{"numero_id": "ulb-durendal-1912-livraison06", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-201", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Sainte Face", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Cliché de l'Expansion Belge.) 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Le soir, quelques éclairs ont lui;\nQuelques gouttes de pluie ont mouillé la poussière;\nComme un lion qui gronde en gagnant sa tanière,\nLe tonnerre a rampé le long de l'horizon.\nMais maintenant     la lune argenté le gazon,\nEt dans le ciel couleur de l'œil des libellules,\nLes constellations silencieuses    brûlent.\n\nAcacia tordu sur l'étang      endormi,\nTronc crevassé trois fois et rongé des fourmis,\nQui du nœud de ta fourche étends un triple étage,\nDe rameaux et de nids, de fleurs et de feuillage!\nLes abeilles le jour, les phalènes le soir,\nLe merle plein de cris, filant comme un trait noir,\nEt le baiser aérien des     tourterelles,\nT'emplissent d'un remous de murmures et d'ailes.\nA présent, dans la paix tiède de l'air vernal,\nEmpli de plus de calme et de plus de cristal,\nTabernacle odorant de la nuit bleue et brune,\nTu grises de parfums l'oiseau du clair de lune.\nArbre antique où renaît la jeunesse de mai,\nNul jamais ne dira qui t'aura mieux       aimé,\nDu pauvre qui trouva le trésor sous tes branches,\nOu de l'oiseau, blotti parmi tes grappes     blanches,\nQui chante et qui te fait frémir, ô vieil ami,\nAcacia tordu sur l'étang      endormi!\n\nJe veux veiller dans l'ombre avec l'oiseau des songes.\nS'il faut jusqu'au matin que son chant se prolonge,\nJusqu'au matin je veux, comme un sylphe des bois,\nBoire à la source d'or qui jaillit de sa voix.\nJ'ai laissé ma fenêtre ouverte sur le rêve\nSonore de l'oiseau... j'ai comme un goût de sève\nAux lèvres, comme un flot de printemps dans le cœur,\nEt mes yeux ont pleuré des larmes de bonheur\n"}, {"page_pdf": 423, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1964, "texte": "362                          DURENDAL\n\n\n      Petit oiseau ! petit fuseau de plumes frêles!\n      Tu n'es qu'un bec léger ouvert entre deux ailes,\n      Et pourtant tu revêts de frissons et de chair\n      Cette âme de la nuit qui sommeille dans l'air.\n\n      Ecoute!... Il va chanter ainsi jusqu'à        l'aurore.\n      Un feu mystérieux      l'exalte et le dévore.\n      Enflant sa gorge grise et bombant son dos brun,\n      Il convertit en sons la sève et le parfum.\n      S'il se tait un instant parfois, s'il se recueille\n      Pour écouter l'écho mourir entre les feuilles,\n      Si, d'un bec claquant sec, il réprime un ronron\n      De bombyx ou châtie un dernier          hanneton,\n      Si même il descend boire au creux de la nacelle,\n      Devant l'île bleuâtre où dorment les sarcelles,\n      Bientôt, plus frémissant sous les grappes en fleur,\n      Il gonfle le gosier avec plus de ferveur\n      Et lance coup sur coup des roulades sans nombre,\n      Toute la nuit, le bec aux étoiles, dans l'ombre...\n\n\n                                  II\n\n               Quel silence! La terre dort\n               Et le ciel brûle. Quel silence!\n               Oserais-je un chant qui s'élance\n               Vers le ciel et ses roses d'or?...\n\n               La terre dort, et son haleine\n               Ne ride pas l'étang poli.\n               Oserais-je un chant qui jaillit?...\n               On n'entend pas une phalène.\n\n               J'oserai, d'abord doucement\n               Comme flûtes de diamant.\n               Puis follement comme fusée\n               D'ardentes gouttes de rosée;\n\n               J'oserai, de l'arpège chaud\n               De toutes mes fibres qui tintent,\n               Le chant qui vous proclame    saintes,\n               Etoiles qui brûlez   là-haut!\n\n               J'ai vu les roses végétales\n               Baiser la terre tour à tour\n               Et du déclin de leurs pétales\n               Attrister le déclin du jour;\n"}, {"page_pdf": 424, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1275, "texte": "   LE ROSSIGNOL AUX ÉTOILES               363\n\n\nJ'ai vu que le soleil dévore\nLa pulpe neigeuse des lis,\nEt qu'en poussière    s'évapore\nLe corail des    amaryllis;\n\nHélas! en des saisons passées.\nL'acacia fut blanc et vert\nDe grappes      papillonacées,\nQui sont la litière des vers.\n\nVous seules, chaque nuit écloses,\nAu ciel d'hiver comme d'été,\nVous fleurissez toujours, ô roses\nDe flamme et d'immortalité !\n\nC'est pourquoi je vous loue et j'ose\nCélébrer de mon chant flûte,\nAu fond des bois répercuté.\nVotre incorruptible beauté !\n\nNaguère, en des jardins  d'Asie,\nMon chant s'est alangui dans l'air,\nParmi le baume et l'ambroisie\nDes arbustes couleur de chair.\n\nLa mer baignait de vagues bleues\nLes terrasses de marbre pur,\nOù des paons traînassaient leurs queues\nComme des comètes     d'azur.\nLe soir, au murmure des harpes,\nOn voyait flotter les écharpes\nDes sultanes et, par moment,\nLuire leurs yeux de diamant.\nMais vous étiez toujours    pareilles,\nO roses d'or, qui pavoisez\nDe vos calices embrasés\nQuelles invisibles corbeilles?\n\nEt du profond du sycomore,\nMon bec ardent vous salua\nDu même cantique sonore\nQui fait frémir l'acacia!\nUn jour j'ai voulu vous    connaître,\nO mes roses! J'ai pris l'essor,\nJ'ai volé par-dessus le hêtre\nJusqu'à la crête du coq d'or.\n"}, {"page_pdf": 425, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1567, "texte": "364                 DURENDAL\n\n\n      Plus haut toujours, plus haut encor,\n      J'ai traversé le noir nuage\n      Où, parmi des senteurs    d'orage,\n      La pluie et la grêle font rage.\n\n      Mais vous étiez toujours     pareilles,\n      0 saintes roses, qui grisez\n      De vos calices embrasés\n      Quelles invisibles abeilles?\n      Et je suis tombé, sans un cri,\n      Epuisé, haletant,    meurtri,\n      Avec du rouge à la poitrine,\n      Dans une touffe    d'aubépine.\n\n      Qu'est-ce qu'un rossignol de juin\n      Dans l'immensité de l'espace?\n      Je chante, je vibre, je passe...\n      Je ne sais rien, je ne sais rien...\n\n      Je chante, je suis une bulle\n      D'extase qui tintinabule,\n      Je suis un souffle   aérien...\n      Je ne sais rien, je ne sais rien...\n\n      Je ne sais rien, sinon que l'ombre\n      M'enveloppe de cristal bleu\n      Et que vous êtes là, sans nombre,\n      A fleurir, ô roses de feu !\n\n      Si c'est un songe, quel beau songe!\n      N'ai-je pas ma part d'infini,\n      Quand mon regard avide plonge\n      Dans le buisson de notre nid?\n\n      Deux yeux y luisent, ronds et noirs.\n      Oh ! comme elle est mignonne et frêle,\n      Celle qui couvre de son aile\n      Les œufs légers de notre   espoir!...\n\n      Si c'est un rêve, quel beau rêve!\n      La nuit de juin est dans mon cœur\n      Et ma poitrine se soulève\n      D'un inexprimable      bonheur.\n      C'est pourquoi je vous loue et j'ose,\n      Gosier en boule et bec levé,\n      Crier dans l'ombre : ô saintes roses,\n      Vous qui savez, vous qui savez!...\n"}, {"page_pdf": 426, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1205, "texte": "             LE ROSSIGNOL AUX ETOILES                        365\n\n         Dites pour moi ce qu'il faut dire\n         Au Jardinier    vertigineux\n         Qui configure avec vos feux\n         Le Verseau, le Cygne et la Lyre!\n\n         Dites mon petit cœur  heureux!\n         Dites ma gorge qui soupire,\n         Comme la brise de Palmyre\n         Parmi les nuages de myrrhe !...\n\n\n                            III\n\nRossignol, rossignol, au fond des nuits d'été,\nComme toi j'ai  senti l'espace illimité,\nBrûlant de textes d'or dont j'ignore la glose,\nEnvelopper le coin de planète où repose\nCelle qui m'a donné le collier de ses bras\nEt les mots qu'on prononce et ne retire pas!\nRossignol, rossignol, ô mon frère de rêve,\nComme toi je fus ivre et titubant de sève!\nEt perdu comme toi dans l'antique        splendeur,\nJe n'eusse pu porter ma charge de bonheur,\nSi, sorti comme toi du néant de moi-même.\nJe n'avais salué, du battement     suprême\nDe mon cœur oppressé d'un songe          fabuleux,\nLà-haut, dans la lumière et les parterres       bleus,\nA travers les vapeurs ardentes qui le voilent,\nL'immense Jardinier penché sur les étoiles!\n\n                                                  VICTOR KINON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-002", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 366, "page_fin": 370, "titre_corps": "Mouscou", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Willame", "ancre_debut": "Mouscou                    IL vécut à Nivelles 1out", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 427, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 1879, "texte": "Mouscou\n\n\n                 IL vécut à Nivelles 1oute sa longue vie et, jusqu'à\n                    sa mort récente, il y porta le surnom wallon de\n                    Mouscou, hérité de son grand-père, qui, soldat\n                    de la Grande-Armée, avait vu flamber la ville\n                    sainte des tsars.\n                       Il le porta sans morgue et sans grâce. Pesant\n                    et balourd, il allait, r u m i n a n t ses petites idées\net ses gros appétits. De pleines joues glabres élargissaient son\nvisage gouailleur et stupide. Sa poitrine bombait entre des\népaules massives, rattachées par un cou de taureau à une grosse\ntête ronde sous l'immuable casquette.\n    D'un effort placide, il avançait, m a r c h a n t sur les talons, ni\nh u m b l e ni glorieux, simplement lui-même, Pierre Mouscou,\nqui ne devait rien à personne, ignorait son estomac et n'avait\njamais été au tribunal, même comme t é m o i n .\n    Il était demeuré fidèle, le dernier chez nous, je pense, au\nsarrau bleu de Sart-VIoulin, luisant, libre et léger, souple, bien\nqu'empesé, et se gonflant au vent. Les bourgeois qui le por­\ntaient jadis gardaient, derrière leurs remparts, un air plus rural\nque nos campagnards en veston, séparés de la cité par de\nsimples passages à niveau.\n   Il fut ouvrier tanneur : car, à l'époque lointaine où il travail­\nlait, il y avait encore des tanneries à Nivelles. J'en ai connu\nquatre, le long de la T h i n e s , sur un espace de trois cents\nmètres. Elles remplissaient le quartier d'une odeur amère de\ntanin et aussi d'un relent de peaux épilées et raclées. Des\nplanches à crochets supportaient les peaux vertes, qui trem­\npaient dans la rivière, manipulées par des ouvriers à tablier de\ncuir, jambières, gros sabots, et p u a n t la viande pourrie.\n    L a nonchalance de Mouscou agaçait son patron, M. Zulmar,\n"}, {"page_pdf": 428, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2245, "texte": "                            MOUSCOU                            367\n\n\ndont il était aussi le concierge et qui, le voyant un jour inactif,\nles mains derrière le dos, lui demanda :\n   — Oue faites-vous là, Pierre?\n   Pierre ne daigna pas même se retourner :\n   — J'écris, dit-il.\n   Cette réponse désarma M. Zulmar, homme réservé, dont la\nbarbiche noire et la perruque discrète, lustrée, ondoyante\ncomme une vague de fond, me donnaient des distractions, le\ndimanche, à la messe d'onze heures. Il excusait la brusquerie\nde Mouscou, la sachant native et sans malice. Il dut même\nreconnaître à Pierre une délicatesse qui, à la vérité, le surprit,\nun soir où, s'étant attardé au Cercle catholique, il y vit arriver\nson concierge, qui lui dit de sa voix rauque :\n   — Madame prie Monsieur de rentrer, parce qu'elle a un\ntrès sensible désir de le revoir.\n   Pierre tenait cette formule courtoise d'Aubeline, sa femme,\net l'avait mâchonnée, toute la route, dans sa bouche lippue.\n   Il respectait Aubeline et s'émerveillait de ce qu'une cervelle\nsi puissante pût fonctionner dans un si petit corps de femme.\n   Ce qui l'avait attiré vers la toute jeune fille qu'elle était\nquand il la connut, ce n'étaient ni son nom, d'une fraîcheur de\nrosée, ni sa taille fluette, désavantagée par de courtes jambes\nun peu torses, ni ses grands yeux bruns, enfoncés et durs, ni\nson pâle visage, long, disait ma grand'mère, comme un essuie-\nmain pendu; mais l'exiguïté de cette fillette lui était apparue\nd'une élégance supérieure et il n'eût pas cru faire un choix\nplus fin en épousant une demoiselle.\n   Aubeline savait lire et plaisantait Pierre sur son igno­\nrance :\n   — Vous n'avez été qu'un demi-jour à l'école, lui disait-elle,\nà la place de votre frère malade. Et ce jour-là, vous avez appris\nla lettre O.\n   Cette boutade mettait Pierre en gaîté, mais lui rappelait\nqu'Aubeline connaissait toutes ses lettres; et comme elle ajou­\ntait à sa science une volonté ferme, des allures vives et le geste\nprompt, le prestige de la femme amena chez le mari une telle\nsoumission que s'il lui était arrivé de se montrer trop pares­\nseux, trop bête ou trop peu sobre, il offrait son dos puissant aux\ncoups dont la naine, grimpée sur une chaise, le tapotait furieu­\nsement.\n"}, {"page_pdf": 429, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2353, "texte": "368                         DURENDAL\n\n\n   La disparition des dernières tanneries nivelloises délivra\nPierre d'un travail qui lui pesait, même allégé par son indo­\nlence. Devenu concierge d'un château près de Nivelles, il y\nvécut, avec Aubeline, dans une maisonnette basse et spacieuse,\nau frais sous de grands arbres, à l'entrée du parc. Comme un\ngentilhomme campagnard, il parcourait son domaine, armé\nd'une carabine et ne tirant guère que le corbeau, dont la chair\ns'attendrissait sous ses dents de cheval.\n   Mais la nostalgie de la ville, cependant toute proche, les con­\nsumait dans une langueur inquiète. Il manquait à leur paix la\nvie de la rue, le salut du voisin, les paroles échangées sur le\nseuil, l'Angelus tinté par les béguines ; et Pierre ne pouvait\ns'habituer àconsulterle réveille-matin sur le bonheur-du-jour et\nà ne plus aller, comme naguère, au milieu de la rue, lever le nez\nvers le cadran de la collégiale.\n   Ils finirent par louer, rue des Canonniers, une maison bour­\ngeoise, petite et vieille.\n   Comme dans les maisons de malheur, on y descendait\npar une marche; les dalles du vestibule, écaillées et\nporeuses, se lavaient péniblement ; les tapisseries, dont les\ndessins à larges traits bruns essayaient de rendre un marbre\ninconnu, se plaquaient de moisissures; une échelle vermoulue\nmenait au tape-cu du grenier. Mais le jardin descendait vers\nla rivière, dont Mouscou se réjouissait de retrouver les eaux\njaunes; Aubeline, ayant repris son état de couturière, travail­\nlait près de la fenêtre de la rue, le rideau relevé en coin, et\npeut-être eussent-ils connu tout le bonheur possible à de pauvres\ngens, si la maladie ne fût entrée chez eux, sournoise et tenace,\npour n'en plus sortir.\n   Un sort jeté par quelque envieux peut seul expliquer qu'une\nfemme vive et allante comme Aubeline soit devenue en quelques\n mois une petite chose presque inerte, que Pierre transportait\n sur la paume d'une main et qui devait demeurer là où il la\n déposait.\n    Mais à côté du mal il y a toujours le remède : une grosse\n dame impotente étant venue à mourir de vieillesse dans son\n hôtel de la rue des Canonniers, en face de la maison de Mous-\n cou, ses enfants offrirent à Pierre sa petite voiture à soufflet et\n Pierre déclara l'accepter avec quatre doigts et le pouce.\n    Alors il arrangea sa vie, et jamais plus, dans les rues de.\n"}, {"page_pdf": 430, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2408, "texte": "                             MOUSCOU                            369\n\n\nNivelles, on ne le vit sans sa femme, installée dans la voiture,\nqu'il poussait sans effort et sans hâte. Mais, pendant vingt\nannées, on les y vit partout où se portait la foule, et à l'église\ncomme sur le champ de foire, les gens, de bonne grâce, s'écar­\ntaient devant eux.\n   Pierre put ainsi reprendre ses parties de cartes du dimanche\nsoir dans un petit cabaret de la rue Sainte-Anne, portant alors\npour enseigne : Halte-là, parrain! Il transportait sa femme dans\nla cuisine et revenait s'attabler avec des camarades, qui le plai­\ngnaient, tout en jouant, de pertes imaginaires : Aubeline s'agi­\ntait sur la chaise à coussin, près du poêle, et poussait de petits\ncris dont s'égayaient les joueurs, Pierre surtout, riant comme si\non le chatouillait.\n   Mais la pauvre femme devint bientôt insensible à ces taqui­\nneries, et Pierre dut reconnaître qu'elle « rafantissait ». Hélas !\noui : malgrés ses bandeaux gris que de ses doigts mouillés de salive\nelle tentait encore parfois de lisser, Aubeline était une enfant :\naussi Pierre éloignait-il d'elle tout miroir, car, chacun le sait,\nil arrive malheur aux enfants qui se mirent. Dès qu'elle entre­\nvoyait une pâtisserie, elle penchait au bord du soufflet son long\nvisage blême et tambourinait sur la toile cirée qui lui proté­\ngeait les jambes. Pierre, haussant les épaules, allait acheter un\ngâteau de l'avant-veille, qu'on lui laissait pour un sou et qu'Au­\nbeline avalait goulûment.\n   Pendant la matinée, le ménage les retenait au logis; mais\npar les temps doux, Pierre installait sa femme sur le trottoir,\nle soufflet contre le vent, et l'y laissait gober l'air, comme un\nbébé dans ses langes. Tandis qu'il allait et venait dans la mai­\nson, un tablier bleu, passé au cou, bombant sur son gilet à\nmanches, Aubeline suivait les passants de son regard vide.\n Bientôt prise d'ennui, elle s'impatientait, crispant ses doigts\navec peine, ses petits doigts tordus, jadis agiles et fins. Un\nouvrier peintre, ému de ses cris et des larmes coulant sursaface\ndéviée, qui ne pouvait plus exprimer que l'étonnement, des­\n cendit un jour de son échafaudage, traversa la rue et appuyant\n la main au chambranle de la porte, large ouverte, de la maison\n de Mouscou :\n    — Pierre, appela-t-il, votre femme crie...\n    — Ce n'est rien, répondit Pierre, le temps est à la pluie, le\n paon chante...\n"}, {"page_pdf": 431, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2114, "texte": "370                               DURENDAL\n\n\n      C'est ainsi, avec une bonne rondeur joviale, que l'on traite\n les enfants capricieux, sauf, quand on le peut, à subir leurs\n caprices : un dimanche de mi-carême, Aubeline, voyant des\n masques à la vitrine d'un coiffeur, voulut en avoir un, et Pierre\n lui choisit une figure pouparde, avec des pommettes enlu­\n minées et saillantes, un nez appelant la pluie et une bouche\n tordue par un rire de clown.\n      Ainsi parée, Aubeline vit, de sa voiture, défiler le cortège qui\n remplit ce jour-là les rues de Nivelles d'un t u m u l t e joyeux.\n P a r t o u t son masque bouffon, sous le sévère bonnet noir, fut\naccueilli par des exclamations et des rires, dont Pierre jouis­\nsait modestement.\n      Quand ce groupe m ' a p p a r u t près de la G r a n d e - F o n t a i n e ,\nj ' e n ris tout d'abord, moi aussi, comme on rit d'une chute. Mais\naussitôt je songeai à l'autre m a s q u e , de chair inexpressive et\npresque morte, caché sous ce carton grimaçant, et je regardai\ncomme une bête curieuse le gros Mouscou, appuyé, les bras\ncroisés, sur la poignée de la voiture et plaisantant avec la foule,\nses lèvres charnues brunies de jus de t a b a c .\n      Il ne plaisanta plus, le soir où, poussant la voiture d'Aubeline\nvers la rue des Canonniers, il entendit des jeunes hommes pris\nde boisson lui crier, dissimulés dans l'impasse du J a r d i n -\nRompu :\n      — Jetez-la donc à l'eau, Pierre, vous en serez q u i t t e ! Tapez-\nla dans la Dodaine, on n'en parlera p l u s !\n      Il s'arrêta et tendit le poing vers l'impasse :\n      — Vous n'auriez pas mon courage, fainéants! Venez jusqu'ici,\nlâches!\n\n    J a m a i s il ne voulut de l'hospice pour Aubeline, qui s'éteignit,\ngâteuse, dans leur petite maison, l'y laissant vieux et, pis\nencore, pauvre. Mais il obtint une place pour lui-même parmi les\nvieux de la Charité et vécut encore quelques années, dans la\npaix, fumant beaucoup de pipes, soumis aux règlements et peu\ns y m p a t h i q u e à son entourage, pour sa grossièreté.\n\n                                                     GEORGES W I L L A M E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-003", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 371, "page_fin": 371, "titre_corps": "L’église des bois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Mercier", "ancre_debut": "L'église des bois Au milieu des grands boi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 432, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1608, "texte": "L'église des bois\nAu milieu des grands bois, il y a bien longtemps,\nL'église fut, dit-on, construite par les fées,\nLa nuit, par un beau clair de lune de printemps.\nDepuis, l'homme est venu ; les voraces cognées\nSans cesse ont élargi la clairière à l'entour,\nEt la forêt recule un peu plus chaque année.\nPourtant sur l'horizon elle règne toujours :\nMille fois plus nombreux que les vivants, les chênes\nCernent de toute part les toits du petit bourg.\nDerrière ceux qu'on voit, et dont l'ombre est prochaine,\nViennent ceux qu'on devine aux murmures qu'ils font,\nComme on pressent la mer au fracas qu'elle mène.\nLeur multitude emplit tout le pays ; ils ont\nDes postes avancés au carrefour des routes,\nE t leurs rangs sont massés dans les ravins profonds.\nOh ! parmi les humains, là-haut, quelle déroute !\nPâles, claquant des dents, combien mourraient de peur\nSi, contre eux, une nuit, la forêt marchait toute !\nSi les arbres, traînant leur séculaire horreur,\nPendant que sous ses toits le village sommeille,\nVenaient heurter aux murs avec leurs bras vengeurs !\nMais afin que tout reste en paix, l'église vieille,\nChaque soir, comme fait la poule ses poussins,\nRassemble les maisons autour d'elle, et surveille\nL'étendue où les bois méditent leur dessein.\n— Et parce qu'elle fut construite par des fées\nQu'avait su convertir un ermite très saint,\nP a r c e qu'elle naquit au temps où les feuillées\nOnt, par les claires nuits d'heureux frémissements,\nL'église, devenue elle-même un peu fée,\nTient les grands bois soumis à son enchantement.\n                                              Louis MERCIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-004", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 372, "page_fin": 385, "titre_corps": "Les poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Les Poèmes La lumière de Grèce, par F", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 433, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2620, "texte": "Les Poèmes\nLa lumière de Grèce, par FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN (Paris, éd. de la Nou­\n  velle Revue française). - La frise empourprée, par ALBERT GIRAUD\n  (Bruxelles, Lamertin). — Les géorgiques chrétiennes, par FRANCIS\n  JAMMES (Mercure de France). — Carmina sacra, par LOUIS LE CAR-\n  DONNEL (id.). — Ariel esclave, par LOUIS MANDIN (id.). — Fumée\n  d'Ardenne, par THOMAS BRAUN (Bruxelles, Deman). — Le rouet et la\n  besace, par GRÉGOIRE L E ROY (Bruxelles, éditions du Masque). —\n  Memento.\n\n   Jamais, en commençant une revue des poèmes, je ne fus plus découragé,\nnon que le nombre de volumes de vers parus ces temps derniers soit si grand,\n— l'inconvénient serait mince et il n'y aurait pas grand mal à en oublier la\nmoitié — mais je me vois forcé de consacrer de trop brèves pages à des livres\ndont chacun demanderait un article entier. Quelle admirable floraison nous\nvalut ce printemps! et qu'il est bon d'admirer et d'aimer de belles œuvres!\nQui donc me traitait l'autre jour d' « éreinteur »? On me raconte qu'une\npetite revue connue — ou inconnue — à cause de sa parfaite médiocrité et\nses mots grossiers, a dressé un compte des gens de lettres dont j'aurais persiflé\nl'œuvre. Il y en aurait soixante-treize. Merci. Je me ferai toujours gloire\nd'avoir méprisé les sots et j'ai conscience de n'avoir jamais agi qu'avec le plus\nprofond respect pour la Beauté. Je place mon Idéal trop haut pour ne pas\néprouver du plaisir à me moquer de ceux qui le singent, et à m'indigner contre\nceux qui l'insultent. C'est un hommage — hommage négatif, si l'on veut, mais\nhommage — à la Beauté, de ne pas tolérer qu'on y touche avec des mains\nmaladroites ou viles. Mais combien l'hommage est plus beau quand il consiste\nà saluer avec enthousiasme un grand poète, ou à s'incliner devant un artiste\npur. Je le fais aujourd'hui, comme je l'ai toujours fait, avec joie, et si le\nnombre ou la qualité des livres qui chargent ma table m'intimide un peu et\nme décourage, cet embarras est compensé par mon bonheur de n'avoir à parler\nque d'écrivains nobles et fiers.\n   Ecrivains dissemblables pourtant, dissemblables par leur rêve, leur esprit,\nleur âme, par leur génie tout entier, dissemblables par leur forme aussi, par\nleur rythme, leur musique, leur théorie du vers. Jamais moins il n'y eut de\nforme dominante, de rythme type, de discipline générale. Jamais plus n'apparut\ncette vérité que la poésie s'accommode de toutes les esthétiques et qu'aucun\ncanon poétique n'est nécessaire. C'est une absurdité de vouloir asservir le vers,\nà une formule, c'est une incompréhension de ne vouloir voir la poésie que\n"}, {"page_pdf": 434, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2963, "texte": "                                 LES POÈMES                                  373\n\ndans des vers libres, pour les uns, dans des vers classiques, pour les autres. Si\nchaque sentiment, chaque pensée exige une expression diverse, ils exigent aussi\nun rythme adéquat. Il faut que la parole se moule sur le rêve et le rythme sur\nla parole. Si je suis capable de comprendre leurs conceptions diverses de la vie,\nde pénétrer leurs tempéraments contradictoires, pourquoi, pour une raison de\nforme extérieure, ne pourrais-je pas aimer à la fois M. Vielé-Griffin et M. Albert\n Giraud? N'apparaît-il pas, à qui est de sang-froid, que la pensée de l'un ne peut\ns'exprimer que dans le vers libre, celle de l'autre dans la strophe classique?\n    Pour illustrer cela, voici deux admirables livres dont le rêve se meut dans\nla même atmosphère antique. Mais combien ce rêve, de l'un à l'autre, diffère.\nM. Albert Giraud a évoqué les dieux, M. Vielé-Griffin a évoqué les âmes.\nFluidité chez celui-ci, netteté chez celui-là. Dans la même clarté le chantre\nd'Hors du siècle voit se découper glorieusement la ligne héroïque des temples,\nle poète de la chevauchée d'Yeldis voit se mouvoir des ombres blanches... La\nlumière de Grèce : tout ce qui est impalpable, flottant, léger, divin ; out\nce qui est immatériel et beau, tout ce qui est noble et pur, les amours qu'a\nchantés Pindare et l'amour qu'a chanté Sapho, les beaux symboles et les\naventures divines, les voix ailées, tout cela chante et vole, vibre et s'épanouit\ndans les poèmes de M, Vielé-Griffin. On retrouve ici les plus belles pages de\nce poète, cette Sapho qui fut accueillie par les artistes avec le respect profond\nqui doit saluer les grandes œuvres d'art, et cette Légende ailée de Bellerophon\nHippalide qui chevaucha Pégase, tua la Chimère et se perdit dans le soleil!\n Les clartés vivantes, les rêves gracieux, les paroles fluides, le rythme souple,\n les nuances, les parfums, les sourires se mêlent, s'unissent, forment, pour\nceux qui peuvent l'entendre, un adorable et pur accord. Quelle poésie féminine\nà force de souplesse, transparente et impondérable.\n\n                   Glissée presqu'en intruse,\n                   Montée par la porte où miroite\n                   Une mer sans repos qui s'élève et s'abaisse\n                   Au long des pierres qu'elle use\n                   La Lumière de Grèce\n                   Flotte, légère et moite,\n                   Aux solives de cèdre\n                   — Tel un sourire aux lèvres\n                   Voltige et s'efface et renaît...\n\n  Et le soir aussi s'insinue et caresse :\n\n                    Venue des îles,\n                    Tremblante aux doigts des palmes,\n                   Muette,\n                   Il monte de la mer une haleine rythmée\n                   Qui s'apaise et renaît, lente, tiède, embaumée :\n                   La nuit est comme un rêve de poète...\n\n  Aussi avec quelle pureté, quelle fierté, sans alliage de verbes pesants ou de\n"}, {"page_pdf": 435, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2308, "texte": "374                              DURENDAL\n\n\nmatière, le poète, qui sait manier les mots divins et les images diaphanes\nchantera-t-il la suprême beauté de l'amour spirituel :\n                  L'amour est désir Mnécédicé,\n                  Grain semé, fleur d'avril;\n                  Si l'amour possédait, Mnécédicé,\n                  Que désirerait-il ?\n                  Il désire et n'a pas, Mnécédicé ma prude,\n                  L'amour espère et craint :\n                  Il est incertitude ;\n                  Il doit craindre se perdre\n                  Ce qu'il croit posséder une heure,\n                  Sinon il n'est plus le désir,\n                  Mnécédicé, ma fleur...\n                  Erinna, l'amour est l'amour\n                  De la beauté parfaite,\n                  Car l'agile beauté dépasse le vol lourd\n                   Où le désir halète ;\n                  Son visage se ride d'angoisse,\n                   Vers la Beauté rebelle ;\n                  De l'aile il défeuille les roses qu'il froisse\n                  En sa hâte vers elle ;\n                  S'il suit l'immortelle Aphrodité\n                  C'est qu'il recherche en elle la beauté surhumaine,\n                  Il n'est pas né de la déesse\n                  De Mytilène;\n                  Mais il n'a cesse\n                  Qu'il ne nous guide et nous entraîne\n                  Ardent et inlassé vers sa divinité.\n\n                  Si l'amour veut la joie, Andromèda,\n                  Il la veut éternelle ;\n                  Il ne souhaite étreindre la beauté\n                  Qu'afin de se perpétuer en elle ;\n                  Il veut revivre dans un corps\n                  Ou renaître en une âme ;\n                  La beauté frêle n'est pas l'objet du grave amour\n                  Mais leur éternité!\n                  Car ne faut-il pas que demeurent immortels\n                  Le reflet de la rose en l'onde qui s'écoule,\n                  Au front de la beauté le baiser de l'amour?\n\n  Celui qui écrivit ces choses n'est point un homme de lettres, c'est un poète\navec toute la noblesse que devrait toujours comporter ce nom. Il n'est point\nde ceux que suivent les petites revues. Aucun jeune homme intéressé ne le\nprendra pour maître. Il vit en exil, au fond d'un beau rêve, voué à l'adoration\n"}, {"page_pdf": 436, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3101, "texte": "                                  LES POÈMES                                  375\n\n\nde la plus pure Beauté Il ne cherche point sa gloire et se renferme volontiers\ndans le silence. Il a écrit en tête de ce livre :\n   « Celui qui construisit ces poèmes eût aimé les voir publier, comme le fut\nl'Amour sacré, sans nom d'auteur.\n   » Au milieu des mœurs littéraires assez basses, c'eût été, lui semblait-il,\naffirmer que le rythme et la pensée ont une valeur essentielle dont leur gra­\ntuité même est la marque.\n   » La beauté est à tous, comme l'air et la lumière ; le poète est le compagnon\nde hasard (d'où tient-il son don?) qui signale à nos regards distraits les mer­\nveilles du couchant, qui nous arrête, le doigt aux lèvres, pour nous faire\nécouter le chant de la brise dans les pins.\n   » Lecteur, si tu as partagé son émotion humaine, si tu as communié avec lui\ndans la joie anonyme d'une heure de beauté, que t'importe son visage?\n   » Si tu veux le revoir : penche-toi sur l'eau qui s'écoule... »\n   Albert Giraud vit aussi très loin, mais dans un exil orgueilleux. Celui-là\ns'effaçait dans la lumière, celui-ci s'est bâti une tour. L'éloignement chez lui\ndevient mépris et cette attitude, pour être sans charme, n'est pas sans grandeur.\nSon idéal, sa pensée, son rêve, ses divinités deviendraient médiocres en se\nmêlant au monde, il les a emportés avec lui. Il est le plus magnifique adorateur\nde Pallas Athènè et le plus grand des poètes païens. A côté du nôtre si vivant,\nsi neuf, si profond, si multiple, si humain et divin à la fois, son idéal est\npauvre et vide, mais il y reste attaché avec hauteur. Les symboles antiques,\nqui sont chez les autres des machines creuses, sont pour lui vivants encore.\nIl plaît à sa fierté d'être resté le seul servant des dieux. Il vit encore vraiment\nde leur pensée. Ses hymnes à Eros ont la ferveur d'une prière et ce doit être\nsans blasphème qu'il appelle Matres dolorosae les pâles déesses qu'aima\nJupiter. Sa religion est ardente, forte, hautaine ; il l'exprime en d'admirables\nvers, souples et durs comme des épées, chauds et clairs comme du soleil en\nfusion. Il ne comprend que la strophe nette, le verbe vibrant mais mesuré, le\nrythme parfait. Les brumes, les choses fuyantes et douces, les soirs incertains,\nles aubes flottantes, il les ignore, le vers libre lui paraît incompréhensible et\nfacile; après tant d'autres, il a écrit son Art -poétique :\n                   Ecoute l'esthète avec ironie !\n                   Ris de son jargon qui te fait pitié !\n                   Le talent tout seul n'est pas le génie :\n                   Non, mon cher enfant, c'en est la moitié.\n                   Brandis, si tu peux la lourde massue,\n                   Mais sache avec art cacher ton effort :\n                   Etre violent n'est pas être fort;\n                   Jamais, quoi qu'il fasse, Apollon ne sue!\n                   Apprends à choisir : tout le reste est vain.\n                   Recherche le style et puis la manière;\n                   Et retiens ceci : le vrai don divin\n                   C'est la force souple et la grâce fière !\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3204, "texte": "376                                DURENDAL\n\n\n   Mais cet adorateur de l'olympe est un homme, et après la Guirlande des\ndieux, voici le Sang des Roses : le volume de Giraud se termine par une Nuit\nde la Saint-Jean, où sont résumés ses amours, ses espoirs et ses sanglots. Et\nces quelques stances sont plus belles que toutes les Panathénées.\n   Après cette œuvre païenne, voici la plus grande œuvre catholique peut-être\nde ces derniers temps. Combien plus imparfaite, mais combien plus profonde.\nEt imparfaite seulement à raison d'une forme trop tendue, trop voulue, trop\nsouvent peu naturelle. Vielé-Griffin peut-il écrire autrement qu'en un rythme\nflottant et nuancé? Le tempérament et la poésie de GiraUd ne l'obligent-ils pas\nà employer une forme nette et claire? La faiblesse de Francis Jammes a été\nde chercher une forme en dehors de son tempérament dans un raisonnement\nvolontaire. La noblesse et la grandeur de son œuvre se prêtaient certes à l'alexan­\ndrin, mais son inspiration souvent lyrique, souvent rêveuse, excluait-elle le\nvers libre? Et dans le vers régulier, pourquoi prendre uniquement la strophe\nla moins souple, la plus courte, la moins variable : la dystique. Comment\nJammes au vers si souple — M. Faguet, dans une de ses bourdes bimensuelles,\nne l'appelait-il pas, il y a quelques jours, un des derniers tenants du vers libre?\n— a-t-il pu s'enfermer dans un parti pris aussi dangereux pour son génie? Et\nquelle soif de discipline a précipité le grand poète d'Orthez dans cette exagé­\nration? Francis Jammes cherche sa forme définitive, il ne l'a pas encore\ntrouvée; ne serait-ce point de l'harmonieux mélange — selon le souffle du\npoème — du vers libre qu'il abandonne aujourd'hui et de la forme classique\nqu'il proscrivait jadis? Sa tentative récente sera glorieuse, mais au lieu d'un\npoème totalement réussi, elle nous aura valu un livre un peu sec rempli\nd'admirables fragments.\n   Mais que ceux-ci sont beaux! Avec quelle ferveur, quel symbolisme, quelle\nprofondeur de rêve et de pensée Francis Jammes a retrouvé dans la nature\ntoutes les voix qui dans son cœur chantent vers Dieu, avec quelle noblesse\nrustique, quelle grandeur faite de simplicité il a exalté\n\n                 La beauté que Dieu donne à la vie      ordinaire...\n\n   Les plus humbles travaux des champs, les moissons et les vendanges, les\nveillées de la ferme, les tâcherons qui peinent, le vieux mendiant familier, tous\nles petits événements de la glèbe sont évoqués ici avec une simplicité sublime.\nL'atmosphère est patriarcale et pure, et les gestes des pauvres gens s'accordent\nà la beauté du monde. Jamais l'inspiration du poète d'Orthez n'avait été si\nlarge. Jamais il n'avait compris si bien, si totalement le sens de la nature. La\nvie surnaturelle à laquelle il participe lui a élargi l'âme et la pensée jusqu'à\nune vision nouvelle; n'a-t-il pas dit dans YEglise habillée de feuilles, en par­\nlant de lui-même :\n\n                 Et maintenant, nourri d'un ineffable blé,\n                 Il semblait qu'à ses yeux s'ouvrait un nouveau        monde...\n\n   Le monde est plus beau depuis que s'y mêlent la pensée de Dieu et Dieu\nlui-même; depuis que les anges participent aux simples actions des pauvres\n"}, {"page_pdf": 438, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2268, "texte": "                                LES POÈMES                                377\n\ngens, depuis que les mots graves de l'amour suprême se mêlent aux voix des\nfiancés et aux murmures de la terre printanière... Il faudrait citer des pages\net des pages, nommer au moins les épisodes, dire la noblesse admirable — au\nmoment où le sujet les appelle — de ces beaux vers accouplés qui donnent au\ndialogue ou au récit une incomparable beauté :\n\n             ... Tandis que rêve ainsi le noble patriarche,\n             Sa fille bien-aimée, vers lui se met en marche.\n\n              Elle arrive sous l'arbre où l'ombre fait un rond\n              Et sous la barbe vénérable met son front.\n\n              Ma fille, dit celui dont elle est née, tu pleures?\n              Mon père, répond-elle, en effet; voici l'heure.\n\n              Ma fille, lui dit-il, de quoi veux-tu parler ?\n              Mon père, répond-elle, il me faut m'en aller.\n\n              Ma fille, lui dit-il, tu vas là-bas sans doute?\n              Mon père, répond-elle, il est une autre route.\n\n             Ma fille, lui dit-il, quelle route veux-tu ?\n             Mon père, répond-elle, où marche la vertu.\n              Ma fille, lui dit-il, n'est-ce point ma demeure?\n              Mon père, répond-elle, il est vrai; mais tu pleures...\n\n             Ma fille, lui dit-il, penses-tu trouver mieux?\n             Mon père, répond-elle, il faut que j'aille à Dieu.\n\n             Ma fille, lui dit-il, mes champs sont-ils stériles?\n             Mon père, répond-elle, ils rendent cent pour mille.\n\n             Ma fille, lui dit-il, renies-tu mon froment?\n             Mon père, répond-elle, il sert au Sacrement.\n\n             Ma fille, lui dit-il, renies-tu mes abeilles?\n             Mon père, répond-elle, aux cierges elles veillent.\n\n             Ma fille, lui dit-il, renies-tu mes beaux fruits?\n             Mon père, répond elle, en croix ils ont mûri.\n             Leurs sanglots ineffablement se répondirent\n             Comme les vers sacrés qui montent de deux lyres...\n\n   Et quand la vierge s'en sera allée, c'est dans une large image rustique que\ns'évoque sa montée à Dieu :\n\n             Nous l'avons vue gravir dans le sentier du Ciel\n             Sans qu'il nous ait fallu des regards immortels.\n"}, {"page_pdf": 439, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2177, "texte": "378                              DURENDAL\n\n\n             Ainsi, considérant le sommet d'une côte.\n             S'élève ma pensée jusqu'à être aussi haute :\n\n             C'est quand le laboureur que l'on voit de profil\n             Ne semble plus tenir au sol que par un fil;\n\n             Nous sommes dans le bas, il est près de l'espace,\n             Droit comme le devoir, sa charrue et lui passent.\n\n              On dirait tant ils sont sur l'arête du champ\n              Qu'ils s'élèvent parfois dans le soleil couchant.\n\n             Ainsi, et je suis fier d'avoir trouvé l'exemple,\n             Ta servante, Seigneur, est montée à ton Temple.\n\n   Et pourrions-nous ne pas nous incliner avec le respect le plus profond pour\nle poète et l'homme quand nous l'entendons terminer chacun de ses chants\npar une prière égale à celle-ci :\n\n             Mon Seigneur ! j'ai fini ce chant. Bénissez-moi\n             Comme ces deux enfants qui engagent leur foi.\n\n              Cette aumône comment Vous la reconnaîtrai-je ?\n              Vos bienfaits ont fondu sur moi comme la neige.\n\n             Hélas ! je ne peux pas Vous offrir ce qu'ils font\n             La récolte des blés à la sueur du front.\n\n             Lorsque Vous Vous donnez Vous-même, ô Pain des anges !\n             Je moissonne un froment qu'aucun être ne mange.\n\n             C'est le souffle cueilli sur un chaume imparfait —\n             Je n'ai rien d'autre à Vous offrir ! Seigneur qui sait ?...\n\n             Peut-être accueillez-vous avec une âme égale\n             Le chant des séraphins et celui des cigales.\n\n             N'ayant rien d'autre à moi, vers Vous j'élèverai\n             Cette motte de terre enlevée au guéret.\n\n              C'est mon cœur. Il n'est bon à rien ni à personne.\n              C'est pourquoi le mouillant de pleurs je Vous le donne.\n\n                                       *\n   A égale distance de Giraud et de Francis Jammes, participant de la pensée\nde chacun d'eux, catholique comme celui-ci, épris de la forme classique\ncomme celui-là, Louis Le Gardonnel chante des chants immortels. Par une\nforme admirable, l'auteur de la Frise empourprée donnait une sorte de vie à\n"}, {"page_pdf": 440, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3164, "texte": "                                  LES POÈMES                                   379\n\nune pensée morte, ce sont ici, dans cette même impérissable forme, des poèmes\nanimés par des idées éternelles. Les Garmina Sacra ont la définitive beauté\ndes statues de marbre, et une âme humaine y palpite ! L'Italie a attiré à elle\nle poète affamé d'Absolu et de Paix; l'Ombrie et la Toscane l'ont entouré de\nleurs heures sacrées; les monastères bénédictins l'ont enveloppé de silence, de\npoésie et de soleil :\n\n                 Ensemble, devisant de doctrines mystiques,\n                 Nous allons par le calme et profond corridor.\n                 Où le soleil d'été, sur le pavé de briques\n                 De place en place pose une sandale d'or,\n\net de jeunes disciples lui ont fait cortège, auxquels il a inspiré des pensées\ndivines, et qui à leur tour ont réveillé sa voix... Puis ils sont partis, chacun\nvers leur vie, le poète est seul... L'été vient qui tarit les sources et dessèche les\nfontaines, et le grand vent divin qui gonfle le cœur des aèdes, se fait plus rare.\nAvec un peu d'amertume, avec respect, le poète attend le moment sacré. Sa\nvoix aux heures de la grâce se fait plus mâle, plus haute, plus profonde et\ndéchirante. L'amitié seule et Dieu le feront désormais sortir de son silence.\nPourquoi citerais-je ici des poèmes, je ne saurais quels choisir. Ils ont tous\nla même allure haute et aristocratique, le même lyrisme, puissant mais con­\ntenu, la même formelle beauté. Les quelques centaines de vers qu'a écrit Louis\n Le Cardonnel sont de ceux qui ne périssent pas, et pour être inconnu aujour­\nd'hui de la foule, ce poète rare et lointain qui chemine au fond du soir,\n\n                  Entre la muse antique et la muse chrétienne\n\n est digne d'être couronné du laurier qui ceignit le front de Virgile et de\n Tennyson...\n\n    Par quelle étroitesse d'esprit, par quel parti pris, par quelle formation\n arbitraire et incomplète, un critique peut se refuser à comprendre la tradition\n classique — par quelle folie entêtée, d'autre part, peut-il être poussé à se\n renfermer en celle-ci et à décocher au vers libre des sarcasmes ? C'est ce que\n fait pourtant M. J e a n Thogorma dans ses Lettres sur la Poésie, pleines\n de verve mais d'injustice, c'est ce que font du côté de la tradition, dans les\n petites revues, les minces esthètes chevelus plus occupés, hélas ! de théories\n que d'œuvres vivantes. Que ne lisent-ils la préface que M. Louis Mandin\n vient d'écrire pour son Ariel esclave, ils y trouveraient une formule qui\n me paraît la bonne du côté de la liberté, qui devrait accorder tous les com­\n battants, et qui répond trop à ma pensée pour que je ne la cite pas :\n    « Parlerons-nous littérature? Non, pas de tréteaux déclamateurs ! Pas de ma­\n nifestes ! La vérité tient en ces neuf mots : La tradition à la base, la liberté\n au sommet. Mais pas d'école exclusiviste! Ne devons-nous pas à toutes celles\n qu'illustra le génie? Les classiques nous ont apporté le goût, la clarté, la\n mesure; les romantiques, la révélation du lyrisme: les symbolistes, l'alchimie\n subtile, la transmutation intime du subconscient en poésie! Et tout cela forme\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2560, "texte": "380                               DURENDAL\n\n\nen nous un art complexe, qui ne peut trouver sa flamme et son harmonie que\ndans une communion d'amour avec la nature... »\n   Que ne lisent-ils le livre lui-même dont les poèmes sont tantôt solides comme\ndes marbres, tantôt bruissant comme des ailes. L'âme souffre d'être enchaînée,\nla pensée s'impatiente d'être captive... Elle souffrit d'être asservie à Caliban,\net même délivrée par Prospero la petite chose ailée et subtile est encore prison­\nnière du maître magnanime :\n\n                Et maintenant encor, même sous Prospero\n                Son aile se débat, douce et pourtant sauvage,\n                Et, dans son horreur de la cage\n                Elle veut s'échapper et s'enfuir dans la liberté,\n                Dans la lumière et dans l'idée et la fierté,\n                Et vers la lyre aérienne et ses orages...\n\n   Et tout ce livre est plein de palpitation, de rayons, de souffles doux ou\nlégers, de rires entendus dans l'espace, de ces airs venus on ne sait d'où, qui\nflottaient sous les arbres quand Ariel se changeait en musique...\n\n                       Si je pouvais prendre ton rire\n                       Dans le creux de ma main\n                       Et l'y faire bruire\n                       Comme un grelot divin.\n                       L'écoulant sans rien dire\n                       Jusqu'à demain matin,\n\n                       Les étoiles, ces fleurs du vide,\n                       Qu'on voudrait caresser,\n                       Dans les grands cieux limpides\n                       Se mettraient à danser\n                       Une valse fluide\n                       Qui viendrait m'enlacer...\n\n  Chansons solubles qui alternent avec de beaux motifs passionnés et des\ncantiques profondément humains, dont un mètre à peu près inédit, le vers\nde quatorze pieds accentue par endroits la largeur et la noblesse.\n\n   Combien peu théorisent aussi sur les questions de prosodie — et sur les\nautres — les deux poètes dont il me reste à parler! Qu'importe à Thomas\nBraun si l'on trouve son vers trop élastique ou trop neuf, Lafontainien ou\nVerhaericn, si j'ose employer cet affreux adjectif? Ne lui suffit-il pas d'être\nl'un des plus artistes parmi nos poètes, d'employer d'après son émotion le\nrythme qui lui plaît, et de nous donner une œuvre qui fleure bon comme la\nterre d'Ardenne. Sous une couverture charmante de Georges Lemmen — un\npaysage de fagne et de sapins où fume un feu de brandes — il nous envoie\nle petit livre que ses amis attendaient depuis longtemps et où l'on devait\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2214, "texte": "                                 LES POÈMES                                 38i\n\n\ntrouver les beaux paysages wallons, les évocations pittoresques du pays natal\net des jolies images enluminées qu'affectionne le charmant poète de Philathélie.\n   Il nous a donné plus et mieux. Nous avons retrouvé dans ces poèmes\nd'Ardenne l'inspiration pittoresque et simple, les chansons faites de mots\nordinaires et de sensations aiguës, ce souci de rester artiste en étant naïf, qui\ndifférencie si fort Thomas Braun de son cousin Francis Jammes et le fait plus\nproche peut-être de Tristan Leclère que du poète d'Orthez :\n\n                   Aujourd'hui plus de phénomènes\n                   Dans l'azur artificiel.\n                   Le feu des chandelles romaines\n                   A f ait pâlir les arcs-en-ciel.\n\n                   Isabelle qui a sept ans\n                   Ignore encore le prisme clair\n                   Dont s'enchantaient lesfonds de l'air\n                   Du temps où j'étais un enfant.\n\n                   Je songeais au déluge, à l'arche,\n                   Blanche et flottante catacombe,\n                   Au bec ému dont la colombe\n                   Tendit l'olive au patriarche...\n\n                   Je voyais l'averse décroître\n                   De la gouttière dans la tonne,\n                   Et les fleurs tièdes de l'automne\n                   Exhalaient une odeur de poivre.\n\n                   Ah! les merveilleux météores\n                   A la courbe multicolore !\n                   Plus rouges que les dahlias,\n                   Plus violets que les glycines,\n                   Plus verts que les épicéas,\n                   Plus i-oses que les aubépines\n                   Et plus jaunes que les collas!\n\n                           Ah ! les beaux arcs\n              Qui semblaient relier la Perse au Danemark\n                      Par-dessus notre petit parc !\n\n                        Pourquoi ne décrivent-ils plies,\n                             Lorsqu'il a plu,\n                   Au cœur du ciel formant couvercle\n                   Leur limpide et frais demi-cercle'!\n                   N'aurieç-vous pas perdu, Seigneur,\n                        Votre boîte à couleurs\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2326, "texte": "382                                DURENDAL\n\n\n                       El votre grand compas ?\n                   Ou le diable n'aurait-il pas,\n                   Comme un bon père de famille,\n                   Déjà marié ses trois filles?\n\n  J'aurais voulu citer trois strophes et j'ai cité tout le poème. Comment ne\npas céder à ce rythme léger, à cet enchaînement d'images neuves et inat­\ntendues, à ces mots nets et si simples ?\n   Mais lorsqu'il parle de son Ardenne, l'inspiration du poète se fait plus pro­\nfonde. Et tout lui devient prétexte à nous émouvoir. La ligne dure et nette des\ncollines, l'odeur pénétrante de la plaine, les impressions d'un jour de chasse,\nla mort d'un chien et celle du cantonnier, le petit cimetière du hameau lui\ninspirent des pages d'une naïveté si prenante, d'un ton si juste et si nouveau.\nEt les fêtes chantées, les offices de la petite église, la vocation d'un frère entré\nau cloître ajouteront à ce livre des pages où se révélera la vraie originalité de\nThomas Braun dans l'allure religieuse que ce simple croyant peut donner à\ndes poèmes dont les couleurs sont si aiguës, les mots si artistement choisis...\n   N'est-ce pas aussi le sentiment religieux qui donne au morceau suivant —\nque j'aime par-dessus tous ceux de ce livre — une grandeur inattendue et, vers\nla fin, cet élargissement soudain de la vision qui est plus que du talent : qui\nest l'effet d'une émotion silencieuse et profonde.\n\n                                     SOIRÉE\n\n                    Une vapeur légère et transparente\n                    Immobilise l'eau courante.\n\n                         Des voiles clairs\n                         Flottent dans l'air.\n\n                    A mi-côte circulent\n                    Des écharpes de tulle.\n                  Sur les prés traînent\n                  Des traînes de laine\n          Qui se mêlent, là-bas, vers Transinne, aux fumées\n                  Des fanges parfumées.\n\n                             Soudain,\n                   Dans sa robe d'étain.\n           Parmi les feux de pâtre en même temps éteints,\n               Le brouillard surprend la vallée.\n\n              Viens, près de moi, sur la terrasse\n              Qui seule émerge à la surface\n          De cette mer montant dans la nuit étoilée.\n\n           Notre arche flotte sur des eaux immaculées.\n"}, {"page_pdf": 444, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2469, "texte": "                                LES POÈMES                                 383\n\n         C'est une mer sans voix, sans vague et sans phosphore\n         Qui naît avec le soir et meurt avec l'aurore.\n                    Mais une mer prof onde\n                    Qui vient du fond du monde\n         Et s'élève déjà là-bas jusqu'à la lune\n         Dont les monts, caressés par sa molle marée.\n                    Semblent les dunes\n                    De quelque lointaine contrée.\n         Existe-t-elle encore, en face, la colline,\n         Où nous allions cueillir des belladones\n                    Et des baies d'églantine ?\n\n         On n'entend que le bruit d'une cloche qui sonne.\n\n                   A travers ses vitres dorées,\n         Vois la chambre éclairée aux douceurs de la lampe ;\n         L'horloge lentement prolonge sa soirée;\n                    Dans un vase se fanent\n         Des phlox, des dahlias et des fleurs paysannes ;\n                             Sur une estampe\n         Des cavaliers anglais poursuivent un renard ;\n         Le mur est décoré des cartes militaires\n         Où nous faisons tant de parcours imaginaires,\n                             Et comme hier,\n         Les feuilles du tilleul fument datis la théière.\n\n                   Rentrons. Il se fait tard\n         La cloche de Redu sonne le couvre-Jeu\n         Et l'encens du brouillard se gonfle aux pieds de Dieu...\n\n  Celui qui nous donna jadis la déchirante Chanson du pauvre, et récemment\nce beau livre, plus inégal pourtant, la Couronne des soirs, se fait aujourd'hui\nson propre illustrateur et publie dans Le Rouet et la Besace, des images et\ndes chansons; celles-là sont souvent charmantes et presque toujours pitto­\nresques; celles-ci sont, d'un bout à l'autre du volume, adorables. Ce renou­\nveau de jeunesse et d'inspiration chez un poète trop longtemps silencieux,\ncette compréhension, de plus en plus grande, de la simplicité, cette émotion\ntour à tour souriante ou désabusée mettent définitivement Grégoire Le Roy\nau premier rang des poètes de sa génération et — puisque celui qui se peignit\nparfois en vieillard amer se montre plus jeune que nous tous — de la nôtre...\n  Comment et pourquoi choisir ? J'ouvre ce recueil de chansons et j'en prends\nune :\n                    Je n'aurais dit qu'une parole\n                    Dont je doive un souvenir,\n                    Mais j'ai mis tout mon cœur en elle\n                    El, depuis, n'ai plus rien à dire.\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3250, "texte": "384                                    DURENDAL\n\n\n\n                    Je n'ai donné qu'un seul baiser,\n                    Mais je m'y suis donnée entière ;\n                    Et depuis lors — serais-je vieille ? —\n                    J'ai perdu le désir d'aimer.\n                    Une parole, un seul amour !\n                    Serait-ce là toute une vie ?\n                    Elle s'annonçait infinie...\n                    Elle a duré un jour.\n                                                                PIERRE     NOTHOMB.\n\n   Memento. — Je ne puis vraiment que signaler les autres livres, malgré le\ntrès vif intérêt que m'inspirent plusieurs d'entre eux. Le Sang des Aubes (1),\nde M. Paul Prist, dénote un talent violent et fécond, déformé je crois par\nl'influence hugolienne. M. Paul Prist pourrait plus mal choisir ses maîtres,\nmais il devrait, dans Victor Hugo, ne pas s'en tenir à Toute la Lyre. Baby-\nlone (2), de M. François Léonard, n'est pas une suite de poèmes, c'est un livre\ncomplet, comme M. Léonard a coutume d'en écrire. C'est fort beau par\nendroits, mais vraiment trop tendu, trop voulu, et un tantinet ennuyeux.\nN'importe, chacune des œuvres de M. François Léonard atteste un talent sûr\nde lui-même et une très remarquable aptitude — trop rare en ce siècle du je\net du moi — à objectiver l'émotion. M. Jean Lœw publie aux éditions du\n Temps Présent de fort belles méditations en prose sur la Passion. Stations\n pleines d'âme, d'émotion, de poésie. J'aime les Impalpables (3), de M. René\nd'Avril : poussières, fumées, odeurs et brumes, lueurs flottantes, tout ce qui\n est fuyant, transparent, insaisissable. L'humble retour (4), de M. Pierre de la\n Batut, contient de fort belles notations de nature et d'âme. Le chemin entre\n les haies (5), de M. Joë Imbert-Vier, un très honorable début. J'aime moins en\n fait de début celui de M. René de Kervilio : Le Rêve au Palais du souvenir (6)\n où « l'Aquilon renverse le triste échafaudage de deux amants angoissés » et\n où il y a vraiment trop de « Bois-jolis » et de « Marjolaines ». J'aime moins\n encore les Grimaces et Fantaisies (7), de M. Herman Frenay-Cid qui a l'origi­\n nalité d'un prénom allemand et d'un nom franco-espagnol ; c'est d'ailleurs sa\n seule originalité malgré quelques efforts de l'auteur et une préface enthousiaste\n de M. J.-J. Van Dooren, son maître. M. Léon Chenoy, lui, ne vise pas à\n l'originalité; son titre : Au gré des heures (8) suffirait seul à le prouver, mais\n entre de médiocres strophes il contient de fort beaux vers. M. Louis Nelissen\n nous donne un drame intitulé Die irae (g) qui dénote autant de talent que d'inex­\n périence. Voici deux plaquettes : Au fil des Rêves graves (10), par M. José\n  Bruyr, où celui-ci chante des choses déjà très souvent chantées — mais mieux ;\n et la Nuit d'avril (11), de M. Adrien de Pfémorel, un long poème dialogué où\n\n\n  (1) Bruxelles, Association des écrivains belges. (2) Paris, Librairie des arts, sciences et\nlettres. (3) Paris, Editions de la Phalange. (4) Paris, Edition du Temps présent. (5) Lyon,\nEditions de l'Art libre. (6) Paris, Grasset. (7) Editions du Beffroi. (8) Paris, Editions du\nBeffroi. (9) Bruxelles, Librairie moderne. (10) Liége, l'Alliance Liégeoise. (11) Bruxelles,\nGoemaere.\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1372, "texte": "                                   LES    POEMES                                   385\n\nil y a quelques admirables passages et qui constitue une belle méditation sur\nl'amour. M. Paul Claudel traduit des Poèmes (1) de Coventry Patmore (qu'il\navait publiés dans la Nouvelle Revue Française) que précède une étude très\nample et très complète de M. Valéry Larbaud sur le grand poète catholique\nanglais. M. E. Ch. Athanassiadès pouvait-il, compatriote de Moreas, écrire\nautre chose que les stances nettes et nobles qui composent ses Petites Elé-\ngies (2). Je voudrais supprimer du volume de M. Pierre Valdelièvre, les\nHeures émues (3), les premières et les dernières pages. Celles-ci parce que le\npoème qu'elles contiennent est d'une excessive médiocrité, celles-là parce\nqu'une préface de M. Auguste Dorchain suffit pour faire préjuger de la médio­\ncrité de tout le volume. On aurait tort de ne pas passer outre. On aurait tort\négalement de traiter de petit crétin ou de grand poète M. Maurice Miria,\n auteur de Juvenilia (4). C'est tout simplement un brave petit jeune homme\n qui écrit des choses sans génie mais aussi, j'en suis sûr, sans prétention.\n\n                                                                               P. N.\n\n\n\n\n   (1) Editions de la Nouvelle Revue française. (2) Paris, Crès. (3) Editions du Beffroi.\n(4) Bruxelles, Société belge de librairie.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-005", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 386, "page_fin": 392, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "Méditations sur la beauté du monde (Suite) (I) VIII Et vous savez", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 447, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1938, "texte": "Méditations sur la beauté du monde\n                                  (Suite) (I)\n\n\n\n                                       VIII\n\n       Et vous savez, ô champs aimés, que je regrette\n       Les heures que je dois écouler loin de vous.\n       Vous savez que les jours où ma peine secrète\n       M'empêche de goûter votre charme si doux,\n       J'en veux au soleil d'être un océan de joie\n       Où la planète heureuse et sereine se noie,\n       Puisque tout le bonheur de l'espace est perdu\n       Pour mon cœur, qui s'enferme en sa douleur obscure,\n       E t puisque je ne puis m'unir à la N a t u r e ,\n       Joyeuse sous son astre amplement épandu!\n\n       E t vous savez aussi que je redoute l'heure,\n       Où l'austère devoir m'arrache au songe vain\n       E t m'oblige à gagner le seuil de ma demeure!\n       O cruauté parfois des toits où l'être humain\n       Abrite son labeur ou sa détresse lasse!\n       Cruauté du plafond funèbre qui remplace,\n       P a r son couvercle étroit et bas, le ciel mouvant\n       Que parcourt l'être immense et multiple du vent!\n       Cruauté de la chambre avare et ténébreuse\n       Qui mesure l'espace et rogne la clarté\n       A l'âme, aigle royal, né pour la liberté\n       Du grand soleil flambant sur la campagne heureuse!\n       E t cruauté des murs qui s'opposent aux b r u i t s\n       Des multiples vivants, et des sources courantes,\n       E t des bises dans l'herbe et le feuillage e r r a n t e s ;\n       E t par qui mouvements et souffles sont détruits\n       Dans l'air mort de la chambre aux meubles immobiles ;\n       Des murs éternisés dans leurs angles raidis,\n       Tandis que, sur les champs, les collines tranquilles,\n       Dressant avec lenteur leurs sommets arrondis\n       Qui, semblant soulevés par une âme vivante,\n       Donnent au sol le rythme émouvant d'un soupir\n       E t ferment l'horizon d'une ligne m o u v a n t e !\n\n(1) Voir les numéros d'avril et mai.\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2077, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                      387\n\n\nE t combien je r e g r e t t e , ô T e r r e , de blottir\nMon sommeil sous l'abri des solives sordides,\nQuand viennent de fleurir sur toi les cieux splendides!\nE t pourquoi le sommeil doit-il clore nos sens\nA l'heure où, recueillie et pure, tu mérites\nDe voir se révéler les astres frémissants;\nOu lorsque, avec lenteur et de magiques rites,\nL a lune monte et prend la ville et les forêts\nSous le charme ineffable et troublant de ses rets !\nNe t'aimerais-je pas deux fois plus, ô ma T e r r e ,\nSi je pouvais, perçant ton nocturne mystère,\nMe mêler à la nuit sereine, comme au jour?\nCar, malgré la ferveur pour toi de mon amour,\nPuisqu'il faut que mon âme étrangement sommeille,\nT a n t que brûlent, là-haut, les lampes de t a veille,\nJ e m'en veux, puisqu'il faut que tu veilles sans moi,\nDe ne pouvoir aimer que la moitié de toi!\n\n\n                           IX\n\nJ'ai souvent, sous les yeux, le vol des hirondelles :\nO T e r r e , que de fois, mon cœur est jaloux d'elles!\nQue de fois, je voudrais posséder leur grand vol\nP o u r pouvoir caresser les formes de ton sol,\nDans l'emportement doux et puissant de mes ailes!\nSi le paon est unique, et si le rossignol\nE s t le prince des chants et des nuits étoilées,\nO ciel vaste, elles sont tes princesses ailées!\n\nRien n'arrête l'amour qu'elles ont pour les cieux :\nT a n d i s que d'autres vont, dans les jours pluvieux,\nS'abriter sous un toit, un a n t r e ou le feuillage,\nElles montent se p e r d r e au milieu du nuage.\nMais leur élan g r a n d i t encore quand le ciel\nE s t un abîme pur d'air léger, dans lequel,\nI v r e s du gouffre immense et folles de vitesse,\nElles semblent vouloir épuiser la largesse\nD'espace, que le ciel sans limites leur fait!\nC'est quand le jour se meurt, et que le mont se vêt\nD'un rose plus touchant, SOUS la lueur dernière\nDu soleil q u ' a t t e n d r i t l'heure de son adieu,\nQu'elles montent encor plus haut vers le soir bleu,\nDans l'espoir d'éprouver cette douceur plénière\nDe mourir avec les derniers flots de lumière!\n"}, {"page_pdf": 449, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2358, "texte": "388                            DURENDAL\n\n\n\n      Mais, elles, dont le cœur héroïque est épris\n      Du vertige enivrant des hauteurs, ont la grâce\n      D'aimer aussi les champs onduleux et fleuris.\n      Il n'est aucun des traits, ô T e r r e , de t a face\n      Qu'elles n'aillent frôler de l'aile avec amour :\n      Les sinuosités du fleuve, le contour\n      Des routes, il n'est rien que leur course n'épouse;\n      Elles r a s e n t les courts gramens de la pelouse\n      Et franchissent, avec souplesse, les maisons\n      Ou le dôme feuillu des a r b r e s ; ou, rapides,\n      Elles plongent dans l'or oscillant des moissons,\n      Ou dans l'eau d'un étang s u r p r i s qui, par ses rides,\n      Longtemps encor après leur passage, en sourit!\n\n      Dans leur corps, aussi vif et léger qu'un esprit,\n      Agiles, elles sont les artistes insignes\n      Du vol prodigue, exact et preste, aux souples lignes!\n      Elles ont la science et l'ivresse; elles sont\n      Les amoureuses d'air et de jour, et les folles\n      De la T e r r e ondoyante aux milliers de frissons;\n      E t leur essor puissant, aux larges paraboles,\n      Peut, dans une caresse unique, associer\n      La colline rugueuse à la campagne lisse!\n      Il faut bien que ton âme, ô T e r r e , les chérisse,\n      E t mon cœur ne peut pas ne pas les envier !\n\n                                    X\n\n      Oh! combien je voudrais, pareil à tous les êtres\n      Qui n'ont d'autres soucis, ô T e r r e , que de toi,\n      Qui, vivant sur ton sein, sont tes hôtes champêtres\n      E t n'ont que tes bonheurs ou tes peines pour loi ;\n      Oh ! combien je voudrais n'avoir d'autre tristesse\n      Que celle de tes jours glacés ou nuageux,\n      De ces jours échoués, sans beauté ni tendresse,\n      Qui, n'ayant pas laissé t r a n s p a r a î t r e les cieux,\n      Passent, et tomberont dans l'éternité creuse\n      Sans emporter, au fond de l'abîme, l'espoir\n      D'avoir aidé, peut-être, une âme douloureuse!\n      E t combien je voudrais, ô N a t u r e , n'avoir\n      D'autres plaisirs que ceux de tes belles journées\n      Qui, pures et d'un astre allègre couronnées,\n      Règnent, et g a r d e r o n t de leur règne trop court\n      Le souvenir d'avoir déversé sur le monde\n      La splendide ferveur d'un grand acte d'amour!\n      Oh! comme je voudrais, ô N a t u r e féconde,\n"}, {"page_pdf": 450, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1811, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                         389\n\n\nE n jours de pâleur triste ou d'éclat triomphant,\nMe donner tout entier à toi, connue un enfant !\n\n\n                        XI\n\nA force de t'aimer dans la grâce émouvante,\nO T e r r e , que de fois, je t'ai dû de souffrir!\n\nLorsque tu sais donner au jour près de mourir\nU n e sérénité si vaste et si fervente\nQu'il me semble penser comme une âme vivante,\nOu b a t t r e toujours plus leutement comme un cœur\nGéant, dont le trépas sera bientôt vainqueur,\nQue de fois j ' a i souffert, en mon p a u v r e cœur sombre\nE t si petit devant l'océan du flot noir,\nDe ne pouvoir tuer en mes bras toute l'ombre,\nAfin d'éterniser dans sa beauté le soir!\n\n\n                             XII\n\nMais, avec la douleur que ma tendresse, ô mère,\nA du fragile éclat de ta grâce éphémère,\nJ e connais la souffrance aussi d'être impuissant\nA porter tout le poids de ta grâce accablante!\n\nQue de fois, à fixer le soir évanescent,\nQuand le soleil, au bout de sa descente lente,\nAbaissait, peu à peu, derrière le mont noir,\nLe foyer apaisé de son calme ostensoir,\nLorsque le couchant, rouge ardent, aux cliaudes teintes,\nS'éteignant doucement dans le ciel ténébreux,\nNe laissait bientôt plus, sur les sommets cendreux,\nQu'un faible tas sanglant de braises presque éteintes;\nDevant ces restes vains d'un jour heureux et pur,\nQue de fois j ' a i crié de douleur vers l'azur!\n\nSouviens-toi des matins où je marchais, sans trève,\nDans la campagne ouvrant, sous mon regard vainqueur,\nUn domaine si plein d'inépuisable rêve\nQue ne le pouvant plus tout contenir, mon cœur\nTe demandait, — n'est-il pas vrai, T e r r e éclatante? —\nGrâce pour lui de t a n t d'excessive beauté!\nQue de fois je passais dans la splendeur brûlante\nDe tes printemps, a r d e n t s avec sérénité,\n"}, {"page_pdf": 451, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2084, "texte": "390                            DURENDAL\n\n\n      Défendant à mon cœur d'implorer que la plaine\n      Veuille brûler avec moins de calme clarté\n      E t perdre un peu, dans la grâce dont elle est pleine,\n      De douceur pénétrante et de tranquillité!\n\n      Et, tu le sais, souvent j ' e n voulus aux collines,\n      Dont ta ligne s'élève et baisae tour à tour\n      Comme si leurs sommets, aux faiblesses divines,\n      Fléchissaient t e n d r e m e n t sous la charge du jour,\n      D'émouvoir, malgré moi, mon cœur de trop d'amour!\n\n                                   XIII\n\n      Car il semble, parfois, ô T e r r e , que ta gloire\n      Accable, et que nos cœurs sont indignes de toi,\n      E t que le soleil d'or r e m p o r t e une victoire\n      Trop lourde, certains soirs royaux, sur notre émoi !\n\n      Il est des jours si purs en d'émouvantes plaines,\n      Il est des soirs si pleins d'intensive beauté,\n      Des heures de pensée abondamment si pleines,\n      Qu'ils sont cruels de grâce ou de sérénité !\n\n      Oh! pouvoir accueillir, un jour, tout le sublime\n      Que dépense le crépuscule envahisseur,\n      E t faire de notre âme un si profond abîme\n      Que nous puissions aimer le soir avec douceur!\n\n\n                                   XIV\n\n      Souvent j ' a i recherché, dans mon cœur, quelle cause\n      Le faisait tant souffrir de la beauté des jours...\n      De ces jours lumineux et légers, que p a r c o u r t\n      Un vent limpide, et dont le soleil n'est que rose :\n      Une rose sauvage, au parfum doux et fin,\n      Qu'avec un rythme calme, et joyeux sans ivresse,\n      Le paysage flaire et respire sans fin !\n      De quel poids se sent donc chargé le cœur humain,\n      Lorsque le globe heureux semble avec allégresse\n      Elever et porter le faix de ses coteaux,\n      E t que l'œuvre de vivre est légère à tout être;\n      Lorsque l'air, t r a n s p a r e n t et bleu, laisse apparaître,\n      D'une teinte si douce et de contours si beaux,\n      Les tranquilles sommets, que la terre idyllique\n      A le charme parfait d'uue statue antique?\n"}, {"page_pdf": 452, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2025, "texte": "     MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                           391\n\n\nJ e sais que ces i n s t a n t s de beauté seront courts,\nE t que bien r a r e m e n t le monde, dans son cours,\nR e t r o u v e r a leur grâce harmonieuse et claire;\nCependant, ce n'est pas de leur sort éphémère\nQue souffre seulement mon cœur lourd, et je vais,\nCherchant encor le sens plus profond de ma peine.\nOr, peut-être, mon cœur souffre-t-il, j o u r s parfaits,\nDe la perfection trop pure et trop sereine\nQue sous votre clarté merveilleuse, revêt\nL a suite des coteaux où s'enferme la plaine !\n\nE t peut-être le cœur de l'homme est-il blessé\nEt, devant la beauté pleine de la Nature,\nSent-il, sans le savoir, se rouvrir la blessure\nDont il fut par la faute édénique percé\nE t qui, lui dérobant de ses forces, le laisse\nMystérieusement t r i s t e de la faiblesse\nQu'il éprouve à porter les fardeaux accablants\nDes jours d'une beauté trop suprême b r û l a n t s !\n\n\n                              XV\n\n\nMais aussi, quelquefois, le jour beau nous tourmente\nP a r tout ce qu'il fait naître en nous de fols désirs!\nC'est lorsque l'horizon, pur et profond, nous hante\nComme un ciel infini de magiques s a p h i r s , .\nSous lequel un pays merveilleux se déploie,\nOù notre cœur enfin se noierait dans la joie!\nE t c'est quand le mistral, plus frais et plus puissant,\nL e u r p r ê t a n t sa grande aile, exalte tous nos s e n s !\n\nIl semble que l'ardeur de ces beaux jours exige\nQue nous brisions le cercle étroit des autres jours\nE t , qu'abandonnant là nos vulgaires séjours,\nNous partions, dans l'ivresse heureuse du vertige,\nVers des pays lointains de rêve et de prodige!\nNous nous sentons brûler d'héroïsme, il nous naît\nUne âme que notre âme ancienne ignorait;\nOu plutôt c'est notre âme adulte qui nous quitte,\nE t le cœur qui, d'un r y t h m e allègre et triomphant,\nNous bat dans la poitrine est notre cœur d'enfant!\nE t voici qu'avec lui follement ressuscite\nNotre passé naïf que nous croyions défunt;\nVoici l'azur ardent et voici le parfum\n"}, {"page_pdf": 453, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 935, "texte": "392                           DURENDAL\n\n\n      Que revêtait le ciel et que prenait la t e r r e ,\n      Tandis que nous lisions les contes de P e r r a u l t\n      E t que la ville proche, ou le prochain coteau,\n      Ou le chemin fuyant étaient pleins de m y s t è r e !\n      E t voici revenir nos besoins de départ\n      E t ce vieux désir fou, dont la raison lucide\n      E t les ans déjà clos de notre vie aride\n      N'arrivent jamais à chasser le cauchemar,\n      Le désir de partir, n'importe où, quelque part,\n      P o u r y chercher encor le bonheur impossible!\n\n      J o u r s a r d e n t s , comme vous le rendez trop sensible\n      L'affreux dissentiment du monde et de nos cœurs !\n      J o u r s bleus, d'une beauté trop vive, aux cieux moqueurs,\n      Comme vous accroissez le conflit de la vie\n      Misérable et de l'âme humaine inassouvie!\n\n                                                          P A U L BONTÉ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-202", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Vierge à l'école ; Le Christ aux enfants", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Cliché de l'Expansion Belge-) LA VIERGE A L'ÉCOLE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 454, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 204, "texte": "Cliché de l'Expansion 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Le charme de ces humbles vierges de villages, de ces pauvres\nChrists de nos calvaires émane moins d'une perfection savante de la forme\nque d'un sentiment délicat fait de tendresse et de respect. Ils s'adressaient à\nnotre cœur autant qu'à nos yeux. Et puis, il faut bien le dire, il y a deux\nsiècles on connaissait encore la liturgie avec ses règles et son symbolisme;\ncombien, de nos jours, soupçonnent encore ce que c'est?\n   Cela a été mis en lumière par le dernier Salon. Il nous a fait voir le mal et\ndonné une chance de le guérir; c'est quelque chose.\n   Il nous a montré aussi l'urgente nécessité de recommencer cette expé­\nrience à brève échéance si nous voulons tenir les artistes et le public en\nhaleine et aboutir à des résultats. Il est incontestable que si, à des époques\nrégulières, tous les quatre ou cinq ans, par exemple, nous avions l'occasion\nde consulter le bilan de l'art religieux moderne nous serions plus attentifs à\nses progrès de même que les artistes seraient plus enclins à y collaborer. Il\nfaut une continuité dans l'effort ici comme en toutes choses.\n   L'école de Beuron, aux formes trop archaïques parfois, nous le prouve.\nElle se distingue par une « science religieuse » qui impose ses œuvres à\nl'attention. Sans être de premier plan ses fresques, ses bronzes, ses ornements\nsont d'un style très noble et d'une note véritablement religieuse. On peut\ncritiquer ses formes un peu rondes, même un peu molles, mais on doit leur\nreconnaître une souveraine méthode jointe à un sens liturgique profond.\nCela est important, il fallait qu'on nous le fît voir.\n   L'Angleterre, dont le contingent est notable, semble obéir aussi à une\ncertaine méthode, mais ses œuvres sont impersonnelles, elles donnent trop\nd'importance à des détails de pure technique et ne nous émeuvent guère.\nC'est plus joli que beau et moins profond qu'adroit.\n"}, {"page_pdf": 457, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3155, "texte": "394                              DURENDAL\n\n\n\n    L'Allemagne, avec son esprit de travail persévérant et tenace, se devait à\nelle-même d'entreprendre la rénovation de l'art religieux. Les essais qu'elle\nnous a envoyés sont peu captivants. Il y a une tendance chez les Germains à\nrevenir aux formes barbares tout aussi peu « modernes » que le pseudo­\ngothique. Les reliures constituaient néanmoins un bel ensemble d'une tenue\ntrès louable.\n    L'architecture religieuse y est plus avancée que chez nous. Des édifices\nnombreux y ont été construits. Lourds, sévères et froids, imprégnés de\nl'esprit de la Réforme, ils sont une étape dans la voie de la Renaissance\nmoderne, confuse encore mais grandissante. A noter un genre de construc­\ntions peu répandu jusqu'à présent : les fours crématoires. Celui de Dresde,\nélevé d'après les plans du professeur Fritz Schumacher, est remarquable.\nL'architecte l'a empreint d'une beauté solennelle et triste à souhait bien\nadaptée aux cérémonies funèbres.\n    C'est en France et en Belgique que nous avons trouvé les peintres les mieux\ndoués. Sans parler de Puvis de Chavannes devenu classique déjà, MM. A.\n Bernard et Maurice Denis retenaient notre admiration par des cartons et des\ntoiles magnifiques.\n    Si les récalcitrants à la peinture religieuse moderne ont bien voulu\nregarder le Christ aux enfants ils auront constaté qu'on peut représenter des\npersonnages vêtus en bourgeois de nos jours et des fillettes en bottines jaunes;\naux côtés du Sauveur, sans heurter les convenances le moins du monde.\n Il suffit que des scènes de ce genre soient traitées dans un esprit chrétien pour\n écarter les sourires ou calmer les colères des traditionnalistes.\n    Dans ce même esprit, M. M. Denis a peint la Vocation des Apôtres aux\n harmonies si pleines et si puissantes. Il y a, dans le geste des deux pêcheurs\nvenant à Jésus, tant de foi, tant de prière qu'il est difficile d'imaginer une\nscène plus simplement pathétique et plus véritablement religieuse.\n    Ce ne sont plus les grimaçantes figures de nos fabricants de chemins de\n croix et de « bondieuseries », c'est de l'art véritable, simple, grand, où ne\n parlent pas uniquement les muscles tordus et les sourcils froncés mais où les\n âmes se révèlent.\n    Très simples aussi et délicieusement fraîches étaient les Annonciations de\n M me Jeanne Simon et de M me Thiollier.\n    En Belgique, nous avons un peintre décorateur dont la première grande\n œuvre religieuse sera exécutée bientôt, j'ai nommé Auguste Donnay et son\n triptyque de Saint-Walhère. Voilà de « la belle ouvrage », comme on dirait\n dans son pays. Le sentiment de l'harmonie s'y rencontre avec celui du décor,\n le dessin y est puissant et expressif, la tonalité très délicate s'apparente aux\nmeilleures productions françaises sans jamais perdre la fraîche saveur\n wallonne.\n    Les lecteurs de Durendal connaissent l'esquisse de ces panneaux reproduite\n ici même il y a peu de mois et loués comme il convenait, je n'y reviendrai\n donc pas.\n    Dans une note toute différente, Frédéric a peint plusieurs toiles plus reli­\n gieuses par le sujet que par le sentiment. Excellents « morceaux de peinture »\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2010, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                  395\n\n\ndignes de ce grand talent mais peu émouvants; c'est le défaut du plus grand\nnombre.\n   Montald n'y a pas échappé. Le peintre de « l'île heureuse » nous a bâti un\nsaint François rocailleux et pauvre, aussi pauvre que l'architecture de\nM. Vandevoorde. C'est ici que l'on sent l'indigence de notre époque, indi­\ngence criante dans cette façade de MM. Vaes et Creten, empruntée aux\ncinémas, où les lois de l'architecture sont outrageusement ignorées.\n   Nous avons à travailler beaucoup dans ce domaine, plus encore peut-être\nque dans celui de la peinture, et ce n'est pas peu dire. Encore une fois, le Salon\nd'art religieux qui ne pouvait, me semble-t-il, avoir la prétention de créer\nmais uniquement de démontrer aura du moins obtenu ce résultat de nous\nmettre le doigt sur la plaie. Elle est béante. Nous pouvons nous rendre\ncompte qu'en fait d'architecture et qu'en dehors des copies du moyen âge\nnous n'avons rien produit qui vaille, à l'heure qu'il est.\n   Cette constatation désormais acquise ouvrira peut-être les yeux à ceux qui\ncritiquent mais qui ne cherchent pas les remèdes et qui en cela prennent le\n rôle le plus facile.\n    Il apparaît aussi que les métiers d'art moderne sont plus avancés. Les\n œuvres en bronze d'un Brom, les vitraux d'un Miehoffer sont notables et\n pourraient bien être le point de départ d'un renouveau tant désiré. Nous le\n souhaitons ardemment. Beaucoup d'artistes cherchent à retremper leur inspi­\n ration à des sources nouvelles, en voilà d'éternellement fraîches. Qu'ils s'y\n rendent. L'âme d'un artiste et l'âme d'un croyant ont mille points de contact.\n Certains peut-être l'auront senti en parcourant les salles de cette dernière\n exposition. Ils abandonneront les sujets exclusivement profanes et la semence\n ainsi jetée au vent portera ses fruits dans un avenir prochain.\n                                                                      R. G. G.\n\n                                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-007", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 395, "page_fin": 397, "titre_corps": "Les concerts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Les Concerts La Messe de Bach et la", "ancre_fin": "simples accompagnements. GEORGES DE GOLESCO.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L'Album musical de L. 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Avec ces éléments compréhensifs,\n mais relativement restreints pour l'exécution d'oeuvres de cette envergure,\n M. Zimmer, qui figure au premier rang des rares bons chefs d'orchestre que\n nous possédions, est arrivé à réaliser une impression d'art vraiment très\n élevée. A ces groupes fermement disciplinés et se fusionnant dans une parfaite\n"}, {"page_pdf": 459, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3443, "texte": "396                               DURENDAL\n\n\n cohésion sonore, il insuffle sa flamme et, par un travail attentif et soutenu, il\nles assouplit en les rompant à toutes les redoutables difficultés rythmiques et\nexpressives de ces œuvres colossales. M. Zimmer était d'ailleurs merveilleuse­\nment secondé par les protagonistes, MM. Baldszun et Stephani, M mes Noorde­\nwier-Reddingius et de Haan-Manifarges, rivalisant tous d'ampleur et de\nvaillance, plus remarquables même à notre sens dans la Messe de Beethoven\noù pourtant les chants exposés en soli ont une importance considérablement\nmoindre. On admira la voix de Mme de Haan-Manifarges, aussi moelleuse que\npuissante, et surtout celle de Mme Noordewier-Reddingius dont le timbre\n clair comme le cristal a des sonorités angéliques. Les solistes de l'orchestre\nont aussi droit à tout éloge, notamment M. Johan Smit qui, dans la Messe\nde Beethoven, chanta persuasivement au violon le solo du Benedictus.\n    L'audition à un jour d'intervalle des deux vastes poèmes sacrés a naturelle­\nment fait naître des comparaisons et des préférences qui se sont généralement\nportées du côté de Bach, ce qu'expliquent la magnificence de virtuosité vocale\nqui se déploie dans les airs comme aussi la clarté transparente et l'architec­\nture plus régulière des grands ensembles vocaux. Il serait oiseux et téméraire de\nvouloir formuler ici un jugement toujours susceptible d'être revisé et réformé\nsuivant les dispositions subjectives et les conceptions d'art particulières à\nchacun. L'on peut dire cependant, qu'exception faite pour le sublime Agnus\nDei et les grandes parties dramatiques du Credo où Beethoven atteint au\nsummum de l'ampleur expressive, les polyphonies vocales et instrumentales\nont généralement chez Bach un rayonnement plus direct et plus intense.\nQuoi de plus gigantesque et de plus majestueux à la fois que le début du\nKyrie, quoi de plus glorieusement éblouissant que les chants du Gloria, de\nplus ailé et de plus céleste que les chœurs du Sanctus dans la Messe de Bach ?\nEn revanche, malgré leur beauté de ligne et de mélodie, la coupe uniformé­\nment conventionnelle des airs et duos suspend souvent chez Bach l'élan\ngénéral du poème, tandis que chez Beethoven l'inspiration géniale du Titan\njaillit avec une indépendance et une spontanéité foudroyantes, dans un fré­\nmissement continu d'émotion surnaturelle qu'enraye au contraire chez Bach\nla fréquente intervention de parties dont le caractère trop exclusivement\nmusical comporte des significations psychiques et expressives moins profondes.\nPar ses conflits d'ombre et de lumière, par ses irrégularités émouvantes et ses\ndramatiques brisures de lignes, par ces cris profonds de l'âme s'élançant vers\nl'Infini comme Faîtière dentelle des flèches gothiques s'envole vers les cieux,\nla Messe de Beethoven s'allie plus étroitement dans notre esprit avec l'image\nd'une cathédrale moyenâgeuse que la Messe de Bach où l'on admire surtout\nl'harmonieuse noblesse de ligne propre aux conceptions purement classiques.\nEn tout cas, on ne comprend pas que l'on ait voulu contester à la Messe de\nBeethoven son caractère religieux. Tout ce que l'on peut dire à ce sujet, c'est\nque la religion étant le rapport qui unit Dieu et l'homme, la Messe de Bach,\nplus sereine, s'attache plus spécialement au premier terme du rapport, Dieu,\ntandis que celle de Beethoven, plus émue et plus douloureuse, envisage sur­\ntout le second terme du rapport, l'homme.\n"}, {"page_pdf": 460, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2102, "texte": "                              REVUE     DU   MOIS                           397\n\n   Signalons les récitals donnés par deux de nos meilleures artistes du chant,\nMme Wybauw-Detilleux et Mlle Rollet. Celui de Mme Wybauw-Detilleux, qui\neut lieu au local de l'exposition des œuvres de son mari, fut exclusivement\nconsacré aux lieder de Beethoven. De sa voix grave, chaleureuse, au timbre\nriche et pénétrant, elle chanta notamment les lieder d'inspiration vibrante et\ngrandiose qui s'appellent Busslied et die Elire Gottes aus der Natur, puis,\navec la collaboration de MM. Deru, Gaillard, Minet, une très savoureuse\nsérie extraite des Chants écossais, l'admirable Abendlied unter'm Gestirnten\nHimmel, où la grandeur de la musique est digne de l'élévation de pensée dont\nle texte du poème est empreint.\n   M lle Rollet prêta son concours à un concert organisé par M. Defauw, vio­\nloniste-compositeur. Elle mit autant de grâce émue que d'exquise fraîcheur de\nsentiment et de charme expressif dans l'interprétation du cycle enchanteur :\nA la bien-aimée absente de Beethoven, du scintillant Colibri de Chausson, de\nRecueillement de Debussy, et de deux poèmes vocaux très intéressants et fine­\nment harmonisés de Defauw, le Sonneur et Nuit d'été. Compositeur distingué,\nM. Defauw fit aussi applaudir de réels dons de virtuose dans une Chaconne\nde Bach pour violon où l'on apprécia sa technique ferme et souple. Il fut\nmoins heureux dans l'interprétation de la sonate pour violon et piano de\nLekeu (qu'il joua avec sa femme) et où l'on eût souhaité plus de profondeur\nexpressive, que dans celle de César Franck où il avait comme partenaire\nM. Minet. Dans la partie de piano, si difficile à différents titres, de cette\nsonate, M. Minet se montra non seulement virtuose habile, mais encore\nartiste très compréhensif, et on se prenait à regretter que ce pianiste trop\nmodeste ait pris le parti de ne se faire jamais entendre en soliste et de res­\ntreindre l'exercice de son art au domaine des simples accompagnements.\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-008", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 397, "page_fin": 399, "titre_corps": "L’Album musical de L. Wallner", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Closson", "ancre_debut": "L'Album musical de L. Wallner Deuxième Album musical de la Jeune Belgique", "ancre_fin": "succès ne soit assuré. ERNEST CLOSSON.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Revues     A lire dans L'ART MODERNE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 460, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 2102, "fin_caractere_exclue": 3183, "texte": "L'Album musical de L. Wallner\nDeuxième A l b u m m u s i c a l de la J e u n e Belgique, mélodies\n  et morceaux pour chant et piano sur les textes de André Van Hasselt, Iwan\n  Gilkin, Valère Gille, Albert Giraud, Grégoire Leroy, Charles Van Lerberghe,\n  musique de LÉOPOLD WALLNER. — (Bruxelles, Schott Frères.)\n\n  Voici bien des années déjà que parut le recueil vocal si profondément inté­\nressant publié par M. Léopold Wallner sous le titre Album musical de la\nJeune Belgique, dont l'apparition avait été vivement attendue par les admi­\nrateurs, les amis et les élèves de l'éminent musicien et pédagogue. Leur attente\nne fut pas déçue et le succès fut d'autant plus significatif qu'il s'agissait, au\ndemeurant, d'un art spécial, peu accessible à la majorité des amateurs, aux\nmoyens techniques restreints et à la jugeotte étroite, mais dont le grand\nnombre et le panurgisme sont seuls capables de déclancher les gros tirages.\nDepuis, M. Wallner, fidèle à son principe sévère que « le génie seul peut\nécrire d'abondance, tandis que le talent doit se concentrer le plus possible .\n"}, {"page_pdf": 461, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3251, "texte": "398                                    DURENDAL\n\n\n\n n'avait plus produit qu'un petit nombre d'œuvres, dont la plus importante\nfut la belle Sonate romantique, publiée par ses amis à l'occasion du jubilé\n artistique du musicien, en décembre 1905 (1).\n    Cependant, la plupart de ces œuvres nouvelles demeuraient inédites. L'effort\nde M. Wallner portait encore une fois sur ces poèmes des « Jeune Belgique »\ndont il avait partagé les luttes et auxquels l'unissaient tant d'affinités. A la\nlongue, il réunit ainsi une nouvelle série de mélodies; et ce fut la matière du\n « second » album de la Jeune Belgique qui, publié par souscription, vient de\nvoir le jour.\n    Les mélodies qu'il contient sont au nombre de dix-sept, sur des textes\nempruntés à six poètes : sept à Iwan Gilkin, quatre à Valère Gilles, trois à\nAlbert Giraud, une respectivement à Grégoire Leroy, Van Lerberghe et Van\nHasselt (2). On y retrouve les caractères propres de l'inspiration de M. Wall­\nner, le lyrisme intense qui transfigure un poème et en porte à l'apogée la force\nexpressive, le romantisme fougueux que Liszt, parrain du musicien, semble\nlui avoir légué, des élancements passionnés où se révèle le musicien slave, un\naccent d'émotion pénétrante et une surprenante souplesse d'expression, le tout\nrappelant à la fois la jeune école allemande et les ouvrages de certains maîtres\ntchèques. La forme elle-même est variable et, tout en évitant l'amorphisme\nfuneste, est directement empruntée à la construction du poème et au dévelop­\npement de l'idée.\n   D'une manière générale, la musique de M. Wallner est nettement mélo­\ndique; elle ne craint même pas le mélisme, et les portamenti y abondent.\nC'est une ligne mélodique très accidentée, d'un ambitus ample, souplement\nsinueuse, suivant de près toutes les inflexions du sentiment ; même dans les\npièces de caractère récité (Dimanche soir, Désir), ce récit demeure essentiel­\nlement musical.\n   La partie de piano, elle, est d'un intérêt soutenu. Le plus souvent, elle est\nconcertante, indépendante de la mélodie vocale; lorsque la main gauche\nesquisse une simple figure d'accompagnement, la droite développe un contre-\nchant d'une parfaite liberté d'allure (voir la Belle nuit); même l'accompagne­\nment pur et simple (Rose des Dîmes, Brise printanière) est encore intéressant\npar ses sonorités originales et son écriture délicate; parfois la partie de piano\nest descriptive, comme dans l'Orgue, où une évocation de vieil orgue à mani­\nvelle désaccordé, ruiné, rappelle l'impressionnant Leiermann de Schubert.\nEst-il nécessaire d'insister sur la souplesse du mouvement modulatoire, sur le\ncharme d'une harmonisation savante et chatoyante, d'une polvphonie et\nd'une polyrythmie pleines d'intérêt? Il faut, par contre, insister sur le soin\nparticulier de la prosodie, si fréquemment malmenée, même par des maîtres\ntels que Saint-Saëns et Bizet, ou même Debussy, qui reproche à Gluck de\n « prosodier fort mal », — ce qui, soit dit en passant, n'est pas notre avis. Ici,\n\n\n\n  (1) Voir le compte rendu de cette manifestation, avec un portrait de l'artiste, des notices\nbiographique et bibliographique, dans Durendal, t. X I I I , p. 7 ss.\n  (2) Ce dernier figure ici à titre de précurseur du mouvement créé par la Jeune Belgique.\n"}, {"page_pdf": 462, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1030, "texte": "                                REVUE    DU    MOIS                             399\n\nchaque mot, chaque syllabe reçoivent leur valeur propre, tout est mis à son\nplan ; on voit même l'auteur atténuer dans sa rythmique des rencontres\nfâcheuses que le poète ne sut pas éviter (comme dans Rose des Dunes, les\nmuettes « dévaste de » qu'il eut soit d'écarter l'une de l'autre).\n   En résumé, un recueil hautement intéressant, tel qu'on était en droit de\nl'attendre de l'auteur de la Sonate romantique, et dans lequel des talents de\ndifférents genres trouveront à rafraîchir leur répertoire. — Mais qu'on ne s'y\ntrompe pas, non hic piscis omnium, tout cela est difficile, très difficile, tout cela\ndemande une diction intelligente, finement nuancée, un accompagnateur bon\ntechnicien et artiste, un ensemble soigneusement préparé. Moyennant quoi,\npas une de ces pages d'une si haute saveur dont le succès ne soit assuré.\n                                                            ERNEST     CLOSSON.\n\n\n\n                                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-009", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 399, "page_fin": 400, "titre_corps": "Les revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Revues     A lire dans L'ART MODERNE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 462, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 1030, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": "Les Revues\n    A lire dans L'ART MODERNE le bel article consacré à Blanche Rous­\nseau par Francis de Miomandre, au sujet de son admirable petit chef-\nd'œuvre : La Rabaga. Cet éloge compensera amplement l'auteur de l'éreinte­\nment grotesque de son livre publié par un pion d'athénée dans un autre\npériodique.\n    — L'OCCIDENT : Les trois brins d'herbe, un poème de curieuse tech­\nnique et de haute allure de M. Adrien Mithouard.\n    — LE MASQUE publie cinq sonnets admirables de notre collaborateur\n Franz Ansel : Les muses du lac de garde.\n    — L'INDÉPENDANCE : Le luth et sa littérature, par M. Vincent\nd'Indy.\n    — Dans la REVUE DU T E M P S P R É S E N T , il faut lire Guitte, un des\ndélicieux Profils de gosse de la comtesse van den Steen de Jehay.\n    — Dans la REVUE DE BELGIQUE, il ne faut rien lire du tout. Elle\nn'est point folâtre ces temps-ci.\n   — LE THYRSE publie un bel article de M. Albert Counson : Henri\nPirenne et l'Idée belge.\n    — LES RUBRIQUES NOUVELLES contiennent une enquête sur la\nculture française et la Belgique. Nous y trouvons les réponses de MM.J.-J.Van\nDooren, Franz Dohy, Georges Moulinas, Charles Desbonnets, Maurice Pelle­\ntier, etc. Il y a aussi Verhaeren.\n   — LA FLAMBERGE est une nouvelle revue dirigée par M. Arthur Can­\ntillon et dont le comité se compose de Mme Marcelle Max Hautier,\nMM. R. Hustin, Max Hautier, Jean Ghilain, R. Minor, Pierre Galichet, tous\nparfaitement inconnus, mais auxquels il convient de faire crédit. Les collabo­\nrateurs du premier numéro — qui se présente bien, avec une couverture de\nLangaskens — sont un peu... mélangés: Camille Lemonnier et Léon Legavre,\nPaul Fort et L.-M. Thylienne... On trouve aussi dans ce fascicule des petits\nvers — ô combien ! — de M. Remy de Gourmont.\n"}, {"page_pdf": 463, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1901, "texte": "400                               DURENDAL\n\n\n   — M. Maurice Kunel donne à la SOCIÉTÉ NOUVELLE de très curieux\narticles sur Baudelaire en Belgique.\n   — LA BELGIQUE A R T I S T I Q U E ET L I T T É R A I R E : Des proses\nlyriques de M. José Hennebicq. Et des vers lyriques de M. Pierre Brood­\ncoorens, qui n'a pas un talent parfait, mais qui, à coup sûr, n'est pas un\nimpuissant. Voir aussi à la page 309 le portrait du Petit Serpent par M. Oscar\n Liedel.\n   — WALLONIA, un très intéressant article de M. Ad. Hocquet sur Roger\nde la Pasture.\n   — LES MARCHES DE L'EST : Une bonne page de M. Maurice Wil­\nmotte sur Albert Mockel.\n   — LE MERCURE DE FRANCE contient d'admirables vers deMmeCécile\nSauvage, un article de M. Jean de Gourmont sur l'Art et la morale, — dans\nle ton de la famille Gourmont naturellement et d'une admirable médiocrité de\nscience et de pensée — le début du roman de M. François Mauriac : l'Enfant\nchargé de chaînes.\n   — L'ART FLAMAND E T HOLLANDAIS (février, mars, avril 1912),\npar M. Schmidt-Degener : Une étude préliminaire sur la Ronde de Nuit : la\nConcorde du pays, curieuse et belle peinture allégorique de Rembrandt, con­\nservée au Musée Bogmans, à Rotterdam. La thèse, qui paraît bien fondée,\nde l'excellent critique, est illustrée de la façon la plus démonstrative. M. Jean\nVeth rapproche deux compositions, l'une, de Millet; l'autre de Josef Israëls,\ndont le sujet est identique et montre dans quelle mesure l'artiste hollandais a\npu être influencé dans le développement de son œuvre par le grand maître\nfrançais.\n    Dans la livraison de mars, le même critique enrichit le Rembrandtiana\n d'une étude sur un portrait du Marquis d'Andelot, identifié par lui.\n    Le numéro d'avril qui s'ouvre par une notice illustrée d'un portrait con­\n sacrée à la mémoire de M. Henry Hymans, contient un très intéressant\ncompte rendu du Salon de l'Art contemporain par M. 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JOHANNES JOERGENSEN, traduction de\n   M. TÉODOR DE WYZEWA. — (Paris, Perrin )\n   Le titre de ce volume rappelle au souvenir celui que J.-K. Huysmans\ninscrivit en tête du livre où il racontait la conversion de Durtal : En Route.\nLa route que nous fait parcourir M. Joergensen n'aboutit pas à un autre but\nque celle du héros de Huysmans, mais les contrées qu'elles traversent l'une\net l'autre sont fort différentes.\n    Dirons-nous que la route de l'écrivain danois est plus belle que celle de\nl'écrivain français? Peut-être. En tout cas, elle gagne plus rapidement les\nhauteurs. Il y a plus de raison raisonnante et de curiosité investigatrice chez\nHuysmans; plus de sentiment et de sympathie d'intelligence chez joer­\ngensen. Celui-ci est un poète, un rêveur; celui-là était un observateur aigu,\nun peu féroce. Lorsqu'il est venu à la foi, le premier échappait à la philo­\nsophie et à la science auxquelles il avait demandé vainement les certitudes\ndont sa vie morale avait besoin; le second sortait, dégoûté, du naturalisme,\ndes expériences maladives de des Esseintes, des recherches étranges pour­\nsuivies dans les bas-fonds religieux ou occultistes auxquelles son inquiétude\ngrandissante du mystère l'avait entraîné.\n    Il est inutile de continuer ce parallèle. Il n'y avait et il ne pouvait y avoir\naucune similitude entre les deux artistes. Et ils n'ont de semblable que\nleur sincérité.\n    Les courses racontées dans ce volume, courses commencées en Allemagne,\ncontinuées en Italie et qui aboutissent à Assise, il semble que le voyageur\n les ait faites à la découverte de lui-même. Les idées dont il avait vécu long­\n temps et qu'il avait exaltées et chantées, s'étaient peu à peu ruinées en lui.\n Du bel or, lourd et brillant, de la « gaie science », il n'était resté dans ses\n mains que des feuilles sèches. Il allait, désorienté, entre la foi qui l'avait\n abandonné et celle qui était en transe en lui, mais à laquelle il résistait encore.\n Il erre dans les vieux décors pleins de cordialité de Nuremberg ou de\n Rothembourg sur la Taube, va à l'abbaye de Beuron et en repart presque\n aussitôt, pris d'une sorte de panique, comme s'il craignait l'impression sur\n son esprit troublé du spectacle de la sérénité monastique. Puis, c'est l'Italie,\n joie, lumière, grâce et beauté latines; puis le doux séjour à Assise, dans la\n familiarité de saint François, ou au couvent de la Rocca, parmi les paysans et\n les moines.\n    Il goûte avec enivrement la beauté insinuante et délicieuse du pays, il se\n  mêle au peuple des petites gens, si simple et si bon, il s'agenouille avec lui\n  dans les églises, va avec lui en pèlerinage, se sent presque emporte par\n"}, {"page_pdf": 467, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3623, "texte": "402                                    DURENDAL\n\n\n\nl'ardeur contagieuse d e sa dévotion, mais reste faible, incertain, impuissant\nà se r é s o u d r e . . . E t ayant dû quitter tout cela, après qu'il eut regagné son\nlointain D a n e m a r k , qu'il fut rentré d a n s sa maison, tous ses souvenirs se\nlevèrent tous ensemble en lui et le remplirent de la nostalgie et de la détresse\nde ses aspirations démenties...\n   D r a m e intime où tout l'être est engagé avec ce qu'il a de plus cher et de\nplus profond. Il s ' a b a n d o n n e à l'impulsion secrète qui l'entraîne, puis il\nhésite, puis il recule, revient, piétine sur place... Mettez autour de cette\nangoisse mentale p e r m a n e n t e , qui fait l'unité du livre, de beaux paysages et\ndes cités anciennes de la G e r m a n i e ; mettez l'Ombrie âpre et d o u c e , avec les\nhorizons et les solitudes de la m o n t a g n e , avec les petits couvents pauvres\net radieux, pleins de fraîcheur et de silence, qui des sommets contemplent la\nplaine que les oliviers argentent.\n                                                                      ARNOLD G O F F I N .\n\n\nE s s a i d ' a p o l o g é t i q u e i n t é g r a l e . La Religion expliquée à un incrédule\n   instruit par plusieurs théologiens; I. L'Incrédulité et les Temps prémessianiques,\n   par A. DETILLEUX. — (Bruxelles, P a r i s et R o m e , 1912. U n vol. in-8°.)\n   L'auteur nous avertit que l'ouvrage orné de ce titre quelque peu tour­\nmenté n'est que la première partie d'une « Quintologie », d o n t le plan\n« intégral » c o m p r e n d les multiples démêlés de l'Incrédulité avec les T e m p s\nprémessianiques, avec la Divinité de Jésus-Christ, avec le Catholicisme p r a ­\ntique, avec l'Eglise de Jésus-Christ, avec la Science et le P r o g r è s . « On le\nvoit, ajoute-t-il, cet immense p r o g r a m m e parlant à la fois à l'intelligence et\nau cœur, réunissant les exigences de la foi et les droits de la raison d a n s u n\nlangage théologique, philosophique et scientifique, élaguant toute inutilité\nsans c e p e n d a n t délaisser les charmes d u style, est de n a t u r e à rassasier\nl'esprit le plus difficile et le plus avide de combler les doutes qui le tour­\nm e n t e n t . C'est u n e initiation graduelle et intensive (?) dans le d o m a i n e d e la\nvérité, u n e synthèse logique du vrai, du beau et du bien opposée à l'antithèse\nnégative, u n e véritable s o m m e (!) victorieusement échafaudée devant l'éclec­\ntisme antichrétien. » (Introduction, p . 11.)\n   Ce petit boniment trahit une confiance et u n e ambition juvéniles. L ' a u t e u r\nn e s'en défend pas : « N o u s le p r o c l a m o n s , dit-il, la Religion expliquée à un\nincrédule instruit par plusieurs théologiens est u n e œ u v r e hardie dont toute timi­\ndité déplacée est b a n n i e . » (Ibid., p . 12.)\n   L a forme choisie est celle de l'épître, mais avec cette pointe d'originalité\nque l'épître est censée écrite par plusieurs à un seul : l'incrédule instruit par\nplusieurs théologiens. L a littérature épistolaire ne connaissait jusqu'ici que\nla lettre adressée par u n seul à un seul ou à plusieurs. M. Detilleux enrichit\nle genre d'une forme nouvelle. Aussi termine-t-il invariablement c h a c u n des\nchapitres de son livre par les mots : « N o u s s o m m e s , Monsieur, etc. »\n   Le contenu du livre est assez difficile à définir. A propos des principaux\névénements de l'Histoire sainte, on y parle, à bâtons r o m p u s , d'histoire,\nd'exégèse, de philosophie, de théologie et de science. Aucune des questions\nsoulevées n'est traitée m é t h o d i q u e m e n t . A peine sont-elles effleurées.\n"}, {"page_pdf": 468, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3369, "texte": "                                 LES LIVRES                               403\n\n\n L'auteur paraît n'avoir aucune opinion personnelle. Il se borne à juxtaposer\n des textes empruntés un peu partout, au hasard de ses nombreuses lectures.\n    Voici quelques spécimens de sa manière.\n    La lettre V traite de la grave et difficile question du péché originel.\n L'auteur prend position en affirmant que le péché originel « s'impose à\n l'esprit de tout homme raisonnable. Il est l'unique explication plausible de\nl'origine du trouble des passions de l'homme désharmonisé, et la raison qui\nfait que leur choc incessant inonde l'humanité de maux qui l'accablent sans\n relâche». Passons sur les bizarreries du style. Je me demande quel théologien\nsouscrirait à cette vague formule, à relent manifeste de baïnisme et de jansé­\nnisme. L'auteur développe son thème en citant Pascal (il ne pouvait avoir la\nmain plus malheureuse!), Mgr d'Hulst (qui parle ici de tout autre chose que\ndu péché originel), J. de Maistre et Chateaubriand (qui seraient hérétiques\nsi on les prenait à la lettre), saint Jean Chrysostome et Bossuet (encore\nmal à propos), enfin Jaugey qui seul nous apprend quelque chose. Il est vrai\nque l'auteur corrige sa thèse et ses citations en ajoutant en note (au bas de\nla page 69) cette importante restriction : « Dieu pouvait créer l'homme dans\nl'état de pure nature, sujet donc à la souffrance, à la mort et à l'ignorance.\nCe qui revient à dire, en dernière analyse, que la connaissance du péché\noriginel n'est pas le fait d'un concept rationnel, mais le résultat de la révé­\nlation et de la tradition. » On se demande si cette note ne contredit pas la\nthèse de l'auteur, ou, tout au moins, si elle ne réduit pas à néant la plupart\nde ses citations.\n    La lettre XV est intitulée « Moïse Thaumaturge ». L'incrédule auquel elle\nest adressée s'attend peut-être à y voir comment l'exégèse catholique peut\nentendre les nombreux prodiges racontés dans l'Exode. Nos théologiens\napologistes n'osent s'aventurer sur ce terrain glissant. Ils se contentent de\ndisserter sur le surnaturel en général, en citant successivement le président\nRiambourg dans l'Art de croire d'Auguste Nicolas, Ozanam, le P . de Ravi­\ngnan, Kant, Mgr Bougaud, le P. Monsabré, Lacordaire, Gondal, Victor\nHugo, Georges Duruy, la Congrégation des Rites, le P . de Iionniot, Cham-\npollion... Il n'est question de Moïse qu'à propos de l'incident du faux pro­\nphète Balaam.\n    Tout le livre de M. Detilleux n'est d'ailleurs qu'une mosaïque de citations\nquelconques, très souvent disparates et même contradictoires, rarement\ninstructives. A propos d'exégèse de l'Ancien Testament, un lecteur instruit\ns'attendrait à rencontrer les noms des exégètes contemporains les plus\nautorisés et représentatifs des divers courants de la science catholique :\nBrücker, Fonck, Condamin, Van Hoonaecker, Lesêtre, Hummelauer,\nLagrange. Aucun de ces noms ne figure dans l'index des auteurs cités. L'exé­\ngèse de M. Detilleux ne dépasse pas celle de Bossuet. Tout ce qu'il sait des\nantiquités chaldéennes et assyriennes sort des ouvrages périmés de Vigou-\nroux. Scheil et Dhorme lui sont inconnus.\n    Une dernière critique. Les théologiens de M. Detilleux expliquent la\nreligion au moyen de la Bible. Quelle autorité attribuent-ils à ce livre?\nLe présentent-ils comme inspiré de Dieu? L'incrédule leur objectera qu'il\n"}, {"page_pdf": 469, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3309, "texte": "                                            DURENDAL\n404\n\nn'admet pas le fait d e l'inspiration, s'il n e lui est p a s d é m o n t r é . Mais cette\ndémonstration n'est guère possible pour quiconque ne croit p a s a u magistère\nde l'Église. L e s théologiens et l'incrédule ne se rencontrent p a s sur ce ter­\nrain. Il faudra d o n c s'en tenir à l'autorité h u m a i n e de la Bible. Mais celle-ci\ndépend îles questions d'authenticité, d'historicité, de véracité, d'intégrité\ntextuelle. M. Dutilleux n'y consacre q u e l'un des derniers chapitres d e son\nlivre. C'est d'abord u n vice de méthode. Au surplus, il n e se flattera p a s\nd'avoir résolu, en citant Bossuet et Vigouroux, les formidables questions q u i\ndivisent les meilleurs critiques et où la science catholique elle-même perdrait\npied sans le magistère d e l'Église.\n   E n définitive, il ne paraît pas que la Religion expliquée à un Incrédule instruit par\nplusieurs théologiens soit u n Essai d'apologétique intégrale. L'apologétique est u n e\nscience q u i procède de principes certains et admis p a r celui qui l'aborde,\npour en déduire, p a r voie de raisonnement, les motifs de crédibilité de la\nRévélation. L'apologétique spéciale d u d o g m e est autre chose. Celle d e\n M. Dutilleux n'est ni l'une n i l'autre. Elle n e satisfait p a s la raison. Elle\nn'enchantera guère les amis d e la forme littéraire; les courts extraits que j ' e n\nai cités nous renseignent s u r « les charmes d u style » d e l'auteur. Bref, la\nReligion expliquée, e t c . , semble être u n résidu de la littérature religieuse d u\nXIXe siècle français q u i va de Chateaubriand à Mgr B o u g a u d , en passant par\nde Maistre, L a c o r d a i r e et Auguste Nicolas. N o u s avons b e a u c o u p appris\ndepuis ce temps-là, et nous avons b e a u c o u p à oublier.           F . VERHELST.\n\n\nLITTÉRATURE :\nLa pensée romane. Essai sur l'esprit des littératures\n   dans       les    nations        l a t i n e s (livre    I),   par    ALBERT         COUNSON.     —\n     ( L o u v a i n , U y s t p r u y s t ; P a r i s , B e a u c h e s n e , 1911; 371 pages. P r i x :\n     4 francs.) (1).\n    M. Counson n'est pas u n inconnu p o u r les lecteurs d e Durendal. Il n e l'est\npas n o n plus pour les lecteurs de plusieurs autres revues de Belgique, de\nF r a n c e et d'ailleurs encore. Il a la p l u m e féconde, et rien de ce qui est litté­\nraire n e lui reste étranger. L e c t e u r infatigable en m ê m e t e m p s q u e critique\na b o n d a n t , il possède de précieux trésors d'érudition et quantité d e vues\noriginales sur j e n e sais combien de questions historiques et esthétiques.\nAussi n'est-on point surpris d e le voir a b o r d e r le très ample p r o b l è m e qui\nforme l'objet d u présent ouvrage et qui se pose comme suit : « L a pensée des\npeuples, dit-il, se manifeste dans la religion, dans la langue, dans les\ninstitutions et dans l'art ; elle est surtout explicite dans les littératures... »\nOr, au cours des âges, la pensée r o m a n e s'est révélée singulièrement p u i s ­\nsante et productive, c'est-à-dire « la pensée des peuples que R o m e a conquis,\ncivilisés et dotés de sa langue : Italiens, P r o v e n ç a u x , F i a n ç a i s , Catalans,\n\n\n  (1) Paru dans la Bibliothéque de la Société d'études morales et         juridiques.\n"}, {"page_pdf": 470, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3577, "texte": "                                  LES LIVRES                                 405\n\n\nEspagnols, Portugais, Roumains, Wallons, Genevois et Romans... La\nplupart d'entre eux sont également unis par la communauté religieuse, et,\nromains de confession comme de langue, ils forment les deux tiers de\nl'Eglise romaine... Depuis vingt siècles, ces peuples romans prennent une\npart prépondérante à la civilisation humaine; ils ont transmis ou donné au\nmonde occidental les Confessions et la Cité de Dieu (de saint Augustin), les arts\nlibéraux, la chevalerie, les romans, la courtoisie, les universités, la boussole\nqui ouvrit l'univers, les Indes et l'Amérique, le Code civil, la mécanique\ncéleste et la bactériologie, le pacifisme et certaine douceur de vivre. Raconter\nleurs exploits serait faire l'histoire universelle ».\n    Mais nous ne sommes plus au temps où un seul homme entreprenait de\nraconter l'histoire universelle. M. Counson n'a point voulu déroger à nos\nusages actuels et son effort s'est borné à montrer comment la pensée romane\nse définit elle-même dans les œuvres littéraires qu'elle a provoquées, et\nuniquement « dans les œuvres qui comptent et qui vivent longtemps ». J'ai\nhâte d'ajouter que cet effort, ainsi limité, n'a rien d'ordinaire : non certes! Il\ny a là un labeur rare, extraordinaire et qui nécessite, pour être exécuté, une\nscience peu commune. Mais, je le répète, le jeune professeur de Gand s'ap­\n plique avant tout à considérer l'unité romane, la pensée romane dans ses\n préoccupations littéraires vraiment essentielles et présentement sensibles\n encore; de plus, notons-le, il la considère dans ses « manifestations interna­\n tionales », de sorte que tel chapitre de son exposé nous met sous lts yeux les\nfables de chevalerie qui ont été chantées, d'un côté, en laisses françaises, de\nl'autre, en octaves toscanes.\n    Cet exposé s'arrête au début de l'ère moderne. Le Livre second reprendra le\n sujet au point où nous le trouvons ici amené, et le développera jusqu'à nos\njours. Sans doute, dès maintenant, l'on voit bien que l'unité de la pensée\n romane est plus facile à prouver au point de vue linguistique qu'au point de\n vue littéraire. D'autre part, l'on observe qu'une grosse difficulté pour\n M. Counson dans un « exposé succinct » comme le sien (et elle est presque\n inévitable) consiste à donner toutes les démonstrations partielles, tous les\n exemples détaillés qu'il faudrait pour établir sa thèse. Aussi s'en tient-il à un\n choix d'exemples et de démonstrations : c'est ce qui fait que les vérités géné­\n rales et les idées conductrices de l'ouvrage n'apparaîtront peut-être pas aux\n regards de tous les lecteurs avec toute leur force probante. Evidemment, des\n  « clartés » nouvelles sur plus d'un point nous seront fournies dans le second\n volume. En les attendant, il sied, de louer, et très vivement, les qualités\n  brillantes et solides du premier : l'information scientifique en est remarqua­\n  blement riche, comme nous l'avons dit; il abonde en aperçus originaux, en\n  rapprochements curieux, en allusions piquantes sur toute matière romane;\n  peut-être même y a-t-il sous ce dernier rapport (je parle des allusions) quelque\n  surabondance de biens, et je crains fort que certaines d'entre elles n'éveillent\n  pas, dans toutes les mémoires, tous les échos auxquels l'auteur a songé. Au\n  surplus, cette surabondance n'est pas sans causer de-ci de-là un peu de con­\n  fusion. Mais il n'en reste pas moins que son ouvrage est l'ouvrage de quelqu'un\n  et dénote une incontestable personnalité : sous la plume alerte, spirituelle et, à\n"}, {"page_pdf": 471, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3470, "texte": "406                                     DURENDAL\n\n\nl'occasion, ironique et m o r d a n t e de M. Counson, l'histoire littéraire vit réel­\nlement; elle prend une couleur et u n mouvement qui, à notre sens, méritent\nu n e mention toute spéciale.\n                                                                GEORGES DOUTREPONT.\n\n\nNouvelles études sur Chateaubriand; essais d'histoire\n    m o r a l e e t l i t t e r a i r e , par VICTOR GIRAUD. — (Paris, H a c h e t t e , 1912,\n    IX-335 pages. Prix : 3 fr. 50.)\n    N o u s n'apprendrons à personne que les conférences de M. J u l e s Lemaître\nsur Chateaubriand ont fait grand bruit. Elles en ont m ê m e fait avant d'être\nprononcées, car à peine la presse en avait-elle parlé que déjà elles agitaient\nles lettrés, les demi-lettrés, et d'autres encore qui ne connaissaient guère\nl'auteur du Génie du christianisme... que par ouï-dire. M. Victor G i r a u d le\nconnaît tout autrement : il le connaît à fond et de longue d a t e . L a preuve\nen est d a n s les publications importantes et de haute valeur qu'il lui a con­\nsacrées j u s q u ' a u j o u r d ' h u i , n o t a m m e n t u n volume intitulé Chateaubriand,\nEtudes littéraires ( 1904).\n    Depuis longtemps, il prépare u n travail d'ensemble sur l'action religieuse\net littéraire du g r a n d écrivain, et, en attendant qu'il l'ait mis au point, il fait\nparaître les résultats partiels de ses recherches. Or, au m o m e n t où\n M. Lemaître annonçait ses conférences, M. Giraud avait par devers lui une\nnouvelle série d'études chateaubrianesques qui pouvaient être recueillies en\nvolume : il les a donc recueillies, il les a éditées. C'est ce qu'il n o u s a p p r e n d\ndans l'avant-propos du livre dont nous rendons compte ici. P a r la m ê m e\noccasion il s'excuse d'avoir songé à « faire sa partie d a n s le concert d'élo­\nges ou de critiques » que devait, d'après ses prévisions, provoquer la\nparole très écoutée de l'auteur des Contemporains. Mais il s'est dit que sa\n « contribution » provisoire à l'étude de l'âme de Chateaubriand serait p e u t -\nêtre utile.\n    Ai-je besoin d'ajouter qu'il ne s'est pas t r o m p é et que le présent recueil\nd'essais est infiniment précieux pour la connaissance de cette â m e tant\ndiscutée d'où jaillirent quelques-unes des effusions les p l u s religieuses et des\nplaintes les plus désolées que le XIXe siècle ait e n t e n d u e s ? De ce recueil, je\nne donnerai pas tout le détail, mais je me bornerai à en signaler les pièces de\nrésistance : la Genèse du Génie du christianisme (une minutieuse et p é n é t r a n t e\ninvestigation sur tout ce qui, dans les ascendants, l'entourage et la vie m ê m e\nde Chateaubriand, a p r é p a r é et fait germer son livre rénovateur) ; Deux\népisodes de la jeunesse de Chateaubriand (deux articles instructifs et piquants sur\nR e n é « commis voyageur en bas » et R e n é voguant vers l'Amérique); les\nReliques du manuscrit des Martyrs (un admirable et solide morceau de critique\nscientifique) ; et le Sillage de Chateaubriand (un très beau et très a m p l e coup\nd'œil sur l'immense influence d u merveilleux prosateur depuis l'Empire j u s ­\nqu'à nos jours). Je viens d'écrire les mots de « critique scientifique». Ce n'est\npas cependant que M. Giraud voie dans la critique u n e véritable science : n o n ,\nil la considère et, avec raison, c o m m e « le libre et vivant témoignage d'un\nesprit sur u n a u t r e esprit, d'une â m e sur une autre âme ». Mais elle c o m -\n"}, {"page_pdf": 472, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3355, "texte": "                                LES LIVRES                                407\n\n\nporte, d'après lui, « une large part, si point de science, au moins de connais-\nsance, d'information précise et positive, d'enquête objective et imperson­\nnelle » : c'est là une idée aussi raisonnable et juste que la précédente. Si\npeut-être vous désirez vous en convaincre, et avoir sous les yeux des\nexemples de cette critique scientifique au sens où M. Giraud l'entend, vous\nn'aurez qu'à lire son livre. En le lisant, vous acquerrez une autre conviction,\nsi déjà vous ne la possédez : c'est que cette même critique, pour être pra­\ntiquée d'une manière supérieure, comporte également une large part d'esprit\nlittéraire. Vous trouverez cette part surtout dans les deux études intitulées la\nGenèse du Génie et le Sillage de Chateaubriand. Enfin — j'allais oublier de le\ndire — vous trouverez aussi, mais dans tout l'ouvrage, un accent de vive\nsympathie à l'égard de cet écrivain dont le sillage a été si marqué dans la\nlittérature française depuis cent ans : M. Giraud aime, en effet, Chateau­\nbriand, et certains lecteurs pourraient même lui reprocher de l'aimer trop.\n On sait que M. Jules Lemaître n'a point péché, dans ses conférences, par\nexcès d'amour. Il s'est, au contraire, appliqué à rendre Chateaubriand peu\n « aimable », et même il s'y est appliqué avec un excès de zèle.\n                                                     GEORGES DOUTREPONT.\n\nE d g a r P o e , par M. EMILE LAUVRIÈRE. — (Paris, Bloud.)\n   On ne comprend pas toujours bien quelqu'un que l'on aime, c'est certain,\nmais il est plus certain encore que l'on ne saurait comprendre sans aimer.\nOr, M. Lauvrière n'aime pas Edgar Poe. Le petit livre qu'il lui consacre,\naujourd'hui, comme le gros livre qu'il lui a consacré il y a quelques années,\net dont nous avons parlé ici même, ne constituent pas, à vrai dire, des\nbiographies du grand poète américain, des études de son œuvre si étrange,\nsi douloureuse et si belle, mais des réquisitoires contre lui où reviennent sans\ncesse, obsédants comme le Never more du Corbeau, les qualificatifs cliniques\nde « dégénéré » et de « dipsomane ».\n   Tout, pour M. Lauvrière, est « morbide » dans la vie et dans les écrits de\nPoe. Cependant, l'hérédité alcoolique, si elle explique les défaillances,\nn'explique pas le génie, l'inexcusable génie I Et il aurait peut-être mieux\nvalu, usant de la fraternelle générosité de Baudelaire, nous parler moins\ndes unes et davantage de l'autre.                                       A. G.\n\nC o n t e s e t f a n t a i s i e s , par EMILE GEBHARDT. — (Paris, Bloud.)\n   Il y a de tout dans cet agréable volume, des contes recueillis par l'auteur\nau cours de ses voyages par les pays ou par les livres, des histoires de son\ninvention, pleine d'ironie aimable ou de douce sérénité, des chroniques\nphilosophiques ou morales, inspirées par quelque événement ou quelque\nincident contemporain. Feuillets épars que Gebhardt avait négligé de\nrecueillir, pour laisser à faire, peut-être, aux amis et aux admirateurs qui\nnous ont donné déjà les Jardins de l'histoire et les délicieux Souvenirs d'un\nvieil athénien; petite monnaie d'une œuvre où abondent les médailles fières\net belles, mais qui, elle aussi, est frappée au bon coin de l'esprit et de la\n sensibilité.                                                    ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 473, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3401, "texte": "408                                  DURENDAL\n\n\n\nHistoire de la littérature italienne, par G. FINZI, traduction de\n   M m e Tliérard-Baudrillart. Préface de M. H e n r y Cochin. — (Paris, P e r ­\n   rin et C ie .)\n   Enfermer toute l'histoire de l'évolution littéraire italienne, d e p u i s les\njoculatores et les troubadours qui importèrent dans la Péninsule les r o m a n s\nd'aventure venus d u N o r d j u s q u ' à F o g g a z z a r o , dans u n volume d e\n300 pages n'était pas une tâche aisée, à moins de se contenter de d o n n e r à\nl'ouvrage la sécheresse d ' u n manuel et l'aridité d'une n o m e n c l a t u r e .\nM. Finzi a triomphé de ces difficultés. Son histoire met en relief les grandes\nfigures, les « héros » des lettres italiennes, mais elle nous a p p r e n d à connaître\naussi les écrivains secondaires q u i ont, pour leur part, contribué a u dévelop­\npement de la pensée italienne.\n                                                                               A. G.\n\nLA M U S I Q U E :\n\nB i z e t , par H E N R Y GAUTHIER-VILLARS. — V e r d i , par CAMILLE B E L L A I G U E .\n   2 vol. Collection Les Musiciens célèbres. — ( P a r i s , L a u r e n s . )\n    L'étude de M . Gauthier-Villars sur Bizet est intéressante et à plus d'un\ntitre.le travail d'un érudit, bien que n o u s ne puissions souscrire sans restric­\ntion à toutes s e s conclusions. Bizet ne poursuivit jamais d a n s ses opéras u n\nidéal bien déterminé. Le fond de son esthétique se caractérisa par u n éclec­\ntisme plutôt complaisant et il lutta souvent contre ses intimes tendances pour\nsatisfaire aux goûts d ' u n public qui ne lui en savait nul gré, car ce public\ns'obstinait à découvrir des wagnérismes dans ses œuvres les plus conformes\net les plus inoffensives, les Pécheurs de perles, Djamileh, etc. Kien d e plus\nétonnant à cet égard que les fragments de critique parisienne cités par M. Gau­\nthier-Villars et publiés au m o m e n t où le pauvre Bizet vivait encore, critiques\nauxquelles Charles Pigot répondait de cette façon réjouissante : « F a r o u c h e\nwagnérien, ce b o n , cet excellent garçon, ce parfait musicien qui n e deman­\ndait qu'à faire de la b o n n e musique. » L'argument n'est pas irrésistible, ajoute\nM. Gaulhier-Villars : on peut être un b o n et m ê m e un excellent garçon,\naimer la b o n n e musique et garder quelque estime aux Maîtres-Chanteurs. L'au­\nteur raille aussi de façon très spirituelle l'exotisme facile et conventionnel de\nBizet, voué de par les exigences des directeurs de théâtre à de constantes\nrecherches de couleur locale. « Après l'Italie d e Procopio, nous visiterons\nl'Egypte de Djamileh et nous n'aborderons à l'Espagne de Carmen qu'après\nescale aux côtes de Provence, avec l'Arlésienne. Si l'on joint à cette croisière\nles classiques excursions d'un pittoresque assez conventionnel d a n s l'Ecosse\nde VValter Scott avec la Jolie Fille de Perth et l'Extrême-Orient d e Michel Carré\navec les Pêcheurs de Perles, nous a u r o n s le tableau complet des préoccupations\nqui hantent un globe-trotter de la fin du second E m p i r e . »\n   A coup sûr, tous ces livrets d'opéra, jusqu'à l'Artésienne et à Carmen, sont\nfort misérables, suitout celui de la Jolie Fille de Perth, qui travestit le joli\npoème en prose de Walter Scott au point de le dénaturer. L'Artésienne fut\nreprésentée pour la première fois a u théâtre d u Vaudeville et cet exquis chef-\n"}, {"page_pdf": 474, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3597, "texte": "                                   LES LIVRES                                    409\n\nd'œuvre littéraire et musical se h e u r t a d'abord à u n insuccès complet.\nM. Gauthier-Villars l'explique, en dehors de certains motifs purement cir­\nconstanciels, par cette considération qui, malgré son allure paradoxale,\ncontient u n g r a n d fonds de vérité : « Il ne faut pas qu'une partition de scène\nsoit trop belle, il ne faut pas qu'elle contienne trop de m u s i q u e . » C'est qu'en\neffet, écrite à côté d'une oeuvre poétique sans la pénétrer, sans faire corps\navec elle, cette forme d'art hybride qu'on appelle musique de scène est en\nréalité un non-sens. « Au delà de la r a m p e résonne un idiome qui n'a, avec\nla langue parlée en deçà, a u c u n point de contact, et je ne connais pas de\ncerveau h u m a i n assez fortement organisé pour opérer la perpétuelle dissocia­\ntion nécessaire à l'intelligence du double texte et effectuer la synthèse instan­\ntanée qui lui permettra d'apprécier l'heureux accord de ces éléments d'émo­\ntion... Ce n'est qu'après un stage suffisant aux programmes des concerts sym­\nphoniques q u ' u n e belle partition de scène devrait être autorisée à p r e n d r e\nplace au Français ou à l'Odéon. »\n   Sans doute, l'Arlésienne et Carmen ne diffèrent point essentiellement en ce\nqui concerne la forme, des opéras antérieurs de Bizet, et cependant, entre ces\ndeux partitions maîtresses et tout ce qui a précédé, il y a, nous semble-t-il,\nun a b î m e . Ici n o u s nous séparons nettement de la manière de voir de M . Gau­\nthier-Villars. Pour mériter la qualification de grand artiste créateur, il n'est\nnullement nécessaire d'être u n novateur ni m ê m e u n précurseur. L'origina­\nlité et la force vive d'une œuvre d'art sont complètement indépendantes de la\nforme qu'elles revêtent et du point de savoir si, oui ou non, cette forme est\nnouvelle, car des formes très neuves peuvent abriter les pires banalités et de\nrayonnants chefs-d'œuvre, Don Juan, Fidelio, le Barbier s'offrent à notre admi­\nration d a n s des cadres traditionnels. Dès lors, pourquoi attribuer la m o i n d r e\nimportance à cette vaine assertion que Carmen est le point de départ du\ndrame lyrique m o d e r n e . Carmen le plus original, le plus vibrant, le plus\nsavoureux des opéras m o d e r n e s , n'a évidemment aucun rapport, proche ou\nlointain, avec le d r a m e lyrique tel que l'a conçu W a g n e r . Et qu'importe?\n   M. Gauthier-Villars, qui reproche vivement aux librettistes de Caunen\nd'avoir complètement énervé, à force de l'édulcorer, la version primitive de\nMérimée, s'en p r e n d aussi avec une virulence plus contestable à la suave\nfigure de Micaëla que Charles Pigot aime, au contraire, pour des raisons\nexposées de façon u n peu simpliste, nous l'avouons, mais dont le fonds est\ninattaquable. Si en toute cette matière de l'esthétique de Bizet, nous faisons\ngénéralement b e a u c o u p plus de cas de la critique de Gauthier-Villars que\nde celle de M . Pigot, ici nous nous rangeons résolument du côté de ce der­\nnier. E n quoi donc Micaëla, dont l'intervention au premier et au troisième\nactes de Carmen est c o m m e une oasis de pureté et de fraîcheur au milieu des\nardeurs frémissantes de la passion malsaine, e t d o n t les chants très simples de\nligne mélodiques, il est vrai, mais captivants de tendresse harmonieuse et de\ncéleste douceur sont tout imprégnés d'un arome d'ingénuité si expressif de la\npoésie d u p e r s o n n a g e , en quoi donc Micaëla a-t-elle mérité de M. Gauthier-\nVillars la peu flatteuse qualification d' « insipide et bêlante ingénue »?\n"}, {"page_pdf": 475, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3424, "texte": "410                                DURENDAL\n\n\n   Et pour nous résumer, le jugement immédiat du public, comme celui de\nla critique, fût-ce même celle de M. Adolphe Jullien, ne signifient que peu\nde chose comme critère définitif de la valeur d'une œuvre d'art. Ils relèvent\nen tout cas du verdict de la postérité. Et ce verdict a été formulé sans réti­\ncence ni ambiguïté aucune. Près de quarante ans se sont écoulés depuis que\nCarmen a été joué pour la première fois à l'Opéra-Comique. Et l'admiration\nde tous les peuples l'a consacré chef-d'œuvre. Carmen en offre incontesta­\nblement ce trait caractéristique que, depuis tant d'années écoulées, il n'est\nmarqué d'aucune ride, apparaissant toujours aussi vivant, aussi expressif,\naussi coloré qu'au premier jour et que, loin de s'en lasser, on l'aime davan­\ntage à chaque audition nouvelle.\n\n   Si en ce qui concerne Carmen, l'étude esthétique de Gauthier-Villars sur\nBizet enveloppe à notre sens son éloge de trop de réserves et de restrictions,\ncelle de Camille Bellaigue sur Verdi paraîtra, à plus d'un, pécher par un\nenthousiasme qui dépasse la mesure. Il serait évidemment souhaitable que\nle critique restât dans le juste milieu, mais comme il lui est pratiquement\ntrès difficile d'affermir dans une absolue stabilité sa position en cet endroit\nprécis correspondant au centre de gravité, point idéal et mathématique, et\nque, presque nécessairement, il penchera d'un côté ou de l'autre, suivant\nl'orientation propre de ses idées ou de ses théories, nous avouons préférer la\ntendance de cette critique, consistant à fermer parfois les yeux sur tel ou tel\n défaut de l'œuvre d'art, pour en exalter surtout les qualités, à la propension\n opposée, qui s'efforce d'en ignorer les qualités, pour n'y apercevoir que les\n seuls défauts. Garons-nous surtout de la déformation professionnelle et de\n cette manie qui porte à voir sur le soleil les taches plus nombreuses et plus\n considérables qu'elles ne le sont en réalité. Quelques-uns d'entre les plus\n beaux génies de l'Humanité, Raphaël, Milton, Racine, Hugo, Lamartine,\n Chopin, Wagner lui-même n'ont pas échappé à ces morsures de la critique\n qui, en accomplissement d'une loi de vision esthétique au « processus » mys­\n térieux, semblent être à certains moments comme la rançon et le contrepoids\n inéluctable des admirations excessives.\n    Et pour en revenir à l'étude de M. Camille Bellaigue sur Verdi, nous\n dirons qu'elle explique magistralement toute l'évolution de l'art du maître\n italien, éclairant et justifiant les transformations profondes de son esthétique,\n qui progressivement s'élève et s'épure, en un plaidoyer averti, chaleureux\n et entraînant. « Verdi prêta un jour l'oreille à une voix puissante. Cette\n voix sortait d'un temple qui, sur une humble colline allemande, venait alors\n de s'ouvrir. Verdi l'écoutait, cette voix, en artiste trop grand, soit pour y\n être insensible, soit pour en avoir peur. Elle annonçait, elle imposait à la\n musique un autre idéal; il le servirait donc au lieu de le fuir, mais ce serait\n à sa manière et librement. Entre les deux termes du dilemme fameux :\n  « Se soumettre ou se démettre » il vit qu'un troisième parti, plus généreux,\n plus glorieux lui restait à prendre : se transformer, s'épurer, sans pour cela\n se renier ou seulement se contredire. A 74 ans, il écrivit Othello. A 80 ans,\n  Falstaff.      Le Verdi de la dernière époque est comme un Janus des musi-\n"}, {"page_pdf": 476, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3168, "texte": "                                       LES LIVRES                                         411\n\n\n\nciens. L ' u n de ses deux visages regarde l'avenir; mais d u passé, de son\npassé, l'autre n e se détourne point. » Peut-on caractériser de façon plus fine\net pénétrante ce q u i fait la grandeur d u très sincère et très noble artiste que\nfut Verdi? L e livre en question est écrit en ce style charmeur, très littéraire\net classiquement limpide q u i assigne à Camille Bellaigue u n e place d'hon­\nneur parmi les maîtres actuels d e la critique musicale en F r a n c e .\n                                                                G E O R G E S DE GOLESCO.\n\nMa     Vie,     p a r RICHARD W A G N E R . T r a d u c t i o n française de N . VALENTIN\n   et A. SCHENK. — ( P a r i s , Plon.)\n   Il s'agit de cette autobiographie du maître de Bayreuth dont l'existence\nfut révélée a u grand public il y a quelques mois à peine. T o u t ce qui touche\nà R i c h a r d W a g n e r a le d o n d'émouvoir le p u b l i c , tant cette colossale\npersonnalité conserve d e prestige, trente a n s encore après sa disparition.\nCelte fois, la curiosité était légitime et elle se trouve amplement justifiée\npar l'intérêt de ce récit a u t o b i o g r a p h i q u e animé et brillant. Certes, il ne faut\nl'accueillir q u e sous bénéfice d'inventaire, car W a g n e r , suivant en cela\nl'exemple de Berlioz, n e dut pas m a n q u e r de laisser maints détails d a n s une\nombre o p p o r t u n e et d'apporter à la vérité les tempéraments indispensables\npour présenter favorablement cette carrière dominée par un égotisme féroce.\nDiverses remarques furent d'ailleurs déjà publiées, qui tendent à confirmer\ncette supposition. Tels qu'ils sont cependant, ces Mémoires sont d ' u n intérêt\nsoutenu et d'une i m p o r t a n c e capitale.\n   L'éclosion du génie wagnérien, son développement jusqu'à l'épanouis­\nsement complet ( 1 8 1 3 - 1 8 5 0 ) , toute la magnifique période d u romantisme\nmusical allemand, sont évoqués devant nous en des tableaux d'une vie\nintense, u n e foule de détails ignorés ou mal c o n n u s sont m i s en vive lumière.\nL'ouvrage, excellemment traduit, forme le complément nécessaire, je dirai\nl'ornementation anecdotique, de la g r a n d e biographie wagnérienne de Gla­\nsenapp.\n                                                                                     E. CL.\n\nJaarkrans van geestelijke liederen rond den Heerd. —\n  Deuxième partie : L e n t e t i j d . P o è m e de A. CUPPENS, musique de L . DE\n  VOCHT. — (Anvers, Vlaamsche Muziekhandel.)\n   Deuxième recueil d'une publication élégante q u e nous avons déjà signalée ;\npoèmes gracieux et frais, mélodies parfaitement appropriées, aptes l'un et\nl'autre à remplacer, pour toutes les fêtes d e l'année religieuse, les fades\ncantiques d'antan.                                                   E. C L .\n\n\nPUBLICATIONS                    D'ART\nG r e c o OU l e S e c r e t d e T o l è d e , p a r M. MAURICE BARRÈS. — (Paris,\n  Emile P a u l . )\n  Réfléchissant u n j o u r à la raison q u i pousse certains artistes à se prendre\ninconsciemment eux-mêmes comme types d e leurs personnages, à « faire la\n"}, {"page_pdf": 477, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3277, "texte": "412                               DURENDAL\n\n\n\nmajeure partiedes visages à la ressemblance de leur maître », Léonard écrivait:\n« Ayant souvent considéré la cause d'un tel défaut, il me paraît ceci : l'âme\nqui régit et gouverne chaque corps, si c'est elle qui fait notre jugement, est\nplutôt notre jugement même. Donc elle aconduit toute la figure de l'homme,\ncomme elle a décidé qu'il serail bien avec un nez long, court ou camus, et a fixé\nla hauteur de son corps. Ce jugement a une telle puissance qu'il entraîne le\npeintre à se reproduire lui-même pour obéir à cette âme; et c'est le vrai moyen\nde figurer l'homme, et qui ne fait pas comme lui, se trompe... \" En d'autres\ntermes, l'âme modèle le corps qu'elle habite, et convaincue, nécessairement,\nde la perfection de son œuvre, elle pousse l'artiste à se prendre lui-même\npour mesure de la beauté. On songe à cette théorie lorsque l'on examine des\nreproductions des œuvres du Greco: la plupart des acteurs des composilions\ndu maître ont la face étroite el allongée, la physionomie d'halluciné ou de\nlunatique, de don Quichotte du modèle d'un portrait où l'on croit pouvoir\nreconnaître le Greco lui-même.\n    Au fond, sous quelque forme que ce soit, c'est toujours sa propre image\nque l'artiste nous livre dans son œuvre. Si réaliste qu'il paraisse, ou qu'il\n veuille être, le monde qu'il évoque n'est jamais qu'à lui-même.\n    Le Greco sortait d'une tradition, il subit des influences, celle du Tintoret,\nnotamment; celle aussi, sans doute, du milieu où il travaillait. Il nous appa­\nraît dans ses tableaux de dévotion comme l'un des artistes les plus représen­\ntatifs de la piété espagnole, exaltée et sombre. Et cependant, il était origi­\nnaire d'une île lumineuse de la Grèce, la Crète, et, avant de venir résider à\nTolède la catholique, il avait habité — longuement peut-être — Venise, la\ndissolue. On pourrait croire qu'un secret instinct l'a amené dans le pays,\ndans la ville où sa personnalité devait rencontrersess affinités spirituelles, les\npossibilités du plus parfait développement d'elle-même.\n    L'art du maître a donc des caractères tout ensemble singuliers et collectifs\ntrès accentués. Les uns et les autres ont contribué, probablement, à attirer\n Barrès, puis à le retenir. Il a voulu connaître Greco dans sa vie et dans ses\nouvrages, l'étudier dans le lieu — Tolède — où ceux-ci sont le plus nombreux,\net cette curiosité nous a valu un livre où le Greco et Tolède offrent au grand\nécrivain l'occasion de nous faire participer à la beauté de ses médita­\n tions.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\nL e s M a î t r e s d e l'art : Fra Angelico, par M. ALFRED PICHON. — (Paris,\n   Plon.)\n   L'Angelico était dominicain. Et quoique la formation théologique qu'il a\ndû recevoir ait laissé quelques empreintes chez lui, il appartient plutôt par\nles inclinations et les caractères de son œuvre à la filiation de saint François\nd'Assise. Il a l'âme d'un franciscain, d'un de ces premiers disciples du petit\npauvre qui étaient, la légende nous l'apprend, tout enjouement, adoration\nsouriante, exaltation joyeuse...\n   Les caractéristiques de l'art du maître, ce sont la douceur et l'harmonie.\nElles sont partout dans son œuvre, dans le coloris dont les teintes fines et\n"}, {"page_pdf": 478, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3478, "texte": "                                       LES LIVRES                                         413\n\n\npures sont tout en assonances délicates; d a n s l'attitude des personnages,\ndans l'expression de leur physionomie, d a n s les vêtements aux longs plis\ndroits dont ils sont revêtus. Cette d o u c e u r et cette h a r m o n i e s'associant en\nune sorte de solennité tendre qui donne à tous les ouvrages de fra Giovanni\nquelque chose de l'allure, de la beauté rythmée des chants liturgiques.\n   Et, à la vérité, d a n s le contraste du siècle agité, tout en révolution et en\ndésir, tout t o u r n é vers la réalité dans sa pensée comme d a n s son art et dans\nsa politique, où elle apparaît, l'œuvre de l'Angelico fait u n p e u l'effet d'une\nprocession d o n t le lent cortège se déroulerait au milieu d'une cité fiévreuse et\naffairée et occupée u n i q u e m e n t de ses plaisirs, de ses trafics et de ses\nquerelles.\n   On pourrait, d a n s un certain sens, dire de l'Angelico, comme B a r b e y\nd'Aurevilly de C h a t e a u b r i a n d , que c'était u n « prophète du passé », c'est-à-\ndire u n h o m m e qui avait ressuscité les idées et les beautés du passé d a n s u n\ntel éclat qu'elles devaient frapper les esprits de tous les é t o u n e m e n t s de la\nnouveauté. Ce passé, qui se survivait encore, d'ailleurs, à l'époque des débuts\nde l'artiste, c'était la tradition giottesque. Cette traditon lui offrait les formes\nles plus aptes à exprimer sa pensée, les mieux adaptées à l'interprétation\nreligieuse qui aient jamais été créées, peut-être, et il les conserva, non point\npar impuissance, mais parce que son but était l'édification et nullement\ncomme celui des artistes c o n t e m p o r a i n s , la recherche de la réalité et de la\nvie.\n   De telle sorte que l'on peut examiner la plus g r a n d e partie de ses ouvrages\net emporter de cette étude la conviction que rien ou presque rien d a n s\nl'invention n'y est n o u v e a u . E n effet, ces Annonciations, ces Adorations des mages,\nces Descentes de croix, ces Mises au tombeau, ces Couronnements de la Vierge, n o u s\nen connaissons depuis longtemps les éléments, la disposition et l'ordonnance\npour les avoir trouvés, exactement identiques, chez Giotto et les maîtres de\nson école.\n   Q u e reste-t-il alors qui soit à l'Angelico? Ah! ce qui est n o u v e a u dans\nl'œuvre de l'Angelico, c'est l'Angelico lui-même, c'est l'âme merveilleusement\npure, pleine de clartés et de r a y o n n e m e n t s , à travers laquelle toutes ces\nvieilles et dévotes histoires, si souvent racontées, et racontées toujours dans\nles mêmes termes, ont passé, pour y p r e n d r e une jeunesse immortelle, une\nbeauté lumineuse, une suavité, des apparences enchantées qu'on ne leur\navait pas encore vues.\n   L'étude approfondie q u e M. P i c h o n consacre à l'Angelico est excellente.\nOn y sent à toutes les pages une compréhension vive et fervente, éclairée par\nlà science et stimulée par l'admiration.\n                                                                       ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Brunelleschi et l'architecture de la Renaissance ita-\n  lienne au XVe siècle, par M. MARCEL RAYMOND. — (Paris, L a u r e n s . )\n  La R e n a i s s a n c e classique du X V I e siècle a eu son centre de r a y o n n e m e n t\nà R o m e ; la Renaissance, réaliste à l'origine, du XVe siècle, à F l o r e n c e .\nC'est la g r a n d e cité toscane qui a d o n n é au monde les g r a n d s initiateurs de\n"}, {"page_pdf": 479, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3162, "texte": "414                                DURENDAL\n\n\nl'esthétique nouvelle, tout orientée vers l'antiquité. Mais ce sont les formes\nde celle-ci que l'on étudie et que l'on adopte et non, comme il arriva plus\ntard, son esprit.\n   Brunelleschi est le premier à en faire usage à la chapelle Pazzi, à l'hôpital\ndes Innocents, à Saint-Laurent et à l'église du Saint-Esprit, à Florence,\nconceptions architecturales de l'élégance la plus fine et la plus sobre. Après\nlui viennent Michelozzo, L.-B. Alberti, l'architecte du Templo Malatestiana, à\nRimini, puis les maîtres de la seconde partie du siècle, notamment Giuliano\net Benedetto da Majano, dans l'œuvre belle ou charmante desquels les ten­\ndances décoratives et la recherche des contrastes colorés prennent de plus en\nplus d'empire.\n   Ce petit livre, gros de science et d'observation personnelle, résume admi­\nrablement le sujet. Il est tel qu'on pouvait l'attendre de l'éminent auteur de\ntant d'ouvrages excellents sur l'art italien.               ARNOLD GOFFIN.\n\n\n L e s g r a n d s a r t i s t e s : Le Sodoma, par M. HENRI HAUVETTE. —\n   (Paris, Laurens.)\n   Le beau peintre lombard, inégal et passionné, qui vint, après le Pinto­\nricchio, suppléer à Sienne à l'insuffisance des artistes de la cité de la Vierge,\na été remis en honneur par la critique moderne. Comme tant d'autres, il ne\nretenait guère l'attention, captivée tout entière par les grands maîtres\ncontemporains.\n   Nous parlions récemment du volume qu'a consacré au Sodoma M. L.\nGielly ; en voici un autre, dû à la plume de M. Hauvette. On les lira avec\nfruit l'un et l'autre, et le point de vue légèrement différent auquel se placent\nles deux critiques aidera le lecteur à prendre une connaissance plus complète\net plus précise de l'œuvre de l'aimable fresquiste et de l'époque où il a vécu.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\nT r é s o r d e l'art b e l g e a u X V I I e s i è c l e . Mémorial de l'Expo­\n    sition d'art ancien à Bruxelles en 1910. — (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n    L'exposition de l'art du XVIIe siècle a laissé un souvenir éblouissant.\nJamais, on n'avait eu d'occasion pareille de juger dans son ensemble l'œuvre\nformidable et magnifique des artistes belges de ce temps. Réunion éphémère\nde chefs-d'œuvre venus de partout dont on n'aurait conservé qu'une mémoire\nincertaine, si M. Van Oest, qui a déjà rendu tant et de si importants services\nà l'histoire de notre art, n'avait conçu et n'était occupé à réaliser le projet de\nconsacrer à cette exposition une publication digne d'elle.\n    Cinq des dix fascicules qui composeront l'ouvrage complet ont déjà paru.\nIl convient de louer avant tout le luxe sobre de l'édition et l'excellence de\nl'illustration qui la décore. On trouvera dans la centaine de planches qui\naccompagnent ces livraisons un choix de reproductions, d'une fidélité et d'un\néclat admirables, des plus beaux ouvrages de Rubens, de Van Dyck, de\nJordaens, de Corneille De Vos, de Philippe de Champagne, etc., qui aient\nfiguré à l'exposition. Chacune de ces reproductions est précédée d'une notice\nsuccincte qui fait l'historique et le commentaire critique de l'œuvre.\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3087, "texte": "                                     LES LIVRES                                     415\n\n  M. le baron Kervyn de L e t t e n h o v e a écrit, en sa qualité de président et de\nprincipal organisateur de l'exposition, l' avant-propos du recueil. Il y raconte\navec b e a u c o u p d'agrément les origines de l'entreprise et les difficultés de\ntout genre qu'il a fallu s u r m o n t e r pour en assurer le succès. Viennent\nensuite de brèves et substantielles études consacrées à Rubevs et son école, p a r\nM. Fierens Gevaert, à Van Dyck et les portraitistes de l'époque, p a r M. C h . Léon\nCardon, et à Jacques Jordaens, par M . P . B u s c h m a n n . N o u s aurons occasion\nde revenir sur ce sujet, lorsque la belle publication de M. V a n Oest sera\nplus avancée.\n                                                                              A. G.\n\nEn flânant. — A travers la France. — Provence, par\n  M . ANDRÉ HALLAYS. U n vol. ill. — ( P a r i s , P e r r i n et Cie.)\n   M. A n d r é Hallays est, on le sait depuis longtemps, un flâneur charmant,\nflâneur des routes, flâneur de la pensée, q u e ses pas, les préférences de son\nesprit et la finesse de son goût a m è n e n t toujours devant la beauté, qu'elle\nsoit de la n a t u r e ou qu'elle ait été créée par les h o m m e s . Il s'attarde et rêve\ndevant elle. E t c'est u n e joie très délicate p o u r le lecteur q u e de le suivre à\nOrange, à Arles, à la chartreuse de Montrieux ou à l'abbaye de Celles, pour\nadmirer avec lui les belles ruines du passé, pour maudire avec lui les\nrestaurateurs ou les destructeurs également néfastes, ou à Vence, à Grasse,\nà Digne, pour l'entendre évoquer le souvenir de G o d e a u , qui fut poète\ntrès précieux et évêque fort appliqué, de F r a g o n a r d ou de Mgr de Miollis\nqui servit de modèle à H u g o pour son Mgr Myriel des Misérables.\n                                                                   ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nE u g è n e F r o m e n t i n , Correspondance     et fragments inédits. Biographie\n   et notes p a r M. P I E R R E BLANCHON. — ( P a r i s , P l o n . )\n   Tel F r o m e n t i n se laisse deviner dans son oeuvre littéraire, tel il apparaît\navec plus d'évidence dans l'abandon et l'intimité de sa correspondance :\nartisle délicat, d'une sensibilité vibrante, ennemi d u bruit et de la foule, plein\nde la conscience et de la fierté de son art. U n caractère. L a correspondance\net les documents inédits que M. Blanchon publie aujourd'hui, en les enca­\ndrant dans un excellent commentaire biographique, nous introduisent, en\nquelque sorte, dans l'existence journalière de P\"romentin, l'existence de sa\npensée et celle de son c œ u r . Ils nous font connaître ceux qu'il aimait, nous\ndonnent d'assister à la genèse et à l'élaboration de son œuvre, l'œuvre d u\npeintre et celle de l'écrivain, Dominique,       Un été dans le Sahara, Une année\ndans le Sahal et ces Maîtres d'autrefois,où        Memling et R u b e n s sont célébrés\navec un enthousiasme si é m u et si perspicace.\n                                                                   ARNOLD    GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-011", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 416, "page_fin": 420, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES       A u g u s t e S t r i n d b e r g . — Les", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 481, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 2823, "texte": "NOTULES\n\n\n    A u g u s t e S t r i n d b e r g . — Les pays Scandinaves ont traversé depuis\nune trentaine d'années une période de développement poétique comme on\n en trouve peu dans l'histoire des lettres de toutes les nations, non seulement\n par la valeur extraordinaire de quelques grands noms, mais par le nombre\nconsidérable des poètes dont le talent, éminemment personnel, trouva son\ninspiration dans un sentiment purement artistique, éveillé par les vives\nimpressions de la nature\n   A côté des Ibsen, des Björnson que chacun connaît ne fût-ce que par le\ntitre des principales de leurs œuvres, et qui illustrèrent la littérature norvé­\ngienne, nous devrions citer, pour la Suède, une véritablu légion d'écrivains,\nentre autres Hedberg, Geyerstam, Hedenstjerna, Halström et celui qui\noccupe la première place parmi eux, Auguste Strindberg, le merveilleux\nlittérateur qui vient de mourir à Stockholm, le 14 mai 1912.\n   Né à Stockholm en 1849, d'une famille pauvre, il fut dès son jeune âge\nlivré à lui-même et aux dangers d'une imagination ardente que nul frein ne\nvenait modérer; après une enfance malheureuse, il alla suivre les cours de\nl'Université d'Upsal. Ces années d'études furent pour lui une ère de bonheur,\ncar en lui ouvrant des horizons plus vastes sur la vie, elles lui firent entre­\nvoir la carrière à laquelle il allait se vouer tout entier; il consacrait toutes ses\nheures de loisir à la littérature, et dès l'âge de 20 ans, il avait fait paraître\nplusieurs drames, entre autres le Libre-penseur et Hermiove en 1869, et\nA Rome en 1870; ce dernier dTame eut la bonne fortune d'être représenté au\nthéâtre de Stockholm, et révéla aux Suédois le talent de leur jeune com­\npatriote.\n   Mais la misère fit de nouveau irruption dans la vie du jeune homme, et\npour y échapper il abandonna ses études et entra dans le journalisme ; il fut\nobligé de quitter Upsal et cette joyeuse jeunesse universitaire dont le sou­\nvenir resta dans sa vie comme un radieux rayon de soleil.\n   Sa position lui permit de se consacrer à son penchant favori et, bientôt\naprès, parut une œuvre d'une puissante originalité, Maître Olof, drame en\nprose qui fut refusé au théâtre malgré ses brillantes qualités.\n   Strindberg obtint d'être attaché à la Bibliothèque royale; il y resta de 1874\nà 1882 et s'y livra à des études approfondies sur les littératures d'Extrême-\nO r i e n t ; son Mémoire sur les relations de la Suide avec la Chine et les pays tartares\nle firent connaître à l'étranger et fut reçu en lecture à l'Académie des Inscrip­\ntions de Paris, en 1879.\n   Cependant, ces dix années de labeur incessant n'en avaient pas encore fait\nun auteur célèbre; ce fut son fameux roman la Chambre rouge (1880) qui lui\nvalut la consécration de son prodigieux talent. Ces récits de la vie de Bohême\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3188, "texte": "                                   NOTULES                                     417\n\n à Stockholm dépeints avec un réalisme qu'on n'avait osé jusque-là, provo­\n quèrent un véritable scandale et attirèrent l'attention générale sur le jeune\n écrivain.\n    Or, cette tendance réaliste qui n'avait jamais été introduite dans la litté­\n rature suédoise, est le fond même de l'âme des Suédois, car « le génie de la\n race n'atteint sa plénitude que dans un juste mélange de réalisme et de fan­\n taisie », comme le dit avec justesse M. Bellessort dans son admirable livre\n sur la Suède. « Mais, ajoute-t-il, quand on veut se mêler de juger un peuple,\n d'après ses romans, encore faut-il choisir ceux qui, de l'avis même de ce\n peuple, ont le moins déformé son caractère et ses mœurs. La chasteté du\n roman suédois n'atteste pas plus la pureté suédoise que les licences du nôtre,\n notre immoralité. »\n    Il ne faut donc pas que les étrangers se forment une idée erronée ou\nfaussée des mœurs suédoises par la lecture d'un roman où Strindberg a\n dépeint, avec un réalisme outrancier. une certaine classe de la société de\n Stockholm. D'ailleurs, Strindberg était trop Suédois pour être immoral; et\n puis, quelle langue merveilleuse est la sienne et. quel talent d'artiste brille\ndans ses descriptions !\n    Il arriva du coup à la grande célébrité, et ce succès l'encouragea à essayer\n les œuvres les plus diverses; outre le drame et le roman, les éludes histo­\n riques eurent de l'attrait pour lui; il écrivit des nouvelles, des satires, voulut\nsonder les mystères de l'alchimie, de la magie, et édifier la chimie sur de\nnouveaux principes, se livrant souvent au paradoxe et émaillant ses œuvres\n de contradictions.\n    Puissant génie, porté sans cesse à l'analyse, il fut plutôt un penseur, un\nchercheur qu'un poète; mais son étonnant talent d'écrivain, sa langue si poé­\ntique l'ont placé bien au-dessus de tous ses contemporains.\n   Jeune encore, il était penché anxieusement sur le poème de son Moi, le\ndisséquant en artiste, cherchant vainement une solution.\n    « Il en conclut, dit Brausewetter, qu'il y a dans l'homme comme dans\nl'humanité, la dualité des aspirations de l'esprit et des désirs de l'instinct, la\nlutte des bons et des mauvais penchants. Sa volonté, son sentiment de la\njustice le poussaient, en bas, vers la masse; ses aspirations, ses sentiments\naffinés, en haut, vers l'élite. »\n    La solution de ce problème qui avait déjà tourmenté, avant lui, le roman­\ntique Alucqvist, il allait la trouver dans la doctrine du Surhomme, de\nNietzsche.\n    « Et, exaltant la « noblesse des nerfs et de l'esprit », il se haussa victorieux\nau-dessus du troupeau banal de l'humanité des sens. Il en arriva par ce con­\ntraste, cette opposition continuelle, à se faire une conception bien spéciale\nde la femme, et dans un style tragique et douloureux, il établit une compa­\nraison entre elle et lui.\n    » Il la méprise parce qu'il la classe parmi les créatures d'instinct, et il voit\ncependant en elle la mère et la madone. Le désir des sens le porte vers la\nfemme, son intellectualisme l'en éloigne épouvanté. »\n    Sa vie domestique troublée par des discordes continuelles, ses mariages et\n"}, {"page_pdf": 483, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3533, "texte": " 418                                     DURENDAL\n\n\n  ses divorces exaspérèrent sa sensibilité qui se d o n n a libre cours en des livres\n douloureusement sarcastiques, où la violence des sentiments étonne et rem­\n plit d'angoisse.\n     E n 1882, son Royaume nouveau dévoila, en une vigoureuse satire, les hypo­\n crisies sociales qui avaient jeté le discrédit sur la Chambre rouge. P r e s q u e en\n  même temps parut u n e étude très documentée sur la Civilisation du peuple sué-\n dois; puis, son inlassable fécondité littéraire se manifesta d a n s des œuvres\n d r a m a t i q u e s : la Femme de M. Beugt, le Voyage de Lycko Per, le Père en 1887,\n les Camarades en 1888; Mademoiselle Julie, d r a m e naturaliste ; des poèmes sati­\n riques d é b o r d a n t s de verve caustique, des r o m a n s : les Gens d'Hemsö en 1887,\n et Tschaudala publié en danois en 1889, des esquisses et des nouvelles :\n Mariés 1884-1886, le Fils de la servante 1886-1887, la Vie des pécheurs des archipels\n suédois, et après u n séjour en Suisse et en F r a n c e , il dépeignit la vie des pay­\n sans français en une série de croquis pris sur le vif, dans lesquels se manifeste\n la supériorité de son talent. Rentré d a n s son pays, il fit paraître encore, en\n 1903, la Confession de l'insensé (en Allemagne), en 1897 Inferno, en 1898 des\n Légendes, en igo3 un poème où il met à nu les plaies de son cœur d é s a b u s é ,\n Seul, et une série de drames historiques qui furent joués en Suède et en\n Allemagne, et dont les principaux sont : A Damas, Gustave-Adolphe, Gustave-\n Wasa, etc.\n   Il admirait la n a t u r e et écrivit son Jardin des plantes d a n s lequel se mani­\nfestent ses préoccupations alchimiques et Antibarba'us qui renverse les théories\nde la chimie m o d e r n e .\n   Sa vie agitée avait transformé le croyant de ses jeunes années en athée, et\nle démocrate des anciens jours en u n ennemi de la tyrannie des majorités;\nmalgré ses préoccupations philosophiques, il n'a créé aucun système nouveau\nde philosophie; il obéissait à des alternatives de scepticisme désespéré et\nd'exaltation généreuse, et éprouvant cette anxiété mélancolique, ce langtaw\ndes Suédois, « la plus belle source de lyrisme qui ait jailli du désert de\nl'âme », c o m m e dit Bellesort, il trouva en son âme de poète et d'artiste des\naccents qui en font le plus puissant génie littéraire de la Suède contempo­\nraine.                                                                         E. H.\n                                                *\n                                            *       *\n\n   La Librairie de l'Action catholique se propose de lancer une\nsérie de livres d'auteurs belges, destinés surtout à être donnés en prix d a n s les\nclasses supérieures des collèges. La tentative est tout à fait intéressante et\nmérite tous les e n c o u r a g e m e n t s . Il faudrait en finir une b o n n e fois avec les\nlivres absurdes, sots, illisibles que l'on distribue en général d a n s les collèges.\nIls ne coûtent pas cher, je le veux bien, mais ils valent moins cher encore.\nCeux que publie l'Action catholique ne sont pas plus coûteux, paraît-il, et sont de\nloin supérieurs, d'après ce que nous pouvons en juger, aux affreux ramassis de\nbanalités qu'on nous distribuait jadis avec excès. E n général on ne lit pas\ndes livres de prix. T a n t mieux, car le plus souvent ils déformeraient le goût\net détourneraient les enfants à tout j a m a i s de la lecture. Il est évident\nd'autre part que si l'on veut peupler un peu la maigre catégorie des Belges\n"}, {"page_pdf": 484, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2985, "texte": "                                           NOTULES                                             419\n\nqui lisent, il faut commencer par faire lire les j e u n e s g e n s . E t il faut d o n n e r\nà ceux-ci des livres qui ne soient ni indigestes, ni incolores, qui soient aussi\nde chez n o u s et non pas le résidu de l'assortiment q u a r a n t e huitard des\nlibrairies pieuses de P a r i s . L'Action catholique a n n o n c e d a n s ce b u t des livres\nde M M . P a u l Halflants, H e n r i D a v i g n o n , Pierre N o t h o m b , Georges Virrès.\nD'autres viendront. L e premier qui a déjà paru, Les Cloisons branlent, est de\nM. Victor E n c l i n , écrivain ardennais qui, pour n'avoir guère de soucis\nartistes, n'en est pas moins fort estimable. Son r o m a n qui n'atteint pas au\ngrand art (mais qui n'y vise pas) est pourtant alerte, vivant et n o u v e a u . Il\nrépond parfaitement a u b u t à atteindre et n e peut qu'intéresser les lecteurs\nà qui on le destine et qu'exercer sur eux u n e influence excellente. Il est\nimpossible, je le répète, d'en dire autant des volumes habituels qu'on donne\nà nos fils en guise de livres de prix.\n                                                   *\n                                               *       *\n  N o u s r e c o m m a n d o n s i n s t a m m e n t à l'attention de nos amis les volumes\nsuivants :\n  F u m é e d'Ardenne, poèmes de notre ami T h o m a s B r a u n . Editeur E d m .\nDeman, Bruxelles.\n  N o t r e - D a m e d u M a t i n , par P i e r r e N o t h o m b . (Edition de l'Occident, de\nParis.)\n  L e l i v r e d e l a R o u t e , de J o h a n n e s J o e r g e n s e n (Paris, Perrin), trad.\nde W y z e w a .\n  L e s h e u r e s e t l a v i e , de F i r m i n V a n d e n B o s c h . (Bruxelles, De Wit.)\n  Le R a b a g a suivi de sept contes par B l a n c h e R o u s s e a u . (Bruxelles,\nEditions du Masque.)\n  L e s N o c t u r e s . Trois pièces de théâtre, par J o s . V a n d e r v e l d e n . ( Bruxelles,\nLebègue.)\n  T h é â t r e de P a u l Claudel. Première série. IV e vol. ( P a r i s , Mercure de\nFrance.)\n                                                    *\n                                                  * *\n  L e s V e r t u s b o u r g e o i s e s , le dernier roman historique de notre ami et\ncollaborateur H e n r y Carton de W i a r t , sera p r o c h a i n e m e n t publié en une\nmagnifique édition de luxe, rehaussée par 80 illustrations en couleurs\nd'Amédée L y n e n .\n  On souscrit dès maintenant chez l'éditeur V a n Oest, 16, place du Musée,\nà Bruxelles.\n   10 exemplaires sur J a p o n , 100 francs; 45 exemplaires sur papier d'Arches,\n50 francs; 500 exemplaires sur H o l l a n d e , 25 francs.\n\n                                                 *\n                                                * *\n   Accusé de réception :\n   A R T : Fra Angelico, par ALFRED PICHON. Collection des Maîtres de l'art,\nvol. illustré ( P a r i s , P l o n ) . — Le Tintorel, par GUSTAVE SOULIER. — Le\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2972, "texte": "420                                    DURENDAL\n\n\n\nSodoma, par H E N R I HAUVETTE. — Brunelleschi et l'architecture de la Renaissance\nitalienne au XVe siècle, par MARCEL REYMOND, 3 vol. illustrés. Collection : L e s\nG r a n d s Artistes (Paris, L a u r e n s ) . — Le château de Chambord, p a r H E N R I\nGUERLIN, vol. illustré. Collection : Monographies des grands édifices de\nF r a n c e ( P a r i s , L a u r e n s ) . — Watteau et son école, par EDMOND P I L O N , vol.\nillustré. Bibliothèque de l'art du XVIIIe siècle (Bruxelles, Van Oest).\n\n   H I S T O I R E : L'ordre monastique des origines au XIIe siècle, p a r d o m URSMER\nBERLIÈRE (Abbaye de Maredous). — Histoire religieuse de la révolution française,\nt. I I , par P I E R R E DE LA GORCE (Paris, P l o n ) . — Napoléon Ier, par L o u i s\nCAVENS (Bruxelles, Dewit).\n\n    L I T T É R A T U R E : Lamartine et la Flandre, par HENRY COCHIN (Paris,\nP l o n ) . — Les meilleures pages de BALZAC. Introduction de Charles Defossez\n(Tourcoing, Duvivier).— Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier Fleury.\nIntroduction de R e n é Vallery-Radol, 3 e vol., 1859-1864 ( P a r i s , P l o n ) . —\nL'évolution divine du Sphinx au Christ, par E D . SCHURÉ (Paris, P e r r i n ) .\n\n  M U S I Q U E : La résonnance du Toucher et la Topographie des pulpes, par MARIE\nJOËL (Paris, Alcan). — Musiciens et poètes, par JEAN CHANTAVOINE (idem).\n    P O E S I E : Les heures imues, par P I E R R E VALDELIÈVRE (Paris, Le Beffroi).—\nLe rouet et la besace, par GRÉGOIRE L E ROY, illustré p a r l'auteur (Bruxelles,\nLe Masque). — Carmina sacra, par L o u i s L E CARDONNEL (Paris, Mercure de\nF r a n c e ) . — Les poètes, NICOLAS BAUDOUIN (Paris, Bosset). — Toute mon âme;\nLaudes, 2 vol., par CHARLES DE SAINT-CYR (Paris, Rivière). — In schaduwen\nvan dood, door CLÉMENT BESSELEERS (Antwerpen, E d w . Joris).\n\n   R E L I G I O N : L'idéal monastique et la vie chrétienne des premiers jours, par un\nbénédictin de l'abbaye de Maredous (Abbaye de M a r e d o u s ) . — Autour du\ncatholicisme social, par GEORGES GOYAU, 5 e série ( P a r i s , P e r r i n ) .\n\n   R O M A N S : Le Rabaga, suivi de sept contes, p a r BLANCHE ROUSSEAU ( B r u ­\nxelles, L e Masque). — Choisir, par ADDY DE SAINT-GERMAIN ( P a r i s , E d . du\nT e m p s P r é s e n t ) . — Un obstacle, p a r JEAN DE LA B R È T E (Paris, P l o n ) . — La\nfresque de Pompei;      La Madone       qui pleure, p a r G I L B E R T AUGUSTIN THIERRY\n(idem). — Les gardiens de la flamme, par W . MARC W E L L , a d a p t é de l'anglais,\npar L O U I S F A B U L E T (idem). — Un gentilhomme       wallon,   par P I E R R E GÉRARD-\nWÉGIMONT (Paris, Grasset). — Contes bigarrés, par ALBERT DESSART (Liége,\nDemarteau).\n\n T H É Â T R E : L'annonciation faite à Marie, par PAUL CLAUDEL (Paris, Rivière).\n— Les Nocturnes, par J o s . VANDER VELDE (Bruxelles, L e b è g u e ) .\n  V A R I A : Le Tournant de la vie sociale et l'âme de l'armie, par ADOLPHE RON­\nFLETTE (Paris, Giard).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison06-012", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 421, "page_fin": 424, "titre_corps": "In Cauda…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Serpent", "ancre_debut": "In Cauda... 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L . . . , que dis­   publié à cette époque ses voyages mis en\ntinguent des formes colossales, avait juré             sonnets.\nd'aller voir les tableaux après la conférence             (Cette anecdote est certes aussi intéres­\nde Marinetti et de provoquer une alterca­              sante au point de vue de l'histoire littéraire\ntion entre ce prophète et lui, en émettant             que celle que raconte M. Appollinaire :\nà haute voix des appréciations peu flat­               « M. Rizzoto Canulo a une drôle de cham­\nteuses sur les œuvres exposées. « Sacré                bre... Il y élève des petits poissons dans un\nMarinetti, s'écriait-il, je lui casserai lag...! »     bocal... Il y a trente bougies sur sa che­\nIl part avec entrain et bravoure, sûr de ses           minée. .. On ne fait son lit que deux fois par\nbiceps. Il arrive à l'exposition, où un ami            semaine... Quelqu'un disait l'autre jour\nlui offre de le présenter au chef d'école.             dans l'autobus que les rideaux de cette\nR. L... accepte avec empressement. Le                  chambre sont toujours fermés. Beaucoup\nsoir, Marinetti et son tombeur dînaient                d'habitants d'Auteuil ont pourtant eu l'occa­\nensemble.                                              sion d'y regarder. On ne parle que de\n   (Cela vaut bien les palpitantes histoires           cela dans le Métropolitain. »)\ndu Mercure de France : « M. Cabillaud vient\nde mourir... Il avait une culotte jaune et sa                               ***\nbelle-mère s'appelait Charlotte... Un jour,              On dit que les Italiens ont conquis de\nil déjeuna de deux ronds de saucisse... Son            haute lutte les îles turques de l'Archipel.\ngoût pour le homard était immodéré... Il                 L'amer Egée champion maladroit de\nhabitait un appartement tapissé de papier              Saint-Luc prétend maintenir pourtant\nvert-chou et ne fumait jamais la pipe. »)              toutes ses positions, dans le XX' Siècle.\n   L'autre a pour théâtre la salle à manger\nd'un très grand homme, qui un jour pro­                                     ***\ntège les beaux-arts, un autre jour réunit des             M. JethroBithel a publié jadis une antho­\n diplomates, un troisième offre un raoût en            logie anglaise des poètes belges. L a pre­\nl'honneur du congrès des chirurgiens-                  mière édition — dix mille exemplaires —\n dentistes et une soirée à l'occasion d'une            vient d'en être épuisée. Les cent quarante-\n exploration polaire. Aujourd'hui il réchauffe         deux poètes (j'ai la liste en main [1]) qui ont\n dans son sein l'Académie, et sert à divers            écrit depuis deux ans des lettres laudatives\n gens de lettres des poulardes truffées...             et empressées à M. Bithel pour lui recom­\n Mme de T.. et M. Jules L... sont assis en             mander leurs productions vont tressaillir\n face l'un de l'autre. « Hélas! dit la pre­            d'aise : il y aura maintenant deux volumes ..\n mière en soupirant, les livres ne se vendent          De plus, M Jethro Bithel écartera de son\n pas en Belgique ! — Quand ils sont bien               choix antérieur MM Verhaeren, Giraud,\n faits, répond le second, ils ontgrand succès.\n — Monsieur, riposte la marquise, sérieuse­\n ment piquée, vous semblez ignorer que je                (1) Que M. Jules Destrée me le pardonne !\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 5076, "texte": "422                                            DURENDAL\n\n\n\nMaeterlinck, Le Roy, qui sont déjà vrai­            Et s'étonne de ton planement sur moi, voue\nment trop connus, et M. Van Lerberghe,              Aux regards pénitents des hommes la mémoire\nqui est mort. I1 y aura donc place doréna­          Tout près de toi de mon doux Frère\nvant pour MM... (diable! j'allais les                                                 De l'Esclave\nnommer!)                                            Antonio, né dans l'Ile aux si tendres douleurs\n                      * *                           Où ne peuvent mourir le sourire et les pleurs !\n                                                    Où l'on aime qui aime, ainsi que le sang va ;\n   De M. Raymond Nyst, l'admirable cri­             Moi, qui suis née à Java!\ntique d'art, à propos de l'exposition d'art\nreligieux :                                                             ***\n   « Le sentiment religieux sera-t-il chez\n                                                       Nous signalons à l'attention de nos lec­\nLeempoels, dont le saint Jean-Baptiste est\n                                                    teurs dans le présent numéro de Durendal\nun bien beau garçon, avec du Khôl dans\n                                                    l'admirable article de M. Maurice Dullaert\nl'œil? Mais, certes, il n'a pas dans la tête\n                                                    sur Léon Dierx.\nle quatrième évangile ni l'Apocalyse... »\n   M. Leempoels met du Khôl dans l'œil...\nM. Ray Nyst s'y met le doigt.                         A la suite de l'enquête Picard-Gilkin-\n                                                    Rouvez sur le théâtre national, le gouver­\n                      * *                           nement vient de décider l'octroi d'un sub­\n   Paris-Journal donne chaque matin le              side de 75,000 francs à un cinéma d'auteurs\nPoème du Jour. L'un des plus sensationnels\nfut l'ode de M. René Ghil : A Camoens, dont\nla publication fut précédée de cette note :            M. Georges Rency est triste, triste...\n   « A l'occasion de l'inauguration du              Dans une encyclique solennelle qu'il pro­\nmonument Camoens, il avait été demandé              mulgue aux lecteurs de la Vie intellectuelle\nà M. René Ghil d'écrire un poème et de le           où s'épanche toute son âme bourgeoise, il\nlire lui-même. Le poète a écrit le poème en         donne des instructions aux jeunes gens, se\nse souvenant du premier amour malheu­               plaint de ces « blancs becs de dix-huit à\nreux de Camoens, en se souvenant aussi              vingt-deux ans qui promènent partout leur\nque, lorsqu'aux derniers jours de sa vie,           insuffisance grotesque (celle-ci est encore\nméconnu, misérable, oublié, le poète des            beaucoup plus désagréable à quarante ans)\nLusiades n'avait plus qu'un ami, cet ami            et affectent vis-à-vis des écrivains les plus\nétait un esclave javanais, qui la nuit men­         méritants des allures protectrices et fami­\ndiait pour lui...                                   lières qui sont extrêmement inconve­\n   » Et, c'est à une jeune et précieuse Java­       nantes », il déplore abondamment « l'indif­\nnaise, toute jeune Diseuse de poèmes à              férence de nos auteurs vis-à-vis de la cri­\nl'âme émouvante et pure dont ce sont les            tique » et s'écrie : « Il faudrait que chaque\ndébuts que M. René Ghil a confié le soin            écrivain de Belgique, quand il compose un\nde dire ces versécritspourelle : Mlle Wilma         livre pensât au jugement que porteront sur\nKnaap, de qui le nom javanais est Si                cet ouvrage tel critique sévère, tel ami\nSerin'ten'. »                                       impartial... » Ce critique est certainement\n   Disons-le bien vite, cette note explicative      dans sa pensée M. Georges Rency, pion en\nétait assez nécessaire... Ecoutons mainte­          chef et modérateur des lettres belges.\nnant « les débuts de cet âme émouvante et              Pour couronner son discours M. Rency\npure » :                                            s'en prend à Blanche Rousseau et à Tho­\n                                                    mas Braun. Il s'étonne de l'inconvenance\n                            ... Il il ait de Java   de celle-là et accuse celui-ci d'écrire des\nEt dusang qui se donne de mon coeur!l'Esclave       vers de caramel... Tout le monde, hélas!\nQui pour toi mendiait par les rues, l'Esclave       ne possède pas la grammaire flasque et le\nParla nuit — dont la plainte de honte est suave,    style à grande eau des chroniques de la\nAinsi que le gamlang meurt, dans l'âme              Vie intellectuelle.\n                                    [meurtrie !..                       * **\nCamoens !                                             Le dernier numéro de la Vie intellectuelle\n    Et moi, parmi l'heure de ta gloire, ,           se termine par cette Simple Remarque : * Le\nQui suis si petite ! que ma voix qui te loue        présent fascicule compte 88 pages; nous\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 5099, "texte": "                                        IN   CAUDA...                                      423\n\navons donné en six mois à nos lecteurs               Les historiens de la Société Nouvelle.\n446 pages au lieu de 384 que nous leur               De M. Maurice Kunel dans son Baude-\navions promises. »                                laire en Belgique : « E n ce moment (en 1864)\n  Heureux lecteurs ! Cette générosité ren­        la Chambre et le Ministère se trouvaient à\nversante marquera certainement de l'année         la veille d'une heure critique Les libéraux\n1912.                                             avaient progressé d'étonnante façon, et la\n                    ***                           majorité était sur le point d'être enlevée au\n                                                  parti clérical; on était proche du 14 août\n   Il est question, parait-il, pour consoler      1864. »\nM. Eugène Schmitz et M. Georges Rency               Si l'histoire littéraire de M. Maurice\nde l'impossibilité de créer une académie          Kunel est aussi bien documentée que son\nfrançaise de Belgique de diviser en caté­         histoire politique...\ngories les écrivains belges. Il y aura les\nécrivains méritants, les écrivains très méri-                          ***\ntants, les écrivains les plus méritants. On\npourra entrer dans la première catégorie            Nous lisons dans le dernier numéro du\naprès quatre années de loyaux services —          Pourquoi Pas? ce qui suit :\npropreté, soin, stage à la Vie intellectuelle,      « U N E LETTRE DE M. RENCY        LUI-MÊME.\nne pas faire parler de soi, faire des chro­       — Gil Blas a la bonne fortune de publier\nniques dans le Soir, écrire dans le style de      une lettre de M. RENCY LUI-MÊME. Il s'agit\nM. Orner De Vuyst. — Après dix années             du Syndicat des auteurs, à propos de quoi\non pourra passer dans la catégorie supé­          Gil Blas interroge des compétences.\nrieure, recevoir la médaille civique de se­         » D'abord, M. Rency écrit :\nconde classe, donner des conférences au             « Gil Blas — le plus littéraire et le plus\n Cercle artistique et être cité dans les palma­   » intéressant des journaux français — a\n rès d'hiver des Amis de la littérature. P a r    » ouvert une enquête sur les moyens de\n exception si l'on est au moins chef de           » remédier aux abus dont se rendent cou­\n bureau dans une administration publique            pables certains éditeurs en n'accusant\n et si l'on est père de famille, on pourra être   » — et en ne payant — aux auteurs qu'une\n proclamé écrivain très méritant après cinq       » partie des éditions de leurs ouvrages. »\n ans seulement de travail assidu. Les écri-          » A quoi Gil Blas riposte du tac au tac\n vains les plus méritants seront assimilés aux    en qualifiant la Vie intellectuelle d'excellente\n « poètes lauréats * ou aux « princes des         revue.\n poètes » que d'autres pays célèbrent, ils          » La voilà bien, la politesse française!\n auront une tribune réservée aux séances du          » Après avoir émis son opinion sur la\n Conseil communal de Bruxelles et une place       question en litige, M. RENCY LUI-MÊME dit :\n privilégiée aux fêtes anniversaires du régi­        « En Belgique — où il n'y a guère d'édi­\n ment des grenadiers, recevront à quarante          teurs d'ouvrages littéraires — la question\n ans la croix de l'ordre de la Couronne, et       » n'a pas la même importance qu'en\n seront assimilés pour les honneurs funèbres      » France. Il faut qu'on le sache, en effet :\n aux capitaines de la garde civique.              » aujourd'hui, comme il y a vingt-cinq\n    On n'excluera de cette classification         » ans, nous payons tous, ou presque tous,\n nouvelle que les « jeunes gens de dix-huit       » les éditions de nos livres. Et la plupart\n à vingt-deux ans » et les écrivains qui          » d'entre nous ne couvrent même pas leurs\n auront du talent.                                » frais... Et c'est chez nous, surtout, que\n                                                  » le libraire roule carrosse — ou auto —\n                                                  » tandis que le poète va à pied... »\n                                                     » Il faut qu'on sache... Eh! faut-il qu'on\n   Nous publierons le mois prochain un\n                                                  sache?... Cette révélation de M. RENCY\n poème récent de Victor Hugo (écrivain très\n                                                  LUI-MÊME nous impressionne douloureu­\n méritant, qui eut certaines velléités de\n                                                  sement.\n génie, mais accoucha sur le tard de M. Paul\n                                                     » Comment, nous payons ! tous ou pres­\n Prist). Ce poème aura pour titre : La Tris-\n                                                  que tous !\n tesse d'Olympion.\n                                                     » Il nous reste à connaître l'OPINION DE\n                                                  L'AUTRE M.     RENCY, DE CELUI QUI N'EST\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1042, "texte": "424                                       DURENDAL\n\n\nPAS   LUI-MÊME,   L'OPINION    DE   M.   PAUL     afin qu'ils ne faiblissent pas de douleur en\nANDRÉ. ..                                         ne trouvant plus le titre d'In Cauda au som­\n   » Et c'est une jolie occasion pour la Bel-     maire du prochain numéro, que le Petit\ngique artistique et littéraire d'être qualifiée   Serpent, vivement incommodé par les\nd'excellente revue... »                           grandes chaleurs (on s'en aperçoit déjà à la\n                      L E P E T I T SERPENT.      lecture des élucubrations ci-dessus), va\n                                                  entreprendre un voyage de deux mois aux\n                     ***                          Indes, non pour y retrouver les Antonio,\n                                                  M. René Ghil et Mlle Si Serin, mais pour\n  P.-S. — Le Comité de Durendal a l'hon­          y faire la provision de venin nécessaire à\nneur de prévenir les lecteurs de la revue,        ses piqûres d'automne.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 416, "texte": ""}, {"page_pdf": 417, "texte": ""}, {"page_pdf": 418, "texte": ""}, {"page_pdf": 419, "texte": ""}, {"page_pdf": 420, "texte": "                                                        (Cliché de l'Expansion Belge.)\n\n\n\n\n          LA S A I N T E FACE\nPanneaucentraldutriptyqueLASAINTETRINITE\n\n           par LÉON FRÉDÉRIC\n\n       (Tableau appartenant à l'Eglise de Nafraiture)\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": ""}, {"page_pdf": 422, "texte": "    Le rossignol aux étoiles\n                           I\n\nJ'ai laissé ma fenêtre ouverte sur la nuit.\nIl a fait chaud. Le soir, quelques éclairs ont lui;\nQuelques gouttes de pluie ont mouillé la poussière;\nComme un lion qui gronde en gagnant sa tanière,\nLe tonnerre a rampé le long de l'horizon.\nMais maintenant     la lune argenté le gazon,\nEt dans le ciel couleur de l'œil des libellules,\nLes constellations silencieuses    brûlent.\n\nAcacia tordu sur l'étang      endormi,\nTronc crevassé trois fois et rongé des fourmis,\nQui du nœud de ta fourche étends un triple étage,\nDe rameaux et de nids, de fleurs et de feuillage!\nLes abeilles le jour, les phalènes le soir,\nLe merle plein de cris, filant comme un trait noir,\nEt le baiser aérien des     tourterelles,\nT'emplissent d'un remous de murmures et d'ailes.\nA présent, dans la paix tiède de l'air vernal,\nEmpli de plus de calme et de plus de cristal,\nTabernacle odorant de la nuit bleue et brune,\nTu grises de parfums l'oiseau du clair de lune.\nArbre antique où renaît la jeunesse de mai,\nNul jamais ne dira qui t'aura mieux       aimé,\nDu pauvre qui trouva le trésor sous tes branches,\nOu de l'oiseau, blotti parmi tes grappes     blanches,\nQui chante et qui te fait frémir, ô vieil ami,\nAcacia tordu sur l'étang      endormi!\n\nJe veux veiller dans l'ombre avec l'oiseau des songes.\nS'il faut jusqu'au matin que son chant se prolonge,\nJusqu'au matin je veux, comme un sylphe des bois,\nBoire à la source d'or qui jaillit de sa voix.\nJ'ai laissé ma fenêtre ouverte sur le rêve\nSonore de l'oiseau... j'ai comme un goût de sève\nAux lèvres, comme un flot de printemps dans le cœur,\nEt mes yeux ont pleuré des larmes de bonheur\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "362                          DURENDAL\n\n\n      Petit oiseau ! petit fuseau de plumes frêles!\n      Tu n'es qu'un bec léger ouvert entre deux ailes,\n      Et pourtant tu revêts de frissons et de chair\n      Cette âme de la nuit qui sommeille dans l'air.\n\n      Ecoute!... Il va chanter ainsi jusqu'à        l'aurore.\n      Un feu mystérieux      l'exalte et le dévore.\n      Enflant sa gorge grise et bombant son dos brun,\n      Il convertit en sons la sève et le parfum.\n      S'il se tait un instant parfois, s'il se recueille\n      Pour écouter l'écho mourir entre les feuilles,\n      Si, d'un bec claquant sec, il réprime un ronron\n      De bombyx ou châtie un dernier          hanneton,\n      Si même il descend boire au creux de la nacelle,\n      Devant l'île bleuâtre où dorment les sarcelles,\n      Bientôt, plus frémissant sous les grappes en fleur,\n      Il gonfle le gosier avec plus de ferveur\n      Et lance coup sur coup des roulades sans nombre,\n      Toute la nuit, le bec aux étoiles, dans l'ombre...\n\n\n                                  II\n\n               Quel silence! La terre dort\n               Et le ciel brûle. Quel silence!\n               Oserais-je un chant qui s'élance\n               Vers le ciel et ses roses d'or?...\n\n               La terre dort, et son haleine\n               Ne ride pas l'étang poli.\n               Oserais-je un chant qui jaillit?...\n               On n'entend pas une phalène.\n\n               J'oserai, d'abord doucement\n               Comme flûtes de diamant.\n               Puis follement comme fusée\n               D'ardentes gouttes de rosée;\n\n               J'oserai, de l'arpège chaud\n               De toutes mes fibres qui tintent,\n               Le chant qui vous proclame    saintes,\n               Etoiles qui brûlez   là-haut!\n\n               J'ai vu les roses végétales\n               Baiser la terre tour à tour\n               Et du déclin de leurs pétales\n               Attrister le déclin du jour;\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "   LE ROSSIGNOL AUX ÉTOILES               363\n\n\nJ'ai vu que le soleil dévore\nLa pulpe neigeuse des lis,\nEt qu'en poussière    s'évapore\nLe corail des    amaryllis;\n\nHélas! en des saisons passées.\nL'acacia fut blanc et vert\nDe grappes      papillonacées,\nQui sont la litière des vers.\n\nVous seules, chaque nuit écloses,\nAu ciel d'hiver comme d'été,\nVous fleurissez toujours, ô roses\nDe flamme et d'immortalité !\n\nC'est pourquoi je vous loue et j'ose\nCélébrer de mon chant flûte,\nAu fond des bois répercuté.\nVotre incorruptible beauté !\n\nNaguère, en des jardins  d'Asie,\nMon chant s'est alangui dans l'air,\nParmi le baume et l'ambroisie\nDes arbustes couleur de chair.\n\nLa mer baignait de vagues bleues\nLes terrasses de marbre pur,\nOù des paons traînassaient leurs queues\nComme des comètes     d'azur.\nLe soir, au murmure des harpes,\nOn voyait flotter les écharpes\nDes sultanes et, par moment,\nLuire leurs yeux de diamant.\nMais vous étiez toujours    pareilles,\nO roses d'or, qui pavoisez\nDe vos calices embrasés\nQuelles invisibles corbeilles?\n\nEt du profond du sycomore,\nMon bec ardent vous salua\nDu même cantique sonore\nQui fait frémir l'acacia!\nUn jour j'ai voulu vous    connaître,\nO mes roses! J'ai pris l'essor,\nJ'ai volé par-dessus le hêtre\nJusqu'à la crête du coq d'or.\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": "364                 DURENDAL\n\n\n      Plus haut toujours, plus haut encor,\n      J'ai traversé le noir nuage\n      Où, parmi des senteurs    d'orage,\n      La pluie et la grêle font rage.\n\n      Mais vous étiez toujours     pareilles,\n      0 saintes roses, qui grisez\n      De vos calices embrasés\n      Quelles invisibles abeilles?\n      Et je suis tombé, sans un cri,\n      Epuisé, haletant,    meurtri,\n      Avec du rouge à la poitrine,\n      Dans une touffe    d'aubépine.\n\n      Qu'est-ce qu'un rossignol de juin\n      Dans l'immensité de l'espace?\n      Je chante, je vibre, je passe...\n      Je ne sais rien, je ne sais rien...\n\n      Je chante, je suis une bulle\n      D'extase qui tintinabule,\n      Je suis un souffle   aérien...\n      Je ne sais rien, je ne sais rien...\n\n      Je ne sais rien, sinon que l'ombre\n      M'enveloppe de cristal bleu\n      Et que vous êtes là, sans nombre,\n      A fleurir, ô roses de feu !\n\n      Si c'est un songe, quel beau songe!\n      N'ai-je pas ma part d'infini,\n      Quand mon regard avide plonge\n      Dans le buisson de notre nid?\n\n      Deux yeux y luisent, ronds et noirs.\n      Oh ! comme elle est mignonne et frêle,\n      Celle qui couvre de son aile\n      Les œufs légers de notre   espoir!...\n\n      Si c'est un rêve, quel beau rêve!\n      La nuit de juin est dans mon cœur\n      Et ma poitrine se soulève\n      D'un inexprimable      bonheur.\n      C'est pourquoi je vous loue et j'ose,\n      Gosier en boule et bec levé,\n      Crier dans l'ombre : ô saintes roses,\n      Vous qui savez, vous qui savez!...\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "             LE ROSSIGNOL AUX ETOILES                        365\n\n         Dites pour moi ce qu'il faut dire\n         Au Jardinier    vertigineux\n         Qui configure avec vos feux\n         Le Verseau, le Cygne et la Lyre!\n\n         Dites mon petit cœur  heureux!\n         Dites ma gorge qui soupire,\n         Comme la brise de Palmyre\n         Parmi les nuages de myrrhe !...\n\n\n                            III\n\nRossignol, rossignol, au fond des nuits d'été,\nComme toi j'ai  senti l'espace illimité,\nBrûlant de textes d'or dont j'ignore la glose,\nEnvelopper le coin de planète où repose\nCelle qui m'a donné le collier de ses bras\nEt les mots qu'on prononce et ne retire pas!\nRossignol, rossignol, ô mon frère de rêve,\nComme toi je fus ivre et titubant de sève!\nEt perdu comme toi dans l'antique        splendeur,\nJe n'eusse pu porter ma charge de bonheur,\nSi, sorti comme toi du néant de moi-même.\nJe n'avais salué, du battement     suprême\nDe mon cœur oppressé d'un songe          fabuleux,\nLà-haut, dans la lumière et les parterres       bleus,\nA travers les vapeurs ardentes qui le voilent,\nL'immense Jardinier penché sur les étoiles!\n\n                                                  VICTOR KINON.\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": "                             Mouscou\n\n\n                 IL vécut à Nivelles 1oute sa longue vie et, jusqu'à\n                    sa mort récente, il y porta le surnom wallon de\n                    Mouscou, hérité de son grand-père, qui, soldat\n                    de la Grande-Armée, avait vu flamber la ville\n                    sainte des tsars.\n                       Il le porta sans morgue et sans grâce. Pesant\n                    et balourd, il allait, r u m i n a n t ses petites idées\net ses gros appétits. De pleines joues glabres élargissaient son\nvisage gouailleur et stupide. Sa poitrine bombait entre des\népaules massives, rattachées par un cou de taureau à une grosse\ntête ronde sous l'immuable casquette.\n    D'un effort placide, il avançait, m a r c h a n t sur les talons, ni\nh u m b l e ni glorieux, simplement lui-même, Pierre Mouscou,\nqui ne devait rien à personne, ignorait son estomac et n'avait\njamais été au tribunal, même comme t é m o i n .\n    Il était demeuré fidèle, le dernier chez nous, je pense, au\nsarrau bleu de Sart-VIoulin, luisant, libre et léger, souple, bien\nqu'empesé, et se gonflant au vent. Les bourgeois qui le por­\ntaient jadis gardaient, derrière leurs remparts, un air plus rural\nque nos campagnards en veston, séparés de la cité par de\nsimples passages à niveau.\n   Il fut ouvrier tanneur : car, à l'époque lointaine où il travail­\nlait, il y avait encore des tanneries à Nivelles. J'en ai connu\nquatre, le long de la T h i n e s , sur un espace de trois cents\nmètres. Elles remplissaient le quartier d'une odeur amère de\ntanin et aussi d'un relent de peaux épilées et raclées. Des\nplanches à crochets supportaient les peaux vertes, qui trem­\npaient dans la rivière, manipulées par des ouvriers à tablier de\ncuir, jambières, gros sabots, et p u a n t la viande pourrie.\n    L a nonchalance de Mouscou agaçait son patron, M. Zulmar,\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": "                            MOUSCOU                            367\n\n\ndont il était aussi le concierge et qui, le voyant un jour inactif,\nles mains derrière le dos, lui demanda :\n   — Oue faites-vous là, Pierre?\n   Pierre ne daigna pas même se retourner :\n   — J'écris, dit-il.\n   Cette réponse désarma M. Zulmar, homme réservé, dont la\nbarbiche noire et la perruque discrète, lustrée, ondoyante\ncomme une vague de fond, me donnaient des distractions, le\ndimanche, à la messe d'onze heures. Il excusait la brusquerie\nde Mouscou, la sachant native et sans malice. Il dut même\nreconnaître à Pierre une délicatesse qui, à la vérité, le surprit,\nun soir où, s'étant attardé au Cercle catholique, il y vit arriver\nson concierge, qui lui dit de sa voix rauque :\n   — Madame prie Monsieur de rentrer, parce qu'elle a un\ntrès sensible désir de le revoir.\n   Pierre tenait cette formule courtoise d'Aubeline, sa femme,\net l'avait mâchonnée, toute la route, dans sa bouche lippue.\n   Il respectait Aubeline et s'émerveillait de ce qu'une cervelle\nsi puissante pût fonctionner dans un si petit corps de femme.\n   Ce qui l'avait attiré vers la toute jeune fille qu'elle était\nquand il la connut, ce n'étaient ni son nom, d'une fraîcheur de\nrosée, ni sa taille fluette, désavantagée par de courtes jambes\nun peu torses, ni ses grands yeux bruns, enfoncés et durs, ni\nson pâle visage, long, disait ma grand'mère, comme un essuie-\nmain pendu; mais l'exiguïté de cette fillette lui était apparue\nd'une élégance supérieure et il n'eût pas cru faire un choix\nplus fin en épousant une demoiselle.\n   Aubeline savait lire et plaisantait Pierre sur son igno­\nrance :\n   — Vous n'avez été qu'un demi-jour à l'école, lui disait-elle,\nà la place de votre frère malade. Et ce jour-là, vous avez appris\nla lettre O.\n   Cette boutade mettait Pierre en gaîté, mais lui rappelait\nqu'Aubeline connaissait toutes ses lettres; et comme elle ajou­\ntait à sa science une volonté ferme, des allures vives et le geste\nprompt, le prestige de la femme amena chez le mari une telle\nsoumission que s'il lui était arrivé de se montrer trop pares­\nseux, trop bête ou trop peu sobre, il offrait son dos puissant aux\ncoups dont la naine, grimpée sur une chaise, le tapotait furieu­\nsement.\n"}, {"page_pdf": 429, "texte": "368                         DURENDAL\n\n\n   La disparition des dernières tanneries nivelloises délivra\nPierre d'un travail qui lui pesait, même allégé par son indo­\nlence. Devenu concierge d'un château près de Nivelles, il y\nvécut, avec Aubeline, dans une maisonnette basse et spacieuse,\nau frais sous de grands arbres, à l'entrée du parc. Comme un\ngentilhomme campagnard, il parcourait son domaine, armé\nd'une carabine et ne tirant guère que le corbeau, dont la chair\ns'attendrissait sous ses dents de cheval.\n   Mais la nostalgie de la ville, cependant toute proche, les con­\nsumait dans une langueur inquiète. Il manquait à leur paix la\nvie de la rue, le salut du voisin, les paroles échangées sur le\nseuil, l'Angelus tinté par les béguines ; et Pierre ne pouvait\ns'habituer àconsulterle réveille-matin sur le bonheur-du-jour et\nà ne plus aller, comme naguère, au milieu de la rue, lever le nez\nvers le cadran de la collégiale.\n   Ils finirent par louer, rue des Canonniers, une maison bour­\ngeoise, petite et vieille.\n   Comme dans les maisons de malheur, on y descendait\npar une marche; les dalles du vestibule, écaillées et\nporeuses, se lavaient péniblement ; les tapisseries, dont les\ndessins à larges traits bruns essayaient de rendre un marbre\ninconnu, se plaquaient de moisissures; une échelle vermoulue\nmenait au tape-cu du grenier. Mais le jardin descendait vers\nla rivière, dont Mouscou se réjouissait de retrouver les eaux\njaunes; Aubeline, ayant repris son état de couturière, travail­\nlait près de la fenêtre de la rue, le rideau relevé en coin, et\npeut-être eussent-ils connu tout le bonheur possible à de pauvres\ngens, si la maladie ne fût entrée chez eux, sournoise et tenace,\npour n'en plus sortir.\n   Un sort jeté par quelque envieux peut seul expliquer qu'une\nfemme vive et allante comme Aubeline soit devenue en quelques\n mois une petite chose presque inerte, que Pierre transportait\n sur la paume d'une main et qui devait demeurer là où il la\n déposait.\n    Mais à côté du mal il y a toujours le remède : une grosse\n dame impotente étant venue à mourir de vieillesse dans son\n hôtel de la rue des Canonniers, en face de la maison de Mous-\n cou, ses enfants offrirent à Pierre sa petite voiture à soufflet et\n Pierre déclara l'accepter avec quatre doigts et le pouce.\n    Alors il arrangea sa vie, et jamais plus, dans les rues de.\n"}, {"page_pdf": 430, "texte": "                             MOUSCOU                            369\n\n\nNivelles, on ne le vit sans sa femme, installée dans la voiture,\nqu'il poussait sans effort et sans hâte. Mais, pendant vingt\nannées, on les y vit partout où se portait la foule, et à l'église\ncomme sur le champ de foire, les gens, de bonne grâce, s'écar­\ntaient devant eux.\n   Pierre put ainsi reprendre ses parties de cartes du dimanche\nsoir dans un petit cabaret de la rue Sainte-Anne, portant alors\npour enseigne : Halte-là, parrain! Il transportait sa femme dans\nla cuisine et revenait s'attabler avec des camarades, qui le plai­\ngnaient, tout en jouant, de pertes imaginaires : Aubeline s'agi­\ntait sur la chaise à coussin, près du poêle, et poussait de petits\ncris dont s'égayaient les joueurs, Pierre surtout, riant comme si\non le chatouillait.\n   Mais la pauvre femme devint bientôt insensible à ces taqui­\nneries, et Pierre dut reconnaître qu'elle « rafantissait ». Hélas !\noui : malgrés ses bandeaux gris que de ses doigts mouillés de salive\nelle tentait encore parfois de lisser, Aubeline était une enfant :\naussi Pierre éloignait-il d'elle tout miroir, car, chacun le sait,\nil arrive malheur aux enfants qui se mirent. Dès qu'elle entre­\nvoyait une pâtisserie, elle penchait au bord du soufflet son long\nvisage blême et tambourinait sur la toile cirée qui lui proté­\ngeait les jambes. Pierre, haussant les épaules, allait acheter un\ngâteau de l'avant-veille, qu'on lui laissait pour un sou et qu'Au­\nbeline avalait goulûment.\n   Pendant la matinée, le ménage les retenait au logis; mais\npar les temps doux, Pierre installait sa femme sur le trottoir,\nle soufflet contre le vent, et l'y laissait gober l'air, comme un\nbébé dans ses langes. Tandis qu'il allait et venait dans la mai­\nson, un tablier bleu, passé au cou, bombant sur son gilet à\nmanches, Aubeline suivait les passants de son regard vide.\n Bientôt prise d'ennui, elle s'impatientait, crispant ses doigts\navec peine, ses petits doigts tordus, jadis agiles et fins. Un\nouvrier peintre, ému de ses cris et des larmes coulant sursaface\ndéviée, qui ne pouvait plus exprimer que l'étonnement, des­\n cendit un jour de son échafaudage, traversa la rue et appuyant\n la main au chambranle de la porte, large ouverte, de la maison\n de Mouscou :\n    — Pierre, appela-t-il, votre femme crie...\n    — Ce n'est rien, répondit Pierre, le temps est à la pluie, le\n paon chante...\n"}, {"page_pdf": 431, "texte": "370                               DURENDAL\n\n\n      C'est ainsi, avec une bonne rondeur joviale, que l'on traite\n les enfants capricieux, sauf, quand on le peut, à subir leurs\n caprices : un dimanche de mi-carême, Aubeline, voyant des\n masques à la vitrine d'un coiffeur, voulut en avoir un, et Pierre\n lui choisit une figure pouparde, avec des pommettes enlu­\n minées et saillantes, un nez appelant la pluie et une bouche\n tordue par un rire de clown.\n      Ainsi parée, Aubeline vit, de sa voiture, défiler le cortège qui\n remplit ce jour-là les rues de Nivelles d'un t u m u l t e joyeux.\n P a r t o u t son masque bouffon, sous le sévère bonnet noir, fut\naccueilli par des exclamations et des rires, dont Pierre jouis­\nsait modestement.\n      Quand ce groupe m ' a p p a r u t près de la G r a n d e - F o n t a i n e ,\nj ' e n ris tout d'abord, moi aussi, comme on rit d'une chute. Mais\naussitôt je songeai à l'autre m a s q u e , de chair inexpressive et\npresque morte, caché sous ce carton grimaçant, et je regardai\ncomme une bête curieuse le gros Mouscou, appuyé, les bras\ncroisés, sur la poignée de la voiture et plaisantant avec la foule,\nses lèvres charnues brunies de jus de t a b a c .\n      Il ne plaisanta plus, le soir où, poussant la voiture d'Aubeline\nvers la rue des Canonniers, il entendit des jeunes hommes pris\nde boisson lui crier, dissimulés dans l'impasse du J a r d i n -\nRompu :\n      — Jetez-la donc à l'eau, Pierre, vous en serez q u i t t e ! Tapez-\nla dans la Dodaine, on n'en parlera p l u s !\n      Il s'arrêta et tendit le poing vers l'impasse :\n      — Vous n'auriez pas mon courage, fainéants! Venez jusqu'ici,\nlâches!\n\n    J a m a i s il ne voulut de l'hospice pour Aubeline, qui s'éteignit,\ngâteuse, dans leur petite maison, l'y laissant vieux et, pis\nencore, pauvre. Mais il obtint une place pour lui-même parmi les\nvieux de la Charité et vécut encore quelques années, dans la\npaix, fumant beaucoup de pipes, soumis aux règlements et peu\ns y m p a t h i q u e à son entourage, pour sa grossièreté.\n\n                                                     GEORGES W I L L A M E .\n"}, {"page_pdf": 432, "texte": "             L'église des bois\nAu milieu des grands bois, il y a bien longtemps,\nL'église fut, dit-on, construite par les fées,\nLa nuit, par un beau clair de lune de printemps.\nDepuis, l'homme est venu ; les voraces cognées\nSans cesse ont élargi la clairière à l'entour,\nEt la forêt recule un peu plus chaque année.\nPourtant sur l'horizon elle règne toujours :\nMille fois plus nombreux que les vivants, les chênes\nCernent de toute part les toits du petit bourg.\nDerrière ceux qu'on voit, et dont l'ombre est prochaine,\nViennent ceux qu'on devine aux murmures qu'ils font,\nComme on pressent la mer au fracas qu'elle mène.\nLeur multitude emplit tout le pays ; ils ont\nDes postes avancés au carrefour des routes,\nE t leurs rangs sont massés dans les ravins profonds.\nOh ! parmi les humains, là-haut, quelle déroute !\nPâles, claquant des dents, combien mourraient de peur\nSi, contre eux, une nuit, la forêt marchait toute !\nSi les arbres, traînant leur séculaire horreur,\nPendant que sous ses toits le village sommeille,\nVenaient heurter aux murs avec leurs bras vengeurs !\nMais afin que tout reste en paix, l'église vieille,\nChaque soir, comme fait la poule ses poussins,\nRassemble les maisons autour d'elle, et surveille\nL'étendue où les bois méditent leur dessein.\n— Et parce qu'elle fut construite par des fées\nQu'avait su convertir un ermite très saint,\nP a r c e qu'elle naquit au temps où les feuillées\nOnt, par les claires nuits d'heureux frémissements,\nL'église, devenue elle-même un peu fée,\nTient les grands bois soumis à son enchantement.\n                                              Louis MERCIER.\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": "                           Les Poèmes\nLa lumière de Grèce, par FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN (Paris, éd. de la Nou­\n  velle Revue française). - La frise empourprée, par ALBERT GIRAUD\n  (Bruxelles, Lamertin). — Les géorgiques chrétiennes, par FRANCIS\n  JAMMES (Mercure de France). — Carmina sacra, par LOUIS LE CAR-\n  DONNEL (id.). — Ariel esclave, par LOUIS MANDIN (id.). — Fumée\n  d'Ardenne, par THOMAS BRAUN (Bruxelles, Deman). — Le rouet et la\n  besace, par GRÉGOIRE L E ROY (Bruxelles, éditions du Masque). —\n  Memento.\n\n   Jamais, en commençant une revue des poèmes, je ne fus plus découragé,\nnon que le nombre de volumes de vers parus ces temps derniers soit si grand,\n— l'inconvénient serait mince et il n'y aurait pas grand mal à en oublier la\nmoitié — mais je me vois forcé de consacrer de trop brèves pages à des livres\ndont chacun demanderait un article entier. Quelle admirable floraison nous\nvalut ce printemps! et qu'il est bon d'admirer et d'aimer de belles œuvres!\nQui donc me traitait l'autre jour d' « éreinteur »? On me raconte qu'une\npetite revue connue — ou inconnue — à cause de sa parfaite médiocrité et\nses mots grossiers, a dressé un compte des gens de lettres dont j'aurais persiflé\nl'œuvre. Il y en aurait soixante-treize. Merci. Je me ferai toujours gloire\nd'avoir méprisé les sots et j'ai conscience de n'avoir jamais agi qu'avec le plus\nprofond respect pour la Beauté. Je place mon Idéal trop haut pour ne pas\néprouver du plaisir à me moquer de ceux qui le singent, et à m'indigner contre\nceux qui l'insultent. C'est un hommage — hommage négatif, si l'on veut, mais\nhommage — à la Beauté, de ne pas tolérer qu'on y touche avec des mains\nmaladroites ou viles. Mais combien l'hommage est plus beau quand il consiste\nà saluer avec enthousiasme un grand poète, ou à s'incliner devant un artiste\npur. Je le fais aujourd'hui, comme je l'ai toujours fait, avec joie, et si le\nnombre ou la qualité des livres qui chargent ma table m'intimide un peu et\nme décourage, cet embarras est compensé par mon bonheur de n'avoir à parler\nque d'écrivains nobles et fiers.\n   Ecrivains dissemblables pourtant, dissemblables par leur rêve, leur esprit,\nleur âme, par leur génie tout entier, dissemblables par leur forme aussi, par\nleur rythme, leur musique, leur théorie du vers. Jamais moins il n'y eut de\nforme dominante, de rythme type, de discipline générale. Jamais plus n'apparut\ncette vérité que la poésie s'accommode de toutes les esthétiques et qu'aucun\ncanon poétique n'est nécessaire. C'est une absurdité de vouloir asservir le vers,\nà une formule, c'est une incompréhension de ne vouloir voir la poésie que\n"}, {"page_pdf": 434, "texte": "                                 LES POÈMES                                  373\n\ndans des vers libres, pour les uns, dans des vers classiques, pour les autres. Si\nchaque sentiment, chaque pensée exige une expression diverse, ils exigent aussi\nun rythme adéquat. Il faut que la parole se moule sur le rêve et le rythme sur\nla parole. Si je suis capable de comprendre leurs conceptions diverses de la vie,\nde pénétrer leurs tempéraments contradictoires, pourquoi, pour une raison de\nforme extérieure, ne pourrais-je pas aimer à la fois M. Vielé-Griffin et M. Albert\n Giraud? N'apparaît-il pas, à qui est de sang-froid, que la pensée de l'un ne peut\ns'exprimer que dans le vers libre, celle de l'autre dans la strophe classique?\n    Pour illustrer cela, voici deux admirables livres dont le rêve se meut dans\nla même atmosphère antique. Mais combien ce rêve, de l'un à l'autre, diffère.\nM. Albert Giraud a évoqué les dieux, M. Vielé-Griffin a évoqué les âmes.\nFluidité chez celui-ci, netteté chez celui-là. Dans la même clarté le chantre\nd'Hors du siècle voit se découper glorieusement la ligne héroïque des temples,\nle poète de la chevauchée d'Yeldis voit se mouvoir des ombres blanches... La\nlumière de Grèce : tout ce qui est impalpable, flottant, léger, divin ; out\nce qui est immatériel et beau, tout ce qui est noble et pur, les amours qu'a\nchantés Pindare et l'amour qu'a chanté Sapho, les beaux symboles et les\naventures divines, les voix ailées, tout cela chante et vole, vibre et s'épanouit\ndans les poèmes de M, Vielé-Griffin. On retrouve ici les plus belles pages de\nce poète, cette Sapho qui fut accueillie par les artistes avec le respect profond\nqui doit saluer les grandes œuvres d'art, et cette Légende ailée de Bellerophon\nHippalide qui chevaucha Pégase, tua la Chimère et se perdit dans le soleil!\n Les clartés vivantes, les rêves gracieux, les paroles fluides, le rythme souple,\n les nuances, les parfums, les sourires se mêlent, s'unissent, forment, pour\nceux qui peuvent l'entendre, un adorable et pur accord. Quelle poésie féminine\nà force de souplesse, transparente et impondérable.\n\n                   Glissée presqu'en intruse,\n                   Montée par la porte où miroite\n                   Une mer sans repos qui s'élève et s'abaisse\n                   Au long des pierres qu'elle use\n                   La Lumière de Grèce\n                   Flotte, légère et moite,\n                   Aux solives de cèdre\n                   — Tel un sourire aux lèvres\n                   Voltige et s'efface et renaît...\n\n  Et le soir aussi s'insinue et caresse :\n\n                    Venue des îles,\n                    Tremblante aux doigts des palmes,\n                   Muette,\n                   Il monte de la mer une haleine rythmée\n                   Qui s'apaise et renaît, lente, tiède, embaumée :\n                   La nuit est comme un rêve de poète...\n\n  Aussi avec quelle pureté, quelle fierté, sans alliage de verbes pesants ou de\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": "374                              DURENDAL\n\n\nmatière, le poète, qui sait manier les mots divins et les images diaphanes\nchantera-t-il la suprême beauté de l'amour spirituel :\n                  L'amour est désir Mnécédicé,\n                  Grain semé, fleur d'avril;\n                  Si l'amour possédait, Mnécédicé,\n                  Que désirerait-il ?\n                  Il désire et n'a pas, Mnécédicé ma prude,\n                  L'amour espère et craint :\n                  Il est incertitude ;\n                  Il doit craindre se perdre\n                  Ce qu'il croit posséder une heure,\n                  Sinon il n'est plus le désir,\n                  Mnécédicé, ma fleur...\n                  Erinna, l'amour est l'amour\n                  De la beauté parfaite,\n                  Car l'agile beauté dépasse le vol lourd\n                   Où le désir halète ;\n                  Son visage se ride d'angoisse,\n                   Vers la Beauté rebelle ;\n                  De l'aile il défeuille les roses qu'il froisse\n                  En sa hâte vers elle ;\n                  S'il suit l'immortelle Aphrodité\n                  C'est qu'il recherche en elle la beauté surhumaine,\n                  Il n'est pas né de la déesse\n                  De Mytilène;\n                  Mais il n'a cesse\n                  Qu'il ne nous guide et nous entraîne\n                  Ardent et inlassé vers sa divinité.\n\n                  Si l'amour veut la joie, Andromèda,\n                  Il la veut éternelle ;\n                  Il ne souhaite étreindre la beauté\n                  Qu'afin de se perpétuer en elle ;\n                  Il veut revivre dans un corps\n                  Ou renaître en une âme ;\n                  La beauté frêle n'est pas l'objet du grave amour\n                  Mais leur éternité!\n                  Car ne faut-il pas que demeurent immortels\n                  Le reflet de la rose en l'onde qui s'écoule,\n                  Au front de la beauté le baiser de l'amour?\n\n  Celui qui écrivit ces choses n'est point un homme de lettres, c'est un poète\navec toute la noblesse que devrait toujours comporter ce nom. Il n'est point\nde ceux que suivent les petites revues. Aucun jeune homme intéressé ne le\nprendra pour maître. Il vit en exil, au fond d'un beau rêve, voué à l'adoration\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "                                  LES POÈMES                                  375\n\n\nde la plus pure Beauté Il ne cherche point sa gloire et se renferme volontiers\ndans le silence. Il a écrit en tête de ce livre :\n   « Celui qui construisit ces poèmes eût aimé les voir publier, comme le fut\nl'Amour sacré, sans nom d'auteur.\n   » Au milieu des mœurs littéraires assez basses, c'eût été, lui semblait-il,\naffirmer que le rythme et la pensée ont une valeur essentielle dont leur gra­\ntuité même est la marque.\n   » La beauté est à tous, comme l'air et la lumière ; le poète est le compagnon\nde hasard (d'où tient-il son don?) qui signale à nos regards distraits les mer­\nveilles du couchant, qui nous arrête, le doigt aux lèvres, pour nous faire\nécouter le chant de la brise dans les pins.\n   » Lecteur, si tu as partagé son émotion humaine, si tu as communié avec lui\ndans la joie anonyme d'une heure de beauté, que t'importe son visage?\n   » Si tu veux le revoir : penche-toi sur l'eau qui s'écoule... »\n   Albert Giraud vit aussi très loin, mais dans un exil orgueilleux. Celui-là\ns'effaçait dans la lumière, celui-ci s'est bâti une tour. L'éloignement chez lui\ndevient mépris et cette attitude, pour être sans charme, n'est pas sans grandeur.\nSon idéal, sa pensée, son rêve, ses divinités deviendraient médiocres en se\nmêlant au monde, il les a emportés avec lui. Il est le plus magnifique adorateur\nde Pallas Athènè et le plus grand des poètes païens. A côté du nôtre si vivant,\nsi neuf, si profond, si multiple, si humain et divin à la fois, son idéal est\npauvre et vide, mais il y reste attaché avec hauteur. Les symboles antiques,\nqui sont chez les autres des machines creuses, sont pour lui vivants encore.\nIl plaît à sa fierté d'être resté le seul servant des dieux. Il vit encore vraiment\nde leur pensée. Ses hymnes à Eros ont la ferveur d'une prière et ce doit être\nsans blasphème qu'il appelle Matres dolorosae les pâles déesses qu'aima\nJupiter. Sa religion est ardente, forte, hautaine ; il l'exprime en d'admirables\nvers, souples et durs comme des épées, chauds et clairs comme du soleil en\nfusion. Il ne comprend que la strophe nette, le verbe vibrant mais mesuré, le\nrythme parfait. Les brumes, les choses fuyantes et douces, les soirs incertains,\nles aubes flottantes, il les ignore, le vers libre lui paraît incompréhensible et\nfacile; après tant d'autres, il a écrit son Art -poétique :\n                   Ecoute l'esthète avec ironie !\n                   Ris de son jargon qui te fait pitié !\n                   Le talent tout seul n'est pas le génie :\n                   Non, mon cher enfant, c'en est la moitié.\n                   Brandis, si tu peux la lourde massue,\n                   Mais sache avec art cacher ton effort :\n                   Etre violent n'est pas être fort;\n                   Jamais, quoi qu'il fasse, Apollon ne sue!\n                   Apprends à choisir : tout le reste est vain.\n                   Recherche le style et puis la manière;\n                   Et retiens ceci : le vrai don divin\n                   C'est la force souple et la grâce fière !\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "376                                DURENDAL\n\n\n   Mais cet adorateur de l'olympe est un homme, et après la Guirlande des\ndieux, voici le Sang des Roses : le volume de Giraud se termine par une Nuit\nde la Saint-Jean, où sont résumés ses amours, ses espoirs et ses sanglots. Et\nces quelques stances sont plus belles que toutes les Panathénées.\n   Après cette œuvre païenne, voici la plus grande œuvre catholique peut-être\nde ces derniers temps. Combien plus imparfaite, mais combien plus profonde.\nEt imparfaite seulement à raison d'une forme trop tendue, trop voulue, trop\nsouvent peu naturelle. Vielé-Griffin peut-il écrire autrement qu'en un rythme\nflottant et nuancé? Le tempérament et la poésie de GiraUd ne l'obligent-ils pas\nà employer une forme nette et claire? La faiblesse de Francis Jammes a été\nde chercher une forme en dehors de son tempérament dans un raisonnement\nvolontaire. La noblesse et la grandeur de son œuvre se prêtaient certes à l'alexan­\ndrin, mais son inspiration souvent lyrique, souvent rêveuse, excluait-elle le\nvers libre? Et dans le vers régulier, pourquoi prendre uniquement la strophe\nla moins souple, la plus courte, la moins variable : la dystique. Comment\nJammes au vers si souple — M. Faguet, dans une de ses bourdes bimensuelles,\nne l'appelait-il pas, il y a quelques jours, un des derniers tenants du vers libre?\n— a-t-il pu s'enfermer dans un parti pris aussi dangereux pour son génie? Et\nquelle soif de discipline a précipité le grand poète d'Orthez dans cette exagé­\nration? Francis Jammes cherche sa forme définitive, il ne l'a pas encore\ntrouvée; ne serait-ce point de l'harmonieux mélange — selon le souffle du\npoème — du vers libre qu'il abandonne aujourd'hui et de la forme classique\nqu'il proscrivait jadis? Sa tentative récente sera glorieuse, mais au lieu d'un\npoème totalement réussi, elle nous aura valu un livre un peu sec rempli\nd'admirables fragments.\n   Mais que ceux-ci sont beaux! Avec quelle ferveur, quel symbolisme, quelle\nprofondeur de rêve et de pensée Francis Jammes a retrouvé dans la nature\ntoutes les voix qui dans son cœur chantent vers Dieu, avec quelle noblesse\nrustique, quelle grandeur faite de simplicité il a exalté\n\n                 La beauté que Dieu donne à la vie      ordinaire...\n\n   Les plus humbles travaux des champs, les moissons et les vendanges, les\nveillées de la ferme, les tâcherons qui peinent, le vieux mendiant familier, tous\nles petits événements de la glèbe sont évoqués ici avec une simplicité sublime.\nL'atmosphère est patriarcale et pure, et les gestes des pauvres gens s'accordent\nà la beauté du monde. Jamais l'inspiration du poète d'Orthez n'avait été si\nlarge. Jamais il n'avait compris si bien, si totalement le sens de la nature. La\nvie surnaturelle à laquelle il participe lui a élargi l'âme et la pensée jusqu'à\nune vision nouvelle; n'a-t-il pas dit dans YEglise habillée de feuilles, en par­\nlant de lui-même :\n\n                 Et maintenant, nourri d'un ineffable blé,\n                 Il semblait qu'à ses yeux s'ouvrait un nouveau        monde...\n\n   Le monde est plus beau depuis que s'y mêlent la pensée de Dieu et Dieu\nlui-même; depuis que les anges participent aux simples actions des pauvres\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "                                LES POÈMES                                377\n\ngens, depuis que les mots graves de l'amour suprême se mêlent aux voix des\nfiancés et aux murmures de la terre printanière... Il faudrait citer des pages\net des pages, nommer au moins les épisodes, dire la noblesse admirable — au\nmoment où le sujet les appelle — de ces beaux vers accouplés qui donnent au\ndialogue ou au récit une incomparable beauté :\n\n             ... Tandis que rêve ainsi le noble patriarche,\n             Sa fille bien-aimée, vers lui se met en marche.\n\n              Elle arrive sous l'arbre où l'ombre fait un rond\n              Et sous la barbe vénérable met son front.\n\n              Ma fille, dit celui dont elle est née, tu pleures?\n              Mon père, répond-elle, en effet; voici l'heure.\n\n              Ma fille, lui dit-il, de quoi veux-tu parler ?\n              Mon père, répond-elle, il me faut m'en aller.\n\n              Ma fille, lui dit-il, tu vas là-bas sans doute?\n              Mon père, répond-elle, il est une autre route.\n\n             Ma fille, lui dit-il, quelle route veux-tu ?\n             Mon père, répond-elle, où marche la vertu.\n              Ma fille, lui dit-il, n'est-ce point ma demeure?\n              Mon père, répond-elle, il est vrai; mais tu pleures...\n\n             Ma fille, lui dit-il, penses-tu trouver mieux?\n             Mon père, répond-elle, il faut que j'aille à Dieu.\n\n             Ma fille, lui dit-il, mes champs sont-ils stériles?\n             Mon père, répond-elle, ils rendent cent pour mille.\n\n             Ma fille, lui dit-il, renies-tu mon froment?\n             Mon père, répond-elle, il sert au Sacrement.\n\n             Ma fille, lui dit-il, renies-tu mes abeilles?\n             Mon père, répond-elle, aux cierges elles veillent.\n\n             Ma fille, lui dit-il, renies-tu mes beaux fruits?\n             Mon père, répond elle, en croix ils ont mûri.\n             Leurs sanglots ineffablement se répondirent\n             Comme les vers sacrés qui montent de deux lyres...\n\n   Et quand la vierge s'en sera allée, c'est dans une large image rustique que\ns'évoque sa montée à Dieu :\n\n             Nous l'avons vue gravir dans le sentier du Ciel\n             Sans qu'il nous ait fallu des regards immortels.\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "378                              DURENDAL\n\n\n             Ainsi, considérant le sommet d'une côte.\n             S'élève ma pensée jusqu'à être aussi haute :\n\n             C'est quand le laboureur que l'on voit de profil\n             Ne semble plus tenir au sol que par un fil;\n\n             Nous sommes dans le bas, il est près de l'espace,\n             Droit comme le devoir, sa charrue et lui passent.\n\n              On dirait tant ils sont sur l'arête du champ\n              Qu'ils s'élèvent parfois dans le soleil couchant.\n\n             Ainsi, et je suis fier d'avoir trouvé l'exemple,\n             Ta servante, Seigneur, est montée à ton Temple.\n\n   Et pourrions-nous ne pas nous incliner avec le respect le plus profond pour\nle poète et l'homme quand nous l'entendons terminer chacun de ses chants\npar une prière égale à celle-ci :\n\n             Mon Seigneur ! j'ai fini ce chant. Bénissez-moi\n             Comme ces deux enfants qui engagent leur foi.\n\n              Cette aumône comment Vous la reconnaîtrai-je ?\n              Vos bienfaits ont fondu sur moi comme la neige.\n\n             Hélas ! je ne peux pas Vous offrir ce qu'ils font\n             La récolte des blés à la sueur du front.\n\n             Lorsque Vous Vous donnez Vous-même, ô Pain des anges !\n             Je moissonne un froment qu'aucun être ne mange.\n\n             C'est le souffle cueilli sur un chaume imparfait —\n             Je n'ai rien d'autre à Vous offrir ! Seigneur qui sait ?...\n\n             Peut-être accueillez-vous avec une âme égale\n             Le chant des séraphins et celui des cigales.\n\n             N'ayant rien d'autre à moi, vers Vous j'élèverai\n             Cette motte de terre enlevée au guéret.\n\n              C'est mon cœur. Il n'est bon à rien ni à personne.\n              C'est pourquoi le mouillant de pleurs je Vous le donne.\n\n                                       *\n   A égale distance de Giraud et de Francis Jammes, participant de la pensée\nde chacun d'eux, catholique comme celui-ci, épris de la forme classique\ncomme celui-là, Louis Le Gardonnel chante des chants immortels. Par une\nforme admirable, l'auteur de la Frise empourprée donnait une sorte de vie à\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                                  LES POÈMES                                   379\n\nune pensée morte, ce sont ici, dans cette même impérissable forme, des poèmes\nanimés par des idées éternelles. Les Garmina Sacra ont la définitive beauté\ndes statues de marbre, et une âme humaine y palpite ! L'Italie a attiré à elle\nle poète affamé d'Absolu et de Paix; l'Ombrie et la Toscane l'ont entouré de\nleurs heures sacrées; les monastères bénédictins l'ont enveloppé de silence, de\npoésie et de soleil :\n\n                 Ensemble, devisant de doctrines mystiques,\n                 Nous allons par le calme et profond corridor.\n                 Où le soleil d'été, sur le pavé de briques\n                 De place en place pose une sandale d'or,\n\net de jeunes disciples lui ont fait cortège, auxquels il a inspiré des pensées\ndivines, et qui à leur tour ont réveillé sa voix... Puis ils sont partis, chacun\nvers leur vie, le poète est seul... L'été vient qui tarit les sources et dessèche les\nfontaines, et le grand vent divin qui gonfle le cœur des aèdes, se fait plus rare.\nAvec un peu d'amertume, avec respect, le poète attend le moment sacré. Sa\nvoix aux heures de la grâce se fait plus mâle, plus haute, plus profonde et\ndéchirante. L'amitié seule et Dieu le feront désormais sortir de son silence.\nPourquoi citerais-je ici des poèmes, je ne saurais quels choisir. Ils ont tous\nla même allure haute et aristocratique, le même lyrisme, puissant mais con­\ntenu, la même formelle beauté. Les quelques centaines de vers qu'a écrit Louis\n Le Cardonnel sont de ceux qui ne périssent pas, et pour être inconnu aujour­\nd'hui de la foule, ce poète rare et lointain qui chemine au fond du soir,\n\n                  Entre la muse antique et la muse chrétienne\n\n est digne d'être couronné du laurier qui ceignit le front de Virgile et de\n Tennyson...\n\n    Par quelle étroitesse d'esprit, par quel parti pris, par quelle formation\n arbitraire et incomplète, un critique peut se refuser à comprendre la tradition\n classique — par quelle folie entêtée, d'autre part, peut-il être poussé à se\n renfermer en celle-ci et à décocher au vers libre des sarcasmes ? C'est ce que\n fait pourtant M. J e a n Thogorma dans ses Lettres sur la Poésie, pleines\n de verve mais d'injustice, c'est ce que font du côté de la tradition, dans les\n petites revues, les minces esthètes chevelus plus occupés, hélas ! de théories\n que d'œuvres vivantes. Que ne lisent-ils la préface que M. Louis Mandin\n vient d'écrire pour son Ariel esclave, ils y trouveraient une formule qui\n me paraît la bonne du côté de la liberté, qui devrait accorder tous les com­\n battants, et qui répond trop à ma pensée pour que je ne la cite pas :\n    « Parlerons-nous littérature? Non, pas de tréteaux déclamateurs ! Pas de ma­\n nifestes ! La vérité tient en ces neuf mots : La tradition à la base, la liberté\n au sommet. Mais pas d'école exclusiviste! Ne devons-nous pas à toutes celles\n qu'illustra le génie? Les classiques nous ont apporté le goût, la clarté, la\n mesure; les romantiques, la révélation du lyrisme: les symbolistes, l'alchimie\n subtile, la transmutation intime du subconscient en poésie! Et tout cela forme\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "380                               DURENDAL\n\n\nen nous un art complexe, qui ne peut trouver sa flamme et son harmonie que\ndans une communion d'amour avec la nature... »\n   Que ne lisent-ils le livre lui-même dont les poèmes sont tantôt solides comme\ndes marbres, tantôt bruissant comme des ailes. L'âme souffre d'être enchaînée,\nla pensée s'impatiente d'être captive... Elle souffrit d'être asservie à Caliban,\net même délivrée par Prospero la petite chose ailée et subtile est encore prison­\nnière du maître magnanime :\n\n                Et maintenant encor, même sous Prospero\n                Son aile se débat, douce et pourtant sauvage,\n                Et, dans son horreur de la cage\n                Elle veut s'échapper et s'enfuir dans la liberté,\n                Dans la lumière et dans l'idée et la fierté,\n                Et vers la lyre aérienne et ses orages...\n\n   Et tout ce livre est plein de palpitation, de rayons, de souffles doux ou\nlégers, de rires entendus dans l'espace, de ces airs venus on ne sait d'où, qui\nflottaient sous les arbres quand Ariel se changeait en musique...\n\n                       Si je pouvais prendre ton rire\n                       Dans le creux de ma main\n                       Et l'y faire bruire\n                       Comme un grelot divin.\n                       L'écoulant sans rien dire\n                       Jusqu'à demain matin,\n\n                       Les étoiles, ces fleurs du vide,\n                       Qu'on voudrait caresser,\n                       Dans les grands cieux limpides\n                       Se mettraient à danser\n                       Une valse fluide\n                       Qui viendrait m'enlacer...\n\n  Chansons solubles qui alternent avec de beaux motifs passionnés et des\ncantiques profondément humains, dont un mètre à peu près inédit, le vers\nde quatorze pieds accentue par endroits la largeur et la noblesse.\n\n   Combien peu théorisent aussi sur les questions de prosodie — et sur les\nautres — les deux poètes dont il me reste à parler! Qu'importe à Thomas\nBraun si l'on trouve son vers trop élastique ou trop neuf, Lafontainien ou\nVerhaericn, si j'ose employer cet affreux adjectif? Ne lui suffit-il pas d'être\nl'un des plus artistes parmi nos poètes, d'employer d'après son émotion le\nrythme qui lui plaît, et de nous donner une œuvre qui fleure bon comme la\nterre d'Ardenne. Sous une couverture charmante de Georges Lemmen — un\npaysage de fagne et de sapins où fume un feu de brandes — il nous envoie\nle petit livre que ses amis attendaient depuis longtemps et où l'on devait\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                                 LES POÈMES                                 38i\n\n\ntrouver les beaux paysages wallons, les évocations pittoresques du pays natal\net des jolies images enluminées qu'affectionne le charmant poète de Philathélie.\n   Il nous a donné plus et mieux. Nous avons retrouvé dans ces poèmes\nd'Ardenne l'inspiration pittoresque et simple, les chansons faites de mots\nordinaires et de sensations aiguës, ce souci de rester artiste en étant naïf, qui\ndifférencie si fort Thomas Braun de son cousin Francis Jammes et le fait plus\nproche peut-être de Tristan Leclère que du poète d'Orthez :\n\n                   Aujourd'hui plus de phénomènes\n                   Dans l'azur artificiel.\n                   Le feu des chandelles romaines\n                   A f ait pâlir les arcs-en-ciel.\n\n                   Isabelle qui a sept ans\n                   Ignore encore le prisme clair\n                   Dont s'enchantaient lesfonds de l'air\n                   Du temps où j'étais un enfant.\n\n                   Je songeais au déluge, à l'arche,\n                   Blanche et flottante catacombe,\n                   Au bec ému dont la colombe\n                   Tendit l'olive au patriarche...\n\n                   Je voyais l'averse décroître\n                   De la gouttière dans la tonne,\n                   Et les fleurs tièdes de l'automne\n                   Exhalaient une odeur de poivre.\n\n                   Ah! les merveilleux météores\n                   A la courbe multicolore !\n                   Plus rouges que les dahlias,\n                   Plus violets que les glycines,\n                   Plus verts que les épicéas,\n                   Plus i-oses que les aubépines\n                   Et plus jaunes que les collas!\n\n                           Ah ! les beaux arcs\n              Qui semblaient relier la Perse au Danemark\n                      Par-dessus notre petit parc !\n\n                        Pourquoi ne décrivent-ils plies,\n                             Lorsqu'il a plu,\n                   Au cœur du ciel formant couvercle\n                   Leur limpide et frais demi-cercle'!\n                   N'aurieç-vous pas perdu, Seigneur,\n                        Votre boîte à couleurs\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "382                                DURENDAL\n\n\n                       El votre grand compas ?\n                   Ou le diable n'aurait-il pas,\n                   Comme un bon père de famille,\n                   Déjà marié ses trois filles?\n\n  J'aurais voulu citer trois strophes et j'ai cité tout le poème. Comment ne\npas céder à ce rythme léger, à cet enchaînement d'images neuves et inat­\ntendues, à ces mots nets et si simples ?\n   Mais lorsqu'il parle de son Ardenne, l'inspiration du poète se fait plus pro­\nfonde. Et tout lui devient prétexte à nous émouvoir. La ligne dure et nette des\ncollines, l'odeur pénétrante de la plaine, les impressions d'un jour de chasse,\nla mort d'un chien et celle du cantonnier, le petit cimetière du hameau lui\ninspirent des pages d'une naïveté si prenante, d'un ton si juste et si nouveau.\nEt les fêtes chantées, les offices de la petite église, la vocation d'un frère entré\nau cloître ajouteront à ce livre des pages où se révélera la vraie originalité de\nThomas Braun dans l'allure religieuse que ce simple croyant peut donner à\ndes poèmes dont les couleurs sont si aiguës, les mots si artistement choisis...\n   N'est-ce pas aussi le sentiment religieux qui donne au morceau suivant —\nque j'aime par-dessus tous ceux de ce livre — une grandeur inattendue et, vers\nla fin, cet élargissement soudain de la vision qui est plus que du talent : qui\nest l'effet d'une émotion silencieuse et profonde.\n\n                                     SOIRÉE\n\n                    Une vapeur légère et transparente\n                    Immobilise l'eau courante.\n\n                         Des voiles clairs\n                         Flottent dans l'air.\n\n                    A mi-côte circulent\n                    Des écharpes de tulle.\n                  Sur les prés traînent\n                  Des traînes de laine\n          Qui se mêlent, là-bas, vers Transinne, aux fumées\n                  Des fanges parfumées.\n\n                             Soudain,\n                   Dans sa robe d'étain.\n           Parmi les feux de pâtre en même temps éteints,\n               Le brouillard surprend la vallée.\n\n              Viens, près de moi, sur la terrasse\n              Qui seule émerge à la surface\n          De cette mer montant dans la nuit étoilée.\n\n           Notre arche flotte sur des eaux immaculées.\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "                                LES POÈMES                                 383\n\n         C'est une mer sans voix, sans vague et sans phosphore\n         Qui naît avec le soir et meurt avec l'aurore.\n                    Mais une mer prof onde\n                    Qui vient du fond du monde\n         Et s'élève déjà là-bas jusqu'à la lune\n         Dont les monts, caressés par sa molle marée.\n                    Semblent les dunes\n                    De quelque lointaine contrée.\n         Existe-t-elle encore, en face, la colline,\n         Où nous allions cueillir des belladones\n                    Et des baies d'églantine ?\n\n         On n'entend que le bruit d'une cloche qui sonne.\n\n                   A travers ses vitres dorées,\n         Vois la chambre éclairée aux douceurs de la lampe ;\n         L'horloge lentement prolonge sa soirée;\n                    Dans un vase se fanent\n         Des phlox, des dahlias et des fleurs paysannes ;\n                             Sur une estampe\n         Des cavaliers anglais poursuivent un renard ;\n         Le mur est décoré des cartes militaires\n         Où nous faisons tant de parcours imaginaires,\n                             Et comme hier,\n         Les feuilles du tilleul fument datis la théière.\n\n                   Rentrons. Il se fait tard\n         La cloche de Redu sonne le couvre-Jeu\n         Et l'encens du brouillard se gonfle aux pieds de Dieu...\n\n  Celui qui nous donna jadis la déchirante Chanson du pauvre, et récemment\nce beau livre, plus inégal pourtant, la Couronne des soirs, se fait aujourd'hui\nson propre illustrateur et publie dans Le Rouet et la Besace, des images et\ndes chansons; celles-là sont souvent charmantes et presque toujours pitto­\nresques; celles-ci sont, d'un bout à l'autre du volume, adorables. Ce renou­\nveau de jeunesse et d'inspiration chez un poète trop longtemps silencieux,\ncette compréhension, de plus en plus grande, de la simplicité, cette émotion\ntour à tour souriante ou désabusée mettent définitivement Grégoire Le Roy\nau premier rang des poètes de sa génération et — puisque celui qui se peignit\nparfois en vieillard amer se montre plus jeune que nous tous — de la nôtre...\n  Comment et pourquoi choisir ? J'ouvre ce recueil de chansons et j'en prends\nune :\n                    Je n'aurais dit qu'une parole\n                    Dont je doive un souvenir,\n                    Mais j'ai mis tout mon cœur en elle\n                    El, depuis, n'ai plus rien à dire.\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "384                                    DURENDAL\n\n\n\n                    Je n'ai donné qu'un seul baiser,\n                    Mais je m'y suis donnée entière ;\n                    Et depuis lors — serais-je vieille ? —\n                    J'ai perdu le désir d'aimer.\n                    Une parole, un seul amour !\n                    Serait-ce là toute une vie ?\n                    Elle s'annonçait infinie...\n                    Elle a duré un jour.\n                                                                PIERRE     NOTHOMB.\n\n   Memento. — Je ne puis vraiment que signaler les autres livres, malgré le\ntrès vif intérêt que m'inspirent plusieurs d'entre eux. Le Sang des Aubes (1),\nde M. Paul Prist, dénote un talent violent et fécond, déformé je crois par\nl'influence hugolienne. M. Paul Prist pourrait plus mal choisir ses maîtres,\nmais il devrait, dans Victor Hugo, ne pas s'en tenir à Toute la Lyre. Baby-\nlone (2), de M. François Léonard, n'est pas une suite de poèmes, c'est un livre\ncomplet, comme M. Léonard a coutume d'en écrire. C'est fort beau par\nendroits, mais vraiment trop tendu, trop voulu, et un tantinet ennuyeux.\nN'importe, chacune des œuvres de M. François Léonard atteste un talent sûr\nde lui-même et une très remarquable aptitude — trop rare en ce siècle du je\net du moi — à objectiver l'émotion. M. Jean Lœw publie aux éditions du\n Temps Présent de fort belles méditations en prose sur la Passion. Stations\n pleines d'âme, d'émotion, de poésie. J'aime les Impalpables (3), de M. René\nd'Avril : poussières, fumées, odeurs et brumes, lueurs flottantes, tout ce qui\n est fuyant, transparent, insaisissable. L'humble retour (4), de M. Pierre de la\n Batut, contient de fort belles notations de nature et d'âme. Le chemin entre\n les haies (5), de M. Joë Imbert-Vier, un très honorable début. J'aime moins en\n fait de début celui de M. René de Kervilio : Le Rêve au Palais du souvenir (6)\n où « l'Aquilon renverse le triste échafaudage de deux amants angoissés » et\n où il y a vraiment trop de « Bois-jolis » et de « Marjolaines ». J'aime moins\n encore les Grimaces et Fantaisies (7), de M. Herman Frenay-Cid qui a l'origi­\n nalité d'un prénom allemand et d'un nom franco-espagnol ; c'est d'ailleurs sa\n seule originalité malgré quelques efforts de l'auteur et une préface enthousiaste\n de M. J.-J. Van Dooren, son maître. M. Léon Chenoy, lui, ne vise pas à\n l'originalité; son titre : Au gré des heures (8) suffirait seul à le prouver, mais\n entre de médiocres strophes il contient de fort beaux vers. M. Louis Nelissen\n nous donne un drame intitulé Die irae (g) qui dénote autant de talent que d'inex­\n périence. Voici deux plaquettes : Au fil des Rêves graves (10), par M. José\n  Bruyr, où celui-ci chante des choses déjà très souvent chantées — mais mieux ;\n et la Nuit d'avril (11), de M. Adrien de Pfémorel, un long poème dialogué où\n\n\n  (1) Bruxelles, Association des écrivains belges. (2) Paris, Librairie des arts, sciences et\nlettres. (3) Paris, Editions de la Phalange. (4) Paris, Edition du Temps présent. (5) Lyon,\nEditions de l'Art libre. (6) Paris, Grasset. (7) Editions du Beffroi. (8) Paris, Editions du\nBeffroi. (9) Bruxelles, Librairie moderne. (10) Liége, l'Alliance Liégeoise. (11) Bruxelles,\nGoemaere.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                                   LES    POEMES                                   385\n\nil y a quelques admirables passages et qui constitue une belle méditation sur\nl'amour. M. Paul Claudel traduit des Poèmes (1) de Coventry Patmore (qu'il\navait publiés dans la Nouvelle Revue Française) que précède une étude très\nample et très complète de M. Valéry Larbaud sur le grand poète catholique\nanglais. M. E. Ch. Athanassiadès pouvait-il, compatriote de Moreas, écrire\nautre chose que les stances nettes et nobles qui composent ses Petites Elé-\ngies (2). Je voudrais supprimer du volume de M. Pierre Valdelièvre, les\nHeures émues (3), les premières et les dernières pages. Celles-ci parce que le\npoème qu'elles contiennent est d'une excessive médiocrité, celles-là parce\nqu'une préface de M. Auguste Dorchain suffit pour faire préjuger de la médio­\ncrité de tout le volume. On aurait tort de ne pas passer outre. On aurait tort\négalement de traiter de petit crétin ou de grand poète M. Maurice Miria,\n auteur de Juvenilia (4). C'est tout simplement un brave petit jeune homme\n qui écrit des choses sans génie mais aussi, j'en suis sûr, sans prétention.\n\n                                                                               P. N.\n\n\n\n\n   (1) Editions de la Nouvelle Revue française. (2) Paris, Crès. (3) Editions du Beffroi.\n(4) Bruxelles, Société belge de librairie.\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "Méditations sur la beauté du monde\n                                  (Suite) (I)\n\n\n\n                                       VIII\n\n       Et vous savez, ô champs aimés, que je regrette\n       Les heures que je dois écouler loin de vous.\n       Vous savez que les jours où ma peine secrète\n       M'empêche de goûter votre charme si doux,\n       J'en veux au soleil d'être un océan de joie\n       Où la planète heureuse et sereine se noie,\n       Puisque tout le bonheur de l'espace est perdu\n       Pour mon cœur, qui s'enferme en sa douleur obscure,\n       E t puisque je ne puis m'unir à la N a t u r e ,\n       Joyeuse sous son astre amplement épandu!\n\n       E t vous savez aussi que je redoute l'heure,\n       Où l'austère devoir m'arrache au songe vain\n       E t m'oblige à gagner le seuil de ma demeure!\n       O cruauté parfois des toits où l'être humain\n       Abrite son labeur ou sa détresse lasse!\n       Cruauté du plafond funèbre qui remplace,\n       P a r son couvercle étroit et bas, le ciel mouvant\n       Que parcourt l'être immense et multiple du vent!\n       Cruauté de la chambre avare et ténébreuse\n       Qui mesure l'espace et rogne la clarté\n       A l'âme, aigle royal, né pour la liberté\n       Du grand soleil flambant sur la campagne heureuse!\n       E t cruauté des murs qui s'opposent aux b r u i t s\n       Des multiples vivants, et des sources courantes,\n       E t des bises dans l'herbe et le feuillage e r r a n t e s ;\n       E t par qui mouvements et souffles sont détruits\n       Dans l'air mort de la chambre aux meubles immobiles ;\n       Des murs éternisés dans leurs angles raidis,\n       Tandis que, sur les champs, les collines tranquilles,\n       Dressant avec lenteur leurs sommets arrondis\n       Qui, semblant soulevés par une âme vivante,\n       Donnent au sol le rythme émouvant d'un soupir\n       E t ferment l'horizon d'une ligne m o u v a n t e !\n\n(1) Voir les numéros d'avril et mai.\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                      387\n\n\nE t combien je r e g r e t t e , ô T e r r e , de blottir\nMon sommeil sous l'abri des solives sordides,\nQuand viennent de fleurir sur toi les cieux splendides!\nE t pourquoi le sommeil doit-il clore nos sens\nA l'heure où, recueillie et pure, tu mérites\nDe voir se révéler les astres frémissants;\nOu lorsque, avec lenteur et de magiques rites,\nL a lune monte et prend la ville et les forêts\nSous le charme ineffable et troublant de ses rets !\nNe t'aimerais-je pas deux fois plus, ô ma T e r r e ,\nSi je pouvais, perçant ton nocturne mystère,\nMe mêler à la nuit sereine, comme au jour?\nCar, malgré la ferveur pour toi de mon amour,\nPuisqu'il faut que mon âme étrangement sommeille,\nT a n t que brûlent, là-haut, les lampes de t a veille,\nJ e m'en veux, puisqu'il faut que tu veilles sans moi,\nDe ne pouvoir aimer que la moitié de toi!\n\n\n                           IX\n\nJ'ai souvent, sous les yeux, le vol des hirondelles :\nO T e r r e , que de fois, mon cœur est jaloux d'elles!\nQue de fois, je voudrais posséder leur grand vol\nP o u r pouvoir caresser les formes de ton sol,\nDans l'emportement doux et puissant de mes ailes!\nSi le paon est unique, et si le rossignol\nE s t le prince des chants et des nuits étoilées,\nO ciel vaste, elles sont tes princesses ailées!\n\nRien n'arrête l'amour qu'elles ont pour les cieux :\nT a n d i s que d'autres vont, dans les jours pluvieux,\nS'abriter sous un toit, un a n t r e ou le feuillage,\nElles montent se p e r d r e au milieu du nuage.\nMais leur élan g r a n d i t encore quand le ciel\nE s t un abîme pur d'air léger, dans lequel,\nI v r e s du gouffre immense et folles de vitesse,\nElles semblent vouloir épuiser la largesse\nD'espace, que le ciel sans limites leur fait!\nC'est quand le jour se meurt, et que le mont se vêt\nD'un rose plus touchant, SOUS la lueur dernière\nDu soleil q u ' a t t e n d r i t l'heure de son adieu,\nQu'elles montent encor plus haut vers le soir bleu,\nDans l'espoir d'éprouver cette douceur plénière\nDe mourir avec les derniers flots de lumière!\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": "388                            DURENDAL\n\n\n\n      Mais, elles, dont le cœur héroïque est épris\n      Du vertige enivrant des hauteurs, ont la grâce\n      D'aimer aussi les champs onduleux et fleuris.\n      Il n'est aucun des traits, ô T e r r e , de t a face\n      Qu'elles n'aillent frôler de l'aile avec amour :\n      Les sinuosités du fleuve, le contour\n      Des routes, il n'est rien que leur course n'épouse;\n      Elles r a s e n t les courts gramens de la pelouse\n      Et franchissent, avec souplesse, les maisons\n      Ou le dôme feuillu des a r b r e s ; ou, rapides,\n      Elles plongent dans l'or oscillant des moissons,\n      Ou dans l'eau d'un étang s u r p r i s qui, par ses rides,\n      Longtemps encor après leur passage, en sourit!\n\n      Dans leur corps, aussi vif et léger qu'un esprit,\n      Agiles, elles sont les artistes insignes\n      Du vol prodigue, exact et preste, aux souples lignes!\n      Elles ont la science et l'ivresse; elles sont\n      Les amoureuses d'air et de jour, et les folles\n      De la T e r r e ondoyante aux milliers de frissons;\n      E t leur essor puissant, aux larges paraboles,\n      Peut, dans une caresse unique, associer\n      La colline rugueuse à la campagne lisse!\n      Il faut bien que ton âme, ô T e r r e , les chérisse,\n      E t mon cœur ne peut pas ne pas les envier !\n\n                                    X\n\n      Oh! combien je voudrais, pareil à tous les êtres\n      Qui n'ont d'autres soucis, ô T e r r e , que de toi,\n      Qui, vivant sur ton sein, sont tes hôtes champêtres\n      E t n'ont que tes bonheurs ou tes peines pour loi ;\n      Oh ! combien je voudrais n'avoir d'autre tristesse\n      Que celle de tes jours glacés ou nuageux,\n      De ces jours échoués, sans beauté ni tendresse,\n      Qui, n'ayant pas laissé t r a n s p a r a î t r e les cieux,\n      Passent, et tomberont dans l'éternité creuse\n      Sans emporter, au fond de l'abîme, l'espoir\n      D'avoir aidé, peut-être, une âme douloureuse!\n      E t combien je voudrais, ô N a t u r e , n'avoir\n      D'autres plaisirs que ceux de tes belles journées\n      Qui, pures et d'un astre allègre couronnées,\n      Règnent, et g a r d e r o n t de leur règne trop court\n      Le souvenir d'avoir déversé sur le monde\n      La splendide ferveur d'un grand acte d'amour!\n      Oh! comme je voudrais, ô N a t u r e féconde,\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                         389\n\n\nE n jours de pâleur triste ou d'éclat triomphant,\nMe donner tout entier à toi, connue un enfant !\n\n\n                        XI\n\nA force de t'aimer dans la grâce émouvante,\nO T e r r e , que de fois, je t'ai dû de souffrir!\n\nLorsque tu sais donner au jour près de mourir\nU n e sérénité si vaste et si fervente\nQu'il me semble penser comme une âme vivante,\nOu b a t t r e toujours plus leutement comme un cœur\nGéant, dont le trépas sera bientôt vainqueur,\nQue de fois j ' a i souffert, en mon p a u v r e cœur sombre\nE t si petit devant l'océan du flot noir,\nDe ne pouvoir tuer en mes bras toute l'ombre,\nAfin d'éterniser dans sa beauté le soir!\n\n\n                             XII\n\nMais, avec la douleur que ma tendresse, ô mère,\nA du fragile éclat de ta grâce éphémère,\nJ e connais la souffrance aussi d'être impuissant\nA porter tout le poids de ta grâce accablante!\n\nQue de fois, à fixer le soir évanescent,\nQuand le soleil, au bout de sa descente lente,\nAbaissait, peu à peu, derrière le mont noir,\nLe foyer apaisé de son calme ostensoir,\nLorsque le couchant, rouge ardent, aux cliaudes teintes,\nS'éteignant doucement dans le ciel ténébreux,\nNe laissait bientôt plus, sur les sommets cendreux,\nQu'un faible tas sanglant de braises presque éteintes;\nDevant ces restes vains d'un jour heureux et pur,\nQue de fois j ' a i crié de douleur vers l'azur!\n\nSouviens-toi des matins où je marchais, sans trève,\nDans la campagne ouvrant, sous mon regard vainqueur,\nUn domaine si plein d'inépuisable rêve\nQue ne le pouvant plus tout contenir, mon cœur\nTe demandait, — n'est-il pas vrai, T e r r e éclatante? —\nGrâce pour lui de t a n t d'excessive beauté!\nQue de fois je passais dans la splendeur brûlante\nDe tes printemps, a r d e n t s avec sérénité,\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": "390                            DURENDAL\n\n\n      Défendant à mon cœur d'implorer que la plaine\n      Veuille brûler avec moins de calme clarté\n      E t perdre un peu, dans la grâce dont elle est pleine,\n      De douceur pénétrante et de tranquillité!\n\n      Et, tu le sais, souvent j ' e n voulus aux collines,\n      Dont ta ligne s'élève et baisae tour à tour\n      Comme si leurs sommets, aux faiblesses divines,\n      Fléchissaient t e n d r e m e n t sous la charge du jour,\n      D'émouvoir, malgré moi, mon cœur de trop d'amour!\n\n                                   XIII\n\n      Car il semble, parfois, ô T e r r e , que ta gloire\n      Accable, et que nos cœurs sont indignes de toi,\n      E t que le soleil d'or r e m p o r t e une victoire\n      Trop lourde, certains soirs royaux, sur notre émoi !\n\n      Il est des jours si purs en d'émouvantes plaines,\n      Il est des soirs si pleins d'intensive beauté,\n      Des heures de pensée abondamment si pleines,\n      Qu'ils sont cruels de grâce ou de sérénité !\n\n      Oh! pouvoir accueillir, un jour, tout le sublime\n      Que dépense le crépuscule envahisseur,\n      E t faire de notre âme un si profond abîme\n      Que nous puissions aimer le soir avec douceur!\n\n\n                                   XIV\n\n      Souvent j ' a i recherché, dans mon cœur, quelle cause\n      Le faisait tant souffrir de la beauté des jours...\n      De ces jours lumineux et légers, que p a r c o u r t\n      Un vent limpide, et dont le soleil n'est que rose :\n      Une rose sauvage, au parfum doux et fin,\n      Qu'avec un rythme calme, et joyeux sans ivresse,\n      Le paysage flaire et respire sans fin !\n      De quel poids se sent donc chargé le cœur humain,\n      Lorsque le globe heureux semble avec allégresse\n      Elever et porter le faix de ses coteaux,\n      E t que l'œuvre de vivre est légère à tout être;\n      Lorsque l'air, t r a n s p a r e n t et bleu, laisse apparaître,\n      D'une teinte si douce et de contours si beaux,\n      Les tranquilles sommets, que la terre idyllique\n      A le charme parfait d'uue statue antique?\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "     MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                           391\n\n\nJ e sais que ces i n s t a n t s de beauté seront courts,\nE t que bien r a r e m e n t le monde, dans son cours,\nR e t r o u v e r a leur grâce harmonieuse et claire;\nCependant, ce n'est pas de leur sort éphémère\nQue souffre seulement mon cœur lourd, et je vais,\nCherchant encor le sens plus profond de ma peine.\nOr, peut-être, mon cœur souffre-t-il, j o u r s parfaits,\nDe la perfection trop pure et trop sereine\nQue sous votre clarté merveilleuse, revêt\nL a suite des coteaux où s'enferme la plaine !\n\nE t peut-être le cœur de l'homme est-il blessé\nEt, devant la beauté pleine de la Nature,\nSent-il, sans le savoir, se rouvrir la blessure\nDont il fut par la faute édénique percé\nE t qui, lui dérobant de ses forces, le laisse\nMystérieusement t r i s t e de la faiblesse\nQu'il éprouve à porter les fardeaux accablants\nDes jours d'une beauté trop suprême b r û l a n t s !\n\n\n                              XV\n\n\nMais aussi, quelquefois, le jour beau nous tourmente\nP a r tout ce qu'il fait naître en nous de fols désirs!\nC'est lorsque l'horizon, pur et profond, nous hante\nComme un ciel infini de magiques s a p h i r s , .\nSous lequel un pays merveilleux se déploie,\nOù notre cœur enfin se noierait dans la joie!\nE t c'est quand le mistral, plus frais et plus puissant,\nL e u r p r ê t a n t sa grande aile, exalte tous nos s e n s !\n\nIl semble que l'ardeur de ces beaux jours exige\nQue nous brisions le cercle étroit des autres jours\nE t , qu'abandonnant là nos vulgaires séjours,\nNous partions, dans l'ivresse heureuse du vertige,\nVers des pays lointains de rêve et de prodige!\nNous nous sentons brûler d'héroïsme, il nous naît\nUne âme que notre âme ancienne ignorait;\nOu plutôt c'est notre âme adulte qui nous quitte,\nE t le cœur qui, d'un r y t h m e allègre et triomphant,\nNous bat dans la poitrine est notre cœur d'enfant!\nE t voici qu'avec lui follement ressuscite\nNotre passé naïf que nous croyions défunt;\nVoici l'azur ardent et voici le parfum\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": "392                           DURENDAL\n\n\n      Que revêtait le ciel et que prenait la t e r r e ,\n      Tandis que nous lisions les contes de P e r r a u l t\n      E t que la ville proche, ou le prochain coteau,\n      Ou le chemin fuyant étaient pleins de m y s t è r e !\n      E t voici revenir nos besoins de départ\n      E t ce vieux désir fou, dont la raison lucide\n      E t les ans déjà clos de notre vie aride\n      N'arrivent jamais à chasser le cauchemar,\n      Le désir de partir, n'importe où, quelque part,\n      P o u r y chercher encor le bonheur impossible!\n\n      J o u r s a r d e n t s , comme vous le rendez trop sensible\n      L'affreux dissentiment du monde et de nos cœurs !\n      J o u r s bleus, d'une beauté trop vive, aux cieux moqueurs,\n      Comme vous accroissez le conflit de la vie\n      Misérable et de l'âme humaine inassouvie!\n\n                                                          P A U L BONTÉ.\n"}, {"page_pdf": 454, "texte": "                            (Cliché de l'Expansion Belge-)\n\n\n LA VIERGE A L'ÉCOLE par MAURICE DENIS\n\n\n\n\n                           (Cliché de l'Expansion Belge.)\n\n\nLE CHRIST AUX ENFANTS par MAURICE DENIS\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": ""}, {"page_pdf": 456, "texte": "                        Revue du Mois\n\n           L'Art religieux an Salon du Printemps\n   Le Salon annuel du Printemps ne nous a rien appris que nous ne connais­\nsions déjà et l'Exposition d'art religieux nous a révélé beaucoup de choses\nque nous soupçonnions, de sorte que nous n'y avons trouvé ni profonde\ndéconvenue, ni grande surprise et que nos craintes formulées ici même il y a\ndeux mois n'étaient, hélas! que trop justifiées.\n   C'est le « sentiment religieux » qui manque à la plupart de nos artistes,\nc'est la compréhension des choses religieuses qui leur échappe, ils semblent\nne pas avoir pour les sujets qu'ils traitent le culte nécessaire. Les anciens\nl'avaient. Le charme de ces humbles vierges de villages, de ces pauvres\nChrists de nos calvaires émane moins d'une perfection savante de la forme\nque d'un sentiment délicat fait de tendresse et de respect. Ils s'adressaient à\nnotre cœur autant qu'à nos yeux. Et puis, il faut bien le dire, il y a deux\nsiècles on connaissait encore la liturgie avec ses règles et son symbolisme;\ncombien, de nos jours, soupçonnent encore ce que c'est?\n   Cela a été mis en lumière par le dernier Salon. Il nous a fait voir le mal et\ndonné une chance de le guérir; c'est quelque chose.\n   Il nous a montré aussi l'urgente nécessité de recommencer cette expé­\nrience à brève échéance si nous voulons tenir les artistes et le public en\nhaleine et aboutir à des résultats. Il est incontestable que si, à des époques\nrégulières, tous les quatre ou cinq ans, par exemple, nous avions l'occasion\nde consulter le bilan de l'art religieux moderne nous serions plus attentifs à\nses progrès de même que les artistes seraient plus enclins à y collaborer. Il\nfaut une continuité dans l'effort ici comme en toutes choses.\n   L'école de Beuron, aux formes trop archaïques parfois, nous le prouve.\nElle se distingue par une « science religieuse » qui impose ses œuvres à\nl'attention. Sans être de premier plan ses fresques, ses bronzes, ses ornements\nsont d'un style très noble et d'une note véritablement religieuse. On peut\ncritiquer ses formes un peu rondes, même un peu molles, mais on doit leur\nreconnaître une souveraine méthode jointe à un sens liturgique profond.\nCela est important, il fallait qu'on nous le fît voir.\n   L'Angleterre, dont le contingent est notable, semble obéir aussi à une\ncertaine méthode, mais ses œuvres sont impersonnelles, elles donnent trop\nd'importance à des détails de pure technique et ne nous émeuvent guère.\nC'est plus joli que beau et moins profond qu'adroit.\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "394                              DURENDAL\n\n\n\n    L'Allemagne, avec son esprit de travail persévérant et tenace, se devait à\nelle-même d'entreprendre la rénovation de l'art religieux. Les essais qu'elle\nnous a envoyés sont peu captivants. Il y a une tendance chez les Germains à\nrevenir aux formes barbares tout aussi peu « modernes » que le pseudo­\ngothique. Les reliures constituaient néanmoins un bel ensemble d'une tenue\ntrès louable.\n    L'architecture religieuse y est plus avancée que chez nous. Des édifices\nnombreux y ont été construits. Lourds, sévères et froids, imprégnés de\nl'esprit de la Réforme, ils sont une étape dans la voie de la Renaissance\nmoderne, confuse encore mais grandissante. A noter un genre de construc­\ntions peu répandu jusqu'à présent : les fours crématoires. Celui de Dresde,\nélevé d'après les plans du professeur Fritz Schumacher, est remarquable.\nL'architecte l'a empreint d'une beauté solennelle et triste à souhait bien\nadaptée aux cérémonies funèbres.\n    C'est en France et en Belgique que nous avons trouvé les peintres les mieux\ndoués. Sans parler de Puvis de Chavannes devenu classique déjà, MM. A.\n Bernard et Maurice Denis retenaient notre admiration par des cartons et des\ntoiles magnifiques.\n    Si les récalcitrants à la peinture religieuse moderne ont bien voulu\nregarder le Christ aux enfants ils auront constaté qu'on peut représenter des\npersonnages vêtus en bourgeois de nos jours et des fillettes en bottines jaunes;\naux côtés du Sauveur, sans heurter les convenances le moins du monde.\n Il suffit que des scènes de ce genre soient traitées dans un esprit chrétien pour\n écarter les sourires ou calmer les colères des traditionnalistes.\n    Dans ce même esprit, M. M. Denis a peint la Vocation des Apôtres aux\n harmonies si pleines et si puissantes. Il y a, dans le geste des deux pêcheurs\nvenant à Jésus, tant de foi, tant de prière qu'il est difficile d'imaginer une\nscène plus simplement pathétique et plus véritablement religieuse.\n    Ce ne sont plus les grimaçantes figures de nos fabricants de chemins de\n croix et de « bondieuseries », c'est de l'art véritable, simple, grand, où ne\n parlent pas uniquement les muscles tordus et les sourcils froncés mais où les\n âmes se révèlent.\n    Très simples aussi et délicieusement fraîches étaient les Annonciations de\n M me Jeanne Simon et de M me Thiollier.\n    En Belgique, nous avons un peintre décorateur dont la première grande\n œuvre religieuse sera exécutée bientôt, j'ai nommé Auguste Donnay et son\n triptyque de Saint-Walhère. Voilà de « la belle ouvrage », comme on dirait\n dans son pays. Le sentiment de l'harmonie s'y rencontre avec celui du décor,\n le dessin y est puissant et expressif, la tonalité très délicate s'apparente aux\nmeilleures productions françaises sans jamais perdre la fraîche saveur\n wallonne.\n    Les lecteurs de Durendal connaissent l'esquisse de ces panneaux reproduite\n ici même il y a peu de mois et loués comme il convenait, je n'y reviendrai\n donc pas.\n    Dans une note toute différente, Frédéric a peint plusieurs toiles plus reli­\n gieuses par le sujet que par le sentiment. Excellents « morceaux de peinture »\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                  395\n\n\ndignes de ce grand talent mais peu émouvants; c'est le défaut du plus grand\nnombre.\n   Montald n'y a pas échappé. Le peintre de « l'île heureuse » nous a bâti un\nsaint François rocailleux et pauvre, aussi pauvre que l'architecture de\nM. Vandevoorde. C'est ici que l'on sent l'indigence de notre époque, indi­\ngence criante dans cette façade de MM. Vaes et Creten, empruntée aux\ncinémas, où les lois de l'architecture sont outrageusement ignorées.\n   Nous avons à travailler beaucoup dans ce domaine, plus encore peut-être\nque dans celui de la peinture, et ce n'est pas peu dire. Encore une fois, le Salon\nd'art religieux qui ne pouvait, me semble-t-il, avoir la prétention de créer\nmais uniquement de démontrer aura du moins obtenu ce résultat de nous\nmettre le doigt sur la plaie. Elle est béante. Nous pouvons nous rendre\ncompte qu'en fait d'architecture et qu'en dehors des copies du moyen âge\nnous n'avons rien produit qui vaille, à l'heure qu'il est.\n   Cette constatation désormais acquise ouvrira peut-être les yeux à ceux qui\ncritiquent mais qui ne cherchent pas les remèdes et qui en cela prennent le\n rôle le plus facile.\n    Il apparaît aussi que les métiers d'art moderne sont plus avancés. Les\n œuvres en bronze d'un Brom, les vitraux d'un Miehoffer sont notables et\n pourraient bien être le point de départ d'un renouveau tant désiré. Nous le\n souhaitons ardemment. Beaucoup d'artistes cherchent à retremper leur inspi­\n ration à des sources nouvelles, en voilà d'éternellement fraîches. Qu'ils s'y\n rendent. L'âme d'un artiste et l'âme d'un croyant ont mille points de contact.\n Certains peut-être l'auront senti en parcourant les salles de cette dernière\n exposition. Ils abandonneront les sujets exclusivement profanes et la semence\n ainsi jetée au vent portera ses fruits dans un avenir prochain.\n                                                                      R. G. G.\n\n                                Les Concerts\n La Messe de Bach et la Missa Solemnis de Beethoven\n  aux concerts de la société Bach. — Récitals Wybauw-\n  Detilleux et Rollet. — Concert Defauw.\n    La généreuse initiative et l'inlassable énergie de M. Zimmer nous ont valu\n à la société des concerts Bach l'audition de deux chefs-d'œuvre, la Messe en si\n de Bach et la Missa Solemnis de Beethoven. Les chœurs de la société des\n concerts Bach se composent en grande partie d'amateurs et les amateurs, on le\n sait, nuancent généralement avec plus de goût et interprètent avec plus de con­\n viction que les phalanges chorales salariées des grands théâtres d'opéra. (Nous\n ne parlons point des théâtres d'Allemagne.) Avec ces éléments compréhensifs,\n mais relativement restreints pour l'exécution d'oeuvres de cette envergure,\n M. Zimmer, qui figure au premier rang des rares bons chefs d'orchestre que\n nous possédions, est arrivé à réaliser une impression d'art vraiment très\n élevée. A ces groupes fermement disciplinés et se fusionnant dans une parfaite\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": "396                               DURENDAL\n\n\n cohésion sonore, il insuffle sa flamme et, par un travail attentif et soutenu, il\nles assouplit en les rompant à toutes les redoutables difficultés rythmiques et\nexpressives de ces œuvres colossales. M. Zimmer était d'ailleurs merveilleuse­\nment secondé par les protagonistes, MM. Baldszun et Stephani, M mes Noorde­\nwier-Reddingius et de Haan-Manifarges, rivalisant tous d'ampleur et de\nvaillance, plus remarquables même à notre sens dans la Messe de Beethoven\noù pourtant les chants exposés en soli ont une importance considérablement\nmoindre. On admira la voix de Mme de Haan-Manifarges, aussi moelleuse que\npuissante, et surtout celle de Mme Noordewier-Reddingius dont le timbre\n clair comme le cristal a des sonorités angéliques. Les solistes de l'orchestre\nont aussi droit à tout éloge, notamment M. Johan Smit qui, dans la Messe\nde Beethoven, chanta persuasivement au violon le solo du Benedictus.\n    L'audition à un jour d'intervalle des deux vastes poèmes sacrés a naturelle­\nment fait naître des comparaisons et des préférences qui se sont généralement\nportées du côté de Bach, ce qu'expliquent la magnificence de virtuosité vocale\nqui se déploie dans les airs comme aussi la clarté transparente et l'architec­\nture plus régulière des grands ensembles vocaux. Il serait oiseux et téméraire de\nvouloir formuler ici un jugement toujours susceptible d'être revisé et réformé\nsuivant les dispositions subjectives et les conceptions d'art particulières à\nchacun. L'on peut dire cependant, qu'exception faite pour le sublime Agnus\nDei et les grandes parties dramatiques du Credo où Beethoven atteint au\nsummum de l'ampleur expressive, les polyphonies vocales et instrumentales\nont généralement chez Bach un rayonnement plus direct et plus intense.\nQuoi de plus gigantesque et de plus majestueux à la fois que le début du\nKyrie, quoi de plus glorieusement éblouissant que les chants du Gloria, de\nplus ailé et de plus céleste que les chœurs du Sanctus dans la Messe de Bach ?\nEn revanche, malgré leur beauté de ligne et de mélodie, la coupe uniformé­\nment conventionnelle des airs et duos suspend souvent chez Bach l'élan\ngénéral du poème, tandis que chez Beethoven l'inspiration géniale du Titan\njaillit avec une indépendance et une spontanéité foudroyantes, dans un fré­\nmissement continu d'émotion surnaturelle qu'enraye au contraire chez Bach\nla fréquente intervention de parties dont le caractère trop exclusivement\nmusical comporte des significations psychiques et expressives moins profondes.\nPar ses conflits d'ombre et de lumière, par ses irrégularités émouvantes et ses\ndramatiques brisures de lignes, par ces cris profonds de l'âme s'élançant vers\nl'Infini comme Faîtière dentelle des flèches gothiques s'envole vers les cieux,\nla Messe de Beethoven s'allie plus étroitement dans notre esprit avec l'image\nd'une cathédrale moyenâgeuse que la Messe de Bach où l'on admire surtout\nl'harmonieuse noblesse de ligne propre aux conceptions purement classiques.\nEn tout cas, on ne comprend pas que l'on ait voulu contester à la Messe de\nBeethoven son caractère religieux. Tout ce que l'on peut dire à ce sujet, c'est\nque la religion étant le rapport qui unit Dieu et l'homme, la Messe de Bach,\nplus sereine, s'attache plus spécialement au premier terme du rapport, Dieu,\ntandis que celle de Beethoven, plus émue et plus douloureuse, envisage sur­\ntout le second terme du rapport, l'homme.\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": "                              REVUE     DU   MOIS                           397\n\n   Signalons les récitals donnés par deux de nos meilleures artistes du chant,\nMme Wybauw-Detilleux et Mlle Rollet. Celui de Mme Wybauw-Detilleux, qui\neut lieu au local de l'exposition des œuvres de son mari, fut exclusivement\nconsacré aux lieder de Beethoven. De sa voix grave, chaleureuse, au timbre\nriche et pénétrant, elle chanta notamment les lieder d'inspiration vibrante et\ngrandiose qui s'appellent Busslied et die Elire Gottes aus der Natur, puis,\navec la collaboration de MM. Deru, Gaillard, Minet, une très savoureuse\nsérie extraite des Chants écossais, l'admirable Abendlied unter'm Gestirnten\nHimmel, où la grandeur de la musique est digne de l'élévation de pensée dont\nle texte du poème est empreint.\n   M lle Rollet prêta son concours à un concert organisé par M. Defauw, vio­\nloniste-compositeur. Elle mit autant de grâce émue que d'exquise fraîcheur de\nsentiment et de charme expressif dans l'interprétation du cycle enchanteur :\nA la bien-aimée absente de Beethoven, du scintillant Colibri de Chausson, de\nRecueillement de Debussy, et de deux poèmes vocaux très intéressants et fine­\nment harmonisés de Defauw, le Sonneur et Nuit d'été. Compositeur distingué,\nM. Defauw fit aussi applaudir de réels dons de virtuose dans une Chaconne\nde Bach pour violon où l'on apprécia sa technique ferme et souple. Il fut\nmoins heureux dans l'interprétation de la sonate pour violon et piano de\nLekeu (qu'il joua avec sa femme) et où l'on eût souhaité plus de profondeur\nexpressive, que dans celle de César Franck où il avait comme partenaire\nM. Minet. Dans la partie de piano, si difficile à différents titres, de cette\nsonate, M. Minet se montra non seulement virtuose habile, mais encore\nartiste très compréhensif, et on se prenait à regretter que ce pianiste trop\nmodeste ait pris le parti de ne se faire jamais entendre en soliste et de res­\ntreindre l'exercice de son art au domaine des simples accompagnements.\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n\n                  L'Album musical de L. Wallner\nDeuxième A l b u m m u s i c a l de la J e u n e Belgique, mélodies\n  et morceaux pour chant et piano sur les textes de André Van Hasselt, Iwan\n  Gilkin, Valère Gille, Albert Giraud, Grégoire Leroy, Charles Van Lerberghe,\n  musique de LÉOPOLD WALLNER. — (Bruxelles, Schott Frères.)\n\n  Voici bien des années déjà que parut le recueil vocal si profondément inté­\nressant publié par M. Léopold Wallner sous le titre Album musical de la\nJeune Belgique, dont l'apparition avait été vivement attendue par les admi­\nrateurs, les amis et les élèves de l'éminent musicien et pédagogue. Leur attente\nne fut pas déçue et le succès fut d'autant plus significatif qu'il s'agissait, au\ndemeurant, d'un art spécial, peu accessible à la majorité des amateurs, aux\nmoyens techniques restreints et à la jugeotte étroite, mais dont le grand\nnombre et le panurgisme sont seuls capables de déclancher les gros tirages.\nDepuis, M. Wallner, fidèle à son principe sévère que « le génie seul peut\nécrire d'abondance, tandis que le talent doit se concentrer le plus possible .\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": "398                                    DURENDAL\n\n\n\n n'avait plus produit qu'un petit nombre d'œuvres, dont la plus importante\nfut la belle Sonate romantique, publiée par ses amis à l'occasion du jubilé\n artistique du musicien, en décembre 1905 (1).\n    Cependant, la plupart de ces œuvres nouvelles demeuraient inédites. L'effort\nde M. Wallner portait encore une fois sur ces poèmes des « Jeune Belgique »\ndont il avait partagé les luttes et auxquels l'unissaient tant d'affinités. A la\nlongue, il réunit ainsi une nouvelle série de mélodies; et ce fut la matière du\n « second » album de la Jeune Belgique qui, publié par souscription, vient de\nvoir le jour.\n    Les mélodies qu'il contient sont au nombre de dix-sept, sur des textes\nempruntés à six poètes : sept à Iwan Gilkin, quatre à Valère Gilles, trois à\nAlbert Giraud, une respectivement à Grégoire Leroy, Van Lerberghe et Van\nHasselt (2). On y retrouve les caractères propres de l'inspiration de M. Wall­\nner, le lyrisme intense qui transfigure un poème et en porte à l'apogée la force\nexpressive, le romantisme fougueux que Liszt, parrain du musicien, semble\nlui avoir légué, des élancements passionnés où se révèle le musicien slave, un\naccent d'émotion pénétrante et une surprenante souplesse d'expression, le tout\nrappelant à la fois la jeune école allemande et les ouvrages de certains maîtres\ntchèques. La forme elle-même est variable et, tout en évitant l'amorphisme\nfuneste, est directement empruntée à la construction du poème et au dévelop­\npement de l'idée.\n   D'une manière générale, la musique de M. Wallner est nettement mélo­\ndique; elle ne craint même pas le mélisme, et les portamenti y abondent.\nC'est une ligne mélodique très accidentée, d'un ambitus ample, souplement\nsinueuse, suivant de près toutes les inflexions du sentiment ; même dans les\npièces de caractère récité (Dimanche soir, Désir), ce récit demeure essentiel­\nlement musical.\n   La partie de piano, elle, est d'un intérêt soutenu. Le plus souvent, elle est\nconcertante, indépendante de la mélodie vocale; lorsque la main gauche\nesquisse une simple figure d'accompagnement, la droite développe un contre-\nchant d'une parfaite liberté d'allure (voir la Belle nuit); même l'accompagne­\nment pur et simple (Rose des Dîmes, Brise printanière) est encore intéressant\npar ses sonorités originales et son écriture délicate; parfois la partie de piano\nest descriptive, comme dans l'Orgue, où une évocation de vieil orgue à mani­\nvelle désaccordé, ruiné, rappelle l'impressionnant Leiermann de Schubert.\nEst-il nécessaire d'insister sur la souplesse du mouvement modulatoire, sur le\ncharme d'une harmonisation savante et chatoyante, d'une polvphonie et\nd'une polyrythmie pleines d'intérêt? Il faut, par contre, insister sur le soin\nparticulier de la prosodie, si fréquemment malmenée, même par des maîtres\ntels que Saint-Saëns et Bizet, ou même Debussy, qui reproche à Gluck de\n « prosodier fort mal », — ce qui, soit dit en passant, n'est pas notre avis. Ici,\n\n\n\n  (1) Voir le compte rendu de cette manifestation, avec un portrait de l'artiste, des notices\nbiographique et bibliographique, dans Durendal, t. X I I I , p. 7 ss.\n  (2) Ce dernier figure ici à titre de précurseur du mouvement créé par la Jeune Belgique.\n"}, {"page_pdf": 462, "texte": "                                REVUE    DU    MOIS                             399\n\nchaque mot, chaque syllabe reçoivent leur valeur propre, tout est mis à son\nplan ; on voit même l'auteur atténuer dans sa rythmique des rencontres\nfâcheuses que le poète ne sut pas éviter (comme dans Rose des Dunes, les\nmuettes « dévaste de » qu'il eut soit d'écarter l'une de l'autre).\n   En résumé, un recueil hautement intéressant, tel qu'on était en droit de\nl'attendre de l'auteur de la Sonate romantique, et dans lequel des talents de\ndifférents genres trouveront à rafraîchir leur répertoire. — Mais qu'on ne s'y\ntrompe pas, non hic piscis omnium, tout cela est difficile, très difficile, tout cela\ndemande une diction intelligente, finement nuancée, un accompagnateur bon\ntechnicien et artiste, un ensemble soigneusement préparé. Moyennant quoi,\npas une de ces pages d'une si haute saveur dont le succès ne soit assuré.\n                                                            ERNEST     CLOSSON.\n\n\n\n                                  Les Revues\n    A lire dans L'ART MODERNE le bel article consacré à Blanche Rous­\nseau par Francis de Miomandre, au sujet de son admirable petit chef-\nd'œuvre : La Rabaga. Cet éloge compensera amplement l'auteur de l'éreinte­\nment grotesque de son livre publié par un pion d'athénée dans un autre\npériodique.\n    — L'OCCIDENT : Les trois brins d'herbe, un poème de curieuse tech­\nnique et de haute allure de M. Adrien Mithouard.\n    — LE MASQUE publie cinq sonnets admirables de notre collaborateur\n Franz Ansel : Les muses du lac de garde.\n    — L'INDÉPENDANCE : Le luth et sa littérature, par M. Vincent\nd'Indy.\n    — Dans la REVUE DU T E M P S P R É S E N T , il faut lire Guitte, un des\ndélicieux Profils de gosse de la comtesse van den Steen de Jehay.\n    — Dans la REVUE DE BELGIQUE, il ne faut rien lire du tout. Elle\nn'est point folâtre ces temps-ci.\n   — LE THYRSE publie un bel article de M. Albert Counson : Henri\nPirenne et l'Idée belge.\n    — LES RUBRIQUES NOUVELLES contiennent une enquête sur la\nculture française et la Belgique. Nous y trouvons les réponses de MM.J.-J.Van\nDooren, Franz Dohy, Georges Moulinas, Charles Desbonnets, Maurice Pelle­\ntier, etc. Il y a aussi Verhaeren.\n   — LA FLAMBERGE est une nouvelle revue dirigée par M. Arthur Can­\ntillon et dont le comité se compose de Mme Marcelle Max Hautier,\nMM. R. Hustin, Max Hautier, Jean Ghilain, R. Minor, Pierre Galichet, tous\nparfaitement inconnus, mais auxquels il convient de faire crédit. Les collabo­\nrateurs du premier numéro — qui se présente bien, avec une couverture de\nLangaskens — sont un peu... mélangés: Camille Lemonnier et Léon Legavre,\nPaul Fort et L.-M. Thylienne... On trouve aussi dans ce fascicule des petits\nvers — ô combien ! — de M. Remy de Gourmont.\n"}, {"page_pdf": 463, "texte": "400                               DURENDAL\n\n\n   — M. Maurice Kunel donne à la SOCIÉTÉ NOUVELLE de très curieux\narticles sur Baudelaire en Belgique.\n   — LA BELGIQUE A R T I S T I Q U E ET L I T T É R A I R E : Des proses\nlyriques de M. José Hennebicq. Et des vers lyriques de M. Pierre Brood­\ncoorens, qui n'a pas un talent parfait, mais qui, à coup sûr, n'est pas un\nimpuissant. Voir aussi à la page 309 le portrait du Petit Serpent par M. Oscar\n Liedel.\n   — WALLONIA, un très intéressant article de M. Ad. Hocquet sur Roger\nde la Pasture.\n   — LES MARCHES DE L'EST : Une bonne page de M. Maurice Wil­\nmotte sur Albert Mockel.\n   — LE MERCURE DE FRANCE contient d'admirables vers deMmeCécile\nSauvage, un article de M. Jean de Gourmont sur l'Art et la morale, — dans\nle ton de la famille Gourmont naturellement et d'une admirable médiocrité de\nscience et de pensée — le début du roman de M. François Mauriac : l'Enfant\nchargé de chaînes.\n   — L'ART FLAMAND E T HOLLANDAIS (février, mars, avril 1912),\npar M. Schmidt-Degener : Une étude préliminaire sur la Ronde de Nuit : la\nConcorde du pays, curieuse et belle peinture allégorique de Rembrandt, con­\nservée au Musée Bogmans, à Rotterdam. La thèse, qui paraît bien fondée,\nde l'excellent critique, est illustrée de la façon la plus démonstrative. M. Jean\nVeth rapproche deux compositions, l'une, de Millet; l'autre de Josef Israëls,\ndont le sujet est identique et montre dans quelle mesure l'artiste hollandais a\npu être influencé dans le développement de son œuvre par le grand maître\nfrançais.\n    Dans la livraison de mars, le même critique enrichit le Rembrandtiana\n d'une étude sur un portrait du Marquis d'Andelot, identifié par lui.\n    Le numéro d'avril qui s'ouvre par une notice illustrée d'un portrait con­\n sacrée à la mémoire de M. Henry Hymans, contient un très intéressant\ncompte rendu du Salon de l'Art contemporain par M. Ary Delen.\n"}, {"page_pdf": 464, "texte": "  LES   ANGES\n\n(JOSEPH MEHOFFER)\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": ""}, {"page_pdf": 466, "texte": "                         LES           LIVRES\n\nRELIGION\n\nL e L i v r e d e l a r o u t e , par M. JOHANNES JOERGENSEN, traduction de\n   M. TÉODOR DE WYZEWA. — (Paris, Perrin )\n   Le titre de ce volume rappelle au souvenir celui que J.-K. Huysmans\ninscrivit en tête du livre où il racontait la conversion de Durtal : En Route.\nLa route que nous fait parcourir M. Joergensen n'aboutit pas à un autre but\nque celle du héros de Huysmans, mais les contrées qu'elles traversent l'une\net l'autre sont fort différentes.\n    Dirons-nous que la route de l'écrivain danois est plus belle que celle de\nl'écrivain français? Peut-être. En tout cas, elle gagne plus rapidement les\nhauteurs. Il y a plus de raison raisonnante et de curiosité investigatrice chez\nHuysmans; plus de sentiment et de sympathie d'intelligence chez joer­\ngensen. Celui-ci est un poète, un rêveur; celui-là était un observateur aigu,\nun peu féroce. Lorsqu'il est venu à la foi, le premier échappait à la philo­\nsophie et à la science auxquelles il avait demandé vainement les certitudes\ndont sa vie morale avait besoin; le second sortait, dégoûté, du naturalisme,\ndes expériences maladives de des Esseintes, des recherches étranges pour­\nsuivies dans les bas-fonds religieux ou occultistes auxquelles son inquiétude\ngrandissante du mystère l'avait entraîné.\n    Il est inutile de continuer ce parallèle. Il n'y avait et il ne pouvait y avoir\naucune similitude entre les deux artistes. Et ils n'ont de semblable que\nleur sincérité.\n    Les courses racontées dans ce volume, courses commencées en Allemagne,\ncontinuées en Italie et qui aboutissent à Assise, il semble que le voyageur\n les ait faites à la découverte de lui-même. Les idées dont il avait vécu long­\n temps et qu'il avait exaltées et chantées, s'étaient peu à peu ruinées en lui.\n Du bel or, lourd et brillant, de la « gaie science », il n'était resté dans ses\n mains que des feuilles sèches. Il allait, désorienté, entre la foi qui l'avait\n abandonné et celle qui était en transe en lui, mais à laquelle il résistait encore.\n Il erre dans les vieux décors pleins de cordialité de Nuremberg ou de\n Rothembourg sur la Taube, va à l'abbaye de Beuron et en repart presque\n aussitôt, pris d'une sorte de panique, comme s'il craignait l'impression sur\n son esprit troublé du spectacle de la sérénité monastique. Puis, c'est l'Italie,\n joie, lumière, grâce et beauté latines; puis le doux séjour à Assise, dans la\n familiarité de saint François, ou au couvent de la Rocca, parmi les paysans et\n les moines.\n    Il goûte avec enivrement la beauté insinuante et délicieuse du pays, il se\n  mêle au peuple des petites gens, si simple et si bon, il s'agenouille avec lui\n  dans les églises, va avec lui en pèlerinage, se sent presque emporte par\n"}, {"page_pdf": 467, "texte": "402                                    DURENDAL\n\n\n\nl'ardeur contagieuse d e sa dévotion, mais reste faible, incertain, impuissant\nà se r é s o u d r e . . . E t ayant dû quitter tout cela, après qu'il eut regagné son\nlointain D a n e m a r k , qu'il fut rentré d a n s sa maison, tous ses souvenirs se\nlevèrent tous ensemble en lui et le remplirent de la nostalgie et de la détresse\nde ses aspirations démenties...\n   D r a m e intime où tout l'être est engagé avec ce qu'il a de plus cher et de\nplus profond. Il s ' a b a n d o n n e à l'impulsion secrète qui l'entraîne, puis il\nhésite, puis il recule, revient, piétine sur place... Mettez autour de cette\nangoisse mentale p e r m a n e n t e , qui fait l'unité du livre, de beaux paysages et\ndes cités anciennes de la G e r m a n i e ; mettez l'Ombrie âpre et d o u c e , avec les\nhorizons et les solitudes de la m o n t a g n e , avec les petits couvents pauvres\net radieux, pleins de fraîcheur et de silence, qui des sommets contemplent la\nplaine que les oliviers argentent.\n                                                                      ARNOLD G O F F I N .\n\n\nE s s a i d ' a p o l o g é t i q u e i n t é g r a l e . La Religion expliquée à un incrédule\n   instruit par plusieurs théologiens; I. L'Incrédulité et les Temps prémessianiques,\n   par A. DETILLEUX. — (Bruxelles, P a r i s et R o m e , 1912. U n vol. in-8°.)\n   L'auteur nous avertit que l'ouvrage orné de ce titre quelque peu tour­\nmenté n'est que la première partie d'une « Quintologie », d o n t le plan\n« intégral » c o m p r e n d les multiples démêlés de l'Incrédulité avec les T e m p s\nprémessianiques, avec la Divinité de Jésus-Christ, avec le Catholicisme p r a ­\ntique, avec l'Eglise de Jésus-Christ, avec la Science et le P r o g r è s . « On le\nvoit, ajoute-t-il, cet immense p r o g r a m m e parlant à la fois à l'intelligence et\nau cœur, réunissant les exigences de la foi et les droits de la raison d a n s u n\nlangage théologique, philosophique et scientifique, élaguant toute inutilité\nsans c e p e n d a n t délaisser les charmes d u style, est de n a t u r e à rassasier\nl'esprit le plus difficile et le plus avide de combler les doutes qui le tour­\nm e n t e n t . C'est u n e initiation graduelle et intensive (?) dans le d o m a i n e d e la\nvérité, u n e synthèse logique du vrai, du beau et du bien opposée à l'antithèse\nnégative, u n e véritable s o m m e (!) victorieusement échafaudée devant l'éclec­\ntisme antichrétien. » (Introduction, p . 11.)\n   Ce petit boniment trahit une confiance et u n e ambition juvéniles. L ' a u t e u r\nn e s'en défend pas : « N o u s le p r o c l a m o n s , dit-il, la Religion expliquée à un\nincrédule instruit par plusieurs théologiens est u n e œ u v r e hardie dont toute timi­\ndité déplacée est b a n n i e . » (Ibid., p . 12.)\n   L a forme choisie est celle de l'épître, mais avec cette pointe d'originalité\nque l'épître est censée écrite par plusieurs à un seul : l'incrédule instruit par\nplusieurs théologiens. L a littérature épistolaire ne connaissait jusqu'ici que\nla lettre adressée par u n seul à un seul ou à plusieurs. M. Detilleux enrichit\nle genre d'une forme nouvelle. Aussi termine-t-il invariablement c h a c u n des\nchapitres de son livre par les mots : « N o u s s o m m e s , Monsieur, etc. »\n   Le contenu du livre est assez difficile à définir. A propos des principaux\névénements de l'Histoire sainte, on y parle, à bâtons r o m p u s , d'histoire,\nd'exégèse, de philosophie, de théologie et de science. Aucune des questions\nsoulevées n'est traitée m é t h o d i q u e m e n t . A peine sont-elles effleurées.\n"}, {"page_pdf": 468, "texte": "                                 LES LIVRES                               403\n\n\n L'auteur paraît n'avoir aucune opinion personnelle. Il se borne à juxtaposer\n des textes empruntés un peu partout, au hasard de ses nombreuses lectures.\n    Voici quelques spécimens de sa manière.\n    La lettre V traite de la grave et difficile question du péché originel.\n L'auteur prend position en affirmant que le péché originel « s'impose à\n l'esprit de tout homme raisonnable. Il est l'unique explication plausible de\nl'origine du trouble des passions de l'homme désharmonisé, et la raison qui\nfait que leur choc incessant inonde l'humanité de maux qui l'accablent sans\n relâche». Passons sur les bizarreries du style. Je me demande quel théologien\nsouscrirait à cette vague formule, à relent manifeste de baïnisme et de jansé­\nnisme. L'auteur développe son thème en citant Pascal (il ne pouvait avoir la\nmain plus malheureuse!), Mgr d'Hulst (qui parle ici de tout autre chose que\ndu péché originel), J. de Maistre et Chateaubriand (qui seraient hérétiques\nsi on les prenait à la lettre), saint Jean Chrysostome et Bossuet (encore\nmal à propos), enfin Jaugey qui seul nous apprend quelque chose. Il est vrai\nque l'auteur corrige sa thèse et ses citations en ajoutant en note (au bas de\nla page 69) cette importante restriction : « Dieu pouvait créer l'homme dans\nl'état de pure nature, sujet donc à la souffrance, à la mort et à l'ignorance.\nCe qui revient à dire, en dernière analyse, que la connaissance du péché\noriginel n'est pas le fait d'un concept rationnel, mais le résultat de la révé­\nlation et de la tradition. » On se demande si cette note ne contredit pas la\nthèse de l'auteur, ou, tout au moins, si elle ne réduit pas à néant la plupart\nde ses citations.\n    La lettre XV est intitulée « Moïse Thaumaturge ». L'incrédule auquel elle\nest adressée s'attend peut-être à y voir comment l'exégèse catholique peut\nentendre les nombreux prodiges racontés dans l'Exode. Nos théologiens\napologistes n'osent s'aventurer sur ce terrain glissant. Ils se contentent de\ndisserter sur le surnaturel en général, en citant successivement le président\nRiambourg dans l'Art de croire d'Auguste Nicolas, Ozanam, le P . de Ravi­\ngnan, Kant, Mgr Bougaud, le P. Monsabré, Lacordaire, Gondal, Victor\nHugo, Georges Duruy, la Congrégation des Rites, le P . de Iionniot, Cham-\npollion... Il n'est question de Moïse qu'à propos de l'incident du faux pro­\nphète Balaam.\n    Tout le livre de M. Detilleux n'est d'ailleurs qu'une mosaïque de citations\nquelconques, très souvent disparates et même contradictoires, rarement\ninstructives. A propos d'exégèse de l'Ancien Testament, un lecteur instruit\ns'attendrait à rencontrer les noms des exégètes contemporains les plus\nautorisés et représentatifs des divers courants de la science catholique :\nBrücker, Fonck, Condamin, Van Hoonaecker, Lesêtre, Hummelauer,\nLagrange. Aucun de ces noms ne figure dans l'index des auteurs cités. L'exé­\ngèse de M. Detilleux ne dépasse pas celle de Bossuet. Tout ce qu'il sait des\nantiquités chaldéennes et assyriennes sort des ouvrages périmés de Vigou-\nroux. Scheil et Dhorme lui sont inconnus.\n    Une dernière critique. Les théologiens de M. Detilleux expliquent la\nreligion au moyen de la Bible. Quelle autorité attribuent-ils à ce livre?\nLe présentent-ils comme inspiré de Dieu? L'incrédule leur objectera qu'il\n"}, {"page_pdf": 469, "texte": "                                            DURENDAL\n404\n\nn'admet pas le fait d e l'inspiration, s'il n e lui est p a s d é m o n t r é . Mais cette\ndémonstration n'est guère possible pour quiconque ne croit p a s a u magistère\nde l'Église. L e s théologiens et l'incrédule ne se rencontrent p a s sur ce ter­\nrain. Il faudra d o n c s'en tenir à l'autorité h u m a i n e de la Bible. Mais celle-ci\ndépend îles questions d'authenticité, d'historicité, de véracité, d'intégrité\ntextuelle. M. Dutilleux n'y consacre q u e l'un des derniers chapitres d e son\nlivre. C'est d'abord u n vice de méthode. Au surplus, il n e se flattera p a s\nd'avoir résolu, en citant Bossuet et Vigouroux, les formidables questions q u i\ndivisent les meilleurs critiques et où la science catholique elle-même perdrait\npied sans le magistère d e l'Église.\n   E n définitive, il ne paraît pas que la Religion expliquée à un Incrédule instruit par\nplusieurs théologiens soit u n Essai d'apologétique intégrale. L'apologétique est u n e\nscience q u i procède de principes certains et admis p a r celui qui l'aborde,\npour en déduire, p a r voie de raisonnement, les motifs de crédibilité de la\nRévélation. L'apologétique spéciale d u d o g m e est autre chose. Celle d e\n M. Dutilleux n'est ni l'une n i l'autre. Elle n e satisfait p a s la raison. Elle\nn'enchantera guère les amis d e la forme littéraire; les courts extraits que j ' e n\nai cités nous renseignent s u r « les charmes d u style » d e l'auteur. Bref, la\nReligion expliquée, e t c . , semble être u n résidu de la littérature religieuse d u\nXIXe siècle français q u i va de Chateaubriand à Mgr B o u g a u d , en passant par\nde Maistre, L a c o r d a i r e et Auguste Nicolas. N o u s avons b e a u c o u p appris\ndepuis ce temps-là, et nous avons b e a u c o u p à oublier.           F . VERHELST.\n\n\nLITTÉRATURE :\nLa pensée romane. Essai sur l'esprit des littératures\n   dans       les    nations        l a t i n e s (livre    I),   par    ALBERT         COUNSON.     —\n     ( L o u v a i n , U y s t p r u y s t ; P a r i s , B e a u c h e s n e , 1911; 371 pages. P r i x :\n     4 francs.) (1).\n    M. Counson n'est pas u n inconnu p o u r les lecteurs d e Durendal. Il n e l'est\npas n o n plus pour les lecteurs de plusieurs autres revues de Belgique, de\nF r a n c e et d'ailleurs encore. Il a la p l u m e féconde, et rien de ce qui est litté­\nraire n e lui reste étranger. L e c t e u r infatigable en m ê m e t e m p s q u e critique\na b o n d a n t , il possède de précieux trésors d'érudition et quantité d e vues\noriginales sur j e n e sais combien de questions historiques et esthétiques.\nAussi n'est-on point surpris d e le voir a b o r d e r le très ample p r o b l è m e qui\nforme l'objet d u présent ouvrage et qui se pose comme suit : « L a pensée des\npeuples, dit-il, se manifeste dans la religion, dans la langue, dans les\ninstitutions et dans l'art ; elle est surtout explicite dans les littératures... »\nOr, au cours des âges, la pensée r o m a n e s'est révélée singulièrement p u i s ­\nsante et productive, c'est-à-dire « la pensée des peuples que R o m e a conquis,\ncivilisés et dotés de sa langue : Italiens, P r o v e n ç a u x , F i a n ç a i s , Catalans,\n\n\n  (1) Paru dans la Bibliothéque de la Société d'études morales et         juridiques.\n"}, {"page_pdf": 470, "texte": "                                  LES LIVRES                                 405\n\n\nEspagnols, Portugais, Roumains, Wallons, Genevois et Romans... La\nplupart d'entre eux sont également unis par la communauté religieuse, et,\nromains de confession comme de langue, ils forment les deux tiers de\nl'Eglise romaine... Depuis vingt siècles, ces peuples romans prennent une\npart prépondérante à la civilisation humaine; ils ont transmis ou donné au\nmonde occidental les Confessions et la Cité de Dieu (de saint Augustin), les arts\nlibéraux, la chevalerie, les romans, la courtoisie, les universités, la boussole\nqui ouvrit l'univers, les Indes et l'Amérique, le Code civil, la mécanique\ncéleste et la bactériologie, le pacifisme et certaine douceur de vivre. Raconter\nleurs exploits serait faire l'histoire universelle ».\n    Mais nous ne sommes plus au temps où un seul homme entreprenait de\nraconter l'histoire universelle. M. Counson n'a point voulu déroger à nos\nusages actuels et son effort s'est borné à montrer comment la pensée romane\nse définit elle-même dans les œuvres littéraires qu'elle a provoquées, et\nuniquement « dans les œuvres qui comptent et qui vivent longtemps ». J'ai\nhâte d'ajouter que cet effort, ainsi limité, n'a rien d'ordinaire : non certes! Il\ny a là un labeur rare, extraordinaire et qui nécessite, pour être exécuté, une\nscience peu commune. Mais, je le répète, le jeune professeur de Gand s'ap­\n plique avant tout à considérer l'unité romane, la pensée romane dans ses\n préoccupations littéraires vraiment essentielles et présentement sensibles\n encore; de plus, notons-le, il la considère dans ses « manifestations interna­\n tionales », de sorte que tel chapitre de son exposé nous met sous lts yeux les\nfables de chevalerie qui ont été chantées, d'un côté, en laisses françaises, de\nl'autre, en octaves toscanes.\n    Cet exposé s'arrête au début de l'ère moderne. Le Livre second reprendra le\n sujet au point où nous le trouvons ici amené, et le développera jusqu'à nos\njours. Sans doute, dès maintenant, l'on voit bien que l'unité de la pensée\n romane est plus facile à prouver au point de vue linguistique qu'au point de\n vue littéraire. D'autre part, l'on observe qu'une grosse difficulté pour\n M. Counson dans un « exposé succinct » comme le sien (et elle est presque\n inévitable) consiste à donner toutes les démonstrations partielles, tous les\n exemples détaillés qu'il faudrait pour établir sa thèse. Aussi s'en tient-il à un\n choix d'exemples et de démonstrations : c'est ce qui fait que les vérités géné­\n rales et les idées conductrices de l'ouvrage n'apparaîtront peut-être pas aux\n regards de tous les lecteurs avec toute leur force probante. Evidemment, des\n  « clartés » nouvelles sur plus d'un point nous seront fournies dans le second\n volume. En les attendant, il sied, de louer, et très vivement, les qualités\n  brillantes et solides du premier : l'information scientifique en est remarqua­\n  blement riche, comme nous l'avons dit; il abonde en aperçus originaux, en\n  rapprochements curieux, en allusions piquantes sur toute matière romane;\n  peut-être même y a-t-il sous ce dernier rapport (je parle des allusions) quelque\n  surabondance de biens, et je crains fort que certaines d'entre elles n'éveillent\n  pas, dans toutes les mémoires, tous les échos auxquels l'auteur a songé. Au\n  surplus, cette surabondance n'est pas sans causer de-ci de-là un peu de con­\n  fusion. Mais il n'en reste pas moins que son ouvrage est l'ouvrage de quelqu'un\n  et dénote une incontestable personnalité : sous la plume alerte, spirituelle et, à\n"}, {"page_pdf": 471, "texte": "406                                     DURENDAL\n\n\nl'occasion, ironique et m o r d a n t e de M. Counson, l'histoire littéraire vit réel­\nlement; elle prend une couleur et u n mouvement qui, à notre sens, méritent\nu n e mention toute spéciale.\n                                                                GEORGES DOUTREPONT.\n\n\nNouvelles études sur Chateaubriand; essais d'histoire\n    m o r a l e e t l i t t e r a i r e , par VICTOR GIRAUD. — (Paris, H a c h e t t e , 1912,\n    IX-335 pages. Prix : 3 fr. 50.)\n    N o u s n'apprendrons à personne que les conférences de M. J u l e s Lemaître\nsur Chateaubriand ont fait grand bruit. Elles en ont m ê m e fait avant d'être\nprononcées, car à peine la presse en avait-elle parlé que déjà elles agitaient\nles lettrés, les demi-lettrés, et d'autres encore qui ne connaissaient guère\nl'auteur du Génie du christianisme... que par ouï-dire. M. Victor G i r a u d le\nconnaît tout autrement : il le connaît à fond et de longue d a t e . L a preuve\nen est d a n s les publications importantes et de haute valeur qu'il lui a con­\nsacrées j u s q u ' a u j o u r d ' h u i , n o t a m m e n t u n volume intitulé Chateaubriand,\nEtudes littéraires ( 1904).\n    Depuis longtemps, il prépare u n travail d'ensemble sur l'action religieuse\net littéraire du g r a n d écrivain, et, en attendant qu'il l'ait mis au point, il fait\nparaître les résultats partiels de ses recherches. Or, au m o m e n t où\n M. Lemaître annonçait ses conférences, M. Giraud avait par devers lui une\nnouvelle série d'études chateaubrianesques qui pouvaient être recueillies en\nvolume : il les a donc recueillies, il les a éditées. C'est ce qu'il n o u s a p p r e n d\ndans l'avant-propos du livre dont nous rendons compte ici. P a r la m ê m e\noccasion il s'excuse d'avoir songé à « faire sa partie d a n s le concert d'élo­\nges ou de critiques » que devait, d'après ses prévisions, provoquer la\nparole très écoutée de l'auteur des Contemporains. Mais il s'est dit que sa\n « contribution » provisoire à l'étude de l'âme de Chateaubriand serait p e u t -\nêtre utile.\n    Ai-je besoin d'ajouter qu'il ne s'est pas t r o m p é et que le présent recueil\nd'essais est infiniment précieux pour la connaissance de cette â m e tant\ndiscutée d'où jaillirent quelques-unes des effusions les p l u s religieuses et des\nplaintes les plus désolées que le XIXe siècle ait e n t e n d u e s ? De ce recueil, je\nne donnerai pas tout le détail, mais je me bornerai à en signaler les pièces de\nrésistance : la Genèse du Génie du christianisme (une minutieuse et p é n é t r a n t e\ninvestigation sur tout ce qui, dans les ascendants, l'entourage et la vie m ê m e\nde Chateaubriand, a p r é p a r é et fait germer son livre rénovateur) ; Deux\népisodes de la jeunesse de Chateaubriand (deux articles instructifs et piquants sur\nR e n é « commis voyageur en bas » et R e n é voguant vers l'Amérique); les\nReliques du manuscrit des Martyrs (un admirable et solide morceau de critique\nscientifique) ; et le Sillage de Chateaubriand (un très beau et très a m p l e coup\nd'œil sur l'immense influence d u merveilleux prosateur depuis l'Empire j u s ­\nqu'à nos jours). Je viens d'écrire les mots de « critique scientifique». Ce n'est\npas cependant que M. Giraud voie dans la critique u n e véritable science : n o n ,\nil la considère et, avec raison, c o m m e « le libre et vivant témoignage d'un\nesprit sur u n a u t r e esprit, d'une â m e sur une autre âme ». Mais elle c o m -\n"}, {"page_pdf": 472, "texte": "                                LES LIVRES                                407\n\n\nporte, d'après lui, « une large part, si point de science, au moins de connais-\nsance, d'information précise et positive, d'enquête objective et imperson­\nnelle » : c'est là une idée aussi raisonnable et juste que la précédente. Si\npeut-être vous désirez vous en convaincre, et avoir sous les yeux des\nexemples de cette critique scientifique au sens où M. Giraud l'entend, vous\nn'aurez qu'à lire son livre. En le lisant, vous acquerrez une autre conviction,\nsi déjà vous ne la possédez : c'est que cette même critique, pour être pra­\ntiquée d'une manière supérieure, comporte également une large part d'esprit\nlittéraire. Vous trouverez cette part surtout dans les deux études intitulées la\nGenèse du Génie et le Sillage de Chateaubriand. Enfin — j'allais oublier de le\ndire — vous trouverez aussi, mais dans tout l'ouvrage, un accent de vive\nsympathie à l'égard de cet écrivain dont le sillage a été si marqué dans la\nlittérature française depuis cent ans : M. Giraud aime, en effet, Chateau­\nbriand, et certains lecteurs pourraient même lui reprocher de l'aimer trop.\n On sait que M. Jules Lemaître n'a point péché, dans ses conférences, par\nexcès d'amour. Il s'est, au contraire, appliqué à rendre Chateaubriand peu\n « aimable », et même il s'y est appliqué avec un excès de zèle.\n                                                     GEORGES DOUTREPONT.\n\nE d g a r P o e , par M. EMILE LAUVRIÈRE. — (Paris, Bloud.)\n   On ne comprend pas toujours bien quelqu'un que l'on aime, c'est certain,\nmais il est plus certain encore que l'on ne saurait comprendre sans aimer.\nOr, M. Lauvrière n'aime pas Edgar Poe. Le petit livre qu'il lui consacre,\naujourd'hui, comme le gros livre qu'il lui a consacré il y a quelques années,\net dont nous avons parlé ici même, ne constituent pas, à vrai dire, des\nbiographies du grand poète américain, des études de son œuvre si étrange,\nsi douloureuse et si belle, mais des réquisitoires contre lui où reviennent sans\ncesse, obsédants comme le Never more du Corbeau, les qualificatifs cliniques\nde « dégénéré » et de « dipsomane ».\n   Tout, pour M. Lauvrière, est « morbide » dans la vie et dans les écrits de\nPoe. Cependant, l'hérédité alcoolique, si elle explique les défaillances,\nn'explique pas le génie, l'inexcusable génie I Et il aurait peut-être mieux\nvalu, usant de la fraternelle générosité de Baudelaire, nous parler moins\ndes unes et davantage de l'autre.                                       A. G.\n\nC o n t e s e t f a n t a i s i e s , par EMILE GEBHARDT. — (Paris, Bloud.)\n   Il y a de tout dans cet agréable volume, des contes recueillis par l'auteur\nau cours de ses voyages par les pays ou par les livres, des histoires de son\ninvention, pleine d'ironie aimable ou de douce sérénité, des chroniques\nphilosophiques ou morales, inspirées par quelque événement ou quelque\nincident contemporain. Feuillets épars que Gebhardt avait négligé de\nrecueillir, pour laisser à faire, peut-être, aux amis et aux admirateurs qui\nnous ont donné déjà les Jardins de l'histoire et les délicieux Souvenirs d'un\nvieil athénien; petite monnaie d'une œuvre où abondent les médailles fières\net belles, mais qui, elle aussi, est frappée au bon coin de l'esprit et de la\n sensibilité.                                                    ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": "408                                  DURENDAL\n\n\n\nHistoire de la littérature italienne, par G. FINZI, traduction de\n   M m e Tliérard-Baudrillart. Préface de M. H e n r y Cochin. — (Paris, P e r ­\n   rin et C ie .)\n   Enfermer toute l'histoire de l'évolution littéraire italienne, d e p u i s les\njoculatores et les troubadours qui importèrent dans la Péninsule les r o m a n s\nd'aventure venus d u N o r d j u s q u ' à F o g g a z z a r o , dans u n volume d e\n300 pages n'était pas une tâche aisée, à moins de se contenter de d o n n e r à\nl'ouvrage la sécheresse d ' u n manuel et l'aridité d'une n o m e n c l a t u r e .\nM. Finzi a triomphé de ces difficultés. Son histoire met en relief les grandes\nfigures, les « héros » des lettres italiennes, mais elle nous a p p r e n d à connaître\naussi les écrivains secondaires q u i ont, pour leur part, contribué a u dévelop­\npement de la pensée italienne.\n                                                                               A. G.\n\nLA M U S I Q U E :\n\nB i z e t , par H E N R Y GAUTHIER-VILLARS. — V e r d i , par CAMILLE B E L L A I G U E .\n   2 vol. Collection Les Musiciens célèbres. — ( P a r i s , L a u r e n s . )\n    L'étude de M . Gauthier-Villars sur Bizet est intéressante et à plus d'un\ntitre.le travail d'un érudit, bien que n o u s ne puissions souscrire sans restric­\ntion à toutes s e s conclusions. Bizet ne poursuivit jamais d a n s ses opéras u n\nidéal bien déterminé. Le fond de son esthétique se caractérisa par u n éclec­\ntisme plutôt complaisant et il lutta souvent contre ses intimes tendances pour\nsatisfaire aux goûts d ' u n public qui ne lui en savait nul gré, car ce public\ns'obstinait à découvrir des wagnérismes dans ses œuvres les plus conformes\net les plus inoffensives, les Pécheurs de perles, Djamileh, etc. Kien d e plus\nétonnant à cet égard que les fragments de critique parisienne cités par M. Gau­\nthier-Villars et publiés au m o m e n t où le pauvre Bizet vivait encore, critiques\nauxquelles Charles Pigot répondait de cette façon réjouissante : « F a r o u c h e\nwagnérien, ce b o n , cet excellent garçon, ce parfait musicien qui n e deman­\ndait qu'à faire de la b o n n e musique. » L'argument n'est pas irrésistible, ajoute\nM. Gaulhier-Villars : on peut être un b o n et m ê m e un excellent garçon,\naimer la b o n n e musique et garder quelque estime aux Maîtres-Chanteurs. L'au­\nteur raille aussi de façon très spirituelle l'exotisme facile et conventionnel de\nBizet, voué de par les exigences des directeurs de théâtre à de constantes\nrecherches de couleur locale. « Après l'Italie d e Procopio, nous visiterons\nl'Egypte de Djamileh et nous n'aborderons à l'Espagne de Carmen qu'après\nescale aux côtes de Provence, avec l'Arlésienne. Si l'on joint à cette croisière\nles classiques excursions d'un pittoresque assez conventionnel d a n s l'Ecosse\nde VValter Scott avec la Jolie Fille de Perth et l'Extrême-Orient d e Michel Carré\navec les Pêcheurs de Perles, nous a u r o n s le tableau complet des préoccupations\nqui hantent un globe-trotter de la fin du second E m p i r e . »\n   A coup sûr, tous ces livrets d'opéra, jusqu'à l'Artésienne et à Carmen, sont\nfort misérables, suitout celui de la Jolie Fille de Perth, qui travestit le joli\npoème en prose de Walter Scott au point de le dénaturer. L'Artésienne fut\nreprésentée pour la première fois a u théâtre d u Vaudeville et cet exquis chef-\n"}, {"page_pdf": 474, "texte": "                                   LES LIVRES                                    409\n\nd'œuvre littéraire et musical se h e u r t a d'abord à u n insuccès complet.\nM. Gauthier-Villars l'explique, en dehors de certains motifs purement cir­\nconstanciels, par cette considération qui, malgré son allure paradoxale,\ncontient u n g r a n d fonds de vérité : « Il ne faut pas qu'une partition de scène\nsoit trop belle, il ne faut pas qu'elle contienne trop de m u s i q u e . » C'est qu'en\neffet, écrite à côté d'une oeuvre poétique sans la pénétrer, sans faire corps\navec elle, cette forme d'art hybride qu'on appelle musique de scène est en\nréalité un non-sens. « Au delà de la r a m p e résonne un idiome qui n'a, avec\nla langue parlée en deçà, a u c u n point de contact, et je ne connais pas de\ncerveau h u m a i n assez fortement organisé pour opérer la perpétuelle dissocia­\ntion nécessaire à l'intelligence du double texte et effectuer la synthèse instan­\ntanée qui lui permettra d'apprécier l'heureux accord de ces éléments d'émo­\ntion... Ce n'est qu'après un stage suffisant aux programmes des concerts sym­\nphoniques q u ' u n e belle partition de scène devrait être autorisée à p r e n d r e\nplace au Français ou à l'Odéon. »\n   Sans doute, l'Arlésienne et Carmen ne diffèrent point essentiellement en ce\nqui concerne la forme, des opéras antérieurs de Bizet, et cependant, entre ces\ndeux partitions maîtresses et tout ce qui a précédé, il y a, nous semble-t-il,\nun a b î m e . Ici n o u s nous séparons nettement de la manière de voir de M . Gau­\nthier-Villars. Pour mériter la qualification de grand artiste créateur, il n'est\nnullement nécessaire d'être u n novateur ni m ê m e u n précurseur. L'origina­\nlité et la force vive d'une œuvre d'art sont complètement indépendantes de la\nforme qu'elles revêtent et du point de savoir si, oui ou non, cette forme est\nnouvelle, car des formes très neuves peuvent abriter les pires banalités et de\nrayonnants chefs-d'œuvre, Don Juan, Fidelio, le Barbier s'offrent à notre admi­\nration d a n s des cadres traditionnels. Dès lors, pourquoi attribuer la m o i n d r e\nimportance à cette vaine assertion que Carmen est le point de départ du\ndrame lyrique m o d e r n e . Carmen le plus original, le plus vibrant, le plus\nsavoureux des opéras m o d e r n e s , n'a évidemment aucun rapport, proche ou\nlointain, avec le d r a m e lyrique tel que l'a conçu W a g n e r . Et qu'importe?\n   M. Gauthier-Villars, qui reproche vivement aux librettistes de Caunen\nd'avoir complètement énervé, à force de l'édulcorer, la version primitive de\nMérimée, s'en p r e n d aussi avec une virulence plus contestable à la suave\nfigure de Micaëla que Charles Pigot aime, au contraire, pour des raisons\nexposées de façon u n peu simpliste, nous l'avouons, mais dont le fonds est\ninattaquable. Si en toute cette matière de l'esthétique de Bizet, nous faisons\ngénéralement b e a u c o u p plus de cas de la critique de Gauthier-Villars que\nde celle de M . Pigot, ici nous nous rangeons résolument du côté de ce der­\nnier. E n quoi donc Micaëla, dont l'intervention au premier et au troisième\nactes de Carmen est c o m m e une oasis de pureté et de fraîcheur au milieu des\nardeurs frémissantes de la passion malsaine, e t d o n t les chants très simples de\nligne mélodiques, il est vrai, mais captivants de tendresse harmonieuse et de\ncéleste douceur sont tout imprégnés d'un arome d'ingénuité si expressif de la\npoésie d u p e r s o n n a g e , en quoi donc Micaëla a-t-elle mérité de M. Gauthier-\nVillars la peu flatteuse qualification d' « insipide et bêlante ingénue »?\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": "410                                DURENDAL\n\n\n   Et pour nous résumer, le jugement immédiat du public, comme celui de\nla critique, fût-ce même celle de M. Adolphe Jullien, ne signifient que peu\nde chose comme critère définitif de la valeur d'une œuvre d'art. Ils relèvent\nen tout cas du verdict de la postérité. Et ce verdict a été formulé sans réti­\ncence ni ambiguïté aucune. Près de quarante ans se sont écoulés depuis que\nCarmen a été joué pour la première fois à l'Opéra-Comique. Et l'admiration\nde tous les peuples l'a consacré chef-d'œuvre. Carmen en offre incontesta­\nblement ce trait caractéristique que, depuis tant d'années écoulées, il n'est\nmarqué d'aucune ride, apparaissant toujours aussi vivant, aussi expressif,\naussi coloré qu'au premier jour et que, loin de s'en lasser, on l'aime davan­\ntage à chaque audition nouvelle.\n\n   Si en ce qui concerne Carmen, l'étude esthétique de Gauthier-Villars sur\nBizet enveloppe à notre sens son éloge de trop de réserves et de restrictions,\ncelle de Camille Bellaigue sur Verdi paraîtra, à plus d'un, pécher par un\nenthousiasme qui dépasse la mesure. Il serait évidemment souhaitable que\nle critique restât dans le juste milieu, mais comme il lui est pratiquement\ntrès difficile d'affermir dans une absolue stabilité sa position en cet endroit\nprécis correspondant au centre de gravité, point idéal et mathématique, et\nque, presque nécessairement, il penchera d'un côté ou de l'autre, suivant\nl'orientation propre de ses idées ou de ses théories, nous avouons préférer la\ntendance de cette critique, consistant à fermer parfois les yeux sur tel ou tel\n défaut de l'œuvre d'art, pour en exalter surtout les qualités, à la propension\n opposée, qui s'efforce d'en ignorer les qualités, pour n'y apercevoir que les\n seuls défauts. Garons-nous surtout de la déformation professionnelle et de\n cette manie qui porte à voir sur le soleil les taches plus nombreuses et plus\n considérables qu'elles ne le sont en réalité. Quelques-uns d'entre les plus\n beaux génies de l'Humanité, Raphaël, Milton, Racine, Hugo, Lamartine,\n Chopin, Wagner lui-même n'ont pas échappé à ces morsures de la critique\n qui, en accomplissement d'une loi de vision esthétique au « processus » mys­\n térieux, semblent être à certains moments comme la rançon et le contrepoids\n inéluctable des admirations excessives.\n    Et pour en revenir à l'étude de M. Camille Bellaigue sur Verdi, nous\n dirons qu'elle explique magistralement toute l'évolution de l'art du maître\n italien, éclairant et justifiant les transformations profondes de son esthétique,\n qui progressivement s'élève et s'épure, en un plaidoyer averti, chaleureux\n et entraînant. « Verdi prêta un jour l'oreille à une voix puissante. Cette\n voix sortait d'un temple qui, sur une humble colline allemande, venait alors\n de s'ouvrir. Verdi l'écoutait, cette voix, en artiste trop grand, soit pour y\n être insensible, soit pour en avoir peur. Elle annonçait, elle imposait à la\n musique un autre idéal; il le servirait donc au lieu de le fuir, mais ce serait\n à sa manière et librement. Entre les deux termes du dilemme fameux :\n  « Se soumettre ou se démettre » il vit qu'un troisième parti, plus généreux,\n plus glorieux lui restait à prendre : se transformer, s'épurer, sans pour cela\n se renier ou seulement se contredire. A 74 ans, il écrivit Othello. A 80 ans,\n  Falstaff.      Le Verdi de la dernière époque est comme un Janus des musi-\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "                                       LES LIVRES                                         411\n\n\n\nciens. L ' u n de ses deux visages regarde l'avenir; mais d u passé, de son\npassé, l'autre n e se détourne point. » Peut-on caractériser de façon plus fine\net pénétrante ce q u i fait la grandeur d u très sincère et très noble artiste que\nfut Verdi? L e livre en question est écrit en ce style charmeur, très littéraire\net classiquement limpide q u i assigne à Camille Bellaigue u n e place d'hon­\nneur parmi les maîtres actuels d e la critique musicale en F r a n c e .\n                                                                G E O R G E S DE GOLESCO.\n\nMa     Vie,     p a r RICHARD W A G N E R . T r a d u c t i o n française de N . VALENTIN\n   et A. SCHENK. — ( P a r i s , Plon.)\n   Il s'agit de cette autobiographie du maître de Bayreuth dont l'existence\nfut révélée a u grand public il y a quelques mois à peine. T o u t ce qui touche\nà R i c h a r d W a g n e r a le d o n d'émouvoir le p u b l i c , tant cette colossale\npersonnalité conserve d e prestige, trente a n s encore après sa disparition.\nCelte fois, la curiosité était légitime et elle se trouve amplement justifiée\npar l'intérêt de ce récit a u t o b i o g r a p h i q u e animé et brillant. Certes, il ne faut\nl'accueillir q u e sous bénéfice d'inventaire, car W a g n e r , suivant en cela\nl'exemple de Berlioz, n e dut pas m a n q u e r de laisser maints détails d a n s une\nombre o p p o r t u n e et d'apporter à la vérité les tempéraments indispensables\npour présenter favorablement cette carrière dominée par un égotisme féroce.\nDiverses remarques furent d'ailleurs déjà publiées, qui tendent à confirmer\ncette supposition. Tels qu'ils sont cependant, ces Mémoires sont d ' u n intérêt\nsoutenu et d'une i m p o r t a n c e capitale.\n   L'éclosion du génie wagnérien, son développement jusqu'à l'épanouis­\nsement complet ( 1 8 1 3 - 1 8 5 0 ) , toute la magnifique période d u romantisme\nmusical allemand, sont évoqués devant nous en des tableaux d'une vie\nintense, u n e foule de détails ignorés ou mal c o n n u s sont m i s en vive lumière.\nL'ouvrage, excellemment traduit, forme le complément nécessaire, je dirai\nl'ornementation anecdotique, de la g r a n d e biographie wagnérienne de Gla­\nsenapp.\n                                                                                     E. CL.\n\nJaarkrans van geestelijke liederen rond den Heerd. —\n  Deuxième partie : L e n t e t i j d . P o è m e de A. CUPPENS, musique de L . DE\n  VOCHT. — (Anvers, Vlaamsche Muziekhandel.)\n   Deuxième recueil d'une publication élégante q u e nous avons déjà signalée ;\npoèmes gracieux et frais, mélodies parfaitement appropriées, aptes l'un et\nl'autre à remplacer, pour toutes les fêtes d e l'année religieuse, les fades\ncantiques d'antan.                                                   E. C L .\n\n\nPUBLICATIONS                    D'ART\nG r e c o OU l e S e c r e t d e T o l è d e , p a r M. MAURICE BARRÈS. — (Paris,\n  Emile P a u l . )\n  Réfléchissant u n j o u r à la raison q u i pousse certains artistes à se prendre\ninconsciemment eux-mêmes comme types d e leurs personnages, à « faire la\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": "412                               DURENDAL\n\n\n\nmajeure partiedes visages à la ressemblance de leur maître », Léonard écrivait:\n« Ayant souvent considéré la cause d'un tel défaut, il me paraît ceci : l'âme\nqui régit et gouverne chaque corps, si c'est elle qui fait notre jugement, est\nplutôt notre jugement même. Donc elle aconduit toute la figure de l'homme,\ncomme elle a décidé qu'il serail bien avec un nez long, court ou camus, et a fixé\nla hauteur de son corps. Ce jugement a une telle puissance qu'il entraîne le\npeintre à se reproduire lui-même pour obéir à cette âme; et c'est le vrai moyen\nde figurer l'homme, et qui ne fait pas comme lui, se trompe... \" En d'autres\ntermes, l'âme modèle le corps qu'elle habite, et convaincue, nécessairement,\nde la perfection de son œuvre, elle pousse l'artiste à se prendre lui-même\npour mesure de la beauté. On songe à cette théorie lorsque l'on examine des\nreproductions des œuvres du Greco: la plupart des acteurs des composilions\ndu maître ont la face étroite el allongée, la physionomie d'halluciné ou de\nlunatique, de don Quichotte du modèle d'un portrait où l'on croit pouvoir\nreconnaître le Greco lui-même.\n    Au fond, sous quelque forme que ce soit, c'est toujours sa propre image\nque l'artiste nous livre dans son œuvre. Si réaliste qu'il paraisse, ou qu'il\n veuille être, le monde qu'il évoque n'est jamais qu'à lui-même.\n    Le Greco sortait d'une tradition, il subit des influences, celle du Tintoret,\nnotamment; celle aussi, sans doute, du milieu où il travaillait. Il nous appa­\nraît dans ses tableaux de dévotion comme l'un des artistes les plus représen­\ntatifs de la piété espagnole, exaltée et sombre. Et cependant, il était origi­\nnaire d'une île lumineuse de la Grèce, la Crète, et, avant de venir résider à\nTolède la catholique, il avait habité — longuement peut-être — Venise, la\ndissolue. On pourrait croire qu'un secret instinct l'a amené dans le pays,\ndans la ville où sa personnalité devait rencontrersess affinités spirituelles, les\npossibilités du plus parfait développement d'elle-même.\n    L'art du maître a donc des caractères tout ensemble singuliers et collectifs\ntrès accentués. Les uns et les autres ont contribué, probablement, à attirer\n Barrès, puis à le retenir. Il a voulu connaître Greco dans sa vie et dans ses\nouvrages, l'étudier dans le lieu — Tolède — où ceux-ci sont le plus nombreux,\net cette curiosité nous a valu un livre où le Greco et Tolède offrent au grand\nécrivain l'occasion de nous faire participer à la beauté de ses médita­\n tions.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\nL e s M a î t r e s d e l'art : Fra Angelico, par M. ALFRED PICHON. — (Paris,\n   Plon.)\n   L'Angelico était dominicain. Et quoique la formation théologique qu'il a\ndû recevoir ait laissé quelques empreintes chez lui, il appartient plutôt par\nles inclinations et les caractères de son œuvre à la filiation de saint François\nd'Assise. Il a l'âme d'un franciscain, d'un de ces premiers disciples du petit\npauvre qui étaient, la légende nous l'apprend, tout enjouement, adoration\nsouriante, exaltation joyeuse...\n   Les caractéristiques de l'art du maître, ce sont la douceur et l'harmonie.\nElles sont partout dans son œuvre, dans le coloris dont les teintes fines et\n"}, {"page_pdf": 478, "texte": "                                       LES LIVRES                                         413\n\n\npures sont tout en assonances délicates; d a n s l'attitude des personnages,\ndans l'expression de leur physionomie, d a n s les vêtements aux longs plis\ndroits dont ils sont revêtus. Cette d o u c e u r et cette h a r m o n i e s'associant en\nune sorte de solennité tendre qui donne à tous les ouvrages de fra Giovanni\nquelque chose de l'allure, de la beauté rythmée des chants liturgiques.\n   Et, à la vérité, d a n s le contraste du siècle agité, tout en révolution et en\ndésir, tout t o u r n é vers la réalité dans sa pensée comme d a n s son art et dans\nsa politique, où elle apparaît, l'œuvre de l'Angelico fait u n p e u l'effet d'une\nprocession d o n t le lent cortège se déroulerait au milieu d'une cité fiévreuse et\naffairée et occupée u n i q u e m e n t de ses plaisirs, de ses trafics et de ses\nquerelles.\n   On pourrait, d a n s un certain sens, dire de l'Angelico, comme B a r b e y\nd'Aurevilly de C h a t e a u b r i a n d , que c'était u n « prophète du passé », c'est-à-\ndire u n h o m m e qui avait ressuscité les idées et les beautés du passé d a n s u n\ntel éclat qu'elles devaient frapper les esprits de tous les é t o u n e m e n t s de la\nnouveauté. Ce passé, qui se survivait encore, d'ailleurs, à l'époque des débuts\nde l'artiste, c'était la tradition giottesque. Cette traditon lui offrait les formes\nles plus aptes à exprimer sa pensée, les mieux adaptées à l'interprétation\nreligieuse qui aient jamais été créées, peut-être, et il les conserva, non point\npar impuissance, mais parce que son but était l'édification et nullement\ncomme celui des artistes c o n t e m p o r a i n s , la recherche de la réalité et de la\nvie.\n   De telle sorte que l'on peut examiner la plus g r a n d e partie de ses ouvrages\net emporter de cette étude la conviction que rien ou presque rien d a n s\nl'invention n'y est n o u v e a u . E n effet, ces Annonciations, ces Adorations des mages,\nces Descentes de croix, ces Mises au tombeau, ces Couronnements de la Vierge, n o u s\nen connaissons depuis longtemps les éléments, la disposition et l'ordonnance\npour les avoir trouvés, exactement identiques, chez Giotto et les maîtres de\nson école.\n   Q u e reste-t-il alors qui soit à l'Angelico? Ah! ce qui est n o u v e a u dans\nl'œuvre de l'Angelico, c'est l'Angelico lui-même, c'est l'âme merveilleusement\npure, pleine de clartés et de r a y o n n e m e n t s , à travers laquelle toutes ces\nvieilles et dévotes histoires, si souvent racontées, et racontées toujours dans\nles mêmes termes, ont passé, pour y p r e n d r e une jeunesse immortelle, une\nbeauté lumineuse, une suavité, des apparences enchantées qu'on ne leur\navait pas encore vues.\n   L'étude approfondie q u e M. P i c h o n consacre à l'Angelico est excellente.\nOn y sent à toutes les pages une compréhension vive et fervente, éclairée par\nlà science et stimulée par l'admiration.\n                                                                       ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Brunelleschi et l'architecture de la Renaissance ita-\n  lienne au XVe siècle, par M. MARCEL RAYMOND. — (Paris, L a u r e n s . )\n  La R e n a i s s a n c e classique du X V I e siècle a eu son centre de r a y o n n e m e n t\nà R o m e ; la Renaissance, réaliste à l'origine, du XVe siècle, à F l o r e n c e .\nC'est la g r a n d e cité toscane qui a d o n n é au monde les g r a n d s initiateurs de\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "414                                DURENDAL\n\n\nl'esthétique nouvelle, tout orientée vers l'antiquité. Mais ce sont les formes\nde celle-ci que l'on étudie et que l'on adopte et non, comme il arriva plus\ntard, son esprit.\n   Brunelleschi est le premier à en faire usage à la chapelle Pazzi, à l'hôpital\ndes Innocents, à Saint-Laurent et à l'église du Saint-Esprit, à Florence,\nconceptions architecturales de l'élégance la plus fine et la plus sobre. Après\nlui viennent Michelozzo, L.-B. Alberti, l'architecte du Templo Malatestiana, à\nRimini, puis les maîtres de la seconde partie du siècle, notamment Giuliano\net Benedetto da Majano, dans l'œuvre belle ou charmante desquels les ten­\ndances décoratives et la recherche des contrastes colorés prennent de plus en\nplus d'empire.\n   Ce petit livre, gros de science et d'observation personnelle, résume admi­\nrablement le sujet. Il est tel qu'on pouvait l'attendre de l'éminent auteur de\ntant d'ouvrages excellents sur l'art italien.               ARNOLD GOFFIN.\n\n\n L e s g r a n d s a r t i s t e s : Le Sodoma, par M. HENRI HAUVETTE. —\n   (Paris, Laurens.)\n   Le beau peintre lombard, inégal et passionné, qui vint, après le Pinto­\nricchio, suppléer à Sienne à l'insuffisance des artistes de la cité de la Vierge,\na été remis en honneur par la critique moderne. Comme tant d'autres, il ne\nretenait guère l'attention, captivée tout entière par les grands maîtres\ncontemporains.\n   Nous parlions récemment du volume qu'a consacré au Sodoma M. L.\nGielly ; en voici un autre, dû à la plume de M. Hauvette. On les lira avec\nfruit l'un et l'autre, et le point de vue légèrement différent auquel se placent\nles deux critiques aidera le lecteur à prendre une connaissance plus complète\net plus précise de l'œuvre de l'aimable fresquiste et de l'époque où il a vécu.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\nT r é s o r d e l'art b e l g e a u X V I I e s i è c l e . Mémorial de l'Expo­\n    sition d'art ancien à Bruxelles en 1910. — (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n    L'exposition de l'art du XVIIe siècle a laissé un souvenir éblouissant.\nJamais, on n'avait eu d'occasion pareille de juger dans son ensemble l'œuvre\nformidable et magnifique des artistes belges de ce temps. Réunion éphémère\nde chefs-d'œuvre venus de partout dont on n'aurait conservé qu'une mémoire\nincertaine, si M. Van Oest, qui a déjà rendu tant et de si importants services\nà l'histoire de notre art, n'avait conçu et n'était occupé à réaliser le projet de\nconsacrer à cette exposition une publication digne d'elle.\n    Cinq des dix fascicules qui composeront l'ouvrage complet ont déjà paru.\nIl convient de louer avant tout le luxe sobre de l'édition et l'excellence de\nl'illustration qui la décore. On trouvera dans la centaine de planches qui\naccompagnent ces livraisons un choix de reproductions, d'une fidélité et d'un\néclat admirables, des plus beaux ouvrages de Rubens, de Van Dyck, de\nJordaens, de Corneille De Vos, de Philippe de Champagne, etc., qui aient\nfiguré à l'exposition. Chacune de ces reproductions est précédée d'une notice\nsuccincte qui fait l'historique et le commentaire critique de l'œuvre.\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "                                     LES LIVRES                                     415\n\n  M. le baron Kervyn de L e t t e n h o v e a écrit, en sa qualité de président et de\nprincipal organisateur de l'exposition, l' avant-propos du recueil. Il y raconte\navec b e a u c o u p d'agrément les origines de l'entreprise et les difficultés de\ntout genre qu'il a fallu s u r m o n t e r pour en assurer le succès. Viennent\nensuite de brèves et substantielles études consacrées à Rubevs et son école, p a r\nM. Fierens Gevaert, à Van Dyck et les portraitistes de l'époque, p a r M. C h . Léon\nCardon, et à Jacques Jordaens, par M . P . B u s c h m a n n . N o u s aurons occasion\nde revenir sur ce sujet, lorsque la belle publication de M. V a n Oest sera\nplus avancée.\n                                                                              A. G.\n\nEn flânant. — A travers la France. — Provence, par\n  M . ANDRÉ HALLAYS. U n vol. ill. — ( P a r i s , P e r r i n et Cie.)\n   M. A n d r é Hallays est, on le sait depuis longtemps, un flâneur charmant,\nflâneur des routes, flâneur de la pensée, q u e ses pas, les préférences de son\nesprit et la finesse de son goût a m è n e n t toujours devant la beauté, qu'elle\nsoit de la n a t u r e ou qu'elle ait été créée par les h o m m e s . Il s'attarde et rêve\ndevant elle. E t c'est u n e joie très délicate p o u r le lecteur q u e de le suivre à\nOrange, à Arles, à la chartreuse de Montrieux ou à l'abbaye de Celles, pour\nadmirer avec lui les belles ruines du passé, pour maudire avec lui les\nrestaurateurs ou les destructeurs également néfastes, ou à Vence, à Grasse,\nà Digne, pour l'entendre évoquer le souvenir de G o d e a u , qui fut poète\ntrès précieux et évêque fort appliqué, de F r a g o n a r d ou de Mgr de Miollis\nqui servit de modèle à H u g o pour son Mgr Myriel des Misérables.\n                                                                   ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nE u g è n e F r o m e n t i n , Correspondance     et fragments inédits. Biographie\n   et notes p a r M. P I E R R E BLANCHON. — ( P a r i s , P l o n . )\n   Tel F r o m e n t i n se laisse deviner dans son oeuvre littéraire, tel il apparaît\navec plus d'évidence dans l'abandon et l'intimité de sa correspondance :\nartisle délicat, d'une sensibilité vibrante, ennemi d u bruit et de la foule, plein\nde la conscience et de la fierté de son art. U n caractère. L a correspondance\net les documents inédits que M. Blanchon publie aujourd'hui, en les enca­\ndrant dans un excellent commentaire biographique, nous introduisent, en\nquelque sorte, dans l'existence journalière de P\"romentin, l'existence de sa\npensée et celle de son c œ u r . Ils nous font connaître ceux qu'il aimait, nous\ndonnent d'assister à la genèse et à l'élaboration de son œuvre, l'œuvre d u\npeintre et celle de l'écrivain, Dominique,       Un été dans le Sahara, Une année\ndans le Sahal et ces Maîtres d'autrefois,où        Memling et R u b e n s sont célébrés\navec un enthousiasme si é m u et si perspicace.\n                                                                   ARNOLD    GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "                                NOTULES\n\n\n    A u g u s t e S t r i n d b e r g . — Les pays Scandinaves ont traversé depuis\nune trentaine d'années une période de développement poétique comme on\n en trouve peu dans l'histoire des lettres de toutes les nations, non seulement\n par la valeur extraordinaire de quelques grands noms, mais par le nombre\nconsidérable des poètes dont le talent, éminemment personnel, trouva son\ninspiration dans un sentiment purement artistique, éveillé par les vives\nimpressions de la nature\n   A côté des Ibsen, des Björnson que chacun connaît ne fût-ce que par le\ntitre des principales de leurs œuvres, et qui illustrèrent la littérature norvé­\ngienne, nous devrions citer, pour la Suède, une véritablu légion d'écrivains,\nentre autres Hedberg, Geyerstam, Hedenstjerna, Halström et celui qui\noccupe la première place parmi eux, Auguste Strindberg, le merveilleux\nlittérateur qui vient de mourir à Stockholm, le 14 mai 1912.\n   Né à Stockholm en 1849, d'une famille pauvre, il fut dès son jeune âge\nlivré à lui-même et aux dangers d'une imagination ardente que nul frein ne\nvenait modérer; après une enfance malheureuse, il alla suivre les cours de\nl'Université d'Upsal. Ces années d'études furent pour lui une ère de bonheur,\ncar en lui ouvrant des horizons plus vastes sur la vie, elles lui firent entre­\nvoir la carrière à laquelle il allait se vouer tout entier; il consacrait toutes ses\nheures de loisir à la littérature, et dès l'âge de 20 ans, il avait fait paraître\nplusieurs drames, entre autres le Libre-penseur et Hermiove en 1869, et\nA Rome en 1870; ce dernier dTame eut la bonne fortune d'être représenté au\nthéâtre de Stockholm, et révéla aux Suédois le talent de leur jeune com­\npatriote.\n   Mais la misère fit de nouveau irruption dans la vie du jeune homme, et\npour y échapper il abandonna ses études et entra dans le journalisme ; il fut\nobligé de quitter Upsal et cette joyeuse jeunesse universitaire dont le sou­\nvenir resta dans sa vie comme un radieux rayon de soleil.\n   Sa position lui permit de se consacrer à son penchant favori et, bientôt\naprès, parut une œuvre d'une puissante originalité, Maître Olof, drame en\nprose qui fut refusé au théâtre malgré ses brillantes qualités.\n   Strindberg obtint d'être attaché à la Bibliothèque royale; il y resta de 1874\nà 1882 et s'y livra à des études approfondies sur les littératures d'Extrême-\nO r i e n t ; son Mémoire sur les relations de la Suide avec la Chine et les pays tartares\nle firent connaître à l'étranger et fut reçu en lecture à l'Académie des Inscrip­\ntions de Paris, en 1879.\n   Cependant, ces dix années de labeur incessant n'en avaient pas encore fait\nun auteur célèbre; ce fut son fameux roman la Chambre rouge (1880) qui lui\nvalut la consécration de son prodigieux talent. Ces récits de la vie de Bohême\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                                   NOTULES                                     417\n\n à Stockholm dépeints avec un réalisme qu'on n'avait osé jusque-là, provo­\n quèrent un véritable scandale et attirèrent l'attention générale sur le jeune\n écrivain.\n    Or, cette tendance réaliste qui n'avait jamais été introduite dans la litté­\n rature suédoise, est le fond même de l'âme des Suédois, car « le génie de la\n race n'atteint sa plénitude que dans un juste mélange de réalisme et de fan­\n taisie », comme le dit avec justesse M. Bellessort dans son admirable livre\n sur la Suède. « Mais, ajoute-t-il, quand on veut se mêler de juger un peuple,\n d'après ses romans, encore faut-il choisir ceux qui, de l'avis même de ce\n peuple, ont le moins déformé son caractère et ses mœurs. La chasteté du\n roman suédois n'atteste pas plus la pureté suédoise que les licences du nôtre,\n notre immoralité. »\n    Il ne faut donc pas que les étrangers se forment une idée erronée ou\nfaussée des mœurs suédoises par la lecture d'un roman où Strindberg a\n dépeint, avec un réalisme outrancier. une certaine classe de la société de\n Stockholm. D'ailleurs, Strindberg était trop Suédois pour être immoral; et\n puis, quelle langue merveilleuse est la sienne et. quel talent d'artiste brille\ndans ses descriptions !\n    Il arriva du coup à la grande célébrité, et ce succès l'encouragea à essayer\n les œuvres les plus diverses; outre le drame et le roman, les éludes histo­\n riques eurent de l'attrait pour lui; il écrivit des nouvelles, des satires, voulut\nsonder les mystères de l'alchimie, de la magie, et édifier la chimie sur de\nnouveaux principes, se livrant souvent au paradoxe et émaillant ses œuvres\n de contradictions.\n    Puissant génie, porté sans cesse à l'analyse, il fut plutôt un penseur, un\nchercheur qu'un poète; mais son étonnant talent d'écrivain, sa langue si poé­\ntique l'ont placé bien au-dessus de tous ses contemporains.\n   Jeune encore, il était penché anxieusement sur le poème de son Moi, le\ndisséquant en artiste, cherchant vainement une solution.\n    « Il en conclut, dit Brausewetter, qu'il y a dans l'homme comme dans\nl'humanité, la dualité des aspirations de l'esprit et des désirs de l'instinct, la\nlutte des bons et des mauvais penchants. Sa volonté, son sentiment de la\njustice le poussaient, en bas, vers la masse; ses aspirations, ses sentiments\naffinés, en haut, vers l'élite. »\n    La solution de ce problème qui avait déjà tourmenté, avant lui, le roman­\ntique Alucqvist, il allait la trouver dans la doctrine du Surhomme, de\nNietzsche.\n    « Et, exaltant la « noblesse des nerfs et de l'esprit », il se haussa victorieux\nau-dessus du troupeau banal de l'humanité des sens. Il en arriva par ce con­\ntraste, cette opposition continuelle, à se faire une conception bien spéciale\nde la femme, et dans un style tragique et douloureux, il établit une compa­\nraison entre elle et lui.\n    » Il la méprise parce qu'il la classe parmi les créatures d'instinct, et il voit\ncependant en elle la mère et la madone. Le désir des sens le porte vers la\nfemme, son intellectualisme l'en éloigne épouvanté. »\n    Sa vie domestique troublée par des discordes continuelles, ses mariages et\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": " 418                                     DURENDAL\n\n\n  ses divorces exaspérèrent sa sensibilité qui se d o n n a libre cours en des livres\n douloureusement sarcastiques, où la violence des sentiments étonne et rem­\n plit d'angoisse.\n     E n 1882, son Royaume nouveau dévoila, en une vigoureuse satire, les hypo­\n crisies sociales qui avaient jeté le discrédit sur la Chambre rouge. P r e s q u e en\n  même temps parut u n e étude très documentée sur la Civilisation du peuple sué-\n dois; puis, son inlassable fécondité littéraire se manifesta d a n s des œuvres\n d r a m a t i q u e s : la Femme de M. Beugt, le Voyage de Lycko Per, le Père en 1887,\n les Camarades en 1888; Mademoiselle Julie, d r a m e naturaliste ; des poèmes sati­\n riques d é b o r d a n t s de verve caustique, des r o m a n s : les Gens d'Hemsö en 1887,\n et Tschaudala publié en danois en 1889, des esquisses et des nouvelles :\n Mariés 1884-1886, le Fils de la servante 1886-1887, la Vie des pécheurs des archipels\n suédois, et après u n séjour en Suisse et en F r a n c e , il dépeignit la vie des pay­\n sans français en une série de croquis pris sur le vif, dans lesquels se manifeste\n la supériorité de son talent. Rentré d a n s son pays, il fit paraître encore, en\n 1903, la Confession de l'insensé (en Allemagne), en 1897 Inferno, en 1898 des\n Légendes, en igo3 un poème où il met à nu les plaies de son cœur d é s a b u s é ,\n Seul, et une série de drames historiques qui furent joués en Suède et en\n Allemagne, et dont les principaux sont : A Damas, Gustave-Adolphe, Gustave-\n Wasa, etc.\n   Il admirait la n a t u r e et écrivit son Jardin des plantes d a n s lequel se mani­\nfestent ses préoccupations alchimiques et Antibarba'us qui renverse les théories\nde la chimie m o d e r n e .\n   Sa vie agitée avait transformé le croyant de ses jeunes années en athée, et\nle démocrate des anciens jours en u n ennemi de la tyrannie des majorités;\nmalgré ses préoccupations philosophiques, il n'a créé aucun système nouveau\nde philosophie; il obéissait à des alternatives de scepticisme désespéré et\nd'exaltation généreuse, et éprouvant cette anxiété mélancolique, ce langtaw\ndes Suédois, « la plus belle source de lyrisme qui ait jailli du désert de\nl'âme », c o m m e dit Bellesort, il trouva en son âme de poète et d'artiste des\naccents qui en font le plus puissant génie littéraire de la Suède contempo­\nraine.                                                                         E. H.\n                                                *\n                                            *       *\n\n   La Librairie de l'Action catholique se propose de lancer une\nsérie de livres d'auteurs belges, destinés surtout à être donnés en prix d a n s les\nclasses supérieures des collèges. La tentative est tout à fait intéressante et\nmérite tous les e n c o u r a g e m e n t s . Il faudrait en finir une b o n n e fois avec les\nlivres absurdes, sots, illisibles que l'on distribue en général d a n s les collèges.\nIls ne coûtent pas cher, je le veux bien, mais ils valent moins cher encore.\nCeux que publie l'Action catholique ne sont pas plus coûteux, paraît-il, et sont de\nloin supérieurs, d'après ce que nous pouvons en juger, aux affreux ramassis de\nbanalités qu'on nous distribuait jadis avec excès. E n général on ne lit pas\ndes livres de prix. T a n t mieux, car le plus souvent ils déformeraient le goût\net détourneraient les enfants à tout j a m a i s de la lecture. Il est évident\nd'autre part que si l'on veut peupler un peu la maigre catégorie des Belges\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                                           NOTULES                                             419\n\nqui lisent, il faut commencer par faire lire les j e u n e s g e n s . E t il faut d o n n e r\nà ceux-ci des livres qui ne soient ni indigestes, ni incolores, qui soient aussi\nde chez n o u s et non pas le résidu de l'assortiment q u a r a n t e huitard des\nlibrairies pieuses de P a r i s . L'Action catholique a n n o n c e d a n s ce b u t des livres\nde M M . P a u l Halflants, H e n r i D a v i g n o n , Pierre N o t h o m b , Georges Virrès.\nD'autres viendront. L e premier qui a déjà paru, Les Cloisons branlent, est de\nM. Victor E n c l i n , écrivain ardennais qui, pour n'avoir guère de soucis\nartistes, n'en est pas moins fort estimable. Son r o m a n qui n'atteint pas au\ngrand art (mais qui n'y vise pas) est pourtant alerte, vivant et n o u v e a u . Il\nrépond parfaitement a u b u t à atteindre et n e peut qu'intéresser les lecteurs\nà qui on le destine et qu'exercer sur eux u n e influence excellente. Il est\nimpossible, je le répète, d'en dire autant des volumes habituels qu'on donne\nà nos fils en guise de livres de prix.\n                                                   *\n                                               *       *\n  N o u s r e c o m m a n d o n s i n s t a m m e n t à l'attention de nos amis les volumes\nsuivants :\n  F u m é e d'Ardenne, poèmes de notre ami T h o m a s B r a u n . Editeur E d m .\nDeman, Bruxelles.\n  N o t r e - D a m e d u M a t i n , par P i e r r e N o t h o m b . (Edition de l'Occident, de\nParis.)\n  L e l i v r e d e l a R o u t e , de J o h a n n e s J o e r g e n s e n (Paris, Perrin), trad.\nde W y z e w a .\n  L e s h e u r e s e t l a v i e , de F i r m i n V a n d e n B o s c h . (Bruxelles, De Wit.)\n  Le R a b a g a suivi de sept contes par B l a n c h e R o u s s e a u . (Bruxelles,\nEditions du Masque.)\n  L e s N o c t u r e s . Trois pièces de théâtre, par J o s . V a n d e r v e l d e n . ( Bruxelles,\nLebègue.)\n  T h é â t r e de P a u l Claudel. Première série. IV e vol. ( P a r i s , Mercure de\nFrance.)\n                                                    *\n                                                  * *\n  L e s V e r t u s b o u r g e o i s e s , le dernier roman historique de notre ami et\ncollaborateur H e n r y Carton de W i a r t , sera p r o c h a i n e m e n t publié en une\nmagnifique édition de luxe, rehaussée par 80 illustrations en couleurs\nd'Amédée L y n e n .\n  On souscrit dès maintenant chez l'éditeur V a n Oest, 16, place du Musée,\nà Bruxelles.\n   10 exemplaires sur J a p o n , 100 francs; 45 exemplaires sur papier d'Arches,\n50 francs; 500 exemplaires sur H o l l a n d e , 25 francs.\n\n                                                 *\n                                                * *\n   Accusé de réception :\n   A R T : Fra Angelico, par ALFRED PICHON. Collection des Maîtres de l'art,\nvol. illustré ( P a r i s , P l o n ) . — Le Tintorel, par GUSTAVE SOULIER. — Le\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "420                                    DURENDAL\n\n\n\nSodoma, par H E N R I HAUVETTE. — Brunelleschi et l'architecture de la Renaissance\nitalienne au XVe siècle, par MARCEL REYMOND, 3 vol. illustrés. Collection : L e s\nG r a n d s Artistes (Paris, L a u r e n s ) . — Le château de Chambord, p a r H E N R I\nGUERLIN, vol. illustré. Collection : Monographies des grands édifices de\nF r a n c e ( P a r i s , L a u r e n s ) . — Watteau et son école, par EDMOND P I L O N , vol.\nillustré. Bibliothèque de l'art du XVIIIe siècle (Bruxelles, Van Oest).\n\n   H I S T O I R E : L'ordre monastique des origines au XIIe siècle, p a r d o m URSMER\nBERLIÈRE (Abbaye de Maredous). — Histoire religieuse de la révolution française,\nt. I I , par P I E R R E DE LA GORCE (Paris, P l o n ) . — Napoléon Ier, par L o u i s\nCAVENS (Bruxelles, Dewit).\n\n    L I T T É R A T U R E : Lamartine et la Flandre, par HENRY COCHIN (Paris,\nP l o n ) . — Les meilleures pages de BALZAC. Introduction de Charles Defossez\n(Tourcoing, Duvivier).— Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier Fleury.\nIntroduction de R e n é Vallery-Radol, 3 e vol., 1859-1864 ( P a r i s , P l o n ) . —\nL'évolution divine du Sphinx au Christ, par E D . SCHURÉ (Paris, P e r r i n ) .\n\n  M U S I Q U E : La résonnance du Toucher et la Topographie des pulpes, par MARIE\nJOËL (Paris, Alcan). — Musiciens et poètes, par JEAN CHANTAVOINE (idem).\n    P O E S I E : Les heures imues, par P I E R R E VALDELIÈVRE (Paris, Le Beffroi).—\nLe rouet et la besace, par GRÉGOIRE L E ROY, illustré p a r l'auteur (Bruxelles,\nLe Masque). — Carmina sacra, par L o u i s L E CARDONNEL (Paris, Mercure de\nF r a n c e ) . — Les poètes, NICOLAS BAUDOUIN (Paris, Bosset). — Toute mon âme;\nLaudes, 2 vol., par CHARLES DE SAINT-CYR (Paris, Rivière). — In schaduwen\nvan dood, door CLÉMENT BESSELEERS (Antwerpen, E d w . Joris).\n\n   R E L I G I O N : L'idéal monastique et la vie chrétienne des premiers jours, par un\nbénédictin de l'abbaye de Maredous (Abbaye de M a r e d o u s ) . — Autour du\ncatholicisme social, par GEORGES GOYAU, 5 e série ( P a r i s , P e r r i n ) .\n\n   R O M A N S : Le Rabaga, suivi de sept contes, p a r BLANCHE ROUSSEAU ( B r u ­\nxelles, L e Masque). — Choisir, par ADDY DE SAINT-GERMAIN ( P a r i s , E d . du\nT e m p s P r é s e n t ) . — Un obstacle, p a r JEAN DE LA B R È T E (Paris, P l o n ) . — La\nfresque de Pompei;      La Madone       qui pleure, p a r G I L B E R T AUGUSTIN THIERRY\n(idem). — Les gardiens de la flamme, par W . MARC W E L L , a d a p t é de l'anglais,\npar L O U I S F A B U L E T (idem). — Un gentilhomme       wallon,   par P I E R R E GÉRARD-\nWÉGIMONT (Paris, Grasset). — Contes bigarrés, par ALBERT DESSART (Liége,\nDemarteau).\n\n T H É Â T R E : L'annonciation faite à Marie, par PAUL CLAUDEL (Paris, Rivière).\n— Les Nocturnes, par J o s . VANDER VELDE (Bruxelles, L e b è g u e ) .\n  V A R I A : Le Tournant de la vie sociale et l'âme de l'armie, par ADOLPHE RON­\nFLETTE (Paris, Giard).\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "                                       In Cauda...\n\n   Voici deux petites anecdotes littéraires,           faisais allusion à mes propres livres. Ils\naussi spirituelles à coup sûr que celles que           sont fort beaux et ne se vendent pas. —\nconte M. Guillaume Appolinaire. La pre­                Eh bien, les miens, proclame M.Jules L...,\nmière se rapporte à l'exposition des futu­             sont plus beaux encore et se vendent admi­\nristes. L a voici. Un de nos hommes de let­            rablement... » M. Jules L... n'avait pas\ntres les plus... lyriques, M. R . L . . . , que dis­   publié à cette époque ses voyages mis en\ntinguent des formes colossales, avait juré             sonnets.\nd'aller voir les tableaux après la conférence             (Cette anecdote est certes aussi intéres­\nde Marinetti et de provoquer une alterca­              sante au point de vue de l'histoire littéraire\ntion entre ce prophète et lui, en émettant             que celle que raconte M. Appollinaire :\nà haute voix des appréciations peu flat­               « M. Rizzoto Canulo a une drôle de cham­\nteuses sur les œuvres exposées. « Sacré                bre... Il y élève des petits poissons dans un\nMarinetti, s'écriait-il, je lui casserai lag...! »     bocal... Il y a trente bougies sur sa che­\nIl part avec entrain et bravoure, sûr de ses           minée. .. On ne fait son lit que deux fois par\nbiceps. Il arrive à l'exposition, où un ami            semaine... Quelqu'un disait l'autre jour\nlui offre de le présenter au chef d'école.             dans l'autobus que les rideaux de cette\nR. L... accepte avec empressement. Le                  chambre sont toujours fermés. Beaucoup\nsoir, Marinetti et son tombeur dînaient                d'habitants d'Auteuil ont pourtant eu l'occa­\nensemble.                                              sion d'y regarder. On ne parle que de\n   (Cela vaut bien les palpitantes histoires           cela dans le Métropolitain. »)\ndu Mercure de France : « M. Cabillaud vient\nde mourir... Il avait une culotte jaune et sa                               ***\nbelle-mère s'appelait Charlotte... Un jour,              On dit que les Italiens ont conquis de\nil déjeuna de deux ronds de saucisse... Son            haute lutte les îles turques de l'Archipel.\ngoût pour le homard était immodéré... Il                 L'amer Egée champion maladroit de\nhabitait un appartement tapissé de papier              Saint-Luc prétend maintenir pourtant\nvert-chou et ne fumait jamais la pipe. »)              toutes ses positions, dans le XX' Siècle.\n   L'autre a pour théâtre la salle à manger\nd'un très grand homme, qui un jour pro­                                     ***\ntège les beaux-arts, un autre jour réunit des             M. JethroBithel a publié jadis une antho­\n diplomates, un troisième offre un raoût en            logie anglaise des poètes belges. L a pre­\nl'honneur du congrès des chirurgiens-                  mière édition — dix mille exemplaires —\n dentistes et une soirée à l'occasion d'une            vient d'en être épuisée. Les cent quarante-\n exploration polaire. Aujourd'hui il réchauffe         deux poètes (j'ai la liste en main [1]) qui ont\n dans son sein l'Académie, et sert à divers            écrit depuis deux ans des lettres laudatives\n gens de lettres des poulardes truffées...             et empressées à M. Bithel pour lui recom­\n Mme de T.. et M. Jules L... sont assis en             mander leurs productions vont tressaillir\n face l'un de l'autre. « Hélas! dit la pre­            d'aise : il y aura maintenant deux volumes ..\n mière en soupirant, les livres ne se vendent          De plus, M Jethro Bithel écartera de son\n pas en Belgique ! — Quand ils sont bien               choix antérieur MM Verhaeren, Giraud,\n faits, répond le second, ils ontgrand succès.\n — Monsieur, riposte la marquise, sérieuse­\n ment piquée, vous semblez ignorer que je                (1) Que M. Jules Destrée me le pardonne !\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "422                                            DURENDAL\n\n\n\nMaeterlinck, Le Roy, qui sont déjà vrai­            Et s'étonne de ton planement sur moi, voue\nment trop connus, et M. Van Lerberghe,              Aux regards pénitents des hommes la mémoire\nqui est mort. I1 y aura donc place doréna­          Tout près de toi de mon doux Frère\nvant pour MM... (diable! j'allais les                                                 De l'Esclave\nnommer!)                                            Antonio, né dans l'Ile aux si tendres douleurs\n                      * *                           Où ne peuvent mourir le sourire et les pleurs !\n                                                    Où l'on aime qui aime, ainsi que le sang va ;\n   De M. Raymond Nyst, l'admirable cri­             Moi, qui suis née à Java!\ntique d'art, à propos de l'exposition d'art\nreligieux :                                                             ***\n   « Le sentiment religieux sera-t-il chez\n                                                       Nous signalons à l'attention de nos lec­\nLeempoels, dont le saint Jean-Baptiste est\n                                                    teurs dans le présent numéro de Durendal\nun bien beau garçon, avec du Khôl dans\n                                                    l'admirable article de M. Maurice Dullaert\nl'œil? Mais, certes, il n'a pas dans la tête\n                                                    sur Léon Dierx.\nle quatrième évangile ni l'Apocalyse... »\n   M. Leempoels met du Khôl dans l'œil...\nM. Ray Nyst s'y met le doigt.                         A la suite de l'enquête Picard-Gilkin-\n                                                    Rouvez sur le théâtre national, le gouver­\n                      * *                           nement vient de décider l'octroi d'un sub­\n   Paris-Journal donne chaque matin le              side de 75,000 francs à un cinéma d'auteurs\nPoème du Jour. L'un des plus sensationnels\nfut l'ode de M. René Ghil : A Camoens, dont\nla publication fut précédée de cette note :            M. Georges Rency est triste, triste...\n   « A l'occasion de l'inauguration du              Dans une encyclique solennelle qu'il pro­\nmonument Camoens, il avait été demandé              mulgue aux lecteurs de la Vie intellectuelle\nà M. René Ghil d'écrire un poème et de le           où s'épanche toute son âme bourgeoise, il\nlire lui-même. Le poète a écrit le poème en         donne des instructions aux jeunes gens, se\nse souvenant du premier amour malheu­               plaint de ces « blancs becs de dix-huit à\nreux de Camoens, en se souvenant aussi              vingt-deux ans qui promènent partout leur\nque, lorsqu'aux derniers jours de sa vie,           insuffisance grotesque (celle-ci est encore\nméconnu, misérable, oublié, le poète des            beaucoup plus désagréable à quarante ans)\nLusiades n'avait plus qu'un ami, cet ami            et affectent vis-à-vis des écrivains les plus\nétait un esclave javanais, qui la nuit men­         méritants des allures protectrices et fami­\ndiait pour lui...                                   lières qui sont extrêmement inconve­\n   » Et, c'est à une jeune et précieuse Java­       nantes », il déplore abondamment « l'indif­\nnaise, toute jeune Diseuse de poèmes à              férence de nos auteurs vis-à-vis de la cri­\nl'âme émouvante et pure dont ce sont les            tique » et s'écrie : « Il faudrait que chaque\ndébuts que M. René Ghil a confié le soin            écrivain de Belgique, quand il compose un\nde dire ces versécritspourelle : Mlle Wilma         livre pensât au jugement que porteront sur\nKnaap, de qui le nom javanais est Si                cet ouvrage tel critique sévère, tel ami\nSerin'ten'. »                                       impartial... » Ce critique est certainement\n   Disons-le bien vite, cette note explicative      dans sa pensée M. Georges Rency, pion en\nétait assez nécessaire... Ecoutons mainte­          chef et modérateur des lettres belges.\nnant « les débuts de cet âme émouvante et              Pour couronner son discours M. Rency\npure » :                                            s'en prend à Blanche Rousseau et à Tho­\n                                                    mas Braun. Il s'étonne de l'inconvenance\n                            ... Il il ait de Java   de celle-là et accuse celui-ci d'écrire des\nEt dusang qui se donne de mon coeur!l'Esclave       vers de caramel... Tout le monde, hélas!\nQui pour toi mendiait par les rues, l'Esclave       ne possède pas la grammaire flasque et le\nParla nuit — dont la plainte de honte est suave,    style à grande eau des chroniques de la\nAinsi que le gamlang meurt, dans l'âme              Vie intellectuelle.\n                                    [meurtrie !..                       * **\nCamoens !                                             Le dernier numéro de la Vie intellectuelle\n    Et moi, parmi l'heure de ta gloire, ,           se termine par cette Simple Remarque : * Le\nQui suis si petite ! que ma voix qui te loue        présent fascicule compte 88 pages; nous\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                                        IN   CAUDA...                                      423\n\navons donné en six mois à nos lecteurs               Les historiens de la Société Nouvelle.\n446 pages au lieu de 384 que nous leur               De M. Maurice Kunel dans son Baude-\navions promises. »                                laire en Belgique : « E n ce moment (en 1864)\n  Heureux lecteurs ! Cette générosité ren­        la Chambre et le Ministère se trouvaient à\nversante marquera certainement de l'année         la veille d'une heure critique Les libéraux\n1912.                                             avaient progressé d'étonnante façon, et la\n                    ***                           majorité était sur le point d'être enlevée au\n                                                  parti clérical; on était proche du 14 août\n   Il est question, parait-il, pour consoler      1864. »\nM. Eugène Schmitz et M. Georges Rency               Si l'histoire littéraire de M. Maurice\nde l'impossibilité de créer une académie          Kunel est aussi bien documentée que son\nfrançaise de Belgique de diviser en caté­         histoire politique...\ngories les écrivains belges. Il y aura les\nécrivains méritants, les écrivains très méri-                          ***\ntants, les écrivains les plus méritants. On\npourra entrer dans la première catégorie            Nous lisons dans le dernier numéro du\naprès quatre années de loyaux services —          Pourquoi Pas? ce qui suit :\npropreté, soin, stage à la Vie intellectuelle,      « U N E LETTRE DE M. RENCY        LUI-MÊME.\nne pas faire parler de soi, faire des chro­       — Gil Blas a la bonne fortune de publier\nniques dans le Soir, écrire dans le style de      une lettre de M. RENCY LUI-MÊME. Il s'agit\nM. Orner De Vuyst. — Après dix années             du Syndicat des auteurs, à propos de quoi\non pourra passer dans la catégorie supé­          Gil Blas interroge des compétences.\nrieure, recevoir la médaille civique de se­         » D'abord, M. Rency écrit :\nconde classe, donner des conférences au             « Gil Blas — le plus littéraire et le plus\n Cercle artistique et être cité dans les palma­   » intéressant des journaux français — a\n rès d'hiver des Amis de la littérature. P a r    » ouvert une enquête sur les moyens de\n exception si l'on est au moins chef de           » remédier aux abus dont se rendent cou­\n bureau dans une administration publique            pables certains éditeurs en n'accusant\n et si l'on est père de famille, on pourra être   » — et en ne payant — aux auteurs qu'une\n proclamé écrivain très méritant après cinq       » partie des éditions de leurs ouvrages. »\n ans seulement de travail assidu. Les écri-          » A quoi Gil Blas riposte du tac au tac\n vains les plus méritants seront assimilés aux    en qualifiant la Vie intellectuelle d'excellente\n « poètes lauréats * ou aux « princes des         revue.\n poètes » que d'autres pays célèbrent, ils          » La voilà bien, la politesse française!\n auront une tribune réservée aux séances du          » Après avoir émis son opinion sur la\n Conseil communal de Bruxelles et une place       question en litige, M. RENCY LUI-MÊME dit :\n privilégiée aux fêtes anniversaires du régi­        « En Belgique — où il n'y a guère d'édi­\n ment des grenadiers, recevront à quarante          teurs d'ouvrages littéraires — la question\n ans la croix de l'ordre de la Couronne, et       » n'a pas la même importance qu'en\n seront assimilés pour les honneurs funèbres      » France. Il faut qu'on le sache, en effet :\n aux capitaines de la garde civique.              » aujourd'hui, comme il y a vingt-cinq\n    On n'excluera de cette classification         » ans, nous payons tous, ou presque tous,\n nouvelle que les « jeunes gens de dix-huit       » les éditions de nos livres. Et la plupart\n à vingt-deux ans » et les écrivains qui          » d'entre nous ne couvrent même pas leurs\n auront du talent.                                » frais... Et c'est chez nous, surtout, que\n                                                  » le libraire roule carrosse — ou auto —\n                                                  » tandis que le poète va à pied... »\n                                                     » Il faut qu'on sache... Eh! faut-il qu'on\n   Nous publierons le mois prochain un\n                                                  sache?... Cette révélation de M. RENCY\n poème récent de Victor Hugo (écrivain très\n                                                  LUI-MÊME nous impressionne douloureu­\n méritant, qui eut certaines velléités de\n                                                  sement.\n génie, mais accoucha sur le tard de M. Paul\n                                                     » Comment, nous payons ! tous ou pres­\n Prist). Ce poème aura pour titre : La Tris-\n                                                  que tous !\n tesse d'Olympion.\n                                                     » Il nous reste à connaître l'OPINION DE\n                                                  L'AUTRE M.     RENCY, DE CELUI QUI N'EST\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "424                                       DURENDAL\n\n\nPAS   LUI-MÊME,   L'OPINION    DE   M.   PAUL     afin qu'ils ne faiblissent pas de douleur en\nANDRÉ. ..                                         ne trouvant plus le titre d'In Cauda au som­\n   » Et c'est une jolie occasion pour la Bel-     maire du prochain numéro, que le Petit\ngique artistique et littéraire d'être qualifiée   Serpent, vivement incommodé par les\nd'excellente revue... »                           grandes chaleurs (on s'en aperçoit déjà à la\n                      L E P E T I T SERPENT.      lecture des élucubrations ci-dessus), va\n                                                  entreprendre un voyage de deux mois aux\n                     ***                          Indes, non pour y retrouver les Antonio,\n                                                  M. René Ghil et Mlle Si Serin, mais pour\n  P.-S. — Le Comité de Durendal a l'hon­          y faire la provision de venin nécessaire à\nneur de prévenir les lecteurs de la revue,        ses piqûres d'automne.\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": ""}, {"page_pdf": 491, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 6, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1912-06", "signet_source": "Dix-neuvième année - N°6 - Juin 1912 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Salon du Printemps » (L'Art religieux au Salon du Printemps), concerts de la saison, Revue des Revues citant « le numéro d'avril » d'une revue (parution postérieure), livre daté de 1912 (Detilleux) ; 6e livraison de la 19e année, soit juin 1912 dans la série mensuelle. Mois non vérifié.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}