{"numero_id": "ulb-durendal-1912-livraison11", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-201", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Portrait de Edgar Tinel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Reproduction inlerdiie.) (Photo F. Ocreman", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 806, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 103, "texte": "Reproduction inlerdiie.)                 (Photo F. Ocreman,\n\n\n                            EDGAR TINEL\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 697, "page_fin": 712, "titre_corps": "Romaine et Dominique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pol Demade", "ancre_debut": "Romaine et Dominique On ne jouit que des âmes. (VAUVENARGUES.)", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 808, "page_imprimee": 697, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1874, "texte": "Romaine et Dominique\n\n                                    On ne jouit que des âmes.\n                                                         (VAUVENARGUES.)\n\n      A mon ami l'abbé Henry   Mœller.\n\n\n\n               LE 23 avril 1893 demeure une date dans mes souve­\n                  nirs d'homme et de médecin. Vers les 7 heures\n                  du matin, ce jour-là, quelqu'un vint m'annon-\n                  cer tout à coup que Romaine était au plus mal,\n                  qu'elle allait mourir.\n                     Romaine était une vieille fille d'une soixan­\n                  taine d'années, que notre famille avait toujours\nconnue, et qui habitait proche de la maison paternelle. Quoi­\nqu'elle ne fût ni riche, ni aisée, presque pauvre, elle était fort\nestimée de la meilleure société qui fréquentait chez elle. Nul\nmieux que la vieille demoiselle ne connaissait les dessus et les\ndessous de notre petite ville. Longtemps elle avait été la\ngazette vivante du pays. Elle savait tout. Sa maison était un\nbureau de nouvelles. En repassant, car elle était repasseuse\nde son état, elle contait les secrets, petits ou grands, de tout\nle monde, et sa langue ne chômait guère plus que son fer.\nC'est à peine si, en vieillissant, elle était devenue un peu silen­\ncieuse, écoutant autant qu'elle ne parlait.\n   Pour ma part, je lui étais reconnaissant de m'avoir initié\ntout jeune encore à la botanique, ou, pour me servir d'une\nexpression moins ambitieuse, au goût des fleurs. J'ai dépensé,\ngrâce à elle, mes premiers sous à acheter des plantes. Au mois\nde mai, chaque année, un bonhomme dont je revois la sil­\nhouette, apportait au marché une cinquantaine de potées\nfleuries. On ne le voyait qu'à cette époque, et c'était toute une\naffaire que de choisir, de marchander et d'acheter un fuchsia,\nun géranium, une azalée. La vieille fille m'aidait, en ces cir-\n"}, {"page_pdf": 809, "page_imprimee": 698, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2307, "texte": "698                          DURENDAL\n\n\n constances, de ses sages avis, avec l'espoir que quelque bou­\n ture lui adviendrait après la floraison.\n    Quand l'annonce du triste événement nous parvint, à l'heure\n du déjeuner, nous nous levâmes tous de table pour courir chez\n elle. Une même pensée miséricordieuse nous était venue à\n l'esprit. Romaine avait manifesté toute sa vie cette appré­\n hension terrible de la mort que Pascal avait à un si haut degré.\n Mourir! Cette perspective la jetait d'avance dans une peur\n atroce qui m'avait étonnée et que, jeune, je ne m'expliquais\n pas. Elle approchait donc de cette heure, qu'elle avait tant, et\n si souvent redoutée, tout haut, devant nous, avec des mots et des\n gestes d'angoisse.\n    Je la trouvai étendue, haletante, mais très calme d'âme, et ce\n me fut une surprise réelle, que cet apaisement, aux approches\n de la fin, car il était clair, et par trop de signes, qu'elle allait\n bientôt trépasser. Elle accepta sans aucune appréhension les\nsecours des derniers sacrements, se confessa pieusement,\ntendit d'elle-même ses mains amaigries aux suprêmes onctions,\net attendit muette, mais visiblement tranquille, ce qu'elle\navait craint avec tant d'horreur.\n    Quand le prêtre se fut retiré, en me disant, sur le seuil,\nqu'elle était admirablement préparée, « préparée comme une\nsainte », c'était l'expression dont il s'était servi, elle me fit\nsigne de la tête et des yeux d'approcher.\n    — Il y a là quelque chose pour toi.\n    Et son regard désignait un meuble, un vieux meuble empire\nusé, auquel adhéraient quelques rares ornements de cuivre.\n    Elle me tutoyait, à ce grand moment, comme elle me\ntutoyait quand j'avais huit ans, et que nous achetions ensemble\ndes fleurs au marché.\n   J'ouvris un tiroir en la regardant. Elle fit un signe négatif.\nJ'en ouvris un autre. Elle hocha une fois encore la tête. Un\ntroisième. Ses yeux clignèrent et se rouvrirent en signe d'assen­\ntiment. L'objet était un gros portefeuille de toile, bondé de\npaperasses et retenu par un mauvais cordon noir. Le tout avait\nl'air très usagé. Je le pris, et m'approchai de son lit. Elle cher­\ncha ma main libre, la mit dessus celle qui tenait le portefeuille,\nen murmurant :\n    — C'est pour vous, vous seul, tout\n    Et elle ne dit plus aucune autre parole. Sa poitrine eut\n"}, {"page_pdf": 810, "page_imprimee": 699, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2407, "texte": "                    ROMAINE ET DOMINIQUE                     699\n\nencore quelques soupirs de plus en plus légers, et le dernier\nsouffle entr'ouvrit ses lèvres que la parole avait si longtemps\nfait vibrer, ses lèvres qui se trouvaient maintenant impuis­\nsantes à achever le dernier mot qu'elle aurait souhaité dire, ses\nlèvres qui ne se refermèrent pas, comme si quelque chose en\ndut encore sortir.\n   Je me souvins alors que Romaine avait au village voisin une\namie, qui venait l'aider au bon temps, quand la besogne abon­\ndait, qui avait vécu longtemps auprès d'elle, et qu'elle revoyait\ntoujours avec plaisir; et comme cette amie constituait toute la\nfamille que nous lui connaissions, je me décidai à aller la\nchercher pour lui faire part de la triste nouvelle et prendre des\ndispositions en vue de l'enterrement.\n    I1 était à peine g heures. L'air était radieux et contrastait\navec la mort de cette pauvre fille, qui finissait la vie quand\ntout recommençait, le soleil, les fleurs, la nature jeune comme\nje l'étais moi-même.\n    Oh! la belle, l'admirable matinée d'avril qui me faisait\noublier la mort et penser à la vie !\n    Le printemps, avec ses verdures neuves, au milieu des­\nquelles éclate la joie claire, lumineuse et parfumée des gigan­\ntesques bouquets roses et blancs d'arbres fleuris, évoque les\npréparatifs de quelque noce immense, et comme l'attente d'un\nbonheur à la fois probable et incertain. Décor provisoire,\nhâtif, hésitant. Les gazons moelleux tendent leurs tapis\nd'herbes trop courtes et trop drues pour que le vent les ride.\n Les oiseaux pressés passent ayant au bec un brin de mousse ou\nles notes d'une chanson rapide. Un frisson d'incertitude erre\n partout. Toute cette beauté durera-t-elle? Ce bonheur, qu'on\nsemble attendre, viendra-t-il? Sous le ciel pur et changeant\npassent des nuages légers comme des linons, des tulles ou des\ndentelles, frères et sœurs des pêchers roses et des prunelliers\nblancs. Autour des fleurs dont la vie sera brève peut-être\nbruissent les ailes de gaze des abeilles innombrables. Les\n aurores et les soirs sont d'une douceur égale. Tout a un goût\nde miel nouveau. Une tiédeur de cœur chaud, de mains\nmoites, de lèvres tendres, imprègne l'atmosphère et répand\npartout le sentiment d'une mélancolie qui s'apaise. La nature\n a des mines alanguies de tête penchée sur une épaule. A cer­\n taines heures, il y a comme des baisers plein l'air. Mais, à\n"}, {"page_pdf": 811, "page_imprimee": 700, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "700                           DURENDAL\n\n\n\n toute cette joie, cette clarté, ce parfum, cette douceur, cette\n tendresse, se mêle une sensation d'inquiétude, d'hésitation, de\n trop court, d'imparfait, de terrestre. L a noce est prête où le\n bonheur j a m a i s sûr n'est q u ' u n espoir... Au fond du verger\n blanc et rose, une ceinture de lilas arbore le demi-deuil de ses\ngrappes embaumées mais violettes.\n    Ces fleurs que la pauvre Romaine avait tant aimées et dont\nelle avait senti la beauté, comme je la sentais à cet instant, me\ntirèrent de mon rêve.\n   L ' a m i e était absente. Elle viendrait à sa rentrée d'une course\nau marché voisin. J e revins seul dans ce beau matin. L e soleil\nm e parut moins doux, les fleurs moins roses.\n   A mon retour, Romaine ensevelie avait, sur son lit, l'attitude\nhiératique des statuettes d'ivoire byzantines. C o m m e elle tenait\npeu de place, en son suaire, sous le d r a p blanc! E t e i n t s , les\npetits yeux bruns, vifs et fureteurs ; glacées, les lèvres fines que\nla causerie ou le bavardage avait fait vibrer j u s q u ' à l'usure; de\nmarbre, les pieds qui avaient été, de si longues années, alertes.\nL a morte, à laquelle, pendant quelques minutes, les sacrements\navaient prêté leur reflet d'éternité, avait repris l'air moqueur et\nironique que nous lui avions connu p e n d a n t sa vie. On dit que\ntant de gens rient pour s'efforcer de ne pas pleurer... Ah! il\nm'eût bien étonné, celui qui m'eût affirmé, à cette heure, que\nla pauvre fille avait dissimulé toute sa vie, derrière ses yeux\nmalicieux, des yeux tendres et pleins de larmes; sous des joues\nternes, des joues empourprées des plus belles rougeurs; proche\ndes lèvres, assoiffées de commérages, des soupirs étouffés, et\nque cette dernière grimace de mascarade était la suprême\ndéfense d'une femme qui s'était engagée, dans ce carnaval des\nvivants, avec ce b a n d e a u sur son secret, et cette défroque trom­\npeuse sur une â m e sincère et vraie !\n   L e portefeuille de toile noire que Romaine m'avait mis entre\nles mains ne contenait pas grand'chose : des enveloppes, à son\nadresse, avec des lettres pliées, usées à tous les bords, et dont\non avait arraché les t i m b r e s . J'en ouvris trois ou quatre, elles\nne me p a r u r e n t pas remarquables, elles étaient signées\nDominique. Parmi les papiers, tous très anciens, et d'un\naspect vétuste, j'en distinguai un plus récent. Il mentionnait\nle nom et l'adresse du signataire des lettres, indiquant en\nmême temps cette volonté : que tout ce qui serait trouvé\n"}, {"page_pdf": 812, "page_imprimee": 701, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2421, "texte": "                     ROMAINE ET DOMINIQUE                       701\n\n\n dans la d e m e u r e de la morte lui reviendrait. A tout hasard,\nj'envoyai u n mot à cet héritier inconnu. O h ! il n'allait pas\navoir à traverser le Pactole pour arriver ici. L'héritage de\n Romaine était médiocre, des hardes dont une seule valait\nquelque chose : une cape avec deux agrafes d'argent, et deux\nou trois meubles, dont le secrétaire empire, qui semblait\nrevenir de la Moskowa plutôt que d'Austerlitz.\n   L e s funérailles de Romaine furent simples, comme avait été\nsa vie. T o u s ceux qui l'avaient connue assistèrent à la messe\nd'enterrement pour donner à son âme l'apaisement d'une prière\net non par ostentation. Qui les aurait vus ou comptés? L a\nplace que l'usage des fabriques réserve à la famille du défunt,\nderrière le catafalque, était vide. P o u r aller au cimetière nous\nétions six, cinq voisins et un inconnu.\n   Au bord de la fosse, l'inconnu se pencha pour regarder\ndescendre l'humble cercueil que le prêtre aspergeait hâtive­\nment d'eau bénite. C'était un h o m m e d'une taille au-dessus de\nla m o y e n n e , maigre, le visage rasé, à cheveux blancs et drus.\nDes jours roses, en dépit des rides, et surtout deux yeux d'un\nbleu pâle et frais, lui donnaient un air de santé et presque de\njeunesse. Il était mis comme un artisan, sans recherche, mais\navec un grand souci de netteté.\n   Q u a n d la cérémonie fut terminée, je fis, seul, le tour du\njardin des morts. A la campagne et d a n s les petites villes, le\ncimetière n'a pas la banalité des nécropoles urbaines. C'est une\nréduction de la vie d'hier. L e s morts ont une existence propor­\ntionnelle à leur ancienne situation. L e s grandes maisons y sont\nreprésentées par des m o n u m e n t s plus ou moins somptueux; les\npetites par des pierres plus modestes, les gens de peu par des\ncroix de bois. Il faut quelques années pour que l'égalité s'éta­\nblisse dans l'oubli et la poussière.\n   Au m o m e n t où j'allais sortir, l'inconnu m ' a b o r d a .\n   — On vient de me dire que vous avez assisté Romaine à ses\ndernières heures. Vous étiez, je crois, son médecin? Je suis\nDominique à qui vous avez écrit. Permettez-moi de vous\nremercier.\n   E t il me tendit la main.\n   Conformément au désir de la défunte, D o m i n i q u e s'installa\ndans la modeste habitation où elle avait vécu de si longues\nannées et la continua, si j'ose dire, car il ne changea rien, ni\n"}, {"page_pdf": 813, "page_imprimee": 702, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2445, "texte": "702                         DURENDAL\n\n\nune plante aux fenêtres, ni seulement un pli aux rideaux.\nL'installation de cet étranger intrigua d'abord tous les esprits\net excita toutes les curiosités, mais les esprits et les curiosités\nse lassèrent bientôt, faute d'aliment. Dominique mena la vie\nla plus calme et la plus dénuée d'intérêt : C'était un homme\nsimple, silencieux et volontiers solitaire. De sa vie intime\npersonne ne sut jamais rien. Pour le reste, il allait à la messe\nà peu près tous les jours, ne fréquentait pas les auberges,\nfaisant ses emplettes lui-même, et ne parlait que pour ce\nqui était nécessaire. Son seul luxe, c'était de s'asseoir, à la\ntombée du jour, sur le seuil de sa porte en fumant sa pipe, ou,\nle dimanche, de s'aller promener dans les champs. Il ne faisait\npas de visite et personne ne fréquentait chez lui. Il ne semblait\npoint malheureux, ni chagrin. C'était un homme grave, poli,\nd'aspect bienveillant. Pendant douze ans je n'en sus pas davan­\ntage. Il me saluait, je lui rendais son salut. Entre nous, tout se\nborna à cet échange de politesses banales.\n   Le lecteur qui parcourt ces lignes, en se demandant ce qui va\nsurvenir, songe à jeter un coup d'œil dans le portefeuille noir\nbourré de paperasses que j'avais en dépôt. J'avoue que je n'y\nsongeais nullement, et que si Dominique lui-même ne m'en\navait rappelé l'existence, je n'eusse jamais songé à le tirer de\nl'armoire où je l'avais placé, parmi des dossiers que je conserve\navec soin, et auxquels je ne touche non plus que s'ils n'avaient\njamais existé.\n   Un soir de novembre, Dominique me fait mander en hâte\npar un passant. Il se sentait mal. Il avait froid et chaud. Il\nfrissonnait, disait-il. En effet, ses mains tremblottaient et ses\ndents claquaient avec un bruit saccadé d'osselets.\n   — C'est mon tour, monsieur le médecin, fit le malade.\n   Son tour! Il pensait donc toujours à l'autre, à celle qui était\npartie avant lui et dont il occupait la place.\n   Tandis que j'auscultais mon malade avec beaucoup d'atten­\ntion, je ne pus m'empêcher de constater avec quel soin pieux\nles meubles, du lit au pupitre empire, et des chaises jusqu'aux\ncadres de piété appendus aux murs de la chambre, occupaient\nles mêmes places que celles qu'ils occupaient douze années\nauparavant. Un tel respect du passé, un culte si fervent du sou­\nvenir, en un homme, chez lequel on n'eût pas soupçonné un\ntel raffinement, une telle délicatesse de sentiments, me tou-\n"}, {"page_pdf": 814, "page_imprimee": 703, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": "                     ROMAINE ET DOMINIQUE                       703\n\n\nchèrent. Dominique était couché à cette même place où j'avais\nvu Romaine étendue sans vie. Il regardait ces mêmes objets qu'elle\navait contemplés à l'heure dernière.\n    La maladie de Dominique ne me parut pas offrir une très\nhaute gravité. La guérison était espérable. J'allais le voir matin\net soir et m'occupais moi-même de mille petits soins que l'habi­\ntude des malades inspire au médecin et lui rend faciles.\n   Pendant trois jours Dominique ne me dit rien qui sortît des\nbanalités qu'échangent entre eux des étrangers. Cependant\nj'étais convaincu que nous pensions l'un et l'autre au même\nsujet.\n   Le quatrième jour, comme je disposais charitablement\nl'oreiller du malade d'une certaine façon qui lui permettrait,\ncomme je disais, de dormir sur les deux oreilles, le triple airain\nque l'homme s'était mis autour du cœur se rompit.\n   — Ah! monsieur le médecin, dit tout à coup Dominique, en\nme cherchant la main, pour la prendre dans les siennes, je ne\nsais encore ce qui me retient de vous avouer ce que j'ai sur le\ncœur depuis tant d'années, car vraiment vous m'inspirez l'envie\nirrésistible de me confesser à vous.\n   Je lui plantai mon regard bien au fond de l'âme.\n   — Vous pensez à Romaine, lui dis-je.\n   — O u i , monsieur, oui. A quoi bon vous le cacher puisque\nvous savez tout! Dites, c'est vous qui avez les lettres, mes lettres\nque je n'ai pas retrouvées ici?\n   Je fis un signe affirmatif et j'ajoutai aussitôt, renseigné par\nl'inflexion de voix inexprimable avec laquelle il avait prononcé\nson « oui ».\n    — Vous l'avez bien aimée, dites?\n   — Toute ma vie...\n   Je fus sur le point d'ajouter, et j'aurais dû ajouter cela, si\nl'amateur d'âmes, que tout médecin digne de ce nom porte en\nsoi, ne l'avait emporté sur l'autre, celui qui n'a de soucis que\npour le corps, je fus sur le point d'ajouter :\n   — Vous me conterez cela demain.\n   Je me gardai bien de dire cette parole. Quand une âme, qui\na mis cinquante ans à fleurir, s'ouvre tout à coup, c'est comme\nsi une rose éclosait; c'est invincible, vous l'empêcheriez en vain\nde s'épanouir tout de suite, et le mieux c'est de la laisser éclore\n"}, {"page_pdf": 815, "page_imprimee": 704, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2438, "texte": "                            DURENDAL\n704\n\net de ne pas remettre au lendemain d'en respirer le parfum, car\nd e m a i n peut ne pas lui appartenir.\n    L e jour baissait rapidement. L a p é n o m b r e envahissait la\nchambre où nous étions. Qui n'a constaté que le silence et le\ndemi-jour créent autour de nous des circonstances favorables\naux aveux difficiles et comme une atmosphère de confes­\nsionnal.\n    L a parole, semblable à l'eau qui s'élève invisible des\nentrailles de la source, monte moins inquiète des profondeurs\nde notre cœur à nos lèvres, dans cette demi-nuit silencieuse, qui\nvoile à la fois de p u d e u r les yeux qui parlent et de discrétion\nles yeux qui écoutent. Des ombres sont indispensables le long\ndu chemin des aveux ou des confidences.\n    Au m o m e n t de répéter ici ce que me confia, il y a sept ans,\nun soir de décembre, cet h o m m e qui n'est plus, à l'heure où je\ntrace ces lignes, q u ' u n e poignée de poussière au fond d'une\ntombe, j'hésite plus qu'il n'hésita lui-même, et je suis presque\ntenté de reculer. N'ai-je pas déjà influencé défavorablement\nmon lecteur en prononçant devant lui ce mot de confessionnal,\nqui suppose, dès avant l'aveu, une faute, ou tout au moins une\ndéfaillance? Ne vais-je pas tantôt, en traduisant les sentiments\nde Dominique, les trahir, puisqu'il m e sera malaisé d'en repro­\nduire les nuances, la délicatesse et surtout le velouté? L a\nmatière précieuse, soumise à notre appréciation, n'est rien\nmoins que l'essence elle-même des âmes en sa forme la plus\nsublime, concentrée, cristalline : l'amour pur. Or la chose, et\nj u s q u ' a u mot lui-même, ont été tant profanés par les mœurs et\nla littérature, que je dois d'abord leur rendre, à l'un et à l'autre,\nle sens qu'ils ont eu, dans le cœur et sur les lèvres purifiées\nd'un saint Augustin quand il ose dire : « L ' a m o u r , c'est mon\npoids. »\n   — Romaine et moi, parla D o m i n i q u e , nous nous sommes\naimés toute notre vie. T o u t e notre vie, se reprit-il aussitôt,\nc'est-à-dire trente ans à peu près, car ce qui précède, surtout\nce qui précède, ne compte pas, et ce qui suit ne compte plus.\nElle avait vingt-neuf ans, j'avais deux ans moins qu'elle,\nquand nous nous sommes rencontrés pour la première fois, ici-\nmême, par je ne sais quel incroyable caprice de la destinée,\npuisque nous étions nés, et que nous habitions très loin l'un de\nl'autre, presque aux deux extrémités du p a y s . Il était impos-\n"}, {"page_pdf": 816, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "                     ROMAINE ET DOMINIQUE                         705\n\nsible que nous fussions plus étrangers que nous l'étions. Nous\nétions assis, ici à côté, elle devant la table où elle repassait, moi\nà sa gauche, près de la fenêtre, derrière le rideau.\n   » Il a dû vous arriver, dans cette ville ou ailleurs, de marcher\ncôte à côte avec quelqu'un que vous connaissiez sûrement, mais\nque vous ne soupçonniez pas être là, parce qu'il faisait trop\nobscur, et tout d'un coup, grâce à un éclair, à la lune sortie\nd'un nuage qui la cachait, ou simplement parce que vous étiez\narrivé près d'un réverbère, vous aperceviez cette personne et\nvous disiez son nom tout haut. Nous autres, nous nous sommes\nreconnus, sans nous connaître, non pas à la lueur d'un éclair,\nde la lune ou d'une lampe, mais à la lumière qui venait du fond\nde nous-même, non pas que nous fussions semblables, car nous\nétions très différents ; mais ce qui manquait à l'un l'autre le\npossédait, et nous nous adaptions l'un à l'autre comme les deux\nmoitiés d'un bilboquet, elle vive, moi calme, l'un causeur,\nl'autre silencieux, l'une créée pour l'action, l'autre pour la pen­\nsée. Chacune de nos âmes était vraiment la moitié de l'âme de\nl'autre. Il nous arrivait, que de fois ! d'avoir les mêmes idées\net de les exprimer avec les mêmes phrases. Nous rendions le\nmême son que si nous avions été les cordes du même instru­\nment, les cloches de la même coulée.\n   » L'accord se trouva tout de suite être parfait. »\n   Je réfléchissais tout bas, sans oser parler, ou seulement\nremuer sur ma chaise : comment ces deux êtres, étant ce qu'ils\nétaient, n'ont-ils pas songé à réaliser leur rêve par le mariage.\n   Dominique devina une pensée:\n   — Vous vous demandez, monsieur le médecin, pourquoi\nnous ne nous sommes pas mariés ?\n   Il me semblait, à travers l'ombre, deviner une hésitation...\n   — Nous y avons pensé tout bas, l'un et l'autre, pendant des\nmois, et puis nous y avons renoncé tout haut. J'ai lu, un jour,\ndans un des rares livres que j'ai lus, cette sentence que je sais\npar cœur jusqu'aux virgules. Ecoutez bien :\n   « Se marier quand on est jeune et sain, choisir une jeune fille\nhonnête et saine, l'aimer de toute son âme et de toutes ses\nforces, en faire une compagne sûre et une mère féconde, tra­\nvailler pour élever ses enfants et leur laisser en mourant\nl'exemple de sa vie, voilà la vérité ; le reste n'est qu'erreur, crime\nou folie. »\n"}, {"page_pdf": 817, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2363, "texte": "706                            DURENDAL\n\n\n   Nous n'étions plus jeunes, hélas! et quant à la santé, nous ne\nla possédions pas plus que la jeunesse. C'est presque une mer­\nveille que nous soyons parvenus à l'âge que nous avons...\n   Romaine n'était qu'un souffle. Rappelez-vous. T o u t e jeune, elle\nétait tombée des bras de sa mère, et elle gardait, de cet accident,\ncette a t t i t u d e de chose cassée que vous lui avez connue, et que\nles années avaient encore aggravée. Je ne valais guère mieux.\nJ'ai toujours été frêle et chétif. On ne donne que ce que l'on a.\nQuelle pauvre race, vouée d'avance à toutes les misères, fut\nsortie de nous !\n   L a raison a dit non à notre cœur, et d'amoureux, de simples\namoureux que nous avons été, nous sommes devenus, grâce à\nDieu, et au temps, des amis, rien de plus, et rien de moins.\n   — P e n d a n t trente ans ! observai-je, avec une nuance de voix\nintermédiaire entre l'interrogation et l'étonnement.\n   — Oui, pendant trente ans, poursuivit D o m i n i q u e d'une voix\nassurée. Cela vous s u r p r e n d ?\n   — Moi, non! Un médecin ne s'étonne jamais. Mais ceux qui\nvous ont vus vous aimer...\n   — Ce n'est pas sur le témoignage du monde que nous serons\njugés, n'est-ce pas ?\n   — E t c'est heureux pour vous !\n   — Quand ce sera mon tour de paraître devant Dieu, ce qui\nne saurait tarder beaucoup, on ouvrira le livre où sont écrits\ntoutes choses devant être la matière de ce j u g e m e n t , les lettres\nque vous avez en votre possession (rappelez-vous ce qu'elles\ncontiennent), et les siennes aussi... Elles sont là, tenez, dans ce\ntiroir, à la place où étaient les miennes jadis, et puisque vous\npossédez les unes, je vous donnerai les autres aussi, ou plutôt\nvous les prendrez là, dès que j'aurai rendu le dernier soupir. Elles\nsont vôtres. E t afin que vous soyez libre dans vos jugements,\net libéré de toute h u m a i n e considération, vous ne lirez celles-là\nque quand j'aurai tout à fait disparu, quand je ne serai plus\nmême une ombre à redouter, mais un peu de poussière. Com­\nbien de temps faut-il pour cela, dites ?\n   — Sept ans !\n   — E h bien, dans sept ans ! Nos lettres vous a p p r e n d r o n t alors\nce que nous avons été l'un pour l'autre. J e vous dis cependant\ndès aujourd'hui, afin que vous ne soyez pas impatient, que nous\nn'avons rien accompli d'extraordinaire hors de nous aimer, et\n"}, {"page_pdf": 818, "page_imprimee": 707, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2444, "texte": "                     ROMAINE ET DOMINIQUE                       707\n\n\nmême en nous aimant. Tout au plus, n'avons-nous pas fait ce\nque d'autres eussent fait à notre place. Nous avons été diffé­\nrents de plusieurs, et nous avons fait une classe à part. »\n   Dominique, dont les premières paroles avaient été comme\nbalbutiées, s'était peu à peu animé. Il parlait maintenant avec\nune fermeté voisine de l'exaltation. Je lui imposai silence pour\nce soir. Que m'aurait-il dit de plus passionnant que cette décla­\nration ? Ne s'était-il pas offert à moi comme la solution vivante\nde ce problème, le plus délicat de la psychologie : l'amitié\nentre homme et femme.\n   Ainsi, pensai-je, en me retrouvant seul, dans la rue mal\néclairée, ce soir de novembre, il y a là, dans mon voisinage, sur\nun médiocre lit de souffrance, un pauvre homme qui va mourir\nbientôt, qui ne tient déjà plus à la vie, pour lequel le monde\nentier a la plus souveraine indifférence. En réalité, cet homme\nn'a rien été, il n'a rien fait. Ce n'est ni un savant, ni un lettré,\nni un politique. Il n'a rien possédé de ce qui constitue aux yeux\ndes gens, le bonheur, la réputation ou la fortune. Qu'il s'en aille\ndemain ou après-demain, pour, toujours, et on ne s'apercevra\npoint de sa disparition. Prenez maintenant une mesure diffé­\nrente de celle prise par le monde pour juger de la valeur de cet\nhomme. Et voici que, dans la nuit, ce pauvre roseau pensant,\nécrasé par tout ce qui constitue la force de l'univers, se redresse,\ngrandit comme une tour hautaine, s'allume comme un phare !\nIl a été une puissance capable de réaliser ce que tous les autres\nont considéré comme impossible ou irréalisable. Encore qu'il\nfût pétri, en apparence, de la même argile que toutes les femmes\net que tous les hommes (les moralistes moroses diraient de la\nmême boue!), il a élevé, de désirs et de réalisations, il a élevé\nson âme, et la maintenue si haute, que toutes les forces qui\nattirent en bas ont été impuissantes à l'atteindre et à le faire\ndéchoir de cette sublimité. Il a aimé sur la terre, comme s'il\navait été un esprit ailé descendu un instant du ciel; et quand il\nmourra, de sa pauvre couche jusqu'aux portes du Paradis, les\nanges éblouissants s'échelonneront en un cortège d'apothéose.\n\n\n  Dominique m'avait dit, ç'avait été sa dernière parole : « Nous\navons fait une classe à part. » Où donc, avais-je lu cette phrase?\nJe savais trop que le pauvre homme ne lisait guère et qu'il ne\n"}, {"page_pdf": 819, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2148, "texte": "708                         DURENDAL\n\n\nfréquentait pas chez les princes de la pensée. Après des hési­\ntations, des livres entr'ouverts, laissés, et puis repris, je décou­\nvris enfin le mot dans les Caractères au chapitre Du Cœur.\n   La Bruyère écrit :\n   « L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes,\nexempte même de toute grossièreté. Une femme cependant\nregarde toujours un homme comme un homme, et récipro­\nquement un homme regarde une femme comme une femme.\nCette liaison n'est ni passion, ni amitié pure : elle fait une classe\nà pari, »\n   N'est-il pas saisissant de constater que l'ignorance et le génie\nse rencontrent parfois sur certains sommets, qu'un mendiant\npense comme Pascal, et que Dominique trouve les mêmes mots\nque La Bruyère?\n   En allant, de livre en livre, et de rayon en rayon, dans ma\nbibliothèque mes doigts touchèrent le fameux porteteuille de\nRomaine, et ces lettres que je n'avais jamais pris la peine\nd'ouvrir aimantaient à présent mon désir et ma curiosité. Le\nsignataire se fût-il douté que, depuis plus de dix années que je\nles possédais, je n'avais jamais pris la peine d'en lire une\nseule !\n\n\n\n  Sept années, à peu près, ont passé depuis que j'ai recueilli,\ndans le tiroir du meuble empire, les lettres de Romaine. Domi­\nnique n'est plus rien qu'une poignée de cendres mêlée à la\ncendre de tant de morts oubliés au petit cimetière que j'ai si\nsouvent parcouru. J'ai passé plusieurs soirs de l'octave de la\nToussaint à essayer de lire les lettres qu'ils m'ont laissés. Je\ndis « essayer », parce que je n'ai pas beaucoup réussi. Ces\npauvres choses, qui ont palpité de toute la vie de deux âmes,\nqui ont été écrites dans des transports, attendues avec anxiété,\nlues et sans doute relues avec des battements de cœur, s'en\nvont, elles aussi, déjà en poussière. Leur trame médiocre, leur\nencre pâlie, n'ont pas su résister au temps plus que les mains\nvivantes qui les avaient tracées. J'ai tenté presque toujours en\nvain de les déplier. Elles sont usées de tous leurs bords. Elles\ntombent en morceaux. Malgré le secours de la chimie, je n'ai\npu raviver que très faiblement l'encre ou le crayon effacés et\n"}, {"page_pdf": 820, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2418, "texte": "                    ROMAINE ET DOMINIQUE                      709\n\n\npâlis. Je n'ai pu déchiffrer plus de trente lettres sur près de\ntrois cents. Je me suis vu arrêté au milieu d'une page, au bas\nd'un feuillet, la suite ou le verso étant illisible, ou irrémédia­\nblement perdu pour la lecture. Littérairement la perte n'a pas\nd'importance, Romaine et Dominique ne sont pas des lettrés,\ncependant il se rencontre, çà et là, des mots d'un joli pitto­\nresque, d'une spontanéité charmante, d'une simplicité ado­\nrable. Et puis, est-ce qu'il n'y a pas des fleurs des champs, des\ntouffes d'églantiers, qui valent les fleurs les plus rares? Je\nregrette de m'être buté à l'impossible. Cette correspondance\nintégrale eût constitué un document capable de réjouir les\namateurs d'âmes, et telle que je n'en connais pas d'analogue.\nOn a publié les plus jolies lettres d'amour.\n   Celles-ci ne sont pas jolies, elles sont graves, profondes,\naustères, religieuses. Elles résolvent, de la façon la plus inat­\ntendue, le passionnant problème de l'amitié entre la femme et\nl'homme, qui a troublé la psychologie et fait dire tant de\nsottises aux romanciers.\n   Il y a, dans cette correspondance, une autre difficulté maté­\nrielle, surajoutée à la lecture quasi indéchiffrable des textes.\nCes insoucieux de tout, hors de leur cœur, ne datent jamais\nleurs lettres. On croirait que le temps n'a pas eu d'impor­\ntance, et tout cela semble avoir été écrit en marge de l'éternité,\net rien, dans les signes extérieurs, n'est capable de suppléer à\ncette chronologie absente. Les timbres et parfois l'enveloppe\nelle-même ont disparu.\n   Romaine et Dominique se sont aimés pourtant jusqu'à\nl'adoration. La correspondance, que j'ai là sous les yeux, ne\nlaisse aucun doute sur l'étendue et la profondeur de leur atta­\nchement.\n   Des anciens philosophes à Nietzsche, on a discuté, à perte de\nvue, au sujet de la possibilité de cette amitié pure entre\nl'homme et la femme. Chez nous même, la doctrine et. surtout\nla pratique de l'Église semblent entrer en contradiction avec les\nexemples des saints les plus illustres. Insoucieux de ces relents\nde tentation, que les anciens moines et les premiers ermites\nsoupçonnaient flottants depuis le paradis terrestre comme une\nrobe, autour de la femme, la plupart des grands saints asso­\ncient à leur œuvre et à leur nom l'influence féminine d'une\nsainte. Sainte Paule apparaît à côté de saint Jérôme, la com-\n"}, {"page_pdf": 821, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2410, "texte": "710                           DURENDAL\n\n\n tesse Mathilde à côté de Grégoire V I I , saint Benoît à côté de\n sainte Scholastique, sainte Claire à côté de saint François\n d'Assise, sainte T h é r è s e à côté de saint Jean de la Croix, sainte\n Chantai à côté de saint François de Sales.\n     Le monde ne croit pas beaucoup à une amitié où il entre\n tant de vertu qu'elle en devient, en quelque sorte, un com­\n posé divin.\n     Les penseurs seuls s'y attardent. C'est de Bonald qui pro­\n clame que « la femme est l'amie naturelle de l'homme » et\n que « toute amitié est faible ou suspecte auprès de celle-là ».\n C'est Balzac s'écriant « que l'amitié des femmes est supérieure\n à leur a m o u r ». C'est La B r u y è r e qui en fait cette « classe à\n part » dont nous avons parlé tout à l'heure. C'est D u m a s , dont\n l'esprit rôdait sans cesse autour du christianisme, et qui s'écrie :\n « O ù est l'homme qui saura aimer la femme c o m m e il faut\nqu'on l'aime, qui se contentera d'une âme qui peut se donner\ntout entière, mais qui ne peut donner qu'elle? Où est-il, l'élu\nassez religieux ou assez malin pour boire le contenu sans tou­\n cher au contenant? »\n    Il eut applaudi, lui, à cette fière déclaration d'une femme\nanonyme qui s'écriait, derrière son voile :\n    « Non, non, l'amitié entre un h o m m e et une femme n'est ni\nimpossible, ni introuvable; elle peut exister et elle existe; elle\nest rare, elle est étrange, elle est du dilettantisme, de la cruauté,\nde l'amour m y s t i q u e , tout ce que vous voulez enfin, mais\nelle est aussi de la grandeur, de l'idéal et de la beauté et je ne\nsuis pas bien sûre qu'elle ne soit pas de la suprême sagesse\npuisque l'amour passe et que l'amitié d e m e u r e . »\n    Romaine et Dominique, qui n'étaient ni des casuistes, ni\ndes psychologues, mais des cœurs simples, ont emporté leur\nsecret dans la mort.\n    Il semble qu'on a côtoyé, dans la vie, de vieux ménages, qui\nont brûlé, sans s'y arrêter, les étapes de la passion, et dont le\nbonheur est fait de la même matière précieuse et rare. J'ai\ndeviné de ces vieilles affections pures, confondues, comme au\nbord du soir la terre et le ciel, comme les vagues et les nuées\nau fond de l'horizon marin, comme les eaux mêlées de deux\nruisseaux d'où pas une bulle ne monte des profondeurs qui\nlaisserait soupçonner un peu de vase tout au fond, et dont la\nlimpidité n'est pas troublée par une seule feuille morte\n"}, {"page_pdf": 822, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2483, "texte": "                     ROMAINE ET    DOMINIQUE                   711\n\n\n   A dire vrai, ils n'ont pas vécu leurs existences trop près l'une\nde l'autre. Leurs vies ont été séparées, mais leurs lettres\naffirment que leurs âmes sont demeurées proches, unies et\nmariées ensemble. Ils ont été assis à la même fenêtre pour voir\ndéfiler une procession dans les rues d'une grande ville. Ils ont\nété ensemble à tel sanctuaire célèbre. Ils ont été s'asseoir, de\nloin en loin, à la même table. Une lettre mentionne l'envoi\nd'un livre de prière. Une lettre de Romaine, écrite ensuite\nd'une grave maladie de Dominique, montre un cœur tout\nbaigné de tendresse maternelle. J'en ai noté une autre, de\nDominique, qui a dû être accompagnée d'un envoi d'argent\nassez important. Elle traduit des réflexions sur les biens de ce\nmonde que ne dédaignerait pas un stoïque. « Vous avez acheté\ndes actions, écrit-il, et on vous a appris sans ménagement\nqu'elles ne valaient plus rien. Ne vous désolez pas. Je joins à\nce pli la moitié de ce que je possède, vous réservant l'autre\nmoitié, si cette première venait à vous manquer. »\n   J'observe qu'à mesure qu'ils paraissent avancer dans la vie,\nleur sérénité s'accentue. Les lettres les plus anciennes, c'est-\nà-dire d'écriture plus effacée, sont plus tendres et plus tièdes\nque les dernières, tout au moins d'expression. Celles-ci ont\nun accent plus fort, plus robuste. On sent qu'elles émanent\nd'un sentiment plus profond. Les deux créatures, telles deux\nvoiles longtemps ballottées sur la mer, approchent du port.\nElles vont aborder.\n   Enfin, toute cette passion humaine (je concède le mot, si on\ny tient) est imprégnée de christianisme. Ses vertus la pénètrent\net la gardent incorruptible. Romaine et Dominique, leurs\nlettres l'attestent à toutes les pages, vivent baignés dans\nl'Evangile : ils prient, ils se confessent, ils communient.\n   Et tandis que, par ce soir de novembre, près de la lampe\nallumée, j'évoque, de ces lettres mortes, la double image de\nRomaine et de Dominique, le manteau automnal de pluie et de\nfroidure se déploie, ondule et claque au dehors dans l'ombre\nsans lune et sans étoiles. De grandes rafales ululent aux angles\nde mon toit et les fouets de la pluie flagellent ma vitre. Ils ont\ndû sans doute frémir, au même lamento d'hiver, lorsque, son­\ngeurs ou solitaires, ils écrivaient ou attendaient une de ces\nlettres qui sont là presque en poussière sous mes yeux.\n   Mais ils possédaient, l'un et l'autre, la grande paire d'ailes.\n"}, {"page_pdf": 823, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 629, "texte": "712                         DURENDAL\n\n\nOn en sent le battement à chaque page, et le frémissement\ncontenu à chaque phrase. Ce ne sont pas uniquement des cœurs\nqui battent l'un contre l'autre, des bras qui s'attirent invinci­\nblement, des lèvres qui ne murmurent que des paroles de ten­\ndresse; ce sont plutôt deux âmes pareilles à deux magni­\nfiques oiseaux mystérieux, aigles ou phénix, montés tout au\nhaut du ciel, qui s'enivrent de sentir, en volant, leurs ailes\nse frôler, dans l'ivresse de la lumière et de la beauté éternelles.\n\n  Haeltert, le 15 novembre 1912.\n\n                                                 POL DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 713, "page_fin": 714, "titre_corps": "Le lever du jour au Maine-Giraud", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "lever du jour au Maine-Giraud Que de fois j'ai refermé mes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 824, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 1512, "texte": "lever du jour au Maine-Giraud\n                    Que de fois j'ai refermé mes rideaux pour ne pas\n                  voir l'affreuse aurore...\n                                     A. DE VIGNY (Correspondance).\n\nTout dort. Seul dans la chambre haute de la tour,\nOù lettre parfois jette une clarté  vermeille,\nLe maître vieillissant prolonge jusqu'au joui-\n         Son ardente et jalouse veille.\n\nC'est l'heure où tu répands tes noirs      enchantements,\nO nuit ! Sous la magique et subtile    influence\nUne triste douceur éclaire par moments\n          Ses traits que crispe la souffrance.\n\nLe temps passe, pourtant. La fenêtre bleuit;\nVers l'orient, où monte une lueur d'opale,\nLes rochers et les bois, émergeant de la nuit,\n         Se profilent sur le ciel pâle,\n\nC'est l'aube. L'air s'emplit d'un long     frémissement;\nDans les vallons, que couvre une brume glacée,\nLa douteuse clarté fait luire    vaguement\n          Les prés que blanchit la rosée.\n\nMais voici que le faîte éloigné des coteaux\nS'illumine; le jour splendide est près d'éclore...\nEt Vigny, douloureux,     referme ses rideaux\n          Pour ne pas voir l'affreuse aurore...\n\nTel fut l'homme, souffrant, craintif et révolté...\nHélas! je ne puis dire à quel point il me touche,\nCe geste qui trahit, dans son impiété,\n          Une détresse si farouche.\n\nO vous, suavités matinales de l'air,\nPrintanières senteurs qu'exhalent    les feuillées,\nScintillements  lointains perçant, d'un brusque éclair,\n          Le brouillard léger des vallées!\n"}, {"page_pdf": 825, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1093, "texte": "714                         DURENDAL\n\n\n      Joyeux pressentiment d'un prodige à venir!\n      Trouble divin'. Minute unique et palpitante\n      Où toute chose, au loin, semble se recueillir\n              Dans une bienheureuse     attente!\n\n      Flot de gloire! Tranquille océan de splendeur\n      Jailli soudainement    de la source  première!\n      Irradiation   de joie et de candeur,\n                Virginité de la lumière!\n\n      Et vous, bouillonnements   juvéniles du sang,\n      Frissons de vie, élans d'amour, ferveurs    sacrées.\n      Hymne de foi qui sort, avec le jour    naissant,\n               De nos âmes régénérées !\n\n      Allégresse éclatant en bénédiction !\n      Volupté chaste en qui l'être se fortifie,\n      Toi qui nous fais chercher dans l'ardente     action\n                L'ivresse même de la vie !\n\n      Douceur du jour, vertus de la jeune clarté,\n      Splendeur de Dieu visible aux âmes    ingénues,\n      Pardonnez à ce cœur assez déshérité\n               Pour ne vous avoir pas connues !\n\n                                                  FERNAND SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 715, "page_fin": 716, "titre_corps": "Impressions de Toussaint", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Lucien Christophe", "ancre_debut": "Impressions de Toussaint TOUSSAINT triste. Une aube", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 826, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2672, "texte": "Impressions de Toussaint\n\n                 TOUSSAINT triste. Une aube blafarde salit les rideaux. Dans\n                    la chambre se faufile une lumière louche où traînent d'équi­\n                    voques reflets. Ce premier jour de novembre est plein de\n                    froid, de silence et de vent; la pluie tombe; des rafales\n                    parfois secouent la maison. On éprouve comme le besoin\n                    de se tasser, de se faire petit, de baisser la tête en prome­\n                    nant ses mains tremblantes au-dessus d'un foyer flambant;\n                    mais l'heure est matinale encore, les servantes n'ont\npas fini d'allumer les feux, il fait froid. Alors, résigné, on erre au hasard\ndans la maison, on ouvre des portes, on va et puis on s'arrête, on se blottit\ndans un coin où le jour n'a pas encore pénétré et où de l'ombre reste comme\nun peu d'eau bourbeuse au fond d'un étang desséché, on se blottit là, les yeux\nvagues, sans pensée, dans une attitude indifférente. On est comme la feuille\nmorte qui tombe et va grossir le tas des autres feuilles mortes, comme la\nfeuille qui tombe dans la mousse ou sur le tertre rougi et reste là parmi les\nchoses qui pourrissent, un peu de pourriture bientôt elle aussi.\n                                        * *\n   A la première heure je me suis rendu au cimetière. Peu de monde. Les\nallées détrempées par les ondées sont désertes; au loin, infiniment, les tombes\ns'alignent, grises et nues, sévères et immobiles, sous le ciel sinistre. Des bou­\nquets sont étalés là ; de pauvres bouquets de chrysanthèmes que des mains\npieuses déposèrent, déjà flétris, déjà noyés, symboles tristes. Le vent bondit\net la pluie cingle. Et toujours au loin ces loques de brouillard qui se traînent\nau ras des prés, s'accrochent aux haies, pendent aux arbres dénudés. Et cette\nglaise humide et grasse. Là-bas, en face de moi, au versant d'une colline, des\nbois s'agrippent; de grandes plaques jaunes et rouges, splendeur mélancolique\nde ce spectacle sous le soleil d'automne ; mais aujourd'hui les arbres grelottent,\nlamentables, finis, murs en ruines. La nature est une pauvresse en guenilles\nqui n'a même plus le courage d'un effort. Ah ! l'escalade des sapins vers la\nlumière des plateaux dans le printemps enthousiaste et la tendresse exubérante\nde nos neuves verdures, jardins d'Avril!...\n                                        *\n  Deux heures. Par cette après-midi triste de jour férié, dans cette pluie qui\nne cesse pas, combien poignants les vers de Laforgue :\n            C'est la saison, c'est la saison, adieu vendanges !\n            Voici venir les pluies d'une patience d'anges,\n"}, {"page_pdf": 827, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2728, "texte": "716                               DURENDAL\n\n\n            A dieu vendanges et adieu tous les paniers,\n            Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,\n            C'est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,\n            C'est la tisane sans le foyer,\n            La phtisie pulmonaire attristant le quartier\n            Et toute la misère des grands centres.\n            Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,\n            Rideaux écartés du haut des balcons des grèves\n            Devant l'océan de toitures des faubourgs,\n            Lampes, estampes, thés, petits fours,\n            Serez-vous pas mes seules amours !...\n            (Oh! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,\n            Le sombre et vespéral mystère hebdomadaire\n            Des statistiques sanitaires\n            Dans les journaux.)\n\n   Oh ! ces rythmes, ces vers qui vous poursuivent toute une après-midi, cris­\npants comme un agacement dans les dents et implacables !\n   Voici déjà le soir qui tombe. J'ai assez vu la rue où ne passe personne. Les\nfumées de la gare ont obscurci le paysage, le brouillard a noyé tous les loin­\ntains; déjà les vitres s'allument... Pauvreté de la vie dehors. Ah! et qu'on\nreste seul avec son pauvre cœur, avec ce triste cœur dont on ne sait que faire,\ntout seul sur cette route, et comme un convoi en détresse...\n   Le jour s'en va comme il s'en vint; plus douloureux encore d'être resté sté­\nrile, de n'avoir apporté aucune joie, aucune tendresse, aucun motif de cou­\nrage. Il s'en va sans laisser de trace. Rien ne demeurera de lui, rien qu'un\npeu plus de lassitude, un peu plus de tristesse confuse au fond de nous, de\nnos pensées, vaisseaux qui sombrent, flambeaux éteints, tournoiements de\nbranches cassées...\n                                       * *\n   Va, vieux homme, suis ton chemin. Tes épaules se voûtent chaque jour\ndavantage, tes yeux ne distinguent plus nettement, tes mains tremblent par­\nfois, un jour viendra où rien n'interrompra plus ce tremblement. Tu es fatigué\ncomme tous ceux qui marchent sans savoir où ils vont, tu ne comprends plus\ntrès bien le sens de la vie... Oui, on est jeune, on porte son cœur comme une\nhostie, on garde les yeux éblouis, car on a vu en soi d'admirables spectacles.\nOn marche et qu'importe le but? Dehors, c'est la pleine lumière... Mais au\ndéclin du jour, on ne comprend plus très bien. Cela ne fait rien. Et dis, d'une\nvoix tremblante, les mots de la prière, tu sais, les mots qu'on fait réciter les\nmains jointes aux petits enfants : « Que votre volonté soit faite... » et dis ces\nmots sans ironie, ni amertume, car ils sont terribles et divins.\n\n                                                     LUCIEN CHRISTOPHE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 717, "page_fin": 717, "titre_corps": "Beata Beatrix", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Chardome", "ancre_debut": "Beata Beatrix Son front mourant fléchit", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 828, "page_imprimee": 717, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 749, "texte": "Beata Beatrix „\n\nSon front mourant fléchit sous le fardeau     soyeux\nDes lourds cheveux d'or sombre inondés de lumière.\nD'invisibles baisers, lui frôlant la paupière.\nEmpourprent    son visage ardent, pur et joyeux.\n\nDe tout son être électrisé, qui réverbère\nL'irradiation magnifique des c i e u x ,\nLa passion jaillit et ruisselle en prière.\nHeureuse et frémissante, elle ferme les yeux.\n\nQui ne jalouserait sa vibrante    agonie?\nAnxieuse, elle tend, vers la Joie infinie,\nLa pourpre et le velours de ses lèvres, les feux\n\nDe son cœur altéré dans sa poitrine frêle,\nEt qui, n'en pouvant plus d'aimer, se brise en elle,\nL'amour dont elle meurt embrasera les c i e u x !\n\n                                            E M I L E CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 718, "page_fin": 723, "titre_corps": "Edgar Tinel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Ryelandt", "ancre_debut": "Edgar Tinel 1854-1912 A Mademoiselle Elisabeth", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 829, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1946, "texte": "Edgar Tinel\n                               1854-1912\n\n                      A Mademoiselle Elisabeth Alberdingk        Thym.\n\n                   LA mort vient de frapper coup sur coup notre plus\n                     grand h o m m e d'État, Auguste Bernaert, et notre\n                     plus grand musicien E d g a r T i n e l . L a Belgique\n                      a perdu deux de ses plus pures gloires natio­\n                     nales ; et s'il n'est pas de notre compétence\n                     de parler de l'homme d ' É t a t , il est de notre\n                      devoir, en cette « Revue catholique d'art »,\nd'adresser un adieu ému au compositeur chrétien, à celui qui a\nle plus contribué à répandre notre renom musical à l'étranger\npar des m o n u m e n t s d'art et de foi.\n    Les journaux ont raconté les débuts modestes du petit cam­\npagnard de Sinay, ses succès de pianiste, l'éclatant prix de\nRome remporté en 1877 avec la cantate De Klokke Roeland ; en\n1881, la directon conférée au jeune lauréat de l'école de musique\nreligieuse à Malines ; l'apparition, en 1888, de l'oratorio Fran-\ncisais dont les exécutions se sont suivies par centaines dans\npresque toute l ' E u r o p e et l'Amérique ; enfin, à la mort de\nl'illustre Gevaert, en décembre 1908, la nomination de Tinel\nau poste de directeur du Conservatoire de Bruxelles. H é l a s !\nquatre ans ne se sont pas écoulés et déjà nous pleurons la perte\nirréparable de ce noble et grand artiste !\n   T i n e l , comme tous les h o m m e s de haute valeur, a été discuté.\nSon style, son écriture (le vilain mot!), disons plutôt sa syntaxe\nmusicale est d'un classicisme intransigeant, d'un scolasticisme\nqui le met à part dans toute l'école contemporaine. Ses enchaî­\nnements harmoniques sont d'une rigueur provenant du style\nlié à la J . - S . Bach, et ses partitions représentent un labeur\nimmense, parce qu'il n'y a pas de parties brossées. T o u t est\n"}, {"page_pdf": 832, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2433, "texte": "                           EDGAR TINEL                          719\n\nminutieusement peint pour être vu de près. Je crois que c'est\nM. Fierens-Gevaert qui a comparé le travail de Tinel à celui\ndes peintres primitifs. C'est parfaitement juste : on y observe la\nmême patience dans la technique, soignée jusqu'aux moindres\ndétails.\n    Mais qu'importent les procédés puisque ces œuvres vastes et\nlaborieuses sont pleines de vie, que l'auteur y a exprimé toute\nsa ferveur religieuse, que, si les formules ne sont pas nouvelles,\nelles revêtent des idées nouvelles, bref, que l'artiste avait\nquelque chose à dire. Tinel a sa mélodie, souvent d'une élo­\nquence prenante comme tout ce qui est, profondément senti et\nexprimé avec une absolue sincérité. Qu'il n'ait pas manié la\nlarge brosse de P. Benoît, tant mieux : il avait, par contre, le\nstyle châtié et contrepointé étranger à Benoît. Qu'il n'ait pas\neu la fougue et le coloris admirables de Gilson, c'est encore\ntant mieux : à chacun son tempérament, et remercions Dieu de\nce que nos grands artistes ne se ressemblent pas.\n   Le classicisme absolu de Tinel comportait évidemment une\nvive admiration et un respect exemplaire pour les ancêtres mu­\nsicaux ; mais par contre une certaine antipathie pour les\nmodernes, du moins pour les très modernes. Ne l'en critiquons\npas trop : c'était une des originalités de sa physionomie artis­\ntique que ce courage absolu dans une opinion qu'il croyait être\nla vraie.\n   Il fut un temps où quiconque ne jurait pas par Wagner était\nconsidéré comme un philistin et un rétrograde. Les réminis­\ncences, voire les plagiats wagnériens n'étaient pas jugés\ncomme des défauts d'originalité... un peu l'histoire du\nDebussysme de nos jours. Eh bien ! Tinel, seul contre tous,\ndisait (textuel) : «J'ai le droit de sauvegarder ma virginité musi­\ncale!» Et il fuyait littéralement les auditions wagnériennes.\nN'est-ce pas typique? Pourtant — à y regarder de près — nous\nvoyons que Lohengrin avait exercé sur lui une grande séduction,\nsensible jusque dans sa dernière œuvre Katharina. Il possédait\ndans sa bibliothèque la grande partition des M eistersinger, la plus\nclassique des œuvres de Wagner. Je crois qu'il ne connut Par­\nsifal que sur le tard, et qu'il ne sut plus se défendre contre\nl'admiration que suscita en lui ce miracle d'art.\n   On a écrit qne César Franck l'horripilait. La vivacité d'im­\npression et d'expression, les boutades familières à Tinel\n"}, {"page_pdf": 833, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": "720                             DURENDAL\n\n\n pourraient justifier parfois ces dires. Mais, ici encore, les faits\n prouvent qu'il y eut conversion, puisqu'il dirigea au Conser­\nvatoire la Symphonie, Rédemption et qu'il préparait les Béatitudes !\n P o u r un antifranckiste ce n'était pas si mal !... L a vérité c'est\nqu'il avait horreur de tout art maladif, et, dans la mesure où\n (à tort évidemment) l'art franckisce lui paraissait maladif, T i n e l\n le repoussait. Du moins c'est ainsi qu'il en jugeait il y a quel­\nque dix ans. Il avait changé d'avis depuis.\n    Il est plus aisé de définir les antipathies de T i n e l pour la\nmusique très moderne. Il la détestait carrément. Voici sa pro­\nfession de foi t r a d u i t e d'une interview de Die Musik :\n    « J e n'ai pas l'instinct de la musique philosophique et ma\nprofession de foi s'éloigne encore davantage de l'art érotico-\nneurasthénique du dernier bateau. » Dans cette dernière caté­\ngorie il rangeait presque tous les contemporains! A B r a h m s\nseul, il vouait une admiration sans réserve.\n    Cherchons donc la filiation musicale de T i n e l .\n    Il y a d'abord la musique palestrienne qu'il avait beaucoup\nétudiée dans sa jeunesse. E n s u i t e le grand Bach dont il ne\nparlait qu'avec la plus profonde vénération.\n    Mendelsshon, S c h u m a n n et B r a h m s , le W a g n e r de Lohengrin\net Liszt fuient aussi ses maîtres.\n    Palestrina : on a écrit que la messe à cinq voix — ce chef-\nd'œuvre — était écrite dans le style palestrinien. Elle n'a de\npalestrinien que l'absolue religiosité et le caractère exclusive­\nment vocal. Palestrina et son école ont un style beaucoup plus\npolyphonique, plus formel, impersonnel. L e s entrées des voix\nsont presque toujours successives, en imitations ou fuguées.\n    L a messe de T i n e l est d'inspiration toute moderne, essentiel­\nlement expressive; quoique les cinq voix se meuvent avec une\naisance parfaite, c'est presque toujours celle de dessus qui tient\nle fil mélodique. C'est une œuvre d'une ardeur séraphique et\nd'une facture très personnelle. T i n e l n'était pas de ceux qui\ncroient que les artistes religieux n'ont rien de mieux à faire qu'à\ncopier; rappelons-nous ce qu'il dit dans son discours à Bruges, en\n1902 : « T o u t e une école surgit qui s'ingénia à pasticher le\nXVIe siècle... ceux qui ont suivi le mouvement cécilien en Alle­\nmagne et ailleurs savent ce que je veux dire. »\n   L'influence palestrinienne est donc assez peu sensible même\ndans les compositions liturgiques de T i n e l . Il n'a puisé\n"}, {"page_pdf": 834, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2547, "texte": "                            EDGAR   TINEL                         721\n\n\nd a n s la musique du XVI siècle que la pureté du sentiment et la\nfacture serrée et purement vocale.\n    L'influence de J . - S . Bach est plus réelle. Encore ne faut-il\npas l'exagérer, car elle fut encore plus morale que technique.\nIl la faut chercher surtout dans les chœurs, ces beaux chœurs\nsi a b o n d a n t s dans ses oratorios où les parties vocales s'en­\nchaînent à la manière des chorals de Bach. R e m a r q u o n s pour­\ntant que ce fut sans préjudice à sa personnalité; pour s'en con­\nvaincre il suffit de relire les endroits où il écrivit de vrais\nchorals, comme dans Francisons, l'arrivée du saint au deuxième\nacte, et l'Angelus; et dans Godelieve, le touchant chœur des\npauvres. Je citerai encore la prière au Saint-Sang dans son\nchœur inédit Vrijdag. L'allure est tout autre que chez Bach.\nL e grand prélude de Francisons évoque aussi le patronage du\nmaître d'Eisenach et peut-être un peu celui du W a g n e r des\nM eistersinger. T i n e l voyait dans Bach une source de rénovation\npour la musique d'église moderne, et il rêvait d'une grand'-\nmesse avec orchestre, celui-ci d'après le modèle des passions de\nBach.\n   Après Jean-Sébastien (et toujours sans préjudice au caractère\nstrictement personnel de son inspiration) les œuvres du regretté\nmaître trahissent une fréquentation assidue de S c h u m a n n qu'il\nchérissait, du B r a h m s des œuvres chorales, et celle — moins\nconsciente — de Mendelssohn. J'ai déjà dit quelle était la con­\ntribution wagnérienne dans son œuvre. Reste à parler de\nLiszt. L a vérité avant tout : contrairement à certaines opinions,\nT i n e l — pas plus que César F r a n c k — n'a créé l'oratorio\nmoderne dans sa forme plus libre, d r a m a t i q u e , dégagée des\nconventions du découpage. L ' a u t e u r de cette réforme (et de\nbien d'autres encore) ce fut Liszt, le musicien de Christus et\nsurtout de Sainte Elisabeth. Je ne suis pas éloigné de penser\nque la forme de cette dernière œuvre ait été le point de départ\nde celle de Francisons. Cette idée mériterait une étude à part\nqui nous entraînerait trop loin. Mais il est vrai de dire que nul\noratorio moderne n'eut une destinée plus triomphale que Fran-\ncisais et que nul n'a contribué davantage à prouver au public la\nvitalité d'une forme d'art qu'on croyait usée.\n   L a liste des compositions de T i n e l se résume comme suit :\ndans les premières années surtout des œuvres pianistiques et des\nlieder. P a r m i ces derniers il en est de très remarquables, se rat-\n"}, {"page_pdf": 835, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2399, "texte": "722                         DURENDAL\n\n\ntachant à l'école de Schumann, comme les Loverkens, quatorze\nmélodies pleines d'expression. A la cantate Klokke Roeland, suc­\ncèdent des œuvres chorales avec orchestre : l'entraînante bal­\nlade des Drie ridders, la charmante cantate des Kollebloemen et\nle triptyque symphonique Polyeucte. Cette dernière œuvre,\nbrillamment orchestrée, constitue avec les trois ouvertures de\nses oratorios le seul appoint purement symphonique dans\nl'œuvre de Tinel. Il faut tirer hors pair la magnifique ouverture\nde Godelieve qui devrait rester au répertoire de tous les grands\norchestres.\n   Les œuvres composées pour l'église sont des modèles d'ins­\npiration où la personnalité de l'auteur s'est adaptée sans effort\nà toutes les exigences de la liturgie. Nous avons parlé de la\nmesse; il faut encore signaler quelques motets avec accompa­\ngnement d'orgue et deux superbes Te Daim, dont le second\nfut composé à l'occasion des fêtes nationales. C'est une fresque\ngrandiose dans sa noble simplicité.\n   Mentionnons la belle sonate pour orgue, encore de nombreux\nlieder, des chœurs pour voix d'hommes et surtout les chœurs\nmixtes a capella : Marialiederen, Geestelijke liederen, des perles !\n   Enfin, pour couronner l'édifice : Franciscus, le vaste oratorio,\nle, drame, lyrique, Godelieve, et Katharina dont le succès fut\nbrillant au théâtre de la Monnaie. Depuis des années, le\nmaître caressait le projet de composer un grand triptyque\nmusical sur les Mystères du Rosaire. Hélas! que n'a-t-il pu\nréaliser une entreprise si conforme à son tempérament et à ses\naspirations ! L'oratorio Franciscus prouve ce que Tinel aurait\npu donner encore dans ce genre. Sans doute, Godelieve et\nKatharina (la plus parfaite de ses compositions) marquent un\nprogrès dans la technique et souvent dans l'inspiration. N'em­\npêche que ces belles œuvres, d'une psychologie trop rudi­\nmentaire pour des drames et d'une allure trop scénique pour\ndes oratorios, n'ont pas la séduction qu'eut et que conservera\nFranciscus, son œuvre par excellence.\n   Maintenant c'en est fait : la direction du Conservatoire de\nBruxelles, où il s'imposa une besogne accablante, tua le com­\npositeur, et, peu après, l'homme. La mort impitoyable l'a\nrenversé en pleine gloire, âgé seulement de 58 ans!\n   Nous avons omis ici de parler du pianiste étonnant qu'il\nfut dans sa jeunesse; du professeur consciencieux et dévoué\n"}, {"page_pdf": 838, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1799, "texte": "                            EDGAR   TINEL                     723\n\n\nqu'il fut toute sa vie; du rénovateur de la musique sacrée,\nqui fut son constant souci durant les vingt-sept ans qu'il dirigea\nl'école Lemmens, à Malines. Cela nous entraînerait à écrire\nun volume.\n    Un mot de l'homme, pour finir : tout le monde connaissait\ncette silhouette d'une finesse si originale et d'une expression\ntelle qu'on pouvait lire sur son visage comme dans un livre\nouvert. Ses vivacités étaient proverbiales, mais le cœur était\nd'or. Sa critique, servie par une grande érudition musicale,\nétait cinglante dans le blâme, enthousiaste dans l'admiration.\nEt, comme toutes les âmes hautes, il se nourrissait d'admi­\nration, estimant que la beauté, quelle qu'elle soit, est un\nreflet de Dieu. Nul n'inculquait à ses élèves plus de respect\npour l'art « ce sacerdoce ». Quoique très entier dans ses idées\n il savait reconnaître le mérite de ceux qui ne les partageaient\n pas. Il n'aimait pas l'école française contemporaine; mais,\nparlant de l'apostolat artistique et des ouvrages didactiques\n de Vincent d'Indy, il me dit un jour : « d'Indy! je le vénère! »\n Sa conversation — quand il était bien disposé — était inta­\n rissable et d'un intérêt palpitant. Sur toutes les questions il\n avait des idées originales qu'il soutenait avec feu. Sa foi\n catholique était inébranlable, fière et ardente. Dans tout l'en­\n semble de sa personne il montrait cette vertu de plus en plus\n rare : le caractère. Grand artiste, cœur aimant, haute intel­\n ligence, fervent chrétien, tel fut Edgar Tinel.\n    A genoux sur sa tombe, nous déposons ce suprême hommage\n au maître que nous aimions et auquel nous vouons une éter­\n nelle reconnaissance.\n\n   Bruges, novembre 1912.\n\n                                            JOSEPH RYELANDT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-006", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 724, "page_fin": 746, "titre_corps": "Les Nibelungen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Friedrich Hebbel", "ancre_debut": "Les Nibelungen Trilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 839, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 1638, "texte": "Les Nibelungen\n  Trilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n\n                             DEUXIÈME PARTIE\n                         L a m o r t de S i e g f r i e d\n                                         (Suite) (I)\n\n                                      A C T E IV\n                                          (A Worms)\n\n                                         SCÈNE I\n\n          (Le hall. Gunther et ses guerriers. Hagen armé d'un épieu.)\n  H A G E N . — U n e feuille de tilleul? Mais u n aveugle la verrait! J e parie,\nqu'à cinquante pas, je fends, d'un c o u p de cet épieu, une n o i s e t t e !\n  GISELHER. — De grâce, ne nous en parle p l u s ; nous savons depuis long­\ntemps que rien ne rouille chez toi!\n  H A G E N . — L e voici! P r o u v e z - m o i , bien que votre père n e soit pas mort\naujourd'hui, que vous savez a s s o m b r i r vos regards et composer vos traits!\n\n                                         S C È N E II\n\n  SIEGFRIED (entre). — E h ! c o m p a g n o n s ! N'entendez-vous pas l'aboi des\nchiens et le cor qu'on essaye? Allons! à cheval! Il est temps d e p a r t i r !\n  H A G E N . — Ce sera u n e belle j o u r n é e !\n  SIEGFRIED. — N e dit-on p a s que les ours p é n è t r e n t jusque d a n s l'écurie et\nque les aigles guettent l'enfant au seuil des portes?\n  VOLKER. — Ce ne serait pas la première fois.\n   SIEGFRIED. — On a bien mal chassé depuis les n o c e s ! Allons! repoussons\nl'ennemi t émér ai r e! Qu'il nous paye une large d î m e !\n  H A G E N . — Mon ami, il faut aiguiser les glaives et raffermir l'épieu!\n\n\n  (1) Voir les numéros de septembre et d'octobre.\n"}, {"page_pdf": 840, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2676, "texte": "                              LES NIBELUNGEN                                725\n\n\n  SIEGFRIED. — Et pourquoi?\n  HAGEN. — Tu as trop aimé, sinon tu le saurais depuis longtemps.\n  SIEGFRIED. — J'ai préparé mon départ, chacun le sait; mais parle, qu'est-il\nsurvenu?\n  HAGEN. — Les Danois et les Saxons vont passer par ici.\n\n  SIEGFRIED. — Les princes qui nous prêtèrent serment sont donc morts?\n  HAGEN. — Ce sont eux qui marchent à leur tête.\n\n  SIEGFRIED. — Comment?       Lüdeger et Ludegast? Ceux que j'ai renvoyés\nsans rançon?\n  GUNTHER. — Ceux-là mêmes; ils se sont révoltés hier.\n\n  SIEGFRIED. — Au moins avez-vous mis leurs messagers en pièces? Chaque\nvautour eut de quoi s'en repaître?\n  HAGEN. — Est-ce Siegfried que j'entends parler?\n   SIEGFRIED. — Qui sert des traîtres, doit en subir le sort! Enfer et damna­\ntion! Je sens renaître ma colère! Je croyais haïr, erreur, j'aimais moins! Ah!\nje ne déteste rien tant que la trahison, l'infidélité, l'hypocrisie et l'infâme\ncalomnie par quoi l'on nous approche comme l'araignée, sur des pattes cro­\nchues! Est-il possible que des hommes vaillants se puissent souiller de la\nsorte? Vous tous, qui êtes de mon sang, ne restez pas là, froidement, à me\ndévisager comme si j'avais perdu le sens et tout confondu ! C'est la première\ninjure que je subis ! Biffez d'un trait et jusqu'au dernier chiffre le compte des\nfutilités qui nous divisent, seuls ces deux sont coupables!\n   GISELHER. — C'est honteux! J'entends encore les louanges dont ils te cou­\nvraient! Mais quand ce messager vint-il?\n   HAGEN. — Comment? Tu ne l'as pas rencontré? Il est vrai qu'il s'en\nretourna au plus vite; il ne prit même pas le temps de se réconforter!\n   SIEGFRIED. — Oh! pourquoi ne l'as-tu pas châtié de son insolence! Un\ncorbeau lui eût arraché les yeux pour les cracher avec dégoût devant le\ntrône de son maître! C'était la seule réponse digne de nous! Non, il ne s'agit\nplus d'invoquer les droits de la guerre ou de l'usage, mais de commencer une\nchasse aux fauves ! Ne souris point, Hagen ! Nous armerons nos mains de la\nhache du bourreau, non du noble glaive; et comme elle est d'un fer pur,\nnous ne nous en servirons que lorsque la corde ne suffira plus à cette chasse\naux chiens.\n   HAGEN. — C'est entendu !\n   SIEGFRIED. — Il me semble que tu te moques de moi? Je n'y comprends\nrien! Ne t'enflammes-tu pas le premier de nous tous? Je sais que tu es mon\naîné; mais ce n'est pas plus la jeunesse que le regret de vous avoir conseillé\nl'indulgence qui me pousse à parler de la sorte. Non, il me semble être en\nface de la terre entière, et de même que la cloche invite à la prière, ma voix\nappelle l'humanité à la vengeance, à la justice!\n"}, {"page_pdf": 841, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2541, "texte": "726                               DURENDAL\n\n\n  GUNTHER. — Il en est ainsi !\n   SIEGFRIED (à Hagen). — Sais-tu ce que c'est que la félonie, la trahison? Tu\nregardes ton ennemi en face, tu lui souris, tu le provoques loyalement et tu\nle vaincs; mais, par excès de fierté si pas de noblesse, loin de le tuer tu le\nlibères et toi-même tu lui rends les armes qu'il perdit au combat. Il ne les\nrepousse pas, il feint, te remercie, te louange et te jure par mille serments\nqu'il te sera fidèle. Mais quand l'oreille encore emmiellée de ses paroles tu\nt'endors pour goûter quelque repos, que tu es là, dépouillé et sans défense,\nalors il se glisse jusqu'à toi, t'assassine, et tandis que tu meurs te souille de\nses crachats !\n  GUNTHER (à Hagen). — Que t'en semble-t-il?\n\n  HAGEN (à Gunther). — Que cette noble colère m'enhardit à solliciter l'aide\nde notre ami pour ce combat.\n   SIEGFRIED. — Je partirai seul avec mes guerriers, c'est par moi que cette\nguerre vous survint. J'eusse beaucoup aimé pouvoir conduire ma femme\nauprès de ma mère afin de recevoir d'elle, pour la première fois, une pleine\nlouange; mais cela ne se peut tant que ces hypocrites auront des fourneaux\npour cuire et des sources pour boire ! Je décommande à l'instant mon retour\net voici mon serment : Je vous les amènerai vivants; et dès ce jour enchaînés\ndevant mon burg ils aboieront à mon entrée et sortie ! En vérité, ils n'ont\nqu'une âme de chien !\n                                                            (Il part en courant.')\n\n                                  S C È N E III\n\n  HAGEN. — Furieux, il court chez elle; il la quitte, je la rejoins aussitôt.\n  GUNTHER. — Je refuse d'aller plus avant !\n  HAGEN. — Quels sont tes desseins !\n  GUNTHER.    — Que d'autres messagers annoncent que tout est rentré dans\nle calme!\n  HAGEN. — Tu seras obéi, aussitôt que Kriemhild        m'aura révélé le secret !\n  GUNTHER. — Tes entrailles sont donc d'airain que tu ne te sentes ému\ncomme nous tous ?\n   HAGEN. — Il est difficile de te comprendre, énonce-toi clairement.\n  GUNTHER. — Je ne veux pas que Siegfried meure !\n\n   HAGEN. — Sa vie est en tes mains. Fussé-je derrière lui, dans la forêt,\nl'épieu levé, un simple signe de ta main, et ce n'est point le criminel mais\nun animal qui tombe I\n  GUNTHER. — Il n'est pas de crime en lui ! Qu'y peut-il, s'il garda la cein­\nture, si Kriemhild l'a trouvée? Elle lui est échappée comme tombe du car­\nquois une flèche oubliée. On ne la remarque qu'au bruit qu'elle fait. Réponds\ntoi-même, et vous tous dites-moi : qu'y peut-il?\n"}, {"page_pdf": 842, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "                            LES NIBELUNGEN                               727\n\n   HAGEN. — Assurément rien ! Il n'est pas moins innocent d'avoir manqué\nd'esprit pour s'en tirer; la première demande l'aura bouleversé.\n  GUNTHER. — Et bien donc? Que reste-t-il?\n\n  HAGEN. — Le serment de la reine !\n  GISELHER. — Si elle veut son sang qu'elle le frappe elle-même !\n\n    HAGEN. — Pourquoi nous disputer comme des enfants? Ne peut-on\namasser des armes tout en ignorant à quel usage on les destine? N'ex­\nplore-t-on pas un pays jusque dans ses gorges? Pourquoi changer\nl'usage aujourd'hui? Je veux essayer ma chance auprès de Kriemhild, ne\nfût-ce que pour ne pas négliger la plus belle des ruses ! Je ne saurai rien\ns'il n'a rien révélé; vous, restez libres de mettre à profit le fruit de mon\nexpérience : de réaliser ce que je feins ou de couvrir au combat l'endroit\nvulnérable. Mais encore faut-il qu'on le connaisse !\n                                                                    (Il sort.)\n\n                                   S C È N E IV\n\n   GISELHER (à Gunther). — Si tu n'avais suivi l'élan de ta générosité, si tu\nn'avais gardé la foi donnée, je te dirais : cette intrigue est indigne d'un\nroi !\n  VOLKER. — Il    n'est personne qui ne comprendra ta colère ; on dira : il\nl'a trompé!\n  GISELHER. — Il s'agit bien   de celai Mais n'en discutons point. Tout est\nau mieux !\n  VOLKER. — Tout est au mieux?\n\n  GISELHER. — Pourquoi pas?\n\n   VOLKER. — On m'a dit que la reine a pris le deuil, qu'elle refuse tout\naliment. Est-ce vrai ?\n  GUNTHER. — Trop juste, hélas !\n\n   VOLKER. — Comment donc se pourrait-il que tout soit au mieux?\nHagen a raison ! Elle n'est pas affectée comme une autre femme dont le\ntemps guérit la douleur. Non, des deux l'un doit mourir ! Sans doute, il\nn'en peut rien si cette ceinture s'est accrochée à lui comme un serpent; c'est\nsimple malchance, mais malchance qui tue. C'est pourquoi il ne te reste\nqu'à désigner la victime!\n  GISELHER. — Meure donc ce qui refuse de vivre !\n\n  GUNTHER. — Terrible     choix!\n  VOLKER. — Je te déconseillai cette voie; maintenant il est   trop tard, elle\nest la seule issue!\n  DANKWART. — Qu'un   chacun réponde de son fait! C'est notre droit ! Qui\nceint imprudemment le glaive et transperce son meilleur ami ne saurait le\n"}, {"page_pdf": 843, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2211, "texte": "728                                      DURENDAL\n\n\nracheter par des larmes, aussi c h a u d e s , aussi a b o n d a n t e s soient-elles! Il faut\nson sang!\n  G U N T H E R . — J e verrai Brunhild.\n                                                                                 (Il sort.)\n\n                                         SCÈNE V\n\n  VOLKER. — Voilà Kriemhild et H a g e n . Ainsi qu'il l'a prévu elle est toute\nbouleversée; laissons-les!\n                                                               (Tous sortent.)\n\n                                         S C È N E VI\n  H A G E N . — S i t ô t levée?\n  KRTEMHII.D. — L e repos m'a fui, cher oncle.\n  HAGEN. — Siegfried ne vient-il de te quitter, tout échauffé et comme en\ncolère? La paix n'est donc p a s r e v e n u e ! Voudrait-il peut-être abuser de son\ndroit d'époux? P a r l e , je saurai l'en r e p r e n d r e !\n  KRIEMHILD. — S'il n'était que ce souvenir qui me rappelât ce jour de\nmalheur, je m'en souviendrai c o m m e d'un beau rêve : Siegfried ne me fit\naucun r e p r o c h e .\n  HAGEN. — Sa générosité me ravit!\n KRIEMHILD. — Q u e j'eusse préféré m'en voir a c c a b l e r ! Qu'il sache d u\nmoins q u e je ne me suis pas ménagée !\n  HAGEN. — Avec quelque mesure, je suppose?\n  KRIEMHILD. — J e sais combien j'offensai B r u n h i l d et qu'elle ne me par­\ndonnera j a m a i s . A h ! que n'ai-je subi moi-même l'injure que je lui portai!\n  HAGEN. — C'est donc ce souci qui te réveille si tôt?\n  KRIEMHILD. — Il me pousserait plus tôt à r e n t r e r ! N o n , c'est la peur pour\nSiegfried qui me t o u r m e n t e .\n  HAGEN. — L a peur? P o u r Siegfried?\n  KRIEMHILD. — N ' y a-t-il pas nouvelle guerre?\n  H A G E N . — E n effet !\n  KRIEMHILD. — L e s t r a î t r e s !\n   H A G E N . — Voilà bien de l'humeur pour u n e simple traverse! V a ! N ' e n\nprépare pas moins le retour. Q u a n d Siegfried reviendra lu couvriras les\nbagages de sa cuirasse! Mais, où est ma raison? De c u i r a s s e ! il n'en porte\npas, il n'en a nul besoin!\n  KRIEMHILD. — T u y crois, vraiment?\n   HAGEN. — E h ! tu m ' a m u s e s ! Si quelque autre femme s'en tourmentait, je\nlui répondrais : Enfant, de mille flèches il n'en est qu'une qui puisse\n"}, {"page_pdf": 844, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2583, "texte": "                               LÈS NIBELUNGEN                                  729\n\n\nl'atteindre; encore, en le touchant, se brise-t-elle. Mais je ne puis que me\nmoquer de tes alarmes ! Va ! cherche ailleurs grillon qui chante mieux !\n   KRIEMHILD. — Ce sont les flèches que je crains sur toutes choses ! La\nlargeur de l'ongle leur suffit à percer et à tuer!\n  HAGEN. — Il en est ainsi de flèches empoisonnées! Et qu'il faille tout\ncraindre de barbares qui ont percé la digue sacrée pour tous au sein même\nde la guerre, je ne le nierai pas...\n   KRIEMHILD. — Tu vois bien que ma crainte est justifiée !\n   HAGEN. — Mais en quoi cela touche-t-il Siegfried? Qu'il pleuve des\nflèches, il les secoue comme nous secouons la neige de nos manteaux. Il le\nsait, et cette conscience ne l'abandonne jamais. Ce qui nous fait trembler au\ncombat, nous qui ne sommes pourtant pas nés sous le peuplier, l'emplit de\njoie. Qu'il s'en aperçoive, il en rit aussitôt et nous en rions avec lui de tout\ncœur. Sois donc sans crainte : le fer soutient l'épreuve du feu, il en sort\nacier !\n   KRIEMHILD. — Je n'en frissonne pas moins.\n   HAGEN. — Enfant, tu connais à peine l'amour; que je serais heureux de\nte trouver aussi tremblante après bien des années !\n  KRIEMHILD. — Tu oublies donc, ou tu ignores, ce qu'on raconte de lui,\nqu'il est vulnérable en un endroit?\n   HAGEN. — En effet! Je m'en souviens tout à coup; je l'avais oublié. Lui-\nmême nous l'a dit. Il parlait d'une feuille, ou il Mais je cherche en vain de\nlaquelle I\n  KRIEMHILD. — D'une feuille de tilleul!\n\n  HAGEN. — Justement! Mais comment cette feuille pût-elle lui porter dom­\nmage ? C'est une énigme sans seconde I\n  KRIEMHILD. — Une bourrasque l'arracha de l'arbre, tandis qu'il se baignait\ndans le sang du dragon. La place qu'elle toucha resta vulnérable.\n   HAGEN. — C'est donc de dos, puisqu'il ne s'en est pas aperçu! Mais qu'im­\nporte? Ceux qui sont prêts à le défendre au moindre danger, tes proches,\ntes frères même, ignorent l'endroit : qui donc craindrais-tu?\n  KRIEMHILD. — Les Valkyriesl Elles se choisissent les meilleurs héros et\nquand elles visent, le trait du chasseur aveugle atteint le but.\n  HAGEN. — Qu'un serviteur lui couvre       le dos, l'en voilà préservé!\n  KRIEMHILD. — J'en dormirais plus à l'aise!\n   HAGEN. — Eh bien, Kriemhild, s'il tombait dans le Rhin profond — ce qui\nfaillit lui arriver — et que le poids de son armure l'entraînât, je sauverais Sieg­\nfried ou périrais avec lui !\n   KRIEMHILD. — Tu ferais cela, mon cher oncle!\n   HAGEN. — Pourquoi non! Si le coq rouge se posait sur son burg par la\n"}, {"page_pdf": 845, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": " 730                                       DURENDAL\n\n\n nuit noire, si à moitié suffoqué il ne trouvait pas d'issue, j'emporterais\n Siegfried dans mes bras, ou les flammes n o u s dévoreraient e n s e m b l e !\n    KRIEMHILD (veut l'embrasser). — O h ! laisse-moi.\n   H A G E N (l'écartant). — Je l'ai j u r é — il est vrai depuis p e u .\n   KRIEMHILD. — C'est la voix du sang qui vous lie ! T u le ferais d o n c toi-\n même? T u consentirais à le défendre?\n  H A G E N . — J e le ferai! Il se battra pour moi, de mille exploits il ne me\nreviendra que le moindre, mais je le protégerai !\n   KRIEMHILD. — J a m a i s je ne l'eusse espéré de toi !\n   H A G E N . — Mais encore faut-il que tu m'indiques la place.\n   KRIEMHILD. — Là, au milieu des épaules.\n   H A G E N . — A h a u t e u r d e cible !\n   KRIEMHILD. — O h ! ne lui fais pas expier ma faute! Cher oncle! par grâce!\n   H A G E N . — Quelle étrange pensée !\n  KRIEMHILD. — La jalousie m'aveuglait; c'est elle plus que le dédain qui\nm'irritai\n   H A G E N . — L a jalousie t'aveuglait? Est-ce possible?\n   KRIEMHILD. — O h ! j ' e n ai h o n t e ! J'en ai honte, au point que s'il me mal­\ntraitait la nuit, ce que j'espère parfois, je n'en voudrais point à B r u n h i l d !\n   H A G E N . — Rassure-toi, elle oubliera.\n   KRIEMHILD. — Est-il vrai qu'elle refuse toute nourriture?\n   H A G E N . — Elle a coutume de j e û n e r en ces j o u r s ; c'est la semaine des\nN o r n e s , sacrée pour l'Islande.\n   KRIEMHILD. — Mais, voilà trois jours déjà...\n   H A G E N . — E h ! que nous importe?... S i l e n c e ! . . . L'on vient!\n  KRIEMHILD. — Qu'est-ce encore ?\n   HAGEN. — Si tu marquais l'endroit, sur son vêtement, d'une croix à peine\nvisible?... Q u e t'en semble-t-il? Il est vrai, que c'est insensé, qu'il se moque­\nrait bien de toi si tu le lui r a c o n t a i s ; mais je l'ai sous ma garde, et voudrais\ndès à présent ne rien négliger.\n  KRIEMHILD. — J'y veillerai.\n                                        (Elle va à la rencontre de Ute et du Chapelain.)\n\n                                        SCÈNE      VII\n\n   H A G E N . — T o n héros? Il n'est plus que ma p r o i e ! S'il s'était tu, il serait\nen sécurité; mais je savais qu'il n e se tairait p a s ! . . . P o u r qui c h a n g e de\ncouleur comme l'insecte, suivant les aliments qu'il absorbe, il est bon de\nn'avoir aucun secret : ses entrailles le t r a h i s s e n t !\n                                                                                (Il part.)\n"}, {"page_pdf": 846, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2956, "texte": "                                LES NIBELUNGEN                                731\n\n\n\n                                  SCÈNE      VIII\n\n           (Ute et le Chapelain entrent.)\n    L E CHAPELAIN. — On ne trouve d'image qui l'exprime à souhait. L'on\n cherche à comparer et à comprendre, mais le mot et la mesure font défaut.\n Prosternez-vous devant Dieu ; et quand vous serez perdue en contrition et\n humilité, alors, ne fût-ce que pour l'instant que la foudre s'attarde sur\n terre, vous vous serez ravie au ciel.\n   U T E . — C'est donc vraiment possible?\n    L E CHAPELAIN. — Tandis que les juifs furieux le lapidaient, saint Etienne\n vit la porte du paradis s'entr'ouvrir. Il jubilait et chantait. On écrasa son\n pauvre corps; mais il lui sembla que ses bourreaux, loin de l'atteindre, frap­\n paient les vêtements qu'il venait de quitter.\n   U T E (à Kriemhild qui les a rejoints). — Ecoute, Kriemhild.\n   KRIEMHILD. — Volontiers, mère.\n\n    L E CHAPELAIN. — Telle était la vertu de sa foi! Apprenez, d'autre part, la\n malédiction qui frappe ceux qui doutent. Pierre, qui porte le glaive de l'Eglise\n et les clefs du ciel, avait un disciple qu'il chérissait par-dessus tous. Se trou­\nvant un jour sur un rocher que la mer sauvage battait, il pensa à l'assurance\navec laquelle son maître quitta sa barque au premier signe du Sauveur, et\nmarcha d'un pas ferme sur la mer qui le menaçait d'une mort certaine. A la\npensée de cette épreuve, le vertige le prit et ce miracle lui parut tellement\nimpossible que, pour ne pas tomber dans le gouffre, il s'accrocha aux aspé­\nrités du rocher en s'écriant : « Tout, tout est possible, hormis cela! » — Le\nsouffle de Dieu passa, le rocher fondit, l'incrédule se sentit glisser vers\nl'abîme. Se sentant perdu, fou d'angoisse et d'horreur, il sauta à la mer.\nMais, touchée du même souffle de l'Eternel, celle-ci s'était figée et le portait\ntout comme le sol vous porte, vous et moi! Alors, plein de repentir, il pleura,\ndisant : « Seigneur, toute puissance est tienne! ».\n   U T E . — Eternellement!\n  KRIEMHILD. — Mon père, prie        donc celui qui transforme à son gré les élé­\n ments, qu'il veille sur mon cher Siegfried! Pour chaque année qu'il me don­\n nera de vivre à ses côtés, j'élèverai un autel à quelque saint.\n                                                                   (Elle sort.)\n   L E CHAPELAIN. — Ce miracle t'étonne? Apprends comment j'en vins à servir\n Dieu. Ma race est celle des Angles; je naquis païen au milieu d'un peuple\npaïen. Je croissais sauvage, et à quinze ans je portais le glaive. Voilà que le\npremier messager de Dieu parut parmi nous. On se moqua de lui, on l'in­\njuria, puis on le tua. Reine, j'étais à ses côtés; excité par les autres, je lui\nportai, de cette main, dont je ne fais plus usage depuis — car ce bras n'est\npoint paralysé comme vous croyez — je lui portai le coup de grâce. J'entendis\nsa prière, elle suppliait pour moi; avec l'amen il rendit l'âme. Mon cœur\n"}, {"page_pdf": 847, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2341, "texte": "732                                  DURENDAL\n\n\nt o u r n a dans ma poitrine, je jetai m o n épée, m'enveloppai de ses vêtements\net partis au loin prêcher la Croix!\n  U T E . — Voici m o n fils ! Oh ! si tu pouvais n o u s rendre le b o n h e u r perdu !\n\n                                                                 (Tous deux partent.)\n\n                                     SCÈNE      IX\n\n          (Gunther, Hagen et les autres entrent.)\n   GUNTHER. — J e vous l'ai dit : elle compte sur sa mort c o m m e nous comp­\ntons sur les fruits à l'automne. L a vieille a, pour l'exciter, jeté cent graines\nd'avoine d a n s sa c h a m b r e . Elles sont intactes.\n   GISELHER. — G o m m e n t se peut-il qu'elle mette sa vie au prix de la sienne?\n  H A G E N . — J'en ai souvent cherché la raison.\n  GUNTHER. — Aucun empressement, a u c u n e hâte, comme c'est le propre\ndes choses soumises au t e m p s , à l'espace et à la volonté de l'homme. P a s une\nquestion, pas u n e altération de ses traits, seul, l'étonnement q u ' o n ouvre la\nbouche sans dire : tout est a c c o m p l i !\n  H A G E N . ' — J e te l'ai dit : un c h a r m e la possède. Cette haine a sa source\ndans l'amour.\n  G U N T H E R . — T u crois?\n  H A G E N . — P o u r t a n t ce n'est p a s l'amour qui lie de la sorte l'homme à la\nfemme.\n  GUNTHER. — Q u e serait-ce donc?\n  H A G E N . — C'est une magie par quoi sa race veut vivre et qui pousse la\ndernière géante au dernier géant, sans joie et sans envie.\n  GUNTHER. — N'y peut-on rien c h a n g e r !\n  H A G E N . — La mort seule peut disperser cette force. L e u r sang se glacera\nau m ê m e instant. Crois-moi, s'il a tué le d r a g o n , c'est qu'il devait prendre\nbientôt le même c h e m i n !\n                                                               (On entend du bruit.)\n  GUNTHER. — Qu'est-ce encore?\n  HAGEN. — Ce sont les faux messagers que D a n k w a r t chasse. Il le fait en\nconscience! N o u s n'avons nul sujet de craindre qu'un amoureux s'y\nméprenne !\n\n                                        SCÈNE X\n\n          (Survient Siegfried. Hagen le devine.)\n  HAGEN. — Enfer et damnation ! n o n ! dix fois non ! Ce serait la honte ! et\nSiegfried, j ' e n suis sûr, pense comme moi ! Le voilà bien à p r o p o s ! Parle,\ndécide! (Quand Dankwart entre.) N e retires point ta parole, tu l'as donnée!\n"}, {"page_pdf": 848, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1940, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                      753\n\n\n(A Dankwart.) T u n'épargnas p a s le fouet! (A Siegfried.) Quoi, qu'il en soit,\nscelle notre décision.\n  SIEGFRIED. — D e quoi s'agit-il?\n  H A G E N . — Ces chiens proposent la paix ; mais avant qu'ils n'eussent fini\nde parler, j ' a i fait chasser ces misérables !.\n  SIEGFRIED. — C'est bien fait !\n  HAGEN. — L e roi m'en v e u t ; on ne sait, dit-il, ce qui peut arriver.\n  SIEGFRIED. — O n ne sait? J e le sais parfaitement! Saisissez le loup par la\nqueue, il ne vous mordra point !\n  HAGEN. — Bien dit!\n\n  SIEGFRIED. — Des hordes sauvages les poussent. Elles moissonnent sans\nsemer!\n  HAGEN. — Comprenez-vous?\n\n  SIEGFRIED. — Ménage-t-on le loup parce qu'il ne peut se défendre?\n  HAGEN. — Evidemment non!\n  SIEGFRIED. — P r e n o n s le parti le plus sage ; refoulons-les jusque dans leurs\nderniers retranchements.\n  H A G E N . — Il me semble p o u r t a n t qu'il est inutile de nous échauffer. J e pro­\npose de chasser aujourd'hui.\n  GISELHER. '— J e ne serai point des vôtres !\n  GERENOT. — Vous irez sans m o i !\n  SIEGFRIED. — C o m m e n t ? V o u s êtes jeunes et forts et voudriez n o u s laisser?\nM'eût-on lié, de mes dents j ' a u r a i s scié la corde! O h ! joie de la chasse, que\nne puis-je te chanter !\n  H A G E N . — Est-ce convenu?\n  SIEGFRIED. — C o m m e n t d o n c ! Ami, la colère me tient à ce point q u e je\nvoudrais provoquer la terre entière! Il me faut d u sang !\n  H A G E N . — J'en cherche aussi !\n\n\n                                      S C È N E XI\n\n           (Kriemhild entre.)\n   KRIEMHILD. — Vous partez en chasse?\n  SIEGFRIED. — E n effet, c o m m a n d e le r e p a s .\n   KRIEMHILD. — Cher Siegfried, ne t'éloigne p o i n t !\n   SIEGFRIED. — M o n enfant, il est u n e chose que tu ne sauras jamais trop\ntôt : On ne d e m a n d e pas à son mari : n e t'éloigne point, on lui dit : je t'accom­\npagne !\n"}, {"page_pdf": 849, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2160, "texte": "734                                            DURENDAL\n\n\n   KRIEMHILD. — E h b i e n ! je t'accompagne!\n   H A G E N . — C'est impossible!\n   SIEGFRIED. — Et pourquoi? Puisqu'elle l'ose! Ce n e serait p a s la première\nfois! Q u ' o n a p p o r t e le faucon ! A elle tout ce qui vole, à nous ce qui saute et\ncourt! Notre joie en sera comblée!\n  H A G E N . — L ' u n e dans sa c h a m b r e accablée de h o n t e , l'autre à la chasse?\nCe serait u n o u t r a g e !\n   SIEGFRIED. — T u as raison, je n'y pensais pas.\n   KRIEMHILD. — Alors, change de vêtement.\n   SIEGFRIED. — E n c o r e ? J e veux bien réaliser tes désirs, mais non satisfaire\ntes caprices.\n   K R I E M H I L D . — Q u e t u es   dur!\n\n  SIEGFRIED. — Laisse-moi partir! L e grand air va tout chasser et demain\nsoir j e t'en d e m a n d e r a i p a r d o n !\n   HAGEN. — Allons!\n   SIEGFRIED. — A l'instant! E n c o r e un baiser! le dernier ! (Il embrasse\nKriemhild.) T u ne t'y refuses p a s ? T u ne me dis p a s : demain soir, comme\nj'osai te le dire? — J e t'en r e m e r c i e !\n   KRIEMHILD. — A h ! reviens !\n\n  SIEGFRIED. — T u m ' é t o n n e s ! Q u e crains-tu? J e p a r s entouré d'amis\néprouvés, à moins que les montagnes ne croulent nul danger ne nous menace !\n   KRIEMHILD. — Malheur à moi ! J e le vis en r ê v e !\n   SIEGFRIED. — Enfant ! la réalité est plus stable !\n   KRIEMHILD (l'embrassant). — O h ! R e v i e n s ! reviens!\n                                                                   (Les guerriers fartent. )\n\n\n                                           SCÈNE XII\n\n   KRIEMHILD. — Siegfried !\n\n  SIEGFRIED (réapparaissant). — Mais q u e m e veux-tu donc?\n\n   KRIEMHILD. — Si tu voulais ne p a s me g r o n d e r . . .\n\n   HAGEN (revenu précipitamment). — Cherche-t-elle son fuseau?\n\n  SIEGFRIED. — J e t'en supplie, p a r l e ! Les chiens vont r o m p r e l'attelle!\n   H A G E N . — E m p l i s ta q u e n o u i l l e ! T u risques de filer au clair de lune avec\nles sorcières!\n\n  KRIEMHILD. — Va, m a i n t e n a n t ! J'ai voulu te revoir u n e dernière fois.\n                                                            (Hagen et Siegfried     partent.)\n"}, {"page_pdf": 850, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1871, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                    735\n\n\n                                      SCÈNE       XIII\n\n  KRIEMHILD. — P r ê t e à tout dire, je le rappelle cent fois et n'ose rien\navouer! Ah! c o m m e n t se peut-il qu'on fasse ce qu'on regrette aussitôt.\n\n\n                                      SCÈNE        XIV\n\n          (Gerenot et Giselhct entrent.)\n  KRIEMHILD. — E n c o r e ici! C'est Dieu qui me les envoie! Chers frères, je\nvous en supplie, du fond de mon cœur, satisfaites un désir insensé! Rejoi­\ngnez Siegfried, restez derrière l u i !\n  GERENOT. — N o u s n'en avons nulle envie.\n  KRIEMHILD. — Nulle envie?\n  GISELHER. — L e loisir nous fait défaut.               Il faut tout préparer p o u r la\nguerre.\n   KRIEMHILD. — Comment? C'est votre jeunesse qu'on a chargée d'un tel\nsoin? O h ! si je vous suis chère, si vous savez q u ' u n même sein nous éleva,\nrejoignez-les aussitôt !\n  GISELHER. — L a forêt les tient déjà.\n  GERENOT. — L e roi, ton frère, les a c c o m p a g n e .\n  KRIEMHILD. — J e vous en supplie, par g r â c e !\n   GISELHER. — Il nous faut choisir les armes ; tu le verras toi-même ! (Il veut\npartir.)\n  KRIEMHILD. — Alors, dites-moi : H a g e n aime-t-il Siegfried ?\n  G E R E N O T . — P o u r q u o i ne l'aimerait-il pas?\n  KRIEMHILD. — L'a-t-il j a m a i s loué?\n  GISELHER. — Je n'appris jamais qu'il l'eût b l â m é , et H a g e n loue q u a n d il\nne blâme p a s . (Tous deux partent.)\n  KRIEMHILD. — Ils restent ici! P l u s que toute chose cela m'angoisse!\n\n\n                                       S C È N E XV\n\n          (Frigga entre.)\n  KRIEMHILD. — T o i , vieille! Q u e viens-tu chercher?\n  FRIGGA. — J e ne cherche r i e n !\n  KRIEMHILD. — Q u e désire la Reine?\n  FRIGGA. — L a Reine? R i e n !\n  KRIEMHILD. — R i e n ! Toujours rien! Ne peut-elle donc p a r d o n n e r ?\n"}, {"page_pdf": 851, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2661, "texte": "736                                    DURENDAL\n\n\n   FRIGGA. — J e l'ignore. Elle n'en eut jamais l'occasion. On ne l'a jamais\noffensée. J ' e n t e n d s des cors? Il y a donc chasse aujourd'hui?\n   KRIEMHILD. — C'est peut-être toi qui l'as c o m m a n d é e !\n   FRIGGA. — Moi? E n rien !\n                                                                              (Elle part.)\n\n                                      S C È N E XVI\n\n  KRIEMHILD. — Ah ! que n'en ai-je eu le c o u r a g e ! Q u e tu ne c o n n u s jamais\nde femme, ô mon'bien-aimé, je le vois aujourd'hui ! J a m a i s tu n'eusses confié\nce terrible secret à sa faiblesse ! J'entends la voix m o q u e u s e d o n t tu le\nsussures à mon oreille ; je te fais jurer de ne le révéler à personne et voilà que\nmoi-même... O h ! oiseaux qui m'entourez et vous, colombes qui ne me\nquittez p a s , prenez pitié! V o l e z ! volez auprès de l u i !\n                                                                        (Elle sort. )\n\n\n                                       ACTE         V\n                                     (La forêt d'Odin)\n                                        SCÈNE I\n\n           (Hagen, Gunther, Volker, Dankwart entrent suivis de valets.)\n  HAGEN. — C'est ici. J'entends m u r m u r e r la s o u r c e ; les broussailles            la\ncachent. D'ici je puis clouer au rocher quiconque se penche pour boire.\n  GUNTHER. — J e n'ai rien o r d o n n é !\n  H A G E N . — T u o r d o n n e r a s , p o u r p e u que tu réfléchisses. Il n'est d'autre\nmoyen, et l'occasion est u n i q u e . Parle donc ou, si tu préfères, tais-toi.\n(Aux valets.) H a l t e ! C'est ici le r e p o s !\n                                                              (Les valets préparent le repas.)\n  G U N T H E R . — T u lui en veux d o n c toujours?\n  H A G E N . — Q u e m o n bras s'y prête avec joie, que je lutterais avec qui­\nconque voudrait m'en empêcher, pourquoi le nier? Le châtiment n'en est pas\nmoins juste.\n  GUNTHER. — P o u r t a n t mes frères l'ont d é s a v o u é ; ils ne nous ont pas\nsuivis.\n   H A G E N . — Ont-ils eu le courage de nous traverser, d'en avertir? Q u e nous\nsommes dans notre droit, ils en sont convaincus ; s'ils hésitent, c'est que leur\njeunesse recule devant le sang versé loin d'une lutte ouverte.\n   GUNTHER. — C'est vrai.\n   H A G E N . — E n rachetant leur part du crime, ils l'ont ennobli. (Aux valets.)\nQu'on se r a s s e m b l e ! N o u s prendrons d'abord le r e p a s . (On sonne du cor.)\nPrends les choses telles quelles et laisse-moi faire. C o m m e n t , tu te sens\noffensé et tu pardonnerais l'outrage? P a r d o n n e si tu veux, mais n'empêche\n"}, {"page_pdf": 852, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2730, "texte": "                               LES NIBELUNGEN                               737\n\npas ton serviteur de venger et de sauver ta noble épouse. Elle saura garder\nson serment et si notre foi la trahit, si nous l'oublions, ressuscitant à l'heure\nde la noire mort elle exhalera son âme altière en nous maudissant !\n  GUNTHER. — Nous avons du temps de reste.\n\n\n                                    SCÈNE II\n\n         (Siegfried entre suivi de Rumolt et de valets.)\n  SIEGFRIED. — J'y suis! Eh bien chasseurs, où sont vos pièces? Les\nmiennes devraient me suivre mais le char s'est rompu.\n  HAGEN. — Je ne chasse que le lion. Je ne l'ai pas encore rencontré.\n\n  SIEGFRIED. — Je le crois aisément! Je viens de l'abattre! Un repas? Des\nfanfares pour qui commanda ce festin! On en a vraiment besoin ! Maudits\ncorbeaux! Encore ici ! Sonnez que les cors éclatent! J'ai lancé toute espèce de\ngibier dans leur volée et en dernier lieu un renard; en vain! Que ces taches\nnoires dans la fraîche verdure sont pénibles ! Elles font penser au diable ! Que\nne sont-ce des colombes! Passerons-nous la nuit en ce lieu ?\n  GUNTHER. — Nous nous proposions...\n\n   SIEGFRIED. — Tant mieux! La place est bien choisie! Un arbre creux? Je\nme le réserve. J'y suis habitué dès ma première jeunesse. Vraiment, je ne\nsais rien de plus doux que de passer la nuit enfoncé au cœur mur d'un tronc\nluisant, de s'y assoupir et de suivre au réveil successif des oiseaux la marche\nde l'heure. Tic, tic, tic, il est deux heures. Tuk, tuk! Il faut s'étirer. Kivit,\nkivit! Le soleil cligne. Tout à l'heure il ouvrira les yeux. Kikriki! Se lève qui\nne veut éternuer!\n   VOLKER. — Oh, oui ! C'est tout comme si le temps se réveillait soi-même!\nIl attend de donner la mesure de sa marche qu'il se sente plus avant dans les\nténèbres. Alors, en des intervalles égaux, aussi exactement que le sable emplit\nle sablier, ou que l'ombre oblique du cadran solaire se meut, se suivent le\ncoq de bruyère, le merle et la grive. Il n'en est pas un, qui comme de jour,\ndérange l'autre en chantant avant qu'il sied ; je m'en suis aperçu très souvent.\n  SIEGFRIED. — N'est-ce pas? — Tu n'as pas l'air joyeux, beau-frère!\n\n  GUNTHER. — Tu te trompes pourtant!\n  SIEGFRIED. — N'essaie pas de t'en cacher, j'ai vu revenir de la noce et\nporter des cercueils; je sais lire sur les visages. Suis mon exemple, traite-moi\ncomme l'étranger qu'on rencontre au hasard de la chasse. Mets tout en com­\nmun, je cède avec joie ce qu'on me compense. Voyons! j'ai toute sorte de\ngibier; donne en échange d'un auroch, cinq sangliers, trente ou quarante\ncerfs et autant de coqs qu'on peut réunir. Les lions et les ours, je les cède\ncontre une coupe de vin frais!\n  DANKWART. — Malchance!\n  SIEGFRIED. — Qu'y a-t-il?\n"}, {"page_pdf": 853, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2738, "texte": "738                                       DURENDAL\n\n\n   H A G E N . — O n oublia le vin !\n\n   SIEGFRIED. — Possible! Il en arrive de pareilles au chasseur qui meurt de\nsoif un soir d e fête! Bien q u e le flair du chien me m a n q u e , je chercherai ce\nqu'on me cache. J e ne veux p a s vous priver du plaisir que vous escomptiez!\n(Il cherche.) P a r ici! Là-bas non p l u s ! O ù donc est le t o n n e a u ? Musicien!\naide-moi, j e t'en prie, car l'homme le plus bruyant risque bien de devenir le\nplus c a l m e !\n   H A G E N . — Cela se pourrait, puisque — n o u s m a n q u o n s de v i n !\n  SIEGFRIED. — Q u e le diable emporte vos chasses ! Vous ne m e traitez pas\nen chasseur! Qui d o n c s'était chargé d u boire?\n  H A G E N . — M o i . N e sachant où l'on se dirigeait, j'envoyai le vin au Spes-\nsart. Il y m a n q u e d'amateurs.\n  SIEGFRIED. — T'en remercie tout autre que m o i ! — N ' y a-t-il p a s d'eau\nà l'entour? Devrait-on se désaltérer à la rosée du soir et lécher les feuilles\nhumides?\n   H A G E N . — Si tu voulais te taire un instant, ton oreille te consolerait.\n    SIEGFRIED (écoutant). — E h o u i ! J ' e n t e n d s u n m u r m u r e . O source, sois la\nb i e n v e n u e ! P o u r t a n t , que je te préférerais, si a u lieu de couler de ses pierres\net de me jaillir dans la b o u c h e , tu faisais avant quelque détour p a r la treille!\nT u nous en rapportes tant de choses qui emplissent le cœur de joyeuses gail­\nlardises! Toutefois, sois b é n i e !\n     (Il s'avance vers la source.) Mais, n o n ! J e veux me punir, vous en témoi­\ngnerez. J e suis le plus assoiffé de tous, p o u r t a n t je ne boirai q u e le dernier,\ncar j'offensai Kriemhild.\n   H A G E N . — Alors, j ' y vais le premier.\n                                                                   (Il se rend à la source.)\n   SIEGFRIED (à Gunther). — Q u e ton visage se rassérène. J'ai trouvé le moyen\nde nous réconcilier avec B r u n h i l d . T u recevras bientôt son premier baiser;\njusque-là j e m e priverai de ceux de ta sœur.\n   H A G E N (revient et se désarme). — Il faut se baisser, l'armure m'en empêche.\n                                                                         (Il repart.)\n   SIEGFRIED. — Kriemhild veut lui d e m a n d e r p a r d o n devant le peuple\nrassemblé. Elle l'a promis et de son propre m o u v e m e n t ; mais elle partira dès\nl'aurore.\n   H A G E N (qui revient). — F r o i d e c o m m e glace!\n   SIEGFRIED. — A qui le t o u r ?\n   VOLKER. — N o u s m a n g e o n s d ' a b o r d .\n   SIEGFRIED. — Alors, c'est au mien. (Il se rend à la source, mais revient.)\nJ'oubliais... (Il se désarme et repart.)\n   HAGEN (désignant les armes). — Q u ' o n les enlève !\n   (Dankwart prend les armes).\n"}, {"page_pdf": 854, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3047, "texte": "                                        LES N1BELUNGEN                                   739\n\n\n   (Hagen qui n'a cessé de tourner le dos à Gunther, reprend les siennes, calcule son\nélan, lance son épieu.)\n  S I E G F R I E D . — Mes a m i s !\n    H A G E N [hurle). — Il r e m u e toujours! (Aux autres.)          Q u e personne      ne\nr é p o n d e , quoi qu'il dise!\n  SIEGFRIED [se traînant). — A m o i ! Au m e u r t r e ! — T a n d i s que je b u v a i s ! —\nPar v o u s ! G u n t h e r ! G u n t h e r ! Est-ce là ma récompense! Moi qui t'avaisvoué\nma vie !\n   H A G E N . — Arrachez des branches d ' a r b r e ! Faites-en u n e civière! P r e n e z\nles plus fortes, car les morts pèsent lourd! Allons!\n  SIEGFRIED. — C'est fini. Mais pas de sitôt! (Il se relève.) Où est m o n glaive!\n— Volé? — P a r ton h o n n e u r , H a g e n ! U n glaive pour le m o r t ! J e te p r o ­\nvoque encore au c o m b a t !\n  H A G E N . — L'ennemi s'agite en lui-même et il le cherche à l'entour !\n   SIEGFRIED. — Je fonds comme un cierge qui s'égoutte et cet assassin me\nrefuse l'arme qui pourrait l'ennoblir ! Ah ! Quelle lâcheté ! Il craint les\nrestes de ma force passée! (Il trébuche sur son bouclier.) — Mon bouclier! Mon\nfidèle bouclier! Ecrase le chien ! — (Il ne peut le soulever, se redresse en trébu-\nchant.) Cloué au sol ! P o u r cette vengeance aussi il est trop tard !\n   H A G E N . — Si le fanfaron écrasait des dents celle qui s'agita sans cesse et\npécha si longtemps i m p u n é m e n t , il serait aussitôt v e n g é ! Sa langue seule\nest coupable de sa m o r t !\n  SIEGFRIED. — T u mens ! C'est le fruit de ta haine !\n  H A G E N . — Silence! silence!\n     SIEGFRIED. — T u menaces le mort? Je l'ai d o n c si bien atteint que je revis\npour toi? F r a p p e , m a i n t e n a n t que je t o m b e . Après tu pourras me souiller\ncomme u n tas de poussière! Ah! (Il tombe.) — Vous voilà débarrassés de\nSiegfried! Mais sachez qu'en le tuant vous vous êtes frappés vous-mêmes!\nP e r s o n n e ne se fiera désormais à votre foi ! On vous traquera comme j ' a u r a i s\nt r a q u é les D a n o i s !\n  H A G E N . — Ah ! ah ! il en est encore à n o u s croire!\n   SIEGFRIED. — Vous mentiez d o n c ! O h o n t e ! O infamie! Est-il possible!\nN o n ! n o n ! Il n'y a que vous qui l'osiez! Q u i c o n q u e m a u d i t vous maudira\ndisant : Reptiles, vipères et B u r g o n d e s ! — N o n ! d'abord B u r g o n d e s ,\nvipères ensuite, enfin reptiles! Car rien ne vous reste! L ' h o n n e u r , la gloire,\nla noblesse, tout m e u r t avec moi ! Il n'y aura ni mesure ni limites au mal et\nle bras transpercera le cœur qui l'anime! A coup sûr, ceci est le dernier de\nvos exploits! — Ma femme! ma p a u v r e , ma prévoyante femme! C o m m e n t\nsupporteras-tu ce malheur? S'il reste au roi G u n t h e r quelque a m o u r et quel­\nq u e foi, qu'il te les réserve! — Mais n o n , il vaut mieux q u e tu ailles chez\nmon père — tu m'entends, Kriemhild?\n                                                                               (Il meurt.)\n"}, {"page_pdf": 855, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2399, "texte": "740                                       DURENDAL\n\n\n\n   H A G E N . — Il se tait — mais n'en a plus de mérite !\n   DANKWART. — Q u e d i r o n s - n o u s ?\n    HAGEN. — L a plus invraisemblable d e s choses! Q u e des larrons l'ont\nassassiné dans le bois. P e r s o n n e , ne le croira, mais personne n'osera nous\naccuser de mensonge. D u reste, nous allons où p e r s o n n e ne nous j u g e . L e\njour où le R h i n débordera pour en savoir plus long, q u ' u n incendie éclatera\npour en chercher le motif, il sera toujours temps de chercher meilleure\nr é p o n s e ! — Q u a n t à toi, m o n R o i , tu n ' a s rien c o m m a n d é ; je m'en souviens;\noui, je m'en souviens ! H a g e n en répondra donc seul — et d u tout ! — Main­\ntenant, en a v a n t ! Q u ' o n l ' e m p o r t e !\n                                                               (Tous partent emportant le mort.)\n\n                                         SCÈNE III\n\n           {La chambre de Kriemhild. Nuit profonde.)\n   KRIEMHILD. — Il est bien trop tôt. N o n , ce n'est p a s le chant du coq qui\nm'a réveillée, c'est la voix de mon s a n g . (Elle se rend à la fenêtre, ouvre un volet.)\nAucune étoile n ' a pâli. U n e heure au moins nous sépare de la messe. C'est\nà l'église q u e j e veux prier aujourd'hui.\n\n                                          S C È N E IV\n\n            (Ute entre avec précautions.)\n   U T E . — Déjà levée?\n   KRIEMHILD. — C'est toi qui m'étonne! N'as-tu pas l'habitude de t'endor­\nmir au matin? N e confies-tu pas le soin de ton réveil à ta fille, tout comme\nelle s'en reposait jadis sur sa mère?\n   U T E . — On a fait tant de bruit, je n'ai p u m'endormir.\n   KRIEMHILD. — T u l'as aussi r e m a r q u é ?\n   U T E . — On aurait dit d e s h o m m e s qui tâchent de faire le silence.\n   KRIEMHILD. — J e ne m e t r o m p a i s p a s .\n   U T E . — Ils retiennent l'haleine, mais l'épée leur t o m b e des m a i n s ; ils\nmarchent sur la pointe des pieds, mais renversent le fourneau; ils font taire\nles chiens, mais leur écrasent la patte !\n   KRIEMHILD. — Ils seront rentrés.\n   U T E . — Les chasseurs?\n  KRIEMHILD. — U n moment j ' a i cru qu'on se glissait jusqu'à la porte. J'ai\npensé q u e c'était Siegfried.\n   U T E . — L u i laissas-tu c o m p r e n d r e que tu veillais ?\n   KRIEMHILD. —         Non.\n\n   U T E . — Ç'aura été Siegfried. Mais ce retour me paraît bien précipité !\n"}, {"page_pdf": 856, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2116, "texte": "                                LES NIBELUNGEN                                       741\n\n\n  KRIEMHILD. — N'est-ce pas ? — On n'a pas heurté.\n  U T E . — A ce qu'on m'a dit, ils sont partis, non pour faire provision,\nmais p o u r calmer les fermiers qui menacent de brûler leurs charrues : le\nsanglier ravage leurs c h a m p s .\n  K R I E M H I L D . — Ah ?\n\n   U T E . — Mais, m o n enfant, tu es tout habillée, sans que personne t'y\naida !\n   KRIEMHILD. — J'ai voulu voir laquelle des servantes serait la plus matinale.\nP u i s cela m'a distraite.\n    U T E . — C h a q u e âge dort d'un a u t r e sommeil. J e les ai tous veillés à la\nl a m p e . Le sommeil de la quinzième et de la seizième année ne diffère pas de\ncelui de la cinquième ou de la sixième. C'est à dix-sept ans que s'éveille le\nrêve, à dix-huit la pensée, à dix-neuf déjà vient le désir.\n\n                                     SCÈNE V\n\n  U N VALET (du dehors). — Seigneur Dieu !\n  U T E . — Qu'y a-t-il ! Qu'est-ce ?\n  L E VALET (entrant). — J'ai failli tomber !\n  U T E . — C'est ce qui t'effraye de la sorte ?\n   L E VALET. — U n h o m m e mort !\n  U T E . — Comment ? Quoi ?\n   L E VALET. — U n h o m m e mort ! devant la porte !\n   U T E . — U n h o m m e mort !\n   KRIEMHILD (tombant à la renverse). — C'est mon époux !\n  U T E (la soutenant). — C'est impossible ! (Au valet.) Précède-moi !\n  (Le valet obéit, désigne le mort d'un geste de tête.)\n  U T E . — Siegfried ! — Au meurtre ! T r a h i s o n ! Debout ! Debout ! Tout ce\nqui dort !\n   L E VALET. — Au secours ! (Les servantes accourent.)\n   U T E . — Oh ! la plus malheureuse des femmes !\n   KRIEMHILD (se relevant). — C'est B r u n h i l d qui l'a voulu, c'est H a g e n    qui\nl'a frappé ! — U n flambeau !\n   U T E . — Mon enfant, c'est...\n  KRIEMHILD (saisissant un flambeau). — L u i ! J e sais ! je sais ! — P r e n o n s\ngarde q u ' o n ne le foule pas aux pieds ! Tu l'entendis : le valet faillit s'abattre\nsur lui ! U n valet ! Sur celui devant qui s'écartaient les rois !\n   U T E . — Donne !\n   KRIEMHILD. — Je veux y aller moi-même ! (Elle pousse la porte et s'affaisse.)\n"}, {"page_pdf": 857, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2507, "texte": " 742                                     DURENDAL\n\n\n O mère ! ô mère ! P o u r q u o i m'as-tu enfantée ! Chère tête 1 je t'embrasse et\n ne cherche pas tes lèvres ! N o n ! je veux tout entier te couvrir de baisers !\n T u n e peux t'en défendre, mais puisque ces lèvres... Ah ! c'en est trop !\n    L E VALET. — Elle meurt !\n    U T E . — J e le souhaiterais !\n\n\n                                         S C È N E VI\n\n            (Gunther vient. Dankwart, Rumolt, Giselher et Gerenot l'accompagnent.)\n    U T E (allant au-devant de Gunther). — Mon fils, parle ! Q u e s'est-il passé ?\n    GUNTHER. — J e voudrais pouvoir pleurer m o i - m ê m e ! Mais comment\n l'avez-vous appris ? J'en avais chargé le chapelain.\n   UTE (faisant un geste de la main).— L e malheureux s'est a n n o n c é lui-même !\n   GUNTHER (d Dankwatt,         à la dérobée). — Qui s'est permis ?\n    DANKWART. — C'est mon frère qui l'a déposé devant la porte.\n   GUNTHER. — Quelle bassesse ! (Il se détourne avec dégoût.)\n  DANKWART. — On eut beau l'en dissuader. Il répondait en riant : C'est ma\nreconnaissance pour l'adieu.\n\n\n                                       S C È N E VII\n\n            (Le Chapelain entre.)\n   GUNTHER (allant à sa rencontre). — T r o p tard !\n   L E CHAPELAIN. — U n tel h o m m e , assassiné, d a n s la forêt?\n  DANKWART. — Le hasard g u i d a l'épieu d u b a n d i t . C'est ainsi que les\nenfants font crouler les géants !\n   U T E (s'occupant avec les suivantes aux soins de Kriemkild).      — Lève-toi, Kriem­\nhild, il le faut !\n    KRIEMHILD. — N o u s séparer encore? N o n ! J e veux que vous m'enterriez\navec lui, ou que vous me le laissiez! J e pus à peine l'embrasser vivant, que\nje le puisse a u moins, m a i n t e n a n t qu'il est mort. O h ! que ne vit-il e n c o r e !\nJ e ne l'embrassai jamais sur les y e u x ! T o u t est nouveau ! N'avons-nous pas\ndu temps de reste? Il me semble p o u r t a n t !\n   U T E . — E c o u t e , mon enfant, v i e n s ! Peut-il rester ainsi dans la poussière?\n   KRIEMHILD. — C'est vrai! Il faut prodiguer richesses et trésors! (Elle se\nlive.) Voici les clefs! (Elle les jette au loin.) Désormais il n'y a u r a plus de jours\nde fête! Apportez tout! Soieries, o r n e m e n t s et j u s q u ' a u dernier lambeau de\ntoile! Qu'on n'oublie pas les fleurs, il les aimait ! Arrachez-les toutes, jus­\nqu'aux boutons de celles qui naîtront d e m a i n ! P o u r qui              fleuriraient-elles\nencore? Comblez-en le cercueil, que ma robe de noce couvre tout, puis\n"}, {"page_pdf": 858, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2699, "texte": "                                     LES NIBELUNGEN                                            743\n\nqu'on l'y dépose doucement. Après j'étendrai les bras et le couvrirai de\nm o n corps !\n\n   GUNTHER (aux siens). — E n vérité, cette douleur n'est pas h u m a i n e !\n\n    KRIEMHILD. — Des assassins? H o r s d'ici! Q u e son sang ne se remette à\nc o u l e r ! N o n ! n o n ! i c i ! (Elle saisit Dankwart par la main.) — Qu'il témoigne\npour soi ! (Elle s'essuie la main à sa robe.) — Ah ! je n'ose plus le toucher de la\nd r o i t e ! L e sang jaillit-il? Mère! r e g a r d e ! J e n'en ai pas le c o u r a g e ! — N o n ?\n— Ce n'est que le recéleur, l'assassin n'est pas présent! — Où est H a g e n\nTronje? Qu'il s'avance! J e lui tends la m a i n et l'acquitte!\n\n   U T E . — Mon enfant!\n\n   KRIEMHILD. — Allez trouver B r u n h i l d ! Elle m a n g e et boit et rit!\n\n   U T E . — Ce sont des brigands qui l'ont t u é !\n\n   KRIEMHILD. — J e les connais! (Elle prend Giselher et Gerenot par la main.)\nT u n'étais pas des leurs, toi non plus !\n\n   U T E . — Mais écoute d o n c !\n\n  RUMOLT. — N o u s nous étions séparés d a n s la forêt. C'était son p r o p r e\ndésir, et c'est l'usage. A notre retour nous l'avons trouvé m o u r a n t .\n\n   KRIEMHILD. — Est-ce toi qui l'as trouvé? Qu'a-t-il dit! U n m o t ! Sa der­\nnière p a r o l e ! J e n e t'en croirai pas si tu ne peux la dire sans rapporter de\nmalédiction! Mais, si tu n'as rien e n t e n d u , p r e n d s garde, il te pousserait\nplutôt u n e rose d a n s la b o u c h e q u ' u n e parole digne de lui! (Comme Rumolt\nhésite.) T u mentais d o n c !\n\n   L E CHAPELAIN. — E t p o u r t a n t il se peut qu'il en soit ainsi. Des pies lais­\nsèrent choir des couteaux et tuèrent ce que la m a i n de l'homme ne peut\natteindre. Ce qui frappa l'oiseau alourdi du poids de son i n n o c e n t e victime,\nfrappera sans doute le meurtrier.\n\n   KRIEMHILD. — O m o n p è r e , si tu s a v a i s !\n\n   DANKWART. — T a douleur est sacrée, princesse, mais n é a n m o i n s aveugle\net injuste. Les plus loyaux des guerriers attestent...\n                                (On a fermé la porte, le mort n'est plus visible.)\n   KRIEMHILD (le remarquant). — H a l t e ! Qui se permet !\n                                                          (Elle court à la porte.)\n   U T E . — R e s t e ! R e s t e ! On l'enlève doucement, comme tu l'as désiré!\n\n  KRIEMHILD. — N o n ! n o n ! près de m o i ! On le volera! On le cachera où je\nne le trouverai plus j a m a i s !\n\n   L E CHAPELAIN. — Allez au temple! Je vous y suivrai bientôt, car Siegfried\nest déjà devant le trône de Dieu !\n                                                                  (Il sort.)\n"}, {"page_pdf": 859, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2443, "texte": " 744                                       DURENDAL\n\n\n\n                                           S C È N E VIII\n\n   K R I E M H I L D . — C'est bien! N o u s y v i e n d r o n s ! (A Gunther.) C'étaient donc\n des brigands? — E n vérité? — Bien ! J e vous requiers tous pour le j u g e m e n t\n du mort!\n    GUNTHER.        -   J'y consens volontiers 1\n    KRIEMHILD.          — Mais qu'ils y soient tous ! Il en m a n q u e ici ! Il en\n m a n q u e un !\n                               (Tous partent : les hommes à gauche, les femmes à droite.)\n\n                                           S C È N E IX\n\n                                            L'ÉGLISE\n             Des flambeaux. Le Chapelain entouré d'autres prêtres apparaît de côté, s'ar-\n               rête devant une porte de fer. Sous le portail les guerriers de Hagen sont\n               réunis au nombre de soixante. Hagen, Gunther et les autres.\n\n        {On frappe à la porte.)\n   LE    CHAPELAIN. — Qui est        là?\n  U N E VOIX DU DEHORS. — U n roi des Pays-Bas qui porte autant de couronnes\nque de doigts à la main !\n   L E CHAPELAIN. — Je n e le connais pas. (On frappe à nouveau.) Q u i est là?\n   L A VOIX. — U n héros de la terre qui porte autant de trophées que d e dents\nà la bouche !\n   L E CHAPELAIN. — J e ne le connais pas ! (On frappe pour la troisième fois.) Qui\nest là ?\n  L A VOIX. — C'est ton frère Siegfried, chargé de plus de péchés qu'il n'a de\ncheveux sur la tête!\n   L E CHAPELAIN. — J e le connais ! Qu'il entre ! (On ouvre la porte. Le corps de\nSiegfried franchit le seuil. Kriemhild et Ute l'accompagnent. Des femmes le suivent.)\n    L E CHAPELAIN (saluant le mort). — Sois le bienvenu, frère mort, toi qui\ncherche ici le repos. (Pendant qu'on dépose le cercueil il se met entre celui-ci et les\nfemmes qui l'accompagnent; il dit :) E t vous aussi soyez les bienvenues si, comme\nlui, vous cherchez la paix! (Il tend la croix à Kriemhild.) T u détournes\nla tête?\n  KRIEMHILD. — Je cherche ici vérité et justice!\n  L E CHAPELAIN. — T u cherches la v e n g e a n c e ; mais le Seigneur se l'est\nréservée. Seul il sonde les ténèbres et juge en équité !\n   KRIEMHILD. — Je ne suis q u ' u n e faible femme! Je vis à p e i n e ! Il ne me\nreste pas la force d'étrangler un guerrier, comment pourrais-je me venger?\n  L E CHAPELAIN. — Si tu ne cherches pas la vengeance, qui te pousse à\nrechercher ton ennemi ? N e te suffit-il pas que son juge le connaisse ?\n"}, {"page_pdf": 860, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2925, "texte": "                                     LES NIBELUNGEN                                         745\n\n  KRIEMHILD. — J e n e veux pas m a u d i r e l'innocentl\n    L E CHAPELAIN. — N e m a u d i s p e r s o n n e , tu l'éviteras! P a u v r e enfant des\nh o m m e s , créature de cendre et de poussière que le prochain vent de la mort\ndispersera, je l'avoue, ta douleur est g r a n d e , tes plaintes émeuvent le Ciel;\nmais regarde celui dont la douleur fut plus g r a n d e encore. Descendu parmi\nnous, sous la forme h u m a i n e , il prit sur ses épaules les péchés du m o n d e et,\nles expiant, sentit toutes les douleurs qui poursuivent et poursuivront la\ncréature déchue, depuis le premier jour jusqu'au dernier. L a force du Ciel\nétait sur ses lèvres et les anges l'entouraient, mais il fut obéissant jusqu'à la\nmort, jusqu'à la mort sur la croix ! Ce sacrifice il l'a c o n s o m m é pour toi, par\nun effet de son a m o u r , de son insondable pitié. Voudrais-tu lui refuser ta\npart de sacrifice? O r d o n n e sans retard d'enterrer le corps et que chacun s'en\naille!\n   KRIEMHILD. — T u as fait ton devoir, à moi de faire le mien ! (Elle se met à\nla tète du cercueil.) Qu'on a p p r o c h e , et que chacun atteste son innocence !\n   (Le Chapelain se met au pied du cercueil. Trois appels de trompette.')\n   HAGEN (à Gunther). — Q u e s'est-il passé?\n   G U N T H E R . — On assassina un h o m m e .\n   H A G E N . — P o u r q u o i suis-je ici?\n   GUNTHER. — On te s o u p ç o n n e du fait.\n  H A G E N . — Mes h o m m e s me laveront de ce s o u p ç o n . J e leur d e m a n d e :\nJurez-vous que je ne suis ni assassin, ni m e u r t r i e r ?\n   T o u s (d l'exception de Giselher). — N o u s le jurons !\n  H A G E N . — Cher Giselher, tu te tais? N ' e s - t u pas prêt, p o u r défendre ton\noncle, à j u r e r qu'il n'est ni assassin, ni meurtrier?\n   GISELHER (levant la main). — J e le suis !\n   H A G E N . — J e te dispense du s e r m e n t !\n                                          (Il entre à l'église, s'avance vers Kriemhild.)\n  T u le vois, je suis justifié à souhait. J e n'ai plus que faire i c i ; mais je\nresterai q u a n d m ê m e , et de tous le plus près du cercueil !\n                                                         (Il s'approche lentement du cercueil.)\n   U T E . — D é t o u r n e tes regards, K r i e m h i l d !\n  KRIEMHILD. — N o n ! n o n ! Il revit, m o n cher Siegfried! O h ! la vie! pour\nun instant! pour un regard!\n   U T E . — Malheureux I Ce n'est qu'un court réveil de la n a t u r e . H o r r i b l e\nvision I\n   L E CHAPELAIN. — C'est le doigt de Dieu, qui m a r q u e u n n o u v e a u Caïn!\n  HAGEN (se penche sur le cercueil). — Du sang r o u g e ! Je n'y croyais p a s ;\nmes yeux me le prouvent a u j o u r d ' h u i !\n   KRIEMHILD. — E t tu ne t'écroules pas anéanti !\n                                                                       (Elle s'élance vers lui.)\n"}, {"page_pdf": 861, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2515, "texte": " 746                                          DURENDAL\n\n\n    Va-t'en d'ici! Démon! Assassin! Chaque goutte de sang que ton approche\n arrache de son cœur le fait souffrir peut-être!\n  HAGEN. — Regarde, Kriemhild! Si le sang bout dans les veines des\n morts, comment voudrais-tu que nous domptions le nôtre?\n   KRIEMHILD. — Va-t'en! Si j'avais quelqu'un qui, pour m'en purifier, les\ncoupât, je t'étranglerais de mes mains, car les laver dans ton sang ne suffirait\npoint ! Va-t'en ! Va-t'en ! Tu n'avais pas cette arrogance quand tu l'assassinas !\nCes yeux de loup ne le fixaient pas, ton rire infernal ne dévoilait pas ta\npensée! Non ! tu te glissais à lui, par derrière, tu évitais son regard comme\nla bête sauvage évite le regard de l'homme, et cherchant l'endroit que moi-\nmême... Chien! Que m'as-tu juré?\n   HAGEN. — De le garder de l'eau et du feu.\n\n   KRIEMHILD. — Non de ses ennemis?\n   HAGEN. — Si, et je l'eusse         fait!\n   KRIEMHILD. — Pour pouvoir l'assassiner           toi-même?\n   HAGEN. — Pour le punir!\n\n   KRIEMHILD. — Dieu! depuis quand punit-on en assassinant!\n\n    HAGEN. — Guerrier, je l'eusse défié au combat, tu peux m'en croire; mais\nle dragon et Siegfried n'étaient qu'un, et les dragons on les abat! Pourquoi\nl'invincible héros s'en remit-il du soin de sa garde à ce monstre?\n   KRIEMHILD. — Du soin de sa garde? Ne fallait-il pas qu'il l'abattit d'abord?\nNe vous a-t-il vaincu tous en le frappant? La forêt et ses monstres,\nchaque guerrier et toi-même, — oui toi! — qui, par crainte de perdre la vie,\nrefusas le combat! Et tu oserais t'égaler à lui! Non! c'est l'envie qui donna\nà la haine des armes aussi noires! Tant qu'un homme foulera cette terre, l'on\nproclamera sa noblesse, l'on blasphémera ta honte!\n  HAGEN. — Pour ce coup, j'y consens volontiers ! (Il enlève le Balmung au\nmort.) Maintenant il n'y a plus de doute qu'on oublie d'en parler! (Il ceint le\nglaive et lentement retourne auprès des siens.)\n   KRIEMHILD. —       Il faut donc que le vol s'ajoute au crime? (A Gunther.)\nJustice !\n  L E CHAPELAIN.       — Souviens-toi de Celui qui du haut de la Croix sut\npardonner !\n  KRIEMHILD. — Justice! Justice! Si le roi s'y refuse, c'est que le sang du\nmort le couvre aussi !\n   U T E . — Tais-toi! Tais-loi! Tu menaces d'anéantir toute ta maison!\n   KRIEMHILD. —       Qu'elle croule! La mort de Siegfried a tout payé! (Elle\nse tourne vers le mort et s'écroule à ses pieds.)\n\n  (A suivre.)\n                              (Tous droits réservés. — Traduction de J. VANDERVELDE.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-007", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 747, "page_fin": 747, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : L’eau", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "Méditations sur la beauté du monde (Suite) (1) DEUXIÈME PARTIE Le Christ XVII L'EAU C'est la nature entière", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 862, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1662, "texte": "Méditations sur la beauté du monde\n                                  (Suite) (1)\n\n\n\n                       DEUXIÈME PARTIE\n\n                                 Le Christ\n                                     XVII\n\n                                  L'EAU\n        C'est la nature entière et ce sont tous les êtres\n        Que votre cœur sans bornes, ô Rédempteur, aima,\n        P o u r la bonté, la gloire ou les grâces champêtres\n        Que l'amour infini du P è r e leur donna!\n        Vous avez aimé l'eau, pure et vivifiante,\n        Qui, source minuscule abreuve le vivant\n        Ou, grand fleuve, n o u r r i t la campagne r i a n t e ;\n        L'onde, aussi multiforme et souple que le vent,\n        Qui s'adapte aux contours de l'urne et de la bouche ;\n        L'eau des pleurs que prodigue en ses chagrins l'enfant\n        Mais que l'immense soif du désert étouffant\n        Appelle en vain depuis l'éternité farouche;\n        L'onde, plus précieuse encore que le vin,\n        Qui dispense la vie au monde avec la joie,\n        Qui n o u r r i t les foins bleus, les blés d'ambre et déploie\n        La forêt où s'entend son m u r m u r e divin!\n        Vous l'aimiez pour sa tâche énorme et coutumière,\n        Mais vous l'aimiez aussi, déjà, pour l'avenir,\n        Lorsque devenant force et vapeur et lumière,\n        Souple et prodigieuse, elle saura tenir\n        Le monde débiteur de son vaste génie!\n        E t vous louiez, ô Christ, la Sagesse infinie\n        D'avoir doué d'une âme aux milliers de penchants\n        L'onde, vie et clarté de la ville et des champs,\n\n\n(i) Voir les numéros d'avril, de mai, de juin, d'août, de septembre et d'octobre.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-008", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 748, "page_fin": 748, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Le lac", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "XVIII LE LAC", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 863, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 448, "fin_caractere_exclue": 2019, "texte": "XVIII\n\n                              LE LAC\n      E t vous aimiez le lac où l'onde se recueille\n      E t ne vit pas les jours dispersés du courant,\n      Le lac hospitalier dont le flot t r a n s p a r e n t\n      Mire le ciel, les bords, et la voile et la feuille.\n\n      Car si, parfois, le lac a des emportements\n      E t s'il soulevait haut la barque des disciples,\n      C'est que le vent rageur, de ses bouches multiples,\n      Affolait chaque vague, à force d'aboiements.\n\n      Mais il suffit, ô Christ, que doux comme des palmes,\n      Vous ayez élevé sur les ondes vos bras,\n      P o u r que, pacifiés et divinement las,\n      Les flots se soient couchés, comme des brebis calmes !\n\n      E t pour que le lac, pur et tranquille, ait r e p r i s\n      Son rêve, car le lac intérieur contemple\n      Bien des êtres divers dont il garde et rassemble\n      Les fantômes aimés au fond de son œil g r i s .\n\n      Il aime à refléter le tremblement des voiles\n      E t l'arbre qui s'admire en son miroir d'argent,\n      Mais il est amoureux surtout du ciel changeant\n      Plein d'azur, de brouillards voyageurs et d'étoiles.\n\n      De même que l'élève offre son œil ouvert,\n      Comme un étain vivant, aux pensers de son m a î t r e ,\n      De même au sein des flots le ciel peut r e c o n n a î t r e\n      Son visage sans cesse inconstant et divers.\n\n      Fervemment attentif à l'éternel visage,\n      Le lac est, comme lui, d'argent ou de bleu lourd,\n      E t triste ou gai, profond ou pâle, et son amour\n      Reproduit chaque étoile et saisit tout nuage!\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-009", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 749, "page_fin": 749, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Le mont", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "XIX LE MONT", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 864, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 467, "fin_caractere_exclue": 1950, "texte": "XIX\n\n                      LE MONT\n                                    « Et (Jésus) ascendit in moniem solus\n                                  orare. »    (Saint Mathieu, XIV, 23.)\n\nVous aimâtes aussi le mont pour les vertus\nQue son haut piédestal ajoute à l'âme humaine,\nLorsque, par les sentiers qui grimpent de la plaine,\nAprement, elle s'est élevée au-dessus\nDes milliers de vivants qui font leurs bruits confus\nDans la vallée ombreuse, étroite et m u r m u r a n t e !\n\nQuand vous étiez, ô Christ, las de la foule e r r a n t e ,\nAutour de vous, ainsi qu'un troupeau sans berger,\nVous alliez sur le mont r e t r o u v e r le silence.\nLe silence profond, spirituel, immense,\nOù l'esprit libéré vole et plane, léger,\nP a r m i l'air, bienveillant et pur, de sa p a t r i e !\n\nVous montiez dans le soir, et la T e r r e , avec vous,\nVoyait fuir peu à peu sa lumière appauvrie;\nE t vous montiez chassé par les ombres, jaloux\nD'épuiser tout le don sacré de la lumière\nE t de jouir plutôt du jour futur, de voir\nLe virginal lever de l'aube coutumière.\nE t vous montiez car, même à l'heure où tout est noir,\nIl est moins d'ombre en h a u t qu'au fond de la vallée,\nE t l'on est caressé de plus près sur le mont\nP a r les mille regards de la nuit étoilée!\n\nVous montiez pour sentir grandir sur votre front,\nT a n d i s que sous vos pieds diminuait la T e r r e ,\nGrandir éperdument l'empire du ciel bleu\nE t sentir s'effacer notre chair éphémère\nDevant l'immensité magnifique de Dieu !\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-010", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 750, "page_fin": 751, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Les béatitudes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LES BÉATITUDES Videns autem Jesus turbas", "ancre_fin": "r u d e ! XXI", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES OLIVIERS Au moins, si toute chair, c", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 865, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 102, "fin_caractere_exclue": 2396, "texte": "LES BÉATITUDES\n                                     \" Videns autem Jesus turbas, ascendil in\n                                   montem, et quum sedisset, accesserunt ad\n                                   cum discipuli ejus. Et aperiens os suum doce­\n                                   bat eos, dicens... Beati mites, quoniam ipsi\n                                   possidebunt terram... Beati mundo corde,\n                                   quoniam ipsi Deum videbunt. »\n                                                       (Saint Mathieu, V, 18 )\n\n      Vous montiez seul, parfois, comme un Fils vers son P è r e ,\n      P o u r mieux entendre Dieu loin du bruit de la T e r r e ;\n      Mais, vous ressouvenant que vous deviez aussi\n      Elever avec vous, ô Christ, ce monde-ci,\n      Vous meniez sur le mont le groupe apostolique\n      E t la foule de loin s'attachait à vos pas.\n\n      Moïse monta seul sur le sommet biblique,\n      E t longtemps le sommet r e t e n t i t des éclats\n      Du tonnerre, et Moïse, ayant reçu les tables,\n      Descendit, le front plein de r a y o n s redoutables,\n      P o u r avoir reflété la gloire du Seigneur!\n      Mais vous, qui nous veniez donner la loi de grâce,\n      Vous ouvrîtes la bouche à des mots de bonheur\n      E t vous n'étiez que beau, jeune et tranquille, et, lasse,\n      La foule s'asseyait dans l'herbe, sous vos yeux.\n\n      Alors de votre lèvre ainsi que d'une source,\n      S'épanchèrent les chers filets mystérieux\n      Qui, depuis, ont empli le monde, dans leur course,\n      De leur fraîcheur divine et de leur chant berceur!\n      Vous dîtes : Bienheureux les êtres de douceur\n      Car il posséderont la T e r r e , et ces paroles\n      Descendirent du mont comme un ruisseau joyeux\n      E t qui, bientôt, parmi les plaines bénévoles,\n      S'élargit et devient un fleuve somptueux\n      Où se penchent les champs verdoyants et les villes !\n      Vous promîtes aux purs le bonheur de voir Dieu,\n      E t ces mots en tombant comme les eaux dociles\n      Qui vont former dans la vallée un gouffre bleu,\n      S'amassèrent en lacs, t r a n s p a r e n t s et tranquilles,\n      Où vient se refléter le visage du ciel !\n      E t , tour à tour, flot clair, paisible ou solennel,\n      De vos lèvres naquit chaque béatitude;\n"}, {"page_pdf": 866, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 294, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                      751\n\n\nE t toutes, s'écoulant du mont Galiléen\nQui vous vit plein de grâce et de mansuétude\nE t se dresse si doux sur l'univers chrétien,\nS'en allèrent porter la joie au monde r u d e !\n\n                           XXI\n\n                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-011", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 751, "page_fin": 751, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Les oliviers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LES OLIVIERS Au moins, si toute chair, c", "ancre_fin": "et la forme des larmes! XXII", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES MIRACLES Vous avez, ô J é s u s , aimé le", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 866, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 294, "fin_caractere_exclue": 1323, "texte": "LES OLIVIERS\nAu moins, si toute chair, car la chair est débile,\nVous délaissa, le soir des effrois infinis,\nAu moins, ils furent là, les oliviers bénis\nP o u r abriter un peu de leur dôme immobile\nVotre corps t r a v e r s é d'une sueur de s a n g !\n\nE t , depuis, grave et doux, modeste et pâlissant,\nL'olivier conserva la mémoire émouvante\nDe votre front courbé, vers le sol, d'épouvante,\nOu levé vers le ciel pour l'invoquer en vain,\nA t r a v e r s le réseau de son feuillage fin.\n\nIl y pense surtout quand le vent, démon rude\nQui, l'hiver, tourne autour des a r b r e s qu'il dénude,\nCourbe, secoue, étreint aussi son bouquet v e r t ;\nE t qu'il garde pourtant son feuillage fidèle,\nComme pour abriter de la douceur d'une aile,\nUn peu des champs transis et mordus par l'hiver.\n\nE t depuis, ô J é s u s , vos divines alarmes,\nLes fruits dont ses rameaux symboliques sont pleins,\nSes fruits, âpres et ronds comme des pleurs humains,\nPossèdent l'amertume et la forme des larmes!\n\n                          XXII\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-012", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 751, "page_fin": 752, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Les miracles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LES MIRACLES Vous avez, ô J é s u s , aimé le", "ancre_fin": "e jamais bouda-t-elle au miracle? XXIII", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LA VIE PUBLIQUE Vous naquîtes parmi les", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 866, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 1323, "fin_caractere_exclue": 1761, "texte": "LES MIRACLES\nVous avez, ô J é s u s , aimé le chaume blond,\nLa grâce du mont calme et la mouvante plaine\nE t ce qui passe et vit sur la T e r r e sereine;\nVous avez tout aimé d'un amour plus profond\nQue ne peut le sentir notre poitrine humaine.\nVous eûtes pour les champs, aux plis harmonieux,\nPlus de dilection qu'aucune créature,\nPuisque c'est vous, ô Christ, l'Auteur de la Nature,\nE t que rien ne palpite et n'est beau sous les cieux\n"}, {"page_pdf": 867, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1232, "texte": "752                         DURENDAL\n\n\n      Qui n'ait été pensé par votre âme parfaite\n      E t qui ne soit sorti de vos artistes mains!\n      Vous saviez, ô très doux P a s s a n t de nos chemins,\n      Le secret des sillons sous le soleil en fête,\n      E t votre tête pâle élabora les lois\n      Qui régissent l'atome et dressent la montagne\n      E t dirigent le vent à t r a v e r s la campagne !\n      Nous ne saurons jamais, par quels signes, vos doigts,\n      Mystérieusement, parlaient à la matière,\n      Ni comment votre geste ou comment votre voix\n      Savait trouver le cœur de la N a t u r e entière;\n      Mais l'onde inconsistante était sûre à vos pieds\n      E t , quand la mer enflait ses flots, vous l'apaisiez\n      De vos tranquilles b r a s élevés sur sa houle;\n      Le désert nourrissait une plus grande foule\n      Que les champs envahis des épis les plus beaux,\n      Et, s'il fallait r e p r e n d r e un mort à son repos,\n      Ce n'était pas pour vous, ô J é s u s , un obstacle\n      Que son corps fût déjà dans la n u i t des tombeaux,\n      Car si l'homme parfois méconnut vos oracles,\n      La N a t u r e jamais bouda-t-elle au miracle?\n\n                                XXIII\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-013", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 752, "page_fin": 753, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : La vie publique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LA VIE PUBLIQUE Vous naquîtes parmi les", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 867, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 1232, "fin_caractere_exclue": 2283, "texte": "LA VIE PUBLIQUE\n      Vous naquîtes parmi les choses de l'hiver\n      E t vos doux yeux, à peine encore étaient ouverts,\n      Que vous dûtes, pour fuir la cruauté d'Hérode,\n      T r a v e r s e r l'émouvant speclacle du désert!\n      E t votre apostolat aussi fut un exode\n      Au bord des lacs, le long des sentiers, dans les champs;\n      Vous assistiez à l'aube et goûtiez les couchants;\n      Vous saviez que l'été n'est pas loin, quand la sève\n      Monte dans le figuier et s'étale en bourgeons;\n      E t vous viviez parmi les foins ou les moissons,\n      Avec les paysans qui travaillent sans trêve\n      Sous le rayonnement bienveillant de l'azur !\n      Vous parliez près du puits à la Samaritaine\n      E t vous alliez s u r p r e n d r e , à cette heure incertaine\n      Où le ciel continue encor le lac obscur,\n      Les Apôtres j e t a n t leurs filets inutiles ;\n      E t parfois, ô J é s u s , vous maudîtes des villes!\n      Vous montiez, dans le soir, sur les collines, seul,\n      P o u r vous envelopper, en priant, du linceul\n"}, {"page_pdf": 868, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 685, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                     753\n\n\nQu'y forment le silence et le proche empyrée.\nMais un matin, suivi d'un peuple furieux,\nIl vous faudra gravir la montagne sacrée\nOù, dressé sur la T e r r e et sons les amples cieux,\nVotre corps sera vu par toute créature.\nE t , puisque vous deviez, ô roi de la Nature,\nA t t i r e r jusqu'à vous toute chose, une fois\nQue vous aurez été cloué sur votre croix,\nIl est juste que vous mouriez hors de la ville,\nP o u r que puissent monter vers vous, non seulement\nLes âmes, mais aussi la plaine au cœur aimant\nE t les coteaux pieux dans leur élan tranquille!\n\n                                               P A U L BONTÉ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-014", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 754, "page_fin": 754, "titre_corps": "La comtesse de Flandre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "La Comtesse de Flandre Au moment de paraître", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 869, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2894, "texte": "La Comtesse de Flandre\n    Au moment de paraître, nous apprenons la douloureuse\nnouvelle de la mort de la mère de notre Roi. Le monde des\na r t s et des lettres sera unanime à r e g r e t t e r la disparition\nsi inattendue de la Princesse et à déposer sur son cercueil\nl'hommage de la plus profonde et respectueuse sympathie.\nL a Comtesse de Flandre saisissait toutes les occasions pour\nlui témoigner le plus vif intérêt. Elle suivait avec une atten­\ntion avertie les gestes des artistes de notre P a t r i e et se tenait\nsans cesse au courant des œuvres de ses écrivains. Que\nd'artistes pauvres aussi furent soutenus et encouragés par\nses largesses touchantes et discrètes! Elle visitait avec plai­\nsir chaque année nos salons d'art. Ici nous devons une parole\nspéciale de gratitude à la noble Princesse. Ellefutla P a t r o n n e\ndu Salon d'art religieux de Durendal. Nous n'oublierons\njamais ce témoignage de haute sympathie qu'elle voulut bien\nnous donner. D'autant plus que la Princesse s'acquitta de\nson P a t r o n a t avec t a n t d'attention, de délicatesse et de tact.\nD'enthousiasme elle agréa notre requête. J e parle en connais­\nsance de cause, puisque je fus chargé par mes amis de solli­\nciter en leur nom cette faveur. J e n'oublierai pas l'accueil,\nnullement solennel, mais tout simple et cordial qu'elle me fit\ndans son palais de la r u e de la Régence. Pendant plus d'une\nheure, elle m'entretint du mouvement littéraire catholique,\nme dit son admiration pour lui, me parla d'une façon entendue\nde tous et de chacun de nos écrivains. Elle me parla tout\nspécialement de notre collaborateur Georges de Golesco,\ndont elle appréciait hautement le talent de critique musical,\n\" Golesco ! ce nom me rappelle un grand souvenir, me dit-\nelle ensuite; c'estlegénéral de Golesco, l'oncle de votre colla­\nborateur qui vint offrir à mon frère le trône de Roumanie. »\nElle saisit l'occasion pour me dire combien vivement elle\napplaudissait à l'effort qu'elle nous voyait faire dans notre\nrevue pour ressusciter le grand a r t chrétien. Elle fit de\nfréquentes visites à notre Salon d'art religieux et lors de la\ndernière entrevue que j ' e u s l'honneur d'avoir avec la P r i n ­\ncesse, elle me dit avec t a n t de bonté : « Comptez toujours sur\nmoi, je vous aiderai dans tous vos efforts littéraires et artis­\ntiques dans la mesure de mes moyens. J e suis catholique\ncomme vous et désireuse comme vous de voir l'art chrétien,\nqui, à mon avis, est le plus grand de tous, refleurir dans\ntoute sa splendeur. »\n    Nous déposons avec émotion sur la tombe de l'auguste\nPrincesse que tous les Belges, sans distinction, ont aimée et\nvénérée, avec les fleurs de nos prières, celles de notre admira­\ntion et de notre gratitude et nous offrons à toute la famille\nroyale nos plus respectueuses condoléances.\n                                              HENRY     MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-015", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 755, "page_fin": 757, "titre_corps": "Chronique du mois : La musique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique du Mois La Musique Premier Concert populaire", "ancre_fin": "piano et violon. GEORGES DE GOLESCO.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L'Art religieux à Lyon", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 870, "page_imprimee": 755, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2341, "texte": "Chronique du Mois\n\n                                La Musique\nPremier Concert populaire. — Premier Concert Ysaye.\n  — Lieder-Abend Walker. — Le nouvel oratorio de\n  Ryelandt.\n   La conduite du premier Populaire avait été confiée à M. Pierre Sechiari,\nun jeune chef d'orchestre plein de talent qui, dans la direction d'une entre­\nprise de concerts actuellement florissante à Paris, s'est acquis chez nos voisins\nune réputation bien établie. Son programme ne comportait que des œuvres\nde choix, notamment cette noble Symphonie de César Franck, une des\nexpressions les plus parfaites et les plus définitives du génie du maître liégeois,\nque l'on goûte davantage à chaque audition nouvelle, car la musique de\nFranck est très spéciale. Ne visant jamais à l'effet immédiat, elle ne livre\npoint non plus sa pensée complète de prime abord et il importe de la\nréentendre souvent si l'on veut entrer en communion plus intime avec cet art\nd'essence si élevée. Sous !a direction ferme et précise de Sechiari, l'exécution\nde la Svmphonie fut remarquablement équilibrée, claire et vivante.\n   Après avoir suscité de vifs enthousiasmes pendant de longues années, la\nmusique russe a été plutôt négligée à Bruxelles en ces derniers temps Ce fut\ndonc avec un grand plaisir qu'on entendit la Scheherazade de Rimsky-\nKorsakow. Cette charmante composition symphonique qui, s'inspirant de la\ncélèbre fiction arabe, comprend quatre parties, offre toutes les qualités carac­\ntéristiques des maîtres moscovites et séduit par l'arome sauvage et capiteux de\nses orientalismes, par sa verve pittoresque et des détails d'orchestration tout\nà fait exquis. Le premier violon et les divers groupes instrumentaux qui au\ncours de l'œuvre remplissent alternativement le rôle prépondérant, contri­\nbuèrent puissamment à les mettre en lumière et trouvèrent l'occasion d'y\naffirmer leur maîtrise. M. Lucien Capet, le violoniste au jeu sobre, limpide,\nplein de sérénité et de noblesse, fut vivement acclamé dans l'adorable Con­\ncerto en mi majeur de Bach dont il chanta majestueusement l'Adagio, puis\ndans la romance en fa de Beethoven. A la fin du concert que terminait une\nexécution vibrante de l'Apprenti Sorcier, M. Sechiari fut l'objet d'une ova­\ntion prolongée à laquelle participèrent le public et l'orchestre.\n\n                                        *\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3116, "texte": "756                               DURENDAL\n\n\n   Grand succès également pour la première séance Ysaye consacrée à\nMozart. Après une interprétation châtiée de la Jupiter Symphonie où Eugène\nYsaye, qui était au pupitre directorial, mit toute la netteté de rythme, toute\nla justesse de nuances et d'accent souhaitables, on entendit Pugno dans le\nconcerto pour piano en ré mineur. Pugno, actuellement le représentant le\nplus complet et le plus autorisé de l'Ecole pianistique française, est, on le\nsait, un interprète idéal de Mozart. Impossible de colorer plus délicatement\nles traits de ce concerto, d'exprimer avec plus de clarté, de goût et de finesse\ntout ce que cette musique enchanteresse renferme de poésie lumineuse, princi­\npalement dans la Romanza, pur joyau de grâce et de tendresse.\n   Ecrit aux portes du tombeau, le Requiem est le chant suprême du maître\nde Salzbourg. Cette œuvre où la pureté racinienne de la forme, le charme\nintrinsèque et la noblesse de la matière musicale sont d'ailleurs incon­\ntestables, ne réalise point l'expression juste et adéquate du fulgurant texte\nliturgique. A cette eurythmie inaltérable et trop harmonieusement pondérée,\non ne peut s'empêcher de comparer l'émotion sublime de Bach en ses can­\ntates, la gravité tantôt sombre, tantôt pathétique de Brahms en son Deutsches\nRequiem, et même les grands effets dramatiques et picturaux de Berlioz, bien\nautrement aptes à traduire l'émoi sacré de l'âme devant le mystère redou­\ntable de la mort. Mais s'il n'atteint pas aux. hautes significations, le Requiem\nde Mozart renferme certaines pages très généreusement expressives dont le\ncélèbre Lacrymosa.\n   L'interprétation du Requiem fut particulièrement soignée. Ysaye la dirigea\navec son autorité et sa conviction habituelles, secondé par des solistes de\nchoix, Mmes Delfortrie et Buyens, MM. Maquaire et Collet qui compo­\nsaient le quatuor vocal, et par l'excellente phalange chorale « Deutscher\nGesangverein .>.\n                                      * *\n\n   Disons aussi un mot du Lieder-Abend donné à la Grande-Harmonie par\nM me Edith Walker, accompagnée finement au piano par M. Gustave\nBrecher. Mme Edith Walker possède une voix d'une puissance, d'une\nétendue et d'une richesse de timbre remarquables, qu'elle gouverne avec\nhabileté et dont, lorsqu'il le faut, elle tempère à propos l'éclat. C'est naturel­\nlement dans l'interprétation des poèmes énergiques, de grande envolée et se\nprêtant à une expression vraiment dramatique que la cantatrice wagnérienne\na été surtout appréciée. La soirée fut attachante et instructive. A côté des\ngrandes pages inspirées de Schubert et de Brahms, M\"10 Walker avait fait\nune large place aux contemporains, aux représentants actuels de l'art du lied\nen Allemagne, Mahler, Brecher, Pfitzner, Strauss, dont on entendit une\nsuite de compositions captivantes par le charme mélodique ou l'intensité\ndu lyrisme.\n                                          *\n                                        * *\n   Nous signalerons en terminant cette chronique le nouvel oratorio de\nRyelandt, Maria, que vient de publier la maison d'édition Breitkopf et\n"}, {"page_pdf": 872, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2470, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                       757\n\nHartel. Le livret dû à la plume de notre collaborateur Ch. Martens est connu\ndes lecteurs de Durendal où il parut dans la livraison de décembre 1910. I1\nest remarquable par la beauté expressive des textes judicieusement puisés dans\nles Livres sacrés, par les mérites d'une langue où la versification libre mais\nharmonieuse et habilement rythmée seconde parfaitement l'essor du verbe\nmusical, par la vigoureuse disposition du plan retraçant avec bonheur dans\nles quatre panneaux de ce polyptique tous les grands moments de l'existence\nde la Vierge et faisant resplendir ainsi l'un après l'autre les traits suaves ou\nsublimes qui composent l'auguste physionomie de la Mère de Dieu.\n   Ryelandt a traité musicalement le poème de Ch. Martens avec la gravité\nrecueillie, le sentiment profond et l'éloquence émue que comporte un tel\nsujet, si intimement approprié aux foncières tendances du maître brugeois.\nL'oratorio Maria est une création d'art sincère, spontanée et vibrante où se\nretrouvent toutes les qualités de fond et de forme qui caractérisent ses œuvres\nantérieures, Sainte Cécile, Purgatorium, l'Avènement du Seigneur. Ici\ncomme là on admire la même noblesse de pensée et d'expression, la même\ncaressante souplesse d'harmonies, la même clarté de style et de structure, et\nce caractère si personnel de l'inspiration de Ryelandt où l'intériorité mystique\net concentrée s'allie aux généreuses expansions de lyrisme passionné, sem­\nblable en ceci à son glorieux maître, l'admirable Tinel dont la mort préma­\nturée constitue une cruelle et irréparable perte pour le grand art religieux.\nDans l'oratorio Maria le récitatif a des pouvoirs expressifs singulièrement\npénétrants, offre cette simplicité, cette pureté naïve de ligne mélodique rappe­\nlant la manière des primitifs. Les chœurs du début ont une délicieuse fraî­\ncheur d'accent, et ailleurs, dans les grands ensembles vocaux du Magnificat\net du tableau de l'Assomption, ils atteignent à une ampleur majestueuse d'un\neffet puissant. Ryelandt semble être du reste en ce moment dans une période\nde production particulièrement abondante et heureuse. Il va publier prochai­\nnement chez Breitkopf deux superbes sonates de piano, une suite de savou­\nreuses esquisses, En Ardenne, et une sonate pour piano et violon.\n                                                      G E O R G E S DE G O L E S C O .\n\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-016", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 757, "page_fin": 760, "titre_corps": "Chronique du mois : L’art religieux à Lyon", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Dérieux", "ancre_debut": "L'Art religieux à Lyon Lyon, octobre 1912. Le bel accord de l'art et", "ancre_fin": "compter demain. HENRY DÉRIEUX.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Sillon Je reviens du Sillon", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 872, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 2470, "fin_caractere_exclue": 3163, "texte": "L'Art religieux à Lyon\n                                                           Lyon, octobre 1912.\n   Le bel accord de l'art et de la foi familier aux siècles gothiques a quelque\nchose de touchant et de pathétique lorsqu'on le rencontre chez un artiste\ncontemporain. Il eût été singulier que le renouveau catholique, attesté par les\nécrivains, n'eût pas chez les artistes plastiques, son correspondant et son écho.\nLes plus récents Salons lyonnais nous ont donné le rare plaisir de prendre\ncontact avec quelques artistes religieux et dignes de porter l'un et l'autre titre.\nIl m'a semblé qu'une revue telle que Durendal ne devait pas les ignorer.\n                                         *\n"}, {"page_pdf": 873, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3507, "texte": "758                                DURENDAL\n\n\n   J'ai parlé d'artiste lyonnais. Lyon, à vrai dire, si étonamment féconde, dans\nla seconde moitié du dernier siècle, en beaux artistes plastiques, a, peut-être,\ndans le même temps, fourni les plus purs représentants d'un art déclassé.\n   Nul, s'il a lu Huysmans, n'ignore le nom de Paul Borel. Le maître de la\nCathédrale, dont on n'a pas oublié la haine pour les « bondieuseries de la rue\nBonaparte », saluait en lui le seul peintre religieux des temps modernes. Il y\na déjà longtemps de cela. Le maître, depuis, a poursuivi son œuvre et, peut\nêtre, en a-t-il fourni le plus fécond et le plus pur. Fort âgé, il poursuit encore\nsur la toile l'expression d'une croyance inaltérable.\n   Nous lui devons tout un cortège de figures chastes et drapées, sorte de\nthéorie mystique dont on suit sur les murs de nos églises le déroulement silen­\ncieux. Dans ces compositions qu'emplit la présence de Dieu, rien de plus\nnaturel que les figures gardent le recueillement.\n   C'est sous cette attitude qu'elles nous apparaissent dans les principales\ndécorations qu'il nous est donné de contempler.\n   L'église Saint-Paul à Lyon offre à notre méditation une suite sur la vie de\nl'apôtre militant : saint Paul devant l'aréopage et le martyre de l'apôtre enca­\ndrent le Chemin de Damas, l'épisode de la révélation. Ces compositions se\ndéroulent autour du chœur. Ainsi le Christ, centre de la composition princi­\npale, se trouve en même temps à la place d'honneur, au-dessus du maître-autel.\n    Le dessin est strict, un peu lourd, parfois. Les tons sans rareté : blanc, bleu,\nbrun roux et jaune. Ils conviennent en leur uniformité un peu rude au carac­\ntère viril de l'apôtre. Le fond est vert pâle.\n   Au contraire la suite sur la vie, le martyre et la mort de sainte Philomène,\nque nous présente la rotonde de l'église d'Ars s'harmonise sur des tons tendres\net virginaux : les bleus légers, les blancs transparents.\n   Infatigable, M. Borel poursuit d'une main ferme l'exécution de nouvelles\npeintures décoratives destinées cette fois aux chapelles de la même église et qui,\ncelles-ci, célèbrent humblement la vie de l'humble prêtre que l'Église a béatifié.\nAvec une audace digne des primitifs, M. Borel consacre une page entière à\nl'étable, pour agenouiller, auprès des bons bœufs pacifiques, le jeune Vianey en\nextase. Ailleurs le prêtre sort du confessional pour parler aux paysans agenouil­\nlés. Il y a dans ces compositions une mâle rudesse qui suffit à les élever jus­\nqu'au style décoratif. Rien de local et de contemporain dans ces œuvres pré­\ncises et que ne commande aucun vain souci d'idéalisation.\n   L'effort de Paul Borel n'est pas isolé. Celui de Louis Janmot, son contem­\nporain sinon son aîné, s'en rapprocha par la hauteur de sa pensée et la simpli­\ncité du style. Par malheur le meilleur de cette œuvre est pour ainsi dire à décou­\nvrir. Il est conservé par la famille de l'artiste, dans un château du Midi qu'il\nhabita jusqu'à sa mort et que son fils possède encore. Le peintre qui y vécut\ndans le travail et la retraite y a entassé une œuvre considérable. On ne saurait\ntarder à la mettre sous les yeux du public. Déjà le Salon d'automne de Lyon\nprojette une rétrospective. Elle sera sans aucun doute une révélation.\n   Louis Janmot, artiste grave et recueilli, a porté plus loin que quiconque\nl'audace religieuse. N'est-il pas l'auteur d'un « essai d'interprétation plastique\nde la Sainte-Trinité? » Mais son meilleur titre de gloire est cette suite de\n"}, {"page_pdf": 874, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3207, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                  759\n\n\ntrente-six compositions : le Poème de l'âme. Ce poème est d'une imagination\nmystique et délicieuse. Il s'enveloppe d'une haute spiritualité. Il est tout\nembaumé d'un arome de Fioretti.\n   Dans l'une de ces compositions on voit, en profil perdu, l'âme sous l'appa­\nrence d'une angélique figure au vêtement flottant, gravir bravement la pente\nd'une colline, la main dans la main d'une sœur conductrice, qui est peut-être\nl'Ange gardien, mais qui rappelle surtout la Beatrix du Dante entrevue par\nD. G. Rossetti. Tout le tertre est un parterre de petites fleurs, religieuses elles\nmêmes, tant on les devine attentives à embaumer l'air et à présenter à la\nmarche un parterre moelleux et bigarré.\n   Ainsi la tendance religieuse, grave et austère, chez M. Borel, se trouve chez\nLouis Janmot délicieusement fleurie et parfumée d'humanisme.\n\n                                       *   *\n\n   L'effort de ces beaux artistes n'est pas délaissé. Quelques jeunes artistes\nrévélés par les plus récents Salons viennent, chacun par des moyens et avec des\nressources personnelles, la reprendre et la continuer,\n   Ce nous fut une délicieuse surprise de nous trouver au Salon d'automne, l'an\npassé, en face d'une œuvre d'art d'un haut esprit religieux. Cette surprise nous\nétait ménagée par M. Louis Bouquet. Nous n'aurions garde de l'oublier.\n   L'entreprise était périlleuse, les deux personnages à représenter étant les\ndeux plus augustes de la tradition catholique : le Christ et la Vierge, — le\nsujet, l'un des plus rebattus qui soient : le Christ mort soutenu par sa mère.\nM. Bouquet est sorti victorieux de l'entreprise.\n   C'est un étroit panneau, sobre de ligne et de tons, d'une austérité presque\nmonacale. Deux bustes superposés seulement, une ligne d'horizon courant der­\nrière l'épaule de la Vierge. Ligne d'horizon, lignes des corps et des drapés, tout\njusqu'à la tombée d'un linge soutenu par la Vierge porte au recueillement et à\nla prière. Mort, le visage du Christ conserve le dessin d'une âpre beauté toute\nilluminée par l'ardeur de la souffrance acceptée. La Vierge, plus semblable à\nquelque religieuse compatissante, soutient le précieux fardeau. Le visage pen­\nché en avant, barré au front d'un voile noir, accompagné à la gorge d'une\nguimpe blanche, est discrètement modelé dans l'ombre. L'accablement du bras\nse traduit dans la contraction de la main tendue en avant... Et c'est tout.\n   Les tons sobres : blanc, blanc jaune, noir, violet déteint, vert fané, tons dis­\ncrets et silencieux (à l'exception d'un brun roux à la chevelure du Christ)\nrenforçaient encore l'impression mystique. Et l'usage des sertis inclinait à\nen imaginer une réalisation en vitrail ou, du moins, en fresque, deux formes\nd'art essentiellement religieuses.\n   M. Louis Bouquet nous donnait au même Salon une Eve tentée. Il nous a\nprésenté cette année la traduction parfaite du recueillement.\n   La religieuse majesté de la musique de Bach lui a inspiré une figure debout,\ndressée sur un horizon de rêve d'où monte un if. Et c'est encore une œuvre\n d'une belle gravité.\n   C'est pourquoi nous aimons à voir dans son effort — en même temps\n"}, {"page_pdf": 875, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "760                                DURENDAL\n\n\nqu'une recherche de haute peinture — une renaissance du plus bel idéalisme\nlyonnais.\n    S'il n'a pas d'égaux, M. Louis Bouquet a du moins des émules. De ce nombre\nest M. Morillon qui, à son tour, expose à l'actuel Salon d'automne une Piéta.\nPour généreux qu'il soit, l'effort de M. Morillon me semble moins réussi. C'est\nune vaste composition que la sienne. Le groupe agenouillé de la Vierge et de\nsaint Jean soutenant la tête du Christ s'équilibre bien avec une figure de sainte\nfemme également agenouillée au pied du Christ étendu. Ces figures ne man­\nquent ni de style, ni de pureté. Malheureusement le visage du Christ manque\nde grandeur. Mais cet effort — qui promet peut-être des réussites — était à\nsignaler.\n    Il faut signaler également l'œuvre, déjà considérable, de l'aquafortiste\nMarcel Roux. M. Roux, qui est en possession du plus beau métier, le consacre\ngénéreusement à l'expression de sa foi qui est sincère et vive. Par malheur il\nne peut se garder de prendre, sinon par le chemin du macabre, en tous cas par\ncelui du tourmenté. D'étranges cortèges, des formes hybrides et hasardées tour­\nnent dans sa Danse macabre et dans ses Péchés capitaux. Ils ne manquent ni\nd'originalité, ni de foi. Mais l'oeil se fatigue de ces monstres, épuisant assez\nvite le sel de ces compositions d'un Rops converti et qui n'aurait pas renoncé\nà sa formule. Il y a là trop de goules et trop de stryges, accompagnées d'autres\nmonstres qui n'ont de nom en aucune langue. A la longue cela fait figure de\nmascarade. Et l'impression religieuse, pourtant certaine, s'en trouve diminuée.\n    M. Marcel Roux est bien mieux lui-même dans des œuvres plus reposées,\ncomme son illustration de Lazare le ressuscité, le beau poème de M. Louis\n Mercier, ou ses Sept paroles du Christ, une de ses dernières œuvres. Mais\nalors, il pousse trop souvent l'effet dans le sens de la contraction et de l'effort.\n Il a tous les éléments — et, ce qui est plus, la foi — nécessaires à l'artiste reli­\ngieux. Il le sera davantage lorsqu'il voudra s'adoucir et se simplifier.\n    M. Marcel Roux est d'ailleurs — comme je l'ai dit — un admirable aqua­\nfortiste.\n                                          *\n\n   L'effort religieux d'artistes lyonnais d'hier et d'aujourd'hui est néanmoins\ntrop certain etreprésenlé parde trop beaux artistes pour que s'en désintéressent\nceux que préoccupent les destinées d'un art aveuli. C'est pourquoi j'ai cru bon,\npar l'intermédiaire de l'accueillante Durendal, de signaler ceux que nous pou­\nvons classer déjà et ceux sur qui nous avons droit de compter demain.\n                                                          HENRY     DÉRIEUX.\n\n\n\n                                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-017", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 760, "page_fin": 761, "titre_corps": "Chronique du mois : Les salons d’art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "R. G. G.", "ancre_debut": "Le Sillon Je reviens du Sillon", "ancre_fin": "se commande pas. R. G. G.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Revue des Revues La REVUE DES DEUX-MONDES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 875, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 2729, "fin_caractere_exclue": 3043, "texte": "Le Sillon\n   Je reviens du « Sillon ». Il m'a paru bien clairsemé. La récolte sera mau­\nvaise si les cultivateurs de cette glèbe ne travaillent pas mieux.\n   A cette saison, dans les campagnes, les charrues creusent la terre molle où\nl'on dépose en longues lignes la semence, espoir des récoltes prochaines. C'est\n"}, {"page_pdf": 876, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1880, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                 761\n\n\nune activité patiente et silencieuse, chaque année renouvelée, éternellement\npareille. Par les belles journées de novembre, j'ai assisté à ces spectacles quoti­\ndiens; loin de la ville et de sa vie bruyante, j'ai pu goûter dans la grande paix\ndes soirs, quand souffle déjà la brise fraîche, la beauté des tableaux que font\nun ciel rouge, des meules roses baignées dans la brume tombante, un labouré\nviolet et sur ces gammes sombres l'aile luisante d'un corbeau noir.\n   Ne voyant plus que la nature toute simple, l'œil se repose, les conventions\nde l'art, il les oublie, tout l'être enfin se retrempe dans un bain de vérité et dé\nsincérité. Je m'explique ainsi l'impression défavorable que m'ont laissée ces\nmessieurs du Musée moderne.\n   Il y a des avancés et des rétrogrades parmi eux. leur effort manque d'ensemble,\nleurs affinités sont nulles; il est bien difficile de dégager de cette exposition\nune impression générale. C'est un sillon où avec l'ivraie et le bon grain\ncroissent des semences variées. Les unes, comme Bastien, ont donné des\nfleurs éclatantes, mais leur vigueur semble stationnaire; d'autres, comme\nJ. Colin, sont en pleine poussée et promettent de l'avenir; plusieurs, je préfère\nne pas les nommer, n'ont aucune chance de germer, leur sève est trop pauvre.\nCes graines-là sont trop nombreuses cette année.\n   Peintres sans étoffe et à l'âme insensible, ils semblent uniquement préoc­\ncupés de rendre exactement le détail des choses, mais n'en comprennent pas\nle sens. Leurs œuvres sont insipides, car elles manquent d'âme. Elles ne nous\némeuvent point, car pour émouvoir il faut être ému; l'émotion doit jaillir\ndans le cœur de l'artiste, mais ne se commande pas.\n                                                                       R. G. G.\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-018", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 761, "page_fin": 762, "titre_corps": "Revue des revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Revue des Revues La REVUE DES DEUX-MONDES publie un article", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 876, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 1880, "fin_caractere_exclue": 2937, "texte": "Revue des Revues\n   — La REVUE DES DEUX-MONDES publie un article de M. Emile\nFaguet sur les poésies de M. François Mauriac.\n   — Dans le MERCURE DE FRANCE, M. Georges Eekhoud déclare avoir\ntrouvé dans une plaquette posthume d'Abel Noël intitulée : Vers et Prose, des\npages comparables « aux plus troublantes histoires de Poe, d'Hoffmann\nou de Villiers de l'Isle-Adam ». Le reste de sa chronique est consacré à l'ana­\nlyse d'une des dernières encvcliques de M. Rency.\n   — La REVUE GÉNÉRALE publie un très beau roman de Jean Nesmy.\nMais pourquoi cette manie — inconsciente — d'écrire en alexandrins?\n   — WALLONIA reproduit (sans indication de source) le Rapport de Dom\nBruno Destrée publié ici même sur les panneaux décoratifs d'Auguste Donnay\npour l'église d'Hastière.\n   — L'OCCIDENT (du mois de septembre, paru récemment) donne un\npoème de M. Pierre Nothomb : Celui qui vit en vous. .\n   — Le C A T H O L I Q U E . Un poème imparfait, mais tumultueux et sympa­\nthique de M. Paul Champagne.\n   — Nos amis des CAHIERS DE L'AMITIÉ DE FRANCE se sont groupés\n"}, {"page_pdf": 877, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1012, "texte": "762                             DURENDAL\n\n\nautour de leur directeur dans la campagne aquitaine au cours du mois de\nseptembre. Ils en ont rapporté quelques pages intitulées : les Heures de Las-\nsagne et qui sont signées Francis Tammes, André Lafon, Robert Vallery-\nRadot, François Mauriac, Eusèbe de Brémond d'Ars.\n   — Dans le DOUBLE BOUQUET, un article de M. Charles Grolleau sur\nLouis Le Cardonnel, dont M. Charles Le Goffic parle également en termes\ncompréhensifs dans la Revue hebdomadaire.\n   — La REVUE DE BELGIQUE commence la publication de Florent\n Verbruggen, auteur dramatique, par M. Paul André, roman plein d'esprit où\nil y a, dit-on, quelques traces d'autobiographie.\n   — La NOUVELLE REVUE FRANÇAISE du mois d'octobre a donné\nune chronique très remarquable — et dont, sauf quelques détails, nous parta­\ngeons les impartiales idées, sur la poésie catholique. Elle est signée de\nM. Henri Ghéon.\n   — L'INDÉPENDANCE. Un article de Dom Besse : la consécration de\nla famille par la liturgie catholique.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-019", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 763, "page_fin": 768, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Poèmes C'est par un lyrisme intérieur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 878, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2166, "texte": "LES LIVRES\n\n    P o è m e s , — C'est par un lyrisme intérieur, une palpitation profonde\nque valent les poèmes réunis par M. Henry Dérieux sous cet inimitable\ntitre : Le Regard derrière l'épaule (t). Ce sont des vers qu'il est exquis de lire\nà la nuit tombante, quand vous frôle l'haleine amicale de l'ombre. Ils sont\npleins d'intimité grave, de laisser aller parfois (vous savez, ces poèmes qui\nressemblent à des bouquets dénoués), d'émotion et de bonne grâce : on y\ntrouve parfois le sursaut de l'âme qui, malgré elle, s'est trop donnée :\n                       On parle d'art et l'on est franc,\n                       Mais pour finir, un jour, en somme,\n                       On vend au passant pour trois francs\n                       Ce que Von ne dit à personne.\n                       On fumait avec ses amis,\n                       On se taisait avec sa mère,\n                       On mentait aux femmes : Voici\n                       Pour trois francs l'âme tout entière,\n                       Sous sa chemise de papier !\n                       Vraiment, ce n'était pas la peine\n                       De faire ainsi le cachottier.\n                       Vraiment ce n'était pas la peine\n                       De donner à sa muse un air\n                       De vertu farouche et pudique,\n                       Pour montrer son corsage ouvert\n                       Un soir sur la place publique.\n                       Et d'ouvrir ainsi les yeux francs\n                       D'une pauvre biche apeurée,\n                       Pour, un jour, perverse et parée,\n                       Faire la vitrine à trois francs...\n   C'est dans deux poèmes admirables (ai-je dit qu'il y en avait d'assez\nmédiocres dans ce recueil), A Charles Guérin et A Stuart Merril, que\ns'expriment le mieux les belles qualités du poète. Il faudrait lire et relire et\nciter ces deux pages lourdes d'émotion nonchalante et simple. Mes lecteurs\nen auront une idée en savourant ces vers qui terminent l'une d'elle :\n         Quelquefois quand l'averse est finie, un bruit d'eau\n         Du jardin frémissant s'élève de nouveau,\n\n\n (1) Paris, Grasset.\n"}, {"page_pdf": 879, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2561, "texte": "764                                    DURENDAL\n\n\n          Dont le chant plus menu comme un écho pénètre\n          Dans la chambre, appelant les yeux à la fenêtre.\n          Comme on étire après le bain son corps      nerveux,\n          Les arbres lentement relèvent dans l'air bleu\n          Leurs bras tout imprégnés de la fraîcheur nocturne ;\n          Et chaque feuille encor retenant comme une unie\n          Le souvenir de ses caresses, l'on peut voir\n          Les arbres à leur tour se mettant à pleuvoir.\n\n          Dans la forêt où vous chantiez, la voix s'est tue.\n          Sur vous, Charles Guérin, la mort s'est abattue\n          Comme éclate un orage inattendu     d'été.\n          Mais n'importe! Demain dans le bois dévasté\n          — Où, des arbres blessés toujours coule la sève,\n          Comme coulait, de votre cœur le sang du rêve, —\n          Si nous allons rêver, nous entendrons     demain\n          L'eau retenue aux plis des feuilles choir    soudain,\n          Larmes tièdes d'ondée embaumée et fervente :\n\n          De vos vers à jamais pleut de la mort       vivante.\n\n    L a même palpitation profonde gonfle les poèmes de M. C. F r a n c i s Cail­\nlard, dont les Rosiers sur la tombe (1) sont un très beau livre dont la courbe\nascendante fait l'harmonieuse unité. C'est le roman lyrique d'un jeune h o m m e\ndont la jeunesse fut brisée et que hante un souvenir d'amour et le spectre\nc h a r m a n t d'une enfant moi te. 11 tend les bras dans la nuit et se jette dans les\nbras de Dieu. C'est en passant au monastère, à l'hôtellerie de Saint-Benoît,\nqu'il retrouve la paix. Désormais ses pensées sont calmées, les visions d'autre­\nfois, pour être aussi aimées, seront moins déchirantes, et le volume se clôt\npar les paroles graves d'une âme qu'appelle u n e divine vocation.\n\n          L'homme simple et fervent qu'a déchiré le monde,\n          Retrouve quand sur soi ses yeux sont      refermés,\n          Le monastère pur où sont les voix     profondes\n          Des saints, ses plus anciens amis, les mieux aimés.\n\n          Il les revoit. Il les admire. Il s'inquiète\n          S'ils ne l'appellent pas à leur sérénité.\n          Le soir fut plein de voix qu'emporta la tempête.\n          N'ont-ils pas dit des mots qu'il n'a pas écoutés'/\n\n          Qui sait si, dans le temps de son enfance   frêle,\n          Où, pour se prosterner longuement,    il jouait\n          A faire, au cœur des très vieux arbres, des chapelles,\n          Qui sait ce qui dans son mystère lui parlait'!\n\n  (1) Bibliothèque du T e m p s Présent.\n"}, {"page_pdf": 880, "page_imprimee": 765, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3249, "texte": "                                        LES LIVRES                                         765\n\n           Mais lorsque le désir de la vie éperdue\n           L'arrachant  à lui-même eut obscurci ses yeux,\n           Peut-être passa-t-il, sans voir leurs mains tendues,\n           Près du geste d'appel des saints et des    heureux.\n\n    Le souvenir de Louis L e Cardonnel qui, dans u n poème impérissable,\névoqua une vocation parallèle à celle-ci, rappelle au lecteur ému que tout ceci\nn'est pas parfait et que peu de pages dans ce livre sont d'une définitive\nb e a u t é ; mais cette comparaison ne peut nous empêcher de lire avec s y m p a ­\nthie — et avec u n e sorte de fraternelle amitié — ce recueil d'un vrai et\nsincère p o è t e . . .\n    Il faut aimer aussi p o u r sa sincérité et l'ardeur de son rêve M m e B e r n a r d -\nArnoux (1), dont les poèmes se déroulent a u t o u r du symbole des roses et qui\nmultiplie sans nous lasser les expressions de ce vieux thème : les roses\ns'ouvrent...      les roses se ferment...            les roses s'effeuillent.    Le poème pour\nb e a u c o u p se serait arrêté là. Mme B e r n a r d - A r n o u x tombe A genoux sur les\nroses, et son livre, que gonflait u n e voluptueuse ferveur, se termine en u n e\nprière résignée, mais qui pressent déjà les mystérieux effluves des divines\nroses...\n    R i e n de parfait, rien de définitif, rien qui s'impose d a n s les p o è m e s de\nM. Charles de Saint-Cyr, qui appela Intensisme (il y eut l'école de l'Inten­\nsisme, dont il fut l'initiateur) ce qui s'appelle, en bon français, spontanéité.\nP o u r M. de Saint-Cyr, un poème ne peut être préparé ni relu, il doit jaillir,\nil ne peut être déshonoré par une rature, ni r a m e n é à des proportions\nvoulues. T e l s qu'ils s'inscrivirent sur son carnet, aux m o m e n t s de joie et de\npeine, ses vers se succèdent d a n s ses livres. J'ai devant moi les Laudes et\nToute mon âme (2). C'est, en général, un véritable inspiré qui chante ici et d o n t\nl'inspiration est de pur idéal, mais dont rien ne restera ni n e peut rester. Ses\npoèmes ont la couleur du jour où ils naquirent, ils sont l'heure fugitive, la\nbrise qui hésite, la fumée qui flotte et s'évanouit, l'eau qui passe. A peine\nl'idée en est-elle née qu'ils sont écrits. L e u r auteur s'arrête dans une lecture\net commente le mot ou le vers qui l'arrête, un petit événement familial le\nfrappe : poète p r e n d s ton l u t h ! . . . T o u t cela nécessite p o u r que le lecteur com­\np r e n n e de nombreuses épigraphes explicatives : « E c r i t dans la chapelle\nmortuaire de ma g r a n d ' m è r e où, tombé à terre un r a n g d'une couronne de\nperles paraissait un vers ... » ou « Ecrit à l'église p e n d a n t un enterrement... »\nE n un mot, c'est une poésie d'un genre faux, sans fini possible, sans profon­\ndeur, sans intensité s u r t o u t . . . U n seul des poèmes de M. de Saint-Cyr semble\ndéfinitif et concentré : c'est justement celui où l'écrivain formule son art\npoétique fait d'impressions, de jaillissement sans contrôle, de provisoire :\n\n                       Maître, je veux dire, après vous\n                       Que la plus intense des lyres\n\n\n\n  (1) Au jardin des roses. (Edition du Temps Présent.) (2) Paris, Rivière.\n"}, {"page_pdf": 881, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2137, "texte": "766                                 DURENDAL\n\n\n\n                    C'est la flûte, grande ou petite,\n                    Où nous savons nous mettre tout.\n                   Les « balançoires » du Parnasse\n                   Ont fait leur temps : nous sommes las\n                   Des vers où ne palpite pas\n                   Le douloureux émoi d'une âme.\n                   De même nous ne voulons plus\n                   De ce sempiternel poème,\n                   Si bien adéquat au modèle\n                   — Et tout à la fois Jade et sur.\n                   Mais nous voulons que notre flûte\n                   Blesse mystérieusement\n                   De son écho se prolongeant\n                   Par delà ce qu'elle module.\n   M. Gustave Fivé, l'auteur de la Lampe charbonne (1), n'a pas voulu nous\ndonner un livre loufoque ; il n'a pas non plus, je l'espère, eu la prétention de\nse révéler chef d'école — ou un sous-chef d'école, puisqu'il y a déjà Mari-\nnetti. M. Auguste Joly explique parfaitement dans une ingénieuse préface la\nlangue osée de M. Fivé, dont la grande originalité est de parler sans verbes.\nIl ne faut pas rire, ni s'indigner de l'art de ce nouvel écrivain. Car il a un art\nbien à lui, fait de fantaisie, d'observation aiguë, de minutie, de mouvement,\nd'onomatopée. On peut être légèrement ahuri au début, mais ceci n'est-il\npas d'une précision inimitable :\n              Cric, crac,\n              Deuxième vitesse — croc, prise directe.\n              Avance à l'allumage...\n              Nous respirons.\n              Une grosse limousine !\n              Dédaigneux, nous passons...\n              Comme le moteur tourne rond !\n              Bonne carburation,\n              A ttention !\n              Une charrette — coup de trompe,\n              Ralentissement — c'est assommant !\n              Virage — caniveau — une flaque d'eau\n              Coup de frein — dérapage.\n              Bien rattrapé — sourire\n              Quelle obéissance !\n              La machine seule ici a de l'intelligence,\n              La grande route — ligne droite,\n              C'est effrayant...\n\n (1) Editions du Masque.\n"}, {"page_pdf": 882, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2762, "texte": "                                       LES LIVRES                                      767\n\n   E n effet... Mais toute futuriste qu'elle soit, cette poésie est-elle de la\npoésie?...\n  J'ai ri jadis de M. H e r m a n n F r e n a y - C i d , dont le premier livre était presque\naussi ridicule que médiocre. Le second que j'ai sous les yeux m'a fait revenir\nen partie de cette appréciation. Sous une forme lâchée, sous des phrases\nqui n'en sont pas et des néologismes sans saveur, il y a là quelque chose. Ces\nChants de Five o'clock Teas (1), qui sont surtout les chants de quelqu'un qui\nne voit que par la fenêtre les luxueux et étincelants Teas Rooms qu'il évoque,\nont une âpreté, une saveur de révolte et de r a n c œ u r , une nostalgie si m o d e r n e\nde la vitesse, un goût de poussière, d'asphalte, d'essence et de fumée, qui\nn'est pas sans originalité. Originalité trop voulue parfois, trop cherchée au\ncours de ces p o è m e s négligés et qui cachent sous des termes absconds ce\nqu'ils ont de trop facile :\n\n           Les cimes en suite courbe et noire,\n           Là, depuis toujours en l'ombre,    médiatrices.\n           Mais sans mot dire, fidèlement    libératrices,\n           Curvant leur tremplin vers le rêve et la mémoire.\n\n           Telles, j'en ai, grosses du spleen    endémique\n           Imposant sa blêmeur au val       industriel.\n           Moiré de feux, ceinture aux gemmes           irréelles\n           Sur la peau nue et blanche de la nuit          lymphatique...\n\n  Etc.\n  J ' a i m e mieux les pièces où le poète s'en va plein de rancune :\n\n           Par la ville, proscrit des bals et des       soirées.\n           Parce que son smoking semble frotté            d'émeri...\n\n    M. Henri Dacremont ne vise pas à l'originalité. Au contraire. Ses Poèmes\nardennais (2) sont pleins de bonnes intentions, mais leur réalisation est très\nq u e l c o n q u e . J'ai feuilleté sans palpitations les morceaux qui évoquent Sémi-\nramis, Salomé, la princesse de L a m b a l l e et la princesse B o r g h è s e . . . assez\ninattendues, je dois dire, d a n s ce recueil. J'ai respiré q u a n d je suis arrivé aux\nlégendes d'Ardenne, où j'espérais goûter quelque saveur ou h u m e r ces par­\nfums acres et mouillés qui flottent au-dessus des vers campagnards de notre\nT h o m a s B r a u n . H é l a s ! Voici le commencement de la légende de Bouvignes :\n\n          C'était au temps de honte et de rage    impuissante,\n          Tout le pays vallon (sic) sous le sabre espagnol\n          Frémissait tout entier jusqu'au tréfonds du sol.\n\n   T o u s les vers de M. Georges Spetz sont de cette valeur-là. J'ai dis jadis ici\nm ê m e la longue et monotone médiocrité de ses Légendes d'Alsace, dont il\n\n\n (1) Editions du Beffroi.\n (2) Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 883, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2243, "texte": "768                                     DURENDAL\n\n\n\nd o n n e aujourd'hui une nouvelle édition, augmentée et a c c o m p a g n é e de notes\nhistoriques. T o u t cela évidemment est intéressant au point de vue national,\nmais, au point de vue littéraire, c'est affreusement e n n u y e u x .\n   Au moins — et quelle joie de finir p a r u n peu de poésie cette brève revue\ndes poèmes — le petit livre de M. Robert E . Mélot est-il sans poids, sans\nlongueur, sans pédantisme ni prétention. Il porte u n titre c h a r m a n t : Butin\nfragile ( i ) , et il est léger et s y m p a t h i q u e c o m m e son titre. Qu'il y ait là de\nla haute ou de la g r a n d e inspiration, je ne le prétends point, mais du moins\nune grâce juvénile, des vers qui sont des vers... C'est le chant des premiers\némois d'un tout j e u n e h o m m e qui s'enivre de jouer des airs clairs sur sa\npremière flûte, et qui mord à la vie, avec entrain comme on mord u n fruit :\n\n           Te souviens-tu jadis quand tu étais petit,\n           Quand tu courais, rose et léger, dans le verger,\n           Te souviens-tu de ce vieil arbre où tu cueillis'.\n           Quelque pomme trop verte, exquisement       amère?\n           Et tu mordais, plein de bonheur, en    grimaçant,\n           Avec du ciel dans ton regard jeune     d'enfant...\n\n           Ainsi je vais, comme un enfant, cueillant la vie\n           Est-elle amére? Ah! que m'importe'. Elle est jolie\n           Dans ce rayon de clair soleil où je la vois.\n           Elle me tente et j'y veux mordre — elle est trompeuse.\n           Parfois je fais une grimace, malgré moi.\n           Mais je la trouve affreusement   délicieuse...\n\n                                                                     PIERRE    NOTHOMB.\n\n\n\n    A v i s i m p o r t a n t : — Nous p r é v e n o n s nos a b o n n é s que nous mettrons\nen circulation, dès les premiers jours de d é c e m b r e , nos quittances postales,\nafin d'éviter l'encombrement du nouvel a n . N o u s leur serions obligés s'ils\nvoulaient bien charger leur personnel, en cas d'absence, de payer la quit­\ntance à leur place dès sa première présentation, pour nous faciliter la besogne\net nous épargner la corvée d ' u n second envoi.\n\n\n\n\n  (1) Bruxelles, Larcier.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-020", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 769, "page_fin": 774, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Epinglons ici l'article impartial", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 884, "page_imprimee": 769, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 3009, "texte": "NOTULES\n\n   Epinglons ici l'article impartial et... un peu inattendu, publié le 20 octobre,\npar M. Maurice Wilmotte dans la Flandre libérale, sur le groupe des poètes\ncatholiques :\n   « Je me suis engagé, il y a huit jours, à vous parler de nos poètes catholiques,\net j'ai cru utile, pour déblayer le terrain, de résumer mon sentiment sur leur\nmaître et inspirateur M. Francis Jammes. J'ai essayé de vous montrer la\nfâcheuse évolution de celui-ci. Après avoir écouté la voix de la nature, après\nen avoir été le chantre délicieusement doué, voici que des préoccupation phi­\nlosophiques de plus en plus tenaces, viennent briser l'élan du lyrisme chez ce\nbel artiste. Qu'il célèbre Dieu dans sa création, cela n'est ni pour gêner ceux\nqui le lisent, ni pour diminuer la vigueur de son talent. Car, à ce compte La­\nmartine et Hugo ne mériteraient pas nos faveurs; mais qu'il transforme ses\nméditations poétiques en des actes de foi, marqués au coin du rigorisme le\nplus intransigeant, on peut le regretter et pour nous et pour lui-même.\n   » Je me hâte d'ajouter que c'est au premier Jammes, au meilleur aussi, que\nfont penser nos poètes catholiques; si j'osais les questionner, et s'ils osaient\ntout me dire, je ne doute pas qu'ils fussent d'accord avec moi — ou à peu\nprès - sur le péril que court l'art de leur maître français; ils ont dû, en lisant\nces étranges Géorgiques chrétiennes, éprouver plus d'une fois un douloureux\nmalaise.\n    » Au surplus ce serait leur faire tort, à M. Hardy, à M. Kinon, à M. No­\nthomb, à M. Braun et à M. Ansel, que de ne reconnaître en leur art qu'une\nseule influence littéraire. En eux se marient et s'unissent harmonieusement\ndes courants bien dissemblables. En les lisant, on se souvient de Verlaine, de\nCharles Guérin aussi; on retrouve dans telle pièce de l'un d'entre eux l'écho\nagile et heureux du Van Lerberghe qui donna ce chef-d'œuvre : La Chanson\nd'Eve, ou encore la fascination exercée par notre grand Verhaeren. De celui-\nci le mysticisme patrial a passé en eux, mais ils l'ont, si j'ose dire, adapte à\nleurs tempéraments. M. Hardy est plus intimiste, M. Kinon plus épique,\n M. Ansel hanté par des rêves et des chimère vieillottes, mais riche de son vers\nmusical, et qui fait penser tantôt à Heine, tantôt à nos Parnassiens. Un seul\nsemble s'être inféodé à l'art de ces derniers, n'avoir ni libéré son rythmé, ni\nhabillé sa pensée des gazes plus légères des poètes de 1880. C'est M. Gaston\nPulings, un peu monocorde, enchevêtré et même obscur, quoique j'avoue\naimer son Pèlerinage intérieur, où je retrouve les procédés et les visions de\nGiraud, Gilkin, etc., mais où je note aussi le frisson d'une sensibilité person­\nnelle.\n   » Chez M. Pulings, en cherchant bien, on découvrirait, d'ailleurs, d'incon­\ntestables analogies avec ses confrères, etnotamment la pièce intitulée Campine,\nl'apparente, dès ses premiers vers, aux meilleurs élèves de Verhaeren. Mais\nsoyons attentifs ! La tendance descriptive, accusée avec force chez ses\n"}, {"page_pdf": 885, "page_imprimee": 770, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3412, "texte": "770                                DURENDAL\n\n\n\n confrères, fléchit tôt, sous l'afflux des pensers intérieurs. L'objet physique n'a\nqu'une énergie propulsive; il met en mouvement le mécanisme cérébral, et,\n comme le cliché photographique projeté sur la toile, il cède tôt la place à\n d'autres visions, où le moi du poète se raconte dans des formes complaisantes,\n qui ne cessent qu'avec le recueil lui-même.\n    n Plus objective est évidemment l'attitude lyrique de M. Kinon,dont nous\nvenons, à la commission du Prix Beernaert, de couronner l'œuvre avec un\nvéritable plaisir. Non pas que Kinon puisse s'abstraire lui-même — il ne\n serait plus un poète s'il y réussissait; — mais son activité visuelle est moins\n entravée; elle prend son temps et son champ. Des pages de son Ame des\n saisons sur ce pays du Démer où il est né et où il a grandi, sont impression­\n nantes de vérité précise. Dans ses Petites heures pour le mois de mai il y a\n tel couplet, tel vers isolé dont la saveur d'observation m'a enchanté; des\n distiques sur le mélèze exhalant un parfum agreste qui en rend supportable\n la luxuriance métaphorique. Celui-là aime bien sa terre, sa pauvre terre aux\nlignes humbles et à la surface plane. Mais faut-il la neige des monts, l'azur\nd'un lac et l'aiguille des sapins pour échauffer la verve d'un poète?\n    » Victor Kinon est, à mon sens, la personnalité la plus robuste de tout ce\n petit groupe d'artistes dont Jammes a — littérairement — patronné les\ndébuts. En ce qui le concerne, l'intervention tutélaire du maître d'Orthez ne\nsaurait être ni contestée, ni diminuée. Elle éclate partout; elle lui a inspiré\n un dialogue charmant, Le Réveil des bois ; mais c'est particulièrement dans\n cette section du livre qui s'intitule Le vent et lesfeuilles mortes que la com­\nparaison est sollicitée et contrainte. Même les quelques morceaux d'allure\nexotique, que j'aime moins dans l'Ame des saisons, me font penser aux traces\nd'une préoccupation identique chez Jammes. Car celui-ci est bien trop pro­\nfondément atteint du mal romantique pour échapper aux nostalgies à la\nRené. Sa mélancolie virgilienne n'a pas la pureté latine. Relisons sa pièce du\nMatelot, ses admirables Élégies, où tantôt il nous parle de l'oncle pensif qui\nrevenait des Indes, ou bien, où il s'embarque avec M me Desbordes-Valmore\npour les lointains rivages. Dans Septembre, il s'égare jusqu'à nous offrir une\npetite dissertation sur l'équinoxe et la rose des vents. Tout cela est chez lui\nlivresque et un peu puéril. Oserai-je insinuer qu'il n'en va guère différemment\nchez Victor Kinon ?\n    » Mais les deux poètes, que le naturisme a conquis, dont il a, en quelque\nsorte, façonné tous les vers, c'est M. Adolphe Hardy, l'auteur de La Route\nenchantée, et M. Thomas Braun, Fumée d'Ardenne. Ceux-là boivent bien\ndans leur verre, qui est un tout petit héna, comme on dit en Wallonie. Chose\nplaisante, le hanap des ballades moyenâgeuses, cette vaste coupe des frater­\nnisations chevaleresques, est devenue le héna populaire à Liége et dans nos\nArdennes, tout juste une gorgée qui, hélas! est presque toujours une gorgée\nde mauvais alcool. Ici c'est d'eau de roche, cristallisée et saine, qu'il est\nrempli.\n    » L'Ardenne de M. Braun, on la connaît à Gand comme à Bruxelles. On y\nexcursionne avec joie, surtout en septembre, quand la livrée d'automne pare\nses frondaisons d'ocre et de bistre. M. Braun nous en trace quelques tableau-\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 771, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "                                       NOTULES                                       771\n\n\ntins excellents. Il ne néglige aucun détail du paysage, pour vulgaire qu'il soit,\net la pêche à la mouche, les préparatifs de chasse, l'omelette au lard, la course\nde bicyclette, lui semblent également dignes de mémoire. Pourquoi s'en\nplaindre, puisque son réalisme, d'ailleurs aussi tempéré que précis, n'a point\ntari la source admirative et lyrique?\n   » M. Hardy, moins détailliste, plus tourné vers l'intérieur, n'est certes pas\nmoins habile à nous communiquer la sensation d'une vie agreste, ou du moins\nà nous faire goûter avec lui les joies simples et calmes d'une petite maison\ndes champs, où le rai d'or du soleil, les fleurs, les insectes bourdonnants entre­\ntiennent une plénitude vibrante qui suffit aux modestes désirs du poète. Ses\nvers, parfois rugueux, mais le plus souvent d'une harmonie simple et chan­\ntante, m'ont rappelé ceux de la génération liégeoise de 1850, des Wacken et\ndes Hénaux.\n   » Reste M. Nothomb, poète lui aussi, et d'une inspiration un peu dissem­\nblable. Sans doute on trouve dans son recueil Notre-Dame-du-Matiti quel­\nques pièces dont le sentiment descriptif n'est pas inférieur à celui de\nMM. Hardy, Kinon et Braun. Mais c'est ailleurs qu'il se complaît, s'attarde,\ns'oublie-même. Un rêve mystique peuple son imagination de figures vague­\nment idéales; l'évocation du divin se mêle et se confond souvent avec des\névocations plus profanes. Les mots d'ardeur matérielle sont employés pour\nexprimer des joies séraphiques. Depuis Ruysbroeck, sinon plus tôt, il en a été\nainsi pour ces assoiffés d'autre chose, pour ces amants de l'invisible et de l'in­\nsaisissable. Il en est, parmi eux, qui ont trouvé les rythmes mystérieux et les\nparoles d'enchantement. M. Nothomb, s'il persévère, ne semble pas devoir être\nindigne de se joindre, quelque jour, à ces élus.\n   » En somme, de ces quelques notes rapides il ressort que les jeunes poètes\ncatholiques, s'ils n'ont pas l'indépendance créatrice qui est l'honneur des\nmaîtres, ne sont pas dépourvus de personnalité littéraire, et, en diversifiant\nleurs accents, qu'ils luttent avec succès contre cette fièvre d'imitation plus ou\nmoins servile dont trop de leurs confrères français languissent maintenant.\nLeur poésie est moinscatholique qu'individuelle; le sentiment patrial s'y révèle\navec une intensité indéniable, et (pourquoi ne pas l'avouer?) le silence de leur\nconfrères libérés du dogme leur confère une autorité du nombre et du talent,\nqu'il ne coûte pas à notre impartiale critique de proclamer ici. »\n                                            *\n                                           * *\n   L a S o c i é t é d e s M a t i n é e s l i t t é r a i r e s de Bruxelles reprendra la\nsérie de ses conférences cet hiver, dès la fin du mois de décembre. Les\nséances auront lieu le lundi, à 3 heures, à l'Hôtel Astoria, rue Royale.\n   Les six conférences de cet hiver formeront trois groupes de deux.\n   Première série. Charles Gounod : I. Gounod, musicien de l'antiquité;\nII. Gounod, musicien d'amour, par M. Camille Bellaigue.\n   Deuxième série. Portraits de femmes : I. Mme de Sabran, par M. André\nBeaunier; II. la marquise du Deffand, par M. le marquis de Ségur.\n  Troisième série. Mes Souvenirs, par M. le comte d'Haussonville, et\nM. Jules Lemaître.\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 772, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3040, "texte": "772                                    DURENDAL\n\n\n  Prix de l ' a b o n n e m e n t : 20 francs pour les six conférences; prix d'entrée\nà chaque conférence : 5 francs. S'adresser à M. José Perrée, à la maison\nBreitkopf et Haertel, 68, rue C o u d e n b e r g .\n\n                                             *\n\n   L'Universitaire            catholique.         — Nous partageons les               sym­\npathies que le XXe Siècle témoigne à cet organe des j e u n e s étudiants catho­\nliques lorsqu'il écrit :\n   « L'Universitaire catholique a reparu, et cette nouvelle sera bien accueillie\nde tous ceux qui le connaissent, car c'est toujours avec regret que ses n o m ­\nbreux lecteurs et ses charmantes lectrices le voient disparaître à chaque prin­\ntemps, submergé par l'encombrement des matières d'examen.\n   » Chaque a u t o m n e rend heureusement à {'Universitaire catholique u n e jeu­\nnesse nouvelle en renouvelant presque complètement son personnel direc­\nteur. Voici c o m m e n t celui-ci est composé pour l'année qui vient de s'ouvrir :\n   n Directeur-rédac-chef, J e a n Poils (Jean R e d a n ) , 59, rue de la Source,\nBruxelles; administrateur, Jean Carpay, 158, rue du Collège, Bruxelles;\nadministrateur adjoint, H . G o e m a e r e ; secrétaire de rédaction, Paul Sterpin ;\nsecrétaire de rédaction pour la partie louvaniste, Robert Crokaert; rédac­\nteurs, Paul Coppens, Marcel V a n d e r a u w e r a .\n   » N o s jeunes confrères viennent de publier leur premier n u m é r o , et c'est\nvraiment très bien.\n   « L'Universitaire catholique, déclare J e a n R e d a n dans son article-pro­\n» g r a m m e , restera l'organe des vrais étudiants. Il ne sera ni e n n u y e u x ni\n» pédant, parce qu'il lui arrivera de traiter des sujets dépassant le domaine\n» restreint de leurs occupations journalières et parce qu'il laissera traîner de\n» temps en temps u n e pensée qui élargisse u n peu l'horizon. N o n ! Il veut\n\" être j e u n e , aventureux, fantasque, blagueur, et il continuera d a n s l'indé-\n\" p e n d a n c e , dont il a toujours joui et jamais abusé, à égratigner tout ce qui\n» est s u r a n n é , clinquant et p o m p i e r de cette ironie qui est le sourire du bon\n» sens. »\n   » Le premier n u m é r o est digne de ce p r o g r a m m e . H o m m a g e s à Léon\nDe Lantsheere et à Auguste Beernaert, salut cordial à Etienne De Sadeleer,\nle distingué directeur de l'année précédente ; vers, prose, nouvelles, chro­\nniques, tout est intéressant et bien présenté.\n   n N o u s souhaitons à nos jeunes amis de continuer ainsi ce qu'ils ont si\nbien commencé et nous leur envoyons cordialement nos meilleurs vœux de\nsuccès.\n   » Rappelons que l'abonnement à l'Universitaire catholique ne coûte que\n2 francs pour les étudiants. Il existe des a b o n n e m e n t s patronaux à 3 et\n5 francs, et nous espérons que b e a u c o u p de catholiques voudront en profiter\npour donner u n e marque de sympathie aux rédacteurs de                       l'Universitaire\ncatholique. »\n                                                  *\n"}, {"page_pdf": 888, "page_imprimee": 773, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2868, "texte": "                                 NOTULES                                 773\n\n\n  Exposition        internationale des arts graphiques de\nL e i p z i g . — Leipzig, la métropole mondiale du Livre, organise une grande\nexposition internationale des arts graphiques en 1914. Celte exposition\ns'annonce comme devant avoir un intérêt scientifique, artistique et industriel\nconsidérable. Le succès qu'ont obtenu les organisateurs de la récente expo­\nsition d'hygiène est indicatif de ce que pourront faire les Saxons dans la\ndeuxième de leurs grandes villes.\n    Le docteur L. Volkmann, président du Comité de cette exposition, a\nl'intention de faire prochainement des conférences dans la plupart des capi­\ntales de l'Europe afin de donner un vaste aperçu de l'entreprise et de démon­\ntrer son importance pour toutes les branches de l'industrie du livre et du\nmonde littéraire.\n   En Belgique, cette conférence se fera sous les auspices du Comité belge\ndes expositions à l'étranger et du Musée du Livre. Elle aura lieu à la Maison\ndu Livre, 46, rue de la Madeleine, le lundi 25 novembre prochain, à 8 h. 1/2\ndu soir, et sera honorée de la présence de M. de Flotow, ministre d'Alle­\nmagne, ainsi que de nombreuses personnalités.\n                                      *\n\n  Dictionnaire des musiciens de Wallonie. — M. Paul\nMagnette nous prie d'annoncer qu'il travaille en ce moment à la rédaction\nd'un Dictionnaire des musiciens de Wallonie. I1 fait appel à tous les musi­\nciens professionnels, amateurs, collectionneurs, etc., pour obtenir des ren­\nseignements sur les musiciens wallons peu connus ou ignorés, sur la richesse\ndes bibliothèques privées, etc. Voici son adresse : Paul Magnette, Promena­\ndenstrasse, 14pt, à Leipzig.\n                                       *\n                                     * *\n\n   L ' E d i t i o n P o p u l a i r e . — Nous recommandons vivement à nos\nlecteurs cette publication bimensuelle, qui a le noble but de propager la\nlecture d'oeuvres à la fois saines et littéraires, respectant et la foi et les\nmœurs. C'est une entreprise à soutenir. Elle a toutes nos sympathies. Chaque\nnuméro, qui contient la matière d'un volume de 3 fr. 50, se vend au prix de\n15 centimes et l'abonnement à 4 fr. 50 donne droit à vingt-quatre numéros\npar an. S'adresser à l'éditeur Meitens, 21, rue de l'Industrie, Bruxelles.\n   Voici la liste des volumes déjà parus dans cette collection :\n   CHARLES NODIER : Contes et Nouvelles, avec notice par Franz Ansel.\n   POL DEMADE : L'Ombre étoilée. Contes inédits.\n   MAURICE DES OMBIAUX : Guidon            d'Anderlecht.\n   GEORGES VIRRÈS : Les gens de Tiest.\n   GEORGES RENCY : L'Aïeule.\n   L'édition est modeste, naturellement, le papier ordinaire, mais ce sont de\njolies brochurettes; l'impression en est soignée, nette et claire.\n   Propager cette œuvre, c'est combattre d'une façon efficace la littérature\n"}, {"page_pdf": 889, "page_imprimee": 774, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2020, "texte": "774                            DURENDAL\n\n\nimpie et immorale, que l'on cherche à répandre dans le public d'autre part\npar des éditions à bon marché.\n\n\n\n  Accusé de réception :\n  HAGIOGRAPHIE : Figures franciscaines, par LUCIEN ROURE (Paris,\nPlon). — Les 100 prêtres martyrs des îles de la Charente 1793-1795, par\nGABRIEL AUBRAY (Paris, Bibliothèque des catéchismes).\n  H I S T O I R E : Genèse de l'impérialisme anglais, par LÉON HENNEBICQ\n(Bruxelles, Larder)\n  L I T T É R A T U R E : CHATEAUBRIAND. Textes choisis et commentés par\nANDRÉ BAUNIER. 2 vol. Collection : Bibliothèque française du XIXe siècle\n(Paris. Plon). — Esthétique et littérature, par LOUIS HUMBERT (Bruxelles,\nVromant). — Ecoute bûcheron, par ARTHUR COLSON. Illustré (Hasselt,\nOlyft).\n  MÉDECINE : Idées paramédicales et médico-sociales, par le docteur\nGRASSET (Paris, Plon).\n  POÉSIE : La clairière aux sources, par PHILIPPE HENRIOT (Paris,\nCaillard). — Le toit qui fume, par GEORGES DAVID (Paris, Le Beffroi). —\nChefs-d'œuvre lyriques du Nord, traduits par O.-W. MlLOSZ (Paris,\nFiguière). — Le puits d'azur, par JEAN DOMINIQUE (Paris, Mercure de\nFrance). — Les Apartés, par H E N R I HERTZ (Paris, La Phalange).\n  ROMANS : Petits Mémoires de M. Trouilleboulard, par PAUL MELOTTE\n(Liége, Vaillant). — Les Clartés latentes, par FRANZ HELLENS (Bruxelles,\nAssociation des Ecrivains belges). — Le Monde des vivants, par JACQUES\nDEBOUT (Tourcoing, Duvivier). — Des Hommes, par BERNARD COMBETTE\n(Paris, Temps Présent). — Les Campagnes en marche, par NICOLAS BAU­\nDOUIN (Paris, Basset). — L'âme de Napoléon, par LÉON BLOY (Paris,\nMercure de France). — Le roman des fiancés, par JEANNE DE LACROUSILLE\n(Paris, Bloud). — Le Maître des foules, par LOUIS DELZONS (Paris, Cal­\nmann-Lévy). — Contes et romans posthumes de TOLSTOÏ, trad. par TH. DE\nWYZEWA (Paris, Perrin). — Le cœur timide, par GEORGES VIRRÈS\n(Bruxelles, Mertens). — Alceste au couvent, par JULES PACHEU (Paris,\nRivière).\n  VOYAGES : Aux sources du Nil, par JULES LECLERCQ. Illustré (Paris,\nPlon).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison11-021", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 775, "page_fin": 776, "titre_corps": "In cauda…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Serpent", "ancre_debut": "In Cauda LES CROIX de la SAINT-ALBERT", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 890, "page_imprimee": 775, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 3766, "texte": "In Cauda...\n\n  L E S CROIX DE LA SAINT-ALBERT. —       Le    tionnaire qui choisit ses lectures : Georges\n« mouvement » est a sorti » le 26 novembre.     Marlow, Albert Counson, le R. P . Henusse,\nIl comporte une partie administrative et        Charles Bernard, André Ruyters; d'autres,\nune partie arbitraire : l'une est louable et    ou seulement Marie Closset... (Mais peut-\nl'autre est drôle.                              être celle-ci n'a-t-elle pu justifier du même\n   Qui supposait dans le public que Georges     âge que M lle Marguerite Van de Wiele.)\nEekhoud, Max Elskamp et Grégoire Le Roy            Et les écrivains dits « catholiques \" ?\nn'avaient pas été décorés en même temps         Nous devons une explication à certains\nque leurs pairs, au temps jadis. Réparation     abonnés inquiets : l'Administration des\nnaturelle et justifiée. M. Pol Demade, lui      Sciences et des Arts avait retenu les noms\nde son côté, attendait à bon droit d'être       de quelques-uns de nos amis. Mais, par\ntraité comme le furent antérieurement tous      une délicatesse à laquelle le Petit Serpent\nceux qui avaient manifesté pour la gloire       se plaît à rendre hommage, M. le Ministre\nde Hello, Barbey et Villiers. Et MM. Stier­     des Affaires étrangères avait insisté pour\nnet et Mockel, comment? ils n'ont pas           que fût biffé le nom d'un jeune et brillant\nfiguré il y a quatre ans sur la liste Maubel,   romancier qui lui touche de près et, d'autre\nKrains, des Ombiaux, Delattre? En remet­        part, M. le Ministre de la Justice, dont on\ntant, d'autre part, l'ordre de Léopold à        sait les attaches avec Durendal, a redouté\nGeorges Virrès et Dumont-Wilden, le gou­        que ses excellents confrères aient l'air de\nvernement du Roi ne fait que se justifier       devoir la moindre distinction à de la cama­\nvis-à-vis du gouvernement de la Répu­           raderie. La littérature dite « catholique \"\nblique d'avoir antérieurement disposé en        se trouve donc représentée au Moniteur par\nleur faveur de la Légion d'honneur.             MM. Carez, F . , critique littéraire, à Liége;\n   Tout cela, comme aussi les promotions        de Bousies (comte M.), critique littéraire,\nau grade d'officier à l'ancienneté, c'est de    à Bruxelles; Dutry, A., critique d'art, à\nla bonne administration courante; c'est le      Gand; Glouden, A. (Ed. Ned), homme de\nplacement des hors-concours.                    lettres, à Bruxelles.\n   Mais au delà le choix s'exerce. Epilo­                           ***\nguons. Bravo des deux mains pour Gle­              Comme toujours dans pareilles circon­\nsener! Quant à M. Rency, depuis qu'un           stances, on se trouve obligé de stigmatiser\nindustrieux industriel avait distribué de       quelques grossières manœuvres de la der­\nporte en porte sa mémorable cantate : A         nière heure : M. Pierre Nothomb, par\nl'aurore d'un art orienté vers le règne, nous   exemple, a fait raser lundi 25 novembre sa\nattendions sa nomination avec la plus           moustache naissante. Il venait d'apprendre\ngrande confiance; mais elle a contrarié —       qu'il fallait paraître 37 ans 1/2 pour obtenir\nparaît-il — MM. Sander Pierron et Paul          le ruban. Une demi-heure trop tard, heu­\nAndré, qui sont des écrivains d'égale           reusement!\nenvergure.\n   Les auteurs du Mariage de Mlle Beule­                            ***\nmans sont décorés, mais pourquoi pas celui         Le gouvernement a eu l'heureuse idée\nde Kaatje? M. Baie est décoré, mais pour­       de nommer un conseiller artistique officiel\nquoi pas M. Léon Hennebicq ? Certains           aux ministères des chemins de fer, des\n noms eussent pu venir à l'esprit d'un fonc­    travaux publics et de la marine. Cette\n"}, {"page_pdf": 891, "page_imprimee": 776, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4907, "texte": "776                                      DURENDÀL\n\n\ninnovation va être suivie d'une autre qui             L'on se dit : l'heure est bien critique.\nne sera pas moins bien accueillie, la créa­           De quel bord sera le succès?\ntion d'un conseiller littéraire : il sera pré­        Du côté turc ou balkanique :\nposé à la correction des annales parlemen­            Hélas, hélas ! Kirk ki li sait ?\ntaires, mettra en bon français les arrêtés            Mais le poète qui domine\nroyaux, sera annexé à l'Académie et spé­              Le cours des grands événements\ncialement au secrétaire perpétuel de celle-           A vu comme une main divine\nci. Il sera chargé, en outre, de surveiller           Se profiler au firmament.\nle style des déclarations gouvernementales,\n                                                      Et il sait que dans la bagarre\ndes oraisons funèbres prononcées à la\nChambre et de l'Indicateur des chemins de             Qui va mettre la Thrace à sang\nfer. Comme il aura fort à faire, le conseiller        Ce seront les serbo-bulgares\nlittéraire touchera un traitement annuel de           Qui fesseront le vieux croissant.\ncinquante mille francs. Afin de lui donner            Et que, plus, tournant les derrières\nplus de prestige, on le nommera d'avance              Devant Ferdinand et Petar\nchevalier de l'ordre de Léopold.                      Ce sera la lune tout entière\n                                                      Que leur montreront les fuyards !\n                    ** *                              On détruira ton œuvre impie\n  On désigne généralement dans les                    Quatorze cent cinquante trois,\nsphères officielles comme devant être pré­            Et l'on fera de la charpie\nposé à ces hautes fonctions, le comte                 Des chemises de Mahomet trois.\nMaxime de Bousies.                                    Vous aurez tellement la frousse.\n                                                      Après avoir tant eu la flemme\n                    ***                               Que vous vous en irez à Brousse\n  L'ASSOCIATION     DES    ÉCRIVAINS   BELGES         Sultans, Pachas, Vizirs, Harems !\nfera donner prochainement, par M. Georges             Au cœur de l'antique Byzance\nRency, une conférence sur « Les livres qui            Où flottait l'odieux drapeau\nmarqueront de l'année 1912 ». Le même                 Il y aura des ambulances.\norganisme fait appel à ses membres pour               Il y aura des hôpitaux\nque chacun d'eux lui envoie deux pages de             Où le chirurgien Depage,\nses œuvres, écrites et signées de sa main,            Sous la bannière tricolore\ndont l'ensemble formera une anthologie\n                                                      Procédera au découpage\nmanuscrite de la littérature belge.\n                                                      Des quelques Turcs vivant encore !\n   Les fils de la veuve Durendael en sou­             Perie Pera ! Dans tout Stamboul\nriront tous, mais pas un ne manquera d'y              Corps et corans gisent par tas ;\nenvoyer ses cinquante lignes...\n                                                      Allah! Quel bruit ! Partout s'écroulent\n                                                      Les galetas de Galat al\n                                                      La quadruple armée balkanique\n   Plusieurs de nos plus grands poètes ont            Entre en ville à cheval, à pied\nété récemment inspirés par la guerre bal­             Avecque les gardes civiques\nkanique. Dès le début des hostilités                  Les bardes royaux, les pompiers,\nM Iwan Gilkin a adressé à S. M. le tzar\n                                                      Et suivi des autres monarques\nFerdinand l'ode suivante, vraiment pro­\n                                                      Ferdinand beau comme un lion\nphétique. Elle fut publiée déjà par le Jour-\n                                                      Est sacré par le grand Exarque\nnal de Bruxelles et fera partie d'un volume\n                                                      Et transformé en Siméon !\nde poèmes patriotiques qui paraîtra pro­\nchainement aux éditions de la Belgique             On cite encore parmi les poètes qu'in­\narthritique et militaire. Nous reproduisons      spira la guerre M. Karageorges Ramae­\nci-dessous cette ode dont on dit le plus         kers, mais la place nous fait défaut pour\ngrand bien dans les milieux officiels :          reproduire son ode balkanique. Celle-ci est\n                                                 dédiée à L L MM.. Nicolas Ier, Petar Ier,\n    Jeanne, aujourd'hui tout le monde            Georges Ier et Ferdinand I e r , et porte le titre\n    A les yeux tournés vers là-bas.              de Le Chant des quatre règnes.\n    Notre émotion est profonde\n   'On tremble, on craint, on parle bas...                              LE PETIT     SERPENT.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 802, "texte": ""}, {"page_pdf": 803, "texte": ""}, {"page_pdf": 804, "texte": ""}, {"page_pdf": 805, "texte": ""}, {"page_pdf": 806, "texte": "(Reproduction inlerdiie.)                 (Photo F. Ocreman,\n\n\n                            EDGAR TINEL\n"}, {"page_pdf": 807, "texte": ""}, {"page_pdf": 808, "texte": "              Romaine et Dominique\n\n                                    On ne jouit que des âmes.\n                                                         (VAUVENARGUES.)\n\n      A mon ami l'abbé Henry   Mœller.\n\n\n\n               LE 23 avril 1893 demeure une date dans mes souve­\n                  nirs d'homme et de médecin. Vers les 7 heures\n                  du matin, ce jour-là, quelqu'un vint m'annon-\n                  cer tout à coup que Romaine était au plus mal,\n                  qu'elle allait mourir.\n                     Romaine était une vieille fille d'une soixan­\n                  taine d'années, que notre famille avait toujours\nconnue, et qui habitait proche de la maison paternelle. Quoi­\nqu'elle ne fût ni riche, ni aisée, presque pauvre, elle était fort\nestimée de la meilleure société qui fréquentait chez elle. Nul\nmieux que la vieille demoiselle ne connaissait les dessus et les\ndessous de notre petite ville. Longtemps elle avait été la\ngazette vivante du pays. Elle savait tout. Sa maison était un\nbureau de nouvelles. En repassant, car elle était repasseuse\nde son état, elle contait les secrets, petits ou grands, de tout\nle monde, et sa langue ne chômait guère plus que son fer.\nC'est à peine si, en vieillissant, elle était devenue un peu silen­\ncieuse, écoutant autant qu'elle ne parlait.\n   Pour ma part, je lui étais reconnaissant de m'avoir initié\ntout jeune encore à la botanique, ou, pour me servir d'une\nexpression moins ambitieuse, au goût des fleurs. J'ai dépensé,\ngrâce à elle, mes premiers sous à acheter des plantes. Au mois\nde mai, chaque année, un bonhomme dont je revois la sil­\nhouette, apportait au marché une cinquantaine de potées\nfleuries. On ne le voyait qu'à cette époque, et c'était toute une\naffaire que de choisir, de marchander et d'acheter un fuchsia,\nun géranium, une azalée. La vieille fille m'aidait, en ces cir-\n"}, {"page_pdf": 809, "texte": "698                          DURENDAL\n\n\n constances, de ses sages avis, avec l'espoir que quelque bou­\n ture lui adviendrait après la floraison.\n    Quand l'annonce du triste événement nous parvint, à l'heure\n du déjeuner, nous nous levâmes tous de table pour courir chez\n elle. Une même pensée miséricordieuse nous était venue à\n l'esprit. Romaine avait manifesté toute sa vie cette appré­\n hension terrible de la mort que Pascal avait à un si haut degré.\n Mourir! Cette perspective la jetait d'avance dans une peur\n atroce qui m'avait étonnée et que, jeune, je ne m'expliquais\n pas. Elle approchait donc de cette heure, qu'elle avait tant, et\n si souvent redoutée, tout haut, devant nous, avec des mots et des\n gestes d'angoisse.\n    Je la trouvai étendue, haletante, mais très calme d'âme, et ce\n me fut une surprise réelle, que cet apaisement, aux approches\n de la fin, car il était clair, et par trop de signes, qu'elle allait\n bientôt trépasser. Elle accepta sans aucune appréhension les\nsecours des derniers sacrements, se confessa pieusement,\ntendit d'elle-même ses mains amaigries aux suprêmes onctions,\net attendit muette, mais visiblement tranquille, ce qu'elle\navait craint avec tant d'horreur.\n    Quand le prêtre se fut retiré, en me disant, sur le seuil,\nqu'elle était admirablement préparée, « préparée comme une\nsainte », c'était l'expression dont il s'était servi, elle me fit\nsigne de la tête et des yeux d'approcher.\n    — Il y a là quelque chose pour toi.\n    Et son regard désignait un meuble, un vieux meuble empire\nusé, auquel adhéraient quelques rares ornements de cuivre.\n    Elle me tutoyait, à ce grand moment, comme elle me\ntutoyait quand j'avais huit ans, et que nous achetions ensemble\ndes fleurs au marché.\n   J'ouvris un tiroir en la regardant. Elle fit un signe négatif.\nJ'en ouvris un autre. Elle hocha une fois encore la tête. Un\ntroisième. Ses yeux clignèrent et se rouvrirent en signe d'assen­\ntiment. L'objet était un gros portefeuille de toile, bondé de\npaperasses et retenu par un mauvais cordon noir. Le tout avait\nl'air très usagé. Je le pris, et m'approchai de son lit. Elle cher­\ncha ma main libre, la mit dessus celle qui tenait le portefeuille,\nen murmurant :\n    — C'est pour vous, vous seul, tout\n    Et elle ne dit plus aucune autre parole. Sa poitrine eut\n"}, {"page_pdf": 810, "texte": "                    ROMAINE ET DOMINIQUE                     699\n\nencore quelques soupirs de plus en plus légers, et le dernier\nsouffle entr'ouvrit ses lèvres que la parole avait si longtemps\nfait vibrer, ses lèvres qui se trouvaient maintenant impuis­\nsantes à achever le dernier mot qu'elle aurait souhaité dire, ses\nlèvres qui ne se refermèrent pas, comme si quelque chose en\ndut encore sortir.\n   Je me souvins alors que Romaine avait au village voisin une\namie, qui venait l'aider au bon temps, quand la besogne abon­\ndait, qui avait vécu longtemps auprès d'elle, et qu'elle revoyait\ntoujours avec plaisir; et comme cette amie constituait toute la\nfamille que nous lui connaissions, je me décidai à aller la\nchercher pour lui faire part de la triste nouvelle et prendre des\ndispositions en vue de l'enterrement.\n    I1 était à peine g heures. L'air était radieux et contrastait\navec la mort de cette pauvre fille, qui finissait la vie quand\ntout recommençait, le soleil, les fleurs, la nature jeune comme\nje l'étais moi-même.\n    Oh! la belle, l'admirable matinée d'avril qui me faisait\noublier la mort et penser à la vie !\n    Le printemps, avec ses verdures neuves, au milieu des­\nquelles éclate la joie claire, lumineuse et parfumée des gigan­\ntesques bouquets roses et blancs d'arbres fleuris, évoque les\npréparatifs de quelque noce immense, et comme l'attente d'un\nbonheur à la fois probable et incertain. Décor provisoire,\nhâtif, hésitant. Les gazons moelleux tendent leurs tapis\nd'herbes trop courtes et trop drues pour que le vent les ride.\n Les oiseaux pressés passent ayant au bec un brin de mousse ou\nles notes d'une chanson rapide. Un frisson d'incertitude erre\n partout. Toute cette beauté durera-t-elle? Ce bonheur, qu'on\nsemble attendre, viendra-t-il? Sous le ciel pur et changeant\npassent des nuages légers comme des linons, des tulles ou des\ndentelles, frères et sœurs des pêchers roses et des prunelliers\nblancs. Autour des fleurs dont la vie sera brève peut-être\nbruissent les ailes de gaze des abeilles innombrables. Les\n aurores et les soirs sont d'une douceur égale. Tout a un goût\nde miel nouveau. Une tiédeur de cœur chaud, de mains\nmoites, de lèvres tendres, imprègne l'atmosphère et répand\npartout le sentiment d'une mélancolie qui s'apaise. La nature\n a des mines alanguies de tête penchée sur une épaule. A cer­\n taines heures, il y a comme des baisers plein l'air. Mais, à\n"}, {"page_pdf": 811, "texte": "700                           DURENDAL\n\n\n\n toute cette joie, cette clarté, ce parfum, cette douceur, cette\n tendresse, se mêle une sensation d'inquiétude, d'hésitation, de\n trop court, d'imparfait, de terrestre. L a noce est prête où le\n bonheur j a m a i s sûr n'est q u ' u n espoir... Au fond du verger\n blanc et rose, une ceinture de lilas arbore le demi-deuil de ses\ngrappes embaumées mais violettes.\n    Ces fleurs que la pauvre Romaine avait tant aimées et dont\nelle avait senti la beauté, comme je la sentais à cet instant, me\ntirèrent de mon rêve.\n   L ' a m i e était absente. Elle viendrait à sa rentrée d'une course\nau marché voisin. J e revins seul dans ce beau matin. L e soleil\nm e parut moins doux, les fleurs moins roses.\n   A mon retour, Romaine ensevelie avait, sur son lit, l'attitude\nhiératique des statuettes d'ivoire byzantines. C o m m e elle tenait\npeu de place, en son suaire, sous le d r a p blanc! E t e i n t s , les\npetits yeux bruns, vifs et fureteurs ; glacées, les lèvres fines que\nla causerie ou le bavardage avait fait vibrer j u s q u ' à l'usure; de\nmarbre, les pieds qui avaient été, de si longues années, alertes.\nL a morte, à laquelle, pendant quelques minutes, les sacrements\navaient prêté leur reflet d'éternité, avait repris l'air moqueur et\nironique que nous lui avions connu p e n d a n t sa vie. On dit que\ntant de gens rient pour s'efforcer de ne pas pleurer... Ah! il\nm'eût bien étonné, celui qui m'eût affirmé, à cette heure, que\nla pauvre fille avait dissimulé toute sa vie, derrière ses yeux\nmalicieux, des yeux tendres et pleins de larmes; sous des joues\nternes, des joues empourprées des plus belles rougeurs; proche\ndes lèvres, assoiffées de commérages, des soupirs étouffés, et\nque cette dernière grimace de mascarade était la suprême\ndéfense d'une femme qui s'était engagée, dans ce carnaval des\nvivants, avec ce b a n d e a u sur son secret, et cette défroque trom­\npeuse sur une â m e sincère et vraie !\n   L e portefeuille de toile noire que Romaine m'avait mis entre\nles mains ne contenait pas grand'chose : des enveloppes, à son\nadresse, avec des lettres pliées, usées à tous les bords, et dont\non avait arraché les t i m b r e s . J'en ouvris trois ou quatre, elles\nne me p a r u r e n t pas remarquables, elles étaient signées\nDominique. Parmi les papiers, tous très anciens, et d'un\naspect vétuste, j'en distinguai un plus récent. Il mentionnait\nle nom et l'adresse du signataire des lettres, indiquant en\nmême temps cette volonté : que tout ce qui serait trouvé\n"}, {"page_pdf": 812, "texte": "                     ROMAINE ET DOMINIQUE                       701\n\n\n dans la d e m e u r e de la morte lui reviendrait. A tout hasard,\nj'envoyai u n mot à cet héritier inconnu. O h ! il n'allait pas\navoir à traverser le Pactole pour arriver ici. L'héritage de\n Romaine était médiocre, des hardes dont une seule valait\nquelque chose : une cape avec deux agrafes d'argent, et deux\nou trois meubles, dont le secrétaire empire, qui semblait\nrevenir de la Moskowa plutôt que d'Austerlitz.\n   L e s funérailles de Romaine furent simples, comme avait été\nsa vie. T o u s ceux qui l'avaient connue assistèrent à la messe\nd'enterrement pour donner à son âme l'apaisement d'une prière\net non par ostentation. Qui les aurait vus ou comptés? L a\nplace que l'usage des fabriques réserve à la famille du défunt,\nderrière le catafalque, était vide. P o u r aller au cimetière nous\nétions six, cinq voisins et un inconnu.\n   Au bord de la fosse, l'inconnu se pencha pour regarder\ndescendre l'humble cercueil que le prêtre aspergeait hâtive­\nment d'eau bénite. C'était un h o m m e d'une taille au-dessus de\nla m o y e n n e , maigre, le visage rasé, à cheveux blancs et drus.\nDes jours roses, en dépit des rides, et surtout deux yeux d'un\nbleu pâle et frais, lui donnaient un air de santé et presque de\njeunesse. Il était mis comme un artisan, sans recherche, mais\navec un grand souci de netteté.\n   Q u a n d la cérémonie fut terminée, je fis, seul, le tour du\njardin des morts. A la campagne et d a n s les petites villes, le\ncimetière n'a pas la banalité des nécropoles urbaines. C'est une\nréduction de la vie d'hier. L e s morts ont une existence propor­\ntionnelle à leur ancienne situation. L e s grandes maisons y sont\nreprésentées par des m o n u m e n t s plus ou moins somptueux; les\npetites par des pierres plus modestes, les gens de peu par des\ncroix de bois. Il faut quelques années pour que l'égalité s'éta­\nblisse dans l'oubli et la poussière.\n   Au m o m e n t où j'allais sortir, l'inconnu m ' a b o r d a .\n   — On vient de me dire que vous avez assisté Romaine à ses\ndernières heures. Vous étiez, je crois, son médecin? Je suis\nDominique à qui vous avez écrit. Permettez-moi de vous\nremercier.\n   E t il me tendit la main.\n   Conformément au désir de la défunte, D o m i n i q u e s'installa\ndans la modeste habitation où elle avait vécu de si longues\nannées et la continua, si j'ose dire, car il ne changea rien, ni\n"}, {"page_pdf": 813, "texte": "702                         DURENDAL\n\n\nune plante aux fenêtres, ni seulement un pli aux rideaux.\nL'installation de cet étranger intrigua d'abord tous les esprits\net excita toutes les curiosités, mais les esprits et les curiosités\nse lassèrent bientôt, faute d'aliment. Dominique mena la vie\nla plus calme et la plus dénuée d'intérêt : C'était un homme\nsimple, silencieux et volontiers solitaire. De sa vie intime\npersonne ne sut jamais rien. Pour le reste, il allait à la messe\nà peu près tous les jours, ne fréquentait pas les auberges,\nfaisant ses emplettes lui-même, et ne parlait que pour ce\nqui était nécessaire. Son seul luxe, c'était de s'asseoir, à la\ntombée du jour, sur le seuil de sa porte en fumant sa pipe, ou,\nle dimanche, de s'aller promener dans les champs. Il ne faisait\npas de visite et personne ne fréquentait chez lui. Il ne semblait\npoint malheureux, ni chagrin. C'était un homme grave, poli,\nd'aspect bienveillant. Pendant douze ans je n'en sus pas davan­\ntage. Il me saluait, je lui rendais son salut. Entre nous, tout se\nborna à cet échange de politesses banales.\n   Le lecteur qui parcourt ces lignes, en se demandant ce qui va\nsurvenir, songe à jeter un coup d'œil dans le portefeuille noir\nbourré de paperasses que j'avais en dépôt. J'avoue que je n'y\nsongeais nullement, et que si Dominique lui-même ne m'en\navait rappelé l'existence, je n'eusse jamais songé à le tirer de\nl'armoire où je l'avais placé, parmi des dossiers que je conserve\navec soin, et auxquels je ne touche non plus que s'ils n'avaient\njamais existé.\n   Un soir de novembre, Dominique me fait mander en hâte\npar un passant. Il se sentait mal. Il avait froid et chaud. Il\nfrissonnait, disait-il. En effet, ses mains tremblottaient et ses\ndents claquaient avec un bruit saccadé d'osselets.\n   — C'est mon tour, monsieur le médecin, fit le malade.\n   Son tour! Il pensait donc toujours à l'autre, à celle qui était\npartie avant lui et dont il occupait la place.\n   Tandis que j'auscultais mon malade avec beaucoup d'atten­\ntion, je ne pus m'empêcher de constater avec quel soin pieux\nles meubles, du lit au pupitre empire, et des chaises jusqu'aux\ncadres de piété appendus aux murs de la chambre, occupaient\nles mêmes places que celles qu'ils occupaient douze années\nauparavant. Un tel respect du passé, un culte si fervent du sou­\nvenir, en un homme, chez lequel on n'eût pas soupçonné un\ntel raffinement, une telle délicatesse de sentiments, me tou-\n"}, {"page_pdf": 814, "texte": "                     ROMAINE ET DOMINIQUE                       703\n\n\nchèrent. Dominique était couché à cette même place où j'avais\nvu Romaine étendue sans vie. Il regardait ces mêmes objets qu'elle\navait contemplés à l'heure dernière.\n    La maladie de Dominique ne me parut pas offrir une très\nhaute gravité. La guérison était espérable. J'allais le voir matin\net soir et m'occupais moi-même de mille petits soins que l'habi­\ntude des malades inspire au médecin et lui rend faciles.\n   Pendant trois jours Dominique ne me dit rien qui sortît des\nbanalités qu'échangent entre eux des étrangers. Cependant\nj'étais convaincu que nous pensions l'un et l'autre au même\nsujet.\n   Le quatrième jour, comme je disposais charitablement\nl'oreiller du malade d'une certaine façon qui lui permettrait,\ncomme je disais, de dormir sur les deux oreilles, le triple airain\nque l'homme s'était mis autour du cœur se rompit.\n   — Ah! monsieur le médecin, dit tout à coup Dominique, en\nme cherchant la main, pour la prendre dans les siennes, je ne\nsais encore ce qui me retient de vous avouer ce que j'ai sur le\ncœur depuis tant d'années, car vraiment vous m'inspirez l'envie\nirrésistible de me confesser à vous.\n   Je lui plantai mon regard bien au fond de l'âme.\n   — Vous pensez à Romaine, lui dis-je.\n   — O u i , monsieur, oui. A quoi bon vous le cacher puisque\nvous savez tout! Dites, c'est vous qui avez les lettres, mes lettres\nque je n'ai pas retrouvées ici?\n   Je fis un signe affirmatif et j'ajoutai aussitôt, renseigné par\nl'inflexion de voix inexprimable avec laquelle il avait prononcé\nson « oui ».\n    — Vous l'avez bien aimée, dites?\n   — Toute ma vie...\n   Je fus sur le point d'ajouter, et j'aurais dû ajouter cela, si\nl'amateur d'âmes, que tout médecin digne de ce nom porte en\nsoi, ne l'avait emporté sur l'autre, celui qui n'a de soucis que\npour le corps, je fus sur le point d'ajouter :\n   — Vous me conterez cela demain.\n   Je me gardai bien de dire cette parole. Quand une âme, qui\na mis cinquante ans à fleurir, s'ouvre tout à coup, c'est comme\nsi une rose éclosait; c'est invincible, vous l'empêcheriez en vain\nde s'épanouir tout de suite, et le mieux c'est de la laisser éclore\n"}, {"page_pdf": 815, "texte": "                            DURENDAL\n704\n\net de ne pas remettre au lendemain d'en respirer le parfum, car\nd e m a i n peut ne pas lui appartenir.\n    L e jour baissait rapidement. L a p é n o m b r e envahissait la\nchambre où nous étions. Qui n'a constaté que le silence et le\ndemi-jour créent autour de nous des circonstances favorables\naux aveux difficiles et comme une atmosphère de confes­\nsionnal.\n    L a parole, semblable à l'eau qui s'élève invisible des\nentrailles de la source, monte moins inquiète des profondeurs\nde notre cœur à nos lèvres, dans cette demi-nuit silencieuse, qui\nvoile à la fois de p u d e u r les yeux qui parlent et de discrétion\nles yeux qui écoutent. Des ombres sont indispensables le long\ndu chemin des aveux ou des confidences.\n    Au m o m e n t de répéter ici ce que me confia, il y a sept ans,\nun soir de décembre, cet h o m m e qui n'est plus, à l'heure où je\ntrace ces lignes, q u ' u n e poignée de poussière au fond d'une\ntombe, j'hésite plus qu'il n'hésita lui-même, et je suis presque\ntenté de reculer. N'ai-je pas déjà influencé défavorablement\nmon lecteur en prononçant devant lui ce mot de confessionnal,\nqui suppose, dès avant l'aveu, une faute, ou tout au moins une\ndéfaillance? Ne vais-je pas tantôt, en traduisant les sentiments\nde Dominique, les trahir, puisqu'il m e sera malaisé d'en repro­\nduire les nuances, la délicatesse et surtout le velouté? L a\nmatière précieuse, soumise à notre appréciation, n'est rien\nmoins que l'essence elle-même des âmes en sa forme la plus\nsublime, concentrée, cristalline : l'amour pur. Or la chose, et\nj u s q u ' a u mot lui-même, ont été tant profanés par les mœurs et\nla littérature, que je dois d'abord leur rendre, à l'un et à l'autre,\nle sens qu'ils ont eu, dans le cœur et sur les lèvres purifiées\nd'un saint Augustin quand il ose dire : « L ' a m o u r , c'est mon\npoids. »\n   — Romaine et moi, parla D o m i n i q u e , nous nous sommes\naimés toute notre vie. T o u t e notre vie, se reprit-il aussitôt,\nc'est-à-dire trente ans à peu près, car ce qui précède, surtout\nce qui précède, ne compte pas, et ce qui suit ne compte plus.\nElle avait vingt-neuf ans, j'avais deux ans moins qu'elle,\nquand nous nous sommes rencontrés pour la première fois, ici-\nmême, par je ne sais quel incroyable caprice de la destinée,\npuisque nous étions nés, et que nous habitions très loin l'un de\nl'autre, presque aux deux extrémités du p a y s . Il était impos-\n"}, {"page_pdf": 816, "texte": "                     ROMAINE ET DOMINIQUE                         705\n\nsible que nous fussions plus étrangers que nous l'étions. Nous\nétions assis, ici à côté, elle devant la table où elle repassait, moi\nà sa gauche, près de la fenêtre, derrière le rideau.\n   » Il a dû vous arriver, dans cette ville ou ailleurs, de marcher\ncôte à côte avec quelqu'un que vous connaissiez sûrement, mais\nque vous ne soupçonniez pas être là, parce qu'il faisait trop\nobscur, et tout d'un coup, grâce à un éclair, à la lune sortie\nd'un nuage qui la cachait, ou simplement parce que vous étiez\narrivé près d'un réverbère, vous aperceviez cette personne et\nvous disiez son nom tout haut. Nous autres, nous nous sommes\nreconnus, sans nous connaître, non pas à la lueur d'un éclair,\nde la lune ou d'une lampe, mais à la lumière qui venait du fond\nde nous-même, non pas que nous fussions semblables, car nous\nétions très différents ; mais ce qui manquait à l'un l'autre le\npossédait, et nous nous adaptions l'un à l'autre comme les deux\nmoitiés d'un bilboquet, elle vive, moi calme, l'un causeur,\nl'autre silencieux, l'une créée pour l'action, l'autre pour la pen­\nsée. Chacune de nos âmes était vraiment la moitié de l'âme de\nl'autre. Il nous arrivait, que de fois ! d'avoir les mêmes idées\net de les exprimer avec les mêmes phrases. Nous rendions le\nmême son que si nous avions été les cordes du même instru­\nment, les cloches de la même coulée.\n   » L'accord se trouva tout de suite être parfait. »\n   Je réfléchissais tout bas, sans oser parler, ou seulement\nremuer sur ma chaise : comment ces deux êtres, étant ce qu'ils\nétaient, n'ont-ils pas songé à réaliser leur rêve par le mariage.\n   Dominique devina une pensée:\n   — Vous vous demandez, monsieur le médecin, pourquoi\nnous ne nous sommes pas mariés ?\n   Il me semblait, à travers l'ombre, deviner une hésitation...\n   — Nous y avons pensé tout bas, l'un et l'autre, pendant des\nmois, et puis nous y avons renoncé tout haut. J'ai lu, un jour,\ndans un des rares livres que j'ai lus, cette sentence que je sais\npar cœur jusqu'aux virgules. Ecoutez bien :\n   « Se marier quand on est jeune et sain, choisir une jeune fille\nhonnête et saine, l'aimer de toute son âme et de toutes ses\nforces, en faire une compagne sûre et une mère féconde, tra­\nvailler pour élever ses enfants et leur laisser en mourant\nl'exemple de sa vie, voilà la vérité ; le reste n'est qu'erreur, crime\nou folie. »\n"}, {"page_pdf": 817, "texte": "706                            DURENDAL\n\n\n   Nous n'étions plus jeunes, hélas! et quant à la santé, nous ne\nla possédions pas plus que la jeunesse. C'est presque une mer­\nveille que nous soyons parvenus à l'âge que nous avons...\n   Romaine n'était qu'un souffle. Rappelez-vous. T o u t e jeune, elle\nétait tombée des bras de sa mère, et elle gardait, de cet accident,\ncette a t t i t u d e de chose cassée que vous lui avez connue, et que\nles années avaient encore aggravée. Je ne valais guère mieux.\nJ'ai toujours été frêle et chétif. On ne donne que ce que l'on a.\nQuelle pauvre race, vouée d'avance à toutes les misères, fut\nsortie de nous !\n   L a raison a dit non à notre cœur, et d'amoureux, de simples\namoureux que nous avons été, nous sommes devenus, grâce à\nDieu, et au temps, des amis, rien de plus, et rien de moins.\n   — P e n d a n t trente ans ! observai-je, avec une nuance de voix\nintermédiaire entre l'interrogation et l'étonnement.\n   — Oui, pendant trente ans, poursuivit D o m i n i q u e d'une voix\nassurée. Cela vous s u r p r e n d ?\n   — Moi, non! Un médecin ne s'étonne jamais. Mais ceux qui\nvous ont vus vous aimer...\n   — Ce n'est pas sur le témoignage du monde que nous serons\njugés, n'est-ce pas ?\n   — E t c'est heureux pour vous !\n   — Quand ce sera mon tour de paraître devant Dieu, ce qui\nne saurait tarder beaucoup, on ouvrira le livre où sont écrits\ntoutes choses devant être la matière de ce j u g e m e n t , les lettres\nque vous avez en votre possession (rappelez-vous ce qu'elles\ncontiennent), et les siennes aussi... Elles sont là, tenez, dans ce\ntiroir, à la place où étaient les miennes jadis, et puisque vous\npossédez les unes, je vous donnerai les autres aussi, ou plutôt\nvous les prendrez là, dès que j'aurai rendu le dernier soupir. Elles\nsont vôtres. E t afin que vous soyez libre dans vos jugements,\net libéré de toute h u m a i n e considération, vous ne lirez celles-là\nque quand j'aurai tout à fait disparu, quand je ne serai plus\nmême une ombre à redouter, mais un peu de poussière. Com­\nbien de temps faut-il pour cela, dites ?\n   — Sept ans !\n   — E h bien, dans sept ans ! Nos lettres vous a p p r e n d r o n t alors\nce que nous avons été l'un pour l'autre. J e vous dis cependant\ndès aujourd'hui, afin que vous ne soyez pas impatient, que nous\nn'avons rien accompli d'extraordinaire hors de nous aimer, et\n"}, {"page_pdf": 818, "texte": "                     ROMAINE ET DOMINIQUE                       707\n\n\nmême en nous aimant. Tout au plus, n'avons-nous pas fait ce\nque d'autres eussent fait à notre place. Nous avons été diffé­\nrents de plusieurs, et nous avons fait une classe à part. »\n   Dominique, dont les premières paroles avaient été comme\nbalbutiées, s'était peu à peu animé. Il parlait maintenant avec\nune fermeté voisine de l'exaltation. Je lui imposai silence pour\nce soir. Que m'aurait-il dit de plus passionnant que cette décla­\nration ? Ne s'était-il pas offert à moi comme la solution vivante\nde ce problème, le plus délicat de la psychologie : l'amitié\nentre homme et femme.\n   Ainsi, pensai-je, en me retrouvant seul, dans la rue mal\néclairée, ce soir de novembre, il y a là, dans mon voisinage, sur\nun médiocre lit de souffrance, un pauvre homme qui va mourir\nbientôt, qui ne tient déjà plus à la vie, pour lequel le monde\nentier a la plus souveraine indifférence. En réalité, cet homme\nn'a rien été, il n'a rien fait. Ce n'est ni un savant, ni un lettré,\nni un politique. Il n'a rien possédé de ce qui constitue aux yeux\ndes gens, le bonheur, la réputation ou la fortune. Qu'il s'en aille\ndemain ou après-demain, pour, toujours, et on ne s'apercevra\npoint de sa disparition. Prenez maintenant une mesure diffé­\nrente de celle prise par le monde pour juger de la valeur de cet\nhomme. Et voici que, dans la nuit, ce pauvre roseau pensant,\nécrasé par tout ce qui constitue la force de l'univers, se redresse,\ngrandit comme une tour hautaine, s'allume comme un phare !\nIl a été une puissance capable de réaliser ce que tous les autres\nont considéré comme impossible ou irréalisable. Encore qu'il\nfût pétri, en apparence, de la même argile que toutes les femmes\net que tous les hommes (les moralistes moroses diraient de la\nmême boue!), il a élevé, de désirs et de réalisations, il a élevé\nson âme, et la maintenue si haute, que toutes les forces qui\nattirent en bas ont été impuissantes à l'atteindre et à le faire\ndéchoir de cette sublimité. Il a aimé sur la terre, comme s'il\navait été un esprit ailé descendu un instant du ciel; et quand il\nmourra, de sa pauvre couche jusqu'aux portes du Paradis, les\nanges éblouissants s'échelonneront en un cortège d'apothéose.\n\n\n  Dominique m'avait dit, ç'avait été sa dernière parole : « Nous\navons fait une classe à part. » Où donc, avais-je lu cette phrase?\nJe savais trop que le pauvre homme ne lisait guère et qu'il ne\n"}, {"page_pdf": 819, "texte": "708                         DURENDAL\n\n\nfréquentait pas chez les princes de la pensée. Après des hési­\ntations, des livres entr'ouverts, laissés, et puis repris, je décou­\nvris enfin le mot dans les Caractères au chapitre Du Cœur.\n   La Bruyère écrit :\n   « L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes,\nexempte même de toute grossièreté. Une femme cependant\nregarde toujours un homme comme un homme, et récipro­\nquement un homme regarde une femme comme une femme.\nCette liaison n'est ni passion, ni amitié pure : elle fait une classe\nà pari, »\n   N'est-il pas saisissant de constater que l'ignorance et le génie\nse rencontrent parfois sur certains sommets, qu'un mendiant\npense comme Pascal, et que Dominique trouve les mêmes mots\nque La Bruyère?\n   En allant, de livre en livre, et de rayon en rayon, dans ma\nbibliothèque mes doigts touchèrent le fameux porteteuille de\nRomaine, et ces lettres que je n'avais jamais pris la peine\nd'ouvrir aimantaient à présent mon désir et ma curiosité. Le\nsignataire se fût-il douté que, depuis plus de dix années que je\nles possédais, je n'avais jamais pris la peine d'en lire une\nseule !\n\n\n\n  Sept années, à peu près, ont passé depuis que j'ai recueilli,\ndans le tiroir du meuble empire, les lettres de Romaine. Domi­\nnique n'est plus rien qu'une poignée de cendres mêlée à la\ncendre de tant de morts oubliés au petit cimetière que j'ai si\nsouvent parcouru. J'ai passé plusieurs soirs de l'octave de la\nToussaint à essayer de lire les lettres qu'ils m'ont laissés. Je\ndis « essayer », parce que je n'ai pas beaucoup réussi. Ces\npauvres choses, qui ont palpité de toute la vie de deux âmes,\nqui ont été écrites dans des transports, attendues avec anxiété,\nlues et sans doute relues avec des battements de cœur, s'en\nvont, elles aussi, déjà en poussière. Leur trame médiocre, leur\nencre pâlie, n'ont pas su résister au temps plus que les mains\nvivantes qui les avaient tracées. J'ai tenté presque toujours en\nvain de les déplier. Elles sont usées de tous leurs bords. Elles\ntombent en morceaux. Malgré le secours de la chimie, je n'ai\npu raviver que très faiblement l'encre ou le crayon effacés et\n"}, {"page_pdf": 820, "texte": "                    ROMAINE ET DOMINIQUE                      709\n\n\npâlis. Je n'ai pu déchiffrer plus de trente lettres sur près de\ntrois cents. Je me suis vu arrêté au milieu d'une page, au bas\nd'un feuillet, la suite ou le verso étant illisible, ou irrémédia­\nblement perdu pour la lecture. Littérairement la perte n'a pas\nd'importance, Romaine et Dominique ne sont pas des lettrés,\ncependant il se rencontre, çà et là, des mots d'un joli pitto­\nresque, d'une spontanéité charmante, d'une simplicité ado­\nrable. Et puis, est-ce qu'il n'y a pas des fleurs des champs, des\ntouffes d'églantiers, qui valent les fleurs les plus rares? Je\nregrette de m'être buté à l'impossible. Cette correspondance\nintégrale eût constitué un document capable de réjouir les\namateurs d'âmes, et telle que je n'en connais pas d'analogue.\nOn a publié les plus jolies lettres d'amour.\n   Celles-ci ne sont pas jolies, elles sont graves, profondes,\naustères, religieuses. Elles résolvent, de la façon la plus inat­\ntendue, le passionnant problème de l'amitié entre la femme et\nl'homme, qui a troublé la psychologie et fait dire tant de\nsottises aux romanciers.\n   Il y a, dans cette correspondance, une autre difficulté maté­\nrielle, surajoutée à la lecture quasi indéchiffrable des textes.\nCes insoucieux de tout, hors de leur cœur, ne datent jamais\nleurs lettres. On croirait que le temps n'a pas eu d'impor­\ntance, et tout cela semble avoir été écrit en marge de l'éternité,\net rien, dans les signes extérieurs, n'est capable de suppléer à\ncette chronologie absente. Les timbres et parfois l'enveloppe\nelle-même ont disparu.\n   Romaine et Dominique se sont aimés pourtant jusqu'à\nl'adoration. La correspondance, que j'ai là sous les yeux, ne\nlaisse aucun doute sur l'étendue et la profondeur de leur atta­\nchement.\n   Des anciens philosophes à Nietzsche, on a discuté, à perte de\nvue, au sujet de la possibilité de cette amitié pure entre\nl'homme et la femme. Chez nous même, la doctrine et. surtout\nla pratique de l'Église semblent entrer en contradiction avec les\nexemples des saints les plus illustres. Insoucieux de ces relents\nde tentation, que les anciens moines et les premiers ermites\nsoupçonnaient flottants depuis le paradis terrestre comme une\nrobe, autour de la femme, la plupart des grands saints asso­\ncient à leur œuvre et à leur nom l'influence féminine d'une\nsainte. Sainte Paule apparaît à côté de saint Jérôme, la com-\n"}, {"page_pdf": 821, "texte": "710                           DURENDAL\n\n\n tesse Mathilde à côté de Grégoire V I I , saint Benoît à côté de\n sainte Scholastique, sainte Claire à côté de saint François\n d'Assise, sainte T h é r è s e à côté de saint Jean de la Croix, sainte\n Chantai à côté de saint François de Sales.\n     Le monde ne croit pas beaucoup à une amitié où il entre\n tant de vertu qu'elle en devient, en quelque sorte, un com­\n posé divin.\n     Les penseurs seuls s'y attardent. C'est de Bonald qui pro­\n clame que « la femme est l'amie naturelle de l'homme » et\n que « toute amitié est faible ou suspecte auprès de celle-là ».\n C'est Balzac s'écriant « que l'amitié des femmes est supérieure\n à leur a m o u r ». C'est La B r u y è r e qui en fait cette « classe à\n part » dont nous avons parlé tout à l'heure. C'est D u m a s , dont\n l'esprit rôdait sans cesse autour du christianisme, et qui s'écrie :\n « O ù est l'homme qui saura aimer la femme c o m m e il faut\nqu'on l'aime, qui se contentera d'une âme qui peut se donner\ntout entière, mais qui ne peut donner qu'elle? Où est-il, l'élu\nassez religieux ou assez malin pour boire le contenu sans tou­\n cher au contenant? »\n    Il eut applaudi, lui, à cette fière déclaration d'une femme\nanonyme qui s'écriait, derrière son voile :\n    « Non, non, l'amitié entre un h o m m e et une femme n'est ni\nimpossible, ni introuvable; elle peut exister et elle existe; elle\nest rare, elle est étrange, elle est du dilettantisme, de la cruauté,\nde l'amour m y s t i q u e , tout ce que vous voulez enfin, mais\nelle est aussi de la grandeur, de l'idéal et de la beauté et je ne\nsuis pas bien sûre qu'elle ne soit pas de la suprême sagesse\npuisque l'amour passe et que l'amitié d e m e u r e . »\n    Romaine et Dominique, qui n'étaient ni des casuistes, ni\ndes psychologues, mais des cœurs simples, ont emporté leur\nsecret dans la mort.\n    Il semble qu'on a côtoyé, dans la vie, de vieux ménages, qui\nont brûlé, sans s'y arrêter, les étapes de la passion, et dont le\nbonheur est fait de la même matière précieuse et rare. J'ai\ndeviné de ces vieilles affections pures, confondues, comme au\nbord du soir la terre et le ciel, comme les vagues et les nuées\nau fond de l'horizon marin, comme les eaux mêlées de deux\nruisseaux d'où pas une bulle ne monte des profondeurs qui\nlaisserait soupçonner un peu de vase tout au fond, et dont la\nlimpidité n'est pas troublée par une seule feuille morte\n"}, {"page_pdf": 822, "texte": "                     ROMAINE ET    DOMINIQUE                   711\n\n\n   A dire vrai, ils n'ont pas vécu leurs existences trop près l'une\nde l'autre. Leurs vies ont été séparées, mais leurs lettres\naffirment que leurs âmes sont demeurées proches, unies et\nmariées ensemble. Ils ont été assis à la même fenêtre pour voir\ndéfiler une procession dans les rues d'une grande ville. Ils ont\nété ensemble à tel sanctuaire célèbre. Ils ont été s'asseoir, de\nloin en loin, à la même table. Une lettre mentionne l'envoi\nd'un livre de prière. Une lettre de Romaine, écrite ensuite\nd'une grave maladie de Dominique, montre un cœur tout\nbaigné de tendresse maternelle. J'en ai noté une autre, de\nDominique, qui a dû être accompagnée d'un envoi d'argent\nassez important. Elle traduit des réflexions sur les biens de ce\nmonde que ne dédaignerait pas un stoïque. « Vous avez acheté\ndes actions, écrit-il, et on vous a appris sans ménagement\nqu'elles ne valaient plus rien. Ne vous désolez pas. Je joins à\nce pli la moitié de ce que je possède, vous réservant l'autre\nmoitié, si cette première venait à vous manquer. »\n   J'observe qu'à mesure qu'ils paraissent avancer dans la vie,\nleur sérénité s'accentue. Les lettres les plus anciennes, c'est-\nà-dire d'écriture plus effacée, sont plus tendres et plus tièdes\nque les dernières, tout au moins d'expression. Celles-ci ont\nun accent plus fort, plus robuste. On sent qu'elles émanent\nd'un sentiment plus profond. Les deux créatures, telles deux\nvoiles longtemps ballottées sur la mer, approchent du port.\nElles vont aborder.\n   Enfin, toute cette passion humaine (je concède le mot, si on\ny tient) est imprégnée de christianisme. Ses vertus la pénètrent\net la gardent incorruptible. Romaine et Dominique, leurs\nlettres l'attestent à toutes les pages, vivent baignés dans\nl'Evangile : ils prient, ils se confessent, ils communient.\n   Et tandis que, par ce soir de novembre, près de la lampe\nallumée, j'évoque, de ces lettres mortes, la double image de\nRomaine et de Dominique, le manteau automnal de pluie et de\nfroidure se déploie, ondule et claque au dehors dans l'ombre\nsans lune et sans étoiles. De grandes rafales ululent aux angles\nde mon toit et les fouets de la pluie flagellent ma vitre. Ils ont\ndû sans doute frémir, au même lamento d'hiver, lorsque, son­\ngeurs ou solitaires, ils écrivaient ou attendaient une de ces\nlettres qui sont là presque en poussière sous mes yeux.\n   Mais ils possédaient, l'un et l'autre, la grande paire d'ailes.\n"}, {"page_pdf": 823, "texte": "712                         DURENDAL\n\n\nOn en sent le battement à chaque page, et le frémissement\ncontenu à chaque phrase. Ce ne sont pas uniquement des cœurs\nqui battent l'un contre l'autre, des bras qui s'attirent invinci­\nblement, des lèvres qui ne murmurent que des paroles de ten­\ndresse; ce sont plutôt deux âmes pareilles à deux magni­\nfiques oiseaux mystérieux, aigles ou phénix, montés tout au\nhaut du ciel, qui s'enivrent de sentir, en volant, leurs ailes\nse frôler, dans l'ivresse de la lumière et de la beauté éternelles.\n\n  Haeltert, le 15 novembre 1912.\n\n                                                 POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 824, "texte": " lever du jour au Maine-Giraud\n                    Que de fois j'ai refermé mes rideaux pour ne pas\n                  voir l'affreuse aurore...\n                                     A. DE VIGNY (Correspondance).\n\nTout dort. Seul dans la chambre haute de la tour,\nOù lettre parfois jette une clarté  vermeille,\nLe maître vieillissant prolonge jusqu'au joui-\n         Son ardente et jalouse veille.\n\nC'est l'heure où tu répands tes noirs      enchantements,\nO nuit ! Sous la magique et subtile    influence\nUne triste douceur éclaire par moments\n          Ses traits que crispe la souffrance.\n\nLe temps passe, pourtant. La fenêtre bleuit;\nVers l'orient, où monte une lueur d'opale,\nLes rochers et les bois, émergeant de la nuit,\n         Se profilent sur le ciel pâle,\n\nC'est l'aube. L'air s'emplit d'un long     frémissement;\nDans les vallons, que couvre une brume glacée,\nLa douteuse clarté fait luire    vaguement\n          Les prés que blanchit la rosée.\n\nMais voici que le faîte éloigné des coteaux\nS'illumine; le jour splendide est près d'éclore...\nEt Vigny, douloureux,     referme ses rideaux\n          Pour ne pas voir l'affreuse aurore...\n\nTel fut l'homme, souffrant, craintif et révolté...\nHélas! je ne puis dire à quel point il me touche,\nCe geste qui trahit, dans son impiété,\n          Une détresse si farouche.\n\nO vous, suavités matinales de l'air,\nPrintanières senteurs qu'exhalent    les feuillées,\nScintillements  lointains perçant, d'un brusque éclair,\n          Le brouillard léger des vallées!\n"}, {"page_pdf": 825, "texte": "714                         DURENDAL\n\n\n      Joyeux pressentiment d'un prodige à venir!\n      Trouble divin'. Minute unique et palpitante\n      Où toute chose, au loin, semble se recueillir\n              Dans une bienheureuse     attente!\n\n      Flot de gloire! Tranquille océan de splendeur\n      Jailli soudainement    de la source  première!\n      Irradiation   de joie et de candeur,\n                Virginité de la lumière!\n\n      Et vous, bouillonnements   juvéniles du sang,\n      Frissons de vie, élans d'amour, ferveurs    sacrées.\n      Hymne de foi qui sort, avec le jour    naissant,\n               De nos âmes régénérées !\n\n      Allégresse éclatant en bénédiction !\n      Volupté chaste en qui l'être se fortifie,\n      Toi qui nous fais chercher dans l'ardente     action\n                L'ivresse même de la vie !\n\n      Douceur du jour, vertus de la jeune clarté,\n      Splendeur de Dieu visible aux âmes    ingénues,\n      Pardonnez à ce cœur assez déshérité\n               Pour ne vous avoir pas connues !\n\n                                                  FERNAND SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 826, "texte": "             Impressions de Toussaint\n\n                 TOUSSAINT triste. Une aube blafarde salit les rideaux. Dans\n                    la chambre se faufile une lumière louche où traînent d'équi­\n                    voques reflets. Ce premier jour de novembre est plein de\n                    froid, de silence et de vent; la pluie tombe; des rafales\n                    parfois secouent la maison. On éprouve comme le besoin\n                    de se tasser, de se faire petit, de baisser la tête en prome­\n                    nant ses mains tremblantes au-dessus d'un foyer flambant;\n                    mais l'heure est matinale encore, les servantes n'ont\npas fini d'allumer les feux, il fait froid. Alors, résigné, on erre au hasard\ndans la maison, on ouvre des portes, on va et puis on s'arrête, on se blottit\ndans un coin où le jour n'a pas encore pénétré et où de l'ombre reste comme\nun peu d'eau bourbeuse au fond d'un étang desséché, on se blottit là, les yeux\nvagues, sans pensée, dans une attitude indifférente. On est comme la feuille\nmorte qui tombe et va grossir le tas des autres feuilles mortes, comme la\nfeuille qui tombe dans la mousse ou sur le tertre rougi et reste là parmi les\nchoses qui pourrissent, un peu de pourriture bientôt elle aussi.\n                                        * *\n   A la première heure je me suis rendu au cimetière. Peu de monde. Les\nallées détrempées par les ondées sont désertes; au loin, infiniment, les tombes\ns'alignent, grises et nues, sévères et immobiles, sous le ciel sinistre. Des bou­\nquets sont étalés là ; de pauvres bouquets de chrysanthèmes que des mains\npieuses déposèrent, déjà flétris, déjà noyés, symboles tristes. Le vent bondit\net la pluie cingle. Et toujours au loin ces loques de brouillard qui se traînent\nau ras des prés, s'accrochent aux haies, pendent aux arbres dénudés. Et cette\nglaise humide et grasse. Là-bas, en face de moi, au versant d'une colline, des\nbois s'agrippent; de grandes plaques jaunes et rouges, splendeur mélancolique\nde ce spectacle sous le soleil d'automne ; mais aujourd'hui les arbres grelottent,\nlamentables, finis, murs en ruines. La nature est une pauvresse en guenilles\nqui n'a même plus le courage d'un effort. Ah ! l'escalade des sapins vers la\nlumière des plateaux dans le printemps enthousiaste et la tendresse exubérante\nde nos neuves verdures, jardins d'Avril!...\n                                        *\n  Deux heures. Par cette après-midi triste de jour férié, dans cette pluie qui\nne cesse pas, combien poignants les vers de Laforgue :\n            C'est la saison, c'est la saison, adieu vendanges !\n            Voici venir les pluies d'une patience d'anges,\n"}, {"page_pdf": 827, "texte": "716                               DURENDAL\n\n\n            A dieu vendanges et adieu tous les paniers,\n            Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,\n            C'est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,\n            C'est la tisane sans le foyer,\n            La phtisie pulmonaire attristant le quartier\n            Et toute la misère des grands centres.\n            Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,\n            Rideaux écartés du haut des balcons des grèves\n            Devant l'océan de toitures des faubourgs,\n            Lampes, estampes, thés, petits fours,\n            Serez-vous pas mes seules amours !...\n            (Oh! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,\n            Le sombre et vespéral mystère hebdomadaire\n            Des statistiques sanitaires\n            Dans les journaux.)\n\n   Oh ! ces rythmes, ces vers qui vous poursuivent toute une après-midi, cris­\npants comme un agacement dans les dents et implacables !\n   Voici déjà le soir qui tombe. J'ai assez vu la rue où ne passe personne. Les\nfumées de la gare ont obscurci le paysage, le brouillard a noyé tous les loin­\ntains; déjà les vitres s'allument... Pauvreté de la vie dehors. Ah! et qu'on\nreste seul avec son pauvre cœur, avec ce triste cœur dont on ne sait que faire,\ntout seul sur cette route, et comme un convoi en détresse...\n   Le jour s'en va comme il s'en vint; plus douloureux encore d'être resté sté­\nrile, de n'avoir apporté aucune joie, aucune tendresse, aucun motif de cou­\nrage. Il s'en va sans laisser de trace. Rien ne demeurera de lui, rien qu'un\npeu plus de lassitude, un peu plus de tristesse confuse au fond de nous, de\nnos pensées, vaisseaux qui sombrent, flambeaux éteints, tournoiements de\nbranches cassées...\n                                       * *\n   Va, vieux homme, suis ton chemin. Tes épaules se voûtent chaque jour\ndavantage, tes yeux ne distinguent plus nettement, tes mains tremblent par­\nfois, un jour viendra où rien n'interrompra plus ce tremblement. Tu es fatigué\ncomme tous ceux qui marchent sans savoir où ils vont, tu ne comprends plus\ntrès bien le sens de la vie... Oui, on est jeune, on porte son cœur comme une\nhostie, on garde les yeux éblouis, car on a vu en soi d'admirables spectacles.\nOn marche et qu'importe le but? Dehors, c'est la pleine lumière... Mais au\ndéclin du jour, on ne comprend plus très bien. Cela ne fait rien. Et dis, d'une\nvoix tremblante, les mots de la prière, tu sais, les mots qu'on fait réciter les\nmains jointes aux petits enfants : « Que votre volonté soit faite... » et dis ces\nmots sans ironie, ni amertume, car ils sont terribles et divins.\n\n                                                     LUCIEN CHRISTOPHE.\n"}, {"page_pdf": 828, "texte": "          \" Beata Beatrix „\n\nSon front mourant fléchit sous le fardeau     soyeux\nDes lourds cheveux d'or sombre inondés de lumière.\nD'invisibles baisers, lui frôlant la paupière.\nEmpourprent    son visage ardent, pur et joyeux.\n\nDe tout son être électrisé, qui réverbère\nL'irradiation magnifique des c i e u x ,\nLa passion jaillit et ruisselle en prière.\nHeureuse et frémissante, elle ferme les yeux.\n\nQui ne jalouserait sa vibrante    agonie?\nAnxieuse, elle tend, vers la Joie infinie,\nLa pourpre et le velours de ses lèvres, les feux\n\nDe son cœur altéré dans sa poitrine frêle,\nEt qui, n'en pouvant plus d'aimer, se brise en elle,\nL'amour dont elle meurt embrasera les c i e u x !\n\n                                            E M I L E CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 829, "texte": "                         Edgar Tinel\n                               1854-1912\n\n                      A Mademoiselle Elisabeth Alberdingk        Thym.\n\n                   LA mort vient de frapper coup sur coup notre plus\n                     grand h o m m e d'État, Auguste Bernaert, et notre\n                     plus grand musicien E d g a r T i n e l . L a Belgique\n                      a perdu deux de ses plus pures gloires natio­\n                     nales ; et s'il n'est pas de notre compétence\n                     de parler de l'homme d ' É t a t , il est de notre\n                      devoir, en cette « Revue catholique d'art »,\nd'adresser un adieu ému au compositeur chrétien, à celui qui a\nle plus contribué à répandre notre renom musical à l'étranger\npar des m o n u m e n t s d'art et de foi.\n    Les journaux ont raconté les débuts modestes du petit cam­\npagnard de Sinay, ses succès de pianiste, l'éclatant prix de\nRome remporté en 1877 avec la cantate De Klokke Roeland ; en\n1881, la directon conférée au jeune lauréat de l'école de musique\nreligieuse à Malines ; l'apparition, en 1888, de l'oratorio Fran-\ncisais dont les exécutions se sont suivies par centaines dans\npresque toute l ' E u r o p e et l'Amérique ; enfin, à la mort de\nl'illustre Gevaert, en décembre 1908, la nomination de Tinel\nau poste de directeur du Conservatoire de Bruxelles. H é l a s !\nquatre ans ne se sont pas écoulés et déjà nous pleurons la perte\nirréparable de ce noble et grand artiste !\n   T i n e l , comme tous les h o m m e s de haute valeur, a été discuté.\nSon style, son écriture (le vilain mot!), disons plutôt sa syntaxe\nmusicale est d'un classicisme intransigeant, d'un scolasticisme\nqui le met à part dans toute l'école contemporaine. Ses enchaî­\nnements harmoniques sont d'une rigueur provenant du style\nlié à la J . - S . Bach, et ses partitions représentent un labeur\nimmense, parce qu'il n'y a pas de parties brossées. T o u t est\n"}, {"page_pdf": 830, "texte": "(Reproduction interdite.)      (Photo F. Ocreman )\n\n\n\nE. T I N E L DANS SON CABINET DE TRAVAIL\n"}, {"page_pdf": 831, "texte": ""}, {"page_pdf": 832, "texte": "                           EDGAR TINEL                          719\n\nminutieusement peint pour être vu de près. Je crois que c'est\nM. Fierens-Gevaert qui a comparé le travail de Tinel à celui\ndes peintres primitifs. C'est parfaitement juste : on y observe la\nmême patience dans la technique, soignée jusqu'aux moindres\ndétails.\n    Mais qu'importent les procédés puisque ces œuvres vastes et\nlaborieuses sont pleines de vie, que l'auteur y a exprimé toute\nsa ferveur religieuse, que, si les formules ne sont pas nouvelles,\nelles revêtent des idées nouvelles, bref, que l'artiste avait\nquelque chose à dire. Tinel a sa mélodie, souvent d'une élo­\nquence prenante comme tout ce qui est, profondément senti et\nexprimé avec une absolue sincérité. Qu'il n'ait pas manié la\nlarge brosse de P. Benoît, tant mieux : il avait, par contre, le\nstyle châtié et contrepointé étranger à Benoît. Qu'il n'ait pas\neu la fougue et le coloris admirables de Gilson, c'est encore\ntant mieux : à chacun son tempérament, et remercions Dieu de\nce que nos grands artistes ne se ressemblent pas.\n   Le classicisme absolu de Tinel comportait évidemment une\nvive admiration et un respect exemplaire pour les ancêtres mu­\nsicaux ; mais par contre une certaine antipathie pour les\nmodernes, du moins pour les très modernes. Ne l'en critiquons\npas trop : c'était une des originalités de sa physionomie artis­\ntique que ce courage absolu dans une opinion qu'il croyait être\nla vraie.\n   Il fut un temps où quiconque ne jurait pas par Wagner était\nconsidéré comme un philistin et un rétrograde. Les réminis­\ncences, voire les plagiats wagnériens n'étaient pas jugés\ncomme des défauts d'originalité... un peu l'histoire du\nDebussysme de nos jours. Eh bien ! Tinel, seul contre tous,\ndisait (textuel) : «J'ai le droit de sauvegarder ma virginité musi­\ncale!» Et il fuyait littéralement les auditions wagnériennes.\nN'est-ce pas typique? Pourtant — à y regarder de près — nous\nvoyons que Lohengrin avait exercé sur lui une grande séduction,\nsensible jusque dans sa dernière œuvre Katharina. Il possédait\ndans sa bibliothèque la grande partition des M eistersinger, la plus\nclassique des œuvres de Wagner. Je crois qu'il ne connut Par­\nsifal que sur le tard, et qu'il ne sut plus se défendre contre\nl'admiration que suscita en lui ce miracle d'art.\n   On a écrit qne César Franck l'horripilait. La vivacité d'im­\npression et d'expression, les boutades familières à Tinel\n"}, {"page_pdf": 833, "texte": "720                             DURENDAL\n\n\n pourraient justifier parfois ces dires. Mais, ici encore, les faits\n prouvent qu'il y eut conversion, puisqu'il dirigea au Conser­\nvatoire la Symphonie, Rédemption et qu'il préparait les Béatitudes !\n P o u r un antifranckiste ce n'était pas si mal !... L a vérité c'est\nqu'il avait horreur de tout art maladif, et, dans la mesure où\n (à tort évidemment) l'art franckisce lui paraissait maladif, T i n e l\n le repoussait. Du moins c'est ainsi qu'il en jugeait il y a quel­\nque dix ans. Il avait changé d'avis depuis.\n    Il est plus aisé de définir les antipathies de T i n e l pour la\nmusique très moderne. Il la détestait carrément. Voici sa pro­\nfession de foi t r a d u i t e d'une interview de Die Musik :\n    « J e n'ai pas l'instinct de la musique philosophique et ma\nprofession de foi s'éloigne encore davantage de l'art érotico-\nneurasthénique du dernier bateau. » Dans cette dernière caté­\ngorie il rangeait presque tous les contemporains! A B r a h m s\nseul, il vouait une admiration sans réserve.\n    Cherchons donc la filiation musicale de T i n e l .\n    Il y a d'abord la musique palestrienne qu'il avait beaucoup\nétudiée dans sa jeunesse. E n s u i t e le grand Bach dont il ne\nparlait qu'avec la plus profonde vénération.\n    Mendelsshon, S c h u m a n n et B r a h m s , le W a g n e r de Lohengrin\net Liszt fuient aussi ses maîtres.\n    Palestrina : on a écrit que la messe à cinq voix — ce chef-\nd'œuvre — était écrite dans le style palestrinien. Elle n'a de\npalestrinien que l'absolue religiosité et le caractère exclusive­\nment vocal. Palestrina et son école ont un style beaucoup plus\npolyphonique, plus formel, impersonnel. L e s entrées des voix\nsont presque toujours successives, en imitations ou fuguées.\n    L a messe de T i n e l est d'inspiration toute moderne, essentiel­\nlement expressive; quoique les cinq voix se meuvent avec une\naisance parfaite, c'est presque toujours celle de dessus qui tient\nle fil mélodique. C'est une œuvre d'une ardeur séraphique et\nd'une facture très personnelle. T i n e l n'était pas de ceux qui\ncroient que les artistes religieux n'ont rien de mieux à faire qu'à\ncopier; rappelons-nous ce qu'il dit dans son discours à Bruges, en\n1902 : « T o u t e une école surgit qui s'ingénia à pasticher le\nXVIe siècle... ceux qui ont suivi le mouvement cécilien en Alle­\nmagne et ailleurs savent ce que je veux dire. »\n   L'influence palestrinienne est donc assez peu sensible même\ndans les compositions liturgiques de T i n e l . Il n'a puisé\n"}, {"page_pdf": 834, "texte": "                            EDGAR   TINEL                         721\n\n\nd a n s la musique du XVI siècle que la pureté du sentiment et la\nfacture serrée et purement vocale.\n    L'influence de J . - S . Bach est plus réelle. Encore ne faut-il\npas l'exagérer, car elle fut encore plus morale que technique.\nIl la faut chercher surtout dans les chœurs, ces beaux chœurs\nsi a b o n d a n t s dans ses oratorios où les parties vocales s'en­\nchaînent à la manière des chorals de Bach. R e m a r q u o n s pour­\ntant que ce fut sans préjudice à sa personnalité; pour s'en con­\nvaincre il suffit de relire les endroits où il écrivit de vrais\nchorals, comme dans Francisons, l'arrivée du saint au deuxième\nacte, et l'Angelus; et dans Godelieve, le touchant chœur des\npauvres. Je citerai encore la prière au Saint-Sang dans son\nchœur inédit Vrijdag. L'allure est tout autre que chez Bach.\nL e grand prélude de Francisons évoque aussi le patronage du\nmaître d'Eisenach et peut-être un peu celui du W a g n e r des\nM eistersinger. T i n e l voyait dans Bach une source de rénovation\npour la musique d'église moderne, et il rêvait d'une grand'-\nmesse avec orchestre, celui-ci d'après le modèle des passions de\nBach.\n   Après Jean-Sébastien (et toujours sans préjudice au caractère\nstrictement personnel de son inspiration) les œuvres du regretté\nmaître trahissent une fréquentation assidue de S c h u m a n n qu'il\nchérissait, du B r a h m s des œuvres chorales, et celle — moins\nconsciente — de Mendelssohn. J'ai déjà dit quelle était la con­\ntribution wagnérienne dans son œuvre. Reste à parler de\nLiszt. L a vérité avant tout : contrairement à certaines opinions,\nT i n e l — pas plus que César F r a n c k — n'a créé l'oratorio\nmoderne dans sa forme plus libre, d r a m a t i q u e , dégagée des\nconventions du découpage. L ' a u t e u r de cette réforme (et de\nbien d'autres encore) ce fut Liszt, le musicien de Christus et\nsurtout de Sainte Elisabeth. Je ne suis pas éloigné de penser\nque la forme de cette dernière œuvre ait été le point de départ\nde celle de Francisons. Cette idée mériterait une étude à part\nqui nous entraînerait trop loin. Mais il est vrai de dire que nul\noratorio moderne n'eut une destinée plus triomphale que Fran-\ncisais et que nul n'a contribué davantage à prouver au public la\nvitalité d'une forme d'art qu'on croyait usée.\n   L a liste des compositions de T i n e l se résume comme suit :\ndans les premières années surtout des œuvres pianistiques et des\nlieder. P a r m i ces derniers il en est de très remarquables, se rat-\n"}, {"page_pdf": 835, "texte": "722                         DURENDAL\n\n\ntachant à l'école de Schumann, comme les Loverkens, quatorze\nmélodies pleines d'expression. A la cantate Klokke Roeland, suc­\ncèdent des œuvres chorales avec orchestre : l'entraînante bal­\nlade des Drie ridders, la charmante cantate des Kollebloemen et\nle triptyque symphonique Polyeucte. Cette dernière œuvre,\nbrillamment orchestrée, constitue avec les trois ouvertures de\nses oratorios le seul appoint purement symphonique dans\nl'œuvre de Tinel. Il faut tirer hors pair la magnifique ouverture\nde Godelieve qui devrait rester au répertoire de tous les grands\norchestres.\n   Les œuvres composées pour l'église sont des modèles d'ins­\npiration où la personnalité de l'auteur s'est adaptée sans effort\nà toutes les exigences de la liturgie. Nous avons parlé de la\nmesse; il faut encore signaler quelques motets avec accompa­\ngnement d'orgue et deux superbes Te Daim, dont le second\nfut composé à l'occasion des fêtes nationales. C'est une fresque\ngrandiose dans sa noble simplicité.\n   Mentionnons la belle sonate pour orgue, encore de nombreux\nlieder, des chœurs pour voix d'hommes et surtout les chœurs\nmixtes a capella : Marialiederen, Geestelijke liederen, des perles !\n   Enfin, pour couronner l'édifice : Franciscus, le vaste oratorio,\nle, drame, lyrique, Godelieve, et Katharina dont le succès fut\nbrillant au théâtre de la Monnaie. Depuis des années, le\nmaître caressait le projet de composer un grand triptyque\nmusical sur les Mystères du Rosaire. Hélas! que n'a-t-il pu\nréaliser une entreprise si conforme à son tempérament et à ses\naspirations ! L'oratorio Franciscus prouve ce que Tinel aurait\npu donner encore dans ce genre. Sans doute, Godelieve et\nKatharina (la plus parfaite de ses compositions) marquent un\nprogrès dans la technique et souvent dans l'inspiration. N'em­\npêche que ces belles œuvres, d'une psychologie trop rudi­\nmentaire pour des drames et d'une allure trop scénique pour\ndes oratorios, n'ont pas la séduction qu'eut et que conservera\nFranciscus, son œuvre par excellence.\n   Maintenant c'en est fait : la direction du Conservatoire de\nBruxelles, où il s'imposa une besogne accablante, tua le com­\npositeur, et, peu après, l'homme. La mort impitoyable l'a\nrenversé en pleine gloire, âgé seulement de 58 ans!\n   Nous avons omis ici de parler du pianiste étonnant qu'il\nfut dans sa jeunesse; du professeur consciencieux et dévoué\n"}, {"page_pdf": 836, "texte": " L E MASQUE D'EDGAR T I N E L\n(MOULAGE DU SCULPTEUR ARSÈNE MATTON)\n"}, {"page_pdf": 837, "texte": ""}, {"page_pdf": 838, "texte": "                            EDGAR   TINEL                     723\n\n\nqu'il fut toute sa vie; du rénovateur de la musique sacrée,\nqui fut son constant souci durant les vingt-sept ans qu'il dirigea\nl'école Lemmens, à Malines. Cela nous entraînerait à écrire\nun volume.\n    Un mot de l'homme, pour finir : tout le monde connaissait\ncette silhouette d'une finesse si originale et d'une expression\ntelle qu'on pouvait lire sur son visage comme dans un livre\nouvert. Ses vivacités étaient proverbiales, mais le cœur était\nd'or. Sa critique, servie par une grande érudition musicale,\nétait cinglante dans le blâme, enthousiaste dans l'admiration.\nEt, comme toutes les âmes hautes, il se nourrissait d'admi­\nration, estimant que la beauté, quelle qu'elle soit, est un\nreflet de Dieu. Nul n'inculquait à ses élèves plus de respect\npour l'art « ce sacerdoce ». Quoique très entier dans ses idées\n il savait reconnaître le mérite de ceux qui ne les partageaient\n pas. Il n'aimait pas l'école française contemporaine; mais,\nparlant de l'apostolat artistique et des ouvrages didactiques\n de Vincent d'Indy, il me dit un jour : « d'Indy! je le vénère! »\n Sa conversation — quand il était bien disposé — était inta­\n rissable et d'un intérêt palpitant. Sur toutes les questions il\n avait des idées originales qu'il soutenait avec feu. Sa foi\n catholique était inébranlable, fière et ardente. Dans tout l'en­\n semble de sa personne il montrait cette vertu de plus en plus\n rare : le caractère. Grand artiste, cœur aimant, haute intel­\n ligence, fervent chrétien, tel fut Edgar Tinel.\n    A genoux sur sa tombe, nous déposons ce suprême hommage\n au maître que nous aimions et auquel nous vouons une éter­\n nelle reconnaissance.\n\n   Bruges, novembre 1912.\n\n                                            JOSEPH RYELANDT.\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": "                             Les Nibelungen\n  Trilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n\n                             DEUXIÈME PARTIE\n                         L a m o r t de S i e g f r i e d\n                                         (Suite) (I)\n\n                                      A C T E IV\n                                          (A Worms)\n\n                                         SCÈNE I\n\n          (Le hall. Gunther et ses guerriers. Hagen armé d'un épieu.)\n  H A G E N . — U n e feuille de tilleul? Mais u n aveugle la verrait! J e parie,\nqu'à cinquante pas, je fends, d'un c o u p de cet épieu, une n o i s e t t e !\n  GISELHER. — De grâce, ne nous en parle p l u s ; nous savons depuis long­\ntemps que rien ne rouille chez toi!\n  H A G E N . — L e voici! P r o u v e z - m o i , bien que votre père n e soit pas mort\naujourd'hui, que vous savez a s s o m b r i r vos regards et composer vos traits!\n\n                                         S C È N E II\n\n  SIEGFRIED (entre). — E h ! c o m p a g n o n s ! N'entendez-vous pas l'aboi des\nchiens et le cor qu'on essaye? Allons! à cheval! Il est temps d e p a r t i r !\n  H A G E N . — Ce sera u n e belle j o u r n é e !\n  SIEGFRIED. — N e dit-on p a s que les ours p é n è t r e n t jusque d a n s l'écurie et\nque les aigles guettent l'enfant au seuil des portes?\n  VOLKER. — Ce ne serait pas la première fois.\n   SIEGFRIED. — On a bien mal chassé depuis les n o c e s ! Allons! repoussons\nl'ennemi t émér ai r e! Qu'il nous paye une large d î m e !\n  H A G E N . — Mon ami, il faut aiguiser les glaives et raffermir l'épieu!\n\n\n  (1) Voir les numéros de septembre et d'octobre.\n"}, {"page_pdf": 840, "texte": "                              LES NIBELUNGEN                                725\n\n\n  SIEGFRIED. — Et pourquoi?\n  HAGEN. — Tu as trop aimé, sinon tu le saurais depuis longtemps.\n  SIEGFRIED. — J'ai préparé mon départ, chacun le sait; mais parle, qu'est-il\nsurvenu?\n  HAGEN. — Les Danois et les Saxons vont passer par ici.\n\n  SIEGFRIED. — Les princes qui nous prêtèrent serment sont donc morts?\n  HAGEN. — Ce sont eux qui marchent à leur tête.\n\n  SIEGFRIED. — Comment?       Lüdeger et Ludegast? Ceux que j'ai renvoyés\nsans rançon?\n  GUNTHER. — Ceux-là mêmes; ils se sont révoltés hier.\n\n  SIEGFRIED. — Au moins avez-vous mis leurs messagers en pièces? Chaque\nvautour eut de quoi s'en repaître?\n  HAGEN. — Est-ce Siegfried que j'entends parler?\n   SIEGFRIED. — Qui sert des traîtres, doit en subir le sort! Enfer et damna­\ntion! Je sens renaître ma colère! Je croyais haïr, erreur, j'aimais moins! Ah!\nje ne déteste rien tant que la trahison, l'infidélité, l'hypocrisie et l'infâme\ncalomnie par quoi l'on nous approche comme l'araignée, sur des pattes cro­\nchues! Est-il possible que des hommes vaillants se puissent souiller de la\nsorte? Vous tous, qui êtes de mon sang, ne restez pas là, froidement, à me\ndévisager comme si j'avais perdu le sens et tout confondu ! C'est la première\ninjure que je subis ! Biffez d'un trait et jusqu'au dernier chiffre le compte des\nfutilités qui nous divisent, seuls ces deux sont coupables!\n   GISELHER. — C'est honteux! J'entends encore les louanges dont ils te cou­\nvraient! Mais quand ce messager vint-il?\n   HAGEN. — Comment? Tu ne l'as pas rencontré? Il est vrai qu'il s'en\nretourna au plus vite; il ne prit même pas le temps de se réconforter!\n   SIEGFRIED. — Oh! pourquoi ne l'as-tu pas châtié de son insolence! Un\ncorbeau lui eût arraché les yeux pour les cracher avec dégoût devant le\ntrône de son maître! C'était la seule réponse digne de nous! Non, il ne s'agit\nplus d'invoquer les droits de la guerre ou de l'usage, mais de commencer une\nchasse aux fauves ! Ne souris point, Hagen ! Nous armerons nos mains de la\nhache du bourreau, non du noble glaive; et comme elle est d'un fer pur,\nnous ne nous en servirons que lorsque la corde ne suffira plus à cette chasse\naux chiens.\n   HAGEN. — C'est entendu !\n   SIEGFRIED. — Il me semble que tu te moques de moi? Je n'y comprends\nrien! Ne t'enflammes-tu pas le premier de nous tous? Je sais que tu es mon\naîné; mais ce n'est pas plus la jeunesse que le regret de vous avoir conseillé\nl'indulgence qui me pousse à parler de la sorte. Non, il me semble être en\nface de la terre entière, et de même que la cloche invite à la prière, ma voix\nappelle l'humanité à la vengeance, à la justice!\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": "726                               DURENDAL\n\n\n  GUNTHER. — Il en est ainsi !\n   SIEGFRIED (à Hagen). — Sais-tu ce que c'est que la félonie, la trahison? Tu\nregardes ton ennemi en face, tu lui souris, tu le provoques loyalement et tu\nle vaincs; mais, par excès de fierté si pas de noblesse, loin de le tuer tu le\nlibères et toi-même tu lui rends les armes qu'il perdit au combat. Il ne les\nrepousse pas, il feint, te remercie, te louange et te jure par mille serments\nqu'il te sera fidèle. Mais quand l'oreille encore emmiellée de ses paroles tu\nt'endors pour goûter quelque repos, que tu es là, dépouillé et sans défense,\nalors il se glisse jusqu'à toi, t'assassine, et tandis que tu meurs te souille de\nses crachats !\n  GUNTHER (à Hagen). — Que t'en semble-t-il?\n\n  HAGEN (à Gunther). — Que cette noble colère m'enhardit à solliciter l'aide\nde notre ami pour ce combat.\n   SIEGFRIED. — Je partirai seul avec mes guerriers, c'est par moi que cette\nguerre vous survint. J'eusse beaucoup aimé pouvoir conduire ma femme\nauprès de ma mère afin de recevoir d'elle, pour la première fois, une pleine\nlouange; mais cela ne se peut tant que ces hypocrites auront des fourneaux\npour cuire et des sources pour boire ! Je décommande à l'instant mon retour\net voici mon serment : Je vous les amènerai vivants; et dès ce jour enchaînés\ndevant mon burg ils aboieront à mon entrée et sortie ! En vérité, ils n'ont\nqu'une âme de chien !\n                                                            (Il part en courant.')\n\n                                  S C È N E III\n\n  HAGEN. — Furieux, il court chez elle; il la quitte, je la rejoins aussitôt.\n  GUNTHER. — Je refuse d'aller plus avant !\n  HAGEN. — Quels sont tes desseins !\n  GUNTHER.    — Que d'autres messagers annoncent que tout est rentré dans\nle calme!\n  HAGEN. — Tu seras obéi, aussitôt que Kriemhild        m'aura révélé le secret !\n  GUNTHER. — Tes entrailles sont donc d'airain que tu ne te sentes ému\ncomme nous tous ?\n   HAGEN. — Il est difficile de te comprendre, énonce-toi clairement.\n  GUNTHER. — Je ne veux pas que Siegfried meure !\n\n   HAGEN. — Sa vie est en tes mains. Fussé-je derrière lui, dans la forêt,\nl'épieu levé, un simple signe de ta main, et ce n'est point le criminel mais\nun animal qui tombe I\n  GUNTHER. — Il n'est pas de crime en lui ! Qu'y peut-il, s'il garda la cein­\nture, si Kriemhild l'a trouvée? Elle lui est échappée comme tombe du car­\nquois une flèche oubliée. On ne la remarque qu'au bruit qu'elle fait. Réponds\ntoi-même, et vous tous dites-moi : qu'y peut-il?\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "                            LES NIBELUNGEN                               727\n\n   HAGEN. — Assurément rien ! Il n'est pas moins innocent d'avoir manqué\nd'esprit pour s'en tirer; la première demande l'aura bouleversé.\n  GUNTHER. — Et bien donc? Que reste-t-il?\n\n  HAGEN. — Le serment de la reine !\n  GISELHER. — Si elle veut son sang qu'elle le frappe elle-même !\n\n    HAGEN. — Pourquoi nous disputer comme des enfants? Ne peut-on\namasser des armes tout en ignorant à quel usage on les destine? N'ex­\nplore-t-on pas un pays jusque dans ses gorges? Pourquoi changer\nl'usage aujourd'hui? Je veux essayer ma chance auprès de Kriemhild, ne\nfût-ce que pour ne pas négliger la plus belle des ruses ! Je ne saurai rien\ns'il n'a rien révélé; vous, restez libres de mettre à profit le fruit de mon\nexpérience : de réaliser ce que je feins ou de couvrir au combat l'endroit\nvulnérable. Mais encore faut-il qu'on le connaisse !\n                                                                    (Il sort.)\n\n                                   S C È N E IV\n\n   GISELHER (à Gunther). — Si tu n'avais suivi l'élan de ta générosité, si tu\nn'avais gardé la foi donnée, je te dirais : cette intrigue est indigne d'un\nroi !\n  VOLKER. — Il    n'est personne qui ne comprendra ta colère ; on dira : il\nl'a trompé!\n  GISELHER. — Il s'agit bien   de celai Mais n'en discutons point. Tout est\nau mieux !\n  VOLKER. — Tout est au mieux?\n\n  GISELHER. — Pourquoi pas?\n\n   VOLKER. — On m'a dit que la reine a pris le deuil, qu'elle refuse tout\naliment. Est-ce vrai ?\n  GUNTHER. — Trop juste, hélas !\n\n   VOLKER. — Comment donc se pourrait-il que tout soit au mieux?\nHagen a raison ! Elle n'est pas affectée comme une autre femme dont le\ntemps guérit la douleur. Non, des deux l'un doit mourir ! Sans doute, il\nn'en peut rien si cette ceinture s'est accrochée à lui comme un serpent; c'est\nsimple malchance, mais malchance qui tue. C'est pourquoi il ne te reste\nqu'à désigner la victime!\n  GISELHER. — Meure donc ce qui refuse de vivre !\n\n  GUNTHER. — Terrible     choix!\n  VOLKER. — Je te déconseillai cette voie; maintenant il est   trop tard, elle\nest la seule issue!\n  DANKWART. — Qu'un   chacun réponde de son fait! C'est notre droit ! Qui\nceint imprudemment le glaive et transperce son meilleur ami ne saurait le\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": "728                                      DURENDAL\n\n\nracheter par des larmes, aussi c h a u d e s , aussi a b o n d a n t e s soient-elles! Il faut\nson sang!\n  G U N T H E R . — J e verrai Brunhild.\n                                                                                 (Il sort.)\n\n                                         SCÈNE V\n\n  VOLKER. — Voilà Kriemhild et H a g e n . Ainsi qu'il l'a prévu elle est toute\nbouleversée; laissons-les!\n                                                               (Tous sortent.)\n\n                                         S C È N E VI\n  H A G E N . — S i t ô t levée?\n  KRTEMHII.D. — L e repos m'a fui, cher oncle.\n  HAGEN. — Siegfried ne vient-il de te quitter, tout échauffé et comme en\ncolère? La paix n'est donc p a s r e v e n u e ! Voudrait-il peut-être abuser de son\ndroit d'époux? P a r l e , je saurai l'en r e p r e n d r e !\n  KRIEMHILD. — S'il n'était que ce souvenir qui me rappelât ce jour de\nmalheur, je m'en souviendrai c o m m e d'un beau rêve : Siegfried ne me fit\naucun r e p r o c h e .\n  HAGEN. — Sa générosité me ravit!\n KRIEMHILD. — Q u e j'eusse préféré m'en voir a c c a b l e r ! Qu'il sache d u\nmoins q u e je ne me suis pas ménagée !\n  HAGEN. — Avec quelque mesure, je suppose?\n  KRIEMHILD. — J e sais combien j'offensai B r u n h i l d et qu'elle ne me par­\ndonnera j a m a i s . A h ! que n'ai-je subi moi-même l'injure que je lui portai!\n  HAGEN. — C'est donc ce souci qui te réveille si tôt?\n  KRIEMHILD. — Il me pousserait plus tôt à r e n t r e r ! N o n , c'est la peur pour\nSiegfried qui me t o u r m e n t e .\n  HAGEN. — L a peur? P o u r Siegfried?\n  KRIEMHILD. — N ' y a-t-il pas nouvelle guerre?\n  H A G E N . — E n effet !\n  KRIEMHILD. — L e s t r a î t r e s !\n   H A G E N . — Voilà bien de l'humeur pour u n e simple traverse! V a ! N ' e n\nprépare pas moins le retour. Q u a n d Siegfried reviendra lu couvriras les\nbagages de sa cuirasse! Mais, où est ma raison? De c u i r a s s e ! il n'en porte\npas, il n'en a nul besoin!\n  KRIEMHILD. — T u y crois, vraiment?\n   HAGEN. — E h ! tu m ' a m u s e s ! Si quelque autre femme s'en tourmentait, je\nlui répondrais : Enfant, de mille flèches il n'en est qu'une qui puisse\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": "                               LÈS NIBELUNGEN                                  729\n\n\nl'atteindre; encore, en le touchant, se brise-t-elle. Mais je ne puis que me\nmoquer de tes alarmes ! Va ! cherche ailleurs grillon qui chante mieux !\n   KRIEMHILD. — Ce sont les flèches que je crains sur toutes choses ! La\nlargeur de l'ongle leur suffit à percer et à tuer!\n  HAGEN. — Il en est ainsi de flèches empoisonnées! Et qu'il faille tout\ncraindre de barbares qui ont percé la digue sacrée pour tous au sein même\nde la guerre, je ne le nierai pas...\n   KRIEMHILD. — Tu vois bien que ma crainte est justifiée !\n   HAGEN. — Mais en quoi cela touche-t-il Siegfried? Qu'il pleuve des\nflèches, il les secoue comme nous secouons la neige de nos manteaux. Il le\nsait, et cette conscience ne l'abandonne jamais. Ce qui nous fait trembler au\ncombat, nous qui ne sommes pourtant pas nés sous le peuplier, l'emplit de\njoie. Qu'il s'en aperçoive, il en rit aussitôt et nous en rions avec lui de tout\ncœur. Sois donc sans crainte : le fer soutient l'épreuve du feu, il en sort\nacier !\n   KRIEMHILD. — Je n'en frissonne pas moins.\n   HAGEN. — Enfant, tu connais à peine l'amour; que je serais heureux de\nte trouver aussi tremblante après bien des années !\n  KRIEMHILD. — Tu oublies donc, ou tu ignores, ce qu'on raconte de lui,\nqu'il est vulnérable en un endroit?\n   HAGEN. — En effet! Je m'en souviens tout à coup; je l'avais oublié. Lui-\nmême nous l'a dit. Il parlait d'une feuille, ou il Mais je cherche en vain de\nlaquelle I\n  KRIEMHILD. — D'une feuille de tilleul!\n\n  HAGEN. — Justement! Mais comment cette feuille pût-elle lui porter dom­\nmage ? C'est une énigme sans seconde I\n  KRIEMHILD. — Une bourrasque l'arracha de l'arbre, tandis qu'il se baignait\ndans le sang du dragon. La place qu'elle toucha resta vulnérable.\n   HAGEN. — C'est donc de dos, puisqu'il ne s'en est pas aperçu! Mais qu'im­\nporte? Ceux qui sont prêts à le défendre au moindre danger, tes proches,\ntes frères même, ignorent l'endroit : qui donc craindrais-tu?\n  KRIEMHILD. — Les Valkyriesl Elles se choisissent les meilleurs héros et\nquand elles visent, le trait du chasseur aveugle atteint le but.\n  HAGEN. — Qu'un serviteur lui couvre       le dos, l'en voilà préservé!\n  KRIEMHILD. — J'en dormirais plus à l'aise!\n   HAGEN. — Eh bien, Kriemhild, s'il tombait dans le Rhin profond — ce qui\nfaillit lui arriver — et que le poids de son armure l'entraînât, je sauverais Sieg­\nfried ou périrais avec lui !\n   KRIEMHILD. — Tu ferais cela, mon cher oncle!\n   HAGEN. — Pourquoi non! Si le coq rouge se posait sur son burg par la\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": " 730                                       DURENDAL\n\n\n nuit noire, si à moitié suffoqué il ne trouvait pas d'issue, j'emporterais\n Siegfried dans mes bras, ou les flammes n o u s dévoreraient e n s e m b l e !\n    KRIEMHILD (veut l'embrasser). — O h ! laisse-moi.\n   H A G E N (l'écartant). — Je l'ai j u r é — il est vrai depuis p e u .\n   KRIEMHILD. — C'est la voix du sang qui vous lie ! T u le ferais d o n c toi-\n même? T u consentirais à le défendre?\n  H A G E N . — J e le ferai! Il se battra pour moi, de mille exploits il ne me\nreviendra que le moindre, mais je le protégerai !\n   KRIEMHILD. — J a m a i s je ne l'eusse espéré de toi !\n   H A G E N . — Mais encore faut-il que tu m'indiques la place.\n   KRIEMHILD. — Là, au milieu des épaules.\n   H A G E N . — A h a u t e u r d e cible !\n   KRIEMHILD. — O h ! ne lui fais pas expier ma faute! Cher oncle! par grâce!\n   H A G E N . — Quelle étrange pensée !\n  KRIEMHILD. — La jalousie m'aveuglait; c'est elle plus que le dédain qui\nm'irritai\n   H A G E N . — L a jalousie t'aveuglait? Est-ce possible?\n   KRIEMHILD. — O h ! j ' e n ai h o n t e ! J'en ai honte, au point que s'il me mal­\ntraitait la nuit, ce que j'espère parfois, je n'en voudrais point à B r u n h i l d !\n   H A G E N . — Rassure-toi, elle oubliera.\n   KRIEMHILD. — Est-il vrai qu'elle refuse toute nourriture?\n   H A G E N . — Elle a coutume de j e û n e r en ces j o u r s ; c'est la semaine des\nN o r n e s , sacrée pour l'Islande.\n   KRIEMHILD. — Mais, voilà trois jours déjà...\n   H A G E N . — E h ! que nous importe?... S i l e n c e ! . . . L'on vient!\n  KRIEMHILD. — Qu'est-ce encore ?\n   HAGEN. — Si tu marquais l'endroit, sur son vêtement, d'une croix à peine\nvisible?... Q u e t'en semble-t-il? Il est vrai, que c'est insensé, qu'il se moque­\nrait bien de toi si tu le lui r a c o n t a i s ; mais je l'ai sous ma garde, et voudrais\ndès à présent ne rien négliger.\n  KRIEMHILD. — J'y veillerai.\n                                        (Elle va à la rencontre de Ute et du Chapelain.)\n\n                                        SCÈNE      VII\n\n   H A G E N . — T o n héros? Il n'est plus que ma p r o i e ! S'il s'était tu, il serait\nen sécurité; mais je savais qu'il n e se tairait p a s ! . . . P o u r qui c h a n g e de\ncouleur comme l'insecte, suivant les aliments qu'il absorbe, il est bon de\nn'avoir aucun secret : ses entrailles le t r a h i s s e n t !\n                                                                                (Il part.)\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "                                LES NIBELUNGEN                                731\n\n\n\n                                  SCÈNE      VIII\n\n           (Ute et le Chapelain entrent.)\n    L E CHAPELAIN. — On ne trouve d'image qui l'exprime à souhait. L'on\n cherche à comparer et à comprendre, mais le mot et la mesure font défaut.\n Prosternez-vous devant Dieu ; et quand vous serez perdue en contrition et\n humilité, alors, ne fût-ce que pour l'instant que la foudre s'attarde sur\n terre, vous vous serez ravie au ciel.\n   U T E . — C'est donc vraiment possible?\n    L E CHAPELAIN. — Tandis que les juifs furieux le lapidaient, saint Etienne\n vit la porte du paradis s'entr'ouvrir. Il jubilait et chantait. On écrasa son\n pauvre corps; mais il lui sembla que ses bourreaux, loin de l'atteindre, frap­\n paient les vêtements qu'il venait de quitter.\n   U T E (à Kriemhild qui les a rejoints). — Ecoute, Kriemhild.\n   KRIEMHILD. — Volontiers, mère.\n\n    L E CHAPELAIN. — Telle était la vertu de sa foi! Apprenez, d'autre part, la\n malédiction qui frappe ceux qui doutent. Pierre, qui porte le glaive de l'Eglise\n et les clefs du ciel, avait un disciple qu'il chérissait par-dessus tous. Se trou­\nvant un jour sur un rocher que la mer sauvage battait, il pensa à l'assurance\navec laquelle son maître quitta sa barque au premier signe du Sauveur, et\nmarcha d'un pas ferme sur la mer qui le menaçait d'une mort certaine. A la\npensée de cette épreuve, le vertige le prit et ce miracle lui parut tellement\nimpossible que, pour ne pas tomber dans le gouffre, il s'accrocha aux aspé­\nrités du rocher en s'écriant : « Tout, tout est possible, hormis cela! » — Le\nsouffle de Dieu passa, le rocher fondit, l'incrédule se sentit glisser vers\nl'abîme. Se sentant perdu, fou d'angoisse et d'horreur, il sauta à la mer.\nMais, touchée du même souffle de l'Eternel, celle-ci s'était figée et le portait\ntout comme le sol vous porte, vous et moi! Alors, plein de repentir, il pleura,\ndisant : « Seigneur, toute puissance est tienne! ».\n   U T E . — Eternellement!\n  KRIEMHILD. — Mon père, prie        donc celui qui transforme à son gré les élé­\n ments, qu'il veille sur mon cher Siegfried! Pour chaque année qu'il me don­\n nera de vivre à ses côtés, j'élèverai un autel à quelque saint.\n                                                                   (Elle sort.)\n   L E CHAPELAIN. — Ce miracle t'étonne? Apprends comment j'en vins à servir\n Dieu. Ma race est celle des Angles; je naquis païen au milieu d'un peuple\npaïen. Je croissais sauvage, et à quinze ans je portais le glaive. Voilà que le\npremier messager de Dieu parut parmi nous. On se moqua de lui, on l'in­\njuria, puis on le tua. Reine, j'étais à ses côtés; excité par les autres, je lui\nportai, de cette main, dont je ne fais plus usage depuis — car ce bras n'est\npoint paralysé comme vous croyez — je lui portai le coup de grâce. J'entendis\nsa prière, elle suppliait pour moi; avec l'amen il rendit l'âme. Mon cœur\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": "732                                  DURENDAL\n\n\nt o u r n a dans ma poitrine, je jetai m o n épée, m'enveloppai de ses vêtements\net partis au loin prêcher la Croix!\n  U T E . — Voici m o n fils ! Oh ! si tu pouvais n o u s rendre le b o n h e u r perdu !\n\n                                                                 (Tous deux partent.)\n\n                                     SCÈNE      IX\n\n          (Gunther, Hagen et les autres entrent.)\n   GUNTHER. — J e vous l'ai dit : elle compte sur sa mort c o m m e nous comp­\ntons sur les fruits à l'automne. L a vieille a, pour l'exciter, jeté cent graines\nd'avoine d a n s sa c h a m b r e . Elles sont intactes.\n   GISELHER. — G o m m e n t se peut-il qu'elle mette sa vie au prix de la sienne?\n  H A G E N . — J'en ai souvent cherché la raison.\n  GUNTHER. — Aucun empressement, a u c u n e hâte, comme c'est le propre\ndes choses soumises au t e m p s , à l'espace et à la volonté de l'homme. P a s une\nquestion, pas u n e altération de ses traits, seul, l'étonnement q u ' o n ouvre la\nbouche sans dire : tout est a c c o m p l i !\n  H A G E N . ' — J e te l'ai dit : un c h a r m e la possède. Cette haine a sa source\ndans l'amour.\n  G U N T H E R . — T u crois?\n  H A G E N . — P o u r t a n t ce n'est p a s l'amour qui lie de la sorte l'homme à la\nfemme.\n  GUNTHER. — Q u e serait-ce donc?\n  H A G E N . — C'est une magie par quoi sa race veut vivre et qui pousse la\ndernière géante au dernier géant, sans joie et sans envie.\n  GUNTHER. — N'y peut-on rien c h a n g e r !\n  H A G E N . — La mort seule peut disperser cette force. L e u r sang se glacera\nau m ê m e instant. Crois-moi, s'il a tué le d r a g o n , c'est qu'il devait prendre\nbientôt le même c h e m i n !\n                                                               (On entend du bruit.)\n  GUNTHER. — Qu'est-ce encore?\n  HAGEN. — Ce sont les faux messagers que D a n k w a r t chasse. Il le fait en\nconscience! N o u s n'avons nul sujet de craindre qu'un amoureux s'y\nméprenne !\n\n                                        SCÈNE X\n\n          (Survient Siegfried. Hagen le devine.)\n  HAGEN. — Enfer et damnation ! n o n ! dix fois non ! Ce serait la honte ! et\nSiegfried, j ' e n suis sûr, pense comme moi ! Le voilà bien à p r o p o s ! Parle,\ndécide! (Quand Dankwart entre.) N e retires point ta parole, tu l'as donnée!\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                      753\n\n\n(A Dankwart.) T u n'épargnas p a s le fouet! (A Siegfried.) Quoi, qu'il en soit,\nscelle notre décision.\n  SIEGFRIED. — D e quoi s'agit-il?\n  H A G E N . — Ces chiens proposent la paix ; mais avant qu'ils n'eussent fini\nde parler, j ' a i fait chasser ces misérables !.\n  SIEGFRIED. — C'est bien fait !\n  HAGEN. — L e roi m'en v e u t ; on ne sait, dit-il, ce qui peut arriver.\n  SIEGFRIED. — O n ne sait? J e le sais parfaitement! Saisissez le loup par la\nqueue, il ne vous mordra point !\n  HAGEN. — Bien dit!\n\n  SIEGFRIED. — Des hordes sauvages les poussent. Elles moissonnent sans\nsemer!\n  HAGEN. — Comprenez-vous?\n\n  SIEGFRIED. — Ménage-t-on le loup parce qu'il ne peut se défendre?\n  HAGEN. — Evidemment non!\n  SIEGFRIED. — P r e n o n s le parti le plus sage ; refoulons-les jusque dans leurs\nderniers retranchements.\n  H A G E N . — Il me semble p o u r t a n t qu'il est inutile de nous échauffer. J e pro­\npose de chasser aujourd'hui.\n  GISELHER. '— J e ne serai point des vôtres !\n  GERENOT. — Vous irez sans m o i !\n  SIEGFRIED. — C o m m e n t ? V o u s êtes jeunes et forts et voudriez n o u s laisser?\nM'eût-on lié, de mes dents j ' a u r a i s scié la corde! O h ! joie de la chasse, que\nne puis-je te chanter !\n  H A G E N . — Est-ce convenu?\n  SIEGFRIED. — C o m m e n t d o n c ! Ami, la colère me tient à ce point q u e je\nvoudrais provoquer la terre entière! Il me faut d u sang !\n  H A G E N . — J'en cherche aussi !\n\n\n                                      S C È N E XI\n\n           (Kriemhild entre.)\n   KRIEMHILD. — Vous partez en chasse?\n  SIEGFRIED. — E n effet, c o m m a n d e le r e p a s .\n   KRIEMHILD. — Cher Siegfried, ne t'éloigne p o i n t !\n   SIEGFRIED. — M o n enfant, il est u n e chose que tu ne sauras jamais trop\ntôt : On ne d e m a n d e pas à son mari : n e t'éloigne point, on lui dit : je t'accom­\npagne !\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": "734                                            DURENDAL\n\n\n   KRIEMHILD. — E h b i e n ! je t'accompagne!\n   H A G E N . — C'est impossible!\n   SIEGFRIED. — Et pourquoi? Puisqu'elle l'ose! Ce n e serait p a s la première\nfois! Q u ' o n a p p o r t e le faucon ! A elle tout ce qui vole, à nous ce qui saute et\ncourt! Notre joie en sera comblée!\n  H A G E N . — L ' u n e dans sa c h a m b r e accablée de h o n t e , l'autre à la chasse?\nCe serait u n o u t r a g e !\n   SIEGFRIED. — T u as raison, je n'y pensais pas.\n   KRIEMHILD. — Alors, change de vêtement.\n   SIEGFRIED. — E n c o r e ? J e veux bien réaliser tes désirs, mais non satisfaire\ntes caprices.\n   K R I E M H I L D . — Q u e t u es   dur!\n\n  SIEGFRIED. — Laisse-moi partir! L e grand air va tout chasser et demain\nsoir j e t'en d e m a n d e r a i p a r d o n !\n   HAGEN. — Allons!\n   SIEGFRIED. — A l'instant! E n c o r e un baiser! le dernier ! (Il embrasse\nKriemhild.) T u ne t'y refuses p a s ? T u ne me dis p a s : demain soir, comme\nj'osai te le dire? — J e t'en r e m e r c i e !\n   KRIEMHILD. — A h ! reviens !\n\n  SIEGFRIED. — T u m ' é t o n n e s ! Q u e crains-tu? J e p a r s entouré d'amis\néprouvés, à moins que les montagnes ne croulent nul danger ne nous menace !\n   KRIEMHILD. — Malheur à moi ! J e le vis en r ê v e !\n   SIEGFRIED. — Enfant ! la réalité est plus stable !\n   KRIEMHILD (l'embrassant). — O h ! R e v i e n s ! reviens!\n                                                                   (Les guerriers fartent. )\n\n\n                                           SCÈNE XII\n\n   KRIEMHILD. — Siegfried !\n\n  SIEGFRIED (réapparaissant). — Mais q u e m e veux-tu donc?\n\n   KRIEMHILD. — Si tu voulais ne p a s me g r o n d e r . . .\n\n   HAGEN (revenu précipitamment). — Cherche-t-elle son fuseau?\n\n  SIEGFRIED. — J e t'en supplie, p a r l e ! Les chiens vont r o m p r e l'attelle!\n   H A G E N . — E m p l i s ta q u e n o u i l l e ! T u risques de filer au clair de lune avec\nles sorcières!\n\n  KRIEMHILD. — Va, m a i n t e n a n t ! J'ai voulu te revoir u n e dernière fois.\n                                                            (Hagen et Siegfried     partent.)\n"}, {"page_pdf": 850, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                    735\n\n\n                                      SCÈNE       XIII\n\n  KRIEMHILD. — P r ê t e à tout dire, je le rappelle cent fois et n'ose rien\navouer! Ah! c o m m e n t se peut-il qu'on fasse ce qu'on regrette aussitôt.\n\n\n                                      SCÈNE        XIV\n\n          (Gerenot et Giselhct entrent.)\n  KRIEMHILD. — E n c o r e ici! C'est Dieu qui me les envoie! Chers frères, je\nvous en supplie, du fond de mon cœur, satisfaites un désir insensé! Rejoi­\ngnez Siegfried, restez derrière l u i !\n  GERENOT. — N o u s n'en avons nulle envie.\n  KRIEMHILD. — Nulle envie?\n  GISELHER. — L e loisir nous fait défaut.               Il faut tout préparer p o u r la\nguerre.\n   KRIEMHILD. — Comment? C'est votre jeunesse qu'on a chargée d'un tel\nsoin? O h ! si je vous suis chère, si vous savez q u ' u n même sein nous éleva,\nrejoignez-les aussitôt !\n  GISELHER. — L a forêt les tient déjà.\n  GERENOT. — L e roi, ton frère, les a c c o m p a g n e .\n  KRIEMHILD. — J e vous en supplie, par g r â c e !\n   GISELHER. — Il nous faut choisir les armes ; tu le verras toi-même ! (Il veut\npartir.)\n  KRIEMHILD. — Alors, dites-moi : H a g e n aime-t-il Siegfried ?\n  G E R E N O T . — P o u r q u o i ne l'aimerait-il pas?\n  KRIEMHILD. — L'a-t-il j a m a i s loué?\n  GISELHER. — Je n'appris jamais qu'il l'eût b l â m é , et H a g e n loue q u a n d il\nne blâme p a s . (Tous deux partent.)\n  KRIEMHILD. — Ils restent ici! P l u s que toute chose cela m'angoisse!\n\n\n                                       S C È N E XV\n\n          (Frigga entre.)\n  KRIEMHILD. — T o i , vieille! Q u e viens-tu chercher?\n  FRIGGA. — J e ne cherche r i e n !\n  KRIEMHILD. — Q u e désire la Reine?\n  FRIGGA. — L a Reine? R i e n !\n  KRIEMHILD. — R i e n ! Toujours rien! Ne peut-elle donc p a r d o n n e r ?\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": "736                                    DURENDAL\n\n\n   FRIGGA. — J e l'ignore. Elle n'en eut jamais l'occasion. On ne l'a jamais\noffensée. J ' e n t e n d s des cors? Il y a donc chasse aujourd'hui?\n   KRIEMHILD. — C'est peut-être toi qui l'as c o m m a n d é e !\n   FRIGGA. — Moi? E n rien !\n                                                                              (Elle part.)\n\n                                      S C È N E XVI\n\n  KRIEMHILD. — Ah ! que n'en ai-je eu le c o u r a g e ! Q u e tu ne c o n n u s jamais\nde femme, ô mon'bien-aimé, je le vois aujourd'hui ! J a m a i s tu n'eusses confié\nce terrible secret à sa faiblesse ! J'entends la voix m o q u e u s e d o n t tu le\nsussures à mon oreille ; je te fais jurer de ne le révéler à personne et voilà que\nmoi-même... O h ! oiseaux qui m'entourez et vous, colombes qui ne me\nquittez p a s , prenez pitié! V o l e z ! volez auprès de l u i !\n                                                                        (Elle sort. )\n\n\n                                       ACTE         V\n                                     (La forêt d'Odin)\n                                        SCÈNE I\n\n           (Hagen, Gunther, Volker, Dankwart entrent suivis de valets.)\n  HAGEN. — C'est ici. J'entends m u r m u r e r la s o u r c e ; les broussailles            la\ncachent. D'ici je puis clouer au rocher quiconque se penche pour boire.\n  GUNTHER. — J e n'ai rien o r d o n n é !\n  H A G E N . — T u o r d o n n e r a s , p o u r p e u que tu réfléchisses. Il n'est d'autre\nmoyen, et l'occasion est u n i q u e . Parle donc ou, si tu préfères, tais-toi.\n(Aux valets.) H a l t e ! C'est ici le r e p o s !\n                                                              (Les valets préparent le repas.)\n  G U N T H E R . — T u lui en veux d o n c toujours?\n  H A G E N . — Q u e m o n bras s'y prête avec joie, que je lutterais avec qui­\nconque voudrait m'en empêcher, pourquoi le nier? Le châtiment n'en est pas\nmoins juste.\n  GUNTHER. — P o u r t a n t mes frères l'ont d é s a v o u é ; ils ne nous ont pas\nsuivis.\n   H A G E N . — Ont-ils eu le courage de nous traverser, d'en avertir? Q u e nous\nsommes dans notre droit, ils en sont convaincus ; s'ils hésitent, c'est que leur\njeunesse recule devant le sang versé loin d'une lutte ouverte.\n   GUNTHER. — C'est vrai.\n   H A G E N . — E n rachetant leur part du crime, ils l'ont ennobli. (Aux valets.)\nQu'on se r a s s e m b l e ! N o u s prendrons d'abord le r e p a s . (On sonne du cor.)\nPrends les choses telles quelles et laisse-moi faire. C o m m e n t , tu te sens\noffensé et tu pardonnerais l'outrage? P a r d o n n e si tu veux, mais n'empêche\n"}, {"page_pdf": 852, "texte": "                               LES NIBELUNGEN                               737\n\npas ton serviteur de venger et de sauver ta noble épouse. Elle saura garder\nson serment et si notre foi la trahit, si nous l'oublions, ressuscitant à l'heure\nde la noire mort elle exhalera son âme altière en nous maudissant !\n  GUNTHER. — Nous avons du temps de reste.\n\n\n                                    SCÈNE II\n\n         (Siegfried entre suivi de Rumolt et de valets.)\n  SIEGFRIED. — J'y suis! Eh bien chasseurs, où sont vos pièces? Les\nmiennes devraient me suivre mais le char s'est rompu.\n  HAGEN. — Je ne chasse que le lion. Je ne l'ai pas encore rencontré.\n\n  SIEGFRIED. — Je le crois aisément! Je viens de l'abattre! Un repas? Des\nfanfares pour qui commanda ce festin! On en a vraiment besoin ! Maudits\ncorbeaux! Encore ici ! Sonnez que les cors éclatent! J'ai lancé toute espèce de\ngibier dans leur volée et en dernier lieu un renard; en vain! Que ces taches\nnoires dans la fraîche verdure sont pénibles ! Elles font penser au diable ! Que\nne sont-ce des colombes! Passerons-nous la nuit en ce lieu ?\n  GUNTHER. — Nous nous proposions...\n\n   SIEGFRIED. — Tant mieux! La place est bien choisie! Un arbre creux? Je\nme le réserve. J'y suis habitué dès ma première jeunesse. Vraiment, je ne\nsais rien de plus doux que de passer la nuit enfoncé au cœur mur d'un tronc\nluisant, de s'y assoupir et de suivre au réveil successif des oiseaux la marche\nde l'heure. Tic, tic, tic, il est deux heures. Tuk, tuk! Il faut s'étirer. Kivit,\nkivit! Le soleil cligne. Tout à l'heure il ouvrira les yeux. Kikriki! Se lève qui\nne veut éternuer!\n   VOLKER. — Oh, oui ! C'est tout comme si le temps se réveillait soi-même!\nIl attend de donner la mesure de sa marche qu'il se sente plus avant dans les\nténèbres. Alors, en des intervalles égaux, aussi exactement que le sable emplit\nle sablier, ou que l'ombre oblique du cadran solaire se meut, se suivent le\ncoq de bruyère, le merle et la grive. Il n'en est pas un, qui comme de jour,\ndérange l'autre en chantant avant qu'il sied ; je m'en suis aperçu très souvent.\n  SIEGFRIED. — N'est-ce pas? — Tu n'as pas l'air joyeux, beau-frère!\n\n  GUNTHER. — Tu te trompes pourtant!\n  SIEGFRIED. — N'essaie pas de t'en cacher, j'ai vu revenir de la noce et\nporter des cercueils; je sais lire sur les visages. Suis mon exemple, traite-moi\ncomme l'étranger qu'on rencontre au hasard de la chasse. Mets tout en com­\nmun, je cède avec joie ce qu'on me compense. Voyons! j'ai toute sorte de\ngibier; donne en échange d'un auroch, cinq sangliers, trente ou quarante\ncerfs et autant de coqs qu'on peut réunir. Les lions et les ours, je les cède\ncontre une coupe de vin frais!\n  DANKWART. — Malchance!\n  SIEGFRIED. — Qu'y a-t-il?\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": "738                                       DURENDAL\n\n\n   H A G E N . — O n oublia le vin !\n\n   SIEGFRIED. — Possible! Il en arrive de pareilles au chasseur qui meurt de\nsoif un soir d e fête! Bien q u e le flair du chien me m a n q u e , je chercherai ce\nqu'on me cache. J e ne veux p a s vous priver du plaisir que vous escomptiez!\n(Il cherche.) P a r ici! Là-bas non p l u s ! O ù donc est le t o n n e a u ? Musicien!\naide-moi, j e t'en prie, car l'homme le plus bruyant risque bien de devenir le\nplus c a l m e !\n   H A G E N . — Cela se pourrait, puisque — n o u s m a n q u o n s de v i n !\n  SIEGFRIED. — Q u e le diable emporte vos chasses ! Vous ne m e traitez pas\nen chasseur! Qui d o n c s'était chargé d u boire?\n  H A G E N . — M o i . N e sachant où l'on se dirigeait, j'envoyai le vin au Spes-\nsart. Il y m a n q u e d'amateurs.\n  SIEGFRIED. — T'en remercie tout autre que m o i ! — N ' y a-t-il p a s d'eau\nà l'entour? Devrait-on se désaltérer à la rosée du soir et lécher les feuilles\nhumides?\n   H A G E N . — Si tu voulais te taire un instant, ton oreille te consolerait.\n    SIEGFRIED (écoutant). — E h o u i ! J ' e n t e n d s u n m u r m u r e . O source, sois la\nb i e n v e n u e ! P o u r t a n t , que je te préférerais, si a u lieu de couler de ses pierres\net de me jaillir dans la b o u c h e , tu faisais avant quelque détour p a r la treille!\nT u nous en rapportes tant de choses qui emplissent le cœur de joyeuses gail­\nlardises! Toutefois, sois b é n i e !\n     (Il s'avance vers la source.) Mais, n o n ! J e veux me punir, vous en témoi­\ngnerez. J e suis le plus assoiffé de tous, p o u r t a n t je ne boirai q u e le dernier,\ncar j'offensai Kriemhild.\n   H A G E N . — Alors, j ' y vais le premier.\n                                                                   (Il se rend à la source.)\n   SIEGFRIED (à Gunther). — Q u e ton visage se rassérène. J'ai trouvé le moyen\nde nous réconcilier avec B r u n h i l d . T u recevras bientôt son premier baiser;\njusque-là j e m e priverai de ceux de ta sœur.\n   H A G E N (revient et se désarme). — Il faut se baisser, l'armure m'en empêche.\n                                                                         (Il repart.)\n   SIEGFRIED. — Kriemhild veut lui d e m a n d e r p a r d o n devant le peuple\nrassemblé. Elle l'a promis et de son propre m o u v e m e n t ; mais elle partira dès\nl'aurore.\n   H A G E N (qui revient). — F r o i d e c o m m e glace!\n   SIEGFRIED. — A qui le t o u r ?\n   VOLKER. — N o u s m a n g e o n s d ' a b o r d .\n   SIEGFRIED. — Alors, c'est au mien. (Il se rend à la source, mais revient.)\nJ'oubliais... (Il se désarme et repart.)\n   HAGEN (désignant les armes). — Q u ' o n les enlève !\n   (Dankwart prend les armes).\n"}, {"page_pdf": 854, "texte": "                                        LES N1BELUNGEN                                   739\n\n\n   (Hagen qui n'a cessé de tourner le dos à Gunther, reprend les siennes, calcule son\nélan, lance son épieu.)\n  S I E G F R I E D . — Mes a m i s !\n    H A G E N [hurle). — Il r e m u e toujours! (Aux autres.)          Q u e personne      ne\nr é p o n d e , quoi qu'il dise!\n  SIEGFRIED [se traînant). — A m o i ! Au m e u r t r e ! — T a n d i s que je b u v a i s ! —\nPar v o u s ! G u n t h e r ! G u n t h e r ! Est-ce là ma récompense! Moi qui t'avaisvoué\nma vie !\n   H A G E N . — Arrachez des branches d ' a r b r e ! Faites-en u n e civière! P r e n e z\nles plus fortes, car les morts pèsent lourd! Allons!\n  SIEGFRIED. — C'est fini. Mais pas de sitôt! (Il se relève.) Où est m o n glaive!\n— Volé? — P a r ton h o n n e u r , H a g e n ! U n glaive pour le m o r t ! J e te p r o ­\nvoque encore au c o m b a t !\n  H A G E N . — L'ennemi s'agite en lui-même et il le cherche à l'entour !\n   SIEGFRIED. — Je fonds comme un cierge qui s'égoutte et cet assassin me\nrefuse l'arme qui pourrait l'ennoblir ! Ah ! Quelle lâcheté ! Il craint les\nrestes de ma force passée! (Il trébuche sur son bouclier.) — Mon bouclier! Mon\nfidèle bouclier! Ecrase le chien ! — (Il ne peut le soulever, se redresse en trébu-\nchant.) Cloué au sol ! P o u r cette vengeance aussi il est trop tard !\n   H A G E N . — Si le fanfaron écrasait des dents celle qui s'agita sans cesse et\npécha si longtemps i m p u n é m e n t , il serait aussitôt v e n g é ! Sa langue seule\nest coupable de sa m o r t !\n  SIEGFRIED. — T u mens ! C'est le fruit de ta haine !\n  H A G E N . — Silence! silence!\n     SIEGFRIED. — T u menaces le mort? Je l'ai d o n c si bien atteint que je revis\npour toi? F r a p p e , m a i n t e n a n t que je t o m b e . Après tu pourras me souiller\ncomme u n tas de poussière! Ah! (Il tombe.) — Vous voilà débarrassés de\nSiegfried! Mais sachez qu'en le tuant vous vous êtes frappés vous-mêmes!\nP e r s o n n e ne se fiera désormais à votre foi ! On vous traquera comme j ' a u r a i s\nt r a q u é les D a n o i s !\n  H A G E N . — Ah ! ah ! il en est encore à n o u s croire!\n   SIEGFRIED. — Vous mentiez d o n c ! O h o n t e ! O infamie! Est-il possible!\nN o n ! n o n ! Il n'y a que vous qui l'osiez! Q u i c o n q u e m a u d i t vous maudira\ndisant : Reptiles, vipères et B u r g o n d e s ! — N o n ! d'abord B u r g o n d e s ,\nvipères ensuite, enfin reptiles! Car rien ne vous reste! L ' h o n n e u r , la gloire,\nla noblesse, tout m e u r t avec moi ! Il n'y aura ni mesure ni limites au mal et\nle bras transpercera le cœur qui l'anime! A coup sûr, ceci est le dernier de\nvos exploits! — Ma femme! ma p a u v r e , ma prévoyante femme! C o m m e n t\nsupporteras-tu ce malheur? S'il reste au roi G u n t h e r quelque a m o u r et quel­\nq u e foi, qu'il te les réserve! — Mais n o n , il vaut mieux q u e tu ailles chez\nmon père — tu m'entends, Kriemhild?\n                                                                               (Il meurt.)\n"}, {"page_pdf": 855, "texte": "740                                       DURENDAL\n\n\n\n   H A G E N . — Il se tait — mais n'en a plus de mérite !\n   DANKWART. — Q u e d i r o n s - n o u s ?\n    HAGEN. — L a plus invraisemblable d e s choses! Q u e des larrons l'ont\nassassiné dans le bois. P e r s o n n e , ne le croira, mais personne n'osera nous\naccuser de mensonge. D u reste, nous allons où p e r s o n n e ne nous j u g e . L e\njour où le R h i n débordera pour en savoir plus long, q u ' u n incendie éclatera\npour en chercher le motif, il sera toujours temps de chercher meilleure\nr é p o n s e ! — Q u a n t à toi, m o n R o i , tu n ' a s rien c o m m a n d é ; je m'en souviens;\noui, je m'en souviens ! H a g e n en répondra donc seul — et d u tout ! — Main­\ntenant, en a v a n t ! Q u ' o n l ' e m p o r t e !\n                                                               (Tous partent emportant le mort.)\n\n                                         SCÈNE III\n\n           {La chambre de Kriemhild. Nuit profonde.)\n   KRIEMHILD. — Il est bien trop tôt. N o n , ce n'est p a s le chant du coq qui\nm'a réveillée, c'est la voix de mon s a n g . (Elle se rend à la fenêtre, ouvre un volet.)\nAucune étoile n ' a pâli. U n e heure au moins nous sépare de la messe. C'est\nà l'église q u e j e veux prier aujourd'hui.\n\n                                          S C È N E IV\n\n            (Ute entre avec précautions.)\n   U T E . — Déjà levée?\n   KRIEMHILD. — C'est toi qui m'étonne! N'as-tu pas l'habitude de t'endor­\nmir au matin? N e confies-tu pas le soin de ton réveil à ta fille, tout comme\nelle s'en reposait jadis sur sa mère?\n   U T E . — On a fait tant de bruit, je n'ai p u m'endormir.\n   KRIEMHILD. — T u l'as aussi r e m a r q u é ?\n   U T E . — On aurait dit d e s h o m m e s qui tâchent de faire le silence.\n   KRIEMHILD. — J e ne m e t r o m p a i s p a s .\n   U T E . — Ils retiennent l'haleine, mais l'épée leur t o m b e des m a i n s ; ils\nmarchent sur la pointe des pieds, mais renversent le fourneau; ils font taire\nles chiens, mais leur écrasent la patte !\n   KRIEMHILD. — Ils seront rentrés.\n   U T E . — Les chasseurs?\n  KRIEMHILD. — U n moment j ' a i cru qu'on se glissait jusqu'à la porte. J'ai\npensé q u e c'était Siegfried.\n   U T E . — L u i laissas-tu c o m p r e n d r e que tu veillais ?\n   KRIEMHILD. —         Non.\n\n   U T E . — Ç'aura été Siegfried. Mais ce retour me paraît bien précipité !\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "                                LES NIBELUNGEN                                       741\n\n\n  KRIEMHILD. — N'est-ce pas ? — On n'a pas heurté.\n  U T E . — A ce qu'on m'a dit, ils sont partis, non pour faire provision,\nmais p o u r calmer les fermiers qui menacent de brûler leurs charrues : le\nsanglier ravage leurs c h a m p s .\n  K R I E M H I L D . — Ah ?\n\n   U T E . — Mais, m o n enfant, tu es tout habillée, sans que personne t'y\naida !\n   KRIEMHILD. — J'ai voulu voir laquelle des servantes serait la plus matinale.\nP u i s cela m'a distraite.\n    U T E . — C h a q u e âge dort d'un a u t r e sommeil. J e les ai tous veillés à la\nl a m p e . Le sommeil de la quinzième et de la seizième année ne diffère pas de\ncelui de la cinquième ou de la sixième. C'est à dix-sept ans que s'éveille le\nrêve, à dix-huit la pensée, à dix-neuf déjà vient le désir.\n\n                                     SCÈNE V\n\n  U N VALET (du dehors). — Seigneur Dieu !\n  U T E . — Qu'y a-t-il ! Qu'est-ce ?\n  L E VALET (entrant). — J'ai failli tomber !\n  U T E . — C'est ce qui t'effraye de la sorte ?\n   L E VALET. — U n h o m m e mort !\n  U T E . — Comment ? Quoi ?\n   L E VALET. — U n h o m m e mort ! devant la porte !\n   U T E . — U n h o m m e mort !\n   KRIEMHILD (tombant à la renverse). — C'est mon époux !\n  U T E (la soutenant). — C'est impossible ! (Au valet.) Précède-moi !\n  (Le valet obéit, désigne le mort d'un geste de tête.)\n  U T E . — Siegfried ! — Au meurtre ! T r a h i s o n ! Debout ! Debout ! Tout ce\nqui dort !\n   L E VALET. — Au secours ! (Les servantes accourent.)\n   U T E . — Oh ! la plus malheureuse des femmes !\n   KRIEMHILD (se relevant). — C'est B r u n h i l d qui l'a voulu, c'est H a g e n    qui\nl'a frappé ! — U n flambeau !\n   U T E . — Mon enfant, c'est...\n  KRIEMHILD (saisissant un flambeau). — L u i ! J e sais ! je sais ! — P r e n o n s\ngarde q u ' o n ne le foule pas aux pieds ! Tu l'entendis : le valet faillit s'abattre\nsur lui ! U n valet ! Sur celui devant qui s'écartaient les rois !\n   U T E . — Donne !\n   KRIEMHILD. — Je veux y aller moi-même ! (Elle pousse la porte et s'affaisse.)\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": " 742                                     DURENDAL\n\n\n O mère ! ô mère ! P o u r q u o i m'as-tu enfantée ! Chère tête 1 je t'embrasse et\n ne cherche pas tes lèvres ! N o n ! je veux tout entier te couvrir de baisers !\n T u n e peux t'en défendre, mais puisque ces lèvres... Ah ! c'en est trop !\n    L E VALET. — Elle meurt !\n    U T E . — J e le souhaiterais !\n\n\n                                         S C È N E VI\n\n            (Gunther vient. Dankwart, Rumolt, Giselher et Gerenot l'accompagnent.)\n    U T E (allant au-devant de Gunther). — Mon fils, parle ! Q u e s'est-il passé ?\n    GUNTHER. — J e voudrais pouvoir pleurer m o i - m ê m e ! Mais comment\n l'avez-vous appris ? J'en avais chargé le chapelain.\n   UTE (faisant un geste de la main).— L e malheureux s'est a n n o n c é lui-même !\n   GUNTHER (d Dankwatt,         à la dérobée). — Qui s'est permis ?\n    DANKWART. — C'est mon frère qui l'a déposé devant la porte.\n   GUNTHER. — Quelle bassesse ! (Il se détourne avec dégoût.)\n  DANKWART. — On eut beau l'en dissuader. Il répondait en riant : C'est ma\nreconnaissance pour l'adieu.\n\n\n                                       S C È N E VII\n\n            (Le Chapelain entre.)\n   GUNTHER (allant à sa rencontre). — T r o p tard !\n   L E CHAPELAIN. — U n tel h o m m e , assassiné, d a n s la forêt?\n  DANKWART. — Le hasard g u i d a l'épieu d u b a n d i t . C'est ainsi que les\nenfants font crouler les géants !\n   U T E (s'occupant avec les suivantes aux soins de Kriemkild).      — Lève-toi, Kriem­\nhild, il le faut !\n    KRIEMHILD. — N o u s séparer encore? N o n ! J e veux que vous m'enterriez\navec lui, ou que vous me le laissiez! J e pus à peine l'embrasser vivant, que\nje le puisse a u moins, m a i n t e n a n t qu'il est mort. O h ! que ne vit-il e n c o r e !\nJ e ne l'embrassai jamais sur les y e u x ! T o u t est nouveau ! N'avons-nous pas\ndu temps de reste? Il me semble p o u r t a n t !\n   U T E . — E c o u t e , mon enfant, v i e n s ! Peut-il rester ainsi dans la poussière?\n   KRIEMHILD. — C'est vrai! Il faut prodiguer richesses et trésors! (Elle se\nlive.) Voici les clefs! (Elle les jette au loin.) Désormais il n'y a u r a plus de jours\nde fête! Apportez tout! Soieries, o r n e m e n t s et j u s q u ' a u dernier lambeau de\ntoile! Qu'on n'oublie pas les fleurs, il les aimait ! Arrachez-les toutes, jus­\nqu'aux boutons de celles qui naîtront d e m a i n ! P o u r qui              fleuriraient-elles\nencore? Comblez-en le cercueil, que ma robe de noce couvre tout, puis\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                                     LES NIBELUNGEN                                            743\n\nqu'on l'y dépose doucement. Après j'étendrai les bras et le couvrirai de\nm o n corps !\n\n   GUNTHER (aux siens). — E n vérité, cette douleur n'est pas h u m a i n e !\n\n    KRIEMHILD. — Des assassins? H o r s d'ici! Q u e son sang ne se remette à\nc o u l e r ! N o n ! n o n ! i c i ! (Elle saisit Dankwart par la main.) — Qu'il témoigne\npour soi ! (Elle s'essuie la main à sa robe.) — Ah ! je n'ose plus le toucher de la\nd r o i t e ! L e sang jaillit-il? Mère! r e g a r d e ! J e n'en ai pas le c o u r a g e ! — N o n ?\n— Ce n'est que le recéleur, l'assassin n'est pas présent! — Où est H a g e n\nTronje? Qu'il s'avance! J e lui tends la m a i n et l'acquitte!\n\n   U T E . — Mon enfant!\n\n   KRIEMHILD. — Allez trouver B r u n h i l d ! Elle m a n g e et boit et rit!\n\n   U T E . — Ce sont des brigands qui l'ont t u é !\n\n   KRIEMHILD. — J e les connais! (Elle prend Giselher et Gerenot par la main.)\nT u n'étais pas des leurs, toi non plus !\n\n   U T E . — Mais écoute d o n c !\n\n  RUMOLT. — N o u s nous étions séparés d a n s la forêt. C'était son p r o p r e\ndésir, et c'est l'usage. A notre retour nous l'avons trouvé m o u r a n t .\n\n   KRIEMHILD. — Est-ce toi qui l'as trouvé? Qu'a-t-il dit! U n m o t ! Sa der­\nnière p a r o l e ! J e n e t'en croirai pas si tu ne peux la dire sans rapporter de\nmalédiction! Mais, si tu n'as rien e n t e n d u , p r e n d s garde, il te pousserait\nplutôt u n e rose d a n s la b o u c h e q u ' u n e parole digne de lui! (Comme Rumolt\nhésite.) T u mentais d o n c !\n\n   L E CHAPELAIN. — E t p o u r t a n t il se peut qu'il en soit ainsi. Des pies lais­\nsèrent choir des couteaux et tuèrent ce que la m a i n de l'homme ne peut\natteindre. Ce qui frappa l'oiseau alourdi du poids de son i n n o c e n t e victime,\nfrappera sans doute le meurtrier.\n\n   KRIEMHILD. — O m o n p è r e , si tu s a v a i s !\n\n   DANKWART. — T a douleur est sacrée, princesse, mais n é a n m o i n s aveugle\net injuste. Les plus loyaux des guerriers attestent...\n                                (On a fermé la porte, le mort n'est plus visible.)\n   KRIEMHILD (le remarquant). — H a l t e ! Qui se permet !\n                                                          (Elle court à la porte.)\n   U T E . — R e s t e ! R e s t e ! On l'enlève doucement, comme tu l'as désiré!\n\n  KRIEMHILD. — N o n ! n o n ! près de m o i ! On le volera! On le cachera où je\nne le trouverai plus j a m a i s !\n\n   L E CHAPELAIN. — Allez au temple! Je vous y suivrai bientôt, car Siegfried\nest déjà devant le trône de Dieu !\n                                                                  (Il sort.)\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": " 744                                       DURENDAL\n\n\n\n                                           S C È N E VIII\n\n   K R I E M H I L D . — C'est bien! N o u s y v i e n d r o n s ! (A Gunther.) C'étaient donc\n des brigands? — E n vérité? — Bien ! J e vous requiers tous pour le j u g e m e n t\n du mort!\n    GUNTHER.        -   J'y consens volontiers 1\n    KRIEMHILD.          — Mais qu'ils y soient tous ! Il en m a n q u e ici ! Il en\n m a n q u e un !\n                               (Tous partent : les hommes à gauche, les femmes à droite.)\n\n                                           S C È N E IX\n\n                                            L'ÉGLISE\n             Des flambeaux. Le Chapelain entouré d'autres prêtres apparaît de côté, s'ar-\n               rête devant une porte de fer. Sous le portail les guerriers de Hagen sont\n               réunis au nombre de soixante. Hagen, Gunther et les autres.\n\n        {On frappe à la porte.)\n   LE    CHAPELAIN. — Qui est        là?\n  U N E VOIX DU DEHORS. — U n roi des Pays-Bas qui porte autant de couronnes\nque de doigts à la main !\n   L E CHAPELAIN. — Je n e le connais pas. (On frappe à nouveau.) Q u i est là?\n   L A VOIX. — U n héros de la terre qui porte autant de trophées que d e dents\nà la bouche !\n   L E CHAPELAIN. — J e ne le connais pas ! (On frappe pour la troisième fois.) Qui\nest là ?\n  L A VOIX. — C'est ton frère Siegfried, chargé de plus de péchés qu'il n'a de\ncheveux sur la tête!\n   L E CHAPELAIN. — J e le connais ! Qu'il entre ! (On ouvre la porte. Le corps de\nSiegfried franchit le seuil. Kriemhild et Ute l'accompagnent. Des femmes le suivent.)\n    L E CHAPELAIN (saluant le mort). — Sois le bienvenu, frère mort, toi qui\ncherche ici le repos. (Pendant qu'on dépose le cercueil il se met entre celui-ci et les\nfemmes qui l'accompagnent; il dit :) E t vous aussi soyez les bienvenues si, comme\nlui, vous cherchez la paix! (Il tend la croix à Kriemhild.) T u détournes\nla tête?\n  KRIEMHILD. — Je cherche ici vérité et justice!\n  L E CHAPELAIN. — T u cherches la v e n g e a n c e ; mais le Seigneur se l'est\nréservée. Seul il sonde les ténèbres et juge en équité !\n   KRIEMHILD. — Je ne suis q u ' u n e faible femme! Je vis à p e i n e ! Il ne me\nreste pas la force d'étrangler un guerrier, comment pourrais-je me venger?\n  L E CHAPELAIN. — Si tu ne cherches pas la vengeance, qui te pousse à\nrechercher ton ennemi ? N e te suffit-il pas que son juge le connaisse ?\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "                                     LES NIBELUNGEN                                         745\n\n  KRIEMHILD. — J e n e veux pas m a u d i r e l'innocentl\n    L E CHAPELAIN. — N e m a u d i s p e r s o n n e , tu l'éviteras! P a u v r e enfant des\nh o m m e s , créature de cendre et de poussière que le prochain vent de la mort\ndispersera, je l'avoue, ta douleur est g r a n d e , tes plaintes émeuvent le Ciel;\nmais regarde celui dont la douleur fut plus g r a n d e encore. Descendu parmi\nnous, sous la forme h u m a i n e , il prit sur ses épaules les péchés du m o n d e et,\nles expiant, sentit toutes les douleurs qui poursuivent et poursuivront la\ncréature déchue, depuis le premier jour jusqu'au dernier. L a force du Ciel\nétait sur ses lèvres et les anges l'entouraient, mais il fut obéissant jusqu'à la\nmort, jusqu'à la mort sur la croix ! Ce sacrifice il l'a c o n s o m m é pour toi, par\nun effet de son a m o u r , de son insondable pitié. Voudrais-tu lui refuser ta\npart de sacrifice? O r d o n n e sans retard d'enterrer le corps et que chacun s'en\naille!\n   KRIEMHILD. — T u as fait ton devoir, à moi de faire le mien ! (Elle se met à\nla tète du cercueil.) Qu'on a p p r o c h e , et que chacun atteste son innocence !\n   (Le Chapelain se met au pied du cercueil. Trois appels de trompette.')\n   HAGEN (à Gunther). — Q u e s'est-il passé?\n   G U N T H E R . — On assassina un h o m m e .\n   H A G E N . — P o u r q u o i suis-je ici?\n   GUNTHER. — On te s o u p ç o n n e du fait.\n  H A G E N . — Mes h o m m e s me laveront de ce s o u p ç o n . J e leur d e m a n d e :\nJurez-vous que je ne suis ni assassin, ni m e u r t r i e r ?\n   T o u s (d l'exception de Giselher). — N o u s le jurons !\n  H A G E N . — Cher Giselher, tu te tais? N ' e s - t u pas prêt, p o u r défendre ton\noncle, à j u r e r qu'il n'est ni assassin, ni meurtrier?\n   GISELHER (levant la main). — J e le suis !\n   H A G E N . — J e te dispense du s e r m e n t !\n                                          (Il entre à l'église, s'avance vers Kriemhild.)\n  T u le vois, je suis justifié à souhait. J e n'ai plus que faire i c i ; mais je\nresterai q u a n d m ê m e , et de tous le plus près du cercueil !\n                                                         (Il s'approche lentement du cercueil.)\n   U T E . — D é t o u r n e tes regards, K r i e m h i l d !\n  KRIEMHILD. — N o n ! n o n ! Il revit, m o n cher Siegfried! O h ! la vie! pour\nun instant! pour un regard!\n   U T E . — Malheureux I Ce n'est qu'un court réveil de la n a t u r e . H o r r i b l e\nvision I\n   L E CHAPELAIN. — C'est le doigt de Dieu, qui m a r q u e u n n o u v e a u Caïn!\n  HAGEN (se penche sur le cercueil). — Du sang r o u g e ! Je n'y croyais p a s ;\nmes yeux me le prouvent a u j o u r d ' h u i !\n   KRIEMHILD. — E t tu ne t'écroules pas anéanti !\n                                                                       (Elle s'élance vers lui.)\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": " 746                                          DURENDAL\n\n\n    Va-t'en d'ici! Démon! Assassin! Chaque goutte de sang que ton approche\n arrache de son cœur le fait souffrir peut-être!\n  HAGEN. — Regarde, Kriemhild! Si le sang bout dans les veines des\n morts, comment voudrais-tu que nous domptions le nôtre?\n   KRIEMHILD. — Va-t'en! Si j'avais quelqu'un qui, pour m'en purifier, les\ncoupât, je t'étranglerais de mes mains, car les laver dans ton sang ne suffirait\npoint ! Va-t'en ! Va-t'en ! Tu n'avais pas cette arrogance quand tu l'assassinas !\nCes yeux de loup ne le fixaient pas, ton rire infernal ne dévoilait pas ta\npensée! Non ! tu te glissais à lui, par derrière, tu évitais son regard comme\nla bête sauvage évite le regard de l'homme, et cherchant l'endroit que moi-\nmême... Chien! Que m'as-tu juré?\n   HAGEN. — De le garder de l'eau et du feu.\n\n   KRIEMHILD. — Non de ses ennemis?\n   HAGEN. — Si, et je l'eusse         fait!\n   KRIEMHILD. — Pour pouvoir l'assassiner           toi-même?\n   HAGEN. — Pour le punir!\n\n   KRIEMHILD. — Dieu! depuis quand punit-on en assassinant!\n\n    HAGEN. — Guerrier, je l'eusse défié au combat, tu peux m'en croire; mais\nle dragon et Siegfried n'étaient qu'un, et les dragons on les abat! Pourquoi\nl'invincible héros s'en remit-il du soin de sa garde à ce monstre?\n   KRIEMHILD. — Du soin de sa garde? Ne fallait-il pas qu'il l'abattit d'abord?\nNe vous a-t-il vaincu tous en le frappant? La forêt et ses monstres,\nchaque guerrier et toi-même, — oui toi! — qui, par crainte de perdre la vie,\nrefusas le combat! Et tu oserais t'égaler à lui! Non! c'est l'envie qui donna\nà la haine des armes aussi noires! Tant qu'un homme foulera cette terre, l'on\nproclamera sa noblesse, l'on blasphémera ta honte!\n  HAGEN. — Pour ce coup, j'y consens volontiers ! (Il enlève le Balmung au\nmort.) Maintenant il n'y a plus de doute qu'on oublie d'en parler! (Il ceint le\nglaive et lentement retourne auprès des siens.)\n   KRIEMHILD. —       Il faut donc que le vol s'ajoute au crime? (A Gunther.)\nJustice !\n  L E CHAPELAIN.       — Souviens-toi de Celui qui du haut de la Croix sut\npardonner !\n  KRIEMHILD. — Justice! Justice! Si le roi s'y refuse, c'est que le sang du\nmort le couvre aussi !\n   U T E . — Tais-toi! Tais-loi! Tu menaces d'anéantir toute ta maison!\n   KRIEMHILD. —       Qu'elle croule! La mort de Siegfried a tout payé! (Elle\nse tourne vers le mort et s'écroule à ses pieds.)\n\n  (A suivre.)\n                              (Tous droits réservés. — Traduction de J. VANDERVELDE.)\n"}, {"page_pdf": 862, "texte": "Méditations sur la beauté du monde\n                                  (Suite) (1)\n\n\n\n                       DEUXIÈME PARTIE\n\n                                 Le Christ\n                                     XVII\n\n                                  L'EAU\n        C'est la nature entière et ce sont tous les êtres\n        Que votre cœur sans bornes, ô Rédempteur, aima,\n        P o u r la bonté, la gloire ou les grâces champêtres\n        Que l'amour infini du P è r e leur donna!\n        Vous avez aimé l'eau, pure et vivifiante,\n        Qui, source minuscule abreuve le vivant\n        Ou, grand fleuve, n o u r r i t la campagne r i a n t e ;\n        L'onde, aussi multiforme et souple que le vent,\n        Qui s'adapte aux contours de l'urne et de la bouche ;\n        L'eau des pleurs que prodigue en ses chagrins l'enfant\n        Mais que l'immense soif du désert étouffant\n        Appelle en vain depuis l'éternité farouche;\n        L'onde, plus précieuse encore que le vin,\n        Qui dispense la vie au monde avec la joie,\n        Qui n o u r r i t les foins bleus, les blés d'ambre et déploie\n        La forêt où s'entend son m u r m u r e divin!\n        Vous l'aimiez pour sa tâche énorme et coutumière,\n        Mais vous l'aimiez aussi, déjà, pour l'avenir,\n        Lorsque devenant force et vapeur et lumière,\n        Souple et prodigieuse, elle saura tenir\n        Le monde débiteur de son vaste génie!\n        E t vous louiez, ô Christ, la Sagesse infinie\n        D'avoir doué d'une âme aux milliers de penchants\n        L'onde, vie et clarté de la ville et des champs,\n\n\n(i) Voir les numéros d'avril, de mai, de juin, d'août, de septembre et d'octobre.\n"}, {"page_pdf": 863, "texte": "748                            DURENDAL\n\n\n      L'onde puissante et douce, innombrable et féconde,\n      Souveraine de tout et servante du monde !\n      Le P è r e cependant a moins fait, ô J é s u s ,\n      Pour l'onde qu'il combla de multiples vertus,\n      Que vous-même, en donnant cette puissance à l'onde,\n      Qui mouille, goutte à goutte, un petit front penché,\n      De purifier l'âme humaine du péché!\n\n                                  XVIII\n\n                              LE LAC\n      E t vous aimiez le lac où l'onde se recueille\n      E t ne vit pas les jours dispersés du courant,\n      Le lac hospitalier dont le flot t r a n s p a r e n t\n      Mire le ciel, les bords, et la voile et la feuille.\n\n      Car si, parfois, le lac a des emportements\n      E t s'il soulevait haut la barque des disciples,\n      C'est que le vent rageur, de ses bouches multiples,\n      Affolait chaque vague, à force d'aboiements.\n\n      Mais il suffit, ô Christ, que doux comme des palmes,\n      Vous ayez élevé sur les ondes vos bras,\n      P o u r que, pacifiés et divinement las,\n      Les flots se soient couchés, comme des brebis calmes !\n\n      E t pour que le lac, pur et tranquille, ait r e p r i s\n      Son rêve, car le lac intérieur contemple\n      Bien des êtres divers dont il garde et rassemble\n      Les fantômes aimés au fond de son œil g r i s .\n\n      Il aime à refléter le tremblement des voiles\n      E t l'arbre qui s'admire en son miroir d'argent,\n      Mais il est amoureux surtout du ciel changeant\n      Plein d'azur, de brouillards voyageurs et d'étoiles.\n\n      De même que l'élève offre son œil ouvert,\n      Comme un étain vivant, aux pensers de son m a î t r e ,\n      De même au sein des flots le ciel peut r e c o n n a î t r e\n      Son visage sans cesse inconstant et divers.\n\n      Fervemment attentif à l'éternel visage,\n      Le lac est, comme lui, d'argent ou de bleu lourd,\n      E t triste ou gai, profond ou pâle, et son amour\n      Reproduit chaque étoile et saisit tout nuage!\n"}, {"page_pdf": 864, "texte": "     MEDITATIONS SUR LA BEAUTE DU MONDE                              749\n\n\nL'empyrée a sous lui son fidèle miroir\nAinsi que vous aviez à vos pieds Magdeleine;\nCar le lac songe et vit et garde une âme pleine\nDu mystère du jour et des splendeurs du soir;\n\nE t des deux p a r t s , le lac a choisi la meilleure\nE t tandis que le fleuve empressé court en vain,\nIl demeure accroupi sous le regard divin,\nInactif et rempli de vie intérieure !\n\n                             XIX\n\n                      LE MONT\n                                    « Et (Jésus) ascendit in moniem solus\n                                  orare. »    (Saint Mathieu, XIV, 23.)\n\nVous aimâtes aussi le mont pour les vertus\nQue son haut piédestal ajoute à l'âme humaine,\nLorsque, par les sentiers qui grimpent de la plaine,\nAprement, elle s'est élevée au-dessus\nDes milliers de vivants qui font leurs bruits confus\nDans la vallée ombreuse, étroite et m u r m u r a n t e !\n\nQuand vous étiez, ô Christ, las de la foule e r r a n t e ,\nAutour de vous, ainsi qu'un troupeau sans berger,\nVous alliez sur le mont r e t r o u v e r le silence.\nLe silence profond, spirituel, immense,\nOù l'esprit libéré vole et plane, léger,\nP a r m i l'air, bienveillant et pur, de sa p a t r i e !\n\nVous montiez dans le soir, et la T e r r e , avec vous,\nVoyait fuir peu à peu sa lumière appauvrie;\nE t vous montiez chassé par les ombres, jaloux\nD'épuiser tout le don sacré de la lumière\nE t de jouir plutôt du jour futur, de voir\nLe virginal lever de l'aube coutumière.\nE t vous montiez car, même à l'heure où tout est noir,\nIl est moins d'ombre en h a u t qu'au fond de la vallée,\nE t l'on est caressé de plus près sur le mont\nP a r les mille regards de la nuit étoilée!\n\nVous montiez pour sentir grandir sur votre front,\nT a n d i s que sous vos pieds diminuait la T e r r e ,\nGrandir éperdument l'empire du ciel bleu\nE t sentir s'effacer notre chair éphémère\nDevant l'immensité magnifique de Dieu !\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": "750                            DURENDAL\n\n\n\n                                   XX\n\n                    LES BÉATITUDES\n                                     \" Videns autem Jesus turbas, ascendil in\n                                   montem, et quum sedisset, accesserunt ad\n                                   cum discipuli ejus. Et aperiens os suum doce­\n                                   bat eos, dicens... Beati mites, quoniam ipsi\n                                   possidebunt terram... Beati mundo corde,\n                                   quoniam ipsi Deum videbunt. »\n                                                       (Saint Mathieu, V, 18 )\n\n      Vous montiez seul, parfois, comme un Fils vers son P è r e ,\n      P o u r mieux entendre Dieu loin du bruit de la T e r r e ;\n      Mais, vous ressouvenant que vous deviez aussi\n      Elever avec vous, ô Christ, ce monde-ci,\n      Vous meniez sur le mont le groupe apostolique\n      E t la foule de loin s'attachait à vos pas.\n\n      Moïse monta seul sur le sommet biblique,\n      E t longtemps le sommet r e t e n t i t des éclats\n      Du tonnerre, et Moïse, ayant reçu les tables,\n      Descendit, le front plein de r a y o n s redoutables,\n      P o u r avoir reflété la gloire du Seigneur!\n      Mais vous, qui nous veniez donner la loi de grâce,\n      Vous ouvrîtes la bouche à des mots de bonheur\n      E t vous n'étiez que beau, jeune et tranquille, et, lasse,\n      La foule s'asseyait dans l'herbe, sous vos yeux.\n\n      Alors de votre lèvre ainsi que d'une source,\n      S'épanchèrent les chers filets mystérieux\n      Qui, depuis, ont empli le monde, dans leur course,\n      De leur fraîcheur divine et de leur chant berceur!\n      Vous dîtes : Bienheureux les êtres de douceur\n      Car il posséderont la T e r r e , et ces paroles\n      Descendirent du mont comme un ruisseau joyeux\n      E t qui, bientôt, parmi les plaines bénévoles,\n      S'élargit et devient un fleuve somptueux\n      Où se penchent les champs verdoyants et les villes !\n      Vous promîtes aux purs le bonheur de voir Dieu,\n      E t ces mots en tombant comme les eaux dociles\n      Qui vont former dans la vallée un gouffre bleu,\n      S'amassèrent en lacs, t r a n s p a r e n t s et tranquilles,\n      Où vient se refléter le visage du ciel !\n      E t , tour à tour, flot clair, paisible ou solennel,\n      De vos lèvres naquit chaque béatitude;\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                      751\n\n\nE t toutes, s'écoulant du mont Galiléen\nQui vous vit plein de grâce et de mansuétude\nE t se dresse si doux sur l'univers chrétien,\nS'en allèrent porter la joie au monde r u d e !\n\n                           XXI\n\n                LES OLIVIERS\nAu moins, si toute chair, car la chair est débile,\nVous délaissa, le soir des effrois infinis,\nAu moins, ils furent là, les oliviers bénis\nP o u r abriter un peu de leur dôme immobile\nVotre corps t r a v e r s é d'une sueur de s a n g !\n\nE t , depuis, grave et doux, modeste et pâlissant,\nL'olivier conserva la mémoire émouvante\nDe votre front courbé, vers le sol, d'épouvante,\nOu levé vers le ciel pour l'invoquer en vain,\nA t r a v e r s le réseau de son feuillage fin.\n\nIl y pense surtout quand le vent, démon rude\nQui, l'hiver, tourne autour des a r b r e s qu'il dénude,\nCourbe, secoue, étreint aussi son bouquet v e r t ;\nE t qu'il garde pourtant son feuillage fidèle,\nComme pour abriter de la douceur d'une aile,\nUn peu des champs transis et mordus par l'hiver.\n\nE t depuis, ô J é s u s , vos divines alarmes,\nLes fruits dont ses rameaux symboliques sont pleins,\nSes fruits, âpres et ronds comme des pleurs humains,\nPossèdent l'amertume et la forme des larmes!\n\n                          XXII\n\n               LES MIRACLES\nVous avez, ô J é s u s , aimé le chaume blond,\nLa grâce du mont calme et la mouvante plaine\nE t ce qui passe et vit sur la T e r r e sereine;\nVous avez tout aimé d'un amour plus profond\nQue ne peut le sentir notre poitrine humaine.\nVous eûtes pour les champs, aux plis harmonieux,\nPlus de dilection qu'aucune créature,\nPuisque c'est vous, ô Christ, l'Auteur de la Nature,\nE t que rien ne palpite et n'est beau sous les cieux\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": "752                         DURENDAL\n\n\n      Qui n'ait été pensé par votre âme parfaite\n      E t qui ne soit sorti de vos artistes mains!\n      Vous saviez, ô très doux P a s s a n t de nos chemins,\n      Le secret des sillons sous le soleil en fête,\n      E t votre tête pâle élabora les lois\n      Qui régissent l'atome et dressent la montagne\n      E t dirigent le vent à t r a v e r s la campagne !\n      Nous ne saurons jamais, par quels signes, vos doigts,\n      Mystérieusement, parlaient à la matière,\n      Ni comment votre geste ou comment votre voix\n      Savait trouver le cœur de la N a t u r e entière;\n      Mais l'onde inconsistante était sûre à vos pieds\n      E t , quand la mer enflait ses flots, vous l'apaisiez\n      De vos tranquilles b r a s élevés sur sa houle;\n      Le désert nourrissait une plus grande foule\n      Que les champs envahis des épis les plus beaux,\n      Et, s'il fallait r e p r e n d r e un mort à son repos,\n      Ce n'était pas pour vous, ô J é s u s , un obstacle\n      Que son corps fût déjà dans la n u i t des tombeaux,\n      Car si l'homme parfois méconnut vos oracles,\n      La N a t u r e jamais bouda-t-elle au miracle?\n\n                                XXIII\n\n                  LA VIE PUBLIQUE\n      Vous naquîtes parmi les choses de l'hiver\n      E t vos doux yeux, à peine encore étaient ouverts,\n      Que vous dûtes, pour fuir la cruauté d'Hérode,\n      T r a v e r s e r l'émouvant speclacle du désert!\n      E t votre apostolat aussi fut un exode\n      Au bord des lacs, le long des sentiers, dans les champs;\n      Vous assistiez à l'aube et goûtiez les couchants;\n      Vous saviez que l'été n'est pas loin, quand la sève\n      Monte dans le figuier et s'étale en bourgeons;\n      E t vous viviez parmi les foins ou les moissons,\n      Avec les paysans qui travaillent sans trêve\n      Sous le rayonnement bienveillant de l'azur !\n      Vous parliez près du puits à la Samaritaine\n      E t vous alliez s u r p r e n d r e , à cette heure incertaine\n      Où le ciel continue encor le lac obscur,\n      Les Apôtres j e t a n t leurs filets inutiles ;\n      E t parfois, ô J é s u s , vous maudîtes des villes!\n      Vous montiez, dans le soir, sur les collines, seul,\n      P o u r vous envelopper, en priant, du linceul\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                     753\n\n\nQu'y forment le silence et le proche empyrée.\nMais un matin, suivi d'un peuple furieux,\nIl vous faudra gravir la montagne sacrée\nOù, dressé sur la T e r r e et sons les amples cieux,\nVotre corps sera vu par toute créature.\nE t , puisque vous deviez, ô roi de la Nature,\nA t t i r e r jusqu'à vous toute chose, une fois\nQue vous aurez été cloué sur votre croix,\nIl est juste que vous mouriez hors de la ville,\nP o u r que puissent monter vers vous, non seulement\nLes âmes, mais aussi la plaine au cœur aimant\nE t les coteaux pieux dans leur élan tranquille!\n\n                                               P A U L BONTÉ.\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": "                  +\n        La Comtesse de Flandre\n    Au moment de paraître, nous apprenons la douloureuse\nnouvelle de la mort de la mère de notre Roi. Le monde des\na r t s et des lettres sera unanime à r e g r e t t e r la disparition\nsi inattendue de la Princesse et à déposer sur son cercueil\nl'hommage de la plus profonde et respectueuse sympathie.\nL a Comtesse de Flandre saisissait toutes les occasions pour\nlui témoigner le plus vif intérêt. Elle suivait avec une atten­\ntion avertie les gestes des artistes de notre P a t r i e et se tenait\nsans cesse au courant des œuvres de ses écrivains. Que\nd'artistes pauvres aussi furent soutenus et encouragés par\nses largesses touchantes et discrètes! Elle visitait avec plai­\nsir chaque année nos salons d'art. Ici nous devons une parole\nspéciale de gratitude à la noble Princesse. Ellefutla P a t r o n n e\ndu Salon d'art religieux de Durendal. Nous n'oublierons\njamais ce témoignage de haute sympathie qu'elle voulut bien\nnous donner. D'autant plus que la Princesse s'acquitta de\nson P a t r o n a t avec t a n t d'attention, de délicatesse et de tact.\nD'enthousiasme elle agréa notre requête. J e parle en connais­\nsance de cause, puisque je fus chargé par mes amis de solli­\nciter en leur nom cette faveur. J e n'oublierai pas l'accueil,\nnullement solennel, mais tout simple et cordial qu'elle me fit\ndans son palais de la r u e de la Régence. Pendant plus d'une\nheure, elle m'entretint du mouvement littéraire catholique,\nme dit son admiration pour lui, me parla d'une façon entendue\nde tous et de chacun de nos écrivains. Elle me parla tout\nspécialement de notre collaborateur Georges de Golesco,\ndont elle appréciait hautement le talent de critique musical,\n\" Golesco ! ce nom me rappelle un grand souvenir, me dit-\nelle ensuite; c'estlegénéral de Golesco, l'oncle de votre colla­\nborateur qui vint offrir à mon frère le trône de Roumanie. »\nElle saisit l'occasion pour me dire combien vivement elle\napplaudissait à l'effort qu'elle nous voyait faire dans notre\nrevue pour ressusciter le grand a r t chrétien. Elle fit de\nfréquentes visites à notre Salon d'art religieux et lors de la\ndernière entrevue que j ' e u s l'honneur d'avoir avec la P r i n ­\ncesse, elle me dit avec t a n t de bonté : « Comptez toujours sur\nmoi, je vous aiderai dans tous vos efforts littéraires et artis­\ntiques dans la mesure de mes moyens. J e suis catholique\ncomme vous et désireuse comme vous de voir l'art chrétien,\nqui, à mon avis, est le plus grand de tous, refleurir dans\ntoute sa splendeur. »\n    Nous déposons avec émotion sur la tombe de l'auguste\nPrincesse que tous les Belges, sans distinction, ont aimée et\nvénérée, avec les fleurs de nos prières, celles de notre admira­\ntion et de notre gratitude et nous offrons à toute la famille\nroyale nos plus respectueuses condoléances.\n                                              HENRY     MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "                   Chronique du Mois\n\n                                La Musique\nPremier Concert populaire. — Premier Concert Ysaye.\n  — Lieder-Abend Walker. — Le nouvel oratorio de\n  Ryelandt.\n   La conduite du premier Populaire avait été confiée à M. Pierre Sechiari,\nun jeune chef d'orchestre plein de talent qui, dans la direction d'une entre­\nprise de concerts actuellement florissante à Paris, s'est acquis chez nos voisins\nune réputation bien établie. Son programme ne comportait que des œuvres\nde choix, notamment cette noble Symphonie de César Franck, une des\nexpressions les plus parfaites et les plus définitives du génie du maître liégeois,\nque l'on goûte davantage à chaque audition nouvelle, car la musique de\nFranck est très spéciale. Ne visant jamais à l'effet immédiat, elle ne livre\npoint non plus sa pensée complète de prime abord et il importe de la\nréentendre souvent si l'on veut entrer en communion plus intime avec cet art\nd'essence si élevée. Sous !a direction ferme et précise de Sechiari, l'exécution\nde la Svmphonie fut remarquablement équilibrée, claire et vivante.\n   Après avoir suscité de vifs enthousiasmes pendant de longues années, la\nmusique russe a été plutôt négligée à Bruxelles en ces derniers temps Ce fut\ndonc avec un grand plaisir qu'on entendit la Scheherazade de Rimsky-\nKorsakow. Cette charmante composition symphonique qui, s'inspirant de la\ncélèbre fiction arabe, comprend quatre parties, offre toutes les qualités carac­\ntéristiques des maîtres moscovites et séduit par l'arome sauvage et capiteux de\nses orientalismes, par sa verve pittoresque et des détails d'orchestration tout\nà fait exquis. Le premier violon et les divers groupes instrumentaux qui au\ncours de l'œuvre remplissent alternativement le rôle prépondérant, contri­\nbuèrent puissamment à les mettre en lumière et trouvèrent l'occasion d'y\naffirmer leur maîtrise. M. Lucien Capet, le violoniste au jeu sobre, limpide,\nplein de sérénité et de noblesse, fut vivement acclamé dans l'adorable Con­\ncerto en mi majeur de Bach dont il chanta majestueusement l'Adagio, puis\ndans la romance en fa de Beethoven. A la fin du concert que terminait une\nexécution vibrante de l'Apprenti Sorcier, M. Sechiari fut l'objet d'une ova­\ntion prolongée à laquelle participèrent le public et l'orchestre.\n\n                                        *\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": "756                               DURENDAL\n\n\n   Grand succès également pour la première séance Ysaye consacrée à\nMozart. Après une interprétation châtiée de la Jupiter Symphonie où Eugène\nYsaye, qui était au pupitre directorial, mit toute la netteté de rythme, toute\nla justesse de nuances et d'accent souhaitables, on entendit Pugno dans le\nconcerto pour piano en ré mineur. Pugno, actuellement le représentant le\nplus complet et le plus autorisé de l'Ecole pianistique française, est, on le\nsait, un interprète idéal de Mozart. Impossible de colorer plus délicatement\nles traits de ce concerto, d'exprimer avec plus de clarté, de goût et de finesse\ntout ce que cette musique enchanteresse renferme de poésie lumineuse, princi­\npalement dans la Romanza, pur joyau de grâce et de tendresse.\n   Ecrit aux portes du tombeau, le Requiem est le chant suprême du maître\nde Salzbourg. Cette œuvre où la pureté racinienne de la forme, le charme\nintrinsèque et la noblesse de la matière musicale sont d'ailleurs incon­\ntestables, ne réalise point l'expression juste et adéquate du fulgurant texte\nliturgique. A cette eurythmie inaltérable et trop harmonieusement pondérée,\non ne peut s'empêcher de comparer l'émotion sublime de Bach en ses can­\ntates, la gravité tantôt sombre, tantôt pathétique de Brahms en son Deutsches\nRequiem, et même les grands effets dramatiques et picturaux de Berlioz, bien\nautrement aptes à traduire l'émoi sacré de l'âme devant le mystère redou­\ntable de la mort. Mais s'il n'atteint pas aux. hautes significations, le Requiem\nde Mozart renferme certaines pages très généreusement expressives dont le\ncélèbre Lacrymosa.\n   L'interprétation du Requiem fut particulièrement soignée. Ysaye la dirigea\navec son autorité et sa conviction habituelles, secondé par des solistes de\nchoix, Mmes Delfortrie et Buyens, MM. Maquaire et Collet qui compo­\nsaient le quatuor vocal, et par l'excellente phalange chorale « Deutscher\nGesangverein .>.\n                                      * *\n\n   Disons aussi un mot du Lieder-Abend donné à la Grande-Harmonie par\nM me Edith Walker, accompagnée finement au piano par M. Gustave\nBrecher. Mme Edith Walker possède une voix d'une puissance, d'une\nétendue et d'une richesse de timbre remarquables, qu'elle gouverne avec\nhabileté et dont, lorsqu'il le faut, elle tempère à propos l'éclat. C'est naturel­\nlement dans l'interprétation des poèmes énergiques, de grande envolée et se\nprêtant à une expression vraiment dramatique que la cantatrice wagnérienne\na été surtout appréciée. La soirée fut attachante et instructive. A côté des\ngrandes pages inspirées de Schubert et de Brahms, M\"10 Walker avait fait\nune large place aux contemporains, aux représentants actuels de l'art du lied\nen Allemagne, Mahler, Brecher, Pfitzner, Strauss, dont on entendit une\nsuite de compositions captivantes par le charme mélodique ou l'intensité\ndu lyrisme.\n                                          *\n                                        * *\n   Nous signalerons en terminant cette chronique le nouvel oratorio de\nRyelandt, Maria, que vient de publier la maison d'édition Breitkopf et\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                       757\n\nHartel. Le livret dû à la plume de notre collaborateur Ch. Martens est connu\ndes lecteurs de Durendal où il parut dans la livraison de décembre 1910. I1\nest remarquable par la beauté expressive des textes judicieusement puisés dans\nles Livres sacrés, par les mérites d'une langue où la versification libre mais\nharmonieuse et habilement rythmée seconde parfaitement l'essor du verbe\nmusical, par la vigoureuse disposition du plan retraçant avec bonheur dans\nles quatre panneaux de ce polyptique tous les grands moments de l'existence\nde la Vierge et faisant resplendir ainsi l'un après l'autre les traits suaves ou\nsublimes qui composent l'auguste physionomie de la Mère de Dieu.\n   Ryelandt a traité musicalement le poème de Ch. Martens avec la gravité\nrecueillie, le sentiment profond et l'éloquence émue que comporte un tel\nsujet, si intimement approprié aux foncières tendances du maître brugeois.\nL'oratorio Maria est une création d'art sincère, spontanée et vibrante où se\nretrouvent toutes les qualités de fond et de forme qui caractérisent ses œuvres\nantérieures, Sainte Cécile, Purgatorium, l'Avènement du Seigneur. Ici\ncomme là on admire la même noblesse de pensée et d'expression, la même\ncaressante souplesse d'harmonies, la même clarté de style et de structure, et\nce caractère si personnel de l'inspiration de Ryelandt où l'intériorité mystique\net concentrée s'allie aux généreuses expansions de lyrisme passionné, sem­\nblable en ceci à son glorieux maître, l'admirable Tinel dont la mort préma­\nturée constitue une cruelle et irréparable perte pour le grand art religieux.\nDans l'oratorio Maria le récitatif a des pouvoirs expressifs singulièrement\npénétrants, offre cette simplicité, cette pureté naïve de ligne mélodique rappe­\nlant la manière des primitifs. Les chœurs du début ont une délicieuse fraî­\ncheur d'accent, et ailleurs, dans les grands ensembles vocaux du Magnificat\net du tableau de l'Assomption, ils atteignent à une ampleur majestueuse d'un\neffet puissant. Ryelandt semble être du reste en ce moment dans une période\nde production particulièrement abondante et heureuse. Il va publier prochai­\nnement chez Breitkopf deux superbes sonates de piano, une suite de savou­\nreuses esquisses, En Ardenne, et une sonate pour piano et violon.\n                                                      G E O R G E S DE G O L E S C O .\n\n\n\n\n                        L'Art religieux à Lyon\n                                                           Lyon, octobre 1912.\n   Le bel accord de l'art et de la foi familier aux siècles gothiques a quelque\nchose de touchant et de pathétique lorsqu'on le rencontre chez un artiste\ncontemporain. Il eût été singulier que le renouveau catholique, attesté par les\nécrivains, n'eût pas chez les artistes plastiques, son correspondant et son écho.\nLes plus récents Salons lyonnais nous ont donné le rare plaisir de prendre\ncontact avec quelques artistes religieux et dignes de porter l'un et l'autre titre.\nIl m'a semblé qu'une revue telle que Durendal ne devait pas les ignorer.\n                                         *\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": "758                                DURENDAL\n\n\n   J'ai parlé d'artiste lyonnais. Lyon, à vrai dire, si étonamment féconde, dans\nla seconde moitié du dernier siècle, en beaux artistes plastiques, a, peut-être,\ndans le même temps, fourni les plus purs représentants d'un art déclassé.\n   Nul, s'il a lu Huysmans, n'ignore le nom de Paul Borel. Le maître de la\nCathédrale, dont on n'a pas oublié la haine pour les « bondieuseries de la rue\nBonaparte », saluait en lui le seul peintre religieux des temps modernes. Il y\na déjà longtemps de cela. Le maître, depuis, a poursuivi son œuvre et, peut\nêtre, en a-t-il fourni le plus fécond et le plus pur. Fort âgé, il poursuit encore\nsur la toile l'expression d'une croyance inaltérable.\n   Nous lui devons tout un cortège de figures chastes et drapées, sorte de\nthéorie mystique dont on suit sur les murs de nos églises le déroulement silen­\ncieux. Dans ces compositions qu'emplit la présence de Dieu, rien de plus\nnaturel que les figures gardent le recueillement.\n   C'est sous cette attitude qu'elles nous apparaissent dans les principales\ndécorations qu'il nous est donné de contempler.\n   L'église Saint-Paul à Lyon offre à notre méditation une suite sur la vie de\nl'apôtre militant : saint Paul devant l'aréopage et le martyre de l'apôtre enca­\ndrent le Chemin de Damas, l'épisode de la révélation. Ces compositions se\ndéroulent autour du chœur. Ainsi le Christ, centre de la composition princi­\npale, se trouve en même temps à la place d'honneur, au-dessus du maître-autel.\n    Le dessin est strict, un peu lourd, parfois. Les tons sans rareté : blanc, bleu,\nbrun roux et jaune. Ils conviennent en leur uniformité un peu rude au carac­\ntère viril de l'apôtre. Le fond est vert pâle.\n   Au contraire la suite sur la vie, le martyre et la mort de sainte Philomène,\nque nous présente la rotonde de l'église d'Ars s'harmonise sur des tons tendres\net virginaux : les bleus légers, les blancs transparents.\n   Infatigable, M. Borel poursuit d'une main ferme l'exécution de nouvelles\npeintures décoratives destinées cette fois aux chapelles de la même église et qui,\ncelles-ci, célèbrent humblement la vie de l'humble prêtre que l'Église a béatifié.\nAvec une audace digne des primitifs, M. Borel consacre une page entière à\nl'étable, pour agenouiller, auprès des bons bœufs pacifiques, le jeune Vianey en\nextase. Ailleurs le prêtre sort du confessional pour parler aux paysans agenouil­\nlés. Il y a dans ces compositions une mâle rudesse qui suffit à les élever jus­\nqu'au style décoratif. Rien de local et de contemporain dans ces œuvres pré­\ncises et que ne commande aucun vain souci d'idéalisation.\n   L'effort de Paul Borel n'est pas isolé. Celui de Louis Janmot, son contem­\nporain sinon son aîné, s'en rapprocha par la hauteur de sa pensée et la simpli­\ncité du style. Par malheur le meilleur de cette œuvre est pour ainsi dire à décou­\nvrir. Il est conservé par la famille de l'artiste, dans un château du Midi qu'il\nhabita jusqu'à sa mort et que son fils possède encore. Le peintre qui y vécut\ndans le travail et la retraite y a entassé une œuvre considérable. On ne saurait\ntarder à la mettre sous les yeux du public. Déjà le Salon d'automne de Lyon\nprojette une rétrospective. Elle sera sans aucun doute une révélation.\n   Louis Janmot, artiste grave et recueilli, a porté plus loin que quiconque\nl'audace religieuse. N'est-il pas l'auteur d'un « essai d'interprétation plastique\nde la Sainte-Trinité? » Mais son meilleur titre de gloire est cette suite de\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                  759\n\n\ntrente-six compositions : le Poème de l'âme. Ce poème est d'une imagination\nmystique et délicieuse. Il s'enveloppe d'une haute spiritualité. Il est tout\nembaumé d'un arome de Fioretti.\n   Dans l'une de ces compositions on voit, en profil perdu, l'âme sous l'appa­\nrence d'une angélique figure au vêtement flottant, gravir bravement la pente\nd'une colline, la main dans la main d'une sœur conductrice, qui est peut-être\nl'Ange gardien, mais qui rappelle surtout la Beatrix du Dante entrevue par\nD. G. Rossetti. Tout le tertre est un parterre de petites fleurs, religieuses elles\nmêmes, tant on les devine attentives à embaumer l'air et à présenter à la\nmarche un parterre moelleux et bigarré.\n   Ainsi la tendance religieuse, grave et austère, chez M. Borel, se trouve chez\nLouis Janmot délicieusement fleurie et parfumée d'humanisme.\n\n                                       *   *\n\n   L'effort de ces beaux artistes n'est pas délaissé. Quelques jeunes artistes\nrévélés par les plus récents Salons viennent, chacun par des moyens et avec des\nressources personnelles, la reprendre et la continuer,\n   Ce nous fut une délicieuse surprise de nous trouver au Salon d'automne, l'an\npassé, en face d'une œuvre d'art d'un haut esprit religieux. Cette surprise nous\nétait ménagée par M. Louis Bouquet. Nous n'aurions garde de l'oublier.\n   L'entreprise était périlleuse, les deux personnages à représenter étant les\ndeux plus augustes de la tradition catholique : le Christ et la Vierge, — le\nsujet, l'un des plus rebattus qui soient : le Christ mort soutenu par sa mère.\nM. Bouquet est sorti victorieux de l'entreprise.\n   C'est un étroit panneau, sobre de ligne et de tons, d'une austérité presque\nmonacale. Deux bustes superposés seulement, une ligne d'horizon courant der­\nrière l'épaule de la Vierge. Ligne d'horizon, lignes des corps et des drapés, tout\njusqu'à la tombée d'un linge soutenu par la Vierge porte au recueillement et à\nla prière. Mort, le visage du Christ conserve le dessin d'une âpre beauté toute\nilluminée par l'ardeur de la souffrance acceptée. La Vierge, plus semblable à\nquelque religieuse compatissante, soutient le précieux fardeau. Le visage pen­\nché en avant, barré au front d'un voile noir, accompagné à la gorge d'une\nguimpe blanche, est discrètement modelé dans l'ombre. L'accablement du bras\nse traduit dans la contraction de la main tendue en avant... Et c'est tout.\n   Les tons sobres : blanc, blanc jaune, noir, violet déteint, vert fané, tons dis­\ncrets et silencieux (à l'exception d'un brun roux à la chevelure du Christ)\nrenforçaient encore l'impression mystique. Et l'usage des sertis inclinait à\nen imaginer une réalisation en vitrail ou, du moins, en fresque, deux formes\nd'art essentiellement religieuses.\n   M. Louis Bouquet nous donnait au même Salon une Eve tentée. Il nous a\nprésenté cette année la traduction parfaite du recueillement.\n   La religieuse majesté de la musique de Bach lui a inspiré une figure debout,\ndressée sur un horizon de rêve d'où monte un if. Et c'est encore une œuvre\n d'une belle gravité.\n   C'est pourquoi nous aimons à voir dans son effort — en même temps\n"}, {"page_pdf": 875, "texte": "760                                DURENDAL\n\n\nqu'une recherche de haute peinture — une renaissance du plus bel idéalisme\nlyonnais.\n    S'il n'a pas d'égaux, M. Louis Bouquet a du moins des émules. De ce nombre\nest M. Morillon qui, à son tour, expose à l'actuel Salon d'automne une Piéta.\nPour généreux qu'il soit, l'effort de M. Morillon me semble moins réussi. C'est\nune vaste composition que la sienne. Le groupe agenouillé de la Vierge et de\nsaint Jean soutenant la tête du Christ s'équilibre bien avec une figure de sainte\nfemme également agenouillée au pied du Christ étendu. Ces figures ne man­\nquent ni de style, ni de pureté. Malheureusement le visage du Christ manque\nde grandeur. Mais cet effort — qui promet peut-être des réussites — était à\nsignaler.\n    Il faut signaler également l'œuvre, déjà considérable, de l'aquafortiste\nMarcel Roux. M. Roux, qui est en possession du plus beau métier, le consacre\ngénéreusement à l'expression de sa foi qui est sincère et vive. Par malheur il\nne peut se garder de prendre, sinon par le chemin du macabre, en tous cas par\ncelui du tourmenté. D'étranges cortèges, des formes hybrides et hasardées tour­\nnent dans sa Danse macabre et dans ses Péchés capitaux. Ils ne manquent ni\nd'originalité, ni de foi. Mais l'oeil se fatigue de ces monstres, épuisant assez\nvite le sel de ces compositions d'un Rops converti et qui n'aurait pas renoncé\nà sa formule. Il y a là trop de goules et trop de stryges, accompagnées d'autres\nmonstres qui n'ont de nom en aucune langue. A la longue cela fait figure de\nmascarade. Et l'impression religieuse, pourtant certaine, s'en trouve diminuée.\n    M. Marcel Roux est bien mieux lui-même dans des œuvres plus reposées,\ncomme son illustration de Lazare le ressuscité, le beau poème de M. Louis\n Mercier, ou ses Sept paroles du Christ, une de ses dernières œuvres. Mais\nalors, il pousse trop souvent l'effet dans le sens de la contraction et de l'effort.\n Il a tous les éléments — et, ce qui est plus, la foi — nécessaires à l'artiste reli­\ngieux. Il le sera davantage lorsqu'il voudra s'adoucir et se simplifier.\n    M. Marcel Roux est d'ailleurs — comme je l'ai dit — un admirable aqua­\nfortiste.\n                                          *\n\n   L'effort religieux d'artistes lyonnais d'hier et d'aujourd'hui est néanmoins\ntrop certain etreprésenlé parde trop beaux artistes pour que s'en désintéressent\nceux que préoccupent les destinées d'un art aveuli. C'est pourquoi j'ai cru bon,\npar l'intermédiaire de l'accueillante Durendal, de signaler ceux que nous pou­\nvons classer déjà et ceux sur qui nous avons droit de compter demain.\n                                                          HENRY     DÉRIEUX.\n\n\n\n                                   Le Sillon\n   Je reviens du « Sillon ». Il m'a paru bien clairsemé. La récolte sera mau­\nvaise si les cultivateurs de cette glèbe ne travaillent pas mieux.\n   A cette saison, dans les campagnes, les charrues creusent la terre molle où\nl'on dépose en longues lignes la semence, espoir des récoltes prochaines. C'est\n"}, {"page_pdf": 876, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                 761\n\n\nune activité patiente et silencieuse, chaque année renouvelée, éternellement\npareille. Par les belles journées de novembre, j'ai assisté à ces spectacles quoti­\ndiens; loin de la ville et de sa vie bruyante, j'ai pu goûter dans la grande paix\ndes soirs, quand souffle déjà la brise fraîche, la beauté des tableaux que font\nun ciel rouge, des meules roses baignées dans la brume tombante, un labouré\nviolet et sur ces gammes sombres l'aile luisante d'un corbeau noir.\n   Ne voyant plus que la nature toute simple, l'œil se repose, les conventions\nde l'art, il les oublie, tout l'être enfin se retrempe dans un bain de vérité et dé\nsincérité. Je m'explique ainsi l'impression défavorable que m'ont laissée ces\nmessieurs du Musée moderne.\n   Il y a des avancés et des rétrogrades parmi eux. leur effort manque d'ensemble,\nleurs affinités sont nulles; il est bien difficile de dégager de cette exposition\nune impression générale. C'est un sillon où avec l'ivraie et le bon grain\ncroissent des semences variées. Les unes, comme Bastien, ont donné des\nfleurs éclatantes, mais leur vigueur semble stationnaire; d'autres, comme\nJ. Colin, sont en pleine poussée et promettent de l'avenir; plusieurs, je préfère\nne pas les nommer, n'ont aucune chance de germer, leur sève est trop pauvre.\nCes graines-là sont trop nombreuses cette année.\n   Peintres sans étoffe et à l'âme insensible, ils semblent uniquement préoc­\ncupés de rendre exactement le détail des choses, mais n'en comprennent pas\nle sens. Leurs œuvres sont insipides, car elles manquent d'âme. Elles ne nous\némeuvent point, car pour émouvoir il faut être ému; l'émotion doit jaillir\ndans le cœur de l'artiste, mais ne se commande pas.\n                                                                       R. G. G.\n\n\n                            Revue des Revues\n   — La REVUE DES DEUX-MONDES publie un article de M. Emile\nFaguet sur les poésies de M. François Mauriac.\n   — Dans le MERCURE DE FRANCE, M. Georges Eekhoud déclare avoir\ntrouvé dans une plaquette posthume d'Abel Noël intitulée : Vers et Prose, des\npages comparables « aux plus troublantes histoires de Poe, d'Hoffmann\nou de Villiers de l'Isle-Adam ». Le reste de sa chronique est consacré à l'ana­\nlyse d'une des dernières encvcliques de M. Rency.\n   — La REVUE GÉNÉRALE publie un très beau roman de Jean Nesmy.\nMais pourquoi cette manie — inconsciente — d'écrire en alexandrins?\n   — WALLONIA reproduit (sans indication de source) le Rapport de Dom\nBruno Destrée publié ici même sur les panneaux décoratifs d'Auguste Donnay\npour l'église d'Hastière.\n   — L'OCCIDENT (du mois de septembre, paru récemment) donne un\npoème de M. Pierre Nothomb : Celui qui vit en vous. .\n   — Le C A T H O L I Q U E . Un poème imparfait, mais tumultueux et sympa­\nthique de M. Paul Champagne.\n   — Nos amis des CAHIERS DE L'AMITIÉ DE FRANCE se sont groupés\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": "762                             DURENDAL\n\n\nautour de leur directeur dans la campagne aquitaine au cours du mois de\nseptembre. Ils en ont rapporté quelques pages intitulées : les Heures de Las-\nsagne et qui sont signées Francis Tammes, André Lafon, Robert Vallery-\nRadot, François Mauriac, Eusèbe de Brémond d'Ars.\n   — Dans le DOUBLE BOUQUET, un article de M. Charles Grolleau sur\nLouis Le Cardonnel, dont M. Charles Le Goffic parle également en termes\ncompréhensifs dans la Revue hebdomadaire.\n   — La REVUE DE BELGIQUE commence la publication de Florent\n Verbruggen, auteur dramatique, par M. Paul André, roman plein d'esprit où\nil y a, dit-on, quelques traces d'autobiographie.\n   — La NOUVELLE REVUE FRANÇAISE du mois d'octobre a donné\nune chronique très remarquable — et dont, sauf quelques détails, nous parta­\ngeons les impartiales idées, sur la poésie catholique. Elle est signée de\nM. Henri Ghéon.\n   — L'INDÉPENDANCE. Un article de Dom Besse : la consécration de\nla famille par la liturgie catholique.\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "                            LES LIVRES\n\n    P o è m e s , — C'est par un lyrisme intérieur, une palpitation profonde\nque valent les poèmes réunis par M. Henry Dérieux sous cet inimitable\ntitre : Le Regard derrière l'épaule (t). Ce sont des vers qu'il est exquis de lire\nà la nuit tombante, quand vous frôle l'haleine amicale de l'ombre. Ils sont\npleins d'intimité grave, de laisser aller parfois (vous savez, ces poèmes qui\nressemblent à des bouquets dénoués), d'émotion et de bonne grâce : on y\ntrouve parfois le sursaut de l'âme qui, malgré elle, s'est trop donnée :\n                       On parle d'art et l'on est franc,\n                       Mais pour finir, un jour, en somme,\n                       On vend au passant pour trois francs\n                       Ce que Von ne dit à personne.\n                       On fumait avec ses amis,\n                       On se taisait avec sa mère,\n                       On mentait aux femmes : Voici\n                       Pour trois francs l'âme tout entière,\n                       Sous sa chemise de papier !\n                       Vraiment, ce n'était pas la peine\n                       De faire ainsi le cachottier.\n                       Vraiment ce n'était pas la peine\n                       De donner à sa muse un air\n                       De vertu farouche et pudique,\n                       Pour montrer son corsage ouvert\n                       Un soir sur la place publique.\n                       Et d'ouvrir ainsi les yeux francs\n                       D'une pauvre biche apeurée,\n                       Pour, un jour, perverse et parée,\n                       Faire la vitrine à trois francs...\n   C'est dans deux poèmes admirables (ai-je dit qu'il y en avait d'assez\nmédiocres dans ce recueil), A Charles Guérin et A Stuart Merril, que\ns'expriment le mieux les belles qualités du poète. Il faudrait lire et relire et\nciter ces deux pages lourdes d'émotion nonchalante et simple. Mes lecteurs\nen auront une idée en savourant ces vers qui terminent l'une d'elle :\n         Quelquefois quand l'averse est finie, un bruit d'eau\n         Du jardin frémissant s'élève de nouveau,\n\n\n (1) Paris, Grasset.\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": "764                                    DURENDAL\n\n\n          Dont le chant plus menu comme un écho pénètre\n          Dans la chambre, appelant les yeux à la fenêtre.\n          Comme on étire après le bain son corps      nerveux,\n          Les arbres lentement relèvent dans l'air bleu\n          Leurs bras tout imprégnés de la fraîcheur nocturne ;\n          Et chaque feuille encor retenant comme une unie\n          Le souvenir de ses caresses, l'on peut voir\n          Les arbres à leur tour se mettant à pleuvoir.\n\n          Dans la forêt où vous chantiez, la voix s'est tue.\n          Sur vous, Charles Guérin, la mort s'est abattue\n          Comme éclate un orage inattendu     d'été.\n          Mais n'importe! Demain dans le bois dévasté\n          — Où, des arbres blessés toujours coule la sève,\n          Comme coulait, de votre cœur le sang du rêve, —\n          Si nous allons rêver, nous entendrons     demain\n          L'eau retenue aux plis des feuilles choir    soudain,\n          Larmes tièdes d'ondée embaumée et fervente :\n\n          De vos vers à jamais pleut de la mort       vivante.\n\n    L a même palpitation profonde gonfle les poèmes de M. C. F r a n c i s Cail­\nlard, dont les Rosiers sur la tombe (1) sont un très beau livre dont la courbe\nascendante fait l'harmonieuse unité. C'est le roman lyrique d'un jeune h o m m e\ndont la jeunesse fut brisée et que hante un souvenir d'amour et le spectre\nc h a r m a n t d'une enfant moi te. 11 tend les bras dans la nuit et se jette dans les\nbras de Dieu. C'est en passant au monastère, à l'hôtellerie de Saint-Benoît,\nqu'il retrouve la paix. Désormais ses pensées sont calmées, les visions d'autre­\nfois, pour être aussi aimées, seront moins déchirantes, et le volume se clôt\npar les paroles graves d'une âme qu'appelle u n e divine vocation.\n\n          L'homme simple et fervent qu'a déchiré le monde,\n          Retrouve quand sur soi ses yeux sont      refermés,\n          Le monastère pur où sont les voix     profondes\n          Des saints, ses plus anciens amis, les mieux aimés.\n\n          Il les revoit. Il les admire. Il s'inquiète\n          S'ils ne l'appellent pas à leur sérénité.\n          Le soir fut plein de voix qu'emporta la tempête.\n          N'ont-ils pas dit des mots qu'il n'a pas écoutés'/\n\n          Qui sait si, dans le temps de son enfance   frêle,\n          Où, pour se prosterner longuement,    il jouait\n          A faire, au cœur des très vieux arbres, des chapelles,\n          Qui sait ce qui dans son mystère lui parlait'!\n\n  (1) Bibliothèque du T e m p s Présent.\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "                                        LES LIVRES                                         765\n\n           Mais lorsque le désir de la vie éperdue\n           L'arrachant  à lui-même eut obscurci ses yeux,\n           Peut-être passa-t-il, sans voir leurs mains tendues,\n           Près du geste d'appel des saints et des    heureux.\n\n    Le souvenir de Louis L e Cardonnel qui, dans u n poème impérissable,\névoqua une vocation parallèle à celle-ci, rappelle au lecteur ému que tout ceci\nn'est pas parfait et que peu de pages dans ce livre sont d'une définitive\nb e a u t é ; mais cette comparaison ne peut nous empêcher de lire avec s y m p a ­\nthie — et avec u n e sorte de fraternelle amitié — ce recueil d'un vrai et\nsincère p o è t e . . .\n    Il faut aimer aussi p o u r sa sincérité et l'ardeur de son rêve M m e B e r n a r d -\nArnoux (1), dont les poèmes se déroulent a u t o u r du symbole des roses et qui\nmultiplie sans nous lasser les expressions de ce vieux thème : les roses\ns'ouvrent...      les roses se ferment...            les roses s'effeuillent.    Le poème pour\nb e a u c o u p se serait arrêté là. Mme B e r n a r d - A r n o u x tombe A genoux sur les\nroses, et son livre, que gonflait u n e voluptueuse ferveur, se termine en u n e\nprière résignée, mais qui pressent déjà les mystérieux effluves des divines\nroses...\n    R i e n de parfait, rien de définitif, rien qui s'impose d a n s les p o è m e s de\nM. Charles de Saint-Cyr, qui appela Intensisme (il y eut l'école de l'Inten­\nsisme, dont il fut l'initiateur) ce qui s'appelle, en bon français, spontanéité.\nP o u r M. de Saint-Cyr, un poème ne peut être préparé ni relu, il doit jaillir,\nil ne peut être déshonoré par une rature, ni r a m e n é à des proportions\nvoulues. T e l s qu'ils s'inscrivirent sur son carnet, aux m o m e n t s de joie et de\npeine, ses vers se succèdent d a n s ses livres. J'ai devant moi les Laudes et\nToute mon âme (2). C'est, en général, un véritable inspiré qui chante ici et d o n t\nl'inspiration est de pur idéal, mais dont rien ne restera ni n e peut rester. Ses\npoèmes ont la couleur du jour où ils naquirent, ils sont l'heure fugitive, la\nbrise qui hésite, la fumée qui flotte et s'évanouit, l'eau qui passe. A peine\nl'idée en est-elle née qu'ils sont écrits. L e u r auteur s'arrête dans une lecture\net commente le mot ou le vers qui l'arrête, un petit événement familial le\nfrappe : poète p r e n d s ton l u t h ! . . . T o u t cela nécessite p o u r que le lecteur com­\np r e n n e de nombreuses épigraphes explicatives : « E c r i t dans la chapelle\nmortuaire de ma g r a n d ' m è r e où, tombé à terre un r a n g d'une couronne de\nperles paraissait un vers ... » ou « Ecrit à l'église p e n d a n t un enterrement... »\nE n un mot, c'est une poésie d'un genre faux, sans fini possible, sans profon­\ndeur, sans intensité s u r t o u t . . . U n seul des poèmes de M. de Saint-Cyr semble\ndéfinitif et concentré : c'est justement celui où l'écrivain formule son art\npoétique fait d'impressions, de jaillissement sans contrôle, de provisoire :\n\n                       Maître, je veux dire, après vous\n                       Que la plus intense des lyres\n\n\n\n  (1) Au jardin des roses. (Edition du Temps Présent.) (2) Paris, Rivière.\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": "766                                 DURENDAL\n\n\n\n                    C'est la flûte, grande ou petite,\n                    Où nous savons nous mettre tout.\n                   Les « balançoires » du Parnasse\n                   Ont fait leur temps : nous sommes las\n                   Des vers où ne palpite pas\n                   Le douloureux émoi d'une âme.\n                   De même nous ne voulons plus\n                   De ce sempiternel poème,\n                   Si bien adéquat au modèle\n                   — Et tout à la fois Jade et sur.\n                   Mais nous voulons que notre flûte\n                   Blesse mystérieusement\n                   De son écho se prolongeant\n                   Par delà ce qu'elle module.\n   M. Gustave Fivé, l'auteur de la Lampe charbonne (1), n'a pas voulu nous\ndonner un livre loufoque ; il n'a pas non plus, je l'espère, eu la prétention de\nse révéler chef d'école — ou un sous-chef d'école, puisqu'il y a déjà Mari-\nnetti. M. Auguste Joly explique parfaitement dans une ingénieuse préface la\nlangue osée de M. Fivé, dont la grande originalité est de parler sans verbes.\nIl ne faut pas rire, ni s'indigner de l'art de ce nouvel écrivain. Car il a un art\nbien à lui, fait de fantaisie, d'observation aiguë, de minutie, de mouvement,\nd'onomatopée. On peut être légèrement ahuri au début, mais ceci n'est-il\npas d'une précision inimitable :\n              Cric, crac,\n              Deuxième vitesse — croc, prise directe.\n              Avance à l'allumage...\n              Nous respirons.\n              Une grosse limousine !\n              Dédaigneux, nous passons...\n              Comme le moteur tourne rond !\n              Bonne carburation,\n              A ttention !\n              Une charrette — coup de trompe,\n              Ralentissement — c'est assommant !\n              Virage — caniveau — une flaque d'eau\n              Coup de frein — dérapage.\n              Bien rattrapé — sourire\n              Quelle obéissance !\n              La machine seule ici a de l'intelligence,\n              La grande route — ligne droite,\n              C'est effrayant...\n\n (1) Editions du Masque.\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "                                       LES LIVRES                                      767\n\n   E n effet... Mais toute futuriste qu'elle soit, cette poésie est-elle de la\npoésie?...\n  J'ai ri jadis de M. H e r m a n n F r e n a y - C i d , dont le premier livre était presque\naussi ridicule que médiocre. Le second que j'ai sous les yeux m'a fait revenir\nen partie de cette appréciation. Sous une forme lâchée, sous des phrases\nqui n'en sont pas et des néologismes sans saveur, il y a là quelque chose. Ces\nChants de Five o'clock Teas (1), qui sont surtout les chants de quelqu'un qui\nne voit que par la fenêtre les luxueux et étincelants Teas Rooms qu'il évoque,\nont une âpreté, une saveur de révolte et de r a n c œ u r , une nostalgie si m o d e r n e\nde la vitesse, un goût de poussière, d'asphalte, d'essence et de fumée, qui\nn'est pas sans originalité. Originalité trop voulue parfois, trop cherchée au\ncours de ces p o è m e s négligés et qui cachent sous des termes absconds ce\nqu'ils ont de trop facile :\n\n           Les cimes en suite courbe et noire,\n           Là, depuis toujours en l'ombre,    médiatrices.\n           Mais sans mot dire, fidèlement    libératrices,\n           Curvant leur tremplin vers le rêve et la mémoire.\n\n           Telles, j'en ai, grosses du spleen    endémique\n           Imposant sa blêmeur au val       industriel.\n           Moiré de feux, ceinture aux gemmes           irréelles\n           Sur la peau nue et blanche de la nuit          lymphatique...\n\n  Etc.\n  J ' a i m e mieux les pièces où le poète s'en va plein de rancune :\n\n           Par la ville, proscrit des bals et des       soirées.\n           Parce que son smoking semble frotté            d'émeri...\n\n    M. Henri Dacremont ne vise pas à l'originalité. Au contraire. Ses Poèmes\nardennais (2) sont pleins de bonnes intentions, mais leur réalisation est très\nq u e l c o n q u e . J'ai feuilleté sans palpitations les morceaux qui évoquent Sémi-\nramis, Salomé, la princesse de L a m b a l l e et la princesse B o r g h è s e . . . assez\ninattendues, je dois dire, d a n s ce recueil. J'ai respiré q u a n d je suis arrivé aux\nlégendes d'Ardenne, où j'espérais goûter quelque saveur ou h u m e r ces par­\nfums acres et mouillés qui flottent au-dessus des vers campagnards de notre\nT h o m a s B r a u n . H é l a s ! Voici le commencement de la légende de Bouvignes :\n\n          C'était au temps de honte et de rage    impuissante,\n          Tout le pays vallon (sic) sous le sabre espagnol\n          Frémissait tout entier jusqu'au tréfonds du sol.\n\n   T o u s les vers de M. Georges Spetz sont de cette valeur-là. J'ai dis jadis ici\nm ê m e la longue et monotone médiocrité de ses Légendes d'Alsace, dont il\n\n\n (1) Editions du Beffroi.\n (2) Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": "768                                     DURENDAL\n\n\n\nd o n n e aujourd'hui une nouvelle édition, augmentée et a c c o m p a g n é e de notes\nhistoriques. T o u t cela évidemment est intéressant au point de vue national,\nmais, au point de vue littéraire, c'est affreusement e n n u y e u x .\n   Au moins — et quelle joie de finir p a r u n peu de poésie cette brève revue\ndes poèmes — le petit livre de M. Robert E . Mélot est-il sans poids, sans\nlongueur, sans pédantisme ni prétention. Il porte u n titre c h a r m a n t : Butin\nfragile ( i ) , et il est léger et s y m p a t h i q u e c o m m e son titre. Qu'il y ait là de\nla haute ou de la g r a n d e inspiration, je ne le prétends point, mais du moins\nune grâce juvénile, des vers qui sont des vers... C'est le chant des premiers\némois d'un tout j e u n e h o m m e qui s'enivre de jouer des airs clairs sur sa\npremière flûte, et qui mord à la vie, avec entrain comme on mord u n fruit :\n\n           Te souviens-tu jadis quand tu étais petit,\n           Quand tu courais, rose et léger, dans le verger,\n           Te souviens-tu de ce vieil arbre où tu cueillis'.\n           Quelque pomme trop verte, exquisement       amère?\n           Et tu mordais, plein de bonheur, en    grimaçant,\n           Avec du ciel dans ton regard jeune     d'enfant...\n\n           Ainsi je vais, comme un enfant, cueillant la vie\n           Est-elle amére? Ah! que m'importe'. Elle est jolie\n           Dans ce rayon de clair soleil où je la vois.\n           Elle me tente et j'y veux mordre — elle est trompeuse.\n           Parfois je fais une grimace, malgré moi.\n           Mais je la trouve affreusement   délicieuse...\n\n                                                                     PIERRE    NOTHOMB.\n\n\n\n    A v i s i m p o r t a n t : — Nous p r é v e n o n s nos a b o n n é s que nous mettrons\nen circulation, dès les premiers jours de d é c e m b r e , nos quittances postales,\nafin d'éviter l'encombrement du nouvel a n . N o u s leur serions obligés s'ils\nvoulaient bien charger leur personnel, en cas d'absence, de payer la quit­\ntance à leur place dès sa première présentation, pour nous faciliter la besogne\net nous épargner la corvée d ' u n second envoi.\n\n\n\n\n  (1) Bruxelles, Larcier.\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "                              NOTULES\n\n   Epinglons ici l'article impartial et... un peu inattendu, publié le 20 octobre,\npar M. Maurice Wilmotte dans la Flandre libérale, sur le groupe des poètes\ncatholiques :\n   « Je me suis engagé, il y a huit jours, à vous parler de nos poètes catholiques,\net j'ai cru utile, pour déblayer le terrain, de résumer mon sentiment sur leur\nmaître et inspirateur M. Francis Jammes. J'ai essayé de vous montrer la\nfâcheuse évolution de celui-ci. Après avoir écouté la voix de la nature, après\nen avoir été le chantre délicieusement doué, voici que des préoccupation phi­\nlosophiques de plus en plus tenaces, viennent briser l'élan du lyrisme chez ce\nbel artiste. Qu'il célèbre Dieu dans sa création, cela n'est ni pour gêner ceux\nqui le lisent, ni pour diminuer la vigueur de son talent. Car, à ce compte La­\nmartine et Hugo ne mériteraient pas nos faveurs; mais qu'il transforme ses\nméditations poétiques en des actes de foi, marqués au coin du rigorisme le\nplus intransigeant, on peut le regretter et pour nous et pour lui-même.\n   » Je me hâte d'ajouter que c'est au premier Jammes, au meilleur aussi, que\nfont penser nos poètes catholiques; si j'osais les questionner, et s'ils osaient\ntout me dire, je ne doute pas qu'ils fussent d'accord avec moi — ou à peu\nprès - sur le péril que court l'art de leur maître français; ils ont dû, en lisant\nces étranges Géorgiques chrétiennes, éprouver plus d'une fois un douloureux\nmalaise.\n    » Au surplus ce serait leur faire tort, à M. Hardy, à M. Kinon, à M. No­\nthomb, à M. Braun et à M. Ansel, que de ne reconnaître en leur art qu'une\nseule influence littéraire. En eux se marient et s'unissent harmonieusement\ndes courants bien dissemblables. En les lisant, on se souvient de Verlaine, de\nCharles Guérin aussi; on retrouve dans telle pièce de l'un d'entre eux l'écho\nagile et heureux du Van Lerberghe qui donna ce chef-d'œuvre : La Chanson\nd'Eve, ou encore la fascination exercée par notre grand Verhaeren. De celui-\nci le mysticisme patrial a passé en eux, mais ils l'ont, si j'ose dire, adapte à\nleurs tempéraments. M. Hardy est plus intimiste, M. Kinon plus épique,\n M. Ansel hanté par des rêves et des chimère vieillottes, mais riche de son vers\nmusical, et qui fait penser tantôt à Heine, tantôt à nos Parnassiens. Un seul\nsemble s'être inféodé à l'art de ces derniers, n'avoir ni libéré son rythmé, ni\nhabillé sa pensée des gazes plus légères des poètes de 1880. C'est M. Gaston\nPulings, un peu monocorde, enchevêtré et même obscur, quoique j'avoue\naimer son Pèlerinage intérieur, où je retrouve les procédés et les visions de\nGiraud, Gilkin, etc., mais où je note aussi le frisson d'une sensibilité person­\nnelle.\n   » Chez M. Pulings, en cherchant bien, on découvrirait, d'ailleurs, d'incon­\ntestables analogies avec ses confrères, etnotamment la pièce intitulée Campine,\nl'apparente, dès ses premiers vers, aux meilleurs élèves de Verhaeren. Mais\nsoyons attentifs ! La tendance descriptive, accusée avec force chez ses\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": "770                                DURENDAL\n\n\n\n confrères, fléchit tôt, sous l'afflux des pensers intérieurs. L'objet physique n'a\nqu'une énergie propulsive; il met en mouvement le mécanisme cérébral, et,\n comme le cliché photographique projeté sur la toile, il cède tôt la place à\n d'autres visions, où le moi du poète se raconte dans des formes complaisantes,\n qui ne cessent qu'avec le recueil lui-même.\n    n Plus objective est évidemment l'attitude lyrique de M. Kinon,dont nous\nvenons, à la commission du Prix Beernaert, de couronner l'œuvre avec un\nvéritable plaisir. Non pas que Kinon puisse s'abstraire lui-même — il ne\n serait plus un poète s'il y réussissait; — mais son activité visuelle est moins\n entravée; elle prend son temps et son champ. Des pages de son Ame des\n saisons sur ce pays du Démer où il est né et où il a grandi, sont impression­\n nantes de vérité précise. Dans ses Petites heures pour le mois de mai il y a\n tel couplet, tel vers isolé dont la saveur d'observation m'a enchanté; des\n distiques sur le mélèze exhalant un parfum agreste qui en rend supportable\n la luxuriance métaphorique. Celui-là aime bien sa terre, sa pauvre terre aux\nlignes humbles et à la surface plane. Mais faut-il la neige des monts, l'azur\nd'un lac et l'aiguille des sapins pour échauffer la verve d'un poète?\n    » Victor Kinon est, à mon sens, la personnalité la plus robuste de tout ce\n petit groupe d'artistes dont Jammes a — littérairement — patronné les\ndébuts. En ce qui le concerne, l'intervention tutélaire du maître d'Orthez ne\nsaurait être ni contestée, ni diminuée. Elle éclate partout; elle lui a inspiré\n un dialogue charmant, Le Réveil des bois ; mais c'est particulièrement dans\n cette section du livre qui s'intitule Le vent et lesfeuilles mortes que la com­\nparaison est sollicitée et contrainte. Même les quelques morceaux d'allure\nexotique, que j'aime moins dans l'Ame des saisons, me font penser aux traces\nd'une préoccupation identique chez Jammes. Car celui-ci est bien trop pro­\nfondément atteint du mal romantique pour échapper aux nostalgies à la\nRené. Sa mélancolie virgilienne n'a pas la pureté latine. Relisons sa pièce du\nMatelot, ses admirables Élégies, où tantôt il nous parle de l'oncle pensif qui\nrevenait des Indes, ou bien, où il s'embarque avec M me Desbordes-Valmore\npour les lointains rivages. Dans Septembre, il s'égare jusqu'à nous offrir une\npetite dissertation sur l'équinoxe et la rose des vents. Tout cela est chez lui\nlivresque et un peu puéril. Oserai-je insinuer qu'il n'en va guère différemment\nchez Victor Kinon ?\n    » Mais les deux poètes, que le naturisme a conquis, dont il a, en quelque\nsorte, façonné tous les vers, c'est M. Adolphe Hardy, l'auteur de La Route\nenchantée, et M. Thomas Braun, Fumée d'Ardenne. Ceux-là boivent bien\ndans leur verre, qui est un tout petit héna, comme on dit en Wallonie. Chose\nplaisante, le hanap des ballades moyenâgeuses, cette vaste coupe des frater­\nnisations chevaleresques, est devenue le héna populaire à Liége et dans nos\nArdennes, tout juste une gorgée qui, hélas! est presque toujours une gorgée\nde mauvais alcool. Ici c'est d'eau de roche, cristallisée et saine, qu'il est\nrempli.\n    » L'Ardenne de M. Braun, on la connaît à Gand comme à Bruxelles. On y\nexcursionne avec joie, surtout en septembre, quand la livrée d'automne pare\nses frondaisons d'ocre et de bistre. M. Braun nous en trace quelques tableau-\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "                                       NOTULES                                       771\n\n\ntins excellents. Il ne néglige aucun détail du paysage, pour vulgaire qu'il soit,\net la pêche à la mouche, les préparatifs de chasse, l'omelette au lard, la course\nde bicyclette, lui semblent également dignes de mémoire. Pourquoi s'en\nplaindre, puisque son réalisme, d'ailleurs aussi tempéré que précis, n'a point\ntari la source admirative et lyrique?\n   » M. Hardy, moins détailliste, plus tourné vers l'intérieur, n'est certes pas\nmoins habile à nous communiquer la sensation d'une vie agreste, ou du moins\nà nous faire goûter avec lui les joies simples et calmes d'une petite maison\ndes champs, où le rai d'or du soleil, les fleurs, les insectes bourdonnants entre­\ntiennent une plénitude vibrante qui suffit aux modestes désirs du poète. Ses\nvers, parfois rugueux, mais le plus souvent d'une harmonie simple et chan­\ntante, m'ont rappelé ceux de la génération liégeoise de 1850, des Wacken et\ndes Hénaux.\n   » Reste M. Nothomb, poète lui aussi, et d'une inspiration un peu dissem­\nblable. Sans doute on trouve dans son recueil Notre-Dame-du-Matiti quel­\nques pièces dont le sentiment descriptif n'est pas inférieur à celui de\nMM. Hardy, Kinon et Braun. Mais c'est ailleurs qu'il se complaît, s'attarde,\ns'oublie-même. Un rêve mystique peuple son imagination de figures vague­\nment idéales; l'évocation du divin se mêle et se confond souvent avec des\névocations plus profanes. Les mots d'ardeur matérielle sont employés pour\nexprimer des joies séraphiques. Depuis Ruysbroeck, sinon plus tôt, il en a été\nainsi pour ces assoiffés d'autre chose, pour ces amants de l'invisible et de l'in­\nsaisissable. Il en est, parmi eux, qui ont trouvé les rythmes mystérieux et les\nparoles d'enchantement. M. Nothomb, s'il persévère, ne semble pas devoir être\nindigne de se joindre, quelque jour, à ces élus.\n   » En somme, de ces quelques notes rapides il ressort que les jeunes poètes\ncatholiques, s'ils n'ont pas l'indépendance créatrice qui est l'honneur des\nmaîtres, ne sont pas dépourvus de personnalité littéraire, et, en diversifiant\nleurs accents, qu'ils luttent avec succès contre cette fièvre d'imitation plus ou\nmoins servile dont trop de leurs confrères français languissent maintenant.\nLeur poésie est moinscatholique qu'individuelle; le sentiment patrial s'y révèle\navec une intensité indéniable, et (pourquoi ne pas l'avouer?) le silence de leur\nconfrères libérés du dogme leur confère une autorité du nombre et du talent,\nqu'il ne coûte pas à notre impartiale critique de proclamer ici. »\n                                            *\n                                           * *\n   L a S o c i é t é d e s M a t i n é e s l i t t é r a i r e s de Bruxelles reprendra la\nsérie de ses conférences cet hiver, dès la fin du mois de décembre. Les\nséances auront lieu le lundi, à 3 heures, à l'Hôtel Astoria, rue Royale.\n   Les six conférences de cet hiver formeront trois groupes de deux.\n   Première série. Charles Gounod : I. Gounod, musicien de l'antiquité;\nII. Gounod, musicien d'amour, par M. Camille Bellaigue.\n   Deuxième série. Portraits de femmes : I. Mme de Sabran, par M. André\nBeaunier; II. la marquise du Deffand, par M. le marquis de Ségur.\n  Troisième série. Mes Souvenirs, par M. le comte d'Haussonville, et\nM. Jules Lemaître.\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": "772                                    DURENDAL\n\n\n  Prix de l ' a b o n n e m e n t : 20 francs pour les six conférences; prix d'entrée\nà chaque conférence : 5 francs. S'adresser à M. José Perrée, à la maison\nBreitkopf et Haertel, 68, rue C o u d e n b e r g .\n\n                                             *\n\n   L'Universitaire            catholique.         — Nous partageons les               sym­\npathies que le XXe Siècle témoigne à cet organe des j e u n e s étudiants catho­\nliques lorsqu'il écrit :\n   « L'Universitaire catholique a reparu, et cette nouvelle sera bien accueillie\nde tous ceux qui le connaissent, car c'est toujours avec regret que ses n o m ­\nbreux lecteurs et ses charmantes lectrices le voient disparaître à chaque prin­\ntemps, submergé par l'encombrement des matières d'examen.\n   » Chaque a u t o m n e rend heureusement à {'Universitaire catholique u n e jeu­\nnesse nouvelle en renouvelant presque complètement son personnel direc­\nteur. Voici c o m m e n t celui-ci est composé pour l'année qui vient de s'ouvrir :\n   n Directeur-rédac-chef, J e a n Poils (Jean R e d a n ) , 59, rue de la Source,\nBruxelles; administrateur, Jean Carpay, 158, rue du Collège, Bruxelles;\nadministrateur adjoint, H . G o e m a e r e ; secrétaire de rédaction, Paul Sterpin ;\nsecrétaire de rédaction pour la partie louvaniste, Robert Crokaert; rédac­\nteurs, Paul Coppens, Marcel V a n d e r a u w e r a .\n   » N o s jeunes confrères viennent de publier leur premier n u m é r o , et c'est\nvraiment très bien.\n   « L'Universitaire catholique, déclare J e a n R e d a n dans son article-pro­\n» g r a m m e , restera l'organe des vrais étudiants. Il ne sera ni e n n u y e u x ni\n» pédant, parce qu'il lui arrivera de traiter des sujets dépassant le domaine\n» restreint de leurs occupations journalières et parce qu'il laissera traîner de\n» temps en temps u n e pensée qui élargisse u n peu l'horizon. N o n ! Il veut\n\" être j e u n e , aventureux, fantasque, blagueur, et il continuera d a n s l'indé-\n\" p e n d a n c e , dont il a toujours joui et jamais abusé, à égratigner tout ce qui\n» est s u r a n n é , clinquant et p o m p i e r de cette ironie qui est le sourire du bon\n» sens. »\n   » Le premier n u m é r o est digne de ce p r o g r a m m e . H o m m a g e s à Léon\nDe Lantsheere et à Auguste Beernaert, salut cordial à Etienne De Sadeleer,\nle distingué directeur de l'année précédente ; vers, prose, nouvelles, chro­\nniques, tout est intéressant et bien présenté.\n   n N o u s souhaitons à nos jeunes amis de continuer ainsi ce qu'ils ont si\nbien commencé et nous leur envoyons cordialement nos meilleurs vœux de\nsuccès.\n   » Rappelons que l'abonnement à l'Universitaire catholique ne coûte que\n2 francs pour les étudiants. Il existe des a b o n n e m e n t s patronaux à 3 et\n5 francs, et nous espérons que b e a u c o u p de catholiques voudront en profiter\npour donner u n e marque de sympathie aux rédacteurs de                       l'Universitaire\ncatholique. »\n                                                  *\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "                                 NOTULES                                 773\n\n\n  Exposition        internationale des arts graphiques de\nL e i p z i g . — Leipzig, la métropole mondiale du Livre, organise une grande\nexposition internationale des arts graphiques en 1914. Celte exposition\ns'annonce comme devant avoir un intérêt scientifique, artistique et industriel\nconsidérable. Le succès qu'ont obtenu les organisateurs de la récente expo­\nsition d'hygiène est indicatif de ce que pourront faire les Saxons dans la\ndeuxième de leurs grandes villes.\n    Le docteur L. Volkmann, président du Comité de cette exposition, a\nl'intention de faire prochainement des conférences dans la plupart des capi­\ntales de l'Europe afin de donner un vaste aperçu de l'entreprise et de démon­\ntrer son importance pour toutes les branches de l'industrie du livre et du\nmonde littéraire.\n   En Belgique, cette conférence se fera sous les auspices du Comité belge\ndes expositions à l'étranger et du Musée du Livre. Elle aura lieu à la Maison\ndu Livre, 46, rue de la Madeleine, le lundi 25 novembre prochain, à 8 h. 1/2\ndu soir, et sera honorée de la présence de M. de Flotow, ministre d'Alle­\nmagne, ainsi que de nombreuses personnalités.\n                                      *\n\n  Dictionnaire des musiciens de Wallonie. — M. Paul\nMagnette nous prie d'annoncer qu'il travaille en ce moment à la rédaction\nd'un Dictionnaire des musiciens de Wallonie. I1 fait appel à tous les musi­\nciens professionnels, amateurs, collectionneurs, etc., pour obtenir des ren­\nseignements sur les musiciens wallons peu connus ou ignorés, sur la richesse\ndes bibliothèques privées, etc. Voici son adresse : Paul Magnette, Promena­\ndenstrasse, 14pt, à Leipzig.\n                                       *\n                                     * *\n\n   L ' E d i t i o n P o p u l a i r e . — Nous recommandons vivement à nos\nlecteurs cette publication bimensuelle, qui a le noble but de propager la\nlecture d'oeuvres à la fois saines et littéraires, respectant et la foi et les\nmœurs. C'est une entreprise à soutenir. Elle a toutes nos sympathies. Chaque\nnuméro, qui contient la matière d'un volume de 3 fr. 50, se vend au prix de\n15 centimes et l'abonnement à 4 fr. 50 donne droit à vingt-quatre numéros\npar an. S'adresser à l'éditeur Meitens, 21, rue de l'Industrie, Bruxelles.\n   Voici la liste des volumes déjà parus dans cette collection :\n   CHARLES NODIER : Contes et Nouvelles, avec notice par Franz Ansel.\n   POL DEMADE : L'Ombre étoilée. Contes inédits.\n   MAURICE DES OMBIAUX : Guidon            d'Anderlecht.\n   GEORGES VIRRÈS : Les gens de Tiest.\n   GEORGES RENCY : L'Aïeule.\n   L'édition est modeste, naturellement, le papier ordinaire, mais ce sont de\njolies brochurettes; l'impression en est soignée, nette et claire.\n   Propager cette œuvre, c'est combattre d'une façon efficace la littérature\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "774                            DURENDAL\n\n\nimpie et immorale, que l'on cherche à répandre dans le public d'autre part\npar des éditions à bon marché.\n\n\n\n  Accusé de réception :\n  HAGIOGRAPHIE : Figures franciscaines, par LUCIEN ROURE (Paris,\nPlon). — Les 100 prêtres martyrs des îles de la Charente 1793-1795, par\nGABRIEL AUBRAY (Paris, Bibliothèque des catéchismes).\n  H I S T O I R E : Genèse de l'impérialisme anglais, par LÉON HENNEBICQ\n(Bruxelles, Larder)\n  L I T T É R A T U R E : CHATEAUBRIAND. Textes choisis et commentés par\nANDRÉ BAUNIER. 2 vol. Collection : Bibliothèque française du XIXe siècle\n(Paris. Plon). — Esthétique et littérature, par LOUIS HUMBERT (Bruxelles,\nVromant). — Ecoute bûcheron, par ARTHUR COLSON. Illustré (Hasselt,\nOlyft).\n  MÉDECINE : Idées paramédicales et médico-sociales, par le docteur\nGRASSET (Paris, Plon).\n  POÉSIE : La clairière aux sources, par PHILIPPE HENRIOT (Paris,\nCaillard). — Le toit qui fume, par GEORGES DAVID (Paris, Le Beffroi). —\nChefs-d'œuvre lyriques du Nord, traduits par O.-W. MlLOSZ (Paris,\nFiguière). — Le puits d'azur, par JEAN DOMINIQUE (Paris, Mercure de\nFrance). — Les Apartés, par H E N R I HERTZ (Paris, La Phalange).\n  ROMANS : Petits Mémoires de M. Trouilleboulard, par PAUL MELOTTE\n(Liége, Vaillant). — Les Clartés latentes, par FRANZ HELLENS (Bruxelles,\nAssociation des Ecrivains belges). — Le Monde des vivants, par JACQUES\nDEBOUT (Tourcoing, Duvivier). — Des Hommes, par BERNARD COMBETTE\n(Paris, Temps Présent). — Les Campagnes en marche, par NICOLAS BAU­\nDOUIN (Paris, Basset). — L'âme de Napoléon, par LÉON BLOY (Paris,\nMercure de France). — Le roman des fiancés, par JEANNE DE LACROUSILLE\n(Paris, Bloud). — Le Maître des foules, par LOUIS DELZONS (Paris, Cal­\nmann-Lévy). — Contes et romans posthumes de TOLSTOÏ, trad. par TH. DE\nWYZEWA (Paris, Perrin). — Le cœur timide, par GEORGES VIRRÈS\n(Bruxelles, Mertens). — Alceste au couvent, par JULES PACHEU (Paris,\nRivière).\n  VOYAGES : Aux sources du Nil, par JULES LECLERCQ. Illustré (Paris,\nPlon).\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "                                 In Cauda...\n\n  L E S CROIX DE LA SAINT-ALBERT. —       Le    tionnaire qui choisit ses lectures : Georges\n« mouvement » est a sorti » le 26 novembre.     Marlow, Albert Counson, le R. P . Henusse,\nIl comporte une partie administrative et        Charles Bernard, André Ruyters; d'autres,\nune partie arbitraire : l'une est louable et    ou seulement Marie Closset... (Mais peut-\nl'autre est drôle.                              être celle-ci n'a-t-elle pu justifier du même\n   Qui supposait dans le public que Georges     âge que M lle Marguerite Van de Wiele.)\nEekhoud, Max Elskamp et Grégoire Le Roy            Et les écrivains dits « catholiques \" ?\nn'avaient pas été décorés en même temps         Nous devons une explication à certains\nque leurs pairs, au temps jadis. Réparation     abonnés inquiets : l'Administration des\nnaturelle et justifiée. M. Pol Demade, lui      Sciences et des Arts avait retenu les noms\nde son côté, attendait à bon droit d'être       de quelques-uns de nos amis. Mais, par\ntraité comme le furent antérieurement tous      une délicatesse à laquelle le Petit Serpent\nceux qui avaient manifesté pour la gloire       se plaît à rendre hommage, M. le Ministre\nde Hello, Barbey et Villiers. Et MM. Stier­     des Affaires étrangères avait insisté pour\nnet et Mockel, comment? ils n'ont pas           que fût biffé le nom d'un jeune et brillant\nfiguré il y a quatre ans sur la liste Maubel,   romancier qui lui touche de près et, d'autre\nKrains, des Ombiaux, Delattre? En remet­        part, M. le Ministre de la Justice, dont on\ntant, d'autre part, l'ordre de Léopold à        sait les attaches avec Durendal, a redouté\nGeorges Virrès et Dumont-Wilden, le gou­        que ses excellents confrères aient l'air de\nvernement du Roi ne fait que se justifier       devoir la moindre distinction à de la cama­\nvis-à-vis du gouvernement de la Répu­           raderie. La littérature dite « catholique \"\nblique d'avoir antérieurement disposé en        se trouve donc représentée au Moniteur par\nleur faveur de la Légion d'honneur.             MM. Carez, F . , critique littéraire, à Liége;\n   Tout cela, comme aussi les promotions        de Bousies (comte M.), critique littéraire,\nau grade d'officier à l'ancienneté, c'est de    à Bruxelles; Dutry, A., critique d'art, à\nla bonne administration courante; c'est le      Gand; Glouden, A. (Ed. Ned), homme de\nplacement des hors-concours.                    lettres, à Bruxelles.\n   Mais au delà le choix s'exerce. Epilo­                           ***\nguons. Bravo des deux mains pour Gle­              Comme toujours dans pareilles circon­\nsener! Quant à M. Rency, depuis qu'un           stances, on se trouve obligé de stigmatiser\nindustrieux industriel avait distribué de       quelques grossières manœuvres de la der­\nporte en porte sa mémorable cantate : A         nière heure : M. Pierre Nothomb, par\nl'aurore d'un art orienté vers le règne, nous   exemple, a fait raser lundi 25 novembre sa\nattendions sa nomination avec la plus           moustache naissante. Il venait d'apprendre\ngrande confiance; mais elle a contrarié —       qu'il fallait paraître 37 ans 1/2 pour obtenir\nparaît-il — MM. Sander Pierron et Paul          le ruban. Une demi-heure trop tard, heu­\nAndré, qui sont des écrivains d'égale           reusement!\nenvergure.\n   Les auteurs du Mariage de Mlle Beule­                            ***\nmans sont décorés, mais pourquoi pas celui         Le gouvernement a eu l'heureuse idée\nde Kaatje? M. Baie est décoré, mais pour­       de nommer un conseiller artistique officiel\nquoi pas M. Léon Hennebicq ? Certains           aux ministères des chemins de fer, des\n noms eussent pu venir à l'esprit d'un fonc­    travaux publics et de la marine. Cette\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "776                                      DURENDÀL\n\n\ninnovation va être suivie d'une autre qui             L'on se dit : l'heure est bien critique.\nne sera pas moins bien accueillie, la créa­           De quel bord sera le succès?\ntion d'un conseiller littéraire : il sera pré­        Du côté turc ou balkanique :\nposé à la correction des annales parlemen­            Hélas, hélas ! Kirk ki li sait ?\ntaires, mettra en bon français les arrêtés            Mais le poète qui domine\nroyaux, sera annexé à l'Académie et spé­              Le cours des grands événements\ncialement au secrétaire perpétuel de celle-           A vu comme une main divine\nci. Il sera chargé, en outre, de surveiller           Se profiler au firmament.\nle style des déclarations gouvernementales,\n                                                      Et il sait que dans la bagarre\ndes oraisons funèbres prononcées à la\nChambre et de l'Indicateur des chemins de             Qui va mettre la Thrace à sang\nfer. Comme il aura fort à faire, le conseiller        Ce seront les serbo-bulgares\nlittéraire touchera un traitement annuel de           Qui fesseront le vieux croissant.\ncinquante mille francs. Afin de lui donner            Et que, plus, tournant les derrières\nplus de prestige, on le nommera d'avance              Devant Ferdinand et Petar\nchevalier de l'ordre de Léopold.                      Ce sera la lune tout entière\n                                                      Que leur montreront les fuyards !\n                    ** *                              On détruira ton œuvre impie\n  On désigne généralement dans les                    Quatorze cent cinquante trois,\nsphères officielles comme devant être pré­            Et l'on fera de la charpie\nposé à ces hautes fonctions, le comte                 Des chemises de Mahomet trois.\nMaxime de Bousies.                                    Vous aurez tellement la frousse.\n                                                      Après avoir tant eu la flemme\n                    ***                               Que vous vous en irez à Brousse\n  L'ASSOCIATION     DES    ÉCRIVAINS   BELGES         Sultans, Pachas, Vizirs, Harems !\nfera donner prochainement, par M. Georges             Au cœur de l'antique Byzance\nRency, une conférence sur « Les livres qui            Où flottait l'odieux drapeau\nmarqueront de l'année 1912 ». Le même                 Il y aura des ambulances.\norganisme fait appel à ses membres pour               Il y aura des hôpitaux\nque chacun d'eux lui envoie deux pages de             Où le chirurgien Depage,\nses œuvres, écrites et signées de sa main,            Sous la bannière tricolore\ndont l'ensemble formera une anthologie\n                                                      Procédera au découpage\nmanuscrite de la littérature belge.\n                                                      Des quelques Turcs vivant encore !\n   Les fils de la veuve Durendael en sou­             Perie Pera ! Dans tout Stamboul\nriront tous, mais pas un ne manquera d'y              Corps et corans gisent par tas ;\nenvoyer ses cinquante lignes...\n                                                      Allah! Quel bruit ! Partout s'écroulent\n                                                      Les galetas de Galat al\n                                                      La quadruple armée balkanique\n   Plusieurs de nos plus grands poètes ont            Entre en ville à cheval, à pied\nété récemment inspirés par la guerre bal­             Avecque les gardes civiques\nkanique. Dès le début des hostilités                  Les bardes royaux, les pompiers,\nM Iwan Gilkin a adressé à S. M. le tzar\n                                                      Et suivi des autres monarques\nFerdinand l'ode suivante, vraiment pro­\n                                                      Ferdinand beau comme un lion\nphétique. Elle fut publiée déjà par le Jour-\n                                                      Est sacré par le grand Exarque\nnal de Bruxelles et fera partie d'un volume\n                                                      Et transformé en Siméon !\nde poèmes patriotiques qui paraîtra pro­\nchainement aux éditions de la Belgique             On cite encore parmi les poètes qu'in­\narthritique et militaire. Nous reproduisons      spira la guerre M. Karageorges Ramae­\nci-dessous cette ode dont on dit le plus         kers, mais la place nous fait défaut pour\ngrand bien dans les milieux officiels :          reproduire son ode balkanique. Celle-ci est\n                                                 dédiée à L L MM.. Nicolas Ier, Petar Ier,\n    Jeanne, aujourd'hui tout le monde            Georges Ier et Ferdinand I e r , et porte le titre\n    A les yeux tournés vers là-bas.              de Le Chant des quatre règnes.\n    Notre émotion est profonde\n   'On tremble, on craint, on parle bas...                              LE PETIT     SERPENT.\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": ""}, {"page_pdf": 893, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 11, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1912-11", "signet_source": "Dix-neuvième année - N°11 - Novembre 1912 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Haeltert, le 15 novembre 1912 » (Demade) ; « Bruges, novembre 1912 » (Ryelandt) ; hommage à Edgar Tinel (1854-1912) et à Auguste Beernaert, morts à l'automne 1912 ; « Lyon, octobre 1912 » ; Notules citant un article de Maurice Wilmotte du 20 octobre ; La Comtesse de Flandre : mort de la mère du Roi annoncée « au moment de paraître » (fin novembre 1912).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}