zur Geschichte der Christlichen Kunst.\n   — I. Franz Ittenbach, par M. P - J . KREUZBERG. — I I . S.Franziscus in Kunst\n   uni Legende, par M. BEDA KLEINSCHMIDT. Deux vol. illustrés. MGladbach,\n   B. K o h l e n s'Kunstverlag.\n   La librairie d'art Kohlen, de MGladbach, a entrepris de publier u n e nou­\nvelle collection, richement éditée et illustrée, consacrée à l'histoire de l'ait\nchrétien. Les deux premiers volumes qu'elle a fait paraître font bien pré­\nsager de son entreprise, aussi bien par l'intérêt de leur texte que par la beauté\ndes illustrations.\n   Le premier de ces volumes nous fait connaître la vie et l'œuvre de F r a n z\nIttenbach, un maître allemand du siècle dernier, qui se rattachait à l'école\npréraphaélite des Overbeek et des Cornelius. L'œuvre considérable\nqu'Ittenbach a laissé est tout inspiré de la pensée religieuse. Son art a tous\nles caractères de cette école, savante dans l'invention, froide et un peu com­\npassée dans l'exécution, mais obéissant toujours à un idéal très noble et très\nélevé.\n   Overbeek a orné de peintures, fort admirées jadis, la pauvre petite cha­\npelle, la Portioncule, qui a servi de berceau à l'ordre fondé par saint F r a n ­\nçois d'Assise. E t il faut bien avouer qu'il n'est pas de lieu a u m o n d e où ces\nouvrages habiles et sans chaleur puissent déplaire davantage. Ils imposent\nau visiteur la même impression glaçante que la vaste et p o m p e u s e basilique\nque Vignole a bâtie au-dessus de la Portioncule. C'est, sans d o u t e , que rien\nne peut rivaliser avec la spontanéité dans l'expression du sentiment religieux.\nTout ce qui, dans ce d o m a i n e , est calcul ou apparence de calcul, tout ce qui\nest apparat, recherche, mise en scène, éteint en nous l'émotion. E t nulle\npart davantage que dans les œuvres dont le héros est saint F r a n ç o i s . Car\ntoute image de lui qui est dénuée desimplicité est également d é n u é e devérité.\n   Cette observation, on peut la faire en parcourant le livre de M. Klein­\nschmidt. On y trouvera, accompagnées d'un commentaire fort bien fait, des\nreproductions d'œuvres de toutes les époques, illustrant les épisodes célèbres\nde la légende du Petit P a u v r e . Mais il y a évidemment u n e espèce d'anti­\nnomie entre la réalité de saint François, telle que les récits de ses contempo­\nrains nous apprennent à la connaître et à l'aimer, et l'apparence qu'elle a prise\ndans l'imagination des maîtres du XVIe et du XVIIe siècles, R u b e n s , par\nexemple. Un art animé de la « volonté de puissance » est peu apte natu­\nrellement à créer l'image d'un h o m m e dont toute la vie, la personnalité, les\nactes et les paroles sont profondément empreintes d'une volonté aussi forte et\naussi ardente que celle-là, mais qui agissait dans un sens précisément con­\n traire.\n    Il est, d'ailleurs, du plus vif intérêt d'étudier d a n s ce livre l'iconographie\n franciscaine dans les œuvres qui, du XIIIe siècle à nos jours, se sont inspirées\n de la légende. C'est chez les primitifs, italiens, flamands, allemands qu'il faut\n chercher nécessairement les interprétations les plus simples et les plus tou­\n chantes des textes de la légende. Les grands maîtres des époques classiques\n restent fidèles, la plupart du temps, à la forme qu'ont reçue dès l'origine des\n épisodes tels que l'Impression des stigmates, mais celte forme ils la remplissent\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                                        LES LIVRES                                          217\n\n\nde tout l'éclat théâtral propre à leurconception esthétique. AuXVIIesiècle, Rem­\nbrandt est seul presque a avoir créé u n e figure de Saint François en oraison, où\nle pauvre, le saint, l'homme de puissante vie intérieure soient apparents. P a r\nla suite des siècles, l'art se détourne de plus en plus des sujets religieux;\nles illustrateurs de la légende franciscaine se font rares, plus rares encore\nceux qui parviennent à en faire surgir quelque aspect sous des traits d'une\nbeauté non point pastichée mais originale.\n                                                                         ARNOLD     GOFFIN.\n\n\n\nL e s v i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : D r e s d e et M a i s s e n , par M. GEORGES\n     SERVIÈRES. — (Paris, Laurens.)\n    Dresde n'est pas u n e de ces villes types qui ont conservé le caractère bien\ndéterminé d'une époque, comme on en rencontre tant en Italie. Il est vrai\nqu'il s'agit là de villes où, bien que l'on ne puisse dire qu'elles soient mortes,\nla vie ne se fait sentir que faiblement. Car la vie n'est pas conservatrice;\nelle ne respecte le passé que s'il ne la gêne pas. N o s grandes cités modernes,\navide d'espace, de lumière, d'hygiène, de communications rapides démo­\nlissent a u t a n t qu'elles bâtissent.\n    C'est ce qui est arrivé pour Dresde qui, au surplus, n'avait pas gardé\ngrand'chose des temps reculés, les princes qui régnèrent sur la Saxe du XVIe\nau XVIIIe siècle ayant déjà beaucoup transformé et construit avec le concours\nd'artistes italiens, instruits aux bonnes disciplines ultramontaines.\n    Toutes les antiquités de Dresde ne sont pas, cependant, réunies dans ses\nmagnifiques musées. La ville est riche encore de vestiges précieux de tous\nles siècles, églises, palais, etc., que l'auteur de ce livre étudie en détail, avec\nb e a u c o u p de charme et d'érudition.\n                                                                         ARNOLD G O F F I N .\n\n\nLes Arts a n c i e n s de F l a n d r e , tome V, fasc. III.\n    M. le comte de Loison signale et publie u n tableau (une Pietà) conservé\nau château de Montmirey (Java) et qui contiendrait des portraits de Philippe\nle Bon, d'Isabelle de Portugal et de Charles le Téméraire. M. le docteur\nRoosvaal parle de l'Exposition d'art ancien religieux à Strangnès (Suède)\net d o n n e d'intéressantes indications sur l'influence que les œuvres et les\nartistes flamands ont exercée sur la sculpture Scandinave. M. Durand-\nGréville étudie de nouveau et d'une façon approfondie (Notes sur les Van Eyck)\nl'Inscription du Retable de l'Agneau et les renseignements que l'on possède sur\nl'Invention de la peinture à l'huile. M. Arnold Goffin publie la première partie de\nl'article qu'il consacre à l'Exposition des Arts anciens du Hainaut, à Charleroi.\nN o m b r e u s e s planches hors texte.\n\n\nL e s g r a n d e s œ u v r e s . Pages célèbres illustices. B a b e l a i s , G a r g a n t u a ,\n  P a n t a g r u e l . Illustrations de M. L o u i s MARIN. — H o m è r e : l'Iliade.\n  Illustrations de M. CLÉMENT GONTIER. — (Paris, Laurens.)\n  Il serait a p p a r e m m e n t oiseux de discourir sur la matière de ces deux\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "218                              DURENDAL\n\n\n\nvolumes! Il paraît tant de livres nouveaux que c'est à peine si on a le temps\nde les lire. Comment songer, dès lors, à tirer des rayons de la bibliothèque\npour les relire les œuvres d'où nous sont venus les premiers et les plus inou­\nbliables enchantements de notre pensée? Il faut attendre une occasion. Et\ncette occasion nous est offerte aujourd'hui par la publication de celle jolie\ncollection nouvelle de la maison Laurens. Voici Homère dans les chants les\nplus éclatants et les plus lumineux de l'Iliade; voici Rabelais, avec toute sa\nfolie et toute sa sagesse... Que pourrions-nous dire de plus, lorsque nous\naurons ajouté que les textes, accompagnés d'aimables illustrations, ont été\nchoisis par M. Téodor de Wyzewa, qui les a fait précéder d'une excellente\nintroduction critique.\n                                                                      A. G.\n\nLa société du XVIII e siècle et ses peintres, par M. LÉANDRE\n  VAILLAT.   Un vol. orné de douze portraits hors texte. — (Paris, Perrin\n   et Cie.)\n   Ainsi que le constate l'auteur lui-même, dans l''Introduction de son livre, le\ntitre de celui-ci ne répond pas tout à fait à son contenu. M. Vaillat n'a pas\nvoulu étudier, une fois de plus à la suite de tant d'autres, cette société fran­\nçaise si mêlée, si attrayante et si spirituelle du XVIIIe siècle, en évoquant en\nmême temps qu'elle les artistes dont l'œuvre nous en présente l'image, mais\nbien plutôt explorer certaines parties peu connues de ce vaste sujet.\n   C'est ainsi qu'après avoir consacré un chapitre excellent, plein d'esprit et\nd'originalité, à montrer l'importance du costume dans le portrait et surtout\ndans le portrait qui, comme celui du XVIIIe siècle, est vraiment l'image,\nmoins d'une individualité, que celle d'une société, M. Vaillat fait la mono­\ngraphie rapide, en illustrant ses études de nombreux exemples, du portrait\nde la femme et de celui de l'enfant. Il complète, enfin, son ouvrage par des\nétudes des plus curieuses sur Jean-Etienne Liotard, cet artiste originaire de\nGenève, qui fréquenta l'Orient et la plupart des capitales de l'Europe, et sur\nJ.-B. Perronneau, un pastelliste dont les portraits, sans avoir rien de la vigueur\net de la pénétration aiguë de ceux de La Tour, sont pleins de charme et de\nfine sensibilité.\n                                                                         A. G.\n\nL ' A r t C h r é t i e n . - (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   La composition des livraisons 9 à 12 de cette luxueuse publication n'est pas\nmoins intéressante que celle des fascicules déjà parus. Le choix intelligent\ndes œuvres réunies dans ce beau recueil, l'excellence des reproductions sont\nde nature à satisfaire les amateurs d'art les plus difficiles.\n   Nous citerons particulièrement, parmi.les quarante planches contenues\ndans ces livraisons, les œuvres suivantes :\n   Ecole flamande. — Les parties principales des volets du polyptyque des\nFRÈRES VAN EYCK (6 planches); l'Annonciation, attribuée à VAN DER WEYDEN,\ndu Musée de Bruxelles; du MAÎTRE DE FLÉMALLE, la Crucifixion, du Musée\nde Berlin; la Vierge lisant et Saint Jean-Baptiste avec un donateur, du. Musée de\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "                                   LES LIVRES                                      219\n\n\n\nM a d r i d ; de T h i e r r y Bouts, Jésus chez Simon, d u Musée de Berlin ; de M E M -\nLING, L''Arrivée de sainte Ursule à Cologne, de l'hôpital de Bruges, etc., etc.\n  E c o l e s i t a l i e n n e s . — L'Annonciation, de PANGELICO, du Musée de\nMadrid; Madone, de VERROCCHIO, du Musée de Berlin ; le Sauveur et les quatre\nEvangélistes, de FRA BARTOLOMMEO, d u palais Pitti, de F l o r e n c e ; le Calvaire,\nde MANTEGNA, d u L o u v r e ; la Nativité,   de P I E R O DELLA FRANCESCA (?), de la\nNational Gallery ; l'Adoration des Mages, d'A. VIVARINI, du Musée de Merlin;\nle Christ mort et l'Ascension, de Grov. BELLINI, du Musée de Berlin; la Madone\nde Saint-Sixte, d e RAPHAËL, de la Galerie de Dresde.\n   E c o l e s d i v e r s e s — ZURBARAN, Saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin,\ndu Musée de Berlin; L E GRECO, Jésus guérissant un aveugle; REMBRANDT, le\nSacrifice de Manué, de la Galerie de D r e s d e ; CLAUDE LORRAIN, Tobie et l'Ange,\ndu Musée de Madrid ; etc., etc.\n\n\n\nPHILOSOPHIE :\n\nD e K a n t à B e r g s o n , par C. COIGNET. — (Paris, Alcan.)\n   M. Coignet fut u n des rédacteurs les plus convaincus d'une Revue qui\nvers 1865 attira l'attention : la Morale Indépendante, C'est à nous en faire\nconnaître l'origine et à nous en esquisser l'histoire que se trouve consacié le\npremier chapitre de ce livre. L'auteur en prend occasion pour publier des\nlettres qu'il reçut de T a i n e , Ribot, Sainte-Beuve, Caro, au sujet de ses\narticles d a n s la Morale Indépendante. Après quelques pages fort rapides qui\nont p o u r objet de caractériser en gros l'œuvre de MM. Boutroux et Henri\nP o i n c a r é , viennent deux études plus étendues l'une sur Auguste Sabatier,\nl'autre s u r H . Bergson. M. Coignet souscrit aux doctrines du théologien\nprotestant avec un enthousiasme qui n'est point sans candeur, mais qui n'a\nrien de c o m m u n avec l'exégèse et la critique historique. Il serait évidemment\ntrop long de discuter les assertions de M. Coignet : ce serait refaire, à propos\nde son livre, qui n'en est q u ' u n écho, u n e critique de l'ouvrage de Sabatier.\nSignalons, toutefois, en passant, une affirmation étrange. Pour montrer que\nle « libre esprit individuel » s'est dressé, à mesure q u e se développait la\nscience, c o n t r e la « tyrannie d e l'absolu », M. Coignet écrit : « Déjà, a u\ntemps d e saint T h o m a s , le nominalisme avec Scot, Occam mettait au jour\nd'une manière irrémédiable le divorce d u dogme ecclésiastique et de la\nraison naturelle » ( p . 65). Au temps de saint T h o m a s ? L'ange de l'Ecole a\nvécu de 1227 à 1274. Duns Scot naquit d'après les u n s l'année même de la\nmort de saint T h o m a s , d'après d'autres en 1266. Occam enseignait à P a r i s\nen 1320 et il meurt en 1340. E t puis que peut bien être le nominalisme\nde Scot? Cette dénomination, consacrée pour Guillaume d'Occam, ne con­\nvient nullement au Docteur subtil.\n    L'ouvrage se termine par un exposé de la philosophie de H . Bergson,\npour qui M. Coignet éprouve la même admiration que bon n o m b r e de\nnos c o n t e m p o r a i n s . La mode est au Bergsonnisme, mode qui passera moins\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "220                                DURENDAL\n\n\n\nvite que celle des chapeaux de femmes mais q u i , pour b e a u c o u p d e\nbergsonniens, est de même nature.\n                                                                  E D . JANSSENS.\n\n\nLa pensée contemporaine,              par PAUL G A U L T I E R . Les grands problèmes.\n   — (Paris, Hachette.)\n    Le titre du nouvel ouvrage de M. P . Gaultier est vraiment trop promet­\nteur. J e m'attendais, en l'ouvrant, à u n e étude d'ensemble sur la philosophie\ncontemporaine. J e n'ai trouvé qu'une série d'articles, comptes rendus\nd'ouvrages récents dont tous n'ont pas, d a n s le mouvement contemporain des\nidées, une égale importance. Certes, ce sont des comptes rendus fort amples,\nsérieusement pensés, procédant à une critique détaillée, mais enfin ce sont des\ncomptes rendus réunis en volume. On y louera volontiers la pénétration avec\nlaquelle des doctrines étudiées ont été saisies, de m ê m e que la claire conci­\nsion avec laquelle elles se trouvent exposées. La critique qu'il en fait rattache\nM. Gaultier, pour une très large part, à la philosophie de M. Bergson. Bien\nentendu, son bergsonisme lui est personnel, il l'allie à des doctrines spiritua-\nlistes que l'on connaissait déjà par un ouvrage paru il y a quelques années :\nL'Idéal moderne, que je préfère beaucoup au présent livre, à raison d e sa\nlargeur de points de vue et de sa richesse doctrinale.\n                                                                  E D . JANSSENS.\n\n\nEssais s u r la sensibilité contemporaine, par RAPHAËL Cor.\n   — (Paris, Falque.)\n   Ce livre est fait de trois études consacrées respectivement à Nietzsche, à\nM. Bazaillas et à M. Claude Debussy. Les pages sur Nietzsche ont moins\npour objet d'exposer les doctrines de l'auteur d'Ainsi parla Zarathustra q u e\nd'en retracer la physionomie morale. Il s'agit, dans les intentions de\nl'auteur, de faire connaître, n o n point l'œuvre, mais l'homme. J'avoue q u e je\ntrouve ces pages superficielles et peu originales. E t puis, q u e penser d'un\nhomme qui se laisse aller — avec u n aplomb peu banal — à des jugements\nde ce genre : « il est certain que le sens d u relatif et de l'éphémère, autant\ndire le sens de la vie, échappe au christianisme »... P l u s loin, l'auteur croit\nconstater que le christianisme « désespère de la vie, la désenchante et la\ncondamne à n'être qu'une phase de douleurs nécessaire, u n e sorte de mort\nlente «... Et en note, il s'oublie jusqu'à dire à propos des chrétiens : « U n\nhumoriste prétend même que beaucoup aimeraient d'être traité par Dieu\ncomme Jean-Jacques aimait de l'être par Mlle Lambercier ». Quelle pitié!\nNous conseillerons à M. Cor de prendre le temps et de se donner la peine\nd'étudier sérieusement le christianisme dont il ne semble avoir qu'une\nnotion fort vague. Il échapperait, de la sorte, à la sentence de Pascal :\n« Qu'ils apprennent d u moins quelle est la religion qu'ils combattent,\navant de la combattre ». .\n                                                                  E D . JANSSENS.\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                                   NOTULES\n\n   Viennent de paraître :\n  N o t r e - D a m e d u M a t i n , par P i e r r e N o t h o m b (Paris, édition de l'Occi­\ndent). 5 francs.\n  L a f r i s e e m p o u r p r é e , par A l b e r t Giraud (Bruxelles, Lamertin). 3 fr. 50.\n  Le l i v r e de l a r o u t e , par J o h a n n e s J o e r g e n s e n . Traduction de T h . de\nWyzewa (Paris, Perrin). 3 fr. 50.\n  L e s l e t t r e s e t l a v i e , par F i r m i n V a n den B o s c h (B'uxelles, Dewii).\n3 fr. 50.\n  L a g r a i n e a u v e n t , par J e a n N e s m y (Paris, Grasset). 3 fr. 50.\n   Le p a r f u m d e s b u i s , par Louis D e l a t t r e (Bruxelles, Dechenne). 3 francs.\n   L e Cardinal Pie, par P a u l H a l f l a n t s (Bruxelles, Dewit). 1 fr. 50.\n                                                *\n  L a L i b r e E s t h é t i q u e . — Dix-neuvième Salon. Musée Moderne (du\n9 mars au 14 avril 1912).\n                                                *\n                                                    *\n   E x p o s i t i o n d e m i n i a t u r e s , 34, avenue des Arts. à Bruxelles.\n\n                                              * *\n  D é c o r a t i o n d e l ' é g l i s e d ' H a S t i è r e . ' — Voici la première liste\ndes souscriptions recueillies pour la décoration de l'église d'Hastière :\n       S. E . le cardinal Mercier, archevêque de Malines. . fr.                  100\n        M M. Auguste Ciselet                                                      50\n                L e Rév m e abbé du                       Mont-César              10\n                Le baron Janssen                                                  20\n                van de Walle de Ghelcke                                           20\n                F r a n c i s Houtart                                             25\n                Pierre N o t h o m b                             . . . .          10\n                Georges Doutrepont. . . .                       . . . .           20\n                Albert Houtart                                                     5\n        Monseigneur l'évêque de N a m u r                                        100\n        M M . Léon Ryckx                                                          10\n                 Maurice des Ombiaux                                              50\n                 H e n r y Carton de W i a r t , ministre de la justice.         200\n                 E d m o n d Carton de Wiart                                     100\n                T h o m a s Braun                                      . . . .    20\n                 R a y m o n d Van Swieten                                         5\n                 Emile Van Mons                                                   25\n                 l'abbé H e n r y Mœller                                           5\n                 Franz T h y s .                                                  20\n                 Jules Uestrée                                                    10\n                 E u g è n e Gilbert                                             100\n                 Robert Sand                                                      10\n                                                            A reporter.      . fr.   943\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "222                           DURENDAL\n\n\n\n                                                  Report.    . fr.   945\n            Louis Dumont-Wilden                                        5\n           A.-Th. Rouvez                                               5\n           Hubert Krains                                              20\n           Georges Williame                                            5\n           Jules Renkin, ministre des colonies      . . . . .        100\n           Koister                                                    10\n           Max Horn                                    •              20\n           Alphonse Degive                                            20\n           Honoré Ponthière                                           5o\n           Joseph Boseret                                   . . .     10\n           Gustave de Bavay . . .         . . .             . . .      5\n           Camille Lemonnier                                . . .      5\n           Hubert Stiernet                                  . . .      5\n           Ie baron van Pallandt                            . . .    10\n           Louis de Buggenoms                               . . .    20\n\n                             Tolal de la première liste.     . fr. 1,225\n                                      *\n                                  *       *\n  Accusé de réception :\n   ART : Trésor de l'art belge au XVIIe siècle. Mémorial de l'Exposition d'art\nancien à Bruxelles en 1910. Fasc. III, IV, V illust. (Bruxelles, Van Oest).\n— Grtco ou Le secret de Tolède, par MAURICE BARRÈS, vol. illustré (Paris,\nEmile-Paul). — Bourges et les abbayes et châteaux de Berry, par GEORGES HARDY\net ALFRED GAUDILHON. Collection : Les villes d'art célèbres (Paris, Lanrens).\n   LITTÉRATURE : Pro juventute, par LÉON HENNEBICQ (Bruxelles, Lar­\nder). — Correspondance et fragments inédits, d'EuGÈNE FROMENTIN.. Biographie\net notes, par PIERRE BLANCHON (Paris, Plon). — Sites et personnages, par\nEDMOND PILON (Paris, Grasset). — Contes et fantaisies, par EMILE GEBHAERT\n(Paris, Bloud). — Edgar Poe, par EMILE LAUVRIÈRE (idem). — Le livre de la\nroute, par JOHANNES JOERGENSEN, traduction de TH. DE WYZEWA, vol. illustré\n(Paris, Perrin). — Les lettres et la vie, par FIRMIN VAN DEN BOSCH (Bruxelles,\nDE WIT). — Anthologie des écrivains belges. Pages choisies d'EuGÈNE DEMOLDER\n(Bruxelles, Association des Ecrivains belges).\n  PHILOSOPHIE : La philosophie d'Henri Bergson, par RENÉ GILLOUIN\n(Paris, Grasset). — La destinée de l'homme, par CLODIUS PIAT (Paris, Alcan).\n  POÉSIE : Notre-Dame du Matin, par PIERRE NOTHOMB (Paris, L'Occident).\nLa frise empourprée, par ALBERT GIRAUD (Bruxelles, Lamertin). — Poèmes de\nCOVENTRY PATMORE, traduction de PAUL CLAUDEL, précédée d'une étude de\nVALÉRY LARBAUD (Paris, Ed. de la Nouvelle Revue française).\n  ROMANS : L'élève Gilles, par ANDRÉ LAFON (Paris, Perrin). — L'évasion,\npar M.-L. ALMERAs(idem).— Les deux rives, par JUSTIN MASSI (Paris, Grasset).\n— Les mémoires d'un cheval de course, par JEAN D'OSSAU (Paris, Grasset). —\nMaria, par JULES TUSSAU (idem). — L'impossible aveu, par P. DE BOUCHAUD\n(Paris, Plon). — Petite Madame, par ANDRÉ LICHTENBERGER (idem).\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                                  In Cauda...\n\n  L A REPRESENTATION DU « PAIN » f u t     un    littérature de {'Idéalisme dans la prose en Bel­\névénement littéraire important. Patria eut       gique. Si l'an prochain on parle du réalisme\npour trois jours du pain sur les planches et     dans la prose, l'orateur ne manquera pas\nThomas Braun pendant trois jours du pain         de parler des mêmes gens, des mêmes\nplein la bouche. Le premier soir le spec­        livres que ceux dont M. Georges Eekhoud\ntacle coûta 25 francs la place : ce fut le       entretint son public. Conférence admirable\npain cher — il est vrai que c'était le pain      d'ailleurs, pleine à la fois d'éloquence et de\nfrais. Le lendemain on l'eut à 100 sous,         mesure. Toute la jeune littérature était\n— prix de famine — mais le succès fut            présente sur l'estrade : on y voyait, autour\nénorme et ce fut le pain bis (je risquerais      de AI. le Ministre des Sciences et des Arts,\nbien de dire que ce fut le pain chaud, mais      M Rouvez, directeur au ministère ; M. Paul\non ne saurait pas si je parle de l'enthou­       Lambotte, chef de division; M. Ivan Gil­\nsiasme ou des radiateurs). La dernière lois      kin, chef de bureau ; M. Franz Mahutte.\nla journée fut la plus nombreuse : on entrait    Comme celui-ci. doyen d'âge, allait prendre\npour rien! Le troisième acte, qui repré­         la présidence : « Vous n'y pensez pas, mon\nsente un four, cet acteur qui reste une          cher Mahutte, lui dit M Paul André, vous\nheure dans le pélvin en oubliant de faire        n'êtes que sous-chef de bureau. »Et M. Ivan\nson pain pour mieux débiter des tartines,        Gilkin s'assit au fauteuil. .\nla foule qui hurle, tandis que pleuvent des\npains et des coups de canne : tout cela\nexcita le délire...\n                                                    Une nouvelle assez grave nous parvient :\n   On attendait à cette occasion, à Bruxelles,\n                                                 M. Maurice des Ombiaux a coupé sa mous­\nun groupe important d'écrivains parisiens\n                                                 tache (M. des Ombiaux a bien un chien,\net une délégation des deux droites les guet­\n                                                 mais ce chien n'a pas de queue). Il res­\ntait à la gare du Midi. La droite de la\n                                                 semble maintenant extraordinairement à\nChambre l'emporta et emmena déjeuner le\n                                                 Maeterlinck. — L'art wallon pénètre par­\ngroupe attendu. Il est vrai que celui-ci ne\n                                                 tout : au Salon de la miniature ne trouve-t-on\nse composait que de Tancrède de Visan.\n                                                 pas le boudoir de Gabrielle Destrée? — Le\nVielé-Griffin n'arriva qu'à 5 heures. Puis\n                                                 duel Bonmariage a été fort admiré au\nGaston Pulings. .\n                                                 cinéma X, mais on n'a pu voir à distance si\n   Le soir, très tard, entourés d'admirateurs    les fleurets étaient mouchetés ou non —\nempressés, ces grands hommes humaient            Un de nos amis, rencontrant M. A.-J. Wau­\nkrieken-lambics et des panachés-faros dans       ters, lui dit : « Avez-vous vu que Durendal.\ndes cabarets de la Grand'Place Vielé-            dans son numéro du nouvel an, vous faisait\nGriffin défendait la vraie religion, Visan       cadeau de sa couverture pour le Mouvement\nparlait du Diable au corps, Ghéon pro­           géographique? » « Oh ! je ne pourrais accep­\nnonçait des discours sur le vers-libre,          ter, répondit M. A.-J. Wauters, si je chan­\nMaurice Dullaert était un peu rosse,             geais ma couverture, je perdrais le quart\nDumont-Wilden rêvait, Pierre Nothomb             de mes abonnés. » \" C'est toujours embê­\nadmirait, Gaston Pulings buvait.                 tant de perdre vingt-cinq abonnés, \" répartit\n                                                 notre. . collaborateur\n                      *\n                     * *                                               * *\n   Georges Eekhoud parla aux Amis de la\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": " 2 24                                        DURENDAL\n\n\n   LES REMPLAÇANTS. — Le bulletin                du    Il écrit (un serpent qui écrit! !) dans votre\n Touring-Club, du 15 mars 1912, rappelant              numéro de février :\n les conférences des « Amis de l'art wallon»,             « M. Paul André demande une confé­\n annonce pour le 28 mars « les Arts indus­               rence aux Amis de la littérature. M. Geor­\n triels et décoratifs en Wallonnie », par                ges Rency, lui, réclame une place dans\n M. Léon Heimebicq, remplaçant M. Robert               » le jury du concours dramatique triennal.\n Sand empêché.                                         » M. Bovy se présente contre M. R e n c y ;\n    Nous croyons savoir que M. Léon Hen­               » M. Wilmotte à l'Académie, se souvenant\n nebicq, pressentant déjà quelque rendez-              » des coups de patte que lui allongea\n vous pour ce soir-là, se fera « remplacer »           » M. Rency, fait passer M. Bovy. M. Bovy\n par M. Edmond Picard.                                 » est très content. M. Rency ne l'est pas\n                                                       » du tout. »\n                                                          » Autant de mots, autant d'inexactitudes.\n   MALLARMÉ       EN    COCHINCHINE.     —      On        » 1° Je n'ai nullement réclamé une place\néprouve une douce joie, mêlée tout de                 dans le dit jury. M. Discailles m'a demandé\nmême d'un certain ahurissement, à lire les            spontanément s'il pouvait me présenter et\nrécits de voyageurs et les nouvelles de               j'ai accepté, voilà tout. Quand M. Discailles\nl'étranger au sujet des choses qui nous sont          m'a parlé de cette affaire dans un couloir\nfamilières. En remarquant, par exemple,               du théâtre du Parc, j'ignorais même qu'un\ndans le dernier numéro de Durendal, p 82,             jury de cette espèce dût se réunir cette\ncomment on classe Mallarmé en Cochin­                 année. Et d'une.\nchine :\n                                                         \" 2° M. Bovy ne s'est nullement présenté\n   « . . Si je me permettais d'emprunter un            contre moi : il a été présenté par M. Wil­\nvers audacieux, mais véridique, à u n de nos           motte sans savoir que, de son côté, M. Dis­\nderniers romantiques, je dirais qu'il appa­            cailles voulait bien me présenter. M. Bovy\nraît devant nous                                      est mon collègue à l'athénée et nous sommes\nTel qu'un lui-même, enfin, l'éternité le change ! »   et restons les meilleurs amis du monde E t\n                       ***                            de deux.\n                                                         » 3° Je ne sais pas si M. Bovy est si con­\n    LE MUSÉE DU LIVRE nous invite à assister\n                                                      tent que cela de faire partie de ce jury,\nle 28 mars à la conférence que fera\n                                                      mais ce que je sais, moi, c'est que, pour\nM. Georges Rency à la Bibliothèque col­\n                                                      toutes sortes de raisons, je suis rudement\nlective des sociétés savantes sur : Les œuvres\n                                                      heureux de n'y point figurer. Et de trois.\nlittéraires belges qui marqueront de l'an-\nnée 1911.                                                » Ce n'est pas la première fois que Duren­\n                                                      dal essaye de me présenter (elle aussi !) à\n   Si les livres qui marqueront de l'année 1911\n                                                      ses lecteurs sous un jour faux. Pourquoi ?\nsont écrits dans la même langue que ce\n                                                      Je serais enchanté de l'apprendre.\ntitre, ils marqueront que la littérature belge\n                                                         » Je vous prie, mon cher Directeur, de\nn'est pas ce que pensait Francis Nautet.\n                                                      publier ces quelques lignes dans votre pro­\n                       L E P E T I T SERPENT.         chain numéro et de croire à mes sentiments\n                                                      bien affectueux.\n  CORRESPONDANCE. — Au moment                   de\n                                                                            » GEORGES R E N C Y .\nparaître, nous recevons la lettre que voici :\n         « MON CHER DIRECTEUR,                           \" A M. 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