{"numero_id": "ulb-durendal-1912-livraison10", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-201", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Portrait de Jean Nesmy", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "JEAN NESMY", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 716, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 11, "texte": "JEAN NESMY\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 617, "page_fin": 619, "titre_corps": "Jean Nesmy", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Ageorges", "ancre_debut": "Jean Nesmy                     UN préfet catholique et", "ancre_fin": "O S E P H AGEORGES.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Quelques jugements critiques    De M. Emile Faguet (Revue L", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 718, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2775, "texte": "Jean Nesmy\n\n                   UN préfet catholique et lettré, le préfet de je ne sais quelle\n                      Gruyère, vient de consacrer un long article à Jean Nesmy\n                      dans une revue suisse. La postérité ne fera pas mieux. Tout\n                      est là résumé, la biographie, la bibliographie et les juge­\n                      ments critiques. Une simili-gravure accompagne le texte :\n                      la figure ronde et solide de Jean Nesmy nous laisse deviner\n                      la source abondante de santé où puisent ses livres. A le\n                      voir en cette brave et souriante photographie l'idée nous\nvient de lui tendre les deux mains et de nous écrier : « Ah ! le bon gar­\nçon! » Garçon, il ne l'est plus, étant père d'un quart de douzaine d'enfants\nbeaux comme lui. Je les appelle mes neveux, il m'appelle leur oncle. Il n'y a\npas de raison apparente mais c'est ainsi! Si les fils de Jean Nesmy sont, d'un\nconsentement mutuel, mes neveux, j'aime parcillemcnl ses livres que j'ai vus\nnaître. J'ai pour eux un cœur de parent. Quand frais éclos, ces livres, Nesmy\nme les tendait tout pomponnés, avec quelle joie je leur faisais risette! Bien\nmal venu eût été celui qui ne les eût pas trouvés parfaits! Je m'attendris plus\nqu'il ne faudrait et ce n'est pas mon métier. Je voudrais moi aussi me hausser\nau niveau de M. le Préfet de la Gruyère occidentale, l'éminent docteur Savoy.\n   Nesmy naquit le n juillet 1876 au milieu des châtaigniers, en Limousin,\nles anciens qui avaient l'image audacieuse et piquante eussent dit, employant\nla partie pour le tout et le produit pour le pays, sur un lit de bogues.\nLa légende raconte qu'en ce temps-là, il n'était pas poète. Il n'appréciait les\nchâtaigniers que par leur fruit et encore fallait-il le cuire! Plus tard, il fut au\ncollège; son professeur de réthorique fabriquait des alexandrins de dur métal,\nlui aussi. Il se les dédiaient mutuellement. Puis on le trouve à l'école de droit\noù il décroche une licence, à l'Institut agronomique d'où il sort ingénieur\nagronome, à l'Ecole de Nancy où il revêt l'uniforme plein de promesse des\nEaux et forêts. Garde général, il fut nommé inspecteur adjoint au lendemain\nde mon mariage. Hein, mon vieux Nesmy, cela ne nous rajeunit pas! Et\npourtant, chacun peut en juger, ton âge est encore assez tendre pour te\npermettre, dans les eaux comme dans les lettres, une belle carrière!\n   Dans les lettres comme dans les eaux, Nesmy arrive aux grades supérieurs.\nPlusieurs académies ne l'ont-ils pas couronné, sans compter celle de Brive-\nla-Gaillarde.\n   Il débuta par des vers printaniers qu'il publia dans une revue qu'il dirigeait.\nAvril, voici l'avril! Puis la Revue hebdomadaire donnait l'Ivraie que Dela-\n"}, {"page_pdf": 719, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": "  618                               DURENDAL\n\n\n    grave mit en volume. C'est un acte de foi et hommage au génie de Pouvillon\n    et au talent de M. René Bazin. Idylle pleine de poésie, suave, gracieuse,\n    écrite avec un soin touchant, semée de notations exquises, l'Ivraie sentait bon\n    les jardins fleuris où des amoureux roses se regardent éperdûment à travers\n   les pampres. Beaucoup de gens se mêlaient déjà d'apparenter Nesmy au bon­\n   homme Florian, le patron des bergers, quand notre cher oncle à tous, Emile\n   Faguet, ayant regardé par-dessus ses lunettes le joli petit roman, pinça les\n   lèvres et décida que l'auteur descendait plutôt de George Sand par Ferdinand\n   Fabre. Son article devint la Providence des prières d'insérer de tous les édi­\n   teurs de Jean Nesmy. Et du coup l'Académie française déposa la couronne de\n   M. Montyon sur le front radieux de l'écrivain. Ce prix de style et de vertu\n   porta bonheur à notre ami.\n      Succès oblige. Les Egarés affirmèrent le grand talent de Jean Nesmy. La\n  phrase est devenue plus simple; la langue est châtiée; le tour est élégant et\n  ferme; les personnages plus fouillés; l'horizon s'est agrandi et le romancier\n  accuse des soucis sociaux. L'œuvre est une des œuvres marquantes de ces\n  dernières années. Il y a bien çà et là un peu de convenu, mais par sa docu­\n  mentation précise, par sa pleine possession du sujet Nesmy a fait des Egarés\n  un livre qu'on ne recommencera pas, qui est avec le Jean Coste de Lavergne\n  le document le plus vrai qu'il y ait sur l'école primaire de la troisième Répu­\n  blique et qui classe son auteur au premier rang de la jeune école du roman\n  français à côté de J.-.T. Tharaud et de Pierre Billaud.\n      Entretemps, Nesmy figure dans la collection des Pays de France à la\n  Librairie nationale par un recueil de nouvelles : L'Ame limousine. On y sur­\n  prend en des contes menus et charmants des types silhouettés avec finesse et\n des paysages d'une couleur délicate. Et la Graine au Vent qui vient de paraître\n chez l'éditeur Grasset présente en des cadres analogues des personnages sem­\n blables.\n      Mais l'ouvrage qui semble avoir le mieux entretenu la notoriété de Jean\n Nesmy est probablement la Lumière de la maison à qui Georges Goyau\n donnait l'investiture apologétique et sociale dans un article du Peuple fran-\n çais et qu'Eugène Gilbert appelait « le type vraiment idéal du pur roman\n catholique ». Sa grâce enveloppante en fait un livre d'une grande poésie et\nd'un bel esprit chrétien mais, à mon sens, moins vécu et moins puissant que\nles Egarés.\n     Si l'on ajoute que le jeune écrivain a, en cours de publication, dans la\nRevue générale, le Roman de la Forêt, qui, évidemment le fera chef de\nl'école forestière, en littérature, un roman pour les enfants : Jean-le-Loup\nà la Revue française ; qu'il' écrit chaque quinzaine une Lettre à son Voisin\ndans le Courrier du Centre ; qu'il frise chaque mois Quelques Papillotes a\ntante Antonine dans l'Union des jeunes filles chrétiennes; qu'il a dispersé\nà la Brise des contes et des chroniques, on estimera qu'il a bien rempli\nson printemps.\n     Du reste on gardera un aperçu d'ensemble de cette œuvre déjà touffue en se\nprocurant les Meilleures Pages, chez l'éditeur Duvivier, à Tourcoing. 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On la consultera\navec fruit.\n   Et voilà qui nous fait souvenir que l'uniforme des Eaux et forets est brodé de\npalmes vertes comme celui de l'Institut et que la coupole est au bord de l'eau.\nJean Nesmy a pris le bon chemin.\n                                                           J O S E P H AGEORGES.\n\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 619, "page_fin": 620, "titre_corps": "Quelques jugements critiques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Quelques jugements critiques    De M. 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Il sait voir les choses,\nles plus humbles comme les plus grandes, et il en donne la sensation ; il en\ncommunique l'esprit secret et pour ainsi dire l'âme même et les fait vivre en\nnous; cela sans insistance et comme par insinuation douce et délicate. Il est\nplein de talents, des talents les plus divers... »\n   De M. Emmanuel Glaser (Le Figaro) : « M. Jean Nesmy est un roman­\ncier qui connaît très bien les mœurs de province et excelle à les peindre. »\n   De M. Eugène Gilbert (Le Journal de Bruxelles) : « Je ne prodigue pas,\nsans y regarder d'assez près, mes enthousiasmes littéraires. Aujourd'hui je veux\net je dois dénoncer à tous les esprits droits et aux lettrés les plus raffinés le nom\nde M. Jean Nesmy comme celui d'un romancier avec lequel il faudra\ncompter. En vérité c'est un rare artiste; ses qualités de psychologue, de nar­\nrateur, de descriptif habile à nous émerveiller par les aspects remarquables et\nchangeants de son pays natal, lui confèrent sa personnalité magistrale de lettre\net de romancier... »\n   De M. Firmin Roz (La Revue Française) : « Écrivain de talent qui a pris\nsi vite une place à la suite des Pouvillon, des Ferdinand Fabre, des René\nBazin, parmi nos meilleurs romanciers de la province et des champs. Il n y\na pas de plus agréable lecture, et pour tous les âges, que les souriantes his­\ntoires, parfois légèrement malicieuses et d'autres fois quelque peu trempées de\nlarmes, où l'auteur de l'Ivraie nous montre sa sympathie pour les humbles\nexistences, son sens de la vie au village, son imagination toujours fraiche, son\ntour d'esprit toujours vif, sa sympathie toujours prête à comprendre et a\naimer. C'est un art bienfaisant, où nous reconnaissons la collaboration d'un\nsens droit, d'une observation exacte et d'un talent plein de poésie. »\n   De M. Francis Vincent (Revue pratique d'apologétique) : « Un rayon de\ngloire a touché son œuvre dès le premier jour... M. Jean Nesmy est tres évi­\ndemment un de nos meilleurs romanciers d'aujourd'hui, et je crois que je le\nprouverai le plus aisément du monde; mais il est surtout un nouvelliste de tout\n"}, {"page_pdf": 721, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1298, "texte": "620                              D U R E N DAL\n\n\n\npremier rang, parce que son don est un don d'écriture pimpante, soignée,\naccorte, qui fait merveille dans la nouvelle... »\n   De M. Georges Goyau (Autour du catholicisme social, 5 me série) :\n   «... La lumière de la maison, dernier roman de cet attachant écrivain, est\nune superbe page de conquête sacerdotale... Le beau livre de M. Jean Nesmy,\nc'est déjà de l'histoire... »\n   De M. Henri Davignon (La Revue Générale) : « La lumière de la maison\ndemeure un des plus beaux livres catholiques de ces dernières années... On est\ntout surpris (ayant lu du Jean Nesmy) de demeurer ensuite pensif, ému,\nincité au bien par une lecture où l'on n'avait cru prendre qu'un plaisir d'art\net de curiosité. »\n   De M. Eugène Evrard (La Revue du clergé) : « Dans le roman contempo­\nrain, Jean Nesmy a pris sa place aux côtés de M. René Bazin et de M. Henry\nBordeaux... Son œuvre est très saine qui dit l'amour de la terre natale, le\nculte de la patrie, la générosité des croyances chrétiennes. Elle a l'ardeur et\nl'enthousiasme. Elle relève, elle réconforte. »\n   De M. Henry Bordeaux (L'énergie française) : \" M. Jean Nesmy peint les\npaysans et la terre du Limousin dans la manière d'un Maupassant, moins précis\net plus attendri. »\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 620, "page_fin": 620, "titre_corps": "Bibliographie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "BIBLIOGRAPHIE     L'Ivraie, roman couronné", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 721, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 1298, "fin_caractere_exclue": 2707, "texte": "BIBLIOGRAPHIE\n\n   L'Ivraie, roman couronné par l'Académie française (Delagrave, éditeur.\nParis, 1905), 1 vol, broché, 3 fr. 50; relié, 5 fr.\n   Les Égarés, roman couronné par l'Académie des sciences morales et poli­\ntiques. (Calmann-Lévy, éditeurs. Paris, 1906), 1 vol. 3 fr. 50.\n   L'Ame limousine, nouvelles (Nouvelle librairie nationale, Paris, Collection\ndes pays de France), 1907, 1 vol. 2 fr.\n   La Lumière de la maison, roman (Bernard Grasset, éditeur, Paris, 1909),\n1 vol. 3 fr. 50.\n   La Lumière de la maison, nouvelle édition populaire pour bibliothèques de\ncercles, patronages, etc. (Duvivier, éditeur, Tourcoing, 1911), 1 vol. illustré\nin-12, 1 fr. 50; in-8\", 2 fr.\n   Les meilleures pages de Jean Nesmy, avec introduction par M. Eugène\nEvrard (Duvivier, éditeur, Tourcoing. 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C'était de là que, seul ou en compagnie,\ndevant une bonne bouteille de muscat et un gros verre à facettes\ntoujours plein, il entendait chanter la messe, lorsque la petite\nporte de l'église située tout en face du rameau d'enseigne était\nouverte. Qui passait pouvait le voir; qui s'arrêtait pouvait l'en­\ntendre, car si à jeun il avait déjà la langue longue après boire\nc'était pis, surtout contre choses et gens d'église. E t tous les\ndimanches que Dieu faisait se renouvelait le scandale!\n    U n tel paroissien si mécréant contrariait fort, comme on\npense, le brave curé Joly, qui, lui au contraire, passait pour le\nplus grand saint de son canton. E t de fait, pour qu'il y eût meil­\nleur que lai, il aurait fallu que de nouveau le bon Dieu se fût fait\nh o m m e . Qu'il fût bon, l'abbé Joly, il n'était que de le voir, et\nT i e n n e lui-même, tout sacripant qu'il était, trouvait à lui\nrendre cette justice. E n sorte que si Chapoux ne venait pas à\nla messe, ce n'était pas qu'il en eût contre son curé; sa malice\nse tournait toute contre Dieu, et c'était encore péché plus gros.\n    Or, un d i m a n c h e matin, comme le curé Joly s'en allait\nsonner lui-même la petite cloche du chœur, qui annonçait, un\nquart d'heure avant, la messe grande, T i e n n e et lui se rencon­\ntrèrent autour du Calvaire, sur la place.\n   — E h bien ! mauvais chrétien, dit le prêtre, t'en viens-tu à la\nmesse, ce matin?\n   — Vous avez assez de monde sans moi, monsieur le Curé,\npour répondre alleluia! dit le bordier.\n   On était vers le temps de P â q u e s , et ce n'était déjà pas si\nmal pour un mécréant comme Chapoux, pensera-t-on peut-être,\n"}, {"page_pdf": 723, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": "622                            DURENDAL\n\n\n\nque de savoir qu'on chantait alors l'alleluia. Oui, mais, s'il\nfaut tout dire, c'est de l'auberge qu'il l'avait appris, le mal­\nheureux, de l'auberge et non de l'église!\n    — Seulement, reprit-il, s'il y en a qui détestent le curé, parce\nqu'ils n'aiment pas la religion, moi je ne suis pas de ceux-là. Et\nje viens de faire ce matin pour vous ce que le meilleur de vos\nparoissiens ne ferait peut-être pas.\n    L ' a b b é Joly se recula et regarda son h o m m e bien en face, se\nd e m a n d a n t s'il voulait rire : avec des gaillards de cette espèce\nil fallait tant se méfier! Puis, lui trouvant un air tout figue,\nune mine assez recueillie sous le bonnet :\n   — C h a p o u x ! Chapoux! Qu'as-tu bien pu faire?\n   — E h bien! monsieur le Curé, fit l'autre, tout païen que je\nsuis, je vous ai envoyé ce matin un joli lièvre.\n   — U n joli lièvre? fit l'abbé surpris. E t l'Annou ne m'en a\nrien d i t !\n   Que le saint vieux prêtre eut à cette nouvelle du plaisir, sa\nfigure aussitôt en témoigna. Chapoux, lui voyant l'œil éclairé et\nun bon sourire sur sa face toute rouge et toute ronde, accusa\nnaturellement sa gourmandise. Mais tous ceux qui portent en\neux moins de malice que ce diable — et c'est, mes enfants, une\ngrande grâce que je vous souhaite! — croiront sans peine avec\nmoi que ce qui, d a n s ce lièvre, réjouissait au fond l'abbé Joly,\nc'était la claire promesse d'une âme qu'il vit tout à coup dans\ncette offrande. Ce lièvre, dans la pensée du saint h o m m e , c'était\npour Chapoux comme un reniement de tous les péchés anciens,\ncomme une abjuration de sa mécréance, comme un renonce­\nment — pas très solennel sans doute, mais non équivoque —\nà toutes les pompes de S a t a n . E t le brave abbé J o l y t o u t ému,\nne se t e n a n t plus de joie, — on conçoit q u e t o u t coup vaille en\nsi importante affaire — le curé Joly, la figure rayonnante, le\ncœur tout empli de b a u m e , avait comme un air de bienheureux.\n   — Chapoux, dit-il, quand la première fumée de son rêve se\nfût un peu évanouie, Chapoux, pas besoin de te le dire : tu\nrestes avec moi pour déjeuner.\n    Chapoux, jugeant bon de faire le modeste, prétextant d'un\nair confit que c'était en vérité si peu de chose, refusa. Mais le\nbon Curé, qui avait besoin de se dire pour y croire :\n    — C'est un miracle, cela ne peut être q u ' u n miracle que\n Dieu nous prépare.\n"}, {"page_pdf": 724, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2575, "texte": "                      CHAPOUX    E T SON   CURÉ                   623\n\n\n   L e Curé ne voulut pas entendre de cette oreille. Il insista\nsur son invitation; Chapoux persista dans son refus. E t ce fut\noui et ce fut non : tu viendras; je ne viendrai pas! T e l l e m e n t\nque tous les paroissiens qui passaient à cette heure sur la place\npurent croire que Chapoux et leur Curé s'étaient pris d'une\nquerelle. Quelques-uns furent sur la fin tentés pour un peu\nd'intervenir. P u i s tout s'arrangea. T i e n n e finit par céder\ncomme de juste. Il consentit même à aller trouver l'Annou et lui\ndire qu'elle mît les petits plats dans les grands en son honneur,\ntuât les deux pigeons du pigeonnier, coupât le plus gros des\nchoux p o m m é s de la plate-bande et battît une « flognarde ».\nEt pour ça, s'en étant chargé, il fit avec soin la commission!\n   Qui fut bien surprise, par exemple, ce fut l'Annou! Elle n'en\nrevenait pas que son maître, un dimanche de Quasimodo, eût\npu convier à sa table un vil mécréant comme Chapoux qui, tous\nles dimanches, chez Goutou, chopinant du matin au soir, chan­\ntait vêpres en se m o q u a n t ! Elle eut peur d'une galéjade et, pour\nn'être pas jouée, d'un bond courut à la sacristie.\n   Juste M. le Curé, tenant le calice d'une main passée sous le\ncorporal, plaçait de l'autre la barrette sur sa tête et allait accom­\npagner le petit clerc, qui portait lui-même le livre à rubans et\nla clochette, q u a n d l'Annou entra comme une folle. De la voir\nsi rouge et si hors d'elle, le curé Joly eut peur. Mais lorsque,\ntendant inquiètement l'oreille, il eût entendu qu'il s'agissait de\nla « flognarde », du chou et des deux pigeons du pigeonnier, il\nfut tout de suite rassuré. Et tout souriant, le bon saint homme,\nil confirma de tous points ce qu'avait commandé ce grand diable\nde Chapoux.\n   L'Annou revint donc au presbytère et, au lieu d'aller à la\nseconde messe ce jour-là et d'avoir ainsi, après sa petite messe\ndu matin, qui avait été sa messe d'obligation, une grande messe\nde piété, resta à tuer les pigeons, les plumer, les barder de lard,\nles piquer en broche, à éplucher le chou, à casser les œufs, les\nbattre et les délayer de farine et de lait sucré pour le « tôt\nfait ». Mais c'était là, aux yeux de l'abbé Joly, une fort sainte\noccupation, puisque l'âme de Chapoux en dépendait : l'âme de\nChapoux, pensez donc si la chose en valait la peine!\n   Je ne jurerais m ê m e pas que l'abbé Joly, disant sa messe,\nn'ait pas eu ce dimanche-là une intention toute particulière\npour Chapoux. L'Ite missa est, en tout cas, fut dit d'un tel ton,\n"}, {"page_pdf": 725, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2532, "texte": "624                              DURENDAL\n\n\n\navec une joie si manifeste et si entraînante, une telle insistance\net une telle onction, que la pensée de la conversion de Chapoux\ny fut bien certainement pour quelque chose.\n     Aussi, ah ! comme il fut exquis, ce jour-là, t a n t pour l'abbé\nJoly, qui pourtant vivait en ascète, que pour la friande bouche\nde ce gueux de Chapoux, le déjeuner d'après messe au presby­\nt è r e ! E n buvant le bon vin rouge de Queyssac ou le blanc de\nCollonges, qui est t o u t a u s s i d o r é q u ' u n louisd'or, Chapoux avait\nune m i n e si changée, un tel air de componction, que le Pape\nlui-même, s'y t r o m p a n t , vous lui eût, je gage, sur l'apparence,\ndonné le bon Dieu sans confession. E t souple, et accommodant!\nT o u t ce que M . le Curé disait était bien d i t ; tout ce qu'il avait\nfait était bien fait; tout ce qu'il voulait faire était à faire.\n     — Mais oui, monsieur le C u r é ! . . . Ah! vous avez bien raison,\nmonsieur le C u r é ! . . . Monsieur le Curé, vous pouvez compter\nsur moi !\n     Il n'y avait pas pour le m o m e n t dans Quicolagne de meilleur\nchrétien que le Chapoux, ni plus h u m b l e et plus soumis. C'était\nle miracle de l'ivraie convertie en bon froment.\n     T r a n s p o r t é de joie, le Curé qui, d'ordinaire, ne buvait jamais\nque de l'eau claire, trouvait, lui aussi, le vin léger : il buvait\nd'un aussi bon cœur qu'il faisait boire. E t q u a n d , trinquant\navec T i e n n e , ce qui arrivait souvent, il disait : « A ta santé! »,\nde penser que c'était plutôt : « A ta conversion ! » qu'il eût fallu\ndire, lui faisait, de contentement, boire sans faiblesse son grand\nverre plein à déborder.\n     Pigeons et flognarde furent de la sorte si bien arrosés que\n Chapoux, ayant un lacet de chemin à faire à travers bois, eut\ngrand'peine à retrouver ses Moulinottes, qui pourtant, à moins\n que le diable s'en mêlât, n'avaient pas changé de place, et que\n le curé Joly lui-même, passant devant le serpent, qui suivait\ncahin-caha, tout essoufflé, m e n a sur un train d'enfer toutes ses\nvêpres.\n     Q u a n d , le soir venu, après dîner, le Curé s'avisa de chercher\n avec l'Annou de quelle manière il faudrait accommoder le lièvre,\n s'il fallait le mettre râble en broche et le reste en civet, ou au\n contraire le coucher d a n s u n e terrine sous la graisse pour en\n régaler Monseigneur à la confirmation ou M. le Doyen à la\n Fête perpétuelle, l'Annou, ma parole! crut que les petits vins\n mêlés de Queyssac et de Collonges avaient, sauf votre respect,\n"}, {"page_pdf": 726, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2181, "texte": "                       C H A P O U X E T SON   CURÉ                  625\n\n\ntourné la tête à son maître. Elle craignit même un moment que\nce ne fût indépendant du vin et alors plus grave, mais seul\ncapable d'expliquer qu'un curé comme l'abbé Joly eût admis à\nsa table un greclin comme Chapoux.\n   Le Curé, de son côté, trouvait que la tête de sa servante deve­\nnait décidément bien dure en vieillissant. Peu à peu tout s'ex­\npliqua : l'Annou n'avait pas seulement vu la queue du lièvre;\net Chapoux, plus possédé du diable que jamais, s'était moqué\nsans vergogne du curé.\n\n    A quelque temps de là donc, lorsque l'abbé Joly rencontra\npar hasard T i e n n e sur sa route, il se mit en devoir de lui\nadresser quelques reproches. O h ! pas des plus vifs! C'était un\nsi bon h o m m e , l'abbé Joly, et le petit feu de sa colère était tombé.\n    T i e n n e , riant intérieurement, le bon apôtre, feignit là-dessus\nde s'étonner et s'indigna même :\n    — C o m m e n t ! c'est vrai, monsieur le Curé? Votre Annou ne\nl'a pas vu? Mais je vous l'avais envoyé!... Je vous jure, monsieur\nle C u r é . . .\n    — Non! mon ami, ne jure p a s ! T u en as bien assez déjà, mal­\nheureux, de ces gros péchés sur la conscience!\n    — Mettons, monsieur le Curé. Mais je vous donne ma parole\nque je vous l'avais envoyé.\n    — Parole de Chapoux! fit le curé.\n    — T e n e z , d'ailleurs, voici comment la chose s'est passée.\nC'était le matin de ce fameux dimanche où — Dieu vous le\nr e n d e ! — j ' a i si bien déjeuné chez vous. Je faisais avec mes\nvaches, avant de monter au bourg, quelques raies de charrue\npour planter mes raves...\n    — Charruer un jour de dimanche, Seigneur Dieu! gémit le\ncuré en levant les bras.\n    — ... q u a n d au bout du guéret, continua Chapoux sans s'in­\nterrompre, à deux cents pas, pas un pas de plus, là, en plein\nsoleil levant, dans la petite fumée blanche de la rosée, allant un\ntout petit amble, patati, patata — pas plus vite que ça, mon­\nsieur le Curé ! — levant bien les pattes, quillant les oreilles, long,\ngras, d'un si joli roux brûlé dans le soleil et le ventre en contre­\nbas, gonflé comme une chabrette (1), qu'est-ce que je vous vois\n\n\n  (1) Cornemuse.\n"}, {"page_pdf": 727, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1600, "texte": "626                              DURENDAL\n\n\npasser? L e plus joli lièvre, monsieur le Curé, que j ' a i e jamais\nvu passer. P a s de fusil ! Que vouliez-vous faire?... Alors, je vous\nl'ai envoyé. « Chez M. le Curé, entends-tu? Chez M. le C u r é ! »\nJ'ai crié tant q u e j ' a i pu. E t je suis sur qu'il m ' a e n t e n d u . Car\nle voilà qui se met à rabattre ses oreilles et à courir ventre à\nterre, comme s'il n'avait plus eu de pattes. E n même temps,\nfrrtt!... il vous fait un demi à gauche et le voilà courant dans la\ndirection de chez vous, bride a b a t t u e . E t vous me dites qu'il\nn'est pas venu?... A h ! le coquin! A h ! le g u e u x ! . . . Pourvu que\nje le rencontre!...\n    C e p e n d a n t le curé Joly avait de la peine à rire.\n    — Mon pauvre ami, soupira-t-il, a h ! c'est bien du lièvre qu'il\ns'agit! Mais c'est l'autre chose que je croyais que le bon Dieu\nm'avait envoyée qui n'est pas venue !\n    — E t quoi, monsieur le Curé?\n    — T o n âme, malheureux, mais ton âme qui va être d a m n é e . . .\n damnée, entends-tu? Sais-tu ce que cela veut dire?... Nous\n sommes encore dans le temps de P â q u e s . Si tu venais avec moi\n te confesser? Je te pardonnerais l'histoire du lièvre et bien\n d'autres choses?\n    — O h ! moi, monsieur le Curé, je suis bien trop vieux pour\n changer d'écorce. L a petite, par exemple, je ne dis pas non, je\n vous l'enverrai pour le catéchisme.\n    — Enfin! soupira de nouveau le curé... Pourvu seulement\n qu'elle vienne mieux que le lièvre.\n                                                            JEAN N E S M Y .\n\n   23 a o û t   1912.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-005", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 627, "page_fin": 627, "titre_corps": "Cléopâtre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "Cleopâtre  Jours d'automne, seuls jo", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 728, "page_imprimee": 627, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1527, "texte": "Cleopâtre\n\nJours d'automne, seuls jours dont je sois digne encor.\nAccueillez ma détresse et faites que la mort\nNe me surprenne pas les yeux baignés de larmes !\nJe veux mourir en reine et taire mes alarmes,\nDérobant sous un masque impénétrable et fier,\nLa femme pitoyable effondrée en ma chair...\n\n\n\nO jours de sang et d'or, de gloire et d'agonie,\nBeaux jours fardés d'orgueil dont la fauve ironie\nSe plaît à revêtir d'un faste décevant\nLa forêt qui succombe aux lourds assauts du vent,\nLes jardins dépouillés de leurs suprêmes roses,\nLes temples dévastés et les chemins moroses\nD'où, le front soucieux et le cœur attristé.\nHantés par le regret splendide de l'été,\nS'éloignent lentement, voluptueux      fantômes,\nCeux que l'amour ramène en ses divins        royaumes.\nO jours de lassitude et de fiévreuse ardeur.\nSur tout ce qui sanglote et sur tout ce qui meurt\nDans cette âme percée, hélas ! de trop de glaives,\nVersez, ô jours cléments, l'eau lustrale des rêves :\nDonnez-moi la fierté de subir mon destin,\nDe bénir la douleur, si ma gloire s'éteint\nAinsi que vos couchants dans une apothéose,\nEt d'acclamer la mort qu'un sort cruel      m'impose,\nSi je puis ressurgir, ne fût-ce qu'un seul jour,\nNe fût-ce qu'à mes yeux, palpitante      d'amour,\nBelle comme autrefois, noyant ma chair fleurie,\nDans le manteau de sacre orné de pierreries\nQui lentement descend de vos c i e u x embrasés,\nO jours de sang et d'or, de meurtre et de baisers !\n\n                                           GEORGES       MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 628, "page_fin": 630, "titre_corps": "Instants", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "Instants                    I  C'est l'heure ineffable", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 729, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1183, "texte": "Instants\n                   I\n\nC'est l'heure ineffable, c'est l'heure\nOù l'âme expire dans un songe,\nC'est l'heure où la lumière effleure\nD'une extase qui se prolonge\nLes lys perdus dans les allées\nEt les roses inviolées\nQui font l'orgueil de ces vallées.\nTout est grâce, tout est délices...\nL'ombre elle-même       s'atténue...\nParmi les fleurs, un Ange glisse\nGuidant sur l'eau que son vol plisse\nDe blanches formes        inconnues...\nC'est l'heure ineffable, c'est l'heure\nOù seul, ô mon amour, tu pleures !\n\n                  II\n\nAu fond de moi je sens mourir\nComme en rêve, sans un soupir,\nSans un regret, sans une larme\nDans un sourire triste et calme\nQui l'auréole de clarté,\nL'enfant que je n'ai pas été.\nSes mains closes semblent     défendre\nLe pur trésor enseveli\nDans son âme orgueilleuse et tendre\nEt sa robe d'or dont les plis\nS'entremêlent à la lumière\nDérobe aux baisers de la mort\nLes lys insignes de son corps\nSurgis de l'aurore    première...\nPrès de lui passent tour à tour,\nJoyeux, hélas ! de lui survivre,\nCeux qu'un peu de mensonge         enivre,\nLe Rêve, la Gloire et l'Amour...\nMais seul, dans l'ombre où sonne l'heure\n          Un Ange pleure.\n"}, {"page_pdf": 730, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1285, "texte": "             INSTANTS                     629\n\n\n                 III\nDans l'ombre où les fleurs ne sont plus\nQu'un peu de ta grâce     embaumée,\nLes étoiles se sont fermées\nEt les rossignols se sont tus.\n\nTout est silence : L'Amour   même\nSur ta lèvre hésite à chanter\nEt devant ta chère beauté\nJe n'ose dire que je t'aime.\n\nHeure ineffable ! Instant sans fin\nOù la mort se mêle à la vie,\nLa tristesse se sanctifie\nEt le désir semble divin !\n\nJe devine dans les mains closes\nLe geste qui libérerait\nDe la souffrance et du regret\nNotre âme où s'étreignent des roses.\nMourir à la fin d'un beau jour\nQuand sur nos rêves s'éternise\nL'exquise caresse imprécise\nDe la jeunesse et de l'amour.\nMourir dans la gloire   hautaine\nD'une extase qui va finir,\nLe front vierge de souvenirs\nEt le cœur dépouillé de haine...\nDans l'ombre où les roses ne sont\nQu'un peu de ton âme ravie,\nUn oiseau file sa chanson...\nEt c'est la vie, hélas ! la vie...\n\n                 IV\nDe la lumière sur les roses...\nL'aube s'éveille : 0 joie des choses\nOù donc es-tu ? Je cherche en vain\nL'émoi de ton regard divin\nEt l'orgueil de tes lèvres closes...\nDe la lumière sur les roses !\nLe jour sourit : Autour de moi\nJasent des rires et des voix,\nRires des eaux, voix des corolles,\nMais je n'entends pas tes paroles...\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1513, "texte": "630                 DURENDAL\n\n\n      De la lumière sur les roses !\n      O céleste    métamorphose,\n      Mon âme est un jardin      d'amour,\n      Où tous les échos d'alentour\n      Redisent mon ivresse aux choses...\n      J'attends en vain... Ah ! tout est mort,\n      Hélas ! pourquoi chercher encor\n      Cette chimère aux ailes d'or\n      Sur mes songes jadis éclose\n      Et qui dans mon passé repose...\n\n      O la lumière sur les roses !\n\n                          V\n\n      De la musique au loin... Des voix,\n      De chères voix vagues et tristes,\n      Voix de songe, voix    d'autrefois\n      Dont la tendresse en nous     persiste...\n\n      C'est l'une d'abord, qui s'en vint\n      Bercer nos purs sommeils        d'enfance,\n      Voilée en son rythme      divin\n      Par une secrète     souffrance...\n\n      Et cette autre encor, n'est-ce pas\n      Celle si troublante et si brève\n      Qui naguère chanta tout bas\n      A l'éveil de nos premiers rêves ?\n\n      Je les reconnais : Elles ont\n      Bien que dans la nuit    endormies,\n      Toujours leurs maternels     frissons\n      Et leurs doux reproches    d'amies.\n\n      Mais celle-ci qui tremble un peu\n      Et chante ainsi, grave et légère.\n      Qui m'enveloppe et qui m'émeut\n      D'où vient-elle, cette étrangère ?\n\n      En vain, je cherche au fond de moi\n      L'écho jadis choyé par elle...\n      Ah ! cette voix, cette humble voix,\n      Cette pure voix éternelle .'...\n\n                                           GEORGES   VIAKLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-007", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 631, "page_fin": 642, "titre_corps": "Le romantisme français et la pensée allemande", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "A. 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Si là-dessus vous réfléchissez, vous conclurez qu'il y\n                     a romantisme et romantisme, comme il y a fagots et fagots;\n                     et de ce que le classique des Allemands est un roman­\ntique éminent pour les Français, vous pourrez déduire que la pensée allemande\nest infiniment plus « romantique.» de nature que la pensée française. Que\ncelte dernière ait emprunté quelques éléments germaniques pour les mettre en\nœuvre « dans la boutique romantique », c'est ce dont personne ne saurait\ndouter; et c'est ce que nous indique l'auteur même des Stances à Charles\nNodier : « Schiller au fond de son cabinet, Hoffmann assis sur la table d'un\nestaminet, Marguerite accoudée sur la fenêtre gothique et regardant passer les\nnuages au-dessus des vieilles murailles de la ville, Klopstock, Mignon, Crespel,\nFirmion, tous les génies, toutes les créations de l'Allemagne vivent dans l'élé­\nment des rêveurs et des oiseaux du ciel. »\n   L'idée qu'on se faisait de l'Allemagne, le peu qu'on en savait, le besoin de\nnouveauté, le désir naturel aux novateurs : de se trouver des alliés du dehors\ncomme des alliés du passé, tout contribuait à une certaine germanisation de\nla France nouvelle. Paris contient aujourd'hui une rue Goethe et une rue\nDante : la pensée des Parisiens lettrés répercute aussi des échos d'Allemagne et\nd'Italie. Sur le rôle du poète, sur la matière des belles lettres, sur le répertoire\ndes imaginations, la patrie de Schiller et de Goethe, de Kant et de E.-T. Hoff­\nmann, a fourni des illusions et des indications, des préjugés et des thèmes\nnouveaux. Voyez ce qu'en ont tiré et ce qu'en ont fait les romantiques de\nlangue française.\n                                         *\n                                       * *\n  Que le poète soit le conducteur de l'humanité, c'est ce que les auteurs\nmodernes ont plus de facilité à croire qu'à faire admettre par les rois et les\npeuples. Voltaire, bâtonné et exilé, tança les Velches d'importance en leur\nannonçant que la raison humaine venait de naître en Angleterre, où l'on faisait\n"}, {"page_pdf": 733, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3133, "texte": "632                               DURENDAL\n\n\ngrand cas des gens de lettres. Les écrivains plus récents ont vanté Gœthe et\nSchiller et leur rôle merveilleux dans leur noble patrie. La loi du 26 août 1792\nconféra le titre de « citoyens français » à plusieurs étrangers. « Un grand\npeuple, dans l'enthousiasme des premiers jours de sa liberté », donnait notam­\nment ce titre à Schiller. Il est vrai qu'en le plaçant « au nombre des amis de\nl'humanité et de la société », les Français ne paraissaient pas connaître inti­\nmement Schiller : les documents, signés Danton et Roland, parlent du « sieur\nGille, publiciste allemand ». L'envoi, fait le 10 octobre 1792, ne parvint à\nSchiller que le 1er mars 1798. Mais la transcription du nom propre a fait des\nprogrès avec le romantisme, et Schiller rime plus d'une fois à éclair. On sait\ncomment V. Hugo célèbre la grandeur de l'Allemagne :\n\n              Barberousse chez vous n'empêche point Schiller,\n              L'empereur, ce sommet, craint l'esprit, cet éclair.\n   Il va sans dire que le tonnerre le plus redoutable est celui de Victor Hugo\nlui-même; et que l'empereur-sommet, c'est Napoléon; mais enhn il est doux,\nil est beau de transposer ses notions dans l'espace et le temps, surtout quand\npar cet acte mental on trouve une rime riche. Schiller d'ailleurs était, par son\ntraducteur X. Marmier lui-même, le chantre de la démocratie; et les deux\ndrames présentés au grand public français par la Bibliothèque nationale sont :\nles Brigands et Guillaume Tell.\n   Le poète allemand qui est flambeau, éclair, mage, pourrait être aussi prince,\nroi, dieu serein, ne fût-ce que par métaphore. Et Aug. Barbier, Th. Gautier\net d'autres, le soutiendraient volontiers en disant aux lecteurs de leurs vers :\nvoyez Gœthe! Le patriarche de Weimar s'était rencontré avec Napoléon, il\nrestait le dictateur de la pensée et de la poésie, l'incarnation du génie moderne.\nDemi-dieu plus honoré que connu, à coup sûr, mais vers lequel les poétereaux\nde l'Europe se tournaient avec complaisance. « Le grand Gœthe savait qu'en\ntoutes choses réside un peu du secret des dieux. » (Musset.) Quand David\nd'Angers fit le buste du jubilaire de 1829, il lui donna un front géant, capable\nde couver le monde. Quand Barbier, à Rome, apprit la mort de l'olympien\nmoderne, il s'écria :\n\n            O Gœthe! ô grand vieillard! prince de Germanie ! ..\n            Hélas! longtemps, du fond de ton sol froid et sombre,\n            Sur l'univers entier se pencha ta grande ombre.\n            Longtemps tu fus le roi d'une noble cité\n            Que l'harmonie un jour bâtit à ton côté.\n   Dans la patrie de la pensée et de la poésie, il faut bien que les penseurs et\npoètes soient souverains. Et sur quoi régneraient-ils mieux que sur le\ndomaine spirituel qu'ils ont eux-mêmes conquis? Les poètes ont fait les dieux,\ndéclarent Gœthe et Hugo ; ils sont touchés de l'harmonie sublime de l'univers,\nils s'élèvent au-dessus de l'humanité tout en sympathisant avec elle.\n   Après la première ferveur romantique, Victor Hugo se sentira froissé par\nl'égoïsme impassible de Gœthe autant que par les jugements sévères de Tinter-\n"}, {"page_pdf": 734, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3500, "texte": "        L E R O M A N T I S M E FRANÇAIS E T LA P E N S É E A L L E M A N D E           633\n\n\n\nlocuteur d'Eckermann sur Victor Hugo. Mais alors même, Th. Gautier\nadmirera béatement le détachement de l'artiste qui ne fut pas trop ému par le\ncanon d'Iéna et par la ruine de sa patrie. « L'art pour l'art » avait un beau\nprotagoniste dans ce sublime et divin baladin.\n   Puis, en cultivant son moi, en rédigeant l'immense autobiographie de son\nœuvre, Gœthe avait enseigné à comprendre beaucoup de choses et à conquérir\nla sérénité; il apparaissait comme un « Talleyrand de l'art »; et il avait\ncombiné les éléments objectifs et les éléments subjectifs avec une habileté si\ndéconcertante que l'auteur de Werther avait pu se muer en l'auteur de Faust.\nRenan, qui admettait chez Gœthe l'immoralité en vue de l'art, appréciait la\nconception de « vérité et fiction » adoptée par l'autobiographe de Weimar.\n« Gœthe, dit-il, choisit pour titre de ses mémoires Vérité et Poésie, montrant\npar là qu'on ne saurait faire sa propre biographie de la même manière qu'on\nfait celle des autres. Ce qu'on dit de soi est toujours poésie. On écrit de telles\nchoses pour transmettre aux autres la théorie de l'univers qu'on porte en soi. »\nEt c'est bien là le subjectivisme que Gœthe entendait reconnaître en parlant\nde « vérité et fiction » •: « fiction » indiquait la concession faite au besoin\néternel de romancer le contenu des jours.\n   « Schiller, a dit Gœthe, prêchait l'évangile de la liberté, tandis que moi je\nvoulais voir sauvegardés les droits de la nature. Je m'obstinais à soutenir\nl'excellence de la poésie grecque et de la poésie moderne fondée sur elle et\némanée d'elle. Schiller fut amené à serrer le problème de plus près, et c'est à\nce conflit que nous devons le traité sur la poésie naïve et sentimentale, d'après\nlequel les deux genres poétiques, tout en s'opposant, devaient s'accommoder\nl'un de l'autre. Par là Schiller jeta les fondements de toute l'esthétique\nmoderne, car la distinction établie entre la poésie hellénique et la poésie\nromantique émane du traité de Schiller qui, pour la première fois, a distingué\nentre la poésie où prédomine la réalité et celle où prévaut l'idéal. J'étais\npartisan de la poésie objective, Schiller de la poésie subjective. La conception\nde la poésie classique et de la romantique, répandue maintenant dans le\nmonde et si vivement discutée, émane primitivement de moi et de Schiller.\nLes Schlegel s'emparèrent de l'idée, la développèrent, si bien que chacun parle\nmaintenant du classicisme et du romantisme, auxquels nul ne songeait il y a\ncinquante ans (1) ».\n   La conversation de Mme de Staël à Weimar, celle de Corinne à Rome,\nprolongeait, comme on sait, celle de Gœthe et Schiller. Et elle était répétée\net amplifiée par celle du Cénacle réuni à la bibliothèque de l'Arsenal,\nchez Charles Nodier. Pour les romantiques français, pour Musset particu­\nlièrement, l'opinion de Schiller, dont il ignorait sans doute la genèse et\n\n\n  (1) V. BASCH : La poétique de Schiller, 2e éd., Alcan, 1911, pp. 324-325. Schiller raconte\n(Weimar, octobre 1788) l'enthousiasme qu'il éprouva en lisant dans Watson l'histoire de la\nrévolution des Pays-Bas : « Je me proposai aussitôt, dit-il, de présenter au public ce beau\nmonument de la force civile, afin d'exciter dans l'âme de mes lecteurs un sentiment relevé\nde la dignité de leur être et de leur fournir une preuve irréfragable de ce que l'homme ose\nhasarder pour la bonne cause, et ce qu'il peut accomplir par l'union. »\n"}, {"page_pdf": 735, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2918, "texte": "634                               DURENDAL\n\n\nla rédaction, était la vraie : la poésie sentimentale, lyrique, personnelle, est\ncelle des Nuits; et le poète se frappe le cœur, car c'est là qu'est le génie. C'est\nlà que parlent tour à tour la patrie abaissée, l'amour et le souvenir, l'imagi­\nnation et le mystère du monde, le merveilleux et le symbole. Le plus docte\ndes romantiques germanisants, Ernest Renan, a osé répéter la doctrine hégé­\nlienne sur l'Acropole, et déclarer à Pallas Athênê : « tout n'est ici bas que\nsymbole et que songe ». Si les échos classiques ne se sont pas étonnés, c'est\nque les théories allemandes s'étaient métamorphosées par la traduction. Elles\navaient passé d'une langue romantique et sentimentale dans une langue clas­\nsique et raisonnable. La différence entre la langue de Descartes, de Racine et\nde Voltaire et celle de Klopstock, de Gœthe et de Schiller, peut se mesurer à\nleur évaluation du romantisme, indiquée par un article de dictionnaire. Elle\nse reconnaîtrait aussi bien à cet autre signe : le mot qui désigne en allemand\nl'imagination en général, ne désigne en français que la fantaisie. Pour mettre\nles Fantasiestücke à la portée des Parisiens, Lœve-Weimars en a fait les\n Contes fantastiques de Hoffmann.\n     Napoléon s'étonnait qu'un homme instruit comme Gœthe ne révérât point\n les genres bien tranchés de la tradition classique. L'exemple allemand, par la\n suite, fit comprendre ou imaginer aux novateurs français combien il y a de\n poésie dans la passion individuelle, dans le désordre du cœur et de l'âme, dans\n les fictions populaires et le merveilleux satanique. « Raison et bon sens ne\n suffisent pas, confesse Renan. Il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans\n l'ivresse du Thrace. » Et dès le temps romantique de 1835 et de 1842, Musset\n avait entrevu une poétique qu'il jugeait bien autrement salutaire que le\n « goût » du « grand siècle » :\n\n            Le jour où l'Hélicon m'entendra sermonner,\n            Mon premier point sera qu'il faut     déraisonner...\n            Parce que trois pédants m'ont farci la mémoire\n            De je ne sais quels vers, à contre-cœur appris,\n            N est-il pour moi qu'un siècle et pour moi qu'un pays?\n            Eh ! s'il est glorieux, qu'il dorme dans sa gloire,\n            Ce siècle de malheur! c'est du mien que je suis.\n\n   Musset aurait pu répéter pour sa théorie ce qu'il avait écrit huit mois plus\ntôt :\n           Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne.\n\n   Son Durand (1838) est formel sur les origines de son inspiration :\n\n             Je dévorais Schiller, Dante, Gœthe, Shakspeare;\n             Le front me démangeait en lisant leurs écrits.\n             J'adorais tour à tour l'A ngleterre et l'Espagne,\n             L'Italie et surtout l'emphatique Allemagne.\n             Que n'eussé-je pas fait pour savoir le patois\n             Que le savetier Sachs mit en gloire autrefois!\n"}, {"page_pdf": 736, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3013, "texte": "         LE ROMANTISME FRANÇAIS ET LA PENSÉE ALLEMANDE                       635\n\n\n    Le libérateur Schiller et l'olympien Goethe apparaissaient de loin comme\n les Dioscures de la poésie germanique.\n                                          *\n                                      *       *\n    Le poète, hissé sur son trépied avec tant de vacarme, doit bien parler de\n quelque chose. Il ne parle plus de physique avec succès depuis qu'il y a des\n laboratoires. Son domaine est plutôt l'éthique. Amour, Dieu, vie, nation,\n voilà les grands thèmes. Pour la nation, c'étaient les Allemands qui avaient\n tout à apprendre des Français; et Klopstock, Kant, Schiller, Hegel, Richard\n Wagner ont été très émus par les révolutions de Paris. Mais pour l'amour et\n le sens de la vie, l'auteur le plus passionné n'invente pas plus sa doctrine que\n les mots de sa langue maternelle. La plupart des hommes n'auraient ni aimé\n ni rimé si nul n'avait aimé et rimé avant eux. La plupart des cœurs sensibles\n pétrarquisent. Et tout en continuant, les jeunes Français qui « avaient le\n cœur de Pétrarque », et qui lisaient le Canzoniere sur les collines crépuscu­\n laires, se sont mis aussi à germaniser un peu.\n\n            S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie,\n            Goethe que Marguerite, et Rousseau que Julie,\n            Que la terre leur soit légère ! — Ils ont aimé.\n\n     Et Musset s'en souvient quand il s'applique à « se faire de ce monde un\n songe sans réveil ».\n    Gœthe est d'abord l'auteur de Werther; son héros a exprimé une passion\n intense et lucide, le sentiment de la vanité de tout et l'idéalisation amou­\n reuse. Napoléon, qui avait lu Werther sept fois, trouvait que le roman\n n'avait pas l'unité d'action désirable, puisque l'amoureux n'était pas amou­\n reux pur et simple, mais aussi un jeune bourgeois mécontent de la société.\n Les romantiques, eux, étaient moins chatouilleux en poétique. Ils ont revécu\n l'angoisse de Werther, ils l'ont modulée à leur tour en prose et en vers; une\n telle littérature en est sortie, que pour mettre en français l'article Weltsch­\n merz, le lexicographe aligne les noms de René, d'Oberman et de Byron, à la\nsuite de Werther lui-même. Il y a un mal de René, il y a un werthérisme.\n Et nulle erreur n'est possible quant au parrain de ces jeunes névrosés ; la\nmélancolie, la maladie des enfants du siècle, vient de Wetzlar, comme le\npétrarquisme vient d'Avignon. Lamartine dit de Werther : « Je me souviens\nde l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse pendant l'hiver, dans les âpres\nmontagnes de mon pays; et les impressions que ces lectures ont laites sur\nmoi ne se sont jamais ni effacées ni refroidies. La mélancolie des grandes\npassions s'est inoculée en moi par ce livre. J'ai touché avec lui au fond de\nl'abîme humain. Il faut avoir dix âmes pour s'emparer ainsi de celle de tout\nun siècle. »\n\n\n  Le fond de l'abîme humain, c'est la désespérance du jeune homme qui a\nperdu la foi, l'anxiété de celui qui cherche la vérité, une vérité Conforme à\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2861, "texte": "636                                   DURENDAL\n\n\nses désirs ou à ses premières impressions. Un frisson nouveau a fait vibrer la\npoésie française. Ni Malherbe ni Racine n'avaient rédigé en alexandrins un\nexamen de conscience d'incrédule angoissé. Ni Corneille ni Voltaire n'avaient\ndemandé à Dieu ce qu'ils allaient devenir dans l'écroulement des dogmes.\nDespréaux aurait trouvé très indécente une confession pareille, et très peu\nsusceptible de ces « ornements égayés » dont les recettes sont consignées\ndans l'Art Poétique. Or, Lamartine et Hugo, Musset et leurs émules, se\nposent la question du sens de la vie, ils s'émeuvent des conséquences du\nrationalisme, et ils sentent que la pensée d'outre-Rhin a troublé les esprits\ndans l'Europe chrétienne :\n             Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand\n             Qui du philosophisme achevant la ruine.\n             Déclare le ciel vide, et conclut au néant.\n             Et voilà les débris de l'humaine science!\n\n   Science et foi, scepticisme et vertu, voilà le conflit tragique.\n   Et Faust en est le symbole. Don Juan est devenu docteur allemand et\nl'athéisme l'a conduit à la débauche. Son histoire est ou menace d'être celle des\nRolla, des Claude Frollo, des Jocelyn :\n             Dans mes veilles sans fin je ressemble, ô ma sœur,\n             A ce Faust enivré des philtres de l'école,\n             De la science humaine éblouissant symbole,\n             Quand dans sa sombre tour, parmi ses instruments,\n             On l'entendait causer avec les éléments,\n             Et qu'au lever du jour dans son laboratoire\n             On ne retrouvait plus qu'un peu de cendre noire !\n             Hélas! si ce n'était la grâce du Seigneur,\n             Que retrouverait-on le matin dans mon cœur'?\n             Oui, c'est Faust, ô ma sœur, mais dans ces nuits étranges\n             Au lieu d'esprits impurs, consolé par les anges!\n             Oui, c'est Faust, ô ma sœur, mais Faust avec un Dieu.\n   Quand le lecteur de Goethe n'avait pas, comme Jocelyn, l'avantage de\ndevenir curé savoyard, il était exposé à tourner mal. C'est ce qui arrive aux\nhéros parisiens de Musset et de Hugo, à Jacques Rolla et à Claude Frollo. Ce\nqui les a perdus, à en croire les narrateurs poétiques, c'est la science, le libre\nexamen, l'alchimie et l'imprimerie chez l'archidiacre, le voltairianisme chez\nle jeune Rolla (1). Aussi, Musset interpelle Faust et Voltaire à peu près du\nmême style et du même cœur : « O Faust!\n             N'avais-tu pas crié ton dernier anathème,\n             Et quand tu tressaillis au bruit des chants sacrés,\n\n\n   (1) M..Paul Bourget continue à romancer le même thème : l'incrédule criminel (Le Dis-\nciple) : « Adrien Sixte eut quelques mauvaises minutes à se figurer son adversaire détesté\nprenant texte de la mort de Mlle de Jussat pour une vigoureuse sortie contre la science\n"}, {"page_pdf": 738, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3230, "texte": "          LE ROMANTISME FRANÇAIS ET LA PENSÉE ALLEMANDE                                 637\n\n\n               N'avais-tu pas frappé, dans ton dernier blasphème,\n               Ton front sexagénaire à tes murs délabrés'!...\n               La Mort, qui t'escortait dans tes œuvres sans nom,\n               Avait à tes côtés descendu jusqu' au fond\n               La spirale sans fin de ton long suicide.\n               Ton heure était venue, athée à barbe grise ;\n               L'arbre de ta science était déraciné...\n\n    Remarquez bien que le paragraphe suivant du même poème recommence\n l'allocution, mais l'adresse cette fois à Voltaire : « Dors-tu content...\n              La Mort devait t'attendre avec impatience,\n              Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour...\n              Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale\n              Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau,\n              Pour t'en aller tout seul promener ton front pâle\n              Dans un cloître désert ou dans un vieux château ?\n    En résumé, pour les romantiques, la science moderne, la philosophie alle­\n mande, l'esprit critique, c'est l'ennemi du christianisme; et la pensée des fins\n dernières de l'homme est inséparable de la conduite et du sentiment, de nos\n actes et de nos amours. Le dernier mot de l'humaine science, la conclusion\n de Faust au bout de ses études, c'est que rien n'est rien, et que la vie n'a pas\n de sens. Dans la Comédie de la mort, Théophile Gautier rencontre dans\n l'autre monde les trois incarnations de la vie sociale, sentimentale et intellec­\n tuelle. Napoléon dit la vanité de la gloire, Don Juan la vanité de l'amour, et\n Faust la vanité de la science.\n    L'originalité de la littérature allemande, c'était précisément d'avoir eu ses\ngrands écrivains dans « le siècle sans crainte né d'un siècle sans espoir ».\nGoethe est le contemporain de Laplace; et Goethe est pour Chateaubriand « le\nchantre de la matière », le poète qui n'a plus la foi chrétienne de Racine;\nGoethe est pour Cousin et pour vingt autres le « Voltaire allemand ». De\nmême que jadis le soleil gothique s'est couché derrière la presse de Mayence,\nde même les vertus chrétiennes s'éteignent derrière les laboratoires. « Ceci\ntuera cela ». Claude Frollo, le Faust français, prononce ces paroles en montrant\nsuccessivement un livre de Nuremberg et Notre-Dame. Et ce mot contient plu­\nsieurs sens : non seulement « l'imprimerie tuera l'architecture » mais encore\n« la presse tuera l'église ». Et enfin la pensée tuera l'ordre civil aussi bien que\n\n\nmoderne de l'esprit. . Il se trouvait derrière le chevet de Notre-Dame, et il s'arrêta pour\nconsidérer l'architecture de ce monument. L'antique cathédrale lui symbolisait d'habitude\nle caractère touffu de l'esprit germanique... Telle était sa manière de sentir les arts. Le\nsouvenir de l'Allemagne subitement rappelé changea pour une seconde le cours de sa\npensée. Il évoqua presque malgré lui Hegel, puis la doctrine de l'identité des contradic­\ntoires, puis la théorie de l'évolution qui en est sortie. » Et Robert Greslou écrit à Adrien\nSixte que s'il n'est pas un Faust, s'il n'a pas comme le vieux docteur, épuisé la coupe des\nsciences », ses études l'ont pourtant exalté.\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3084, "texte": "638                               DURENDAL\n\n\nl'ordre religieux. Aucun despotisme ne peut résister aux « idéalités », comme\ndisait Napoléon. Chateaubriand, ambassadeur à Berlin, note dans son\nmémoire sur l'Allemagne : « La promesse de la liberté a été avidement reçue\npar des écoliers qui trouvaient dans leurs maîtres le penchant que les sciences\nont eu dans ce siècle à seconder les théories libérales. »\n                                       *\n                                      * *\n\n   L'Allemagne, troisième patrie des romantiques après l'Espagne, offrait a\nl'imagination poétique des spectacles qu'on n'apercevait pas des salons pari­\nsiens : les étoiles et les nuages du ciel et les diableries de la terre.\n   Musset qui, à vingt ans, lisait Werther et Jean-Paul, nous a conté comment\net à quoi ses héroïnes pouvaient rêver à la suite de lectures étrangères : « La\nbrillante étoile de Vénus, qui scintillait sur la montagne, avait frappé les yeux\nde Bernerette; et, comme sous le charme d'une pensée plus tendre, elle chanta\nsur un air allemand les vers suivants, qu'un passage d'Ossian avait inspirés à\nFrédéric » :\n\n           Pâle étoile du soir, messagère lointaine,\n           Dont le front sort brillant des voiles du couchant,\n           De ton palais d'azur, au sein du firmament,\n                  Que regardes-tu dans la plaine?\n\n    Frédéric, c'est si bien Musset, que vous retrouverez ces vers dans le Saule.\n Les poètes allemands, plus proches de l'ingénuité et de la nature, prêtaient,\ncomme jadis Pétrarque et les trouvères, une âme aux objets inanimés; et ils\nconfiaient aux nuages le message de leur cœur. La Marie Stuart de Schiller\nfit sensation à Paris en 1820, quand, dans la traduction de Lebrun, elle inter­\npella les nuages que le vent emportait vers le cher pays de France. Les adieux\nde Marie Stuart et la prosopopée aérienne devinrent des thèmes lyriques, et la\njoie de la nouveauté fut dans le camp romantique. Talma et Rachel avaient\nfait verser des larmes parisiennes dans un drame allemand!\n    La terre et les eaux, comme les airs, s'animaient aussi d'inventions germa­\nniques, de superstitions médiévales. « Peut-être, disait Heine, les Français\nsont-ils appelés à expliquer avec le plus de justesse les symboles du moyen\nâge. Sortis depuis longtemps de cette période, ils la contemplent avec calme\net peuvent en apprécier les beautés avec une impartialité artistique. Nous\nautres, Allemands, y sommes encore enfoncés, dans ce moyen âge. » C'est\nsans doute ainsi_que l'entendait Napoléon à Erfurt, quand il reprochait à\nGoethe d'avoir mis en scène le diable, invention peu digne du siècle des\nlumières. Mais c'est de ces inventions que les romantiques sont le plus friands.\nLes imaginations dont les hommes na'ifs ont peuplé les airs et le monde, les\ninventions que suggère le mystère de la nature, l'animisme des poésies primi­\ntives, voilà ce que la cour et la ville avaient oublié depuis la Renaissance, et\nvoilà ce que les littératures étrangères rapportent à Paris.\n   A son Faust incommensurable qui contenait tout et quelque chose de\n"}, {"page_pdf": 740, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "         LE ROMANTISME FRANÇAIS ET LA PENSÉE ALLEMANDE                                 639\n\n\nplus (1), Goethe avait beaucoup ajouté après la visite de Mme Staël. La seconde\npartie du drame se terminait parmi les ravins et les rochers de la forêt soli­\ntaire, et le chœur mystique y célébrait les apparences passagères qui ne sont\nque symbole, l'inaccessible atteint, l'indescriptible réalisé, et l'éternel féminin\nqui nous entraîne et nous élève au ciel. Les adjectifs neutres permettraient à\nla langue allemande de philosopher comme le latin d'Albert le Grand et de\nSiger de Brabant :\n\n             La pensée y descend dans un vague profond.\n\n   De Novalis jusqu'à Ed. von Hartmann, la même fascination de l'incon­\nnaissable a séduit les philosophes, les rêveurs romantiques; et ceux qui à leur\nsuite ont fait passer dans la prose française le frisson du mystère, y ont révélé\nune nouveauté. En traduisant et en adaptant Novalis, M. Maeterlinck s'émer­\nveille à songer « combien les voies de l'âme humaine divergent vers l'inacces­\nsible». Or, l'âme de Novalis, comme celles de Ruysbroeck et d'Emerson,\n« sont les antennes de l'âme humaine innombrablement une. Elles sont allées,\nchacune de son côté, bien au delà des cercles sûrs de la conscience ordinaire ».\nLà réside l'originalité de leur démarche, car les penseurs intelligibles « ne sou­\nlèvent pas d'une ligne les grands trésors de l'inconscience ». « Il n'est peut-être\npas possible de parler clairement de ces choses, — poursuit Maeterlinck —\nmais ceux qui savent s'interroger assez profondément et vivre, ne fût-ce que le\ntemps d'un éclair, selon leur être intégral, sentent que cela est. Notre con­\nscience a plus d'un degré, et les plus sages ne s'inquiètent que de notre con­\nscience à peu près inconsciente parce qu'elle est sur le point de devenir divine.\nAugmenter cette conscience transcendantale semble avoir été toujours le désir\ninconnu et suprême des hommes. Elle ne s'augmente qu'en augmentant l'inex­\nplicable autour de nous. Car nous ne sommes qu'un mystère, et ce que nous\nsavons n'est pas intéressant (2). »\n   Le mystère, c'est ce que les nations jeunes ont mis non pas en équation,\nmais en miracles, apparitions, diables, esprits de tout costume et de toutes\nmœurs, ondines ou lutins, Lorelei ou Obéron.\n   La transposition en merveilleux de la destinée humaine, le conflit des deux\nâmes qui habitent la poitrine du docteur Faust, la séduction victorieuse de la\npensée la plus austère, cela devient dans les littératures modernes le drame\ndu pacte avec le diable. Seulement, les compatriotes de Voltaire ne goûte­\nraient plus ce spectacle comme au temps de Rutebeu f et du clerc Théophile.\nIl faut donc que l'intervention de l'autre monde leur soit présentée sous une\nforme plus humaine ou plus délibérément fantastique. Méphistophélès a un\nmanteau rouge, un nom grec et de l'esprit. La statue du Commandeur\nmarche tout d'une pièce, et les flammes la suivent bientôt; mais c'est un\n\n   (1) « Plus une œuvre poétique est incommensurable et insaisissable pour l'intelligence,\n— disait Goethe à Eckermann — et meilleure elle est... Le Faust est un sujet incommen­\nsurable... Cette obscurité même attire les hommes, et ils se fatiguent à l'éclaircir, comme\nils font pour tous les problèmes insolubles. »\n   (2) Le Trésor des humbles, 62e éd., p. 145.\n"}, {"page_pdf": 741, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2917, "texte": "640                                  DURENDAL\n\n\n\nconte d'Espagne, et Mozart y a mis sa musique sur un livret italien; et voilà\ncomment les auditeurs de l'Opéra sont moins choques que ne l'étaient les\nFrançais de i665 à la représentation de la pièce de Molière.\n   Musique, opéra, décor : le merveilleux, satanique ou providentiel, finit en\nFrance en pittoresque. A retrouver ainsi les vieux songes des pays chrétiens,\nles spectateurs purent s'imaginer qu'une esthétique nouvelle allait sortir de la\nconfusion des arts. Pour les romantiques français « Albert Durer (1) person­\nnifiait dans sa plus grande originalité le génie pittoresque de l'Allemagne et\nson penchant vers le fantastique ». Callot et Hoffmann, Schiller et Rossini,\nle dessin, l'écriture et l'harmonie jetaient dans Paris tous les éléments d'un\npandémonium poétique, et d'une humanité nouvelle qui n'attendait que\nson poète :\n\n             Si le roué français, le don Juan ordinaire,\n             Ivre, riche, joyeux, raille l'homme de pierre...\n             Il en est un plus grand, plus beau, plus poétique,\n             Que personne n'a fait, que Mozart a rêvé,\n             Qu'Hoffmann a vu passer, au son de la musique,\n             Sous un éclair divin de sa nuit fantastique...\n\n   Le mystère se devine et s'écoute plus facilement qu'il ne se comprend. Et\nce que les littératures étrangères ont déposé dans la sensibilité française, c'est\ntrès souvent ce que les romantiques parisiens ont deviné ou entrevu ou\nentendu à l'Opéra : le bonnet de Faust et sa barbe grise, le rouet de Margue­\nrite, le manteau de feu de Méphistophélès, le souper de Don Juan.\n   Les compositions de Goethe prouvaient aux Français « que ces vieilles\nhistoires de fées et de démons pouvaient fort bien se parer des couleurs de la\npoésie ». Les contes allemands et espagnols précisaient et coloraient une\nvisiop d'autre chose, d'autre part et d'autrefois.\n             Pour un fils d'Apollon, le véritable monde\n                    Est celui qui n'existe pas...\n             C'est un monde idéal qu'on voit dans les nuages;\n             Tout, jusqu'au sentiment, n'y parle qu'en images (2).\n\n   Renforçant la méprise de Goethe, qui avait fait de Elfenkönig (3) un\nErlkölnig, les Français parlent du Roi des Aulnes, et y voient parfois « un\ngénie malfaisant attaché à l'ombrage des saules et des aulnes ». Ou bien ils\nempruntent à Gœthe et à Burger le thème de la chevauchée macabre. Ou\nencore la vision de l'autre monde sert, comme à Dante et à Zedlitz, à juger\nles héros d'ici-bas. Dans sa ballade de la Revue Nocturne, Zedlitz repré-\n\n\n  (1) V. Hugo {Voix intérieures, X : A Albert Durer) appelle son maître le vieux peintre\npensif qui mêlait le songe et le réel ».\n  (2) A. Jullien, H . Morel, Viennet, cités par BALDENSPERGER, Goethe en France, p. m .\n  (3) L'Elfenkönig Alberich (le roi des Elles) est, comme on sait, Auberi, Aubéron, devenu\nObéron en Angleterre.\n"}, {"page_pdf": 742, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3039, "texte": "       LE ROMANTISME FRANÇAIS ET LA PENSÉE ALLEMANDE                           641\n\n\nsentait les ombres de la Grande Armée défilant devant l'ombre de Napoléon.\nCette ballade inspira la lithographie de Raffet et les imitations poétiques de\nDumas et de Hugo. Dans l'Expiation comme dans le texte français de la\nRevue Nocturne, le destin (ou Dieu) répond à l'ombre, la voix fatidique se\nmêle au roulement du canon, et Bonaparte lève sa face pâle au milieu de la\nnuit et de la mort. Seulement, la scène se passe aux Invalides sous Napo­\nléon III. Et dans un autre poème, ce sont les figures de l'Arc de Triomphe\nque Victor Hugo fait défiler comme les ombres de la revue,\n\n            Tous, poussant au combat le cheval qui hennit,\n            Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule.\n\n    L'Enfer lui-même finit en peinture : et Napoléon III acheta pour le\n Louvre la Revue Nocturne peinte par Feodor Dietz d'après Zedlitz.\n    C'est par les poètes étrangers ou moyen-àgeux que l'on se représentait\nl'au delà de la tombe. C'est par eux aussi qu'on découvre parfois l'au delà\ndes frontières et de la Révolution, le pays de Mignon où fleurit l'oranger,\nl'Italie des palais, des myrtes et des roses, une Allemagne romanesque et\nféodale, des anges pensifs de candeur allemande, des vierges très blondes, des\n« chevaliers tombés rois des mains de Charlemagne ». C'est par A. W.\nSchlegel que Corinne connaît la légende du diamant qui avertit de la\ntrahison, et d'autres « beautés poétiques des Espagnols, des Anglais, des\nItaliens et des Portugais ». C'est en lisant Schiller, son Allemand préféré,\nque Chateaubriand voyageur se rappelle le ciel nocturne d'Egra, le drapeau\nbattu par les vents, la tour, les nuages et la lune qu'avaient contemplés Wal­\nlenstein. C'est à Jean-Paul Richter que Musset emprunte l'épigraphe de\nSuzon : « Heureux celui dont le cœur ne demande qu'un cœur, et qui ne\ndésire ni parc à l'anglaise, ni opera seria, ni musique de Mozart, ni tableaux\nde Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de\nromans ni leur accomplissement ». Comme Tacite écœuré par la Rome\nimpériale, les rêveurs de Paris ont la nostalgie d'un passé chimérique et d'un\nétranger idéalisé, où la vie intérieure et toutes les vertus intimes sont restées à\nl'abri de la corruption mondaine :\n\n            Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend,\n            Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerite,\n            Doux mystère du toit que l'innocence habite,\n            Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus.'\n                                         *\n\n  Pris de nostalgie pour un passé et un charme qui semblent survivre au delà\ndu Rhin, des Alpes, des Pyrénées et de la Manche, les poêles cherchent\ndans les contes d'Espagne, d'Italie et d'Ecosse ce qui peut divertir les\nParisiens. Hernani, Francesca, Ossian, Malvina, comme s'ils étaient rentrés\ndans les fourgons d'une invasion morale, s'introduisent avec Faust et Mar­\nguerite dans les théâtres et les librairies, dans les ateliers et les concerts.\n"}, {"page_pdf": 743, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2071, "texte": "642                               DURENDAL\n\n\nVictor Hugo lit Kohlrausch, et comme il a visité les manoirs du Rhin, il\ninvente des burgraves romantiques et un Barberousse napoléonien. On se\nlassa vite des détails historiques : les drames romantiques montraient des\nfoules comme dans le Wallenstein de Schiller, et des personnages qui\ncroyaient à l'astrologie, et des aventuriers, révoltés libertaires comme les\n Brigands, et des montagnards comme ceux de Guillaume Tell. Seulement,\nles compositions de Hugo et de Musset n'étaient pas toujours jouables; et\nHugo, quand il se ravisa, déclara aux Allemands que leur vrai poète national\nétait leur principal musicien :\n\n            Vous avez Beethoven comme la Grèce Homère.\n   C'était parler en personne prudente et avertie : car la musique suggère plus\nqu'elle n'exprime, elle rêve mieux qu'elle ne raisonne, elle est l'art roman­\ntique par excellence, et c'est sur la musique de Mozart que Musset a composé\ndes vers où les songes du soir et de la nuit pensive, où l'absence et le temps et\nl'amour murmurent aux oreilles françaises des paroles allemandes : Vergiss\nmein nicht. Et c'est la musique de Wagner qui ramène à Paris, après des,\nsiècles et des révolutions, la matière de Bretagne, de Lorraine et de Rome, la\nlégende de la vertu rédemptrice, de l'âme pécheresse et des forces élémentaires.\nAprès tant de migrations, Perceval le Gallois est devenu Parsifal; le Lorrain\nGarin s'appelle Lohengrin, et Iseut la Blonde se nomme Isolde. La Wartburg\ns'élève bien loin de la Rome papale. Et les classiques d'Allemagne font eux-\nmêmes aux oreilles des Latins un vacarme romantique. Heine l'avait bien dit\naux Français qui ne l'écoutaient guère : « Dans nos compositions nationales\net dans nos légendes populaires traditionnelles, domine ce sombre esprit du\nNord dont vous pouvez à peine vous faire une idée. » C'est par la musique\nallemande que la pensée française — comme le Tannhaeuser de Heine lui :\nmême — \" entend ronfler la bonne Allemagne \".\n\n                                                               A. COUNSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 643, "page_fin": 648, "titre_corps": "L’Eucharistie et l’art religieux moderne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "L'Eucharistie et             l'Art religieux moderne                 ALTESSES ROYALES (2), MESS", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 744, "page_imprimee": 643, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 2207, "texte": "L'Eucharistie et\n            l'Art religieux moderne\n\n               ALTESSES ROYALES (2), MESSEIGNEURS,\n               MESDAMES, MESSIEURS,\n\n\n\n                    CE n'est ni le lieu ni l'occasion d'étudier les rapports de l'Art\n                       et de l'Idéal. Nous sommes ici pour travailler de concert\n                       à l'exaltation et à la propagande pratique du culte de la\n                       divine Eucharistie. Si j'ai demandé à pouvoir vous entre­\n                       tenir un instant de l'art religieux moderne et si je suis très\n                       reconnaissant qu'on me l'ait permis, c'est afin d'attirer\n                      votre attention, celle de tous ceux qui dans notre pays\n                      associent le progrès de la pratique religieuse fervente à\nl'activité intellectuelle et morale de la nation, sur l'utilité qu'il v a à ne\npoint laisser en dehors de nos préoccupations le souci artistique.\n    En peu de mots, voici le terrain du débat : Étant donné que notre foi, la\nconnaissance de notre doctrine, la vocation de notre apostolat nous font un\ndevoir strict d'appeler tous nos frères de bonne volonté à reconnaître, à saluer,\nà aimer, à pratiquer avec nous la vie surnaturelle et son renouvellement per­\nmanent par la présence réelle, quel doit être notre attitude à l'égard de\nl'art et des artistes?\n   Je ne veux point répondre au nom de ces derniers, je n'aurais d'ailleurs\nque de bien faibles titres à le faire. Il n'est besoin que de bon sens et d'im­\npartialité pour éviter le malentendu foncier qui existe trop souvent, hélas! et\nrisque de perdurer entre l'esprit catholique moderne et l'amour désintéressé\nde la beauté.\n    Entendons-nous : il ne s'agit point d'un débat historique, ni de discuter le\nrôle de l'Église inspiratrice et protectrice des arts — rôle qui ne fait pas ques­\ntion et dont tout le monde salue la gloire immortelle — ni d'établir la relation\nintime, la relation profonde existant entre la représentation artistique de\nl'idéal chrétien et son utilisation par la vie catholique; mais d'examiner com-\n\n\n (1) Discours prononcé au Congrès Eucharistique de Vienne le 13 septembre 1912.\n (2) Les princes de Bourbon-Parme.\n"}, {"page_pdf": 745, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3149, "texte": "644                               DURENDAL\n\n\n ment, aujourd'hui, l'Église continue ce rôle et quel secours les fidèles peu­\n vent lui apporter, comment la place faite à l'art dans l'activité catholique\n de notre temps et de notre pays devrait répondre à sa vocation surna­\n turelle.\n    Nous sommes tous, je pense, d'accord sur les principes. Quelle que soit la\ndéfinition qu'on donne de l'art et de la beauté, et même, et surtout, si l'on\n veut ne considérer que la beauté intérieure, la beauté morale, nul ne peut en\n abstraire une participation évidente et tangible de la réalité. Le beau, splen­\ndeur du vrai, l'art, représentation animée de la vie, transposés l'un et l'autre\ndans l'expression qu'en donne le catholicisme, reflètent l'un et l'autre le\nrayonnement de notre Idéal répandu sur la création tout entière. Pour mener\nl'homme à regarder la vie à travers ce prisme du surnaturel, qui sublimise la\nplus humble réalité et revêt d'éternité tous les paysages d'âme, on lui demande\nun élan de foi et d'enthousiasme dont le point de départ est la considération\nde lui-même et de ce qui l'entoure. L'art païen mettait sa fin dans cette consi­\ndération et le souci de perfection physique qui en dérivait. Tout ce qui ne\nconsent pas à l'apothéose de la matière et se dégage, d'un brusque sursaut spi­\nrituel, de la gangue dorée du naturalisme artistique, se trouve sur le chemin\nde l'idéal. Pour un artiste chrétien rien n'est indigne de servir à la gloire de\n Dieu dont il découvre le reflet sur tout ce qu'il est appelé à représenter. Tous\nses frères d'art, tous ceux qui poursuivent avec lui le surhumain dans l'huma­\nnité sont, à ses yeux, des pèlerins de l'infini.\n   Si la religion qu'il pratique lui sert à la fois d'aliment pour sa vie d'art et\npour sa vie morale, quelle émulation ne doit-elle pas susciter chez les non-\ncroyants épris de la même passion? Si les œuvres qu'il enfante portent l'em­\npreinte d'une vie plus frissonnante et plus vraie dès qu'il y incarne sa sincérité\nreligieuse, quel argument n'offrent-elles pas de la supériorité de l'idéal qui\nles a inspirées?\n   Et si à l'émulation individuelle nous substituons le concours des disciplines\nsans lesquelles l'art demeure stérile, comme une doctrine de vie apparaît à la\nfois plus humaine et plus divine qui oriente vers de la beauté toutes les mani­\nfestations de la vitalité!\n   Or, et c'est ici que je voudrais appeler votre attention, les catholiques\nsentent-ils toute leur responsabilité vis-à-vis de la richesse d'art encore\ninemployée de leur religion? Jusqu'à quel point sont-ils excusables de n'en\npoint exploiter toutes les forces d'apostolat et d'édification?\n\n\n                                        I\n\n    Il y a une chose qui me frappe depuis toujours et qui me scandalise davan­\ntage depuis quelque temps. Le catholicisme compte un grand nombre\nd'archéologues. Des sociétés sont florissantes qui ont pour but la recon­\nnaissance, la genèse, la restauration, la protection des édifices du culte que\nnous ont légués nos ancêtres. Des concours zélés s'y prodiguent qui groupent\nl'effort de beaucoup de braves gens. Et cependant les artistes modernes, ceux\n"}, {"page_pdf": 746, "page_imprimee": 645, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3492, "texte": "            L ' E U C H A R I S T I E E T L'ART R E L I G I E U X M O D E R N E   645\n\n\n\nde la plume, du ciseau, du pinceau, de l'équerre sont tenus dans une sorte de\nsuspicion. Il est bien plus aisé pour un artiste de se faire praticien, de\nrestaurer des statues mutilées, que de trouver le moindre encouragement à\nune œuvre originale.\n   D'autre part, l'indigence religieuse de l'art contemporain est profonde; elle\nest inexplicable si l'on considère la multiplication incessante de l'activité reli­\ngieuse dans tous les autres domaines. On est bien obligé de constater cette\nchose lamentable : le culte se contente de la médiocrité. Médiocrité dans les\nfigurations plastiques, dans les réalisations musicales, dans l'effervescence\nlittéraire dont la religion est l'occasion permanente. Médiocrité non pas tant\nphysique, car en ces matières l'industrie est arrivée à un certain perfec­\ntionnement, mais médiocrité morale. La bondieuserie, l'odieuse bondieuserie\nde \" l'article courant \" dont les débouchés sont innombrables, a pour signe\ndistinctif l'inexpression complète. L'indigence artistique de l'objet religieux\nest une indigence d'âme, c'est bien pourquoi elle est sacrilège.\n   Je sais bien que cela n'arrête pas sur des lèvres vraiment ferventes une\nprière, et encore... Mais la question n'est pas là, et nous allons le voir tout de\nsuite. Pourquoi toute la sublime doctrine de Jésus-Christ est-elle liée à une\nparticipation effective et réelle de notre corps au culte qu'elle a instauré,\nsi ce n'est parce que Dieu, en nous imposant l'hommage de l'adoration et de la\nprière, l'a voulu conforme à notre destinée, humaine à la fois et surnaturelle?\nQue l'objet du culte, temple, statue, autel ou vase, soit modeste, misérable,\nmaladroit, qu'importe! Mais il y faut un élément d'âme conforme à son\nauguste destination. Les Primitifs nous émeuvent sous les plus pauvres et\ngrimaçantes apparences par une intention si profonde d'amour et de piété\nqu'à travers quatre siècles nous en demeurons tributaires. La liturgie de la\nmusique, de la célébration, de la prière dérive d'une sincérité, d'une élévation\nanalogues et c'est bien pourquoi la rénovation liturgique apparaît aujourd'hui\nsi indispensable. Dom Besse va vous dire quels heureux signes s'en mani­\nfestent en Belgique.\n   Je voudrais qu'un mouvement parallèle soit entrepris en faveur de la réno­\nvation de la statuaire et, en général, de toutes les manifestations d'art aux­\nquelles le culte est intéressé. Je ne puis les énumérer toutes. On permettra à\nun homme de lettres d'en indiquer une à laquelle, jusqu'à présent, on a\n témoigné la plus parfaite indifférence. Je veux parler des cantiques, du chant\n en langue vulgaire.\n    Nous avons tous dans la mémoire, hélas ! les petites infamies poétiques\n qu'on nous a seriné au collège. Rien de plus exalté et de moins lyrique, rien\n de plus emphatique et de moins vrai, par conséquent, rien de plus absurde et\n de moins chrétien. Ceci se rattache à la question de la prière. La sève litur­\ngique renouvellera-t-elle celle-là après avoir simplifié, purifié, assaini celle ci?\n Espérons-le. Comme il ne s'agira plus guère ici de traduction ni d'adaptation,\n mais d'invention, il est à souhaiter qu'on s'adresse à de vrais poètes. Notre\n pays en compte d'excellents et, chose remarquable, les meilleurs sont profon­\n dément croyants et pratiquants. Ils écrivent déjà d'admirables vers directement\n inspirés par l'amour de Dieu et de la Vierge, par les légendes chrétiennes, par\n"}, {"page_pdf": 747, "page_imprimee": 646, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3179, "texte": " 646                                 DURENDAL\n\n\n le plus pur spiritualisme. Qui, parmi la masse des catholiques, les connaît,\n les lit, les encourage?... Comme l'âme de nos enfants, comme l'âme du\npeuple chrétien s'envolera mieux vers les voûtes de nos églises, quand ils, leur\n serviront d'interprètes fidèles et simples, secondés par une musique qui ne\nrappellera plus les rythmes des kermesses, ou, comme on dit chez nous, les\n\" dontje \" d'orphéon !\n    Ne sait-on pas que ce serait là un trait d'union naturel et charmant entre\nle culte et l'art, c'est-à-dire entre l'inspiration religieuse et la représentation de\nl'âme humaine, entre l'amour sacré et l'amour profane?\n    Ici nous nous heurtons, je le sais et je le redoute, à l'objection multiforme\ndes dangers et des erreurs de l'art.\n    Quand il s'agit du culte proprement dit, on s'accorde à reconnaître et à\ndéplorer la laideur, la médiocrité ou l'impropriété de beaucoup de choses que le\nsimple respect dû à Dieu condamnent comme un outrage permanent à la\nbeauté infinie. Mais, dans le domaine de la vie extérieure et laïque, l'applica­\ntion des forces catholiques à l'art entraîne tellement de réserve et d'appréhen­\nsion que c'est à décourager les meilleures vocations.\n\n\n                                          II\n\n    Or, au nom de notre foi, au nom de sa prédestination à rayonner à travers la\n vie, nous devons dire aux catholiques que le frisson divin a visité : Œuvrez dans\n tous les domaines en conformité avec l'idéal, faites des monuments, des\n statues, des tableaux, des poèmes, des romans chrétiens, faites-les les plus\nbeaux, c'est-à-dire les plus vivants possibles. Nous devons le leur dire prati­\nquement, c'est-à-dire en leur assurant le placement de leurs œuvres, en les\nentourant de notre sympathie, en les défendant au besoin contre les incompré­\nhensions du public.\n   Celles-ci sont de deux espèces. Les unes sont voulues, dérivant d'une véri­\ntable hostilité, celle qui s'attache à toutes les œuvres de foi et d'apostolat, et\nc'est un épisode de l'éternel combat du bien et du mal. Les autres sont incon­\nscientes et d'autant plus obstinées, hélas! restreignant par étroitesse naturelle\nd'esprit le champ de l'observation et se refusant à considérer la force démon­\nstrative et apologétique d'une œuvre dont la hardiesse les épouvante. Sans\ndoute, le meilleur moyen de les vaincre, c'est de les éclairer en complétant, en\ninstaurant l'éducation artistique de l'enfance et du peuple. Mais un plus sûr\nmoyen de les rendre inoffensives, c'est de leur substituer un milieu compré­\nhensif et ouvert de croyants inébranlables et de pratiquants fervents qui\nseront, dans la grande masse catholique, une élite. A celle-ci incombera la\nmission délicate de soutenir de ses encouragements, de ses restrictions, de son\nautorité morale, religieuse et artistique les âmes vibrantes et ombrageuses à qui\nDieu se révèle sous l'aspect visible d'une beauté idéale.\n   Le public se doute-t-il de son pouvoir? L'artiste est un perpétuel inquiet.\nQue j'en connais qui se sont laissés dévoyer faute d'une autorité en laquelle\ns'uniraient les deux disciplines, celle de la vie et celle de l'art! Mais tout artiste\n"}, {"page_pdf": 748, "page_imprimee": 647, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3635, "texte": "            L ' E U C H A R I S T I E ET L'ART RELIGIEUX MODERNE              647\n\n\n\nsincère et désintéressé est à la merci de cette autorité-là. Seulement, on peut\ndéclarer que, si elle existe en principe, en puissance, parmi nombre d'esprits\néminents, il faut reconnaître qu'elle n'est pas à la portée des nécessités quoti­\ndiennes. Au contraire, que d'âmes éprises d'idéal qui ont sombré dans le\ngouffre de l'individualisme et du matérialisme pour n'avoir pas rencontré du\ncôté de la tradition et de la doctrine surnaturelle cet enthousiasme dont leur\nsensibilité a besoin! De la meilleure foi du monde et pour d'excellents motifs,\nla plupart des catholiques, prêtres et' laïques, commencent par décourager\n1 artiste, par jeter dans l'eau débordante de son ambition les pierres de cent\nobjections, sans doute fondées, mais qui ont bientôt fait de dessécher l'espoir\nd'infini qui se cachait à sa source. Beaucoup se résignent peut-être et leurs\ndirecteurs en triomphent. D'autres s'élancent délibérément dans des directions\nmoins austères, pour aboutir à l'anarchie. Les conseillers triomphent encore\net disent : « Voyez à quoi cela les amenés! »\n   Mais savez-vous vers quels sommets eussent été ces ardeurs ingénues et\nvibrantes, si on les avait aidées à voir luire d'en bas le plus pur idéal?\n   L'art n'est pas par destination entaché de sensualisme; c'est là un préjugé\nabsurde et outrageant pour l'art dont la fin est Dieu. D'autre part, l'art n'est\npas un élément inutile de la culture spirituelle. Bien au contraire, à notre\népoque de réalisme outrancier, dans un pays trop orienté, comme le nôtre,\nvers l'utilité pratique et immédiate, aux yeux d'une jeunesse de plus en plus\nexcitée par les prouesses physiques du sport, l'art est un contrepoids néces­\nsaire; il est l'allié naturel et permanent de l'éducation religieuse et morale.\n   Un ordre modeste et actif entre tous, celui des Frères des Ecoles chré­\ntiennes l'a compris; l'efflorescence des Ecoles Saint-Luc en Belgique doit\nêtre saluée ici comme un des plus grands bienfaits attribués par la Providence\nà notre peuple. Elles forment des artisans dont les plus humbles acquièrent\ngrâce à elles le noble orgueil de leur métier. L'architecture religieuse leur doit\nde fort honorables et. dignes édifices. Plusieurs de leurs anciens élèves, se\ndégageant ensuite de tout archaïsme, sont devenus des producteurs originaux.\n   Moins fortunés que ces adolescents de condition modeste, à. qui l'art est\napparu d'abord sous ses apparences professionnelles, notre formation huma­\nnitaire, au lieu d'affiner en nous notre faculté de sentir et de rendre nos émo­\ntions, ne nous a t-elle pas imprimé je ne sais quelle marque de sécheresse et\nde cérébralité? Quelle part est faite dans nos collèges à l'histoire de l'art, à la\nformation du goût, à la connaissance de la nature, à l'expression disciplinée\ndu cœur? Dans l'éveil de notre sensibilité on voit mille dangers, vrais d'ail­\nleurs, mais qu'on ne supprime qu'en supprimant l'organe, car plus un cœur\nest sensible plus il est exposé, mais plus aussi il est capable du grand amour.\nEt le grand amour, est-il besoin de le proclamer devant vous? le grand\namour c'est l'Eucharistie. Pour le chanter par l'art ce n'est pas trop de toute la\npoésie inhérente à la jeunesse. Pourquoi la comprimer sous la prose fût-elle\nla plus correcte et la plus exacte? Pour chanter le Créateur, il faut ouvrir\nlarges les fenêtres sur la nature et sur la vie. Une cathédrale gothique est\nfaite à l'image de la forêt, tous ceux qui aiment les arbres, c'est-à-dire les\nbelles lignes, les couleurs harmonieuses, les rumeurs profondes et la montée\n"}, {"page_pdf": 749, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2400, "texte": "648                                DURENDAL\n\n\nde la sève à chaque renouveau sont conviés à s'y sentir à l'aise, à se dépos­\nséder des soucis vulgaires, à faire en eux-mêmes l'ascension de leurs plus\nnobles instincts. Dans quel but heurter, comme le font tant et tant de nos\néglises et de nos chapelles et de nos ordres religieux les plus éminents, heurter\nl'appétit de beauté des âmes qui se cherchent? Il n'est pas donné à toutes de\npouvoir frapper à la porte d'une abbaye bénédictine et d'y recevoir d'un seul\ncoup la révélation de la beauté catholique.\n\n   Altesses Royales, Messeigneurs, Mesdames, Messieurs,\n    Il me faut conclure et je n'ai fait que vous exposer des considérations\ngénérales. Je n'étais pas autorisé à faire davantage, car c'est à vous qu'il\nappartient de voir comment on répondrait, dans les divers domaines inté­\nressés, au vœu que je vous convie à former de voir un plus grand souci de la\npropagande religieuse par l'art régner dans l'activité catholique. Toutes les\ninitiatives peuvent être heureuses, car il s'agit d'un grand courant à créer, à\npropager afin d'introduire dans l'éducation religieuse, dans la préparation\nsacerdotale, dans l'apostolat laïque, un respect de la beauté sous toutes ses\nformes. Les plus grands artistes de tous les temps n'ont point ambitionné\nautre chose que de provoquer par leur œuvre un élan d'admiration si fer­\nvente qu'elle se confonde avec l'amour.\n   Un tableau du Titien à la villa Borghèse, à Rome, semble créer dans un\npaysage élyséen une émulation entre l'amour sacré et l'amour profane. Et de\nfait il y a entre les deux figures chargées de représenter l'un et l'autre tant de\ngrâce et tant d'harmonie, tant de finesse et tant de perfection que le spec­\ntateur charmé hésite à fixer ses préférences. Mais le prestigieux Vénitien n'a\npoint pris parti lui-même et l'on ne sait à quelle figure attribuer l'incarnation\nde l'un ou l'autre amour. Rien ici ne trahit la préoccupation du penseur et\ndu croyant. Car entre l'amour sacré et l'amour profane il y a bien autre\nchose qu'une rivalité de couleur, de forme, d'attitude. Là où s'arrête la puis­\nsance de séduction du second, l'élan du premier commence. Si l'art est\nl'expression sublimisée de l'amour, quelle force ne réside point dans l'Eucha­\nristie pour inspirer l'artiste qui croit et qui communie!\n\n                                                         HENRI    DAVIGNON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 649, "page_fin": 675, "titre_corps": "Les Nibelungen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Friedrich Hebbel", "ancre_debut": "Les Nibelungen  Trilogie allemande de F", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 750, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 1554, "texte": "Les Nibelungen\n Trilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n\n                               DEUXIÈME PARTIE\n\n                        La m o r t de Siegfried\n            T r a g é d i e           e n      c i n q               a c t e s\n\n                                    Personnages :\n     L e roi G U N T H E R .                 RUMOLT.\n     HAGEN TRONJE.                           SIEGFRIED.\n     DANKWART.\n                                             UTE.\n     VOLKER.\n                                             B R U N H I L D , reine d ' I s l a n d e .\n     GISELHER.\n     GERENOT.                                FRIGGA, sa n o u r r i c e .\n     WULF                                    U N CHAPELAIN.\n     TRUCHS   hommes d'armes.                UN     VALET DE CHAMBRE.\n\n              Des guerriers, d u peuple, des servantes, d e s n a i n s .\n\n                                     ACTE I\n                 En Islande. Le burg de Brunhild au point du jour.\n\n                                     SCÈNE I\n         (Brunhild et Frigga entrent de côtés opposés.)\n  BRUNHILD. — D'où viens-tu de si b o n n e heure? Tes cheveux sont couverts\nde rosée, ta robe est souillée de sang?\n  FRIGGA. — Avant que la lune s'éteignît, j ' a i voulu porter m o n offrande aux\ndieux exilés.\n  BRUNHILD. — Comment? tu les vénères encore? Ignores-tu q u e c'est la\nCroix qui règne? Q u e T h o r et Odin sont damnés?\n  FRIGGA. — E s t - c e u n e raison de les craindre moins? S'ils ne peuvent plus\n\n\n  (1) Voir le numéro de septembre.\n"}, {"page_pdf": 751, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2395, "texte": "650                               DURENDAL\n\n\n\nsauver, ils peuvent toujours maudire; c'est pourquoi je leur offris ce bouc.\nQue n'as-tu suivi mon exemple, plus que tout autre tu en avais le devoir!\n  BRUNHILD. — Comment? moi?\n\n   FRIGGA. — Ne t'en défends plus aujourd'hui! Depuis longtemps déjà, j'au­\nrais dû t'éveiller. Enfin l'heure est venue !\n  BRUNHILD. — Je craignais qu'elle put être celle de ta mort;     je n'osais t'y\npousser !\n  FRIGGA. — Apprends donc! Ici, devant moi, dans ce burg de feu, l'ombre\nd'un vieillard surgit de terre. Il me tendait un enfant et des runes!\n  BRUNHILD. — C'est de nuit qu'il se montra'?\n\n  FRIGGA. — Tu le sais? dis, comment!\n\n  BRUNHILD. — Ton sommeil trahit souvent ta pensée; quand la lune\néclaire ton visage, tes lèvres s'entr'ouvrent et tu parles.\n   FRIGGA. — Ainsi, tu épies mon sommeil? — Qu'importe! — Or donc,\nc'était sur le coup de minuit; on veillait le corps de la reine. Il vint. Ses\ncheveux étaient blancs comme neige et plus longs que ceux d'une femme :\nils semblaient un manteau qu'il traînait sur ses pas.\n  BRUNHILD. — C'est l'esprit de la montagne.\n\n   FRIGGA. — Probablement. Pas un mot ne tomba de ses lèvres, mais l'en­\nfant tendit ses menottes vers la couronne d'or qui brillait au front de la\nmorte. Chose étrange, elle lui seyait à merveille!\n  BRUNHILD. — Comment? à l'enfant?\n\n   FRIGGA. — A l'enfant! Et ce qui plus est, elle ne lui deviendra jamais\ntrop étroite !\n  BRUNHILD. — Tout comme la mienne !\n\n   FRIGGA. — Tout comme la tienne! Chose plus étonnante encore, la fillette\nque le vieillard — aussitôt évanoui — me tendit, ressemblait tellement à\nl'enfant que la morte enserrait dans ses bras, que seul le souffle de la vie les\ndifférenciait. Il semblait vraiment que la nature avait créé deux fois un\nmême organe pour un seul usage et venait, à l'instant, de transvaser le sang\nde l'un dans l'autre.\n  BRUNHILD. — Tu dis que la reine tenait un enfant dans les bras?\n\n  FRIGGA. — Oui ! elle était morte en couches et l'enfant avec elle.\n\n  BRUNHILD. — C'est la première fois que tu m'en parles !\n\n  FRIGGA. — Je l'oubliai chaque fois. Le chagrin de ne pouvoir montrer à\nson époux le fruit de leur amour, la tua. Il aspirait à ce bonheur depuis de\nlongues années; la mort vint tout détruire, un mois avant la naissance.\n  BRUNHILD. — Continue!\n  FRIGGA. — Nous nous     tournâmes vers le vieillard : il avait disparu. La\n"}, {"page_pdf": 752, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2653, "texte": "                                   LES NIBELUNGEN                                  651\n\nmontagne qui s'était ouverte pour lui livrer passage, se refermait d o u c e m e n t\nsur lui.\n   BRUNHILD. — Il n'est jamais revenu?\n  FRIGGA. — E c o u t e . L e lendemain nous enterrâmes la reine, et le prêtre\nvoulut baptiser l'enfant; mais avant qu'il eût pu lui mouiller le front, son\nbras se raidit : il venait d'en perdre l'usage, à jamais.\n   BRUNHILD. — A j a m a i s !\n\n  FRIGGA. — C o m m e il était très âgé, on ne s'en étonna qu'à d e m i . Nous\nen appelâmes un a u t r e . Il parvint à asperger l'enfant, mais au moment qu'il\nvoulut le bénir, la parole lui m a n q u a . Il ne la recouvrit j a m a i s .\n   BRUNHILD. — Mais, le troisième?\n   FRIGGA. — N o u s le trouvâmes à g r a n d ' p e i n e . Il fallut chercher hors d u\npays, car l'histoire s'était r é p a n d u e et personne n'osait tenter l'aventure.\nL'étranger baptisa l'enfant. Il le baptisa, oui ; mais à peine l'eut-il fait qu'il\ns'affaissa p o u r ne plus se relever !\n  BRUNHILD. — Mais l'enfant? Qu'en advint-il?\n   FRIGGA. — Il grandit, vigoureux; ses caprices nous tenaient lieu de lois.\nIls ne trompèrent jamais notre attente; les runes nous l'avaient prédit.\n  BRUNHILD. — F r i g g a ! F r i g g a !\n  FRIGGA. — O u i ! o u i ! Cet enfant, c'est t o i - m ê m e ! E n conviendras-tu,\nenfin? — N o n ! si tu eus u n e mère, ne la cherche pas dans les caveaux où\npourrissent les morts, mais d a n s Hécla, refuge d e s dieux antiques des\nNornes et des Valkyries! — O h ! p o u r q u o i l'eau d u baptême mouilla-t-elle\njamais ton front ! Depuis tout est devenu mystère !\n  BRUNHILD. — Q u e chuchotes-tu là?\n\n  FRIGGA. — Comment se fait-il, qu'au lieu d'être couchées, nous nous\nsommes trouvées ce matin, assises, tout habillées, sur ces chaises, les dents\nclaquant et les lèvres bleuies?\n  BRUNHILD. — N o u s nous serons subitement endormies.\n  FRIGGA. — Cela nous arriva-t-il jamais?\n  BRUNHILD. — J a m a i s !\n  FRIGGA. — E h bien I le vieillard était là, prêt à parler ! Il me semble le voir\nqui te secoue et me menace. Mais u n profond sommeil te rend sourde à sa\nvoix; il n e faut p a s que tu a p p r e n n e s ce qu'il réserve à ton obstination. —\nVa, porte-lui des offrandes, qu'il te devienne p r o p i c e ! O h ! que n'ai-je\nrepoussé le prêtre alors qu'il m e pressait! — Mais je n'avais p a s s o n d é le\nsens des r u n e s . — V a ! fais-le, m o n enfant, car le m a l h e u r n o u s guette.\n  BRUNHILD. — L e m a l h e u r n o u s guette?\n  FRIGGA. — Le m a l h e u r ! N'oublie p a s ; le lac de flammes qui entourait ton\nburg est éteint d e p u i s longtemps.\n"}, {"page_pdf": 753, "page_imprimee": 652, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2736, "texte": "652                                 DURENDAL\n\n\n  BRUNHILD. — Et pourtant, celui qui doit traverser cette mer, à cheval, et\nchargé du trésor de Faffner, le détenteur du Balmung n'est pas encore venu!\n   FRIGGA. — Je me serai trompée. Mais ce second signe ne peut mentir. Oui,\nje sais, et depuis longtemps, que les dieux comptent sur toi au moment\nsuprême. C'est pourquoi je te dis: va, porte-leur des offrandes, enfant! Peut-\nêtre sont-ils tous, ici, debout dans les ténèbres, n'attendant que la première\ngoutte de sang pour se révéler.\n  BRUNHILD. — Je ne redoute rien, qu'ils apparaissent!\n                                                          (Sonneries de trompettes.)\n  FRIGGA. — Des trompettes!\n  BRUNHILD. — N'en ouïs-tu jamais?\n  FRIGGA.— Elles m'emplissent d'angoisse! Oh! le temps des rêves est\npassé, l'inéluctable réalité s'avance!\n  BRUNHILD. — Qu'elle vienne! Qu'elle vienne! et te prouve que je sais\nvaincre encore! Aux jours où les flots de feu battaient ces murailles, j'allais à\nvotre rencontre, guerriers! et la flamme amie s'écartait devant mes pas,\ncomme un chien joyeux s'écarte devant son maître. Aujourd'hui la route est\nsans obstacles, mais le salut que je rends non moins fatal !\n                                                (Ce disant elle monte sur son trône.)\n  Allons! qu'on ouvre les portes! Qu'il entre! Quel qu'il puisse être, sa tête\nm'appartient!\n                                   S C È N E II\n         (On ouvre les portes; Siegfried, Gunther, Hagen et Volker entrent.\n  BRUNHILD.   — Qui veut mourir aujourd'hui? (A Siegfried.) Toi?\n  SIEGFRIED. — Je n'en ai nulle envie; je ne prétends pas à ta main. Mais\ntu fais trop d'honneur au guide du roi Gunther ; salue-le d'abord lui-même.\n  BRUNHILD (à Gunther). — C'est donc loi? Connais-tu le sort qui t'attend?\n  GUNTHER. — Je le connais.\n  SIEGFRIED. — Le renom de ta beauté s'est étendu au loin, mais plus encore\ncelui de ta rigueur. Qui connaît ton regard se rappelle jusqu'au sein du\ndélire, que la noire mort marche à ses côtés!\n   BRUNHILD. — Tu dis vrai! Qui ne triomphe pas meurt à l'instant, et\navec lui tous ceux qui l'accompagnent! Tu ris de mes paroles? Ne sois point\ntéméraire! Bien que tu t'avances, prétendant élever au-dessus de ta tête et\nsans en répandre la moindre goutte, une coupe débordante, — puisque tu\nme dévisages comme une statue — je te jure que tu mourras aussi bien que\nles autres! (A Gunther.) Quant à toi, apprends d'abord de mes suivantes quels\nguerriers cette main abattit. Peut-être te diront-elles le nom de celui qui, se\nmesurant avec toi, te vit tomber à ses pieds, vaincu !\n  HAGEN. — Le roi Gunther ne connaît point de vainqueur.\n  SIEGFRIED. — Haut, s'élève son burg, à Worms sur le Rhin ! Riche est son\n"}, {"page_pdf": 754, "page_imprimee": 653, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3013, "texte": "                               LES NIBELUNGEN                                   653\n\n\nroyaume de toutes richesses, plus grande encore sa puissance et sa gloire est\ninégalée!\n  HAGEN. — Ta main, Néerlande! C'est bien dit!\n  VOLKER. — Te serait-il donc si pénible de quitter, de plein gré, un pays\ndésert et la solitude de la mer sauvage? De suivie, loin de l'enfer et de la\nnuit, le roi d'un monde enchanteur? Qui peut te retenir en des lieux qui ne\nsont plus du monde des vivants, récifs abandonnés, que tous ont fui depuis\nlongtemps avec horreur! Non, si tu les aimes, ce ne peut être que parce\nqu'en toi naquit le dernier de ses enfants ! Les tempêtes qui grondent sur\nnos têtes, le hurlement des vagues de l'abîme, le sifflement du feu sinistre et\nsurtout cette lueur rouge qui tombe du ciel comme d'un autel ensanglanté,\ntout est terrible, infernal, et c'est du sang que l'on respire!\n   BRUNHILD. — Que sais-tu de ma solitude? Rien de ton monde n'a jusqu'ici\nsollicité mes désirs. M'en prit-il fantaisie, bien loin de m'en laisser offrir la\nmoindre chose, je saurais, sois-en sûr, l'aller y prendre!\n  SIEGFRIED. — Je l'avais prévu! Aux armes! aux armes! Emmenons-la de\nforce, elle vous en remerciera plus tard !\n   BRUNHILD. — On pourrait s'y tromper! Avez-vous seulement idée de ce\nque je vous sacrifierais? Non! vous l'ignorez, personne ne le devinerait!\nApprenez-le pourtant et tâchez à surprendre le secret de ma défense! Ici, le\ntemps n'est pas : printemps, été, automne, y sont inconnus; l'année n'y\nchange jamais de figure et semblables à elle nous ne varions jamais. De plus,\ncomme il n'y pousse rien de ce qui croît chez vous à la lumière du jour,\nde même, mûrit au sein de notre nuit, ce que vous ne sauriez ni semer ni\nplanter. Aussi la joie de vaincre me reste-t-elle au cœur, et j'exulte à l'idée\nde terrasser le présomptueux, jaloux de ma liberté! Assez forte est ma jeu­\nnesse, assez véhément le désir furieux de la vie ! Avant qu'ils ne me quittent,\nle destin, me comblant de dons insoupçonnés, m'aura sacrée prêtresse !\n  FRIGGA. — Qui s'empare d'elle? ô dieux! Etait-ce donc assez d'une          pauvre\noffrande !\n   BRUNHILD. — La terre se déchirera, me dévoilera le secret de ses entrailles !\nJ'entendrai les astres sonner et je comprendrai l'harmonie céleste! Un troi­\nsième bonheur m'échoiera enfin, un troisième bonheur, que l'on ne com­\nprendra jamais!\n  FRIGGA. — C'est toi ! Odin ! Oui, c'est toi ! qui dessilles ses yeux ! Cette nuit,\nson oreille restait sourde à ta voix, mais, à cette heure, l'avenir se révèle à\nson regard!\n   BRUNHILD (se dressant, extatique). — Je vois le jour où, au lieu de chasser les\nours et de libérer de sa prison de glace le serpent des mers, qui fouette\nfurieux les planètes, je quitterai le burg de grand matin. J'enfourche mon\ncheval, courageuse; il me porte plein de joie. Tout à coup, je m'arrête.\nDevant moi le sol flotte. Frissonnante, je tourne bride, mais derrière moi\ntout est transparent! Des nuages de couleurs diverses flottent sous moi,\n"}, {"page_pdf": 755, "page_imprimee": 654, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3034, "texte": "654                                  DURENDAL\n\n\nplanent sur ma tête. Mes suivantes parlent et n e sont pas é m u e s . . . Je crie :\n« Etes-vous donc aveugles que vous ne remarquiez p a s ! . . . N o u s planons\nsur l'abîme!... » Elles sont étonnées, secouent la tête doucement, se pressent\nà mes côtés. Mais Frigga m u r m u r e : « Voici ton heure ! » Maintenant je\nc o m p r e n d s tout! L a terre est de cristal! Ce qui me semblait des nuages\nsont les veines d'or et d'argent qui la traversent en tous sens!\n  FRIGGA. — T r i o m p h e ! Victoire !\n   BRUNHILD. — Voici le soir. N o n , point de si t ô t ; nous ne serons réunies\nque fort tard. L e s servantes, tout à c o u p , tombent mortes ; la dernière\nparole expire sur leurs lèvres entr'ouvertes!... Mais u n e force m'entraîne\nvers le donjon. J'entends des sons divins, chaque étoile est u n e mélodie!...\nD'abord pour moi seule... Mais le matin grisaille, je m u r m u r e comme en\nrêve : « L e roi mourra avant la nuit, et son fils n e naîtra p a s ; il étouffe\ndans les entrailles de sa mère ! » J ' a p p r e n d s mes propres paroles de celles qui\nm'entourent et j'ignore d'où je les tiens! Bientôt tout devient clair; la\nlumière s'étend d'un pôle à l'autre! E t voici qu'ils viennent à moi, comme\naujourd'hui, mais ils ne portent plus des glaives p o u r c o m b a t t r e ; ils s'avan­\ncent h u m b l e m e n t , dépouillés de leur c o u r o n n e ! Ils viennent, écoutent mes\nrêves, tâchent d'éclaircir le sens des mots que je bégaye : car m o n regard\nembrasse l'avenir, ma main porte la clef de tous les mystères de ce m o n d e !\nmaintenant je règne, libérée du destin, le connaissant! Elevée par delà\ntoutes choses j'oublie tout ce qui m'est prédit ! Des centaines, des milliers\nd'années passent, je ne remarque rien. — U n jour je me d e m a n d e : ô Mort\noù es-tu? Les boucles de mes cheveux m e r é p o n d e n t ; elles sont noires comme\nl'aile du c o r b e a u ! E t voilà le troisième, le troisième b o n h e u r ; que la Mort\nn'est p l u s !\n                             (Elle tombe et ses suivantes la reçoivent dans leurs bras.)\n   FRIGGA. — P o u r q u o i douter plus longtemps? Vienne le héros porteur du\nB a l m u n g ! J e connais le bouclier qui l'en défendra! Qu'elle l'aime! il n'en\nm o u r r a pas moins puisqu'elle le combattra ! O u i ! elle le combattra, j'en ai\npleine a s s u r a n c e !\n  BRUNHILD (se redressant). — J e parlais... Qu'ai-je dit?\n  FRIGGA. — P r e n d s ton arc, mon enfant, tes flèches voleront plus rapides\nque j a m a i s ! T u sauras tout plus tard!\n   BRUNHILD (aux guerriers). — Suivez m o i !\n  SIEGFRIED. — Si tu es vaincue, jures-tu de nous suivre?\n  BRUNHILD (riant). — J e le j u r e !\n  SIEGFRIED. — C'est b i e n ! J e retourne au n a v i r e !\n  BRUNHILD (à Frigga, tandis qu'elle sort). — V a ! dans la salle des trophées!\nVa! cloue u n nouveau crochet d a n s la m u r a i l l e ! (Aux guerriers.) Allons!\nsuivez-moi !\n                                                                   (Tous sortent.)\n"}, {"page_pdf": 756, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2485, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                       655\n\n\n                                       ACTE II\n                               (Worms. La cour du Burg)\n\n                                        SCÈNE I\n            (Rumolt et Giselher se rencontrent.)\n  GISELHER. — T u veux d o n c n'en épargner a u c u n , R u m o l t ? Voilà des\nsemaines que des forêts entières tombent sous ta cognée ! Tu te prépares\nbien r a g e u s e m e n t à la noce du roi ! On dirait q u ' h o m m e s nains et elfes s'y\nvont rassembler.\n   RUMOLT. — J e m'y p r é p a r e g a i e m e n t , en effet! Si les marmites ne regor­\ngent de b o n n e viande, n o u s les comblerons en y plongeant chefs de cuisine\net m a r m i t o n s !\n   GISELHER. — T u n'as point de doutes sur l'issue?\n  RUMOLT. — P u i s q u e Siegfried s'est chargé de l'affaire ! U n gaillard qui\ncapture deux princes, en se j o u a n t , et nous les envoie ficelés comme une\ncouple de lièvres, vaincra bien deux diablesses de femme, je s u p p o s e !\n    GISELHER. — Au fait, tu as raison. Quels otages de prix que ces deux\nc o q u i n s ! A h ! a h ! ils s'imaginaient conduire la plus forte des b a n d e s , et\nvoilà qu'ils n'ont pu faire mieux que se constituer prisonniers, eux qui se\nprétendaient libérés à jamais de tout seigneur et maître ! (Gerenot sut vient.)\nA h ! voilà le c h a s s e u r !\n  GERENOT. — S a n s gibier! J e viens du guet, le R h i n est couvert de navires!\n  RUMOLT. — C'est la fiancée! C'est elle! — Qu'on abatte à l'instant tout ce\nqui d a n s la cour grogne, meugle, brait et m u g i t ! Qu'elle a p p r e n n e de loin\ncomment nous l'entendons recevoir !\n                                                                (Ou sonne du cor.)\n  GERENOT. — T r o p tard !\n\n                                      SCÈNE       II\n\n         (Siegfried entre avec sa suite.)\n  SIEGFRIED. — Me voici de r e t o u r !\n  GISELHER. — S a n s m o n frère?\n   SIEGFRIED. — N e t'inquiètes p a s ; je suis son messager. Seulement, ce\nn'est pas à toi que s'adresse le message, mais à ta m è r e . . J'espère que ta sœur\nvoudra bien le recevoir en sa c o m p a g n i e .\n  GISELHER. — Elles se rendront à ton désir, S e i g n e u r ; car elles désirent te\nremercier de ta victoire sur les princes danois.\n  SIEGFRIED. :— J e voudrais ne pas les avoir pris !\n  GISELHER. — E t pourquoi? Pouvais-tu attester de meilleure façon le prix\nde ton secours? Ce sont de redoutables guerriers.\n"}, {"page_pdf": 757, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2805, "texte": "656                                   DURENDAL\n\n\n  SIEGFRIED. — C'est possible; mais s'ils eussent été libres, quelque oiseau\naurait propagé le bruit de ma défaite, et je pourrais te d e m a n d e r à cette\nheure : C o m m e n t Kriemhild en reçut-elle la nouvelle?\n    GISELHER. — L e u r présence ne t'a pas desservi. Je savais depuis long­\ntemps que le dur marteau du forgeron pouvait, d'un alliage de métal et d'ai­\nrain forger d e claires t r o m p e t t e s ; mais j'ignorais qu'on pût de m ê m e trans­\nformer des h o m m e s . Quel est le pouvoir d'un forgeron de ta t r e m p e , les\nprinces nous l'ont a p p r i s . Ils t'ont loué, vraiment, tu en aurais encore la\nrougeur au front si tu les avais e n t e n d u s . E t ne crois pas qu'ils le firent\np a r malice qui trop souvent loue u n ennemi dont la valeur compense la\nhonte de la défaite, n o n , leurs louanges étaient p u r effet d'admiration. Mais\ntu l'apprendras à souhait de la bouche de celle qui ne se lassait de réclamer\nle récit de tes exploits. Voici Kriemhild en personne.\n\n                                      SCÈNE     III\n           (Ute et Kriemhild   entrent.)\n   SIEGFRIED. — De g r â c e !\n   GISELHER. — Q u ' y a-t-il ?\n  SIEGFRIED. — Au sein du combat je n'appelai j a m a i s mon père au secours,\nmais voici q u e j ' a i grand besoin de ma mère pour savoir comment leur\nadresser la parole !\n   GISELHER. — Es-tu timide à ce p o i n t ? D o n n e - m o i la main. On me sur­\nn o m m e l'enfant; qu'on voye d o n c comment l'enfant mène le lion! (Il conduit\nSiegfried auprès des deux femmes.) L e héros de N é e r l a n d e !\n  SIEGFRIED. — N e vous effrayez pas, nobles femmes, si je me présente seul\ndevant vous.\n  U T E . — Chasse cette c r a i n t e , vaillant Siegfried; tu n'es pas le guerrier qui\nsurvit à ceux qui t o m b e n t et réserve u n messager au malheur. T u m'annonces\nsans doute u n nouvel enfant, à Kriemhild une nouvelle sœur?\n   SIEGFRIED. — E n effet, R e i n e , en effet!\n  GISELHER.       C'est tout ce que tu as à n o u s dire? Qu'il t'en faut de la peine !\nEnvierais-tu la conquête du roi m o n frère, ou ta langue se serait-elle fourchue\nau combat? Le précédent n'est guère facile à trouver. Mais, ne t'en es-tu pas\nservi tantôt et tout à souhait, en parlant des yeux b r u n s de B r u n h i l d et de sa\nchevelure noire?\n   SIEGFRIED. — O h ! n'en croyez r i e n !\n  GISELHER. — P r e n e z garde ! De cinq doigts il lui en reste trois pour jurer\ndu contraire et attester que ses yeux étaient bleus et sa chevelure blonde!\n   U T E . — Incorrigible polisson! Ni bouleau ni noisetier! T r o p grand pour\nle fouet de la m è r e , il esquiva toujours le bâton du père! Le voilà présomp­\ntueux comme u n poulain qui ignore tout des rênes et du fouet. Pardonne-lui\nou châtie-le à ton g r é !\n"}, {"page_pdf": 758, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2385, "texte": "                               LES NIBELUNGEN                                   657\n\n  SIEGFRIED. — Cela n'est pas sans d a n g e r ! Brider un poulain sauvage est\nrude b e s o g n e ; plus d'un en est revenu boiteux et d é p i t é !\n  U T E . — Voilà comment il y échappe toujours!\n  GISELHER. — J e veux, pour t'en remercier, trahir un secret!\n  KRIEMHILD. — Giselher !\n\n  GTSELHER. — T u caches donc quelque chose? N e crains rien. J'ignore ton\nsecret et n'attiserai pas le feu sous la cendre.\n  U T E . — Qu'avais-tu donc à dire?\n  GISELHER. — J e viens de l'oublier à l'instant m ê m e . O u i , q u a n d une sœur\nrougit de cette façon et encore subitement, le frère se surprend parfois à en\nchercher la raison ! Mais qu'importe cela! J'ai quelque chance de m'en res­\nsouvenir avant la mort et de le lui dire q u a n d m ê m e !\n  SIEGFRIED. — C'est à bon droit que tu te moques de m o i , car j'oublie tout\nde m o n message. A la vérité, je crains fort, qu'avant que vous n'ayez pu vous\nparer, les trompettes n'annoncent G u n t h e r et sa fiancée.\n  GISELHER. — R e g a r d e d o n c comme notre maître queux se d é p e n s e ! E n\nvoilà un à qui ton arrivée en dit assez l o n g ! J e cours l'aider!\n                                                                (Il rejoint Rumolt. )\n  KRIEMHILD. — Où chercherons-nous un présent digne d ' u n tel messager?\n  SIEGFRIED. — O h ! par g r â c e !\n  KRIEMHILD (détache une agrafe, laisse tomber son écharpe).\n  SIEGFRIED. — L a récompense, que ce soit elle!\n  KRIEMHILD. — Cela n'a de prix ni pour toi ni pour m o i !\n   SIEGFRIED. — Ce qui n'est que poussière aux yeux d'autrui est trésor pour\nles miens. J'ai de l'or et de l'argent à en bâtir des palais, mais ce voile me\nmanque.\n  KRIEMHILD. — Alors, reçois-le : je l'ai tissé de mes mains.\n  SIEGFRIED. — T u le d o n n e s de plein gré?\n  KRIEMHILD. — Oui, de plein gré, m o n beau Siegfried!\n  U T E . — Permettez, il est grand temps pour n o u s !\n                                               (Elle s'éloigne avec Kriemhild.)\n\n                                       S C È N E IV\n  SIEGFRIED. — R o l a n d lui-même n'eût pas mieux fait! Q u ' a u c u n moineau\nne se soit niché d a n s m e s cheveux, voilà ce qui m'étonne !\n\n                                       SCÈNE V\n  L E CHAPELAIN. — Pardonnez-moi, noble guerrier, mais est-il vrai que\nBrunhild est baptisée.\n"}, {"page_pdf": 759, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2560, "texte": "658                                     DURENDAL\n\n\n   SIEGFRIED. — Elle l'est.\n   L E CHAPELAIN. — Elle vient donc de pays chrétien ?\n   SIEGFRIED. — On y honore la Croix.\n   L E CHAPELAIN (en s'éloignant). — T o u t comme ici, sans doute, où, par crainte\nd u c h a r m e m a g i q u e qu'on lui suppose, on vénère tout autant le chêne de\nW o t a n ! L e meilleur des croyants se garde bien de briser l'image des d i e u x ;\nun reste de l'antique peur se redresse en lui q u a n d il fixe leurs prunelles\ndilatées.\n\n                                       S C È N E VI\n\n       Fanfares. Brunhild, Frigga, Gunther, Hagen, Volker et leur suite entrent.\n         Kriemhild et Ute sortent du Burg, viennent à leur rencontre.\n  GUNTHER. — Voici le Burg ! Ma mère et ma sœur te saluent.\n    VOLKER (à Brunhild, tandis que les femmes s'approchent). — N ' a s - t u pas tout\ng a g n é en n o u s suivant ici?\n   H A G E N . — Siegfried, u n m o t ! T o n conseil ne vaut rien.\n  SIEGFRIED. — Comment? N'est-elle pas conquise? N'est-elle pas sous les\nyeux ?\n  H A G E N . — N o u s n'y avons rien g a g n é .\n  SIEGFRIED. — Mais tout acquis, ce me semble.\n  H A G E N . — R i e n ! r i e n ! Qui ne peut lui ravir le baiser ne la possédera\njamais et Gunther y est impuissant.\n  SIEGFRIED. — L'a-t-il essayé?\n    H A G E N . — T ' e n parlerais-je encore? Là, tantôt, devant le B u r g ! Elle s'en\ndéfendait tout d'abord, comme il sied à u n e vierge : nos mères en firent\na u t a n t ; mais q u a n d elle vit qu'un c o u p de pouce renversait l'amoureux, elle\ndevint furieuse. Il revint à la charge, mais B r u n h i l d le saisit par le corps et\nà bras t e n d u le tint au-dessus du fleuve ! P o u r nous et pour lui, c'est la honte\néternelle !\n  SIEGFRIED. — Maudite femme !\n  H A G E N . — N'insulte p a s , aide-nous!\n  SIEGFRIED. — Mais puisque le prêtre les unit.\n     H A G E N . — E n c o r e , si cette vieille ne la suivait partout! Mais, j o u r et nuit,\nelle épie et i n t e r r o g e ; elle marche à ses côtés c o m m e sa raison riche d'expé­\nr i e n c e ! Des d e u x , c'est elle que je crains le plus.\n    U T E (à Kriemhild et Brunhild). — Aimez-vous d o n c . P u i s s e l'anneau que\nvos bras enlacés ont forgé d a n s le p r e m i e r mouvement du cœur s'élargir,\ndevenir un cercle où vous vous mouviez d ' u n pas égal, avec u n e même joie,\nautour d'un centre constant. Votre part sera bien meilleure que la mienne,\ncar ce que je n'osai dire à mon maître, je dus l'enfermer en mon cœur. Voilà\nc o m m e n t j'ai pu ne jamais me plaindre de lui.\n"}, {"page_pdf": 760, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2808, "texte": "  KRIEMHILD. — N o u s serons sœurs.\n   BRUNHILD. — Je consens, par égard pour vous, que votre fils et frère\nimprime, avant la nuit, sur mes lèvres, le signe qui me fait sa femme. Toute­\nfois, sachez que si votre bonté ne la cachait, je ne voudrais jamais subir cette\nhonte !\n  U T E . — P o u r q u o i cette parole amère?\n    BRUNHILD. — P a r d o n n e z - m o i ! J e n'eus d'autre maître que mon c œ u r .\nE t r a n g è r e à votre monde, il m'angoisse, tout c o m m e le mien vous effrayerait.\nIl me semble que je n'aurais pu naître ici et il faut que j ' y vive! — L e ciel\nest-il toujours aussi bleu?\n   KRIEMHILD. — L a plupart du temps.\n   BRUNHILD. — J e ne connais d'autre azur que celui des yeux émaillant\nl'or rouge des chevelures et la blancheur des visages. — E t l'atmosphère?\nest-elle toujours emplie du m ê m e silence?\n   KRIEMHILD. — L'orage surgit parfois; le jour se change en nuit, l'éclair et\nle tonnerre font rage.\n  BRUNHILD. — O h ! que ne m'est-il d o n n é de l'entendre aujourd'hui m ê m e !\nCe serait u n salut de ma p a t r i e ! — Q u e cette lumière m'accable! A h ! j ' e n\nsouffre, il me semble que je suis n u e ! Aucun manteau n'est assez lourd. —\nCeci n'est-il pas des fleurs? R o u g e s , jaunes et vertes?\n  KRIEMHILD. — Comment? tu ne les vis jamais, et tu en distingues les\ncouleurs?\n  BRUNHILD. — C'est q u ' à défaut de fleurs nos pierres précieuses reluisent\ndu m ê m e éclat. Seuls, le noir et le blanc nous m a n q u e n t ; mais je sais que\nma main est blanche et que noirs sont mes cheveux.\n   KRIEMHILD. — Vous ignorez d o n c le parfum des fleurs? {Elle lui cueille une\nviolette.)\n   BRUNHILD. — Oh ! comme c'est exquis ! E t c'est bien cette petite fleur,\nesseulée, cette petite fleur que m o n œil ne percevait pas, qui parfume l'air tout\nà l'entour? J e voudrais lui donner un n o m très tendre, mais elle en porte sans\ndoute un bien doux?\n    KRIEMHILD. — Il n'est pas de plus h u m b l e fleur; il n'en est pas que ton\npied puisse fouler plus i m p u n é m e n t . Il semble qu'elle a honte d'être meilleure\nq u e l'herbe qui l'entoure : elle s'y cache a m o u r e u s e m e n t . P o u r t a n t la pre­\nmière parole de douceur, c'est elle qui la fit tomber de tes lèvres! Qu'elle te\nsoit u n gage qu'il est ici bien des choses cachées qui te rendront h e u r e u s e .\n  BRUNHILD. — J e l'espère et le crois, mais je n'en souffre pas moins. Ah ! tu\nignores ce que c'est d'être femme et de pouvoir sans cesse vaincre l'homme !\nDe regagner la force perdue en respirant à pleins p o u m o n s l'odeur du sang\noù l'on n a g e , de se sentir toujours plus forte, plus courageuse et certaine\nenfin du triomphe, de pouvoir... (S'interrompant brusquement.) F r i g g a ! r é p è t e !\nrépète-moi! qu'ai-je vu? qu'ai-je dit? avant le dernier c o m b a t !\n"}, {"page_pdf": 761, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2194, "texte": "660                                      DURENDAL\n\n\n  FRIGGA. — T u semblais voir ce monde en rêve.\n  BRUNHILD. — Ce m o n d e ?\n  FRIGGA. — E t t u étais ravie.\n  BRUNHILD. — R a v i e ! Mais, tes yeux étaient pleins de l a r m e s !\n  FRIGGA. — De te voir h e u r e u s e !\n  BRUNHILD. — O u i . Et ces guerriers étaient blancs c o m m e neige?\n  FRIGGA. — Ils le sont depuis longtemps.\n  BRUNHILD. — P o u r q u o i me cacher tout cela?\n  FRIGGA. — J'ignorais tout moi-même, j e ne pouvais comparer.\n  BRUNHILD. — S'il est vrai qu'en pressentant cette terre je fus ravie, il fau­\ndrait q u e je le fusse doublement, maintenant q u e j e la foule?\n  FRIGGA. — T u le seras.\n\n  BRUNHILD. — Il me semble que je parlais d'étoiles, de métaux?\n  FRIGGA. — E n effet. T u disais q u e les étoiles brillaient ici d ' u n écla\ninconnu.\n  BRUNHILD. — V r a i m e n t ?\n  FRIGGA (à Hagen). — N'est-ce pas?\n  H A G E N . — J e n ' e n sais rien.\n   BRUNHILD. — J e vous en supplie, traitez-moi en enfant! Certes je croîtrai\nplus vite, mais, pour le moment, je n'en diffère en rien. (A Frigga.) C'était\ndonc bien vrai?\n  FRIGGA. — O u i , tout était vrai.\n  BRUNHILD. — Alors tout est pour le mieux, oui, tout est pour le mieux !\n   U T E (à Gunther qui vient d'entrer). — Mon fils, ne lui en veuille p a s de son\nh u m e u r ; p r e n d s patience. Le chant de l'alouette et d u rossignol mieux\nque le croassement d u corbeau assoupliront son c œ u r .\n    H A G E N . — Ainsi parle le musicien, q u a n d il a la fièvre et qu'il caresse de\njeunes chiens. T u peux y consentir. Accorde à la vierge le temps de réflé­\nchir, la parole lie la femme. Elle est tienne p a r le droit des armes : tu la\np r e n d r a s . (Appelant.) Chapelain! (Il sort.)\n  GUNTHER. — C'est entendu !\n  SIEGFRIED. — U n mot, G u n t h e r ! U n m o t ! T e souviens-tu de ta promesse?\n  GUNTHER. — Kriemhild acceptes-tu l'époux de mon choix?\n  KRIEMHILD. — Mon frère et mon roi je n'ai d'autre volonté q u e la tienne.\n  GUNTHER (à Ute). — N'ai-je pas de refus à craindre?\n  U T E . — T u es le roi ; comme elle je sais obéir.\n GUNTHER. — Alors, devant tous, je te dis : Prête-nous serment et tends la\nmain au noble Siegfried.\n"}, {"page_pdf": 762, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2700, "texte": "                                   LES NIBELUNGEN                                          661\n\n\n   SIEGFRIED. — Quelle parole trouverais-je tandis que tu me r e g a r d e s ! Mon\ne m b a r r a s gagne sans cesse et je ne vois d'autre moyen d ' é c h a p p e r au danger\nd'un déplaisir croissant que de te d e m a n d e r h a r d i m e n t : Kriemhild consens-tu\nà devenir ma femme? Toutefois, de peur que le hasard ne décide de ta réponse\nou que tu ne restes en suspens, laisse-moi te conter c o m m e n t ma mère avait\ncoutume de se moquer de moi. J'étais, disait-elle, d e taille à conquérir le\nm o n d e , mais trop bornée pour garder la m o i n d r e t a u p i n i è r e . Si je gardais mes\nyeux c'était parce que je ne pouvais les p e r d r e . Crois à ta guise la seconde de\nces choses, la première je la démentirai! Oui, q u a n d je t'aurai conquise, l'on\nverra c o m m e n t j ' e n t e n d s garder mon trésor. C'est pourquoi je te d e m a n d e à\nnouveau : Kriemhild, consens-tu à devenir ma femme?\n   KRIEMHILD. — T u ris ma mère? O h ! ne crois pas que j ' o u b l i e le rêve;\nl'angoisse ne m'a pas quittée; non, elle me tient plus que jamais, mais c'est\npourquoi je r é p o n d s h a r d i m e n t : Oui, j ' y c o n s e n s !\n   BRUNHILD (S'interposant). — K r i e m h i l d !\n   KRIEMHILD. — Q u e me veux-tu ?\n   BRUNHILD. — Montrer que je te suis une sœur.\n   KRIEMHILD. — Vraiment? E n quoi?\n    BRUNHILD. — Comment oses-tu, toi, qui n'es que vassal et simple chevalier,\np r é t e n d r e à la main de la fille d'un roi?\n   SIEGFRIED. — Qu'est-ce à dire?\n  BRUNHILD. — N e vins-tu pas à moi c o m m e g u i d e , vers elle en messager?\n(A Gunther.) Se peut-il que tu le permettes, que dis-je? que tu l'y a i d e s !\n   GUNTHER. — De tous les chevaliers il est le premier !\n   BRUNHILD. — Rends-lui cette justice au sein de ta cour !\n   GUNTHER. — Il est plus riche que moi !\n   BRUNHILD. — Est-ce un droit à ta s œ u r ?\n   G U N T H E R . — Il a vaincu tous mes e n n e m i s !\n    BRUNHILD. — Est-ce lui la gloire de m o n roi?\n   G U N T H E R . — Roi ? Il l'est tout comme moi-même.\n    BRUNHILD. — Roi? Qui s'abaisse à te servir?\n    GUNTHER. — Attends que tu sois m i e n n e , tu connaîtras le secret.\n    BRUNHILD. — T u ne me posséderas qu'à ce p r i x !\n   U T E . — T u refuses d o n c de me prendre pour mère! A h ! ne tarde pas trop\n longtemps, je suis vieille et j ' a i e n d u r é bien des souffrances.\n   BRUNHILD. — J'ai juré de suivre ton fils à l'autel : je l'y suivrai! J e consens\n à être sa fille, mais son épouse, j a m a i s !\n    HAGEN (à Frigga). — Parle-lui pour n o u s .\n    FRIGGA. — A quoi bon? De plus, quelle raison y a-t-il de douter du succès\n"}, {"page_pdf": 763, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2173, "texte": " 662                                       DURENDAL\n\n\n de l'entreprise? N'a-t-il p u la vaincre jadis? Q u a n t au reste, c'est le droit de\n la vierge de se refuser.\n     SIEGFRIED (prenant la main de Kriemhild). — Afin que chacun me reconnaisse\n c o m m e roi, accepte le royaume du N i b e l h e i m ! Q u ' o n respecte mon droit,\n je ferai mon d e v o i r ! (Il embrasse Kriemhild.)\n   H A G E N . — A l'autel !\n  . FRIGGA. — C'est d o n c lui qui possède le royaume d u Nibelheim ?\n   H A G E N . — Crois-en tes oreilles. — T r o m p e t t e s !\n   FRIGGA. — E t B a l m u n g , l'épée?\n   H A G E N . — Comme le reste. — H o l à ! S o n n e z ! Q u e la noce c o m m e n c e !\n                                                 (Des fanfares éclatent, tous sortent.)\n\n                                         SCÈNE VIII\n\n            Le hall. Truchs et Wulf entrent. Des nains chargés du trésor passent sur\n           la scène.\n   TRUCHS. — J e tiens pour K r i e m h i l d !\n   W U L F . — E t moi p o u r B r u n h i l d !\n   TRUCHS. — L a raison, s'il te plaît?\n   W U L F . — E h ! y aurait-il tournoi si nous revêtions mêmes couleurs?\n   T R U C H S . — Au fait, l'excuse est b o n n e !\n   W U L F . — Sois discret, il en est beaucoup qui ont choisi le parti de\nl'étrangère.\n   TRUCHS. — Elles se ressemblent comme le jour et la nuit!\n  W U L F . — S a n s doute, mais il en est qui aiment les ténèbres. (Désignant les\nnains.) Q u e traînent-ils?\n  TRUCHS. — L e trésor des N i b e l u n g e n que Siegfried apporta. Il le destine\nà Kriemhild.\n  W U L F . — Ah ! qu'ils sont laids! C o m m e ils ont le dos creusé ! Qui cherche\nun pétrin n'a qu'à les retourner !\n   TRUCHS. — C'est qu'ils vivent en compagnie des reptiles au sein de la\nterre, et d a n s les cavernes. L e s taupes sont leurs cousins.\n  W U L F . — Comme ils sont forts!\n  TRUCHS. — E t m a l i n s ! Qui les a pour amis ne cherche plus la man­\ndragore.\n  W U L F . — L e trésor dispense des d e u x !\n  T R U C H S . — L e diable m'en g a r d e ! Connais-tu le dicton : l'or magique a\nplus soif de sang que l'éponge d'eau? E t n'as-tu pas ouï de la bouche des\nNibelungen même l'étrange histoire?\n"}, {"page_pdf": 764, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2655, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                           663\n\n   W U L F . — Celle d u corbeau ? E n effet, mais je ne l'ai saisie q u ' à d e m i .\n  TRUCHS. — T a n d i s qu'on emplissait d'or le navire, u n corbeau vint s'y\nposer. Il croassait si lugubrement q u e Siegfried, qui seul comprenait son\nlangage, se b o u c h a les oreilles et se prit à siffler. L'oiseau ne bougeait p a s .\nVexé, Siegfried lui jeta des poignées de pierres précieuses qu'il avait sous la\nmain. P e i n e p e r d u e . Alors furieux, il le perça de son javelot.\n   W U L F . — C'est étrange ! Siegfried est aussi doux que c o u r a g e u x . . .\n                                                           (On entend des sonneries de cor.)\n   E c o u t e , on n o u s appelle! les partis se g r o u p e n t ! P a r ici, B r u n h i l d !\n   T R U C H S . — P a r ici, Kriemhild !\n           (Ils partent; d'autres guerriers, qui s'étaient assemblés durant ce dialogue, se\n              divisent en répétant le cri. — La nuit descend doucement.)\n\n\n                                        S C È N E VIII\n\n          [Hagen et Siegfried entrent.)\n   SIEGFRIED. — Qu'y a-t-il, H a g e n ? P o u r q u o i m'éloignes-tu de la fête? J e ne\nla vivrai qu'une fois ! Laisse-moi cette seule j o u r n é e . Il me semble l'avoir\nbien méritée!\n  H A G E N . — Achève ton œ u v r e !\n   SIEGFRIED. — D e m a i n ! C h a q u e m i n u t e m e vaut des siècles! J e sais\ncompter les paroles que j'ai dites à ma fiancée ! Laisse-moi du moins goûter\nle c h a r m e de sa présence à cette heure !\n  H A G E N . — J e ne trouble a m o u r e u x ou gens ivres q u e par nécessité! —\nAllons! il n e sert à rien de regimber, obéis! T u connais le serment de\nBrunhild, et c o m m e n t elle fête la noce, tu le vois : assise au banquet elle\npleure!\n  SIEGFRIED. — Q u ' y puis-je c h a n g e r !\n  H A G E N . — Il ne faut p a s douter qu'elle ne tienne parole, mais que la\nhonte en sera ineffaçable, c'est ce dont il faut moins douter e n c o r e !\n  SIEGFRIED. — Où veux-tu en venir?\n   H A G E N . — Domptes-la!\n           (Gunther apparaît.)\n  SIEGFRIED. — Moi?\n   H A G E N . — T o i ! E c o u t e : L e roi la conduira au lit. T u les suis invisible.\nAvant qu'elle ôte son voile il exige d'elle le baiser. Elle refuse, il veut la\ncontraindre. Elle rit et triomphe. Alors c o m m e par hasard il éteint la\nlumière et crie : « T r ê v e de plaisanteries! Nous ne sommes plus au R h i n ! »\nA ce m o m e n t , tu la saisis et tu lui en remonlres jusqu'à ce qu'elle crie grâce\net implore pour sa vie. L e roi reçoit son serment et tu t'éloignes comme tu\npeux.\n"}, {"page_pdf": 765, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2722, "texte": "664                                     DURENDAL\n\n\n    GUNTHER. — Veux-tu me rendre ce service ? C'est le dernier que je\nd e m a n d e de toi ?\n\n  H A G E N . — Il consentira, puisqu'il le faut. P o u r q u o i n'achèverait-il pas ce\nqu'il a commencé?\n\n   SIEGFRIED. — E t q u a n d même — c'est impossible ! Vous exigez de moi\nce que je refuserais en d'autres jours que ceux de mes noces, comment\ny consentirais-je aujourd'hui? Q u e dirais-je à Kriemhild? Elle a tant à me\np a r d o n n e r déjà! Si je la trompais une seconde fois elle m'en tiendrait\ncompte toute la vie !\n\n      HAGEN. — Mon ami, lorsque l'enfant quitte la chambre où fut son berceau\npour entrer d a n s celle où l'attend son époux, il quitte sa mère, et, crois-moi,\nl'adieu n'est pas court. A l l o n s ! le t e m p s conspire avec toi, profites-en et\ntoppe. (Comme Siegfried s'y refuse il ajoute.) B r u n h i l d est un gibier blessé. Qui\nl ' a b a n d o n n e r a la flèche au flanc? U n noble chasseur l'achève. Va, ne songe\nplus à la sauver, c'est peine p e r d u e ; la fière héritière des Valkyries et des\n N o m e s agonise. Demain u n e femme heureuse n o u s saluera disant : comme\nj'ai rêvé !\n\n   SIEGFRIED. — J e ne sais quel pressentiment m'en retient.\n\n  HAGEN. — T u penses que la reine ne t'en donnera le loisir ! Rassure-toi !\nAprès avoir béni K n e m h i l d elle la rappellera par trois fois pour l'embrasser.\n\n   SIEGFRIED. — E t p o u r t a n t . . . N o n , c'est impossible!\n\n   H A G E N . — I m p o s s i b l e ! C o m m e n t ? Si à cette heure un messager t'appa­\nraissait disant : « ton père agonise », ne sauterais-tu pas à cheval, ne repous­\nserais-tu pas ta femme? Or u n père peut guérir, même si la vieillesse le tient,\nmais l'honneur dont l'atteinte n'est pas vengée à l'instant m ê m e , ne se relève\njamais d'entre les morts ! Or, l'honneur d'un roi est l'étoile dont l'éclat relève\nou abaisse celui de ses guerriers. Malheur à qui en doute et lui ravit la\nmoindre clarté! L a chose fût-elle en mon pouvoir, je ne t'en prierais pas,\nelle serait faite, et j ' e n serais fier. N'hésite donc p a s ; ce que ton art magique\na c o m m e n c é , ton art m a g i q u e doit l'achever! Agis d o n c ! — Faudrait-il que je\nt'en supplie à genoux?\n\n  SIEGFRIED. — Soit, j ' y consens... malgré moi ! Qui l'eût jamais cru, et\nvoilà qu'il faut s'y résoudre! O N a t u r e trois fois s a i n t e ! m o n c œ u r déborde\nde dégoût ! Mais la raison est juste, que tout s'accomplisse.\n\n   GUNTHER. — J'avertirai ma m è r e !\n\n  H A G E N . — N o n ! n o n ! pas de femmes! N o u s sommes trois à g a r d e r i e\nsecret, le quatrième sera... la Mort.\n                                                                 (Ils sortent.)\n"}, {"page_pdf": 766, "page_imprimee": 665, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2405, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                 665\n\n\n\n                                      ACTE III\n                    Au matin. La cour du château. De côté l'église.\n\n                                       SCÈNE I\n\n          (Rumolt et Dankwart entrent équipés.)\n  RUMOLT. — T r o i s m o r t s !\n  DANKWART. — F o r t b i e n ! Ce n'est que le prologue, on en verra d'autres\naujourd'hui!\n  RUMOLT. — Ces N i b e l u n g e n traînent des suaires dans le sillage de leur\népée!\n   DANKWART. — L ' h o m m e d u N o r d est étrange. A mesure que les m o n ­\ntagnes y deviennent plus sauvages, que les chênes bruissants y font place\naux mornes sapins, il s'y fait de plus en plus s o m b r e , il disparaît peu à peu,\net laisse enfin toute place à l'animal. Ainsi, on y rencontre d'abord un peuple\nqui désapprit à chanter; un second qui ne rit plus l'avoisine, un troisième est\nmuet, u n quatrième vit à p e i n e .\n\n                                       S C È N E II\n\n          Musique. Grand cortège. Parmi les guerriers, Wulf et Trucks.\n  RUMOLT (rejoignant Dankwart). — Voilà de quoi satisfaire H a g e n , j ' e s p è r e !\n  DANKWART. — Bien possible! On dirait u n e levée pour la g u e r r e ! Au fait,\npuisque cette reine dédaigne le c h a n t de l'alouette dans les tilleuls...\n                                                                     (Ils passent.)\n                                      SCÈNE     III\n\n        (Siegfried apparaît avec Kriemhild.)\n  KRIEMHILD (montrant sa robe). — E h b i e n ! ne trouves-tu pas de quoi me\nlouer?\n  SIEGFRIED. — J'ignore ce dont tu parles.\n  KRIEMHILD. — Dévisage-moi seulement?\n  SIEGFRIED. — J e te bénis de ce que tu existes, que tu ris aussi gaiement,\nque tes yeux sont bleus au lieu d'être n o i r s !\n KRIEMHILD. — Mais c'est le Seigneur que tu loues en sa servante, m é c h a n t !\nMe suis-je créée m o i - m ê m e ? Les yeux que tu loues les ai-je choisis?\n   SIEGFRIED. — Il n'est pas de fantaisie qu'on ne puisse exiger de l'amour.\nEcoute : un matin où tout brillait de couleurs printanières, comme aujour­\nd'hui, tu ravis à l'azur des deux plus belles fleurs les deux gouttes de rosée\nles plus claires; depuis tu portes deux fois le ciel dans ton regard !\n  KRIEMHILD. — Remercie plutôt l'enfant d'être tombée si à propos ; ils\ncoururent bien du danger, ces yeux, le jour où je me blessai aux tempes.\n"}, {"page_pdf": 767, "page_imprimee": 666, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2642, "texte": "666                                     DURENDAL\n\n\n\n  SIEGFRIED. — Laisse-moi baiser cette cicatrice!\n  KRIEMHILD. — N e gaspille pas ton b a u m e , médecin a r d e n t ; la blessure est\nlongtemps guérie. N o n ! c o n t i n u e .\n  SIEGFRIED. — P u i s je b é n i s ta b o u c h e !\n   KRIEMHILD. — E n paroles?\n  SIEGFRIED (veut l'embrasser). — L'oserai-je d'autre façon?\n   KRIEMHILD (reculant). — Crois-tu que je l'exige?\n   SIEGFRIED. — Q u e ce soit d o n c ma parole qui compense la t i e n n e ! Que\ndis-je? N o n ! Qu'elle compense l'aveu de doux secrets, aussi précieux à mon\noreille que ton baiser l'est à mes lèvres. Des paroles, et des paroles p o u r le\nsecret; des paroles encore p o u r avoir épié de la fenêtre q u a n d n o u s jetions\nau plus loin. — O h ! que ne m'en suis-je d o u t é ! — des paroles, des paroles\ntoujours pour tes moqueries et tes saillies...\n  KRIEMHILD. — Voilà comment tu tâches de m ' é c h a p p e r avec h o n n e u r !\nComme c'est m é c h a n t , mon a m i ! N e t'ai-je pas tout confié au cœur de la\nnuit? Désirerais-tu voir si je rougis de mes paroles au g r a n d j o u r ? — Mon\nsang ne connaît point d'artifices; il afflue et fuit si aisément que ma mère\nme compara toujours au rosier qui porte à la fois des roses blanches et\nrouges. Aussi mon secret te fut-il resté caché, si par hasard, hier matin, tandis\nque mon frère me taquinait, je ne m'eusse senti les joues b r û l a n t e s . Pouvais-je\ncacher ma faute plus longtemps ?\n  SIEGFRIED — Qu'aujourd'hui m ê m e Giselher frappe le meilleur cerf!\n  KRIEMHILD. — E t qu'il lui é c h a p p e ! T u ressembles à mon oncle H a g e n ,\nqui ne r e m a r q u e la nouvelle tunique qu'on lui a mise secrètement sous la\nmain que q u a n d elle lui est devenue trop étroite!\n  SIEGFRIED. — Q u e veux-tu dire?\n   KRIEMHILD. — T u ne loues en moi que l'ouvrage des dieux et de la n a t u r e ;\nmon propre mérite tu ne le remarques guère. Ainsi, tu dédaignes ma parure\net ma ceinture ne te vaut pas un éloge!\n   SIEGFRIED. — Certes, la ceinture est merveilleuse, mais combien l'arc-en-\nciel siérait-il mieux à ta taille! N e lui fut-il pas destiné?\n   KRIEMHILD. — Apporte-le cette nuit, j'échangerai volontiers; mais ne le\njette pas, au hasard, dans la c h a m b r e ; il s'en fallut de peu que ton présent\nne passât i n a p e r ç u .\n  SIEGFRIED. — Comment?\n  KRIEMHILD. — Si les pierres précieuses n'avait trahi sa présence, celte\nceinture serait encore sous la table. H e u r e u s e m e n t que l'éclat de leurs feux\nne permet pas de la cacher sans peine.\n  SIEGFRIED. — C'est moi qui te l'ai d o n n é e ?\n  KRIEMHILD. — S a n s d o u t e !\n"}, {"page_pdf": 768, "page_imprimee": 667, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2105, "texte": "                                       LES NIBELUNGEN                           667\n\n  SIEGFRIED. — T u rêves, Kriemhild !\n  KRIEMHILD. — Comment l'aurais-je trouvée d a n s ma c h a m b r e ?\n  SIEGFRIED. — C'est que ta mère l'y a p e r d u e .\n  KRIEMHILD. — Ma mère? Oh n o n ! J e connais ses parures. J'ai deviné\nqu'elle appartenait au trésor du Nibelheim et l'ai mise aussitôt pour te plaire.\n  SIEGFRIED. — J e te sais gré d'une telle intention, mais en vérité, cette\nceinture, je ne la connais point!\n   KRIEMHILD (enlevant la ceinture). — Alors, fais place au lacet d'or q u e tu\nrecouvres ! J e ne l'avais mise q u e pour honorer, tout ensemble, ma mère et\ntoi, car déjà j ' é t a i s parée de ses mains.\n  SIEGFRIED. — C'est é t o n n a n t ! — T u la trouvas à terre?\n  K R I E M H I L D . — J e te l'ai   dit.\n\n  SIEGFRIED. — E t piétinée?\n\n  KRIEMHILD. — T u vois bien que tu la connais? N e me plaisante pas de la\nsorte, j e n'en ai q u e peine et fatigue. (Elle veut remettre la ceinture.)\n\n  SIEGFRIED. — P a r D i e u ! Laisse-la!\n\n  KRIEMHILD. — T'aurai-je déplu?\n\n  SIEGFRIED (ci part soi). — Elle essaya de me lier les mains.\n\n  KRIEMHILD. — S o u r i s - m o i !\n\n  SIEGFRIED. — F u r i e u x , j'usai de la force!\n  KRIEMHILD. — S o u r i s - m o i !\n  SIEGFRIED. — J e me souviens, je la lui arrachai !\n  KRIEMHILD. — T u m'en veux d o n c ?\n   SIEGFRIED. — El c o m m e elle me la disputait je la cachai dans m o n sein.\nAlorü — J o n n e ! d o n n e à l'instant! Il n'est pas de mer assez profonde p o u r\nla cacher! Attaches-y u n e pierre et vite aux abîmes du R h i n !\n  KRIEMHILD. — Siegfried !\n  SIEGFRIED. — J e la perdis alors, — d o n n e !\n  KRIEMHILD. — Comment vint-elle en ta m a i n ?\n  SIEGFRIED. — C'est u n secret terrible! N e le d e m a n d e point! Q u e j ' e n\nporte seul le redoutable poids!\n   KRIEMHILD. — T u me confias un secret bien plus r e d o u t a b l e ; je connais\nl'endroit où la mort peut t'atteindre !\n  SIEGFRIED       — N'insiste pas!\n  KRIEMHILD. — Nous le garderons e n s e m b l e !\n  SIEGFRIED. — Damnation ! J e me suis trop h â t é !\n"}, {"page_pdf": 769, "page_imprimee": 668, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2285, "texte": " 668                                     DURENDAL\n\n\n    KIEMHILD (se couvrant le visage). — T u me fis un serment, pourquoi ne\n l'as-tu pas gardé? L'ai-je exigé de toi?\n    SIEGFRIED. — P a r ma vie! J e ne c o n n u s jamais d'autre f e m m e !\n            (Kriemhild lui montre la ceinture.)\n   SIEGFRIED. — Elle voulut m e lier!\n    KRIEMHILD. — J'en croirais plutôt le lion!\n   SIEGFRIED. — E t p o u r t a n t c'est vrai!\n   KRIEMHILD. — Ah ! c'en est assez! Quelle que soit la faute q u ' u n homme\ntel que toi puisse commettre, elle sera toujours plus digne que le mensonge\ndont il veut la couvrir !\n            (Gunther et Brunhild    entrent.)\n   SIEGFRIED. — D o n n e ! d o n n e ! L ' o n vient!\n   KRIEMHILD. — Q u i vient? B r u n h i l d ? Connaîtrait-elle la ceinture?\n   SIEGFRIED. — Mais cache-la donc !\n   KRIEMHILD. - - N o n ! n o n ! j e veux la m o n t r e r !\n   SIEGFRIED. — O b é i s ! T u sauras t o u t !\n   KRIEMHILD (tandis qu'elle cache la ceinture). — Elle la connaît donc?\n   SIEGFRIED. — P a r g r â c e !\n                                                                (Ils se joignent au cortège.)\n\n\n                                        S C È N E IV\n\n   BRUNHILD. — N'est-ce p a s Kriemhild q u i s'éloigne?\n   G U N T H E R . — E n effet.\n   BRUNHILD. — Combien d e temps s'attardera-t-elle encore ici?\n   GUNTHER. — Elle partira bientôt. Siegfried n e peut plus rester.\n   BRUNHILD. — Qu'il s'en aille au plus tôt !\n   G U N T H E R . — T u lui en veux à ce p o i n t ?\n   BRUNHILD. — J e ne souffre pas q u e ta sœur s'abaisse devant l u i !\n  G U N T H E R . — N e suit-elle pas ton exemple?\n   BRUNHILD. — N o n . T u es u n h o m m e ! T o n n o m , jadis a b h o r r é , me rem­\nplit de fierté et de joie! O u i , G u n t h e r , j e suis étrangement c h a n g é e ! Juges-\nen toi-même : je pourrais te faire quelque d e m a n d e et j e m'y refuse.\n  GUNTHER. — N'es-tu pas m a noble é p o u s e ?\n    BRUNHILD. — Il m'est doux de m'entendre n o m m e r de la sorte; mais que\nj'aie p u d o m p t e r un cheval et lancer le javelot me semble aussi impossible\nque de te croire t o u r n e b r o c h e . J e ne supporte plus la vue des a r m e s ! Mon\nbouclier m'accable, j ' a i d û , pour le s u s p e n d r e , appeler une servante à mon\n"}, {"page_pdf": 770, "page_imprimee": 669, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2934, "texte": "                                LES NIBELUNGEN                                    669\n\naide. N o n , plutôt que de te suivre, je préfère apprendre à tisser ou à faire\nun nid !\n  GUNTHER. — Il faut pourtant que tu me suives aujourd'hui !\n   BRUNHILD. — J e n'en ignore pas la cause. P a r d o n n e - m o i d'avoir confondu\ngénérosité et faiblesse. T u te refusas à me couvrir de honte q u a n d je te bra­\nvai si sottement, je t'en suis reconnaissante. La force qui par un caprice de\nla nature s'était égarée en moi, a repris son cours en t'emplissant.\n  G U N T H E R . — Réconcilie-toi d o n c avec Siegfried.\n  BRUNHILD. — Ne p r o n o n c e pas ce     nom!\n  GUNTHER. — T u n'as pourtant pas de motifs de lui en vouloir?\n   BRUNHILD. — C'est vrai, je n'en ai g u è r e ! Q u a n d un roi ne s'abaisse qu'au\nmétier de guide, ne descend qu'au rang de messager, ne se rend ridicule\nqu'au point de se laisser brider au lieu de monter lui-même à cheval et de ne\nfaire que l'office de chien au lieu d'être le chasseur, comment se peut-il que\nje lui en veuille?\n  GUNTHER. — T u d é n a t u r e s les faits!\n   BRUNHILD. — Q u e c'est a m u s a n t de le voir dépasser de toute la hauteur\nde la taille les rois qui l'entourent! Il semble qu'il réunisse toutes les cou­\nronnes en une seule et révèle au m o n d e étonné, en u n e s p l e n d e u r digne\nd'elle, la majesté des rois. Sache, qu'aussi longtemps qu'il est sur terre plus\nd'une puissance, a u c u n e d'elle n'est parfaite ; c'est pourquoi tu portes au\nfront, n o n le diadème éclatant du soleil, mais le pâle halo d'une d e m i - l u n e !\n  GUNTHER. — Déjà tu le juges plus d i g n e m e n t .\n  BRUNHTLD. — J e le saluai avant toi ! Venge cette injure ! P r o v o q u e et tue-le!\n  GUNTHER. — Brunhild ! Il est l'époux de ma sœur et son sang est le mien !\n  BRUNHILD. — Alors, lutte avec lui ! Fais lui mordre la poussière, montre-\nmoi la gloire de le tenir sous tes pieds.\n  GUNTHER. — L'usage le défend.\n   BRUNHILD. — J e n'en démordrai p a s ! Je le v e r r a i ! A toi la puissance,\nl'essence; à lui, l'apparence, la figure! Dissipe le mirage qui fait s'attacher\nà lui tous les regards trompés. E t s'il faut que Kriemhild baisse ses regards\narrogants, quel mal lui en reviendra-t-il? Je t'en aimerai davantage.\n  GUNTHER. — Songe qu'il est des plus forts.\n   BRUNHILD. — Qu'il ait tué le dragon, qu'il ait vaincu Albéric, qu'est\ntout cela auprès de ta victoire? C'est en nous que l'homme et la femme ont\nlivré, et pour toujours, le combat décisif pour la prédominance. Je n'ai plus\nd'autre désir que de te voir paré des h o n n e u r s auxquels j'aspirais! Des mor­\ntels tu es le plus fort; chasse d o n c l'intrus du nuage d'or qui l'enveloppe!\nFais-le p o u r me plaire! Qu'il apparaisse nu et dépouillé de sa gloire, je con­\nsens aussitôt qu'il vive cent ans — et plus encore !\n                                                                      (Ils sortent.)\n"}, {"page_pdf": 771, "page_imprimee": 670, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2077, "texte": "670                                        DURENDAL\n\n\n\n                                            SCÈNE        V\n\n           (Frigga et Ute entrent.)\n  U T E . — E h bien, Brunhild me semble toute joyeuse aujourd'hui?\n  FRIGGA. — Elle l'est, sans aucun doute, reine!\n  U T E . — J e l'avais prévu.\n   FRIGGA. — Je n'osais l'espérer. Mais ses idées ont changé à tel point, qu'il\nne m'étonnerait pas de voir son corps changer de forme et d'apprendre que\nses tresses noires, lissées tant de fois sous mon peigne d'or sont devenues\nblondes!\n  U T E . — E n aurais-tu chagrin?\n   FRIGGA. — Si tu avais élevé cette héroïne, si tu savais tout ce que je sais,\ntu n'en serais pas moins étonnée que moi-même !\n  U T E (tout en rentrant dans le Burg). — V a ! fais ton devoir.\n   FRIGGA (à part soi). — J'ai fait plus que tu ne peux penser, mais que tout\nait tourné de la sorte, voilà ce que je ne c o m p r e n d s p a s . Enfin, ne lui rap­\npelons pas le temps qu'elle semble oublier. J'ai confiance, elle paraît heureuse.\n\n\n                                           SCÈNE     VI\n\n        (Kriemhild et Brunhild s'avancent, la main dans la main. Il s'assemble beau­\n          coup de guerriers et de peuple.)\n  KRIEMHILD. — Ne vaut-il pas mieux assister aux combats qu'y être engagée\nsoi-même?\n  BRUNHILD. — T u connais donc les alternatives, que tu les compares?\n  KRIEMHILD. — Puissé-je l'éviter longtemps e n c o r e !\n   BRUNHILD. — Sois donc plus réservée dans ton choix. Laisse ta main dans\nla mienne, je te le dis sans ombre de r e p r o c h e ; il se peut que le sort te\nmène par les chemins que je me croyais destinés!\n  KRIEMHILD. — Qu'est-ce à dire?\n  BRUNHILD. — Est-il femme qui puisse se flatter de voir succomber son\népoux?\n  KRIEMHILD. — N u l l e m e n t ! S a n s d o u t e !\n  BRUNHILD. — En est-il qui puisse se bercer d'illusion, s'il reste en selle\nparce que son seigneur l'a ménagé?\n  KRIEMHILD. — Moins encore !\n  BRUNHILD. — C o n c l u e d o n c !\n  KR IEMHILD. — J e n'ai rien de tel à redouter! T u souris?\n  B R U N H I L D . — De ton a s s u r a n c e !\n"}, {"page_pdf": 772, "page_imprimee": 671, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2707, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                   671\n\n\n   KRIEMHILD. — N'est-elle pas fondée?\n    BRUNHILD. — On n'en viendra jamais à l'épreuve! Du reste, rêver est si\nd o u x ! Dors bien, dors bien, je ne te réveillerai pas.\n  KRIEMHILD. — Qu'oses-tu dire? Mon noble époux est non seulement trop\nbon pour faire le moindre mal an possesseur de son royaume, mais il a\nchangé en sceptre, et depuis longtemps, l'épée qu'il étend sur la terre\nentière ! T o u s les pays sont siens; s'il s'en révoltait un seul, je lui deman­\nderais de m'en faire un j a r d i n !\n   BRUNHILD. — E t que fais-tu de mon époux, Kriemhild?\n  KRIEMHILD. — Il est mon frère et garde le sceau Si lourd qu'il soit son\npoids est inestimable!\n   BRUNHILD. — C'est qu'il est le poids d u m o n d e . De même que l'étalon fixe\nla valeur des choses, de même il est aux héros et aux guerriers la mesure\nde leur mérite. N e le nie p a s , cher enfant, en retour je t'écouterai patiem­\nment q u a n d tu m'apprendras à broder.\n   KRIEMHILD. — B r u n h i l d !\n\n   BRUNHILD. — N e m'en veuille point! J e n'ai pas l'intention de me moquer\nde toi. P a s plus que je n'eu besoin de maître pour voir ou me tenir debout,\nje n'en eu besoin pour lancer le javelot; mais de broderie, je n'ai vraiment\npas la m o i n d r e idée.\n\n   KRIEMHILD. — J e puis te l'apprendre aussitôt. P u i s q u e tu prends plaisir\nà blesser, nous ferons quelques p o i n t s ; j ' a i un dessein tout prêt! (Elle est sur\nle point de montrer la ceinture.) Mais n o n , je m'abuse.\n   BRUNHILD. — T u ne traites plus ta sœur comme jadis. Il ne sied pas de\nretirer, avant que je l'abandonne, la main que j ' a i si franchement serrée!\nN o t r e c o u t u m e réclame au moins ce respect. Si tu ne peux oublier que le\nsceptre dont tu rêvas est aux mains de mon époux, que la sœur du moins\nse console; la gloire du frère n'est-elle pas sienne? H o n o r e donc et reconnais\ndevant tous la part qui ne peut t'en revenir. J e l'ai payée de ma vie.\n   KRIEMHILD. — J e vois aujourd'hui que tout ce qui est contraire à la nature\nporte en soi son châtiment. T u as combattu l'amour en désespérée, aujour­\nd'hui il t'aveugle !\n  BRUNHILD. — T u n'accuses q u e toi-même. Maisil n'y a là a u c u n e matière à\ndispute! Chacun sait q u e dès avant ma naissance le plus fort m'était destiné.\n  KRIEMHILD. — J e n'en doute p a s !\n  BRUNHILD. — E t p o u r t a n t ?\n          (Kriemhild   rit.)\n  BRUNHILD. — Quelle présomption! La crainte que nous soyions injustes\nenvers nos vassaux est donc si grande en toi? Sois rassurée : je ne désire p a s\nde j a r d i n , je me contenterai de revendiquer la prééminence, aujourd'hui,\nen allant à l'église.\n"}, {"page_pdf": 773, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "672                                     DURENDAL\n\n\n  KRIEMHILD. — J e ne m'y fusse pas opposée en d'autres circonstances; mais\nmaintenant q u e l'honneur de m o n époux est en j e u , je ne céderai pas d ' u n\npas !\n   BRUNHILD. — T o n époux t'y forcera!\n   KRIEMHILD. — Oserais-tu le dédaigner?\n   BRUNHILD. — Comme un vassal s'efface devant son seigneur, ainsi il\ns'effaça devant ton frère; il ne m e rendit point le salut q u e je lui adressai.\nA quel titre pouvais-je recevoir celui qui s'abaissa de la sorte? Il est vrai\nqu'il m e semble bien changé depuis !\n  KRIEMHILD. — Qu'est-ce à d i r e !\n  BRUNHILD. — J'ai vu le loup fuir devant l'ours, mais l'ours céder la place\nau taureau. — T o n époux est vassal, même sans s e r m e n t !\n  KRIEMHILD. — P r e n d s garde !\n  BRUNHILD. — N e menace point! N e t'oublies pas, enfant, je vois clair, sois\nsage comme m o i . Il faut qu'il y ait à tout ceci quelque raison cachée.\n  KRIEMHILD. — E h bien, o u i ! il y en a u n e ! E t tu frémiras en l ' a p p r e n a n t !\n  BRUNHILD. — J e frémirai!\n\n   KRIEMHILD. — O u i ! tu frémiras! Mais ne crains rien ! J e t'aime b e a u c o u p\ntrop pour que je te la révèle! Cependant, sache que si cela m'était arrivé, à\nl'instant m ê m e , de mes propres mains, je creuserais m o n tombeau ! N o n !\nnon ! ce n'est p a s moi qui me résoudrai à faire de toi la plus malheureuse\ndes c r é a t u r e s ! Sois fière et arrogante, je resterai muette p a r p i t i é !\n  BRUNHILD. — T u te vantes, Kriemhild, mais je le m é p r i s e !\n  KRIEMHILD. — A h ! a h ! la c o n c u b i n e de m o n mari m e m é p r i s e !\n  BRUNHILD. — Enchaînez-la! Liez-la! Elle est d é m e n t e !\n  KRIEMHILD (agitant la ceinture). — La connais-tu ?\n  BRUNHILD. — C'est la m i e n n e ; puisqu'elle est dans tes mains, il faut qu'on\nme l'ait volée cette nuit !\n  KRIEMHILD. — Volée? Ce n'est pourtant pas u n voleur qui me l'a d o n n é e !\n   BRUNHILD. — Qui d o n c te l'a d o n n é e !\n  KRIEMHILD. — N o n m o n frère, mais l'homme qui te dompta !\n  BRUNHILD. — Kriemhild !\n\n  KRIEMHILD. — Mon frère ? T u l'aurais étranglé ! C'eût été peut-être ton\nchâtiment d'aimer ta victime. Mais ce n'est p a s lui, c'est m o n époux qui\nme l'a d o n n é e !\n  B R U N H I L D . — Mensonge !\n  KRIEMHILD. — Vérité! Méprise maintenant à ton aise. J'entrerai au temple\navant toi ! (A ses suivantes.) Suivez-moi ! Allons lui montrer ce q u e j'ose !\n                                      (Kriemhild et ses suivantes entrent à l'église.)\n"}, {"page_pdf": 774, "page_imprimee": 673, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "                                     LES NIBELUNGEN                                            673\n\n\n                                         S C È N E VII\n\n   BRUNHILD. — Q u ' o n appelle les chefs des B u r g o n d e s ! — O F r i g g a !\nl'as-tu entendu ?\n   FRIGGA. — J e l'entendis, et pour ma part tout est vrai !\n   BRUNHILD. — T u me tues ! N o n ! non ! il n'est p a s possible qu'il en soit\nainsi !\n   FRIGGA. — S a n s doute, elle exagérait, mais une chose est certaine : q u e\ntu fus t r o m p é e .\n   BRUNHILD. — Elle n e mentait donc pas ?\n   FRIGGA. — Q u i porte le B a l m u n g est seul coupable. Il était aux bords d u\nlac de feu q u a n d il s'éteignit.\n  B R U N H I L D . — Il m ' a d o n c d é d a i g n é e ! J'étais d e b o u t s u r le donjon, il me\nvoyait, mais son cœur était plein d'elle !\n   FRIGGA. — Ah ! si tu savais comment on te t r o m p a ! — Moi-même je t'ai\ntrahie !\n   BRUNHILD (sans l'écouter). — D e là cette mâle assurance !\n  FRIGGA. — N o n , ce n'était p a s cette parcelle de terre qui t'était destinée,\nmais le m o n d e entier ! L e s étoiles t'auraient p a r l é , la mort m ê m e aurait\nperdu sa puissance sur toi.\n  BRUNHILD. — N e r a p p e l l e plus ces choses !\n   FRIGGA. — P o u r q u o i s'en cacher ? T u as tout p e r d u , mon enfant, hormis\nla vengeance !\n   BRUNHILD. — J e me vengerai donc ! — Dédaignée ! — F e m m e ! F e m m e !\nL a nuit q u e tu as passée dans ses bras à te m o q u e r de moi tu la pleureras\nbien d e s années ! J e veux ! — Q u e puis-je vouloir encore, je suis faible\ncomme elle !\n                                           (Elle tombe dans les bras de Frigga.)\n\n                                         S C È N E VIII\n\n            (Gunther, Hagen, Dankwrat, Rumolt, Gérenot, Giselher et Siegfried entrent!)\n   H A G E N . — Q u e se passe-t-il ?\n   BRUNHILD (se redressant). — J e ne suis donc que ta concubine, ô Roi ?\n   GUNTHER. — Qu'entends-je ?\n   B R U N H I L D . — T a sœur me n o m m a de la sorte !\n   HAGEN (à Frigga). — Mais que s'est-il passé ?\n  FRIGGA. — Vous êtes trahis I N o u s connaissons notre vainqueur et\nKriemhild a dit qu'il le fut deux fois !\n  HAGEN (à Gunther). — Il s'en est vanté !\n                                       (Il s'entretient avec Gunther à voix basse.)\n"}, {"page_pdf": 775, "page_imprimee": 674, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2119, "texte": "674                                   DURENDAL\n\n\n\n                                      SCÈNE      IX\n\n  KRIEMHILD (sortant de l'église). — P a r d o n n e - m o i , cher époux, j'ai mal fait;\nmais si tu savais comment elle t'outragea !\n   GUNTHER (à Siegfried). — T u t'en es donc vanté ?\n  SIEGFRIED (posant la main sur la tête de Kriemhild).        — Vanté ? Par sa vie !\nJamais !\n   HAGEN. — Le serment est inutile. Crois-en sa parole, il a simplement avoué.\n   SIEGFRIED. — E n c o r e la nécessité m'y forçait-elle !\n  H A G E N . — J e n'en doute p a s . — Comment ? Nous l'examinerons demain.\nQu'on sépare, avant tout, ces femmes, prêtes à s'entre-déchirer pour s'être\nregardées trop tôt dans les yeux !\n  SIEGFRIED. — J e ne veux pas rester plus longtemps. Suis-moi, Kriemhild !\n   KRIEMHILD (à Brunhild).     — Réfléchis à la gravité de ton offense, t u . . .\n          (Brunhild se détourne d'elle.)\n KRIEMHILD. — Mais si tu aimes mon frère, comment peux-tu mépriser le\nmoyen qui te fit sienne?\n   BRUNHILD. —       Oh!\n\n   H A G E N . — H o r s d'ici! hors d'ici!\n  SIEGFRIED (emmenant Kriemhild).          — Vous aurez bientôt la preuve que j'ai\ngardé ma parole.\n                                                                            (Il part.)\n\n                                       SCÈNE X\n\n\n  HAGEN. — Assemblez-vous autour de moi. Commençons le conseil du\nchâtiment!\n  GUNTHER. — Où veux-tu en venir?\n   H A G E N . — Quelle raison n'est pas nôtre? La reine est couverte de larmes\nque lui arrache la h o n t e ! (A Brunhild.) N o b l e image des héros, toi la seule\ndevant qui je m'incline, reçois mon serment : l'homme qui t'outragea\nm o u r r a de ma main !\n  GUNTHER      — Hagen!\n   HAGEN (à Brunhild).     — A moins que tu n'écartes la vengeance, elle le\nfrappera !\n  BRUNHILD. — Je ne revivrai qu'à cette h e u r e !\n    HAGEN. —, P a r d o n n e - m o i , ô R o i , si ma parole devança la tienne, mais\nj'ai voulu te montrer où nous en sommes. P o u r t a n t le choix te reste, décide\nentre la reine et lui !\n  GISELHER. — Ce n'est d o n c pas une plaisanterie? Tu veux, pour u n e faute\n"}, {"page_pdf": 776, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1434, "texte": "                                 LES                  NIBELUNGEN                    676\n\n\naussi légère, assassiner l'homme le plus fidèle que la terre porta? Mon frère et\nroi, suis m o n conseil : refuse d'y consentir!\n   HAGEN. — Écoute-le et élève des bâtards à ta c o u r ! Mais je doute fort que\nles fiers B u r g o n d e s se résignent à les couronner j a m a i s ! Toutefois tu es le\nmaître, d é c i d e !\n  GERENOT. — Si les B u r g o n d e s se révoltent, le brave Siegfried saura nous\naider à les vaincre!\n  HAGEN (à Gunther). — T u te tais? C'est bien ! L e reste me concerne!\n  GISELHER. — J e renie ce conseil du sang!\n                                                                            (Il part.)\n\n                                       S C È N E XI\n\n  BRUNHILD. — Frigga ! ma vie ou la sienne!\n  FRIGGA. — L a sienne, mon enfant!\n  BRUNHILD. — Il ne me suffisait pas d'être d é d a i g n é e , j'étais une chose\nabjecte, mise à l ' e n c a n !\n  FRIGGA. — O u i , une chose abjecte, enfant!\n   BRUNHILD. — T r o p vile pour devenir sa femme, je n'étais que le prix de\nl'autre !\n  FRIGGA — De l'autre, oui mon enfant !\n   BRUNHILD. — A h ! c'est plus qu'un c r i m e ! J e veux m'en venger! A m o i !\nV e n g e a n c e ! Vengeance!\n                                                                (Tous partent.)\n\n\n  (A suivre.)\n\n                            (Tous droits réservés. — Traduction de J. VANDERVELDE.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-010", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 676, "page_fin": 677, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Les lis", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "Méditations sur la beauté du monde                                   (Suite) (1)                           DEUXIÈME PARTIE", "ancre_fin": "les blés sont le pain! 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(Saint Mathieu, VI, 28, 29.)\n\n       Vous nous dites, avec tant de grâce divine,\n       Le soin que, chaque jour, votre P è r e des cieux\n       P r e n d du fragile lis, dont l'homme insoucieux\n       Peut, sans le voir, fouler aux pieds la tige fine;\n       E t que le P è r e vêt d'un éclat plus brillant\n       Que celui du vieux roi biblique, dont le faste\n       Eblouit, autrefois, le pompeux Orient,\n       Que vous semblez avoir pour la grande fleur chaste\n       Un cœur a u t a n t épris que le P è r e des cieux!\n\n       Combien j'aime, ô J é s u s , que le P è r e céleste\n       Auréole d'un tel calice somptueux\n       Le roseau, fléchissant et nu, du lis agreste;\n       Du lis vain qui ne fait qu'étaler, au hasard,\n       Dans nos jardins, au seuil des maisons, le grand a r t\n       De sa coupe parfaite et divinement blanche!\n       Un enfant quelquefois, sans le savoir, le tranche,\n       Ou la pluie et le vent ternissent son cristal\n       E t brisent, sur le sol boueux, son vase frêle!\n       Mais cependant le lis fragile et virginal,\n       Dont se flétrit si tôt la fleur surnaturelle,\n       E s t la coupe de grâce et de fragilité\n       Où l'homme avide peut s'abreuver de beauté!\n\n\n(1) Voir les numéros d'avril, de mai, de juin, d'août et de septembre.\n"}, {"page_pdf": 778, "page_imprimee": 677, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 695, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                              677\n\n\nJ e bénis votre P è r e et Vous-même, ô doux Maître,\nD'envelopper le lis d'un amour attentif,\nAinsi que vous aimez, avec tendresse, l'être,\nSujet à t a n t de maux, du blé frêle et pensif.\n\nCar les lis et les blés ont l'âme fraternelle :\nSur une tige nue et fière, vers l'azur,\nTous deux élèvent haut, loin du sillon impur,\nLeur épi précieux ou leur fleur solennelle.\n\nE t tous deux, près de l'homme, ont un rôle divin :\nLes uns donnent au corps l'aliment qu'il réclame\nE t l'autre éteint la soif merveilleuse de l'âme,\nCar le lis est la coupe et les blés sont le pain!\n\n\n                             XI\n\n                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-011", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 677, "page_fin": 678, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Les oiseaux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LES OISEAUX                        Respicite volatilia cœl", "ancre_fin": "un pinson à décembre jaloux! 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Arundinem               vento\n                    agitatam?                      ( S a i n t M a t h i e u , X I , 7.)\n\n\nVos yeux furent aussi retenus par l'image,\nO J é s u s , des roseaux agités par le vent.\nEn Galilée et près du J o u r d a i n , bien souvent,\nVous les vîtes courber leur vaniteux plumage,\nQu'ils dressent haut quand rien ne trouble leurs joncs creux,\nAu moindre souffle ailé qui se pose sur eux!\nEt vous eûtes pitié de la caricature\nQu'ils forment du blé d'or que l'épi tient penché :\nPrès d'un fleuve, parfois, ils semblent la mâture\nDe quelque vieux vaisseau sous les ondes caché,\nCar, loin d'abandonner près du sol leur feuillage\nDe même que le blé s'en allège en montant,\nIls l'élèvent ainsi que de g r a n d s bras flottants,\nPareils aux rameaux fous des vagues sur la plage!\nEt, tandis que le blé bénignement bruit\nQuand le veut vient jouer sur ses foules fluides,\nLe vent gémit sans fin à t r a v e r s leurs troncs vides!\nEt, raidis, ils n'ont pas la courbe que produit\nAux pailles le fardeau d'un épi lourd de graines\nComme à l'homme un front plein de sciences sereines,\nMais ils brandissent haut leur panache mouvant\nE t blonds, serrés, nombreux comme des moissons vaines,\nIls ont pour moissonneur dérisoire le vent!\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-013", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 679, "page_fin": 680, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Les colombes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LES      COLOMBES                     Estote simplices   sical", "ancre_fin": "n d r e ! 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M a t h i e u , X, 16.)\n\n\nJ'ai pu suivre souvent les colombes louées\nP a r Vous-même, pour la simplesse de leur cœur :\nElles illuminaient de leur candide chœur\nL'air de la ville sombre et dure, étant vouées\nA vivre entre la place et les trous des vieux murs\nDe l'église géante et couverte de rouilles.\nElles venaient poser sur le sol leurs pieds purs\nE t remontaient pour faire, à côté des gargouilles\nQui grimacent toujours, leurs gestes de douceur!\n\nOr, elles ont une âme heureuse et sans envie.\nElles vivent, avec tranquillité, leur vie,\nSans souci de leur pain, ni talent bâtisseur.\nElles n'ont pas le vol a r d e n t de l'hirondelle\nNi le plumage large et splendide du paon ;\nMais blanche, grise ou mauve et pesante est leur aile,\nE t leur gorge est fermée aux musiques qu'épand,\nP a r m i les minuits bleus, le rossignol unique!\n\nMais qu'importe le sobre éclat de leur tunique\nEt leurs roucoulements répétés, leur vol lourd,\nSi leur pain journalier et la clarté du jour\nSuffisent au bonheur de leur âme naïve!\nLeur vol est assez fort et leur aile assez vive\nPour se garder des pieds maladroits du passant,\nE t gagner le balcon, aux grilles désuètes,\nOù quelque vieille dame, au cœur compatissant,\nSur sa tremblante main leur présente des miettes!\nE t le logis doit il les laisser inquiètes?\nN'ont-elles pas l'église énorme aux petits trous?\nE t le vieil édifice, à l'épaisse ossature,\nCraindrait-il pour sa pierre impassible, l'usure\nDe leur aile légère et de leurs pied6 si doux?\nPuis il sait, puisqu'il est votre demeure, ô Maître,\nL'amour que vous aviez pour leur paisible essaim,\nE t l'amour qu'eut aussi pour elles l'Esprit-Saint\nQui daigna sous leur l'orme immortelle apparaître!\n"}, {"page_pdf": 781, "page_imprimee": 680, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 465, "texte": "680                          DURENDAL\n\n\n      Menus prédicateurs de la simplicité,\n      Oh! venez bien souvent faire vos mille grâces\n      Sous les yeux du songeur qui, t r i s t e ou révolté,\n      Passe le front brûlant ou les épaules lasses!\n      Ne vous arrêtez pas dans l'opaque cité\n      De frôler tendrement les fronts et de r é p a n d r e\n      Votre nuage clair en l'espace de c e n d r e !\n\n\n                                 XIV\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-014", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 680, "page_fin": 681, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Le troupeau", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LE TROUPEAU                             Ego sum pastor bonus, et c", "ancre_fin": "en exultant de joie ! 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Et quum invenerit eam, imponit\n                          in humeros suos gaudens?...\n                                                      (Saint Luc, XV, 4-5.)\n\n      Mais l'image où, le plus souvent, vous revenez,\n      C'est le troupeau paissant des brebis pacifiques,\n      Qu'accompagnent parfois les agneaux nouveau-nés\n      Qui perchent sur des pieds trop hauts leurs corps étiques,\n      Ont un esprit instable et des yeux étonnés,\n      E t mêlent leur blancheur à la pâleur des mères\n      E t leurs gambadements électriques et fous\n      A la sage lenteur du troupeau dans les t e r r e s .\n\n      Un berger attentif et de gestes très doux\n      Les dirige parmi les meilleurs pâturages.\n      Mais autour du troupeau pieux que vous rêvez\n      Aucun chien ne ferait ses affolantes rages ;\n      Car, si quelque brebis, dans les champs réprouvés,\n      S'égarait par hasard, de votre voix aimante,\n      Vous la rappelleriez près de vous, et l'errante\n      Accourrait aussitôt, sous vos mains, sans effroi,\n      Car toutes vos brebis connaîtraient votre voix!\n      E t si, malgré votre œil vigilant, une agnelle,\n      Désertant le troupeau, s'était perdue au loin,\n      Vous abandonneriez tout le troupeau fidèle\n      Et, marchant avec hâte et cherchant avec soin,\n      Dans les creux de la plaine et les buissons d'épines,\n      Vous la découvririez enfin dans les r a v i n e s !\n"}, {"page_pdf": 782, "page_imprimee": 681, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 313, "texte": "    MÉDITATIONS      SUR   LA B E A U T É   DU   MONDE                68l\n\n\n\nE t la p r e n a n t alors autour de votre cou\nE t , tenant dans vos mains comme une chère proie\nSes pieds cruels par qui vous souffrîtes beaucoup,\nVous la rapporteriez en exultant de joie !\n\n\n                           XV\n\n            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-015", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 681, "page_fin": 681, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : L’agneau divin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "L'AGNEAU                 DIVIN                       Ecce agnus Dei.             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I s a , LIII, 7 )\n\nOui, vous avez aimé tendrement la brebis\nDont le corps est de lait, de chair t e n d r e et de laine,\nE t dont l'âme est d'amour et de faiblesse pleine!\nElle est la sœur des blés penchants aux lourds épis,\nVoués par leur bonté, comme elle, à la t o r t u r e ;\nE t ne l'avez-vous pas aussi pour sœur obscure?\nL'homme cruel; pour la dépouiller, prend son corps\nQu'il couche et tourne ainsi qu'une insensible chose;\nPuis, un jour, il lui plonge une lame et l'expose,\nBlanche et vide de sang, sur l'étal, sans r e m o r d s !\nDe même les valets vous ont pris votre robe,\nPuis la croix vous dressa, pâle et doux, sur le globe\nE t le centurion vous perça le côté\nP o u r vider jusqu'au fond votre cœur dévasté!\n\n\n                            XVI\n\n                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-016", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": 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cirque ou dans les flammes\nE g a u x à la candeur des agneaux ingénus !\nVous entendrez vers vous monter l'ardente joie\nD'Ignace, célébrant ses membres bienheureux\nQue la dent des lions, comme une meule broie\nLe blé, transformeront en un pain généreux !\n"}, {"page_pdf": 783, "page_imprimee": 682, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1376, "texte": "682                        DURENDAL\n\n\n      Vous verrez, dans leur grâce exquise et délicate,\n      Se dresser, sous les yeux des préteurs inhumains,\n      Agnès, au nom d'agnelle, ou la divine Agathe\n      Qui s'offrira r i a n t e aux tourments souverains\n      Mais saura reprocher au juge la blessure,\n      Dont le bourreau cruel tachera sa beauté,\n      E n a r r a c h a n t un sein de sa poitrine pure !\n\n      E t vous verrez, plus tard, vêtu de pauvreté,\n      Surgir le doux profil de saint François d'Assise :\n      Corps léger, cœur brûlant, esprit clair, âme exquise,\n      Il vous ressemblera comme un frère, ô J é s u s !\n      Il vivra comme vous parmi des champs élus :\n      E n Italie ainsi qu'en votre Palestine,\n      Autour de sa douceur comme autour de vos pas,\n      Régnera sans repos une saison divine.\n      Artiste et généreux il ouvrira ses bras\n      Aux hommes, à la bête, à toute créature\n      E t s a u r a s'accorder à l'immense N a t u r e .\n      E t de partout, vers lui, mélodieux berger,\n      Quittant leurs vieux châteaux, leurs hameaux ou leurs villes,\n      Les humbles et les forts accourront se ranger\n      Sous sa lèvre chanteuse et ses beaux yeux tranquilles\n      E t ses pas fouleront le pays clair suivis\n      P a r un pullulement de mystiques brebis !\n\n                                                     P A U L BONTÉ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-202", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": 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C'est une perte immense pour l'art\nmusical en général, mais surtout pour l'art religieux. Si nous\nadmirions en Tinel, d'une part, l'homme savant dans son\nart, maître de la technique, possédant à fond toute la science\nmusicale et, d'autre part, le compositeur génial et d'une si\npuissante personnalité qu'affirme son oeuvre féconde, nous\naimions surtout en lui l'artiste chrétien. Toute la vie artis­\ntique de Tinel fut orientée vers Dieu. Il mettait l'art reli­\ngieux à sa vraie place, c'est-à-dire bien au-dessus de tout art\nprofane, au sommet de l'art. Il ne composa que des oeuvres\nreligieuses. Il n'en voulut jamais composer d'autres. L'art\nprofane ne l'attirait pas. Tinel est une des plus hautes et\néloquentes incarnations de ce que nous aimons par-dessus\ntout : l'artiste chrétien. Sa vie tout entière est une preuve\néloquente de la vitalité, de la profondeur et de la beauté\nsouveraine de l'inspiration religieuse. Il y a dans sou Fran-\nciscus un passage incomparable dont la musique est d'une\nenvolée majestueuse, c'est celui où les anges à l'entrée de\nFrançois au Paradis entonnent le Gloire à Dieu. Ce passage\nest grandiose, empoignant. Toute la carrière artistique de\nTinel ne fut que le commentaire de cette grande parole. Elle\nfut sa devise. Elle résume toute sa vie d'artiste. Elle brille\nen lettres de feu au fronton du monument fastueux qu'il a\nélevé par toutes ses oeuvres à la glorification de l'idéal de\nl'éternité. On devrait l'inscrire sur sa tombe. Ah! sans doute\nquand l'âme de notre cher et grand artiste chrétien est sortie\nde ce monde, les anges du ciel seront venus au-devant d'elle et\nl'auront conduite aux pieds du Trône de l'ineffable et ado­\nrable T r i n i t é , en entonnant le Gloire à Dieu du touchant ora­\ntorio consacré au séraphique P e t i t P a u v r e de Jésus-Christ.\n  Nous présentons à Madame Tinel et à ses enfants nos plus\nsympathiques condoléances. Tinel était un de nos g r a n d s\namis. Il nous aimait, il aimait notre œuvre, il savait que\nnous poursuivions le même grand idéal chrétien que lui.\nNous perdons en lui un frère d'armes, un compagnon de nos\nluttes pour l'art chrétien. Le deuil de sa famille est le nôtre.\n                                              HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-018", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 684, "page_fin": 684, "titre_corps": "Le cycle Porto-Riche", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "L e c y c l e P o r t o - R i c h e . — Le théâtre du Parc a inau", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 787, "page_imprimee": 684, "debut_caractere": 52, "fin_caractere_exclue": 3171, "texte": "L e c y c l e P o r t o - R i c h e . — Le théâtre du Parc a inauguré sa nou­\n velle campagne par une initiative hardie et assurément intéressante, en nous\n donnant d'un seul coup l'ensemble du « théâtre d'amour » de M. de Porto­\n  Riche. C'était mettre à une rude épreuve la valeur de ces comédies. L'hon­\n neur décerné ainsi au dramaturge du Passé, s'il n'était pas excessif, était\n dangereux en tout cas; et ceux-là mêmes qui admirent ce psychologue de\n la femme ont dû, à voir réunies toutes les pièces qu'il a écrites, convenir\n que cette œuvre tant vantée ne laissait pas d'être monocorde. Tous les\n hommes du « théâtre d'amour » sont frivoles, trompeurs, égoïstes, insup­\n portables de vanité, de cynisme, de cruauté froide, — au total, de piètres\n sires et de vilaines marionnettes; toutes les femmes sont passionnées, doulou­\n reusement amoureuses : en proie à l'implacable Vénus qui s'attache à elles\n tout entière, on dirait autant de Phèdres se plaignant comme Bérénice, avec\n de faibles gémissements de petites filles malades Certes, si nous admettons\n que l'homme puisse être ce monstre, la femme cette détraquée, force nous\n est d'avouer la vérité profonde, criante, impitoyable, des portraits que dessine\n M. de Porto-Riche. On n'a jamais fouillé d'un scalpel plus aigu, plus sûr,\n plus pénétrant, les misères troubles du cœur, les lâchetés, les tristesses, les\n hontes, les amertumes des âmes qu'Eros gouverne en souverain maître.\n    Mais, à force de se répéter, ces traits perdent de leur vigueur. Dans\n Amoureuse, le Passé, le Vieil Homme et l'Infidèle, les mêmes types se repro­\n duisent, nuancés à peine de légères variantes ; et ces hommes trop perfides et\n ces femmes trop éprises finissent par nous lasser. Ce théâtre qui tout entier\n pivote autour de l'amour, et du seul amour physique, semble alors superficiel,\n d'une conception bien étroite et décidément moins noble qu'il ne semble à\npremière vue. On se demande de quoi serait capable une humanité ainsi faite.\n On en veut à ce psychologue si clairvoyant et si sagace de réduire le jeu des\npassions au fugitif plaisir des sens, dont tant d'hommes et de femmes n'ont\ncure. Et l'on trouve, au bout du compte, qu'il tourne dans un cercle vicieux,\nce cycle du « théâtre d'amour ».\n   L'interprétation, au Parc, fut très bonne. Mlle Margel, dans les divers rôles\nqu'elle incarna successivement, eut des accents passionnés et tragiquement\ndouloureux. MM. Calmettes et Burguet lui donnèrent la réplique avec auto­\nrité.\n   Une courte apparition de M. Carpentier fut chaudement appréciée par les\nfidèles du Parc.\n   Deux débutantes, Mlles Borgos et Dudicourt, furent sympalhiquement\naccueillies dans les Malefilâtre, où M. Marey remporta un très vif succès\npersonnel. Et M. Brousse, un nouveau venu, dont la voix est un peu voilée,\na joué intelligemment les scènes de la Chance de Françoise ; en revanche, il a\nescamoté avec trop de désinvolture les jolis vers de l'Infidèle. Ah! M. Brousse,\ncroyez-en quelqu'un qui connaît les vers : on ne leur donne pas des ailes en\nleur ôtant des pieds...                                          FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-019", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 685, "page_fin": 690, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES          LIVRES  LITTÉRATURE : L e s V e r t u s", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 788, "page_imprimee": 685, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2761, "texte": "LES          LIVRES\n\nLITTÉRATURE :\nL e s V e r t u s b o u r g e o i s e s , par HENRY CARTON DE WIART (édition de\n    luxe à 25 francs, illustrations de A. Lynen. — (Bruxelles, Van Oest\n    et Cie.)\n   J'ai, sur le roman, mes idées à moi (on a sur toutes choses les idées qu'on\npeut, et je ne prétends pas que les miennes soient bonnes, ou du moins\nqu'elles soient les seules admissibles) : j'estime qu'un roman doit vous\ndivertir, c'est-à-dire captiver d'abord et puis retenir votre attention grâce à\nune intrigue bien conduite, à une narralion agréable, au mouvement qui\nentraîne les personnages du drame, à l'émotion ou à l'esprit que l'auteur y a\nrépandus. La vie est si amusante, si pittoresque, si variée, que vraiment ce\nn'est pas la peine de la quitter pour la fiction, si celle-ci est terne et lan­\nguissante.\n    Et voilà pourquoi je n'aime, dans les contes et les romans, ni les descrip­\ntions trop longues, ni les cheveux coupés en quatre, ni les graves disser­\ntations. J'ai peur que nos auteurs ne négligent quelquefois de se souvenir ici\nque tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux; et j'avoue qu'en\ngénéral, je n'ouvre les romans du cru qu'avec une certaine défiance : nos\nprosateurs peignent trop bien, ils le savent et en abusent, si bien que leurs\npersonnages disparaissent dans leurs décors.\n    M. Henry Carton de Wiart, l'auteur de la Cité ardente, compte parmi les\nrares écrivains qui, en Belgique, sachent « composer \", et qui veuillent\nn'être pas ennuyeux : visiblement, il écrit pour divertir ses lecteurs; il con­\nsent, pour les attacher, à des frais d'imagination qui d'ordinaire — osons le\ndire — effraient nos meilleurs écrivains; il prend la peine enfin d'inventer\nune intrigue qu'il conduit pas à pas jusqu'à son dénouement, suivant les\nrègles de l'art; et même il entreprend d'étudier une époque sous son aspect\nsocial, politique et moral, et de la faire revivre par la savante magie d'une\nreconstitution fidèlement historique. Il faut, pour tenter une telle œuvre,\nune longue patience, un grand courage et des dons d'imagination qui ne\nsont pas échus à tout le monde : M. Carton de Wiart possède ces qualités;\net je ne vois pas pourquoi nous chercherions ailleurs les raisons d'un succès\nqui, à chaque nouvelle œuvre, va en s'accentuant.\n   Ce succès, M. Van Oest, notre grand éditeur d'art, vient de le consacrer\ncomme il le méritait, en publiant une magnifique édition des Vertus bour-\ngeoises, illustrée de nombreux dessins d'Amédée Lynen. De ce beau\nroman historique, si essentiellement patrial, l'éloge n'est plus à faire main­\ntenant. J'en ai dit, lorsqu'il parut, la haute signification et le grand charme\nlittéraire. Je ne veux aujourd'hui que vanter la beauté sobre et distinguée de\n"}, {"page_pdf": 789, "page_imprimee": 686, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "686                                   DURENDAL\n\n\nla grande toilette d'apparat q u e la maison V a n Oest a faite aux Vertus bour-\ngeoises rajeunies : le grain ferme et moelleux du « H o l l a n d e » Van Gelder,\nl'élégance et la netteté des caractères d'imprimerie, la finesse expressive des\ndessins en couleur dont L y n e n illustra les gestes de T h i e r r y et de ses com­\nparses, tout contribue à faire de ce s u p e r b e volume un chef-d'œuvre d'édi­\ntion, digne d'occuper u n e place en vue d a n s les plus riches bibliothèques.\n    Relire les Vertus bourgeoises, si joliment commentées p a r la p l u m e d'un\ng r a n d artiste, dans u n e édition de luxe, à j a m a i s inacessible à tous les\noutrages du t e m p s , c'est se d o n n e r plaisir d o u b l e . E t quelle joie de penser\nq u e ce livre excellent, qui offre a u x Belges de si hautes leçons de patrio­\ntisme, et qui les éclaire si bien sur leurs origines m o d e r n e s , on en léguera la\npossession et les e n c o u r a g e a n t s exemples à ses plus lointains descendants!\nIl est des œuvres qui méritent de vivre dans l'avenir d'une race et d'être\nméditées par q u i c o n q u e n e s e désintéresse p a s des destinées passées ou futures\nde la P a t r i e , et les Vertus bourgeoises sont de ces œuvres-là.\n    Assez longtemps nous sommes allés chercher en F r a n c e nos livres\nd'étrennes et nos lectures habituelles : faisons comme T h i e r r y , secouons\nl'obsédant souvenir de P a r i s ; sachons enfin récompenser, en achetant les\nbons ouvrages belges, les écrivains qui les créèrent avec u n e ferveur pas­\nsionnée et l'éditeur qui les habille avec des soins si délicats.                    F . A.\n\nL e b e a u v o y a g e au M o n t - S a i n t - M i c h e l , par ALBERT DE BER­\n  SAUCOURT. — (A la Belle É d i t i o n , Paris.)\nL e s P a m p h l e t s c o n t r e V i c t o r H u g O , par le même. — (Mercure\n   de F r a n c e , P a r i s . )\n   Ce beau voyage au Mont-Saint-Michel n'inspire que quelques cadences à\nM. de Bersaucourt, et c'est bien d o m m a g e , car avec sa sensibilité vibrante,\nson ardeur contenue à grand'peine, il eût pu n o u s d o n n e r un magnifique\np o è m e . J e sais bien que pareille critique est encore un éloge... Tout\nau moins, ces trop courtes p a g e s pourront-elles servir à réveiller la médita­\ntion passionnée que tout voyageur r a p p o r t e sans doute « en puissance » de\nlà-bas...\n    Mais d a n s Les pamphlets contre Victor Hugo, M . Albert de Bersaucourt\nnous comble des richesses de son érudition et de sa d o c u m e n t a t i o n . . . Malgré\nl'importance de cet ouvrage, qui passe en revue u n e infinité de satires inspi­\nrées par l'œuvre d u g r a n d lyrique, l'attention du lecteur d e m e u r e constam­\nment en éveil. C'est q u e dans ce fatras de parodies bouffonnes et de saillies\nun peu grosses, la main experte de l'auteur a su choisir ce qui comporte\nquelque enseignement et contient quelques grains d'esprit.\n    L ' u n de nos compatriotes, Louis-Joseph Alvin, conservateur en chef de la\nBibliothèque royale et m e m b r e de l'Académie royale de Belgique, s'en prit,\nsous le p s e u d o n y m e de L . Joseph Van II, au célèbre poète français. Cet\n « immortel » de Bruxelles était l'auteur d'une tragédie intitulée Sardanapale,\n où se trouvait ce vers r e m a r q u a b l e :\n\n              Le sceptre dans sa main n'est pas un petit poids !\n"}, {"page_pdf": 790, "page_imprimee": 687, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3006, "texte": "                                      LES LIVRES                                      687\n\n   Il écrivit aussi des comédits et des études d'art, enfin les Recontempla-\ntions, diatribe anti-hugolienne, couronnèrent, en 1856, sa carrière...\n   Qui le croirait?... Les Contemplations provoquèrent, un peu plus tard, la\nsatire d'un autre académicien de Belgique; un chef d'escadron d'état-major\nen retraite, cette fois, qui se qualifia dans un poème :\n                      Un vieux colonel à barbe encore noire\net s'appelait, dans la réalité, Monsieur L. Devère. Cet ancien officier crut\ndevoir signaler la révoltante immoralité des Chansons des Rues et des Bois...\nAvouerai-je qu'il s'y prit de façon bien gaillarde pour un vengeur de la\nmorale outragée?\n   Mais, sans être pour cela de notre Académie royale, les censeurs de Victor\n Hugo ne manquèrent pas toujours de verve, et le long des quatre cents pages\nde M. de Bersaucourt, il y a pas mal à glaner...\n   Ajoutons que celui qui dépouilla si consciencieusement toutes ces publi­\ncations, parfois ingrates, n'entendit jamais faire siennes les appréciations des\npamphlétaires. Ce sont les petits à-côtés de l'histoire du Romantisme que le\nlecteur trouvera ici, non sans agrément, nous l'avons déjà dit, et M. de Ber­\nsaucourt n'a pas tort de croire que son livre permet de reconstituer la\nphysionomie d'une époque et contribue à nous éclairer.\n                                                                           V.\n\nPUBLICATIONS DART :\n S t o r i a d e l l ' a r t e i t a l i a n a : La Pittura del Quattrocento, par M. ADOLFO\n    VENTURI. Un vol. illustré de 500 photographies. — (Milano, Ulrico\n    Hoepli.) (1)\n    La peinture du XVe siècle, celle du Midi comme celle du Nord, conserve\nun caractère collectif dans les sujets — tous religieux — dont elle s'inspire.\n Le portrait commence, il est vrai, à apparaître et à se multiplier, associé, du\nreste, en général, à quelque scène ou à quelque évocation de l'histoire sacrée;\net, d'un autre côté, les maîtres italiens se laissent tenter, vers la fin de cette\npériode, par l'Antiquité, ses fictions poétiques ou sa mythologie. Mais les\nœuvres de cette sorte restent, en somme, exceptionnelles. Tout l'art est\nencore au service de l'Église. Et la personnalité de l'artiste ne trouve jour à\nse manifester que dans la façon dont il incarne, sans sortir des limites de\nl'iconographie traditionnelle, les épisodes de l'Evangile ou de l'Ancien Tes­\ntament qu'il a reçu mission d'illustrer.\n    Et il faut avouer qu'à certains égards, cette empreinte individuelle est bien\nmoins sensible et bien moins marquée chez les maîtres septentrionaux que\nchez leurs confrères italiens. En effet, l'artiste flamand, qui est un exécutant\nincomparable, un observateur passionné de la réalité, est, en général, un fort\nmédiocre inventeur. Et, peut-être, ses facultés d'invention sont-elles d'autant\n\n\n (1) Voir aussi au sujet de cet ouvrage : La Renaissance réaliste en Flandre et en Italie.\nDurendal, avril 1912.\n"}, {"page_pdf": 791, "page_imprimee": 688, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3443, "texte": "688                                DURENDAL\n\n\n moins développées que ses facultés d'observation du vrai le sont davantage.\n  Quoi qu'il en soit, on peut dire que des Van Eyck et de Van der Weyden à\n  Memling et à Gérard David la conception générale des scènes religieuses a à\n peine varié dans les écoles du Nord, tandis qu'au contraire, elle ne cesse de\n se diversifier et de se développer en Italie, de Gentile da Fabriano, de Pisa­\n nello, de Picro della Francesca à Jacopo Bellini, à Mantegna, à Carpaccio,\n à Andrea del Castagno, à Botticelli ou à Filippino Lippi, à Verrocchio... à\n combien d'autres, apparus sur tous les points de la Péninsule et dont tous les\n ouvrages presque s'imposent à l'attention par quelque caractère d'originalité.\n Chacun de ces maîtres ajoute son imagination ou sa fantaisie personnelles à\n la tradition qu'il a reçue et lègue à ses disciples un héritage de beauté accru,\ndes exemples magnifiques qui sont pour eux un motif, non d'imitation, mais\nd'émulation.\n    A la comparaison de l'effervescence féconde à laquelle le génie artistique\nitalien paraît en proie, au cours de ce siècle, il semble que la carrière par­\ncourue, durant le même temps, par la peinture flamande, offre le spectacle\nd'on ne sait quelle uniforme immobilité. Mais la comparaison resterait peu\nprobante, et l'art a été différent ici et là-bas, parce que tout était différent, le\nmilieu, la race, l'ambiance intellectuelle et morale.\n    Aucun pays du inonde, à aucune époque, n'a offert le spectacle d'une\nefflorescence artistique aussi merveilleuse que celle de l'Italie au XVe siècle.\n   C'est la vraie Renaissance, le moment où la pensée délivrée, où l'ait ébloui\nde la beauté de la nature et du monde qu'il vient de découvrir, se laissent\naller à toute la jeunesse, à toute la fraîcheur de leurs impressions. Tout vient\nde source dans cet art, tout est spontané. C'est une force jeune, agile, joyeuse,\nqui se joue à elle-même et se grise de la vie qu'elle sent vibrer en elle et\nautour d'elle. Et cette jeunesse, elle la communique à tout ce qu'elle\ntouche, et elle rend nouvelle jusqu'à l'ancienneté des fables antiques.\n   L'histoire de cette ère glorieuse que M. Venturi avait commencée, pour la\nsculpture, dans le sixième tome de son œuvre monumentale, il la continue,\npour la peinture, dans ce septième volume. Mais, contraint par l'abondance\nde la matière, le savant historien n'a pu y traiter qu'une partie de son sujet.\nSes deux premiers chapitres sont consacrés à l'étude de l'évolution vers le\nréalisme qui, au début du XVe siècle, transforme partout la conception pitto­\nresque. Il nous dit les artistes et les œuvres de cette période, les influences\nqu'ils ont subies ou imposées, Lorenzo Monaco et son école, qui sont restés\nen partie fidèles à l'idéal grottesque; l'Angelico, dont l'art est fait de la tradi­\ntion qu'il a gardée et de l'âme qu'il a apportée; Masolino et son élève Masac­\ncio, précurseur génial de Raphaël ; puis encore l'ombrien Gentile da Fabriano,\nle Véronais Pisanello, le Milanais Michele da Besozzo, les premiers Véni­\ntiens de Jacobello del Fiore à Jacopo Bellini.\n   Les deux chapitres suivants sont absorbés entièrement par l'école floren­\ntine depuis Uccello, qui était fou de perspective comme le Japonais Hoku­\nSaï de dessin, jusqu'à Lorenzo di Cordi, et par les maîtres contemporains de\nla Marche et de Sienne.\n   Nous avons eu déjà occasion, très fréquemment, de louer la belle méthode\n"}, {"page_pdf": 792, "page_imprimee": 689, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2990, "texte": "                                 LES LIVRES                                 689\n\ncritique de M. Venturi et sa façon magistrale, pleine de clarté et de relief, de\nmettre dans leur valeur relative les œuvres et les hommes dont il s'est consti­\ntué l'historien. Ces éloges, nous devons les renouveler d'autant plus pour ce\nbrillant volume que la matière en est plus riche et plus complexe. Nous\ncomptons, d'ailleurs, avoir occasion de revenir, plus tard, sur ce sujet,\nlorsque l'auteur aura complété son travail sur la peinture italienne du quat-\ntrocento.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nLA M U S I Q U E :\n\nM u s i c i e n s e t p o è t e s , par JEAN CHANTAVOINE. — (Paris, Alcan.)\n   Sous ce titre, M. Chantavoine rassemble en un volume divers articles et\nétudes où, suivant sa coutume, il fait œuvre de critique sagace et averti.\n   On lira avec fruit leS fines appréciations sur Gœthe musicien, appréciations\nétayées d'extraits de sa correspondance avec le compositeur Zelter d'après\nlaquelle on voit combien chez le grand poète l'amour de la musique était\npénétré de métaphysique et d'intellectualité. Citons également les articles\nsur le neveu de Beethoven, sur Lcewe et la ballade allemande, celui qui\ntraite des rapports entre Heine et Liszt, et où les sentiments vils et intéressés\ndu premier contrastent vivement avec la noblesse d'âme, la franchise et la\ndroiture du second. Enfin et surtout l'étude sur Schumann qui termine le\nvolume, caractérisant de façon très perspicace le génie et l'art du poète de\nZwickau.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\nL a R é s o n a n c e du toucher et la T o p o g r a p h i e des P u l p e s ,\n  par MARIE JAËLL. — (Paris, Alcan.)\n    Il faut admirer l'esprit scientifique qui préside aujourd'hui à l'élude de\ntous les problèmes techniques, dans l'exécution musicale comme dans les\nautres branches de l'activité humaine. L'art pianistique, l'une des plus\nredoutables des performances artistiques, est entré depuis quelques années\ndans cette phase nouvelle. En Allemagne, il a inspiré les remarquables travaux\nde Scharwenka, Deppe-Caland, Rodolphe Breithaupt, dont le grand ouvrage,\nDas Gewichtspiel (le jeu par la pesanteur [du bras]), comprend, sauf erreur,\nquelque six cents pages. En France, M me Marie Jaëll est le représentant le\nplus attitré de cette conception scientifique des techniques musicales. Sous le\ntitre bizarre reproduit ci-dessus, elle publie, avec dessins, diagrammes, photo­\ngraphies, planches en couleur à' l'appui, de nombreuses observations sur\nl'influence, dans le jeu du clavier, du sens tactile et des réflexes singuliers\nqui se manifestent dans l'action combinée des deux mains : observations\nparfois bien subtiles dans leurs déductions, peut-être même oiseuses au point\nde vue pratique, mais dont on ne saurait contester l'ingéniosité et l'intérêt.\n                                                                       E. C L .\n"}, {"page_pdf": 793, "page_imprimee": 690, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1565, "texte": "690                                 DURENDAL\n\n\nM a V i e , par RICHARD WAGNER, traduction de N. Valentin et A. Schenk,\n   tome III. — (Paris, Plon, 1912.)\n    Nous avons annoncé l'apparition des deux premiers volumes de cette\nautobiographie tant attendue, nous n'insisterons donc plus sur l'intérêt capital\nqu'elle présente pour tous ceux qu'intéresse l'histoire de la musique moderne.\nLe troisième et dernier volume, qui vient de paraître, va de 1850 à 1864, de\nl'installation à Zurich à l'arrivée à Munich ; c'est dire qu'il traite des périodes\nles plus mouvementées et les plus décisives de l'histoire du maître avant\nl'apothéose de Bayreuth. On remarque à la fin du livre une excellente table\ndes noms cités dans les trois volumes.\n                                                                          E. CL.\n\nVOYAGES :\nLa B l e s s u r e m a l f e r m é e , notes d'un voyageur en Alsace-Lorraine,\n  par GEORGES DUCROCQ. — (Paris, Plon.)\n   Délicieuse promenade à travers la Lorraine et l'Alsace, où saignent les\nsouvenirs, insupportables aux cœurs français, de l'inexpiable guerre, souve­\nnirs que la politique vexatoire et maladroite de la Prusse ne fait qu'exaspérer\nencore.\n   L'âme de Metz, fine et fière, l'âme de Strasbourg la belliqueuse, l'âme\nsouriante des « plaines agricoles », comme dit Barrès, et l'âme mélancolique\ndes étangs de Lorraine, hantent les pages de ce livre dont le style est pur,\nensoleillé et charmant comme un paysage lorrain vu par un matin de sep­\ntembre.                                                               E. CH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-020", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 691, "page_fin": 693, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES    Viennent de paraître :    Le", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 794, "page_imprimee": 691, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2480, "texte": "NOTULES\n\n  Viennent de paraître :\n   Le cœur timide. Roman par Georges Virrès. (Editeurs, G. Mertens,\n21, rue de l'Industrie, Bruxelles, et Gabalda, 90, rue Bonaparte, Paris.)\n  L'ombre étoilée. Nouvelles inédites par Pol Demade. (Editeurs G. Mer­\ntens, Bruxelles, Edition populaire.)\n                                       *\n                                      * *\n   Manifestation en l'honneur de M. Thomas Vinçotte. —\nQuelques amis et admirateurs du statuaire Thomas Vinçotte ont pris\nl'initiative de célébrer le grand succès qu'il a remporté à l'Exposition inter­\nnationale des Beaux-Arts de Bruxelles en 1910, où la grande médaille d'or\npour la sculpture lui a été décernée.\n    A la même heure, l'achèvement du fronton du palais royal et l'entrée\nd'une œuvre magistrale de Vinçotte au Musée de Bruxelles, confirmaient la\nconsécration de son rare talent.\n    Une manifestation de sympathie s'organise en son honneur. Elle consis­\ntera essentiellement en la publication d'une monographie enrichie de nom­\nbreuses reproductions de ses œuvres, dont un exemplaire de grand luxe lui\nsera solennellement remis.\n    Il sera tiré de cette monographie deux cents exemplaires de luxe, numé­\nrotés de 1 à 200, texte sur papier de Hollande à la cuve. Cette monographie\ncomprendra :\n   a) Une étude de M. Paul Lambotte sur l'œuvre du maître (étude parue\ndans la revue L'Art flamand et hollandais, du 15 mai 1905);\n    b) Une étude inédite de M . Arnold Goffin sur l'œuvré récente du statuaire;\n    c) Un catalogue complet de l'œuvre de Thomas Vinçotte;\n    d) Environ cinquante planches hors texte reproduisant la plus grande\npartie de l'œuvre du statuaire, notamment un grand nombre de ses admi­\nrables bustes.\n    Le prix de cet ouvrage, dont l'édition est confiée à M. G. Van Oest, est\nde 25 francs l'exemplaire.\n    Nous ne doutons pas que de nombreux artistes et amateurs ne consentent\nà se joindre aux promoteurs de cet hommage au maître qui s'est placé au tout\npremier rang de notre école nationale; les noms des souscripteurs à cette\nmonographie seront imprimés dans l'exemplaire qui sera solennellement\nremis au héros de la manifestation.\n    La cérémonie aura lieu le 15 décembre prochain. Les souscriptions seront\n reçues jusqu'au 30 novembre au Secrétariat du Comité, 52, rue Vilain XIIII,\n ou chez les éditeurs G. Van Oest et Cie, 4, place du Musée, Bruxelles.\n                                        *\n                                      * *\n"}, {"page_pdf": 795, "page_imprimee": 692, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3283, "texte": "692                                     DURENDAL\n\n\n\n   L e conseil provincial du L i m b o u r g a y a n t écarté — tout c o m m e le conseil\nprovincial du H a i n a u t — une d e m a n d e de subside en faveur du m o n u m e n t\nH u g o , à W a t e r l o o , le Masque en prend prétexte pour traiter avec aigreur\nM. Georges Virrès « chevalier de la Légion d ' h o n n e u r ». (Le Masque y\ninsiste...) Notre collaborateur, accusé d'avoir mal voté au sein de la grave\nassemblée provinciale, se défend en soumettant son discours à la mauvaise\nh u m e u r du Masque :\n\n                 « MONSIEUR LE DIRECTEUR DU « MASQUE »,\n\n   » L a note, que vous me consacrez dans le dernier n u m é r o de votre revue,\ntend à me faire passer, en m'attribuant u n e phrase qui est à cent lieues de\ntoutes mes tendances, p o u r un monsieur littérairement peu digne de la Croix\ndes B r a v e s . . . Souffrez que je mette, sous les yeux de vos lecteurs, le texte\ncomplet de mes paroles au Conseil provincial du L i m b o u r g .\n   » Il s'agissait d'une requête en faveur de l'érection d'un m o n u m e n t à\nVictor H u g o , d a n s la morne plaine de Waterloo. L e rapporteur venait de\nconclure au rejet de cette requête. J'ai dit alors, sans m'imaginer que je\nparlais presque pour la postérité (votre... critique arrive, en effet, deux mois\naprès cette séance mémorable) :\n   « Je voterai les conclusions d u rapport et voici pour quels motifs :\n   » N o u s sommes u n a n i m e s à rendre h o m m a g e au génie poétique de Victor\n» H u g o , qui fut un admirable lyrique, l'un des plus g r a n d s qui aient j a m a i s\n» existé. Toutefois la question à examiner, en ce moment, est avant tout une\n» question d'opportunité.\n   » Rien ne m a n q u e à la gloire extérieure de H u g o . Alors que R a c i n e et\n» Corneille, par exemple, n'ont que des médaillons encastrés dans la façade\n» du T h é â t r e - F r a n ç a i s , Victor H u g o a son m o n u m e n t d a n s le jardin du\n» Palais-Royal, derrière le T h é â t r e - F r a n ç a i s , il a sa statue sur la place qui\n» porte déjà son nom, à P a r i s . Il n'a pas été oublié en province. On veut lui\n» élever un nouveau m o n u m e n t à W a t e r l o o . C'est très b i e n . H u g o ayant\n» chanté, de façon inoubliable, les derniers efforts de la vieille g a r d e .\n   » Mais est-il bien o p p o r t u n , pour nous, d'intervenir d a n s les frais de ce\n» m o n u m e n t ? S'agit-il de réparer u n e injustice à l'égard d'un g r a n d poète\n» méconnu? Mon Dieu, n o n ! Et, tout juste, il se produit en ce moment, dans\n» la jeunesse littéraire, u n e réaction qui me paraît très heureuse contre les\n» excès du romantisme. N o u s sommes de plus en plus épris de mesure,\n» d'ordre, de tradition, de discipline, toutes choses que Victor H u g o a\n» magnifiquement bousculées.\n   » Si donc, comme artiste, H u g o requiert les plus chaleureux élans, je ne\n» pense pas que ceux-ci doivent se traduite ici, aujourd'hui, par une espèce\n» de concours officiel. Voilà, du moins, mon avis très franc... E t que les\n» mânes de Victor H u g o me p a r d o n n e n t ! »\n   » De la nuance, de la nuance, de la nuance,... écrivait, à peu près, P a u l\nVerlaine...\n   » Faut-il vous avouer que je n'ai qu'une honnête estime pour les gens tout\n"}, {"page_pdf": 796, "page_imprimee": 693, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3307, "texte": "                                 NOTULES                                   693\n\n\nd'une pièce, mais que je raffole des qualités bien françaises de tact, de sou­\nplesse et de courtoisie?\n   » J'ose espérer de votre loyauté, monsieur le Directeur, la publication de\ncette lettre dans votre prochain numéro, et je vous prie d'agréer l'expression\nde mes sentiments distingués.                         » GEORGES VIRRÈS. »\n                                      *\n                                     * *\n  Société des concerts de Musique Sacrée d'Anvers. —\nCette société annonce pour la saison 1912-1913 deux grands concerts dont\nle programme promet d'être particulièrement brillant. Au 1er décembre l'on\nréentendra la difficile mais sublime Missa Solemnis de Beethoven, qui\nsuscita tant d'enthousiasme lors de la première exécution à Anvers, il y a\ntrois ans.\n   Au concert du 9 mars sera exécuté pour la première fois en notre ville un\nchef-d'œuvre de la musique moderne : Les Béatitudes de César Franck.\n   Des artistes de tout premier ordre interpréteront les soli de ces partitions.\nLeurs noms seront publiés incessamment. L'assiduité et l'entrain avec les­\nquels les admirables chœurs de la société ont entrepris l'étude de ces œuvres,\nnous permettent d'augurer que les exécutions annoncées ne le céderont ni en\nintérêt artistique, ni en perfection à celles de la saison précédente. Elles\nconstitueront à nouveau un événement musical sans précédent.\n                                       *\n                                     * *\n  Accusé de réception :\n   ART : Histoire artistique des ordres mendiants Etude sur l'art religieux\nen Europe du XIIIe au XVIIe siècle, par LOUIS GILLET. Voll. illustré (Paris,\nLaurens). — Athènes, par GUSTAVE FOUGÈRES. Vol. illustré. Collection :\nVilles d'art célèbres (idem). — Les Mostaert, par SANDER PIERRON. Vol\nillustré (Bruxelles, Van Oest).\n   H I S T O I R E : Dernières années de servitude, 1814-1830, par JEAN HÉLÈNE\n(Bruxelles, Rossel).\n   L I T T É R A T U R E : Le jubilé de Jeanne d'Arc. Orné de six compositions\nd'Angel, par MAURICE BARRÈS (Paris, Ed. de l'Indépendance). — Maîtres\nd'autrefois et d'aujourd'hui, par VICTOR GIRAUD (Paris, Hachette). —\nAuteurs français et belges au XIXe siècle, par PAUL HALFLANTS, abrégé\nde l'ouvrage : La littérature française au XIXe siècle (Lierre, Van In). —\nReligion et littérature, par PAUL HALFLANTS (Bruxelles, Librairie de l'Ac­\ntion catholique) — Au service de l'Idéal, par HENRI DAVIGNON (Bruxelles,\nMertens). — La divine comédie, du DANTE. L'Enfer. Traduction avec pré­\nface et notes d'ERNEST DE LAM INNE (Paris, Perrin).\n   POÉSIE : Butin fragile, par ROBERT MELOT (Bruxelles, Larder). — Le\nregard derrière l'épaule, par HENRY DÉRIEUX (Paris, Grasset). — Poème\nardennais, par HENRI DACREMONT (Paris, Plon). — Chants de Five\nO'Clock Thea, par HERMAN FRENAY-CID (Paris, Ed. du Beffroi). — La\nlampe charbonne, par GUSTAVE FIVÉ (Bruxelles, Ed. du Masque). —\nLégendes d'Alsace, par GEORGES SPETZ (Paris, Perrin).\n   ROMANS : Petits mémoires de M. Trouilleboulard, par PAUL MÉLOTTE\n(Liége, Vaillant). — Luis, par PIERRE LHANDE (Paris. Plon). — Les cloches\nbranlent, par VICTOR ENCLIN (Bruxelles, Librairie de l'Action catholique).\nEn riant..., par VICTOR ENCLIN (idem). — Dans le temps, par V I C T O R\n ENCLIN (idem).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison10-021", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 694, "page_fin": 696, "titre_corps": "In Cauda…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Serpent", "ancre_debut": "In Cauda...  Nous lisons dans le Pourquoi Pas", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 797, "page_imprimee": 694, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 3896, "texte": "In Cauda...\n\n   Nous lisons dans le Pourquoi Pas? à          M. Rency, pas do personnalités!... Tout\nnotre adresse cet entrefilet qui revêt toutes   cela finira, bien entendu, par un duel.\nles apparences d'une lâche excitation :\n   « Le dernier numéro de Durendal con­                             ***\ntient beaucoup d'articles fort intéressants,       Inutile de souligner l'énorme importance\névidemment; mais on n'y trouve pas la           littéraire de la guerre des Balkans. Elle a\nrubrique ordinaire du Petit Serpent. Le         fait des ravages parmi nos poètes et nos\nPetit Serpent aurait-il été pris d'une pitié    écrivains. Et quel vide! Inutile de dire que\nchrétienne pour MM. Paul André, Georges         M. Paul André, avec tous ses canons, est\nRency, Paul Prist et tutti quanti... A          immédiatement parti, et qu'en sa qualité\nmoins que le Petit Serpent n'ait été pris de    de tête de Turc il n'a pu faire autrement,\npeur?                                           vraiment, que de s'engager dans l'armée\n   » Nous verserions un pleur sur ce Petit      ottomane. (Depuis son départ pour la mer\nSerpent dont les piqûres, en somme, étaient     de Marmara la Belgique artistique et litté-\nfort anodines... »                              raire est dans le plus amer marmarasme.)\n                      *                         Quand il a frappé à la Sublime Porte :\n                    * *                         « Endrez ! » a répondu le grand Turc avec\n   On annonce une revue de la conférence        un accent allemand : aussitôt le capitaine,\ndu jeune Rarreau sous le titre de In toga       voyant qu'elle était ouverte devant lui, a\nvenenum.                                        enfoncé la Sublime Porte. Disons-le à la\n  Le Petit Serpent a conféré ces jours-ci       louange de la littérature belge, il n'a ren­\navec son conseil, à ce sujet. On envisage       contré du côté ottoman qu'un seul de nos\nla possibilité d'un procès...                   confrères, ce bachabouzouck d'Eugène\n                      *                          Pacha! Dès le début des hostilités il se\n                                                trouva en face de nos plus valeureux amis.\n   Parlant du « Comité d'Hastière », la          Il a passé dédaigneusement à côté de\nGazette de Liége imprime la savoureuse co­       Georges Rency, vêtu d'une, fustanelle, qui\nquille que voici : « Les amis de l'art wal­     après avoir, en souvenir du Coq rouge, songé\nlon se plurent à constater avec satisfaction    à aller relever la Crète, s'est arrêté par\nque l'heureuse initiative de MM. des Om­        devoir professionnel dans le pays de Pallas\nbiaux et Nothomb et de la VEUVE Durendael        Athenée, pour en défendre tous les acro­\n(sic) a reçu l'appui du gouvernement... »        poles Prist ; à côté de celui-ci, qui, ayant\nLes maris de cette veuve se portent assez        appris que les autos d'Ithaque avaient été\nbien.                                            réquisitionnées, était accouru dare dare,\n                    **                           muni de son diplôme d'humanités pri­\n                                                 maires, en criant : « Je veux de la poudre\n  Un mot délicieux du Catholique : « Le          et des balles ! »; de Sander Pierron au nez\nPetit Serpent c'est l'ANTÉPRIST !                duquel étaient montés subitement tous les\n                    ***                          Mostaert du monde à l'annonce de la décla­\n                                                 ration de guerre; et de Valère Gille qui,\n   La dernière encyclique de M. Rency,           parti avec sa cythare par le dernier train\ndans la Vie intellectuelle, est consacrée à     — mieux vaut cythare que jamais — rem­\nM. L. Dumont-Wilden — « Loulou dans              place maintenant à la tête des troupes\nl'intimité ». — Pas de personnalités !\n"}, {"page_pdf": 798, "page_imprimee": 695, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 5126, "texte": "                                        IN    CAUDA...                                      695\n\nattiques le regretté Tyrtée, et est affecté         Dès la déclaration de guerre, un de nos\nspécialement à la défense du Parnasse.            écrivains les plus méritants (soin, pro­\nL'abbé aussi est là, brandissant la veuve         preté, économie, croix commémorative du\nDurendael : le capitaine le néglige... Mais       règne de Léopold II) a adressé au roi de\nprenant tout à coup le Pirée pour un homme        Bulgarie une page intitulée : A l'aube d'un\nil le provoque en combat singulier... Il          règne orienté vers la guerre...\nest battu et doit retrograder jusqu'à Salo­\n                                                                        *\nnique. Là, mollement couchés sur des\ndivans, et buvant l'inspiration à longs traits                         * *\nau bruit de lointaines batailles. Emile              Au fond ne vaudrait-il pas mieux, dans\nVan Haremberg, que les Orientaux dans             l'intérêt de la paix du monde, qu'on en\nleur langage imagé appellent Colline du           arrive à la solution si simple que préco­\nSérail, et Jules Leclercq imperturbable­          nisait l'éminent homme d'Etat Alphonse\nment composent des sonnets exotiques...           Allais : \" Qu'on f ..t les Balkans dans\nLà aussi, armé du bistouri le sympathique         les Dardanelles et qu'on n'en parle plus!\ndocteur Valentin dirige les ambulances. Le                             * *\nhéros se repose près d'eux quelques jours           MAURICE OU LE PREMIER OUVRAGE drama­\net ne peut repartir, ayant perdu ses ca­          tique. — M. Maurice des Ombiaux va dé­\nnons en route... Heureusement le comité           buter au théâtre; il donnera cet hiver avec\nde lecture des ouvrages dramatiques belges        la collaboration de M. G.-M. Stevens une\nlui envoie par le premier courrier les cent       pièce intitulée : Adolphe ou le dernier outrage.\nvingt pièces garées au foyer du théâtre du\n                                                                       * *\nParc et dont M. Reding se prive généreuse­\nment à son intention. Il en fait douze batte­        « Le 1er août 1852, Victor Hugo, chassé\nries qui repartent avec lui, crachant le feu      de Bruxelles à cause de la publication de\nde la rampe, contre les armées ennemies. Le       Napoléon-le-Petit, s'embarqua pour l'Angle­\nsol tremble, l'air frémit. L'Epire choses         terre et descendit à Jersey le 5 août sui­\nétant à craindre, chacun croit que l'on           vant Le dévolu du grand poète sur cette\nmarche vers Janina. Il n'en est rien. C'est       île de la Manche n'avait pas été jeté à ['im­\nnon loin du golfe de Salonique, au pied du        proviste, entre le vote de la loi Faider qui\nmont Olympe, où commande M. Gilbart,              le frappait et la notification du décret qui\nque l'éminent stratège va opérer sa jonc­         l'expulsait du territoire belge. »\ntion avec les troupes débarquées par le              C'est ainsi que M. Léon Séché écrit l'his­\ncalife Homard, grand amiral de la flotte.         toire. Le vote de la loi Faider ne fut cer­\n L a foule de gendelettres qui décore et          tainement pour rien dans le départ de\n défend la montagne sacrée ne se doute pas        Victor Hugo, puisqu'elle ne fut présentée\n du péril. Lasse du pain à la grecque et des      que plusieurs mois après. Aucun arrêté\nraisins de Corinthe, elle s'apprête avec joie     d'expulsion ne fut notifié à Victor Hugo,\n à avaler des croissants. Mégare la casse!        en 1852, pour la raison péremptoire que le\n L'artillerie turque et littéraire est déjà là,   poète ne fut pas l'objet, cette année, de\n formidable, et l'on va assister à un affreux     pareil décret\n carnage, lorsque, grâce à Dieu, surgit               Il eût suffi à M. Léon Séché, pour\n M. de la Tour de Nesles de Constant, suivi       s'épargner ces bévues, de ne pas accorder\n de M. le baron des Camps. Cette poire            une aveugle foi à la légende créée par\n porte à la main un rameau d'olivier et son        Olympio et par ses fidèles et si souvent\n petit discours pacifiste fait monter des         réfutée. Nous ne lirons plus sans méfiance\n larmes aux yeux des assistants... On se           les \" études \" de M. Léon Séché.\n serre la main. Espérons que d'ici quelques                             *\n jours la guerre sera finie et que nous pour­                          * *\n rons aller recevoir à la porte de Namur le           M. Léon Souguenet vient d'être natura­\n capitaine André, vainqueur, avec le céré­         lisé Belge par M. Maurice Barrès.\n monial imposant que préside au retour                Tous nos compliments.\n dans leur pays natal des premiers prix du                               *\n Conservatoire.\n                                                                        * *\n                                                     M. LE CHEVALIER MARCHAL, SECRÉTAIRE\n                                                   PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BEL­\n                                                   GIQUE, a été reçu en audience particulière,\n"}, {"page_pdf": 799, "page_imprimee": 696, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4050, "texte": "696                                      DURENDAL\n\n\n\nle mois dernier, par le Souverain Pontife.       aussi apparaît l'érudition du polygraphe\nIl a fait hommage à Sa Sainteté de son           défluent qu'est M. Victor du Bled.\ndiscours sur Montalembert et les Moines                                *\nd'Occident. Pie X a vivement remercié              « COLOMBA », par        EDMOND ABOUT. —\nnotre illustre compatriote, si l'on en croit     « Comme About, Emile Gebhardt fut un\nun \" communiqué \" académique, \" de sa            nouvelliste charmant... Comme l'auteur du\ncourageuse défense des civilisateurs du          Colomba, il est resté profondément attaché\nNord \".                                          à sa terre lorraine. » (Henri Schoen, doc­\n   Quelle leçon pour les journaux catho­         teur ès lettres : « La Lorraine française et\nliques qui n'ont pas craint de blaguer, à        son évolution économique, scientifique,\npropos de cette magistrale harangue, le          artistique et littéraire depuis 1871. » Revue\nsuréminent académicien ! Puissent-ils en         générale, juin 1912, p. 941.)\nfaire leur profit ! Car le respect nous inter­\ndit manifestement de soupçonner le Pape,                             * *\nd'être un pince-sans-rire; et la renommée           On sait le succès de la Feuille littéraire,\ndont jouit M. le chevalier Marchai dans le       dirigée par M Boitte. Au prix dé quelques\nmonde littéraire et scientifique ne permet       centimes, elle vulgarise d'incontestables\npas de s'arrêter à l'hypothèse que le Pape       chefs-d'œuvre, mais, hélas ! aussi les pires\nse fût exprimé avec moins de chaleur après       Eugène Sue. L'éditeur Mertens, de Bru­\navoir lu.                                        xelles, vient d'entreprendre l'Edition popu-\n                                                 laire, non moins intéressante et qui pour\n                                                 trois sous livre un Nodier, un Walter Scott,\n                                                 u n X. de Maistre ou fournit la matière d'un\n   Le plus grand raseur des deux mondes —\n                                                 3 fr. 50 belge signé Virrès, des Ombiaux,\net parfois de la Revue des Deux-Mondes —\n                                                 Demade, Rency ou Van den Bosch, mais\nle sieur Du Bled donne à la Revue générale\n                                                 en respectant toujours dans son choix la foi\nun de ces articles de compilation, de\n                                                 et les moeurs.\nragots et d'ineptes bavardages dont il a le\n                                                    Ce qui fit dire à notre sympathique\nsecret. Il raconte cette fois des anecdotes\nacadémiques qui ont traîné dans tous les         cobra, toujours malintentionné : « \"L'Edition\ncoins. Voici un des échantillons de son éru­     populaire, c'est une \" boitte \" catholique ! \"\ndition de première main — « Hugo, dit-il,\nadresse ce dystique à un candidat ami :             Il faut que je signale à mes lecteurs une\nQuand donc au corps qu'académique on nomme       brochure publiée par l'Universitaire catho-\nDe roc en roc grimperas-tu rare homme I »        lique et intitulée Nos Maîtres. C'est une\n  Or, il s'agit tout simplement d'une épi-       galerie burlesque de professeurs d'univer­\ngramme de Casimir Bonjour adressée à             sité croqués par le crayon et par la plume...\nHugo lors de sa candidature à l'Académie :       Certainsportraits ontune admirable saveur\nJusqu'où Hugo jucheras-tu ton nom                d'ironie. Le Petit Serpent dans l'auteur de\nRendu justice enfin que ne t'a-t-on              Nos Maîtres, salue un frère... C'est vrai\nQuand donc au mont qu'académique on nomme        qu'il y a plusieurs auteurs... L'Alma mater\nDe roc en roc grimperas lu rare homme I          nous réservet-elle toute une nichée de petits\n  Cette peu spirituelle cacophonie n'a           serpents ?\nqu'un intérêt très relatif. Mais très relative                         Le P E T I T SERPENT\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 712, "texte": ""}, {"page_pdf": 713, "texte": ""}, {"page_pdf": 714, "texte": ""}, {"page_pdf": 715, "texte": ""}, {"page_pdf": 716, "texte": "JEAN NESMY\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": ""}, {"page_pdf": 718, "texte": "                          Jean Nesmy\n\n                   UN préfet catholique et lettré, le préfet de je ne sais quelle\n                      Gruyère, vient de consacrer un long article à Jean Nesmy\n                      dans une revue suisse. La postérité ne fera pas mieux. Tout\n                      est là résumé, la biographie, la bibliographie et les juge­\n                      ments critiques. Une simili-gravure accompagne le texte :\n                      la figure ronde et solide de Jean Nesmy nous laisse deviner\n                      la source abondante de santé où puisent ses livres. A le\n                      voir en cette brave et souriante photographie l'idée nous\nvient de lui tendre les deux mains et de nous écrier : « Ah ! le bon gar­\nçon! » Garçon, il ne l'est plus, étant père d'un quart de douzaine d'enfants\nbeaux comme lui. Je les appelle mes neveux, il m'appelle leur oncle. Il n'y a\npas de raison apparente mais c'est ainsi! Si les fils de Jean Nesmy sont, d'un\nconsentement mutuel, mes neveux, j'aime parcillemcnl ses livres que j'ai vus\nnaître. J'ai pour eux un cœur de parent. Quand frais éclos, ces livres, Nesmy\nme les tendait tout pomponnés, avec quelle joie je leur faisais risette! Bien\nmal venu eût été celui qui ne les eût pas trouvés parfaits! Je m'attendris plus\nqu'il ne faudrait et ce n'est pas mon métier. Je voudrais moi aussi me hausser\nau niveau de M. le Préfet de la Gruyère occidentale, l'éminent docteur Savoy.\n   Nesmy naquit le n juillet 1876 au milieu des châtaigniers, en Limousin,\nles anciens qui avaient l'image audacieuse et piquante eussent dit, employant\nla partie pour le tout et le produit pour le pays, sur un lit de bogues.\nLa légende raconte qu'en ce temps-là, il n'était pas poète. Il n'appréciait les\nchâtaigniers que par leur fruit et encore fallait-il le cuire! Plus tard, il fut au\ncollège; son professeur de réthorique fabriquait des alexandrins de dur métal,\nlui aussi. Il se les dédiaient mutuellement. Puis on le trouve à l'école de droit\noù il décroche une licence, à l'Institut agronomique d'où il sort ingénieur\nagronome, à l'Ecole de Nancy où il revêt l'uniforme plein de promesse des\nEaux et forêts. Garde général, il fut nommé inspecteur adjoint au lendemain\nde mon mariage. Hein, mon vieux Nesmy, cela ne nous rajeunit pas! Et\npourtant, chacun peut en juger, ton âge est encore assez tendre pour te\npermettre, dans les eaux comme dans les lettres, une belle carrière!\n   Dans les lettres comme dans les eaux, Nesmy arrive aux grades supérieurs.\nPlusieurs académies ne l'ont-ils pas couronné, sans compter celle de Brive-\nla-Gaillarde.\n   Il débuta par des vers printaniers qu'il publia dans une revue qu'il dirigeait.\nAvril, voici l'avril! Puis la Revue hebdomadaire donnait l'Ivraie que Dela-\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": "  618                               DURENDAL\n\n\n    grave mit en volume. C'est un acte de foi et hommage au génie de Pouvillon\n    et au talent de M. René Bazin. Idylle pleine de poésie, suave, gracieuse,\n    écrite avec un soin touchant, semée de notations exquises, l'Ivraie sentait bon\n    les jardins fleuris où des amoureux roses se regardent éperdûment à travers\n   les pampres. Beaucoup de gens se mêlaient déjà d'apparenter Nesmy au bon­\n   homme Florian, le patron des bergers, quand notre cher oncle à tous, Emile\n   Faguet, ayant regardé par-dessus ses lunettes le joli petit roman, pinça les\n   lèvres et décida que l'auteur descendait plutôt de George Sand par Ferdinand\n   Fabre. Son article devint la Providence des prières d'insérer de tous les édi­\n   teurs de Jean Nesmy. Et du coup l'Académie française déposa la couronne de\n   M. Montyon sur le front radieux de l'écrivain. Ce prix de style et de vertu\n   porta bonheur à notre ami.\n      Succès oblige. Les Egarés affirmèrent le grand talent de Jean Nesmy. La\n  phrase est devenue plus simple; la langue est châtiée; le tour est élégant et\n  ferme; les personnages plus fouillés; l'horizon s'est agrandi et le romancier\n  accuse des soucis sociaux. L'œuvre est une des œuvres marquantes de ces\n  dernières années. Il y a bien çà et là un peu de convenu, mais par sa docu­\n  mentation précise, par sa pleine possession du sujet Nesmy a fait des Egarés\n  un livre qu'on ne recommencera pas, qui est avec le Jean Coste de Lavergne\n  le document le plus vrai qu'il y ait sur l'école primaire de la troisième Répu­\n  blique et qui classe son auteur au premier rang de la jeune école du roman\n  français à côté de J.-.T. Tharaud et de Pierre Billaud.\n      Entretemps, Nesmy figure dans la collection des Pays de France à la\n  Librairie nationale par un recueil de nouvelles : L'Ame limousine. On y sur­\n  prend en des contes menus et charmants des types silhouettés avec finesse et\n des paysages d'une couleur délicate. Et la Graine au Vent qui vient de paraître\n chez l'éditeur Grasset présente en des cadres analogues des personnages sem­\n blables.\n      Mais l'ouvrage qui semble avoir le mieux entretenu la notoriété de Jean\n Nesmy est probablement la Lumière de la maison à qui Georges Goyau\n donnait l'investiture apologétique et sociale dans un article du Peuple fran-\n çais et qu'Eugène Gilbert appelait « le type vraiment idéal du pur roman\n catholique ». Sa grâce enveloppante en fait un livre d'une grande poésie et\nd'un bel esprit chrétien mais, à mon sens, moins vécu et moins puissant que\nles Egarés.\n     Si l'on ajoute que le jeune écrivain a, en cours de publication, dans la\nRevue générale, le Roman de la Forêt, qui, évidemment le fera chef de\nl'école forestière, en littérature, un roman pour les enfants : Jean-le-Loup\nà la Revue française ; qu'il' écrit chaque quinzaine une Lettre à son Voisin\ndans le Courrier du Centre ; qu'il frise chaque mois Quelques Papillotes a\ntante Antonine dans l'Union des jeunes filles chrétiennes; qu'il a dispersé\nà la Brise des contes et des chroniques, on estimera qu'il a bien rempli\nson printemps.\n     Du reste on gardera un aperçu d'ensemble de cette œuvre déjà touffue en se\nprocurant les Meilleures Pages, chez l'éditeur Duvivier, à Tourcoing. Car\nne sait-on pas que Nesmy figure déjà, en illustre compagnie, dans une col-\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                                  JEAN NESMY                                    619\n\n\nlection des grands écrivains! Le recueil est judicieusement composé. Une\nrécente Anthologie des conteurs de terroir, éditée par le même libraire,\nménage également une place éminente à Jean Nesmy. On la consultera\navec fruit.\n   Et voilà qui nous fait souvenir que l'uniforme des Eaux et forets est brodé de\npalmes vertes comme celui de l'Institut et que la coupole est au bord de l'eau.\nJean Nesmy a pris le bon chemin.\n                                                           J O S E P H AGEORGES.\n\n\n\n\n                      Quelques jugements critiques\n   De M. Emile Faguet (Revue Latine) : « M. Jean Nesmy, avec moins de\nvigueur que M. Eugène Le Roy, mais avec plus de sentiment poétique, plus\nde sobriété et plus de grâce de style, connaît admirablement l'âme du paysan\net sait la peindre. Il sait construire un roman et le distribuer avec clarté et\navec progression. Il a le don d'être ému et d'émouvoir. Il sait voir les choses,\nles plus humbles comme les plus grandes, et il en donne la sensation ; il en\ncommunique l'esprit secret et pour ainsi dire l'âme même et les fait vivre en\nnous; cela sans insistance et comme par insinuation douce et délicate. Il est\nplein de talents, des talents les plus divers... »\n   De M. Emmanuel Glaser (Le Figaro) : « M. Jean Nesmy est un roman­\ncier qui connaît très bien les mœurs de province et excelle à les peindre. »\n   De M. Eugène Gilbert (Le Journal de Bruxelles) : « Je ne prodigue pas,\nsans y regarder d'assez près, mes enthousiasmes littéraires. Aujourd'hui je veux\net je dois dénoncer à tous les esprits droits et aux lettrés les plus raffinés le nom\nde M. Jean Nesmy comme celui d'un romancier avec lequel il faudra\ncompter. En vérité c'est un rare artiste; ses qualités de psychologue, de nar­\nrateur, de descriptif habile à nous émerveiller par les aspects remarquables et\nchangeants de son pays natal, lui confèrent sa personnalité magistrale de lettre\net de romancier... »\n   De M. Firmin Roz (La Revue Française) : « Écrivain de talent qui a pris\nsi vite une place à la suite des Pouvillon, des Ferdinand Fabre, des René\nBazin, parmi nos meilleurs romanciers de la province et des champs. Il n y\na pas de plus agréable lecture, et pour tous les âges, que les souriantes his­\ntoires, parfois légèrement malicieuses et d'autres fois quelque peu trempées de\nlarmes, où l'auteur de l'Ivraie nous montre sa sympathie pour les humbles\nexistences, son sens de la vie au village, son imagination toujours fraiche, son\ntour d'esprit toujours vif, sa sympathie toujours prête à comprendre et a\naimer. C'est un art bienfaisant, où nous reconnaissons la collaboration d'un\nsens droit, d'une observation exacte et d'un talent plein de poésie. »\n   De M. Francis Vincent (Revue pratique d'apologétique) : « Un rayon de\ngloire a touché son œuvre dès le premier jour... M. Jean Nesmy est tres évi­\ndemment un de nos meilleurs romanciers d'aujourd'hui, et je crois que je le\nprouverai le plus aisément du monde; mais il est surtout un nouvelliste de tout\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "620                              D U R E N DAL\n\n\n\npremier rang, parce que son don est un don d'écriture pimpante, soignée,\naccorte, qui fait merveille dans la nouvelle... »\n   De M. Georges Goyau (Autour du catholicisme social, 5 me série) :\n   «... La lumière de la maison, dernier roman de cet attachant écrivain, est\nune superbe page de conquête sacerdotale... Le beau livre de M. Jean Nesmy,\nc'est déjà de l'histoire... »\n   De M. Henri Davignon (La Revue Générale) : « La lumière de la maison\ndemeure un des plus beaux livres catholiques de ces dernières années... On est\ntout surpris (ayant lu du Jean Nesmy) de demeurer ensuite pensif, ému,\nincité au bien par une lecture où l'on n'avait cru prendre qu'un plaisir d'art\net de curiosité. »\n   De M. Eugène Evrard (La Revue du clergé) : « Dans le roman contempo­\nrain, Jean Nesmy a pris sa place aux côtés de M. René Bazin et de M. Henry\nBordeaux... Son œuvre est très saine qui dit l'amour de la terre natale, le\nculte de la patrie, la générosité des croyances chrétiennes. Elle a l'ardeur et\nl'enthousiasme. Elle relève, elle réconforte. »\n   De M. Henry Bordeaux (L'énergie française) : \" M. Jean Nesmy peint les\npaysans et la terre du Limousin dans la manière d'un Maupassant, moins précis\net plus attendri. »\n                             BIBLIOGRAPHIE\n\n   L'Ivraie, roman couronné par l'Académie française (Delagrave, éditeur.\nParis, 1905), 1 vol, broché, 3 fr. 50; relié, 5 fr.\n   Les Égarés, roman couronné par l'Académie des sciences morales et poli­\ntiques. (Calmann-Lévy, éditeurs. Paris, 1906), 1 vol. 3 fr. 50.\n   L'Ame limousine, nouvelles (Nouvelle librairie nationale, Paris, Collection\ndes pays de France), 1907, 1 vol. 2 fr.\n   La Lumière de la maison, roman (Bernard Grasset, éditeur, Paris, 1909),\n1 vol. 3 fr. 50.\n   La Lumière de la maison, nouvelle édition populaire pour bibliothèques de\ncercles, patronages, etc. (Duvivier, éditeur, Tourcoing, 1911), 1 vol. illustré\nin-12, 1 fr. 50; in-8\", 2 fr.\n   Les meilleures pages de Jean Nesmy, avec introduction par M. Eugène\nEvrard (Duvivier, éditeur, Tourcoing. Collection des meilleures pages, 1910),\n1 vol. in-12, 3 fr. 50; in-8° pour distribution de prix, 4 fr. 50.\n   La Graine au vent, contes et nouvelles (Bernard Grasset, éditeur, Paris,\n1912), 1 vol. 3 fr. 50.\n                                 A paraître :\n\n   Le Roman de la Forêt, en cours de publication depuis le I er juillet 1912,\n dans la Revue Générale, de Bruxelles.\n   Jean-le-Loup, à paraître, illustré par Steinlen, dans la Revue Française.\n   Les Papillotes de tante Antonine, en cours de publication dans l'Union des\njetâtes filles chrétiennes, de Namur-Heuvy.\n   L'amour dans le brouillard, contes et nouvelles.\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "               Chapoux et son curé\n\n               TIENNE CHAPOUX,        un méchant petit bordier des\n                    Moulinottes, était le plus grand sacripant de\n                    la paroisse et de plusieurs autres environnantes.\n                    Ni Noël ni m ê m e P â q u e s , de toutes les fêtes\n                    les plus carillonnées, pas une pour lui n'était\n                    chômée autrement que dans l'auberge de Gou­\n                    tou. C'était de là que, seul ou en compagnie,\ndevant une bonne bouteille de muscat et un gros verre à facettes\ntoujours plein, il entendait chanter la messe, lorsque la petite\nporte de l'église située tout en face du rameau d'enseigne était\nouverte. Qui passait pouvait le voir; qui s'arrêtait pouvait l'en­\ntendre, car si à jeun il avait déjà la langue longue après boire\nc'était pis, surtout contre choses et gens d'église. E t tous les\ndimanches que Dieu faisait se renouvelait le scandale!\n    U n tel paroissien si mécréant contrariait fort, comme on\npense, le brave curé Joly, qui, lui au contraire, passait pour le\nplus grand saint de son canton. E t de fait, pour qu'il y eût meil­\nleur que lai, il aurait fallu que de nouveau le bon Dieu se fût fait\nh o m m e . Qu'il fût bon, l'abbé Joly, il n'était que de le voir, et\nT i e n n e lui-même, tout sacripant qu'il était, trouvait à lui\nrendre cette justice. E n sorte que si Chapoux ne venait pas à\nla messe, ce n'était pas qu'il en eût contre son curé; sa malice\nse tournait toute contre Dieu, et c'était encore péché plus gros.\n    Or, un d i m a n c h e matin, comme le curé Joly s'en allait\nsonner lui-même la petite cloche du chœur, qui annonçait, un\nquart d'heure avant, la messe grande, T i e n n e et lui se rencon­\ntrèrent autour du Calvaire, sur la place.\n   — E h bien ! mauvais chrétien, dit le prêtre, t'en viens-tu à la\nmesse, ce matin?\n   — Vous avez assez de monde sans moi, monsieur le Curé,\npour répondre alleluia! dit le bordier.\n   On était vers le temps de P â q u e s , et ce n'était déjà pas si\nmal pour un mécréant comme Chapoux, pensera-t-on peut-être,\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": "622                            DURENDAL\n\n\n\nque de savoir qu'on chantait alors l'alleluia. Oui, mais, s'il\nfaut tout dire, c'est de l'auberge qu'il l'avait appris, le mal­\nheureux, de l'auberge et non de l'église!\n    — Seulement, reprit-il, s'il y en a qui détestent le curé, parce\nqu'ils n'aiment pas la religion, moi je ne suis pas de ceux-là. Et\nje viens de faire ce matin pour vous ce que le meilleur de vos\nparoissiens ne ferait peut-être pas.\n    L ' a b b é Joly se recula et regarda son h o m m e bien en face, se\nd e m a n d a n t s'il voulait rire : avec des gaillards de cette espèce\nil fallait tant se méfier! Puis, lui trouvant un air tout figue,\nune mine assez recueillie sous le bonnet :\n   — C h a p o u x ! Chapoux! Qu'as-tu bien pu faire?\n   — E h bien! monsieur le Curé, fit l'autre, tout païen que je\nsuis, je vous ai envoyé ce matin un joli lièvre.\n   — U n joli lièvre? fit l'abbé surpris. E t l'Annou ne m'en a\nrien d i t !\n   Que le saint vieux prêtre eut à cette nouvelle du plaisir, sa\nfigure aussitôt en témoigna. Chapoux, lui voyant l'œil éclairé et\nun bon sourire sur sa face toute rouge et toute ronde, accusa\nnaturellement sa gourmandise. Mais tous ceux qui portent en\neux moins de malice que ce diable — et c'est, mes enfants, une\ngrande grâce que je vous souhaite! — croiront sans peine avec\nmoi que ce qui, d a n s ce lièvre, réjouissait au fond l'abbé Joly,\nc'était la claire promesse d'une âme qu'il vit tout à coup dans\ncette offrande. Ce lièvre, dans la pensée du saint h o m m e , c'était\npour Chapoux comme un reniement de tous les péchés anciens,\ncomme une abjuration de sa mécréance, comme un renonce­\nment — pas très solennel sans doute, mais non équivoque —\nà toutes les pompes de S a t a n . E t le brave abbé J o l y t o u t ému,\nne se t e n a n t plus de joie, — on conçoit q u e t o u t coup vaille en\nsi importante affaire — le curé Joly, la figure rayonnante, le\ncœur tout empli de b a u m e , avait comme un air de bienheureux.\n   — Chapoux, dit-il, quand la première fumée de son rêve se\nfût un peu évanouie, Chapoux, pas besoin de te le dire : tu\nrestes avec moi pour déjeuner.\n    Chapoux, jugeant bon de faire le modeste, prétextant d'un\nair confit que c'était en vérité si peu de chose, refusa. Mais le\nbon Curé, qui avait besoin de se dire pour y croire :\n    — C'est un miracle, cela ne peut être q u ' u n miracle que\n Dieu nous prépare.\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": "                      CHAPOUX    E T SON   CURÉ                   623\n\n\n   L e Curé ne voulut pas entendre de cette oreille. Il insista\nsur son invitation; Chapoux persista dans son refus. E t ce fut\noui et ce fut non : tu viendras; je ne viendrai pas! T e l l e m e n t\nque tous les paroissiens qui passaient à cette heure sur la place\npurent croire que Chapoux et leur Curé s'étaient pris d'une\nquerelle. Quelques-uns furent sur la fin tentés pour un peu\nd'intervenir. P u i s tout s'arrangea. T i e n n e finit par céder\ncomme de juste. Il consentit même à aller trouver l'Annou et lui\ndire qu'elle mît les petits plats dans les grands en son honneur,\ntuât les deux pigeons du pigeonnier, coupât le plus gros des\nchoux p o m m é s de la plate-bande et battît une « flognarde ».\nEt pour ça, s'en étant chargé, il fit avec soin la commission!\n   Qui fut bien surprise, par exemple, ce fut l'Annou! Elle n'en\nrevenait pas que son maître, un dimanche de Quasimodo, eût\npu convier à sa table un vil mécréant comme Chapoux qui, tous\nles dimanches, chez Goutou, chopinant du matin au soir, chan­\ntait vêpres en se m o q u a n t ! Elle eut peur d'une galéjade et, pour\nn'être pas jouée, d'un bond courut à la sacristie.\n   Juste M. le Curé, tenant le calice d'une main passée sous le\ncorporal, plaçait de l'autre la barrette sur sa tête et allait accom­\npagner le petit clerc, qui portait lui-même le livre à rubans et\nla clochette, q u a n d l'Annou entra comme une folle. De la voir\nsi rouge et si hors d'elle, le curé Joly eut peur. Mais lorsque,\ntendant inquiètement l'oreille, il eût entendu qu'il s'agissait de\nla « flognarde », du chou et des deux pigeons du pigeonnier, il\nfut tout de suite rassuré. Et tout souriant, le bon saint homme,\nil confirma de tous points ce qu'avait commandé ce grand diable\nde Chapoux.\n   L'Annou revint donc au presbytère et, au lieu d'aller à la\nseconde messe ce jour-là et d'avoir ainsi, après sa petite messe\ndu matin, qui avait été sa messe d'obligation, une grande messe\nde piété, resta à tuer les pigeons, les plumer, les barder de lard,\nles piquer en broche, à éplucher le chou, à casser les œufs, les\nbattre et les délayer de farine et de lait sucré pour le « tôt\nfait ». Mais c'était là, aux yeux de l'abbé Joly, une fort sainte\noccupation, puisque l'âme de Chapoux en dépendait : l'âme de\nChapoux, pensez donc si la chose en valait la peine!\n   Je ne jurerais m ê m e pas que l'abbé Joly, disant sa messe,\nn'ait pas eu ce dimanche-là une intention toute particulière\npour Chapoux. L'Ite missa est, en tout cas, fut dit d'un tel ton,\n"}, {"page_pdf": 725, "texte": "624                              DURENDAL\n\n\n\navec une joie si manifeste et si entraînante, une telle insistance\net une telle onction, que la pensée de la conversion de Chapoux\ny fut bien certainement pour quelque chose.\n     Aussi, ah ! comme il fut exquis, ce jour-là, t a n t pour l'abbé\nJoly, qui pourtant vivait en ascète, que pour la friande bouche\nde ce gueux de Chapoux, le déjeuner d'après messe au presby­\nt è r e ! E n buvant le bon vin rouge de Queyssac ou le blanc de\nCollonges, qui est t o u t a u s s i d o r é q u ' u n louisd'or, Chapoux avait\nune m i n e si changée, un tel air de componction, que le Pape\nlui-même, s'y t r o m p a n t , vous lui eût, je gage, sur l'apparence,\ndonné le bon Dieu sans confession. E t souple, et accommodant!\nT o u t ce que M . le Curé disait était bien d i t ; tout ce qu'il avait\nfait était bien fait; tout ce qu'il voulait faire était à faire.\n     — Mais oui, monsieur le C u r é ! . . . Ah! vous avez bien raison,\nmonsieur le C u r é ! . . . Monsieur le Curé, vous pouvez compter\nsur moi !\n     Il n'y avait pas pour le m o m e n t dans Quicolagne de meilleur\nchrétien que le Chapoux, ni plus h u m b l e et plus soumis. C'était\nle miracle de l'ivraie convertie en bon froment.\n     T r a n s p o r t é de joie, le Curé qui, d'ordinaire, ne buvait jamais\nque de l'eau claire, trouvait, lui aussi, le vin léger : il buvait\nd'un aussi bon cœur qu'il faisait boire. E t q u a n d , trinquant\navec T i e n n e , ce qui arrivait souvent, il disait : « A ta santé! »,\nde penser que c'était plutôt : « A ta conversion ! » qu'il eût fallu\ndire, lui faisait, de contentement, boire sans faiblesse son grand\nverre plein à déborder.\n     Pigeons et flognarde furent de la sorte si bien arrosés que\n Chapoux, ayant un lacet de chemin à faire à travers bois, eut\ngrand'peine à retrouver ses Moulinottes, qui pourtant, à moins\n que le diable s'en mêlât, n'avaient pas changé de place, et que\n le curé Joly lui-même, passant devant le serpent, qui suivait\ncahin-caha, tout essoufflé, m e n a sur un train d'enfer toutes ses\nvêpres.\n     Q u a n d , le soir venu, après dîner, le Curé s'avisa de chercher\n avec l'Annou de quelle manière il faudrait accommoder le lièvre,\n s'il fallait le mettre râble en broche et le reste en civet, ou au\n contraire le coucher d a n s u n e terrine sous la graisse pour en\n régaler Monseigneur à la confirmation ou M. le Doyen à la\n Fête perpétuelle, l'Annou, ma parole! crut que les petits vins\n mêlés de Queyssac et de Collonges avaient, sauf votre respect,\n"}, {"page_pdf": 726, "texte": "                       C H A P O U X E T SON   CURÉ                  625\n\n\ntourné la tête à son maître. Elle craignit même un moment que\nce ne fût indépendant du vin et alors plus grave, mais seul\ncapable d'expliquer qu'un curé comme l'abbé Joly eût admis à\nsa table un greclin comme Chapoux.\n   Le Curé, de son côté, trouvait que la tête de sa servante deve­\nnait décidément bien dure en vieillissant. Peu à peu tout s'ex­\npliqua : l'Annou n'avait pas seulement vu la queue du lièvre;\net Chapoux, plus possédé du diable que jamais, s'était moqué\nsans vergogne du curé.\n\n    A quelque temps de là donc, lorsque l'abbé Joly rencontra\npar hasard T i e n n e sur sa route, il se mit en devoir de lui\nadresser quelques reproches. O h ! pas des plus vifs! C'était un\nsi bon h o m m e , l'abbé Joly, et le petit feu de sa colère était tombé.\n    T i e n n e , riant intérieurement, le bon apôtre, feignit là-dessus\nde s'étonner et s'indigna même :\n    — C o m m e n t ! c'est vrai, monsieur le Curé? Votre Annou ne\nl'a pas vu? Mais je vous l'avais envoyé!... Je vous jure, monsieur\nle C u r é . . .\n    — Non! mon ami, ne jure p a s ! T u en as bien assez déjà, mal­\nheureux, de ces gros péchés sur la conscience!\n    — Mettons, monsieur le Curé. Mais je vous donne ma parole\nque je vous l'avais envoyé.\n    — Parole de Chapoux! fit le curé.\n    — T e n e z , d'ailleurs, voici comment la chose s'est passée.\nC'était le matin de ce fameux dimanche où — Dieu vous le\nr e n d e ! — j ' a i si bien déjeuné chez vous. Je faisais avec mes\nvaches, avant de monter au bourg, quelques raies de charrue\npour planter mes raves...\n    — Charruer un jour de dimanche, Seigneur Dieu! gémit le\ncuré en levant les bras.\n    — ... q u a n d au bout du guéret, continua Chapoux sans s'in­\nterrompre, à deux cents pas, pas un pas de plus, là, en plein\nsoleil levant, dans la petite fumée blanche de la rosée, allant un\ntout petit amble, patati, patata — pas plus vite que ça, mon­\nsieur le Curé ! — levant bien les pattes, quillant les oreilles, long,\ngras, d'un si joli roux brûlé dans le soleil et le ventre en contre­\nbas, gonflé comme une chabrette (1), qu'est-ce que je vous vois\n\n\n  (1) Cornemuse.\n"}, {"page_pdf": 727, "texte": "626                              DURENDAL\n\n\npasser? L e plus joli lièvre, monsieur le Curé, que j ' a i e jamais\nvu passer. P a s de fusil ! Que vouliez-vous faire?... Alors, je vous\nl'ai envoyé. « Chez M. le Curé, entends-tu? Chez M. le C u r é ! »\nJ'ai crié tant q u e j ' a i pu. E t je suis sur qu'il m ' a e n t e n d u . Car\nle voilà qui se met à rabattre ses oreilles et à courir ventre à\nterre, comme s'il n'avait plus eu de pattes. E n même temps,\nfrrtt!... il vous fait un demi à gauche et le voilà courant dans la\ndirection de chez vous, bride a b a t t u e . E t vous me dites qu'il\nn'est pas venu?... A h ! le coquin! A h ! le g u e u x ! . . . Pourvu que\nje le rencontre!...\n    C e p e n d a n t le curé Joly avait de la peine à rire.\n    — Mon pauvre ami, soupira-t-il, a h ! c'est bien du lièvre qu'il\ns'agit! Mais c'est l'autre chose que je croyais que le bon Dieu\nm'avait envoyée qui n'est pas venue !\n    — E t quoi, monsieur le Curé?\n    — T o n âme, malheureux, mais ton âme qui va être d a m n é e . . .\n damnée, entends-tu? Sais-tu ce que cela veut dire?... Nous\n sommes encore dans le temps de P â q u e s . Si tu venais avec moi\n te confesser? Je te pardonnerais l'histoire du lièvre et bien\n d'autres choses?\n    — O h ! moi, monsieur le Curé, je suis bien trop vieux pour\n changer d'écorce. L a petite, par exemple, je ne dis pas non, je\n vous l'enverrai pour le catéchisme.\n    — Enfin! soupira de nouveau le curé... Pourvu seulement\n qu'elle vienne mieux que le lièvre.\n                                                            JEAN N E S M Y .\n\n   23 a o û t   1912.\n"}, {"page_pdf": 728, "texte": "                   Cleopâtre\n\nJours d'automne, seuls jours dont je sois digne encor.\nAccueillez ma détresse et faites que la mort\nNe me surprenne pas les yeux baignés de larmes !\nJe veux mourir en reine et taire mes alarmes,\nDérobant sous un masque impénétrable et fier,\nLa femme pitoyable effondrée en ma chair...\n\n\n\nO jours de sang et d'or, de gloire et d'agonie,\nBeaux jours fardés d'orgueil dont la fauve ironie\nSe plaît à revêtir d'un faste décevant\nLa forêt qui succombe aux lourds assauts du vent,\nLes jardins dépouillés de leurs suprêmes roses,\nLes temples dévastés et les chemins moroses\nD'où, le front soucieux et le cœur attristé.\nHantés par le regret splendide de l'été,\nS'éloignent lentement, voluptueux      fantômes,\nCeux que l'amour ramène en ses divins        royaumes.\nO jours de lassitude et de fiévreuse ardeur.\nSur tout ce qui sanglote et sur tout ce qui meurt\nDans cette âme percée, hélas ! de trop de glaives,\nVersez, ô jours cléments, l'eau lustrale des rêves :\nDonnez-moi la fierté de subir mon destin,\nDe bénir la douleur, si ma gloire s'éteint\nAinsi que vos couchants dans une apothéose,\nEt d'acclamer la mort qu'un sort cruel      m'impose,\nSi je puis ressurgir, ne fût-ce qu'un seul jour,\nNe fût-ce qu'à mes yeux, palpitante      d'amour,\nBelle comme autrefois, noyant ma chair fleurie,\nDans le manteau de sacre orné de pierreries\nQui lentement descend de vos c i e u x embrasés,\nO jours de sang et d'or, de meurtre et de baisers !\n\n                                           GEORGES       MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": "           Instants\n                   I\n\nC'est l'heure ineffable, c'est l'heure\nOù l'âme expire dans un songe,\nC'est l'heure où la lumière effleure\nD'une extase qui se prolonge\nLes lys perdus dans les allées\nEt les roses inviolées\nQui font l'orgueil de ces vallées.\nTout est grâce, tout est délices...\nL'ombre elle-même       s'atténue...\nParmi les fleurs, un Ange glisse\nGuidant sur l'eau que son vol plisse\nDe blanches formes        inconnues...\nC'est l'heure ineffable, c'est l'heure\nOù seul, ô mon amour, tu pleures !\n\n                  II\n\nAu fond de moi je sens mourir\nComme en rêve, sans un soupir,\nSans un regret, sans une larme\nDans un sourire triste et calme\nQui l'auréole de clarté,\nL'enfant que je n'ai pas été.\nSes mains closes semblent     défendre\nLe pur trésor enseveli\nDans son âme orgueilleuse et tendre\nEt sa robe d'or dont les plis\nS'entremêlent à la lumière\nDérobe aux baisers de la mort\nLes lys insignes de son corps\nSurgis de l'aurore    première...\nPrès de lui passent tour à tour,\nJoyeux, hélas ! de lui survivre,\nCeux qu'un peu de mensonge         enivre,\nLe Rêve, la Gloire et l'Amour...\nMais seul, dans l'ombre où sonne l'heure\n          Un Ange pleure.\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "             INSTANTS                     629\n\n\n                 III\nDans l'ombre où les fleurs ne sont plus\nQu'un peu de ta grâce     embaumée,\nLes étoiles se sont fermées\nEt les rossignols se sont tus.\n\nTout est silence : L'Amour   même\nSur ta lèvre hésite à chanter\nEt devant ta chère beauté\nJe n'ose dire que je t'aime.\n\nHeure ineffable ! Instant sans fin\nOù la mort se mêle à la vie,\nLa tristesse se sanctifie\nEt le désir semble divin !\n\nJe devine dans les mains closes\nLe geste qui libérerait\nDe la souffrance et du regret\nNotre âme où s'étreignent des roses.\nMourir à la fin d'un beau jour\nQuand sur nos rêves s'éternise\nL'exquise caresse imprécise\nDe la jeunesse et de l'amour.\nMourir dans la gloire   hautaine\nD'une extase qui va finir,\nLe front vierge de souvenirs\nEt le cœur dépouillé de haine...\nDans l'ombre où les roses ne sont\nQu'un peu de ton âme ravie,\nUn oiseau file sa chanson...\nEt c'est la vie, hélas ! la vie...\n\n                 IV\nDe la lumière sur les roses...\nL'aube s'éveille : 0 joie des choses\nOù donc es-tu ? Je cherche en vain\nL'émoi de ton regard divin\nEt l'orgueil de tes lèvres closes...\nDe la lumière sur les roses !\nLe jour sourit : Autour de moi\nJasent des rires et des voix,\nRires des eaux, voix des corolles,\nMais je n'entends pas tes paroles...\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": "630                 DURENDAL\n\n\n      De la lumière sur les roses !\n      O céleste    métamorphose,\n      Mon âme est un jardin      d'amour,\n      Où tous les échos d'alentour\n      Redisent mon ivresse aux choses...\n      J'attends en vain... Ah ! tout est mort,\n      Hélas ! pourquoi chercher encor\n      Cette chimère aux ailes d'or\n      Sur mes songes jadis éclose\n      Et qui dans mon passé repose...\n\n      O la lumière sur les roses !\n\n                          V\n\n      De la musique au loin... Des voix,\n      De chères voix vagues et tristes,\n      Voix de songe, voix    d'autrefois\n      Dont la tendresse en nous     persiste...\n\n      C'est l'une d'abord, qui s'en vint\n      Bercer nos purs sommeils        d'enfance,\n      Voilée en son rythme      divin\n      Par une secrète     souffrance...\n\n      Et cette autre encor, n'est-ce pas\n      Celle si troublante et si brève\n      Qui naguère chanta tout bas\n      A l'éveil de nos premiers rêves ?\n\n      Je les reconnais : Elles ont\n      Bien que dans la nuit    endormies,\n      Toujours leurs maternels     frissons\n      Et leurs doux reproches    d'amies.\n\n      Mais celle-ci qui tremble un peu\n      Et chante ainsi, grave et légère.\n      Qui m'enveloppe et qui m'émeut\n      D'où vient-elle, cette étrangère ?\n\n      En vain, je cherche au fond de moi\n      L'écho jadis choyé par elle...\n      Ah ! cette voix, cette humble voix,\n      Cette pure voix éternelle .'...\n\n                                           GEORGES   VIAKLOW.\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "Le romantisme français\n            et la pensée allemande\n\n                   AVEZ-VOUS lu l'article où le dictionnaire Larousse définit\n                     Schiller un chef de l'école romantique? Si vous voulez\n                     divertir des Allemands, vous n'avez qu'à leur montrer ce\n                     passage : vous les verrez aussi ahuris que le seraient des\n                     Français en lisant que Jean Racine est le chef du roman­\n                     tisme. Si là-dessus vous réfléchissez, vous conclurez qu'il y\n                     a romantisme et romantisme, comme il y a fagots et fagots;\n                     et de ce que le classique des Allemands est un roman­\ntique éminent pour les Français, vous pourrez déduire que la pensée allemande\nest infiniment plus « romantique.» de nature que la pensée française. Que\ncelte dernière ait emprunté quelques éléments germaniques pour les mettre en\nœuvre « dans la boutique romantique », c'est ce dont personne ne saurait\ndouter; et c'est ce que nous indique l'auteur même des Stances à Charles\nNodier : « Schiller au fond de son cabinet, Hoffmann assis sur la table d'un\nestaminet, Marguerite accoudée sur la fenêtre gothique et regardant passer les\nnuages au-dessus des vieilles murailles de la ville, Klopstock, Mignon, Crespel,\nFirmion, tous les génies, toutes les créations de l'Allemagne vivent dans l'élé­\nment des rêveurs et des oiseaux du ciel. »\n   L'idée qu'on se faisait de l'Allemagne, le peu qu'on en savait, le besoin de\nnouveauté, le désir naturel aux novateurs : de se trouver des alliés du dehors\ncomme des alliés du passé, tout contribuait à une certaine germanisation de\nla France nouvelle. Paris contient aujourd'hui une rue Goethe et une rue\nDante : la pensée des Parisiens lettrés répercute aussi des échos d'Allemagne et\nd'Italie. Sur le rôle du poète, sur la matière des belles lettres, sur le répertoire\ndes imaginations, la patrie de Schiller et de Goethe, de Kant et de E.-T. Hoff­\nmann, a fourni des illusions et des indications, des préjugés et des thèmes\nnouveaux. Voyez ce qu'en ont tiré et ce qu'en ont fait les romantiques de\nlangue française.\n                                         *\n                                       * *\n  Que le poète soit le conducteur de l'humanité, c'est ce que les auteurs\nmodernes ont plus de facilité à croire qu'à faire admettre par les rois et les\npeuples. Voltaire, bâtonné et exilé, tança les Velches d'importance en leur\nannonçant que la raison humaine venait de naître en Angleterre, où l'on faisait\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": "632                               DURENDAL\n\n\ngrand cas des gens de lettres. Les écrivains plus récents ont vanté Gœthe et\nSchiller et leur rôle merveilleux dans leur noble patrie. La loi du 26 août 1792\nconféra le titre de « citoyens français » à plusieurs étrangers. « Un grand\npeuple, dans l'enthousiasme des premiers jours de sa liberté », donnait notam­\nment ce titre à Schiller. Il est vrai qu'en le plaçant « au nombre des amis de\nl'humanité et de la société », les Français ne paraissaient pas connaître inti­\nmement Schiller : les documents, signés Danton et Roland, parlent du « sieur\nGille, publiciste allemand ». L'envoi, fait le 10 octobre 1792, ne parvint à\nSchiller que le 1er mars 1798. Mais la transcription du nom propre a fait des\nprogrès avec le romantisme, et Schiller rime plus d'une fois à éclair. On sait\ncomment V. Hugo célèbre la grandeur de l'Allemagne :\n\n              Barberousse chez vous n'empêche point Schiller,\n              L'empereur, ce sommet, craint l'esprit, cet éclair.\n   Il va sans dire que le tonnerre le plus redoutable est celui de Victor Hugo\nlui-même; et que l'empereur-sommet, c'est Napoléon; mais enhn il est doux,\nil est beau de transposer ses notions dans l'espace et le temps, surtout quand\npar cet acte mental on trouve une rime riche. Schiller d'ailleurs était, par son\ntraducteur X. Marmier lui-même, le chantre de la démocratie; et les deux\ndrames présentés au grand public français par la Bibliothèque nationale sont :\nles Brigands et Guillaume Tell.\n   Le poète allemand qui est flambeau, éclair, mage, pourrait être aussi prince,\nroi, dieu serein, ne fût-ce que par métaphore. Et Aug. Barbier, Th. Gautier\net d'autres, le soutiendraient volontiers en disant aux lecteurs de leurs vers :\nvoyez Gœthe! Le patriarche de Weimar s'était rencontré avec Napoléon, il\nrestait le dictateur de la pensée et de la poésie, l'incarnation du génie moderne.\nDemi-dieu plus honoré que connu, à coup sûr, mais vers lequel les poétereaux\nde l'Europe se tournaient avec complaisance. « Le grand Gœthe savait qu'en\ntoutes choses réside un peu du secret des dieux. » (Musset.) Quand David\nd'Angers fit le buste du jubilaire de 1829, il lui donna un front géant, capable\nde couver le monde. Quand Barbier, à Rome, apprit la mort de l'olympien\nmoderne, il s'écria :\n\n            O Gœthe! ô grand vieillard! prince de Germanie ! ..\n            Hélas! longtemps, du fond de ton sol froid et sombre,\n            Sur l'univers entier se pencha ta grande ombre.\n            Longtemps tu fus le roi d'une noble cité\n            Que l'harmonie un jour bâtit à ton côté.\n   Dans la patrie de la pensée et de la poésie, il faut bien que les penseurs et\npoètes soient souverains. Et sur quoi régneraient-ils mieux que sur le\ndomaine spirituel qu'ils ont eux-mêmes conquis? Les poètes ont fait les dieux,\ndéclarent Gœthe et Hugo ; ils sont touchés de l'harmonie sublime de l'univers,\nils s'élèvent au-dessus de l'humanité tout en sympathisant avec elle.\n   Après la première ferveur romantique, Victor Hugo se sentira froissé par\nl'égoïsme impassible de Gœthe autant que par les jugements sévères de Tinter-\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "        L E R O M A N T I S M E FRANÇAIS E T LA P E N S É E A L L E M A N D E           633\n\n\n\nlocuteur d'Eckermann sur Victor Hugo. Mais alors même, Th. Gautier\nadmirera béatement le détachement de l'artiste qui ne fut pas trop ému par le\ncanon d'Iéna et par la ruine de sa patrie. « L'art pour l'art » avait un beau\nprotagoniste dans ce sublime et divin baladin.\n   Puis, en cultivant son moi, en rédigeant l'immense autobiographie de son\nœuvre, Gœthe avait enseigné à comprendre beaucoup de choses et à conquérir\nla sérénité; il apparaissait comme un « Talleyrand de l'art »; et il avait\ncombiné les éléments objectifs et les éléments subjectifs avec une habileté si\ndéconcertante que l'auteur de Werther avait pu se muer en l'auteur de Faust.\nRenan, qui admettait chez Gœthe l'immoralité en vue de l'art, appréciait la\nconception de « vérité et fiction » adoptée par l'autobiographe de Weimar.\n« Gœthe, dit-il, choisit pour titre de ses mémoires Vérité et Poésie, montrant\npar là qu'on ne saurait faire sa propre biographie de la même manière qu'on\nfait celle des autres. Ce qu'on dit de soi est toujours poésie. On écrit de telles\nchoses pour transmettre aux autres la théorie de l'univers qu'on porte en soi. »\nEt c'est bien là le subjectivisme que Gœthe entendait reconnaître en parlant\nde « vérité et fiction » •: « fiction » indiquait la concession faite au besoin\néternel de romancer le contenu des jours.\n   « Schiller, a dit Gœthe, prêchait l'évangile de la liberté, tandis que moi je\nvoulais voir sauvegardés les droits de la nature. Je m'obstinais à soutenir\nl'excellence de la poésie grecque et de la poésie moderne fondée sur elle et\némanée d'elle. Schiller fut amené à serrer le problème de plus près, et c'est à\nce conflit que nous devons le traité sur la poésie naïve et sentimentale, d'après\nlequel les deux genres poétiques, tout en s'opposant, devaient s'accommoder\nl'un de l'autre. Par là Schiller jeta les fondements de toute l'esthétique\nmoderne, car la distinction établie entre la poésie hellénique et la poésie\nromantique émane du traité de Schiller qui, pour la première fois, a distingué\nentre la poésie où prédomine la réalité et celle où prévaut l'idéal. J'étais\npartisan de la poésie objective, Schiller de la poésie subjective. La conception\nde la poésie classique et de la romantique, répandue maintenant dans le\nmonde et si vivement discutée, émane primitivement de moi et de Schiller.\nLes Schlegel s'emparèrent de l'idée, la développèrent, si bien que chacun parle\nmaintenant du classicisme et du romantisme, auxquels nul ne songeait il y a\ncinquante ans (1) ».\n   La conversation de Mme de Staël à Weimar, celle de Corinne à Rome,\nprolongeait, comme on sait, celle de Gœthe et Schiller. Et elle était répétée\net amplifiée par celle du Cénacle réuni à la bibliothèque de l'Arsenal,\nchez Charles Nodier. Pour les romantiques français, pour Musset particu­\nlièrement, l'opinion de Schiller, dont il ignorait sans doute la genèse et\n\n\n  (1) V. BASCH : La poétique de Schiller, 2e éd., Alcan, 1911, pp. 324-325. Schiller raconte\n(Weimar, octobre 1788) l'enthousiasme qu'il éprouva en lisant dans Watson l'histoire de la\nrévolution des Pays-Bas : « Je me proposai aussitôt, dit-il, de présenter au public ce beau\nmonument de la force civile, afin d'exciter dans l'âme de mes lecteurs un sentiment relevé\nde la dignité de leur être et de leur fournir une preuve irréfragable de ce que l'homme ose\nhasarder pour la bonne cause, et ce qu'il peut accomplir par l'union. »\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": "634                               DURENDAL\n\n\nla rédaction, était la vraie : la poésie sentimentale, lyrique, personnelle, est\ncelle des Nuits; et le poète se frappe le cœur, car c'est là qu'est le génie. C'est\nlà que parlent tour à tour la patrie abaissée, l'amour et le souvenir, l'imagi­\nnation et le mystère du monde, le merveilleux et le symbole. Le plus docte\ndes romantiques germanisants, Ernest Renan, a osé répéter la doctrine hégé­\nlienne sur l'Acropole, et déclarer à Pallas Athênê : « tout n'est ici bas que\nsymbole et que songe ». Si les échos classiques ne se sont pas étonnés, c'est\nque les théories allemandes s'étaient métamorphosées par la traduction. Elles\navaient passé d'une langue romantique et sentimentale dans une langue clas­\nsique et raisonnable. La différence entre la langue de Descartes, de Racine et\nde Voltaire et celle de Klopstock, de Gœthe et de Schiller, peut se mesurer à\nleur évaluation du romantisme, indiquée par un article de dictionnaire. Elle\nse reconnaîtrait aussi bien à cet autre signe : le mot qui désigne en allemand\nl'imagination en général, ne désigne en français que la fantaisie. Pour mettre\nles Fantasiestücke à la portée des Parisiens, Lœve-Weimars en a fait les\n Contes fantastiques de Hoffmann.\n     Napoléon s'étonnait qu'un homme instruit comme Gœthe ne révérât point\n les genres bien tranchés de la tradition classique. L'exemple allemand, par la\n suite, fit comprendre ou imaginer aux novateurs français combien il y a de\n poésie dans la passion individuelle, dans le désordre du cœur et de l'âme, dans\n les fictions populaires et le merveilleux satanique. « Raison et bon sens ne\n suffisent pas, confesse Renan. Il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans\n l'ivresse du Thrace. » Et dès le temps romantique de 1835 et de 1842, Musset\n avait entrevu une poétique qu'il jugeait bien autrement salutaire que le\n « goût » du « grand siècle » :\n\n            Le jour où l'Hélicon m'entendra sermonner,\n            Mon premier point sera qu'il faut     déraisonner...\n            Parce que trois pédants m'ont farci la mémoire\n            De je ne sais quels vers, à contre-cœur appris,\n            N est-il pour moi qu'un siècle et pour moi qu'un pays?\n            Eh ! s'il est glorieux, qu'il dorme dans sa gloire,\n            Ce siècle de malheur! c'est du mien que je suis.\n\n   Musset aurait pu répéter pour sa théorie ce qu'il avait écrit huit mois plus\ntôt :\n           Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne.\n\n   Son Durand (1838) est formel sur les origines de son inspiration :\n\n             Je dévorais Schiller, Dante, Gœthe, Shakspeare;\n             Le front me démangeait en lisant leurs écrits.\n             J'adorais tour à tour l'A ngleterre et l'Espagne,\n             L'Italie et surtout l'emphatique Allemagne.\n             Que n'eussé-je pas fait pour savoir le patois\n             Que le savetier Sachs mit en gloire autrefois!\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "         LE ROMANTISME FRANÇAIS ET LA PENSÉE ALLEMANDE                       635\n\n\n    Le libérateur Schiller et l'olympien Goethe apparaissaient de loin comme\n les Dioscures de la poésie germanique.\n                                          *\n                                      *       *\n    Le poète, hissé sur son trépied avec tant de vacarme, doit bien parler de\n quelque chose. Il ne parle plus de physique avec succès depuis qu'il y a des\n laboratoires. Son domaine est plutôt l'éthique. Amour, Dieu, vie, nation,\n voilà les grands thèmes. Pour la nation, c'étaient les Allemands qui avaient\n tout à apprendre des Français; et Klopstock, Kant, Schiller, Hegel, Richard\n Wagner ont été très émus par les révolutions de Paris. Mais pour l'amour et\n le sens de la vie, l'auteur le plus passionné n'invente pas plus sa doctrine que\n les mots de sa langue maternelle. La plupart des hommes n'auraient ni aimé\n ni rimé si nul n'avait aimé et rimé avant eux. La plupart des cœurs sensibles\n pétrarquisent. Et tout en continuant, les jeunes Français qui « avaient le\n cœur de Pétrarque », et qui lisaient le Canzoniere sur les collines crépuscu­\n laires, se sont mis aussi à germaniser un peu.\n\n            S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie,\n            Goethe que Marguerite, et Rousseau que Julie,\n            Que la terre leur soit légère ! — Ils ont aimé.\n\n     Et Musset s'en souvient quand il s'applique à « se faire de ce monde un\n songe sans réveil ».\n    Gœthe est d'abord l'auteur de Werther; son héros a exprimé une passion\n intense et lucide, le sentiment de la vanité de tout et l'idéalisation amou­\n reuse. Napoléon, qui avait lu Werther sept fois, trouvait que le roman\n n'avait pas l'unité d'action désirable, puisque l'amoureux n'était pas amou­\n reux pur et simple, mais aussi un jeune bourgeois mécontent de la société.\n Les romantiques, eux, étaient moins chatouilleux en poétique. Ils ont revécu\n l'angoisse de Werther, ils l'ont modulée à leur tour en prose et en vers; une\n telle littérature en est sortie, que pour mettre en français l'article Weltsch­\n merz, le lexicographe aligne les noms de René, d'Oberman et de Byron, à la\nsuite de Werther lui-même. Il y a un mal de René, il y a un werthérisme.\n Et nulle erreur n'est possible quant au parrain de ces jeunes névrosés ; la\nmélancolie, la maladie des enfants du siècle, vient de Wetzlar, comme le\npétrarquisme vient d'Avignon. Lamartine dit de Werther : « Je me souviens\nde l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse pendant l'hiver, dans les âpres\nmontagnes de mon pays; et les impressions que ces lectures ont laites sur\nmoi ne se sont jamais ni effacées ni refroidies. La mélancolie des grandes\npassions s'est inoculée en moi par ce livre. J'ai touché avec lui au fond de\nl'abîme humain. Il faut avoir dix âmes pour s'emparer ainsi de celle de tout\nun siècle. »\n\n\n  Le fond de l'abîme humain, c'est la désespérance du jeune homme qui a\nperdu la foi, l'anxiété de celui qui cherche la vérité, une vérité Conforme à\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": "636                                   DURENDAL\n\n\nses désirs ou à ses premières impressions. Un frisson nouveau a fait vibrer la\npoésie française. Ni Malherbe ni Racine n'avaient rédigé en alexandrins un\nexamen de conscience d'incrédule angoissé. Ni Corneille ni Voltaire n'avaient\ndemandé à Dieu ce qu'ils allaient devenir dans l'écroulement des dogmes.\nDespréaux aurait trouvé très indécente une confession pareille, et très peu\nsusceptible de ces « ornements égayés » dont les recettes sont consignées\ndans l'Art Poétique. Or, Lamartine et Hugo, Musset et leurs émules, se\nposent la question du sens de la vie, ils s'émeuvent des conséquences du\nrationalisme, et ils sentent que la pensée d'outre-Rhin a troublé les esprits\ndans l'Europe chrétienne :\n             Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand\n             Qui du philosophisme achevant la ruine.\n             Déclare le ciel vide, et conclut au néant.\n             Et voilà les débris de l'humaine science!\n\n   Science et foi, scepticisme et vertu, voilà le conflit tragique.\n   Et Faust en est le symbole. Don Juan est devenu docteur allemand et\nl'athéisme l'a conduit à la débauche. Son histoire est ou menace d'être celle des\nRolla, des Claude Frollo, des Jocelyn :\n             Dans mes veilles sans fin je ressemble, ô ma sœur,\n             A ce Faust enivré des philtres de l'école,\n             De la science humaine éblouissant symbole,\n             Quand dans sa sombre tour, parmi ses instruments,\n             On l'entendait causer avec les éléments,\n             Et qu'au lever du jour dans son laboratoire\n             On ne retrouvait plus qu'un peu de cendre noire !\n             Hélas! si ce n'était la grâce du Seigneur,\n             Que retrouverait-on le matin dans mon cœur'?\n             Oui, c'est Faust, ô ma sœur, mais dans ces nuits étranges\n             Au lieu d'esprits impurs, consolé par les anges!\n             Oui, c'est Faust, ô ma sœur, mais Faust avec un Dieu.\n   Quand le lecteur de Goethe n'avait pas, comme Jocelyn, l'avantage de\ndevenir curé savoyard, il était exposé à tourner mal. C'est ce qui arrive aux\nhéros parisiens de Musset et de Hugo, à Jacques Rolla et à Claude Frollo. Ce\nqui les a perdus, à en croire les narrateurs poétiques, c'est la science, le libre\nexamen, l'alchimie et l'imprimerie chez l'archidiacre, le voltairianisme chez\nle jeune Rolla (1). Aussi, Musset interpelle Faust et Voltaire à peu près du\nmême style et du même cœur : « O Faust!\n             N'avais-tu pas crié ton dernier anathème,\n             Et quand tu tressaillis au bruit des chants sacrés,\n\n\n   (1) M..Paul Bourget continue à romancer le même thème : l'incrédule criminel (Le Dis-\nciple) : « Adrien Sixte eut quelques mauvaises minutes à se figurer son adversaire détesté\nprenant texte de la mort de Mlle de Jussat pour une vigoureuse sortie contre la science\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "          LE ROMANTISME FRANÇAIS ET LA PENSÉE ALLEMANDE                                 637\n\n\n               N'avais-tu pas frappé, dans ton dernier blasphème,\n               Ton front sexagénaire à tes murs délabrés'!...\n               La Mort, qui t'escortait dans tes œuvres sans nom,\n               Avait à tes côtés descendu jusqu' au fond\n               La spirale sans fin de ton long suicide.\n               Ton heure était venue, athée à barbe grise ;\n               L'arbre de ta science était déraciné...\n\n    Remarquez bien que le paragraphe suivant du même poème recommence\n l'allocution, mais l'adresse cette fois à Voltaire : « Dors-tu content...\n              La Mort devait t'attendre avec impatience,\n              Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour...\n              Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale\n              Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau,\n              Pour t'en aller tout seul promener ton front pâle\n              Dans un cloître désert ou dans un vieux château ?\n    En résumé, pour les romantiques, la science moderne, la philosophie alle­\n mande, l'esprit critique, c'est l'ennemi du christianisme; et la pensée des fins\n dernières de l'homme est inséparable de la conduite et du sentiment, de nos\n actes et de nos amours. Le dernier mot de l'humaine science, la conclusion\n de Faust au bout de ses études, c'est que rien n'est rien, et que la vie n'a pas\n de sens. Dans la Comédie de la mort, Théophile Gautier rencontre dans\n l'autre monde les trois incarnations de la vie sociale, sentimentale et intellec­\n tuelle. Napoléon dit la vanité de la gloire, Don Juan la vanité de l'amour, et\n Faust la vanité de la science.\n    L'originalité de la littérature allemande, c'était précisément d'avoir eu ses\ngrands écrivains dans « le siècle sans crainte né d'un siècle sans espoir ».\nGoethe est le contemporain de Laplace; et Goethe est pour Chateaubriand « le\nchantre de la matière », le poète qui n'a plus la foi chrétienne de Racine;\nGoethe est pour Cousin et pour vingt autres le « Voltaire allemand ». De\nmême que jadis le soleil gothique s'est couché derrière la presse de Mayence,\nde même les vertus chrétiennes s'éteignent derrière les laboratoires. « Ceci\ntuera cela ». Claude Frollo, le Faust français, prononce ces paroles en montrant\nsuccessivement un livre de Nuremberg et Notre-Dame. Et ce mot contient plu­\nsieurs sens : non seulement « l'imprimerie tuera l'architecture » mais encore\n« la presse tuera l'église ». Et enfin la pensée tuera l'ordre civil aussi bien que\n\n\nmoderne de l'esprit. . Il se trouvait derrière le chevet de Notre-Dame, et il s'arrêta pour\nconsidérer l'architecture de ce monument. L'antique cathédrale lui symbolisait d'habitude\nle caractère touffu de l'esprit germanique... Telle était sa manière de sentir les arts. Le\nsouvenir de l'Allemagne subitement rappelé changea pour une seconde le cours de sa\npensée. Il évoqua presque malgré lui Hegel, puis la doctrine de l'identité des contradic­\ntoires, puis la théorie de l'évolution qui en est sortie. » Et Robert Greslou écrit à Adrien\nSixte que s'il n'est pas un Faust, s'il n'a pas comme le vieux docteur, épuisé la coupe des\nsciences », ses études l'ont pourtant exalté.\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": "638                               DURENDAL\n\n\nl'ordre religieux. Aucun despotisme ne peut résister aux « idéalités », comme\ndisait Napoléon. Chateaubriand, ambassadeur à Berlin, note dans son\nmémoire sur l'Allemagne : « La promesse de la liberté a été avidement reçue\npar des écoliers qui trouvaient dans leurs maîtres le penchant que les sciences\nont eu dans ce siècle à seconder les théories libérales. »\n                                       *\n                                      * *\n\n   L'Allemagne, troisième patrie des romantiques après l'Espagne, offrait a\nl'imagination poétique des spectacles qu'on n'apercevait pas des salons pari­\nsiens : les étoiles et les nuages du ciel et les diableries de la terre.\n   Musset qui, à vingt ans, lisait Werther et Jean-Paul, nous a conté comment\net à quoi ses héroïnes pouvaient rêver à la suite de lectures étrangères : « La\nbrillante étoile de Vénus, qui scintillait sur la montagne, avait frappé les yeux\nde Bernerette; et, comme sous le charme d'une pensée plus tendre, elle chanta\nsur un air allemand les vers suivants, qu'un passage d'Ossian avait inspirés à\nFrédéric » :\n\n           Pâle étoile du soir, messagère lointaine,\n           Dont le front sort brillant des voiles du couchant,\n           De ton palais d'azur, au sein du firmament,\n                  Que regardes-tu dans la plaine?\n\n    Frédéric, c'est si bien Musset, que vous retrouverez ces vers dans le Saule.\n Les poètes allemands, plus proches de l'ingénuité et de la nature, prêtaient,\ncomme jadis Pétrarque et les trouvères, une âme aux objets inanimés; et ils\nconfiaient aux nuages le message de leur cœur. La Marie Stuart de Schiller\nfit sensation à Paris en 1820, quand, dans la traduction de Lebrun, elle inter­\npella les nuages que le vent emportait vers le cher pays de France. Les adieux\nde Marie Stuart et la prosopopée aérienne devinrent des thèmes lyriques, et la\njoie de la nouveauté fut dans le camp romantique. Talma et Rachel avaient\nfait verser des larmes parisiennes dans un drame allemand!\n    La terre et les eaux, comme les airs, s'animaient aussi d'inventions germa­\nniques, de superstitions médiévales. « Peut-être, disait Heine, les Français\nsont-ils appelés à expliquer avec le plus de justesse les symboles du moyen\nâge. Sortis depuis longtemps de cette période, ils la contemplent avec calme\net peuvent en apprécier les beautés avec une impartialité artistique. Nous\nautres, Allemands, y sommes encore enfoncés, dans ce moyen âge. » C'est\nsans doute ainsi_que l'entendait Napoléon à Erfurt, quand il reprochait à\nGoethe d'avoir mis en scène le diable, invention peu digne du siècle des\nlumières. Mais c'est de ces inventions que les romantiques sont le plus friands.\nLes imaginations dont les hommes na'ifs ont peuplé les airs et le monde, les\ninventions que suggère le mystère de la nature, l'animisme des poésies primi­\ntives, voilà ce que la cour et la ville avaient oublié depuis la Renaissance, et\nvoilà ce que les littératures étrangères rapportent à Paris.\n   A son Faust incommensurable qui contenait tout et quelque chose de\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "         LE ROMANTISME FRANÇAIS ET LA PENSÉE ALLEMANDE                                 639\n\n\nplus (1), Goethe avait beaucoup ajouté après la visite de Mme Staël. La seconde\npartie du drame se terminait parmi les ravins et les rochers de la forêt soli­\ntaire, et le chœur mystique y célébrait les apparences passagères qui ne sont\nque symbole, l'inaccessible atteint, l'indescriptible réalisé, et l'éternel féminin\nqui nous entraîne et nous élève au ciel. Les adjectifs neutres permettraient à\nla langue allemande de philosopher comme le latin d'Albert le Grand et de\nSiger de Brabant :\n\n             La pensée y descend dans un vague profond.\n\n   De Novalis jusqu'à Ed. von Hartmann, la même fascination de l'incon­\nnaissable a séduit les philosophes, les rêveurs romantiques; et ceux qui à leur\nsuite ont fait passer dans la prose française le frisson du mystère, y ont révélé\nune nouveauté. En traduisant et en adaptant Novalis, M. Maeterlinck s'émer­\nveille à songer « combien les voies de l'âme humaine divergent vers l'inacces­\nsible». Or, l'âme de Novalis, comme celles de Ruysbroeck et d'Emerson,\n« sont les antennes de l'âme humaine innombrablement une. Elles sont allées,\nchacune de son côté, bien au delà des cercles sûrs de la conscience ordinaire ».\nLà réside l'originalité de leur démarche, car les penseurs intelligibles « ne sou­\nlèvent pas d'une ligne les grands trésors de l'inconscience ». « Il n'est peut-être\npas possible de parler clairement de ces choses, — poursuit Maeterlinck —\nmais ceux qui savent s'interroger assez profondément et vivre, ne fût-ce que le\ntemps d'un éclair, selon leur être intégral, sentent que cela est. Notre con­\nscience a plus d'un degré, et les plus sages ne s'inquiètent que de notre con­\nscience à peu près inconsciente parce qu'elle est sur le point de devenir divine.\nAugmenter cette conscience transcendantale semble avoir été toujours le désir\ninconnu et suprême des hommes. Elle ne s'augmente qu'en augmentant l'inex­\nplicable autour de nous. Car nous ne sommes qu'un mystère, et ce que nous\nsavons n'est pas intéressant (2). »\n   Le mystère, c'est ce que les nations jeunes ont mis non pas en équation,\nmais en miracles, apparitions, diables, esprits de tout costume et de toutes\nmœurs, ondines ou lutins, Lorelei ou Obéron.\n   La transposition en merveilleux de la destinée humaine, le conflit des deux\nâmes qui habitent la poitrine du docteur Faust, la séduction victorieuse de la\npensée la plus austère, cela devient dans les littératures modernes le drame\ndu pacte avec le diable. Seulement, les compatriotes de Voltaire ne goûte­\nraient plus ce spectacle comme au temps de Rutebeu f et du clerc Théophile.\nIl faut donc que l'intervention de l'autre monde leur soit présentée sous une\nforme plus humaine ou plus délibérément fantastique. Méphistophélès a un\nmanteau rouge, un nom grec et de l'esprit. La statue du Commandeur\nmarche tout d'une pièce, et les flammes la suivent bientôt; mais c'est un\n\n   (1) « Plus une œuvre poétique est incommensurable et insaisissable pour l'intelligence,\n— disait Goethe à Eckermann — et meilleure elle est... Le Faust est un sujet incommen­\nsurable... Cette obscurité même attire les hommes, et ils se fatiguent à l'éclaircir, comme\nils font pour tous les problèmes insolubles. »\n   (2) Le Trésor des humbles, 62e éd., p. 145.\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": "640                                  DURENDAL\n\n\n\nconte d'Espagne, et Mozart y a mis sa musique sur un livret italien; et voilà\ncomment les auditeurs de l'Opéra sont moins choques que ne l'étaient les\nFrançais de i665 à la représentation de la pièce de Molière.\n   Musique, opéra, décor : le merveilleux, satanique ou providentiel, finit en\nFrance en pittoresque. A retrouver ainsi les vieux songes des pays chrétiens,\nles spectateurs purent s'imaginer qu'une esthétique nouvelle allait sortir de la\nconfusion des arts. Pour les romantiques français « Albert Durer (1) person­\nnifiait dans sa plus grande originalité le génie pittoresque de l'Allemagne et\nson penchant vers le fantastique ». Callot et Hoffmann, Schiller et Rossini,\nle dessin, l'écriture et l'harmonie jetaient dans Paris tous les éléments d'un\npandémonium poétique, et d'une humanité nouvelle qui n'attendait que\nson poète :\n\n             Si le roué français, le don Juan ordinaire,\n             Ivre, riche, joyeux, raille l'homme de pierre...\n             Il en est un plus grand, plus beau, plus poétique,\n             Que personne n'a fait, que Mozart a rêvé,\n             Qu'Hoffmann a vu passer, au son de la musique,\n             Sous un éclair divin de sa nuit fantastique...\n\n   Le mystère se devine et s'écoute plus facilement qu'il ne se comprend. Et\nce que les littératures étrangères ont déposé dans la sensibilité française, c'est\ntrès souvent ce que les romantiques parisiens ont deviné ou entrevu ou\nentendu à l'Opéra : le bonnet de Faust et sa barbe grise, le rouet de Margue­\nrite, le manteau de feu de Méphistophélès, le souper de Don Juan.\n   Les compositions de Goethe prouvaient aux Français « que ces vieilles\nhistoires de fées et de démons pouvaient fort bien se parer des couleurs de la\npoésie ». Les contes allemands et espagnols précisaient et coloraient une\nvisiop d'autre chose, d'autre part et d'autrefois.\n             Pour un fils d'Apollon, le véritable monde\n                    Est celui qui n'existe pas...\n             C'est un monde idéal qu'on voit dans les nuages;\n             Tout, jusqu'au sentiment, n'y parle qu'en images (2).\n\n   Renforçant la méprise de Goethe, qui avait fait de Elfenkönig (3) un\nErlkölnig, les Français parlent du Roi des Aulnes, et y voient parfois « un\ngénie malfaisant attaché à l'ombrage des saules et des aulnes ». Ou bien ils\nempruntent à Gœthe et à Burger le thème de la chevauchée macabre. Ou\nencore la vision de l'autre monde sert, comme à Dante et à Zedlitz, à juger\nles héros d'ici-bas. Dans sa ballade de la Revue Nocturne, Zedlitz repré-\n\n\n  (1) V. Hugo {Voix intérieures, X : A Albert Durer) appelle son maître le vieux peintre\npensif qui mêlait le songe et le réel ».\n  (2) A. Jullien, H . Morel, Viennet, cités par BALDENSPERGER, Goethe en France, p. m .\n  (3) L'Elfenkönig Alberich (le roi des Elles) est, comme on sait, Auberi, Aubéron, devenu\nObéron en Angleterre.\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": "       LE ROMANTISME FRANÇAIS ET LA PENSÉE ALLEMANDE                           641\n\n\nsentait les ombres de la Grande Armée défilant devant l'ombre de Napoléon.\nCette ballade inspira la lithographie de Raffet et les imitations poétiques de\nDumas et de Hugo. Dans l'Expiation comme dans le texte français de la\nRevue Nocturne, le destin (ou Dieu) répond à l'ombre, la voix fatidique se\nmêle au roulement du canon, et Bonaparte lève sa face pâle au milieu de la\nnuit et de la mort. Seulement, la scène se passe aux Invalides sous Napo­\nléon III. Et dans un autre poème, ce sont les figures de l'Arc de Triomphe\nque Victor Hugo fait défiler comme les ombres de la revue,\n\n            Tous, poussant au combat le cheval qui hennit,\n            Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule.\n\n    L'Enfer lui-même finit en peinture : et Napoléon III acheta pour le\n Louvre la Revue Nocturne peinte par Feodor Dietz d'après Zedlitz.\n    C'est par les poètes étrangers ou moyen-àgeux que l'on se représentait\nl'au delà de la tombe. C'est par eux aussi qu'on découvre parfois l'au delà\ndes frontières et de la Révolution, le pays de Mignon où fleurit l'oranger,\nl'Italie des palais, des myrtes et des roses, une Allemagne romanesque et\nféodale, des anges pensifs de candeur allemande, des vierges très blondes, des\n« chevaliers tombés rois des mains de Charlemagne ». C'est par A. W.\nSchlegel que Corinne connaît la légende du diamant qui avertit de la\ntrahison, et d'autres « beautés poétiques des Espagnols, des Anglais, des\nItaliens et des Portugais ». C'est en lisant Schiller, son Allemand préféré,\nque Chateaubriand voyageur se rappelle le ciel nocturne d'Egra, le drapeau\nbattu par les vents, la tour, les nuages et la lune qu'avaient contemplés Wal­\nlenstein. C'est à Jean-Paul Richter que Musset emprunte l'épigraphe de\nSuzon : « Heureux celui dont le cœur ne demande qu'un cœur, et qui ne\ndésire ni parc à l'anglaise, ni opera seria, ni musique de Mozart, ni tableaux\nde Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de\nromans ni leur accomplissement ». Comme Tacite écœuré par la Rome\nimpériale, les rêveurs de Paris ont la nostalgie d'un passé chimérique et d'un\nétranger idéalisé, où la vie intérieure et toutes les vertus intimes sont restées à\nl'abri de la corruption mondaine :\n\n            Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend,\n            Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerite,\n            Doux mystère du toit que l'innocence habite,\n            Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus.'\n                                         *\n\n  Pris de nostalgie pour un passé et un charme qui semblent survivre au delà\ndu Rhin, des Alpes, des Pyrénées et de la Manche, les poêles cherchent\ndans les contes d'Espagne, d'Italie et d'Ecosse ce qui peut divertir les\nParisiens. Hernani, Francesca, Ossian, Malvina, comme s'ils étaient rentrés\ndans les fourgons d'une invasion morale, s'introduisent avec Faust et Mar­\nguerite dans les théâtres et les librairies, dans les ateliers et les concerts.\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": "642                               DURENDAL\n\n\nVictor Hugo lit Kohlrausch, et comme il a visité les manoirs du Rhin, il\ninvente des burgraves romantiques et un Barberousse napoléonien. On se\nlassa vite des détails historiques : les drames romantiques montraient des\nfoules comme dans le Wallenstein de Schiller, et des personnages qui\ncroyaient à l'astrologie, et des aventuriers, révoltés libertaires comme les\n Brigands, et des montagnards comme ceux de Guillaume Tell. Seulement,\nles compositions de Hugo et de Musset n'étaient pas toujours jouables; et\nHugo, quand il se ravisa, déclara aux Allemands que leur vrai poète national\nétait leur principal musicien :\n\n            Vous avez Beethoven comme la Grèce Homère.\n   C'était parler en personne prudente et avertie : car la musique suggère plus\nqu'elle n'exprime, elle rêve mieux qu'elle ne raisonne, elle est l'art roman­\ntique par excellence, et c'est sur la musique de Mozart que Musset a composé\ndes vers où les songes du soir et de la nuit pensive, où l'absence et le temps et\nl'amour murmurent aux oreilles françaises des paroles allemandes : Vergiss\nmein nicht. Et c'est la musique de Wagner qui ramène à Paris, après des,\nsiècles et des révolutions, la matière de Bretagne, de Lorraine et de Rome, la\nlégende de la vertu rédemptrice, de l'âme pécheresse et des forces élémentaires.\nAprès tant de migrations, Perceval le Gallois est devenu Parsifal; le Lorrain\nGarin s'appelle Lohengrin, et Iseut la Blonde se nomme Isolde. La Wartburg\ns'élève bien loin de la Rome papale. Et les classiques d'Allemagne font eux-\nmêmes aux oreilles des Latins un vacarme romantique. Heine l'avait bien dit\naux Français qui ne l'écoutaient guère : « Dans nos compositions nationales\net dans nos légendes populaires traditionnelles, domine ce sombre esprit du\nNord dont vous pouvez à peine vous faire une idée. » C'est par la musique\nallemande que la pensée française — comme le Tannhaeuser de Heine lui :\nmême — \" entend ronfler la bonne Allemagne \".\n\n                                                               A. COUNSON.\n"}, {"page_pdf": 744, "texte": "       L'Eucharistie et\n            l'Art religieux moderne\n\n               ALTESSES ROYALES (2), MESSEIGNEURS,\n               MESDAMES, MESSIEURS,\n\n\n\n                    CE n'est ni le lieu ni l'occasion d'étudier les rapports de l'Art\n                       et de l'Idéal. Nous sommes ici pour travailler de concert\n                       à l'exaltation et à la propagande pratique du culte de la\n                       divine Eucharistie. Si j'ai demandé à pouvoir vous entre­\n                       tenir un instant de l'art religieux moderne et si je suis très\n                       reconnaissant qu'on me l'ait permis, c'est afin d'attirer\n                      votre attention, celle de tous ceux qui dans notre pays\n                      associent le progrès de la pratique religieuse fervente à\nl'activité intellectuelle et morale de la nation, sur l'utilité qu'il v a à ne\npoint laisser en dehors de nos préoccupations le souci artistique.\n    En peu de mots, voici le terrain du débat : Étant donné que notre foi, la\nconnaissance de notre doctrine, la vocation de notre apostolat nous font un\ndevoir strict d'appeler tous nos frères de bonne volonté à reconnaître, à saluer,\nà aimer, à pratiquer avec nous la vie surnaturelle et son renouvellement per­\nmanent par la présence réelle, quel doit être notre attitude à l'égard de\nl'art et des artistes?\n   Je ne veux point répondre au nom de ces derniers, je n'aurais d'ailleurs\nque de bien faibles titres à le faire. Il n'est besoin que de bon sens et d'im­\npartialité pour éviter le malentendu foncier qui existe trop souvent, hélas! et\nrisque de perdurer entre l'esprit catholique moderne et l'amour désintéressé\nde la beauté.\n    Entendons-nous : il ne s'agit point d'un débat historique, ni de discuter le\nrôle de l'Église inspiratrice et protectrice des arts — rôle qui ne fait pas ques­\ntion et dont tout le monde salue la gloire immortelle — ni d'établir la relation\nintime, la relation profonde existant entre la représentation artistique de\nl'idéal chrétien et son utilisation par la vie catholique; mais d'examiner com-\n\n\n (1) Discours prononcé au Congrès Eucharistique de Vienne le 13 septembre 1912.\n (2) Les princes de Bourbon-Parme.\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": "644                               DURENDAL\n\n\n ment, aujourd'hui, l'Église continue ce rôle et quel secours les fidèles peu­\n vent lui apporter, comment la place faite à l'art dans l'activité catholique\n de notre temps et de notre pays devrait répondre à sa vocation surna­\n turelle.\n    Nous sommes tous, je pense, d'accord sur les principes. Quelle que soit la\ndéfinition qu'on donne de l'art et de la beauté, et même, et surtout, si l'on\n veut ne considérer que la beauté intérieure, la beauté morale, nul ne peut en\n abstraire une participation évidente et tangible de la réalité. Le beau, splen­\ndeur du vrai, l'art, représentation animée de la vie, transposés l'un et l'autre\ndans l'expression qu'en donne le catholicisme, reflètent l'un et l'autre le\nrayonnement de notre Idéal répandu sur la création tout entière. Pour mener\nl'homme à regarder la vie à travers ce prisme du surnaturel, qui sublimise la\nplus humble réalité et revêt d'éternité tous les paysages d'âme, on lui demande\nun élan de foi et d'enthousiasme dont le point de départ est la considération\nde lui-même et de ce qui l'entoure. L'art païen mettait sa fin dans cette consi­\ndération et le souci de perfection physique qui en dérivait. Tout ce qui ne\nconsent pas à l'apothéose de la matière et se dégage, d'un brusque sursaut spi­\nrituel, de la gangue dorée du naturalisme artistique, se trouve sur le chemin\nde l'idéal. Pour un artiste chrétien rien n'est indigne de servir à la gloire de\n Dieu dont il découvre le reflet sur tout ce qu'il est appelé à représenter. Tous\nses frères d'art, tous ceux qui poursuivent avec lui le surhumain dans l'huma­\nnité sont, à ses yeux, des pèlerins de l'infini.\n   Si la religion qu'il pratique lui sert à la fois d'aliment pour sa vie d'art et\npour sa vie morale, quelle émulation ne doit-elle pas susciter chez les non-\ncroyants épris de la même passion? Si les œuvres qu'il enfante portent l'em­\npreinte d'une vie plus frissonnante et plus vraie dès qu'il y incarne sa sincérité\nreligieuse, quel argument n'offrent-elles pas de la supériorité de l'idéal qui\nles a inspirées?\n   Et si à l'émulation individuelle nous substituons le concours des disciplines\nsans lesquelles l'art demeure stérile, comme une doctrine de vie apparaît à la\nfois plus humaine et plus divine qui oriente vers de la beauté toutes les mani­\nfestations de la vitalité!\n   Or, et c'est ici que je voudrais appeler votre attention, les catholiques\nsentent-ils toute leur responsabilité vis-à-vis de la richesse d'art encore\ninemployée de leur religion? Jusqu'à quel point sont-ils excusables de n'en\npoint exploiter toutes les forces d'apostolat et d'édification?\n\n\n                                        I\n\n    Il y a une chose qui me frappe depuis toujours et qui me scandalise davan­\ntage depuis quelque temps. Le catholicisme compte un grand nombre\nd'archéologues. Des sociétés sont florissantes qui ont pour but la recon­\nnaissance, la genèse, la restauration, la protection des édifices du culte que\nnous ont légués nos ancêtres. Des concours zélés s'y prodiguent qui groupent\nl'effort de beaucoup de braves gens. Et cependant les artistes modernes, ceux\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "            L ' E U C H A R I S T I E E T L'ART R E L I G I E U X M O D E R N E   645\n\n\n\nde la plume, du ciseau, du pinceau, de l'équerre sont tenus dans une sorte de\nsuspicion. Il est bien plus aisé pour un artiste de se faire praticien, de\nrestaurer des statues mutilées, que de trouver le moindre encouragement à\nune œuvre originale.\n   D'autre part, l'indigence religieuse de l'art contemporain est profonde; elle\nest inexplicable si l'on considère la multiplication incessante de l'activité reli­\ngieuse dans tous les autres domaines. On est bien obligé de constater cette\nchose lamentable : le culte se contente de la médiocrité. Médiocrité dans les\nfigurations plastiques, dans les réalisations musicales, dans l'effervescence\nlittéraire dont la religion est l'occasion permanente. Médiocrité non pas tant\nphysique, car en ces matières l'industrie est arrivée à un certain perfec­\ntionnement, mais médiocrité morale. La bondieuserie, l'odieuse bondieuserie\nde \" l'article courant \" dont les débouchés sont innombrables, a pour signe\ndistinctif l'inexpression complète. L'indigence artistique de l'objet religieux\nest une indigence d'âme, c'est bien pourquoi elle est sacrilège.\n   Je sais bien que cela n'arrête pas sur des lèvres vraiment ferventes une\nprière, et encore... Mais la question n'est pas là, et nous allons le voir tout de\nsuite. Pourquoi toute la sublime doctrine de Jésus-Christ est-elle liée à une\nparticipation effective et réelle de notre corps au culte qu'elle a instauré,\nsi ce n'est parce que Dieu, en nous imposant l'hommage de l'adoration et de la\nprière, l'a voulu conforme à notre destinée, humaine à la fois et surnaturelle?\nQue l'objet du culte, temple, statue, autel ou vase, soit modeste, misérable,\nmaladroit, qu'importe! Mais il y faut un élément d'âme conforme à son\nauguste destination. Les Primitifs nous émeuvent sous les plus pauvres et\ngrimaçantes apparences par une intention si profonde d'amour et de piété\nqu'à travers quatre siècles nous en demeurons tributaires. La liturgie de la\nmusique, de la célébration, de la prière dérive d'une sincérité, d'une élévation\nanalogues et c'est bien pourquoi la rénovation liturgique apparaît aujourd'hui\nsi indispensable. Dom Besse va vous dire quels heureux signes s'en mani­\nfestent en Belgique.\n   Je voudrais qu'un mouvement parallèle soit entrepris en faveur de la réno­\nvation de la statuaire et, en général, de toutes les manifestations d'art aux­\nquelles le culte est intéressé. Je ne puis les énumérer toutes. On permettra à\nun homme de lettres d'en indiquer une à laquelle, jusqu'à présent, on a\n témoigné la plus parfaite indifférence. Je veux parler des cantiques, du chant\n en langue vulgaire.\n    Nous avons tous dans la mémoire, hélas ! les petites infamies poétiques\n qu'on nous a seriné au collège. Rien de plus exalté et de moins lyrique, rien\n de plus emphatique et de moins vrai, par conséquent, rien de plus absurde et\n de moins chrétien. Ceci se rattache à la question de la prière. La sève litur­\ngique renouvellera-t-elle celle-là après avoir simplifié, purifié, assaini celle ci?\n Espérons-le. Comme il ne s'agira plus guère ici de traduction ni d'adaptation,\n mais d'invention, il est à souhaiter qu'on s'adresse à de vrais poètes. Notre\n pays en compte d'excellents et, chose remarquable, les meilleurs sont profon­\n dément croyants et pratiquants. Ils écrivent déjà d'admirables vers directement\n inspirés par l'amour de Dieu et de la Vierge, par les légendes chrétiennes, par\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": " 646                                 DURENDAL\n\n\n le plus pur spiritualisme. Qui, parmi la masse des catholiques, les connaît,\n les lit, les encourage?... Comme l'âme de nos enfants, comme l'âme du\npeuple chrétien s'envolera mieux vers les voûtes de nos églises, quand ils, leur\n serviront d'interprètes fidèles et simples, secondés par une musique qui ne\nrappellera plus les rythmes des kermesses, ou, comme on dit chez nous, les\n\" dontje \" d'orphéon !\n    Ne sait-on pas que ce serait là un trait d'union naturel et charmant entre\nle culte et l'art, c'est-à-dire entre l'inspiration religieuse et la représentation de\nl'âme humaine, entre l'amour sacré et l'amour profane?\n    Ici nous nous heurtons, je le sais et je le redoute, à l'objection multiforme\ndes dangers et des erreurs de l'art.\n    Quand il s'agit du culte proprement dit, on s'accorde à reconnaître et à\ndéplorer la laideur, la médiocrité ou l'impropriété de beaucoup de choses que le\nsimple respect dû à Dieu condamnent comme un outrage permanent à la\nbeauté infinie. Mais, dans le domaine de la vie extérieure et laïque, l'applica­\ntion des forces catholiques à l'art entraîne tellement de réserve et d'appréhen­\nsion que c'est à décourager les meilleures vocations.\n\n\n                                          II\n\n    Or, au nom de notre foi, au nom de sa prédestination à rayonner à travers la\n vie, nous devons dire aux catholiques que le frisson divin a visité : Œuvrez dans\n tous les domaines en conformité avec l'idéal, faites des monuments, des\n statues, des tableaux, des poèmes, des romans chrétiens, faites-les les plus\nbeaux, c'est-à-dire les plus vivants possibles. Nous devons le leur dire prati­\nquement, c'est-à-dire en leur assurant le placement de leurs œuvres, en les\nentourant de notre sympathie, en les défendant au besoin contre les incompré­\nhensions du public.\n   Celles-ci sont de deux espèces. Les unes sont voulues, dérivant d'une véri­\ntable hostilité, celle qui s'attache à toutes les œuvres de foi et d'apostolat, et\nc'est un épisode de l'éternel combat du bien et du mal. Les autres sont incon­\nscientes et d'autant plus obstinées, hélas! restreignant par étroitesse naturelle\nd'esprit le champ de l'observation et se refusant à considérer la force démon­\nstrative et apologétique d'une œuvre dont la hardiesse les épouvante. Sans\ndoute, le meilleur moyen de les vaincre, c'est de les éclairer en complétant, en\ninstaurant l'éducation artistique de l'enfance et du peuple. Mais un plus sûr\nmoyen de les rendre inoffensives, c'est de leur substituer un milieu compré­\nhensif et ouvert de croyants inébranlables et de pratiquants fervents qui\nseront, dans la grande masse catholique, une élite. A celle-ci incombera la\nmission délicate de soutenir de ses encouragements, de ses restrictions, de son\nautorité morale, religieuse et artistique les âmes vibrantes et ombrageuses à qui\nDieu se révèle sous l'aspect visible d'une beauté idéale.\n   Le public se doute-t-il de son pouvoir? L'artiste est un perpétuel inquiet.\nQue j'en connais qui se sont laissés dévoyer faute d'une autorité en laquelle\ns'uniraient les deux disciplines, celle de la vie et celle de l'art! Mais tout artiste\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": "            L ' E U C H A R I S T I E ET L'ART RELIGIEUX MODERNE              647\n\n\n\nsincère et désintéressé est à la merci de cette autorité-là. Seulement, on peut\ndéclarer que, si elle existe en principe, en puissance, parmi nombre d'esprits\néminents, il faut reconnaître qu'elle n'est pas à la portée des nécessités quoti­\ndiennes. Au contraire, que d'âmes éprises d'idéal qui ont sombré dans le\ngouffre de l'individualisme et du matérialisme pour n'avoir pas rencontré du\ncôté de la tradition et de la doctrine surnaturelle cet enthousiasme dont leur\nsensibilité a besoin! De la meilleure foi du monde et pour d'excellents motifs,\nla plupart des catholiques, prêtres et' laïques, commencent par décourager\n1 artiste, par jeter dans l'eau débordante de son ambition les pierres de cent\nobjections, sans doute fondées, mais qui ont bientôt fait de dessécher l'espoir\nd'infini qui se cachait à sa source. Beaucoup se résignent peut-être et leurs\ndirecteurs en triomphent. D'autres s'élancent délibérément dans des directions\nmoins austères, pour aboutir à l'anarchie. Les conseillers triomphent encore\net disent : « Voyez à quoi cela les amenés! »\n   Mais savez-vous vers quels sommets eussent été ces ardeurs ingénues et\nvibrantes, si on les avait aidées à voir luire d'en bas le plus pur idéal?\n   L'art n'est pas par destination entaché de sensualisme; c'est là un préjugé\nabsurde et outrageant pour l'art dont la fin est Dieu. D'autre part, l'art n'est\npas un élément inutile de la culture spirituelle. Bien au contraire, à notre\népoque de réalisme outrancier, dans un pays trop orienté, comme le nôtre,\nvers l'utilité pratique et immédiate, aux yeux d'une jeunesse de plus en plus\nexcitée par les prouesses physiques du sport, l'art est un contrepoids néces­\nsaire; il est l'allié naturel et permanent de l'éducation religieuse et morale.\n   Un ordre modeste et actif entre tous, celui des Frères des Ecoles chré­\ntiennes l'a compris; l'efflorescence des Ecoles Saint-Luc en Belgique doit\nêtre saluée ici comme un des plus grands bienfaits attribués par la Providence\nà notre peuple. Elles forment des artisans dont les plus humbles acquièrent\ngrâce à elles le noble orgueil de leur métier. L'architecture religieuse leur doit\nde fort honorables et. dignes édifices. Plusieurs de leurs anciens élèves, se\ndégageant ensuite de tout archaïsme, sont devenus des producteurs originaux.\n   Moins fortunés que ces adolescents de condition modeste, à. qui l'art est\napparu d'abord sous ses apparences professionnelles, notre formation huma­\nnitaire, au lieu d'affiner en nous notre faculté de sentir et de rendre nos émo­\ntions, ne nous a t-elle pas imprimé je ne sais quelle marque de sécheresse et\nde cérébralité? Quelle part est faite dans nos collèges à l'histoire de l'art, à la\nformation du goût, à la connaissance de la nature, à l'expression disciplinée\ndu cœur? Dans l'éveil de notre sensibilité on voit mille dangers, vrais d'ail­\nleurs, mais qu'on ne supprime qu'en supprimant l'organe, car plus un cœur\nest sensible plus il est exposé, mais plus aussi il est capable du grand amour.\nEt le grand amour, est-il besoin de le proclamer devant vous? le grand\namour c'est l'Eucharistie. Pour le chanter par l'art ce n'est pas trop de toute la\npoésie inhérente à la jeunesse. Pourquoi la comprimer sous la prose fût-elle\nla plus correcte et la plus exacte? Pour chanter le Créateur, il faut ouvrir\nlarges les fenêtres sur la nature et sur la vie. Une cathédrale gothique est\nfaite à l'image de la forêt, tous ceux qui aiment les arbres, c'est-à-dire les\nbelles lignes, les couleurs harmonieuses, les rumeurs profondes et la montée\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": "648                                DURENDAL\n\n\nde la sève à chaque renouveau sont conviés à s'y sentir à l'aise, à se dépos­\nséder des soucis vulgaires, à faire en eux-mêmes l'ascension de leurs plus\nnobles instincts. Dans quel but heurter, comme le font tant et tant de nos\néglises et de nos chapelles et de nos ordres religieux les plus éminents, heurter\nl'appétit de beauté des âmes qui se cherchent? Il n'est pas donné à toutes de\npouvoir frapper à la porte d'une abbaye bénédictine et d'y recevoir d'un seul\ncoup la révélation de la beauté catholique.\n\n   Altesses Royales, Messeigneurs, Mesdames, Messieurs,\n    Il me faut conclure et je n'ai fait que vous exposer des considérations\ngénérales. Je n'étais pas autorisé à faire davantage, car c'est à vous qu'il\nappartient de voir comment on répondrait, dans les divers domaines inté­\nressés, au vœu que je vous convie à former de voir un plus grand souci de la\npropagande religieuse par l'art régner dans l'activité catholique. Toutes les\ninitiatives peuvent être heureuses, car il s'agit d'un grand courant à créer, à\npropager afin d'introduire dans l'éducation religieuse, dans la préparation\nsacerdotale, dans l'apostolat laïque, un respect de la beauté sous toutes ses\nformes. Les plus grands artistes de tous les temps n'ont point ambitionné\nautre chose que de provoquer par leur œuvre un élan d'admiration si fer­\nvente qu'elle se confonde avec l'amour.\n   Un tableau du Titien à la villa Borghèse, à Rome, semble créer dans un\npaysage élyséen une émulation entre l'amour sacré et l'amour profane. Et de\nfait il y a entre les deux figures chargées de représenter l'un et l'autre tant de\ngrâce et tant d'harmonie, tant de finesse et tant de perfection que le spec­\ntateur charmé hésite à fixer ses préférences. Mais le prestigieux Vénitien n'a\npoint pris parti lui-même et l'on ne sait à quelle figure attribuer l'incarnation\nde l'un ou l'autre amour. Rien ici ne trahit la préoccupation du penseur et\ndu croyant. Car entre l'amour sacré et l'amour profane il y a bien autre\nchose qu'une rivalité de couleur, de forme, d'attitude. Là où s'arrête la puis­\nsance de séduction du second, l'élan du premier commence. Si l'art est\nl'expression sublimisée de l'amour, quelle force ne réside point dans l'Eucha­\nristie pour inspirer l'artiste qui croit et qui communie!\n\n                                                         HENRI    DAVIGNON.\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": "                               Les Nibelungen\n Trilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n\n                               DEUXIÈME PARTIE\n\n                        La m o r t de Siegfried\n            T r a g é d i e           e n      c i n q               a c t e s\n\n                                    Personnages :\n     L e roi G U N T H E R .                 RUMOLT.\n     HAGEN TRONJE.                           SIEGFRIED.\n     DANKWART.\n                                             UTE.\n     VOLKER.\n                                             B R U N H I L D , reine d ' I s l a n d e .\n     GISELHER.\n     GERENOT.                                FRIGGA, sa n o u r r i c e .\n     WULF                                    U N CHAPELAIN.\n     TRUCHS   hommes d'armes.                UN     VALET DE CHAMBRE.\n\n              Des guerriers, d u peuple, des servantes, d e s n a i n s .\n\n                                     ACTE I\n                 En Islande. Le burg de Brunhild au point du jour.\n\n                                     SCÈNE I\n         (Brunhild et Frigga entrent de côtés opposés.)\n  BRUNHILD. — D'où viens-tu de si b o n n e heure? Tes cheveux sont couverts\nde rosée, ta robe est souillée de sang?\n  FRIGGA. — Avant que la lune s'éteignît, j ' a i voulu porter m o n offrande aux\ndieux exilés.\n  BRUNHILD. — Comment? tu les vénères encore? Ignores-tu q u e c'est la\nCroix qui règne? Q u e T h o r et Odin sont damnés?\n  FRIGGA. — E s t - c e u n e raison de les craindre moins? S'ils ne peuvent plus\n\n\n  (1) Voir le numéro de septembre.\n"}, {"page_pdf": 751, "texte": "650                               DURENDAL\n\n\n\nsauver, ils peuvent toujours maudire; c'est pourquoi je leur offris ce bouc.\nQue n'as-tu suivi mon exemple, plus que tout autre tu en avais le devoir!\n  BRUNHILD. — Comment? moi?\n\n   FRIGGA. — Ne t'en défends plus aujourd'hui! Depuis longtemps déjà, j'au­\nrais dû t'éveiller. Enfin l'heure est venue !\n  BRUNHILD. — Je craignais qu'elle put être celle de ta mort;     je n'osais t'y\npousser !\n  FRIGGA. — Apprends donc! Ici, devant moi, dans ce burg de feu, l'ombre\nd'un vieillard surgit de terre. Il me tendait un enfant et des runes!\n  BRUNHILD. — C'est de nuit qu'il se montra'?\n\n  FRIGGA. — Tu le sais? dis, comment!\n\n  BRUNHILD. — Ton sommeil trahit souvent ta pensée; quand la lune\néclaire ton visage, tes lèvres s'entr'ouvrent et tu parles.\n   FRIGGA. — Ainsi, tu épies mon sommeil? — Qu'importe! — Or donc,\nc'était sur le coup de minuit; on veillait le corps de la reine. Il vint. Ses\ncheveux étaient blancs comme neige et plus longs que ceux d'une femme :\nils semblaient un manteau qu'il traînait sur ses pas.\n  BRUNHILD. — C'est l'esprit de la montagne.\n\n   FRIGGA. — Probablement. Pas un mot ne tomba de ses lèvres, mais l'en­\nfant tendit ses menottes vers la couronne d'or qui brillait au front de la\nmorte. Chose étrange, elle lui seyait à merveille!\n  BRUNHILD. — Comment? à l'enfant?\n\n   FRIGGA. — A l'enfant! Et ce qui plus est, elle ne lui deviendra jamais\ntrop étroite !\n  BRUNHILD. — Tout comme la mienne !\n\n   FRIGGA. — Tout comme la tienne! Chose plus étonnante encore, la fillette\nque le vieillard — aussitôt évanoui — me tendit, ressemblait tellement à\nl'enfant que la morte enserrait dans ses bras, que seul le souffle de la vie les\ndifférenciait. Il semblait vraiment que la nature avait créé deux fois un\nmême organe pour un seul usage et venait, à l'instant, de transvaser le sang\nde l'un dans l'autre.\n  BRUNHILD. — Tu dis que la reine tenait un enfant dans les bras?\n\n  FRIGGA. — Oui ! elle était morte en couches et l'enfant avec elle.\n\n  BRUNHILD. — C'est la première fois que tu m'en parles !\n\n  FRIGGA. — Je l'oubliai chaque fois. Le chagrin de ne pouvoir montrer à\nson époux le fruit de leur amour, la tua. Il aspirait à ce bonheur depuis de\nlongues années; la mort vint tout détruire, un mois avant la naissance.\n  BRUNHILD. — Continue!\n  FRIGGA. — Nous nous     tournâmes vers le vieillard : il avait disparu. La\n"}, {"page_pdf": 752, "texte": "                                   LES NIBELUNGEN                                  651\n\nmontagne qui s'était ouverte pour lui livrer passage, se refermait d o u c e m e n t\nsur lui.\n   BRUNHILD. — Il n'est jamais revenu?\n  FRIGGA. — E c o u t e . L e lendemain nous enterrâmes la reine, et le prêtre\nvoulut baptiser l'enfant; mais avant qu'il eût pu lui mouiller le front, son\nbras se raidit : il venait d'en perdre l'usage, à jamais.\n   BRUNHILD. — A j a m a i s !\n\n  FRIGGA. — C o m m e il était très âgé, on ne s'en étonna qu'à d e m i . Nous\nen appelâmes un a u t r e . Il parvint à asperger l'enfant, mais au moment qu'il\nvoulut le bénir, la parole lui m a n q u a . Il ne la recouvrit j a m a i s .\n   BRUNHILD. — Mais, le troisième?\n   FRIGGA. — N o u s le trouvâmes à g r a n d ' p e i n e . Il fallut chercher hors d u\npays, car l'histoire s'était r é p a n d u e et personne n'osait tenter l'aventure.\nL'étranger baptisa l'enfant. Il le baptisa, oui ; mais à peine l'eut-il fait qu'il\ns'affaissa p o u r ne plus se relever !\n  BRUNHILD. — Mais l'enfant? Qu'en advint-il?\n   FRIGGA. — Il grandit, vigoureux; ses caprices nous tenaient lieu de lois.\nIls ne trompèrent jamais notre attente; les runes nous l'avaient prédit.\n  BRUNHILD. — F r i g g a ! F r i g g a !\n  FRIGGA. — O u i ! o u i ! Cet enfant, c'est t o i - m ê m e ! E n conviendras-tu,\nenfin? — N o n ! si tu eus u n e mère, ne la cherche pas dans les caveaux où\npourrissent les morts, mais d a n s Hécla, refuge d e s dieux antiques des\nNornes et des Valkyries! — O h ! p o u r q u o i l'eau d u baptême mouilla-t-elle\njamais ton front ! Depuis tout est devenu mystère !\n  BRUNHILD. — Q u e chuchotes-tu là?\n\n  FRIGGA. — Comment se fait-il, qu'au lieu d'être couchées, nous nous\nsommes trouvées ce matin, assises, tout habillées, sur ces chaises, les dents\nclaquant et les lèvres bleuies?\n  BRUNHILD. — N o u s nous serons subitement endormies.\n  FRIGGA. — Cela nous arriva-t-il jamais?\n  BRUNHILD. — J a m a i s !\n  FRIGGA. — E h bien I le vieillard était là, prêt à parler ! Il me semble le voir\nqui te secoue et me menace. Mais u n profond sommeil te rend sourde à sa\nvoix; il n e faut p a s que tu a p p r e n n e s ce qu'il réserve à ton obstination. —\nVa, porte-lui des offrandes, qu'il te devienne p r o p i c e ! O h ! que n'ai-je\nrepoussé le prêtre alors qu'il m e pressait! — Mais je n'avais p a s s o n d é le\nsens des r u n e s . — V a ! fais-le, m o n enfant, car le m a l h e u r n o u s guette.\n  BRUNHILD. — L e m a l h e u r n o u s guette?\n  FRIGGA. — Le m a l h e u r ! N'oublie p a s ; le lac de flammes qui entourait ton\nburg est éteint d e p u i s longtemps.\n"}, {"page_pdf": 753, "texte": "652                                 DURENDAL\n\n\n  BRUNHILD. — Et pourtant, celui qui doit traverser cette mer, à cheval, et\nchargé du trésor de Faffner, le détenteur du Balmung n'est pas encore venu!\n   FRIGGA. — Je me serai trompée. Mais ce second signe ne peut mentir. Oui,\nje sais, et depuis longtemps, que les dieux comptent sur toi au moment\nsuprême. C'est pourquoi je te dis: va, porte-leur des offrandes, enfant! Peut-\nêtre sont-ils tous, ici, debout dans les ténèbres, n'attendant que la première\ngoutte de sang pour se révéler.\n  BRUNHILD. — Je ne redoute rien, qu'ils apparaissent!\n                                                          (Sonneries de trompettes.)\n  FRIGGA. — Des trompettes!\n  BRUNHILD. — N'en ouïs-tu jamais?\n  FRIGGA.— Elles m'emplissent d'angoisse! Oh! le temps des rêves est\npassé, l'inéluctable réalité s'avance!\n  BRUNHILD. — Qu'elle vienne! Qu'elle vienne! et te prouve que je sais\nvaincre encore! Aux jours où les flots de feu battaient ces murailles, j'allais à\nvotre rencontre, guerriers! et la flamme amie s'écartait devant mes pas,\ncomme un chien joyeux s'écarte devant son maître. Aujourd'hui la route est\nsans obstacles, mais le salut que je rends non moins fatal !\n                                                (Ce disant elle monte sur son trône.)\n  Allons! qu'on ouvre les portes! Qu'il entre! Quel qu'il puisse être, sa tête\nm'appartient!\n                                   S C È N E II\n         (On ouvre les portes; Siegfried, Gunther, Hagen et Volker entrent.\n  BRUNHILD.   — Qui veut mourir aujourd'hui? (A Siegfried.) Toi?\n  SIEGFRIED. — Je n'en ai nulle envie; je ne prétends pas à ta main. Mais\ntu fais trop d'honneur au guide du roi Gunther ; salue-le d'abord lui-même.\n  BRUNHILD (à Gunther). — C'est donc loi? Connais-tu le sort qui t'attend?\n  GUNTHER. — Je le connais.\n  SIEGFRIED. — Le renom de ta beauté s'est étendu au loin, mais plus encore\ncelui de ta rigueur. Qui connaît ton regard se rappelle jusqu'au sein du\ndélire, que la noire mort marche à ses côtés!\n   BRUNHILD. — Tu dis vrai! Qui ne triomphe pas meurt à l'instant, et\navec lui tous ceux qui l'accompagnent! Tu ris de mes paroles? Ne sois point\ntéméraire! Bien que tu t'avances, prétendant élever au-dessus de ta tête et\nsans en répandre la moindre goutte, une coupe débordante, — puisque tu\nme dévisages comme une statue — je te jure que tu mourras aussi bien que\nles autres! (A Gunther.) Quant à toi, apprends d'abord de mes suivantes quels\nguerriers cette main abattit. Peut-être te diront-elles le nom de celui qui, se\nmesurant avec toi, te vit tomber à ses pieds, vaincu !\n  HAGEN. — Le roi Gunther ne connaît point de vainqueur.\n  SIEGFRIED. — Haut, s'élève son burg, à Worms sur le Rhin ! Riche est son\n"}, {"page_pdf": 754, "texte": "                               LES NIBELUNGEN                                   653\n\n\nroyaume de toutes richesses, plus grande encore sa puissance et sa gloire est\ninégalée!\n  HAGEN. — Ta main, Néerlande! C'est bien dit!\n  VOLKER. — Te serait-il donc si pénible de quitter, de plein gré, un pays\ndésert et la solitude de la mer sauvage? De suivie, loin de l'enfer et de la\nnuit, le roi d'un monde enchanteur? Qui peut te retenir en des lieux qui ne\nsont plus du monde des vivants, récifs abandonnés, que tous ont fui depuis\nlongtemps avec horreur! Non, si tu les aimes, ce ne peut être que parce\nqu'en toi naquit le dernier de ses enfants ! Les tempêtes qui grondent sur\nnos têtes, le hurlement des vagues de l'abîme, le sifflement du feu sinistre et\nsurtout cette lueur rouge qui tombe du ciel comme d'un autel ensanglanté,\ntout est terrible, infernal, et c'est du sang que l'on respire!\n   BRUNHILD. — Que sais-tu de ma solitude? Rien de ton monde n'a jusqu'ici\nsollicité mes désirs. M'en prit-il fantaisie, bien loin de m'en laisser offrir la\nmoindre chose, je saurais, sois-en sûr, l'aller y prendre!\n  SIEGFRIED. — Je l'avais prévu! Aux armes! aux armes! Emmenons-la de\nforce, elle vous en remerciera plus tard !\n   BRUNHILD. — On pourrait s'y tromper! Avez-vous seulement idée de ce\nque je vous sacrifierais? Non! vous l'ignorez, personne ne le devinerait!\nApprenez-le pourtant et tâchez à surprendre le secret de ma défense! Ici, le\ntemps n'est pas : printemps, été, automne, y sont inconnus; l'année n'y\nchange jamais de figure et semblables à elle nous ne varions jamais. De plus,\ncomme il n'y pousse rien de ce qui croît chez vous à la lumière du jour,\nde même, mûrit au sein de notre nuit, ce que vous ne sauriez ni semer ni\nplanter. Aussi la joie de vaincre me reste-t-elle au cœur, et j'exulte à l'idée\nde terrasser le présomptueux, jaloux de ma liberté! Assez forte est ma jeu­\nnesse, assez véhément le désir furieux de la vie ! Avant qu'ils ne me quittent,\nle destin, me comblant de dons insoupçonnés, m'aura sacrée prêtresse !\n  FRIGGA. — Qui s'empare d'elle? ô dieux! Etait-ce donc assez d'une          pauvre\noffrande !\n   BRUNHILD. — La terre se déchirera, me dévoilera le secret de ses entrailles !\nJ'entendrai les astres sonner et je comprendrai l'harmonie céleste! Un troi­\nsième bonheur m'échoiera enfin, un troisième bonheur, que l'on ne com­\nprendra jamais!\n  FRIGGA. — C'est toi ! Odin ! Oui, c'est toi ! qui dessilles ses yeux ! Cette nuit,\nson oreille restait sourde à ta voix, mais, à cette heure, l'avenir se révèle à\nson regard!\n   BRUNHILD (se dressant, extatique). — Je vois le jour où, au lieu de chasser les\nours et de libérer de sa prison de glace le serpent des mers, qui fouette\nfurieux les planètes, je quitterai le burg de grand matin. J'enfourche mon\ncheval, courageuse; il me porte plein de joie. Tout à coup, je m'arrête.\nDevant moi le sol flotte. Frissonnante, je tourne bride, mais derrière moi\ntout est transparent! Des nuages de couleurs diverses flottent sous moi,\n"}, {"page_pdf": 755, "texte": "654                                  DURENDAL\n\n\nplanent sur ma tête. Mes suivantes parlent et n e sont pas é m u e s . . . Je crie :\n« Etes-vous donc aveugles que vous ne remarquiez p a s ! . . . N o u s planons\nsur l'abîme!... » Elles sont étonnées, secouent la tête doucement, se pressent\nà mes côtés. Mais Frigga m u r m u r e : « Voici ton heure ! » Maintenant je\nc o m p r e n d s tout! L a terre est de cristal! Ce qui me semblait des nuages\nsont les veines d'or et d'argent qui la traversent en tous sens!\n  FRIGGA. — T r i o m p h e ! Victoire !\n   BRUNHILD. — Voici le soir. N o n , point de si t ô t ; nous ne serons réunies\nque fort tard. L e s servantes, tout à c o u p , tombent mortes ; la dernière\nparole expire sur leurs lèvres entr'ouvertes!... Mais u n e force m'entraîne\nvers le donjon. J'entends des sons divins, chaque étoile est u n e mélodie!...\nD'abord pour moi seule... Mais le matin grisaille, je m u r m u r e comme en\nrêve : « L e roi mourra avant la nuit, et son fils n e naîtra p a s ; il étouffe\ndans les entrailles de sa mère ! » J ' a p p r e n d s mes propres paroles de celles qui\nm'entourent et j'ignore d'où je les tiens! Bientôt tout devient clair; la\nlumière s'étend d'un pôle à l'autre! E t voici qu'ils viennent à moi, comme\naujourd'hui, mais ils ne portent plus des glaives p o u r c o m b a t t r e ; ils s'avan­\ncent h u m b l e m e n t , dépouillés de leur c o u r o n n e ! Ils viennent, écoutent mes\nrêves, tâchent d'éclaircir le sens des mots que je bégaye : car m o n regard\nembrasse l'avenir, ma main porte la clef de tous les mystères de ce m o n d e !\nmaintenant je règne, libérée du destin, le connaissant! Elevée par delà\ntoutes choses j'oublie tout ce qui m'est prédit ! Des centaines, des milliers\nd'années passent, je ne remarque rien. — U n jour je me d e m a n d e : ô Mort\noù es-tu? Les boucles de mes cheveux m e r é p o n d e n t ; elles sont noires comme\nl'aile du c o r b e a u ! E t voilà le troisième, le troisième b o n h e u r ; que la Mort\nn'est p l u s !\n                             (Elle tombe et ses suivantes la reçoivent dans leurs bras.)\n   FRIGGA. — P o u r q u o i douter plus longtemps? Vienne le héros porteur du\nB a l m u n g ! J e connais le bouclier qui l'en défendra! Qu'elle l'aime! il n'en\nm o u r r a pas moins puisqu'elle le combattra ! O u i ! elle le combattra, j'en ai\npleine a s s u r a n c e !\n  BRUNHILD (se redressant). — J e parlais... Qu'ai-je dit?\n  FRIGGA. — P r e n d s ton arc, mon enfant, tes flèches voleront plus rapides\nque j a m a i s ! T u sauras tout plus tard!\n   BRUNHILD (aux guerriers). — Suivez m o i !\n  SIEGFRIED. — Si tu es vaincue, jures-tu de nous suivre?\n  BRUNHILD (riant). — J e le j u r e !\n  SIEGFRIED. — C'est b i e n ! J e retourne au n a v i r e !\n  BRUNHILD (à Frigga, tandis qu'elle sort). — V a ! dans la salle des trophées!\nVa! cloue u n nouveau crochet d a n s la m u r a i l l e ! (Aux guerriers.) Allons!\nsuivez-moi !\n                                                                   (Tous sortent.)\n"}, {"page_pdf": 756, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                       655\n\n\n                                       ACTE II\n                               (Worms. La cour du Burg)\n\n                                        SCÈNE I\n            (Rumolt et Giselher se rencontrent.)\n  GISELHER. — T u veux d o n c n'en épargner a u c u n , R u m o l t ? Voilà des\nsemaines que des forêts entières tombent sous ta cognée ! Tu te prépares\nbien r a g e u s e m e n t à la noce du roi ! On dirait q u ' h o m m e s nains et elfes s'y\nvont rassembler.\n   RUMOLT. — J e m'y p r é p a r e g a i e m e n t , en effet! Si les marmites ne regor­\ngent de b o n n e viande, n o u s les comblerons en y plongeant chefs de cuisine\net m a r m i t o n s !\n   GISELHER. — T u n'as point de doutes sur l'issue?\n  RUMOLT. — P u i s q u e Siegfried s'est chargé de l'affaire ! U n gaillard qui\ncapture deux princes, en se j o u a n t , et nous les envoie ficelés comme une\ncouple de lièvres, vaincra bien deux diablesses de femme, je s u p p o s e !\n    GISELHER. — Au fait, tu as raison. Quels otages de prix que ces deux\nc o q u i n s ! A h ! a h ! ils s'imaginaient conduire la plus forte des b a n d e s , et\nvoilà qu'ils n'ont pu faire mieux que se constituer prisonniers, eux qui se\nprétendaient libérés à jamais de tout seigneur et maître ! (Gerenot sut vient.)\nA h ! voilà le c h a s s e u r !\n  GERENOT. — S a n s gibier! J e viens du guet, le R h i n est couvert de navires!\n  RUMOLT. — C'est la fiancée! C'est elle! — Qu'on abatte à l'instant tout ce\nqui d a n s la cour grogne, meugle, brait et m u g i t ! Qu'elle a p p r e n n e de loin\ncomment nous l'entendons recevoir !\n                                                                (Ou sonne du cor.)\n  GERENOT. — T r o p tard !\n\n                                      SCÈNE       II\n\n         (Siegfried entre avec sa suite.)\n  SIEGFRIED. — Me voici de r e t o u r !\n  GISELHER. — S a n s m o n frère?\n   SIEGFRIED. — N e t'inquiètes p a s ; je suis son messager. Seulement, ce\nn'est pas à toi que s'adresse le message, mais à ta m è r e . . J'espère que ta sœur\nvoudra bien le recevoir en sa c o m p a g n i e .\n  GISELHER. — Elles se rendront à ton désir, S e i g n e u r ; car elles désirent te\nremercier de ta victoire sur les princes danois.\n  SIEGFRIED. :— J e voudrais ne pas les avoir pris !\n  GISELHER. — E t pourquoi? Pouvais-tu attester de meilleure façon le prix\nde ton secours? Ce sont de redoutables guerriers.\n"}, {"page_pdf": 757, "texte": "656                                   DURENDAL\n\n\n  SIEGFRIED. — C'est possible; mais s'ils eussent été libres, quelque oiseau\naurait propagé le bruit de ma défaite, et je pourrais te d e m a n d e r à cette\nheure : C o m m e n t Kriemhild en reçut-elle la nouvelle?\n    GISELHER. — L e u r présence ne t'a pas desservi. Je savais depuis long­\ntemps que le dur marteau du forgeron pouvait, d'un alliage de métal et d'ai­\nrain forger d e claires t r o m p e t t e s ; mais j'ignorais qu'on pût de m ê m e trans­\nformer des h o m m e s . Quel est le pouvoir d'un forgeron de ta t r e m p e , les\nprinces nous l'ont a p p r i s . Ils t'ont loué, vraiment, tu en aurais encore la\nrougeur au front si tu les avais e n t e n d u s . E t ne crois pas qu'ils le firent\np a r malice qui trop souvent loue u n ennemi dont la valeur compense la\nhonte de la défaite, n o n , leurs louanges étaient p u r effet d'admiration. Mais\ntu l'apprendras à souhait de la bouche de celle qui ne se lassait de réclamer\nle récit de tes exploits. Voici Kriemhild en personne.\n\n                                      SCÈNE     III\n           (Ute et Kriemhild   entrent.)\n   SIEGFRIED. — De g r â c e !\n   GISELHER. — Q u ' y a-t-il ?\n  SIEGFRIED. — Au sein du combat je n'appelai j a m a i s mon père au secours,\nmais voici q u e j ' a i grand besoin de ma mère pour savoir comment leur\nadresser la parole !\n   GISELHER. — Es-tu timide à ce p o i n t ? D o n n e - m o i la main. On me sur­\nn o m m e l'enfant; qu'on voye d o n c comment l'enfant mène le lion! (Il conduit\nSiegfried auprès des deux femmes.) L e héros de N é e r l a n d e !\n  SIEGFRIED. — N e vous effrayez pas, nobles femmes, si je me présente seul\ndevant vous.\n  U T E . — Chasse cette c r a i n t e , vaillant Siegfried; tu n'es pas le guerrier qui\nsurvit à ceux qui t o m b e n t et réserve u n messager au malheur. T u m'annonces\nsans doute u n nouvel enfant, à Kriemhild une nouvelle sœur?\n   SIEGFRIED. — E n effet, R e i n e , en effet!\n  GISELHER.       C'est tout ce que tu as à n o u s dire? Qu'il t'en faut de la peine !\nEnvierais-tu la conquête du roi m o n frère, ou ta langue se serait-elle fourchue\nau combat? Le précédent n'est guère facile à trouver. Mais, ne t'en es-tu pas\nservi tantôt et tout à souhait, en parlant des yeux b r u n s de B r u n h i l d et de sa\nchevelure noire?\n   SIEGFRIED. — O h ! n'en croyez r i e n !\n  GISELHER. — P r e n e z garde ! De cinq doigts il lui en reste trois pour jurer\ndu contraire et attester que ses yeux étaient bleus et sa chevelure blonde!\n   U T E . — Incorrigible polisson! Ni bouleau ni noisetier! T r o p grand pour\nle fouet de la m è r e , il esquiva toujours le bâton du père! Le voilà présomp­\ntueux comme u n poulain qui ignore tout des rênes et du fouet. Pardonne-lui\nou châtie-le à ton g r é !\n"}, {"page_pdf": 758, "texte": "                               LES NIBELUNGEN                                   657\n\n  SIEGFRIED. — Cela n'est pas sans d a n g e r ! Brider un poulain sauvage est\nrude b e s o g n e ; plus d'un en est revenu boiteux et d é p i t é !\n  U T E . — Voilà comment il y échappe toujours!\n  GISELHER. — J e veux, pour t'en remercier, trahir un secret!\n  KRIEMHILD. — Giselher !\n\n  GTSELHER. — T u caches donc quelque chose? N e crains rien. J'ignore ton\nsecret et n'attiserai pas le feu sous la cendre.\n  U T E . — Qu'avais-tu donc à dire?\n  GISELHER. — J e viens de l'oublier à l'instant m ê m e . O u i , q u a n d une sœur\nrougit de cette façon et encore subitement, le frère se surprend parfois à en\nchercher la raison ! Mais qu'importe cela! J'ai quelque chance de m'en res­\nsouvenir avant la mort et de le lui dire q u a n d m ê m e !\n  SIEGFRIED. — C'est à bon droit que tu te moques de m o i , car j'oublie tout\nde m o n message. A la vérité, je crains fort, qu'avant que vous n'ayez pu vous\nparer, les trompettes n'annoncent G u n t h e r et sa fiancée.\n  GISELHER. — R e g a r d e d o n c comme notre maître queux se d é p e n s e ! E n\nvoilà un à qui ton arrivée en dit assez l o n g ! J e cours l'aider!\n                                                                (Il rejoint Rumolt. )\n  KRIEMHILD. — Où chercherons-nous un présent digne d ' u n tel messager?\n  SIEGFRIED. — O h ! par g r â c e !\n  KRIEMHILD (détache une agrafe, laisse tomber son écharpe).\n  SIEGFRIED. — L a récompense, que ce soit elle!\n  KRIEMHILD. — Cela n'a de prix ni pour toi ni pour m o i !\n   SIEGFRIED. — Ce qui n'est que poussière aux yeux d'autrui est trésor pour\nles miens. J'ai de l'or et de l'argent à en bâtir des palais, mais ce voile me\nmanque.\n  KRIEMHILD. — Alors, reçois-le : je l'ai tissé de mes mains.\n  SIEGFRIED. — T u le d o n n e s de plein gré?\n  KRIEMHILD. — Oui, de plein gré, m o n beau Siegfried!\n  U T E . — Permettez, il est grand temps pour n o u s !\n                                               (Elle s'éloigne avec Kriemhild.)\n\n                                       S C È N E IV\n  SIEGFRIED. — R o l a n d lui-même n'eût pas mieux fait! Q u ' a u c u n moineau\nne se soit niché d a n s m e s cheveux, voilà ce qui m'étonne !\n\n                                       SCÈNE V\n  L E CHAPELAIN. — Pardonnez-moi, noble guerrier, mais est-il vrai que\nBrunhild est baptisée.\n"}, {"page_pdf": 759, "texte": "658                                     DURENDAL\n\n\n   SIEGFRIED. — Elle l'est.\n   L E CHAPELAIN. — Elle vient donc de pays chrétien ?\n   SIEGFRIED. — On y honore la Croix.\n   L E CHAPELAIN (en s'éloignant). — T o u t comme ici, sans doute, où, par crainte\nd u c h a r m e m a g i q u e qu'on lui suppose, on vénère tout autant le chêne de\nW o t a n ! L e meilleur des croyants se garde bien de briser l'image des d i e u x ;\nun reste de l'antique peur se redresse en lui q u a n d il fixe leurs prunelles\ndilatées.\n\n                                       S C È N E VI\n\n       Fanfares. Brunhild, Frigga, Gunther, Hagen, Volker et leur suite entrent.\n         Kriemhild et Ute sortent du Burg, viennent à leur rencontre.\n  GUNTHER. — Voici le Burg ! Ma mère et ma sœur te saluent.\n    VOLKER (à Brunhild, tandis que les femmes s'approchent). — N ' a s - t u pas tout\ng a g n é en n o u s suivant ici?\n   H A G E N . — Siegfried, u n m o t ! T o n conseil ne vaut rien.\n  SIEGFRIED. — Comment? N'est-elle pas conquise? N'est-elle pas sous les\nyeux ?\n  H A G E N . — N o u s n'y avons rien g a g n é .\n  SIEGFRIED. — Mais tout acquis, ce me semble.\n  H A G E N . — R i e n ! r i e n ! Qui ne peut lui ravir le baiser ne la possédera\njamais et Gunther y est impuissant.\n  SIEGFRIED. — L'a-t-il essayé?\n    H A G E N . — T ' e n parlerais-je encore? Là, tantôt, devant le B u r g ! Elle s'en\ndéfendait tout d'abord, comme il sied à u n e vierge : nos mères en firent\na u t a n t ; mais q u a n d elle vit qu'un c o u p de pouce renversait l'amoureux, elle\ndevint furieuse. Il revint à la charge, mais B r u n h i l d le saisit par le corps et\nà bras t e n d u le tint au-dessus du fleuve ! P o u r nous et pour lui, c'est la honte\néternelle !\n  SIEGFRIED. — Maudite femme !\n  H A G E N . — N'insulte p a s , aide-nous!\n  SIEGFRIED. — Mais puisque le prêtre les unit.\n     H A G E N . — E n c o r e , si cette vieille ne la suivait partout! Mais, j o u r et nuit,\nelle épie et i n t e r r o g e ; elle marche à ses côtés c o m m e sa raison riche d'expé­\nr i e n c e ! Des d e u x , c'est elle que je crains le plus.\n    U T E (à Kriemhild et Brunhild). — Aimez-vous d o n c . P u i s s e l'anneau que\nvos bras enlacés ont forgé d a n s le p r e m i e r mouvement du cœur s'élargir,\ndevenir un cercle où vous vous mouviez d ' u n pas égal, avec u n e même joie,\nautour d'un centre constant. Votre part sera bien meilleure que la mienne,\ncar ce que je n'osai dire à mon maître, je dus l'enfermer en mon cœur. Voilà\nc o m m e n t j'ai pu ne jamais me plaindre de lui.\n"}, {"page_pdf": 760, "texte": "  KRIEMHILD. — N o u s serons sœurs.\n   BRUNHILD. — Je consens, par égard pour vous, que votre fils et frère\nimprime, avant la nuit, sur mes lèvres, le signe qui me fait sa femme. Toute­\nfois, sachez que si votre bonté ne la cachait, je ne voudrais jamais subir cette\nhonte !\n  U T E . — P o u r q u o i cette parole amère?\n    BRUNHILD. — P a r d o n n e z - m o i ! J e n'eus d'autre maître que mon c œ u r .\nE t r a n g è r e à votre monde, il m'angoisse, tout c o m m e le mien vous effrayerait.\nIl me semble que je n'aurais pu naître ici et il faut que j ' y vive! — L e ciel\nest-il toujours aussi bleu?\n   KRIEMHILD. — L a plupart du temps.\n   BRUNHILD. — J e ne connais d'autre azur que celui des yeux émaillant\nl'or rouge des chevelures et la blancheur des visages. — E t l'atmosphère?\nest-elle toujours emplie du m ê m e silence?\n   KRIEMHILD. — L'orage surgit parfois; le jour se change en nuit, l'éclair et\nle tonnerre font rage.\n  BRUNHILD. — O h ! que ne m'est-il d o n n é de l'entendre aujourd'hui m ê m e !\nCe serait u n salut de ma p a t r i e ! — Q u e cette lumière m'accable! A h ! j ' e n\nsouffre, il me semble que je suis n u e ! Aucun manteau n'est assez lourd. —\nCeci n'est-il pas des fleurs? R o u g e s , jaunes et vertes?\n  KRIEMHILD. — Comment? tu ne les vis jamais, et tu en distingues les\ncouleurs?\n  BRUNHILD. — C'est q u ' à défaut de fleurs nos pierres précieuses reluisent\ndu m ê m e éclat. Seuls, le noir et le blanc nous m a n q u e n t ; mais je sais que\nma main est blanche et que noirs sont mes cheveux.\n   KRIEMHILD. — Vous ignorez d o n c le parfum des fleurs? {Elle lui cueille une\nviolette.)\n   BRUNHILD. — Oh ! comme c'est exquis ! E t c'est bien cette petite fleur,\nesseulée, cette petite fleur que m o n œil ne percevait pas, qui parfume l'air tout\nà l'entour? J e voudrais lui donner un n o m très tendre, mais elle en porte sans\ndoute un bien doux?\n    KRIEMHILD. — Il n'est pas de plus h u m b l e fleur; il n'en est pas que ton\npied puisse fouler plus i m p u n é m e n t . Il semble qu'elle a honte d'être meilleure\nq u e l'herbe qui l'entoure : elle s'y cache a m o u r e u s e m e n t . P o u r t a n t la pre­\nmière parole de douceur, c'est elle qui la fit tomber de tes lèvres! Qu'elle te\nsoit u n gage qu'il est ici bien des choses cachées qui te rendront h e u r e u s e .\n  BRUNHILD. — J e l'espère et le crois, mais je n'en souffre pas moins. Ah ! tu\nignores ce que c'est d'être femme et de pouvoir sans cesse vaincre l'homme !\nDe regagner la force perdue en respirant à pleins p o u m o n s l'odeur du sang\noù l'on n a g e , de se sentir toujours plus forte, plus courageuse et certaine\nenfin du triomphe, de pouvoir... (S'interrompant brusquement.) F r i g g a ! r é p è t e !\nrépète-moi! qu'ai-je vu? qu'ai-je dit? avant le dernier c o m b a t !\n"}, {"page_pdf": 761, "texte": "660                                      DURENDAL\n\n\n  FRIGGA. — T u semblais voir ce monde en rêve.\n  BRUNHILD. — Ce m o n d e ?\n  FRIGGA. — E t t u étais ravie.\n  BRUNHILD. — R a v i e ! Mais, tes yeux étaient pleins de l a r m e s !\n  FRIGGA. — De te voir h e u r e u s e !\n  BRUNHILD. — O u i . Et ces guerriers étaient blancs c o m m e neige?\n  FRIGGA. — Ils le sont depuis longtemps.\n  BRUNHILD. — P o u r q u o i me cacher tout cela?\n  FRIGGA. — J'ignorais tout moi-même, j e ne pouvais comparer.\n  BRUNHILD. — S'il est vrai qu'en pressentant cette terre je fus ravie, il fau­\ndrait q u e je le fusse doublement, maintenant q u e j e la foule?\n  FRIGGA. — T u le seras.\n\n  BRUNHILD. — Il me semble que je parlais d'étoiles, de métaux?\n  FRIGGA. — E n effet. T u disais q u e les étoiles brillaient ici d ' u n écla\ninconnu.\n  BRUNHILD. — V r a i m e n t ?\n  FRIGGA (à Hagen). — N'est-ce pas?\n  H A G E N . — J e n ' e n sais rien.\n   BRUNHILD. — J e vous en supplie, traitez-moi en enfant! Certes je croîtrai\nplus vite, mais, pour le moment, je n'en diffère en rien. (A Frigga.) C'était\ndonc bien vrai?\n  FRIGGA. — O u i , tout était vrai.\n  BRUNHILD. — Alors tout est pour le mieux, oui, tout est pour le mieux !\n   U T E (à Gunther qui vient d'entrer). — Mon fils, ne lui en veuille p a s de son\nh u m e u r ; p r e n d s patience. Le chant de l'alouette et d u rossignol mieux\nque le croassement d u corbeau assoupliront son c œ u r .\n    H A G E N . — Ainsi parle le musicien, q u a n d il a la fièvre et qu'il caresse de\njeunes chiens. T u peux y consentir. Accorde à la vierge le temps de réflé­\nchir, la parole lie la femme. Elle est tienne p a r le droit des armes : tu la\np r e n d r a s . (Appelant.) Chapelain! (Il sort.)\n  GUNTHER. — C'est entendu !\n  SIEGFRIED. — U n mot, G u n t h e r ! U n m o t ! T e souviens-tu de ta promesse?\n  GUNTHER. — Kriemhild acceptes-tu l'époux de mon choix?\n  KRIEMHILD. — Mon frère et mon roi je n'ai d'autre volonté q u e la tienne.\n  GUNTHER (à Ute). — N'ai-je pas de refus à craindre?\n  U T E . — T u es le roi ; comme elle je sais obéir.\n GUNTHER. — Alors, devant tous, je te dis : Prête-nous serment et tends la\nmain au noble Siegfried.\n"}, {"page_pdf": 762, "texte": "                                   LES NIBELUNGEN                                          661\n\n\n   SIEGFRIED. — Quelle parole trouverais-je tandis que tu me r e g a r d e s ! Mon\ne m b a r r a s gagne sans cesse et je ne vois d'autre moyen d ' é c h a p p e r au danger\nd'un déplaisir croissant que de te d e m a n d e r h a r d i m e n t : Kriemhild consens-tu\nà devenir ma femme? Toutefois, de peur que le hasard ne décide de ta réponse\nou que tu ne restes en suspens, laisse-moi te conter c o m m e n t ma mère avait\ncoutume de se moquer de moi. J'étais, disait-elle, d e taille à conquérir le\nm o n d e , mais trop bornée pour garder la m o i n d r e t a u p i n i è r e . Si je gardais mes\nyeux c'était parce que je ne pouvais les p e r d r e . Crois à ta guise la seconde de\nces choses, la première je la démentirai! Oui, q u a n d je t'aurai conquise, l'on\nverra c o m m e n t j ' e n t e n d s garder mon trésor. C'est pourquoi je te d e m a n d e à\nnouveau : Kriemhild, consens-tu à devenir ma femme?\n   KRIEMHILD. — T u ris ma mère? O h ! ne crois pas que j ' o u b l i e le rêve;\nl'angoisse ne m'a pas quittée; non, elle me tient plus que jamais, mais c'est\npourquoi je r é p o n d s h a r d i m e n t : Oui, j ' y c o n s e n s !\n   BRUNHILD (S'interposant). — K r i e m h i l d !\n   KRIEMHILD. — Q u e me veux-tu ?\n   BRUNHILD. — Montrer que je te suis une sœur.\n   KRIEMHILD. — Vraiment? E n quoi?\n    BRUNHILD. — Comment oses-tu, toi, qui n'es que vassal et simple chevalier,\np r é t e n d r e à la main de la fille d'un roi?\n   SIEGFRIED. — Qu'est-ce à dire?\n  BRUNHILD. — N e vins-tu pas à moi c o m m e g u i d e , vers elle en messager?\n(A Gunther.) Se peut-il que tu le permettes, que dis-je? que tu l'y a i d e s !\n   GUNTHER. — De tous les chevaliers il est le premier !\n   BRUNHILD. — Rends-lui cette justice au sein de ta cour !\n   GUNTHER. — Il est plus riche que moi !\n   BRUNHILD. — Est-ce un droit à ta s œ u r ?\n   G U N T H E R . — Il a vaincu tous mes e n n e m i s !\n    BRUNHILD. — Est-ce lui la gloire de m o n roi?\n   G U N T H E R . — Roi ? Il l'est tout comme moi-même.\n    BRUNHILD. — Roi? Qui s'abaisse à te servir?\n    GUNTHER. — Attends que tu sois m i e n n e , tu connaîtras le secret.\n    BRUNHILD. — T u ne me posséderas qu'à ce p r i x !\n   U T E . — T u refuses d o n c de me prendre pour mère! A h ! ne tarde pas trop\n longtemps, je suis vieille et j ' a i e n d u r é bien des souffrances.\n   BRUNHILD. — J'ai juré de suivre ton fils à l'autel : je l'y suivrai! J e consens\n à être sa fille, mais son épouse, j a m a i s !\n    HAGEN (à Frigga). — Parle-lui pour n o u s .\n    FRIGGA. — A quoi bon? De plus, quelle raison y a-t-il de douter du succès\n"}, {"page_pdf": 763, "texte": " 662                                       DURENDAL\n\n\n de l'entreprise? N'a-t-il p u la vaincre jadis? Q u a n t au reste, c'est le droit de\n la vierge de se refuser.\n     SIEGFRIED (prenant la main de Kriemhild). — Afin que chacun me reconnaisse\n c o m m e roi, accepte le royaume du N i b e l h e i m ! Q u ' o n respecte mon droit,\n je ferai mon d e v o i r ! (Il embrasse Kriemhild.)\n   H A G E N . — A l'autel !\n  . FRIGGA. — C'est d o n c lui qui possède le royaume d u Nibelheim ?\n   H A G E N . — Crois-en tes oreilles. — T r o m p e t t e s !\n   FRIGGA. — E t B a l m u n g , l'épée?\n   H A G E N . — Comme le reste. — H o l à ! S o n n e z ! Q u e la noce c o m m e n c e !\n                                                 (Des fanfares éclatent, tous sortent.)\n\n                                         SCÈNE VIII\n\n            Le hall. Truchs et Wulf entrent. Des nains chargés du trésor passent sur\n           la scène.\n   TRUCHS. — J e tiens pour K r i e m h i l d !\n   W U L F . — E t moi p o u r B r u n h i l d !\n   TRUCHS. — L a raison, s'il te plaît?\n   W U L F . — E h ! y aurait-il tournoi si nous revêtions mêmes couleurs?\n   T R U C H S . — Au fait, l'excuse est b o n n e !\n   W U L F . — Sois discret, il en est beaucoup qui ont choisi le parti de\nl'étrangère.\n   TRUCHS. — Elles se ressemblent comme le jour et la nuit!\n  W U L F . — S a n s doute, mais il en est qui aiment les ténèbres. (Désignant les\nnains.) Q u e traînent-ils?\n  TRUCHS. — L e trésor des N i b e l u n g e n que Siegfried apporta. Il le destine\nà Kriemhild.\n  W U L F . — Ah ! qu'ils sont laids! C o m m e ils ont le dos creusé ! Qui cherche\nun pétrin n'a qu'à les retourner !\n   TRUCHS. — C'est qu'ils vivent en compagnie des reptiles au sein de la\nterre, et d a n s les cavernes. L e s taupes sont leurs cousins.\n  W U L F . — Comme ils sont forts!\n  TRUCHS. — E t m a l i n s ! Qui les a pour amis ne cherche plus la man­\ndragore.\n  W U L F . — L e trésor dispense des d e u x !\n  T R U C H S . — L e diable m'en g a r d e ! Connais-tu le dicton : l'or magique a\nplus soif de sang que l'éponge d'eau? E t n'as-tu pas ouï de la bouche des\nNibelungen même l'étrange histoire?\n"}, {"page_pdf": 764, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                           663\n\n   W U L F . — Celle d u corbeau ? E n effet, mais je ne l'ai saisie q u ' à d e m i .\n  TRUCHS. — T a n d i s qu'on emplissait d'or le navire, u n corbeau vint s'y\nposer. Il croassait si lugubrement q u e Siegfried, qui seul comprenait son\nlangage, se b o u c h a les oreilles et se prit à siffler. L'oiseau ne bougeait p a s .\nVexé, Siegfried lui jeta des poignées de pierres précieuses qu'il avait sous la\nmain. P e i n e p e r d u e . Alors furieux, il le perça de son javelot.\n   W U L F . — C'est étrange ! Siegfried est aussi doux que c o u r a g e u x . . .\n                                                           (On entend des sonneries de cor.)\n   E c o u t e , on n o u s appelle! les partis se g r o u p e n t ! P a r ici, B r u n h i l d !\n   T R U C H S . — P a r ici, Kriemhild !\n           (Ils partent; d'autres guerriers, qui s'étaient assemblés durant ce dialogue, se\n              divisent en répétant le cri. — La nuit descend doucement.)\n\n\n                                        S C È N E VIII\n\n          [Hagen et Siegfried entrent.)\n   SIEGFRIED. — Qu'y a-t-il, H a g e n ? P o u r q u o i m'éloignes-tu de la fête? J e ne\nla vivrai qu'une fois ! Laisse-moi cette seule j o u r n é e . Il me semble l'avoir\nbien méritée!\n  H A G E N . — Achève ton œ u v r e !\n   SIEGFRIED. — D e m a i n ! C h a q u e m i n u t e m e vaut des siècles! J e sais\ncompter les paroles que j'ai dites à ma fiancée ! Laisse-moi du moins goûter\nle c h a r m e de sa présence à cette heure !\n  H A G E N . — J e ne trouble a m o u r e u x ou gens ivres q u e par nécessité! —\nAllons! il n e sert à rien de regimber, obéis! T u connais le serment de\nBrunhild, et c o m m e n t elle fête la noce, tu le vois : assise au banquet elle\npleure!\n  SIEGFRIED. — Q u ' y puis-je c h a n g e r !\n  H A G E N . — Il ne faut p a s douter qu'elle ne tienne parole, mais que la\nhonte en sera ineffaçable, c'est ce dont il faut moins douter e n c o r e !\n  SIEGFRIED. — Où veux-tu en venir?\n   H A G E N . — Domptes-la!\n           (Gunther apparaît.)\n  SIEGFRIED. — Moi?\n   H A G E N . — T o i ! E c o u t e : L e roi la conduira au lit. T u les suis invisible.\nAvant qu'elle ôte son voile il exige d'elle le baiser. Elle refuse, il veut la\ncontraindre. Elle rit et triomphe. Alors c o m m e par hasard il éteint la\nlumière et crie : « T r ê v e de plaisanteries! Nous ne sommes plus au R h i n ! »\nA ce m o m e n t , tu la saisis et tu lui en remonlres jusqu'à ce qu'elle crie grâce\net implore pour sa vie. L e roi reçoit son serment et tu t'éloignes comme tu\npeux.\n"}, {"page_pdf": 765, "texte": "664                                     DURENDAL\n\n\n    GUNTHER. — Veux-tu me rendre ce service ? C'est le dernier que je\nd e m a n d e de toi ?\n\n  H A G E N . — Il consentira, puisqu'il le faut. P o u r q u o i n'achèverait-il pas ce\nqu'il a commencé?\n\n   SIEGFRIED. — E t q u a n d même — c'est impossible ! Vous exigez de moi\nce que je refuserais en d'autres jours que ceux de mes noces, comment\ny consentirais-je aujourd'hui? Q u e dirais-je à Kriemhild? Elle a tant à me\np a r d o n n e r déjà! Si je la trompais une seconde fois elle m'en tiendrait\ncompte toute la vie !\n\n      HAGEN. — Mon ami, lorsque l'enfant quitte la chambre où fut son berceau\npour entrer d a n s celle où l'attend son époux, il quitte sa mère, et, crois-moi,\nl'adieu n'est pas court. A l l o n s ! le t e m p s conspire avec toi, profites-en et\ntoppe. (Comme Siegfried s'y refuse il ajoute.) B r u n h i l d est un gibier blessé. Qui\nl ' a b a n d o n n e r a la flèche au flanc? U n noble chasseur l'achève. Va, ne songe\nplus à la sauver, c'est peine p e r d u e ; la fière héritière des Valkyries et des\n N o m e s agonise. Demain u n e femme heureuse n o u s saluera disant : comme\nj'ai rêvé !\n\n   SIEGFRIED. — J e ne sais quel pressentiment m'en retient.\n\n  HAGEN. — T u penses que la reine ne t'en donnera le loisir ! Rassure-toi !\nAprès avoir béni K n e m h i l d elle la rappellera par trois fois pour l'embrasser.\n\n   SIEGFRIED. — E t p o u r t a n t . . . N o n , c'est impossible!\n\n   H A G E N . — I m p o s s i b l e ! C o m m e n t ? Si à cette heure un messager t'appa­\nraissait disant : « ton père agonise », ne sauterais-tu pas à cheval, ne repous­\nserais-tu pas ta femme? Or u n père peut guérir, même si la vieillesse le tient,\nmais l'honneur dont l'atteinte n'est pas vengée à l'instant m ê m e , ne se relève\njamais d'entre les morts ! Or, l'honneur d'un roi est l'étoile dont l'éclat relève\nou abaisse celui de ses guerriers. Malheur à qui en doute et lui ravit la\nmoindre clarté! L a chose fût-elle en mon pouvoir, je ne t'en prierais pas,\nelle serait faite, et j ' e n serais fier. N'hésite donc p a s ; ce que ton art magique\na c o m m e n c é , ton art m a g i q u e doit l'achever! Agis d o n c ! — Faudrait-il que je\nt'en supplie à genoux?\n\n  SIEGFRIED. — Soit, j ' y consens... malgré moi ! Qui l'eût jamais cru, et\nvoilà qu'il faut s'y résoudre! O N a t u r e trois fois s a i n t e ! m o n c œ u r déborde\nde dégoût ! Mais la raison est juste, que tout s'accomplisse.\n\n   GUNTHER. — J'avertirai ma m è r e !\n\n  H A G E N . — N o n ! n o n ! pas de femmes! N o u s sommes trois à g a r d e r i e\nsecret, le quatrième sera... la Mort.\n                                                                 (Ils sortent.)\n"}, {"page_pdf": 766, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                 665\n\n\n\n                                      ACTE III\n                    Au matin. La cour du château. De côté l'église.\n\n                                       SCÈNE I\n\n          (Rumolt et Dankwart entrent équipés.)\n  RUMOLT. — T r o i s m o r t s !\n  DANKWART. — F o r t b i e n ! Ce n'est que le prologue, on en verra d'autres\naujourd'hui!\n  RUMOLT. — Ces N i b e l u n g e n traînent des suaires dans le sillage de leur\népée!\n   DANKWART. — L ' h o m m e d u N o r d est étrange. A mesure que les m o n ­\ntagnes y deviennent plus sauvages, que les chênes bruissants y font place\naux mornes sapins, il s'y fait de plus en plus s o m b r e , il disparaît peu à peu,\net laisse enfin toute place à l'animal. Ainsi, on y rencontre d'abord un peuple\nqui désapprit à chanter; un second qui ne rit plus l'avoisine, un troisième est\nmuet, u n quatrième vit à p e i n e .\n\n                                       S C È N E II\n\n          Musique. Grand cortège. Parmi les guerriers, Wulf et Trucks.\n  RUMOLT (rejoignant Dankwart). — Voilà de quoi satisfaire H a g e n , j ' e s p è r e !\n  DANKWART. — Bien possible! On dirait u n e levée pour la g u e r r e ! Au fait,\npuisque cette reine dédaigne le c h a n t de l'alouette dans les tilleuls...\n                                                                     (Ils passent.)\n                                      SCÈNE     III\n\n        (Siegfried apparaît avec Kriemhild.)\n  KRIEMHILD (montrant sa robe). — E h b i e n ! ne trouves-tu pas de quoi me\nlouer?\n  SIEGFRIED. — J'ignore ce dont tu parles.\n  KRIEMHILD. — Dévisage-moi seulement?\n  SIEGFRIED. — J e te bénis de ce que tu existes, que tu ris aussi gaiement,\nque tes yeux sont bleus au lieu d'être n o i r s !\n KRIEMHILD. — Mais c'est le Seigneur que tu loues en sa servante, m é c h a n t !\nMe suis-je créée m o i - m ê m e ? Les yeux que tu loues les ai-je choisis?\n   SIEGFRIED. — Il n'est pas de fantaisie qu'on ne puisse exiger de l'amour.\nEcoute : un matin où tout brillait de couleurs printanières, comme aujour­\nd'hui, tu ravis à l'azur des deux plus belles fleurs les deux gouttes de rosée\nles plus claires; depuis tu portes deux fois le ciel dans ton regard !\n  KRIEMHILD. — Remercie plutôt l'enfant d'être tombée si à propos ; ils\ncoururent bien du danger, ces yeux, le jour où je me blessai aux tempes.\n"}, {"page_pdf": 767, "texte": "666                                     DURENDAL\n\n\n\n  SIEGFRIED. — Laisse-moi baiser cette cicatrice!\n  KRIEMHILD. — N e gaspille pas ton b a u m e , médecin a r d e n t ; la blessure est\nlongtemps guérie. N o n ! c o n t i n u e .\n  SIEGFRIED. — P u i s je b é n i s ta b o u c h e !\n   KRIEMHILD. — E n paroles?\n  SIEGFRIED (veut l'embrasser). — L'oserai-je d'autre façon?\n   KRIEMHILD (reculant). — Crois-tu que je l'exige?\n   SIEGFRIED. — Q u e ce soit d o n c ma parole qui compense la t i e n n e ! Que\ndis-je? N o n ! Qu'elle compense l'aveu de doux secrets, aussi précieux à mon\noreille que ton baiser l'est à mes lèvres. Des paroles, et des paroles p o u r le\nsecret; des paroles encore p o u r avoir épié de la fenêtre q u a n d n o u s jetions\nau plus loin. — O h ! que ne m'en suis-je d o u t é ! — des paroles, des paroles\ntoujours pour tes moqueries et tes saillies...\n  KRIEMHILD. — Voilà comment tu tâches de m ' é c h a p p e r avec h o n n e u r !\nComme c'est m é c h a n t , mon a m i ! N e t'ai-je pas tout confié au cœur de la\nnuit? Désirerais-tu voir si je rougis de mes paroles au g r a n d j o u r ? — Mon\nsang ne connaît point d'artifices; il afflue et fuit si aisément que ma mère\nme compara toujours au rosier qui porte à la fois des roses blanches et\nrouges. Aussi mon secret te fut-il resté caché, si par hasard, hier matin, tandis\nque mon frère me taquinait, je ne m'eusse senti les joues b r û l a n t e s . Pouvais-je\ncacher ma faute plus longtemps ?\n  SIEGFRIED — Qu'aujourd'hui m ê m e Giselher frappe le meilleur cerf!\n  KRIEMHILD. — E t qu'il lui é c h a p p e ! T u ressembles à mon oncle H a g e n ,\nqui ne r e m a r q u e la nouvelle tunique qu'on lui a mise secrètement sous la\nmain que q u a n d elle lui est devenue trop étroite!\n  SIEGFRIED. — Q u e veux-tu dire?\n   KRIEMHILD. — T u ne loues en moi que l'ouvrage des dieux et de la n a t u r e ;\nmon propre mérite tu ne le remarques guère. Ainsi, tu dédaignes ma parure\net ma ceinture ne te vaut pas un éloge!\n   SIEGFRIED. — Certes, la ceinture est merveilleuse, mais combien l'arc-en-\nciel siérait-il mieux à ta taille! N e lui fut-il pas destiné?\n   KRIEMHILD. — Apporte-le cette nuit, j'échangerai volontiers; mais ne le\njette pas, au hasard, dans la c h a m b r e ; il s'en fallut de peu que ton présent\nne passât i n a p e r ç u .\n  SIEGFRIED. — Comment?\n  KRIEMHILD. — Si les pierres précieuses n'avait trahi sa présence, celte\nceinture serait encore sous la table. H e u r e u s e m e n t que l'éclat de leurs feux\nne permet pas de la cacher sans peine.\n  SIEGFRIED. — C'est moi qui te l'ai d o n n é e ?\n  KRIEMHILD. — S a n s d o u t e !\n"}, {"page_pdf": 768, "texte": "                                       LES NIBELUNGEN                           667\n\n  SIEGFRIED. — T u rêves, Kriemhild !\n  KRIEMHILD. — Comment l'aurais-je trouvée d a n s ma c h a m b r e ?\n  SIEGFRIED. — C'est que ta mère l'y a p e r d u e .\n  KRIEMHILD. — Ma mère? Oh n o n ! J e connais ses parures. J'ai deviné\nqu'elle appartenait au trésor du Nibelheim et l'ai mise aussitôt pour te plaire.\n  SIEGFRIED. — J e te sais gré d'une telle intention, mais en vérité, cette\nceinture, je ne la connais point!\n   KRIEMHILD (enlevant la ceinture). — Alors, fais place au lacet d'or q u e tu\nrecouvres ! J e ne l'avais mise q u e pour honorer, tout ensemble, ma mère et\ntoi, car déjà j ' é t a i s parée de ses mains.\n  SIEGFRIED. — C'est é t o n n a n t ! — T u la trouvas à terre?\n  K R I E M H I L D . — J e te l'ai   dit.\n\n  SIEGFRIED. — E t piétinée?\n\n  KRIEMHILD. — T u vois bien que tu la connais? N e me plaisante pas de la\nsorte, j e n'en ai q u e peine et fatigue. (Elle veut remettre la ceinture.)\n\n  SIEGFRIED. — P a r D i e u ! Laisse-la!\n\n  KRIEMHILD. — T'aurai-je déplu?\n\n  SIEGFRIED (ci part soi). — Elle essaya de me lier les mains.\n\n  KRIEMHILD. — S o u r i s - m o i !\n\n  SIEGFRIED. — F u r i e u x , j'usai de la force!\n  KRIEMHILD. — S o u r i s - m o i !\n  SIEGFRIED. — J e me souviens, je la lui arrachai !\n  KRIEMHILD. — T u m'en veux d o n c ?\n   SIEGFRIED. — El c o m m e elle me la disputait je la cachai dans m o n sein.\nAlorü — J o n n e ! d o n n e à l'instant! Il n'est pas de mer assez profonde p o u r\nla cacher! Attaches-y u n e pierre et vite aux abîmes du R h i n !\n  KRIEMHILD. — Siegfried !\n  SIEGFRIED. — J e la perdis alors, — d o n n e !\n  KRIEMHILD. — Comment vint-elle en ta m a i n ?\n  SIEGFRIED. — C'est u n secret terrible! N e le d e m a n d e point! Q u e j ' e n\nporte seul le redoutable poids!\n   KRIEMHILD. — T u me confias un secret bien plus r e d o u t a b l e ; je connais\nl'endroit où la mort peut t'atteindre !\n  SIEGFRIED       — N'insiste pas!\n  KRIEMHILD. — Nous le garderons e n s e m b l e !\n  SIEGFRIED. — Damnation ! J e me suis trop h â t é !\n"}, {"page_pdf": 769, "texte": " 668                                     DURENDAL\n\n\n    KIEMHILD (se couvrant le visage). — T u me fis un serment, pourquoi ne\n l'as-tu pas gardé? L'ai-je exigé de toi?\n    SIEGFRIED. — P a r ma vie! J e ne c o n n u s jamais d'autre f e m m e !\n            (Kriemhild lui montre la ceinture.)\n   SIEGFRIED. — Elle voulut m e lier!\n    KRIEMHILD. — J'en croirais plutôt le lion!\n   SIEGFRIED. — E t p o u r t a n t c'est vrai!\n   KRIEMHILD. — Ah ! c'en est assez! Quelle que soit la faute q u ' u n homme\ntel que toi puisse commettre, elle sera toujours plus digne que le mensonge\ndont il veut la couvrir !\n            (Gunther et Brunhild    entrent.)\n   SIEGFRIED. — D o n n e ! d o n n e ! L ' o n vient!\n   KRIEMHILD. — Q u i vient? B r u n h i l d ? Connaîtrait-elle la ceinture?\n   SIEGFRIED. — Mais cache-la donc !\n   KRIEMHILD. - - N o n ! n o n ! j e veux la m o n t r e r !\n   SIEGFRIED. — O b é i s ! T u sauras t o u t !\n   KRIEMHILD (tandis qu'elle cache la ceinture). — Elle la connaît donc?\n   SIEGFRIED. — P a r g r â c e !\n                                                                (Ils se joignent au cortège.)\n\n\n                                        S C È N E IV\n\n   BRUNHILD. — N'est-ce p a s Kriemhild q u i s'éloigne?\n   G U N T H E R . — E n effet.\n   BRUNHILD. — Combien d e temps s'attardera-t-elle encore ici?\n   GUNTHER. — Elle partira bientôt. Siegfried n e peut plus rester.\n   BRUNHILD. — Qu'il s'en aille au plus tôt !\n   G U N T H E R . — T u lui en veux à ce p o i n t ?\n   BRUNHILD. — J e ne souffre pas q u e ta sœur s'abaisse devant l u i !\n  G U N T H E R . — N e suit-elle pas ton exemple?\n   BRUNHILD. — N o n . T u es u n h o m m e ! T o n n o m , jadis a b h o r r é , me rem­\nplit de fierté et de joie! O u i , G u n t h e r , j e suis étrangement c h a n g é e ! Juges-\nen toi-même : je pourrais te faire quelque d e m a n d e et j e m'y refuse.\n  GUNTHER. — N'es-tu pas m a noble é p o u s e ?\n    BRUNHILD. — Il m'est doux de m'entendre n o m m e r de la sorte; mais que\nj'aie p u d o m p t e r un cheval et lancer le javelot me semble aussi impossible\nque de te croire t o u r n e b r o c h e . J e ne supporte plus la vue des a r m e s ! Mon\nbouclier m'accable, j ' a i d û , pour le s u s p e n d r e , appeler une servante à mon\n"}, {"page_pdf": 770, "texte": "                                LES NIBELUNGEN                                    669\n\naide. N o n , plutôt que de te suivre, je préfère apprendre à tisser ou à faire\nun nid !\n  GUNTHER. — Il faut pourtant que tu me suives aujourd'hui !\n   BRUNHILD. — J e n'en ignore pas la cause. P a r d o n n e - m o i d'avoir confondu\ngénérosité et faiblesse. T u te refusas à me couvrir de honte q u a n d je te bra­\nvai si sottement, je t'en suis reconnaissante. La force qui par un caprice de\nla nature s'était égarée en moi, a repris son cours en t'emplissant.\n  G U N T H E R . — Réconcilie-toi d o n c avec Siegfried.\n  BRUNHILD. — Ne p r o n o n c e pas ce     nom!\n  GUNTHER. — T u n'as pourtant pas de motifs de lui en vouloir?\n   BRUNHILD. — C'est vrai, je n'en ai g u è r e ! Q u a n d un roi ne s'abaisse qu'au\nmétier de guide, ne descend qu'au rang de messager, ne se rend ridicule\nqu'au point de se laisser brider au lieu de monter lui-même à cheval et de ne\nfaire que l'office de chien au lieu d'être le chasseur, comment se peut-il que\nje lui en veuille?\n  GUNTHER. — T u d é n a t u r e s les faits!\n   BRUNHILD. — Q u e c'est a m u s a n t de le voir dépasser de toute la hauteur\nde la taille les rois qui l'entourent! Il semble qu'il réunisse toutes les cou­\nronnes en une seule et révèle au m o n d e étonné, en u n e s p l e n d e u r digne\nd'elle, la majesté des rois. Sache, qu'aussi longtemps qu'il est sur terre plus\nd'une puissance, a u c u n e d'elle n'est parfaite ; c'est pourquoi tu portes au\nfront, n o n le diadème éclatant du soleil, mais le pâle halo d'une d e m i - l u n e !\n  GUNTHER. — Déjà tu le juges plus d i g n e m e n t .\n  BRUNHTLD. — J e le saluai avant toi ! Venge cette injure ! P r o v o q u e et tue-le!\n  GUNTHER. — Brunhild ! Il est l'époux de ma sœur et son sang est le mien !\n  BRUNHILD. — Alors, lutte avec lui ! Fais lui mordre la poussière, montre-\nmoi la gloire de le tenir sous tes pieds.\n  GUNTHER. — L'usage le défend.\n   BRUNHILD. — J e n'en démordrai p a s ! Je le v e r r a i ! A toi la puissance,\nl'essence; à lui, l'apparence, la figure! Dissipe le mirage qui fait s'attacher\nà lui tous les regards trompés. E t s'il faut que Kriemhild baisse ses regards\narrogants, quel mal lui en reviendra-t-il? Je t'en aimerai davantage.\n  GUNTHER. — Songe qu'il est des plus forts.\n   BRUNHILD. — Qu'il ait tué le dragon, qu'il ait vaincu Albéric, qu'est\ntout cela auprès de ta victoire? C'est en nous que l'homme et la femme ont\nlivré, et pour toujours, le combat décisif pour la prédominance. Je n'ai plus\nd'autre désir que de te voir paré des h o n n e u r s auxquels j'aspirais! Des mor­\ntels tu es le plus fort; chasse d o n c l'intrus du nuage d'or qui l'enveloppe!\nFais-le p o u r me plaire! Qu'il apparaisse nu et dépouillé de sa gloire, je con­\nsens aussitôt qu'il vive cent ans — et plus encore !\n                                                                      (Ils sortent.)\n"}, {"page_pdf": 771, "texte": "670                                        DURENDAL\n\n\n\n                                            SCÈNE        V\n\n           (Frigga et Ute entrent.)\n  U T E . — E h bien, Brunhild me semble toute joyeuse aujourd'hui?\n  FRIGGA. — Elle l'est, sans aucun doute, reine!\n  U T E . — J e l'avais prévu.\n   FRIGGA. — Je n'osais l'espérer. Mais ses idées ont changé à tel point, qu'il\nne m'étonnerait pas de voir son corps changer de forme et d'apprendre que\nses tresses noires, lissées tant de fois sous mon peigne d'or sont devenues\nblondes!\n  U T E . — E n aurais-tu chagrin?\n   FRIGGA. — Si tu avais élevé cette héroïne, si tu savais tout ce que je sais,\ntu n'en serais pas moins étonnée que moi-même !\n  U T E (tout en rentrant dans le Burg). — V a ! fais ton devoir.\n   FRIGGA (à part soi). — J'ai fait plus que tu ne peux penser, mais que tout\nait tourné de la sorte, voilà ce que je ne c o m p r e n d s p a s . Enfin, ne lui rap­\npelons pas le temps qu'elle semble oublier. J'ai confiance, elle paraît heureuse.\n\n\n                                           SCÈNE     VI\n\n        (Kriemhild et Brunhild s'avancent, la main dans la main. Il s'assemble beau­\n          coup de guerriers et de peuple.)\n  KRIEMHILD. — Ne vaut-il pas mieux assister aux combats qu'y être engagée\nsoi-même?\n  BRUNHILD. — T u connais donc les alternatives, que tu les compares?\n  KRIEMHILD. — Puissé-je l'éviter longtemps e n c o r e !\n   BRUNHILD. — Sois donc plus réservée dans ton choix. Laisse ta main dans\nla mienne, je te le dis sans ombre de r e p r o c h e ; il se peut que le sort te\nmène par les chemins que je me croyais destinés!\n  KRIEMHILD. — Qu'est-ce à dire?\n  BRUNHILD. — Est-il femme qui puisse se flatter de voir succomber son\népoux?\n  KRIEMHILD. — N u l l e m e n t ! S a n s d o u t e !\n  BRUNHILD. — En est-il qui puisse se bercer d'illusion, s'il reste en selle\nparce que son seigneur l'a ménagé?\n  KRIEMHILD. — Moins encore !\n  BRUNHILD. — C o n c l u e d o n c !\n  KR IEMHILD. — J e n'ai rien de tel à redouter! T u souris?\n  B R U N H I L D . — De ton a s s u r a n c e !\n"}, {"page_pdf": 772, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                   671\n\n\n   KRIEMHILD. — N'est-elle pas fondée?\n    BRUNHILD. — On n'en viendra jamais à l'épreuve! Du reste, rêver est si\nd o u x ! Dors bien, dors bien, je ne te réveillerai pas.\n  KRIEMHILD. — Qu'oses-tu dire? Mon noble époux est non seulement trop\nbon pour faire le moindre mal an possesseur de son royaume, mais il a\nchangé en sceptre, et depuis longtemps, l'épée qu'il étend sur la terre\nentière ! T o u s les pays sont siens; s'il s'en révoltait un seul, je lui deman­\nderais de m'en faire un j a r d i n !\n   BRUNHILD. — E t que fais-tu de mon époux, Kriemhild?\n  KRIEMHILD. — Il est mon frère et garde le sceau Si lourd qu'il soit son\npoids est inestimable!\n   BRUNHILD. — C'est qu'il est le poids d u m o n d e . De même que l'étalon fixe\nla valeur des choses, de même il est aux héros et aux guerriers la mesure\nde leur mérite. N e le nie p a s , cher enfant, en retour je t'écouterai patiem­\nment q u a n d tu m'apprendras à broder.\n   KRIEMHILD. — B r u n h i l d !\n\n   BRUNHILD. — N e m'en veuille point! J e n'ai pas l'intention de me moquer\nde toi. P a s plus que je n'eu besoin de maître pour voir ou me tenir debout,\nje n'en eu besoin pour lancer le javelot; mais de broderie, je n'ai vraiment\npas la m o i n d r e idée.\n\n   KRIEMHILD. — J e puis te l'apprendre aussitôt. P u i s q u e tu prends plaisir\nà blesser, nous ferons quelques p o i n t s ; j ' a i un dessein tout prêt! (Elle est sur\nle point de montrer la ceinture.) Mais n o n , je m'abuse.\n   BRUNHILD. — T u ne traites plus ta sœur comme jadis. Il ne sied pas de\nretirer, avant que je l'abandonne, la main que j ' a i si franchement serrée!\nN o t r e c o u t u m e réclame au moins ce respect. Si tu ne peux oublier que le\nsceptre dont tu rêvas est aux mains de mon époux, que la sœur du moins\nse console; la gloire du frère n'est-elle pas sienne? H o n o r e donc et reconnais\ndevant tous la part qui ne peut t'en revenir. J e l'ai payée de ma vie.\n   KRIEMHILD. — J e vois aujourd'hui que tout ce qui est contraire à la nature\nporte en soi son châtiment. T u as combattu l'amour en désespérée, aujour­\nd'hui il t'aveugle !\n  BRUNHILD. — T u n'accuses q u e toi-même. Maisil n'y a là a u c u n e matière à\ndispute! Chacun sait q u e dès avant ma naissance le plus fort m'était destiné.\n  KRIEMHILD. — J e n'en doute p a s !\n  BRUNHILD. — E t p o u r t a n t ?\n          (Kriemhild   rit.)\n  BRUNHILD. — Quelle présomption! La crainte que nous soyions injustes\nenvers nos vassaux est donc si grande en toi? Sois rassurée : je ne désire p a s\nde j a r d i n , je me contenterai de revendiquer la prééminence, aujourd'hui,\nen allant à l'église.\n"}, {"page_pdf": 773, "texte": "672                                     DURENDAL\n\n\n  KRIEMHILD. — J e ne m'y fusse pas opposée en d'autres circonstances; mais\nmaintenant q u e l'honneur de m o n époux est en j e u , je ne céderai pas d ' u n\npas !\n   BRUNHILD. — T o n époux t'y forcera!\n   KRIEMHILD. — Oserais-tu le dédaigner?\n   BRUNHILD. — Comme un vassal s'efface devant son seigneur, ainsi il\ns'effaça devant ton frère; il ne m e rendit point le salut q u e je lui adressai.\nA quel titre pouvais-je recevoir celui qui s'abaissa de la sorte? Il est vrai\nqu'il m e semble bien changé depuis !\n  KRIEMHILD. — Qu'est-ce à d i r e !\n  BRUNHILD. — J'ai vu le loup fuir devant l'ours, mais l'ours céder la place\nau taureau. — T o n époux est vassal, même sans s e r m e n t !\n  KRIEMHILD. — P r e n d s garde !\n  BRUNHILD. — N e menace point! N e t'oublies pas, enfant, je vois clair, sois\nsage comme m o i . Il faut qu'il y ait à tout ceci quelque raison cachée.\n  KRIEMHILD. — E h bien, o u i ! il y en a u n e ! E t tu frémiras en l ' a p p r e n a n t !\n  BRUNHILD. — J e frémirai!\n\n   KRIEMHILD. — O u i ! tu frémiras! Mais ne crains rien ! J e t'aime b e a u c o u p\ntrop pour que je te la révèle! Cependant, sache que si cela m'était arrivé, à\nl'instant m ê m e , de mes propres mains, je creuserais m o n tombeau ! N o n !\nnon ! ce n'est p a s moi qui me résoudrai à faire de toi la plus malheureuse\ndes c r é a t u r e s ! Sois fière et arrogante, je resterai muette p a r p i t i é !\n  BRUNHILD. — T u te vantes, Kriemhild, mais je le m é p r i s e !\n  KRIEMHILD. — A h ! a h ! la c o n c u b i n e de m o n mari m e m é p r i s e !\n  BRUNHILD. — Enchaînez-la! Liez-la! Elle est d é m e n t e !\n  KRIEMHILD (agitant la ceinture). — La connais-tu ?\n  BRUNHILD. — C'est la m i e n n e ; puisqu'elle est dans tes mains, il faut qu'on\nme l'ait volée cette nuit !\n  KRIEMHILD. — Volée? Ce n'est pourtant pas u n voleur qui me l'a d o n n é e !\n   BRUNHILD. — Qui d o n c te l'a d o n n é e !\n  KRIEMHILD. — N o n m o n frère, mais l'homme qui te dompta !\n  BRUNHILD. — Kriemhild !\n\n  KRIEMHILD. — Mon frère ? T u l'aurais étranglé ! C'eût été peut-être ton\nchâtiment d'aimer ta victime. Mais ce n'est p a s lui, c'est m o n époux qui\nme l'a d o n n é e !\n  B R U N H I L D . — Mensonge !\n  KRIEMHILD. — Vérité! Méprise maintenant à ton aise. J'entrerai au temple\navant toi ! (A ses suivantes.) Suivez-moi ! Allons lui montrer ce q u e j'ose !\n                                      (Kriemhild et ses suivantes entrent à l'église.)\n"}, {"page_pdf": 774, "texte": "                                     LES NIBELUNGEN                                            673\n\n\n                                         S C È N E VII\n\n   BRUNHILD. — Q u ' o n appelle les chefs des B u r g o n d e s ! — O F r i g g a !\nl'as-tu entendu ?\n   FRIGGA. — J e l'entendis, et pour ma part tout est vrai !\n   BRUNHILD. — T u me tues ! N o n ! non ! il n'est p a s possible qu'il en soit\nainsi !\n   FRIGGA. — S a n s doute, elle exagérait, mais une chose est certaine : q u e\ntu fus t r o m p é e .\n   BRUNHILD. — Elle n e mentait donc pas ?\n   FRIGGA. — Q u i porte le B a l m u n g est seul coupable. Il était aux bords d u\nlac de feu q u a n d il s'éteignit.\n  B R U N H I L D . — Il m ' a d o n c d é d a i g n é e ! J'étais d e b o u t s u r le donjon, il me\nvoyait, mais son cœur était plein d'elle !\n   FRIGGA. — Ah ! si tu savais comment on te t r o m p a ! — Moi-même je t'ai\ntrahie !\n   BRUNHILD (sans l'écouter). — D e là cette mâle assurance !\n  FRIGGA. — N o n , ce n'était p a s cette parcelle de terre qui t'était destinée,\nmais le m o n d e entier ! L e s étoiles t'auraient p a r l é , la mort m ê m e aurait\nperdu sa puissance sur toi.\n  BRUNHILD. — N e r a p p e l l e plus ces choses !\n   FRIGGA. — P o u r q u o i s'en cacher ? T u as tout p e r d u , mon enfant, hormis\nla vengeance !\n   BRUNHILD. — J e me vengerai donc ! — Dédaignée ! — F e m m e ! F e m m e !\nL a nuit q u e tu as passée dans ses bras à te m o q u e r de moi tu la pleureras\nbien d e s années ! J e veux ! — Q u e puis-je vouloir encore, je suis faible\ncomme elle !\n                                           (Elle tombe dans les bras de Frigga.)\n\n                                         S C È N E VIII\n\n            (Gunther, Hagen, Dankwrat, Rumolt, Gérenot, Giselher et Siegfried entrent!)\n   H A G E N . — Q u e se passe-t-il ?\n   BRUNHILD (se redressant). — J e ne suis donc que ta concubine, ô Roi ?\n   GUNTHER. — Qu'entends-je ?\n   B R U N H I L D . — T a sœur me n o m m a de la sorte !\n   HAGEN (à Frigga). — Mais que s'est-il passé ?\n  FRIGGA. — Vous êtes trahis I N o u s connaissons notre vainqueur et\nKriemhild a dit qu'il le fut deux fois !\n  HAGEN (à Gunther). — Il s'en est vanté !\n                                       (Il s'entretient avec Gunther à voix basse.)\n"}, {"page_pdf": 775, "texte": "674                                   DURENDAL\n\n\n\n                                      SCÈNE      IX\n\n  KRIEMHILD (sortant de l'église). — P a r d o n n e - m o i , cher époux, j'ai mal fait;\nmais si tu savais comment elle t'outragea !\n   GUNTHER (à Siegfried). — T u t'en es donc vanté ?\n  SIEGFRIED (posant la main sur la tête de Kriemhild).        — Vanté ? Par sa vie !\nJamais !\n   HAGEN. — Le serment est inutile. Crois-en sa parole, il a simplement avoué.\n   SIEGFRIED. — E n c o r e la nécessité m'y forçait-elle !\n  H A G E N . — J e n'en doute p a s . — Comment ? Nous l'examinerons demain.\nQu'on sépare, avant tout, ces femmes, prêtes à s'entre-déchirer pour s'être\nregardées trop tôt dans les yeux !\n  SIEGFRIED. — J e ne veux pas rester plus longtemps. Suis-moi, Kriemhild !\n   KRIEMHILD (à Brunhild).     — Réfléchis à la gravité de ton offense, t u . . .\n          (Brunhild se détourne d'elle.)\n KRIEMHILD. — Mais si tu aimes mon frère, comment peux-tu mépriser le\nmoyen qui te fit sienne?\n   BRUNHILD. —       Oh!\n\n   H A G E N . — H o r s d'ici! hors d'ici!\n  SIEGFRIED (emmenant Kriemhild).          — Vous aurez bientôt la preuve que j'ai\ngardé ma parole.\n                                                                            (Il part.)\n\n                                       SCÈNE X\n\n\n  HAGEN. — Assemblez-vous autour de moi. Commençons le conseil du\nchâtiment!\n  GUNTHER. — Où veux-tu en venir?\n   H A G E N . — Quelle raison n'est pas nôtre? La reine est couverte de larmes\nque lui arrache la h o n t e ! (A Brunhild.) N o b l e image des héros, toi la seule\ndevant qui je m'incline, reçois mon serment : l'homme qui t'outragea\nm o u r r a de ma main !\n  GUNTHER      — Hagen!\n   HAGEN (à Brunhild).     — A moins que tu n'écartes la vengeance, elle le\nfrappera !\n  BRUNHILD. — Je ne revivrai qu'à cette h e u r e !\n    HAGEN. —, P a r d o n n e - m o i , ô R o i , si ma parole devança la tienne, mais\nj'ai voulu te montrer où nous en sommes. P o u r t a n t le choix te reste, décide\nentre la reine et lui !\n  GISELHER. — Ce n'est d o n c pas une plaisanterie? Tu veux, pour u n e faute\n"}, {"page_pdf": 776, "texte": "                                 LES                  NIBELUNGEN                    676\n\n\naussi légère, assassiner l'homme le plus fidèle que la terre porta? Mon frère et\nroi, suis m o n conseil : refuse d'y consentir!\n   HAGEN. — Écoute-le et élève des bâtards à ta c o u r ! Mais je doute fort que\nles fiers B u r g o n d e s se résignent à les couronner j a m a i s ! Toutefois tu es le\nmaître, d é c i d e !\n  GERENOT. — Si les B u r g o n d e s se révoltent, le brave Siegfried saura nous\naider à les vaincre!\n  HAGEN (à Gunther). — T u te tais? C'est bien ! L e reste me concerne!\n  GISELHER. — J e renie ce conseil du sang!\n                                                                            (Il part.)\n\n                                       S C È N E XI\n\n  BRUNHILD. — Frigga ! ma vie ou la sienne!\n  FRIGGA. — L a sienne, mon enfant!\n  BRUNHILD. — Il ne me suffisait pas d'être d é d a i g n é e , j'étais une chose\nabjecte, mise à l ' e n c a n !\n  FRIGGA. — O u i , une chose abjecte, enfant!\n   BRUNHILD. — T r o p vile pour devenir sa femme, je n'étais que le prix de\nl'autre !\n  FRIGGA — De l'autre, oui mon enfant !\n   BRUNHILD. — A h ! c'est plus qu'un c r i m e ! J e veux m'en venger! A m o i !\nV e n g e a n c e ! Vengeance!\n                                                                (Tous partent.)\n\n\n  (A suivre.)\n\n                            (Tous droits réservés. — Traduction de J. VANDERVELDE.)\n"}, {"page_pdf": 777, "texte": "Méditations sur la beauté du monde\n                                  (Suite) (1)\n\n\n\n                       DEUXIÈME PARTIE\n\n                                 Le Christ\n                                      X\n\n                               LES        LIS\n                               Considerate lilia agri quomodo crescunt; non labo-\n                             rant neque nent. Dico autem uobis, quoniam nec\n                             Salomon in omni gloria coopertus est sicut unum\n                             ex istis.               (Saint Mathieu, VI, 28, 29.)\n\n       Vous nous dites, avec tant de grâce divine,\n       Le soin que, chaque jour, votre P è r e des cieux\n       P r e n d du fragile lis, dont l'homme insoucieux\n       Peut, sans le voir, fouler aux pieds la tige fine;\n       E t que le P è r e vêt d'un éclat plus brillant\n       Que celui du vieux roi biblique, dont le faste\n       Eblouit, autrefois, le pompeux Orient,\n       Que vous semblez avoir pour la grande fleur chaste\n       Un cœur a u t a n t épris que le P è r e des cieux!\n\n       Combien j'aime, ô J é s u s , que le P è r e céleste\n       Auréole d'un tel calice somptueux\n       Le roseau, fléchissant et nu, du lis agreste;\n       Du lis vain qui ne fait qu'étaler, au hasard,\n       Dans nos jardins, au seuil des maisons, le grand a r t\n       De sa coupe parfaite et divinement blanche!\n       Un enfant quelquefois, sans le savoir, le tranche,\n       Ou la pluie et le vent ternissent son cristal\n       E t brisent, sur le sol boueux, son vase frêle!\n       Mais cependant le lis fragile et virginal,\n       Dont se flétrit si tôt la fleur surnaturelle,\n       E s t la coupe de grâce et de fragilité\n       Où l'homme avide peut s'abreuver de beauté!\n\n\n(1) Voir les numéros d'avril, de mai, de juin, d'août et de septembre.\n"}, {"page_pdf": 778, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                              677\n\n\nJ e bénis votre P è r e et Vous-même, ô doux Maître,\nD'envelopper le lis d'un amour attentif,\nAinsi que vous aimez, avec tendresse, l'être,\nSujet à t a n t de maux, du blé frêle et pensif.\n\nCar les lis et les blés ont l'âme fraternelle :\nSur une tige nue et fière, vers l'azur,\nTous deux élèvent haut, loin du sillon impur,\nLeur épi précieux ou leur fleur solennelle.\n\nE t tous deux, près de l'homme, ont un rôle divin :\nLes uns donnent au corps l'aliment qu'il réclame\nE t l'autre éteint la soif merveilleuse de l'âme,\nCar le lis est la coupe et les blés sont le pain!\n\n\n                             XI\n\n                LES OISEAUX\n                       Respicite volatilia cœli, quoniam non serunt neque\n                     melunt, neque congregant in horrea; et Pater oester\n                     caelestis pascit illa.\n                                                 (Saint Mathieu, VI, 26.)\n\nE t comme nous aimons, ô J é s u s , que le P è r e\nVeille sur les moineaux égarés dans l'hiver!\nP a r tas peureux et gris, ils vaguent à t r a v e r s\nTous les dangers des champs et de l'âpre atmosphère.\nTantôt sur les buissons et sur les a r b r e s nus,\nL e u r groupe entier se pose et la branche surprise\nS'étonne de ployer sous ces fruits inconnus;\nOu t a n t ô t sur le sol, endurci par la bise,\nLeur troupeau nain s'abat comme une averse grise!\n\nOh! qu'il est bon, J é s u s , de savoir qu'un berger\nInvisible conduit leur troupe insoucieuse,\nE t les garde, sans qu'ils le sachent, du danger\nQui leur viendrait du froid ou de l'arme tueuse!\n\nO P è r e que J é s u s dit plus tendre aux petits,\nVeillez bien sur la nuit glacialement p u r e ,\nP o u r que la cruauté de sa pureté dure\nN'étende pas au sol les passereaux raidis.\n\nHâtez même la fin de l'innocente neige,\nPour que, pouvant trouver leur nourriture aux champs,\n"}, {"page_pdf": 779, "texte": "                       DURENDAL\n\n\n\nIls n'aillent pas e r r e r près des pièges méchants,\nOu retenez le fil, s'ils y viennent, du piège!\n\nE t faites dévier le fusil du chasseur,\nPour que le champ glacé garde au moins la douceur\nDe sentir quelquefois, sur son argile nue,\nPeser le frêle poids de leur troupe menue;\n\nE t que l'homme ait toujours le symbole très doux\nDe votre Providence, ô P è r e magnifique,\nQui marque à ehaque étoile un chemin pacifique\nE t dispute un pinson à décembre jaloux!\n\n\n\n                            XII\n\n\n              LES ROSEAUX\n                      Quid existis   in desertum   videre ? Arundinem               vento\n                    agitatam?                      ( S a i n t M a t h i e u , X I , 7.)\n\n\nVos yeux furent aussi retenus par l'image,\nO J é s u s , des roseaux agités par le vent.\nEn Galilée et près du J o u r d a i n , bien souvent,\nVous les vîtes courber leur vaniteux plumage,\nQu'ils dressent haut quand rien ne trouble leurs joncs creux,\nAu moindre souffle ailé qui se pose sur eux!\nEt vous eûtes pitié de la caricature\nQu'ils forment du blé d'or que l'épi tient penché :\nPrès d'un fleuve, parfois, ils semblent la mâture\nDe quelque vieux vaisseau sous les ondes caché,\nCar, loin d'abandonner près du sol leur feuillage\nDe même que le blé s'en allège en montant,\nIls l'élèvent ainsi que de g r a n d s bras flottants,\nPareils aux rameaux fous des vagues sur la plage!\nEt, tandis que le blé bénignement bruit\nQuand le veut vient jouer sur ses foules fluides,\nLe vent gémit sans fin à t r a v e r s leurs troncs vides!\nEt, raidis, ils n'ont pas la courbe que produit\nAux pailles le fardeau d'un épi lourd de graines\nComme à l'homme un front plein de sciences sereines,\nMais ils brandissent haut leur panache mouvant\nE t blonds, serrés, nombreux comme des moissons vaines,\nIls ont pour moissonneur dérisoire le vent!\n"}, {"page_pdf": 780, "texte": "    MÉDITATIONS    S U R LA B E A U T É        DU   MONDE                      679\n\n\n\n\n                          XIII\n\n            LES      COLOMBES\n                    Estote simplices   sical   columbae.\n                                                  (Saint. M a t h i e u , X, 16.)\n\n\nJ'ai pu suivre souvent les colombes louées\nP a r Vous-même, pour la simplesse de leur cœur :\nElles illuminaient de leur candide chœur\nL'air de la ville sombre et dure, étant vouées\nA vivre entre la place et les trous des vieux murs\nDe l'église géante et couverte de rouilles.\nElles venaient poser sur le sol leurs pieds purs\nE t remontaient pour faire, à côté des gargouilles\nQui grimacent toujours, leurs gestes de douceur!\n\nOr, elles ont une âme heureuse et sans envie.\nElles vivent, avec tranquillité, leur vie,\nSans souci de leur pain, ni talent bâtisseur.\nElles n'ont pas le vol a r d e n t de l'hirondelle\nNi le plumage large et splendide du paon ;\nMais blanche, grise ou mauve et pesante est leur aile,\nE t leur gorge est fermée aux musiques qu'épand,\nP a r m i les minuits bleus, le rossignol unique!\n\nMais qu'importe le sobre éclat de leur tunique\nEt leurs roucoulements répétés, leur vol lourd,\nSi leur pain journalier et la clarté du jour\nSuffisent au bonheur de leur âme naïve!\nLeur vol est assez fort et leur aile assez vive\nPour se garder des pieds maladroits du passant,\nE t gagner le balcon, aux grilles désuètes,\nOù quelque vieille dame, au cœur compatissant,\nSur sa tremblante main leur présente des miettes!\nE t le logis doit il les laisser inquiètes?\nN'ont-elles pas l'église énorme aux petits trous?\nE t le vieil édifice, à l'épaisse ossature,\nCraindrait-il pour sa pierre impassible, l'usure\nDe leur aile légère et de leurs pied6 si doux?\nPuis il sait, puisqu'il est votre demeure, ô Maître,\nL'amour que vous aviez pour leur paisible essaim,\nE t l'amour qu'eut aussi pour elles l'Esprit-Saint\nQui daigna sous leur l'orme immortelle apparaître!\n"}, {"page_pdf": 781, "texte": "680                          DURENDAL\n\n\n      Menus prédicateurs de la simplicité,\n      Oh! venez bien souvent faire vos mille grâces\n      Sous les yeux du songeur qui, t r i s t e ou révolté,\n      Passe le front brûlant ou les épaules lasses!\n      Ne vous arrêtez pas dans l'opaque cité\n      De frôler tendrement les fronts et de r é p a n d r e\n      Votre nuage clair en l'espace de c e n d r e !\n\n\n                                 XIV\n\n                    LE TROUPEAU\n                            Ego sum pastor bonus, et cognosco meas, et cognos­\n                          cunt me meoe.                 (Saint Jean, X, 15.)\n                            Quis ex vobis homo, qui habet centum oves, et si\n                          perdiderit unam ex illis, nonne dimittit nonaginta\n                          novem in deserto, et vadit ad illam quœ perierat,\n                          donec inveniat eam? Et quum invenerit eam, imponit\n                          in humeros suos gaudens?...\n                                                      (Saint Luc, XV, 4-5.)\n\n      Mais l'image où, le plus souvent, vous revenez,\n      C'est le troupeau paissant des brebis pacifiques,\n      Qu'accompagnent parfois les agneaux nouveau-nés\n      Qui perchent sur des pieds trop hauts leurs corps étiques,\n      Ont un esprit instable et des yeux étonnés,\n      E t mêlent leur blancheur à la pâleur des mères\n      E t leurs gambadements électriques et fous\n      A la sage lenteur du troupeau dans les t e r r e s .\n\n      Un berger attentif et de gestes très doux\n      Les dirige parmi les meilleurs pâturages.\n      Mais autour du troupeau pieux que vous rêvez\n      Aucun chien ne ferait ses affolantes rages ;\n      Car, si quelque brebis, dans les champs réprouvés,\n      S'égarait par hasard, de votre voix aimante,\n      Vous la rappelleriez près de vous, et l'errante\n      Accourrait aussitôt, sous vos mains, sans effroi,\n      Car toutes vos brebis connaîtraient votre voix!\n      E t si, malgré votre œil vigilant, une agnelle,\n      Désertant le troupeau, s'était perdue au loin,\n      Vous abandonneriez tout le troupeau fidèle\n      Et, marchant avec hâte et cherchant avec soin,\n      Dans les creux de la plaine et les buissons d'épines,\n      Vous la découvririez enfin dans les r a v i n e s !\n"}, {"page_pdf": 782, "texte": "    MÉDITATIONS      SUR   LA B E A U T É   DU   MONDE                68l\n\n\n\nE t la p r e n a n t alors autour de votre cou\nE t , tenant dans vos mains comme une chère proie\nSes pieds cruels par qui vous souffrîtes beaucoup,\nVous la rapporteriez en exultant de joie !\n\n\n                           XV\n\n            L'AGNEAU                 DIVIN\n                      Ecce agnus Dei.             (Saint Jean, I, 29.)\n                      Sicut ouis ud occisionem ducetur et quasi       agnus-\n                    coram tondenle se obmutescet.        I s a , LIII, 7 )\n\nOui, vous avez aimé tendrement la brebis\nDont le corps est de lait, de chair t e n d r e et de laine,\nE t dont l'âme est d'amour et de faiblesse pleine!\nElle est la sœur des blés penchants aux lourds épis,\nVoués par leur bonté, comme elle, à la t o r t u r e ;\nE t ne l'avez-vous pas aussi pour sœur obscure?\nL'homme cruel; pour la dépouiller, prend son corps\nQu'il couche et tourne ainsi qu'une insensible chose;\nPuis, un jour, il lui plonge une lame et l'expose,\nBlanche et vide de sang, sur l'étal, sans r e m o r d s !\nDe même les valets vous ont pris votre robe,\nPuis la croix vous dressa, pâle et doux, sur le globe\nE t le centurion vous perça le côté\nP o u r vider jusqu'au fond votre cœur dévasté!\n\n\n                            XVI\n\n                 LES       SAINTS\n                      Ecce ego mitto vos sicut oves in medio luporum.\n                                                (Saint Mathieu, X, 16 )\n\nVous voulûtes encore, ô Souverain des âmes,\nQue la douceur régnât au cœur de vos élus !\nE t , vous obéissant, vieillards, enfants et femmes\nSeront dans les prisons, au cirque ou dans les flammes\nE g a u x à la candeur des agneaux ingénus !\nVous entendrez vers vous monter l'ardente joie\nD'Ignace, célébrant ses membres bienheureux\nQue la dent des lions, comme une meule broie\nLe blé, transformeront en un pain généreux !\n"}, {"page_pdf": 783, "texte": "682                        DURENDAL\n\n\n      Vous verrez, dans leur grâce exquise et délicate,\n      Se dresser, sous les yeux des préteurs inhumains,\n      Agnès, au nom d'agnelle, ou la divine Agathe\n      Qui s'offrira r i a n t e aux tourments souverains\n      Mais saura reprocher au juge la blessure,\n      Dont le bourreau cruel tachera sa beauté,\n      E n a r r a c h a n t un sein de sa poitrine pure !\n\n      E t vous verrez, plus tard, vêtu de pauvreté,\n      Surgir le doux profil de saint François d'Assise :\n      Corps léger, cœur brûlant, esprit clair, âme exquise,\n      Il vous ressemblera comme un frère, ô J é s u s !\n      Il vivra comme vous parmi des champs élus :\n      E n Italie ainsi qu'en votre Palestine,\n      Autour de sa douceur comme autour de vos pas,\n      Régnera sans repos une saison divine.\n      Artiste et généreux il ouvrira ses bras\n      Aux hommes, à la bête, à toute créature\n      E t s a u r a s'accorder à l'immense N a t u r e .\n      E t de partout, vers lui, mélodieux berger,\n      Quittant leurs vieux châteaux, leurs hameaux ou leurs villes,\n      Les humbles et les forts accourront se ranger\n      Sous sa lèvre chanteuse et ses beaux yeux tranquilles\n      E t ses pas fouleront le pays clair suivis\n      P a r un pullulement de mystiques brebis !\n\n                                                     P A U L BONTÉ.\n"}, {"page_pdf": 784, "texte": ""}, {"page_pdf": 785, "texte": "                 EDGAR T I N E L\n\nDIRECTEUR DU CONSERVATOIRE ROYAL DE BRUXELLES\n\n          (Buste en marbre par ARSÈNE MATTON)\n"}, {"page_pdf": 786, "texte": "                                 +\n                    Edgar Tinel\n                        GLOIRE A DIEU (oratorio : Franciscus)\n   Au moment de p a r a î t r e nous apprenons la triste nouvelle\nde la mort d'Edgar Tinel. C'est une perte immense pour l'art\nmusical en général, mais surtout pour l'art religieux. Si nous\nadmirions en Tinel, d'une part, l'homme savant dans son\nart, maître de la technique, possédant à fond toute la science\nmusicale et, d'autre part, le compositeur génial et d'une si\npuissante personnalité qu'affirme son oeuvre féconde, nous\naimions surtout en lui l'artiste chrétien. Toute la vie artis­\ntique de Tinel fut orientée vers Dieu. Il mettait l'art reli­\ngieux à sa vraie place, c'est-à-dire bien au-dessus de tout art\nprofane, au sommet de l'art. Il ne composa que des oeuvres\nreligieuses. Il n'en voulut jamais composer d'autres. L'art\nprofane ne l'attirait pas. Tinel est une des plus hautes et\néloquentes incarnations de ce que nous aimons par-dessus\ntout : l'artiste chrétien. Sa vie tout entière est une preuve\néloquente de la vitalité, de la profondeur et de la beauté\nsouveraine de l'inspiration religieuse. Il y a dans sou Fran-\nciscus un passage incomparable dont la musique est d'une\nenvolée majestueuse, c'est celui où les anges à l'entrée de\nFrançois au Paradis entonnent le Gloire à Dieu. Ce passage\nest grandiose, empoignant. Toute la carrière artistique de\nTinel ne fut que le commentaire de cette grande parole. Elle\nfut sa devise. Elle résume toute sa vie d'artiste. Elle brille\nen lettres de feu au fronton du monument fastueux qu'il a\nélevé par toutes ses oeuvres à la glorification de l'idéal de\nl'éternité. On devrait l'inscrire sur sa tombe. Ah! sans doute\nquand l'âme de notre cher et grand artiste chrétien est sortie\nde ce monde, les anges du ciel seront venus au-devant d'elle et\nl'auront conduite aux pieds du Trône de l'ineffable et ado­\nrable T r i n i t é , en entonnant le Gloire à Dieu du touchant ora­\ntorio consacré au séraphique P e t i t P a u v r e de Jésus-Christ.\n  Nous présentons à Madame Tinel et à ses enfants nos plus\nsympathiques condoléances. Tinel était un de nos g r a n d s\namis. Il nous aimait, il aimait notre œuvre, il savait que\nnous poursuivions le même grand idéal chrétien que lui.\nNous perdons en lui un frère d'armes, un compagnon de nos\nluttes pour l'art chrétien. Le deuil de sa famille est le nôtre.\n                                              HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 787, "texte": "                              Théâtre du Parc\n      L e c y c l e P o r t o - R i c h e . — Le théâtre du Parc a inauguré sa nou­\n velle campagne par une initiative hardie et assurément intéressante, en nous\n donnant d'un seul coup l'ensemble du « théâtre d'amour » de M. de Porto­\n  Riche. C'était mettre à une rude épreuve la valeur de ces comédies. L'hon­\n neur décerné ainsi au dramaturge du Passé, s'il n'était pas excessif, était\n dangereux en tout cas; et ceux-là mêmes qui admirent ce psychologue de\n la femme ont dû, à voir réunies toutes les pièces qu'il a écrites, convenir\n que cette œuvre tant vantée ne laissait pas d'être monocorde. Tous les\n hommes du « théâtre d'amour » sont frivoles, trompeurs, égoïstes, insup­\n portables de vanité, de cynisme, de cruauté froide, — au total, de piètres\n sires et de vilaines marionnettes; toutes les femmes sont passionnées, doulou­\n reusement amoureuses : en proie à l'implacable Vénus qui s'attache à elles\n tout entière, on dirait autant de Phèdres se plaignant comme Bérénice, avec\n de faibles gémissements de petites filles malades Certes, si nous admettons\n que l'homme puisse être ce monstre, la femme cette détraquée, force nous\n est d'avouer la vérité profonde, criante, impitoyable, des portraits que dessine\n M. de Porto-Riche. On n'a jamais fouillé d'un scalpel plus aigu, plus sûr,\n plus pénétrant, les misères troubles du cœur, les lâchetés, les tristesses, les\n hontes, les amertumes des âmes qu'Eros gouverne en souverain maître.\n    Mais, à force de se répéter, ces traits perdent de leur vigueur. Dans\n Amoureuse, le Passé, le Vieil Homme et l'Infidèle, les mêmes types se repro­\n duisent, nuancés à peine de légères variantes ; et ces hommes trop perfides et\n ces femmes trop éprises finissent par nous lasser. Ce théâtre qui tout entier\n pivote autour de l'amour, et du seul amour physique, semble alors superficiel,\n d'une conception bien étroite et décidément moins noble qu'il ne semble à\npremière vue. On se demande de quoi serait capable une humanité ainsi faite.\n On en veut à ce psychologue si clairvoyant et si sagace de réduire le jeu des\npassions au fugitif plaisir des sens, dont tant d'hommes et de femmes n'ont\ncure. Et l'on trouve, au bout du compte, qu'il tourne dans un cercle vicieux,\nce cycle du « théâtre d'amour ».\n   L'interprétation, au Parc, fut très bonne. Mlle Margel, dans les divers rôles\nqu'elle incarna successivement, eut des accents passionnés et tragiquement\ndouloureux. MM. Calmettes et Burguet lui donnèrent la réplique avec auto­\nrité.\n   Une courte apparition de M. Carpentier fut chaudement appréciée par les\nfidèles du Parc.\n   Deux débutantes, Mlles Borgos et Dudicourt, furent sympalhiquement\naccueillies dans les Malefilâtre, où M. Marey remporta un très vif succès\npersonnel. Et M. Brousse, un nouveau venu, dont la voix est un peu voilée,\na joué intelligemment les scènes de la Chance de Françoise ; en revanche, il a\nescamoté avec trop de désinvolture les jolis vers de l'Infidèle. Ah! M. Brousse,\ncroyez-en quelqu'un qui connaît les vers : on ne leur donne pas des ailes en\nleur ôtant des pieds...                                          FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 788, "texte": "                        LES          LIVRES\n\nLITTÉRATURE :\nL e s V e r t u s b o u r g e o i s e s , par HENRY CARTON DE WIART (édition de\n    luxe à 25 francs, illustrations de A. Lynen. — (Bruxelles, Van Oest\n    et Cie.)\n   J'ai, sur le roman, mes idées à moi (on a sur toutes choses les idées qu'on\npeut, et je ne prétends pas que les miennes soient bonnes, ou du moins\nqu'elles soient les seules admissibles) : j'estime qu'un roman doit vous\ndivertir, c'est-à-dire captiver d'abord et puis retenir votre attention grâce à\nune intrigue bien conduite, à une narralion agréable, au mouvement qui\nentraîne les personnages du drame, à l'émotion ou à l'esprit que l'auteur y a\nrépandus. La vie est si amusante, si pittoresque, si variée, que vraiment ce\nn'est pas la peine de la quitter pour la fiction, si celle-ci est terne et lan­\nguissante.\n    Et voilà pourquoi je n'aime, dans les contes et les romans, ni les descrip­\ntions trop longues, ni les cheveux coupés en quatre, ni les graves disser­\ntations. J'ai peur que nos auteurs ne négligent quelquefois de se souvenir ici\nque tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux; et j'avoue qu'en\ngénéral, je n'ouvre les romans du cru qu'avec une certaine défiance : nos\nprosateurs peignent trop bien, ils le savent et en abusent, si bien que leurs\npersonnages disparaissent dans leurs décors.\n    M. Henry Carton de Wiart, l'auteur de la Cité ardente, compte parmi les\nrares écrivains qui, en Belgique, sachent « composer \", et qui veuillent\nn'être pas ennuyeux : visiblement, il écrit pour divertir ses lecteurs; il con­\nsent, pour les attacher, à des frais d'imagination qui d'ordinaire — osons le\ndire — effraient nos meilleurs écrivains; il prend la peine enfin d'inventer\nune intrigue qu'il conduit pas à pas jusqu'à son dénouement, suivant les\nrègles de l'art; et même il entreprend d'étudier une époque sous son aspect\nsocial, politique et moral, et de la faire revivre par la savante magie d'une\nreconstitution fidèlement historique. Il faut, pour tenter une telle œuvre,\nune longue patience, un grand courage et des dons d'imagination qui ne\nsont pas échus à tout le monde : M. Carton de Wiart possède ces qualités;\net je ne vois pas pourquoi nous chercherions ailleurs les raisons d'un succès\nqui, à chaque nouvelle œuvre, va en s'accentuant.\n   Ce succès, M. Van Oest, notre grand éditeur d'art, vient de le consacrer\ncomme il le méritait, en publiant une magnifique édition des Vertus bour-\ngeoises, illustrée de nombreux dessins d'Amédée Lynen. De ce beau\nroman historique, si essentiellement patrial, l'éloge n'est plus à faire main­\ntenant. J'en ai dit, lorsqu'il parut, la haute signification et le grand charme\nlittéraire. Je ne veux aujourd'hui que vanter la beauté sobre et distinguée de\n"}, {"page_pdf": 789, "texte": "686                                   DURENDAL\n\n\nla grande toilette d'apparat q u e la maison V a n Oest a faite aux Vertus bour-\ngeoises rajeunies : le grain ferme et moelleux du « H o l l a n d e » Van Gelder,\nl'élégance et la netteté des caractères d'imprimerie, la finesse expressive des\ndessins en couleur dont L y n e n illustra les gestes de T h i e r r y et de ses com­\nparses, tout contribue à faire de ce s u p e r b e volume un chef-d'œuvre d'édi­\ntion, digne d'occuper u n e place en vue d a n s les plus riches bibliothèques.\n    Relire les Vertus bourgeoises, si joliment commentées p a r la p l u m e d'un\ng r a n d artiste, dans u n e édition de luxe, à j a m a i s inacessible à tous les\noutrages du t e m p s , c'est se d o n n e r plaisir d o u b l e . E t quelle joie de penser\nq u e ce livre excellent, qui offre a u x Belges de si hautes leçons de patrio­\ntisme, et qui les éclaire si bien sur leurs origines m o d e r n e s , on en léguera la\npossession et les e n c o u r a g e a n t s exemples à ses plus lointains descendants!\nIl est des œuvres qui méritent de vivre dans l'avenir d'une race et d'être\nméditées par q u i c o n q u e n e s e désintéresse p a s des destinées passées ou futures\nde la P a t r i e , et les Vertus bourgeoises sont de ces œuvres-là.\n    Assez longtemps nous sommes allés chercher en F r a n c e nos livres\nd'étrennes et nos lectures habituelles : faisons comme T h i e r r y , secouons\nl'obsédant souvenir de P a r i s ; sachons enfin récompenser, en achetant les\nbons ouvrages belges, les écrivains qui les créèrent avec u n e ferveur pas­\nsionnée et l'éditeur qui les habille avec des soins si délicats.                    F . A.\n\nL e b e a u v o y a g e au M o n t - S a i n t - M i c h e l , par ALBERT DE BER­\n  SAUCOURT. — (A la Belle É d i t i o n , Paris.)\nL e s P a m p h l e t s c o n t r e V i c t o r H u g O , par le même. — (Mercure\n   de F r a n c e , P a r i s . )\n   Ce beau voyage au Mont-Saint-Michel n'inspire que quelques cadences à\nM. de Bersaucourt, et c'est bien d o m m a g e , car avec sa sensibilité vibrante,\nson ardeur contenue à grand'peine, il eût pu n o u s d o n n e r un magnifique\np o è m e . J e sais bien que pareille critique est encore un éloge... Tout\nau moins, ces trop courtes p a g e s pourront-elles servir à réveiller la médita­\ntion passionnée que tout voyageur r a p p o r t e sans doute « en puissance » de\nlà-bas...\n    Mais d a n s Les pamphlets contre Victor Hugo, M . Albert de Bersaucourt\nnous comble des richesses de son érudition et de sa d o c u m e n t a t i o n . . . Malgré\nl'importance de cet ouvrage, qui passe en revue u n e infinité de satires inspi­\nrées par l'œuvre d u g r a n d lyrique, l'attention du lecteur d e m e u r e constam­\nment en éveil. C'est q u e dans ce fatras de parodies bouffonnes et de saillies\nun peu grosses, la main experte de l'auteur a su choisir ce qui comporte\nquelque enseignement et contient quelques grains d'esprit.\n    L ' u n de nos compatriotes, Louis-Joseph Alvin, conservateur en chef de la\nBibliothèque royale et m e m b r e de l'Académie royale de Belgique, s'en prit,\nsous le p s e u d o n y m e de L . Joseph Van II, au célèbre poète français. Cet\n « immortel » de Bruxelles était l'auteur d'une tragédie intitulée Sardanapale,\n où se trouvait ce vers r e m a r q u a b l e :\n\n              Le sceptre dans sa main n'est pas un petit poids !\n"}, {"page_pdf": 790, "texte": "                                      LES LIVRES                                      687\n\n   Il écrivit aussi des comédits et des études d'art, enfin les Recontempla-\ntions, diatribe anti-hugolienne, couronnèrent, en 1856, sa carrière...\n   Qui le croirait?... Les Contemplations provoquèrent, un peu plus tard, la\nsatire d'un autre académicien de Belgique; un chef d'escadron d'état-major\nen retraite, cette fois, qui se qualifia dans un poème :\n                      Un vieux colonel à barbe encore noire\net s'appelait, dans la réalité, Monsieur L. Devère. Cet ancien officier crut\ndevoir signaler la révoltante immoralité des Chansons des Rues et des Bois...\nAvouerai-je qu'il s'y prit de façon bien gaillarde pour un vengeur de la\nmorale outragée?\n   Mais, sans être pour cela de notre Académie royale, les censeurs de Victor\n Hugo ne manquèrent pas toujours de verve, et le long des quatre cents pages\nde M. de Bersaucourt, il y a pas mal à glaner...\n   Ajoutons que celui qui dépouilla si consciencieusement toutes ces publi­\ncations, parfois ingrates, n'entendit jamais faire siennes les appréciations des\npamphlétaires. Ce sont les petits à-côtés de l'histoire du Romantisme que le\nlecteur trouvera ici, non sans agrément, nous l'avons déjà dit, et M. de Ber­\nsaucourt n'a pas tort de croire que son livre permet de reconstituer la\nphysionomie d'une époque et contribue à nous éclairer.\n                                                                           V.\n\nPUBLICATIONS DART :\n S t o r i a d e l l ' a r t e i t a l i a n a : La Pittura del Quattrocento, par M. ADOLFO\n    VENTURI. Un vol. illustré de 500 photographies. — (Milano, Ulrico\n    Hoepli.) (1)\n    La peinture du XVe siècle, celle du Midi comme celle du Nord, conserve\nun caractère collectif dans les sujets — tous religieux — dont elle s'inspire.\n Le portrait commence, il est vrai, à apparaître et à se multiplier, associé, du\nreste, en général, à quelque scène ou à quelque évocation de l'histoire sacrée;\net, d'un autre côté, les maîtres italiens se laissent tenter, vers la fin de cette\npériode, par l'Antiquité, ses fictions poétiques ou sa mythologie. Mais les\nœuvres de cette sorte restent, en somme, exceptionnelles. Tout l'art est\nencore au service de l'Église. Et la personnalité de l'artiste ne trouve jour à\nse manifester que dans la façon dont il incarne, sans sortir des limites de\nl'iconographie traditionnelle, les épisodes de l'Evangile ou de l'Ancien Tes­\ntament qu'il a reçu mission d'illustrer.\n    Et il faut avouer qu'à certains égards, cette empreinte individuelle est bien\nmoins sensible et bien moins marquée chez les maîtres septentrionaux que\nchez leurs confrères italiens. En effet, l'artiste flamand, qui est un exécutant\nincomparable, un observateur passionné de la réalité, est, en général, un fort\nmédiocre inventeur. Et, peut-être, ses facultés d'invention sont-elles d'autant\n\n\n (1) Voir aussi au sujet de cet ouvrage : La Renaissance réaliste en Flandre et en Italie.\nDurendal, avril 1912.\n"}, {"page_pdf": 791, "texte": "688                                DURENDAL\n\n\n moins développées que ses facultés d'observation du vrai le sont davantage.\n  Quoi qu'il en soit, on peut dire que des Van Eyck et de Van der Weyden à\n  Memling et à Gérard David la conception générale des scènes religieuses a à\n peine varié dans les écoles du Nord, tandis qu'au contraire, elle ne cesse de\n se diversifier et de se développer en Italie, de Gentile da Fabriano, de Pisa­\n nello, de Picro della Francesca à Jacopo Bellini, à Mantegna, à Carpaccio,\n à Andrea del Castagno, à Botticelli ou à Filippino Lippi, à Verrocchio... à\n combien d'autres, apparus sur tous les points de la Péninsule et dont tous les\n ouvrages presque s'imposent à l'attention par quelque caractère d'originalité.\n Chacun de ces maîtres ajoute son imagination ou sa fantaisie personnelles à\n la tradition qu'il a reçue et lègue à ses disciples un héritage de beauté accru,\ndes exemples magnifiques qui sont pour eux un motif, non d'imitation, mais\nd'émulation.\n    A la comparaison de l'effervescence féconde à laquelle le génie artistique\nitalien paraît en proie, au cours de ce siècle, il semble que la carrière par­\ncourue, durant le même temps, par la peinture flamande, offre le spectacle\nd'on ne sait quelle uniforme immobilité. Mais la comparaison resterait peu\nprobante, et l'art a été différent ici et là-bas, parce que tout était différent, le\nmilieu, la race, l'ambiance intellectuelle et morale.\n    Aucun pays du inonde, à aucune époque, n'a offert le spectacle d'une\nefflorescence artistique aussi merveilleuse que celle de l'Italie au XVe siècle.\n   C'est la vraie Renaissance, le moment où la pensée délivrée, où l'ait ébloui\nde la beauté de la nature et du monde qu'il vient de découvrir, se laissent\naller à toute la jeunesse, à toute la fraîcheur de leurs impressions. Tout vient\nde source dans cet art, tout est spontané. C'est une force jeune, agile, joyeuse,\nqui se joue à elle-même et se grise de la vie qu'elle sent vibrer en elle et\nautour d'elle. Et cette jeunesse, elle la communique à tout ce qu'elle\ntouche, et elle rend nouvelle jusqu'à l'ancienneté des fables antiques.\n   L'histoire de cette ère glorieuse que M. Venturi avait commencée, pour la\nsculpture, dans le sixième tome de son œuvre monumentale, il la continue,\npour la peinture, dans ce septième volume. Mais, contraint par l'abondance\nde la matière, le savant historien n'a pu y traiter qu'une partie de son sujet.\nSes deux premiers chapitres sont consacrés à l'étude de l'évolution vers le\nréalisme qui, au début du XVe siècle, transforme partout la conception pitto­\nresque. Il nous dit les artistes et les œuvres de cette période, les influences\nqu'ils ont subies ou imposées, Lorenzo Monaco et son école, qui sont restés\nen partie fidèles à l'idéal grottesque; l'Angelico, dont l'art est fait de la tradi­\ntion qu'il a gardée et de l'âme qu'il a apportée; Masolino et son élève Masac­\ncio, précurseur génial de Raphaël ; puis encore l'ombrien Gentile da Fabriano,\nle Véronais Pisanello, le Milanais Michele da Besozzo, les premiers Véni­\ntiens de Jacobello del Fiore à Jacopo Bellini.\n   Les deux chapitres suivants sont absorbés entièrement par l'école floren­\ntine depuis Uccello, qui était fou de perspective comme le Japonais Hoku­\nSaï de dessin, jusqu'à Lorenzo di Cordi, et par les maîtres contemporains de\nla Marche et de Sienne.\n   Nous avons eu déjà occasion, très fréquemment, de louer la belle méthode\n"}, {"page_pdf": 792, "texte": "                                 LES LIVRES                                 689\n\ncritique de M. Venturi et sa façon magistrale, pleine de clarté et de relief, de\nmettre dans leur valeur relative les œuvres et les hommes dont il s'est consti­\ntué l'historien. Ces éloges, nous devons les renouveler d'autant plus pour ce\nbrillant volume que la matière en est plus riche et plus complexe. Nous\ncomptons, d'ailleurs, avoir occasion de revenir, plus tard, sur ce sujet,\nlorsque l'auteur aura complété son travail sur la peinture italienne du quat-\ntrocento.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nLA M U S I Q U E :\n\nM u s i c i e n s e t p o è t e s , par JEAN CHANTAVOINE. — (Paris, Alcan.)\n   Sous ce titre, M. Chantavoine rassemble en un volume divers articles et\nétudes où, suivant sa coutume, il fait œuvre de critique sagace et averti.\n   On lira avec fruit leS fines appréciations sur Gœthe musicien, appréciations\nétayées d'extraits de sa correspondance avec le compositeur Zelter d'après\nlaquelle on voit combien chez le grand poète l'amour de la musique était\npénétré de métaphysique et d'intellectualité. Citons également les articles\nsur le neveu de Beethoven, sur Lcewe et la ballade allemande, celui qui\ntraite des rapports entre Heine et Liszt, et où les sentiments vils et intéressés\ndu premier contrastent vivement avec la noblesse d'âme, la franchise et la\ndroiture du second. Enfin et surtout l'étude sur Schumann qui termine le\nvolume, caractérisant de façon très perspicace le génie et l'art du poète de\nZwickau.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\nL a R é s o n a n c e du toucher et la T o p o g r a p h i e des P u l p e s ,\n  par MARIE JAËLL. — (Paris, Alcan.)\n    Il faut admirer l'esprit scientifique qui préside aujourd'hui à l'élude de\ntous les problèmes techniques, dans l'exécution musicale comme dans les\nautres branches de l'activité humaine. L'art pianistique, l'une des plus\nredoutables des performances artistiques, est entré depuis quelques années\ndans cette phase nouvelle. En Allemagne, il a inspiré les remarquables travaux\nde Scharwenka, Deppe-Caland, Rodolphe Breithaupt, dont le grand ouvrage,\nDas Gewichtspiel (le jeu par la pesanteur [du bras]), comprend, sauf erreur,\nquelque six cents pages. En France, M me Marie Jaëll est le représentant le\nplus attitré de cette conception scientifique des techniques musicales. Sous le\ntitre bizarre reproduit ci-dessus, elle publie, avec dessins, diagrammes, photo­\ngraphies, planches en couleur à' l'appui, de nombreuses observations sur\nl'influence, dans le jeu du clavier, du sens tactile et des réflexes singuliers\nqui se manifestent dans l'action combinée des deux mains : observations\nparfois bien subtiles dans leurs déductions, peut-être même oiseuses au point\nde vue pratique, mais dont on ne saurait contester l'ingéniosité et l'intérêt.\n                                                                       E. C L .\n"}, {"page_pdf": 793, "texte": "690                                 DURENDAL\n\n\nM a V i e , par RICHARD WAGNER, traduction de N. Valentin et A. Schenk,\n   tome III. — (Paris, Plon, 1912.)\n    Nous avons annoncé l'apparition des deux premiers volumes de cette\nautobiographie tant attendue, nous n'insisterons donc plus sur l'intérêt capital\nqu'elle présente pour tous ceux qu'intéresse l'histoire de la musique moderne.\nLe troisième et dernier volume, qui vient de paraître, va de 1850 à 1864, de\nl'installation à Zurich à l'arrivée à Munich ; c'est dire qu'il traite des périodes\nles plus mouvementées et les plus décisives de l'histoire du maître avant\nl'apothéose de Bayreuth. On remarque à la fin du livre une excellente table\ndes noms cités dans les trois volumes.\n                                                                          E. CL.\n\nVOYAGES :\nLa B l e s s u r e m a l f e r m é e , notes d'un voyageur en Alsace-Lorraine,\n  par GEORGES DUCROCQ. — (Paris, Plon.)\n   Délicieuse promenade à travers la Lorraine et l'Alsace, où saignent les\nsouvenirs, insupportables aux cœurs français, de l'inexpiable guerre, souve­\nnirs que la politique vexatoire et maladroite de la Prusse ne fait qu'exaspérer\nencore.\n   L'âme de Metz, fine et fière, l'âme de Strasbourg la belliqueuse, l'âme\nsouriante des « plaines agricoles », comme dit Barrès, et l'âme mélancolique\ndes étangs de Lorraine, hantent les pages de ce livre dont le style est pur,\nensoleillé et charmant comme un paysage lorrain vu par un matin de sep­\ntembre.                                                               E. CH.\n"}, {"page_pdf": 794, "texte": "                            NOTULES\n\n  Viennent de paraître :\n   Le cœur timide. Roman par Georges Virrès. (Editeurs, G. Mertens,\n21, rue de l'Industrie, Bruxelles, et Gabalda, 90, rue Bonaparte, Paris.)\n  L'ombre étoilée. Nouvelles inédites par Pol Demade. (Editeurs G. Mer­\ntens, Bruxelles, Edition populaire.)\n                                       *\n                                      * *\n   Manifestation en l'honneur de M. Thomas Vinçotte. —\nQuelques amis et admirateurs du statuaire Thomas Vinçotte ont pris\nl'initiative de célébrer le grand succès qu'il a remporté à l'Exposition inter­\nnationale des Beaux-Arts de Bruxelles en 1910, où la grande médaille d'or\npour la sculpture lui a été décernée.\n    A la même heure, l'achèvement du fronton du palais royal et l'entrée\nd'une œuvre magistrale de Vinçotte au Musée de Bruxelles, confirmaient la\nconsécration de son rare talent.\n    Une manifestation de sympathie s'organise en son honneur. Elle consis­\ntera essentiellement en la publication d'une monographie enrichie de nom­\nbreuses reproductions de ses œuvres, dont un exemplaire de grand luxe lui\nsera solennellement remis.\n    Il sera tiré de cette monographie deux cents exemplaires de luxe, numé­\nrotés de 1 à 200, texte sur papier de Hollande à la cuve. Cette monographie\ncomprendra :\n   a) Une étude de M. Paul Lambotte sur l'œuvre du maître (étude parue\ndans la revue L'Art flamand et hollandais, du 15 mai 1905);\n    b) Une étude inédite de M . Arnold Goffin sur l'œuvré récente du statuaire;\n    c) Un catalogue complet de l'œuvre de Thomas Vinçotte;\n    d) Environ cinquante planches hors texte reproduisant la plus grande\npartie de l'œuvre du statuaire, notamment un grand nombre de ses admi­\nrables bustes.\n    Le prix de cet ouvrage, dont l'édition est confiée à M. G. Van Oest, est\nde 25 francs l'exemplaire.\n    Nous ne doutons pas que de nombreux artistes et amateurs ne consentent\nà se joindre aux promoteurs de cet hommage au maître qui s'est placé au tout\npremier rang de notre école nationale; les noms des souscripteurs à cette\nmonographie seront imprimés dans l'exemplaire qui sera solennellement\nremis au héros de la manifestation.\n    La cérémonie aura lieu le 15 décembre prochain. Les souscriptions seront\n reçues jusqu'au 30 novembre au Secrétariat du Comité, 52, rue Vilain XIIII,\n ou chez les éditeurs G. Van Oest et Cie, 4, place du Musée, Bruxelles.\n                                        *\n                                      * *\n"}, {"page_pdf": 795, "texte": "692                                     DURENDAL\n\n\n\n   L e conseil provincial du L i m b o u r g a y a n t écarté — tout c o m m e le conseil\nprovincial du H a i n a u t — une d e m a n d e de subside en faveur du m o n u m e n t\nH u g o , à W a t e r l o o , le Masque en prend prétexte pour traiter avec aigreur\nM. Georges Virrès « chevalier de la Légion d ' h o n n e u r ». (Le Masque y\ninsiste...) Notre collaborateur, accusé d'avoir mal voté au sein de la grave\nassemblée provinciale, se défend en soumettant son discours à la mauvaise\nh u m e u r du Masque :\n\n                 « MONSIEUR LE DIRECTEUR DU « MASQUE »,\n\n   » L a note, que vous me consacrez dans le dernier n u m é r o de votre revue,\ntend à me faire passer, en m'attribuant u n e phrase qui est à cent lieues de\ntoutes mes tendances, p o u r un monsieur littérairement peu digne de la Croix\ndes B r a v e s . . . Souffrez que je mette, sous les yeux de vos lecteurs, le texte\ncomplet de mes paroles au Conseil provincial du L i m b o u r g .\n   » Il s'agissait d'une requête en faveur de l'érection d'un m o n u m e n t à\nVictor H u g o , d a n s la morne plaine de Waterloo. L e rapporteur venait de\nconclure au rejet de cette requête. J'ai dit alors, sans m'imaginer que je\nparlais presque pour la postérité (votre... critique arrive, en effet, deux mois\naprès cette séance mémorable) :\n   « Je voterai les conclusions d u rapport et voici pour quels motifs :\n   » N o u s sommes u n a n i m e s à rendre h o m m a g e au génie poétique de Victor\n» H u g o , qui fut un admirable lyrique, l'un des plus g r a n d s qui aient j a m a i s\n» existé. Toutefois la question à examiner, en ce moment, est avant tout une\n» question d'opportunité.\n   » Rien ne m a n q u e à la gloire extérieure de H u g o . Alors que R a c i n e et\n» Corneille, par exemple, n'ont que des médaillons encastrés dans la façade\n» du T h é â t r e - F r a n ç a i s , Victor H u g o a son m o n u m e n t d a n s le jardin du\n» Palais-Royal, derrière le T h é â t r e - F r a n ç a i s , il a sa statue sur la place qui\n» porte déjà son nom, à P a r i s . Il n'a pas été oublié en province. On veut lui\n» élever un nouveau m o n u m e n t à W a t e r l o o . C'est très b i e n . H u g o ayant\n» chanté, de façon inoubliable, les derniers efforts de la vieille g a r d e .\n   » Mais est-il bien o p p o r t u n , pour nous, d'intervenir d a n s les frais de ce\n» m o n u m e n t ? S'agit-il de réparer u n e injustice à l'égard d'un g r a n d poète\n» méconnu? Mon Dieu, n o n ! Et, tout juste, il se produit en ce moment, dans\n» la jeunesse littéraire, u n e réaction qui me paraît très heureuse contre les\n» excès du romantisme. N o u s sommes de plus en plus épris de mesure,\n» d'ordre, de tradition, de discipline, toutes choses que Victor H u g o a\n» magnifiquement bousculées.\n   » Si donc, comme artiste, H u g o requiert les plus chaleureux élans, je ne\n» pense pas que ceux-ci doivent se traduite ici, aujourd'hui, par une espèce\n» de concours officiel. Voilà, du moins, mon avis très franc... E t que les\n» mânes de Victor H u g o me p a r d o n n e n t ! »\n   » De la nuance, de la nuance, de la nuance,... écrivait, à peu près, P a u l\nVerlaine...\n   » Faut-il vous avouer que je n'ai qu'une honnête estime pour les gens tout\n"}, {"page_pdf": 796, "texte": "                                 NOTULES                                   693\n\n\nd'une pièce, mais que je raffole des qualités bien françaises de tact, de sou­\nplesse et de courtoisie?\n   » J'ose espérer de votre loyauté, monsieur le Directeur, la publication de\ncette lettre dans votre prochain numéro, et je vous prie d'agréer l'expression\nde mes sentiments distingués.                         » GEORGES VIRRÈS. »\n                                      *\n                                     * *\n  Société des concerts de Musique Sacrée d'Anvers. —\nCette société annonce pour la saison 1912-1913 deux grands concerts dont\nle programme promet d'être particulièrement brillant. Au 1er décembre l'on\nréentendra la difficile mais sublime Missa Solemnis de Beethoven, qui\nsuscita tant d'enthousiasme lors de la première exécution à Anvers, il y a\ntrois ans.\n   Au concert du 9 mars sera exécuté pour la première fois en notre ville un\nchef-d'œuvre de la musique moderne : Les Béatitudes de César Franck.\n   Des artistes de tout premier ordre interpréteront les soli de ces partitions.\nLeurs noms seront publiés incessamment. L'assiduité et l'entrain avec les­\nquels les admirables chœurs de la société ont entrepris l'étude de ces œuvres,\nnous permettent d'augurer que les exécutions annoncées ne le céderont ni en\nintérêt artistique, ni en perfection à celles de la saison précédente. Elles\nconstitueront à nouveau un événement musical sans précédent.\n                                       *\n                                     * *\n  Accusé de réception :\n   ART : Histoire artistique des ordres mendiants Etude sur l'art religieux\nen Europe du XIIIe au XVIIe siècle, par LOUIS GILLET. Voll. illustré (Paris,\nLaurens). — Athènes, par GUSTAVE FOUGÈRES. Vol. illustré. Collection :\nVilles d'art célèbres (idem). — Les Mostaert, par SANDER PIERRON. Vol\nillustré (Bruxelles, Van Oest).\n   H I S T O I R E : Dernières années de servitude, 1814-1830, par JEAN HÉLÈNE\n(Bruxelles, Rossel).\n   L I T T É R A T U R E : Le jubilé de Jeanne d'Arc. Orné de six compositions\nd'Angel, par MAURICE BARRÈS (Paris, Ed. de l'Indépendance). — Maîtres\nd'autrefois et d'aujourd'hui, par VICTOR GIRAUD (Paris, Hachette). —\nAuteurs français et belges au XIXe siècle, par PAUL HALFLANTS, abrégé\nde l'ouvrage : La littérature française au XIXe siècle (Lierre, Van In). —\nReligion et littérature, par PAUL HALFLANTS (Bruxelles, Librairie de l'Ac­\ntion catholique) — Au service de l'Idéal, par HENRI DAVIGNON (Bruxelles,\nMertens). — La divine comédie, du DANTE. L'Enfer. Traduction avec pré­\nface et notes d'ERNEST DE LAM INNE (Paris, Perrin).\n   POÉSIE : Butin fragile, par ROBERT MELOT (Bruxelles, Larder). — Le\nregard derrière l'épaule, par HENRY DÉRIEUX (Paris, Grasset). — Poème\nardennais, par HENRI DACREMONT (Paris, Plon). — Chants de Five\nO'Clock Thea, par HERMAN FRENAY-CID (Paris, Ed. du Beffroi). — La\nlampe charbonne, par GUSTAVE FIVÉ (Bruxelles, Ed. du Masque). —\nLégendes d'Alsace, par GEORGES SPETZ (Paris, Perrin).\n   ROMANS : Petits mémoires de M. Trouilleboulard, par PAUL MÉLOTTE\n(Liége, Vaillant). — Luis, par PIERRE LHANDE (Paris. Plon). — Les cloches\nbranlent, par VICTOR ENCLIN (Bruxelles, Librairie de l'Action catholique).\nEn riant..., par VICTOR ENCLIN (idem). — Dans le temps, par V I C T O R\n ENCLIN (idem).\n"}, {"page_pdf": 797, "texte": "                                 In Cauda...\n\n   Nous lisons dans le Pourquoi Pas? à          M. Rency, pas do personnalités!... Tout\nnotre adresse cet entrefilet qui revêt toutes   cela finira, bien entendu, par un duel.\nles apparences d'une lâche excitation :\n   « Le dernier numéro de Durendal con­                             ***\ntient beaucoup d'articles fort intéressants,       Inutile de souligner l'énorme importance\névidemment; mais on n'y trouve pas la           littéraire de la guerre des Balkans. Elle a\nrubrique ordinaire du Petit Serpent. Le         fait des ravages parmi nos poètes et nos\nPetit Serpent aurait-il été pris d'une pitié    écrivains. Et quel vide! Inutile de dire que\nchrétienne pour MM. Paul André, Georges         M. Paul André, avec tous ses canons, est\nRency, Paul Prist et tutti quanti... A          immédiatement parti, et qu'en sa qualité\nmoins que le Petit Serpent n'ait été pris de    de tête de Turc il n'a pu faire autrement,\npeur?                                           vraiment, que de s'engager dans l'armée\n   » Nous verserions un pleur sur ce Petit      ottomane. (Depuis son départ pour la mer\nSerpent dont les piqûres, en somme, étaient     de Marmara la Belgique artistique et litté-\nfort anodines... »                              raire est dans le plus amer marmarasme.)\n                      *                         Quand il a frappé à la Sublime Porte :\n                    * *                         « Endrez ! » a répondu le grand Turc avec\n   On annonce une revue de la conférence        un accent allemand : aussitôt le capitaine,\ndu jeune Rarreau sous le titre de In toga       voyant qu'elle était ouverte devant lui, a\nvenenum.                                        enfoncé la Sublime Porte. Disons-le à la\n  Le Petit Serpent a conféré ces jours-ci       louange de la littérature belge, il n'a ren­\navec son conseil, à ce sujet. On envisage       contré du côté ottoman qu'un seul de nos\nla possibilité d'un procès...                   confrères, ce bachabouzouck d'Eugène\n                      *                          Pacha! Dès le début des hostilités il se\n                                                trouva en face de nos plus valeureux amis.\n   Parlant du « Comité d'Hastière », la          Il a passé dédaigneusement à côté de\nGazette de Liége imprime la savoureuse co­       Georges Rency, vêtu d'une, fustanelle, qui\nquille que voici : « Les amis de l'art wal­     après avoir, en souvenir du Coq rouge, songé\nlon se plurent à constater avec satisfaction    à aller relever la Crète, s'est arrêté par\nque l'heureuse initiative de MM. des Om­        devoir professionnel dans le pays de Pallas\nbiaux et Nothomb et de la VEUVE Durendael        Athenée, pour en défendre tous les acro­\n(sic) a reçu l'appui du gouvernement... »        poles Prist ; à côté de celui-ci, qui, ayant\nLes maris de cette veuve se portent assez        appris que les autos d'Ithaque avaient été\nbien.                                            réquisitionnées, était accouru dare dare,\n                    **                           muni de son diplôme d'humanités pri­\n                                                 maires, en criant : « Je veux de la poudre\n  Un mot délicieux du Catholique : « Le          et des balles ! »; de Sander Pierron au nez\nPetit Serpent c'est l'ANTÉPRIST !                duquel étaient montés subitement tous les\n                    ***                          Mostaert du monde à l'annonce de la décla­\n                                                 ration de guerre; et de Valère Gille qui,\n   La dernière encyclique de M. Rency,           parti avec sa cythare par le dernier train\ndans la Vie intellectuelle, est consacrée à     — mieux vaut cythare que jamais — rem­\nM. L. Dumont-Wilden — « Loulou dans              place maintenant à la tête des troupes\nl'intimité ». — Pas de personnalités !\n"}, {"page_pdf": 798, "texte": "                                        IN    CAUDA...                                      695\n\nattiques le regretté Tyrtée, et est affecté         Dès la déclaration de guerre, un de nos\nspécialement à la défense du Parnasse.            écrivains les plus méritants (soin, pro­\nL'abbé aussi est là, brandissant la veuve         preté, économie, croix commémorative du\nDurendael : le capitaine le néglige... Mais       règne de Léopold II) a adressé au roi de\nprenant tout à coup le Pirée pour un homme        Bulgarie une page intitulée : A l'aube d'un\nil le provoque en combat singulier... Il          règne orienté vers la guerre...\nest battu et doit retrograder jusqu'à Salo­\n                                                                        *\nnique. Là, mollement couchés sur des\ndivans, et buvant l'inspiration à longs traits                         * *\nau bruit de lointaines batailles. Emile              Au fond ne vaudrait-il pas mieux, dans\nVan Haremberg, que les Orientaux dans             l'intérêt de la paix du monde, qu'on en\nleur langage imagé appellent Colline du           arrive à la solution si simple que préco­\nSérail, et Jules Leclercq imperturbable­          nisait l'éminent homme d'Etat Alphonse\nment composent des sonnets exotiques...           Allais : \" Qu'on f ..t les Balkans dans\nLà aussi, armé du bistouri le sympathique         les Dardanelles et qu'on n'en parle plus!\ndocteur Valentin dirige les ambulances. Le                             * *\nhéros se repose près d'eux quelques jours           MAURICE OU LE PREMIER OUVRAGE drama­\net ne peut repartir, ayant perdu ses ca­          tique. — M. Maurice des Ombiaux va dé­\nnons en route... Heureusement le comité           buter au théâtre; il donnera cet hiver avec\nde lecture des ouvrages dramatiques belges        la collaboration de M. G.-M. Stevens une\nlui envoie par le premier courrier les cent       pièce intitulée : Adolphe ou le dernier outrage.\nvingt pièces garées au foyer du théâtre du\n                                                                       * *\nParc et dont M. Reding se prive généreuse­\nment à son intention. Il en fait douze batte­        « Le 1er août 1852, Victor Hugo, chassé\nries qui repartent avec lui, crachant le feu      de Bruxelles à cause de la publication de\nde la rampe, contre les armées ennemies. Le       Napoléon-le-Petit, s'embarqua pour l'Angle­\nsol tremble, l'air frémit. L'Epire choses         terre et descendit à Jersey le 5 août sui­\nétant à craindre, chacun croit que l'on           vant Le dévolu du grand poète sur cette\nmarche vers Janina. Il n'en est rien. C'est       île de la Manche n'avait pas été jeté à ['im­\nnon loin du golfe de Salonique, au pied du        proviste, entre le vote de la loi Faider qui\nmont Olympe, où commande M. Gilbart,              le frappait et la notification du décret qui\nque l'éminent stratège va opérer sa jonc­         l'expulsait du territoire belge. »\ntion avec les troupes débarquées par le              C'est ainsi que M. Léon Séché écrit l'his­\ncalife Homard, grand amiral de la flotte.         toire. Le vote de la loi Faider ne fut cer­\n L a foule de gendelettres qui décore et          tainement pour rien dans le départ de\n défend la montagne sacrée ne se doute pas        Victor Hugo, puisqu'elle ne fut présentée\n du péril. Lasse du pain à la grecque et des      que plusieurs mois après. Aucun arrêté\nraisins de Corinthe, elle s'apprête avec joie     d'expulsion ne fut notifié à Victor Hugo,\n à avaler des croissants. Mégare la casse!        en 1852, pour la raison péremptoire que le\n L'artillerie turque et littéraire est déjà là,   poète ne fut pas l'objet, cette année, de\n formidable, et l'on va assister à un affreux     pareil décret\n carnage, lorsque, grâce à Dieu, surgit               Il eût suffi à M. Léon Séché, pour\n M. de la Tour de Nesles de Constant, suivi       s'épargner ces bévues, de ne pas accorder\n de M. le baron des Camps. Cette poire            une aveugle foi à la légende créée par\n porte à la main un rameau d'olivier et son        Olympio et par ses fidèles et si souvent\n petit discours pacifiste fait monter des         réfutée. Nous ne lirons plus sans méfiance\n larmes aux yeux des assistants... On se           les \" études \" de M. Léon Séché.\n serre la main. Espérons que d'ici quelques                             *\n jours la guerre sera finie et que nous pour­                          * *\n rons aller recevoir à la porte de Namur le           M. Léon Souguenet vient d'être natura­\n capitaine André, vainqueur, avec le céré­         lisé Belge par M. Maurice Barrès.\n monial imposant que préside au retour                Tous nos compliments.\n dans leur pays natal des premiers prix du                               *\n Conservatoire.\n                                                                        * *\n                                                     M. LE CHEVALIER MARCHAL, SECRÉTAIRE\n                                                   PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BEL­\n                                                   GIQUE, a été reçu en audience particulière,\n"}, {"page_pdf": 799, "texte": "696                                      DURENDAL\n\n\n\nle mois dernier, par le Souverain Pontife.       aussi apparaît l'érudition du polygraphe\nIl a fait hommage à Sa Sainteté de son           défluent qu'est M. Victor du Bled.\ndiscours sur Montalembert et les Moines                                *\nd'Occident. Pie X a vivement remercié              « COLOMBA », par        EDMOND ABOUT. —\nnotre illustre compatriote, si l'on en croit     « Comme About, Emile Gebhardt fut un\nun \" communiqué \" académique, \" de sa            nouvelliste charmant... Comme l'auteur du\ncourageuse défense des civilisateurs du          Colomba, il est resté profondément attaché\nNord \".                                          à sa terre lorraine. » (Henri Schoen, doc­\n   Quelle leçon pour les journaux catho­         teur ès lettres : « La Lorraine française et\nliques qui n'ont pas craint de blaguer, à        son évolution économique, scientifique,\npropos de cette magistrale harangue, le          artistique et littéraire depuis 1871. » Revue\nsuréminent académicien ! Puissent-ils en         générale, juin 1912, p. 941.)\nfaire leur profit ! Car le respect nous inter­\ndit manifestement de soupçonner le Pape,                             * *\nd'être un pince-sans-rire; et la renommée           On sait le succès de la Feuille littéraire,\ndont jouit M. le chevalier Marchai dans le       dirigée par M Boitte. Au prix dé quelques\nmonde littéraire et scientifique ne permet       centimes, elle vulgarise d'incontestables\npas de s'arrêter à l'hypothèse que le Pape       chefs-d'œuvre, mais, hélas ! aussi les pires\nse fût exprimé avec moins de chaleur après       Eugène Sue. L'éditeur Mertens, de Bru­\navoir lu.                                        xelles, vient d'entreprendre l'Edition popu-\n                                                 laire, non moins intéressante et qui pour\n                                                 trois sous livre un Nodier, un Walter Scott,\n                                                 u n X. de Maistre ou fournit la matière d'un\n   Le plus grand raseur des deux mondes —\n                                                 3 fr. 50 belge signé Virrès, des Ombiaux,\net parfois de la Revue des Deux-Mondes —\n                                                 Demade, Rency ou Van den Bosch, mais\nle sieur Du Bled donne à la Revue générale\n                                                 en respectant toujours dans son choix la foi\nun de ces articles de compilation, de\n                                                 et les moeurs.\nragots et d'ineptes bavardages dont il a le\n                                                    Ce qui fit dire à notre sympathique\nsecret. Il raconte cette fois des anecdotes\nacadémiques qui ont traîné dans tous les         cobra, toujours malintentionné : « \"L'Edition\ncoins. Voici un des échantillons de son éru­     populaire, c'est une \" boitte \" catholique ! \"\ndition de première main — « Hugo, dit-il,\nadresse ce dystique à un candidat ami :             Il faut que je signale à mes lecteurs une\nQuand donc au corps qu'académique on nomme       brochure publiée par l'Universitaire catho-\nDe roc en roc grimperas-tu rare homme I »        lique et intitulée Nos Maîtres. C'est une\n  Or, il s'agit tout simplement d'une épi-       galerie burlesque de professeurs d'univer­\ngramme de Casimir Bonjour adressée à             sité croqués par le crayon et par la plume...\nHugo lors de sa candidature à l'Académie :       Certainsportraits ontune admirable saveur\nJusqu'où Hugo jucheras-tu ton nom                d'ironie. Le Petit Serpent dans l'auteur de\nRendu justice enfin que ne t'a-t-on              Nos Maîtres, salue un frère... C'est vrai\nQuand donc au mont qu'académique on nomme        qu'il y a plusieurs auteurs... L'Alma mater\nDe roc en roc grimperas lu rare homme I          nous réservet-elle toute une nichée de petits\n  Cette peu spirituelle cacophonie n'a           serpents ?\nqu'un intérêt très relatif. Mais très relative                         Le P E T I T SERPENT\n"}, {"page_pdf": 800, "texte": ""}, {"page_pdf": 801, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 10, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1912-10", "signet_source": "Dix-neuvième année - N°10 - Octobre 1912 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : nouvelle de J. Nesmy datée du 23 août 1912 (p. 626) ; discours de H. Davignon prononcé au Congrès eucharistique de Vienne le 13 septembre 1912 (p. 643) ; « Au moment de paraître nous apprenons la triste nouvelle de la mort d'Edgar Tinel » (p. 683) ; Notules : saison de concerts 1912-1913 ; In Cauda mentionne le dernier numéro et la guerre des Balkans (automne 1912). Pagination continue 617-696 (livraison 10).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}