{"numero_id": "ulb-durendal-1912-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 553, "page_fin": 563, "titre_corps": "Friedrich Hebbel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jos. Vandervelden", "ancre_debut": "Friedrich Hebbel  Esquisse psychologiqu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 642, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "Friedrich Hebbel\n\nEsquisse psychologique pour servir d'introduc-\ntion à la traduction des Nibelungen, trilogie\n          allemande de Fr. Hebbel\n\n                    JE ne sais meilleure façon de présenter au public belge le\n                      grand dramaturge allemand de la première moitié du\n                      XIXe siècle qu'en donnant la traduction de son œuvre\n                      capitale. Elle résume, sous une forme parfaite, tout son\n                      art, toute sa vie, toute l'aspiration de son cœur et de son\n                      génie.\n                         Je ne pense pas qu'on attendra de ma part, et en ce\n                      lieu, une exposition détaillée de la vie de Hebbel: les per­\nsonnes qui en désirent savoir plus long seront servies à souhait par l'excellent\nouvrage que M. André Tibbal, maître des conférences à la Faculté des lettres\nde l'Université de Nancy, a consacré à Hebbel, à sa vie et ses œuvres (Paris,\nHachette, 1911). Mon rôle se bornera à prendre, par-ci par-là, quelques\ntraits propres à esquisser la personnalité morale du grand dramaturge, à\nles rassembler suivant un ordre logique et à donner de la sorte les éléments\nde compréhension indispensables à quiconque veut saisir le sens profond de\nson œuvre maîtresse.\n   Christian Friedrich Hebbel naquit le 18 mars 1813, à Wesselburen dans le\nHolstein. Son père était maçon et avait de la peine à gagner sa vie. Enfant,\nHebbel ne vit partout autour de lui que la pauvreté; il connut de bonne\nheure les sentiments durs et mauvais qu'elle fait naître dans le cœur de\nl'homme et les scènes pénibles qu'elle occasionne dans les familles. Les rap­\nports entre le père et le fils furent de bonne heure déplorables; Hebbel nous\nen explique la cause en un endroit en même temps qu'il explique le caractère\nde son père, une victime de la misère, qui faisait à son tour souffrir ceux qui\nl'entouraient : « Mon père me haïssait et je ne pouvais l'aimer; esclave du\nmariage, rivé par des liens de 1er à la pauvreté, à la misère nue, hors d'état,\nmême au prix d'efforts inouïs, d'approcher d'un pas d'un sort meilleur, il\nhaïssait la joie; son cœur y était inaccessible et il ne pouvait la supporter sur\nle visage de ses enfants; le rire joyeux qui dilate la poitrine était à ses yeux\nun crime, une façon de se moquer de lui. Mon frère et moi nous étions pour\nlui des loups, disait-il; voir notre appétit lui ôtait le sien; il nous arrivait\n"}, {"page_pdf": 643, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3413, "texte": "554                                DURENDAL\n\n\nrarement de manger un morceau de pain sans nous entendre dire que nous\nne le méritions pas. Et cependant mon père était au fond un excellent\nhomme; si je n'en étais pas convaincu, je n'aurais jamais parlé de lui en ces\ntermes; mais la pauvreté avait pris la place de son cœur. »\n   Et autre part il écrit cette phrase poignante qui caractérise toute sa vie :\n« La misère se tenait près de mon berceau, elle m'a regardé dans les yeux\nlorsque j'étais encore tout enfant et mon âme en est restée pétrifiée. »\n   Ce fut sa mère qui le sauva de la charrue où son père voulait l'asservir et\nc'est à elle qu'il dut aussi de fréquenter l'école. « C'était — dit-il — une\nexcellente femme dont les yeux bleus exprimaient la plus touchante douceur. »\nElle n'en était pas moins à l'occasion d'un naturel violent; Hebbel prétendait\ntenir d'elle la facilité avec laquelle il s'emportait, mais aussi pardonnait et\noubliait toutes les olienses, grandes ou petites. Elle ne le comprit jamais\n— dit-il — et son niveau intellectuel ne lui permettait pas de le comprendre :\nelle dut avoir cependant un pressentiment de ce qui se cachait en lui, car\nelle prenait obstinément sa défense contre son père, sans crainte de s'attirer\ndes mauvais traitements.\n   C'est par sa mère que Hebbel commença d'être chrétien, plus tard il com­\npléta son éducation religieuse en lisant la Bible, qu'il savait presque par cœur.\n   A l'âge de 9 ou 10 ans il lut dans un vieil exemplaire en fort mauvais état\ndu Nouveau Testament le récit de la Passion, qui lui fit verser d'abondantes\nlarmes. Dans une notice autobiographique il déclare avoir dû presque toute sa\nformation intellectuelle à la Bible, et il met cette influence sur le même rang\nque l'influence de sa race, comme l'un des deux facteurs essentiels de sa\npoésie. C'est à la Bible que ses premières tragédies doivent leur caractère\nsombre et angoissé.\n   Ce n'est pas seulement par les livres que la religion pénétra dans le cœur\nde Hebbel, elle s'y établit par des voies plus secrètes. Il a raconté comment, le\ndimanche, il se glissait, tout pénétré de pieux sentiments, dans l'Eglise,\nencore vide; chaque fois il espérait voir enfin Dieu face à face; dans l'ombre\nde l'autel, au milieu des pierres tombales, un léger bruit s'élevait, l'appa­\nrition allait surgir, mais les yeux de l'enfant se fermaient involontairement et\nlorsqu'il les rouvrait le souffle d'angoisse qui avait passé sur lui était une\npreuve que l'esprit du Seigneur venait de l'influencer. Un autre jour — c'est\nlui-même qui le raconte — un orage épouvantable dévasta les champs et le\nverger paternels : « Je compris tout d'un coup pourquoi mon père allait\nchaque dimanche à l'Eglise. Le Seigneur s'était révélé à moi : ses serviteurs\nen courroux, le tonnerre et l'éclair, la grêle et la tempête lui avaient ouvert\ntoutes grandes les portes de mon cœur, et il avait fait son entrée dans toute\nsa majesté. »\n   Cette empreinte ne s'effacera jamais du cœur de Hebbel : quels que soient\nles égarements de sa raison fiévreuse, elle lui restera au cœur comme une\nsource cachée de vie merveilleuse, elle lui donnera aux heures de décourage­\nment l'appui secret d'une force divine, elle le soutiendra jusqu'au jour de l'apaise­\nment et du retour où le Seigneur se révélera pleinement à lui dans le calme et\nla sérénité. Nous en trouvons le premier indice quelques années plus tard\n"}, {"page_pdf": 644, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3405, "texte": "                             FRIEDRICH       HEBBEL                            555\n\nquand il dit de la douleur qu'il avait maudite tout d'abord : « Elle est notre\nvéritable éducatrice, la mesure de notre grandeur morale, tandis que le\nbonheur n'est que la mesure de notre petitesse. L'homme doit être tier de\nsouffrir; au milieu de la plus grande douleur c'est une satisfaction que d'en\nêtre capable; elle nous révèle à nous-mêmes et nous nous découvrons plus\nriches que nous ne l'aurions cru. Elle est le salut mystérieux par lequel les\nâmes se comprennent. La douleur est un élément de l'existence; nous tra­\nvaillons toute notre vie à former notre individualité comme le sculpteur\nà tailler dans le marbre une statue, nous avons à triompher de bien des résis­\ntances, mais que deviendrait le sculpteur si le bloc de marbre prenait forme\nde lui-même? »\n    Le pessimisme courageux et fier de Hebbel à cette époque se résume admira­\nblement dans une de ses poésies « An die Jünglinge M. La confiance y trahit à\nchaque mot l'espoir secret de son cœur. I1 faut, dit-il, « travailler à perfec­\ntionner son individualité, éveiller l'esprit qui dort en nous et ne pas craindre\nla profonde solitude qui est la vie. Devant Dieu lui-même il ne faut pas\ncourber son front dans la poussière, mais rester debout, conscient de soi-même\net ne plier que sous le poids de ses bienfaits ». Et autre part il ajoute, complé­\ntant sa pensée. « Je suis de plus en plus convaincu de la vérité de ce principe\n qui est la base de mon effort : chez l'homme la lumière ne vient jamais du\ndehors, mais l'aurore se lève peu à peu en lui. Tel est mon Evangile : les\n réalités les plus hautes, dans quelque domaine que ce soit, apparaissent d'elles-\n mêmes. »\n    A Wesselburen, Hebbel profita largement de la bibliothèque du maître\n d'école, un certain Dethlefsen; celui-ci en laissait la libre disposition à Hebbel\n dont il remarqua bientôt l'assiduité et l'intelligence. Pour reconnaître ce\n bienfait, Hebbel, tout en lisant, berçait les enfants du maître d'école. Nous\n connaissons un certain nombre des livres que Dethlefsen a mis entre ses\n mains : Salis et Mathison, l'Obéro?i de Wieland ; Aballino de Zschokke,\n  Lessing probablement, au moins Emilia Galotti; Contessa et Cervantes; Paul\n Gerhard ; vraisemblablement aussi le Werther de Goethe et l'histoire de\n Genoveva; la brève remarque : « Friedrich Schiller, lorsque je portais de la\n tourbe » permet de supposer une lecture au moins partielle du grand tra­\n gique; enfin la Leonore de Bürger, peut être aussi Klopstock et Winckelman.\n    Après de longues années d'attente et de souffrances morales, aussi après de\n multiples et heureux essais dans la poésie lyrique, Hebbel, que ne retenait\n plus son père, quitta Wesselburen.\n    Il séjourna successivement à Hambourg où l'amitié et l'assistance d'Amalia\n Schoppe, femme de lettres, directrice des Neue Pariser Modeblàtter, lui\n permirent de gagner Heidelberg pour y étudier le droit. Ses obligations vis-\n  à-vis de sa bienfaitrice plus que le goût de la science aride l'y retinrent quelque\n temps.\n     Il se libère bientôt de cette contrainte et s'en fut à Munich étudier les Arts.\n  La misère l'obligea à revenir bientôt à Hambourg. Sans lui rapporter des\n  bénéfices pécuniaires immédiats, ses voyages lui avaient été d'un grand avan­\n tage. Ils lui révélèrent la vie intellectuelle de l'Allemagne romantique. Au\n"}, {"page_pdf": 645, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3569, "texte": "556                                 DURENDAL\n\n\n\n cours de ses pérégrinations il avait découvert Uhland qui deviendra son maître\n dans l'art lyrique, Kleist, qui orientera son esprit vers la forme dramatique,\n enfin Schiller et Hoffman. Mais le bénéfice le plus marquant fut son entrée\n en contact avec l'esprit spéculatif moderne. Les théories de Schiller, de Jean-\n Paul, de Lessing, de Schelling et de Solger étaient les sujets favoris de son\n activité spirituelle. Ce fut surtout l'enseignement de Schelling, dont il suivit les\n cours à Munich, qui révélère Hebbel à lui-même. A la vérité ce ne fut pas\n tant Schelling que Solger, son disciple, dont l'influence fut décisive. En effet,\n Hebbel retrouva chez Solger les idées de Schelling mais sous une forme plus\ndétaillée et plus claire et surtout Solger lui montra comment pouvait se faire\nl'application de ces idées à l'Art dramatique. C'est des lignes qui suivent qu'est\nnée la théorie dramatique de Hebbel. Elles sont donc d'une importance\ncapitale.\n    « L'unité divine, dit Solger, se fragmente dans les créatures ou les indi­\nvidus : chacun de ceux-ci n'existe réellement qu'en tant qu'il participe de cette\nunité; la partie de nous-mêmes qui n'est pas élément divin, révélation de\nl'absolu, est un néant : ce néant constitue notre individualité proprement dite,\nce par quoi nous nous distinguons de Dieu et des autres individus. Lorsque\ncette individualité veut exister hors de Dieu, devenir un néant positif; aussitôt\napparaît le mal. Notre existence individuelle, la réalité sensible n'est ni exis­\ntante ni inexistante, ni bonne, ni mauvaise, elle est l'ombre que l'Etre dans\nson existence particulière jette sur lui-même ; en tant que nous reconnaissons\nnotre néant et aspirons à nous confondre de nouveau avec Dieu, nous sommes\nbons, en tant que nous nous croyons quelque chose et voulons vivre par nous-\nmêmes nous sommes mauvais. Cette antithèse de l'universel et du particulier\net sa solution (suppression ou absorption) se trouvent partout dans l'Art, mais\nnulle part plus clairement et plus complètement que dans le drame. Celui-ci\nnous montre un monde vivant et sensible où se déploient la volonté et l'activité\nhumaine et en même temps un monde suprasensible de la nécessité qui est\nindissolublement uni au premier puisqu'il est le fondement de son être et de\nson existence, et qui cependant, à notre grand effroi, nous apparaît comme\nquelque chose d'étranger aussitôt que la volonté du particulier entre en conflit\navec lui. C'est là le côté terrible du drame (ou son action). Mais d'autre part,\nce monde de la nécessité est le monde de l'Etre suprême et éternel, se mani­\nfestant par des lois absolues, vénérables et sacrées; ces lois se reflètent dans la\nnature idéale de l'espèce humaine considérée comme un tout ou une émanation\ndivine. L'humanité exprime l'idéal qu'elle incarne, par la modération et\nl'équilibre; c'est là le côté serein du drame ou son dénouement. Car tandis que\nl'individu, développant son existence individuelle par sa volonté, est saisi et\nécrasé par la toute-puissance de la nécessité, l'espèce continue de fleurir\nimpérissable dans le reflet des lois éternelles. I1 est dans la nature de toute\nactivité humaine, en tant qu'elle renferme quelque chose de substantiel, que\nle côté humain disparaisse et que l'éternel se révèle.\n   » Cette opposition et cette conciliation apparaissent dans le drame dès ses\ndébuts, c'est-à-dire chez les Grecs. La nécessité y prend le nom de destin. Mais,\nentre le drame antique et le drame moderne il y a une différence sinon dans le\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3524, "texte": "                             FRIEDRICH HEBBEL                                557\n\n problème et dans sa solution, du moins dans la façon dont le dramaturge\n arrive à cette solution. Chez les anciens, l'espèce passait avant l'individu;\n l'individu devait se soumettre à l'espèce, partager son destin; il n'avait pas le\n droit d'exister en dehors de son peuple. Dieu était conçu comme se reflétant\n dans l'espèce qui était une par son idée; Dieu ne se reflétait pas dans les indi­\n vidus, car ceux-ci n'existaient que dans l'espèce et périssaient dès qu'ils\n essayaient de s'en séparer. Mais le christianisme tira l'individu de son abais­\n sement et l'émancipa; Dieu est mort pour chacun de nous. Dans les temps\n modernes, le premier-né de Dieu est l'individu, non plus l'espèce, c'est lui qui\n est le reflet de la divinité et il porte Dieu en lui non pas comme créateur de\n l'espèce, mais comme créateur de son individualité. Par suite, l'homme\n moderne ne peut trouver Dieu qu'en lui-même; son destin est son individua­\n lité ou son caractère, non pas le destin de l'espèce, et comme l'amour est la\n plus profonde expression de l'individualité, l'homme moderne n'a pas d'autre\n destinée que l'amour, un sentiment à peu près inconnu de l'art ancien. C'est\n pourquoi le dramaturge grec ne pénètre pas dans l'âme de l'homme; il ignore\n les conflits qui la déchirent; il met seulement aux prises l'homme et le destin\n qui, dans un lointain obscur et impénétrable, rétablit l'unité. Le dramaturge\nmoderne, au contraire, connaît en détail les éléments contradictoires qui\n forment l'âme humaine; il les distingue à leur origine lorsqu'ils sont encore\n tout proches de l'Etre et tout remplis de la force divine, et même après leur\nanéantissement il reste, convaincu de la présence et de l'action d'un Dieu\néternel dans l'âme humaine. Les anciens ne voient que les faits, le combat\nbrutal contre un destin incompréhensible. Les modernes, au contraire, aper­\nçoivent la raison des faits, l'intervention incessante d'un Créateur omni-pré-\nsent; les desseins de sa sagesse ou de sa Providence sont le destin. »\n    Pour voir combien les idées de Solger ont influé sur Hebbel, il suffit de\nlire le journal de celui-ci, en mars 1838. Il les commentait par ces phrases\nsignificatives :\n    « La forme la plus haute de la tragédie est celle qui met sous nos yeux les\nconflits nécessaires entre les modes de l'idée; les modalités de l'idée se dis­\nputent l'existence temporelle; chacune a raison; elle ne peut se résigner,\nrenoncer à agir, car l'action est le tribut que le particulier paye à l'universel.\nL'idéal du drame est de représenter cette lutte qui est la condition de l'indivi­\ndualité, mais qui n'empêche pas que seul l'univers existe, de sorte que l'indi­\nvidu est condamné à périr finalement, au moins en tant qu'individu. » Et il\nconcluait : « Le fondement du drame est donc métaphysique, il n'y a que les\nfous qui veuillent bannir la métaphysique du drame. Le drame n'a pas à\ninventer des histoires nouvelles pour éveiller un intérêt purement anecdo­\ntique, mais des rapports nouveaux entre individus ou entre l'individu et\nl'univers. »\n    C'est sous l'influence de ces idées que fut écrit Judith : « Toute ma tra­\ngédie, écrit Hebbel à Mme Stich-Crelinger, est basée sur le fait que dans une\ncrise de l'univers la divinité intervient directement dans le cours des événe­\nments et fait accomplir des actes extraordinaires par des individus qui ne les\nauraient pas accomplis de leur propre mouvement. Une crise de ce genre se\n"}, {"page_pdf": 647, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3419, "texte": "558                               DURENDAL\n\n\nproduisit lorsque Holopherne menaça d'anéantir le peuple élu, d'où devait\nsortir celui qui rachèterait l'humanité. En ce moment exceptionnel, l'esprit\nde Dieu descend sur Judith et lui inspire une pensée qu'elle va adopter seule­\nment lorsqu'elle voit qu'aucun homme ne la fait sienne. Mais ce n'est pas\nseulement la confiance en Dieu, c'est encore la vanité qui fait mûrir cette\npensée dans l'esprit de Judith, car la nature humaine n'est jamais absolument\nbonne, ni absolument mauvaise. » C'est cette vanité coupable qui justifie\nDieu lorsqu'après l'acte nécessaire il abandonne à ses propres forces celui qui,\ndans son orgueil insensé, se figurait marcher sans guide et sans soutien. Dieu\nne pourrait, du reste, le protéger plus longtemps ; celui qui s'élève doit être\nrabaissé; l'individu qui a accompli un acte extraordinaire a dépassé les bornes\nde la condition individuelle et doit être châtié par les mêmes lois dont il a\ntroublé le cours.\n   Dans Genoveva, qu'il compose deux ans plus tard, Hebbel, tout comme\ndans Judith, traite les individus en quantité négligeable, il y rattache immé­\ndiatement les questions à la divinité. « De plus en plus, écrit-il, je discerne la\nnature des hommes et des choses et perçois l'essentiel sous les apparences. De\nplus en plus, s'impose à moi cette vérité : l'art sous sa forme la plus haute ne\npeut prendre pour objet que ce qui a son origine dans la divinité elle-même,\nnon ce qui doit son existence à l'homme. » Les éléments humains, dans\nGenoveva, se trouvent dans les caractères, l'élément divin dans l'idée de la\npièce : cette idée, selon la définition de Hebbel lui-même, est l'idée chrétienne\nde l'expiation du genre humain par l'intermédiaire des saints. « Genoveva,\ndisait plus tard Hebbel, est à vrai dire la seconde partie de Judith, on y voit\nreprésentée la victime passive, la sainte, de même que dans Judith l'héroïne\nagissante qui meurt en tuant. Les deux pièces réunies épuisent la conception\ndu monde judaïco-chrétienne. »\n   Peu de temps après l'achèvement de Genoveva, Hebbel quitte Hambourg\npour s'établir à Copenhague. Il y rencontre Adam (Ehlenschlager, qui le pré­\nsente à Christian VIII. Celui-ci donne à Hebbel une bourse de six cents tha-\nlers danois pour deux ans.\n   C'est à Paris que Hebbel acheva la Marie-Madeleine qu'il avait commencée\nà Copenhague (1845). Il déclara que cette pièce l'avait occupé pendant sept\nans. C'est dans cette œuvre qu'on voit combien profondément le problème de\nla religion et de la morale occupait l'esprit de Hebbel. En envoyant son\nmanuscrit à Mme Crelinger, Hebbel caractérisait brièvement son drame :\n « C'est un anneau d'une longue chaîne de tragédies, dans lesquelles je pense\nmontrer la situation de l'univers et de l'humanité vis-à-vis de la nature et de\nla loi morale, qu'il s'agisse de la vraie ou de la fausse moralité. »\n   L'idée de Marie-Madeleine (qui est une tragédie bourgeoise, c'est-à-dire\nune tragédie se jouant dans une famille allemande moderne et non une action\ntirée de l'Evangile) montre le rapport de l'homme avec la loi morale bien ou\nmal interprétée, et le titre symbolique que. Hebbel donne à sa pièce ne\nsignifie autre chose. Le pharisien se scandalisait de voir Jésus laisser appro­\ncher de lui une femme de mauvaise vie et recevoir ses hommages ; en quoi le\npharisien jugeait selon la morale de sa classe; il était sans miséricorde pour\n"}, {"page_pdf": 648, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3558, "texte": "                             FRIEDRICH      HEBBEL                            559\n\nceux qui avaient enfreint la loi, ou la lettre de la loi, sans se préoccuper de\nsavoir si le mal avait entièrement corrompu leur âme et s'ils devaient être con­\ndamnés à tout jamais. Jésus, cependant, qui voulait, en négligeant le texte\nécrit, retourner au vrai sens de la loi, tenait compte des sentiments des hommes\net des qualités profondes de leur cœur plus que de leurs actions et de leur con­\nduite habituelle. Ayant vu les larmes de la pécheresse, il reconnut qu'elle était\nencore capable d'adoration, d'amour et de repentir. C'est pourquoi il lui remit\nses péchés ; sa foi l'avait sauvée. Le point de vue du Christ est celui de Hebbel.\nA celui qui veut l'insulter, il suffit que la femme montre son enfant; que la\nsociété pardonne ou ne pardonne pas, Dieu, qui pénètre les cœurs, se montre\nmiséricordieux, et la Vierge, si elle repousse peut-être la femme déchue, éten­\ndra sa main sur la mère, sa compagne de souffrance. D'ailleurs, si la jeune\nfille a manqué à ses devoirs, par sa faute même et les suites de sa faute, elle a\nassumé des devoirs d'une nature plus haute que ceux de la jeune fille, et elle\ntrouvera l'expiation dans l'accomplissement de ses devoirs.\n   Ce sont ces idées morales qui se dérobent aux regards de la foule que\nHebbel veut mettre en lumière; cette explication pour ainsi dire spontanée\nlui est un exemple de la justice immanente de l'univers.\n   On fut choqué de la pièce; mais Hebbel, qui vivait affranchi du christia­\nnisme en tant que religion positive, répondit qu'il n'en pénétrait que mieux\nl'esprit et la signification profonde : « Vous les reconnaîtrez par leurs fruits »,\ndisait-il en citant l'Evangile. Le prétexte d'immoralité n'était que la raison\napparente de l'hostilité que rencontra l'œuvre nouvelle; la raison véritable se\ntrouvait dans le fait qu'on n'y rencontrait pas un seul personnage pour lequel\nles enseignements du Christ fussent autre chose qu'une leçon apprise autre­\nfois par cœur dans le catéchisme et machinalement répétée. C'était une cri­\ntique trop acerbe, trop générale, trop vraie, un reproche trop violent dont un\ncœur ulcéré flétrissait le pharaïsme du temps. Ce qui ne contribua pas peu à\njustifier les reproches dont on l'accablait c'est que, si, tout comme Judith et\nGenoveva, Marie-Madeleine présentait un manque de conciliation, il n'y\navait pas à cette dernière la conclusion des deux précédentes. Dans Judith et\nGenoveva deux puissances sont en présence, deux religions, deux morales,\nmais elles se détruisent mutuellement, ou l'une ne triomphe de l'autre que\npour trouver dans la victoire un destin plus funeste que la défaite. Encore,\ndans l'Evangile la pécheresse est-elle sauvée, ses péchés lui sont remis et le\nChrist annonce l'avènement de la vraie morale. Mais dans Marie-Madeleine,\nc'est la morale du pharisien qui l'emporte. La seule conciliation de Marie-\nMadeleine réside dans le spectacle de la nécessité. Nous trouvons une âpre con­\nsolation à constater que les choses sont comme elles ne peuvent pas ne pas être,\nà comprendre la logique implacable des événements. Nous nous élevons au-\ndessus des hontes, des misères et des souffrances de ce monde jusqu'aux\nrégions sereines d'où nous suivons les sinuosités du « fil de la sagesse éter­\nnelle ».\n    C'est de ce point de vue qu'on a pu dire avec raison que Marie-Madeleine\n laisse à peu près la même impression que le drame grec. Aux yeux de Hebbel\n lui-même la valeur de ce drame réside dans le fait que c'est la nécessité seule\n"}, {"page_pdf": 649, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3445, "texte": "560                               DURENDAL\n\n\nqui y règle la marche de l'action et le développement des caractères. Il estime\navoir satisfait à l'exigence essentielle du drame : entrelacer les motifs internes\net externes, ceux qui naissent de chaque caractère tel qu'il est une fois posé,\net ceux qui résultent des événements et du milieu, de telle sorte qu'un person­\nnage semble parfois agir sous une pression extérieure, là où il se détermine\ncependant selon sa propre nature. C'est le triomphe de l'habileté dramatique.\nC'est l'identification de l'événement et de l'acte.\n    En résumé, ces œuvres si diverses où se manifeste le fond de la nature et du\ncaractère de Hebbel, témoignent irrécusablement d'une recherche angoissée\net constante d'un idéal clair, d'une compréhension apaisante de l'univers et\nde Dieu. Certes, pour un observateur superficiel la personnalité de Hebbel\npeut ne se développer qu'avec incohérence et suivant les caprices du hasard.\nPour le psychologue averti elle se parfait, obscurément il est vrai, par bonds\nparfois, soit, mais avec une' logique qui n'appartient qu'à la nécessité divine.\nHebbel le sent parfaitement et le reconnaît en ces termes : « Depuis ma\nvingt-deuxième année, je n'ai pas acquis une seule idée vraiment nouvelle;\ntout ce que je pressentais plus ou moins obscurément n'a fait que se déve­\nlopper en moi et a été simplement contesté ou confirmé de droite et de\ngauche. »\n    L'or dont les anges forgeront sa couronne est encore au creuset. Ne leur\nreprochons pas de ne pas en ceindre son front. Sachons attendre en confiance\net humilité : ce n'est pas l'heure du triomphe, mais celle de la pleine\ngestation de l'esprit. Encore quelque répit et la misère qui maintient son âme\net sa pensée enchaînées dans une ombre douloureuse se retirera de lui comme\nla nuée d'orage, pour laisser toute place à la lumière de l'apaisement et de la\nrévélation.\n    A partir de cette époque les œuvres de Hebbel ne sont que le développe­\nment, l'achèvement, la perfection des idées de la première période de sa vie.\n La croyance qui s'était effacée, ou pour mieux dire,'qui avait gagné le second\nplan de son cœur, revient lentement au jour pour reprendre finalement plus\nque la place qu'elle y occupait jadis. Plus d'un indice nous révèle cette évolu­\ntion. Ainsi il écrit à cette époque : « Je cesserai de croire en Dieu lorsque je\nverrai un arbre faire une poésie et un chien peindre une 'madone, mais pas\navant. — Il est certain que, Dieu supprimé, le but, sinon le fondement de\nl'univers disparaît. — » Il ne se contente pas d'avancer et d'affirmer cette\nidée, il la discute, la défend : « Il est impossible que la croyance en Dieu soit\nune erreur, nous ne savons pas démontrer l'idée de Dieu parce qu'elle forme\nune partie de nous-même : aucun être, en effet, ne saurait démontrer par\ndéduction sa propre possibilité. D'autre part, si notre connaissance de Dieu\nest imparfaite, c'est que nous sommes pourtant distincts de Dieu et avons\n conscience de cette distinction. Là où nous commençons de nous connaître,\n nous-mêmes, nous cessons de connaître Dieu; c'est la tache sur le miroir. »\n Comme on le voit, Hebbel n'admet pas encore le christianisme. Il prétend :\n « L'idée que Dieu a créé le monde de toutes pièces est absurde. Si l'on con­\n sidère qu'il est le terme vers lequel s'est élevé et continue perpétuellement de\n s'élever l'univers, on voit que l'inverse serait plutôt vrai. Mais, — ajoute-t-il\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3579, "texte": "                             FRIEDRICH       HEBBEL                            561\n\naussitôt — il serait pourtant bizarre que Dieu n'eût pas engendré le monde,\nmais que le monde eût engendré Dieu. » Remarque révélatrice de la sourde\nmais puissante évolution qui l'entraînait irrésistiblement vers la lumière. S'il\nest vrai que Hebbel n'accepte pas le Dieu du christianisme, c'est pour cette\nseule raison qu'il ne lui semble pas assez métaphysique; son esprit voulait\nobstinément « comprendre » Dieu. Ainsi, il ne croit pas qu'au-dessus des\nétoiles trône un bon père de famille, impuissant à préserver ses chers enfants\ndes coups du destin, prêt seulement à verser un baume sur chacune de leurs\nblessures; mais il croit que le fil d'une sagesse éternelle court à travers le monde.\n La distance qui le sépare du but, c'est qu'il ne sent pas que l'essence de\nla sagesse divine est bonté. La misère le pétri fie encore, rend son cœur aveugle.\n   Bien qu'il déclare les deux questions également indémontrables, ce qui\nforme un nouveau progrès dans l'évolution, Hebbel ne doute pas plus de\nl'immortalité de l'âme que de l'existence de Dieu. Reste à savoir ce qui dans\nl'individu est immortel. Evidemment. Hebbel pense que c'est la conscience\nmorale, parce que par elle nous avons en nous le germe de Dieu. Enfin, sur\nles rapports de l'Esprit et de la Matière ou de l'âme et du corps, Hebbel se\ndéclare un adversaire résolu du matérialisme. « Il y a une différence spécifique\nentre l'âme et le corps; ce qui le prouve, c'est que l'âme ne connaît pas direc­\ntement ce qui se passe dans le corps; un mur les sépare. »\n   Quoi qu'il en soit, il suffit de retenir ici que le problème de la divinité et de\nl'origine des choses occupait la pensée de Hebbel, au point d'en absorber com­\nplètement l'activité.\n   L'aspiration de sa pensée ne tarda pas à devenir celle de son cœur. Elle\nrévéla pleinement sa puissance dans le culte que Hebbel voua bientôt à l'Har­\nmonie de la forme intime. C'est dans sa théorie sur l'Art et en particulier sur\nl'art dramatique que nous en trouvons les traces lumineuses. « Le poète — dit\nHebbel — et plus encore le dramatique que l'épique ou le lyrique, va droit à\nla source inépuisable des phénomènes et aperçoit partout derrière eux la loi\nqui les régit. Le véritable poète s'aperçoit bientôt que les contraires ont un\nprincipe commun et identique; ils ne suppriment pas, ils se conditionnent\nmutuellement; ils nous paraissent d'abord nettement distincts, mais à mesure\nque l'on remonte vers l'origine des choses, ils tendent de plus en plus à se\nconfondre. De là résulte que le poète dramatique ne trouve à exercer son\ngénie que là où se pose un problème, là où il y a conflit, non pas entre les\nphénomènes, mais entre les lois des phénomènes. Mais en même temps qu'il\nvoit l'opposition, le poète dramatique doit apercevoir l'Idée où se réalise\nl'identité des contradictoires. Le mal c'est l'individuation, car l'absence de\nmesure est innée à l'individuation, qui elle-même est l'effort d'un élément pour\nse séparer du tout et conquérir par la révolte une existence distincte à laquelle\nrien ne lui donne droit. La faute tragique est primordiale, posée avec l'exis­\ntence. On la retrouve dans la tradition de tous les peuples, et la religion chré­\ntienne en a gardé l'idée dans celle du péché originel. La faute tragique dépend\npar conséquent du fait même de la volonté humaine, de l'opiniâtreté avec\nlaquelle le moi cherche à se développer ; elle ne dépend pas de la direction de\ncette volonté : que nous fassions le bien ou le mal, nous pouvons également\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3398, "texte": "562                               DURENDAL\n\n\n\ndépasser la mesure. Le plus fameux exemple est l'Antigone de Sophocle : il\nest juste qu'elle périsse, quoi qu'elle ait simplement enfreint une loi inique et\nabsurde ». On peut même concevoir le simple fait d'exister comme une faute\ntragique; Hebbel suppose le cas d'une jeune fille dont la beauté est telle que\npartout elle provoque la jalousie et engendre le crime jusqu'à ce qu'effrayée\nd'elle-même, elle se retire dans un cloître. C'est le thème que Hebbel reprend\ndans Agnes Bernauer et qui apparaît déjà dans Genoveva.\n    C'est donc dans l'absence de mesure que Hebbel place la faute. Tout ce que\nle drame peut faire, c'est donner satisfaction à l'Idée, il n'y a pas encore de\nplace à la conception de la conciliation tragique; il affirme encore que le tra­\ngique consiste uniquement dans l'anéantissement et ne prouve que l'inanité de\nl'existence.\n    C'est peu de chose et beaucoup, car si le jour ne rayonne pas encore, ce ne\nsont plus les ténèbres qui enveloppent Hebbel. Déjà brillent au Ciel les feux\nannonciateurs. La nuit est claire.\n   Il faut attendre jusqu'à l'apparition d'Hérode et Mariamne, commencé en\n1847, pour trouver le tournant décisif, le commencement d'une nouvelle\népoque dans le génie de Hebbel. Jusqu'alors, il avait écrit des chefs-d'oeuvre\nen manquant de pain. Un hasard providentiel tira Hebbel de la misère où\nvégétait son génie. C'est le moment de rappeler les paroles qu'il écrivait en\n1837, lors de son séjour à Munich, à Elise Lensing. Celle-ci ayant insinué\nqu'avoir été élevé dans la pauvreté avait peut-être ses avantages en déve­\nloppant l'énergie, Hebbel répond « que la misère est la plus terrible malédic­\ntion, et que rien ne peut supprimer ses effets. Celui qui a subi ses atteintes\narrive partout trop tard et ne parvient jamais à établir un parfait équilibre\nentre les différents éléments de sa personnalité. Les forces se consument à\npercer les murs de sa prison. C'est une vérité dont on doit se persuader d'aussi\nbonne heure que possible : dans la vie rien ne se laisse rattraper ».\n    Ne l'oublions pas en pensant à Hebbel et à sa vie, au long et douloureux\nchemin qu'il dut parcourir avant de parvenir au but.\n    Donc, à son retour d'Italie, quelques mois après son arrivée, à Vienne en\n1845, Hebbel épousa Christine Enghaus, actrice célèbre. Elle lui apportait\nle bonheur et l'aisance, et enleva de sa vie « la plus terrible des malédictions ».\nL'influence d'un tel changement ne se fait pas attendre.\n    Dans les œuvres antérieures, le problème de l'antithèse et de la conciliation\nrestait sans solution positive. La catastrophe finale anéantit ce qui existe, sans\ndonner de nouveau credo. Après 1847, on sait au contraire que la nuit qui\ns'étendait jusque-là sur le monde au dénouement de chaque œuvre ne sera pas\néternelle. Une plus belle aurore commence à luire. Le passé croule, mais pour\n faire place à un meilleur avenir. Dans Hérode et Mariamne, le judaïsme meurt\navec Mariamne, mais le Christ vient de naître, et les rois se prosternent devant\nlui, en adoration.\n    Hebbel résume ce changement capital de sa pensée, de son être, en disant que\nla conciliation, absente de ses drames antérieurs à 1847, ne fait jamais défaut\naprès cette date. La lumière s'est faite, l'apaisement est venu avec la révélation.\n Dorénavant, le problème qui jusque-là occupait l'avant-plan de ses drames,\n"}, {"page_pdf": 652, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1654, "texte": "                             FRIEDRICH      HEBBEL                           563\n\nrecule au second. La foi occupe partout la place du doute, la bonté celle de\nl'amertume, l'humilité celle de l'orgueil. Ses pièces en profitent largement,\nl'art y a plus de place, et à partir de l'Anneau du roi Gygês, ses œuvres brillent\nde l'éclat de la perfection antique.\n   Les Nibelungen, l'œuvre dernière et capitale de Hebbel, constitue le testa­\nment de son génie et de son cœur. Par elle il dressa sur le monde de la pensée\nmoderne une cathédrale où les peuples unis pourront se prosterner devant\nl'Eternel, car l'ardente et inextinguible aspiration de sa foi en la beauté, en la\nbonté de la Vérité suprême y a chanté l'hymne le plus grandiose qui ait ému\nles entrailles d'un être humain. Il dépensa à ce cri sublime les restes d'une\nsanté compromise par une vie de labeur et de privation, et mourut d'épuise­\nment et d'aspiration, après avoir doté le monde chrétien d'une nouvelle\népopée.\n   Nous voici au seuil du temple. Notre tâche est achevée Elle consistait seu­\nlement à montrer dans un creuset magique, dans le cœur de Hebbel, la fusion\ndes forces universelles, à donner les éléments indispensables à la compréhen­\nsion de sa vie morale et intellectuelle, et à préparer de la sorte l'efficacité de\nson enseignement.\n   Puissions-nous y avoir réussi quelque peu. Respectueux de la majesté du\nMaître et de sa parole, nous laissons au lecteur pieux le soin de franchir lui-\nmême le seuil du sanctuaire, et de goûter dans le délicieux émoi du cœur les\nsplendeurs de la révélation.\n\n                                                       J U S . VANDERVELDEN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 564, "page_fin": 576, "titre_corps": "Les Nibelungen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Traduction de J. 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Grande salle. Au lever\n du jour. GUNTHER, GISEI.HER, GERENOT, DANKWART, VONKER le musicien et d'autres\n guerriers sont réunis.\n                                         SCÈNE I\n          (Ilagen Tronje entre.)\n  MAGEN. — Comment? P a s d e chasse?\n  GUNTHER. — C'est le jour d u S e i g n e u r !\n  H A G E N . — Q u e Satan e m p o r t e le chapelain, il se moque de n o u s !\n  G U N T H E R . — Modère-toi d o n c , H a g e n .\n   HAGEN. — Mais enfin q u e nous veut-il ? Voilà bien d u temps qu'il est n é !\nC'était, voyons! Ah, oui ! un j o u r d'hiver, sa fête nous fit perdre u n e chasse\nà l'ours !\n  GISELHER. — De qui parle-t-on?\n  HAGEN. — N e le crucifia-t-on pas? Il est mort et enterré depuis longtemps!\n"}, {"page_pdf": 654, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2820, "texte": "                                  LES XIBELUXGEN                                   565\n\n  G E R E N O T . — Il p a r l e d u Sauveur.\n  H A G E N . — E h bien? N'a-t-on pas changé d'avis? Qui m'accompagne? J e\nne m a n g e r a i ce soir que ce que j ' a u r a i abattu avant midi ; si l'on me verse\ndu vin, il coulera d a n s la corne de l'auroch que nous p r e n d r o n s aujourd'hui\nmême!\n G U N T H E R . — E n ce cas tu cours grand risque de manger du poisson,\nmon ami : on ne chasse pas, le j o u r de P â q u e s .\n    H A G E N . — Q u e voulez-vous qu'on fasse? Où est l'apôtre? Qu'il nous dise\nau moins ce qui est permis? J'entends chanter les oiseaux : nous défendra-\nt-il d'en faire a u t a n t ? (A Volker.) J o u e , mordieu ! jusqu'à ce que saute la\ndernière corde !\n  VOLKER. — Le soleil est levé, je réserve mes airs pour la nuit.\n   H A G E N . — P o u r que les cordes de ta vielle soient des boyaux d'ennemis\net ton archet u n de leurs os !\n  VOLKER. — T e prendrait-il envie de devenir musicien?\n  H A G E N . — Nierais-tu que tu le sois? Va! je te connais, mon ami ! Tu dis­\ncutes q u a n d tu n'oses j o u e r ; q u a n d tu n'oses frapper tu joues.\n  VOLKER. — Peut-être bien, c o m p è r e !\n   GUNTHER. — L a journée sera l o n g u e . Chante-nous quelque chose, Volker,\ntu sais tant de légendes, de héros et d'orgueilleuses beautés!\n   HAGEN. — Soit, mais parle-nous des vivants; qu'on puisse se dire :\nj'aurai l'un devant m o n glaive, l'autre dans mes b r a s !\n   VOLKER. — A ta guise ! mais tu ne retiendras pas longtemps la chanson !\nJ e connais le guerrier que tu n e provoqueras jamais, et la femme qui ne\nsera jamais t i e n n e .\n   H A G E N . — G o m m e n t ! aussi la femme? L e guerrier, soit encore, mais la\nfemme! C'est au vainqueur du dragon que tu songes, à celui qui détient\nl'épée B a l m u n g , à ce Siegfried l'Invulnérable? Sans doute! Mais cette femme?\n  VOLKER. — J e ne t'en dirai r i e n ; je te pousserais à sa recherche, et tu n'en\naurais que peu de profit. Sache que le vainqueur du d r a g o n , Siegfried lui-\nmême, hésiterait à prétendre à la main de Brunhild.\n    H A G E N . — Quoi que Siegfried entreprenne, je veux l'entreprendre. Q u a n t\nà mesurer notre valeur, il n'en peut être question ; qui voudrait s'attaquer\nau bloc de granit ou d'airain ? Je ne me suis pas baigné dans le sang du\nd r a g o n ; j'estime que celui qui ne peut être blessé, ne peut combattre sans\nhonte.\n    GISELHER (à Volker). — Il n'est pas d'endroit au m o n d e qui ne soit empli\ndu bruit de sa r e n o m m é e . Mais ces mille voix s'élèvent confuses, pareilles au\ntumulte d'oiseaux t a p a g e u r s ; elles n'ont rien de précis. T o i , Volker, fais-\nnous aujourd'hui le récit, simple et clair de ses exploits.\n  G U N T H E R . — De la femme, d'abord ! Quelle est-elle ?\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2840, "texte": "566                                    DURENDAL\n\n\n  VOLKER. — Loin d'ici, au cœur du N o r d profond, où la nuit est éternelle,\noù la lumière qui éclaire les pêcheurs d'ambre et les chasseurs de phoques,\nne tombe pas du soleil, mais monte du brasier central, là...\n                                            (On entend sonner le cor, au loin.)\n   H A G E N . — Des cors ?\n\n   G U N T H E R . — Là ?\n\n   VOLKER. — ... naquit u n e femme de beauté merveilleuse; si belle, que la\nnature semble avoir réservé tous ses trésors et toutes ses magies pour donner\nà sa personne u n c h a r m e irrésistible. Or, tu sais l'influence d e s runes,\ngravées sur des arbres, p a r des mains i n c o n n u e s , au cœur de la nuit pro­\nfonde : celui qui les découvre ne peut aller plus loin; il pense et pense au\nsens qu'elles cachent, mais n ' e n devine r i e n ; l'épée lui tombe du poing, ses\ncheveux blanchissent, il meurt et pense encore. E h bien, Brunhild porte un\ntel signe au front !\n  GUNTHER. — Comment, Volker ? u n e telle femme vit et je l'apprends\nseulement aujourd'hui ?\n   VOLKER. — Il y a plus ! P a r m i les glaces et les neiges, au milieu des\nmonstres marins, et c o m m e pour le plaisir de leurs yeux, sous u n ciel qui\nne s'éclairerait j a m a i s si u n volcan n'y jetait ses sombres lueurs, naquit\nla plus radieuse des vierges — c'est vrai ! Mais ce pays affreux est jaloux de\nson trésor u n i q u e : comme s'il craignait d'être englouti par la mugissante\nmer, le j o u r où elle suivra u n h o m m e au lit nuptial, il la garde avec u n e\nangoisse cruelle. Sa d e m e u r e est un burg d e flammes; les c h e m i n s qui y\nmènent sont gardés par la race traîtresse des nains, qui encerclent, pressent,\nétouffent et n'obéissent qu'à Alberich le Sauvage. Enfin, Brunhild elle-même\npossède la force d e vaincre le plus fier des héros.\n  GUNTHER. — Comment?\n\n  VOLKER. — Celui qui la recherche, recherche la mort, car qui ne l'emmène\npas, n'en revient j a m a i s . E t s'il est difficile de l'approcher, il est plus difficile\nencore de rester près d'elle : b e a u c o u p sont partis pleins de courage, mais\npas un n'est revenu.\n  G U N T H E R . — Cela prouve qu'elle m'est destinée ! J'ai fini d'attendre,\nBrunhild sera reine des Burgondes !\n                                           (On entend sonner du cor, tout pris.)\n  Qui vient ?\n  HAGEN (allant à la fenêtre). — C'est le héros des P a y s - B a s .\n  G U N T H E R . — T u le connais d o n c ?\n  HAGEN. — Regarde ! Quel autre viendrait vers nous, avec si peu de suite,\nà peine douze guerriers, et tant d'arrogance ?\n  GUNTHER (rejoignant Hagen à la fenêtre). — Il n'en faut pas douter. Mais\nque peut-il nous vouloir ?\n  H A G E N . — J e l'ignore; u n e chose est certaine, qu'il ne vient pas s'abaisser\ndevant toi. N e possède-t-il pas tout ce qu'on peut souhaiter ?\n"}, {"page_pdf": 656, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2825, "texte": "                                   LES NIBELUNGEN                                 567\n\n  GISELHER. — Quel superbe g u e n i e r !\n  G U N T H E R . — Comment le recevoir ?\n  H A G E N . — Réponds-lui du ton qu'il te salue !\n  GISELHER. — Je cours à sa rencontre !\n  G E R E N O T . — J e te suis.\n\n   H A G E N . — Vous ne vous abaisserez pas, en lui rendant pareil h o m m a g e ;\ncar afin qu'il n e l'annonce lui-même : il est non seulement invulnérable,\ndétenteur de l'épée B a l m u n g , mais encore roi du Niebelheim : et le casque\nenchanté d'Alberich ceint son front ! Tout cela — je l'avoue volontiers — il\nl'a conquis par son c o u r a g e ; la ruse n'y eut point de part. C'est pourquoi\nje n e serai pas le dernier à vous suivre.\n   G U N T H E R . — Nous nous sommes trop fait attendre.\n\n                                      S C È N E II\n\n  SIEGFRIED (entre suivi de ses douze guerriers). — J e te salue, Gunther, roi des\nBurgondes ! — T u t'étonnes de voir Siegfried chez toi ? Il vient te disputer\nton royaume !\n  G U N T H E R . — J e ne dispute point ce que je possède !\n   SIEGFRIED. — Alors c o m b a t s pour ce qui te m a n q u e ! J'ai un r o y a u m e\naussi g r a n d que le lien; vainqueur tu en seras maître. Que te faut-il\nde plus? T u n e saisis p a s l'épée? L ' o n m'a dit que les plus braves des\nguerriers sont réunis en ce lieu, ceux qui ont assez de courage pour disputer\nau dieu T h o r le tonnerre, s'ils le rencontraient dans la forêt, et assez de\nfierté p o u r dédaigner le prix de la victoire. M'aurait-on trompé? P a r l e ! Ou\nbien, doutes-tu de la valeur de mon gage? Penses-tu que je n'en puisse\ndisposer parce que mon père vit encore? Au jour de mon retour, Siegmund\ndescendra du trône, et ce jour il l'appelle de tous ses v œ u x ; le sceptre\npèse aux m a i n s débiles du vieillard. Or je te dis : P o u r u n de tes guerriers\nje t'en d o n n e trois, pour chaque h a m e a u une ville, et pour une part du R h i n\nle R h i n tout entier ! Viens donc et combats !\n  DANEWART. — Qui parle ainsi au roi?\n   SIEGFRIED. — U n roi tout comme l u i ! ou si tu préfères, un conquérant\nà u n vainqueur ! Qui donc voudrait ou pourrait posséder s'il ne peut démon­\ntrer son juste titre? Qui étouffera les révoltes, s'il ne commence par abattre\nle plus puissant et ne le foule aux pieds ? E t le plus puissant, n'est-ce pas\ntoi? S'il n'en est pas ainsi, avoue-le, révèle-moi qui tu redoutes, je veux le\nprovoquer à l'instant! — Ni toi, ni ton épée ne me répondent? J e brûle de\nrencontrer le guerrier qui pourra doubler mon royaume ou le p r e n d r e ! Ce\nsentiment t'est-il inconnu? Le regard de tes guerriers m'en dit assez long :\nsi tu ne jettes dans la balance u n e part égale à la mienne, ils s'écarteront\nde toi!\n  DANKWART. — Te voilà bien téméraire depuis que le sang du dragon te\n"}, {"page_pdf": 657, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2804, "texte": "568                                   DURENDAL\n\n\nrendit i n v u l n é r a b l e ! Aucun des nôtres n'a pu, c o m m e toi, leurrer la mort;\nchez nous elle a toujours libre accès.\n  SIEGFRIED. — Sois b é n i , vieux tilleul, de m'avoir jeté u n e feuille, tandis\nque je me baignais dans le sang du d r a g o n ! Sois béni, ô vent, de l'avoir\ndétachée de sa b r a n c h e , car grâce à vous, j ' a i de quoi répondre à celui qui\ncouvre sa lâcheté de propos m o q u e u r s !\n  H A G E N . — Siegfried! H a g e n Tronje est mon nom et voici mon frère!\n  VOLKER (donne un coup d'archet).\n  SIEGFRIED. — H a g e n Tronje, je te s a l u e ! Mais si mes paroles t'irritent, il\nne tient, qu'à toi de le p r o u v e r . J'oublierai le descendant de tes rois et je te\ncombattrai c o m m e Gunther en p e r s o n n e .\n  GUNTHER. — Silence, H a g e n ! L a parole est au r o i !\n  SIEGFRIED. — Si tu crains que ta b o n n e épée ne glisse sur ma cuirasse, et\nbien, je te propose u n e autre lutte. Descends dans la c o u r ; il y a là un\nrocher dont le poids est le même pour tous, nous le lancerons au plus loin et\nmesurerons ainsi nos forces.\n  G U N T H E R . — Sois le bienvenu, héros des P a y s - B a s ! Ce que le sort te\ndestine en ces lieux, t'y est réservé, mais avant que tu l'emportes, bois avec\nnous !\n   SIEGFRIED. — Est-ce bien à moi que s'adressent des paroles si généreuses?\nRenvoie-moi au plus tôt chez mon p è r e ; il me corrigera c o m m e je le mérite.\nMais, permets que j'agisse, q u a n d m ê m e , en enfant qui n'oublie pas de\nsitôt sa mauvaise h a b i t u d e : Joutons, après nous viderons u n e c o u p e !\n  G U N T H E R . — Q u e ton désir s'accomplisse!.\n   SIEGFRIED (à Dankwart). — C'est au troisième bras que je t'ai p i n c é ; cela\nte fit-il grand mal? Il me semble qu'il te m a n q u e !\n            (A tous.)\n   E n entrant d a n s ce b u r g , u n e angoisse m'a saisi, u n e angoisse indicible,\ninéprouvée. J e frissonnai comme si l'hiver s'était abattu tout à coup,\nautour de m o i ; et j'ai vu celle qui ne pleura jamais à mon départ, ma mère,\nverser des larmes si a b o n d a n t e s , que ses yeux semblaient être les sources de\nla mer. Cela me brouilla l'esprit a u point que je ne pus descendre de cheval !\nA présent, je sais q u e j ' y remonterai avec moins de trouble.\n                                                                       (Tous sortent.)\n\n                                     SCÈNE      III\n\n          (Ute et Kriemhild   entrent.)\n  U T E . — Il n'en faut pas douter, le faucon c'est ton é p o u x !\n   KRIEMHILD. — Si tu ne trouves d'autre sens à mon rêve, n'en parle plus,\nmère. On m'a dit que l'amour apporte peu de joie et b e a u c o u p de p e i n e s ; j'en\nai la preuve en toi. C'est pourquoi je veux n'aimer jamais, non jamais,\njamais !\n"}, {"page_pdf": 658, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2846, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                       569\n\n\n   U T E . — Enfant, qu'oses-tu d i r e ! C'est vrai, l'amour n o u s réserve des\npeines, puisqu'il faut que l'un de ceux qui s'aiment meure le premier.\nA quel point on en souffre, lu le vois à ma tristesse. Mais toutes les larmes\namères que je pleure furent compensées d'avance par le premier baiser que\nme d o n n a ton père. De plus, avant de me quitter, il pourvut à ma conso­\nlation, car, si je suis fière de la vaillance de mes fils, s'il m'est d o n n é de le\npresser sur mon cœur, c'est q u e je l'aimai. Q u ' u n vain mot ne t'effraye donc\npoint : j'eus de g r a n d e s joies et peu de tristesse.\n  KRIEMHILD. — Il vaut mieux ne posséder jamais que de perdre un jour.\n   U T E . — Qu'est-ce que tu ne perdras pas en ce m o n d e ? T o u t ! J u s q u ' à toi-\nm ê m e ! Ne changes-tu pas? Regarde-moi, tu en riras sans doute, mais jadis\nj'étais belle comme t o i ; tu me ressembleras un jour. Q u e garderais-tu donc\nsi tu ne peux te garder toi-même! C'est pourquoi je te dis : profite de\nl'occasion; p o u r s u i s , c o m m e nous tous, ce qui te plaît, bien que la mort\npuisse, à son gré, te changer en poussière. La main qui la soulève n'aura pas\nd'autre sort.\n   KRIEMHILD (s'approche de la fenêtre). — N o n , mère, à en croire mon cœur,\nje pourrais jurer q u e . . .\n                                           (Elle regarde au dehors, s'interrompt.)\n   U T E . — T u t'interromps? T u rougis?... D'où vient ce trouble s o u d a i n ? . . .\n   KRIEMHILD. — Depuis q u a n d est-il d'usage que nous ignorions la venue\nd'étrangers? L e Burg altier de Worms-sur-Rhin est donc une élable, que\nchacun puisse à son gré s'y cacher jour et nuit?\n   U T E . — P o u r q u o i t'emporter de la sorte?\n  KRIEMHILD. — Comment? J e me dispose à regarder les oursons s'ébattre\ndans la c o u r ; j ' o u v r e la fenêtre à tout hasard, et voilà qu'un guerrier\nme dévisage effrontément!\n   U T E . — Et la vue de ce guerrier fait expirer le serment sur tes lèvres...\n                                          (A son tour elle s'approche de la fenêtre.)\n   Ce n'est pas étonnant, à le voir si beau, on s'oublierait volontiers.\n KRIEMHILD. — Que m'importent les hôtes de mon frère! Si je savais seule­\nment comment les éviter?\n U T E . — E h b i e n ! cette fois ton h u m e u r me plaît, car ce jeune effronté est\nmarié depuis longtemps et de plus il est père.\n   KRIEMHILD. — T u le connais donc?\n   U T E . — Assurément.\n   KRIEMHILD. — Quel est son nom ?\n   U T E . — S o n n o m ? Je l'ignore, mais je te connais à présent, toi, oui toi!\nCar te voilà pâle comme la mort. A h ! si tu attrapais ce faucon, tu n'aurais\nrien à craindre de l'aigle; il tient tête au plus fort, j'ose te le garantir !\n   KRIEMHILD. — T u ne sauras plus rien de mes rêves!\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2742, "texte": "570                                  DURENDAL\n\n\n\n   U T E . — N e m'en veuilles pas, Kriemhild. Je ne me m o q u e point : nous\ntrouvons souvent d a n s le rêve la volonté de Dieu; et si nous en frissonnons,\ntout en veillant, comme il t'arrive aujourd'hui, c'est que cette volonté nous a\nréellement touchés. C e p e n d a n t sachons interpréter, comme il convient, le\nsigne qu'elle nous envoie; n'y trouvons pas sujet à croire l'impossible. Protège\nle faucon qui vient à toi, q u ' a u c u n aigle méchant ne le déchire; ne songes pas\nà le repousser, car en le chassant tu chasserais la joie de ta vie. Crois-moi,\nenfant, il n'est rien sur terre qui passe l'amour d'un noble guerrier. J e sais\nque ton â m e virginale n'en apprécie pas la valeur, mais ton ignorance ne\njustifierait pas mon refus. Seul le choix d'un meilleur q u e lui serait un digne\nobstacle.\n  KRIEMHILD. — Mais il ne me recherche pas ; ce n'est pas à moi à faire la\npremière démarche !\n  U T E (rit). — E h ! Malgré mon âge, je franchirais aisément cette distance!\n   KRIEMHILD. — Que se passe-t-il dans la cour, que tu sois si gaie ?\n   U T E . — J e crois qu'ils jettent au plus loin. T o n frère, Giselher, s'essaye\nle premier. — P a s mal, pas m a l ; n'est-il pas le cadet ? Mais regarde, voici le\ntour de l'étranger. Ah ! m o n fils, comme il t'en remontrera ! Vois, il s'avance,\nprend la pierre. — Oh ! elle volera plus rapide que l'oiseau ! Viens donc ici !\nMets-toi derrière moi, si tu veux assister à la seconde é p r e u v e . — C'est le\nm o m e n t décisif; il veut en finir d'un seul j e t ! T i e n s . . . Suis-je aveugle?\nComment, pas plus loin ?\n  KRIEMHILD (s'approche). — T u le prisas bien inconsidérément.\n  U T E . — E n vérité, il n'y a qu'un pied de plus !\n   KRIEMHILD (se place derriere Ute). — Va ! exagère à ton aise, il y a à peine\nu n pouce !\n  U T E . — Qu'il l'emporte de cette distance, sur u n enfant...\n   KRIEMHILD. — N'est pas u n exploit bien fameux, c e r t e s ; surtout que sa\ntaille lui fait gagner du terrain.\n  U T E . — Regarde comme il souffle !\n   KRIEMHILD. — C o m m e c'est ridicule ! U n tel géant ! A sa place je méri­\nterais quelque bienveillance, c'est un exploit digne d'une femme.\n   U T E . — Voilà notre Gerenol qui met la main à l'œuvre ! Qu'il a bonne\nallure ! De tous c'est lui qui ressemble le plus à son père. — Allons, mon fils,\ncourage ! — Oh ! quel jet !\n  KRIEMHILD. — As-tu vu ? l'ours s'est effrayé ! I1 ne s'attendait pas à pareille\nsurprise ! R e g a r d e , il en est tout dégourdi !\n  U T E . — P a r s , m o n fils, et q u a n d tu voudras, en quête       d'aventures,\nGiselher restera auprès de n o u s .\n  KRIEMHILD. — A qui le tour ? — N o n , n o n , ne te déranges pas, je vois\nsuffisamment.\n"}, {"page_pdf": 660, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2384, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                       571\n\n\n   U T E . — L'étranger s'avance à nouveau. Il ne se d o n n e plus g r a n d e p e i n e ;\nil paraît sûr de la victoire. Quelle présomption ! E h ! que fait-il ? Il se\nretourne, présente le dos au but, lance la pierre loin par-dessus la tête ! Ah !\nvraiment on peut se tromper ! Voilà Gerenot vaincu tout comme Giselher !\n  KRIEMHILD. — Il ne dépasse la distance que d'un pied. Seulement, il ne\nsouffle p l u s .\n  U T E . — Quels bons enfants ! Gerenot lui tend la m a i n . U n autre la\nmettrait à l'épée pour venger l'insulte d'une telle arrogance.\n  KRIEMHILD. — Il est clair qu'il ne voulait offenser personne.\n U T E . — S a n s crier gare, Volker range la vielle qu'il raclait de façon si\nmoqueuse.\n   KRIEMHILD. — Ce pied de distance lui brouille l'humeur! A suivre l'ordre\nc'eût été le tour du Maréchal, mais le roi G u n t h e r bouscule Dankwart : il\nveut éprouver sa c h a n c e .\n   U T E . — Oh ! avec quel bonheur ! Deux fois aussi loin que Gerenot !\n   KRIEMHILD. — Il y a mieux! Vois, l'étranger jette à nouveau, à nouveau\nil l'emporte d'un pied!\n   U T E . — L e roi rit. J ' e n fais de même — je sais depuis longtemps que c'est\nle faucon, que tu n'as pu reconnaître en rêve. — Mais avoue qu'il usa de\ntoute sa force.\n   KRIEMHILD. — Voici H a g e n qui s'avance.\n   U T E . — L e cœur lui saigne ; quelqu'effort qu'il fasse pour s'en cacher ! Il\nsaisit la pierre comme s'il voulait la broyer. Comme elle vole! Elle atteint le\npied de la muraille ! Impossible de la jeter plus loin ! P e r s o n n e ne le\ndépassera, il n'est plus d'espace, m ê m e d'un p i e d !\n   KRIEMHILD. — L'étranger relève la pierre.\n  U T E . — A quoi bon ? — Grand Dieu, que se passe-t il ? L e Burg croule-t-il\nsur nos têtes ? Il tremble !\n  KRIEMHILD. — Il a frappé le donjon ! H i b o u x et chauves-souris fuient de\nleurs n i d s .\n   UTE.' — Ils volent aveuglés par la lumière!\n   KRIEMHILD. — Il y a u n e brèche au         mur!\n   U T E . — C'est impossible !\n  K R I E M H I L D . — Attends que la poussière soit dissipée. Tiens ! grande comme\nune baie ! L a pierre y passa !\n   U T E . , — E n effet, je le vois à présent !\n   KRIEMHILD. — La pierre est tombée dans le R h i n .\n   U T E . — Qui le croira! Et pourtant, c'est vrai ! Le jet d'eau en témoigne,\nil s'élève jusqu'au ciel !\n"}, {"page_pdf": 661, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2430, "texte": "572                                   DURENDAL\n\n\n  KRIEMHILD. — Il me semble que cette distance est légèrement supérieure\nà celle d'un pied.\n  U T E . — Pour cette fois, l'effort lui a mis la sueur au front. Il l'essuie...\nDieu soit loué! Mais H a g e n m o u r r a de colère!\n  KRIEMHILD. — C'est fini. Ils se serrent la m a i n ; Dankwart et Volker\nviennent chercher l'enjeu.\n  U T E . — Viens, n o u s oublions qu'il est temps d'aller à la messe.\n                                                                    (Elles sortent.)\n                                     S C È N E IV\n\n          (Les guerriers reviennent.)\n  GUNTHER. — T u es un rusé compère, Siegfried!\n  SIEGFRIED. — M'en voudrais-tu par hasard?\n  GISELHER. — P a r d o n n e - m o i d'avoir osé me mesurer avec toi. Pour me\npunir de cette témérité, je veux m e battre avec u n e vieille mère, et si je la\nvainc, tu me couronneras de chêne, au son des trompettes, devant le peuple\nrassemblé !\n  SIEGFRIED. — N'insiste pas, je t'en prie. J'admire ta confiance; il ne le\nm a n q u e que dix a n s pour la réaliser.\n  H A G E N . — Ce dernier jet donnait-il la mesure de ta force?\n  SIEGFRIED. — Peut-on en donner u n e idée au jeu?\n   GUNTHER. — J e te souhaite à nouveau la b i e n v e n u e ! J e m'estimerais\nheureux de pouvoir te retenir, mais j e n'ai rien que je puisse te présenter.\nFut-ce ma droite m ê m e , q u e je donnerais volontiers en échange de ta gauche,\ntu la refuserais, et vraiment tu ne ferais qu'y perdre en l'acceptant.\n  SIEGFRIED. — P r e n d s garde, mon choix est fait.\n  GUNTHER. — Quel que soit l'objet de tes voeux, il est tien !\n   SIEGFRIED. — Merci d'une telle p a r o l e ! J e ne l'oublierai jamais. Mais je te\nla rends aussitôt parce que mes désirs sont plus osés q u e tu le pensés. Je\ndemanderais peu de chose en d e m a n d a n t ton r o y a u m e .\n  G U N T H E R . — T u ne m'effrayeras p a s .\n   SIEGFRIED. — On te parla de m e s trésors. J e n'ai cure ici, ni d'ors, ni\nd'argents ; j ' e n ai tant que je distribuerais les tiens plutôt que de les emporter.\nQue me sert cette abondance? Ce qu'elle pourrait acheter n'est p a s à vendre.\n  GUNTHER. — Qu'est-ce enfin?\n  SIEGFRIED. — T u ne le devines pas? — U n visage pareil a u tien !\n  GUNTHER. — As-tu pressenti tes p a r e n t s , à ce sujet?\n  SIEGFRIED. — Ma mère du m o i n s , et avec b o n h e u r , puisqu'elle y consent.\n   GUNTHER. — Mais de l'autre côté?\n"}, {"page_pdf": 662, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2866, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                      573\n\n\n   SIEGFRIED. — Avec non moins de succès ! Ne l'as-tu pas remarqué? U n e\njeune fille nous épiait, tantôt, de cette fenêtre. Ayant écarté sa chevelure\nd'or, qui telle u n rideau lui couvrait les yeux, elle me vit, et recula plus vite\nque je ne fis au royaume des nains quand le sol prit la forme d'un visage et\nme montra les d e n t s .\n   GUNTHER. — C'est simple timidité. Enfin essaye; si tu manques d'aide,\nje te rendrai service. Mais il faut que tu m'en fasses autant. Ma sœur Kriem­\nhild ne quittera pas ce burg avant que Brunhild y soit entrée.\n  SIEGFRIED. — Quelle parole est sortie de ta b o u c h e , ô r o i ! Tu t'imagines\npouvoir conquérir la vierge du Nord ! Sais-tu que c'est de l'acier qui bout\ndans ses veines? R e n o n c e à cette folie !\n  GUNTHER. — E t pourquoi? N'en vaudrait-elle pas la peine ?\n  SIEGFRIED. — La p e i n e ? . . . Le m o n d e est rempli de sa gloire! Mais per­\nsonne ne peut la vaincre, hormis un seul, et celui-là y renonça pour jamais.\n  GUNTHER. — C'est donc la peur qui me l'aura fait perdre ! Quelle honte !\nQue me Vienne, la mort et de sa main, plutôt que de vivre mille ans accablé\ndu sentiment de cette impuissance !\n   SIEGFRIED. — T u ne sais ce que tu d i s ! Est-ce honte si le feu te brûle,\nsi l'eau t'engloutit! Eh bien, Brunhild est pareille aux éléments ; il n'y a\nqu'un seul qui la puisse vaincre, la garder, ou la donner à son gré. Mais\nvoudrais-tu la recevoir de celui qui n'est ni son père ni son frère?\n\n  GUNTHER. — Je veux la conquérir!\n\n   SIEGFRIED. — Tu n'y gagneras que la mort. N'espère rien d'elle, la pitié\nn'habite pas son cœur altier et le trouble moins encore. Elle défendra sa\nvirginité comme si son existence en d é p e n d a i t ; pareille à l'éclair aveugle, ou\nà l'impitoyable mer, elle abat sans pitié le guerrier qui tente de lui dénouer\nla ceinture. R e n o n c e à ce dessein; n'y pense plus, puisque lu ne peux la\ngagner que par le courage d'un autre, que tu ne peux la recevoir que de\nmains étrangères !\n  GUNTHEK. — E t pourquoi m'y refuserais-je?\n   SIEGFRIED. — Je ne puis t'y répondre. Néanmoins je suis prêt à Raccom­\npagner vers elle, à condition que tu me promettes ta sœur comme récom­\npense. C'est pour elle que je vins, et si je t'avais fait perdre ton royaume, tu\nl'aurais regagné, en me la d o n n a n t .\n  GUNTHER. — Comment t'y prendras-tu?\n   SIEGFKIED. — De g r a n d e s épreuves nous sont réservées. Son bras lance le\nrocher aussi loin que le mien, mais de plus elle le rejoint à la course. Son\njavelot vole et perce à cent pas une septuple cuirasse d'airain. Q u e ne dirais-\nje encore? Mais q u ' i m p o r t e . Nous en p r e n d r o n s chacun notre paît, moi la\npeine, et toi le geste.\n   HAGEN. — T u veux donc qu'il prenne l'élan et que toi tu sautes et frappes?\n"}, {"page_pdf": 663, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3138, "texte": "574                                         DURENDAL\n\n\n  SIEGFRIED. — P o u r q u o i non ! J e veux de plus, porter le roi sur mes bras.\n  H A G E N . — F o l i e ! C o m m e n t est-il possible de s'abuser de la s o r t e !\n  SIEGFRIED. — Grâce au casque e n c h a n t é , qui, une fois déjà, m'a caché à\nson regard.\n  H A G E N . — Alors tu vis B r u n h i l d ?\n  SIEGFRIED. — J e la vis, mais ne la désirai point; je lui d e m e u r a i caché.\nVous vous troublez et me regardez avec stupéfaction? J e sens que\nvous ne me croirez pas avant que j ' e n aie fait la preuve. Mais il vaut mieux\nréserver celle-ci pour le voyage. Il sera long, et je pourrai, en vous racontant\nmes exploits, fixer le R h i n que nous s u i v r o n s .\n\n   G U N T H E R . — Ne diffère pas ce récit. Parle-nous aussitôt de l'Islande et de\ntes aventures, nous le souhaitons de grand cœur, car en vérité, nous\nnous disposions à le faire n o u s - m ê m e s .\n\n   SIEGFRIED. — E h bien, soit! — L e désir d e la victoire m'entraîna en ces\nlieux. Dès le premier jour je rencontrai deux j e u n e s guerriers qui se battaient\nà l'entrée d'une caverne. C'étaient deux frères, fils du roi des N i e b e l u n g e n .\nComme je l'appris plus tard, ils venaient d'enterrer leur père, après l'avoir\nassassiné : déjà ils se disputaient l'héritage. Autour d'eux gisaient des tas de\npierres précieuses parmi lesquelles brillaient de vieilles couronnes, des cornes\nrecourbées de façon curieuse et surtout le B a l m u n g : au fond de la caverne\nluisait l'or rouge. Q u a n d ils m'aperçurent, ils d e m a n d è r e n t de diviser le\ntrésor. J'y consentis volontiers, espérant prévenir de la sorte la mort dont ils\nse menaçaient. Vain effort. C h a c u n se trouva lésé et se perdait en récrimi­\nnation. J e mélangeai les parts et les divisai derechef. Leur colère ne\nfit qu'en accroître; et tandis qu'agenouillé, je m'évertuais à les contenter,\npris d'une folle colère, ils se ruèrent sur moi, l'épée h a u t e . Forcé de me\ndéfendre contre ces chiens, n'ayant pas le temps de p r e n d r e ma propre épée,\nje saisis le B a l m u n g qui se trouvait à portée de ma m a i n . Tels des sangliers\nqui se jettent aveuglément sur le fer tendu, avant que j ' e u s s e le temps d'y\nsonger, tous deux s'étaient enferrés. Voilà comment j'héritai de tous ces\ntrésors.\n   H A G E N . — De façon sanglante, mais juste c e p e n d a n t !\n  SIEGFRIED. — J e voulus pénétrer dans la caverne. Quelle ne fut pas\nma surprise de n'en plus trouver l'entrée! Il me semblait qu'une digue avait\nsurgi de terre. D a n s l'espoir de m'ouvrir un chemin, j ' y plongeai mon épée.\nAu lieu d'eau il en gicla du sang. La masse s'agitait. J e crus qu'un\nserpent s'y était réfugié. E r r e u r ! toute la digue n'était qu'un reptile. Endormi\ndepuis plus de mille ans, l'herbe et la mousse l'avaient recouvert; il ressem­\nblait plus à une chaîne de collines q u ' à u n animal vivant.\n   H A G E N . — C'était le d r a g o n !\n   SIEGFRIED. — E n effet. J e me précipite sur l u i ; je l'enfourche avant qu'il\n ne c a b r e , et le dominant de toute ma h a u t e u r je le tue, en lui écrasant la tête\n"}, {"page_pdf": 664, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3271, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                        575\n\nb l e u e ! Ce fut la partie la plus rude que je jouai de ma vie; j ' a v o u e , qu'à\ndéfaut du B a l m u n g , je n'en serais pas revenu. Comme si j'eusse\ntraversé une crête rocheuse, je m'avançai, avec effort, à travers cette masse\ninforme et parvins, enfin, à l'entrée de la caverne. A peine y eus-je mis\nle pied, que je me sentis encerclé de bras forts, invisibles, qui, s'identifiant\navec l'air, m'écrasaient les reins. C'était Alberich le Sauvage. J e fus près de\nsuccomber sous ses étreintes désespérées. P e u à peu, il se montra à mes\ny e u x ; ce fut sa perte. Au chaud de la lutte je lui avais, à mon insu, enlevé\nle casque e n c h a n t é ; sa force le délaissait aussitôt. Il gisait donc à mes p i e d s ;\nje résolus de l'écraser comme u n ver; déjà je m'y décidais, quand usant d'un\nstratagème insoupçonné, il m'échappa soudain. C'est alors qu'il me révéla\nla vertu du sang fumant du dragon. Je laissai le nain, pour me plonger\naussitôt d a n s le fleuve rouge qui s'échappait du flanc du monstre.\n  GUNTHER. — C'est d o n c en une seule journée que tu conquis le trésor, le\ncasque e n c h a n t é et ta cuirasse de corne?\n    SIEGFRIED. — E n u n e seule j o u r n é e ; et en plus de tout cela, le don de\nc o m p r e n d r e le langage des oiseaux. A peine une goutte de ce sang magique\nm'eut-elle mouillé les lèvres que je compris le gazouillis de tout ce qui vole.\nNe l'eussé-je essuyée aussitôt, j'eusse compris le langage des autres a n i m a u x .\nMais écoutez : voilà que tout à coup un m u r m u r e émeut le feuillage du\nvieux tilleul, qui au-dessus de nos têtes emplit le ciel. On rit sous cape,\non s'esclaffe, on se m o q u e , tant et si bien, qu'il me semble entendre des\nhommes cachés dans la verdure. Je regarde de tous côtés, je ne découvre\nqu'oiseaux, corbeaux, choucas et des hiboux qui se chamaillent. On pro­\nnonce le nom de Brunhild, puis le mien. On m u r m u r e de-ci de-là ; une\nchose est certaine q u ' u n e dernière aventure m'attend. La curiosité me gagne.\nLe chouca prend son vol, le hibou le suit. Bientôt un lac de flammes nous\nbarre le chemin ; au cœur du brasier, tel un bloc de métal rougi strié de\nlueurs glauques, se dresse un b u r g de feu. Je m'arrête. L e chouca me crie :\n« Sors B a l m u n g du fourreau, traces-en trois cercles autour de ton front. »\nJ'obéis; le lac s'éteint, le Burg s'éveille, des formes apparaissent sur le\ndonjon, des voiles sont agités, la vierge promise est là accueillante. L e hibou\ncrie : « Voilà ta fiancée, en avant et prends garde au casque enchanté. » J e\nl'avais mis pour l'essayer, mais ignorais que je le portais encore. Je le serrai\nde mes mains, parce que les oiseaux effrontés happaient après lui. Mais\ncelle qui se dressait devant moi, resplendissante de toute sa beauté, Brun­\nhild, n ' é m u t pas mon c œ u r ; je ne me sentis pas attiré vers elle. Je gardai ie\nsilence.\n  VOLKER. — Le beau récit!\n  SIEGFRIED. — J e partis, silencieux. Voilà comment je connus le B u r g , son\nsecret et le chemin qui y m è n e .\n  G U N T H E R . — V a ! Précède-moi, je t'y suis!\n  VOLKER. — Mon roi, reste ici, cela finira mal.\n  SIEGFRIED. — T u penses que je ne pourrai tenir ma promesse?\n"}, {"page_pdf": 665, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1232, "texte": "576                                      DURENDAL\n\n\n  VOLKER. — N u l l e m e n t , mais il me semble q u e des maléfices ne peuvent\nprofiter!\n   GUNTHER. — Nul autre chemin conduit au b u t .\n   VOLKER. — R e n o n c e à ce projet!\n   GERENOT. — Renonces-}' !\n   H A G E N . — Et p o u r q u o i , s'il vous plaît?\n    G U N T H E R . — Il n'est pas plus honteux de se servir de pareils moyens\nq u e de s'embarquer alors qu'on ne peut gagner la rive opposée à la nage et\nd'y employer l'épée au lieu du p o i n g .\n   SIEGFRIED. — Restons en là et — t o p p e !\n  GUNTHER. — Reçois Kriemhild en échange de B r u n h i l d ! N o u s célébre­\nrons nos noces le même jour.\n  (Hagen met le doigt sur la bouche, regarde Siegfried, porte la main à l'épée.)\n   S I E G F R I E D . — Suis-je femme! J a m a i s ! pas un m o t ! Au m o m e n t de l'attaque,\nje fais mine de retourner au navire, pour u n e raison quelconque, et descends\nostensiblement sur le rivage. Invisible je reviens, à l'instant, je te pince le\nbras et t'assiste dans la lutte!\n                                                                       (Tous sortent.)\n\n   (A suivre.)\n\n                               (Tous droits réservés. — Traduction de J. 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La bise a chassé loin des yeux\n       Même les ors, t r a î u a n t partout, des feuilles mortes!\n       Tout est laid. Sous le fouet du vent, les branches tortes\n       Des a r b r e s font un geste informe vers les cieux,\n       E t sous un astre, pâle et cru, la forme austère\n       Des choses et des monts n'offre plus de mystère!\n\n\n(1) Voir les numéros d'avril, de mai, de juin et d'août.\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1005, "texte": "578                            DURENDAL\n\n\n\n      Ne seriez-vous venu régir que notre cœur,\n      O Jésus? E t la T e r r e , immense symphonie,\n      Lorsqu'avec elle l'Astre éclatant communie,\n      L a forêt qui s'adosse au coteau comme un chœur,\n      L ' a r t joyeux des printemps et des étés et même\n      L'œuvre si frêlement belle, l'œuvre suprême\n      Q,ue le pudique automne, aux doigts de pourpre et d'or,\n      Sait composer avec l'ouvrage de la mort,\n      E t toute la n a t u r e heureuse et couronnée\n      L'auriez-vous, en venant parmi nous, condamnée?\n\n      Auriez-vous l'univers joyeux pour ennemi,\n      O J é s u s , dont les yeux se sont ouverts parmi\n      Le sol mortifié de la T e r r e en décembre?\n      E t le fervent amour que je gardais pour tous\n      Les contours onduleux des blés aux vagues d'ambre\n      E t des monts sur qui pèse au couchant l'Astre roux,\n      L'aurais-je détourné coupablement de vous?\n\n\n                                    II\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-004", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 578, "page_fin": 579, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : L’incarnation", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "L'INCARNATION                    »       Oh! non, vous n'avez pas, ô Se", "ancre_fin": "u s , de mourir! 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E t la traîne\n      De leur vêtement pourpre et d'or s'agrandissait,\n      Tandis que leur front nu devant vous s'abaissait,\n      De tout le désert fauve et sans fin dont la plaine\n      Avait longtemps subi leurs pieds impérieux!\n      E t quaud ils s'élevaient vers les vôtres, leurs yeux,\n      P o u r avoir si souvent fixé la nuit sereine,\n      Semblaient profonds et pleins d'astres, comme les cieux :\n\n      Puis, ouvrant devant vous leurs coffrets el leurs vases,\n      Ils sortirent, avec l'or, la myrrhe et l'encens,\n      T o u t ce que la N a t u r e et l'Art offrent d'extases!\n      Ils vous tendirent l'or des satrapes puissants,\n      Dont les palais de songe et les jardins de rêve,\n      Dominent des gradins de marbre, sur la grève\n      Des magiques étangs ou des fleuves sacrés!\n      E t , par l'encens, vers Vous montèrent les aromes\n      Des pays odorants de cinname et de baume\n      E t brûlés par l'ardeur des g r a n d s soleils pourprés!\n      Et, par la m y r r h e , enfin, vous sûtes les tristesses\n      De l'âme orientale, a t t a r d é e aux caresses\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 301, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                            581\n\n\nDes longs rayons du soir eu un couchant trop beau,\nE t qui songe, devant ce beau soir d'améthyste,\nAu sort inéluctable et si durement triste\nQui la voue à la nuit aveugle du tombeau !\n\n                            V\n\n             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-007", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 581, "page_fin": 581, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Les paysages", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LES PAYSAGES Puis, Vous avez choisi, po", "ancre_fin": "chair dans un âpre tourment! 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VII", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LA V I G N E                                   Quasi vitis fructifica", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 670, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 1481, "fin_caractere_exclue": 1745, "texte": "LES BLÉS\n              Aperiatur terra et germinet Salvatorem. (Isaïe XLV, 8.)\n\nE p r i s des frêles blés, dont la grâce parfaite\nEmplit de sa douceur blondissante l'été,\nE t plein, comme eux, de grâce et de sérénité,\nVous rêviez d'accomplir le désir du prophète,\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 820, "texte": "582                            DURENDAL\n\n\n\n      O Christ, en acceptant de p a r t a g e r leur sort.\n      Vous rêviez, puisqu'il faut que le grain de blé meure\n      S'il veut fructifier au delà de la mort,\n      Vous rêviez d'agréer le sol comme demeure,\n      P o u r mériter d'éclore ensuite infiniment\n      E t d'envahir le monde ainsi que le froment!\n\n      Car, plus fécond encor que les terrestres graines\n      Que vous louez dans vos paraboles sereines,\n      E t dont chacune rend t r e n t e et soixante grains,\n      Votre corps, ô J é s u s , magnifique semence,\n      Pour la faim sans repos des âmes, recommence,\n      A toute heure des nuits, des soirs et des matins,\n      De n a î t r e et de m û r i r parmi la T e r r e immense!\n\n\n                                   VII\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-009", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 582, "page_fin": 582, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : La vigne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LA V I G N E                                   Quasi vitis fructifica", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 671, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 820, "fin_caractere_exclue": 2151, "texte": "LA V I G N E\n                                  Quasi vitis fructificavi.   (Eccli X X I V , 2.3.)\n\n      Ou vous fixiez les yeux sur le cep sans beauté\n      Qui pousse obscurément dans le sable et les pierres,\n      E n soulevant le poids énorme de l'été,\n      Et qui cache au regard et défend des poussières\n      Le fardeau grandissant de ses fruits précieux,\n      De ses fruits noirs ou d'or et ronds comme des yeux\n      Voilés par le rideau des feuilles, ces paupières!\n      Vous aimiez que le cep de vigne, obscurément,\n      Se choisît pour lui seul le labeur et la peine\n      E t voulût que son tendre et patient tourment\n      Apportât de la joie à la pauvre âme humaine !\n\n      E t vous rêviez de vivre aussi des jours obscurs,\n      De croître et de peiner p a r m i la ville ingrate\n      E t d'amasser, pour vos frères, dont les coeurs durs\n      Méconnaissaient votre âme aimante et délicate,\n      D'accumuler de si lourdes grappes d'amour\n      Que votre tendre cœur en éclate, et qu'un jour,\n      Vous méritiez de voir tous vos membres insignes,\n      Comme on lie au piquet chaque sarment des vignes,\n      Cloués étroitement aux branches de la croix;\n      E t de les voir percés de si larges blessures\n      Que votre corps, vermeil et lamentable, soit.\n      Un cep divinement chargé de grappes mûres !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-010", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 583, "page_fin": 583, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Moisson et vendange", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "MOISSON             ET      VENDANGE Mais, avant de prétendre", "ancre_fin": "s a n g ! IX", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L'ÉVANGILE                ET     JÉSUS Non seulement, aux jours", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 672, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 97, "fin_caractere_exclue": 1366, "texte": "MOISSON             ET      VENDANGE\nMais, avant de prétendre à la gloire des blés\nQui couvrent le printemps de leur mer pacifique,\nOu de participer au triomphe héroïque\nQue, du sang des raisins pourpres bariolés,\nLes vendangeurs joyeux font aux vignes fécondes,\nVous dûtes accepter, ô J é s u s , l'âpre sort\nQue subissent les fruits du cep et les blés d'or !\n\nComme les moissonneurs couchent les pailles blondes\nE t remplissent l'été du bruit de leurs fléaux\nQui, tombant, remontant et s'abattant encore,\nNe cessent de frapper, dans leurs rythmes égaux,\nLes pauvres blés épars sur leur aire sonore,\nQue lorsque les épis ont donné tous leurs grains ;\nAinsi, faible comme un roseau mince de paille,\nVotre corps dut subir jusqu'à ce qu'il défaille\nE t répande le sang de ses membres divins,\nLa flagellation des soldats sanguinaires !\n\nPuis la croix, comme un lit, vous reçut et, sur vous,\nTandis que le marteau enfonçait vos grands clous,\nS'imprimèrent les pieds nombreux des mercenaires !\nE t votre corps, pareil aux amas rougissants\nDes raisins étendus sur le plancher des claies,\nE t qu'écrase le chœur des vendangeurs dansants,\nVotre corps, par l'affreuse ouverture des plaies,\nDonna jusqu'aux dernières gouttes de son s a n g !\n\n\n                          IX\n\n     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-011", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 583, "page_fin": 584, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : L’évangile et Jésus", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "L'ÉVANGILE                ET     JÉSUS Non seulement, aux jours", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 672, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 1366, "fin_caractere_exclue": 1786, "texte": "L'ÉVANGILE                ET     JÉSUS\nNon seulement, aux jours de votre adolescence,\nVous vous êtes penché sur la beauté des champs,\nMais vous avez ensuite, en des mots si touchants,\nO Christ, parlé du lis plein de magnificence;\nDe l'agneau retrouvé que le pasteur joyeux\nP o r t e autour de son cou comme un fardeau de laine;\nDu semeur dispersant aux sillons sa main pleine,\nComme Dieu répandit les étoiles aux cieux;\n"}, {"page_pdf": 673, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1552, "texte": "584                           DURENDAL\n\n\n      E t des blés où Satan nocturne épand l'ivraie,\n      Ou de la vigne heureuse à l'abri de sa h a i e ;\n      Des travaux de la T e r r e et de chaque saison,\n      E t des humbles soucis de la fermière preste\n      Qui, pour chercher sa drachme, agite la maison,\n      Que tout votre Evangile est un poème agreste!\n\n      P u i s , ô J é s u s , avec ces seuls mots familiers,\n      Ces êtres ingénus et ces candides actes,\n      Avec le seul trésor des objets journaliers,\n      Dont les hôtes naïfs des plus humbles foyers\n      Se t r a n s m e t t e n t , sans fin, les images intactes,\n      Vous sûtes composer un poème si g r a n d ;\n      Vous sûtes élargir d'un si vaste symbole\n      Le geste du semeur et le don d'une obole;\n      Vous sûtes, d'un mot simple ou par la parabole,\n      Vêtir de t a n t de grâce un être indifférent;\n      Mais s u r t o u t exalter, si tendrement, l a tâche\n      Des menus serviteurs qui, toujours, sous les pas\n      De l'homme inattentif qui ne les connaît pas,\n      Offrent leur dévouement obscur et sans relâche;\n      Le pain, l'huile, le sel sauveur et le levain,\n      E t la lampe épuisant son cœur en flammes roses,\n      E t l'âme charitable et joyeuse du vin,\n      Tous les petits parmi les vivants et les choses\n      Qui meurent de donner leur vie à d'humbles causes,\n      Vous sûtes les couvrir d'un tel charme béni,\n      Que vous êtes, J é s u s , un Poète infini !\n\n                                                          PAUL      BONTK.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-012", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 585, "page_fin": 596, "titre_corps": "La Flandre en Italie : Juste de Gand", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "La Flandre en Italie                             Juste de (iand                   DANSle          tro", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 674, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1986, "texte": "La Flandre en Italie\n                            Juste de (iand\n\n\n                DANSle          troisième quart du XVe siècle régnait à\n                           Urbin Frédéric de Montefeltre, comte puis duc\n                           par la grâce de Sixte IV. C'était un homme\n                           adroit, condottière habile, diplomate heureux.\n                           Il avait, à l'égal de tous les princes italiens du\n                           temps, le goût du faste et un penchant généreux\n                           pour les lettres et les arts. Il avait, en outre,\nau contraire de la plupart d'entre eux, un certain fond d'hon­\nnêteté et des vertus qui le rendaient aimable à son peuple et le\nmettaient en très honorable réputation dans la Péninsule et à\nl'étranger.\n   Vers 1465, il entreprit de se faire édifier un grand château,\nhabitation forte et magnifique, « belle et digne, écrivait-il,\ncomme il convient à la condition et à là louable renommée de\nnos ancêtres et aussi à notre condition ». Ce palais, construit\npar L a u r a n a , achevé par P i p p o d'Antonio de Florence, décoré\npar Ambrogio Barocci et Domenico Rosselli, est superbe encore\ndans le délabrement où le temps l'a réduit, avec ses grandes\nsalles vides qui ne g a r d e n t plus que des restes de leur orne­\nmentation primitive, hautes cheminées de stuc, plafonds à\ncaissons, et une petite partie des œuvres d'art de tout genre qui\ny étaient jadis rassemblées. On y voit à peu près intact le studio\ndu duc, dont les murailles sont recouvertes de panneaux de bois\nen m a r q u e t e r i e .\n   Selon la mode du temps qui, sous l'influence de l'humanisme,\nse reprenait à aimer les allégories et les cycles didactiques\nchers au moyen âge, Frédéric désirait voir réunis dans son\nstudio les portraits des hommes les plus illustres par leur savoir\nou leur éloquence de l'antiquité et de l'ère m o d e r n e ; dans sa\nbibliothèque, des images allégoriques du Trivium et du Quadri-\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2471, "texte": "586                         DURENDAL\n\n\n vium, les sept branches de l'enseignement de l'école. Les\n artistes capables de réaliser ce désir étaient foule en Italie. Ils\n ne manquaient pas non plus dans la proximité d'Urbin. Fré­\n déric aurait pu recourir, par exemple, à Piero della Francesca\n qui, vers 1466, avait peint son portrait et celui de sa femme,\n Battista Sforza, effigies admirables de vérité, d'une vérité\n presque cruelle, étant donnée la laideur des princes urbinates,\nl'homme, tête sans noblesse, bizarrement défigurée par un nez\ntronqué à la racine; la femme, physionomie insignifiante et\nmoutonnière. Ces seigneurs, qui ont plutôt l'aspect de braves\nbourgeois, se sont fait représenter au revers de leur portrait\ndans un appareil solennel et mythologique. Ils sont traînés\ndans des chars attelés de licornes ou de chevaux blancs, dont\nCupidon tient les rênes. Battista est accompagnée des Vertus\nthéologales; les Vertus cardinales sont montées sur le char de\nFrédéric, qu'une grande Victoire ailée couronne. Ces triomphes\nont pour théâtre un pays, accidenté de petites montagnes et de\nlacs, qui développe sa vaste perspective sous un ciel d'une\nluminosité un peu froide.\n   Faut-il croire que l'attrait que Frédéric éprouvait pour la\npeinture à l'huile détermina son choix? Toujours est-il que le\nlibraire Vespasiano da Bisticci, le contemporain et l'historien\nou, plutôt, le panégyriste du Montefeltre écrit : « Il était très\nconnaisseur de la peinture et, parce qu'il ne trouvait pas en\nItalie de maîtres à son goût qui sussent peindre à l'huile, il\nenvoya en Flandre pour trouver un maître éminent et le fit\nvenir à Urbin, où il lui fit faire de sa main beaucoup de pein­\ntures très magnifiques, et surtout dans un sien studio, où il fit\npeindre les philosophes et poètes et tous les Docteurs de\nl'Église, grecque aussi bien que latine. » Le nom de cet artiste\nnous est révélé, notamment, par les registres comptables de la\ncorporation du Corpus domini d'Urbin. Ces documents con­\ntiennent à différentes dates des années 1473 et 1474 la mention\nde versements effectués à Mtro Giusto, depentore ou à Mtro Giusto\nda Guanto,in pagamento della tavola. En 1475, on remet de la toile\nau même artiste, qui disait « vouloir faire une belle bannière\npour la Fraternité ».\n   La tavola, c'est la Communion des apôtres, conservée à présent\ndans le château d'Urbin et qui provient de l'église du Corpus\nDomini, dont elle décorait l'autel majeur. Quant à Giusto da\n"}, {"page_pdf": 676, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "                    LA FLANDRE EN ITALIE                      587\n\nGuanto, on l'a identifié avec la plus grande vraisemblance avec\nle peintre Joss van Wassenhove, ami de Hughes van der Goes,\ndont le départ pour Rome — entre 1468 et 1474 — est constaté\npar un document des archives de l'église Saint-Michel à Gand.\nVan Wassenhove alla-t-il à Rome ou faut-il supposer que cette\nville n'est désignée là que comme le but supposé de quiconque\nse rendait en Italie, à cette époque? Rien n'empêehe de croire\nque le terme de son voyage fut Urbin.\n   La confrérie du Corpus Domini, qui ambitionnait depuis assez\nlongtemps d'orner son autel d'un retable, profita, sans doute, de\nla présence du maître flamand pour obtenir de lui l'œuvre que\ndéjà elle avait essayé de faire exécuter à Uccello et à Piero\ndella Francesca. Les registres nous apprennent, en effet, que\nle premier de ces artistes résida à Urbin en 1467 et en 1468,\naux frais de la Confraternité, pour travailler, lui aussi, à la\ntavola. Uccello était bien vieux, alors; il avait dépassé soixante-\ndix ans ; son amour pour les beautés et les subtilités de la pers­\npective avait, s'il faut s'en rapporter à Vasari, tourné à la\nmanie. Peignit-il réellement l'œuvre qu'on attendait de lui.\n Cela paraît peu probable. Un grand panneau de bois avait été\npréparé, auquel probablement Uccello ne toucha pas, car les\ncomptes marquent qu'en avril 1469, Piero del Borgo era venuto a\nvedere ta tavola per farla — « que Piero della Francesca était\nvenu voir le tableau, pour le faire ». On ne possède, en tout cas,\ndu travail d'Uccello à Urbin qu'une prédelle d'une valeur assez\n médiocre où il a illustré le crime et le châtiment du juif de\nTeramo qui avait acheté à une jeune fille une hostie pour la\n brûler.\n   Juste de Gand a placé la scène de la Communion des apôtres\ndans une église. La table, recouverte d'une nappe blanche,\nporte différents objets en métal, ciboires, vases. Elle est dressée\ndans le chœur, qui est orné de colonnes de marbre vert et rouge\n à chapiteaux dorés, et éclairé par des oculi ou des fenêtres aux\n vitraux bleuâtres. Par une des fenêtres de côté, on aperçoit un\n coin de ville dominé par une tour gothique. Tous les convives\nont quitté leur place pour communier de la main du Christ. Le\n Sauveur occupe le centre du tableau. Sa figure allongée est\n encadrée par une barbe légère et de longs cheveux roides et roux.\n Derrière lui, trois apôtres sont agenouillés qui ont déjà com­\n munié et semblent plongés dans un profond recueillement.\n"}, {"page_pdf": 677, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2543, "texte": "588                          DURENDAL\n\n\n Jésus présente le pain à un quatrième apôtre qui fait un geste de\n ferveur. A la suite de ce dernier, viennent cinq apôtres encore,\n tous à genoux, les mains jointes, qui attendent, en; priant;\n leur tour. Dans un coin, J u d a s tenant une bourse d a n s la main;\n se tourne à moitié vers le Christ et ses disciples, dans l'attitude\n de quelqu'un qui va s'esquiver. Il a l'air perplexe et se mord\n les lèvres. Dans le fond, près de la table, saint Jean, très jeune,\navec une robe d'un blanc rosâtre et un manteau blanc doublé de\nbleu, à côté d'un autre apôtre qui lui parle. Au-dessus, deux\nanges planent, les ailes ouvertes, enveloppés dans les plis bouil­\nlonnants de leurs robes verdâtres.\n    A l'exception de saint Jean, tous les apôtres sont barbus. Dans\nles couleurs très variées de leurs vêtements dominent les teintes\nbleuâtres, rosâtres ou verdâtres, relevées parfois d'or. L'aspect\nde l'oeuvre, qui parait inachevée par places, induit à supposer\nqu'une partie des ornements d'or battu qui avaient été appliqués\npar l'artiste ont disparu.\n    Au second plan, à gauche du tableau, se présentent, dans la\nposture de spectateurs édifiés, quelques personnages d'un relief\nbeaucoup plus vivement accentué que les acteurs de l'épisode\nsacré. L e plus imposant de ces personnages n'est autre que Fré­\ndéric de Montefeltre. I1 est debout, de profil, un bonnet rouge\nsur ses cheveux bruns, vêtu d'un manteau bleu sombre broché\nd'or, très reconnaissable à ses yeux écarquillés et à son nez sin­\ngulier. Il est accompagné de deux familiers et s'entretient, en\ngesticulant des deux mains, avec un seigneur placé devant lui,\nqui jette un regard oblique sur le Christ et les apôtres. L'inter­\nlocuteur du prince, un h o m m e grisonnant, porte un manteau\nor et noir, doublé de blanc, avec des manches d'étoffe bleu\nsombre et un bonnet en zibeline orné de perles et de pierreries.\nP l u s loin, comme dissimulés dans une encoignure, on aperçoit\nune femme en vêtements de couleur foncée qui tient dans ses\nbras un enfant coiffé d'un bonnet bleu sombre et enveloppé\nd'une robe gris foncé à reflets rosâtres. L a critique a beaucoup\ninterrogé ce groupe mystérieux, placé là dans une sorte de\nrecul. On s'est d e m a n d é quelle était cette mère, qui était cet\nenfant. L'hypothèse la plus plausible est que nous avons là un\nportrait posthume de Battista Sforza (+ 1472) que, dans une\npensée tendre et pieuse, Frédéric aurait voulu associer, en\nmême temps que l'héritier qu'elle lui avait donné, le petit Gui-\n"}, {"page_pdf": 678, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2697, "texte": "                              LA   F L A N D R E EN     ITALIE                           589\n\n\ndobaldo, aux mérites de cette œuvre dévote. Q u a n t au seigneur\nd'apparence étrangère qui cause avec Frédéric, son individua­\nlité nous est dévoilée par l'historien de la vie et des actes du\nduc d ' U r b i n , Baldi, qui écrivait dans les premières années du\nXVIe siècle : « Ussamcassano, très puissant roi de Perse, dans\nl'envoi d'ambassadeurs qu'il fit aux potentats chrétiens, leur\nordonna particulièrement qu'ils visitassent Frédéric de sa part.\n Et celui-ci, pour perpétuer la mémoire de ce fait, se fit portrai­\nturer du naturel, lui et les ambassadeurs, dans le tableau de\nl'autel majeur de la Confraternité du Corps du Christ, à Urbin,\npar J u s t e Tedesco, peintre fameux de ces temps (1). » Ajoutons\nque l'envoyé qui visita Frédéric s'appelait Zeno et était Véni­\ntien.\n   M. De Ceuleneer, qui a publié récemment une étude très\ncomplète et très documentée sur Juste de Gand (2), interprète\nen ces termes la posture dans laquelle l'artiste a représenté le\nduc d ' U r b i n et l'ambassadeur : « L ' a t t i t u d e et l'expression du\nvisage de F r é d é r i c indiquent que le prince cherche à convaincre\nZeno de la vérité du mystère. L e Persan a l'air de répondre :\n« Nous ne nous occupons pas de cela! Quel intérêt cette action\n» présente-t-elle pour nous? Nous confessons une autre reli­\n  gion! » Cette opposition entre les divers cultes est complétée\npar les scènes de la prédelle qui nous montrent la vérité du\nmystère et la punition du juif sacrilège. Qu'on le remarque bien :\nZeno, quoique Vénitien, est ici le représentant du monde\noriental. L ' O r i e n t et l'Occident prennent ainsi part au grand\névénement, et l'artiste établit ainsi que la sainte Eucharistie a\nété instituée pour le monde entier... » E t m ê m e pour les Véni­\ntiens! pourrait-on ajouter. Sans plaisanterie, le commentaire\nde M.. De Ceuleneer est trop ingénieux. Les peintres ou, plutôt,\nleurs inspirateurs, leurs librettistes ne nourrissaient point de\ndesseins aussi subtils. L'explication simpliste de Baldi est pro­\nbablement la bonne : Zeno est là pour que l'on sache que là\n\n\n   (I) Vita e Fatti di Federigo di Montefeltro, 1604.\n   (?) Juste de Gand : Les A R T S ANCIENS DE FLANDRE, t. V, fasc. I l , 1911. Voir aussi dans\n1'Art flamand et hollandais (juin 1912) le début d'un article consacré à Juste de Gand;\npar M. Joseph Destrée. Le savant critique signale particulièrement les nombreuses\nréminiscences d'oeuvres flamandes célèbres que l'on découvre dans la Communion des\nApôtres, dans les portraits des Hommes illustres et même dans le plus italianisant des\nouvrages de Juste : Les Allégories.\n"}, {"page_pdf": 679, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2475, "texte": "590                         DURENDAL\n\n\nrenommée guerrière de Frédéric s'était propagée jusque chez\nles Infidèles.\n   En dépit de certaines gaucheries de dessin, de la pose roide\net disgracieuse du Christ, l'œuvre est impressionnante. L'action\nmystique du sacrement est caractérisée avec habileté dans les\nexpressions diverses de la physionomie des apôtres, selon qu'ils\nont ou non communié.\n   La conception à laquelle Juste a donné forme n'est pas com­\nmune dans l'iconographie religieuse de l'époque. On représente\nplus volontiers Jésus à table avec les apôtres, assis à côté du\ndisciple bien-aimé, en face de Judas, prononçant la parole\nqui annonce la trahison. C'est le moment tragique de la Cène,\ncelui que Léonard choisit comme le plus propre à fournir des\néléments de mouvement et de beauté dramatique. La compo­\nsition de Juste appartient encore à la tradition byzantine, plus\nsoucieuse de susciter la vénération des fidèles que leur amour.\nPour la conception religieuse qu'elle exprime, l'humanité du\nChrist est toujours enveloppée dans le rayonnement auguste de\nsa divinité. Aussi, l'œuvre de Juste évoque-t-elle moins l'idée\nde la victime expiatoire, vouée au supplice, que celle du Sau­\nveur, Roi et Prêtre selon l'ordre de Melchissédec.\n   Dans l'art italien du XVe siècle, on ne trouve d'exemple anté­\nrieur de la Communion des apôtres que chez l'Angelico. C'est en\n1436 que fra Giovanni peignait, à Saint-Marc de Florence, la\nbelle fresque que l'on connaît. Il est bien inutile de faire remar­\nquer que, si pénétré que Juste ait pu être de son sujet, il est\nresté fort inférieur à l'artiste dominicain. Il se peut qu'il ait vu\nl'œuvre de ce dernier, mais, à supposer qu'il ait formé une\nsemblable ambition, il lui aurait été impossible de réaliser dans\nla sienne cette délicieuse harmonie de l'esprit et de la forme qui\nest l'essence même de l'art de l'Angelico. Celui-ci n'a rien donné\nau décor; il n'a introduit aucun élément surnaturel dans sa\nfresque. La scène se passe, non dans l'abside monumentale\nd'une église, mais dans un réfectoire d'une nudité monastique. A\nl'exception de quatre des apôtres qui se sont agenouillés, les\nconvives attendent debout à leur place le pain spirituel que le\nMaître leur distribue. Obéissant à une inspiration de son tendre\ngénie, l'Angelico a introduit la Vierge parmi les acteurs de cette\nscène. Elle est là, elle aussi, à genoux, pour prendre part à la\nPâque nouvelle... La belle unité, faite de la simplicité de l'ex-\n"}, {"page_pdf": 680, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "                          LA FLANDRE EN ITALIE                             591\n\n\npression et de la profondeur du sentiment, qui donne à la\nfresque du Beato un accent p u i s s a m m e n t liturgique, n'existe\npas dans le tableau d ' U r b i n . L e type que l'artiste flamand a\ndonné à Jésus a de la vulgarité, une réalité un peu lourde.\nD'autre part, il n'a pas su créer autour de ses personnages l'at­\nmosphère m y s t i q u e dans laquelle leurs actes et leurs gestes\nauraient pris toute leur éloquence. Sa tâche, il est vrai, était\nrendue difficile, à cet égard, par l'intrusion des figures de F r é ­\ndéric et de Zeno, dont la présence n'était pas de nature à per­\nmettre de faire concerter très étroitement tous les éléments de\nla composition.\n   Cette façon d'introduire des contemporains comme spec­\ntateurs ou témoins des fastes de l'histoire sacrée, inconnue\nencore en F l a n d r e , était déjà usuelle en Italie. E t c'est dans\nce détail seulement que peut se marquer l'influence du milieu\noù l'artiste s'était transporté sur cet ouvrage de facture toute\nflamande.\n\n    Les h o m m e s illustres dont Frédéric avait voulu placer l'ef­\nfigie d a n s son studio, comme des espèces de dieux lares de ce\nlieu de travail et de méditation, sont relativement nombreux.\n On y voyait des sages, des législateurs tels que Moïse, Salomon\nou Solon; des philosophes tels que Platon, Aristote ou\nS é n è q u e ; des docteurs de l'Eglise tels que saint Grégoire,\nsaint J é r ô m e , saint Ambroise, saint Augustin et saint T h o m a s\nd'Aquin; des poètes : H o m è r e , Virgile, P é t r a r q u e , D a n t e . On\ny voyait aussi, parmi les contemporains, Pie II et le cardinal\nBessarion, tous deux grands humanistes, Vittorino de Feltre,\ndont Frédéric avait été le disciple, et Sixte IV, qui lui avait\naccordé la couronne ducale. Ces portraits sont partagés par\nmoitié entre le Louvre et la Galerie Barberini, à Rome. Cette\ndernière conserve, en outre, un portrait du duc et de son fils\nGuidobaldo, provenant également d'Urbin. Il ne subsiste que\nquatre des Allégories des Arts libéraux qui décoraient la biblio­\nthèque. Ce sont la Rhétorique et la Musique (Londres, National\nGallery), l'Astronomie et la Dialectique (Musée de Berlin).\n   L ' a t t r i b u t i o n de ces peintures a été énormément controversée,\ncomme il est naturel pour des œuvres dont l'étude fait ressortir\ndes caractéristiques contradictoires, plutôt italiennes pour le\ndessin; plutôt flamandes pour l'exécution et pour la couleur.\n"}, {"page_pdf": 681, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2587, "texte": "592                                DURENDAL\n\n\n\nCertains critiques les tiennent pour des travaux de Melozzo da\nF o r l i ; d'autres, pour le fruit de la collaboration de ce maître\navec J u s t e . M. Corrado Ricci, adoptant une thèse moyenne,\npense que le style acquis par Juste dans ces ouvrages témoigne,\nsoit qu'il s'est laissé influencer par Melozzo; soit qu'il a subi de\nmême que ce dernier l'influence de Piero della Francesca.\nM. Venturi accepte pour exacts les renseignements contenus\ndans Vespasiano da Bisticci. Il est certain que, dans l'éla­\nboration de ces peintures, le maitre flamand a dû s'inspirer de\nce qu'il avait vu en Italie. De la Communion aux portraits et,\ndavantage encore, aux Allégories, l'évolution de la manière de\nVan Wessenhove est très considérable. Il fait preuve d'un sens\ndécoratif qu'il ne possédait point. L'opinion de M. Ricci n'est\ndonc pas sans fondement sérieux. Mais, il conviendrait, peut-\nêtre, d'ajouter que les impressions qui ont modifié la teneur de\nl'art de J u s t e ne doivent pas lui être provenues toutes de\nMelozzo : ces Allégories ne sont pas sans offrir quelques simi­\nlitudes dans l'ordonnance générale avec les figures de Vertus\ndont les Pollaiuoli et Botticelli ornèrent vers 1469-1470 la salle\ndu Magistrat de la Mercatanzia de Florence.\n   L ' e m p r e i n t e réaliste, voilée dans les Allégories, est très vive\ndans les portraits. Miintz (1), faisant le récit de la première\njeunesse de Raphaël dans sa ville natale, constate « qu'il ne put\ntrouver que peu d'enseignements dans les fresques ou les\ntableaux commandés ou achetés par le vieux duc : il en était\nréduit à copier dans son album (2) les mauvais portraits de\nJuste de G a n d ». O n entend bien que si l'érudit français aban­\ndonne ces effigies à un artiste qu'il flétrit de l'épithète de\n« grossier réaliste », c'est seulement parce qu'il les considère\ncomme « mauvaises ». Si ce j u g e m e n t méprisant est justifié\naux yeux du classique critique par le fait que, ni dans la\nphysionomie, ni moins encore dans les costumes, ces figures\nne répondent aux individualités qu'elles sont censées repré­\nsenter, Miintz a raison. J u s t e n'a pas t e n t é d'incarner ses héros\nsous des apparences idéales. Ils n'ont, certes, rien moins que\n\n\n  (1) Histoire de l'Art pendant la Renaissance. Italie : I Les Primitifs, p. 674, Paris,\n1889.\n  (2) Cet album se trouve à l'Académie de Venise. I1 contient un certain nombre de\ndessins ombrés à la plume, exécutés d'après les portraits du Studio. On ne saurait, du\nreste, affirmer positivement qu'il ait appartenu au Sanzio.\n"}, {"page_pdf": 682, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2556, "texte": "                     LA F L A N D R E   EN   ITALIE            593\n\n\nl'air grec ou romain, mais ils n'ont pas non plus, comme les\nhommes de l'antiquité que, vers la fin du siècle, le Pérugin\npeignait au Cambio de Pérouse, une semblance chimérique.\nCes figures ont une qualité assez essentielle, qui est d'être\nvivante. Restait à les approprier au rôle qu'elles devaient\njouer. Il faut avouer que Juste n'a pas beaucoup raffiné sous ce\nrapport, et on ne saurait lui reprocher un insouci de la couleur\nlocale qui lui est commun avec tous les artistes du temps.\n    Si l'on peut imaginer avec lui Boèce (Galerie Barberini) sous\nl'aspect d'un docteur à la face un peu carrée, le coude a p p u y é\nsur un livre fermé, comptant ses arguments sur ses doigts, d'un\nair de contention d'esprit, on éprouve quelque peine, en dépit\ndes tables de la loi couvertes de caractères hébraïques dont il\nest porteur, à reconnaître Moïse (Galerie Barberini), dans le\npersonnage barbu, vêtu et coiffé à la mode du XVe siècle, que\nJuste nous met devant les yeux. E t il devait paraître au bon duc,\nlorsqu'il regardait Solon (Louvre), que ce sage de la Grèce, avec\nsa barbe et ses longs cheveux frisés, avec son manteau vert à\ncollet rouge et son chapeau de feutre blanc, n'était pas fort\ndifférent des gens qu'il pouvait rencontrer dans les rues\nd'Urbin !\n    Ce sont des inconnus auxquels le peintre a imposé quelque\n nom illustre. Ils ne sont, d'ailleurs, ni plus ni moins adaptés à\nleur personnalité fictive que, par exemple, le Zuccone et les\nautres modèles de Donatello, à celle des rois ou des prophètes,\ndont on lui avait c o m m a n d é la statue pour le Campanile de\n Florence. Si l'on se retourne vers les quelques contemporains\ndont le portrait apparaît dans la série, l'impression est fort\ndifférente. Le Sixte IV, vieillard un peu obèse, aux traits bour­\n souflés par l'âge, n'a certainement rien de la beauté du pontife\n au profil de médaille dont Melozzo da Forli a placé la noble\n figure dans la fresque qu'il peignit pour le Bibliothèque vati-\n cane, mais il est, sans doute, plus vrai. L e portrait de Frédéric\n et dupetit Guidobaldo (Galerie Barberini) tient plus de la manière\n ultramontaine. C'est un portrait de parade, un portrait dynas­\n tique. On y voit que le duc est prince souverain, qu'il est\n homme de guerre et qu'il est lettré et curieux de sapience, car\n il siège dans un haut fauteuil garni de velours vert, l'épée au\n côté, revêtu de son armure sur laquelle il a passé un manteau\n rouge à col d'hermine. Il a ôté son casque, l'a déposé à terre\n"}, {"page_pdf": 683, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2588, "texte": "594                            DURENDAL\n\n\nauprès d e lui, et lit dans u n livre à reliure rouge qu'il tient des\ndeux mains. Son j e u n e héritier est d e b o u t devant lui, appuyé\ncontre ses genoux, en robe j a u n e parsemée de perles.\n  L e Frédéric de ce portrait et celui qui se trouve agenouillé\ndevant la Vierge entourée de saints de la Brera (n° 510) ont été\npeints plus que p r o b a b l e m e n t vers le m ê m e m o m e n t . Cette\nMadone, qui provient de S. B e r n a r d i n o d ' U r b i n , est disputée\nentre fra Carnevale, élève de Piero della Francesca, et Piero\nlui-même. D e t o u t e façon, elle tient fort de celui-ci. J u s t e y\naurait collaboré, assure-t-on, en peignant les mains jointes du\nprince, qui, en effet, contrastent par la vigueur de leur relief\navec la facture du reste de la toile. C e p e n d a n t , il paraît invrai­\nsemblable que l'on ait eu recours à lui u n i q u e m e n t pour un\ndétail d'un intérêt aussi secondaire. Il serait plus naturel de\nsupposer — la comparaison avec le portrait de la Galerie Bar­\nberini corrobore cette opinion — que Juste fut chargé d e l'exé­\ncution de toute la figure de F r é d é r i c dans le tableau de la\nBrera.\n   Dans les Allégories, il y a une élégance de la ligne, quelque\nchose de libre, de dégagé qui surprennent chez le peintre de la\nCommunion. L a Rhétorique, la Musique, l'Astronomie et la Dialec-\ntique sont des jeunes femmes trônant sous des niches monu­\nmentales de m a r b r e . Si elles font penser aux Vertus de la\nMercatanzia, de Florence, que nous citions tout à l'heure, il\nfaut constater, cependant, qu'elles n'ont rien d e la raideur\nhiératique de celles-ci. L e u r s attitudes sont variées avec une\ncertaine adresse, et on pourrait voir là u n e tentative timide\nencore dans le sens des recherches d'équilibre et de contraste\nque la Renaissance classique poursuivit avec t a n t de science et\nde virtuosité. Au pied de chacun des Arts libéraux se trouve un\npersonnage prosterné dans une a t t i t u d e d ' h o m m a g e . Il semble\nque ces personnages soient des portraits; c'est ainsi que celui\nque le peintre a agenouillé devant la. Dialectique est, selon toute\napparence, Frédéric lui-même.\n   M. De Ceuleneer croit pouvoir inscrire à l'actif de Juste,\noutre une figure assez lourde du Salvator Mundi (Musée de Città\ndi Castello), une peinture conservée au château de W i n d s o r où\nnous retrouvons encore une fois F r é d é r i c avec son fils Guido­\nbaldo, écoutant, dans une salle de son palais, une lecture faite\npar le savant évêque P a u l de Middelbourg. C'est là une vive\n"}, {"page_pdf": 684, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2335, "texte": "                     LA FLANDRE EN ITALIE                     595\n\net curieuse représentation propre à nous donner une idée de\nces princes humanistes en fonction — un peu pédante —\nde science.\n    M. Morton H. Bernath ajoute au catalogue de l'œuvre\nde l'artiste une Pietà du Musée Lindenau, à Altenbourg\n(réplique au Bargello, à Florence), qui, d'après lui, pour­\nrait être la bannière, l'insegna bella, que, d'après les anno­\ntations du registre du Corpus Domini, Mtro Giusto avait promis\nde faire, en 1475, pour la Fraternité. Il revendique aussi pour\nl'artiste flamand une Vierge à l'Enfant, assez peu marquante,\net attribuée à Van der Goes, à la galerie Corsini, à Florence\n(3 e salle, n° 87); une Mater dolorosa, du palais Corsini, à\nRome, et une Epiphanie peinte à tempera et fort endommagée,\ndu Musée de Trevi.\n\n   Juste de Gand séjourna dix ou douze ans à Urbin, honoré\nde la faveur du petit souverain, travaillant pour lui, pour la\nconfrérie du Corpus Domini et, vraisemblablement, pour d'autres\nassociations pieuses, des églises et des particuliers. L'existence\nau sein de cette cour provinciale, assez sévère de mœurs,\nquelque peu guindée dans son appétit de savoir et de culture,\nagit sur lui. Avec la souplesse d'esprit qui distingue certains\nFlamands, il transforma sa manière, s'efforça de la plier au\ngoût régnant dans le pays : la raideur gothique qui est encore\ndans la Communion des apôtres a disparu presque sans laisser de\ntraces dans les Allégories. Il est le seul peintre flamand du temps\nqui ait produit des œuvres susceptibles d'être attribuées sans\ninvraisemblance à un artiste italien. Mais, nous l'avons remar­\nqué, il n'est pas sans avoir, de son côté, influé sur les maîtres\nde la région.\n   Au nombre de ceux-ci se trouvait Giovanni Santi, qui paraît\navoir collaboré aux travaux de Juste et auquel on donne la\ncopie de la tête du Christ de la Communion, conservée au châ­\nteau d'Urbin. Il y a apparence que ce père médiocre d'un\nhomme de génie avait conçu quelque rancune des succès de\ncet étranger dans sa ville natale, car la Chronique rimée du\nduc d'Urbin, qu'il versifia entre 1485 et 1490, ne souffle mot de\nJuste. Ce n'est pas qu'il ne cite dans cet ouvrage, en accolant à\nleur nom des épithètes élogieuses, quantité d'artistes morts ou\nvivants, Italiens ou Flamands : Il degno Gentil da Fabriano,\n"}, {"page_pdf": 685, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1998, "texte": "596                            DURENDAL\n\n\n\nGiovan da Fiesol, frate al. bene ardente, et Pisanello, savant dans\nl'art de la médaille comme d a n s celui de la peinture, Masaccio,\nF i l i p p o Lippi et Domenico appelé il Veneziano, et Paolo\nOccelli, les deux Pollaiuoli, grands dessinateurs, et Pier\ndel Borgo et, enfin, les « deux jeunes h o m m e s , égaux d'âge et\nd ' a r d e u r » , L é o n a r d de Vinci et le P é r u g i n .\n    Q u a n t aux F l a m a n d s , Giovanni n'est sans doute que l'écho\nde ce qu'il a appris dans Fazio et dans Cyriaque d'Ancône et\nqu'il mit en vers exécrables :\n\n                 A Brugia fu tra gli altri piu lodato\n                   Il gran Joannes el discepol Rugero\n                 Con tanti d'alto merto dotati\n                   Della cui arte e sommo magistero\n                 Di colorire furno si excellenti\n                   Che han superati spesse volte il vero...\n\n   « Qu'ils ont souvent surpassé le vrai! » c'est-à-dire qu'en\ntransférant la réalité dans l'art avec tous les caractères qui lui\nsont propres, ils l'ont rendue admirable aux yeux des h o m m e s .\nMais, les temps sont proches où le vrai paraîtra sans intérêt,\noù on s'efforcera aussi de le surpasser, mais d a n s un autre sens,\nen le grandissant, en le tirant de la simplicité dans le sublime.\nCe sera le règne d'une autre beauté, d'une beauté différente de\ncelle du réalisme... Différente, mais non point supérieure,\ncomme les maîtres du XVIe siècle se l'imaginaient et c o m m e il\nétait bon qu'ils se l'imaginassent, puisque toute évolution de\nl'art est en partie commandée par la conviction où est chaque\ngénération de la supériorité de sa pensée sur celle du passé.\nQuelques années après le départ de J u s t e — en 1483 — naissait\nà Urbin l'artiste qui devait être, sinon le plus grand, au\nmoins le plus universellement admiré et imité des créateurs de\nl'idéal esthétique nouveau, R a p h a ë l . . .\n\n                                                    ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-013", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 597, "page_fin": 598, "titre_corps": "Un chant de joie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Boseret", "ancre_debut": "Un chant de joie   O joie ardente et fécond", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 686, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 800, "texte": "Un chant de joie\n\n\nO joie ardente et féconde,\nEclate, ris et déferle\nComme une vague et comme une averse de perles\nSur la grève aride et blonde\nDe mon âme!\n\nMon âme! Sol\nBrûlé des vents, battu des longs soleils de   flamme,\nMon âme lasse des envols,\nDes désirs et des tourmentes,\nMon âme hésitante!\n\n0 joie :\nRoses rouges au cœur de velours et de soie\nDans l'ombre vespérale :\nCouronne de lauriers au front\nDes heures triomphales :\nAmour passionné de mes songes profonds :\nCantique\nTour à tour et fanfare de cor\nDans les bois d'or :\nColombe sous les portiques!.\n\nO joie   humaine,\nPlus fraîche que le rire emperlé des   fontaines\nDans la suavité d'avril!\nPlus simple que l'émoi puéril\nEt le balbutiement\nD'un cœur en son printemps!\nPlus haute qu'une tour\nD'espoir\nLe soir\nDu bon retour !\n"}, {"page_pdf": 687, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 980, "texte": "598                            DURENDAL\n\n\n\n        Enivrement d'abeille au cœur des longs calices\n        Des lys,\n        Caresse de miel\n        Et guirlandes de roses\n        En un geste éployé d'étreinte sur le ciel\n        Rose\n        Et silence, silence incrédule et charmant\n        Jusqu'au ravissement !\n\n         Qu'est donc mon âme, ô joie      immatérielle,\n         Pour que tu lui donnes ton étreinte mortelle\n         A partager;\n         Et qu'à ses parois tu ruisselles\n         En une pluie d'étincelles\n         Et de baisers !\n\n         Pour te répandre en moi comme une nappe claire\n         Au bruit léger de pas,\n         Tu n'a donc point trouvé mon accueil trop austère\n         Ni mon logis trop bas?\n\n         Et jalouse de tant de mauvais    jours,\n         Tu m'a ravi en plein été de plein amour,\n         Comme un souffle sacré\n         D'éternité'.\n                                                     J O S E P H BOSERET.\n\n Ciney, 11 avril 1912.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-201", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Vierge dans l'église (musée de Crémone)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "I. — J. 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Quelques heures s'écoulent ensuite, charmantes,\n                    à Crémone, — car la cité d'apparence banale révèle, quand\n                    on y pénètre, des trésors.\n                       Le Municipio avec son svelte Torazzo proclamant fière­\nment l'autonomie communale; le Dôme empli des fresques mouvementées\nde Boccaccino, de Pordenone, de Romanino ; l'œuvre des Campi à l'église\nS. Abbondio; la gracieuse Vierge entre saint Jacques et saint Augustin du\nPérugin à S. Agostino, devant laquelle l'imagination déçue par un payage\nsans caractère retourne volontiers à la suavité jamais oubliée des horizons\nombriens... Mais ce n'est point à de telles évocations que je veux m'attarder,\nnon plus qu'aux célébrités locales, aux luthiers fameux, à cette Sofonisbe\nAnguisciola, femme-peintre dont la renommée ici, à défaut d'œuvres, perdure\nsur la plaque indicatrice d'une rue. Dirigeons-nous vers le modeste musée\ncivique logé dans le Palazzo Reale (ancien palais Ala di Ponzone) et décri­\nvons deux \" madones flamandes \" quasi ignorées, bien dignes cependant de\nfixer l'attention des amateurs.\n   I. N° 240. La Vierge dans l'église (pl. I).\n   La Vierge couronnée, vue de trois quarts, tenant dans ses bras l'Enfant, se\ndrape dans un ample manteau noir. Elle est debout sur une sorte de socle,\nqu'entoure une balustrade de style gothique flamboyant. Derrière elle, un\npilastre Renaissance, brun, avec des rinceaux d'or, montre d'élégants putti en\ngrisaille. A droite du spectateur, on aperçoit l'intérieur d'une vaste église.\ndont le baldaquin de la madone, prolongé par sa clôture ornementée, occupe\nle transept. Dans une tribune, au-dessus du déambulatoire, sont assis un roi\net une reine, peu perceptibles ; puis se déploie le chœur aéré que terme un\njubé supportant le Crucifié entre la Vierge et saint Jean. La perspective\nréussie de la partie supérieure des arceaux fait penser au prestigieux fond des\nSept Sacrements de Roger Van der Weyden (musée d'Anvers. Le soleil\ntombant sur le dallage noir et blanc, produit un effet d'éclairage à la Pieter\nde Hooch » — observe justement M. R. Stiassnv dans un savant article consacré\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3286, "texte": "600                                     DURENDAL\n\n\n\naux Primitifs néerlandais dans les collections de l'Italie du Nord (1). Le\ncritique écrit avec raison : « Nous sommes en présence du vieux motif de\nla Vierge dans l'église, cher aux Van Eyck (2), repris au commencement du\nXVIe siècle par leurs lointains imitateurs. » Écartons pourtant Gossart,\ndésigné par M. Stiassny, encore qu'il ait souvent interprété librement des\nthèmes antérieurs; de même que Van Orley, dont le nom se lit sur le cartel,\ncomplexe figure de la transition de notre art vers le romanisme absolu.\n   Le docteur F. Dülberg, dans les Frühholländer in Italien (3), — où il\npublia, je crois, la seule reproduction existante du tableau —, le définit :\n« Ecole hollandaise vers 1520, sous l'influence de Cornelis Engelbrechtsz »\n(y découvrant une parenté avec la Descente de Croix, de Leyde), ce que\npersonne n'admettra! Tout cela doit donc, semble-t-il, être rejeté; et M. Hulin\nnous donne la solution du problème en proposant Jean Provost — l'artiste\nmontois qui vint se greffer sur l'école brugeoise finissante. Considérons le\nvisage de la Vierge si conforme aux types de Gérard David. Songez à la\nDeipara Virgo prédite par les prophètes et les sibylles, attribuée à Provost\n(musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg) (4) et à la madone de Carlsruhe qui\ns'en rapproche tant! — J. Provost n'est point accepté unanimement comme\nl'auteur de la Vierge de Crémone; M. Fierens-Gevaert (5) suggère Corneille\nVan Coninxloo. Evidemment, certain lien s'accuse vis-à-vis de l'Annonciation\ndu musée de Stuttgart, rangée par M. A.-J. Wauters au catalogue du peintre\nbruxellois, et de là on peut remonter au prototype : le décor architectural\nflamboyant de la Parenté de la Vierge, œuvre authentique de Corneille (1526 ;\nmusée de Bruxelles). La Conversion de saint Mathieu à Windsor, la Madone\nRichter (6), entreraient alors en ligne de compte. Mais je n'y relève aucune\nsimilitude décisive. L'analogie de la physionomie de la Vierge avec l'école de\nGérard David et Provost prouve ici davantage qu'un rapport architectonique\nimprécis avec le groupe Gossart-Coninxloo. Fendillée et vétusté, la Vierge\ndans l'église, grâce à sa mise en page si originale et à ses précieuses qualités\nd'exécution, constitue l'attrait principal du petit musée.\n   IL N° 242. La Vierge et l'Enfant (pl. II).\n   Tableau d'importance moindre, qui séduit par l'intensité de son coloris. La\nVierge, en buste, vêtue d'un manteau rouge et d'un corsage vert foncé\ndécolleté en carré, incline sa joue vers l'Enfant affectueusement pendu a son\ncou. Composition assez impersonnelle. On serait tenté de garder l'appel­\nlation prudente et vague : « Ecole flamande, début du XVIe siècle. » Plusieurs\ndétails manifestent un relatif archaïsme : raideur des extrémités digitales,\n\n\n  (1) Altdeutsche und Altniederländer in oberitaliënischen Sammlungen. (Repertorium für\nKunstwissenschaft, XI, 1888, p . 383).\n  (2) Exemples : musées d'Anvers et de Berlin, galerie Doria à Rome\n  (3) Pl. XXIII (Harlem, s. d.).\n  (4) G. HULIN : Jan Provost. (Kunst en Leven 1902, fasc. VI, p. 30 )\n  (5) Les Primitifs flamands, vol. II, p. 242, note. (Bruxelles, 1912.)\n  (6) F . DE MÉLY : Une Vierge de Cornelis Schernier Van Coninxloo. (Revue de l'Art ancien et\nmoderne, octobre 1908.)\n"}, {"page_pdf": 694, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1083, "texte": "                  SOUVENIR DU MUSÉE DE CRÉMONE                             601\n\n\ncheveux ondes de la Madone, faisceau de rayons auréolant la tête de\nl'Enfant...\n   Je ne serais point éloigné de reconnaître une production de la jeunesse de\nBernard Van Orley, malgré que j'aie souligné la commodité trop générale de\npareille attribution. Quoi qu'il en soit, ce mignon panneau, d'une conservation\nremarquable, ne vaut-il pas d'être signalé? Je ne trouve nulle part de mention\ncritique à son sujet.\n\n   C'est ainsi que — dans l'amas confus des impressions admiratives provo­\nquées par l'art italien — j'emporte de ma visite à Crémone un intéressant\ntémoignage de la vitalité esthétique des Pays-Bas, à l'aube de la Renaissance\nclassique. Et désireux de collationner les traces de la diffusion au delà des\nAlpes des œuvres picturales belges de jadis, je pointe pieusement dans mes\nnotes — en gagnant la gare maussade — le double document que je livre\naujourd'hui à la sympathie clairvoyante des voyageurs érudits.\n\n                                                         PIERRE BAUTIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-015", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 602, "page_fin": 606, "titre_corps": "Province… cœurs déserts…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Lucien Christophe", "ancre_debut": "Province... cœurs déserts... P e t i t e fille dont le cœur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 695, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1397, "texte": "Province... cœurs déserts...\nP e t i t e fille dont le cœur est vierge encore\nE t qui rêvez dans la douceur\nDes soirs de printemps ou parmi l'amertume\nDes soirs d'automne,\nP e t i t e à la vie triste, unie et monotone,\nAux yeux de candeur et de brume,\nVotre petit cœur tiède est très soumis d'avance\nE t vous ne croyez pas beaucoup\nAu grand désir farouche et fou,\nAux langoureuses et pourtant sauvages fièvres,\nAux mains offertes, aux baisers à pleines lèvres\nQui donneraient aux jours l'immense goût du ciel ;\nVous ne croyez pas beaucoup\nAux purs et sublimes amants\nComme on en voit dans les romans\nPassionnels,\nE t c'est avec dédain que vous saluez dans les livres\n— La cliair est triste — tous les grands mots bleus et ivres.\n\nCar vous savez la pauvreté\nSouvent de la réalité\n— Les exemples de tous les j o u r s vous i n s t r u i s i r e n t —\nE t qu'il faut peu compter sur ce que l'on désire.\n\nE t non seulement vous ne croyez pas beaucoup,\nMais — c'est ennuyeux — vous ne croyez plus beaucoup.\nC'est ennuyeux et c'est pire :\nN'être plus celle qui soupire...\n— E t votre cœur en somme\nE s t prêt à tout.\nIl peut venir le bon jeune homme\nDésireux de s'établir.\nVous l'accepterez sans faiblir.\n\n— Mais nous, les poètes, nous voyons des yeux qui brillent,\nDe petites robes de clarté,\nNous voyons tout cela daus la lumière d'un soir d'été,\nNous nous faisons d'autres idées des jeunes filles...\n"}, {"page_pdf": 696, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1780, "texte": "          PROVINCE... CŒURS DÉSERTS...                     603\n\nMais je crois qu'un jour vous regretterez\nE t vous verserez des larmes amères,\nIl sera trop t a r d ; monsieur le curé\n\n        Vous a u r a bénis\n        E t monsieur le maire\n        Vous aura unis.\n\nAlors vous prendrez votre courage à deux mains,\nVos deux mains, pauvres lis assoiffés de caresses,\nE t vous écarterez, soigneuse, du chemin\n     L'ortie des trop promptes détresses.\n\nE t puis vous deviendrez exacte et ménagère.\n— Petite ombre, petite ombre tremblante et légère,\nNul ne se souviendra même plus que vous fûtes;\nLes hommes ont à soutenir bien trop de luttes\nP o u r apercevoir quand un peu de beauté\n            Glisse de côté; —\nVous deviendrez prudente, économe, attentive,\n       Et toujours soucieuse, un peu craintive,\n            E t comme recroquevillée;\n— Petite ombre, petite ombre fuyante et éveillée,\n       Au jardin d'avril mouvant papillon,\nLes jours ont fui emportant chacun un rayon,\n       E t l'on ne peut pas courir après eux —\nVous suivrez tous les cours des marchés agricoles\nP o u r éviter que la fermière ne vous vole\n       Sur le prix du beurre et des œufs.\n\n E t , un jour, vous vous découvrirez un cheveu blanc...\n Ah ! t a n t de rêves forts que la vie a lassés !\n Vous foulerez encore les herbes du p a s s é ;\n Vous les écarterez de vos genoux tremblants\n       Les hautes herbes du passé;\n\n Un jour vous vous découvrirez un cheveu blanc.\n Alors vous aurez comme un sursaut de révolte\n     D'avoir gaspillé tant d'années,\n D'avoir semé pour une si pauvre récolte\n     T a n t de tendresse illuminée;\n\n Et devant l'égoïsme de l'homme vieilli,\n     Devant les choses dures et fermées,\n     Vous qui n'aurez jamais été aimée,\n Vous dont tous les espoirs auront été trahis,\n"}, {"page_pdf": 697, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1952, "texte": "604                           DURENDAL\n\n\n      Soudain et sans savoir pourquoi désespérée\n      — Oh ! la trop exigeante et la trop altérée ! —\n      Vous laisserez enfin se r é p a n d r e à longs flots\n      Le contenu brillant de l'urne douloureuse,\n      Votre cœur éclater en tragiques sanglots\n          E t vous vous croirez la plus malheureuse.\n\n              Le soir quand votre mari,\n              A qui vous aurez souri\n              Dans ses bras vous aura pressée,\n      Ce sera comme s'il ne s'était rien passé.\n\n               E t , madame, il en est ainsi\n               De chacun de nous.\n               Les mêmes soucis\n               Fleurissent au front\n               De chacun de nous.\n               Toujours ce seront\n               L a même espérance,\n               Les cris de merci\n               E t les mêmes transes\n               Aussi.\n\n                On fait le geste quotidien,\n                On garde la même attitude,\n                On est lié à l'habitude,\n                Toute l'heure présente nous tient.\n\n                Mais toujours, toujours nous marchons\n                Dans le mystère et dans l'angoisse,\n                Chaque cœur est la fleur qu'on froisse,\n                Mais c'est en vain que nous cherchons\n                P a r m i l'ombre épaisse et glacée,\n                Ce que devient la fleur froissée.\n\n              Nous avons des amis intimes,\n      Nous ne savons pas ce qu'ils voient au foud d'eux-mêmes,\n              E t toutes nos pauvres estimes\n      Servent surtout à nous distraire de nous-mêmes.\n\n      Parfois on prend son front dans ses deux m a i n s ; on songe,\n              On veut voir clair au fond de soi.\n              A h ! l'abîme où le regard plonge!...\n              E t tout ce que l'on aperçoit :\n      Si lamentablement, désespérément triste!...\n      On reste là, hagard, sans force pour pleurer...\n      Mais voici que quelqu'un survient à l'improviste,\n"}, {"page_pdf": 698, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1955, "texte": "           PROVINCE... CŒURS DÉSERTS...                    605\n\n        Alors vite on prend l'air affairé\nAfin qu'il ne remarque pas ce qui existe.\nOn ne se souvient plus, après qu'il est parti.\n\nOn se rend dans les bals ou aux five o'clock teas,\n        On a d'élégantes toilettes,\n        On est adulée et parée\n        Mais petite âme déchirée...\nBah! sans doute qu'avec de la poudre de riz\nCela ne se p o u r r a plus voir sous la voilette;\nL a houpette! et vite un sourire, et l'on sourit!\n\n            E t dans le jeu des conversations,\n            Voici n a î t r e de petites passions\n            Comme des piqûres de morphine,\n            E t puis le luxe, l'odeur fine...\n            E t tout cela dont on s'entoure :\n            Les riches et lourdes tentures,\n            Les bibelots fragiles, les vases exquis,\n                 Les tapis soyeux,\n                 Les propos joyeux,\nLes bonbons, les liqueurs ou les pâtes de fruits...\n            A la bonne chaleur du poêle,\n            Voici s'allumer de petites étoiles,\n            On se prend à rire, un peu, pas beaucoup,\nJ u s t e ce qu'il faut pour que ce soit amer et doux,\nMais l'on n'estplus déprimée comme tout à l'heure et misérable,\n        Car tout ce faux que nous créons autour de nous,\n            Qu'il nous est souvent secourable!\n\nCertains, manquant de goût ou bien de patience,\nB r u s q u a n t le dénouement avant la fin du drame,\nParfois donnent un coup de hache dans la t r a m e\nConstruite avec tant de mesure et de science.\nCela ne fait qu'un nom de plus sur une liste\nE t c'est banal, et c'est atrocement banal :\nQuelques lignes de fait-divers dans un journal\nE t puis peut-être uu mot d'esprit du journaliste.\n\nOn ne les plaint pas ; il vaut mieux\nNe pas trop se prendre au sérieux;\nCeux-là furent toujours les sages,\nDepuis des milliers d'ans que l'humanité luit,\nQui n'ont laissé, chez leur prochain, de leur passage\nQu'une trace discrète et exempte d'ennuis.\n"}, {"page_pdf": 699, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2076, "texte": "606                        DURENDAL\n\n\n      Vous qui croyez votre existence dévastée\n      P a r c e que l'ouragan a brisé des liens,\n      J e ne sais pas si vous serez réconfortée\n      P a r ces propos que je vous tiens.\n      Mais cessez de fixer ces mornes horizons\n      De grands murs délabrés, de petites maisons,\n      Il y a là trop d'amertume et trop de fiel.\n      Il faut lever encore un peu les yeux au ciel.\n      Oui, je sais, c'est toujours le même ciel de suie\n             Plein de virginités tachées\n             E t lourd d'existences gâchées\n             Comme un jour d'été sous la pluie,\n      L e même ciel mauvais, r a n c u n i e r et impur\n      Qui nous cache — mais seulement un temps, l'azur.\n\n      Pour ceux-là qui nous accompagnent sur les routes,\n      Il faut lever les yeux et même si l'on doute,\n      Il faut avoir cette suprême complaisance\n      De feindre qu'on est calme, heureux et plein d'aisance.\n      P o u r r a m e n e r des vaillances dans d'autres yeux,\n      Il faut lever les yeux, il faut lever les yeux;\n      Cela p o u r r a susciter de nouveaux courages\n      E t peut-être soudain s'élèveront des voix,\n      Dans un élan neuf, par delà calculs et rages,\n      Vers la vie et l'amour en un acte de foi.\n\n      Toute clarté qui jaillit, si faible soit-elle,\n      A toujours une chance au moins d'être éternelle.\n\n      Peut-être est-ce elle, chancelante et fugitive\n      Dont l'éclat quelque jour des plus lointaines rives\n      R a m è n e r a t a n t de pauvres frères chargés\n      De leur lourd fardeau de misère et de péchés;\n      E t eux qui la verront réfléchie et pensive\n      Se sentiront soudain meilleurs et soulagés.\n      C'est pour cela que, chancelante et fugitive\n      E t vacillante, nous devons la protéger.\n\n      Au spectacle des maux qui sont nôtres et vôtres,\n      Il ne faut pas gémir, il ne faut pas crier.\n      Des croyants dont je suis disent qu'il faut prier.\n\n      Mais ayons surtout bien pitié les uns des autres.\n\n                                              LUCIEN CHRISTOPHE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-016", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 607, "page_fin": 609, "titre_corps": "Le Rabaga", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Dominique", "ancre_debut": "Le Rabaga                        par Blanche Rousseau                      IL", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 700, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "Le Rabaga\n                       par Blanche Rousseau\n\n\n                   IL devient malaisé, chez nous, de marquer d'un trait net\n                     la ligne qui sépare une œuvre d'art d'un livre habile, un\n                     style personnel d'une écriture artificielle et quelconque.\n                     Cela est malaisé parce que nos critiques confondent à plaisir\n                     et comme par gageure l'excellent et le médiocre avec une\n                     sérénité vraiment déconcertante. On nous parle aujour­\n                     d'hui, dans les revues, d'un livre d'amateur dont l'intérêt\n                     est nul, la forme déplorable, comme si l'on se préoccupait\nsérieusement de ménager un succès de librairie à telle femme du monde, ou\nà tel intrus qui s'est jeté dans la littérature comme il prendrait feu pour un\nsport nouveau !...\n   Les artistes écrivent rarement sur les œuvres d'art. Les poètes, quand\n parait un livre intéressant, envoient directement à l'auteur le témoignage de\nleur admiration et ne se soucient guère de redresser l'opinion complaisante\n des journalistes et des chroniqueurs de revue. En quoi, peut-être, ils ont tort,\naprès tout ! Car s'ils y gagnent de se sentir de plus en plus isolés, détachés du\ncourant habituel des choses et de leurs passagères contingences, ils y perdent\ncette occasion unique de créer autour d'eux, entre eux, cette atmosphère\ngénéreuse de solidarité, de chaleur et d'enthousiasme qui vivifie le travail et\nle parfume de santé et d'ardeur.\n   En Belgique, les bavards ont généralement raison et les discrets, toujours\ntort! Pays terrible aux délicats et aux modestes, car c'est eux justement que\nla faconde des rustres et des turbulents taxe d'orgueil et dont le silence parait\noffensant. On n'y est pas indépendant sans affronter le dédain secret du grand\nnombre et même, — douleur vraie ! — le blâme déguisé mais si sensible de\nceux-là desquels, tout intimement, on osait se croire les frères...\n   Pourtant, à certains jours, la saveur d'un « tant pis » nous vient aux lèvres\navec le besoin de parler, de nous séparer nettement par nos goûts, par nos\ngestes, de ceux dont la besogne est d'entr'ouvrir nos livres et d'y jeter ce froid\nregard désintéressé du critique qui se flatte de n'être au monde, tout uniment\nqu'un juge!\n   C'est pour ces raisons-là, sans doute, que je veux aujourd'hui parler du\nRabaga, le dernier livre de Mme Blanche Rousseau. On en a écrit que « c'est\nun chef-d'œuvre » ; on a parlé de \" perfection \". Mais, que ferons-nous de\n"}, {"page_pdf": 701, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3298, "texte": "608                                DURENDAL\n\n\nces mots si l'analyse superficielle des critiques le place, cela dit, au rang\nd'autres livres de femmes si inconsistants ou si piètres qu'on doute si ceux qui\nen parlent les ont lus véritablement!\n   Pourquoi, en présence d'une artiste, d'un poète et d'un écrivain dont chacun\nreconnaît chez nous l'excellence et la personnalité unique dans un genre qui\nn'existe point sans elle, l'incohérence des chroniqueurs s'obstine-t-elle à se\nfourvoyer dans la comparaison des « sujets » au lieu de s'attacher profon­\ndément et simplement à pénétrer la matière et la qualité du livre? Il s'agit de\npsychologie enfantine; et certains pensent que s'impose le parallèle avec\nquelques misérables et vulgaires anecdotes d'un sous-Gyp! Est-il vraiment\ncroyable qu'on devienne dans le journalisme à ce point indifférent aux\nnobles manifestations des esprits supérieurs qu'on les confonde par complai­\nsance ou par fatigue avec de plates élucubrations dépourvues de tout style et\nde tout caractère...\n   La nouvelle que M me Blanche Rousseau intitule Le Rabaga est, dans sa\nforme brève et forte, palpitante de vie réelle par l'apparence journalière des\nchoses comme dans l'intime et terrible mystère des âmes. Ce n'est pas uni­\nquement l'aventure d'un drame de famille à travers l'imagination et le coeur\nd'une enfant; c'est la psychologie complète d'un groupe humain traversé tout\nà coup d'un mouvement d'orage qui sourdement et lentement avait amon­\ncelé, au cours d'un passé qu'on devine, les éléments de sa colère.\n   Il y a là un drame dont l'action éclate en brusque sursaut avec la sûreté\net la simplicité profondes qu'on voit aux tragédies des psychologues\nclassiques.\n   Le destin, ou plutôt le démon de la vie, règne ici dès la première page du\nconte, comme il règne, en effet, sur notre cœur aussitôt que nous prenons,\ntout enfant, une conscience imprécise mais inéluctable des rapports entre les\ngens et les choses, entre les idées et les êtres. L'unité merveilleusement\nménagée du récit se trouve, comme un nœud serré jusqu'à l'angoisse, dans la\nsensibilité éperdue de cette petite fille dont l'instinct renvoie sans cesse à l'ima­\ngination, comme des balles bondissantes trempées de sang, de larmes ou de\n rosée, les sensations violentes, terribles ou délicieuses.\n    Existe-t-il ailleurs que dans certains romans de Tolstoï et de Dostoiewski\n une manière plus aiguë de refléter, sur la petite surface trouble qu'offre l'âme\n apeurée d'un enfant tendre et malheureux, un grand et solitaire décourage­\n ment de vieillard, et cette lumière d'été toute empoisonnée de pressentiments\n qui baigne la maison active et morne où l'habitude accomplit et remplit les\n heures?...\n    M me Blanche Rousseau dont la maîtrise psychologique et la maturité\n d'art ne se sont jamais tant affirmées que dans ce court roman, enveloppe son\n admirable étude d'un style qui n'a dépouillé l'ornement des métaphores que\n pour garder plus purement le caractère de la poésie véritable : je veux dire la\n convenance parfaite, la mesure assurée, l'arête translucide et prismatique de\n ce qui est fait pour contenir la pensée en laissant s'épancher, en dehors et de\n tous côtés, l'abondance diverse du songe.\n    Outre l'histoire tragique du Rabaga, le dernier volume des éditions du\n"}, {"page_pdf": 702, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2116, "texte": "                                  LE   RABAGA                               609\n\n\nMasque renferme sept contes d'une inspiration différente et qui achèvent de\ncomposer la physionomie actuelle du génie de Blanche Rousseau.\n    Ces contes sont unis et simples dans leur allure extérieure comme les phrases\ncourtes et nettes qui les portent, pareilles à des roues agiles.\n    On les lit en regardant par delà les mots des images légères, bien connues,\ndorées et peintes avec grâce et précision : le Marchand de lampes d'Aladin, le\nChaperon Rouge, Cendrillon et le Prince Charmant reprennent leur nom et\nleur place dans ce cycle nouveau d'immémoriale fantaisie. Mais ce qui paraît\nmerveilleux ici et tout à coup troublant, c'est que leur personnalité fantas­\ntique est devenue secondaire et que surgissent devant eux, au premier plan du\ntableau et poussées là comme par leurs mains d'ombres, d'autres figures d'un\nréalisme absolu, d'une vie cruellement vraie, d'une sensibilité, d'une méchan­\nceté, d'un amour ou d'une ardeur inouïes et admirables. Or, c'est aux ombres,\nderrière elles blotties, que Gervoise, Flossie, Za, Lisbeth empruntent le trésor\nde passion et d'illusion qu'elles serrent contre leur poitrine avec les gestes\nâpres et volontaires de l'existence humaine. Il y a quelque chose d'étrange et\nd'émouvant dans cette transposition dont rien ne semble prémédité. Elle naît\nspontanément, dans le mode de pensée de l'écrivain, des puissances imagina-\ntives suggérant et gouvernant le rythme hâtif et juste d'une vie qui semble\noppressée d'un sensible et hautain désir.\n    Le chef-d'œuvre parmi ces récits me paraît être le conte dramatique inti­\n tulé : « Grande Mademoiselle Fanny », une histoire si belle et si atroce qu'il\n faut en vivre dans le style direct et farouche du poète toutes les péripéties, et\n qu'on ne peut la raconter : Le pathétique ne saurait toucher d'un ongle plus\n acéré et plus dur l'endroit profond où gisent enlacés et mordus d'amour\n l'incurable avidité de nos cœurs et la détresse de posséder son rêve !\n\n                                                           JEAN DOMINIQUE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-017", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 610, "page_fin": 610, "titre_corps": "Trois petits poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Pize", "ancre_debut": "Trois petits poèmes                             I  Fin de dimanche... il fais", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 703, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1365, "texte": "Trois petits poèmes\n\n                           I\n\nFin de dimanche... il faisait beau;    l'après-midi,\nSolitaire, mourait dans l'air attiédi.\nNous entendions, par la fenêtre, les feuillages\nFrémir pensivement sous le ciel sans nuages.\nDans le salon aux plafonds bas le jour baissait ;\nL'enclos, en un reflet suprême,    jaunissait.\nDe vieux livres dormaient sur la console       antique.\nLe moment était clair, lointain,     mélancolique...\nNous nous taisions, pour contempler, dans le miroir,\nLes verdures sans fond qu'illuminait    le soir.\n\n\n                          II\n\nUne douce fraîcheur enveloppait les choses;\nL'heure sentait le calme et les feuilles de roses\nQui pleuvaient d'un bouquet dans l'ombre, peu à peu.\nQuand nous étions enfants, au temps des Fêtes-Dieu,\nUn semblable parfum régnait dans les églises,\nEt nous songions, trouvant cette heure plus exquise,\nPlus pénétrants et plus suaves ces parfums,\nAux candides frissons de nos étés défunts...\n\n                         III\n\nLes volets clos sur la chaleur de la journée\nLaissent filtrer jusqu'au velours du vieux tapis\nUne lumière finement      diminuée.\nSur la table des seringats sont assoupis,\nEt répandent dans leur senteur, qui s'exaspère\nEn évoquant les confitures de jadis.\nUn rêve de bonté rustique et ménagère.\n\n                                                   Louis P I Z E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison09-018", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 611, "page_fin": 616, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES  L e R e p e n t i r , roman, par CH", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 704, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2876, "texte": "LES LIVRES\n\nL e R e p e n t i r , roman, par CH. DE POMAIROLS. — (Paris, Plon.)\n   L'an dernier nous exprimions toute notre sympathie admirative pour\nAscension, de Ch. de Pomairols, véritable poème de l'amour paternel, livre\nexquis où semble refleurir la grande inspiration lamartinienne et où vibrent\nharmonieusement, dans une atmosphère morale pure et vivifiante, les plus\nprofonds sentiments de l'âme humaine. Par le caractère absolument nouveau\nde son idée directrice, source de très nobles émotions, aussi par la détermi­\nnation plus nettement précise du sujet et la concision substantielle du déve­\nloppement, le nouveau roman de Ch. de Pomairols, le Repentir, apparaît\nd'une construction encore plus ferme et d'une réalisation plus vigou­\nreuse.\n   Le jeune Maurice Geniès offre un type moral qui n'a sûrement rien d'ex­\nceptionnel dans les classes opulentes. Avec une âme foncièrement loyale, des\nsentiments fins et délicats, il s'est laissé entraîner dans une vaine et dispen­\ndieuse existence de dissipation. Son père, Claude Geniès à la fois homme de\npensée et d'action, partageait son activité entre la direction de vastes entre­\nprises industrielles et la passion des études historiques qui, spécialement\norientées vers leXVIesiècle, lui ont valu un véritable renom. En mourant, il\na légué ses biens à Maurice en faisant jurer à sa femme de ne point sacrifier\nla moindre parcelle de son patrimoine personnel aux fantaisies de leur fils.\nLes biens paternels sont promptement gaspillés par Maurice et quand ce\ndernier, pressé d'argent, se retourne vers sa mère, Mme Geniès se souvenant\nde son serment refuse catégoriquement de favoriser davantage les caprices\nde luxe de Maurice.\n   Peu de temps après, Mme Geniès tombe gravement malade. Elle est entre\nla vie et la mort, et alors Maurice (ô honte) fixe avec plaisir sa pensée sur\nl'éventualité possible de la mort d'une mère qui l'idolâtre. Ce souhait abomi­\nnable, qui ne se réalisera heureusement point, a d'ailleurs été semblable à un\néclair infernal traversant par deux fois son cerveau. Maurice aura tôt fait de\nle détester et de se détester lui-même, prodiguant à sa pauvre mère, durant le\ntemps de convalescence, toutes les manifestations imaginables de tendresse.\n Mais le souhait odieux n'en a pas moins été intérieurement formulé, et ce\ncrime de pensée qu'il va cruellement expier marquera comme un tournant de\nsa vie, sera le point de départ d'une crise morale douloureuse et salutaire a\nlaquelle l'amour qu'il a conçu pour Elise de Florac n'est du reste pas\nétranger.\n   Elise de Florac, sa voisine de campagne, est une charmante sœur de la\nLucile d'Ascension. 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Les\npages qui racontent l'éveil et les motifs de cette vocation sacerdotale et qui,\npar la bouche d'un vénérable prêtre, en expliquant la dignité suréminente et\nles augustes responsabilités sont parmi les plus belles du livre.\n   Cependant, la jeune fille qui éprouvait un éloignement invincible pour\nl'homme frivole que lui apparaissait autrefois Maurice Geniès, s'intéresse à\nlui dès qu'elle prend conscience de l'orientation plus noble qui aimante désor­\nmais sa vie et ses préoccupations. En outre, la vierge tendre et compatissante\nse sent attirée par l'expression de profond chagrin dont elle lit le reflet sur le\nvisage attristé du jeune homme. Elle est peu à peu conquise par « cet amour\nqu'elle sent flotter sur tout son être, et appeler sans cesse un retour ». L'au­\nrore et la gradation de ce sentiment sont marquées par l'auteur en notes très\nfines et très justes.\n   Maurice comprend que l'amour d'Elise de Florac lui est acquis. Mais le\nremords du souhait détestable par deux fois formulé continue de s'appesantir\nsur son âme d'un poids étouffant et intolérable. Il l'a atténué, il est vrai, en\nse confiant à Abel de Sanvenas, qui s'est montré miséricordieux comme le\nDieu qui l'inspire. Mais cet aveu ne lui suffit pas. Par un scrupule de con­\nscience aussi excessif qu'admirable, Maurice veut que sa fiancée le connaisse\nentièrement. Et le jour où il lui avoue son crime de pensée, un abîme se\ncreuse entre lui et celle qui, ayant le culte ardent de la mémoire de ses parents\ndéfunts, ne pourra jamais — du moins elle le croit — pardonner ce vœu\nsacrilège. Sur ces entrefaites M me Geniès meurt. Maurice est arrivé au\nparoxysme de la douleur et aux faîtes de l'expiation. C'est par une péripétie\ntrès romanesque, avouons-le franchement, que Maurice rentre en grâce\nauprès d'Elise. Mais nous nous garderons ici de chercher querelle à M. de\nPomairols. Le romanesque est si séduisant pour les imaginatifs, à la condi­\ntion qu'il ne devienne point l'inadmissible et l'invraisemblable. Est-ce que le\nromanesque ne fut point toujours le faible de ce délicieux Octave Feuillet,\nun des plus profonds observateurs de la nature humaine?\n   Elise et Maurice sont heureux et, par un raffinement de symbolisme très\nsuggestif, les saisons de la nature viennent correspondre aux saisons de leur\nâme. Quand Maurice souffrait, les échos profonds de son château triste et\nsolitaire lui renvoyaient la plainte désolée de l'aquilon d'automne. Mainte­\nnant nous sommes au moment de l'éveil printanier de la Nature, thème d'une\nravissante description où l'auteur combine avec tendresse les tons les plus\ndélicats de sa palette scintillante. On a comme un vague ressouvenir du\nFrühlingslied de la Walkyrie. Maurice épousera Elise et, pour ne point l'ar­\nracher aux lieux qu'elle chérit, il cédera à son beau-frère les vastes propriétés\n qu'il possède en haut de la montagne et s'installera avec sa femme dans la\n vallée, sur le domaine modeste où repose la cendre et revit le souvenir des\n"}, {"page_pdf": 706, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3352, "texte": "                                LES LIVRES                                 613\n\nchers disparus. « Peu de jours auparavant, Abel, tout illuminé d'une joie\ngrave, avait été ordonné diacre et consacré ainsi à Dieu par un don qui ne\npouvait être révoqué. »\n   Le Repentir est, ainsi qu'on le voit, un roman d'étude à la fois psycholo­\ngique et morale, psychologique par l'observation attentive et profonde des\ncaractères, morale par son idée directrice qui, comme nous le disions au\ndébut de cet article, n'avait pas encore été développée dans une fiction roma­\nnesque. On n'avait pas encore songé à baser l'intérêt d'un roman tout entier\nsur une faute de pensée et sur l'expiation douloureuse d'une défaillance qui\nn'a eu cependant d'autres témoins que Dieu et l'âme du coupable. L'analyse\nque nous avons faite de Repentir laisse aisément pressentir tout ce qu'en dépit\nde la sévérité de son thème, la nouvelle œuvre de M. de Pomairols recèle de\ndouce poésie et de saine émotion. La constante élévation de sentiments qui\nrègne en ces pages y répand un attrait de plus pour les âmes droites et réflé­\nchies. Ch. de Pomairols est à la fois un philosophe et un poète, et son roman\nest en outre tout imprégné de ce même traditionalisme fervent qui est la très\nnoble parure des écrits d'un Bordeaux, d'un Barrès, d'un Bazin. Nous applau­\ndissons chaleureusement à cette seconde tentative de restauration du roman\nidéaliste en son type pur, strict, exempt de toute compromission, et nous\nformons le vœu que Ch. de Pomairols n'en demeure point là et continue à\napporter de précieux matériaux à la réédification de l'Idéal dans les Lettres.\n                                                      GEORGES DE GOLESCO.\n\n\nR e c t e e t f o r t i t e r . Rêves et Réalités, par HORTENSE DE FERRETTI. —\n   (Paris, Fontemoing.)\n   C'est le roman d'une jeune fille d'élite, à la fois tendre, passionnée, fière\net généreuse. Et ce roman, malgré sa simplicité et l'absence de toute intrigue,\nnous captive et nous entraîne par sa noble franchise et sa sincérité char­\nmante. L'héroïne elle-même se raconte en une suite de lettres adressées à\nune amie lointaine, et datées d'Ouchy où elle séjourne avec sa sœur Jeanne\nau retour d'un long voyage aux Indes. Elle mène d'abord en Suisse une\nexistence insoucieuse et reproche en ces termes à sa correspondante de lui\nparler de mariage : « J'aime la Beauté et la Vérité, j'aime aussi les petits\nenfants, les fleurs, les oiseaux... ceux qui souffrent, les malheureux, tous les\nabandonnés, tous les parias. Est-il donc tellement indispensable de ramener\nsur une seule tête la totalité des forces aimantes que l'on garde en soi... de\nplacer un seul être plus haut que tout au monde et de mettre en lui sa foi et\nson bonheur!... Cela me semble effrayant. Je vous en supplie, laissons-là ce\nsujet. Ne m'enlevez pas la joie de cette belle matinée. »\n    Hélas ! la jeune fille qui s'exprimait de la sorte devait bientôt changer de\nlangage. Après la rencontre du prince N..., elle écrit à son amie : « Déjà,\nvous savez, chère confidente, ce que je vais vous dire!... C'est l'éternelle\nhistoire, vieille comme le monde et que chacun veut avoir inventée... l'éter­\n nelle histoire du cœur qui s'éveille à l'amour, se révolte, lutte et puis doit\n s'avouer vaincu. »\n    Désormais, ce noble et pur amour devient la préoccupation constante et\n"}, {"page_pdf": 707, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3289, "texte": "614                              DURENDAL\n\n\n\ndouloureuse de l'âme qu'il trouble et illumine. Puis, après le rêve enchanté,\nla réalité arrive, brutale, provoquant le réveil attristé, la chute fatale du\nbonheur dans l'abîme que n'apercevait pas le regard ébloui par le séduisant\nmirage.\n   Il est très émouvant, ce drame du cœur, raconté d'une voix si sincère, sans\nnulle complaisance, comme en un irrésistible besoin d'expansion. La vic­\ntime, blessée si cruellement, est pourtant résignée et, loin de maudire celui\nqui « dans sa vie passa pour lui révéler la grande douleur » elle le remercie\npresque de lui avoir donné la grande force pour lutter et pour vaincre, le\npriant seulement de « se souvenir toujours ». C'est dans le devoir que l'âme\ndésillusionnée cherchera un refuge, et ce devoir, elle le voit dans le dévoue­\nment sous toutes ses formes. Le vieux château des ancêtres, resté solitaire\ndepuis la mort des aimés, deviendra la maison hospitalière au malheur. Le\nchagrin amer de son amour déçu a rendu celle que l'on considérait comme\nune privilégiée du monde plus à plaindre que les déshérités de la vie. Et\ncette souffrance morale lui fait mieux sentir la souffrance des autres et aug­\nmente sa compatissance innée. Aussi, elle s'écrie avec une joie mélancolique :\n« Puisque je n'aurai jamais d'enfant à moi, je deviendrai la mère des\norphelins, des petits abandonnés qui ont autant de droits que d'autres à la\ntendresse et à l'espérance. Oui, je veux prendre près de moi une trentaine de\npetites filles. Je les installerai à Valcor, je suivrai là leur croissance et le\ndéveloppement de leur âme. Je leur donnerai une forte éducation et les\nmoyens de se suffire dans la vie par leur courage, leurs capacités, leur\nénergie. »\n  Telle est la sublime consolation que se donnera cette âme d'élite. Et, avec\nun orgueil légitime, elle y trouve le moyen le meilleur de s'élever dans la\npensée de l'aimé, et de rendre fructueuse la douleur qui resplendit comme\nun pur diamant à la lueur de ses larmes.                            G. DE G.\n\nLes oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, par ELÉMIR\n                e\n   BOURGES, 4    édition. — (Paris, Plon.)\n   C'est une œuvre étrange que ce roman d'Elémir Bourges au titre suggestif\nde découragement et de désolation ; c'est une œuvre touffue, décousue un\npeu, un roman d'aventures couronné par une conclusion philosophique d'un\nnihilisme absolu, diatribe universelle contre toute foi, tout amour, toute\nscience, toute philosophie même. Le grand-duc Floris de Russie, soustrait\ndès sa naissance à sa mère et à son destin royal, tour à tour soldat, pri­\nsonnier de guerre, communard déporté, se réveille à l'improviste sur les\nmarches du trône. Il épuise en peu d'années toutes les jouissances de sa\nsituation nouvelle, surtout, il en connaît vite les désenchantements et les\ndeuils. Inassouvi d'un bonheur qui se dessèche entre ses mains dès qu'il le\ncueille, il vit dans un tourbillon de plaisirs vides, dans un inconsistant\ndécor de luxe; l'une après l'autre, il tue par le chagrin la noble femme et la\njeune fille imprudente et joyeuse auxquelles successivement il a donné son\ncœur instable. Fastueux voyageur, il parcourt, plus triste que jamais, les\ncontinents et les mers; enfin, ivre du dégoût de la vie, saturé de mépris pour\n"}, {"page_pdf": 708, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "                                  LES LIVRES                                 615\n\nl'abjection des hommes, il se donne la mort après une dernière conversation\navec son médecin, où ce dernier, l'anarchiste intellectuel Vassili Manès,\nproclame le néant de toute chose, même de Dieu, même du kantisme, et\npourtant il semble qu'on ne pourrait guère aller plus loin que le kantisme,\ncette doctrine de l'universelle illusion, qui, niant l'objectivité de tout, se nie\npar conséquemment elle-même. Et, contradiction nouvelle, quand l'arche­\nvêque apostat de Myre apprend le suicide du grand-duc, son frère, il entonne\nun hymne à l'Etre suprême, hymne d'ailleurs essentiellement panthéisie.\nAinsi se termine ce livre grouillant et fuligineux, trahissant chez l'écrivain le\ndésarroi d'un esprit aux facultés sans flambeau et sans règle, qui tâtonne\ndans les ténèbres, comme Samson aux yeux éteints.\n   Réprouvant, comme il se doit, l'anarchisme religieux de ces conclusions\ndésemparées, nous applaudissons par contre de toutes nos forces aux deux\nbelles pages où l'auteur démontre la non-valeur scientifique absolue, le\nmensonge criard des mathématiques, que les cuistres prétendent participer à\nl'essence même de la vérité, au nom desquelles et par lesquelles nous avons\nvu martyriser tant de jeunes imaginations ailées et charmantes et qui sont\nune des plus dégradantes aberrations de l'esprit humain.\n                                                                         E. C.\n\nL e p a r f u m d e s b u i s , par Louis DELATTRE. — (Bruxelles, Association\n   des Ecrivains belges.)\n    Il existe une littérature wallonne d'expression française, et Louis Delattre\nen est un des représentants les mieux doués. Nul écrivain peut-être ne sait\ncomme lui comprendre et traduire dans un langage plein de saveur, de grâce\net d'harmonie l'optimisme indulgent du caractère wallon. Les mœurs, les\nsuperstitions locales lui sont familières. Ouvriers, paysans et bourgeois se\nracontent eux-mêmes, dans son œuvre, en un langage naturel sans trivialité.\nLe recueil de contes qu'il publie sous ce titre : Le parfum des buis, renferme\nd'ailleurs plus d'une histoire émouvante et tragique : « la Châlée Maclotte »,\npar exemple, et ce récit où le conteur nous montre l'étrange folie de la\npaysanne qui chaque jour vient longuement contempler dans son étable le\ntaureau qui a tué son enfant :\n    « Hors le monde de la conscience, retournée loin de nous, tout au fond\ndes temps, la folle adorait-elle comme un dieu terrible le bourreau de son\nfils? Sur son sein, pressant les cornes acérées qui avaient tué le petit Frédéric,\nla pauvre femme espérait-elle retrouver un peu de l'âme de l'enfant, là même\noù cette âme chérie avait été détruite?\n    » Non. Dans la nuit de sa démence, toutes les choses s'étaient confondues.\nSur la nuque carrée de la brute, la douleur de la mère et la férocité de la bête\nétaient redevenues la force unique. Ni elle, ni lui; ni mère affolée, ni taureau\ntueur d'enfant; ni deuil, ni vengeance... Il n'y avait plus que des paumes\namaigries caressant une peau chaude et velouteuse; une malade aspirant\nl'odeur fauve d'une vie puissante... Près de la dissolution suprême, il n'y\navait plus que l'amour pressant, dans ses bras, la mort. »\n                                                                          E. C.\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3309, "texte": "616                               DURENDAL\n\n\nA u d e l à d u b o n h e u r , par LÉON BARY. — (Paris, Lemerre.)\n   Pierre Delvagne s'est fait bénédictin dans une crise de mysticisme et\nmalgré son amour latent, presque inconscient, pour Marguerite Ruelle.\nCelle-ci, qui l'aimait, se désespère, puis se laisse marier avec un égoïste qui\nla rend malheureuse. L'annonce de ce mariage parvient à Pierre au fond de\nson cloître, le bouleverse au point qu'il manque en mourir et balaye à tout\njamais sa vocation. Il quitte le couvent, il perd la foi, il roule aux bras d'une\naventurière, et ne se ressaisit que pour, en des ouvrages qui lui procurent la\ncélébrité, mais non le bonheur, prôner une religion nouvelle, rebelle aux\ndogmes dont il prétend s'être affranchi. Plus isolé que jamais au milieu de sa\ntriste gloire, il déclare son amour à la femme qu'il a dédaignée autrefois pour\nle cloître. Mais celle-ci, qui pourtant l'aime encore, lui fait comprendre\nqu'elle n'a pas le droit de disposer d'elle-même et se doit toute, sinon à un\nmari dédaigné, du moins à son enfant.\n   L'on sent tout ce qu'il y a de malsain dans cette œuvre, d'ailleurs écrite\navec un talent plein de délicatesse. La thèse ici défendue semble être que le\nmariage et la vie de famille sont l'unique fin normale de l'homme. Il en est\nainsi du plus grand nombre assurément, mais non de tous. Et si, en effet,\nil suffit d'une vocation hasardée pour briser à jamais toute une vie, combien\nd'âmes trop hautes pour ce monde, dégoûtées à l'avance de ses agitations\nvaines, inaptes à jouir de ses médiocres bonheurs, ne trouvent que dans la vie\nmonastique l'assouvissement de leurs aspirations infinies, parce que Dieu\nseul peut combler des cœurs si grands!\n                                                                         E. C.\nL e F r e i n , par PAUL FLAT. — (Paris, Sansot.)\n   Histoire très simple, très sobre, très noble, élégamment écrite, mais qui\ngagnerait à ce que la psychologie des personnages fût fouillée davantage\nencore. Victimes d'une femme froidement coquette, l'époux outragé, et\nl'homme qui fut son ami mais dont cette femme a séduit perversement le\nfaible cœur, se réconcilient sous les auspices d'un prêtre intelligent et fort,\ndont la ferme volonté déjoue la sirène et rompt ses artifices.\n                                                                     E. C,\nL a g r a i n e a u v e n t , par JEAN NESMY. — (Paris, Grasset.)\n   Joli recueil de contes dont le seul défaut est de se ressembler un peu trop.\nMais elles sont charmantes, ces petites histoires catholiques et françaises, et\ncertaines, entre autres la délicieuse « Tombe Fleurie », ressemblent à ces\ngouttes de rosée, fraîches larmes souriantes des matins et des soirs, où\ntremblent les irisations tantôt de la lune argentée, tantôt du soleil aux\nreflets arc-en-sciellés. Jean Nesmy demande au Limousin les mêmes vail­\nlantes et saines aspirations patriales que René Bazin demande au Bocage et\nà la Vendée. Et me promenant dans son livre comme dans le sous-bois aux\nmille chansons d'une forêt hospitalière, j'y ai cueilli cette phrase comme\nune violette mélancolique :\n   « Un deuil d'amour peut bien embrumer toute une vie, puisqu'un\nbaptême d'amour suffit à l'éclairer. »\n                                                                      E. C.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 638, "texte": ""}, {"page_pdf": 639, "texte": ""}, {"page_pdf": 640, "texte": ""}, {"page_pdf": 641, "texte": ""}, {"page_pdf": 642, "texte": "                       Friedrich Hebbel\n\nEsquisse psychologique pour servir d'introduc-\ntion à la traduction des Nibelungen, trilogie\n          allemande de Fr. Hebbel\n\n                    JE ne sais meilleure façon de présenter au public belge le\n                      grand dramaturge allemand de la première moitié du\n                      XIXe siècle qu'en donnant la traduction de son œuvre\n                      capitale. Elle résume, sous une forme parfaite, tout son\n                      art, toute sa vie, toute l'aspiration de son cœur et de son\n                      génie.\n                         Je ne pense pas qu'on attendra de ma part, et en ce\n                      lieu, une exposition détaillée de la vie de Hebbel: les per­\nsonnes qui en désirent savoir plus long seront servies à souhait par l'excellent\nouvrage que M. André Tibbal, maître des conférences à la Faculté des lettres\nde l'Université de Nancy, a consacré à Hebbel, à sa vie et ses œuvres (Paris,\nHachette, 1911). Mon rôle se bornera à prendre, par-ci par-là, quelques\ntraits propres à esquisser la personnalité morale du grand dramaturge, à\nles rassembler suivant un ordre logique et à donner de la sorte les éléments\nde compréhension indispensables à quiconque veut saisir le sens profond de\nson œuvre maîtresse.\n   Christian Friedrich Hebbel naquit le 18 mars 1813, à Wesselburen dans le\nHolstein. Son père était maçon et avait de la peine à gagner sa vie. Enfant,\nHebbel ne vit partout autour de lui que la pauvreté; il connut de bonne\nheure les sentiments durs et mauvais qu'elle fait naître dans le cœur de\nl'homme et les scènes pénibles qu'elle occasionne dans les familles. Les rap­\nports entre le père et le fils furent de bonne heure déplorables; Hebbel nous\nen explique la cause en un endroit en même temps qu'il explique le caractère\nde son père, une victime de la misère, qui faisait à son tour souffrir ceux qui\nl'entouraient : « Mon père me haïssait et je ne pouvais l'aimer; esclave du\nmariage, rivé par des liens de 1er à la pauvreté, à la misère nue, hors d'état,\nmême au prix d'efforts inouïs, d'approcher d'un pas d'un sort meilleur, il\nhaïssait la joie; son cœur y était inaccessible et il ne pouvait la supporter sur\nle visage de ses enfants; le rire joyeux qui dilate la poitrine était à ses yeux\nun crime, une façon de se moquer de lui. Mon frère et moi nous étions pour\nlui des loups, disait-il; voir notre appétit lui ôtait le sien; il nous arrivait\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": "554                                DURENDAL\n\n\nrarement de manger un morceau de pain sans nous entendre dire que nous\nne le méritions pas. Et cependant mon père était au fond un excellent\nhomme; si je n'en étais pas convaincu, je n'aurais jamais parlé de lui en ces\ntermes; mais la pauvreté avait pris la place de son cœur. »\n   Et autre part il écrit cette phrase poignante qui caractérise toute sa vie :\n« La misère se tenait près de mon berceau, elle m'a regardé dans les yeux\nlorsque j'étais encore tout enfant et mon âme en est restée pétrifiée. »\n   Ce fut sa mère qui le sauva de la charrue où son père voulait l'asservir et\nc'est à elle qu'il dut aussi de fréquenter l'école. « C'était — dit-il — une\nexcellente femme dont les yeux bleus exprimaient la plus touchante douceur. »\nElle n'en était pas moins à l'occasion d'un naturel violent; Hebbel prétendait\ntenir d'elle la facilité avec laquelle il s'emportait, mais aussi pardonnait et\noubliait toutes les olienses, grandes ou petites. Elle ne le comprit jamais\n— dit-il — et son niveau intellectuel ne lui permettait pas de le comprendre :\nelle dut avoir cependant un pressentiment de ce qui se cachait en lui, car\nelle prenait obstinément sa défense contre son père, sans crainte de s'attirer\ndes mauvais traitements.\n   C'est par sa mère que Hebbel commença d'être chrétien, plus tard il com­\npléta son éducation religieuse en lisant la Bible, qu'il savait presque par cœur.\n   A l'âge de 9 ou 10 ans il lut dans un vieil exemplaire en fort mauvais état\ndu Nouveau Testament le récit de la Passion, qui lui fit verser d'abondantes\nlarmes. Dans une notice autobiographique il déclare avoir dû presque toute sa\nformation intellectuelle à la Bible, et il met cette influence sur le même rang\nque l'influence de sa race, comme l'un des deux facteurs essentiels de sa\npoésie. C'est à la Bible que ses premières tragédies doivent leur caractère\nsombre et angoissé.\n   Ce n'est pas seulement par les livres que la religion pénétra dans le cœur\nde Hebbel, elle s'y établit par des voies plus secrètes. Il a raconté comment, le\ndimanche, il se glissait, tout pénétré de pieux sentiments, dans l'Eglise,\nencore vide; chaque fois il espérait voir enfin Dieu face à face; dans l'ombre\nde l'autel, au milieu des pierres tombales, un léger bruit s'élevait, l'appa­\nrition allait surgir, mais les yeux de l'enfant se fermaient involontairement et\nlorsqu'il les rouvrait le souffle d'angoisse qui avait passé sur lui était une\npreuve que l'esprit du Seigneur venait de l'influencer. Un autre jour — c'est\nlui-même qui le raconte — un orage épouvantable dévasta les champs et le\nverger paternels : « Je compris tout d'un coup pourquoi mon père allait\nchaque dimanche à l'Eglise. Le Seigneur s'était révélé à moi : ses serviteurs\nen courroux, le tonnerre et l'éclair, la grêle et la tempête lui avaient ouvert\ntoutes grandes les portes de mon cœur, et il avait fait son entrée dans toute\nsa majesté. »\n   Cette empreinte ne s'effacera jamais du cœur de Hebbel : quels que soient\nles égarements de sa raison fiévreuse, elle lui restera au cœur comme une\nsource cachée de vie merveilleuse, elle lui donnera aux heures de décourage­\nment l'appui secret d'une force divine, elle le soutiendra jusqu'au jour de l'apaise­\nment et du retour où le Seigneur se révélera pleinement à lui dans le calme et\nla sérénité. Nous en trouvons le premier indice quelques années plus tard\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": "                             FRIEDRICH       HEBBEL                            555\n\nquand il dit de la douleur qu'il avait maudite tout d'abord : « Elle est notre\nvéritable éducatrice, la mesure de notre grandeur morale, tandis que le\nbonheur n'est que la mesure de notre petitesse. L'homme doit être tier de\nsouffrir; au milieu de la plus grande douleur c'est une satisfaction que d'en\nêtre capable; elle nous révèle à nous-mêmes et nous nous découvrons plus\nriches que nous ne l'aurions cru. Elle est le salut mystérieux par lequel les\nâmes se comprennent. La douleur est un élément de l'existence; nous tra­\nvaillons toute notre vie à former notre individualité comme le sculpteur\nà tailler dans le marbre une statue, nous avons à triompher de bien des résis­\ntances, mais que deviendrait le sculpteur si le bloc de marbre prenait forme\nde lui-même? »\n    Le pessimisme courageux et fier de Hebbel à cette époque se résume admira­\nblement dans une de ses poésies « An die Jünglinge M. La confiance y trahit à\nchaque mot l'espoir secret de son cœur. I1 faut, dit-il, « travailler à perfec­\ntionner son individualité, éveiller l'esprit qui dort en nous et ne pas craindre\nla profonde solitude qui est la vie. Devant Dieu lui-même il ne faut pas\ncourber son front dans la poussière, mais rester debout, conscient de soi-même\net ne plier que sous le poids de ses bienfaits ». Et autre part il ajoute, complé­\ntant sa pensée. « Je suis de plus en plus convaincu de la vérité de ce principe\n qui est la base de mon effort : chez l'homme la lumière ne vient jamais du\ndehors, mais l'aurore se lève peu à peu en lui. Tel est mon Evangile : les\n réalités les plus hautes, dans quelque domaine que ce soit, apparaissent d'elles-\n mêmes. »\n    A Wesselburen, Hebbel profita largement de la bibliothèque du maître\n d'école, un certain Dethlefsen; celui-ci en laissait la libre disposition à Hebbel\n dont il remarqua bientôt l'assiduité et l'intelligence. Pour reconnaître ce\n bienfait, Hebbel, tout en lisant, berçait les enfants du maître d'école. Nous\n connaissons un certain nombre des livres que Dethlefsen a mis entre ses\n mains : Salis et Mathison, l'Obéro?i de Wieland ; Aballino de Zschokke,\n  Lessing probablement, au moins Emilia Galotti; Contessa et Cervantes; Paul\n Gerhard ; vraisemblablement aussi le Werther de Goethe et l'histoire de\n Genoveva; la brève remarque : « Friedrich Schiller, lorsque je portais de la\n tourbe » permet de supposer une lecture au moins partielle du grand tra­\n gique; enfin la Leonore de Bürger, peut être aussi Klopstock et Winckelman.\n    Après de longues années d'attente et de souffrances morales, aussi après de\n multiples et heureux essais dans la poésie lyrique, Hebbel, que ne retenait\n plus son père, quitta Wesselburen.\n    Il séjourna successivement à Hambourg où l'amitié et l'assistance d'Amalia\n Schoppe, femme de lettres, directrice des Neue Pariser Modeblàtter, lui\n permirent de gagner Heidelberg pour y étudier le droit. Ses obligations vis-\n  à-vis de sa bienfaitrice plus que le goût de la science aride l'y retinrent quelque\n temps.\n     Il se libère bientôt de cette contrainte et s'en fut à Munich étudier les Arts.\n  La misère l'obligea à revenir bientôt à Hambourg. Sans lui rapporter des\n  bénéfices pécuniaires immédiats, ses voyages lui avaient été d'un grand avan­\n tage. Ils lui révélèrent la vie intellectuelle de l'Allemagne romantique. Au\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": "556                                 DURENDAL\n\n\n\n cours de ses pérégrinations il avait découvert Uhland qui deviendra son maître\n dans l'art lyrique, Kleist, qui orientera son esprit vers la forme dramatique,\n enfin Schiller et Hoffman. Mais le bénéfice le plus marquant fut son entrée\n en contact avec l'esprit spéculatif moderne. Les théories de Schiller, de Jean-\n Paul, de Lessing, de Schelling et de Solger étaient les sujets favoris de son\n activité spirituelle. Ce fut surtout l'enseignement de Schelling, dont il suivit les\n cours à Munich, qui révélère Hebbel à lui-même. A la vérité ce ne fut pas\n tant Schelling que Solger, son disciple, dont l'influence fut décisive. En effet,\n Hebbel retrouva chez Solger les idées de Schelling mais sous une forme plus\ndétaillée et plus claire et surtout Solger lui montra comment pouvait se faire\nl'application de ces idées à l'Art dramatique. C'est des lignes qui suivent qu'est\nnée la théorie dramatique de Hebbel. Elles sont donc d'une importance\ncapitale.\n    « L'unité divine, dit Solger, se fragmente dans les créatures ou les indi­\nvidus : chacun de ceux-ci n'existe réellement qu'en tant qu'il participe de cette\nunité; la partie de nous-mêmes qui n'est pas élément divin, révélation de\nl'absolu, est un néant : ce néant constitue notre individualité proprement dite,\nce par quoi nous nous distinguons de Dieu et des autres individus. Lorsque\ncette individualité veut exister hors de Dieu, devenir un néant positif; aussitôt\napparaît le mal. Notre existence individuelle, la réalité sensible n'est ni exis­\ntante ni inexistante, ni bonne, ni mauvaise, elle est l'ombre que l'Etre dans\nson existence particulière jette sur lui-même ; en tant que nous reconnaissons\nnotre néant et aspirons à nous confondre de nouveau avec Dieu, nous sommes\nbons, en tant que nous nous croyons quelque chose et voulons vivre par nous-\nmêmes nous sommes mauvais. Cette antithèse de l'universel et du particulier\net sa solution (suppression ou absorption) se trouvent partout dans l'Art, mais\nnulle part plus clairement et plus complètement que dans le drame. Celui-ci\nnous montre un monde vivant et sensible où se déploient la volonté et l'activité\nhumaine et en même temps un monde suprasensible de la nécessité qui est\nindissolublement uni au premier puisqu'il est le fondement de son être et de\nson existence, et qui cependant, à notre grand effroi, nous apparaît comme\nquelque chose d'étranger aussitôt que la volonté du particulier entre en conflit\navec lui. C'est là le côté terrible du drame (ou son action). Mais d'autre part,\nce monde de la nécessité est le monde de l'Etre suprême et éternel, se mani­\nfestant par des lois absolues, vénérables et sacrées; ces lois se reflètent dans la\nnature idéale de l'espèce humaine considérée comme un tout ou une émanation\ndivine. L'humanité exprime l'idéal qu'elle incarne, par la modération et\nl'équilibre; c'est là le côté serein du drame ou son dénouement. Car tandis que\nl'individu, développant son existence individuelle par sa volonté, est saisi et\nécrasé par la toute-puissance de la nécessité, l'espèce continue de fleurir\nimpérissable dans le reflet des lois éternelles. I1 est dans la nature de toute\nactivité humaine, en tant qu'elle renferme quelque chose de substantiel, que\nle côté humain disparaisse et que l'éternel se révèle.\n   » Cette opposition et cette conciliation apparaissent dans le drame dès ses\ndébuts, c'est-à-dire chez les Grecs. La nécessité y prend le nom de destin. Mais,\nentre le drame antique et le drame moderne il y a une différence sinon dans le\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "                             FRIEDRICH HEBBEL                                557\n\n problème et dans sa solution, du moins dans la façon dont le dramaturge\n arrive à cette solution. Chez les anciens, l'espèce passait avant l'individu;\n l'individu devait se soumettre à l'espèce, partager son destin; il n'avait pas le\n droit d'exister en dehors de son peuple. Dieu était conçu comme se reflétant\n dans l'espèce qui était une par son idée; Dieu ne se reflétait pas dans les indi­\n vidus, car ceux-ci n'existaient que dans l'espèce et périssaient dès qu'ils\n essayaient de s'en séparer. Mais le christianisme tira l'individu de son abais­\n sement et l'émancipa; Dieu est mort pour chacun de nous. Dans les temps\n modernes, le premier-né de Dieu est l'individu, non plus l'espèce, c'est lui qui\n est le reflet de la divinité et il porte Dieu en lui non pas comme créateur de\n l'espèce, mais comme créateur de son individualité. Par suite, l'homme\n moderne ne peut trouver Dieu qu'en lui-même; son destin est son individua­\n lité ou son caractère, non pas le destin de l'espèce, et comme l'amour est la\n plus profonde expression de l'individualité, l'homme moderne n'a pas d'autre\n destinée que l'amour, un sentiment à peu près inconnu de l'art ancien. C'est\n pourquoi le dramaturge grec ne pénètre pas dans l'âme de l'homme; il ignore\n les conflits qui la déchirent; il met seulement aux prises l'homme et le destin\n qui, dans un lointain obscur et impénétrable, rétablit l'unité. Le dramaturge\nmoderne, au contraire, connaît en détail les éléments contradictoires qui\n forment l'âme humaine; il les distingue à leur origine lorsqu'ils sont encore\n tout proches de l'Etre et tout remplis de la force divine, et même après leur\nanéantissement il reste, convaincu de la présence et de l'action d'un Dieu\néternel dans l'âme humaine. Les anciens ne voient que les faits, le combat\nbrutal contre un destin incompréhensible. Les modernes, au contraire, aper­\nçoivent la raison des faits, l'intervention incessante d'un Créateur omni-pré-\nsent; les desseins de sa sagesse ou de sa Providence sont le destin. »\n    Pour voir combien les idées de Solger ont influé sur Hebbel, il suffit de\nlire le journal de celui-ci, en mars 1838. Il les commentait par ces phrases\nsignificatives :\n    « La forme la plus haute de la tragédie est celle qui met sous nos yeux les\nconflits nécessaires entre les modes de l'idée; les modalités de l'idée se dis­\nputent l'existence temporelle; chacune a raison; elle ne peut se résigner,\nrenoncer à agir, car l'action est le tribut que le particulier paye à l'universel.\nL'idéal du drame est de représenter cette lutte qui est la condition de l'indivi­\ndualité, mais qui n'empêche pas que seul l'univers existe, de sorte que l'indi­\nvidu est condamné à périr finalement, au moins en tant qu'individu. » Et il\nconcluait : « Le fondement du drame est donc métaphysique, il n'y a que les\nfous qui veuillent bannir la métaphysique du drame. Le drame n'a pas à\ninventer des histoires nouvelles pour éveiller un intérêt purement anecdo­\ntique, mais des rapports nouveaux entre individus ou entre l'individu et\nl'univers. »\n    C'est sous l'influence de ces idées que fut écrit Judith : « Toute ma tra­\ngédie, écrit Hebbel à Mme Stich-Crelinger, est basée sur le fait que dans une\ncrise de l'univers la divinité intervient directement dans le cours des événe­\nments et fait accomplir des actes extraordinaires par des individus qui ne les\nauraient pas accomplis de leur propre mouvement. Une crise de ce genre se\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": "558                               DURENDAL\n\n\nproduisit lorsque Holopherne menaça d'anéantir le peuple élu, d'où devait\nsortir celui qui rachèterait l'humanité. En ce moment exceptionnel, l'esprit\nde Dieu descend sur Judith et lui inspire une pensée qu'elle va adopter seule­\nment lorsqu'elle voit qu'aucun homme ne la fait sienne. Mais ce n'est pas\nseulement la confiance en Dieu, c'est encore la vanité qui fait mûrir cette\npensée dans l'esprit de Judith, car la nature humaine n'est jamais absolument\nbonne, ni absolument mauvaise. » C'est cette vanité coupable qui justifie\nDieu lorsqu'après l'acte nécessaire il abandonne à ses propres forces celui qui,\ndans son orgueil insensé, se figurait marcher sans guide et sans soutien. Dieu\nne pourrait, du reste, le protéger plus longtemps ; celui qui s'élève doit être\nrabaissé; l'individu qui a accompli un acte extraordinaire a dépassé les bornes\nde la condition individuelle et doit être châtié par les mêmes lois dont il a\ntroublé le cours.\n   Dans Genoveva, qu'il compose deux ans plus tard, Hebbel, tout comme\ndans Judith, traite les individus en quantité négligeable, il y rattache immé­\ndiatement les questions à la divinité. « De plus en plus, écrit-il, je discerne la\nnature des hommes et des choses et perçois l'essentiel sous les apparences. De\nplus en plus, s'impose à moi cette vérité : l'art sous sa forme la plus haute ne\npeut prendre pour objet que ce qui a son origine dans la divinité elle-même,\nnon ce qui doit son existence à l'homme. » Les éléments humains, dans\nGenoveva, se trouvent dans les caractères, l'élément divin dans l'idée de la\npièce : cette idée, selon la définition de Hebbel lui-même, est l'idée chrétienne\nde l'expiation du genre humain par l'intermédiaire des saints. « Genoveva,\ndisait plus tard Hebbel, est à vrai dire la seconde partie de Judith, on y voit\nreprésentée la victime passive, la sainte, de même que dans Judith l'héroïne\nagissante qui meurt en tuant. Les deux pièces réunies épuisent la conception\ndu monde judaïco-chrétienne. »\n   Peu de temps après l'achèvement de Genoveva, Hebbel quitte Hambourg\npour s'établir à Copenhague. Il y rencontre Adam (Ehlenschlager, qui le pré­\nsente à Christian VIII. Celui-ci donne à Hebbel une bourse de six cents tha-\nlers danois pour deux ans.\n   C'est à Paris que Hebbel acheva la Marie-Madeleine qu'il avait commencée\nà Copenhague (1845). Il déclara que cette pièce l'avait occupé pendant sept\nans. C'est dans cette œuvre qu'on voit combien profondément le problème de\nla religion et de la morale occupait l'esprit de Hebbel. En envoyant son\nmanuscrit à Mme Crelinger, Hebbel caractérisait brièvement son drame :\n « C'est un anneau d'une longue chaîne de tragédies, dans lesquelles je pense\nmontrer la situation de l'univers et de l'humanité vis-à-vis de la nature et de\nla loi morale, qu'il s'agisse de la vraie ou de la fausse moralité. »\n   L'idée de Marie-Madeleine (qui est une tragédie bourgeoise, c'est-à-dire\nune tragédie se jouant dans une famille allemande moderne et non une action\ntirée de l'Evangile) montre le rapport de l'homme avec la loi morale bien ou\nmal interprétée, et le titre symbolique que. Hebbel donne à sa pièce ne\nsignifie autre chose. Le pharisien se scandalisait de voir Jésus laisser appro­\ncher de lui une femme de mauvaise vie et recevoir ses hommages ; en quoi le\npharisien jugeait selon la morale de sa classe; il était sans miséricorde pour\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                             FRIEDRICH      HEBBEL                            559\n\nceux qui avaient enfreint la loi, ou la lettre de la loi, sans se préoccuper de\nsavoir si le mal avait entièrement corrompu leur âme et s'ils devaient être con­\ndamnés à tout jamais. Jésus, cependant, qui voulait, en négligeant le texte\nécrit, retourner au vrai sens de la loi, tenait compte des sentiments des hommes\net des qualités profondes de leur cœur plus que de leurs actions et de leur con­\nduite habituelle. Ayant vu les larmes de la pécheresse, il reconnut qu'elle était\nencore capable d'adoration, d'amour et de repentir. C'est pourquoi il lui remit\nses péchés ; sa foi l'avait sauvée. Le point de vue du Christ est celui de Hebbel.\nA celui qui veut l'insulter, il suffit que la femme montre son enfant; que la\nsociété pardonne ou ne pardonne pas, Dieu, qui pénètre les cœurs, se montre\nmiséricordieux, et la Vierge, si elle repousse peut-être la femme déchue, éten­\ndra sa main sur la mère, sa compagne de souffrance. D'ailleurs, si la jeune\nfille a manqué à ses devoirs, par sa faute même et les suites de sa faute, elle a\nassumé des devoirs d'une nature plus haute que ceux de la jeune fille, et elle\ntrouvera l'expiation dans l'accomplissement de ses devoirs.\n   Ce sont ces idées morales qui se dérobent aux regards de la foule que\nHebbel veut mettre en lumière; cette explication pour ainsi dire spontanée\nlui est un exemple de la justice immanente de l'univers.\n   On fut choqué de la pièce; mais Hebbel, qui vivait affranchi du christia­\nnisme en tant que religion positive, répondit qu'il n'en pénétrait que mieux\nl'esprit et la signification profonde : « Vous les reconnaîtrez par leurs fruits »,\ndisait-il en citant l'Evangile. Le prétexte d'immoralité n'était que la raison\napparente de l'hostilité que rencontra l'œuvre nouvelle; la raison véritable se\ntrouvait dans le fait qu'on n'y rencontrait pas un seul personnage pour lequel\nles enseignements du Christ fussent autre chose qu'une leçon apprise autre­\nfois par cœur dans le catéchisme et machinalement répétée. C'était une cri­\ntique trop acerbe, trop générale, trop vraie, un reproche trop violent dont un\ncœur ulcéré flétrissait le pharaïsme du temps. Ce qui ne contribua pas peu à\njustifier les reproches dont on l'accablait c'est que, si, tout comme Judith et\nGenoveva, Marie-Madeleine présentait un manque de conciliation, il n'y\navait pas à cette dernière la conclusion des deux précédentes. Dans Judith et\nGenoveva deux puissances sont en présence, deux religions, deux morales,\nmais elles se détruisent mutuellement, ou l'une ne triomphe de l'autre que\npour trouver dans la victoire un destin plus funeste que la défaite. Encore,\ndans l'Evangile la pécheresse est-elle sauvée, ses péchés lui sont remis et le\nChrist annonce l'avènement de la vraie morale. Mais dans Marie-Madeleine,\nc'est la morale du pharisien qui l'emporte. La seule conciliation de Marie-\nMadeleine réside dans le spectacle de la nécessité. Nous trouvons une âpre con­\nsolation à constater que les choses sont comme elles ne peuvent pas ne pas être,\nà comprendre la logique implacable des événements. Nous nous élevons au-\ndessus des hontes, des misères et des souffrances de ce monde jusqu'aux\nrégions sereines d'où nous suivons les sinuosités du « fil de la sagesse éter­\nnelle ».\n    C'est de ce point de vue qu'on a pu dire avec raison que Marie-Madeleine\n laisse à peu près la même impression que le drame grec. Aux yeux de Hebbel\n lui-même la valeur de ce drame réside dans le fait que c'est la nécessité seule\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": "560                               DURENDAL\n\n\nqui y règle la marche de l'action et le développement des caractères. Il estime\navoir satisfait à l'exigence essentielle du drame : entrelacer les motifs internes\net externes, ceux qui naissent de chaque caractère tel qu'il est une fois posé,\net ceux qui résultent des événements et du milieu, de telle sorte qu'un person­\nnage semble parfois agir sous une pression extérieure, là où il se détermine\ncependant selon sa propre nature. C'est le triomphe de l'habileté dramatique.\nC'est l'identification de l'événement et de l'acte.\n    En résumé, ces œuvres si diverses où se manifeste le fond de la nature et du\ncaractère de Hebbel, témoignent irrécusablement d'une recherche angoissée\net constante d'un idéal clair, d'une compréhension apaisante de l'univers et\nde Dieu. Certes, pour un observateur superficiel la personnalité de Hebbel\npeut ne se développer qu'avec incohérence et suivant les caprices du hasard.\nPour le psychologue averti elle se parfait, obscurément il est vrai, par bonds\nparfois, soit, mais avec une' logique qui n'appartient qu'à la nécessité divine.\nHebbel le sent parfaitement et le reconnaît en ces termes : « Depuis ma\nvingt-deuxième année, je n'ai pas acquis une seule idée vraiment nouvelle;\ntout ce que je pressentais plus ou moins obscurément n'a fait que se déve­\nlopper en moi et a été simplement contesté ou confirmé de droite et de\ngauche. »\n    L'or dont les anges forgeront sa couronne est encore au creuset. Ne leur\nreprochons pas de ne pas en ceindre son front. Sachons attendre en confiance\net humilité : ce n'est pas l'heure du triomphe, mais celle de la pleine\ngestation de l'esprit. Encore quelque répit et la misère qui maintient son âme\net sa pensée enchaînées dans une ombre douloureuse se retirera de lui comme\nla nuée d'orage, pour laisser toute place à la lumière de l'apaisement et de la\nrévélation.\n    A partir de cette époque les œuvres de Hebbel ne sont que le développe­\nment, l'achèvement, la perfection des idées de la première période de sa vie.\n La croyance qui s'était effacée, ou pour mieux dire,'qui avait gagné le second\nplan de son cœur, revient lentement au jour pour reprendre finalement plus\nque la place qu'elle y occupait jadis. Plus d'un indice nous révèle cette évolu­\ntion. Ainsi il écrit à cette époque : « Je cesserai de croire en Dieu lorsque je\nverrai un arbre faire une poésie et un chien peindre une 'madone, mais pas\navant. — Il est certain que, Dieu supprimé, le but, sinon le fondement de\nl'univers disparaît. — » Il ne se contente pas d'avancer et d'affirmer cette\nidée, il la discute, la défend : « Il est impossible que la croyance en Dieu soit\nune erreur, nous ne savons pas démontrer l'idée de Dieu parce qu'elle forme\nune partie de nous-même : aucun être, en effet, ne saurait démontrer par\ndéduction sa propre possibilité. D'autre part, si notre connaissance de Dieu\nest imparfaite, c'est que nous sommes pourtant distincts de Dieu et avons\n conscience de cette distinction. Là où nous commençons de nous connaître,\n nous-mêmes, nous cessons de connaître Dieu; c'est la tache sur le miroir. »\n Comme on le voit, Hebbel n'admet pas encore le christianisme. Il prétend :\n « L'idée que Dieu a créé le monde de toutes pièces est absurde. Si l'on con­\n sidère qu'il est le terme vers lequel s'est élevé et continue perpétuellement de\n s'élever l'univers, on voit que l'inverse serait plutôt vrai. Mais, — ajoute-t-il\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                             FRIEDRICH       HEBBEL                            561\n\naussitôt — il serait pourtant bizarre que Dieu n'eût pas engendré le monde,\nmais que le monde eût engendré Dieu. » Remarque révélatrice de la sourde\nmais puissante évolution qui l'entraînait irrésistiblement vers la lumière. S'il\nest vrai que Hebbel n'accepte pas le Dieu du christianisme, c'est pour cette\nseule raison qu'il ne lui semble pas assez métaphysique; son esprit voulait\nobstinément « comprendre » Dieu. Ainsi, il ne croit pas qu'au-dessus des\nétoiles trône un bon père de famille, impuissant à préserver ses chers enfants\ndes coups du destin, prêt seulement à verser un baume sur chacune de leurs\nblessures; mais il croit que le fil d'une sagesse éternelle court à travers le monde.\n La distance qui le sépare du but, c'est qu'il ne sent pas que l'essence de\nla sagesse divine est bonté. La misère le pétri fie encore, rend son cœur aveugle.\n   Bien qu'il déclare les deux questions également indémontrables, ce qui\nforme un nouveau progrès dans l'évolution, Hebbel ne doute pas plus de\nl'immortalité de l'âme que de l'existence de Dieu. Reste à savoir ce qui dans\nl'individu est immortel. Evidemment. Hebbel pense que c'est la conscience\nmorale, parce que par elle nous avons en nous le germe de Dieu. Enfin, sur\nles rapports de l'Esprit et de la Matière ou de l'âme et du corps, Hebbel se\ndéclare un adversaire résolu du matérialisme. « Il y a une différence spécifique\nentre l'âme et le corps; ce qui le prouve, c'est que l'âme ne connaît pas direc­\ntement ce qui se passe dans le corps; un mur les sépare. »\n   Quoi qu'il en soit, il suffit de retenir ici que le problème de la divinité et de\nl'origine des choses occupait la pensée de Hebbel, au point d'en absorber com­\nplètement l'activité.\n   L'aspiration de sa pensée ne tarda pas à devenir celle de son cœur. Elle\nrévéla pleinement sa puissance dans le culte que Hebbel voua bientôt à l'Har­\nmonie de la forme intime. C'est dans sa théorie sur l'Art et en particulier sur\nl'art dramatique que nous en trouvons les traces lumineuses. « Le poète — dit\nHebbel — et plus encore le dramatique que l'épique ou le lyrique, va droit à\nla source inépuisable des phénomènes et aperçoit partout derrière eux la loi\nqui les régit. Le véritable poète s'aperçoit bientôt que les contraires ont un\nprincipe commun et identique; ils ne suppriment pas, ils se conditionnent\nmutuellement; ils nous paraissent d'abord nettement distincts, mais à mesure\nque l'on remonte vers l'origine des choses, ils tendent de plus en plus à se\nconfondre. De là résulte que le poète dramatique ne trouve à exercer son\ngénie que là où se pose un problème, là où il y a conflit, non pas entre les\nphénomènes, mais entre les lois des phénomènes. Mais en même temps qu'il\nvoit l'opposition, le poète dramatique doit apercevoir l'Idée où se réalise\nl'identité des contradictoires. Le mal c'est l'individuation, car l'absence de\nmesure est innée à l'individuation, qui elle-même est l'effort d'un élément pour\nse séparer du tout et conquérir par la révolte une existence distincte à laquelle\nrien ne lui donne droit. La faute tragique est primordiale, posée avec l'exis­\ntence. On la retrouve dans la tradition de tous les peuples, et la religion chré­\ntienne en a gardé l'idée dans celle du péché originel. La faute tragique dépend\npar conséquent du fait même de la volonté humaine, de l'opiniâtreté avec\nlaquelle le moi cherche à se développer ; elle ne dépend pas de la direction de\ncette volonté : que nous fassions le bien ou le mal, nous pouvons également\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": "562                               DURENDAL\n\n\n\ndépasser la mesure. Le plus fameux exemple est l'Antigone de Sophocle : il\nest juste qu'elle périsse, quoi qu'elle ait simplement enfreint une loi inique et\nabsurde ». On peut même concevoir le simple fait d'exister comme une faute\ntragique; Hebbel suppose le cas d'une jeune fille dont la beauté est telle que\npartout elle provoque la jalousie et engendre le crime jusqu'à ce qu'effrayée\nd'elle-même, elle se retire dans un cloître. C'est le thème que Hebbel reprend\ndans Agnes Bernauer et qui apparaît déjà dans Genoveva.\n    C'est donc dans l'absence de mesure que Hebbel place la faute. Tout ce que\nle drame peut faire, c'est donner satisfaction à l'Idée, il n'y a pas encore de\nplace à la conception de la conciliation tragique; il affirme encore que le tra­\ngique consiste uniquement dans l'anéantissement et ne prouve que l'inanité de\nl'existence.\n    C'est peu de chose et beaucoup, car si le jour ne rayonne pas encore, ce ne\nsont plus les ténèbres qui enveloppent Hebbel. Déjà brillent au Ciel les feux\nannonciateurs. La nuit est claire.\n   Il faut attendre jusqu'à l'apparition d'Hérode et Mariamne, commencé en\n1847, pour trouver le tournant décisif, le commencement d'une nouvelle\népoque dans le génie de Hebbel. Jusqu'alors, il avait écrit des chefs-d'oeuvre\nen manquant de pain. Un hasard providentiel tira Hebbel de la misère où\nvégétait son génie. C'est le moment de rappeler les paroles qu'il écrivait en\n1837, lors de son séjour à Munich, à Elise Lensing. Celle-ci ayant insinué\nqu'avoir été élevé dans la pauvreté avait peut-être ses avantages en déve­\nloppant l'énergie, Hebbel répond « que la misère est la plus terrible malédic­\ntion, et que rien ne peut supprimer ses effets. Celui qui a subi ses atteintes\narrive partout trop tard et ne parvient jamais à établir un parfait équilibre\nentre les différents éléments de sa personnalité. Les forces se consument à\npercer les murs de sa prison. C'est une vérité dont on doit se persuader d'aussi\nbonne heure que possible : dans la vie rien ne se laisse rattraper ».\n    Ne l'oublions pas en pensant à Hebbel et à sa vie, au long et douloureux\nchemin qu'il dut parcourir avant de parvenir au but.\n    Donc, à son retour d'Italie, quelques mois après son arrivée, à Vienne en\n1845, Hebbel épousa Christine Enghaus, actrice célèbre. Elle lui apportait\nle bonheur et l'aisance, et enleva de sa vie « la plus terrible des malédictions ».\nL'influence d'un tel changement ne se fait pas attendre.\n    Dans les œuvres antérieures, le problème de l'antithèse et de la conciliation\nrestait sans solution positive. La catastrophe finale anéantit ce qui existe, sans\ndonner de nouveau credo. Après 1847, on sait au contraire que la nuit qui\ns'étendait jusque-là sur le monde au dénouement de chaque œuvre ne sera pas\néternelle. Une plus belle aurore commence à luire. Le passé croule, mais pour\n faire place à un meilleur avenir. Dans Hérode et Mariamne, le judaïsme meurt\navec Mariamne, mais le Christ vient de naître, et les rois se prosternent devant\nlui, en adoration.\n    Hebbel résume ce changement capital de sa pensée, de son être, en disant que\nla conciliation, absente de ses drames antérieurs à 1847, ne fait jamais défaut\naprès cette date. La lumière s'est faite, l'apaisement est venu avec la révélation.\n Dorénavant, le problème qui jusque-là occupait l'avant-plan de ses drames,\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "                             FRIEDRICH      HEBBEL                           563\n\nrecule au second. La foi occupe partout la place du doute, la bonté celle de\nl'amertume, l'humilité celle de l'orgueil. Ses pièces en profitent largement,\nl'art y a plus de place, et à partir de l'Anneau du roi Gygês, ses œuvres brillent\nde l'éclat de la perfection antique.\n   Les Nibelungen, l'œuvre dernière et capitale de Hebbel, constitue le testa­\nment de son génie et de son cœur. Par elle il dressa sur le monde de la pensée\nmoderne une cathédrale où les peuples unis pourront se prosterner devant\nl'Eternel, car l'ardente et inextinguible aspiration de sa foi en la beauté, en la\nbonté de la Vérité suprême y a chanté l'hymne le plus grandiose qui ait ému\nles entrailles d'un être humain. Il dépensa à ce cri sublime les restes d'une\nsanté compromise par une vie de labeur et de privation, et mourut d'épuise­\nment et d'aspiration, après avoir doté le monde chrétien d'une nouvelle\népopée.\n   Nous voici au seuil du temple. Notre tâche est achevée Elle consistait seu­\nlement à montrer dans un creuset magique, dans le cœur de Hebbel, la fusion\ndes forces universelles, à donner les éléments indispensables à la compréhen­\nsion de sa vie morale et intellectuelle, et à préparer de la sorte l'efficacité de\nson enseignement.\n   Puissions-nous y avoir réussi quelque peu. Respectueux de la majesté du\nMaître et de sa parole, nous laissons au lecteur pieux le soin de franchir lui-\nmême le seuil du sanctuaire, et de goûter dans le délicieux émoi du cœur les\nsplendeurs de la révélation.\n\n                                                       J U S . VANDERVELDEN.\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": "                            Les Nibelungen\n Trilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n\n                             PREMIERE PARTIE\n                     Siegfried              l'Invulnérable\n                            PROLOGUE EN UN ACTE\n\n                                        Personnages :\n\n                          L e roi G U N T H E R .\n                          HAGEN TRONJE.\n                          DANKWART, son frère.\n                          VOLKER, le musicien.\n                          GISELHER\n                          GERENOT     frères d u r o i .\n                          RUMOLT, L'échanson.\n                          SIEGFRIED.\n                          U T E , la veuve du roi Dankwart.\n                          KRIEMHILD, sa fille.\n                                   Guerriers, la foule.\nEn Burgondie. — Wonns-sur-Rhin — Le Burg du roi Gunther. Grande salle. Au lever\n du jour. GUNTHER, GISEI.HER, GERENOT, DANKWART, VONKER le musicien et d'autres\n guerriers sont réunis.\n                                         SCÈNE I\n          (Ilagen Tronje entre.)\n  MAGEN. — Comment? P a s d e chasse?\n  GUNTHER. — C'est le jour d u S e i g n e u r !\n  H A G E N . — Q u e Satan e m p o r t e le chapelain, il se moque de n o u s !\n  G U N T H E R . — Modère-toi d o n c , H a g e n .\n   HAGEN. — Mais enfin q u e nous veut-il ? Voilà bien d u temps qu'il est n é !\nC'était, voyons! Ah, oui ! un j o u r d'hiver, sa fête nous fit perdre u n e chasse\nà l'ours !\n  GISELHER. — De qui parle-t-on?\n  HAGEN. — N e le crucifia-t-on pas? Il est mort et enterré depuis longtemps!\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "                                  LES XIBELUXGEN                                   565\n\n  G E R E N O T . — Il p a r l e d u Sauveur.\n  H A G E N . — E h bien? N'a-t-on pas changé d'avis? Qui m'accompagne? J e\nne m a n g e r a i ce soir que ce que j ' a u r a i abattu avant midi ; si l'on me verse\ndu vin, il coulera d a n s la corne de l'auroch que nous p r e n d r o n s aujourd'hui\nmême!\n G U N T H E R . — E n ce cas tu cours grand risque de manger du poisson,\nmon ami : on ne chasse pas, le j o u r de P â q u e s .\n    H A G E N . — Q u e voulez-vous qu'on fasse? Où est l'apôtre? Qu'il nous dise\nau moins ce qui est permis? J'entends chanter les oiseaux : nous défendra-\nt-il d'en faire a u t a n t ? (A Volker.) J o u e , mordieu ! jusqu'à ce que saute la\ndernière corde !\n  VOLKER. — Le soleil est levé, je réserve mes airs pour la nuit.\n   H A G E N . — P o u r que les cordes de ta vielle soient des boyaux d'ennemis\net ton archet u n de leurs os !\n  VOLKER. — T e prendrait-il envie de devenir musicien?\n  H A G E N . — Nierais-tu que tu le sois? Va! je te connais, mon ami ! Tu dis­\ncutes q u a n d tu n'oses j o u e r ; q u a n d tu n'oses frapper tu joues.\n  VOLKER. — Peut-être bien, c o m p è r e !\n   GUNTHER. — L a journée sera l o n g u e . Chante-nous quelque chose, Volker,\ntu sais tant de légendes, de héros et d'orgueilleuses beautés!\n   HAGEN. — Soit, mais parle-nous des vivants; qu'on puisse se dire :\nj'aurai l'un devant m o n glaive, l'autre dans mes b r a s !\n   VOLKER. — A ta guise ! mais tu ne retiendras pas longtemps la chanson !\nJ e connais le guerrier que tu n e provoqueras jamais, et la femme qui ne\nsera jamais t i e n n e .\n   H A G E N . — G o m m e n t ! aussi la femme? L e guerrier, soit encore, mais la\nfemme! C'est au vainqueur du dragon que tu songes, à celui qui détient\nl'épée B a l m u n g , à ce Siegfried l'Invulnérable? Sans doute! Mais cette femme?\n  VOLKER. — J e ne t'en dirai r i e n ; je te pousserais à sa recherche, et tu n'en\naurais que peu de profit. Sache que le vainqueur du d r a g o n , Siegfried lui-\nmême, hésiterait à prétendre à la main de Brunhild.\n    H A G E N . — Quoi que Siegfried entreprenne, je veux l'entreprendre. Q u a n t\nà mesurer notre valeur, il n'en peut être question ; qui voudrait s'attaquer\nau bloc de granit ou d'airain ? Je ne me suis pas baigné dans le sang du\nd r a g o n ; j'estime que celui qui ne peut être blessé, ne peut combattre sans\nhonte.\n    GISELHER (à Volker). — Il n'est pas d'endroit au m o n d e qui ne soit empli\ndu bruit de sa r e n o m m é e . Mais ces mille voix s'élèvent confuses, pareilles au\ntumulte d'oiseaux t a p a g e u r s ; elles n'ont rien de précis. T o i , Volker, fais-\nnous aujourd'hui le récit, simple et clair de ses exploits.\n  G U N T H E R . — De la femme, d'abord ! Quelle est-elle ?\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": "566                                    DURENDAL\n\n\n  VOLKER. — Loin d'ici, au cœur du N o r d profond, où la nuit est éternelle,\noù la lumière qui éclaire les pêcheurs d'ambre et les chasseurs de phoques,\nne tombe pas du soleil, mais monte du brasier central, là...\n                                            (On entend sonner le cor, au loin.)\n   H A G E N . — Des cors ?\n\n   G U N T H E R . — Là ?\n\n   VOLKER. — ... naquit u n e femme de beauté merveilleuse; si belle, que la\nnature semble avoir réservé tous ses trésors et toutes ses magies pour donner\nà sa personne u n c h a r m e irrésistible. Or, tu sais l'influence d e s runes,\ngravées sur des arbres, p a r des mains i n c o n n u e s , au cœur de la nuit pro­\nfonde : celui qui les découvre ne peut aller plus loin; il pense et pense au\nsens qu'elles cachent, mais n ' e n devine r i e n ; l'épée lui tombe du poing, ses\ncheveux blanchissent, il meurt et pense encore. E h bien, Brunhild porte un\ntel signe au front !\n  GUNTHER. — Comment, Volker ? u n e telle femme vit et je l'apprends\nseulement aujourd'hui ?\n   VOLKER. — Il y a plus ! P a r m i les glaces et les neiges, au milieu des\nmonstres marins, et c o m m e pour le plaisir de leurs yeux, sous u n ciel qui\nne s'éclairerait j a m a i s si u n volcan n'y jetait ses sombres lueurs, naquit\nla plus radieuse des vierges — c'est vrai ! Mais ce pays affreux est jaloux de\nson trésor u n i q u e : comme s'il craignait d'être englouti par la mugissante\nmer, le j o u r où elle suivra u n h o m m e au lit nuptial, il la garde avec u n e\nangoisse cruelle. Sa d e m e u r e est un burg d e flammes; les c h e m i n s qui y\nmènent sont gardés par la race traîtresse des nains, qui encerclent, pressent,\nétouffent et n'obéissent qu'à Alberich le Sauvage. Enfin, Brunhild elle-même\npossède la force d e vaincre le plus fier des héros.\n  GUNTHER. — Comment?\n\n  VOLKER. — Celui qui la recherche, recherche la mort, car qui ne l'emmène\npas, n'en revient j a m a i s . E t s'il est difficile de l'approcher, il est plus difficile\nencore de rester près d'elle : b e a u c o u p sont partis pleins de courage, mais\npas un n'est revenu.\n  G U N T H E R . — Cela prouve qu'elle m'est destinée ! J'ai fini d'attendre,\nBrunhild sera reine des Burgondes !\n                                           (On entend sonner du cor, tout pris.)\n  Qui vient ?\n  HAGEN (allant à la fenêtre). — C'est le héros des P a y s - B a s .\n  G U N T H E R . — T u le connais d o n c ?\n  HAGEN. — Regarde ! Quel autre viendrait vers nous, avec si peu de suite,\nà peine douze guerriers, et tant d'arrogance ?\n  GUNTHER (rejoignant Hagen à la fenêtre). — Il n'en faut pas douter. Mais\nque peut-il nous vouloir ?\n  H A G E N . — J e l'ignore; u n e chose est certaine, qu'il ne vient pas s'abaisser\ndevant toi. N e possède-t-il pas tout ce qu'on peut souhaiter ?\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "                                   LES NIBELUNGEN                                 567\n\n  GISELHER. — Quel superbe g u e n i e r !\n  G U N T H E R . — Comment le recevoir ?\n  H A G E N . — Réponds-lui du ton qu'il te salue !\n  GISELHER. — Je cours à sa rencontre !\n  G E R E N O T . — J e te suis.\n\n   H A G E N . — Vous ne vous abaisserez pas, en lui rendant pareil h o m m a g e ;\ncar afin qu'il n e l'annonce lui-même : il est non seulement invulnérable,\ndétenteur de l'épée B a l m u n g , mais encore roi du Niebelheim : et le casque\nenchanté d'Alberich ceint son front ! Tout cela — je l'avoue volontiers — il\nl'a conquis par son c o u r a g e ; la ruse n'y eut point de part. C'est pourquoi\nje n e serai pas le dernier à vous suivre.\n   G U N T H E R . — Nous nous sommes trop fait attendre.\n\n                                      S C È N E II\n\n  SIEGFRIED (entre suivi de ses douze guerriers). — J e te salue, Gunther, roi des\nBurgondes ! — T u t'étonnes de voir Siegfried chez toi ? Il vient te disputer\nton royaume !\n  G U N T H E R . — J e ne dispute point ce que je possède !\n   SIEGFRIED. — Alors c o m b a t s pour ce qui te m a n q u e ! J'ai un r o y a u m e\naussi g r a n d que le lien; vainqueur tu en seras maître. Que te faut-il\nde plus? T u n e saisis p a s l'épée? L ' o n m'a dit que les plus braves des\nguerriers sont réunis en ce lieu, ceux qui ont assez de courage pour disputer\nau dieu T h o r le tonnerre, s'ils le rencontraient dans la forêt, et assez de\nfierté p o u r dédaigner le prix de la victoire. M'aurait-on trompé? P a r l e ! Ou\nbien, doutes-tu de la valeur de mon gage? Penses-tu que je n'en puisse\ndisposer parce que mon père vit encore? Au jour de mon retour, Siegmund\ndescendra du trône, et ce jour il l'appelle de tous ses v œ u x ; le sceptre\npèse aux m a i n s débiles du vieillard. Or je te dis : P o u r u n de tes guerriers\nje t'en d o n n e trois, pour chaque h a m e a u une ville, et pour une part du R h i n\nle R h i n tout entier ! Viens donc et combats !\n  DANEWART. — Qui parle ainsi au roi?\n   SIEGFRIED. — U n roi tout comme l u i ! ou si tu préfères, un conquérant\nà u n vainqueur ! Qui donc voudrait ou pourrait posséder s'il ne peut démon­\ntrer son juste titre? Qui étouffera les révoltes, s'il ne commence par abattre\nle plus puissant et ne le foule aux pieds ? E t le plus puissant, n'est-ce pas\ntoi? S'il n'en est pas ainsi, avoue-le, révèle-moi qui tu redoutes, je veux le\nprovoquer à l'instant! — Ni toi, ni ton épée ne me répondent? J e brûle de\nrencontrer le guerrier qui pourra doubler mon royaume ou le p r e n d r e ! Ce\nsentiment t'est-il inconnu? Le regard de tes guerriers m'en dit assez long :\nsi tu ne jettes dans la balance u n e part égale à la mienne, ils s'écarteront\nde toi!\n  DANKWART. — Te voilà bien téméraire depuis que le sang du dragon te\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "568                                   DURENDAL\n\n\nrendit i n v u l n é r a b l e ! Aucun des nôtres n'a pu, c o m m e toi, leurrer la mort;\nchez nous elle a toujours libre accès.\n  SIEGFRIED. — Sois b é n i , vieux tilleul, de m'avoir jeté u n e feuille, tandis\nque je me baignais dans le sang du d r a g o n ! Sois béni, ô vent, de l'avoir\ndétachée de sa b r a n c h e , car grâce à vous, j ' a i de quoi répondre à celui qui\ncouvre sa lâcheté de propos m o q u e u r s !\n  H A G E N . — Siegfried! H a g e n Tronje est mon nom et voici mon frère!\n  VOLKER (donne un coup d'archet).\n  SIEGFRIED. — H a g e n Tronje, je te s a l u e ! Mais si mes paroles t'irritent, il\nne tient, qu'à toi de le p r o u v e r . J'oublierai le descendant de tes rois et je te\ncombattrai c o m m e Gunther en p e r s o n n e .\n  GUNTHER. — Silence, H a g e n ! L a parole est au r o i !\n  SIEGFRIED. — Si tu crains que ta b o n n e épée ne glisse sur ma cuirasse, et\nbien, je te propose u n e autre lutte. Descends dans la c o u r ; il y a là un\nrocher dont le poids est le même pour tous, nous le lancerons au plus loin et\nmesurerons ainsi nos forces.\n  G U N T H E R . — Sois le bienvenu, héros des P a y s - B a s ! Ce que le sort te\ndestine en ces lieux, t'y est réservé, mais avant que tu l'emportes, bois avec\nnous !\n   SIEGFRIED. — Est-ce bien à moi que s'adressent des paroles si généreuses?\nRenvoie-moi au plus tôt chez mon p è r e ; il me corrigera c o m m e je le mérite.\nMais, permets que j'agisse, q u a n d m ê m e , en enfant qui n'oublie pas de\nsitôt sa mauvaise h a b i t u d e : Joutons, après nous viderons u n e c o u p e !\n  G U N T H E R . — Q u e ton désir s'accomplisse!.\n   SIEGFRIED (à Dankwart). — C'est au troisième bras que je t'ai p i n c é ; cela\nte fit-il grand mal? Il me semble qu'il te m a n q u e !\n            (A tous.)\n   E n entrant d a n s ce b u r g , u n e angoisse m'a saisi, u n e angoisse indicible,\ninéprouvée. J e frissonnai comme si l'hiver s'était abattu tout à coup,\nautour de m o i ; et j'ai vu celle qui ne pleura jamais à mon départ, ma mère,\nverser des larmes si a b o n d a n t e s , que ses yeux semblaient être les sources de\nla mer. Cela me brouilla l'esprit a u point que je ne pus descendre de cheval !\nA présent, je sais q u e j ' y remonterai avec moins de trouble.\n                                                                       (Tous sortent.)\n\n                                     SCÈNE      III\n\n          (Ute et Kriemhild   entrent.)\n  U T E . — Il n'en faut pas douter, le faucon c'est ton é p o u x !\n   KRIEMHILD. — Si tu ne trouves d'autre sens à mon rêve, n'en parle plus,\nmère. On m'a dit que l'amour apporte peu de joie et b e a u c o u p de p e i n e s ; j'en\nai la preuve en toi. C'est pourquoi je veux n'aimer jamais, non jamais,\njamais !\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                       569\n\n\n   U T E . — Enfant, qu'oses-tu d i r e ! C'est vrai, l'amour n o u s réserve des\npeines, puisqu'il faut que l'un de ceux qui s'aiment meure le premier.\nA quel point on en souffre, lu le vois à ma tristesse. Mais toutes les larmes\namères que je pleure furent compensées d'avance par le premier baiser que\nme d o n n a ton père. De plus, avant de me quitter, il pourvut à ma conso­\nlation, car, si je suis fière de la vaillance de mes fils, s'il m'est d o n n é de le\npresser sur mon cœur, c'est q u e je l'aimai. Q u ' u n vain mot ne t'effraye donc\npoint : j'eus de g r a n d e s joies et peu de tristesse.\n  KRIEMHILD. — Il vaut mieux ne posséder jamais que de perdre un jour.\n   U T E . — Qu'est-ce que tu ne perdras pas en ce m o n d e ? T o u t ! J u s q u ' à toi-\nm ê m e ! Ne changes-tu pas? Regarde-moi, tu en riras sans doute, mais jadis\nj'étais belle comme t o i ; tu me ressembleras un jour. Q u e garderais-tu donc\nsi tu ne peux te garder toi-même! C'est pourquoi je te dis : profite de\nl'occasion; p o u r s u i s , c o m m e nous tous, ce qui te plaît, bien que la mort\npuisse, à son gré, te changer en poussière. La main qui la soulève n'aura pas\nd'autre sort.\n   KRIEMHILD (s'approche de la fenêtre). — N o n , mère, à en croire mon cœur,\nje pourrais jurer q u e . . .\n                                           (Elle regarde au dehors, s'interrompt.)\n   U T E . — T u t'interromps? T u rougis?... D'où vient ce trouble s o u d a i n ? . . .\n   KRIEMHILD. — Depuis q u a n d est-il d'usage que nous ignorions la venue\nd'étrangers? L e Burg altier de Worms-sur-Rhin est donc une élable, que\nchacun puisse à son gré s'y cacher jour et nuit?\n   U T E . — P o u r q u o i t'emporter de la sorte?\n  KRIEMHILD. — Comment? J e me dispose à regarder les oursons s'ébattre\ndans la c o u r ; j ' o u v r e la fenêtre à tout hasard, et voilà qu'un guerrier\nme dévisage effrontément!\n   U T E . — Et la vue de ce guerrier fait expirer le serment sur tes lèvres...\n                                          (A son tour elle s'approche de la fenêtre.)\n   Ce n'est pas étonnant, à le voir si beau, on s'oublierait volontiers.\n KRIEMHILD. — Que m'importent les hôtes de mon frère! Si je savais seule­\nment comment les éviter?\n U T E . — E h b i e n ! cette fois ton h u m e u r me plaît, car ce jeune effronté est\nmarié depuis longtemps et de plus il est père.\n   KRIEMHILD. — T u le connais donc?\n   U T E . — Assurément.\n   KRIEMHILD. — Quel est son nom ?\n   U T E . — S o n n o m ? Je l'ignore, mais je te connais à présent, toi, oui toi!\nCar te voilà pâle comme la mort. A h ! si tu attrapais ce faucon, tu n'aurais\nrien à craindre de l'aigle; il tient tête au plus fort, j'ose te le garantir !\n   KRIEMHILD. — T u ne sauras plus rien de mes rêves!\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": "570                                  DURENDAL\n\n\n\n   U T E . — N e m'en veuilles pas, Kriemhild. Je ne me m o q u e point : nous\ntrouvons souvent d a n s le rêve la volonté de Dieu; et si nous en frissonnons,\ntout en veillant, comme il t'arrive aujourd'hui, c'est que cette volonté nous a\nréellement touchés. C e p e n d a n t sachons interpréter, comme il convient, le\nsigne qu'elle nous envoie; n'y trouvons pas sujet à croire l'impossible. Protège\nle faucon qui vient à toi, q u ' a u c u n aigle méchant ne le déchire; ne songes pas\nà le repousser, car en le chassant tu chasserais la joie de ta vie. Crois-moi,\nenfant, il n'est rien sur terre qui passe l'amour d'un noble guerrier. J e sais\nque ton â m e virginale n'en apprécie pas la valeur, mais ton ignorance ne\njustifierait pas mon refus. Seul le choix d'un meilleur q u e lui serait un digne\nobstacle.\n  KRIEMHILD. — Mais il ne me recherche pas ; ce n'est pas à moi à faire la\npremière démarche !\n  U T E (rit). — E h ! Malgré mon âge, je franchirais aisément cette distance!\n   KRIEMHILD. — Que se passe-t-il dans la cour, que tu sois si gaie ?\n   U T E . — J e crois qu'ils jettent au plus loin. T o n frère, Giselher, s'essaye\nle premier. — P a s mal, pas m a l ; n'est-il pas le cadet ? Mais regarde, voici le\ntour de l'étranger. Ah ! m o n fils, comme il t'en remontrera ! Vois, il s'avance,\nprend la pierre. — Oh ! elle volera plus rapide que l'oiseau ! Viens donc ici !\nMets-toi derrière moi, si tu veux assister à la seconde é p r e u v e . — C'est le\nm o m e n t décisif; il veut en finir d'un seul j e t ! T i e n s . . . Suis-je aveugle?\nComment, pas plus loin ?\n  KRIEMHILD (s'approche). — T u le prisas bien inconsidérément.\n  U T E . — E n vérité, il n'y a qu'un pied de plus !\n   KRIEMHILD (se place derriere Ute). — Va ! exagère à ton aise, il y a à peine\nu n pouce !\n  U T E . — Qu'il l'emporte de cette distance, sur u n enfant...\n   KRIEMHILD. — N'est pas u n exploit bien fameux, c e r t e s ; surtout que sa\ntaille lui fait gagner du terrain.\n  U T E . — Regarde comme il souffle !\n   KRIEMHILD. — C o m m e c'est ridicule ! U n tel géant ! A sa place je méri­\nterais quelque bienveillance, c'est un exploit digne d'une femme.\n   U T E . — Voilà notre Gerenol qui met la main à l'œuvre ! Qu'il a bonne\nallure ! De tous c'est lui qui ressemble le plus à son père. — Allons, mon fils,\ncourage ! — Oh ! quel jet !\n  KRIEMHILD. — As-tu vu ? l'ours s'est effrayé ! I1 ne s'attendait pas à pareille\nsurprise ! R e g a r d e , il en est tout dégourdi !\n  U T E . — P a r s , m o n fils, et q u a n d tu voudras, en quête       d'aventures,\nGiselher restera auprès de n o u s .\n  KRIEMHILD. — A qui le tour ? — N o n , n o n , ne te déranges pas, je vois\nsuffisamment.\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                       571\n\n\n   U T E . — L'étranger s'avance à nouveau. Il ne se d o n n e plus g r a n d e p e i n e ;\nil paraît sûr de la victoire. Quelle présomption ! E h ! que fait-il ? Il se\nretourne, présente le dos au but, lance la pierre loin par-dessus la tête ! Ah !\nvraiment on peut se tromper ! Voilà Gerenot vaincu tout comme Giselher !\n  KRIEMHILD. — Il ne dépasse la distance que d'un pied. Seulement, il ne\nsouffle p l u s .\n  U T E . — Quels bons enfants ! Gerenot lui tend la m a i n . U n autre la\nmettrait à l'épée pour venger l'insulte d'une telle arrogance.\n  KRIEMHILD. — Il est clair qu'il ne voulait offenser personne.\n U T E . — S a n s crier gare, Volker range la vielle qu'il raclait de façon si\nmoqueuse.\n   KRIEMHILD. — Ce pied de distance lui brouille l'humeur! A suivre l'ordre\nc'eût été le tour du Maréchal, mais le roi G u n t h e r bouscule Dankwart : il\nveut éprouver sa c h a n c e .\n   U T E . — Oh ! avec quel bonheur ! Deux fois aussi loin que Gerenot !\n   KRIEMHILD. — Il y a mieux! Vois, l'étranger jette à nouveau, à nouveau\nil l'emporte d'un pied!\n   U T E . — L e roi rit. J ' e n fais de même — je sais depuis longtemps que c'est\nle faucon, que tu n'as pu reconnaître en rêve. — Mais avoue qu'il usa de\ntoute sa force.\n   KRIEMHILD. — Voici H a g e n qui s'avance.\n   U T E . — L e cœur lui saigne ; quelqu'effort qu'il fasse pour s'en cacher ! Il\nsaisit la pierre comme s'il voulait la broyer. Comme elle vole! Elle atteint le\npied de la muraille ! Impossible de la jeter plus loin ! P e r s o n n e ne le\ndépassera, il n'est plus d'espace, m ê m e d'un p i e d !\n   KRIEMHILD. — L'étranger relève la pierre.\n  U T E . — A quoi bon ? — Grand Dieu, que se passe-t il ? L e Burg croule-t-il\nsur nos têtes ? Il tremble !\n  KRIEMHILD. — Il a frappé le donjon ! H i b o u x et chauves-souris fuient de\nleurs n i d s .\n   UTE.' — Ils volent aveuglés par la lumière!\n   KRIEMHILD. — Il y a u n e brèche au         mur!\n   U T E . — C'est impossible !\n  K R I E M H I L D . — Attends que la poussière soit dissipée. Tiens ! grande comme\nune baie ! L a pierre y passa !\n   U T E . , — E n effet, je le vois à présent !\n   KRIEMHILD. — La pierre est tombée dans le R h i n .\n   U T E . — Qui le croira! Et pourtant, c'est vrai ! Le jet d'eau en témoigne,\nil s'élève jusqu'au ciel !\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": "572                                   DURENDAL\n\n\n  KRIEMHILD. — Il me semble que cette distance est légèrement supérieure\nà celle d'un pied.\n  U T E . — Pour cette fois, l'effort lui a mis la sueur au front. Il l'essuie...\nDieu soit loué! Mais H a g e n m o u r r a de colère!\n  KRIEMHILD. — C'est fini. Ils se serrent la m a i n ; Dankwart et Volker\nviennent chercher l'enjeu.\n  U T E . — Viens, n o u s oublions qu'il est temps d'aller à la messe.\n                                                                    (Elles sortent.)\n                                     S C È N E IV\n\n          (Les guerriers reviennent.)\n  GUNTHER. — T u es un rusé compère, Siegfried!\n  SIEGFRIED. — M'en voudrais-tu par hasard?\n  GISELHER. — P a r d o n n e - m o i d'avoir osé me mesurer avec toi. Pour me\npunir de cette témérité, je veux m e battre avec u n e vieille mère, et si je la\nvainc, tu me couronneras de chêne, au son des trompettes, devant le peuple\nrassemblé !\n  SIEGFRIED. — N'insiste pas, je t'en prie. J'admire ta confiance; il ne le\nm a n q u e que dix a n s pour la réaliser.\n  H A G E N . — Ce dernier jet donnait-il la mesure de ta force?\n  SIEGFRIED. — Peut-on en donner u n e idée au jeu?\n   GUNTHER. — J e te souhaite à nouveau la b i e n v e n u e ! J e m'estimerais\nheureux de pouvoir te retenir, mais j e n'ai rien que je puisse te présenter.\nFut-ce ma droite m ê m e , q u e je donnerais volontiers en échange de ta gauche,\ntu la refuserais, et vraiment tu ne ferais qu'y perdre en l'acceptant.\n  SIEGFRIED. — P r e n d s garde, mon choix est fait.\n  GUNTHER. — Quel que soit l'objet de tes voeux, il est tien !\n   SIEGFRIED. — Merci d'une telle p a r o l e ! J e ne l'oublierai jamais. Mais je te\nla rends aussitôt parce que mes désirs sont plus osés q u e tu le pensés. Je\ndemanderais peu de chose en d e m a n d a n t ton r o y a u m e .\n  G U N T H E R . — T u ne m'effrayeras p a s .\n   SIEGFRIED. — On te parla de m e s trésors. J e n'ai cure ici, ni d'ors, ni\nd'argents ; j ' e n ai tant que je distribuerais les tiens plutôt que de les emporter.\nQue me sert cette abondance? Ce qu'elle pourrait acheter n'est p a s à vendre.\n  GUNTHER. — Qu'est-ce enfin?\n  SIEGFRIED. — T u ne le devines pas? — U n visage pareil a u tien !\n  GUNTHER. — As-tu pressenti tes p a r e n t s , à ce sujet?\n  SIEGFRIED. — Ma mère du m o i n s , et avec b o n h e u r , puisqu'elle y consent.\n   GUNTHER. — Mais de l'autre côté?\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                      573\n\n\n   SIEGFRIED. — Avec non moins de succès ! Ne l'as-tu pas remarqué? U n e\njeune fille nous épiait, tantôt, de cette fenêtre. Ayant écarté sa chevelure\nd'or, qui telle u n rideau lui couvrait les yeux, elle me vit, et recula plus vite\nque je ne fis au royaume des nains quand le sol prit la forme d'un visage et\nme montra les d e n t s .\n   GUNTHER. — C'est simple timidité. Enfin essaye; si tu manques d'aide,\nje te rendrai service. Mais il faut que tu m'en fasses autant. Ma sœur Kriem­\nhild ne quittera pas ce burg avant que Brunhild y soit entrée.\n  SIEGFRIED. — Quelle parole est sortie de ta b o u c h e , ô r o i ! Tu t'imagines\npouvoir conquérir la vierge du Nord ! Sais-tu que c'est de l'acier qui bout\ndans ses veines? R e n o n c e à cette folie !\n  GUNTHER. — E t pourquoi? N'en vaudrait-elle pas la peine ?\n  SIEGFRIED. — La p e i n e ? . . . Le m o n d e est rempli de sa gloire! Mais per­\nsonne ne peut la vaincre, hormis un seul, et celui-là y renonça pour jamais.\n  GUNTHER. — C'est donc la peur qui me l'aura fait perdre ! Quelle honte !\nQue me Vienne, la mort et de sa main, plutôt que de vivre mille ans accablé\ndu sentiment de cette impuissance !\n   SIEGFRIED. — T u ne sais ce que tu d i s ! Est-ce honte si le feu te brûle,\nsi l'eau t'engloutit! Eh bien, Brunhild est pareille aux éléments ; il n'y a\nqu'un seul qui la puisse vaincre, la garder, ou la donner à son gré. Mais\nvoudrais-tu la recevoir de celui qui n'est ni son père ni son frère?\n\n  GUNTHER. — Je veux la conquérir!\n\n   SIEGFRIED. — Tu n'y gagneras que la mort. N'espère rien d'elle, la pitié\nn'habite pas son cœur altier et le trouble moins encore. Elle défendra sa\nvirginité comme si son existence en d é p e n d a i t ; pareille à l'éclair aveugle, ou\nà l'impitoyable mer, elle abat sans pitié le guerrier qui tente de lui dénouer\nla ceinture. R e n o n c e à ce dessein; n'y pense plus, puisque lu ne peux la\ngagner que par le courage d'un autre, que tu ne peux la recevoir que de\nmains étrangères !\n  GUNTHEK. — E t pourquoi m'y refuserais-je?\n   SIEGFRIED. — Je ne puis t'y répondre. Néanmoins je suis prêt à Raccom­\npagner vers elle, à condition que tu me promettes ta sœur comme récom­\npense. C'est pour elle que je vins, et si je t'avais fait perdre ton royaume, tu\nl'aurais regagné, en me la d o n n a n t .\n  GUNTHER. — Comment t'y prendras-tu?\n   SIEGFKIED. — De g r a n d e s épreuves nous sont réservées. Son bras lance le\nrocher aussi loin que le mien, mais de plus elle le rejoint à la course. Son\njavelot vole et perce à cent pas une septuple cuirasse d'airain. Q u e ne dirais-\nje encore? Mais q u ' i m p o r t e . Nous en p r e n d r o n s chacun notre paît, moi la\npeine, et toi le geste.\n   HAGEN. — T u veux donc qu'il prenne l'élan et que toi tu sautes et frappes?\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": "574                                         DURENDAL\n\n\n  SIEGFRIED. — P o u r q u o i non ! J e veux de plus, porter le roi sur mes bras.\n  H A G E N . — F o l i e ! C o m m e n t est-il possible de s'abuser de la s o r t e !\n  SIEGFRIED. — Grâce au casque e n c h a n t é , qui, une fois déjà, m'a caché à\nson regard.\n  H A G E N . — Alors tu vis B r u n h i l d ?\n  SIEGFRIED. — J e la vis, mais ne la désirai point; je lui d e m e u r a i caché.\nVous vous troublez et me regardez avec stupéfaction? J e sens que\nvous ne me croirez pas avant que j ' e n aie fait la preuve. Mais il vaut mieux\nréserver celle-ci pour le voyage. Il sera long, et je pourrai, en vous racontant\nmes exploits, fixer le R h i n que nous s u i v r o n s .\n\n   G U N T H E R . — Ne diffère pas ce récit. Parle-nous aussitôt de l'Islande et de\ntes aventures, nous le souhaitons de grand cœur, car en vérité, nous\nnous disposions à le faire n o u s - m ê m e s .\n\n   SIEGFRIED. — E h bien, soit! — L e désir d e la victoire m'entraîna en ces\nlieux. Dès le premier jour je rencontrai deux j e u n e s guerriers qui se battaient\nà l'entrée d'une caverne. C'étaient deux frères, fils du roi des N i e b e l u n g e n .\nComme je l'appris plus tard, ils venaient d'enterrer leur père, après l'avoir\nassassiné : déjà ils se disputaient l'héritage. Autour d'eux gisaient des tas de\npierres précieuses parmi lesquelles brillaient de vieilles couronnes, des cornes\nrecourbées de façon curieuse et surtout le B a l m u n g : au fond de la caverne\nluisait l'or rouge. Q u a n d ils m'aperçurent, ils d e m a n d è r e n t de diviser le\ntrésor. J'y consentis volontiers, espérant prévenir de la sorte la mort dont ils\nse menaçaient. Vain effort. C h a c u n se trouva lésé et se perdait en récrimi­\nnation. J e mélangeai les parts et les divisai derechef. Leur colère ne\nfit qu'en accroître; et tandis qu'agenouillé, je m'évertuais à les contenter,\npris d'une folle colère, ils se ruèrent sur moi, l'épée h a u t e . Forcé de me\ndéfendre contre ces chiens, n'ayant pas le temps de p r e n d r e ma propre épée,\nje saisis le B a l m u n g qui se trouvait à portée de ma m a i n . Tels des sangliers\nqui se jettent aveuglément sur le fer tendu, avant que j ' e u s s e le temps d'y\nsonger, tous deux s'étaient enferrés. Voilà comment j'héritai de tous ces\ntrésors.\n   H A G E N . — De façon sanglante, mais juste c e p e n d a n t !\n  SIEGFRIED. — J e voulus pénétrer dans la caverne. Quelle ne fut pas\nma surprise de n'en plus trouver l'entrée! Il me semblait qu'une digue avait\nsurgi de terre. D a n s l'espoir de m'ouvrir un chemin, j ' y plongeai mon épée.\nAu lieu d'eau il en gicla du sang. La masse s'agitait. J e crus qu'un\nserpent s'y était réfugié. E r r e u r ! toute la digue n'était qu'un reptile. Endormi\ndepuis plus de mille ans, l'herbe et la mousse l'avaient recouvert; il ressem­\nblait plus à une chaîne de collines q u ' à u n animal vivant.\n   H A G E N . — C'était le d r a g o n !\n   SIEGFRIED. — E n effet. J e me précipite sur l u i ; je l'enfourche avant qu'il\n ne c a b r e , et le dominant de toute ma h a u t e u r je le tue, en lui écrasant la tête\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                        575\n\nb l e u e ! Ce fut la partie la plus rude que je jouai de ma vie; j ' a v o u e , qu'à\ndéfaut du B a l m u n g , je n'en serais pas revenu. Comme si j'eusse\ntraversé une crête rocheuse, je m'avançai, avec effort, à travers cette masse\ninforme et parvins, enfin, à l'entrée de la caverne. A peine y eus-je mis\nle pied, que je me sentis encerclé de bras forts, invisibles, qui, s'identifiant\navec l'air, m'écrasaient les reins. C'était Alberich le Sauvage. J e fus près de\nsuccomber sous ses étreintes désespérées. P e u à peu, il se montra à mes\ny e u x ; ce fut sa perte. Au chaud de la lutte je lui avais, à mon insu, enlevé\nle casque e n c h a n t é ; sa force le délaissait aussitôt. Il gisait donc à mes p i e d s ;\nje résolus de l'écraser comme u n ver; déjà je m'y décidais, quand usant d'un\nstratagème insoupçonné, il m'échappa soudain. C'est alors qu'il me révéla\nla vertu du sang fumant du dragon. Je laissai le nain, pour me plonger\naussitôt d a n s le fleuve rouge qui s'échappait du flanc du monstre.\n  GUNTHER. — C'est d o n c en une seule journée que tu conquis le trésor, le\ncasque e n c h a n t é et ta cuirasse de corne?\n    SIEGFRIED. — E n u n e seule j o u r n é e ; et en plus de tout cela, le don de\nc o m p r e n d r e le langage des oiseaux. A peine une goutte de ce sang magique\nm'eut-elle mouillé les lèvres que je compris le gazouillis de tout ce qui vole.\nNe l'eussé-je essuyée aussitôt, j'eusse compris le langage des autres a n i m a u x .\nMais écoutez : voilà que tout à coup un m u r m u r e émeut le feuillage du\nvieux tilleul, qui au-dessus de nos têtes emplit le ciel. On rit sous cape,\non s'esclaffe, on se m o q u e , tant et si bien, qu'il me semble entendre des\nhommes cachés dans la verdure. Je regarde de tous côtés, je ne découvre\nqu'oiseaux, corbeaux, choucas et des hiboux qui se chamaillent. On pro­\nnonce le nom de Brunhild, puis le mien. On m u r m u r e de-ci de-là ; une\nchose est certaine q u ' u n e dernière aventure m'attend. La curiosité me gagne.\nLe chouca prend son vol, le hibou le suit. Bientôt un lac de flammes nous\nbarre le chemin ; au cœur du brasier, tel un bloc de métal rougi strié de\nlueurs glauques, se dresse un b u r g de feu. Je m'arrête. L e chouca me crie :\n« Sors B a l m u n g du fourreau, traces-en trois cercles autour de ton front. »\nJ'obéis; le lac s'éteint, le Burg s'éveille, des formes apparaissent sur le\ndonjon, des voiles sont agités, la vierge promise est là accueillante. L e hibou\ncrie : « Voilà ta fiancée, en avant et prends garde au casque enchanté. » J e\nl'avais mis pour l'essayer, mais ignorais que je le portais encore. Je le serrai\nde mes mains, parce que les oiseaux effrontés happaient après lui. Mais\ncelle qui se dressait devant moi, resplendissante de toute sa beauté, Brun­\nhild, n ' é m u t pas mon c œ u r ; je ne me sentis pas attiré vers elle. Je gardai ie\nsilence.\n  VOLKER. — Le beau récit!\n  SIEGFRIED. — J e partis, silencieux. Voilà comment je connus le B u r g , son\nsecret et le chemin qui y m è n e .\n  G U N T H E R . — V a ! Précède-moi, je t'y suis!\n  VOLKER. — Mon roi, reste ici, cela finira mal.\n  SIEGFRIED. — T u penses que je ne pourrai tenir ma promesse?\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "576                                      DURENDAL\n\n\n  VOLKER. — N u l l e m e n t , mais il me semble q u e des maléfices ne peuvent\nprofiter!\n   GUNTHER. — Nul autre chemin conduit au b u t .\n   VOLKER. — R e n o n c e à ce projet!\n   GERENOT. — Renonces-}' !\n   H A G E N . — Et p o u r q u o i , s'il vous plaît?\n    G U N T H E R . — Il n'est pas plus honteux de se servir de pareils moyens\nq u e de s'embarquer alors qu'on ne peut gagner la rive opposée à la nage et\nd'y employer l'épée au lieu du p o i n g .\n   SIEGFRIED. — Restons en là et — t o p p e !\n  GUNTHER. — Reçois Kriemhild en échange de B r u n h i l d ! N o u s célébre­\nrons nos noces le même jour.\n  (Hagen met le doigt sur la bouche, regarde Siegfried, porte la main à l'épée.)\n   S I E G F R I E D . — Suis-je femme! J a m a i s ! pas un m o t ! Au m o m e n t de l'attaque,\nje fais mine de retourner au navire, pour u n e raison quelconque, et descends\nostensiblement sur le rivage. Invisible je reviens, à l'instant, je te pince le\nbras et t'assiste dans la lutte!\n                                                                       (Tous sortent.)\n\n   (A suivre.)\n\n                               (Tous droits réservés. — Traduction de J. VANDERVELDE.)\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "Méditations sur la beauté du monde\n                                  [Suite) (i)\n\n\n\n                       DEUXIÈME PARTIE\n\n                                Le Christ\n                                       I\n\n                               L'HIVER\n                      Regain venturum Dominum, venite adoremus.\n                                                      (Liturgie de l'Avent.)\n\n       O le bonheur craintif dont notre âme est émue\n       Lorsque, dès le premier dimanche de l'Avent,\n       Elle apprend, Rédempteur béni, votre venue,\n       A l'heure où sur la T e r r e attristée, âpre et nue\n       Règnent en liberté la froidure et le vent!\n\n       Les prophétiques mots dont se sert votre Eglise\n       Vous donnent, ô divin Venant, le nom de roi :\n       Sur quel empire, donc, régnerez-vous, sur quoi\n       Voudriez-vous établir votre future loi?\n       Voyez : le sol est mort sous la lumière grise,\n       Les a r b r e s dépouillés tendent des rameaux vains,\n       E t des herbes, des fleurs, des fruits et du feuillage\n       Dont les saisons des lis, des épis et des vins\n       Faisaient, avec orgueil, au soleil, étalage,\n       Rien ne reste ! La bise a chassé loin des yeux\n       Même les ors, t r a î u a n t partout, des feuilles mortes!\n       Tout est laid. Sous le fouet du vent, les branches tortes\n       Des a r b r e s font un geste informe vers les cieux,\n       E t sous un astre, pâle et cru, la forme austère\n       Des choses et des monts n'offre plus de mystère!\n\n\n(1) Voir les numéros d'avril, de mai, de juin et d'août.\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": "578                            DURENDAL\n\n\n\n      Ne seriez-vous venu régir que notre cœur,\n      O Jésus? E t la T e r r e , immense symphonie,\n      Lorsqu'avec elle l'Astre éclatant communie,\n      L a forêt qui s'adosse au coteau comme un chœur,\n      L ' a r t joyeux des printemps et des étés et même\n      L'œuvre si frêlement belle, l'œuvre suprême\n      Q,ue le pudique automne, aux doigts de pourpre et d'or,\n      Sait composer avec l'ouvrage de la mort,\n      E t toute la n a t u r e heureuse et couronnée\n      L'auriez-vous, en venant parmi nous, condamnée?\n\n      Auriez-vous l'univers joyeux pour ennemi,\n      O J é s u s , dont les yeux se sont ouverts parmi\n      Le sol mortifié de la T e r r e en décembre?\n      E t le fervent amour que je gardais pour tous\n      Les contours onduleux des blés aux vagues d'ambre\n      E t des monts sur qui pèse au couchant l'Astre roux,\n      L'aurais-je détourné coupablement de vous?\n\n\n                                    II\n\n                   L'INCARNATION\n                   »\n      Oh! non, vous n'avez pas, ô Seigneur, condamné\n      Ce monde où, librement, un jour, vous êtes né!\n      Vous qui daignâtes prendre un corps sur cette T e r r e ,\n      Un corps formé de chair, de sang et de poussière,\n      Comment auriez-vous pu mépriser l'univers\n      Dont votre corps s'unit les éléments divers\n      E t dont il accepta son humble n o u r r i t u r e ?\n      Comment auriez-vous pu maudire la N a t u r e ,\n      Vous dont l'être, vêtu de grâce et de clarté,\n      Voulut divinement résumer la beauté?\n\n      Car ne devez-vous pas à ses coteaux les lignes\n      De votre face unique et de vos t r a i t s insignes,\n      E t vos tranquilles yeux aux douceurs de l'azur,\n      Ainsi que votre front paisible, au dessin pur,\n      E t vos cheveux tombants en abondance blonde\n      E m p r u n t è r e n t leur grâce aux flots souples de l'onde?\n\n      Oh, non! ô Rédempteur, vous n'avez pas maudit\n      Ce monde où vous avez daigné, Vous, l'Etre immense,\n      Trouver une douceur à vous faire petit!\n      E t vous l'avez aimé pour y prendre naissance,\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                     579\n\n\nVous dont l'âge immuable est l'ample Eternité,\nE t qui voulûtes naître et, pareil à la plante,\nPouvoir épanouir vos bras dans la clarté\nQue le soleil épand sur la plaine r i a n t e !\nE t vous l'avez béni puisque, par votre corps,\nVous avez pu subir l'écoulement des choses\nE t passer comme font la jeunesse et les roses !\nE t vous l'avez chéri sans bornes puisqu'encor,\nO Vous qui possédez la Vie invariable,\nP a r votre chair souffrante et de t e r r e friable\nVous avez pu, semblable à l'homme, vous offrir\nLa douleur émouvante, ô J é s u s , de mourir!\n\n\n                            III\n\n\n                        NOËL\n\nOui, vous avez chéri cet univers visible,\nO Vous qui, rejeté par la Ville insensible,\nAvez été reçu par la bonté des champs!\nL'humble toit d'une étable abandonnée, à peine,\nVous gardait de la nuit et du vent, dont l'haleine\nE n t r a i t par votre porte avec les cieux penchants !\nCar à votre naissance, ô Seigneur, assistèrent\nLes souffles de la plaine attentive et son bruit\nE t les astres, heureux voyageurs, qui passèrent\nDans le ciel, au-dessus de vos yeux, cette nuit!\n\nE t vous avez été, dans votre humble réduit,\nAssisté par l'amour des choses ingénues\nE t des êtres naïfs et purs aux âmes nues\nQui vivent sous le seul abri du ciel ouvert.\nCar pour Vous qui sondez les âmes, ô Sincère,\nE t lisez dans le cœur profond de l'univers,\nSachant vain tout impie artifice, la T e r r e ,\nE c o u t a n t le conseil heureux de son amour,\nMit sa simplicité belle de chaque jour\nE t vous reçut parmi les choses familières!\nE t vous fûtes couché sur la paille et les foius,\nE t votre merveilleux sommeil eut pour témoins\nLe bœuf et l'âne, amis des plus humbles chaumières;\nPuis bientôt, avertis par les blancs messagers,\nAccourront les brebis que suivront les bergers.\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "580                         DURENDAL\n\n\n\n      Ainsi tout ce qui croît ou se meut dans les plaines,\n      Les pailles et les foins dont les glèbes, partout,\n      Du printemps à l'été magnifique, sont pleines;\n      L'âne qu'on voit toujours par les chemins debout;\n      Les bœufs que les saisons changeantes, sans révoltes,\n      Voient tirer à l'araire ou t r a î n e r les récoltes\n      E t sans cesse peiner malgré leurs membres lourds,\n      Tandis que les moutons bêlants errent toujours;\n      E t les bergers, enfin, qui marchent d'un pied calme\n      Ou s'inclinent sur leur bâton comme une palme;\n      Tous les hôtes divers des sillons infinis\n      E t toute la campagne, en sa grâce champêtre,\n      P a r Vous, aux petits doigts élevés sur tout être,\n      Ont été les premiers, ô doux Sauveur, b é n i s !\n\n\n                                IV\n\n                      LES      MAGES\n      E t vous avez encore agréé les hommages,\n      O Jésus, des lointains pays mystérieux,\n      Qu'apportèrent avec opulence les Mages!\n      Un astre avait conduit les longs pèlerinages,\n      A t r a v e r s les géants déserts silencieux,\n      De leur troupe magique et rêveuse ! E t la traîne\n      De leur vêtement pourpre et d'or s'agrandissait,\n      Tandis que leur front nu devant vous s'abaissait,\n      De tout le désert fauve et sans fin dont la plaine\n      Avait longtemps subi leurs pieds impérieux!\n      E t quaud ils s'élevaient vers les vôtres, leurs yeux,\n      P o u r avoir si souvent fixé la nuit sereine,\n      Semblaient profonds et pleins d'astres, comme les cieux :\n\n      Puis, ouvrant devant vous leurs coffrets el leurs vases,\n      Ils sortirent, avec l'or, la myrrhe et l'encens,\n      T o u t ce que la N a t u r e et l'Art offrent d'extases!\n      Ils vous tendirent l'or des satrapes puissants,\n      Dont les palais de songe et les jardins de rêve,\n      Dominent des gradins de marbre, sur la grève\n      Des magiques étangs ou des fleuves sacrés!\n      E t , par l'encens, vers Vous montèrent les aromes\n      Des pays odorants de cinname et de baume\n      E t brûlés par l'ardeur des g r a n d s soleils pourprés!\n      Et, par la m y r r h e , enfin, vous sûtes les tristesses\n      De l'âme orientale, a t t a r d é e aux caresses\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                            581\n\n\nDes longs rayons du soir eu un couchant trop beau,\nE t qui songe, devant ce beau soir d'améthyste,\nAu sort inéluctable et si durement triste\nQui la voue à la nuit aveugle du tombeau !\n\n                            V\n\n             LES PAYSAGES\nPuis, Vous avez choisi, pour votre adolescence,\nLes calmes horizons fleuris de Nazareth\nE t , quand vous traversiez la floraison immense\nOù le sol du pays au printemps disparaît,\nVous aimiez r e g a r d e r les paisibles collines\nSe fondre de douceur dans la beauté du soir!\nE t devant la campagne, aux couleurs opalines,\nVenant, sur quelque bloc isolé, vous asseoir,\nVous avez bien souvent béni pour leur silence\nTous les hôtes des champs qui, soumis et joyeux,\nF o n t l'ouvrage marqué par votre Providence!\n\nMais, dans le paysage obéissant, vos yeux\nSe reposaient, avec plus d'amour, sur les êtres\nQui, meilleurs ou plus purs que leurs frères champêtres,\nRemplissent une tâche auguste de bonté.\nE t vous avez chéri, pour leurs rôles insignes,\nP o u r leur âme d'immense et tendre charité,\nLe peuple des blés doux et les rugueuses vignes!\n\nE t vous même, hanté d'un amour infini,\nVous rêviez d'accomplir par eux l'œuvre splendide\nDe donner votre sang comme un sarment béni,\nE t de broyer, ainsi que le chaume candide,\nPour qu'il serve aux humains, vos frères, d'aliment,\nVotre fragile chair dans un âpre tourment!\n\n                            VI\n\n                  LES BLÉS\n              Aperiatur terra et germinet Salvatorem. (Isaïe XLV, 8.)\n\nE p r i s des frêles blés, dont la grâce parfaite\nEmplit de sa douceur blondissante l'été,\nE t plein, comme eux, de grâce et de sérénité,\nVous rêviez d'accomplir le désir du prophète,\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "582                            DURENDAL\n\n\n\n      O Christ, en acceptant de p a r t a g e r leur sort.\n      Vous rêviez, puisqu'il faut que le grain de blé meure\n      S'il veut fructifier au delà de la mort,\n      Vous rêviez d'agréer le sol comme demeure,\n      P o u r mériter d'éclore ensuite infiniment\n      E t d'envahir le monde ainsi que le froment!\n\n      Car, plus fécond encor que les terrestres graines\n      Que vous louez dans vos paraboles sereines,\n      E t dont chacune rend t r e n t e et soixante grains,\n      Votre corps, ô J é s u s , magnifique semence,\n      Pour la faim sans repos des âmes, recommence,\n      A toute heure des nuits, des soirs et des matins,\n      De n a î t r e et de m û r i r parmi la T e r r e immense!\n\n\n                                   VII\n\n                          LA V I G N E\n                                  Quasi vitis fructificavi.   (Eccli X X I V , 2.3.)\n\n      Ou vous fixiez les yeux sur le cep sans beauté\n      Qui pousse obscurément dans le sable et les pierres,\n      E n soulevant le poids énorme de l'été,\n      Et qui cache au regard et défend des poussières\n      Le fardeau grandissant de ses fruits précieux,\n      De ses fruits noirs ou d'or et ronds comme des yeux\n      Voilés par le rideau des feuilles, ces paupières!\n      Vous aimiez que le cep de vigne, obscurément,\n      Se choisît pour lui seul le labeur et la peine\n      E t voulût que son tendre et patient tourment\n      Apportât de la joie à la pauvre âme humaine !\n\n      E t vous rêviez de vivre aussi des jours obscurs,\n      De croître et de peiner p a r m i la ville ingrate\n      E t d'amasser, pour vos frères, dont les coeurs durs\n      Méconnaissaient votre âme aimante et délicate,\n      D'accumuler de si lourdes grappes d'amour\n      Que votre tendre cœur en éclate, et qu'un jour,\n      Vous méritiez de voir tous vos membres insignes,\n      Comme on lie au piquet chaque sarment des vignes,\n      Cloués étroitement aux branches de la croix;\n      E t de les voir percés de si larges blessures\n      Que votre corps, vermeil et lamentable, soit.\n      Un cep divinement chargé de grappes mûres !\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                   583\n\n\n\n                        VIII\n\n   MOISSON             ET      VENDANGE\nMais, avant de prétendre à la gloire des blés\nQui couvrent le printemps de leur mer pacifique,\nOu de participer au triomphe héroïque\nQue, du sang des raisins pourpres bariolés,\nLes vendangeurs joyeux font aux vignes fécondes,\nVous dûtes accepter, ô J é s u s , l'âpre sort\nQue subissent les fruits du cep et les blés d'or !\n\nComme les moissonneurs couchent les pailles blondes\nE t remplissent l'été du bruit de leurs fléaux\nQui, tombant, remontant et s'abattant encore,\nNe cessent de frapper, dans leurs rythmes égaux,\nLes pauvres blés épars sur leur aire sonore,\nQue lorsque les épis ont donné tous leurs grains ;\nAinsi, faible comme un roseau mince de paille,\nVotre corps dut subir jusqu'à ce qu'il défaille\nE t répande le sang de ses membres divins,\nLa flagellation des soldats sanguinaires !\n\nPuis la croix, comme un lit, vous reçut et, sur vous,\nTandis que le marteau enfonçait vos grands clous,\nS'imprimèrent les pieds nombreux des mercenaires !\nE t votre corps, pareil aux amas rougissants\nDes raisins étendus sur le plancher des claies,\nE t qu'écrase le chœur des vendangeurs dansants,\nVotre corps, par l'affreuse ouverture des plaies,\nDonna jusqu'aux dernières gouttes de son s a n g !\n\n\n                          IX\n\n     L'ÉVANGILE                ET     JÉSUS\nNon seulement, aux jours de votre adolescence,\nVous vous êtes penché sur la beauté des champs,\nMais vous avez ensuite, en des mots si touchants,\nO Christ, parlé du lis plein de magnificence;\nDe l'agneau retrouvé que le pasteur joyeux\nP o r t e autour de son cou comme un fardeau de laine;\nDu semeur dispersant aux sillons sa main pleine,\nComme Dieu répandit les étoiles aux cieux;\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": "584                           DURENDAL\n\n\n      E t des blés où Satan nocturne épand l'ivraie,\n      Ou de la vigne heureuse à l'abri de sa h a i e ;\n      Des travaux de la T e r r e et de chaque saison,\n      E t des humbles soucis de la fermière preste\n      Qui, pour chercher sa drachme, agite la maison,\n      Que tout votre Evangile est un poème agreste!\n\n      P u i s , ô J é s u s , avec ces seuls mots familiers,\n      Ces êtres ingénus et ces candides actes,\n      Avec le seul trésor des objets journaliers,\n      Dont les hôtes naïfs des plus humbles foyers\n      Se t r a n s m e t t e n t , sans fin, les images intactes,\n      Vous sûtes composer un poème si g r a n d ;\n      Vous sûtes élargir d'un si vaste symbole\n      Le geste du semeur et le don d'une obole;\n      Vous sûtes, d'un mot simple ou par la parabole,\n      Vêtir de t a n t de grâce un être indifférent;\n      Mais s u r t o u t exalter, si tendrement, l a tâche\n      Des menus serviteurs qui, toujours, sous les pas\n      De l'homme inattentif qui ne les connaît pas,\n      Offrent leur dévouement obscur et sans relâche;\n      Le pain, l'huile, le sel sauveur et le levain,\n      E t la lampe épuisant son cœur en flammes roses,\n      E t l'âme charitable et joyeuse du vin,\n      Tous les petits parmi les vivants et les choses\n      Qui meurent de donner leur vie à d'humbles causes,\n      Vous sûtes les couvrir d'un tel charme béni,\n      Que vous êtes, J é s u s , un Poète infini !\n\n                                                          PAUL      BONTK.\n"}, {"page_pdf": 674, "texte": "                  La Flandre en Italie\n                            Juste de (iand\n\n\n                DANSle          troisième quart du XVe siècle régnait à\n                           Urbin Frédéric de Montefeltre, comte puis duc\n                           par la grâce de Sixte IV. C'était un homme\n                           adroit, condottière habile, diplomate heureux.\n                           Il avait, à l'égal de tous les princes italiens du\n                           temps, le goût du faste et un penchant généreux\n                           pour les lettres et les arts. Il avait, en outre,\nau contraire de la plupart d'entre eux, un certain fond d'hon­\nnêteté et des vertus qui le rendaient aimable à son peuple et le\nmettaient en très honorable réputation dans la Péninsule et à\nl'étranger.\n   Vers 1465, il entreprit de se faire édifier un grand château,\nhabitation forte et magnifique, « belle et digne, écrivait-il,\ncomme il convient à la condition et à là louable renommée de\nnos ancêtres et aussi à notre condition ». Ce palais, construit\npar L a u r a n a , achevé par P i p p o d'Antonio de Florence, décoré\npar Ambrogio Barocci et Domenico Rosselli, est superbe encore\ndans le délabrement où le temps l'a réduit, avec ses grandes\nsalles vides qui ne g a r d e n t plus que des restes de leur orne­\nmentation primitive, hautes cheminées de stuc, plafonds à\ncaissons, et une petite partie des œuvres d'art de tout genre qui\ny étaient jadis rassemblées. On y voit à peu près intact le studio\ndu duc, dont les murailles sont recouvertes de panneaux de bois\nen m a r q u e t e r i e .\n   Selon la mode du temps qui, sous l'influence de l'humanisme,\nse reprenait à aimer les allégories et les cycles didactiques\nchers au moyen âge, Frédéric désirait voir réunis dans son\nstudio les portraits des hommes les plus illustres par leur savoir\nou leur éloquence de l'antiquité et de l'ère m o d e r n e ; dans sa\nbibliothèque, des images allégoriques du Trivium et du Quadri-\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "586                         DURENDAL\n\n\n vium, les sept branches de l'enseignement de l'école. Les\n artistes capables de réaliser ce désir étaient foule en Italie. Ils\n ne manquaient pas non plus dans la proximité d'Urbin. Fré­\n déric aurait pu recourir, par exemple, à Piero della Francesca\n qui, vers 1466, avait peint son portrait et celui de sa femme,\n Battista Sforza, effigies admirables de vérité, d'une vérité\n presque cruelle, étant donnée la laideur des princes urbinates,\nl'homme, tête sans noblesse, bizarrement défigurée par un nez\ntronqué à la racine; la femme, physionomie insignifiante et\nmoutonnière. Ces seigneurs, qui ont plutôt l'aspect de braves\nbourgeois, se sont fait représenter au revers de leur portrait\ndans un appareil solennel et mythologique. Ils sont traînés\ndans des chars attelés de licornes ou de chevaux blancs, dont\nCupidon tient les rênes. Battista est accompagnée des Vertus\nthéologales; les Vertus cardinales sont montées sur le char de\nFrédéric, qu'une grande Victoire ailée couronne. Ces triomphes\nont pour théâtre un pays, accidenté de petites montagnes et de\nlacs, qui développe sa vaste perspective sous un ciel d'une\nluminosité un peu froide.\n   Faut-il croire que l'attrait que Frédéric éprouvait pour la\npeinture à l'huile détermina son choix? Toujours est-il que le\nlibraire Vespasiano da Bisticci, le contemporain et l'historien\nou, plutôt, le panégyriste du Montefeltre écrit : « Il était très\nconnaisseur de la peinture et, parce qu'il ne trouvait pas en\nItalie de maîtres à son goût qui sussent peindre à l'huile, il\nenvoya en Flandre pour trouver un maître éminent et le fit\nvenir à Urbin, où il lui fit faire de sa main beaucoup de pein­\ntures très magnifiques, et surtout dans un sien studio, où il fit\npeindre les philosophes et poètes et tous les Docteurs de\nl'Église, grecque aussi bien que latine. » Le nom de cet artiste\nnous est révélé, notamment, par les registres comptables de la\ncorporation du Corpus domini d'Urbin. Ces documents con­\ntiennent à différentes dates des années 1473 et 1474 la mention\nde versements effectués à Mtro Giusto, depentore ou à Mtro Giusto\nda Guanto,in pagamento della tavola. En 1475, on remet de la toile\nau même artiste, qui disait « vouloir faire une belle bannière\npour la Fraternité ».\n   La tavola, c'est la Communion des apôtres, conservée à présent\ndans le château d'Urbin et qui provient de l'église du Corpus\nDomini, dont elle décorait l'autel majeur. Quant à Giusto da\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "                    LA FLANDRE EN ITALIE                      587\n\nGuanto, on l'a identifié avec la plus grande vraisemblance avec\nle peintre Joss van Wassenhove, ami de Hughes van der Goes,\ndont le départ pour Rome — entre 1468 et 1474 — est constaté\npar un document des archives de l'église Saint-Michel à Gand.\nVan Wassenhove alla-t-il à Rome ou faut-il supposer que cette\nville n'est désignée là que comme le but supposé de quiconque\nse rendait en Italie, à cette époque? Rien n'empêehe de croire\nque le terme de son voyage fut Urbin.\n   La confrérie du Corpus Domini, qui ambitionnait depuis assez\nlongtemps d'orner son autel d'un retable, profita, sans doute, de\nla présence du maître flamand pour obtenir de lui l'œuvre que\ndéjà elle avait essayé de faire exécuter à Uccello et à Piero\ndella Francesca. Les registres nous apprennent, en effet, que\nle premier de ces artistes résida à Urbin en 1467 et en 1468,\naux frais de la Confraternité, pour travailler, lui aussi, à la\ntavola. Uccello était bien vieux, alors; il avait dépassé soixante-\ndix ans ; son amour pour les beautés et les subtilités de la pers­\npective avait, s'il faut s'en rapporter à Vasari, tourné à la\nmanie. Peignit-il réellement l'œuvre qu'on attendait de lui.\n Cela paraît peu probable. Un grand panneau de bois avait été\npréparé, auquel probablement Uccello ne toucha pas, car les\ncomptes marquent qu'en avril 1469, Piero del Borgo era venuto a\nvedere ta tavola per farla — « que Piero della Francesca était\nvenu voir le tableau, pour le faire ». On ne possède, en tout cas,\ndu travail d'Uccello à Urbin qu'une prédelle d'une valeur assez\n médiocre où il a illustré le crime et le châtiment du juif de\nTeramo qui avait acheté à une jeune fille une hostie pour la\n brûler.\n   Juste de Gand a placé la scène de la Communion des apôtres\ndans une église. La table, recouverte d'une nappe blanche,\nporte différents objets en métal, ciboires, vases. Elle est dressée\ndans le chœur, qui est orné de colonnes de marbre vert et rouge\n à chapiteaux dorés, et éclairé par des oculi ou des fenêtres aux\n vitraux bleuâtres. Par une des fenêtres de côté, on aperçoit un\n coin de ville dominé par une tour gothique. Tous les convives\nont quitté leur place pour communier de la main du Christ. Le\n Sauveur occupe le centre du tableau. Sa figure allongée est\n encadrée par une barbe légère et de longs cheveux roides et roux.\n Derrière lui, trois apôtres sont agenouillés qui ont déjà com­\n munié et semblent plongés dans un profond recueillement.\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": "588                          DURENDAL\n\n\n Jésus présente le pain à un quatrième apôtre qui fait un geste de\n ferveur. A la suite de ce dernier, viennent cinq apôtres encore,\n tous à genoux, les mains jointes, qui attendent, en; priant;\n leur tour. Dans un coin, J u d a s tenant une bourse d a n s la main;\n se tourne à moitié vers le Christ et ses disciples, dans l'attitude\n de quelqu'un qui va s'esquiver. Il a l'air perplexe et se mord\n les lèvres. Dans le fond, près de la table, saint Jean, très jeune,\navec une robe d'un blanc rosâtre et un manteau blanc doublé de\nbleu, à côté d'un autre apôtre qui lui parle. Au-dessus, deux\nanges planent, les ailes ouvertes, enveloppés dans les plis bouil­\nlonnants de leurs robes verdâtres.\n    A l'exception de saint Jean, tous les apôtres sont barbus. Dans\nles couleurs très variées de leurs vêtements dominent les teintes\nbleuâtres, rosâtres ou verdâtres, relevées parfois d'or. L'aspect\nde l'oeuvre, qui parait inachevée par places, induit à supposer\nqu'une partie des ornements d'or battu qui avaient été appliqués\npar l'artiste ont disparu.\n    Au second plan, à gauche du tableau, se présentent, dans la\nposture de spectateurs édifiés, quelques personnages d'un relief\nbeaucoup plus vivement accentué que les acteurs de l'épisode\nsacré. L e plus imposant de ces personnages n'est autre que Fré­\ndéric de Montefeltre. I1 est debout, de profil, un bonnet rouge\nsur ses cheveux bruns, vêtu d'un manteau bleu sombre broché\nd'or, très reconnaissable à ses yeux écarquillés et à son nez sin­\ngulier. Il est accompagné de deux familiers et s'entretient, en\ngesticulant des deux mains, avec un seigneur placé devant lui,\nqui jette un regard oblique sur le Christ et les apôtres. L'inter­\nlocuteur du prince, un h o m m e grisonnant, porte un manteau\nor et noir, doublé de blanc, avec des manches d'étoffe bleu\nsombre et un bonnet en zibeline orné de perles et de pierreries.\nP l u s loin, comme dissimulés dans une encoignure, on aperçoit\nune femme en vêtements de couleur foncée qui tient dans ses\nbras un enfant coiffé d'un bonnet bleu sombre et enveloppé\nd'une robe gris foncé à reflets rosâtres. L a critique a beaucoup\ninterrogé ce groupe mystérieux, placé là dans une sorte de\nrecul. On s'est d e m a n d é quelle était cette mère, qui était cet\nenfant. L'hypothèse la plus plausible est que nous avons là un\nportrait posthume de Battista Sforza (+ 1472) que, dans une\npensée tendre et pieuse, Frédéric aurait voulu associer, en\nmême temps que l'héritier qu'elle lui avait donné, le petit Gui-\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "                              LA   F L A N D R E EN     ITALIE                           589\n\n\ndobaldo, aux mérites de cette œuvre dévote. Q u a n t au seigneur\nd'apparence étrangère qui cause avec Frédéric, son individua­\nlité nous est dévoilée par l'historien de la vie et des actes du\nduc d ' U r b i n , Baldi, qui écrivait dans les premières années du\nXVIe siècle : « Ussamcassano, très puissant roi de Perse, dans\nl'envoi d'ambassadeurs qu'il fit aux potentats chrétiens, leur\nordonna particulièrement qu'ils visitassent Frédéric de sa part.\n Et celui-ci, pour perpétuer la mémoire de ce fait, se fit portrai­\nturer du naturel, lui et les ambassadeurs, dans le tableau de\nl'autel majeur de la Confraternité du Corps du Christ, à Urbin,\npar J u s t e Tedesco, peintre fameux de ces temps (1). » Ajoutons\nque l'envoyé qui visita Frédéric s'appelait Zeno et était Véni­\ntien.\n   M. De Ceuleneer, qui a publié récemment une étude très\ncomplète et très documentée sur Juste de Gand (2), interprète\nen ces termes la posture dans laquelle l'artiste a représenté le\nduc d ' U r b i n et l'ambassadeur : « L ' a t t i t u d e et l'expression du\nvisage de F r é d é r i c indiquent que le prince cherche à convaincre\nZeno de la vérité du mystère. L e Persan a l'air de répondre :\n« Nous ne nous occupons pas de cela! Quel intérêt cette action\n» présente-t-elle pour nous? Nous confessons une autre reli­\n  gion! » Cette opposition entre les divers cultes est complétée\npar les scènes de la prédelle qui nous montrent la vérité du\nmystère et la punition du juif sacrilège. Qu'on le remarque bien :\nZeno, quoique Vénitien, est ici le représentant du monde\noriental. L ' O r i e n t et l'Occident prennent ainsi part au grand\névénement, et l'artiste établit ainsi que la sainte Eucharistie a\nété instituée pour le monde entier... » E t m ê m e pour les Véni­\ntiens! pourrait-on ajouter. Sans plaisanterie, le commentaire\nde M.. De Ceuleneer est trop ingénieux. Les peintres ou, plutôt,\nleurs inspirateurs, leurs librettistes ne nourrissaient point de\ndesseins aussi subtils. L'explication simpliste de Baldi est pro­\nbablement la bonne : Zeno est là pour que l'on sache que là\n\n\n   (I) Vita e Fatti di Federigo di Montefeltro, 1604.\n   (?) Juste de Gand : Les A R T S ANCIENS DE FLANDRE, t. V, fasc. I l , 1911. Voir aussi dans\n1'Art flamand et hollandais (juin 1912) le début d'un article consacré à Juste de Gand;\npar M. Joseph Destrée. Le savant critique signale particulièrement les nombreuses\nréminiscences d'oeuvres flamandes célèbres que l'on découvre dans la Communion des\nApôtres, dans les portraits des Hommes illustres et même dans le plus italianisant des\nouvrages de Juste : Les Allégories.\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": "590                         DURENDAL\n\n\nrenommée guerrière de Frédéric s'était propagée jusque chez\nles Infidèles.\n   En dépit de certaines gaucheries de dessin, de la pose roide\net disgracieuse du Christ, l'œuvre est impressionnante. L'action\nmystique du sacrement est caractérisée avec habileté dans les\nexpressions diverses de la physionomie des apôtres, selon qu'ils\nont ou non communié.\n   La conception à laquelle Juste a donné forme n'est pas com­\nmune dans l'iconographie religieuse de l'époque. On représente\nplus volontiers Jésus à table avec les apôtres, assis à côté du\ndisciple bien-aimé, en face de Judas, prononçant la parole\nqui annonce la trahison. C'est le moment tragique de la Cène,\ncelui que Léonard choisit comme le plus propre à fournir des\néléments de mouvement et de beauté dramatique. La compo­\nsition de Juste appartient encore à la tradition byzantine, plus\nsoucieuse de susciter la vénération des fidèles que leur amour.\nPour la conception religieuse qu'elle exprime, l'humanité du\nChrist est toujours enveloppée dans le rayonnement auguste de\nsa divinité. Aussi, l'œuvre de Juste évoque-t-elle moins l'idée\nde la victime expiatoire, vouée au supplice, que celle du Sau­\nveur, Roi et Prêtre selon l'ordre de Melchissédec.\n   Dans l'art italien du XVe siècle, on ne trouve d'exemple anté­\nrieur de la Communion des apôtres que chez l'Angelico. C'est en\n1436 que fra Giovanni peignait, à Saint-Marc de Florence, la\nbelle fresque que l'on connaît. Il est bien inutile de faire remar­\nquer que, si pénétré que Juste ait pu être de son sujet, il est\nresté fort inférieur à l'artiste dominicain. Il se peut qu'il ait vu\nl'œuvre de ce dernier, mais, à supposer qu'il ait formé une\nsemblable ambition, il lui aurait été impossible de réaliser dans\nla sienne cette délicieuse harmonie de l'esprit et de la forme qui\nest l'essence même de l'art de l'Angelico. Celui-ci n'a rien donné\nau décor; il n'a introduit aucun élément surnaturel dans sa\nfresque. La scène se passe, non dans l'abside monumentale\nd'une église, mais dans un réfectoire d'une nudité monastique. A\nl'exception de quatre des apôtres qui se sont agenouillés, les\nconvives attendent debout à leur place le pain spirituel que le\nMaître leur distribue. Obéissant à une inspiration de son tendre\ngénie, l'Angelico a introduit la Vierge parmi les acteurs de cette\nscène. Elle est là, elle aussi, à genoux, pour prendre part à la\nPâque nouvelle... La belle unité, faite de la simplicité de l'ex-\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": "                          LA FLANDRE EN ITALIE                             591\n\n\npression et de la profondeur du sentiment, qui donne à la\nfresque du Beato un accent p u i s s a m m e n t liturgique, n'existe\npas dans le tableau d ' U r b i n . L e type que l'artiste flamand a\ndonné à Jésus a de la vulgarité, une réalité un peu lourde.\nD'autre part, il n'a pas su créer autour de ses personnages l'at­\nmosphère m y s t i q u e dans laquelle leurs actes et leurs gestes\nauraient pris toute leur éloquence. Sa tâche, il est vrai, était\nrendue difficile, à cet égard, par l'intrusion des figures de F r é ­\ndéric et de Zeno, dont la présence n'était pas de nature à per­\nmettre de faire concerter très étroitement tous les éléments de\nla composition.\n   Cette façon d'introduire des contemporains comme spec­\ntateurs ou témoins des fastes de l'histoire sacrée, inconnue\nencore en F l a n d r e , était déjà usuelle en Italie. E t c'est dans\nce détail seulement que peut se marquer l'influence du milieu\noù l'artiste s'était transporté sur cet ouvrage de facture toute\nflamande.\n\n    Les h o m m e s illustres dont Frédéric avait voulu placer l'ef­\nfigie d a n s son studio, comme des espèces de dieux lares de ce\nlieu de travail et de méditation, sont relativement nombreux.\n On y voyait des sages, des législateurs tels que Moïse, Salomon\nou Solon; des philosophes tels que Platon, Aristote ou\nS é n è q u e ; des docteurs de l'Eglise tels que saint Grégoire,\nsaint J é r ô m e , saint Ambroise, saint Augustin et saint T h o m a s\nd'Aquin; des poètes : H o m è r e , Virgile, P é t r a r q u e , D a n t e . On\ny voyait aussi, parmi les contemporains, Pie II et le cardinal\nBessarion, tous deux grands humanistes, Vittorino de Feltre,\ndont Frédéric avait été le disciple, et Sixte IV, qui lui avait\naccordé la couronne ducale. Ces portraits sont partagés par\nmoitié entre le Louvre et la Galerie Barberini, à Rome. Cette\ndernière conserve, en outre, un portrait du duc et de son fils\nGuidobaldo, provenant également d'Urbin. Il ne subsiste que\nquatre des Allégories des Arts libéraux qui décoraient la biblio­\nthèque. Ce sont la Rhétorique et la Musique (Londres, National\nGallery), l'Astronomie et la Dialectique (Musée de Berlin).\n   L ' a t t r i b u t i o n de ces peintures a été énormément controversée,\ncomme il est naturel pour des œuvres dont l'étude fait ressortir\ndes caractéristiques contradictoires, plutôt italiennes pour le\ndessin; plutôt flamandes pour l'exécution et pour la couleur.\n"}, {"page_pdf": 681, "texte": "592                                DURENDAL\n\n\n\nCertains critiques les tiennent pour des travaux de Melozzo da\nF o r l i ; d'autres, pour le fruit de la collaboration de ce maître\navec J u s t e . M. Corrado Ricci, adoptant une thèse moyenne,\npense que le style acquis par Juste dans ces ouvrages témoigne,\nsoit qu'il s'est laissé influencer par Melozzo; soit qu'il a subi de\nmême que ce dernier l'influence de Piero della Francesca.\nM. Venturi accepte pour exacts les renseignements contenus\ndans Vespasiano da Bisticci. Il est certain que, dans l'éla­\nboration de ces peintures, le maitre flamand a dû s'inspirer de\nce qu'il avait vu en Italie. De la Communion aux portraits et,\ndavantage encore, aux Allégories, l'évolution de la manière de\nVan Wessenhove est très considérable. Il fait preuve d'un sens\ndécoratif qu'il ne possédait point. L'opinion de M. Ricci n'est\ndonc pas sans fondement sérieux. Mais, il conviendrait, peut-\nêtre, d'ajouter que les impressions qui ont modifié la teneur de\nl'art de J u s t e ne doivent pas lui être provenues toutes de\nMelozzo : ces Allégories ne sont pas sans offrir quelques simi­\nlitudes dans l'ordonnance générale avec les figures de Vertus\ndont les Pollaiuoli et Botticelli ornèrent vers 1469-1470 la salle\ndu Magistrat de la Mercatanzia de Florence.\n   L ' e m p r e i n t e réaliste, voilée dans les Allégories, est très vive\ndans les portraits. Miintz (1), faisant le récit de la première\njeunesse de Raphaël dans sa ville natale, constate « qu'il ne put\ntrouver que peu d'enseignements dans les fresques ou les\ntableaux commandés ou achetés par le vieux duc : il en était\nréduit à copier dans son album (2) les mauvais portraits de\nJuste de G a n d ». O n entend bien que si l'érudit français aban­\ndonne ces effigies à un artiste qu'il flétrit de l'épithète de\n« grossier réaliste », c'est seulement parce qu'il les considère\ncomme « mauvaises ». Si ce j u g e m e n t méprisant est justifié\naux yeux du classique critique par le fait que, ni dans la\nphysionomie, ni moins encore dans les costumes, ces figures\nne répondent aux individualités qu'elles sont censées repré­\nsenter, Miintz a raison. J u s t e n'a pas t e n t é d'incarner ses héros\nsous des apparences idéales. Ils n'ont, certes, rien moins que\n\n\n  (1) Histoire de l'Art pendant la Renaissance. Italie : I Les Primitifs, p. 674, Paris,\n1889.\n  (2) Cet album se trouve à l'Académie de Venise. I1 contient un certain nombre de\ndessins ombrés à la plume, exécutés d'après les portraits du Studio. On ne saurait, du\nreste, affirmer positivement qu'il ait appartenu au Sanzio.\n"}, {"page_pdf": 682, "texte": "                     LA F L A N D R E   EN   ITALIE            593\n\n\nl'air grec ou romain, mais ils n'ont pas non plus, comme les\nhommes de l'antiquité que, vers la fin du siècle, le Pérugin\npeignait au Cambio de Pérouse, une semblance chimérique.\nCes figures ont une qualité assez essentielle, qui est d'être\nvivante. Restait à les approprier au rôle qu'elles devaient\njouer. Il faut avouer que Juste n'a pas beaucoup raffiné sous ce\nrapport, et on ne saurait lui reprocher un insouci de la couleur\nlocale qui lui est commun avec tous les artistes du temps.\n    Si l'on peut imaginer avec lui Boèce (Galerie Barberini) sous\nl'aspect d'un docteur à la face un peu carrée, le coude a p p u y é\nsur un livre fermé, comptant ses arguments sur ses doigts, d'un\nair de contention d'esprit, on éprouve quelque peine, en dépit\ndes tables de la loi couvertes de caractères hébraïques dont il\nest porteur, à reconnaître Moïse (Galerie Barberini), dans le\npersonnage barbu, vêtu et coiffé à la mode du XVe siècle, que\nJuste nous met devant les yeux. E t il devait paraître au bon duc,\nlorsqu'il regardait Solon (Louvre), que ce sage de la Grèce, avec\nsa barbe et ses longs cheveux frisés, avec son manteau vert à\ncollet rouge et son chapeau de feutre blanc, n'était pas fort\ndifférent des gens qu'il pouvait rencontrer dans les rues\nd'Urbin !\n    Ce sont des inconnus auxquels le peintre a imposé quelque\n nom illustre. Ils ne sont, d'ailleurs, ni plus ni moins adaptés à\nleur personnalité fictive que, par exemple, le Zuccone et les\nautres modèles de Donatello, à celle des rois ou des prophètes,\ndont on lui avait c o m m a n d é la statue pour le Campanile de\n Florence. Si l'on se retourne vers les quelques contemporains\ndont le portrait apparaît dans la série, l'impression est fort\ndifférente. Le Sixte IV, vieillard un peu obèse, aux traits bour­\n souflés par l'âge, n'a certainement rien de la beauté du pontife\n au profil de médaille dont Melozzo da Forli a placé la noble\n figure dans la fresque qu'il peignit pour le Bibliothèque vati-\n cane, mais il est, sans doute, plus vrai. L e portrait de Frédéric\n et dupetit Guidobaldo (Galerie Barberini) tient plus de la manière\n ultramontaine. C'est un portrait de parade, un portrait dynas­\n tique. On y voit que le duc est prince souverain, qu'il est\n homme de guerre et qu'il est lettré et curieux de sapience, car\n il siège dans un haut fauteuil garni de velours vert, l'épée au\n côté, revêtu de son armure sur laquelle il a passé un manteau\n rouge à col d'hermine. Il a ôté son casque, l'a déposé à terre\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": "594                            DURENDAL\n\n\nauprès d e lui, et lit dans u n livre à reliure rouge qu'il tient des\ndeux mains. Son j e u n e héritier est d e b o u t devant lui, appuyé\ncontre ses genoux, en robe j a u n e parsemée de perles.\n  L e Frédéric de ce portrait et celui qui se trouve agenouillé\ndevant la Vierge entourée de saints de la Brera (n° 510) ont été\npeints plus que p r o b a b l e m e n t vers le m ê m e m o m e n t . Cette\nMadone, qui provient de S. B e r n a r d i n o d ' U r b i n , est disputée\nentre fra Carnevale, élève de Piero della Francesca, et Piero\nlui-même. D e t o u t e façon, elle tient fort de celui-ci. J u s t e y\naurait collaboré, assure-t-on, en peignant les mains jointes du\nprince, qui, en effet, contrastent par la vigueur de leur relief\navec la facture du reste de la toile. C e p e n d a n t , il paraît invrai­\nsemblable que l'on ait eu recours à lui u n i q u e m e n t pour un\ndétail d'un intérêt aussi secondaire. Il serait plus naturel de\nsupposer — la comparaison avec le portrait de la Galerie Bar­\nberini corrobore cette opinion — que Juste fut chargé d e l'exé­\ncution de toute la figure de F r é d é r i c dans le tableau de la\nBrera.\n   Dans les Allégories, il y a une élégance de la ligne, quelque\nchose de libre, de dégagé qui surprennent chez le peintre de la\nCommunion. L a Rhétorique, la Musique, l'Astronomie et la Dialec-\ntique sont des jeunes femmes trônant sous des niches monu­\nmentales de m a r b r e . Si elles font penser aux Vertus de la\nMercatanzia, de Florence, que nous citions tout à l'heure, il\nfaut constater, cependant, qu'elles n'ont rien d e la raideur\nhiératique de celles-ci. L e u r s attitudes sont variées avec une\ncertaine adresse, et on pourrait voir là u n e tentative timide\nencore dans le sens des recherches d'équilibre et de contraste\nque la Renaissance classique poursuivit avec t a n t de science et\nde virtuosité. Au pied de chacun des Arts libéraux se trouve un\npersonnage prosterné dans une a t t i t u d e d ' h o m m a g e . Il semble\nque ces personnages soient des portraits; c'est ainsi que celui\nque le peintre a agenouillé devant la. Dialectique est, selon toute\napparence, Frédéric lui-même.\n   M. De Ceuleneer croit pouvoir inscrire à l'actif de Juste,\noutre une figure assez lourde du Salvator Mundi (Musée de Città\ndi Castello), une peinture conservée au château de W i n d s o r où\nnous retrouvons encore une fois F r é d é r i c avec son fils Guido­\nbaldo, écoutant, dans une salle de son palais, une lecture faite\npar le savant évêque P a u l de Middelbourg. C'est là une vive\n"}, {"page_pdf": 684, "texte": "                     LA FLANDRE EN ITALIE                     595\n\net curieuse représentation propre à nous donner une idée de\nces princes humanistes en fonction — un peu pédante —\nde science.\n    M. Morton H. Bernath ajoute au catalogue de l'œuvre\nde l'artiste une Pietà du Musée Lindenau, à Altenbourg\n(réplique au Bargello, à Florence), qui, d'après lui, pour­\nrait être la bannière, l'insegna bella, que, d'après les anno­\ntations du registre du Corpus Domini, Mtro Giusto avait promis\nde faire, en 1475, pour la Fraternité. Il revendique aussi pour\nl'artiste flamand une Vierge à l'Enfant, assez peu marquante,\net attribuée à Van der Goes, à la galerie Corsini, à Florence\n(3 e salle, n° 87); une Mater dolorosa, du palais Corsini, à\nRome, et une Epiphanie peinte à tempera et fort endommagée,\ndu Musée de Trevi.\n\n   Juste de Gand séjourna dix ou douze ans à Urbin, honoré\nde la faveur du petit souverain, travaillant pour lui, pour la\nconfrérie du Corpus Domini et, vraisemblablement, pour d'autres\nassociations pieuses, des églises et des particuliers. L'existence\nau sein de cette cour provinciale, assez sévère de mœurs,\nquelque peu guindée dans son appétit de savoir et de culture,\nagit sur lui. Avec la souplesse d'esprit qui distingue certains\nFlamands, il transforma sa manière, s'efforça de la plier au\ngoût régnant dans le pays : la raideur gothique qui est encore\ndans la Communion des apôtres a disparu presque sans laisser de\ntraces dans les Allégories. Il est le seul peintre flamand du temps\nqui ait produit des œuvres susceptibles d'être attribuées sans\ninvraisemblance à un artiste italien. Mais, nous l'avons remar­\nqué, il n'est pas sans avoir, de son côté, influé sur les maîtres\nde la région.\n   Au nombre de ceux-ci se trouvait Giovanni Santi, qui paraît\navoir collaboré aux travaux de Juste et auquel on donne la\ncopie de la tête du Christ de la Communion, conservée au châ­\nteau d'Urbin. Il y a apparence que ce père médiocre d'un\nhomme de génie avait conçu quelque rancune des succès de\ncet étranger dans sa ville natale, car la Chronique rimée du\nduc d'Urbin, qu'il versifia entre 1485 et 1490, ne souffle mot de\nJuste. Ce n'est pas qu'il ne cite dans cet ouvrage, en accolant à\nleur nom des épithètes élogieuses, quantité d'artistes morts ou\nvivants, Italiens ou Flamands : Il degno Gentil da Fabriano,\n"}, {"page_pdf": 685, "texte": "596                            DURENDAL\n\n\n\nGiovan da Fiesol, frate al. bene ardente, et Pisanello, savant dans\nl'art de la médaille comme d a n s celui de la peinture, Masaccio,\nF i l i p p o Lippi et Domenico appelé il Veneziano, et Paolo\nOccelli, les deux Pollaiuoli, grands dessinateurs, et Pier\ndel Borgo et, enfin, les « deux jeunes h o m m e s , égaux d'âge et\nd ' a r d e u r » , L é o n a r d de Vinci et le P é r u g i n .\n    Q u a n t aux F l a m a n d s , Giovanni n'est sans doute que l'écho\nde ce qu'il a appris dans Fazio et dans Cyriaque d'Ancône et\nqu'il mit en vers exécrables :\n\n                 A Brugia fu tra gli altri piu lodato\n                   Il gran Joannes el discepol Rugero\n                 Con tanti d'alto merto dotati\n                   Della cui arte e sommo magistero\n                 Di colorire furno si excellenti\n                   Che han superati spesse volte il vero...\n\n   « Qu'ils ont souvent surpassé le vrai! » c'est-à-dire qu'en\ntransférant la réalité dans l'art avec tous les caractères qui lui\nsont propres, ils l'ont rendue admirable aux yeux des h o m m e s .\nMais, les temps sont proches où le vrai paraîtra sans intérêt,\noù on s'efforcera aussi de le surpasser, mais d a n s un autre sens,\nen le grandissant, en le tirant de la simplicité dans le sublime.\nCe sera le règne d'une autre beauté, d'une beauté différente de\ncelle du réalisme... Différente, mais non point supérieure,\ncomme les maîtres du XVIe siècle se l'imaginaient et c o m m e il\nétait bon qu'ils se l'imaginassent, puisque toute évolution de\nl'art est en partie commandée par la conviction où est chaque\ngénération de la supériorité de sa pensée sur celle du passé.\nQuelques années après le départ de J u s t e — en 1483 — naissait\nà Urbin l'artiste qui devait être, sinon le plus grand, au\nmoins le plus universellement admiré et imité des créateurs de\nl'idéal esthétique nouveau, R a p h a ë l . . .\n\n                                                    ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 686, "texte": "            Un chant de joie\n\n\nO joie ardente et féconde,\nEclate, ris et déferle\nComme une vague et comme une averse de perles\nSur la grève aride et blonde\nDe mon âme!\n\nMon âme! Sol\nBrûlé des vents, battu des longs soleils de   flamme,\nMon âme lasse des envols,\nDes désirs et des tourmentes,\nMon âme hésitante!\n\n0 joie :\nRoses rouges au cœur de velours et de soie\nDans l'ombre vespérale :\nCouronne de lauriers au front\nDes heures triomphales :\nAmour passionné de mes songes profonds :\nCantique\nTour à tour et fanfare de cor\nDans les bois d'or :\nColombe sous les portiques!.\n\nO joie   humaine,\nPlus fraîche que le rire emperlé des   fontaines\nDans la suavité d'avril!\nPlus simple que l'émoi puéril\nEt le balbutiement\nD'un cœur en son printemps!\nPlus haute qu'une tour\nD'espoir\nLe soir\nDu bon retour !\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": "598                            DURENDAL\n\n\n\n        Enivrement d'abeille au cœur des longs calices\n        Des lys,\n        Caresse de miel\n        Et guirlandes de roses\n        En un geste éployé d'étreinte sur le ciel\n        Rose\n        Et silence, silence incrédule et charmant\n        Jusqu'au ravissement !\n\n         Qu'est donc mon âme, ô joie      immatérielle,\n         Pour que tu lui donnes ton étreinte mortelle\n         A partager;\n         Et qu'à ses parois tu ruisselles\n         En une pluie d'étincelles\n         Et de baisers !\n\n         Pour te répandre en moi comme une nappe claire\n         Au bruit léger de pas,\n         Tu n'a donc point trouvé mon accueil trop austère\n         Ni mon logis trop bas?\n\n         Et jalouse de tant de mauvais    jours,\n         Tu m'a ravi en plein été de plein amour,\n         Comme un souffle sacré\n         D'éternité'.\n                                                     J O S E P H BOSERET.\n\n Ciney, 11 avril 1912.\n"}, {"page_pdf": 688, "texte": "I. — J. PROVOST? LA VIERGE DANS L'ÉGLISE\n\n            (MUSÉE DE CRÉMONE)\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": ""}, {"page_pdf": 690, "texte": "      Souvenir du musée de Crémone\n\n                                                                 Mai ICI T.\n\n\n                  VÉHICULATION monotone, en tram à vapeur, depuis Plai­\n                    sance, dans l'étendue plate et indéfinie que parcourt le\n                    large Pô semé d'îles. Murailles roses d'une éternelle ban­\n                    lieue, qu'interrompent des échappées de verdure poussié­\n                    reuse. Quelques heures s'écoulent ensuite, charmantes,\n                    à Crémone, — car la cité d'apparence banale révèle, quand\n                    on y pénètre, des trésors.\n                       Le Municipio avec son svelte Torazzo proclamant fière­\nment l'autonomie communale; le Dôme empli des fresques mouvementées\nde Boccaccino, de Pordenone, de Romanino ; l'œuvre des Campi à l'église\nS. Abbondio; la gracieuse Vierge entre saint Jacques et saint Augustin du\nPérugin à S. Agostino, devant laquelle l'imagination déçue par un payage\nsans caractère retourne volontiers à la suavité jamais oubliée des horizons\nombriens... Mais ce n'est point à de telles évocations que je veux m'attarder,\nnon plus qu'aux célébrités locales, aux luthiers fameux, à cette Sofonisbe\nAnguisciola, femme-peintre dont la renommée ici, à défaut d'œuvres, perdure\nsur la plaque indicatrice d'une rue. Dirigeons-nous vers le modeste musée\ncivique logé dans le Palazzo Reale (ancien palais Ala di Ponzone) et décri­\nvons deux \" madones flamandes \" quasi ignorées, bien dignes cependant de\nfixer l'attention des amateurs.\n   I. N° 240. La Vierge dans l'église (pl. I).\n   La Vierge couronnée, vue de trois quarts, tenant dans ses bras l'Enfant, se\ndrape dans un ample manteau noir. Elle est debout sur une sorte de socle,\nqu'entoure une balustrade de style gothique flamboyant. Derrière elle, un\npilastre Renaissance, brun, avec des rinceaux d'or, montre d'élégants putti en\ngrisaille. A droite du spectateur, on aperçoit l'intérieur d'une vaste église.\ndont le baldaquin de la madone, prolongé par sa clôture ornementée, occupe\nle transept. Dans une tribune, au-dessus du déambulatoire, sont assis un roi\net une reine, peu perceptibles ; puis se déploie le chœur aéré que terme un\njubé supportant le Crucifié entre la Vierge et saint Jean. La perspective\nréussie de la partie supérieure des arceaux fait penser au prestigieux fond des\nSept Sacrements de Roger Van der Weyden (musée d'Anvers. Le soleil\ntombant sur le dallage noir et blanc, produit un effet d'éclairage à la Pieter\nde Hooch » — observe justement M. R. Stiassnv dans un savant article consacré\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": "600                                     DURENDAL\n\n\n\naux Primitifs néerlandais dans les collections de l'Italie du Nord (1). Le\ncritique écrit avec raison : « Nous sommes en présence du vieux motif de\nla Vierge dans l'église, cher aux Van Eyck (2), repris au commencement du\nXVIe siècle par leurs lointains imitateurs. » Écartons pourtant Gossart,\ndésigné par M. Stiassny, encore qu'il ait souvent interprété librement des\nthèmes antérieurs; de même que Van Orley, dont le nom se lit sur le cartel,\ncomplexe figure de la transition de notre art vers le romanisme absolu.\n   Le docteur F. Dülberg, dans les Frühholländer in Italien (3), — où il\npublia, je crois, la seule reproduction existante du tableau —, le définit :\n« Ecole hollandaise vers 1520, sous l'influence de Cornelis Engelbrechtsz »\n(y découvrant une parenté avec la Descente de Croix, de Leyde), ce que\npersonne n'admettra! Tout cela doit donc, semble-t-il, être rejeté; et M. Hulin\nnous donne la solution du problème en proposant Jean Provost — l'artiste\nmontois qui vint se greffer sur l'école brugeoise finissante. Considérons le\nvisage de la Vierge si conforme aux types de Gérard David. Songez à la\nDeipara Virgo prédite par les prophètes et les sibylles, attribuée à Provost\n(musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg) (4) et à la madone de Carlsruhe qui\ns'en rapproche tant! — J. Provost n'est point accepté unanimement comme\nl'auteur de la Vierge de Crémone; M. Fierens-Gevaert (5) suggère Corneille\nVan Coninxloo. Evidemment, certain lien s'accuse vis-à-vis de l'Annonciation\ndu musée de Stuttgart, rangée par M. A.-J. Wauters au catalogue du peintre\nbruxellois, et de là on peut remonter au prototype : le décor architectural\nflamboyant de la Parenté de la Vierge, œuvre authentique de Corneille (1526 ;\nmusée de Bruxelles). La Conversion de saint Mathieu à Windsor, la Madone\nRichter (6), entreraient alors en ligne de compte. Mais je n'y relève aucune\nsimilitude décisive. L'analogie de la physionomie de la Vierge avec l'école de\nGérard David et Provost prouve ici davantage qu'un rapport architectonique\nimprécis avec le groupe Gossart-Coninxloo. Fendillée et vétusté, la Vierge\ndans l'église, grâce à sa mise en page si originale et à ses précieuses qualités\nd'exécution, constitue l'attrait principal du petit musée.\n   IL N° 242. La Vierge et l'Enfant (pl. II).\n   Tableau d'importance moindre, qui séduit par l'intensité de son coloris. La\nVierge, en buste, vêtue d'un manteau rouge et d'un corsage vert foncé\ndécolleté en carré, incline sa joue vers l'Enfant affectueusement pendu a son\ncou. Composition assez impersonnelle. On serait tenté de garder l'appel­\nlation prudente et vague : « Ecole flamande, début du XVIe siècle. » Plusieurs\ndétails manifestent un relatif archaïsme : raideur des extrémités digitales,\n\n\n  (1) Altdeutsche und Altniederländer in oberitaliënischen Sammlungen. (Repertorium für\nKunstwissenschaft, XI, 1888, p . 383).\n  (2) Exemples : musées d'Anvers et de Berlin, galerie Doria à Rome\n  (3) Pl. XXIII (Harlem, s. d.).\n  (4) G. HULIN : Jan Provost. (Kunst en Leven 1902, fasc. VI, p. 30 )\n  (5) Les Primitifs flamands, vol. II, p. 242, note. (Bruxelles, 1912.)\n  (6) F . DE MÉLY : Une Vierge de Cornelis Schernier Van Coninxloo. (Revue de l'Art ancien et\nmoderne, octobre 1908.)\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": "II. — ÉCOLE FLAMANDE : LA VIERGE E T L ' E N F A N T\n\n                (MUSÉE DE CRÉMONE)\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": ""}, {"page_pdf": 694, "texte": "                  SOUVENIR DU MUSÉE DE CRÉMONE                             601\n\n\ncheveux ondes de la Madone, faisceau de rayons auréolant la tête de\nl'Enfant...\n   Je ne serais point éloigné de reconnaître une production de la jeunesse de\nBernard Van Orley, malgré que j'aie souligné la commodité trop générale de\npareille attribution. Quoi qu'il en soit, ce mignon panneau, d'une conservation\nremarquable, ne vaut-il pas d'être signalé? Je ne trouve nulle part de mention\ncritique à son sujet.\n\n   C'est ainsi que — dans l'amas confus des impressions admiratives provo­\nquées par l'art italien — j'emporte de ma visite à Crémone un intéressant\ntémoignage de la vitalité esthétique des Pays-Bas, à l'aube de la Renaissance\nclassique. Et désireux de collationner les traces de la diffusion au delà des\nAlpes des œuvres picturales belges de jadis, je pointe pieusement dans mes\nnotes — en gagnant la gare maussade — le double document que je livre\naujourd'hui à la sympathie clairvoyante des voyageurs érudits.\n\n                                                         PIERRE BAUTIER.\n"}, {"page_pdf": 695, "texte": "Province... cœurs déserts...\nP e t i t e fille dont le cœur est vierge encore\nE t qui rêvez dans la douceur\nDes soirs de printemps ou parmi l'amertume\nDes soirs d'automne,\nP e t i t e à la vie triste, unie et monotone,\nAux yeux de candeur et de brume,\nVotre petit cœur tiède est très soumis d'avance\nE t vous ne croyez pas beaucoup\nAu grand désir farouche et fou,\nAux langoureuses et pourtant sauvages fièvres,\nAux mains offertes, aux baisers à pleines lèvres\nQui donneraient aux jours l'immense goût du ciel ;\nVous ne croyez pas beaucoup\nAux purs et sublimes amants\nComme on en voit dans les romans\nPassionnels,\nE t c'est avec dédain que vous saluez dans les livres\n— La cliair est triste — tous les grands mots bleus et ivres.\n\nCar vous savez la pauvreté\nSouvent de la réalité\n— Les exemples de tous les j o u r s vous i n s t r u i s i r e n t —\nE t qu'il faut peu compter sur ce que l'on désire.\n\nE t non seulement vous ne croyez pas beaucoup,\nMais — c'est ennuyeux — vous ne croyez plus beaucoup.\nC'est ennuyeux et c'est pire :\nN'être plus celle qui soupire...\n— E t votre cœur en somme\nE s t prêt à tout.\nIl peut venir le bon jeune homme\nDésireux de s'établir.\nVous l'accepterez sans faiblir.\n\n— Mais nous, les poètes, nous voyons des yeux qui brillent,\nDe petites robes de clarté,\nNous voyons tout cela daus la lumière d'un soir d'été,\nNous nous faisons d'autres idées des jeunes filles...\n"}, {"page_pdf": 696, "texte": "          PROVINCE... CŒURS DÉSERTS...                     603\n\nMais je crois qu'un jour vous regretterez\nE t vous verserez des larmes amères,\nIl sera trop t a r d ; monsieur le curé\n\n        Vous a u r a bénis\n        E t monsieur le maire\n        Vous aura unis.\n\nAlors vous prendrez votre courage à deux mains,\nVos deux mains, pauvres lis assoiffés de caresses,\nE t vous écarterez, soigneuse, du chemin\n     L'ortie des trop promptes détresses.\n\nE t puis vous deviendrez exacte et ménagère.\n— Petite ombre, petite ombre tremblante et légère,\nNul ne se souviendra même plus que vous fûtes;\nLes hommes ont à soutenir bien trop de luttes\nP o u r apercevoir quand un peu de beauté\n            Glisse de côté; —\nVous deviendrez prudente, économe, attentive,\n       Et toujours soucieuse, un peu craintive,\n            E t comme recroquevillée;\n— Petite ombre, petite ombre fuyante et éveillée,\n       Au jardin d'avril mouvant papillon,\nLes jours ont fui emportant chacun un rayon,\n       E t l'on ne peut pas courir après eux —\nVous suivrez tous les cours des marchés agricoles\nP o u r éviter que la fermière ne vous vole\n       Sur le prix du beurre et des œufs.\n\n E t , un jour, vous vous découvrirez un cheveu blanc...\n Ah ! t a n t de rêves forts que la vie a lassés !\n Vous foulerez encore les herbes du p a s s é ;\n Vous les écarterez de vos genoux tremblants\n       Les hautes herbes du passé;\n\n Un jour vous vous découvrirez un cheveu blanc.\n Alors vous aurez comme un sursaut de révolte\n     D'avoir gaspillé tant d'années,\n D'avoir semé pour une si pauvre récolte\n     T a n t de tendresse illuminée;\n\n Et devant l'égoïsme de l'homme vieilli,\n     Devant les choses dures et fermées,\n     Vous qui n'aurez jamais été aimée,\n Vous dont tous les espoirs auront été trahis,\n"}, {"page_pdf": 697, "texte": "604                           DURENDAL\n\n\n      Soudain et sans savoir pourquoi désespérée\n      — Oh ! la trop exigeante et la trop altérée ! —\n      Vous laisserez enfin se r é p a n d r e à longs flots\n      Le contenu brillant de l'urne douloureuse,\n      Votre cœur éclater en tragiques sanglots\n          E t vous vous croirez la plus malheureuse.\n\n              Le soir quand votre mari,\n              A qui vous aurez souri\n              Dans ses bras vous aura pressée,\n      Ce sera comme s'il ne s'était rien passé.\n\n               E t , madame, il en est ainsi\n               De chacun de nous.\n               Les mêmes soucis\n               Fleurissent au front\n               De chacun de nous.\n               Toujours ce seront\n               L a même espérance,\n               Les cris de merci\n               E t les mêmes transes\n               Aussi.\n\n                On fait le geste quotidien,\n                On garde la même attitude,\n                On est lié à l'habitude,\n                Toute l'heure présente nous tient.\n\n                Mais toujours, toujours nous marchons\n                Dans le mystère et dans l'angoisse,\n                Chaque cœur est la fleur qu'on froisse,\n                Mais c'est en vain que nous cherchons\n                P a r m i l'ombre épaisse et glacée,\n                Ce que devient la fleur froissée.\n\n              Nous avons des amis intimes,\n      Nous ne savons pas ce qu'ils voient au foud d'eux-mêmes,\n              E t toutes nos pauvres estimes\n      Servent surtout à nous distraire de nous-mêmes.\n\n      Parfois on prend son front dans ses deux m a i n s ; on songe,\n              On veut voir clair au fond de soi.\n              A h ! l'abîme où le regard plonge!...\n              E t tout ce que l'on aperçoit :\n      Si lamentablement, désespérément triste!...\n      On reste là, hagard, sans force pour pleurer...\n      Mais voici que quelqu'un survient à l'improviste,\n"}, {"page_pdf": 698, "texte": "           PROVINCE... CŒURS DÉSERTS...                    605\n\n        Alors vite on prend l'air affairé\nAfin qu'il ne remarque pas ce qui existe.\nOn ne se souvient plus, après qu'il est parti.\n\nOn se rend dans les bals ou aux five o'clock teas,\n        On a d'élégantes toilettes,\n        On est adulée et parée\n        Mais petite âme déchirée...\nBah! sans doute qu'avec de la poudre de riz\nCela ne se p o u r r a plus voir sous la voilette;\nL a houpette! et vite un sourire, et l'on sourit!\n\n            E t dans le jeu des conversations,\n            Voici n a î t r e de petites passions\n            Comme des piqûres de morphine,\n            E t puis le luxe, l'odeur fine...\n            E t tout cela dont on s'entoure :\n            Les riches et lourdes tentures,\n            Les bibelots fragiles, les vases exquis,\n                 Les tapis soyeux,\n                 Les propos joyeux,\nLes bonbons, les liqueurs ou les pâtes de fruits...\n            A la bonne chaleur du poêle,\n            Voici s'allumer de petites étoiles,\n            On se prend à rire, un peu, pas beaucoup,\nJ u s t e ce qu'il faut pour que ce soit amer et doux,\nMais l'on n'estplus déprimée comme tout à l'heure et misérable,\n        Car tout ce faux que nous créons autour de nous,\n            Qu'il nous est souvent secourable!\n\nCertains, manquant de goût ou bien de patience,\nB r u s q u a n t le dénouement avant la fin du drame,\nParfois donnent un coup de hache dans la t r a m e\nConstruite avec tant de mesure et de science.\nCela ne fait qu'un nom de plus sur une liste\nE t c'est banal, et c'est atrocement banal :\nQuelques lignes de fait-divers dans un journal\nE t puis peut-être uu mot d'esprit du journaliste.\n\nOn ne les plaint pas ; il vaut mieux\nNe pas trop se prendre au sérieux;\nCeux-là furent toujours les sages,\nDepuis des milliers d'ans que l'humanité luit,\nQui n'ont laissé, chez leur prochain, de leur passage\nQu'une trace discrète et exempte d'ennuis.\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": "606                        DURENDAL\n\n\n      Vous qui croyez votre existence dévastée\n      P a r c e que l'ouragan a brisé des liens,\n      J e ne sais pas si vous serez réconfortée\n      P a r ces propos que je vous tiens.\n      Mais cessez de fixer ces mornes horizons\n      De grands murs délabrés, de petites maisons,\n      Il y a là trop d'amertume et trop de fiel.\n      Il faut lever encore un peu les yeux au ciel.\n      Oui, je sais, c'est toujours le même ciel de suie\n             Plein de virginités tachées\n             E t lourd d'existences gâchées\n             Comme un jour d'été sous la pluie,\n      L e même ciel mauvais, r a n c u n i e r et impur\n      Qui nous cache — mais seulement un temps, l'azur.\n\n      Pour ceux-là qui nous accompagnent sur les routes,\n      Il faut lever les yeux et même si l'on doute,\n      Il faut avoir cette suprême complaisance\n      De feindre qu'on est calme, heureux et plein d'aisance.\n      P o u r r a m e n e r des vaillances dans d'autres yeux,\n      Il faut lever les yeux, il faut lever les yeux;\n      Cela p o u r r a susciter de nouveaux courages\n      E t peut-être soudain s'élèveront des voix,\n      Dans un élan neuf, par delà calculs et rages,\n      Vers la vie et l'amour en un acte de foi.\n\n      Toute clarté qui jaillit, si faible soit-elle,\n      A toujours une chance au moins d'être éternelle.\n\n      Peut-être est-ce elle, chancelante et fugitive\n      Dont l'éclat quelque jour des plus lointaines rives\n      R a m è n e r a t a n t de pauvres frères chargés\n      De leur lourd fardeau de misère et de péchés;\n      E t eux qui la verront réfléchie et pensive\n      Se sentiront soudain meilleurs et soulagés.\n      C'est pour cela que, chancelante et fugitive\n      E t vacillante, nous devons la protéger.\n\n      Au spectacle des maux qui sont nôtres et vôtres,\n      Il ne faut pas gémir, il ne faut pas crier.\n      Des croyants dont je suis disent qu'il faut prier.\n\n      Mais ayons surtout bien pitié les uns des autres.\n\n                                              LUCIEN CHRISTOPHE.\n"}, {"page_pdf": 700, "texte": "                              Le Rabaga\n                       par Blanche Rousseau\n\n\n                   IL devient malaisé, chez nous, de marquer d'un trait net\n                     la ligne qui sépare une œuvre d'art d'un livre habile, un\n                     style personnel d'une écriture artificielle et quelconque.\n                     Cela est malaisé parce que nos critiques confondent à plaisir\n                     et comme par gageure l'excellent et le médiocre avec une\n                     sérénité vraiment déconcertante. On nous parle aujour­\n                     d'hui, dans les revues, d'un livre d'amateur dont l'intérêt\n                     est nul, la forme déplorable, comme si l'on se préoccupait\nsérieusement de ménager un succès de librairie à telle femme du monde, ou\nà tel intrus qui s'est jeté dans la littérature comme il prendrait feu pour un\nsport nouveau !...\n   Les artistes écrivent rarement sur les œuvres d'art. Les poètes, quand\n parait un livre intéressant, envoient directement à l'auteur le témoignage de\nleur admiration et ne se soucient guère de redresser l'opinion complaisante\n des journalistes et des chroniqueurs de revue. En quoi, peut-être, ils ont tort,\naprès tout ! Car s'ils y gagnent de se sentir de plus en plus isolés, détachés du\ncourant habituel des choses et de leurs passagères contingences, ils y perdent\ncette occasion unique de créer autour d'eux, entre eux, cette atmosphère\ngénéreuse de solidarité, de chaleur et d'enthousiasme qui vivifie le travail et\nle parfume de santé et d'ardeur.\n   En Belgique, les bavards ont généralement raison et les discrets, toujours\ntort! Pays terrible aux délicats et aux modestes, car c'est eux justement que\nla faconde des rustres et des turbulents taxe d'orgueil et dont le silence parait\noffensant. On n'y est pas indépendant sans affronter le dédain secret du grand\nnombre et même, — douleur vraie ! — le blâme déguisé mais si sensible de\nceux-là desquels, tout intimement, on osait se croire les frères...\n   Pourtant, à certains jours, la saveur d'un « tant pis » nous vient aux lèvres\navec le besoin de parler, de nous séparer nettement par nos goûts, par nos\ngestes, de ceux dont la besogne est d'entr'ouvrir nos livres et d'y jeter ce froid\nregard désintéressé du critique qui se flatte de n'être au monde, tout uniment\nqu'un juge!\n   C'est pour ces raisons-là, sans doute, que je veux aujourd'hui parler du\nRabaga, le dernier livre de Mme Blanche Rousseau. On en a écrit que « c'est\nun chef-d'œuvre » ; on a parlé de \" perfection \". Mais, que ferons-nous de\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": "608                                DURENDAL\n\n\nces mots si l'analyse superficielle des critiques le place, cela dit, au rang\nd'autres livres de femmes si inconsistants ou si piètres qu'on doute si ceux qui\nen parlent les ont lus véritablement!\n   Pourquoi, en présence d'une artiste, d'un poète et d'un écrivain dont chacun\nreconnaît chez nous l'excellence et la personnalité unique dans un genre qui\nn'existe point sans elle, l'incohérence des chroniqueurs s'obstine-t-elle à se\nfourvoyer dans la comparaison des « sujets » au lieu de s'attacher profon­\ndément et simplement à pénétrer la matière et la qualité du livre? Il s'agit de\npsychologie enfantine; et certains pensent que s'impose le parallèle avec\nquelques misérables et vulgaires anecdotes d'un sous-Gyp! Est-il vraiment\ncroyable qu'on devienne dans le journalisme à ce point indifférent aux\nnobles manifestations des esprits supérieurs qu'on les confonde par complai­\nsance ou par fatigue avec de plates élucubrations dépourvues de tout style et\nde tout caractère...\n   La nouvelle que M me Blanche Rousseau intitule Le Rabaga est, dans sa\nforme brève et forte, palpitante de vie réelle par l'apparence journalière des\nchoses comme dans l'intime et terrible mystère des âmes. Ce n'est pas uni­\nquement l'aventure d'un drame de famille à travers l'imagination et le coeur\nd'une enfant; c'est la psychologie complète d'un groupe humain traversé tout\nà coup d'un mouvement d'orage qui sourdement et lentement avait amon­\ncelé, au cours d'un passé qu'on devine, les éléments de sa colère.\n   Il y a là un drame dont l'action éclate en brusque sursaut avec la sûreté\net la simplicité profondes qu'on voit aux tragédies des psychologues\nclassiques.\n   Le destin, ou plutôt le démon de la vie, règne ici dès la première page du\nconte, comme il règne, en effet, sur notre cœur aussitôt que nous prenons,\ntout enfant, une conscience imprécise mais inéluctable des rapports entre les\ngens et les choses, entre les idées et les êtres. L'unité merveilleusement\nménagée du récit se trouve, comme un nœud serré jusqu'à l'angoisse, dans la\nsensibilité éperdue de cette petite fille dont l'instinct renvoie sans cesse à l'ima­\ngination, comme des balles bondissantes trempées de sang, de larmes ou de\n rosée, les sensations violentes, terribles ou délicieuses.\n    Existe-t-il ailleurs que dans certains romans de Tolstoï et de Dostoiewski\n une manière plus aiguë de refléter, sur la petite surface trouble qu'offre l'âme\n apeurée d'un enfant tendre et malheureux, un grand et solitaire décourage­\n ment de vieillard, et cette lumière d'été toute empoisonnée de pressentiments\n qui baigne la maison active et morne où l'habitude accomplit et remplit les\n heures?...\n    M me Blanche Rousseau dont la maîtrise psychologique et la maturité\n d'art ne se sont jamais tant affirmées que dans ce court roman, enveloppe son\n admirable étude d'un style qui n'a dépouillé l'ornement des métaphores que\n pour garder plus purement le caractère de la poésie véritable : je veux dire la\n convenance parfaite, la mesure assurée, l'arête translucide et prismatique de\n ce qui est fait pour contenir la pensée en laissant s'épancher, en dehors et de\n tous côtés, l'abondance diverse du songe.\n    Outre l'histoire tragique du Rabaga, le dernier volume des éditions du\n"}, {"page_pdf": 702, "texte": "                                  LE   RABAGA                               609\n\n\nMasque renferme sept contes d'une inspiration différente et qui achèvent de\ncomposer la physionomie actuelle du génie de Blanche Rousseau.\n    Ces contes sont unis et simples dans leur allure extérieure comme les phrases\ncourtes et nettes qui les portent, pareilles à des roues agiles.\n    On les lit en regardant par delà les mots des images légères, bien connues,\ndorées et peintes avec grâce et précision : le Marchand de lampes d'Aladin, le\nChaperon Rouge, Cendrillon et le Prince Charmant reprennent leur nom et\nleur place dans ce cycle nouveau d'immémoriale fantaisie. Mais ce qui paraît\nmerveilleux ici et tout à coup troublant, c'est que leur personnalité fantas­\ntique est devenue secondaire et que surgissent devant eux, au premier plan du\ntableau et poussées là comme par leurs mains d'ombres, d'autres figures d'un\nréalisme absolu, d'une vie cruellement vraie, d'une sensibilité, d'une méchan­\nceté, d'un amour ou d'une ardeur inouïes et admirables. Or, c'est aux ombres,\nderrière elles blotties, que Gervoise, Flossie, Za, Lisbeth empruntent le trésor\nde passion et d'illusion qu'elles serrent contre leur poitrine avec les gestes\nâpres et volontaires de l'existence humaine. Il y a quelque chose d'étrange et\nd'émouvant dans cette transposition dont rien ne semble prémédité. Elle naît\nspontanément, dans le mode de pensée de l'écrivain, des puissances imagina-\ntives suggérant et gouvernant le rythme hâtif et juste d'une vie qui semble\noppressée d'un sensible et hautain désir.\n    Le chef-d'œuvre parmi ces récits me paraît être le conte dramatique inti­\n tulé : « Grande Mademoiselle Fanny », une histoire si belle et si atroce qu'il\n faut en vivre dans le style direct et farouche du poète toutes les péripéties, et\n qu'on ne peut la raconter : Le pathétique ne saurait toucher d'un ongle plus\n acéré et plus dur l'endroit profond où gisent enlacés et mordus d'amour\n l'incurable avidité de nos cœurs et la détresse de posséder son rêve !\n\n                                                           JEAN DOMINIQUE.\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": "        Trois petits poèmes\n\n                           I\n\nFin de dimanche... il faisait beau;    l'après-midi,\nSolitaire, mourait dans l'air attiédi.\nNous entendions, par la fenêtre, les feuillages\nFrémir pensivement sous le ciel sans nuages.\nDans le salon aux plafonds bas le jour baissait ;\nL'enclos, en un reflet suprême,    jaunissait.\nDe vieux livres dormaient sur la console       antique.\nLe moment était clair, lointain,     mélancolique...\nNous nous taisions, pour contempler, dans le miroir,\nLes verdures sans fond qu'illuminait    le soir.\n\n\n                          II\n\nUne douce fraîcheur enveloppait les choses;\nL'heure sentait le calme et les feuilles de roses\nQui pleuvaient d'un bouquet dans l'ombre, peu à peu.\nQuand nous étions enfants, au temps des Fêtes-Dieu,\nUn semblable parfum régnait dans les églises,\nEt nous songions, trouvant cette heure plus exquise,\nPlus pénétrants et plus suaves ces parfums,\nAux candides frissons de nos étés défunts...\n\n                         III\n\nLes volets clos sur la chaleur de la journée\nLaissent filtrer jusqu'au velours du vieux tapis\nUne lumière finement      diminuée.\nSur la table des seringats sont assoupis,\nEt répandent dans leur senteur, qui s'exaspère\nEn évoquant les confitures de jadis.\nUn rêve de bonté rustique et ménagère.\n\n                                                   Louis P I Z E .\n"}, {"page_pdf": 704, "texte": "                         LES LIVRES\n\nL e R e p e n t i r , roman, par CH. DE POMAIROLS. — (Paris, Plon.)\n   L'an dernier nous exprimions toute notre sympathie admirative pour\nAscension, de Ch. de Pomairols, véritable poème de l'amour paternel, livre\nexquis où semble refleurir la grande inspiration lamartinienne et où vibrent\nharmonieusement, dans une atmosphère morale pure et vivifiante, les plus\nprofonds sentiments de l'âme humaine. Par le caractère absolument nouveau\nde son idée directrice, source de très nobles émotions, aussi par la détermi­\nnation plus nettement précise du sujet et la concision substantielle du déve­\nloppement, le nouveau roman de Ch. de Pomairols, le Repentir, apparaît\nd'une construction encore plus ferme et d'une réalisation plus vigou­\nreuse.\n   Le jeune Maurice Geniès offre un type moral qui n'a sûrement rien d'ex­\nceptionnel dans les classes opulentes. Avec une âme foncièrement loyale, des\nsentiments fins et délicats, il s'est laissé entraîner dans une vaine et dispen­\ndieuse existence de dissipation. Son père, Claude Geniès à la fois homme de\npensée et d'action, partageait son activité entre la direction de vastes entre­\nprises industrielles et la passion des études historiques qui, spécialement\norientées vers leXVIesiècle, lui ont valu un véritable renom. En mourant, il\na légué ses biens à Maurice en faisant jurer à sa femme de ne point sacrifier\nla moindre parcelle de son patrimoine personnel aux fantaisies de leur fils.\nLes biens paternels sont promptement gaspillés par Maurice et quand ce\ndernier, pressé d'argent, se retourne vers sa mère, Mme Geniès se souvenant\nde son serment refuse catégoriquement de favoriser davantage les caprices\nde luxe de Maurice.\n   Peu de temps après, Mme Geniès tombe gravement malade. Elle est entre\nla vie et la mort, et alors Maurice (ô honte) fixe avec plaisir sa pensée sur\nl'éventualité possible de la mort d'une mère qui l'idolâtre. Ce souhait abomi­\nnable, qui ne se réalisera heureusement point, a d'ailleurs été semblable à un\néclair infernal traversant par deux fois son cerveau. Maurice aura tôt fait de\nle détester et de se détester lui-même, prodiguant à sa pauvre mère, durant le\ntemps de convalescence, toutes les manifestations imaginables de tendresse.\n Mais le souhait odieux n'en a pas moins été intérieurement formulé, et ce\ncrime de pensée qu'il va cruellement expier marquera comme un tournant de\nsa vie, sera le point de départ d'une crise morale douloureuse et salutaire a\nlaquelle l'amour qu'il a conçu pour Elise de Florac n'est du reste pas\nétranger.\n   Elise de Florac, sa voisine de campagne, est une charmante sœur de la\nLucile d'Ascension. Simple, charitable, aimante, la jeune fille qui a voué un\nculte passionné à la mémoire de ses parents trop tôt disparus se sent attachée\npar d'indestructibles liens à la terre patrimoniale sur laquelle leur souvenir\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": "612                               DURENDAL\n\n\n\nsacré semble doucement planer. Dans le secret de son âme virginale, Elise a\naimé autrefois Abel de Sanvenas, mais cette offrande d'amour n'a pas été\naccueillie par le fier jeune homme qui, dégoûté des platitudes du siècle, a\nécouté germer dans son cœur des aspirations plus sublimes et a décidé de\nconsacrer sa vie au service du Seigneur. Abel de Sanvenas est la figure idéale\nde l'œuvre de Ch. de Pomairols, et elle rayonne sur tout son roman. Les\npages qui racontent l'éveil et les motifs de cette vocation sacerdotale et qui,\npar la bouche d'un vénérable prêtre, en expliquant la dignité suréminente et\nles augustes responsabilités sont parmi les plus belles du livre.\n   Cependant, la jeune fille qui éprouvait un éloignement invincible pour\nl'homme frivole que lui apparaissait autrefois Maurice Geniès, s'intéresse à\nlui dès qu'elle prend conscience de l'orientation plus noble qui aimante désor­\nmais sa vie et ses préoccupations. En outre, la vierge tendre et compatissante\nse sent attirée par l'expression de profond chagrin dont elle lit le reflet sur le\nvisage attristé du jeune homme. Elle est peu à peu conquise par « cet amour\nqu'elle sent flotter sur tout son être, et appeler sans cesse un retour ». L'au­\nrore et la gradation de ce sentiment sont marquées par l'auteur en notes très\nfines et très justes.\n   Maurice comprend que l'amour d'Elise de Florac lui est acquis. Mais le\nremords du souhait détestable par deux fois formulé continue de s'appesantir\nsur son âme d'un poids étouffant et intolérable. Il l'a atténué, il est vrai, en\nse confiant à Abel de Sanvenas, qui s'est montré miséricordieux comme le\nDieu qui l'inspire. Mais cet aveu ne lui suffit pas. Par un scrupule de con­\nscience aussi excessif qu'admirable, Maurice veut que sa fiancée le connaisse\nentièrement. Et le jour où il lui avoue son crime de pensée, un abîme se\ncreuse entre lui et celle qui, ayant le culte ardent de la mémoire de ses parents\ndéfunts, ne pourra jamais — du moins elle le croit — pardonner ce vœu\nsacrilège. Sur ces entrefaites M me Geniès meurt. Maurice est arrivé au\nparoxysme de la douleur et aux faîtes de l'expiation. C'est par une péripétie\ntrès romanesque, avouons-le franchement, que Maurice rentre en grâce\nauprès d'Elise. Mais nous nous garderons ici de chercher querelle à M. de\nPomairols. Le romanesque est si séduisant pour les imaginatifs, à la condi­\ntion qu'il ne devienne point l'inadmissible et l'invraisemblable. Est-ce que le\nromanesque ne fut point toujours le faible de ce délicieux Octave Feuillet,\nun des plus profonds observateurs de la nature humaine?\n   Elise et Maurice sont heureux et, par un raffinement de symbolisme très\nsuggestif, les saisons de la nature viennent correspondre aux saisons de leur\nâme. Quand Maurice souffrait, les échos profonds de son château triste et\nsolitaire lui renvoyaient la plainte désolée de l'aquilon d'automne. Mainte­\nnant nous sommes au moment de l'éveil printanier de la Nature, thème d'une\nravissante description où l'auteur combine avec tendresse les tons les plus\ndélicats de sa palette scintillante. On a comme un vague ressouvenir du\nFrühlingslied de la Walkyrie. Maurice épousera Elise et, pour ne point l'ar­\nracher aux lieux qu'elle chérit, il cédera à son beau-frère les vastes propriétés\n qu'il possède en haut de la montagne et s'installera avec sa femme dans la\n vallée, sur le domaine modeste où repose la cendre et revit le souvenir des\n"}, {"page_pdf": 706, "texte": "                                LES LIVRES                                 613\n\nchers disparus. « Peu de jours auparavant, Abel, tout illuminé d'une joie\ngrave, avait été ordonné diacre et consacré ainsi à Dieu par un don qui ne\npouvait être révoqué. »\n   Le Repentir est, ainsi qu'on le voit, un roman d'étude à la fois psycholo­\ngique et morale, psychologique par l'observation attentive et profonde des\ncaractères, morale par son idée directrice qui, comme nous le disions au\ndébut de cet article, n'avait pas encore été développée dans une fiction roma­\nnesque. On n'avait pas encore songé à baser l'intérêt d'un roman tout entier\nsur une faute de pensée et sur l'expiation douloureuse d'une défaillance qui\nn'a eu cependant d'autres témoins que Dieu et l'âme du coupable. L'analyse\nque nous avons faite de Repentir laisse aisément pressentir tout ce qu'en dépit\nde la sévérité de son thème, la nouvelle œuvre de M. de Pomairols recèle de\ndouce poésie et de saine émotion. La constante élévation de sentiments qui\nrègne en ces pages y répand un attrait de plus pour les âmes droites et réflé­\nchies. Ch. de Pomairols est à la fois un philosophe et un poète, et son roman\nest en outre tout imprégné de ce même traditionalisme fervent qui est la très\nnoble parure des écrits d'un Bordeaux, d'un Barrès, d'un Bazin. Nous applau­\ndissons chaleureusement à cette seconde tentative de restauration du roman\nidéaliste en son type pur, strict, exempt de toute compromission, et nous\nformons le vœu que Ch. de Pomairols n'en demeure point là et continue à\napporter de précieux matériaux à la réédification de l'Idéal dans les Lettres.\n                                                      GEORGES DE GOLESCO.\n\n\nR e c t e e t f o r t i t e r . Rêves et Réalités, par HORTENSE DE FERRETTI. —\n   (Paris, Fontemoing.)\n   C'est le roman d'une jeune fille d'élite, à la fois tendre, passionnée, fière\net généreuse. Et ce roman, malgré sa simplicité et l'absence de toute intrigue,\nnous captive et nous entraîne par sa noble franchise et sa sincérité char­\nmante. L'héroïne elle-même se raconte en une suite de lettres adressées à\nune amie lointaine, et datées d'Ouchy où elle séjourne avec sa sœur Jeanne\nau retour d'un long voyage aux Indes. Elle mène d'abord en Suisse une\nexistence insoucieuse et reproche en ces termes à sa correspondante de lui\nparler de mariage : « J'aime la Beauté et la Vérité, j'aime aussi les petits\nenfants, les fleurs, les oiseaux... ceux qui souffrent, les malheureux, tous les\nabandonnés, tous les parias. Est-il donc tellement indispensable de ramener\nsur une seule tête la totalité des forces aimantes que l'on garde en soi... de\nplacer un seul être plus haut que tout au monde et de mettre en lui sa foi et\nson bonheur!... Cela me semble effrayant. Je vous en supplie, laissons-là ce\nsujet. Ne m'enlevez pas la joie de cette belle matinée. »\n    Hélas ! la jeune fille qui s'exprimait de la sorte devait bientôt changer de\nlangage. Après la rencontre du prince N..., elle écrit à son amie : « Déjà,\nvous savez, chère confidente, ce que je vais vous dire!... C'est l'éternelle\nhistoire, vieille comme le monde et que chacun veut avoir inventée... l'éter­\n nelle histoire du cœur qui s'éveille à l'amour, se révolte, lutte et puis doit\n s'avouer vaincu. »\n    Désormais, ce noble et pur amour devient la préoccupation constante et\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "614                              DURENDAL\n\n\n\ndouloureuse de l'âme qu'il trouble et illumine. Puis, après le rêve enchanté,\nla réalité arrive, brutale, provoquant le réveil attristé, la chute fatale du\nbonheur dans l'abîme que n'apercevait pas le regard ébloui par le séduisant\nmirage.\n   Il est très émouvant, ce drame du cœur, raconté d'une voix si sincère, sans\nnulle complaisance, comme en un irrésistible besoin d'expansion. La vic­\ntime, blessée si cruellement, est pourtant résignée et, loin de maudire celui\nqui « dans sa vie passa pour lui révéler la grande douleur » elle le remercie\npresque de lui avoir donné la grande force pour lutter et pour vaincre, le\npriant seulement de « se souvenir toujours ». C'est dans le devoir que l'âme\ndésillusionnée cherchera un refuge, et ce devoir, elle le voit dans le dévoue­\nment sous toutes ses formes. Le vieux château des ancêtres, resté solitaire\ndepuis la mort des aimés, deviendra la maison hospitalière au malheur. Le\nchagrin amer de son amour déçu a rendu celle que l'on considérait comme\nune privilégiée du monde plus à plaindre que les déshérités de la vie. Et\ncette souffrance morale lui fait mieux sentir la souffrance des autres et aug­\nmente sa compatissance innée. Aussi, elle s'écrie avec une joie mélancolique :\n« Puisque je n'aurai jamais d'enfant à moi, je deviendrai la mère des\norphelins, des petits abandonnés qui ont autant de droits que d'autres à la\ntendresse et à l'espérance. Oui, je veux prendre près de moi une trentaine de\npetites filles. Je les installerai à Valcor, je suivrai là leur croissance et le\ndéveloppement de leur âme. Je leur donnerai une forte éducation et les\nmoyens de se suffire dans la vie par leur courage, leurs capacités, leur\nénergie. »\n  Telle est la sublime consolation que se donnera cette âme d'élite. Et, avec\nun orgueil légitime, elle y trouve le moyen le meilleur de s'élever dans la\npensée de l'aimé, et de rendre fructueuse la douleur qui resplendit comme\nun pur diamant à la lueur de ses larmes.                            G. DE G.\n\nLes oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, par ELÉMIR\n                e\n   BOURGES, 4    édition. — (Paris, Plon.)\n   C'est une œuvre étrange que ce roman d'Elémir Bourges au titre suggestif\nde découragement et de désolation ; c'est une œuvre touffue, décousue un\npeu, un roman d'aventures couronné par une conclusion philosophique d'un\nnihilisme absolu, diatribe universelle contre toute foi, tout amour, toute\nscience, toute philosophie même. Le grand-duc Floris de Russie, soustrait\ndès sa naissance à sa mère et à son destin royal, tour à tour soldat, pri­\nsonnier de guerre, communard déporté, se réveille à l'improviste sur les\nmarches du trône. Il épuise en peu d'années toutes les jouissances de sa\nsituation nouvelle, surtout, il en connaît vite les désenchantements et les\ndeuils. Inassouvi d'un bonheur qui se dessèche entre ses mains dès qu'il le\ncueille, il vit dans un tourbillon de plaisirs vides, dans un inconsistant\ndécor de luxe; l'une après l'autre, il tue par le chagrin la noble femme et la\njeune fille imprudente et joyeuse auxquelles successivement il a donné son\ncœur instable. Fastueux voyageur, il parcourt, plus triste que jamais, les\ncontinents et les mers; enfin, ivre du dégoût de la vie, saturé de mépris pour\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "                                  LES LIVRES                                 615\n\nl'abjection des hommes, il se donne la mort après une dernière conversation\navec son médecin, où ce dernier, l'anarchiste intellectuel Vassili Manès,\nproclame le néant de toute chose, même de Dieu, même du kantisme, et\npourtant il semble qu'on ne pourrait guère aller plus loin que le kantisme,\ncette doctrine de l'universelle illusion, qui, niant l'objectivité de tout, se nie\npar conséquemment elle-même. Et, contradiction nouvelle, quand l'arche­\nvêque apostat de Myre apprend le suicide du grand-duc, son frère, il entonne\nun hymne à l'Etre suprême, hymne d'ailleurs essentiellement panthéisie.\nAinsi se termine ce livre grouillant et fuligineux, trahissant chez l'écrivain le\ndésarroi d'un esprit aux facultés sans flambeau et sans règle, qui tâtonne\ndans les ténèbres, comme Samson aux yeux éteints.\n   Réprouvant, comme il se doit, l'anarchisme religieux de ces conclusions\ndésemparées, nous applaudissons par contre de toutes nos forces aux deux\nbelles pages où l'auteur démontre la non-valeur scientifique absolue, le\nmensonge criard des mathématiques, que les cuistres prétendent participer à\nl'essence même de la vérité, au nom desquelles et par lesquelles nous avons\nvu martyriser tant de jeunes imaginations ailées et charmantes et qui sont\nune des plus dégradantes aberrations de l'esprit humain.\n                                                                         E. C.\n\nL e p a r f u m d e s b u i s , par Louis DELATTRE. — (Bruxelles, Association\n   des Ecrivains belges.)\n    Il existe une littérature wallonne d'expression française, et Louis Delattre\nen est un des représentants les mieux doués. Nul écrivain peut-être ne sait\ncomme lui comprendre et traduire dans un langage plein de saveur, de grâce\net d'harmonie l'optimisme indulgent du caractère wallon. Les mœurs, les\nsuperstitions locales lui sont familières. Ouvriers, paysans et bourgeois se\nracontent eux-mêmes, dans son œuvre, en un langage naturel sans trivialité.\nLe recueil de contes qu'il publie sous ce titre : Le parfum des buis, renferme\nd'ailleurs plus d'une histoire émouvante et tragique : « la Châlée Maclotte »,\npar exemple, et ce récit où le conteur nous montre l'étrange folie de la\npaysanne qui chaque jour vient longuement contempler dans son étable le\ntaureau qui a tué son enfant :\n    « Hors le monde de la conscience, retournée loin de nous, tout au fond\ndes temps, la folle adorait-elle comme un dieu terrible le bourreau de son\nfils? Sur son sein, pressant les cornes acérées qui avaient tué le petit Frédéric,\nla pauvre femme espérait-elle retrouver un peu de l'âme de l'enfant, là même\noù cette âme chérie avait été détruite?\n    » Non. Dans la nuit de sa démence, toutes les choses s'étaient confondues.\nSur la nuque carrée de la brute, la douleur de la mère et la férocité de la bête\nétaient redevenues la force unique. Ni elle, ni lui; ni mère affolée, ni taureau\ntueur d'enfant; ni deuil, ni vengeance... Il n'y avait plus que des paumes\namaigries caressant une peau chaude et velouteuse; une malade aspirant\nl'odeur fauve d'une vie puissante... Près de la dissolution suprême, il n'y\navait plus que l'amour pressant, dans ses bras, la mort. »\n                                                                          E. C.\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "616                               DURENDAL\n\n\nA u d e l à d u b o n h e u r , par LÉON BARY. — (Paris, Lemerre.)\n   Pierre Delvagne s'est fait bénédictin dans une crise de mysticisme et\nmalgré son amour latent, presque inconscient, pour Marguerite Ruelle.\nCelle-ci, qui l'aimait, se désespère, puis se laisse marier avec un égoïste qui\nla rend malheureuse. L'annonce de ce mariage parvient à Pierre au fond de\nson cloître, le bouleverse au point qu'il manque en mourir et balaye à tout\njamais sa vocation. Il quitte le couvent, il perd la foi, il roule aux bras d'une\naventurière, et ne se ressaisit que pour, en des ouvrages qui lui procurent la\ncélébrité, mais non le bonheur, prôner une religion nouvelle, rebelle aux\ndogmes dont il prétend s'être affranchi. Plus isolé que jamais au milieu de sa\ntriste gloire, il déclare son amour à la femme qu'il a dédaignée autrefois pour\nle cloître. Mais celle-ci, qui pourtant l'aime encore, lui fait comprendre\nqu'elle n'a pas le droit de disposer d'elle-même et se doit toute, sinon à un\nmari dédaigné, du moins à son enfant.\n   L'on sent tout ce qu'il y a de malsain dans cette œuvre, d'ailleurs écrite\navec un talent plein de délicatesse. La thèse ici défendue semble être que le\nmariage et la vie de famille sont l'unique fin normale de l'homme. Il en est\nainsi du plus grand nombre assurément, mais non de tous. Et si, en effet,\nil suffit d'une vocation hasardée pour briser à jamais toute une vie, combien\nd'âmes trop hautes pour ce monde, dégoûtées à l'avance de ses agitations\nvaines, inaptes à jouir de ses médiocres bonheurs, ne trouvent que dans la vie\nmonastique l'assouvissement de leurs aspirations infinies, parce que Dieu\nseul peut combler des cœurs si grands!\n                                                                         E. C.\nL e F r e i n , par PAUL FLAT. — (Paris, Sansot.)\n   Histoire très simple, très sobre, très noble, élégamment écrite, mais qui\ngagnerait à ce que la psychologie des personnages fût fouillée davantage\nencore. Victimes d'une femme froidement coquette, l'époux outragé, et\nl'homme qui fut son ami mais dont cette femme a séduit perversement le\nfaible cœur, se réconcilient sous les auspices d'un prêtre intelligent et fort,\ndont la ferme volonté déjoue la sirène et rompt ses artifices.\n                                                                     E. C,\nL a g r a i n e a u v e n t , par JEAN NESMY. — (Paris, Grasset.)\n   Joli recueil de contes dont le seul défaut est de se ressembler un peu trop.\nMais elles sont charmantes, ces petites histoires catholiques et françaises, et\ncertaines, entre autres la délicieuse « Tombe Fleurie », ressemblent à ces\ngouttes de rosée, fraîches larmes souriantes des matins et des soirs, où\ntremblent les irisations tantôt de la lune argentée, tantôt du soleil aux\nreflets arc-en-sciellés. Jean Nesmy demande au Limousin les mêmes vail­\nlantes et saines aspirations patriales que René Bazin demande au Bocage et\nà la Vendée. Et me promenant dans son livre comme dans le sous-bois aux\nmille chansons d'une forêt hospitalière, j'y ai cueilli cette phrase comme\nune violette mélancolique :\n   « Un deuil d'amour peut bien embrumer toute une vie, puisqu'un\nbaptême d'amour suffit à l'éclairer. »\n                                                                      E. C.\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": ""}, {"page_pdf": 711, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 9, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1912-09", "signet_source": "Dix-neuvième année - N°9 - Septembre 1912 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Un chant de joie » de Joseph Boseret daté de Ciney, 11 avril 1912 ; « Souvenir du musée de Crémone » daté de mai 1911 ; pagination continue 553-616 (livraison 9 de la dix-neuvième année) ; mois non vérifié.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}