{"numero_id": "ulb-durendal-1912-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-001", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 425, "page_fin": 438, "titre_corps": "La légende de sainte Cordule", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "La légende de sainte Cordule                                           I                     LEroi Maur régnait sur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 496, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1826, "texte": "La légende de sainte Cordule\n\n                                         I\n\n\n                  LEroi Maur régnait sur la Cornouailles, pays de\n                    rêves et de b r u m e s . C'était un beau vieillard\n                    chevaleresque et doux, habile à manier la lance,\n                    mais plus accoutumé à chanter des vers et à\n                    nourrir des tourterelles. Il protégeait les moines\n                    et bâtissait des chapelles aux moniales. T o u t\n                    son r o y a u m e était fleuri de clochers clairs dont\nles cloches portaient, par les jours de brise, jusque dans\nl'Estanglie voisine — encore païenne — le salut du bon Dieu\naux h o m m e s .\n   L e roi Maur n'avait q u ' u n e fille, Ursule, plus belle que le\nmatin, plus svelte que les lis, plus immatérielle que le rêve.\nElle passait à travers les champs et les bourgs suivie de ses\nmille compagnes, comme l'image souriante de la Grâce. Chacun\nl'aimait. E n secret, elle s'était promise à Dieu, et sur ses lèvres\néclosaient des paroles légères comme des fleurs d'or.\n   Or, un jour, le roi d'Estanglie, dont le fils était le plus fier\nchevalier du m o n d e , entendit parler d'elle et la voulut pour\nbru. Il envoya, à la cour du roi son père, des ambassadeurs\nchargés de pierreries et de couronnes, leur ordonnant de ramener\navec eux celle dont E t h e l r e d aimait déjà l'âme. L e roi d'Es­\ntanglie était le plus puissant sur terre, il tenait dans ses mains\nl'Ecosse, le P a y s de Galles, le Danemark et la Norvège, et\nvers la grande île, qu'il possédait presque tout entière, sem­\nblaient voguer l'Irlande et l'Islande comme des vaisseaux, les\nfines Feroë et les autres îles du Nord, comme une flottille\n\n\n  ( I ) D'un volume de Figures   et Contes à paraître   prochainement chez   l'éditeur\nG. Mertens.\n"}, {"page_pdf": 497, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": "426                         DURENDAL\n\n\npavoisée. Il avait son château sur un cap, d'où il semblait\ncommander au monde. Mais il était païen, adorait l'Esprit des\nfontaines et l'Esprit du feu. Pourtant, le roi Maur trembla que\nsa fille ne refusât ce mariage. Il craignait la colère de son\nvoisin. Ursule ne voulut pas l'y exposer : elle dit oui, mais\ndemanda un an de grâce. Ethelred choisirait dix jeunes filles\ndans sa cour et chacune des jeunes filles serait suivie de mille\nautres; elles viendraient rejoindre les mille compagnes d'Ur­\nsule et toutes ensemble iraient à Rome en pèlerinage. A leur\nretour, ayant satisfait à ce vœu, Ursule deviendrait reine. Elle\nétait si divinement belle que nul n'osa la contredire, et si dési­\nrable que Ethelred, qui ne connaissait pourtant que son âme,\nsentit qu'il pourrait l'attendre toute sa vie. Il choisit dix\nvierges qui, chacune, en choisirent mille.\n\n\n                                II\n\n   Vers la Cornouailles, elles arrivèrent de partout. Elles étaient\ntoutes blondes avec des yeux bleus, elles étaient toutes frêles\net vêtues de blanc. Leurs vaisseaux semblaient ne point s'en­\nfoncer dans les eaux tant il y palpitait d'ailes. Elles venaient de\nDanemark, de Frise, de Jutland, de Suède, de Finlande, de Nor­\nvège et des pays obscurs qui sont au bout du monde. Elles\nvenaient d'Irlande, silencieuses et étonnées; d'Ecosse, farouches\ncomme des oiseaux; d'Islande, rigides comme des vierges de\nmissel; de Batavie, transparentes comme les eaux. Les plus\npetites avaient douze ans, les plus âgées en avaient seize. Elles\nignoraient le regard des hommes et avaient grandi comme des\nglaïeuls dans un parc. Elles avaient aimé les cygnes, les\ncolombes et les sources; elles avaient aimé leurs mères, aux\nlongs yeux tendres et aux tresses claires. Mais si joyeuses elles\nétaient parties ! Elles s'étaient détachées du sol natal comme\nces flocons qu'un vent d'été y dépose. Rien ne s'était brisé en\nelles, tant elles étaient légères et prédestinées. Elles allaient\nvers où les appelaient des voix, avec les paupières battantes et\namusées. Et toutes aimaient Ursule comme une grande sœur\net ne pensaient plus au passé. Seule, Cordule avait pleuré.\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2440, "texte": "                LA LEGENDE DE SAINTE CORDULE                    427\n\n\n\n                                III\n\n   La petite Cordule avait douze ans. Elle était née en Flandre\ndans un grand château, et son père commandait trois cents\nhommes d'armes. Elle avait un petit jardin où elle cultivait des\nfleurs rouges, parce qu'elle aimait les belles couleurs vives.\nElle aimait sa maison, comme un oiseau la chaleur d'un nid.\nD'un côté du château, il y avait une plaine verte et rose où\ndes villages blancs riaient partout, et l'on comptait à l'horizon\ntrente-quatre clochers dont les uns, élancés, avaient l'air de\npetits cris tout droits, dont les autres étaient courts et trapus et\ns'élargissaient à la base, comme une poule dont les ailes abritent\ndes poussins, et d'autres encore farouches, carrés et orgueilleux,\net pour cela penchés tous les jours un peu plus par les vents des\nmers. De bonnes bêtes gonflées de lait rêvaient longuement\ndans les prairies, des bateaux plats glissaient sur les canaux,\nmais si plats qu'on ne voyait que leur grosse voile soufflée qui\nsemblait se promener drôlement au-dessus des champs. De\nl'autre côté, il y avait les sables, très déserts et très mystérieux\navec seulement quelques cabanes aux murs crépits, couvertes de\ntuiles, ou faites d'une barque renversée; des hommes grossiers\net tendres y menaient une vie sauvage avec des femmes aux\ntraits durs, vêtues de mantes noires. Ils avaient de petits ânes\nqui brayaient sur le haut des dunes d'un air comique, la queue\nen l'air, et dans les yeux desquels se mirait le monde entier.\nIls avaient aussi des bateaux presque ronds, que la marée sou­\nlevait deux fois par jour, et qui partaient en dansant jusqu'à la\nbouée de l'horizon. Cordule avait peur de ces pêcheurs. Mais\nun soir qu'elle s'était égarée, l'un d'eux l'avait ramenée à son\nchâteau avec de telles précautions et de telles douceurs que\nCordule s'était laissée embrasser — à l'heure du merci — par\nune barbe drue, piquante et salée... Un jour les braves gens\navaient vu venir un navire tout blanc dont les marins parlaient\nune langue inconnue. C'était les envoyés du roi d'Angleterre\nqui venaient demander à son vassal flamand sa fille Cordule.\n  Ah! qu'elle avait pleuré ! Elle s'était roulée en boule sur les\ngenoux de sa maman, elle avait embrassé vingt fois son petit\nchien aux poils soyeux, et sa suivante Guillaumette, et son\npère qui d'ordinaire lui faisait peur. Elle ne voulait pas s'en\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2208, "texte": "428                          DURENDAL\n\n\naller! Il fallut bien. Mais ses adieux furent des sanglots. A\npeine toucha-t-elle aux belles tartes dorées qu'avait fait sa\nmère elle-même, pour le dernier goûter, ou aux oranges qu'un\névêque avait rapportées d'Hispanie, ou aux couques sucrées\nqu'elle aimait tant. Non. Et sa dernière pensée fut pour son\njardin, dont elle cueillit les fleurs, par grandes brassées. Elles\nles mit dans un linge blanc qu'elle emporta à la main, sur\nle bateau, avec elle. Le bon Dieu ne put qu'en sourire. Les\nfleurs ne se fanèrent jamais...\n\n                                IV\n\n   La petite Cordule aima pourtant la brume du Nord, qui\nressemblait à des mousselines argentées. Elle aima le pays du\nroi Maur que le bruit des cloches annonçait très loin sur la\nmer, si léger qu'on eût dit chaque fois qu'une bulle d'or écla­\ntait dans l'air. Elle aima Ursule qui l'attendait au débarcadère\net qui l'embrassa deux fois plus fort, en voyant qu'elle avait\npleuré, et quoiqu'elle fût, elle, plus rose et plus vivante, elle\naima les compagnes qui faisaient ressembler la terre de Cor­\nnouailles à un grand champde lis. «Qu'as-tu à la main? demanda\nUrsule à la petite Flamande. — Les fleurs de mon petit jardin,\nrépondit Cordule timidement. » Et elle montra les pivoines\nrouges, les cinéraires pourpres, les roses, les dalhias, les mauves,\ncouleur du Saint-Esprit, les grosses tulipes écarlates. Ses nou­\nvelles amies n'en avaient jamais vu de pareilles. La petite\nCordule emportait avec elle son pays : les autres ne pensaient\ndéjà qu'au ciel.\n   Les mille amies de sainte Ursule avaient déjà converti les\njeunes filles qui n'étaient point baptisées. Toutes naquirent à\nDieu le lendemain, dans les chapelles, dans les moûtiers, dans\nles ruisseaux des ermitages; l'eau des sources fut tarie quel­\nques heures, pour la bénédiction divine. Au-dessus de la\nCornouailles flottèrent tout un jour des milliers d'anges et un\ngrand parfum virginal enveloppa la terre. Après une grand'-\nmesse carillonnée, on s'embarqua un dimanche matin.\n\n                                 V\n   Un vaisseau d'or vermeil parut au sud comme on allait lever\nla voile. Il battait pavillon royal et un chevalier armé veillait\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2555, "texte": "                  LA LÉGENDE DE SAINTE CORDULE                           429\n\n\nimmobile, à la proue; une d a m e et ses cinq enfants, groupés\nauprès de lui faisaient des signes de joie. Ursule reconnut sa\ntante, Gérasine, reine de Sicile. Quelques minutes après elles\ns'embrassaient. « Ursule, le bruit de ton pèlerinage a couru\nautour de la terre, mes filles ont d e m a n d é de pouvoir t'accom-\npagner, leur petit frère n'a pas voulu les quitter... » E t J u l i e n n e ,\nBabille, Victoire et Dorée vinrent se serrer autour de la sainte.\nL e petit Adrien, beau comme un enfant Jésus, accourut près\nd'elles. L'aînée avait treize ans, le petit en avait six, ils étaient\nblonds, car leur mère était Galloise, mais leur peau était dorée\ncomme des fruits baléares. Je ne sais quoi de chaud et\nd'adorable souriait dans leurs yeux, ils ne parlaient que du\nParadis.\n   « Embrassons-nous, tante Gérasine! » T a n t e Gérasine embrasse\nsa nièce, puis ses enfants bien longuement, et puis Cordule\nqui est tout près, si petite aussi, avec à la main son linge blanc\nplein de fleurs rouges, et dont les yeux d e m a n d e n t un baiser.\nPuis elle gagne la terre sur son bateau d'or. E t dans un grand\ncantique clair la flotte s'en va.\n   Cette escadre virginale fait rire de joie les aubes et étonne\nles soleils couchants. Elle emporte toute la beauté du Nord,\ntout le rêve frémissant des brumes. Les mille voiles angéliques\nsont gonflées comme la poitrine des petites filles sous leur\ntablier blanc q u a n d elles ont couru beaucoup. Un souffle divin\nles emporte. D e grands vaisseaux méchants se garent à leur\npassage en faisant, tout le long de leur ligne de flottaison, de\ngros yeux ronds et noirs. Des matelots maudits, de leur bastin­\ngage, les poings sur les hanches, les regardent s'éloigner... On\ndirait de très loin une flottille de mouettes, abattues sur la mer.\nLongtemps les cloches du pays les accompagnent. Puis c'est le\ngrand silence des eaux. L a mer se calme devant elles, l'es\npetites îles ouvrent si fort leur cœur que des parfums exquis\nen montent, comme en exhalent des fleurs épanouies qui vont\nmourir. C h a q u e Matin à l'horizon des eaux se lève plus léger,\nplus flottant, plus clair. L a nuit — on est en juin — est presque\nlumineuse et éclaire doucement les mille petits visages qui\nsourient dans leur sommeil, les mille petits bras qui s'étirent\ndans le songe. Ursule dort à la proue de la première barque\net Cordule près d'elle la bouche entr'ouverte tenant ses fleurs\nprès de son cœur. L e s vaisseaux semblent voguer entre ciel et\n"}, {"page_pdf": 501, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2574, "texte": "430                            DURENDAL\n\n\nterre tant un souffle de grâce les emporte, les dirige, les garde\ndans la transparence de l'ombre.\n    On se réveille le dixième jour dans un matin plus gai, plus\nrose, et, d'abord pareille à une ligne flottante, la terre appa­\nraît, plate et longue comme au pays de Cordula. L a grosse\ntour de Tiel monte de cette bande si mince qui danse au soleil.\nP u i s tout s'affermit, se tasse, se précise. U n e ville aux toits\nsuperposés se dessine, et, à côté, entre deux phares la mer\nsemble entrer dans le continent par une sorte d'entonnoir,\nd'abord très large qui va se rétrécissant : — « C'est la rivière\ndu Rhin », explique Ursule aux toutes petites... A midi l'on\nentre dans le fleuve en chantant Salve Regina, car l'église de\nT i e l est vouée à la Vierge. Des peuplades en larges braies se\nportent au bord pour les voir passer, r e m o n t a n t le courant, d a n s\nun bruit de cristal fuyant de chaque côté des étraves, des îles\nplates se dessinent que la marée va recouvrir, d'autres fleuves\nviennent se mêler au grand fleuve, s'y confondre, s'en séparer\nen larges nappes d'eau luisante, des sortes de lacs s'étendent tout\nà coup jusque très loin, sous lesquels on entend, car c'est\ndimanche, sonner les cloches de quarante villages engloutis. P u i s\nles rives se resserrent et s'élèvent, de grands châteaux flanqués\nde tour sont hérissés de guerriers, des collines surgissent, puis\ndes montagnes. Sur chaque berge meurt une profonde et démo­\nniaque forêt. Q u ' i m p o r t e ! un espoir divin réconforte et\nentraîne les vierges. Chacune avec étonnement contemple le\nmonde. T o u s les yeux bleus sont grands ouverts. Cordule,\n Babille, J u l i e n n e , Victoire et Dorée se tiennent par la main et\nregardent avidement. L e petit Adrien pose des questions\ningénues auxquelles elles ne peuvent répondre n'étant point\n savantes... cela dure trente jours ainsi. On a passé depuis long­\nt e m p s Cologne, la ville sainte où l'on s'arrêtera au retour.\n Voici au t o u r n a n t du fleuve, dressée en espalier, Bâle avec son\n rocher, sa cathédrale rouge et ronde, son cloître austère où se\n promènent des docteurs... Cordule n'a presque plus de\n fleurs aux belles couleurs de son p a y s . Chaque matin,\n chaque m i d i , chaque soir elle en a jeté u n e dans le courant;\n pour retrouver son chemin comme Poucet de la fable, dit-elle\n naïvement : c'est au fond pour ressembler à ses compagnes qui\n vivent détachées de tout et sans souvenir du m o n d e . Mais elle\n ne peut vraiment s'en séparer tout à coup. E t c'est pourquoi,\n"}, {"page_pdf": 502, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2292, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE CORDULE                        431\n\n\ntrois fois par jour, elle immole un peu de son passé. Il y a là\ncomme de petites gouttes éclatantes perdues au milieu du grand\nfleuve. Il ne reste plus dans le linge que trois beaux dalhias\nrouges, frais comme au premier matin, qu'elle n'aura j a m a i s\nla force de quitter... E t puis quand bien m ê m e elle les aurait\na b a n d o n n é s sur la route, pourrait-elle un jour — non, n'est-ce\npas? — oublier la chaleur des bras de m a m a n refermés sur\nelle, et ne pas sentir tout tièdes encore, ses yeux que d e s lèvres\ndouces ont baisés si fort, quand, roulée en boule, à l'heure où\nDieu l'appelait au dehors, elle pleurait sur les genoux de sa\nmère blonde?\n\n                                  VI\n\n   L'évêque de Bâle leur offre un grand goûter dans le verger\nde son palais. Elles m a n g e n t du laitage, des cerises et de gros\nabricots roses, et d e m a n d e n t des explications au sujet des mon­\ntagnes, des torrents, et d'une ligne blanche de cimes qui\nflotte au loin... P u i s Ursule confie ses vaisseaux au pontife, et\ncelui-ci avec son clergé conduit les vierges en procession sur\nle chemin des Alpes.\n   Elles vont nu-pieds, pareilles à des anges, dormant dans les\nvallons, renouant en tresses chaque soir leurs cheveux flottants.\nLes routes sont rudes, les haltes rares, les habitants durs et\nmauvais. P o u r t a n t aucune d'elle une seule fois n'a gémi.\nCordule seule a dû souvent se retenir de pleurer : mais à chaque\ndéfaillance un sourire d ' U r s u l e réconforta l'enfant... Elles\nserpentent en long cortège mince au flanc des vallées, au bord\ndes glaciers moins immaculés que leurs âmes, à travers les\nhauteurs où tintent les sonnailles des troupeaux. Un pâtre\nparfois leur offre, de bon cœur, du lait qui mousse d a n s les\njarres. Elles prient à l'endroit où saint Maurice fut martyrisé.\nPuis les voici qui, du haut des monts, après un long, très long\nvoyage, sentent monter vers elles le souffle parfumé de, l'Italie.\n   L ' a u t o m n e va venir; à petites étapes, elles n'atteindront Rome\nqu'à la veille de Noël...\n                                  VII\n\n   P a r t o u t les cloches tintèrent : aux dômes des grosses basi­\nliques étoilées d'or, aux petits campaniles des couvents; au\n"}, {"page_pdf": 503, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2400, "texte": "432                         DURENDAL\n\n\nchâteau Saint-Ange le canon tonna. Il y avait encore des païens\nà Rome, mais ils étaient consternés par l'arrivée de ce pèleri­\nnage. Le pape Cyriaque sortit de sa maison vêtu de blanc,\nsuivi d'une file de cardinaux de pourpre et, passant le\nTibre, attendit le cortège. Celui-ci parut au sommet des monts\nsabins, descendit par la route, s'épandit dans la plaine. C'était\nune merveille-, sous le ciel latin cette éclosion de fleurs du\nNord. Il semblaitque l'air enétaitplus frais et plus fluide. Rome\nouvrit ses portes avec joie et s'émerveilla; tant de jeunesse et\ntant de beauté c'était l'hommage de toute une race, l'ambassade\nvirginale d'un monde qui se donnait à Dieu. Aux balcons flot­\ntaient des oriflammes, lesjeunes Romaines se mêlaient à leurs\nsœurs lointaines. Pendant trente jours des voix pures s'élevèrent\ndansleséglises, des larmes enfantines coulèrent sur la cendre des\nmartyrs, de blanches théories se déroulèrent aux tombeaux des\nvierges. Un jour qu'avec le Pape les enfants étaient en prière\nau tombeau d'Agnès, un ange apparut à Cyriaque et à Ursule\net leur annonça le martyre. Cyriaque courba noblement la tête,\nUrsule fut transfigurée par la joie. Toutes ses compagnes s'of­\nfraient aussi, pourtant elles ne virent rien... Cyriaque rassembla\nses prêtres et leur dit adieu, prêt à s'en retourner avec le trou­\npeau d'agnelles vers la radieuse Destinée; mais eux ne voulurent\npas qu'il partît, les laissant sans pasteur et sans maître. — « Dieu\nme convie à suivre ces enfants », répétait-il encore... Mais les\ncardinaux et les prêtres protestaient toujours. Alors il se démit\nde sa charge et s'en alla où Dieu l'appelait. Et, par vengeance\net par colère, ses prêtres le rayèrent de la liste des papes et\njurèrent que son nom ne serait plus prononcé jamais. Mais déjà\nles archanges le chantaient au ciel...\n\n                               VIII\n\n  Voici nos barques, s'écria Ursule avec joie! Du haut de la\ndernière colline que le nouvel été faisait si odorante, elles\nvoyaient le Rhin, déjà glauque et transparent comme les eaux\nde leurs pays et impétueux comme pour les entraîner vers la\nVie. Et déjà les mariniers avaient relevé les voiles, prêts à cou­\nper l'amarre pour le voyage merveilleux. Chacune presssentait\nDieu au bout du fleuve, chacune en rêvait et de cette Cologne\naussi, aperçue naguère, où elles allaient, petites voyageuses,\n"}, {"page_pdf": 504, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2487, "texte": "                   LA LÉGENDE DE SAINTE CORDULE                            433\n\n\nbaiser les ossements de ceux qui vinrent de la Chaldée guidés\npar une étoile bleue. T o u t e la terre d'Italie avait frémi du frôle­\nment clair de leurs robes; plusieurs évêques, voyant avec elles\npasser le P a p e , s'étaient joints à leur chef. C'est ainsi qu'en ce\nretour de joie, au centre de l'escadre flotta une b a r q u e pareille\nà un autel. Cyriaque y était entouré du cardinal Vincent, dont\nla barbe était blanche; de Jacques, évêque d'Antioche, Breton\nde naissance; de Maurice, évêque de M a n t o u e ; de Follau,\névêque de L u c q u e s ; de Sulpice, évêque de M o d è n e . . .\n\n\n                                     IX\n\n   P o u r q u o i raconterais-je l'histoire de chacune d'elles? Elles\nn'ont qu'une histoire. Elles sont un peuple d'enfants qui va\nvers Dieu. Elles ont la même âme, les mêmes regards, les\nmêmes songes. Elles chantent d'une voix le même cantique\nailé d'amour. L e u r s noms sont purs comme leurs souffles,\nlégers c o m m e leur jeunesse, frais comme l'eau; les noms de la\nplupart se sont évanouis dans le brouillard de leur sang, et sont\ndevenus des mots à l'usage des anges. Cordule elle-même, au\ndelà du petit cercle des proches compagnes d ' U r s u l e , les igno­\nrait. Elle était dans la première b a r q u e avec la Sainte et ses\namies les plus chères. Autour d'Ursule grave et presque mater­\nnelle, elles conversaient joyeusement. Elles étaient venues de\npays divers mais s'aimaient comme de petites sœurs. Ciline et\nDivine, W i v i n e et Viviane, Rosine et Rosée, Légère et Mar­\ntille, Ingeburge, W i t b u r g e ; Matilda, Helga, E t h e l r e d a . E t les\npetites cousines d ' U r s u l e . P e n d a n t le long voyage elles ne\ns'étaient pas quittées. Elles disaient des choses immatérielles\net enfantines — « Je voudrais être à Cologne », disait Wivine\nau regard p r o m p t ; — « Je voudrais ne jamais dormir tant le\nmonde est beau », disait Rosée ; — « Je voudrais voir la sainte\nVierge », disait Ingeburge, q u ' u n e clarté inconnue rendait dia­\nphane; — « J e voudrais mourir », disait Victoire d'une voix\nvive. E t Babille, J u l i e n n e et Dorée répétaient après elle d'une\nvoix c h a n t a n t e ce mot héroïque : je voudrais mourir... Cordule\nn'osait point parler, elle disait tout bas : « J e voudrais revoir\nma mère et mon pays », mais elle se sentait imparfaite, et ser­\nrait sur son cœur les trois fleurs rouges de son j a r d i n . . .\n"}, {"page_pdf": 505, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2421, "texte": "434                         DURENDAL\n\n\n\n\n                                X\n\n    On allait! on allait! glissant plus vite entre les berges, rece­\n vant le salut clair des rivières, le salut noble des vieux burgs.\n Depuis le premier voyage on eût dit que la grâce avait fleuri\n le monde. Les forêts étaient parfumées, les fantômes s'étaient\ndissipés, des angelus tombaient des tours, des croix s'élevaient\nsur les villes. Les Filles du Rhin avaient senti s'évanouir à\njamais la nuit maléfique, et c'étaient elles — n'est-ce pas — qui,\nchangées en anges voilés, guidaient maintenant autour des rocs\n les frêles nefs? On naviguait dans la clarté, sous la vibration\n des oriflammes flottant aux mâts, dans les échos, renvoyés de\nrive en rive, des cantiques. Nulle ne regardait en arrière. Elles\nétaient toutes dressées à l'avant, s'émerveillant chaque jour\n plus de voir la vie, recueillant en leurs âmes les sons, les par­\n fums, les aurores et jusqu'au chaste frémissement des soirs.\n Le pressentiment ingénu du Bonheur leur donnait une légèreté\n plus grande encore; à mesure que l'on avançait croissait la joie,\n à mesure que l'on avançait le désir était plus pressant d'atteindre\n l'invisible but! Je ne sais quel souffle divin gonflait les cœurs,\n faisait palpiter les songes, illuminait les visages, transfigurait\n les petits corps frêles, baignait les choses, de plus en plus, dans\n l'atmosphère du Paradis. Chaque étape était plus joyeuse que\n la précédente, plus attirante, plus envolée : on sentait le mo­\n ment où la bruissante escadre allait se soulever tout entière —\n voiles, nefs et âmes — dans un bruit clair de milliers d'ailes...\n Ce fleuve était la route unique du Rêve; où aboutissait-il? si ce\n n'est à la mystique Patrie qu'appelaient tant d'espoirs tendus.\n Elles allaient à Dieu : la plupart ignoraient qu'elles devraient\n passer par la mort. Cordule, elle, ne comprenait le ciel qu'avec\n au milieu son château natal.\n   Cependant, du fond des pays sauvages, une horde descendait\nvers le fleuve avec le bruit d'une mer. Des massues brandies,\ndes haches levées, des arcs tendus, de rauques chants de\nguerre épouvantaient le monde. Le sol d'Allemagne retentis­\nsait du piétinement de cent mille chevaux d'Asie. Vers quelle\nconquête sublime et pérennelle, vers quelle inexpugnable ville,\ndévalait l'armée de Satan? Deux généraux païens, Africain et\nMaxime, voyant à Rome les onze mille vierges et sentant\n"}, {"page_pdf": 506, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2273, "texte": "                  LA LÉGENDE DE SAINTE CORDULE\n\n\nqu'elles allaient par leur seule présence convertir toute la terre\navaient prévenu Jules, roi des H u n s , qu'il avait à les faire\npérir au passage. Ces bêtes féroces accouraient égorger\ndes cygnes.\n  — Voici une fleur rouge! s'écria Dorée au midi du deuxième\njour. — Voici une fleur rouge! dit Babille lorsque t o m b a le\nsoir. L e courant n'avait point emporté les fleurs jetées par Cor­\ndule, elles étaient restées là comme des jalons mystérieux, vers\nquel Destin? E t de place en place, sur le fleuve glauque, les\nonze mille enfants s'étonnaient de voir flotter comme une goutte\nde sang...\n\n                                    XI\n\n   U n amoncellement de toits gothiques, des tours, des tou­\nrelles, des maisons pressées dans des remparts de pierre battus\ndes eaux — et t o u t au-dessus une grande flèche qui va jusqu'au\nciel : c'est Cologne. L à dorment à j a m a i s les pèlerins augustes :\nMelchior qui porta la Richesse, Gaspar qui porta la L o u a n g e ,\nBalthazar qui porta l'Amour. Cyriaque fera ouvrir leur caveau,\net les enfants émerveillés pourront les admirer, beaux comme\ndes vivants : le premier avec ses colliers, le second avec sa lyre, le\ntroisième avec ses mains jointes... C o m m e la flottille approche,\nun bateau clair s'en vient du nord : un j e u n e homme sans\narmes est debout près du mât, une petite fille s'appuie à lui.\nC'est E t h e l r e d ; il est devenu roi, il s'est fait chrétien, il vient à\nla rencontre de la Bien-aimée. E n route, Dieu lui a révélé que\njamais elle ne serait sienne sur terre, qu'elle allait m o u r i r ; il\naccourt pour pouvoir au moins subir le m a r t y r e avec elle. S a\npetite sœur accompagne le fier adolescent. Ethelred, extasié,\ncontemple la beauté de celle qu'il aime. — « Ursule, U r s u l e !\nquel est ce chevalier si beau », d e m a n d e Cordule les mains\njointes. E t U r s u l e , que ce premier regard transperce d'amour,\nrépond à l'enfant, exaltée : « Celui qui va mourir avec nous,\n mourir avec nous! »\n\n                                    XII\n\n   L e cortège léger s'avançait vers les portes quand retentit le\ncri des barbares. E t de partout on les vit surgir. Qu'importait à\nces vierges pures de quitter la terre puisque Dieu les appelait?\n"}, {"page_pdf": 507, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2373, "texte": "436                         DURENDAL\n\n\nC'étaient de faibles jeunes filles, elles eurent l'héroïsme de la\ndouceur. Les H u n s sont interdits d'abord : ils admirent. Ces\ntresses blondes, ces lins flottants, ces pieds nus, sont-ce des\napparitions célestes? Leur brutalité hésite. T o u t à coup l'un\nfrappe, et c'est comme une goutte de sang sur un c h a m p de\nneige. A la vue du sang, les autres se ressaisissent et frappent\nà leur tour. Les vierges chantent des beaux chants paisibles.\nCordule est au dernier rang, tout au bord du fleuve. Elle\ndonne la main à Victoire et à Dorée... Cordule tout à coup se\nmet à pleurer. Les enfants de Gérasine s'étonnent. Qu'est-ce\nqui transfigure ces petites filles de treize ans? Quel souffle divin\nleur donne ainsi la grâce fière devant la mort? — « P o u r q u o i\npleures-tu, demandent-elles à leur compagne, n'allons-nous pas\nmourir pour Dieu? » Mourir pour D i e u ! Cordule aime les\nsaints, le bon Dieu, la Vierge; Cordule ignore le péché; Cor­\ndule, dans ses prières, a donné tout son cœur au Ciel. Mais\nCordule a une mère, un petit jardin, une si belle vie! E t puis,\nelle a si peur! Elle veut chanter comme les autres; sa voix trem­\nblote et s'éteint. Ses mains lâchent celles de Dorée et de Vic­\ntoire. Elle s'assied sur une marche de pierre en pleurant. P u i s\ndoucement, — mon Dieu que vous importe sa petite vie — elle\nse glisse le long du quai, et une grande force — l'Epouvante —\nla précipite toute angoissée au fond d'une barque vide.\n\n\n\n                               XIII\n\n   Elle pleure, elle pleure! D'abord à lentes larmes tièdes et\nsilencieuses, puis à grands sanglots, la tête dans les mains, le\ncœur si gros. Elle a trop peur de mourir! Elle est tapie dans un\ncoin, p a r m i l'ombre, derrière une voile roulée. Au premier con­\ntact avec la réalité s'est évanouie en elle l'ivresse exquise des\ndernières étapes. Elle songe au p a y s natal : elle met son visage\nsur les trois fleurs rouges. E t voici qu'à ce contact la vision se\nprécise : les toits de tuiles, les campagnes de son pays, aux\ncouleurs vives, les robes de soie de sa mère, les cuirasses d'or\nde son papa, et aussi la barbe piquante, drue et salée du vieux\npêcheur qui, un soir d'été, l'embrassa. Elle sent sur son corps\nles caresses maternelles, des regards anciens la frôlent, des\nvoix aimées retentissent... Non, aucune n'a comme cette petite\n"}, {"page_pdf": 508, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2422, "texte": "                  LA LÉGENDE DE SAINTE CORDULE                        437\n\nF l a m a n d e une motte de terre natale dans le cœur. Les autres\nsont bien heureuses : le Ciel est leur seule patrie. — « Oh ! mon\nDieu, laissez-moi vivre encore! Je vous aimerai bien, je ferai\ndu bien aux pauvres, toutes mes paroles seront des prières! Je\nne puis vraiment pas mourir! » E t les beaux dalhias rouges dont\nl'odeur est incorruptible, sont arrosés de larmes chaudes.\n   P o u r t a n t elle écoute. L a nuit est tombée. Peut-on croire\nqu'il y a, là tout près, un massacre affreux? On n'entend pas\nun cri, pas une fuite, pas une plainte, rien qu'un cantique\nencore touffu, mais dont une tige, à chaque coup, se casse. L e s\nmains jointes sur la poitrine, les vierges t o m b e n t . Ethelred\na déjà chu dans son sang, en confessant Dieu; les pontifes aussi.\nOn entend le frôlement des anges qui volent portant d'invi­\nsibles couronnes. C'est la moisson d'un champ de lis. Jules,\nroi des H u n s , s'est approché d ' U r s u l e : sa surnaturelle beauté a\nravi ce monstre. Il lui promet la vie si elle renie son Dieu et\nveut être sa femme. Ursule ne répond pas : elle sera fidèle à\nson double amour. Alors il s'éloigne, rit d'un mauvais rire, lève\nson arc, pose la flèche, et, tranquillement, a y a n t sur son bras\ndrapé son écharpe blanche et rajusté son casque sur son front,\nil la t u e . L e s autres voix chantent toujours.\n   Ce n'est point l'odeur acre du sang, c'est un parfum de cha­\npelle bénite qui monte de ce carnage. C'est un h y m n e de joie\nqui flotte au ciel. L a petite Cordule qui pleure entend ces voix,\nrespire ces effluves frais. Elle sent sur ce champ de mort la\nprésence de Dieu. L a petite Cordule a honte d'elle-même : c'est\nd'avoir eu peur qu'elle pleure m a i n t e n a n t . T o u t à coup, avec\nle jour qui monte, le chant qui s'est fait mince, plus mince,\nplus mince encore, se casse pour toujours : plus une de ses\nsœurs n'est vivante. Alors l'enfant se dresse résolue, lève vers\nDieu son âme qui ne tremble plus, fait un signe de croix, pense\nà sa mère et à son pays, et, pressant sur son cœur les trois fleurs\nchéries, s'avance dans l'aube, jusqu'au bourreau...\n\n\n                                      XIV\n\n   Il s'éleva près de Cologne un monastère où les onze mille\nvierges furent révérées. Il y eut en leur honneur de particu­\nlières liturgies. Mais Cordule, martyrisée après les autres, y fut\n"}, {"page_pdf": 509, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1556, "texte": "438                         DURENDAL\n\n\noubliée. Nulle prière ne la nomma, nulle moniale ne s'adressa\nà la petite fille pour quelque grâce. Elle en fut attristée jus­\nqu'au fond du ciel. Un jour, il y a très longtemps, elle apparut\nà une humble novice, à peine plus âgée qu'elle, et lui révéla\nqu'il ne fallait point l'oublier, que Dieu avait bien voulu, malgré\nsa peur enfantine, l'admettre au martyre, et que, comme\nses compagnes, elle était sainte...\n\n\n                             PRIÈRE\n\n   O sainte Cordula, qui êtes née chez nous, entre les sables de\nnos dunes et la richesse de nos prairies; vous qui avez souffert\nplus que vos compagnes, parce que vous étiez née sous un plus\nbeau ciel, que vous aviez une mère plus passionnée, et que vous\naviez le bonheur de connaître les couleurs vives; vous qui, pour\nmourir, avez dû dompter vos sanglots ; vous qui êtes un peu\nhumaine comme les saintes de notre pays, et qui êtes morte à\ntreize ans, avec sur votre cœur les fleurs vivantes de nos jar­\ndins; faites-nous aimer la terre natale et le souvenir du passé,\nfaites-nous aimer plus encore le ciel, jusqu'à lui sacrifier cet\nautre amour, fortifiez les âmes hésitantes, consolez les adoles­\ncents qui sanglotent parce qu'ils n'ont pas la force d'aller à\nDieu, et faites qu'à l'aube nouvelle, même s'ils ont tremblé\nde peur toute la nuit, ils vous imitent — ô vous que le Seigneur\nadmit au martyre, bien que — comme le feraient encore\ntoutes les petites filles de chez nous — vous ayez pleuré.\n\n                                            PIERRE NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 439, "page_fin": 440, "titre_corps": "Soir de Mai", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adrien de Prémorel", "ancre_debut": "Soir de Mai                                 Au poète naturiste Mich", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 510, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1436, "texte": "Soir de Mai\n\n                               Au poète naturiste Michel Abadie.\n\nLe soir sur l'horizon penche sa coupe d'or\nEt dans l'air embaumé descend le vol du rêve :\nVoici l'heure où la voix de la forêt s'élève\nDouce comme le chant de l'amour qui s'endort.\n\nO soir de mai, soir de parfums, soir d'harmonie !\nMon être tout entier vibre de ton émoi ;\nLe coeur épanoui, je sens grandir en moi\nL'ivresse d'être jeune et ta force infinie.\n\nJe vais par les sentiers que l'ombre peu à peu\nCouvre d'un voile où flotte une teinte imprécise,\nLes muguets sont penchés dans leur blancheur exquise,\nDéjà, sur le taillis, glisse un long reflet bleu.\n\nLes nids sont apaisés, les oiseaux font silence,\nUne branche se brise en craquant sous mon pas...\nL'Angélus d'un petit clocher sonne là-bas,\nSi loin que c'est peut-être un Angélus de France.\n\nVoici la paix sereine avec le grand sommeil\nDe tout ce qui vibrait dans la clarté joyeuse...\nO mon âme ! pourquoi te fermer, douloureuse,\nQuand mon coeur est en feu devant le soir vermeil ?\n\nEcoute... un rossignol a préludé dans l'ombre,\nUn autre lui répond, puis un autre... le bois\nTressaille en entendant le timbre de leurs voix,\nCar c'est un chant d'amour pour des amours sans nombre.\n\nN'avons-nous pas aimé, n'avons-nous pas souffert,\nN'avons-nous pas pleuré durant les nuits d'automne,\nN'avons-nous pas été celui qu'on abandonne?\nEt vois : le gai printemps nous est encore offert.\n"}, {"page_pdf": 511, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1475, "texte": "440                           DURENDAL\n\n\n\n       Le rossignol divin qui chantait notre ivresse\n       Est mort un soir de gel et d'épaisse blancheur.\n       Pourtant la même voix berce de sa douceur\n       L'ombre où le même souffle alanguit sa caresse.\n\n      Rien n'est changé... l'eau claire où se miraient jadis\n      Des yeux de velours bleu, purs comme les pervenches,\n      Malgré les beaux yeux clos frissonne sous les branches :\n      L'ange s'en est allé, reste le paradis.\n\n      E h bien, vivons au moins de ce soir extatique\n      Aimons-en la Beauté : c'est l'amour éternel,\n      Le seul amour qui fait étinceler le ciel\n      Et dont les rossignols sont l'ardente musique.\n\n      Ouvre-toi simplement... la superbe forêt\n      N'est femme que par la profondeur du mystère :\n      Ce n'est jamais en vain qu'elle murmure « espère ».\n      Tout ce qui charme en elle est un charme secret\n\n      Laisse très librement se déployer mon rêve :\n      Que peut un songe mort lorsqu'un autre est vivant ?\n      Allons au fil de l'heure, oublions tout avant\n      Qu'un soleil jeune et fier dans les branches s'élève.\n\n      Je t'aime, rossignol ; je t'aime, soir divin.\n      Je t'aime, ô ma forêt, que va blanchir la lune.\n      Je t'aime, vieux hibou, j'aime mon infortune\n      Et je voudrais tenir un aigle dans ma main !\n\n                                            Adrien de P R É M O R E L .\n Bleid, 1912.\n\n\n\n\n                           ^sr^^gs               ^\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 441, "page_fin": 450, "titre_corps": "Le cœur timide", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Le cœur timide                       DES beaux arbres, des fle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 512, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1995, "texte": "Le cœur timide\n\n                     DES beaux arbres, des fleurs à profusion, un étang\n                         comme dans une conque et, au fond de ce pay­\n                         sage, un châleau bâti dans la seconde moitié du\n                         XVIIIe siècle et qui montre, entre deux tours\n                          cariées, sa façade blanche surmontée d'un fron­\n                          ton triangulaire.\n                             Voilà le Valvert, tel qu'il apparaît à celui qui\ntraverse ce pays. Parce que nous sommes dans la Hesbaye, la\nmoindre ondulation du sol acquiert une importance singulière;\ndes ruisseaux se rencontrent ici et alimentent l'étang où trem­\npent des saules; la bonne terre, plus feitile encore du voisinage\ndes eaux, gorge de sève les arbres de ce « val ». On a mélangé,\nle plus heureusement du monde, les feuillages d'essences\ndiverses qui s'opposent les uns aux autres ou marient délica­\nt e m e n t leurs nuances. Certains sites inspirent de l'admiration\net ne provoquent aucune s y m p a t h i e . . . L e Valvert est sym­\npathique.\n    Si m a i n t e n a n t , a y a n t joui du coup d'œil qu'offre cette partie\nde la propriété qui s'étend devant le château, nous contournons\ncelui-ci, après avoir passé près de la cour, des communs et de\nla ferme, nous découvrirons les restes d'un jardin français.\nQuelques buis taillés en cône, des parterres géométriques et,\nau milieu d'un étroit boulingrin, une statuette de l'Amour, l'en­\nfant ailé avec l'arc et la flèche perfide... L e potager n'est pas\nloin, et comme on s'aperçoit tout de suite que Madame de Hérin\nlit avec fruit les catalogues de Vilmorin! Auprès des choux et\ndes cardons gothiques, les fleurs s'épanouissent un peu folles.\nC'est à pleines mains que la maîtresse du logis y cueille les\nbouquets qui mettent des couleurs et des parfums dans chaque\nsalon du Valvert. L e jardinier arrose, peigne et renouvelle au\n\n (1) Fragment d'un roman qui paraîtra prochainement.\n"}, {"page_pdf": 513, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2577, "texte": "442                           DURENDAL\n\n\n mois de juin les corbeilles savantes parmi les pelouses du p a r c ;\n il ne faut, dans le potager, respecter aucun agencement, aucun\n travail méticuleux, les fleurs s'offrent à la récolte, et la châte­\n laine, par les matinées d'été, rapporte, brillantes de rosée, les\nbrassées de d e l p h i n i u m s , de mauves et de glaïeuls, qui feront\ncomme des trophées, auprès des roses paysannes et des œillets\nqui e m b a u m e n t , et des linaires mêlées aux tremblantes gypso-\nphiles dans les plus petits vases du salon.\n     Il semble que grâce à ce décor riant, malgré les campagnes\nmonotones d'alentour consacrées à l'abondance des greniers et\nà la nourriture des fermes, un esprit chagrin sente dès le pre­\nmier jour s'évanouir les soucis... Qui le croirait? Pierre, nanti\nde ses vingt-cinq ans, se d e m a n d e de temps à autre si la vie est\nvraiment bonne. I1 comprend néanmoins l'étrangeté de pareil\nsentiment et s'abstient d'en faire part à autrui. Chacun doit\ndominer son destin et ne pas se laisser aller au fil des jours,\npareil à un fétu de paille dans la rivière. P o u r ne jamais avoir\nréagi contre les événements et les hommes, il se fait que ce\ngarçon bien portant, fortuné, joli, éprouve l'impuissance de se\ndégager d u n e préoccupation, d'une peine m i n i m e , et que le\nd r a m e guette toujours chez lui la comédie. I1 ne s'agit, bien\nentendu, de d r a m e que pour notre ami, le commun des mortels\nn'y trouverait pas matière à émotions.\n    Cependant, Pierre jouit du pouvoir chimérique de se dédou­\nbler. Dans les heures de solitude, il se voit très souvent rem­\nplissant un rôle à cent lieues du personnage qu'il représente\ndans l'existence réelle. Il s'est cru longtemps l'étoffe d'un grand\namoureux. Ses études terminées à l'Université de Liége, lors­\nqu'il manifesta soudain le désir de séjourner dans le Midi,\nPierre se convainquait qu'il serait p r u d e n t de ne plus respirer\nle même air que cette d a m e dont il conduisit une nuit d'hiver\nles pas assurés j u s q u ' à la porte de son hôtel où le plus honnête\nbonsoir les sépara. Ses parents le voyaient partir sans ennui.\nM. de H é r i n estimait que la distraction du voyage est\nsalutaire aux jeunes gens. « Q u a n d on contemple de beaux\npaysages, on ne fait pas autre chose », déclarait-il, avec convic­\ntion, à sa femme. E n quoi M. de H é r i n exagérait, Je\ncumul étant ici fort possible. Mais Pierre se contenta d'ad­\nmirer, et, sans trop le savoir, il rapportait de ce séjour une\nâme, non plus sensible seulement aux heurts et aux froisse-\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": "                         LE CŒUR TIMIDE                           4 13\n\n\nments, mais vibrante devant le spectacle des choses, et qui tout\nà coup s'essorait dans l'enthousiasme. Cela n'allait pas à r e n ­\ncontre de sa complexité sentimentale; une secousse avait pro­\nvoqué ce déclanchement, et ainsi s'achevait son développement\nnaturel.\n   Jadis, il s'était senti un mouvement de s y m p a t h i e irraisonné\npour une j e u n e fille, qui lui avait fait remarquer l'harmonieuse\nbeauté de la campagne durant un crépuscule d'août. Combien\nla signification du tableau, qu'ils avaient sous les yeux, se\nnimbait de poésie parmi les voix lointaines des moissonneurs\nqui lançaient les gerbes vers l'un des leurs, debout sur un cha­\nriot, au milieu des pailles enflammées par les lueurs du cou­\nchant! Il éprouva une sensation nouvelle et depuis, aux réunions\nmondaines, il recherchait la société de cette jeune fille. Leurs\nentretiens restaient empreints de sympathie ; il n'avait que de\nl'amitié pour elle, mais quand Pierre apprit son mariage, il en\ndemeura maussade.\n    Ce m a t i n , dans le parc du Valvert, sous le quinconce des til­\nleuls, au travers desquels on aperçoit le ciel bleu, car la ver­\ndure est légère, Pierre repasse les heures récentes, vécues avec\nses amis. Ils l'ont quitté afin de reprendre la tâche qu'ils se sont\n assignée; les voilà déjà fixés sur le choix de leur carrière. Dar­\n blais resterait sans doute fidèle au Barreau; Charles de H a m e l\n attendrait l'occasion favorable de solliciter une place dans la\n magistrature. E n dépit de leurs grimaces extérieures, ils mar­\n cheront tous deux vers un but, et plus tard le cadet, cet Ulric\n si pimpant, suivra l'exemple des aînés.\n    Mon D i e u ! sa situation de fortune pourrait le mettre à l'abri\n des préoccupations de ce genre... Il sait que son père a raison\n quand il c o n d a m n e l'oisiveté, encore faudrait-il trouver une\n carrière appropriée à la couleur de ses préférences, et on le\n soumettrait en ce m o m e n t à la question, qu'il ne parviendrait\n pas à découvrir sa vocation. Les examens subis — et Pierre\n est avocat comme tout le monde — il souhaite ne plus jamais\n ouvrir le code... Alors la politique, le conseil provincial\n d'abord, les chambres législatives ensuite... qui sait?...\n    Depuis que M. de Hérin lui a révélé ses vues, Pierre tourne\n et retourne cette idée dans sa tête. Il avait l'intention bien\n arrêtée de déclarer tout net qu'il se moquait pas mal des élec­\n teurs; il remit cet aveu au lendemain. L e lendemain, son père\n"}, {"page_pdf": 515, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2535, "texte": "444                          DURENDAL\n\n\nne lui ayant encore rien dit, il attendit le jour suivant. On\nétait précisément à ce jour-là et, selon son habitude, il y avait\nloin pour Pierre de la pensée à l'acte. Pareille disposition\noffre des avantages sur un terrain scabreux où certains jeunes\ngens ne sont que trop portés à passer du désir à la p r a t i q u e ;\nmais, d'autre part, l'irrésolution en toutes choses entraîne à bien\ndes mécomptes, et elle fait de celui qui l'éprouve un mortel\ncahoté par les moindres aspérités de la route.\n   Pierre se serait a b a n d o n n é au charme de la matinée, si\nquelque philosophie pratique l'eût guidé. Ce nerveux sans\nmouvements, cet exalté sans cris, se rendait compte qu'il n'au­\nrait peut-être plus qu'un sourire, dans quelque temps, pour ses\nobsessions d'aujourd'hui. Il se rappelait des nuits terribles,\nsuivies de réveils très paisibles. Avec son penchant à pénétrer\nles apparences sensibles, à saisir les moments divins de la nature,\nque ne se remplissait-il les yeux du merveilleux printemps de\nla terre? L e firmarnent vibrait, les ramiers qui traversaient l'air\nramaient dans la lumière. Des mélèzes étaient couverts de\nchatons roses et le soleil pleuvait entre les aiguilles menues de\nleurs branches, c'était le t e n d r e ciel de mai qui luisait au\ntravers d'un hêtre, dont les feuilles à peine rougies palpitaient\ntoutes dorées; même un gros chêne avait frémi jusqu'au cœur\nde la terre et, depuis la veille, il se couronnait d'amoureuses\nverdures; là-bas, des rosiers grimpaient à l'assaut du Valvert ;\nun souffle tiède passait, et l'étang, dans sa conque, renvoyait\nau ciel son éclatante image.\n   Midi sonnait au clocher de L i m m e l . L e village occupait la\nhaute plaine, les toits de tuiles et l'église en briques neuves\ns'arrondissaient au fond d'une échappée. P i e r r e se demandait,\nen regardant de ce côté, si vraiment ses premiers fidèles, le\nnoyau des bons électeurs, donneraient le branle d'une campagne\nprochaine? Il devint inquiet et préféra différer, encore une fois,\nla conversation qu'il projetait depuis l'autre jour avec son père.\n   D a n s le vestibule du château, le tricorne d'un ecclésiastique\npendait aux bois de cerf, et ce fut le premier objet qui frappa\nPierre quand il rentra. T o u t de suite, la figure rougeaude du\nbrave curé de L i m m e l s'interposa entre le tricorne et son\nregard. Il s'étonna seulement de ne pas avoir été prévenu de\ncette visite. Sans doute, son père a y a n t rencontré par hasard\nle curé, l'avait invité à déjeuner.\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "                         LE CŒUR TIMIDE                          445\n\n   — Ah! Monsieur le chevalier! fit le digne homme au moment\noù il aperçut Pierre, bonjour Monsieur le chevalier! Vous avez\nfait un excellent voyage? Je me réjouis de vous revoir en parfaite\nsanté. Monsieur le chevalier votre père, me disait tout juste\nque vous alliez nous rester fidèle. Vous ne quitterez pas la\ncampagne p o u r la ville. A h ! Monsieur le chevalier (il fermait\nles yeux à cette appellation) le bon exemple que vous don­\nnerez-là! C h a q u e châtelain devrait aimer jalousement sa terre,\nuser de son influence, agrandir même sa sphère d'action. Ce\nserait un bienfait inestimable pour nos braves paysans, et\nceux-ci le rendraient à leur seigneur en lui témoignant une\nardente reconnaissance.\n   Que de mots solennels!... pensait le jeune H é r i n . Certes, son\npère avait parlé. Il en éprouva du soulagement, désormais il\nn'aurait plus à tergiverser sur le point de savoir s'il fallait\nl'entretenir au sujet de la politique. La chose était claire\ndepuis le p r é a m b u l e de l'abbé. Pierre se bornait à répondre :\n   — J ' a i m e mon pays, Monsieur le curé. Chaque contrée a\nd'ailleurs son cachet et ses qualités...\n   — T u as raison, mon fils. C'est l'accoutumance qui gâte les\nplus belles choses. Les palmiers, les caoutchoucs, les euca­\nlyptus de la Riviera ne valent pas les arbres aux ramures puis­\nsantes qui se développent sous notre climat, et compare donc\nles plantations d'oliviers aux vergers de H e s b a y e , je ne\ndoute pas de ton choix!\n   C o m m e on s'était mis à table et que le curé trouvait le gigot\nsucculent :\n   — E t certainement, Monsieur le chevalier, certainement,\nM a d a m e de H é r i n , on ne mange point pareil rôti chez les\nMéridionaux.\n   — A h ! si vous n'aimez pas l'ail, vous préférez notre cuisine à\nla leur...\n   Les gargotiers lui avaient servi, au cours d'un pèlerinage à\nLourdes, de l'ail dans toutes les sauces, et il en gardait une\nsainte horreur. Aussi, à ce souvenir et contrairement à son\nhabitude, il vida en une fois son verre, r o m p a n t ainsi avec la\ndiscipline ecclésiastique, qui attend du maître de la maison\nl'exemple ou tout au moins l'encouragement verbal. Mais dans\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2148, "texte": "446                           DURENDAL\n\n\nla suite, il se fit prier et même plus que de raison, chaque fois\nque Hérin l'engageait à boire :\n   — T o u t à l'heure, Monsieur le chevalier, tout à l'heure,\naprès le dessert...\n   Hérin ne se résignait pas à faire cette concession aux habi­\ntudes cléricales. L e repas achevé, on se levait de table au\nValvert; jamais un curé n'y connut la joie longue de déguster\ndes crus de marque, les coudes sur la nappe et le cigare aux\nlèvres. L a tentative devait échouer aujourd'hui c o m m e précé­\ndemment.\n   — Vous êtes satisfait de votre nouveau vicaire? d e m a n d a\nM a d a m e de H é r i n .\n   — O u i . . . N o n . . . Il est d'une piété parfaite et sera un sujet\nd'édification générale, mais je lui trouve un faible pour la\ndémocratie chrétienne.\n   A ces mots, M. de Hérin roula des yeux terriblement\nmécontents :\n   — C o m m e si nous n'étions pas tous démocrates et chrétiens!\nL a charité, Monsieur le curé, la charité, voilà le grand, le seul\nremède à la crise sociale. Q u a n d nous nous mettrons à la\nremorque des rouges — car ceux-ci nous dépasseront toujours —\nla bonne cause sera compromise, irrémédiablement com­\npromise.\n   — Il importe en cette matière d'agir avec prudence, Mon­\nsieur le chevalier; entre nous, je vous le confie, on va beaucoup\ntrop loin, mais il faut bien, surtout si nous briguons un m a n d a t\npublic, faire quelques concessions aux idées m o d e r n e s . . .\n   — Oui, oui, se hâta de confirmer Hérin, d ' a u t a n t plus que\nle Pape dans son immortelle encyclique...\n   — Rerum novarum.\n   — ... Nous a tracé notre devoir très net. Il y a des misères\nimméritées, Monsieur le curé, imméritées...\n   E n h o m m e prudent, le chevalier lâchait déjà son opposition\nà la démocratie. Il importait que Pierre ne passât point pour\nun réactionnaire, et sa situation, son nom, pourraient donner\ndes i n q u i é t u d e s à ce point de vue.\n   M a d a m e de Hérin, ignorante de ces graves questions, inter­\npellait son fils au sujet d'un livre de poèmes qu'elle avait\ntrouvé dans son cabinet de travail :\n   — J'ai eu la curiosité de feuilleter ton volume, mon journal\n"}, {"page_pdf": 518, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2267, "texte": "                         LE CŒUR TIMIDE                         447\n\nen ayant donné un compte rendu très élogieux. C'est navrant.\n   — C o m m e n t ! les vers sont délicieux, les images fraîches...\n   — T o n poète fait éclore les pivoines en juillet, il s'imagine\nque les hannetons se nourrissent de lilas, et il chante le parfum\nexaltant des roses trémières !\n   Cette critique plut beaucoup à l'abbé :\n   — Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci. Il a remporté\ntous les suffrages, celui qui a su mêler l'utile à l'agréable. Vous\navez parfaitement raison, M a d a m e , de censurer le livre de\nM. Pierre, il ne contient pas le premier élément requis\npar le poète latin.\n   — Si nous parlions de choses pratiques? d e m a n d a H é r i n .\n   — Mais tout juste, nous y sommes, et je suis heureux de\nconslater cette sagesse intuitive chez la digne M a d a m e de\nHérin.\n   L a digne M a d a m e de Hérin lança à M. le curé un imper­\ntinent coup d'œil. Son qualificatif, pour respectueux qu'il fût,\nne laissait pas de la désobliger. Elle passait vivement les\nassiettes à dessert, elle regardait son mari afin de lui faire com­\nprendre que le déjeuner avait assez duré. L e curé mangeait ses\nbonbons au chocolat avec une sage lenteur.\n   L a pensée de Pierre papillonnait, aussi éprouva-t-il presque\nune surprise en se trouvant directement engagé par les propos\nde son père et de l'abbé.\n   Les trois hommes fumaient autour d'un guéridon. On servait\nles liqueurs. M. le curé, auquel H é r i n venait d'offrir un\nhavane, dit à son hôte qu'il lui ferait déguster, à la première\noccasion, un extraordinaire cigare de deux sous; chacun se sen­\ntait à l'aise, et le châtelain entra sans détours dans la voie des\nrésolutions immédiates :\n   — M'approuvez-vous? J e compte aller à T i e s t demain. Nous\nverrons les dirigeants du parti, nous prendrons langue chez\neux.\n   — N'oubliez pas de faire une petite visite à Monsieur le\nDoyen. Vous ne resterez q u ' u n instant, cela suffit. Il est bon\nde reconnaître son autorité morale.\n   — Merci, m o n s i e u r l e curé, merci de votre conseil.\n   — Vous verrez le président de l'association conservatrice,\nnaturellement. Vous pourriez serrer la main, en passant, aux\ndirecteurs des journaux. Nous aurons besoin d'eux...\n"}, {"page_pdf": 519, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2293, "texte": "448                           DURENDAL\n\n\n\n     — E t vous croyez que Pierre a des chances sérieuses?\n     — Il a toutes les chances. Un seul candidat, et qui est mal\nvu par les gros bonnets du parti, se remue en vue de la pro­\nchaine élection. Vous ne le connaissez même pas. C'est un\n demi-monsieur, un semi-rural. On ne sait au juste d'où il vient.\nAfin d'acquérir un semblant de popularité, il s'est décidé à\nparcourir le canton. C h a q u e dimanche l'amène dans un village,\nil se mêle aux paysans, boit une chope avec eux, s'enquiert des\nbesoins locaux. Il a, prétend-on, quelque science rudimentaire,\nil possède quelques bribes de droit, et les ignorants le\nconsultent...\n     — Pierre, s'écria M . de H é r i n , voilà un terrain sur lequel\ntu as vaincu d'avance ton adversaire!\n     Ah! fichtre! se dit Pierre. E t il devint subitement morose.\nNon, non, cette éventualité d'être le candidat à la merci d'un\ntas de rustres, auxquels il fallait de la bière et des consultations\nj u r i d i q u e s . . . N o n ! Il ne marcherait pas!\n     — J e trouve, mon père, qu'il ne faut j a m a i s m a n q u e r de\ndignité, et fréquenter les cabarets et taper sur le ventre de\nl'électeur, afin qu'il daigne vous accorder son suffrage, ne me\nparaît ni très exemplaire, ni très élégant.\n     — Qui parle d'imiter Jean T r o m p e t t e ? Car cet ancien clerc\nde notaire, aujourd'hui candidat au conseil provincial, s'ap­\npelle Jean T r o m p e t t e ! U n homme sans prestige doit recourir à\nde pareils moyens, mais vous, Monsieur le chevalier, vous\ngarderez au contraire une sage retenue; votre situation sociale,\nvotre réputation sont des titres suffisants à la confiance des\nélecteurs intelligents. Vous vous bornerez à quelques démarches\nchez les notables de chaque c o m m u n e . . .\n     Il en sera donc ainsi, pensa Pierre, qui ne se sentait déjà plus\n le courage de prolonger son opposition.\n     Un roulement de voiture, devant le château, en m ê m e temps\n que le piaffement d'un cheval et le bruit de sa gourmette,\n vinrent distraire les trois hommes.\n     Pierre annonça :\n      — U n e visite!\n      — Je vous laisse, Messieurs!\n      Le curé disparaissait précipitamment dans le vestibule; Hérin\n allait au-devant d'une élégante jeune femme qui m o n t a i t les\n marches du perron.\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2388, "texte": "                          L E COEUR   TIMIDE\n                                                                    449\n\n   Elle tendait la main et secouait le bras de Hérin, à l'anglaise.\nPierre fut gratifié de la m ê m e faveur.\n   — M. Verslissen me suit, dit-elle avec un enveloppant sou­\nrire, il s'est arrêté chez un fermier. Je n'ai pas voulu l'attendre\net retarder le plaisir de vous voir.\n   Et à M a d a m e de Hérin, qui apparaissait dans le salon :\n   — Ma chère amie, c'est un éblouissement que vos parterres,\net j ' a i bien envie de vous appeler la reine des fleurs !\n   H é r i n n'était insensible ni à la jolie visiteuse ni au compli­\nment qu'elle adressait à sa femme :\n   — C'est vous, M a d a m e , qui feriez pâlir les roses!\n   Elle était blonde et potelée, son teint brillait, ses lèvres\ndécouvraient des dents très blanches. Elle se tournait du côté\nde Pierre :\n   — P u i s q u e vous voilà de retour, vous ne nous oublierez\npas !\n   Ils auraient pu se voir davantage. L e u r s châteaux n'étaient\nséparés que par quelques kilomètres de bonne route. Pierre\npensa, un instant, que sa voisine lui faisait une avance, mais il\ndoutait de ses propres attraits, ou mieux il ne savait pas leur\nvaleur exacte, et m a i n t e n a n t il restait là, un peu bête, prêt à\nrougir et ne trouvant rien à répondre...\n   L a crainte de ne point paraître assez intéressant provoquait\nsouvent son m u t i s m e . Il y avait de l'orgueil dans sa retenue, ce\nqui est le cas pour bien des timides.\n   Q u a n d M. Verslissen, le mari de la jeune femme, fut arrivé,\nd'un c o m m u n accord on alla dans le parc.\n   E n t r e les massifs verts, sous les branchages fleuris, M a d a m e\nVerslissen se trouva être à côté de Pierre. Ils marchaient der­\nrière les autres, et elle parlait d'une voix rieuse, plantant parfois\nses yeux au fond des yeux de son compagnon. Elle avait des\nidées un tantinet folles sur toutes choses, une façon cavalière de\ntraiter les affaires sérieuses et, au contraire, une gravité\nappuyée en s'occupant de futilités. Pierre oubliait sa\ncontrainte; il donnait la réplique à sa belle voisine, très\namusée...\n   Cette taille aux lignes flexibles, ce corsage léger qui palpi­\ntait aux rires, parfois un frôlement furtif quand le chemin se\nresserrait, que de motifs pour trouver la vie belle, et comme le\nConseil provincial était soudainement loin! Pierre s'imaginait\n"}, {"page_pdf": 521, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1125, "texte": "450                        DURENDAL\n\n\n\ntenir une déclaration toute prête, son cœur battait plus vite;\n ils allaient, et de temps à autre Madame de Hérin jetait un\nregard vers son fils et lui souriait. M. Verslissen croisait\nlesmains derrière le dos, il connaissait l'art de converser pourne\nrien dire et jouissait d'une réputation de grande amabilité, qui\nprovenait précisément de la quiétude à quoi se laissaient\naller les interlocuteurs avec cet homme qui parlait toujours.\nHérin, devenant inattentif à ses propos, se rapprocha de\nMadame Verslissen. L'occasion de la déclaration était passée, et\nPierre ne connut plus ce trouble.\n    On revint au château. La jeune femme goûta avec mille chat­\nteries sous l'œil bienveillant de Madame de Hérin.\n    Après son départ, Pierre prit un livre. I1 ne lut pas une ligne\net, le soir venu, quand il gagna sa chambre et se coucha dans\nson grand lit d'acajou, ce ne fut point l'apparence du curé, ni\nla pensée de Jean Trompette qui hantèrent les rêves du futur\ncandidat aux élections provinciales pour le canton de Tiest.\n\n                                             GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 451, "page_fin": 453, "titre_corps": "Les femmes de la Terreur", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "Les Femmes de la Terreur  0 leur entassement sini", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 522, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 1812, "texte": "Les Femmes de la Terreur\n\n0 leur entassement sinistre dans les geôles,\nLeur convulsive attente au pied des échafauds,\nLe corsage soudain arraché des épaules,\nLe choc rapide et sourd de l'effroyable    faulx\nSur leur nuque fragile à son tranchant       livrée!\nPuis le long giclement rouge, les longs       ruisseaux\nDe leur sang, où la foule, obscènement      ruée.\nBarbouille ses bras nus et crie : « Encor! encor! »\nHideuse dans le soir plein de clarté nacrée,\nDans le soir frissonnant de satin glauque et d'or\nQui frôle d'un baiser lumineux et splendide\nLes marronniers au vert feuillage, et puis s'endort.\nO Martyres! L'on voit, procession      candide,\nLeurs fantômes passer dans l'Histoire,      suivant\nLamballe à la beauté chaste de Niobide,\nCygne par les vautours déchiqueté       vivant;\nEt, bravant la tuerie horrible, la vendange\nSeptembrale des corps assassinés,     bravant\nLes bourreaux qui, saisis d'une épouvante         étrange,\nSentent monter en eux l'ombre au moins d'un remords,\nLeur disputant les jours de son père, cet ange,\nSombreuil les yeux fermés boire le sung des morts!\nOn la verra toujours, cette pourpre à tes lèvres,\nCette pourpre du sang qui fumait à pleins bords!\nTu sauvas le vieillard; mais depuis, dans les fièvres,\nMais dans les cauchemars de tes nuits, pauvre         enfant,\nMais dans le sombre éclat du vin dont tu te sèvres,\nIl te poursuit toujours, obsédant,    incessant,\nA ta bouche, d'horreur béante, il s'offre     immonde.\nLe reflet rouge et chaud de ce verre de sang;\nEt toi, plus triomphale en ta prison profonde,\nSous l'injure poissarde et l'abaissement    vil,\nQue les grands empereurs, tes aïeux, dont le monde\nEcoutait en tremblant craquer le pas viril,\nPlus reine qu'à l'époque où gentille,     ingénue.\nParmi les fleurs de mai, parmi les fleurs d'avril,\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2577, "texte": "452                          DURENDAL\n\n\n      Dans Trianon grisé d'une joie      inconnue,\n      Tu riais avec Ligne, Artois, le comte Axel,\n      Non comme une déesse errant parmi la nue,\n      Mais comme une bergère exquise, et plût au Ciel\n      Que ton sort eût été celui d'une bergère\n      Sous le charme, vivant de laitage et de miel,\n      Et qui dort sans émoi dans son lit de fougère,\n      Où le matin naissant charme ses yeux           mi-clos.\n      La plèbe alors n'eût pas, monstrueuse         mégère,\n      Poursuivi de haineux sarcasmes, tes sanglots,\n      Et bafoué ta mort de ses clameurs        infâmes!\n      Montez comme une mer aux innombrables              flots,\n      Mer de neige et de sang dont les flots sont des femmes.\n      Fleuris, jardin funèbre où l'on a vu fleurir\n      La langoureuse enfant, lys aux blancheurs de flammes,\n      Qui disait à Chénier : « Je ne veux point mourir. »\n      Et vous dont les cœurs sont des roses piétinées,\n      Amoureuses des morts, que la mort va guérir,\n      Donnez en rêve à leurs têtes     guillotinées\n      Le baiser nuptial : vous les verrez      demain.\n      Parez-vous pour demain, les brunes         fiancées,\n      Ceignez-vous de lilas, de rose et de jasmin,\n      Dansez dans la prison la ronde sous vos chaînes :\n      La mort mène la ronde, en vous broyant la main!\n      Et vous dont les cœurs sont pareils au cœur des chênes,\n      O sœurs d'Harmodios, à l'horrible        vertu,\n      Matrones de Plutarque, aux entrailles           romaines,\n      Vous, madame Roland, de qui l'espoir têtu\n      S'effondre, et qui pleurez la Gloire et ses magies,\n      Puisque Roland se cache et que Vergniaud s'est tu;\n      Corday, la vierge blonde et pâle aux mains            rougies,\n      Théroigne, l'Erynnis qui menais sur tes pas\n      Les brigands de Maillard aux sanglantes           orgies,\n      Fruit mûr pour l'échafaud, que l'échafaud n'eut pas,\n      Mais bien le cabanon de la Salpêtrière\n      Où tu parlais avec des fantômes, tout bas ;\n      Et Cécile Renault, la frêle    meurtrière,\n      Et la pauvre Lucile au douloureux         amour,\n      Pour sauver son Camille implorant          Robespierre,\n      Robespierre, l'ami d'autrefois, qui le jour\n      De leur hymen heureux s'asseyait à leur table,\n      Lui qui les sacrifie à présent tour à tour.\n      Et vous dont les cœurs sont l'encensoir       adorable\n      D'où s'exhalent des nards brûlants vers le ciel bleu,\n      Anges dont l'escalier disjoint et misérable\n      Qui mène à l'échafaud, mène les pas vers Dieu :\n"}, {"page_pdf": 524, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2016, "texte": "            LES FEMMES DE LA TERREUR                               453\n\nElisabeth au cœur d'azur, douce princesse\nComme on en voit, dans les vitraux d'ombre et de feu,\nCueillir les grands lys d'or, à laitière      simplesse;\nEt vous, les Vierges de Compiègne, qui marchant\nVers la Gloire et la Mort, chantiez, chantiez sans cesse,\nOubliant la mort même en l'ivresse du chant :\n« Magnificat anima mea!... » Car l'extase\nDu martyre étouffait en voire cœur ardent\nLes affres de la chair. Oh ! vous fûtes le vase\nD'albâtre pur plein d'eau très pure, où l'infini\nReflète sa splendeur dont l'éclat nous embrase.\nVous fûtes la rançon de ce siècle puni.\nO saintes, l'on vous prie et l'on vous glorifie,\nEt puis l'on a pitié, lorsque la Du Barry\nPasse et se tord les mains en demandant la vie.\nEt puis l'on a pitié, lorsque ces      triomphants\nPour qui la hache est prête et que la mort épie,\nLui livre la Sainte-Amaranthe        et ses enfants\nPleins de grâce morbide et frêle et cresseuse.\nQuand sa fille si belle et son fils de seize ans\nElle enjouée encore, exquise et presque         heureuse.\nLui, le pauvre petit, secoué de sanglots.\nTrop faible et trop charmant pour cette mort affreuse,\nPalpitèrent aux mains brutales des          bourreaux.\nOh! la mère eut un cri d'horreur et de démence\nA réveiller les morts au fond de leur tombeau,\nA dominer la voix de l'océan       immense,\nEt les cris des damnés dans l'enfer éternel!\nHurlement de torture et de désespérance\nQui retentit, dans l'air en feu, comme un appel,\nComme un irrésistible appel à ton épée,\nAnge du châtiment, planant au fond du ciel\nSur la Ville, à tuer sans relâche occupée.\nQuand elle frappe au front les bourreaux d'un            enfant,\nLa malédiction d'une mère est sacrée.\nOn l'entendit passer, comme un souffle étouffant\nSur l'effroi des palais, des prisons et des bouges,\nElle fit chanceler l'échafaud       triomphant,\nEt Thermidor     vengeur   ouvrit ses ailes   rouges!\n\n                                                E M I L E CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 454, "page_fin": 455, "titre_corps": "Un tableau de M. W. De Gouve de Nuncques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hélène Canivet", "ancre_debut": "UN TABLEAU      de M. W. De Gouve de Nuncques                \" LE BAISER DE JUDAS\"                   COMME", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 525, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1809, "texte": "UN TABLEAU\n\n    de M. W. De Gouve de Nuncques\n               \" LE BAISER DE JUDAS\"\n\n\n                COMME il parlait   encore, voilà que J u d a s , l'un des\n                     douze, arriva, et avec lui une grande troupe de\n                     gens armés d'épées et de bâtons, qui avaient été\n                     envoyés par les princes des prêtres et par les\n                     anciens du peuple.\n                       « Or, celui qui le trahissait leur avait donné\n                     un signal en disant : « Celui que je baiserai,\n» c'est celui-là même, saisissez-vous de lui. »\n    « Aussitôt donc, s'approchant de Jésus, il lui dit : « Je vous\n» salue, Maître. » E t il le baisa. »\n   Ce geste de trahison, que la pensée ne peut évoquer sans sou­\nlever, à travers tout l'être sensible, une houle d'horreur; ce\ngeste, Jésus l'a souffert de son disciple, de l'homme qu\"il avait\nélevé vers lui, de toute la puissance enflammée de sa volonté\net de sa parole.\n   Il faut avoir aimé pour comprendre et sentir toute la surhu­\nmaine a m e r t u m e d'une trahison ; il faut s'être donné, comme le\nMaître se donne au disciple, l'ami à l'ami et l'épouse à l'époux.\n   Ces affres de l'amour trompé peuvent ruiner un cœur d ' h o m m e\net tarir en lui la source vive de l'amour. Mais Jésus savait, et\nil a marché vers ce supplice comme il a marché vers le supplice\nde la croix.\n   « L ' u n de vous m e trahira », a-t-il dit. Jésus sait, il vit dans\nl'attente horrible du parjure, et déjà les ombres de la mort l'en­\nvironnent. C'est le soir, au J a r d i n des Oliviers, le dernier soir\nqu'il passe avec ses disciples. Alors, il leur dit : « Mon âme est\ntriste-jusqu'à la mort : demeurez ici et veillez avec moi. »\n   L a douleur d'être trahi pèse sur ce cœur divin aussi lourde-\n"}, {"page_pdf": 528, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2363, "texte": "        UN TABLEAU DE M. W. DE GOUVE DE NUNCQUES\n\n\n ment q u e sur un cœur d ' h o m m e , mais la prescience que Jésus\n possède approfondit encore sa peine, la fait plus dramatique\n dans sa laideur. E t q u a n d les lèvres menteuses se sont tendues\n vers son visage, ce baiser n'a-t-il pas dû être pour lui comme\n le commencement de son agonie?\n    L'image de cette scène si puissamment significative, combien\n d'artistes ont été tentés de la fixer! Depuis Giotto j u s q u ' à nos\njours, il y a peu de peintres qui n'aient voulu en traduire la\npathétique émotion. E t s'il était possible d'être blasé de ce\nsujet, ou de l'épuiser, il y aurait longtemps que ce serait fait.\n    Cependant, voici qu'il vient encore d'inspirer à M. W . D e\nGouve de N u n c q u e s , u n e page qui comptera parmi les plus\nbelles et les plus émouvantes qu'il ait produites.\n   Je ne sais si m a mémoire est fidèle, mais je ne me souviens\npas d'en avoir vu une interprétation semblable à celle-ci.\n    L e plus souvent, Jésus regarde le traître dans les yeux, et son\nvisage divin reste presque impassible, tandis que J u d a s appro­\nche de lui sa tête brutale.\n    L a conception de M. W . De Gouve de Nuncques est fort dif­\nférente. Il s'est pénétré, sans doute, de la pensée que Jésus\nconsentait, en quelque sorte, la trahison. Aussi a-t-il placé\nJésus de face, le regard fixé au-dessus du spectateur. Son visage\nest immatériel, son grand front brille d'une lueur diffuse. L'ex­\npression de ses yeux bleus, celle de son visage à la fois doulou­\nreux et serein, le geste de la main qu'il a b a n d o n n e aux doigts\ncrispés de J u d a s , tout marque qu'il se livre sans résistance au\nsupplice, dans un don complet de lui-même. A côté de la figure\ndu Sauveur, celle de J u d a s apparaît forte, rapace, fébrile. Ses\ncheveux et ses yeux fauves, son front bas, son nez busqué res­\npirent l'énergie. C'est l'homme de la chair, sensuel, cupide et\nfaible.\n   Il a vendu son Maître pour trente deniers, mais il a peur, et\npeut-être se repent-il du crime au moment même où il le com­\nmet. Ses regards se détournent du Christ, sa bouche se serre\npour retenir le souffle d'épouvante qui gonfle sa poitrine...\n   E t il semble que sur ces deux figures, l'une divine, l'autre\ninfâme, la mort ait déjà jeté ses ombres.\n\n                                               HÉLÈNE C A N I V E T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-006", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 456, "page_fin": 465, "titre_corps": "Dualisme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tancrède de Visan", "ancre_debut": "Dualisme                     J'AI choisi Uriage comme", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 529, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "Dualisme\n\n                   J'AI choisi Uriage comme lieu de promenade, et non pas au\n                     hasard. Ce paysage un peu concentré, avec la montagne à\n                     portée de la main, la gorge du sauvage Dormant, la vue\n                     du vieux donjon féodal orné de deux pavillons gothiques\n                     où s'incruste le souvenir de nobles aventuriers, les Alle­\n                     man, le vallon romantique de Vaulnaveys, l'atmosphère\n                     stendhalienne de cet horizon combatif, s'assortit à mer­\n                     veille à la teinte de mon âme. C'est l'habit qui me\n convient le mieux en ce jour.\n         Le tram électrique a franchi la porte Très-Cloîtres. Au bord de la\n grande route poudreuse il file droit sur Giers. La vallée du Grésivaudan est\n en fuite à ma gauche. En face s'érige le massif de Belledonne où nous allons\n nous écraser. Sur mon dos s'ouvre la poche obscure de la Chartreuse, le poing\n menaçant du fort Rabot, l'encolure pelée de la Bastille, parmi l'épaisseur\n abrupte de rochers laiteux, influencés déjà par l'approche des teintes méridio­\n nales.\n   Jamais mon âme n'a aussi étroitement coïncidé avec ce paysage pathétique.\nJe me repais de son élan, j'en épuise l'émoi fougueux. Comme il magnifie la\nlutte, comme il comble d'un geste volontaire l'immensité de mon désirerrant!\n Cette plaine appelle un grandiose épisode de guerre. Des milliers de dragons\nsabre au clair, le désordre épique d'une mêlée, le tumulte du sang lui donne­\nraient sa pleine signification; tandis que des hauteurs empanachées s'écroule­\nraient des cascades de mitraille...\n   Des deux individus contradictoires que je sens vivre en moi, l'un timide,\nrêveur, bon, l'autre audacieux, actif, dur, ce dernier seul me conduit aujour­\nd'hui par la main et m'entraîne vers des sentiments oppresseurs. Suivant mes\nhumeurs il m'arrive de ne rien souhaiter d'autre qu'une existence recueillie,\nune paix parfumée au bord d'un verger bien arrosé, ou de m'efforcer vers un\ncynisme cruel et des lendemains de tumultueuse conquête, célébrant le culte\ndu Surhomme, le règne héroïque de « la brute blonde », cher à Nietzche. De\nlà de fâcheux étonnements chez mes amis. Ils savent mon affection, mais je ne\nsaurais les obliger sans ajouter : « soyez durs ». Ce dualisme les déconcerte.\nAussi ma réputation n'est pas sûre et j'en ris en secret.\n\n\n (1) Extrait de En regardant passer les vaches, volume à paraître.\n"}, {"page_pdf": 530, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3462, "texte": "                                     DUALISME                                     457\n\n         A présent la route tourne brusque. On entre dans la gorge du Sonnant,\nétroite et fraîche. Une plus riche végétation s'offre, consciente de sa force.\nPuis la gorge s'élargit : voici l'entrée de la vallée de Vaulnaveys, la robuste\ncolline, le burg massif et un rire d'enfant parmi ces énergies : le petit parc ridi­\ncule, tout pomponné, peigné, propre comme un jouet.\n     Des autos s'arrêtent ou démarrent dans un jet bleu de fumée mal odorante;\ndes garçons de café s'interpellent; un groupe élégant de baigneurs cosmopo­\nlites se presse autour des tables chargées de cristaux et de fleurs exténuées.\n Lampes électriques mêlées aux chapelets de guirlandes, grains de Pater\nembrasés entre chaque dizaine d'Ave fleuris; petites âmes jaboteuses sous de\n lourds chapeaux de mousquetaires; airs langoureux murmurés par d'invisibles\nviolons qui insistent sur les septièmes d'une valse lente. Voilà bien l'agitation\n sensuelle dont j'ai besoin, ce soir, avec du vent frais. Joie un peu canaille de\n dîner dans ce luxe, à deux pas d'un paysage rude!\n     A peine ai-je retenu ma table sous un large platane, qu'une main ferme\n heurte mon épaule. A ce toucher volontaire j'ai reconnu Ovide. Surprise\n aimable. Parmi cinq ou six familiers celui-ci me plaît le mieux, car mon\n amitié pour ce curieux caractère se corse d'un vague sentiment d'admiration.\n     Ovide est un fort. Il n'a rien entrepris qu'il n'ait mené à bonne fin. Entre\n ses doigts les événements semblent des joncs flexibles ; en pesant sur eux il les\n courbe au gré de ses désirs. Le bonheur est docile au rythme mystérieux de\n cette attraction. Fortune, honneurs, santé, amours, intelligence sont tout\n  naturellement tombés dans son atmosphère. Au cours d'un très fatigant\n  voyage tenté ensemble, je ne l'ai jamais entendu se plaindre des étapes trop\n  longues, maudire la soif dévorante. Sa sobriété ne l'empêche pas de plier son\n  corps à toutes les exigences d'une vie agitée. Dans nos banquets un peu fous de\n  jeunes hommes, Ovide a toujours tenu tête aux plus intempérants. Les maî­\n  tresses qu'il convoitait se sont offertes; la seule femme capable de le comprendre\n  il l'a découverte et épousée.\n     Quoique député, Ovide ne porte point les stigmates professionnels et ne fut\n  pas touché par cette déformation morale si commune aux hommes publics,\n  les parlementaires et les avocats, les deux plus profondes plaies de la langue\n  française. Il n'emploie aucune périphrase pour vous dire bonjour, fuit la\n  parade, a une juste horreur de l'éloquence administrative, se livre, tout\n  entier entre intimes et, naturellement, hait de toute sa mâle énergie ses con­\n  frères .\n      Que dis-je! Ovide ne hait rien ni personne. Sa fierté s'y oppose. Par\n  exemple il méprise de façon si directe et son maintien sue un tel dédain des\n  choses et des hommes qu'à première vue il inspire le respect. C'est avouer la\n   fleur de sa politesse et qu'il ne se départ jamais d'un calme non affecté, seule\n  attitude convenable aux ironistes de son espèce.\n      Il se tient là, debout, avec son sourire qui l'éclairé, et sa belle tête levée, la\n   mâchoire un peu saillante, ses yeux bleu d'ardoise, ses épaules effacées, son\n   corps bien planté, en équilibre sur les jambes écartées, les deux mains dans les\n   poches d'un ample veston à petits carreaux gris de fer, constituent un spectacle\n   d'énergie.\n"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3407, "texte": "458                                 DURENDAL\n\n\n     Déjà au collège Ovide nous offrait ce masque de décision et de belle harmo­\n nie. D'ailleurs complètement dépourvu d'imagination, mon ami réalise le type\n supérieur de l'homme moderne : élégant, entraîné à tous les sports, sceptique\n et dominateur, tenant son intelligence lucide éloignée de la vanité, prompt à\n fixer son esprit sur telle matière qu'il lui plaît d'étudier. Je l'aurais vu réussir\n dans la médecine comme dans l'industrie. Or son dilettantisme et une certaine\n coquetterie de psychologue réaliste l'ont poussé vers ce métier de député, où ses\n facultés de lutteur trouvent leur emploi, et son amour des détails humains des\nsatisfactions quotidiennes.\n    D'une excellente famille, riche, avare de son indépendance, Ovide ne s'est\n porté à la députation que pour voir de plus près des hommes médiocres et\ns'amuser énormément de leurs tics. A ce contact il a acquis dudédain etquelque\nférocité froide.\n    Afin de saler sa vie d'un plus amer paradoxe, Ovide s'est justement présenté\ndans une petite ville du Midi, de ce Midi abhorré pour sa faconde bête, ses\nidées à fleur de peau, sa turbulence stérile, ses senteurs d'ail et sa cuisine à\nl'huile. Tous les vices de l'humanité, Ovide les trouve enfermés dans cette\noutre d'Eole : le Méridional, qu'il fréquente le moins possible, s'étant une\nfois pour toutes pourvu d'un secrétaire vigilant. Ce dernier imite sa signature,\nexpédie la besogne répugnante. Un domestique assume la fatigante fonction\nd'opérer, chaque matin, au Bon Marché, les achats dont chaque électeur\ncharge son député. En retour, Ovide jouit d'une bruyante popularité. Sa faci­\nlité d'assimilation lui permet de l'à-propos et les moyens les plus propres à\nexciter le grossier enthousiasme de ses administrés.\n    Je n'oublie pas les incidents de sa première campagne. Pour faire honneur à\nsa mère, Ovide mua son impérialisme hardi en un libéralisme superficiel et\ns'élança contre le radicalisme voyant d'un cabaretier obèse. On devine les\naménités échangées dans les alentours du Tarn-et-Garonne entre candidats et\npartisans. Le concurrent, une brute redoutable par la profusion de son vitriol\net sa complaisance à tuer le pays à coups de petits verres, avait toutes les\nchances. Ovide s'éprit soudain de l'atmosphère empuantie des réunions\n publiques. Ses admirables facultés, dans un à-coup volontaire, donnèrent\n leur suprême tension. Jamais je ne vis un homme que sa nonchalence fière\n éloignait d'une misérable ripaille, s'attabler avec un si vorace appétit.\n     « Me penses-tu, dit-il, assez bête pour en appeler à la loyauté de mon res­\n pectable adversaire, m'esquinter à clamer la fraternité ou prêcher les âneries\n du socialisme chrétien, comme ont accoutumé les moribonds de mon parti?\n  Négligerais-je quelques moyens, honnêtes ou non? L'important est de réussir,\n n'est-ce pas? Et puis, en définitive, c'est pour le bien de mes idiots d'électeurs. »\n Au fond, il raisonne juste.\n     Sans ostentation il paya donc ce qu'il fallait, s'entoura d'une horde de gars\n  costaux, bien abreuvés et munis de solides gourdins et, au plus fort des mêlées,\n  trouva encore moyen d'en imposer par sa voix de stentor et ses « directs »\n  lancés d'un poing sûr.\n     Comment, me disais-je, connaissant son dédain et ses mœurs polies, Ovide\n  saura-t-il parler aux foules avinées? Mon inquiétude n'avait pas de sens. Je le\n"}, {"page_pdf": 532, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": "                                  DUALISME                                   459\n\nvis escalader des estrades mouvantes, des bornes antiques, des tables de crasse\navec un costume à la dernière coupe, et là, des heures durant, verser un tel\ndéluge de mots, de blasphèmes et d'injures que j'en demeurai hébété. Chacune\nde ses périodes se ponctuait du mot gras de Cambronne et d'un juron asséné\nsi à propos, que les foules accourues pour l'entendre et dans le secret espoir\nde le voir écharpé, un instant abasourdies, trépignaient d'enthousiasme. Ce\nfut un spectacle fort divertissant que ce snob au langage châtié en train de\nsemer l'épouvante dans le camp adverse et les asphyxiant d'un flot d'immon­\ndices autrement épais que le petit ruisseau d'ordures du cabaretier.\n   Ovide se comporta le mieux du monde. Quelques coups de gourdin distri­\nbués avec intelligence lui assurèrent une écrasante majorité. Mais plus que\ntout lui servit cette étonnante faculté de dédoublement, grâce à quoi il joua\nson personnage sans défaillance. Lorsque j'étais assez près de lui pour que nul\nne remarquât son geste, et alors qu'emporté par une fougueuse péroraison,\nOvide semblait ne plus toucher terre, il me lançait un coup de pied bas qui\nsignifiait : « Hein ! c'est envoyé, ça? »\n   La veille de l'élection, Ovide déboucha de l'étroite ruelle d'un village, con­\nduisant sa charrette anglaise attelée en tandem. Le malheureux, pensai-je,\nvoilà bien de ses fantaisies ! S'il espère un succès avec ces mœurs d'ancien\nrégime !\n   Eh! bien, pas du tout, les paysans l'applaudissaient au passage, très\nflattés :\n   — Ah ! en voilà un qui n'est pas fier, au moins, criaient-ils. Il attelle comme\nnous.\n   Cette énorme pression ne laissa pas d'impressionner la Chambre en sa\nfaveur. Malgré cela, par hypocrisie et pour sauvegarder de pauvres apparences,\non l'envoya devant une commission d'enquête. Ovide paya d'audace et aussi\n— disons-le tout bas — de ses beaux deniers, il ne me l'a pas caché. On le\nvalida à la majorité absolue.\n   « Que veux-tu? répète-t-il souvent. Le pays demeure conservateur, quoi\nqu'on dise. Socialistes et radicaux ne représentent qu'une poignée de voyous.\nLa nation veut la paix, le calme. Or, cette majorité ne s'impose que par la\nviolence. Avec des libéraux moins capons, je dis allégés de tout libéralisme,\ndécidés à faire respecter nos libertés un peu rudement, à protester autrement\nque par des discours privés de sens ou des bras impuissants levés au ciel, nous\naurions la victoire. » « Il est vrai, ajoute-t-il finement, que nous ne saurions\nqu'en faire. »\n\n   Nous sommes assis l'un en face de l'autre, penchés sur une truite à la chair\nrosée. L'orchestre épileptique fouille une danse nègre et, aux reprises sur la\ndominante, les musiciens poussent un cri sauvage. Ovide cause gentiment,\nheureux de me revoir, de me narrer des potins du Palais Bourbon, des anec­\ndoctes cocasses sur ses électeurs, de me déplier des échantillons de faits divers.\nIl emploie un langage concis, trouve des expressions qui vous permettent de\npalper de la main un caractère comme une étoffe. Sans le savoir il appartient\nà la famille d'esprit des Mérimée et des Stendhal.\n"}, {"page_pdf": 533, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3051, "texte": "460                                DURENDAL\n\n\n    Et tandis qu'il rit avec retenue j'observe ses dents saines, ses mains fines,\nsa courte moustache blonde. Pas de changement dans sa personne. Il est bien\ntel que je l'ai laissé avant mon départ de Paris. C'était dans un salon très\nfréquenté. Je l'entends encore répondre d'une voix ferme à un sénateur\ndisant :\n    « Que peut bien gagner le fameux X?\n   — Rien, pas même à être connu.\n    » Je suis allé rendre visite à la baronne de Z, me raconte-t-il. Comme la\nconversation languissait cette excellente personne ne m'a-t-elle pas interrogé\nsur mes occupations favorites.\n    » Voir des exercices à la barre fixe, lui ai-je répondu, et entendre une polka\npour piston avec variations et triples coups de langue.\n    » La tête du dernier des Aztèques, ajoute-t-il d'un air gamin, c'est la\nmaîtresse de maison qui la faisait. »\n    Sa nonchalence m'esquisse quelques physionomies morales de députés que\nje m'efforce de retenir, mais que je ne souhaite pas de rendre ici, car ces vérités\nseraient d'un effet désastreux sur ma carrière. A son sens tous les radicaux et\nles socialistes sont des crapules sans envergure. « Parmi ceux de mon parti\nquelques-uns sont gens honnêtes, mais timides, mais étouffés de scrupules,\ndépourvus de la petite couche d'intelligence. Ils entendent qu'on pleurniche\navec eux et, dès qu'on parle de défense, ils vous supplient en gémissant :\n« surtout soyez prudents ; surtout pas de bruit, pas d'affaires, notre dignité le\nréclame. » Pas l'ombre de passions intéressantes; aucun beau vice; mais de\nbas appétits, de mesquines intrigues. Ah! la France s'embête! Souhaite-nous\nun dictateur et que ça ne traîne pas. »\n    Je souris, j'évoque mon Ovide un jour de Révolution. Derrière son maintien\nenjoué quelle superbe leçon de vaillance et de sang-froid il nous dicterait!\n Ministre de la Justice il donnerait sa valeur et montrerait tous ses moyens.\n    « Si tu entres jamais à l'Académie, dis-je, ce sera avec un schako sur la tête\net un sabre d'artilleur au côté. »\n    — Le spectacle de ces montagnes m'enseigne. J'y puise des leçons avec des\nforces. Voilà quinze jours que ces sapins me chantent l'action. Le Chartreuse\nde Prémol me pourvoit de motifs belliqueux, la cascade de l'Oursière où je\nvais souvent déjeuner fait le plus robuste accueil à mes désirs insatiables; une\nautre fois je couche au chalet de La Pra : dans la nuit le vent m'assaille, le\nrefuge craque et tout mon être comprend la valeur du mot résistance. J'ai\nenfoncé mes molletières dans les névés de Belledonne, mais rien n'approche\nmon amour pour le petit lac Doménon taillé dans les flancs du roc; une\nseconde je me suis plongé dans ce bleu glacé...\n    — Et tu a pris une fluxion de poitrine ?\n    — Et, tu le croiras si tu veux, mais mon corps et aussi mes muscles étaient\n trempés.\n    — Oh! qu'il est mauvais! et j'ajoute : « ces paysages excitants, je les jetterai\ntous dans un roman, \"\n    — Ah ! tu écris un roman.\n    — Ce n'est pas un roman à proprement parler, et pourtant c'en est un. Tu\n"}, {"page_pdf": 534, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2871, "texte": "                                    DUALISME                                    461\n\n\ncomprends. Moi j'appelle cela roman pour faire comme tout le monde. Ce\ngenre est vaste.\n   — Je sens que tu n'es pas bien fixé.\n   — Oui, il n'y a pas d'intrigue; les événements extérieurs ne m'intéressent\npas, voir se succéder des états d'âme, voilà l'ivresse.\n   — Bon, mais comme travail intéressant'?\n   — J'étudie Gobineau.\n   — Qui, ça?\n   — Le comte de Gobineau. Comment tu ne le connais pas? Je suis allé\njusqu'en Allemagne pour apprendre à mieux l'aimer.\n   Ovide rit parce qu'une similitude de sons lui rappelle Bobino, le café-concert\nde la rue de la Gaîté, qu'il fréquenta, étant étudiant, d'une façon immodérée.\n   Je lui explique l'histoire des trois calendres, fils de rois. Je le presse de lire\nles Pléiades, ce chef-d'œuvre d'impérialisme individuel. Pour l'allécher je lui\nrésume un chapitre. Il y a par le monde, déclare Gobineau, trois mille à trois\nmille cinq cents cerveaux bien faits et cœurs bien battants, encore ce calcul\nest-il exagéré. Le reste est composé de brutes, de drôles et d'imbéciles. Cette\npopulace ne vaut pas l'air qu'elle respire. Elle nous achemine à une barbarie\nlaide, gracieuse image de notre démocratie que le suffrage universel et les\nidées d'égalité ont corrompue jusqu'à la moelle.\n   Ovide applaudit\n\n   A présent la nuit nous envahit. La grande route repose dans la solitude.\nLes tables désertées offrent des pétales de roses sur des serviettes maculées et\nroulées en boule. On n'entend que le grésillement des papillons autour des\nampoules bleues. Ovide a commandé deux chartreuses vertes. Le parfum de\nnos Henry Clay nous pousse à de plus intimes confidences.\n   « Tu es la seule personne, dis-je, qu'en venant ici, ce soir, j'aurais préci­\nsément voulu rencontrer. J'aime ce qui exalte. Tu t'ajoutes à ce paysage\nrobuste qui m'a tant sollicité aujourd'hui. Il prolonge en toi sa signification\nhéroïque et tu incarnes son âme vivante. Je vais te faire rire : parfois je te\njalouse; je te volerais bien ton caractère, ta santé morale. Je t'admire; ta force,\ntes certitudes calmes font souffrir mon envie. Tu t'amuses énormément de cet\naveu, n'est-ce pas? Eh bien! mon vieux, ne me bats pas, mais, vrai, tu as\nquelque chose de Napoléon : ta faculté de penser non par des mots, non par\ndes signes, mais par images directes et de façon concrète, presque matérielle.\nToi aussi tu détestes les idéologues. La pratique t'a seule instruit, non la\nspéculation. De là ton goût pour les détails qui font le corps et la substance\nde l'objet. »\n   « En somme, interrompit-il brusquement, tu préfères Racine. Je ressemble\nà Napoléon par mon faible pour Corneille. Tu te rappelles, à Erfurt. L'em­\npereur cite ces vers :\n\n            Tous ces crimes d'Etat qu'on fait pour la couronne\n            Le Ciel nous en absout alo?s qu'il nous la donne.\n"}, {"page_pdf": 535, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3316, "texte": "462                               DURENDAL\n\n\n  Puis il demande la suite à M. de Rémusat, et après ceux-ci :\n\n             Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis,\n             Le passé devient juste et l'avenir permis.\n             Qui peut y parvenir ne peut être coupable,\n             Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable!\n\n   Napoléon s'écrie : « C'est excellent, et surtout pour ces Allemands, qui\nrestent toujours sur les mêmes idées et qui parlent encore de la mort du duc\nd'Enghien. Il faut agrandir leur morale. On donnera donc Cinna. »\n   Et comme Ovide ne saurait causer sans plaisanteries il ajoute :\n   - - A tous deux l'abbé Pupied, notre professeur de rhétorique, nous donna en\ndissertation le commentaire de ces paroles : « Où Corneille a-t-il appris la\npolitique? » « Si Corneille vivait je l'aurais fait prince. » Ah ! que j'aimerais\ntraiter n nouveau ces vieux sujets. Vois-tu, on devrait recommencer à nos âges\nses humanités, relire les classiques à 40 ans, après que l'expérience de la vie et\nles réalités sociales vous ont donné des règles, des points d'appréciation. Si\nj'avais encore — ce qu'à Dieu ne plaise — un baccalauréat à passer, je t'assure\nd'un devoir fort original. Mais ne penses-tu pas qu'avec ces idées justes je\nserais impitoyablement recalé?\n   — Oh! je te connais, dis-je, je t'ai vu à l'œuvre. Tu ne reculerais pas, au\npouvoir, devant quelques exécutions proprement conduites. Je t'en félicite et\nt'approuve. Te souviens-tu du débat sur la peine de mort? Tu ne montes\njamais à la tribune que dans les circonstances les plus propres à t'affirmer. Tu\npris donc la parole pour demander que fussent multipliées les exécutions\ncapitales et qu'on leur donnât le plus digne retentissement. Ah! lu nous jetas\nles os de quelques bonnes vérités, t'étonnant qu'une question aussi claire\nsuscitât tant de passions feintes. Il y avait des mèches au bout de tes phrases\net tu les faisais claquer sur des têtes consternées. Au sortir du Palais Bourbon\nil me plut de te taquiner. Un peu énervé de ta longue bravade devant une\nmeute lâche, hurlant la peur, tu me crias : « Espèce de philanthrope, va ! »\nCe mot, que je considère en effet comme une sale injure, résume bien ta\ndoctrine. Avec le méridional taré, le philanthrope sénile est un produit de la\ndémocratie. Si le suffrage universel a tout corrompu, la question sociale a tout\nfaussé. Ce n'est pas toi au moins qui nous parleras « d'ouvrier conscient », de\nla « sainteté des institutions républicaines » et autres enfantillages. Pour cela\net pour ton respect de la langue française je te chéris et m'abîme à tes pieds. »\n    « Tu es un peu abondant, déclara Ovide en se versant un autre petit verre,\nmais tu m'intéresses. Je ne pourrais demeurer en reste d'amabilité. Je te glis­\nserai donc cette confidence qu'au contraire de toi je ne t'envie nullement. Ne\nte blesse pas de ma franchise, mais pourquoi diable vis-tu parmi des littéra­\nteurs sans intérêt, et t'échiner à écrire des choses médiocres? »\n   « Halte-là, repris-je, je t'accorde les littérateurs impuissants et la fadeur de\nmes travaux. Mais dès lors que j'éprouve du plaisir à gâcher du papier cela me\nsuffit, je n'entends pas regarder au delà. Tu es bien d'avis de cultiver d'abord\nson jardin. Je goûte une joie vaste à provigner des mots, à sarcler des\n"}, {"page_pdf": 536, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3421, "texte": "                                  DUALISME                                  463\n\npériodes. Que me fait l'humble qualité de mes fleurs? Jenny l'ouvrière con­\ntemple son myosotis scrofuleux sous sa fenêtre à tabatière avec les mêmes\nyeux émerveillés qu'un riche bourgeois d'Amsterdam son champ de tulipes\nbariolées. J'ai de très beaux chardons à t'offrir. je t'assure.\n    » Et puis je te reproche de ne pas distinguer. As-tu remarqué que le seul\ndéfaut de ton esprit venait de l'absence de distinctions? Tu ne divises pas les\ndifficultés en d'assez nombreuses parcelles. Oui donc j'admire le fort, l'impé­\nrialiste, l'ubennensch. Mais dans mon ambition de régner je ne mêle pas l'art\nà la vie, le positif au lyrisme. En pratique je t'approuve : ne tenir compte\nque de la réussite. En art c'est bien différent. Le dominateur n'est pas qui a\nle plus de succès, celui qui se vend le mieux, car dans ce cas Ohnet et Ros­\ntand seraient de beaux types de fils de rois, mais celui-là seul susceptible\n d'offrir les plus profondes suggestions. L'art ne consiste nullement à crier à\n pleins poumons, à ameuter le scandale; son rôle s'épuise à déchaîner de la\n musique qui va loin dans les âmes et qui les dote de plus d'être. Je sais\n de petites notes de flûtes capables d'intensifier l'immensité bleue de ces forêts\n séculaires. Un hémistiche aura des prolongements infinis dans un cœur sen­\n sible; de l'enthousiasme y lèvera. Cela m'indiffère que l'artiste soit un faible;\n ses transports seuls m'intéressent qui augmentent ma joie de vivre.\n    » Ne brouillons pas les méthodes. Accepte ton incompétence en art et\n causons pratique et positif. Car à côté de l'art, chasse gardée, braconne la\n vie quotidienne, je ne l'ignore pas non plus. Comme toi c'est bien elle que je\n trouve mesquine, mal équipée, que je souhaite héroïque\n    » Oui, je l'avoue, il est des jours comme celui-ci où l'art ne comble qu'un\n fosse de mon être. C'est pourquoi tu m'as rencontré, tendant les bras à celte\n montagne, espérant d'elle un élan plus fougueux vers la vie. Je vais encore te\n dire quelque chose d'énorme : à défaut du métier d'explorateur qui réclame\n trop de capacités, je souhaite finir mes jours dans la politique. N'aurais-tu\n pas là, dans ta poche, par hasard, quelque circonscription aimable, décidée à\n ignorer ma vie de poète? »\n    « Toi? s'esclaffe Ovide. »\n     « Oui, moi-même, dis-je un peu piqué. Et je t'affirme que la politique me\n dégoûterait autant que toi, mais cela n'a rien à voir à la question. Je me fiche\n un peu d'une besogne répugnante, si elle accroît quelqu'une de mes puis­\n sances secrètes. Je la sollicite pour deux raisons.\n    — Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien les entendre.\n    — Ce sont d'ailleurs les mêmes pour lesquelles tu t'es précipité vers ce\n midi de pacotille :\n     « D'abord pour utiliser je ne sais quelle cascade inemployée de mon\n énergie. Il y a beaucoup de torrents à ma disposition sur le coteau de ma\n conscience. Les uns sont captés à ma fantaisie pour faire tourner le moulin\n de mon art, d'autres alimentent des fontaines, des jets d'eau d'agrément.\n Mais il en reste encore pour bondir en liberté et qu'il serait urgent d'utiliser.\n Le beau ne saurait tous les absorber à son profit. En quoi transformerai-je\n ces sources vagabondes? En usines à parlotes? En turbines législatives? J'ai\n hâte d'ajouter que la nécessité de parler un infâme jargon m'empêchera tou-\n"}, {"page_pdf": 537, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2804, "texte": "464                              DURENDAL\n\n\njours de bouleverser mon domaine au gré d'une bande d'idiots ; je ne suis donc\npas prêt de me voir ton confrère. »\n   — Et ta seconde raison ?\n   La voici : « A ma soif d'être, de m'agiter, de lutter s'ajoute, comme\nl'écrivait Jules Lemaître à Barrès, le désir d'opérer sur les autres un plus\ngrand nombre d'expériences, partant de multiplier mes plaisirs. Malgré le\nregret de n'avoir pas vécu les temps du Panama et de Boulanger, où il y eut\nde bien curieuses figures à observer, je suis en droit d'espérer une révolution\nou une dictature. Y laisserons-nous notre tête ? du moins, au nombre des\nquinze mille, nous aurons chance d'observer de plus près le flux des passions. »\n   — Farceur, va, et ça aime les paysans !\n   Ce coup droit me trouve découvert. Je tire sur mon cigare et enfin je\nréponds : « Oui, tu as frappé juste, mais là encore je te supplie de distinguer.\nSans doute les trois quarts des paysans sont des brutes et l'autre quart n'est\npas brave, aussi je les aime moins pour eux-mêmes que pour ce qu'ils repré­\nsentent. A travers eux je distingue la nature. C'est elle que j'admire, dans ses\nplus timides fleurs, dans ses plus frêles paysages, comme un réceptacle de\nforce, de conscience obscure et farouche, d'énergie tendue. La nature ! mon\nvieux, mais c'est peut-être notre âme en bouton qui frissonne de se contempler\nainsi à découvert ! Seulement, voilà, il faut bien de temps à autre un paysan\nen blouse ou en bras de chemise. Cela complète un paysage; c'est un ruban\nteinté sur un chapeau de paille. »\n   Ainsi nous devisons moitié sérieux, moitié ironiques.\n\n    Le froid de la montagne vient à pas de loup. Nous le sentons rôder depuis\nun instant autour de notre table ; il nous marche sur les pieds, il nous frôle\nles doigts.\n    — Allons ! au revoir, dis-je. L'heure est là et nous n'y pouvons rien.\n    — Comment rentres-tu ?\n    — Pas à pied, toujours Je fraye une voiture à l'hôtel.\n    — Tu es fou !\n    — Oh ! la nuit n'a pas d'épouvante et je suppose que le cocher connaîtra\nson chemin.\n    — Il ne s'agit pas de ça. Tu en as pour trois bonnes heures. Temps perdu,\n temps perdu. Prends mon auto.\n    — Parbleu, j'accepte. Mais l'humeur de ton chauffeur? Il ne peut être de\n retour avant deux heures du matin.\n    — Qu'est-ce que cela me fait ! Crois-tu que je le paye pour dormir ? Ah !\n j'aimerais qu'il bronche sous mon ordre !\n    « Et puis, ajoute-t-il méprisant, tu pourras lui donner une étrenne. »\n    — Comme tu as bien dit ça ! Allons, le camp, le camp, et à la prochaine,\n                                       *\n                                      * *\n\n    Le double phaéton dévale à travers la gorge farouche. A peine si j'entends\n le moteur qui fait frein. Deux gros phares versent leur clarté blanche sur la,\n"}, {"page_pdf": 538, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2424, "texte": "                                   DUALISME                                  465\n\nroute et ses bas côtés; à un tournant plus brusque la lumière éclabousse le\nfaîte des sapins et gicle contre le rocher. Un cône d'ombre me poursuit. Je\nsuis là bien calé sur les coussins de cuir marron, humant le froid délicieux de\nla nuit, les paupières doucement caressées par cet air liquide, enfoui dans le\nmanteau de fourrure de mon ami.\n   Voici la plaine unie. Le champ de bataille s'est mué en lac gris, recouvert\nd'une gaze vaporeuse, séjour des sylphes, domaine des bonnes fées. L'humidité\na fait ce miracle de noyer cette figure de carnage sous un brouillard diaphane,\nd'où émerge la cime des peupliers : toute la terre s'est volatilisée. Je roule sur\nun grand corps fluide.\n   A.me apaisée qui entres en moi. dissipe les fumées vaniteuses d'un brutal\ncerveau...\n   Au sommet du Taillefer un mince croissant pique le glacier de son compas,\net sa pâleur me sourit dans le bleu sombre du ciel. C'est l'heure des douces\névocations. Les Alpes même, crêtées de bastions, exhalent de tendres effluves.\nLe paysage s'est spiritualisé, et je ne m'étonnerais pas d'apercevoir, sur le\npont de bois du Drac, des guirlandes de jeunes vierges souples, vêtues de\nlongues robes de lin, semblables à celles que rêvent les fresques d'Henri Martin.\n   A mesure qu'approche le toit familial, mon cœur troublé se calme. L'indi­\nvidu violent qui m'habite s'est égaré au dernier tournant. Je rentre dans un\nextérieur sûr où je retrouve un cœur soumis.\n   Seigneur, me voici simple comme un enfant devant ces vignes et ces champs\nqui m'appartiennent et sur lesquels votre paix en cette nuit descend. Je n'as­\npire plus qu'à cette solitude heureuse, chaque jour variée, avec laquelle je\ncause assis au bord de ma conscience. Ici l'air est plus doux et les voix plus\ntouchantes...\n\n  L'auto a franchi la grille du parc : ma demeure perce légère entre les feuilles\ndécoupées par la lumière crue des phares. Gentil décor de théâtre pour marion­\nnettes. Par les volets disjoints de la tourelle au nord fuse l'étoile de la petite\nlampe d'argent, posée là par des mains attentives, afin qu'avant mon sommeil\nmon esprit respire le parfum de quelque livre aimé.\n  ... Et je tressaille lorsque dans le vestibule d'entrée un miroir me renvoie\nmon image, perdue dans la peau de bique d'Ovide.\n\n                                                      TANCRÈDE DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-007", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 466, "page_fin": 468, "titre_corps": "Les panneaux décoratifs d’Aug. Donnay pour l’église d’Hastière", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Dom Bruno Destrée, O. S. B.", "ancre_debut": "Les panneaux décoratifs d'Aug. Donnay pour l'église                       d'Hastière (1)                 EN parcourant dernièr", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 539, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1916, "texte": "Les panneaux décoratifs d'Aug. Donnay pour l'église\n                      d'Hastière (1)\n\n\n              EN parcourant dernièrement l ' E n t r e - S a m b r e - e t -\n                Meuse en quête des trésors d'art religieux pour\n                l'Exposition de Charleroi, j'étais frappé de\n                constater une fois de plus combien ce pays\n                caractéristique et charmant avait trouvé peu\n                d'interprètes parmi les peintres. Deux artistes\n                seulement, Xavier Mellery et F e r n a n d Khnopff,\nse présentaient à mon esprit comme ayant évoqué, dans des\npeintures de petites dimensions, le pays que je traversais ou\ndes sites très semblables des Ardennes. Encore que leurs\ntableaux ou leurs aquarelles fussent plutôt des études ou des\nimpressions que des œuvres méditées et longuement travail­\nlées, ces deux artistes avaient prouvé tout au moins qu'ils\navaient compris et aimé la beauté poétique et souvent un peu\nsauvage de cette région pittoresque et accidentée, de son sol\nrocheux, de ses églises et de ses maisons de pierre, de ses\nlongues routes blanches fuyant à perte de vue, son vaste hori­\nzon que Ton découvre de ses hauts plateaux.\n   E t je disais à l'ami qui m'accompagnait, combien il serait\ndésirable que l'on fit ressortir et que l'on mît en relief la\nbeauté de la Wallonie, en confiant à des artistes qui auraient\nfait leurs preuves la décoration de murs d'école, d'hôtels de\nville et d'autres édifices publics où seraient représentés, en\npanneaux décoratifs, les sites les plus pittoresques et caracté­\nristiques d'une région. Ces panneaux pourraient être faits de\nsimples paysages destinés à faire mieux comprendre de ceux-\nlà mêmes qui y vivent la beauté des décors qui les entourent :\nou mieux encore des compositions de nature à élever l'esprit\n\n  (1) Rapport présenté à la Société des Amis del'Art   wallon par dom Bruno Destrée,\nO. S. B.\n"}, {"page_pdf": 542, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2318, "texte": "            TROIS PANNEAUX DÉCORATIFS D ' A U G . DONNAY                          467\n\n\net le cœur, comme celles de Puvis de Chavannes au Musée\nd'Amiens, mais dont le fond, comme dans les panneaux de\nPuvis, ne seraient que l'artiste interprétation du pays envi­\nronnant.\n                                        *   *\n\n   C'est précisément d'une décoration de ce genre que l'on m'a\nprié de signaler ici le mérite. Pour la vénérable église romane\nd'Hastière-par-delà, dont le zélé curé rêve de refaire un sanc­\ntuaire où tout serait à la hauteur du culte, M. Auguste D o n n a y\na d o n n é récemment trois panneaux (1), qui sont comme compo­\nsition décorative, comme sentiment religieux et comme com­\npréhension de ce pays mosan, où l'action te passe, la déco­\nration la mieux réussie q u e j ' a i vue depuis des années.\n   L'œuvre sert à illustrer la vie et la mort de saint Walhère,\ncuré-doyen d ' O n h a y e et qui, au commencement du XIIIe siècle,\nd'après l'histoire ecclésiastique de Liége, aurait été mis à mort\npar un de ses neveux dont il blâmait depuis longtemps la con­\nduite déréglée. Dans le premier panneau, on aperçoit saint\nW a l h è r e — ou saint Vôhî comme on l'appelle aussi dans le\npays — apostrophant son indigne parent, qui, sur la terrasse\nd'un château d o m i n a n t le fleuve, vient de se lever de table et\nécoute avec impatience les reproches de celui qui lui parle au\nnom du Christ, dont le monogramme s'aperçoit brodé sur\nl'habit du saint doyen.\n   Dans le second panneau, le meurtre est déjà accompli; et\ntandis que des gens sur le rivage lèvent les bras au ciel en\nsigne de douleur, on voit à un petit barrage naturel que des\nbranches d'arbre ont formé dans le fleuve, le corps du saint\narrêté, la tête environnée d'une mystérieuse auréole.\n   L e panneau principal représente l'enterrement de saint\nW a l h è r e . S u r la gauche, des chevaux rétifs sont emmenés, qui\nn'ont pu traîner le char sur lequel le corps du saint était\ncouché. Il a fallu, suivant la légende, y atteler deux génisses\nqui j a m a i s jusqu'alors n'auraient porté le joug et qui, par\n\n\n  (1) Nous avons donné une reproduction de ces trois panneaux dans notre fascicule\nd'oclobre 1911. Dans le fascicule de ce mois nous reproduisons une autre toute naïve et\ncharmante œuvre d'Aug. Donnay : L'arrivée à Bethléem.\n"}, {"page_pdf": 543, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2168, "texte": "468                        DURENDAL\n\n\ndes routes non encore frayées, transportèrent les dépouilles\nfunèbres au lieu où s'élèvera plus tard l'église de Saint-Walhère.\n                                *\n\n\n   Il y a dans ces trois esquisses, en même temps qu'un\nsentiment profond et dramatique, une science exquise de la\ndécoration tant dans les détails que dans l'ordonnance géné­\nrale des scènes. On a dit qu'elles faisaient penser à Puvis de\nChavannes. Ce serait une critique si l'on voulait signifier par\nlà que ces compositions ne sont qu'une imitation des œuvres\ndu grand décorateur français. Ce n'est plus une critique mais\nau contraire un éloge si l'on veut faire remarquer que dans\nl'ordonnance générale des groupes et des scènes il y a quelque\nlointaine parenté. Mais les paysages de M. Donnay suffiraient\nà eux seuls pour caractériser son œuvre et la comparer entiè­\nrement à celle du décorateur de la Sorbonne.\n   Dans les trois scènes de vie de saint Walhère, M. Donnay a\npris pour fond et rendu avec un art délicieux la claire vallée de\nla Meuse, avec le large ruban moiré du fleuve coulant à pleins\nbords, les collines aux lignes harmonieuses et tranquilles qui\nl'encadrent et les grands rochers gris qui, par endroits, sur­\nplombant la route, se mirent dans les eaux rapides.\n   Seul un artiste wallon, ayant longtemps vécu dans ce pays,\nen connaissant la vie, la poésie et les légendes pouvait en\nrésumer et en évoquer tout à la fois si heureusement toute la\ngrâce et la beauté. M. Auguste Donnay n'aurait peint que ces\ntrois panneaux qu'il aurait fait assez pour s'attirer la recon­\nnaissance de tous les artistes de Wallonie, parce qu'il a con­\ntribué ainsi à leur révéler et à leur faire sentir plus vivement\nle charme pénétrant de leur pays.\n   Aussi est-ce notre vœu bien cher de lui voir continuer ce\nqu'il a si bien commencé. Et que la décoration de tout ce\nvénérable sanctuaire d'Hastière soit confiée à ce même artiste\nqui tant au point de vue décoratif qu'au point de vue religieux\na montré dans les trois panneaux de l'histoire de saint Walhère\nce qu'on pouvait attendre de lui.\n\n                             Dom    BRUNO DESTRÉE, O. S.     B,\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 469, "page_fin": 473, "titre_corps": "Jan Blockx", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Closson", "ancre_debut": "Jan Blockx                 IL était d'origine toute", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 544, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2072, "texte": "Jan Blockx\n\n               IL était d'origine toute populaire. Né à Anvers en\n                  1851, fils d'un modeste tapissier, c'est à l'église,\n                  comme Gevaert et Benoît, qu'il fit sa première\n                  éducation musicale, en qualité d'enfant de\n                  chœur. Orphelin de bonne heure, il connut, à\n                  peine adolescent, l'amertume de la course au\n                  cachet, la leçon à quelques sous où s'effrite le\ntalent et se dilue l'énergie. Mais il avait du tempérament et\nil résista, travaillant la nuit, à la chandelle, à perfectionner\nson métier musical. Il fut élève de Callaerts, de Brassin, d'autres\nencore; mais son véritable maître fut Peter Benoît.\n    Il débuta en 1876, — il avait 25 ans, — en organisant un\nconcert de ses œuvres. La tentative réussit. On le voit ensuite\nparticiper, avec non moins de succès, à des concours de compo­\nsition, de ces concours demeurés traditionnels au pays des\nanciens rederykers. Entretemps, il s'affirmait comme compo­\nsiteur lyrique. Ses librettistes furent Nestor De Tières, Lucien\nSolvay, Eugène Landoy. Il débuta par un petit acte, Iets vergeten\n (1877), donna ensuite le ballet Milenka, qui fonda sa notoriété à\n Bruxelles (1888), puis Maître Martin (1892) et Princesse d'Au-\nberge (Herberg-princes, Anvers 1896; Bruxelles 1898). Cette der­\nnière partition, son chef-d'œuvre, fit le tour des principales scènes\nfrançaises; elle constitue la première partie d'une trilogie, sur\ndes poèmes du dramaturge flamand Nestor De Tières, évo­\nquant la cité, la côte, la campagne flamande, ces deux der­\nnières représentées respectivement par la Fiancée de la Mer\n [de Bruid der Zee, 1901) et Baldie (1910), remanié depuis et\ndevenu Chanson d'Amour (Liefdelied, 1911). Entre ces trois grands\n ouvrages s'intercalent Thyl Eulenspiegel (1900), qu'il était occupé\n à remanier lorsque la mort le surprit, et la Chapelle (de Kapel,\n  1903). Tout cela, sauf, si je ne me trompe, Thyl Eulenspiegel et\n Maître Martin, fut composé sur textes flamands et adapté\n"}, {"page_pdf": 545, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2569, "texte": "470                            DURENDAL\n\n\n ensuite en français (Fecerunt, Gustave L a g y e et votre serviteur).\n P a r sa situation, Blockx était d'ailleurs un des représentants\n officiels du parti flamand, dont les chefs, on le sait, partagent\n avec les leader socialistes le privilège d'être sévèrement contrôlés\n et surveillés par leurs h o m m e s ; et Dieu sait si le pauvre Blockx\n le fut...\n    Depuis 1901, en effet, il dirigeait le Conservatoire d'Anvers,\n l'ancienne école flamande de musique, Vlaamsche Muziekschool,\n fondée en 1867 par Peter Benoît et devenue en 1898, grâce à ses\n efforts et à cette agitation opiniâtre dont son parti a le secret,\n le Koninklijk vlaamsch Conservatorium. Q u a n d le vieux lion,\n artiste bien plus qu'administrateur, et succombant aux diffi­\ncultés sans nombre de sa nouvelle charge, s'abattit, J a n Blockx,\nson élève, enfant du terroir, fut tout naturellement choisi pour\nlui succéder. D u r a n t les onze années de sa direction, l'établis­\nsement ne fit que prospérer; actuellement, sa population se\n monte au chiffre exorbitant de neuf cents élèves.\n    Les trois dernières années de Blockx furent marquées par\n toute une série de chagrins et de déceptions. Un cam­\n brioleur lui avait enlevé toute sa collection de médailles d'or,\n d'argent, etc., témoignages des succès de toute une vie; sa\ndernière œuvre, Baldie, était refusée à Bruxelles, et il ne pouvait\nse consoler de cet échec, le succès de Princesse d'Auberge et de la\nFiancée lui paraissant, non sans apparence de raison, impliquer\ncelui de la troisième « journée » ; devenu Liejdelied et repré­\nsenté avec non moins de succès, l'ouvrage ne fut pas accepté\ndavantage à Bruxelles. Mais c'est dans des chagrins plus intimes\nqu'il faut chercher le germe de sa mort. Un jour de janvier de\nl'année dernière, sa fille, M lle Nelly Blockx, une créature toute\nde charme et de grâce, trouva en automobile une mort atroce.\n Il se redressa par un effort énergique, mais ne fit plus que\nvégéter et, désormais, supporta mal ses ennuis. Il était déjà\nde caractère plutôt timoré, hésitant, prenant vite l'alarme. Or,\nil ne comptait pas que des amis à Anvers et, dans cette cité au\ngénie puissant, violent et lourd, les querelles de partis et de\npersonnes affectent une allure particulièrement agressive. Ces\njours-ci, Blockx soutint une vive discussion, puis une polémique\nde presse au sujet d'un misérable concours de m u s i q u e . U n e\nattaque d'apoplexie s'en suivit, dont il ne devait pas se relever.\n  Anvers lui fit des funérailles royales, triomphantes, comem\n"}, {"page_pdf": 546, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2369, "texte": "                             JEAN   BLOCKX                           471\n\non n'en sait organiser que là; un peuple entier conduisit le\nmaître à sa dernière demeure.\n\n                                    *\n\n    C'est que l'art flamand perdait en lui une de ses figures les\n plus caractéristiques. On peut dire qu'il était le plus « popu­\n laire » de nos compositeurs lyriques. Il n'avait ni la sévère\ntenue stylistique de T i n e l , ni l'éblouissante technique de\nGilson, mais son inspiration possédait quelque chose\nd'entraînant et de chaleureux qui emportait l'auditeur.\n    Il n'apporta cependant ni une forme, ni un style nouveau.\nL a forme qu'il cultive est celle de la plupart des compositeurs\nd r a m a t i q u e s d'aujourd'hui, une combinaison de l'opéra lyrique\navec le d r a m e musical, à celui-ci e m p r u n t a n t les thèmes con­\nducteurs et le récitatif (le narrativo des vieux Italiens remis en\nhonneur par W a g n e r ) , de celui-là gardant les formes mélo­\ndiques régulières qui se développent dans les scènes d'ensemble\net dans les moments d'exaltation sentimentale.\n    L'école anversoise, dont il fut, après Benoît, le représentant le\nplus éminent, constitue un compartiment spécial de l'école\nflamande. Elle relève directement des écoles dites « natio­\nnales », celles qui s'inspirent du folklore local, simplement\nadapté ou servant de guide à l'inspiration artistique. Les\nlieder de Blockx, ses chœurs, ses chansons dansées, sont\ncaractéristiques à cet égard; le folkloriste le plus averti ne\npourrait déterminer si ces mélodies si franches et si fraîches\nsont directement empruntées au merveilleux trésor de la chan­\nson populaire ou si elles sont simplement adaptées : or, sauf\nde rares exceptions, elles sont originales.\n   L a mission artistique de Blockx aura consisté à trans­\nporter à la scène le style populaire de Benoît, dont il relève\ndirectement. Mais Benoît était plus épique, plus noble, ses\névocations de la foule flamande sont empreintes d'une r e n ­\ntable idéalité; Blockx était plus réaliste; celui-ci rappelle Jor­\ndaens, l'autre Rubens. Il ne reste pas moins que les grandes\nscènes populaires des pièces de Blockx sont d'une couleur et\nd'une verve incomparables. Malheureusement, les parties réci­\ntées de ses opéras sont moins intéressantes, en raison notamment\ndu caractère assez sommaire de son écriture musicale, de sa\n"}, {"page_pdf": 547, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "472                          DURENDAL\n\n\npolyphonie pauvre, de son harmonie rudimentaire, de son\norchestration colorée, mais creuse... Il s'agit évidemment ici,\npour Blockx, d'un défaut d'éducation musicale; il lui m a n q u a\ncette discipline sévère qui fit défaut à d'autres et m ê m e à de\nplus grands que lui (Berlioz, pour n'en citer qu'un) et que les\nmaîtres allemands formés à l'école sévère de Leipzig n'eussent\npas m a n q u é de lui faire acquérir.\n     Ce n'est pas Benoît, dont l'écriture est plus sommaire encore,\nqui eût pu lui donner l'exemple. Mais si le style de Benoît\nconvenait parfaitement à ses vastes fresques musicales, les\nmêmes procédés, transportés au théâtre, apparaissent comme\ninsuffisants.\n    Ajoutez à cela l'allure nettement conservatrice, sage à l'excès,\nde son inspiration musicale. Il faut louer un artiste de savoir,\ncomme Blockx, rester fidèle à son tempérament au lieu de\ns'efforcer à suivre l'évolution; les tentatives de ce genre n'ont\nd'ailleurs jamais produit que de mauvais résultats. Mais il faut\na d m e t t r e que le public, dont le goût va se modernisant au fur\net à mesure, n'entend pas de la m ê m e oreille des ouvrages\nécrits, dans une langue musicale identique, à vingt ans de\ndistance l'un de l'autre. Or, depuis les débuts de Blockx, et\nt a n d i s qu'il maintenait, avec une belle crânerie, les caractères\nde son style, il s'était passé bien des choses au théâtre, il s'était\npassé notamment Pelléas et Salomé, l'oreille s'habituant à une\nexpression musicale à la fois de plus en plus complexe et de\nplus en plus subtile...\n    Au surplus, ses défauts d'éducation, Blockx les rachetait\npar des qualités qui, elles, né s'acquièrent pas, et qui font\noublier la désuétude d'un style : la chaleur et la sincérité du\nsentiment, la truculence de la ligne mélodique. Il avait aussi\nle sens très vif du théâtre et s'entendait à souligner, d'un trait\nvigoureux et incisif, un caractère, une situation ou un mot.\nD a n s cet art simpliste, pas une note qui ne porte. Et quand\nl'action prend une tournure vraiment populaire, que la foule\nflamande passe au premier plan, alors Blockx devient un\nmaître. P o u r ne parler que de sa dernière œuvre, Baldie ou\nLiefdelied, le cortège de la moisson qui termine le premier\nacte, avec ses chansons et ses danses, la kermesse du troisième\n(une de ces kermesses flamandes où les couteaux finissent par\nmêler le meurtre à l'ivresse, une scène menée par M. De Tières\n"}, {"page_pdf": 548, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 482, "texte": "                         JEAN BLOCKX                          473\n\navec une maestria superbe), tout cela est d'une allure incom­\nparable.\n   L'art de Jan Blockx — évoqué par son corps solide et trapu,\nsa tête forte, aux traits accusés, aux yeux tour à tour malicieux\net rêveurs, — est donc bien un art populaire, très représentatif\nde sa race et de son milieu, et dont le succès s'explique autant\nqu'il se justifie.\n\n                                            E R N E S T CLOSSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 474, "page_fin": 485, "titre_corps": "L’attitude du lyrisme contemporain", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Lucien Christophe", "ancre_debut": "L'attitude du lyrisme contemporain                     C'EST une étrange destin", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 549, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 2797, "texte": "L'attitude du lyrisme contemporain\n\n                   C'EST une étrange destinée que celle du symbolisme et elle est\n                     unique dans l'histoire des lettres. Il ne faut pas confondre\n                     ce mouvement avec ceux qui le précédèrent. Toutes les\n                     écoles, depuis qu'il en existe, eurent des débuts difficiles,\n                     toutes souffrirent des jugements hâtifs d'une critique peu\n                     scrupuleuse et durent lutter longuement avant de triom­\n                     pher de l'indifférence ou du mépris du public. C'est aussi\n                     un fait qui n'est contesté par personne que les plus\nacharnés contre les novateurs sont précisément ceux qui, en leur temps,\napportèrent au monde la révélation d'une beauté dont la gloire s'est effacée.\nDe telles attaques ne furent pas épargnées aux symbolistes. A leurs trousses\naboyèrent tous les roquets de la critique, et le public longtemps ne les connut\nque par des facéties de journalistes qui, entre un fait-divers et des pronostics\nde courses, ne dédaignent pas de s'occuper des destinées de la poésie. Parmi\nles puissants du jour, le doucereux François Coppée les dénonça en des\nstrophes où la plus comique indignation s'allie au plus insupportable chauvi­\nnisme, tandis qu'Albert Mérat leur décochait quelques triolets d'un lyrisme\ntour à tour sarcastique et fougueux. M. Catulle Mendès lui-même, dans son\ntrès officiel Rapport sur la poésie française, les jugea d'une façon totalement\ndépourvue de bienveillance et, pour tout dire, d'élégance.\n   Tout ceci ne peut nous surprendre, parce que tout ceci est dans l'ordre et\ndans l'intérêt même de l'art on ne doit pas souhaiter qu'il en soit autrement.\nMais le symbolisme a connu d'autres amertumes. Je ne veux point parler des\ndéfections qui se produisirent dans ses rangs, car enfin le geste de Moréas n'a\njamais pu nuire qu'à lui-même. Cet empressement à brûler ce qu'il avait\nadoré avec tant de fureur, cette affectation de considérer le symbolisme\ncomme mortellement atteint du jour où il n'y appartint plus, cet énergique et\nsuperbe dédain qu'il manifesta toujours pour tout ce qui avait cessé de lui\nplaire, faiblesses de grand homme que tout cela ! Non, une chose est plus\nremarquable dans l'histoire du symbolisme, c'est que dès sa naissance, il fut\ncerné de tous côtés; par les aînés et parles jeunes, par les vieux et par les nou­\nveaux. Les symbolistes ont longtemps été seuls, longtemps ils n'ont trouvé\nd'appui qu'en eux-mêmes. C'est une grande consolation pour ceux qui créent\ndes voies nouvelles et vont par des chemins arides, que de sentir derrière eux\nl'enthousiasme de la jeunesse, mais ils ne l'ont pas connue. Et aujourd'hui\nencore combien osent approuver le symbolisme dans toutes ses manifesta-\n"}, {"page_pdf": 550, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3356, "texte": "               L'ATTITUDE      DU   LYRISME     CONTEMPORAIN                  475\n\n\n\ntions? Des écrivains comme Emile Verhaeren, Henri de Regnier sont univer­\nsellement admirés et l'on n'a pas de paroles assez dures pour le mouvement\ndont leurs œuvres sont nées!\n   Mais cette jeunesse qui, avec une cynique inconscience s'élève contre\nses maîtres, a su pourtant profiter des acquisitions qu'elle leur doit ; du\nsymbolisme elle s'est assimilée tout ce qu'elle pouvait s'assimiler, puis\nnon contente d'être à l'honneur sans avoir été à la peine et d'usurper\nune place que d'autres méritaient, sous de futiles prétextes, au nom de\nquelques lois violées, elle s'est élevée contre ceux qui lui tracèrent les chemins.\n   Combien de poètes et d'écrivains symbolistes contre lesquels on s'acharna\npourraient, en songeant à leurs détracteurs, répéter le mot amer et cinglant\nde Constable : « On nous fusille, mais on fouille nos poches. » Et on les a bien\nfouillées.\n    Mais ces lois qui furent violées, il fallait qu'on les violât. La gloire des\ndécouvertes qui furent faites était à ce prix. Cette jeunesse étroite et bornée,\nelle juge des résultats obtenus et elle prononce : « Telles exagérations, telles\nviolences n'étaient pas nécessaires. »\n    Mais elle oublie de se placer dans les conditions où se trouvaient les\npromoteurs du mouvement à son origine. Et toutes ses critiques portent à\nfaux.\n    Je sais, je sais ce qu'il faut penser de ceux qui s'érigent ainsi en défenseurs\nde l'ordre et de la clarté et leur châtiment même est dans leur indigence. Ne\nparlons pas d'originalité en art parce que des sots pourraient nous entendre et\nprêter à ces paroles une signification que nous sommes loin de leur donner,\nmais vantons la décision, la hardiesse, l'audace de ceux qui vont jusqu'au bout\n de leur pensée et jusqu'au fond d'eux-mêmes.\n    Tant d'écoles sont nées du symbolisme et qui prétendirent lui succéder et\nelles sont mortes; toutes elles sont mortes. M. Florian-Parmentier vient d'en\n faire le recensement dans un petit livre dont la lecture ne va pas sans mélan­\n colie. A toutes il consacre de brèves études, sèches et concises, écrites sans\n parti pris, mais qui font songer à des articles nécrologiques...\n    Un temps viendra où l'on rendra au symbolisme l'hommage éclatant qui lui\n revient. Une telle prophétie est sans grand mérite. Les articles de R. de Gour­\n mont dans le Temps, le banquet P. Fort où l'on magnifia non seulement le\n poète, mais le directeur de Vers et Prose, l'homme d'action qu'il fut toujours,\n les protestations qui éclatèrent dans la presse au sujet de la réception à l'Aca­\n démie française de H. de Regnier par M. de Mun sont de fort visibles symp­\n tômes d'un revirement dans le public et la critique. Et M. Faguet lui-même,\n qui, il y a quelques mois, « n'avait pas l'honneur » de connaître F. Vielé-\n Griffin, ne vient-il pas de lui consacrer un article dans la Revue de Paris?\n    Mais il y a un livre qui, pour le symbolisme, fera plus et fera mieux que\n toutes ces manifestations, si éloquentes soient-elles, et si nombreuses qu'elles\n puissent être. C'est celui que T. de Visan publia l'an dernier au Mercure de\n France, sous ce titre : L'attitude du lyrisme contemporain et dont M. F. Van\n den Bosch rendit compte ici même.\n    Si j'en parle à mon tour et douze mois après sa publication, c'est qu'il me\n"}, {"page_pdf": 551, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3418, "texte": "476                                DURENDAL\n\n\nparaît nécessaire d'insister sur l'importance, la valeur et la signification d'une\ntelle œuvre, c'est qu'il me paraît indispensable de la situer en dehors et au-\ndessus des œuvres courantes que la critique est appelée à juger. J'estime, en\neffet, qu'elle est de toutes celles que nous possédons, la plus sûre contribu­\ntion à l'histoire littéraire du temps présent et à l'étude du lyrisme contem­\nporain.\n    André Beaunier et Remy de Gourmont, qui ont publié des pages judi­\ncieuses et souvent admirables sur les poètes de la génération de 1885, au lieu\nde rechercher ce qui les unissait, leurs aspirations, leurs tendances générales,\nle fond commun où ils venaient puiser, se sont surtout efforcés de dégager la\npersonnalité des écrivains de cette époque et de montrer en quoi ils différaient\nles uns des autres. Utile besogne certes, utile et décevante besogne que celle\nqui consistait à montrer l'immense et merveilleuse variété d'une production\noù des critiques ignorants ne voulaient voir qu'un amas d'incohérences et un\ngrossier abus de l'artifice, mais besogne incomplète et dangereuse, car com­\nment aurions-nous été disposés à rechercher une mentalité neuve et les pre­\nmiers symptômes d'une esthétique moderne dans des œuvres dont les auteurs\nnous étaient représentés tous comme de magnifiques exceptions? N'est-ce pas,\nen effet, la pensée d'André Beaunier lorsqu'il écrit à propos des poètes nou­\nveaux : « Il serait oiseux de leur chercher des ancêtres, puisque leur esthé­\ntique est une rupture hardie avec le passé. Ils sont eux-mêmes superbement. »\nCela ne suffit pas pour créer un mouvement.\n    Ce que Tancrède de Visan a tenté, c'est précisément la synthèse du symbo­\nlisme. Son livre s'adresse aux lettrés et en particulier aux récalcitrants. Il ne\npourra, s'ils sont de bonne foi, que les convaincre. Il s'adresse à ceux qui\naiment la précision, les idées claires clairement exposées, qui ne haïssent rien\ntant que la chose obscure et les points non élucidés. T. de Visan apporte\ndans le débat autant de clarté qu'en peut tolérer un débat poétique.\n    « Mon dessein, dit il, consiste à montrer expérimentalement : 1° en quoi\nl'idéal d'art des poètes en question diffère de l'idéal d'art de la première moitié\ndu XIXe siècle; 2° comment les poètes analysés ici, malgré leur individualisme\net leur originalité, s'en réfèrent tous indistinctement à deux ou trois principes\nessentiels qui les réunissent dans une commune esthétique; 3° dans quelle\nmesure cette esthétique fait partie des tendances directrices de notre mentalité\ncontemporaine et réalise sur le plan lyrique l'idéal commun aux diverses mani­\nfestations de l'activité intellectuelle. »\n    « Soit que j'analyse l'idée de vie chez Vielé-Griffin, l'optique d'art chez\nH. de Regnier, le pathétique d'un Verhaeren, la façon dont un Maeterlinck\nnous suggestionne, la manière chez Adrien Mithouard et P. Fort de continuer\nen l'élargissant la grande tradition française, les acquisitions de notre prosodie\navec R. de Souza, l'aspiration lyrique et les divers modes d'exaltation d'après\nA. Mockel, Barrès et Gide, les rapports entre le romantisme allemand et le\nsymbolisme français à propos de Novalis, j'arrive aux mêmes conclusions,\nque résume le chapitre sur l'esthétique contemporaine et la philosophie de\nBergson. »\n   Ce rapprochement entre la philosophie de Bergson et la poésie symboliste\n"}, {"page_pdf": 552, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3470, "texte": "                L'ATTITUDE     DU   LYRISME CONTEMPORAIN                      477\n\n\n\nest précisément la grande originalité du livre de T. de Visan. C'est un point\nde vue tout à fait nouveau et saisissant qui éclaire singulièrement cette\npoésie.\n   Il est entendu, en effet, que les œuvres de l'art et de la pensée portent le\nreflet de l'esprit d'une époque et par ce que ces arts ont dé volontairement\nimprécis et brumeux, on comprendra que les premières expressions de cet\nesprit se trouvent dans la musique et dans la poésie. Voyez les Parnassiens.\nEtudiez leur art d'une correction rigoureuse, ces strophes aux contours bien\narrêtés où l'idée est toujours lumineuse et précise, où rien de fuyant ni d'hési­\ntant n'existe, cet art si sûr, si implacablement sûr de lui. Etudiez-le car, en\nvérité, vous n'en pourrez saisir la beauté ou plus exactement le mérite que par\nl'étude. Il ne défie pas l'analyse, oh! non, il la provoque, il l'exige. Au pre­\nmier contact de cette poésie, on ne peut que se plaindre de sa sécheresse et de\nson aridité. L'âme, à la fréquenter, n'y trouve pas son compte, et si elle peut\nparfois émouvoir notre cœur ce n'est que par réflexion. Il est visible donc que\nles Parnassiens ont subi l'influence de cet esprit scientifique qui fut, pendant\ncinquante ans, dominant en France.\n   Mais à de nouvelles époques correspondent de nouvelles aspirations, de\nnouvelles croyances. Beaucoup disent de nouvelles modes, mais c'est là une\nfaçon de juger qui provient d'une façon de sentir. Il est toujours facile de faire\nde la gloire une mode. Celui qui est petit abaisse les autres à son niveau, et\nl'enthousiasme devient engouement.\n   Quoi qu'il en soit, le philosophe le plus admiré de l'heure présente est\nH. Bergson. Et à vrai dire il a apporté au monde des conceptions si nouvelles\net si hardies, il a ramené au jour des intuitions si merveilleuses, il ouvre, à\nceux qui l'écoutent, des horizons si grandioses, et son enseignement est si cap­\ntivant qu'on comprend le nombre et l'avidité de ses disciples ainsi que la fer­\nveur qu'ils ont vouée à leur maître.\n   Dans son Introduction à la métaphysique, H. Bergson a défini l'intuition,\n« cette espèce de sympathie par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un\nobjet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et d'inexprimable. L'intelligence\ntouche à l'absolu dans son domaine qui est la matière, comme l'intuition dans\nle sien qui est la vie. Hors de son domaine, elle s'agite dans le vide ». Pour\nBergson, l'âme précède ses états et les traverse tous de sa vie indéfinissable à\nlaquelle on atteint par l'intuition et non par l'analyse. Par l'analyse, on ne\npeut que fractionner le réel en éléments, en schémas et en symboles, on ne\npeut constater que des simultanéités, et si on pousse l'analyse jusqu'à son\npoint extrême, si on procède avec autant de minutie que possible, on ne\npourra considérer toujours qu'un nombre infiniment croissant de simulta­\nnéités, mais on échouera à reconstituer ce qui a lieu dans l'intervalle de deux\nsimultanéités parce qu'avec des immobilités, on ne peut faire du mouvement.\nEn procédant par analyse, en effet, on commence par figer l'activité du moi,\non substitue le symbole à la réalité. Nos sentiments analysés ne ressemblent\npas plus à nos sentiments véritables qu'un papillon épingle dans l'album d'un\nentomologiste ne ressemble au papillon qui bat des ailes dans la tendre\nlumière d'un jour de printemps. Mais si l'on ne peut emprisonner cette nature\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3352, "texte": "478                               DURENDAL\n\n\nunique et inexprimable du réel, grâce à l'intuition, par un effort intérieur, on\npeut se transporter au dedans d'elle et en suggérer l'impression en la faisant\nvoir sous plusieurs aspects, en multipliant autour d'elle les évocations, les\nimages, en faisant en sorte que ces images ne s'extériorisent pas les unes par\nrapport aux autres, mais qu'elles jaillissent du fond même de l'être, qu'ayant\nleur source dans la conscience immédiate, étant toute fraîcheur et sponta­\nnéité, « elles se mêlent, se pénètrent sans contours précis, comme les notes\nd'une mélodie ».\n   A ceux qui ne voient dans le symbolisme qu'anarchie et désordre, T. de\nVisan s'est efforcé de démontrer que les symbolistes avaient, inconsciemment\nsans doute, avant la lettre et avec plus ou moins de tâtonnements, réalisé\nl'esthétique que la philosophie bergsonienne comporte.\n   En quoi consiste exactement cette esthétique, il est possible peut-être de le\nfaire comprendre en quelques phrases en l'opposant à l'esthétique parnas­\nsienne.\n   Le Parnassien représente la réalité, non pas telle qu'il la voit, mais telle\nqu'il a accoutumé de la voir, telle que les exigences de la vie sociale lui\nordonnent de la voir. Pour le Parnassien, la vie intérieure a donc des moments\nbien distincts et des états nettement caractérisés. De même, fatalement, des\nréalités extérieures ; il ne voit plus les couleurs d'un paysage, il les subordonne\nà la couleur de ses propres yeux; il ne décrit pas, il construit. Les choses\nn'existent pas pour lui en tant que choses, mais en tant qu'éléments à sa\ndisposition; il use de la fleur, du fruit, de la rosée selon son caprice; ce sont\npour lui des accessoires.\n   Le symboliste au contraire voit, et comme il n'est pas peintre, qu'il n'a que\nfaire du procédé analytique, il va droit à la synthèse; voir ici, c'est sentir; le\npaysage est pour lui comme une phrase musicale; il pourra essayer de recon­\nstituer cette phrase « par la force de la pensée réfléchie », mais il ne pourra\ns'estimer satisfait que si la sensibilité consultée ne remarque point de diffé­\nrence qualitative entre l'effet obtenu et la sensation primitive. De même dans\nla vie intérieure lorsqu'un amour violent, une mélancolie profonde enva­\nhissent son âme, le poète ne voit point là deux sentiments aux arêtes vives,\nmais mille sentiments divers qui se fondent, se pénètrent sans contours précis.\nLes états de conscience forment donc pour lui « une masse indistincte sans\naucun rapport avec le nombre » ; ce sont des choses fuyantes et inexpri­\nmables, puisque le mot joue ici le rôle de l'épingle destinée à fixer le\n papillon.\n    « Nos états de conscience, dit Bergson, se déforment quand nous démêlons\ndans leur masse confuse une multiplicité numérique; que sera-ce quand nous\nles déploierons, isolés les uns des autres dans ce milieu homogène qu'on appel­\nlera comme on voudra, temps ou espace? Tout à l'heure chacun d'eux emprun­\ntait une indéfinissable coloration au milieu où il était placé : le voici décoloré\n et tout prêt à recevoir un nom. Le sentiment lui-même est un être qui vit, qui\n se développe, qui change par conséquent sans cesse : sinon on ne compren­\n drait pas qu'il nous acheminât peu à peu à une résolution ; notre résolution\n serait immédiatement prise, Mais il vit parce que la durée où il se développe\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3418, "texte": "               L'ATTITUDE      DU   LYRISME CONTEMPORAIN                      479\n\n\n\nest une durée dont les moments se pénètrent : en séparant ces moments les\nuns des autres, en déroulant le temps dans l'espace, nous avons fait perdre à\nce sentiment son animation et sa couleur. Nous voici donc en présence de\nl'ombre de nous-mêmes : nous croyons avoir analysé notre sentiment; nous\nlui avons substitué en réalité une juxtaposition d'états inertes, traduisibles en\nmots et qui constituent chacun l'élément commun, le résidu par conséquent\nimpersonnel des impressions ressenties dans un cas donné par la société\nentière. »\n   Le mot qui est immobile ne peut donc pas traduire ce qui, par essence, est\nmouvement. Et à l'objection qui est naturelle et inévitable, « comment le\nsymbolisme prétend-il exprimer ce qu'il reconnaît lui-même être inexpri­\nmable? » on peut répondre que précisément le symbolisme prétend bien moins\nexprimer que suggérer.\n   Supposons que l'instinct — ou le génie — du poète lui ait fait découvrir\ndans l'âme les qualités qu'il faut rendre sensibles, comment s'y prendra-t-il?\nLà où les mots ont échoué, il devra faire appel aux images. Et la réussite\ndépend alors de lui, de lui seul. Car les mots sont au service de tout le monde,\net nous saurons toujours où les trouver, au lieu que les images sont libres\ncomme l'onde et le vent, elles appartiennent à qui les peut saisir, mais il\nn'existe pas de mécanisme qui permette de se les approprier, et aucun art\nd'écrire n'en indique l'emploi.\n   Du choc des idées jaillit la lumière, a-t-on accoutumé de dire. Quelle pauvre\nsottise! Mais depuis qu'il y a des hommes et qu'ils entrechoquent leur idées,\nla lumière aurait dû jaillir définitive. Poussière, misérable poussière que tout\ncela! Les images ont sur les mots cette supériorité que leur rôle n'est pas\nlimité et que personne n'a de pouvoir sur elle. Les images sont les amies des\npoètes ; ce sont les fées bienfaisantes et tendres qui les conduisent par des che­\nmins merveilleux au doux royaume des rêveries.\n   Rêveries ! rêveries ! A ce mot, d'austères savants qui pâlissent sur de vieux\ntextes haussent dédaigneusement les épaules et les « hommes modernes »\ncomme ils se nomment eux-mêmes ont un sourire de mépris et passent. Il\nfaudrait pourtant s'entendre. On a dit des symbolistes qu'ils avaient délaissé\nl'action, que leur art tournait le dos à la vie Et leurs détracteurs ont pro­\nclamé : « Nous, nous avons chanté la vie ». Et en effet, ils ont écrit la Beauté\nde vivre et la Chanson des hommes. Ils ont dit : « la vie est belle » et « aimez-\nvous les uns les autres ». Ils ont brodé sur les quelques lieux communs que\ncette idée comporte et dont l'usage a prouvé la solidité des sujets poétiques.\nIls ont coordonné une déclamation ; ils ont atteint leut but si leur but fut\nd'entendre leurs vers récités dans les salles des maisons du peuple ou sur les\nplaces publiques. Mais on sent bien ce qu'un tel art a de faux et qu'il porte\nen lui sa condamnation. Ils ont développé en effet des arguments pour ou\ncontre, ils ont plaidé une cause; ce sont des avocats, non des poètes.\n   Au lieu que le symboliste au contraire ne fait pas de sélection. « Tout\nélément d'humanité, de vie, de pensée, de nature est un élément de beauté »,\ndit Robert de Souza. « Opposer un élément à un autre est un crime de lèse-\npoésie. Faire dépendre l'excellence de la beauté de ses déterminantes est un\n"}, {"page_pdf": 555, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3409, "texte": "480                               DURENDAL\n\n\nnon-sens, presque toujours une attaque de l'esprit utilitaire. Dès que l'activité\nintérieure se traduit par une expression d'art, que cette expression atteint une\nintensité suprême, le principe de l'activité première est dissous par l'exaltation\nde la beauté qu'il provoque et qui, seule dès lors, agit. » Conclusion : ce\npoète-ci qui a la beauté pour but, pour fin et pour modèle, se proposant de\nl'exalter dans ses différentes manifestations, ne chantera peut-être pas la beauté\nde vivre au sens où l'entendirent ceux qui trouvèrent cette formule et le\nrestreignirent à la mesure de leurs ambitions, mais il dira ce qu'est la vie en\nbeauté. Et cela est infiniment préférable.\n    Lorsque j'ouvre la Chanson des hommes de M. Maurice Magre ou la\nBeauté de vivre de M. Fernand Gregh, je sais que j'y retrouverai du concentré\nd'enthousiasme, mais quel enthousiasme : la margarine de la poésie. Pourquoi\nles éditeurs qui lancent ces volumes ne mettent-ils pas au bas de ces petits\npapiers qu'on envoie aux critiques en même temps que le livre avec prière\nd'insérer et qu'on nomme papillons, cette réclame que des commerçants\nprévoyants ont multiplié sur les murs et dans les journaux : « Axa remplace\nle beurre naturel ».\n    « Tu te dis écrivain... Prends garde ! tu promets beaucoup. Ecrire, c'est\ninventer la phrase que tu signes, c'est donner aux vieux mots la jeune âme\nqui les fait ingénus... C'est découvrir le rythme vivant de ta pensée, la lumière\naux belles ondes où tu baigneras ta force, — c'est trouver chaque fois la\nmusique où chante ta volonté ! Ecris donc : tu tiendras ta parole. Mais si tu\nrédiges, tu mérites le fouet qu'on donne aux menteurs. »\n    Ainsi parle Albert Mockel dans le Bréviaire du pauvre. Les humanistes\nméritent le fouet, car ils ont rédigé.\n    Mais pour peu que je sache lire, je découvre chez les symbolistes un plus\npressant appel à la beauté, un plus glorieux éloge de la joie. La beauté, la\njoie s'exhalent naturellement de leurs poèmes comme le parfum d'une rose,\nparce qu'ils ne sont point allés à elle par des voies détournées, parce qu'ils ne\nl'ont point figée avant de se rendre maître de ses formes, parce qu'ils se sont\ninstallés au cœur d'elle-même.\n    C'est là, je le sais, une très haute idée difficilement traduisible en mots;\n « pénétrer au cœur de la beauté » ce n'est là non plus qu'une formule et qui\n n'a qu'une valeur de formule. Sans se lasser, avec une admirable intelligence\n critique, T. de Visan la reprend et la développe dans les cinq cents pages\n de son livre. Il en étudie les diverses expressions et, par des commentaires\n adroits, par des citations habilement choisies, il en montre la persistance chez\n les principaux écrivains de la génération précédente et dans toutes leurs œuvres.\n    Ce n'est pas là seulement un ouvrage ingénieux, c'est la réhabilitation du\n symbolisme. Ce mot, à vrai dire, répugne un peu à T. de Visan et il explique\n en quoi il fut mal choisi. En effet, il prête à équivoque et ne peut que nuire\n à ceux qu'il désigne. Aussi pour éviter ces critiques, l'auteur a-t-il donné à son\n livre ce titre : L'attitude duiyrisme    contemporain.\n    Il avoue qu'il ne se présente dans son esprit que comme un entraînement\n à un ouvrage plus considérable et qu'ici il a simplement choisi au hasard\n quelques représentants de cette altitude lyrique. Il est certain qu'on pourrait\n"}, {"page_pdf": 556, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2948, "texte": "                L'ATTITUDE      DU   LYRISME CONTEMPORAIN                        481\n\n\n\ncontinuer ce parallèle entre la poésie et la philosophie du moment et multiplier\nles exemples qui prouveraient la parfaite conformité du lyrisme contemporain\nà l'idéalisme contemporain. A ce point de vue il serait intéressant d'étudier\nJules Laforgue en tant que précurseur. Ecoutons ses paroles et l'âpreté avec\nlaquelle il réclame en faveur de l'idée de vie dans l'art : « De par le principe\nd'évolution, dit-il, du nouveau, du nouveau et toujours du nouveau. » Et plus\nloin : « La vie, la vie et encore rien que la vie, c'est-à-dire le nouveau!\nFaites de la vie vivant telle quelle et laissez le reste. Faites de la vie, faites de\ntout et vous serez dans le vrai, dans la divine imperfection douloureuse, mais\ntouffue et incohérente de la créature éphémère. » Cette définition simplifiée ne\nrésume-t-elle pas celle de Bergson pour qui notre vie consciente s'écoule dans\nla durée considérée comme hétérogénéité qualitative et qui découvre sous le\nmoi aux états bien définis « un moi fondamental où succession implique fusion\net organisation, c'est-à-dire où nos sentiments sont en perpétuel devenir, où\nnos perceptions, sensations, émotions et idées se présentent sous un aspect\nconfus infiniment mobile et inexprimable ».\n   Si nous étudions la philosophie de Bergson dans ses rapports avec l'art en\ngénéral et le symbolisme en particulier, ne nous est-il pas facile de comprendre\nmaintenant la fameuse formule de Mallarmé qu'on a tant bafouée : « Suggérer,\nvoilà le rêve. » Mais si Mallarmé n'a pas su réaliser ce rêve, n'est-ce pas\nprécisément qu'il était trop imbu d'idéal parnassien? Son erreur n'est-elle pas\nd'avoir donné à ses poèmes une allure trop géométrique, en sorte qu'il font\nsonger à ces figures que des professeurs habiles tracent par un arrangement\ningénieux de chiffres. Il n'a pas su délivrer ses visions des mots qui les étouf­\nfaient, il n'a pas su pénétrer hardiment au cœur du monde intérieur, il n'a usé\nque d'artifices pour essayer de le dépeindre.\n   Verlaine fut plus heureux dans ses tentatives et, bien qu'on ne doive pas le\nsuivre à la lettre, son art poétique entre autres est à retenir :\n\n                    De la musique avant toute chose...\n                    Rien de plus cher que la chanson grise\n                    Ou l'imprécis au précis se joint.\n                    C'est des beaux yeux derrière des voiles...\n\n  Et surtout\n                    Prends l'éloquence et tords-lui son cou.\n\n   L'éloquence, ce cabotinage de l'âme!\n\n                    Tu feras bien en train d'énergie\n                    De rendre un peu la rime assagie\n                    Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?\n                    Oh ! qui dira les torts de la rime,\n                    Quel enfant sourd ou quel nègre fou\n                    Nous a forgé ce bijou d'un sou\n                    Qui sonne creux et faux sous la lime'!\n"}, {"page_pdf": 557, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3050, "texte": "482                               DURENDAL\n\n\n   Verlaine ne répudia jamais la rime, mais il avait raison de prendre une\nattitude provocante en un temps où Banville écrivait ces monstruosités : « On\nn'entend dans un vers que le mot qui est à la rime ». — « La rime est l'unique\nharmonie du vers et elle est tout le vers ».\n   Enfin Verlaine dit :\n\n                   De la musique encore et toujours.\n                   Que ton vers soit la chose envolée,\n                   Qu'on sent qui fuit d'une aile en allée\n                   Vers d'autres lieux et d'autres amours.\n\n   La chose envolée, celle qui ne se fixe pas, la chose en mouvement...\n   Mais c'est chez Gust. Kahn qu'on découvre plus particulièrement cette\ncorrespondance entre la poésie symboliste et la philosophie bergsonienne.\nLorsqu'il publia, en 1897, une nouvelle édition de ses Premiers poèmes, il la\nfit précéder d'une étude sur le vers-libre dont, comme on sait, il revendique\nla paternité.\n   Après avoir démontré que l'art doit nécessairement se transformer, l'évo­\nlution de l'art résultant de l'évolution de l'âme humaine, il écrit au sujet du\npoète dans ses rapports avec le monde :\n    « Imaginez, au milieu de la Nature, une âme passionnée dé poète : le\npaysage le frappe et le conquiert d'abord par la sévérité ou l'inflexion douce\nde ses lignes... Si quelques instants l'homme s'arrête, se pénètre des condi­\ntions partielles de la beauté de ce paysage, soit les petits rythmes de ses\ncourbes, soit l'architecture de ses arbres, soit la disposition des tapis de\nverdure, la présence ou l'absence de l'eau, la rigidité des branches ou le\nrythme général du vent dans les feuilles, aussi la cadence ou le bruit qui se\ndégage du demi-silence du paysage, il se créera en lui des associations d'idées,\nle paysage ne sera plus ce qu'il est exactement, mais l'heure de rêve du\npassant.\n    » Le poète ne doit pas seulement accueillir l'incessant afflux des sensations,\nil doit ensuite réagir afin de ne point laisser s'éparpiller en vain les éléments\nde sa vision. Il y a dans sa contemplation passionnée un instant final où elles\ns'assemblent comme sous une définitive clarté qui les évoque, apparus avec\nbrusquerie. C'est à synthétiser que consiste le travail du poète. D'autres écri­\nvains peuvent se contenter d'enregistrer les successives découvertes de l'analyse,\nmais l'art du poète est d'enfermer dans une expression totale la complexité de ce\nqu'il a vu. »\n    Fort bien, diront certains, mais à quoi bon tant de furieuses déclarations,\ntant de pédantesques considérations? Le rôle du poète est-il donc de rédiger\ndes théories et de publier des manifestes? Nous ne le pensons pas, mais ici\nencore il faudrait s'entendre. On a fort admiré ce mot charmant d'une admi­\nratrice de H. de Regnier et que M. de Mun nous rapporta. Comme cet homme\naustère lui demandait la raison de son admiration, cette aimable femme\néchouant à lui trouver des motifs littéraires répondit : « Il me fait songer à\ndes choses que j'aime. » Et cette réponse était celle qui convenait. Pourtant,\n"}, {"page_pdf": 558, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3521, "texte": "               L'ATTITUDE      DU   LYRISME     CONTEMPORAIN                  483\n\n\n\ns'il est certain que la poésie a atteint son but lorsqu'elle a fait penser à\ndes choses qu'on aime, ce serait étrangement rétrécir son action que de borner\nà cela son rôle; ce ne serait point en amoindrir la noblesse, car la noblesse est\naussi dans les choses éphémères, dans la fleur dont on respire un instant\nle parfum et qu'on délaisse, dans le ruisseau sur la fraîcheur duquel on se\npenche puis dont on s'écarte, mais si l'on peut comparer la poésie à une fleur\nou à un ruisseau, on ne peut l'assimiler à ces objets, car la fleur et le ruisseau\nsont des choses sans intelligence au lieu que nos poèmes conservent notre\nempreinte, révèlent indirectement sans doute nos façons de penser et portent\nla marque, parfois peu nette et précise, mais réelle de notre esprit.\n    Rappelons-nous la parole de Goethe pour qui poésie était synonyme de\ndélivrance et rapprochons-la de cette proposition de Carrière qui l'éclairé et la\ncomplète : « L'enfant et l'homme ne sont pas des esprits à remplir, mais des\nesprits à délivrer » et Carrière ajoute « car je crois que l'homme est un savant\nqui s'ignore ». Mais qu'est-ce qu'un savant. « Savoir ce que tout le monde\nsait », dit Remy de Gourmont, « c'est ne rien savoir. Le savoir commence là où\ncommence ce que le monde ignore. La vraie science aussi est située au delà\nde la science ». En revenant maintenant à la phrase de Carrière et s'inspirant\nd'elle, ne pourrait-on dire que le poète est un savant qui doit s'ignorer, que\nson salut est dans cette ignorance et qu'à ce prix seul il pourra délivrer ces\nesprits dont parle E. Carrière. Le poète doit être superbement inconscient.\nSon inconscience est sa sauvegarde.\n    Ces théories sont bien séduisantes, mais résistent elles à un examen attentif?\nQu'est-ce que cette inconscience et comment l'entendons-nous? Parce qu'une\npartie de notre sensibilité ne se laisse pas diriger, parce qu'un certain travail\nintérieur de la pensée dépasse notre entendement, parce que notre raison enfin\nest impuissante à concevoir l'ordre selon lequel s'unissent les divers éléments\nd'un poème ou d'une œuvre de beauté et parce qu'elle n'en peut dicter les\nconditions, devons-nous conclure à l'inconscience? Pour moi je n'admets les\npoètes inconscients dont P. Fort serait le plus beau spécimen que si on les\noppose aux poètes conscients qui sont bien les plus insupportables gens que la\nterre ait jamais portés.\n    Autant il me paraît ridicule de prétendre que les théories doivent précéder\nles œuvres, autant il me parait juste et nécessaire de rechercher dans quelle\nmesure les poètes d'une génération ont servi la poésie, de dégager de leurs\nœuvres les quelques idées générales qui peuvent aider à faire comprendre une\népoque et nous fournir de nouveaux motifs de croire. C'est à quoi T. de Visan\ns'est fort habilement employé.\n    Il nous amène à ses conclusions sans que nous nous en doutions, il con­\nvainc sans sembler vouloir y prétendre; lorsqu'il étudie un auteur, il ne\nparait pas désireux de le rattacher au mouvement symboliste, mais son étude\nest si adroite, qu'il nous amène insensiblement à considérer ses œuvres de ce\npoint de vue. Sa méthode est excellente. Ne prouve-t-elle pas à l'évidence que\nsi les symbolistes qui suivaient tous des voies différentes se sont rencontrés en\n un même point, c'est qu'une force plus puissante que leur volonté les dirigea.\n Il faut féliciter particulièrement T. de Visan d'avoir fait dans son livre une\n"}, {"page_pdf": 559, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3399, "texte": "484                                DURENDAL\n\n\nlarge place à ces deux grands poètes trop peu connus, même des lettrés :\n Mockel et Mithouard.\n   Ce livre restera, car il n'est pas, comme la plupart des récents livres de cri­\ntique, de ces ouvrages de cabale dont parle La Bruyère qui « le feu et la\ndivision venant à s'éteindre deviennent des almanachs de l'autre année ».\n   Et son importance n'échappera à personne. L'accueil qu'il reçut auprès de\nceux dont le symbolisme contrarie les projets et qui font profession de le nier\nest assez significatif. Ceux qui ont tout le jour à la bouche ces mots de\nrenaissance française n'en ont point parlé ou en parlèrent hâtivement. Quant\nà ces jeunes écrivains royalistes que la politique, au point de vue littéraire, a\nsi fort corrompus, leur attitude ne fut point brillante et ils s'en tirèrent avec\nquelques pirouettes. Mais un mot d'esprit n'arrange pas les affaires. Répondre\npar une pitrerie n'est point répondre. C'est de cette façon que dans le Roi\ns'amuse, Triboulet harangue au nom du roi Henri M. de Saint-Vallier. Plai­\ngnons ceux dont l'ambition est satisfaite lorsqu'ils ont à jouer des rôles\nde bouffon.\n   Quelque excellent que soit le livre de T. de Visan il en est pourtant malgré\ntout qu'il ne pourra satisfaire. Ceux-là n'auront d'autre ressource que de lire et\nméditer cette fort belle page que Pascal écrivit sur la différence qu'il y a\nentre l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse :\n   « Ce qui fait que certains esprits fins ne sont pas géomètres, c'est qu'ils ne\npeuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie ; mais ce qui fait\nque des géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant\neux et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à\nne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent\ndans les choses de finesse où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On\nles voit à peine; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines infinies\nà les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes : ce sont des\nchoses tellement délicates et si nombreuses qu'il faut un sens bien délicat et\nbien net pour les sentir, et sans pouvoir le plus souvent les démontrer par\nordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes et\nque ce serait une chose infinie de l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir\nla chose d'un seul regard, et non par progrès de raisonnement, au moins\njusqu'à un certain degré. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins, et\nque les fins soient géomètres, à cause que les géomètres veulent traiter géomé­\ntriquement les choses fines, et se rendent ridicules, voulant commencer par les\ndéfinitions et ensuite les principes, ce qui n'est pas la manière d'agir en cette\nsorte de raisonnement. Ce n'est pas que l'esprit ne le fasse; mais il le fait taci­\ntement, naturellement et sans art; car l'expression en passe tous les hommes,\net le sentiment n'en appartient qu'à peu. »\n   Quoiqu'on fasse, quoiqu'on veuille, il y aura toujours des géomètres pour\ns'occuper de poésie. Mais les poètes — c'est Tristan Derème qui fit cette pro­\nfonde distinction — les poètes n'écrivent pas pour être compris, mais pour\nceux qui les comprennent.\n   Un jour, devant M. Ingres qui faisajt son portrait, une grande dame\ns'exclamait en parlant de Rubens : « Vous aurez beau dire, cher Maitre,\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 787, "texte": "              L*ATTITUDE     DU   LYRISME     CONTEMPORAIN               485\n\njamais je n'admettrai cette homme-là ». Et le vieux maître sans se troubler et\ntout à sa besogne répondit simplement : « Ça ne fait rien, madame, ça ne\nfait rien. »\n   Quand M. Faguet nous viendra confier qu'il ne peut réellement aimer\nBaudelaire, nous pourrons lui dire aussi : « Ça ne fait rien, monsieur Fa­\nguet, ça ne fait rien, \" Et lorsqu'un géomètre en arrêt devant un poète sym­\nboliste s'écriera d'un ton mi-énergique, mi-piteux : « Il faut pourtant que je\ncomprenne », comme ce diplomate à qui un ouvrier disait. « Il faut pour­\ntant que je vive », nous pourrons aussi lui répondre : « Mais je n'en vois pas\nla nécessité. »\n\n                                                   LUCIEN    CHRISTOPHE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-010", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 486, "page_fin": 486, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES  T r o i s v i l l e s s a i n t e s , pa", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 561, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 3049, "texte": "LES LIVRES\n\nT r o i s v i l l e s s a i n t e s , par EMILE BAUMANN. — (Paris, Grasset.)\n   Je veux noter dans la préface de ce livre ces belles et fortes paroles :\n   « Une volonté de recueillement et non une fantaisie d'artiste m'a conduit\ndans mes trois voyages. Je n'ai point clos mes yeux aux spectacles acci­\ndentels de la route; mais nulle part je n'oubliai pourquoi j'étais là. Aussi\ncette triade, plus encore que mes précédents livres, pourrait-elle avoir comme\népigraphe : Credidi propter quod locutus sum, les choses dont je parle, j'y crois.\n La foi catholique est le sang de mes veines; si elle ne battait en moi je ne\nme concevrais pas existant, et je ne puis envisager les hommes que sous la\nclarté de deux faits auxquels se ramènent tous les autres : la chute et la\nrédemption. Vers celle-ci une seule voie nous porte, la voie où le fils de\nDieu a imprimé ses pieds meurtris, celle de l'immolation dans l'amour.\n   « Pour approfondir de telles vérités dont la richesse est insondable, les\nénoncer ne suffit point; il s'agit de les vivre.\n   » Un petit nombre de catholiques commence, parmi nous, à le com­\nprendre : le nom de Jésus-Christ ne peut s'inscrire sur des fronts sans\nhéroïsme; nul démon n'est pire que celui de la médiocrité. Nous marchons\nau milieu de gens dont les trois quarts jugent le surnaturel une vieille lan­\nterne cassée, bonne à reléguer dans les combles. D'autres ont peur de\ncroire et ne veulent prendre position sur rien ; d'autres constatent les maux\net nient le seul remède. Nous fendons leurs ténèbres, menés par la colonne\nde feu où s'avance le vicaire du Christ. Si nous allons du même pas qu'elle,\nhumbles mais résolus, beaucoup nous suivront parce qu'ils nous verront la\nsuivie. L'heure qui vient sera moins mauvaise que celle qui finit. Tandis\nque les masses vont s'en fonçant dans la mort qu'on leur a faite, les âmes\nsérieuses, même incroyantes, se déprennent de fétiches pourris : morale\nlibre, scientisme, idéologues sociales ont trop donné la pleine mesure de\nleur impuissance. »\n   De ces admirables paroles est éclairé tout ce petit livre, écrit — espère\nl'auteur, et Dieu l'exauce! — pour la rédemption de plusieurs. C'est avec\nune foi profonde que Emile Baumann a fait son triple pèlerinage et s'il se\ndéfend de nous donner un livre d'artiste, qu'il nous permette de constater de\nquelle magnifique façon sa foi a amplifié, grandi, surnaturalisé les paysages.\nAprès un chapitre sur Compostelle, que Durendal publia naguère, après un\nautre sur cet humble village d'Ars-en-Dombes où « un prêtre de France a\nmérité, en pâtissant, le salut d'un peuple » il s'en trouve un sur le Mont Saint-\nMichel qui est certes une des plus belles pages de prose qu'on puisse lire\nd'une force, d'une netteté, d'une sûreté, d'un envol admirable — que j'ai\nlue avec le souvenir ému d'un pèlerinage semblable — et où le mystère, le\nsymbole, l'élancement, le lyrisme de la miraculeuse montagne revivent dans\nle cadre austère et impressionnant de la mer et des grèves.                P . N.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison07-011", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 487, "page_fin": 488, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES      Les C o n f é r e n c e s des Mat", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 562, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2296, "texte": "NOTULES\n\n    Les C o n f é r e n c e s des Matinées littéraires seront reprises à Bruxelles\nl'hiver prochain et dépasseront en intérêt celles de l'an passé, qui provo­\nquèrent un si grand empressement de la part de l'élite du public bruxellois.\nLe programme est en voie d'élaboration. Quelques-unes des plus hautes\npersonnalités littéraires de Fiance, le comte d'Haussonville, le marquis\nde Ségur, M. Richepin, peut-être M. Bourget, ont promis leur concours.\nOn espère, en outre, que M. Camille Bellaigue, l'éminent critique musical\nde la Revue des Deux-Mondes, consentira à évoquer en une ou deux causeries\nla physionomie musicale de Gounod.\n    Les personnes désireuses de s'assurer dès maintenant les meilleures places\npeuvent s'inscrire auprès de M. José Perrée, à la maison Breitkopf et\n Haertel, 68, rue Coudenberg, soit directement, soit par correspondance.\n Le prix de l'abonnement demeure fixé à 20 francs pour la série de six confé­\n rences. Mais le prix du fauteuil, pour chaque séance séparée, sera augmenté.\n    Les conférences seront données dans une des salles du haut de la ville\n offrant les meilleures conditions d'accès et de confort. Elles auront lieu le\nlundi, à 3 henres.\n                                          *\n                                        * *\n\n  Nous recommandons instamment à l'attention de nos lecteurs les\nvolumes suivants publiés récemment par nos amis et collaborateurs :\n  Fumée d'Ardenne, poèmes de Thomas Braun. (Editeur Edm. Deman,\nBruxelles.)\n  Notre-Dame du Matin, par Pierre Nothomb. (Edition de l'Occident, de\nParis.)\n  Le livre de la Route, de Johannes Joergensen (Paris, Perrin), trad.\nde Wyzewa.\n  Les heures et la vie, de Firmin Vanden Bosch. (Bruxelles, De Wit.)\n  Le Rabaga suivi de sept contes par Blanche Rousseau. (Bruxelles,\nEditions du Masque.)\n  Les Noctures. Trois pièces de théâtre, par Jos. Vandervelden. (Bruxelles,\nLebègue.)\n  Théâtre de Paul Claudel. Première série. IVe vol. (Paris, Mercure de\nFrance.)\n  L'Annonciation faite à Marie, par Paul Claudel. (Paris, Fd. de la\nNouvelle Revue française.)\n  Au service de l'Idéal, par Henri Davignon. (Bruxelles, Meihns.)\n  Trois villes saintes, par Emile Baumann. (Paris, Grasset.)\n\n  Les Vertus bourgeoises, le dernier roman historique de notre ami et\n"}, {"page_pdf": 563, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2526, "texte": " 488                                            DURENDAL\n\n\ncollaborateur H e n r y Carton d e W i a r t , sera p r o c h a i n e m e n t publié en une\nmagnifique édition de luxe, rehaussée p a r 80 illustrations en couleurs\nd'Amédée L y n e n .\n  On souscrit dès m a i n t e n a n t chez l'éditeur V a n Oest, 16, place d u Musée,\nà Bruxelles.\n  10 exemplaires sur J a p o n , 100 francs; 45 exemplaires sur papier d'Arches,\n50 francs; 500 exemplaires sur H o l l a n d e , 25 francs.\n\n\n                                                        *\n\n\n   Accusé de réception :\n    A R T : Les règles esthétiques et les lois du sentiment, p a r H E N R I DUSSAUZE\n( P a r i s , Alcan). — Londres, p a r JOSEPH AYNARD, vol. illustré. Collection les\nVilles d'art célèbres ( P a r i s , L a u r e n s ) .\n\n  H I S T O I R E : Le marquis René de Girardin, par ANDRÉ MARTIN. Préface\nd'André H a l l a y s (Paris, P e r r i n ) . — La domination française en Belgique, t. V I ,\np a r J U L E S DELHAIZE ( B r u x e l l e s , L e b è g u e ) .\n\n    L I T T É R A T U R E : L'évolution de Maeterlinck, par E . TiMMERMANS (Bruxelles,\nL a r c i e r ) . — L'âme des enfants des pays et des saints, par L U C I E F É L I X FAURE-\nGOYAU. (Paris, P e r r i n ) . — Au service de l'Idéal, p a r H E N R I DAVIGNON (Bruxelles,\nMertens). — Ames modernes, p a r HENRY BORDEAUX. Edition nouvelle avec\nu n e préface inédite (Paris, P e r r i n ) . — L'art de faire un homme, par l'abbé\nMAQUILLON (idem).\n\n   MUSIQUE             : Ma vie, par           RICHARD        W A G N E R , T. I I I . T r a d u c t i o n   de\nH . Valentin et O. S c h e n k ( P a r i s , P l o n ) .\n\n  P O È M E S : Butin fragile, par ROBERT E . M E L O T (Bruxelles, L a r c i e r ) . —\nLes rosiers sur la tombe, p a r FRANCIS CAILLARD (Paris, E d . d u T e m p s Présent).\n— Au jardin des roses, p a r BERNARD ARNOUX (idem).\n\n    R O M A N S : La vocation de Franck Guiseley, p a r R O B E R T BENSON. T r a d . de\nW y z e w a (Paris, P e r r i n ) . — L'appel, par M . G. BELGRAN D'ARBAUMONT (Paris,\nP l o n ) . — La meilleure part, p a r E M I L E POITEAU (Paris, Grasset). — Petit Will,\npar P I E R R E BROODCOORENS (Bruxelles, Librairie M o d e r n e ) . — Rosette, par\nFUNCK BRENTANO et A. D E L O R D E ( P a r i s , P l o n ) . — Profil de gosses, p a r la\nComt. VAN DEN STEEN (Paris, E d . du T e m p s P r é s e n t ) . — Nos gendarmes,\np a r le lieutenant L E KASS (Bruxelles, Imprimerie industrielle). — Sur le\ndéclin, p a r Louis PLANTÉ ( P a r i s , P l o n ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 492, "texte": ""}, {"page_pdf": 493, "texte": ""}, {"page_pdf": 494, "texte": ""}, {"page_pdf": 495, "texte": ""}, {"page_pdf": 496, "texte": "      La légende de sainte Cordule\n\n                                         I\n\n\n                  LEroi Maur régnait sur la Cornouailles, pays de\n                    rêves et de b r u m e s . C'était un beau vieillard\n                    chevaleresque et doux, habile à manier la lance,\n                    mais plus accoutumé à chanter des vers et à\n                    nourrir des tourterelles. Il protégeait les moines\n                    et bâtissait des chapelles aux moniales. T o u t\n                    son r o y a u m e était fleuri de clochers clairs dont\nles cloches portaient, par les jours de brise, jusque dans\nl'Estanglie voisine — encore païenne — le salut du bon Dieu\naux h o m m e s .\n   L e roi Maur n'avait q u ' u n e fille, Ursule, plus belle que le\nmatin, plus svelte que les lis, plus immatérielle que le rêve.\nElle passait à travers les champs et les bourgs suivie de ses\nmille compagnes, comme l'image souriante de la Grâce. Chacun\nl'aimait. E n secret, elle s'était promise à Dieu, et sur ses lèvres\néclosaient des paroles légères comme des fleurs d'or.\n   Or, un jour, le roi d'Estanglie, dont le fils était le plus fier\nchevalier du m o n d e , entendit parler d'elle et la voulut pour\nbru. Il envoya, à la cour du roi son père, des ambassadeurs\nchargés de pierreries et de couronnes, leur ordonnant de ramener\navec eux celle dont E t h e l r e d aimait déjà l'âme. L e roi d'Es­\ntanglie était le plus puissant sur terre, il tenait dans ses mains\nl'Ecosse, le P a y s de Galles, le Danemark et la Norvège, et\nvers la grande île, qu'il possédait presque tout entière, sem­\nblaient voguer l'Irlande et l'Islande comme des vaisseaux, les\nfines Feroë et les autres îles du Nord, comme une flottille\n\n\n  ( I ) D'un volume de Figures   et Contes à paraître   prochainement chez   l'éditeur\nG. Mertens.\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "426                         DURENDAL\n\n\npavoisée. Il avait son château sur un cap, d'où il semblait\ncommander au monde. Mais il était païen, adorait l'Esprit des\nfontaines et l'Esprit du feu. Pourtant, le roi Maur trembla que\nsa fille ne refusât ce mariage. Il craignait la colère de son\nvoisin. Ursule ne voulut pas l'y exposer : elle dit oui, mais\ndemanda un an de grâce. Ethelred choisirait dix jeunes filles\ndans sa cour et chacune des jeunes filles serait suivie de mille\nautres; elles viendraient rejoindre les mille compagnes d'Ur­\nsule et toutes ensemble iraient à Rome en pèlerinage. A leur\nretour, ayant satisfait à ce vœu, Ursule deviendrait reine. Elle\nétait si divinement belle que nul n'osa la contredire, et si dési­\nrable que Ethelred, qui ne connaissait pourtant que son âme,\nsentit qu'il pourrait l'attendre toute sa vie. Il choisit dix\nvierges qui, chacune, en choisirent mille.\n\n\n                                II\n\n   Vers la Cornouailles, elles arrivèrent de partout. Elles étaient\ntoutes blondes avec des yeux bleus, elles étaient toutes frêles\net vêtues de blanc. Leurs vaisseaux semblaient ne point s'en­\nfoncer dans les eaux tant il y palpitait d'ailes. Elles venaient de\nDanemark, de Frise, de Jutland, de Suède, de Finlande, de Nor­\nvège et des pays obscurs qui sont au bout du monde. Elles\nvenaient d'Irlande, silencieuses et étonnées; d'Ecosse, farouches\ncomme des oiseaux; d'Islande, rigides comme des vierges de\nmissel; de Batavie, transparentes comme les eaux. Les plus\npetites avaient douze ans, les plus âgées en avaient seize. Elles\nignoraient le regard des hommes et avaient grandi comme des\nglaïeuls dans un parc. Elles avaient aimé les cygnes, les\ncolombes et les sources; elles avaient aimé leurs mères, aux\nlongs yeux tendres et aux tresses claires. Mais si joyeuses elles\nétaient parties ! Elles s'étaient détachées du sol natal comme\nces flocons qu'un vent d'été y dépose. Rien ne s'était brisé en\nelles, tant elles étaient légères et prédestinées. Elles allaient\nvers où les appelaient des voix, avec les paupières battantes et\namusées. Et toutes aimaient Ursule comme une grande sœur\net ne pensaient plus au passé. Seule, Cordule avait pleuré.\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                LA LEGENDE DE SAINTE CORDULE                    427\n\n\n\n                                III\n\n   La petite Cordule avait douze ans. Elle était née en Flandre\ndans un grand château, et son père commandait trois cents\nhommes d'armes. Elle avait un petit jardin où elle cultivait des\nfleurs rouges, parce qu'elle aimait les belles couleurs vives.\nElle aimait sa maison, comme un oiseau la chaleur d'un nid.\nD'un côté du château, il y avait une plaine verte et rose où\ndes villages blancs riaient partout, et l'on comptait à l'horizon\ntrente-quatre clochers dont les uns, élancés, avaient l'air de\npetits cris tout droits, dont les autres étaient courts et trapus et\ns'élargissaient à la base, comme une poule dont les ailes abritent\ndes poussins, et d'autres encore farouches, carrés et orgueilleux,\net pour cela penchés tous les jours un peu plus par les vents des\nmers. De bonnes bêtes gonflées de lait rêvaient longuement\ndans les prairies, des bateaux plats glissaient sur les canaux,\nmais si plats qu'on ne voyait que leur grosse voile soufflée qui\nsemblait se promener drôlement au-dessus des champs. De\nl'autre côté, il y avait les sables, très déserts et très mystérieux\navec seulement quelques cabanes aux murs crépits, couvertes de\ntuiles, ou faites d'une barque renversée; des hommes grossiers\net tendres y menaient une vie sauvage avec des femmes aux\ntraits durs, vêtues de mantes noires. Ils avaient de petits ânes\nqui brayaient sur le haut des dunes d'un air comique, la queue\nen l'air, et dans les yeux desquels se mirait le monde entier.\nIls avaient aussi des bateaux presque ronds, que la marée sou­\nlevait deux fois par jour, et qui partaient en dansant jusqu'à la\nbouée de l'horizon. Cordule avait peur de ces pêcheurs. Mais\nun soir qu'elle s'était égarée, l'un d'eux l'avait ramenée à son\nchâteau avec de telles précautions et de telles douceurs que\nCordule s'était laissée embrasser — à l'heure du merci — par\nune barbe drue, piquante et salée... Un jour les braves gens\navaient vu venir un navire tout blanc dont les marins parlaient\nune langue inconnue. C'était les envoyés du roi d'Angleterre\nqui venaient demander à son vassal flamand sa fille Cordule.\n  Ah! qu'elle avait pleuré ! Elle s'était roulée en boule sur les\ngenoux de sa maman, elle avait embrassé vingt fois son petit\nchien aux poils soyeux, et sa suivante Guillaumette, et son\npère qui d'ordinaire lui faisait peur. Elle ne voulait pas s'en\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "428                          DURENDAL\n\n\naller! Il fallut bien. Mais ses adieux furent des sanglots. A\npeine toucha-t-elle aux belles tartes dorées qu'avait fait sa\nmère elle-même, pour le dernier goûter, ou aux oranges qu'un\névêque avait rapportées d'Hispanie, ou aux couques sucrées\nqu'elle aimait tant. Non. Et sa dernière pensée fut pour son\njardin, dont elle cueillit les fleurs, par grandes brassées. Elles\nles mit dans un linge blanc qu'elle emporta à la main, sur\nle bateau, avec elle. Le bon Dieu ne put qu'en sourire. Les\nfleurs ne se fanèrent jamais...\n\n                                IV\n\n   La petite Cordule aima pourtant la brume du Nord, qui\nressemblait à des mousselines argentées. Elle aima le pays du\nroi Maur que le bruit des cloches annonçait très loin sur la\nmer, si léger qu'on eût dit chaque fois qu'une bulle d'or écla­\ntait dans l'air. Elle aima Ursule qui l'attendait au débarcadère\net qui l'embrassa deux fois plus fort, en voyant qu'elle avait\npleuré, et quoiqu'elle fût, elle, plus rose et plus vivante, elle\naima les compagnes qui faisaient ressembler la terre de Cor­\nnouailles à un grand champde lis. «Qu'as-tu à la main? demanda\nUrsule à la petite Flamande. — Les fleurs de mon petit jardin,\nrépondit Cordule timidement. » Et elle montra les pivoines\nrouges, les cinéraires pourpres, les roses, les dalhias, les mauves,\ncouleur du Saint-Esprit, les grosses tulipes écarlates. Ses nou­\nvelles amies n'en avaient jamais vu de pareilles. La petite\nCordule emportait avec elle son pays : les autres ne pensaient\ndéjà qu'au ciel.\n   Les mille amies de sainte Ursule avaient déjà converti les\njeunes filles qui n'étaient point baptisées. Toutes naquirent à\nDieu le lendemain, dans les chapelles, dans les moûtiers, dans\nles ruisseaux des ermitages; l'eau des sources fut tarie quel­\nques heures, pour la bénédiction divine. Au-dessus de la\nCornouailles flottèrent tout un jour des milliers d'anges et un\ngrand parfum virginal enveloppa la terre. Après une grand'-\nmesse carillonnée, on s'embarqua un dimanche matin.\n\n                                 V\n   Un vaisseau d'or vermeil parut au sud comme on allait lever\nla voile. Il battait pavillon royal et un chevalier armé veillait\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "                  LA LÉGENDE DE SAINTE CORDULE                           429\n\n\nimmobile, à la proue; une d a m e et ses cinq enfants, groupés\nauprès de lui faisaient des signes de joie. Ursule reconnut sa\ntante, Gérasine, reine de Sicile. Quelques minutes après elles\ns'embrassaient. « Ursule, le bruit de ton pèlerinage a couru\nautour de la terre, mes filles ont d e m a n d é de pouvoir t'accom-\npagner, leur petit frère n'a pas voulu les quitter... » E t J u l i e n n e ,\nBabille, Victoire et Dorée vinrent se serrer autour de la sainte.\nL e petit Adrien, beau comme un enfant Jésus, accourut près\nd'elles. L'aînée avait treize ans, le petit en avait six, ils étaient\nblonds, car leur mère était Galloise, mais leur peau était dorée\ncomme des fruits baléares. Je ne sais quoi de chaud et\nd'adorable souriait dans leurs yeux, ils ne parlaient que du\nParadis.\n   « Embrassons-nous, tante Gérasine! » T a n t e Gérasine embrasse\nsa nièce, puis ses enfants bien longuement, et puis Cordule\nqui est tout près, si petite aussi, avec à la main son linge blanc\nplein de fleurs rouges, et dont les yeux d e m a n d e n t un baiser.\nPuis elle gagne la terre sur son bateau d'or. E t dans un grand\ncantique clair la flotte s'en va.\n   Cette escadre virginale fait rire de joie les aubes et étonne\nles soleils couchants. Elle emporte toute la beauté du Nord,\ntout le rêve frémissant des brumes. Les mille voiles angéliques\nsont gonflées comme la poitrine des petites filles sous leur\ntablier blanc q u a n d elles ont couru beaucoup. Un souffle divin\nles emporte. D e grands vaisseaux méchants se garent à leur\npassage en faisant, tout le long de leur ligne de flottaison, de\ngros yeux ronds et noirs. Des matelots maudits, de leur bastin­\ngage, les poings sur les hanches, les regardent s'éloigner... On\ndirait de très loin une flottille de mouettes, abattues sur la mer.\nLongtemps les cloches du pays les accompagnent. Puis c'est le\ngrand silence des eaux. L a mer se calme devant elles, l'es\npetites îles ouvrent si fort leur cœur que des parfums exquis\nen montent, comme en exhalent des fleurs épanouies qui vont\nmourir. C h a q u e Matin à l'horizon des eaux se lève plus léger,\nplus flottant, plus clair. L a nuit — on est en juin — est presque\nlumineuse et éclaire doucement les mille petits visages qui\nsourient dans leur sommeil, les mille petits bras qui s'étirent\ndans le songe. Ursule dort à la proue de la première barque\net Cordule près d'elle la bouche entr'ouverte tenant ses fleurs\nprès de son cœur. L e s vaisseaux semblent voguer entre ciel et\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": "430                            DURENDAL\n\n\nterre tant un souffle de grâce les emporte, les dirige, les garde\ndans la transparence de l'ombre.\n    On se réveille le dixième jour dans un matin plus gai, plus\nrose, et, d'abord pareille à une ligne flottante, la terre appa­\nraît, plate et longue comme au pays de Cordula. L a grosse\ntour de Tiel monte de cette bande si mince qui danse au soleil.\nP u i s tout s'affermit, se tasse, se précise. U n e ville aux toits\nsuperposés se dessine, et, à côté, entre deux phares la mer\nsemble entrer dans le continent par une sorte d'entonnoir,\nd'abord très large qui va se rétrécissant : — « C'est la rivière\ndu Rhin », explique Ursule aux toutes petites... A midi l'on\nentre dans le fleuve en chantant Salve Regina, car l'église de\nT i e l est vouée à la Vierge. Des peuplades en larges braies se\nportent au bord pour les voir passer, r e m o n t a n t le courant, d a n s\nun bruit de cristal fuyant de chaque côté des étraves, des îles\nplates se dessinent que la marée va recouvrir, d'autres fleuves\nviennent se mêler au grand fleuve, s'y confondre, s'en séparer\nen larges nappes d'eau luisante, des sortes de lacs s'étendent tout\nà coup jusque très loin, sous lesquels on entend, car c'est\ndimanche, sonner les cloches de quarante villages engloutis. P u i s\nles rives se resserrent et s'élèvent, de grands châteaux flanqués\nde tour sont hérissés de guerriers, des collines surgissent, puis\ndes montagnes. Sur chaque berge meurt une profonde et démo­\nniaque forêt. Q u ' i m p o r t e ! un espoir divin réconforte et\nentraîne les vierges. Chacune avec étonnement contemple le\nmonde. T o u s les yeux bleus sont grands ouverts. Cordule,\n Babille, J u l i e n n e , Victoire et Dorée se tiennent par la main et\nregardent avidement. L e petit Adrien pose des questions\ningénues auxquelles elles ne peuvent répondre n'étant point\n savantes... cela dure trente jours ainsi. On a passé depuis long­\nt e m p s Cologne, la ville sainte où l'on s'arrêtera au retour.\n Voici au t o u r n a n t du fleuve, dressée en espalier, Bâle avec son\n rocher, sa cathédrale rouge et ronde, son cloître austère où se\n promènent des docteurs... Cordule n'a presque plus de\n fleurs aux belles couleurs de son p a y s . Chaque matin,\n chaque m i d i , chaque soir elle en a jeté u n e dans le courant;\n pour retrouver son chemin comme Poucet de la fable, dit-elle\n naïvement : c'est au fond pour ressembler à ses compagnes qui\n vivent détachées de tout et sans souvenir du m o n d e . Mais elle\n ne peut vraiment s'en séparer tout à coup. E t c'est pourquoi,\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "                 LA LÉGENDE DE SAINTE CORDULE                        431\n\n\ntrois fois par jour, elle immole un peu de son passé. Il y a là\ncomme de petites gouttes éclatantes perdues au milieu du grand\nfleuve. Il ne reste plus dans le linge que trois beaux dalhias\nrouges, frais comme au premier matin, qu'elle n'aura j a m a i s\nla force de quitter... E t puis quand bien m ê m e elle les aurait\na b a n d o n n é s sur la route, pourrait-elle un jour — non, n'est-ce\npas? — oublier la chaleur des bras de m a m a n refermés sur\nelle, et ne pas sentir tout tièdes encore, ses yeux que d e s lèvres\ndouces ont baisés si fort, quand, roulée en boule, à l'heure où\nDieu l'appelait au dehors, elle pleurait sur les genoux de sa\nmère blonde?\n\n                                  VI\n\n   L'évêque de Bâle leur offre un grand goûter dans le verger\nde son palais. Elles m a n g e n t du laitage, des cerises et de gros\nabricots roses, et d e m a n d e n t des explications au sujet des mon­\ntagnes, des torrents, et d'une ligne blanche de cimes qui\nflotte au loin... P u i s Ursule confie ses vaisseaux au pontife, et\ncelui-ci avec son clergé conduit les vierges en procession sur\nle chemin des Alpes.\n   Elles vont nu-pieds, pareilles à des anges, dormant dans les\nvallons, renouant en tresses chaque soir leurs cheveux flottants.\nLes routes sont rudes, les haltes rares, les habitants durs et\nmauvais. P o u r t a n t aucune d'elle une seule fois n'a gémi.\nCordule seule a dû souvent se retenir de pleurer : mais à chaque\ndéfaillance un sourire d ' U r s u l e réconforta l'enfant... Elles\nserpentent en long cortège mince au flanc des vallées, au bord\ndes glaciers moins immaculés que leurs âmes, à travers les\nhauteurs où tintent les sonnailles des troupeaux. Un pâtre\nparfois leur offre, de bon cœur, du lait qui mousse d a n s les\njarres. Elles prient à l'endroit où saint Maurice fut martyrisé.\nPuis les voici qui, du haut des monts, après un long, très long\nvoyage, sentent monter vers elles le souffle parfumé de, l'Italie.\n   L ' a u t o m n e va venir; à petites étapes, elles n'atteindront Rome\nqu'à la veille de Noël...\n                                  VII\n\n   P a r t o u t les cloches tintèrent : aux dômes des grosses basi­\nliques étoilées d'or, aux petits campaniles des couvents; au\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "432                         DURENDAL\n\n\nchâteau Saint-Ange le canon tonna. Il y avait encore des païens\nà Rome, mais ils étaient consternés par l'arrivée de ce pèleri­\nnage. Le pape Cyriaque sortit de sa maison vêtu de blanc,\nsuivi d'une file de cardinaux de pourpre et, passant le\nTibre, attendit le cortège. Celui-ci parut au sommet des monts\nsabins, descendit par la route, s'épandit dans la plaine. C'était\nune merveille-, sous le ciel latin cette éclosion de fleurs du\nNord. Il semblaitque l'air enétaitplus frais et plus fluide. Rome\nouvrit ses portes avec joie et s'émerveilla; tant de jeunesse et\ntant de beauté c'était l'hommage de toute une race, l'ambassade\nvirginale d'un monde qui se donnait à Dieu. Aux balcons flot­\ntaient des oriflammes, lesjeunes Romaines se mêlaient à leurs\nsœurs lointaines. Pendant trente jours des voix pures s'élevèrent\ndansleséglises, des larmes enfantines coulèrent sur la cendre des\nmartyrs, de blanches théories se déroulèrent aux tombeaux des\nvierges. Un jour qu'avec le Pape les enfants étaient en prière\nau tombeau d'Agnès, un ange apparut à Cyriaque et à Ursule\net leur annonça le martyre. Cyriaque courba noblement la tête,\nUrsule fut transfigurée par la joie. Toutes ses compagnes s'of­\nfraient aussi, pourtant elles ne virent rien... Cyriaque rassembla\nses prêtres et leur dit adieu, prêt à s'en retourner avec le trou­\npeau d'agnelles vers la radieuse Destinée; mais eux ne voulurent\npas qu'il partît, les laissant sans pasteur et sans maître. — « Dieu\nme convie à suivre ces enfants », répétait-il encore... Mais les\ncardinaux et les prêtres protestaient toujours. Alors il se démit\nde sa charge et s'en alla où Dieu l'appelait. Et, par vengeance\net par colère, ses prêtres le rayèrent de la liste des papes et\njurèrent que son nom ne serait plus prononcé jamais. Mais déjà\nles archanges le chantaient au ciel...\n\n                               VIII\n\n  Voici nos barques, s'écria Ursule avec joie! Du haut de la\ndernière colline que le nouvel été faisait si odorante, elles\nvoyaient le Rhin, déjà glauque et transparent comme les eaux\nde leurs pays et impétueux comme pour les entraîner vers la\nVie. Et déjà les mariniers avaient relevé les voiles, prêts à cou­\nper l'amarre pour le voyage merveilleux. Chacune presssentait\nDieu au bout du fleuve, chacune en rêvait et de cette Cologne\naussi, aperçue naguère, où elles allaient, petites voyageuses,\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "                   LA LÉGENDE DE SAINTE CORDULE                            433\n\n\nbaiser les ossements de ceux qui vinrent de la Chaldée guidés\npar une étoile bleue. T o u t e la terre d'Italie avait frémi du frôle­\nment clair de leurs robes; plusieurs évêques, voyant avec elles\npasser le P a p e , s'étaient joints à leur chef. C'est ainsi qu'en ce\nretour de joie, au centre de l'escadre flotta une b a r q u e pareille\nà un autel. Cyriaque y était entouré du cardinal Vincent, dont\nla barbe était blanche; de Jacques, évêque d'Antioche, Breton\nde naissance; de Maurice, évêque de M a n t o u e ; de Follau,\névêque de L u c q u e s ; de Sulpice, évêque de M o d è n e . . .\n\n\n                                     IX\n\n   P o u r q u o i raconterais-je l'histoire de chacune d'elles? Elles\nn'ont qu'une histoire. Elles sont un peuple d'enfants qui va\nvers Dieu. Elles ont la même âme, les mêmes regards, les\nmêmes songes. Elles chantent d'une voix le même cantique\nailé d'amour. L e u r s noms sont purs comme leurs souffles,\nlégers c o m m e leur jeunesse, frais comme l'eau; les noms de la\nplupart se sont évanouis dans le brouillard de leur sang, et sont\ndevenus des mots à l'usage des anges. Cordule elle-même, au\ndelà du petit cercle des proches compagnes d ' U r s u l e , les igno­\nrait. Elle était dans la première b a r q u e avec la Sainte et ses\namies les plus chères. Autour d'Ursule grave et presque mater­\nnelle, elles conversaient joyeusement. Elles étaient venues de\npays divers mais s'aimaient comme de petites sœurs. Ciline et\nDivine, W i v i n e et Viviane, Rosine et Rosée, Légère et Mar­\ntille, Ingeburge, W i t b u r g e ; Matilda, Helga, E t h e l r e d a . E t les\npetites cousines d ' U r s u l e . P e n d a n t le long voyage elles ne\ns'étaient pas quittées. Elles disaient des choses immatérielles\net enfantines — « Je voudrais être à Cologne », disait Wivine\nau regard p r o m p t ; — « Je voudrais ne jamais dormir tant le\nmonde est beau », disait Rosée ; — « Je voudrais voir la sainte\nVierge », disait Ingeburge, q u ' u n e clarté inconnue rendait dia­\nphane; — « J e voudrais mourir », disait Victoire d'une voix\nvive. E t Babille, J u l i e n n e et Dorée répétaient après elle d'une\nvoix c h a n t a n t e ce mot héroïque : je voudrais mourir... Cordule\nn'osait point parler, elle disait tout bas : « J e voudrais revoir\nma mère et mon pays », mais elle se sentait imparfaite, et ser­\nrait sur son cœur les trois fleurs rouges de son j a r d i n . . .\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": "434                         DURENDAL\n\n\n\n\n                                X\n\n    On allait! on allait! glissant plus vite entre les berges, rece­\n vant le salut clair des rivières, le salut noble des vieux burgs.\n Depuis le premier voyage on eût dit que la grâce avait fleuri\n le monde. Les forêts étaient parfumées, les fantômes s'étaient\ndissipés, des angelus tombaient des tours, des croix s'élevaient\nsur les villes. Les Filles du Rhin avaient senti s'évanouir à\njamais la nuit maléfique, et c'étaient elles — n'est-ce pas — qui,\nchangées en anges voilés, guidaient maintenant autour des rocs\n les frêles nefs? On naviguait dans la clarté, sous la vibration\n des oriflammes flottant aux mâts, dans les échos, renvoyés de\nrive en rive, des cantiques. Nulle ne regardait en arrière. Elles\nétaient toutes dressées à l'avant, s'émerveillant chaque jour\n plus de voir la vie, recueillant en leurs âmes les sons, les par­\n fums, les aurores et jusqu'au chaste frémissement des soirs.\n Le pressentiment ingénu du Bonheur leur donnait une légèreté\n plus grande encore; à mesure que l'on avançait croissait la joie,\n à mesure que l'on avançait le désir était plus pressant d'atteindre\n l'invisible but! Je ne sais quel souffle divin gonflait les cœurs,\n faisait palpiter les songes, illuminait les visages, transfigurait\n les petits corps frêles, baignait les choses, de plus en plus, dans\n l'atmosphère du Paradis. Chaque étape était plus joyeuse que\n la précédente, plus attirante, plus envolée : on sentait le mo­\n ment où la bruissante escadre allait se soulever tout entière —\n voiles, nefs et âmes — dans un bruit clair de milliers d'ailes...\n Ce fleuve était la route unique du Rêve; où aboutissait-il? si ce\n n'est à la mystique Patrie qu'appelaient tant d'espoirs tendus.\n Elles allaient à Dieu : la plupart ignoraient qu'elles devraient\n passer par la mort. Cordule, elle, ne comprenait le ciel qu'avec\n au milieu son château natal.\n   Cependant, du fond des pays sauvages, une horde descendait\nvers le fleuve avec le bruit d'une mer. Des massues brandies,\ndes haches levées, des arcs tendus, de rauques chants de\nguerre épouvantaient le monde. Le sol d'Allemagne retentis­\nsait du piétinement de cent mille chevaux d'Asie. Vers quelle\nconquête sublime et pérennelle, vers quelle inexpugnable ville,\ndévalait l'armée de Satan? Deux généraux païens, Africain et\nMaxime, voyant à Rome les onze mille vierges et sentant\n"}, {"page_pdf": 506, "texte": "                  LA LÉGENDE DE SAINTE CORDULE\n\n\nqu'elles allaient par leur seule présence convertir toute la terre\navaient prévenu Jules, roi des H u n s , qu'il avait à les faire\npérir au passage. Ces bêtes féroces accouraient égorger\ndes cygnes.\n  — Voici une fleur rouge! s'écria Dorée au midi du deuxième\njour. — Voici une fleur rouge! dit Babille lorsque t o m b a le\nsoir. L e courant n'avait point emporté les fleurs jetées par Cor­\ndule, elles étaient restées là comme des jalons mystérieux, vers\nquel Destin? E t de place en place, sur le fleuve glauque, les\nonze mille enfants s'étonnaient de voir flotter comme une goutte\nde sang...\n\n                                    XI\n\n   U n amoncellement de toits gothiques, des tours, des tou­\nrelles, des maisons pressées dans des remparts de pierre battus\ndes eaux — et t o u t au-dessus une grande flèche qui va jusqu'au\nciel : c'est Cologne. L à dorment à j a m a i s les pèlerins augustes :\nMelchior qui porta la Richesse, Gaspar qui porta la L o u a n g e ,\nBalthazar qui porta l'Amour. Cyriaque fera ouvrir leur caveau,\net les enfants émerveillés pourront les admirer, beaux comme\ndes vivants : le premier avec ses colliers, le second avec sa lyre, le\ntroisième avec ses mains jointes... C o m m e la flottille approche,\nun bateau clair s'en vient du nord : un j e u n e homme sans\narmes est debout près du mât, une petite fille s'appuie à lui.\nC'est E t h e l r e d ; il est devenu roi, il s'est fait chrétien, il vient à\nla rencontre de la Bien-aimée. E n route, Dieu lui a révélé que\njamais elle ne serait sienne sur terre, qu'elle allait m o u r i r ; il\naccourt pour pouvoir au moins subir le m a r t y r e avec elle. S a\npetite sœur accompagne le fier adolescent. Ethelred, extasié,\ncontemple la beauté de celle qu'il aime. — « Ursule, U r s u l e !\nquel est ce chevalier si beau », d e m a n d e Cordule les mains\njointes. E t U r s u l e , que ce premier regard transperce d'amour,\nrépond à l'enfant, exaltée : « Celui qui va mourir avec nous,\n mourir avec nous! »\n\n                                    XII\n\n   L e cortège léger s'avançait vers les portes quand retentit le\ncri des barbares. E t de partout on les vit surgir. Qu'importait à\nces vierges pures de quitter la terre puisque Dieu les appelait?\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "436                         DURENDAL\n\n\nC'étaient de faibles jeunes filles, elles eurent l'héroïsme de la\ndouceur. Les H u n s sont interdits d'abord : ils admirent. Ces\ntresses blondes, ces lins flottants, ces pieds nus, sont-ce des\napparitions célestes? Leur brutalité hésite. T o u t à coup l'un\nfrappe, et c'est comme une goutte de sang sur un c h a m p de\nneige. A la vue du sang, les autres se ressaisissent et frappent\nà leur tour. Les vierges chantent des beaux chants paisibles.\nCordule est au dernier rang, tout au bord du fleuve. Elle\ndonne la main à Victoire et à Dorée... Cordule tout à coup se\nmet à pleurer. Les enfants de Gérasine s'étonnent. Qu'est-ce\nqui transfigure ces petites filles de treize ans? Quel souffle divin\nleur donne ainsi la grâce fière devant la mort? — « P o u r q u o i\npleures-tu, demandent-elles à leur compagne, n'allons-nous pas\nmourir pour Dieu? » Mourir pour D i e u ! Cordule aime les\nsaints, le bon Dieu, la Vierge; Cordule ignore le péché; Cor­\ndule, dans ses prières, a donné tout son cœur au Ciel. Mais\nCordule a une mère, un petit jardin, une si belle vie! E t puis,\nelle a si peur! Elle veut chanter comme les autres; sa voix trem­\nblote et s'éteint. Ses mains lâchent celles de Dorée et de Vic­\ntoire. Elle s'assied sur une marche de pierre en pleurant. P u i s\ndoucement, — mon Dieu que vous importe sa petite vie — elle\nse glisse le long du quai, et une grande force — l'Epouvante —\nla précipite toute angoissée au fond d'une barque vide.\n\n\n\n                               XIII\n\n   Elle pleure, elle pleure! D'abord à lentes larmes tièdes et\nsilencieuses, puis à grands sanglots, la tête dans les mains, le\ncœur si gros. Elle a trop peur de mourir! Elle est tapie dans un\ncoin, p a r m i l'ombre, derrière une voile roulée. Au premier con­\ntact avec la réalité s'est évanouie en elle l'ivresse exquise des\ndernières étapes. Elle songe au p a y s natal : elle met son visage\nsur les trois fleurs rouges. E t voici qu'à ce contact la vision se\nprécise : les toits de tuiles, les campagnes de son pays, aux\ncouleurs vives, les robes de soie de sa mère, les cuirasses d'or\nde son papa, et aussi la barbe piquante, drue et salée du vieux\npêcheur qui, un soir d'été, l'embrassa. Elle sent sur son corps\nles caresses maternelles, des regards anciens la frôlent, des\nvoix aimées retentissent... Non, aucune n'a comme cette petite\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "                  LA LÉGENDE DE SAINTE CORDULE                        437\n\nF l a m a n d e une motte de terre natale dans le cœur. Les autres\nsont bien heureuses : le Ciel est leur seule patrie. — « Oh ! mon\nDieu, laissez-moi vivre encore! Je vous aimerai bien, je ferai\ndu bien aux pauvres, toutes mes paroles seront des prières! Je\nne puis vraiment pas mourir! » E t les beaux dalhias rouges dont\nl'odeur est incorruptible, sont arrosés de larmes chaudes.\n   P o u r t a n t elle écoute. L a nuit est tombée. Peut-on croire\nqu'il y a, là tout près, un massacre affreux? On n'entend pas\nun cri, pas une fuite, pas une plainte, rien qu'un cantique\nencore touffu, mais dont une tige, à chaque coup, se casse. L e s\nmains jointes sur la poitrine, les vierges t o m b e n t . Ethelred\na déjà chu dans son sang, en confessant Dieu; les pontifes aussi.\nOn entend le frôlement des anges qui volent portant d'invi­\nsibles couronnes. C'est la moisson d'un champ de lis. Jules,\nroi des H u n s , s'est approché d ' U r s u l e : sa surnaturelle beauté a\nravi ce monstre. Il lui promet la vie si elle renie son Dieu et\nveut être sa femme. Ursule ne répond pas : elle sera fidèle à\nson double amour. Alors il s'éloigne, rit d'un mauvais rire, lève\nson arc, pose la flèche, et, tranquillement, a y a n t sur son bras\ndrapé son écharpe blanche et rajusté son casque sur son front,\nil la t u e . L e s autres voix chantent toujours.\n   Ce n'est point l'odeur acre du sang, c'est un parfum de cha­\npelle bénite qui monte de ce carnage. C'est un h y m n e de joie\nqui flotte au ciel. L a petite Cordule qui pleure entend ces voix,\nrespire ces effluves frais. Elle sent sur ce champ de mort la\nprésence de Dieu. L a petite Cordule a honte d'elle-même : c'est\nd'avoir eu peur qu'elle pleure m a i n t e n a n t . T o u t à coup, avec\nle jour qui monte, le chant qui s'est fait mince, plus mince,\nplus mince encore, se casse pour toujours : plus une de ses\nsœurs n'est vivante. Alors l'enfant se dresse résolue, lève vers\nDieu son âme qui ne tremble plus, fait un signe de croix, pense\nà sa mère et à son pays, et, pressant sur son cœur les trois fleurs\nchéries, s'avance dans l'aube, jusqu'au bourreau...\n\n\n                                      XIV\n\n   Il s'éleva près de Cologne un monastère où les onze mille\nvierges furent révérées. Il y eut en leur honneur de particu­\nlières liturgies. Mais Cordule, martyrisée après les autres, y fut\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": "438                         DURENDAL\n\n\noubliée. Nulle prière ne la nomma, nulle moniale ne s'adressa\nà la petite fille pour quelque grâce. Elle en fut attristée jus­\nqu'au fond du ciel. Un jour, il y a très longtemps, elle apparut\nà une humble novice, à peine plus âgée qu'elle, et lui révéla\nqu'il ne fallait point l'oublier, que Dieu avait bien voulu, malgré\nsa peur enfantine, l'admettre au martyre, et que, comme\nses compagnes, elle était sainte...\n\n\n                             PRIÈRE\n\n   O sainte Cordula, qui êtes née chez nous, entre les sables de\nnos dunes et la richesse de nos prairies; vous qui avez souffert\nplus que vos compagnes, parce que vous étiez née sous un plus\nbeau ciel, que vous aviez une mère plus passionnée, et que vous\naviez le bonheur de connaître les couleurs vives; vous qui, pour\nmourir, avez dû dompter vos sanglots ; vous qui êtes un peu\nhumaine comme les saintes de notre pays, et qui êtes morte à\ntreize ans, avec sur votre cœur les fleurs vivantes de nos jar­\ndins; faites-nous aimer la terre natale et le souvenir du passé,\nfaites-nous aimer plus encore le ciel, jusqu'à lui sacrifier cet\nautre amour, fortifiez les âmes hésitantes, consolez les adoles­\ncents qui sanglotent parce qu'ils n'ont pas la force d'aller à\nDieu, et faites qu'à l'aube nouvelle, même s'ils ont tremblé\nde peur toute la nuit, ils vous imitent — ô vous que le Seigneur\nadmit au martyre, bien que — comme le feraient encore\ntoutes les petites filles de chez nous — vous ayez pleuré.\n\n                                            PIERRE NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": "                 Soir de Mai\n\n                               Au poète naturiste Michel Abadie.\n\nLe soir sur l'horizon penche sa coupe d'or\nEt dans l'air embaumé descend le vol du rêve :\nVoici l'heure où la voix de la forêt s'élève\nDouce comme le chant de l'amour qui s'endort.\n\nO soir de mai, soir de parfums, soir d'harmonie !\nMon être tout entier vibre de ton émoi ;\nLe coeur épanoui, je sens grandir en moi\nL'ivresse d'être jeune et ta force infinie.\n\nJe vais par les sentiers que l'ombre peu à peu\nCouvre d'un voile où flotte une teinte imprécise,\nLes muguets sont penchés dans leur blancheur exquise,\nDéjà, sur le taillis, glisse un long reflet bleu.\n\nLes nids sont apaisés, les oiseaux font silence,\nUne branche se brise en craquant sous mon pas...\nL'Angélus d'un petit clocher sonne là-bas,\nSi loin que c'est peut-être un Angélus de France.\n\nVoici la paix sereine avec le grand sommeil\nDe tout ce qui vibrait dans la clarté joyeuse...\nO mon âme ! pourquoi te fermer, douloureuse,\nQuand mon coeur est en feu devant le soir vermeil ?\n\nEcoute... un rossignol a préludé dans l'ombre,\nUn autre lui répond, puis un autre... le bois\nTressaille en entendant le timbre de leurs voix,\nCar c'est un chant d'amour pour des amours sans nombre.\n\nN'avons-nous pas aimé, n'avons-nous pas souffert,\nN'avons-nous pas pleuré durant les nuits d'automne,\nN'avons-nous pas été celui qu'on abandonne?\nEt vois : le gai printemps nous est encore offert.\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": "440                           DURENDAL\n\n\n\n       Le rossignol divin qui chantait notre ivresse\n       Est mort un soir de gel et d'épaisse blancheur.\n       Pourtant la même voix berce de sa douceur\n       L'ombre où le même souffle alanguit sa caresse.\n\n      Rien n'est changé... l'eau claire où se miraient jadis\n      Des yeux de velours bleu, purs comme les pervenches,\n      Malgré les beaux yeux clos frissonne sous les branches :\n      L'ange s'en est allé, reste le paradis.\n\n      E h bien, vivons au moins de ce soir extatique\n      Aimons-en la Beauté : c'est l'amour éternel,\n      Le seul amour qui fait étinceler le ciel\n      Et dont les rossignols sont l'ardente musique.\n\n      Ouvre-toi simplement... la superbe forêt\n      N'est femme que par la profondeur du mystère :\n      Ce n'est jamais en vain qu'elle murmure « espère ».\n      Tout ce qui charme en elle est un charme secret\n\n      Laisse très librement se déployer mon rêve :\n      Que peut un songe mort lorsqu'un autre est vivant ?\n      Allons au fil de l'heure, oublions tout avant\n      Qu'un soleil jeune et fier dans les branches s'élève.\n\n      Je t'aime, rossignol ; je t'aime, soir divin.\n      Je t'aime, ô ma forêt, que va blanchir la lune.\n      Je t'aime, vieux hibou, j'aime mon infortune\n      Et je voudrais tenir un aigle dans ma main !\n\n                                            Adrien de P R É M O R E L .\n Bleid, 1912.\n\n\n\n\n                           ^sr^^gs               ^\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "                     Le cœur timide\n\n                     DES beaux arbres, des fleurs à profusion, un étang\n                         comme dans une conque et, au fond de ce pay­\n                         sage, un châleau bâti dans la seconde moitié du\n                         XVIIIe siècle et qui montre, entre deux tours\n                          cariées, sa façade blanche surmontée d'un fron­\n                          ton triangulaire.\n                             Voilà le Valvert, tel qu'il apparaît à celui qui\ntraverse ce pays. Parce que nous sommes dans la Hesbaye, la\nmoindre ondulation du sol acquiert une importance singulière;\ndes ruisseaux se rencontrent ici et alimentent l'étang où trem­\npent des saules; la bonne terre, plus feitile encore du voisinage\ndes eaux, gorge de sève les arbres de ce « val ». On a mélangé,\nle plus heureusement du monde, les feuillages d'essences\ndiverses qui s'opposent les uns aux autres ou marient délica­\nt e m e n t leurs nuances. Certains sites inspirent de l'admiration\net ne provoquent aucune s y m p a t h i e . . . L e Valvert est sym­\npathique.\n    Si m a i n t e n a n t , a y a n t joui du coup d'œil qu'offre cette partie\nde la propriété qui s'étend devant le château, nous contournons\ncelui-ci, après avoir passé près de la cour, des communs et de\nla ferme, nous découvrirons les restes d'un jardin français.\nQuelques buis taillés en cône, des parterres géométriques et,\nau milieu d'un étroit boulingrin, une statuette de l'Amour, l'en­\nfant ailé avec l'arc et la flèche perfide... L e potager n'est pas\nloin, et comme on s'aperçoit tout de suite que Madame de Hérin\nlit avec fruit les catalogues de Vilmorin! Auprès des choux et\ndes cardons gothiques, les fleurs s'épanouissent un peu folles.\nC'est à pleines mains que la maîtresse du logis y cueille les\nbouquets qui mettent des couleurs et des parfums dans chaque\nsalon du Valvert. L e jardinier arrose, peigne et renouvelle au\n\n (1) Fragment d'un roman qui paraîtra prochainement.\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": "442                           DURENDAL\n\n\n mois de juin les corbeilles savantes parmi les pelouses du p a r c ;\n il ne faut, dans le potager, respecter aucun agencement, aucun\n travail méticuleux, les fleurs s'offrent à la récolte, et la châte­\n laine, par les matinées d'été, rapporte, brillantes de rosée, les\nbrassées de d e l p h i n i u m s , de mauves et de glaïeuls, qui feront\ncomme des trophées, auprès des roses paysannes et des œillets\nqui e m b a u m e n t , et des linaires mêlées aux tremblantes gypso-\nphiles dans les plus petits vases du salon.\n     Il semble que grâce à ce décor riant, malgré les campagnes\nmonotones d'alentour consacrées à l'abondance des greniers et\nà la nourriture des fermes, un esprit chagrin sente dès le pre­\nmier jour s'évanouir les soucis... Qui le croirait? Pierre, nanti\nde ses vingt-cinq ans, se d e m a n d e de temps à autre si la vie est\nvraiment bonne. I1 comprend néanmoins l'étrangeté de pareil\nsentiment et s'abstient d'en faire part à autrui. Chacun doit\ndominer son destin et ne pas se laisser aller au fil des jours,\npareil à un fétu de paille dans la rivière. P o u r ne jamais avoir\nréagi contre les événements et les hommes, il se fait que ce\ngarçon bien portant, fortuné, joli, éprouve l'impuissance de se\ndégager d u n e préoccupation, d'une peine m i n i m e , et que le\nd r a m e guette toujours chez lui la comédie. I1 ne s'agit, bien\nentendu, de d r a m e que pour notre ami, le commun des mortels\nn'y trouverait pas matière à émotions.\n    Cependant, Pierre jouit du pouvoir chimérique de se dédou­\nbler. Dans les heures de solitude, il se voit très souvent rem­\nplissant un rôle à cent lieues du personnage qu'il représente\ndans l'existence réelle. Il s'est cru longtemps l'étoffe d'un grand\namoureux. Ses études terminées à l'Université de Liége, lors­\nqu'il manifesta soudain le désir de séjourner dans le Midi,\nPierre se convainquait qu'il serait p r u d e n t de ne plus respirer\nle même air que cette d a m e dont il conduisit une nuit d'hiver\nles pas assurés j u s q u ' à la porte de son hôtel où le plus honnête\nbonsoir les sépara. Ses parents le voyaient partir sans ennui.\nM. de H é r i n estimait que la distraction du voyage est\nsalutaire aux jeunes gens. « Q u a n d on contemple de beaux\npaysages, on ne fait pas autre chose », déclarait-il, avec convic­\ntion, à sa femme. E n quoi M. de H é r i n exagérait, Je\ncumul étant ici fort possible. Mais Pierre se contenta d'ad­\nmirer, et, sans trop le savoir, il rapportait de ce séjour une\nâme, non plus sensible seulement aux heurts et aux froisse-\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "                         LE CŒUR TIMIDE                           4 13\n\n\nments, mais vibrante devant le spectacle des choses, et qui tout\nà coup s'essorait dans l'enthousiasme. Cela n'allait pas à r e n ­\ncontre de sa complexité sentimentale; une secousse avait pro­\nvoqué ce déclanchement, et ainsi s'achevait son développement\nnaturel.\n   Jadis, il s'était senti un mouvement de s y m p a t h i e irraisonné\npour une j e u n e fille, qui lui avait fait remarquer l'harmonieuse\nbeauté de la campagne durant un crépuscule d'août. Combien\nla signification du tableau, qu'ils avaient sous les yeux, se\nnimbait de poésie parmi les voix lointaines des moissonneurs\nqui lançaient les gerbes vers l'un des leurs, debout sur un cha­\nriot, au milieu des pailles enflammées par les lueurs du cou­\nchant! Il éprouva une sensation nouvelle et depuis, aux réunions\nmondaines, il recherchait la société de cette jeune fille. Leurs\nentretiens restaient empreints de sympathie ; il n'avait que de\nl'amitié pour elle, mais quand Pierre apprit son mariage, il en\ndemeura maussade.\n    Ce m a t i n , dans le parc du Valvert, sous le quinconce des til­\nleuls, au travers desquels on aperçoit le ciel bleu, car la ver­\ndure est légère, Pierre repasse les heures récentes, vécues avec\nses amis. Ils l'ont quitté afin de reprendre la tâche qu'ils se sont\n assignée; les voilà déjà fixés sur le choix de leur carrière. Dar­\n blais resterait sans doute fidèle au Barreau; Charles de H a m e l\n attendrait l'occasion favorable de solliciter une place dans la\n magistrature. E n dépit de leurs grimaces extérieures, ils mar­\n cheront tous deux vers un but, et plus tard le cadet, cet Ulric\n si pimpant, suivra l'exemple des aînés.\n    Mon D i e u ! sa situation de fortune pourrait le mettre à l'abri\n des préoccupations de ce genre... Il sait que son père a raison\n quand il c o n d a m n e l'oisiveté, encore faudrait-il trouver une\n carrière appropriée à la couleur de ses préférences, et on le\n soumettrait en ce m o m e n t à la question, qu'il ne parviendrait\n pas à découvrir sa vocation. Les examens subis — et Pierre\n est avocat comme tout le monde — il souhaite ne plus jamais\n ouvrir le code... Alors la politique, le conseil provincial\n d'abord, les chambres législatives ensuite... qui sait?...\n    Depuis que M. de Hérin lui a révélé ses vues, Pierre tourne\n et retourne cette idée dans sa tête. Il avait l'intention bien\n arrêtée de déclarer tout net qu'il se moquait pas mal des élec­\n teurs; il remit cet aveu au lendemain. L e lendemain, son père\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "444                          DURENDAL\n\n\nne lui ayant encore rien dit, il attendit le jour suivant. On\nétait précisément à ce jour-là et, selon son habitude, il y avait\nloin pour Pierre de la pensée à l'acte. Pareille disposition\noffre des avantages sur un terrain scabreux où certains jeunes\ngens ne sont que trop portés à passer du désir à la p r a t i q u e ;\nmais, d'autre part, l'irrésolution en toutes choses entraîne à bien\ndes mécomptes, et elle fait de celui qui l'éprouve un mortel\ncahoté par les moindres aspérités de la route.\n   Pierre se serait a b a n d o n n é au charme de la matinée, si\nquelque philosophie pratique l'eût guidé. Ce nerveux sans\nmouvements, cet exalté sans cris, se rendait compte qu'il n'au­\nrait peut-être plus qu'un sourire, dans quelque temps, pour ses\nobsessions d'aujourd'hui. Il se rappelait des nuits terribles,\nsuivies de réveils très paisibles. Avec son penchant à pénétrer\nles apparences sensibles, à saisir les moments divins de la nature,\nque ne se remplissait-il les yeux du merveilleux printemps de\nla terre? L e firmarnent vibrait, les ramiers qui traversaient l'air\nramaient dans la lumière. Des mélèzes étaient couverts de\nchatons roses et le soleil pleuvait entre les aiguilles menues de\nleurs branches, c'était le t e n d r e ciel de mai qui luisait au\ntravers d'un hêtre, dont les feuilles à peine rougies palpitaient\ntoutes dorées; même un gros chêne avait frémi jusqu'au cœur\nde la terre et, depuis la veille, il se couronnait d'amoureuses\nverdures; là-bas, des rosiers grimpaient à l'assaut du Valvert ;\nun souffle tiède passait, et l'étang, dans sa conque, renvoyait\nau ciel son éclatante image.\n   Midi sonnait au clocher de L i m m e l . L e village occupait la\nhaute plaine, les toits de tuiles et l'église en briques neuves\ns'arrondissaient au fond d'une échappée. P i e r r e se demandait,\nen regardant de ce côté, si vraiment ses premiers fidèles, le\nnoyau des bons électeurs, donneraient le branle d'une campagne\nprochaine? Il devint inquiet et préféra différer, encore une fois,\nla conversation qu'il projetait depuis l'autre jour avec son père.\n   D a n s le vestibule du château, le tricorne d'un ecclésiastique\npendait aux bois de cerf, et ce fut le premier objet qui frappa\nPierre quand il rentra. T o u t de suite, la figure rougeaude du\nbrave curé de L i m m e l s'interposa entre le tricorne et son\nregard. Il s'étonna seulement de ne pas avoir été prévenu de\ncette visite. Sans doute, son père a y a n t rencontré par hasard\nle curé, l'avait invité à déjeuner.\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "                         LE CŒUR TIMIDE                          445\n\n   — Ah! Monsieur le chevalier! fit le digne homme au moment\noù il aperçut Pierre, bonjour Monsieur le chevalier! Vous avez\nfait un excellent voyage? Je me réjouis de vous revoir en parfaite\nsanté. Monsieur le chevalier votre père, me disait tout juste\nque vous alliez nous rester fidèle. Vous ne quitterez pas la\ncampagne p o u r la ville. A h ! Monsieur le chevalier (il fermait\nles yeux à cette appellation) le bon exemple que vous don­\nnerez-là! C h a q u e châtelain devrait aimer jalousement sa terre,\nuser de son influence, agrandir même sa sphère d'action. Ce\nserait un bienfait inestimable pour nos braves paysans, et\nceux-ci le rendraient à leur seigneur en lui témoignant une\nardente reconnaissance.\n   Que de mots solennels!... pensait le jeune H é r i n . Certes, son\npère avait parlé. Il en éprouva du soulagement, désormais il\nn'aurait plus à tergiverser sur le point de savoir s'il fallait\nl'entretenir au sujet de la politique. La chose était claire\ndepuis le p r é a m b u l e de l'abbé. Pierre se bornait à répondre :\n   — J ' a i m e mon pays, Monsieur le curé. Chaque contrée a\nd'ailleurs son cachet et ses qualités...\n   — T u as raison, mon fils. C'est l'accoutumance qui gâte les\nplus belles choses. Les palmiers, les caoutchoucs, les euca­\nlyptus de la Riviera ne valent pas les arbres aux ramures puis­\nsantes qui se développent sous notre climat, et compare donc\nles plantations d'oliviers aux vergers de H e s b a y e , je ne\ndoute pas de ton choix!\n   C o m m e on s'était mis à table et que le curé trouvait le gigot\nsucculent :\n   — E t certainement, Monsieur le chevalier, certainement,\nM a d a m e de H é r i n , on ne mange point pareil rôti chez les\nMéridionaux.\n   — A h ! si vous n'aimez pas l'ail, vous préférez notre cuisine à\nla leur...\n   Les gargotiers lui avaient servi, au cours d'un pèlerinage à\nLourdes, de l'ail dans toutes les sauces, et il en gardait une\nsainte horreur. Aussi, à ce souvenir et contrairement à son\nhabitude, il vida en une fois son verre, r o m p a n t ainsi avec la\ndiscipline ecclésiastique, qui attend du maître de la maison\nl'exemple ou tout au moins l'encouragement verbal. Mais dans\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "446                           DURENDAL\n\n\nla suite, il se fit prier et même plus que de raison, chaque fois\nque Hérin l'engageait à boire :\n   — T o u t à l'heure, Monsieur le chevalier, tout à l'heure,\naprès le dessert...\n   Hérin ne se résignait pas à faire cette concession aux habi­\ntudes cléricales. L e repas achevé, on se levait de table au\nValvert; jamais un curé n'y connut la joie longue de déguster\ndes crus de marque, les coudes sur la nappe et le cigare aux\nlèvres. L a tentative devait échouer aujourd'hui c o m m e précé­\ndemment.\n   — Vous êtes satisfait de votre nouveau vicaire? d e m a n d a\nM a d a m e de H é r i n .\n   — O u i . . . N o n . . . Il est d'une piété parfaite et sera un sujet\nd'édification générale, mais je lui trouve un faible pour la\ndémocratie chrétienne.\n   A ces mots, M. de Hérin roula des yeux terriblement\nmécontents :\n   — C o m m e si nous n'étions pas tous démocrates et chrétiens!\nL a charité, Monsieur le curé, la charité, voilà le grand, le seul\nremède à la crise sociale. Q u a n d nous nous mettrons à la\nremorque des rouges — car ceux-ci nous dépasseront toujours —\nla bonne cause sera compromise, irrémédiablement com­\npromise.\n   — Il importe en cette matière d'agir avec prudence, Mon­\nsieur le chevalier; entre nous, je vous le confie, on va beaucoup\ntrop loin, mais il faut bien, surtout si nous briguons un m a n d a t\npublic, faire quelques concessions aux idées m o d e r n e s . . .\n   — Oui, oui, se hâta de confirmer Hérin, d ' a u t a n t plus que\nle Pape dans son immortelle encyclique...\n   — Rerum novarum.\n   — ... Nous a tracé notre devoir très net. Il y a des misères\nimméritées, Monsieur le curé, imméritées...\n   E n h o m m e prudent, le chevalier lâchait déjà son opposition\nà la démocratie. Il importait que Pierre ne passât point pour\nun réactionnaire, et sa situation, son nom, pourraient donner\ndes i n q u i é t u d e s à ce point de vue.\n   M a d a m e de Hérin, ignorante de ces graves questions, inter­\npellait son fils au sujet d'un livre de poèmes qu'elle avait\ntrouvé dans son cabinet de travail :\n   — J'ai eu la curiosité de feuilleter ton volume, mon journal\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "                         LE CŒUR TIMIDE                         447\n\nen ayant donné un compte rendu très élogieux. C'est navrant.\n   — C o m m e n t ! les vers sont délicieux, les images fraîches...\n   — T o n poète fait éclore les pivoines en juillet, il s'imagine\nque les hannetons se nourrissent de lilas, et il chante le parfum\nexaltant des roses trémières !\n   Cette critique plut beaucoup à l'abbé :\n   — Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci. Il a remporté\ntous les suffrages, celui qui a su mêler l'utile à l'agréable. Vous\navez parfaitement raison, M a d a m e , de censurer le livre de\nM. Pierre, il ne contient pas le premier élément requis\npar le poète latin.\n   — Si nous parlions de choses pratiques? d e m a n d a H é r i n .\n   — Mais tout juste, nous y sommes, et je suis heureux de\nconslater cette sagesse intuitive chez la digne M a d a m e de\nHérin.\n   L a digne M a d a m e de Hérin lança à M. le curé un imper­\ntinent coup d'œil. Son qualificatif, pour respectueux qu'il fût,\nne laissait pas de la désobliger. Elle passait vivement les\nassiettes à dessert, elle regardait son mari afin de lui faire com­\nprendre que le déjeuner avait assez duré. L e curé mangeait ses\nbonbons au chocolat avec une sage lenteur.\n   L a pensée de Pierre papillonnait, aussi éprouva-t-il presque\nune surprise en se trouvant directement engagé par les propos\nde son père et de l'abbé.\n   Les trois hommes fumaient autour d'un guéridon. On servait\nles liqueurs. M. le curé, auquel H é r i n venait d'offrir un\nhavane, dit à son hôte qu'il lui ferait déguster, à la première\noccasion, un extraordinaire cigare de deux sous; chacun se sen­\ntait à l'aise, et le châtelain entra sans détours dans la voie des\nrésolutions immédiates :\n   — M'approuvez-vous? J e compte aller à T i e s t demain. Nous\nverrons les dirigeants du parti, nous prendrons langue chez\neux.\n   — N'oubliez pas de faire une petite visite à Monsieur le\nDoyen. Vous ne resterez q u ' u n instant, cela suffit. Il est bon\nde reconnaître son autorité morale.\n   — Merci, m o n s i e u r l e curé, merci de votre conseil.\n   — Vous verrez le président de l'association conservatrice,\nnaturellement. Vous pourriez serrer la main, en passant, aux\ndirecteurs des journaux. Nous aurons besoin d'eux...\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "448                           DURENDAL\n\n\n\n     — E t vous croyez que Pierre a des chances sérieuses?\n     — Il a toutes les chances. Un seul candidat, et qui est mal\nvu par les gros bonnets du parti, se remue en vue de la pro­\nchaine élection. Vous ne le connaissez même pas. C'est un\n demi-monsieur, un semi-rural. On ne sait au juste d'où il vient.\nAfin d'acquérir un semblant de popularité, il s'est décidé à\nparcourir le canton. C h a q u e dimanche l'amène dans un village,\nil se mêle aux paysans, boit une chope avec eux, s'enquiert des\nbesoins locaux. Il a, prétend-on, quelque science rudimentaire,\nil possède quelques bribes de droit, et les ignorants le\nconsultent...\n     — Pierre, s'écria M . de H é r i n , voilà un terrain sur lequel\ntu as vaincu d'avance ton adversaire!\n     Ah! fichtre! se dit Pierre. E t il devint subitement morose.\nNon, non, cette éventualité d'être le candidat à la merci d'un\ntas de rustres, auxquels il fallait de la bière et des consultations\nj u r i d i q u e s . . . N o n ! Il ne marcherait pas!\n     — J e trouve, mon père, qu'il ne faut j a m a i s m a n q u e r de\ndignité, et fréquenter les cabarets et taper sur le ventre de\nl'électeur, afin qu'il daigne vous accorder son suffrage, ne me\nparaît ni très exemplaire, ni très élégant.\n     — Qui parle d'imiter Jean T r o m p e t t e ? Car cet ancien clerc\nde notaire, aujourd'hui candidat au conseil provincial, s'ap­\npelle Jean T r o m p e t t e ! U n homme sans prestige doit recourir à\nde pareils moyens, mais vous, Monsieur le chevalier, vous\ngarderez au contraire une sage retenue; votre situation sociale,\nvotre réputation sont des titres suffisants à la confiance des\nélecteurs intelligents. Vous vous bornerez à quelques démarches\nchez les notables de chaque c o m m u n e . . .\n     Il en sera donc ainsi, pensa Pierre, qui ne se sentait déjà plus\n le courage de prolonger son opposition.\n     Un roulement de voiture, devant le château, en m ê m e temps\n que le piaffement d'un cheval et le bruit de sa gourmette,\n vinrent distraire les trois hommes.\n     Pierre annonça :\n      — U n e visite!\n      — Je vous laisse, Messieurs!\n      Le curé disparaissait précipitamment dans le vestibule; Hérin\n allait au-devant d'une élégante jeune femme qui m o n t a i t les\n marches du perron.\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "                          L E COEUR   TIMIDE\n                                                                    449\n\n   Elle tendait la main et secouait le bras de Hérin, à l'anglaise.\nPierre fut gratifié de la m ê m e faveur.\n   — M. Verslissen me suit, dit-elle avec un enveloppant sou­\nrire, il s'est arrêté chez un fermier. Je n'ai pas voulu l'attendre\net retarder le plaisir de vous voir.\n   Et à M a d a m e de Hérin, qui apparaissait dans le salon :\n   — Ma chère amie, c'est un éblouissement que vos parterres,\net j ' a i bien envie de vous appeler la reine des fleurs !\n   H é r i n n'était insensible ni à la jolie visiteuse ni au compli­\nment qu'elle adressait à sa femme :\n   — C'est vous, M a d a m e , qui feriez pâlir les roses!\n   Elle était blonde et potelée, son teint brillait, ses lèvres\ndécouvraient des dents très blanches. Elle se tournait du côté\nde Pierre :\n   — P u i s q u e vous voilà de retour, vous ne nous oublierez\npas !\n   Ils auraient pu se voir davantage. L e u r s châteaux n'étaient\nséparés que par quelques kilomètres de bonne route. Pierre\npensa, un instant, que sa voisine lui faisait une avance, mais il\ndoutait de ses propres attraits, ou mieux il ne savait pas leur\nvaleur exacte, et m a i n t e n a n t il restait là, un peu bête, prêt à\nrougir et ne trouvant rien à répondre...\n   L a crainte de ne point paraître assez intéressant provoquait\nsouvent son m u t i s m e . Il y avait de l'orgueil dans sa retenue, ce\nqui est le cas pour bien des timides.\n   Q u a n d M. Verslissen, le mari de la jeune femme, fut arrivé,\nd'un c o m m u n accord on alla dans le parc.\n   E n t r e les massifs verts, sous les branchages fleuris, M a d a m e\nVerslissen se trouva être à côté de Pierre. Ils marchaient der­\nrière les autres, et elle parlait d'une voix rieuse, plantant parfois\nses yeux au fond des yeux de son compagnon. Elle avait des\nidées un tantinet folles sur toutes choses, une façon cavalière de\ntraiter les affaires sérieuses et, au contraire, une gravité\nappuyée en s'occupant de futilités. Pierre oubliait sa\ncontrainte; il donnait la réplique à sa belle voisine, très\namusée...\n   Cette taille aux lignes flexibles, ce corsage léger qui palpi­\ntait aux rires, parfois un frôlement furtif quand le chemin se\nresserrait, que de motifs pour trouver la vie belle, et comme le\nConseil provincial était soudainement loin! Pierre s'imaginait\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "450                        DURENDAL\n\n\n\ntenir une déclaration toute prête, son cœur battait plus vite;\n ils allaient, et de temps à autre Madame de Hérin jetait un\nregard vers son fils et lui souriait. M. Verslissen croisait\nlesmains derrière le dos, il connaissait l'art de converser pourne\nrien dire et jouissait d'une réputation de grande amabilité, qui\nprovenait précisément de la quiétude à quoi se laissaient\naller les interlocuteurs avec cet homme qui parlait toujours.\nHérin, devenant inattentif à ses propos, se rapprocha de\nMadame Verslissen. L'occasion de la déclaration était passée, et\nPierre ne connut plus ce trouble.\n    On revint au château. La jeune femme goûta avec mille chat­\nteries sous l'œil bienveillant de Madame de Hérin.\n    Après son départ, Pierre prit un livre. I1 ne lut pas une ligne\net, le soir venu, quand il gagna sa chambre et se coucha dans\nson grand lit d'acajou, ce ne fut point l'apparence du curé, ni\nla pensée de Jean Trompette qui hantèrent les rêves du futur\ncandidat aux élections provinciales pour le canton de Tiest.\n\n                                             GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "  Les Femmes de la Terreur\n\n0 leur entassement sinistre dans les geôles,\nLeur convulsive attente au pied des échafauds,\nLe corsage soudain arraché des épaules,\nLe choc rapide et sourd de l'effroyable    faulx\nSur leur nuque fragile à son tranchant       livrée!\nPuis le long giclement rouge, les longs       ruisseaux\nDe leur sang, où la foule, obscènement      ruée.\nBarbouille ses bras nus et crie : « Encor! encor! »\nHideuse dans le soir plein de clarté nacrée,\nDans le soir frissonnant de satin glauque et d'or\nQui frôle d'un baiser lumineux et splendide\nLes marronniers au vert feuillage, et puis s'endort.\nO Martyres! L'on voit, procession      candide,\nLeurs fantômes passer dans l'Histoire,      suivant\nLamballe à la beauté chaste de Niobide,\nCygne par les vautours déchiqueté       vivant;\nEt, bravant la tuerie horrible, la vendange\nSeptembrale des corps assassinés,     bravant\nLes bourreaux qui, saisis d'une épouvante         étrange,\nSentent monter en eux l'ombre au moins d'un remords,\nLeur disputant les jours de son père, cet ange,\nSombreuil les yeux fermés boire le sung des morts!\nOn la verra toujours, cette pourpre à tes lèvres,\nCette pourpre du sang qui fumait à pleins bords!\nTu sauvas le vieillard; mais depuis, dans les fièvres,\nMais dans les cauchemars de tes nuits, pauvre         enfant,\nMais dans le sombre éclat du vin dont tu te sèvres,\nIl te poursuit toujours, obsédant,    incessant,\nA ta bouche, d'horreur béante, il s'offre     immonde.\nLe reflet rouge et chaud de ce verre de sang;\nEt toi, plus triomphale en ta prison profonde,\nSous l'injure poissarde et l'abaissement    vil,\nQue les grands empereurs, tes aïeux, dont le monde\nEcoutait en tremblant craquer le pas viril,\nPlus reine qu'à l'époque où gentille,     ingénue.\nParmi les fleurs de mai, parmi les fleurs d'avril,\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": "452                          DURENDAL\n\n\n      Dans Trianon grisé d'une joie      inconnue,\n      Tu riais avec Ligne, Artois, le comte Axel,\n      Non comme une déesse errant parmi la nue,\n      Mais comme une bergère exquise, et plût au Ciel\n      Que ton sort eût été celui d'une bergère\n      Sous le charme, vivant de laitage et de miel,\n      Et qui dort sans émoi dans son lit de fougère,\n      Où le matin naissant charme ses yeux           mi-clos.\n      La plèbe alors n'eût pas, monstrueuse         mégère,\n      Poursuivi de haineux sarcasmes, tes sanglots,\n      Et bafoué ta mort de ses clameurs        infâmes!\n      Montez comme une mer aux innombrables              flots,\n      Mer de neige et de sang dont les flots sont des femmes.\n      Fleuris, jardin funèbre où l'on a vu fleurir\n      La langoureuse enfant, lys aux blancheurs de flammes,\n      Qui disait à Chénier : « Je ne veux point mourir. »\n      Et vous dont les cœurs sont des roses piétinées,\n      Amoureuses des morts, que la mort va guérir,\n      Donnez en rêve à leurs têtes     guillotinées\n      Le baiser nuptial : vous les verrez      demain.\n      Parez-vous pour demain, les brunes         fiancées,\n      Ceignez-vous de lilas, de rose et de jasmin,\n      Dansez dans la prison la ronde sous vos chaînes :\n      La mort mène la ronde, en vous broyant la main!\n      Et vous dont les cœurs sont pareils au cœur des chênes,\n      O sœurs d'Harmodios, à l'horrible        vertu,\n      Matrones de Plutarque, aux entrailles           romaines,\n      Vous, madame Roland, de qui l'espoir têtu\n      S'effondre, et qui pleurez la Gloire et ses magies,\n      Puisque Roland se cache et que Vergniaud s'est tu;\n      Corday, la vierge blonde et pâle aux mains            rougies,\n      Théroigne, l'Erynnis qui menais sur tes pas\n      Les brigands de Maillard aux sanglantes           orgies,\n      Fruit mûr pour l'échafaud, que l'échafaud n'eut pas,\n      Mais bien le cabanon de la Salpêtrière\n      Où tu parlais avec des fantômes, tout bas ;\n      Et Cécile Renault, la frêle    meurtrière,\n      Et la pauvre Lucile au douloureux         amour,\n      Pour sauver son Camille implorant          Robespierre,\n      Robespierre, l'ami d'autrefois, qui le jour\n      De leur hymen heureux s'asseyait à leur table,\n      Lui qui les sacrifie à présent tour à tour.\n      Et vous dont les cœurs sont l'encensoir       adorable\n      D'où s'exhalent des nards brûlants vers le ciel bleu,\n      Anges dont l'escalier disjoint et misérable\n      Qui mène à l'échafaud, mène les pas vers Dieu :\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": "            LES FEMMES DE LA TERREUR                               453\n\nElisabeth au cœur d'azur, douce princesse\nComme on en voit, dans les vitraux d'ombre et de feu,\nCueillir les grands lys d'or, à laitière      simplesse;\nEt vous, les Vierges de Compiègne, qui marchant\nVers la Gloire et la Mort, chantiez, chantiez sans cesse,\nOubliant la mort même en l'ivresse du chant :\n« Magnificat anima mea!... » Car l'extase\nDu martyre étouffait en voire cœur ardent\nLes affres de la chair. Oh ! vous fûtes le vase\nD'albâtre pur plein d'eau très pure, où l'infini\nReflète sa splendeur dont l'éclat nous embrase.\nVous fûtes la rançon de ce siècle puni.\nO saintes, l'on vous prie et l'on vous glorifie,\nEt puis l'on a pitié, lorsque la Du Barry\nPasse et se tord les mains en demandant la vie.\nEt puis l'on a pitié, lorsque ces      triomphants\nPour qui la hache est prête et que la mort épie,\nLui livre la Sainte-Amaranthe        et ses enfants\nPleins de grâce morbide et frêle et cresseuse.\nQuand sa fille si belle et son fils de seize ans\nElle enjouée encore, exquise et presque         heureuse.\nLui, le pauvre petit, secoué de sanglots.\nTrop faible et trop charmant pour cette mort affreuse,\nPalpitèrent aux mains brutales des          bourreaux.\nOh! la mère eut un cri d'horreur et de démence\nA réveiller les morts au fond de leur tombeau,\nA dominer la voix de l'océan       immense,\nEt les cris des damnés dans l'enfer éternel!\nHurlement de torture et de désespérance\nQui retentit, dans l'air en feu, comme un appel,\nComme un irrésistible appel à ton épée,\nAnge du châtiment, planant au fond du ciel\nSur la Ville, à tuer sans relâche occupée.\nQuand elle frappe au front les bourreaux d'un            enfant,\nLa malédiction d'une mère est sacrée.\nOn l'entendit passer, comme un souffle étouffant\nSur l'effroi des palais, des prisons et des bouges,\nElle fit chanceler l'échafaud       triomphant,\nEt Thermidor     vengeur   ouvrit ses ailes   rouges!\n\n                                                E M I L E CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 525, "texte": "                         UN TABLEAU\n\n    de M. W. De Gouve de Nuncques\n               \" LE BAISER DE JUDAS\"\n\n\n                COMME il parlait   encore, voilà que J u d a s , l'un des\n                     douze, arriva, et avec lui une grande troupe de\n                     gens armés d'épées et de bâtons, qui avaient été\n                     envoyés par les princes des prêtres et par les\n                     anciens du peuple.\n                       « Or, celui qui le trahissait leur avait donné\n                     un signal en disant : « Celui que je baiserai,\n» c'est celui-là même, saisissez-vous de lui. »\n    « Aussitôt donc, s'approchant de Jésus, il lui dit : « Je vous\n» salue, Maître. » E t il le baisa. »\n   Ce geste de trahison, que la pensée ne peut évoquer sans sou­\nlever, à travers tout l'être sensible, une houle d'horreur; ce\ngeste, Jésus l'a souffert de son disciple, de l'homme qu\"il avait\nélevé vers lui, de toute la puissance enflammée de sa volonté\net de sa parole.\n   Il faut avoir aimé pour comprendre et sentir toute la surhu­\nmaine a m e r t u m e d'une trahison ; il faut s'être donné, comme le\nMaître se donne au disciple, l'ami à l'ami et l'épouse à l'époux.\n   Ces affres de l'amour trompé peuvent ruiner un cœur d ' h o m m e\net tarir en lui la source vive de l'amour. Mais Jésus savait, et\nil a marché vers ce supplice comme il a marché vers le supplice\nde la croix.\n   « L ' u n de vous m e trahira », a-t-il dit. Jésus sait, il vit dans\nl'attente horrible du parjure, et déjà les ombres de la mort l'en­\nvironnent. C'est le soir, au J a r d i n des Oliviers, le dernier soir\nqu'il passe avec ses disciples. Alors, il leur dit : « Mon âme est\ntriste-jusqu'à la mort : demeurez ici et veillez avec moi. »\n   L a douleur d'être trahi pèse sur ce cœur divin aussi lourde-\n"}, {"page_pdf": 526, "texte": " LE BAISER DE JUDAS\n\n\n(DEGOUVE D E NUNCQUES)\n"}, {"page_pdf": 527, "texte": ""}, {"page_pdf": 528, "texte": "        UN TABLEAU DE M. W. DE GOUVE DE NUNCQUES\n\n\n ment q u e sur un cœur d ' h o m m e , mais la prescience que Jésus\n possède approfondit encore sa peine, la fait plus dramatique\n dans sa laideur. E t q u a n d les lèvres menteuses se sont tendues\n vers son visage, ce baiser n'a-t-il pas dû être pour lui comme\n le commencement de son agonie?\n    L'image de cette scène si puissamment significative, combien\n d'artistes ont été tentés de la fixer! Depuis Giotto j u s q u ' à nos\njours, il y a peu de peintres qui n'aient voulu en traduire la\npathétique émotion. E t s'il était possible d'être blasé de ce\nsujet, ou de l'épuiser, il y aurait longtemps que ce serait fait.\n    Cependant, voici qu'il vient encore d'inspirer à M. W . D e\nGouve de N u n c q u e s , u n e page qui comptera parmi les plus\nbelles et les plus émouvantes qu'il ait produites.\n   Je ne sais si m a mémoire est fidèle, mais je ne me souviens\npas d'en avoir vu une interprétation semblable à celle-ci.\n    L e plus souvent, Jésus regarde le traître dans les yeux, et son\nvisage divin reste presque impassible, tandis que J u d a s appro­\nche de lui sa tête brutale.\n    L a conception de M. W . De Gouve de Nuncques est fort dif­\nférente. Il s'est pénétré, sans doute, de la pensée que Jésus\nconsentait, en quelque sorte, la trahison. Aussi a-t-il placé\nJésus de face, le regard fixé au-dessus du spectateur. Son visage\nest immatériel, son grand front brille d'une lueur diffuse. L'ex­\npression de ses yeux bleus, celle de son visage à la fois doulou­\nreux et serein, le geste de la main qu'il a b a n d o n n e aux doigts\ncrispés de J u d a s , tout marque qu'il se livre sans résistance au\nsupplice, dans un don complet de lui-même. A côté de la figure\ndu Sauveur, celle de J u d a s apparaît forte, rapace, fébrile. Ses\ncheveux et ses yeux fauves, son front bas, son nez busqué res­\npirent l'énergie. C'est l'homme de la chair, sensuel, cupide et\nfaible.\n   Il a vendu son Maître pour trente deniers, mais il a peur, et\npeut-être se repent-il du crime au moment même où il le com­\nmet. Ses regards se détournent du Christ, sa bouche se serre\npour retenir le souffle d'épouvante qui gonfle sa poitrine...\n   E t il semble que sur ces deux figures, l'une divine, l'autre\ninfâme, la mort ait déjà jeté ses ombres.\n\n                                               HÉLÈNE C A N I V E T .\n"}, {"page_pdf": 529, "texte": "                               Dualisme\n\n                   J'AI choisi Uriage comme lieu de promenade, et non pas au\n                     hasard. Ce paysage un peu concentré, avec la montagne à\n                     portée de la main, la gorge du sauvage Dormant, la vue\n                     du vieux donjon féodal orné de deux pavillons gothiques\n                     où s'incruste le souvenir de nobles aventuriers, les Alle­\n                     man, le vallon romantique de Vaulnaveys, l'atmosphère\n                     stendhalienne de cet horizon combatif, s'assortit à mer­\n                     veille à la teinte de mon âme. C'est l'habit qui me\n convient le mieux en ce jour.\n         Le tram électrique a franchi la porte Très-Cloîtres. Au bord de la\n grande route poudreuse il file droit sur Giers. La vallée du Grésivaudan est\n en fuite à ma gauche. En face s'érige le massif de Belledonne où nous allons\n nous écraser. Sur mon dos s'ouvre la poche obscure de la Chartreuse, le poing\n menaçant du fort Rabot, l'encolure pelée de la Bastille, parmi l'épaisseur\n abrupte de rochers laiteux, influencés déjà par l'approche des teintes méridio­\n nales.\n   Jamais mon âme n'a aussi étroitement coïncidé avec ce paysage pathétique.\nJe me repais de son élan, j'en épuise l'émoi fougueux. Comme il magnifie la\nlutte, comme il comble d'un geste volontaire l'immensité de mon désirerrant!\n Cette plaine appelle un grandiose épisode de guerre. Des milliers de dragons\nsabre au clair, le désordre épique d'une mêlée, le tumulte du sang lui donne­\nraient sa pleine signification; tandis que des hauteurs empanachées s'écroule­\nraient des cascades de mitraille...\n   Des deux individus contradictoires que je sens vivre en moi, l'un timide,\nrêveur, bon, l'autre audacieux, actif, dur, ce dernier seul me conduit aujour­\nd'hui par la main et m'entraîne vers des sentiments oppresseurs. Suivant mes\nhumeurs il m'arrive de ne rien souhaiter d'autre qu'une existence recueillie,\nune paix parfumée au bord d'un verger bien arrosé, ou de m'efforcer vers un\ncynisme cruel et des lendemains de tumultueuse conquête, célébrant le culte\ndu Surhomme, le règne héroïque de « la brute blonde », cher à Nietzche. De\nlà de fâcheux étonnements chez mes amis. Ils savent mon affection, mais je ne\nsaurais les obliger sans ajouter : « soyez durs ». Ce dualisme les déconcerte.\nAussi ma réputation n'est pas sûre et j'en ris en secret.\n\n\n (1) Extrait de En regardant passer les vaches, volume à paraître.\n"}, {"page_pdf": 530, "texte": "                                     DUALISME                                     457\n\n         A présent la route tourne brusque. On entre dans la gorge du Sonnant,\nétroite et fraîche. Une plus riche végétation s'offre, consciente de sa force.\nPuis la gorge s'élargit : voici l'entrée de la vallée de Vaulnaveys, la robuste\ncolline, le burg massif et un rire d'enfant parmi ces énergies : le petit parc ridi­\ncule, tout pomponné, peigné, propre comme un jouet.\n     Des autos s'arrêtent ou démarrent dans un jet bleu de fumée mal odorante;\ndes garçons de café s'interpellent; un groupe élégant de baigneurs cosmopo­\nlites se presse autour des tables chargées de cristaux et de fleurs exténuées.\n Lampes électriques mêlées aux chapelets de guirlandes, grains de Pater\nembrasés entre chaque dizaine d'Ave fleuris; petites âmes jaboteuses sous de\n lourds chapeaux de mousquetaires; airs langoureux murmurés par d'invisibles\nviolons qui insistent sur les septièmes d'une valse lente. Voilà bien l'agitation\n sensuelle dont j'ai besoin, ce soir, avec du vent frais. Joie un peu canaille de\n dîner dans ce luxe, à deux pas d'un paysage rude!\n     A peine ai-je retenu ma table sous un large platane, qu'une main ferme\n heurte mon épaule. A ce toucher volontaire j'ai reconnu Ovide. Surprise\n aimable. Parmi cinq ou six familiers celui-ci me plaît le mieux, car mon\n amitié pour ce curieux caractère se corse d'un vague sentiment d'admiration.\n     Ovide est un fort. Il n'a rien entrepris qu'il n'ait mené à bonne fin. Entre\n ses doigts les événements semblent des joncs flexibles ; en pesant sur eux il les\n courbe au gré de ses désirs. Le bonheur est docile au rythme mystérieux de\n cette attraction. Fortune, honneurs, santé, amours, intelligence sont tout\n  naturellement tombés dans son atmosphère. Au cours d'un très fatigant\n  voyage tenté ensemble, je ne l'ai jamais entendu se plaindre des étapes trop\n  longues, maudire la soif dévorante. Sa sobriété ne l'empêche pas de plier son\n  corps à toutes les exigences d'une vie agitée. Dans nos banquets un peu fous de\n  jeunes hommes, Ovide a toujours tenu tête aux plus intempérants. Les maî­\n  tresses qu'il convoitait se sont offertes; la seule femme capable de le comprendre\n  il l'a découverte et épousée.\n     Quoique député, Ovide ne porte point les stigmates professionnels et ne fut\n  pas touché par cette déformation morale si commune aux hommes publics,\n  les parlementaires et les avocats, les deux plus profondes plaies de la langue\n  française. Il n'emploie aucune périphrase pour vous dire bonjour, fuit la\n  parade, a une juste horreur de l'éloquence administrative, se livre, tout\n  entier entre intimes et, naturellement, hait de toute sa mâle énergie ses con­\n  frères .\n      Que dis-je! Ovide ne hait rien ni personne. Sa fierté s'y oppose. Par\n  exemple il méprise de façon si directe et son maintien sue un tel dédain des\n  choses et des hommes qu'à première vue il inspire le respect. C'est avouer la\n   fleur de sa politesse et qu'il ne se départ jamais d'un calme non affecté, seule\n  attitude convenable aux ironistes de son espèce.\n      Il se tient là, debout, avec son sourire qui l'éclairé, et sa belle tête levée, la\n   mâchoire un peu saillante, ses yeux bleu d'ardoise, ses épaules effacées, son\n   corps bien planté, en équilibre sur les jambes écartées, les deux mains dans les\n   poches d'un ample veston à petits carreaux gris de fer, constituent un spectacle\n   d'énergie.\n"}, {"page_pdf": 531, "texte": "458                                 DURENDAL\n\n\n     Déjà au collège Ovide nous offrait ce masque de décision et de belle harmo­\n nie. D'ailleurs complètement dépourvu d'imagination, mon ami réalise le type\n supérieur de l'homme moderne : élégant, entraîné à tous les sports, sceptique\n et dominateur, tenant son intelligence lucide éloignée de la vanité, prompt à\n fixer son esprit sur telle matière qu'il lui plaît d'étudier. Je l'aurais vu réussir\n dans la médecine comme dans l'industrie. Or son dilettantisme et une certaine\n coquetterie de psychologue réaliste l'ont poussé vers ce métier de député, où ses\n facultés de lutteur trouvent leur emploi, et son amour des détails humains des\nsatisfactions quotidiennes.\n    D'une excellente famille, riche, avare de son indépendance, Ovide ne s'est\n porté à la députation que pour voir de plus près des hommes médiocres et\ns'amuser énormément de leurs tics. A ce contact il a acquis dudédain etquelque\nférocité froide.\n    Afin de saler sa vie d'un plus amer paradoxe, Ovide s'est justement présenté\ndans une petite ville du Midi, de ce Midi abhorré pour sa faconde bête, ses\nidées à fleur de peau, sa turbulence stérile, ses senteurs d'ail et sa cuisine à\nl'huile. Tous les vices de l'humanité, Ovide les trouve enfermés dans cette\noutre d'Eole : le Méridional, qu'il fréquente le moins possible, s'étant une\nfois pour toutes pourvu d'un secrétaire vigilant. Ce dernier imite sa signature,\nexpédie la besogne répugnante. Un domestique assume la fatigante fonction\nd'opérer, chaque matin, au Bon Marché, les achats dont chaque électeur\ncharge son député. En retour, Ovide jouit d'une bruyante popularité. Sa faci­\nlité d'assimilation lui permet de l'à-propos et les moyens les plus propres à\nexciter le grossier enthousiasme de ses administrés.\n    Je n'oublie pas les incidents de sa première campagne. Pour faire honneur à\nsa mère, Ovide mua son impérialisme hardi en un libéralisme superficiel et\ns'élança contre le radicalisme voyant d'un cabaretier obèse. On devine les\naménités échangées dans les alentours du Tarn-et-Garonne entre candidats et\npartisans. Le concurrent, une brute redoutable par la profusion de son vitriol\net sa complaisance à tuer le pays à coups de petits verres, avait toutes les\nchances. Ovide s'éprit soudain de l'atmosphère empuantie des réunions\n publiques. Ses admirables facultés, dans un à-coup volontaire, donnèrent\n leur suprême tension. Jamais je ne vis un homme que sa nonchalence fière\n éloignait d'une misérable ripaille, s'attabler avec un si vorace appétit.\n     « Me penses-tu, dit-il, assez bête pour en appeler à la loyauté de mon res­\n pectable adversaire, m'esquinter à clamer la fraternité ou prêcher les âneries\n du socialisme chrétien, comme ont accoutumé les moribonds de mon parti?\n  Négligerais-je quelques moyens, honnêtes ou non? L'important est de réussir,\n n'est-ce pas? Et puis, en définitive, c'est pour le bien de mes idiots d'électeurs. »\n Au fond, il raisonne juste.\n     Sans ostentation il paya donc ce qu'il fallait, s'entoura d'une horde de gars\n  costaux, bien abreuvés et munis de solides gourdins et, au plus fort des mêlées,\n  trouva encore moyen d'en imposer par sa voix de stentor et ses « directs »\n  lancés d'un poing sûr.\n     Comment, me disais-je, connaissant son dédain et ses mœurs polies, Ovide\n  saura-t-il parler aux foules avinées? Mon inquiétude n'avait pas de sens. Je le\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": "                                  DUALISME                                   459\n\nvis escalader des estrades mouvantes, des bornes antiques, des tables de crasse\navec un costume à la dernière coupe, et là, des heures durant, verser un tel\ndéluge de mots, de blasphèmes et d'injures que j'en demeurai hébété. Chacune\nde ses périodes se ponctuait du mot gras de Cambronne et d'un juron asséné\nsi à propos, que les foules accourues pour l'entendre et dans le secret espoir\nde le voir écharpé, un instant abasourdies, trépignaient d'enthousiasme. Ce\nfut un spectacle fort divertissant que ce snob au langage châtié en train de\nsemer l'épouvante dans le camp adverse et les asphyxiant d'un flot d'immon­\ndices autrement épais que le petit ruisseau d'ordures du cabaretier.\n   Ovide se comporta le mieux du monde. Quelques coups de gourdin distri­\nbués avec intelligence lui assurèrent une écrasante majorité. Mais plus que\ntout lui servit cette étonnante faculté de dédoublement, grâce à quoi il joua\nson personnage sans défaillance. Lorsque j'étais assez près de lui pour que nul\nne remarquât son geste, et alors qu'emporté par une fougueuse péroraison,\nOvide semblait ne plus toucher terre, il me lançait un coup de pied bas qui\nsignifiait : « Hein ! c'est envoyé, ça? »\n   La veille de l'élection, Ovide déboucha de l'étroite ruelle d'un village, con­\nduisant sa charrette anglaise attelée en tandem. Le malheureux, pensai-je,\nvoilà bien de ses fantaisies ! S'il espère un succès avec ces mœurs d'ancien\nrégime !\n   Eh! bien, pas du tout, les paysans l'applaudissaient au passage, très\nflattés :\n   — Ah ! en voilà un qui n'est pas fier, au moins, criaient-ils. Il attelle comme\nnous.\n   Cette énorme pression ne laissa pas d'impressionner la Chambre en sa\nfaveur. Malgré cela, par hypocrisie et pour sauvegarder de pauvres apparences,\non l'envoya devant une commission d'enquête. Ovide paya d'audace et aussi\n— disons-le tout bas — de ses beaux deniers, il ne me l'a pas caché. On le\nvalida à la majorité absolue.\n   « Que veux-tu? répète-t-il souvent. Le pays demeure conservateur, quoi\nqu'on dise. Socialistes et radicaux ne représentent qu'une poignée de voyous.\nLa nation veut la paix, le calme. Or, cette majorité ne s'impose que par la\nviolence. Avec des libéraux moins capons, je dis allégés de tout libéralisme,\ndécidés à faire respecter nos libertés un peu rudement, à protester autrement\nque par des discours privés de sens ou des bras impuissants levés au ciel, nous\naurions la victoire. » « Il est vrai, ajoute-t-il finement, que nous ne saurions\nqu'en faire. »\n\n   Nous sommes assis l'un en face de l'autre, penchés sur une truite à la chair\nrosée. L'orchestre épileptique fouille une danse nègre et, aux reprises sur la\ndominante, les musiciens poussent un cri sauvage. Ovide cause gentiment,\nheureux de me revoir, de me narrer des potins du Palais Bourbon, des anec­\ndoctes cocasses sur ses électeurs, de me déplier des échantillons de faits divers.\nIl emploie un langage concis, trouve des expressions qui vous permettent de\npalper de la main un caractère comme une étoffe. Sans le savoir il appartient\nà la famille d'esprit des Mérimée et des Stendhal.\n"}, {"page_pdf": 533, "texte": "460                                DURENDAL\n\n\n    Et tandis qu'il rit avec retenue j'observe ses dents saines, ses mains fines,\nsa courte moustache blonde. Pas de changement dans sa personne. Il est bien\ntel que je l'ai laissé avant mon départ de Paris. C'était dans un salon très\nfréquenté. Je l'entends encore répondre d'une voix ferme à un sénateur\ndisant :\n    « Que peut bien gagner le fameux X?\n   — Rien, pas même à être connu.\n    » Je suis allé rendre visite à la baronne de Z, me raconte-t-il. Comme la\nconversation languissait cette excellente personne ne m'a-t-elle pas interrogé\nsur mes occupations favorites.\n    » Voir des exercices à la barre fixe, lui ai-je répondu, et entendre une polka\npour piston avec variations et triples coups de langue.\n    » La tête du dernier des Aztèques, ajoute-t-il d'un air gamin, c'est la\nmaîtresse de maison qui la faisait. »\n    Sa nonchalence m'esquisse quelques physionomies morales de députés que\nje m'efforce de retenir, mais que je ne souhaite pas de rendre ici, car ces vérités\nseraient d'un effet désastreux sur ma carrière. A son sens tous les radicaux et\nles socialistes sont des crapules sans envergure. « Parmi ceux de mon parti\nquelques-uns sont gens honnêtes, mais timides, mais étouffés de scrupules,\ndépourvus de la petite couche d'intelligence. Ils entendent qu'on pleurniche\navec eux et, dès qu'on parle de défense, ils vous supplient en gémissant :\n« surtout soyez prudents ; surtout pas de bruit, pas d'affaires, notre dignité le\nréclame. » Pas l'ombre de passions intéressantes; aucun beau vice; mais de\nbas appétits, de mesquines intrigues. Ah! la France s'embête! Souhaite-nous\nun dictateur et que ça ne traîne pas. »\n    Je souris, j'évoque mon Ovide un jour de Révolution. Derrière son maintien\nenjoué quelle superbe leçon de vaillance et de sang-froid il nous dicterait!\n Ministre de la Justice il donnerait sa valeur et montrerait tous ses moyens.\n    « Si tu entres jamais à l'Académie, dis-je, ce sera avec un schako sur la tête\net un sabre d'artilleur au côté. »\n    — Le spectacle de ces montagnes m'enseigne. J'y puise des leçons avec des\nforces. Voilà quinze jours que ces sapins me chantent l'action. Le Chartreuse\nde Prémol me pourvoit de motifs belliqueux, la cascade de l'Oursière où je\nvais souvent déjeuner fait le plus robuste accueil à mes désirs insatiables; une\nautre fois je couche au chalet de La Pra : dans la nuit le vent m'assaille, le\nrefuge craque et tout mon être comprend la valeur du mot résistance. J'ai\nenfoncé mes molletières dans les névés de Belledonne, mais rien n'approche\nmon amour pour le petit lac Doménon taillé dans les flancs du roc; une\nseconde je me suis plongé dans ce bleu glacé...\n    — Et tu a pris une fluxion de poitrine ?\n    — Et, tu le croiras si tu veux, mais mon corps et aussi mes muscles étaient\n trempés.\n    — Oh! qu'il est mauvais! et j'ajoute : « ces paysages excitants, je les jetterai\ntous dans un roman, \"\n    — Ah ! tu écris un roman.\n    — Ce n'est pas un roman à proprement parler, et pourtant c'en est un. Tu\n"}, {"page_pdf": 534, "texte": "                                    DUALISME                                    461\n\n\ncomprends. Moi j'appelle cela roman pour faire comme tout le monde. Ce\ngenre est vaste.\n   — Je sens que tu n'es pas bien fixé.\n   — Oui, il n'y a pas d'intrigue; les événements extérieurs ne m'intéressent\npas, voir se succéder des états d'âme, voilà l'ivresse.\n   — Bon, mais comme travail intéressant'?\n   — J'étudie Gobineau.\n   — Qui, ça?\n   — Le comte de Gobineau. Comment tu ne le connais pas? Je suis allé\njusqu'en Allemagne pour apprendre à mieux l'aimer.\n   Ovide rit parce qu'une similitude de sons lui rappelle Bobino, le café-concert\nde la rue de la Gaîté, qu'il fréquenta, étant étudiant, d'une façon immodérée.\n   Je lui explique l'histoire des trois calendres, fils de rois. Je le presse de lire\nles Pléiades, ce chef-d'œuvre d'impérialisme individuel. Pour l'allécher je lui\nrésume un chapitre. Il y a par le monde, déclare Gobineau, trois mille à trois\nmille cinq cents cerveaux bien faits et cœurs bien battants, encore ce calcul\nest-il exagéré. Le reste est composé de brutes, de drôles et d'imbéciles. Cette\npopulace ne vaut pas l'air qu'elle respire. Elle nous achemine à une barbarie\nlaide, gracieuse image de notre démocratie que le suffrage universel et les\nidées d'égalité ont corrompue jusqu'à la moelle.\n   Ovide applaudit\n\n   A présent la nuit nous envahit. La grande route repose dans la solitude.\nLes tables désertées offrent des pétales de roses sur des serviettes maculées et\nroulées en boule. On n'entend que le grésillement des papillons autour des\nampoules bleues. Ovide a commandé deux chartreuses vertes. Le parfum de\nnos Henry Clay nous pousse à de plus intimes confidences.\n   « Tu es la seule personne, dis-je, qu'en venant ici, ce soir, j'aurais préci­\nsément voulu rencontrer. J'aime ce qui exalte. Tu t'ajoutes à ce paysage\nrobuste qui m'a tant sollicité aujourd'hui. Il prolonge en toi sa signification\nhéroïque et tu incarnes son âme vivante. Je vais te faire rire : parfois je te\njalouse; je te volerais bien ton caractère, ta santé morale. Je t'admire; ta force,\ntes certitudes calmes font souffrir mon envie. Tu t'amuses énormément de cet\naveu, n'est-ce pas? Eh bien! mon vieux, ne me bats pas, mais, vrai, tu as\nquelque chose de Napoléon : ta faculté de penser non par des mots, non par\ndes signes, mais par images directes et de façon concrète, presque matérielle.\nToi aussi tu détestes les idéologues. La pratique t'a seule instruit, non la\nspéculation. De là ton goût pour les détails qui font le corps et la substance\nde l'objet. »\n   « En somme, interrompit-il brusquement, tu préfères Racine. Je ressemble\nà Napoléon par mon faible pour Corneille. Tu te rappelles, à Erfurt. L'em­\npereur cite ces vers :\n\n            Tous ces crimes d'Etat qu'on fait pour la couronne\n            Le Ciel nous en absout alo?s qu'il nous la donne.\n"}, {"page_pdf": 535, "texte": "462                               DURENDAL\n\n\n  Puis il demande la suite à M. de Rémusat, et après ceux-ci :\n\n             Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis,\n             Le passé devient juste et l'avenir permis.\n             Qui peut y parvenir ne peut être coupable,\n             Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable!\n\n   Napoléon s'écrie : « C'est excellent, et surtout pour ces Allemands, qui\nrestent toujours sur les mêmes idées et qui parlent encore de la mort du duc\nd'Enghien. Il faut agrandir leur morale. On donnera donc Cinna. »\n   Et comme Ovide ne saurait causer sans plaisanteries il ajoute :\n   - - A tous deux l'abbé Pupied, notre professeur de rhétorique, nous donna en\ndissertation le commentaire de ces paroles : « Où Corneille a-t-il appris la\npolitique? » « Si Corneille vivait je l'aurais fait prince. » Ah ! que j'aimerais\ntraiter n nouveau ces vieux sujets. Vois-tu, on devrait recommencer à nos âges\nses humanités, relire les classiques à 40 ans, après que l'expérience de la vie et\nles réalités sociales vous ont donné des règles, des points d'appréciation. Si\nj'avais encore — ce qu'à Dieu ne plaise — un baccalauréat à passer, je t'assure\nd'un devoir fort original. Mais ne penses-tu pas qu'avec ces idées justes je\nserais impitoyablement recalé?\n   — Oh! je te connais, dis-je, je t'ai vu à l'œuvre. Tu ne reculerais pas, au\npouvoir, devant quelques exécutions proprement conduites. Je t'en félicite et\nt'approuve. Te souviens-tu du débat sur la peine de mort? Tu ne montes\njamais à la tribune que dans les circonstances les plus propres à t'affirmer. Tu\npris donc la parole pour demander que fussent multipliées les exécutions\ncapitales et qu'on leur donnât le plus digne retentissement. Ah! lu nous jetas\nles os de quelques bonnes vérités, t'étonnant qu'une question aussi claire\nsuscitât tant de passions feintes. Il y avait des mèches au bout de tes phrases\net tu les faisais claquer sur des têtes consternées. Au sortir du Palais Bourbon\nil me plut de te taquiner. Un peu énervé de ta longue bravade devant une\nmeute lâche, hurlant la peur, tu me crias : « Espèce de philanthrope, va ! »\nCe mot, que je considère en effet comme une sale injure, résume bien ta\ndoctrine. Avec le méridional taré, le philanthrope sénile est un produit de la\ndémocratie. Si le suffrage universel a tout corrompu, la question sociale a tout\nfaussé. Ce n'est pas toi au moins qui nous parleras « d'ouvrier conscient », de\nla « sainteté des institutions républicaines » et autres enfantillages. Pour cela\net pour ton respect de la langue française je te chéris et m'abîme à tes pieds. »\n    « Tu es un peu abondant, déclara Ovide en se versant un autre petit verre,\nmais tu m'intéresses. Je ne pourrais demeurer en reste d'amabilité. Je te glis­\nserai donc cette confidence qu'au contraire de toi je ne t'envie nullement. Ne\nte blesse pas de ma franchise, mais pourquoi diable vis-tu parmi des littéra­\nteurs sans intérêt, et t'échiner à écrire des choses médiocres? »\n   « Halte-là, repris-je, je t'accorde les littérateurs impuissants et la fadeur de\nmes travaux. Mais dès lors que j'éprouve du plaisir à gâcher du papier cela me\nsuffit, je n'entends pas regarder au delà. Tu es bien d'avis de cultiver d'abord\nson jardin. Je goûte une joie vaste à provigner des mots, à sarcler des\n"}, {"page_pdf": 536, "texte": "                                  DUALISME                                  463\n\npériodes. Que me fait l'humble qualité de mes fleurs? Jenny l'ouvrière con­\ntemple son myosotis scrofuleux sous sa fenêtre à tabatière avec les mêmes\nyeux émerveillés qu'un riche bourgeois d'Amsterdam son champ de tulipes\nbariolées. J'ai de très beaux chardons à t'offrir. je t'assure.\n    » Et puis je te reproche de ne pas distinguer. As-tu remarqué que le seul\ndéfaut de ton esprit venait de l'absence de distinctions? Tu ne divises pas les\ndifficultés en d'assez nombreuses parcelles. Oui donc j'admire le fort, l'impé­\nrialiste, l'ubennensch. Mais dans mon ambition de régner je ne mêle pas l'art\nà la vie, le positif au lyrisme. En pratique je t'approuve : ne tenir compte\nque de la réussite. En art c'est bien différent. Le dominateur n'est pas qui a\nle plus de succès, celui qui se vend le mieux, car dans ce cas Ohnet et Ros­\ntand seraient de beaux types de fils de rois, mais celui-là seul susceptible\n d'offrir les plus profondes suggestions. L'art ne consiste nullement à crier à\n pleins poumons, à ameuter le scandale; son rôle s'épuise à déchaîner de la\n musique qui va loin dans les âmes et qui les dote de plus d'être. Je sais\n de petites notes de flûtes capables d'intensifier l'immensité bleue de ces forêts\n séculaires. Un hémistiche aura des prolongements infinis dans un cœur sen­\n sible; de l'enthousiasme y lèvera. Cela m'indiffère que l'artiste soit un faible;\n ses transports seuls m'intéressent qui augmentent ma joie de vivre.\n    » Ne brouillons pas les méthodes. Accepte ton incompétence en art et\n causons pratique et positif. Car à côté de l'art, chasse gardée, braconne la\n vie quotidienne, je ne l'ignore pas non plus. Comme toi c'est bien elle que je\n trouve mesquine, mal équipée, que je souhaite héroïque\n    » Oui, je l'avoue, il est des jours comme celui-ci où l'art ne comble qu'un\n fosse de mon être. C'est pourquoi tu m'as rencontré, tendant les bras à celte\n montagne, espérant d'elle un élan plus fougueux vers la vie. Je vais encore te\n dire quelque chose d'énorme : à défaut du métier d'explorateur qui réclame\n trop de capacités, je souhaite finir mes jours dans la politique. N'aurais-tu\n pas là, dans ta poche, par hasard, quelque circonscription aimable, décidée à\n ignorer ma vie de poète? »\n    « Toi? s'esclaffe Ovide. »\n     « Oui, moi-même, dis-je un peu piqué. Et je t'affirme que la politique me\n dégoûterait autant que toi, mais cela n'a rien à voir à la question. Je me fiche\n un peu d'une besogne répugnante, si elle accroît quelqu'une de mes puis­\n sances secrètes. Je la sollicite pour deux raisons.\n    — Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien les entendre.\n    — Ce sont d'ailleurs les mêmes pour lesquelles tu t'es précipité vers ce\n midi de pacotille :\n     « D'abord pour utiliser je ne sais quelle cascade inemployée de mon\n énergie. Il y a beaucoup de torrents à ma disposition sur le coteau de ma\n conscience. Les uns sont captés à ma fantaisie pour faire tourner le moulin\n de mon art, d'autres alimentent des fontaines, des jets d'eau d'agrément.\n Mais il en reste encore pour bondir en liberté et qu'il serait urgent d'utiliser.\n Le beau ne saurait tous les absorber à son profit. En quoi transformerai-je\n ces sources vagabondes? En usines à parlotes? En turbines législatives? J'ai\n hâte d'ajouter que la nécessité de parler un infâme jargon m'empêchera tou-\n"}, {"page_pdf": 537, "texte": "464                              DURENDAL\n\n\njours de bouleverser mon domaine au gré d'une bande d'idiots ; je ne suis donc\npas prêt de me voir ton confrère. »\n   — Et ta seconde raison ?\n   La voici : « A ma soif d'être, de m'agiter, de lutter s'ajoute, comme\nl'écrivait Jules Lemaître à Barrès, le désir d'opérer sur les autres un plus\ngrand nombre d'expériences, partant de multiplier mes plaisirs. Malgré le\nregret de n'avoir pas vécu les temps du Panama et de Boulanger, où il y eut\nde bien curieuses figures à observer, je suis en droit d'espérer une révolution\nou une dictature. Y laisserons-nous notre tête ? du moins, au nombre des\nquinze mille, nous aurons chance d'observer de plus près le flux des passions. »\n   — Farceur, va, et ça aime les paysans !\n   Ce coup droit me trouve découvert. Je tire sur mon cigare et enfin je\nréponds : « Oui, tu as frappé juste, mais là encore je te supplie de distinguer.\nSans doute les trois quarts des paysans sont des brutes et l'autre quart n'est\npas brave, aussi je les aime moins pour eux-mêmes que pour ce qu'ils repré­\nsentent. A travers eux je distingue la nature. C'est elle que j'admire, dans ses\nplus timides fleurs, dans ses plus frêles paysages, comme un réceptacle de\nforce, de conscience obscure et farouche, d'énergie tendue. La nature ! mon\nvieux, mais c'est peut-être notre âme en bouton qui frissonne de se contempler\nainsi à découvert ! Seulement, voilà, il faut bien de temps à autre un paysan\nen blouse ou en bras de chemise. Cela complète un paysage; c'est un ruban\nteinté sur un chapeau de paille. »\n   Ainsi nous devisons moitié sérieux, moitié ironiques.\n\n    Le froid de la montagne vient à pas de loup. Nous le sentons rôder depuis\nun instant autour de notre table ; il nous marche sur les pieds, il nous frôle\nles doigts.\n    — Allons ! au revoir, dis-je. L'heure est là et nous n'y pouvons rien.\n    — Comment rentres-tu ?\n    — Pas à pied, toujours Je fraye une voiture à l'hôtel.\n    — Tu es fou !\n    — Oh ! la nuit n'a pas d'épouvante et je suppose que le cocher connaîtra\nson chemin.\n    — Il ne s'agit pas de ça. Tu en as pour trois bonnes heures. Temps perdu,\n temps perdu. Prends mon auto.\n    — Parbleu, j'accepte. Mais l'humeur de ton chauffeur? Il ne peut être de\n retour avant deux heures du matin.\n    — Qu'est-ce que cela me fait ! Crois-tu que je le paye pour dormir ? Ah !\n j'aimerais qu'il bronche sous mon ordre !\n    « Et puis, ajoute-t-il méprisant, tu pourras lui donner une étrenne. »\n    — Comme tu as bien dit ça ! Allons, le camp, le camp, et à la prochaine,\n                                       *\n                                      * *\n\n    Le double phaéton dévale à travers la gorge farouche. A peine si j'entends\n le moteur qui fait frein. Deux gros phares versent leur clarté blanche sur la,\n"}, {"page_pdf": 538, "texte": "                                   DUALISME                                  465\n\nroute et ses bas côtés; à un tournant plus brusque la lumière éclabousse le\nfaîte des sapins et gicle contre le rocher. Un cône d'ombre me poursuit. Je\nsuis là bien calé sur les coussins de cuir marron, humant le froid délicieux de\nla nuit, les paupières doucement caressées par cet air liquide, enfoui dans le\nmanteau de fourrure de mon ami.\n   Voici la plaine unie. Le champ de bataille s'est mué en lac gris, recouvert\nd'une gaze vaporeuse, séjour des sylphes, domaine des bonnes fées. L'humidité\na fait ce miracle de noyer cette figure de carnage sous un brouillard diaphane,\nd'où émerge la cime des peupliers : toute la terre s'est volatilisée. Je roule sur\nun grand corps fluide.\n   A.me apaisée qui entres en moi. dissipe les fumées vaniteuses d'un brutal\ncerveau...\n   Au sommet du Taillefer un mince croissant pique le glacier de son compas,\net sa pâleur me sourit dans le bleu sombre du ciel. C'est l'heure des douces\névocations. Les Alpes même, crêtées de bastions, exhalent de tendres effluves.\nLe paysage s'est spiritualisé, et je ne m'étonnerais pas d'apercevoir, sur le\npont de bois du Drac, des guirlandes de jeunes vierges souples, vêtues de\nlongues robes de lin, semblables à celles que rêvent les fresques d'Henri Martin.\n   A mesure qu'approche le toit familial, mon cœur troublé se calme. L'indi­\nvidu violent qui m'habite s'est égaré au dernier tournant. Je rentre dans un\nextérieur sûr où je retrouve un cœur soumis.\n   Seigneur, me voici simple comme un enfant devant ces vignes et ces champs\nqui m'appartiennent et sur lesquels votre paix en cette nuit descend. Je n'as­\npire plus qu'à cette solitude heureuse, chaque jour variée, avec laquelle je\ncause assis au bord de ma conscience. Ici l'air est plus doux et les voix plus\ntouchantes...\n\n  L'auto a franchi la grille du parc : ma demeure perce légère entre les feuilles\ndécoupées par la lumière crue des phares. Gentil décor de théâtre pour marion­\nnettes. Par les volets disjoints de la tourelle au nord fuse l'étoile de la petite\nlampe d'argent, posée là par des mains attentives, afin qu'avant mon sommeil\nmon esprit respire le parfum de quelque livre aimé.\n  ... Et je tressaille lorsque dans le vestibule d'entrée un miroir me renvoie\nmon image, perdue dans la peau de bique d'Ovide.\n\n                                                      TANCRÈDE DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 539, "texte": "    Les panneaux décoratifs d'Aug. Donnay pour l'église\n                      d'Hastière (1)\n\n\n              EN parcourant dernièrement l ' E n t r e - S a m b r e - e t -\n                Meuse en quête des trésors d'art religieux pour\n                l'Exposition de Charleroi, j'étais frappé de\n                constater une fois de plus combien ce pays\n                caractéristique et charmant avait trouvé peu\n                d'interprètes parmi les peintres. Deux artistes\n                seulement, Xavier Mellery et F e r n a n d Khnopff,\nse présentaient à mon esprit comme ayant évoqué, dans des\npeintures de petites dimensions, le pays que je traversais ou\ndes sites très semblables des Ardennes. Encore que leurs\ntableaux ou leurs aquarelles fussent plutôt des études ou des\nimpressions que des œuvres méditées et longuement travail­\nlées, ces deux artistes avaient prouvé tout au moins qu'ils\navaient compris et aimé la beauté poétique et souvent un peu\nsauvage de cette région pittoresque et accidentée, de son sol\nrocheux, de ses églises et de ses maisons de pierre, de ses\nlongues routes blanches fuyant à perte de vue, son vaste hori­\nzon que Ton découvre de ses hauts plateaux.\n   E t je disais à l'ami qui m'accompagnait, combien il serait\ndésirable que l'on fit ressortir et que l'on mît en relief la\nbeauté de la Wallonie, en confiant à des artistes qui auraient\nfait leurs preuves la décoration de murs d'école, d'hôtels de\nville et d'autres édifices publics où seraient représentés, en\npanneaux décoratifs, les sites les plus pittoresques et caracté­\nristiques d'une région. Ces panneaux pourraient être faits de\nsimples paysages destinés à faire mieux comprendre de ceux-\nlà mêmes qui y vivent la beauté des décors qui les entourent :\nou mieux encore des compositions de nature à élever l'esprit\n\n  (1) Rapport présenté à la Société des Amis del'Art   wallon par dom Bruno Destrée,\nO. S. B.\n"}, {"page_pdf": 540, "texte": "L'ARRIVÉE A BETHLÉEM\n\n     (AUG. DONNAY)\n"}, {"page_pdf": 541, "texte": ""}, {"page_pdf": 542, "texte": "            TROIS PANNEAUX DÉCORATIFS D ' A U G . DONNAY                          467\n\n\net le cœur, comme celles de Puvis de Chavannes au Musée\nd'Amiens, mais dont le fond, comme dans les panneaux de\nPuvis, ne seraient que l'artiste interprétation du pays envi­\nronnant.\n                                        *   *\n\n   C'est précisément d'une décoration de ce genre que l'on m'a\nprié de signaler ici le mérite. Pour la vénérable église romane\nd'Hastière-par-delà, dont le zélé curé rêve de refaire un sanc­\ntuaire où tout serait à la hauteur du culte, M. Auguste D o n n a y\na d o n n é récemment trois panneaux (1), qui sont comme compo­\nsition décorative, comme sentiment religieux et comme com­\npréhension de ce pays mosan, où l'action te passe, la déco­\nration la mieux réussie q u e j ' a i vue depuis des années.\n   L'œuvre sert à illustrer la vie et la mort de saint Walhère,\ncuré-doyen d ' O n h a y e et qui, au commencement du XIIIe siècle,\nd'après l'histoire ecclésiastique de Liége, aurait été mis à mort\npar un de ses neveux dont il blâmait depuis longtemps la con­\nduite déréglée. Dans le premier panneau, on aperçoit saint\nW a l h è r e — ou saint Vôhî comme on l'appelle aussi dans le\npays — apostrophant son indigne parent, qui, sur la terrasse\nd'un château d o m i n a n t le fleuve, vient de se lever de table et\nécoute avec impatience les reproches de celui qui lui parle au\nnom du Christ, dont le monogramme s'aperçoit brodé sur\nl'habit du saint doyen.\n   Dans le second panneau, le meurtre est déjà accompli; et\ntandis que des gens sur le rivage lèvent les bras au ciel en\nsigne de douleur, on voit à un petit barrage naturel que des\nbranches d'arbre ont formé dans le fleuve, le corps du saint\narrêté, la tête environnée d'une mystérieuse auréole.\n   L e panneau principal représente l'enterrement de saint\nW a l h è r e . S u r la gauche, des chevaux rétifs sont emmenés, qui\nn'ont pu traîner le char sur lequel le corps du saint était\ncouché. Il a fallu, suivant la légende, y atteler deux génisses\nqui j a m a i s jusqu'alors n'auraient porté le joug et qui, par\n\n\n  (1) Nous avons donné une reproduction de ces trois panneaux dans notre fascicule\nd'oclobre 1911. Dans le fascicule de ce mois nous reproduisons une autre toute naïve et\ncharmante œuvre d'Aug. Donnay : L'arrivée à Bethléem.\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": "468                        DURENDAL\n\n\ndes routes non encore frayées, transportèrent les dépouilles\nfunèbres au lieu où s'élèvera plus tard l'église de Saint-Walhère.\n                                *\n\n\n   Il y a dans ces trois esquisses, en même temps qu'un\nsentiment profond et dramatique, une science exquise de la\ndécoration tant dans les détails que dans l'ordonnance géné­\nrale des scènes. On a dit qu'elles faisaient penser à Puvis de\nChavannes. Ce serait une critique si l'on voulait signifier par\nlà que ces compositions ne sont qu'une imitation des œuvres\ndu grand décorateur français. Ce n'est plus une critique mais\nau contraire un éloge si l'on veut faire remarquer que dans\nl'ordonnance générale des groupes et des scènes il y a quelque\nlointaine parenté. Mais les paysages de M. Donnay suffiraient\nà eux seuls pour caractériser son œuvre et la comparer entiè­\nrement à celle du décorateur de la Sorbonne.\n   Dans les trois scènes de vie de saint Walhère, M. Donnay a\npris pour fond et rendu avec un art délicieux la claire vallée de\nla Meuse, avec le large ruban moiré du fleuve coulant à pleins\nbords, les collines aux lignes harmonieuses et tranquilles qui\nl'encadrent et les grands rochers gris qui, par endroits, sur­\nplombant la route, se mirent dans les eaux rapides.\n   Seul un artiste wallon, ayant longtemps vécu dans ce pays,\nen connaissant la vie, la poésie et les légendes pouvait en\nrésumer et en évoquer tout à la fois si heureusement toute la\ngrâce et la beauté. M. Auguste Donnay n'aurait peint que ces\ntrois panneaux qu'il aurait fait assez pour s'attirer la recon­\nnaissance de tous les artistes de Wallonie, parce qu'il a con­\ntribué ainsi à leur révéler et à leur faire sentir plus vivement\nle charme pénétrant de leur pays.\n   Aussi est-ce notre vœu bien cher de lui voir continuer ce\nqu'il a si bien commencé. Et que la décoration de tout ce\nvénérable sanctuaire d'Hastière soit confiée à ce même artiste\nqui tant au point de vue décoratif qu'au point de vue religieux\na montré dans les trois panneaux de l'histoire de saint Walhère\nce qu'on pouvait attendre de lui.\n\n                             Dom    BRUNO DESTRÉE, O. S.     B,\n"}, {"page_pdf": 544, "texte": "                       Jan Blockx\n\n               IL était d'origine toute populaire. Né à Anvers en\n                  1851, fils d'un modeste tapissier, c'est à l'église,\n                  comme Gevaert et Benoît, qu'il fit sa première\n                  éducation musicale, en qualité d'enfant de\n                  chœur. Orphelin de bonne heure, il connut, à\n                  peine adolescent, l'amertume de la course au\n                  cachet, la leçon à quelques sous où s'effrite le\ntalent et se dilue l'énergie. Mais il avait du tempérament et\nil résista, travaillant la nuit, à la chandelle, à perfectionner\nson métier musical. Il fut élève de Callaerts, de Brassin, d'autres\nencore; mais son véritable maître fut Peter Benoît.\n    Il débuta en 1876, — il avait 25 ans, — en organisant un\nconcert de ses œuvres. La tentative réussit. On le voit ensuite\nparticiper, avec non moins de succès, à des concours de compo­\nsition, de ces concours demeurés traditionnels au pays des\nanciens rederykers. Entretemps, il s'affirmait comme compo­\nsiteur lyrique. Ses librettistes furent Nestor De Tières, Lucien\nSolvay, Eugène Landoy. Il débuta par un petit acte, Iets vergeten\n (1877), donna ensuite le ballet Milenka, qui fonda sa notoriété à\n Bruxelles (1888), puis Maître Martin (1892) et Princesse d'Au-\nberge (Herberg-princes, Anvers 1896; Bruxelles 1898). Cette der­\nnière partition, son chef-d'œuvre, fit le tour des principales scènes\nfrançaises; elle constitue la première partie d'une trilogie, sur\ndes poèmes du dramaturge flamand Nestor De Tières, évo­\nquant la cité, la côte, la campagne flamande, ces deux der­\nnières représentées respectivement par la Fiancée de la Mer\n [de Bruid der Zee, 1901) et Baldie (1910), remanié depuis et\ndevenu Chanson d'Amour (Liefdelied, 1911). Entre ces trois grands\n ouvrages s'intercalent Thyl Eulenspiegel (1900), qu'il était occupé\n à remanier lorsque la mort le surprit, et la Chapelle (de Kapel,\n  1903). Tout cela, sauf, si je ne me trompe, Thyl Eulenspiegel et\n Maître Martin, fut composé sur textes flamands et adapté\n"}, {"page_pdf": 545, "texte": "470                            DURENDAL\n\n\n ensuite en français (Fecerunt, Gustave L a g y e et votre serviteur).\n P a r sa situation, Blockx était d'ailleurs un des représentants\n officiels du parti flamand, dont les chefs, on le sait, partagent\n avec les leader socialistes le privilège d'être sévèrement contrôlés\n et surveillés par leurs h o m m e s ; et Dieu sait si le pauvre Blockx\n le fut...\n    Depuis 1901, en effet, il dirigeait le Conservatoire d'Anvers,\n l'ancienne école flamande de musique, Vlaamsche Muziekschool,\n fondée en 1867 par Peter Benoît et devenue en 1898, grâce à ses\n efforts et à cette agitation opiniâtre dont son parti a le secret,\n le Koninklijk vlaamsch Conservatorium. Q u a n d le vieux lion,\n artiste bien plus qu'administrateur, et succombant aux diffi­\ncultés sans nombre de sa nouvelle charge, s'abattit, J a n Blockx,\nson élève, enfant du terroir, fut tout naturellement choisi pour\nlui succéder. D u r a n t les onze années de sa direction, l'établis­\nsement ne fit que prospérer; actuellement, sa population se\n monte au chiffre exorbitant de neuf cents élèves.\n    Les trois dernières années de Blockx furent marquées par\n toute une série de chagrins et de déceptions. Un cam­\n brioleur lui avait enlevé toute sa collection de médailles d'or,\n d'argent, etc., témoignages des succès de toute une vie; sa\ndernière œuvre, Baldie, était refusée à Bruxelles, et il ne pouvait\nse consoler de cet échec, le succès de Princesse d'Auberge et de la\nFiancée lui paraissant, non sans apparence de raison, impliquer\ncelui de la troisième « journée » ; devenu Liejdelied et repré­\nsenté avec non moins de succès, l'ouvrage ne fut pas accepté\ndavantage à Bruxelles. Mais c'est dans des chagrins plus intimes\nqu'il faut chercher le germe de sa mort. Un jour de janvier de\nl'année dernière, sa fille, M lle Nelly Blockx, une créature toute\nde charme et de grâce, trouva en automobile une mort atroce.\n Il se redressa par un effort énergique, mais ne fit plus que\nvégéter et, désormais, supporta mal ses ennuis. Il était déjà\nde caractère plutôt timoré, hésitant, prenant vite l'alarme. Or,\nil ne comptait pas que des amis à Anvers et, dans cette cité au\ngénie puissant, violent et lourd, les querelles de partis et de\npersonnes affectent une allure particulièrement agressive. Ces\njours-ci, Blockx soutint une vive discussion, puis une polémique\nde presse au sujet d'un misérable concours de m u s i q u e . U n e\nattaque d'apoplexie s'en suivit, dont il ne devait pas se relever.\n  Anvers lui fit des funérailles royales, triomphantes, comem\n"}, {"page_pdf": 546, "texte": "                             JEAN   BLOCKX                           471\n\non n'en sait organiser que là; un peuple entier conduisit le\nmaître à sa dernière demeure.\n\n                                    *\n\n    C'est que l'art flamand perdait en lui une de ses figures les\n plus caractéristiques. On peut dire qu'il était le plus « popu­\n laire » de nos compositeurs lyriques. Il n'avait ni la sévère\ntenue stylistique de T i n e l , ni l'éblouissante technique de\nGilson, mais son inspiration possédait quelque chose\nd'entraînant et de chaleureux qui emportait l'auditeur.\n    Il n'apporta cependant ni une forme, ni un style nouveau.\nL a forme qu'il cultive est celle de la plupart des compositeurs\nd r a m a t i q u e s d'aujourd'hui, une combinaison de l'opéra lyrique\navec le d r a m e musical, à celui-ci e m p r u n t a n t les thèmes con­\nducteurs et le récitatif (le narrativo des vieux Italiens remis en\nhonneur par W a g n e r ) , de celui-là gardant les formes mélo­\ndiques régulières qui se développent dans les scènes d'ensemble\net dans les moments d'exaltation sentimentale.\n    L'école anversoise, dont il fut, après Benoît, le représentant le\nplus éminent, constitue un compartiment spécial de l'école\nflamande. Elle relève directement des écoles dites « natio­\nnales », celles qui s'inspirent du folklore local, simplement\nadapté ou servant de guide à l'inspiration artistique. Les\nlieder de Blockx, ses chœurs, ses chansons dansées, sont\ncaractéristiques à cet égard; le folkloriste le plus averti ne\npourrait déterminer si ces mélodies si franches et si fraîches\nsont directement empruntées au merveilleux trésor de la chan­\nson populaire ou si elles sont simplement adaptées : or, sauf\nde rares exceptions, elles sont originales.\n   L a mission artistique de Blockx aura consisté à trans­\nporter à la scène le style populaire de Benoît, dont il relève\ndirectement. Mais Benoît était plus épique, plus noble, ses\névocations de la foule flamande sont empreintes d'une r e n ­\ntable idéalité; Blockx était plus réaliste; celui-ci rappelle Jor­\ndaens, l'autre Rubens. Il ne reste pas moins que les grandes\nscènes populaires des pièces de Blockx sont d'une couleur et\nd'une verve incomparables. Malheureusement, les parties réci­\ntées de ses opéras sont moins intéressantes, en raison notamment\ndu caractère assez sommaire de son écriture musicale, de sa\n"}, {"page_pdf": 547, "texte": "472                          DURENDAL\n\n\npolyphonie pauvre, de son harmonie rudimentaire, de son\norchestration colorée, mais creuse... Il s'agit évidemment ici,\npour Blockx, d'un défaut d'éducation musicale; il lui m a n q u a\ncette discipline sévère qui fit défaut à d'autres et m ê m e à de\nplus grands que lui (Berlioz, pour n'en citer qu'un) et que les\nmaîtres allemands formés à l'école sévère de Leipzig n'eussent\npas m a n q u é de lui faire acquérir.\n     Ce n'est pas Benoît, dont l'écriture est plus sommaire encore,\nqui eût pu lui donner l'exemple. Mais si le style de Benoît\nconvenait parfaitement à ses vastes fresques musicales, les\nmêmes procédés, transportés au théâtre, apparaissent comme\ninsuffisants.\n    Ajoutez à cela l'allure nettement conservatrice, sage à l'excès,\nde son inspiration musicale. Il faut louer un artiste de savoir,\ncomme Blockx, rester fidèle à son tempérament au lieu de\ns'efforcer à suivre l'évolution; les tentatives de ce genre n'ont\nd'ailleurs jamais produit que de mauvais résultats. Mais il faut\na d m e t t r e que le public, dont le goût va se modernisant au fur\net à mesure, n'entend pas de la m ê m e oreille des ouvrages\nécrits, dans une langue musicale identique, à vingt ans de\ndistance l'un de l'autre. Or, depuis les débuts de Blockx, et\nt a n d i s qu'il maintenait, avec une belle crânerie, les caractères\nde son style, il s'était passé bien des choses au théâtre, il s'était\npassé notamment Pelléas et Salomé, l'oreille s'habituant à une\nexpression musicale à la fois de plus en plus complexe et de\nplus en plus subtile...\n    Au surplus, ses défauts d'éducation, Blockx les rachetait\npar des qualités qui, elles, né s'acquièrent pas, et qui font\noublier la désuétude d'un style : la chaleur et la sincérité du\nsentiment, la truculence de la ligne mélodique. Il avait aussi\nle sens très vif du théâtre et s'entendait à souligner, d'un trait\nvigoureux et incisif, un caractère, une situation ou un mot.\nD a n s cet art simpliste, pas une note qui ne porte. Et quand\nl'action prend une tournure vraiment populaire, que la foule\nflamande passe au premier plan, alors Blockx devient un\nmaître. P o u r ne parler que de sa dernière œuvre, Baldie ou\nLiefdelied, le cortège de la moisson qui termine le premier\nacte, avec ses chansons et ses danses, la kermesse du troisième\n(une de ces kermesses flamandes où les couteaux finissent par\nmêler le meurtre à l'ivresse, une scène menée par M. De Tières\n"}, {"page_pdf": 548, "texte": "                         JEAN BLOCKX                          473\n\navec une maestria superbe), tout cela est d'une allure incom­\nparable.\n   L'art de Jan Blockx — évoqué par son corps solide et trapu,\nsa tête forte, aux traits accusés, aux yeux tour à tour malicieux\net rêveurs, — est donc bien un art populaire, très représentatif\nde sa race et de son milieu, et dont le succès s'explique autant\nqu'il se justifie.\n\n                                            E R N E S T CLOSSON.\n"}, {"page_pdf": 549, "texte": "  L'attitude du lyrisme contemporain\n\n                   C'EST une étrange destinée que celle du symbolisme et elle est\n                     unique dans l'histoire des lettres. Il ne faut pas confondre\n                     ce mouvement avec ceux qui le précédèrent. Toutes les\n                     écoles, depuis qu'il en existe, eurent des débuts difficiles,\n                     toutes souffrirent des jugements hâtifs d'une critique peu\n                     scrupuleuse et durent lutter longuement avant de triom­\n                     pher de l'indifférence ou du mépris du public. C'est aussi\n                     un fait qui n'est contesté par personne que les plus\nacharnés contre les novateurs sont précisément ceux qui, en leur temps,\napportèrent au monde la révélation d'une beauté dont la gloire s'est effacée.\nDe telles attaques ne furent pas épargnées aux symbolistes. A leurs trousses\naboyèrent tous les roquets de la critique, et le public longtemps ne les connut\nque par des facéties de journalistes qui, entre un fait-divers et des pronostics\nde courses, ne dédaignent pas de s'occuper des destinées de la poésie. Parmi\nles puissants du jour, le doucereux François Coppée les dénonça en des\nstrophes où la plus comique indignation s'allie au plus insupportable chauvi­\nnisme, tandis qu'Albert Mérat leur décochait quelques triolets d'un lyrisme\ntour à tour sarcastique et fougueux. M. Catulle Mendès lui-même, dans son\ntrès officiel Rapport sur la poésie française, les jugea d'une façon totalement\ndépourvue de bienveillance et, pour tout dire, d'élégance.\n   Tout ceci ne peut nous surprendre, parce que tout ceci est dans l'ordre et\ndans l'intérêt même de l'art on ne doit pas souhaiter qu'il en soit autrement.\nMais le symbolisme a connu d'autres amertumes. Je ne veux point parler des\ndéfections qui se produisirent dans ses rangs, car enfin le geste de Moréas n'a\njamais pu nuire qu'à lui-même. Cet empressement à brûler ce qu'il avait\nadoré avec tant de fureur, cette affectation de considérer le symbolisme\ncomme mortellement atteint du jour où il n'y appartint plus, cet énergique et\nsuperbe dédain qu'il manifesta toujours pour tout ce qui avait cessé de lui\nplaire, faiblesses de grand homme que tout cela ! Non, une chose est plus\nremarquable dans l'histoire du symbolisme, c'est que dès sa naissance, il fut\ncerné de tous côtés; par les aînés et parles jeunes, par les vieux et par les nou­\nveaux. Les symbolistes ont longtemps été seuls, longtemps ils n'ont trouvé\nd'appui qu'en eux-mêmes. C'est une grande consolation pour ceux qui créent\ndes voies nouvelles et vont par des chemins arides, que de sentir derrière eux\nl'enthousiasme de la jeunesse, mais ils ne l'ont pas connue. Et aujourd'hui\nencore combien osent approuver le symbolisme dans toutes ses manifesta-\n"}, {"page_pdf": 550, "texte": "               L'ATTITUDE      DU   LYRISME     CONTEMPORAIN                  475\n\n\n\ntions? Des écrivains comme Emile Verhaeren, Henri de Regnier sont univer­\nsellement admirés et l'on n'a pas de paroles assez dures pour le mouvement\ndont leurs œuvres sont nées!\n   Mais cette jeunesse qui, avec une cynique inconscience s'élève contre\nses maîtres, a su pourtant profiter des acquisitions qu'elle leur doit ; du\nsymbolisme elle s'est assimilée tout ce qu'elle pouvait s'assimiler, puis\nnon contente d'être à l'honneur sans avoir été à la peine et d'usurper\nune place que d'autres méritaient, sous de futiles prétextes, au nom de\nquelques lois violées, elle s'est élevée contre ceux qui lui tracèrent les chemins.\n   Combien de poètes et d'écrivains symbolistes contre lesquels on s'acharna\npourraient, en songeant à leurs détracteurs, répéter le mot amer et cinglant\nde Constable : « On nous fusille, mais on fouille nos poches. » Et on les a bien\nfouillées.\n    Mais ces lois qui furent violées, il fallait qu'on les violât. La gloire des\ndécouvertes qui furent faites était à ce prix. Cette jeunesse étroite et bornée,\nelle juge des résultats obtenus et elle prononce : « Telles exagérations, telles\nviolences n'étaient pas nécessaires. »\n    Mais elle oublie de se placer dans les conditions où se trouvaient les\npromoteurs du mouvement à son origine. Et toutes ses critiques portent à\nfaux.\n    Je sais, je sais ce qu'il faut penser de ceux qui s'érigent ainsi en défenseurs\nde l'ordre et de la clarté et leur châtiment même est dans leur indigence. Ne\nparlons pas d'originalité en art parce que des sots pourraient nous entendre et\nprêter à ces paroles une signification que nous sommes loin de leur donner,\nmais vantons la décision, la hardiesse, l'audace de ceux qui vont jusqu'au bout\n de leur pensée et jusqu'au fond d'eux-mêmes.\n    Tant d'écoles sont nées du symbolisme et qui prétendirent lui succéder et\nelles sont mortes; toutes elles sont mortes. M. Florian-Parmentier vient d'en\n faire le recensement dans un petit livre dont la lecture ne va pas sans mélan­\n colie. A toutes il consacre de brèves études, sèches et concises, écrites sans\n parti pris, mais qui font songer à des articles nécrologiques...\n    Un temps viendra où l'on rendra au symbolisme l'hommage éclatant qui lui\n revient. Une telle prophétie est sans grand mérite. Les articles de R. de Gour­\n mont dans le Temps, le banquet P. Fort où l'on magnifia non seulement le\n poète, mais le directeur de Vers et Prose, l'homme d'action qu'il fut toujours,\n les protestations qui éclatèrent dans la presse au sujet de la réception à l'Aca­\n démie française de H. de Regnier par M. de Mun sont de fort visibles symp­\n tômes d'un revirement dans le public et la critique. Et M. Faguet lui-même,\n qui, il y a quelques mois, « n'avait pas l'honneur » de connaître F. Vielé-\n Griffin, ne vient-il pas de lui consacrer un article dans la Revue de Paris?\n    Mais il y a un livre qui, pour le symbolisme, fera plus et fera mieux que\n toutes ces manifestations, si éloquentes soient-elles, et si nombreuses qu'elles\n puissent être. C'est celui que T. de Visan publia l'an dernier au Mercure de\n France, sous ce titre : L'attitude du lyrisme contemporain et dont M. F. Van\n den Bosch rendit compte ici même.\n    Si j'en parle à mon tour et douze mois après sa publication, c'est qu'il me\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": "476                                DURENDAL\n\n\nparaît nécessaire d'insister sur l'importance, la valeur et la signification d'une\ntelle œuvre, c'est qu'il me paraît indispensable de la situer en dehors et au-\ndessus des œuvres courantes que la critique est appelée à juger. J'estime, en\neffet, qu'elle est de toutes celles que nous possédons, la plus sûre contribu­\ntion à l'histoire littéraire du temps présent et à l'étude du lyrisme contem­\nporain.\n    André Beaunier et Remy de Gourmont, qui ont publié des pages judi­\ncieuses et souvent admirables sur les poètes de la génération de 1885, au lieu\nde rechercher ce qui les unissait, leurs aspirations, leurs tendances générales,\nle fond commun où ils venaient puiser, se sont surtout efforcés de dégager la\npersonnalité des écrivains de cette époque et de montrer en quoi ils différaient\nles uns des autres. Utile besogne certes, utile et décevante besogne que celle\nqui consistait à montrer l'immense et merveilleuse variété d'une production\noù des critiques ignorants ne voulaient voir qu'un amas d'incohérences et un\ngrossier abus de l'artifice, mais besogne incomplète et dangereuse, car com­\nment aurions-nous été disposés à rechercher une mentalité neuve et les pre­\nmiers symptômes d'une esthétique moderne dans des œuvres dont les auteurs\nnous étaient représentés tous comme de magnifiques exceptions? N'est-ce pas,\nen effet, la pensée d'André Beaunier lorsqu'il écrit à propos des poètes nou­\nveaux : « Il serait oiseux de leur chercher des ancêtres, puisque leur esthé­\ntique est une rupture hardie avec le passé. Ils sont eux-mêmes superbement. »\nCela ne suffit pas pour créer un mouvement.\n    Ce que Tancrède de Visan a tenté, c'est précisément la synthèse du symbo­\nlisme. Son livre s'adresse aux lettrés et en particulier aux récalcitrants. Il ne\npourra, s'ils sont de bonne foi, que les convaincre. Il s'adresse à ceux qui\naiment la précision, les idées claires clairement exposées, qui ne haïssent rien\ntant que la chose obscure et les points non élucidés. T. de Visan apporte\ndans le débat autant de clarté qu'en peut tolérer un débat poétique.\n    « Mon dessein, dit il, consiste à montrer expérimentalement : 1° en quoi\nl'idéal d'art des poètes en question diffère de l'idéal d'art de la première moitié\ndu XIXe siècle; 2° comment les poètes analysés ici, malgré leur individualisme\net leur originalité, s'en réfèrent tous indistinctement à deux ou trois principes\nessentiels qui les réunissent dans une commune esthétique; 3° dans quelle\nmesure cette esthétique fait partie des tendances directrices de notre mentalité\ncontemporaine et réalise sur le plan lyrique l'idéal commun aux diverses mani­\nfestations de l'activité intellectuelle. »\n    « Soit que j'analyse l'idée de vie chez Vielé-Griffin, l'optique d'art chez\nH. de Regnier, le pathétique d'un Verhaeren, la façon dont un Maeterlinck\nnous suggestionne, la manière chez Adrien Mithouard et P. Fort de continuer\nen l'élargissant la grande tradition française, les acquisitions de notre prosodie\navec R. de Souza, l'aspiration lyrique et les divers modes d'exaltation d'après\nA. Mockel, Barrès et Gide, les rapports entre le romantisme allemand et le\nsymbolisme français à propos de Novalis, j'arrive aux mêmes conclusions,\nque résume le chapitre sur l'esthétique contemporaine et la philosophie de\nBergson. »\n   Ce rapprochement entre la philosophie de Bergson et la poésie symboliste\n"}, {"page_pdf": 552, "texte": "                L'ATTITUDE     DU   LYRISME CONTEMPORAIN                      477\n\n\n\nest précisément la grande originalité du livre de T. de Visan. C'est un point\nde vue tout à fait nouveau et saisissant qui éclaire singulièrement cette\npoésie.\n   Il est entendu, en effet, que les œuvres de l'art et de la pensée portent le\nreflet de l'esprit d'une époque et par ce que ces arts ont dé volontairement\nimprécis et brumeux, on comprendra que les premières expressions de cet\nesprit se trouvent dans la musique et dans la poésie. Voyez les Parnassiens.\nEtudiez leur art d'une correction rigoureuse, ces strophes aux contours bien\narrêtés où l'idée est toujours lumineuse et précise, où rien de fuyant ni d'hési­\ntant n'existe, cet art si sûr, si implacablement sûr de lui. Etudiez-le car, en\nvérité, vous n'en pourrez saisir la beauté ou plus exactement le mérite que par\nl'étude. Il ne défie pas l'analyse, oh! non, il la provoque, il l'exige. Au pre­\nmier contact de cette poésie, on ne peut que se plaindre de sa sécheresse et de\nson aridité. L'âme, à la fréquenter, n'y trouve pas son compte, et si elle peut\nparfois émouvoir notre cœur ce n'est que par réflexion. Il est visible donc que\nles Parnassiens ont subi l'influence de cet esprit scientifique qui fut, pendant\ncinquante ans, dominant en France.\n   Mais à de nouvelles époques correspondent de nouvelles aspirations, de\nnouvelles croyances. Beaucoup disent de nouvelles modes, mais c'est là une\nfaçon de juger qui provient d'une façon de sentir. Il est toujours facile de faire\nde la gloire une mode. Celui qui est petit abaisse les autres à son niveau, et\nl'enthousiasme devient engouement.\n   Quoi qu'il en soit, le philosophe le plus admiré de l'heure présente est\nH. Bergson. Et à vrai dire il a apporté au monde des conceptions si nouvelles\net si hardies, il a ramené au jour des intuitions si merveilleuses, il ouvre, à\nceux qui l'écoutent, des horizons si grandioses, et son enseignement est si cap­\ntivant qu'on comprend le nombre et l'avidité de ses disciples ainsi que la fer­\nveur qu'ils ont vouée à leur maître.\n   Dans son Introduction à la métaphysique, H. Bergson a défini l'intuition,\n« cette espèce de sympathie par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un\nobjet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et d'inexprimable. L'intelligence\ntouche à l'absolu dans son domaine qui est la matière, comme l'intuition dans\nle sien qui est la vie. Hors de son domaine, elle s'agite dans le vide ». Pour\nBergson, l'âme précède ses états et les traverse tous de sa vie indéfinissable à\nlaquelle on atteint par l'intuition et non par l'analyse. Par l'analyse, on ne\npeut que fractionner le réel en éléments, en schémas et en symboles, on ne\npeut constater que des simultanéités, et si on pousse l'analyse jusqu'à son\npoint extrême, si on procède avec autant de minutie que possible, on ne\npourra considérer toujours qu'un nombre infiniment croissant de simulta­\nnéités, mais on échouera à reconstituer ce qui a lieu dans l'intervalle de deux\nsimultanéités parce qu'avec des immobilités, on ne peut faire du mouvement.\nEn procédant par analyse, en effet, on commence par figer l'activité du moi,\non substitue le symbole à la réalité. Nos sentiments analysés ne ressemblent\npas plus à nos sentiments véritables qu'un papillon épingle dans l'album d'un\nentomologiste ne ressemble au papillon qui bat des ailes dans la tendre\nlumière d'un jour de printemps. Mais si l'on ne peut emprisonner cette nature\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": "478                               DURENDAL\n\n\nunique et inexprimable du réel, grâce à l'intuition, par un effort intérieur, on\npeut se transporter au dedans d'elle et en suggérer l'impression en la faisant\nvoir sous plusieurs aspects, en multipliant autour d'elle les évocations, les\nimages, en faisant en sorte que ces images ne s'extériorisent pas les unes par\nrapport aux autres, mais qu'elles jaillissent du fond même de l'être, qu'ayant\nleur source dans la conscience immédiate, étant toute fraîcheur et sponta­\nnéité, « elles se mêlent, se pénètrent sans contours précis, comme les notes\nd'une mélodie ».\n   A ceux qui ne voient dans le symbolisme qu'anarchie et désordre, T. de\nVisan s'est efforcé de démontrer que les symbolistes avaient, inconsciemment\nsans doute, avant la lettre et avec plus ou moins de tâtonnements, réalisé\nl'esthétique que la philosophie bergsonienne comporte.\n   En quoi consiste exactement cette esthétique, il est possible peut-être de le\nfaire comprendre en quelques phrases en l'opposant à l'esthétique parnas­\nsienne.\n   Le Parnassien représente la réalité, non pas telle qu'il la voit, mais telle\nqu'il a accoutumé de la voir, telle que les exigences de la vie sociale lui\nordonnent de la voir. Pour le Parnassien, la vie intérieure a donc des moments\nbien distincts et des états nettement caractérisés. De même, fatalement, des\nréalités extérieures ; il ne voit plus les couleurs d'un paysage, il les subordonne\nà la couleur de ses propres yeux; il ne décrit pas, il construit. Les choses\nn'existent pas pour lui en tant que choses, mais en tant qu'éléments à sa\ndisposition; il use de la fleur, du fruit, de la rosée selon son caprice; ce sont\npour lui des accessoires.\n   Le symboliste au contraire voit, et comme il n'est pas peintre, qu'il n'a que\nfaire du procédé analytique, il va droit à la synthèse; voir ici, c'est sentir; le\npaysage est pour lui comme une phrase musicale; il pourra essayer de recon­\nstituer cette phrase « par la force de la pensée réfléchie », mais il ne pourra\ns'estimer satisfait que si la sensibilité consultée ne remarque point de diffé­\nrence qualitative entre l'effet obtenu et la sensation primitive. De même dans\nla vie intérieure lorsqu'un amour violent, une mélancolie profonde enva­\nhissent son âme, le poète ne voit point là deux sentiments aux arêtes vives,\nmais mille sentiments divers qui se fondent, se pénètrent sans contours précis.\nLes états de conscience forment donc pour lui « une masse indistincte sans\naucun rapport avec le nombre » ; ce sont des choses fuyantes et inexpri­\nmables, puisque le mot joue ici le rôle de l'épingle destinée à fixer le\n papillon.\n    « Nos états de conscience, dit Bergson, se déforment quand nous démêlons\ndans leur masse confuse une multiplicité numérique; que sera-ce quand nous\nles déploierons, isolés les uns des autres dans ce milieu homogène qu'on appel­\nlera comme on voudra, temps ou espace? Tout à l'heure chacun d'eux emprun­\ntait une indéfinissable coloration au milieu où il était placé : le voici décoloré\n et tout prêt à recevoir un nom. Le sentiment lui-même est un être qui vit, qui\n se développe, qui change par conséquent sans cesse : sinon on ne compren­\n drait pas qu'il nous acheminât peu à peu à une résolution ; notre résolution\n serait immédiatement prise, Mais il vit parce que la durée où il se développe\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "               L'ATTITUDE      DU   LYRISME CONTEMPORAIN                      479\n\n\n\nest une durée dont les moments se pénètrent : en séparant ces moments les\nuns des autres, en déroulant le temps dans l'espace, nous avons fait perdre à\nce sentiment son animation et sa couleur. Nous voici donc en présence de\nl'ombre de nous-mêmes : nous croyons avoir analysé notre sentiment; nous\nlui avons substitué en réalité une juxtaposition d'états inertes, traduisibles en\nmots et qui constituent chacun l'élément commun, le résidu par conséquent\nimpersonnel des impressions ressenties dans un cas donné par la société\nentière. »\n   Le mot qui est immobile ne peut donc pas traduire ce qui, par essence, est\nmouvement. Et à l'objection qui est naturelle et inévitable, « comment le\nsymbolisme prétend-il exprimer ce qu'il reconnaît lui-même être inexpri­\nmable? » on peut répondre que précisément le symbolisme prétend bien moins\nexprimer que suggérer.\n   Supposons que l'instinct — ou le génie — du poète lui ait fait découvrir\ndans l'âme les qualités qu'il faut rendre sensibles, comment s'y prendra-t-il?\nLà où les mots ont échoué, il devra faire appel aux images. Et la réussite\ndépend alors de lui, de lui seul. Car les mots sont au service de tout le monde,\net nous saurons toujours où les trouver, au lieu que les images sont libres\ncomme l'onde et le vent, elles appartiennent à qui les peut saisir, mais il\nn'existe pas de mécanisme qui permette de se les approprier, et aucun art\nd'écrire n'en indique l'emploi.\n   Du choc des idées jaillit la lumière, a-t-on accoutumé de dire. Quelle pauvre\nsottise! Mais depuis qu'il y a des hommes et qu'ils entrechoquent leur idées,\nla lumière aurait dû jaillir définitive. Poussière, misérable poussière que tout\ncela! Les images ont sur les mots cette supériorité que leur rôle n'est pas\nlimité et que personne n'a de pouvoir sur elle. Les images sont les amies des\npoètes ; ce sont les fées bienfaisantes et tendres qui les conduisent par des che­\nmins merveilleux au doux royaume des rêveries.\n   Rêveries ! rêveries ! A ce mot, d'austères savants qui pâlissent sur de vieux\ntextes haussent dédaigneusement les épaules et les « hommes modernes »\ncomme ils se nomment eux-mêmes ont un sourire de mépris et passent. Il\nfaudrait pourtant s'entendre. On a dit des symbolistes qu'ils avaient délaissé\nl'action, que leur art tournait le dos à la vie Et leurs détracteurs ont pro­\nclamé : « Nous, nous avons chanté la vie ». Et en effet, ils ont écrit la Beauté\nde vivre et la Chanson des hommes. Ils ont dit : « la vie est belle » et « aimez-\nvous les uns les autres ». Ils ont brodé sur les quelques lieux communs que\ncette idée comporte et dont l'usage a prouvé la solidité des sujets poétiques.\nIls ont coordonné une déclamation ; ils ont atteint leut but si leur but fut\nd'entendre leurs vers récités dans les salles des maisons du peuple ou sur les\nplaces publiques. Mais on sent bien ce qu'un tel art a de faux et qu'il porte\nen lui sa condamnation. Ils ont développé en effet des arguments pour ou\ncontre, ils ont plaidé une cause; ce sont des avocats, non des poètes.\n   Au lieu que le symboliste au contraire ne fait pas de sélection. « Tout\nélément d'humanité, de vie, de pensée, de nature est un élément de beauté »,\ndit Robert de Souza. « Opposer un élément à un autre est un crime de lèse-\npoésie. Faire dépendre l'excellence de la beauté de ses déterminantes est un\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": "480                               DURENDAL\n\n\nnon-sens, presque toujours une attaque de l'esprit utilitaire. Dès que l'activité\nintérieure se traduit par une expression d'art, que cette expression atteint une\nintensité suprême, le principe de l'activité première est dissous par l'exaltation\nde la beauté qu'il provoque et qui, seule dès lors, agit. » Conclusion : ce\npoète-ci qui a la beauté pour but, pour fin et pour modèle, se proposant de\nl'exalter dans ses différentes manifestations, ne chantera peut-être pas la beauté\nde vivre au sens où l'entendirent ceux qui trouvèrent cette formule et le\nrestreignirent à la mesure de leurs ambitions, mais il dira ce qu'est la vie en\nbeauté. Et cela est infiniment préférable.\n    Lorsque j'ouvre la Chanson des hommes de M. Maurice Magre ou la\nBeauté de vivre de M. Fernand Gregh, je sais que j'y retrouverai du concentré\nd'enthousiasme, mais quel enthousiasme : la margarine de la poésie. Pourquoi\nles éditeurs qui lancent ces volumes ne mettent-ils pas au bas de ces petits\npapiers qu'on envoie aux critiques en même temps que le livre avec prière\nd'insérer et qu'on nomme papillons, cette réclame que des commerçants\nprévoyants ont multiplié sur les murs et dans les journaux : « Axa remplace\nle beurre naturel ».\n    « Tu te dis écrivain... Prends garde ! tu promets beaucoup. Ecrire, c'est\ninventer la phrase que tu signes, c'est donner aux vieux mots la jeune âme\nqui les fait ingénus... C'est découvrir le rythme vivant de ta pensée, la lumière\naux belles ondes où tu baigneras ta force, — c'est trouver chaque fois la\nmusique où chante ta volonté ! Ecris donc : tu tiendras ta parole. Mais si tu\nrédiges, tu mérites le fouet qu'on donne aux menteurs. »\n    Ainsi parle Albert Mockel dans le Bréviaire du pauvre. Les humanistes\nméritent le fouet, car ils ont rédigé.\n    Mais pour peu que je sache lire, je découvre chez les symbolistes un plus\npressant appel à la beauté, un plus glorieux éloge de la joie. La beauté, la\njoie s'exhalent naturellement de leurs poèmes comme le parfum d'une rose,\nparce qu'ils ne sont point allés à elle par des voies détournées, parce qu'ils ne\nl'ont point figée avant de se rendre maître de ses formes, parce qu'ils se sont\ninstallés au cœur d'elle-même.\n    C'est là, je le sais, une très haute idée difficilement traduisible en mots;\n « pénétrer au cœur de la beauté » ce n'est là non plus qu'une formule et qui\n n'a qu'une valeur de formule. Sans se lasser, avec une admirable intelligence\n critique, T. de Visan la reprend et la développe dans les cinq cents pages\n de son livre. Il en étudie les diverses expressions et, par des commentaires\n adroits, par des citations habilement choisies, il en montre la persistance chez\n les principaux écrivains de la génération précédente et dans toutes leurs œuvres.\n    Ce n'est pas là seulement un ouvrage ingénieux, c'est la réhabilitation du\n symbolisme. Ce mot, à vrai dire, répugne un peu à T. de Visan et il explique\n en quoi il fut mal choisi. En effet, il prête à équivoque et ne peut que nuire\n à ceux qu'il désigne. Aussi pour éviter ces critiques, l'auteur a-t-il donné à son\n livre ce titre : L'attitude duiyrisme    contemporain.\n    Il avoue qu'il ne se présente dans son esprit que comme un entraînement\n à un ouvrage plus considérable et qu'ici il a simplement choisi au hasard\n quelques représentants de cette altitude lyrique. Il est certain qu'on pourrait\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "                L'ATTITUDE      DU   LYRISME CONTEMPORAIN                        481\n\n\n\ncontinuer ce parallèle entre la poésie et la philosophie du moment et multiplier\nles exemples qui prouveraient la parfaite conformité du lyrisme contemporain\nà l'idéalisme contemporain. A ce point de vue il serait intéressant d'étudier\nJules Laforgue en tant que précurseur. Ecoutons ses paroles et l'âpreté avec\nlaquelle il réclame en faveur de l'idée de vie dans l'art : « De par le principe\nd'évolution, dit-il, du nouveau, du nouveau et toujours du nouveau. » Et plus\nloin : « La vie, la vie et encore rien que la vie, c'est-à-dire le nouveau!\nFaites de la vie vivant telle quelle et laissez le reste. Faites de la vie, faites de\ntout et vous serez dans le vrai, dans la divine imperfection douloureuse, mais\ntouffue et incohérente de la créature éphémère. » Cette définition simplifiée ne\nrésume-t-elle pas celle de Bergson pour qui notre vie consciente s'écoule dans\nla durée considérée comme hétérogénéité qualitative et qui découvre sous le\nmoi aux états bien définis « un moi fondamental où succession implique fusion\net organisation, c'est-à-dire où nos sentiments sont en perpétuel devenir, où\nnos perceptions, sensations, émotions et idées se présentent sous un aspect\nconfus infiniment mobile et inexprimable ».\n   Si nous étudions la philosophie de Bergson dans ses rapports avec l'art en\ngénéral et le symbolisme en particulier, ne nous est-il pas facile de comprendre\nmaintenant la fameuse formule de Mallarmé qu'on a tant bafouée : « Suggérer,\nvoilà le rêve. » Mais si Mallarmé n'a pas su réaliser ce rêve, n'est-ce pas\nprécisément qu'il était trop imbu d'idéal parnassien? Son erreur n'est-elle pas\nd'avoir donné à ses poèmes une allure trop géométrique, en sorte qu'il font\nsonger à ces figures que des professeurs habiles tracent par un arrangement\ningénieux de chiffres. Il n'a pas su délivrer ses visions des mots qui les étouf­\nfaient, il n'a pas su pénétrer hardiment au cœur du monde intérieur, il n'a usé\nque d'artifices pour essayer de le dépeindre.\n   Verlaine fut plus heureux dans ses tentatives et, bien qu'on ne doive pas le\nsuivre à la lettre, son art poétique entre autres est à retenir :\n\n                    De la musique avant toute chose...\n                    Rien de plus cher que la chanson grise\n                    Ou l'imprécis au précis se joint.\n                    C'est des beaux yeux derrière des voiles...\n\n  Et surtout\n                    Prends l'éloquence et tords-lui son cou.\n\n   L'éloquence, ce cabotinage de l'âme!\n\n                    Tu feras bien en train d'énergie\n                    De rendre un peu la rime assagie\n                    Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?\n                    Oh ! qui dira les torts de la rime,\n                    Quel enfant sourd ou quel nègre fou\n                    Nous a forgé ce bijou d'un sou\n                    Qui sonne creux et faux sous la lime'!\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "482                               DURENDAL\n\n\n   Verlaine ne répudia jamais la rime, mais il avait raison de prendre une\nattitude provocante en un temps où Banville écrivait ces monstruosités : « On\nn'entend dans un vers que le mot qui est à la rime ». — « La rime est l'unique\nharmonie du vers et elle est tout le vers ».\n   Enfin Verlaine dit :\n\n                   De la musique encore et toujours.\n                   Que ton vers soit la chose envolée,\n                   Qu'on sent qui fuit d'une aile en allée\n                   Vers d'autres lieux et d'autres amours.\n\n   La chose envolée, celle qui ne se fixe pas, la chose en mouvement...\n   Mais c'est chez Gust. Kahn qu'on découvre plus particulièrement cette\ncorrespondance entre la poésie symboliste et la philosophie bergsonienne.\nLorsqu'il publia, en 1897, une nouvelle édition de ses Premiers poèmes, il la\nfit précéder d'une étude sur le vers-libre dont, comme on sait, il revendique\nla paternité.\n   Après avoir démontré que l'art doit nécessairement se transformer, l'évo­\nlution de l'art résultant de l'évolution de l'âme humaine, il écrit au sujet du\npoète dans ses rapports avec le monde :\n    « Imaginez, au milieu de la Nature, une âme passionnée dé poète : le\npaysage le frappe et le conquiert d'abord par la sévérité ou l'inflexion douce\nde ses lignes... Si quelques instants l'homme s'arrête, se pénètre des condi­\ntions partielles de la beauté de ce paysage, soit les petits rythmes de ses\ncourbes, soit l'architecture de ses arbres, soit la disposition des tapis de\nverdure, la présence ou l'absence de l'eau, la rigidité des branches ou le\nrythme général du vent dans les feuilles, aussi la cadence ou le bruit qui se\ndégage du demi-silence du paysage, il se créera en lui des associations d'idées,\nle paysage ne sera plus ce qu'il est exactement, mais l'heure de rêve du\npassant.\n    » Le poète ne doit pas seulement accueillir l'incessant afflux des sensations,\nil doit ensuite réagir afin de ne point laisser s'éparpiller en vain les éléments\nde sa vision. Il y a dans sa contemplation passionnée un instant final où elles\ns'assemblent comme sous une définitive clarté qui les évoque, apparus avec\nbrusquerie. C'est à synthétiser que consiste le travail du poète. D'autres écri­\nvains peuvent se contenter d'enregistrer les successives découvertes de l'analyse,\nmais l'art du poète est d'enfermer dans une expression totale la complexité de ce\nqu'il a vu. »\n    Fort bien, diront certains, mais à quoi bon tant de furieuses déclarations,\ntant de pédantesques considérations? Le rôle du poète est-il donc de rédiger\ndes théories et de publier des manifestes? Nous ne le pensons pas, mais ici\nencore il faudrait s'entendre. On a fort admiré ce mot charmant d'une admi­\nratrice de H. de Regnier et que M. de Mun nous rapporta. Comme cet homme\naustère lui demandait la raison de son admiration, cette aimable femme\néchouant à lui trouver des motifs littéraires répondit : « Il me fait songer à\ndes choses que j'aime. » Et cette réponse était celle qui convenait. Pourtant,\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "               L'ATTITUDE      DU   LYRISME     CONTEMPORAIN                  483\n\n\n\ns'il est certain que la poésie a atteint son but lorsqu'elle a fait penser à\ndes choses qu'on aime, ce serait étrangement rétrécir son action que de borner\nà cela son rôle; ce ne serait point en amoindrir la noblesse, car la noblesse est\naussi dans les choses éphémères, dans la fleur dont on respire un instant\nle parfum et qu'on délaisse, dans le ruisseau sur la fraîcheur duquel on se\npenche puis dont on s'écarte, mais si l'on peut comparer la poésie à une fleur\nou à un ruisseau, on ne peut l'assimiler à ces objets, car la fleur et le ruisseau\nsont des choses sans intelligence au lieu que nos poèmes conservent notre\nempreinte, révèlent indirectement sans doute nos façons de penser et portent\nla marque, parfois peu nette et précise, mais réelle de notre esprit.\n    Rappelons-nous la parole de Goethe pour qui poésie était synonyme de\ndélivrance et rapprochons-la de cette proposition de Carrière qui l'éclairé et la\ncomplète : « L'enfant et l'homme ne sont pas des esprits à remplir, mais des\nesprits à délivrer » et Carrière ajoute « car je crois que l'homme est un savant\nqui s'ignore ». Mais qu'est-ce qu'un savant. « Savoir ce que tout le monde\nsait », dit Remy de Gourmont, « c'est ne rien savoir. Le savoir commence là où\ncommence ce que le monde ignore. La vraie science aussi est située au delà\nde la science ». En revenant maintenant à la phrase de Carrière et s'inspirant\nd'elle, ne pourrait-on dire que le poète est un savant qui doit s'ignorer, que\nson salut est dans cette ignorance et qu'à ce prix seul il pourra délivrer ces\nesprits dont parle E. Carrière. Le poète doit être superbement inconscient.\nSon inconscience est sa sauvegarde.\n    Ces théories sont bien séduisantes, mais résistent elles à un examen attentif?\nQu'est-ce que cette inconscience et comment l'entendons-nous? Parce qu'une\npartie de notre sensibilité ne se laisse pas diriger, parce qu'un certain travail\nintérieur de la pensée dépasse notre entendement, parce que notre raison enfin\nest impuissante à concevoir l'ordre selon lequel s'unissent les divers éléments\nd'un poème ou d'une œuvre de beauté et parce qu'elle n'en peut dicter les\nconditions, devons-nous conclure à l'inconscience? Pour moi je n'admets les\npoètes inconscients dont P. Fort serait le plus beau spécimen que si on les\noppose aux poètes conscients qui sont bien les plus insupportables gens que la\nterre ait jamais portés.\n    Autant il me paraît ridicule de prétendre que les théories doivent précéder\nles œuvres, autant il me parait juste et nécessaire de rechercher dans quelle\nmesure les poètes d'une génération ont servi la poésie, de dégager de leurs\nœuvres les quelques idées générales qui peuvent aider à faire comprendre une\népoque et nous fournir de nouveaux motifs de croire. C'est à quoi T. de Visan\ns'est fort habilement employé.\n    Il nous amène à ses conclusions sans que nous nous en doutions, il con­\nvainc sans sembler vouloir y prétendre; lorsqu'il étudie un auteur, il ne\nparait pas désireux de le rattacher au mouvement symboliste, mais son étude\nest si adroite, qu'il nous amène insensiblement à considérer ses œuvres de ce\npoint de vue. Sa méthode est excellente. Ne prouve-t-elle pas à l'évidence que\nsi les symbolistes qui suivaient tous des voies différentes se sont rencontrés en\n un même point, c'est qu'une force plus puissante que leur volonté les dirigea.\n Il faut féliciter particulièrement T. de Visan d'avoir fait dans son livre une\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "484                                DURENDAL\n\n\nlarge place à ces deux grands poètes trop peu connus, même des lettrés :\n Mockel et Mithouard.\n   Ce livre restera, car il n'est pas, comme la plupart des récents livres de cri­\ntique, de ces ouvrages de cabale dont parle La Bruyère qui « le feu et la\ndivision venant à s'éteindre deviennent des almanachs de l'autre année ».\n   Et son importance n'échappera à personne. L'accueil qu'il reçut auprès de\nceux dont le symbolisme contrarie les projets et qui font profession de le nier\nest assez significatif. Ceux qui ont tout le jour à la bouche ces mots de\nrenaissance française n'en ont point parlé ou en parlèrent hâtivement. Quant\nà ces jeunes écrivains royalistes que la politique, au point de vue littéraire, a\nsi fort corrompus, leur attitude ne fut point brillante et ils s'en tirèrent avec\nquelques pirouettes. Mais un mot d'esprit n'arrange pas les affaires. Répondre\npar une pitrerie n'est point répondre. C'est de cette façon que dans le Roi\ns'amuse, Triboulet harangue au nom du roi Henri M. de Saint-Vallier. Plai­\ngnons ceux dont l'ambition est satisfaite lorsqu'ils ont à jouer des rôles\nde bouffon.\n   Quelque excellent que soit le livre de T. de Visan il en est pourtant malgré\ntout qu'il ne pourra satisfaire. Ceux-là n'auront d'autre ressource que de lire et\nméditer cette fort belle page que Pascal écrivit sur la différence qu'il y a\nentre l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse :\n   « Ce qui fait que certains esprits fins ne sont pas géomètres, c'est qu'ils ne\npeuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie ; mais ce qui fait\nque des géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant\neux et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à\nne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent\ndans les choses de finesse où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On\nles voit à peine; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines infinies\nà les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes : ce sont des\nchoses tellement délicates et si nombreuses qu'il faut un sens bien délicat et\nbien net pour les sentir, et sans pouvoir le plus souvent les démontrer par\nordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes et\nque ce serait une chose infinie de l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir\nla chose d'un seul regard, et non par progrès de raisonnement, au moins\njusqu'à un certain degré. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins, et\nque les fins soient géomètres, à cause que les géomètres veulent traiter géomé­\ntriquement les choses fines, et se rendent ridicules, voulant commencer par les\ndéfinitions et ensuite les principes, ce qui n'est pas la manière d'agir en cette\nsorte de raisonnement. Ce n'est pas que l'esprit ne le fasse; mais il le fait taci­\ntement, naturellement et sans art; car l'expression en passe tous les hommes,\net le sentiment n'en appartient qu'à peu. »\n   Quoiqu'on fasse, quoiqu'on veuille, il y aura toujours des géomètres pour\ns'occuper de poésie. Mais les poètes — c'est Tristan Derème qui fit cette pro­\nfonde distinction — les poètes n'écrivent pas pour être compris, mais pour\nceux qui les comprennent.\n   Un jour, devant M. Ingres qui faisajt son portrait, une grande dame\ns'exclamait en parlant de Rubens : « Vous aurez beau dire, cher Maitre,\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "              L*ATTITUDE     DU   LYRISME     CONTEMPORAIN               485\n\njamais je n'admettrai cette homme-là ». Et le vieux maître sans se troubler et\ntout à sa besogne répondit simplement : « Ça ne fait rien, madame, ça ne\nfait rien. »\n   Quand M. Faguet nous viendra confier qu'il ne peut réellement aimer\nBaudelaire, nous pourrons lui dire aussi : « Ça ne fait rien, monsieur Fa­\nguet, ça ne fait rien, \" Et lorsqu'un géomètre en arrêt devant un poète sym­\nboliste s'écriera d'un ton mi-énergique, mi-piteux : « Il faut pourtant que je\ncomprenne », comme ce diplomate à qui un ouvrier disait. « Il faut pour­\ntant que je vive », nous pourrons aussi lui répondre : « Mais je n'en vois pas\nla nécessité. »\n\n                                                   LUCIEN    CHRISTOPHE.\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "                         LES LIVRES\n\nT r o i s v i l l e s s a i n t e s , par EMILE BAUMANN. — (Paris, Grasset.)\n   Je veux noter dans la préface de ce livre ces belles et fortes paroles :\n   « Une volonté de recueillement et non une fantaisie d'artiste m'a conduit\ndans mes trois voyages. Je n'ai point clos mes yeux aux spectacles acci­\ndentels de la route; mais nulle part je n'oubliai pourquoi j'étais là. Aussi\ncette triade, plus encore que mes précédents livres, pourrait-elle avoir comme\népigraphe : Credidi propter quod locutus sum, les choses dont je parle, j'y crois.\n La foi catholique est le sang de mes veines; si elle ne battait en moi je ne\nme concevrais pas existant, et je ne puis envisager les hommes que sous la\nclarté de deux faits auxquels se ramènent tous les autres : la chute et la\nrédemption. Vers celle-ci une seule voie nous porte, la voie où le fils de\nDieu a imprimé ses pieds meurtris, celle de l'immolation dans l'amour.\n   « Pour approfondir de telles vérités dont la richesse est insondable, les\nénoncer ne suffit point; il s'agit de les vivre.\n   » Un petit nombre de catholiques commence, parmi nous, à le com­\nprendre : le nom de Jésus-Christ ne peut s'inscrire sur des fronts sans\nhéroïsme; nul démon n'est pire que celui de la médiocrité. Nous marchons\nau milieu de gens dont les trois quarts jugent le surnaturel une vieille lan­\nterne cassée, bonne à reléguer dans les combles. D'autres ont peur de\ncroire et ne veulent prendre position sur rien ; d'autres constatent les maux\net nient le seul remède. Nous fendons leurs ténèbres, menés par la colonne\nde feu où s'avance le vicaire du Christ. Si nous allons du même pas qu'elle,\nhumbles mais résolus, beaucoup nous suivront parce qu'ils nous verront la\nsuivie. L'heure qui vient sera moins mauvaise que celle qui finit. Tandis\nque les masses vont s'en fonçant dans la mort qu'on leur a faite, les âmes\nsérieuses, même incroyantes, se déprennent de fétiches pourris : morale\nlibre, scientisme, idéologues sociales ont trop donné la pleine mesure de\nleur impuissance. »\n   De ces admirables paroles est éclairé tout ce petit livre, écrit — espère\nl'auteur, et Dieu l'exauce! — pour la rédemption de plusieurs. C'est avec\nune foi profonde que Emile Baumann a fait son triple pèlerinage et s'il se\ndéfend de nous donner un livre d'artiste, qu'il nous permette de constater de\nquelle magnifique façon sa foi a amplifié, grandi, surnaturalisé les paysages.\nAprès un chapitre sur Compostelle, que Durendal publia naguère, après un\nautre sur cet humble village d'Ars-en-Dombes où « un prêtre de France a\nmérité, en pâtissant, le salut d'un peuple » il s'en trouve un sur le Mont Saint-\nMichel qui est certes une des plus belles pages de prose qu'on puisse lire\nd'une force, d'une netteté, d'une sûreté, d'un envol admirable — que j'ai\nlue avec le souvenir ému d'un pèlerinage semblable — et où le mystère, le\nsymbole, l'élancement, le lyrisme de la miraculeuse montagne revivent dans\nle cadre austère et impressionnant de la mer et des grèves.                P . N.\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "                             NOTULES\n\n    Les C o n f é r e n c e s des Matinées littéraires seront reprises à Bruxelles\nl'hiver prochain et dépasseront en intérêt celles de l'an passé, qui provo­\nquèrent un si grand empressement de la part de l'élite du public bruxellois.\nLe programme est en voie d'élaboration. Quelques-unes des plus hautes\npersonnalités littéraires de Fiance, le comte d'Haussonville, le marquis\nde Ségur, M. Richepin, peut-être M. Bourget, ont promis leur concours.\nOn espère, en outre, que M. Camille Bellaigue, l'éminent critique musical\nde la Revue des Deux-Mondes, consentira à évoquer en une ou deux causeries\nla physionomie musicale de Gounod.\n    Les personnes désireuses de s'assurer dès maintenant les meilleures places\npeuvent s'inscrire auprès de M. José Perrée, à la maison Breitkopf et\n Haertel, 68, rue Coudenberg, soit directement, soit par correspondance.\n Le prix de l'abonnement demeure fixé à 20 francs pour la série de six confé­\n rences. Mais le prix du fauteuil, pour chaque séance séparée, sera augmenté.\n    Les conférences seront données dans une des salles du haut de la ville\n offrant les meilleures conditions d'accès et de confort. Elles auront lieu le\nlundi, à 3 henres.\n                                          *\n                                        * *\n\n  Nous recommandons instamment à l'attention de nos lecteurs les\nvolumes suivants publiés récemment par nos amis et collaborateurs :\n  Fumée d'Ardenne, poèmes de Thomas Braun. (Editeur Edm. Deman,\nBruxelles.)\n  Notre-Dame du Matin, par Pierre Nothomb. (Edition de l'Occident, de\nParis.)\n  Le livre de la Route, de Johannes Joergensen (Paris, Perrin), trad.\nde Wyzewa.\n  Les heures et la vie, de Firmin Vanden Bosch. (Bruxelles, De Wit.)\n  Le Rabaga suivi de sept contes par Blanche Rousseau. (Bruxelles,\nEditions du Masque.)\n  Les Noctures. Trois pièces de théâtre, par Jos. Vandervelden. (Bruxelles,\nLebègue.)\n  Théâtre de Paul Claudel. Première série. IVe vol. (Paris, Mercure de\nFrance.)\n  L'Annonciation faite à Marie, par Paul Claudel. (Paris, Fd. de la\nNouvelle Revue française.)\n  Au service de l'Idéal, par Henri Davignon. (Bruxelles, Meihns.)\n  Trois villes saintes, par Emile Baumann. (Paris, Grasset.)\n\n  Les Vertus bourgeoises, le dernier roman historique de notre ami et\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": " 488                                            DURENDAL\n\n\ncollaborateur H e n r y Carton d e W i a r t , sera p r o c h a i n e m e n t publié en une\nmagnifique édition de luxe, rehaussée p a r 80 illustrations en couleurs\nd'Amédée L y n e n .\n  On souscrit dès m a i n t e n a n t chez l'éditeur V a n Oest, 16, place d u Musée,\nà Bruxelles.\n  10 exemplaires sur J a p o n , 100 francs; 45 exemplaires sur papier d'Arches,\n50 francs; 500 exemplaires sur H o l l a n d e , 25 francs.\n\n\n                                                        *\n\n\n   Accusé de réception :\n    A R T : Les règles esthétiques et les lois du sentiment, p a r H E N R I DUSSAUZE\n( P a r i s , Alcan). — Londres, p a r JOSEPH AYNARD, vol. illustré. Collection les\nVilles d'art célèbres ( P a r i s , L a u r e n s ) .\n\n  H I S T O I R E : Le marquis René de Girardin, par ANDRÉ MARTIN. Préface\nd'André H a l l a y s (Paris, P e r r i n ) . — La domination française en Belgique, t. V I ,\np a r J U L E S DELHAIZE ( B r u x e l l e s , L e b è g u e ) .\n\n    L I T T É R A T U R E : L'évolution de Maeterlinck, par E . TiMMERMANS (Bruxelles,\nL a r c i e r ) . — L'âme des enfants des pays et des saints, par L U C I E F É L I X FAURE-\nGOYAU. (Paris, P e r r i n ) . — Au service de l'Idéal, p a r H E N R I DAVIGNON (Bruxelles,\nMertens). — Ames modernes, p a r HENRY BORDEAUX. Edition nouvelle avec\nu n e préface inédite (Paris, P e r r i n ) . — L'art de faire un homme, par l'abbé\nMAQUILLON (idem).\n\n   MUSIQUE             : Ma vie, par           RICHARD        W A G N E R , T. I I I . T r a d u c t i o n   de\nH . Valentin et O. S c h e n k ( P a r i s , P l o n ) .\n\n  P O È M E S : Butin fragile, par ROBERT E . M E L O T (Bruxelles, L a r c i e r ) . —\nLes rosiers sur la tombe, p a r FRANCIS CAILLARD (Paris, E d . d u T e m p s Présent).\n— Au jardin des roses, p a r BERNARD ARNOUX (idem).\n\n    R O M A N S : La vocation de Franck Guiseley, p a r R O B E R T BENSON. T r a d . de\nW y z e w a (Paris, P e r r i n ) . — L'appel, par M . G. BELGRAN D'ARBAUMONT (Paris,\nP l o n ) . — La meilleure part, p a r E M I L E POITEAU (Paris, Grasset). — Petit Will,\npar P I E R R E BROODCOORENS (Bruxelles, Librairie M o d e r n e ) . — Rosette, par\nFUNCK BRENTANO et A. D E L O R D E ( P a r i s , P l o n ) . — Profil de gosses, p a r la\nComt. VAN DEN STEEN (Paris, E d . du T e m p s P r é s e n t ) . — Nos gendarmes,\np a r le lieutenant L E KASS (Bruxelles, Imprimerie industrielle). — Sur le\ndéclin, p a r Louis PLANTÉ ( P a r i s , P l o n ) .\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": ""}, {"page_pdf": 565, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1912-07", "signet_source": "Dix-neuvième année - N°7 - Juillet 1912 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Soir de Mai » daté Bleid, 1912 ; notice sur Jan Blockx (mort en mai 1912) ; Notules annonçant la reprise des conférences des Matinées littéraires « l'hiver prochain » (fin de saison) ; pagination 425-488 cohérente avec un numéro de milieu d'année. Mois (juillet) non confirmé.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}