{"numero_id": "ulb-durendal-1912-livraison04", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison04-201", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Les Heures de Milan, la messe des morts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES HEURES DE MILAN LA MESSE DES MORTS", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 262, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 43, "texte": "LES HEURES DE MILAN\n\n   LA MESSE DES MORTS\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison04-001", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 225, "page_fin": 240, "titre_corps": "La Renaissance réaliste en Flandre et en Italie au XVe siècle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "La Renaissance réaliste en Flandre et en Italie au XVe siècle (I)", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 264, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2064, "texte": "La Renaissance réaliste en Flandre\n      et en Italie au XVe siècle (I)\n\n                                                I\n\n               N o u s avons dit ici même, jadis (2), la grande œuvre\n                  que le XIVe siècle italien a créée dans la pein­\n                 ture. Nous avons essayé de montrer comment\n                 celle-ci, après les obscures et maladroites tenta­\n                 tives des maîtres, pour la plupart anonymes, du\n                 XIIIe siècle, avait reçu de Cimabue et des artistes\n                  de l'école romaine, Cavallini, Torriti, etc., la\nforce et la grandeur, puis, par la suite des temps, de Giotto\nun caractère admirablement d r a m a t i q u e .\n   L'influence de Giotto s'imposa à tout le siècle. Il a été le\ngrand metteur en scène de l'iconographie religieuse de\nl'époque, c'est lui qui a donné forme persuasive à la pensée\nchrétienne du temps, qui a fait pénétrer dans l'art, en le tra­\nduisant avec énergie et clarté, l'idéal de tendresse et d'amour\ndont saint François d'Assise avait été l'apôtre au début du\nXIIIe siècle. Par sa vie et sa prédication, nous l'avons dit ail­\nleurs (3), saint François a substitué dans l'imagination du\npeuple le Christ-amour au Christ-vengeur ou justicier, sous la\nterreur duquel les fidèles vivaient avant lui. Nous avons signalé\n\n\n  (1) A p r o p o s d e l'apparition récente du 7 e volume de la Storia dell'arle italiano de M.Ven­\nturi : la Pittura del quattrocento, parle I, un volume illustré de 500 phototypies. Milan,\nHoepli; de l'Art au Nord et au Sud des Alpes à l'époque de la Renaissance, par M. Jacques\nMesnil, un volume richement illustré, Bruxelles, Van Oest et Cie, et de la publication à\nla même librairie des H E U R E S DE MILAN, 28 feuillets provenant des Très belles heures du\nduc de Berry, reproduction en héliogravure, précédée d'une étude de M. H. de Loo.\n   (2) La peinture italienne du XIVe siècle, DURENDAL, septembre 1907.\n  (3) S A I N T FRANÇOIS D ' A S S I S E DANS LA LÉGENDE ET DANS L'ART PRIMITIFS ITALIENS.\nBruxelles, Van Oest, 1909.\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2558, "texte": "226                         DURENDAL\n\n\nles belles expressions, simples et éloquentes, que, sous cette\ninfluence, Giotto a su donner à tous les actes de la vie du Christ,\nde la Vierge ou des saints qu'il a représentés sur les murailles\ndes églises à Assise, à Florence ou à P a d o u e . Il renouvelle et\nélargit la tradition des figurations sacrées en y introduisant\nune vie puissante, propre à attendrir et à émouvoir.\n   Mais, ce qu'il a incorporé dans son art, ce n'est pas la vie,\nce n'en est qu'un aspect. Il en prend ce qu'il lui en faut pour\ncommuniquer à son œuvre les vertus convaincantes de la réa­\nlité, mais laisse là le surplus, ou, peut-être, ne le voit même\npas. Si on le compare aux artistes byzantins, avec leurs figures\nfixées en des attitudes hiératiques par un canon presque\nimmuable, Giotto apparaît comme un réaliste déterminé; si on le\ncompare à ses successeurs du XVe siècle, il apparaît comme un\nartiste complètement asservi à l'idée et qui ne considère les\nchoses, les êtres, toute la matière de son art que comme des\nmoyens de manifester cette idée. E n somme, il participe égale­\nment des artistes qui l'ont précédé et de ceux qui l'ont suivi.\nAvec les premiers il est sous l'empire de la scolastique, des con­\nceptions idéologiques qui dominaient alors les intelligences et\ndont la philosophie du moyen âge est faite: les choses du monde\nphysique n'ont de réalité que dans l\"idée, l'idée qui est Dieu;\nelles ne sont que des signes, des symboles et n'ont d'importance\nque là où elles signifient, dans la mesure où elles signifient.\n   Aussi, ne rencontre-t-on dans son œuvre que l'indication la\nplus sommaire, presque schématique, du décor destiné à loca­\nliser la scène qu'il représente. L'insuffisance technique d'un art\ndont les procédés n'étaient pas fort perfectionnés n'est évidem­\nment pas étrangère à ce phénomène, mais on peut croire que\ncette insuffisance elle-même est provenue en partie du peu d'at­\ntention que l'on accordait à la réalité. L e s faits étaient dominés\npar les mots; l'expérience par la doctrine.\n   Giotto est tel, mais s'il est le représentant magnifique de la\npensée de son temps, il est à la fois le précurseur, l'annoncia­\nteur de la pensée de l'avenir. E n cherchant la vérité du geste\net de l'attitude, en montrant ses personnages en action, en\nessayant parfois de leur conférer une accentuation individuelle,\nil prépare la venue des réalistes du XVe siècle.\n   A la vérité, tous les hommes de génie sont investis de ce carac­\ntère intermédiaire, ou, plutôt, il se m a r q u e chez eux avec une\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2557, "texte": "                          LA R E N A I S S A N C E   REALISTE                       227\n\n\n évidence qui ne s'impose point en des personnalités d'un\n moindre relief. Car la subdivision des temps historiques par\n siècles et la caractérisation de chaque siècle par les tendances\n morales, politiques et artistiques qui y ont prédominé, est de\n nature à faire supposer dans l'évolution des idées une régularité\n qu'elle ne saurait avoir eue.\n     L e XVe siècle est, pour nous, celui du réalisme, mais on peut\n marquer des indices préparatoires de ce réalisme, dès le\n XIIIe siècle, dans l'enseignement de saint François, qui tendait\n à tirer la religion des rites et de la théologie dans l'action, à faire\n qu'elle fût un principe de vie, non seulement dans la pensée,\n mais d a n s la vie. On peut en relever, également, et de très\ndécisifs, de très significatifs, dans l'histoire et dans la littérature\n du XIVe siècle, en Italie et au dehors (1).\n     D ' u n autre côté, bien que le XVIe siècle soit le siècle huma­\n niste par excellence, il est évident qu'il n'est que l'aboutisse­\nment d'un long travail d'infiltration dans les esprits, puisque\n l'humanisme florissait déjà au XVe siècle, en plein réalisme, et\n même au XIVe, en plein idéalisme. Boccace était un humaniste.\n Considérant le Décaméron, on peut ajouter qu'il était, en même\ntemps, un réaliste. Au total, tous ces courants de la pensée che­\nminaient ensemble, si l'on peut dire, celui-ci prédominant\naujourd'hui; celui-là, demain, la prédominance du dernier\nn ' a y a n t été rendue possible que par la prédominance passée de\ncelui qui a précédé. Car, de même que la Renaissance classique\naurait été impossible si elle n'avait été précédée de la période\nde forte éducation expérimentale de l'art réaliste, le succès des\nidées humanistes aurait été beaucoup moindre si plus d'un\nsiècle de réalisme intellectuel n'avait d'abord ruiné dans les\nesprits le prestige de la vigoureuse scolastique du moyen âge.\n    On a beaucoup discuté sur les influences qui se sont exercées\nà toute époque, en m a t i è r e d ' a r t : influences de peuple à peuple,\nde l'orient sur l'occident, du nord sur le midi, du midi sur le\nnord, simultanées, quelquefois, et réciproques. Mais ces\ninfluences sont difficiles à préciser au XVe siècle, à moins qu'elles\nse dénoncent, non seulement par la communauté des tendances\nesthétiques, mais, comme il arrive pour la peinture allemande\n\n  (1) Voir pour le développement de cet ordre d'idées : les Origines de l'art moderne en\nFlandre eten Italie. DURENDAL, mars 1906.\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2419, "texte": "228                                     DURENDAL\n\n\n\nau regard de la peinture flamande, par de véritables emprunts\nou des similitudes avérées de conception.\n   Il n'y a pas de doute que les principes mis en honneur par la\n Renaissance classique du XVIe siècle ont rayonné de l'Italie sur\ntoute l'Europe. Il n'y a pas de doute, non plus, que c'est en\nFlandre, au début du XVe siècle, avec les van Eyck et, ensuite,\navec les Van der Weyden, les Thierry Bouts, etc., que la pein­\nture réaliste a reçu sa forme la plus impressionnante, la plus\npassionnément attachée au vrai. Il est non moins certain que\nles œuvres de cet art ont agi, directement ou indirectement,\npar elles-mêmes ou par l'exemple qu'elles donnaient, sur l'art\nde la plupart des nations de l'Europe. Mais si la preuve de\ncette influence peut être considérée comme établie pour l'école\nde Cologne, l'école franconienne, l'école catalane, par\nexemple, il n'en va pas de même pour l'Italie, dans le domaine\nde la peinture, tout au moins (1), exception faite pour les\nrégions extrêmes, Piémont, Ligurie, Lombardie, royaume de\nNaples.\n   Un excellent critique, dont nous avons eu le plaisir de\nsignaler souvent les travaux à nos lecteurs, M. Jacques Mesnil,\nvient de publier, précisément, chez Van Oest, un volume qui\nest consacré, en grande partie, à l'étude comparative de l'art\nitalien et de l'art flamand au XVe siècle : L'art au Nord et au Sud\ndes Alpes à l'époque de la Renaissance. Il définit très nettement\nles limites assez étroites dans lesquelles celui-là a pu agir sur\ncelui-ci et les causes du succès que ses oeuvres ont rencontré\nauprès des princes et des amateurs italiens du temps. A ce\npropos, il remarque avec beaucoup de finesse que, entraînés\npar leurs tendances respectives, les maîtres flamands plaçaient\nl'unité de leurs ouvrages dans le sentiment; les Italiens, dans\nla composition.\n   Cette caractéristique veut que l'on s'y arrête, car, selon nous,\nelle explique, mieux que la supériorité de nos artistes dans le\nrendu exact et minutieux des choses, l'attrait que les œuvres\nflamandes exercèrent en Italie, à une époque où ce pays sur­\nabondait de créateurs de beauté. Celte unité de sentiment,\n\n\n   ( 0 Pour la sculpture, voir La Renaissance réaliste à Florence; PIER Dl GIOVANNI\nTEDESCO ; les Arts anciens des Flandres, t. IV. fasc. I, 1909 ; ta Sculpture italienne du X I V e\net du XVe siècle, DURENDAL, novembre 1906 et juin 1909.\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2412, "texte": "                   LA R E N A I S S A N C E   RÉALISTE        229\n\n\nqui, au fond, doit être l'àme, en quelque sorte, de toute repré­\nsentation artistique conçue en vue d'émouvoir, les réalistes\nitaliens du XVe siècle — au contraire de Giotto qui la réalisait\nconstamment — ne s'en préoccupent pas le moins du monde. La\nréalité les sollicite, certainement, mais leur inspiration est\ndominée avant tout par le souci de la ligne, du style, de la\nsymétrie. Nous l'écrivions ailleurs, la vie est devant eux\ncomme un spectacle à mettre en scène, alors que devant les\nFlamands elle est comme une étude, une méditation. C'est\npourquoi on rencontre si rarement chez les merveilleux artistes\nd'outre-monts ces visions d'intimité, la douleur impression­\nnante de ces évocations d'humble réalité, familières, cordiales,\nusuelles chez nos compatriotes et qui, peut-être, contribuaient à\nséduire les Italiens, habitués à un art aux inclinations plus\ndécoratives.\n   Chose curieuse, on trouve aux débuts presque de la peinture\nde nos province?, deux œuvres exécutées presque simultané­\nment et où il semble que se présentent en contraste complet les\ntendances que nous venons de définir. Nous voulons parler des\n Très riches Heures du duc de Berry, conservées à Chantilly, et des\nTrès belles Heures, exécutées en partie pour le même prince, et\ndont les plus importants fragments appartiennent ou ont ap­\npartenu à la bibliothèque de l'Université de Turin et à la col­\nlection Trivulzio, à Milan. Le premier de ces manuscrits a été\npeint, pour les miniatures qui nous intéressent, par les frères\ndu Limbourg entre 1410 et 1416; le second, selon l'opinion la\nplus vraisemblable, par les frères van Eyck, entre 1412\net 1417.\n   A certains égards, on pourrait dire que ces deux œuvres\ncontemporaines représentent, l'une, les Heures de Chantilly,\nl'expression la plus raffinée d'un art qui finit; l'autre, les\nHeures de Turin-Milan, une des manifestations initiales d'un\nart qui commence.\n   Quelques manuscrits antérieurs, les très belles Heures du duc de\nBerry, de la Bibliothèque nationale de Bruxelles, par exemple,\ntémoignent d'influences siennoises, très accentuées, parfois, ou\nplutôt d'inspirations reçues directement de certaines petites\npeintures de Simone di Martino qui avaient passé dans la\nFrance du Nord. Dans la partie des Heures de Chantilly exécutée\npar les frères de Limbourg, l'influence italienne est fort pro-\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2500, "texte": "230                          DURENDAL\n\n\n\nnoncée, également, bien qu'elle ne se révèle pas partout avec\nles mêmes caractères. Tantôt, dans les miniatures qui accom­\npagnent le calendrier et représentent les Saisons, elle est toute\nde style; tantôt, dans les peintures à sujets religieux, elle va\njusqu'à l'imitation presque littérale. C'est ainsi que, parmi ces\ndernières, on découvre une Purification de la Vierge dont le\ndécor et les personnages sont empruntés à la Présentation au\nTemple, fresque peinte à S. Croce de Florence, par Taddeo\nGaddi, entre 1332 et 1338.\n   Ce fait donnerait à supposer que l'un des frères de Lim­\nbourg a fréquenté Florence. A cette question se rattache celle\ndu Livre de dessins de la Bibliothèque civique de Bergame,\nlivres ayant appartenu à Giovannino de Grassi, artiste milanais,\nmort en 1398, et qui contient le dessin — copie ou original — du\ngroupe central d'une des plus vivantes miniatures des Heures de\nChantilly: l'Hallali. L'érudit anglais, sir Conway, qui a signalé\ncette similitude conclut précipitamment à l'originalité du dessin\ndu Livre de Bergame. La miniature des Heures de Chantilly\nserait issue, par conséquent, d'un emprunt au maître milanais,\net l'on pourrait inférer de là que la « recherche toute nouvelle\ndu réalisme, le goût très vif pour les scènes anecdotiques, ani­\nmaux, jeux, etc.», que MM. Corrado Ricci et Venturi signalent\ncomme propagés en Lombardie, à la fin du XIVe siècle par des\nartistes du Nord, auraient, au contraire, pris naissance dans le\nduché de Milan. Nous n'insisterons pas sur ce problème qui\nn'est pas de notre sujet actuel; nous dirons seulement que la\nthèse de sir Conway, qui met M. Mesnil en une juste mé­\nfiance, soulève de multiples et considérables objections que\nnous exposerons ailleurs.\n    Le réalisme des frères de Limbourg ne doit certainement rien\nà l'Italie, mais il y a dans leur œuvre quelque chose de nou­\nveau, d'insolite chez les artistes du Nord et qui paraît bien\navoir chez eux une origine italienne. Nous voulons parler d'une\ntendance assez prononcée à la stylisation, d'une certaine incli­\n nation vers un art d'apparat, de représentation, un peu théâtral,\n et qui laisse dans l'esprit l'impression d'un mélange de réalité\n et de fiction. Il y a là un souci de la mise en scène et de l'élé­\n gance des personnages où l'on peut discerner tout à la fois, sans\n doute, l'influence de la clientèle aristocratique des frères de\n Limbourg et celle, plus difficile à définir et à localiser, de l'art\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2613, "texte": "                      LA R E N A I S S A N C E   RÉALISTE             231\n\n\nitalien. L e s belles cavalcades de seigneurs et de dames riche­\nment vêtus, escortés de valets et de chiens, qui — dans les illus­\ntrations des mois de Mai et d'Août — vont par le beau pays,\ndans les bois, en vue de l'un ou de l'autre des châteaux royaux\nde F r a n c e , ne sauraient manquer de ressusciter dans le souvenir\nles compositions les plus caractéristiques de Gentile da F a b r i a n o ,\nde Pisanello, voire de Benozzo Gozzoli. De même que chez\nceux-ci, on observe chez les frères de L i m b o u r g u n e conception\nsurtout décorative, le goût de la somptuosité, la prédilection\npour les costumes parés et singuliers. D a n s certaines aquarelles\nattribuées à Pisanello, on rencontre des figures féminines qui\ns'apparentent à celles des Très riches Heures : fluettes, manié­\nrées dans le geste et dans l'expression, habillées de robes à\nlongs plis droits dont la traîne décrit une belle ligne ondu­\nleuse.\n    D ' u n autre côté, on relève dans ce manuscrit, ainsi que l'écrit\nM. Mesnil, « des traces encore nombreuses d'un style qui régna\ndans les contrées les plus diverses dans la seconde moitié du\nXIVe siècle et au début du XVe. Ce style se distingue surtout\npar le caractère tout particulier des draperies fluentes et enrou­\nlées, dont les courbes profondes et régulières, sans équivalent\ndans la réalité, ont l'allure d'ornements calligraphiques. L a\nbarbe e t les cheveux des personnages offrent souvent aussi cette\nmême ondulation r y t h m i q u e . . . Le paysage est conventionnel ».\nE t , parmi les ouvrages de ce style, le savant critique cite avec\nraison le Parement de Narbonne, les miniatures de tête, dues à\nJ a c q u e m a r t de H e s d i n ou à Beauneveu, des Très belles Heures\nde la Bibliothèque royale de Bruxelles, une partie de celles des\nHeures de Turin-Milan — partie que M. Hulin attribue, d'ail­\nleurs, au « maître du Parement de Narbonne » — les volets du\nRetable de Dijon, peint par Broederlam, certaines peintures\nde l'école de Cologne et de Lorenzo Monaco, Cet art, que\nM. Mesnil qualifie d' « européen », à cause de sa diffusion\npresque simultanée en des régions fort éloignées les unes des\nautres ; cet art se rattache encore à la tradition purement idéa­\nliste du XIVe siècle : il construit ses figures selon un rythme, il\nles circonscrit par des lignes flexibles qui tiennent de l'ara­\nbesque. Il a une espèce de grâce apprêtée, mais de force, aucune:\nni muscles, ni nerfs; quelque chose d'émoussé. Il s'affilie bien\nà la peinture siennoise de la fin du XIVe siècle, délicieuse encore\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "232                              DURENDAL\n\n\n\ndans la hâtive décadence de l'école, où rien ne survivait de\nl'énergie du vieux Duccio et des Lorenzetti, et qui se satisfaisait\nde formes que la curiosité et l'étude du vrai n'avaient pas renou­\nvelées.\n   L'art des frères de L i m b o u r g est tout autre. Ce n'est pas non\nplus par la vigueur qu'il s'impose. Son objectif est aussi l'élé­\ngance, mais une élégance attirée, non vers des formes tout\ninventées et, pour ainsi dire, abstraites, mais vers les spectacles\nbrillants de la réalité. L a nature est là, dans les êtres et dans\nles choses, plus animée qu'elle ne l'a encore été dans les arts\ngraphiques. Mais, c'est une nature choisie, faite pour les yeux\ndes princes ou pour servir de beau décor à leur existence sou­\nveraine. Les frères de L i m b o u r g peignaient comme Froissart\nécrivait, afin de donner « esbattement et plaisance » à leurs\npatrons royaux, ces Valois si épris de savoir, de raffinement et\nde beauté. L'année dont ils font se dérouler, d a n s le calendrier\ndes Heures de Chantilly, l'évolution saisonnière, ce n'est pas,\ncomme dans les cycles sculptés, aux siècles précédents, sous les\nporches des cathédrales, l'année laborieuse du paysan ou de\nl'artisan, c'est l'année du seigneur, de l'homme de cour, avec\nla succession de ses plaisirs variés de l'hiver à l'automne, fes­\ntins, promenades, jeux, chasses. E t chaque image montre dans\nla perspective, en signe de puissance et de suzeraineté, la\nsilhouette hautaine de quelque château royal ou de quelque\norgueilleuse demeure fortifiée.\n   Même dans la figuration des scènes religieuses, l'inspiration\nde cette œuvre charmante est toute m o n d a i n e , toute seigneu­\nriale. L e « paraître » est principal, et le paraître en noble équi­\npage, dans l'appareil de la grandeur. L a conception de l'ou­\nvrage est surtout décorative. P a r t o u t , il offre sa fîère et pittoresque\nressemblance à cette féodalité française qui, après avoir été\nlongtemps force, fougueuse et rude s'essayait à présent à la\ngrâce et aux finesses de l'esprit. C'est la réalité telle que les\nfrères de L i m b o u r g la voyaient; telle que, pour complaire à\nleurs clients, ils devaient la voir dans le milieu où ils œuvraient.\nL a réalité des princes, en attendant celle des communes, plus\nvraie, plus robuste, plus terre à terre, qui va surgir des milieux\npurement flamands... U n siècle plus tôt, on aurait pu d i r e : la\nréalité des Léliards, par opposition. à la réalité des Klau­\nwaerts!...\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2531, "texte": "                      LA R E N A I S S A N C E   RÉALISTE             233\n\n\n    On a loué avec raison la perfection du métier des frères de\nL i m b o u r g , leur coloris déjà savant, leurs notions presque\nexactes de l'espace. Il serait puéril, toutefois, d'exagérer, de\ndissimuler ce qu'il reste d'archaïsme dans leur vision, les\ndéfectuosités de la perspective, la disproportion des person­\nnages avec le cadre où ils se meuvent, l'apparence convention­\nnelle du paysage et, notamment, des sites boisés, avec leurs\nrangées symétriques d'arbres uniformes. Les bons peintres\nont été jusqu'aux limites de leur art. Malgré tout ce qu'ils ont\ne m p r u n t é à la réalité, ils sont restés en deçà d'elle. L e u r\nœuvre si fraîche, si primesautière, reste superficielle. Elle\nsemble s'inspirer de la fable plutôt que de la vie; elle tient de\nl'art fantaisiste et chevaleresque des ménestrels.\n    E n résumé, les Très riches Heures marquent, à certains égards,\nune étape i m p o r t a n t e dans la voie du réalisme; à d'autres, elles\ntémoignent d'une recherche du style, à laquelle l'influence\nitalienne n'est pas étrangère, sans doute, et que la peinture\nseptentrionale ne connaîtra plus par la suite qu'au XVIe siècle,\nsous l'impulsion des maîtres de la Renaissance classique. T o u t\ny est donné au décor, à la représentation, à l'effet, rien ou\npresque rien à l'étude désintéressée du vrai. Si la séduisante\nmanière des frères de L i m b o u r g s'était imposée et propagée,\nl'art flamand serait venu un siècle plus tôt à la stylisation, au\ngrand préjudice du sévère et vivifiant apprentissage de la réa­\nlité qu'il fit et qu'à sa suite et à son exemple, il fit faire à tout\nl'art du XVe siècle.\n\n   Or, d u r a n t à peu près les mêmes années, allait se poursui­\nvant l'illustration d'un autre livre d'Heures — la seconde œuvre\nà laquelle nous faisions allusion plus haut, commencée aussi\npour le duc Jean de Berry et qui, après avoir appartenu à un des\nofficiers de ce prince, Robinet d'Estampes, vint — à ce que l'on\nsuppose — en la possession de Guillaume de Bavière, comte de\nH a i n a u t et de H o l l a n d e . Ce manuscrit recevait à ce moment-là\nune série de peintures à la comparaison desquelles toutes les\nminiatures qui avaient été enluminées jusqu'alors, y compris\ncelles des Heures de Chantilly, paraissent prendre un aspect\nartificiel, étriqué, mesquin. En examinant ces peintures, on\nreçoit l'impression que, du sein de la foule des ymagiers qui tra­\nvaillaient alors, que du milieu de ce peuple d'artisans, tous\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2398, "texte": "234                                 DURENDAL\n\n\nappliqués à leurs belles calligraphies, un grand artiste s'est\nlevé tout à coup, un poète d'une sensibilité admirable et pro­\nfonde.\n   L'histoire de ce manuscrit, les Très belles Heures du duc Jean\nde Berry, a été reconstituée principalement par M. le comte\nDurrieu. Elle a fait l'objet, tout récemment, d'une importante\net magnifique publication de M. Georges H . de Loo (Hulin). On\ndoit au premier de ces savants la reproduction des feuillets\ndes Très belles Heures a p p a r t e n a n t au Louvre et de ceux qui,\nmalheureusement, ont été détruits, en 1907, lors de l'incendie\nde la Bibliothèque de l'Université de T u r i n ; au second, celle de\nla partie de l'ouvrage qui est conservée dans la collection du\nprince Trivulzio, à Milan (1). On sait qu'un dernier fragment,\nmoins considérable, de ce missel célèbrese trouve chez M. Mau­\nrice de Rothschild, à P a r i s .\n   M. H u l i n , qui a soumis à une analyse méthodique toutes les\nparties éparses des très riches Heures, s'est efforcé de distinguer\nla part de chacun des nombreux artistes inconnus qui ont\nsuccessivement coopéré à leur décoration. E n t r e 1380 et 1412,\ntrois miniaturistes, dont l'auteur du Parement de Narbonne,\nauraient participé au travail. On rencontre chez eux les traits\nspécifiques de l' « art européen », avec une certaine accentuation\nplus réaliste. Des réminiscences siennoises se révèlent encore\ndans quelques-uns de ces feuillets, n o t a m m e n t dans une Entrée\nde Jésus à Jérusalem, inspirée très étroitement du petit panneau\nreprésentant la même scène qui figure dans le grand retable du\nDôme de Sienne, exécuté par Duccio en 1310. Viennent\nensuite, dans l'ordre chronologique, quelques pages historiées\ndu temps de Robinet d ' E s t a m p e s , propriétaire du manuscrit\nà partir de 1412. C'est ce seigneur qui subdivisa l'ouvrage, en\nconserva une partie, aujourd'hui dans la collection Rothschild,\net céda probablement l'autre à Guillaume de Bavière.\n   Cette autre est constituée par les feuillets de T u r i n et par\nceux de Milan. Elle comprend, outre des miniatures dues, soit\naux illustrateurs primitifs du manuscrit, soit à des enlumineurs\nd'époque plus rapprochée, une dizaine de feuillets peints avec\nune maîtrise si supérieure, avec un art si complet et si péné-\n\n\n (1) fleures de Turin, Paris, 1902. Heures de Milan, Bruxelles, Van Oest, 1911.\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": "                              LA R E N A I S S A N C E      RÉALISTE          235\n\n\ntrant que, c o m m e nous l'avons dit, ils semblent mettre l'ima­\ngination, accoutumée à la vision maniérée et un peu puérile\ndes maîtres antérieurs et contemporains, en présence d ' u n\nmonde nouveau, inattendu.\n   M . H u l i n , à peu près d'accord avec M . le comte Durrieu,\navec M. Durand-Gréville (1), etc., exprime la conviction absolue\nque ces miniatures sont, les unes, les plus belles, les plus\némouvantes, d e H u b e r t van E y c k ; les autres, d'une facture et\nd'une conception plus sèches, de J e a n . E t il ne paraît pas que,\ndans l'ensemble, cette opinion soit de nature à être contestée.\nL e principal d e la collaboration des deux grands artistes aux\nTrès belles Heures se composerait des miniatures suivantes :\n   J E A N . H E U R E S DE T U R I N : Dieu le Père trônant sous un\npavillon; Pietà; H E U R E S DE MILAN : Jésus au jardin des oliviers;\nle Calvaire.\n    H U B E R T . H E U R E S DE T U R I N : L e Baiser de Judas; Saint\nJulien et sainte Marthe sur la mer ; Marie, reine des Vierges; le\nDébarquement de Guillaume de Bavière, après une tempête, sur les\ncôtes de la mer du Nord; H E U R E S DE M I L A N : L a Naissance de\nsaint Jean-Baptiste et, au bas d e la page, le Baptême du Christ ; la\nMesse des Morts (en un service funèbre) et, au bas de la p a g e , la\nBénédiction d'une fosse dans un cimetière; l'Invention de la croix par\nsainte Hélène.\n    L a mort d e Guillaume de Bavière, survenue en 1417, ayant\ndû, selon toute apparence, mettre fin au travail des van Eyck,\nnous aurions là l'expression la plus ancienne de l'art de ceux-ci.\n L a plus ancienne, tout au moins, qui soit datée avec quelque\n certitude, car M. Durand-Gréville, entre autres, attribue à\n H u b e r t un grand nombre d'œuvres qui seraient antérieures aux\n Très belles Heures, et dont quelques-unes dénonceraient, par\n certains détails, q u e leur auteur avait voyagé en Italie. Quoi\n qu'il en soit de ce dernier point, il est vraisemblable, il est même\n sûr — les miniatures qu'on lui prête ne permettent aucun doute à\n cet égard — que Hubert (né, à ce que l'on suppose, en 1370) ne\n débutait point vers 1412. Il n'en allait pas de même pour Jean,\n fort jeune, encore, à cette date, mais sa personnalité forte,\n entière, se révèle déjà dans ces pages, avec le réalisme aigu qui\n\n\n\n   (I) H U B E R T et J E A N VAN EYCK, B r u x e l l e s , Van Oest, 1910.\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2478, "texte": "236                          DURENDAL\n\n\n\nlui est propre. Ce réalisme a ici quelque chose de sec, d'acide,\noù l'on peut reconnaître l'exagération juvénile d'une tendance\ndestinée à recevoir, plus tard, des expressions d'une intensité\net d'une puissance incomparables.\n   Hubert, lui, est dans sa pleine m a t u r i t é . Il d o m i n e et\ngouverne magnifiquement son art. E t cet art, il n'y a qu'un\nmot pour définir ce qu'il est relativement à tout ce que produit\nl'art contemporain, dans quelque région de l'Europe q u e ce\nsoit : extraordinaire. Il est rempli à la fois de précision et de\nsouplesse; il est exact et visionnaire; il voit la réalité, il ressent\nen même temps les sentiments que son aspect doit susciter en\nnous, et il rend l'une et les autres. I1 unit une science accomplie à\nune simplicité parfaite. L e s événements sacrés qu'il a à\nraconter, H u b e r t les transporte dans la réalité, ainsi qu'ont fait\nou essayé, de faire d'autres avant lui. Mais cette réalité n'est\nplus, comme chez ces derniers, apparence, décor schématique,\nvague suggestion ; c'est la réalité vraie, telle qu'on la peut\nobserver. Si vraiment les Mystères avaient contribué, selon la\nthèse de M. Mâle, à préparer l'évolution artistique dont l'œuvre\ndes van Eyck est le merveilleux aboutissement, on pourrait\ndire que ceux-ci ont voulu tirer l'art de la réalité de théâtre où\nil s'attardait pour le pousser vers l'observation de la vie et de la\nnature.\n   T o u t , dans la Naissance de saint Jean-Baptiste, est intimité\ndouce, cordialité domestique. Comme le remarque M. H u l i n ,\ncette miniature semble le lointain prototype des « intérieurs »\nauxquels les F l a m a n d s et, surtout, les Hollandais s'adonnèrent\navec tant de prédilection, par la suite. C'est dans un de ces\nintérieurs que la légende est localisée; un intérieur chaud,\ncoloré, où les meubles, les étains, les cuivres, les rideaux d'un\nrouge profond jettent dans la lumière tamisée par les vitraux\ndes notes dont les secrètes harmonies font naître dans l'esprit\ndes impressions de paisible bonheur. U n grand calme enve­\nloppe, en effet, les personnages de la scène : sainte Elisabeth,\nassise sur son lit; les femmes qui l'assistent ou s'occupent de\nl'enfant; Joachim qui, assis tout seul dans une autre chambre,\nparaît méditer. Il semble qu'une sorte de joie grave et contenue\nait rempli la maison et que tous les habitants de celle-ci\ncommunient dans la célébration silencieuse de l'événement si\nlongtemps désiré.\n"}, {"page_pdf": 280, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2637, "texte": "                    LA RENAISSANCE RÉALISTE                     237\n\n\n   Tout est deuil, au contraire, dans la Messe des morts, deuil\néclatant, et sombre. C'est dans une vaste église, sous les hautes\nvoûtes de laquellele jour ne laisse filtrer que des clartés éteintes.\nLes bas-côtés se remplissent d'ombre. Dans le chœur se dresse\nun catafalque dont les parements bleus sont relevés d'armoiries\net qui protège un cercueil couvert d'un drap rouge et blanc.\nVêtus de longs manteaux noirs, les assistants prient, tandis que\nl'officiant, debout devant l'autel, se retourne, la main levée,\npour bénir... Du pathétique fait, non de gestes désordonnés ou\nde paroles véhémentes, mais de simple réalité : la vie même, la\nmort même, sans emphase, telles qu'elles sont. Et le bas de\npage : Bénédiction d'une fosse dans un cimetière aggrave encore cette\nimpression poignante : la mort n'y apparaît plus dissimulée\nsous l'appareil prestigieux de funérailles princières, au milieu\nd'un belet grandiose édifice, mais sous l'aspect désolé d'un cime­\ntière pauvre, triste enclos, terre nue et froide plantée de croix\nchétives. Précédé par quatre chantres qui récitent les prières\nliturgiques, le prêtre traverse le champ mortuaire, en secouant\nsur le sol le goupillon qu'il trempe dans le seau d'eau bénite\n que lui présente son acolyte; derrière le clergé viennent quel­\n ques personnages en deuil, la tête enfouie dans un capuchon...\n Et le ciel gris, bas, lourd d'humidité, met autour de cette\n morne cérémonie comme une présence décolorée et taciturne.\n    On aimerait pouvoir parler en détail de chacune de ces éton­\n nantes miniatures. Mais, il faut savoir se borner. Nous ne sau­\n rions, toutefois, nous borner à mentionner le bas de page où\n l'artiste a représenté le Baptême du Christ. C'est sur les rives\n d'un fleuve, dont les eaux descendent entre des collines boisées,\n du fond de la perspective. De-ci de-là, s'élèvent des habitations\n de paysan, des maisons, un château aux murailles de pierre\n bleue et de brique rouge, couvert d'ardoises... Sur les routes\n qui sillonnent le pays cheminent, par groupes ou isolément, des\n piétons et des cavaliers. Le jour tombe. L'avant-plan du tableau\n et les courbes du fleuve sont plongés déjà dans une pénombre\n crépusculaire. Le soleil a disparu derrière l'horizon; ses der­\n niers rayons font jouer des lueurs rosâtres sur les façades et les\n faîtes du château, de même que sur les légers nuages suspendus\n dans l'azur assombri, où se dessine l'orbe pâle et froid de la\n lune. Cependant, le Précurseur accroupi sur la berge ondoie\n Jésus, qui est debout devant lui, plongé à mi-corps dans l'eau.\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2536, "texte": "238                           DURENDAL\n\n\n L a surface du fleuve, ridée par le courant, reflète les bâtiments\n du château, les arbres, le ciel diapré, la ligne accidentée des\n rives... Des canards se laissent voguer; quelque poisson a pro­\nduit, en sautant hors de l'eau pour h a p p e r une mouche, des\nondulations qui vont en s'élargissant... L e caractère sacré de la\nscène n'est signifié que par l'apparition du S a i n t - E s p r i t au-\n dessus de la tête du Sauveur. T o u s les autres éléments tradi­\ntionnels ont disparu : les anges, les néophytes qui a t t e n d e n t\npour recevoir le baptême ou qui se rhabillent après l'avoir reçu.\nEt toute la grandeur du mystère qui s'accomplit est enfermée\ndans l'acte de Jean et de Jésus, acteurs unique de la scène, et\ndans, la paix du beau paysage que le soir remplit de majesté et\nde douceur.\n   Avec ces miniatures nous entrons tout à coup dans un m o n d e\nnouveau, inconnu, inexploré jusque-là. Nous disions des jolies\ncompositions des frères de L i m b o u r g qu'elles semblent tenir un\npeu du théâtre. E h bien! on dirait ici que le fond de ce théâtre\nest tombé, pour laisser apparaître, dans le même cadre étroit,\nla nature elle-même. Les choses de la réalité n'étaient que les\nmoyens de l'art; voici qu'elles deviennent, si l'on peut dire, son\nbut. Il les utilisait arbitrairement, les choisissait en vue de cer­\ntaines significations. Maintenant, avec les van Eyck, il s'efforce\nde les rendre telles qu'elles sont, dans l'ensemble auquel elles\nappartiennent, avec leurs significations propres qu'il s'efforce\nde dégager. Examinez n'importe laquelle de ces miniatures,\nvous apercevrez que ce n'est plus là une image inventée et colo­\nriée à plaisir, sous l'impulsion d'une fantaisie ingénieuse, mais\nl'œuvre d'un peintre dont l'œil saisit les spectacles qui s'offrent\nà lui dans leur intégralité, avec la complexité de leurs lignes\nfixes ou mobiles, leur atmosphère, la lumière rayonnante,\natténuée ou diffuse, qui y jette des clartés ou y étend des\nombres... Rien ne lui échappe, enfin, de ce qui transporte dans\nla représentation d'un paysage quelconque la vie m ê m e du\nmodèle.\n   Dans ces pages magistrales, H u b e r t dépasse tout ce que l'on\navait vu avant lui, tout ce que l'on verra après lui, d u r a n t près\nd'un siècle. En vérité, on serait tenté d'ajouter qu'il se dépasse\nlui-même, du moins si on le considère dans les tableaux qu'on\nlui attribue et où, sans cesser d'être grand, il paraît moins\nspontané, moins libre que dans ces petites miniatures. Chacune\n"}, {"page_pdf": 282, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2538, "texte": "                    LA RENAISSANCE RÉALISTE                      239\n\n\nde celles-ci semble projetée, dans sa conception totale, du foyer\nardent d'une pensée profonde.\n   L a réalité est là, non pas fragmentaire, rassemblée dans ses\ndétails p a r un labeur patient, mais aperçue d'un coup, dans une\nsorte d'illumination subite. C'est, comme le constate en termes\nexcellents M . H u l i n , « la projection de tout un secteur de\nl'espèce, avec l'infinie variété fortuite des objets qu'il contient».\n   T o u t e s les conquêtes et les découvertes du réalisme sont\nanticipées dans ces admirables peintures. On a dit que le réa­\nlisme — apanage des « nations copistes » selon l'expression\ndénigrante du classique David — avait été analyse littérale et\nservile, et s'était montrée inapte à créer une œuvre harmonieuse\noù le détail ne brillerait point au détriment de l'ensemble. Sans\ndiscuter ce reproche, qui ne peut guère tomber que sur certains\nmaîtres de second ordre, il faut constater que H u b e r t van Eyck\na créé, en des miniatures telles que le Débarquement de Guil-\nlaume de Bavière et le Baptême du Christ, la synthèse du paysage;\nen d'autres termes, la représentation fidèle d'un coin de nature,\noù rien n'est arrangé, rien omis et où pourtant, tout vient en pro­\nportion de sa valeur relative dans un ensemble dont chaque élé­\nment est solidaire de tous les autres. On ne saurait pas exagérer\nl'importance de l'apparition d'une telle œuvre, la grandeur du\ngénie d'un tel ouvrier.\n   Il faut le répéter, il y a un abîme entre ces ouvrages et tout\nce qui a précédé. Les Heures de Chantilly et celles de Turin-\nMilan (pour la partie qui nous occupe) sont à peu près contem­\nporaines, mais il n'y a point tradition des unes aux autres.\nLes van Eyck ne doivent rien aux frères de Limbourg. L a vision\ndes premiers comme le dessein qu'ils poursuivent, sont totale­\nment différents de ceux des seconds. Il ne reste plus chez eux la\nplus lointaine trace de cet « art européen », dont le captivant\nsouvenir semble dominer encore l'imagination des illustrateurs\ndu manuscrit de Chantilly.\n   L a science, qui se refuse au miracle, a cherché à expliquer\ncelui des van Eyck, le surgissement avec eux d'un art complet,\norganisé et que rien ne paraissait annoncer. Mais le miracle,\nc'est leur génie, c'est l'action de puissantes intelligences dans\nlesquelles t o u t ce qui était en transe, en aspirations, en tenta­\ntives chez leurs prédécesseurs et leurs contemporains; toutes\nles énergies artistiques latentes et éparses du temps se sont,\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2252, "texte": "240                            DURENDAL\n\n\n\n en quelque sorte, polarisées pour le plus magnifique des accom­\n plissements.\n     On pourrait dire que les van E y c k ont réalisé le réalisme.\n     « L e talent vise un but que les autres ne peuvent atteindre;\n le génie, un but que les autres ne voient même p a s . » Et cette\n parole de Schopenhauer s'applique parfaitement, à certains\négards, aux van E y c k . L e paysage, tel que H u b e r t l'avait\nconçu — ou, plutôt, senti — dans les Très belles Heures, on n'en\nretrouvera l'équivalent dans l'art italien que des siècles plus\nt a r d ; dans l'art flamand même, en dehors de l'exceptionnel\nPierre Brueghel le vieux, qu'au XVIIe siècle. C'est à H u b e r t que\ndoit aller, par conséquent, le titre d' « inventeur du paysage »,\ndont on a fait honneur, tantôt à T h i e r r y Bouts et aux maîtres\nde H a r l e m ; tantôt, à Joachim Patinir, dont l'œuvre, aussi bien,\ndu reste, que celle de leurs contemporains, est restée bien infé­\nrieure, sous ce rapport, aux modèles laissés par le grand ini­\ntiateur.\n     Et il est curieux de faire remarquer, pour terminer, que, par\nune étrange coïncidence, H u b e r t van Eyck en F l a n d r e et\nMasaccio à Florence ont donné, vers la même époque, des\nexemples qui, étant restés presque incompris de leurs succes­\nseurs, ne portèrent fruit que de longues années plus t a r d . L e\npremier pousse si loin l'étude approfondie de la nature qu'il\nn'est personne pour le suivre i m m é d i a t e m e n t ; le second, dans\nses fresques inachevées du Carminé, à Florence, réalise\n— non sans se souvenir de Giotto — la synthèse de la compo­\nsition, crée une conception d'art à laquelle, trois quarts de\nsiècle plus tard seulement, Raphaël donnera forme définitive\ndans les Chambres du Vatican. T o u t e une école doit passer,\nd'abord, une école qui stylise déjà parce qu'elle est italienne,\nmais qui est amoureuse surtout du détail parce qu'elle est\nréaliste. De sorte que, annonciateurs géniaux, H u b e r t\nvan E y c k et Masaccio ont m a r q u é d'avance la voie dans\nlaquelle devaient marcher les maîtres qui sont venus après eux,\npour obéir à la vocation esthétique de leur race.\n\n                                                  ARNOLD    GOFFIN.\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison04-002", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 241, "page_fin": 243, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "Méditations sur la beauté du monde I Je suis pauvre, et la terre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 284, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1740, "texte": "Méditations sur la beauté du monde\n\n                                I\n\n   Je suis pauvre, et la terre immense et maternelle\n   N'étale sous le ciel infini, nulle part,\n   De domaine où se pose en maître mon regard.\n   Nuls champs et nuls sillons ne s'étendent en elle\n   Où je puisse, suivant mon caprice        changeant,\n   Faire s'entortiller la vigne     douloureuse\n   Ou s'élever le blé tranquille au front      d'argent.\n   Etje veux que mon âme, ô Terre, soit heureuse,\n   Puisque je n'aurai pas connu le noble orgueil\n   D'assujettir l'araire auguste en mes mains sûres\n   Et de voir s'incliner les blés devant mon seuil,\n   De ne t'avoir jamais couverte de blessures\n   Et de ne l'apporter d'autre fatal      tourment,\n   O mère, que l'étroit et court     enfoncement\n   Que produisent mes pas sur la route         poudreuse!\n   Mais, si nul champ ne s'offre en la campagne creuse\n    Que je puisse frapper tout seul d'un pied        vainqueur,\n   Aucun lopin non plus ne limite mon cœur,\n   Et je puis, quand mes yeux embrassent de la route\n    Le pays que mes pas ont souvent visité.\n   Me dire avec orgueil que tu m'appartiens         toute,\n   Puisque partout je puis posséder ta beauté!\n\n\n                                II\n\n   Car je ne te fais pas, ô Terre, cet outrage\n   De ne voir, en tes champs aimés des cieux sereins,\n   Qu'un tapis étendu sous mes pieds      souverains,\n   Et dans chacun de tes arbres au vaste ombrage\n   Qu'un esclave élevant sur moi son parasol!\n   Dans la source qui court en chantant sur le sol\n   Et qui mire en ses flots la grâce variable\n   Du soleil d'or, des bois pleins d'ombre et du ciel bleu,\n   Je ne veux pas aimer qu'une onde serviable\n   Où ma lèvre parfois vient éteindre son feu!\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2192, "texte": "242                         DURENDAL\n\n\n      Et je ne chéris pas non plus la plaine large.\n       Où, sous l'ample bonté de l'azur et la charge\n      De ses épis, le blé courbé penche sans fin,\n      Que pour l'apaisement sordide de ma faim!\n      Dans Ion onde chantante ou ta moisson dorée\n      Et les multiples dons de tes champs, plus encor\n      Que la satiété facile de mon corps,\n      Je veux chercher, ô Terre émouvante et sacrée,\n      L'aliment de ma faim divine de beauté!\n      Avec l'eau fécondante et la fertile plaine\n      Qui de l'invasion des blés calmes est pleine,\n      Je veux aimer aussi la fière aridité\n      Des montagnes qui sont en éternelle extase\n      Devant la profondeur et la largeur des c i e u x .\n      Et ferment l'horizon d'un beau contour de vase\n      Pour la joie inutile et l'exemple des yeux !\n\n\n                                III\n\n      Car tu poursuis la tâche, ô Terre, d'être belle!\n      Avant de consentir à l'ouvrage des faux\n      Et de livrer leurs corps à notre faim   charnelle,\n      Bien longtemps pour nos yeux les blés ont été beaux!\n      Grands et fins pour s'offrir aux mille jeux des bises,\n      Avant de se laisser en javelles soumises\n      Mourir durant les soirs apaisés de juillet.\n      Les blés, sous le soleil joyeux qui les foulait,\n      Ont voulu réjouir de leur grâce les âmes !\n\n      Bien avant que l'été ne colore à ses flammes\n      L'ample profusion bienfaisante des fruits,\n      Le printemps, créateur prodigue de pétales,\n      Expose avec un art divin son œuvre      exquis!\n      O prodige de voir sur les branches     brutales,\n      Dont nul feuillage encor ne cache la raideur,\n      Tout cet envolement de timide     candeur!\n      Amandiers, comme l'on tremble pour les cœurs roses\n      De vos fragiles fleurs que va traquer le vent!\n      Car, dans l'hiver encore épais, vos fleurs écloses\n      Ne nous sont-elles pas le seul témoin vivant\n      De la vertu toujours active de la terre.\n      Et le prophète pur et frêle du printemps?\n      Mais l'on vous aime encore, amandiers       éclatants,\n      Pour le miracle vain de votre grâce austère :\n      On vous aime pour tout le charme délicat\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 535, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                  243\n\n\nEt la simplicité que vos flores candides\nSavent garder, au sein de leurs luttes   splendides,\nContre l'hiver obscur que chasse leur éclat !\nEt l'on vous aime aussi pour vos âmes pieuses,\nAmandiers qui tendez les touffes radieuses\nDe vos rameaux fleuris vers un passant divin,\nOu couvrez de joyeux pétales son chemin\nAvant que les clochers, aux champs sereins et calmes,\nNe sonnent l'hosanna du dimanche des Palmes!\n\n                                             PAUL BONTÉ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison04-003", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 244, "page_fin": 266, "titre_corps": "Saint Jacques de Compostelle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Baumann", "ancre_debut": "Saint Jacques de Compostelle (Suite) III EN France, lors", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 287, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2452, "texte": "Saint Jacques de Compostelle\n                                        (Suite)\n\n\n\n\n                                           III\n\n\n                   EN France, lorsqu'un étranger pénètre, à l'heure d'un office,\n                     dans une église de province, les têtes se retournent, on le\n                     toise, on l'épluche. Dans la basilique de Compostelle, le\n                     lendemain de mon arrivée, je vins à la chapelle de la Sole­\n                     dad, au moment où une messe commençait; personne,\n                     parmi l'assistance, n'eut l'air de s'apercevoir qu'un inconnu\n                     était là.\n                        J'aime la façon primitive dont les Espagnols entendent\nla messe, agenouillés les uns sur les dalles (1), les autres sur le tapis du sanc­\ntuaire. Chez nous, on sent mal l'indécence de se prélasser sur une chaise, jus­\nqu'à la Consécration et après. Les femmes aussi bien que les hommes se\npressaient autour du prêtre, quelques-unes détenaient les marches de l'autel,\net les mantilles des bourgeoises frôlaient sans morgue les mouchoirs fanés des\nmendiantes. Associés plus intimement aux rites, les fidèles soutiennent ainsi\nune ferveur plus sérieuse Entre l'ostension de l'Hostie et le Pater, je remar­\nquai une vieille qui, regardant le prêtre officier les bras en croix, adorait elle-\nmême, les bras étendus. A la Communion, presque tout le monde reçut le\nSacrement. Mais ici, comme ailleurs en Espagne, les catholiques mangent\nle Pain céleste, sans paraître plus recueillis qu'à tout autre instant du Sacri­\nfice. C'est pour beaucoup une nourriture quotidienne à demi confondue avec\nla circulation inconsciente de leur vie.\n   Le prêtre, sa messe terminée, dépouilla ses ornements dans la chapelle, sur\nla crédence où il s'en était revêtu ; il murmura, au pied du tabernacle, son cha­\npeau et son parapluie à la main, une brève action de grâce, et s'en fut\nensuite, devant la Capilla mayor, prier cinq minutes.\n   La crypte que j'avais le désir de vénérer était ouverte. Quelques marches\ns'enfoncent vers un boyau exigu comme le couloir d'une cave; une basse\narcade romaine, portée sur deux fûts de granit, couvre un petit autel où la\nchâsse est posée entre deux cierges. La châsse est très simple; des personnages\névangéliques, avec Jésus au centre, sont gravés sous les arcatures de ses flancs.\n\n (1) A Madrid pourtant, les églises cossues possèdent de confortables prie-Dieu.\n"}, {"page_pdf": 288, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3411, "texte": "                   SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                             245\n\n\n Un prêtre vieux, obèse et myope célébrait; il lisait les oremus, le nez collé\ncontre le missel ; le clergeon l'éclairait d'une bougie et lui soufflait une\npartie des mots. Trois femmes à genoux obstruaient le couloir; je me tins\nderrière elles, et, dans ce réduit de catacombe, je sentis la réelle présence du\nSaint.\n   J'avais devant moi les ossements d'un Apôtre, d'un homme qui vit et toucha\nle Fils de Dieu. La mémoire des chrétiens innombrables venus de toute la\nterre à son sépulcre n'était point absente de l'émotion que j'éprouvais. Mais la\ndistance des temps me semblait, entre mon âme et le Saint, plutôt un obstacle.\nJe voulais abolir les générations, m'approcher de ses restes, comme s'ils eussent\nhabité son tombeau, afin de mieux attirer en ma substance la vertu qu'en­\nferment ses reliques. Le goût de la mort n'avait aucune part à ce sentiment\nNulle crypte, pas même celle de Saint Savinien à Sens où l'autel est fait de la\ndalle qui absorba le sang du martyr — et elle en demeure, après seize siècles,\npoisseuse, imbue d'une traînée brune — ne m'a révélé davantage le fond de la\nparole : Soyez enseveli avec le Christ, si vous voulez ressusciter avec Lui.\nL'attente d'une résurrection me pénétrait, la certitude qu'en s'humiliant dans\nles ombres de la pénitence, on mérite la Lumière perpétuelle.\n   A Ars, trois jours de solitude en face du Bienheureux m'avaient fortifié par\nla honte de ma mollesse. Auprès de Saint Jacques, je cherchais avant tout la\nsurabondance de la foi. Oui, croire autant que les Disciples croyaient, eux qui\navaient reçu de la bouche du Seigneur les promesses; suivre en ce monde son\npèlerinage simplement, droitement, les veux tendus vers les Tabernacles du\nciel. Mais vous savez, ô grand Apôtre, combien souvent ma volonté défaille.\nMon désir s'élance en haut; puis, des périodes de langueur le dissipent\nparmi des joies creuses. A quoi tient cette misère, sinon à la pauvreté de ma\nfoi? Accroissez-la, vous qui pouviez dire aux paralytiques : « Levez-vous! »,\naux démons : « Allez-vous-en ! »\n   Faites ma pensée plus nette, plus humble et forte; que, si j'écris, ma plume\nappuie comme la pointe d'un burin sur une lame de bronze pour graver à\nchaque ligne le nom du Dieu vivant. Que je veuille sa gloire et non la mienne.\nQu'il se serve de moi, grossier échelon, afin que d'autres s'élèvent à Lui !\n   Brisez la dureté de mon cœur, vous à qui Jésus disait : « Mes petits enfants,\naimez-vous comme je vous ai aimés. » Jusqu'ici, j'ai eu si peu compassion du\nSauveur que vous avez vu mourir ! J'ai fait si peu pour mes frères!\n   Que tous mes pas sonnent sur le roc de l'infaillible Église. Préservez-moi\ndes fosses où je pourrais tomber. Qui peut dire avant son dernier souffle : « Je\nsuis sauvé? » Et mes fautes les aurai-je assez connues, comprises ? Mon repentir,\njusqu'à la fin, suffira-t-il?\n   Votre aide, bon Saint Jacques, m'est bien nécessaire. Surtout, quand ce sera\nle moment de mon agonie, que je puisse me tourner vers vous ; prenez en\npitié le pèlerin qui vous supplie à cette heure. Si trop de confusion m'accable\ndevant mon Juge, levez-vous, tendez-moi la main. Satan ne me la fera pas\nlâcher. Rendez-moi propice la Mère des miséricordes; elle non plus ne\nm'oubliera point ; car nul jour n'aura commencé ni fini sans qu'elle m'entende\nlui répéter : Priez pour nous.\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3498, "texte": " 246                                DURENDAL\n\n\n     Mais ce n'est pas de moi seul que je viens vous parler. Je sais tant d'âmes\n chères engourdies dans la mort. Il faut que vous les ressuscitiez. Les nations\n aussi ont besoin de vous. L'Espagne, votre solide héritage, vous la laisserez-\n vous arracher? Et la France, si longtemps vôtre, quoiqu'elle vous néglige,\n permettrez-vous à des impies de dévorer jusqu'au bout son peuple comme du\n pain ? Ralliez sous votre oriflamme, contre les Infidèles, la chrétienté meurtrie.\n Avec Saint Michel Archange, il en est temps, culbutez le Dragon!\n     Les restes de l'Apôtre ne constituent pas tout le trésor de la cathédrale.\n  Une chapelle entière est réservée aux autres reliques. En remontant de la\n crypte je la visitai. Un chanoine au teint jaune, à qui des lunettes noires sui­\n des paupières bouffies prêtaient un profil renfrogné, ouvrit avec mystère les\n triples serrures de la porte gothique. L'autel du fond soutient sur son retable\n des étages de niches et de cases dorées ; les reliquaires se superposent entre des\n statuettes vieillottes et ternies. Une image de Saint Jacques tient dans une\n boîte d'or une dent du Saint, donnée à l'église de Compostelle par Geoffroy\n Coquard, citoyen de Paris.\n     Un des objets les plus vénérables que l'on conserve dans la chapelle est la\n tête de Saint Jacques le Mineur, premier évêque de Jérusalem, auteur de\n l'Epitre qui figure dans les Livres canoniques après celles de Saint Paul.\n Ce Saint Jacques fut un ascète d'une austérité violente. Il priait, dit\n Saint Jérôme, agenouillé, si longuement que ses genoux s'étaient durcis d'une\n corne \" semblable à celle des chameaux \". Son martyre eut une sorte de\n magnificence théâtrale : on le traîna sur le pinacle du temple; le grand-prêtre\nle somma de nier solennellement Jésus-Christ ; à la face des Juifs qui aboyaient\nen bas, il vociféra que Jésus-Christ était le Fils de Dieu; on le précipita sur\nle sol, et là, les jambes rompues, il tendait encore ses mains vers le ciel en\ncriant : « Seigneur, pardonnez, car ils ne savent pas ce qu'ils ont fait. » Son chef\nfut apporté de Jérusalem, au temps de la première croisade. Une reine\nd'Aragon, la terrible Dona Urraca, l'offrit à l'évêque Diego Gelmirez; il alla,\npieds nus au devant de la « santa cabeza » et la multitude qui l'accompagnait\npleurait de joie. Les jours de procession, on mène cette relique à travers la\nville dans une châsse de cristal ornée aux quatre coins d'une lanterne d'argent\nfinement ouvragée.\n   A droite de l'autel, la Custodia d'Antonio de Arfe hérisse ses orfèvreries\nmassives; c'est une sorte d'ostensoir affectant la forme d'un clocher pyramidal\nà quatre corps. Un ange debout sous un arc de triomphe présente la custode\noù s'enferme l'Hostie. Des clochetons en fuseaux surmontés de figurines et\nl'ensemble pesant de cette pièce trahissent ses origines germaniques. Au\nXVIe siècle déjà, l'intrusion d'artistes allemands, flamands ou italiens, aux\ngages de la Maison d'Autriche, prépara l'amalgame des styles, l'extravagance\nornementale dont l'art espagnol ne sut ensuite se corriger.\n    Il a maintenu pourtant sa sévérité native dans un genre de sculpture, celle\ndes tombeaux. J'ai vu à Madrid, sous le cloître de l'Atocha, basilique qu'on\nréédifie, les monuments de Sagasta, de Canovas, du maréchal Prim; leurs sta­\ntues funèbres m'ont frappé par le naturel autant que par la vigueur des\ntormes. La chapelle des reliques, à Santiago, loge, depuis le Moyen Age, les\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3322, "texte": "                       SAINT JACQUES         DE   COMPOSTELLE                  247\n\ntombes de trois rois et de deux reines couchés à la file au creux de la muraille.\n Les rois s'apparentent dans un type hautain et pieux d'hidalgo maigre, la\nbarbe en pointe; l'un d'eux laisse pendre pardessus sa poitrine de marbre une\nmain effilée toute noire. Le dernier sépulcre, à gauche de l'autel, expose l'effigie\nde Jeanne de Castro; Pierre le Cruel, roi de Castille, la prit pour favorite,\n avant la trop fameuse Marie Padilla; il l'épousa et, vingt-quatre heures après,\n l'abandonna. Son visage est jeune, mais rigide; elle repose, les paumes jointes,\nengainée dans une robe à plis roides.\n    Au moment où je la considérais, un visiteur entra, un prêtre épanoui,\nloquace; je le crus espagnol, car il parlait la langue avec volubilité. Je devais,\nplus tard, en quittant Compostelle, le retrouver comme compagnon de voyage :\nc'était un curé de Pau, M. l'abbé Dubarrat, le seul Français qui se soit offert\nle long de mes détours à travers les Espagnes et dans cette Galice où la plus\n belle route, la voie romaine restaurée, s'appelait et s'appelle encore « le chemin\n royal de France ! »\n    Le pèlerin entrevu ramena mes réflexions à ce fait douloureux, le déclin du\n pèlerinage. Pour compléter le peu que je savais sur le pèlerinage lui-même, au\nsortir de la cathédrale, je me rendis à la bibliothèque de l'Université. Le\n bibliothécaire, un ecclésiastique, me vint, de son mieux, en aide. Je m'enfonçai\nd'abord dans le premier tome du chanoine Don Lopez Ferreiro.\n    Il s'est évertué, au début de son ouvrage, à réfuter Mgr Duchesne, lequel a\n mis en doute cavalièrement l'apostolat de Saint Jacques et sa sépulture en\n Galice.\n    Pour moi, qui arrivais de la crypte où l'Église nous certifie authentiques les\nos de l'Apôtre, la thèse de Mgr Duchesne me froissa, sans d'ailleurs m'ébranler.\nSon article (1) est bien une thèse, attendu qu'un parti pris de négation l'induit à\nployer les textes dans le sens de ses arguments. Il écarte même une phrase de\nSaint Jérôme, assez probante, quoiqu'il en pense. Saint Jérôme, en son com­\nmentaire sur Isaïe, dit « que Jésus appela des pêcheurs, occupés à raccom­\nmoder leurs filets, pour faire d'eux des pêcheurs d'hommes qui, de Jérusalem\njusqu'en Illyrie et en Espagne, prêcheraient l'Evangile». Selon Mgr Duchesne\nil n'a voulu « qu'opposer à l'humble métier d'abord exercé par les disciples\nles plus difficiles conquêtes de leur apostolat ». Cependant, est-ce à l'aventure\nque Saint Jérôme nomme l'Illyrie et l'Espagne? Mgr Duchesne le reconnaît :\nl'Illyrie fait allusion nettement à Saint Paul; celui-ci ne fut pas un des pre­\nmiers disciples, mais avant tout autre pénétra dans cette région barbare ; alors,\npourquoi l'Espagne ne désignerait-elle pas aussi nettement le fils de Zébédée, le\npêcheur qui, avec Jean, raccommodait ses filets?\n    Saint Jérôme éliminé, il est facile à Mgr Duchesne, érudit sagace et pointu,\nde démontrer que les auteurs chrétiens, les Espagnols eux-mêmes, ont passé\nsous silence la venue de Saint Jacques. Le plus ancien témoignage écrit date,\nà son jugement, de la fin du VIe siècle; il sort d'un catalogue byzantin auquel\nl'historien dénie toute valeur, parce qu'il s'inspire \" de traditions ecclésias-\n\n\n  (1) V. les Annales du Midi, tome X I I .\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3474, "texte": "248                                   DURENDAL\n\n\n\ntiques et de pièces apocryphes. » Et, en effet, si les événements postérieurs\nn'avaient pas apporté leurs coïncidences, ce texte serait négligeable. Mais,\nlorsqu'on trouve au bas d'une ancienne muraille en partie debout une che­\n ville de bois moisie, et que, dans la muraille un trou subsiste où la cheville\nentre exactement, on peut conclure sans trop d'audace qu'elle y tenait et\n qu'elle en est tombée. De même, le document du catalogue prend une\n portée comme débris d'une tradition rompue sur un large espace, à la suite\nde secousses mal expliquées (1), mais qu'il faut bien supposer reconstruite au\n IXe siècle, quand se fit en Galice la révélation du corps de l'Apôtre.\n    Autrement, voilà un fait sans racines, inintelligible. « Pourquoi, conclut\n sur ce point Mgr Duchesne, le tombeau galicien a-t-il été considéré comme\n celui de Saint Jacques? Il n'y a pas de réponse. Il faut bien s'en tenir au témoi­\n gnage des anges attesté par des documents bien tardifs, bien peu explicites, ou\n se résigner à l'ignorance. »\n    Et, sur le tombeau lui-même, sa conclusion n'est pas moins dubitative :\n \" Pourquoi crut-on que le tombeau romain était celui de Saint Jacques? Nous\n n'en savons rien. L'autorité ecclésiastique intervint; on peut croire qu'elle ne\n se détermina que sur des indices graves, à son estimation. Ces indices ne nous\nayant pas été transmis, nous n'avons pas à les apprécier; les connaîtrions-nous\n qu'ils échapperaient peut-être à notre compétence. »\n    Donc, à croire Mgr Duchesne, la châsse de la crypte pourrait aussi bien\n contenir la carcasse d'un vague mécréant que les reliques d'un Bienheureux.\n La note qu'il ajoute sur la bulle où Léon XIII a proclamé si fortement\n l'authenticité du Corps Saint ne modifie point l'essence de son opinion.\n    Ses incertitudes de savant laissèrent intactes mes convictions de pèlerin. Sa\nfaçon de raisonner me sembla même superficielle. J'admets que l'historien\ncatholique ne se résigne plus à être, comme il le fut trop souvent au dernier\nsiècle, un panégyriste déclamatoire négligeant les preuves et les sources. Mais\nfait-il œuvre de véritable historien, celui qui ne se propose pas d'ajuster à la\nnature exacte des faits l'interprétation qu'il en donne? Dans l'histoire de\nl'Eglise le surnaturel constitue la moelle des événements; si on l'ôte, on ne tient\n plus entre ses doigts que des os vides. D'autre part, toute l'histoire n'est pas\n dans les monuments écrits; la tradition orale a son importance, lorsqu'elle\n explique des épisodes, sans elle, peu explicables. Enfin, j'ai peine à imaginer\n par quelle souplesse de dédoublement un prêtre, qui tous les matins consacre,\n sa messe une fois dite, gagne son cabinet de travail, se met à écrire sur un\n Saint, sur un membre de Jésus-Christ, et ne veut rien savoir de tout le mira­\n culeux qu'il y eut en sa vie, après sa mort.\n    A l'égard de Saint Jacques, le miracle seul peut éclaircir la découverte de\n son tombeau. Si l'Eglise la tint pour vraie, elle ne se fia assurément pas au\n simple témoignage de l'évêque Théodemir et des gens d'Iria Flavia. Autour\n des reliques se multiplièrent des signes éclatants. Un contemporain, Valafrid,\n\n  (1) Aussitôt après les persécutions, la Galice fut dévastée par une hérésie, le Priscillia-\nnisme. Priscillien, manichéen d'Espagne, entre autres erreurs, niait la résurrection des\ncorps; ne devait-il point nier Saint Jacques, Docteur de la Résurrection?\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3397, "texte": "                     S A I N T JACQUES D E      COMPOSTELLE                       249\n\n\nStrabon, mort vers 849, en consigna la mémoire dans un distique latin qu'on\na gardé. Mais déjà, trois ans plus tôt, à la bataille de Clavijo, l'Apôtre s'était\nmanifesté comme le patron des Espagnes. Il apparut « monté sur un cheval\nblanc et armé d'armes entreluisantes, portant un étendard blanc ayant une\ncroix rouge, et avec son bourdon bataillant contre les Sarrazins leur donna\nune telle épouvante que, tournés en fuite, furent la plupart occis » (1). L'armée\nvictorieuse lui promit, après chaque conquête, « une part de chevalier, quand\non partirait le butin ». Dès lors, Sant lago devient le cri de guerre des\nEspagnols; Saint Jacques est le Matamoros, le « baron » (2) chrétien.\n   La France prétendit avoir presque devancé l'Espagne dans cette dévotion\npour l'Apôtre. Une légende représente Charlemagne, « studieux de l'astro­\nlogie », apercevant au ciel le chemin de Saint Jacques, « un nombre infini\nd'étoiles, étendues et suivantes les unes les autres, qui semblaient tendre entre\nFrance et Aquitaine et parvenaient jusqu'au royaume de Galice ».\n   L'Apôtre, dans un songe, lui enjoignit de franchir les Pyrénées pour se\nporter à l'aide du roi Alphonse Je Chaste. La chronique de Turpin voulait\nmême que l'empereur fût allé pieusement jusqu'à Compostelle. Une croix, sur\nun faîte des Pyrénées, s'appela Crux Caroli ; Charlemagne avait prié là,\ntourné vers la Galice, et les pèlerins, en passant, plantaient à leur tour chacun\nsa croix. Roncevaux était une de leurs haltes; ce furent eux qui propagèrent,\nau retour, le geste de Roland.\n   L'Islam prit sur l'Apôtre une revanche momentanée. En 997, les Sarrasins\nd'Al-Manzor, mirent Compostelle à sac, dévastèrent et rasèrent l'église; ils\népargnèrent pourtant la crypte où un vieux moine assis, seul, les attendait.\n   Après l'an 1000, et plus encore au XIIe siècle, tant de pèlerins se mirent en\nroute pour le tombeau de Saint Jacques que, tout seul, le mot pèlerin signi­\nfiait : celui qui se rend à Compostelle. On ne pouvait guère plus visiter Jéru­\nsalem où les Mahométans saturaient d'avanies les chrétiens qui s'aventu­\nraient, les vendaient à l'encan, s'ils ne les massacraient pas, et les contrai­\ngnaient à souiller d'excréments le Saint-Sépulcre. La Galice, plus proche et\npourtant lointaine, consolait de la Palestine; vers Saint Jacques, les infirmes\nvenaient postuler leur délivrance, les pêcheurs l'absolution. Souvent des juges\nfixaient à des criminels, en remettant une partie de leur peine, cette compen­\nsation, le pèlerinage. Aux Saints eux-mêmes le voyagea Compostelle offrait\nun des raccourcis par où les rugueux sentiers de ce monde mènent droit au\nJardin céleste.\n   A cause des pèlerins, sur les routes de France et d'Espagne, des ponts\nfurent établis, des hôtelleries construites. Cependant, les étapes n'en restaient\npas moins hérissées de périls. Les pauvres s'en allant à pied, sans autre mulet\nque leur bourdon, s'exposaient à périr de fatigue et de faim. A l'entrée des\nponts et des villes, les péages vidaient leur escarcelle. En Navarre, des\npaysans sauvages et de mœurs immondes les assaillaient, les battaient, « les\n\n  (1) Histoire de la vie et des miracles de Saint Jacques le Majeur, op. cité plus haut.\n  (2) Il Barone, dit Dante que Saint Jacques, au chant XXV du Paradis, interroge sur la\nvertu d'Espérance.\n"}, {"page_pdf": 293, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3122, "texte": "250                                   DURENDAL\n\n\n\nchevauchaient comme des ânes », les égorgeaient. Quant aux cavaliers, ils\nrisquaient d'être détroussés, de perdre leur monture.\n    Le Codex de Compostelle, sorte de guide du pèlerin, écrit vers 1140 par un\nPoitevin, Aimeri Picaud, narre une mauvaise rencontre qu'avant et après lui\nbien d'autres durent encourir. Il y avait, en un lieu dénommé Lorca, une\nrivière dont l'eau était mortelle pour les bêtes de somme. Deux Navarrais se\ntenaient près d'un gué, attendant les voyageurs. Quand Aimeri et ses compa­\ngnons arrivèrent, ils s'enquirent s'ils pouvaient laisser boire leurs chevaux.\nLes Navarrais jurèrent par tous les Saints que l'eau était bonne. Les chevaux\nburent, deux aussitôt crevèrent; alors les Navarrais demandèrent aux cavaliers\nde leur concéder les cadavres, puisqu'autrement ils n'en feraient rien; et, avec\nleurs grands couteaux qu'ils avaient aiguisés d'avance, ils se mirent à les\nécorcher.\n    Afin d'assurer la paix des routes, de réduire les bandits et les Maures, l'ordre\ndes chevaliers de Saint Jacques s'institua. En France les innombrables con­\nfréries fondées sous le vocable de l'Apôtre pourvoyaient aux nécessités des\npèlerins. Mais Saint Jacques en personne ne s'endormait pas.\n    Les miracles qu'on lui attribua sont presque tous des traits de sa compassion\npour des pèlerins en détresse.\n    Ici, à Saragosse, vingt bonnes gens ont été mis par les Infidèles dans un dur\n cachot; ils invoquent Saint Jacques : sa voix répond : « Me voici présent avec\n vous qui m'avez appelé ». Leurs chaînes se défont, les portes s'ouvrent; il\n les conduit sans peur ni mal à un château où résidait une garnison de chré­\n tiens.\n    Ailleurs, à Pampelune, un homme parti de France avec sa femme et ses\n enfants était descendu dans une auberge; sa femme y meurt. L'hôte inhumain\n le chasse, retient son argent et une jument qui avait porté jusque-là les\n petits enfants. Dans la rue, un homme qu'il croise lui prête son âne et,\n ainsi, il parvient à Compostelle. Là, l'inconnu reparaît, se fait connaître :\n \" Je suis Jacques, apôtre de Noire-Seigneur, qui t'ai prêté mon âne en la ville\n de Pampelune et derechef te le prête pour t'en retourner et t'avertis que ton\n hôte mourra misérablement. »\n    Tantôt il retire du fond des eaux des naufragés prêts à se noyer, tantôt il\n ressuscite, à la requête d'une mère, un enfant mort en chemin.\n     Un homme de guerre fut atteint d'une maladie qui lui avait enflé la gorge\n  « comme cornemuse ». Il s'applique une coquille de Saint Jacques, « est remis\n en pleine santé incontinent ».\n     L'an du Seigneur 1130, un pèlerin natif de Vézelay. ayant nom Brimo, se\n trouvait, un soir, sans un seul denier pour acheter du pain. Il s'endormit sous\n un arbre et crut voir Saint Jacques lui donner à repaître. A son réveil, il\n s'aperçut qu'on avait mis contre sa tête un bon pain cuit sous la cendre, et jus­\n qu'au terme de son voyage, le pain mystérieux se renouvela (1).\n\n\n   (1) Ces miracles et les suivants sont extraits du petit livre déjà cité; et l'auteur lui-même\nles trouva dans le Codex de Compostelle.\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3395, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                              251\n\n\n   L'Apôtre prenait soin des âmes plus encore que des misères temporelles. Il\nrécompensait par son assistance les pèlerins miséricordieux. Un chevalier,\ndépassant sur la route une pauvre femme chargée d'un paquet, le lui prend ;\nplus loin, il rencontre un pèlerin malade qui s'était couché dans l'herbe; il\nmet pied à terre et le hisse sur son cheval. Arrivé à Compostelle il tombe\nmalade lui-même et en danger de mort. Saint Jacques se montre à lui, récon­\nforte sa dernière heure.\n   Une autre histoire peint naïvement Saint Jacques, grand pénitencier, obte­\nnant à ceux qui se repentent la rémission de leurs crimes. Sous l'évêque\n Théodemir un quidam avait commis un énorme péché qu'il n'osait dire\nà aucun prêtre. Au matin de la fête de Saint Jacques, il mit sur son autel une\ncédule où il avait écrit sa faute, et, avec des larmes, il priait le Saint pour\nqu'elle fût effacée. Quand l'évêque vint célébrer sa messe, il vit la cédule,\ndemanda qui l'y avait mise et pourquoi. « Et, soudain, se présenta ce pauvre\npécheur qui, en la présence de tous, en pleurant confessa le fait. Le saint\nSacrifice fini, l'évêque ouvrant cette cédule et ne trouvant aucune chose écrite,\nconnut que ce péché était pardonné, et ainsi le déclara à tous, »\n   Certains de ces miracles furent ornés par l'imagination populaire de péri­\npéties romanesques, d'autres visiblement inventés pour servir d'exemples\nédifiants. Il en est deux qui se perpétuèrent entre tous dans la mémoire des\npèlerins, jusqu'au XVIIIe siècle, le premier même avec des témoignages pal­\npables de sa vérité.\n   Un homme du pays d'Allemagne, voyageant avec sa femme et son fils,\ns'arrêta, cent lieues avant Compostelle, dans la ville de Saint-Dominique de\nCalzada. Ils logèrent en une hôtellerie où une servante, voyant ce jeune fils\n \" beau et dispos \", s'éprit pour lui de fol amour; et, comme il la rebuta,\nson désir se tourna en haine. « Ainsi que ces pèlerins dormaient, elle entre\nla nuit secrètement en leur chambre, et finement mit la tasse ou coupe\nd'argent de son maître en la mallette de ce jeune homme, lequel sans\ny penser le matin se mit à cheminer avec son père et sa mère, et n'étaient\nguère loin de la ville, quand cette mauvaise fille alla crier à son maître que les\npèlerins avaient dérobé et emporté sa coupe ou tasse d'argent. »\n   Cet hôte « envoie soudain les sergents après, qui ayant trouvé ce jeune\nhomme saisi de cette tasse, le ramenèrent au juge avec son père et sa mère, et\nfut condamné ce pauvre jeune pèlerin à être pendu au gibet, ce qui fut exécuté\nen la présence du père et de la mère, lesquels merveilleusement tristes et\ndolents, et pleurant sans cesse, allèrent parfaire et accomplir leur voyage à\nSaint-Jacques, où cette pauvre mère transie de douleur recommanda le salut\nde son fils au bienheureux Apôtre. Et ces pauvres gens, désolés, retournant\npar le même chemin, approchèrent du lieu où était ce pauvre innocent pendu,\nprès duquel étant redoublèrent leurs pleurs et gémissements. Mais, ô grande\nmerveille de Dieu... cet enfant ainsi pendu appela son père et sa mère, et, les\nconsolant, leur dit : « Ne pleurez point; mais vous réjouissez et louez Dieu,\ncar il ne me fut jamais mieux, et n'ai oncques senti un tel aise qu'à présent,\npour autant que, dès lors que je fus mis ici, le benoît Apôtre Saint Jacques,\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3281, "texte": "252                                   DURENDAL\n\n\nprotecteur de mon innocence m'a toujours soutenu, gardé et sustenté d'une\nviande céleste; allez donc avertir la justice, afin que l'on m'ôte d'ici. »\n   Lors, ces bonnes gens s'en vont en diligence au logis du juge qui l'avait\ncondamné, lequel ils trouvèrent assis à table ayant devant lui un gros poulet\nrôti, — autres disent que deux poulets étaient en la broche —, et lui dirent que\nleur fils qu'il avait fait pendre y avait déjà trente-six jours, n'était point mort et\navait parlé à eux, et partant le priaient humblement de le faire ôter du gibet.\n Le Juge, oyant ces propos, commença à rire et se moquer en disant : « Il est\naussi possible que votre fils soit vivant depuis le temps qu'il est là comme il\nest possible que ce poulet qui est devant moi soit remis en vie et qu'il chante\nmaintenant. Et, à l'instant (par la puissance incompréhensible de Dieu,\nauquel rien n'est impossible) ce poulet revint en vie, et ayant chanté, s'envola\nde dedans le plat. Ce que voyant, ce juge, émerveillé grandement d'un tel\nsigne, se leva à l'heure même et accompagné de ses officiers et du peuple, alla\nfaire descendre ce pauvre pèlerin du gibet, et fut conduit de tout le peuple à\nl'église, où de tous fut rendu grâces à Dieu d'un si célèbre miracle avec\ngrande joie et liesse. »\n   Le vieux narrateur n'omet qu'une circonstance : les poulets — car ils\nétaient deux, un coq et une poule, l'un et l'autre d'un plumage très blanc, du\nmoins après leur résurrection — furent menés à l'église et associés au\nTe Deum que l'on y chanta. Dans la suite on conserva leurs petits, de géné­\nration en génération. Les pèlerins qui venaient à Saint-Dominique de Cal­\nzade emportaient précieusement quelqu'une de leurs plumes; lorsque Guil­\nlaume Manier (1) visita la ville, on lui montra le coq et la poule dans une\ngrande cage peinte en bleu; on lui fit voir aussi la chemise et la potence du\njeune homme pendu et sauvé.\n   L'autre miracle ne se développe point dans le même esprit de candide dou­\nceur et d'humilité confiante. Il respire au contraire la terreur des pays\nfarouches où il s'est produit :\n   « L'an de Notre-Seigneur Jésus-Christ 1180, trente hommes du pays de\nLorraine firent complot d'aller ensemble faire le voyage de Saint Jacques en\nCompostelle, et avant que partir, promirent et jurèrent de se garder la foi de\nsociété les uns aux autres et ne s'entrelaisser jusques à la mort; l'un seulement\nd'iceux ne voulut faire ce serment et promesse. Or, étant tous arrivés en bonne\ndisposition en une ville nommée Porte close, l'un de leurs compagnons devint\nmalade, et, pour la promesse qu'ils avaient faite ensemble, le portèrent avec\ngrande peine et labeur, par l'espace de quinze jours, jusques à un certain port\nnommé Tifereos... Finalement, étant fâchés et ennuyés de si longue retarda­\ntion, quittèrent tous et abandonnèrent ce pauvre malade au pied de la mon­\ntagne Saint-Michel, excepté celui qui n'avait point voulu faire ladite promesse\net serment, lequel demeura seul avec lui, et ne le voulut abandonner, et\nauquel ce pauvre pèlerin malade dit : « Porte-moi, je te prie, jusqu'au faîte et\nhaut de cette montagne. »\n\n  (1) V. BONNAULT D'HOUET : Pèlerinage d'un paysan picard au XVIIIe siècle, à Saint Jacques\nde Compostelle.\n"}, {"page_pdf": 296, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3421, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                               253\n\n\n    » Ce que son compagnon fit très volontiers et non sans grand travail, où,\nétant parvenus, advint que, environ l'heure du soleil couchant, ce pauvre\nmalade rendit l'esprit à Dieu; de quoi son compagnon, fort dolent et étonné,\ncommença à entrer en une grande crainte et frayeur, tant pour se voir seul\navec ce corps mort, que pour l'obscurité de la nuit prochaine et cruauté des\nhabitants de ce dit pays barbares et inhumains; et, se voyant sans espérance\nde secours humain, eut recours à Dieu par prières et oraisons.\n    » Et incontinent, le glorieux Apôtre Saint Jacques s'apparut à lui en forme\nd'un homme à cheval, et lui demanda la cause de son deuil et de ses pleurs.\nAuquel il répondit : « Seigneur, ce n'est pas sans cause que je suis triste et\nétonné, pour me voir ici seul demeuré avec ce corps mort, et qu'il est nuit,\nn'ayant aucun moyen d'ensevelir ce corps. Lors Saint Jacques lui dit :\n\" Baille-moi ce corps devant moi sur mon cheval et monte derrière moi. »\n    » Ce qu'étant fait, ils firent cette nuit-là autant de chemin que l'on eût su\nfaire en douze journées, tellement que devant le soleil levé ils se trouvèrent à\nla Montjoie qui est à demie lieue de Saint Jacques.\n     » Et en ce lieu le benoît Apôtre mit bas ce corps mort et commanda à ce\npèlerin vivant d'aller inviter et appeler les chanoines de son Église de Com­\npostelle pour mettre en sépulture ce pèlerin mort. Ce qui fut fait avec grande\n solennité. »\n     Quand je lus ce récit, je me représentai une Sierra que j'ai traversée entre\n Saragosse et Calatayud, des gorges, au crépuscule, s'enfonçant entre des\ncônes pierreux, déchiquetés, comme foudroyés, sous des nuées laineuses\n balayées par un vent d'orage, et au bas de ces masses, un torrent, le Jalon,\n qui tourne et retourne, roulant des sables avec ses eaux ferrugineuses, rouges\n comme si elles sortaient d'une cuve de teinturier. Le long des rampes où,\n durant des lieues, ni une hutte, ni un homme n'apparaissent, je voyais le\n pèlerin gravissant, à la nuit tombante, les épaules chargées de son compagnon\n mort, ainsi qu'il nous faudra porter jusqu'au faîte du Purgatoire les cadavres\n de nos péchés...\n     Cette apparition de Saint Jacques, date, comme la plupart des autres, du\n XIIe siècle. Ce fut, en effet, pour Compostelle, une ère prodigieuse. Les che­\n mins de l'Europe et de l'Asie chrétienne convergeaient tous alors au glorieux\n tombeau. Louis VII, roi de France, à son retour de Palestine, mêla son bour­\n don parmi ceux des plus humbles vilains; de même Jean de Brienne, empe­\n reur de Constantinople, et Saint Dominique, Saint François, plus tard, la\n douloureuse Brigitte, Saint Vincent Ferrier.\n     Les murs de la basilique s'achevaient avec les dons unanimes des peuples,\n avec les bras de tous les chrétiens, car les rois et les archevêques, aussi bien\n que les truands, allaient chercher des blocs dans les carrières, tendaient aux\n ouvriers des moellons.\n     Les quatorze portes de l'enceinte sacrée demeuraient, jour et nuit, engorgées\n  par la foule ; il arriva que des pèlerins de nations adverses se battirent au seuil\n  pour entrer, qu'il y eut des morts, et que l'église dut être réconciliée. Devant\n  l'autel de l'Apôtre, un prêtre se tenait, une longue verge à la main; il appe­\n  lait dans leur langue les hommes de chaque pays, et, pour la rémission des\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3410, "texte": "254                                 DURENDAL\n\n\nfautes vénielles, leur frappait un léger coup sur l'épaule. Rien, aujourd'hui,\npas même Lourdes au moment des plus vastes pèlerinages, ne peut rendre les\nspectacles de Compostelle, à l'apogée de cette ferveur qu'Aimeri Picaud, dans\nune éloquence redondante, décrivait lyriquement :\n   « Les malades viennent et sont guéris; les aveugles voient, les démoniaques\nsont délivrés... les tristes se sentent déchargés du poids énorme de leur péchés.\nIls arrivent de tous les pays du monde, Français, Normands, Ecossais,\nIrlandais, ceux du pays de Galles, Teutons, Ibères, Gascons, ceux de la terre\nde Bayonne, Navarrais, Goths, Provençaux, Lotharingiens, Anglais, Bretons,\nceux de Cornouailles, Flamands, Frisons, ceux du Dauphiné et de la Savoie,\nItaliens, ceux de la Pouille, ceux du Poitou, Aquitains, Grecs, Arméniens,\nDaces, Norvégiens, Russes, ceux de la Nubie, Géorgiens, Parthes, Romains,\nGalates, Ephésiens, Mèdes, Toscans, Calabrais, Siciliens, Asiatiques, Indiens,\nCrétois, Jérosolymiens, ceux de Hongrie, de Bulgarie, d'Esclavonie, d'Afrique,\nde Cilicie, de Judée, et autres innombrables gens de toutes langues, tribus et\nnations qui vont par compagnies et par phalanges.\n   1) Autour de l'autel de Saint Jacques, se placent d'un côté les Allemands, de\nl'autre les Français, plus loin, les Italiens, tous avec des cires allumées, de\nsorte que l'église brille comme le jour le plus splendide, jour et nuit flam­\nboyante de lampes et de cierges.\n   » Ils veillent en oraison. Les uns chantent au son des cithares, d'autres de\nlyres, d'autres de tympanons, d'autres accompagnés de flûtes, d'autres de\ntrompettes, d'autres de harpes, d'autres de violes, d'autres de vielles bretonnes\nou gauloises, d'autres de psaltérions. Les uns pleurent leurs péchés, les\nautres psalmodient, d'autres font l'aumône aux aveugles. Il n'y a langue ni\ndialecte qui ne résonne ici... Les uns portent des chaînes en signe de péni­\ntence; d'autres amènent de l'or et du fer pour les travaux de la basilique,\ncertains distribuent aux pauvres tout ce qu'ils ont... C'est le peuple de Dieu,\nla race sainte, la fleur des nations. »\n   Un tel mouvement ne pouvait décroître que par l'excès même de son\nampleur. Partout où des foules s'agglomèrent, des principes putrides y\nfermentent. Le démon du lucre et bien d'autres rôdaient autour du pèleri­\nnage. Des mendiants coalisés en bandes avides assaillaient les étrangers\njusque dans les chapelles de la cathédrale. Sous le manteau de pèlerin circu­\nlaient des mauvais drôles. En 1403, Ferri I er de Lorraine revenait de\nCompostelle, lorsqu'il apprit que trois seigneurs, le croyant encore au loin,\ncommençaient à ravager ses terres ; il les fit jeter en prison ; or, les trois pillards\nétaient eux-mêmes des pèlerins en route pour la Galice. Dans l'une des salles\nde l'hospice royal, à Santiago, une grosse chaîne pendait à une colonne pour\nlier les pèlerins convaincus de quelque méfait. A Burgos, devant la porte d'un\nmonastère, une potence était dressée; et les moines y pendirent plus d'une fois\ndes pèlerins voleurs ou homicides.\n   Néanmoins, ce n'étaient là que des accidents; tant que l'Europe maintint\nl'unité de sa foi, le pèlerinage ne sembla point s'amoindrir, et la France y\ncontribuait pour une part magnifique. Mais, quand la Réforme éclata, les\ncatholiques eurent autre chose en tête que des pérégrinations paisibles ; les\n"}, {"page_pdf": 298, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3536, "texte": "                     SAINT J A C Q U E S D E   COMPOSTELLE                       255\n\n\nhuguenots vilipendaient, comme une idolâtrie, la dévotion aux reliques; ils\nmirent, les premiers, en doute, l'apostolat de Saint Jacques en Espagne et la\nprésence de son corps à Compostelle. Ses os et ceux de ses disciples, dans ces\ntemps misérables, faillirent être à jamais perdus. La flotte anglaise de Drake,\nen 1589, croisait hostilement sur les côtes de la Galice; l'archevêque de\nSantiago prit peur; il retira de nuit, en secret, hors de la crypte, les trois\nsquelettes et les cacha sous les dalles de l'abside, mais en maçonnant le caveau\nimprovisé à l'aide des matériaux de l'ancien. Le commun des fidèles, pendant\nprès de quatre siècles, devait ignorer cette translation.\n     L'état de guerre entre la France et l'Espagne, puis la froideur janséniste, les\ngoûts sédentaires qui retenaient au XIIIe siècle la bourgeoisie française, toutes\nces causes ne purent que ralentir davantage un élan très affaibli. Seuls, les\ngens du peuple et les paysans gardaient assez de confiance pour s'en aller en\n lointain pays, avec peu d'argent, gagner les pardons.\n     Les âges n'étaient plus où il croyait accueillir Jésus-Christ, celui qui recevait\n un pèlerin. Trop de larrons s'étaient ainsi déguisés afin de s'introduire dans\n les demeures et de mettre à mal leurs hôtes. On faisait piètre chère aux dévots\n de Saint Jacques; faute de pain et de gîte souvent ils maraudaient; la justice\n se montrait à leur endroit spécialement dure. Louis XIV, par deux ordon­\n nances, porta défense « à tous ses sujets d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques\n en Galice et autres lieux hors du royaume, sans une permission expresse\n de Sa Majesté, contresignée par l'un de ses secrétaires d'Etat, à peine des\n galères à perpétuité pour les hommes et de telles peines afflictives contre\n  les femmes que les juges des lieux estimeraient convenables ». S'il fallait\n  estimer, d'après le seul Guillaume Manier, les pèlerins de l'époque, la curiosité\n  du voyageur les décidait autant et plus que la piété. Il rapporta de Compos­\n  telle l'attestation qu'on l'y avait vu, qu'il s'y était confessé, un papier honorable\n  à mettre dans ses archives domestiques; mais revint-il plus chrétien qu'avant?\n  Nulle phrase de son journal n'en fait foi.\n      Au delà des Pyrénées, la vieille ardeur du pèlerinage se défendait mieux.\n   En 1666, à Santiago, la multitude était si compacte que les prêtres distri­\n   buaient l'Hostie le long des nefs, sous le cloître, et même devant la place de\n  la Quintana (1). Il est vrai, on n'aurait plus vu, comme au XVe siècle, des\n   reines — telle Isabelle, femme de Philippe le Bon — venant à pied, en pau­\n   vresses, tendant la main par humilité et logeant dans l'hospice des gueux.\n   Lorsque la reine de Portugal fit, en 1690, son entrée comme pèlerine, on\n   l'honora par des bals, des festins; le soir, on illumina les rues.\n      Cent ans après, aux grandes fêtes encore, les deux tiers à peine des pèlerins\n   pouvaient pénétrer dans la cathédrale. Mais l'occupation française arrêta net\n   toute visite à Compostelle. Une loge maçonnique — aujourd'hui depuis long­\n   temps défunte — fut infligée à la ville de l'Apôtre. Ney traita le sanctuaire en\n   soudard sans religion; il donna l'ordre d'empiler sur des charrettes et de\n   fondre tous les trésors d'argent qu'on y put saisir ; des cinquante et une lampes\n   qui brûlaient dans la Capilla mayor, trois seulement furent sauvées.\n\n   (1) V. FERNANDEZ : Guia de Santiago.\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3220, "texte": "2 56                                 DURENDAL\n\n\n   Ensuite, l'Espagne subit des alternatives de commotions furieuses et de\ntorpeurs funèbres. Les provinces avaient désappris le chemin de Saint-Jacques;\nle silence d'une seconde mort s'établit autour de son tombeau. Ailleurs, sur\ndeux terres françaises, des prodiges allaient se manifester qui fascinèrent juste­\nment les âmes. Il convenait au fils de Zébédée d'être effacé devant Marie.\nLourdes acheva de supplanter Compostelle. Comment les peuples n'auraient-ils\npas accouru en un lieu où l'Immaculée, avec une insistance, si l'on peut dire,\néperdue, révéla son passage? D'autres causes moins pures favorisèrent Lourdes:\nl'espoir charnel des guérisons, l'accès commode du pays.\n   Saint-Jacques exige un peu plus d'effort; pour des pèlerins modernes, esclaves\nde leur bien-être, la Galice semble au bout du monde; et, devant la solitude\nde l'Apôtre, il faut négliger le mutisme des apparences, être davantage de ceux\nqui n'ont pas vu et qui croient.\n   Cependant, à ses restes tangibles une résurrection nouvelle était destinée.\nComme des ouvriers, en 1879, creusaient sous l'abside qu'ils restauraient, ils\ndécouvrirent, dans un caveau, trois squelettes. Après une enquête longue et\nscrupuleuse, sur l'avis non seulement des hommes d'église, mais d'archéologues\net d'anatomistes éclairés, Léon XIII, dans sa Bulle du 1er novembre 1884,\ndéclara solennellement que Saint Jacques est bien ici, que son intercession est\nplus que jamais nécessaire « pour les graves nécessités et l'exaltation de\nl'Eglise, pour l'extirpation des hérésies et des sectes perverses ». L'acte ponti­\nfical se terminait sur cet admonitoire : « Si quelqu'un contredit par une témé­\nraire audace ces pages revêtues de notre approbation, qu'il sache qu'il encourt\nl'indignation de Dieu et des bienheureux Apôtres Pierre et Paul. »\n   Depuis lors, des caravanes espacées de pèlerins ont paru à Santiago, une\nfois, des étudiants de l'Institut catholique de Paris, une autre, des prélats et\ndes nobles anglais. En 1909, l'Année sainte a été célébrée par des fêtes gran­\ndioses (1); Alphonse XIII les présida, entouré des chevaliers de Saint-Jacques\net portant le manteau de l'Ordre; il renouvela pour son royaume, dans la basi­\nlique, au séculaire patron de l'Espagne, un hommage de fidélité.\n   Je descendais de la bibliothèque après m'être esquissé, comme dans une\nfresque rapide, les gloires de Compostelle et ses décadences. Pourquoi donc,\npensais-je, le pèlerinage ne renaîtrait-il point? Ce que je fais après d'autres,\nqui ne peut le faire? Sans doute, la ferveur du moyen âge ne s'y reverra plus ; ce\nfurent des siècles trop beaux pour qu'ils recommencent. Mais la fontaine d'eau\nvive qui débordait de ce sépulcre sur toute la chrétienté n'est-elle pas prête à\nse rouvrir, aussitôt que des bouches avides se tendront? Et quel séjour de\nrecueillement salubre, cette église, cette ville aussi ! Car, imbibée pendant\nmille ans de prières et d'odeurs de. cierges, elle n'a pas cessé d'être une ville\nsainte; selon le mot d'un Jésuite, que je rencontrai ce jour-là, « Santiago reste\nun grand couvent ».\n\n\n\n\n  (1) V. ANDRÉ REBSOMEN : Un pèlerinage à Saint-Jacques   de Compostelle. (Bordeaux, 1911).\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3278, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                              257\n\n\n\n\n                                        IV\n\n\n   Santiago serait peu de chose si ce n'était plus « un grand couvent ». En\npleine nuit, avant l'aube, et le jour, à toute minute, aux cloches de la cathé­\ndrale répliquent les campanes des monastères, les unes avec un timbre vif et\ndur, d'autres dolentes, d'autres battant à coups précipités, dans un babil\nconfus comme celles de Provence et d'Italie. Elles perpétuent sur la ville\nsomnolente l'invisible pulsation des cœurs pieux. Sauf au centre où les bou­\ntiques amènent quelque remuement, le pèlerin peut errer des heures à travers\nles rues, comme autour d'un cloître méditatif. De vingt pas en vingt pas\ns'offre une église, une chapelle : Maria Salomé, la Capilla del Apostol, Saint-\nMartin, Saint-Roque, Santa Clara, le Carmel, Santo Domingo, la Capilla de\nlas Animas, et combien de moindres que je n'ai point vues! L'hôpital, l'asile\ndes mendiants, les collèges, l'université, l'hôtel de ville lui-même — bâti à\nl'origine pour être un séminaire —, tout porte le sceau d'une discipline ecclé­\n siastique.\n    Parfois, dans la longueur d'une rue, on marche entre deux altiers murs\nbruns, contre lesquels, semblables à des cages vertes, des grillages barrent les\ncroisées des cellules. L'aspect claustral de l'architecture, nulle part, en Espagne,\n n'aurait rien de surprenant; c'est le pays des fenêtres rares sur le dehors, de la\n vie concentrée dans l'intimité fraîche des patios. Mais, à Composteile, les\n proportions trop vastes des bâtisses conventuelles laissent deviner la solen­\n nelle tristesse de leur abandon : certains monastères de femmes où soixante\n religieuses jadis avaient leurs aises n'en abritent plus que douze à peine. Le\n plus ample, celui des Rénédictines de San Payo, près de la Cathédrale, con­\n fine de sa masse austère la Plaza de los Literarios, vis-à-vis la Porte des\n Pardons. Le séminaire aussi était, au XVIIIe siècle, une abbaye de béné­\n dictins.\n    Je le visitai dès mon arrivée, et, sous le cloître imposant, comme j'y entrais\n à l'aventure, j'abordai un jeune prêtre avec qui je me liai bientôt d'amitié.\n L'abbé da Vina Trasmonte parlait suffisamment le français pour qu'en l'étof­\n fant de latin et de mon peu d'espagnol nous fussions à même de causer sans\n embarras. Son air de vivacité candide et de droiture m'attira. Je dois le dire\n en passant : ce que j'ai aperçu du clergé espagnol ne justifie nullement nos\n préventions à son égard : une extrême dignité d'attitude, de la théologie, de\n la science et, plus encore, l'appétit d'en acquérir, une ferveur solide à défaut\n de l'esprit d'apostolat dont ses prêtres comprennent, moins que les nôtres,\n l'urgence, parce que le pays, dans son ensemble, demeure à eux. L'abbé da\n Vina ajoutait à ses qualités sacerdotales l'agrément d'une physionomie régu­\n lière et pure. Elle réfléchissait une douceur ascétique relevée d'énergie. Je le\n vois toujours, à une réunion qu'il présidait par rencontre, la tête appuyée\n contre le cuir brun d'un fauteuil, avec la transparence mate de son front et de\n ses joues maigres où le sang, à la moindre émotion, affluait, son menton de\n  médaille latine, son nez mince, quoique partant d'un peu bas, et, surtout,\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3158, "texte": "258                                  DURENDAL\n\n\n\nses yeux, deux pupilles de jais élançant des feux noirs d'une virginale lim­\n pidité.\n   Il s'offrit, d'une façon toute simple, à me conduire dans Compostelle, et,\nle lendemain, il me fit d'abord les honneurs du séminaire (1), vide en raison\ndes vacances.\n   Le séminaire avait été construit magnifiquement par les Bénédictins, sans\ndoute convaincus que l'Ordre en aurait à perpétuité la possession. L'escalier\nà rampe de pierre ajourée serait digne d'une résidence de roi. J'admirai la\nvoûte romane du réfectoire, sévère et féodal. Nous passâmes devant les quinze\nmille volumes de la bibliothèque. La chapelle m'arrêta davantage; mais ce ne\nfut pas à cause de ses beautés. Je ne pouvais me soumettre à ce style baroque,\nà la profusion des pilastres, des volutes, aux retables boursouflés d'angelots\nclinquants.\n   L'église de Saint Martin Pinario, dépendante du séminaire, souffre du\nmême luxe outrecuidant. Sa grande coupole v verse une clarté mondaine. J'y\nretrouvai, comme dans la Capillà mayor de la basilique, une emphase mata­\nmoresque, et nulle humilité dévote. Deux baldaquins dorés, dont l'un dif­\nforme, débordent sur les chapelles; les stalles du coro s'adossent à des boiseries\nfastueuses; celles-ci portent sculptées des scènes évangéliques, des figures de\nsaints personnages; mais des colonnettes d'un goût païen en divisent les médail­\nlons. La sacristie me plut davantage; sobrement ornée, elle a de ces longues\net nobles crédences à poignées de cuivre où l'on pourrait préparer des cha­\nsubles pour les messes de tout un conclave.\n   A Saint-Martin, de même qu'ailleurs, les siècles d'ignorance révolution­\nnaire, le XVIIe et le XVIIIe, ont passé leur charrue : de l'abbatiale primi­\ntive consacrée par l'évèque Gelmirez aucun vestige n'est debout. J'en dis à\nl'abbé Vina mon déplaisir. Mais le moyen âge le touchait médiocrement ; il\nacceptait ces énormes retables qui répondaient à son inclination d'espagnol\npour les décors héroïques et riches. Ce qu'il aimait en dehors des offices,\nc'était la poésie, la belle éloquence; quand j'allai, dans la suite, le voir chez\nlui, il me lisait volontiers des poètes castillans et me soutenait que nul auteur\nfrançais ne pourrait atteindre à la vigueur sonore de leurs rythmes.\n   Le dimanche matin, nous nous rendîmes ensemble à l'Hospital de los\n Reyes catholicos. Le portail en est charmant : bien que ses moulures et ses\nniches ouvragées comme un point de dentelle accusent l'âme frivole de la\n Renaissance, ses statues de saints, de rois et de reines demeurent naïves et\ndévotes; les deux plus basses représentent, l'une, à droite, Adam, l'autre, en\nface, Eve, tous deux confus de leur nudité après la chute; ils sont ici afin\nqu'on se ressouvienne, si on l'avait oublié, d'où procèdent les misères du\n corps, et pourquoi il faut les endurer humblement.\n    Un autel surmonté d'un Christ donne au vestibule obscur la gravité d'une\n chapelle. Nous entrâmes dans un patio dont les arcades tranquilles reposent\n\n\n  (1) En Espagne, le grand e t le petit séminaire ne sont pas séparés; l'un est au premier\nétage, l'autre au second du même bâtiment.\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3493, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                              259\n\n\nsur de hautes et minces colonnes quadrangulaires d'une joyeuse élégance. Un\njet d'eau bruissait au milieu ; des convalescents étaient assis contre la vasque\nensoleillée. J'aperçus des religieuses circulant avec l'allure preste habituelle\naux Filles de Saint Vincent de Paul; leur cornette toutefois manquait\nd'ampleur ondoyante, et leur robe, d'un bleu ardent, ne valait pas celle de\nnos Sœurs, ce bleu gris, si négligent des vanités.\n    Nous montâmes aux salles des malades. La première contenait des fiévreux ;\nd'un air hébété ils nous regardaient passer; j'aurais voulu les réconforter\nchacun de quelques paroles; mais nous avions trop à voir, car l'hôpital est\nimmense, ordonné en une succession de cours et de cloîtres. Cependant, pour\nl'admirer, il faudrait ne connaître ni l'Hospice Saint-Jean, à Bruges, ni,\nplus encore, celui de Beaune où la pensée d'honorer comme des rois les\ninfirmes et les pauvres élabora une merveille unique.\n    J'en sortis un peu déçu; non loin de là, dans une rue proche de la cathé­\ndrale, nous fîmes halte devant un édicule clos d'une simple grille; un Saint\nJacques, au fond, s'y découvre, obscurément logé entre des cierges : c'est la\n Capilla del Apostol, à l'endroit où les bœufs qui traînaient la Santa Cueva\ns'arrêtèrent, refusant d'aller plus outre. Une fontaine coule auprès; elle eut,\ndit-on, durant de longs siècles, des propriétés miraculeuses; mais, quand la\nfoi décline, les miracles s'en vont.\n    Il est d'autres coins, dans Santiago ou alentour, dont je reçus de fortes\n impressions chrétiennes. L'abbé da Vina me conduisit une après-midi, hors\n la ville, à Santa Maria la Real de Sar, une église délabrée et touchante, reste\n d'un prieuré de moines augustins, que fonda en 1174 le grand Gelmirez. Les\n vieux chanoines et les prélats hors d'âge s'y retiraient; ils allaient seulement,\n le dimanche et les jours de fête solennelle, déjeuner chez l'archevêque, puis\n redescendaient vers leur collégiale à l'heure du salut.\n    Ce fut une douceur pour moi de respirer parmi les champs. Le ciel était\n tendre et léger. Je pris plaisir à voir des paysans faucher le regain ; des\n femmes assises dans l'herbe tricotaient; des chèvres tondaient les buissons;\n sur l'arête d'une colline, des pins déliés, à la file, se courbaient avec grâce\n comme des enfants qui jouent. Le prieuré s'isole au milieu des prairies, voisin\n d'un ruisseau, le Sar, où les pèlerins, avant d'entrer dans Compostelle, se bai­\n gnaient en signe de purification. Il n'est plus aujourd'hui qu'une paroisse de\n faubourg, d'aspect humble et tassé, telle que nos églises rustiques d'autrefois.\n    Nous traversâmes le cimetière qui reçoit l'ombre des murs, de la triple\n abside et du massif avant-porche. Des arcs-boutants incurvés et rudes étayent\n au dehors la bizarre inclinaison de la nef à l'intérieur : car, au lieu de\n s'élancer toutes droites, les colonnes montent d'un jet oblique, ainsi que les\n arbres d'une pinède couchés en arrière par le vent; cette pente se commu­\n nique aux arceaux; de la sorte, le bâtiment a l'air de vouloir se renverser. Un\n malaise s'ensuit pour les yeux et contrarie la quiétude de la méditation dans\n ce sanctuaire néanmoins si grave. Le Sar l'avait récemment envahi ; le sacris­\n tain, vieux rustre aux joues rases, au nez tortu, à la bouche dure, nous\n montra, dans l'intervalle du plancher qui exhausse le sol, l'eau stagnante\n autour d'un pilier.\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3309, "texte": "260                                  DURENDAL\n\n\n\n   Deux statues sur des tombeaux s'allongent près des murailles. Au flanc de\nl'un se déchiffre encore : Hic jacet Bernardus... quondam archiepiscopus,\njadis archevêque. Dom Bernardo négligea d'ajouter les mots que le cardinal\n Lavigerie, amoureux des effets dramatiques, a voulu mettre au bout de sa\npompeuse épitaphe : Nunc cinis, cendre à présent.\n   Du cloître, un seul pan subsiste, neuf cintres étroits, dont les chapiteaux\nhistoriés de feuillages pressent des colonnettes ingénument accouplées. Il se\ncontinue par d'affreuses arcades crépies à la chaux. Des râteaux et une bêche\nétaient posés contre le sépulcre d'un abbé; sa statue avait le nez brisé. Au\nmilieu de la cour, des poules picoraient un gazon dru, comme il en pousse sur\nles morts.\n   Dans cette église de Sainte-Marie la Royale, l'abbé da Vina me conta un\ndétail où s'énonce bien la dévotion des Espagnols pour l'Immaculée : lorsque\nle sereno — dont l'emploi est maintenant aboli — passait le long des rues, il\ncommençait son tour de ville en chantant : Ave Maria purissima, et, dans le\nciel, se déroulait, répondant à sa mélopée, le rosaire des étoiles.\n   A Santa Maria la Real (1) je n'avais trouvé que le squelette d'une abbaye\ndéfunte; mais je pus visiter deux monastères encore habités, le convento de\n Belvis et la maison des Franciscains.\n   Belvis est un couvent de Dominicaines, datant du XIVe siècle; j'y voulais\nvoir l'aumônier, le Padre Capillan; j'avais pour lui une lettre d'un Frère\nprêcheur français. Je descendis,'à l'est de Santiago, un sentier entre des murs,\nplus semblable à 1'ancien lit d'un torrent qu'à un chemin fréquenté. Des\nodeurs d'immondices y séjournaient, sous le soleil de midi, dans l'air de\nplomb. Je gravis la côte en face jusqu'à une rue faite de cabanons minables ; des\npourceaux entraient dans les chambres, en sortaient ; les maîtres et eux parta­\ngeaient le même logis, selon la séculaire habitude des campagnards en Espagne.\n   Belvis, à droite, barrait l'horizon; le couvent ressemble à une grosse et\nvieille ferme avec une façade bigarrée de mousses jaunes et noirâtres. Une\nmendiante, accroupie sous l'ogive du porche, se dressa, et montant un escalier\ndevant moi, sonna. Je fus introduit par un jeune homme long et pâle. Le\nPadre capillan vint aussitôt; il se levait de table; son haleine était encore\nantidotée de vin blanc. A son aspect, j'admirai comment la formation monas­\ntique peut épurer la laideur la plus triviale : un crâne chauve, une mâchoire,\ndes dents et des pommettes énormes, et, sur cette ossature d'une violente\nanimalité, des lunettes d'or, tel se présentait le chapelain des Dominicaines.\nMais une âme simple et bonne émanait de ses yeux, de ses gestes; il m'ac­\ncueillit comme s'il m'eût connu depuis des années. Je me confessai à lui dans\nun latin farci d'espagnol qu'il eut quelque peine à comprendre Ensuite, il me\nmena sur un petit balcon d'où la vue atteint tout un versant de la ville, les\nclochers orgueilleux de la basilique, les coupoles de mainte église, la conti­\nnuité majestueuse, mais grise, pesante des édifices atténuée, çà et là, par des\nverdures sombres.\n   Je lui demandai si le monastère se maintenait peuplé. « Non, répondit-il, en\n\n  (1) De même à Santo Domingo, devenu un asile pour les mendiants.\n"}, {"page_pdf": 304, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3566, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELI.E                            261\n\n\n\nagitant le rosaire pendu à sa ceinture, il y en a trop, muchos, muchos. » Et du\ndoigt il m'indiquait au nord, le Carmel, Santa Clara, plus près, les Béné­\ndictines, les Mercenarias et d'autres.\n   Belvis, jusqu'en 1836, possédait des terres ; on prit alors tout aux moniales,\non les chassa ; et, à cette heure, elles ne sont guère assurées du lendemain.\n   « Chantent-elles, repris-je, comme en France, l'office au milieu de la nuit?\n— Hélas! non, fit-il, elles sont délicates; Son Éminence le leur a interdit. »\n   Je me disposais à prendre congé; le Padre Capillan voulut me faire voir la\nchapelle Il appela son domestique, réclamant cerillas, des allumettes. J'igno­\nrais pourquoi ; le domestique ne répondit pas. Alors, le moine poussa une\nporte, me prit la main, et m'attira sans lumière, dans un couloir où les\nténèbres étaient opaques. Il marchait avec ses pantoufles sourdes, en silence\net doucement; je sentis que nous descendions, puis que nous remontions.\nJ'éprouvais une attente singulière à m'avancer ainsi dans le noir, guidé par\nune main que je ne voyais pas. Tout d'un coup il me dit : Escala; quelques\nmarches nous élevèrent à une autre porte. Le grand jour se fit brusquement;\nnous entrâmes dans la chapelle solitaire. Les religieuses, à la tribune, invi­\nsibles, psalmodiaient; un harmonium soutenait le ton. Le Padre me conduisit\nau maître-autel, pour que je contemplasse de près une Assomption peinte\nen relief, Marie enlevée sur des nuages en stuc, parmi des anges aux joues\ncarminées, sous une pluie de rais d'or que le Père laisse tomber de ses paumes\nétendues. Mais j'étais davantage attentif aux voix des nonnes, tour à tour\nlanguides ou ranimées par un unisson plus ardent. Les versets, passant par\nces lèvres virginales, me semblaient descendre d'un lieu de paix et d'expiation.\nC'est ainsi que dans les vallons du Purgatoire les Psaumes doivent résonner.\n   Quand je me séparai du Padre Capillan, il me serra les deux mains avec\neffusion, comme celles d'un ami qu'on avait longtemps attendu et que peut-\nêtre en ce monde on ne reverra pas. Je contournai le jardin de Belvis du côté\nde la campagne et j'allai m'asseoir sur un petit mur de pierres sèches. Une\npaysanne, devant une maison blanche, en chantonnant, étendait du linge; un\ncoq lointain dilata son cri. Je regardai, au sud, le Pico sacro, la cime où les\ndisciples de Saint Jacques allèrent quérir les taureaux furieux. Les druides,\nauparavant, y avaient dressé des dolmens qu'on voit encore. Le ciel, comme\nune eau dorée, coulait sur ses flancs nus; autour de collines plus distantes\nvibraient des ombres limpides, veloutées. Cependant le pays restait sévère;\nle Pico sacro, même au soleil, garde la couleur brun tabac qui plaît aux\nEspagnoles pour leurs robes et leur prête un air monacal. Le cercle des\nmonts enserre Compostelle, ce vaste moutier, ainsi qu'une plus vaste clôture.\n   Je pensais, en repartant, aux frêles et suaves Dominicaines dont tout à\nl'heure j'écoutais l'office. A moi, pèlerin, livré aux dissipations des spectacles\nchangeants, leur vie recluse derrière ces murailles, tellement absorbée déjà\ndans l'éternel qu'elles n'auront qu'un pas à faire de leur cellule au Paradis,\nexprimait le plus désirable des reposoirs. Quand donc atteindrai-je l'incessible\ndemeure, la montagne sainte d'où l'on ne peut plus redescendre ?\n   Belvis, cependant, bien qu'entrevu du seuil, m'imposa la mélancolie de son\ndéclin. Chez les Franciscains, au rebours, je rencontrai un monastère en\n"}, {"page_pdf": 305, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "262                              DURENDAL\n\n\npleine vigueur et prospérité. Sans le connaître, je passais auprès, en revenant,\npar un soir pluvieux, d'un faubourg à l'ouest de Santiago; je montais une\nruelle qu'enferme, à droite, un mur puissant, renflé comme un rempart; des\ngrillages verts, surplombant contre de petites fenêtres, révélaient un couvent.\n La chapelle devait être voisine, car un chant mâle m'arriva, sur lequel un\norgue brodait de vagues harmonies. Et cette musique me remémorait un autre\nsoir, à Granville, où, des bastions du Roc, je voyais la mer s'enfler dans la\nbrume, tandis que, dans une église prochaine, grondaient les pulsations pro­\nfondes d'un orgue.\n   Je débouchai sur une place, l'entrée de la chapelle se présenta et je recon­\nnus, au creux d'une niche, l'effigie, quoique fort laide, de Saint François. A\nl'intérieur, dans l'unique nef, une seule vieille femme dormait assise au bout\nd'un long banc; les religieux, en haut, vers le fond de la tribune, chantaient\nleurs vêpres.\n   Je m'attardai jusqu'au crépuscule à les entendre; leur église, malgré son\nfaux goût, me heurta moins que je ne m'y serais attendu; je m'accoutumais\naux dorures ampoulées, aux triples étages de statues sur les autels, et je\ntâchais de m'appliquer ce sage avis de Saint Jean de la Croix : « L'âme qui\nn'est pas disposée à prier en tout lieu, mais dans celui-là seulement qui est de\nson goût, manquera bien souvent à la grâce de l'oraison ; car elle ne sait lire,\ndit le proverbe, que dans le livre de son village. »\n   Je retournai, le lendemain, au couvent, en compagnie de l'abbé da Vina.\nSous le porche une table de pierre est dressée; là, on donne à repaître aux\nmendiants. Une corde pendait à la voûte; la cloche que je fis tinter avait une\ndouceur de son vraiment angélique. Un Frère, dont les joues mal rasées et l'air\nde jubilation énonçaient avec son saint Patron une ressemblance familiale,\nnous ouvrit la porte vitrée du parloir. Un moine y recevait un ouvrier et sa\nfemme. Ici, comme ailleurs, les Franciscains ont l'amitié des humbles ; car\nils en sont eux-mêmes et, mieux que d'autres, ils ont retenu la parole : Vous\naurez toujours les pauvres avec vous.\n    Nous fûmes reçus au cloître par un jeune père, le Padre Athanasio, qui\nvenait d'Assise et se consumait en des recherches sur l'histoire de son Ordre.\nLes travaux et les jeûnes avaient laminé sa figure pâlotte et froncé autour de\nses lèvres des rides précoces ; mais une gaîté d'écolier un peu malicieuse vivi­\nfiait son œil anémique et son parler rapide. Il nous montra d'abord les salles\noù les moines ont constitué une rudimentaire collection de plantes, d'animaux\net d'instruments scientifiques :\n    « C'est pour faire la classe, me dit-il, aux Frères et aux novices. »\n   Ceux-ci prenaient alors leur temps de récréation et paraissaient engagés avec\nfeu dans une partie de quilles ; quelques-uns, en groupe sur les marches d'une\nfontaine, causaient tranquillement.\n    Le couvent, malgré son air simple, est conçu selon l'ampleur commune à\ntous les édifices monastiques de l'Espagne, et que les Jésuites ont transportée,\nchez nous, dans leurs collèges. Le Padre Athanasio laissa voir une certaine\nfierté de la bibliothèque; il voulut me prêter des livres. Chemin faisant, il\n m'expliqua les origines très glorieuses de la maison.\n"}, {"page_pdf": 306, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3319, "texte": "                       SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                                      263\n\n\n   Saint François lui-même la fonda, quand il fit, en 1214, son pèlerinage. Il\navait trouvé un gite chez un charbonnier nommé Cotolay; une nuit, pendant\nqu'il priait dehors au bas du Monte Pedroso, il connut, par une révélation,\nqu'un monastère de ses fils devait naître en cet endroit. Il postula quelques\narpents de terre auprès de l'abbé des Bénédictins, et promit de le payer en lui\noffrant chaque année un cestillo de peces, une corbeille de poissons. Puis il\ndit à Cotolay : « Dieu veut qu'ici tu me bâtisses un couvent. — Comment peut\nvous obéir un pauvre charbonnier? » objecta Cotolay. Le prodige se fit pour­\ntant et d'une manière aisée : Saint François conduisit Cotolay en un champ\noù il lui ordonna de fouir le sol, et un trésor s'offrit.\n   Aujourd'hui, les Franciscains de Santiago ne comptent plus, pour vivre,\nsur les trésors miraculeux. Ils ont leur verger, les aumônes des messes et ce\nque l'Etat leur octroie comme gardiens de la Terre-Sainte. Mais surtout leur\nmaison forme pour le Maroc des missionnaires. Je fus frappé d'apprendre\nqu'en cette Afrique où l'Espagne s'évertue à recoudre un pan de son manteau\nimpérial, les moines qui suivent l'armée conquérante essaiment du giron de\nSaint Jacques, le Matamoros.\n   Je revis d'autres fois les joyeux Franciscains; mais ce ne fut pas chez eux\nque je m'unis le plus fervemment au cœur mystique de Compostelle; il faut\nen venir aux deux choses qui, après la crypte de la cathédrale, ont fixé les plus\npurs moments de mon pèlerinage : la Capilla de las Animas et la Puerta de la\nGloria.\n   J'avais l'occasion de fréquenter un homme d'une aménité rare, le senor\nGarcia Queipo. Il possédait toute la souplesse d'esprit des Galiciens, beaucoup\nplus proches de nous que les raides Castillans; sauf un léger accent aigrelet,\nil me donnait l'illusion de causer avec un compatriote. Petit, grisonnant,\nvoûté, les yeux bleus, le sourire courtois, la voix délicate, il présentait en sa\nphysionomie un délié de contours plutôt français qu'espagnol. Sa causerie\nm'ouvrait sur l'état présent de l'Espagne des perspectives anecdotiques qui\nseraient superflues ici (1). Nous nous promenions ensemble le long de\nl'Alameda et par les vieilles rues : « Connaissez-vous, me demanda-t-il un\njour, la Capilla de las Animas? Allons-y; vous verrez un étonnant Chemin de\nCroix. »\n   Nous y fûmes la veille de mon départ; cette église, même si rien d'autre\nne la distinguait, m'aurait ému en raison simplement du culte auquel on l'a\nvouée : de cinq heures à midi des messes s'y célèbrent pour les défunts ; de ses\nautels au monde des âmes souffrantes tombe la continuelle rosée du Sang qui\nrafraîchit.\n   Des pauvresses et des mendiants la remplissaient, comme si on leur eût\n\n\n   (1) Voici pourtant un point d'histoire qu'il est bon de ne pas omettre : on a trop redit que\nla reine Victoria s'est convertie par nécessité, mais reste secrètement anglicane. Or, pen­\ndant le Congrès eucharistique de Madrid, M. Oueipo participait, dans la chapelle de l'Es­\ncorial, à une adoration nocturne, devant le Saint Sacrement. Vers trois heures du matin, il vit\nune dame entrer avec une courte suite : c'était la reine. Elle s'était levée pour communier,\navant l'aube, à une première messe.\n"}, {"page_pdf": 307, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3182, "texte": "264                                DURENDAL\n\n\n\ndélégué le soin d'assister les prêtres dans le Memento des morts. Tout autour,\ndans des chapelles, un artiste italien du XVIIe siècle sculpta et peignit une\nPassion, d'un réalisme sans profondeur, mais extraordinaire par la véhé­\nmence des figures et des attitudes. Les soldats et les bourreaux ont des faces\ncuivrées de brutes hurlantes, telles qu'on dut en voir, ces jours-ci, dans les\némeutes des grèves, à Culloa. La Mise au sépulcre est disposée comme une\nbelle déploration dramatique autour du cadavre dont se renverse la tête\nblêmie.\n    L'œuvre me toucha moins que ne l'espérait M. Queipo. Mais, en sortant\nde l'église, je levai les yeux vers le portail qui m'avait paru d'abord insipide :\nentre quatre grosses colonnes doriques, sous le triangle du fronton, le soleil\néclairait en plein une frise de marbre représentant des hommes et des\nfemmes immergés jusqu'à la poitrine dans le brasier du Purgatoire, les\nregards collés aux cieux et les mains jointes avec un air d'ineffable impa­\ntience.\n   Cette figuration simpliste d'un mystère poignant emmena ma pensée vers\nl'habitacle de douleur et d'extase où je sens vivre les plus chers des miens, et,\ncomme l'appel d'une cloche plaintive, il me semblait entendre leur cantique\ndans la fournaise :\n   O flammes qui savez mordre, mordez-nous plus fort. Chérubins, attisez-\nles. Que la pointe ardente de vos glaives nous transperce. Hâtez-vous,\nflammes miséricordieuses; consumez en notre substance tout ce qui n'est pas\nvous; rendez-nous agiles et libres comme vous l'êtes, langues pures de l'Esprit-\nSaint.\n    Nous sommes à vous, Seigneur, et rien ne peut plus faire que vous ne\nsoyiez pas à nous. Pour nous, les dents du Dragon sont brisées, le mal a\ncessé d'être; il n'y a que Vous et les voluptés de votre Gloire, et elles ne fini­\nront jamais. Comme des enfants à la mamelle, quand ils ont soit, nous\nvagissons vers le Paradis. Aiguisez nos tourments, et que nous entrions plus\nvite. O frères humains qui pouvez mériter encore, souffrez, priez, délivrez-\nnous !\n   De la Capilla de las Animas à la basilique, la distance est courte. J'y retournai\nprendre congé de l'Apôtre et saluer encore la Puerta de la Gloria. Une der­\nnière fois je sentis l'attente pleine de délices dont je frémissais toujours, en\narrivant, au delà du jubé, dans le bas de la grande nef, vers l'heure où le soleil\ns'en va. J'allai jusqu'au fond du porche et je tâchai de fixer, pour la vie, dans\nma mémoire, ces images de joie si naïves que nul artiste chrétien ne me\nparait avoir réduit en formes plus exactes et paisibles la théologie de la vision\n suprême.\n    L'œuvre rappelle en son ordonnance les Jugements de nos cathédrales.\n Mais, le triomphe des Saints et celui de l'Apôtre Jacques dominant les inten­\n tions du sculpteur, il convenait que l'Enfer fût restreint à une expression\n brève : du soubassement des piliers se dégagent avec révolte des têtes de\n démons ou d'animaux symbolisant les hérésies et les vices; toutes les pierres\n des colonnes, la voûte de l'église pèsent sur eux, et leurs gueules béantes\n essayent de crier sous l'horreur de ce faix; c'est la gloire des Justes qui les\n"}, {"page_pdf": 308, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3490, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                              265\n\n\nécrase; voilà bien l'idée de l'Enfer, telle que l'exige, par équilibre, l'infinité\ndu Paradis. Regardés isolément, ces monstres sont effroyables : des oreilles de\nporc, des becs de vautour, des mufles de crapaud bossues et dilatés se com­\nbinent dans une exaspération de désespoir bestial ; l'un d'eux, de rage, se mord\nla patte. Les damnés apparaissent, en outre, sur un arc latéral, à la gauche du\nJuge. Cependant, on y songe à peine : la grimace des Maudits se perd parmi\nla liesse des Bienheureux.\n   Je suivais lentement, du sud au nord, la rangée des prophètes répartis autour\ndes piliers, sous les trois cintres; les deux plus extrêmes, près de l'ange qui\nsonne de la trompette, ont l'air de se confier l'un à l'autre la promesse de la\nRédemption. Un, plus proche, à longue barbe en pointe, semble dire à son\nvoisin, celui-ci imberbe et jeune, tenant contre sa poitrine un livre ouvert : Oui,\nIl viendra. De l'autre côté, Isaïe, le front ceint d'un turban, avoisine Daniel\nqui rit et Jérémie triste, les yeux baissés. Au centre, une colonne d'agate divise\net porte le tympan ; de fins reliefs laissent distinguer une torsade de lierre mon­\ntant de la poitrine d'un vieux roi jusqu'aux pieds de Marie qu'elle s'abstient\nde toucher, signifiant ainsi sa conception sans tache.\n   Plus haut que la colonne, Saint Jacques, assis, appuie sa tète contre un\nlarge nimbe; il serre en ses doigts un parchemin déroulé sur ses genoux et où\nse lisent ces mots : Misit me Dominus. Son visage ressemble à celui de Jésus,\nsoit pour commémorer qu'un sang commun les apparentait, soit parce que le\ndisciple, même extérieurement, s'identifie au Maître. Les traits de l'Apôtre,\ngraves et doux, réguliers, sa barbe triangulaire répondent à un type de beauté\nsainte traditionnelle. Ses paupières sont closes, ses lèvres aussi; il écoute en\nsilence la Parole intérieure et s'y recueille, tel qu'un prêtre à l'instant où il a\ncommunié.\n   Au-dessus de Saint Jacques, Jésus, plus grand et auguste que son Apôtre,\nlève ses mains éployées et montre ses plaies radieuses, tandis que les Archanges,\nà sa droite, présentent les trophées de la Passion. Les Évangélistes écrivent\nauprès de lui, comme s'il leur dictait. Plus haut encore se pressent d'innom­\nbrables figures de séraphins et d'élus, rondes et juvéniles, d'une quiétude exta­\ntique; enfin, sur la courbe de, l'archivolte enlacée d'épais feuillages, les\nvingt-quatre vieillards, jeunes eux-mêmes d'aspect, siègent à la façon d'un\nconcile; quelques-uns se renversent en arrière, ivres d'une félicité qui sans\nfin commence. Plusieurs ont le front ceint de couronnes; d'autres tiennent\ndes coupes de parfums, d'autres des violes, des harpes, des psaltérions.\n   Toute l'allégresse du Paradis semble affluer en eux : Non. c'est trop!\nparaissent-ils dire.\n    Il fallait la foi ingénue des vieux sculpteurs pour exprimer de la sorte une\nJérusalem céleste où l'on est éternellement assis; Dante, déjà tourné vers\nl'instable, devait voir les âmes emportées dans une ronde de lumière et de\nmusique à l'infini plus profonde, plus éperdue. Cette pensée ne me vint pas\nalors; mais, pendant que je regardais l'assemblée calme des Élus, les mains\nde Jésus-Christ, les faces des Archanges et des évangélistes s'animèrent au\nsoleil couchant. I1 ravivait le rose de leurs joues et l'azur de leurs manteaux.\n Leurs yeux endormis semblèrent prêts à s'éveiller pour la résurrection, une\n"}, {"page_pdf": 309, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1615, "texte": "266                               DURENDAL\n\n\n\nmélodie tremblait sur les harpes muettes. Je m'oubliais moi-même devant\nl'éternité de leur Béatitude. Non loin de moi, une pauvre femme debout\ncontemplait et priait...\n   O Saint Jacques, murmurais-je en regagnant la Capilla mayor pour m'y\nagenouiller une dernière fois, je ne suis qu'un atome d'ombre dans le soleil de\nDieu. Brûlez-moi, épurez-moi; que je quitte votre sanctuaire, plus avide de\nla gloire où je vous verrai !\n   Je m'éloignai de Compostelle, un matin qu'il pleuvait, le cœur empli pour­\ntant d'une sérénité lumineuse. Peu de villes m'ont laissé un attachement aussi\nnet de toute amertume; si jamais j'étais banni de France, volontiers je m'y\nréfugierais. Je l'aime d'autant plus qu'elle est maintenant délaissée; et il n'est\npoint à souhaiter pour elle de redevenir un caravansérail de grands pèleri­\nnages : trop de mercantis s'abattraient sur ses humbles boutiques; des palace\nhideux s'érigeraient là où chantent ses monastères. Mais je voudrais que des\npèlerins moins rares y vinssent chercher, comme je l'ai fait, un lieu de médi­\ntation et de réfection chrétienne. Sa vie passée et présente se peindrait assez\nbien dans le mouvement du botafumeiro, l'encensoir des solennités : il monte,\nse balance d'une vaste oscillation; ses charbons s'embrasent, son encens\nfume; puis il redescend et se pose doucement à terre; mais il ne s'éteint pas.\nEn passant, j'ai soufflé sur la cendre sainte; d'autres, après moi, feront\nflamber les charbons rouges, plus fort et plus haut.\n\n                                                           E M I L E BAUMANN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison04-004", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 267, "page_fin": 270, "titre_corps": "L’art religieux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Robert-G. 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Je crains fort\n                      qu'on ne puisse nous exhiber qu'un cadavre, mais je ne\n                      doute pas que la foule n'aille le contempler avec intérêt.\n                      Autour de lui seront rassemblées les œuvres des hommes\n                      dont le talent cherche à dissimuler cette glorieuse dépouille\n                      sous les apparences de la vie et de la santé, nous pourrons\n                      ainsi mesurer la profondeur du gouffre où le XXe siècle\na laissé choir les manifestations artistiques de la religion, inspiratrice des\narts durant tant de siècles, et applaudir aux efforts de ceux qui, avec courage,\net il en faut, tentent de résoudre le problème difficile devant lequel nous\nsommes acculés aujourd'hui.\n    Oui, l'art religieux se mourait sans qu'on prît garde à son agonie; l'idée\nseule de le ranimer trouble maints bons esprits effrayés de voir la modernité\nenvahir l'Église. Durendal, qui, la première en Belgique, il y a quelque dix\nans, comprit le péril et le signala en organisant un salon d'artistes chrétiens,\nne pouvait se désintéresser de la manifestation nouvelle; on l'a compris quand\non demanda à plusieurs de ses collaborateurs de faire partie du Comité de\ndirection du Salon, nous ne doutons pas qu'on se félicite de cette coopération\nautant que nous nous en félicitons nous-mêmes.\n    De quoi l'art religieux est-il mort? De tristesse?... C'est bien possible! Per­\nsonne ne s'occupait de lui, nul ne songeait à le rajeunir et à le réveiller; le\npastiche vint alors et s'en empara, il lui mit un masque sur le visage, et der­\nrière ce masque, un beau jour, l'on découvrit une face glacée!\n    L'art religieux, tout comme les autres, ne peut vivre que de vérité; l'ennemi,\ndans ce monde-là, c'est le mensonge. L'on fit mentir l'architecture d'abord; il\nn'en fallait pas davantage.\n    Depuis un siècle, on lui fait répéter de vieilles formules et l'on s'étonne\nqu'elle ait perdu l'habitude de parler sa langue si vivante et si colorée. Quand\ncela finira-t-il ? Allons-nous longtemps encore construire des églises romanes\net des cathédrales gothiques?\n   Admirons et aimons les chefs-d'œuvre dont se parent Reims, Chartres,\nStrasbourg, et plus près de nous Bruxelles, Tournai ou Malines; respectueux\nde. leur majesté, conservons précieusement ces glorieuses reliques et cherchons-y\ndes leçons, mais abandonnons un langage qui n'est plus le nôtre, qui ne\nrépond plus à notre mentalité.\n"}, {"page_pdf": 311, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3354, "texte": "268                               DURENDAL\n\n\n   Qui donc s'aviserait d'étendre ce régime? La prose d'A. France est-elle celle\nde Montaigne? Et Aicard ressemble-t-il à Du Bellay? La musique de Strauss\nne se joue pas sur la viole d'amour, et Rodin ne copie pas Sluter; en un mot,\ntoutes les manifestations les plus élevées du génie humain tendent à revêtir\nune forme d'art adaptée aux besoins de l'heure présente, l'art religieux ne\npeut y échapper. Ou il suivra le mouvement, ou il tombera plus bas qu'il\nn'est.\n   Il importe donc de secouer une bonne fois la routine et de regarder l'avenir\nau lieu de contempler le passé. Le Salon du mois de mai nous indiquera peut-\nêtre la voie nouvelle mais, dès à présent, nous pouvons entrevoir ce qu'elle\nsera. La peinture a évolué vers la lumière et la vie, l'habitation moderne\nréclame, elle aussi, plus d'air et plus de clarté; l'architecture civile tend à\nsimplifier les profils et à laisser parler les masses, l'architecture religieuse ne\npeut ignorer ces tendances, elle devra les admettre, ce sera le gage de son essort\net de son développement.\n   Et que les esprits timorés ne craignent pas qu'il faille révolutionner un art\nsous prétexte de le rajeunir; qu'ils n'aillent pas, entraînés par une imagination\ntrop fertile, se figurer qu'un prêtre ne pourra plus célébrer le sacrifice divin\nque revêtu d'une chasuble \" modem style \".\n   Un pieux frisson s'ajoute à leurs alarmes, ces images les bouleversent.\n   Nous comprenons de tels émois; l'habitude nous a déformé l'œil, nous ne\nremarquons plus l'horreur des bouquets en papier doré qui, sous leurs globes\nde verre, déshonorent les autels ; la hideur des vases échappés aux loges de\nconcierges, celle des chandeliers en zinc argenté alignés aux côtés de nos\nChrists, ne nous fait plus frémir. C'est la perspective d'une innovation qui\ntrouble les bonnes âmes.\n   Un art religieux moderne! s'écrient-elles avec un sourire, et aussitôt la folie\n« esthétique » leur apparaît avec ses meubles maladifs, à la fois canapé,\narmoire, lavabo, bureau, bibliothèque, en bois clairs rehaussés par endroits de\nglaces bisautées ou de carreaux voyants, avec ses sièges trop petits, mal équi­\nlibrés sur des pieds en forme de couleuvre, toutes extravagances tuées sous le\nridicule et abandonnées depuis longtemps.\n   L'innovation je me la figure, au contraire, très sage, très logique, très pru­\ndente surtout. Un art à ses débuts, comme un enfant qui fait ses premiers pas,\nne court ni ne saute, l'art gothique du XIIIe siècle fut très sobre et ne s'orna\nque par la suite. Agissons avec autant de calme et aussi peu d'intransigeance,\nmais que notre « renaissance moderne » atteigne d'abord l'architecture. A cette\nseule condition, elle deviendra féconde en donnant à tous les arts qui dépendent\nde l'Église, à la sculpture, à l'émaillerie, à l'orfèvrerie, à la peinture décora­\ntive, à la reliure, cet essor que ne peuvent leur donner aujourd'hui les rôles\nde copistes et d'archéologues où ils doivent tristement se confiner et fatalement\ns'endormir. Un souffle de vie passera sur les ateliers d'art religieux, ce sera\ncomme l'aurore d'une existence nouvelle. Actuellement, quelle ambition\npeuvent-ils avoir nos artistes en gothique? Créer un nouveau moyen âge plus\nbeau que l'original ? Vaine illusion. Exécuter leur vie durant de serviles copies?\nTriste perspective.\n"}, {"page_pdf": 312, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "                               L'ART    RELIGIEUX                               269\n\n\n   Mais donnez-leur à décorer une église d'une conception neuve et les voilà\nlancés en pleine création. Ils commettront des fautes, sans doute, qui n'en\ncommet pas? A tout le moins trouveront-ils un champ d'action digne de leur\nactivité et des espaces magnifiques où déployer leur génie; n'y trouveraient-ils\nque l'occasion de se perfectionner dans un art, actuellement sans issue, l'expé­\nrience, me paraît-il, vaudrait la peine d'être tentée.\n   La peinture religieuse sera sans doute plus abondante mais c'est elle aussi\nqui va livrer à nos préjugés les plus terribles assauts. Je vois d'ici les fidèles\namants des primitifs jeter les hauts cris devant une toile d'un Desvallière ou\nd'un Jean Béraud en déplorant les inconvenances de l'art contemporain. Oser\nreprésenter le « repas chez Simon » dans le décor d'une salle à manger\nmoderne! Placer la noble figure du Christ au milieu d'un tas de messieurs en\nhabits noirs, dans la fumée des cigarettes et draper Marie-Magdeleine d'une\nélégante toilette de chez Paquin ! Quelle abomination ! !\n   Et nous croyons être éclectiques, avoir l'esprit ouvert. Mais, ce que font ces\nartistes soi-disant outranciers, les Van Eyck, les Memling, les Bouts l'ont\nfait et personne n'y trouvait à redire. Ce qui était permis, il y a cinq siècles\nne l'est donc plus aujourd'hui? Ce qui est choquant aujourd'hui ne l'était\ndonc pas alors? Quelle admirable logique!\n   Avant de hausser les épaules devant tout ce qui heurte nos idées, deman­\ndons-nous si les novateurs ne sont pas précisément les gardiens de cette tradi­\ntion que nous croyons si bien défendre?\n    Demandons-nous si les représentations des scènes évangéliques dans le\n cadre où nous vivons ne seraient pas plus suggestives que des reconstitutions\n même très exactes du milieu juif et si la grandeur du sacrifice de la Passion\n ne nous paraîtrait pas plus frappante en voyant l'Homme-Dieu empoigné par\n des agents de police qu'en nous l'imaginant entre deux centurions romains?\n    Craignons de nous laisser entraîner par nos préjugés ou par des parti-pris\n regrettables qui nous feraient condamner en bloc des initiatives dignes de\n notre intérêt.\n    Si les productions d'art du Salon qui va s'ouvrir nous bouleversent ne\n tournons pas les talons trop vite; prenons la peine de discuter les théories\n qu'on nous propose et songeons qu'un si grand pas ne peut se franchir sans\n effort. Songeons surtout aux conséquences que peuvent avoir les débauches\n de mauvais goût où nous croupissons inconsciemment. Un moine ne crai­\n gnait pas de les signaler avec courage tout récemment encore. « Nous sommes\n la risée des incrédules, disait-il; l'ornementation de nos églises est, la plupart\n du temps, synonyme de bigoterie, de mesquinerie, de laideur; les âmes indif­\n férentes qui devraient se sentir attirées par la beauté du culte, en sont, hélas!\n repoussées comme par une sorte de répugnance naturelle, au lieu de glorifier\n  Dieu en lui faisant hommage des efforts d'art auquels I1 a droit, on se moque\n de Lui et on déshonore sa maison (1). «\n    De telles considérations peuvent suggérer la réflexion aux personnes qu'un\n\n   (1) D. SÉBASTIEN BRAUN : Discours prononcé à l'Institut Jean Bethune. (Bulletin des\n métiers d'art, fascicule nov. 1911.)\n"}, {"page_pdf": 313, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 954, "texte": "270                              DURENDAL\n\n\nbesoin de renouveau ne trouble pas; elles jugeront peut-être avec plus d'indul­\ngence la tentative qui s'annonce ou du moins atténueront la violence\ndes sarcasmes qu'elles réservent aux novateurs.\n   M'est avis, pourtant, qu'ils ne doivent guère s'en chagriner. Ils ont la\nlogique pour eux et le bon sens. Ils sentent que le moment est venu de faire\nsortir l'art religieux de l'asile où il fut trop longtemps colloque et de le\nmêler à la vie de tout le monde. Ils entrevoient le jour où il sera, non plus un\nart fermé mais une forme de l'Art, aussi variée que lui mais plus élevée, ils\nvoient venir le temps où les « artistes religieux » n'existeront plus parce que\ntous les artistes pourront participer à l'embellissement du culte en créant des\nœuvres religieuses quand l'inspiration leur en viendra. Ce jour-là le problème\nsera résolu.\n\n                                                  ROBERT-G. 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Seule la Symphonie de Franck avait jusqu'ici\nété exécutée au Conservatoire et l'on n'y avait encore entendu aucune grande\nœuvre vocale du maître liégeois, de celui qui dans Rédemption et surtout dans\nles Béatitudes peut être légitimement tenu pour l'authentique héritier de\nl'inspiration de Jean Sébastien, pour le plus noble représentant de l'art musical\nsacré au XIXe siècle.\n    On connaît le plan de l'admirable poème de César Franck. La première\npartie chante l'émancipation de l'Humanité délivrée des chaînes humiliantes\ndu matérialisme par le rayonnement du Verbe divin. Le monde païen plongé\ndans les jouissances énervantes et dans la corruption se réveille à l'appel\nprophétique de l'Archange prédisant la venue du Christ et, régénéré, il\ncélèbre dans un Noël sublime l'arrivée sur la terre de l'Envoyé des demeures\néternelles. Un grandiose intermède symphonique exprime avec une majesté\nd'accent et dans une envolée de lyrisme incomparables l'allégresse du monde\nqui « se transforme et s'épanouit sous la parole du Christ ». La seconde\n partie s'ouvre sur de sombres visions. Après l'ère de foi ardente qu'a illustré\nl'héroïsme des martyrs et illuminé une prodigieuse éclosion d'âmes saintes, le\nsouffle empoisonné de Satan ravage de nouveau la terre. Les anges se voilent\n la face de leurs ailes et pleurent sur les ruines accumulées par l'Esprit du mal.\n Mais soudain la voix auguste de l'Archange retentit encore une fois dans\n l'Infini. L'homme peut se rédimer par la prière et c'est dans un fraternel\n cantique d'actions de grâce que se termine cette œuvre de piété séraphique\n"}, {"page_pdf": 315, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3273, "texte": "272                               DURENDAL\n\n\ndont les suaves mélodies et les symphonies glorieuses semblent revêtues d'une\nrobe de céleste lumière.\n   Dans sa pénétrante étude sur César Franck, Vincent d'Indy note comment le\nmaître, frappé par l'alternance d'ombres et de lumières que comporte ce beau\nsujet, imagina une construction tonale absolument moulée sur le sens des\nparoles, appliquant ainsi pour la première lois de façon consciente et par\nrecherche de l'expression poétique ce fertile et traditionnel principe d'archi­\ntecture tonale dont il ne s'était que timidement servi jusqu'alors et qui\nconstitua plus tard la grande force de son enseignement. Une autre remarque\nde Vincent d'Indy attire notre attention sur ce point que dans l'œuvre de\nFranck, « les anges ne pleurent point humainement, que le maître liégeois a\nsu, pour exprimer l'angélique douleur, faire choix d'une mélodie à la fois\nplaintive et sereine, sublime chant de compassion d'êtres immatériels ».\n   L'interprétation de Rédemption au Conservatoire fut remarquable d'élan,\nde conviction, de grandeur. Il était intéressant de sentir l'âme du grand mys­\ntique de la Wallonnie se refléter et trouver un écho dans l'âme et dans la\ncompréhension du grand mystique de la Flandre. Quand Edgar Tinel nous\nfera-t-il entendre les Béatitudes ? Un des non moindres éléments de succès de\ncette belle fête d'art fut dans la participation de Mme Wybauw- Detilleux (l'Ar­\nchange) qui mit ses magnifiques ressources vocales au service d'une inter­\nprétation pleine de fierté et d'accent tandis que, dans sa mission de récitant,\nM. Henry Krauss fit applaudir son art vigoureux, ému et expressif.\nMme Wybauw-Detilleux fut également appréciée dans l'air de Télaïre de\nRameau (Castor et Pollux) qu'elle déclama avec une grande justesse de senti­\nment dramatique.\n   Le programme se complétait par une ouverture et une série de danses\nextraites de ce même opéra Castor et Pollux, disposées en suite d'orchestre\npar Gevaert, et où la grâce alerte et la vitalité généreuse qui caractérisent l'art\ndu Père de l'Harmonie en France étincellent sous la fine parure de rythmes\nsouples et exquis, puis par la première symphonie (ré mineur) pour orgue et\norchestre d'Alexandre Guilmant, le grand organiste français mort l'année\ndernière, symphonie attachante, substantiellement concise et noblement\nconstruite dont M. Desmet interpréta la partie d'orgue avec sa maestria\nordinaire.\n                                           *\n                                          * *\n   Le sixième concert Ysaye fut un éclatant succès qu'explique suffisamment\nla collaboration de deux artistes de race tels que Lassalle et Kreisler. Le pre­\nmier dirigea la symphonie en sol majeur de Haydn, la symphonie inachevée\nde Schubert, des fragments des Maîtres Chanteurs. Le second interpréta le\nConcerto en ré majeur de Mozart et le Concerto de Brahms.\n   Nous ne nous attarderons pas à faire ici l'éloge de Kreisler qui, à côté de\nnotre Ysaye, apparaît le plus merveilleux violoniste de ce temps. Sa manière\nde rendre le Concerto de Brahms est la perfection même. Pas un détail carac­\ntéristique de cette œuvre si débordante de verve et de vitalité expressive qui\nsoit omis ou laissé seulement dans l'ombre. Sans revêtir la puissance d'émo-\n"}, {"page_pdf": 316, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3334, "texte": "                                REVUE DU MOIS                                  273\n\ntion et d'éloquence lyrique que confère à ce concerto l'archet de l'illustre vio­\nloniste belge, l'interprétation de Kreisler est admirable parla pureté,la poésie,\nla richesse de la sonorité, par la netteté transparente du trait, aussi par l'am­\npleur vibrante d'un phrasé persuasif donnant à l'instrument son maximum de\nrayonnement.\n   Le triomphe de Kreisler fut partagé par Lassalle qui fit magistralement\nressortir les trésors de beauté harmonieuse que recèle la Symphonie inachevée\nde Schubert en ses adorables alternances de majesté et de grâce, d'énergie\nvirile et d'exquise douceur. Impossible aussi de rendre avec plus de largeur et\nde fierté ces pages, extraites du troisième acte des Maîtres Chanteurs, qui,\ndans l'enivrement triomphal d'accords héroïques superbement rythmés, célè­\nbrent l'apothéose du Poète artisan Hans Sachs.\n\n                                          **\n\n    On donne en ce moment à l'Opéra Flamand d'Anvers une série de représen­\n tations du plus vif intérêt. L'Edenie (Vile vierge) de Léon Du Bois, dont le\n livret est tiré d'un roman de Camille Lemonnier, attire naturellement l'attention\n de tous ceux qui s'intéressent à l'art national, cette tragédie lyrique étant due à\n la collaboration, d'une part, d'un de nos plus célèbres écrivains, d'autre part\n d'un musicien que ses productions antérieures plaçaient déjà au premier rang\n des compositeurs belges, mais qui ne s'était pas encore jusqu'ici révélé dans\n une création dramatique de longue haleine et de grand style.\n    Dans Edenie, le caractère symbolique et légendaire du poème ainsi que\n l'orientation philosophique de la pensée amènent naturellement des points de\n comparaison avec l'inspiration maîtresse des drames wagnériens, qui s'ali­\n mente sans cesse aux mêmes sources, célébrant à rencontré de Nietzche et\nsans jamais se lasser l'apologie de la Bonté, la glorification de la Loi régénéra­\n trice de Pitié et de Pardon.\n    Le vieux Barba, dont l'honneur familial a été souillé par l'inceste d'un frère,\ns'est réfugié dans l'ile lointaine d'Edenie, terre heureuse et sacrée où ses\nenfants ne pourront être atteints par l'action corruptrice et les influences véné­\nneuses d'une humanité déchue. Il a amené avec lui son fils Sylvan et ses trois\nfilles, Florie, Elée, Hylette. En réalité Elée n'est point sa fille mais l'enfant\nde l'incestueux Rupert auquel l'accès du Paradis est interdit. Rupert apparaît\nun jour au seuil d'Edenie et conjure Barba de lui rendre Elée, mais vaine­\nment. Barba demeure inflexible. Depuis ce jour il semble qu'un nuage gros\nde menaces plane sur l'île du Bonheur, projetant son ombre dans l'âme des\nhabitants d'Edenie. Sylvan qui a prêté l'oreille à la conversation de Barba et\nde Rupert sait maintenant que l'une de ses trois compagnes n'est pas sa sœur\net Elée, que Sylvan adore de toutes les forces d'un juvénile amour, se sent si\nmalheureuse qu'elle est prête à s'ôter la vie. Cependant Rupert a pénétré une\nseconde fois dans Edenie et Elée a découvert le fatal secret de sa naissance.\nEmue d'une compassion infinie devant ce grand chagrin d'un père dont elle\nentend les tendres et suppliants appels, elle se résout à accompagner Rupert\ndans son exil. Elle part et, telle Freia quittant la demeure des dieux dans\n"}, {"page_pdf": 317, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3431, "texte": " 274                                DURENDAL.\n\n\n\n  Rheingold, elle emporte avec elle toute la joie de l'Ile vierge. C'est alors qu'ap­\n  parait l'Annonciateur, sorte de personnage prophétique dont la majesté se\n  voile sous la modeste apparence d'un Pauvre. Il a déjà prédit au premier acte\n  l'avènement proche d'une ère régénératrice de lumière et de paix. Maintenant\n  il enseigne à Barba la Loi suprême du Pardon. Le malheur a purifié Rupert\n de son crime. Sylvan ira à la recherche d'Elée et de Rupert et il les ramènera\n ensemble dans l'Ile vierge.\n     On le voit, non seulement par le prestige de sa couleur et de son cadre\n légendaires, mais encore par la pure élévation de son atmosphère morale, par\n la psychologie de ses personnages qui sont autant de créations poétiques\n vivantes et caractérisées, surtout par la sobriété vigoureuse de l'action peu\n chargée d'événements et fertile en éléments d'émotion simple et humaine, le\n drame puisé dans le noble poème en prose de Camille Lemonnier se prête\n très bien à l'expression musicale, et Du Bois qui est un fervent admirateur du\n fécond et puissant romancier belge l'a merveilleusement compris.\n     On ne s'attend point à nous voir entreprendre ici une étude développée de\nla partition Edenia, partition qui n'est d'ailleurs point publiée et dont nous\n n'avons pas eu la possibilité, après une audition unique, d'approfondir les\ndétails. Cherchant simplement à caractériser d'une façon générale cette\nmusique, nous dirons qu'elle est admirablement sincère et émue, soucieuse\nd'exprimer adéquatement toute la pensée, toute la poésie de l'œuvre de\n Lemonnier. A cet égard, les aspects très wagnériens du poème auront pour\ncorollaire forcé des répercussions et des analogies dans l'expression musicale,\nd'autant plus que Léon Du Bois, qui a médité attentivement le Ring, s'est\nrespectueusement soumis à la discipline esthétique du Titan de Bayreuth.\nMais cette soumission n'est nullement étroite et enchainée. Ces analogies\nsimplement évocatrices d'atmosphère générale ne versent jamais dans l'imita­\ntion servile ou le pastiche à froid. Du Bois possède une langue musicale à lui\npersonnelle, langue expressive, nerveuse, souple, pittoresque, très pure et\nclaire au point de vue mélodique, richement savoureuse au point de vue de la\ncontexture harmonique. Les polyphonies sont amples, nourries, colorées, la\ndéclamation pleine de vérité, de justesse et d'accent. Bref, toute l'œuvre\ndonne l'impression que le talent de Léon Du Bois est arrivé maintenant à son\nplein épanouissement.\n     Les parties les plus remarquables d'Edenia sont, au premier acte, la belle\nscène entre Barba et Rupert, d'expression si noblement pathétique, au second,\nl'exquise fraîcheur et les harmonies radieuses du tableau de la Forêt, la\ntotalité du troisième acte où l'effusion lyrique revêt son maximum de signi­\nfication, enfin au quatrième acte la belle envolée héroïque de la scène où\nSylvan part à la recherche de l'Aimée.\n     L'interprétation est excellente et fait honneur à la direction du théâtre. Il\ny a lieu de citer spécialement Mlle Cuypers dans le rôle d'Elée, MM. Colli­\ngnon et Villier dans ceux de Rupert et de Barba. L'orchestre est artistement\ndirigé par M. Schrey. Les décors sont réussis, particulièrement au second\nacte, où les ombrages touffus de la forêt verdoyante sont d'une vérité de per­\nspective et d'une profondeur idéale tout à fait évocatives. Nous formons le\n"}, {"page_pdf": 318, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3388, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                 275\n\n\nvoeu que la captivante Edenia soit bientôt reçue au théâtre de la Monnaie de\nfaçon à ce que nous puissions entendre la tragédie lyrique de Camille Lemon-\nnier et de Léon Du Bois dans sa version française originale, qui nous per­\nmettra de l'apprécier encore davantage.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Les récitals de piano n'ont point manqué pendant le mois de mars. Fré­\ndéric Lamond est un artiste sérieux et sincère. Ses interprétations des sonates\nde Beethoven, dont il s'est fait une spécialité, se recommandent par la\nvigueur d'accent, l'éclat victorieux de la sonorité, aussi par une belle simpli­\ncité n'aimant point à se montrer prodigue d'effets trop cherchés. Si son jeu\nn'offre ni les exquises délicatesses d'un Friedberg, ni la pure et moelleuse\ngrâce de ligne d'un Degreef ou d'un Pugno, il est superbe de netteté et tout\nimprégné de colorations chaudes et poétiques qui le rendent aussi suggestif\nqu'éloquent. Avec une parfaite distinction d'attitude qu'on ne saurait trop\nlouer, Lamond gouverne merveilleusement son instrument et, sans faire le\nmoindre mouvement de la tête ou du corps, il en fait jaillir des expressions\ntour à tour puissantes et douces. A signaler particulièrement la magnifique\nampleur qui marqua son interprétation de la Toccata et Fugue en ré mineur\nde Bach, le couronnement radieux qu'il donna à la Waldstein-Sonate de\nBeethoven, la façon évocative dont il rendit les fugitives et fantastiques irisa­\ntions sonores qui terminent l'admirable Sonate en si bémol mineur de Chopin et\noù, suivant une intéressante interprétation, se symbolisent les sanglots du\nvent nocturne qui dans le cimetière silencieux disperse en pleurant les osse­\nments sacrés des morts. Dans les études de Liszt il déploya une splendide\nmaîtrise de technique et réussit même, à force de tact et d'habileté, à faire\ntolérer la fantaisie sur Don Juan de Liszt, cette très abracadabrante et anti­\nmusicale boutade du fougueux romantique hongrois.\n   Mark Hambourg est incontestablement moins heureux dans ses récitals\nque dans ses concerts avec orchestre et la raison de ce fait est aisée à déter­\nminer. Dans le dernier cas, en effet, l'artiste est naturellement obligé de\nsubordonner à l'orchestre et de réfréner dans une certaine mesure l'indépen­\ndance farouche de ses mouvements. Dans le récital, au contraire, Hambourg\ndoué d'une facilité prodigieuse et d'un tempérament exceptionnel devient\nfatalement victime de ses exubérances déchaînées. Quelque transcendante\nvirtuosité que l'on possède, il n'est point possible de prendre de ces mouve­\nments ultra-rapides qui, notamment dans la Sonate en si mineur de Chopin,\ndétruisent la ligne de l'œuvre et aboutissent au chaos.\n   Le fameux philosophe Nietzche dont les théories insensées, défendues, il est\nvrai, avec beaucoup de talent, s'abritent sous le voile brillant mais fallacieux\nde paradoxes altiers, a vu cependant clair dans la constitution intime de l'œuvre\nd'art lorsqu'il y distingue l'élément apollinien et l'élément dyonisiaque, en\nd'autres termes la ligne et la couleur, le principe de sérénité et le principe\nd'enthousiasme, la construction objective de beauté et le sentiment de lyrisme\nsubjectif qui la féconde et lui donne la vie. Dans l'interprétation de Mark.\n"}, {"page_pdf": 319, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3149, "texte": "276                                 DURENDAL\n\n\n\nHambourg, le principe dyonisiaque s'affirme avec trop d'insistance au détri­\nment de l'apollinien. Hambourg devrait également surveiller une propension\nfâcheuse à marteler les phrases chantées qu'il veut mettre en relief, un des\npoints les plus importants de l'art du pianiste consistant à savoir donner de\nl'accent là où il faut sans jamais cependant recourir à la percussion violente\nde la touche. Bref, on souhaiterait à Mark Hambourg une virtuosité plus\naffranchie de la préoccupation de paraître et, si nous insistons sur ce point,\nc'est qu'il est profondément regrettable de voir cet artiste compromettre les\ndons précieux de puissance, de délicatesse — (nous lui avons entendu inter­\npréter, de la façon la plus poétique, des nocturnes et des préludes de Chopin)\n— et de technique superbe qui lui sont échus en partage, faute de les disci­\npliner, de les soumettre au contrôle d'une direction vraiment intellectuelle et\nfermement équilibrée. C'est surtout dans les œuvres françaises de Ravel,\nDebussy, etc., et encore mieux dans les études et les rhapsodies de Liszt que\nsa verve foudroyante a le plus brillamment triomphé.\n   M lle Suzanne Godenne, élève d'Arthur Degreef, fait honneur à son maître.\nLe récital qu'elle donna à la Grande-Harmonie mit en lumière les dons d'une\nmusicienne accomplie dont la belle virtuosité est rehaussée par un sentiment\njuste et délicat, par la pénétration intelligente des œuvres interprétées.\n                                         *\n\n   N'ayant malheureusement pu assister au récital que Thomson donna au\nConservatoire, nous reproduisons ici le compte rendu publié dans le XXe Siècle\npar notre distingué confrère Systermans :\n   « La restauration des séances du soir au Conservatoire est accueillie avec\nfaveur ; un public nombreux assistait à la prestigieuse évocation, par M. Thom­\nson, des grandes époques de la virtuosité. La déconcertante technique, la\ngrande et noble sonorité, la sérénité olympienne du maître donnent une cou­\nleur et un relief saisissants à cette littérature italienne du violon, si riche, si\nappropriée à l'instrument.\n   » Confident familier des Corelli, des Vitali, Locatelli, Paganini, M. Thom­\nson révèle en artiste et en professeur éclairé le style et le caractère de celles de\nleurs œuvres grâce à quoi ses programmes ont un intérêt historique et édu­\ncatif considérable. Et l'on ne peut s'empêcher de regretter qu'à d'aussi pures\njouissances succèdent des transcriptions de compositions pianistiques discu­\ntables au moins dans leur principe.\n   » Avec la collaboration du professeur d'orgue M. Desmet, M. Thomson a\njoué la belle Chaconne attribuée, peut-être à tort, à l'un des Vitali. Qu'im­\nporte l'auteur vrai? La page est pleine de noblesse; et le style, la sonorité\nde ce violon qui se faisait plus mâle et plus éloquent à mesure que s'am­\nplifiait la voix des orgues, y produisaient une inoubliable impression. »\n\n                                       ***\n  Dans le cadre accueillant de la salle de la rue Mercelis, où l'intime poésie\nde la musique de chambre s'hospitalise à merveille, la direction de l'Académie\n"}, {"page_pdf": 320, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": "                              REVUE     DU   MOIS                            277\n\nYsaye a organisé quatre concerts où l'on entendit une série d'oeuvres délicates\njudicieusement glanées dans le répertoire classique des trois derniers siècles.\nNous ferons suffisamment apprécier l'intérêt captivant de ces séances en nom­\nmant les artistes qui y prêtèrent leur concours, Théo Ysaye, Chaumont,\nE. Doehaerd, Strauwen qui, presque tous, exercent le professorat en cet excel­\nlent établissement d'éducation musicale. Les interprétations des diverses com­\npositions inscrites au programme furent aussi attachantes que lumineuses.\nThéo Ysaye se fit applaudir dans le Concerto de F. Bach pour orgue (ré mineur)\ntranscrit pour piano, Chaumont dans le Concerto en ré mineur de Geminiani\net dans le Concerto en mi de Bach. Des interprétations vibrantes du Concerto\nde Bach pour piano, flûte et violon (MM. Théo Ysaye, Strauwen, Chau­\nmont), et du Concerto op. 56 de Beethoven (Théo Ysaye, Chaumont et\nDoehaerd) furent également fort goûtées. A noter aussi le joli Concerto en\nmi bémol de Mozart pour deux pianos, joué par Théo Ysaye et Mlle Carry\nYsaye, fille du grand violoniste. C'était la première fois que la gracieuse\nartiste paraissait en public, se révélant musicienne affinée dans un jeu plein\nde charme, d'élégance et de souplesse. José Lassalle dirigeait le troisième de\nces concerts.\n                                         *\n\n   Parmi les œuvres nouvelles entendues à la Libre Esthétique, la Sonate pour\nviolon et piano de Castéra (M. et M lle Chaumont), bien que d'écriture subtile,\nnous plaît moins que celle de Vierne, exécutée également par M. et Mlle Chau­\nmont et que nous préférons pour le choix des idées et le plus ferme équilibre\nde l'architecture. L'interprétation expressive et stylée de Mme Croiza fit valoir\ndes mélodies inédites de P. de. Bréville, mélodies pleines de sentiment et de cou­\nleur. A un autre concert, Bosquet cisela spirituellement des élucubrations de\nRavel et de Debussy. Mlle Marguerite Rollet, dont la voix a acquis mainte-\ntenant beaucoup d'ampleur, interpréta très artistement deux fraîches chansons\ndu Vivarais harmonisées par d'Indy, une Odelette de Roussel et une compo­\nsition vocale de Jean du Chastain. On se rappelle les succès de pianiste que ce\njeune et intéressant artiste remporta jadis à Bruxelles. Il partage à présent\nson activité entre les concerts, la direction du théâtre de Riga et la composi­\ntion. Le poème écrit par lui sur une scène bien connue du premier Faust,\nMarguerite devant l'image de la Mater Dolorosa prend sa source dans une\ninspiration élevée et touche par la sincérité de son élan. Signalons encore\ndeux jolies pièces inédites pour violon, Andante et Caprice de Sylvain\nDupuis, un Nocturne et un Prélude de Théo Ysaye, finement joués par l'au­\nteur.\n   M me Demest rehaussa de toutes les séductions de son talent charmeur et\ngracieux l'interprétation de mélodies inédites de Poldowski, pseudonyme der­\nrière lequel se dérobe une intéressante personnalité musicale, fille de Wie-\nniawski, le grand violoniste trop tôt disparu. Les mélodies de Poldowski ont\ndu caractère et de la saveur. M me Demest était accompagnée par l'auteur, et\nelles obtinrent toutes deux grand succès. Le poème pour violon du baron\nBuffin, délicieusement joué par Chaumont, enveloppe par le pouvoir d'émo-\n"}, {"page_pdf": 321, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 507, "texte": "278                              DURENDAL\n\n\ntion progressive qui s'en dégage et par sa belle abondance de sève mélodieuse.\nEnfin, le quatuor Zimmer et le quatuor Chaumont se signalèrent respective­\nment dans l'interprétation fouillée de deux œuvres pouvant se ranger parmi\nles plus difficiles de la musique de chambre moderne, le quatuor de Debussy\net le quatuor (op. 35) de Vincent d'Indy.\n                                                   G E O R G E S DE G O L E S C O .\n\n\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison04-006", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 278, "page_fin": 280, "titre_corps": "Le théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Zensl", "ancre_debut": "Théâtre du Parc Les frères Karamazov", "ancre_fin": "le public les applaudit", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Exposition Edouard Huberti", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 321, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 507, "fin_caractere_exclue": 3023, "texte": "Théâtre du Parc\nLes frères Karamazov, pièce en cinq actes, tirée par MM. COPEAU\n   et CROUÉ du roman de Dostoïewsky.\n   Les romans célèbres qu'on transporte à la scène y apparaissent d'ordinaire\ndiminués, rétrécis : pour les couper en tranches, il faut les mettre en pièces;\ndu beau roman, il ne reste rien, et le drame qu'on a est médiocre. Ce reproche\nne vaut pas pour les jeunes auteurs de la présente pièce : ils ont su tirer, du\nroman touffu de Dostoïewsky, une tragédie sobre et puissante, admirablement\ncharpentée, où les scènes s'enchaînent aux scènes, les actes aux actes, avec\nune logique impeccable, un sens parfait des proportions. Les caractères sont\nnettement et fermement dessinés, et les gestes des personnages, sans rien de\nconventionnel, se trouvent tous déterminés par le jeu inéluctable des passions\nqui les agitent. MM. Copeau et Croué nous ont donné là une œuvre qui est\nprès d'être un chef-d'œuvre, un des drames les plus pathétiques qu'il nous ait\nété donné d'entendre depuis longtemps. Il y a, dans ces Frères Karamazov,\nd'étonnants raccourcis de dialogue, des passages d'une rare poésie, et des\nfinesses psychologiques à décourager à jamais tous nos coupeurs de cheveux\nen quatre. Le fond de tout cela, je le sais bien, appartient à Dostoïewsky;\nmais l'arrangement scénique témoigne d'une intelligence, d'une souplesse,\nd'un talent qui nous font prévoir, chez MM. Copeau et Croué, d'excellents\nauteurs dramatiques.\n   Le Parc a mis tous ses soins à monter cette très belle pièce. Toute l'inter­\nprétation, l'excellent Krauss en tête, fut vraiment hors de pair : on peut dire\nhardiment que, jusqu'aux plus petits rôles, chacun s'est surpassé. Le drame\nfut joué comme il devait l'être : avec une passion tendue, frémissante, un peu\nmaladive. On l'a senti, on l'a vécu. M. Krauss a eu des accès de gigantesque\nhilarité, de joie lubrique et de terreur, qui étaient d'un très grand artiste.\nM. Marey a incarné le mieux du monde l'égoïsme élégant et détaché d'Ivan.\nM. Gournac, en Smerdiakov, a su puissamment émouvoir. M. Séran, dans le\nrôle écrasant de Dmitri, a fait preuve, en dépit d'un reste d'accent mélodra­\nmatique, de sérieux dons de tragédien. Enfin, M. de Gravone, en jeune pope\nmystique et doux, fut charmant comme d'habitude, et Mlles Borgos et Farnés\nont saisi et rendu les moindres nuances de leurs rôles délicats.\n   Bref, une soirée de grand art, qui fait honneur à M. Reding et à sa\ntroupe.\n                                         *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 322, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3317, "texte": "                                REVUE     DU   MOIS                              279\n\nC h e r M a î t r e , comédie en trois actes de M. F. VANDÉREM.\n   Presque une pièce de caractère, faite pour un seul personnage, que les\nnombreux comparses groupés autour de lui servent à mettre en relief. Il y a\npourtant un rôle de femme qui est tout à fait remarquable. M. Vandérem,\ndont nous connaissions d'excellents romans, doit avoir écrit cette pièce à l'in­\ntention toute spéciale de M. de Féraudy ; et certes, maître Ducrest a trouvé\nen lui l'interprète rêvé : c'est plus qu'une création, c'est une incarnation, une\nfusion complète, absolue, du personnage et de l'acteur. La comédie, du reste,\nest agréable et fine; le dialogue est léger, avec de jolis mots. Mais l'impression\nqui l'emporte et qui efface toutes les autres, c'est celle de la maîtrise de M. de\nFéraudy : on n'est pas plus vain, plus fat, plus inconscient, plus aveugle, puis\nplus effondré devant l'écroulement de son sot orgueil. Une pareille interpréta­\ntion, c'est la vie et la vérité, c'est l'illusion devenant réelle et trompant les plus\navertis. En Ducrest, comme jadis en Isidore Lechat, M. de Féraudy vit son\nrôle, ne cesse pas un instant de le vivre. C'est le comble de l'art, ou, mieux,\ndu talent. Je ne crois pas que Coquelin lui-même ait jamais été vrai à ce\npoint. M me Fanny Aubel fut, en Henriette Ducrest, digne d'un tel partenaire;\net quel plus bel éloge pourrais-je lui décerner?... Le reste de la troupe com­\nplétait d'une façon très satisfaisante cette interprétation hors ligne.\n\n                                        * *\nA D a m m e en Flandre, pièce en trois actes, de M. PAUL SPAAK.\n   Le succès remporté par Kaatje était tellement inattendu, il infligeait un si\nrude démenti aux grands dramaturges incompris qui accusent de leurs échecs\nle public, les directeurs, les acteurs et les ministres, qu'on entendit des arus­\npices prophétiser que ce triomphe serait sans lendemain : M. Spaak, à les en\ncroire, avait donné toute sa mesure, il ne ferait plus que se répéter. M. Spaak\na répondu en faisant A Damme en Flandre, et c'est assurément pour lui que\nla victoire s'est décidée. On voulait mettre ce poète, qui consommait trop de\nlauriers, à la portion congrue; mais il en redemande, le gourmand! et on lui\nen rend, quelle horreur !...\n   Le sujet de cette pièce, c'est l'agonie de Damme, qui fut bercée, nourrie,\nenrichie par la mer, et que la mer trahit et délaisse peu à peu. Ce fut l'histoire\nde Ravenne, qui vit un jour, elle aussi, les flots de l'Adriatique quitter son\nport ensablé. Quelle grandeur mélancolique dans le destin de ces villes qui\naccueillaient autrefois les vaisseaux aux longs essors, et qui maintenant\ndorment échouées, oubliées sur leurs grèves désertes, dépareillées et vides\ncomme la coque ravagée d'un vaisseau naufragé !\n   Une telle donnée est plus lyrique que dramatique : il faut, pour en tirer une\npièce vivante et forte, un très sur et très haut talent. L'auteur de Kaatje a\nréussi ce tour de force : si les personnages principaux de son drame sont des\nêtres symboliques, — la Flandre, la mer, le port — les autres, les personnages\nhumains, n'en sont pas moins bien dessinés; et il y a, dans cette pièce qui est\nd'un dramaturge autant que d'un poète, quelques scènes d'une forte et sobre\némotion.\n"}, {"page_pdf": 323, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1378, "texte": "280                              DUEENDAL\n\n\n   La mer, les vaisseaux chargés de trésors, l'ivresse que donnent les vents du\nlarge, les visions des îles d'or que suscitent les voiles blanches apparues sur\nles vagues, l'opulence de la Flandre, cet océan d'épis, tous ces motifs, et\nd'autres encore, ont inspiré à M. Spaak des vers d'une noble allure, d'un\nsouffle majestueux, d'un sentiment profond et souvent personnel, un peu\nchargés parfois et lourds de trop de choses, comme les navires flamands en\npartance pour les Indes, des vers qui seraient tout à fait beaux si je ne sais\nquoi de rocailleux et de heurté ne venait les déparer parfois.\n   Le théâtre du Parc a donné tous ses soins à l'interprétation et à la mise en\nscène de cette pièce remarquable. Deux vedettes brillaient sur l'affiche : Henry\nKrauss qui, en maître Corneille, fut émouvant comme d'habitude, et\nMlle Marthe Mellot, une comédienne admirable, merveilleusement conscien­\ncieuse, et qui sait éblouir sans jeter de la poudre aux yeux. MM. Marey et\nGournac ont réalisé aussi des créations excellentes.\n   A Damme en Flandre a remporté un grand et légitime succès, qui prouve\nune fois de plus que, lorsque les Belges écrivent de bonnes pièces, les théâtres\nles montent soigneusement et le public les applaudit.\n                                                              FRANZ ANSEL.\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison04-007", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 280, "page_fin": 281, "titre_corps": "Exposition Edouard Huberti", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Exposition Edouard Huberti Une intention louable", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 323, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 1378, "fin_caractere_exclue": 2897, "texte": "Exposition Edouard Huberti\n   Une intention louable, trop négligemment et incomplètement réalisée, a\nfait réunir à l'improviste dans une salle du Cercle Artistique de Bruxelles\nune série d'œuvres d'Edouard Huberti. On eût pu les mieux choisir et repré­\nsenter de façon plus caractéristique cette personnalité intéressante. Cet homme\nqui vécut jusqu'à l'âge de 62 ans et fut un laborieux a dû laisser un bien autre\nbagage.\n   Quoi qu'en dise le catalogue, il n'y a là que cinq ou six « tableaux », parmi\nbeaucoup d'études et de documents d'atelier. En dehors des deux ou trois\nmorceaux appartenant à des musées, les meilleurs paysages d'Huberti se\ntrouvent dans des collections privées. On n'a pas pris la peine de les rechercher\net d'en solliciter le prêt.\n   Le peintre, remis en lumière par une bien minime partie de sa production\n— et non pas la plus heureuse — ne retirera pas de cette exposition posthume\nune notoriété suffisamment réparatrice. Il est à craindre que l'hommage passe\nfort inaperçu. Même si quelque calcul utilitaire se discerne dans la combi­\nnaison il se verra déjoué par l'événement. Une telle manifestation n'aura pas\ncomme corollaire une hausse des prix pour les œuvres d'Huberti.\n\n                                      *   *\n\n  Edouard Huberti, décédé en 1880, n'occupe pas dans notre école contem­\nporaine la place qu'il mérite. Il est un peu oublié des uns, tout à fait ignoré\ndes autres, « les jeunes », qui n'eurent pas l'occasion de faire la connaissance\nde son talent et de l'apprécier.\n"}, {"page_pdf": 324, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "                               REVUE DU MOIS                                  281\n\n\n   Ce talent fin, délicat, discret, assourdi, réunit exactement les qualités sans\néclat qui laissent un peintre inaperçu dans la cohue des expositions où se livre\nune lutte fiévreuse pour le succès.\n   Le charme, la concision, une élégance sobre ne frappent pas les yeux du\ngrand public. D'ailleurs, la foule n'est-elle pas, par essence, grossière et\nincompréhensive? La théorie de l'art populaire n'est qu'un mythe. L'art n'est\naccessible qu'à une aristocratie intellectuelle, la masse demeure incurablement\ndépourvue de sensibilité et de culture. Il semble que l'éducation actuelle des\nenfants, la prédominance des exercices physiques sur les leçons de littérature\net d'esthétique, aient sur le goût de nos concitoyens la plus fâcheuse influence.\n   Les moyens violents, la réclame à l'Américaine forcent parfois leur\nattention, leur imposent quelques admirations irréfléchies et convenues. Mais\nils n'ont, pour la plupart, ni l'instinct ni la connaissance du Beau.\n   L'art d'Edouard Huberti ne se révèle qu'aux attentifs, aux sensitifs. Sa\npoésie mélancolique, l'esprit de son interprétation, ses harmonies claires et\ngrises, la mesure de son habileté technique, à la fois large, correcte et précise,\nne sont point des qualités à la portée de tous les regards et de tous les cerveaux.\n   Parmi les ouvrages rassemblés au Cercle, les dessins, les aquarelles, les\nétudes de fleurs, les esquisses de paysages enlevées d'après nature en une\nséance nous renseignent avec agrément sur la vision et le tempérament\nd'Huberti. Le peintre est délicieux quand il profile le tronc blanc d'un bouleau\ndevant le frottis violacé d'un taillis et silhouette sa cime arrondie et ployante\nsur l'azur pâle et doux d'un ciel crépusculaire. I1 est exquis quand il peint\ndeux roses, un peu fanées déjà, émergeant d'un petit pot de faïence, ou quelques\nfleurettes maigres de la dune, fraîches et translucides, dans la lumière tombée\nd'une fenêtre.\n   Il sait être aussi un maître de plus d'ampleur et d'éloquence quand il résume\nles aspects amples des plaines : bruyères, champs aux gerbes moissonnées,\nétangs, marais, clairières, sous-bois. Dans cette note de nature, Huberti a\nlaissé des pages définitives, dont j'ai regretté de ne voir presque aucune à cette\nexposition. Si l'on avait réuni une vingtaine de celles-là — ce qui eût été\nfacile — l'effet désiré eût été obtenu.                                        1.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison04-008", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 282, "page_fin": 292, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LITTÉRATURE : Le porche du mystère", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 325, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1758, "texte": "LES LIVRES\n\n LITTÉRATURE :\n\nLe porche du mystère de la deuxième vertu, par CHARLES\n   PÉGUY. (Paris, Cahiers de la Quinzaine.)\n   M. Charles Péguy, avec toujours la même jeunesse et la même foi, continue\nl'œuvre commencée. Avec la même abondance aussi, qui agace certains de\nses admirateurs, mais qui est autre chose qu'une manie d'amplification : un\nrenouvellement continu. Tout ce second volume des Mystères de Jeanne d'Arc\nest rempli par un monologue de Mme Gervaise qui chante, proclame et bal­\nbutie tour à tour — bégaie, disent certains, — la louange de l'Espérance.\nVoici, pour que les non-initiés se rendent compte de sa manière, une page\nprise entre cent de la même trempe de ce nouveau livre original et débordant :\n\n   La petite espérance s'avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend\nseulement pas garde à elle.\n   Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du\nsalut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs, la petite\nespérance s'avance.\n  Entre ses deux grandes sœurs.\n   Celle qui est mariée.\n   Et celle qui est mère.\n   ht l'on n'a d'attention, le peuple chrétien n'a d'attention que pour les deux\ngrandes sœurs.\n  La première et la dernière.\n   Qui vont au plus pressé.\n  Au temps présent.\n  A l'instant momentané qui passe.\n  Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n'a de regard que\npour les deux grandes sœu?s.\n   Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.\n  Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.\n  La petite, celle qui va encore à l'école.\n  Et qui marche.\n  Perdue entre les jupes de ses sœurs.\n  Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite\npar la main.\n  Au milieu.\n  Entre elles deux.\n"}, {"page_pdf": 326, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2838, "texte": "                                 LES LIVRES                                  283\n\n  Pour lui faire f aire ce chemin raboteux du salut.\n  Les aveugles qui ne voient pas au contraire.\n  Que c'est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.\n  Et que sans elle elles ne seraient rien.\n  Que deux femmes déjà âgées.\n  D'un certain âge.\n  Fripées par la vie.\n\n  C'est elle, cette petite, qui entraine tout.\n  Car la Foi ne voit que ce qui est.\n  Et elle, elle voit ce qui sera.\n  La charité n'aime que ce qui est.\n  Et elle, elle aime ce qui sera.\n\n  Et l'écrivain va ainsi, emmêlant, reprenant, renouvelant, amplifiant divers\nthèmes, dans une symphonie tantôt un peu nue, tantôt puissamment\norchestrée.                                                          P . N.\n\nConférences sur François Coppée (Aubin, Ligugé), Louis\n   M e r c i e r (Jouve et CM, Paris), C h a r l e s G u é r i n , par ALBERT DE\n   BERSAUCOURT. Préface de Francis Jammes (Caillard, Paris).\n   Nous avons eu maintes fois l'occasion de signaler les études que M. de\n Bersaucourt consacre à ses poètes préférés. On trouve chez ce critique un\njuste équilibre entre ce que l'esprit doit admirer dans une œuvre et ce que le\ncœur y peut aimer. Toutes ses pages sont perspicaces, nourries, animées et\ncontenues... La culture de M. de Bersaucourt paraît vaste, son goût ne\ndévie point, et les lecteurs de cette revue, tout particulièrement, pourront se\nfier à ses appréciations. C'est parfait que de voir l'enthousiasme de la beauté\npure et le respect des vérités éternelles. M. de Bersaucourt n'a donc rien du\ndilettante qui savoure la forme d'une œuvre et ne s'enquiert pas de sa portée\nmorale, comme si la moelle, l'essence du grand art n'étaient pas de nature\nspirituelle, et comme si l'âme d'un poème ne devait pas projeter sur toutes\nses parties le plus radieux éclat. Réjouissons-nous de trouver ce guide épris\nde clarté, de mesure et qui, très ouvert, très accueillant, à toutes les manifes­\ntations de l'art (sa remarquable monographie de notre Verhaeren l'a\nsuffisamment prouvé) exalte dans les productions d'un Louis Mercier, d'un\nCharles Guérin, l'ascension vers une pensée plus ferme et une poésie plus\nlarge, au fur et à mesure qu'ils se drapent d'une langue plus pure, qu'ils\nchantent dans un vers plus fidèle à la tradition française.\n   Ce sont de beaux noms, Louis Mercier, Charles Guérin... Le premier, dans\nla plénitude de son talent, a le don de l'image vigoureuse, son inspiration\npuise à même la vie quotidienne, toute gonflée d'une sève montée de son\nterroir natal. Il est simple et puissant à l'égal des choses éternelles qui\nl'entourent dans le vent et la lumière du ciel, mais, à passer au travers de\nson génie, combien les réalités de chaque jour s'embellissent et rayonnent\nde cette beauté longtemps cachée, de cette émotion profonde, que seule\n"}, {"page_pdf": 327, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3245, "texte": "284                              DURENDAL\n\n\ndécouvre l'intuition mystérieuse d'un vrai poète. M. de Bersaucourt con­\nsacre à Louis Mercier des pages extrêmement fouillées; ce n'est pas un\ncoup d'ceil d'ensemble sur ses livres, non, il suit pas à pas l'auteur des Voix\nde la Terre et du Temps, dans le développement de sa pensée et dans l'affine­\nment de sa sensibilité.\n   Je ne cache pas ma surprise en voyant M. de Bersaucourt résumer souvent\nune large envolée, sinon tout un chant, dans un commentaire si aisé, si\nflexible, qu'il ne provoque ni choc, ni brisure dans la courbe rythmique de\nson poète... On se souvient alors que ce critique célébra naguère, lui-\nmême, « sa Demeure et son Jardin », dans une prose ailée comme les nobles\nvers.\n   Que dire de son Charles Guérin, tant aimé dans sa douleur et dans le\ntrouble de ses doutes? Ici, M. Albert de Bersaucourt a surtout interrogé la\nvie secrète de Guérin, « l'homme intérieur », « le cœur solitaire », cette urne\nde souffrance, qui devait un. jour s'emplir de foi chrétienne. L'avenir réserve\nà Guérin le vert laurier, et ceux qui placent le Semeur de Cendres parmi les\nlivres, où la parole humaine s'éternise, où le sentiment atteint le plus profond\nde l'être, trouveront à leur admiration de nouveaux motifs et des garants\nmagnifiques à leur amour.\n   Et lorsque, après avoir médité sur la vie tourmentée et glorieuse de\nCharles Guérin, le lecteur rouvrira l'opuscule voué jadis, par M. de Bersau­\ncourt, au souvenir charmant de François Coppée, il sentira combien le goût\nest une qualité précieuse : dans ces pages-ci, les phrases prennent une allure\ngamine, bon-enfant, parfois attendrie; elles sourient avec un pleur, elles\ns'attristent avec un sourire !... Le style, encore une fois, épouse le modèle, et\nc'est l'esprit familier de Coppée, sa muse trotte-menu et lyrique, tout à la\nfois peuple et héroïque, qui se retrouvent sous la plume du critique, et ce por­\ntrait du poète paraît singulièrement vivant.\n                                                                            V.\n\n   L'Almanach des étudiants catholiques de Gand. — Après\nle remarquable numéro de Noël de l'Universitaire catholique et tant d'autres\ntémoignages de l'activité littéraire des jeunes catholiques (citons aussi une\nrevue, La Nef, qui propage dans les milieux estudiantins le culte de l'art),\nvoici le onzième Almanach de la Société générale des étudiants catholiques de Gand,\ndont la majeure partie est consacrée aux lettres. Il faut admirer l'énergie et\nle talent de ceux qui, depuis onze ans, — le promoteur de l'œuvre fut\nM. Fritz van Ermengen, aujourd'hui connu sous le nom de Franz Hellens\n— ont pu élever à chaque renouvellement d'année, un monument aussi com­\npact et aussi léger. Outre des articles politiques et de joyeuses chroniques\nestudiantines, nous lisons dans l'almanach des pages de Pol Demade, Firmin\nVan den Bosch, Adolphe Hardy (une délicieuse féerie automnale), Blanche\n Rousseau, Valère Gille, Victor Kinon, Franz Mahutte, A.-Th. Rouvez, Gré­\ngoire Le Roy, José de Coppin (une très spirituelle fantaisie), Albert Bonjean.\n Le morceau capital de cette partie littéraire est un Chapitre du roman que\npubliera prochainement M. Georges Virrès : Un cœur timide. Il est précédé\n"}, {"page_pdf": 328, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2873, "texte": "                                  LES LIVRES                               285\n\nd'une étude de M. Pierre Nothomb sur le romancier limbourgeois. Notons\nencore des vers de MM. Armand Delvigne, Ch.-Julien Lagasse, Adrien de\nPrémorel :\n                Ainsi quand l'alouette avec ferveur s'élance\n                Des champs brumeux encor vers le profond azur,\n                Elle croit, dans son vol tout inondé d'or pur,\n                A tteindre le soleil dont le règne commence.\n\n                Elle monte, elle monte... oh! c'est un cri d'amour,\n                D'espoir, de volupté que l'aurore féerique\n                Lui fait jeter, vibrant, dans la clarté magique\n                D'où va naitre tantôt la splendeur du grand jour.\n\n                Elle monte... et déjà se fatigue son aile,\n                La terre se confond dans un vague lointain,\n                Mais le soleil luit d'un éclat plus distinct\n                Et donne à son essor une force nouvelle.\n\n                Alors, en un dernier élan de clair désir,\n                Elle monte au domaine inviolé de l'aigle,\n                Et, tout petit oiseau né dans un champ de seigle.\n                Gazouille où ce géant voit l'infini s'ouvrir...\n\n  Et surtout une page de M. Pierre de Gerlache, intitulée le Premier vol, et\nqui est écrite dans une langue admirable.\n                                                                      X.\n\nT h é â t r e C h r é t i e n . A u C l o c h e r ! par P. JANOT (préface de Mau­\n   rice Barrès). — (Paris, Bloud et Cie.)\n   J'avoue n'avoir ouvert le présent livre qu'avec une profonde appréhension,\nencore que cette circonstance d'une préface de M. Barrès eût dû me\nrassurer. C'est que, sous prétexte de théâtre chrétien, comme sous\nprétexte de roman catholique et de poésie religieuse, des écrivassiers qui sont\nla honte de la littérature et qui seraient la honte du catholicisme si le catho­\nlicisme, en soi sublime, pouvait être rendu responsable des inepties que l'on\ncommet en son nom, nous affligent si souvent de leurs productions abêtis­\nsantes! Eh bien, voici un recueil d'oeuvres dramatiques qui réagit vigoureu­\nsement contre ce courant d'insanités. Voici des pièces catholiques, actuelles,\nmilitantes, émouvantes, où vivent, d'une vie palpitante, d'une existence\nréelle, des hommes, des femmes, des jeunes filles, des enfants, su cœur\ntendre ou viril, au langage éloquent, substantiel, savoureux, vraiment litté­\nraire et non plus, comme dans les drames chrétiens pour pensionnats, des\npots à. confitures de bondieuserie, des marionnettes dévidant à la mécanique\nleurs lieux communs de piété fadasse, prétentieuse et sotte.\n   Ces pièces-ci éclatent comme des fanfares de clairon, elles exaltent\nla foi catholique et la patrie française, elles s'inspirent des idées dont\n M. Barrès, dans ses derniers livres, dans ses discours à la Chambre,\n"}, {"page_pdf": 329, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3308, "texte": "286                                  DURENDAL\n\n\nd a n s ses belles lettres sur les églises, s'est fait le s y m p a t h i q u e et coura­\ngeux protagoniste; elles protestent contre la déchristianisation de la F r a n c e ,\nles crochetages de couvents, les abatages de croix, et celle surtout qui\nferme le livre est un petit chef-d'œuvre, comique et amer, de la plus\nexquise ironie.                                                                   E . C.\n\n\nL ' A r d e n n a i s e , p a r H E N R I DAVIGNON. — (Paris, P l o n . )\n    Des âmes honnêtes, fraîches et franches, souriantes et naïves, dans le décor\nagreste et forestier de notre W a l l o n n i e ardennaise. Tel est en deux mots ce\nlivre où M. Davignon, épris tout ensemble d e psychologie, de folklore, de\nbeaux et harmonieux paysages, a su n o u s intéresser à la palpitation de\ncœurs vivants et j e u n e s , mettre en scène avec une frappante vérité les\ncoutumes et les m œ u r s des gens de chez n o u s , et faire s'évoquer à nos yeux\nla splendeur de nos grands bois. Il fleure bon la senteur des forêts, des\nbruyères, des chemins qui vont à travers c h a m p s , dans ces histoires aux jolis\ntitres : L'Ardennaise ; Une Rose d'Octobre; L'Eau Complice; Déracinée; toute l'âme\nde l'Ardenne s'en exhale, mais elle y c o m m u n i e avec l'âme aussi de la\nF l a n d r e , mais on y sent passer aussi quelquefois le g r a n d vent qui vient du\nlarge et ride soudain la surface plane et métallique des canaux de Gand ou\nde B r u g e s . M. Davignon a eu l'idée originale et féconde, dans la dernière des\nnouvelles qui forment son livre, de mettre en présence u n e â m e de p a y s a n n e\nflamande et des âmes de terriens a r d e n n a i s , et ce n'est pas sa m o i n d r e trou­\nvaille de psychologue, comme sa description de la forêt luxembourgeoise\nn'est pas, en tant que peintre de la n a t u r e , le moins grandiose et le moins\nfrais d e ses tableaux.                                                           E . C.\n\n\nH u g u e s C a p e t , par ANTOINE BAUMANN (récit historique). — ( P a r i s ,\n   Perrin.)\n   Vivant rappel d ' u n temps digne de toutes les curiosités d e l'histoire, mais\nsur lequel le roman n e s'était guère exercé encore. Ceci d'ailleurs est à peine\nu n roman. L'auteur, qui a tenu à serrer d'aussi près que possible la vérité\nhistorique, a su d a n s un tableau d'ensemble plein de couleur et d'énergie,\nfaire revivre le conflit entre les pâles dynastes en qui achève de s'user la race\ndu grand Karl, et les robustes ancêtres de la lignée capétienne, un E u d e s ,\nun Robert-le-Fort, et surtout, cet H u g u e s de Paris qui décidément la fonda.\n                                                                          E . C.\n\n\nL ' H o m m e q u i a p e r d u s o n m o i , par ANDRÉ BEAUNIER. — P a r i s ,\n    Pion.)\n   E n c o r e u n qui, versé dans les arcanes de la science, proclame la faillite de\nla science, et, sans s'agenouiller en chrétien devant les vérités de la foi, p r o ­\nclame la nécessité de la foi ! Les personnages de ce roman ne sont que les\nallégoriques personnifications des sentiments et des thèses. L ' a u t e u r a procédé\nen chimiste : il a jeté d a n s sa cornue ces sentiments et ces thèses, il en a\nsurveillé le bouillonnement confus, il a patiemment noté les péripéties et\n"}, {"page_pdf": 330, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": "                                 LES LIVRES                                287\n\nle résultat de leur entre-heurt, et il nous apporte les conclusions de son expé­\nrience. Amour et jalousie et passions humaines, foi traditionnelle, science\npure et son fanatisme, science appliquée médicale à la Pasteur et son noble\nrêve, réalisé parfois, de diminuer la souffrance physique et de retarder la\nmort, il a mis tout cela en présence. Il a montré l'action réciproque de ces\ninfluences entre elles, et leur action sur un être déshabitué de la foi, ensor­\ncelé par les vains prestiges de la science, et qui sombre dans la désespé­\nrance, en proclamant, trop tard pour lui, l'indispensabilité de croire !\n    Livre éloquent et supérieurement écrit. Contribution nouvelle au mou­\nvement qui rapproche de nous les meilleurs esprits de France, ceux même\nqui n'adhèrent point encore à nos dogmes. Confirmation nouvelle de la\ncélèbre proposition de Brunetière que la science envisagée en temps que\nscience, non plus dans ses rapports avec la religion, demeure quelque chose\nde bien inférieur à l'Art et à la Littérature. Car ceux-ci ont en eux Une\nvérité éternelle, la vérité de la Beauté ! Celle-là n'est qu'une succession\nd'hypothèses qui s'entre-détruisent. Quelle âme, sachant sentir, ne donnerait\ntoutes les découvertes de la physique et de la chimie pour le sourire qui,\nau Louvre, plisse la lèvre du saint Jean de Vinci? Et la science soi-disant\nla plus exacte des sciences, celle des mathématiques, n'enseigne-t-elle pas\ndes contre-vérités palpables : celle-ci, par exemple, que deux parallèles se\nrencontrent à l'infini. Comme si deux parallèles pourraient jamais se ren­\ncontrer !\n   Et d'autre part, a-t-on jamais démontré mathématiquement que deux et\ndeux font quatre? Aucune raison n'existe après tout de tenir cette vérité de\nfait pour une vérité absolue.\n                                                                        E. C.\n\n\nA m e s d ' O c c i d e n t , par ANATOLE L E BRAZ. — (Calmann-Lévy.)\n   M. Anatole Le Braz, l'excellent conteur celte, nous donne ici une série de\nnouvelles où s'évoque sa chère Bretagne, cette forte terre aux mélancolies\npénétrantes, aux mœurs si originales, si accentuées, si bien conservées\nencore malgré l'universelle tendance à s'uniformiser que présentent de plus\nen plus les régions les plus pittoresques du globe. Soit qu'il nous dise des\nhistoires pleines d'humour ou des récits de passion sauvage, de violence et\nd'incendie, M. Le Braz sait merveilleusement la peindre, cette race celtique,\nsi triste, si poétiquement superstitieuse, mêlant à toutes choses, même à ses\ngaîtés, l'idée de la mort et la hantise des cimetières. Il nous la ferait aimer,\nsi nous ne l'aimions déjà. Tour à tour il nous en montre la roublardise\namusante et naïve, les sursauts de colère paysanne à déraciner des chênes,\nou la touchante fidélité. Et la perle du volume est peut-être ce « Dernier des\nNial-Mor » dont M. Le Braz, quittant Armor pour Erin, nous dit la\nlégende mystérieuse et frissonnante d'une manière qui nous semble rappeler\nle Villiers de l'Intersigne.\n                                                                        E. C.\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3205, "texte": " 288                                 DURENDAL\n\n\n L e p a r f u m d e s b u i s , par L o u i s DELATTRE. — (Bruxelles, Association\n     des écrivains belges.)\n     Le parfum des bois et « six autres histoires pour exalter la radieuse misère\n de vivre », titre c h a r m a n t du recueil le plus parfait que n o u s ait jusqu'ici\n d o n n é M. Louis Delattre. Le parfum des buis, La Bablute, Le présent de la mort,\n Le Réveillon de M. Piquet, La femme au taureau, La Rose écrasée ... tour à tour\n gai, sentimental ou joliment ému, le conteur wallon enclôt d a n s ces récits\n toute une philosophie souriante. Il faut mettre hors pair le sixième récit\n intitulé La Chabêe Macloite, qui plus tragique, plus profond, plus sublime doit\n émouvoir jusqu'aux larmes.\n                                                                             P. N.\n\n\n L a t i n i s t e , par Louis VILLARCEAU. ( E n vente à l ' Œ u v r e des Orphelins-\n    apprentis d'Auteuil, 40, rue la F o n t a i n e , Paris. Broché : 3 fr. 50.)\n   Ces souvenirs d'un écolier de Bonne-Espérance nous racontent la vie d'un\ncollège de Belgique il y a vingt-cinq a n s . Ces pages nombreuses, d'un style\nun peu gris comme l'existence qu'elles décrivent, ne constituent ni u n roman\ndont elles n'ont ni l'intérêt ni le pittoresque, ni des mémoires où palpiterait\nune â m e , mais telles qu'elles sont, nonobstant leurs grisailles, leur mono­\ntonie, l'assourdissement voulu, elles se font lire, et ce n'est pas un mince\néloge, comme si elles étaient un roman ou des mémoires. C'est u n livre\nattachant, que nous avons tous un peu vécu et que nous sommes h e u r e u x de\nrelire parce qu'il nous apporte l'air de notre adolescence et nous situe à nou­\nveau d a n s cette atmosphère dont François Mauriac a dit tout le c h a r m e d a n s\nles Mains jointes et l'Adieu à l'adolescence.\n                                                                    Pol   DEMADE.\n\n\nHélène Sorbiers, par Louis M ERCIER, 2 e édition. (Paris,                    Calmann-\n     Lévy.)\n    Ceci est un grand livre simple. Il serait difficile d'atteindre par des moyens\n plus sobres à un effet d'émotion plus poignant. C'est vrai comme la vie, c'est\n triste comme elle, c'est réconfortant comme elle lorsqu'on la considère, ainsi\n que font les humbles héros de ce livre, dans la sérénité d'une foi confiante et\n tranquille.\n    Cette histoire d'une vocation religieuse éclose dans un cadre c h a m ­\npêtre et y déroulant ses calmes péripéties, cette histoire de deux ou trois\ng r a n d s cœurs robustes qui ne veulent saigner qu'en dedans, et d'un cœur\nd'enfant qui tour à tour saigne et oublie, cette histoire est à cent lieues\ndes camomilles pieuses dont une littérature dite catholique trop longtemps\nnous i n o n d a ; elle est à cent lieues aussi du néo-mysticisme agaçant de cer­\ntains écrivains modernes d e m a n d a n t un « frisson nouveau » à u n e religion\nqu'ils c o m p r e n n e n t tout de travers. Seulement, lorsqu'on l'a lue, cette his­\ntoire, on s'imagine l'avoir vécue, tant on se sent ému d'une émotion salubre.\nEt quel meilleur éloge pourrait mériter un livre?\n                                                                            E . C.\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3064, "texte": "                                  LES LIVRES                                 289\n\n\nL e s e u l a m o u r , par Louis LEFEBVRE — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Cette œuvre, un peu superficielle quoique élégamment écrite, raconte les\ntourments d'une jeune fille qui souffre des haines sectaires séparant deux\njeunes gens dont l'un est presque son fiancé, l'autre presque son frère. Elle\ns'épuise à les réconcilier, et elle n'y réussit qu'en mourant. Mais il faut avouer\nque la jeune fille est un peu bien nigaude, et que les deux jeunes gens —\ntant le catholique avec ses propos d'inquisiteur que le radical avec ses explo­\nsions jacobines — sont de bien hargneux personnages.\n                                                                          E. C.\n\nL a m a r e e n s o l e i l l é e , par DOMINIQUE DURANDY. — (Paris, Grasset.)\n   Livre dont le style harmonieux, souriant, assez finement nuancé, rachète\nla monotonie foncière. Car il faut au lecteur une réelle patience pour ne pas\nse lasser des éternels contestes électoraux qui l'emplissent d'un bout à l'autre,\nsans qu'aucun intérêt primordial et puissant vienne leur donner quelque\nrelief et prêter à l'ouvrage la valeur d'un document historique.\n                                                                       E. C.\n\nU n p r ê t r e , par LÉON CATHLIN. — (Paris, Grasset.)\n  Douloureuse histoire d'un prêtre de campagne victime d'un zèle ardent et\ncandide, et qui meurt tué par une affreuse calomnie. Le livre est triste, mais\ncertaines scènes atteignent à un effet de haut comique. L'auteur a bien vu\nquelles passions de petite ville peuvent s'agiter autour des « Messieurs\nPrêtres ». Les ridicules des ecclésiastiques de province y sont notés d'une\nplume qui pour être sympathique ne laisse pas d'être spirituelle, réaliste et\nmordante. Une falote et amusante figure de bigote à moitié folle, de médi­\nsantes figures de mégères, celle d'un petit receveur bossu et lubrique, mais\nqui a des lettres, car il cite M. Albert Giraud, complètent l'originale galerie\nque l'auteur a su faire vivre et se démener dans cette fresque qui malgré tout\nest peinte à la manière noire.\n                                                                       E. C.\n\nS a n s l u m i è r e , par JULES PRAVIEUX. — (Paris, Lethielleux.)\n   Inférieur en valeur littéraire au roman précédent, celui-ci est une œuvre\nde bonne humeur et de combat, qui amuse et est bien écrite. Inspiré comme\ntant d'autres de la navrante situation religieuse où la France se débat pour\nl'heure, il raille agréablement ces tyranneaux de village qui se croient de\ngrands hommes d'Etat parce qu'ils empêchent le sacristain de sonner les\ncloches, et se refusent à voter le crédit municipal qui empêcherait le pres­\nbytère de tomber en ruines.\n                                                                     E. C.\n\n L e bel écu de J e a n Clochepin, par LÉON LAFAGE. — (Paris,\n    Grasset.)\n    Recueil de contes du Quercy. Le soleil du Midi donne lumière, couleur\n et saveur au style, mais sauf pour quelques-unes, le fond de ces histoires\n"}, {"page_pdf": 333, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3125, "texte": "290                                     DURENDAL\n\n\nmanque de sel si elles sont gaies, de nerf si elles sont dramatiques. C'est\ncomme qui dirait du très médiocre D a u d e t .\n                                                                   E . C.\n\n\nVOYAGES :\n\nA t r a v e r s l e N o u v e a u - M o n d e : Etats-Unis et Canada, par le docteur\n    A. MŒLLER. — (Bruxelles, Goemaere.)\n     Un récit de voyage, comme un récit de chasse, qui pèche par excès de\nmodestie, c'est une de ces raretés voisines de l'impossible ; et pourtant, c'est\nce que nous apporte le docteur Mœller de sa visite « à travers le N o u v e a u -\nMonde ».\n    Il d o n n e à son livre pour sous-titre : « Notes d'un touriste », et cela on\npeut l'admettre. Mais il le traite de brochure, et c'est excessif; il va jusqu'à\nlui refuser la division normale par chapitres, voire même une table des\nmatières, et ce n'est pas tolérable!\n    Soyons plus juste que l'auteur. Pour n'afficher aucune prétention ni d'éco­\nnomiste, ni de sociologue, ni de découvreur de m o n d e s , ni seulement de\np r o p h è t e , il ne n o u s en d o n n e pas moins une vue rapide, mais très juste, très\nvivante, de ce qu'offrent de vraiment caractéristique, comme paysages,\ncomme habitants, c o m m e problèmes de tout o r d r e , les plus intéressantes\nparties des Etats-Unis et du Canada, de New-York à Vancouver, du Pacifique\nà l'embouchure du S a i n t - L a u r e n t , en passant par des villes c o m m e Chicago,\nVictoria, Québec, par les Montagnes-Rocheuses, par les G r a n d s - L a c s , par\nle Niagara.\n    Mais ce qui fait la vraie valeur de son œuvre, c'est ce que lui-même en appelle\nles a impressions générales » et où se rencontrent les j u g e m e n t s les plus\nexacts sur les hommes, les institutions et les m œ u r s tant du Canada que des\nE t a t s - U n i s . Impossible de dire plus, ni mieux, en si court espace; et si plu­\nsieurs choses, nécessairement, y m a n q u e n t , pas une seule n'a besoin d'être\nrectifiée.\n    M. Mœller a le droit de dire, en un vilain néologisme, qu'il n'est pas « un\naméricanomane aveugle », et il accentue assez fort le m a n q u e de « socia­\nbilité », voire de « politesse », qui l'a c h o q u é aux E t a t s - U n i s . Mais il y\nadmire sans réserve le respect de la religion ; l'esprit de vraie d é m o c r a t i e ,\nconsistant en l'égalité des c h a n c e s ; l'énergie et l'initiative partout r é p a n d u e s ;\nla propension aux dépenses utiles, corrigeant l'âpreté au gain; l'amour du\nprogrès intellectuel, artistique, moral, l'emportant en définitive sur le culte\ndu dollar l u i - m ê m e ; et, enfin, au lieu de l'égoïsme cosmopolite a u q u e l , on\nne sait pourquoi, il s'attendait, u n patriotisme a r d e n t , prêt à toutes les\naudaces comme 'à tous les sacrifices. Les meilleurs amis de l'Amérique —\net j ' a i peut être le droit de parler d'eux — n'en ont jamais dit plus.\n    Les pages du docteur Mœller sur le Canada ne sont pas moins dignes\nd'attention. D'autres lecteurs de Durendal sont plus compétents que nous\npour apprécier l'intéressante comparaison qu'il développe entre ce pays et la\n"}, {"page_pdf": 334, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3198, "texte": "                                 LES LIVRES                                291\n\n\nBelgique sur les trois questions scolaire, linguistique et religieuse. Mais en\nce qui touche la dualité des races anglaise et française, tout ce que nous\navons pu nous-même voir au Canada confirme la justesse absolue de son\nanalyse et de ses jugements. Nous le félicitons, en particulier, de n'avoir pas\nexagéré le conflit et d'avoir montré qu'au-dessus de toutes les divisions se\nforme et règne déjà un esprit national. Il a compris toute la portée de cette\ndéclaration de sir Wilfrid Laurier : « J'aime la France, qui m'a donné la\nvie ; j'aime l'Angleterre, qui m'a donné la liberté. Mais la première place dans\nmon cœur est pour le Canada, ma terre natale. »\n   A la liste des ouvrages sur le Nouveau-Monde, que cite et recommande le\ndocteur Mœller, il faut désormais en ajouter un, qui ne sera ni le moins\ninstructif, ni le moins agréable à lire.\n                                                               FÉLIX KLEIN.\n\nRELIGION\n\nU n e â m e b é n é d i c t i n e , par Dom P I E DE HEMPTINNE, moine de\n   l'abbaye de Maredsous (1880-1907). Biographie et écrits. 2e édition,\n   retouchée. In-12, 360 pages, avec portrait en héliogravure. Abbaye de\n    Maredsous (Belgique).\n   Une âme bénédictine? — Fendez cette discrète écorce : et voici pour le\npsychologue une précieuse « expérience religieuse », celle d'une lyre\nhumaine, vibrant sous les doigts du Virtuose divin, et chantant l'amour\nsurnaturel sans la parure visible des miracles : voici pour le lettré une très\ndélicate autobiographie où le « moi » s'ignore et se perd sans cesse dans son\nidéal; voici pour l'éducateur, les frappantes intuitions d'un débutant dans le\ngrand œuvre de la culture morale de l'enfant; mais, surtout, voici pour les\nâmes éprises de Dieu, pour les âmes tout court, un modèle peu connu, et\n— pourquoi le nier? — un initiateur; car la vie de Dom Pie de Hemptinne\nn'est que l'émouvante démonstration de la fécondité actuelle de cette ascète\nvieille et jeune comme l'évangile, et dont l'ordre de Saint-Benoît garde\nsilencieusement la tradition. On voudrait voir se révéler plus fréquemment\nles richesses insoupçonnées du cloître. L'harmonieuse simplicité avec\nlaquelle, à son insu, cette âme nous découvre les sources où elle a bu la vie,\nnous pénètre d'une lumière émue et nous entraîne à la recherche des eaux\nvives. Est-il exagéré de croire que de semblables confidences ont une haute\nvaleur sanctificatrice et que leur rareté même les rend inappréciables?\n   « Souvenir d'une vie trop courte, mais très harmonieuse et très pleine,\n— a pu écrire un de nos plus fins critiques, M. H. Brémond, — ce livre\nmérite d'être médité lentement. Rien qui ressemble à la pauvreté bavarde, à\nla banalité sentimentale de tant de recueils analogues, ni dans l'inlroduction\nbiographique écrite avec une simplicité discrète et une émotion qui a peut-\nêtre trop peur de se laisser voir, ni dans les notes spirituelles de Dom Pie\nde Hemptinne. A la vérité, le cœur de ce jeune moine est plus ardent que\nson intelligence n'est vive. Dom Pie de Hemptinne éprouve une certaine\npeine à exprimer exactement ce qu'il pense et ce qu'il ressent. Je ne\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2754, "texte": "292                                 DURENDAL\n\n\nle regrette pas, car cette imperfection même nous aide à mieux saisir\nla solidité, à sonder plus intimement les richesses de sa vie intérieure. Des\nphrases comme celles que nous avons de lui n'ont à première vue rien de\nrare. Bien d'autres les ont employées, mais chez lui un je ne sais quoi de\ntrès pénétrant et de très sûr nous fait sentir que l'expression est très\nau-dessous de l'expérience elle-même... Toujours vraie et profonde, on voit\ncette âme doucement et sérieusement conquise par l'amour divin. La courbe\nde cette ascension nettement dessinée par le biographe, correspond très\nexactement à ce que nous avons déjà vu chez les vrais mystiques. C'est ce\nqui rend ce livre si intéressant et si lumineux. »\n   Tous ceux qui auront la bonne fortune de lire ces pages ratifieront pleine­\nment le jugement du délicat lettré.\n\nH i s t o i r e g é n é r a l e d e l ' E g l i s e : La Renaissance et la Réforme, par\n   M. FERNAND MOURRET. — (Paris, Bloud et Cie.)\n   Ce volume est le cinquième d'un vaste ouvrage qui en comprendra huit et con­\ntiendra l'histoire de l'Eglise depuis les temps apostoliques jusqu'à nos jours.\nA certains égards, l'histoire de l'Eglise peut apparaître à la pensée, se résumer\npour elle en deux grandes phases : la première triomphale, la seconde déca­\ndente. Le moment de transition entre ces deux périodes se place de la fin\ndu XIVe siècle à la fin du XVIe, siècles au cours desquels, sous l'action du\nréalisme, de l'humanisme, del'esprit de curiosité et d'investigation hardie, de\nl'esprit d'examen, la mentalité politique et religieuse de l'Europe se transforma\ncomplètement. Aucun moment de l'évolution historique du monde moderne\nn'est plus passionnant, plus riche en faits significatifs, plus abondant en\nhommes qui marquèrent ;es événements à leur empreinte volontaire... Le\nlivre, d'une construction et d'une exposition si claires et si méthodiques, de\nM. Fernand Mourret nous permet d'embrasser d'un coup d'oeil, pour ainsi\ndire, l'ensemble des phénomènes de tout genre qui précédèrent et amenèrent\nla Renaissance et la Réforme, de ceux qui les suivirent et dont l'influence\ns'est perpétuée jusqu'à nous.\n                                                                                A. G.\n\nL o u r d e s : Les Pèlerinages, par le comte JEAN DE BEAUCORPS. — (Paris,\n   Bloud.)\n   Excellent livre, bon auteur, style coulant. Quel dommage que ce soit du\nréchauffé littéraire, car enfin tout cela a été dit et redit cent fois, par cent\nauteurs, et à moins d'y ajouter la saveur nouvelle d'une âme exceptionnelle\nou d'un style de marque, restons-en à Henri Lasserre et à J.-K. Huysmans.\n                                                                     POL DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison04-009", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 293, "page_fin": 294, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Notre éditeur Charles Bulens", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 336, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3092, "texte": "NOTULES\n\n   Notre éditeur Charles Bulens vient d'être décoré che valier de\nl'ordre de Saint-Grégoire le Grand. Nous offrons à notre ami Charles Bulens\nnos plus cordiales félicitations.\n                                          * *\n    NOUS r e c o m m a n d o n s instamment à nos lecteurs les livres suivants\nque viennent de publier quelques-uns de nos collaborateurs et amis :\n   Notre-Dame du Matin, par Pierre Nothomb (Paris, édition de l'Occi-\ndent). 5 francs.\n   Le livre de la route, par Johannes Joergensen. Traduction de Th. de\nWyzewa (Paris, Perrin). 3 fr. 50.\n   Les lettres et la vie, par Firmin Van den Bosch (Bruxelles, Dewit).\n3 fr. 50.\n   La graine au vent, par Jean Nesmy (Paris, Grasset). 3 fr. 50.\n   Le parfum des buis, par Louis Delattre (Bruxelles, Dechenne). 3 francs.\n   Le Cardinal Pie, par Paul Haillants (Bruxelles, Dewit). 1 fr. 50.\n                                             *\n                                          * *\n    A u x a m a t e u r s d e m u s i q u e , nous signalons et recommandons spé­\ncialement :\n   Maria, oratorio, musique de notre collaborateur Joseph Ryelandt.\nRéduction piano et chant. Texte de Ch. Martens et L. Goemans : flamand,\nfrançais; et allemand de Joh. Uhlmann. Prix 10 francs. Sur la couverture\nune annonciation d'André della Robia. (Editeurs, Breitkopf et Härtel,\nBruxelles.)\n                                             *\n   A l'occasion du Prix Nobel décerné à M. Maurice Maeterlinck, une\nreprésentation de gala à laquelle assisteront le Roi et la Reine sera donnée\nle 8 mai au théâtre de la Monnaie en l'honneur de l'illustre écrivain. Le\nspectacle se composera de Pelléas et Mélisande, qui sera joué avec la musique\nde scène et d'entr'actes composée par M. Gabriel Fauré. Mme Georgette\n Leblanc interprétera le rôle de Mélisande. Les autres rôles seront tenus par\nune troupe formée d'artistes des théâtres de Paris.\n   Dans un entr'acte, M me Bartet, de la Comédie-Française, lira un fragment\nde la Vie des Abeilles et récitera des vers.\n                                              *\n                                            * *\n   Le 11 mai, il y aura au théâtre de la Monnaie une représentation de gala\nconsacrée à la centième représentation du Cloître de M. Emile Verhaeren.\nL'œuvre sera interprétée par M. Carlo Litten et sa compagnie. Le Roi et la\nReine assisteront à cette représentation.\n                                             *\n                                           * *\n   Pour remercier M. Alphonse de Witte des nombreux services qu'il rend\ndepuis vingt-cinq ans, comme membre du Comité, à la Société de Numisma-\ntique, celle-ci a résolu de faire frapper une plaquette à son effigie. On sait\nque M. de Witte a contribué puissamment au développement de la numisma­\ntique en Belgique par une collaboration ininterrompue aux principales\nrevues consacrées à cette science et par la publication de son Histoire moné-\ntaire du Brabant. Il a enfin concouru activement à la renaissance de l'art de\nla Médaille dans notre pays par la part prépondérante qu'il a prise, dans la\n"}, {"page_pdf": 337, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3747, "texte": "294                                 DURENDAL\n\n\nfondation de la Société hollandaise-belge des Amis de la Médaille d'art. Les artistes\ncomme les numismates auront donc à cœur de s'associer à la manifestation\nprojetée. Les souscriptions sont reçues par M. Victor Tourneur, secrétaire\nde la Société de Numismatique, 98, rue Defacqz. Les souscriptions de 25 francs\ndonneront droit à un exemplaire en argent, celles de 10 francs à un exem­\nplaire en bronze de la plaquette, dont l'exécution est confiée à M. G. Devreese.\n                                               *\n                                              * *\n    S a l o n t r i e n n a l d e L i é g e . — Le Salon triennal des Beaux-Arts\nde Liége s'ouvrira le 4 mai, à 2 heures, au Palais des Fêtes, Parc de la\nBoverie.\n   Par le nombre et le choix des œuvres exposées, ce salon est appelé à une\ngrande importance. Presque tous les artistes belges en rtnom, peintres,\nsculpteurs et graveurs s'y trouvent représentés. Parmi les étrangers\ncitons les Français : Auburtin, Cottet, Duhem, Guillaumin Roll, Rebous-\nsin, Signac, Sureda et Valotton; les Anglais : Austen, Brown, East,\nMelton Fisher et Miss Norah Gray; les Allemands : Neuenborn et\nvon Biilov ; les Espagnols : Zarraga et de Zubiaurre; les Russes : Pokito-\nnov et Tkatchenko; le Suisse Morerod. Il y aura également des groupe­\nments de cercles d'art, tels les Peintres graveurs français, le Senefelder Club\nde Londres, la Société des artistes de Mannheim.\n   Indépendamment des concerts de symphonie du dimanche, tous les ven­\ndredis des séances musicales ou littéraires rehausseront l'attrait du Salon.\nNous trouverons inscrits au programme de ces manifestations d'art les noms\nde M M. J. Destrée et Arsène Alexandre, critiques d'art, de Mlle Blanche Selva,\npianiste, de Mlle Heldy, cantatrice, de M. Max d'Olonne, compositeur.\n                                              * *\n  Accusé de réception :\n   L I T T E R A T U R E : Le roman de la famille française. Essai sur l'œuvre de\nHenry Bordeaux, par JOSEPH FÉCHOT. Préface de Paul Bourget (Paris,\nPlon). — L'imitation espagnole en France. Modèles castillans de nos grands\nécrivains français. Etude et analyse par l'abbé BERNARD (Tourcoing, Duvi­\nvier). — Les meilleures pages de LACORDAIRE. Introduction de Paul Agniers\n(idem). — Universitaires d'aujourd'hui, par PIERRE LEGUAY (Paris, Grasset). —\nEssai sur l'art et la psychologie de Maurice Barrès, par JACQUES JARY (Paris,\nEmile Paul). — Louis Delattre, par Auguste Vierset (Bruxelles, Société belge\nde librairie). — Anthologie, par EUGÈNE DEMOLDER (Bruxelles, Association\ndes écrivains belges).\n   P H I L O S O P H I E : Entretiens philosophiques, par E. COOSEMANS (Bruxelles,\nVan Caulaert).\n   POÉSIE : La lumière de Grèce, par FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN (Paris, Ed. de\nla Nouvelle Revue Française). — Le chemin entre les haies, par JOË IMBERT-\nVIER (Lyon, Ed. de L'art libre). — L'humble retour, par PIERRE DE LA BATUT\n(Paris, Ed. du Temps Présent). — Le sang des Aubes, par PAUL PRIST (Bru­\nxelles, Association des écrivains belges). — Au fil des rives graves, par JOSÉ\nBRUYR (Liége, Ed. de l'Alliance Liégeoise).\n   ROMANS : L'impossible aveu, par Mme PIERRE D E BOUCHAUD (Paris, Plon).\n— Les deux cahiers, par PAUL ACKER (idem). — Et l'amour dispose, par MATHILDE\nALANIC (Hem). — Monsieur de Nugbo, philosophe, par GONZAGUE TRUC (Paris,\nPERRIN). — Contes sur Vélin, par PIERRE GAUTHIEZ (Paris, Bloud). — Le mer-\nveilleux voyage de Nies Halgersson à travers la Suède, par SALMA LAGERLÖF. Tra­\nduit du suédois par T. HAMMAR (Paris, Perrin).\n   T H E A T R E : Edenie. Tragédie lyrique de CAMILLE LEMONNIER. Musique\nde Léon Du Bois (Bruxelles, Lamberty). — Dies irae, drame par Louis\nNÉLISSEN (Bruxelles, Librairie Moderne).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison04-010", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 295, "page_fin": 296, "titre_corps": "In Cauda…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Serpent", "ancre_debut": "In Cauda M. Maurice des Ombiaux, pour", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 338, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 4405, "texte": "In Cauda...\n\n   M. Maurice des Ombiaux, pour accen­              Lecture des conclusions du demandeur\ntuer sa ressemblance avec M. Maeterlinck,        par l'avocat de celui-ci Me Simon Sasse­\nva publier cet été à l'Association des écri-     rath, président de la ligue pour la défense\nvains belges, plusieurs livres qui marque­       de la langue (et le nettoyage de la bouche)\nront de Tannée 1912 : La princesse d'Aviné,      française.\nRomanèe et Cantaloup, Allah dine et Wallo­          M e Schoenfeld lira les conclusions qu'il\nnide, etc.                                       prend pour la ville de Bruxelles défen­\n                    ***                          deresse.\n   M. Emile Faguet parle, dans la Revue de          L a commission officielle du théâtre belge\nParis, de M. Francis Vielé-Griffin :             obligatoire organisée par le ministère des\n                                                 sciences et des arts, sous la présidence de\n   « M. Vielé-Griffin est parmi les premiers\n                                                 M. Iwan Gilkin, déclarera intervenir au\nqui ont pratiqué chez nous la poésie dite\n                                                 procès, par l'organe de M e Edmond Picard.\nsymboliste et le vers libre et il est de ceux,\navec le tendre et émouvant Francis Jam-             9 h. 30, plaidoirie étincelante de Me Si­\nraes qui ne les ont point abandonnés... »        mon Sasserath : \" la Ville de Bruxelles a\n                                                 outrepassé ses droits... Béotiens . .On doit\n   Infortuné Francis Jammes! c'était bien\n                                                 savoir que nul directeur n'a jamais joué\nla peine de n'écrire depuis deux ans que\n                                                 une pièce de M. Maeterlinck sans recevoir\ndes géorgiques et des dystiques !\n                                                 immédiatement une assignation. . le soli­\n                      **                         taire de Sainte-Wandrille.,. Georgette\n                                                 Leblanc... cent mille francs de dommages-\n   L'Écho de Paris en vue des prochaines\n                                                 intérêts... »\nélections municipales publie le portrait\ndes divers candidats de son bord. Vient le          Réplique acerbe de M e Schoenfeld.\ntour de M. Adrien Mithouard. Après avoir            Plaidoirie mondiale de M e Edmond\n                                                 Picard.\nénuméré ses qualités d'administrateur et\nd'édile, l'Écho de Paris ajoute avec un sou­        Midi. L'affaire sera mise en délibéré.\nrire : « Ecrivain de talent, d'ailleurs... »        Midi et demi. Déjeuner de protestation\n                                                 organisé par les admirateurs du poète et\n                    ***                          présidé par M. Julius Hoste. Au cours de\n                                                 ce déjeuner, M. Louis Piérard lira une\n   On sait que la journée Maeterlinck or­\n                                                 attestation signée par le dixième des écri­\nganisée par la ville de Bruxelles sous les\n                                                 vains belges (1) honnissant les procédés\nauspices de l'Association des écrivains\n                                                 infects de la ville. A l'heure du Saint-\nbelges — une journée qui marquera de\n                                                 Marceaux, M. Rouvez apportera les félici­\nl'année 1912 — trouvera place dans le cou­\n                                                 tations du gouvernement, et laissera tomber\nrant de mai. Nos services d'information\n                                                 de sa poche le manuscrit de son improvi­\nrapide nous permettent d'en publier au­\n                                                 sation. Malgré cela, celle-ci sera très\njourd'hui le programme complet et dé­\n                                                 brillante.\ntaillé :\n   A 8 h. 3n du matin, coup de canon pré­          Brançonne,\nmonitoire tiré par M. Paul André sur la\nplace Poelaert.                                    (1) Voir la liste complète de ceux-ci au Bottin\n   A 9 heures, ouverture des festivités dans     des gens de lettres édité par M. le charbonnier\nla grande salle du tribunal de commerce.         Taymans.\n"}, {"page_pdf": 339, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1933, "texte": "296                                      DURENDAL\n\n\n   A deux heures et demie, expédition en        Mary Garden) et Maeterlinck (en Geor­\n landaus ouverts organisée par M. le baron     gette Leblanc). En cas d'indisposition de\n Descamps-David au monument Ruysbroek,         ce dernier, M. Maurice des Ombiaux le\n à Groenendael. Plusieurs discours seront      remplacera au pied levé. L'ordonnance\nprononcés devant l'admirable statue. Retour    (de référé) de ce ballet sera réglée par\n par la drève de Lorraine, l'avenue de         M. Ditte, président du tribunal civil de la\n Diane, l'avenue Louise. Dislocation du        Seine, et un magistrat bruxellois à dési­\ncortège porte Louise.                          gner (on parle de M. Jules Leclercq).\n   A 7 heures, banquet commémoratif de la         A 9 h. 1/2, représentation de Sœur Béa-\nbataille des Eperons d'or.                     trice par la troupe du théâtre du P a r c . A la\n   A 8 h. 30, grand gala organisé au théâtre   fin du premier acte, M. Max remettra au\nde la Monnaie par la ville de Bruxelles en     héros de la fête la croix de grand-officier\nl'honneur de M. Maurice Maeterlinck. On        de l'ordre de Léopold. Indescriptible ova­\nprévoit que M. Maurice des Ombiaux à son       tion. (M. Maurice Maeterlinck, retiré dans\nentrée sera vivemeut acclamé. Discours de      un bureau télégraphique, sera remplacé\nM. Max, bourgmestre de Bruxelles. Ré­          par M. Maurice des Ombiaux.)\nponse de M. Maurice Maeterlinck (en cas           A 10 h. 15, arrivée d'un télégramme de\nd'indisposition subite de celui-ci, M. des     M. Maurice Maeterlinck interdisant de\nOmbiaux le remplacera).                        jouer Sœur Béatrice sous peine de dom­\n   A 9 heures, ballet-intermède dansé par      mages-intérêts.\nMM. Reding (habillé en sœur Béatrice),            Apothéose.\nMessager (en Monna Vanna). Carré (en                                  L E P E T I T SERPENT.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 258, "texte": ""}, {"page_pdf": 259, "texte": ""}, {"page_pdf": 260, "texte": ""}, {"page_pdf": 261, "texte": ""}, {"page_pdf": 262, "texte": "LES HEURES DE MILAN\n\n   LA MESSE DES MORTS\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": ""}, {"page_pdf": 264, "texte": "   La Renaissance réaliste en Flandre\n      et en Italie au XVe siècle (I)\n\n                                                I\n\n               N o u s avons dit ici même, jadis (2), la grande œuvre\n                  que le XIVe siècle italien a créée dans la pein­\n                 ture. Nous avons essayé de montrer comment\n                 celle-ci, après les obscures et maladroites tenta­\n                 tives des maîtres, pour la plupart anonymes, du\n                 XIIIe siècle, avait reçu de Cimabue et des artistes\n                  de l'école romaine, Cavallini, Torriti, etc., la\nforce et la grandeur, puis, par la suite des temps, de Giotto\nun caractère admirablement d r a m a t i q u e .\n   L'influence de Giotto s'imposa à tout le siècle. Il a été le\ngrand metteur en scène de l'iconographie religieuse de\nl'époque, c'est lui qui a donné forme persuasive à la pensée\nchrétienne du temps, qui a fait pénétrer dans l'art, en le tra­\nduisant avec énergie et clarté, l'idéal de tendresse et d'amour\ndont saint François d'Assise avait été l'apôtre au début du\nXIIIe siècle. Par sa vie et sa prédication, nous l'avons dit ail­\nleurs (3), saint François a substitué dans l'imagination du\npeuple le Christ-amour au Christ-vengeur ou justicier, sous la\nterreur duquel les fidèles vivaient avant lui. Nous avons signalé\n\n\n  (1) A p r o p o s d e l'apparition récente du 7 e volume de la Storia dell'arle italiano de M.Ven­\nturi : la Pittura del quattrocento, parle I, un volume illustré de 500 phototypies. Milan,\nHoepli; de l'Art au Nord et au Sud des Alpes à l'époque de la Renaissance, par M. Jacques\nMesnil, un volume richement illustré, Bruxelles, Van Oest et Cie, et de la publication à\nla même librairie des H E U R E S DE MILAN, 28 feuillets provenant des Très belles heures du\nduc de Berry, reproduction en héliogravure, précédée d'une étude de M. H. de Loo.\n   (2) La peinture italienne du XIVe siècle, DURENDAL, septembre 1907.\n  (3) S A I N T FRANÇOIS D ' A S S I S E DANS LA LÉGENDE ET DANS L'ART PRIMITIFS ITALIENS.\nBruxelles, Van Oest, 1909.\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "226                         DURENDAL\n\n\nles belles expressions, simples et éloquentes, que, sous cette\ninfluence, Giotto a su donner à tous les actes de la vie du Christ,\nde la Vierge ou des saints qu'il a représentés sur les murailles\ndes églises à Assise, à Florence ou à P a d o u e . Il renouvelle et\nélargit la tradition des figurations sacrées en y introduisant\nune vie puissante, propre à attendrir et à émouvoir.\n   Mais, ce qu'il a incorporé dans son art, ce n'est pas la vie,\nce n'en est qu'un aspect. Il en prend ce qu'il lui en faut pour\ncommuniquer à son œuvre les vertus convaincantes de la réa­\nlité, mais laisse là le surplus, ou, peut-être, ne le voit même\npas. Si on le compare aux artistes byzantins, avec leurs figures\nfixées en des attitudes hiératiques par un canon presque\nimmuable, Giotto apparaît comme un réaliste déterminé; si on le\ncompare à ses successeurs du XVe siècle, il apparaît comme un\nartiste complètement asservi à l'idée et qui ne considère les\nchoses, les êtres, toute la matière de son art que comme des\nmoyens de manifester cette idée. E n somme, il participe égale­\nment des artistes qui l'ont précédé et de ceux qui l'ont suivi.\nAvec les premiers il est sous l'empire de la scolastique, des con­\nceptions idéologiques qui dominaient alors les intelligences et\ndont la philosophie du moyen âge est faite: les choses du monde\nphysique n'ont de réalité que dans l\"idée, l'idée qui est Dieu;\nelles ne sont que des signes, des symboles et n'ont d'importance\nque là où elles signifient, dans la mesure où elles signifient.\n   Aussi, ne rencontre-t-on dans son œuvre que l'indication la\nplus sommaire, presque schématique, du décor destiné à loca­\nliser la scène qu'il représente. L'insuffisance technique d'un art\ndont les procédés n'étaient pas fort perfectionnés n'est évidem­\nment pas étrangère à ce phénomène, mais on peut croire que\ncette insuffisance elle-même est provenue en partie du peu d'at­\ntention que l'on accordait à la réalité. L e s faits étaient dominés\npar les mots; l'expérience par la doctrine.\n   Giotto est tel, mais s'il est le représentant magnifique de la\npensée de son temps, il est à la fois le précurseur, l'annoncia­\nteur de la pensée de l'avenir. E n cherchant la vérité du geste\net de l'attitude, en montrant ses personnages en action, en\nessayant parfois de leur conférer une accentuation individuelle,\nil prépare la venue des réalistes du XVe siècle.\n   A la vérité, tous les hommes de génie sont investis de ce carac­\ntère intermédiaire, ou, plutôt, il se m a r q u e chez eux avec une\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                          LA R E N A I S S A N C E   REALISTE                       227\n\n\n évidence qui ne s'impose point en des personnalités d'un\n moindre relief. Car la subdivision des temps historiques par\n siècles et la caractérisation de chaque siècle par les tendances\n morales, politiques et artistiques qui y ont prédominé, est de\n nature à faire supposer dans l'évolution des idées une régularité\n qu'elle ne saurait avoir eue.\n     L e XVe siècle est, pour nous, celui du réalisme, mais on peut\n marquer des indices préparatoires de ce réalisme, dès le\n XIIIe siècle, dans l'enseignement de saint François, qui tendait\n à tirer la religion des rites et de la théologie dans l'action, à faire\n qu'elle fût un principe de vie, non seulement dans la pensée,\n mais d a n s la vie. On peut en relever, également, et de très\ndécisifs, de très significatifs, dans l'histoire et dans la littérature\n du XIVe siècle, en Italie et au dehors (1).\n     D ' u n autre côté, bien que le XVIe siècle soit le siècle huma­\n niste par excellence, il est évident qu'il n'est que l'aboutisse­\nment d'un long travail d'infiltration dans les esprits, puisque\n l'humanisme florissait déjà au XVe siècle, en plein réalisme, et\n même au XIVe, en plein idéalisme. Boccace était un humaniste.\n Considérant le Décaméron, on peut ajouter qu'il était, en même\ntemps, un réaliste. Au total, tous ces courants de la pensée che­\nminaient ensemble, si l'on peut dire, celui-ci prédominant\naujourd'hui; celui-là, demain, la prédominance du dernier\nn ' a y a n t été rendue possible que par la prédominance passée de\ncelui qui a précédé. Car, de même que la Renaissance classique\naurait été impossible si elle n'avait été précédée de la période\nde forte éducation expérimentale de l'art réaliste, le succès des\nidées humanistes aurait été beaucoup moindre si plus d'un\nsiècle de réalisme intellectuel n'avait d'abord ruiné dans les\nesprits le prestige de la vigoureuse scolastique du moyen âge.\n    On a beaucoup discuté sur les influences qui se sont exercées\nà toute époque, en m a t i è r e d ' a r t : influences de peuple à peuple,\nde l'orient sur l'occident, du nord sur le midi, du midi sur le\nnord, simultanées, quelquefois, et réciproques. Mais ces\ninfluences sont difficiles à préciser au XVe siècle, à moins qu'elles\nse dénoncent, non seulement par la communauté des tendances\nesthétiques, mais, comme il arrive pour la peinture allemande\n\n  (1) Voir pour le développement de cet ordre d'idées : les Origines de l'art moderne en\nFlandre eten Italie. DURENDAL, mars 1906.\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "228                                     DURENDAL\n\n\n\nau regard de la peinture flamande, par de véritables emprunts\nou des similitudes avérées de conception.\n   Il n'y a pas de doute que les principes mis en honneur par la\n Renaissance classique du XVIe siècle ont rayonné de l'Italie sur\ntoute l'Europe. Il n'y a pas de doute, non plus, que c'est en\nFlandre, au début du XVe siècle, avec les van Eyck et, ensuite,\navec les Van der Weyden, les Thierry Bouts, etc., que la pein­\nture réaliste a reçu sa forme la plus impressionnante, la plus\npassionnément attachée au vrai. Il est non moins certain que\nles œuvres de cet art ont agi, directement ou indirectement,\npar elles-mêmes ou par l'exemple qu'elles donnaient, sur l'art\nde la plupart des nations de l'Europe. Mais si la preuve de\ncette influence peut être considérée comme établie pour l'école\nde Cologne, l'école franconienne, l'école catalane, par\nexemple, il n'en va pas de même pour l'Italie, dans le domaine\nde la peinture, tout au moins (1), exception faite pour les\nrégions extrêmes, Piémont, Ligurie, Lombardie, royaume de\nNaples.\n   Un excellent critique, dont nous avons eu le plaisir de\nsignaler souvent les travaux à nos lecteurs, M. Jacques Mesnil,\nvient de publier, précisément, chez Van Oest, un volume qui\nest consacré, en grande partie, à l'étude comparative de l'art\nitalien et de l'art flamand au XVe siècle : L'art au Nord et au Sud\ndes Alpes à l'époque de la Renaissance. Il définit très nettement\nles limites assez étroites dans lesquelles celui-là a pu agir sur\ncelui-ci et les causes du succès que ses oeuvres ont rencontré\nauprès des princes et des amateurs italiens du temps. A ce\npropos, il remarque avec beaucoup de finesse que, entraînés\npar leurs tendances respectives, les maîtres flamands plaçaient\nl'unité de leurs ouvrages dans le sentiment; les Italiens, dans\nla composition.\n   Cette caractéristique veut que l'on s'y arrête, car, selon nous,\nelle explique, mieux que la supériorité de nos artistes dans le\nrendu exact et minutieux des choses, l'attrait que les œuvres\nflamandes exercèrent en Italie, à une époque où ce pays sur­\nabondait de créateurs de beauté. Celte unité de sentiment,\n\n\n   ( 0 Pour la sculpture, voir La Renaissance réaliste à Florence; PIER Dl GIOVANNI\nTEDESCO ; les Arts anciens des Flandres, t. IV. fasc. I, 1909 ; ta Sculpture italienne du X I V e\net du XVe siècle, DURENDAL, novembre 1906 et juin 1909.\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": " LES HEURES DE CHANTILLY\n\nDÉPART POUR LA CHASSE AU FAUCON (AOUT)\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": ""}, {"page_pdf": 270, "texte": "                   LA R E N A I S S A N C E   RÉALISTE        229\n\n\nqui, au fond, doit être l'àme, en quelque sorte, de toute repré­\nsentation artistique conçue en vue d'émouvoir, les réalistes\nitaliens du XVe siècle — au contraire de Giotto qui la réalisait\nconstamment — ne s'en préoccupent pas le moins du monde. La\nréalité les sollicite, certainement, mais leur inspiration est\ndominée avant tout par le souci de la ligne, du style, de la\nsymétrie. Nous l'écrivions ailleurs, la vie est devant eux\ncomme un spectacle à mettre en scène, alors que devant les\nFlamands elle est comme une étude, une méditation. C'est\npourquoi on rencontre si rarement chez les merveilleux artistes\nd'outre-monts ces visions d'intimité, la douleur impression­\nnante de ces évocations d'humble réalité, familières, cordiales,\nusuelles chez nos compatriotes et qui, peut-être, contribuaient à\nséduire les Italiens, habitués à un art aux inclinations plus\ndécoratives.\n   Chose curieuse, on trouve aux débuts presque de la peinture\nde nos province?, deux œuvres exécutées presque simultané­\nment et où il semble que se présentent en contraste complet les\ntendances que nous venons de définir. Nous voulons parler des\n Très riches Heures du duc de Berry, conservées à Chantilly, et des\nTrès belles Heures, exécutées en partie pour le même prince, et\ndont les plus importants fragments appartiennent ou ont ap­\npartenu à la bibliothèque de l'Université de Turin et à la col­\nlection Trivulzio, à Milan. Le premier de ces manuscrits a été\npeint, pour les miniatures qui nous intéressent, par les frères\ndu Limbourg entre 1410 et 1416; le second, selon l'opinion la\nplus vraisemblable, par les frères van Eyck, entre 1412\net 1417.\n   A certains égards, on pourrait dire que ces deux œuvres\ncontemporaines représentent, l'une, les Heures de Chantilly,\nl'expression la plus raffinée d'un art qui finit; l'autre, les\nHeures de Turin-Milan, une des manifestations initiales d'un\nart qui commence.\n   Quelques manuscrits antérieurs, les très belles Heures du duc de\nBerry, de la Bibliothèque nationale de Bruxelles, par exemple,\ntémoignent d'influences siennoises, très accentuées, parfois, ou\nplutôt d'inspirations reçues directement de certaines petites\npeintures de Simone di Martino qui avaient passé dans la\nFrance du Nord. Dans la partie des Heures de Chantilly exécutée\npar les frères de Limbourg, l'influence italienne est fort pro-\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "230                          DURENDAL\n\n\n\nnoncée, également, bien qu'elle ne se révèle pas partout avec\nles mêmes caractères. Tantôt, dans les miniatures qui accom­\npagnent le calendrier et représentent les Saisons, elle est toute\nde style; tantôt, dans les peintures à sujets religieux, elle va\njusqu'à l'imitation presque littérale. C'est ainsi que, parmi ces\ndernières, on découvre une Purification de la Vierge dont le\ndécor et les personnages sont empruntés à la Présentation au\nTemple, fresque peinte à S. Croce de Florence, par Taddeo\nGaddi, entre 1332 et 1338.\n   Ce fait donnerait à supposer que l'un des frères de Lim­\nbourg a fréquenté Florence. A cette question se rattache celle\ndu Livre de dessins de la Bibliothèque civique de Bergame,\nlivres ayant appartenu à Giovannino de Grassi, artiste milanais,\nmort en 1398, et qui contient le dessin — copie ou original — du\ngroupe central d'une des plus vivantes miniatures des Heures de\nChantilly: l'Hallali. L'érudit anglais, sir Conway, qui a signalé\ncette similitude conclut précipitamment à l'originalité du dessin\ndu Livre de Bergame. La miniature des Heures de Chantilly\nserait issue, par conséquent, d'un emprunt au maître milanais,\net l'on pourrait inférer de là que la « recherche toute nouvelle\ndu réalisme, le goût très vif pour les scènes anecdotiques, ani­\nmaux, jeux, etc.», que MM. Corrado Ricci et Venturi signalent\ncomme propagés en Lombardie, à la fin du XIVe siècle par des\nartistes du Nord, auraient, au contraire, pris naissance dans le\nduché de Milan. Nous n'insisterons pas sur ce problème qui\nn'est pas de notre sujet actuel; nous dirons seulement que la\nthèse de sir Conway, qui met M. Mesnil en une juste mé­\nfiance, soulève de multiples et considérables objections que\nnous exposerons ailleurs.\n    Le réalisme des frères de Limbourg ne doit certainement rien\nà l'Italie, mais il y a dans leur œuvre quelque chose de nou­\nveau, d'insolite chez les artistes du Nord et qui paraît bien\navoir chez eux une origine italienne. Nous voulons parler d'une\ntendance assez prononcée à la stylisation, d'une certaine incli­\n nation vers un art d'apparat, de représentation, un peu théâtral,\n et qui laisse dans l'esprit l'impression d'un mélange de réalité\n et de fiction. Il y a là un souci de la mise en scène et de l'élé­\n gance des personnages où l'on peut discerner tout à la fois, sans\n doute, l'influence de la clientèle aristocratique des frères de\n Limbourg et celle, plus difficile à définir et à localiser, de l'art\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                      LA R E N A I S S A N C E   RÉALISTE             231\n\n\nitalien. L e s belles cavalcades de seigneurs et de dames riche­\nment vêtus, escortés de valets et de chiens, qui — dans les illus­\ntrations des mois de Mai et d'Août — vont par le beau pays,\ndans les bois, en vue de l'un ou de l'autre des châteaux royaux\nde F r a n c e , ne sauraient manquer de ressusciter dans le souvenir\nles compositions les plus caractéristiques de Gentile da F a b r i a n o ,\nde Pisanello, voire de Benozzo Gozzoli. De même que chez\nceux-ci, on observe chez les frères de L i m b o u r g u n e conception\nsurtout décorative, le goût de la somptuosité, la prédilection\npour les costumes parés et singuliers. D a n s certaines aquarelles\nattribuées à Pisanello, on rencontre des figures féminines qui\ns'apparentent à celles des Très riches Heures : fluettes, manié­\nrées dans le geste et dans l'expression, habillées de robes à\nlongs plis droits dont la traîne décrit une belle ligne ondu­\nleuse.\n    D ' u n autre côté, on relève dans ce manuscrit, ainsi que l'écrit\nM. Mesnil, « des traces encore nombreuses d'un style qui régna\ndans les contrées les plus diverses dans la seconde moitié du\nXIVe siècle et au début du XVe. Ce style se distingue surtout\npar le caractère tout particulier des draperies fluentes et enrou­\nlées, dont les courbes profondes et régulières, sans équivalent\ndans la réalité, ont l'allure d'ornements calligraphiques. L a\nbarbe e t les cheveux des personnages offrent souvent aussi cette\nmême ondulation r y t h m i q u e . . . Le paysage est conventionnel ».\nE t , parmi les ouvrages de ce style, le savant critique cite avec\nraison le Parement de Narbonne, les miniatures de tête, dues à\nJ a c q u e m a r t de H e s d i n ou à Beauneveu, des Très belles Heures\nde la Bibliothèque royale de Bruxelles, une partie de celles des\nHeures de Turin-Milan — partie que M. Hulin attribue, d'ail­\nleurs, au « maître du Parement de Narbonne » — les volets du\nRetable de Dijon, peint par Broederlam, certaines peintures\nde l'école de Cologne et de Lorenzo Monaco, Cet art, que\nM. Mesnil qualifie d' « européen », à cause de sa diffusion\npresque simultanée en des régions fort éloignées les unes des\nautres ; cet art se rattache encore à la tradition purement idéa­\nliste du XIVe siècle : il construit ses figures selon un rythme, il\nles circonscrit par des lignes flexibles qui tiennent de l'ara­\nbesque. Il a une espèce de grâce apprêtée, mais de force, aucune:\nni muscles, ni nerfs; quelque chose d'émoussé. Il s'affilie bien\nà la peinture siennoise de la fin du XIVe siècle, délicieuse encore\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "232                              DURENDAL\n\n\n\ndans la hâtive décadence de l'école, où rien ne survivait de\nl'énergie du vieux Duccio et des Lorenzetti, et qui se satisfaisait\nde formes que la curiosité et l'étude du vrai n'avaient pas renou­\nvelées.\n   L'art des frères de L i m b o u r g est tout autre. Ce n'est pas non\nplus par la vigueur qu'il s'impose. Son objectif est aussi l'élé­\ngance, mais une élégance attirée, non vers des formes tout\ninventées et, pour ainsi dire, abstraites, mais vers les spectacles\nbrillants de la réalité. L a nature est là, dans les êtres et dans\nles choses, plus animée qu'elle ne l'a encore été dans les arts\ngraphiques. Mais, c'est une nature choisie, faite pour les yeux\ndes princes ou pour servir de beau décor à leur existence sou­\nveraine. Les frères de L i m b o u r g peignaient comme Froissart\nécrivait, afin de donner « esbattement et plaisance » à leurs\npatrons royaux, ces Valois si épris de savoir, de raffinement et\nde beauté. L'année dont ils font se dérouler, d a n s le calendrier\ndes Heures de Chantilly, l'évolution saisonnière, ce n'est pas,\ncomme dans les cycles sculptés, aux siècles précédents, sous les\nporches des cathédrales, l'année laborieuse du paysan ou de\nl'artisan, c'est l'année du seigneur, de l'homme de cour, avec\nla succession de ses plaisirs variés de l'hiver à l'automne, fes­\ntins, promenades, jeux, chasses. E t chaque image montre dans\nla perspective, en signe de puissance et de suzeraineté, la\nsilhouette hautaine de quelque château royal ou de quelque\norgueilleuse demeure fortifiée.\n   Même dans la figuration des scènes religieuses, l'inspiration\nde cette œuvre charmante est toute m o n d a i n e , toute seigneu­\nriale. L e « paraître » est principal, et le paraître en noble équi­\npage, dans l'appareil de la grandeur. L a conception de l'ou­\nvrage est surtout décorative. P a r t o u t , il offre sa fîère et pittoresque\nressemblance à cette féodalité française qui, après avoir été\nlongtemps force, fougueuse et rude s'essayait à présent à la\ngrâce et aux finesses de l'esprit. C'est la réalité telle que les\nfrères de L i m b o u r g la voyaient; telle que, pour complaire à\nleurs clients, ils devaient la voir dans le milieu où ils œuvraient.\nL a réalité des princes, en attendant celle des communes, plus\nvraie, plus robuste, plus terre à terre, qui va surgir des milieux\npurement flamands... U n siècle plus tôt, on aurait pu d i r e : la\nréalité des Léliards, par opposition. à la réalité des Klau­\nwaerts!...\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                      LA R E N A I S S A N C E   RÉALISTE             233\n\n\n    On a loué avec raison la perfection du métier des frères de\nL i m b o u r g , leur coloris déjà savant, leurs notions presque\nexactes de l'espace. Il serait puéril, toutefois, d'exagérer, de\ndissimuler ce qu'il reste d'archaïsme dans leur vision, les\ndéfectuosités de la perspective, la disproportion des person­\nnages avec le cadre où ils se meuvent, l'apparence convention­\nnelle du paysage et, notamment, des sites boisés, avec leurs\nrangées symétriques d'arbres uniformes. Les bons peintres\nont été jusqu'aux limites de leur art. Malgré tout ce qu'ils ont\ne m p r u n t é à la réalité, ils sont restés en deçà d'elle. L e u r\nœuvre si fraîche, si primesautière, reste superficielle. Elle\nsemble s'inspirer de la fable plutôt que de la vie; elle tient de\nl'art fantaisiste et chevaleresque des ménestrels.\n    E n résumé, les Très riches Heures marquent, à certains égards,\nune étape i m p o r t a n t e dans la voie du réalisme; à d'autres, elles\ntémoignent d'une recherche du style, à laquelle l'influence\nitalienne n'est pas étrangère, sans doute, et que la peinture\nseptentrionale ne connaîtra plus par la suite qu'au XVIe siècle,\nsous l'impulsion des maîtres de la Renaissance classique. T o u t\ny est donné au décor, à la représentation, à l'effet, rien ou\npresque rien à l'étude désintéressée du vrai. Si la séduisante\nmanière des frères de L i m b o u r g s'était imposée et propagée,\nl'art flamand serait venu un siècle plus tôt à la stylisation, au\ngrand préjudice du sévère et vivifiant apprentissage de la réa­\nlité qu'il fit et qu'à sa suite et à son exemple, il fit faire à tout\nl'art du XVe siècle.\n\n   Or, d u r a n t à peu près les mêmes années, allait se poursui­\nvant l'illustration d'un autre livre d'Heures — la seconde œuvre\nà laquelle nous faisions allusion plus haut, commencée aussi\npour le duc Jean de Berry et qui, après avoir appartenu à un des\nofficiers de ce prince, Robinet d'Estampes, vint — à ce que l'on\nsuppose — en la possession de Guillaume de Bavière, comte de\nH a i n a u t et de H o l l a n d e . Ce manuscrit recevait à ce moment-là\nune série de peintures à la comparaison desquelles toutes les\nminiatures qui avaient été enluminées jusqu'alors, y compris\ncelles des Heures de Chantilly, paraissent prendre un aspect\nartificiel, étriqué, mesquin. En examinant ces peintures, on\nreçoit l'impression que, du sein de la foule des ymagiers qui tra­\nvaillaient alors, que du milieu de ce peuple d'artisans, tous\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "234                                 DURENDAL\n\n\nappliqués à leurs belles calligraphies, un grand artiste s'est\nlevé tout à coup, un poète d'une sensibilité admirable et pro­\nfonde.\n   L'histoire de ce manuscrit, les Très belles Heures du duc Jean\nde Berry, a été reconstituée principalement par M. le comte\nDurrieu. Elle a fait l'objet, tout récemment, d'une importante\net magnifique publication de M. Georges H . de Loo (Hulin). On\ndoit au premier de ces savants la reproduction des feuillets\ndes Très belles Heures a p p a r t e n a n t au Louvre et de ceux qui,\nmalheureusement, ont été détruits, en 1907, lors de l'incendie\nde la Bibliothèque de l'Université de T u r i n ; au second, celle de\nla partie de l'ouvrage qui est conservée dans la collection du\nprince Trivulzio, à Milan (1). On sait qu'un dernier fragment,\nmoins considérable, de ce missel célèbrese trouve chez M. Mau­\nrice de Rothschild, à P a r i s .\n   M. H u l i n , qui a soumis à une analyse méthodique toutes les\nparties éparses des très riches Heures, s'est efforcé de distinguer\nla part de chacun des nombreux artistes inconnus qui ont\nsuccessivement coopéré à leur décoration. E n t r e 1380 et 1412,\ntrois miniaturistes, dont l'auteur du Parement de Narbonne,\nauraient participé au travail. On rencontre chez eux les traits\nspécifiques de l' « art européen », avec une certaine accentuation\nplus réaliste. Des réminiscences siennoises se révèlent encore\ndans quelques-uns de ces feuillets, n o t a m m e n t dans une Entrée\nde Jésus à Jérusalem, inspirée très étroitement du petit panneau\nreprésentant la même scène qui figure dans le grand retable du\nDôme de Sienne, exécuté par Duccio en 1310. Viennent\nensuite, dans l'ordre chronologique, quelques pages historiées\ndu temps de Robinet d ' E s t a m p e s , propriétaire du manuscrit\nà partir de 1412. C'est ce seigneur qui subdivisa l'ouvrage, en\nconserva une partie, aujourd'hui dans la collection Rothschild,\net céda probablement l'autre à Guillaume de Bavière.\n   Cette autre est constituée par les feuillets de T u r i n et par\nceux de Milan. Elle comprend, outre des miniatures dues, soit\naux illustrateurs primitifs du manuscrit, soit à des enlumineurs\nd'époque plus rapprochée, une dizaine de feuillets peints avec\nune maîtrise si supérieure, avec un art si complet et si péné-\n\n\n (1) fleures de Turin, Paris, 1902. Heures de Milan, Bruxelles, Van Oest, 1911.\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                              LA R E N A I S S A N C E      RÉALISTE          235\n\n\ntrant que, c o m m e nous l'avons dit, ils semblent mettre l'ima­\ngination, accoutumée à la vision maniérée et un peu puérile\ndes maîtres antérieurs et contemporains, en présence d ' u n\nmonde nouveau, inattendu.\n   M . H u l i n , à peu près d'accord avec M . le comte Durrieu,\navec M. Durand-Gréville (1), etc., exprime la conviction absolue\nque ces miniatures sont, les unes, les plus belles, les plus\némouvantes, d e H u b e r t van E y c k ; les autres, d'une facture et\nd'une conception plus sèches, de J e a n . E t il ne paraît pas que,\ndans l'ensemble, cette opinion soit de nature à être contestée.\nL e principal d e la collaboration des deux grands artistes aux\nTrès belles Heures se composerait des miniatures suivantes :\n   J E A N . H E U R E S DE T U R I N : Dieu le Père trônant sous un\npavillon; Pietà; H E U R E S DE MILAN : Jésus au jardin des oliviers;\nle Calvaire.\n    H U B E R T . H E U R E S DE T U R I N : L e Baiser de Judas; Saint\nJulien et sainte Marthe sur la mer ; Marie, reine des Vierges; le\nDébarquement de Guillaume de Bavière, après une tempête, sur les\ncôtes de la mer du Nord; H E U R E S DE M I L A N : L a Naissance de\nsaint Jean-Baptiste et, au bas d e la page, le Baptême du Christ ; la\nMesse des Morts (en un service funèbre) et, au bas de la p a g e , la\nBénédiction d'une fosse dans un cimetière; l'Invention de la croix par\nsainte Hélène.\n    L a mort d e Guillaume de Bavière, survenue en 1417, ayant\ndû, selon toute apparence, mettre fin au travail des van Eyck,\nnous aurions là l'expression la plus ancienne de l'art de ceux-ci.\n L a plus ancienne, tout au moins, qui soit datée avec quelque\n certitude, car M. Durand-Gréville, entre autres, attribue à\n H u b e r t un grand nombre d'œuvres qui seraient antérieures aux\n Très belles Heures, et dont quelques-unes dénonceraient, par\n certains détails, q u e leur auteur avait voyagé en Italie. Quoi\n qu'il en soit de ce dernier point, il est vraisemblable, il est même\n sûr — les miniatures qu'on lui prête ne permettent aucun doute à\n cet égard — que Hubert (né, à ce que l'on suppose, en 1370) ne\n débutait point vers 1412. Il n'en allait pas de même pour Jean,\n fort jeune, encore, à cette date, mais sa personnalité forte,\n entière, se révèle déjà dans ces pages, avec le réalisme aigu qui\n\n\n\n   (I) H U B E R T et J E A N VAN EYCK, B r u x e l l e s , Van Oest, 1910.\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "236                          DURENDAL\n\n\n\nlui est propre. Ce réalisme a ici quelque chose de sec, d'acide,\noù l'on peut reconnaître l'exagération juvénile d'une tendance\ndestinée à recevoir, plus tard, des expressions d'une intensité\net d'une puissance incomparables.\n   Hubert, lui, est dans sa pleine m a t u r i t é . Il d o m i n e et\ngouverne magnifiquement son art. E t cet art, il n'y a qu'un\nmot pour définir ce qu'il est relativement à tout ce que produit\nl'art contemporain, dans quelque région de l'Europe q u e ce\nsoit : extraordinaire. Il est rempli à la fois de précision et de\nsouplesse; il est exact et visionnaire; il voit la réalité, il ressent\nen même temps les sentiments que son aspect doit susciter en\nnous, et il rend l'une et les autres. I1 unit une science accomplie à\nune simplicité parfaite. L e s événements sacrés qu'il a à\nraconter, H u b e r t les transporte dans la réalité, ainsi qu'ont fait\nou essayé, de faire d'autres avant lui. Mais cette réalité n'est\nplus, comme chez ces derniers, apparence, décor schématique,\nvague suggestion ; c'est la réalité vraie, telle qu'on la peut\nobserver. Si vraiment les Mystères avaient contribué, selon la\nthèse de M. Mâle, à préparer l'évolution artistique dont l'œuvre\ndes van Eyck est le merveilleux aboutissement, on pourrait\ndire que ceux-ci ont voulu tirer l'art de la réalité de théâtre où\nil s'attardait pour le pousser vers l'observation de la vie et de la\nnature.\n   T o u t , dans la Naissance de saint Jean-Baptiste, est intimité\ndouce, cordialité domestique. Comme le remarque M. H u l i n ,\ncette miniature semble le lointain prototype des « intérieurs »\nauxquels les F l a m a n d s et, surtout, les Hollandais s'adonnèrent\navec tant de prédilection, par la suite. C'est dans un de ces\nintérieurs que la légende est localisée; un intérieur chaud,\ncoloré, où les meubles, les étains, les cuivres, les rideaux d'un\nrouge profond jettent dans la lumière tamisée par les vitraux\ndes notes dont les secrètes harmonies font naître dans l'esprit\ndes impressions de paisible bonheur. U n grand calme enve­\nloppe, en effet, les personnages de la scène : sainte Elisabeth,\nassise sur son lit; les femmes qui l'assistent ou s'occupent de\nl'enfant; Joachim qui, assis tout seul dans une autre chambre,\nparaît méditer. Il semble qu'une sorte de joie grave et contenue\nait rempli la maison et que tous les habitants de celle-ci\ncommunient dans la célébration silencieuse de l'événement si\nlongtemps désiré.\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "LES H E U R E S DE MILAN\n    LE BAPTÊME DU CHRIST\n\n\n\n\nL E S H E U R E S DE MILAN\n LA BÉNÉDICTION DU CIMETIÈRE\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": ""}, {"page_pdf": 280, "texte": "                    LA RENAISSANCE RÉALISTE                     237\n\n\n   Tout est deuil, au contraire, dans la Messe des morts, deuil\néclatant, et sombre. C'est dans une vaste église, sous les hautes\nvoûtes de laquellele jour ne laisse filtrer que des clartés éteintes.\nLes bas-côtés se remplissent d'ombre. Dans le chœur se dresse\nun catafalque dont les parements bleus sont relevés d'armoiries\net qui protège un cercueil couvert d'un drap rouge et blanc.\nVêtus de longs manteaux noirs, les assistants prient, tandis que\nl'officiant, debout devant l'autel, se retourne, la main levée,\npour bénir... Du pathétique fait, non de gestes désordonnés ou\nde paroles véhémentes, mais de simple réalité : la vie même, la\nmort même, sans emphase, telles qu'elles sont. Et le bas de\npage : Bénédiction d'une fosse dans un cimetière aggrave encore cette\nimpression poignante : la mort n'y apparaît plus dissimulée\nsous l'appareil prestigieux de funérailles princières, au milieu\nd'un belet grandiose édifice, mais sous l'aspect désolé d'un cime­\ntière pauvre, triste enclos, terre nue et froide plantée de croix\nchétives. Précédé par quatre chantres qui récitent les prières\nliturgiques, le prêtre traverse le champ mortuaire, en secouant\nsur le sol le goupillon qu'il trempe dans le seau d'eau bénite\n que lui présente son acolyte; derrière le clergé viennent quel­\n ques personnages en deuil, la tête enfouie dans un capuchon...\n Et le ciel gris, bas, lourd d'humidité, met autour de cette\n morne cérémonie comme une présence décolorée et taciturne.\n    On aimerait pouvoir parler en détail de chacune de ces éton­\n nantes miniatures. Mais, il faut savoir se borner. Nous ne sau­\n rions, toutefois, nous borner à mentionner le bas de page où\n l'artiste a représenté le Baptême du Christ. C'est sur les rives\n d'un fleuve, dont les eaux descendent entre des collines boisées,\n du fond de la perspective. De-ci de-là, s'élèvent des habitations\n de paysan, des maisons, un château aux murailles de pierre\n bleue et de brique rouge, couvert d'ardoises... Sur les routes\n qui sillonnent le pays cheminent, par groupes ou isolément, des\n piétons et des cavaliers. Le jour tombe. L'avant-plan du tableau\n et les courbes du fleuve sont plongés déjà dans une pénombre\n crépusculaire. Le soleil a disparu derrière l'horizon; ses der­\n niers rayons font jouer des lueurs rosâtres sur les façades et les\n faîtes du château, de même que sur les légers nuages suspendus\n dans l'azur assombri, où se dessine l'orbe pâle et froid de la\n lune. Cependant, le Précurseur accroupi sur la berge ondoie\n Jésus, qui est debout devant lui, plongé à mi-corps dans l'eau.\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "238                           DURENDAL\n\n\n L a surface du fleuve, ridée par le courant, reflète les bâtiments\n du château, les arbres, le ciel diapré, la ligne accidentée des\n rives... Des canards se laissent voguer; quelque poisson a pro­\nduit, en sautant hors de l'eau pour h a p p e r une mouche, des\nondulations qui vont en s'élargissant... L e caractère sacré de la\nscène n'est signifié que par l'apparition du S a i n t - E s p r i t au-\n dessus de la tête du Sauveur. T o u s les autres éléments tradi­\ntionnels ont disparu : les anges, les néophytes qui a t t e n d e n t\npour recevoir le baptême ou qui se rhabillent après l'avoir reçu.\nEt toute la grandeur du mystère qui s'accomplit est enfermée\ndans l'acte de Jean et de Jésus, acteurs unique de la scène, et\ndans, la paix du beau paysage que le soir remplit de majesté et\nde douceur.\n   Avec ces miniatures nous entrons tout à coup dans un m o n d e\nnouveau, inconnu, inexploré jusque-là. Nous disions des jolies\ncompositions des frères de L i m b o u r g qu'elles semblent tenir un\npeu du théâtre. E h bien! on dirait ici que le fond de ce théâtre\nest tombé, pour laisser apparaître, dans le même cadre étroit,\nla nature elle-même. Les choses de la réalité n'étaient que les\nmoyens de l'art; voici qu'elles deviennent, si l'on peut dire, son\nbut. Il les utilisait arbitrairement, les choisissait en vue de cer­\ntaines significations. Maintenant, avec les van Eyck, il s'efforce\nde les rendre telles qu'elles sont, dans l'ensemble auquel elles\nappartiennent, avec leurs significations propres qu'il s'efforce\nde dégager. Examinez n'importe laquelle de ces miniatures,\nvous apercevrez que ce n'est plus là une image inventée et colo­\nriée à plaisir, sous l'impulsion d'une fantaisie ingénieuse, mais\nl'œuvre d'un peintre dont l'œil saisit les spectacles qui s'offrent\nà lui dans leur intégralité, avec la complexité de leurs lignes\nfixes ou mobiles, leur atmosphère, la lumière rayonnante,\natténuée ou diffuse, qui y jette des clartés ou y étend des\nombres... Rien ne lui échappe, enfin, de ce qui transporte dans\nla représentation d'un paysage quelconque la vie m ê m e du\nmodèle.\n   Dans ces pages magistrales, H u b e r t dépasse tout ce que l'on\navait vu avant lui, tout ce que l'on verra après lui, d u r a n t près\nd'un siècle. En vérité, on serait tenté d'ajouter qu'il se dépasse\nlui-même, du moins si on le considère dans les tableaux qu'on\nlui attribue et où, sans cesser d'être grand, il paraît moins\nspontané, moins libre que dans ces petites miniatures. Chacune\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                    LA RENAISSANCE RÉALISTE                      239\n\n\nde celles-ci semble projetée, dans sa conception totale, du foyer\nardent d'une pensée profonde.\n   L a réalité est là, non pas fragmentaire, rassemblée dans ses\ndétails p a r un labeur patient, mais aperçue d'un coup, dans une\nsorte d'illumination subite. C'est, comme le constate en termes\nexcellents M . H u l i n , « la projection de tout un secteur de\nl'espèce, avec l'infinie variété fortuite des objets qu'il contient».\n   T o u t e s les conquêtes et les découvertes du réalisme sont\nanticipées dans ces admirables peintures. On a dit que le réa­\nlisme — apanage des « nations copistes » selon l'expression\ndénigrante du classique David — avait été analyse littérale et\nservile, et s'était montrée inapte à créer une œuvre harmonieuse\noù le détail ne brillerait point au détriment de l'ensemble. Sans\ndiscuter ce reproche, qui ne peut guère tomber que sur certains\nmaîtres de second ordre, il faut constater que H u b e r t van Eyck\na créé, en des miniatures telles que le Débarquement de Guil-\nlaume de Bavière et le Baptême du Christ, la synthèse du paysage;\nen d'autres termes, la représentation fidèle d'un coin de nature,\noù rien n'est arrangé, rien omis et où pourtant, tout vient en pro­\nportion de sa valeur relative dans un ensemble dont chaque élé­\nment est solidaire de tous les autres. On ne saurait pas exagérer\nl'importance de l'apparition d'une telle œuvre, la grandeur du\ngénie d'un tel ouvrier.\n   Il faut le répéter, il y a un abîme entre ces ouvrages et tout\nce qui a précédé. Les Heures de Chantilly et celles de Turin-\nMilan (pour la partie qui nous occupe) sont à peu près contem­\nporaines, mais il n'y a point tradition des unes aux autres.\nLes van Eyck ne doivent rien aux frères de Limbourg. L a vision\ndes premiers comme le dessein qu'ils poursuivent, sont totale­\nment différents de ceux des seconds. Il ne reste plus chez eux la\nplus lointaine trace de cet « art européen », dont le captivant\nsouvenir semble dominer encore l'imagination des illustrateurs\ndu manuscrit de Chantilly.\n   L a science, qui se refuse au miracle, a cherché à expliquer\ncelui des van Eyck, le surgissement avec eux d'un art complet,\norganisé et que rien ne paraissait annoncer. Mais le miracle,\nc'est leur génie, c'est l'action de puissantes intelligences dans\nlesquelles t o u t ce qui était en transe, en aspirations, en tenta­\ntives chez leurs prédécesseurs et leurs contemporains; toutes\nles énergies artistiques latentes et éparses du temps se sont,\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "240                            DURENDAL\n\n\n\n en quelque sorte, polarisées pour le plus magnifique des accom­\n plissements.\n     On pourrait dire que les van E y c k ont réalisé le réalisme.\n     « L e talent vise un but que les autres ne peuvent atteindre;\n le génie, un but que les autres ne voient même p a s . » Et cette\n parole de Schopenhauer s'applique parfaitement, à certains\négards, aux van E y c k . L e paysage, tel que H u b e r t l'avait\nconçu — ou, plutôt, senti — dans les Très belles Heures, on n'en\nretrouvera l'équivalent dans l'art italien que des siècles plus\nt a r d ; dans l'art flamand même, en dehors de l'exceptionnel\nPierre Brueghel le vieux, qu'au XVIIe siècle. C'est à H u b e r t que\ndoit aller, par conséquent, le titre d' « inventeur du paysage »,\ndont on a fait honneur, tantôt à T h i e r r y Bouts et aux maîtres\nde H a r l e m ; tantôt, à Joachim Patinir, dont l'œuvre, aussi bien,\ndu reste, que celle de leurs contemporains, est restée bien infé­\nrieure, sous ce rapport, aux modèles laissés par le grand ini­\ntiateur.\n     Et il est curieux de faire remarquer, pour terminer, que, par\nune étrange coïncidence, H u b e r t van Eyck en F l a n d r e et\nMasaccio à Florence ont donné, vers la même époque, des\nexemples qui, étant restés presque incompris de leurs succes­\nseurs, ne portèrent fruit que de longues années plus t a r d . L e\npremier pousse si loin l'étude approfondie de la nature qu'il\nn'est personne pour le suivre i m m é d i a t e m e n t ; le second, dans\nses fresques inachevées du Carminé, à Florence, réalise\n— non sans se souvenir de Giotto — la synthèse de la compo­\nsition, crée une conception d'art à laquelle, trois quarts de\nsiècle plus tard seulement, Raphaël donnera forme définitive\ndans les Chambres du Vatican. T o u t e une école doit passer,\nd'abord, une école qui stylise déjà parce qu'elle est italienne,\nmais qui est amoureuse surtout du détail parce qu'elle est\nréaliste. De sorte que, annonciateurs géniaux, H u b e r t\nvan E y c k et Masaccio ont m a r q u é d'avance la voie dans\nlaquelle devaient marcher les maîtres qui sont venus après eux,\npour obéir à la vocation esthétique de leur race.\n\n                                                  ARNOLD    GOFFIN.\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "Méditations sur la beauté du monde\n\n                                I\n\n   Je suis pauvre, et la terre immense et maternelle\n   N'étale sous le ciel infini, nulle part,\n   De domaine où se pose en maître mon regard.\n   Nuls champs et nuls sillons ne s'étendent en elle\n   Où je puisse, suivant mon caprice        changeant,\n   Faire s'entortiller la vigne     douloureuse\n   Ou s'élever le blé tranquille au front      d'argent.\n   Etje veux que mon âme, ô Terre, soit heureuse,\n   Puisque je n'aurai pas connu le noble orgueil\n   D'assujettir l'araire auguste en mes mains sûres\n   Et de voir s'incliner les blés devant mon seuil,\n   De ne t'avoir jamais couverte de blessures\n   Et de ne l'apporter d'autre fatal      tourment,\n   O mère, que l'étroit et court     enfoncement\n   Que produisent mes pas sur la route         poudreuse!\n   Mais, si nul champ ne s'offre en la campagne creuse\n    Que je puisse frapper tout seul d'un pied        vainqueur,\n   Aucun lopin non plus ne limite mon cœur,\n   Et je puis, quand mes yeux embrassent de la route\n    Le pays que mes pas ont souvent visité.\n   Me dire avec orgueil que tu m'appartiens         toute,\n   Puisque partout je puis posséder ta beauté!\n\n\n                                II\n\n   Car je ne te fais pas, ô Terre, cet outrage\n   De ne voir, en tes champs aimés des cieux sereins,\n   Qu'un tapis étendu sous mes pieds      souverains,\n   Et dans chacun de tes arbres au vaste ombrage\n   Qu'un esclave élevant sur moi son parasol!\n   Dans la source qui court en chantant sur le sol\n   Et qui mire en ses flots la grâce variable\n   Du soleil d'or, des bois pleins d'ombre et du ciel bleu,\n   Je ne veux pas aimer qu'une onde serviable\n   Où ma lèvre parfois vient éteindre son feu!\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "242                         DURENDAL\n\n\n      Et je ne chéris pas non plus la plaine large.\n       Où, sous l'ample bonté de l'azur et la charge\n      De ses épis, le blé courbé penche sans fin,\n      Que pour l'apaisement sordide de ma faim!\n      Dans Ion onde chantante ou ta moisson dorée\n      Et les multiples dons de tes champs, plus encor\n      Que la satiété facile de mon corps,\n      Je veux chercher, ô Terre émouvante et sacrée,\n      L'aliment de ma faim divine de beauté!\n      Avec l'eau fécondante et la fertile plaine\n      Qui de l'invasion des blés calmes est pleine,\n      Je veux aimer aussi la fière aridité\n      Des montagnes qui sont en éternelle extase\n      Devant la profondeur et la largeur des c i e u x .\n      Et ferment l'horizon d'un beau contour de vase\n      Pour la joie inutile et l'exemple des yeux !\n\n\n                                III\n\n      Car tu poursuis la tâche, ô Terre, d'être belle!\n      Avant de consentir à l'ouvrage des faux\n      Et de livrer leurs corps à notre faim   charnelle,\n      Bien longtemps pour nos yeux les blés ont été beaux!\n      Grands et fins pour s'offrir aux mille jeux des bises,\n      Avant de se laisser en javelles soumises\n      Mourir durant les soirs apaisés de juillet.\n      Les blés, sous le soleil joyeux qui les foulait,\n      Ont voulu réjouir de leur grâce les âmes !\n\n      Bien avant que l'été ne colore à ses flammes\n      L'ample profusion bienfaisante des fruits,\n      Le printemps, créateur prodigue de pétales,\n      Expose avec un art divin son œuvre      exquis!\n      O prodige de voir sur les branches     brutales,\n      Dont nul feuillage encor ne cache la raideur,\n      Tout cet envolement de timide     candeur!\n      Amandiers, comme l'on tremble pour les cœurs roses\n      De vos fragiles fleurs que va traquer le vent!\n      Car, dans l'hiver encore épais, vos fleurs écloses\n      Ne nous sont-elles pas le seul témoin vivant\n      De la vertu toujours active de la terre.\n      Et le prophète pur et frêle du printemps?\n      Mais l'on vous aime encore, amandiers       éclatants,\n      Pour le miracle vain de votre grâce austère :\n      On vous aime pour tout le charme délicat\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                  243\n\n\nEt la simplicité que vos flores candides\nSavent garder, au sein de leurs luttes   splendides,\nContre l'hiver obscur que chasse leur éclat !\nEt l'on vous aime aussi pour vos âmes pieuses,\nAmandiers qui tendez les touffes radieuses\nDe vos rameaux fleuris vers un passant divin,\nOu couvrez de joyeux pétales son chemin\nAvant que les clochers, aux champs sereins et calmes,\nNe sonnent l'hosanna du dimanche des Palmes!\n\n                                             PAUL BONTÉ.\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "         Saint Jacques de Compostelle\n                                        (Suite)\n\n\n\n\n                                           III\n\n\n                   EN France, lorsqu'un étranger pénètre, à l'heure d'un office,\n                     dans une église de province, les têtes se retournent, on le\n                     toise, on l'épluche. Dans la basilique de Compostelle, le\n                     lendemain de mon arrivée, je vins à la chapelle de la Sole­\n                     dad, au moment où une messe commençait; personne,\n                     parmi l'assistance, n'eut l'air de s'apercevoir qu'un inconnu\n                     était là.\n                        J'aime la façon primitive dont les Espagnols entendent\nla messe, agenouillés les uns sur les dalles (1), les autres sur le tapis du sanc­\ntuaire. Chez nous, on sent mal l'indécence de se prélasser sur une chaise, jus­\nqu'à la Consécration et après. Les femmes aussi bien que les hommes se\npressaient autour du prêtre, quelques-unes détenaient les marches de l'autel,\net les mantilles des bourgeoises frôlaient sans morgue les mouchoirs fanés des\nmendiantes. Associés plus intimement aux rites, les fidèles soutiennent ainsi\nune ferveur plus sérieuse Entre l'ostension de l'Hostie et le Pater, je remar­\nquai une vieille qui, regardant le prêtre officier les bras en croix, adorait elle-\nmême, les bras étendus. A la Communion, presque tout le monde reçut le\nSacrement. Mais ici, comme ailleurs en Espagne, les catholiques mangent\nle Pain céleste, sans paraître plus recueillis qu'à tout autre instant du Sacri­\nfice. C'est pour beaucoup une nourriture quotidienne à demi confondue avec\nla circulation inconsciente de leur vie.\n   Le prêtre, sa messe terminée, dépouilla ses ornements dans la chapelle, sur\nla crédence où il s'en était revêtu ; il murmura, au pied du tabernacle, son cha­\npeau et son parapluie à la main, une brève action de grâce, et s'en fut\nensuite, devant la Capilla mayor, prier cinq minutes.\n   La crypte que j'avais le désir de vénérer était ouverte. Quelques marches\ns'enfoncent vers un boyau exigu comme le couloir d'une cave; une basse\narcade romaine, portée sur deux fûts de granit, couvre un petit autel où la\nchâsse est posée entre deux cierges. La châsse est très simple; des personnages\névangéliques, avec Jésus au centre, sont gravés sous les arcatures de ses flancs.\n\n (1) A Madrid pourtant, les églises cossues possèdent de confortables prie-Dieu.\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "                   SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                             245\n\n\n Un prêtre vieux, obèse et myope célébrait; il lisait les oremus, le nez collé\ncontre le missel ; le clergeon l'éclairait d'une bougie et lui soufflait une\npartie des mots. Trois femmes à genoux obstruaient le couloir; je me tins\nderrière elles, et, dans ce réduit de catacombe, je sentis la réelle présence du\nSaint.\n   J'avais devant moi les ossements d'un Apôtre, d'un homme qui vit et toucha\nle Fils de Dieu. La mémoire des chrétiens innombrables venus de toute la\nterre à son sépulcre n'était point absente de l'émotion que j'éprouvais. Mais la\ndistance des temps me semblait, entre mon âme et le Saint, plutôt un obstacle.\nJe voulais abolir les générations, m'approcher de ses restes, comme s'ils eussent\nhabité son tombeau, afin de mieux attirer en ma substance la vertu qu'en­\nferment ses reliques. Le goût de la mort n'avait aucune part à ce sentiment\nNulle crypte, pas même celle de Saint Savinien à Sens où l'autel est fait de la\ndalle qui absorba le sang du martyr — et elle en demeure, après seize siècles,\npoisseuse, imbue d'une traînée brune — ne m'a révélé davantage le fond de la\nparole : Soyez enseveli avec le Christ, si vous voulez ressusciter avec Lui.\nL'attente d'une résurrection me pénétrait, la certitude qu'en s'humiliant dans\nles ombres de la pénitence, on mérite la Lumière perpétuelle.\n   A Ars, trois jours de solitude en face du Bienheureux m'avaient fortifié par\nla honte de ma mollesse. Auprès de Saint Jacques, je cherchais avant tout la\nsurabondance de la foi. Oui, croire autant que les Disciples croyaient, eux qui\navaient reçu de la bouche du Seigneur les promesses; suivre en ce monde son\npèlerinage simplement, droitement, les veux tendus vers les Tabernacles du\nciel. Mais vous savez, ô grand Apôtre, combien souvent ma volonté défaille.\nMon désir s'élance en haut; puis, des périodes de langueur le dissipent\nparmi des joies creuses. A quoi tient cette misère, sinon à la pauvreté de ma\nfoi? Accroissez-la, vous qui pouviez dire aux paralytiques : « Levez-vous! »,\naux démons : « Allez-vous-en ! »\n   Faites ma pensée plus nette, plus humble et forte; que, si j'écris, ma plume\nappuie comme la pointe d'un burin sur une lame de bronze pour graver à\nchaque ligne le nom du Dieu vivant. Que je veuille sa gloire et non la mienne.\nQu'il se serve de moi, grossier échelon, afin que d'autres s'élèvent à Lui !\n   Brisez la dureté de mon cœur, vous à qui Jésus disait : « Mes petits enfants,\naimez-vous comme je vous ai aimés. » Jusqu'ici, j'ai eu si peu compassion du\nSauveur que vous avez vu mourir ! J'ai fait si peu pour mes frères!\n   Que tous mes pas sonnent sur le roc de l'infaillible Église. Préservez-moi\ndes fosses où je pourrais tomber. Qui peut dire avant son dernier souffle : « Je\nsuis sauvé? » Et mes fautes les aurai-je assez connues, comprises ? Mon repentir,\njusqu'à la fin, suffira-t-il?\n   Votre aide, bon Saint Jacques, m'est bien nécessaire. Surtout, quand ce sera\nle moment de mon agonie, que je puisse me tourner vers vous ; prenez en\npitié le pèlerin qui vous supplie à cette heure. Si trop de confusion m'accable\ndevant mon Juge, levez-vous, tendez-moi la main. Satan ne me la fera pas\nlâcher. Rendez-moi propice la Mère des miséricordes; elle non plus ne\nm'oubliera point ; car nul jour n'aura commencé ni fini sans qu'elle m'entende\nlui répéter : Priez pour nous.\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": " 246                                DURENDAL\n\n\n     Mais ce n'est pas de moi seul que je viens vous parler. Je sais tant d'âmes\n chères engourdies dans la mort. Il faut que vous les ressuscitiez. Les nations\n aussi ont besoin de vous. L'Espagne, votre solide héritage, vous la laisserez-\n vous arracher? Et la France, si longtemps vôtre, quoiqu'elle vous néglige,\n permettrez-vous à des impies de dévorer jusqu'au bout son peuple comme du\n pain ? Ralliez sous votre oriflamme, contre les Infidèles, la chrétienté meurtrie.\n Avec Saint Michel Archange, il en est temps, culbutez le Dragon!\n     Les restes de l'Apôtre ne constituent pas tout le trésor de la cathédrale.\n  Une chapelle entière est réservée aux autres reliques. En remontant de la\n crypte je la visitai. Un chanoine au teint jaune, à qui des lunettes noires sui­\n des paupières bouffies prêtaient un profil renfrogné, ouvrit avec mystère les\n triples serrures de la porte gothique. L'autel du fond soutient sur son retable\n des étages de niches et de cases dorées ; les reliquaires se superposent entre des\n statuettes vieillottes et ternies. Une image de Saint Jacques tient dans une\n boîte d'or une dent du Saint, donnée à l'église de Compostelle par Geoffroy\n Coquard, citoyen de Paris.\n     Un des objets les plus vénérables que l'on conserve dans la chapelle est la\n tête de Saint Jacques le Mineur, premier évêque de Jérusalem, auteur de\n l'Epitre qui figure dans les Livres canoniques après celles de Saint Paul.\n Ce Saint Jacques fut un ascète d'une austérité violente. Il priait, dit\n Saint Jérôme, agenouillé, si longuement que ses genoux s'étaient durcis d'une\n corne \" semblable à celle des chameaux \". Son martyre eut une sorte de\n magnificence théâtrale : on le traîna sur le pinacle du temple; le grand-prêtre\nle somma de nier solennellement Jésus-Christ ; à la face des Juifs qui aboyaient\nen bas, il vociféra que Jésus-Christ était le Fils de Dieu; on le précipita sur\nle sol, et là, les jambes rompues, il tendait encore ses mains vers le ciel en\ncriant : « Seigneur, pardonnez, car ils ne savent pas ce qu'ils ont fait. » Son chef\nfut apporté de Jérusalem, au temps de la première croisade. Une reine\nd'Aragon, la terrible Dona Urraca, l'offrit à l'évêque Diego Gelmirez; il alla,\npieds nus au devant de la « santa cabeza » et la multitude qui l'accompagnait\npleurait de joie. Les jours de procession, on mène cette relique à travers la\nville dans une châsse de cristal ornée aux quatre coins d'une lanterne d'argent\nfinement ouvragée.\n   A droite de l'autel, la Custodia d'Antonio de Arfe hérisse ses orfèvreries\nmassives; c'est une sorte d'ostensoir affectant la forme d'un clocher pyramidal\nà quatre corps. Un ange debout sous un arc de triomphe présente la custode\noù s'enferme l'Hostie. Des clochetons en fuseaux surmontés de figurines et\nl'ensemble pesant de cette pièce trahissent ses origines germaniques. Au\nXVIe siècle déjà, l'intrusion d'artistes allemands, flamands ou italiens, aux\ngages de la Maison d'Autriche, prépara l'amalgame des styles, l'extravagance\nornementale dont l'art espagnol ne sut ensuite se corriger.\n    Il a maintenu pourtant sa sévérité native dans un genre de sculpture, celle\ndes tombeaux. J'ai vu à Madrid, sous le cloître de l'Atocha, basilique qu'on\nréédifie, les monuments de Sagasta, de Canovas, du maréchal Prim; leurs sta­\ntues funèbres m'ont frappé par le naturel autant que par la vigueur des\ntormes. La chapelle des reliques, à Santiago, loge, depuis le Moyen Age, les\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                       SAINT JACQUES         DE   COMPOSTELLE                  247\n\ntombes de trois rois et de deux reines couchés à la file au creux de la muraille.\n Les rois s'apparentent dans un type hautain et pieux d'hidalgo maigre, la\nbarbe en pointe; l'un d'eux laisse pendre pardessus sa poitrine de marbre une\nmain effilée toute noire. Le dernier sépulcre, à gauche de l'autel, expose l'effigie\nde Jeanne de Castro; Pierre le Cruel, roi de Castille, la prit pour favorite,\n avant la trop fameuse Marie Padilla; il l'épousa et, vingt-quatre heures après,\n l'abandonna. Son visage est jeune, mais rigide; elle repose, les paumes jointes,\nengainée dans une robe à plis roides.\n    Au moment où je la considérais, un visiteur entra, un prêtre épanoui,\nloquace; je le crus espagnol, car il parlait la langue avec volubilité. Je devais,\nplus tard, en quittant Compostelle, le retrouver comme compagnon de voyage :\nc'était un curé de Pau, M. l'abbé Dubarrat, le seul Français qui se soit offert\nle long de mes détours à travers les Espagnes et dans cette Galice où la plus\n belle route, la voie romaine restaurée, s'appelait et s'appelle encore « le chemin\n royal de France ! »\n    Le pèlerin entrevu ramena mes réflexions à ce fait douloureux, le déclin du\n pèlerinage. Pour compléter le peu que je savais sur le pèlerinage lui-même, au\nsortir de la cathédrale, je me rendis à la bibliothèque de l'Université. Le\n bibliothécaire, un ecclésiastique, me vint, de son mieux, en aide. Je m'enfonçai\nd'abord dans le premier tome du chanoine Don Lopez Ferreiro.\n    Il s'est évertué, au début de son ouvrage, à réfuter Mgr Duchesne, lequel a\n mis en doute cavalièrement l'apostolat de Saint Jacques et sa sépulture en\n Galice.\n    Pour moi, qui arrivais de la crypte où l'Église nous certifie authentiques les\nos de l'Apôtre, la thèse de Mgr Duchesne me froissa, sans d'ailleurs m'ébranler.\nSon article (1) est bien une thèse, attendu qu'un parti pris de négation l'induit à\nployer les textes dans le sens de ses arguments. Il écarte même une phrase de\nSaint Jérôme, assez probante, quoiqu'il en pense. Saint Jérôme, en son com­\nmentaire sur Isaïe, dit « que Jésus appela des pêcheurs, occupés à raccom­\nmoder leurs filets, pour faire d'eux des pêcheurs d'hommes qui, de Jérusalem\njusqu'en Illyrie et en Espagne, prêcheraient l'Evangile». Selon Mgr Duchesne\nil n'a voulu « qu'opposer à l'humble métier d'abord exercé par les disciples\nles plus difficiles conquêtes de leur apostolat ». Cependant, est-ce à l'aventure\nque Saint Jérôme nomme l'Illyrie et l'Espagne? Mgr Duchesne le reconnaît :\nl'Illyrie fait allusion nettement à Saint Paul; celui-ci ne fut pas un des pre­\nmiers disciples, mais avant tout autre pénétra dans cette région barbare ; alors,\npourquoi l'Espagne ne désignerait-elle pas aussi nettement le fils de Zébédée, le\npêcheur qui, avec Jean, raccommodait ses filets?\n    Saint Jérôme éliminé, il est facile à Mgr Duchesne, érudit sagace et pointu,\nde démontrer que les auteurs chrétiens, les Espagnols eux-mêmes, ont passé\nsous silence la venue de Saint Jacques. Le plus ancien témoignage écrit date,\nà son jugement, de la fin du VIe siècle; il sort d'un catalogue byzantin auquel\nl'historien dénie toute valeur, parce qu'il s'inspire \" de traditions ecclésias-\n\n\n  (1) V. les Annales du Midi, tome X I I .\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "248                                   DURENDAL\n\n\n\ntiques et de pièces apocryphes. » Et, en effet, si les événements postérieurs\nn'avaient pas apporté leurs coïncidences, ce texte serait négligeable. Mais,\nlorsqu'on trouve au bas d'une ancienne muraille en partie debout une che­\n ville de bois moisie, et que, dans la muraille un trou subsiste où la cheville\nentre exactement, on peut conclure sans trop d'audace qu'elle y tenait et\n qu'elle en est tombée. De même, le document du catalogue prend une\n portée comme débris d'une tradition rompue sur un large espace, à la suite\nde secousses mal expliquées (1), mais qu'il faut bien supposer reconstruite au\n IXe siècle, quand se fit en Galice la révélation du corps de l'Apôtre.\n    Autrement, voilà un fait sans racines, inintelligible. « Pourquoi, conclut\n sur ce point Mgr Duchesne, le tombeau galicien a-t-il été considéré comme\n celui de Saint Jacques? Il n'y a pas de réponse. Il faut bien s'en tenir au témoi­\n gnage des anges attesté par des documents bien tardifs, bien peu explicites, ou\n se résigner à l'ignorance. »\n    Et, sur le tombeau lui-même, sa conclusion n'est pas moins dubitative :\n \" Pourquoi crut-on que le tombeau romain était celui de Saint Jacques? Nous\n n'en savons rien. L'autorité ecclésiastique intervint; on peut croire qu'elle ne\n se détermina que sur des indices graves, à son estimation. Ces indices ne nous\nayant pas été transmis, nous n'avons pas à les apprécier; les connaîtrions-nous\n qu'ils échapperaient peut-être à notre compétence. »\n    Donc, à croire Mgr Duchesne, la châsse de la crypte pourrait aussi bien\n contenir la carcasse d'un vague mécréant que les reliques d'un Bienheureux.\n La note qu'il ajoute sur la bulle où Léon XIII a proclamé si fortement\n l'authenticité du Corps Saint ne modifie point l'essence de son opinion.\n    Ses incertitudes de savant laissèrent intactes mes convictions de pèlerin. Sa\nfaçon de raisonner me sembla même superficielle. J'admets que l'historien\ncatholique ne se résigne plus à être, comme il le fut trop souvent au dernier\nsiècle, un panégyriste déclamatoire négligeant les preuves et les sources. Mais\nfait-il œuvre de véritable historien, celui qui ne se propose pas d'ajuster à la\nnature exacte des faits l'interprétation qu'il en donne? Dans l'histoire de\nl'Eglise le surnaturel constitue la moelle des événements; si on l'ôte, on ne tient\n plus entre ses doigts que des os vides. D'autre part, toute l'histoire n'est pas\n dans les monuments écrits; la tradition orale a son importance, lorsqu'elle\n explique des épisodes, sans elle, peu explicables. Enfin, j'ai peine à imaginer\n par quelle souplesse de dédoublement un prêtre, qui tous les matins consacre,\n sa messe une fois dite, gagne son cabinet de travail, se met à écrire sur un\n Saint, sur un membre de Jésus-Christ, et ne veut rien savoir de tout le mira­\n culeux qu'il y eut en sa vie, après sa mort.\n    A l'égard de Saint Jacques, le miracle seul peut éclaircir la découverte de\n son tombeau. Si l'Eglise la tint pour vraie, elle ne se fia assurément pas au\n simple témoignage de l'évêque Théodemir et des gens d'Iria Flavia. Autour\n des reliques se multiplièrent des signes éclatants. Un contemporain, Valafrid,\n\n  (1) Aussitôt après les persécutions, la Galice fut dévastée par une hérésie, le Priscillia-\nnisme. Priscillien, manichéen d'Espagne, entre autres erreurs, niait la résurrection des\ncorps; ne devait-il point nier Saint Jacques, Docteur de la Résurrection?\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "                     S A I N T JACQUES D E      COMPOSTELLE                       249\n\n\nStrabon, mort vers 849, en consigna la mémoire dans un distique latin qu'on\na gardé. Mais déjà, trois ans plus tôt, à la bataille de Clavijo, l'Apôtre s'était\nmanifesté comme le patron des Espagnes. Il apparut « monté sur un cheval\nblanc et armé d'armes entreluisantes, portant un étendard blanc ayant une\ncroix rouge, et avec son bourdon bataillant contre les Sarrazins leur donna\nune telle épouvante que, tournés en fuite, furent la plupart occis » (1). L'armée\nvictorieuse lui promit, après chaque conquête, « une part de chevalier, quand\non partirait le butin ». Dès lors, Sant lago devient le cri de guerre des\nEspagnols; Saint Jacques est le Matamoros, le « baron » (2) chrétien.\n   La France prétendit avoir presque devancé l'Espagne dans cette dévotion\npour l'Apôtre. Une légende représente Charlemagne, « studieux de l'astro­\nlogie », apercevant au ciel le chemin de Saint Jacques, « un nombre infini\nd'étoiles, étendues et suivantes les unes les autres, qui semblaient tendre entre\nFrance et Aquitaine et parvenaient jusqu'au royaume de Galice ».\n   L'Apôtre, dans un songe, lui enjoignit de franchir les Pyrénées pour se\nporter à l'aide du roi Alphonse Je Chaste. La chronique de Turpin voulait\nmême que l'empereur fût allé pieusement jusqu'à Compostelle. Une croix, sur\nun faîte des Pyrénées, s'appela Crux Caroli ; Charlemagne avait prié là,\ntourné vers la Galice, et les pèlerins, en passant, plantaient à leur tour chacun\nsa croix. Roncevaux était une de leurs haltes; ce furent eux qui propagèrent,\nau retour, le geste de Roland.\n   L'Islam prit sur l'Apôtre une revanche momentanée. En 997, les Sarrasins\nd'Al-Manzor, mirent Compostelle à sac, dévastèrent et rasèrent l'église; ils\népargnèrent pourtant la crypte où un vieux moine assis, seul, les attendait.\n   Après l'an 1000, et plus encore au XIIe siècle, tant de pèlerins se mirent en\nroute pour le tombeau de Saint Jacques que, tout seul, le mot pèlerin signi­\nfiait : celui qui se rend à Compostelle. On ne pouvait guère plus visiter Jéru­\nsalem où les Mahométans saturaient d'avanies les chrétiens qui s'aventu­\nraient, les vendaient à l'encan, s'ils ne les massacraient pas, et les contrai­\ngnaient à souiller d'excréments le Saint-Sépulcre. La Galice, plus proche et\npourtant lointaine, consolait de la Palestine; vers Saint Jacques, les infirmes\nvenaient postuler leur délivrance, les pêcheurs l'absolution. Souvent des juges\nfixaient à des criminels, en remettant une partie de leur peine, cette compen­\nsation, le pèlerinage. Aux Saints eux-mêmes le voyagea Compostelle offrait\nun des raccourcis par où les rugueux sentiers de ce monde mènent droit au\nJardin céleste.\n   A cause des pèlerins, sur les routes de France et d'Espagne, des ponts\nfurent établis, des hôtelleries construites. Cependant, les étapes n'en restaient\npas moins hérissées de périls. Les pauvres s'en allant à pied, sans autre mulet\nque leur bourdon, s'exposaient à périr de fatigue et de faim. A l'entrée des\nponts et des villes, les péages vidaient leur escarcelle. En Navarre, des\npaysans sauvages et de mœurs immondes les assaillaient, les battaient, « les\n\n  (1) Histoire de la vie et des miracles de Saint Jacques le Majeur, op. cité plus haut.\n  (2) Il Barone, dit Dante que Saint Jacques, au chant XXV du Paradis, interroge sur la\nvertu d'Espérance.\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "250                                   DURENDAL\n\n\n\nchevauchaient comme des ânes », les égorgeaient. Quant aux cavaliers, ils\nrisquaient d'être détroussés, de perdre leur monture.\n    Le Codex de Compostelle, sorte de guide du pèlerin, écrit vers 1140 par un\nPoitevin, Aimeri Picaud, narre une mauvaise rencontre qu'avant et après lui\nbien d'autres durent encourir. Il y avait, en un lieu dénommé Lorca, une\nrivière dont l'eau était mortelle pour les bêtes de somme. Deux Navarrais se\ntenaient près d'un gué, attendant les voyageurs. Quand Aimeri et ses compa­\ngnons arrivèrent, ils s'enquirent s'ils pouvaient laisser boire leurs chevaux.\nLes Navarrais jurèrent par tous les Saints que l'eau était bonne. Les chevaux\nburent, deux aussitôt crevèrent; alors les Navarrais demandèrent aux cavaliers\nde leur concéder les cadavres, puisqu'autrement ils n'en feraient rien; et, avec\nleurs grands couteaux qu'ils avaient aiguisés d'avance, ils se mirent à les\nécorcher.\n    Afin d'assurer la paix des routes, de réduire les bandits et les Maures, l'ordre\ndes chevaliers de Saint Jacques s'institua. En France les innombrables con­\nfréries fondées sous le vocable de l'Apôtre pourvoyaient aux nécessités des\npèlerins. Mais Saint Jacques en personne ne s'endormait pas.\n    Les miracles qu'on lui attribua sont presque tous des traits de sa compassion\npour des pèlerins en détresse.\n    Ici, à Saragosse, vingt bonnes gens ont été mis par les Infidèles dans un dur\n cachot; ils invoquent Saint Jacques : sa voix répond : « Me voici présent avec\n vous qui m'avez appelé ». Leurs chaînes se défont, les portes s'ouvrent; il\n les conduit sans peur ni mal à un château où résidait une garnison de chré­\n tiens.\n    Ailleurs, à Pampelune, un homme parti de France avec sa femme et ses\n enfants était descendu dans une auberge; sa femme y meurt. L'hôte inhumain\n le chasse, retient son argent et une jument qui avait porté jusque-là les\n petits enfants. Dans la rue, un homme qu'il croise lui prête son âne et,\n ainsi, il parvient à Compostelle. Là, l'inconnu reparaît, se fait connaître :\n \" Je suis Jacques, apôtre de Noire-Seigneur, qui t'ai prêté mon âne en la ville\n de Pampelune et derechef te le prête pour t'en retourner et t'avertis que ton\n hôte mourra misérablement. »\n    Tantôt il retire du fond des eaux des naufragés prêts à se noyer, tantôt il\n ressuscite, à la requête d'une mère, un enfant mort en chemin.\n     Un homme de guerre fut atteint d'une maladie qui lui avait enflé la gorge\n  « comme cornemuse ». Il s'applique une coquille de Saint Jacques, « est remis\n en pleine santé incontinent ».\n     L'an du Seigneur 1130, un pèlerin natif de Vézelay. ayant nom Brimo, se\n trouvait, un soir, sans un seul denier pour acheter du pain. Il s'endormit sous\n un arbre et crut voir Saint Jacques lui donner à repaître. A son réveil, il\n s'aperçut qu'on avait mis contre sa tête un bon pain cuit sous la cendre, et jus­\n qu'au terme de son voyage, le pain mystérieux se renouvela (1).\n\n\n   (1) Ces miracles et les suivants sont extraits du petit livre déjà cité; et l'auteur lui-même\nles trouva dans le Codex de Compostelle.\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                              251\n\n\n   L'Apôtre prenait soin des âmes plus encore que des misères temporelles. Il\nrécompensait par son assistance les pèlerins miséricordieux. Un chevalier,\ndépassant sur la route une pauvre femme chargée d'un paquet, le lui prend ;\nplus loin, il rencontre un pèlerin malade qui s'était couché dans l'herbe; il\nmet pied à terre et le hisse sur son cheval. Arrivé à Compostelle il tombe\nmalade lui-même et en danger de mort. Saint Jacques se montre à lui, récon­\nforte sa dernière heure.\n   Une autre histoire peint naïvement Saint Jacques, grand pénitencier, obte­\nnant à ceux qui se repentent la rémission de leurs crimes. Sous l'évêque\n Théodemir un quidam avait commis un énorme péché qu'il n'osait dire\nà aucun prêtre. Au matin de la fête de Saint Jacques, il mit sur son autel une\ncédule où il avait écrit sa faute, et, avec des larmes, il priait le Saint pour\nqu'elle fût effacée. Quand l'évêque vint célébrer sa messe, il vit la cédule,\ndemanda qui l'y avait mise et pourquoi. « Et, soudain, se présenta ce pauvre\npécheur qui, en la présence de tous, en pleurant confessa le fait. Le saint\nSacrifice fini, l'évêque ouvrant cette cédule et ne trouvant aucune chose écrite,\nconnut que ce péché était pardonné, et ainsi le déclara à tous, »\n   Certains de ces miracles furent ornés par l'imagination populaire de péri­\npéties romanesques, d'autres visiblement inventés pour servir d'exemples\nédifiants. Il en est deux qui se perpétuèrent entre tous dans la mémoire des\npèlerins, jusqu'au XVIIIe siècle, le premier même avec des témoignages pal­\npables de sa vérité.\n   Un homme du pays d'Allemagne, voyageant avec sa femme et son fils,\ns'arrêta, cent lieues avant Compostelle, dans la ville de Saint-Dominique de\nCalzada. Ils logèrent en une hôtellerie où une servante, voyant ce jeune fils\n \" beau et dispos \", s'éprit pour lui de fol amour; et, comme il la rebuta,\nson désir se tourna en haine. « Ainsi que ces pèlerins dormaient, elle entre\nla nuit secrètement en leur chambre, et finement mit la tasse ou coupe\nd'argent de son maître en la mallette de ce jeune homme, lequel sans\ny penser le matin se mit à cheminer avec son père et sa mère, et n'étaient\nguère loin de la ville, quand cette mauvaise fille alla crier à son maître que les\npèlerins avaient dérobé et emporté sa coupe ou tasse d'argent. »\n   Cet hôte « envoie soudain les sergents après, qui ayant trouvé ce jeune\nhomme saisi de cette tasse, le ramenèrent au juge avec son père et sa mère, et\nfut condamné ce pauvre jeune pèlerin à être pendu au gibet, ce qui fut exécuté\nen la présence du père et de la mère, lesquels merveilleusement tristes et\ndolents, et pleurant sans cesse, allèrent parfaire et accomplir leur voyage à\nSaint-Jacques, où cette pauvre mère transie de douleur recommanda le salut\nde son fils au bienheureux Apôtre. Et ces pauvres gens, désolés, retournant\npar le même chemin, approchèrent du lieu où était ce pauvre innocent pendu,\nprès duquel étant redoublèrent leurs pleurs et gémissements. Mais, ô grande\nmerveille de Dieu... cet enfant ainsi pendu appela son père et sa mère, et, les\nconsolant, leur dit : « Ne pleurez point; mais vous réjouissez et louez Dieu,\ncar il ne me fut jamais mieux, et n'ai oncques senti un tel aise qu'à présent,\npour autant que, dès lors que je fus mis ici, le benoît Apôtre Saint Jacques,\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "252                                   DURENDAL\n\n\nprotecteur de mon innocence m'a toujours soutenu, gardé et sustenté d'une\nviande céleste; allez donc avertir la justice, afin que l'on m'ôte d'ici. »\n   Lors, ces bonnes gens s'en vont en diligence au logis du juge qui l'avait\ncondamné, lequel ils trouvèrent assis à table ayant devant lui un gros poulet\nrôti, — autres disent que deux poulets étaient en la broche —, et lui dirent que\nleur fils qu'il avait fait pendre y avait déjà trente-six jours, n'était point mort et\navait parlé à eux, et partant le priaient humblement de le faire ôter du gibet.\n Le Juge, oyant ces propos, commença à rire et se moquer en disant : « Il est\naussi possible que votre fils soit vivant depuis le temps qu'il est là comme il\nest possible que ce poulet qui est devant moi soit remis en vie et qu'il chante\nmaintenant. Et, à l'instant (par la puissance incompréhensible de Dieu,\nauquel rien n'est impossible) ce poulet revint en vie, et ayant chanté, s'envola\nde dedans le plat. Ce que voyant, ce juge, émerveillé grandement d'un tel\nsigne, se leva à l'heure même et accompagné de ses officiers et du peuple, alla\nfaire descendre ce pauvre pèlerin du gibet, et fut conduit de tout le peuple à\nl'église, où de tous fut rendu grâces à Dieu d'un si célèbre miracle avec\ngrande joie et liesse. »\n   Le vieux narrateur n'omet qu'une circonstance : les poulets — car ils\nétaient deux, un coq et une poule, l'un et l'autre d'un plumage très blanc, du\nmoins après leur résurrection — furent menés à l'église et associés au\nTe Deum que l'on y chanta. Dans la suite on conserva leurs petits, de géné­\nration en génération. Les pèlerins qui venaient à Saint-Dominique de Cal­\nzade emportaient précieusement quelqu'une de leurs plumes; lorsque Guil­\nlaume Manier (1) visita la ville, on lui montra le coq et la poule dans une\ngrande cage peinte en bleu; on lui fit voir aussi la chemise et la potence du\njeune homme pendu et sauvé.\n   L'autre miracle ne se développe point dans le même esprit de candide dou­\nceur et d'humilité confiante. Il respire au contraire la terreur des pays\nfarouches où il s'est produit :\n   « L'an de Notre-Seigneur Jésus-Christ 1180, trente hommes du pays de\nLorraine firent complot d'aller ensemble faire le voyage de Saint Jacques en\nCompostelle, et avant que partir, promirent et jurèrent de se garder la foi de\nsociété les uns aux autres et ne s'entrelaisser jusques à la mort; l'un seulement\nd'iceux ne voulut faire ce serment et promesse. Or, étant tous arrivés en bonne\ndisposition en une ville nommée Porte close, l'un de leurs compagnons devint\nmalade, et, pour la promesse qu'ils avaient faite ensemble, le portèrent avec\ngrande peine et labeur, par l'espace de quinze jours, jusques à un certain port\nnommé Tifereos... Finalement, étant fâchés et ennuyés de si longue retarda­\ntion, quittèrent tous et abandonnèrent ce pauvre malade au pied de la mon­\ntagne Saint-Michel, excepté celui qui n'avait point voulu faire ladite promesse\net serment, lequel demeura seul avec lui, et ne le voulut abandonner, et\nauquel ce pauvre pèlerin malade dit : « Porte-moi, je te prie, jusqu'au faîte et\nhaut de cette montagne. »\n\n  (1) V. BONNAULT D'HOUET : Pèlerinage d'un paysan picard au XVIIIe siècle, à Saint Jacques\nde Compostelle.\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                               253\n\n\n    » Ce que son compagnon fit très volontiers et non sans grand travail, où,\nétant parvenus, advint que, environ l'heure du soleil couchant, ce pauvre\nmalade rendit l'esprit à Dieu; de quoi son compagnon, fort dolent et étonné,\ncommença à entrer en une grande crainte et frayeur, tant pour se voir seul\navec ce corps mort, que pour l'obscurité de la nuit prochaine et cruauté des\nhabitants de ce dit pays barbares et inhumains; et, se voyant sans espérance\nde secours humain, eut recours à Dieu par prières et oraisons.\n    » Et incontinent, le glorieux Apôtre Saint Jacques s'apparut à lui en forme\nd'un homme à cheval, et lui demanda la cause de son deuil et de ses pleurs.\nAuquel il répondit : « Seigneur, ce n'est pas sans cause que je suis triste et\nétonné, pour me voir ici seul demeuré avec ce corps mort, et qu'il est nuit,\nn'ayant aucun moyen d'ensevelir ce corps. Lors Saint Jacques lui dit :\n\" Baille-moi ce corps devant moi sur mon cheval et monte derrière moi. »\n    » Ce qu'étant fait, ils firent cette nuit-là autant de chemin que l'on eût su\nfaire en douze journées, tellement que devant le soleil levé ils se trouvèrent à\nla Montjoie qui est à demie lieue de Saint Jacques.\n     » Et en ce lieu le benoît Apôtre mit bas ce corps mort et commanda à ce\npèlerin vivant d'aller inviter et appeler les chanoines de son Église de Com­\npostelle pour mettre en sépulture ce pèlerin mort. Ce qui fut fait avec grande\n solennité. »\n     Quand je lus ce récit, je me représentai une Sierra que j'ai traversée entre\n Saragosse et Calatayud, des gorges, au crépuscule, s'enfonçant entre des\ncônes pierreux, déchiquetés, comme foudroyés, sous des nuées laineuses\n balayées par un vent d'orage, et au bas de ces masses, un torrent, le Jalon,\n qui tourne et retourne, roulant des sables avec ses eaux ferrugineuses, rouges\n comme si elles sortaient d'une cuve de teinturier. Le long des rampes où,\n durant des lieues, ni une hutte, ni un homme n'apparaissent, je voyais le\n pèlerin gravissant, à la nuit tombante, les épaules chargées de son compagnon\n mort, ainsi qu'il nous faudra porter jusqu'au faîte du Purgatoire les cadavres\n de nos péchés...\n     Cette apparition de Saint Jacques, date, comme la plupart des autres, du\n XIIe siècle. Ce fut, en effet, pour Compostelle, une ère prodigieuse. Les che­\n mins de l'Europe et de l'Asie chrétienne convergeaient tous alors au glorieux\n tombeau. Louis VII, roi de France, à son retour de Palestine, mêla son bour­\n don parmi ceux des plus humbles vilains; de même Jean de Brienne, empe­\n reur de Constantinople, et Saint Dominique, Saint François, plus tard, la\n douloureuse Brigitte, Saint Vincent Ferrier.\n     Les murs de la basilique s'achevaient avec les dons unanimes des peuples,\n avec les bras de tous les chrétiens, car les rois et les archevêques, aussi bien\n que les truands, allaient chercher des blocs dans les carrières, tendaient aux\n ouvriers des moellons.\n     Les quatorze portes de l'enceinte sacrée demeuraient, jour et nuit, engorgées\n  par la foule ; il arriva que des pèlerins de nations adverses se battirent au seuil\n  pour entrer, qu'il y eut des morts, et que l'église dut être réconciliée. Devant\n  l'autel de l'Apôtre, un prêtre se tenait, une longue verge à la main; il appe­\n  lait dans leur langue les hommes de chaque pays, et, pour la rémission des\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "254                                 DURENDAL\n\n\nfautes vénielles, leur frappait un léger coup sur l'épaule. Rien, aujourd'hui,\npas même Lourdes au moment des plus vastes pèlerinages, ne peut rendre les\nspectacles de Compostelle, à l'apogée de cette ferveur qu'Aimeri Picaud, dans\nune éloquence redondante, décrivait lyriquement :\n   « Les malades viennent et sont guéris; les aveugles voient, les démoniaques\nsont délivrés... les tristes se sentent déchargés du poids énorme de leur péchés.\nIls arrivent de tous les pays du monde, Français, Normands, Ecossais,\nIrlandais, ceux du pays de Galles, Teutons, Ibères, Gascons, ceux de la terre\nde Bayonne, Navarrais, Goths, Provençaux, Lotharingiens, Anglais, Bretons,\nceux de Cornouailles, Flamands, Frisons, ceux du Dauphiné et de la Savoie,\nItaliens, ceux de la Pouille, ceux du Poitou, Aquitains, Grecs, Arméniens,\nDaces, Norvégiens, Russes, ceux de la Nubie, Géorgiens, Parthes, Romains,\nGalates, Ephésiens, Mèdes, Toscans, Calabrais, Siciliens, Asiatiques, Indiens,\nCrétois, Jérosolymiens, ceux de Hongrie, de Bulgarie, d'Esclavonie, d'Afrique,\nde Cilicie, de Judée, et autres innombrables gens de toutes langues, tribus et\nnations qui vont par compagnies et par phalanges.\n   1) Autour de l'autel de Saint Jacques, se placent d'un côté les Allemands, de\nl'autre les Français, plus loin, les Italiens, tous avec des cires allumées, de\nsorte que l'église brille comme le jour le plus splendide, jour et nuit flam­\nboyante de lampes et de cierges.\n   » Ils veillent en oraison. Les uns chantent au son des cithares, d'autres de\nlyres, d'autres de tympanons, d'autres accompagnés de flûtes, d'autres de\ntrompettes, d'autres de harpes, d'autres de violes, d'autres de vielles bretonnes\nou gauloises, d'autres de psaltérions. Les uns pleurent leurs péchés, les\nautres psalmodient, d'autres font l'aumône aux aveugles. Il n'y a langue ni\ndialecte qui ne résonne ici... Les uns portent des chaînes en signe de péni­\ntence; d'autres amènent de l'or et du fer pour les travaux de la basilique,\ncertains distribuent aux pauvres tout ce qu'ils ont... C'est le peuple de Dieu,\nla race sainte, la fleur des nations. »\n   Un tel mouvement ne pouvait décroître que par l'excès même de son\nampleur. Partout où des foules s'agglomèrent, des principes putrides y\nfermentent. Le démon du lucre et bien d'autres rôdaient autour du pèleri­\nnage. Des mendiants coalisés en bandes avides assaillaient les étrangers\njusque dans les chapelles de la cathédrale. Sous le manteau de pèlerin circu­\nlaient des mauvais drôles. En 1403, Ferri I er de Lorraine revenait de\nCompostelle, lorsqu'il apprit que trois seigneurs, le croyant encore au loin,\ncommençaient à ravager ses terres ; il les fit jeter en prison ; or, les trois pillards\nétaient eux-mêmes des pèlerins en route pour la Galice. Dans l'une des salles\nde l'hospice royal, à Santiago, une grosse chaîne pendait à une colonne pour\nlier les pèlerins convaincus de quelque méfait. A Burgos, devant la porte d'un\nmonastère, une potence était dressée; et les moines y pendirent plus d'une fois\ndes pèlerins voleurs ou homicides.\n   Néanmoins, ce n'étaient là que des accidents; tant que l'Europe maintint\nl'unité de sa foi, le pèlerinage ne sembla point s'amoindrir, et la France y\ncontribuait pour une part magnifique. Mais, quand la Réforme éclata, les\ncatholiques eurent autre chose en tête que des pérégrinations paisibles ; les\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                     SAINT J A C Q U E S D E   COMPOSTELLE                       255\n\n\nhuguenots vilipendaient, comme une idolâtrie, la dévotion aux reliques; ils\nmirent, les premiers, en doute, l'apostolat de Saint Jacques en Espagne et la\nprésence de son corps à Compostelle. Ses os et ceux de ses disciples, dans ces\ntemps misérables, faillirent être à jamais perdus. La flotte anglaise de Drake,\nen 1589, croisait hostilement sur les côtes de la Galice; l'archevêque de\nSantiago prit peur; il retira de nuit, en secret, hors de la crypte, les trois\nsquelettes et les cacha sous les dalles de l'abside, mais en maçonnant le caveau\nimprovisé à l'aide des matériaux de l'ancien. Le commun des fidèles, pendant\nprès de quatre siècles, devait ignorer cette translation.\n     L'état de guerre entre la France et l'Espagne, puis la froideur janséniste, les\ngoûts sédentaires qui retenaient au XIIIe siècle la bourgeoisie française, toutes\nces causes ne purent que ralentir davantage un élan très affaibli. Seuls, les\ngens du peuple et les paysans gardaient assez de confiance pour s'en aller en\n lointain pays, avec peu d'argent, gagner les pardons.\n     Les âges n'étaient plus où il croyait accueillir Jésus-Christ, celui qui recevait\n un pèlerin. Trop de larrons s'étaient ainsi déguisés afin de s'introduire dans\n les demeures et de mettre à mal leurs hôtes. On faisait piètre chère aux dévots\n de Saint Jacques; faute de pain et de gîte souvent ils maraudaient; la justice\n se montrait à leur endroit spécialement dure. Louis XIV, par deux ordon­\n nances, porta défense « à tous ses sujets d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques\n en Galice et autres lieux hors du royaume, sans une permission expresse\n de Sa Majesté, contresignée par l'un de ses secrétaires d'Etat, à peine des\n galères à perpétuité pour les hommes et de telles peines afflictives contre\n  les femmes que les juges des lieux estimeraient convenables ». S'il fallait\n  estimer, d'après le seul Guillaume Manier, les pèlerins de l'époque, la curiosité\n  du voyageur les décidait autant et plus que la piété. Il rapporta de Compos­\n  telle l'attestation qu'on l'y avait vu, qu'il s'y était confessé, un papier honorable\n  à mettre dans ses archives domestiques; mais revint-il plus chrétien qu'avant?\n  Nulle phrase de son journal n'en fait foi.\n      Au delà des Pyrénées, la vieille ardeur du pèlerinage se défendait mieux.\n   En 1666, à Santiago, la multitude était si compacte que les prêtres distri­\n   buaient l'Hostie le long des nefs, sous le cloître, et même devant la place de\n  la Quintana (1). Il est vrai, on n'aurait plus vu, comme au XVe siècle, des\n   reines — telle Isabelle, femme de Philippe le Bon — venant à pied, en pau­\n   vresses, tendant la main par humilité et logeant dans l'hospice des gueux.\n   Lorsque la reine de Portugal fit, en 1690, son entrée comme pèlerine, on\n   l'honora par des bals, des festins; le soir, on illumina les rues.\n      Cent ans après, aux grandes fêtes encore, les deux tiers à peine des pèlerins\n   pouvaient pénétrer dans la cathédrale. Mais l'occupation française arrêta net\n   toute visite à Compostelle. Une loge maçonnique — aujourd'hui depuis long­\n   temps défunte — fut infligée à la ville de l'Apôtre. Ney traita le sanctuaire en\n   soudard sans religion; il donna l'ordre d'empiler sur des charrettes et de\n   fondre tous les trésors d'argent qu'on y put saisir ; des cinquante et une lampes\n   qui brûlaient dans la Capilla mayor, trois seulement furent sauvées.\n\n   (1) V. FERNANDEZ : Guia de Santiago.\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "2 56                                 DURENDAL\n\n\n   Ensuite, l'Espagne subit des alternatives de commotions furieuses et de\ntorpeurs funèbres. Les provinces avaient désappris le chemin de Saint-Jacques;\nle silence d'une seconde mort s'établit autour de son tombeau. Ailleurs, sur\ndeux terres françaises, des prodiges allaient se manifester qui fascinèrent juste­\nment les âmes. Il convenait au fils de Zébédée d'être effacé devant Marie.\nLourdes acheva de supplanter Compostelle. Comment les peuples n'auraient-ils\npas accouru en un lieu où l'Immaculée, avec une insistance, si l'on peut dire,\néperdue, révéla son passage? D'autres causes moins pures favorisèrent Lourdes:\nl'espoir charnel des guérisons, l'accès commode du pays.\n   Saint-Jacques exige un peu plus d'effort; pour des pèlerins modernes, esclaves\nde leur bien-être, la Galice semble au bout du monde; et, devant la solitude\nde l'Apôtre, il faut négliger le mutisme des apparences, être davantage de ceux\nqui n'ont pas vu et qui croient.\n   Cependant, à ses restes tangibles une résurrection nouvelle était destinée.\nComme des ouvriers, en 1879, creusaient sous l'abside qu'ils restauraient, ils\ndécouvrirent, dans un caveau, trois squelettes. Après une enquête longue et\nscrupuleuse, sur l'avis non seulement des hommes d'église, mais d'archéologues\net d'anatomistes éclairés, Léon XIII, dans sa Bulle du 1er novembre 1884,\ndéclara solennellement que Saint Jacques est bien ici, que son intercession est\nplus que jamais nécessaire « pour les graves nécessités et l'exaltation de\nl'Eglise, pour l'extirpation des hérésies et des sectes perverses ». L'acte ponti­\nfical se terminait sur cet admonitoire : « Si quelqu'un contredit par une témé­\nraire audace ces pages revêtues de notre approbation, qu'il sache qu'il encourt\nl'indignation de Dieu et des bienheureux Apôtres Pierre et Paul. »\n   Depuis lors, des caravanes espacées de pèlerins ont paru à Santiago, une\nfois, des étudiants de l'Institut catholique de Paris, une autre, des prélats et\ndes nobles anglais. En 1909, l'Année sainte a été célébrée par des fêtes gran­\ndioses (1); Alphonse XIII les présida, entouré des chevaliers de Saint-Jacques\net portant le manteau de l'Ordre; il renouvela pour son royaume, dans la basi­\nlique, au séculaire patron de l'Espagne, un hommage de fidélité.\n   Je descendais de la bibliothèque après m'être esquissé, comme dans une\nfresque rapide, les gloires de Compostelle et ses décadences. Pourquoi donc,\npensais-je, le pèlerinage ne renaîtrait-il point? Ce que je fais après d'autres,\nqui ne peut le faire? Sans doute, la ferveur du moyen âge ne s'y reverra plus ; ce\nfurent des siècles trop beaux pour qu'ils recommencent. Mais la fontaine d'eau\nvive qui débordait de ce sépulcre sur toute la chrétienté n'est-elle pas prête à\nse rouvrir, aussitôt que des bouches avides se tendront? Et quel séjour de\nrecueillement salubre, cette église, cette ville aussi ! Car, imbibée pendant\nmille ans de prières et d'odeurs de. cierges, elle n'a pas cessé d'être une ville\nsainte; selon le mot d'un Jésuite, que je rencontrai ce jour-là, « Santiago reste\nun grand couvent ».\n\n\n\n\n  (1) V. ANDRÉ REBSOMEN : Un pèlerinage à Saint-Jacques   de Compostelle. (Bordeaux, 1911).\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                              257\n\n\n\n\n                                        IV\n\n\n   Santiago serait peu de chose si ce n'était plus « un grand couvent ». En\npleine nuit, avant l'aube, et le jour, à toute minute, aux cloches de la cathé­\ndrale répliquent les campanes des monastères, les unes avec un timbre vif et\ndur, d'autres dolentes, d'autres battant à coups précipités, dans un babil\nconfus comme celles de Provence et d'Italie. Elles perpétuent sur la ville\nsomnolente l'invisible pulsation des cœurs pieux. Sauf au centre où les bou­\ntiques amènent quelque remuement, le pèlerin peut errer des heures à travers\nles rues, comme autour d'un cloître méditatif. De vingt pas en vingt pas\ns'offre une église, une chapelle : Maria Salomé, la Capilla del Apostol, Saint-\nMartin, Saint-Roque, Santa Clara, le Carmel, Santo Domingo, la Capilla de\nlas Animas, et combien de moindres que je n'ai point vues! L'hôpital, l'asile\ndes mendiants, les collèges, l'université, l'hôtel de ville lui-même — bâti à\nl'origine pour être un séminaire —, tout porte le sceau d'une discipline ecclé­\n siastique.\n    Parfois, dans la longueur d'une rue, on marche entre deux altiers murs\nbruns, contre lesquels, semblables à des cages vertes, des grillages barrent les\ncroisées des cellules. L'aspect claustral de l'architecture, nulle part, en Espagne,\n n'aurait rien de surprenant; c'est le pays des fenêtres rares sur le dehors, de la\n vie concentrée dans l'intimité fraîche des patios. Mais, à Composteile, les\n proportions trop vastes des bâtisses conventuelles laissent deviner la solen­\n nelle tristesse de leur abandon : certains monastères de femmes où soixante\n religieuses jadis avaient leurs aises n'en abritent plus que douze à peine. Le\n plus ample, celui des Rénédictines de San Payo, près de la Cathédrale, con­\n fine de sa masse austère la Plaza de los Literarios, vis-à-vis la Porte des\n Pardons. Le séminaire aussi était, au XVIIIe siècle, une abbaye de béné­\n dictins.\n    Je le visitai dès mon arrivée, et, sous le cloître imposant, comme j'y entrais\n à l'aventure, j'abordai un jeune prêtre avec qui je me liai bientôt d'amitié.\n L'abbé da Vina Trasmonte parlait suffisamment le français pour qu'en l'étof­\n fant de latin et de mon peu d'espagnol nous fussions à même de causer sans\n embarras. Son air de vivacité candide et de droiture m'attira. Je dois le dire\n en passant : ce que j'ai aperçu du clergé espagnol ne justifie nullement nos\n préventions à son égard : une extrême dignité d'attitude, de la théologie, de\n la science et, plus encore, l'appétit d'en acquérir, une ferveur solide à défaut\n de l'esprit d'apostolat dont ses prêtres comprennent, moins que les nôtres,\n l'urgence, parce que le pays, dans son ensemble, demeure à eux. L'abbé da\n Vina ajoutait à ses qualités sacerdotales l'agrément d'une physionomie régu­\n lière et pure. Elle réfléchissait une douceur ascétique relevée d'énergie. Je le\n vois toujours, à une réunion qu'il présidait par rencontre, la tête appuyée\n contre le cuir brun d'un fauteuil, avec la transparence mate de son front et de\n ses joues maigres où le sang, à la moindre émotion, affluait, son menton de\n  médaille latine, son nez mince, quoique partant d'un peu bas, et, surtout,\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "258                                  DURENDAL\n\n\n\nses yeux, deux pupilles de jais élançant des feux noirs d'une virginale lim­\n pidité.\n   Il s'offrit, d'une façon toute simple, à me conduire dans Compostelle, et,\nle lendemain, il me fit d'abord les honneurs du séminaire (1), vide en raison\ndes vacances.\n   Le séminaire avait été construit magnifiquement par les Bénédictins, sans\ndoute convaincus que l'Ordre en aurait à perpétuité la possession. L'escalier\nà rampe de pierre ajourée serait digne d'une résidence de roi. J'admirai la\nvoûte romane du réfectoire, sévère et féodal. Nous passâmes devant les quinze\nmille volumes de la bibliothèque. La chapelle m'arrêta davantage; mais ce ne\nfut pas à cause de ses beautés. Je ne pouvais me soumettre à ce style baroque,\nà la profusion des pilastres, des volutes, aux retables boursouflés d'angelots\nclinquants.\n   L'église de Saint Martin Pinario, dépendante du séminaire, souffre du\nmême luxe outrecuidant. Sa grande coupole v verse une clarté mondaine. J'y\nretrouvai, comme dans la Capillà mayor de la basilique, une emphase mata­\nmoresque, et nulle humilité dévote. Deux baldaquins dorés, dont l'un dif­\nforme, débordent sur les chapelles; les stalles du coro s'adossent à des boiseries\nfastueuses; celles-ci portent sculptées des scènes évangéliques, des figures de\nsaints personnages; mais des colonnettes d'un goût païen en divisent les médail­\nlons. La sacristie me plut davantage; sobrement ornée, elle a de ces longues\net nobles crédences à poignées de cuivre où l'on pourrait préparer des cha­\nsubles pour les messes de tout un conclave.\n   A Saint-Martin, de même qu'ailleurs, les siècles d'ignorance révolution­\nnaire, le XVIIe et le XVIIIe, ont passé leur charrue : de l'abbatiale primi­\ntive consacrée par l'évèque Gelmirez aucun vestige n'est debout. J'en dis à\nl'abbé Vina mon déplaisir. Mais le moyen âge le touchait médiocrement ; il\nacceptait ces énormes retables qui répondaient à son inclination d'espagnol\npour les décors héroïques et riches. Ce qu'il aimait en dehors des offices,\nc'était la poésie, la belle éloquence; quand j'allai, dans la suite, le voir chez\nlui, il me lisait volontiers des poètes castillans et me soutenait que nul auteur\nfrançais ne pourrait atteindre à la vigueur sonore de leurs rythmes.\n   Le dimanche matin, nous nous rendîmes ensemble à l'Hospital de los\n Reyes catholicos. Le portail en est charmant : bien que ses moulures et ses\nniches ouvragées comme un point de dentelle accusent l'âme frivole de la\n Renaissance, ses statues de saints, de rois et de reines demeurent naïves et\ndévotes; les deux plus basses représentent, l'une, à droite, Adam, l'autre, en\nface, Eve, tous deux confus de leur nudité après la chute; ils sont ici afin\nqu'on se ressouvienne, si on l'avait oublié, d'où procèdent les misères du\n corps, et pourquoi il faut les endurer humblement.\n    Un autel surmonté d'un Christ donne au vestibule obscur la gravité d'une\n chapelle. Nous entrâmes dans un patio dont les arcades tranquilles reposent\n\n\n  (1) En Espagne, le grand e t le petit séminaire ne sont pas séparés; l'un est au premier\nétage, l'autre au second du même bâtiment.\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                              259\n\n\nsur de hautes et minces colonnes quadrangulaires d'une joyeuse élégance. Un\njet d'eau bruissait au milieu ; des convalescents étaient assis contre la vasque\nensoleillée. J'aperçus des religieuses circulant avec l'allure preste habituelle\naux Filles de Saint Vincent de Paul; leur cornette toutefois manquait\nd'ampleur ondoyante, et leur robe, d'un bleu ardent, ne valait pas celle de\nnos Sœurs, ce bleu gris, si négligent des vanités.\n    Nous montâmes aux salles des malades. La première contenait des fiévreux ;\nd'un air hébété ils nous regardaient passer; j'aurais voulu les réconforter\nchacun de quelques paroles; mais nous avions trop à voir, car l'hôpital est\nimmense, ordonné en une succession de cours et de cloîtres. Cependant, pour\nl'admirer, il faudrait ne connaître ni l'Hospice Saint-Jean, à Bruges, ni,\nplus encore, celui de Beaune où la pensée d'honorer comme des rois les\ninfirmes et les pauvres élabora une merveille unique.\n    J'en sortis un peu déçu; non loin de là, dans une rue proche de la cathé­\ndrale, nous fîmes halte devant un édicule clos d'une simple grille; un Saint\nJacques, au fond, s'y découvre, obscurément logé entre des cierges : c'est la\n Capilla del Apostol, à l'endroit où les bœufs qui traînaient la Santa Cueva\ns'arrêtèrent, refusant d'aller plus outre. Une fontaine coule auprès; elle eut,\ndit-on, durant de longs siècles, des propriétés miraculeuses; mais, quand la\nfoi décline, les miracles s'en vont.\n    Il est d'autres coins, dans Santiago ou alentour, dont je reçus de fortes\n impressions chrétiennes. L'abbé da Vina me conduisit une après-midi, hors\n la ville, à Santa Maria la Real de Sar, une église délabrée et touchante, reste\n d'un prieuré de moines augustins, que fonda en 1174 le grand Gelmirez. Les\n vieux chanoines et les prélats hors d'âge s'y retiraient; ils allaient seulement,\n le dimanche et les jours de fête solennelle, déjeuner chez l'archevêque, puis\n redescendaient vers leur collégiale à l'heure du salut.\n    Ce fut une douceur pour moi de respirer parmi les champs. Le ciel était\n tendre et léger. Je pris plaisir à voir des paysans faucher le regain ; des\n femmes assises dans l'herbe tricotaient; des chèvres tondaient les buissons;\n sur l'arête d'une colline, des pins déliés, à la file, se courbaient avec grâce\n comme des enfants qui jouent. Le prieuré s'isole au milieu des prairies, voisin\n d'un ruisseau, le Sar, où les pèlerins, avant d'entrer dans Compostelle, se bai­\n gnaient en signe de purification. Il n'est plus aujourd'hui qu'une paroisse de\n faubourg, d'aspect humble et tassé, telle que nos églises rustiques d'autrefois.\n    Nous traversâmes le cimetière qui reçoit l'ombre des murs, de la triple\n abside et du massif avant-porche. Des arcs-boutants incurvés et rudes étayent\n au dehors la bizarre inclinaison de la nef à l'intérieur : car, au lieu de\n s'élancer toutes droites, les colonnes montent d'un jet oblique, ainsi que les\n arbres d'une pinède couchés en arrière par le vent; cette pente se commu­\n nique aux arceaux; de la sorte, le bâtiment a l'air de vouloir se renverser. Un\n malaise s'ensuit pour les yeux et contrarie la quiétude de la méditation dans\n ce sanctuaire néanmoins si grave. Le Sar l'avait récemment envahi ; le sacris­\n tain, vieux rustre aux joues rases, au nez tortu, à la bouche dure, nous\n montra, dans l'intervalle du plancher qui exhausse le sol, l'eau stagnante\n autour d'un pilier.\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": "260                                  DURENDAL\n\n\n\n   Deux statues sur des tombeaux s'allongent près des murailles. Au flanc de\nl'un se déchiffre encore : Hic jacet Bernardus... quondam archiepiscopus,\njadis archevêque. Dom Bernardo négligea d'ajouter les mots que le cardinal\n Lavigerie, amoureux des effets dramatiques, a voulu mettre au bout de sa\npompeuse épitaphe : Nunc cinis, cendre à présent.\n   Du cloître, un seul pan subsiste, neuf cintres étroits, dont les chapiteaux\nhistoriés de feuillages pressent des colonnettes ingénument accouplées. Il se\ncontinue par d'affreuses arcades crépies à la chaux. Des râteaux et une bêche\nétaient posés contre le sépulcre d'un abbé; sa statue avait le nez brisé. Au\nmilieu de la cour, des poules picoraient un gazon dru, comme il en pousse sur\nles morts.\n   Dans cette église de Sainte-Marie la Royale, l'abbé da Vina me conta un\ndétail où s'énonce bien la dévotion des Espagnols pour l'Immaculée : lorsque\nle sereno — dont l'emploi est maintenant aboli — passait le long des rues, il\ncommençait son tour de ville en chantant : Ave Maria purissima, et, dans le\nciel, se déroulait, répondant à sa mélopée, le rosaire des étoiles.\n   A Santa Maria la Real (1) je n'avais trouvé que le squelette d'une abbaye\ndéfunte; mais je pus visiter deux monastères encore habités, le convento de\n Belvis et la maison des Franciscains.\n   Belvis est un couvent de Dominicaines, datant du XIVe siècle; j'y voulais\nvoir l'aumônier, le Padre Capillan; j'avais pour lui une lettre d'un Frère\nprêcheur français. Je descendis,'à l'est de Santiago, un sentier entre des murs,\nplus semblable à 1'ancien lit d'un torrent qu'à un chemin fréquenté. Des\nodeurs d'immondices y séjournaient, sous le soleil de midi, dans l'air de\nplomb. Je gravis la côte en face jusqu'à une rue faite de cabanons minables ; des\npourceaux entraient dans les chambres, en sortaient ; les maîtres et eux parta­\ngeaient le même logis, selon la séculaire habitude des campagnards en Espagne.\n   Belvis, à droite, barrait l'horizon; le couvent ressemble à une grosse et\nvieille ferme avec une façade bigarrée de mousses jaunes et noirâtres. Une\nmendiante, accroupie sous l'ogive du porche, se dressa, et montant un escalier\ndevant moi, sonna. Je fus introduit par un jeune homme long et pâle. Le\nPadre capillan vint aussitôt; il se levait de table; son haleine était encore\nantidotée de vin blanc. A son aspect, j'admirai comment la formation monas­\ntique peut épurer la laideur la plus triviale : un crâne chauve, une mâchoire,\ndes dents et des pommettes énormes, et, sur cette ossature d'une violente\nanimalité, des lunettes d'or, tel se présentait le chapelain des Dominicaines.\nMais une âme simple et bonne émanait de ses yeux, de ses gestes; il m'ac­\ncueillit comme s'il m'eût connu depuis des années. Je me confessai à lui dans\nun latin farci d'espagnol qu'il eut quelque peine à comprendre Ensuite, il me\nmena sur un petit balcon d'où la vue atteint tout un versant de la ville, les\nclochers orgueilleux de la basilique, les coupoles de mainte église, la conti­\nnuité majestueuse, mais grise, pesante des édifices atténuée, çà et là, par des\nverdures sombres.\n   Je lui demandai si le monastère se maintenait peuplé. « Non, répondit-il, en\n\n  (1) De même à Santo Domingo, devenu un asile pour les mendiants.\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELI.E                            261\n\n\n\nagitant le rosaire pendu à sa ceinture, il y en a trop, muchos, muchos. » Et du\ndoigt il m'indiquait au nord, le Carmel, Santa Clara, plus près, les Béné­\ndictines, les Mercenarias et d'autres.\n   Belvis, jusqu'en 1836, possédait des terres ; on prit alors tout aux moniales,\non les chassa ; et, à cette heure, elles ne sont guère assurées du lendemain.\n   « Chantent-elles, repris-je, comme en France, l'office au milieu de la nuit?\n— Hélas! non, fit-il, elles sont délicates; Son Éminence le leur a interdit. »\n   Je me disposais à prendre congé; le Padre Capillan voulut me faire voir la\nchapelle Il appela son domestique, réclamant cerillas, des allumettes. J'igno­\nrais pourquoi ; le domestique ne répondit pas. Alors, le moine poussa une\nporte, me prit la main, et m'attira sans lumière, dans un couloir où les\nténèbres étaient opaques. Il marchait avec ses pantoufles sourdes, en silence\net doucement; je sentis que nous descendions, puis que nous remontions.\nJ'éprouvais une attente singulière à m'avancer ainsi dans le noir, guidé par\nune main que je ne voyais pas. Tout d'un coup il me dit : Escala; quelques\nmarches nous élevèrent à une autre porte. Le grand jour se fit brusquement;\nnous entrâmes dans la chapelle solitaire. Les religieuses, à la tribune, invi­\nsibles, psalmodiaient; un harmonium soutenait le ton. Le Padre me conduisit\nau maître-autel, pour que je contemplasse de près une Assomption peinte\nen relief, Marie enlevée sur des nuages en stuc, parmi des anges aux joues\ncarminées, sous une pluie de rais d'or que le Père laisse tomber de ses paumes\nétendues. Mais j'étais davantage attentif aux voix des nonnes, tour à tour\nlanguides ou ranimées par un unisson plus ardent. Les versets, passant par\nces lèvres virginales, me semblaient descendre d'un lieu de paix et d'expiation.\nC'est ainsi que dans les vallons du Purgatoire les Psaumes doivent résonner.\n   Quand je me séparai du Padre Capillan, il me serra les deux mains avec\neffusion, comme celles d'un ami qu'on avait longtemps attendu et que peut-\nêtre en ce monde on ne reverra pas. Je contournai le jardin de Belvis du côté\nde la campagne et j'allai m'asseoir sur un petit mur de pierres sèches. Une\npaysanne, devant une maison blanche, en chantonnant, étendait du linge; un\ncoq lointain dilata son cri. Je regardai, au sud, le Pico sacro, la cime où les\ndisciples de Saint Jacques allèrent quérir les taureaux furieux. Les druides,\nauparavant, y avaient dressé des dolmens qu'on voit encore. Le ciel, comme\nune eau dorée, coulait sur ses flancs nus; autour de collines plus distantes\nvibraient des ombres limpides, veloutées. Cependant le pays restait sévère;\nle Pico sacro, même au soleil, garde la couleur brun tabac qui plaît aux\nEspagnoles pour leurs robes et leur prête un air monacal. Le cercle des\nmonts enserre Compostelle, ce vaste moutier, ainsi qu'une plus vaste clôture.\n   Je pensais, en repartant, aux frêles et suaves Dominicaines dont tout à\nl'heure j'écoutais l'office. A moi, pèlerin, livré aux dissipations des spectacles\nchangeants, leur vie recluse derrière ces murailles, tellement absorbée déjà\ndans l'éternel qu'elles n'auront qu'un pas à faire de leur cellule au Paradis,\nexprimait le plus désirable des reposoirs. Quand donc atteindrai-je l'incessible\ndemeure, la montagne sainte d'où l'on ne peut plus redescendre ?\n   Belvis, cependant, bien qu'entrevu du seuil, m'imposa la mélancolie de son\ndéclin. Chez les Franciscains, au rebours, je rencontrai un monastère en\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": "262                              DURENDAL\n\n\npleine vigueur et prospérité. Sans le connaître, je passais auprès, en revenant,\npar un soir pluvieux, d'un faubourg à l'ouest de Santiago; je montais une\nruelle qu'enferme, à droite, un mur puissant, renflé comme un rempart; des\ngrillages verts, surplombant contre de petites fenêtres, révélaient un couvent.\n La chapelle devait être voisine, car un chant mâle m'arriva, sur lequel un\norgue brodait de vagues harmonies. Et cette musique me remémorait un autre\nsoir, à Granville, où, des bastions du Roc, je voyais la mer s'enfler dans la\nbrume, tandis que, dans une église prochaine, grondaient les pulsations pro­\nfondes d'un orgue.\n   Je débouchai sur une place, l'entrée de la chapelle se présenta et je recon­\nnus, au creux d'une niche, l'effigie, quoique fort laide, de Saint François. A\nl'intérieur, dans l'unique nef, une seule vieille femme dormait assise au bout\nd'un long banc; les religieux, en haut, vers le fond de la tribune, chantaient\nleurs vêpres.\n   Je m'attardai jusqu'au crépuscule à les entendre; leur église, malgré son\nfaux goût, me heurta moins que je ne m'y serais attendu; je m'accoutumais\naux dorures ampoulées, aux triples étages de statues sur les autels, et je\ntâchais de m'appliquer ce sage avis de Saint Jean de la Croix : « L'âme qui\nn'est pas disposée à prier en tout lieu, mais dans celui-là seulement qui est de\nson goût, manquera bien souvent à la grâce de l'oraison ; car elle ne sait lire,\ndit le proverbe, que dans le livre de son village. »\n   Je retournai, le lendemain, au couvent, en compagnie de l'abbé da Vina.\nSous le porche une table de pierre est dressée; là, on donne à repaître aux\nmendiants. Une corde pendait à la voûte; la cloche que je fis tinter avait une\ndouceur de son vraiment angélique. Un Frère, dont les joues mal rasées et l'air\nde jubilation énonçaient avec son saint Patron une ressemblance familiale,\nnous ouvrit la porte vitrée du parloir. Un moine y recevait un ouvrier et sa\nfemme. Ici, comme ailleurs, les Franciscains ont l'amitié des humbles ; car\nils en sont eux-mêmes et, mieux que d'autres, ils ont retenu la parole : Vous\naurez toujours les pauvres avec vous.\n    Nous fûmes reçus au cloître par un jeune père, le Padre Athanasio, qui\nvenait d'Assise et se consumait en des recherches sur l'histoire de son Ordre.\nLes travaux et les jeûnes avaient laminé sa figure pâlotte et froncé autour de\nses lèvres des rides précoces ; mais une gaîté d'écolier un peu malicieuse vivi­\nfiait son œil anémique et son parler rapide. Il nous montra d'abord les salles\noù les moines ont constitué une rudimentaire collection de plantes, d'animaux\net d'instruments scientifiques :\n    « C'est pour faire la classe, me dit-il, aux Frères et aux novices. »\n   Ceux-ci prenaient alors leur temps de récréation et paraissaient engagés avec\nfeu dans une partie de quilles ; quelques-uns, en groupe sur les marches d'une\nfontaine, causaient tranquillement.\n    Le couvent, malgré son air simple, est conçu selon l'ampleur commune à\ntous les édifices monastiques de l'Espagne, et que les Jésuites ont transportée,\nchez nous, dans leurs collèges. Le Padre Athanasio laissa voir une certaine\nfierté de la bibliothèque; il voulut me prêter des livres. Chemin faisant, il\n m'expliqua les origines très glorieuses de la maison.\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                       SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                                      263\n\n\n   Saint François lui-même la fonda, quand il fit, en 1214, son pèlerinage. Il\navait trouvé un gite chez un charbonnier nommé Cotolay; une nuit, pendant\nqu'il priait dehors au bas du Monte Pedroso, il connut, par une révélation,\nqu'un monastère de ses fils devait naître en cet endroit. Il postula quelques\narpents de terre auprès de l'abbé des Bénédictins, et promit de le payer en lui\noffrant chaque année un cestillo de peces, une corbeille de poissons. Puis il\ndit à Cotolay : « Dieu veut qu'ici tu me bâtisses un couvent. — Comment peut\nvous obéir un pauvre charbonnier? » objecta Cotolay. Le prodige se fit pour­\ntant et d'une manière aisée : Saint François conduisit Cotolay en un champ\noù il lui ordonna de fouir le sol, et un trésor s'offrit.\n   Aujourd'hui, les Franciscains de Santiago ne comptent plus, pour vivre,\nsur les trésors miraculeux. Ils ont leur verger, les aumônes des messes et ce\nque l'Etat leur octroie comme gardiens de la Terre-Sainte. Mais surtout leur\nmaison forme pour le Maroc des missionnaires. Je fus frappé d'apprendre\nqu'en cette Afrique où l'Espagne s'évertue à recoudre un pan de son manteau\nimpérial, les moines qui suivent l'armée conquérante essaiment du giron de\nSaint Jacques, le Matamoros.\n   Je revis d'autres fois les joyeux Franciscains; mais ce ne fut pas chez eux\nque je m'unis le plus fervemment au cœur mystique de Compostelle; il faut\nen venir aux deux choses qui, après la crypte de la cathédrale, ont fixé les plus\npurs moments de mon pèlerinage : la Capilla de las Animas et la Puerta de la\nGloria.\n   J'avais l'occasion de fréquenter un homme d'une aménité rare, le senor\nGarcia Queipo. Il possédait toute la souplesse d'esprit des Galiciens, beaucoup\nplus proches de nous que les raides Castillans; sauf un léger accent aigrelet,\nil me donnait l'illusion de causer avec un compatriote. Petit, grisonnant,\nvoûté, les yeux bleus, le sourire courtois, la voix délicate, il présentait en sa\nphysionomie un délié de contours plutôt français qu'espagnol. Sa causerie\nm'ouvrait sur l'état présent de l'Espagne des perspectives anecdotiques qui\nseraient superflues ici (1). Nous nous promenions ensemble le long de\nl'Alameda et par les vieilles rues : « Connaissez-vous, me demanda-t-il un\njour, la Capilla de las Animas? Allons-y; vous verrez un étonnant Chemin de\nCroix. »\n   Nous y fûmes la veille de mon départ; cette église, même si rien d'autre\nne la distinguait, m'aurait ému en raison simplement du culte auquel on l'a\nvouée : de cinq heures à midi des messes s'y célèbrent pour les défunts ; de ses\nautels au monde des âmes souffrantes tombe la continuelle rosée du Sang qui\nrafraîchit.\n   Des pauvresses et des mendiants la remplissaient, comme si on leur eût\n\n\n   (1) Voici pourtant un point d'histoire qu'il est bon de ne pas omettre : on a trop redit que\nla reine Victoria s'est convertie par nécessité, mais reste secrètement anglicane. Or, pen­\ndant le Congrès eucharistique de Madrid, M. Oueipo participait, dans la chapelle de l'Es­\ncorial, à une adoration nocturne, devant le Saint Sacrement. Vers trois heures du matin, il vit\nune dame entrer avec une courte suite : c'était la reine. Elle s'était levée pour communier,\navant l'aube, à une première messe.\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": "264                                DURENDAL\n\n\n\ndélégué le soin d'assister les prêtres dans le Memento des morts. Tout autour,\ndans des chapelles, un artiste italien du XVIIe siècle sculpta et peignit une\nPassion, d'un réalisme sans profondeur, mais extraordinaire par la véhé­\nmence des figures et des attitudes. Les soldats et les bourreaux ont des faces\ncuivrées de brutes hurlantes, telles qu'on dut en voir, ces jours-ci, dans les\némeutes des grèves, à Culloa. La Mise au sépulcre est disposée comme une\nbelle déploration dramatique autour du cadavre dont se renverse la tête\nblêmie.\n    L'œuvre me toucha moins que ne l'espérait M. Queipo. Mais, en sortant\nde l'église, je levai les yeux vers le portail qui m'avait paru d'abord insipide :\nentre quatre grosses colonnes doriques, sous le triangle du fronton, le soleil\néclairait en plein une frise de marbre représentant des hommes et des\nfemmes immergés jusqu'à la poitrine dans le brasier du Purgatoire, les\nregards collés aux cieux et les mains jointes avec un air d'ineffable impa­\ntience.\n   Cette figuration simpliste d'un mystère poignant emmena ma pensée vers\nl'habitacle de douleur et d'extase où je sens vivre les plus chers des miens, et,\ncomme l'appel d'une cloche plaintive, il me semblait entendre leur cantique\ndans la fournaise :\n   O flammes qui savez mordre, mordez-nous plus fort. Chérubins, attisez-\nles. Que la pointe ardente de vos glaives nous transperce. Hâtez-vous,\nflammes miséricordieuses; consumez en notre substance tout ce qui n'est pas\nvous; rendez-nous agiles et libres comme vous l'êtes, langues pures de l'Esprit-\nSaint.\n    Nous sommes à vous, Seigneur, et rien ne peut plus faire que vous ne\nsoyiez pas à nous. Pour nous, les dents du Dragon sont brisées, le mal a\ncessé d'être; il n'y a que Vous et les voluptés de votre Gloire, et elles ne fini­\nront jamais. Comme des enfants à la mamelle, quand ils ont soit, nous\nvagissons vers le Paradis. Aiguisez nos tourments, et que nous entrions plus\nvite. O frères humains qui pouvez mériter encore, souffrez, priez, délivrez-\nnous !\n   De la Capilla de las Animas à la basilique, la distance est courte. J'y retournai\nprendre congé de l'Apôtre et saluer encore la Puerta de la Gloria. Une der­\nnière fois je sentis l'attente pleine de délices dont je frémissais toujours, en\narrivant, au delà du jubé, dans le bas de la grande nef, vers l'heure où le soleil\ns'en va. J'allai jusqu'au fond du porche et je tâchai de fixer, pour la vie, dans\nma mémoire, ces images de joie si naïves que nul artiste chrétien ne me\nparait avoir réduit en formes plus exactes et paisibles la théologie de la vision\n suprême.\n    L'œuvre rappelle en son ordonnance les Jugements de nos cathédrales.\n Mais, le triomphe des Saints et celui de l'Apôtre Jacques dominant les inten­\n tions du sculpteur, il convenait que l'Enfer fût restreint à une expression\n brève : du soubassement des piliers se dégagent avec révolte des têtes de\n démons ou d'animaux symbolisant les hérésies et les vices; toutes les pierres\n des colonnes, la voûte de l'église pèsent sur eux, et leurs gueules béantes\n essayent de crier sous l'horreur de ce faix; c'est la gloire des Justes qui les\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": "                    SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE                              265\n\n\nécrase; voilà bien l'idée de l'Enfer, telle que l'exige, par équilibre, l'infinité\ndu Paradis. Regardés isolément, ces monstres sont effroyables : des oreilles de\nporc, des becs de vautour, des mufles de crapaud bossues et dilatés se com­\nbinent dans une exaspération de désespoir bestial ; l'un d'eux, de rage, se mord\nla patte. Les damnés apparaissent, en outre, sur un arc latéral, à la gauche du\nJuge. Cependant, on y songe à peine : la grimace des Maudits se perd parmi\nla liesse des Bienheureux.\n   Je suivais lentement, du sud au nord, la rangée des prophètes répartis autour\ndes piliers, sous les trois cintres; les deux plus extrêmes, près de l'ange qui\nsonne de la trompette, ont l'air de se confier l'un à l'autre la promesse de la\nRédemption. Un, plus proche, à longue barbe en pointe, semble dire à son\nvoisin, celui-ci imberbe et jeune, tenant contre sa poitrine un livre ouvert : Oui,\nIl viendra. De l'autre côté, Isaïe, le front ceint d'un turban, avoisine Daniel\nqui rit et Jérémie triste, les yeux baissés. Au centre, une colonne d'agate divise\net porte le tympan ; de fins reliefs laissent distinguer une torsade de lierre mon­\ntant de la poitrine d'un vieux roi jusqu'aux pieds de Marie qu'elle s'abstient\nde toucher, signifiant ainsi sa conception sans tache.\n   Plus haut que la colonne, Saint Jacques, assis, appuie sa tète contre un\nlarge nimbe; il serre en ses doigts un parchemin déroulé sur ses genoux et où\nse lisent ces mots : Misit me Dominus. Son visage ressemble à celui de Jésus,\nsoit pour commémorer qu'un sang commun les apparentait, soit parce que le\ndisciple, même extérieurement, s'identifie au Maître. Les traits de l'Apôtre,\ngraves et doux, réguliers, sa barbe triangulaire répondent à un type de beauté\nsainte traditionnelle. Ses paupières sont closes, ses lèvres aussi; il écoute en\nsilence la Parole intérieure et s'y recueille, tel qu'un prêtre à l'instant où il a\ncommunié.\n   Au-dessus de Saint Jacques, Jésus, plus grand et auguste que son Apôtre,\nlève ses mains éployées et montre ses plaies radieuses, tandis que les Archanges,\nà sa droite, présentent les trophées de la Passion. Les Évangélistes écrivent\nauprès de lui, comme s'il leur dictait. Plus haut encore se pressent d'innom­\nbrables figures de séraphins et d'élus, rondes et juvéniles, d'une quiétude exta­\ntique; enfin, sur la courbe de, l'archivolte enlacée d'épais feuillages, les\nvingt-quatre vieillards, jeunes eux-mêmes d'aspect, siègent à la façon d'un\nconcile; quelques-uns se renversent en arrière, ivres d'une félicité qui sans\nfin commence. Plusieurs ont le front ceint de couronnes; d'autres tiennent\ndes coupes de parfums, d'autres des violes, des harpes, des psaltérions.\n   Toute l'allégresse du Paradis semble affluer en eux : Non. c'est trop!\nparaissent-ils dire.\n    Il fallait la foi ingénue des vieux sculpteurs pour exprimer de la sorte une\nJérusalem céleste où l'on est éternellement assis; Dante, déjà tourné vers\nl'instable, devait voir les âmes emportées dans une ronde de lumière et de\nmusique à l'infini plus profonde, plus éperdue. Cette pensée ne me vint pas\nalors; mais, pendant que je regardais l'assemblée calme des Élus, les mains\nde Jésus-Christ, les faces des Archanges et des évangélistes s'animèrent au\nsoleil couchant. I1 ravivait le rose de leurs joues et l'azur de leurs manteaux.\n Leurs yeux endormis semblèrent prêts à s'éveiller pour la résurrection, une\n"}, {"page_pdf": 309, "texte": "266                               DURENDAL\n\n\n\nmélodie tremblait sur les harpes muettes. Je m'oubliais moi-même devant\nl'éternité de leur Béatitude. Non loin de moi, une pauvre femme debout\ncontemplait et priait...\n   O Saint Jacques, murmurais-je en regagnant la Capilla mayor pour m'y\nagenouiller une dernière fois, je ne suis qu'un atome d'ombre dans le soleil de\nDieu. Brûlez-moi, épurez-moi; que je quitte votre sanctuaire, plus avide de\nla gloire où je vous verrai !\n   Je m'éloignai de Compostelle, un matin qu'il pleuvait, le cœur empli pour­\ntant d'une sérénité lumineuse. Peu de villes m'ont laissé un attachement aussi\nnet de toute amertume; si jamais j'étais banni de France, volontiers je m'y\nréfugierais. Je l'aime d'autant plus qu'elle est maintenant délaissée; et il n'est\npoint à souhaiter pour elle de redevenir un caravansérail de grands pèleri­\nnages : trop de mercantis s'abattraient sur ses humbles boutiques; des palace\nhideux s'érigeraient là où chantent ses monastères. Mais je voudrais que des\npèlerins moins rares y vinssent chercher, comme je l'ai fait, un lieu de médi­\ntation et de réfection chrétienne. Sa vie passée et présente se peindrait assez\nbien dans le mouvement du botafumeiro, l'encensoir des solennités : il monte,\nse balance d'une vaste oscillation; ses charbons s'embrasent, son encens\nfume; puis il redescend et se pose doucement à terre; mais il ne s'éteint pas.\nEn passant, j'ai soufflé sur la cendre sainte; d'autres, après moi, feront\nflamber les charbons rouges, plus fort et plus haut.\n\n                                                           E M I L E BAUMANN.\n"}, {"page_pdf": 310, "texte": "                         L'Art religieux\n\n                    APRES Munich et Paris, Bruxelles verra donc s'ouvrir au mois\n                      de mai un Salon d' « art religieux moderne ». Je crains fort\n                      qu'on ne puisse nous exhiber qu'un cadavre, mais je ne\n                      doute pas que la foule n'aille le contempler avec intérêt.\n                      Autour de lui seront rassemblées les œuvres des hommes\n                      dont le talent cherche à dissimuler cette glorieuse dépouille\n                      sous les apparences de la vie et de la santé, nous pourrons\n                      ainsi mesurer la profondeur du gouffre où le XXe siècle\na laissé choir les manifestations artistiques de la religion, inspiratrice des\narts durant tant de siècles, et applaudir aux efforts de ceux qui, avec courage,\net il en faut, tentent de résoudre le problème difficile devant lequel nous\nsommes acculés aujourd'hui.\n    Oui, l'art religieux se mourait sans qu'on prît garde à son agonie; l'idée\nseule de le ranimer trouble maints bons esprits effrayés de voir la modernité\nenvahir l'Église. Durendal, qui, la première en Belgique, il y a quelque dix\nans, comprit le péril et le signala en organisant un salon d'artistes chrétiens,\nne pouvait se désintéresser de la manifestation nouvelle; on l'a compris quand\non demanda à plusieurs de ses collaborateurs de faire partie du Comité de\ndirection du Salon, nous ne doutons pas qu'on se félicite de cette coopération\nautant que nous nous en félicitons nous-mêmes.\n    De quoi l'art religieux est-il mort? De tristesse?... C'est bien possible! Per­\nsonne ne s'occupait de lui, nul ne songeait à le rajeunir et à le réveiller; le\npastiche vint alors et s'en empara, il lui mit un masque sur le visage, et der­\nrière ce masque, un beau jour, l'on découvrit une face glacée!\n    L'art religieux, tout comme les autres, ne peut vivre que de vérité; l'ennemi,\ndans ce monde-là, c'est le mensonge. L'on fit mentir l'architecture d'abord; il\nn'en fallait pas davantage.\n    Depuis un siècle, on lui fait répéter de vieilles formules et l'on s'étonne\nqu'elle ait perdu l'habitude de parler sa langue si vivante et si colorée. Quand\ncela finira-t-il ? Allons-nous longtemps encore construire des églises romanes\net des cathédrales gothiques?\n   Admirons et aimons les chefs-d'œuvre dont se parent Reims, Chartres,\nStrasbourg, et plus près de nous Bruxelles, Tournai ou Malines; respectueux\nde. leur majesté, conservons précieusement ces glorieuses reliques et cherchons-y\ndes leçons, mais abandonnons un langage qui n'est plus le nôtre, qui ne\nrépond plus à notre mentalité.\n"}, {"page_pdf": 311, "texte": "268                               DURENDAL\n\n\n   Qui donc s'aviserait d'étendre ce régime? La prose d'A. France est-elle celle\nde Montaigne? Et Aicard ressemble-t-il à Du Bellay? La musique de Strauss\nne se joue pas sur la viole d'amour, et Rodin ne copie pas Sluter; en un mot,\ntoutes les manifestations les plus élevées du génie humain tendent à revêtir\nune forme d'art adaptée aux besoins de l'heure présente, l'art religieux ne\npeut y échapper. Ou il suivra le mouvement, ou il tombera plus bas qu'il\nn'est.\n   Il importe donc de secouer une bonne fois la routine et de regarder l'avenir\nau lieu de contempler le passé. Le Salon du mois de mai nous indiquera peut-\nêtre la voie nouvelle mais, dès à présent, nous pouvons entrevoir ce qu'elle\nsera. La peinture a évolué vers la lumière et la vie, l'habitation moderne\nréclame, elle aussi, plus d'air et plus de clarté; l'architecture civile tend à\nsimplifier les profils et à laisser parler les masses, l'architecture religieuse ne\npeut ignorer ces tendances, elle devra les admettre, ce sera le gage de son essort\net de son développement.\n   Et que les esprits timorés ne craignent pas qu'il faille révolutionner un art\nsous prétexte de le rajeunir; qu'ils n'aillent pas, entraînés par une imagination\ntrop fertile, se figurer qu'un prêtre ne pourra plus célébrer le sacrifice divin\nque revêtu d'une chasuble \" modem style \".\n   Un pieux frisson s'ajoute à leurs alarmes, ces images les bouleversent.\n   Nous comprenons de tels émois; l'habitude nous a déformé l'œil, nous ne\nremarquons plus l'horreur des bouquets en papier doré qui, sous leurs globes\nde verre, déshonorent les autels ; la hideur des vases échappés aux loges de\nconcierges, celle des chandeliers en zinc argenté alignés aux côtés de nos\nChrists, ne nous fait plus frémir. C'est la perspective d'une innovation qui\ntrouble les bonnes âmes.\n   Un art religieux moderne! s'écrient-elles avec un sourire, et aussitôt la folie\n« esthétique » leur apparaît avec ses meubles maladifs, à la fois canapé,\narmoire, lavabo, bureau, bibliothèque, en bois clairs rehaussés par endroits de\nglaces bisautées ou de carreaux voyants, avec ses sièges trop petits, mal équi­\nlibrés sur des pieds en forme de couleuvre, toutes extravagances tuées sous le\nridicule et abandonnées depuis longtemps.\n   L'innovation je me la figure, au contraire, très sage, très logique, très pru­\ndente surtout. Un art à ses débuts, comme un enfant qui fait ses premiers pas,\nne court ni ne saute, l'art gothique du XIIIe siècle fut très sobre et ne s'orna\nque par la suite. Agissons avec autant de calme et aussi peu d'intransigeance,\nmais que notre « renaissance moderne » atteigne d'abord l'architecture. A cette\nseule condition, elle deviendra féconde en donnant à tous les arts qui dépendent\nde l'Église, à la sculpture, à l'émaillerie, à l'orfèvrerie, à la peinture décora­\ntive, à la reliure, cet essor que ne peuvent leur donner aujourd'hui les rôles\nde copistes et d'archéologues où ils doivent tristement se confiner et fatalement\ns'endormir. Un souffle de vie passera sur les ateliers d'art religieux, ce sera\ncomme l'aurore d'une existence nouvelle. Actuellement, quelle ambition\npeuvent-ils avoir nos artistes en gothique? Créer un nouveau moyen âge plus\nbeau que l'original ? Vaine illusion. Exécuter leur vie durant de serviles copies?\nTriste perspective.\n"}, {"page_pdf": 312, "texte": "                               L'ART    RELIGIEUX                               269\n\n\n   Mais donnez-leur à décorer une église d'une conception neuve et les voilà\nlancés en pleine création. Ils commettront des fautes, sans doute, qui n'en\ncommet pas? A tout le moins trouveront-ils un champ d'action digne de leur\nactivité et des espaces magnifiques où déployer leur génie; n'y trouveraient-ils\nque l'occasion de se perfectionner dans un art, actuellement sans issue, l'expé­\nrience, me paraît-il, vaudrait la peine d'être tentée.\n   La peinture religieuse sera sans doute plus abondante mais c'est elle aussi\nqui va livrer à nos préjugés les plus terribles assauts. Je vois d'ici les fidèles\namants des primitifs jeter les hauts cris devant une toile d'un Desvallière ou\nd'un Jean Béraud en déplorant les inconvenances de l'art contemporain. Oser\nreprésenter le « repas chez Simon » dans le décor d'une salle à manger\nmoderne! Placer la noble figure du Christ au milieu d'un tas de messieurs en\nhabits noirs, dans la fumée des cigarettes et draper Marie-Magdeleine d'une\nélégante toilette de chez Paquin ! Quelle abomination ! !\n   Et nous croyons être éclectiques, avoir l'esprit ouvert. Mais, ce que font ces\nartistes soi-disant outranciers, les Van Eyck, les Memling, les Bouts l'ont\nfait et personne n'y trouvait à redire. Ce qui était permis, il y a cinq siècles\nne l'est donc plus aujourd'hui? Ce qui est choquant aujourd'hui ne l'était\ndonc pas alors? Quelle admirable logique!\n   Avant de hausser les épaules devant tout ce qui heurte nos idées, deman­\ndons-nous si les novateurs ne sont pas précisément les gardiens de cette tradi­\ntion que nous croyons si bien défendre?\n    Demandons-nous si les représentations des scènes évangéliques dans le\n cadre où nous vivons ne seraient pas plus suggestives que des reconstitutions\n même très exactes du milieu juif et si la grandeur du sacrifice de la Passion\n ne nous paraîtrait pas plus frappante en voyant l'Homme-Dieu empoigné par\n des agents de police qu'en nous l'imaginant entre deux centurions romains?\n    Craignons de nous laisser entraîner par nos préjugés ou par des parti-pris\n regrettables qui nous feraient condamner en bloc des initiatives dignes de\n notre intérêt.\n    Si les productions d'art du Salon qui va s'ouvrir nous bouleversent ne\n tournons pas les talons trop vite; prenons la peine de discuter les théories\n qu'on nous propose et songeons qu'un si grand pas ne peut se franchir sans\n effort. Songeons surtout aux conséquences que peuvent avoir les débauches\n de mauvais goût où nous croupissons inconsciemment. Un moine ne crai­\n gnait pas de les signaler avec courage tout récemment encore. « Nous sommes\n la risée des incrédules, disait-il; l'ornementation de nos églises est, la plupart\n du temps, synonyme de bigoterie, de mesquinerie, de laideur; les âmes indif­\n férentes qui devraient se sentir attirées par la beauté du culte, en sont, hélas!\n repoussées comme par une sorte de répugnance naturelle, au lieu de glorifier\n  Dieu en lui faisant hommage des efforts d'art auquels I1 a droit, on se moque\n de Lui et on déshonore sa maison (1). «\n    De telles considérations peuvent suggérer la réflexion aux personnes qu'un\n\n   (1) D. SÉBASTIEN BRAUN : Discours prononcé à l'Institut Jean Bethune. (Bulletin des\n métiers d'art, fascicule nov. 1911.)\n"}, {"page_pdf": 313, "texte": "270                              DURENDAL\n\n\nbesoin de renouveau ne trouble pas; elles jugeront peut-être avec plus d'indul­\ngence la tentative qui s'annonce ou du moins atténueront la violence\ndes sarcasmes qu'elles réservent aux novateurs.\n   M'est avis, pourtant, qu'ils ne doivent guère s'en chagriner. Ils ont la\nlogique pour eux et le bon sens. Ils sentent que le moment est venu de faire\nsortir l'art religieux de l'asile où il fut trop longtemps colloque et de le\nmêler à la vie de tout le monde. Ils entrevoient le jour où il sera, non plus un\nart fermé mais une forme de l'Art, aussi variée que lui mais plus élevée, ils\nvoient venir le temps où les « artistes religieux » n'existeront plus parce que\ntous les artistes pourront participer à l'embellissement du culte en créant des\nœuvres religieuses quand l'inspiration leur en viendra. Ce jour-là le problème\nsera résolu.\n\n                                                  ROBERT-G. GENDEBIEN.\n"}, {"page_pdf": 314, "texte": "                         Revue du Mois\n\n                          Chronique musicale\nQuatrième Concert du Conservatoire. — Sixième Concert\n Ysaye. — Edenia (l'Ile vierge) de Léon Du Bois à\n l'Opéra Flamand d'Anvers. — Les pianistes Lamond,\n Hambourg et Suzanne Godenne. — Récital Thomson.\n — Auditions de la Libre Esthétique et de l'Académie\n Ysaye.\n    Edgar Tinel couronne la série des remarquables manifestations d'art qui\nont eu lieu cette année au Conservatoire en inscrivant au programme de son\nconcert pascal l'oratorio Rédemption de César Franck et on ne saurait trop\nlouer à ce sujet l'initiative prise par le directeur de notre principal établis­\nsement d'éducation esthétique. Seule la Symphonie de Franck avait jusqu'ici\nété exécutée au Conservatoire et l'on n'y avait encore entendu aucune grande\nœuvre vocale du maître liégeois, de celui qui dans Rédemption et surtout dans\nles Béatitudes peut être légitimement tenu pour l'authentique héritier de\nl'inspiration de Jean Sébastien, pour le plus noble représentant de l'art musical\nsacré au XIXe siècle.\n    On connaît le plan de l'admirable poème de César Franck. La première\npartie chante l'émancipation de l'Humanité délivrée des chaînes humiliantes\ndu matérialisme par le rayonnement du Verbe divin. Le monde païen plongé\ndans les jouissances énervantes et dans la corruption se réveille à l'appel\nprophétique de l'Archange prédisant la venue du Christ et, régénéré, il\ncélèbre dans un Noël sublime l'arrivée sur la terre de l'Envoyé des demeures\néternelles. Un grandiose intermède symphonique exprime avec une majesté\nd'accent et dans une envolée de lyrisme incomparables l'allégresse du monde\nqui « se transforme et s'épanouit sous la parole du Christ ». La seconde\n partie s'ouvre sur de sombres visions. Après l'ère de foi ardente qu'a illustré\nl'héroïsme des martyrs et illuminé une prodigieuse éclosion d'âmes saintes, le\nsouffle empoisonné de Satan ravage de nouveau la terre. Les anges se voilent\n la face de leurs ailes et pleurent sur les ruines accumulées par l'Esprit du mal.\n Mais soudain la voix auguste de l'Archange retentit encore une fois dans\n l'Infini. L'homme peut se rédimer par la prière et c'est dans un fraternel\n cantique d'actions de grâce que se termine cette œuvre de piété séraphique\n"}, {"page_pdf": 315, "texte": "272                               DURENDAL\n\n\ndont les suaves mélodies et les symphonies glorieuses semblent revêtues d'une\nrobe de céleste lumière.\n   Dans sa pénétrante étude sur César Franck, Vincent d'Indy note comment le\nmaître, frappé par l'alternance d'ombres et de lumières que comporte ce beau\nsujet, imagina une construction tonale absolument moulée sur le sens des\nparoles, appliquant ainsi pour la première lois de façon consciente et par\nrecherche de l'expression poétique ce fertile et traditionnel principe d'archi­\ntecture tonale dont il ne s'était que timidement servi jusqu'alors et qui\nconstitua plus tard la grande force de son enseignement. Une autre remarque\nde Vincent d'Indy attire notre attention sur ce point que dans l'œuvre de\nFranck, « les anges ne pleurent point humainement, que le maître liégeois a\nsu, pour exprimer l'angélique douleur, faire choix d'une mélodie à la fois\nplaintive et sereine, sublime chant de compassion d'êtres immatériels ».\n   L'interprétation de Rédemption au Conservatoire fut remarquable d'élan,\nde conviction, de grandeur. Il était intéressant de sentir l'âme du grand mys­\ntique de la Wallonnie se refléter et trouver un écho dans l'âme et dans la\ncompréhension du grand mystique de la Flandre. Quand Edgar Tinel nous\nfera-t-il entendre les Béatitudes ? Un des non moindres éléments de succès de\ncette belle fête d'art fut dans la participation de Mme Wybauw- Detilleux (l'Ar­\nchange) qui mit ses magnifiques ressources vocales au service d'une inter­\nprétation pleine de fierté et d'accent tandis que, dans sa mission de récitant,\nM. Henry Krauss fit applaudir son art vigoureux, ému et expressif.\nMme Wybauw-Detilleux fut également appréciée dans l'air de Télaïre de\nRameau (Castor et Pollux) qu'elle déclama avec une grande justesse de senti­\nment dramatique.\n   Le programme se complétait par une ouverture et une série de danses\nextraites de ce même opéra Castor et Pollux, disposées en suite d'orchestre\npar Gevaert, et où la grâce alerte et la vitalité généreuse qui caractérisent l'art\ndu Père de l'Harmonie en France étincellent sous la fine parure de rythmes\nsouples et exquis, puis par la première symphonie (ré mineur) pour orgue et\norchestre d'Alexandre Guilmant, le grand organiste français mort l'année\ndernière, symphonie attachante, substantiellement concise et noblement\nconstruite dont M. Desmet interpréta la partie d'orgue avec sa maestria\nordinaire.\n                                           *\n                                          * *\n   Le sixième concert Ysaye fut un éclatant succès qu'explique suffisamment\nla collaboration de deux artistes de race tels que Lassalle et Kreisler. Le pre­\nmier dirigea la symphonie en sol majeur de Haydn, la symphonie inachevée\nde Schubert, des fragments des Maîtres Chanteurs. Le second interpréta le\nConcerto en ré majeur de Mozart et le Concerto de Brahms.\n   Nous ne nous attarderons pas à faire ici l'éloge de Kreisler qui, à côté de\nnotre Ysaye, apparaît le plus merveilleux violoniste de ce temps. Sa manière\nde rendre le Concerto de Brahms est la perfection même. Pas un détail carac­\ntéristique de cette œuvre si débordante de verve et de vitalité expressive qui\nsoit omis ou laissé seulement dans l'ombre. Sans revêtir la puissance d'émo-\n"}, {"page_pdf": 316, "texte": "                                REVUE DU MOIS                                  273\n\ntion et d'éloquence lyrique que confère à ce concerto l'archet de l'illustre vio­\nloniste belge, l'interprétation de Kreisler est admirable parla pureté,la poésie,\nla richesse de la sonorité, par la netteté transparente du trait, aussi par l'am­\npleur vibrante d'un phrasé persuasif donnant à l'instrument son maximum de\nrayonnement.\n   Le triomphe de Kreisler fut partagé par Lassalle qui fit magistralement\nressortir les trésors de beauté harmonieuse que recèle la Symphonie inachevée\nde Schubert en ses adorables alternances de majesté et de grâce, d'énergie\nvirile et d'exquise douceur. Impossible aussi de rendre avec plus de largeur et\nde fierté ces pages, extraites du troisième acte des Maîtres Chanteurs, qui,\ndans l'enivrement triomphal d'accords héroïques superbement rythmés, célè­\nbrent l'apothéose du Poète artisan Hans Sachs.\n\n                                          **\n\n    On donne en ce moment à l'Opéra Flamand d'Anvers une série de représen­\n tations du plus vif intérêt. L'Edenie (Vile vierge) de Léon Du Bois, dont le\n livret est tiré d'un roman de Camille Lemonnier, attire naturellement l'attention\n de tous ceux qui s'intéressent à l'art national, cette tragédie lyrique étant due à\n la collaboration, d'une part, d'un de nos plus célèbres écrivains, d'autre part\n d'un musicien que ses productions antérieures plaçaient déjà au premier rang\n des compositeurs belges, mais qui ne s'était pas encore jusqu'ici révélé dans\n une création dramatique de longue haleine et de grand style.\n    Dans Edenie, le caractère symbolique et légendaire du poème ainsi que\n l'orientation philosophique de la pensée amènent naturellement des points de\n comparaison avec l'inspiration maîtresse des drames wagnériens, qui s'ali­\n mente sans cesse aux mêmes sources, célébrant à rencontré de Nietzche et\nsans jamais se lasser l'apologie de la Bonté, la glorification de la Loi régénéra­\n trice de Pitié et de Pardon.\n    Le vieux Barba, dont l'honneur familial a été souillé par l'inceste d'un frère,\ns'est réfugié dans l'ile lointaine d'Edenie, terre heureuse et sacrée où ses\nenfants ne pourront être atteints par l'action corruptrice et les influences véné­\nneuses d'une humanité déchue. Il a amené avec lui son fils Sylvan et ses trois\nfilles, Florie, Elée, Hylette. En réalité Elée n'est point sa fille mais l'enfant\nde l'incestueux Rupert auquel l'accès du Paradis est interdit. Rupert apparaît\nun jour au seuil d'Edenie et conjure Barba de lui rendre Elée, mais vaine­\nment. Barba demeure inflexible. Depuis ce jour il semble qu'un nuage gros\nde menaces plane sur l'île du Bonheur, projetant son ombre dans l'âme des\nhabitants d'Edenie. Sylvan qui a prêté l'oreille à la conversation de Barba et\nde Rupert sait maintenant que l'une de ses trois compagnes n'est pas sa sœur\net Elée, que Sylvan adore de toutes les forces d'un juvénile amour, se sent si\nmalheureuse qu'elle est prête à s'ôter la vie. Cependant Rupert a pénétré une\nseconde fois dans Edenie et Elée a découvert le fatal secret de sa naissance.\nEmue d'une compassion infinie devant ce grand chagrin d'un père dont elle\nentend les tendres et suppliants appels, elle se résout à accompagner Rupert\ndans son exil. Elle part et, telle Freia quittant la demeure des dieux dans\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": " 274                                DURENDAL.\n\n\n\n  Rheingold, elle emporte avec elle toute la joie de l'Ile vierge. C'est alors qu'ap­\n  parait l'Annonciateur, sorte de personnage prophétique dont la majesté se\n  voile sous la modeste apparence d'un Pauvre. Il a déjà prédit au premier acte\n  l'avènement proche d'une ère régénératrice de lumière et de paix. Maintenant\n  il enseigne à Barba la Loi suprême du Pardon. Le malheur a purifié Rupert\n de son crime. Sylvan ira à la recherche d'Elée et de Rupert et il les ramènera\n ensemble dans l'Ile vierge.\n     On le voit, non seulement par le prestige de sa couleur et de son cadre\n légendaires, mais encore par la pure élévation de son atmosphère morale, par\n la psychologie de ses personnages qui sont autant de créations poétiques\n vivantes et caractérisées, surtout par la sobriété vigoureuse de l'action peu\n chargée d'événements et fertile en éléments d'émotion simple et humaine, le\n drame puisé dans le noble poème en prose de Camille Lemonnier se prête\n très bien à l'expression musicale, et Du Bois qui est un fervent admirateur du\n fécond et puissant romancier belge l'a merveilleusement compris.\n     On ne s'attend point à nous voir entreprendre ici une étude développée de\nla partition Edenia, partition qui n'est d'ailleurs point publiée et dont nous\n n'avons pas eu la possibilité, après une audition unique, d'approfondir les\ndétails. Cherchant simplement à caractériser d'une façon générale cette\nmusique, nous dirons qu'elle est admirablement sincère et émue, soucieuse\nd'exprimer adéquatement toute la pensée, toute la poésie de l'œuvre de\n Lemonnier. A cet égard, les aspects très wagnériens du poème auront pour\ncorollaire forcé des répercussions et des analogies dans l'expression musicale,\nd'autant plus que Léon Du Bois, qui a médité attentivement le Ring, s'est\nrespectueusement soumis à la discipline esthétique du Titan de Bayreuth.\nMais cette soumission n'est nullement étroite et enchainée. Ces analogies\nsimplement évocatrices d'atmosphère générale ne versent jamais dans l'imita­\ntion servile ou le pastiche à froid. Du Bois possède une langue musicale à lui\npersonnelle, langue expressive, nerveuse, souple, pittoresque, très pure et\nclaire au point de vue mélodique, richement savoureuse au point de vue de la\ncontexture harmonique. Les polyphonies sont amples, nourries, colorées, la\ndéclamation pleine de vérité, de justesse et d'accent. Bref, toute l'œuvre\ndonne l'impression que le talent de Léon Du Bois est arrivé maintenant à son\nplein épanouissement.\n     Les parties les plus remarquables d'Edenia sont, au premier acte, la belle\nscène entre Barba et Rupert, d'expression si noblement pathétique, au second,\nl'exquise fraîcheur et les harmonies radieuses du tableau de la Forêt, la\ntotalité du troisième acte où l'effusion lyrique revêt son maximum de signi­\nfication, enfin au quatrième acte la belle envolée héroïque de la scène où\nSylvan part à la recherche de l'Aimée.\n     L'interprétation est excellente et fait honneur à la direction du théâtre. Il\ny a lieu de citer spécialement Mlle Cuypers dans le rôle d'Elée, MM. Colli­\ngnon et Villier dans ceux de Rupert et de Barba. L'orchestre est artistement\ndirigé par M. Schrey. Les décors sont réussis, particulièrement au second\nacte, où les ombrages touffus de la forêt verdoyante sont d'une vérité de per­\nspective et d'une profondeur idéale tout à fait évocatives. Nous formons le\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                 275\n\n\nvoeu que la captivante Edenia soit bientôt reçue au théâtre de la Monnaie de\nfaçon à ce que nous puissions entendre la tragédie lyrique de Camille Lemon-\nnier et de Léon Du Bois dans sa version française originale, qui nous per­\nmettra de l'apprécier encore davantage.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Les récitals de piano n'ont point manqué pendant le mois de mars. Fré­\ndéric Lamond est un artiste sérieux et sincère. Ses interprétations des sonates\nde Beethoven, dont il s'est fait une spécialité, se recommandent par la\nvigueur d'accent, l'éclat victorieux de la sonorité, aussi par une belle simpli­\ncité n'aimant point à se montrer prodigue d'effets trop cherchés. Si son jeu\nn'offre ni les exquises délicatesses d'un Friedberg, ni la pure et moelleuse\ngrâce de ligne d'un Degreef ou d'un Pugno, il est superbe de netteté et tout\nimprégné de colorations chaudes et poétiques qui le rendent aussi suggestif\nqu'éloquent. Avec une parfaite distinction d'attitude qu'on ne saurait trop\nlouer, Lamond gouverne merveilleusement son instrument et, sans faire le\nmoindre mouvement de la tête ou du corps, il en fait jaillir des expressions\ntour à tour puissantes et douces. A signaler particulièrement la magnifique\nampleur qui marqua son interprétation de la Toccata et Fugue en ré mineur\nde Bach, le couronnement radieux qu'il donna à la Waldstein-Sonate de\nBeethoven, la façon évocative dont il rendit les fugitives et fantastiques irisa­\ntions sonores qui terminent l'admirable Sonate en si bémol mineur de Chopin et\noù, suivant une intéressante interprétation, se symbolisent les sanglots du\nvent nocturne qui dans le cimetière silencieux disperse en pleurant les osse­\nments sacrés des morts. Dans les études de Liszt il déploya une splendide\nmaîtrise de technique et réussit même, à force de tact et d'habileté, à faire\ntolérer la fantaisie sur Don Juan de Liszt, cette très abracadabrante et anti­\nmusicale boutade du fougueux romantique hongrois.\n   Mark Hambourg est incontestablement moins heureux dans ses récitals\nque dans ses concerts avec orchestre et la raison de ce fait est aisée à déter­\nminer. Dans le dernier cas, en effet, l'artiste est naturellement obligé de\nsubordonner à l'orchestre et de réfréner dans une certaine mesure l'indépen­\ndance farouche de ses mouvements. Dans le récital, au contraire, Hambourg\ndoué d'une facilité prodigieuse et d'un tempérament exceptionnel devient\nfatalement victime de ses exubérances déchaînées. Quelque transcendante\nvirtuosité que l'on possède, il n'est point possible de prendre de ces mouve­\nments ultra-rapides qui, notamment dans la Sonate en si mineur de Chopin,\ndétruisent la ligne de l'œuvre et aboutissent au chaos.\n   Le fameux philosophe Nietzche dont les théories insensées, défendues, il est\nvrai, avec beaucoup de talent, s'abritent sous le voile brillant mais fallacieux\nde paradoxes altiers, a vu cependant clair dans la constitution intime de l'œuvre\nd'art lorsqu'il y distingue l'élément apollinien et l'élément dyonisiaque, en\nd'autres termes la ligne et la couleur, le principe de sérénité et le principe\nd'enthousiasme, la construction objective de beauté et le sentiment de lyrisme\nsubjectif qui la féconde et lui donne la vie. Dans l'interprétation de Mark.\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": "276                                 DURENDAL\n\n\n\nHambourg, le principe dyonisiaque s'affirme avec trop d'insistance au détri­\nment de l'apollinien. Hambourg devrait également surveiller une propension\nfâcheuse à marteler les phrases chantées qu'il veut mettre en relief, un des\npoints les plus importants de l'art du pianiste consistant à savoir donner de\nl'accent là où il faut sans jamais cependant recourir à la percussion violente\nde la touche. Bref, on souhaiterait à Mark Hambourg une virtuosité plus\naffranchie de la préoccupation de paraître et, si nous insistons sur ce point,\nc'est qu'il est profondément regrettable de voir cet artiste compromettre les\ndons précieux de puissance, de délicatesse — (nous lui avons entendu inter­\npréter, de la façon la plus poétique, des nocturnes et des préludes de Chopin)\n— et de technique superbe qui lui sont échus en partage, faute de les disci­\npliner, de les soumettre au contrôle d'une direction vraiment intellectuelle et\nfermement équilibrée. C'est surtout dans les œuvres françaises de Ravel,\nDebussy, etc., et encore mieux dans les études et les rhapsodies de Liszt que\nsa verve foudroyante a le plus brillamment triomphé.\n   M lle Suzanne Godenne, élève d'Arthur Degreef, fait honneur à son maître.\nLe récital qu'elle donna à la Grande-Harmonie mit en lumière les dons d'une\nmusicienne accomplie dont la belle virtuosité est rehaussée par un sentiment\njuste et délicat, par la pénétration intelligente des œuvres interprétées.\n                                         *\n\n   N'ayant malheureusement pu assister au récital que Thomson donna au\nConservatoire, nous reproduisons ici le compte rendu publié dans le XXe Siècle\npar notre distingué confrère Systermans :\n   « La restauration des séances du soir au Conservatoire est accueillie avec\nfaveur ; un public nombreux assistait à la prestigieuse évocation, par M. Thom­\nson, des grandes époques de la virtuosité. La déconcertante technique, la\ngrande et noble sonorité, la sérénité olympienne du maître donnent une cou­\nleur et un relief saisissants à cette littérature italienne du violon, si riche, si\nappropriée à l'instrument.\n   » Confident familier des Corelli, des Vitali, Locatelli, Paganini, M. Thom­\nson révèle en artiste et en professeur éclairé le style et le caractère de celles de\nleurs œuvres grâce à quoi ses programmes ont un intérêt historique et édu­\ncatif considérable. Et l'on ne peut s'empêcher de regretter qu'à d'aussi pures\njouissances succèdent des transcriptions de compositions pianistiques discu­\ntables au moins dans leur principe.\n   » Avec la collaboration du professeur d'orgue M. Desmet, M. Thomson a\njoué la belle Chaconne attribuée, peut-être à tort, à l'un des Vitali. Qu'im­\nporte l'auteur vrai? La page est pleine de noblesse; et le style, la sonorité\nde ce violon qui se faisait plus mâle et plus éloquent à mesure que s'am­\nplifiait la voix des orgues, y produisaient une inoubliable impression. »\n\n                                       ***\n  Dans le cadre accueillant de la salle de la rue Mercelis, où l'intime poésie\nde la musique de chambre s'hospitalise à merveille, la direction de l'Académie\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "                              REVUE     DU   MOIS                            277\n\nYsaye a organisé quatre concerts où l'on entendit une série d'oeuvres délicates\njudicieusement glanées dans le répertoire classique des trois derniers siècles.\nNous ferons suffisamment apprécier l'intérêt captivant de ces séances en nom­\nmant les artistes qui y prêtèrent leur concours, Théo Ysaye, Chaumont,\nE. Doehaerd, Strauwen qui, presque tous, exercent le professorat en cet excel­\nlent établissement d'éducation musicale. Les interprétations des diverses com­\npositions inscrites au programme furent aussi attachantes que lumineuses.\nThéo Ysaye se fit applaudir dans le Concerto de F. Bach pour orgue (ré mineur)\ntranscrit pour piano, Chaumont dans le Concerto en ré mineur de Geminiani\net dans le Concerto en mi de Bach. Des interprétations vibrantes du Concerto\nde Bach pour piano, flûte et violon (MM. Théo Ysaye, Strauwen, Chau­\nmont), et du Concerto op. 56 de Beethoven (Théo Ysaye, Chaumont et\nDoehaerd) furent également fort goûtées. A noter aussi le joli Concerto en\nmi bémol de Mozart pour deux pianos, joué par Théo Ysaye et Mlle Carry\nYsaye, fille du grand violoniste. C'était la première fois que la gracieuse\nartiste paraissait en public, se révélant musicienne affinée dans un jeu plein\nde charme, d'élégance et de souplesse. José Lassalle dirigeait le troisième de\nces concerts.\n                                         *\n\n   Parmi les œuvres nouvelles entendues à la Libre Esthétique, la Sonate pour\nviolon et piano de Castéra (M. et M lle Chaumont), bien que d'écriture subtile,\nnous plaît moins que celle de Vierne, exécutée également par M. et Mlle Chau­\nmont et que nous préférons pour le choix des idées et le plus ferme équilibre\nde l'architecture. L'interprétation expressive et stylée de Mme Croiza fit valoir\ndes mélodies inédites de P. de. Bréville, mélodies pleines de sentiment et de cou­\nleur. A un autre concert, Bosquet cisela spirituellement des élucubrations de\nRavel et de Debussy. Mlle Marguerite Rollet, dont la voix a acquis mainte-\ntenant beaucoup d'ampleur, interpréta très artistement deux fraîches chansons\ndu Vivarais harmonisées par d'Indy, une Odelette de Roussel et une compo­\nsition vocale de Jean du Chastain. On se rappelle les succès de pianiste que ce\njeune et intéressant artiste remporta jadis à Bruxelles. Il partage à présent\nson activité entre les concerts, la direction du théâtre de Riga et la composi­\ntion. Le poème écrit par lui sur une scène bien connue du premier Faust,\nMarguerite devant l'image de la Mater Dolorosa prend sa source dans une\ninspiration élevée et touche par la sincérité de son élan. Signalons encore\ndeux jolies pièces inédites pour violon, Andante et Caprice de Sylvain\nDupuis, un Nocturne et un Prélude de Théo Ysaye, finement joués par l'au­\nteur.\n   M me Demest rehaussa de toutes les séductions de son talent charmeur et\ngracieux l'interprétation de mélodies inédites de Poldowski, pseudonyme der­\nrière lequel se dérobe une intéressante personnalité musicale, fille de Wie-\nniawski, le grand violoniste trop tôt disparu. Les mélodies de Poldowski ont\ndu caractère et de la saveur. M me Demest était accompagnée par l'auteur, et\nelles obtinrent toutes deux grand succès. Le poème pour violon du baron\nBuffin, délicieusement joué par Chaumont, enveloppe par le pouvoir d'émo-\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": "278                              DURENDAL\n\n\ntion progressive qui s'en dégage et par sa belle abondance de sève mélodieuse.\nEnfin, le quatuor Zimmer et le quatuor Chaumont se signalèrent respective­\nment dans l'interprétation fouillée de deux œuvres pouvant se ranger parmi\nles plus difficiles de la musique de chambre moderne, le quatuor de Debussy\net le quatuor (op. 35) de Vincent d'Indy.\n                                                   G E O R G E S DE G O L E S C O .\n\n\n\n\n                            Théâtre du Parc\nLes frères Karamazov, pièce en cinq actes, tirée par MM. COPEAU\n   et CROUÉ du roman de Dostoïewsky.\n   Les romans célèbres qu'on transporte à la scène y apparaissent d'ordinaire\ndiminués, rétrécis : pour les couper en tranches, il faut les mettre en pièces;\ndu beau roman, il ne reste rien, et le drame qu'on a est médiocre. Ce reproche\nne vaut pas pour les jeunes auteurs de la présente pièce : ils ont su tirer, du\nroman touffu de Dostoïewsky, une tragédie sobre et puissante, admirablement\ncharpentée, où les scènes s'enchaînent aux scènes, les actes aux actes, avec\nune logique impeccable, un sens parfait des proportions. Les caractères sont\nnettement et fermement dessinés, et les gestes des personnages, sans rien de\nconventionnel, se trouvent tous déterminés par le jeu inéluctable des passions\nqui les agitent. MM. Copeau et Croué nous ont donné là une œuvre qui est\nprès d'être un chef-d'œuvre, un des drames les plus pathétiques qu'il nous ait\nété donné d'entendre depuis longtemps. Il y a, dans ces Frères Karamazov,\nd'étonnants raccourcis de dialogue, des passages d'une rare poésie, et des\nfinesses psychologiques à décourager à jamais tous nos coupeurs de cheveux\nen quatre. Le fond de tout cela, je le sais bien, appartient à Dostoïewsky;\nmais l'arrangement scénique témoigne d'une intelligence, d'une souplesse,\nd'un talent qui nous font prévoir, chez MM. Copeau et Croué, d'excellents\nauteurs dramatiques.\n   Le Parc a mis tous ses soins à monter cette très belle pièce. Toute l'inter­\nprétation, l'excellent Krauss en tête, fut vraiment hors de pair : on peut dire\nhardiment que, jusqu'aux plus petits rôles, chacun s'est surpassé. Le drame\nfut joué comme il devait l'être : avec une passion tendue, frémissante, un peu\nmaladive. On l'a senti, on l'a vécu. M. Krauss a eu des accès de gigantesque\nhilarité, de joie lubrique et de terreur, qui étaient d'un très grand artiste.\nM. Marey a incarné le mieux du monde l'égoïsme élégant et détaché d'Ivan.\nM. Gournac, en Smerdiakov, a su puissamment émouvoir. M. Séran, dans le\nrôle écrasant de Dmitri, a fait preuve, en dépit d'un reste d'accent mélodra­\nmatique, de sérieux dons de tragédien. Enfin, M. de Gravone, en jeune pope\nmystique et doux, fut charmant comme d'habitude, et Mlles Borgos et Farnés\nont saisi et rendu les moindres nuances de leurs rôles délicats.\n   Bref, une soirée de grand art, qui fait honneur à M. Reding et à sa\ntroupe.\n                                         *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 322, "texte": "                                REVUE     DU   MOIS                              279\n\nC h e r M a î t r e , comédie en trois actes de M. F. VANDÉREM.\n   Presque une pièce de caractère, faite pour un seul personnage, que les\nnombreux comparses groupés autour de lui servent à mettre en relief. Il y a\npourtant un rôle de femme qui est tout à fait remarquable. M. Vandérem,\ndont nous connaissions d'excellents romans, doit avoir écrit cette pièce à l'in­\ntention toute spéciale de M. de Féraudy ; et certes, maître Ducrest a trouvé\nen lui l'interprète rêvé : c'est plus qu'une création, c'est une incarnation, une\nfusion complète, absolue, du personnage et de l'acteur. La comédie, du reste,\nest agréable et fine; le dialogue est léger, avec de jolis mots. Mais l'impression\nqui l'emporte et qui efface toutes les autres, c'est celle de la maîtrise de M. de\nFéraudy : on n'est pas plus vain, plus fat, plus inconscient, plus aveugle, puis\nplus effondré devant l'écroulement de son sot orgueil. Une pareille interpréta­\ntion, c'est la vie et la vérité, c'est l'illusion devenant réelle et trompant les plus\navertis. En Ducrest, comme jadis en Isidore Lechat, M. de Féraudy vit son\nrôle, ne cesse pas un instant de le vivre. C'est le comble de l'art, ou, mieux,\ndu talent. Je ne crois pas que Coquelin lui-même ait jamais été vrai à ce\npoint. M me Fanny Aubel fut, en Henriette Ducrest, digne d'un tel partenaire;\net quel plus bel éloge pourrais-je lui décerner?... Le reste de la troupe com­\nplétait d'une façon très satisfaisante cette interprétation hors ligne.\n\n                                        * *\nA D a m m e en Flandre, pièce en trois actes, de M. PAUL SPAAK.\n   Le succès remporté par Kaatje était tellement inattendu, il infligeait un si\nrude démenti aux grands dramaturges incompris qui accusent de leurs échecs\nle public, les directeurs, les acteurs et les ministres, qu'on entendit des arus­\npices prophétiser que ce triomphe serait sans lendemain : M. Spaak, à les en\ncroire, avait donné toute sa mesure, il ne ferait plus que se répéter. M. Spaak\na répondu en faisant A Damme en Flandre, et c'est assurément pour lui que\nla victoire s'est décidée. On voulait mettre ce poète, qui consommait trop de\nlauriers, à la portion congrue; mais il en redemande, le gourmand! et on lui\nen rend, quelle horreur !...\n   Le sujet de cette pièce, c'est l'agonie de Damme, qui fut bercée, nourrie,\nenrichie par la mer, et que la mer trahit et délaisse peu à peu. Ce fut l'histoire\nde Ravenne, qui vit un jour, elle aussi, les flots de l'Adriatique quitter son\nport ensablé. Quelle grandeur mélancolique dans le destin de ces villes qui\naccueillaient autrefois les vaisseaux aux longs essors, et qui maintenant\ndorment échouées, oubliées sur leurs grèves désertes, dépareillées et vides\ncomme la coque ravagée d'un vaisseau naufragé !\n   Une telle donnée est plus lyrique que dramatique : il faut, pour en tirer une\npièce vivante et forte, un très sur et très haut talent. L'auteur de Kaatje a\nréussi ce tour de force : si les personnages principaux de son drame sont des\nêtres symboliques, — la Flandre, la mer, le port — les autres, les personnages\nhumains, n'en sont pas moins bien dessinés; et il y a, dans cette pièce qui est\nd'un dramaturge autant que d'un poète, quelques scènes d'une forte et sobre\némotion.\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": "280                              DUEENDAL\n\n\n   La mer, les vaisseaux chargés de trésors, l'ivresse que donnent les vents du\nlarge, les visions des îles d'or que suscitent les voiles blanches apparues sur\nles vagues, l'opulence de la Flandre, cet océan d'épis, tous ces motifs, et\nd'autres encore, ont inspiré à M. Spaak des vers d'une noble allure, d'un\nsouffle majestueux, d'un sentiment profond et souvent personnel, un peu\nchargés parfois et lourds de trop de choses, comme les navires flamands en\npartance pour les Indes, des vers qui seraient tout à fait beaux si je ne sais\nquoi de rocailleux et de heurté ne venait les déparer parfois.\n   Le théâtre du Parc a donné tous ses soins à l'interprétation et à la mise en\nscène de cette pièce remarquable. Deux vedettes brillaient sur l'affiche : Henry\nKrauss qui, en maître Corneille, fut émouvant comme d'habitude, et\nMlle Marthe Mellot, une comédienne admirable, merveilleusement conscien­\ncieuse, et qui sait éblouir sans jeter de la poudre aux yeux. MM. Marey et\nGournac ont réalisé aussi des créations excellentes.\n   A Damme en Flandre a remporté un grand et légitime succès, qui prouve\nune fois de plus que, lorsque les Belges écrivent de bonnes pièces, les théâtres\nles montent soigneusement et le public les applaudit.\n                                                              FRANZ ANSEL.\n\n\n\n                    Exposition Edouard Huberti\n   Une intention louable, trop négligemment et incomplètement réalisée, a\nfait réunir à l'improviste dans une salle du Cercle Artistique de Bruxelles\nune série d'œuvres d'Edouard Huberti. On eût pu les mieux choisir et repré­\nsenter de façon plus caractéristique cette personnalité intéressante. Cet homme\nqui vécut jusqu'à l'âge de 62 ans et fut un laborieux a dû laisser un bien autre\nbagage.\n   Quoi qu'en dise le catalogue, il n'y a là que cinq ou six « tableaux », parmi\nbeaucoup d'études et de documents d'atelier. En dehors des deux ou trois\nmorceaux appartenant à des musées, les meilleurs paysages d'Huberti se\ntrouvent dans des collections privées. On n'a pas pris la peine de les rechercher\net d'en solliciter le prêt.\n   Le peintre, remis en lumière par une bien minime partie de sa production\n— et non pas la plus heureuse — ne retirera pas de cette exposition posthume\nune notoriété suffisamment réparatrice. Il est à craindre que l'hommage passe\nfort inaperçu. Même si quelque calcul utilitaire se discerne dans la combi­\nnaison il se verra déjoué par l'événement. Une telle manifestation n'aura pas\ncomme corollaire une hausse des prix pour les œuvres d'Huberti.\n\n                                      *   *\n\n  Edouard Huberti, décédé en 1880, n'occupe pas dans notre école contem­\nporaine la place qu'il mérite. Il est un peu oublié des uns, tout à fait ignoré\ndes autres, « les jeunes », qui n'eurent pas l'occasion de faire la connaissance\nde son talent et de l'apprécier.\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "                               REVUE DU MOIS                                  281\n\n\n   Ce talent fin, délicat, discret, assourdi, réunit exactement les qualités sans\néclat qui laissent un peintre inaperçu dans la cohue des expositions où se livre\nune lutte fiévreuse pour le succès.\n   Le charme, la concision, une élégance sobre ne frappent pas les yeux du\ngrand public. D'ailleurs, la foule n'est-elle pas, par essence, grossière et\nincompréhensive? La théorie de l'art populaire n'est qu'un mythe. L'art n'est\naccessible qu'à une aristocratie intellectuelle, la masse demeure incurablement\ndépourvue de sensibilité et de culture. Il semble que l'éducation actuelle des\nenfants, la prédominance des exercices physiques sur les leçons de littérature\net d'esthétique, aient sur le goût de nos concitoyens la plus fâcheuse influence.\n   Les moyens violents, la réclame à l'Américaine forcent parfois leur\nattention, leur imposent quelques admirations irréfléchies et convenues. Mais\nils n'ont, pour la plupart, ni l'instinct ni la connaissance du Beau.\n   L'art d'Edouard Huberti ne se révèle qu'aux attentifs, aux sensitifs. Sa\npoésie mélancolique, l'esprit de son interprétation, ses harmonies claires et\ngrises, la mesure de son habileté technique, à la fois large, correcte et précise,\nne sont point des qualités à la portée de tous les regards et de tous les cerveaux.\n   Parmi les ouvrages rassemblés au Cercle, les dessins, les aquarelles, les\nétudes de fleurs, les esquisses de paysages enlevées d'après nature en une\nséance nous renseignent avec agrément sur la vision et le tempérament\nd'Huberti. Le peintre est délicieux quand il profile le tronc blanc d'un bouleau\ndevant le frottis violacé d'un taillis et silhouette sa cime arrondie et ployante\nsur l'azur pâle et doux d'un ciel crépusculaire. I1 est exquis quand il peint\ndeux roses, un peu fanées déjà, émergeant d'un petit pot de faïence, ou quelques\nfleurettes maigres de la dune, fraîches et translucides, dans la lumière tombée\nd'une fenêtre.\n   Il sait être aussi un maître de plus d'ampleur et d'éloquence quand il résume\nles aspects amples des plaines : bruyères, champs aux gerbes moissonnées,\nétangs, marais, clairières, sous-bois. Dans cette note de nature, Huberti a\nlaissé des pages définitives, dont j'ai regretté de ne voir presque aucune à cette\nexposition. Si l'on avait réuni une vingtaine de celles-là — ce qui eût été\nfacile — l'effet désiré eût été obtenu.                                        1.\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": "                         LES LIVRES\n\n LITTÉRATURE :\n\nLe porche du mystère de la deuxième vertu, par CHARLES\n   PÉGUY. (Paris, Cahiers de la Quinzaine.)\n   M. Charles Péguy, avec toujours la même jeunesse et la même foi, continue\nl'œuvre commencée. Avec la même abondance aussi, qui agace certains de\nses admirateurs, mais qui est autre chose qu'une manie d'amplification : un\nrenouvellement continu. Tout ce second volume des Mystères de Jeanne d'Arc\nest rempli par un monologue de Mme Gervaise qui chante, proclame et bal­\nbutie tour à tour — bégaie, disent certains, — la louange de l'Espérance.\nVoici, pour que les non-initiés se rendent compte de sa manière, une page\nprise entre cent de la même trempe de ce nouveau livre original et débordant :\n\n   La petite espérance s'avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend\nseulement pas garde à elle.\n   Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du\nsalut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs, la petite\nespérance s'avance.\n  Entre ses deux grandes sœurs.\n   Celle qui est mariée.\n   Et celle qui est mère.\n   ht l'on n'a d'attention, le peuple chrétien n'a d'attention que pour les deux\ngrandes sœurs.\n  La première et la dernière.\n   Qui vont au plus pressé.\n  Au temps présent.\n  A l'instant momentané qui passe.\n  Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n'a de regard que\npour les deux grandes sœu?s.\n   Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.\n  Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.\n  La petite, celle qui va encore à l'école.\n  Et qui marche.\n  Perdue entre les jupes de ses sœurs.\n  Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite\npar la main.\n  Au milieu.\n  Entre elles deux.\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "                                 LES LIVRES                                  283\n\n  Pour lui faire f aire ce chemin raboteux du salut.\n  Les aveugles qui ne voient pas au contraire.\n  Que c'est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.\n  Et que sans elle elles ne seraient rien.\n  Que deux femmes déjà âgées.\n  D'un certain âge.\n  Fripées par la vie.\n\n  C'est elle, cette petite, qui entraine tout.\n  Car la Foi ne voit que ce qui est.\n  Et elle, elle voit ce qui sera.\n  La charité n'aime que ce qui est.\n  Et elle, elle aime ce qui sera.\n\n  Et l'écrivain va ainsi, emmêlant, reprenant, renouvelant, amplifiant divers\nthèmes, dans une symphonie tantôt un peu nue, tantôt puissamment\norchestrée.                                                          P . N.\n\nConférences sur François Coppée (Aubin, Ligugé), Louis\n   M e r c i e r (Jouve et CM, Paris), C h a r l e s G u é r i n , par ALBERT DE\n   BERSAUCOURT. Préface de Francis Jammes (Caillard, Paris).\n   Nous avons eu maintes fois l'occasion de signaler les études que M. de\n Bersaucourt consacre à ses poètes préférés. On trouve chez ce critique un\njuste équilibre entre ce que l'esprit doit admirer dans une œuvre et ce que le\ncœur y peut aimer. Toutes ses pages sont perspicaces, nourries, animées et\ncontenues... La culture de M. de Bersaucourt paraît vaste, son goût ne\ndévie point, et les lecteurs de cette revue, tout particulièrement, pourront se\nfier à ses appréciations. C'est parfait que de voir l'enthousiasme de la beauté\npure et le respect des vérités éternelles. M. de Bersaucourt n'a donc rien du\ndilettante qui savoure la forme d'une œuvre et ne s'enquiert pas de sa portée\nmorale, comme si la moelle, l'essence du grand art n'étaient pas de nature\nspirituelle, et comme si l'âme d'un poème ne devait pas projeter sur toutes\nses parties le plus radieux éclat. Réjouissons-nous de trouver ce guide épris\nde clarté, de mesure et qui, très ouvert, très accueillant, à toutes les manifes­\ntations de l'art (sa remarquable monographie de notre Verhaeren l'a\nsuffisamment prouvé) exalte dans les productions d'un Louis Mercier, d'un\nCharles Guérin, l'ascension vers une pensée plus ferme et une poésie plus\nlarge, au fur et à mesure qu'ils se drapent d'une langue plus pure, qu'ils\nchantent dans un vers plus fidèle à la tradition française.\n   Ce sont de beaux noms, Louis Mercier, Charles Guérin... Le premier, dans\nla plénitude de son talent, a le don de l'image vigoureuse, son inspiration\npuise à même la vie quotidienne, toute gonflée d'une sève montée de son\nterroir natal. Il est simple et puissant à l'égal des choses éternelles qui\nl'entourent dans le vent et la lumière du ciel, mais, à passer au travers de\nson génie, combien les réalités de chaque jour s'embellissent et rayonnent\nde cette beauté longtemps cachée, de cette émotion profonde, que seule\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": "284                              DURENDAL\n\n\ndécouvre l'intuition mystérieuse d'un vrai poète. M. de Bersaucourt con­\nsacre à Louis Mercier des pages extrêmement fouillées; ce n'est pas un\ncoup d'ceil d'ensemble sur ses livres, non, il suit pas à pas l'auteur des Voix\nde la Terre et du Temps, dans le développement de sa pensée et dans l'affine­\nment de sa sensibilité.\n   Je ne cache pas ma surprise en voyant M. de Bersaucourt résumer souvent\nune large envolée, sinon tout un chant, dans un commentaire si aisé, si\nflexible, qu'il ne provoque ni choc, ni brisure dans la courbe rythmique de\nson poète... On se souvient alors que ce critique célébra naguère, lui-\nmême, « sa Demeure et son Jardin », dans une prose ailée comme les nobles\nvers.\n   Que dire de son Charles Guérin, tant aimé dans sa douleur et dans le\ntrouble de ses doutes? Ici, M. Albert de Bersaucourt a surtout interrogé la\nvie secrète de Guérin, « l'homme intérieur », « le cœur solitaire », cette urne\nde souffrance, qui devait un. jour s'emplir de foi chrétienne. L'avenir réserve\nà Guérin le vert laurier, et ceux qui placent le Semeur de Cendres parmi les\nlivres, où la parole humaine s'éternise, où le sentiment atteint le plus profond\nde l'être, trouveront à leur admiration de nouveaux motifs et des garants\nmagnifiques à leur amour.\n   Et lorsque, après avoir médité sur la vie tourmentée et glorieuse de\nCharles Guérin, le lecteur rouvrira l'opuscule voué jadis, par M. de Bersau­\ncourt, au souvenir charmant de François Coppée, il sentira combien le goût\nest une qualité précieuse : dans ces pages-ci, les phrases prennent une allure\ngamine, bon-enfant, parfois attendrie; elles sourient avec un pleur, elles\ns'attristent avec un sourire !... Le style, encore une fois, épouse le modèle, et\nc'est l'esprit familier de Coppée, sa muse trotte-menu et lyrique, tout à la\nfois peuple et héroïque, qui se retrouvent sous la plume du critique, et ce por­\ntrait du poète paraît singulièrement vivant.\n                                                                            V.\n\n   L'Almanach des étudiants catholiques de Gand. — Après\nle remarquable numéro de Noël de l'Universitaire catholique et tant d'autres\ntémoignages de l'activité littéraire des jeunes catholiques (citons aussi une\nrevue, La Nef, qui propage dans les milieux estudiantins le culte de l'art),\nvoici le onzième Almanach de la Société générale des étudiants catholiques de Gand,\ndont la majeure partie est consacrée aux lettres. Il faut admirer l'énergie et\nle talent de ceux qui, depuis onze ans, — le promoteur de l'œuvre fut\nM. Fritz van Ermengen, aujourd'hui connu sous le nom de Franz Hellens\n— ont pu élever à chaque renouvellement d'année, un monument aussi com­\npact et aussi léger. Outre des articles politiques et de joyeuses chroniques\nestudiantines, nous lisons dans l'almanach des pages de Pol Demade, Firmin\nVan den Bosch, Adolphe Hardy (une délicieuse féerie automnale), Blanche\n Rousseau, Valère Gille, Victor Kinon, Franz Mahutte, A.-Th. Rouvez, Gré­\ngoire Le Roy, José de Coppin (une très spirituelle fantaisie), Albert Bonjean.\n Le morceau capital de cette partie littéraire est un Chapitre du roman que\npubliera prochainement M. Georges Virrès : Un cœur timide. Il est précédé\n"}, {"page_pdf": 328, "texte": "                                  LES LIVRES                               285\n\nd'une étude de M. Pierre Nothomb sur le romancier limbourgeois. Notons\nencore des vers de MM. Armand Delvigne, Ch.-Julien Lagasse, Adrien de\nPrémorel :\n                Ainsi quand l'alouette avec ferveur s'élance\n                Des champs brumeux encor vers le profond azur,\n                Elle croit, dans son vol tout inondé d'or pur,\n                A tteindre le soleil dont le règne commence.\n\n                Elle monte, elle monte... oh! c'est un cri d'amour,\n                D'espoir, de volupté que l'aurore féerique\n                Lui fait jeter, vibrant, dans la clarté magique\n                D'où va naitre tantôt la splendeur du grand jour.\n\n                Elle monte... et déjà se fatigue son aile,\n                La terre se confond dans un vague lointain,\n                Mais le soleil luit d'un éclat plus distinct\n                Et donne à son essor une force nouvelle.\n\n                Alors, en un dernier élan de clair désir,\n                Elle monte au domaine inviolé de l'aigle,\n                Et, tout petit oiseau né dans un champ de seigle.\n                Gazouille où ce géant voit l'infini s'ouvrir...\n\n  Et surtout une page de M. Pierre de Gerlache, intitulée le Premier vol, et\nqui est écrite dans une langue admirable.\n                                                                      X.\n\nT h é â t r e C h r é t i e n . A u C l o c h e r ! par P. JANOT (préface de Mau­\n   rice Barrès). — (Paris, Bloud et Cie.)\n   J'avoue n'avoir ouvert le présent livre qu'avec une profonde appréhension,\nencore que cette circonstance d'une préface de M. Barrès eût dû me\nrassurer. C'est que, sous prétexte de théâtre chrétien, comme sous\nprétexte de roman catholique et de poésie religieuse, des écrivassiers qui sont\nla honte de la littérature et qui seraient la honte du catholicisme si le catho­\nlicisme, en soi sublime, pouvait être rendu responsable des inepties que l'on\ncommet en son nom, nous affligent si souvent de leurs productions abêtis­\nsantes! Eh bien, voici un recueil d'oeuvres dramatiques qui réagit vigoureu­\nsement contre ce courant d'insanités. Voici des pièces catholiques, actuelles,\nmilitantes, émouvantes, où vivent, d'une vie palpitante, d'une existence\nréelle, des hommes, des femmes, des jeunes filles, des enfants, su cœur\ntendre ou viril, au langage éloquent, substantiel, savoureux, vraiment litté­\nraire et non plus, comme dans les drames chrétiens pour pensionnats, des\npots à. confitures de bondieuserie, des marionnettes dévidant à la mécanique\nleurs lieux communs de piété fadasse, prétentieuse et sotte.\n   Ces pièces-ci éclatent comme des fanfares de clairon, elles exaltent\nla foi catholique et la patrie française, elles s'inspirent des idées dont\n M. Barrès, dans ses derniers livres, dans ses discours à la Chambre,\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "286                                  DURENDAL\n\n\nd a n s ses belles lettres sur les églises, s'est fait le s y m p a t h i q u e et coura­\ngeux protagoniste; elles protestent contre la déchristianisation de la F r a n c e ,\nles crochetages de couvents, les abatages de croix, et celle surtout qui\nferme le livre est un petit chef-d'œuvre, comique et amer, de la plus\nexquise ironie.                                                                   E . C.\n\n\nL ' A r d e n n a i s e , p a r H E N R I DAVIGNON. — (Paris, P l o n . )\n    Des âmes honnêtes, fraîches et franches, souriantes et naïves, dans le décor\nagreste et forestier de notre W a l l o n n i e ardennaise. Tel est en deux mots ce\nlivre où M. Davignon, épris tout ensemble d e psychologie, de folklore, de\nbeaux et harmonieux paysages, a su n o u s intéresser à la palpitation de\ncœurs vivants et j e u n e s , mettre en scène avec une frappante vérité les\ncoutumes et les m œ u r s des gens de chez n o u s , et faire s'évoquer à nos yeux\nla splendeur de nos grands bois. Il fleure bon la senteur des forêts, des\nbruyères, des chemins qui vont à travers c h a m p s , dans ces histoires aux jolis\ntitres : L'Ardennaise ; Une Rose d'Octobre; L'Eau Complice; Déracinée; toute l'âme\nde l'Ardenne s'en exhale, mais elle y c o m m u n i e avec l'âme aussi de la\nF l a n d r e , mais on y sent passer aussi quelquefois le g r a n d vent qui vient du\nlarge et ride soudain la surface plane et métallique des canaux de Gand ou\nde B r u g e s . M. Davignon a eu l'idée originale et féconde, dans la dernière des\nnouvelles qui forment son livre, de mettre en présence u n e â m e de p a y s a n n e\nflamande et des âmes de terriens a r d e n n a i s , et ce n'est pas sa m o i n d r e trou­\nvaille de psychologue, comme sa description de la forêt luxembourgeoise\nn'est pas, en tant que peintre de la n a t u r e , le moins grandiose et le moins\nfrais d e ses tableaux.                                                           E . C.\n\n\nH u g u e s C a p e t , par ANTOINE BAUMANN (récit historique). — ( P a r i s ,\n   Perrin.)\n   Vivant rappel d ' u n temps digne de toutes les curiosités d e l'histoire, mais\nsur lequel le roman n e s'était guère exercé encore. Ceci d'ailleurs est à peine\nu n roman. L'auteur, qui a tenu à serrer d'aussi près que possible la vérité\nhistorique, a su d a n s un tableau d'ensemble plein de couleur et d'énergie,\nfaire revivre le conflit entre les pâles dynastes en qui achève de s'user la race\ndu grand Karl, et les robustes ancêtres de la lignée capétienne, un E u d e s ,\nun Robert-le-Fort, et surtout, cet H u g u e s de Paris qui décidément la fonda.\n                                                                          E . C.\n\n\nL ' H o m m e q u i a p e r d u s o n m o i , par ANDRÉ BEAUNIER. — P a r i s ,\n    Pion.)\n   E n c o r e u n qui, versé dans les arcanes de la science, proclame la faillite de\nla science, et, sans s'agenouiller en chrétien devant les vérités de la foi, p r o ­\nclame la nécessité de la foi ! Les personnages de ce roman ne sont que les\nallégoriques personnifications des sentiments et des thèses. L ' a u t e u r a procédé\nen chimiste : il a jeté d a n s sa cornue ces sentiments et ces thèses, il en a\nsurveillé le bouillonnement confus, il a patiemment noté les péripéties et\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "                                 LES LIVRES                                287\n\nle résultat de leur entre-heurt, et il nous apporte les conclusions de son expé­\nrience. Amour et jalousie et passions humaines, foi traditionnelle, science\npure et son fanatisme, science appliquée médicale à la Pasteur et son noble\nrêve, réalisé parfois, de diminuer la souffrance physique et de retarder la\nmort, il a mis tout cela en présence. Il a montré l'action réciproque de ces\ninfluences entre elles, et leur action sur un être déshabitué de la foi, ensor­\ncelé par les vains prestiges de la science, et qui sombre dans la désespé­\nrance, en proclamant, trop tard pour lui, l'indispensabilité de croire !\n    Livre éloquent et supérieurement écrit. Contribution nouvelle au mou­\nvement qui rapproche de nous les meilleurs esprits de France, ceux même\nqui n'adhèrent point encore à nos dogmes. Confirmation nouvelle de la\ncélèbre proposition de Brunetière que la science envisagée en temps que\nscience, non plus dans ses rapports avec la religion, demeure quelque chose\nde bien inférieur à l'Art et à la Littérature. Car ceux-ci ont en eux Une\nvérité éternelle, la vérité de la Beauté ! Celle-là n'est qu'une succession\nd'hypothèses qui s'entre-détruisent. Quelle âme, sachant sentir, ne donnerait\ntoutes les découvertes de la physique et de la chimie pour le sourire qui,\nau Louvre, plisse la lèvre du saint Jean de Vinci? Et la science soi-disant\nla plus exacte des sciences, celle des mathématiques, n'enseigne-t-elle pas\ndes contre-vérités palpables : celle-ci, par exemple, que deux parallèles se\nrencontrent à l'infini. Comme si deux parallèles pourraient jamais se ren­\ncontrer !\n   Et d'autre part, a-t-on jamais démontré mathématiquement que deux et\ndeux font quatre? Aucune raison n'existe après tout de tenir cette vérité de\nfait pour une vérité absolue.\n                                                                        E. C.\n\n\nA m e s d ' O c c i d e n t , par ANATOLE L E BRAZ. — (Calmann-Lévy.)\n   M. Anatole Le Braz, l'excellent conteur celte, nous donne ici une série de\nnouvelles où s'évoque sa chère Bretagne, cette forte terre aux mélancolies\npénétrantes, aux mœurs si originales, si accentuées, si bien conservées\nencore malgré l'universelle tendance à s'uniformiser que présentent de plus\nen plus les régions les plus pittoresques du globe. Soit qu'il nous dise des\nhistoires pleines d'humour ou des récits de passion sauvage, de violence et\nd'incendie, M. Le Braz sait merveilleusement la peindre, cette race celtique,\nsi triste, si poétiquement superstitieuse, mêlant à toutes choses, même à ses\ngaîtés, l'idée de la mort et la hantise des cimetières. Il nous la ferait aimer,\nsi nous ne l'aimions déjà. Tour à tour il nous en montre la roublardise\namusante et naïve, les sursauts de colère paysanne à déraciner des chênes,\nou la touchante fidélité. Et la perle du volume est peut-être ce « Dernier des\nNial-Mor » dont M. Le Braz, quittant Armor pour Erin, nous dit la\nlégende mystérieuse et frissonnante d'une manière qui nous semble rappeler\nle Villiers de l'Intersigne.\n                                                                        E. C.\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": " 288                                 DURENDAL\n\n\n L e p a r f u m d e s b u i s , par L o u i s DELATTRE. — (Bruxelles, Association\n     des écrivains belges.)\n     Le parfum des bois et « six autres histoires pour exalter la radieuse misère\n de vivre », titre c h a r m a n t du recueil le plus parfait que n o u s ait jusqu'ici\n d o n n é M. Louis Delattre. Le parfum des buis, La Bablute, Le présent de la mort,\n Le Réveillon de M. Piquet, La femme au taureau, La Rose écrasée ... tour à tour\n gai, sentimental ou joliment ému, le conteur wallon enclôt d a n s ces récits\n toute une philosophie souriante. Il faut mettre hors pair le sixième récit\n intitulé La Chabêe Macloite, qui plus tragique, plus profond, plus sublime doit\n émouvoir jusqu'aux larmes.\n                                                                             P. N.\n\n\n L a t i n i s t e , par Louis VILLARCEAU. ( E n vente à l ' Œ u v r e des Orphelins-\n    apprentis d'Auteuil, 40, rue la F o n t a i n e , Paris. Broché : 3 fr. 50.)\n   Ces souvenirs d'un écolier de Bonne-Espérance nous racontent la vie d'un\ncollège de Belgique il y a vingt-cinq a n s . Ces pages nombreuses, d'un style\nun peu gris comme l'existence qu'elles décrivent, ne constituent ni u n roman\ndont elles n'ont ni l'intérêt ni le pittoresque, ni des mémoires où palpiterait\nune â m e , mais telles qu'elles sont, nonobstant leurs grisailles, leur mono­\ntonie, l'assourdissement voulu, elles se font lire, et ce n'est pas un mince\néloge, comme si elles étaient un roman ou des mémoires. C'est u n livre\nattachant, que nous avons tous un peu vécu et que nous sommes h e u r e u x de\nrelire parce qu'il nous apporte l'air de notre adolescence et nous situe à nou­\nveau d a n s cette atmosphère dont François Mauriac a dit tout le c h a r m e d a n s\nles Mains jointes et l'Adieu à l'adolescence.\n                                                                    Pol   DEMADE.\n\n\nHélène Sorbiers, par Louis M ERCIER, 2 e édition. (Paris,                    Calmann-\n     Lévy.)\n    Ceci est un grand livre simple. Il serait difficile d'atteindre par des moyens\n plus sobres à un effet d'émotion plus poignant. C'est vrai comme la vie, c'est\n triste comme elle, c'est réconfortant comme elle lorsqu'on la considère, ainsi\n que font les humbles héros de ce livre, dans la sérénité d'une foi confiante et\n tranquille.\n    Cette histoire d'une vocation religieuse éclose dans un cadre c h a m ­\npêtre et y déroulant ses calmes péripéties, cette histoire de deux ou trois\ng r a n d s cœurs robustes qui ne veulent saigner qu'en dedans, et d'un cœur\nd'enfant qui tour à tour saigne et oublie, cette histoire est à cent lieues\ndes camomilles pieuses dont une littérature dite catholique trop longtemps\nnous i n o n d a ; elle est à cent lieues aussi du néo-mysticisme agaçant de cer­\ntains écrivains modernes d e m a n d a n t un « frisson nouveau » à u n e religion\nqu'ils c o m p r e n n e n t tout de travers. Seulement, lorsqu'on l'a lue, cette his­\ntoire, on s'imagine l'avoir vécue, tant on se sent ému d'une émotion salubre.\nEt quel meilleur éloge pourrait mériter un livre?\n                                                                            E . C.\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                                  LES LIVRES                                 289\n\n\nL e s e u l a m o u r , par Louis LEFEBVRE — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Cette œuvre, un peu superficielle quoique élégamment écrite, raconte les\ntourments d'une jeune fille qui souffre des haines sectaires séparant deux\njeunes gens dont l'un est presque son fiancé, l'autre presque son frère. Elle\ns'épuise à les réconcilier, et elle n'y réussit qu'en mourant. Mais il faut avouer\nque la jeune fille est un peu bien nigaude, et que les deux jeunes gens —\ntant le catholique avec ses propos d'inquisiteur que le radical avec ses explo­\nsions jacobines — sont de bien hargneux personnages.\n                                                                          E. C.\n\nL a m a r e e n s o l e i l l é e , par DOMINIQUE DURANDY. — (Paris, Grasset.)\n   Livre dont le style harmonieux, souriant, assez finement nuancé, rachète\nla monotonie foncière. Car il faut au lecteur une réelle patience pour ne pas\nse lasser des éternels contestes électoraux qui l'emplissent d'un bout à l'autre,\nsans qu'aucun intérêt primordial et puissant vienne leur donner quelque\nrelief et prêter à l'ouvrage la valeur d'un document historique.\n                                                                       E. C.\n\nU n p r ê t r e , par LÉON CATHLIN. — (Paris, Grasset.)\n  Douloureuse histoire d'un prêtre de campagne victime d'un zèle ardent et\ncandide, et qui meurt tué par une affreuse calomnie. Le livre est triste, mais\ncertaines scènes atteignent à un effet de haut comique. L'auteur a bien vu\nquelles passions de petite ville peuvent s'agiter autour des « Messieurs\nPrêtres ». Les ridicules des ecclésiastiques de province y sont notés d'une\nplume qui pour être sympathique ne laisse pas d'être spirituelle, réaliste et\nmordante. Une falote et amusante figure de bigote à moitié folle, de médi­\nsantes figures de mégères, celle d'un petit receveur bossu et lubrique, mais\nqui a des lettres, car il cite M. Albert Giraud, complètent l'originale galerie\nque l'auteur a su faire vivre et se démener dans cette fresque qui malgré tout\nest peinte à la manière noire.\n                                                                       E. C.\n\nS a n s l u m i è r e , par JULES PRAVIEUX. — (Paris, Lethielleux.)\n   Inférieur en valeur littéraire au roman précédent, celui-ci est une œuvre\nde bonne humeur et de combat, qui amuse et est bien écrite. Inspiré comme\ntant d'autres de la navrante situation religieuse où la France se débat pour\nl'heure, il raille agréablement ces tyranneaux de village qui se croient de\ngrands hommes d'Etat parce qu'ils empêchent le sacristain de sonner les\ncloches, et se refusent à voter le crédit municipal qui empêcherait le pres­\nbytère de tomber en ruines.\n                                                                     E. C.\n\n L e bel écu de J e a n Clochepin, par LÉON LAFAGE. — (Paris,\n    Grasset.)\n    Recueil de contes du Quercy. Le soleil du Midi donne lumière, couleur\n et saveur au style, mais sauf pour quelques-unes, le fond de ces histoires\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "290                                     DURENDAL\n\n\nmanque de sel si elles sont gaies, de nerf si elles sont dramatiques. C'est\ncomme qui dirait du très médiocre D a u d e t .\n                                                                   E . C.\n\n\nVOYAGES :\n\nA t r a v e r s l e N o u v e a u - M o n d e : Etats-Unis et Canada, par le docteur\n    A. MŒLLER. — (Bruxelles, Goemaere.)\n     Un récit de voyage, comme un récit de chasse, qui pèche par excès de\nmodestie, c'est une de ces raretés voisines de l'impossible ; et pourtant, c'est\nce que nous apporte le docteur Mœller de sa visite « à travers le N o u v e a u -\nMonde ».\n    Il d o n n e à son livre pour sous-titre : « Notes d'un touriste », et cela on\npeut l'admettre. Mais il le traite de brochure, et c'est excessif; il va jusqu'à\nlui refuser la division normale par chapitres, voire même une table des\nmatières, et ce n'est pas tolérable!\n    Soyons plus juste que l'auteur. Pour n'afficher aucune prétention ni d'éco­\nnomiste, ni de sociologue, ni de découvreur de m o n d e s , ni seulement de\np r o p h è t e , il ne n o u s en d o n n e pas moins une vue rapide, mais très juste, très\nvivante, de ce qu'offrent de vraiment caractéristique, comme paysages,\ncomme habitants, c o m m e problèmes de tout o r d r e , les plus intéressantes\nparties des Etats-Unis et du Canada, de New-York à Vancouver, du Pacifique\nà l'embouchure du S a i n t - L a u r e n t , en passant par des villes c o m m e Chicago,\nVictoria, Québec, par les Montagnes-Rocheuses, par les G r a n d s - L a c s , par\nle Niagara.\n    Mais ce qui fait la vraie valeur de son œuvre, c'est ce que lui-même en appelle\nles a impressions générales » et où se rencontrent les j u g e m e n t s les plus\nexacts sur les hommes, les institutions et les m œ u r s tant du Canada que des\nE t a t s - U n i s . Impossible de dire plus, ni mieux, en si court espace; et si plu­\nsieurs choses, nécessairement, y m a n q u e n t , pas une seule n'a besoin d'être\nrectifiée.\n    M. Mœller a le droit de dire, en un vilain néologisme, qu'il n'est pas « un\naméricanomane aveugle », et il accentue assez fort le m a n q u e de « socia­\nbilité », voire de « politesse », qui l'a c h o q u é aux E t a t s - U n i s . Mais il y\nadmire sans réserve le respect de la religion ; l'esprit de vraie d é m o c r a t i e ,\nconsistant en l'égalité des c h a n c e s ; l'énergie et l'initiative partout r é p a n d u e s ;\nla propension aux dépenses utiles, corrigeant l'âpreté au gain; l'amour du\nprogrès intellectuel, artistique, moral, l'emportant en définitive sur le culte\ndu dollar l u i - m ê m e ; et, enfin, au lieu de l'égoïsme cosmopolite a u q u e l , on\nne sait pourquoi, il s'attendait, u n patriotisme a r d e n t , prêt à toutes les\naudaces comme 'à tous les sacrifices. Les meilleurs amis de l'Amérique —\net j ' a i peut être le droit de parler d'eux — n'en ont jamais dit plus.\n    Les pages du docteur Mœller sur le Canada ne sont pas moins dignes\nd'attention. D'autres lecteurs de Durendal sont plus compétents que nous\npour apprécier l'intéressante comparaison qu'il développe entre ce pays et la\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                                 LES LIVRES                                291\n\n\nBelgique sur les trois questions scolaire, linguistique et religieuse. Mais en\nce qui touche la dualité des races anglaise et française, tout ce que nous\navons pu nous-même voir au Canada confirme la justesse absolue de son\nanalyse et de ses jugements. Nous le félicitons, en particulier, de n'avoir pas\nexagéré le conflit et d'avoir montré qu'au-dessus de toutes les divisions se\nforme et règne déjà un esprit national. Il a compris toute la portée de cette\ndéclaration de sir Wilfrid Laurier : « J'aime la France, qui m'a donné la\nvie ; j'aime l'Angleterre, qui m'a donné la liberté. Mais la première place dans\nmon cœur est pour le Canada, ma terre natale. »\n   A la liste des ouvrages sur le Nouveau-Monde, que cite et recommande le\ndocteur Mœller, il faut désormais en ajouter un, qui ne sera ni le moins\ninstructif, ni le moins agréable à lire.\n                                                               FÉLIX KLEIN.\n\nRELIGION\n\nU n e â m e b é n é d i c t i n e , par Dom P I E DE HEMPTINNE, moine de\n   l'abbaye de Maredsous (1880-1907). Biographie et écrits. 2e édition,\n   retouchée. In-12, 360 pages, avec portrait en héliogravure. Abbaye de\n    Maredsous (Belgique).\n   Une âme bénédictine? — Fendez cette discrète écorce : et voici pour le\npsychologue une précieuse « expérience religieuse », celle d'une lyre\nhumaine, vibrant sous les doigts du Virtuose divin, et chantant l'amour\nsurnaturel sans la parure visible des miracles : voici pour le lettré une très\ndélicate autobiographie où le « moi » s'ignore et se perd sans cesse dans son\nidéal; voici pour l'éducateur, les frappantes intuitions d'un débutant dans le\ngrand œuvre de la culture morale de l'enfant; mais, surtout, voici pour les\nâmes éprises de Dieu, pour les âmes tout court, un modèle peu connu, et\n— pourquoi le nier? — un initiateur; car la vie de Dom Pie de Hemptinne\nn'est que l'émouvante démonstration de la fécondité actuelle de cette ascète\nvieille et jeune comme l'évangile, et dont l'ordre de Saint-Benoît garde\nsilencieusement la tradition. On voudrait voir se révéler plus fréquemment\nles richesses insoupçonnées du cloître. L'harmonieuse simplicité avec\nlaquelle, à son insu, cette âme nous découvre les sources où elle a bu la vie,\nnous pénètre d'une lumière émue et nous entraîne à la recherche des eaux\nvives. Est-il exagéré de croire que de semblables confidences ont une haute\nvaleur sanctificatrice et que leur rareté même les rend inappréciables?\n   « Souvenir d'une vie trop courte, mais très harmonieuse et très pleine,\n— a pu écrire un de nos plus fins critiques, M. H. Brémond, — ce livre\nmérite d'être médité lentement. Rien qui ressemble à la pauvreté bavarde, à\nla banalité sentimentale de tant de recueils analogues, ni dans l'inlroduction\nbiographique écrite avec une simplicité discrète et une émotion qui a peut-\nêtre trop peur de se laisser voir, ni dans les notes spirituelles de Dom Pie\nde Hemptinne. A la vérité, le cœur de ce jeune moine est plus ardent que\nson intelligence n'est vive. Dom Pie de Hemptinne éprouve une certaine\npeine à exprimer exactement ce qu'il pense et ce qu'il ressent. Je ne\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "292                                 DURENDAL\n\n\nle regrette pas, car cette imperfection même nous aide à mieux saisir\nla solidité, à sonder plus intimement les richesses de sa vie intérieure. Des\nphrases comme celles que nous avons de lui n'ont à première vue rien de\nrare. Bien d'autres les ont employées, mais chez lui un je ne sais quoi de\ntrès pénétrant et de très sûr nous fait sentir que l'expression est très\nau-dessous de l'expérience elle-même... Toujours vraie et profonde, on voit\ncette âme doucement et sérieusement conquise par l'amour divin. La courbe\nde cette ascension nettement dessinée par le biographe, correspond très\nexactement à ce que nous avons déjà vu chez les vrais mystiques. C'est ce\nqui rend ce livre si intéressant et si lumineux. »\n   Tous ceux qui auront la bonne fortune de lire ces pages ratifieront pleine­\nment le jugement du délicat lettré.\n\nH i s t o i r e g é n é r a l e d e l ' E g l i s e : La Renaissance et la Réforme, par\n   M. FERNAND MOURRET. — (Paris, Bloud et Cie.)\n   Ce volume est le cinquième d'un vaste ouvrage qui en comprendra huit et con­\ntiendra l'histoire de l'Eglise depuis les temps apostoliques jusqu'à nos jours.\nA certains égards, l'histoire de l'Eglise peut apparaître à la pensée, se résumer\npour elle en deux grandes phases : la première triomphale, la seconde déca­\ndente. Le moment de transition entre ces deux périodes se place de la fin\ndu XIVe siècle à la fin du XVIe, siècles au cours desquels, sous l'action du\nréalisme, de l'humanisme, del'esprit de curiosité et d'investigation hardie, de\nl'esprit d'examen, la mentalité politique et religieuse de l'Europe se transforma\ncomplètement. Aucun moment de l'évolution historique du monde moderne\nn'est plus passionnant, plus riche en faits significatifs, plus abondant en\nhommes qui marquèrent ;es événements à leur empreinte volontaire... Le\nlivre, d'une construction et d'une exposition si claires et si méthodiques, de\nM. Fernand Mourret nous permet d'embrasser d'un coup d'oeil, pour ainsi\ndire, l'ensemble des phénomènes de tout genre qui précédèrent et amenèrent\nla Renaissance et la Réforme, de ceux qui les suivirent et dont l'influence\ns'est perpétuée jusqu'à nous.\n                                                                                A. G.\n\nL o u r d e s : Les Pèlerinages, par le comte JEAN DE BEAUCORPS. — (Paris,\n   Bloud.)\n   Excellent livre, bon auteur, style coulant. Quel dommage que ce soit du\nréchauffé littéraire, car enfin tout cela a été dit et redit cent fois, par cent\nauteurs, et à moins d'y ajouter la saveur nouvelle d'une âme exceptionnelle\nou d'un style de marque, restons-en à Henri Lasserre et à J.-K. Huysmans.\n                                                                     POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "                             NOTULES\n\n   Notre éditeur Charles Bulens vient d'être décoré che valier de\nl'ordre de Saint-Grégoire le Grand. Nous offrons à notre ami Charles Bulens\nnos plus cordiales félicitations.\n                                          * *\n    NOUS r e c o m m a n d o n s instamment à nos lecteurs les livres suivants\nque viennent de publier quelques-uns de nos collaborateurs et amis :\n   Notre-Dame du Matin, par Pierre Nothomb (Paris, édition de l'Occi-\ndent). 5 francs.\n   Le livre de la route, par Johannes Joergensen. Traduction de Th. de\nWyzewa (Paris, Perrin). 3 fr. 50.\n   Les lettres et la vie, par Firmin Van den Bosch (Bruxelles, Dewit).\n3 fr. 50.\n   La graine au vent, par Jean Nesmy (Paris, Grasset). 3 fr. 50.\n   Le parfum des buis, par Louis Delattre (Bruxelles, Dechenne). 3 francs.\n   Le Cardinal Pie, par Paul Haillants (Bruxelles, Dewit). 1 fr. 50.\n                                             *\n                                          * *\n    A u x a m a t e u r s d e m u s i q u e , nous signalons et recommandons spé­\ncialement :\n   Maria, oratorio, musique de notre collaborateur Joseph Ryelandt.\nRéduction piano et chant. Texte de Ch. Martens et L. Goemans : flamand,\nfrançais; et allemand de Joh. Uhlmann. Prix 10 francs. Sur la couverture\nune annonciation d'André della Robia. (Editeurs, Breitkopf et Härtel,\nBruxelles.)\n                                             *\n   A l'occasion du Prix Nobel décerné à M. Maurice Maeterlinck, une\nreprésentation de gala à laquelle assisteront le Roi et la Reine sera donnée\nle 8 mai au théâtre de la Monnaie en l'honneur de l'illustre écrivain. Le\nspectacle se composera de Pelléas et Mélisande, qui sera joué avec la musique\nde scène et d'entr'actes composée par M. Gabriel Fauré. Mme Georgette\n Leblanc interprétera le rôle de Mélisande. Les autres rôles seront tenus par\nune troupe formée d'artistes des théâtres de Paris.\n   Dans un entr'acte, M me Bartet, de la Comédie-Française, lira un fragment\nde la Vie des Abeilles et récitera des vers.\n                                              *\n                                            * *\n   Le 11 mai, il y aura au théâtre de la Monnaie une représentation de gala\nconsacrée à la centième représentation du Cloître de M. Emile Verhaeren.\nL'œuvre sera interprétée par M. Carlo Litten et sa compagnie. Le Roi et la\nReine assisteront à cette représentation.\n                                             *\n                                           * *\n   Pour remercier M. Alphonse de Witte des nombreux services qu'il rend\ndepuis vingt-cinq ans, comme membre du Comité, à la Société de Numisma-\ntique, celle-ci a résolu de faire frapper une plaquette à son effigie. On sait\nque M. de Witte a contribué puissamment au développement de la numisma­\ntique en Belgique par une collaboration ininterrompue aux principales\nrevues consacrées à cette science et par la publication de son Histoire moné-\ntaire du Brabant. Il a enfin concouru activement à la renaissance de l'art de\nla Médaille dans notre pays par la part prépondérante qu'il a prise, dans la\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "294                                 DURENDAL\n\n\nfondation de la Société hollandaise-belge des Amis de la Médaille d'art. Les artistes\ncomme les numismates auront donc à cœur de s'associer à la manifestation\nprojetée. Les souscriptions sont reçues par M. Victor Tourneur, secrétaire\nde la Société de Numismatique, 98, rue Defacqz. Les souscriptions de 25 francs\ndonneront droit à un exemplaire en argent, celles de 10 francs à un exem­\nplaire en bronze de la plaquette, dont l'exécution est confiée à M. G. Devreese.\n                                               *\n                                              * *\n    S a l o n t r i e n n a l d e L i é g e . — Le Salon triennal des Beaux-Arts\nde Liége s'ouvrira le 4 mai, à 2 heures, au Palais des Fêtes, Parc de la\nBoverie.\n   Par le nombre et le choix des œuvres exposées, ce salon est appelé à une\ngrande importance. Presque tous les artistes belges en rtnom, peintres,\nsculpteurs et graveurs s'y trouvent représentés. Parmi les étrangers\ncitons les Français : Auburtin, Cottet, Duhem, Guillaumin Roll, Rebous-\nsin, Signac, Sureda et Valotton; les Anglais : Austen, Brown, East,\nMelton Fisher et Miss Norah Gray; les Allemands : Neuenborn et\nvon Biilov ; les Espagnols : Zarraga et de Zubiaurre; les Russes : Pokito-\nnov et Tkatchenko; le Suisse Morerod. Il y aura également des groupe­\nments de cercles d'art, tels les Peintres graveurs français, le Senefelder Club\nde Londres, la Société des artistes de Mannheim.\n   Indépendamment des concerts de symphonie du dimanche, tous les ven­\ndredis des séances musicales ou littéraires rehausseront l'attrait du Salon.\nNous trouverons inscrits au programme de ces manifestations d'art les noms\nde M M. J. Destrée et Arsène Alexandre, critiques d'art, de Mlle Blanche Selva,\npianiste, de Mlle Heldy, cantatrice, de M. Max d'Olonne, compositeur.\n                                              * *\n  Accusé de réception :\n   L I T T E R A T U R E : Le roman de la famille française. Essai sur l'œuvre de\nHenry Bordeaux, par JOSEPH FÉCHOT. Préface de Paul Bourget (Paris,\nPlon). — L'imitation espagnole en France. Modèles castillans de nos grands\nécrivains français. Etude et analyse par l'abbé BERNARD (Tourcoing, Duvi­\nvier). — Les meilleures pages de LACORDAIRE. Introduction de Paul Agniers\n(idem). — Universitaires d'aujourd'hui, par PIERRE LEGUAY (Paris, Grasset). —\nEssai sur l'art et la psychologie de Maurice Barrès, par JACQUES JARY (Paris,\nEmile Paul). — Louis Delattre, par Auguste Vierset (Bruxelles, Société belge\nde librairie). — Anthologie, par EUGÈNE DEMOLDER (Bruxelles, Association\ndes écrivains belges).\n   P H I L O S O P H I E : Entretiens philosophiques, par E. COOSEMANS (Bruxelles,\nVan Caulaert).\n   POÉSIE : La lumière de Grèce, par FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN (Paris, Ed. de\nla Nouvelle Revue Française). — Le chemin entre les haies, par JOË IMBERT-\nVIER (Lyon, Ed. de L'art libre). — L'humble retour, par PIERRE DE LA BATUT\n(Paris, Ed. du Temps Présent). — Le sang des Aubes, par PAUL PRIST (Bru­\nxelles, Association des écrivains belges). — Au fil des rives graves, par JOSÉ\nBRUYR (Liége, Ed. de l'Alliance Liégeoise).\n   ROMANS : L'impossible aveu, par Mme PIERRE D E BOUCHAUD (Paris, Plon).\n— Les deux cahiers, par PAUL ACKER (idem). — Et l'amour dispose, par MATHILDE\nALANIC (Hem). — Monsieur de Nugbo, philosophe, par GONZAGUE TRUC (Paris,\nPERRIN). — Contes sur Vélin, par PIERRE GAUTHIEZ (Paris, Bloud). — Le mer-\nveilleux voyage de Nies Halgersson à travers la Suède, par SALMA LAGERLÖF. Tra­\nduit du suédois par T. HAMMAR (Paris, Perrin).\n   T H E A T R E : Edenie. Tragédie lyrique de CAMILLE LEMONNIER. Musique\nde Léon Du Bois (Bruxelles, Lamberty). — Dies irae, drame par Louis\nNÉLISSEN (Bruxelles, Librairie Moderne).\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "                                  In Cauda...\n\n   M. Maurice des Ombiaux, pour accen­              Lecture des conclusions du demandeur\ntuer sa ressemblance avec M. Maeterlinck,        par l'avocat de celui-ci Me Simon Sasse­\nva publier cet été à l'Association des écri-     rath, président de la ligue pour la défense\nvains belges, plusieurs livres qui marque­       de la langue (et le nettoyage de la bouche)\nront de Tannée 1912 : La princesse d'Aviné,      française.\nRomanèe et Cantaloup, Allah dine et Wallo­          M e Schoenfeld lira les conclusions qu'il\nnide, etc.                                       prend pour la ville de Bruxelles défen­\n                    ***                          deresse.\n   M. Emile Faguet parle, dans la Revue de          L a commission officielle du théâtre belge\nParis, de M. Francis Vielé-Griffin :             obligatoire organisée par le ministère des\n                                                 sciences et des arts, sous la présidence de\n   « M. Vielé-Griffin est parmi les premiers\n                                                 M. Iwan Gilkin, déclarera intervenir au\nqui ont pratiqué chez nous la poésie dite\n                                                 procès, par l'organe de M e Edmond Picard.\nsymboliste et le vers libre et il est de ceux,\navec le tendre et émouvant Francis Jam-             9 h. 30, plaidoirie étincelante de Me Si­\nraes qui ne les ont point abandonnés... »        mon Sasserath : \" la Ville de Bruxelles a\n                                                 outrepassé ses droits... Béotiens . .On doit\n   Infortuné Francis Jammes! c'était bien\n                                                 savoir que nul directeur n'a jamais joué\nla peine de n'écrire depuis deux ans que\n                                                 une pièce de M. Maeterlinck sans recevoir\ndes géorgiques et des dystiques !\n                                                 immédiatement une assignation. . le soli­\n                      **                         taire de Sainte-Wandrille.,. Georgette\n                                                 Leblanc... cent mille francs de dommages-\n   L'Écho de Paris en vue des prochaines\n                                                 intérêts... »\nélections municipales publie le portrait\ndes divers candidats de son bord. Vient le          Réplique acerbe de M e Schoenfeld.\ntour de M. Adrien Mithouard. Après avoir            Plaidoirie mondiale de M e Edmond\n                                                 Picard.\nénuméré ses qualités d'administrateur et\nd'édile, l'Écho de Paris ajoute avec un sou­        Midi. L'affaire sera mise en délibéré.\nrire : « Ecrivain de talent, d'ailleurs... »        Midi et demi. Déjeuner de protestation\n                                                 organisé par les admirateurs du poète et\n                    ***                          présidé par M. Julius Hoste. Au cours de\n                                                 ce déjeuner, M. Louis Piérard lira une\n   On sait que la journée Maeterlinck or­\n                                                 attestation signée par le dixième des écri­\nganisée par la ville de Bruxelles sous les\n                                                 vains belges (1) honnissant les procédés\nauspices de l'Association des écrivains\n                                                 infects de la ville. A l'heure du Saint-\nbelges — une journée qui marquera de\n                                                 Marceaux, M. Rouvez apportera les félici­\nl'année 1912 — trouvera place dans le cou­\n                                                 tations du gouvernement, et laissera tomber\nrant de mai. Nos services d'information\n                                                 de sa poche le manuscrit de son improvi­\nrapide nous permettent d'en publier au­\n                                                 sation. Malgré cela, celle-ci sera très\njourd'hui le programme complet et dé­\n                                                 brillante.\ntaillé :\n   A 8 h. 3n du matin, coup de canon pré­          Brançonne,\nmonitoire tiré par M. Paul André sur la\nplace Poelaert.                                    (1) Voir la liste complète de ceux-ci au Bottin\n   A 9 heures, ouverture des festivités dans     des gens de lettres édité par M. le charbonnier\nla grande salle du tribunal de commerce.         Taymans.\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "296                                      DURENDAL\n\n\n   A deux heures et demie, expédition en        Mary Garden) et Maeterlinck (en Geor­\n landaus ouverts organisée par M. le baron     gette Leblanc). En cas d'indisposition de\n Descamps-David au monument Ruysbroek,         ce dernier, M. Maurice des Ombiaux le\n à Groenendael. Plusieurs discours seront      remplacera au pied levé. L'ordonnance\nprononcés devant l'admirable statue. Retour    (de référé) de ce ballet sera réglée par\n par la drève de Lorraine, l'avenue de         M. Ditte, président du tribunal civil de la\n Diane, l'avenue Louise. Dislocation du        Seine, et un magistrat bruxellois à dési­\ncortège porte Louise.                          gner (on parle de M. Jules Leclercq).\n   A 7 heures, banquet commémoratif de la         A 9 h. 1/2, représentation de Sœur Béa-\nbataille des Eperons d'or.                     trice par la troupe du théâtre du P a r c . A la\n   A 8 h. 30, grand gala organisé au théâtre   fin du premier acte, M. Max remettra au\nde la Monnaie par la ville de Bruxelles en     héros de la fête la croix de grand-officier\nl'honneur de M. Maurice Maeterlinck. On        de l'ordre de Léopold. Indescriptible ova­\nprévoit que M. Maurice des Ombiaux à son       tion. (M. Maurice Maeterlinck, retiré dans\nentrée sera vivemeut acclamé. Discours de      un bureau télégraphique, sera remplacé\nM. Max, bourgmestre de Bruxelles. Ré­          par M. Maurice des Ombiaux.)\nponse de M. Maurice Maeterlinck (en cas           A 10 h. 15, arrivée d'un télégramme de\nd'indisposition subite de celui-ci, M. des     M. Maurice Maeterlinck interdisant de\nOmbiaux le remplacera).                        jouer Sœur Béatrice sous peine de dom­\n   A 9 heures, ballet-intermède dansé par      mages-intérêts.\nMM. Reding (habillé en sœur Béatrice),            Apothéose.\nMessager (en Monna Vanna). Carré (en                                  L E P E T I T SERPENT.\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": ""}, {"page_pdf": 341, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1912-04", "signet_source": "Dix-neuvième année - N°4 - Avril 1912 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Quatrième Concert du Conservatoire », « Sixième Concert Ysaye » et récital Thomson dans la Chronique musicale ; Salon d'art religieux annoncé « au mois de mai » (Gendebien) ; poème de Bonté se terminant sur « le dimanche des Palmes » ; note de Gendebien citant le Bulletin des métiers d'art de nov. 1911 ; signet de la livraison : Avril 1912 (?).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}