{"numero_id": "ulb-durendal-1912-livraison12", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-201", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Agneessens", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Cliché de Van Oest, éditeur.) 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On veut,\n  Saisissant ce moment, l'éterniser un peu...\n  Et vraiment, il s'attarde en sa lueur dernière\n  Sur les pailles, chargées de neige, des    chaumières,\n  Il se retire avec tant d'exquise  lenteur,\n  De la fenêtre où je m'appuie et de mon cœur,\n  Il s'assoupit dans les coins muets de ma chambre,\n  Et je sens se poser longuement sur mon cœur\n  La pieuse douceur des lèvres de Décembre...\n\n  La nuit hésite et tremble. Il est quatre heures. Morts\n  Sont les derniers reflets du couchant d'ombre et d'or\n  Dont le sang un instant s'égoutta sur la neige\n  Et qui partit vers l'invisible et pâle azur\n  Comme s'éloigne un bref et splendide      cortège...\n\n  La lumière est pareille au lent souvenir sur\n  La maison, sur mon âme calme et sur la neige...\n\n  Je ne respire point dans ce soir de l'année\n  La langueur de votre tristesse, ô fleurs fanées,\n  Car cet instant divin fait de jour et de nuit,\n  Cet éternel instant d'arrêt du temps qui fuit,\n  Est si pur et si transparent,  qu'il me révèle\n  Une atmosphère neuve et       immatérielle.\n  Et le songe sans fin des pays     inconnus\n  Où les âmes parfois s'en vont parler entre elles...\n"}, {"page_pdf": 901, "page_imprimee": 776, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1308, "texte": "776                         DURENDAL\n\n\n\n      Cette atmosphère, je la traverse sans ailes,\n       Et j'y devine tout d'un regard     ingénu\n      Jusque dans les lointains les plus lointains du rêve;\n       Le silence est si diaphane et si profond,\n      Que l'on entend jusqu'à de la neige qui fond,\n      Et jusqu'au bruit léger de l'heure qui s'achève,\n      Et jusqu'aux    astres invisibles qui se lèvent...\n      Il n'est plus d'horizon, le monde est infini,\n      Des nappes de clarté se prolongent sans bruit,\n      Soulevant, semble-t-il, les choses comme un songe.\n      Et notre âme, comme le monde, se prolonge...\n      L'on flotte dans le soir comme un oiseau béni\n      Et l'on goûte un moment l'Eternité qui monte,\n      L'Eternité, comme une marée sur le monde...\n      Elle vient, je la sens m'envahir     doucement,\n      Pénétrer dans mon âme et dans mes ossements,\n      Monter, m'anéantir et faire de ma vie\n      Une goutte d'espace en sa mer infinie...\n      Le firmament s'efface et les pâles jardins\n      S'enfoncent lentement, disparaissent et meurent,\n      Et sans une secousse, absorbant les dessins,\n      Les lignes, les maisons, les âmes et les heures,\n      Sur le monde englouti l'Eternité       demeure...\n\n                                                PlEIUtE NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 777, "page_fin": 788, "titre_corps": "Monsieur Romain", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Willame", "ancre_debut": "Monsieur Romain                       MADEMOISELLE Sophie           De", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 902, "page_imprimee": 777, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1881, "texte": "Monsieur Romain\n\n                     MADEMOISELLE Sophie           Deviset attendait M. l'ingé­\n                      nieur Victor Morage, son nouveau locataire,\n                      qui allait débuter à l'usine de M. Floribert\n                      Trigalet, le gros industriel nivellois.\n                         Elle ne l'avait qu'entrevu, huit jours aupa­\n                      ravant, dans une rapide visite; mais une\n                      demoiselle de soixante-cinq ans, pourvue par la\n Providence de certains dons d'intuition, peut juger les gens sur\n leur physionomie, et celle de M. Morage était déclarée par\n M l l e Deviset s y m p a t h i q u e , fine et distinguée.\n    Elle n'avait pas encore qualifié l'ingénieur de bel homme, car\npour mériter cet éloge, le suprême de sa part, il fallait joindre à\nun ensemble d'attraits physiques une vivacité d'esprit et une\nchaleur d ' â m e que M lle Sophie rencontrait de moins en moins\nautour d'elle, mais qu'elle s'attendait à trouver chez son loca­\ntaire.\n    — Mes pressentiments ne me trompent guère, disait-elle à\nsa j e u n e bonne et tout me dit que M. Morage est un c h a r m a n t\ngarçon. Je dois avoir connu deux de ses oncles, dont l'un, major\naux grenadiers, était un bien bel h o m m e , et M. Victor a quel­\nque chose de lui dans le regard et aussi dans la ligne du nez.\nN e vous ai-je jamais parlé du major Morage, Constance?\n   — C'est bien possible, mademoiselle, mais vous savez que je\nn'ai pas de mémoire.\n   — J e ne le sais que trop et que vous ne faites rien pour en\nacquérir. Je pourrais encore vous débiter, sans une défaillance,\ntout le récit de T h é r a m è n e , que je déclamais en société, à votre\nâge, avec un certain succès — quoique je le dise moi-même. —\n\n\n  (1) Pages inédites d'un roman à paraître aux éditions de l'Association des écrivains belges,\nà Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 903, "page_imprimee": 778, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2251, "texte": "778                            DURENDAL\n\n\n\n Ah! sans mes névralgies, quelle autre existence j ' a u r a i s vécue!\n Mais voilà, j ' a i toujours été à la merci du moindre courant d'air\n et du plus petit changement de t e m p s . Ainsi, personne ne peut\n se rendre compte de ce qui se passe dans ma tête depuis ce\n matin...\n    — Mais il fait très beau, mademoiselle...\n    — Ma fille, dit sèchement M lle Sophie, je ne vous ai pas dit le\n contraire. Qu'il fasse beau, c'est possible, mais que le temps se\ndispose à changer, cela n'est pas douteux : je porte entre les\ntempes un baromètre infaillible... On sonne, ma fille, mettez\n votre tablier blanc à bavette et introduisez avec politesse.\n    M lle Sophie tapotait du bout des doigts ses bandeaux ondulés,\nmaintenus bouffants sur des crépons postiches un peu trop appa­\nrents, lorsque M. Morage entra à petits pas pressés, plissant les\npaupières derrière un épais binocle. Après un salut à M lle Sophie\nqui en goûta fort la correction, il passa rapidement les mains\ndans ses cheveux roux crépus, en s'informant de la santé de la\nvieille demoiselle.\n    Les yeux de celle-ci se firent aussitôt languissants.\n   — N'en parlons point, monsieur; je suis sujette à des névral­\ngies si pénibles, que je ne les souhaiterais pas à mon pire\nennemi. Je subis, voyez-vous, l'influence du t e m p s . Ainsi, depuis\nce matin j'ai la vue toute voilée et j ' e n t e n d s mal de l'oreille\ndroite.\n   — Vraiment, mademoiselle? Il fait p o u r t a n t superbe, ce\nmatin.\n   — T o u t le monde me le dit, monsieur, et je n'ai j a m a i s\ndémenti personne, mais nous verrons ce que cela durera. Vou­\nlez-vous me permettre de vous faire les honneurs de votre appar­\ntement?\n   La vieille fille précéda Morage dans u n arrière-vestibule pavé\nde dalles bleues.\n   — Vous voyez, dit-elle, le doigt baissé vers les pierres suin­\ntantes d ' h u m i d i t é , voilà ce qu'il vaut, votre temps superbe, et\nelle s'engagea d a n s un escalier spacieux, dont la rampe, en chêne\nnoirci, s'amorçait à une guirlande de roses sculptées dans le\ndépart.\n   Un couloir obscur coupait l'étage par le milieu.\n   — Voici votre salon, dit M lle Sophie en introduisant Morage\ndans une pièce basse, au plafond traversé d'une énorme poutre.\n"}, {"page_pdf": 904, "page_imprimee": 779, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2235, "texte": "                             MONSIEUR ROMAIN                                 779\n\n\nVous vous rappelez qu'il donne sur la rue et que la chambre à\ncoucher est en face, vers le j a r d i n . Votre voisin d ' a p p a r t e m e n t\net, j'espère, votre futur ami, M. le professeur Biourge, aurait\nvoulu vous la prendre en échange de son salon, contigu au\nvôtre, mais j ' a i refusé d'un mot.\n   Morage protesta.\n   — Si vous saviez, mademoiselle, comme cela m'est égal !\n   — Pas à moi, monsieur. Mon père m'a fait aimer la justice\npar-dessus tout et il ne serait pas juste de favoriser l'un de mes\nlocataires aux dépens de l'autre.\n   — Et en quoi serais-je disgrâcié de coucher ici?\n   — Je vous l'ai dit, monsieur : cette pièce donne sur la rue,\ndont les bruits vous incommoderaient.\n   — Vraiment? dit Morage en allant soulever le rideau de la\nfenêtre.\n   L a rue était plutôt une ruelle : en face, une muraille fraîche­\nment badigeonnée remplissait le champ visuel et ne laissait rien\nsoupçonner au delà de sa masse blanche, crûment éclairée par\nle soleil de midi.\n   M lle Sophie crut devoir s'expliquer :\n   — Sans doute, les voisins ne sont pas bien b r u y a n t s . . .\n   — Je le crois, interrompit gaiement Morage, il n'y en a pas.\n   — J e vous d e m a n d e pardon, il y en a, même trop, à droite\net à gauche de la maison et aussi de l'autre côté de la rue, mais\nun peu plus loin.\n   Morage approcha de la vitre ses yeux clignotants de m y o p e .\nIl ne vit que la longue tache blanche coupée par intervalles de\ncontreforts en biseau.\n   — Ce quartier, si paisible qu'il y fasse, continuait M lle Sophie,\nest tout proche du centre, et l'on y entend parfois, la nuit,\nl'aboiement d'un chien ou le monologue d'un ivrogne.\n   — Nous arrangerons cela, mademoiselle, dès que j ' a u r a i fait\nla connaissance du voisin, dit Morage en se donnant quelques\npetits coups secs sur les cheveux.\n   M lle Sophie se récria :\n   — Croyez bien que M. Biourge se gardera de vous en parler.\nJe lui ai fait la leçon, et il est très soumis, quoique ayant ses\ndéfauts... Seigneur! Voilà m i d i ! si vous voulez bien descendre\ndans cinq minutes, monsieur, la soupe sera servie.\n   L o r s q u e Morage fit son entrée dans la salle à manger, il y\n"}, {"page_pdf": 905, "page_imprimee": 780, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1994, "texte": "780                             DURENDAL\n\n\n\ntrouva un jeune h o m m e assis sur un pouf trop bas pour ses lon­\ngues jambes entortillées, et qui lisait un gros manuscrit pou­\ndreux.\n      — Monsieur Romain, dit sévèrement M lle Sophie, veuillez\ndonc abandonner un instant ces paperasses pour que je puisse\nvous présenter notre nouveau commensal, M. Morage, ingé­\nnieur chez M. T r i g a l e t . . . M. Romain Biourge, professeur de\nBelles-Lettres à l'École N o r m a l e .\n     M. Biourge s'était levé dans un soubresaut.\n     — Monsieur, dit-il en serrant la main que lui tendait Morage,\nmademoiselle tient à ce titre suranné parce qu'elle aime les\nlettres, mais abhorre la littérature.\n     — Peut-on savoir, interrogea Morage, où finissent les lettres\net où commence la littérature?\n     M lle Sophie s'arrêta de verser le potage :\n     — L e s Belles-Lettres sont classiques, monsieur. Les hor­\nreurs actuelles et même tout ce qui s'est écrit dans le dernier\nsiècle constituent votre littérature.\n      Biourge sourit.\n     — Mais j'enseigne ces horreurs, mademoiselle, et ne mérite\ndonc pas le beau titre dont vous m'affublez.\n     — Vous aurez beau faire, mon ami, nous n'entamerons pas\naujourd'hui, pour la bienvenue de M. Morage, une de ces\ndiscussions où vous finiriez toujours par avoir le dernier mot,\nsi je n'y mettais bon ordre...\n      — Ce qui revient à dire que le dernier mot vous reste\ntoujours.\n      — Monsieur, dit M lle Sophie en s'adressant à Morage, lorsque\nj ' e n t a m e une discussion sérieuse — surtout avec M. Romain —\nje répète tout bas l'invocation de la H e n r i a d e :\n\n                Descends du haut des cieux, auguste Vérité...\n\n\n  — E t la Vérité, mademoiselle, descend-elle toujours?\n  — Toujours!\n  — Même en langues de feu, ajouta Biourge, avec un clin\nd'œil à l'ingénieur.\n  Ainsi commencé, le repas se poursuivit gaîment.\n  M lle Sophie avait fait monter un vieux flacon de vin de Bor­\ndeaux et dès le premier service elle but à la santé de Morage,\n"}, {"page_pdf": 906, "page_imprimee": 781, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1925, "texte": "                        MONSIEUR ROMAIN                        781\n\n\n à celle de Biourge et à l'union qu'elle espérait voir régner entre\n eux trois.\n    — Monsieur Morage, dit-elle en déposant son verre, j'ai\nconnu votre oncle Eugène...\n    — Mon oncle Eugène?\n    — Mais oui, l'officier...\n    — En effet, l'un de mes oncles fut officier...\n    — Ah! vous voyez, interrompit Mlle Sophie en se tournant\n vers le professeur, dont le sourire sceptique l'agaçait.\n    — Seulement, mademoiselle, mon oncle ne s'appelle pas\n Eugène...\n   — Comment? Le major Morage...\n   — Je ne connais pas de major Morage, mais le frère de ma\n mère est le général de Saint-Martin.\n    Ce fut au tour de Biourge de s'exclamer :\n   — Le général Joseph de Saint-Martin, l'ancien ministre de\n la Guerre?\n   — Parfaitement... Le connaissez-vous?\n   — Mais intimement, monsieur.\n   — Bah!\n   — Je veux dire aussi intimement que l'on peut connaître\nquelqu'un sans l'avoir jamais vu.\n   — Monsieur, dit avec autorité la vieille demoiselle, dont les\njoues s'étaient empourprées, les sarcasmes de M. Romain ne\nm'empêcheront pas de vous avouer que monsieur votre oncle\nfut autrefois, oh! il y a longtemps, un de mes adorateurs et\nque je ne puis encore entendre son nom sans un trouble qu'à\nmon âge il est permis de ne plus cacher.\n   — Eh ! mais, voilà qui n'est pas banal, s'écria Morage en\nregardant tour à tour M lle Sophie et Biourge de ses yeux mali­\ncieux. Je me trouve donc ici presque en famille, mademoiselle.\n   — Veuillez vous considérer comme l'étant tout à fait. Et\nmême, voulez-vous, je vous appellerai mon neveu. Ce sera ma\npetite revanche contre les circonstances, qui, toujours à la tra­\nverse de mes projets, ont fini par me faire croire à la fatalité...\nVous pouvez sourire, monsieur Romain...\n   Le regard égayé de Morage s'arrêta sur le professeur, qui\ns'étirait joyeusement le nez entre les doigts par petites pres­\nsions énergiques.\n"}, {"page_pdf": 907, "page_imprimee": 782, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2104, "texte": "782                              DURENDAL\n\n\n\n   — Mais vous, mon cher monsieur, m'expliquerez-vous votre\nsingulière intimité avec mon oncle de Saint-Martin?\n   Ce fut encore la vieille demoiselle qui répondit :\n   — Voici, monsieur. Malgré tous ses défauts, dont le plus\ninsupportable est sa causticité, j ' a i beaucoup de s y m p a t h i e\npour M. Romain, et parfois il m'arrive de penser tout haut\ndevant lui. Or, à mon âge, penser, c'est se souvenir et j ' a i sur­\ntout gardé la mémoire du cœur.\n   — Oui, dit Biourge : malgré mes tares, mademoiselle a\ndaigné me hausser au rôle de confident classique, et c'est ainsi\nque je connais, comme si je les eusse vécus, certains épisodes\nde la jeunesse sentimentale de M. le général de Saint-Martin,\net aussi de quelques autres personnages moins notables, qui\ndoivent compter aujourd'hui de soixante-cinq à soixante-dix\nprintemps.\n   — H é l a s ! soupira M lle Sophie, ils ne sont plus tous de\nmode :\n                Tel est l'arrêt fatal du maître du tonnerre.\n\n\n   — E h bien, ma chère tante, s'écria Morage en découvrant\ndans un sourire joyeux des dents blanches et vigoureuses,\nj'espère que vous me trouverez bientôt digne de recevoir aussi\nquelques confidences.\n   — Nous verrons, répondit sérieusement Mlle Sophie, car\nvous me paraissez plus moqueur encore que celui-ci; et du\ndoigt elle montrait Biourge.\n   — O h ! mademoiselle...\n   — Suffit, je m'entends, disait un de mes anciens... P o u r être\nagréable à M. Romain, nous irons prendre le café au jardin.\nCe garçon n'a pas trente ans et il est affligé de plus de manies\nque mon vieil ami le Président, qui va venir m e rendre sa\nvisite quotidienne.\n   Biourge, déjà levé de table, sortait en balançant avec indo­\nlence le buste et la tête. Il se retourna et, reposant sur Morage\nses grands yeux de gazelle :\n   — T o u t cela, parce que j ' a i m e beaucoup le jardin enclos de\ncette vieille maison.\n   — A ce propos, monsieur, dit Morage en présentant son étui\nà cigarettes à Biourge, qui déclina, montrant sa pipe bourrée,\nje vais me risquer à vous d e m a n d e r un léger service, mais il\n"}, {"page_pdf": 908, "page_imprimee": 783, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2322, "texte": "                        MONSIEUR    ROMAIN                      783\n\ndoit être entendu q u e vous me répondrez avec une franchise\négale à la m i e n n e .\n   Les yeux de Biourge se fermèrent et se rouvrirent dans un\nmouvement lent des paupières.\n   — O h ! ce n'est pas grave, continua Morage; j ' a i la faiblesse\nde préférer coucher sur le devant, et puisque la vue du jardin\nne vous déplaît pas, si nous faisions un petit échange?\n   M l l e Sophie intervint.\n   — Monsieur Romain, je compte sur votre délicatesse...\n   — Pour accepter, n'est-ce pas? dit placidement Biourge,\nmais de tout cœur, mademoiselle.\n   — P a r d o n , pardon...\n   — Ma chère tante, je vous en prie, interrompit Morage en\nprenant les mains de M l l e Sophie et en la regardant d'un air si\ndrôlement suppliant que la vieille fille se mit à rire.\n   — Vous êtes un mauvais sujet, mon neveu, et je devrai vous\ndresser; mais enfin, puisque vous le désirez et que M . R o m a i n\nn'a pas eu plus d'empire sur lui-même, moi aussi je serai\nfaible...\n   T a n d i s que M l l e Sophie allait surveiller sa bonne et se\nbourrer les oreilles d'ouate, Morage et Biourge s'assirent sur un\nbanc de j a r d i n , contre un mur couvert d'une glycine dont les\nfeuilles dentelées, d'un vert doré, sortaient de longs rameaux\ngrisâtres, demeurés secs et comme engourdis.\n   L a petite tête bouclée de Morage allait de droite et de\ngauche, et ses yeux vifs faisaient le tour de ce jardinet tout\nemmuraillé, dont le luxe, en cette saison de renouveau, était\nune corbeille de pensées entourée de buis.\n   — Vous cherchez ce qui a pu me séduire ici? d e m a n d a\nBiourge en aspirant avec lenteur les premières bouffées de sa\npipe. T o u t , c'est-à-dire peu de chose. Vous voyez ce m u r\ncrevassé? Il enferme le couvent des Sœurs grises, dont la cha­\npelle est là, sous son clocheton d'ardoises. Je n'ai j a m a i s\nentrevu la guimpe d'une seule de ces pauvres filles cloîtrées, à\nl'existence grise comme leur robe. Si je les connaissais, sans\ndoute les trouverais-je un peu ternes. Mais je ne les connais\npoint et je les pare tout à l'aise d'un tas de vertus et d'attraits\nqui les maintiennent en beauté devant moi. E t puis, monsieur,\nje les entends chanter, matin et soir, et je me laisse bercer par\nleurs voix blanches et je m'imagine alors tout ce que je veux,\n"}, {"page_pdf": 909, "page_imprimee": 784, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2215, "texte": "784                          DURENDAL\n\n\n\nqu'elles sont des anges ou qu'il va me pousser des ailes, ce\ndont je souris avec vous...\n   — Vous êtes un contemplatif, mon cher voisin.\n   — N o n pas. A peine un imaginatif, à coup sur pas un mys­\ntique. Si la vie moderne m'effarouche au point que j ' a i renoncé\nà la vivre, c'est avec passion que je la suis autour de moi; mais\nle livre et l'observation silencieuse me suffisent, et par là je vis\navec intensité le présent et je revis le passé dans les moindres\npierres qui nous en restent et dans mes paperasses, comme\ndit avec s y m p a t h i e M lle Sophie. T e n e z , cet autre m u r ,\ncelui de gauche, c'est un reste de nos remparts. Ses moel­\nlons blancs striés de j a u n e sont demeurés tels qu'au sortir\nde notre sol. Je le regarde et je songe qu'il a été construit,\npuis entretenu et défendu, pendant des siècles, par toute\nnotre population valide. Il en devient vénérable et tou­\nchant. Mais je l'évoque moins dans le tumulte des luttes\nque dans le traintrain de la vie journalière. S u r son terre-\nplein, autrefois bordé de tilleuls, je vois passer bourgeois et\nmanants, hommes de métiers, gens d'armes et gens d'église;\nnon pas des figurants de théâtre, mais d'authentiques Nivellois\ndu vieux temps allant à leurs affaires : cet arbalétrier devant\nmonter la garde à la porte prochaine; cette femme, enveloppée\nd'une mante violette, se rendant à ses dévotions; ce petit\nvieux, perruque de travers, face mal rasée, souliers sans boucles,\nhabit puce élimé, promenant ses loisirs, attentif aux variations\ndu vent et à la course des nuages. Ce coin mort, monsieur,\nmon rêve le ressuscite, et je prends à sa vie pittoresque une part\nplus réelle, vraiment, que raisonnable.\n  Morage s'était levé. Suivi de Biourge, il s'approcha du mur,\ny appliqua le nez comme pour le flairer, en tâta les pierres et\nconsidéra le bout de ses doigts, couverts d'une poussière\ncrayeuse :\n  — C'est du kaolin, n'est-ce pas?\n   — Parfaitement, de l'eurite quartzeuse.\n  — Les gisements sont-ils importants?\n  — Assez pour qu'on ait éventré le sol en leur honneur.\n  — Ah! mais, vous savez, on en fabrique d'excellente céra­\nmique.\n  — Je sais, je sais.\n  — Vous me montrerez cela?\n"}, {"page_pdf": 910, "page_imprimee": 785, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2130, "texte": "                         MONSIEUR ROMAIN                           785\n\n\n    — Q u a n d vous voudrez.\n     - Drôle de mur, qui aurait besoin d'être rejointoyé.\n   — C'est possible, mais qu'on n'y touche p a s ! Aux approches\nde P â q u e s , M l l e Sophie voulait le passer au lait de chaux, et\nnous avons eu à ce sujet une scène très pénible. Vos desseins\nsont encore plus inquiétants. Le rejointoyer! C'est comme si\nvous grattiez les pierres de ma collégiale.\n   — A h ! oui, votre église... On la dit intéressante.\n    Biourge cessa de fumer. L e n t e m e n t , ses paupières s'abais­\nsèrent puis se relevèrent sur ses grands yeux caressants, et, très\ncalme, il dit :\n   — Elle est passionnante.\n    U n ricanement, parti de la maison, fit se retourner Morage,\nque Biourge rassura :\n   — Ce n'est rien, c'est l'Abbé qui discute avec le Président.\n   Mais Constance vint les prier de rentrer, de la part de\n   lle\nM      Sophie qui, ayant cru sentir souffler la brise, avait fait\nservir le café dans la salle à manger, où elle présenta Morage à\nses vieux amis, l'abbé Desbille et M . J a m i n , ancien notaire,\nprésident de la Société archéologique.\n   D a n s le feu de leur discussion, ces messieurs ne prirent guère\nattention à Morage, malgré le sourire contraint de M lle Sophie,\nque froissait ce m a n q u e m e n t aux convenances.\n   — Vous n'y connaissez rien, l'Abbé, disait le P r é s i d e n t ; il\nserait donc convenable de vous taire.\n   — E t vous?\n   — J'en sais assez pour ne pas dire de bêtises. E t moi, du\nmoins, quand vous me montrez vos fleurs, j ' a i le tact de les\nadmirer.\n   — Je ne vous d e m a n d e pas de vous enflammer pour mes\nfleurs, mais de les laisser en paix, et moi aussi.\n   L e Président haussa les épaules et, tournant à l'abbé son\ndos arrondi, il interpella Biourge :\n   — Mon cher, voici deux pièces curieuses pour le musée\narchéologique : un méreau du XVIIIe siècle et un denier de\nNivelles.\n   Biourge eut un petit cri de joie :\n   — U n denier de Nivelles!\n   Il disparut un instant et revint muni d'une énorme loupe,\nà travers laquelle il examina longuement la précieuse pièce.\n"}, {"page_pdf": 911, "page_imprimee": 786, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2271, "texte": "786                             DURENDAL\n\n\n    De son côté le Président contemplait le méreau en mainte­\nnant ses lunettes de l'index appliqué le long du nez.\n    — Oui, mon cher, murmurait-il, M. le comte Maurin de.\nN a h u y s a raison : c'est un méreau du souverain chapitre de\nRose-Croix, fondé à Arras, en 1745, sous le titre d'Ecosse\nJacobite, par Charles-Edouard Stuart, petit-fils de Jacques I I ,\nroi d'Angleterre.\n    Morage se pencha sur la pièce :\n    — Veuillez excuser mon ignorance, monsieur le Président,\nmais qu'est-ce qu'un méreau?\n    — C'est un jeton, dont la science éprouve quelque difficulté\nà préciser les usages, sans doute en raison de leur multiplicité.\nL ' E g l i s e s'en servit, dit le savant de la Borde, cité par L i t t r é ,\npour constater la présence des moines aux offices. On le trouve\ndans le commerce et dans l'industrie. L e voici au service d'une\nsociété secrète, dont les membres correspondaient entre eux,\ngrâce au mot de passe de sa légende.\n    — Mais enfin, me direz-vous en quoi cela peut intéresser les\nvisiteurs de votre musée? ricana le petit abbé, le menton au\nniveau de la table, sous laquelle disparaissait son corps.\n    — J'avoue, dit Biourge, que ce denier de Nivelles est autre­\nment suggestif. Songez donc qu'il fut frappé ici même, sous\nCharles le Chauve, et que les gens qui l'ont manié quand il\nétait neuf, il y aura bientôt onze cents ans, vivaient dans nocre\nvallon, alors tout boisé.\n    — Mon cher, dit le Président avec u n e indulgence un peu\ndédaigneuse, la science n'a pas de frontières.\n    — Sans doute, mais notre musée régional ne devrait-il pas en\navoir?\n    L'Abbé ficha dans le coin de sa bouche un long cigare dressé\nvers ses lunettes :\n    — Vous êtes fous tous deux. Il n'y a pas dans toute la ville\nde Nivelles un innocent capable d'offrir un liarcl de ces vieux\nmorceaux de p l o m b . Quant à moi, je ne me baisserais pas\npour les ramasser. E t votre musée lui-même, à quoi sert-il?\nQuand un toqué d'étranger d e m a n d e à le visiter, il faut courir\nun quart de jour après la clef, puis on lui montre de la poussière\npartout, dans les vitrines, dessus et à côté.\n    — Ce n'est pas pour vous déplaire, l'Abbé, vous devez vous\ncroire chez vous, interrompit le Président d'un ton bourru.\n"}, {"page_pdf": 912, "page_imprimee": 787, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2166, "texte": "                            MONSIEUR ROMAIN                         787\n\n\n    — Je n'affiche pas mon intérieur comme une curiosité,\n moi...\n    — C'en est une, pourtant.\n    Biourge, le coude sur la cuisse et le menton dans la main,\n dit avec douceur :\n   — L ' A b b é , sachons aimer cette poussière et cette solitude.\n Les longues salles des musées de Bruxelles m ' i n t i m i d e n t avec\nleurs parquets cirés, leurs gardiens somnolents et leurs visiteurs\nincompréhensifs. Ici, dès que j ' e n t r e au musée, je me mets en\nbras de chemise, je vague d'un objet à l'autre et, sachant que\nrien ne viendra contrarier ma flânerie, je m'y a b a n d o n n e sans\nmême songer à la diriger, et c'est un plaisir exquis.\n   — Mon cher, dit le Président, vous êtes un garçon de\nmérite, mais d'un égnïsme desséchant. Et puis, vous rêvassez\ntrop.\n   — Savez-vous ce qu'il est? d e m a n d a M lle Sophie en surveil­\nlant du coin de l'œil les allées et venues de Constance, il est\nvieux. Les jeunes gens que j ' a i c o n n u s autrefois laissaient aux\nhommes d'âge les bouquins reliés en cuir comme des graduels\net les paperasses qui sentent le moisi. Vous êtes studieux, sobre\net rangé, mon ami, et ce sont là des qualités que toute femme\nsensée appréciera plus que votre goût immodéré de la pipe. Pour­\ntant, vous l'oubliez trop,\n               L'Amour sur tous les dons l'emporte avecjustice.\n\n  — Quel est l'imbécile qui a dit cela? d e m a n d a l'Abbé en\nhaussant les épaules.\n  .— Dieu vous le pardonne, l'Abbé, c'est Racine, et dans la\nmême pièce que vous devriez savoir par cœur, puisque c'est un\nde ses Cantiques spirituels, il dit en propres termes :\n                        Si je n'aime, je ne suis rien.\n\n   — C'est de la charité ou d'un amour très élargi que parle\nRacine, mademoiselle, dit Biourge. Aujourd'hui nous l'appelons\naltruisme, et cet amour-là, quoique en pense le Président, je\nl'éprouve de plus en plus.\n   M l l e Sophie prit un air scandalisé :\n   — Mon ami, l'amour, c'est l'amour. Qui 1' a connu, ne fût-ce\nq u ' u n e fois, ne peut plus le confondre avec tout a u t r e senti\nment h u m a i n . Pour moi, à qui cependant il rappelle des sou-\n"}, {"page_pdf": 913, "page_imprimee": 788, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1098, "texte": "788                             DURENDAL\n\n\n\n venirs éloignés, je n'en pourrai j a m a i s parler, grâce à Dieu,\n avec votre froideur.\n   L e petit rire saccadé de l'Abbé accueillit cette déclaration :\n   — Si j ' e n disais la moitié, on me traiterait de vieux sot.\n   — L'Abbé, dit M l l e Sophie avec dignité, mon père m ' a tou­\njours enseigné la politesse et le savoir-vivre, mais je ne puis\ncependantvous permettre de me traiter de vieille sotte sans vous\nrenvoyer l'épithète.\n   L'Abbé s'était levé. L e rire faisait trembler sa soutane, ver­\ndie à l'user, sur ses épaules rentrantes. Sans un mot, mais riant\ntoujours, il alla prendre, à l'espagnolette de la fenêtre, son tri­\ncorne plus vert encore que sa soutane, et le mit sur sa toute\npetite tête grise. Avant de sortir, il porta le pouce à la h a u t e u r d e\nl'épaule dans la direction de la vieille demoiselle et secoua plu­\nsieurs fois l'avant-bras, ses yeux rieurs faisant le tour de la\ncompagnie, dont il prit congé par un sec, bref et éclatant :\n« Salut! »\n\n                                                GEORGES W I L L A M E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 789, "page_fin": 799, "titre_corps": "Un Musicien", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tancrède de Visan", "ancre_debut": "Un Musicien                    BEAUCOUP d'êtres me sont", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 914, "page_imprimee": 789, "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "Un Musicien\n\n                  BEAUCOUP d'êtres me sont chers. Par bonheur ils n'existent\n                     que dans mon désir et vivent au bord de mon rêve, le soir,\n                     parmi le halo de la lampe Mes yeux les voient sans les\n                     regarder et la fumée de ma pipe sculpte leurs visages. Je\n                     les appelle mes êtres de raison, bien que je les porte dans\n                     mon cœur et qu'ils soient d'abord des êtres de sentiment.\n                     Je converse avec eux comme on prie.\n                        J'ai déjà parlé de mon ami Pallas. Il y a encore Bastien.\n   Ce dernier a un corps, un drôle de corps sur une âme exquise. Bastien,\nhélas ! ne fume pas, mais il marche comme vous et moi, porte de longs cheveux\net des vestons amples, habilement déformés près des poches. C'est un être de\nchair et un esprit bien organisé pour la joie.\n   Je le soupçonne de se promener à travers la vie, plongé dans une sorte\nd'ivresse méditative, à la manière des mystiques. D'où la promptitude de ses\nintuitions et la lenteur de ses perceptions externes. Un exemple :\n   Lorsque nous entrons ensemble dans un café, sur la porte duquel il y a écrit\nen caractère gras « poussez », le premier mouvement de Bastien est de tirer à\nlui violemment la poignée. J'ai remarqué qu'il lui faut toujours quatre ou cinq\nsecondes pour s'étonner et s'apercevoir qu'il a mal lu.\n   Chaque année, à cette époque, il s'invite suivant un pacte déjà ancien. Il\nm'écrit « j'arriverai lundi à cinq heures du soir, pour huit jours ». Naturelle­\nment, je ne lui réponds pas.\n   Il comprend très bien la raison de mon silence. Cela signifie « viens vite, je\nsuis seul, nous aurons de claires journées de solitude. Je t'attendrai au bas du\nportail, avec mon chien Troll et du soleil partout ». Je le veux tout entier à\nmoi. Il lésait. Et d'ailleurs Bastien ne supporterait aucun visage neuf, tant\nnous sommes jaloux l'un de l'autre. Si donc son concierge lui tendait uneenve-\nloppe avec mon écriture, il n'aurait pas besoin de la décacheter, tout de suite\nil devinerait mon refus et que je ne suis pas libre de le recevoir.\n                                                *\n                                            *       *\n  Bastien est la musique incarnée. Les cellules de son cerveau semblent for­\nmées de notes associées suivant certains rythmes. Chacune de ses pensées est\n\n\n (1) Extrait de : En regardant passer les vaches, sous presse.\n"}, {"page_pdf": 915, "page_imprimee": 790, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3323, "texte": "790                                DURENDAL\n\n\n comme l'expression d'un thème musical. Bastien est une symphonie qui\n marche.\n    Je ne sais pas d'artiste doué d'une telle perméabilité. Chacun de ses sens cor­\n respond à un instrument. Son oreille est un violon qui transforme les ondes\nsonores sous son magique archet. Son nez ne lui donne pas des odeurs, mais\ndes mélodies. Son œil perçoit moins des objets que des accords. Sa bouche\ngoûte des saveurs aussitôt changées en polyphonies, et lorsque sa main touche\nun corps, ses doigts semblent se promener sur un clavier.\n   Cette constitution est extraordinaire et je ne sais comment m'exprimer pour\ncaractériser un pareil orchestre vivant. On dirait que ses membres ne se meu­\nvent qu'en déplaçant des ondulations musicales. C'est pourquoi, et bien qu'en\nplaisantant, j'ai raison de lui dire : « Tes poumons n'absorbent pas de l'air, mais\ndes airs, et, en guise de jambes, tu as vraiment des flûtes. »\n   Oui, Bastien compose de la musique comme nous respirons de l'oxygène.\nC'est sa nature et nul n'y peut rien. Déjà, au collège, mon camarade s'efforçait\nde tout ramener à son point de vue qui est l'accouplement de rythmes sonores.\n   Je me souviendrai longtemps de sa délicieuse et naïve réponse à notre pro­\nfesseur de mathématiques, l'abbé Cazar, au sujet d'un problème ardu : « Mon\npère a cherché la solution par l'arithmétique, mon frère par l'algèbre; j'ai pensé\nla trouver par la musique. » On s'esclaffait. Le pion rageur l'enjoignait d'un\ngeste hautain « de passer la porte ».\n   Je songe que nous avions tort de rire et que Bastien fut toujours un génie\nincompris et un grand créateur. Il y a comme cela, j'en suis sûr, par le monde\ndes esprits exceptionnels, d'une intuition extraordinaire, dont les pensées ne se\ncristallisent pas dans les mêmes formes que celles de l'intelligence vulgaire et\ndont les raisonnements obéissent à une logique toute spéciale. Pour Bastien la\nvie est un syllogisme de musique, un subtil devoir d'harmonie.\n   Tandis qu'il s'acheminait vers l'appartement du Supérieur, afin d'obtenir le\ndroit de rentrer en classe après amende honorable, Bastien méditait encore\nquelque équation lyrique et griffonnait ses arguments sur du papier à musique ;\nsi bien qu'ayant quitté notre classe vers les dix heures du matin il ne parvenait\nqu'à midi à l'entrée de la chambre du Supérieur. Il me semble bien que lors­\nqu'on le réprimandait trop fort il pleurait en mesure.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Bastien avait obtenu de tenir les grandes orgues de la chapelle. Il passait ses\nrécréations à la tribune et je lui servais de souffleur. De là date notre intimité.\n   J'ai toujours éprouvé de l'attrait pour les « pas comme les autres », types\ndont la mystérieuse originalité n'est point l'indice d'une intelligence déviée\nmais hypertrophiée. Je percevais obscurément que Bastien — par ailleurs sain\net très doux — était un être d'exception, fort au-dessus du commun et tenant\ncommerce avec des esprits cachés à notre entendement discursif.\n   A 15 ans il improvisait déjà des choses exquises entre les cantiques qu'on\nnous obligeait à mugir, chaque matin, à seule fin de nous tenir éveillés. Il\nreprenait le thème dans un ton voisin, le « renversait » ou le transformait en\n"}, {"page_pdf": 918, "page_imprimee": 791, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3516, "texte": "                                 UN MUSICIEN                                  791\n\n\nun contrepoint d'un art véritable, par quoi le banal couplet se muait en une\nsymphonie religieuse, adorable, la symphonie de nos mains jointes. Aux\nvêpres il variait ses accompagnements au point de nous intéresser, ce qui n'est\npas peu dire et, lorsqu'après les versets, on abordait le somptueux magnificat,\ndu septième ton, il lâchait ce que nous appelions « les grandes eaux », tous les\njeux de fond, et plaquait de rapides et majestueux accords qui, mêlés à\nl'encens des enfants de chœur, composaient je ne sais quelle atmosphère de\ngrande cathédrale.\n    J'étais chargé de lui tourner les pages. Assis à ses côtés sur la vaste banquette\ncirée, les jambes repliées sous moi pour ne pas gêner la promenade de ses pieds\nsur le pédalier, je contemplais avec ravissement ses larges et fines mains aux\ndoigts déliés, de vraies mains d'organiste, saisissant les notes comme au vol et\nse posant brusquement, sans hésiter, sur l'ivoire.\n    Ah ! ces somptueuses grand'messes, célébrées avec tout le déploiement de\nluxe requis dans le rite lyonnais et que notre irrespect appelait « messes à trois\n chevaux », parce que notre imagination enfantine et réaliste voyait dans le\n diacre, le sous-diacre et le célébrant gravissant du même pas les marches de\n l'autel, la superbe prestance d'un attelage royal ! Trois fauteuils de velours flan­\n quaient le côté de l'épître. Deux servants, portant appuyés sur leur hanche\n droite un flambeau d'or, évoluaient; d'autres enfants de chœur, ceints d'une\n écharpe rouge, faisaient face à nos bancs et, en mesure, balançaient des\n encensoirs odorants retenus à leurs poignets par de longues chaînes.\n     Quels chauds effluves nous pénétraient lorqu'après le Domimis vobiscum de\n l'offertoire sussuré par l'officiant et le Cum spiritu tuo en faux bourdon jailli\n comme un tonnerre, Bastien attaquait une toccata brillante. Non certes, il ne\n s'agissait pas d'un concerto acrobatique, mais d'une musique joyeuse où n'en­\n trait autre chose que la glorification du Seigneur. Car cet artiste enamouré d'ab­\n solu n'a jamais joué dans une église ni pour vous ni pour lui, mais pour Dieu\n  seul; semblable à ces sculpteurs de cathédrales qui modelaient d'idéales figures\n ou mariaient avec dilection de légers feuillages de pierre jusque dans les coins\n les plus obscurs, les plus inaccessibles des voûtes ogivales. Les yeux des\n hommes ne s'y peuvent caresser, mais le regard de Dieu se réjouit de ces formes\n pures offertes à sa gloire, nées de pauvres mains pieuses que l'amour supra­\n terrestre a faites géniales.\n     Quelles heures délicieuses nous avons passées seuls, dans le recueillement\n mystérieux de cette immense chapelle, durant les après-midi de congé! Nos\n camarades partis en promenade et la cour déserte, nous nous glissions sous les\n  portiques muets et gagnions l'escalier de la tribune. Il n'y avait qu'une porte\n vitrée à pousser et l'on se trouvait soudain environné de mystère, dominant la\n  nef bleue où dansaient des paillettes de poussière. Ah! la chaude atmosphère\n enveloppante du soir glissant par les vitraux bariolés avec un reste d'odeur\n liturgique, et tout là-bas, dans le chœur obscur, la petite lance d'or de la veil­\n leuse!\n     Sûr de lui, la figure rayonnante, Bastien improvisait avec une espèce de\n  bonheur, comme d'autres causent ou s'exercent à l'éloquence. Parmi ce flux de\n  sons il y avait des trouvailles. Bastien jouait sans discontinuer, ébauchant une\n"}, {"page_pdf": 919, "page_imprimee": 792, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3405, "texte": "792                                 DURENDAL\n\n\n fugue, mettant sur pied les linéaments d'une symphonie, dans ce style lié qui\n est la caractéristique de la musique d'orgue, de cette musique pleine d'âme, où\n les sentiments humains trouvent leur plus parfaite expression.\n    Dans ce colloque orchestré entre cet enfant magnifique et son cœur palpitant,\n il me semble encore qu'il y avait je ne sais quel pathétique, sorte de drame\n dialogué dont Bastien, Frégoli mystique, incarnait chaque personnage.\n    D'abord il interrogeait par quelques accords plaqués dont l'enchaînement\n logique vous tenait en expectative. Bientôt un chant se détachait, formé de\nquelques notes simples et fondamentales passant du positif au récit et du récit au\npédalier. Sujet et contre-sujet se mêlaient sans se confondre, de l'aigu au grave\ncomme dans un orchestre où le motif initial rebondit des violons aux instru­\nments à anche puis aux bois et aux cuivres, chacune des parties demeurant per­\nceptible et se renversant par ce qu'on nomme en harmonie « la marche con­\ntraire \", la basse montant et la haute descendant, jusqu'au moment où les deux\nparties se marient et s'acheminent vers la dominante, préparant dans un forte\nce tutti magistral où chacun des motifs s'ordonne.\n    Et quand, après avoir fait pleurer ses hautbois, soupirer amoureusement ses\nflûtes, rappelé par ses trompettes les quelques notes du motif initial et lié le\ntout par ses bourdons soutenus aux pédales, Bastien atteignait l'hymne final, il\nme semblait disparaître derrière son instrument, me procurant cette sorte d'hal­\nlucination que me rit éprouver depuis des organistes comme Widor, Vierne ou\n Bonnet, par laquelle l'artiste devient, si jose dire, un paquet de sons, se mul­\ntipliant sans (in, se dédoublant avec les jeux accouplés, faisant corps avec la\npédale d'harmonie et se projetant soi-même à travers les voûtes de l'église dans\nune mélodie faite d'esprit, de sang de chair qui vous saisit aux entrailles pour\nvous lancer vers l'infini.\n    Les mains écrasées sur les touches, les deux jambes à cheval sur le pédalier,\naprès deux ou trois « cadences parfaites » en guise de conclusion, Bastien,\népuisé par l'effort créateur penchait sa jolie tête bouclée, et nous restions là,\ncomme apesantis par le poids de cet orchestre divin. A présent quelque chose\nde délicieux naissait en nous, s'épanouissait comme un bouton, éclatait sous\nun soleil trop chaud, et nous goûtions dans le silence refermé une volupté\nmystique. Projetés hors de nous il nous fallait ce temps, ce silence, celte ombre\npropice pour rentrer en nos corps, pour courir après notre âme échappée\nparmi les arceaux tutélaires. Ah! je sais trop bien que jamais je ne rendrai\nces minutes indicibles d'effusion et qu'il faudrait encore de la musique pour\nexprimer la liquéfaction de nos cœurs fervents!\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Il est des gens voués à l'esclavage. Bastien était né libre. Comme tous ceux\nqui ont du génie il était destiné à ne rien faire, je veux dire à demeurer étudiant\ntoute sa vie. Le jour où il s'enfuit à Paris compta parmi les heures décisives\nd'une destinée. Jusque-là il s'était formé le goût un peu au hasard, parmi\nl'harmonisation de cantiques insipides et de partitions enfantines, s'appliquant\nà déchiffrer de mauvais textes, à décomposer chacune des parties pour voir\n"}, {"page_pdf": 920, "page_imprimee": 793, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3429, "texte": "                                  UN    MUSICIEN                                  793\n\ncomment « c'est fait ». Disons qu'il manquait de méthode, qu'il composait\nmoins selon une discipline sûre que d'après son inspiration heureuse et un\ninstinct merveilleux.\n    Bastien entra comme élève libre à la Scola et ce fut une illumination sou­\ndaine : ce qu'il percevait obscurément se changea en vision claire; ses doutes\nfirent place à une paisible certitude. Franck devint son maître, celui avec qui\nl'on s'entretient dans le secret de son cœur; il l'aima d'un de ces amours pas­\nsionnés qui transfigure un homme.\n    Il habite un petit hôtel à Passy où il s'est fait aménager un orgue à soufflerie\nhydraulique, et l'on peut dire qu'il ne vit que pour la musique, y cherchant et\ny trouvant la sérénité comme la satisfaction de ses rêves les plus secrets de poète\n fougueux.\n    Dans ce coin retiré et si évocateur de la Muette, il mène l'existence d'un\n anachorète, parmi ses livres et son papier réglé. Tel Lacuria cherchant\nl'harmonie des mondes et l'essence de l'univers à travers les analogies et les chif­\n fres, Bastien médite sans fin sur l'unité de la création. La musique lui apparaît\n le lien logique par quoi les divers êtres s'enchaînent, s'expliquent les uns par\n les autres. Reprenant la doctrine de Schopenhauer il considère les sons comme\n les diverses manifestations ou attitudes possibles de l'âme. La mélodie est pour\n lui synonyme de volonté, c'est-à-dire de substance. Pour lui aussi la musique\n c'est « l'idée du monde » et, de même que d'autres édifient des systèmes méta­\n physiques, Bastien enferme la notion de vie dans une équation sonore. Il com­\n pose donc des poèmes musicaux comme d'autres écrivent des livres sur la\n recherche de l'Absolu.\n    Timide et humble comme tout vrai créateur il voudrait se dévouer, « être\n utile », dit-il. Il a donc accepté de tenir les orgues dans une des paroisses les\n plus pauvres de Paris. Quelques galopins cueillis sur le trottoir sont devenus,\n sous sa direction, de cliarmants angelots, et c'est un spectacle touchant, digne\n du tableau de Van Evck à Gand que ces cinq ou six têtes blondes chantant le\n plus pur grégorien, là-bas dans cette misérable église de quartier.\n    Chaque dimanche matin Bastien arrive, non sans avoir soigneusement pré­\n paré toute la semaine ses motets et ses morceaux d'exécution. Le curé qui ignore\n à quel artiste, il s'adresse le prie d'être bref, se plaint que Bastien attache trop\n d'importance au plain-chant. Il désirerait pour sa part des morceaux plus gais,\n des ritournelles moins austères. Comme tous les curés de Paris celui-ci a\n horreur des chants liturgiques. Sa préférence va droit aux Ave Maria sur l'air\n de la Méditation de Thaïs et aux Marches nuptiales empruntées à Lohengrin.\n  Mais comme Bastien allègue sans cesse le Motu proprio le curé n'ose trop le\n gourmander.\n    Souvent lorsqu'à l'offertoire Bastien s'oublie, le curé lui l'ait de grands signaux-\n télégraphiques du haut du chœur, et ce généreux artiste, sans se fâcher, se hâte\n de conclure et de moduler à toute vitesse pour finir dans le ton primitif. Le\n  curé s'étonne de ces lenteurs, car il ignore ce que c'est qu'une tonique. Si\n  Bastien n'avait oublié d'exiger des honoraires, je pense qu'il serait vite congédié\n  pour être remplacé par un professeur de piano.\n     Parfois je vais le surprendre au début de la grand'messe. Je me faufile par\n"}, {"page_pdf": 921, "page_imprimee": 794, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3194, "texte": " 794                               DURENDAL\n\n\n\nl'escalier en tire-bouchon jusqu'à la tribune peu solide où siège un orgue misé­\nrable à deux claviers. Comme jadis au collège je m'assieds sur le bords de la\nbanquette aux pieds écartés et cache mes jambes sous moi. Je lui tourne ses\npages, ou bien, au milieu de ses improvisations, je m'amuse à tirer et à fermer\nles registres au hasard. Ce jeu ne l'importune pas et j'admire tout bas comme\nil sait instantanément plier sa mélodie aux caprices des sonorités que je lui\npropose.\n   Au sortir de la cérémonie, après avoir bouclé son orgue sous sa table de bois,\nil me prend par le bras et m'entraîne déjeuner chez un marchand de vin voisin.\n Là, en attendant l'heure des vêpres, il me confie ses rêves avec ingénuité.\n   « Je ne voudrais pas mourir, dit-il, sans avoir obtenu de Vierne la permission\nde tenir les orgues, un soir, à Notre-Dame. »\n   Je l'évoque dans un vieux cloître italien avec des processions de moines\nsous des portiques ajourés, les mains dans leurs manches de bure. Oui, je l'évo­\nque priant avec des sons offrant au Seigneur le meilleur de son âme enclose\ndans une musique ineffable.\n                                         *\n                                       * *\n\n    Cet être candide, ai-je dit, respire la plus violente atmosphère mystique. Sa\n métaphysique s'accommode donc d'un étrange sensualisme. Je songe en effet\n que de sainte Thérèse au petit frère saint François tous ceux dont le cœur s'est\n résorbé à la flamme divine ont eu des sens extrêmement éveillés et aigus De\n là des conséquences imprévues qui déconcertent chez un être aussi noyé de\n recueillement que Bastien.\n    I1 a des amusements enfantins dont le premier consiste à fréquenter les foires\nafin de se repaître de la musique des orgues à vapeur. Qu'on devine dans cette\nattitude grotesque un goût tératologique cela m'est bien égal à moi qui connais\ncette nature savoureuse. Les chansons comiques l'enchantent. Il y enferme le\nrythme de la démocratie et je l'ai entendu improviser de charmantes variations\nsur l'air de la Petite Tonquinoise. Plusieurs jours de suite on le vit au Quatre-\nz-Arts parce qu'il y avait découvert un pianiste intelligent qui harmonisait à\nmerveille le répertoire du Chat Noir. « Il faudrait si peu de chose dans l'accom­\npagnement, déclare-t-il, pour donner à ces chansons rosses l'allure des chefs-\nd'œuvre! »\n   I1 a suivi à travers ses pérégrinations un manège de chevaux de bois à cause\nd'un air baroque. I1 m'entraîna à la foire du Trône, à celle des Invalides et à\nNeuilly à seule fin de me faire constater une « succession de quintes ». Il se\ntenait devant le manège et allongeait dix centimes au patron pour qu'on exé­\ncutât son morceau. Les forains le croyaient fou ou du moins maniaque. Enfin\nl'on satisfaisait ses désirs. Et lorsqu'après une marche ascendante partie de la\ndominante, la machine à vapeur attaquait le passage dangereux, Bastien se\nfrottait les mains.\n   — Tu vas voir, tu vas voir. Tiens, ça y est. Ah ! l'animal ! est-ce assez gueu­\nlard?\n   Et il se tordait tandis que les trompettes nasillardes éruptaient l'affreuse\ndissonance. Nous appelions cela « la quinte des chevaux de bois ».\n"}, {"page_pdf": 922, "page_imprimee": 795, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3248, "texte": "                                 UN MUSICIEN                                  795\n\n   Bastien possède quantité de théories ingénieuses sur la musique épileptique,\ndanses nègres, matchiches, gigues américaines. Il pousse l'impudence jusqu'à\npréférer ces déhanchements aux acrobaties des ballets russes. Il manqua tom­\nber amoureux d'une petite anglaise, d'une de ces « girls » qui martèlent avec\nfrénésie le plancher des music-hall et il s'en fallut de peu qu'il n'écrivit d'em­\nblée un ouvrage enthousiaste sur les danses d'outre-Manche. Inutile d'ajouter\nque les tourbillonnements des champignons de nos tutus lui font horreur. Le\nrythme saccadé des mélodies américaines l'enivre. «Ah! les admirables syn­\ncopes! » dit-il, et le voila tirant des applications inattendues du livre de Berg­\nson sur le rire et le discontinu dans la vie pratique.\n   Un soir, dans la banlieue de Londres, il contempla avec stupéfaction tout un\nquartier se livrant, à la lueur falotte des réverbères, à une gigue monstre.\nDepuis ce temps, déclare-t-il, je sais ce qu'on entend par « l'âme des cathé­\ndrales ».\n   Bastien est le Huysmans de la musique.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   A l'exaltation métaphysique et au sensualisme des détails pittoresques ou\névocateurs, Bastien joint un amour immodéré pour la nature et la vie quoti­\ndienne. Il magnifie Dieu, mais aussi chaque objet le plus infime ou vulgaire,\nparce que tout doit refléter en ce monde une parcelle de la Divinité. Il chante\nle brin d'herbe, comme Ruskin, parce que Jésus dans le Sermon sur la Montagne\nen a foulé un tout semblable. Son Magnificat s'étend à la création entière et\nje crois que la Louise de Charpentier ne trouve grâce à ces yeux que parce que\ncelui-ci a harmonisé les cris de Paris. Bastien est aussi le frère spirituel de\nsaint François d'Assise.\n   Je ne sais pas d'âme plus charmante, plus neuve, plus puérile. Tout lui est\nsujet d'exaltation. Au cours de nos promenades alpestres, combien de fois ne\nlui est-il pas arrivé de se planter en face d'un arbre et, me saisissant le bras\nselon son geste familier, de s'écrier :\n   « Tu vois ce peuplier, n'est-ce pas? Tu ne lui trouve rien d'extraordinaire,\nnaturellement. Eh bien, mon vieux, ce peuplier blanc, précisément est le\nplus noble, le plus beau spécimen de la nature que je connaisse. Il incarne\ntoute la vie, toute la joie des mondes avec ses branches en baleines de parapluies.\n   » Ne ris pas, car tu es en face d'une présence, d'une existence, de ce qu'il\ny a de plus auguste sur terre. Ce peuplier célèbre les louanges du Seigneur à\nsa manière et chacun des frissonnements de ses rameaux incarne un hosanna\nsplendide. Vois-tu cela : un artiste écrivant une symphonie, comme Beethoven\nsa Neuvième, avec ce titre : Le Peuplier'! Hein ! vois-tu cela : une symphonie\navec chœurs où s'engloutirait tout l'univers, une symphonie qui serait une\nBible en [quatre [parties, avec l'expression de toutes les munificences de la\nterre, une symphonie qui serait La Symphonie, le symbole de l'unité dans\nla création ? »\n   A côté de ces élans mystiques, dis-je, Bastien possède des trésors d'observa­\ntions fines, de notations minutieuses qui déconcerteraient un Jean de Tinan.\n"}, {"page_pdf": 923, "page_imprimee": 796, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3358, "texte": "796                               DURENDAL\n\n\nParfois on croirait qu'il vous nargue en exprimant musicalement les choses\nles plus vulgaires, empreintes d'un sensualisme raffiné.\n   Il a composé sous mes yeux toute une partition intitulée L'heure verte. Il\ny a quelque part, près de chez moi, au bord du Drac, une guinguette avec une\ntonnelle de chèvrefeuille où filtre du soleil. C'est là que nous nous réfugions\nà l'heure de l'apéritif. Sur la table de bois toute maculée, parmi le bourdon­\nnement des mouches, je lui ai vu écrire des pages exquises. Lui-même m'ex­\nprimait à haute voix ce qu'il voulait rendre :\n   « Tu vois ce jour heureux. Il est onze heures. Nous sommes là aveuglés de\nlumière, le Pernod écrase dans nos verres son jus de petits pois. Il y a de la\njoie partout et le soleil nous éclabousse de taches. Quel poème admirable! Ne\nle sens-tu pas ? Tu vis ; tes facultés demeurent au repos et pourtant en récep­\ntivité complète. Des moineaux piaillent. Nous arrivons de la montagne,\nexténués, et goûtons jusqu'à l'enivrement ce bain de fraîcheur. Ta pipe\nembaume. Personne ne passe sur la route et tout l'univers est en nous. Ah !\nquel poème ! hein ? Alors, tu vois, j'écris, essayant de peindre tout cela. Mais\ncet instant est trop rapide; comment l'arrêter, le fixer? Il faudrait chanter,\nmon vieux; oui, chanter à pleins poumons, et puis mettre le feu à la baraque...\nOh! je ne suis pas saoul, va! — je n'ai pas encore goûté mon verre —\nmais perçois-tu bien toute cette joie immanente, ce calme imposant, cette\nessence ? Il y a là comme un instant d'éternité qu'il faudrait éterniser. Tiens,\nj'ai envie de pleurer... »\n   Sous le nom de Divertissements Bastien a composé une suite d'orchestre\nsur chacun des jours de la semaine, qui amuserait, j'en suis sûr, Déodat de\nSéverac. Cette œuvre est d'une fantaisie baroque, et si jamais elle était\npubliée, vous verriez qu'elle susciterait les plus basses plaisanteries chez ceux\nqui n'ont pas pénétré l'âme complexe de mon ami.\n   Après un prélude majestueux, d'une inspiration grave, où la création\nentière est évoquée dans un style cher à Franck, nous tombons sans transi­\ntion dans l'épisodique le plus brutal, le plus « harmonie imitative ».\n    Lundi est divisé en trois parties avec ces titres : Mauvais réveil, Scènes de\n ménage, Fermeture des musées. Il n'y a ici que de la sensation, mais une\n sensation aiguë à crier et qui fait image, si j'ose dire. Je ne me souviens plus\n de mardi, ni de mercredi. Jeudi s'intitule : Visite aux hôpitaux. La première\n fois que Bastien me joua ce fragment au piano je demeurai légèrement hébété.\n    « Hein! s'écria-t-il, triomphant, ça sent-il assez la pelure d'orange! »\n    Le samedi commence par un contrepoint hardi sur l'air de Viens, pou-\npoule : la paye après le turbin. Dimanche ce sont les Courses à Longchamps.\n Ici encore je m'effarai.\n    — Comment, ça ne te dit rien! Tu ne vois donc pas ce bourgeois très\n embêté de ne pouvoir trouver une voiture?\n    Bastien cherche à me faire revivre l'instant de sa sensation, et si je ne con­\n naissais la complexité de cet esprit admirablement organisé, j'aurais quelque\n peine à rétablir la continuité de son inspiration qui va de l'ivresse angélique\n au sensualisme en apparence le plus païen, le plus « Colette Willy ».\n    Car l'action de manger un fruit, de promener sa main sur une étoffe\n"}, {"page_pdf": 924, "page_imprimee": 797, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": "                                UN MUSICIEN                                  797\n\nsoyeuse, de boire en été un verre d'eau glacée, de goûter la fraîcheur d'une\nnuit d'août, de prendre un bain tiède dans l'Adriatique, lui a inspiré des\npoèmes musicaux d'un effet très prenant, très évocateur. C'est à ses mélodies\nqu'il conviendrait d'appliquer cette phrase lue je ne sais où : « Elles me font\npenser à des choses que j'aime. »\n                                         *\n                                       * *\n   Ici, tandis que je cours les bois, un fusil sur l'épaule, Bastien prend posses­\nsion de la matinée. Il la peuple de sa pensée, l'emplit de son rêve fougueux et\ntout le salon est arrosé de soleil. Passant tour à tour du piano droit, dit\npiano d'étude, au piano d'exécution, une demi-queue Erard, Bastien se\nraconte à lui-même sa vie ou improvise un nouveau poème d'adoration. Il\nappelle cela sa prière du matin et, comme le povevello, converse avec les\narbres, les oiseaux, les sources. La nature entière et triomphante se reflète\ndans sa mélodie. Inlassablement Bastien exalte la beauté de la Création.\n   Quelquefois j'affecte un départ matinal; je quitte la maison avec un grand\nfracas, puis, faisant demi-tour, je viens me cacher dans la chambre contigue'\nau salon, car Bastien exige la solitude la plus absolue, afin de s'abandonner\nen toute sécurité à son génie. Toute présence le distrait. L'oreille collée contre\nla porte, je l'écoute célébrer l'hymne de joie universelle. Oui, c'est à sa\nmusique d'abord qu'il faudrait appliquer le vers de Lamartine :\n                         Tu n'anéantis pas, tu délivres.\n   Comme un vent de liberté, ou mieux d'heureuse libération s'exhale dans la\nlumière légère que font autour de moi ses ondes musicales.\n   Je l'entends préluder, chercher son atmosphère par quelques arpèges\nsavants. Oh devine qu'il s'amuse, comme un poulain dans la prairie neuve.\nSon esprit galope, s'ébroue, s'attarde sur une note aiguë. Le voici sans doute\nqui cueille une fleur ou qui contemple la fuite de la rivière sous les saules.\n   A présent on dirait qu'il descend dans la plaine. Son harmonie se com­\nplique pour laisser soudain fuser un chant barbare et très simple de moisson­\nneurs. Passent des troupeaux dans les hautes herbes, et le poème du jour\ns'enfle, grandit, toute la terre est en travail, l'œuvre de la création est là\nénorme parmi du bonheur.\n   A travers de hardies dissonances, appelant à son aide les modulations les\nplus nouvelles, Bastien s'achemine à la dominante, c'est-à-dire à\nl'unité, ce symbole de la substance, par des résolutions d'accords que je com­\npare aux énigmes de la nature dévoilée. Il n'est pas rare qu'à cet instant les\nsons ne lui suffisent plus et qu'il sente obscurément, comme Beethoven, la\nnécessité de faire intervenir la voix humaine. Et le voici qui chante.\n   II chante des mots sans suite, de ces vers à peine rythmés que les composi­\nteurs appellent des « monstres », à seule fin de guider l'inspiration et d'am­\nplifier le sujet lyrique. Il chante, imitant tous les timbres, en soprano, en\nténor, en basse, il chante en voix de tête et en voix de poitrine. Et lorsque\nvaincu par la curiosité, troublé dans tout mon être, je me hasarde à regarder\npar la serrure, je le vois sangloter sur le piano brutalement fermé.\n                                      * *\n"}, {"page_pdf": 925, "page_imprimee": 798, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2906, "texte": "798                               DURENDAL\n\n\n   L'après-midi nous réunit. Au cours de nos escalades folles dans la mon­\ntagne Bastien transpose encore dans son langage étrangement imagé, chacune\nde ses sensations.\n   Nous dépassons une vieille femme, et aussitôt, suivant la synesthésie qui\nlui est propre, mon ami de me dire :\n   — As-tu remarqué comme cette voleuse de bois avait le nez en appogia­\nture?\n    Ou bien, parvenus au sommet du plateau de Saint-Nizier, je l'entends qui\ns'exclame :\n   — Ce soleil, hein! quel beau choral!\n   — Et la ville qui s'étend là-bas, comment la vois-tu?\n   — Tiens, parbleu, en ré majeur.\n   — Et ce funiculaire ridicule qui serpente comme un insecte à nos pieds?\n   — Oh ! de celui-là je me fous. Il est tout au plus bon à faire un scherzo.\n   Et nous rions en grappillant des mûres sauvages qu'il appelle « mes chères\npetites double-croches. »\n    Mais c'est le soir qui nous accueille le mieux, lorsque le repas terminé on\nse décide à passer la soirée au salon. Instant propice aux évocations de\nnotre enfance heureuse, avec un verre de fine et un ciel clouté d'étoiles. Je\nlui dis :\n   — Te souviens-tu de la mauvaise musique par quoi nous avons débuté?\n Durant nos messes de communion, le dimanche, au collège, tu jouais ce\ncahier de Théodore Dubois intitulé Douze pièces pour orgue, qui fit la for­\ntune de tous les maîtres de chapelle en mal d'invention. Eh bien! toutes mes\nannées de pension sont là, dans la Toccata en sol, dans la Marche des Rois\nmages ou dans cet Offertoire en mi bémol que ponctuent de discrètes trom­\npettes au récit.\n   — Ah! oui, il y a tant de purs souvenirs accrochés à ces airs médiocres!\n Et que dire du Menuet gothique de Boëllmann ou de sa Prière à Notre-\nDame! Croirais-tu qu'il m''arrive encore de feuilleter ma jeunesse avec ces\npages et d'y respirer mon âme d'enfant. Certes-, depuis, nous avons évoqué de\nplus nobles horizons, grâce à des musiques moins badines. Mais comme je\nt'approuve de me rappeler ces pauvretés et d'avoir l'esprit assez libre pour\n ne point dédaigner l'humble fleur de ce passé!\n    Il me joue la Cantilène nuptiale de Dubois, dont la mélodie rococo a tant\n servi, et dans ces notes usées bourdonnent à mes oreilles la flûte harmonique\n du « positif» et la gambe du « Grand Orgue ». Je revois les solennelles\n messes de communion au matin des grandes fêtes liturgiques, les pastilles\n lumineuses des cierges hiératiques, les plantes vertes autour de l'autel dont\n les marches s'empourprent de la soutane des enfants de chœur, les deux rangs\n d'élèves, bras croisés, sortant à la suite de leurs bancs bien cirés, s'acheminant\n dans un ordre parfait vers la nappe blanche ; et cette musique, à travers\n laquelle s'avivent avec une lucidité extraordinaire d'anciens jours pâlis, me\n donne jusqu'au goût de l'hostie...\n    Puis il me tend dans un charmant abandon le bouquet de ses plus intimes\n pensées.\n"}, {"page_pdf": 926, "page_imprimee": 799, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3144, "texte": "                                UN MUSICIEN                                 799\n\n   « Je voudrais écrire deux poèmes, deux seuls avant de mourir. L'un s'inspi­\nrerait du Centaure de Guérin. L'autre serait la transcription musicale du récit\nde la Passion tel que l'évoque Catherine Emmerich dans une intuition mys­\ntique adorable. Tu as lu et relu le Centaure, tu te souviens de ce chef-\nd'œuvre brûlant comme une après-midi de Grèce. La nature y revêt le visage\nclair d'un faune, les forces cosmiques se haussent jusqu'à la conscience, la\npensée qui git dans toute chose s'élève comme la fumée blanche d'un lis, l'âme\nde l'univers bondit et danse ainsi qu'une nymphe.\n   « Nous nous sommes assez penchés ensemble sur ce livre génial et mysté­\nrieux où la chaste voyante relate sa vision du Drame divin. Eh bien je don­\nnerais toute ma vie, ma vie heureuse à laquelle je tiens tant, pour exprimer dans\nla plénitude de son lyrisme sublime la page où Catherine dans son délire sacré\nmontre le Christ exhalant le dernier soupir sur sa croix, tandis qu' « une cara­\nvane de chameaux avance lentement dans la ville » et qu'un « agneau se met\nà bêler ».\n   On s'attarde à respirer la nuit, fenêtres ouvertes, à cette heure voluptueuse\noù le vent d'août, après la chaleur accablante du jour, pénètre sournoisement\ndans le salon, comme une jeune fille les pieds nus, et dépose sur vos paupières\nbrûlantes son haleine parfumée.\n   La conversation languit, s'étiole à mesure que la tendre poésie des ténèbres\ns'égoutte sur nos cœurs épanouis. Là-bas, par les croisées béantes, les monta­\ngnes ondulent, humides comme des vagues, et si fluidenient bleues qu'on les\nprendrait pour du ciel mouvant. Nous sommes immergés dans le silence,\ndans un silence pareil, si j'ose dire, à de la lumière blanche, parce qu'il n'est\npoint fait d'une seule cessation de bruits, de même que le blanc est composé de\nplusieurs couleurs.\n   Machinalement nous nous sommes assis chacun devant un piano. J'esquisse\nquelques accords. A l'autre bout du salon Bastien me répond, retrouve mes\ntons, complète mon idée. Avec douceur notre conversation se continue de la\nsorte. Les mots sont devenus inutiles ou impuissants. Nous ne nous entre­\ntenons plus qu'avec des sons. Je ne propose que de timides notes nécessaires à\nnotre dialogue musical. Le plus longtemps possible je laisse la parole à Bas-\ntien. Je comprends si bien tout ce qu'il me dit!... Le fantôme de nos vies\nparallèles se tient debout au centre du salon ; l'ombre doucement remuée ne\nporte plus en elle ni faits, ni visions, mais, — ah ! comment me faire compren­\ndre! — des sentiments purs, oui, c'est cela, des sentiments qui glissent dans la\nnuit de la conscience et du temps...\n   ... Jusqu'à ce que ma main accrochant un accord maladroit rompe le charme\nde ce songe presque morbide et désincarné, et nous réveille à la réalité de nos\ncorps.\n   Alors on se lève en même temps, on se heurte à des fauteuils épais, on quitte\nà tâtons la pièce. Et l'on regagne en hâte sa chambre, sans même penser à se\nsouhaiter le bonsoir.\n                                                      TANCRÈDE DE VISAN.\n\n  Novembre 1912.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 800, "page_fin": 802, "titre_corps": "Le beau Dimanche", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Désiré-J. Debouck", "ancre_debut": "Le beau Dimanche  Bien que ne vivant plus p", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 927, "page_imprimee": 800, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1448, "texte": "Le beau Dimanche\n\nBien que ne vivant plus parmi tes maisons blanches,\nMon village, je sais la paix de ton dimanche...\n\nL'après-midi d'azur, comme un présent du ciel,\nVerse son trésor d'or sur les champs d'espérance.\nLa campagne royale, en manteau de silence,\nSourit, puisque c'est fête, — et la brise de miel\nChante avec les oiseaux qu'il n'est pas vain de vivre.\nA peine l'on entend le murmure que font\nLes mille lèvres en prières des moissons...\nDans le gazon discret, toutes les fleurs sont ivres\nD'avoir bu du soleil avec les papillons.\nEt les vieux paysans arpentant les sillons,\nEcoutant au lointain une cloche se taire,\nSongent qu'un jour pareil, ils seront sous la terre !\n\nO douceur du dimanche au long des blés mouvants !\nVoix du ciel, chant de cloche effeuillé dans le vent !\nA l'horizon, silence des petits villages !\nBalancement lent et sacré des beaux feuillages !\nUne procession doit sortir en ce jour?...\nOn l'attend... Qu'il fait bon ! l'air frôleur est d'amour !\nEt de ces routes, le grand signe de la croix\nUnit mon cœur au ciel et la campagne au bois !\n\n                          *   *\n\nMais Marne Annie, elle, est restée à la maison.\nJe vois, sous son bonnet noir à fleurs violettes,\nSes yeux tristes sourire ; — et ses bandeaux gris sont\nDemi-deuil, tels son tablier de cotonnette...\nElle a la taille plate, un dos un peu voûté,\nMais sa démarche est vive encore et la clarté\nQui caresse les murs crépis de la cuisine\n"}, {"page_pdf": 928, "page_imprimee": 801, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1743, "texte": "                 LE BEAU DIMANCHE                        801\n\n\nRajeunit le vieux corps de ma pauvre cousine...\nElle s'assied près de la table de bois blanc.\nLa bouilloire chantonne ouvrant son bec de poule ;\nDehors, le coq perché sur le fumier flambant,\nTel un lyrique ivrogne que le soleil soûle,\nClaironne un verbe étrange aux échos d'alentour.\n\nMais nul que lui ne trouble la paix de la cour...\nL'étable bâille et dort, et plus loin la prairie\nSe déroule, ainsi qu'une calme rêverie,\nJusqu'au ciel bénissant par ses doux peupliers.\nMarne Annie songe en chiffonnant son tablier ..\nMais voici qu'un pas lent vient le long de la haie ;\nEt c'est une autre paysanne de Hesbaye...\n\n« Bonjour ! bonjour ! » Elles n'ont pas tendu la main,\nCar depuis que Clara descendait le chemin,\nDepuis qu'Annie était rêveuse à sa fenêtre,\nLeurs cœurs s'étaient déjà tous les deux confondus.\n\nOn coupe le pain blond... Ciel ! le beurre est fondu !\nLa cafetière exhale un parfum qui pénètre.\nLa tasse rose ou bleue est à devise d'or.\n« Voici celle du pauvre mari qui est mort. »\n\nEt le silence est grave et le coq fait silence...\n\nDes larmes ont failli couler de leurs yeux noirs.\n\" Mais pourquoi réveiller encore les souvenances? \"\nLe café pris, la nappe est pliée. « Et viens voir\nLes fleurs de mon jardin... » Elles montent la sente\nEt leurs gestes sont las, et leur démarche lente.\nLe beau soleil se mire au cœur des tournesols,\nDes petits pois sont nés sur les branches des rames,\nToutes les fleurs exaltent les trésors du sol\n\nEt ce cantique vert chante jusqu'en leurs âmes !\n\nVoici la giroflée et la rose et l'œillet,\nLa pensée a déjà son visage inquiet,\nLes fuchsias sont des cloches au battant trop long...\n— On aperçoit l'église au fond bleu du vallon.\n"}, {"page_pdf": 929, "page_imprimee": 802, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1086, "texte": "802                         DURENDAL\n\n\n      A côté c'est le grand pignon du presbytère,\n      Dont la fenêtre vous regarde avec mystère,\n      Et le petit village heureux et confiant\n      Eparpille ses maisons claires jusqu'aux champs.\n\n      Mais, écoute ! La tour dit l'heure par ses cloches.\n      O caresse des cloches lointaines et proches !\n      C'est comme une âme qui vous frôle et puis s'enfuit,\n      Laissant dans votre cœur tomber un peu de nuit!...\n\n      « Il fleurira plus tard, le pieux chrysanthème. »\n      C'est pour ceux-là qui leur disaient jadis : « Je t'aime. »\n      Tout leur deuil ancien renaît au seuil du soir,\n      Et des larmes brillent encor dans leurs yeux noirs.\n\n      Voici que l'Angélus, doucement angélise\n      La plaine et le silence alentour de l'église...\n\n      Le couchant d'or éclate ; — son dernier rayon\n      Teint de pourpre la robe verte des sillons.\n\n      Bien que ne vivant plus parmi tes maisons blanches,\n      Mon village, je sens la mort de ton dimanche...\n\n                                               DÉSIRÉ-J.   DEBOUCK.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 803, "page_fin": 805, "titre_corps": "De « La Glèbe héroïque » au « Cœur timide » (1894-1912)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pol Demade", "ancre_debut": "De \" La Glèbe héroïque „                   au \" Cœur timide „                                           (1894=1912)                       NOUS avons été un des pre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 930, "page_imprimee": 803, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "De \" La Glèbe héroïque „\n                  au \" Cœur timide „\n                                          (1894=1912)\n\n\n                    NOUS avons été un des premiers, sinon le premier, à saluer\n                       l'aurore de ce beau talent qu'est aujourd'hui M. Georges\n                       Virrès. C'est dans Durendal, fondé de la veille, que l'auteur\n                       du livre d'aujourd'hui publia, en 1874, la Naissance des\n                       Etoiles et Terrien, ces deux nouvelles, où sont indiquées\n                       déjà, par le titre et la manière, les deux faces différentes, à\n                       la façon d'une médaille, d'une seule frappe caractéristique\n                       et inimitable.\n    Il y aura tantôt vingt ans de cela ! Georges Virrès, le Campinois, était alors\ndans toute la verdeur de sa jeunesse. C'était un vin jeune et nouveau, d'une\n couleur violente, âpre au goût, d'un puissant terroir, en pleine fermentation\ndébordante; mais, à la lumière et à la langue, on devinait que, le jour où ce\ncru littéraire aurait vieilli et se serait dépouillé, il resterait une marque célèbre\net un régal pour les palais délicats de la plus exigeante critique.\n    Il y avait, à dire vrai, en ce temps-là, quelque chose d'emprunté dans cette\nmanière. Dans la cuve en ébullition un autre écrivain avait jeté, en passant,\nson ferment particulier. On a pu craindre un moment que la formation de ce\nvin nouveau en fut troublée et corrompue. Ces craintes étaient vaines. Si\n M. G. Eekhoud a pu espérer, jusqu'à La Bruyère ardente, recruter un\ndisciple de plus à la cause du naturalisme, il a dû être déçu en lisant Les Gens\nde Tiest, et il sera, Dieu merci, désespéré à jamais par ce dernier livre, Le\nCœur timide (1), dans lequel M. Georges Virrès se libère définitivement d'un\nvoisinage inquiétant, prend sur lui la revanche que nous avions prévue et\ns'élève jusque sur les purs sommets de l'idéalisme. J'ajouterai encore,\npuisque je mets en cause des influences et qu'il s'agit d'un roman, que l'au­\nteur a bien fait en ne suivant pas le conseil que lui donnaient les auteurs des\nPages choisies (J. Boubée et Ch. Pana, S. J.), qui disaient: « C'est un\nlyrique et peut-être vaudrait-il mieux qu'il n'écrivît pas de romans. » Les\njésuites, hélas! ont toujours été, pour les jeunes littérateurs, de médiocres\nguides.\n\n\n  (1) L e Cœur t i m i d e par G e o r g e s V i r r è s . Editeur G. Mertens, 21, rue Je l'Industrie,\nBruxelles. (Paris, Gabalda, 90, rue Bonaparte.)\n"}, {"page_pdf": 931, "page_imprimee": 804, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3419, "texte": "804                                 DURENDAL\n\n\n   M. FirminVan den Bosch a analysé les premiers romans de Georges Virrès.\nOn retrouvera ces pages dans ses Impressions de. littérature         contemporaine\n(p. 168)etla Littérature d'aujourd'hui (p. 213).\n   La Glèbe héroïque, qui soulignait de lyrisme quelques beaux gestes de la\nGuerre des paysans et la Bruyère ardente, où s'évoque, dans le cadre de la\nCampine rustique, l'amour de Manus de Mina, sont deux livres de débuts,\nlivres de couleurs vives et de jeune exaltation qui ravirent notre adolescence\net dont nous ne pouvons relire les plus belles pages sans éprouver le Irisson de\nla beauté et de l'enthousiasme.\n   Les Gens de Tiest, une « humble petite tragédie » selon la définition si\njuste de Van den Bosch, située dans « la petite ville en grisaille, grisaille des\nchoses et grisaille des êtres », révéla la personnalité vraie de Virrès. Derrière\nles choses de sa terre natale, ses yeux commençaient d'apercevoir les âmes\navec une douceur et une acuité de vision qui étonna. Les deux premiers livres\navaient fait croire à un peintre de la plume. Un amateur d'âmes se révélait.\nLe paysagiste se doublait d'un observateur et le descriptif d'un analyste du\ncœur humain.\n   L''Inconnu tragique confirma ces espérances et les grandit. L'auteur se pro­\nmène dans sa Campine pour en évoquer la vie secrète et mvstérieuse.\n   Je signale, pour mémoire seulement, Ailleurs et chez nous, un petit livre et\nde jolies pages sur l'Italie, Florence, l'Ile-de-France, Paris, le retour au pays,\nbref un pèlerinage d'artiste.\n   Le Cœur timide met en images et déroule, dans le cadre de la Campine, le\ntendre attachement, comme on dit dans la Princesse de Clèves, de Pierre de\n Herin, le fils des châtelains du Valvert, de braves gens tous, y compris\nl'amoureux, pour Mme d'Asberg, née Juliette Servet, une honnête femme,\nmariée à un homme qui a le double de son âge. L'essentiel de ce livre c'est la\nmise à nu, l'histoire si l'on préfère, d'un cœur et même, un peu, de deux,\nmais surtout de celui du jeune de Herin, parce que la touchante jeune femme\nn'apparaît vraiment qu'à l'arrière-plan, et comme dans l'ombre, une ombre\nrafraîchissante plutôt qu'excitante. Vis-à-vis d'un être timide qui, selon son\nvœu, \" ne résiste pas aux influences \" la jeune femme fait office de conseillère\namicale. Elle suggère des directions. Une amitié franche naît de la réciprocité\nde leurs sentiments. Cette amitié grandit et s'élève sans retomber jamais. Ce\nn'est pas d'une âme vulgaire cette pensée, traduite par ce noble cri :\n« Croiriez-vous que je m'oblige à certaines actions, en pensant que vous les\napprouveriez. » On ne s'étonne pas que l'image de la jeune femme se nimbe,\naux yeux de qui prononça cette parole, de ferveur et de respect. Aussi ne\ns'abaissera-t-il jamais, cet ami exalté, à une action qui ne serait pas digne de\ncet amour secret (p. 282).Mmed'Asberg est une partenaire digne de ce hautain\nidéal. Elle prend, en de telles extrémités, la seule résolution possible : elle fuit.\nEt quand, par un hasard merveilleux, la destinée les met une minute face à\nface, seul à seul, au moment où la passion sonne à leurs oreilles sa fanfare\nendiablée, le devoir les arrête     Juliette et Henri s'éloignent, à jamais, pense-\nt-on. Le roman s'achève, il va finir, lorsqu'au Valvert parvient cette nou­\nvelle : la mort de M. d'Asberg, malade depuis quelques mois. C'est le dernier\n"}, {"page_pdf": 932, "page_imprimee": 805, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3351, "texte": "          DE « LA GLÈBE HEROÏQUE » AU \" CŒUR TIMIDE                     \"    805\n\n\n épisode de Cœur timide; mais on ne m'ôtera pas de l'idée que ce dénouement\n provisoire n'est pas une conclusion suffisante et que M. Georges Virrès ne\n nous doive pas maintenant, après une telle alerte, la suite et la fin vraie,\n quelque chose comme le Cœur audacieux ou Madame d'Asberg fiancée. Ne\n serait-ce pas une belle étude, et à hauteur du talent de l'écrivain, de montrer\n ce qu'une femme, de la valeur morale de son héroïne, est capable d'ajouter\n de ressources, à celle d'un homme très bon mais timide, pour réaliser un\n beau couple humain magnifique et harmonieux '.\n    Le Cœur timide n'est pas seulement d'un excellent écrivain, il est d'un\n connaisseur très averti de cette partie de la psychologie humaine. L'aventure\n sentimentale de Pierre de Herin démontre à souhait comme la timidité est\n une inhibition, ou si l'on préfère une organisation imparfaite soit des actes,\n soit des pensées, soit des sentiments, soit même des uns et des autres. Il n'y\n a pas jusqu'à la suprême audace qui accompagne le quasi enlèvement de\n Mmed'Asberg, dans la forte scène de l'auto, qui ne témoigne que Virrès a été\n bon psychologue en affirmant que le timide est quelquefois l'envers d'un\n audacieux.\n   J'ai sauté par-dessus les épisodes multiples où s'est complu parfois un peu\n longuement le romancier, par exemple cette candidature au conseil provincial,\n narrée tout au long, et qui est un si bon tableau de mœurs. L'auteur, suivant\n en ceci l'exemple que donne, en ses romans, M. Henri de Regnier, s'est\namusé à peindre ses personnages avec minutie, sûr que nous partagerions son\nplaisir; et il ne s'est pas trompé. Quand on ferme le livre, ses héros demeurent\net continuent de vivre dans notre souvenir. Le cadre où se meuvent les per­\nsonnages n'est pas moins intéressant, et ceci était à prévoir de la part du\nnarrateur lyrique de la Glèbe héroïque et de la Bruyère ardente. Le Valvert,\net surtout le Burg du Heiland, la vieille habitation au château rouilleux\nentourée de douves, sont de parfaits tableaux. J'ai admiré, marquées en\nlignes sobres, quelques descriptions : un champ au temps de la mois­\nson, une cour de ferme au printemps, tel paysage, tel marais, qui avaient la\nvaleur d'eaux-fortes.\n   Bref, pour me résumer, le dernier roman de M. Georges Virrès m'a\nenchanté pour sa belle sincérité passionnée d'étude humaine, par sa valeur\npsychologique, et sa beauté de peinture parfaite des hommes et des choses.\n   J'ai retrouvé, au fond du cœur, et rallumé, en le lisant, ce soir de décembre,\nl'enthousiasme que m'avait causé, au glorieux soleil d'été, les pages ardentes\nde la Glèbe héroïque. De son premier livre à celui-ci, chaque œuvre\na marqué une ascension de plusieurs marches vers plus de grandeur et plus de\nperfection.\n   De tels exemples de vaillance et d'oeuvres nous sont chères comme la plus\nbelle leçon de fraternité littéraire. Il fut un temps, où nous nous sentions\nfiers de crier à ce cadet : courage! Et aujourd'hui, que le voilà, dressé devant\nnous, comme une sorte de Walter Scott de la Campine, glorieux de ses beaux\nlivres, il nous semble que les titres sont renversés, que c'est nous qui sommes\nle cadet et lui l'aîné!\n                                                                POL DEMADE.\n   Haeltert, 8 décembre 1912.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 806, "page_fin": 808, "titre_corps": "Vieux Noëls", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Closson", "ancre_debut": "Vieux Noëls                    LES chansons de Noël con", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 933, "page_imprimee": 806, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2557, "texte": "Vieux Noëls\n\n                  LES chansons de Noël constituent une des branches les plus\n                    importantes du folklore musical de tous les pays. Elles ont\n                    alimenté toute une littérature. En France notamment, les\n                    Bibles, Grandes Bibles des Noëls foisonnent. En Wallonie,\n                    les chansons de Noël ne sont pas moins nombreuses; un\n                    recueil liégeois manuscrit, qui nous fut communiqué jadis\n                    par M. Auguste Doutrepont (auteur d'un excellent ouvrage\n                    sur les noëls wallons) (1), en contenait près de cent cin­\nquante. De tout cela, la tradition populaire contemporaine n'a gardé que bien\npeu de chose, les livres seuls nous permettent de nous rendre compte de l'im­\nportance de l'ancienne production « noëlique » ; et l'on peut même, légiti­\nmement, se demander jusqu'à quel point ces œuvrettes innombrables furent\npopulaires, du moins en ce qui concerne les textes.\n   Pauvre poésie, à la vérité, que celle-là! On vante, et non sans raison, sa\nnaïveté, sa piété simple et touchante. Mais dans le grand nombre des textes,\non surprend certaines prétentions littéraires et poétiques qui révèlent le lettré,\nle demi-lettré plutôt, et font soupçonner dans cette ingénuité qui nous avait\nséduit quelque chose de voulu et d'artificiel, des pastiches de modèles popu­\nlaires perdus.\n   Le fait que la plupart des noëls sont écrits en dialecte vient plutôt à l'appui\nde cette remarque; comme l'observe M. Tiersot, le vrai poète populaire\naffecte, dans ses productions, de se servir plutôt de la langue littéraire, plus\nrelevée à ses yeux, tandis que le lettré régional emploie volontiers le dialecte,\npeu estimé du peuple lui-même, mais dont il apprécie, lui, le pittoresque et le\ncharme expressif; demeuré paysan, Mistral eût peut-être écrit en français. Au\nsurplus, tout est mystère dans l'origine des vieux noëls. L'immense majorité\nd'entre eux est anonyme. Quels sont les auteurs, les poètes occasionnels de ces\nhymnes naïves? Sans doute des religieux obscurs, moines, prêtres desservant\ndes modestes paroisses rurales, organistes, maîtres d'école du temps passé,\nque sait-on ?\n   Les genres poétiques des noëls offrent plus de prise à la critique. Ils sont au\nnombre de deux : celui du cantique et celui des noëls en action. Les cantiques,\n\n\n (1) Les Noëls wallons, avec une étude musicale de E. Closson et six dessins d'Aug.\nDonnay (Liége, publication de la Société liégeoise de littérature wallonne, 1909).\n"}, {"page_pdf": 934, "page_imprimee": 807, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3616, "texte": "                                  VIEUX     NOÉLS                                807\n\n\nles moins nombreux et les moins intéressants, sont de caractère lyrique et ne\ndiffèrent pas des spécimens habituels de la chanson religieuse populaire. Les\nnoëls en action au contraire sont du plus vif intérêt, en ce qu'ils nous montrent\nles derniers vestiges d'une des plus anciennes traditions de la vie religieuse, les\ndrames liturgiques représentés dans les temples de la primitive Eglise aux\ngrandes fêtes, Noël, Pâques, etc. De ces célébrations mi-religieuses, mi-pro­\nfanes,'celles relatives à la Noël subsistèrent le plus longtemps. Proscrites dans\nles églises, elles se maintinrent au dehors. On voit saint François, le jour de\n Noël, dresser devant le château de Grecio une étable avec un bœuf et un âne\nvivants, tandis que les paysans des environs, accourus comme jadis les\nbergers, faisaient retentir leurs instruments rustiques. En France, les confrères\nde la Passion obtenaient de Charles VI le privilège de représenter en public le\ndrame de Noël. On jouait dans les églises, les couvents, sous les porches des\ncathédrales, sur les places publiques, dans les maisons. Et la coutume se\nmaintient pour ainsi dire jusqu'à nos jours, jusqu'au début du XIXe siècle, en\n Flandre, en Wallonie, dans le midi de la France, un peu partout.\n   En quoi consistent ces représentations? L'argument reste toujours le même\net, par suite de l'identité et de la simplicité du sujet, une certaine monotonie\nse dégage des vieux recueils. Les personnages (dans l'ordre de leur impor­\ntance] sont les Bergers, les Anges annonciateurs, Marie, Joseph, l'Enfant,\nparfois les Mages. Les anges réveillent les bergers, ou l'un d'entre eux, qui se\ncharge de réveiller les autres, lesquels se laissent d'abord tirer l'oreille. Enfin,\non parten troupe vers Bethléem, en emportant des cadeaux de toute nature.\nPrésentation, adoration, retour joyeux en danses et chansons. C'est tout. Pas\nun mot du destin douloureux de l'Enfant, rien du sombre pressentiment de\nMörike qui, dans une « vieille image », distingue, dans le paysage où s'ébat\nJésus, l'arbre qui fournira le bois de la croix. La Noël est la fête joyeuse par\nexcellence et l'on conçoit avec quelle ardeur elle devait être célébrée par le\npeuple qui, aux âges de tyrannie, de guerre et de famine, pouvait y puiser\nchaque année le vague espoir des libérations futures... Pour ce scénario naïf,\npas n'était besoin de décors, le jeu des acteurs, les accessoires suffisaient à situer\nl'action.\n   Dans quelle mesure ces piécettes étaient-elles musicales? On semble géné­\nralement admettre qu'elles étaient intégralement chantées, c'est-à-dire que les\nnoëls chantés, dramatiques, dont il a été question plus haut, les contiendraient\ntout entiers. Mais nous pencherions plutôt à croire qu'au fur et à mesure où\nles noëls cessèrent d'être représentés, leur action se condensa en chansons qui,\nde leur origine première, gardèrent le caractère dramatique et dialogué.\n   Ces chansons, d'ailleurs, ne sont pas très anciennes, la plupart ne paraissent\npas antérieures au XVIIIe siècle, pour autant qu'on puisse en juger d'après les\nversions conservées, — qui peuvent, il est vrai, n'être point les plus anciennes.\n Les textes, en français ou en dialecte, retracent sous forme de dialogue les\nquelques épisodes retracés plus haut. On y trouve en abondance de ces ana-\nchronismes qui donnent tant de charme aux tableaux des vieux maîtres évo­\nquant des scènes bibliques dans le décor des villages flamands de leur temps.\n Ce que l'on offre à la Vierge, ce sont les friandises et les mets du pays, les\n"}, {"page_pdf": 935, "page_imprimee": 808, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1278, "texte": "808                                DURENDAL\n\n\nobjets qui, aux rustiques chanteurs, apparaissent comme de première nécessité:\ndes fagots, des allumettes, des œufs, du sucre, du beurre, des gâteaux, de la\ncannelle, de la bière, etc.\n   Comme presque toujours dans la chanson populaire, la musique est d'une\norigine toute différente de celle des paroles, celles-ci étant généralement pos­\ntérieures et calquées sur le rythme de la première. D'où viennent ces mélo­\ndies? Ici, le mystère est encore plus impénétrable, le même « timbre », avant\nde devenir noël, ayant probablement été chanson d'amour, chanson satirique,\nair à danser, etc. De même que les textes, ces mélodies, à part quelques spé­\ncimens exhibant les vieux modes ecclésiastiques, ne paraissent guère remonter\nau delà du XVIIIe siècle. En raison du caractère joyeux de la fête qu'elles\ncélèbrent, la plupart sont d'allure vive et joyeuse. Parmi les noëls français et\nwallons, le rythme dominant est un six-huit à l'allure de marche rapide et\nlégère. Nonobstant cette pauvreté rythmique, qui tourne vite à la monotonie,\nla plupart possèdent au plus haut point les qualités de grâce et de charme qui\nsignalent l'ancienne chanson française.\n\n                                                        E R N E S T CLOSSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-202", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Buste de S. M. le roi Léopold II", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "B U S T E DE S. M. 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Dinsart.\n   M. Peter Raabe, directeur des concerts de Weimar, peut être rangé au\nnombre de ces chefs qui vivent intensément une œuvre au moment où ils la\ndirigent et dont la conviction, la ferveur communicatives se répandant invin­\nciblement sur l'orchestre tout entier, lui impriment une force de cohésion et\nune sincérité d'élan admirables. La cinquième symphonie de Tschaïkowsky\nest une composition assurément fort vibrante mais d'ordre secondaire et s'il ne\nfaut chercher ici ni pensées profondes ni grand essor poétique, si l'œuvre\ndemeure extérieure, d'inspiration inégale et de ligne architecturale indécise,\non doit reconnaître que le très remarquable capellmeister qu'est M. Raabe a\nsu en tirer un merveilleux parti, dégageant de cette musique tout ce qu'elle est\nsusceptible de donner dans l'énergique vitalité de ses rythmes, dans la fougue\nardente de ses peintures orchestrales dont d'ingénieuses oppositions de\ntimbres et de belles progressions sonores contribuent à aviver l'éclat. Il y a\nlieu de signaler surtout le Finale évoquant le tumultueux fracas d'une bataille\nau milieu duquel retentit soudain l'appel d'une fanfare victorieuse.\n   Moins intéressant est son concerto pour piano en si bémol, dont. la belle intro­\nduction d'accords soutenus parcourant toute l'étendue du clavier semble\ndonner des promesses qu'il ne tient aucunement par la suite. De facture très\nbrillante il n'est pas sans analogie avec les œuvres similaires de Liszt, traitées\ntoutefois par le maître hongrois avec bien plus de verve et de couleur, mais\ndans lesquelles le trait de piano cultivé pour l'amour du trait s'arroge aussi une\nprépondérance qui ne tarde pas à devenir importune. La superbe maîtrise de\ntechnique déployée dans l'exécution de ce concerto par Lamond a atténué\nsans doute dans une certaine mesure l'impression de longueur qu'il fait naître\nsans parvenir cependant à en masquer complètement les faiblesses. Lamond\nn'a pas été particulièrement heureux dans ses interprétations de Chopin, du\nmoins en ce qui concerne la Ballade et la Polonaise en la bémol qui, par\nparenthèse, figurent sur les programmes de nos concerts avec une insistance\nquelque peu abusive. Ces interprétations furent assez lourdes et, bien que\nsavamment nuancées, elles manquèrent de rayonnement. En revanche, il\n"}, {"page_pdf": 939, "page_imprimee": 810, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3334, "texte": " 810                               DURENDAL\n\n\n revêtit la Berceuse d'une parure exquise de sonorités perlées et transparentes\n et exprima à souhait tout ce que l'étude en ré bémol de Liszt renferme\n d'ampleur harmonieuse et de grâce enveloppante.\n    La Suite Romantique pour orchestre de Joseph Wieniawski est une série de\n pièces aimables, écrites avec autant de goût que de discrétion et parmi\n lesquelles un charmant scherzo de coupe mendelssohnienne mérite surtout\n d'être cité. Le très distingué pianiste que fut Joseph Wieniawski est mort tout\n récemment, et l'insertion de son œuvre au programme prenait ainsi le caractère\n d'un hommage rendu au maître défunt. Le concert se terminait par le poème\n symphonique de Smetana intitulé LaMoldau, poème charmeur extrait du cycle\nMa Patrie et où se rencontrent à la fois l'élégance du dessin, la limpidité du\njet mélodique, la saveur délicate des harmonies descriptives.\n    Le troisième Concert Populaire était conduit par M. Henri Verbrugghen,\nun compatriote, actuellement chef d'orchestre à Glascow et à Edimbourg. Il a\ndirigé la première symphonie de Brahms avec flamme et conviction, bien que\ndans son ensemble cette interprétation ait manqué de profondeur. On a\nentendu également à ce concert deux productions notables de l'école belge,\nMacbeth, de Sylvain Dupuis, paraphrase symphonique aux colorations\nintenses et d'un sentiment dramatique pénétrant, ensuite les Abeilles de Théo\nYsaye, poème antérieurement exécuté aux Ysaye et où le distingué compo­\nsiteur utilise avec maîtrise les multiples ressources de sa palette orchestrale.\nOn admira le jeu très parfait et limpide du pianiste Rosenthal dans le concerto\nen mi mineur de Chopin.\n   Etait-il bien nécessaire de redire cette œuvre élégante et froide où le fier\ngénie du grand poète des Etudes, des Ballades et des Scherzos n'a pas encore\npris son essor et secoué le joug des conventions régnantes? Il renferme, nous\nl'accordons, bon nombre de traits et d'épisodes charmants, de rythmes gra­\ncieux et délicats. Toutefois, comme le concerto en fa mineur qui lui est\nsupérieur au point de vue poétique, bien que de forme et de développements\nsimilaires, il se rattache à la conception étroite du concerto qui prévalait\nalors et d'après laquelle le compositeur, enchaîné par la préoccupation absor­\nbante de faire éclater les dons du virtuose, encerclé fatalement par là même\ndans un horizon mesquin et borné, ne pouvait arriver à cette pleine liberté de\npensée, d'inspiration et d'écriture nécessaire pour créer les chefs-d'œuvre.\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Le second concert Ysaye était consacré à Brahms avec un programme concis\nmais substantiel. M. Ernst Wendel, directeur de l'orchestre philharmonique\nde Brème, saupoudra d'une verve primesautière et étincelante les fameuses\nvariations pour orchestre sur un thème de Haydn, où la pensée naïve du vieux\nmaître se transformant avec une souplesse étonnante, revêt les significations\nles plus opposées, tour à tour badine, énergique, spirituelle, plaintive, héroïque.\n   On y entendit aussi la quatrième symphonie du maître de Hambourg, trop\nrarement exécutée, et dont M. Wendel dirigea une interprétation approfondie,\nriche de vie et de lumière. Il en fit surtout apprécier les deux premiers mouve-\n"}, {"page_pdf": 940, "page_imprimee": 811, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                 811\n\n\nments qui sont d'ailleurs les parties les plus plastiquement et expressivement\nbelles de la symphonie, l'Allegro du début par sa structure grandiose, par\nl'ordonnance majestueuse et toute classique de ses développements, l'Andante\npar sa gravité recueillie, la poésie songeuse et attendrie de son inspiration.\nMais l'impression la plus pénétrante de cette séance Brahms fut le concerto\npour violon en ré majeur que Jacques Thibaud chanta de toute son âme de\ngrand artiste, avec une splendeur de sonorité, une noblesse et une profondeur\nde sentiment qui firent apparaître toute la rayonnante beauté de l'œuvre.\n\n                                      *       *\n    Le premier récital à Bruxelles de Séverin Eisenberger a fait sensation, révé­\nlant un artiste exceptionnellement doué et un des pianistes les plus complets\nque l'on ait entendu ici depuis longtemps. Il joint l'ampleur de la sonorité à un\nsens exquis des colorations, la beauté plastique et le modelé du trait à un art\nd'orchestrer qui est la caractéristique des grands poètes du clavier. A cet\nensemble rare de qualités servies par une technique prestigieuse, et qui le rat­\ntache à la glorieuse tradition de Rubinstein continuée par d'Albert, vient\ns'ajouter chez Eisenbergerune remarquable faculté à pénétrer et à traduire le\ngénie propre de chaque maître. Il exposa une savoureuse suite de Händel dans\nun style orchestral d'une noblesse soutenue, vêtit la Pastorale et un Capriccio\nde Scarlatti de rythmes souples et étincelants, dissimula à force de verve spiri­\ntuelle les côtés trop techniques des Variations de Brahms sur un thème de Paga-\nnini. Les grands noms de Schumann et de Chopin étaient représentés à ce récital\npar la Fantaisie en ut et la Sonate en si bémol mineur, ces deux poèmes immor­\ntels qui, exprimant un monde de pensées et de sentiments, figurent au nombre\ndes monuments de la littérature du piano. Nous n'avions jamais entendu jus­\nqu'ici interpréter la Fantaisie de Schumann avec la grandeur de style appro­\npriée à cette composition géniale qui, d'un bout à l'autre, est empreinte du\nsymbolisme le plus élevé, vibrant au début de sonorités suaves et comme cons­\ntellées de rayons, puis tour à tour passionnée, lyrique, nimbée de mystère et\noù, sauf dans la partie centrale, le trait de piano doit en général se dépouiller\nde toute matérialité pour s'estomper discrètement dans un horizon de rêve.\nEisenberger fut encore plus beau dans la Sonate en si bémol mineur de Chopin,\nce fier poème de douleur et d'héroïsme dont la Mort est le protagoniste et qui,\nlourd de sanglots, apparaît comme une frémissante synthèse de l'existence\nhumaine. Sous les doigts du puissant artiste, elle revêtit toutes ses significa­\ntions, merveille de couleur, d'enthousiasme et d'émotion tragique. On acclama\ntriomphalement le jeune maître qui, espérons-le, ne tardera pas à nous revenir\npour nous interpréter quelques-unes des grandes œuvres de Beethoven.\n                                          *\n\n  Le récital annuel de chant donné par Mme Wybauw-Detilleux à la Grande-\nHarmonie fut, comme de coutume, des plus intéressants. Le programme\nse composait d'oeuvres anciennes et modernes, quelques-unes ignorées,\nrévélatrices, la plupart caractéristiques de l'époque dont elles portent la date.\n"}, {"page_pdf": 941, "page_imprimee": 812, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3415, "texte": "8l2                               DURENDAL\n\n\nC'était comme un exposé succinct de l'histoire du chant à travers les siècles,\net la rencontre imprévue d'Adam de la Hale avec Alfred Bruneau et Gabriel\nFabre offrait un charme de contraste très piquant. Le public a pris un plaisir\nextrême à entendre de jolies et naïves mélodies, le Roy et le Fermier de Mon-\nsigny, la Vieille de Blangini, 1''Impatience de Rameau, etc., avant de s'émou­\nvoir à l'audition de pages telles que la Caravane de Chausson, l'Orgue de\nGabriel Fabre, Phidylé de Duparc. Il fallait l'autorité, le talent souple, la voix\nétendue, flexible, généreuse de M me Wybauw-Detilleux pour assurer la bonne\nexécution d'un programme si copieux et si varié. Sa diction parfaite, son senti­\nment exquis des nuances, sa mimique expressive et toujours appropriée ont fait\nvaloir les moindres détails et les plus fines intentions des oeuvres interprétées.\nDans les pages dramatiques surtout M me Wybauw a été impressionnante. Son\norgane sonore et vibrant, sa compréhension profonde, son émotion intense et\ncommunicative lui ont valu un grand et légitime succès.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n    Le concert donné à la Grande-Harmonie par Mlle Hélène Dinsart, l'élève\nsi douée du maître Arthur De Greef, classe définitivement la sympathique\nartiste au nombre de nos virtuoses les plus remarquables. On l'avait entendu\njusqu'ici dans des récitals et elle a tenu à révéler aussi ses pouvoirs de réali­\nsation dans le domaine du concerto avec orchestre. Son choix s'est arrêté sur\ndeux œuvres très significatives et peu jouées, le deuxième concerto de Brahms\n(si bémol majeur) et le cinquième concerto de Saint-Saëns (fa majeur), que\nleur diversité d'inspiration et de style devait mutuellement faire valoir par le\ncontraste. Dans le concerto en si bémol de Brahms, qui se définirait mieux\nune symphonie avec partie de piano obligée, se retrouve tout le génie du\nmaître de Hambourg, gravité altière de la pensée, sentiment profond mais\ncomme voilé et contenu, intense vitalité des rythmes, tous ces éléments de\nbeauté se coordonnant de manière admirable et s'exprimant en une forme\nchâtiée et splendide. Le concerto de Saint-Saëns, où la partie de piano se\nfusionne aussi étroitement dans l'ensemble symphonique, a moins de ligne et\nde structure, mais se pare d'un charme peut-être plus immédiat, triomphe par\nsa verve, sa libre fantaisie, la mélancolie de ses exotismes mauresques, la\nsaveur rare et fine de son coloris.\n    Mlle Dinsart sut donner à chacun de ces concertos son caractère particulier.\nElle joua le concerto de Brahms en musicienne accomplie, avec autant d'auto­\nrité que de style, joignant la délicatesse à la puissance, l'éclat de la sonorité à\nun sentiment très perspicace et affiné des nuances. Dans le concerto de Saint-\n Saëns, elle fut charmante de brio et d'aisance, s'inspirant de l'interprétation\nsi spirituelle et enveloppante d'Arthur De Greef en ce même concerto, déga­\n geant avec une grâce infinie toute la poésie de l'œuvre, et faisant apprécier les\nressources d'une technique aussi pure que souple et brillante. M lle Dinsart\n termina son concert par la fameuse Danse des Morts de Liszt, construite sur\n le thème du Dies Irae, et où la majesté du chant liturgique est noyée dans des\n flots de sonorités macabres et de traits vertigineux, idée singulière n'ayant pu\n"}, {"page_pdf": 942, "page_imprimee": 813, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3220, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                813\n\ngermer que dans une imagination affolée par l'ambiance romantique de\nl'époque. « Ces morts manquent de savoir-vivre », me disait spirituellement\nun ami. La Todtentanz, composition farouche et tumultueuse, mais d'exé­\ncution redoutable et où s'accumulent des difficultés sans nombre, trouva dans\nMlle Dinsart une interprète superbe d'énergie et de bravoure.\n   L'orchestre, composé d'éléments excellents, était conduit par Arthur\nDe Greef, dont la direction très compréhensive nuança richement et équilibra\ndans un ensemble parfait l'exécution de ces œuvres, où les parties d'orchestre\nont une importance si grande.\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n      La Missa Solemnis « en ré » de Beethoven aux\n          concerts de musique sacrée à Anvers\n   Le génie intensément humain de Beethoven a transformé les paroles litur­\ngiques en le plus lyrique des poèmes. Si les messes de plain-chant sont les\nprières, les hymnes ou les lamentations de la foule des âmes spirituelles, la\nmesse, de Beethoven est faite des cris et des élans sublimes de son douloureux\net grand cœur. S'il avait eu la foi plus sereine, peut-être n'aurait-il jamais\nécrit cette messe qui n'est, à mon sens, qu'une lutte éperdue pour conquérir\ncette Paix qu'il désira toute sa vie durant, mais ne trouva jamais. Sans doute\ndécrira-t-il sans hésitation la grandeur et la majesté du Κυριος Tout-Puis­\nsant, mais le « eleison » suit aussitôt... et pleure. L'élan de joie fébrile du\n« Gloria » se brisera net, et la prière de « Paix à la Terre » se murmure en\ntremblant. D'ailleurs, le développement anormal des deux finales — celui\ndu Credo et celui de l'Agnus — marquent le sens de l'œuvre. La Paix, la\nJoie! Beethoven les désira de toute l'ardeur de son cœur inquiet. C'est la Joie\nqui, plus tard, lui inspirera le finale surhumain de sa neuvième Symphonie;\nc'est la Paix suprême dont il eut, ici, la vision magnifique dans son et vitam\nventuri saeculi; c'est la Paix, enfin, qu'il implore à la fin de sa messe : dona\nnobis pacem et cette pathétique prière résume l'œuvre. Beethoven avait\nconfiance et le début du dona nobis pacem exprime ce calme; mais quels\nsouvenirs ou quelles appréhensions le harcèlent? L'orchestre, sous des\nclameurs de guerre, étouffe les chants paisibles. C'est l'orage, l'anxiété, le\ndoute, la malice. Et, meurtri, le cœur implore : dona nobis pacem. Cette\nœuvre est bien le cri de détresse poussé vers le ciel par ce pauvre grand\nhomme, qui, suivant une belle parole, « resta solitaire parce qu'il ne trouva\njamais un autre cœur aussi profond que le sien ».\n   Il faut rendre hommage à M. L. Ontrop qui sut mener à bien cette œuvre\nhérissée de difficultés. Peut-être, le geste, très exubérant, manque-t-il quelque\npeu d'élégance, mais il est très malaisé, ne l'oublions pas, de tenir en mains\ncette masse d'exécutants et surtout les chœurs, composés en majeure partie\nd'amateurs. Admirablement stylés, ces chœurs furent d'ailleurs excellents :\ngrand souci des nuances et franchise de l'attaque. Un regret : n'aurait-on pu\nrenforcer un peu les basses et les alti? Parmi les solistes, bons en général,\n"}, {"page_pdf": 943, "page_imprimee": 814, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 573, "texte": "814                                 DURENDAL\n\n\ncitons hors pair M me Strouck-Kappel, soprano à la voix étendue et mélo­\ndieuse, et M. J. Camby, dont l'archet artiste détailla le solo de violon du\nSanctus, cette douce et consolante prière, et fit chanter merveilleusement.\nL'orchestre très attentif ne mérite que des éloges.\n   Cette belle exécution fait honneur à tous ceux qui y contribuèrent et\nsurtout à M. Ontrop qui l'osa entreprendre et la conduisit au succès.\n                                                    Louis VAN DEN BOSCH.\n\n\n\n                              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 814, "page_fin": 816, "titre_corps": "Chronique du mois : Les Salons d’art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "R. G. G.", "ancre_debut": "Les Salons d'Art La LIIie Exposition des aquarellistes", "ancre_fin": "R. G. 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Les minuties qu'elle ne\nverrait pas dans la nature elle s'émerveille qu'on les reproduise si exactement,\nelle croit découvrir dans la fidélité de cette reproduction le critère de l'œuvre\nd'art. Impression d'ensemble, beauté du dessin, harmonie de la couleur, sens\nartistique... elle s'en moque... bien plus... elle les ignore.\n   C'est donc aux peintres qui voient la nature par le petit côté que vont les\ngrands succès, leur talent n'est ni trop haut pour être incompris, ni trop\nbas pour être dédaigné, il constitue un bon article courant d'une vente cer­\ntaine.\n   Le père du genre, car il est des paternités et des responsabilités en peinture\ncomme en littérature, est à coup sûr M. Uytterschaut, l'infatigable paysagiste\nuniversellement connu. M. Uytterschaut peint ses aquarelles un peu comme\nune cuisinière experte fait des crêpes; c'est toujours réussi. Il connaît sa\nrecette sur le bout des doigts, il ne pèse même plus les doses, il les mesure au\njugé: tant de farine, tant d'œufs, tant de sucre, un tour de main... et ça y\nest. Malheureusement une œuvre d'art ne se cuisine pas et l'on ne peut pas\npeindre en pensant à autre chose ou en ne pensant à rien. L'effort qui tire d'un\nsujet sa synthèse, qui met en relief l'élément essentiel, ce que Taine appelait\n« l'essence de la chose » est nécessaire. Si vous ne faites pas cet effort vous ali­\ngnez des mots inutiles, vous vous perdez dans le fatras des détails, vous repro­\nduisez votre sujet plus ou moins exactement comme un appareil photogra­\nphique le reproduirait, mais vous n'en faites point jaillir le « caractère ». Une\ncrêpe, si délicieuse soit elle, ne fait point verser de larmes ; l'estomac est satis­\nfait, le cœur est vide.\n"}, {"page_pdf": 944, "page_imprimee": 815, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": "                            CHRONIQUE       DU   MOIS                         8l5\n\n    Les recettes de cuisine, on les publie le dimanche à la quatrième page des\n journaux, les recettes de peinture on les lit sur les œuvres mêmes. M. Uytter­\nschaut, de cette manière, a publié les siennes chaque année, donnant à de\nnombreux artistes l'occasion de s'instruire. C'est une phalange pleined'ardeur,\ntrès productrice comme le maître, très goûtée aussi, elle a, je l'ai dit, toutes\nles qualités et tous les défauts qu'on exige. Voyez : Titz, Romberg, Marcette,\n Hagemans, M me Gilsoul-Hoppe, et parmi les moins adroits : Paul Thémon,\nA. Geudens, A. Pecquereau, etc., etc.\n   Je retranche du nombre des aquarellistes les dessinateurs A. Lynen et\nC. Michel; je salue de loin M. Oleffe qui, avec beaucoup de talent, fait des\naquarelles sans eau et j'arrive enfin aux peintres qui usent du procédé selon\nl'ancienne manière, la bonne. Car l'aquarelle a subi une crise dont elle se\nremet à peine, on a voulu lui donner la consistance de la peinture à l'huile et\nce fut, durant plusieurs années, à qui appliquerait sur le carton le plus rébar­\nbatif la gouache la plus épaisse. Staquet, vers la fin de sa vie, avait donné\ndans ce travers; Cassiers s'y obstine toujours, agrémentant ses paysages de\nciels lourds sans transparence. Mais un bon nombre reviennent maintenant à\nune langue plus simple, plus claire, plus harmonieuse. Dans la gamme forte\nc'est Walter Vaes et sa fillette rousse si bien modelée, c'est Smeers et sa Japo­\nnaise au kimono rouge et bleu, c'est Dierckx et son excellente étude de fillette\nau corsage rose; dans la gamme délicate c'est Donnay et ses aspects de\nl'Ourthe à l'automne, c'est Pinot et son entrée de parc, c'est Bauer et ses visions\nd'Orient, c'est Hermans.\n   La Hollande nous envoie des artistes comme M. Van der Waay, au métier\nadmirable mais froid; de France est venu M. Hanicotte, plein de verve quand\nil peint les enfants; l'Allemagne est mal représentée.\n   Dans son ensemble, ce Salon avait bonne tenue et méritait une visite.\n                                                                     R. G. G.\n\n                  L'Exposition de Louis Cambier\n\n   L'exposition des œuvres de M. Louis-G. Cambier à la salle Boute nous a\nrévélé l'artiste sous un jour nouveau. Les sujets religieux empruntés à la\nPalestine sont momentanément abandonnés au profit des natures-mortes et\ndes paysages d'Occident. J'en éprouve pour ma part du plaisir et des regrets.\nDu plaisir, car à la longue cette Jérusalem sombre qu'il affectionnait devenait\nfastidieuse, des regrets car M. Cambier a choisi comme thème un sujet pour\nlequel son œil semble peu préparé. Tous les talents ne se prêtent pas indiffé­\nremment à tout représenter, comme tous les caractères ne sont point aptes\nà soutenir les mêmes épreuves.\n   Celui qu'impressionne profondément la sombre majesté des temples peut\nne pas goûter comme il convient la grâce de Trianon et le pinceau qui a\ntrempé dans les ténèbres opaques d'une crypte funéraire, risque de conserver\ndevant un parterre de Versailles trop de lourdeur pour sa légèreté, trop\nd'ombre pour son éclat.\n   C'est ce que nous constatons.\n"}, {"page_pdf": 945, "page_imprimee": 816, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 716, "texte": "816                              DURENDAL\n\n\n  Dans ses natures-mortes, fort bien peintes, M. Cambier pêche par un autre\ndéfaut : il ne ménage pas assez ses effets! Pourquoi ces bleus, ces rouges,\nces jaunes exaspérés? L'œil souffre de tant de violences et cherche en vain\nune harmonie dans ce bruyant concert. Courbet, aussi, a peint comme cela;\nmais il donnait aux moindres choses des allures tragiques.\n   Patientons quelque peu, et dans un an sans doute, dégagé de ses souvenirs\nd'Orient, M. Cambier nous donnera des œuvres de plein air mieux adaptées\nà son tempérament, par là mieux senties et mieux exprimées.\n                                                              R. G. G.\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 816, "page_fin": 817, "titre_corps": "Chronique du mois : Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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Bernstein use de cet art-là avec\nune puissance et une habileté vraiment peu communes : il vous empoigne les\nspectateurs sans ménagements, vous agite la salle et la retourne ainsi qu'un\npanier à salade, et ne laisse pas à ses victimes une minute pour reprendre\nhaleine.\n   Israël repose, assure-t-on, sur une anecdote authentique. Il se peut qu'en\neffet une belle duchesse française ait été la maîtresse d'un affreux banquier\njuif; mais ce qui est réel peut n'être pas vrai du tout, et un monstrueux fait\ndivers ne fera jamais une tragédie, au sens noble et humain du mot. Ce vice\nfondamental affaiblit étrangement la portée de la pièce : une exception trop\nrare ne prouve rien... que la règle.\n   Le deuxième acte d'Israël, d'un pathétique empoignant, vaut à lui seul\ntoute la pièce; le premier, tout d'exposition, et le troisième, où perce un air\nd'incertitude et de veulerie surprenant chez M. Bernstein, l'homme des solu­\ntions radicales, encadrent d'assez médiocre façon ce magnifique panneau\ncentral.\n   Il n'y a dans Israël qu'un seul rôle de femme : il fut joué avec une sûreté\nmerveilleuse et une belle émotion par M me Archainbaud. M. Roger Monteaux,\nen Thibaut, prince de Clar, et M. Gournac, en Gutlieb, lui donnaient la\nréplique de manière excellente. Et les autres personnages furent très bien\nincarnés par MM. Richard, Marey, Brousse, etc. En somme, une bonne\nsoirée et un très grand succès.\n\n   La Veuve et La Souris.\n  Signalons rapidement deux reprises qui ont reçu le meilleur accueil : celle\nde la Veuve, une comédie bien oubliée, signée Meilhac et Halévy, qui\n"}, {"page_pdf": 946, "page_imprimee": 817, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 810, "texte": "                              R E V U E DU   MOIS                           817\n\n\nconserve, dans la « charge », une gaieté de bon ton et un esprit charmant; et\ncelle de la Souris d'Edouard Pailleron, une pièce pas trop vieillie, où l'on\ndécouvre sans peine une foule de choses exquises. Ah! l'ancien répertoire! Ce\nn'est pas encore demain qu'on y renoncera tout à fait. Que voulez-vous? Des\ngens s'obstinent à vouloir s'amuser au théâtre! Louons M. Reding de com­\nprendre ces gens-là.\n   La veuve inconsolable et très vite consolée, c'était Mlle Jane Borgos, qui fut\ndrôle à souhait et pleine de verve comme il convenait. La « souris », c'était\nM\"0 Hélène Lefèvre, une débutante, dont l'ingénuité, nullement feinte, a plu\nbeaucoup.\n                                                                        F. A.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-010", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 818, "page_fin": 830, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES  LITTÉRATURE :  A v e c f e r v e", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 947, "page_imprimee": 818, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2455, "texte": "LES LIVRES\n\nLITTÉRATURE :\n A v e c f e r v e u r , par RENÉ GERMANE. — (Des presses de Van der\n    Schelden, rue Basse, 28, Gand.)\n    Voici, d'un inconnu, d'âme très jeune, un livret de 59 pages, ni plus ni\n moins, en prose, une prose poétique, qui font penser, avec obstination, à un\n continuateur des Fioretti, et même des meilleures pages de ces merveilleuses\n fleurs. L'auteur que nous ne connaissons pas (se connaît-il lui-même?) n'a\n rien désiré, dit-il, en sa préface, si ce n'est émouvoir quelques âmes et\n faire battre quelques cœurs pour son idéal. Et son désir a été, je ne dis pas\n réalisé, mais comblé. Emouvoir! Assurément.\n    La lecture de ces pages tout bas donne à l'âme le désir et l'impatience\n d'ouvrir les ailes et de s'envoler vers les sommets. Et, quand on cherche à\ns'expliquer le comment et le pourquoi de ce remuement intérieur, on s'aper­\n çoit que l'inconnu vous a donné l'exemple en s'élevant devant vous, sur les\n ailes les plus blanches de la pensée, et en atteignant, au moins deux fois, à\n cette hauteur qui s'appelle, en émotion ou en littérature, le chef-d'œuvre. Il\n y a dans ces pages deux chefs-d'œuvre : la Chanson du Matin de Mai et cet\n autre l'Angelus est une Rose. Il y a plus de raffinement dans les Mains\njointes de Mauriac, et Paul Claudel est plus maniéré. Mais nous retenons ce\n nom de René Germane comme celui d'une de nos espérances.\n    Voici, en entier, la :\n\n                       Chanson du Matin de Mai\n   Je suis beau d'une beauté immatérielle, ô homme, mon frère, et je viens\nvers toi pour t'enseigner cette beauté.\n   J'ai dans mon cœur d'innombrables chansons ; je voudrais te les dire toutes.\n   Regarde : je suis le Matin de Mai; c'est moi qui vais épandre, chaque\njour, de la chaleur féconde dans les parterres de ton jardin et de la clarté\nblonde à travers les rideaux de ta chambre.\n   Ecoute : la chanson divine, que je murmure en descendant vers toi, est\nreprise par les oiseaux en fête qui vont la dire aux fleurs frissonnantes.\n   Dans les cieux, j'ai vu Marie, j'ai vu rayonner son sourire virginal qui m'a\ntroublé délicieusement. Parce qu'elle m'appelait, je me suis avancé vers elle,\ntout ébloui de sa grâce.\n   Et sa voix m'a dit : « Petit Matin, page vibrant de gaieté, va porter\nà l'homme ma clarté.\n   » Voici la douceur de mon visage, la joie de mon âme et l'amour de mon\ncœur. Donne-lui tout cela, car la vie est bien souvent méchante pour lui. Elle\n"}, {"page_pdf": 948, "page_imprimee": 819, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3052, "texte": "                                LES LIVRES                                 819\n\n\nle blesse parfois cruellement. Et comme il ne sait pas souffrir, il blasphème.\nMon cœur en pleure\", et cependant, il faut que je lui pardonne.\n   » Gentil Matin, tu seras mon pardon auprès des âmes qui t'attendent...\n   » Ecoute encore. Dans ta descente vers la Terre, tu rencontreras beaucoup\nde tours, dans lesquelles il est beaucoup de cloches en silence. De tes ailes\nlégères mais puissantes tu soulèveras leur battant et tu heurteras trois fois le\nbronze harmonieux. Et ce sera l'Angelus du jour qui tintera parmi les\nhommes, leur annonçant ton approche. Va... »\n   Voilà ce que m'a dit la Vierge.\n   Me voici, ô homme, mon frère, je viens t'illuminer de tout l'amour que je\nsens pour toi et qu'a mis dans mes yeux la Vierge, ta Mère.\n   Chante avec le Matin de Mai et tes tristesses s'en iront loin de toi.\n   Laisse s'imprégner ton front de la douceur qui parfume l'air.\n   Alors, ton cœur sera meilleur de toute la beauté que je t'apporte, en\nmessager fidèle de Celle qui aime et qui pardonne\n                                                            POL DEMADE.\nL ' O m b r e é t o i l é e , par POL DEMADE. — (Bruxelles, Mertens.)\n   L' « Inquiéteur d'âmes » que voulut être de tout temps l'auteur de la\n« Passion catholique » continue à nous forcer doucement de regarder en\nhaut. Confiants, nous le suivons dans 1' « Ombre étoilée » des récits que son\nnouveau livre nous conte. Si nous n'y retrouvons pas le même effroi somp­\ntueux dont son inoubliable Ame Princesse nous étreignit, il nous faut\nconvenir que, pour avoir assourdi ses feux, le style de Pol Demade n'en\nreste pas moins d'un maître; et que, pour n'être pas aussi capiteux, le\nbouquet de contes qu'il nous offre ne laisse point de dégager un parfum\nrare. D'ailleurs il sait, avec une parfaite maîtrise, dérouler à nos yeux les\nsplendeurs orientales, sa légende des « Quatre Rois » le démontre. Et il\ndemeure autant que jamais capable de déchaîner en nos âmes une émotion\ntragique et houleuse, son histoire du vieux braconnier « Gélasse » puis­\nsamment nous le démontre aussi.\n   Mais M. Demade aime surtout les humbles cœurs à l'héroïsme tranquille,\ninconscient, ceux pour qui Verlaine chantait :\n\n            La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles\n            Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.\n\n   Cependant, ses braves gens n'ont jamais la banalité des braves gens ordi­\nnaires. Bons curés de campagne, vieilles filles, saintes religieuses, vieux\ndocteurs au sourire plein de malice et de mystère, paysans qui ont dans\nl'âme « des quartiers de noblesse » ou gentilshommes dont les vertus mieux\nque leur écusson blasonnent le cœur, jardiniers aux intuitions de poète,\ncomme celui du conte intitulé « Le Sapin », tous sans exception aucune\noffrent cette double marque : la distinction et la bonté. Originaux, ils le sont\ntoujours, dans le meilleur aloi du mot ! Affectés, ils ne le sont jamais.\n   Et combien peu jansénistes! Comme ils rendent, au contraire, le christia-\n"}, {"page_pdf": 949, "page_imprimee": 820, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3312, "texte": " 820                               DURENDAL\n\n\n nisme attrayant! Comme ils le fleurissent de violettes et de roses ! Ses admi­\n rateurs — il en compte de passionnés — auraient eu quelque droit de bouder\n  M. Demade pour le trop long silence qu'il garda depuis la parution de ses\n premiers volumes. Mais tour à tour les « Ames qui saignent », « Boutiques\n d'Idées » et le petit livre ravissant que nous achevons de lire avec tant de\n joie sont venus les rassurer. Et comme des enfants insatiables d'histoires et\n qui d'ailleurs sentent bien qu'ils s'anoblissent à en écouter de telles, nous\n supplions M. Demade de nous conduire encore bientôt dans 1' « Ombre\n étoilée ».                                                            E. C.\n\n\n  A u S e r v i c e d e l ' I d é a l , par HENRI DAVIGNON. — (Bruxelles, librairie\n    de l'Action catholique.)\n    M. Henri Davignon a réuni sous ce titre un ensemble d'études consacrées\n  aux manifestations les plus diverses de la vitalité catholique à l'époque où\n  nous sommes. Cette vitalité, il la signale dans le domaine religieux, dans le\n domaine social, dans le domaine littéraire. Et vraiment, à ne prendre que le\n premier de ces trois ordres d'idées, M. Davignon, familier avec le spectacle\n de Lourdes, témoigne par les impressions qu'il nous en rapporte, combien\n naïve apparaît l'opinion, conçue dans certains milieux « intellectuels », que\n le catholicisme serait en train de mourir. En réalité, jamais il ne fut plus\n vivace. Il anime et exalte le meilleur des lettres françaises contemporaines.\n Le problème religieux hante la plupart des grands écrivains actuels. Et\n M. Davignon a bien vu tout ce qui palpite d'inconsciemment et doulou­\n reusement chrétien chez des esprits aussi différents que Pierre Loti et\n Edouard Rod. M. Davignon semble avoir une prédilection particulière pour\n ce dernier, noble cœur, éteint trop vite, âme généreuse et tourmentée, dont\n l'œuvre n'est qu'un long cri d'aveugle poussé dans les ténèbres vers tout ce\n qu'il y a d'éternel!\n    A un autre point de vue encore, M. Davignon — mieux qualifié pour ce\nsujet que personne — indique avec justesse qu'elle attitude doit prendre le\nromancier catholique en face des réalités de la vie et de la passion. Pour\ns'être montré d'une timidité puérile vis-à-vis de ces Forces tumultueuses, le\n « roman chrétien » se ravala trop longtemps au rôle douceâtre d'une confi­\nserie pour pensionnaires. A ce propos, M. Davignon insinue spirituellement\nque des ecclésiastiques bien intentionnés et de vertueuses demoiselles eussent\nfort avantageusement réservé aux bonnes œuvres le temps qu'ils ont perdu à\nridiculiser le catholicisme en écrivant de sots livres. Le romancier catholique\ndoit regarder la passion sans cligner des yeux, fondre sur elle comme l'aigle\nsur sa proie, la combattre du bec et des serres, toute pantelante et ensan­\nglantée, mais la juger toujours au nom de la haute, sublime et fière morale\ndu christianisme, bien différente de la caricature qu'en font les petites\nhistoires à prétentions moralisatrices. C'est aux parents et aux maîtres à\napprécier dans quelle mesure et à partir de quel âge les enfants pourront lire\nune œuvre ainsi conçue. Mais le romancier qui veut se servir, pour la gloire\nde la Vérité, de l'arme toute-puissante qu'est le roman, ne saurait se\n"}, {"page_pdf": 950, "page_imprimee": 821, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3128, "texte": "                                LES LIVRES                                821\n\n\nrestreindre à n'écrire qu'un livre « pouvant être mis entre toutes les mains »,\ncar en agissant ainsi il se condamnerait à n'être, dans ce livre, jamais un\nhomme.\n   Nous résumons tant bien que mal des théories que M. Davignon expose\navec infiniment plus de détail et de grâce. Encore n'avons-nous parlé que\ndes chapitres de son ouvrage qui séduisent en nous l'amoureux des livres.\nMais on y trouve nombre d'autres pages d'une inspiration plus exclu­\nsivement religieuse, et que nous ne réussirions pas à résumer sans leur\ndévelouter les ailes, car elles sont tout essor, tout frémissement, et balsa­\nmiques pour l'âme comme le seraient pour la poitrine les brises agrestes des\nhauts plateaux ardennais, que M. Davignon aime tant et qu'il a si bien\ndécrits.\n                                                                       E. C.\n\n D a v i d é e B i r o t , roman par RENÉ BAZIN. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Voici encore un roman de Bazin où les préoccupations se rattachant à la\nsituation morale et sociale de la France contemporaine tiennent une très\nlarge place. L'intrigue romanesque y est fort simple et, dans ce récit peu\nchargé d'événements, elle semble d'ailleurs demeurer à l'arrière-plan. Non\nassurément que l'amour de Davidée Birot ne méritât point d'être conté. On\naime à suivre la jeune femme dans son rôle de salvatrice. Il est intéressant\nde voir avec quelle persévérante énergie elle dispute à de mauvaises\ninfluences Maïeul Jacquet, le pauvre ouvrier dévoyé auquel elle a inspiré un\n profond amour, comment elle s'attache peu à peu à l'homme qu'elle protège,\ndont elle s'efforce d'ennoblir la vie et qu'elle finira par épouser. Cependant\nDavidée Birot est avant tout une étude attristée, aussi suggestive que\nvéridique, où l'auteur de la Terre qui meurt met en lumière l'état d'âme\nd'une institutrice française officielle, avec tout ce que l'exercice de cette\nmission magnifique mais délicate et périlleuse, la formation des géné­\nrations de l'avenir, comporte de troubles, d'incertitudes et d'amertumes\npour une jeune femme pleine de courage, possédant un fonds admirable\nde dévouement et de puissance affective, mais douloureusement consciente\ndes directions essentielles qui manquent à son œuvre d'éducation, com­\nprimée et entravée par les exigences des programmes de l'Etat neutre\net laïque. Davidée Birot se convainc de la sorte et par expérience du\nprix infini de cette religion que ses parents ne lui ont point apprise et,\norientant de plus en plus ses aspirations vers le Dieu de l'Evangile, elle\néprouve une joie profonde à sentir la foi chrétienne éclore et croître de\njour en jour en son âme.\n   Dans Davidée Birot, le problème vital de l'éducation de l'enfance est\nenvisagé avec une grande élévation de vues, et c'est principalement à ce\ntitre qu'il faut lire et méditer ce livre d'une portée si actuelle, livre que\npoétisent de jolies descriptions, qu'embellit le charme de pages doucement\némues et rayonnantes de conviction persuasive.\n                                                            G. DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 951, "page_imprimee": 822, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3152, "texte": " 822                               DURENDAL\n\n\n  L e s C l a r t é s l a t e n t e s , par FRANZ HELLENS. — (Bruxelles, Associa­\n     tion des Écrivains belges.)\n     La dernière œuvre de M. Franz Hellens a rencontré l'accueil le plus flat­\n  teur. Les jeunes revues la louangent à l'envi, et elles ont sans doute raison.\n  Ce n'est pas encore ce livre-ci qui vaudra à M. Hellens les gros tirages et la\n  popularité bourgeoise, mais son talent ferme et probe, son sens artiste, son\n  instinct du mystère et une espèce de trouble — très prenant — devant les\n apparences « divines » du monde, voilà ce qui retiendra sur son nom et son\n œuvre l'attention de tous les lettrés. Les vingt morceaux qui composent son\n dernier ouvrage ne sont pas de valeur égale; ces Clartés latentes accusent\n parfois des obscurités trop opaques. Quand l'écrivain consent à nous dévoiler\n de sa pensée ce qu'il faut pour voir s'ouvrir, devant nous, quelque perspective\n inattendue et nouvelle, nous avouons que notre plaisir est très vif. A retenir\n le Petit Faune et le Paysan, un conte panthéiste, d'une ferveur aiguë, sin­\n gulière. Toutes ces histoires sont rustiques d'aspect, néanmoins les person­\n nages n'ont aucune valeur réaliste ici; ils incarnent (et la nature avec eux\n et plus qu'eux, sans doute) la pensée philosophique de M. Franz Hellens\n qui n\"est, d'ailleurs, pas toujours la nôtre.\n                                                                           X.\nC o n t e s SUT v é l i n , par M. PIERRE GAUTHIEZ. — (Paris, Bloud.)\n   M. Pierre Gauthiez se délasse de ses travaux d'histoire en écrivant,\ncomme en marge de ceux-ci, et d'une plume agile et amusée, des contes\ndont la matière lui est fournie soit par son imagination, soit par ses souvenirs\nde voyage en Italie.\n   Ce sont de jolies pages où il y a de l'observation et du sentiment, c'est-à-\ndire qu'elles sont tantôt comiques, tantôt émouvantes. Et il est superflu\nd'ajouter, pour ceux qui connaissent M. Gauthiez, qu'elles sont toujours\nd'une belle expression pittoresque.\n                                                                     A. G.\n I l G i o r g i o n e , par M. ALBERT ESLANDE. — (Paris, Grasset.)\n    Ce que l'on sait de la vie de Giorgione n'est pas grand'chose. Les œuvres\nmêmes dans lesquelles se reflète davantage l'homme que nous pouvons\ncroire qu'il a été dans sa vie brève et passionnée, lui sont contestées. Il n'y\na là pour la critique historique qu'une matière fort incertaine. Quant à\nl'imagination, elle peut s'y donner libre carrière. Les motifs d'exaltation\npoétique ne lui manqueront pas. Mais peut-être sera-t-il préférable, si elle\nne veut pas détruire l'illusion, qu'elle se maintienne dans les régions\nimprécises du rêve. Ces bornes, M. Eslande les a franchies; il a mis\nGiorgione en roman, et c'est pourquoi, sans doute, son livre nous a déplu,\nmalgré l'habileté et le style élégant et coloré de son auteur.\n                                                                    A. G.\nE x c e n t r i q u e s et aventuriers de divers pays, par TEODOR\n  DE WYZEWA. — (Paris, Perrin.)\n  Sous ce titre M. Teodor de Wyzewa réunit quelques essais biographiques\n"}, {"page_pdf": 952, "page_imprimee": 823, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3186, "texte": "                                 LES LIVRES                                  823\n\n\nextrêmement curieux qu'il avait fait paraître dans divers journaux et revues.\nIl y en a d'étranges, de tragiques, de grotesques. Et la résurrection de ces\nfigures oubliées, la révélation de ces héros inconnus — chose à quoi M. de\nWyzewa s'entend mieux que tout autre — passionnent plus que l'étude de\npersonnages de premier plan. Voici des voyageurs de la Renaissance, avec\nleurs étonnements et leurs aventures, voici des témoins de la Révolution et\nde l'Empire, voici des « mauvais compagnons », brigands, assassins, mystifi­\ncateurs de génie, apparitions mystérieuses — oh, ce visage, toujours, de\nGaspard Hauser! — Et enfin voici de simples originaux de toute condition\ndont des publications récentes ou de vieux papiers retrouvés permettent\nd'évoquer la silhouette. Avec beaucoup de charme — avec moins de poésie\nromanesque, par exemple, que M. Edmond Pilon! — M. de Wyzewa fait\ndéfiler devant nous cette amusante procession. Il faut lui en savoir gré :\nchacun de ses chapitres vaut un roman, il en est qui valent un livre\nd'histoire.                                                              N.\n\n\nM a d a m e d e G e n l i s , par JEAN HARMAND. — (Paris, Perrin.)\n   Livre bien intéressant que celui-ci et très sérieusement écrit. On peut dire\nde lui que c'est une œuvre définitive, qu'il a épuisé le sujet qu'il traite. Je\nconnaissais vaguement ce coin de l'histoire. J'avais souvent entendu parler de\nMadame de Genlis, de son influence politique et littéraire. Et voici qu'on\nm'en fait un portrait vivant, net et précis comme une photographie. Quelle\nfemme étrange et énigmatique que Madame de Genlis, intrigante comme pas\nune, terriblement roublarde, d'une activité dévorante, s'insinuant partout et\ns'imposant à la fois par ses charmes, par son intelligence, par sa malice et\npar sa ruse. Sympathique? Oh! que non. Opportuniste plutôt et essentielle­\nment égoïste ramenant tout à elle, fuyant la France quand il y eut eu quelque\ncrânerie à y rester, y revenant dès qu'elle y voit un intérêt personnel. Elle\na inondé la France de ses écrits dont il ne reste plus qu'un vague souvenir.\nQui lit encore les écrits de Madame de Genlis? Ces écrits n'avaient que l'in­\ntérêt du moment. Ils n'avaient d'autre but que de faire valoir celle qui en\nétait l'auteur.\n   On lit le livre de Jean Harmand avec le plaisir qu'on mettrait à lire un\nroman bien écrit. C'est, du reste, un vrai roman que la vie de Madame de\nGenlis.\n                                                                      H . M.\n\nL e j u b i l é d e J e a n n e d ' A r c , par MAURICE BARRÈS, I br. in-4°, ornée\n   de six compositions de M. Angel. — (Paris, Editions de l'Indépendance.)\n   Quelques pages, quelques paroles graves, émues, pénétrantes, de Mau­\nrice Barrès, sur Jeanne d'Arc, la bonne Lorraine, dont la dernière fête des\nRois marquait le cinq-centième anniversaire. Méditation, pèlerinage\nmental que l'illustre écrivain fait aux lieux de la jeunesse de l'héroïne,\nDomremy, son village, la chapelle de Bermont où elle allait prier, la Fon­\ntaine des groseillers et l'arbre des Fées, auprès desquels, enfant, elle dan-\n"}, {"page_pdf": 953, "page_imprimee": 824, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3167, "texte": "824                               DURENDAL\n\n\nsait, chantait avec ses compagnes, et tressait ces couronnes qui, au procès\nde Rouen, devaient la faire accuser de connivence avec les esprits infernaux.\n                                                                     A. G.\nEssai sur l'art et la psychologie de Maurice Barrès,\n   par M. JACQUES JARY. — (Paris, Emile Paul.)\n   Il semble que travailler à expliquer la personnalité et l'art de Maurice\n Barrès, ce soit un peu « porter des hiboux à Athènes! »\n   Tout l'œuvre du grand écrivain n'est presque qu'une perpétuelle explica­\ntion de lui-même, explication qui, il est vrai, n'a pas toujours été fort claire,\nsurtout au début, car il a eu, comme tous les maîtres de sa génération, sa\npériode d' « écriture artiste ». Puis, comme il est naturel, la culture du moi\nqu'il a pratiquée a été et devait être d'abord concentration, pour ne devenir\nexpansion que par la suite, par l'élargissement progressif d'une individualité\nqui devait se connaître elle-même avant que de se reconnaître dans ses ori­\ngines et dans les racines qui la rattachaient au passé. De sorte que l'on pour­\nrait dire que Barrès n'a découvert « ses morts » que sur le tard, lorsque son\n« moi» lui est apparu comme un aboutissement.\n   La subtilité a alors laissé la place à l'éloquence. Il a été ainsi, pour quel­\nques-uns, un éducateur de la volonté; pour tous, ensuite, un créateur\nd'émotion.\n   Il s'est suscité aussi des disciples qui, comme l'auteur de cet excellent petit\nlivre, le commentent en se servant de ses propres méthodes, et dans un style\noù il semble que l'on retrouve ces alternatives de mollesse voluptueuse et de\ndureté qui lui sont coutumières.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\nL ' É v o l u t i o n d i v i n e : Du Sphinx au Christ, par M. EDOUARD SCHURÉ.\n   — (Paris, Perrin.)\n   On connaît les conceptions religieuses de l'éloquent auteur des Grands\nInitiés. C'est toujours, sur un fond de ténèbre et de lumière, une succession\nde grandes figures, figures de dieux, de héros ou de prophètes qui ont été,\ntour à tour, à travers les siècles connus ou inconnus, les aspects — momen­\ntanés, en quelque sorte — de la divinité. L'éternité de celle-ci a pris figure,\naux yeux des hommes, dans tous les êtres surnaturels devant l'image rayon­\nnante desquels ils se sont prosternés, jusqu'à l'heure où le Christ cosmique\ns'est incarné dans Jésus, apportant au monde la rédemption par la souffrance\net par l'amour... Une longue tradition ésotérique ouvre aux adeptes les mys­\ntères de cette évolution théogonique. L'ardent idéalisme de M. Schuré\n« impose tous les temps et tous les univers ». Les croyants peuvent lire son\nnouveau livre comme un poème nourri d'histoire et de fiction ; les autres,\ncomme un appel au sens du divin qu'ils ont étouffé en eux-mêmes.\n                                                                        A. G.\nLe dernier ami de J.-J. Rousseau : Le marquis René de Girardin\n  (1735-180&), par M. ANDRÉ-MARTIN DECAEN. Préface d'André Hallays,\n  un volume illustré. — (Paris, Perrin.)\n  J.-J. Rousseau passa les derniers jours de sa vie tourmentée dans les\n"}, {"page_pdf": 954, "page_imprimee": 825, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3324, "texte": "                                  LES LIVRES                                 825\n\ndomaines du marquis René de Girardin, à Ermenonville. Ce seigneur, à la\nfois raisonnable et sensible, était un des plus enthousiastes adeptes du philo­\nsophe genévois et, sous l'impulsion des idées dont celui-ci s'était fait\nl'éloquent apôtre, il avait transformé ses propriétés, avait dépensé beaucoup\nde soin et d'art pour créer autour de son château une délicieuse et pitto­\nresque oasis, ombrages, pièces d'eau, perspectives, coins sauvages, aimables\net reposants pour la vue et pour la pensée. Sans oublier, nécessairement, les\ntemples de l'amitié, de la philosophie, etc., les petites constructions classiques\navec inscriptions appropriées qui étaient si chères au goût du temps.\n   L'auteur de ce livre, après nous avoir dit le marquis de Girardin et son\nœuvre, nous raconte la vie de Rousseau dans ce décor qui devait être pour\nlui comme la réalisation du plus beau de ses rêves. Le livre de M. Martin\nDecaen est attrayant. Et le Rousseau que l'on y rencontre, celui du senti­\nment, s'il n'est peut-être pas moins chimérique que l'autre, celui des idées,\nest certainement plus touchant.\n                                                                       A. G.\n\nJ. B a r b e y d ' A u r e v i l l y . Les Œuvres et les Hommes : Philosophes et\n   écrivains religieux (première série). — (Paris, Lemerre.)\n   Signalons la réimpression par la librairie Lemerre du premier des volumes\nde l'œuvre critique si puissante et si passionnée de Barbey. Les années\nn'ont pas, bien au contraire, affaibli l'action sur les intelligences de la parole\nà la fois si ardente dans la conviction et si fondée dans la raison du noble et\ngrand écrivain. Ardeur du vrai, raison lumineuse enflamment et éclairent\ntoutes les pages de ce livre.                                             A. G.\n\n\nPUBLICATIONS DART :\nL ' a r t m o s a n , par M. JULES HELBIG. Achevé et publié par M . J O S E P H\n                                            e                  e\n   BRASSINE. Tome II : Du début du XVI à la fin du XVIII          siècle. Un vol.\n                                       ie\n   ±11. — Bruxelles, Van Oest et C .\n  Avec ce volume, nous entrons dans la période classique de l'art mosan.\nLes Wallons italianisent alors comme les Flamands ; pour tâcher d'égaler\nleurs modèles, ils s'efforcent de se dépouiller de l'espèce d'humilité d'imagi­\nnation qui distinguait leurs devanciers, de laisser le simple et le vrai pour le\ngrandiose et l'ampoulé. Inutile de dire que leur pensée encore naïve s'accom­\nmode fort mal de cette rhétorique grandiose. La naïveté est partie, mais la\ngrandeur n'est pas venue. Au XVIe siècle, sous le règne de l'évêque Evrard\nde la Marck, qui construisit le beau palais épiscopal et protégea de toutes\nses forces les artistes, le maître liégeois le plus réputé est Lambert Lombard,\nqui forma de nombreux disciples, dont Frans Floris, l'Incomparable. Lom­\nbard était un artiste habile, doué des aptitudes les plus diverses, mais ce\nqui reste de son œuvre peint — peu de chose, car on a beaucoup détruit à\nLiége, soit au cours des mouvements populaires, soit pour obéir au goût du\nmoment — n'est pas pour susciter l'enthousiasme. Comme chez ses succes­\nseurs du siècle suivant, Gérard Douffet, Bertholet Flémalle et Gérard de\n"}, {"page_pdf": 955, "page_imprimee": 826, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3165, "texte": " 826                                DÜRENDAL\n\n\n\n Lairesse, ce que Lombard peut avoir de vivacité et d'originalité se fige\n ou se glace sous la contrainte d'une esthétique qui était en opposition avec le\nlibre instinct de son art.\n   Aux côtés ou à la suite de ces artistes, quantité de peintres surgissent\nencore à Liége jusqu'à la fin duXVIIIesiècle. AuXVIIesiècle Gérard Goswin,\nun peintre de fleurs qui se mit en réputation à Paris ; au XVIIIe, Englebert\nFisen, Nicolas La Fabrique, Pierre-Joseph Lion, qui excella dans le por­\ntrait au pastel, Léonard Defrance qui fut le premier directeur de l'Académie\nde dessin, fondée à Liége par le prince-évêque. François-Charles de Vel­\nbrück, etc., etc.\n   Le pays de Meuse a donné naissance, durant cette période, a des sculp­\nteurs dont le nom est resté justement en honneur : Jean Warin, qui fut\n« contrôleurgénéral des poinçons et effigies» et « intendant des bâtiments » de\nLouis XIV, et auquel on doit de magnifiques médailles et des bustes pleins\nd'éclat et de majesté, et Jean del Cour, élève du Bernin, dont il subit un\npeu trop l'influence, peut-être, mais qui exécuta nombre d'œuvres char­\nmantes, notamment les jolies fontaines du Perron et de Vinâve-d'Ile, à\nLiége.\n   Comme on sait, M. Jules Helbig, qui avait commencé cet important ouvrage\ndans les derières années de sa longue vie, est mort avant d'en avoir lerminé le\npremier volume. L'œuvre si utile entreprise par le savant archéologue a été\nbrillamment achevée par M. Joseph Brassine, l'érudit vice-président de la\nSociété d'art et d'histoire du diocèse de Liége. Et l'on doit se féliciter de voir ainsi\ncomplété ce travail, précieux pour l'histoire de l'art dans notre pays, que\nM. Van Oest a enrichi d'une illustration abondante et choisie.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\n\nBibliothèque de l'art au XVIII e siècle : Watteau et son école, par\n   M. EDMOND PILON. Un vol. ill. — (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   On ne se lasse point de revenir à Watteau, d'essayer de mieux connaître\ndans sa vie et dans son œuvre ce prince mélancolique du rêve. Il pense avec\nson temps, mais il pense aussi hors de son temps ; la source de son art est la\nréalité, la réalité des choses et, plus encore, celle du sentiment, mais pensée\net réalité ne sont que les éléments des fictions lyriques dont s'enchante sa\nméditation solitaire.\n   Car le « petit Flamand », comme on l'appelait, était homme de solitude.\nL'agitation, le bruit, la société le troublaient; toute contrainte, même celle\nde l'amitié, surtout celle-là peut-être, lorsque l'amitié était indiscrète, lui\npesait. Dans l'organisation de son existence aussi bien que dans l'élaboration\nde son œuvre, il voulait suivre sa fantaisie et n'aimait pas les « sujets com­\nmandés ». Il a eu des maîtres, des amis, des protecteurs, Gillot, Audran,\nCrozat, Vleughels, Caylus; il a logé chez la plupart d'entre eux, tantôt chez\nl'un, tantôt chez l'autre, et les a quittés, tour à tour, obéissant à son humeur\ninquiète, au désir obscur d'être ailleurs, d'être mieux, plus libre dans son\ntravail, plus livré à lui-même, au cours de sa propre pensée, qui le travaillait\n"}, {"page_pdf": 956, "page_imprimee": 827, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": "                                      LES LIVRES                                       827\n\n\nsans cesse. Son caractère était \" difficile \", a-t-on dit; il paraissait capricieux\net inconstant, mais il n'y avait en lui ni caprice ni inconstance, bien au con­\ntraire, puisque toute sa conduite était dominée par sa fidélité à son art et sa\npassion exclusive pour lui.\n    E t cet art, s'il reflète à certains égards la mentalité de l'époque où il est\na p p a r u , s'il est certainement l'expression la plus exquise que la pensée fran­\nçaise, finesse, grâce délicate et n u a n c é e , ait jamais r e ç u e ; cet art, cependant\nc'est W a t t e a u lui-même qu'il interprète avant tout, cette âme singulière,\no m b r a g e u s e , cet esprit que les grossièretés et la rudesse coutumière de la vie\nblessaient sans cesse et qui ne trouvait la paix que dans le songe plein d'illu­\nsions radieuses et tristes où il se réfugiait.\n    M. E d m o n d Pilon a parlé de ce poète en poète, avec toutes les compré­\nhensions vives qui naissent naturellement d'une sympathie fervente.\n    Il n o u s dit à merveille les débuts de W a t t e a u à Valenciennes et à P a r i s , sa\ncollaboration avec un peintre de décorations de théâtre, puis avec Gillot; ses\nétudes d'après n a t u r e ou d'après les œuvres flamandes, notamment d'après\n R u b e n s pour lequel il professait une admiration sans bornes et, pourrait-on\ndire, un véritable culte; enfin, la succession délicieuse de ses œuvres où les\nréalités mystérieuses du sentiment s'évoquent sous les traits de Colombine,\nd'Arlequin, de Pierrot ou de Gilles, dans le beau cadre d'un théâtre de chi­\n mère...\n    L'ouvrage de M. Pilon continue brillamment la nouvelle et luxueuse col­\nlection entreprise par M. Van Oest et à propos du premier volume de laquelle\n (le Portrait en France au XVIIIe siècle, par M. D u m o n l - W i l d e n ) nous avons\npublié ici même — nos lecteurs ne l'auront pas oublié, peut-être, — une étude\nsur l'Art français au XVIIIe siècle (1).\n                                                                      ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nJ u s t e S u t t e r m a n s , peintre des Médicis, par M. R. BAUTIER\n    (Collection des Grands Artistes des P a y s - B a s ) . — (Bruxelles, Van Oest\n    et Cie.)\n    On connaît la rare fortune à Florence de Juste S u t t e r m a n s , peintre attitré\ndes Médicis, les grands-ducs Cosme I I , F e r d i n a n d II et Cosme I I I . F o r t u n e\nfort jalousée, il va sans dire, par les artistes italiens, mais peu étonnante si\nl'on considère les œuvres de ceux-ci et celles de leur concurrent flamand.\nJuste était arrivé avec son art j e u n e et vigoureux dans u n milieu où ne\nsubsistait plus q u ' u n art éteint ou affadi. L e s princes toscans n'avaient ni\nb e a u c o u p ni de grandes qualités, mais ils ne manquaient pas de goût, et\nc'est ce qui explique leur choix.\n    L ' œ u v r e de J u s t e , composé presque u n i q u e m e n t de portraits, est consi­\ndérable. L'Italie — et principalement Florence — le détient presque tout\nentier. Il avait été étudié d'une façon p e u approfondie jusqu'à p r é s e n t .\nIl y avait là une lacune que M. Bautier s'est d o n n é à tâche de combler. Il a\n\n\n  (1) Durendal, juin 1910.\n"}, {"page_pdf": 957, "page_imprimee": 828, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3254, "texte": "828                               DURENDAL\n\n\n\nfort bien réussi dans ce dessein excellent, et nous donne une biographie du\npeintre et une analyse critique de ses principaux ouvrages, qui sont bien\npropres à remettre en honneur auprès du public belge un artiste qui semble\navoir payé par une relative obscurité dans son pays natal la réputation très\nméritée qu'il s'était acquise à l'étranger.                         A. G.\n\nLes Primitifs         flamands     : La peinture en Belgique, par M. FIE­\n  RENS-GEVAERT, fasc. 10, 11 et 12. — (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   Avec ces trois derniers fascicules s'achève l'important ouvrage de M. Fie­\nrens-Gevaert. Il convient de féliciter et l'auteur et l'éditeur d'avoir mené\nainsi à bonne fin une entreprise fort considérable et hérissée de beaucoup de\ndifficultés. L'illustration très soignée dont M. Van Oest a accompagné le\ntexte de M. Fierens Gevaert constitue, pour noire peinture des XVe et\nXVIe siècles, un répertoire graphique qui se trouve réalisé pour la première\nfois en Belgique.\n   Ces livraisons finales sont consacrées à des artistes qui ne se classent pas,\nà proprement dire, parmi les « primitifs », Lancelot Blondeel, par exemple,\nPierre Coecke, le traducteur de Serlio, l'un des propagateurs dans nos\nrégions des règles de Vitruve, Corneille et Jean Metsys, Lambert Lombard\net Pourbus l'ancien. La plupart d'entre eux ont été en Italie; tous ont subi\npeu ou prou l'influence de l'idéal nouveau. Superficiellement, il est vrai. Ils\nne se le sont pas assimilé. Il gêne leur inspiration plutôt qu'il ne la stimule.\nEt en cherchant la grandeur qu'ils ne trouvent pas, ils perdent le naturel.\nCependant, leur grand contemporain, Pierre Brueghel le Vieux, qui avait\nconnu l'Italie, lui aussi, créait un art qui ne devait rien aux enseignements\nde cette dernière, un art nourri de pénétration et de vérité, qui atteint la\ngrandeur sans la chercher.\n                                                                        A. G.\n\nMatériaux p o u r servir à l'histoire d e l a d e n t e l l e e n B e l -\n   g i q u e , 2e série : Dentelles anciennes des Musées royaux des arts décoratifs et\n   industriels à Bruxelles, par M. E. Van Overloop, conservateur en chef des\n   Musées royaux du Cinquantenaire. — (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   On sait que la précieuse collection de dentelles du Musée du Cinquante­\nnaire a pris son origine dans un don considérable de Mme Montefiore-Levi,\npremier fond qui s'est enrichi depuis grâce à la libéralité de diverses per­\nsonnes et aux achats effectués à l'initiative du distingué conservateur en chef\ndu Musée, M. Van Overloop. Celui-ci, qui a organisé avec beaucoup de goût\ncette section des collections dont il a la garde, a voulu aussi, dans un but\nd'enseignement, afin de contribuer à la renaissance des industries d'art, faire\ndes richesses du Musée l'objet d'une publication destinée à permettre à chacun\nl'étude des chefs-d'œuvre que les dentellières de nos provinces ont produits\ndepuis leXVIIesiècle jusqu'à nos jours.\n   Cette publication, dont la matière avait été répartie en cinq fascicules,\nvient de s'achever. Elle comprend cent planches, accompagnées d'un texte\nexplicatif et reproduisant avec une finesse et un relief merveilleux les pièces\n"}, {"page_pdf": 958, "page_imprimee": 829, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2944, "texte": "                                  LES LIVRES                                 829\n\nles plus remarquables du Musée, dentelles de Bruxelles, de Malines et de\nFlandre, d'un travail exquis et qui font autant d'honneur aux artistes qui les\nont dessinées qu'aux ouvrières qui les ont exécutées.\n                                                                      A. G.\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Le Tintoret, par M. GUSTAVE SOULIER. — (Paris,\n   Laurens.)\n   Ce que l'on trouve dans l'œuvre du Tintoret, c'est un essai de fusion de la\ntradition réaliste vénitienne avec la tradition idéaliste dont Michel-Ange et\nRaphaël avaient été les grands protagonistes à Rome. Chacun, selon son senti­\nment esthétique, peut considérer le Tintoret comme l'artisan, soit d'un nou­\nveau progrès, soit d'une première décadence, dans l'école vénitienne, mais\ntout le monde devra s'accorder à reconnaître l'imposante grandeur de son\nœuvre.\n   M. Soulier insiste avec raison sur les facultés extraordinaires de coloriste\ndu Tintoret et marque justement l'influence, prolongée jusqu'à nos jours, que\nses ouvrages ont exercée dans ce domaine. Il étudie dans le détail les tra­\nvaux du maître, depuis ceux de ses débuts, après sa sortie de l'atelier du\nTitien, jusqu'à la formidable Gloire du Paradis, qu'il exécuta pour le palais\nducal à l'âge de 77 ans ! Ce sont, en général, de vastes décorations théâtrales,\ndont l'auteur vise à l'accentuation héroïque, et qui, ayant quelque chose de\nforcé, ont aussi, du moins à nos yeux, quelque chose de froid. Cependant, si\non les compare aux ouvrages des épigones romains de Raphaël, quelles puis­\nsances de vie on leur découvre, puissances qui viennent au Tintoret de tout\nce qu'il prend à la réalité pour le faire passer dans ses grandioses et rayon­\nnantes fictions.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL'art flamand et hollandais (septembre).\n   M. Fierens-Gevaert consacre une étude pleine d'intérêt au Salon d'art reli-\ngieux moderne, du printemps dernier; M. Bautier signale Trois madones\nflamandes en Italie. Chroniques d'art, etc.\n   (Octobre et novembre.) — Savant article de M. Max Rooses sur Un nouveau\nRubens (une réplique de la Vierge sous le pommier, du musée impérial de\nVienne) ; M. E. De Bruyn et dom Bruno Destrée parlent des Sections étran-\ngères de l'Exposition d'art religieux; suite des intéressants travaux de\nM. Beets sur Dirick Jacobsz Vellert, etc.\n\nL e s m a î t r e s d e l'art : Les sculpteurs français du XIIIe siècle, par\n   Mlle LOUISE PILLION. — (Paris, Plon.)\n   L'auteur de ce beau livre cite quelque part cette réflexion de Jean-Jacques\nRousseau : « Les portails des églises gothiques ne subsistent que pour la\nhonte de ceux qui ont eu la patience de les faire. » Une telle opinion nous\nparaît extravagante; elle était cependant à peu près générale à l'époque où\nJean-Jacques écrivait et on en retrouve l'expression plus ou moins catégo-\n"}, {"page_pdf": 959, "page_imprimee": 830, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2678, "texte": "830                               DURENDAL\n\n\nrique chez nombre d'écrivains de la période classique. L'empire de la règle\net de l'esthétique classiques était tel qu'il s'imposait aux esprits les plus\nlibres et les plus originaux et rendait tout le monde insensible à la puissance\net à la beauté d'oeuvres toujours présentes, que l'on dédaignait lorsqu'on ne\nles détruisait point.\n   Les cathédrales de Chartres, de Paris, d'Amiens, de Reims, où les vieux\nmaîtres ont donné forme si émouvante à la pensée de leur temps, n'étaient\nplus que comme les vestiges d'un âge barbare! C'est cette barbarie que Mlle Pil­\nlion nous convie à étudier et à admirer avec elle dans ce livre d'une excel­\nlence rare. Etude pleine de fruit et de charme qui nous fait parcourir toute\nl'évolution de l'art français, dans ses œuvres les plus caractéristiques, au\ncours d'un siècle dont la fécondité n'a jamais été égalée.\n   MIle Pillion nous montre éloquemment ce qu'a été cet art, les grands prin­\ncipes auxquels il obéissait, tout ce que l'examen de ses conceptions et de ses\nœuvres révèle de mesure, de force saine et consciente, de tact délicat. Et elle\ninsiste avec raison sur ces caractères, essentiellement français, des cycles de\nsculptures de Paris, d'Amiens, etc. ; caractères qui différencient si profon­\ndément les ouvrages des maîtres français de ceux de l'école germanique ou,\nen Italie, de ceux notamment, de Giovanni Pisano, tout orientés vers\nl'expression dramatique.                                    ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e c h â t e a u d e C h a m b o r d , par M. HENRI GUERLIN. Un vol. ill.—\n    (Paris, Laurens. Coll. des Petites monographies des grands édifices de la France.)\n   Comme beaucoup d'autres monuments élevés du temps de François I er et\nde ses successeurs immédiats, le château de Chambord a donné lieu à de\nlongues controverses au sujet de la nationalité de ses architectes, Français\nou Italiens. Et la chaleur de la discussion aidant, on se jetait tout d'un côté\nou tout de l'autre. L'auteur de cet excellent petit livre examine la question\nd'un sens plus rassis, expose clairement les arguments qui militent pour les\nthèses contradictoires en présence et conclut sagement que si la collabo­\nration de Dominique de Cortone paraît presque certaine, il n'en reste pas\nmoins que l'édifice à la construction duquel il a participé a conservé dans sa\nstructure et son aspect un caractère complètement français. C'est, en effet,\nune des œuvres architecturales les plus significatives de l'époque, et dont\nle petit livre de M. Guerlin nous aidera à saisir et à comprendre toutes\nles beautés.\n                                                                        A. 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Il en était plus\ndigne que personne. Tout le monde est unanime à proclamer le talent\nincomparable de Vinçotte, à saluer en lui un des plus grands sculp-\nteurs non seulement de la Belgique, mais du monde contemporain\ntout entier, à louer l'admirable probité de son caractère. M. Vinçotte\nn'a j a m a i s cherché les honneurs, ils sont venus spontanément à lui\net cela aux acclamations enthousiastes de toute la Belgique. Il n'a\npas dû chercher le travail non plus. Il lui a suffi de s'affirmer.\nDès le début il l'a fait avec une maîtrise telle que les commandes\nd'oeuvres d'art n'ont cessé de lui arriver. M. Vinçotte est non seule-\nment un grand artiste, c'est aussi un grand homme, dans le sens\ncomplet du mot C est un noble et beau caractère que tout le monde\nadmire et que tout le monde aime. La vanité il ne la connaît pas.\nTous ceux qui l'approchent sont confondus par samodestie charmante.\nEt quant à ceux qu'il veut bien honorer de son amitié, et j'ai le\nbonheur d'en être, non seulement ils l'admirent avec toute leur âme,\nmais ils l'aiment d'une affection profonde et sans borne. Ils l'aiment\navec tout leur cœur.\n                                                     Henry Mœller.\n                                      *\n                                    * *\n  V i e n n e n t de p a r a î t r e :\n   Nous recommandons instamment à nos lecteurs ces nouveaux volumes de\nnos amis :\n   Le cœur timide. Roman par notre collaborateur Georges Virrès.\n(Bruxelles, Mertens, éditeur.)\n   La vallée bleue. Roman par notre collaborateur Jacques des Gachons.\n(Paris, Fontemoing.)\n   Le hêtre pourpre, par Léon Souguenet. (Paris, Editions des Marches\nde l'Est.)\n   L'enfer du Dante, par Ernest de Laminne. Traduction avec notes.\n(Paris Perrin.)\n   Pol Demade rend hommage au premier de ces livres dans ce numéro\nmême. Nous rendrons compte des trois autres plus tard.\n                                            *\n                                           * *\n   L ' E d i t i o n P o p u l a i r e . — Nous recommandons vivement à nos\nlecteurs cette publication bimensuelle, qui a le noble but de propager la\n"}, {"page_pdf": 963, "page_imprimee": 832, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3039, "texte": "832                              DURENDAL\n\n\nlecture d'œuvres à la fois saines et littéraires, respectant et la foi et les\nmœurs. C'est une œuvre à soutenir. Elle a toutes nos sympathies. Chaque\nnuméro, qui contient la matière d'un volume de 3 fr. 50, se vend au prix de\n 15 centimes et l'abonnement à 4 fr. 50 donne droit à vingt-quatre numéros\npar an. S'adresser à l'éditeur Mertens, 21, rue de l'Industrie, Bruxelles.\n   Voici la liste des volumes déjà parus dans cette collection :\n   CHARLES NODIER : Contes et Nouvelles, avec notice par Franz Ansel.\n   POL DEMADE : L'Ombre étoilée. Contes inédits.\n   MAURICE DES OMBIAUX : Guidon       d'Anderlecht.\n   GEORGES VIRRÊS : Les gens de Tiest.\n   GEORGES RENCY : L'Aïeule.\n   L'édition est modeste, naturellement, le papier ordinaire, mais ce sont de\njolies brochurettes; l'impression en est soignée, nette et claire.\n   Propager cette œuvre, c'est combattre d'une façon efficace la littérature\nimpie et immorale, que l'on cherche à répandre dans le public d'autre part\npar des éditions à bon marché.\n   Il vient de paraître deux nouveaux volumes dans cette collection :\n  FIRMIN VAN DEN BOSCH : Le crime de       Luxhoven.\n  Louis DELATTRE : Contes à Saint-Christophe, patron de mon village.\n                                   *\n   Nous publierons prochainement dans les éditions de Durendal, un\nvolume de poésies de notre jeune et sympathique ami et collaborateur\nADRIEN DE PRÉMOREL. Nous le recommandons, dès maintenant, bien vive­\nment à nos amis. Il faut encourager les jeunes poètes dès le début. Il faut\nacheter leurs œuvres, les lire et les faire connaître et aimer, dès le principe\net quelque modestes que soient peut-être leurs prémisses littéraires.\n                                      *\n                                     * *\n  Accusé de réception :\n   ART : Le Musée de Lyon. Les peintures, par PAUL DlSSARD. Vol. ill.,\n354 gravures (Paris, Laurens). — Les principes de l'architecture, par JOHN\nBELCHER. Trad. de l'anglais par F. MONOD. Vol. ill.(idem). — Les Bel Uni,\npar E M I L E CAMMAERTS (idem).\n   L I T T É R A T U R E : Propos de littérature, par GEORGES RENCY (Bruxelles,\nAssociation des Ecrivains belges).\n   POÉSIE : Le cœur qui vibre, par MAURICE FRAGIN (Paris, Ed. du Temps\nPrésent). — De Pombre sur ma jeunesse, par CHARLES CONRARDY (Bruxelles,\nEd. du Falot). — Terre limousine, par EDMOND MICHAUD (Paris, Figuière).\n— L'ombre qui tourne, par MARCEL DROUET (Paris, Dorbon).\n   ROMANS : La Vallée bleue, par JACQUES DES GACHONS (Paris, Fon­\ntemoing). — Marcel Maury, par P A U L REIDER (Bruxelles, Larcier). — Leur\npetit garçon, par LÉON CATHLIN (Paris, Perrin). — Docteur Germaine, par\n NOËLLE ROGER (idem). — Le hêtre poupre, par LÉON SOUGUENET (Paris,\n Ed. des Marches de l'Est). — L'Ordination, par JULIEN BENDA (Paris, Emile\n Paul). — Filles de lapluie, par ANDRÉ SAVIGNON (Paris, Grasset).\n   T H É O L O G I E MYSTIQUE : Œuvres de Ruysbroeck l'Admirable, trad.\ndu flamand par les Bénédictins de Saint-Paul de Wisques, 1er volume\n(Bruxelles, Vromant).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1912-livraison12-012", "volume": "ELB-AML-484382-1912-000-019_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1912-000-019_f.pdf", "ocr_sha256": "6714f43f2c6d515fb4c38abe461731f8c58fd6e7d753d4b4ee9ea30cc766b40c", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 833, "page_fin": 835, "titre_corps": "In Cauda…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Petit Serpent", "ancre_debut": "In Cauda... 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Il importe de les déve­\nd'un bureaucrate de ses amis la primeur         lopper davantage encore dans l'avenir.\ndu Rapport au Roi qui précédera, dans le           » Il importe aussi de favoriser la culture\nMoniteur, l'arrêté royal portant création       des lettres en mettant à la disposition des\nd'un   emploi de   CONSEILLER    LITTÉRAIRE     électeurs, dans les recueils officiels où se\nauprès de nos départements ministériels.        nourrit l'élite des citoyens, les moyens les\nOn lira avec plaisir ce morceau :               plus pratiques d'affiner leur goût littéraire.\n                                                   » Sous l'empire de ces sentiments, j'ai\n             « SIRE,\n                                                l'honneur de proposer à Votre Majesté de\n                                                mettre à la disposition des départements\n   » Le nombre des écrits officiels publiés     ministériels un conseiller littéraire qui\nchaque année devient de plus en plus            aura pour mission d'épurer les textes éla­\nconsidérable. Que ce soit sous la forme de      borés par l'administration et de suggérer\nla loi, ou bien sous celle de l'arrêté ou du    des rédactions, en s'inspirant de la litté­\nrèglement relevant de l'art du fonction­        rature admirée tant en Belgique qu'à\nnaire, ou encore sous la forme plus modeste     l'étranger. Son action s'exercera en pleine\nde circulaires et dépêches de service,          indépendance, sous l'autorité des chefs des\nl'Etat inonde le pays d'un flot toujours        divers départements, qu'il éclairera à titre\ncroissant de publications nouvelles.            de conseiller.\n   » Le choix éclairé des formes et des            » Les frais résultant de la création nou­\nmots, leur appropriation au sujet spécial       velle seront supportés pour un tiers par le\nne sont pas sans exercer une influence          département des chemins de fer, pour un\nréelle sur la formation du style des popu­      tiers par le département de l'agriculture\nlations comme sur la renommée générale          et pour un vingt-septième par chacun des\ndu pays.                                        neuf autres départements. Le conseiller\n   » Le travail le meilleur est celui qui       littéraire ne fera pas partie du personnel\nrépond le mieux à sa destination, tout en       fonctionnaire, mais en ce qui concerne\ns'adaptant harmonieusement au cadre où il       l'exercice de ses attributions, il aura des\nse trouve placé.                                pouvoirs similaires à ceux de l'inspecteur\n   » Dans cet ordre d'idées rien ne doit être   général de rang I.\nnégligé, pas plus la loi majestueuse ornant        » Le conseiller littéraire donnera son\nnos codes que l'humble dépêche de service       avis sur toutes les questions de grammaire,\nperdue dans nos cartons verts.                  de syntaxe et de style dont il sera saisi par\n   » Le bon style dans les écrits n'est pas     l'autorité supérieure et il suggérera toutes\nnécessairement un signe de frivolité. Il        les initiatives qui lui paraîtront rentrer\nsuffit d'appliquer sainement les principes      dans le cadre de la mission précisée plus\nde l'art, fût-ce en employant des vocables      haut.\ntrès simples, pour satisfaire l'esthétique;        » J'ai l'honneur, Sire, d'être de Votre\nla sobriété n'exclut pas l'élégance, il con­    Majesté le très respectueux et très obéis-\nvient avant tout de donner de la ligne aux      rant serviteur.\nphrases, en s'inspirant des règles de l'art.\n                                                                           BROQUEVII.LE. >\n   » Assurément, de réels progrès ont été\naccomplis en ce domaine au cours des\n                                                                     * *\n"}, {"page_pdf": 965, "page_imprimee": 834, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4843, "texte": "834                                      DURENDAL\n\n\n   On aura remarqué sans aucun doute que          teurs ont prononcé, l'opinion accepte tout\nce rapport au Roi est signé : Broqueville,        au moins pour la durée de la session qu'il\ntandis que le rapport relatif à la création       y a chose jugée sur les problèmes poli­\nd'un emploi de conseiller artistique était        tiques du moment. » (!!??)\nsigné : de Broqueville. Rien ne s'explique           « Et c'est ma conviction que l'heure soit\nplus simplement : feuilletant par hasard          proche... »\nun dictionnaire, M. de Broqueville y a lu            \" N'est-il pas évident que tant que ce\navec surprise, au mot de : « On doit dire :       problème ne sera pas solutionné, il y aura\nM. de Chastillon, M. de Brissac, M. de            sur les travaux parlementaires et sur l'orga-\nLuxembourg. Mais quand on retranche le            nisation du pays une lourde hypothèque qui\ntitre de monsieur ou de monseigneur ou            entravera et stérilisera les meilleurs efforts. »\ntout autre, et que l'on omet le prénom, on        (Cette hypothèque rivalise avec le fameux\nretranche également la particule de, et           char de l'État, de M. Joseph Prudhomme.)\nl'on dit tout simplement Chastillon, Mont­           Nous en passons, et des meilleures\nmorency, Luxembourg. »\n                                                                        *\n                      *                                                 **\n                                                    Le prix Picard a été décerné cette année\n   Le bureau de la Chambre des Repré­             à Mme Franz Hellens pour son volume de\nsentants se préoccupe, lui aussi, du choix        contes : Les Clartés latentes.\nd'un conseiller littéraire qui serait préposé\nà la toilette des harangues de nos élo­                                 ***\nquents honorables, dans les Annales parle-           Il y eut tant de candidats pour le prix\nmentaires. Ce souci est devenu plus pres­         Picard que plusieurs concurrents avaient\nsant depuis le discours prononcé le 19 no­        déclaré renoncer au numéraire et demandé\nvembre par M. Louis Franck, député                de partager le prix ex œquo avec le can­\nd'Anvers, et dont voici quelques extraits :       didat gratifié du billet bleu. On s'attend à\n    « Plusieurs propositions et projets de loi    ce que l'an prochain MM. Cavens (comte)\nsont en effet déposés ou annoncés, et c'est       et van Beneden (baron) offrent de l'argent\nà l'occasion de leur examen que nous              pour avoir le prix.\nserons naturellement amenés à exposer\n                                                                        **\ncomplètement nos idées sur ces différentes\nquestions... »                                       M. Picard est candidat (l'enthousiasme\n    « L a question que je pose est relative aux   de son académie l'y a poussé) au prix Nobel\nretraites ouvrières et les pensions d'inva­       pour la Paix. On annonce en même temps\nlidité. »                                         d'autres candidatures de Belges notoires :\n    « Loin de pouvoir justifier un ralentis­      le charbonnier Taymans dont M. Georges\nsement ou une atténuation dans la propa-          Rency a rédigé la requête, M. le baron\ngande d'idées et de paroles (!) que nous          Descamps, M. le Petit-Serpent.\navons entamée .. »\n                                                                         ***\n    « Mais, messieurs, si très sincèrement\nj'estime que le Gouvernement aurait pu et            On pouvait lire dans la Belgique Mili-\ndû faire en cette matière plus et mieux           taire du 1er décembre ces quelques lignes\nqu'il ne l'a fait, je ne veux cependant pas       savoureuses :\ntomber dans l'extrême contraire. » (!!??)            « En parcourant la liste des littérateurs,\n      Ce n'était qu'une conversation entre        compositeurs et critiques d'art qui, très\ndeux hommes politiques, et une conver­            fournie, contient des récompenses accor­\nsation négative. » (Un dialogue muet, appa­       dées aux Belges qui font briller notre nom\nremment.)                                         à l'étranger, nous avons été péniblement\n    « C'est qu'un système électoral ne peut       surpris de ne pas y trouver le nom de Paul\nse maintenir que s'il donne à la généralité       André. Comment, voilà un Belge, qui\nune impression réelle de justice, que s'il est    depuis dix-huit années se fait connaître\n tel, pour tous les hommes non prévenus et        avantageusement dans la littérature, qui a\n même pour les hommes prévenus, quand             publié vingt-deux volumes, collaboré à\n ils examinent un problème dans la sincérité      nombre de revues belges et étrangères,\n de leur conscience, que lorsque les élec­        dirigé depuis sept ans cette publication\n"}, {"page_pdf": 966, "page_imprimee": 835, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2986, "texte": "                                        IN   CAUDA...                                    835\n\nqui nous fait honneur : La Belgique Artis­         M. Pierron est consolé, annoncent les\nlique et Littéraire, consacrant tout son         gazettes mondaines : Il a fait encadrer au-\ntemps et même son argent au succès de la         dessus de sa cheminée, au lieu de son\nlittérature et des littérateurs de son pays et   diplôme de chevalier, le télégramme d'Etat,\nil voit pleuvoir les croix autour de lui sans    un peu prématuré mais si flatteur que lui\nqu'une d'elles s'arrête sur sa poitrine ! »      envoya pour le féliciter, la veille de la\n   Il paraît que ce n'est qu'à titre de canon­   promotion, un de nos ministres les plus\nnier (M. Rency ne la vit, dit-on, que comme      spirituels.\nsecrétaire de l'A. D . E. B.) que M. André\nverra une croix d'honneur s'arrêter sur sa                            ***\npoitrine ! C'est bien dommage, n'est-ce pas,       M. Henry Bordeaux va publier, dit-on,\net ne pouvons-nous pas ajouter avec le           un roman qui sera préfacé par M. Henry\ndélicat et subtil styliste de la Belgique        Davignpn, celui qui, faute d'une lettre\nArtistique... pardon militaire : « L'armée ne    n'a pas eu le prix Goncourt...\nserait-elle pas fière de voir récompenser\nceux des leurs qui en dehors du service font                           ***\npreuve de talents qui les honorent en hono­\n                                                   U N SIGNALEMENT LITTÉRAIRE : « M . J u l e s\nrant la Patrie ? \"\n                                                 Lemaître ne semble-t-il pas avoir voulu\n                     ***                         viser M. Jacques des Gachons, le jour où,\n   M. Sander-Pierron, comme M. Paul              bien longtemps avant que ce dernier eût\nAndré, ne se trouva pas sur la fameuse           rien publié, il écrivait au début d'un\nliste ; il courut au ministère en l'appre­       article retentissant sur Emile Zola : « Il y\nnant. « Il faut m'excuser, lui dit le direc­     a des écrivains dont le charme intime,\nteur général qu'il accostait avec de vifs        délicat, subtil, est très difficile à saisir et\nreproches, c'est au Palais qu'on a biffé         à fixer dans une formule. » (Eugène Gilbert,\nvotre nom; on y a découvert, paraît il, que\n                                                 feuilleton littéraire du Journal de Bruxelles,\nvous faisiez vraiment trop de fautes de\n                                                 23 décembre 1912.)\nfrançais. » Là-dessus, M. Sander-Pierron\ns'indigna noblement : « Voyez donc une                                ***\nfois Balzac! s'il ne faisait pas de fautes de\nfrançais? »                                         M. Maurice Dullaert certifie que ce n'est\n                                                  pas lui :\n   Evidemment, M. Pierron .. Balzac...\n                                                                       L E P E T I T SERPENT.\nMais...\n                     ***\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 894, "texte": ""}, {"page_pdf": 895, "texte": ""}, {"page_pdf": 896, "texte": ""}, {"page_pdf": 897, "texte": ""}, {"page_pdf": 898, "texte": "(Cliché de Van Oest, éditeur.)   AGNEESSENS   (THOMAS   VINÇOTTE)\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": ""}, {"page_pdf": 900, "texte": "Trente et un Décembre... Le soir\n\n  Je ne respire point dans ce soir de l'année\n  La langueur de votre tristesse, ô fleurs fanées!\n  Je ne regarde point décroître à l'horizon\n  Les fantômes défunts de mes chères saisons\n  Et s'effacer au loin comme des jeunes filles\n  Les jours silencieux sur les pâles   gazons...\n\n  Ce calme soir où je ne sais quel espoir brille\n  Est-il un crépuscule ou bien une aube?... On veut,\n  Saisissant ce moment, l'éterniser un peu...\n  Et vraiment, il s'attarde en sa lueur dernière\n  Sur les pailles, chargées de neige, des    chaumières,\n  Il se retire avec tant d'exquise  lenteur,\n  De la fenêtre où je m'appuie et de mon cœur,\n  Il s'assoupit dans les coins muets de ma chambre,\n  Et je sens se poser longuement sur mon cœur\n  La pieuse douceur des lèvres de Décembre...\n\n  La nuit hésite et tremble. Il est quatre heures. Morts\n  Sont les derniers reflets du couchant d'ombre et d'or\n  Dont le sang un instant s'égoutta sur la neige\n  Et qui partit vers l'invisible et pâle azur\n  Comme s'éloigne un bref et splendide      cortège...\n\n  La lumière est pareille au lent souvenir sur\n  La maison, sur mon âme calme et sur la neige...\n\n  Je ne respire point dans ce soir de l'année\n  La langueur de votre tristesse, ô fleurs fanées,\n  Car cet instant divin fait de jour et de nuit,\n  Cet éternel instant d'arrêt du temps qui fuit,\n  Est si pur et si transparent,  qu'il me révèle\n  Une atmosphère neuve et       immatérielle.\n  Et le songe sans fin des pays     inconnus\n  Où les âmes parfois s'en vont parler entre elles...\n"}, {"page_pdf": 901, "texte": "776                         DURENDAL\n\n\n\n      Cette atmosphère, je la traverse sans ailes,\n       Et j'y devine tout d'un regard     ingénu\n      Jusque dans les lointains les plus lointains du rêve;\n       Le silence est si diaphane et si profond,\n      Que l'on entend jusqu'à de la neige qui fond,\n      Et jusqu'au bruit léger de l'heure qui s'achève,\n      Et jusqu'aux    astres invisibles qui se lèvent...\n      Il n'est plus d'horizon, le monde est infini,\n      Des nappes de clarté se prolongent sans bruit,\n      Soulevant, semble-t-il, les choses comme un songe.\n      Et notre âme, comme le monde, se prolonge...\n      L'on flotte dans le soir comme un oiseau béni\n      Et l'on goûte un moment l'Eternité qui monte,\n      L'Eternité, comme une marée sur le monde...\n      Elle vient, je la sens m'envahir     doucement,\n      Pénétrer dans mon âme et dans mes ossements,\n      Monter, m'anéantir et faire de ma vie\n      Une goutte d'espace en sa mer infinie...\n      Le firmament s'efface et les pâles jardins\n      S'enfoncent lentement, disparaissent et meurent,\n      Et sans une secousse, absorbant les dessins,\n      Les lignes, les maisons, les âmes et les heures,\n      Sur le monde englouti l'Eternité       demeure...\n\n                                                PlEIUtE NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 902, "texte": "                        Monsieur Romain\n\n                     MADEMOISELLE Sophie           Deviset attendait M. l'ingé­\n                      nieur Victor Morage, son nouveau locataire,\n                      qui allait débuter à l'usine de M. Floribert\n                      Trigalet, le gros industriel nivellois.\n                         Elle ne l'avait qu'entrevu, huit jours aupa­\n                      ravant, dans une rapide visite; mais une\n                      demoiselle de soixante-cinq ans, pourvue par la\n Providence de certains dons d'intuition, peut juger les gens sur\n leur physionomie, et celle de M. Morage était déclarée par\n M l l e Deviset s y m p a t h i q u e , fine et distinguée.\n    Elle n'avait pas encore qualifié l'ingénieur de bel homme, car\npour mériter cet éloge, le suprême de sa part, il fallait joindre à\nun ensemble d'attraits physiques une vivacité d'esprit et une\nchaleur d ' â m e que M lle Sophie rencontrait de moins en moins\nautour d'elle, mais qu'elle s'attendait à trouver chez son loca­\ntaire.\n    — Mes pressentiments ne me trompent guère, disait-elle à\nsa j e u n e bonne et tout me dit que M. Morage est un c h a r m a n t\ngarçon. Je dois avoir connu deux de ses oncles, dont l'un, major\naux grenadiers, était un bien bel h o m m e , et M. Victor a quel­\nque chose de lui dans le regard et aussi dans la ligne du nez.\nN e vous ai-je jamais parlé du major Morage, Constance?\n   — C'est bien possible, mademoiselle, mais vous savez que je\nn'ai pas de mémoire.\n   — J e ne le sais que trop et que vous ne faites rien pour en\nacquérir. Je pourrais encore vous débiter, sans une défaillance,\ntout le récit de T h é r a m è n e , que je déclamais en société, à votre\nâge, avec un certain succès — quoique je le dise moi-même. —\n\n\n  (1) Pages inédites d'un roman à paraître aux éditions de l'Association des écrivains belges,\nà Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 903, "texte": "778                            DURENDAL\n\n\n\n Ah! sans mes névralgies, quelle autre existence j ' a u r a i s vécue!\n Mais voilà, j ' a i toujours été à la merci du moindre courant d'air\n et du plus petit changement de t e m p s . Ainsi, personne ne peut\n se rendre compte de ce qui se passe dans ma tête depuis ce\n matin...\n    — Mais il fait très beau, mademoiselle...\n    — Ma fille, dit sèchement M lle Sophie, je ne vous ai pas dit le\n contraire. Qu'il fasse beau, c'est possible, mais que le temps se\ndispose à changer, cela n'est pas douteux : je porte entre les\ntempes un baromètre infaillible... On sonne, ma fille, mettez\n votre tablier blanc à bavette et introduisez avec politesse.\n    M lle Sophie tapotait du bout des doigts ses bandeaux ondulés,\nmaintenus bouffants sur des crépons postiches un peu trop appa­\nrents, lorsque M. Morage entra à petits pas pressés, plissant les\npaupières derrière un épais binocle. Après un salut à M lle Sophie\nqui en goûta fort la correction, il passa rapidement les mains\ndans ses cheveux roux crépus, en s'informant de la santé de la\nvieille demoiselle.\n    Les yeux de celle-ci se firent aussitôt languissants.\n   — N'en parlons point, monsieur; je suis sujette à des névral­\ngies si pénibles, que je ne les souhaiterais pas à mon pire\nennemi. Je subis, voyez-vous, l'influence du t e m p s . Ainsi, depuis\nce matin j'ai la vue toute voilée et j ' e n t e n d s mal de l'oreille\ndroite.\n   — Vraiment, mademoiselle? Il fait p o u r t a n t superbe, ce\nmatin.\n   — T o u t le monde me le dit, monsieur, et je n'ai j a m a i s\ndémenti personne, mais nous verrons ce que cela durera. Vou­\nlez-vous me permettre de vous faire les honneurs de votre appar­\ntement?\n   La vieille fille précéda Morage dans u n arrière-vestibule pavé\nde dalles bleues.\n   — Vous voyez, dit-elle, le doigt baissé vers les pierres suin­\ntantes d ' h u m i d i t é , voilà ce qu'il vaut, votre temps superbe, et\nelle s'engagea d a n s un escalier spacieux, dont la rampe, en chêne\nnoirci, s'amorçait à une guirlande de roses sculptées dans le\ndépart.\n   Un couloir obscur coupait l'étage par le milieu.\n   — Voici votre salon, dit M lle Sophie en introduisant Morage\ndans une pièce basse, au plafond traversé d'une énorme poutre.\n"}, {"page_pdf": 904, "texte": "                             MONSIEUR ROMAIN                                 779\n\n\nVous vous rappelez qu'il donne sur la rue et que la chambre à\ncoucher est en face, vers le j a r d i n . Votre voisin d ' a p p a r t e m e n t\net, j'espère, votre futur ami, M. le professeur Biourge, aurait\nvoulu vous la prendre en échange de son salon, contigu au\nvôtre, mais j ' a i refusé d'un mot.\n   Morage protesta.\n   — Si vous saviez, mademoiselle, comme cela m'est égal !\n   — Pas à moi, monsieur. Mon père m'a fait aimer la justice\npar-dessus tout et il ne serait pas juste de favoriser l'un de mes\nlocataires aux dépens de l'autre.\n   — Et en quoi serais-je disgrâcié de coucher ici?\n   — Je vous l'ai dit, monsieur : cette pièce donne sur la rue,\ndont les bruits vous incommoderaient.\n   — Vraiment? dit Morage en allant soulever le rideau de la\nfenêtre.\n   L a rue était plutôt une ruelle : en face, une muraille fraîche­\nment badigeonnée remplissait le champ visuel et ne laissait rien\nsoupçonner au delà de sa masse blanche, crûment éclairée par\nle soleil de midi.\n   M lle Sophie crut devoir s'expliquer :\n   — Sans doute, les voisins ne sont pas bien b r u y a n t s . . .\n   — Je le crois, interrompit gaiement Morage, il n'y en a pas.\n   — J e vous d e m a n d e pardon, il y en a, même trop, à droite\net à gauche de la maison et aussi de l'autre côté de la rue, mais\nun peu plus loin.\n   Morage approcha de la vitre ses yeux clignotants de m y o p e .\nIl ne vit que la longue tache blanche coupée par intervalles de\ncontreforts en biseau.\n   — Ce quartier, si paisible qu'il y fasse, continuait M lle Sophie,\nest tout proche du centre, et l'on y entend parfois, la nuit,\nl'aboiement d'un chien ou le monologue d'un ivrogne.\n   — Nous arrangerons cela, mademoiselle, dès que j ' a u r a i fait\nla connaissance du voisin, dit Morage en se donnant quelques\npetits coups secs sur les cheveux.\n   M lle Sophie se récria :\n   — Croyez bien que M. Biourge se gardera de vous en parler.\nJe lui ai fait la leçon, et il est très soumis, quoique ayant ses\ndéfauts... Seigneur! Voilà m i d i ! si vous voulez bien descendre\ndans cinq minutes, monsieur, la soupe sera servie.\n   L o r s q u e Morage fit son entrée dans la salle à manger, il y\n"}, {"page_pdf": 905, "texte": "780                             DURENDAL\n\n\n\ntrouva un jeune h o m m e assis sur un pouf trop bas pour ses lon­\ngues jambes entortillées, et qui lisait un gros manuscrit pou­\ndreux.\n      — Monsieur Romain, dit sévèrement M lle Sophie, veuillez\ndonc abandonner un instant ces paperasses pour que je puisse\nvous présenter notre nouveau commensal, M. Morage, ingé­\nnieur chez M. T r i g a l e t . . . M. Romain Biourge, professeur de\nBelles-Lettres à l'École N o r m a l e .\n     M. Biourge s'était levé dans un soubresaut.\n     — Monsieur, dit-il en serrant la main que lui tendait Morage,\nmademoiselle tient à ce titre suranné parce qu'elle aime les\nlettres, mais abhorre la littérature.\n     — Peut-on savoir, interrogea Morage, où finissent les lettres\net où commence la littérature?\n     M lle Sophie s'arrêta de verser le potage :\n     — L e s Belles-Lettres sont classiques, monsieur. Les hor­\nreurs actuelles et même tout ce qui s'est écrit dans le dernier\nsiècle constituent votre littérature.\n      Biourge sourit.\n     — Mais j'enseigne ces horreurs, mademoiselle, et ne mérite\ndonc pas le beau titre dont vous m'affublez.\n     — Vous aurez beau faire, mon ami, nous n'entamerons pas\naujourd'hui, pour la bienvenue de M. Morage, une de ces\ndiscussions où vous finiriez toujours par avoir le dernier mot,\nsi je n'y mettais bon ordre...\n      — Ce qui revient à dire que le dernier mot vous reste\ntoujours.\n      — Monsieur, dit M lle Sophie en s'adressant à Morage, lorsque\nj ' e n t a m e une discussion sérieuse — surtout avec M. Romain —\nje répète tout bas l'invocation de la H e n r i a d e :\n\n                Descends du haut des cieux, auguste Vérité...\n\n\n  — E t la Vérité, mademoiselle, descend-elle toujours?\n  — Toujours!\n  — Même en langues de feu, ajouta Biourge, avec un clin\nd'œil à l'ingénieur.\n  Ainsi commencé, le repas se poursuivit gaîment.\n  M lle Sophie avait fait monter un vieux flacon de vin de Bor­\ndeaux et dès le premier service elle but à la santé de Morage,\n"}, {"page_pdf": 906, "texte": "                        MONSIEUR ROMAIN                        781\n\n\n à celle de Biourge et à l'union qu'elle espérait voir régner entre\n eux trois.\n    — Monsieur Morage, dit-elle en déposant son verre, j'ai\nconnu votre oncle Eugène...\n    — Mon oncle Eugène?\n    — Mais oui, l'officier...\n    — En effet, l'un de mes oncles fut officier...\n    — Ah! vous voyez, interrompit Mlle Sophie en se tournant\n vers le professeur, dont le sourire sceptique l'agaçait.\n    — Seulement, mademoiselle, mon oncle ne s'appelle pas\n Eugène...\n   — Comment? Le major Morage...\n   — Je ne connais pas de major Morage, mais le frère de ma\n mère est le général de Saint-Martin.\n    Ce fut au tour de Biourge de s'exclamer :\n   — Le général Joseph de Saint-Martin, l'ancien ministre de\n la Guerre?\n   — Parfaitement... Le connaissez-vous?\n   — Mais intimement, monsieur.\n   — Bah!\n   — Je veux dire aussi intimement que l'on peut connaître\nquelqu'un sans l'avoir jamais vu.\n   — Monsieur, dit avec autorité la vieille demoiselle, dont les\njoues s'étaient empourprées, les sarcasmes de M. Romain ne\nm'empêcheront pas de vous avouer que monsieur votre oncle\nfut autrefois, oh! il y a longtemps, un de mes adorateurs et\nque je ne puis encore entendre son nom sans un trouble qu'à\nmon âge il est permis de ne plus cacher.\n   — Eh ! mais, voilà qui n'est pas banal, s'écria Morage en\nregardant tour à tour M lle Sophie et Biourge de ses yeux mali­\ncieux. Je me trouve donc ici presque en famille, mademoiselle.\n   — Veuillez vous considérer comme l'étant tout à fait. Et\nmême, voulez-vous, je vous appellerai mon neveu. Ce sera ma\npetite revanche contre les circonstances, qui, toujours à la tra­\nverse de mes projets, ont fini par me faire croire à la fatalité...\nVous pouvez sourire, monsieur Romain...\n   Le regard égayé de Morage s'arrêta sur le professeur, qui\ns'étirait joyeusement le nez entre les doigts par petites pres­\nsions énergiques.\n"}, {"page_pdf": 907, "texte": "782                              DURENDAL\n\n\n\n   — Mais vous, mon cher monsieur, m'expliquerez-vous votre\nsingulière intimité avec mon oncle de Saint-Martin?\n   Ce fut encore la vieille demoiselle qui répondit :\n   — Voici, monsieur. Malgré tous ses défauts, dont le plus\ninsupportable est sa causticité, j ' a i beaucoup de s y m p a t h i e\npour M. Romain, et parfois il m'arrive de penser tout haut\ndevant lui. Or, à mon âge, penser, c'est se souvenir et j ' a i sur­\ntout gardé la mémoire du cœur.\n   — Oui, dit Biourge : malgré mes tares, mademoiselle a\ndaigné me hausser au rôle de confident classique, et c'est ainsi\nque je connais, comme si je les eusse vécus, certains épisodes\nde la jeunesse sentimentale de M. le général de Saint-Martin,\net aussi de quelques autres personnages moins notables, qui\ndoivent compter aujourd'hui de soixante-cinq à soixante-dix\nprintemps.\n   — H é l a s ! soupira M lle Sophie, ils ne sont plus tous de\nmode :\n                Tel est l'arrêt fatal du maître du tonnerre.\n\n\n   — E h bien, ma chère tante, s'écria Morage en découvrant\ndans un sourire joyeux des dents blanches et vigoureuses,\nj'espère que vous me trouverez bientôt digne de recevoir aussi\nquelques confidences.\n   — Nous verrons, répondit sérieusement Mlle Sophie, car\nvous me paraissez plus moqueur encore que celui-ci; et du\ndoigt elle montrait Biourge.\n   — O h ! mademoiselle...\n   — Suffit, je m'entends, disait un de mes anciens... P o u r être\nagréable à M. Romain, nous irons prendre le café au jardin.\nCe garçon n'a pas trente ans et il est affligé de plus de manies\nque mon vieil ami le Président, qui va venir m e rendre sa\nvisite quotidienne.\n   Biourge, déjà levé de table, sortait en balançant avec indo­\nlence le buste et la tête. Il se retourna et, reposant sur Morage\nses grands yeux de gazelle :\n   — T o u t cela, parce que j ' a i m e beaucoup le jardin enclos de\ncette vieille maison.\n   — A ce propos, monsieur, dit Morage en présentant son étui\nà cigarettes à Biourge, qui déclina, montrant sa pipe bourrée,\nje vais me risquer à vous d e m a n d e r un léger service, mais il\n"}, {"page_pdf": 908, "texte": "                        MONSIEUR    ROMAIN                      783\n\ndoit être entendu q u e vous me répondrez avec une franchise\négale à la m i e n n e .\n   Les yeux de Biourge se fermèrent et se rouvrirent dans un\nmouvement lent des paupières.\n   — O h ! ce n'est pas grave, continua Morage; j ' a i la faiblesse\nde préférer coucher sur le devant, et puisque la vue du jardin\nne vous déplaît pas, si nous faisions un petit échange?\n   M l l e Sophie intervint.\n   — Monsieur Romain, je compte sur votre délicatesse...\n   — Pour accepter, n'est-ce pas? dit placidement Biourge,\nmais de tout cœur, mademoiselle.\n   — P a r d o n , pardon...\n   — Ma chère tante, je vous en prie, interrompit Morage en\nprenant les mains de M l l e Sophie et en la regardant d'un air si\ndrôlement suppliant que la vieille fille se mit à rire.\n   — Vous êtes un mauvais sujet, mon neveu, et je devrai vous\ndresser; mais enfin, puisque vous le désirez et que M . R o m a i n\nn'a pas eu plus d'empire sur lui-même, moi aussi je serai\nfaible...\n   T a n d i s que M l l e Sophie allait surveiller sa bonne et se\nbourrer les oreilles d'ouate, Morage et Biourge s'assirent sur un\nbanc de j a r d i n , contre un mur couvert d'une glycine dont les\nfeuilles dentelées, d'un vert doré, sortaient de longs rameaux\ngrisâtres, demeurés secs et comme engourdis.\n   L a petite tête bouclée de Morage allait de droite et de\ngauche, et ses yeux vifs faisaient le tour de ce jardinet tout\nemmuraillé, dont le luxe, en cette saison de renouveau, était\nune corbeille de pensées entourée de buis.\n   — Vous cherchez ce qui a pu me séduire ici? d e m a n d a\nBiourge en aspirant avec lenteur les premières bouffées de sa\npipe. T o u t , c'est-à-dire peu de chose. Vous voyez ce m u r\ncrevassé? Il enferme le couvent des Sœurs grises, dont la cha­\npelle est là, sous son clocheton d'ardoises. Je n'ai j a m a i s\nentrevu la guimpe d'une seule de ces pauvres filles cloîtrées, à\nl'existence grise comme leur robe. Si je les connaissais, sans\ndoute les trouverais-je un peu ternes. Mais je ne les connais\npoint et je les pare tout à l'aise d'un tas de vertus et d'attraits\nqui les maintiennent en beauté devant moi. E t puis, monsieur,\nje les entends chanter, matin et soir, et je me laisse bercer par\nleurs voix blanches et je m'imagine alors tout ce que je veux,\n"}, {"page_pdf": 909, "texte": "784                          DURENDAL\n\n\n\nqu'elles sont des anges ou qu'il va me pousser des ailes, ce\ndont je souris avec vous...\n   — Vous êtes un contemplatif, mon cher voisin.\n   — N o n pas. A peine un imaginatif, à coup sur pas un mys­\ntique. Si la vie moderne m'effarouche au point que j ' a i renoncé\nà la vivre, c'est avec passion que je la suis autour de moi; mais\nle livre et l'observation silencieuse me suffisent, et par là je vis\navec intensité le présent et je revis le passé dans les moindres\npierres qui nous en restent et dans mes paperasses, comme\ndit avec s y m p a t h i e M lle Sophie. T e n e z , cet autre m u r ,\ncelui de gauche, c'est un reste de nos remparts. Ses moel­\nlons blancs striés de j a u n e sont demeurés tels qu'au sortir\nde notre sol. Je le regarde et je songe qu'il a été construit,\npuis entretenu et défendu, pendant des siècles, par toute\nnotre population valide. Il en devient vénérable et tou­\nchant. Mais je l'évoque moins dans le tumulte des luttes\nque dans le traintrain de la vie journalière. S u r son terre-\nplein, autrefois bordé de tilleuls, je vois passer bourgeois et\nmanants, hommes de métiers, gens d'armes et gens d'église;\nnon pas des figurants de théâtre, mais d'authentiques Nivellois\ndu vieux temps allant à leurs affaires : cet arbalétrier devant\nmonter la garde à la porte prochaine; cette femme, enveloppée\nd'une mante violette, se rendant à ses dévotions; ce petit\nvieux, perruque de travers, face mal rasée, souliers sans boucles,\nhabit puce élimé, promenant ses loisirs, attentif aux variations\ndu vent et à la course des nuages. Ce coin mort, monsieur,\nmon rêve le ressuscite, et je prends à sa vie pittoresque une part\nplus réelle, vraiment, que raisonnable.\n  Morage s'était levé. Suivi de Biourge, il s'approcha du mur,\ny appliqua le nez comme pour le flairer, en tâta les pierres et\nconsidéra le bout de ses doigts, couverts d'une poussière\ncrayeuse :\n  — C'est du kaolin, n'est-ce pas?\n   — Parfaitement, de l'eurite quartzeuse.\n  — Les gisements sont-ils importants?\n  — Assez pour qu'on ait éventré le sol en leur honneur.\n  — Ah! mais, vous savez, on en fabrique d'excellente céra­\nmique.\n  — Je sais, je sais.\n  — Vous me montrerez cela?\n"}, {"page_pdf": 910, "texte": "                         MONSIEUR ROMAIN                           785\n\n\n    — Q u a n d vous voudrez.\n     - Drôle de mur, qui aurait besoin d'être rejointoyé.\n   — C'est possible, mais qu'on n'y touche p a s ! Aux approches\nde P â q u e s , M l l e Sophie voulait le passer au lait de chaux, et\nnous avons eu à ce sujet une scène très pénible. Vos desseins\nsont encore plus inquiétants. Le rejointoyer! C'est comme si\nvous grattiez les pierres de ma collégiale.\n   — A h ! oui, votre église... On la dit intéressante.\n    Biourge cessa de fumer. L e n t e m e n t , ses paupières s'abais­\nsèrent puis se relevèrent sur ses grands yeux caressants, et, très\ncalme, il dit :\n   — Elle est passionnante.\n    U n ricanement, parti de la maison, fit se retourner Morage,\nque Biourge rassura :\n   — Ce n'est rien, c'est l'Abbé qui discute avec le Président.\n   Mais Constance vint les prier de rentrer, de la part de\n   lle\nM      Sophie qui, ayant cru sentir souffler la brise, avait fait\nservir le café dans la salle à manger, où elle présenta Morage à\nses vieux amis, l'abbé Desbille et M . J a m i n , ancien notaire,\nprésident de la Société archéologique.\n   D a n s le feu de leur discussion, ces messieurs ne prirent guère\nattention à Morage, malgré le sourire contraint de M lle Sophie,\nque froissait ce m a n q u e m e n t aux convenances.\n   — Vous n'y connaissez rien, l'Abbé, disait le P r é s i d e n t ; il\nserait donc convenable de vous taire.\n   — E t vous?\n   — J'en sais assez pour ne pas dire de bêtises. E t moi, du\nmoins, quand vous me montrez vos fleurs, j ' a i le tact de les\nadmirer.\n   — Je ne vous d e m a n d e pas de vous enflammer pour mes\nfleurs, mais de les laisser en paix, et moi aussi.\n   L e Président haussa les épaules et, tournant à l'abbé son\ndos arrondi, il interpella Biourge :\n   — Mon cher, voici deux pièces curieuses pour le musée\narchéologique : un méreau du XVIIIe siècle et un denier de\nNivelles.\n   Biourge eut un petit cri de joie :\n   — U n denier de Nivelles!\n   Il disparut un instant et revint muni d'une énorme loupe,\nà travers laquelle il examina longuement la précieuse pièce.\n"}, {"page_pdf": 911, "texte": "786                             DURENDAL\n\n\n    De son côté le Président contemplait le méreau en mainte­\nnant ses lunettes de l'index appliqué le long du nez.\n    — Oui, mon cher, murmurait-il, M. le comte Maurin de.\nN a h u y s a raison : c'est un méreau du souverain chapitre de\nRose-Croix, fondé à Arras, en 1745, sous le titre d'Ecosse\nJacobite, par Charles-Edouard Stuart, petit-fils de Jacques I I ,\nroi d'Angleterre.\n    Morage se pencha sur la pièce :\n    — Veuillez excuser mon ignorance, monsieur le Président,\nmais qu'est-ce qu'un méreau?\n    — C'est un jeton, dont la science éprouve quelque difficulté\nà préciser les usages, sans doute en raison de leur multiplicité.\nL ' E g l i s e s'en servit, dit le savant de la Borde, cité par L i t t r é ,\npour constater la présence des moines aux offices. On le trouve\ndans le commerce et dans l'industrie. L e voici au service d'une\nsociété secrète, dont les membres correspondaient entre eux,\ngrâce au mot de passe de sa légende.\n    — Mais enfin, me direz-vous en quoi cela peut intéresser les\nvisiteurs de votre musée? ricana le petit abbé, le menton au\nniveau de la table, sous laquelle disparaissait son corps.\n    — J'avoue, dit Biourge, que ce denier de Nivelles est autre­\nment suggestif. Songez donc qu'il fut frappé ici même, sous\nCharles le Chauve, et que les gens qui l'ont manié quand il\nétait neuf, il y aura bientôt onze cents ans, vivaient dans nocre\nvallon, alors tout boisé.\n    — Mon cher, dit le Président avec u n e indulgence un peu\ndédaigneuse, la science n'a pas de frontières.\n    — Sans doute, mais notre musée régional ne devrait-il pas en\navoir?\n    L'Abbé ficha dans le coin de sa bouche un long cigare dressé\nvers ses lunettes :\n    — Vous êtes fous tous deux. Il n'y a pas dans toute la ville\nde Nivelles un innocent capable d'offrir un liarcl de ces vieux\nmorceaux de p l o m b . Quant à moi, je ne me baisserais pas\npour les ramasser. E t votre musée lui-même, à quoi sert-il?\nQuand un toqué d'étranger d e m a n d e à le visiter, il faut courir\nun quart de jour après la clef, puis on lui montre de la poussière\npartout, dans les vitrines, dessus et à côté.\n    — Ce n'est pas pour vous déplaire, l'Abbé, vous devez vous\ncroire chez vous, interrompit le Président d'un ton bourru.\n"}, {"page_pdf": 912, "texte": "                            MONSIEUR ROMAIN                         787\n\n\n    — Je n'affiche pas mon intérieur comme une curiosité,\n moi...\n    — C'en est une, pourtant.\n    Biourge, le coude sur la cuisse et le menton dans la main,\n dit avec douceur :\n   — L ' A b b é , sachons aimer cette poussière et cette solitude.\n Les longues salles des musées de Bruxelles m ' i n t i m i d e n t avec\nleurs parquets cirés, leurs gardiens somnolents et leurs visiteurs\nincompréhensifs. Ici, dès que j ' e n t r e au musée, je me mets en\nbras de chemise, je vague d'un objet à l'autre et, sachant que\nrien ne viendra contrarier ma flânerie, je m'y a b a n d o n n e sans\nmême songer à la diriger, et c'est un plaisir exquis.\n   — Mon cher, dit le Président, vous êtes un garçon de\nmérite, mais d'un égnïsme desséchant. Et puis, vous rêvassez\ntrop.\n   — Savez-vous ce qu'il est? d e m a n d a M lle Sophie en surveil­\nlant du coin de l'œil les allées et venues de Constance, il est\nvieux. Les jeunes gens que j ' a i c o n n u s autrefois laissaient aux\nhommes d'âge les bouquins reliés en cuir comme des graduels\net les paperasses qui sentent le moisi. Vous êtes studieux, sobre\net rangé, mon ami, et ce sont là des qualités que toute femme\nsensée appréciera plus que votre goût immodéré de la pipe. Pour­\ntant, vous l'oubliez trop,\n               L'Amour sur tous les dons l'emporte avecjustice.\n\n  — Quel est l'imbécile qui a dit cela? d e m a n d a l'Abbé en\nhaussant les épaules.\n  .— Dieu vous le pardonne, l'Abbé, c'est Racine, et dans la\nmême pièce que vous devriez savoir par cœur, puisque c'est un\nde ses Cantiques spirituels, il dit en propres termes :\n                        Si je n'aime, je ne suis rien.\n\n   — C'est de la charité ou d'un amour très élargi que parle\nRacine, mademoiselle, dit Biourge. Aujourd'hui nous l'appelons\naltruisme, et cet amour-là, quoique en pense le Président, je\nl'éprouve de plus en plus.\n   M l l e Sophie prit un air scandalisé :\n   — Mon ami, l'amour, c'est l'amour. Qui 1' a connu, ne fût-ce\nq u ' u n e fois, ne peut plus le confondre avec tout a u t r e senti\nment h u m a i n . Pour moi, à qui cependant il rappelle des sou-\n"}, {"page_pdf": 913, "texte": "788                             DURENDAL\n\n\n\n venirs éloignés, je n'en pourrai j a m a i s parler, grâce à Dieu,\n avec votre froideur.\n   L e petit rire saccadé de l'Abbé accueillit cette déclaration :\n   — Si j ' e n disais la moitié, on me traiterait de vieux sot.\n   — L'Abbé, dit M l l e Sophie avec dignité, mon père m ' a tou­\njours enseigné la politesse et le savoir-vivre, mais je ne puis\ncependantvous permettre de me traiter de vieille sotte sans vous\nrenvoyer l'épithète.\n   L'Abbé s'était levé. L e rire faisait trembler sa soutane, ver­\ndie à l'user, sur ses épaules rentrantes. Sans un mot, mais riant\ntoujours, il alla prendre, à l'espagnolette de la fenêtre, son tri­\ncorne plus vert encore que sa soutane, et le mit sur sa toute\npetite tête grise. Avant de sortir, il porta le pouce à la h a u t e u r d e\nl'épaule dans la direction de la vieille demoiselle et secoua plu­\nsieurs fois l'avant-bras, ses yeux rieurs faisant le tour de la\ncompagnie, dont il prit congé par un sec, bref et éclatant :\n« Salut! »\n\n                                                GEORGES W I L L A M E .\n"}, {"page_pdf": 914, "texte": "                                Un Musicien\n\n                  BEAUCOUP d'êtres me sont chers. Par bonheur ils n'existent\n                     que dans mon désir et vivent au bord de mon rêve, le soir,\n                     parmi le halo de la lampe Mes yeux les voient sans les\n                     regarder et la fumée de ma pipe sculpte leurs visages. Je\n                     les appelle mes êtres de raison, bien que je les porte dans\n                     mon cœur et qu'ils soient d'abord des êtres de sentiment.\n                     Je converse avec eux comme on prie.\n                        J'ai déjà parlé de mon ami Pallas. Il y a encore Bastien.\n   Ce dernier a un corps, un drôle de corps sur une âme exquise. Bastien,\nhélas ! ne fume pas, mais il marche comme vous et moi, porte de longs cheveux\net des vestons amples, habilement déformés près des poches. C'est un être de\nchair et un esprit bien organisé pour la joie.\n   Je le soupçonne de se promener à travers la vie, plongé dans une sorte\nd'ivresse méditative, à la manière des mystiques. D'où la promptitude de ses\nintuitions et la lenteur de ses perceptions externes. Un exemple :\n   Lorsque nous entrons ensemble dans un café, sur la porte duquel il y a écrit\nen caractère gras « poussez », le premier mouvement de Bastien est de tirer à\nlui violemment la poignée. J'ai remarqué qu'il lui faut toujours quatre ou cinq\nsecondes pour s'étonner et s'apercevoir qu'il a mal lu.\n   Chaque année, à cette époque, il s'invite suivant un pacte déjà ancien. Il\nm'écrit « j'arriverai lundi à cinq heures du soir, pour huit jours ». Naturelle­\nment, je ne lui réponds pas.\n   Il comprend très bien la raison de mon silence. Cela signifie « viens vite, je\nsuis seul, nous aurons de claires journées de solitude. Je t'attendrai au bas du\nportail, avec mon chien Troll et du soleil partout ». Je le veux tout entier à\nmoi. Il lésait. Et d'ailleurs Bastien ne supporterait aucun visage neuf, tant\nnous sommes jaloux l'un de l'autre. Si donc son concierge lui tendait uneenve-\nloppe avec mon écriture, il n'aurait pas besoin de la décacheter, tout de suite\nil devinerait mon refus et que je ne suis pas libre de le recevoir.\n                                                *\n                                            *       *\n  Bastien est la musique incarnée. Les cellules de son cerveau semblent for­\nmées de notes associées suivant certains rythmes. Chacune de ses pensées est\n\n\n (1) Extrait de : En regardant passer les vaches, sous presse.\n"}, {"page_pdf": 915, "texte": "790                                DURENDAL\n\n\n comme l'expression d'un thème musical. Bastien est une symphonie qui\n marche.\n    Je ne sais pas d'artiste doué d'une telle perméabilité. Chacun de ses sens cor­\n respond à un instrument. Son oreille est un violon qui transforme les ondes\nsonores sous son magique archet. Son nez ne lui donne pas des odeurs, mais\ndes mélodies. Son œil perçoit moins des objets que des accords. Sa bouche\ngoûte des saveurs aussitôt changées en polyphonies, et lorsque sa main touche\nun corps, ses doigts semblent se promener sur un clavier.\n   Cette constitution est extraordinaire et je ne sais comment m'exprimer pour\ncaractériser un pareil orchestre vivant. On dirait que ses membres ne se meu­\nvent qu'en déplaçant des ondulations musicales. C'est pourquoi, et bien qu'en\nplaisantant, j'ai raison de lui dire : « Tes poumons n'absorbent pas de l'air, mais\ndes airs, et, en guise de jambes, tu as vraiment des flûtes. »\n   Oui, Bastien compose de la musique comme nous respirons de l'oxygène.\nC'est sa nature et nul n'y peut rien. Déjà, au collège, mon camarade s'efforçait\nde tout ramener à son point de vue qui est l'accouplement de rythmes sonores.\n   Je me souviendrai longtemps de sa délicieuse et naïve réponse à notre pro­\nfesseur de mathématiques, l'abbé Cazar, au sujet d'un problème ardu : « Mon\npère a cherché la solution par l'arithmétique, mon frère par l'algèbre; j'ai pensé\nla trouver par la musique. » On s'esclaffait. Le pion rageur l'enjoignait d'un\ngeste hautain « de passer la porte ».\n   Je songe que nous avions tort de rire et que Bastien fut toujours un génie\nincompris et un grand créateur. Il y a comme cela, j'en suis sûr, par le monde\ndes esprits exceptionnels, d'une intuition extraordinaire, dont les pensées ne se\ncristallisent pas dans les mêmes formes que celles de l'intelligence vulgaire et\ndont les raisonnements obéissent à une logique toute spéciale. Pour Bastien la\nvie est un syllogisme de musique, un subtil devoir d'harmonie.\n   Tandis qu'il s'acheminait vers l'appartement du Supérieur, afin d'obtenir le\ndroit de rentrer en classe après amende honorable, Bastien méditait encore\nquelque équation lyrique et griffonnait ses arguments sur du papier à musique ;\nsi bien qu'ayant quitté notre classe vers les dix heures du matin il ne parvenait\nqu'à midi à l'entrée de la chambre du Supérieur. Il me semble bien que lors­\nqu'on le réprimandait trop fort il pleurait en mesure.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Bastien avait obtenu de tenir les grandes orgues de la chapelle. Il passait ses\nrécréations à la tribune et je lui servais de souffleur. De là date notre intimité.\n   J'ai toujours éprouvé de l'attrait pour les « pas comme les autres », types\ndont la mystérieuse originalité n'est point l'indice d'une intelligence déviée\nmais hypertrophiée. Je percevais obscurément que Bastien — par ailleurs sain\net très doux — était un être d'exception, fort au-dessus du commun et tenant\ncommerce avec des esprits cachés à notre entendement discursif.\n   A 15 ans il improvisait déjà des choses exquises entre les cantiques qu'on\nnous obligeait à mugir, chaque matin, à seule fin de nous tenir éveillés. Il\nreprenait le thème dans un ton voisin, le « renversait » ou le transformait en\n"}, {"page_pdf": 916, "texte": ""}, {"page_pdf": 917, "texte": "(Cliché de van Oest. éditeur.)   MÉMORIAL DE LA REINE DES BELGES A SPA (THOMAS VINÇOTTE)\n\n\n\n\n                                  MUSIQUE   -   BAS-RELIEF   DU   MUSEE   DE   BRUXELLES   (THOMAS   VINÇOTTE)\n"}, {"page_pdf": 918, "texte": "                                 UN MUSICIEN                                  791\n\n\nun contrepoint d'un art véritable, par quoi le banal couplet se muait en une\nsymphonie religieuse, adorable, la symphonie de nos mains jointes. Aux\nvêpres il variait ses accompagnements au point de nous intéresser, ce qui n'est\npas peu dire et, lorsqu'après les versets, on abordait le somptueux magnificat,\ndu septième ton, il lâchait ce que nous appelions « les grandes eaux », tous les\njeux de fond, et plaquait de rapides et majestueux accords qui, mêlés à\nl'encens des enfants de chœur, composaient je ne sais quelle atmosphère de\ngrande cathédrale.\n    J'étais chargé de lui tourner les pages. Assis à ses côtés sur la vaste banquette\ncirée, les jambes repliées sous moi pour ne pas gêner la promenade de ses pieds\nsur le pédalier, je contemplais avec ravissement ses larges et fines mains aux\ndoigts déliés, de vraies mains d'organiste, saisissant les notes comme au vol et\nse posant brusquement, sans hésiter, sur l'ivoire.\n    Ah ! ces somptueuses grand'messes, célébrées avec tout le déploiement de\nluxe requis dans le rite lyonnais et que notre irrespect appelait « messes à trois\n chevaux », parce que notre imagination enfantine et réaliste voyait dans le\n diacre, le sous-diacre et le célébrant gravissant du même pas les marches de\n l'autel, la superbe prestance d'un attelage royal ! Trois fauteuils de velours flan­\n quaient le côté de l'épître. Deux servants, portant appuyés sur leur hanche\n droite un flambeau d'or, évoluaient; d'autres enfants de chœur, ceints d'une\n écharpe rouge, faisaient face à nos bancs et, en mesure, balançaient des\n encensoirs odorants retenus à leurs poignets par de longues chaînes.\n     Quels chauds effluves nous pénétraient lorqu'après le Domimis vobiscum de\n l'offertoire sussuré par l'officiant et le Cum spiritu tuo en faux bourdon jailli\n comme un tonnerre, Bastien attaquait une toccata brillante. Non certes, il ne\n s'agissait pas d'un concerto acrobatique, mais d'une musique joyeuse où n'en­\n trait autre chose que la glorification du Seigneur. Car cet artiste enamouré d'ab­\n solu n'a jamais joué dans une église ni pour vous ni pour lui, mais pour Dieu\n  seul; semblable à ces sculpteurs de cathédrales qui modelaient d'idéales figures\n ou mariaient avec dilection de légers feuillages de pierre jusque dans les coins\n les plus obscurs, les plus inaccessibles des voûtes ogivales. Les yeux des\n hommes ne s'y peuvent caresser, mais le regard de Dieu se réjouit de ces formes\n pures offertes à sa gloire, nées de pauvres mains pieuses que l'amour supra­\n terrestre a faites géniales.\n     Quelles heures délicieuses nous avons passées seuls, dans le recueillement\n mystérieux de cette immense chapelle, durant les après-midi de congé! Nos\n camarades partis en promenade et la cour déserte, nous nous glissions sous les\n  portiques muets et gagnions l'escalier de la tribune. Il n'y avait qu'une porte\n vitrée à pousser et l'on se trouvait soudain environné de mystère, dominant la\n  nef bleue où dansaient des paillettes de poussière. Ah! la chaude atmosphère\n enveloppante du soir glissant par les vitraux bariolés avec un reste d'odeur\n liturgique, et tout là-bas, dans le chœur obscur, la petite lance d'or de la veil­\n leuse!\n     Sûr de lui, la figure rayonnante, Bastien improvisait avec une espèce de\n  bonheur, comme d'autres causent ou s'exercent à l'éloquence. Parmi ce flux de\n  sons il y avait des trouvailles. Bastien jouait sans discontinuer, ébauchant une\n"}, {"page_pdf": 919, "texte": "792                                 DURENDAL\n\n\n fugue, mettant sur pied les linéaments d'une symphonie, dans ce style lié qui\n est la caractéristique de la musique d'orgue, de cette musique pleine d'âme, où\n les sentiments humains trouvent leur plus parfaite expression.\n    Dans ce colloque orchestré entre cet enfant magnifique et son cœur palpitant,\n il me semble encore qu'il y avait je ne sais quel pathétique, sorte de drame\n dialogué dont Bastien, Frégoli mystique, incarnait chaque personnage.\n    D'abord il interrogeait par quelques accords plaqués dont l'enchaînement\n logique vous tenait en expectative. Bientôt un chant se détachait, formé de\nquelques notes simples et fondamentales passant du positif au récit et du récit au\npédalier. Sujet et contre-sujet se mêlaient sans se confondre, de l'aigu au grave\ncomme dans un orchestre où le motif initial rebondit des violons aux instru­\nments à anche puis aux bois et aux cuivres, chacune des parties demeurant per­\nceptible et se renversant par ce qu'on nomme en harmonie « la marche con­\ntraire \", la basse montant et la haute descendant, jusqu'au moment où les deux\nparties se marient et s'acheminent vers la dominante, préparant dans un forte\nce tutti magistral où chacun des motifs s'ordonne.\n    Et quand, après avoir fait pleurer ses hautbois, soupirer amoureusement ses\nflûtes, rappelé par ses trompettes les quelques notes du motif initial et lié le\ntout par ses bourdons soutenus aux pédales, Bastien atteignait l'hymne final, il\nme semblait disparaître derrière son instrument, me procurant cette sorte d'hal­\nlucination que me rit éprouver depuis des organistes comme Widor, Vierne ou\n Bonnet, par laquelle l'artiste devient, si jose dire, un paquet de sons, se mul­\ntipliant sans (in, se dédoublant avec les jeux accouplés, faisant corps avec la\npédale d'harmonie et se projetant soi-même à travers les voûtes de l'église dans\nune mélodie faite d'esprit, de sang de chair qui vous saisit aux entrailles pour\nvous lancer vers l'infini.\n    Les mains écrasées sur les touches, les deux jambes à cheval sur le pédalier,\naprès deux ou trois « cadences parfaites » en guise de conclusion, Bastien,\népuisé par l'effort créateur penchait sa jolie tête bouclée, et nous restions là,\ncomme apesantis par le poids de cet orchestre divin. A présent quelque chose\nde délicieux naissait en nous, s'épanouissait comme un bouton, éclatait sous\nun soleil trop chaud, et nous goûtions dans le silence refermé une volupté\nmystique. Projetés hors de nous il nous fallait ce temps, ce silence, celte ombre\npropice pour rentrer en nos corps, pour courir après notre âme échappée\nparmi les arceaux tutélaires. Ah! je sais trop bien que jamais je ne rendrai\nces minutes indicibles d'effusion et qu'il faudrait encore de la musique pour\nexprimer la liquéfaction de nos cœurs fervents!\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Il est des gens voués à l'esclavage. Bastien était né libre. Comme tous ceux\nqui ont du génie il était destiné à ne rien faire, je veux dire à demeurer étudiant\ntoute sa vie. Le jour où il s'enfuit à Paris compta parmi les heures décisives\nd'une destinée. Jusque-là il s'était formé le goût un peu au hasard, parmi\nl'harmonisation de cantiques insipides et de partitions enfantines, s'appliquant\nà déchiffrer de mauvais textes, à décomposer chacune des parties pour voir\n"}, {"page_pdf": 920, "texte": "                                  UN    MUSICIEN                                  793\n\ncomment « c'est fait ». Disons qu'il manquait de méthode, qu'il composait\nmoins selon une discipline sûre que d'après son inspiration heureuse et un\ninstinct merveilleux.\n    Bastien entra comme élève libre à la Scola et ce fut une illumination sou­\ndaine : ce qu'il percevait obscurément se changea en vision claire; ses doutes\nfirent place à une paisible certitude. Franck devint son maître, celui avec qui\nl'on s'entretient dans le secret de son cœur; il l'aima d'un de ces amours pas­\nsionnés qui transfigure un homme.\n    Il habite un petit hôtel à Passy où il s'est fait aménager un orgue à soufflerie\nhydraulique, et l'on peut dire qu'il ne vit que pour la musique, y cherchant et\ny trouvant la sérénité comme la satisfaction de ses rêves les plus secrets de poète\n fougueux.\n    Dans ce coin retiré et si évocateur de la Muette, il mène l'existence d'un\n anachorète, parmi ses livres et son papier réglé. Tel Lacuria cherchant\nl'harmonie des mondes et l'essence de l'univers à travers les analogies et les chif­\n fres, Bastien médite sans fin sur l'unité de la création. La musique lui apparaît\n le lien logique par quoi les divers êtres s'enchaînent, s'expliquent les uns par\n les autres. Reprenant la doctrine de Schopenhauer il considère les sons comme\n les diverses manifestations ou attitudes possibles de l'âme. La mélodie est pour\n lui synonyme de volonté, c'est-à-dire de substance. Pour lui aussi la musique\n c'est « l'idée du monde » et, de même que d'autres édifient des systèmes méta­\n physiques, Bastien enferme la notion de vie dans une équation sonore. Il com­\n pose donc des poèmes musicaux comme d'autres écrivent des livres sur la\n recherche de l'Absolu.\n    Timide et humble comme tout vrai créateur il voudrait se dévouer, « être\n utile », dit-il. Il a donc accepté de tenir les orgues dans une des paroisses les\n plus pauvres de Paris. Quelques galopins cueillis sur le trottoir sont devenus,\n sous sa direction, de cliarmants angelots, et c'est un spectacle touchant, digne\n du tableau de Van Evck à Gand que ces cinq ou six têtes blondes chantant le\n plus pur grégorien, là-bas dans cette misérable église de quartier.\n    Chaque dimanche matin Bastien arrive, non sans avoir soigneusement pré­\n paré toute la semaine ses motets et ses morceaux d'exécution. Le curé qui ignore\n à quel artiste, il s'adresse le prie d'être bref, se plaint que Bastien attache trop\n d'importance au plain-chant. Il désirerait pour sa part des morceaux plus gais,\n des ritournelles moins austères. Comme tous les curés de Paris celui-ci a\n horreur des chants liturgiques. Sa préférence va droit aux Ave Maria sur l'air\n de la Méditation de Thaïs et aux Marches nuptiales empruntées à Lohengrin.\n  Mais comme Bastien allègue sans cesse le Motu proprio le curé n'ose trop le\n gourmander.\n    Souvent lorsqu'à l'offertoire Bastien s'oublie, le curé lui l'ait de grands signaux-\n télégraphiques du haut du chœur, et ce généreux artiste, sans se fâcher, se hâte\n de conclure et de moduler à toute vitesse pour finir dans le ton primitif. Le\n  curé s'étonne de ces lenteurs, car il ignore ce que c'est qu'une tonique. Si\n  Bastien n'avait oublié d'exiger des honoraires, je pense qu'il serait vite congédié\n  pour être remplacé par un professeur de piano.\n     Parfois je vais le surprendre au début de la grand'messe. Je me faufile par\n"}, {"page_pdf": 921, "texte": " 794                               DURENDAL\n\n\n\nl'escalier en tire-bouchon jusqu'à la tribune peu solide où siège un orgue misé­\nrable à deux claviers. Comme jadis au collège je m'assieds sur le bords de la\nbanquette aux pieds écartés et cache mes jambes sous moi. Je lui tourne ses\npages, ou bien, au milieu de ses improvisations, je m'amuse à tirer et à fermer\nles registres au hasard. Ce jeu ne l'importune pas et j'admire tout bas comme\nil sait instantanément plier sa mélodie aux caprices des sonorités que je lui\npropose.\n   Au sortir de la cérémonie, après avoir bouclé son orgue sous sa table de bois,\nil me prend par le bras et m'entraîne déjeuner chez un marchand de vin voisin.\n Là, en attendant l'heure des vêpres, il me confie ses rêves avec ingénuité.\n   « Je ne voudrais pas mourir, dit-il, sans avoir obtenu de Vierne la permission\nde tenir les orgues, un soir, à Notre-Dame. »\n   Je l'évoque dans un vieux cloître italien avec des processions de moines\nsous des portiques ajourés, les mains dans leurs manches de bure. Oui, je l'évo­\nque priant avec des sons offrant au Seigneur le meilleur de son âme enclose\ndans une musique ineffable.\n                                         *\n                                       * *\n\n    Cet être candide, ai-je dit, respire la plus violente atmosphère mystique. Sa\n métaphysique s'accommode donc d'un étrange sensualisme. Je songe en effet\n que de sainte Thérèse au petit frère saint François tous ceux dont le cœur s'est\n résorbé à la flamme divine ont eu des sens extrêmement éveillés et aigus De\n là des conséquences imprévues qui déconcertent chez un être aussi noyé de\n recueillement que Bastien.\n    I1 a des amusements enfantins dont le premier consiste à fréquenter les foires\nafin de se repaître de la musique des orgues à vapeur. Qu'on devine dans cette\nattitude grotesque un goût tératologique cela m'est bien égal à moi qui connais\ncette nature savoureuse. Les chansons comiques l'enchantent. Il y enferme le\nrythme de la démocratie et je l'ai entendu improviser de charmantes variations\nsur l'air de la Petite Tonquinoise. Plusieurs jours de suite on le vit au Quatre-\nz-Arts parce qu'il y avait découvert un pianiste intelligent qui harmonisait à\nmerveille le répertoire du Chat Noir. « Il faudrait si peu de chose dans l'accom­\npagnement, déclare-t-il, pour donner à ces chansons rosses l'allure des chefs-\nd'œuvre! »\n   I1 a suivi à travers ses pérégrinations un manège de chevaux de bois à cause\nd'un air baroque. I1 m'entraîna à la foire du Trône, à celle des Invalides et à\nNeuilly à seule fin de me faire constater une « succession de quintes ». Il se\ntenait devant le manège et allongeait dix centimes au patron pour qu'on exé­\ncutât son morceau. Les forains le croyaient fou ou du moins maniaque. Enfin\nl'on satisfaisait ses désirs. Et lorsqu'après une marche ascendante partie de la\ndominante, la machine à vapeur attaquait le passage dangereux, Bastien se\nfrottait les mains.\n   — Tu vas voir, tu vas voir. Tiens, ça y est. Ah ! l'animal ! est-ce assez gueu­\nlard?\n   Et il se tordait tandis que les trompettes nasillardes éruptaient l'affreuse\ndissonance. Nous appelions cela « la quinte des chevaux de bois ».\n"}, {"page_pdf": 922, "texte": "                                 UN MUSICIEN                                  795\n\n   Bastien possède quantité de théories ingénieuses sur la musique épileptique,\ndanses nègres, matchiches, gigues américaines. Il pousse l'impudence jusqu'à\npréférer ces déhanchements aux acrobaties des ballets russes. Il manqua tom­\nber amoureux d'une petite anglaise, d'une de ces « girls » qui martèlent avec\nfrénésie le plancher des music-hall et il s'en fallut de peu qu'il n'écrivit d'em­\nblée un ouvrage enthousiaste sur les danses d'outre-Manche. Inutile d'ajouter\nque les tourbillonnements des champignons de nos tutus lui font horreur. Le\nrythme saccadé des mélodies américaines l'enivre. «Ah! les admirables syn­\ncopes! » dit-il, et le voila tirant des applications inattendues du livre de Berg­\nson sur le rire et le discontinu dans la vie pratique.\n   Un soir, dans la banlieue de Londres, il contempla avec stupéfaction tout un\nquartier se livrant, à la lueur falotte des réverbères, à une gigue monstre.\nDepuis ce temps, déclare-t-il, je sais ce qu'on entend par « l'âme des cathé­\ndrales ».\n   Bastien est le Huysmans de la musique.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   A l'exaltation métaphysique et au sensualisme des détails pittoresques ou\névocateurs, Bastien joint un amour immodéré pour la nature et la vie quoti­\ndienne. Il magnifie Dieu, mais aussi chaque objet le plus infime ou vulgaire,\nparce que tout doit refléter en ce monde une parcelle de la Divinité. Il chante\nle brin d'herbe, comme Ruskin, parce que Jésus dans le Sermon sur la Montagne\nen a foulé un tout semblable. Son Magnificat s'étend à la création entière et\nje crois que la Louise de Charpentier ne trouve grâce à ces yeux que parce que\ncelui-ci a harmonisé les cris de Paris. Bastien est aussi le frère spirituel de\nsaint François d'Assise.\n   Je ne sais pas d'âme plus charmante, plus neuve, plus puérile. Tout lui est\nsujet d'exaltation. Au cours de nos promenades alpestres, combien de fois ne\nlui est-il pas arrivé de se planter en face d'un arbre et, me saisissant le bras\nselon son geste familier, de s'écrier :\n   « Tu vois ce peuplier, n'est-ce pas? Tu ne lui trouve rien d'extraordinaire,\nnaturellement. Eh bien, mon vieux, ce peuplier blanc, précisément est le\nplus noble, le plus beau spécimen de la nature que je connaisse. Il incarne\ntoute la vie, toute la joie des mondes avec ses branches en baleines de parapluies.\n   » Ne ris pas, car tu es en face d'une présence, d'une existence, de ce qu'il\ny a de plus auguste sur terre. Ce peuplier célèbre les louanges du Seigneur à\nsa manière et chacun des frissonnements de ses rameaux incarne un hosanna\nsplendide. Vois-tu cela : un artiste écrivant une symphonie, comme Beethoven\nsa Neuvième, avec ce titre : Le Peuplier'! Hein ! vois-tu cela : une symphonie\navec chœurs où s'engloutirait tout l'univers, une symphonie qui serait une\nBible en [quatre [parties, avec l'expression de toutes les munificences de la\nterre, une symphonie qui serait La Symphonie, le symbole de l'unité dans\nla création ? »\n   A côté de ces élans mystiques, dis-je, Bastien possède des trésors d'observa­\ntions fines, de notations minutieuses qui déconcerteraient un Jean de Tinan.\n"}, {"page_pdf": 923, "texte": "796                               DURENDAL\n\n\nParfois on croirait qu'il vous nargue en exprimant musicalement les choses\nles plus vulgaires, empreintes d'un sensualisme raffiné.\n   Il a composé sous mes yeux toute une partition intitulée L'heure verte. Il\ny a quelque part, près de chez moi, au bord du Drac, une guinguette avec une\ntonnelle de chèvrefeuille où filtre du soleil. C'est là que nous nous réfugions\nà l'heure de l'apéritif. Sur la table de bois toute maculée, parmi le bourdon­\nnement des mouches, je lui ai vu écrire des pages exquises. Lui-même m'ex­\nprimait à haute voix ce qu'il voulait rendre :\n   « Tu vois ce jour heureux. Il est onze heures. Nous sommes là aveuglés de\nlumière, le Pernod écrase dans nos verres son jus de petits pois. Il y a de la\njoie partout et le soleil nous éclabousse de taches. Quel poème admirable! Ne\nle sens-tu pas ? Tu vis ; tes facultés demeurent au repos et pourtant en récep­\ntivité complète. Des moineaux piaillent. Nous arrivons de la montagne,\nexténués, et goûtons jusqu'à l'enivrement ce bain de fraîcheur. Ta pipe\nembaume. Personne ne passe sur la route et tout l'univers est en nous. Ah !\nquel poème ! hein ? Alors, tu vois, j'écris, essayant de peindre tout cela. Mais\ncet instant est trop rapide; comment l'arrêter, le fixer? Il faudrait chanter,\nmon vieux; oui, chanter à pleins poumons, et puis mettre le feu à la baraque...\nOh! je ne suis pas saoul, va! — je n'ai pas encore goûté mon verre —\nmais perçois-tu bien toute cette joie immanente, ce calme imposant, cette\nessence ? Il y a là comme un instant d'éternité qu'il faudrait éterniser. Tiens,\nj'ai envie de pleurer... »\n   Sous le nom de Divertissements Bastien a composé une suite d'orchestre\nsur chacun des jours de la semaine, qui amuserait, j'en suis sûr, Déodat de\nSéverac. Cette œuvre est d'une fantaisie baroque, et si jamais elle était\npubliée, vous verriez qu'elle susciterait les plus basses plaisanteries chez ceux\nqui n'ont pas pénétré l'âme complexe de mon ami.\n   Après un prélude majestueux, d'une inspiration grave, où la création\nentière est évoquée dans un style cher à Franck, nous tombons sans transi­\ntion dans l'épisodique le plus brutal, le plus « harmonie imitative ».\n    Lundi est divisé en trois parties avec ces titres : Mauvais réveil, Scènes de\n ménage, Fermeture des musées. Il n'y a ici que de la sensation, mais une\n sensation aiguë à crier et qui fait image, si j'ose dire. Je ne me souviens plus\n de mardi, ni de mercredi. Jeudi s'intitule : Visite aux hôpitaux. La première\n fois que Bastien me joua ce fragment au piano je demeurai légèrement hébété.\n    « Hein! s'écria-t-il, triomphant, ça sent-il assez la pelure d'orange! »\n    Le samedi commence par un contrepoint hardi sur l'air de Viens, pou-\npoule : la paye après le turbin. Dimanche ce sont les Courses à Longchamps.\n Ici encore je m'effarai.\n    — Comment, ça ne te dit rien! Tu ne vois donc pas ce bourgeois très\n embêté de ne pouvoir trouver une voiture?\n    Bastien cherche à me faire revivre l'instant de sa sensation, et si je ne con­\n naissais la complexité de cet esprit admirablement organisé, j'aurais quelque\n peine à rétablir la continuité de son inspiration qui va de l'ivresse angélique\n au sensualisme en apparence le plus païen, le plus « Colette Willy ».\n    Car l'action de manger un fruit, de promener sa main sur une étoffe\n"}, {"page_pdf": 924, "texte": "                                UN MUSICIEN                                  797\n\nsoyeuse, de boire en été un verre d'eau glacée, de goûter la fraîcheur d'une\nnuit d'août, de prendre un bain tiède dans l'Adriatique, lui a inspiré des\npoèmes musicaux d'un effet très prenant, très évocateur. C'est à ses mélodies\nqu'il conviendrait d'appliquer cette phrase lue je ne sais où : « Elles me font\npenser à des choses que j'aime. »\n                                         *\n                                       * *\n   Ici, tandis que je cours les bois, un fusil sur l'épaule, Bastien prend posses­\nsion de la matinée. Il la peuple de sa pensée, l'emplit de son rêve fougueux et\ntout le salon est arrosé de soleil. Passant tour à tour du piano droit, dit\npiano d'étude, au piano d'exécution, une demi-queue Erard, Bastien se\nraconte à lui-même sa vie ou improvise un nouveau poème d'adoration. Il\nappelle cela sa prière du matin et, comme le povevello, converse avec les\narbres, les oiseaux, les sources. La nature entière et triomphante se reflète\ndans sa mélodie. Inlassablement Bastien exalte la beauté de la Création.\n   Quelquefois j'affecte un départ matinal; je quitte la maison avec un grand\nfracas, puis, faisant demi-tour, je viens me cacher dans la chambre contigue'\nau salon, car Bastien exige la solitude la plus absolue, afin de s'abandonner\nen toute sécurité à son génie. Toute présence le distrait. L'oreille collée contre\nla porte, je l'écoute célébrer l'hymne de joie universelle. Oui, c'est à sa\nmusique d'abord qu'il faudrait appliquer le vers de Lamartine :\n                         Tu n'anéantis pas, tu délivres.\n   Comme un vent de liberté, ou mieux d'heureuse libération s'exhale dans la\nlumière légère que font autour de moi ses ondes musicales.\n   Je l'entends préluder, chercher son atmosphère par quelques arpèges\nsavants. Oh devine qu'il s'amuse, comme un poulain dans la prairie neuve.\nSon esprit galope, s'ébroue, s'attarde sur une note aiguë. Le voici sans doute\nqui cueille une fleur ou qui contemple la fuite de la rivière sous les saules.\n   A présent on dirait qu'il descend dans la plaine. Son harmonie se com­\nplique pour laisser soudain fuser un chant barbare et très simple de moisson­\nneurs. Passent des troupeaux dans les hautes herbes, et le poème du jour\ns'enfle, grandit, toute la terre est en travail, l'œuvre de la création est là\nénorme parmi du bonheur.\n   A travers de hardies dissonances, appelant à son aide les modulations les\nplus nouvelles, Bastien s'achemine à la dominante, c'est-à-dire à\nl'unité, ce symbole de la substance, par des résolutions d'accords que je com­\npare aux énigmes de la nature dévoilée. Il n'est pas rare qu'à cet instant les\nsons ne lui suffisent plus et qu'il sente obscurément, comme Beethoven, la\nnécessité de faire intervenir la voix humaine. Et le voici qui chante.\n   II chante des mots sans suite, de ces vers à peine rythmés que les composi­\nteurs appellent des « monstres », à seule fin de guider l'inspiration et d'am­\nplifier le sujet lyrique. Il chante, imitant tous les timbres, en soprano, en\nténor, en basse, il chante en voix de tête et en voix de poitrine. Et lorsque\nvaincu par la curiosité, troublé dans tout mon être, je me hasarde à regarder\npar la serrure, je le vois sangloter sur le piano brutalement fermé.\n                                      * *\n"}, {"page_pdf": 925, "texte": "798                               DURENDAL\n\n\n   L'après-midi nous réunit. Au cours de nos escalades folles dans la mon­\ntagne Bastien transpose encore dans son langage étrangement imagé, chacune\nde ses sensations.\n   Nous dépassons une vieille femme, et aussitôt, suivant la synesthésie qui\nlui est propre, mon ami de me dire :\n   — As-tu remarqué comme cette voleuse de bois avait le nez en appogia­\nture?\n    Ou bien, parvenus au sommet du plateau de Saint-Nizier, je l'entends qui\ns'exclame :\n   — Ce soleil, hein! quel beau choral!\n   — Et la ville qui s'étend là-bas, comment la vois-tu?\n   — Tiens, parbleu, en ré majeur.\n   — Et ce funiculaire ridicule qui serpente comme un insecte à nos pieds?\n   — Oh ! de celui-là je me fous. Il est tout au plus bon à faire un scherzo.\n   Et nous rions en grappillant des mûres sauvages qu'il appelle « mes chères\npetites double-croches. »\n    Mais c'est le soir qui nous accueille le mieux, lorsque le repas terminé on\nse décide à passer la soirée au salon. Instant propice aux évocations de\nnotre enfance heureuse, avec un verre de fine et un ciel clouté d'étoiles. Je\nlui dis :\n   — Te souviens-tu de la mauvaise musique par quoi nous avons débuté?\n Durant nos messes de communion, le dimanche, au collège, tu jouais ce\ncahier de Théodore Dubois intitulé Douze pièces pour orgue, qui fit la for­\ntune de tous les maîtres de chapelle en mal d'invention. Eh bien! toutes mes\nannées de pension sont là, dans la Toccata en sol, dans la Marche des Rois\nmages ou dans cet Offertoire en mi bémol que ponctuent de discrètes trom­\npettes au récit.\n   — Ah! oui, il y a tant de purs souvenirs accrochés à ces airs médiocres!\n Et que dire du Menuet gothique de Boëllmann ou de sa Prière à Notre-\nDame! Croirais-tu qu'il m''arrive encore de feuilleter ma jeunesse avec ces\npages et d'y respirer mon âme d'enfant. Certes-, depuis, nous avons évoqué de\nplus nobles horizons, grâce à des musiques moins badines. Mais comme je\nt'approuve de me rappeler ces pauvretés et d'avoir l'esprit assez libre pour\n ne point dédaigner l'humble fleur de ce passé!\n    Il me joue la Cantilène nuptiale de Dubois, dont la mélodie rococo a tant\n servi, et dans ces notes usées bourdonnent à mes oreilles la flûte harmonique\n du « positif» et la gambe du « Grand Orgue ». Je revois les solennelles\n messes de communion au matin des grandes fêtes liturgiques, les pastilles\n lumineuses des cierges hiératiques, les plantes vertes autour de l'autel dont\n les marches s'empourprent de la soutane des enfants de chœur, les deux rangs\n d'élèves, bras croisés, sortant à la suite de leurs bancs bien cirés, s'acheminant\n dans un ordre parfait vers la nappe blanche ; et cette musique, à travers\n laquelle s'avivent avec une lucidité extraordinaire d'anciens jours pâlis, me\n donne jusqu'au goût de l'hostie...\n    Puis il me tend dans un charmant abandon le bouquet de ses plus intimes\n pensées.\n"}, {"page_pdf": 926, "texte": "                                UN MUSICIEN                                 799\n\n   « Je voudrais écrire deux poèmes, deux seuls avant de mourir. L'un s'inspi­\nrerait du Centaure de Guérin. L'autre serait la transcription musicale du récit\nde la Passion tel que l'évoque Catherine Emmerich dans une intuition mys­\ntique adorable. Tu as lu et relu le Centaure, tu te souviens de ce chef-\nd'œuvre brûlant comme une après-midi de Grèce. La nature y revêt le visage\nclair d'un faune, les forces cosmiques se haussent jusqu'à la conscience, la\npensée qui git dans toute chose s'élève comme la fumée blanche d'un lis, l'âme\nde l'univers bondit et danse ainsi qu'une nymphe.\n   « Nous nous sommes assez penchés ensemble sur ce livre génial et mysté­\nrieux où la chaste voyante relate sa vision du Drame divin. Eh bien je don­\nnerais toute ma vie, ma vie heureuse à laquelle je tiens tant, pour exprimer dans\nla plénitude de son lyrisme sublime la page où Catherine dans son délire sacré\nmontre le Christ exhalant le dernier soupir sur sa croix, tandis qu' « une cara­\nvane de chameaux avance lentement dans la ville » et qu'un « agneau se met\nà bêler ».\n   On s'attarde à respirer la nuit, fenêtres ouvertes, à cette heure voluptueuse\noù le vent d'août, après la chaleur accablante du jour, pénètre sournoisement\ndans le salon, comme une jeune fille les pieds nus, et dépose sur vos paupières\nbrûlantes son haleine parfumée.\n   La conversation languit, s'étiole à mesure que la tendre poésie des ténèbres\ns'égoutte sur nos cœurs épanouis. Là-bas, par les croisées béantes, les monta­\ngnes ondulent, humides comme des vagues, et si fluidenient bleues qu'on les\nprendrait pour du ciel mouvant. Nous sommes immergés dans le silence,\ndans un silence pareil, si j'ose dire, à de la lumière blanche, parce qu'il n'est\npoint fait d'une seule cessation de bruits, de même que le blanc est composé de\nplusieurs couleurs.\n   Machinalement nous nous sommes assis chacun devant un piano. J'esquisse\nquelques accords. A l'autre bout du salon Bastien me répond, retrouve mes\ntons, complète mon idée. Avec douceur notre conversation se continue de la\nsorte. Les mots sont devenus inutiles ou impuissants. Nous ne nous entre­\ntenons plus qu'avec des sons. Je ne propose que de timides notes nécessaires à\nnotre dialogue musical. Le plus longtemps possible je laisse la parole à Bas-\ntien. Je comprends si bien tout ce qu'il me dit!... Le fantôme de nos vies\nparallèles se tient debout au centre du salon ; l'ombre doucement remuée ne\nporte plus en elle ni faits, ni visions, mais, — ah ! comment me faire compren­\ndre! — des sentiments purs, oui, c'est cela, des sentiments qui glissent dans la\nnuit de la conscience et du temps...\n   ... Jusqu'à ce que ma main accrochant un accord maladroit rompe le charme\nde ce songe presque morbide et désincarné, et nous réveille à la réalité de nos\ncorps.\n   Alors on se lève en même temps, on se heurte à des fauteuils épais, on quitte\nà tâtons la pièce. Et l'on regagne en hâte sa chambre, sans même penser à se\nsouhaiter le bonsoir.\n                                                      TANCRÈDE DE VISAN.\n\n  Novembre 1912.\n"}, {"page_pdf": 927, "texte": "         Le beau Dimanche\n\nBien que ne vivant plus parmi tes maisons blanches,\nMon village, je sais la paix de ton dimanche...\n\nL'après-midi d'azur, comme un présent du ciel,\nVerse son trésor d'or sur les champs d'espérance.\nLa campagne royale, en manteau de silence,\nSourit, puisque c'est fête, — et la brise de miel\nChante avec les oiseaux qu'il n'est pas vain de vivre.\nA peine l'on entend le murmure que font\nLes mille lèvres en prières des moissons...\nDans le gazon discret, toutes les fleurs sont ivres\nD'avoir bu du soleil avec les papillons.\nEt les vieux paysans arpentant les sillons,\nEcoutant au lointain une cloche se taire,\nSongent qu'un jour pareil, ils seront sous la terre !\n\nO douceur du dimanche au long des blés mouvants !\nVoix du ciel, chant de cloche effeuillé dans le vent !\nA l'horizon, silence des petits villages !\nBalancement lent et sacré des beaux feuillages !\nUne procession doit sortir en ce jour?...\nOn l'attend... Qu'il fait bon ! l'air frôleur est d'amour !\nEt de ces routes, le grand signe de la croix\nUnit mon cœur au ciel et la campagne au bois !\n\n                          *   *\n\nMais Marne Annie, elle, est restée à la maison.\nJe vois, sous son bonnet noir à fleurs violettes,\nSes yeux tristes sourire ; — et ses bandeaux gris sont\nDemi-deuil, tels son tablier de cotonnette...\nElle a la taille plate, un dos un peu voûté,\nMais sa démarche est vive encore et la clarté\nQui caresse les murs crépis de la cuisine\n"}, {"page_pdf": 928, "texte": "                 LE BEAU DIMANCHE                        801\n\n\nRajeunit le vieux corps de ma pauvre cousine...\nElle s'assied près de la table de bois blanc.\nLa bouilloire chantonne ouvrant son bec de poule ;\nDehors, le coq perché sur le fumier flambant,\nTel un lyrique ivrogne que le soleil soûle,\nClaironne un verbe étrange aux échos d'alentour.\n\nMais nul que lui ne trouble la paix de la cour...\nL'étable bâille et dort, et plus loin la prairie\nSe déroule, ainsi qu'une calme rêverie,\nJusqu'au ciel bénissant par ses doux peupliers.\nMarne Annie songe en chiffonnant son tablier ..\nMais voici qu'un pas lent vient le long de la haie ;\nEt c'est une autre paysanne de Hesbaye...\n\n« Bonjour ! bonjour ! » Elles n'ont pas tendu la main,\nCar depuis que Clara descendait le chemin,\nDepuis qu'Annie était rêveuse à sa fenêtre,\nLeurs cœurs s'étaient déjà tous les deux confondus.\n\nOn coupe le pain blond... Ciel ! le beurre est fondu !\nLa cafetière exhale un parfum qui pénètre.\nLa tasse rose ou bleue est à devise d'or.\n« Voici celle du pauvre mari qui est mort. »\n\nEt le silence est grave et le coq fait silence...\n\nDes larmes ont failli couler de leurs yeux noirs.\n\" Mais pourquoi réveiller encore les souvenances? \"\nLe café pris, la nappe est pliée. « Et viens voir\nLes fleurs de mon jardin... » Elles montent la sente\nEt leurs gestes sont las, et leur démarche lente.\nLe beau soleil se mire au cœur des tournesols,\nDes petits pois sont nés sur les branches des rames,\nToutes les fleurs exaltent les trésors du sol\n\nEt ce cantique vert chante jusqu'en leurs âmes !\n\nVoici la giroflée et la rose et l'œillet,\nLa pensée a déjà son visage inquiet,\nLes fuchsias sont des cloches au battant trop long...\n— On aperçoit l'église au fond bleu du vallon.\n"}, {"page_pdf": 929, "texte": "802                         DURENDAL\n\n\n      A côté c'est le grand pignon du presbytère,\n      Dont la fenêtre vous regarde avec mystère,\n      Et le petit village heureux et confiant\n      Eparpille ses maisons claires jusqu'aux champs.\n\n      Mais, écoute ! La tour dit l'heure par ses cloches.\n      O caresse des cloches lointaines et proches !\n      C'est comme une âme qui vous frôle et puis s'enfuit,\n      Laissant dans votre cœur tomber un peu de nuit!...\n\n      « Il fleurira plus tard, le pieux chrysanthème. »\n      C'est pour ceux-là qui leur disaient jadis : « Je t'aime. »\n      Tout leur deuil ancien renaît au seuil du soir,\n      Et des larmes brillent encor dans leurs yeux noirs.\n\n      Voici que l'Angélus, doucement angélise\n      La plaine et le silence alentour de l'église...\n\n      Le couchant d'or éclate ; — son dernier rayon\n      Teint de pourpre la robe verte des sillons.\n\n      Bien que ne vivant plus parmi tes maisons blanches,\n      Mon village, je sens la mort de ton dimanche...\n\n                                               DÉSIRÉ-J.   DEBOUCK.\n"}, {"page_pdf": 930, "texte": "     De \" La Glèbe héroïque „\n                  au \" Cœur timide „\n                                          (1894=1912)\n\n\n                    NOUS avons été un des premiers, sinon le premier, à saluer\n                       l'aurore de ce beau talent qu'est aujourd'hui M. Georges\n                       Virrès. C'est dans Durendal, fondé de la veille, que l'auteur\n                       du livre d'aujourd'hui publia, en 1874, la Naissance des\n                       Etoiles et Terrien, ces deux nouvelles, où sont indiquées\n                       déjà, par le titre et la manière, les deux faces différentes, à\n                       la façon d'une médaille, d'une seule frappe caractéristique\n                       et inimitable.\n    Il y aura tantôt vingt ans de cela ! Georges Virrès, le Campinois, était alors\ndans toute la verdeur de sa jeunesse. C'était un vin jeune et nouveau, d'une\n couleur violente, âpre au goût, d'un puissant terroir, en pleine fermentation\ndébordante; mais, à la lumière et à la langue, on devinait que, le jour où ce\ncru littéraire aurait vieilli et se serait dépouillé, il resterait une marque célèbre\net un régal pour les palais délicats de la plus exigeante critique.\n    Il y avait, à dire vrai, en ce temps-là, quelque chose d'emprunté dans cette\nmanière. Dans la cuve en ébullition un autre écrivain avait jeté, en passant,\nson ferment particulier. On a pu craindre un moment que la formation de ce\nvin nouveau en fut troublée et corrompue. Ces craintes étaient vaines. Si\n M. G. Eekhoud a pu espérer, jusqu'à La Bruyère ardente, recruter un\ndisciple de plus à la cause du naturalisme, il a dû être déçu en lisant Les Gens\nde Tiest, et il sera, Dieu merci, désespéré à jamais par ce dernier livre, Le\nCœur timide (1), dans lequel M. Georges Virrès se libère définitivement d'un\nvoisinage inquiétant, prend sur lui la revanche que nous avions prévue et\ns'élève jusque sur les purs sommets de l'idéalisme. J'ajouterai encore,\npuisque je mets en cause des influences et qu'il s'agit d'un roman, que l'au­\nteur a bien fait en ne suivant pas le conseil que lui donnaient les auteurs des\nPages choisies (J. Boubée et Ch. Pana, S. J.), qui disaient: « C'est un\nlyrique et peut-être vaudrait-il mieux qu'il n'écrivît pas de romans. » Les\njésuites, hélas! ont toujours été, pour les jeunes littérateurs, de médiocres\nguides.\n\n\n  (1) L e Cœur t i m i d e par G e o r g e s V i r r è s . Editeur G. Mertens, 21, rue Je l'Industrie,\nBruxelles. (Paris, Gabalda, 90, rue Bonaparte.)\n"}, {"page_pdf": 931, "texte": "804                                 DURENDAL\n\n\n   M. FirminVan den Bosch a analysé les premiers romans de Georges Virrès.\nOn retrouvera ces pages dans ses Impressions de. littérature         contemporaine\n(p. 168)etla Littérature d'aujourd'hui (p. 213).\n   La Glèbe héroïque, qui soulignait de lyrisme quelques beaux gestes de la\nGuerre des paysans et la Bruyère ardente, où s'évoque, dans le cadre de la\nCampine rustique, l'amour de Manus de Mina, sont deux livres de débuts,\nlivres de couleurs vives et de jeune exaltation qui ravirent notre adolescence\net dont nous ne pouvons relire les plus belles pages sans éprouver le Irisson de\nla beauté et de l'enthousiasme.\n   Les Gens de Tiest, une « humble petite tragédie » selon la définition si\njuste de Van den Bosch, située dans « la petite ville en grisaille, grisaille des\nchoses et grisaille des êtres », révéla la personnalité vraie de Virrès. Derrière\nles choses de sa terre natale, ses yeux commençaient d'apercevoir les âmes\navec une douceur et une acuité de vision qui étonna. Les deux premiers livres\navaient fait croire à un peintre de la plume. Un amateur d'âmes se révélait.\nLe paysagiste se doublait d'un observateur et le descriptif d'un analyste du\ncœur humain.\n   L''Inconnu tragique confirma ces espérances et les grandit. L'auteur se pro­\nmène dans sa Campine pour en évoquer la vie secrète et mvstérieuse.\n   Je signale, pour mémoire seulement, Ailleurs et chez nous, un petit livre et\nde jolies pages sur l'Italie, Florence, l'Ile-de-France, Paris, le retour au pays,\nbref un pèlerinage d'artiste.\n   Le Cœur timide met en images et déroule, dans le cadre de la Campine, le\ntendre attachement, comme on dit dans la Princesse de Clèves, de Pierre de\n Herin, le fils des châtelains du Valvert, de braves gens tous, y compris\nl'amoureux, pour Mme d'Asberg, née Juliette Servet, une honnête femme,\nmariée à un homme qui a le double de son âge. L'essentiel de ce livre c'est la\nmise à nu, l'histoire si l'on préfère, d'un cœur et même, un peu, de deux,\nmais surtout de celui du jeune de Herin, parce que la touchante jeune femme\nn'apparaît vraiment qu'à l'arrière-plan, et comme dans l'ombre, une ombre\nrafraîchissante plutôt qu'excitante. Vis-à-vis d'un être timide qui, selon son\nvœu, \" ne résiste pas aux influences \" la jeune femme fait office de conseillère\namicale. Elle suggère des directions. Une amitié franche naît de la réciprocité\nde leurs sentiments. Cette amitié grandit et s'élève sans retomber jamais. Ce\nn'est pas d'une âme vulgaire cette pensée, traduite par ce noble cri :\n« Croiriez-vous que je m'oblige à certaines actions, en pensant que vous les\napprouveriez. » On ne s'étonne pas que l'image de la jeune femme se nimbe,\naux yeux de qui prononça cette parole, de ferveur et de respect. Aussi ne\ns'abaissera-t-il jamais, cet ami exalté, à une action qui ne serait pas digne de\ncet amour secret (p. 282).Mmed'Asberg est une partenaire digne de ce hautain\nidéal. Elle prend, en de telles extrémités, la seule résolution possible : elle fuit.\nEt quand, par un hasard merveilleux, la destinée les met une minute face à\nface, seul à seul, au moment où la passion sonne à leurs oreilles sa fanfare\nendiablée, le devoir les arrête     Juliette et Henri s'éloignent, à jamais, pense-\nt-on. Le roman s'achève, il va finir, lorsqu'au Valvert parvient cette nou­\nvelle : la mort de M. d'Asberg, malade depuis quelques mois. C'est le dernier\n"}, {"page_pdf": 932, "texte": "          DE « LA GLÈBE HEROÏQUE » AU \" CŒUR TIMIDE                     \"    805\n\n\n épisode de Cœur timide; mais on ne m'ôtera pas de l'idée que ce dénouement\n provisoire n'est pas une conclusion suffisante et que M. Georges Virrès ne\n nous doive pas maintenant, après une telle alerte, la suite et la fin vraie,\n quelque chose comme le Cœur audacieux ou Madame d'Asberg fiancée. Ne\n serait-ce pas une belle étude, et à hauteur du talent de l'écrivain, de montrer\n ce qu'une femme, de la valeur morale de son héroïne, est capable d'ajouter\n de ressources, à celle d'un homme très bon mais timide, pour réaliser un\n beau couple humain magnifique et harmonieux '.\n    Le Cœur timide n'est pas seulement d'un excellent écrivain, il est d'un\n connaisseur très averti de cette partie de la psychologie humaine. L'aventure\n sentimentale de Pierre de Herin démontre à souhait comme la timidité est\n une inhibition, ou si l'on préfère une organisation imparfaite soit des actes,\n soit des pensées, soit des sentiments, soit même des uns et des autres. Il n'y\n a pas jusqu'à la suprême audace qui accompagne le quasi enlèvement de\n Mmed'Asberg, dans la forte scène de l'auto, qui ne témoigne que Virrès a été\n bon psychologue en affirmant que le timide est quelquefois l'envers d'un\n audacieux.\n   J'ai sauté par-dessus les épisodes multiples où s'est complu parfois un peu\n longuement le romancier, par exemple cette candidature au conseil provincial,\n narrée tout au long, et qui est un si bon tableau de mœurs. L'auteur, suivant\n en ceci l'exemple que donne, en ses romans, M. Henri de Regnier, s'est\namusé à peindre ses personnages avec minutie, sûr que nous partagerions son\nplaisir; et il ne s'est pas trompé. Quand on ferme le livre, ses héros demeurent\net continuent de vivre dans notre souvenir. Le cadre où se meuvent les per­\nsonnages n'est pas moins intéressant, et ceci était à prévoir de la part du\nnarrateur lyrique de la Glèbe héroïque et de la Bruyère ardente. Le Valvert,\net surtout le Burg du Heiland, la vieille habitation au château rouilleux\nentourée de douves, sont de parfaits tableaux. J'ai admiré, marquées en\nlignes sobres, quelques descriptions : un champ au temps de la mois­\nson, une cour de ferme au printemps, tel paysage, tel marais, qui avaient la\nvaleur d'eaux-fortes.\n   Bref, pour me résumer, le dernier roman de M. Georges Virrès m'a\nenchanté pour sa belle sincérité passionnée d'étude humaine, par sa valeur\npsychologique, et sa beauté de peinture parfaite des hommes et des choses.\n   J'ai retrouvé, au fond du cœur, et rallumé, en le lisant, ce soir de décembre,\nl'enthousiasme que m'avait causé, au glorieux soleil d'été, les pages ardentes\nde la Glèbe héroïque. De son premier livre à celui-ci, chaque œuvre\na marqué une ascension de plusieurs marches vers plus de grandeur et plus de\nperfection.\n   De tels exemples de vaillance et d'oeuvres nous sont chères comme la plus\nbelle leçon de fraternité littéraire. Il fut un temps, où nous nous sentions\nfiers de crier à ce cadet : courage! Et aujourd'hui, que le voilà, dressé devant\nnous, comme une sorte de Walter Scott de la Campine, glorieux de ses beaux\nlivres, il nous semble que les titres sont renversés, que c'est nous qui sommes\nle cadet et lui l'aîné!\n                                                                POL DEMADE.\n   Haeltert, 8 décembre 1912.\n"}, {"page_pdf": 933, "texte": "                            Vieux Noëls\n\n                  LES chansons de Noël constituent une des branches les plus\n                    importantes du folklore musical de tous les pays. Elles ont\n                    alimenté toute une littérature. En France notamment, les\n                    Bibles, Grandes Bibles des Noëls foisonnent. En Wallonie,\n                    les chansons de Noël ne sont pas moins nombreuses; un\n                    recueil liégeois manuscrit, qui nous fut communiqué jadis\n                    par M. Auguste Doutrepont (auteur d'un excellent ouvrage\n                    sur les noëls wallons) (1), en contenait près de cent cin­\nquante. De tout cela, la tradition populaire contemporaine n'a gardé que bien\npeu de chose, les livres seuls nous permettent de nous rendre compte de l'im­\nportance de l'ancienne production « noëlique » ; et l'on peut même, légiti­\nmement, se demander jusqu'à quel point ces œuvrettes innombrables furent\npopulaires, du moins en ce qui concerne les textes.\n   Pauvre poésie, à la vérité, que celle-là! On vante, et non sans raison, sa\nnaïveté, sa piété simple et touchante. Mais dans le grand nombre des textes,\non surprend certaines prétentions littéraires et poétiques qui révèlent le lettré,\nle demi-lettré plutôt, et font soupçonner dans cette ingénuité qui nous avait\nséduit quelque chose de voulu et d'artificiel, des pastiches de modèles popu­\nlaires perdus.\n   Le fait que la plupart des noëls sont écrits en dialecte vient plutôt à l'appui\nde cette remarque; comme l'observe M. Tiersot, le vrai poète populaire\naffecte, dans ses productions, de se servir plutôt de la langue littéraire, plus\nrelevée à ses yeux, tandis que le lettré régional emploie volontiers le dialecte,\npeu estimé du peuple lui-même, mais dont il apprécie, lui, le pittoresque et le\ncharme expressif; demeuré paysan, Mistral eût peut-être écrit en français. Au\nsurplus, tout est mystère dans l'origine des vieux noëls. L'immense majorité\nd'entre eux est anonyme. Quels sont les auteurs, les poètes occasionnels de ces\nhymnes naïves? Sans doute des religieux obscurs, moines, prêtres desservant\ndes modestes paroisses rurales, organistes, maîtres d'école du temps passé,\nque sait-on ?\n   Les genres poétiques des noëls offrent plus de prise à la critique. Ils sont au\nnombre de deux : celui du cantique et celui des noëls en action. Les cantiques,\n\n\n (1) Les Noëls wallons, avec une étude musicale de E. Closson et six dessins d'Aug.\nDonnay (Liége, publication de la Société liégeoise de littérature wallonne, 1909).\n"}, {"page_pdf": 934, "texte": "                                  VIEUX     NOÉLS                                807\n\n\nles moins nombreux et les moins intéressants, sont de caractère lyrique et ne\ndiffèrent pas des spécimens habituels de la chanson religieuse populaire. Les\nnoëls en action au contraire sont du plus vif intérêt, en ce qu'ils nous montrent\nles derniers vestiges d'une des plus anciennes traditions de la vie religieuse, les\ndrames liturgiques représentés dans les temples de la primitive Eglise aux\ngrandes fêtes, Noël, Pâques, etc. De ces célébrations mi-religieuses, mi-pro­\nfanes,'celles relatives à la Noël subsistèrent le plus longtemps. Proscrites dans\nles églises, elles se maintinrent au dehors. On voit saint François, le jour de\n Noël, dresser devant le château de Grecio une étable avec un bœuf et un âne\nvivants, tandis que les paysans des environs, accourus comme jadis les\nbergers, faisaient retentir leurs instruments rustiques. En France, les confrères\nde la Passion obtenaient de Charles VI le privilège de représenter en public le\ndrame de Noël. On jouait dans les églises, les couvents, sous les porches des\ncathédrales, sur les places publiques, dans les maisons. Et la coutume se\nmaintient pour ainsi dire jusqu'à nos jours, jusqu'au début du XIXe siècle, en\n Flandre, en Wallonie, dans le midi de la France, un peu partout.\n   En quoi consistent ces représentations? L'argument reste toujours le même\net, par suite de l'identité et de la simplicité du sujet, une certaine monotonie\nse dégage des vieux recueils. Les personnages (dans l'ordre de leur impor­\ntance] sont les Bergers, les Anges annonciateurs, Marie, Joseph, l'Enfant,\nparfois les Mages. Les anges réveillent les bergers, ou l'un d'entre eux, qui se\ncharge de réveiller les autres, lesquels se laissent d'abord tirer l'oreille. Enfin,\non parten troupe vers Bethléem, en emportant des cadeaux de toute nature.\nPrésentation, adoration, retour joyeux en danses et chansons. C'est tout. Pas\nun mot du destin douloureux de l'Enfant, rien du sombre pressentiment de\nMörike qui, dans une « vieille image », distingue, dans le paysage où s'ébat\nJésus, l'arbre qui fournira le bois de la croix. La Noël est la fête joyeuse par\nexcellence et l'on conçoit avec quelle ardeur elle devait être célébrée par le\npeuple qui, aux âges de tyrannie, de guerre et de famine, pouvait y puiser\nchaque année le vague espoir des libérations futures... Pour ce scénario naïf,\npas n'était besoin de décors, le jeu des acteurs, les accessoires suffisaient à situer\nl'action.\n   Dans quelle mesure ces piécettes étaient-elles musicales? On semble géné­\nralement admettre qu'elles étaient intégralement chantées, c'est-à-dire que les\nnoëls chantés, dramatiques, dont il a été question plus haut, les contiendraient\ntout entiers. Mais nous pencherions plutôt à croire qu'au fur et à mesure où\nles noëls cessèrent d'être représentés, leur action se condensa en chansons qui,\nde leur origine première, gardèrent le caractère dramatique et dialogué.\n   Ces chansons, d'ailleurs, ne sont pas très anciennes, la plupart ne paraissent\npas antérieures au XVIIIe siècle, pour autant qu'on puisse en juger d'après les\nversions conservées, — qui peuvent, il est vrai, n'être point les plus anciennes.\n Les textes, en français ou en dialecte, retracent sous forme de dialogue les\nquelques épisodes retracés plus haut. On y trouve en abondance de ces ana-\nchronismes qui donnent tant de charme aux tableaux des vieux maîtres évo­\nquant des scènes bibliques dans le décor des villages flamands de leur temps.\n Ce que l'on offre à la Vierge, ce sont les friandises et les mets du pays, les\n"}, {"page_pdf": 935, "texte": "808                                DURENDAL\n\n\nobjets qui, aux rustiques chanteurs, apparaissent comme de première nécessité:\ndes fagots, des allumettes, des œufs, du sucre, du beurre, des gâteaux, de la\ncannelle, de la bière, etc.\n   Comme presque toujours dans la chanson populaire, la musique est d'une\norigine toute différente de celle des paroles, celles-ci étant généralement pos­\ntérieures et calquées sur le rythme de la première. D'où viennent ces mélo­\ndies? Ici, le mystère est encore plus impénétrable, le même « timbre », avant\nde devenir noël, ayant probablement été chanson d'amour, chanson satirique,\nair à danser, etc. De même que les textes, ces mélodies, à part quelques spé­\ncimens exhibant les vieux modes ecclésiastiques, ne paraissent guère remonter\nau delà du XVIIIe siècle. En raison du caractère joyeux de la fête qu'elles\ncélèbrent, la plupart sont d'allure vive et joyeuse. Parmi les noëls français et\nwallons, le rythme dominant est un six-huit à l'allure de marche rapide et\nlégère. Nonobstant cette pauvreté rythmique, qui tourne vite à la monotonie,\nla plupart possèdent au plus haut point les qualités de grâce et de charme qui\nsignalent l'ancienne chanson française.\n\n                                                        E R N E S T CLOSSON.\n"}, {"page_pdf": 936, "texte": ""}, {"page_pdf": 937, "texte": "B U S T E DE S. M. L E ROI L É O P O L D II\n\n\n           (THOMAS VINÇOTTE)\n"}, {"page_pdf": 938, "texte": "                    Chronique du Mois\n\n                           Chronique Musicale\nLe deuxième et le troisième concerts populaires — Deu­\n xième concert Ysaye. — Récital Eisenberger. — Récital\n Wybauw-Detilleux. — Le concert de M lle H . Dinsart.\n   M. Peter Raabe, directeur des concerts de Weimar, peut être rangé au\nnombre de ces chefs qui vivent intensément une œuvre au moment où ils la\ndirigent et dont la conviction, la ferveur communicatives se répandant invin­\nciblement sur l'orchestre tout entier, lui impriment une force de cohésion et\nune sincérité d'élan admirables. La cinquième symphonie de Tschaïkowsky\nest une composition assurément fort vibrante mais d'ordre secondaire et s'il ne\nfaut chercher ici ni pensées profondes ni grand essor poétique, si l'œuvre\ndemeure extérieure, d'inspiration inégale et de ligne architecturale indécise,\non doit reconnaître que le très remarquable capellmeister qu'est M. Raabe a\nsu en tirer un merveilleux parti, dégageant de cette musique tout ce qu'elle est\nsusceptible de donner dans l'énergique vitalité de ses rythmes, dans la fougue\nardente de ses peintures orchestrales dont d'ingénieuses oppositions de\ntimbres et de belles progressions sonores contribuent à aviver l'éclat. Il y a\nlieu de signaler surtout le Finale évoquant le tumultueux fracas d'une bataille\nau milieu duquel retentit soudain l'appel d'une fanfare victorieuse.\n   Moins intéressant est son concerto pour piano en si bémol, dont. la belle intro­\nduction d'accords soutenus parcourant toute l'étendue du clavier semble\ndonner des promesses qu'il ne tient aucunement par la suite. De facture très\nbrillante il n'est pas sans analogie avec les œuvres similaires de Liszt, traitées\ntoutefois par le maître hongrois avec bien plus de verve et de couleur, mais\ndans lesquelles le trait de piano cultivé pour l'amour du trait s'arroge aussi une\nprépondérance qui ne tarde pas à devenir importune. La superbe maîtrise de\ntechnique déployée dans l'exécution de ce concerto par Lamond a atténué\nsans doute dans une certaine mesure l'impression de longueur qu'il fait naître\nsans parvenir cependant à en masquer complètement les faiblesses. Lamond\nn'a pas été particulièrement heureux dans ses interprétations de Chopin, du\nmoins en ce qui concerne la Ballade et la Polonaise en la bémol qui, par\nparenthèse, figurent sur les programmes de nos concerts avec une insistance\nquelque peu abusive. Ces interprétations furent assez lourdes et, bien que\nsavamment nuancées, elles manquèrent de rayonnement. En revanche, il\n"}, {"page_pdf": 939, "texte": " 810                               DURENDAL\n\n\n revêtit la Berceuse d'une parure exquise de sonorités perlées et transparentes\n et exprima à souhait tout ce que l'étude en ré bémol de Liszt renferme\n d'ampleur harmonieuse et de grâce enveloppante.\n    La Suite Romantique pour orchestre de Joseph Wieniawski est une série de\n pièces aimables, écrites avec autant de goût que de discrétion et parmi\n lesquelles un charmant scherzo de coupe mendelssohnienne mérite surtout\n d'être cité. Le très distingué pianiste que fut Joseph Wieniawski est mort tout\n récemment, et l'insertion de son œuvre au programme prenait ainsi le caractère\n d'un hommage rendu au maître défunt. Le concert se terminait par le poème\n symphonique de Smetana intitulé LaMoldau, poème charmeur extrait du cycle\nMa Patrie et où se rencontrent à la fois l'élégance du dessin, la limpidité du\njet mélodique, la saveur délicate des harmonies descriptives.\n    Le troisième Concert Populaire était conduit par M. Henri Verbrugghen,\nun compatriote, actuellement chef d'orchestre à Glascow et à Edimbourg. Il a\ndirigé la première symphonie de Brahms avec flamme et conviction, bien que\ndans son ensemble cette interprétation ait manqué de profondeur. On a\nentendu également à ce concert deux productions notables de l'école belge,\nMacbeth, de Sylvain Dupuis, paraphrase symphonique aux colorations\nintenses et d'un sentiment dramatique pénétrant, ensuite les Abeilles de Théo\nYsaye, poème antérieurement exécuté aux Ysaye et où le distingué compo­\nsiteur utilise avec maîtrise les multiples ressources de sa palette orchestrale.\nOn admira le jeu très parfait et limpide du pianiste Rosenthal dans le concerto\nen mi mineur de Chopin.\n   Etait-il bien nécessaire de redire cette œuvre élégante et froide où le fier\ngénie du grand poète des Etudes, des Ballades et des Scherzos n'a pas encore\npris son essor et secoué le joug des conventions régnantes? Il renferme, nous\nl'accordons, bon nombre de traits et d'épisodes charmants, de rythmes gra­\ncieux et délicats. Toutefois, comme le concerto en fa mineur qui lui est\nsupérieur au point de vue poétique, bien que de forme et de développements\nsimilaires, il se rattache à la conception étroite du concerto qui prévalait\nalors et d'après laquelle le compositeur, enchaîné par la préoccupation absor­\nbante de faire éclater les dons du virtuose, encerclé fatalement par là même\ndans un horizon mesquin et borné, ne pouvait arriver à cette pleine liberté de\npensée, d'inspiration et d'écriture nécessaire pour créer les chefs-d'œuvre.\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Le second concert Ysaye était consacré à Brahms avec un programme concis\nmais substantiel. M. Ernst Wendel, directeur de l'orchestre philharmonique\nde Brème, saupoudra d'une verve primesautière et étincelante les fameuses\nvariations pour orchestre sur un thème de Haydn, où la pensée naïve du vieux\nmaître se transformant avec une souplesse étonnante, revêt les significations\nles plus opposées, tour à tour badine, énergique, spirituelle, plaintive, héroïque.\n   On y entendit aussi la quatrième symphonie du maître de Hambourg, trop\nrarement exécutée, et dont M. Wendel dirigea une interprétation approfondie,\nriche de vie et de lumière. Il en fit surtout apprécier les deux premiers mouve-\n"}, {"page_pdf": 940, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                 811\n\n\nments qui sont d'ailleurs les parties les plus plastiquement et expressivement\nbelles de la symphonie, l'Allegro du début par sa structure grandiose, par\nl'ordonnance majestueuse et toute classique de ses développements, l'Andante\npar sa gravité recueillie, la poésie songeuse et attendrie de son inspiration.\nMais l'impression la plus pénétrante de cette séance Brahms fut le concerto\npour violon en ré majeur que Jacques Thibaud chanta de toute son âme de\ngrand artiste, avec une splendeur de sonorité, une noblesse et une profondeur\nde sentiment qui firent apparaître toute la rayonnante beauté de l'œuvre.\n\n                                      *       *\n    Le premier récital à Bruxelles de Séverin Eisenberger a fait sensation, révé­\nlant un artiste exceptionnellement doué et un des pianistes les plus complets\nque l'on ait entendu ici depuis longtemps. Il joint l'ampleur de la sonorité à un\nsens exquis des colorations, la beauté plastique et le modelé du trait à un art\nd'orchestrer qui est la caractéristique des grands poètes du clavier. A cet\nensemble rare de qualités servies par une technique prestigieuse, et qui le rat­\ntache à la glorieuse tradition de Rubinstein continuée par d'Albert, vient\ns'ajouter chez Eisenbergerune remarquable faculté à pénétrer et à traduire le\ngénie propre de chaque maître. Il exposa une savoureuse suite de Händel dans\nun style orchestral d'une noblesse soutenue, vêtit la Pastorale et un Capriccio\nde Scarlatti de rythmes souples et étincelants, dissimula à force de verve spiri­\ntuelle les côtés trop techniques des Variations de Brahms sur un thème de Paga-\nnini. Les grands noms de Schumann et de Chopin étaient représentés à ce récital\npar la Fantaisie en ut et la Sonate en si bémol mineur, ces deux poèmes immor­\ntels qui, exprimant un monde de pensées et de sentiments, figurent au nombre\ndes monuments de la littérature du piano. Nous n'avions jamais entendu jus­\nqu'ici interpréter la Fantaisie de Schumann avec la grandeur de style appro­\npriée à cette composition géniale qui, d'un bout à l'autre, est empreinte du\nsymbolisme le plus élevé, vibrant au début de sonorités suaves et comme cons­\ntellées de rayons, puis tour à tour passionnée, lyrique, nimbée de mystère et\noù, sauf dans la partie centrale, le trait de piano doit en général se dépouiller\nde toute matérialité pour s'estomper discrètement dans un horizon de rêve.\nEisenberger fut encore plus beau dans la Sonate en si bémol mineur de Chopin,\nce fier poème de douleur et d'héroïsme dont la Mort est le protagoniste et qui,\nlourd de sanglots, apparaît comme une frémissante synthèse de l'existence\nhumaine. Sous les doigts du puissant artiste, elle revêtit toutes ses significa­\ntions, merveille de couleur, d'enthousiasme et d'émotion tragique. On acclama\ntriomphalement le jeune maître qui, espérons-le, ne tardera pas à nous revenir\npour nous interpréter quelques-unes des grandes œuvres de Beethoven.\n                                          *\n\n  Le récital annuel de chant donné par Mme Wybauw-Detilleux à la Grande-\nHarmonie fut, comme de coutume, des plus intéressants. Le programme\nse composait d'oeuvres anciennes et modernes, quelques-unes ignorées,\nrévélatrices, la plupart caractéristiques de l'époque dont elles portent la date.\n"}, {"page_pdf": 941, "texte": "8l2                               DURENDAL\n\n\nC'était comme un exposé succinct de l'histoire du chant à travers les siècles,\net la rencontre imprévue d'Adam de la Hale avec Alfred Bruneau et Gabriel\nFabre offrait un charme de contraste très piquant. Le public a pris un plaisir\nextrême à entendre de jolies et naïves mélodies, le Roy et le Fermier de Mon-\nsigny, la Vieille de Blangini, 1''Impatience de Rameau, etc., avant de s'émou­\nvoir à l'audition de pages telles que la Caravane de Chausson, l'Orgue de\nGabriel Fabre, Phidylé de Duparc. Il fallait l'autorité, le talent souple, la voix\nétendue, flexible, généreuse de M me Wybauw-Detilleux pour assurer la bonne\nexécution d'un programme si copieux et si varié. Sa diction parfaite, son senti­\nment exquis des nuances, sa mimique expressive et toujours appropriée ont fait\nvaloir les moindres détails et les plus fines intentions des oeuvres interprétées.\nDans les pages dramatiques surtout M me Wybauw a été impressionnante. Son\norgane sonore et vibrant, sa compréhension profonde, son émotion intense et\ncommunicative lui ont valu un grand et légitime succès.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n    Le concert donné à la Grande-Harmonie par Mlle Hélène Dinsart, l'élève\nsi douée du maître Arthur De Greef, classe définitivement la sympathique\nartiste au nombre de nos virtuoses les plus remarquables. On l'avait entendu\njusqu'ici dans des récitals et elle a tenu à révéler aussi ses pouvoirs de réali­\nsation dans le domaine du concerto avec orchestre. Son choix s'est arrêté sur\ndeux œuvres très significatives et peu jouées, le deuxième concerto de Brahms\n(si bémol majeur) et le cinquième concerto de Saint-Saëns (fa majeur), que\nleur diversité d'inspiration et de style devait mutuellement faire valoir par le\ncontraste. Dans le concerto en si bémol de Brahms, qui se définirait mieux\nune symphonie avec partie de piano obligée, se retrouve tout le génie du\nmaître de Hambourg, gravité altière de la pensée, sentiment profond mais\ncomme voilé et contenu, intense vitalité des rythmes, tous ces éléments de\nbeauté se coordonnant de manière admirable et s'exprimant en une forme\nchâtiée et splendide. Le concerto de Saint-Saëns, où la partie de piano se\nfusionne aussi étroitement dans l'ensemble symphonique, a moins de ligne et\nde structure, mais se pare d'un charme peut-être plus immédiat, triomphe par\nsa verve, sa libre fantaisie, la mélancolie de ses exotismes mauresques, la\nsaveur rare et fine de son coloris.\n    Mlle Dinsart sut donner à chacun de ces concertos son caractère particulier.\nElle joua le concerto de Brahms en musicienne accomplie, avec autant d'auto­\nrité que de style, joignant la délicatesse à la puissance, l'éclat de la sonorité à\nun sentiment très perspicace et affiné des nuances. Dans le concerto de Saint-\n Saëns, elle fut charmante de brio et d'aisance, s'inspirant de l'interprétation\nsi spirituelle et enveloppante d'Arthur De Greef en ce même concerto, déga­\n geant avec une grâce infinie toute la poésie de l'œuvre, et faisant apprécier les\nressources d'une technique aussi pure que souple et brillante. M lle Dinsart\n termina son concert par la fameuse Danse des Morts de Liszt, construite sur\n le thème du Dies Irae, et où la majesté du chant liturgique est noyée dans des\n flots de sonorités macabres et de traits vertigineux, idée singulière n'ayant pu\n"}, {"page_pdf": 942, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                813\n\ngermer que dans une imagination affolée par l'ambiance romantique de\nl'époque. « Ces morts manquent de savoir-vivre », me disait spirituellement\nun ami. La Todtentanz, composition farouche et tumultueuse, mais d'exé­\ncution redoutable et où s'accumulent des difficultés sans nombre, trouva dans\nMlle Dinsart une interprète superbe d'énergie et de bravoure.\n   L'orchestre, composé d'éléments excellents, était conduit par Arthur\nDe Greef, dont la direction très compréhensive nuança richement et équilibra\ndans un ensemble parfait l'exécution de ces œuvres, où les parties d'orchestre\nont une importance si grande.\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n      La Missa Solemnis « en ré » de Beethoven aux\n          concerts de musique sacrée à Anvers\n   Le génie intensément humain de Beethoven a transformé les paroles litur­\ngiques en le plus lyrique des poèmes. Si les messes de plain-chant sont les\nprières, les hymnes ou les lamentations de la foule des âmes spirituelles, la\nmesse, de Beethoven est faite des cris et des élans sublimes de son douloureux\net grand cœur. S'il avait eu la foi plus sereine, peut-être n'aurait-il jamais\nécrit cette messe qui n'est, à mon sens, qu'une lutte éperdue pour conquérir\ncette Paix qu'il désira toute sa vie durant, mais ne trouva jamais. Sans doute\ndécrira-t-il sans hésitation la grandeur et la majesté du Κυριος Tout-Puis­\nsant, mais le « eleison » suit aussitôt... et pleure. L'élan de joie fébrile du\n« Gloria » se brisera net, et la prière de « Paix à la Terre » se murmure en\ntremblant. D'ailleurs, le développement anormal des deux finales — celui\ndu Credo et celui de l'Agnus — marquent le sens de l'œuvre. La Paix, la\nJoie! Beethoven les désira de toute l'ardeur de son cœur inquiet. C'est la Joie\nqui, plus tard, lui inspirera le finale surhumain de sa neuvième Symphonie;\nc'est la Paix suprême dont il eut, ici, la vision magnifique dans son et vitam\nventuri saeculi; c'est la Paix, enfin, qu'il implore à la fin de sa messe : dona\nnobis pacem et cette pathétique prière résume l'œuvre. Beethoven avait\nconfiance et le début du dona nobis pacem exprime ce calme; mais quels\nsouvenirs ou quelles appréhensions le harcèlent? L'orchestre, sous des\nclameurs de guerre, étouffe les chants paisibles. C'est l'orage, l'anxiété, le\ndoute, la malice. Et, meurtri, le cœur implore : dona nobis pacem. Cette\nœuvre est bien le cri de détresse poussé vers le ciel par ce pauvre grand\nhomme, qui, suivant une belle parole, « resta solitaire parce qu'il ne trouva\njamais un autre cœur aussi profond que le sien ».\n   Il faut rendre hommage à M. L. Ontrop qui sut mener à bien cette œuvre\nhérissée de difficultés. Peut-être, le geste, très exubérant, manque-t-il quelque\npeu d'élégance, mais il est très malaisé, ne l'oublions pas, de tenir en mains\ncette masse d'exécutants et surtout les chœurs, composés en majeure partie\nd'amateurs. Admirablement stylés, ces chœurs furent d'ailleurs excellents :\ngrand souci des nuances et franchise de l'attaque. Un regret : n'aurait-on pu\nrenforcer un peu les basses et les alti? Parmi les solistes, bons en général,\n"}, {"page_pdf": 943, "texte": "814                                 DURENDAL\n\n\ncitons hors pair M me Strouck-Kappel, soprano à la voix étendue et mélo­\ndieuse, et M. J. Camby, dont l'archet artiste détailla le solo de violon du\nSanctus, cette douce et consolante prière, et fit chanter merveilleusement.\nL'orchestre très attentif ne mérite que des éloges.\n   Cette belle exécution fait honneur à tous ceux qui y contribuèrent et\nsurtout à M. Ontrop qui l'osa entreprendre et la conduisit au succès.\n                                                    Louis VAN DEN BOSCH.\n\n\n\n                              Les Salons d'Art\n             La L I I I e Exposition des aquarellistes\n   L'aquarelle, mieux que tout autre procédé, se prête aux effets faciles qu'af­\nfectionnent les amateurs du joli et du fignolé. Avec un peu d'adresse de main\net du coup d'œil vous faites une aquarelle passable, si vous y ajoutez quelques\ntons habilement corsés, quelques accents flatteurs — feuilles jaunies, tronc\nde bouleau, toit rouge, — vous avez conquis la foule et votre succès est\nassuré.\n   Car la foule a le goût bizarre! Observez-la dans les salles d'exposition et\nnotez ses réflexions. Elle est presque exclusivement occupée du détail et c'est\nau rendu du détail que vont toutes ses admirations. Les minuties qu'elle ne\nverrait pas dans la nature elle s'émerveille qu'on les reproduise si exactement,\nelle croit découvrir dans la fidélité de cette reproduction le critère de l'œuvre\nd'art. Impression d'ensemble, beauté du dessin, harmonie de la couleur, sens\nartistique... elle s'en moque... bien plus... elle les ignore.\n   C'est donc aux peintres qui voient la nature par le petit côté que vont les\ngrands succès, leur talent n'est ni trop haut pour être incompris, ni trop\nbas pour être dédaigné, il constitue un bon article courant d'une vente cer­\ntaine.\n   Le père du genre, car il est des paternités et des responsabilités en peinture\ncomme en littérature, est à coup sûr M. Uytterschaut, l'infatigable paysagiste\nuniversellement connu. M. Uytterschaut peint ses aquarelles un peu comme\nune cuisinière experte fait des crêpes; c'est toujours réussi. Il connaît sa\nrecette sur le bout des doigts, il ne pèse même plus les doses, il les mesure au\njugé: tant de farine, tant d'œufs, tant de sucre, un tour de main... et ça y\nest. Malheureusement une œuvre d'art ne se cuisine pas et l'on ne peut pas\npeindre en pensant à autre chose ou en ne pensant à rien. L'effort qui tire d'un\nsujet sa synthèse, qui met en relief l'élément essentiel, ce que Taine appelait\n« l'essence de la chose » est nécessaire. Si vous ne faites pas cet effort vous ali­\ngnez des mots inutiles, vous vous perdez dans le fatras des détails, vous repro­\nduisez votre sujet plus ou moins exactement comme un appareil photogra­\nphique le reproduirait, mais vous n'en faites point jaillir le « caractère ». Une\ncrêpe, si délicieuse soit elle, ne fait point verser de larmes ; l'estomac est satis­\nfait, le cœur est vide.\n"}, {"page_pdf": 944, "texte": "                            CHRONIQUE       DU   MOIS                         8l5\n\n    Les recettes de cuisine, on les publie le dimanche à la quatrième page des\n journaux, les recettes de peinture on les lit sur les œuvres mêmes. M. Uytter­\nschaut, de cette manière, a publié les siennes chaque année, donnant à de\nnombreux artistes l'occasion de s'instruire. C'est une phalange pleined'ardeur,\ntrès productrice comme le maître, très goûtée aussi, elle a, je l'ai dit, toutes\nles qualités et tous les défauts qu'on exige. Voyez : Titz, Romberg, Marcette,\n Hagemans, M me Gilsoul-Hoppe, et parmi les moins adroits : Paul Thémon,\nA. Geudens, A. Pecquereau, etc., etc.\n   Je retranche du nombre des aquarellistes les dessinateurs A. Lynen et\nC. Michel; je salue de loin M. Oleffe qui, avec beaucoup de talent, fait des\naquarelles sans eau et j'arrive enfin aux peintres qui usent du procédé selon\nl'ancienne manière, la bonne. Car l'aquarelle a subi une crise dont elle se\nremet à peine, on a voulu lui donner la consistance de la peinture à l'huile et\nce fut, durant plusieurs années, à qui appliquerait sur le carton le plus rébar­\nbatif la gouache la plus épaisse. Staquet, vers la fin de sa vie, avait donné\ndans ce travers; Cassiers s'y obstine toujours, agrémentant ses paysages de\nciels lourds sans transparence. Mais un bon nombre reviennent maintenant à\nune langue plus simple, plus claire, plus harmonieuse. Dans la gamme forte\nc'est Walter Vaes et sa fillette rousse si bien modelée, c'est Smeers et sa Japo­\nnaise au kimono rouge et bleu, c'est Dierckx et son excellente étude de fillette\nau corsage rose; dans la gamme délicate c'est Donnay et ses aspects de\nl'Ourthe à l'automne, c'est Pinot et son entrée de parc, c'est Bauer et ses visions\nd'Orient, c'est Hermans.\n   La Hollande nous envoie des artistes comme M. Van der Waay, au métier\nadmirable mais froid; de France est venu M. Hanicotte, plein de verve quand\nil peint les enfants; l'Allemagne est mal représentée.\n   Dans son ensemble, ce Salon avait bonne tenue et méritait une visite.\n                                                                     R. G. G.\n\n                  L'Exposition de Louis Cambier\n\n   L'exposition des œuvres de M. Louis-G. Cambier à la salle Boute nous a\nrévélé l'artiste sous un jour nouveau. Les sujets religieux empruntés à la\nPalestine sont momentanément abandonnés au profit des natures-mortes et\ndes paysages d'Occident. J'en éprouve pour ma part du plaisir et des regrets.\nDu plaisir, car à la longue cette Jérusalem sombre qu'il affectionnait devenait\nfastidieuse, des regrets car M. Cambier a choisi comme thème un sujet pour\nlequel son œil semble peu préparé. Tous les talents ne se prêtent pas indiffé­\nremment à tout représenter, comme tous les caractères ne sont point aptes\nà soutenir les mêmes épreuves.\n   Celui qu'impressionne profondément la sombre majesté des temples peut\nne pas goûter comme il convient la grâce de Trianon et le pinceau qui a\ntrempé dans les ténèbres opaques d'une crypte funéraire, risque de conserver\ndevant un parterre de Versailles trop de lourdeur pour sa légèreté, trop\nd'ombre pour son éclat.\n   C'est ce que nous constatons.\n"}, {"page_pdf": 945, "texte": "816                              DURENDAL\n\n\n  Dans ses natures-mortes, fort bien peintes, M. Cambier pêche par un autre\ndéfaut : il ne ménage pas assez ses effets! Pourquoi ces bleus, ces rouges,\nces jaunes exaspérés? L'œil souffre de tant de violences et cherche en vain\nune harmonie dans ce bruyant concert. Courbet, aussi, a peint comme cela;\nmais il donnait aux moindres choses des allures tragiques.\n   Patientons quelque peu, et dans un an sans doute, dégagé de ses souvenirs\nd'Orient, M. Cambier nous donnera des œuvres de plein air mieux adaptées\nà son tempérament, par là mieux senties et mieux exprimées.\n                                                              R. G. G.\n\n\n                            Théâtre dn Parc\n    I s r a ë l , pièce en trois actes de M. Henry Bernstein.\n   Pour admirer M. Bernstein, il faut aimer singulièrement les violences, les\nbrutalités, les outrances les plus audacieuses et parfois les plus déplaisantes;\nil faut consentir qu'on vous secoue, qu'on vous prenne rudement à la gorge,\net qu'on vous laisse pantelant et à demi assommé. Cet art est un peu gros,\net plus facile peut-être qu'il n'apparaît d'abord : convaincre les gens à coups\nde poing, ce n'est pas si compliqué; il suffit, en somme, d'avoir du biceps...\nCette réserve faite, il sied de convenir que M. Bernstein use de cet art-là avec\nune puissance et une habileté vraiment peu communes : il vous empoigne les\nspectateurs sans ménagements, vous agite la salle et la retourne ainsi qu'un\npanier à salade, et ne laisse pas à ses victimes une minute pour reprendre\nhaleine.\n   Israël repose, assure-t-on, sur une anecdote authentique. Il se peut qu'en\neffet une belle duchesse française ait été la maîtresse d'un affreux banquier\njuif; mais ce qui est réel peut n'être pas vrai du tout, et un monstrueux fait\ndivers ne fera jamais une tragédie, au sens noble et humain du mot. Ce vice\nfondamental affaiblit étrangement la portée de la pièce : une exception trop\nrare ne prouve rien... que la règle.\n   Le deuxième acte d'Israël, d'un pathétique empoignant, vaut à lui seul\ntoute la pièce; le premier, tout d'exposition, et le troisième, où perce un air\nd'incertitude et de veulerie surprenant chez M. Bernstein, l'homme des solu­\ntions radicales, encadrent d'assez médiocre façon ce magnifique panneau\ncentral.\n   Il n'y a dans Israël qu'un seul rôle de femme : il fut joué avec une sûreté\nmerveilleuse et une belle émotion par M me Archainbaud. M. Roger Monteaux,\nen Thibaut, prince de Clar, et M. Gournac, en Gutlieb, lui donnaient la\nréplique de manière excellente. Et les autres personnages furent très bien\nincarnés par MM. Richard, Marey, Brousse, etc. En somme, une bonne\nsoirée et un très grand succès.\n\n   La Veuve et La Souris.\n  Signalons rapidement deux reprises qui ont reçu le meilleur accueil : celle\nde la Veuve, une comédie bien oubliée, signée Meilhac et Halévy, qui\n"}, {"page_pdf": 946, "texte": "                              R E V U E DU   MOIS                           817\n\n\nconserve, dans la « charge », une gaieté de bon ton et un esprit charmant; et\ncelle de la Souris d'Edouard Pailleron, une pièce pas trop vieillie, où l'on\ndécouvre sans peine une foule de choses exquises. Ah! l'ancien répertoire! Ce\nn'est pas encore demain qu'on y renoncera tout à fait. Que voulez-vous? Des\ngens s'obstinent à vouloir s'amuser au théâtre! Louons M. Reding de com­\nprendre ces gens-là.\n   La veuve inconsolable et très vite consolée, c'était Mlle Jane Borgos, qui fut\ndrôle à souhait et pleine de verve comme il convenait. La « souris », c'était\nM\"0 Hélène Lefèvre, une débutante, dont l'ingénuité, nullement feinte, a plu\nbeaucoup.\n                                                                        F. A.\n"}, {"page_pdf": 947, "texte": "                         LES LIVRES\n\nLITTÉRATURE :\n A v e c f e r v e u r , par RENÉ GERMANE. — (Des presses de Van der\n    Schelden, rue Basse, 28, Gand.)\n    Voici, d'un inconnu, d'âme très jeune, un livret de 59 pages, ni plus ni\n moins, en prose, une prose poétique, qui font penser, avec obstination, à un\n continuateur des Fioretti, et même des meilleures pages de ces merveilleuses\n fleurs. L'auteur que nous ne connaissons pas (se connaît-il lui-même?) n'a\n rien désiré, dit-il, en sa préface, si ce n'est émouvoir quelques âmes et\n faire battre quelques cœurs pour son idéal. Et son désir a été, je ne dis pas\n réalisé, mais comblé. Emouvoir! Assurément.\n    La lecture de ces pages tout bas donne à l'âme le désir et l'impatience\n d'ouvrir les ailes et de s'envoler vers les sommets. Et, quand on cherche à\ns'expliquer le comment et le pourquoi de ce remuement intérieur, on s'aper­\n çoit que l'inconnu vous a donné l'exemple en s'élevant devant vous, sur les\n ailes les plus blanches de la pensée, et en atteignant, au moins deux fois, à\n cette hauteur qui s'appelle, en émotion ou en littérature, le chef-d'œuvre. Il\n y a dans ces pages deux chefs-d'œuvre : la Chanson du Matin de Mai et cet\n autre l'Angelus est une Rose. Il y a plus de raffinement dans les Mains\njointes de Mauriac, et Paul Claudel est plus maniéré. Mais nous retenons ce\n nom de René Germane comme celui d'une de nos espérances.\n    Voici, en entier, la :\n\n                       Chanson du Matin de Mai\n   Je suis beau d'une beauté immatérielle, ô homme, mon frère, et je viens\nvers toi pour t'enseigner cette beauté.\n   J'ai dans mon cœur d'innombrables chansons ; je voudrais te les dire toutes.\n   Regarde : je suis le Matin de Mai; c'est moi qui vais épandre, chaque\njour, de la chaleur féconde dans les parterres de ton jardin et de la clarté\nblonde à travers les rideaux de ta chambre.\n   Ecoute : la chanson divine, que je murmure en descendant vers toi, est\nreprise par les oiseaux en fête qui vont la dire aux fleurs frissonnantes.\n   Dans les cieux, j'ai vu Marie, j'ai vu rayonner son sourire virginal qui m'a\ntroublé délicieusement. Parce qu'elle m'appelait, je me suis avancé vers elle,\ntout ébloui de sa grâce.\n   Et sa voix m'a dit : « Petit Matin, page vibrant de gaieté, va porter\nà l'homme ma clarté.\n   » Voici la douceur de mon visage, la joie de mon âme et l'amour de mon\ncœur. Donne-lui tout cela, car la vie est bien souvent méchante pour lui. Elle\n"}, {"page_pdf": 948, "texte": "                                LES LIVRES                                 819\n\n\nle blesse parfois cruellement. Et comme il ne sait pas souffrir, il blasphème.\nMon cœur en pleure\", et cependant, il faut que je lui pardonne.\n   » Gentil Matin, tu seras mon pardon auprès des âmes qui t'attendent...\n   » Ecoute encore. Dans ta descente vers la Terre, tu rencontreras beaucoup\nde tours, dans lesquelles il est beaucoup de cloches en silence. De tes ailes\nlégères mais puissantes tu soulèveras leur battant et tu heurteras trois fois le\nbronze harmonieux. Et ce sera l'Angelus du jour qui tintera parmi les\nhommes, leur annonçant ton approche. Va... »\n   Voilà ce que m'a dit la Vierge.\n   Me voici, ô homme, mon frère, je viens t'illuminer de tout l'amour que je\nsens pour toi et qu'a mis dans mes yeux la Vierge, ta Mère.\n   Chante avec le Matin de Mai et tes tristesses s'en iront loin de toi.\n   Laisse s'imprégner ton front de la douceur qui parfume l'air.\n   Alors, ton cœur sera meilleur de toute la beauté que je t'apporte, en\nmessager fidèle de Celle qui aime et qui pardonne\n                                                            POL DEMADE.\nL ' O m b r e é t o i l é e , par POL DEMADE. — (Bruxelles, Mertens.)\n   L' « Inquiéteur d'âmes » que voulut être de tout temps l'auteur de la\n« Passion catholique » continue à nous forcer doucement de regarder en\nhaut. Confiants, nous le suivons dans 1' « Ombre étoilée » des récits que son\nnouveau livre nous conte. Si nous n'y retrouvons pas le même effroi somp­\ntueux dont son inoubliable Ame Princesse nous étreignit, il nous faut\nconvenir que, pour avoir assourdi ses feux, le style de Pol Demade n'en\nreste pas moins d'un maître; et que, pour n'être pas aussi capiteux, le\nbouquet de contes qu'il nous offre ne laisse point de dégager un parfum\nrare. D'ailleurs il sait, avec une parfaite maîtrise, dérouler à nos yeux les\nsplendeurs orientales, sa légende des « Quatre Rois » le démontre. Et il\ndemeure autant que jamais capable de déchaîner en nos âmes une émotion\ntragique et houleuse, son histoire du vieux braconnier « Gélasse » puis­\nsamment nous le démontre aussi.\n   Mais M. Demade aime surtout les humbles cœurs à l'héroïsme tranquille,\ninconscient, ceux pour qui Verlaine chantait :\n\n            La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles\n            Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.\n\n   Cependant, ses braves gens n'ont jamais la banalité des braves gens ordi­\nnaires. Bons curés de campagne, vieilles filles, saintes religieuses, vieux\ndocteurs au sourire plein de malice et de mystère, paysans qui ont dans\nl'âme « des quartiers de noblesse » ou gentilshommes dont les vertus mieux\nque leur écusson blasonnent le cœur, jardiniers aux intuitions de poète,\ncomme celui du conte intitulé « Le Sapin », tous sans exception aucune\noffrent cette double marque : la distinction et la bonté. Originaux, ils le sont\ntoujours, dans le meilleur aloi du mot ! Affectés, ils ne le sont jamais.\n   Et combien peu jansénistes! Comme ils rendent, au contraire, le christia-\n"}, {"page_pdf": 949, "texte": " 820                               DURENDAL\n\n\n nisme attrayant! Comme ils le fleurissent de violettes et de roses ! Ses admi­\n rateurs — il en compte de passionnés — auraient eu quelque droit de bouder\n  M. Demade pour le trop long silence qu'il garda depuis la parution de ses\n premiers volumes. Mais tour à tour les « Ames qui saignent », « Boutiques\n d'Idées » et le petit livre ravissant que nous achevons de lire avec tant de\n joie sont venus les rassurer. Et comme des enfants insatiables d'histoires et\n qui d'ailleurs sentent bien qu'ils s'anoblissent à en écouter de telles, nous\n supplions M. Demade de nous conduire encore bientôt dans 1' « Ombre\n étoilée ».                                                            E. C.\n\n\n  A u S e r v i c e d e l ' I d é a l , par HENRI DAVIGNON. — (Bruxelles, librairie\n    de l'Action catholique.)\n    M. Henri Davignon a réuni sous ce titre un ensemble d'études consacrées\n  aux manifestations les plus diverses de la vitalité catholique à l'époque où\n  nous sommes. Cette vitalité, il la signale dans le domaine religieux, dans le\n domaine social, dans le domaine littéraire. Et vraiment, à ne prendre que le\n premier de ces trois ordres d'idées, M. Davignon, familier avec le spectacle\n de Lourdes, témoigne par les impressions qu'il nous en rapporte, combien\n naïve apparaît l'opinion, conçue dans certains milieux « intellectuels », que\n le catholicisme serait en train de mourir. En réalité, jamais il ne fut plus\n vivace. Il anime et exalte le meilleur des lettres françaises contemporaines.\n Le problème religieux hante la plupart des grands écrivains actuels. Et\n M. Davignon a bien vu tout ce qui palpite d'inconsciemment et doulou­\n reusement chrétien chez des esprits aussi différents que Pierre Loti et\n Edouard Rod. M. Davignon semble avoir une prédilection particulière pour\n ce dernier, noble cœur, éteint trop vite, âme généreuse et tourmentée, dont\n l'œuvre n'est qu'un long cri d'aveugle poussé dans les ténèbres vers tout ce\n qu'il y a d'éternel!\n    A un autre point de vue encore, M. Davignon — mieux qualifié pour ce\nsujet que personne — indique avec justesse qu'elle attitude doit prendre le\nromancier catholique en face des réalités de la vie et de la passion. Pour\ns'être montré d'une timidité puérile vis-à-vis de ces Forces tumultueuses, le\n « roman chrétien » se ravala trop longtemps au rôle douceâtre d'une confi­\nserie pour pensionnaires. A ce propos, M. Davignon insinue spirituellement\nque des ecclésiastiques bien intentionnés et de vertueuses demoiselles eussent\nfort avantageusement réservé aux bonnes œuvres le temps qu'ils ont perdu à\nridiculiser le catholicisme en écrivant de sots livres. Le romancier catholique\ndoit regarder la passion sans cligner des yeux, fondre sur elle comme l'aigle\nsur sa proie, la combattre du bec et des serres, toute pantelante et ensan­\nglantée, mais la juger toujours au nom de la haute, sublime et fière morale\ndu christianisme, bien différente de la caricature qu'en font les petites\nhistoires à prétentions moralisatrices. C'est aux parents et aux maîtres à\napprécier dans quelle mesure et à partir de quel âge les enfants pourront lire\nune œuvre ainsi conçue. Mais le romancier qui veut se servir, pour la gloire\nde la Vérité, de l'arme toute-puissante qu'est le roman, ne saurait se\n"}, {"page_pdf": 950, "texte": "                                LES LIVRES                                821\n\n\nrestreindre à n'écrire qu'un livre « pouvant être mis entre toutes les mains »,\ncar en agissant ainsi il se condamnerait à n'être, dans ce livre, jamais un\nhomme.\n   Nous résumons tant bien que mal des théories que M. Davignon expose\navec infiniment plus de détail et de grâce. Encore n'avons-nous parlé que\ndes chapitres de son ouvrage qui séduisent en nous l'amoureux des livres.\nMais on y trouve nombre d'autres pages d'une inspiration plus exclu­\nsivement religieuse, et que nous ne réussirions pas à résumer sans leur\ndévelouter les ailes, car elles sont tout essor, tout frémissement, et balsa­\nmiques pour l'âme comme le seraient pour la poitrine les brises agrestes des\nhauts plateaux ardennais, que M. Davignon aime tant et qu'il a si bien\ndécrits.\n                                                                       E. C.\n\n D a v i d é e B i r o t , roman par RENÉ BAZIN. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Voici encore un roman de Bazin où les préoccupations se rattachant à la\nsituation morale et sociale de la France contemporaine tiennent une très\nlarge place. L'intrigue romanesque y est fort simple et, dans ce récit peu\nchargé d'événements, elle semble d'ailleurs demeurer à l'arrière-plan. Non\nassurément que l'amour de Davidée Birot ne méritât point d'être conté. On\naime à suivre la jeune femme dans son rôle de salvatrice. Il est intéressant\nde voir avec quelle persévérante énergie elle dispute à de mauvaises\ninfluences Maïeul Jacquet, le pauvre ouvrier dévoyé auquel elle a inspiré un\n profond amour, comment elle s'attache peu à peu à l'homme qu'elle protège,\ndont elle s'efforce d'ennoblir la vie et qu'elle finira par épouser. Cependant\nDavidée Birot est avant tout une étude attristée, aussi suggestive que\nvéridique, où l'auteur de la Terre qui meurt met en lumière l'état d'âme\nd'une institutrice française officielle, avec tout ce que l'exercice de cette\nmission magnifique mais délicate et périlleuse, la formation des géné­\nrations de l'avenir, comporte de troubles, d'incertitudes et d'amertumes\npour une jeune femme pleine de courage, possédant un fonds admirable\nde dévouement et de puissance affective, mais douloureusement consciente\ndes directions essentielles qui manquent à son œuvre d'éducation, com­\nprimée et entravée par les exigences des programmes de l'Etat neutre\net laïque. Davidée Birot se convainc de la sorte et par expérience du\nprix infini de cette religion que ses parents ne lui ont point apprise et,\norientant de plus en plus ses aspirations vers le Dieu de l'Evangile, elle\néprouve une joie profonde à sentir la foi chrétienne éclore et croître de\njour en jour en son âme.\n   Dans Davidée Birot, le problème vital de l'éducation de l'enfance est\nenvisagé avec une grande élévation de vues, et c'est principalement à ce\ntitre qu'il faut lire et méditer ce livre d'une portée si actuelle, livre que\npoétisent de jolies descriptions, qu'embellit le charme de pages doucement\némues et rayonnantes de conviction persuasive.\n                                                            G. DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 951, "texte": " 822                               DURENDAL\n\n\n  L e s C l a r t é s l a t e n t e s , par FRANZ HELLENS. — (Bruxelles, Associa­\n     tion des Écrivains belges.)\n     La dernière œuvre de M. Franz Hellens a rencontré l'accueil le plus flat­\n  teur. Les jeunes revues la louangent à l'envi, et elles ont sans doute raison.\n  Ce n'est pas encore ce livre-ci qui vaudra à M. Hellens les gros tirages et la\n  popularité bourgeoise, mais son talent ferme et probe, son sens artiste, son\n  instinct du mystère et une espèce de trouble — très prenant — devant les\n apparences « divines » du monde, voilà ce qui retiendra sur son nom et son\n œuvre l'attention de tous les lettrés. Les vingt morceaux qui composent son\n dernier ouvrage ne sont pas de valeur égale; ces Clartés latentes accusent\n parfois des obscurités trop opaques. Quand l'écrivain consent à nous dévoiler\n de sa pensée ce qu'il faut pour voir s'ouvrir, devant nous, quelque perspective\n inattendue et nouvelle, nous avouons que notre plaisir est très vif. A retenir\n le Petit Faune et le Paysan, un conte panthéiste, d'une ferveur aiguë, sin­\n gulière. Toutes ces histoires sont rustiques d'aspect, néanmoins les person­\n nages n'ont aucune valeur réaliste ici; ils incarnent (et la nature avec eux\n et plus qu'eux, sans doute) la pensée philosophique de M. Franz Hellens\n qui n\"est, d'ailleurs, pas toujours la nôtre.\n                                                                           X.\nC o n t e s SUT v é l i n , par M. PIERRE GAUTHIEZ. — (Paris, Bloud.)\n   M. Pierre Gauthiez se délasse de ses travaux d'histoire en écrivant,\ncomme en marge de ceux-ci, et d'une plume agile et amusée, des contes\ndont la matière lui est fournie soit par son imagination, soit par ses souvenirs\nde voyage en Italie.\n   Ce sont de jolies pages où il y a de l'observation et du sentiment, c'est-à-\ndire qu'elles sont tantôt comiques, tantôt émouvantes. Et il est superflu\nd'ajouter, pour ceux qui connaissent M. Gauthiez, qu'elles sont toujours\nd'une belle expression pittoresque.\n                                                                     A. G.\n I l G i o r g i o n e , par M. ALBERT ESLANDE. — (Paris, Grasset.)\n    Ce que l'on sait de la vie de Giorgione n'est pas grand'chose. Les œuvres\nmêmes dans lesquelles se reflète davantage l'homme que nous pouvons\ncroire qu'il a été dans sa vie brève et passionnée, lui sont contestées. Il n'y\na là pour la critique historique qu'une matière fort incertaine. Quant à\nl'imagination, elle peut s'y donner libre carrière. Les motifs d'exaltation\npoétique ne lui manqueront pas. Mais peut-être sera-t-il préférable, si elle\nne veut pas détruire l'illusion, qu'elle se maintienne dans les régions\nimprécises du rêve. Ces bornes, M. Eslande les a franchies; il a mis\nGiorgione en roman, et c'est pourquoi, sans doute, son livre nous a déplu,\nmalgré l'habileté et le style élégant et coloré de son auteur.\n                                                                    A. G.\nE x c e n t r i q u e s et aventuriers de divers pays, par TEODOR\n  DE WYZEWA. — (Paris, Perrin.)\n  Sous ce titre M. Teodor de Wyzewa réunit quelques essais biographiques\n"}, {"page_pdf": 952, "texte": "                                 LES LIVRES                                  823\n\n\nextrêmement curieux qu'il avait fait paraître dans divers journaux et revues.\nIl y en a d'étranges, de tragiques, de grotesques. Et la résurrection de ces\nfigures oubliées, la révélation de ces héros inconnus — chose à quoi M. de\nWyzewa s'entend mieux que tout autre — passionnent plus que l'étude de\npersonnages de premier plan. Voici des voyageurs de la Renaissance, avec\nleurs étonnements et leurs aventures, voici des témoins de la Révolution et\nde l'Empire, voici des « mauvais compagnons », brigands, assassins, mystifi­\ncateurs de génie, apparitions mystérieuses — oh, ce visage, toujours, de\nGaspard Hauser! — Et enfin voici de simples originaux de toute condition\ndont des publications récentes ou de vieux papiers retrouvés permettent\nd'évoquer la silhouette. Avec beaucoup de charme — avec moins de poésie\nromanesque, par exemple, que M. Edmond Pilon! — M. de Wyzewa fait\ndéfiler devant nous cette amusante procession. Il faut lui en savoir gré :\nchacun de ses chapitres vaut un roman, il en est qui valent un livre\nd'histoire.                                                              N.\n\n\nM a d a m e d e G e n l i s , par JEAN HARMAND. — (Paris, Perrin.)\n   Livre bien intéressant que celui-ci et très sérieusement écrit. On peut dire\nde lui que c'est une œuvre définitive, qu'il a épuisé le sujet qu'il traite. Je\nconnaissais vaguement ce coin de l'histoire. J'avais souvent entendu parler de\nMadame de Genlis, de son influence politique et littéraire. Et voici qu'on\nm'en fait un portrait vivant, net et précis comme une photographie. Quelle\nfemme étrange et énigmatique que Madame de Genlis, intrigante comme pas\nune, terriblement roublarde, d'une activité dévorante, s'insinuant partout et\ns'imposant à la fois par ses charmes, par son intelligence, par sa malice et\npar sa ruse. Sympathique? Oh! que non. Opportuniste plutôt et essentielle­\nment égoïste ramenant tout à elle, fuyant la France quand il y eut eu quelque\ncrânerie à y rester, y revenant dès qu'elle y voit un intérêt personnel. Elle\na inondé la France de ses écrits dont il ne reste plus qu'un vague souvenir.\nQui lit encore les écrits de Madame de Genlis? Ces écrits n'avaient que l'in­\ntérêt du moment. Ils n'avaient d'autre but que de faire valoir celle qui en\nétait l'auteur.\n   On lit le livre de Jean Harmand avec le plaisir qu'on mettrait à lire un\nroman bien écrit. C'est, du reste, un vrai roman que la vie de Madame de\nGenlis.\n                                                                      H . M.\n\nL e j u b i l é d e J e a n n e d ' A r c , par MAURICE BARRÈS, I br. in-4°, ornée\n   de six compositions de M. Angel. — (Paris, Editions de l'Indépendance.)\n   Quelques pages, quelques paroles graves, émues, pénétrantes, de Mau­\nrice Barrès, sur Jeanne d'Arc, la bonne Lorraine, dont la dernière fête des\nRois marquait le cinq-centième anniversaire. Méditation, pèlerinage\nmental que l'illustre écrivain fait aux lieux de la jeunesse de l'héroïne,\nDomremy, son village, la chapelle de Bermont où elle allait prier, la Fon­\ntaine des groseillers et l'arbre des Fées, auprès desquels, enfant, elle dan-\n"}, {"page_pdf": 953, "texte": "824                               DURENDAL\n\n\nsait, chantait avec ses compagnes, et tressait ces couronnes qui, au procès\nde Rouen, devaient la faire accuser de connivence avec les esprits infernaux.\n                                                                     A. G.\nEssai sur l'art et la psychologie de Maurice Barrès,\n   par M. JACQUES JARY. — (Paris, Emile Paul.)\n   Il semble que travailler à expliquer la personnalité et l'art de Maurice\n Barrès, ce soit un peu « porter des hiboux à Athènes! »\n   Tout l'œuvre du grand écrivain n'est presque qu'une perpétuelle explica­\ntion de lui-même, explication qui, il est vrai, n'a pas toujours été fort claire,\nsurtout au début, car il a eu, comme tous les maîtres de sa génération, sa\npériode d' « écriture artiste ». Puis, comme il est naturel, la culture du moi\nqu'il a pratiquée a été et devait être d'abord concentration, pour ne devenir\nexpansion que par la suite, par l'élargissement progressif d'une individualité\nqui devait se connaître elle-même avant que de se reconnaître dans ses ori­\ngines et dans les racines qui la rattachaient au passé. De sorte que l'on pour­\nrait dire que Barrès n'a découvert « ses morts » que sur le tard, lorsque son\n« moi» lui est apparu comme un aboutissement.\n   La subtilité a alors laissé la place à l'éloquence. Il a été ainsi, pour quel­\nques-uns, un éducateur de la volonté; pour tous, ensuite, un créateur\nd'émotion.\n   Il s'est suscité aussi des disciples qui, comme l'auteur de cet excellent petit\nlivre, le commentent en se servant de ses propres méthodes, et dans un style\noù il semble que l'on retrouve ces alternatives de mollesse voluptueuse et de\ndureté qui lui sont coutumières.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\nL ' É v o l u t i o n d i v i n e : Du Sphinx au Christ, par M. EDOUARD SCHURÉ.\n   — (Paris, Perrin.)\n   On connaît les conceptions religieuses de l'éloquent auteur des Grands\nInitiés. C'est toujours, sur un fond de ténèbre et de lumière, une succession\nde grandes figures, figures de dieux, de héros ou de prophètes qui ont été,\ntour à tour, à travers les siècles connus ou inconnus, les aspects — momen­\ntanés, en quelque sorte — de la divinité. L'éternité de celle-ci a pris figure,\naux yeux des hommes, dans tous les êtres surnaturels devant l'image rayon­\nnante desquels ils se sont prosternés, jusqu'à l'heure où le Christ cosmique\ns'est incarné dans Jésus, apportant au monde la rédemption par la souffrance\net par l'amour... Une longue tradition ésotérique ouvre aux adeptes les mys­\ntères de cette évolution théogonique. L'ardent idéalisme de M. Schuré\n« impose tous les temps et tous les univers ». Les croyants peuvent lire son\nnouveau livre comme un poème nourri d'histoire et de fiction ; les autres,\ncomme un appel au sens du divin qu'ils ont étouffé en eux-mêmes.\n                                                                        A. G.\nLe dernier ami de J.-J. Rousseau : Le marquis René de Girardin\n  (1735-180&), par M. ANDRÉ-MARTIN DECAEN. Préface d'André Hallays,\n  un volume illustré. — (Paris, Perrin.)\n  J.-J. Rousseau passa les derniers jours de sa vie tourmentée dans les\n"}, {"page_pdf": 954, "texte": "                                  LES LIVRES                                 825\n\ndomaines du marquis René de Girardin, à Ermenonville. Ce seigneur, à la\nfois raisonnable et sensible, était un des plus enthousiastes adeptes du philo­\nsophe genévois et, sous l'impulsion des idées dont celui-ci s'était fait\nl'éloquent apôtre, il avait transformé ses propriétés, avait dépensé beaucoup\nde soin et d'art pour créer autour de son château une délicieuse et pitto­\nresque oasis, ombrages, pièces d'eau, perspectives, coins sauvages, aimables\net reposants pour la vue et pour la pensée. Sans oublier, nécessairement, les\ntemples de l'amitié, de la philosophie, etc., les petites constructions classiques\navec inscriptions appropriées qui étaient si chères au goût du temps.\n   L'auteur de ce livre, après nous avoir dit le marquis de Girardin et son\nœuvre, nous raconte la vie de Rousseau dans ce décor qui devait être pour\nlui comme la réalisation du plus beau de ses rêves. Le livre de M. Martin\nDecaen est attrayant. Et le Rousseau que l'on y rencontre, celui du senti­\nment, s'il n'est peut-être pas moins chimérique que l'autre, celui des idées,\nest certainement plus touchant.\n                                                                       A. G.\n\nJ. B a r b e y d ' A u r e v i l l y . Les Œuvres et les Hommes : Philosophes et\n   écrivains religieux (première série). — (Paris, Lemerre.)\n   Signalons la réimpression par la librairie Lemerre du premier des volumes\nde l'œuvre critique si puissante et si passionnée de Barbey. Les années\nn'ont pas, bien au contraire, affaibli l'action sur les intelligences de la parole\nà la fois si ardente dans la conviction et si fondée dans la raison du noble et\ngrand écrivain. Ardeur du vrai, raison lumineuse enflamment et éclairent\ntoutes les pages de ce livre.                                             A. G.\n\n\nPUBLICATIONS DART :\nL ' a r t m o s a n , par M. JULES HELBIG. Achevé et publié par M . J O S E P H\n                                            e                  e\n   BRASSINE. Tome II : Du début du XVI à la fin du XVIII          siècle. Un vol.\n                                       ie\n   ±11. — Bruxelles, Van Oest et C .\n  Avec ce volume, nous entrons dans la période classique de l'art mosan.\nLes Wallons italianisent alors comme les Flamands ; pour tâcher d'égaler\nleurs modèles, ils s'efforcent de se dépouiller de l'espèce d'humilité d'imagi­\nnation qui distinguait leurs devanciers, de laisser le simple et le vrai pour le\ngrandiose et l'ampoulé. Inutile de dire que leur pensée encore naïve s'accom­\nmode fort mal de cette rhétorique grandiose. La naïveté est partie, mais la\ngrandeur n'est pas venue. Au XVIe siècle, sous le règne de l'évêque Evrard\nde la Marck, qui construisit le beau palais épiscopal et protégea de toutes\nses forces les artistes, le maître liégeois le plus réputé est Lambert Lombard,\nqui forma de nombreux disciples, dont Frans Floris, l'Incomparable. Lom­\nbard était un artiste habile, doué des aptitudes les plus diverses, mais ce\nqui reste de son œuvre peint — peu de chose, car on a beaucoup détruit à\nLiége, soit au cours des mouvements populaires, soit pour obéir au goût du\nmoment — n'est pas pour susciter l'enthousiasme. Comme chez ses succes­\nseurs du siècle suivant, Gérard Douffet, Bertholet Flémalle et Gérard de\n"}, {"page_pdf": 955, "texte": " 826                                DÜRENDAL\n\n\n\n Lairesse, ce que Lombard peut avoir de vivacité et d'originalité se fige\n ou se glace sous la contrainte d'une esthétique qui était en opposition avec le\nlibre instinct de son art.\n   Aux côtés ou à la suite de ces artistes, quantité de peintres surgissent\nencore à Liége jusqu'à la fin duXVIIIesiècle. AuXVIIesiècle Gérard Goswin,\nun peintre de fleurs qui se mit en réputation à Paris ; au XVIIIe, Englebert\nFisen, Nicolas La Fabrique, Pierre-Joseph Lion, qui excella dans le por­\ntrait au pastel, Léonard Defrance qui fut le premier directeur de l'Académie\nde dessin, fondée à Liége par le prince-évêque. François-Charles de Vel­\nbrück, etc., etc.\n   Le pays de Meuse a donné naissance, durant cette période, a des sculp­\nteurs dont le nom est resté justement en honneur : Jean Warin, qui fut\n« contrôleurgénéral des poinçons et effigies» et « intendant des bâtiments » de\nLouis XIV, et auquel on doit de magnifiques médailles et des bustes pleins\nd'éclat et de majesté, et Jean del Cour, élève du Bernin, dont il subit un\npeu trop l'influence, peut-être, mais qui exécuta nombre d'œuvres char­\nmantes, notamment les jolies fontaines du Perron et de Vinâve-d'Ile, à\nLiége.\n   Comme on sait, M. Jules Helbig, qui avait commencé cet important ouvrage\ndans les derières années de sa longue vie, est mort avant d'en avoir lerminé le\npremier volume. L'œuvre si utile entreprise par le savant archéologue a été\nbrillamment achevée par M. Joseph Brassine, l'érudit vice-président de la\nSociété d'art et d'histoire du diocèse de Liége. Et l'on doit se féliciter de voir ainsi\ncomplété ce travail, précieux pour l'histoire de l'art dans notre pays, que\nM. Van Oest a enrichi d'une illustration abondante et choisie.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\n\nBibliothèque de l'art au XVIII e siècle : Watteau et son école, par\n   M. EDMOND PILON. Un vol. ill. — (Bruxelles, Van Oest et C ie .)\n   On ne se lasse point de revenir à Watteau, d'essayer de mieux connaître\ndans sa vie et dans son œuvre ce prince mélancolique du rêve. Il pense avec\nson temps, mais il pense aussi hors de son temps ; la source de son art est la\nréalité, la réalité des choses et, plus encore, celle du sentiment, mais pensée\net réalité ne sont que les éléments des fictions lyriques dont s'enchante sa\nméditation solitaire.\n   Car le « petit Flamand », comme on l'appelait, était homme de solitude.\nL'agitation, le bruit, la société le troublaient; toute contrainte, même celle\nde l'amitié, surtout celle-là peut-être, lorsque l'amitié était indiscrète, lui\npesait. Dans l'organisation de son existence aussi bien que dans l'élaboration\nde son œuvre, il voulait suivre sa fantaisie et n'aimait pas les « sujets com­\nmandés ». Il a eu des maîtres, des amis, des protecteurs, Gillot, Audran,\nCrozat, Vleughels, Caylus; il a logé chez la plupart d'entre eux, tantôt chez\nl'un, tantôt chez l'autre, et les a quittés, tour à tour, obéissant à son humeur\ninquiète, au désir obscur d'être ailleurs, d'être mieux, plus libre dans son\ntravail, plus livré à lui-même, au cours de sa propre pensée, qui le travaillait\n"}, {"page_pdf": 956, "texte": "                                      LES LIVRES                                       827\n\n\nsans cesse. Son caractère était \" difficile \", a-t-on dit; il paraissait capricieux\net inconstant, mais il n'y avait en lui ni caprice ni inconstance, bien au con­\ntraire, puisque toute sa conduite était dominée par sa fidélité à son art et sa\npassion exclusive pour lui.\n    E t cet art, s'il reflète à certains égards la mentalité de l'époque où il est\na p p a r u , s'il est certainement l'expression la plus exquise que la pensée fran­\nçaise, finesse, grâce délicate et n u a n c é e , ait jamais r e ç u e ; cet art, cependant\nc'est W a t t e a u lui-même qu'il interprète avant tout, cette âme singulière,\no m b r a g e u s e , cet esprit que les grossièretés et la rudesse coutumière de la vie\nblessaient sans cesse et qui ne trouvait la paix que dans le songe plein d'illu­\nsions radieuses et tristes où il se réfugiait.\n    M. E d m o n d Pilon a parlé de ce poète en poète, avec toutes les compré­\nhensions vives qui naissent naturellement d'une sympathie fervente.\n    Il n o u s dit à merveille les débuts de W a t t e a u à Valenciennes et à P a r i s , sa\ncollaboration avec un peintre de décorations de théâtre, puis avec Gillot; ses\nétudes d'après n a t u r e ou d'après les œuvres flamandes, notamment d'après\n R u b e n s pour lequel il professait une admiration sans bornes et, pourrait-on\ndire, un véritable culte; enfin, la succession délicieuse de ses œuvres où les\nréalités mystérieuses du sentiment s'évoquent sous les traits de Colombine,\nd'Arlequin, de Pierrot ou de Gilles, dans le beau cadre d'un théâtre de chi­\n mère...\n    L'ouvrage de M. Pilon continue brillamment la nouvelle et luxueuse col­\nlection entreprise par M. Van Oest et à propos du premier volume de laquelle\n (le Portrait en France au XVIIIe siècle, par M. D u m o n l - W i l d e n ) nous avons\npublié ici même — nos lecteurs ne l'auront pas oublié, peut-être, — une étude\nsur l'Art français au XVIIIe siècle (1).\n                                                                      ARNOLD     GOFFIN.\n\n\nJ u s t e S u t t e r m a n s , peintre des Médicis, par M. R. BAUTIER\n    (Collection des Grands Artistes des P a y s - B a s ) . — (Bruxelles, Van Oest\n    et Cie.)\n    On connaît la rare fortune à Florence de Juste S u t t e r m a n s , peintre attitré\ndes Médicis, les grands-ducs Cosme I I , F e r d i n a n d II et Cosme I I I . F o r t u n e\nfort jalousée, il va sans dire, par les artistes italiens, mais peu étonnante si\nl'on considère les œuvres de ceux-ci et celles de leur concurrent flamand.\nJuste était arrivé avec son art j e u n e et vigoureux dans u n milieu où ne\nsubsistait plus q u ' u n art éteint ou affadi. L e s princes toscans n'avaient ni\nb e a u c o u p ni de grandes qualités, mais ils ne manquaient pas de goût, et\nc'est ce qui explique leur choix.\n    L ' œ u v r e de J u s t e , composé presque u n i q u e m e n t de portraits, est consi­\ndérable. L'Italie — et principalement Florence — le détient presque tout\nentier. Il avait été étudié d'une façon p e u approfondie jusqu'à p r é s e n t .\nIl y avait là une lacune que M. Bautier s'est d o n n é à tâche de combler. Il a\n\n\n  (1) Durendal, juin 1910.\n"}, {"page_pdf": 957, "texte": "828                               DURENDAL\n\n\n\nfort bien réussi dans ce dessein excellent, et nous donne une biographie du\npeintre et une analyse critique de ses principaux ouvrages, qui sont bien\npropres à remettre en honneur auprès du public belge un artiste qui semble\navoir payé par une relative obscurité dans son pays natal la réputation très\nméritée qu'il s'était acquise à l'étranger.                         A. G.\n\nLes Primitifs         flamands     : La peinture en Belgique, par M. FIE­\n  RENS-GEVAERT, fasc. 10, 11 et 12. — (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   Avec ces trois derniers fascicules s'achève l'important ouvrage de M. Fie­\nrens-Gevaert. Il convient de féliciter et l'auteur et l'éditeur d'avoir mené\nainsi à bonne fin une entreprise fort considérable et hérissée de beaucoup de\ndifficultés. L'illustration très soignée dont M. Van Oest a accompagné le\ntexte de M. Fierens Gevaert constitue, pour noire peinture des XVe et\nXVIe siècles, un répertoire graphique qui se trouve réalisé pour la première\nfois en Belgique.\n   Ces livraisons finales sont consacrées à des artistes qui ne se classent pas,\nà proprement dire, parmi les « primitifs », Lancelot Blondeel, par exemple,\nPierre Coecke, le traducteur de Serlio, l'un des propagateurs dans nos\nrégions des règles de Vitruve, Corneille et Jean Metsys, Lambert Lombard\net Pourbus l'ancien. La plupart d'entre eux ont été en Italie; tous ont subi\npeu ou prou l'influence de l'idéal nouveau. Superficiellement, il est vrai. Ils\nne se le sont pas assimilé. Il gêne leur inspiration plutôt qu'il ne la stimule.\nEt en cherchant la grandeur qu'ils ne trouvent pas, ils perdent le naturel.\nCependant, leur grand contemporain, Pierre Brueghel le Vieux, qui avait\nconnu l'Italie, lui aussi, créait un art qui ne devait rien aux enseignements\nde cette dernière, un art nourri de pénétration et de vérité, qui atteint la\ngrandeur sans la chercher.\n                                                                        A. G.\n\nMatériaux p o u r servir à l'histoire d e l a d e n t e l l e e n B e l -\n   g i q u e , 2e série : Dentelles anciennes des Musées royaux des arts décoratifs et\n   industriels à Bruxelles, par M. E. Van Overloop, conservateur en chef des\n   Musées royaux du Cinquantenaire. — (Bruxelles, Van Oest et Cie.)\n   On sait que la précieuse collection de dentelles du Musée du Cinquante­\nnaire a pris son origine dans un don considérable de Mme Montefiore-Levi,\npremier fond qui s'est enrichi depuis grâce à la libéralité de diverses per­\nsonnes et aux achats effectués à l'initiative du distingué conservateur en chef\ndu Musée, M. Van Overloop. Celui-ci, qui a organisé avec beaucoup de goût\ncette section des collections dont il a la garde, a voulu aussi, dans un but\nd'enseignement, afin de contribuer à la renaissance des industries d'art, faire\ndes richesses du Musée l'objet d'une publication destinée à permettre à chacun\nl'étude des chefs-d'œuvre que les dentellières de nos provinces ont produits\ndepuis leXVIIesiècle jusqu'à nos jours.\n   Cette publication, dont la matière avait été répartie en cinq fascicules,\nvient de s'achever. Elle comprend cent planches, accompagnées d'un texte\nexplicatif et reproduisant avec une finesse et un relief merveilleux les pièces\n"}, {"page_pdf": 958, "texte": "                                  LES LIVRES                                 829\n\nles plus remarquables du Musée, dentelles de Bruxelles, de Malines et de\nFlandre, d'un travail exquis et qui font autant d'honneur aux artistes qui les\nont dessinées qu'aux ouvrières qui les ont exécutées.\n                                                                      A. G.\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Le Tintoret, par M. GUSTAVE SOULIER. — (Paris,\n   Laurens.)\n   Ce que l'on trouve dans l'œuvre du Tintoret, c'est un essai de fusion de la\ntradition réaliste vénitienne avec la tradition idéaliste dont Michel-Ange et\nRaphaël avaient été les grands protagonistes à Rome. Chacun, selon son senti­\nment esthétique, peut considérer le Tintoret comme l'artisan, soit d'un nou­\nveau progrès, soit d'une première décadence, dans l'école vénitienne, mais\ntout le monde devra s'accorder à reconnaître l'imposante grandeur de son\nœuvre.\n   M. Soulier insiste avec raison sur les facultés extraordinaires de coloriste\ndu Tintoret et marque justement l'influence, prolongée jusqu'à nos jours, que\nses ouvrages ont exercée dans ce domaine. Il étudie dans le détail les tra­\nvaux du maître, depuis ceux de ses débuts, après sa sortie de l'atelier du\nTitien, jusqu'à la formidable Gloire du Paradis, qu'il exécuta pour le palais\nducal à l'âge de 77 ans ! Ce sont, en général, de vastes décorations théâtrales,\ndont l'auteur vise à l'accentuation héroïque, et qui, ayant quelque chose de\nforcé, ont aussi, du moins à nos yeux, quelque chose de froid. Cependant, si\non les compare aux ouvrages des épigones romains de Raphaël, quelles puis­\nsances de vie on leur découvre, puissances qui viennent au Tintoret de tout\nce qu'il prend à la réalité pour le faire passer dans ses grandioses et rayon­\nnantes fictions.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL'art flamand et hollandais (septembre).\n   M. Fierens-Gevaert consacre une étude pleine d'intérêt au Salon d'art reli-\ngieux moderne, du printemps dernier; M. Bautier signale Trois madones\nflamandes en Italie. Chroniques d'art, etc.\n   (Octobre et novembre.) — Savant article de M. Max Rooses sur Un nouveau\nRubens (une réplique de la Vierge sous le pommier, du musée impérial de\nVienne) ; M. E. De Bruyn et dom Bruno Destrée parlent des Sections étran-\ngères de l'Exposition d'art religieux; suite des intéressants travaux de\nM. Beets sur Dirick Jacobsz Vellert, etc.\n\nL e s m a î t r e s d e l'art : Les sculpteurs français du XIIIe siècle, par\n   Mlle LOUISE PILLION. — (Paris, Plon.)\n   L'auteur de ce beau livre cite quelque part cette réflexion de Jean-Jacques\nRousseau : « Les portails des églises gothiques ne subsistent que pour la\nhonte de ceux qui ont eu la patience de les faire. » Une telle opinion nous\nparaît extravagante; elle était cependant à peu près générale à l'époque où\nJean-Jacques écrivait et on en retrouve l'expression plus ou moins catégo-\n"}, {"page_pdf": 959, "texte": "830                               DURENDAL\n\n\nrique chez nombre d'écrivains de la période classique. L'empire de la règle\net de l'esthétique classiques était tel qu'il s'imposait aux esprits les plus\nlibres et les plus originaux et rendait tout le monde insensible à la puissance\net à la beauté d'oeuvres toujours présentes, que l'on dédaignait lorsqu'on ne\nles détruisait point.\n   Les cathédrales de Chartres, de Paris, d'Amiens, de Reims, où les vieux\nmaîtres ont donné forme si émouvante à la pensée de leur temps, n'étaient\nplus que comme les vestiges d'un âge barbare! C'est cette barbarie que Mlle Pil­\nlion nous convie à étudier et à admirer avec elle dans ce livre d'une excel­\nlence rare. Etude pleine de fruit et de charme qui nous fait parcourir toute\nl'évolution de l'art français, dans ses œuvres les plus caractéristiques, au\ncours d'un siècle dont la fécondité n'a jamais été égalée.\n   MIle Pillion nous montre éloquemment ce qu'a été cet art, les grands prin­\ncipes auxquels il obéissait, tout ce que l'examen de ses conceptions et de ses\nœuvres révèle de mesure, de force saine et consciente, de tact délicat. Et elle\ninsiste avec raison sur ces caractères, essentiellement français, des cycles de\nsculptures de Paris, d'Amiens, etc. ; caractères qui différencient si profon­\ndément les ouvrages des maîtres français de ceux de l'école germanique ou,\nen Italie, de ceux notamment, de Giovanni Pisano, tout orientés vers\nl'expression dramatique.                                    ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e c h â t e a u d e C h a m b o r d , par M. HENRI GUERLIN. Un vol. ill.—\n    (Paris, Laurens. Coll. des Petites monographies des grands édifices de la France.)\n   Comme beaucoup d'autres monuments élevés du temps de François I er et\nde ses successeurs immédiats, le château de Chambord a donné lieu à de\nlongues controverses au sujet de la nationalité de ses architectes, Français\nou Italiens. Et la chaleur de la discussion aidant, on se jetait tout d'un côté\nou tout de l'autre. L'auteur de cet excellent petit livre examine la question\nd'un sens plus rassis, expose clairement les arguments qui militent pour les\nthèses contradictoires en présence et conclut sagement que si la collabo­\nration de Dominique de Cortone paraît presque certaine, il n'en reste pas\nmoins que l'édifice à la construction duquel il a participé a conservé dans sa\nstructure et son aspect un caractère complètement français. C'est, en effet,\nune des œuvres architecturales les plus significatives de l'époque, et dont\nle petit livre de M. Guerlin nous aidera à saisir et à comprendre toutes\nles beautés.\n                                                                        A. G.\n"}, {"page_pdf": 960, "texte": "FRONTON DU PALAIS DU ROI — LA NATION\n\n        (Œuvre de THOMAS VINÇOTTE)\n"}, {"page_pdf": 961, "texte": ""}, {"page_pdf": 962, "texte": "                               NOTULES\n\n  L a manifestation Vinçotte. — Nous nous joignons à tous les\namis et admirateurs du grand artiste Thomas Vinçotte pour lui\noffrir toutes nos félicitations les plus chaleureuses à l'occasion de la\nbelle manifestation dont il a été l'objet récemment. Il en était plus\ndigne que personne. Tout le monde est unanime à proclamer le talent\nincomparable de Vinçotte, à saluer en lui un des plus grands sculp-\nteurs non seulement de la Belgique, mais du monde contemporain\ntout entier, à louer l'admirable probité de son caractère. M. Vinçotte\nn'a j a m a i s cherché les honneurs, ils sont venus spontanément à lui\net cela aux acclamations enthousiastes de toute la Belgique. Il n'a\npas dû chercher le travail non plus. Il lui a suffi de s'affirmer.\nDès le début il l'a fait avec une maîtrise telle que les commandes\nd'oeuvres d'art n'ont cessé de lui arriver. M. Vinçotte est non seule-\nment un grand artiste, c'est aussi un grand homme, dans le sens\ncomplet du mot C est un noble et beau caractère que tout le monde\nadmire et que tout le monde aime. La vanité il ne la connaît pas.\nTous ceux qui l'approchent sont confondus par samodestie charmante.\nEt quant à ceux qu'il veut bien honorer de son amitié, et j'ai le\nbonheur d'en être, non seulement ils l'admirent avec toute leur âme,\nmais ils l'aiment d'une affection profonde et sans borne. Ils l'aiment\navec tout leur cœur.\n                                                     Henry Mœller.\n                                      *\n                                    * *\n  V i e n n e n t de p a r a î t r e :\n   Nous recommandons instamment à nos lecteurs ces nouveaux volumes de\nnos amis :\n   Le cœur timide. Roman par notre collaborateur Georges Virrès.\n(Bruxelles, Mertens, éditeur.)\n   La vallée bleue. Roman par notre collaborateur Jacques des Gachons.\n(Paris, Fontemoing.)\n   Le hêtre pourpre, par Léon Souguenet. (Paris, Editions des Marches\nde l'Est.)\n   L'enfer du Dante, par Ernest de Laminne. Traduction avec notes.\n(Paris Perrin.)\n   Pol Demade rend hommage au premier de ces livres dans ce numéro\nmême. Nous rendrons compte des trois autres plus tard.\n                                            *\n                                           * *\n   L ' E d i t i o n P o p u l a i r e . — Nous recommandons vivement à nos\nlecteurs cette publication bimensuelle, qui a le noble but de propager la\n"}, {"page_pdf": 963, "texte": "832                              DURENDAL\n\n\nlecture d'œuvres à la fois saines et littéraires, respectant et la foi et les\nmœurs. C'est une œuvre à soutenir. Elle a toutes nos sympathies. Chaque\nnuméro, qui contient la matière d'un volume de 3 fr. 50, se vend au prix de\n 15 centimes et l'abonnement à 4 fr. 50 donne droit à vingt-quatre numéros\npar an. S'adresser à l'éditeur Mertens, 21, rue de l'Industrie, Bruxelles.\n   Voici la liste des volumes déjà parus dans cette collection :\n   CHARLES NODIER : Contes et Nouvelles, avec notice par Franz Ansel.\n   POL DEMADE : L'Ombre étoilée. Contes inédits.\n   MAURICE DES OMBIAUX : Guidon       d'Anderlecht.\n   GEORGES VIRRÊS : Les gens de Tiest.\n   GEORGES RENCY : L'Aïeule.\n   L'édition est modeste, naturellement, le papier ordinaire, mais ce sont de\njolies brochurettes; l'impression en est soignée, nette et claire.\n   Propager cette œuvre, c'est combattre d'une façon efficace la littérature\nimpie et immorale, que l'on cherche à répandre dans le public d'autre part\npar des éditions à bon marché.\n   Il vient de paraître deux nouveaux volumes dans cette collection :\n  FIRMIN VAN DEN BOSCH : Le crime de       Luxhoven.\n  Louis DELATTRE : Contes à Saint-Christophe, patron de mon village.\n                                   *\n   Nous publierons prochainement dans les éditions de Durendal, un\nvolume de poésies de notre jeune et sympathique ami et collaborateur\nADRIEN DE PRÉMOREL. Nous le recommandons, dès maintenant, bien vive­\nment à nos amis. Il faut encourager les jeunes poètes dès le début. Il faut\nacheter leurs œuvres, les lire et les faire connaître et aimer, dès le principe\net quelque modestes que soient peut-être leurs prémisses littéraires.\n                                      *\n                                     * *\n  Accusé de réception :\n   ART : Le Musée de Lyon. Les peintures, par PAUL DlSSARD. Vol. ill.,\n354 gravures (Paris, Laurens). — Les principes de l'architecture, par JOHN\nBELCHER. Trad. de l'anglais par F. MONOD. Vol. ill.(idem). — Les Bel Uni,\npar E M I L E CAMMAERTS (idem).\n   L I T T É R A T U R E : Propos de littérature, par GEORGES RENCY (Bruxelles,\nAssociation des Ecrivains belges).\n   POÉSIE : Le cœur qui vibre, par MAURICE FRAGIN (Paris, Ed. du Temps\nPrésent). — De Pombre sur ma jeunesse, par CHARLES CONRARDY (Bruxelles,\nEd. du Falot). — Terre limousine, par EDMOND MICHAUD (Paris, Figuière).\n— L'ombre qui tourne, par MARCEL DROUET (Paris, Dorbon).\n   ROMANS : La Vallée bleue, par JACQUES DES GACHONS (Paris, Fon­\ntemoing). — Marcel Maury, par P A U L REIDER (Bruxelles, Larcier). — Leur\npetit garçon, par LÉON CATHLIN (Paris, Perrin). — Docteur Germaine, par\n NOËLLE ROGER (idem). — Le hêtre poupre, par LÉON SOUGUENET (Paris,\n Ed. des Marches de l'Est). — L'Ordination, par JULIEN BENDA (Paris, Emile\n Paul). — Filles de lapluie, par ANDRÉ SAVIGNON (Paris, Grasset).\n   T H É O L O G I E MYSTIQUE : Œuvres de Ruysbroeck l'Admirable, trad.\ndu flamand par les Bénédictins de Saint-Paul de Wisques, 1er volume\n(Bruxelles, Vromant).\n"}, {"page_pdf": 964, "texte": "                                  In Cauda...\n\n  Durendal doit à l'indiscrétion coupable       dernières années. Il importe de les déve­\nd'un bureaucrate de ses amis la primeur         lopper davantage encore dans l'avenir.\ndu Rapport au Roi qui précédera, dans le           » Il importe aussi de favoriser la culture\nMoniteur, l'arrêté royal portant création       des lettres en mettant à la disposition des\nd'un   emploi de   CONSEILLER    LITTÉRAIRE     électeurs, dans les recueils officiels où se\nauprès de nos départements ministériels.        nourrit l'élite des citoyens, les moyens les\nOn lira avec plaisir ce morceau :               plus pratiques d'affiner leur goût littéraire.\n                                                   » Sous l'empire de ces sentiments, j'ai\n             « SIRE,\n                                                l'honneur de proposer à Votre Majesté de\n                                                mettre à la disposition des départements\n   » Le nombre des écrits officiels publiés     ministériels un conseiller littéraire qui\nchaque année devient de plus en plus            aura pour mission d'épurer les textes éla­\nconsidérable. Que ce soit sous la forme de      borés par l'administration et de suggérer\nla loi, ou bien sous celle de l'arrêté ou du    des rédactions, en s'inspirant de la litté­\nrèglement relevant de l'art du fonction­        rature admirée tant en Belgique qu'à\nnaire, ou encore sous la forme plus modeste     l'étranger. Son action s'exercera en pleine\nde circulaires et dépêches de service,          indépendance, sous l'autorité des chefs des\nl'Etat inonde le pays d'un flot toujours        divers départements, qu'il éclairera à titre\ncroissant de publications nouvelles.            de conseiller.\n   » Le choix éclairé des formes et des            » Les frais résultant de la création nou­\nmots, leur appropriation au sujet spécial       velle seront supportés pour un tiers par le\nne sont pas sans exercer une influence          département des chemins de fer, pour un\nréelle sur la formation du style des popu­      tiers par le département de l'agriculture\nlations comme sur la renommée générale          et pour un vingt-septième par chacun des\ndu pays.                                        neuf autres départements. Le conseiller\n   » Le travail le meilleur est celui qui       littéraire ne fera pas partie du personnel\nrépond le mieux à sa destination, tout en       fonctionnaire, mais en ce qui concerne\ns'adaptant harmonieusement au cadre où il       l'exercice de ses attributions, il aura des\nse trouve placé.                                pouvoirs similaires à ceux de l'inspecteur\n   » Dans cet ordre d'idées rien ne doit être   général de rang I.\nnégligé, pas plus la loi majestueuse ornant        » Le conseiller littéraire donnera son\nnos codes que l'humble dépêche de service       avis sur toutes les questions de grammaire,\nperdue dans nos cartons verts.                  de syntaxe et de style dont il sera saisi par\n   » Le bon style dans les écrits n'est pas     l'autorité supérieure et il suggérera toutes\nnécessairement un signe de frivolité. Il        les initiatives qui lui paraîtront rentrer\nsuffit d'appliquer sainement les principes      dans le cadre de la mission précisée plus\nde l'art, fût-ce en employant des vocables      haut.\ntrès simples, pour satisfaire l'esthétique;        » J'ai l'honneur, Sire, d'être de Votre\nla sobriété n'exclut pas l'élégance, il con­    Majesté le très respectueux et très obéis-\nvient avant tout de donner de la ligne aux      rant serviteur.\nphrases, en s'inspirant des règles de l'art.\n                                                                           BROQUEVII.LE. >\n   » Assurément, de réels progrès ont été\naccomplis en ce domaine au cours des\n                                                                     * *\n"}, {"page_pdf": 965, "texte": "834                                      DURENDAL\n\n\n   On aura remarqué sans aucun doute que          teurs ont prononcé, l'opinion accepte tout\nce rapport au Roi est signé : Broqueville,        au moins pour la durée de la session qu'il\ntandis que le rapport relatif à la création       y a chose jugée sur les problèmes poli­\nd'un emploi de conseiller artistique était        tiques du moment. » (!!??)\nsigné : de Broqueville. Rien ne s'explique           « Et c'est ma conviction que l'heure soit\nplus simplement : feuilletant par hasard          proche... »\nun dictionnaire, M. de Broqueville y a lu            \" N'est-il pas évident que tant que ce\navec surprise, au mot de : « On doit dire :       problème ne sera pas solutionné, il y aura\nM. de Chastillon, M. de Brissac, M. de            sur les travaux parlementaires et sur l'orga-\nLuxembourg. Mais quand on retranche le            nisation du pays une lourde hypothèque qui\ntitre de monsieur ou de monseigneur ou            entravera et stérilisera les meilleurs efforts. »\ntout autre, et que l'on omet le prénom, on        (Cette hypothèque rivalise avec le fameux\nretranche également la particule de, et           char de l'État, de M. Joseph Prudhomme.)\nl'on dit tout simplement Chastillon, Mont­           Nous en passons, et des meilleures\nmorency, Luxembourg. »\n                                                                        *\n                      *                                                 **\n                                                    Le prix Picard a été décerné cette année\n   Le bureau de la Chambre des Repré­             à Mme Franz Hellens pour son volume de\nsentants se préoccupe, lui aussi, du choix        contes : Les Clartés latentes.\nd'un conseiller littéraire qui serait préposé\nà la toilette des harangues de nos élo­                                 ***\nquents honorables, dans les Annales parle-           Il y eut tant de candidats pour le prix\nmentaires. Ce souci est devenu plus pres­         Picard que plusieurs concurrents avaient\nsant depuis le discours prononcé le 19 no­        déclaré renoncer au numéraire et demandé\nvembre par M. Louis Franck, député                de partager le prix ex œquo avec le can­\nd'Anvers, et dont voici quelques extraits :       didat gratifié du billet bleu. On s'attend à\n    « Plusieurs propositions et projets de loi    ce que l'an prochain MM. Cavens (comte)\nsont en effet déposés ou annoncés, et c'est       et van Beneden (baron) offrent de l'argent\nà l'occasion de leur examen que nous              pour avoir le prix.\nserons naturellement amenés à exposer\n                                                                        **\ncomplètement nos idées sur ces différentes\nquestions... »                                       M. Picard est candidat (l'enthousiasme\n    « L a question que je pose est relative aux   de son académie l'y a poussé) au prix Nobel\nretraites ouvrières et les pensions d'inva­       pour la Paix. On annonce en même temps\nlidité. »                                         d'autres candidatures de Belges notoires :\n    « Loin de pouvoir justifier un ralentis­      le charbonnier Taymans dont M. Georges\nsement ou une atténuation dans la propa-          Rency a rédigé la requête, M. le baron\ngande d'idées et de paroles (!) que nous          Descamps, M. le Petit-Serpent.\navons entamée .. »\n                                                                         ***\n    « Mais, messieurs, si très sincèrement\nj'estime que le Gouvernement aurait pu et            On pouvait lire dans la Belgique Mili-\ndû faire en cette matière plus et mieux           taire du 1er décembre ces quelques lignes\nqu'il ne l'a fait, je ne veux cependant pas       savoureuses :\ntomber dans l'extrême contraire. » (!!??)            « En parcourant la liste des littérateurs,\n      Ce n'était qu'une conversation entre        compositeurs et critiques d'art qui, très\ndeux hommes politiques, et une conver­            fournie, contient des récompenses accor­\nsation négative. » (Un dialogue muet, appa­       dées aux Belges qui font briller notre nom\nremment.)                                         à l'étranger, nous avons été péniblement\n    « C'est qu'un système électoral ne peut       surpris de ne pas y trouver le nom de Paul\nse maintenir que s'il donne à la généralité       André. Comment, voilà un Belge, qui\nune impression réelle de justice, que s'il est    depuis dix-huit années se fait connaître\n tel, pour tous les hommes non prévenus et        avantageusement dans la littérature, qui a\n même pour les hommes prévenus, quand             publié vingt-deux volumes, collaboré à\n ils examinent un problème dans la sincérité      nombre de revues belges et étrangères,\n de leur conscience, que lorsque les élec­        dirigé depuis sept ans cette publication\n"}, {"page_pdf": 966, "texte": "                                        IN   CAUDA...                                    835\n\nqui nous fait honneur : La Belgique Artis­         M. Pierron est consolé, annoncent les\nlique et Littéraire, consacrant tout son         gazettes mondaines : Il a fait encadrer au-\ntemps et même son argent au succès de la         dessus de sa cheminée, au lieu de son\nlittérature et des littérateurs de son pays et   diplôme de chevalier, le télégramme d'Etat,\nil voit pleuvoir les croix autour de lui sans    un peu prématuré mais si flatteur que lui\nqu'une d'elles s'arrête sur sa poitrine ! »      envoya pour le féliciter, la veille de la\n   Il paraît que ce n'est qu'à titre de canon­   promotion, un de nos ministres les plus\nnier (M. Rency ne la vit, dit-on, que comme      spirituels.\nsecrétaire de l'A. D . E. B.) que M. André\nverra une croix d'honneur s'arrêter sur sa                            ***\npoitrine ! C'est bien dommage, n'est-ce pas,       M. Henry Bordeaux va publier, dit-on,\net ne pouvons-nous pas ajouter avec le           un roman qui sera préfacé par M. Henry\ndélicat et subtil styliste de la Belgique        Davignpn, celui qui, faute d'une lettre\nArtistique... pardon militaire : « L'armée ne    n'a pas eu le prix Goncourt...\nserait-elle pas fière de voir récompenser\nceux des leurs qui en dehors du service font                           ***\npreuve de talents qui les honorent en hono­\n                                                   U N SIGNALEMENT LITTÉRAIRE : « M . J u l e s\nrant la Patrie ? \"\n                                                 Lemaître ne semble-t-il pas avoir voulu\n                     ***                         viser M. Jacques des Gachons, le jour où,\n   M. Sander-Pierron, comme M. Paul              bien longtemps avant que ce dernier eût\nAndré, ne se trouva pas sur la fameuse           rien publié, il écrivait au début d'un\nliste ; il courut au ministère en l'appre­       article retentissant sur Emile Zola : « Il y\nnant. « Il faut m'excuser, lui dit le direc­     a des écrivains dont le charme intime,\nteur général qu'il accostait avec de vifs        délicat, subtil, est très difficile à saisir et\nreproches, c'est au Palais qu'on a biffé         à fixer dans une formule. » (Eugène Gilbert,\nvotre nom; on y a découvert, paraît il, que\n                                                 feuilleton littéraire du Journal de Bruxelles,\nvous faisiez vraiment trop de fautes de\n                                                 23 décembre 1912.)\nfrançais. » Là-dessus, M. Sander-Pierron\ns'indigna noblement : « Voyez donc une                                ***\nfois Balzac! s'il ne faisait pas de fautes de\nfrançais? »                                         M. Maurice Dullaert certifie que ce n'est\n                                                  pas lui :\n   Evidemment, M. Pierron .. Balzac...\n                                                                       L E P E T I T SERPENT.\nMais...\n                     ***\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 12, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1912-12", "signet_source": "Dix-neuvième année - N°12 - Décembre 1912 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Haeltert, 8 décembre 1912 » sous la signature de Pol Demade ; « Novembre 1912 » sous Un Musicien ; poème de fin d'année « Trente et un Décembre » ; Notules sur la manifestation en l'honneur de Thomas Vinçotte ; Chronique du mois (concerts populaires, Missa Solemnis à Anvers, exposition des aquarellistes, Israël au Théâtre du Parc). Numéro 12 : fin de la dix-neuvième année.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}